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1
p. 47-72
« Une fort aimable Marquise, qui valoit bien l'attachement entier [...] »
Début :
Une fort aimable Marquise, qui valoit bien l'attachement entier [...]
Mots clefs :
Cavalier, Amitié, Régal, Veuve, Fête, Musique, Billet, Avare, Conseiller, Amour, Jardin, Lettre
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texteReconnaissance textuelle : « Une fort aimable Marquise, qui valoit bien l'attachement entier [...] »
Une fort aimable Marquiſe,qui va- loit bien l'attachement entier
GALANT. 3:7
d'un honneſte,Homme, avoit
étably une amitié de confiance &d'eſtime avec un Cavalier qui la meritoit. Il joignoit àbeaucoup d'eſprit le don d'eſtre auffi galant qu'aucum
autre qui ait jamais eu de la complaifance pour le beau Sexe;&unedes conditions de
leur amitié fut qu'ils ne ſe cacheroient rien l'un à l'autre.
Cependant il eut du panchant
pour une jeune Veuve qui
qui avoit autant de naiſſance
que de merite , ce panchant approchoit un peu del'amour,
& il en fit miftere à la Mar- quiſe. La belle Veuvequiai- moit les Gens d'eſprit , n'eut
point de chagrin de ſes vifites ; tout ce qui flate plaît, il
luy ditdes douceurs , & elle
38 LE MERCURE ne crût pas avoir ſujet des'en gendarmer. Le Cavalier qui ſçavoit que les Femmes ſe laif- fent toucher par tout ce qui fe fait de bonne grace,ſe mon- tre empreſſfé à la divertir. Il la veut régaler , tâche à la tirer de chez elle , luy propoſed'a- greables parties , mais tout ce- la inutilement. LaBelle étoit
ſcrupuleuſe , elle haïfſoit l'é- clat ,&ne vouloit pointdon- ner àparler.Une de ſes Amies,
qui l'étoit auffi du Cavalier,
trouvamoyende concilier les
choſes. Elle convint qu'il em- prunteroit quelque Maiſon à
une lieuë de Paris , fans dire
pour qui, qu'il luy apporteroit un Billet portant ordre au Conciergede recevoir quatre Dames à l'exclufion de tous
GALANT. 39
3
autres(car la belle Veuve vou
loit des Témoins qui éloignaf- fent l'idée d'un Rendez-vous
trop particulier ) qu'il pren- droit ſes meſures pour le Ré- gal,& qu'il ne ſe ſcandalife- roit pas ſi onluyentémoignoir de la ſurpriſe, &même un peu de colere , felon que le cas échéeroit La Veuve étoit fie HÈQUE re,& ne fouffroit pas volont VOR
tiers qu on ſe mit en frais pour elle. Tout cela ſe faifoit fous
pretexte de promenade , &
elle ne devoit rien fçavoir de plus. Il n'en falloit pas dire davantage au Cavalier. Il'ari rêté le jour , envoye le Biller,
donne les ordres pour le Ré- gal;&afinde faire les choſes plus galamment , il ſe réſout à
ne s'y trouver que fur la fin
40 LE MERCURE
Cela luy donnoit lieu de def- avoüer qu'il fût l'Autheur de
la Feſte , & on ne l'auroit pas moins crû pour cela. Lejour choiſi arrive ; le Concierge avoit efté averty par ſon Maî- tre,de ne laifſfer entrer que les
quatreDamesqui luy montre- roient un Billet de ſa main.
Pour le Cavalier il avoit tout pouvoir, & dés lejour prece- dent il avoit diſposé ce qui eſtoit neceffaire à fondeſſein,
mais par malheur pour luy la belle Veuve ſe trouva cejour là même dans un engagement indiſpenſable de monter en Caroffe à dix heures du ma
tin,pour ne revenir qu'au foir.
Son Amie écrit promptement.
au Cavalier de remettre la
partie aulendemain , de faire
GALAN T. 41
changer le Billet d'entrée qu'on luy renvoye ( car le jour yeſtoit marqué ) & d'eſtre af- ſeuré qu'il n'y auroit plus de
changement. On donne la Lettre à un Laquais ; le La- quais perd la Lettre en la por- tant; &de peur d'eſtre batu,
il revient dire qu'il l'a donnée
au Portier,parce que le Cava- lier venoit de ſortir. La Veuve
&fon Amiepartent; leCava- lier va chez la Marquiſe. On l'y veut retenir à dîner,il s'excuſe ſur un embaras d'affaires
chagrinantes qu'il ne peut re- mettre, & il attend impatiem- ment que le ſoir arrive pour voir le fuccés de ſon Regal. Il eſt à peine forty,
que la Suivante de la Marqui- ſe vientdire en riant àſa Maîtreſſe , qu'elle avoit bien des
42 LE MERCURE
4
nouvelles à luy conter. Ces nouvelles eſtoient, qu'un Laquais marchoit devant elle dans la Ruë , qu'il avoit laiſſé tomberun Billet,qu'elle l'avoit ramaffé , que ce Billet s'adreffoit au Cavalier,& que le deffus eſtoit d'une écriture de
femme. La Marquiſe l'ouvre,
trouve l'ordre au Concierge de recevoir quatre Fem- mes ce jour là , &reconnoît ſeulement la main de celuy qui l'avoit écrit. C'eſtoit un Conſeiller d'un âge affez a- vancé , &en réputationd'u- ne avarice conſommée. Il
venoit quelquefois chez elle,
ſa Maiſon de Campagne luy eſtoit connue , & il ne reſtoit plus qu'à découvrir pour qui la partie ſe faifoit. Elle
GALANT.
43 refléchit fur le refus que le Cavalier luy avoit fait dedîner avec elle , fur les preſſantes affaires qui luy en avoient fer- vy d'excuſe, & rapportant ce- la auBillet perdu , elle ne dou- te point qu'on ne luy faſſe fi- neſſe de quelque Intrigue.L'é- clairciſſement ne luy en ſcau- roit rien coûter. Elle dîne
promptement,va prendretrois de ſes Amies , monte enCarroffe , fort de Paris , & les me- ne à la Maiſon du Conſeiller.
Onla refuſe ſur l'ordre reçeu de ne laiſſer entrer perſonne.
Elle ſoûrit , dit que l'ordre ne
doit pas eſtre pour elle , mon- tre le Billet ; grandes excuſes,
tout luy eſt ouvert, & le Con- cierge l'affure qu'il n'eſt là quepourluy obeïr. Ce début
44 LE MERCURE
contente aſſez la Marquiſe ,
elle entre dans le Jardin avec
ſes Amies, leur fait fairequel- ques tours d'Allée , & les ayant conviées às'aſſeoir dans un Cabinet de verdure ( car puis qu'on la laiſſoit maîtrefſe de la Maiſon , c'eſtoit à elle
àen faire les honneurs ) elles n'ont pas plûtôt pris pla- qu'elles entendent des Voix toutes charmantes foûtenuës de Theorbes & de
Claveſſins. La Marquiſe re- garde les Dames , elles ne ſçavent toutes que penſer , la reception eſt merveilleufe, &
ces préparatifs n'ont pas êté faits en vain. Apres que cet- te agreable Muſique a cef- sé , elles ſe levent & pren- nent une autre Allée qui ſe
ce,
GALAN Τ. 45
terminoit dansun petit Bois ;
elles yentrent. Autre divertiſſement. C'eſt un Concert
merveilleux de Muſetes , de
Flûtes douces , & de Hautbois. Cela va le mieux du
monde;mais il faut voir à quoy tout aboutira. Le plus grand étonnementdes Dames eſt de
ne voir perſone qui s'intéreſſe
à cette Feſte. Elles ſortent
du Jardin ; le Concierge qui les attend à la porte , les prie de vouloir entrer dans la Salle , & elles y trouvent une
Collation ſervie avec une
magnificence qui ne ſe peut exprimer. La Marquiſe qui avoit êté bien-aiſe de jouir des Hautbois&de la Muſique,uſe de quelque referve fur l'article dela Collatió.Elle dit qu'aſſu
46 LE MERCURE rément on ſe méprenoit , que tant d'apprêts n'avoient point eſté faits pout elle ; & on luy proteſte tant de fois qu'autre qu'elle n'entreroit das laMai- fon de tout lejour , qu'elle est obligée de ſe rendre. Quoy qu'elle ne doute point que cette mépriſe ne ſoit l'effet du Billet perdu , & qu'elle voye clairement que le Régal vient du Cavalier , qui com- me j'ay dit étoit fort galant ,
elle prie qu'au moins on luy apprenne à qui elle est obli gée d'une honneſteté ſi ſur+
prennante. Acela point d'au tre réponſe que de la prier de s'aſſeoir. Voila doncles Dames à table ; elles mangent toûjours à bon compte , au hazard de ce qui peut arriver;
GALANT. 47
e
4
& les Violons qui les viennent divertir pendant la Collation , font l'achevement de
la Feſte. Enfin le Cavalier arrive , on luy dit qu'il y a qua- tre Dames àtable. Il entend
les Violons,&n'ayant point à
douter que ce neſoit ſa belle Veuve,il ſe prépare à luy fai- re la guerre de la manierela plus enjoüée,de ce qu'elle luy a fait fineſſe du Régal qu'on luy donnoit. Il entre dans la Salle en criant , voila qui eft
bien honnefte , & n'a pas ache véce peu demots, que reconnoiffant la Marquiſe , il croit eſtre tombé des nuës , & ne
rien voir detout cequ'il voit.
LaMarquiſe l'obſerve.ſe cons firme dans ce qu'elle croit par le trouble où il eſt, &feignant
48 LE MERCURE de n'y rien penetrer ; que je fuis ravie de voir, luy dit-elle !
parquel privilege eſtes-vous icy ? car on n'y laiſſe entrer aujourd'huy perſonne. Venez , mettez- vous aupres de moy; Monfieur le Conſeiller qui me reçoit avec lamagni- ficence que vous voyez, vou- dra bien que je vous faſſe prendre part à la Feſte. Ces paroles jettent le Cavalier dans un embarras nouveau. Il
ne ſçait ſi le Coſeiller le jouë,
ou ſi c'eſt la Veuve qui luy fait piece; & ne pouvant de- viner par quelle avanture il trouve la Marquiſe dans un lieu où il ne l'attendoit pas, il tâche à luy cacher ſa ſurpriſe,
pour ne luy pas apprendre ce qu'elle peut ignorer ; maisila
beau
GALANT. 49
-
e
S
T
1
لا
1
1
F
a
1
beau ſe vouloir mettre de
bonne humeur , ſa gayeré pa- roît forcée , & la malicieuſe Marquiſe ſe fait un plaiſir merveilleux de ſon deſordre.
S'il reſve un moment,elle veut
qu'il ſoit jaloux de ce qu'un autre que luy la régale d'une maniere ſi galante , &luy dit plaiſamment qu'il faut quintel
ait de bons Eſpions , pour avoir aſté averty de tout fi à
point nommé. Il répond qu'à pres s'être tiré de ſon affaire chagrine qui n'alloit pas com- me il ſouhaitoit, il avoit appris qu'on luy avoit veu prendre la route de cette Maiſon où ils
s'eſtoient ſouvent promenez enſemble , qu'il l'y eſtoit ve- nu chercher , & qu'il avoit eu biende la peine à ſe faire Tom. 3 . C
50 LE MERCURE
ouvrir. La Marquiſe feint de
croire ce qu'il lui dit,&lui par- lãt àdemi bas, mais affez haut pour être entenduë des Dames , n'admirez- vous pas , lui dit-elle , ce que fait faire l'amour ? car il faut de neceſſité
que Monfieur le Conſeiller m'aime ſans me l'avoirosédire. Voyez de quelle maniere
il me fait recevoir chez luy.
Il eſt leplus avare de tous les
Hommes, &cependant il n'y a point de profufion pareille àla ſienne. Nous avons eſté
déja régaléesdans leJardinde Voix,de Hautbois,&de Concerts ; c'eſt une galanterie achevée,&je croy que je l'ai- meray s'il continuë. Le Cava- lier perdoit patience, & il fut tenté vingtfois des'expliquer,
GALAN T. 51
i
e
1.
es
e
é
e
-
e
dans la penſée que ſonſecret eſtoit découvert; mais il pouvoit ne l'eſtre pas , & c'eſtoit affez pour le retenir. Le jour s'abaiſſoit, on remonte en Carroffe. Le Cavalier prend pla- cedans celui de la Marquiſe,
qui le mene ſouper chez elle,
&ne le laiſſe ſortir qu'à mi- nuit. Ce n'eſtoit point aſſez,
la Piece pouvoit eſtre pouffée plus loin , & c'eſt à quoy la Marquiſe nemanque pas. Elle ſçait par le Billet perdu , que lesDames inconnues s'attendoient à eſtre régalées le len- demain. Elle fonge à mettre le Cavalier hors d'eſtat de s'éclaircir,&par conféquent de
t
fatisfaire les Belles. Elle luy envoye pour cela de fort bon matin deux de ſes Amis
Cij
52 LE MERCURE qui l'arreſtent, juſqu'à ce qu'- elle paſſe chez luy elle mé- me, &fait ſi bien, que malgré qu'il en ait, elle l'engage pour tout le reſte du jour. Ce n'eſt pas ſans plaiſanter plus d'une
:
fois ſur la prétenduë galante- rie du Conſeiller. Mais tandis que la Marquiſe ſe diver- tit agreablement; on s'ennuye chez la belle Veuve de n'avoir point de nouvelles du Cavalier. L'heure de la prome- nade ſe paſſant , on s'imagine qu'il s'eſt piqué de ce qu'on avoit remis la Partie , on le
traite de bizarre , & on prote- ſte fort qu'on ne luy donnera jamais lieu d'exercer ſa mé- chante humeur. Il rend viſite le lendemain , débute par quelque plainte ; & labelle
GALANT. 53
DE
LA
le
Veuve qui ne luy explique rien , ſe contente de luy ré- pondre fort froidement. Son
Amie plus impatiente querelle de les avoir fait at- tendre tout le jour ; la cho- ſe s'éclaircit , on fait venir
le Laquais. Le Laquais ſou- tient qu'il a donné le Billet à ſon Portier ; & alors le Cavalier ne doute plus qu'il n'ait été remis entre les mains de la Marquiſe , quoy qu'il ne ſcache comment. Il conjure la belle Veuve de choifir tel autrejour qu'il luy plai- ra , & il n'en peut rien obtenir. Il retourne chez la Marquiſe , qui luy demande s'il a fait ſa paix avec les Belles qu'il a manqué à régaler le jour precedent. Il ſe plaint de
Ciij
1
$4
54 LE MERCURE ſa maniere d'agir avec luy; el- lereproche le ſecret qu'il lui a
fait de ſes Intrigues contre les loix de leur amitié. Ils ſe ſeparent en grondant , & je croy qu'ils grondent encor preſentement. J'ay ſçeutou- tes les circonstances de l'Hiſtoire , d'un des plus parti- culiers Amis du Cavalier. La
Marquiſe veut qu'il lui nom- me la Dame pour qui ſe fai- foit la Feſte , & le Cavalier
veut eſtre difcret. Voila l'obſtacle du racommodement
GALANT. 3:7
d'un honneſte,Homme, avoit
étably une amitié de confiance &d'eſtime avec un Cavalier qui la meritoit. Il joignoit àbeaucoup d'eſprit le don d'eſtre auffi galant qu'aucum
autre qui ait jamais eu de la complaifance pour le beau Sexe;&unedes conditions de
leur amitié fut qu'ils ne ſe cacheroient rien l'un à l'autre.
Cependant il eut du panchant
pour une jeune Veuve qui
qui avoit autant de naiſſance
que de merite , ce panchant approchoit un peu del'amour,
& il en fit miftere à la Mar- quiſe. La belle Veuvequiai- moit les Gens d'eſprit , n'eut
point de chagrin de ſes vifites ; tout ce qui flate plaît, il
luy ditdes douceurs , & elle
38 LE MERCURE ne crût pas avoir ſujet des'en gendarmer. Le Cavalier qui ſçavoit que les Femmes ſe laif- fent toucher par tout ce qui fe fait de bonne grace,ſe mon- tre empreſſfé à la divertir. Il la veut régaler , tâche à la tirer de chez elle , luy propoſed'a- greables parties , mais tout ce- la inutilement. LaBelle étoit
ſcrupuleuſe , elle haïfſoit l'é- clat ,&ne vouloit pointdon- ner àparler.Une de ſes Amies,
qui l'étoit auffi du Cavalier,
trouvamoyende concilier les
choſes. Elle convint qu'il em- prunteroit quelque Maiſon à
une lieuë de Paris , fans dire
pour qui, qu'il luy apporteroit un Billet portant ordre au Conciergede recevoir quatre Dames à l'exclufion de tous
GALANT. 39
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autres(car la belle Veuve vou
loit des Témoins qui éloignaf- fent l'idée d'un Rendez-vous
trop particulier ) qu'il pren- droit ſes meſures pour le Ré- gal,& qu'il ne ſe ſcandalife- roit pas ſi onluyentémoignoir de la ſurpriſe, &même un peu de colere , felon que le cas échéeroit La Veuve étoit fie HÈQUE re,& ne fouffroit pas volont VOR
tiers qu on ſe mit en frais pour elle. Tout cela ſe faifoit fous
pretexte de promenade , &
elle ne devoit rien fçavoir de plus. Il n'en falloit pas dire davantage au Cavalier. Il'ari rêté le jour , envoye le Biller,
donne les ordres pour le Ré- gal;&afinde faire les choſes plus galamment , il ſe réſout à
ne s'y trouver que fur la fin
40 LE MERCURE
Cela luy donnoit lieu de def- avoüer qu'il fût l'Autheur de
la Feſte , & on ne l'auroit pas moins crû pour cela. Lejour choiſi arrive ; le Concierge avoit efté averty par ſon Maî- tre,de ne laifſfer entrer que les
quatreDamesqui luy montre- roient un Billet de ſa main.
Pour le Cavalier il avoit tout pouvoir, & dés lejour prece- dent il avoit diſposé ce qui eſtoit neceffaire à fondeſſein,
mais par malheur pour luy la belle Veuve ſe trouva cejour là même dans un engagement indiſpenſable de monter en Caroffe à dix heures du ma
tin,pour ne revenir qu'au foir.
Son Amie écrit promptement.
au Cavalier de remettre la
partie aulendemain , de faire
GALAN T. 41
changer le Billet d'entrée qu'on luy renvoye ( car le jour yeſtoit marqué ) & d'eſtre af- ſeuré qu'il n'y auroit plus de
changement. On donne la Lettre à un Laquais ; le La- quais perd la Lettre en la por- tant; &de peur d'eſtre batu,
il revient dire qu'il l'a donnée
au Portier,parce que le Cava- lier venoit de ſortir. La Veuve
&fon Amiepartent; leCava- lier va chez la Marquiſe. On l'y veut retenir à dîner,il s'excuſe ſur un embaras d'affaires
chagrinantes qu'il ne peut re- mettre, & il attend impatiem- ment que le ſoir arrive pour voir le fuccés de ſon Regal. Il eſt à peine forty,
que la Suivante de la Marqui- ſe vientdire en riant àſa Maîtreſſe , qu'elle avoit bien des
42 LE MERCURE
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nouvelles à luy conter. Ces nouvelles eſtoient, qu'un Laquais marchoit devant elle dans la Ruë , qu'il avoit laiſſé tomberun Billet,qu'elle l'avoit ramaffé , que ce Billet s'adreffoit au Cavalier,& que le deffus eſtoit d'une écriture de
femme. La Marquiſe l'ouvre,
trouve l'ordre au Concierge de recevoir quatre Fem- mes ce jour là , &reconnoît ſeulement la main de celuy qui l'avoit écrit. C'eſtoit un Conſeiller d'un âge affez a- vancé , &en réputationd'u- ne avarice conſommée. Il
venoit quelquefois chez elle,
ſa Maiſon de Campagne luy eſtoit connue , & il ne reſtoit plus qu'à découvrir pour qui la partie ſe faifoit. Elle
GALANT.
43 refléchit fur le refus que le Cavalier luy avoit fait dedîner avec elle , fur les preſſantes affaires qui luy en avoient fer- vy d'excuſe, & rapportant ce- la auBillet perdu , elle ne dou- te point qu'on ne luy faſſe fi- neſſe de quelque Intrigue.L'é- clairciſſement ne luy en ſcau- roit rien coûter. Elle dîne
promptement,va prendretrois de ſes Amies , monte enCarroffe , fort de Paris , & les me- ne à la Maiſon du Conſeiller.
Onla refuſe ſur l'ordre reçeu de ne laiſſer entrer perſonne.
Elle ſoûrit , dit que l'ordre ne
doit pas eſtre pour elle , mon- tre le Billet ; grandes excuſes,
tout luy eſt ouvert, & le Con- cierge l'affure qu'il n'eſt là quepourluy obeïr. Ce début
44 LE MERCURE
contente aſſez la Marquiſe ,
elle entre dans le Jardin avec
ſes Amies, leur fait fairequel- ques tours d'Allée , & les ayant conviées às'aſſeoir dans un Cabinet de verdure ( car puis qu'on la laiſſoit maîtrefſe de la Maiſon , c'eſtoit à elle
àen faire les honneurs ) elles n'ont pas plûtôt pris pla- qu'elles entendent des Voix toutes charmantes foûtenuës de Theorbes & de
Claveſſins. La Marquiſe re- garde les Dames , elles ne ſçavent toutes que penſer , la reception eſt merveilleufe, &
ces préparatifs n'ont pas êté faits en vain. Apres que cet- te agreable Muſique a cef- sé , elles ſe levent & pren- nent une autre Allée qui ſe
ce,
GALAN Τ. 45
terminoit dansun petit Bois ;
elles yentrent. Autre divertiſſement. C'eſt un Concert
merveilleux de Muſetes , de
Flûtes douces , & de Hautbois. Cela va le mieux du
monde;mais il faut voir à quoy tout aboutira. Le plus grand étonnementdes Dames eſt de
ne voir perſone qui s'intéreſſe
à cette Feſte. Elles ſortent
du Jardin ; le Concierge qui les attend à la porte , les prie de vouloir entrer dans la Salle , & elles y trouvent une
Collation ſervie avec une
magnificence qui ne ſe peut exprimer. La Marquiſe qui avoit êté bien-aiſe de jouir des Hautbois&de la Muſique,uſe de quelque referve fur l'article dela Collatió.Elle dit qu'aſſu
46 LE MERCURE rément on ſe méprenoit , que tant d'apprêts n'avoient point eſté faits pout elle ; & on luy proteſte tant de fois qu'autre qu'elle n'entreroit das laMai- fon de tout lejour , qu'elle est obligée de ſe rendre. Quoy qu'elle ne doute point que cette mépriſe ne ſoit l'effet du Billet perdu , & qu'elle voye clairement que le Régal vient du Cavalier , qui com- me j'ay dit étoit fort galant ,
elle prie qu'au moins on luy apprenne à qui elle est obli gée d'une honneſteté ſi ſur+
prennante. Acela point d'au tre réponſe que de la prier de s'aſſeoir. Voila doncles Dames à table ; elles mangent toûjours à bon compte , au hazard de ce qui peut arriver;
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& les Violons qui les viennent divertir pendant la Collation , font l'achevement de
la Feſte. Enfin le Cavalier arrive , on luy dit qu'il y a qua- tre Dames àtable. Il entend
les Violons,&n'ayant point à
douter que ce neſoit ſa belle Veuve,il ſe prépare à luy fai- re la guerre de la manierela plus enjoüée,de ce qu'elle luy a fait fineſſe du Régal qu'on luy donnoit. Il entre dans la Salle en criant , voila qui eft
bien honnefte , & n'a pas ache véce peu demots, que reconnoiffant la Marquiſe , il croit eſtre tombé des nuës , & ne
rien voir detout cequ'il voit.
LaMarquiſe l'obſerve.ſe cons firme dans ce qu'elle croit par le trouble où il eſt, &feignant
48 LE MERCURE de n'y rien penetrer ; que je fuis ravie de voir, luy dit-elle !
parquel privilege eſtes-vous icy ? car on n'y laiſſe entrer aujourd'huy perſonne. Venez , mettez- vous aupres de moy; Monfieur le Conſeiller qui me reçoit avec lamagni- ficence que vous voyez, vou- dra bien que je vous faſſe prendre part à la Feſte. Ces paroles jettent le Cavalier dans un embarras nouveau. Il
ne ſçait ſi le Coſeiller le jouë,
ou ſi c'eſt la Veuve qui luy fait piece; & ne pouvant de- viner par quelle avanture il trouve la Marquiſe dans un lieu où il ne l'attendoit pas, il tâche à luy cacher ſa ſurpriſe,
pour ne luy pas apprendre ce qu'elle peut ignorer ; maisila
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beau ſe vouloir mettre de
bonne humeur , ſa gayeré pa- roît forcée , & la malicieuſe Marquiſe ſe fait un plaiſir merveilleux de ſon deſordre.
S'il reſve un moment,elle veut
qu'il ſoit jaloux de ce qu'un autre que luy la régale d'une maniere ſi galante , &luy dit plaiſamment qu'il faut quintel
ait de bons Eſpions , pour avoir aſté averty de tout fi à
point nommé. Il répond qu'à pres s'être tiré de ſon affaire chagrine qui n'alloit pas com- me il ſouhaitoit, il avoit appris qu'on luy avoit veu prendre la route de cette Maiſon où ils
s'eſtoient ſouvent promenez enſemble , qu'il l'y eſtoit ve- nu chercher , & qu'il avoit eu biende la peine à ſe faire Tom. 3 . C
50 LE MERCURE
ouvrir. La Marquiſe feint de
croire ce qu'il lui dit,&lui par- lãt àdemi bas, mais affez haut pour être entenduë des Dames , n'admirez- vous pas , lui dit-elle , ce que fait faire l'amour ? car il faut de neceſſité
que Monfieur le Conſeiller m'aime ſans me l'avoirosédire. Voyez de quelle maniere
il me fait recevoir chez luy.
Il eſt leplus avare de tous les
Hommes, &cependant il n'y a point de profufion pareille àla ſienne. Nous avons eſté
déja régaléesdans leJardinde Voix,de Hautbois,&de Concerts ; c'eſt une galanterie achevée,&je croy que je l'ai- meray s'il continuë. Le Cava- lier perdoit patience, & il fut tenté vingtfois des'expliquer,
GALAN T. 51
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dans la penſée que ſonſecret eſtoit découvert; mais il pouvoit ne l'eſtre pas , & c'eſtoit affez pour le retenir. Le jour s'abaiſſoit, on remonte en Carroffe. Le Cavalier prend pla- cedans celui de la Marquiſe,
qui le mene ſouper chez elle,
&ne le laiſſe ſortir qu'à mi- nuit. Ce n'eſtoit point aſſez,
la Piece pouvoit eſtre pouffée plus loin , & c'eſt à quoy la Marquiſe nemanque pas. Elle ſçait par le Billet perdu , que lesDames inconnues s'attendoient à eſtre régalées le len- demain. Elle fonge à mettre le Cavalier hors d'eſtat de s'éclaircir,&par conféquent de
t
fatisfaire les Belles. Elle luy envoye pour cela de fort bon matin deux de ſes Amis
Cij
52 LE MERCURE qui l'arreſtent, juſqu'à ce qu'- elle paſſe chez luy elle mé- me, &fait ſi bien, que malgré qu'il en ait, elle l'engage pour tout le reſte du jour. Ce n'eſt pas ſans plaiſanter plus d'une
:
fois ſur la prétenduë galante- rie du Conſeiller. Mais tandis que la Marquiſe ſe diver- tit agreablement; on s'ennuye chez la belle Veuve de n'avoir point de nouvelles du Cavalier. L'heure de la prome- nade ſe paſſant , on s'imagine qu'il s'eſt piqué de ce qu'on avoit remis la Partie , on le
traite de bizarre , & on prote- ſte fort qu'on ne luy donnera jamais lieu d'exercer ſa mé- chante humeur. Il rend viſite le lendemain , débute par quelque plainte ; & labelle
GALANT. 53
DE
LA
le
Veuve qui ne luy explique rien , ſe contente de luy ré- pondre fort froidement. Son
Amie plus impatiente querelle de les avoir fait at- tendre tout le jour ; la cho- ſe s'éclaircit , on fait venir
le Laquais. Le Laquais ſou- tient qu'il a donné le Billet à ſon Portier ; & alors le Cavalier ne doute plus qu'il n'ait été remis entre les mains de la Marquiſe , quoy qu'il ne ſcache comment. Il conjure la belle Veuve de choifir tel autrejour qu'il luy plai- ra , & il n'en peut rien obtenir. Il retourne chez la Marquiſe , qui luy demande s'il a fait ſa paix avec les Belles qu'il a manqué à régaler le jour precedent. Il ſe plaint de
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54 LE MERCURE ſa maniere d'agir avec luy; el- lereproche le ſecret qu'il lui a
fait de ſes Intrigues contre les loix de leur amitié. Ils ſe ſeparent en grondant , & je croy qu'ils grondent encor preſentement. J'ay ſçeutou- tes les circonstances de l'Hiſtoire , d'un des plus parti- culiers Amis du Cavalier. La
Marquiſe veut qu'il lui nom- me la Dame pour qui ſe fai- foit la Feſte , & le Cavalier
veut eſtre difcret. Voila l'obſtacle du racommodement
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Résumé : « Une fort aimable Marquise, qui valoit bien l'attachement entier [...] »
Le texte relate l'histoire d'une Marquise et d'un Cavalier, amis proches ayant convenu de ne rien se cacher. Le Cavalier développe un penchant pour une jeune Veuve et l'invite à une fête sans révéler son identité. Une amie de la Veuve propose un plan pour organiser cette rencontre dans une maison louée à une lieue de Paris. Cependant, le jour de la fête, la Veuve est indisponible. Un laquais perd le billet d'invitation, qui est ramassé par la Marquise. Intriguée, elle découvre que le billet est destiné au Cavalier et organise une visite à la maison du Conseiller, propriétaire des lieux. Elle y trouve une fête préparée pour elle et ses amies. Le Cavalier, arrivant en retard, est surpris de voir la Marquise. Cette dernière, feignant l'ignorance, profite de la situation pour le taquiner. Le Cavalier, embarrassé, tente de cacher sa surprise. La Marquise l'invite à souper chez elle et l'empêche de voir la Veuve le lendemain. La Veuve, mécontente, refuse de revoir le Cavalier. La Marquise et le Cavalier se séparent en se disputant, chacun reprochant à l'autre de ne pas avoir respecté leur accord de transparence.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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p. 151-178
Histoire des quatre Bouquets. [titre d'après la table]
Début :
Deux Dames jeunes, belles, bien faites, spirituelles, & de qualité [...]
Mots clefs :
Bouquet, Dames, Couvent, Plaisirs, Prix, Jardin, Galanterie, Fête, Boîte, Ruban, Divertissement public, Masque, Incognito, Faux personnages, Iconnues, Tenants, Marquis
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texteReconnaissance textuelle : Histoire des quatre Bouquets. [titre d'après la table]
Deux Dames, jeunes , bel- les, bien faites, ſpirituelles,&
de qualité, ayant leurs raiſons pour paſſer quelque temps dans un Convent à cinq ou fix lieuës de Paris, apprirent il y a quelques jours avec joye,
qu'un jeune Marquis , qui a
une affez belle Maiſon dans
leur voiſinage , faifoit une ré- joüiſſance le lendemain , qui eftoit le jourde fa Feſte. Com- me la retraite ne leur a pas oſté l'eſprit d'enjoüement , &
qu'elles ne laiſſent échaper aucune occafion de ſe faire
GALANT. 107
des plaiſirs de tout ce qui en.
peut caufer d'innocens , elles fongerent à quelque galante rie qui leur pût donner part au Divertiſſement qui ſe pré-- paroit. Le ſoin qu'elles eurent
de s'en faire inſtruire , leur fit
découvrir qu'il confiftoit en un grand Repas que le Mar- quis donnoit à quelques -uns de ſes Amis, dont onne leur
pût dire que le nom de trois ,
& que ſur les cinq heures du foir on ſe devoit rendre
dans la Plaine , où il y avoit un Prix proposé pour celuy qui montreroit le plus d'adref- ſe à tirer. Heureuſement pour elles , les trois Conviez qu'on
leur nomma eftoient de leur
connoiffance , elles en ſca- voient les Intrigues. Il s'agif- foit d'une Feſte qu'on cele
108 LE MERCVRE
broit ; la coûtume veut qu'on
envoyedes Bouquets, &ce fut ce qui leur donna la penſée de ce qu'elles ſe réſolurentd'e- xecuter. Elles entrerent dans
le Jardin , choiſirent ce qu'el- les crûrent propre à leur def- fein , en firent quatre Bouquets differents , avec un Bil- letpour chacun de ceux àqui ils estoientdeſtinez ,enferme
rent le tout dans une Boëte ,
la cacheterent fort propre- ment , &y joignirent une Let- tre generale pour la Bande joyeuſe qu'elles estoient bien aiſes d'embarafſfer. En voicy Fadreffe & les termes..
GALANT. 1.09
LES INCONNUES,
AUX QUATRE TENANS de la Feſte de ***
NOUSCON Ous croyons, Braves Tenans,
de noſtre honneſteté, ayant l'avantage d'estre de vos Voisines , de contribuer par
quelque galanterie au plaisir que vous vous proposez de donner aujourd'huy àtout le Canton,pour
y faire plus dignement chommer voſtre Feste ; &comme vous estes quatre Amis fort unis en toutes chofes , nous craindrions de vous donner un juſte ſujet de vous plaindre de nostre injustice , ſi nous faiſions en ce rencontre aucune difference entre vous, C'est
ce qui nous oblige à vous en- voyeràchacun un Bouquet. Con
110 LE MERCURE
vons nous
fiderez-les bien , &vous verrez Sans doute qu'il nous a fallu y
fonger plus d'une fois pour vous en choisir de tels. Si nous pou- ma Sœur & moy ,
dérober demain d'une partie de Chaſſe où noussommes engagées,
nous irons voir avec quelques Amis le cas que vous faites de nos Prefens. Nous esperons que vous ne dédaignerezpas de les porter. Sur tout fi nous allons à
la Feſte, ne nous obligezpoint à
nous démaſquer, fi nous trouvons àpropos de ne le pas faire. Nous avons interest à n'estre pas con- nuës de tout le monde. Adieu.
Cefont vos Servantes &Amies,
LESDAMES DU MONT BRILLANT , à deux lieuës de chez Vous que vous voiſinez affez
rarement.Celaſoit dit en paſſant.
2
Le
GALANT.. III
1
Le lendemainde grand ma tin ces deux belles Compa- gnesde fortune mirent la Let- tre & la Boëte entre les mains
d'un Homme inconnu qui ne manquoit pas d'adreſſe. Elles L'inſtruiſirent dece qu'il avoit à faire pour n'eſtre pas ſuivy ,
&luydonnerent ordre delaif- fer l'une & l'autre au premier qu'il trouveroit des Domeſtiques du jeune Marquis. La choſe réüffit comme on l'avoit
projettée. Le preſent fut ren- duauMarquis , fansqu'on luy puſt dire qui l'envoyoit. Ce- luyqui s'eneſtoit chargé , l'a- voit donné àunCocher pour ſon Maiſtre , & le Cocher ne s'eſtoit pas mis en peine d'en rien apprendre de plus. Le
Marquis ſe promenoit dans le Jardin avec ſes Amis ,quand Tome VI. K
112 LE MERCVRE
-
ce Preſent luy fut apporté.
C'eſtoit le jour de ſa Feſte.
Il ne douta point non plus qu'eux, que la Boëte ne fuft une marque du ſouvenir de quelqu'une de ſes Amies , &
dans cette penſée il receut avec plaifir les congratulations qu'ils luy en firent; mais il fut bien ſurpris, quand ayantjetté les yeux fur la Lettre , il vit qu'elle s'adreſſoit aux quatre Tenans. La nouveauté de ce
Titre luy fit aifément juger qu'il y avoit là de l'avanture.
Il en rit avec ſes Amis , la
Lettre fut leuë , &le myſtere leur enparut ſi plaiſant, qu'ils eurent impatience d'en voir la fuite. Ainfi quoy qu'ils dûf- ſent craindre de trouver quel- que folie dans la Boëte , ils ſe haterent del'ouvrir,fans qu'un
GALANT. 113 trou que ſe fit le Marquis par un faux pas fur le pommeau de l'Epée d'un Gentilhomme de la Compagnie , ny le fang qui fortoit de ſa bleffure , les puſt rendre moins empreſſez
àfatisfaire leur curiofité.Vous
rirezde ces circonstances,mais
elles font eſſentielles , parce qu'elles font vrayes , &je vous cõtenuëment les choſes comme elles font arrivées. A l'ouverture de la Boëte les Bouquets parurent. Ils étoientex traordinaires. Le premier qui en fut tire , eſtoit celuy du Maîtrede la Maiſon. Lesbelles Perſonnes qui les avoient mis par ordre dans la Boëte,
luy en avoient voulu faire T'honneur. Il conſiſtoit en un
beau Chardon noué d'un RuL
114 LE MERCURE
A
ban feüille-morte, avec ceBillet attaché autour.....
V
Oilà ,jeune Marquis un
petit Réveille-matin , pour
vous faire penser à voftre de- funteMaitreffe , qui cependant prend toute la part qu'elle doit à
tu magnificence dont vous faites parade enpublic. C'estune Vertu
qui ne manque jamais d'accom- pagner une belle Ame comme la voftre , à laquelle il ne man- que rien qu'un peu de veritable Amour, que nous voussouhaitons en bonnes Amies..
On plaiſanta fur ce Billet,
dont on chercha l'explication.
Je ne ſçay ſi elle fut trouvée,
mais je ſçay bien que le ſe- cond Bouquet qu'on tira étoit pour M le Comte de ***
GALANT. Hg
t
e
e.
Il eſtoit compofé de Sauge,
avec un Ruban vert , & ce
Billet.
C
E petit Ruban vert 3 cher
Comte , ne vous ofte pas tout-à-fait l'esperance de regagner les bonnes graces de vostre Maîtreſſe , &nous croyons que fi elle estoit perfuadée que vostre tendreſſe fust telle qu'elle la fou- haite,vous feriez heureux content. Espereztoûjours. 31
On luy applaudit fur PE pérance, &cependant on tira de la Boëte un Bouquet de Ruë , marqué pour un Cava- lier de la Troupe. UnRuban jaune qui le noioit , y tenoit ce Billet attache.hellier
30
116 LE MERCURE
Tous ne devez pas estre le
moins content de ce que vô- tre bonne fortune vous envoye le jaune , qui marque la pleinefatisfaction de vos Amours. Nous ne vous diſons rien de la Ruë ,
un Homme à bonne fortune com- me vous en peut quelquefois avoir beſoin. Si vous n'en sçavez pas l'explication, montrez-la à voſtre Maîtreffe. Elle vous dira fans
doute, que cela ne peutvenirque
des veritables Amies, &fort inzereßées pour vous.
On crût ceBilletmalicieux,
&chacun luy donna telle in- terpretation qu'il voulut , fans que le Cavalier qui entendoit raillerie s'en formalifaft, On
vint au dernier Bouquet , qui fe trouva une belle Ortie fleu
GALANT. 117
rie , noüée d'un Ruban couleur de chair paffé. Le Biller que ce Ruban enfermoit portoit le nomde Monfieur***,
que d'indiſpenſables affaires qui luy eſtoient inopinément furvenues , avoient empefche de venir au Rendez-vous. A
fon defaut , on ne voulut pas laiſſer le Bouquet ſans Maître,
&on pria un autre Comte ,
&un jeune Chevalier , qui avoient auſſi eſté priez de la Feſte , de voir entr'eux qui Faccepteroit. Ils s'en excuſeFent l'un &l'autre, &préten dirent que les termes duBillet
ne conviendroientpasà cequi leur pouvoit eſtre arrivé: On l'ouvrit , &ces paroles y fu- rent trouvées.
18 LE MERCURE
Nousne Ous ne voyons rien qui con- vienne mieuxàl'Amantdes
Onze mille Vierges, Monfieur ***
que cette agreable Ortie , pour moderer les chaleurs qu'il reffent
àcredit pour toutes les Belles.
:
Cesdivers Billets ſervirent
long-temps d'entretien à la Compagnie. Onſe mit àtable,
& les Tenans ne manquerent pas de boire à la fanté des Belles Inconnuës du Mont Brillant. Les ordres furent donnez
pour leur appreſter une ma- gnifique Collation quand elles viendroient à la Feſte , où l'on
ne douta point que l'impatien- ce de voir l'effet qu'auroit produit leurgalanterire ne les amenaſt. Cependant comme cesaimablesRecluſes n'étoient
GALANT. জ
119 pas enpouvoir defortirde leur Couvent , l'Avanture auroit finy là , fi le hazard qui ſe meſle prefquedetour, n'y euſt donnéordre.
1 Le grand chaud commen çant à ſe paffer, il y avoitdéja beaucoup de monde amafle dans la Plaine où l'on devoit
tirer pour leprix. LeComte&
leCavalierqui avoient eu part aux Bouquets , s'y estoient rendusdes premiers ,&ils rai- fonnoient enſemble fur l'incident de la Boëte , quandils ap- perçeurent deux Dames qui
コ
s'avançoient au petit galop avec deux Cavaliers , & en équipage à peu pres de Chaf- fereffes. Ils ne douterent point
S
a
qu'elles ne fuſſent les deux In- -connuës qu'ils attendoient , &
1 ils ſe confirmerent dans cette
1
120 LE MERCVRE
penſée en leur voyant mer- tre pied àterre, ce qu'elles fi- rent pourjoüir plus àleur aiſe duDivertiſſementpublic.Ou- tre l'intereſt particulier qu'ils avoient à nouer conversation
avecelles , la civilité ſeule les obligeoit à leur faire compli- ment,& ils le commencerent
par un remercîment de l'exa- Etitude qu'elles avoient euë à
venir s'acquiter de leur paro- le. Elles connurent d'abord
qu'on ſe méprenoit; mais com- me le Maſque les mettoit en feureté , elles ſe firent unplai- firde cette méprife , &voulant voir juſqu'où elle pourroit al- ler , elles répondirent d'une manierequi nedétrompa point les deux Tenans. Elles avoient
de l'eſprit ; un Rôle d'Avan- turieres leur parut plaiſant à
GALANT. 121
joüer , &elles n'eurent pasde peine à le ſoûtenir. Il fut dit mille choſes agreables de part &d'autre. Le Comte les affuraqu'ilgarderoit fort ſoigneu ſement le Ruban vert , & leur promit d'eſperer fur leur pa role. Le Cavalier fit avec
elles de ſon coſté une plai- ☐ ſanterie ſur la Ruë , & ny la Ruë , ny le Ruban vert ne les pûrent déconcerter. El- les ſe tirerent de toutpar des réponſes ambiguës ; & leurs Conducteurs qui ne parloient point , ne pouvoient s'empef- cher de rire de les voir fournir fi long-temps àun galima- tias , où ils eſtoient afſfurez qu'elles ne comprenoient rien non plus qu'eux. Enfin ſur le refus qu'elles firent de ſe dé- maſquer , &devenir au Châe
t
t
2
122 LE MERCURE
teau prendre la Collation qui leur eſtoit préparée, le Comte &leCavalier crûrentquec'é- toit au Marquis à faire les honneurs de ſa Feſte , & ils
coururent l'avertir de leur arrivée. Les Dames prirent ce temps pour s'échaper ; elles n'avoient eu deſſein quede ſe divertiruneheure incognito , &
jugeant bienque le Marquis ,
oules feroit ſuivre , oules ob- ſerveroit de ſi pres , qu'il feroit difficilequ'il neles reconnuſt,
elles aimerent mieuxſe priver du plaiſir qu'elles avoient ef- pere, que de s'expoſer àfaire voir qu'elles avoient joüé de faux Perſonnages. Ainſi le Marquis ne les trouva plus quand il arriva , & il n'auroit pas ſçeuqui elles estoient , fans unGentilhõmequi ſurvint,&
qui
GALANT. 123
-
L
qui venant de les rencontrer,
leur dit que c'eſtoient ſes Sœurs , avec le Maryde l'une,
&un Amy. Comme il ne pa- rut aucune autre Damedu re
- ſte dujour, le Marquis , quoy qu'étonné de la promptitude de leur retraite , n'imputa qu'à elles la galanterie des Bou- quets ; & leur rendit viſite le lendemain avec les trois autres
Intéreſſez. Le galimatias s'y recommança. Elles en rirent quelque temps , mais enfin el- ☑les leur proteſterent ſi ſérieu- ſement qu'elles ne ſçavoient ce qu'on leur diſoit , que les Tenans furentobligez de cher- cher ailleurs leurs inconnuës.
Leur embarras ne ceffa point,
quelque recherche qu'ils fif- 5 ſent dans le voiſinage , juſqu'à ce qu'eſtant allez voir les deux
-Tome VI.
a
a
L
124 LE MERCVRE belles Recluſes au Couvent ,
ils connurent à quelques pa- roles de Sauge & de Chardon qui leur échapa, que c'eſtoient elles quilesavoient régalez de fi beaux Bouquets. Vn grand éclat de rire dont elles ne pû- rent ſe defendre , acheva de les perfuader. Ils en raillerent avec elles , & apres quelques legeres façons,elles leuravoue- rent ce qu'ils n'auroient peut- eſtre jamais ſçeu , fi elles ſe fuſſent obſtinées à le cacher
de qualité, ayant leurs raiſons pour paſſer quelque temps dans un Convent à cinq ou fix lieuës de Paris, apprirent il y a quelques jours avec joye,
qu'un jeune Marquis , qui a
une affez belle Maiſon dans
leur voiſinage , faifoit une ré- joüiſſance le lendemain , qui eftoit le jourde fa Feſte. Com- me la retraite ne leur a pas oſté l'eſprit d'enjoüement , &
qu'elles ne laiſſent échaper aucune occafion de ſe faire
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des plaiſirs de tout ce qui en.
peut caufer d'innocens , elles fongerent à quelque galante rie qui leur pût donner part au Divertiſſement qui ſe pré-- paroit. Le ſoin qu'elles eurent
de s'en faire inſtruire , leur fit
découvrir qu'il confiftoit en un grand Repas que le Mar- quis donnoit à quelques -uns de ſes Amis, dont onne leur
pût dire que le nom de trois ,
& que ſur les cinq heures du foir on ſe devoit rendre
dans la Plaine , où il y avoit un Prix proposé pour celuy qui montreroit le plus d'adref- ſe à tirer. Heureuſement pour elles , les trois Conviez qu'on
leur nomma eftoient de leur
connoiffance , elles en ſca- voient les Intrigues. Il s'agif- foit d'une Feſte qu'on cele
108 LE MERCVRE
broit ; la coûtume veut qu'on
envoyedes Bouquets, &ce fut ce qui leur donna la penſée de ce qu'elles ſe réſolurentd'e- xecuter. Elles entrerent dans
le Jardin , choiſirent ce qu'el- les crûrent propre à leur def- fein , en firent quatre Bouquets differents , avec un Bil- letpour chacun de ceux àqui ils estoientdeſtinez ,enferme
rent le tout dans une Boëte ,
la cacheterent fort propre- ment , &y joignirent une Let- tre generale pour la Bande joyeuſe qu'elles estoient bien aiſes d'embarafſfer. En voicy Fadreffe & les termes..
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LES INCONNUES,
AUX QUATRE TENANS de la Feſte de ***
NOUSCON Ous croyons, Braves Tenans,
de noſtre honneſteté, ayant l'avantage d'estre de vos Voisines , de contribuer par
quelque galanterie au plaisir que vous vous proposez de donner aujourd'huy àtout le Canton,pour
y faire plus dignement chommer voſtre Feste ; &comme vous estes quatre Amis fort unis en toutes chofes , nous craindrions de vous donner un juſte ſujet de vous plaindre de nostre injustice , ſi nous faiſions en ce rencontre aucune difference entre vous, C'est
ce qui nous oblige à vous en- voyeràchacun un Bouquet. Con
110 LE MERCURE
vons nous
fiderez-les bien , &vous verrez Sans doute qu'il nous a fallu y
fonger plus d'une fois pour vous en choisir de tels. Si nous pou- ma Sœur & moy ,
dérober demain d'une partie de Chaſſe où noussommes engagées,
nous irons voir avec quelques Amis le cas que vous faites de nos Prefens. Nous esperons que vous ne dédaignerezpas de les porter. Sur tout fi nous allons à
la Feſte, ne nous obligezpoint à
nous démaſquer, fi nous trouvons àpropos de ne le pas faire. Nous avons interest à n'estre pas con- nuës de tout le monde. Adieu.
Cefont vos Servantes &Amies,
LESDAMES DU MONT BRILLANT , à deux lieuës de chez Vous que vous voiſinez affez
rarement.Celaſoit dit en paſſant.
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GALANT.. III
1
Le lendemainde grand ma tin ces deux belles Compa- gnesde fortune mirent la Let- tre & la Boëte entre les mains
d'un Homme inconnu qui ne manquoit pas d'adreſſe. Elles L'inſtruiſirent dece qu'il avoit à faire pour n'eſtre pas ſuivy ,
&luydonnerent ordre delaif- fer l'une & l'autre au premier qu'il trouveroit des Domeſtiques du jeune Marquis. La choſe réüffit comme on l'avoit
projettée. Le preſent fut ren- duauMarquis , fansqu'on luy puſt dire qui l'envoyoit. Ce- luyqui s'eneſtoit chargé , l'a- voit donné àunCocher pour ſon Maiſtre , & le Cocher ne s'eſtoit pas mis en peine d'en rien apprendre de plus. Le
Marquis ſe promenoit dans le Jardin avec ſes Amis ,quand Tome VI. K
112 LE MERCVRE
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ce Preſent luy fut apporté.
C'eſtoit le jour de ſa Feſte.
Il ne douta point non plus qu'eux, que la Boëte ne fuft une marque du ſouvenir de quelqu'une de ſes Amies , &
dans cette penſée il receut avec plaifir les congratulations qu'ils luy en firent; mais il fut bien ſurpris, quand ayantjetté les yeux fur la Lettre , il vit qu'elle s'adreſſoit aux quatre Tenans. La nouveauté de ce
Titre luy fit aifément juger qu'il y avoit là de l'avanture.
Il en rit avec ſes Amis , la
Lettre fut leuë , &le myſtere leur enparut ſi plaiſant, qu'ils eurent impatience d'en voir la fuite. Ainfi quoy qu'ils dûf- ſent craindre de trouver quel- que folie dans la Boëte , ils ſe haterent del'ouvrir,fans qu'un
GALANT. 113 trou que ſe fit le Marquis par un faux pas fur le pommeau de l'Epée d'un Gentilhomme de la Compagnie , ny le fang qui fortoit de ſa bleffure , les puſt rendre moins empreſſez
àfatisfaire leur curiofité.Vous
rirezde ces circonstances,mais
elles font eſſentielles , parce qu'elles font vrayes , &je vous cõtenuëment les choſes comme elles font arrivées. A l'ouverture de la Boëte les Bouquets parurent. Ils étoientex traordinaires. Le premier qui en fut tire , eſtoit celuy du Maîtrede la Maiſon. Lesbelles Perſonnes qui les avoient mis par ordre dans la Boëte,
luy en avoient voulu faire T'honneur. Il conſiſtoit en un
beau Chardon noué d'un RuL
114 LE MERCURE
A
ban feüille-morte, avec ceBillet attaché autour.....
V
Oilà ,jeune Marquis un
petit Réveille-matin , pour
vous faire penser à voftre de- funteMaitreffe , qui cependant prend toute la part qu'elle doit à
tu magnificence dont vous faites parade enpublic. C'estune Vertu
qui ne manque jamais d'accom- pagner une belle Ame comme la voftre , à laquelle il ne man- que rien qu'un peu de veritable Amour, que nous voussouhaitons en bonnes Amies..
On plaiſanta fur ce Billet,
dont on chercha l'explication.
Je ne ſçay ſi elle fut trouvée,
mais je ſçay bien que le ſe- cond Bouquet qu'on tira étoit pour M le Comte de ***
GALANT. Hg
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e
e.
Il eſtoit compofé de Sauge,
avec un Ruban vert , & ce
Billet.
C
E petit Ruban vert 3 cher
Comte , ne vous ofte pas tout-à-fait l'esperance de regagner les bonnes graces de vostre Maîtreſſe , &nous croyons que fi elle estoit perfuadée que vostre tendreſſe fust telle qu'elle la fou- haite,vous feriez heureux content. Espereztoûjours. 31
On luy applaudit fur PE pérance, &cependant on tira de la Boëte un Bouquet de Ruë , marqué pour un Cava- lier de la Troupe. UnRuban jaune qui le noioit , y tenoit ce Billet attache.hellier
30
116 LE MERCURE
Tous ne devez pas estre le
moins content de ce que vô- tre bonne fortune vous envoye le jaune , qui marque la pleinefatisfaction de vos Amours. Nous ne vous diſons rien de la Ruë ,
un Homme à bonne fortune com- me vous en peut quelquefois avoir beſoin. Si vous n'en sçavez pas l'explication, montrez-la à voſtre Maîtreffe. Elle vous dira fans
doute, que cela ne peutvenirque
des veritables Amies, &fort inzereßées pour vous.
On crût ceBilletmalicieux,
&chacun luy donna telle in- terpretation qu'il voulut , fans que le Cavalier qui entendoit raillerie s'en formalifaft, On
vint au dernier Bouquet , qui fe trouva une belle Ortie fleu
GALANT. 117
rie , noüée d'un Ruban couleur de chair paffé. Le Biller que ce Ruban enfermoit portoit le nomde Monfieur***,
que d'indiſpenſables affaires qui luy eſtoient inopinément furvenues , avoient empefche de venir au Rendez-vous. A
fon defaut , on ne voulut pas laiſſer le Bouquet ſans Maître,
&on pria un autre Comte ,
&un jeune Chevalier , qui avoient auſſi eſté priez de la Feſte , de voir entr'eux qui Faccepteroit. Ils s'en excuſeFent l'un &l'autre, &préten dirent que les termes duBillet
ne conviendroientpasà cequi leur pouvoit eſtre arrivé: On l'ouvrit , &ces paroles y fu- rent trouvées.
18 LE MERCURE
Nousne Ous ne voyons rien qui con- vienne mieuxàl'Amantdes
Onze mille Vierges, Monfieur ***
que cette agreable Ortie , pour moderer les chaleurs qu'il reffent
àcredit pour toutes les Belles.
:
Cesdivers Billets ſervirent
long-temps d'entretien à la Compagnie. Onſe mit àtable,
& les Tenans ne manquerent pas de boire à la fanté des Belles Inconnuës du Mont Brillant. Les ordres furent donnez
pour leur appreſter une ma- gnifique Collation quand elles viendroient à la Feſte , où l'on
ne douta point que l'impatien- ce de voir l'effet qu'auroit produit leurgalanterire ne les amenaſt. Cependant comme cesaimablesRecluſes n'étoient
GALANT. জ
119 pas enpouvoir defortirde leur Couvent , l'Avanture auroit finy là , fi le hazard qui ſe meſle prefquedetour, n'y euſt donnéordre.
1 Le grand chaud commen çant à ſe paffer, il y avoitdéja beaucoup de monde amafle dans la Plaine où l'on devoit
tirer pour leprix. LeComte&
leCavalierqui avoient eu part aux Bouquets , s'y estoient rendusdes premiers ,&ils rai- fonnoient enſemble fur l'incident de la Boëte , quandils ap- perçeurent deux Dames qui
コ
s'avançoient au petit galop avec deux Cavaliers , & en équipage à peu pres de Chaf- fereffes. Ils ne douterent point
S
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qu'elles ne fuſſent les deux In- -connuës qu'ils attendoient , &
1 ils ſe confirmerent dans cette
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penſée en leur voyant mer- tre pied àterre, ce qu'elles fi- rent pourjoüir plus àleur aiſe duDivertiſſementpublic.Ou- tre l'intereſt particulier qu'ils avoient à nouer conversation
avecelles , la civilité ſeule les obligeoit à leur faire compli- ment,& ils le commencerent
par un remercîment de l'exa- Etitude qu'elles avoient euë à
venir s'acquiter de leur paro- le. Elles connurent d'abord
qu'on ſe méprenoit; mais com- me le Maſque les mettoit en feureté , elles ſe firent unplai- firde cette méprife , &voulant voir juſqu'où elle pourroit al- ler , elles répondirent d'une manierequi nedétrompa point les deux Tenans. Elles avoient
de l'eſprit ; un Rôle d'Avan- turieres leur parut plaiſant à
GALANT. 121
joüer , &elles n'eurent pasde peine à le ſoûtenir. Il fut dit mille choſes agreables de part &d'autre. Le Comte les affuraqu'ilgarderoit fort ſoigneu ſement le Ruban vert , & leur promit d'eſperer fur leur pa role. Le Cavalier fit avec
elles de ſon coſté une plai- ☐ ſanterie ſur la Ruë , & ny la Ruë , ny le Ruban vert ne les pûrent déconcerter. El- les ſe tirerent de toutpar des réponſes ambiguës ; & leurs Conducteurs qui ne parloient point , ne pouvoient s'empef- cher de rire de les voir fournir fi long-temps àun galima- tias , où ils eſtoient afſfurez qu'elles ne comprenoient rien non plus qu'eux. Enfin ſur le refus qu'elles firent de ſe dé- maſquer , &devenir au Châe
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teau prendre la Collation qui leur eſtoit préparée, le Comte &leCavalier crûrentquec'é- toit au Marquis à faire les honneurs de ſa Feſte , & ils
coururent l'avertir de leur arrivée. Les Dames prirent ce temps pour s'échaper ; elles n'avoient eu deſſein quede ſe divertiruneheure incognito , &
jugeant bienque le Marquis ,
oules feroit ſuivre , oules ob- ſerveroit de ſi pres , qu'il feroit difficilequ'il neles reconnuſt,
elles aimerent mieuxſe priver du plaiſir qu'elles avoient ef- pere, que de s'expoſer àfaire voir qu'elles avoient joüé de faux Perſonnages. Ainſi le Marquis ne les trouva plus quand il arriva , & il n'auroit pas ſçeuqui elles estoient , fans unGentilhõmequi ſurvint,&
qui
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qui venant de les rencontrer,
leur dit que c'eſtoient ſes Sœurs , avec le Maryde l'une,
&un Amy. Comme il ne pa- rut aucune autre Damedu re
- ſte dujour, le Marquis , quoy qu'étonné de la promptitude de leur retraite , n'imputa qu'à elles la galanterie des Bou- quets ; & leur rendit viſite le lendemain avec les trois autres
Intéreſſez. Le galimatias s'y recommança. Elles en rirent quelque temps , mais enfin el- ☑les leur proteſterent ſi ſérieu- ſement qu'elles ne ſçavoient ce qu'on leur diſoit , que les Tenans furentobligez de cher- cher ailleurs leurs inconnuës.
Leur embarras ne ceffa point,
quelque recherche qu'ils fif- 5 ſent dans le voiſinage , juſqu'à ce qu'eſtant allez voir les deux
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124 LE MERCVRE belles Recluſes au Couvent ,
ils connurent à quelques pa- roles de Sauge & de Chardon qui leur échapa, que c'eſtoient elles quilesavoient régalez de fi beaux Bouquets. Vn grand éclat de rire dont elles ne pû- rent ſe defendre , acheva de les perfuader. Ils en raillerent avec elles , & apres quelques legeres façons,elles leuravoue- rent ce qu'ils n'auroient peut- eſtre jamais ſçeu , fi elles ſe fuſſent obſtinées à le cacher
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Résumé : Histoire des quatre Bouquets. [titre d'après la table]
Le texte narre une aventure impliquant deux dames de qualité résidant dans un couvent près de Paris. Elles apprennent qu'un jeune marquis organise une fête à proximité et décident de participer. La fête consiste en un repas suivi d'un concours de tir. Les trois invités principaux étant de leur connaissance, elles choisissent de leur envoyer des bouquets accompagnés de billets mystérieux. Elles préparent quatre bouquets distincts, chacun avec un message personnalisé, et les font livrer anonymement au marquis. Le jour de la fête, les bouquets sont remis au marquis et à ses amis. Les messages, humoristiques et énigmatiques, suscitent la curiosité et les rires des invités. Par exemple, le bouquet du marquis contient un chardon symbolisant sa maîtresse absente, tandis que celui du comte de *** inclut de la sauge et un ruban vert, suggérant l'espoir de regagner les faveurs de sa maîtresse. Le soir même, deux dames masquées assistent à la fête mais refusent de se démasquer. Elles entretiennent la confusion en répondant de manière ambiguë aux questions des invités. Plus tard, un gentilhomme révèle que les dames masquées sont ses sœurs, mettant fin à l'énigme. Le marquis et ses amis rendent visite aux dames au couvent, où des indices les confirment comme étant les auteurs des bouquets.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 11-41
Histoire des deux Maris jaloux. [titre d'après la table]
Début :
Deux Marys que vous voulez bien que je me dispense [...]
Mots clefs :
Jaloux, Commissaire, Galanterie, Jardin, Musique, Cabinet, Dames, Maris, Jeux, Tuileries, Carosse, Fête, Histoire, Point d'honneur, Plaisir, Cavaliers
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texteReconnaissance textuelle : Histoire des deux Maris jaloux. [titre d'après la table]
Deux
vous
Marys quGTHEADS
voulez bien que je me YON
diſpenſe de vous nommer ,
prennent ſouvent d'inutiles ſur des ſoupçons mal fondez qui leur font paffer de méchantes heures. Ils font tous deux dans
les Charges , tous deux impi- toyablement délicats fur le
Point-d'honneur , & par con- ſequent tous deux jaloux ,juf- qu'à trouver du crime dans les plus innocentes converſations.
La femme de l'un eſt une blode
Av
10 LE MERCVRE
bienfaite,d'une taille fine,&dé
gagée,l'œil bien fendu, &un vi- ſage qu'on peut dire avoir eſté fait au tour. L'autre a pourFem- me une grande Brune, qui a la douceur meſme peinte dans les yeux , le teint uny , le nez. bien taillé , la bouche agreable,
& des dents à ſe récrier. Ces
deux Dames qui n'ont pas moins d'eſprit que de beauté,
ont encor plus de vertu que d'eſprit , mais cette vertu n'eſt point farouche; &comme elles font fort éloignées de l'âge où il ſemble qu'il y ait quelque obli- gation de renoncer aux plaifirs le Jeu, la Comedie , l'Opera, &
les Promenades, font desdiver--
tiffemens qu'elles ne ſe refuſens point dans l'occaſion. Il y aune étroite amitié entre elles , &
cette amitié a peut-eſtre fait la
GALANT... IT
liaiſon des Marys qui ſe ſont gaſtez l'un l'autre , en ſe dé- couvrant leur jaloufie. Vous jugez bien, Madame , que cette conformité de ſentimens les a
fait agir de concert pour le re- mede d'un mal qui les tient dans une continuelle inquietu- de. C'eſt ce qui embarraffe ces deux aimables Perſonnes , qui ne ſçauroientpreſque plus faire aucune agreable Partie fans qu'un des Marys ſoit leurfur- veillant. A dire vray , la trop exacte vigilance n'eſt pas moins incommode qu'injurieufe.Quel- que tendreſſe qu'une Femme puiffe avoir pour celuy àqui le Sacrement la tientattachée,elle n'aime point à luy voir faire le perſonnage d'Argus. Tout ce qui marque de la défiance luy tiento lieu d'outrage ; & les
12 LE MERCVRE
Marys ayant leurs heuresdere- ſerve dont perſonne ne vient troubler la douceur , il eſt juſte qu'ils abandonnent les inutiles àceux qui n'en profitent ja- mais fans témoins. LesDames
dontje vous parle devenuës in- ſéparables & par leur veritable amitié , & par le fâcheux ra- port de leur fortune , n'ou- blioient rien pour ſe dérober ,
quand elles pouvoient , aux yeux de leurs importuns Ef- pions. Ce n'eſt pas , comme je vous l'ay déja dit , qu'elles euf- ſent aucune intrigue qui pût mettre leur vertu en péril , mais il ſuffiſoit qu'on fe défiaft de leur conduite pour leur faire prendre plaifir à ſe débaraſſer de leurs Jaloux , &c'eſtoit pour elles un ſujet de joye incroya- ble qu'une Partie d'Opera ou de
GALANT. 13 Promenade faite en ſecret.
Parmy ceux dont le Jeu leur
avoit donné la connoiſſance
( car fi elles ne pouvoient s'em- peſcher d'eſtre obſervées , elles s'eſtoient miſes ſur le pied de faire une partie de ce qu'elles vouloient ) deux Cavaliers
auſſi civils que galants , leur avoient fait connoiſtre par quelques affiduitez que le plai- fir de contribuer à les divertir
eſtoit un plaiſir ſenſible pour eux. Elles meritoient bien leurs
complaiſances , & l'agrément de leur humeur joint à leur beauté qui n'eſtoit pas médiocre, pouvoit ne pas borner en- tierement à l'eſtime les ſentimens qu'ils tâchoient quelque- foisdeleur découvrir. Ils étoient
Amis, &quand ces Belles trou- voient l'occaſion de Lquelque
7
14 LE MERCVRE divertiſſement à prendre ſans leur garde accoûtumée , elles n'eſtoient point fâchées d'en faire la Partie avec eux, Dans
cette diſpoſition , voicy ce qui leur arriva pendant que les jours eſtoient les plus longs;
car , Madame , je croy que le temps ne fait rien aupres de vous à la choſe,& qu'une avan- ture du Mois deJuillet que vous ignorez ne vous plaira pas moins à écouter qu'une Avanture du Mois de Decembre. On
m'en apprend de tous les co- ftez , & ne vous les pouvant écrire toutes à la fois, j'en garde les Memoires pour vous en fai- re un Article felon l'ordre de
leur ancienneté.
Le Jeu ſervant toûjours de prétexte aux Dames àrecevoir les vifites des Cavaliers, tantoſt
GALANT. 15 chez l'une , &tantoft chez l'autre, la Feſte d'un des deux arrive. Elles luy envoyent cha- cune un Bouquet. Cela ſe pra- tique dans le monde. Illeur en marque ſa reconnoiffance par des Vers galans, &par une tres- inftante priere de prendre jour pour venir ſouper dans une fort . belle Maiſon qu'il a aupres d'u- ne des Portes de la Ville , où il
les attendra avec ſon Amy. Le Party eſt accepté , mais l'impor- tance eſt de venir à bout de la
défiance des Marys qu'on ne veut point mettre de la Feſte.
Heureuſement pour elles , il fe
trouvent tous deux chargez d'affaires en mefme temps. On choiſit ce jour. Le Cavalier eſt averty. Les ordres ſont donnez,
&il ne s'agit plus que d'exe- cuter. Les Dames feignent de vouloir alter ſurprendre une de
16 LE MERCVRE
leurs Amies qui est à une lieuë
de Paris , & d'où elles ne doivent revenir qu'au frais. Undes
Marys les veut obliger à remet- tre au lendemain , afin de leur
tenir compagnie,&de ſe délaf- ſer un peude l'accablement des affaires. Il n'en peut rien obte- nir , & fur cette conteftation
arriva un Laquais de la Dame qui les avertit de fon retour, &
qu'elle viendra joüer l'apreſdî- née avec elles. Leurs meſures
font rompuës par ce contre- temps. Lesdeux Amies diffimu- lent. Refuſer une Partie de Jeu
pour en propoſer une autre qui les laiſſe diſparoiſtre pour tout le reſte du jour , ce ſeroit don- ner de legitimes foupçons. Elles joüent, demeurent à ſouper en- ſemble apres que le Jeu eſt finy,
&feignent d'y avoir gagné un malde teſte qui leur ofte l'ap
GALANT. 17.
pétit , & qui ne peut eftre fou- lagé que par une Promenade aux Thuilleries. On met les
Chevaux au Caroffe. LeMary que leur empreſſement à vou loir faire une Partie de Campagne fans luy, avoit déja com- mencé d'inquieter , les fait fui- vre parun petit home inconnu qui entre avec elles aux ThuiLGENDEDA
leries, &les envoyant fortir in- continent par la Porte qui eft du cofté de l'eau , & monter dans une Chaiſe Roulante
qu'elles avoient donné ordre qu'on y fiſt venir, découvre le
lieu du Rendez vous, &en vient
donner avis au Mary. Le coup eftoit rude pour un Jaloux. H
court chez fon Afſocié en ja- loufie ,luy conte leur commun defaſtre , & luy faiſant quitter les Affaires qu'il n'avoit pas en-
18 LE MERCVRE
cor achevé de terminer , le me ne où la Feſte ſe donnoit. Ils
trouvent moyen d'entrer dans la Court ſans eſtre veus , & fe gliffent de là dans le Jardin ,
d'où ils peuvent aifément dé- couvrir tout ce qui ſe paſſe dans la Salle. Elle estoit éclairée d'un fort grand nombre de Bougies. Ils s'approchent des Feneſtres à la faveur de quel- quesArbresfait enBuiffons; &
quoy qu'ils ne remarquent rien qui ſente l'intrigue dans les ref- pectueuſes manieres dont les Cavaliers en uſent avec leurs
Femmes , elles leur paroiſſent de trop bonne humeur en leur abfence,&ils voudroient qu'el- les ne ſe montraſſent aimables
que pour eux. Le Soupé s'ache- ve au fon des Hautbois qui prennent le chemin du Jardin
GALANT. 19 où la Compagnie les ſuit. Les Marys qui veulent voir à quoy l'Avanture aboutira, ſe retirent
dans un Cabinet de verdure
où ils demeurent cachez. Les
Dames ont à peine fait un tour d'Allée , qu'elles voyent l'air tout couvert de Fuſées volantes , qui fortent du fonds du
Jardin; les Etoilles & les Serpentaux qu'elles font paroiſtre tout - à - coup , les divertiſſent plus agreablement que leurs Marys, qui ne font pas en eſtat de goufter le plaifir de cette ſurpriſe. L'aimable Brune dont je vous ayfait le Portrait prend une de ces Fuſées , & la veut
tirer elle - meſme. Celuy qui donne la Feſte s'y eftant inuti- lementoppoſé,luy metunMou- choir ſur le cou ,dans la crainte qu'elle ne ſe brûle. LeMary
20 LE MERCVRE
perdpatience,il veut s'échaper.
Celuy qui eft avec luy dans le Cabinet l'arreſte , &àluy-mef
me beſoin d'eſtre arreſté au
moindre mot qu'il voit qu'on dittout bas àſa Femme. Jamais
Jaloux ne ſouffrirent tant. Ils
frapent des pieds contre terre,
atrachent des feüilles , & les
mangentde rage , & on pretend qu'un des deux penſa crever d'uneChenille qu'il avala.Apres quelques Menuets danſez dans
lagrande Allée , on vient dire aux Dames qu'un Baffin de Fruit les attendoit dans la Salle
pour les rafraiſchir. Ellesy re- tournent & n'y tardent qu'un moment , parce que minuit qui ſonne leur faitune neceſſité de
ſe retirer. Les Cavaliers les accompagnent juſqu'à leur Chai- ſe roulante qu'elles quittent
GALAN T. 21
pour aller reprendre leur Ca- roſſe qu'elles ont laiſſe àl'autre Porte des Thuilleries,&cependant les Hautbois qui ne font
point avertis de leur départ continuëntà joüer dans le Jar- din. Leurprefence eſt un obſta- cle fâcheux à l'impatience des Réclus du Cabinetde verdure
qui brûlentd'en fortir pour s'ap- procher des Feneſtres comme ilsont fait pendant le Soupé. Il eſtvrayqu'ils nedemeurentpas long-tempsdans cette contrain- te, mais ils n'en ſont affranchis
que pour ſouffrir encor plus cruellement. Un de ces Mefſieurs de la Muſique champe- ſtre eſtant entré dans la Salle
pour demander quelque choſe àceluyqui les employoit, reviết dire àſes Compagnonsqu'il n'y avoit plus trouvé perſonne,&
22 LE MERCVRE
qu'il n'avoit pû fçavoir ce que la Compagnie eſtoit devenuë.
Les Marys l'entendent , & c'eſt un coup de foudre pour eux.
Leur jaloufie ne leur laiſſe rien imaginer que de funeſte pour leur honneur. Ils peſtent contre eux-meſmes de leur lâche pa- tience àdemeurer fi long- temps témoins de leur honte, & ne
doutant point que leurs Fem- mes ne ſoientdans quelqueCa- binet avec leurs Amans, ils fortent du Jardin,montent en haut,
vontde Chambre en Chambre,
& trouvant une Porte fermée,
ils font tous leurs efforts pour l'enfoncer. UnDomeſtique ac- court à cebruit. Il a beau leur
demander à qui ils en veulent. Point de réponſe. Ils continuent à donner des pieds contre la Porte, & le Domestique qui
GALANT. 23 n'eſt point aſſez fort pour les retenir , commence à crier aux Voleurs de toute ſa force. Ces cris mettent toute la Maiſon en
rumeur. On vient au ſecours.
Chacun eſt armé de ce qu'il a
pûtrouver à la haſte, &le Maî tre-d'Hoſtel tient unMouſque- ton qu'il n'y a pas plaifir d'ef- ſuyer. Nos Deſeſperez le crai- gnent. Ils moderent leur em- portement , & on ne voit plus que deux Hommes interdits ,
qui ſans s'expliquer enragent de ce qu'on met obſtacle à
leur entrepriſe. Comme ils ne ſont connus de perſonne,
&qu'ils n'ont point leurs Ha- bits de Magiſtrature , on prend leur filence pour une convi- ction de quelque deſſein crimi- nel; & afin de les faire parler malgré eux,leMaiſtre-d'Hoſtel
ここ
24 LE MERCVRE envoye chercher un Commiffaire ſans leur en rien dire , &
les fait garder fort ſoigneuſe- mentjuſqu'à ce qu'il ſoit arrivé.
Cependant les Cavaliers qui ont remené les Dames aux
Thuilleries , reviennent au lieu
où s'eſt donné le Repas, &font furpris de voir en entrantqu'on amene un Commiſſaire. Ils en
demandent la cauſe. Onleur dit
que pendant que tout le mon- de eſtoit occupé en bas à met- tre la Vaiſſelle d'argent en ſeû- reté , deux Voleurs s'eſtoient
coulez dans les Chambres , &
avoient voulu enfoncer un Cabinet.Ilycourent avec le Com- miſſaire qui les livre pendus dans trois jours. Jugez de l'é- tonnement où ils ſe trouvent
quand on leur montre les pre tendus Criminels. Le Commiffaire
GALANT. 25
faire qui les reconnoiſt ſe tire
d'affaire en habile- Homme, &
feignant de croire que ce font eux qui l'ont envoyé chercher,
il leur demande en quoy ils ont beſoin defon miniftere. Ils l'obligent à s'en retourner chez luy, ſans s'éclaircir de la bévcuë quil'a fait appeller inutilement;
& les Cavaliers qui devinent une partie de la verité , ayant fait retirer leurs Gens, leurofrét
telle réparation qu'ils voudront de l'inſulte qu'on leur a faite ſans les connoiſtre. C'eſt là que le myſtere de la Feſte ſe déve- lope. Celuy qui l'a donnée leur découvre qu'elle eſt la fuite
d'unBouquet reçeu,&qu'ayant prié les Damesd'obtenir d'eux qu'ils luy fiffent l'honneur d'en venir partager le divertiſſement avec elles, il avoit eu le chagrin
Tome X. B
26 LE MERCVRE
d'apprendre qu'unembarras im- preveu d'affaires n'avoit pas permis qu'ils les pûffent accom- pagner; qu'il venoit de les re- mener chez elles, &qu'il eſpe-- roit trouver une occafion plus favorable de lier avec eux une
Partie de plaifir. Tandis qu'il ajoûte à ces excuſes des civili- tez qui adouciſſent peu à peu la colere de nos Jaloux , fon Amy envoye promptement avertir les Dames de ce qui vient d'ar- river,afin qu'elles prenent leurs meſures ſur ce qu'elles auront à
dire à leurs Marys. Ils quitent les Cavaliers fatisfaits en appa- rence de cette défaite,&fort réfolus de faire un grand chapitre àleursFemmes, Elles prévien- nent leur méchante humeur ,
& les voyant retourner cha- grins,elles leur content en riant
GALANT. 27 la malice qu'elles leur ont faite de neles mettre pas d'une Par- tie dont on avoit ſouhaité qu'ils fuſſent ; ce qui devoit leur fai- re connoiſtre que quand les Femmes ont quelque deſſein en teſte , elles trouvent toûjours moyen de l'executer. Les Ma- rys ſe le tirent pour dit ; &
ceux qui ont ſçeu les circon- ſtances de l'Hiſtoire , aſſurent que depuis ce temps-là ils ont donné à leurs Femmes beaucoup plus de liberté qu'ils ne leur en laiſſoient auparavant.
C'étoit le meilleur party à pren- dre pour eux. Lebeau Sexe eſt
ennemyde la contrainte, & telle n'auroit jamais la moindre tentation degalanterie, quin'en refuſe pas quelquefois l'occa- fion pour punir un Mary de ſa défiance.
t
vous
Marys quGTHEADS
voulez bien que je me YON
diſpenſe de vous nommer ,
prennent ſouvent d'inutiles ſur des ſoupçons mal fondez qui leur font paffer de méchantes heures. Ils font tous deux dans
les Charges , tous deux impi- toyablement délicats fur le
Point-d'honneur , & par con- ſequent tous deux jaloux ,juf- qu'à trouver du crime dans les plus innocentes converſations.
La femme de l'un eſt une blode
Av
10 LE MERCVRE
bienfaite,d'une taille fine,&dé
gagée,l'œil bien fendu, &un vi- ſage qu'on peut dire avoir eſté fait au tour. L'autre a pourFem- me une grande Brune, qui a la douceur meſme peinte dans les yeux , le teint uny , le nez. bien taillé , la bouche agreable,
& des dents à ſe récrier. Ces
deux Dames qui n'ont pas moins d'eſprit que de beauté,
ont encor plus de vertu que d'eſprit , mais cette vertu n'eſt point farouche; &comme elles font fort éloignées de l'âge où il ſemble qu'il y ait quelque obli- gation de renoncer aux plaifirs le Jeu, la Comedie , l'Opera, &
les Promenades, font desdiver--
tiffemens qu'elles ne ſe refuſens point dans l'occaſion. Il y aune étroite amitié entre elles , &
cette amitié a peut-eſtre fait la
GALANT... IT
liaiſon des Marys qui ſe ſont gaſtez l'un l'autre , en ſe dé- couvrant leur jaloufie. Vous jugez bien, Madame , que cette conformité de ſentimens les a
fait agir de concert pour le re- mede d'un mal qui les tient dans une continuelle inquietu- de. C'eſt ce qui embarraffe ces deux aimables Perſonnes , qui ne ſçauroientpreſque plus faire aucune agreable Partie fans qu'un des Marys ſoit leurfur- veillant. A dire vray , la trop exacte vigilance n'eſt pas moins incommode qu'injurieufe.Quel- que tendreſſe qu'une Femme puiffe avoir pour celuy àqui le Sacrement la tientattachée,elle n'aime point à luy voir faire le perſonnage d'Argus. Tout ce qui marque de la défiance luy tiento lieu d'outrage ; & les
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Marys ayant leurs heuresdere- ſerve dont perſonne ne vient troubler la douceur , il eſt juſte qu'ils abandonnent les inutiles àceux qui n'en profitent ja- mais fans témoins. LesDames
dontje vous parle devenuës in- ſéparables & par leur veritable amitié , & par le fâcheux ra- port de leur fortune , n'ou- blioient rien pour ſe dérober ,
quand elles pouvoient , aux yeux de leurs importuns Ef- pions. Ce n'eſt pas , comme je vous l'ay déja dit , qu'elles euf- ſent aucune intrigue qui pût mettre leur vertu en péril , mais il ſuffiſoit qu'on fe défiaft de leur conduite pour leur faire prendre plaifir à ſe débaraſſer de leurs Jaloux , &c'eſtoit pour elles un ſujet de joye incroya- ble qu'une Partie d'Opera ou de
GALANT. 13 Promenade faite en ſecret.
Parmy ceux dont le Jeu leur
avoit donné la connoiſſance
( car fi elles ne pouvoient s'em- peſcher d'eſtre obſervées , elles s'eſtoient miſes ſur le pied de faire une partie de ce qu'elles vouloient ) deux Cavaliers
auſſi civils que galants , leur avoient fait connoiſtre par quelques affiduitez que le plai- fir de contribuer à les divertir
eſtoit un plaiſir ſenſible pour eux. Elles meritoient bien leurs
complaiſances , & l'agrément de leur humeur joint à leur beauté qui n'eſtoit pas médiocre, pouvoit ne pas borner en- tierement à l'eſtime les ſentimens qu'ils tâchoient quelque- foisdeleur découvrir. Ils étoient
Amis, &quand ces Belles trou- voient l'occaſion de Lquelque
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14 LE MERCVRE divertiſſement à prendre ſans leur garde accoûtumée , elles n'eſtoient point fâchées d'en faire la Partie avec eux, Dans
cette diſpoſition , voicy ce qui leur arriva pendant que les jours eſtoient les plus longs;
car , Madame , je croy que le temps ne fait rien aupres de vous à la choſe,& qu'une avan- ture du Mois deJuillet que vous ignorez ne vous plaira pas moins à écouter qu'une Avanture du Mois de Decembre. On
m'en apprend de tous les co- ftez , & ne vous les pouvant écrire toutes à la fois, j'en garde les Memoires pour vous en fai- re un Article felon l'ordre de
leur ancienneté.
Le Jeu ſervant toûjours de prétexte aux Dames àrecevoir les vifites des Cavaliers, tantoſt
GALANT. 15 chez l'une , &tantoft chez l'autre, la Feſte d'un des deux arrive. Elles luy envoyent cha- cune un Bouquet. Cela ſe pra- tique dans le monde. Illeur en marque ſa reconnoiffance par des Vers galans, &par une tres- inftante priere de prendre jour pour venir ſouper dans une fort . belle Maiſon qu'il a aupres d'u- ne des Portes de la Ville , où il
les attendra avec ſon Amy. Le Party eſt accepté , mais l'impor- tance eſt de venir à bout de la
défiance des Marys qu'on ne veut point mettre de la Feſte.
Heureuſement pour elles , il fe
trouvent tous deux chargez d'affaires en mefme temps. On choiſit ce jour. Le Cavalier eſt averty. Les ordres ſont donnez,
&il ne s'agit plus que d'exe- cuter. Les Dames feignent de vouloir alter ſurprendre une de
16 LE MERCVRE
leurs Amies qui est à une lieuë
de Paris , & d'où elles ne doivent revenir qu'au frais. Undes
Marys les veut obliger à remet- tre au lendemain , afin de leur
tenir compagnie,&de ſe délaf- ſer un peude l'accablement des affaires. Il n'en peut rien obte- nir , & fur cette conteftation
arriva un Laquais de la Dame qui les avertit de fon retour, &
qu'elle viendra joüer l'apreſdî- née avec elles. Leurs meſures
font rompuës par ce contre- temps. Lesdeux Amies diffimu- lent. Refuſer une Partie de Jeu
pour en propoſer une autre qui les laiſſe diſparoiſtre pour tout le reſte du jour , ce ſeroit don- ner de legitimes foupçons. Elles joüent, demeurent à ſouper en- ſemble apres que le Jeu eſt finy,
&feignent d'y avoir gagné un malde teſte qui leur ofte l'ap
GALANT. 17.
pétit , & qui ne peut eftre fou- lagé que par une Promenade aux Thuilleries. On met les
Chevaux au Caroffe. LeMary que leur empreſſement à vou loir faire une Partie de Campagne fans luy, avoit déja com- mencé d'inquieter , les fait fui- vre parun petit home inconnu qui entre avec elles aux ThuiLGENDEDA
leries, &les envoyant fortir in- continent par la Porte qui eft du cofté de l'eau , & monter dans une Chaiſe Roulante
qu'elles avoient donné ordre qu'on y fiſt venir, découvre le
lieu du Rendez vous, &en vient
donner avis au Mary. Le coup eftoit rude pour un Jaloux. H
court chez fon Afſocié en ja- loufie ,luy conte leur commun defaſtre , & luy faiſant quitter les Affaires qu'il n'avoit pas en-
18 LE MERCVRE
cor achevé de terminer , le me ne où la Feſte ſe donnoit. Ils
trouvent moyen d'entrer dans la Court ſans eſtre veus , & fe gliffent de là dans le Jardin ,
d'où ils peuvent aifément dé- couvrir tout ce qui ſe paſſe dans la Salle. Elle estoit éclairée d'un fort grand nombre de Bougies. Ils s'approchent des Feneſtres à la faveur de quel- quesArbresfait enBuiffons; &
quoy qu'ils ne remarquent rien qui ſente l'intrigue dans les ref- pectueuſes manieres dont les Cavaliers en uſent avec leurs
Femmes , elles leur paroiſſent de trop bonne humeur en leur abfence,&ils voudroient qu'el- les ne ſe montraſſent aimables
que pour eux. Le Soupé s'ache- ve au fon des Hautbois qui prennent le chemin du Jardin
GALANT. 19 où la Compagnie les ſuit. Les Marys qui veulent voir à quoy l'Avanture aboutira, ſe retirent
dans un Cabinet de verdure
où ils demeurent cachez. Les
Dames ont à peine fait un tour d'Allée , qu'elles voyent l'air tout couvert de Fuſées volantes , qui fortent du fonds du
Jardin; les Etoilles & les Serpentaux qu'elles font paroiſtre tout - à - coup , les divertiſſent plus agreablement que leurs Marys, qui ne font pas en eſtat de goufter le plaifir de cette ſurpriſe. L'aimable Brune dont je vous ayfait le Portrait prend une de ces Fuſées , & la veut
tirer elle - meſme. Celuy qui donne la Feſte s'y eftant inuti- lementoppoſé,luy metunMou- choir ſur le cou ,dans la crainte qu'elle ne ſe brûle. LeMary
20 LE MERCVRE
perdpatience,il veut s'échaper.
Celuy qui eft avec luy dans le Cabinet l'arreſte , &àluy-mef
me beſoin d'eſtre arreſté au
moindre mot qu'il voit qu'on dittout bas àſa Femme. Jamais
Jaloux ne ſouffrirent tant. Ils
frapent des pieds contre terre,
atrachent des feüilles , & les
mangentde rage , & on pretend qu'un des deux penſa crever d'uneChenille qu'il avala.Apres quelques Menuets danſez dans
lagrande Allée , on vient dire aux Dames qu'un Baffin de Fruit les attendoit dans la Salle
pour les rafraiſchir. Ellesy re- tournent & n'y tardent qu'un moment , parce que minuit qui ſonne leur faitune neceſſité de
ſe retirer. Les Cavaliers les accompagnent juſqu'à leur Chai- ſe roulante qu'elles quittent
GALAN T. 21
pour aller reprendre leur Ca- roſſe qu'elles ont laiſſe àl'autre Porte des Thuilleries,&cependant les Hautbois qui ne font
point avertis de leur départ continuëntà joüer dans le Jar- din. Leurprefence eſt un obſta- cle fâcheux à l'impatience des Réclus du Cabinetde verdure
qui brûlentd'en fortir pour s'ap- procher des Feneſtres comme ilsont fait pendant le Soupé. Il eſtvrayqu'ils nedemeurentpas long-tempsdans cette contrain- te, mais ils n'en ſont affranchis
que pour ſouffrir encor plus cruellement. Un de ces Mefſieurs de la Muſique champe- ſtre eſtant entré dans la Salle
pour demander quelque choſe àceluyqui les employoit, reviết dire àſes Compagnonsqu'il n'y avoit plus trouvé perſonne,&
22 LE MERCVRE
qu'il n'avoit pû fçavoir ce que la Compagnie eſtoit devenuë.
Les Marys l'entendent , & c'eſt un coup de foudre pour eux.
Leur jaloufie ne leur laiſſe rien imaginer que de funeſte pour leur honneur. Ils peſtent contre eux-meſmes de leur lâche pa- tience àdemeurer fi long- temps témoins de leur honte, & ne
doutant point que leurs Fem- mes ne ſoientdans quelqueCa- binet avec leurs Amans, ils fortent du Jardin,montent en haut,
vontde Chambre en Chambre,
& trouvant une Porte fermée,
ils font tous leurs efforts pour l'enfoncer. UnDomeſtique ac- court à cebruit. Il a beau leur
demander à qui ils en veulent. Point de réponſe. Ils continuent à donner des pieds contre la Porte, & le Domestique qui
GALANT. 23 n'eſt point aſſez fort pour les retenir , commence à crier aux Voleurs de toute ſa force. Ces cris mettent toute la Maiſon en
rumeur. On vient au ſecours.
Chacun eſt armé de ce qu'il a
pûtrouver à la haſte, &le Maî tre-d'Hoſtel tient unMouſque- ton qu'il n'y a pas plaifir d'ef- ſuyer. Nos Deſeſperez le crai- gnent. Ils moderent leur em- portement , & on ne voit plus que deux Hommes interdits ,
qui ſans s'expliquer enragent de ce qu'on met obſtacle à
leur entrepriſe. Comme ils ne ſont connus de perſonne,
&qu'ils n'ont point leurs Ha- bits de Magiſtrature , on prend leur filence pour une convi- ction de quelque deſſein crimi- nel; & afin de les faire parler malgré eux,leMaiſtre-d'Hoſtel
ここ
24 LE MERCVRE envoye chercher un Commiffaire ſans leur en rien dire , &
les fait garder fort ſoigneuſe- mentjuſqu'à ce qu'il ſoit arrivé.
Cependant les Cavaliers qui ont remené les Dames aux
Thuilleries , reviennent au lieu
où s'eſt donné le Repas, &font furpris de voir en entrantqu'on amene un Commiſſaire. Ils en
demandent la cauſe. Onleur dit
que pendant que tout le mon- de eſtoit occupé en bas à met- tre la Vaiſſelle d'argent en ſeû- reté , deux Voleurs s'eſtoient
coulez dans les Chambres , &
avoient voulu enfoncer un Cabinet.Ilycourent avec le Com- miſſaire qui les livre pendus dans trois jours. Jugez de l'é- tonnement où ils ſe trouvent
quand on leur montre les pre tendus Criminels. Le Commiffaire
GALANT. 25
faire qui les reconnoiſt ſe tire
d'affaire en habile- Homme, &
feignant de croire que ce font eux qui l'ont envoyé chercher,
il leur demande en quoy ils ont beſoin defon miniftere. Ils l'obligent à s'en retourner chez luy, ſans s'éclaircir de la bévcuë quil'a fait appeller inutilement;
& les Cavaliers qui devinent une partie de la verité , ayant fait retirer leurs Gens, leurofrét
telle réparation qu'ils voudront de l'inſulte qu'on leur a faite ſans les connoiſtre. C'eſt là que le myſtere de la Feſte ſe déve- lope. Celuy qui l'a donnée leur découvre qu'elle eſt la fuite
d'unBouquet reçeu,&qu'ayant prié les Damesd'obtenir d'eux qu'ils luy fiffent l'honneur d'en venir partager le divertiſſement avec elles, il avoit eu le chagrin
Tome X. B
26 LE MERCVRE
d'apprendre qu'unembarras im- preveu d'affaires n'avoit pas permis qu'ils les pûffent accom- pagner; qu'il venoit de les re- mener chez elles, &qu'il eſpe-- roit trouver une occafion plus favorable de lier avec eux une
Partie de plaifir. Tandis qu'il ajoûte à ces excuſes des civili- tez qui adouciſſent peu à peu la colere de nos Jaloux , fon Amy envoye promptement avertir les Dames de ce qui vient d'ar- river,afin qu'elles prenent leurs meſures ſur ce qu'elles auront à
dire à leurs Marys. Ils quitent les Cavaliers fatisfaits en appa- rence de cette défaite,&fort réfolus de faire un grand chapitre àleursFemmes, Elles prévien- nent leur méchante humeur ,
& les voyant retourner cha- grins,elles leur content en riant
GALANT. 27 la malice qu'elles leur ont faite de neles mettre pas d'une Par- tie dont on avoit ſouhaité qu'ils fuſſent ; ce qui devoit leur fai- re connoiſtre que quand les Femmes ont quelque deſſein en teſte , elles trouvent toûjours moyen de l'executer. Les Ma- rys ſe le tirent pour dit ; &
ceux qui ont ſçeu les circon- ſtances de l'Hiſtoire , aſſurent que depuis ce temps-là ils ont donné à leurs Femmes beaucoup plus de liberté qu'ils ne leur en laiſſoient auparavant.
C'étoit le meilleur party à pren- dre pour eux. Lebeau Sexe eſt
ennemyde la contrainte, & telle n'auroit jamais la moindre tentation degalanterie, quin'en refuſe pas quelquefois l'occa- fion pour punir un Mary de ſa défiance.
t
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Résumé : Histoire des deux Maris jaloux. [titre d'après la table]
Le texte narre l'histoire de deux couples, les Marys, caractérisés par leur sens de l'honneur et leur jalousie. Les épouses, belles et vertueuses, sont amies et partagent une aversion pour la surveillance excessive de leurs maris. Elles organisent une soirée secrète pour échapper à la vigilance de leurs conjoints, prétextant une visite à une amie. Lors de cette soirée, elles sont rejointes par deux cavaliers galants. Malgré leurs efforts pour surveiller leurs femmes, les maris sont déjoués et finissent par se faire passer pour des voleurs dans la maison où se déroule la fête. Ils sont arrêtés et emmenés par un commissaire. Les cavaliers, informés de la situation, interviennent et clarifient le malentendu. À leur retour, les femmes expliquent leur ruse à leurs maris, qui finissent par accepter la situation. Parallèlement, le texte aborde les changements dans les relations de genre suite à des événements historiques. Il mentionne que, depuis un certain moment, les hommes ont accordé davantage de liberté à leurs femmes, une décision jugée bénéfique pour eux. Les femmes sont opposées à la contrainte et peuvent refuser des avances galantes pour punir un mari méfiant. Cette approche est présentée comme une stratégie efficace pour maintenir l'harmonie dans les relations conjugales.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 1-14
METAMORPHOSE DU BUTOR EN SABOT.
Début :
La Métamorphose par laquelle je commence cette XXX. Lettre Extraordinaire / Dans l'enceinte des Murs où la petite Canche [...]
Mots clefs :
Métamorphose, Morale, Peintre, Terroir, Oiseaux, Beauté, Fortune, Cieux, Récits, Bonheur, Affection, Amants, Jardin, Injustice, Téméraire, Punition, Cruauté, Mort, Divin
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : METAMORPHOSE DU BUTOR EN SABOT.
6tia coutume d'inventer,
pourinstruirele Leffeurpar
quelque trait de Morale. UneAvantureauffi
plaijittJte que particulière, en
afourny lesujet, & ïAutheurs'est
diverty à la déguifer fous des noms
d'Oyséaux. Elle est écrired'unfiile
.fort naturel ,& veritable dans toutes
ses circonfiances. le ne nomme
point le lieu ou la chose est arrivée. Ilfùjjitquon la rapporte de la manitre
quetouts'estpassé, &isseroit
inutile de donnermoyen aux Curieux
de découvrir les Intéressez,.Quelque
avtrfionquon ait pour les Mtdisans
,surtoutpour ceux quisevantent
de faveurs receues des Belles,
J*bonnefieté veut qutonles épargne-,
quand ils ont*(ïé punis aussi rigoureusement
que le Cavalier qui a donné
Aim à ceque -v#waeezltre.
METAMORPHOSE
DU BU.TOR
EN SABOTDAm
ïençem'tdfrMfiria»Upetite.
Canche
SêmbUp4taf%GMtt>ûrsrltwrmr sur[el.
PM, V.don les brillm*C
"c'Issi. -,: ,,' -,,'\"¡N',
Sontandfjjfti de tart du Peintre &dele
Planche* - - Le Terroir abondant, les P-rez, les Boù,
les Eaux, ..; - 'A v"7 F"d- 'O.jfJ<'4Jotù.ei'<.V^n'.\j - "'r'tt '-04 \, l') ", Cefutlaque.fah4V*ntnh
Vn BHt" èblàmde ktivive, beauté
n'tuue Fauvette,&"desapropreté,
Fit un effortsursa nature. itantftnnid AHmilieu du grand,jour]
Pour luy conter Cexcèsdesen amour, Il sInhardlt & luy renditvisite;
Mais de/litué de conduite
Il neput s'arrester
jiu choix desa bonnefertune;
mtsans enfaire cas, il allafureter
DesNidsd'une Espêcecommune,
fOù pour certains égardsilfuttrès-bien
receu,
(Comme un nombre d'OJ[eAHX de difèrent
plumage, J)ontilnefuivitpasta règle&leménage
Son dessein avortantfitoflqu'issutconcen,
Bnforte qu'ilhauffkfon vol&sabrifte>
¡Cr,}"nt trouver par tout unevictoire •aisèe;• -• .:-
EtceBrutal audacieux
-, ':.
u CherchantdePlaceeilPldse,
Orporter bienprésdefCùux
-SApajfiQltr!Tr(Jn4IJd..
QuipourracroireyuHttBHtot
\Aitvoulu prendreun tel essars
Sachance luy sembloit trop bonne
Pour voirrien cféclatant qu'il»ettftosé
tenter,
Ce qui fémlet à visîterfAiglonne.
L'acneilqu'elle luyfitdevaitle contenter;
Mais par des récits teméraires
ZfEtourdyminal'état desesaffaires.-
Les Amansdaujourd'huysuivent cette,
leçon;
Moins ils ont defaveurs, plutilsenfont*
paroifire,
Et telsouventauroitpeine a connoiflrt
Celle qu'ilfaitfenfible afon ajfeflion.
Leur but ness plus la déférence,
Lefecret,oulaioüiffance.
Ilssefont de l'éclat un bonheursiparfait$,
Queces Extravagantpréfèrent laNou*
velle
Decequejamaisils nontfait
Ala peffejfionde la Causeréelle.
Maissans plus m'ilnefler à leur legèreté,
Et les abandonnant à leur peu de conduite
Contre qui la raison ç'irrite,
Revenons à noflrèEventé.
Jlfut a ptint introduitchez, l'Aiglonnet
QuJllnycontafesprêgrésgloriekx,
Etcrut gaigner une Couronne
JP<triadefcriptu'm des Lieux.
CetteReyne du Volatile,
CommennEspiontres-habile,
Feignit del'écouterpar admirâtion,
Pvkrinduire/onitifoletice
A plus grande narration,
Ëllepunirdtfonoffertse.
Ildit que la Fauvette estoit à petit prix,
Quesa ihtJe Alliance attiraitfin mépris;
Quedtttxautreune Effiece
étrangere
Sur elle nenchérifoientguém
-
Brefilosadansfinraport
Insulter a l'honneurd'uneagréable Pie,
Disant eju'illa mettoit au rang de la
charpie,
Pourefiresansdéfenseaupluspetit effort.
VAiglonneaimant la Pie, eut peineàse
contraindre,
ToutefoiseHecrut yuilfaloitencorfeindre,
Espérantvoir en pM de jours
Celles qu'ildédiireitparses lâches discours.
^Enfuit?ilrevitsesMaistresses,
Dont croyant obtenir quelques douces cth
refis,
Enruppoflmt un traitement bien doux,
Hfit uneféconde &femblakl* NouvelleJ
Mitpar unfauxrécit fAiglonne enfa*
rallele,
Excepté qu'ilparlade Jardin &deChoux.
Vn jour ellesse rencontrèrent
JPar un coup,du hasard danssonAparté"
ment,
Et comme elles cherchoientun éclirciffi.
ment,
Leurcommun intèreiffit<jmelless*acceptirent,
Et qu'un pareil motifleur échauffant le
caur,
Tout leurentretienfut du Calomniateur,
Dont l'utti blâmoit Ucaprice,
L'autre cenddrnnoit Cinjttjlice;
Et-defcs entretienstoutesfaifmt l'aveu^
T trouvaient beaucoup d'insolence,
Lors que l'Aiglonne entra, qui reconnutunfeu
Plusardent queceluy cjuinfpiroitsa pri.
fence.
J'ay, dit-elle en raillant. ce me semble,
observé
Sur vos visages quelques flames;
Vous devez bien ouvrir vos ames
A celle qui pour vous n'a rien de réservé.
Hélas! dit la Pie en colere,
Vous avez part à ce mistere;
Le Butor hautement devant moys'est
vanté
Qu'il faisoitdevous à sa guise.
Une autre interrompit, C'estce quilm'a
conté,
Et j'en demeuray sisurprise,
Que mon esprit en fut quelque temps
obscurcy.
Certes, dit la troisième, il mel'a dit aussi
11 vous l'a dit, reprit l'Aiglonne?
La Fauvetttaussi-tft tun accent tendre
ô- doux,
ÁJe}. répondit, Madame, jefrissonne
Quand je resve aux discoursqu'il avance
de vous..
Ah, l'Insolent,le Teméraire!
Je le feray ressouvenir,
Quoy qu'indigne de ma colere,
Des propos qu'il a sçû tenir;
Et pourvous obligerà suivre ma vangeance,
Apprenez que cetIndiscret,
Bien loin de garder le secret,
M'a fait sur vous pareille confidence,
O Justes Dieux! dirent elles alors,
Il faut luy mutiler le corps,
En prendre un châtiment qui lay-merrne
l'étonne,
Etle mette en état de donner de l'horreur.
N'allons passi loin, dit l'Aiglonne,
Il faut en toute chose avoir foin de l'honneur.
On doit mesme en Judicature
Agir avec proportion,
Etformer la punition
Sur le rang de celuy qui commet une
injure.
Plus il est élevé, plus le crime commis
Exige de peines cruelles;
Mais quand il part d'un Sex trop
soûmis,
Onle punit comme des bagatelles.
Ainsij'ordonne un châtiment
Digne d'un Butor insolent.
Etse retournantvtrs la Pie,
C'est à vous, m'a-t-on dit, seulement,
qu'ilsefie;
Par là nous pouvons profiter
De sa confiance crédule,
L'obligeant à vous visiter,
Demain seul dansvostre Cellule,
Oùjeferay portertrois ou quatre balais
Par mes plus robustes Valets.
Ce complot pris,onse retire
Dans le dejjein d'écorcherle bon Sire,
Qtûfuivantson tempérament,
Sa teflevuide & sans cervelle,
'^epouvant demeurer en repos us mo- -
mlnt
Vint Je brûler à la chandelle,
Ou-bien, si vous voulez., accomplitson ;v.dessin,
En rendant à la Pie un devoir clMUleflin.
Elle feinit deflreaffairée,
Et luy dit tendrement, Faites-moy le
plaisir
De me laisser toute cette soirée;
Demainnous nous verrons, seuls, &
plus à loisir.
Cet Idiotcroyantsafortune meilleure,
Dit,yyvierndray seul, ou je meure.-
Ilsortit, dormit peu, s'éveilla,se rendit
jiu lieuqu'ilpréfftmoit tint remply de
-* M". v-
Jugez*ejueltroublelesaisit, -
Voyanten tant de mains l'objet âtftsfu*
plices.
Il fçavùt que tout ses raports - Esitientfaux, ou peu ventables.
Aafft pour s'évaderfit-ildegrandsefforts,-
Mais il avoit a fai-eades lnéxorteblu,.
Quisansavoirégardasesfoibles raisons.
Crioient incessamment, Tuons, tuons,
tuons.
L'Aiglonnedit, Je sçay ce qu'on doit
auxImpies, la mort leur est. un châtiment trop
doux;
Mes deux Servantes, ou Harpies,
Luyferont rëssentirl'effet de moncouroux.
Allons vîte, qu'on le dépoüille,
Et que dans son fang on lemoüille.
Alors ces barbaresOyseaux,
Suivant leur naturelsauvage,
Imprimèrent auxreins de ceRoy desLou;
datifs
LesfangUns effets de leur rage,
Etpar des coups defouetfortementredoublez.
Lemirent en l'état qu'on peintles Fia-*
elle.
Ena-t-il assez,ditl'Aiglonne?
Non, répanditcetteTroupefélonne,
Il fautrecommencer, & ne se lasser pas
Montrez tout de nouveau la force de,
- vos bras.
Se levant cites empoignèrent
Les mtmbres quise préfentérettt.
L'une lesaisit par devant,
Celle-làparlespieds,celk-cy par les ailes,
rrandü que sanscesser deux Mègeres
cruelles
Le mirent en moins d'un infiant
Dansun étatsipitoyable,
IQue le récitsembleroit une Fable,
Le dépitles tenant tropfort
>
Tours'éteindre/queparsamort,
Quirieuftpasfaitsans douteunplus long
intervalle,
Sans le Dieu Mars, quiparcompàjfton
ClfllngeAtcflre de ce Bouffon
Dont il chérissoit la Caballe,
.En Itty donnant laformed'un Sabot*
JQttil ventfaut dépeindre en un mot.
Sans cesseildort, ou s'ils'éveille,
Ceflauseul bruit desapunition;
Nature en ce seul cas luy conferva lortitley
.:':. Comme umfurcfoifl à fin aJfUEHon*
* Sorte de Toupie sansferauboutd'en-bas,
dontles Enfans joüent, en la faisant tournât
avec un foüet de cuir.
Tant elle est rigmreufeÀpunir les tnfxmes
JQui disent lesfaveurs,ou le[cent des
Dames.
JUBEIRT, de laDoüanne
deLyon.
pourinstruirele Leffeurpar
quelque trait de Morale. UneAvantureauffi
plaijittJte que particulière, en
afourny lesujet, & ïAutheurs'est
diverty à la déguifer fous des noms
d'Oyséaux. Elle est écrired'unfiile
.fort naturel ,& veritable dans toutes
ses circonfiances. le ne nomme
point le lieu ou la chose est arrivée. Ilfùjjitquon la rapporte de la manitre
quetouts'estpassé, &isseroit
inutile de donnermoyen aux Curieux
de découvrir les Intéressez,.Quelque
avtrfionquon ait pour les Mtdisans
,surtoutpour ceux quisevantent
de faveurs receues des Belles,
J*bonnefieté veut qutonles épargne-,
quand ils ont*(ïé punis aussi rigoureusement
que le Cavalier qui a donné
Aim à ceque -v#waeezltre.
METAMORPHOSE
DU BU.TOR
EN SABOTDAm
ïençem'tdfrMfiria»Upetite.
Canche
SêmbUp4taf%GMtt>ûrsrltwrmr sur[el.
PM, V.don les brillm*C
"c'Issi. -,: ,,' -,,'\"¡N',
Sontandfjjfti de tart du Peintre &dele
Planche* - - Le Terroir abondant, les P-rez, les Boù,
les Eaux, ..; - 'A v"7 F"d- 'O.jfJ<'4Jotù.ei'<.V^n'.\j - "'r'tt '-04 \, l') ", Cefutlaque.fah4V*ntnh
Vn BHt" èblàmde ktivive, beauté
n'tuue Fauvette,&"desapropreté,
Fit un effortsursa nature. itantftnnid AHmilieu du grand,jour]
Pour luy conter Cexcèsdesen amour, Il sInhardlt & luy renditvisite;
Mais de/litué de conduite
Il neput s'arrester
jiu choix desa bonnefertune;
mtsans enfaire cas, il allafureter
DesNidsd'une Espêcecommune,
fOù pour certains égardsilfuttrès-bien
receu,
(Comme un nombre d'OJ[eAHX de difèrent
plumage, J)ontilnefuivitpasta règle&leménage
Son dessein avortantfitoflqu'issutconcen,
Bnforte qu'ilhauffkfon vol&sabrifte>
¡Cr,}"nt trouver par tout unevictoire •aisèe;• -• .:-
EtceBrutal audacieux
-, ':.
u CherchantdePlaceeilPldse,
Orporter bienprésdefCùux
-SApajfiQltr!Tr(Jn4IJd..
QuipourracroireyuHttBHtot
\Aitvoulu prendreun tel essars
Sachance luy sembloit trop bonne
Pour voirrien cféclatant qu'il»ettftosé
tenter,
Ce qui fémlet à visîterfAiglonne.
L'acneilqu'elle luyfitdevaitle contenter;
Mais par des récits teméraires
ZfEtourdyminal'état desesaffaires.-
Les Amansdaujourd'huysuivent cette,
leçon;
Moins ils ont defaveurs, plutilsenfont*
paroifire,
Et telsouventauroitpeine a connoiflrt
Celle qu'ilfaitfenfible afon ajfeflion.
Leur but ness plus la déférence,
Lefecret,oulaioüiffance.
Ilssefont de l'éclat un bonheursiparfait$,
Queces Extravagantpréfèrent laNou*
velle
Decequejamaisils nontfait
Ala peffejfionde la Causeréelle.
Maissans plus m'ilnefler à leur legèreté,
Et les abandonnant à leur peu de conduite
Contre qui la raison ç'irrite,
Revenons à noflrèEventé.
Jlfut a ptint introduitchez, l'Aiglonnet
QuJllnycontafesprêgrésgloriekx,
Etcrut gaigner une Couronne
JP<triadefcriptu'm des Lieux.
CetteReyne du Volatile,
CommennEspiontres-habile,
Feignit del'écouterpar admirâtion,
Pvkrinduire/onitifoletice
A plus grande narration,
Ëllepunirdtfonoffertse.
Ildit que la Fauvette estoit à petit prix,
Quesa ihtJe Alliance attiraitfin mépris;
Quedtttxautreune Effiece
étrangere
Sur elle nenchérifoientguém
-
Brefilosadansfinraport
Insulter a l'honneurd'uneagréable Pie,
Disant eju'illa mettoit au rang de la
charpie,
Pourefiresansdéfenseaupluspetit effort.
VAiglonneaimant la Pie, eut peineàse
contraindre,
ToutefoiseHecrut yuilfaloitencorfeindre,
Espérantvoir en pM de jours
Celles qu'ildédiireitparses lâches discours.
^Enfuit?ilrevitsesMaistresses,
Dont croyant obtenir quelques douces cth
refis,
Enruppoflmt un traitement bien doux,
Hfit uneféconde &femblakl* NouvelleJ
Mitpar unfauxrécit fAiglonne enfa*
rallele,
Excepté qu'ilparlade Jardin &deChoux.
Vn jour ellesse rencontrèrent
JPar un coup,du hasard danssonAparté"
ment,
Et comme elles cherchoientun éclirciffi.
ment,
Leurcommun intèreiffit<jmelless*acceptirent,
Et qu'un pareil motifleur échauffant le
caur,
Tout leurentretienfut du Calomniateur,
Dont l'utti blâmoit Ucaprice,
L'autre cenddrnnoit Cinjttjlice;
Et-defcs entretienstoutesfaifmt l'aveu^
T trouvaient beaucoup d'insolence,
Lors que l'Aiglonne entra, qui reconnutunfeu
Plusardent queceluy cjuinfpiroitsa pri.
fence.
J'ay, dit-elle en raillant. ce me semble,
observé
Sur vos visages quelques flames;
Vous devez bien ouvrir vos ames
A celle qui pour vous n'a rien de réservé.
Hélas! dit la Pie en colere,
Vous avez part à ce mistere;
Le Butor hautement devant moys'est
vanté
Qu'il faisoitdevous à sa guise.
Une autre interrompit, C'estce quilm'a
conté,
Et j'en demeuray sisurprise,
Que mon esprit en fut quelque temps
obscurcy.
Certes, dit la troisième, il mel'a dit aussi
11 vous l'a dit, reprit l'Aiglonne?
La Fauvetttaussi-tft tun accent tendre
ô- doux,
ÁJe}. répondit, Madame, jefrissonne
Quand je resve aux discoursqu'il avance
de vous..
Ah, l'Insolent,le Teméraire!
Je le feray ressouvenir,
Quoy qu'indigne de ma colere,
Des propos qu'il a sçû tenir;
Et pourvous obligerà suivre ma vangeance,
Apprenez que cetIndiscret,
Bien loin de garder le secret,
M'a fait sur vous pareille confidence,
O Justes Dieux! dirent elles alors,
Il faut luy mutiler le corps,
En prendre un châtiment qui lay-merrne
l'étonne,
Etle mette en état de donner de l'horreur.
N'allons passi loin, dit l'Aiglonne,
Il faut en toute chose avoir foin de l'honneur.
On doit mesme en Judicature
Agir avec proportion,
Etformer la punition
Sur le rang de celuy qui commet une
injure.
Plus il est élevé, plus le crime commis
Exige de peines cruelles;
Mais quand il part d'un Sex trop
soûmis,
Onle punit comme des bagatelles.
Ainsij'ordonne un châtiment
Digne d'un Butor insolent.
Etse retournantvtrs la Pie,
C'est à vous, m'a-t-on dit, seulement,
qu'ilsefie;
Par là nous pouvons profiter
De sa confiance crédule,
L'obligeant à vous visiter,
Demain seul dansvostre Cellule,
Oùjeferay portertrois ou quatre balais
Par mes plus robustes Valets.
Ce complot pris,onse retire
Dans le dejjein d'écorcherle bon Sire,
Qtûfuivantson tempérament,
Sa teflevuide & sans cervelle,
'^epouvant demeurer en repos us mo- -
mlnt
Vint Je brûler à la chandelle,
Ou-bien, si vous voulez., accomplitson ;v.dessin,
En rendant à la Pie un devoir clMUleflin.
Elle feinit deflreaffairée,
Et luy dit tendrement, Faites-moy le
plaisir
De me laisser toute cette soirée;
Demainnous nous verrons, seuls, &
plus à loisir.
Cet Idiotcroyantsafortune meilleure,
Dit,yyvierndray seul, ou je meure.-
Ilsortit, dormit peu, s'éveilla,se rendit
jiu lieuqu'ilpréfftmoit tint remply de
-* M". v-
Jugez*ejueltroublelesaisit, -
Voyanten tant de mains l'objet âtftsfu*
plices.
Il fçavùt que tout ses raports - Esitientfaux, ou peu ventables.
Aafft pour s'évaderfit-ildegrandsefforts,-
Mais il avoit a fai-eades lnéxorteblu,.
Quisansavoirégardasesfoibles raisons.
Crioient incessamment, Tuons, tuons,
tuons.
L'Aiglonnedit, Je sçay ce qu'on doit
auxImpies, la mort leur est. un châtiment trop
doux;
Mes deux Servantes, ou Harpies,
Luyferont rëssentirl'effet de moncouroux.
Allons vîte, qu'on le dépoüille,
Et que dans son fang on lemoüille.
Alors ces barbaresOyseaux,
Suivant leur naturelsauvage,
Imprimèrent auxreins de ceRoy desLou;
datifs
LesfangUns effets de leur rage,
Etpar des coups defouetfortementredoublez.
Lemirent en l'état qu'on peintles Fia-*
elle.
Ena-t-il assez,ditl'Aiglonne?
Non, répanditcetteTroupefélonne,
Il fautrecommencer, & ne se lasser pas
Montrez tout de nouveau la force de,
- vos bras.
Se levant cites empoignèrent
Les mtmbres quise préfentérettt.
L'une lesaisit par devant,
Celle-làparlespieds,celk-cy par les ailes,
rrandü que sanscesser deux Mègeres
cruelles
Le mirent en moins d'un infiant
Dansun étatsipitoyable,
IQue le récitsembleroit une Fable,
Le dépitles tenant tropfort
>
Tours'éteindre/queparsamort,
Quirieuftpasfaitsans douteunplus long
intervalle,
Sans le Dieu Mars, quiparcompàjfton
ClfllngeAtcflre de ce Bouffon
Dont il chérissoit la Caballe,
.En Itty donnant laformed'un Sabot*
JQttil ventfaut dépeindre en un mot.
Sans cesseildort, ou s'ils'éveille,
Ceflauseul bruit desapunition;
Nature en ce seul cas luy conferva lortitley
.:':. Comme umfurcfoifl à fin aJfUEHon*
* Sorte de Toupie sansferauboutd'en-bas,
dontles Enfans joüent, en la faisant tournât
avec un foüet de cuir.
Tant elle est rigmreufeÀpunir les tnfxmes
JQui disent lesfaveurs,ou le[cent des
Dames.
JUBEIRT, de laDoüanne
deLyon.
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Résumé : METAMORPHOSE DU BUTOR EN SABOT.
Le texte relate une fable moralisante où un bourdon, attiré par les faveurs d'une fauvette, se comporte de manière inappropriée en visitant les nids d'autres oiseaux. Cette conduite lui vaut une métamorphose en sabot d'Aimargues, une toupie utilisée par les enfants, symbolisant ainsi sa sottise. La morale de cette histoire est que les amants contemporains, comme le bourdon, privilégient l'apparence et les nouvelles conquêtes à la véritable affection et à la loyauté. Par ailleurs, le texte mentionne brièvement l'introduction d'un aiglonnet dont les exploits glorieux sont interrompus par la mort, accélérée par le dieu Mars.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 85-100
Description du Chasteau & Jardin de Clagny, [titre d'après la table]
Début :
Pendant le sejour qu'ils y ont fait, on leur a montré [...]
Mots clefs :
Château de Clagny, Jardin de Clagny, Description, Ortre attique, Corps, Cour, Jardin, Colonnes, Aile, Voûte, Rez-de-chaussée, Sculpture, Pavillon, Figures, Entablement
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Description du Chasteau & Jardin de Clagny, [titre d'après la table]
Pendant le ſejour qu'ils y
des Amb. de Siam . St
De
10
12
er
ont fait on leur a montré
و
tout ce qu'il y a de beau à
Verſailles , & ils ont auffi
eſté conduits dans les mаі-
ſons Royales qui font aux
environs. Vous ne ferez pas
fachée de voir la deſcription
de tous les lieux où ils ont
eſté ; je commence par le
Chaſteau de Clagny.
Il eſt baſty auprés de
l'ancienne Baronnie de Clagny.
Sa fituation eſt à coſté
of d'un petit Bois fort ancien ,
15 dont la beauté a engagé le
f Roy à en faire la dépenſe..
Ce Chaſteau eſt preſque de
s la meſme poſition que ce-
G. V. L
82 Suite du Voyage
luy de Verſailles ; le corps
n'a point de partie détachée ,
& confifte dans un grand
corps de Bâtiment fimple
ayant deux aifles doubles en
retour , au bout deſquelles
font encore en retour & fur
la face du devant , deux autres
aifles ſimples. La court a
trente toiſes de large fur
rrente - deux de profondeur
, fans y comprendre
une Demie-lune qui la fer
me par devant , & quien
augmente la grandeur. On
monte à l'étage du rez de
chauffée par cinq Perrons
quarrez , qui élevent cet éta
des Amb. de Siam. 83
210
ge de quatre à cinq pieds.
La diftribution du Plan de
l'étage au rez de chauffée ,
qui eſt le principal , & bel
étage,conſiſte en un grand
Sallon , qui fert de paſſage
pour aller de la Court au Jardin
, & dégage & commutnique
deux Apartemens pour
ele Roy. Ce Salon eft decoré
for par dedans de grands Pilaf
nd tres Corinthiens ,avec leur.
entablement regulier
ait deſſus duquel eſt un ordre
attique , dont l'entablement
porte la voûte ſurbaiffée. Les
To Apartemens de part & d'autell
tre ont les pieces preſque pa
au
84 Suite du Voyage
reilles , excepté que du coffe
de l'aifle droite en entrant ,
il y a un Cabinet à l'encoigneure
de la face principale
fur le Jardin , & enſuite un
autre Cabinet , qui eft commun
à un Apartement en
aifle qu'un autre grand Veftibule
dégage d'un autre Apartement
, dont le grand
Cabinet derriere la Chapelle
eſt dans l'aifle fimple en
retour ſur la face. De l'autre
coſté eſt un petit Apartement
des Bains fur la court ,
au derriere duquel il y a une
grande Galerie de trentecinq
toiſes de long , & de
des Amb. de Siam. 85
of vingt - cinq pieds de large ,
at qui est compoſée de trois
Ca
10
Salons un peu plus larges que
ip les Intervalles qui les joignent.
Elle est décorée d'un
grand ordre Corinthien,dont
Pentablement regulier eft
enrichy de ſculpture. La
Tel voûte eſt ornée de divers
compartimens , qui renfer
ament des Quadres , où doilet
vent eſtre des Tableaux qui
205 repreſenteront l'hiſtoire d'EDarti
au
née. Au deſſus de la Corniour
che , & à la naiſſance des arcs
doubleaux , ſont des Groupes
cmt en relief de Figures aſſiſes,
& qui reprefentent pluſieurs
DDiivviinniitteezz ,, lleess Elemens , les
86 Suite du Voyage
Saiſons , & les Parties de la
Terre avec leurs attributs.
Le grand Salon du milieu ,
plus élevé que les autres., eft
d'un ordre attique , & fa
voûte eſt portée par quatre
Trompes,où ſont huit grands
Eſclaves. Les Salons des
bouts font voûtez de maniere
que la voûte porte
fur fix arcs furbaiſſez , &
dans les coins des Groupes ,
des Figures de demy bas-relief
reprefentent des Nymphes
qui portent des corbeilles
de fleurs & de fruits, & retiennent
le grand Quadre du
milieu , qui eſt à huit Pans.
Au bout de cette Galerie on
des Amb. de Siam.
87
del defcend par quelques degrez
dans une Orangerie pavée de
Marbre,longue de vingt-quatre
toiſes , & large de vingtcinq
pieds. A l'autre encoigneure
eft la Chapelle à main
droite, d'un ordre Corinthien.
Son Plan eſt rond,&de trente
pieds de diametre. Le grand
Do Elcalier eſt dans l'aille droite
en entrant. Sa ſtructure eft
extraordinaire , & l'appareil
des pierres eſt fort ingenieux ,
il mene dans un Veſtibule
bd joint à un Salon qui dégage
& deux apartemes joints à deux
red autres petits , d'où l'on peut
Pas entendre la meſſe dans laCha
,
pes
ea
8.8 Suite du Voyage
pelle par des Tribunes. Je ne
vous décris point tous les Appartemens
de ce ſuperbe Edifice
, le détail en ſeroit trop
long, maisje nepuis m'empêcher
de vous parler des beautez
que Me Manſard , quien
eſt l'Architecte , a mêlez en
dehors. L'étage du rez de
chauffée eſt d'ordre Dorique.
Le Pavillon du milieu est décoré
par fix colomnes iſolées ,
& les Veſtibules des aifles
par deux colomnes auffi ifo
lées avec des Pilaftres . Outre
la Saillie dont les Pavillons
fianquent le corps & les aifles
de ce Chaſteau , il y a des a
vant
des Amb, de Siam . 89
vant- corps , les uns ornez de
Pilaſtres , & les autres fans Pi-
Elaſtres ; ils ſont couronnez de
l'entablement de cet ordre.
L'avant- corps du côté du Jardin,
au milieu de la principale
façade , eſt décoré de fix colomnes
comme celuy de la
court ,& les aifles , chacune de
quatre dans le milieu de leur
longueur.Au bout de chaque:
petite aifle en retour , font
deux avant Corps de quatre
pilaſtres chacun. Au deſſus
ur des avant Corps du grand
Pavillon du milieu , & for:
l'Ordre Dorique , rant fur la
Court que fur le Jardin , font
vap2
>
H
وم SuiteduVoyage
Σ poſée des Colomnes d'Ordre
Compoſite qui portent
un fronton dont le timpan
eſt orné de Sculpture , & ter--
mine cette ordonnance..
L'attique au deſſus du Corps,
& des aifles , eft beaucoup
plus bas que l'Ordre Compo--
fite. Les Pilaftres Attiques
répondent aux pilaftres , &
aux colomnes Doriques. Les
avant Corps de la teſte des
Pavillons ſont couronnez
de frontons triangulaires ..
Lentablement de cet Or--
dre Attiquen'est qu'une corniche
architravée qui porter
uno Balustrade au pied des
i
de's Amb. de Siam.
Ou
que
1 combles. Les feneftres dess
étages au rez de chauffée ,
font ornées de chambranles ,
conſoles , friſes de ſculpture ,
n & de corniches avec un a
of douciffement au deſſus. Less
croiſées du grand Sallon du
milieu font trois grandes Ar--
cades entre des Colomnes
Doriques , tant fur le Jardin
que fur la Court , & celles de :
de l'ordre compoſite ſont des
nd feneftres bombées. Les fe
neftres de l'ordre attique
font ornées de conſoles , &de
of friſes taillées d'entrelas. Lee
ort grand Pavillon du milicu
da eft couvert d'un Dome dontt
Hijy
r
92 Suite din Voyage
le plan eſt quarré , & le reſte
du Chaſteau eft couvert de
combles brifez , ou à la manfarde.
Ainſi tout ce que l'on
peut dire de cette.Maiſon ,
c'eſt que le Bâtiment en eft
accomply ; que la ſymetrie.,
& la regularité y font obſer
vées , que les ornemens de
ſculpture y conviennent ,
que les profils en font d'un
excellent goût , & que les
ornemens de dehors fontr
tres-bien accommodez aux é
tagesdu dedans..
Le Jardin tire fon plus
grand, ornement d'un Boiss
de haute futaye , de pluſieurs
!
disAmb. de Siam.
93
८
Parterres en broderie , & des
Boulaingrains de diverſes
figures , ainſi que des Bofquets
de Charmille , & des
Cabinets de treillages ornez
d'Architecture. Il y a de tresbelles
Paliſſades de Mirthes
qui font affez garnies pour
enfermer des Quaiſſes rem?
plies d'Orangers & d'autres
arbriſſeaux , de maniere que
les Quaiſſes n'eſtant point
veuës, il ſemble que lesOran
gers foient nez dans les Paliffades.
L'Etang appellé de
Clagny fert auffi de Canal à la
veuë du Chafteau..
Le ſoir que les Ambaſſa
Hiij
94 Suite duvoyage
deurs y arriverent , Mr Torf
leur dit qu'il alloit chez le
Roy , & leur demanda s'ils
n'avoient rien à faire dire à
Sa Majefté. Le premier Am--
baſſadeur luy répondit qu'ils
avoient trop de respect pour ozer
prendre cette liberté ,qu'ils estoient
venus au lieu où ils estoient fuivant
les ordres duRoy , & qu'ils
attendroient ceux qu'il plairoit à
Sa Majefté de leur donner.
des Amb. de Siam . St
De
10
12
er
ont fait on leur a montré
و
tout ce qu'il y a de beau à
Verſailles , & ils ont auffi
eſté conduits dans les mаі-
ſons Royales qui font aux
environs. Vous ne ferez pas
fachée de voir la deſcription
de tous les lieux où ils ont
eſté ; je commence par le
Chaſteau de Clagny.
Il eſt baſty auprés de
l'ancienne Baronnie de Clagny.
Sa fituation eſt à coſté
of d'un petit Bois fort ancien ,
15 dont la beauté a engagé le
f Roy à en faire la dépenſe..
Ce Chaſteau eſt preſque de
s la meſme poſition que ce-
G. V. L
82 Suite du Voyage
luy de Verſailles ; le corps
n'a point de partie détachée ,
& confifte dans un grand
corps de Bâtiment fimple
ayant deux aifles doubles en
retour , au bout deſquelles
font encore en retour & fur
la face du devant , deux autres
aifles ſimples. La court a
trente toiſes de large fur
rrente - deux de profondeur
, fans y comprendre
une Demie-lune qui la fer
me par devant , & quien
augmente la grandeur. On
monte à l'étage du rez de
chauffée par cinq Perrons
quarrez , qui élevent cet éta
des Amb. de Siam. 83
210
ge de quatre à cinq pieds.
La diftribution du Plan de
l'étage au rez de chauffée ,
qui eſt le principal , & bel
étage,conſiſte en un grand
Sallon , qui fert de paſſage
pour aller de la Court au Jardin
, & dégage & commutnique
deux Apartemens pour
ele Roy. Ce Salon eft decoré
for par dedans de grands Pilaf
nd tres Corinthiens ,avec leur.
entablement regulier
ait deſſus duquel eſt un ordre
attique , dont l'entablement
porte la voûte ſurbaiffée. Les
To Apartemens de part & d'autell
tre ont les pieces preſque pa
au
84 Suite du Voyage
reilles , excepté que du coffe
de l'aifle droite en entrant ,
il y a un Cabinet à l'encoigneure
de la face principale
fur le Jardin , & enſuite un
autre Cabinet , qui eft commun
à un Apartement en
aifle qu'un autre grand Veftibule
dégage d'un autre Apartement
, dont le grand
Cabinet derriere la Chapelle
eſt dans l'aifle fimple en
retour ſur la face. De l'autre
coſté eſt un petit Apartement
des Bains fur la court ,
au derriere duquel il y a une
grande Galerie de trentecinq
toiſes de long , & de
des Amb. de Siam. 85
of vingt - cinq pieds de large ,
at qui est compoſée de trois
Ca
10
Salons un peu plus larges que
ip les Intervalles qui les joignent.
Elle est décorée d'un
grand ordre Corinthien,dont
Pentablement regulier eft
enrichy de ſculpture. La
Tel voûte eſt ornée de divers
compartimens , qui renfer
ament des Quadres , où doilet
vent eſtre des Tableaux qui
205 repreſenteront l'hiſtoire d'EDarti
au
née. Au deſſus de la Corniour
che , & à la naiſſance des arcs
doubleaux , ſont des Groupes
cmt en relief de Figures aſſiſes,
& qui reprefentent pluſieurs
DDiivviinniitteezz ,, lleess Elemens , les
86 Suite du Voyage
Saiſons , & les Parties de la
Terre avec leurs attributs.
Le grand Salon du milieu ,
plus élevé que les autres., eft
d'un ordre attique , & fa
voûte eſt portée par quatre
Trompes,où ſont huit grands
Eſclaves. Les Salons des
bouts font voûtez de maniere
que la voûte porte
fur fix arcs furbaiſſez , &
dans les coins des Groupes ,
des Figures de demy bas-relief
reprefentent des Nymphes
qui portent des corbeilles
de fleurs & de fruits, & retiennent
le grand Quadre du
milieu , qui eſt à huit Pans.
Au bout de cette Galerie on
des Amb. de Siam.
87
del defcend par quelques degrez
dans une Orangerie pavée de
Marbre,longue de vingt-quatre
toiſes , & large de vingtcinq
pieds. A l'autre encoigneure
eft la Chapelle à main
droite, d'un ordre Corinthien.
Son Plan eſt rond,&de trente
pieds de diametre. Le grand
Do Elcalier eſt dans l'aille droite
en entrant. Sa ſtructure eft
extraordinaire , & l'appareil
des pierres eſt fort ingenieux ,
il mene dans un Veſtibule
bd joint à un Salon qui dégage
& deux apartemes joints à deux
red autres petits , d'où l'on peut
Pas entendre la meſſe dans laCha
,
pes
ea
8.8 Suite du Voyage
pelle par des Tribunes. Je ne
vous décris point tous les Appartemens
de ce ſuperbe Edifice
, le détail en ſeroit trop
long, maisje nepuis m'empêcher
de vous parler des beautez
que Me Manſard , quien
eſt l'Architecte , a mêlez en
dehors. L'étage du rez de
chauffée eſt d'ordre Dorique.
Le Pavillon du milieu est décoré
par fix colomnes iſolées ,
& les Veſtibules des aifles
par deux colomnes auffi ifo
lées avec des Pilaftres . Outre
la Saillie dont les Pavillons
fianquent le corps & les aifles
de ce Chaſteau , il y a des a
vant
des Amb, de Siam . 89
vant- corps , les uns ornez de
Pilaſtres , & les autres fans Pi-
Elaſtres ; ils ſont couronnez de
l'entablement de cet ordre.
L'avant- corps du côté du Jardin,
au milieu de la principale
façade , eſt décoré de fix colomnes
comme celuy de la
court ,& les aifles , chacune de
quatre dans le milieu de leur
longueur.Au bout de chaque:
petite aifle en retour , font
deux avant Corps de quatre
pilaſtres chacun. Au deſſus
ur des avant Corps du grand
Pavillon du milieu , & for:
l'Ordre Dorique , rant fur la
Court que fur le Jardin , font
vap2
>
H
وم SuiteduVoyage
Σ poſée des Colomnes d'Ordre
Compoſite qui portent
un fronton dont le timpan
eſt orné de Sculpture , & ter--
mine cette ordonnance..
L'attique au deſſus du Corps,
& des aifles , eft beaucoup
plus bas que l'Ordre Compo--
fite. Les Pilaftres Attiques
répondent aux pilaftres , &
aux colomnes Doriques. Les
avant Corps de la teſte des
Pavillons ſont couronnez
de frontons triangulaires ..
Lentablement de cet Or--
dre Attiquen'est qu'une corniche
architravée qui porter
uno Balustrade au pied des
i
de's Amb. de Siam.
Ou
que
1 combles. Les feneftres dess
étages au rez de chauffée ,
font ornées de chambranles ,
conſoles , friſes de ſculpture ,
n & de corniches avec un a
of douciffement au deſſus. Less
croiſées du grand Sallon du
milieu font trois grandes Ar--
cades entre des Colomnes
Doriques , tant fur le Jardin
que fur la Court , & celles de :
de l'ordre compoſite ſont des
nd feneftres bombées. Les fe
neftres de l'ordre attique
font ornées de conſoles , &de
of friſes taillées d'entrelas. Lee
ort grand Pavillon du milicu
da eft couvert d'un Dome dontt
Hijy
r
92 Suite din Voyage
le plan eſt quarré , & le reſte
du Chaſteau eft couvert de
combles brifez , ou à la manfarde.
Ainſi tout ce que l'on
peut dire de cette.Maiſon ,
c'eſt que le Bâtiment en eft
accomply ; que la ſymetrie.,
& la regularité y font obſer
vées , que les ornemens de
ſculpture y conviennent ,
que les profils en font d'un
excellent goût , & que les
ornemens de dehors fontr
tres-bien accommodez aux é
tagesdu dedans..
Le Jardin tire fon plus
grand, ornement d'un Boiss
de haute futaye , de pluſieurs
!
disAmb. de Siam.
93
८
Parterres en broderie , & des
Boulaingrains de diverſes
figures , ainſi que des Bofquets
de Charmille , & des
Cabinets de treillages ornez
d'Architecture. Il y a de tresbelles
Paliſſades de Mirthes
qui font affez garnies pour
enfermer des Quaiſſes rem?
plies d'Orangers & d'autres
arbriſſeaux , de maniere que
les Quaiſſes n'eſtant point
veuës, il ſemble que lesOran
gers foient nez dans les Paliffades.
L'Etang appellé de
Clagny fert auffi de Canal à la
veuë du Chafteau..
Le ſoir que les Ambaſſa
Hiij
94 Suite duvoyage
deurs y arriverent , Mr Torf
leur dit qu'il alloit chez le
Roy , & leur demanda s'ils
n'avoient rien à faire dire à
Sa Majefté. Le premier Am--
baſſadeur luy répondit qu'ils
avoient trop de respect pour ozer
prendre cette liberté ,qu'ils estoient
venus au lieu où ils estoient fuivant
les ordres duRoy , & qu'ils
attendroient ceux qu'il plairoit à
Sa Majefté de leur donner.
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Résumé : Description du Chasteau & Jardin de Clagny, [titre d'après la table]
Le texte relate la visite des ambassadeurs de Siam au château de Clagny, situé près de l'ancienne baronnie de Clagny et adjacent à un ancien bois. Le château, édifié par le roi, se distingue par son architecture symétrique et régulière. Il se compose d'un grand corps de bâtiment central flanqué de deux ailes doubles en retour et de deux ailes simples sur la façade principale. La cour mesure trente toises de large et trente-deux de profondeur, agrandie par une demi-lune à l'avant. L'étage principal, accessible par cinq perrons, comprend un grand salon central orné de pilastres corinthiens et d'un ordre attique, servant de passage entre la cour et le jardin. De part et d'autre du salon se trouvent deux appartements royaux. Une grande galerie de trente-cinq toises de long et vingt-cinq pieds de large, décorée d'un ordre corinthien et ornée de sculptures et de tableaux, relie divers salons. La galerie se termine par une orangerie pavée de marbre et une chapelle de plan rond. L'extérieur du château, conçu par l'architecte Mansard, présente un ordre dorique avec des colonnes isolées et des pilastres. Les avant-corps sont ornés de sculptures et de frontons triangulaires. Le grand pavillon central est couvert d'un dôme, tandis que le reste du château est couvert de combles brisés. Le jardin est orné de parterres, de bosquets, et de palissades de myrtes abritant des orangers. Un étang et un canal complètent le décor. À leur arrivée, les ambassadeurs ont exprimé leur respect et leur attente des ordres du roi.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 133-139
Potager & ses 31. Jardins, [titre d'après la table]
Début :
Ils allerent ensuite au lieu appellé le Potager, qui est hors [...]
Mots clefs :
Potager, Jardins, Toises, Jardin, Fruits, Soleil, Parallèle, Jean-Baptiste de La Quintinie, Figuerie, Melonnière
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Potager & ses 31. Jardins, [titre d'après la table]
Ils allerent enſuite au lieu
appellé Le Potager, qui eſt hors
de l'enceinte du petit Parc ,
dans lequel l'Orangerie eft
enfermée. Il eſt du coſté de
la grande Aifle dont je viens
de vous parler , & paralelle
au mail , duquel il eſt ſeparé
par une grande piece
d'eaux dontje vous entretiendray,
aprés vous avoir décrit
des Amb. de Siam. 121
ce Labirinthe de Jardins. Ce
Potager eſt un Clos quarré
long de 157. Toiſes de longueur
fur 134. de large. Sa
diſpoſition eſt de 31. petits.
Jardins ſeparez , & clos de
murs qui ſe communiquant
en renferment un grand de
cent toiſes de long ; fur
84. de large. Au milieu est
un rondeau de vingt toiſes
bordé de gazon. Le Roy y
entre par la Porte appellée
Royale dans l'allée paralelle
au Mail. Le Corps du Baſtiment
preſque à l'encognure
du mur de cloſture , confifte
en deux Corps de Logis
Lmj
122 Suite du Voyage
communiquez par deux G
leries l'une deſſus l'autre , appellées
la Figuerie ; elle a 25.
toiſes de longueur. Le Jardin
nommé la Melonniere eſt auffi
tres -grand. Tous ces Jardins
font pour chaque efpece
d'Arbres fruitiers , & ont
leurs Eſpaliers expofez chacun
à ce qu'ils ont beſoin de
Soleil , les uns en ayant plus,
les autres moins ; les uns à
une heure , les autres à l'autre.
Ainſi l'on peut dire que
tous les fruits en ſont marquez
par le Soleil , & quele
Soleil eſt marqué par tous
les fruits. Chaque Jardin a
auſſi ſa Fontaine particuliedes
Amb. de Siam . 123
( re , où l'on prend de l'eau
pour l'arrofer , & une Terrafle
ſous laquelle font des berceaux
de voûtes qui ſer-
#vent de Serre pour l'hiver ,
ce qui doit eſtre remarqué
comme une dépenſe Royale
à cauſe de leur grand nombre.
Je ne parle point des
Parterres qui font remplis à
proportion de tout ce qui
leur convient. Rien n'eſt ſi
fingulier que ce lieu là , ny
ſt ſurprenant pour ceux qui
s'y trouvent la premiere fois.
Au bout d'un Jardin on en
découvre un nouveau ; d'ane
terraffe on paſſe à une au-
Lv
124 Suite du Voyage
tre ; aprés avoir veu des fruits
tout d'une couleur , la veuë
eft arreſtée par d'autres tous
differens , & l'on voit toûjours
quelque choſe qui ſurprend
& qui fait qu'on prend plaifir
à s'arreſter quelque temps
pour l'examiner. Tout eſt
en ce lieu dans une telle abondance
qu'on ne refuſe
point d'herbages à tous ceux
qui en viennent demander ;
& même il y a des gens entretenus
, dont le principal employ
eſt d'en doner. Ce grand
nombre de Jardins parut fort
extraordinaire aux Ambaffadeurs
, qui le regardant avec
des Amb. de Siam.
125
l'attention qu'ils donnent à
toutes choſes , trouverent
qu'il y en avoit beaucoup
à retenir. Ils furent ſurpris de
voir que chaque eſpece de
fruit avoit fon Jardin. Mr de
la Quinquinie qui en a le ſoin
ſe trouvant indiſpoſé , ſon
Fils leur preſenta force.
fruits , & ils mangerent des
Muſcats qui leur parurent
tres beaux.
appellé Le Potager, qui eſt hors
de l'enceinte du petit Parc ,
dans lequel l'Orangerie eft
enfermée. Il eſt du coſté de
la grande Aifle dont je viens
de vous parler , & paralelle
au mail , duquel il eſt ſeparé
par une grande piece
d'eaux dontje vous entretiendray,
aprés vous avoir décrit
des Amb. de Siam. 121
ce Labirinthe de Jardins. Ce
Potager eſt un Clos quarré
long de 157. Toiſes de longueur
fur 134. de large. Sa
diſpoſition eſt de 31. petits.
Jardins ſeparez , & clos de
murs qui ſe communiquant
en renferment un grand de
cent toiſes de long ; fur
84. de large. Au milieu est
un rondeau de vingt toiſes
bordé de gazon. Le Roy y
entre par la Porte appellée
Royale dans l'allée paralelle
au Mail. Le Corps du Baſtiment
preſque à l'encognure
du mur de cloſture , confifte
en deux Corps de Logis
Lmj
122 Suite du Voyage
communiquez par deux G
leries l'une deſſus l'autre , appellées
la Figuerie ; elle a 25.
toiſes de longueur. Le Jardin
nommé la Melonniere eſt auffi
tres -grand. Tous ces Jardins
font pour chaque efpece
d'Arbres fruitiers , & ont
leurs Eſpaliers expofez chacun
à ce qu'ils ont beſoin de
Soleil , les uns en ayant plus,
les autres moins ; les uns à
une heure , les autres à l'autre.
Ainſi l'on peut dire que
tous les fruits en ſont marquez
par le Soleil , & quele
Soleil eſt marqué par tous
les fruits. Chaque Jardin a
auſſi ſa Fontaine particuliedes
Amb. de Siam . 123
( re , où l'on prend de l'eau
pour l'arrofer , & une Terrafle
ſous laquelle font des berceaux
de voûtes qui ſer-
#vent de Serre pour l'hiver ,
ce qui doit eſtre remarqué
comme une dépenſe Royale
à cauſe de leur grand nombre.
Je ne parle point des
Parterres qui font remplis à
proportion de tout ce qui
leur convient. Rien n'eſt ſi
fingulier que ce lieu là , ny
ſt ſurprenant pour ceux qui
s'y trouvent la premiere fois.
Au bout d'un Jardin on en
découvre un nouveau ; d'ane
terraffe on paſſe à une au-
Lv
124 Suite du Voyage
tre ; aprés avoir veu des fruits
tout d'une couleur , la veuë
eft arreſtée par d'autres tous
differens , & l'on voit toûjours
quelque choſe qui ſurprend
& qui fait qu'on prend plaifir
à s'arreſter quelque temps
pour l'examiner. Tout eſt
en ce lieu dans une telle abondance
qu'on ne refuſe
point d'herbages à tous ceux
qui en viennent demander ;
& même il y a des gens entretenus
, dont le principal employ
eſt d'en doner. Ce grand
nombre de Jardins parut fort
extraordinaire aux Ambaffadeurs
, qui le regardant avec
des Amb. de Siam.
125
l'attention qu'ils donnent à
toutes choſes , trouverent
qu'il y en avoit beaucoup
à retenir. Ils furent ſurpris de
voir que chaque eſpece de
fruit avoit fon Jardin. Mr de
la Quinquinie qui en a le ſoin
ſe trouvant indiſpoſé , ſon
Fils leur preſenta force.
fruits , & ils mangerent des
Muſcats qui leur parurent
tres beaux.
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Résumé : Potager & ses 31. Jardins, [titre d'après la table]
Le texte décrit une visite au Potager, un jardin situé près de la grande Aifle et parallèle au mail, en dehors de l'enceinte du petit Parc. Le Potager est un clos carré de 157 toises de longueur sur 134 de largeur, divisé en 31 petits jardins entourant un grand jardin de cent toises de long sur 84 de large. Au centre se trouve un rondeau de vingt toises bordé de gazon. Le roi y accède par la Porte Royale. Le bâtiment principal, près du mur de clôture, comprend deux corps de logis reliés par deux galeries appelées la Figuerie, chacune de 25 toises de longueur. Le jardin nommé la Melonniere est également très grand. Chaque jardin est dédié à une espèce d'arbres fruitiers, avec des espaliers exposés selon les besoins en soleil. Chaque jardin possède une fontaine pour l'arrosage et une terrasse avec des berceaux voûtés servant de serre en hiver. Les parterres sont remplis en proportion de ce qui convient. Le lieu est remarquable par son abondance et sa diversité, surprenant les visiteurs par la succession de jardins et de fruits variés. Les ambassadeurs de Siam ont été impressionnés par l'organisation et la variété des jardins, notant que chaque espèce de fruit avait son propre jardin. Ils ont goûté des muscats qui leur ont paru très beaux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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7
p. 215-221
Description & longueurs de toutes les faces du Chasteau de Versailles qui donnent sur le Iardin, [titre d'après la table]
Début :
Quoyqu'il semble qu'on ne puisse regarder tout d'une [...]
Mots clefs :
Description, Château de Versailles, Madame la Dauphine, Figures, Aile, Bâtiment, Jardin, Niches, Colonnes, Appartements, Nymphes
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texteReconnaissance textuelle : Description & longueurs de toutes les faces du Chasteau de Versailles qui donnent sur le Iardin, [titre d'après la table]
Quoy qu'il ſemble qu'on
of 'nnee puiffe regarder tout d'une
veuë plus de choſes dignes
on d'admiration , on peut neanno
moins examiner encore en
mefme temps tout ce que le
208 Suite du Voyage
Château de Versailles fait remarquer
de bâtiment fur le
Jardin, & c'eſt quelque choſe
de ſi ſurprenant , qu'il faut
le voir pour en eftre convaincu.
La vaſte étenduë de
ce ſuperbe Edifice contient
tant en face qu'en aîles de
retour fur le Jardin ſeulement
, plus de 310 toiſes , &
plus de 420 croisées , vingt
avant corps , avec des colomnes
, des Figures au deſ
fus , & des Trophées encore
au deſſus de ces Figures , qui
ſont entremêlés avec des Vaſes
qu'on a placez le long de
la balustrade qui regne fur
des Amb, de Siam. 209
tout ce Bâtiment. Mais pour
marquer ce que je viens de
vous dire , avecun détail qui
In vous le faſſe mieux conce-
@voir , il faut vous apprendre
Lud que la face de la Galerie a
it cinquante-deux toiſes , celle
du grand Appartement du
Roy quarante- cinq , l'aifle
es, où loge Madame la Dauphine
autant ; celle qu'on nomest
me des Princes , où ſont les
Appartemens des Monfieur &
eno de Madame , quatre- vingtes,
quatre , & celle qu'on acheve
es de l'autre côté autant. L'orong
dre de ce Bâtiment eſt Ioone
nique , ainſi que le reſte du
J
210 Suite du Voyage
Château du côté du Jardin.
L'Attique qui regne au defſus
ne retourne point far les
avant- corps , mais à la place
il y a des figures fur chaque
colomne. On voit trois rangs
de fenêtres , un dans chaque
étage. Celles du rez de
chauffée font bombées dans
des arcades , celles du premier
étage dans l'ordre Ioni
que ſont ceintrées , & celles
de l'Attique ſont quarrées
longue en hauteur. Il y a
outre cela des niches à toutes
les aiſles , qui tiennent encore
la place de quelques fe
nétres.
des Amb. de Siam. 211
Les figures qui ornent ce
Bâtiment du côté du Jardin ,
font ,
Apollon & Diane , les qua-
Tay tre Saiſons, & les douze Mois
de l'année le long de la Gale
aqa ric .
Douze tant Fleuve que
Nymphes des Fontaines, Comus
, la Nymphe Echo , Narciffe
, Thetis , Galatée ; avec
Hebé , & Ganimede dans
deux niches, à la face dugrand
| Appartement du Roy , du
côté où eſtoit la Grotte ; &
cel
arrer
to
te qui regarde le parterre du
Nord ...
Pomone Vertumne , une
212 Suite du Voyage
des Nymphes Hefperides , la
Nymphe Amalthée , Thalie ,
Momus , Terpſicore , Pan ,
Flore , le Zephire,Hyacinthe ,
Clitie ; & dans deux niches
la Muſique & la Dance. Ces
figures ſont à l'aifle occupée
par Madame la Dauphine.
A l'aifle appellée des Princes
ſont des Divinitez & des
Vertus , dont le nombre eft
fort grand à cauſe de la longueur
de cette aifle.
Il n'y a point encore de
figures à l'aifle qu'on bâtit
de l'autre côté , & qui fera
pareille à celle- là. Je ne parle
point du nombre des colomnes
des Amb. de Siam .
213
nes qui ornent toutes ces aîles
, cela iroit à l'infiny.
of 'nnee puiffe regarder tout d'une
veuë plus de choſes dignes
on d'admiration , on peut neanno
moins examiner encore en
mefme temps tout ce que le
208 Suite du Voyage
Château de Versailles fait remarquer
de bâtiment fur le
Jardin, & c'eſt quelque choſe
de ſi ſurprenant , qu'il faut
le voir pour en eftre convaincu.
La vaſte étenduë de
ce ſuperbe Edifice contient
tant en face qu'en aîles de
retour fur le Jardin ſeulement
, plus de 310 toiſes , &
plus de 420 croisées , vingt
avant corps , avec des colomnes
, des Figures au deſ
fus , & des Trophées encore
au deſſus de ces Figures , qui
ſont entremêlés avec des Vaſes
qu'on a placez le long de
la balustrade qui regne fur
des Amb, de Siam. 209
tout ce Bâtiment. Mais pour
marquer ce que je viens de
vous dire , avecun détail qui
In vous le faſſe mieux conce-
@voir , il faut vous apprendre
Lud que la face de la Galerie a
it cinquante-deux toiſes , celle
du grand Appartement du
Roy quarante- cinq , l'aifle
es, où loge Madame la Dauphine
autant ; celle qu'on nomest
me des Princes , où ſont les
Appartemens des Monfieur &
eno de Madame , quatre- vingtes,
quatre , & celle qu'on acheve
es de l'autre côté autant. L'orong
dre de ce Bâtiment eſt Ioone
nique , ainſi que le reſte du
J
210 Suite du Voyage
Château du côté du Jardin.
L'Attique qui regne au defſus
ne retourne point far les
avant- corps , mais à la place
il y a des figures fur chaque
colomne. On voit trois rangs
de fenêtres , un dans chaque
étage. Celles du rez de
chauffée font bombées dans
des arcades , celles du premier
étage dans l'ordre Ioni
que ſont ceintrées , & celles
de l'Attique ſont quarrées
longue en hauteur. Il y a
outre cela des niches à toutes
les aiſles , qui tiennent encore
la place de quelques fe
nétres.
des Amb. de Siam. 211
Les figures qui ornent ce
Bâtiment du côté du Jardin ,
font ,
Apollon & Diane , les qua-
Tay tre Saiſons, & les douze Mois
de l'année le long de la Gale
aqa ric .
Douze tant Fleuve que
Nymphes des Fontaines, Comus
, la Nymphe Echo , Narciffe
, Thetis , Galatée ; avec
Hebé , & Ganimede dans
deux niches, à la face dugrand
| Appartement du Roy , du
côté où eſtoit la Grotte ; &
cel
arrer
to
te qui regarde le parterre du
Nord ...
Pomone Vertumne , une
212 Suite du Voyage
des Nymphes Hefperides , la
Nymphe Amalthée , Thalie ,
Momus , Terpſicore , Pan ,
Flore , le Zephire,Hyacinthe ,
Clitie ; & dans deux niches
la Muſique & la Dance. Ces
figures ſont à l'aifle occupée
par Madame la Dauphine.
A l'aifle appellée des Princes
ſont des Divinitez & des
Vertus , dont le nombre eft
fort grand à cauſe de la longueur
de cette aifle.
Il n'y a point encore de
figures à l'aifle qu'on bâtit
de l'autre côté , & qui fera
pareille à celle- là. Je ne parle
point du nombre des colomnes
des Amb. de Siam .
213
nes qui ornent toutes ces aîles
, cela iroit à l'infiny.
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Résumé : Description & longueurs de toutes les faces du Chasteau de Versailles qui donnent sur le Iardin, [titre d'après la table]
Le Château de Versailles, admiré pour sa grandeur, s'étend sur plus de 310 toises et compte plus de 420 fenêtres. Il présente vingt avant-corps ornés de colonnes, figures, fus, trophées et vases le long de la balustrade. La façade de la Galerie mesure cinquante-deux toises, celle du grand Appartement du Roi quarante-cinq, et celle de l'aile où loge Madame la Dauphine autant. L'aile des Princes, abritant les appartements de Monsieur et de Madame, mesure quatre-vingt-quatre toises, tout comme l'aile en construction de l'autre côté. L'architecture du bâtiment est unique, avec trois rangs de fenêtres : bombées au rez-de-chaussée, cintrées au premier étage dans l'ordre ionique, et carrées à l'attique. Des niches remplacent certaines fenêtres dans les ailes. Les figures ornant le côté jardin représentent Apollon, Diane, les Saisons, les Mois, les Fleuves, et divers personnages mythologiques. L'aile de Madame la Dauphine est décorée de Pomone, Vertumne, et des Nymphes Hespérides. L'aile des Princes est ornée de divinités et de vertus. L'aile en construction n'est pas encore décorée.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 230-256
Description du Chasteau[,] des Peintures, des Jardins, & des Fontaines du Château de Marly, [titre d'après la table]
Début :
Le lendemain les Ambassadeurs allerent voir le Château de Marly. [...]
Mots clefs :
Peintures, Jardins, Fontaines, Château de Marly, Pavillons, Appartements, Pavillon, Pans, Marbre, Roi, Extraordinaire, Faces, Étage, Corniche, Toises, Magnifique, Parc, Chemin, Jardin, Plan
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texteReconnaissance textuelle : Description du Chasteau[,] des Peintures, des Jardins, & des Fontaines du Château de Marly, [titre d'après la table]
Lelendemain les Ambafſadeurstallerent
voir le Chabeteau
de Marly.onComme il
n'y a peut-être rien au monde
de d'une conftruction
nit culiere ly qui ſoit fi galant
vot& fi magnifique tout enfem-
( partieje
blejateroy que vous ferez
penbien-aifd d'en savoir une defagecriptions
Co Chaſteau qui
T
2:22 Suite du Voyage 20.5
tient au Parc de Verfailles ,
eſt renfermé dans un Parc
particulier fur le chemin de
Saint Germain, Ibeſti ſitué
dansun Vallon , au bout du
quel & par l'échapée de la
gorge on découvre leCha
iteau de Saint Germain& fes
environs : ce qui forme une
des plus bellesveues qu'on les
puiſſe imaginer Lalplus.con
ſiderable dépenſe de getre
Maiſon , a eſté dans Haccom
modement , qu'ila fallu faire
pour combler ce Tallon qui
efſtoit marécageux , pour don
ner de l'étonduc au Jardin ,
& pour faire un Plan auffi
:
des Amb. de Siam.
22534
e
extraordinaire qué celuy de
cette ſituatio.n La diftribu
tion du Plan eſt unique en
fon eſpece. On y arrive par
le chemin de Saint Germain ,
où il ſe repreſented'abord une
Court ronde del so toiſes
avec des Corps-de-gardes ,
Remiſes &Ecuries , dioù l'on
of apperçoit leChaſteau au bour
d'une longue Avenuë de irs.
toiſes de long , & de tot de
large fermée de murs de
chaque côté pour retenir les
terres de part & d'autre. Elle !
eſt plantes d'Arbres ,& le
CO
Co
Ho
rdin
ر
chemin eft pavé ,& de lA
2:24 Suite du Voyage
eft
venuënon deſcend à l'Avantcourt.
Le corps du Chaſteau
eft détaché de douze autres
Pavillons fix dechaque cô
tés qui ſont ſeparez les uns
des autres. Le plus gros Pavillon
, ou le Chaſteau
large de 21. toiſe en tout ſens,
&conſiſte en un grand corps
de baſtiment iſolé , dont les
quatre faces font égales. On
ymonte par des Perrons ceintrez
& à pans , qui regnent
au pourtour en deux repriſes.
L'étage au réz de chauffée eft
magnifique , & fa diſtribution
confifte en quatre veltibules
, un à chaque face , par
A
desAmb. de Siam.
225
兰
leſquels on entre dansun fallon
octogone. Ces quatre
veſtibules ſeparent quatre
grands Appartemens , appellez
les quatre Saifons , & y fervent
de communication. La
principale piece eſt le Sallon :
fs il eſt à huit pans , quatre
of grands & quatre petits. Il
eſt large de huit toiſes , &
( orné de ſeize pilaſtres d'ordre
ce Compoſite canelez , avec des
and ornemens. Dans les plus
grands pans font les portes
eed des veſtibules , & dans les
quatre petits pans font quatre
vell Statuës de Marbre antique
poſées ſur des piedeſtaux en P
T- iij
216 Suite du Voyage
faillies . Cét ordre, eft couronné
de fon entablement
d'une compoſition extraordinaire
, avec des conſoler.
Au doſſus eſtun Attique décoré
par autant de cariatides
en termes , qui ſe tenant avec
des guirlandes de fleurs , foulagent
d'une de leurs mains
l'entablement qu'elles portent
fur leurs têtes , & cet en
tablement n'est qu'une cor
niche architravée. Quatre
fenetres dans l'Attique éclairent
le fallon , au bas deſquel,
les en dedans & fur la corniche
compoſite ſont quatre
balcons ſoûtenus par des Aides
Amb. de Siam.
$227
al
a
gles. La voûte qui a la naiffance
du deſſus de la corniche
de l'Attique ,a huit pans
of par ſon Plan , qui vont ſe racorder
à une groſſe moûlure
ronde taillée d'un riche cordon
de fleurs qui fert de corniche
àune voûte ſpherique.
Tous les ornemens de ce ſallon
ſont de Stuc , travaillez
avec une grande propreté.
Du milieu de la voûte pend
un Lustre de criſtal de roche
d'une merveilleuſe grandeur.
Ila que fix àdſiexptpideedsldaregeh;auilteeſutrgafru-r
uny de pluſieurs rangs de branches
, & foutenu par un grand
pe
Ori
S
Tij
228 Suite do Voyage
tour ,
Aigle de criſtalà deux faces .
Huit autres Luftfes de moindre
grandeur pendent à l'ende
forte qu'outre ces
Luftres , les Girandoles qui
font fur les Gueridons devant
les pilaftres eſtant remplies de
lumieres , font un tres-brillant
effer lorſqu'elles font
jointes à celles des Luftres.
Les quatre veftibules font
plus longs que larges fur leur
profondeur , ayant quatre
toiſes ſur cinq & demie , &
font décorées d'Architecture
&de Sculpture,& de Buſtes de
Marbre portez fur des guaines.
Il y a dans chaque vef-
T
des Amb. de Siam.
229
tibule deux grandes tables de
Marbre précieux & deux
grands tableaux de Me de
Vandermulen de huit pieds
de long fur cinq à fix de haut,
qui reprefentent les Sieges
que le Roy a faits , & les
Villes que Sa Majefté a prifes
. Chacun de ces grands
Appartemens eft compofé de
trois pieces , antichambre ,
chambre & cabiner. L'étage
mau deſſus , auquel on monte
par deux eſcaliers , confifte
en quatre falles , une au mieu
de chaque façade. Elles
ont feize pieds de large , &
fervent d'antichambre à huit
lieu
:
14
Tv
230 Suite du Voyage
(
perits Appartemens, de douze
qu'ilya de deux pieces chacun.
A l'entour du dôme ou
fallon regne une terraſſe ofrogone
de douze pieds de
large, & de petits corridors
qui en ont fix. La décora
tion exterieure eſt de Peinture
à Freſque , à la maniere
d'Italie. L'ordonnance de
cette décoration eſt un grand
ordre Corinthien de pilaftres
des Marbre , n'ayant que la
corniche de relief pour couronner
la maſſe de l'Edifice.
Achaque façade un fronton
couronne l'avant-corps , qui
n'a de faillie apparente que
desAmb. de Siam.
231
de ce que les ombres de la Peinture
luy donnent. Entre les
croifées du rez de chauffée
odu premier étage font des bas
reliefs ,otrophées & devifes.
Lesiangles font ornez de
pierres de refand , parce que
fide pilastre estoit angulaire ,
la faillie des bafes& des cha
@piteaux paroiſtroit mutilée.
L'Edifice eft terminé par une
balluſtrade , & n'a point de
comble apparent. Toute la
Sculpture , les bafes , chapi
Eteaux & balüſtrades ſont de
o Bronze doré , & l'Architec
ture de Marbre de diverſe
t couleur. Les douze autres
232 Suite du Voyage
-Pavillons font décorez de
même, dontofix dont d'ordre
Jonique ; chaque Pavillon
contient deux Appartemens,
un par bas , & l'autre au pre
mier étage. Ils ont chacun
fix toiſes de face , diſtans l'un
de l'autre de trente-deux toifest
Outte ces treize Pavil
lons , il y en a deux à la droite
du Chaſteau qui regardent
le parterre ; dans l'un eſt la
Chapelle , décorée au dedans
de pilaftres d'ordre Corinthien
, & dans l'autre au rez
de chauffée est la Salle des
Gardes , au deſſus de laquelle
font des logemens pour les
des Amb. de Siam. 233
up
ns
X
Pa
Ja
are
el el
det
Co
au
alle
Officiers On a ajoûté depuis
peu à ces Pavillons deux
aifles, qui jointes à deux murs
en portion de cercle, forment
une avant- court de frente
cinq toiſes de diametre au
bas de la defcente de l'ave
nuë de l'autre côté ,& vis-à
vis ces deux Pavillons. Il y
en a doux autres de pareille
fimetric qui font partiendu
Baftiment , & qui compofent
les cuiſines & offices,ayant 30 .
toiſes de face , & renferment
une court pour cét suſage.
Ces Pavillons font décorezen
dehors comme ceux qu'ils
८
regardent & cachent tout ce
234 Suite da Voyage
Baſtiment , destiné ſeulement
aux uſages de ce Palais &
ces deux Pavillons fontjoints
par un mur où eſt pointe una
Perspective', qui fait un effet
ſurprenant. Elle eſt de Monfieur
Rouffeau. Tous ces Pas
villonstant les douze de
grandeur égale, que les autres
donton vient de parler , ſo
communiquent enſemble par
des berceaux de treillage do
quinze pieds de large , qui
formentune demie- Lune par
derriere le Chaftcau , dont
chaque portion circulaire termine
à un Pavillonoauſfic de
:
treillage. Comme le Jardin.
des Amb. de Siam.
235
eſt mêlé avec le Baſtiment ,
en forte que les Carroffes
n'entrent point au delà de la
grille entre les deux Pavil
lons au bas de la defcente ,
M il faut remarquer que la comest
poſition du Jardin eft auffi
e nouvelle , qu'extraordinaire ,
aud eftant des chûtes differentes
er, de terraffes retenuës parudes :
let glacis de gazon avec des
ag Arbres verds , comine Sapins,
Ifs , Piceas , &c. & l'on def
net cend de l'uno à d'autre par
d des Perrons de pierre d'une
juch grandeuri extraordinaire , &
ufli de diverſes figures. Les Par-
# terres no font formez que de
1
2365 Suite du Voyage
baffins de formes differentes ,
& ornez de pluſieurs jets
d'eau , entre lefquels le plus
confiderablebeſt celuy qui eft
derriere le Chafteau , dont le
jet s'élance plus de cent pieds.
Ce baffin en demib tunelan
38. toifes de larges fur 22. Les
baffins dub Parterrefontai
nombre de 70dont le pre
mier qui ſe preſente deviant
le grand rerron à 20. toiſes
fur 40 ayant trois ajets. Lel
plus grand baffin enllongueur
a 100. toifes far so & as
jets ; & le dernier baffin à
pansipar en bas à droites
fur 2 avec trois jets . Les
quatre
L
:
des Amb. de Siam. 237
10
le
ne
quatre autres font ronds,
dont deux petits au pied du
Chaſteau ont chacun 10. toifes
de diamettre , & ceux d'en
bas ronds auſh de 16. toifes
chacun. Les Terraſſes vont
toutes en pente ainſi que les
Pavillons , quoyque poſez de
niveau de même que les baffins
: de forte que de doin on
eft furpris de la ſcene.cxtraordinaire
des Bâtimens,desTerraffes
& des Baflins, qui ne
fe naiſent point les uns aux
Jautres, &aufquels le Bois de
la côte fait un fond avantato
geux qui détache rout Tou
vragen Le Barcode cette
TUR
Tin
V
238 Suite du Voyage
Maiſon eſt fermé d'un mur,
&traverſé par des Allées , les
unes de 8. & les autres de 6.
toiſes de large, qui donnent
des points de veuë , d'où l'on
découvre tantôt le Chaſteau,
&tantôt des grilles qui en
fermentadjentrée & pour
profiter des endroits que la
(ſituation a donnez , on a fait
des Boſquets de diverſes figures
dans les clairieres du
Bois. Laniclôture du Parc
renferme dengrands Refer-
Voins doritulel plus grand a
18000. toiſes de fuperficie ,
80deux petirs enſemble qui
font à côté du grand on
des Amb. de Siam: 239
1
ont 2000. Les trois Refervoirs
ont douze pieds d'eau.
Il y a encore deux autres Re
fervoirs plus grands, auſquels
on doit donner quelque for
me reguliere, La ſuperficie
de l'eau des premiers Refervoirs
eft plus haute que la
fuperficie du dernier baſſin
du Parterre de 33. toiſes ..
Outre les routes de traverſe
où l'on peut aller en Carroffe ,
il y en a encore d'autres le
long des murs de clôture
Ainfo ce Chasteau eſt d'antant
plus confiderable , que
la ſituation en eſt peu commune
, & la diſpoſition nouaidməl
li reino1i0dVol int
140 Suite du Voyage
velle: ce qui la rend unique
en ſon eſpece , & ce qui fait
voir le merveilleux génie de
Me Manſard qui en eſt l'Architecte
Celuy de Monfieur le
Brun a auffi beaucoup éclaté
en cette occafion , puiſque
fur ſes deſſeins & fous fa conduite
, on y à peint à freſque
en dehorsle grand Pavillon ,
ou le Pavillon du milieu , &
fix petis qui faccompagnent.
Ce grand Pavillon à quatre
faces comme les autres 3 &
fait voir le Palais du Soleil
Apollon paroift dans fon
Char dans les quatre frontons.
Dans le premier il ſemble
des Amb. de Siam. 241
fon Midy.
monter ſur l'horifon , pour
marquer le Soleil Levant.
Dans le ſecond , il eſt dans
i
Autroifiéme , il commendce
a pancher vers le Couchant.
C Dans le quarriéme , il finit
10 facarrierre &la Nuit le couvre
de ſon voile.
Tous lesbornemens des
quatre faces ont rapport au
Soleil. Яавирна 63
- Quatre autres de cesuravillons
fontornes d'Arch
tecture & Figures , qui ont
rapport aux quatre Sai-
; Viij
242 Suite du Voyage
1
Les deux autres font voir
ſimplement de l'architecture,
fans aucune fignification. Mr
Rouſſeau qui eſt tres-habile
pour l'Architecture & pour la
Perſpective , a travaillé luymême
au dehors de pluſieurs
autres Pavillons of the
Les Ambaſſadeurs, furent
furpris de trouver un nouveau
Palais preſque dans l'enceinte
de Verſailles , où fans
compter le Château qui en
pourroit faire pluſieurs enfemble
, ils avoient déja vu
Clagny, la Menagerie &Trianon.
Je ne parle point de
1
pluſieurs autres endroits du
des Amb. de Siam. 243
meſme Château , qui n'ont
pas moins coûté qu'auroient
fait des bâtimens deſtinez
pour le logement des plus
Opuiſſans Souverains. Ils adel
mirerent d'abord la conftruuction
toute nouvelle de ce
bâtiment , & aprés en avoir
fe examiné les terraſſes, les eaux
& les peintures , ils en virent
-tous les Appartemens, & furent
tavis d'y trouver la plus.
grande partie des Prelens.
squ'ils avoient apportez au
Roy de la part du Roy de
Siam leur Maître. Ils s'attacherent
beaucoup à confidever
les Tableaux de Monfieur
s
Dri
244 Suite du Voyage
Vandermeulen , dont je vous
ay déja parlé ; & ne pûrent
s'empêcher de marquer qu'ils
auroient bien de la joye d'en
avoir de pareils. Ils virent enfuite
les Appartemens de la
Cour, qui font deſtinez pour
ceux qui accompagnent le
Roy , lorſque Sa Majesté va
coucher à Marly. Il faut remarquer
que tous ces Appartemens
font non feulement
meublez , mais encore garnis
de tout ce que l'on peut s'iimaginer
de neceffaire aux
perſonnes de qualité qui doivent
coucher dans ce lieu-là ,
&le tout aux dépens duRoy ;
de
des Amb. de Siam .
245
et
de forte qu'en donnant la
clefà ceux qu'on y veut loqger
, ils n'ont beſoin de rien
d'avantage. Tout ce grand
foin roule fur Mr Bontemps ,
de dont la vigilance , l'exactitu
ez de & le grand ordre font
Les Ambaſſadeurs
et loüerent la magnifique bon
auté que le Roy avoit pour les
App Grands de fa Cour , & dirent
et qu'encore que Marly fust tout
git Royal , ils ne pouvoient s'empêel
cher de dire qu'il estoit auſſi tour
galant.
voir le Chabeteau
de Marly.onComme il
n'y a peut-être rien au monde
de d'une conftruction
nit culiere ly qui ſoit fi galant
vot& fi magnifique tout enfem-
( partieje
blejateroy que vous ferez
penbien-aifd d'en savoir une defagecriptions
Co Chaſteau qui
T
2:22 Suite du Voyage 20.5
tient au Parc de Verfailles ,
eſt renfermé dans un Parc
particulier fur le chemin de
Saint Germain, Ibeſti ſitué
dansun Vallon , au bout du
quel & par l'échapée de la
gorge on découvre leCha
iteau de Saint Germain& fes
environs : ce qui forme une
des plus bellesveues qu'on les
puiſſe imaginer Lalplus.con
ſiderable dépenſe de getre
Maiſon , a eſté dans Haccom
modement , qu'ila fallu faire
pour combler ce Tallon qui
efſtoit marécageux , pour don
ner de l'étonduc au Jardin ,
& pour faire un Plan auffi
:
des Amb. de Siam.
22534
e
extraordinaire qué celuy de
cette ſituatio.n La diftribu
tion du Plan eſt unique en
fon eſpece. On y arrive par
le chemin de Saint Germain ,
où il ſe repreſented'abord une
Court ronde del so toiſes
avec des Corps-de-gardes ,
Remiſes &Ecuries , dioù l'on
of apperçoit leChaſteau au bour
d'une longue Avenuë de irs.
toiſes de long , & de tot de
large fermée de murs de
chaque côté pour retenir les
terres de part & d'autre. Elle !
eſt plantes d'Arbres ,& le
CO
Co
Ho
rdin
ر
chemin eft pavé ,& de lA
2:24 Suite du Voyage
eft
venuënon deſcend à l'Avantcourt.
Le corps du Chaſteau
eft détaché de douze autres
Pavillons fix dechaque cô
tés qui ſont ſeparez les uns
des autres. Le plus gros Pavillon
, ou le Chaſteau
large de 21. toiſe en tout ſens,
&conſiſte en un grand corps
de baſtiment iſolé , dont les
quatre faces font égales. On
ymonte par des Perrons ceintrez
& à pans , qui regnent
au pourtour en deux repriſes.
L'étage au réz de chauffée eft
magnifique , & fa diſtribution
confifte en quatre veltibules
, un à chaque face , par
A
desAmb. de Siam.
225
兰
leſquels on entre dansun fallon
octogone. Ces quatre
veſtibules ſeparent quatre
grands Appartemens , appellez
les quatre Saifons , & y fervent
de communication. La
principale piece eſt le Sallon :
fs il eſt à huit pans , quatre
of grands & quatre petits. Il
eſt large de huit toiſes , &
( orné de ſeize pilaſtres d'ordre
ce Compoſite canelez , avec des
and ornemens. Dans les plus
grands pans font les portes
eed des veſtibules , & dans les
quatre petits pans font quatre
vell Statuës de Marbre antique
poſées ſur des piedeſtaux en P
T- iij
216 Suite du Voyage
faillies . Cét ordre, eft couronné
de fon entablement
d'une compoſition extraordinaire
, avec des conſoler.
Au doſſus eſtun Attique décoré
par autant de cariatides
en termes , qui ſe tenant avec
des guirlandes de fleurs , foulagent
d'une de leurs mains
l'entablement qu'elles portent
fur leurs têtes , & cet en
tablement n'est qu'une cor
niche architravée. Quatre
fenetres dans l'Attique éclairent
le fallon , au bas deſquel,
les en dedans & fur la corniche
compoſite ſont quatre
balcons ſoûtenus par des Aides
Amb. de Siam.
$227
al
a
gles. La voûte qui a la naiffance
du deſſus de la corniche
de l'Attique ,a huit pans
of par ſon Plan , qui vont ſe racorder
à une groſſe moûlure
ronde taillée d'un riche cordon
de fleurs qui fert de corniche
àune voûte ſpherique.
Tous les ornemens de ce ſallon
ſont de Stuc , travaillez
avec une grande propreté.
Du milieu de la voûte pend
un Lustre de criſtal de roche
d'une merveilleuſe grandeur.
Ila que fix àdſiexptpideedsldaregeh;auilteeſutrgafru-r
uny de pluſieurs rangs de branches
, & foutenu par un grand
pe
Ori
S
Tij
228 Suite do Voyage
tour ,
Aigle de criſtalà deux faces .
Huit autres Luftfes de moindre
grandeur pendent à l'ende
forte qu'outre ces
Luftres , les Girandoles qui
font fur les Gueridons devant
les pilaftres eſtant remplies de
lumieres , font un tres-brillant
effer lorſqu'elles font
jointes à celles des Luftres.
Les quatre veftibules font
plus longs que larges fur leur
profondeur , ayant quatre
toiſes ſur cinq & demie , &
font décorées d'Architecture
&de Sculpture,& de Buſtes de
Marbre portez fur des guaines.
Il y a dans chaque vef-
T
des Amb. de Siam.
229
tibule deux grandes tables de
Marbre précieux & deux
grands tableaux de Me de
Vandermulen de huit pieds
de long fur cinq à fix de haut,
qui reprefentent les Sieges
que le Roy a faits , & les
Villes que Sa Majefté a prifes
. Chacun de ces grands
Appartemens eft compofé de
trois pieces , antichambre ,
chambre & cabiner. L'étage
mau deſſus , auquel on monte
par deux eſcaliers , confifte
en quatre falles , une au mieu
de chaque façade. Elles
ont feize pieds de large , &
fervent d'antichambre à huit
lieu
:
14
Tv
230 Suite du Voyage
(
perits Appartemens, de douze
qu'ilya de deux pieces chacun.
A l'entour du dôme ou
fallon regne une terraſſe ofrogone
de douze pieds de
large, & de petits corridors
qui en ont fix. La décora
tion exterieure eſt de Peinture
à Freſque , à la maniere
d'Italie. L'ordonnance de
cette décoration eſt un grand
ordre Corinthien de pilaftres
des Marbre , n'ayant que la
corniche de relief pour couronner
la maſſe de l'Edifice.
Achaque façade un fronton
couronne l'avant-corps , qui
n'a de faillie apparente que
desAmb. de Siam.
231
de ce que les ombres de la Peinture
luy donnent. Entre les
croifées du rez de chauffée
odu premier étage font des bas
reliefs ,otrophées & devifes.
Lesiangles font ornez de
pierres de refand , parce que
fide pilastre estoit angulaire ,
la faillie des bafes& des cha
@piteaux paroiſtroit mutilée.
L'Edifice eft terminé par une
balluſtrade , & n'a point de
comble apparent. Toute la
Sculpture , les bafes , chapi
Eteaux & balüſtrades ſont de
o Bronze doré , & l'Architec
ture de Marbre de diverſe
t couleur. Les douze autres
232 Suite du Voyage
-Pavillons font décorez de
même, dontofix dont d'ordre
Jonique ; chaque Pavillon
contient deux Appartemens,
un par bas , & l'autre au pre
mier étage. Ils ont chacun
fix toiſes de face , diſtans l'un
de l'autre de trente-deux toifest
Outte ces treize Pavil
lons , il y en a deux à la droite
du Chaſteau qui regardent
le parterre ; dans l'un eſt la
Chapelle , décorée au dedans
de pilaftres d'ordre Corinthien
, & dans l'autre au rez
de chauffée est la Salle des
Gardes , au deſſus de laquelle
font des logemens pour les
des Amb. de Siam. 233
up
ns
X
Pa
Ja
are
el el
det
Co
au
alle
Officiers On a ajoûté depuis
peu à ces Pavillons deux
aifles, qui jointes à deux murs
en portion de cercle, forment
une avant- court de frente
cinq toiſes de diametre au
bas de la defcente de l'ave
nuë de l'autre côté ,& vis-à
vis ces deux Pavillons. Il y
en a doux autres de pareille
fimetric qui font partiendu
Baftiment , & qui compofent
les cuiſines & offices,ayant 30 .
toiſes de face , & renferment
une court pour cét suſage.
Ces Pavillons font décorezen
dehors comme ceux qu'ils
८
regardent & cachent tout ce
234 Suite da Voyage
Baſtiment , destiné ſeulement
aux uſages de ce Palais &
ces deux Pavillons fontjoints
par un mur où eſt pointe una
Perspective', qui fait un effet
ſurprenant. Elle eſt de Monfieur
Rouffeau. Tous ces Pas
villonstant les douze de
grandeur égale, que les autres
donton vient de parler , ſo
communiquent enſemble par
des berceaux de treillage do
quinze pieds de large , qui
formentune demie- Lune par
derriere le Chaftcau , dont
chaque portion circulaire termine
à un Pavillonoauſfic de
:
treillage. Comme le Jardin.
des Amb. de Siam.
235
eſt mêlé avec le Baſtiment ,
en forte que les Carroffes
n'entrent point au delà de la
grille entre les deux Pavil
lons au bas de la defcente ,
M il faut remarquer que la comest
poſition du Jardin eft auffi
e nouvelle , qu'extraordinaire ,
aud eftant des chûtes differentes
er, de terraffes retenuës parudes :
let glacis de gazon avec des
ag Arbres verds , comine Sapins,
Ifs , Piceas , &c. & l'on def
net cend de l'uno à d'autre par
d des Perrons de pierre d'une
juch grandeuri extraordinaire , &
ufli de diverſes figures. Les Par-
# terres no font formez que de
1
2365 Suite du Voyage
baffins de formes differentes ,
& ornez de pluſieurs jets
d'eau , entre lefquels le plus
confiderablebeſt celuy qui eft
derriere le Chafteau , dont le
jet s'élance plus de cent pieds.
Ce baffin en demib tunelan
38. toifes de larges fur 22. Les
baffins dub Parterrefontai
nombre de 70dont le pre
mier qui ſe preſente deviant
le grand rerron à 20. toiſes
fur 40 ayant trois ajets. Lel
plus grand baffin enllongueur
a 100. toifes far so & as
jets ; & le dernier baffin à
pansipar en bas à droites
fur 2 avec trois jets . Les
quatre
L
:
des Amb. de Siam. 237
10
le
ne
quatre autres font ronds,
dont deux petits au pied du
Chaſteau ont chacun 10. toifes
de diamettre , & ceux d'en
bas ronds auſh de 16. toifes
chacun. Les Terraſſes vont
toutes en pente ainſi que les
Pavillons , quoyque poſez de
niveau de même que les baffins
: de forte que de doin on
eft furpris de la ſcene.cxtraordinaire
des Bâtimens,desTerraffes
& des Baflins, qui ne
fe naiſent point les uns aux
Jautres, &aufquels le Bois de
la côte fait un fond avantato
geux qui détache rout Tou
vragen Le Barcode cette
TUR
Tin
V
238 Suite du Voyage
Maiſon eſt fermé d'un mur,
&traverſé par des Allées , les
unes de 8. & les autres de 6.
toiſes de large, qui donnent
des points de veuë , d'où l'on
découvre tantôt le Chaſteau,
&tantôt des grilles qui en
fermentadjentrée & pour
profiter des endroits que la
(ſituation a donnez , on a fait
des Boſquets de diverſes figures
dans les clairieres du
Bois. Laniclôture du Parc
renferme dengrands Refer-
Voins doritulel plus grand a
18000. toiſes de fuperficie ,
80deux petirs enſemble qui
font à côté du grand on
des Amb. de Siam: 239
1
ont 2000. Les trois Refervoirs
ont douze pieds d'eau.
Il y a encore deux autres Re
fervoirs plus grands, auſquels
on doit donner quelque for
me reguliere, La ſuperficie
de l'eau des premiers Refervoirs
eft plus haute que la
fuperficie du dernier baſſin
du Parterre de 33. toiſes ..
Outre les routes de traverſe
où l'on peut aller en Carroffe ,
il y en a encore d'autres le
long des murs de clôture
Ainfo ce Chasteau eſt d'antant
plus confiderable , que
la ſituation en eſt peu commune
, & la diſpoſition nouaidməl
li reino1i0dVol int
140 Suite du Voyage
velle: ce qui la rend unique
en ſon eſpece , & ce qui fait
voir le merveilleux génie de
Me Manſard qui en eſt l'Architecte
Celuy de Monfieur le
Brun a auffi beaucoup éclaté
en cette occafion , puiſque
fur ſes deſſeins & fous fa conduite
, on y à peint à freſque
en dehorsle grand Pavillon ,
ou le Pavillon du milieu , &
fix petis qui faccompagnent.
Ce grand Pavillon à quatre
faces comme les autres 3 &
fait voir le Palais du Soleil
Apollon paroift dans fon
Char dans les quatre frontons.
Dans le premier il ſemble
des Amb. de Siam. 241
fon Midy.
monter ſur l'horifon , pour
marquer le Soleil Levant.
Dans le ſecond , il eſt dans
i
Autroifiéme , il commendce
a pancher vers le Couchant.
C Dans le quarriéme , il finit
10 facarrierre &la Nuit le couvre
de ſon voile.
Tous lesbornemens des
quatre faces ont rapport au
Soleil. Яавирна 63
- Quatre autres de cesuravillons
fontornes d'Arch
tecture & Figures , qui ont
rapport aux quatre Sai-
; Viij
242 Suite du Voyage
1
Les deux autres font voir
ſimplement de l'architecture,
fans aucune fignification. Mr
Rouſſeau qui eſt tres-habile
pour l'Architecture & pour la
Perſpective , a travaillé luymême
au dehors de pluſieurs
autres Pavillons of the
Les Ambaſſadeurs, furent
furpris de trouver un nouveau
Palais preſque dans l'enceinte
de Verſailles , où fans
compter le Château qui en
pourroit faire pluſieurs enfemble
, ils avoient déja vu
Clagny, la Menagerie &Trianon.
Je ne parle point de
1
pluſieurs autres endroits du
des Amb. de Siam. 243
meſme Château , qui n'ont
pas moins coûté qu'auroient
fait des bâtimens deſtinez
pour le logement des plus
Opuiſſans Souverains. Ils adel
mirerent d'abord la conftruuction
toute nouvelle de ce
bâtiment , & aprés en avoir
fe examiné les terraſſes, les eaux
& les peintures , ils en virent
-tous les Appartemens, & furent
tavis d'y trouver la plus.
grande partie des Prelens.
squ'ils avoient apportez au
Roy de la part du Roy de
Siam leur Maître. Ils s'attacherent
beaucoup à confidever
les Tableaux de Monfieur
s
Dri
244 Suite du Voyage
Vandermeulen , dont je vous
ay déja parlé ; & ne pûrent
s'empêcher de marquer qu'ils
auroient bien de la joye d'en
avoir de pareils. Ils virent enfuite
les Appartemens de la
Cour, qui font deſtinez pour
ceux qui accompagnent le
Roy , lorſque Sa Majesté va
coucher à Marly. Il faut remarquer
que tous ces Appartemens
font non feulement
meublez , mais encore garnis
de tout ce que l'on peut s'iimaginer
de neceffaire aux
perſonnes de qualité qui doivent
coucher dans ce lieu-là ,
&le tout aux dépens duRoy ;
de
des Amb. de Siam .
245
et
de forte qu'en donnant la
clefà ceux qu'on y veut loqger
, ils n'ont beſoin de rien
d'avantage. Tout ce grand
foin roule fur Mr Bontemps ,
de dont la vigilance , l'exactitu
ez de & le grand ordre font
Les Ambaſſadeurs
et loüerent la magnifique bon
auté que le Roy avoit pour les
App Grands de fa Cour , & dirent
et qu'encore que Marly fust tout
git Royal , ils ne pouvoient s'empêel
cher de dire qu'il estoit auſſi tour
galant.
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Résumé : Description du Chasteau[,] des Peintures, des Jardins, & des Fontaines du Château de Marly, [titre d'après la table]
Le texte relate la visite des ambassadeurs de Siam au château de Marly, situé sur le chemin de Saint-Germain. Le château, réputé pour sa magnificence et son élégance, est entouré d'un vallon offrant une vue splendide sur le château de Saint-Germain. Sa construction a nécessité des dépenses considérables pour assécher un terrain marécageux et aménager le jardin. Le château se compose d'un corps central de 21 toises de large, flanqué de douze pavillons séparés. Le rez-de-chaussée est somptueusement décoré, avec un grand salon octogonal orné de pilastres et de statues antiques. La voûte de ce salon est richement décorée et illuminée par des lustres de cristal. Les vestibules et les appartements sont également magnifiquement ornés, avec des tables de marbre et des tableaux représentant les victoires du roi. L'extérieur du château est embelli par des peintures à fresque et des sculptures en bronze doré. Les terrasses et les bassins d'eau ajoutent à la beauté du site. Le jardin, intégré au bâtiment, présente des chutes d'eau, des terrasses et des bassins de formes variées. Le parc est clôturé par des murs et des allées, offrant des points de vue sur le château et les grilles d'entrée. Les ambassadeurs ont été impressionnés par la construction novatrice et la décoration du château, ainsi que par les appartements meublés et prêts à accueillir des personnes de qualité. Ils ont particulièrement admiré les tableaux de Vandermeulen et les prévenances du roi. Par ailleurs, les ambassadeurs notent que tout est prêt pour les accueillir, sans nécessiter de préparation supplémentaire. La vigilance, l'exactitude et le grand ordre sont attribués à Monsieur Bontemps. Ils louent également la magnifique bonté du roi envers les Grands de sa cour et le caractère à la fois royal et galant de Marly.
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9
p. 11-18
Description du Chenil. [titre d'après la table]
Début :
On les mena au Chenil qui sert de Logement au [...]
Mots clefs :
Chenil, Grand veneur, Cour, Cours, Corps de logis, Jardin, Cour octogone, Bâtiment, Balustrade, Chiens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Description du Chenil. [titre d'après la table]
Veneur.
Ce Baſtiment eſt diffiçile
à décrire parce que tour
yeſt extraordinaire , & qu'au
lieu d'avoir ſa principale por
12 III. P. du Voyage
te en face du Baftiment , on
y entre par les coſtez . Ainſi
je dois prendre pour vous le
décrire une maniere toute
opoſée à celle qu'on a coûtume
de ſuivre dans ces fortes
de Deſcriptions. Il eſt ſitué
devant le Manege , derriere
la grande Ecurie. Cependant
il n'y a point d'entrée
de ce coſtélà, mais au devant
du principal Corps de Logis ,
on voit un Jardin fermé d'une
Balustrade , & qui occupant
toute la face du Baſtiment ,
retourne des deux coſtez fur
les aifles où il s'étend. Ce
L des Amb.de Siam. 13
Corps de Logis eſt d'environ
30. toifes de longueur ,
fur huit d'épaiſſeur. Il eſt
compoſé d'un étage au rez
de Chauffée , & d'un autre
au deſſus en Attique ſans
comble apparent, mais cou
ronnéd'une Balustrade avec
des Vaſes. Comme cette face
de derriere regarde le Château
de Versailles , & que ce
Baſtiment eſt ſitué entre
deux allées d'arbres , on n'a
qu'à ſuivre des deux coſtez
le mur du Jardin , le long de
ces Arbres , dont chaque
rang eſt dans une avenue
14 III. P. du Voyage
differente de Versailles , &
l'on trouve deux Portes qui
donnent dans deux petites
Courts , par leſquelles on entre
dans la grande. Elle eſt
octogone , & a huit pans ,
ſçavoir quatre grands , &
quatre petits ; des quatre
grands l'un eſt occupé par le
grand Corps de Logis dont
je viens de vous parler , &
celuy qui luy eſt opoſé par
une grille , du milieu de laquelle
on entre dans une
court dont je parleray dans
la fuite. Le long des deux autres
grands pans font deux
des Amb. de Siam. 15
moyennes courts dont je
vous ay déja parlé , & par
leſquelles on paſſe pour entrer
dans cette court octogone
, dont les quatre petits
pans ſont percez de quatre
portes ceintrées en ance de
panier , par deux deſquelles
on entre dans le Jardin , &
par les deux autres dans deux
autres courts qui ſe communiquent
à deux autres par
deſſus deux aiſles de Bafti
ment qui les ſeparent , & qui
regnent le long de la court ,
dans laquelle je vous ay dit
qu'on entroit par le pande
16 III.P. duVoyage
la court octogone , qui eſt
vis à vis la façade du Baſti.
ment . Cette court a une fortie
pour les Chiens , & cette
ſortie qui eſt en face du
Corps de Logis auroit pû
ſervir de principale entrée ,
s'il y avoit un chemin de ce
coſté là. Ces cinq courts qui
font les dernieres , & qui ſeroient
les premieres , fi la
grande entrée avoit eſté par
là , ont pluſieurs de leurs
coſtez remplis de Baſtimens
qui renferment les Logemens
des Officiers de la Venerie
, les Ecuries pour les
des Amb. de Siam 17
Coureurs , & les Chenils
pour les differentes Meutes
de Chiens du Roy. Rien n'eſt
plus extraordinaire ny mieux
entendu que tout ce qui regarde
cet Hoſtel , dont l'en .
clos, outre tous les Bâtimens,
contient huit courts & un
Jardin , & ce qu'il y a d'a
greable , c'eſt que tout ſe
voit du milieu de la court
octogone, & qu'eſtant percée
dans ſes huit pans , on n'a
qu'à choiſir l'endroit où l'on
veut aller , pour s'y trouver
bien-toft. Le genie d'un Architecte
paroiſt beaucoup en
B
18 III. P. duVoyage
ces fortes de chofes , & qui
conque les peut inventer fait
voir qu'il a un grand gouft
d'Architecture .
Ce Baſtiment eſt diffiçile
à décrire parce que tour
yeſt extraordinaire , & qu'au
lieu d'avoir ſa principale por
12 III. P. du Voyage
te en face du Baftiment , on
y entre par les coſtez . Ainſi
je dois prendre pour vous le
décrire une maniere toute
opoſée à celle qu'on a coûtume
de ſuivre dans ces fortes
de Deſcriptions. Il eſt ſitué
devant le Manege , derriere
la grande Ecurie. Cependant
il n'y a point d'entrée
de ce coſtélà, mais au devant
du principal Corps de Logis ,
on voit un Jardin fermé d'une
Balustrade , & qui occupant
toute la face du Baſtiment ,
retourne des deux coſtez fur
les aifles où il s'étend. Ce
L des Amb.de Siam. 13
Corps de Logis eſt d'environ
30. toifes de longueur ,
fur huit d'épaiſſeur. Il eſt
compoſé d'un étage au rez
de Chauffée , & d'un autre
au deſſus en Attique ſans
comble apparent, mais cou
ronnéd'une Balustrade avec
des Vaſes. Comme cette face
de derriere regarde le Château
de Versailles , & que ce
Baſtiment eſt ſitué entre
deux allées d'arbres , on n'a
qu'à ſuivre des deux coſtez
le mur du Jardin , le long de
ces Arbres , dont chaque
rang eſt dans une avenue
14 III. P. du Voyage
differente de Versailles , &
l'on trouve deux Portes qui
donnent dans deux petites
Courts , par leſquelles on entre
dans la grande. Elle eſt
octogone , & a huit pans ,
ſçavoir quatre grands , &
quatre petits ; des quatre
grands l'un eſt occupé par le
grand Corps de Logis dont
je viens de vous parler , &
celuy qui luy eſt opoſé par
une grille , du milieu de laquelle
on entre dans une
court dont je parleray dans
la fuite. Le long des deux autres
grands pans font deux
des Amb. de Siam. 15
moyennes courts dont je
vous ay déja parlé , & par
leſquelles on paſſe pour entrer
dans cette court octogone
, dont les quatre petits
pans ſont percez de quatre
portes ceintrées en ance de
panier , par deux deſquelles
on entre dans le Jardin , &
par les deux autres dans deux
autres courts qui ſe communiquent
à deux autres par
deſſus deux aiſles de Bafti
ment qui les ſeparent , & qui
regnent le long de la court ,
dans laquelle je vous ay dit
qu'on entroit par le pande
16 III.P. duVoyage
la court octogone , qui eſt
vis à vis la façade du Baſti.
ment . Cette court a une fortie
pour les Chiens , & cette
ſortie qui eſt en face du
Corps de Logis auroit pû
ſervir de principale entrée ,
s'il y avoit un chemin de ce
coſté là. Ces cinq courts qui
font les dernieres , & qui ſeroient
les premieres , fi la
grande entrée avoit eſté par
là , ont pluſieurs de leurs
coſtez remplis de Baſtimens
qui renferment les Logemens
des Officiers de la Venerie
, les Ecuries pour les
des Amb. de Siam 17
Coureurs , & les Chenils
pour les differentes Meutes
de Chiens du Roy. Rien n'eſt
plus extraordinaire ny mieux
entendu que tout ce qui regarde
cet Hoſtel , dont l'en .
clos, outre tous les Bâtimens,
contient huit courts & un
Jardin , & ce qu'il y a d'a
greable , c'eſt que tout ſe
voit du milieu de la court
octogone, & qu'eſtant percée
dans ſes huit pans , on n'a
qu'à choiſir l'endroit où l'on
veut aller , pour s'y trouver
bien-toft. Le genie d'un Architecte
paroiſt beaucoup en
B
18 III. P. duVoyage
ces fortes de chofes , & qui
conque les peut inventer fait
voir qu'il a un grand gouft
d'Architecture .
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Résumé : Description du Chenil. [titre d'après la table]
Le bâtiment du Veneur à Versailles se situe entre le Manège et la grande écurie. L'accès se fait par les côtés plutôt que par la façade principale. Le bâtiment principal mesure environ 30 toises de long et 8 de large, avec un rez-de-chaussée et un étage en attique couronné d'une balustrade ornée de vases. Le jardin, fermé par une balustrade, s'étend sur toute la face du bâtiment et les ailes. L'entrée principale se fait par deux petites cours menant à une cour octogonale à huit pans. Quatre grands pans sont occupés par le bâtiment principal, une grille et deux moyennes cours d'accès. Les quatre petits pans comportent des portes menant au jardin et à d'autres cours. Ces cours abritent des bâtiments pour les logements des officiers de la vénerie, des écuries pour les coureurs et des chenils pour les meutes du roi. L'ensemble comprend huit cours et un jardin, tous visibles depuis le centre de la cour octogonale. L'organisation et la fonctionnalité des espaces témoignent du génie architectural du site.
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10
p. 1-322
LA FESTE DE CHANTILLY.
Début :
Il n'y a point d'Empire sur la terre [...]
Mots clefs :
Chantilly, Fête, Prince, Canal, Alidor, Roi, Plaisir, Choeur, Bois, Table, Théâtre, Chasse, Forêt, Allée, Allées, Marbre, Jardin, Agréable, Parterre, Amour, Fleurs, Feu, Arbres, Divertissement, Galerie, Orontée, Ordre, Reine, Gelon, Danse, Architecture, Corbeilles, Bassin, Château, Salle, Fontaine, Figures, Divertissements, Monseigneur le Dauphin, Cascade
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA FESTE DE CHANTILLY.
LA FESTE
DEB
CHANTILLY.
L n'y a point
d'Empire fur la
terre où les Souverains
feient
plus aimez qu'ils le font
en France On ne leur
A
2 La Fefte
rend point une adoration
d'ufage comme en
Orient , ce qui ne les y
fait pas aimer davantage
, parce qu'ils fe communiquent
fort peu , &
qu'il eft impoffible qu'on
foit penetré d'amour
pour ce qu'on ne peut
connoiftre , puis qu'on
ne le voit que tres - rarement
. Il y a d'autres
Souverains dont le
gouvernement
tyrannique
leur fait rendre d'ayeu
de Chantilly.
3
gles obeiffances , qui éloignent
beaucoup plus
l'inclination qu'on pourroit
avoir pour eux qu'-
ils ne fe l'attirent ; mais
on voit peu de lieux où
l'union foit plus parfaite
qu'en France entre le
Souverain & fes Sujets.
Il fe communique fans
defcendre
de fa grandeur
, fes Sujets le voyent
& luy parlent fans avoir
moins de refpect pour
luy qu'en ont pour leurs
A ij
La Fefte
1
Rois ceux qui les adorent
. Ils executent fes
ordres avec une auffi entiere
obeiſſance , que fe
la font rendre les Princes
qui exercent fur leurs
Peuples un empire tyrannique
. De forte qu'on
peut conclure que de ces
trois manieres de gouverner
celle des Monarques
qui fe communiquent
, les fait aimer avec
un zele plus ardent &
plus parfait , & leur fait
de Chantilly.
rendre les mêmes refpects
& les mefmės obciffances
qu'aux autres . Le
Roy s'eftanto diftingué
entre tous les Princes
qui fuivant l'ufage de
leurs Etats vivent à peu
prés de la mefme forte ,
il feroit difficile d'exprimer
avec quelle joye ,
empreffement
, & quel
quel éclate il eft receu
dans tous les lieux qu'il
honore de fa prefence.
Je vous ay décrit plu
A j
6 La Fefte
fieurs des Festes qui fe
font faites en de pareilles
occafions . Le mefme zele
paroift pour toute la
Maiſon Royale , & l'on .
cherche à honorer
Souverain en
le
rendant
des honneurs éclatans
au Prince qui le touche
de plus prés , & particu
lierement lors que ce
Prince ne les merite pas
moins par le caractere de
bonté qui le rend aimable
, que par la grandeur
de Chantilly.
7
Monfeide
fon
rang.
gneur
le Dauphin
, que
Monfieur
le Prince
receut
le mois
paſſé
dans
fa belle
Maifon
de Chantilly
, a tous
ces
avantages
, & Son
Alteſſe
fereniffime
, à qui
la magnificence
eft naturelle
, fit
en cette
occafion
tout
ce
qu'on
pouvoit
attendre
d'un
grand
&
genereux
Prince
, ou
plutoft
tout
ce qu'on
attendoit
de
luy. C'eſt
dire
encore
da-
A iiij
8 La Fefte
vantage puis que ce Prins
ce n'a jamais rien fait
que de grand , & d'extraordinaire
, lors qu'il a
donné des Feftes . Ses manieres
galantes & magnifiques
eftant connuës , on
n'eut pas fitoft appris
que Monfeigneur devoit
aller à
Chantilly , qua
l'on demeura perfuadé
que tous les divertiffe
mens y feroient nou !
veaux , fuperbes , & remplis
d'invention . L'at
de Chantilly.
9
tente qu'on en avoit, a
efté remplie , & quand le
bruit qui s'eft répandu
de ces divertiffemens ne
vous obligeroit pas à
m'en demander un entier
détail , je me trouverois
engagé à de donner , non
feulement parce que je
vois que toute la France
le fouhaite , mais encore
parce queplufieurs Etrangers
m'ont fait l'honneur
de publier qu'ils
attendoient de mes foins
10 La Fefte
une Relation exacte de
cette fuperbe Fefte, & qu'-
ils en ont donné meſme
des témoignages publics .
Ces confiderations doivent
échauffer mon zele ,
mais elles ne me fourniront
pas dequoy répondre
à la bonne opinion
qu'on a de moy . Je puis
cependant m'affurer de
plaire , puis que la verité
n'a befoin d'eftre embellie
d'aucuns ornemens , &
que tout ce qui s'eft fait
de Chaneilly.
II
à Chantilly eftoit fi ingenieux
, fi galant , fi
magnifique , & fi bien
entendu , qu'il me fuffira
de dire les chofes
comme elles fe font paffées
, pour faire concevoir
toutes les beautez ,
& tous les agrémens d'une
Fefte où tous les jours
de nouveaux plaiſirs fuccedoient
les uns aux autres
: car ce n'eft
pas
toûjours
un grand ſpectacle
feul qui divertit , mais
12 La Fefte
l'enchaifnement des plaifirs
, qui cftant donnez à
propos , ne fatiguent
point. Je voudrois bien
pouvoir joindre à tout
cela une peinture un peu
reffemblante de l'activité
de Monfieur le Prince .
L'ardent defir qu'il avoit
de divertir Monfeigneur
luy donnoit des foins fi
empreffez , que fi la chofe
euft efté poffible , il auroit
marqué chaque heure
du jour par quelque
de Chantilly.
13
nouveau divertiffement .
Monſeigneur partit de
Verfailles le Dimanche
22. d'Aouft , & arriva
dans la Foreft de Chantilly
par le chemin de
Lufarche . Monfieur le
Monfieur le Duc , &
Prince de Conty le reccurent
au bout de la Foreft
vers le milieu de la
vieille route. Comme
c'eftoit le lieu où Monfeigneur
devoit chaffer ,
Monfieur le Prince y
14
La Fefte
4
cftoit pour luy faire commencer
fa chaffe . 11 prit
ce divertiffement jufqu'à
cinq heures du foir , &
le plaifir qu'il y trouva
fut d'autant plus grand ,
qu'ilvit s'élever quantité
de perdreaux & de faifandeaux.
Ainfi , comme la
chaffe avoit fait former
le deffein du voyage de
Chantilly , parce que
c'eſt le plus beau lieu du
monde pour chaffer , ce
fut le premier plaifir que
de
Chantilly. 15
Il alla
Monfeigneur prit en approchant
de cette delicicufe
Maiſon .
jufques au lieu nommé
la Table , qu'on dit eftre
juſtement au milieu de
la Foreft , toûjours accompagné
de Mor fieur
le Prince . La figure de ce
lieu eft ronde. Il a vingttrois
toifes de diametre ,
& eft partagé en douze
routes , qui ont pour
centre le point du milieu
de cette Place. Elles font
16
La Festés
toutes bordées de charmille
, & ont chacune
cinq toifes de large , & environ
une lieue de long .
Dans le milieu de ce rond
on avoit eu ſoin d'élever
une feuillée , dont la forme
ſuiyoit le meſme plan.
Elle eftoit de fept toifes
& demie de diametre ,
& élevée fur une Eftrade
de cinq pieds de haut.
Cette feuillée eftoit percée
de douze portiques
qui aboutiffoient à cha-
1
de Chantilly.
17
t
cune des douze routes
dont je viens de vous parler
, & pour y monter on
avoit conftruit quatre efcaliers
de douze pieds de
large , avec des appuis
en baluſtrades , des deux
coftez de chaque efcalier .
La mefme balustrade regnoit
tout autour de l'edifice
, & chaque portiz
que avoit vingt pieds de
haut fur douze de large-
La corniche ceftoit fail
lante en dehors ainfi
B
18 La Fefte
qu'en dedans ; le Dôme
avoit fon plein ceintre ,
& fur le milieu & au
deffus eftoit une baluftrade
de dix pieds de diametre.
Tout le Dôme , les
ceintres , les pilaftres , &
les appuis eftoient recouverts
de feuilles de chefne.
Des branches de Genievre
formoient
les baluftrades
, & le tout eftoit
conftruit de maniere
qu'on voyoit toute l'architecture
profilée . Tous
de
Chantilly.
19
les portiques eftoient ornez
de gros feftons de
feuilles de chefnes & de
bouquets de fleurs . La
Table où la Collation
fut fervie eftoit au milieu
de cet edifice . Elle
eftoit ronde & de dix
pieds de diametre. Une
grande Corbeille d'argent
en occupoit le point
du milieu .Elle eftoit foùtenuë
fur douze conſoles
à jour de vermeil doré
qui répondoient à cha-
B ij
20 La Fefte
cune des douze Arcades .
Ces douze confoles é
toient jointes les unes
aux autres avec des guirlandes
de fleurs , & portoient
chacune deux petites
corbeilles d'argent
remplies de fruits.La
grande du milieu l'eftoit
de fruits & de fleurs , &
le tout formoit une éle
vation toute à jour , &
qui ne faifoit aucun obftacle
à la veuë. On mit
a
fur cette table le couvert
de
Chantilly .
21
de Monfeigneur vis à vis
le milieu de la route qui
va à Chantilly. Tout le
pourtour de cette Place
de vingt - fix toiſes de
large , eftoit de treillage
de feuillée & orné de
portiques auffi de feüillée
, au travers defquels
on découvroit toutes les
routes . Monſeigneur entendit:
enl arrivant un
concert de Timbales , &
de Trompettes qu'on avoit
poftez dans le Bois.
22 La Fefte
à une diſtance mefurée ,
afin que l'harmonie étant
un peu éloignée cuſt
plus de douceur . Ce
Prince trouva tout le dedans
du Dôme vuide , &
la table fervie de vingtquatre
baffins de roft , &
de quatre plats d'entremets
autour de chaque
baffin , ce qui faifoit fixvingt
plats. Les meſures
avoient efté prifes fi jufte,
qu'on peut dire que ceux
qui fervoient eftoient ade
Chantilly.
23
vertis de
chaque pas que
Monſeigneur
faifoit dans
la Foreſt pour
avancer ;
de forte que ce Prince
arriva dans l'inftant
qu'on venoit de pofer le
dernier plat chaud fur
la table . Comme il n'y
avoit que le couvert de
Monfeigneur
, il ordonna
qu'on en mift d'autres,
& la table en fut auffitoft
garnie ; mais on n'en
mit point yis à vis de ce
Prince. Monfieur le Prin24
La Fefte
ce , Monfieur le Duc , &
Monfieur le Prince de
Conty furent placez à
cofté de
Monfeigneur ,
& les Seigneurs de fa
fuite occuperent le reſte
des places . On releva les
entremets chauds pour
én mettre de froids . Tout
fut enfuite relevé d'un
fervice entier de fruit,
avec le mefme nombre de
corbeilles , & de plats
qui rempliffoient la table
lors que Monfeigneur
arriva.
de
Chantilly.
25
>
arriva . Il y avoit quantité
de corbeilles ovales
&en lofange chacune de
deux pieds de diametre.
Je n'entre point dans le
détail des fruits & des
confitures , cela iroit à
l'infiny . Je vous diray
feulement que dans les
flancs des corbeilles ova-
T les eftoient de riches cuvettes
remplies de toutes
fortes de liqueurs . Ces
cuvettes eftoient accompagnées
de Sous- coupes
C
"
26 La Fefte
garnies de glaces , & de
quantité de verres à liqueurs
de differentes
manieres
. Un moment aprés
que l'on eut fervy le
fruit , le bruit de guerre
formé par les Trompettes
& par les Timbales
ceffa tout à coup, & dans
le mefme inſtant on entendit
dans la route qui
eftoit vis à vis de Monfeigneur
une harmonie
de Hautbois , de Flûtes ,
de Mufettes , & de divers
י נ
de Chantilly.
27
autres Inftrumens champeftres
. On l'écouta quelque
temps fans voir rien
paroiftre , & tout eftoit
fi bien concerté , & executé
avec tant d'ordre
& tant de jufteffe , qu'il
n'y avoit pas une feule
perfonne dans la route
qui devoit cftre remplie
un moment aprés . L'harmonie
ayant diverty les
oreilles , & infpiré de la
joye pendant quelque
temps , on apperceut de
C ij
28 La Fefte
loin le Dieu Pan qui étoit
fuivy par quatrevingt-
dix Faunes , Sylvains
, Satyres , & autres
Divinitez , qui ont accoûtumé
d'accompagner
ce Dieu dans les bois .
Toute cette troupe parut
d'abord à un demy quart
de lieuë de la . Table , &
ne fe mit en marche qu'aprés
que Monfeigneur
eut eu le temps de la remarquer,
Le Dieu Pan
que l'on voyoit à la tefte,
de Chantilly.
29
eftoit reprefenté par M.
de Lully , Surintendant
de la Mufique du Roy ,
qui battoit la meſure avec
fon Thirfe . Il eftoit
fuivy de vingt - quatre
Satyres , & de toutes les
Divinitez qui habitent
les Forefts . On entendoit
des Hautbois , des Mufettes
, & plufieurs aútres
Inftrumens champeftres ,
au fon defquels ſe faifoit
la marche . Leur diverfité
formoit une harmonie
C iij
30 La Fefte
tres - agreable , & le nombre
de ces Joueurs d'Inftrumens
eftoit fi grand
qu'il rempliffoit trois lignes
. Les Muficiens avec
le refté de la fuite du
Dieu Pan , marcherent
fur ces trois lignes avec
beaucoup d'ordre, & fans
aucune confufion . Les
Danfeurs au nombre de
vingt & un , qui avoient
tous des maffuës , eſtoient
montez fur les épaules les
uns des autres , & for-
1
de Chantilly.
31
moient des Groupes furprenans.
En effet , il y
avoit de quoy s'étonner
qu'en formant ces fortes
de Groupes ils fe puffent
tenir auffi fermes que fi
chacun d'eux cuſt eſté à
terre . Ils eftoient fuivis
de cinquante- un Muſiciens
, qui portoient chacun
fur leur tefte une corbeille
remplie de fruits
feints , reprefentant des
fruits de bois , commie
pignons, pommes de pin ,
C iiij
32 La Fefte
Gourdes , & autres qui
ne font connus que parmy
les Satyres. Ils te
noient chacun une branche
de cheſne . Cette
nombreuſe Troupe s'étant
avancée vers le bout
de l'allée le plus proche
de
Monfeigneur , les
Joueurs de Hautbois fe
rangerent des deux côtez
de l'escalier qui montoit
à la Table de ce
Prince , & quand ils furent
placez , les Danfeurs
de
Chantilly.
33
executerent parfaitement
bien ce qu'ils avoient
concerté , qui eftoit de
defcendre pour danfer ,
& de paroître neanmoins
toujours groupez . Pour
cet effet ceux qui cftoient
les plus élevez fautoient
en cadence de quatre mefures
en quatre mefures ,
& comme il n'en fautoit
que trois à la fois , on en
voyoit toûjours trois qui
formoient la mefme figure
que les trois pre-
1
1
34
La Fefte
a
miers . Ainfi l'Allée fut
toûjours remplie juſqu'à
ce que les trois derniers
euffent fait la mefme figure
que les trois premiers
. Les cinquante- un
Muficiens qui fuivoient ,
avancerent jufqu'aux environs
du lieu où les Satyres
groupez venoient
de finir leur danfe &
ayant paffé fous le portique
de l'avenue où ces
Satyres eftoient , ils fe
placerent fur un terrain ,
2
#
All
a
de Chantilly.
35
que l'on avoit gazonné
depuis le portique de la
route juſqu'à l'eſcalier.
Quand chacun eut pris
fa place , on joüa un Air
d'un autre mouvement ,
fur lequel tous les Faunes
, & les Satyrès firent
une danfe fort extraordinaire
. Elle plut beaucoup
à Monſeigneur , &
receut de grands applaudiffemens.
Cette danfe ,
qu'on pourroit nommer
un petit Ballet , eftant
36 La Fefte
finie, les Muficiens avancerent
vers l'efcalier ,
qu'ils monterent fur
deux lignes au fon des
Inftrumens , & lors qu'ils
furent arrivez fur l'eftrade
, ils fe feparerent les
uns à droite, & les autres
à gauche , de maniere
qu'ils entourerent la table.
Ceux qui portoient
les corbeilles fuivirent ,
& les placerent fur des
gueridons de feuillée qui
eſtoient fur les appuis
N
de
Chantilly.
37
des portiques . Les Hautbois
parurent aprés , & les
Danfeurs
monterent enfuite.
Ceux - cy s'eftant
pris par la main
danfeferent
autour de Monſeigneur
, fur un Air qui
1 eftoit tout
different
des
deux
derniers
qu'on venoit
d'entendre , & qui
fembloit
marquer
l'excés
de la joye
qu'on
reſſentoit
en ces lieux de la
prefence
de ce Prince.
Pendant
qu'on
danſoit
9
38 La Feste
autour de la table , les
Muficiens
·
defcendirent
par un eſcalier qui eſtoit
derriere Monfeigneur
, &
fe rendirent
dans une
Allée que l'on voyoit
à
côté de celle par où tout
ce divertiffement
eftoit
venu. Ils y trouverent
les Piqueurs endormis
avec leurs chiens .
Danfe finit juftement
en
ce temps - là , comme il
avoit efté concerté , &
les Muficiens chanterent
La
1
4
1:
de
Chantilly . 39
I
un morceau de Muſique
de feu M. de Lully , qui
paroiffoit avoir efté fait
exprés pour la fituation
où le trouvoient les cho
fes dans ce moment . On
entendit alors toute la
Foreſt retentir du bruit
de ces paroles . 65 31
Debout , Lyfifcas , bola
debout ,
Pour la chaffe ordonnée
Ilfautpréparer tout.
Les Piqueurs fe leve
rent aprés avoir fait tou40
La Fefte
"
16
tes les actions qui pouvoient
marquer qu'ils
eftoient profondement
affoupis , & qu'ils n'avoient
efté éveillez que
P
par ceux qui les appelque
loient , en leur difant
qu'ils allaffcut préparer
tout pour la Chaffe
l'on avoit ordonnée . On
entendit enfuiteun grand
bruit de Cors , & dans
cet inftant un Cerf ayant
traverfé la route à la vue
de Monfeigneur , ce Prinde
Chantilly. 4!
ce s'écria comme fouhaitant
d'avoir des chiens .
Dans le mefme temps on
vit paroiftre
une Meute
que l'on découpla
aprés
le Cerf.
Monfeigneur
voyant que les chiens
chaffoient fi bien , témoigna
eftre fâché de n'avoir
des
chevaux que pour tirer
en volant . En ce mo ·
ment on en vit paroiſtre
d'autres , fur quoy ce
Prince monta pour fuivre
la Chaffe , avec tous
D
42 La Fefte
les Seigneurs qui l'accompagnoient.
Il courut
le Cerf, qui fut pris dans
l'étang de Cormeille ,
aprés l'avoir couru environ
une heure . La Meute
eftoit à M. le Grand
, 10
Prieur . On ne peut en h
dire trop de bien non
plus que de l'équipage,
je vous en ay deja parlé
plufieurs fois.
&
Cette Chaffe eftant finie
, Monfeigneur prit le)
chemin du Chafteau , &
de Chantilly . 43*
dit en parlant du Repas
& du Divertiffement du
milieu de la Foreſt , que
tout y eftoit plein d'invention
, & fort bien executé
. ; que cela
pouvoit
paffer pour un divertif
fement complet , & qu'il
y avoit pris beaucoup de
plaifir . Les Airs eftoient
de M. de Lully le Cadet,
Surintendant de la Mufique
du Roy , & toute.
la Danfe de M. Pecourt ,
Danfeur ordinaire des .
Dij
44
La Fefte
Balets de Sa Majeſté . Tou
tes les Divinitez des Foreſts
, ainſi que les Faunes,
les Sylvains , & les Satyres
qui compofoient leur
fuite , avoient des habits
faits exprés qui les repre
ſentoient naturellement,
plûtoft comme on a accoûtumé
de les peindre ,
que comme on les voit
habillez fur le Theatre .
Ces habits eftoient faits
fur les deffeins de M.
Berrain, Deffinateur
ordide
Chantilly. 45
0
a
A
naire du Cabinet du Roy,
ainfi que toute la feuillée.
Ce qu'il y eut de furprenant
dans les plaifirs
de cette premiere journée
, c'eft que Monfeigneur
avant que d'arriver
à Chantilly , où il
fembloit que les Divertiffemens
deuffent feulement
commencer , avoit
eu le plaifir de deux
Chaffes differentes , un
| grand repas dans un lieu
Conftruit exprés , & une
46
La
Fefte
Fefte complete accompagnée
de Mufique , de fimphonie
, & de danfes , &
le tout executé par tout
ce qu'il y a de meilleures
Voix , & de plus habiles
Danfeurs en France . C'eſt
ce qui ne s'eftoit encore
jamais vu dans aucune
occafion femblable
&
ce que le zele de Monfieur
le Prince luy fit inventer
, Son Alteffe Sereniffime
ne
pouvant at:
tendre que Monſeigneur
,
de Chantilly . 47
0
1
fuſt arrivé a Chantilly ,
pour commencer à luy
témoigner la joye qu'Elle
avoit d'y voir venir
Ice Prince .
Aprés la prife du Cerf,
Monfeigneur arriva à
Chantilly par l'une des
grandes routes de la Foreft
, au bout de laquelle
on trouve une grande
demy - lune , par laquelle
a on entre dans une Avan-
Court qui n'eft pas encore
48
La
Fefte
entierement achevée.Elle
eft fituée entre un Etang
nommé l'Etang de Silve,
& le grand Fort du Châ
& par confequent teau ,
toute entourée d'eau . On
voit deux Pavillons à
droite & à gauche du
Pont Levis . Cette demylune
aboutit à un fer à
cheval , par lequel on
monte en front fur une
grande terraffe , au milieu
de laquelle eft une
Statuë Equeftre de bronzć
de Chantilly.
49
El
ze du dernier Conneſtacable
de
Montmorency
.
Cette Statuë fe trouve
vis à vis de l'entrée du
grand Château . C'eſt un
Edifice fort ancien , &
tres- irregulier , affis fur
une roche au milieu de
groffes fources , qui forment
un grand Foffé. Cependant
plufieurs groffes
Tours ne laiſſent pas
le rendre tres - agreable à
la veuë. Monfieur le
Prince fait travailler
pre-
E
11
de
50 La Fefte
fentement à rendre le
dedans de la Court regulier
, & à donner audehors
une face toute
nouvelle , foit
par l'ouverture
de trois rangs dc
feneftres , & deux grands
balcons qui
regneront
tout autour du Château,
foit par les combles qui
feront tous d'égale hau
teur , & à la manfarde.
A cofté gauche du fer à
cheval , eft un grand lo
gement detaché du Châ
de Chantilly.
SI
teau ,dont le rez de chauffée
eft à fleur d'eau du
a grand Foffé . C'eft dans
ce lieu où le logement dé
Monfeigneur avoit cfté
marqué , de mefme que
celuy de Madame la Ducheffe
, & de Madame la
Princeffe de Conty la
Douairiere . Ce fecond
Château avoit efté autrefois
bâty par Mrs de
Montmorency
, & on
lo l'appelloit la Capitainerie
. Feu Monfieur le Prin-
E ij
52
La Feste
ce en avoit fait accommoder
les dedans un an
avant qu'il mouruft, & il
y avoit ajoûté beaucoup
de commoditez . Les ornemens
de dehors font
des Pilaftres d'ordre Corinthien
. Ils compofent
la porte d'entrée de la
Court , & la façade du
coſté d'un petit parterre,
Tout le retour eft foûte
nu d'un grand balcon en
maniere de fauffe- braye .
Le logement d'enbas du
de Chantilly.
53
e
petit Château eft compo
fé de deux
Appartemens ,
dont la Salle eſt commune
à l'un & à l'autre .
Cette Salle eft ornée de
Tableaux ,
reprefentant
les plus belles Maifons
Campagne des envide
rons de Paris . Toutes les
pieces des deux Appartemens
aufquels elle fert ,
font ornez d'autres Tableaux
reprefentant diverfes
Fables de l'Antiquité
; en forte que l'une
E iij
54
La Fefte
des Chambres fait voir
l'Hiftoire de Venus , une
autre celle de Diane , une
autre celle de Flore , une
autre celle de Bacchus, &
une autre celle de Mome .
Toutes ces Chambres, qui
font percées en enfilade,
regnent le long du balcon
en fauffe-braye dont
on a parlé , & aboutiffent
à un grand Salon en retour
. Tout cet espace
eft remply de diverfes tables
curicufes , dont les >
de Chantilly . 55
tunes font rares par leur
travail , & les autres par
leur matiere de Buftes
;
avec leurs gaines & ſcabelons
, & de meubles
tres - finguliers .
tables
Outre
cela , il y avoit plufieurs
pour toutes fortes
de jeux. C'eft dans ce lieu
que Monfeigneur a fouvent
tenu appartement
devant, & aprés le fouper.
De ce logement , lors
qu'on a paffé par un Ve-
| ftibule qui eft ouvert par
56 La Fefte
deux grandes arcades du
cofté de la Court & du
petit Parterre , on monte
dans l'Appartement qui
eft au deffus , & qui fe
trouve fitué de plein pied
au rez de Chaufféc , de la
court du grand Chafteau,
auquel il eſt joint par un
Pont qui traverfe le
grand Foffé . Ce foffé eft
remply d'un tres- grand
nombre des plus belles,
& des plus groffes Carpes
que l'on puiffe voir.
de Chantilly .
ry
Cet
Appartement qui a
efté occupé par Monſeigneur
tant que la Feſte a
duré , eft compofé d'un
grand Salon , qui n'eft pas
encore entierement fait ,
& qui eft la feule piece
qu'on n'a pas eu le temps
d'achever. De ce Salon
on entre dans une grande
Antichambre , aprés laquelle
il y a une grande
Chambre , plufieurs Garderobes
, & un grand Cabinet,
dont la veuë donne
38 La Fefte
d'un cofté fur les Jardins,
& de l'autre fur une
grande Peloufe qui borde
la Foreft. Aprés ce Cabinet
on en trouve deux autres
de moindre grandeur,
dans le retour . L'un
donne entrée dans une
Galerie qui eft percée du
cofté de la Foreft de fix
grandes croifées , vis à
vis defquelles
il y a de
grands miroirs de glaces ,
dont les bordures font
d'un travail tout partide
Chantilly. 19
culier . Ces Miroirs reprefentent
cette grande Peloufe
dont je viens de
vous parler , avec une
partie de la Foreft . Au
deffous de ces glaces font
des tables de differentes
fortes de marbres des plus
beaux , & des plus precieux
; ces tables font
montées fur des pieds de
fculpture dorée ; il y en a
de plufieurs
manieres
. On
voit au bout de cette
Galerie un Portrait de
to
La
Fefte
feu Monfieur le Prince ,
fait par le vieux Jufte ,
du temps de la Bataille
de Rocroy . Ce Prince est
en pied
font à fes pieds occupent
une partie du terrain , &
du lointain. On y voit
d'un cofté l'ordre de la
Bataille de Rocroy , &
de l'autre le Combat . Ce
Tableau eft dans une bordure
d'une grande beauté
, & auffi magnifique
que bien travaillée , &
fes Armes qui
comme
de Chantilly.
61
comme Monfieur le Pring
ce a confacré ce lieu, a
la memoire de feu Mans
fieur fon Perfil a com
mencé à faire mettre des
Tableaux dans chaque
trumeau entre les croifées
& les glaces . Chacun
de ces Tableaux reprefante
par l'ordre des
temps une Campagne de
feu Monfieur le Prince.
La principale action , de
Ja,
la Campagnes, foit Siege
pu Bataille , painte en
F
3
62 La Fefte
grand , occupe le milieu
du Tableau
. Les autres
actions de la mefme Campagne
font peintes en petit
tout autour dans des
Cartouches
.
Le premier Tableau
reprefente la Campagne
de 1643. c'est à dire , la
Bataille de Rocroy . On
voit l'ordre de cette Bataille
dans le grand Cartouche
qui eſt au bas du
Tableau , ainfi que l'or
dre de Bataille des deux
་
de
Chantilly.
63
6
Armées . Il y a trois autres
Cartouches au côté droit
du mefme Tableau . Le
premier repreſente l'élevation
de Thionville ; le
fecond la Carte du Gouvernement
de Thionville,
& le troifiéme le Siege
de Thionville
. Il y a
auffi trois Cartouches à
la gauche du Tableau ,
Le premier fait voir le
Siege de Cirque , le fecond
la Carte du Gouvernement
de Cirque , &
11
Fij
84 La Fefte
le troifiéme l'élevation
de
Cirque.
Dans le fecond Tableau
eft reprefentée la
Campagne faite en Alle
magne en 1644.Les Com
bats donnez devant Fri
bourg le cinquiéme &
dixiénie Aouſt font peints
dans le milieu avec les
retranchemens de l'Atl
$
mée Bavaroife qui fu
rent forcez par celle que
commandoit feu Mon
fieur le Prince alors
2
de
Chantilly.
Duc
d'Anguien . Dans un
grand Cartouche au baş
eftole Plan de Philips
bourg ; dans les fix Cars
touches qui fontau coſté
droit du Tableau , font
repicfentez Oppenhien .
Beingen
Liechtonaug
DourlathipMayonce &
Landau Dans les fik
du cofté gauche on voit
VVoomes Spire Créukl
zenach ,
Bacharach , Neig
ftat & Baden.40 .mp3
Au
troifiéme Tableau;
Fiij
66 La Fefte
qui reprefente la Campa
gne de 1645. eft la Bataille
de Norlinguen ,
donnee le 3. Aouft entre
l'Armée du Roy commandée
par Monfieur le
Prince , & celle de l'Empereur.
Les deux grands
Cartouches qui font au
deffus du Tableau repre
fentent , l'un l'ordre de
la Bataille de Norlinguen
, l'autre & Norlinguen
. On voit dans les
trois Cartouches du cofté
de Chantilly.
677
droit l'élevation de Rottembourg
, la Carte du
Gouvernement de Rottembourg
, le Siege de
Rottembourg , & les
trois du cofté gauche reprefentent
le Siege de
Dunctelſbuhel , la Carte
du Gouvernement de
Dunctelſbuhel , & l'élevation
de Dunctelfbuhcl
.
Le quatriéme Tableau
fait voir la Campagne
de
1646. Au milieu eft la
šà La Fefte
Ville de Dunkerque &
dans les Cartouchés à
droite & à gauche
on
voit d'autres actions qui
regardent le Siege de l
mefnie Ville Les autres
Campagnes doivent eſtre
peintes fur d'autres iŢal
bleaux pareils dont les
places fondmarquées dant
la mefme Galerie gomais
>
> Tout cee Appartement
eftdie éclairéparaN HO
qui ne font pas encore
deffinez
, beep
5.1
de Chantilly.
69
&
bie infiny de Luftres &
de Girandoles de criftalt
Le couvert de Monſeigncur
fut mis dans une
Salle du grand Château ,
& Monfieur le Prince
qui fit fervir cousules
jours quatorzeou quinze
tables , comme vous vert
rez dans la fuite deffraya
toutes les perfonnes dis
ftinguées qui allerent à
Chantilly pour voir da
Fefte , ainfi que tous ceux
qui y furent employez
70 La Fefte
dont on
peut
dire que lo
nombre
eſtoit
infiny
.
Lors
qu'on
eut
foupé
,
Monſeigneur
tint
Appar
tement
. Aprés
vous
avoir
fait
une
defcription
des
deux
Chafteaux
, je croy
vous
devoir
parler
, non
pas
de toutes
les beautez
des
Jardins
, car je ne
Vous
en
entretiendray
qu'à
meſure
que
je vous
parleray
des
promenades
qu'y
fit
Monfeigneur
,
mais
de ce qu'ils
offrent
de Chantilly.
71
à la veuë de ceux qui
font dans les Appartemens
. En arrivant fur la
Terraffe , où je vous ay
dit qu'eftoit la figure du
Conneftable de Mont-
Il morency , on découvre
un grand efcalier, au bas
duquel eft un grand ron .
Ideau , & au milieu de
ce rondeau une gerbe
de plufieurs tuyaux . Au
delà de ce rondeau on
découvre un grand Parterre
feparé en deux parn
A La Feſte
ties par la croifée du
d'une
grand Canal. Il y a cinq
grandes pieces d'eau dans
Pune & l'autre partiel,
& chacune de ces grandes
pieces a un gros Jet
d'eau. Ces deux parties
fonts foutenues
grande allée d'ormes ch
Terraffe , avec des Ifs &
des Picea entre - deux
Au delà du grand Tanal
eſt un demy - rond qui
ferme la croifée, & dont
il s'éleve infenfiblement
jufques
395
12
de Chantilly.
73
>
juſques au haut de la
cofte une espece de fer
à cheval , qu'on appelle
le Vertugadin. Il eſt
compofé d'un grand glacis
de gazon , d'une grande
allée , fermée du cofté
du glacis par des Picea
taillez en piramide
ronde
, & de l'autre par des
ormes & une paliffade
entre-deux . Cette allée
eft jointe par ces deux
bouts , aux deux grandes
allées qui regnent_tout
G
74
La Fefte
le
le long du grand Canal :
Le point de veuë eſt ter
miné de ce coſté- là par
commencement des al
lées du grand Parterre ,
& de l'autre par une route
particuliere au travers
de la Foreft , qu'on ap
pelle la route du Con
neftable. Elle eft plus
large que toutes les autres
. Le Château eft à la
droite , comme je vous
l'ay déja marqué , & à la
gauche eft un petit Parc ,
de Chantilly.
75
qui feroit eftimé grand
par tout ailleurs , mais on
ne luy peut donner que
le nom de petit , fi on le
compare à l'autre , qui
a plus de cinq mille arpens
.
2
Le Lundy ( car pour
donner quelque ordre à
cette Relation , je la fepareray
par journées )
Monfeigneur alla courre
le loup aux environs
d'un Village appellé la
Chapelle , & au retour de
Gij
76 La Fefte
la Chaffe , ce Prince entra
dans fon Appartement ,
d'où il fortit quelque
temps aprés , pour aller
prendre à pied le plaifir
de la promenade. Il traverſa
le petit Parterre, &
ayant paffé le grand foffé
fur un pont de bois , il
trouva à ſa gauche un
gränd Parterre , enfermé
d'un cófté du foffé , de
l'Orangerie , & de l'autre ,
d'une galerie , & d'un
canal . Ce Parterre eft ende
Chantilly . 77
touré d'orangers parfaitement
beaux .
On y voit cinq pieces.
d'eau avec leurs jets. Celle
du milieu a pour pied
une Hydre , dont chaque
tefte vomit une quantité
prodigieufe d'eau . On y
voit auffi la Fontaine des .
Grenouilles . Elle eft fituée
dans un triangle au
deffous de la Terraffe du
grand foffé du Chafteau ,
entre cette Terraffe , les
Canal du Dragon , & le
Giij
78 La Fefte
petit bois de Chantilly,
qui eft à coté du Parterre
de l'Oragerie. Le Dra
gon eft une maniere d'a
nimal marin qui paroift
fortir de deffous la Ter
raffe du foffé . Il vomit
l'eau de la décharge de ce
foffé dans une coquille,
qui retombe dans un canat
qui eft le long d'un
des coftez de la piece où
eft la Fontaine des Grenouilles.
On deſcend
dans le Parterre par un
de Chantilly. 79
efcalier de
quarre ou
cinq marches fort grandes
& fort belles . Aux
deux coftez de cet eſcalier
font des napes d'eau
perpetuelles
, grandes,
belles , & bien fournies ,
qui tombent
dans de
grands
baffins
quarrez
C avec des bouillons
&
0
Dans ce bruits d'eau.
mefme Parterre font quatre
grands Picea , dont
le moindre a plus de foi-
Xante pieds de baut . Du
80 La Fefte
cofté du canal l'allée eft
garnie de Platanes , dont
le plus vieux a plus de
cent cinquante
ans . Cet
arbre eft fort rare en
France . Sa feüille eft à
peu prés comme celle de
vigne , & il fe depoüille
tous les ans de fon
écorce . De ce Parterre
Monſeigneur
entra dans
une Ifle par un grand
portique
de treillage. A
cofté de cette Iſle on en
voit une autre plus pede
Chantilly.
81
tite . Elles font partagées
par trois canaux .
La grande eft ornée de
plufieurs allées , de grandes
paliffades
, de deux
groffes Fontaines
enfermées
dans des Portiques
, & de plufieurs
ornemens
de treillage d'un
deffein tres agreable ,
& d'une propreté
furprenante
. L'extremité
de
'Ifle eft reveſtuë de
pierre de taille . On y
voit douze jets d'eau
-
82
La Fefte
qui fortent d'autant de
baffins au deffous " defquels
eft une cafcade de
2
toute la largeur de la
pointe de l'Ifle , & des
deux canaux . On trouve
dans la petite Ifle des
allées de grands Aunes ,
des paliffades , un treillage
en demy - rond
& une fontaine dans le
milieu . Deux Dragons
de
3
bronze femblent y combattre
. Il y en a un
renversé qui pouſſe un
de Chaneilly.
83
grand jet d'eau , & l'autre
en dégorge en abondance
fur ce premier . Vis
à vis de cette fontaine ,
& à la pointe de la mef
me Ifle , eft un Apparte
El ment de treillage , compofé
de quatre pieces . Il
eft parfaitement
bien entendu
, & d'un travail
tres - delicat
. Ces quatre
pieces fe trouvent fur un
terrain qui a en face la
I vue du canal ; à droite
3
fur la prairie , & à gauche
84
La Fefte
fur des jardins . A l'iffuc
de la promenade Monfeigneur
alla voir l'O
pera , que Monſieur
le
Prince avoit fait faire
exprés , Son Alteffe Sereniffime
ne voulant
point donner de diver
tiſſement qui euſt eſté déja
vû . Le lieu meſme fut
conftruit pour ce feul
Spectacle , & Monfieur
le Prince agar choiſi
l'Orangerie
de Chantilly
qui regne tout le long
du
de
Chantilly.
83
duparterre avec une terraffe
magnifique, dit à M.
I Berrain d'y conftruire ,
non feulement un theatre
, mais auffi une Salle
magnifique. L'Orangerea
70. toifes de long, &
vingt-fept pieds de large.
1 M. Berrain la divifa en
trois parties feparées par
des Portiques d'architecture
, fans y comprendre
le Veſtibule par où l'on
yes & duquel on
voyoit cette longue éten-
70
ОП
I
H
86
La Fefte
due eclairée de deux
rangs de Luftres , que les
grands Portiques qui fervoient
d'entrées à ces
differentes Salles , laif;
foient voir diftinctement
. Il feroit difficile
de trouver rien de plus
magnifique
, & dont les
ornemens fuffent plus diverfifiez
. Plus on appro
choit , plus on voyoit
que la magnificence alloit
toujours en aug
mentant , la derniere
.
de Chantilly.
87
Salle eftant infiniment
eftoit
plus riche
la
que , premiere
, & le theatre
encore
davantage
.
1 Le Veſtibule
orné de grands
arbres
qui ceintroient
, & cachoient
toute
la voûte
.
Les pieds
de ces arbres
cftoient
dans
une feule
caiffe qui regnoit
tout
autour
du Veftibule
, &
qui eftoit
peinte
en porcelaine
, & ornée
de chifres
de Monfeigneur
,
Hij
88 La Fefte
avec des attributs de ct
Prince . Ces arbres eftoient
fi verds , fi chargez
de feuillages , & fi
artiftement placez , qu'il
eftoit impoffible qu'on
vift les murs de ce Vel
tibule , de forte qu'on
le pouvoit prendre pour
une tres-belle allée . Ces
arbres conferverent leur
verdure pendant les huit
jours que dura la Feſte,
& ils donnerent une fi
agreable fraîcheur à ce
de Chantilly .
89
licu , qu'on refpiroit
en y entrant un air delicieux
, dont on ne pouvoit
s'empefcher de parler
, en marquant le plaifir
qu'on y prenoit. Ce
Veftibule eftoit éclairé
de plufieurs Luftres , ce
qui parmy la verdure des
arbres produifoit un effet
tres - réjouiffant , rien n'eftant
plus agreable à la
veuë que le verd , fur tout
lors qu'il eft éclairé .
Aprés qu'on avoit ad-
H iij
Do La Fefte
miré la fimple & riante
decoration de ce Vefti-
翼
bule , & qu'on y avoit
demeuré
quelque temps,
pour en goûter la douce
fraîcheur , on fe fentoit
excité à paffer outre ,
chacun eſtànt attiré par
le brillant qui paroiffoit
au travers d'un fuperbe
Portique , fous lequel il
falloit paffer pour entrer
dans la piece fuivante.
Ce Portique eftoit de
huit pieds d'ouverture
de Chantilly.
91
fur feize de hauteur . Il
eſtoit tout de marbre , &
d'une tres - belle architecture,
avec des ornemens
rehauffez d'or . Il fervoit
d'ouverture à une galerie
de feize toifes de
long fur vingt-fix pieds
de haut . Tout le pourtour
de cette galerie eftoit
orné d'un lambris ,
& d'une corniche , &
entre le lambris & la
corniche , on voyoit une
tres belle tapifferie tou92
La Feste
te d'une meſme fuite , &
qui eft nommée Tapiße
rie de Venus , parce que
tout ce qu'elle reprefen
te regarde cette Deeffe.
Outre les deux rangs
tres- beaux Luftres de cri
ftal qui éclairoient cette
fuperbe galerie , elle d
toit encore ornée &
de
éclairée par vingt - quatre
Girandoles de mefme matiere
, qui estoient pofées
fur des Gueridons .
Au bout de cette galerie
14
de Chantilly. 93
P
on voyoit un Portique
pareil à celuy par lequel
on eftoit entré. On montoit
trois marches fous
ce dernier Portique pour
entrer dans la troifiéme
piece , qui eftoit la Salle
de l'Opera. Elle avoit
cent quarante-deux pieds
de long en y comprenant
le Theatre & l'Orcheftre.
L'ordre de fon
architecture , ainſi que
celuy de la façade du
Theatre , eftoit Ionique1
La Fefte
94
Compofé. Cette Salle
eftoit partagée
en quatorze
pilaſtres de marbre
ornez de leurs chapiteaux
, & de leurs bafes ,
+
ainfi
que
de
plufieurs
mafcarons
, & de
quantité
de
feftons
, le tout
de relief
&
doré
. Les
pilaftres
eftoient
pofez
fur
leurs
piedeftaux
qui
fervoient
de
lambris
à
toute
la
Salle
. Entre
ces
pilastres
on
voyoit
des
Tapifferies
qui
reprefentoient
des
de Chantilly .
95
portiques d'architecture,
tout relevez d'or fur un
fond de velours rouge
Cramoifi. On avoit affùjetty
les efpaces qui sé
toient entre chaque pilaftre
à la hauteur & à la
largeur des pieces de cette
Tapiflerie . La Corniche
eftoit toute de marbre &
de relief avec des ornemens
d'or de mefme que
le plafond , & la façade
du Theatre qui estoient
du mefme ordre , mais
96 La Fefte
d'un plan fort extraor
dinaire. Entre les pilaf
tres des deux coftez du
Theatre eftoient deux
grandes Figures de ronde
boffe, chacune de fixpieds
de haut . L'une reprefen
toit la Poëfie , & l'autre
la Mufique. L'Orchestre
qu'on avoit fait pour la
Symphonie eftoit aufli
d'Architecture
de mar
bre . Cette Salle eftoit fi
brillante & fi riche ,
qu'on ne la pouvoit
d'abord
de Chantilly.
97
d'abord regarder fans étonnement
, & enfuite
fans
admiration , quoy
que
l'embelliffement des
lieux par où l'on venoit
de paffer duft faire attendre
quelque chofe qui
fuft entierement magnifique.
Ce fut fur ce Thea
tre que l'on repreſen
P'Opera . Les Vers
n'en pouvoient eſtre que
beaux , puis qu'ils eftoient
de M. le Clerc de l'Academie
Françoife . Ils aa
ta
I
98 La Fefte
voient efté mis en Mufique
par M. Lorenzany ,
Maistre de Muſique de
la Chapelle de la feuë
Reyne , dont les Ouvrages
font fort eftimez , &
M. Pecour avoit fait les
té
y avoit outre cela trois
Entrées qui compofoient
les divertiffemens , hors
deux qui eftoient de M.
de Leftang . Cet Opera
intitulé Orontée, fut chanpar
l'Academie de la
Mufique de Paris , & il
de
Chantilly.
99
des meilleurs Muficiens.
de la Mufique du Roy,
L'ouverture du Theatre
fe fit par la reprefentation
d'une grande & belle
Foreft que la diverfité
des arbres & des routes
faifoit paroiftre fort
fpacieufe. Lors qu'on
eut levé la toile , on vit
le Dieu Pan dans le fond
de cette Foreft . Toute fa
fuite , Sylvains , Satyres ,
& Faunes , eftoient en-
2
groupez en divers en-
I ij
100 La Fefte
droits . I
commença
Prologue
. Comme
tous
les Vers qu'on y chanta
regardent
le Roy & Monfeigneur
le Dauphin
, je
ne veux pas vous priver
de la
fatisfaction
que
vous aurez à les lire.
Voicy
ceux qui furent
chantez
d'abord
le
par
Dieu Pan . C'eftoit
M.
Moreau
qui faifoit
ce
perfonnage
.
ay veu tous les regnes des
Fay
Rois
de Chantilly.
10
10
Celebres par leurs exploits ,
Et dans mon fouvenir j'en confervois
la gloire ,
Mais depuis que LOUIS s'eft
fait voir à mesyeuxi
Tous ces Mortels fortent de
ma memoire ,
Et je ne mets que luy dans le
allots rang de nos Dieux.
Digne Fils d'un tel Pere ,
Qu'avec le Sceptre hereditaire
Il offre de Vertus que tu vas
initer
!
Celuy dont l'Univers adoroit
la puiffance
ofsit flater
Et
Es qui
Liij
102 La Fefte
D'eftre le Fils de Jupiter ,
Seroit jaloux de ta naiffance.
豪
Jeune Heros,quand je te vois
Dompter les Monstres de nos
shaw Bois
J'augure qu'animé de l'Aftre qui
te guide ,
Le moindre de tes exploits
Vaudra tous les travaux d'Al
cide .
Ton coeur vole déja fur des che
mins ouverts
Amille triomphes divers ,
fetouted
Tu aisée ,
Et nous voyons clairement
Que noftre Hippolite charmant,
de Chantilly. 103
6
Jen
Al'ombre de la Paix , cache un
aure Thefée.
Mais j'entens les concerts des
Nymphes de nos bois.
Vous,Faunes , vous , Silvains,
répondez à leurs voix.
Pan cut à peine achevé
ces Vers , qu'une troupe
de Driades & d'Hamadriades
fe fit voir . Voicy
ce que chanta une des
Driades.
O gloire incomparable
De LOUIS !
104 La Fefte
Les Siecles feront ébloûïs ,
A l'éclat admirable ,
Defesfaits inouis.
Le Choeur ayant repeté
ces Vers , un Faune
chanta ceux- cy .
Le fouvenir charmant de ce
nom fi vanté ,
Doit eftre auffi durable
Que l'immortalité
.
Une Hamadriade chan
ta enfuite ces quatre Vers.
Son Hiftoire incroyable
A la pofterité ,
Paffera pour la Fable
D'une Divinité.
de Chantilly. TOS
Deux Silvains finirent
par ceux - cy .
Redoutable par fes armes ,
Il nous charme dans la Paix .
Son Empire eft fans alarmes ,
Mille graces, mille charmes ,
Accompagnent fes bien-faits.
Le
Choeur
repeta .
O gloire incomparable
De LOUIS!
Les Siecles feront ébloüis
A l'éclat admirable ,
Defesfaits inouis.
Et tout cela fut entremeflé
de Danfes de Dria106
La Fefte
des , d'Hamadriades , &
de Faunes .
La Decoration du premier
Acte reprefentoit le
Temple de Venus . L'Architecture
eftoit d'un or
dre Ionique , & le plan
d'une forme ronde , avec
quatre Portiques
ou Porches
, dont l'un paroiffoit
de face , il y en avoit un
avec autre en perfpective
un periftille tournantautour
du Temple , dont les
Corniches eftoient porde
Chantilly. 107
DI
tées par des colomnes
d'Agathe , avec des chapiteaux
& bafes d'or . Il
y avoit des Statues d'or
entre les colomnes . L'Attique
qui eftoit fur la
Corniche
duTemple
, portoit
un Dôme orné de
bandeaux ,
panneaux , &
bas- reliefs fur des fonds
de marbre ; & fur le haut
de la rondeur du Dôme,
c'eftoit un couronnement
de baluftres
& de:
Piedeſtaux . La porte de
108 La Fefte
ce Temple qui eftoit entouré
d'arbres , ne s'ou
vroit qu'en certain temps,
& alors on voyoit le de
dans tres-magnifique
, &
un autel au milieu , Orontée
Reine d'Egypte
, fort
refoluë de n'aimer ja
mais , vint chanter le
triomphe
de la liberté.
Meliffe , fa confidente ,
& Creonte Chef de fon
Confeil , luy repreſente
rent inutilement qu'elle
devoit choifir un : Epoux
digne
de Chantilly. 109
digne d'elle parmy tant
de Rois Elle demeura
ferme à protefter qu'elle
pr vouloit point entendre
parler d'Hymenée ,
& elle eftoit dans ces
fentimens , lors que Gelon
, homme de Cour ,
luy vint dire qu'il avoit
be arraché un jeune Etranger
d'entre les mains
d'un affaffin qui l'avoit
bleffe . Cet Etranger parut
auffi-toft fous le nom
d'Alidor , foûtenu d'AK
te
110 La Fefte
"
riftée fa Mere . Sa beau
té , dont Gelon avoit
déja fait la peinture ,
toucha Orontée , qui ap
prit de luy que l'affaffin
luy avoit dit en le fra
pant , qu'il executoitles
ordres de la Reine de
Phenicie qui avoit juré
fa perte. Orontée , aprés
avoir commandé a Phar
nace d'en prendre foin,
fortit avec Meliffe &
Creonte , & Gelon demeura
feul.
7
de Chantilly.
HII
Son caractere qui a extremement
pleu à Chantilly
, eftoit une efpece
d'honnefte homme , fe
faifant un plaifir de joüir
de la vie libre , & de
méprifer toutes les belles
chimeres dont les autres
hommes fe font des
Occupations , qui les empêchent
d'avoir un moment
de joye & de repos
pendant toute leur vie .
Voicy de quelle maniere.
expliqua fa Philofo-
K ij
112 La Fefte
phie agreable , aprés avoir
vù fortir Alidor
bleffé.
$
•S'il eftoit morts qu'il feroit
regrété !
Moy ,pour rendre à jamais fa
memoire celebre,
Au bruit des pots j'aurois
chanté
D'un ton plaintiffon Qraifon
funebre.
Pour vivre longtemps »
Pour vivre contens ,
Il n'eft rien tel
boires
que
de bien
de Chantilly. 113
Bacchus fur tous les Dieux emporte
la victoire
Son or potable enchante tous
Les fens
,
Diffipe les chagrins & chaffe
l'humeur noire.
Pour vivre longtemps ,
و ا
Pour vivre contens
Il n'est rien tel que de bien
boire.
Que le Ciel me delivre
De ces Philofophes du temps,
Qui jour & nuit pâliffent fur
un Livre ,
De ces Amoureux languiffans
,
K iij
114
La
Fefte
& que
De ces affamez Courtiſans
Que repaift la fumée ,
l'espoir enyore.
Pour moy, je ne veux point eftre
efclave en amour,
Ny devenir Sçavant , ny vieillir
à la Cour ,
Ny mourirfotement, pour vivre
dans l'Hiftoire.
Pour vivre longtemps ,
Pour vivre contens د
Il n'est rien tel
boire.
que
de bien
Tous ceux qui ont entendu
l'Opera ont donné
tant de loüanges à cet
de
Chantilly.
IIS 1
On
endroit , en ont trouvé
le tour des penſées fi
nouveau & fi brillant ,
les Vers fi juftes , & d'un
caractere ſi aifé & ſi poly ,
que j'ay cru devoir vous
les envoyer tels qu'ils
ont efté chantez . Le Prince
Lyfandre eftant furvenu
lors que Gelon exerçoit
fa belle humeur ,
l'un parla du plaifir d'aimer
, & l'autre de celuy
de boire . La Princeffe Amafie
parut enfuite , qui
1
1
116 La Fefte
témoigna à Lyfandre
qu'elle fe rendoit à fon
amour . Le Temple de
Venus s'ouvrit , & on
vit une troupe d'Egy
ptiens , d'Ethiopiens ,
d'Indiens , & autres Nations
, qui porterent des
offrandes fur l'Aurel de
cette Déeffe. Le Choeur
fit des voeux pour obtenir
de l'Hymen qu'il
preparaft fes chaines
pour Orontée . Voicy les
Vers qui furent chantez
de Chantilly. 117
pendant cette offrande .
LE CHOEUR .
Dans nos Conceris , dans nos
chants d'alegreffe
,
Chantons Venus noftre grande
Déeſſe.
DEUX DU CHOEUR .
Tendres Amours , pour remplir
nos defirs
Banniffez lesfoupirs ,
Chaffez la trifteffe.
Deux autres du Choeur.
Tendres Amours pour remplir
nos defirs
Banniffez les foupirs ,
Venez , douxplaifirs
11.8 La Fefte
LE CHOEUR.
O Toy , doux Hymen en ce
jour,
Pour le coeur de la Reyne ›
Prepare ta chaine.
TRIO.
Uniffons nos accords tour à
tour.
Que par tout on chante ,
Que par tout on vante
Venus & l'Amour.
LE CHOEUR.
Chantons en ce jour
L'Hymen & l'Amour
Il n'y eut point de
nouvelle decoration au
"
"
de Chantilly. 119
fecond acte, & l'on y vit
encore le mefme Temple .
Orontée furpriſe du
changement qui fe faifoit
dans fon coeur, loua
les charmes du jeune Etranger
, & fe refolvoit
à mourir plûtoft que de
#fe rendre à l'amour , lors
que Jacinte parut devant
elle en habit d'homme
,
& luy dit qu'ayant eſté
abandonnée
par un Amant
, elle l'avoit eſté
chercher
à Sidon
, où
DAY
120 La Fefte
Irene avoit adoucy fes
malheurs par fes bienfaits
. Elle ajoûta que les
Devins ayant declaré qu'
Alidor luy devoit un
jour ofter la Couronne,
ce qui l'avoit obligé à
prendre la fuite , cette
Reine avoit mis fa tefte à
prix , & que voulant luy
marquer fon zele , aprés
avoir efté fi bien recetë
dans fa Cour , elle avoit
furpris Alidor , & d'auroit
tué d'un poignard
qu'elle
de
Chantilly.
1921
Lit
qu'elle luy montra, fi on
ne l'en cuft empefchée.
Orontée charmée d'Alidor
luy arracha le poignard
, & elle en alloit
O percer Jacinte , quand
Creonte l'arrefta , & luy
fit connoiftre qu'il eftoit
indigne d'elle qu'elle
vouluft vanger Alidor.
Elle chaffa Jacinte de fa
prefence , & honteufe
d'avoir découvert fa paffion
, elle fit devant
Creonte de nouvelles
, 4
rec
ea
*
L
122
La Fefte
F
proteftations de n'aimer
jamais. Aprés qu'elle fut
fortie , Alidor parut avec
Ariftée , & fe plaignit du
malheur qui l'avoit contraint
de quitter la Cour
t
d'Irene, où il avoit vêcu
avec tant de gloire depuis
que la mort luy avoit
ravy fon Pere. Ariftée
luy dit que quoy
qu'Hipparque
cuft efte
autrefois Corfaire , il faifoit
trembler les Rois
par fa valeur , & que de
de
Chantilly.
123
Ipuis dix ans que ſes Vaiffeaux
avoient fait naufrage
, elle ne fçavoit
s'il étoit vivant où mort;
mais qu'elle ne pouvoit
fe défendre d'attendre
beaucoup des promeffes
de fon Aftre . Amafic les
interrompit pour dire à
Alidor , que la Reine
s'intereffoit pour luy , &
- qu'elle vouloit l'entretenir.
Lors qu'elle fut
feule , elle s'étonna de ce
qu'elle fentoit ſon coeur
Lij
124 La Fefte
diſpoſé à trahir Lyfandre
pour ſe donner à Alidor
, qu'elle trouvoit
tout aimable , & en même
temps des Peuples
d'Egypte mêlez d'autres
Nations vinrent celebrer
la Fefte de Bacchus & de
l'Amour. Toutes leurs
chanfons marquerent
l'envie qu'ils avoient
qu'Orontée vouluſt leur
donner un Roy. Le
Choeur fit d'abord entendre
ces Vers.
·
de Chantilly 125
-O
Quand tout le Ciel à nos
vaux eftpropice ,
Charmant efpoir , viens flater
nos defirs.
Que noftre joye en tous lieux
retentiffe ,
Redoublons tous nos Jeux &
nos plaifirs.
RECIT.
Venus, enchaîne
Noftre aimable Reyne,
Tu peux finir noftre peine ,
Seconde nos voeux .
LE CHOEUR.
Venus, enchaîne
Noftre aimable Reyne ,
Seconde nos vaux .
Liij
126 La Fefte
RECIT.
Tes aimables noeuds
Sans ceffe nous rendront heureux.
LE CHOEUR.
Quand tout le Cielfefait voir
fi propice
Charmant efpoir viensfeconder
nos voeux..
DEUX DU CHOEUR:
Dans ce beau jour
Fais que tout s'accompliße ,
Venus ,mene avec toy l'Amour.
Deux autres du Choeur.
L'attente
C D'un bien fi charmant ,
Enchante
de Chantilly.
127
h
U
Noftre tourment.
RECIT.
Parune douce chaîne,
En ce jour
Captive une Reyne ,
Puiffant Dieu d'Amour.
AUTRE RECIT.
Remplis noftre attente
Perçant de tes traits
Un coeur qui ſe vante
De n'aimer jamais.
DEUX DU CHOEUR.
Afuivre ta loy
Engage fa foy ,
Memphis veut un Roy,
LE CHOEUR.
Quand tout le Ciel, &c .
128 La Fefte.
" R
qu'une
Reine
Alidor feul commence
le troifiéme Acte, ens'ap
plaudiffant de fon bonheur
, de ce
luy donnoit afile dans
fa Cour , tandis qu'une
autre pourfuivoit fa
mort . Amafie eftant furvenue
luy demanda s'il
venoit admirer la beauté
des lieux où il eftoit , &
il répondit que quelques
charmes qu'ils euffent ,
il ne pouvoit avoir des
yeux que pour elle. Il
de
Chantilly. $29
me
ajouta qu'il vouloit l'aiens
mer toute fa vie . Amafic
nb receut fon
hommage a-
R vec plaifir , & il eftoit
Te &
à
fes
qu
be
lors
que
genoux
lors la
Reine parut
.
Elle
repropeu
de cha à
Alidor le
a
10 respect
qu'il avoit pour
elle , de venir
feduire
une jeune Princeſſe
dans
fo Palais. Amaſie ſortit ,
Alidor
ayant dit
qu'il eftoit bien éloigné
d'aimer
Amafie , aprés
ON
&
1. to
le. us les maux
que l'a130
La Fefte
mour luy avoit cauſez
dans la Cour d'Irene ,
Orontée l'affura qu'il
trouveroit en elle ce qu'il
avoit perdu dans cette
cruelle Reyne . Alidor
s'eftant éloigné , elle fit
connoiftre qu'elle ne
pouvoit
plus combattre
fa flamme. Dans ce moment
Gelon luy vintannoncer
qu'il avoit veula
Magicienne Ifmenie def
cendre des Cieux dans un
char de feu . Ifmenie pade
Chantilly. 131
rut, & declara à la Reyne
qu'il falloit malgrél
fon indifference qu'elle
fe refoluft à prendre un
Epoux , & qu'elle alloitinterroger
les Manes des
Rois d'Egypte, & l'Ombre
de Ptolomée
, pour
fçavoir fur qui tomberoit
fon choix. Alors elle
frappa de fa verge un des
coins du Theatre , & la
terre s'eftant auffi- toft.
ouverte, les tombeaux en
fortirent , & s'éleverent à
132 La Fefte
vingt - quatre pieds de
haut. Celuy du grand
Ptolomée qui s'éleva au
milieu du Theatre , eftoit
d'un ordre Dorique &
d'une compofition cr
traordinaire. Le plan é
toit quarré long avec des
piedeftaux faillans fur
chaque face & dans les
angles . Entre les piede
taux eftoient des Statues.
de marbre blanc , affiſes au
pied d'une grande con
fole , & appuyées fur les
piedeftaux
de Chantilly.
33
piedeftaux . Dans le milieu
s'élevoit un morceau
d'architecture
quarré
long , fuivant le plan
avec des pilaftres & des
confoles fur les angles.
Les Statues montoient
jufque fous la Corniche
5 de mefme que les pilaftres
, entre lefquels il y
avoit une grande arcade
percée & furbaiffée , fous
laquelle eftoit la figure
de Ptolomée de marbre
blanc , affife au pied d'un
M
134 La Fefte
Tombeau de Porphire ,
dont les ornemens étoient
de bronze doré.
La Corniche portoit un
focle fur lequel eftoient
pofez quatre Sphinx de
bronze, qui portoient un
grand Obelifque
orné de
caracteres , & de figures
hierogliphes
. Le fommet
eftoit un chapiteau compofé
fur lequel eftoit une
Urne. Il y avoit encore
quatre
autres Tombeaux
dans les coftez du Théa
14
de
Chantilly. 135
S
,
tre , & dans les éloignemens
de formes différen-
& tes. & une Statuë de
marbre à chaque Tom-
-beau. Tous ces Tombeaux
eftoient entourez
de Cyprés , d'Ifs , & autrès
arbres , & le tout enfemble
formoit un fpectacle
lugubre, mais tresmagnifique.
Aprés qu'Ifmenie
eut évoqué l'ombre
de Ptolomée , il parut
plufieurs Efprits qui
tournerent autour des
Mij
136 La Fefte
Tombeaux comme voulant
animer les Statuës ,
& on entendit un Choeur
de Mufique fort extraordinaire
dont les voix
paroiffoient fortir des
Tombeaux . Ce qui furprit
fort , c'eft que les
Statues qui eftoient drapées
auffi proprement que
fielles euffent efté travaillées
de marbre , eftoient
des Figures vivantes , chacune
dans une attitude
differente . Tout le mon-
"6
de
Chantilly . 137
I de les crut de
carton ,
ajufques
au temps
qu'Ifme-
Cnic
parla
à Ptolomée
.
Alors toutes les Statuës
Es remuerent avec des mouvemens
lents .
J'ay oublié de vous dique
requ'avant que l'évocaent
tion fe fiſt l'aimable
en Gelon foutenant toûjours
trafon caractere , eftoit forefta
ty d'une maniere fort
fpirituelle . Voicy ce qu'il
at dit. Tout le monde y a
remarqué un tour d'eftes,
с то
V
M iij
138 La Fefte
prit fingulier.
Je crains trop la Troupe infer
nale
,
Jenne veux point chez Plutoni
Mourir de foifcomme Tantale,
Ny boire l'eau du Phlegeton.
Tous les Vers de l'évocation
avoient quelque
choſe de majestueux , qui
ne contribua pas peu
à faire naiftre dans l'efprit
des Spectateurs cet
te efpece d'étonnement ,
qui fait , lors qu'il eft
bien excité , un des prin
de Chantilly.
139
cipaux plaifirs des Specta
cles . La Magicienne parla
ainfi aux Demons .
Venez , Demons , plus vifte
qu'un éclair,
Quittez was demeure's terribles,
Et des atomes de l'air
Faites- vous des corps vifibles.
Venez, venez, obeiſſez
Paroiffez paroiffez.
Aprés que les Demons
l'eurent affeurée qu'ils
eftoient prefts d'obeir ,
elle pourfuivit de cette
forte.
ISC
IX.
140 La Fefte
Des jours éteints de nos Monar
ques,
Dans leur froid tombeau ,
Malgré l'ordre des Parques.
Rallumez le flambeau.
Les Demons ayant ani- ˆ
mé les Statues des Rois,
elle s'adreffa à ces Statuës
, & fit entendre ces
Vers .
Marbres fourds Figures
muettes
De nos fuperbes Rois ,
Prêtez l'oreille à ma voix ,
Parlez, & du Deftin foyez les
interpretes.
de Chantilly. 141
Rr
5!
Elle confulta enfuite
la Statuë de Ptolomée ,
& l'Ombre répondit ces
quatre Vers.
Ma Fille , de l'Hymen tu dois
fubirla loy ,
Et tu l'accepteras fans peine s
Mais tu n'épouferas qu'un
Roy
2
Que te doit offrir une Reyne.
L'Ombre ayant parlé
de cette forte , toutes les
Statues reprirent leurs attitudes
& aprés qu'Orontée
cut marqué la
>
142
La Fefte
peine que luy faifoit cet
Oracle , tous les Tombeaux
difparurent
, &
l'Acte finit ..
Un Jardin delicieux
faifoit le Theatre du quatriéme
Acte. Le devant
eftoit une maniere de Ve
ftibule d'une architectu
re Ionique. Des Termés
de bronze doré tenoient
lieu de colomnes . Les
chapiteaux eftoient des
corbeilles de fleurs & de
fruits , qui portoient une
L
de t
Chantilly. 143
,
corniche de marbre &
un plafond magnifique.
Entre les Termes il y avoit
des arcades auffi de
marbre , avec les orne
mens de bronze pour entrer
dans une galerie qui
paroiffoit tapiflée d'éto
fes d'or à fond violet . Le
Veftibule occupoit un
o tiers du Theatre fur le
I devant , & le jardin patroiffoit
enfuite . Il eftoit
Morné de Statues reprefentant
des Amaurs fur des
144 La Fefte
piedeftaux, accompagnez
de baluftres de marbre &
de bronze , avec des ar
bres qui s'élevoient der
riere ces Figures , qu'on
voyoit ornées de fleurs
& de fruits . Les deux
coftez duTheatre étoient
de cette maniere. Au milieu
le jardin fe feparoit
en trois allées , une dans
le milieu , & deux diagonales.
Elles eftoient ſi
bien tracées , qu'on les
découvroit de tous les
endroits
de Chantilly. 145
Resi
endroits de la Salle . A la
face de chacun des angles
qui feparoient les
allées eftoit une Statuë
qde marbre blanc , fur un
* piedeſtal auffi de marbre
dorné de bas reliefs d'or .
éto D'autres Statuës qui re-
A prefentoient encore des
ep Amours ,
regnoient genenet
ralement dans toutes ces
ux trois allées. Au bout de
toid celle du milieu il y avoit
' on des
berceaux d'or percez
Lous à jour , reveftus de touend
N
146 La Fefte
tes fortes de fleurs , &
foûtenus par des Termes
en confoles de marbre
blanc. Au travers de ces
berceaux on voyoit une
caſcade naturelle avec
plus de cinquante jets
d'eau , fans y comprendre
les Napes. Cette cafcade
étoit faite avec tant d'art,
qu'elle fuivoit la perſpe
tive du Theatre . Elle
paroiffoit d'une grandeur
extraordinaire
, &
ne diminuoit rien des
de Chantilly.
147
nte
apra
"
objets qui eftoient au-
Ten tour. Ces ornemens efma
toient de marbre & de
de bronze , avec des vafes
O d'où fortoient des planle
tes . Au deffus de cette
caſcade paroiffoit une
allée d'arbres qui travercal
foit, & au delà on voyoit
nt un Palais fuperbe dans
l'éloignement
. Les deux
allées des coftez paroiffoient
auffi fort longues,
irt ornées d'une maniere differente
de celle du miien
Entd
pe
e. I
Nij
148 La Fefte
1
lieu. On appercevoit au
travers de pluſieurs Portiques
d'architecture
ruftique
mêlée d'arbres, une
caſcade dans l'enfoncement
. Ce qui eftoit de
remarquable , c'est que
les fontaines & les cafcades
avoient efté préparées
avec tant d'art, que
non feulement elles
n'empêcherent point qu'
on n'entendift la Mufique
& les Recits , mais
mefme elles fembloient
de Chantilly . 149
s'accorder avec la Simphonie
, dont les mou-
E vemens tantoft plus lens ,
tantoft plus preſſez , ex-
#primoient auffi le murmure
des eaux . Quelquefois
la Simphonie s'ar-
= rêtoit laiffer entenpour
dre ce murmure ; quelquefois
auffi le bruit des
eaux ceffoit pour ne laiffer
entendre que la Simphonie
qui l'imitoit.
Amafic vint refver
dans ce beau lieu au
N iij
150
La Feste
merite d'Alidor &
voyant yenir Lyſandre ,
elle luy avoua qu'elle
avoit changé. Lyfandre
1
l'ayant traitée de per
fide , elle luy confeilla
par cette chanſon de
changer comme elle.
Que l'inconftance eft agreable !
On s'engage avec un Amant ,
Et l'on le quitte au moment
Qu'on en trouvé un plus aimable.
Que l'inconftance est agréable !.
Lyfandre eftant forty,
de Chantilly.
151
refolu defe fatisfaire par
la mort de fon Rival fistoft
qu'il l'aura connu ,
Gelon vint avertir Amafie
qu'il avoit laiffé Alidor
avec la Reyne. Cela
dor
luy fit croire qu'il eftoit
aimé d'Orontée , & lors
qu'il parut , elle luy reprocha
fon ingratitude ,
en l'accufant de faire
contre elle ce qu'elle avoit
fait contre Lyfandre.
Elle fortit en
voyant
venir la Reyne , qui dit
10
152 La Fefte
à Alidor qu'il fçavoit
que l'amour qu'il avoit
eu pour Irene avoit caufé
fa colere, & Alidor ayant
répondu qu'un malheureux
comme luy fe con
noiffoit trop pour afpirer
à eftre aimé d'une Reyne,
elle ajoûta pour l'enhardir
à fe declarer , que
vertu meritoit un Diademe
, & qu'il n'y avoit
rien dont l'efperance luy
puft eftre deffenduë . Alidor
l'ayant quittée ,
•
fa
de
Chantilly .
153
dre
Creonte luy vint apprenque
le Frere d'Irene ,
Fils comme elle d'Agenor
Roy de Phenicie ,
& de Ladice , eftoit vivant
, & qu'un Envoyé
de fa Soeur venoit d'en
apporter la nouvelle.
Orontée en fut troublée ,
parce que ce Prince que
l'on croyoit mort , luy avoit
cfté deftiné par fon
Perę & par le Roy de
Phenicie , & qu'elle ne
pouvoit fatisfaire à ce
154
La Fefte
des
qui avoit efté predit par
fon Ombre, fans renoncer
à l'amour qu'elle avoit
pour Alidor . Creonte luy
confeilla de l'éloigner ,
pour faire ceffer
bruits defavantageux à
fa gloire , & elle répondit
qu'on auroit fujet
d'eftre content d'elle.
Cet Acte finit par le divertiffement
qui eft expliqué
dans ces Vers .
de Chantilly. 155
GELON.
Chers Compagnons delices
de la table ,
Rejcüiffons - nous.
Chantons , danfons, faifons les
fous.
Que la folie eft raisonnable !
LE CHOEUR.
Rejeüffons- nous
Chantons, danfons, faifons les
fous.
Que lafolie estraisonnable !
GELON .
D'où vient que le fommeil
m'accable ?
Que fes pavots font doux !
Camarades, couchons- nous
156 La Fefte
Sur le fein parfumé de Flore ,
Et dormons tous
Fufqu'au retour de l'Aurore,
Gelon s'eftant endormy
fur un lit de
gazon ,
un de fes Compagnons
dit ,
Dors , Gelon , dors.
Du jus divin ton ame eſt échauffée
,
Tu dois pour delaffer ton
corps ,
Te livrer tout entier dans les
bras de Morphée
Dors , Gelon , dors .
Aprés cela deux autres
compade
Chantilly. 157 .
21
10
Compagnons
de Gelon
dirent .
Vole , vole jufques aux Cieux
Sur l'aifle d'un fonge a greable,
Va boire à la table des Dieux
Le nectar delectable.
Sur l'aifle d'un fonge agreable
Vole , vole jufques aux Cieux.
LE CHOEUR ayant repeté
Va boire à la table des Dieux
Le nectar delectable ,
Gelon s'éveilla au bruit
que firent fes Compa-
& l'Acte finit
gnons ,
par une Danſe.
Le Theatre ne changea
O
158 La Fefte
point de Decoration au
cinquiéme Acte, qui com
mença par cette Chanfon
d'Orontée .
Je way, cruel devoir, éloigner
de ces lieux
L'innocent objet de maflame.
Mais qui me répondra, grands
Dieux,
Qu'eftant loin de mesyeux
Il ne regne plus dans mon ame?
Malgré fon amour elle
ne laiffa pas de déclarer
à Alidor qu'ayant fceu
combien Irene eftoit irde
Chantilly.
139
ritée contre luy , elle ne
pouvoit fe difpenfer de
l'éloigner de fa Cour ,
& qu'elle luy donnoit
Thebes pour retraite . Il
ſe retira comme ne cherchant
plus qu'à mourir,
& prefque auffi - toſt on
vit paroiftre Jacinte qui.
dit à la Reyne que l'En-
том voyé de Sidon parloit
u d'arrefter Alidor , qu'elle
craignoit qu'on ne vouluft
attenter fur fa vie ,
& qu'elle efperoit que
O ij
160 La Fefte
l'avis qu'elle luy en donnoit
appaiſeroit la colere
qu'elle avoit fait éclater
contre elle. La Reyne
n'eut pas fitoft envoyé
Jacinte pour empeſcher
le départ d'Alidor , que
444
Creonte luy fit part d'une
autre nouvelle . Il luy
apprit que l'Ambaſſadeur
d'Irene eftoit le Corfaire
Hipparque Pere d'Alidor,
dont la mort avoit paſſé
pour certaine ; qu'il avoit
obtenu le pardon de fon
de Chantilly. 161
Fils , & qu'Irene eftoit
partie elle-mefme de Sidon
pour venir mettre ſa
Couronne fur la tefte
d'Alidor . Cela donna de
la jalouſie à Orontée
qui crut qu'Irene venoit
couronner Alidor comme
Amant , mais elle fut
détrompée par lfmenie ,
qui l'affura que cet Alidor
eftoit Fils d'Agenor
Roy de Phenicie,& Frere
d'Irene. Le Vaiffeau qui
portoit ce petit Prince
O iij
162 La Fefte
dans le temps de fa naiffance
, ayant fait naufrage
, Hipparque l'avoit
trouvé flottant dans un
Berceau , & enveloppé
de langes tiffus de la
main d'Iſmenie . Il avoit
apporté ces langes , & Ilmenie
les avoit reconnus.
Orontée que cette reconnoiffance
rendoit heureufe
, puifque l'Ombre
de Ptolomée luy avoit
predit qu'elle épouferoit
un Roy que luy offriroit
de Chantilly. 163
1
une Reyne , ordonna à
Amafie de recompenfer
l'amour de Lyfandre
.
L'Opera finit par une
Fefte galante que fit une
troupe d'Egyptiens
&
d'Egyptiennes
, pour ſe
réjouir d'une avanture
qui leur donnoit un Roy
digne de l'eftre .
CHOEUR.
Le deftin remplit nos voeux.
Le Ciel nous donne un Roy ;
que nousfommes heureux!
DEUX DU CHOEUR .
Le Soleil qui nous éclaire
E
164 La Fefte
Pour briller de plus beaux
feux
Va fe joindre avec Cythere.
CHOEUR.
Foüiffez, heureux Amans ,
Des plaifirs les plus charmans,
Desplus doux raviffemens.
RECIT.
Quelle gloire
En ce beau jour !
Alidor, ( qui l'euft pu croire? )
Va remporter la victoire
Par les mains du Dieu d'Amour.
AUTRE RECIT.
Ifmenie a fceu predire
Cet Hymen fait dans les
Cieux
de Chantilly. 165
ema
Deux Deffus du Choeur.
Quel bonheur s'offre à nos
yeux
Si charmant , fi glorieux ?
Pour le bien de cet Empire ,
Couronné des mains des Dieux,
Alidor vint en ces lieux.
DEUX AUTRES DESSUS.
Doux moment !
Four charmant !
CHOEUR.
L'Univers de noftre Roy
Recevra bien-toft la Loy.
DEUX DU CHOEUR .
O doux moment !
O jour charmant !
KT!
рит
victor
Die
EC
redire
166
La Fefte
CHOEUR.
Le deftin remplit nos voeux.
Le Ciel nous donne un Roy ;
que nousfommes heureux !
Monfeigneur marqua
avec l'honnefteté qui luy
eft ordinaire, qu'il s'eftoit
beaucoup diverty à cet
Opera . Ce Prince tint Ap
partement le mefme jour,
& l'on y joüa à differentes
fortes de Jeux .
Le Mardy , qui eftoit
la troifiéme journée,
Monfeigneur voulut fe
de Chantilly . 167
B
donner le plaifir d'aller
tirer dans le Parc . Ce
Parc eft d'une beauté
merveilleufe &
quoy
que l'art l'ait beaucoup
embelly , il femble pourtant
qu'il ne luy doive
aucun de fes agrémens,
On y voit des cofteaux,
des plaines , & des bois
difpofez par la Nature
mefme d'efpace en efpace,
comme pour fervir de
retraite à toutes fortes
de gibier dont il eft rem168
La Fefte
ply , & pour offrir d'agreables
lieux de rafraìchiffement
à ceux qui
s'y promenent . Ces bois
font coupez par des rou
tes differentes qui fe croi
fent , & qui feroient en
d'autres lieux que Chantilly
, des promenades
•
qu'on admireroit, & qui
mefme en ce lieu- là où
tant de beautez fe trou
vent affemblées , ne laiffent
pas de fe faire regarder
avec plaifir. D'un
cofté
de Chantilly. 169
est
el
ner
et
côté où le terrain s'éleve
en côteau , on voit comme
dans une espece de
valon les canaux , les
prairies qui les bordent,
les Parterres , les Cafcades
, les petits bois dont
elles font ornées , les Ifles
dont je vous ay déja parlé
, qui font la plus delicieufe
, & la plus fuper
be veuë qu'on puiffe s'imaginer.
De l'autre côté
l'on voit comme dans
des enfonceniens des mai-
P
•
A
170 La Fefte
fons ruftiques qui paroiffent
au travers des bran
ches des arbres , des vil
lages qu'il femble qu'on
n'ait laiffez là dans une
efpece de lointain , que
pour faire des paysages
plus beaux que ceux que
le Pinceau nous a donnez
. On y trouve une
Menagerie dont la principale
porte donne fur
une des grandes allées
qui bordent le grand canal
, & qui d'un autre
de Chantilly . 171
côté fort dans les plaines
du parc. Cette Menagerie
, quoy qu'elle ne foit
pas encore achevée , ne
laiffe pas de paroiſtre
tres- magnifique . Outre
un parfaitement bel appartement
, dont la fimplicité
dans les meubles a
quelque chofe de plus agreable
que la richeffe en
d'autres lieux, la diftribution
d'une infinité d'endroits
propres à ferrer
tout ce qu'une Menage-
Pij
172 La Fefte
rie abondante peut fournir
de mets delicieux
,
fait un agrément qu'il
eft difficile d'exprimer .
On y voit un grand Salon
orné de peintures ,
teprefentant l'hiftoire
d'Ifis , & ce Salon eft
tourné de maniere qu'il
femble que ce foit plûtoft
le Temple d'Ifis qu'-
un baftiment ordinaire .
Beaucoup de Terraſſes
& de jardins champêtres
font l'ornement de cette
de
Chantilly .
173
maifon dont une des
courts eft bordée de huit
ou dix petits Pavillons ,
tous feparez les uns des
autres , & deftinez à lo-
Cintu
T'hif
Salo
ere
foit:
rdin
Terr
amp
de a
ger les animaux rares que
Monfieur le Prince fait
venir des Pays étrangers ,
Une autre court a dans le
milieu une fontaine toute
de fources vives ,
qu'on voit fourdre &
bouillonner parmy des
rocailles qui paroiffent
naturelles . On appelle
Piij
174
La Fefte
cette fontaine, la fontaine
de Narciße , parce que
ce Berger amoureux de
luy - mefme y paroiſt au
milieu fe regardant avec
tranſport , & tendant les
bras à fa Figure , qu'on
a le plaifir de voir dans
F'eau , tant cette cau eft
claire , nette & argentée,
pour me fervir des termes
d'Ovide , dont cette fontaine
furpaffe de beaucoup
la defcription .
Si je voulois contide
Chantilly. 175
nuer à vous faire celle
de cette Menagerie &
du Parc , je perdrois trop
longtemps Monfeigneur
de veue . Ce Prince , aprés
1 avoir tiré toute la matinée
dans ce Parc , alla
l'apréfdinée à la chaffe
du Cerf , avec la Meute
de M. du Maine , qui
n'a pas moins d'adreffe
que d'ardeur & d'activité
pour la Chaffe , & dont
l'équipage eft fi beau ,
qu'il ne cede qu'à celuy
176 La Fefte
du Roy. Il y eut le foir
Opera & Appartement .
Le Mercredy, Monfeigneur
alla à la chaffe aux
Perdreaux . Tous les Seigneurs
de fa fuite fe fe
parerent par Quadrilles.
Ce Prince eftant de retour
de la Chaffe , fit faire
un état de ce que cha
cun avoit tué , & envoya
cette Chaffe au Roy, avec
le détail , & les noms de
tous ceux qui avoient
chaffé. Il s'y trouva plus
de
Chantilly.
177
*
de cinq cens Faiſans ,
Perdrix , ou Liévres ,
Monfeigneur en ayant
tué luy ſeul plus de cent
quatre - vingt ; de forte
que s'il y euft eu un Prix
pour celuy qui en auroit
le plus tue , il cuſt eſté
donné à ce Prince . Il fe
promena l'apréfdînée , il
traverfa d'abord le Parterre
des Orangers , & alla
enfuite dans la partie du
jardin qui eft du côté du
Village de Chantilly.
178 La Fefte
II y entra par une gran
de porte qui eft au milieu
de la galerie des Cerfs .
Cette galerie s'appelle
ainfi , parce qu'elle eft
>
ornée de beaucoup de fi
gures de Cerfs au naturel
, portant tous au col
l'Ecuffon des Armes de
M' de
Montmorency ,&
des Maiſons avec lef
quelles ils avoient fait
alliance . Elle eft ouverte
en arcade fur le Parterre
des
Orangers , ayant au
de
Chantilly. 179
pied de fon mur un petit
ruiffeau d'eau vive &
claire qui coule fur un
beau fable , avec un murmure
le plus agreable du
monde. De l'autre cofté ,
entre les figures des cerfs
qui y font , elle eſt ornée
d'une peinture à frefque ,
reprefentant l'hiftoire
de Pfyché. Cette peinture
, quoy qu'un peu endommagée
par le temps,
ne laiffe pas d'eftre encore
d'une beauté à at
180
La Fefte
tacher les Connoiffeurs .
Cette galerie aboutit
d'uncôté à un grand Pavillon
apellé des Etuves,
à caufe qu'il y en avoit
autrefois.Ce Pavillon eft
compofé de deux grands
Salons , dont l'un eft ac
compagné
de Cabinets .
On trouve un Billard
dans le premier , & ily a
des Lits de repos dans
l'autre . Un de ces Salons
eft ouvert par unegrande
porte fur une des petites
Ifles
de Chantilly.
181
En
Ifles dont je vous ay parlé
, & il n'en eſt ſeparé
que par un canal que l'on
paffe fur un pont .
face de cette porte dans
l'Ifle , eft un grand
rond
de treillage
, qui forme
une efpece
de Salon dé-
Couvert
au milieu
duquel
eft une fontaine
avec
un tres-gros jet d'eau .
Par l'autre
bout
cette
galerie
conduit
à l'un
des Pavillons
de l'Orangerie
, compofé
auffi de
&
,
182
La Fefte
deux Salons. Monfei
gneur paſſa par une grande
allée de Picea en pi
ramide , & des Sapins entre-
deux , & eut le plaifir
de voir à la gauche , fur
une hauteur , ornée d'un
bois vert
une
cafcade
& une grande piece
d'eau avec trois gros jets,
dix levées , & autant de
baſſins à chandeliers. Ily
a dans la face de la cafcade
cinq grands Mafques
de bronze , qui vo
miffent une fort grande
de
Chantilly.
183
quantité d'eau , laquelle
tombant fur autant de
coquilles à trois rangs ,
forme autant de napes
d'eau . On voit au bas de
la caſcade un grand baffin
qui reçoit toutes ces
caux , & d'où fortent
plufieurs lances. L'archi
tecture de cette caſcade
eft fort correcte , & confifte
en plufieurs piedeftaux
. On y monte par
1 deux allées en rampes
qui forment des glacis
Qij
1.84 La Fefte
de gazon
tout - à - fait
Ces rampes agreables
font foutenues d'un côté
par des paliffades d'Ifs ,
& de l'autre par des Sabines,
& des boules d'autres
arbres verts . A la
droite font des Boulingrains
avec plufieurs fontaines
, & un petit canal
qui regne tout au long
de ces Boulingrains
, leſquels
fe terminent
de
mefme que la grande allée
, à une groſſe fontaide
Chantilly . 185
ya
ne dont le baffin eft enfoncé
d'environ cinq
pieds . Du milieu de ce
baffin s'éleve fur un picdeftal
à confoles , un au
tre baffin , dont il fort
un jet d'eau prodigieux
par fa groffeur . Il y a
une allée autour du
grand baffin, & une banquette
d'environ deux
pieds de haut au deffus
de l'allée , d'où fortent
vingt jets d'eau , qui for
ment un berceau fi juſte ,
Qiij
186 La Fefte
qu'on a le plaifir de fe
promener deffous fans
eftre moüillé. Le refte
eft un glacis de gazon .
Le bas de cette fontaine
s'ouvre en tenaille , & le
haut qui eft oppofé à la
prairie , eft foûlevé d'une
grande demy - lune , au
deffous de laquelle eft
un bois vert , qui fe termine
dans une grande
allée fur la hauteur , qui
paffe tout au long des
fruitiers , & mene à la
de Chantilly.
187
Faifanderie, dans laquelle
on trouve une quantité
prodigieufe de Faifans
& de Perdrix , qu'on
y éleve avec de grands
foins . Elle eft composée
de trois jardins en terraffe
, d'un corps de logis
de deux Pavillons , & de
I quatre grands jets d'eau
dans autant de baffins ,
l'un dans la court , & les
trois autres dans chacun
des jardins , qui font toust
trois en terraffe . Ce fut
188 La Fefte
für le canal qui répond
à ces deux parties que
Monfeigneur
s'embar
qua avec tous les Seigneurs
de fa fuite , pour
aller prendre le divertif
fement de la joûte fur
l'eau , & pour voir tirer
l'Oye , ce qui fe devoit
faire fur le grand canal ,
par les Mariniers que
Monfieur le Prince avoit
fait venir exprés . Les deux
bâtimens fur lefquels
Monfeigneur s'embar
de Chantilly .
189
qua avec ceux de fa fuite,
eſtoient ornez de leurs
Pavillons
& Tendelets
,
& conduits par dix - huit
Rameurs habillez en Matelots
. A mefure que
Monfeigneur avança , il
découvrit de nouvelles
beautez . Aprés la Faifanderie
on trouve un grand
jardin én terraffe , lequel
finit de mefme que les
jardins fruitiers qui font
au deffus , à un grand
rond , d'où defcend fur
A
190 L.
La Fefte
le canal une grande allée,
& ce qui la traverſe va
paffer entre la tefte & le
corps de la grande caſcade
, & fe termine au Pa
villon de Manfe . Toute
cette partie s'appelle le
Bois du Lude. Il y a plus
de vingt allées differentes
, dont la plufpart ont
des baffins & de grands
jets d'eau , dans le centre
où ces allées fe
coupent. Les arbres en
font parfaitement beaur,
de
Chantilly.
191
& les paliffades tres- unies
. Les principales de
ces allées menent par differens
endroits à la grande
caſcade . La teſte en eſt
foulevée de mefme que
les côtez par des paliffades
& par des Ifs , avec
du gazon dans les differens
paliers . Cette teſte
eft compofée d'un demy
octogone d'architecture
avec des Termes , des piedeftaux
, des baffins , des
animaux de bronze , des
192 La Fefte
coquilles & des rocailles .
Il y a fur trois gradins
de gazon neuf baſſins qui
reçoivent l'eau de neuf
grands vaſes . Au deffous
des gradins font encore
d'autres baffins les uns
fur les autres
au premier
defquels eft une
groffe gerbe d'eau faite
avec tant d'art , qu'on
n'en a point encore veu
"
de pareille. L'eau en paroift
auffi blanche que
nége , & fa tefte s'écarte
la
fi
de Chantilly. 193
fi agreablement, que rien
ne fçauroit mieux reprefenter
des épics qui fe détachent
d'une veritable
gerbe . Dans toute la circonference
des baffins qui
font au deffous de celuylà
font des jets - d'eau ,
lefquels avec les napes
quis'échapent des mefmes
baffins , & l'eau de la
gerbe font en tombant
un effet admirable . Au
deffus de tout le
pourtour
de ce demy
octogo-
R
194 La Fefte
ne font des baffins taillez
tres- proprement , du
milieu defquels comme
de la coulette qui eft au
deffous , fortent plufieurs
lances de meſme que du
fond de fon grand baffin,
& comme de tous les côtez
on voit des Jets &
des chûtes d'eau , ce contraſte
fait beaucoup de
plaifir à la veuë . Il y a
dans le milieu de la grande
allée de la caſcade un
fort beau baffin octode
Chantilly.
195
gone , du milieu duquel`
& des quatre coftez fortent
cinq jets d'eau . Le
corps de la caſcade con--
mence au bord de cette
allée. Elle est toute rem-
$
plie de gradins , de lances
, de napes , de bouillons
d'eau , & de marches
fur lefquelles , & des
deux coftez , l'eau fe brife ,
avec un murmure agreable
. Après avoir formé
une grande nape de plus
de cinquante pieds de
1
Rij
196 La Fefte
tour , elle ſe va precipiter
dans un goufre d'où elle
difparoift , pour rentrer
par deffous terre dans le
canal qui luy eft oppofé.
Au delà de ce goufre font
quatre baffins avec un
gros jet d'eau , qui avec
un glacis de gazon cn
tenaille forment le pied
de cette belle cafcade ,
aprés lequel on trouve
au bout d'une allée un
grand quarré long orné
tout autour de doubles
de Chantilly.
197
"
paliffades entre les grands
arbres , au pied defquelles
commence un double
gradin de gazon qui fe
termine en glacis de tous
coftez.A l'entrée on trouve
un rond d'eau du
milieu duquel s'éleve une
des plus groffes fontainės
qu'on ait encore veuës ,
Le refte de l'efpace eft occupé
par un quarré plus
long que large , dans le
milieu duquel s'élève un
grand rocher de mefme
R iij
198 La Fefte
figure. Quatre grands
jets d'eau en arcades partent
des quatre coins ,
& vingt- quatre jets d'eau
de deux pouces de dia
metre forment le pied
d'un autre grand jet
d'eau qui a du moins
foixante pieds de hau
teur , & qui tient le milieu
de cette partie. Voilà
tous les objets qui parurent
à
Monſeigneur pendant
le temps qu'il demeura
fur le canal de la
de Chantilly . 199
Riviere . Au fortir de ce
lieu-là fon Bateau entra
dans un canal de traverſe
qui porte fes eaux au Pavillon
de Manſe . De ce
canal on découvrit toute
la Prairie qui va juſqu'à
la chauffée de Gouvieux
,
ainfi que deux grandes allées
en terraffe , chacune
enfermée de deux grands
canaux
& la mefme
Prairie coupée dans le milieu
par un cinquiéme canal
. Tous ces canaux &
200 La Fefte
toutes ces terraffes ont au
moins onze à douze cens
toifes de long. De là on
vint dans une éclufe à
trois
portes .
Si- toft qu'on les cut
ouvertes , on vit comme
une Mer qui auroit rompu
fes digues , fe précipiter
à grands flots roulant
les uns fur les autres
avec un bruit effroyable.
Les bateaux ayant efte
élevez à la hauteur du
grand canal , on y entra
H
de Chantilly. 201
au fon des
Trompettes ,
& des
concerts de plufortes
fieurs d'Inftrumens
, qui eftoient aux
bords du canal , & fur le
canal mefme dans des bateaux
. Comme je viens
de vous parler du Pavillon
de Manfe , il me refte
à vous dire que les eaux
d'une fource admirable
y font élevées à foixante
& quinze pieds de haula
Machine que
teur ,
par
laRiviere y fait
mouvoir;
1
1
1
202
La Fefte.
que ces mefmes eaux font
portées de là dans un
grand Refervoir , qui eſt
fitué entre les jardins &
la foreft , entouré d'unc
large terraffe , & de quatre
grandes allées , & que
ce Refervoir contient
plus de cent trente mille
muids d'eau. Le divertiffement
de la Joûte &
de l'Oye eftoit prepare
dans le grand canal , où
je viens de vous marquer
que Monfeigneur
de Chantilly. 203
cftoit entré. Ces fortes.
de Jeux fe firent vis à
vis de la grande caſcade.
Les environs du canal
où cette Fefte fe fit, font
admirables par la diverfité
des plans & des vûës .
1 D'un cofté font tous les
jardins remplis de canaux
, fontaines & cafcades
; & de l'autre eſt un
payfage élevé en amphitheatre
par
plufieurs
grandes allées , dont je
vous ay parlé en vous
1
204 La Fefte
faiſant la defcription du
Parc . Ce payſage eftoit
tout remply de peuple ,
de mefme que les bords
du grand canal . Quand
ce divertiffement fut finy,
Monfeigneur entra
dans un bâtiment tout
doré , conftruit à la maniere
de ceux dont fe fert
le Roy de Siam , & que
l'on nomme Balons, dont
Sa Majefté a fait prefent
à Monfieur le Prince. Il
y avoit des Luths , des
Theorbes ,
de
Chantilly. 205
Theorbes , des Baffes de
Violes , & des Voix choifies
, dans la Poupe de ce
Balon . Il eftoit accomgné
d'un autre bâtiment
remply d'un fort grand
nombre de Joeurs d'Infftrumens
, & d'un Choeur
de plus de foixante perfonnes
.
Monfeigneur arriya
au fon de tous ces
Inftrumens , & au chant
de toutes ces Voix , à la
teſte du canal où eft la
grande caſcade de toute
S
206 La Fefte
la Riviere. Elle eft d'unc
finguliere beauté , & merite
d'autant plus d'eftre
admirée , qu'il n'y a au
cun jardin connu , où il
fe trouve rien de femblable
, fi ce n'eft dans
la Vigne de Frefcati en
Italie . Imaginez - vous ,
Madame , une abondance
d'eau prodigieufe qui
tombe par divers fauts
fur des gradins en demyrond
, dans un grand baſfin
quatre fois plus large
A
CO
10
de Chantilly. 207
que le canal . Cette eau
fe brife en tombant , &
forme autant de petits
rochers d'eau , qui tout
blanchiffans d'écume ,
font un effet admirable .
Toute cette eau fort d'un
grand baffin en rond qui
reçoit toute la Riviere
de Chantilly , fans qu'on
s'apperçoive par où elle
entre , parce que tout autour
de ce baffin , il y a
des allées de grands arbres
à
double rang, &
,
1
Sij
208 La Fefte
des paliffades . Ces arbres
& ces paliffades cachent
la veuë du canal , qui par
un aqueduc fouterrain ,
conduit dans ce baffin
les eaux de cette Riviere.
Monfeigneur eut le plaifir
d'y voir pêcher. On
prit plus de cinq cens
poiffons d'un feul coup
de Filet. Ce Prince retourna
en carroffe au
Chasteau , & y tint Ap
partement avant & aprés
fon Soupé . Madame la
de Chantilly. 209!
Princeffe & Madame la
Princeffe de Conty arri
verent ce jour-là à Chantilly
entre minuit & une
heure .
Le Jeudy qui eftoit la
cinquième journée, Monfieur
le Prince ayant efté
averty que Madame la
Ducheffe & Madame la
Princeffe de
Conty la
Douairiere
devoient partir
de
Verſailles aprés le
couché du Roy pour venir
à
Chantilly , fe pre-
S iij
La Feste
para à les recevoir . Monfeigneur
voulut aller auf
fi au devant de ces Prin
ceffes . Il partit à trois
heures du matin , & les
rencontra
au bout de la
route du Mail fur le che
min de Lufarche
où
elles furent receues au
bruit des Trompettes
&
des Timbales
. Cependant
Monfieur
le Prince qui
avoit diſpoſé un Diver-
,
tiffement pour les furprendre
, alla au deyant
de
Chantilly.
211
و
d'elles jufqu'au milicu
de la route d'où il les
accompagna à cheval de
mefme que Monfeigneur.
Elles entendirent peu de
temps aprés une harmonie
champeftre , & virent
paroiftre environ quatrevingt
Faunes & Satyres
fur des chevaux caparaçonnez
de feuillages qui
rangerent en deux files
& les
accompagnerent
jufqu'au Château
bruit d'un grand nom
fe
au
"
L
21 2 La Fefte
bre d'Inftrumens . Cette
Cavalcade fut trouvée
auffi extraordinaire que
divertiffante . Les Princef
fes allerent fe repoſer ſi
toft qu'elles furent arri
vées dans les Apparteniens
qui leur avoient
efté preparez . Monſeigneur
qui s'eftoit
levé
avant
trois
heures
du
matin, alla coure
le Loup
à Merlou
au lieu de fe
mettre
au lit. Je ne vous
diray pointque Monfieur
de
Chantilly.
213
le Prince faifoit fervir
tous les jours dans differentes
Salles , & dif
ferens Appartemens de fa
Maiſon , plufieurs tables
toutes très - magnifiques.
& tres - delicates tant
pour les Seigneurs qui
accompagnoient Monfeigneur
, que pour un
nombre prefque infiny
de
Gentilshommes
d'autres perfonnes
que
leur devoir où la curiofité
avoit atrirées à Chan-
,
&
214
La Fefte
tilly. Tous les Villages
des environs eftoient
pleins d'Officiers qui avoient
foin de faire fervir
avec abondance tous
ceux qui y eftoient logez.
Les Princeffes eurent aprés
leur difné le divertiffement
de la Joufte fur
l'eau des grands foffez
du Château au deffous
de leurs Appartemens
,
d'où elles pouvoient
prendre ce plaifir .
Le fixième jour , qui
de Chantilly.
215
eftoit le Vendredy , Monfeigneur
alla courre le
Cerf avec les chiens de
Monfieur le Duc du
Mayne , & Monfieur
le
C
Prince ayant fait preparer
tout ce qui eftoit
neceffaire pour une grande
chafse , & d'une maniere
toute nouvelle ,
on ſe rendit
l'apréſdînée
dans les belles routes de
la Foreft . Je ne fçaurois
m'empefcher
de vous faire
remarquer que ces rou216
·La Fefte
tes , dont on auroit peine
à dire le nombre, rant
il eft grand , & qui coupent
de tous coftez une
des plus belles & des plus
vaftes Foreſts du monde ,
font toutes à perte de
veuë , d'une tres- grande
largeur avec des palifsades
d'une hauteur extraordinaire.
On n'en
fçauroit voir de plus
toufuës , elles ont un
terrain fort uny , & qui
eft couvert d'une herbe
fi
de Chantilly. 217
1
fi fraîche & fi verte, qu'il
n'y a point de tapis de
gazon plus vert. Ce fut
par ces routes que l'on
alla jufqu'à un Etang
qni eft au milieu de cette
1
1
Foreft , & qui eft appellé
l'Etang de Comelle. Cet
Etang peut avoir environ
un quart de lieuë de
long , fur un demy quart
de lieue de large. Il eft
dans un fond dont le
terrain s'éleve tout au
tour en amphitheatre , à
T
י ד
218 La Fefte
la referve de la chaussée,
& tout eft garny de Bois ,
ce qui fait une veuë fort
agreable. Les toiles de
chaſse enfermoient l'Etang
, & leur enceinte
s'étendoit
par un cofté
dans la foreft . On avoit
drefsé une feuillée fur la m
chaufsée , avec des Tentes
au milieu , pour y mettre
les Dames . Une collation
magnifique y fut fervie.
Tous les Spectateurs eftoient
autour ou derrie- a
de Chantilly.
219
re les toiles . On trouva
fur l'Etang des bateaux
Couverts de leurs Tendelets
, & plufieurs autres
plus petits couverts de
feuillages . Monfeigneur,
Madame la Duchefse ,
Madame la Princesse de
Conty ,Monfieur le Prince
, & les Dames d'honneur
des Princesses
, avec
quelques
- uns des Seigneurs
de leur fuite , entrerent
dans le plus
grand de ces bateaux.
Tij
220
La Fefte
Monfieur le Duc , Monfieur
le Prince de Conty ,
& Monfieur de Vandofme
fe mirent dans le fecond
. Tout le refte de
leur fuite fe partagea dans
les autres , & Madame la
Princeffe fe plaça fous
la Feuillée avec plufieurs
autres Dames . A peine avoit-
on achevé de s'ems
barquer , qu'on entendit
retentir de tous coftez le
fon de plufieurs troupes
de Hautbois & de Trom
de
Chantilly
221
pettes qui eftoient placez
en divers endroits &
peu de temps aprés un
bruit de cors & de chiens
qui firent lancer dans
ร
l'Etang à plufieurs reprifes
un grand nombre de
fangliers , de cerfs & de
biches . Tous ceux qui étoient
dans les bateaux ,
prirent leur party pour
les attaquer
, les uns avec
des pieux , les autres avec
des dards , & les autres
avec des épées, Plu
Tiij
222
La Fefte
fieurs ſe ſervirent de grof
fes gaules avec des noeuds
coulans au bout afin de
les pouvoir prendre vi
vans . Ils firent tout le
tour de l'Etang en cet
équipage , & formerent
un croiffant pour chaffer
toutes les beftes du cofté
où eftoit Madame la Princeffe
, ce qui caufa un
plaifir fingulier qui fut
encore augmenté lors
qu'on donna les chiens
qui attaquerent ces beſtes
de Chantilly. 223
de toutes parts , & avec
tant de vigueur , qu'un
feul chien coëffa un fan :
glier à plufieurs
fois & le
noya. Cette Chaffe
dura
environ deux heures , &
donna beaucoup de plaifir.
Les Dames eurent la
fatisfaction de prendre
des cerfs elles -mefmes avec
les noeuds coulans
qu'elles leur jettoient .
On attachroit enfuite la
corde au bateau que les
cerfs tiroient en voulant
224
La
Fefte
gagner
le bord , en forte
qu'on faifoit
lever les
rames , & lors qu'ils l'avoient
conduit à bord,
on leur coupoit la corde ,
& on leur donnoit la liberté.
Elles curent encore
le plaifir de prendre
dans leur bateau quantité
depetits Faons vivans,
& de leur donner auffi
la liberté. Cependant
quoy qu'on
cuft foin
d'en fauver
le plus qu'on
put , on ne laiffa pas d'en
de Chantilly . 225
0:
apporter de morts dans la
court du Château , au
nombre
de cinquante
ou
foixante , tant cerfs & biches
que fangliers
. On
revint en fuite au Château
où il y eut Appartement
& Opera
.
6.
Le
lendemain Samedy
Monfeigneur
alla à la
Chaffe du Loup dans la
foreft . Les Dames demeurerent
ce jour - là au
Chafteau , parce que le
beau temps ceffa . A fon
1
226
La Fefte
retour il eut avec elles
le divertiffement
d'un
concert dans l'apartement
de Madame la Princeffe
de Conty. Les Vers
eftoient de M. du Boulay
, Secretaire de M. le
Grand Prieur , & la Mufique
de la compofition
de M. de Lully , Sur- intendant
de la Mufique
du Roy. Je dois vous
dire pour l'intelligence
de ces vers que le divertiffement
qu'on donna à
de Chantilly. 227.
Monfeigneur au milieu
de la foreft le jour que ce
Prince arriva à Chantilly
, ayant efté trouvé fort
beau , on avoit refolu de
recevoir lés Princeffes en
cet endroit , le jour qu'-
elles arriveroient , de la
même maniere que Monfeigneur
le Dauphin , &
comme le divertiffement
de la chaffe ne leur convenoit
pas , les Vers que
vous allez lire devoient
eftre chantez , au lieu de
228 La Fefte
ceux qui avoient fervy
de prelude au divertif- t
fement de la chasse , & ha
qui commençoient par
Debout, Lyfifcas , &c. k
ce qui ne fut pas executé,
parce que les Princeſses
devant venir la nuit ,
pour éviter la grande
chaleur du jour , l'heure
n'eftoit pas propre pour
un repas , & pour un divertissement
pareil à celuy
qui le fuivit , de forte
que les Vers qui avoient
cfté
de Chantilly . 229
efté faits pour cette reception
, n'ayant point efté
chantez , ils le furent
dans l'appartement de
Madame la Princesse de
Conty , le jour que je
viens de vous marquer.
Les
voicy.
, Princeffes , vous voyez ces hoftes.
de nos bois ,
Pour la premiere fois ,
Quitter leurs demeures paifibles
:
Mais d'un jeune Heros toutfuit
icy les Loix ;
V
230
La
Fefte
Et ce n'est que pour vous que
foumis àfa voix
Ces demy- Dieux fe font
rendus vifibles.
Faunes , vous eftes trop heureux
,
Que l'innocence de vos jeux
Acette belle Troupe ait marqué
vos hommages ;
Dans ces lieux où tout cherche
à flaterleurs defirs
Vous faites leurs premiers
plaifirs.
Aprés de fidoux avantages
Retirez-vous contents fous vos
fombresfeuillages.
de Chantilly. 231
Ces champeftres Divinitez ›
Princeffes voyant vos beautexx
Vous prennent pour des Immortelles.
Faunes , vous ne vous trompez
pas,
Ilen eft dans les cieux & mime
desplus belles ,
Quifont éclater moins d'appas.
Quel nouveau jour nous
éclaire ,
Etfe repand dans ces lieux !
Nous reconnoiffons
lesyeux
Vij
232 La Fefte
·
Sources de tant de lumiere :
De mille Amours empreſſez
La Troupe vous environne .
Ab , que vous embelliſſez
Lesfeftes que l'on vous donne!
B
Les jeux , les ris , la jeuneſſe ,
Accompagnent tous vos pas ;
Aux lieux où vous n'eftes pas
On voit regner la trifteffe.
De mille Amours empreſſez
La Troupe vous environne.
Aboque vous embelliſſez
Lesfeftes que l'on vous donne!
Ces Vers furent applaudis
, & l'on trouva qu'ils
de Chantilly.
233
convenoient parfaitement
au fujet. Il y eut
encore ce jour- là Appartement
& Opera , & enfuite
Media- noche
Jamais on n'a vu tant
de divertiffemens dans un
feul jour , & de tant
de differentes manieres
qu'il y en eut le Dimanche
, qui eftoit la huitiéme
journée. Il femble
qu'ils renaiffoient dans
le temps qu'on cuft cu
fujet de croire que leur
V iij
234
La Fefte
nombre auroit deu diminuer
, à caufe des differens
& continuels
plaifirs
qui pendant
fept jours !
avoient répandu la joye
dans tout Chantilly
.
Mais files divertiffemens
fembloient devoir eftre
épuifez , le zele de M
le Prince ne l'eftoit pas.
Ce jour-là aprés la Meffe,
Monfeigneur alla à la
Chaffe du cerf avec les
chiens de M. le Grand
Prieur. Au retour de la
A
de
Chantilly . 235
Chaffe il fe fendit avec
les Dames dans la Maifon
de Silvie pour le repas
que Monfieur le Prince
luy donnoit. Il faut vous
expliquer ce que c'eft que
cette maifon de Silvie .
C'est une espece de petit
Château qui n'eft com
pofé que d'un Appartement
bas de quatre pieces
, feulement percé en
enfilade , & aboutiffant
d'un coftés aux allées
champeftres d'un grand
0
236 La Fefte
་
bois qui eſt à coſté de la
grande terrasse , vis à vis
le vieux Château . On
appelle auffice Bois le
Bois de Silvie . De l'autre
coſté cette maiſon aboutit
à un demy rond qui
eft dans la grande Forest,
& dont je vous parleray
-bien-toft . Un petit parterre
bordé de berceaux
de chevrefeüil regne tout
le long de cette maiſon.
On dit que ce nom de
Silvie luy a efté donné
0:3
de Chantilly.
2.37
par le fameux Theophile
qui eftoit attaché au fervice
de Mrs de Montmorency
, & qui lors qu'ils
cftoient à Chantilly paffoit
une partie de fon
temps a refver agreablement
, & à faire des Vers
au bord d'une Fontaine,
toute fimple & toute³naturelle
, pouruneMaiſtref
fe qu'il avoit , appellée
Sylvie. On voit encore
cette Fontaine auprés de
cette maiſon , & les pe-
1
238
La
Fefte
tites murailles d'appuy
qui l'environnent & qui
en fervent à des bancs
de marbre qui font
tout autour , font encore
ornez d'une infinité de
Vers galans qui y ont
efté écrits par ce Poëte
amoureux. Ce fut dans
cotec maifon que Monfieur
le Prince fit fervir
un retour de Chafse à
Monfeigneur . Aprés qu'-
on eut mangé les entremets
, comme on croyoit
de
Chantilly. 239
qu'on alloit fervir le
fruit, Monfieur le Prince
dit à
Monfeigneur
, que
sil en vouloit il falloit
qu'il fe donnast la peine
d'en aller chercher au milieu
du Labirinthe où le
Deffert eftoitfervy . Monfeigneur
accepta la propofition
avec joye , &
l'on fe leva de table pour
aller dans le Labirinthe .
Il eft au milieu d'une partie
de la Foreft que Son
Alteffe Sereniffime a fait
4
240 La Fefte
enclore depuis peu de
temps . Dans cet eſpace
de la Foreft , enfermé du
cofté de la grande chute
d'eau , on voit un fort
de
beau Jeu de Mail , & un
de longue Paume . Au deça
eft un grand Manege ,
& à cofté font les Jeux.
l'Arquebuſe & de l'Arbalefte
, avec de grands
Portiques d'Architecture:
au milieu de grandes allées
. Monfieur le Prince
voulant que de quelque
cofté
de Chantilly. 241
i
cofté que Monseigneur
puſt tourner , il trouvaſt
un plaifir impreveu , avoit
fait venir des genst
quifebotenoient tout)
prefts dans chacun des
Jeux dons je viens de
vous parler, en fortè qu'il
y avoit dans le Jeu de
Paume des Joueurs de longue
Paume , des Joueurs
de Mail dans le Mail , des
Tireurs d'Arbalefte
d'Arquebufe dans les
deux lieux deftinez à ces
•
&
1
X
242 La Fefte
exercices , & des chevaux
de bague dans le manege
.
Le reste de la Foreſt qui
n'eft point occupé par
ces Jeux , eft coupé de
grandes routes , qui prennent
leur commencement
dans un domy rond
qui fait comme l'avantcour
du Pavillon de Sylvie
, & qui fe feparent
encore en plufieurs autres
, ce qui fait une promenade
auffi divertiffante
que belle . În
X
de Chantilly. 243
Voilà la fituation du
Labyrinthe qui eſt ſi
remply de detours , qu'il
eft prefque impoſſible
de ne s'y pas égarer , &
d'en trouver le milieu .
Il eft auffi ingenieufement
imaginé que tout
le refte de Chantilly, que
Monfieur le Prince a ordonné
, & quoy qu'il ne
foit pas encore dans la
perfection où ce Prince
veut qu'il foit , je ne laifferay
pas de vous en donx
ij
244
La Fefte
ner une idée la plus jufte
que je pourray . On y
doit trouver à l'entrée
deux Figures de marbre,
que Monfieur le Prince
fait faire à Rome ; l'une
reprefentant Thefée qui
entre dans le labirinthe,
& l'autre Ariane qui luy
-prefente le fil dont il doit
ſe fervir pour affurer (on
retour. Une figure du Minotaure
, qui fe fait auffi
à Rome, doit cftre au milieu
, & comme , felon la
de Chantilly. 2455
Fable, on devoit facrifier
tous les ans à ce Montre
neuf jeunes enfans
d'Athenes , on trouve en
pluſieurs endroits dans :
des enfoncemens qui font
le long des routes du :
Labirinthe, des figures de
jeunes enfans affligez &-
épouvantez du danger
où ils font. En d'autres
enfoncemens pareils , on
trouve des bancs de :
Marbre avec des cartou
ches portez fur des pie--
"
Xiij
246
La Fefte..
deftaux . Sur chacun de
ces cartouches eft une
Enigme , de forte qu'en
mefme temps qu'on offre
à ceux qui font dans
le Labirinthe dequoy repofer
leur corps , on leur
prefente dequoy fatiguer
leur efprit par la curiofité
qui les porte à lire
ce qui fe prefente à leurs
yeux , & par l'envie naturelle
qu'on à de pene
trer ce qu'on n'entend
pas d'abord. Voicy les
de Chantilly. 247
Enigmes que l'on trou
ve en ce beau lieu.
I.མ
On ne m'entend pas dire un
A mot
( tre.
Auxyeux je ne fçaurois paroif-
Je fais connoifire & méconnoiftre
L'habile homme d'avec le fot
Mues , fouvent je perfuade ;
Je fuis propre pour un malade ,
Je fuis le jour, j'aime les nuits,
ne fçaurois pleurer ny rire,
Quifuis-je ? cecy doitfuffire.
ne fuis pas ce que je fuis
Si j'ay pouvoir de te le dire.
Fe
La
Fefte
II.
Tantoft beau, tantoft laid , je
plais , & je fais peur ,
Je ne fuis rien du tout , & je
fais toutes chofes
Rarement veritable & bien
fouvent trompeur,
Je fuis toujours fujet à des
Metamorphofes
Sans conleur" je fçay peindre,
je parle fans voix,
Je vais chez les Bergers , je vi
fite les Roys ,
1
Et je donne aux Amans d'heu
reuſes avantures,
Scavant Magicien j'inftruis les
curieux
de Chantilly. 249
Je prens en un moment cent
fortes de Figures ,
Mais on nepeut me voir qu'on
ne ferme les yeux..
230
La Fefte
HII.
Si tu fearvois de quel endroit
du monde,
On ne peut voir que trois aunes
des cieux,
Cel point de doctrine profonde
T'éleveroit au rangdes Dieux.
de
Chantilly. 231
IV.
D'un pere lumineux je fuis la
Fille obfcure,
Je méprife la terre, & je m'éleve
aux cieux
Où j'apaife fouvent la colere
des Dieux ,
Quand ils ont refolu de per
dre la
nature.
Ma prefence eft cruelle aux
yeux ,
Et toujours Hofteffe fafchenfe,
Je fais fuvent pleurer une
perfonne beureuse.
22
+19
252
La Fefte
V.
Je fais autant de manx que je
caufe de biens
Quand on me veut forcer jeſchape
à mes liens
Je voy fair devant moy, par
tout on me fait place,
Les Princes les Rois de moy
trop amoureux >
Avec des longs travaux me .
conduifent chez eux.
Mais poureux quelques fois je
fuis toute de glace.
塗塗
Tor
me
VI.
de Chantilly . 253
VI.
Tout le monde me craint , tout
le morde me fuit ,
Je mene dans le port, j'augmente
les orages
,
Je produis la clarté , je forme des
nuages ,
Le jour m'eft ennemy, je le fuis
de la nuit
Toujours en action , jamais je
ne m'arreste
Terrible aux criminels , charmant
dans une Fefte.
253
Y
234
La Fefte
VII.
Fe brouille les amis , & jé les
entretiens ,
Faccrois les revenus , je diffipe
les biens ,
Favance le trepas , je prolonge
la
vie ,
F'augmente
la temerité
,
Fe feme la difcorde , à la paix
je convie ,
Et les plus diffolus aiment ma
pureté.
de Chantilly.
255
VIII
2
Quel eft cet art ingenieux .
De peindre la parole, e deparler
aux yeux
Et qui fçait , par des traits de
figures tracées ,
Donner de la couleur du
corps aux pensées ?
Y ij
256 La Fefte
IX.
Des petits & des grands mon
fein eft le refuge
Faypar toute la terre un celebre
renom
Et tout feulje porte le nom
D'un Berger , d'un Prince &
d'un juge
de Chantilly. 257
X.
Amant infortuné d'une belle
Maiftreffe
Dont la grace est égale à la legereté
,
Je la cours en tous lieux ,je la
pourfuisfans ceffe
Pour contenter l'amour dontje
fuis tourmenté.
Elle , trop e flâmée , accorde à
mon e vie
Un baifer fatal à ma vie,.
Y iij
258 La Fefte
XI.
Effet inanimé d'une cauſe vi-
Vante
Je retire les Morts du tenebreux
Séjour.
Par moy le fort d'un fiecle eft
le plaifir d'un jour,
Et celuy qui m'a fait oufe cache,
oufe vante.
Fentretiens tout le monde ,
ne dis jamais mot ›
Pour eftre bien vétu je n'enfuis.
pas moins fot..
de Chantilly. 259
XII
Un bon vieux pere a douze
enfans ,
Ces douze en ont plus de trois
cens
Ces trois cens en ont plus de mille ..
Ceux- cy font blancs ,ceux- làfont.
noirs ,
Et par de mutuels deve´rs
Tous confervent l'accord à l'USnivers
utile.
260 La Feste
Outre les figures d'enfans
on en rencontre
beaucoup d'autres reprefentant
differens perſonnages
, comme des A-
19
fem
mours , de petits Jeux
qui femblent fe moquer,
& infulter ceux qui s'égarent.
Les piedeftaux , &
Lesfcabellons qui portent,
foit les Enfans , foit les
Cartouches , font de dif
ferent marbre tres-beau.
Parmy tant d'Enigmes ,
on n'a pas oublié celle
de Chantilly . 261
du Sphinx , qui eſt ſi faª
meufe. Le Sphinx y eft
luy- mefme , qui la prefente
en Latin & en
François . Monfeigneur
eftant entré dans le La-
T
1
byrinthe avec les Princes
& Princeffes , & tous les
Seigneurs de fa fuite ,
chacun prit des chemins
differens pour arriver
plûtoft au lieu où eftoit
la Colation , & ceux qui
fe promirent d'en trouver
bien- toft le centre ,
1
1
26.2 La Fefte
fe lafferent en faiſant plus
de chemin que les autres,
fans avoir plus d'avanta
ge fur eux. On peut dire
feulement qu'ils furent
les premiers trompez ,
tant ce Labirinthe
eft
difficile.Cependant Monfieur
le Prince , pour faciliter
le moyen d'en trouver
le milieu , y avoit fait
placer un Concert de
Hautbois . On marchoit
droit au lieu où ce Concert
eftoit entendu 2,. &
de Chantilly.
263
que dans
lors qu'on en eftoit tout
proche , & qu'on croyoit
ne devoir plus avancer
que pour y entrer , on
s'en éloignoit infenfiblement
; de forte
le temps où l'on eftcit
le plus perfuadé qu'on
n'avoit plus de chemin
à faire , on s'en trouvoit
encore auffi loin que lors
qu'on avoit commencé
à faire le premier pas .
Les agreables impatiences
que cela caufoit fer-
1
264
La Fefte
voient de divertiſſement
à ceux mefmes qui eftoient
les plus
trompez.
Enfin
Monfeigneur qui
s'eſtoit rendu , deſelperant
de trouver ce qu'il
cherchoit , & voulant
épargner aux Dames la
fatigue de marcher plus
longtemps , dit à Monfieur
le Prince qu'il falloit
les mettre dans le
bon
chemin ; ce que Son
Alteffe fit . Quand ils furent
dans la veritable
Ioute ,
de Chantilly . 265
route , ils arrriverent
bien- toft au centre de ce
..
Labirinthe , extremément
furpris de ce qu'ils y
trouverent , parce qu'il
ne s'eft encore jamais
rien vû de pareil . Il faut
vous dire pour vous le
bien faire
comprendre ,
que le milieu du Labirinthe
reprefente une
manière de grande Salle
découverte . Son plan eſt
quarré avec un enfoncementen
rond ſur chaque
Z
266 La Fefte
1
face . La table qui eftoit
dreffée dans le milieu de
cettte efpece de Salle fuivoit
le mefme plan . Le
deffus reprefentoit un
parterre
, dont les compartimens
eftoient for
mez par des corbeilles
d'argent , & tous les fentiers
qui feparoient les
corbeilles eftoient degazon
, de forte qu'il n'y
avoit point de nape. Les
devants & le tour de la
table eftoient de feuillade
Chantilly.
i
267
2
ges ornez de feftons de
fleurs , avec un cordon
pareillement
de fleurs qui
bordoit la table . Le milieu
en eftoit occupé par
un vaſe de filigrane d'argent
, d'où fortoit un
Oranger tout couvert de
fleurs & de fruits naturels
. Comme ce vafe étoit
plus étroit vers le pied ,
on avoit placé tout autour
huit autres vafes garnis
de fleurs . Ils eftoient
accompagnez
de huit cor-
1
1
Z ij
268 La Fefte
beilles qui en eftoient
auffi remplies , & ces corbeilles
eftoient portées
fur autant de niafques
d'or qui fervoient d'orces
vafes
nement au grand vafe.
De forte que les fleurs de
de toutes ces corbeilles
& de tous
faifoient enſemble un effet
tres - agreable , & qui
avoit quelque chofe de
delicieux. Les corbeilles
parterre
qui formoient
le
& qui eftoient en Dôme
de Chantilly. .269
joignant l'agrément
de
leurs figures au different
coloris d'une fi grande
quantité de fleurs , le tout
formoit un composé dont
la veuë eftoit rejouye , &
dont on ne pouvoit fe
laffer d'admirer l'agreable
& riante diverfité , &
ce qui la faifoit encore
paroiftre davantage, c'eft
que toutes les corbeilles
qui fe trouvoient d'une
mefme forme eftoient
garnies de fruits de mef-.
Z iij
270 La Fefte
me couleur , & qu'elles
eftoient difpofées de forte
qu'on croyoit voir un
parterre
veritable
. Outre
toutes ces corbeilles
, il
y en avoit encore beaucoup
d'autres
.
Il y avoit un Bufet
dans chacun des quatre
angles du lieu où eftoit
la table , & chaque bufet
avoit trois gradins. Ils
cftoient tous ornez de gazon
, de feüillée , & de
• feftons de fleurs fans nade
Chantilly . 271
pes , afin qu'ils euffent
du rapport
à la table qui
n'en avoit point . Tous
ces bufets eftoient
garnis
de vafes d'argent
& de
porcelaines
. Sur les coins.
de chaque
étage , & dans
le milieu
du troifiéme
gradin
eftoit un autre
vafe plus haut que les
autres . Aux deux coftez
de chaque
bufet , on
voyoit
deux focles de
gazon fur chacun
defquels
eftoit pofée une
272 La Fefte
caiffe. Ces caiffes étoient
au nombre
de
douze , & l'on voyoit
fortir de chacune un arbre
fruitier chargé de
tres- beau fruit , & qui
n'avoit pas moins dequoy
contenter le gouft
que la veuë . Outre ces
quatre bufets , il y en
avoit deux grands qui
eftoient en face de la table
, & qui fuivoient le
plan du lieu où ils étoient
dreffez . Ils avoient
de Chantilly.
273
deux gradins dont le premier
eftoit occupé par
une couche de Melons
naturels . Le fecond étoit
garny de vingt- quatre
couverts de porcelaines
fines . Le reſte eftoit
remply de gafteaux , &
d'affiettes de groffes truffes
derriere lefquelles étoient
de tres- belles porcelaines
garnies de fleurs .
Une maniere de doffier
formé par des confoles
où eftoient attachées des
274 La Fefte
guirlandes de fleurs faifoient
le fond de ces deux
bufets.
Lorfque Monfeigneur
entra dans le Labirinthe
il n'y trouva perſonne
ceux mefmes qui avoient
pris le foin du fervice s'en
eftant éloignez , & s'étant
cachez par l'ordre
de Monfieur le Prince ,
qui vouloit donner à cette
Fefte un air de liberté.
C'eſt un plaifir que les
Rois & les grands Princes
de Chantilly. 275
gouftent rarement , &
qu'il eft plus difficile de
leur donner que les Festes
les plus fuperbes & les
repas les plus magnifiques
, où ils vont moins
pour les recevoir , puifqu'il
n'y a rien d'extraor
dinaire pour eux , que
pour marquer
l'eftime
particuliere
qu'ils font de
ceux qu'ils veulent bien
honorer de leur preſence.
Monfeigneur & ceux qui
l'acompagnoient prirent.
276
La Fefte
beaucoup de plaifir dans
le Labirinthe . Ils exami- ,
nerent la table dont l'invention
leur parut toute
nouvelle , & tres-fingu
liere. Ils confiderent les
bufets & le tout enfemble
leur parut un Enchantement
d'autant plus
grand qu'ils n'eftoient
point incommodez
de la
foule & qu'ils pou
voient refpirer en liberté
l'air delicieux que tant de
fleurs avoient parfumé. i
L'apréf
de Chantilly. 277
L'apréfdinée , Monfeigneur
alla tirer , & trouva
un nouveau divertif
foment à fon retour. C
divertiſſement commença
à huit heures du foir.
Il eftoit donné par le
Dicu Pan , que le vilain
temps avoit empefché le
jour précedent de divertir
Monfeigneur dans le
Bois , où il y avoit une
grande Fefte preparée ,
& qui pour ne manquer
aucune occafion de le
A a
278 La Fefte
divertir , s'eftoit emparé
du Theatre, & avoit convié
toutes les Divinitez
des Bois , toutes les Nym·
phes de Chantilly , & les
Bergers & Bergeres du
mefme licu , à donner un
divertiffement au Fils du
plus grand Roy de la
Terre. Pan eftoit dans le
fond du Theatre , dont
la decoration repreſentoit
une Foreft . Ce Dieu
eftoit élevé fur une eſpece
de petit Trône de ga-
£ A
de
Chantilly
279
zon , & entouré de toutes
les Divinitez des Bois,
& de cinquante - quatre
Faunes , Satires , & Silvains
, qui estoient les
mefmes qui l'avoient accompagné
dans tous les
divertiffemens qu'il avoit
donnez à Monfeigneur
par tout où il avoit pû
rencontrer ce Prince, & ils
s'eftoient attachez depuis
fon arrivée à
Chantilly ,
à le chercher dans tous
les lieux où il leur eftoir
A a ij
280 La Fefte
permis d'aller , afin de
continuer
à le divertir.
Vingt - quatre Nymphes
magnifiquement
vêtuës
eftoient affifes fur le
devant du Theatre . On
voyoit enfuite quantité
de Bergers avec des habits
tres propres & con
venables
à leur caractere
, & derriere
ces Bergers
paroiffoient
les Satires ,
les Faunes , les Silvains ,
les Divinitez
des Bois , &
le Dieu Pan dans le fond
de Chantilly. 281
élevé de la
maniere que
je viens de vous marquer.
Ce grand nombre
de perfonnes
differemtment
habillées
formoit
une
nuance tres agrea
ble. On avoit place fur
le devant
celles qui ef
toient le plus
magnifiquement
vêtues , parce
-
qu'on les voyoit plus
facilement , & cette gra ,
dation avoit je ne fçay
quoy qui frapoit d'abord
, & qui plaifoit d'au-
A a iij
282 La Fefte
tant plus , qu'elle faifoit
diftinguer
fans peine le
rang des divers Perfonnages
dont tout le Theatre
eftoit remply , ce qui
ne ſe fait pas aifément
lors qu'ils paroiffent
d'abord
mêlez . Ils le furent
dans la fuite , mais d'une
maniere auffi agreable
que nouvelle , car aprés
qu'on eut joué l'ouverture
, tout ce grand divertiffement
ayant commencé
par un Paffepied ,
de Chantilly. 283
une Nymphe feleya feule
en danfant , une autre fe
leya derriere elle fans être
apperceue, &la fuivit,une
troifiéme fit la mefme
chofe, & les autres ayant
imité ces trois premieres
,
en formant toutes une
danfe en rond , le milieu
du Theatre qui eftoitvuide
avant que le divertiſſement
commençaſt
, ſe
trouva agreablement
remply , & mefme fans
qu'on fe fuft prefque
284
La Fefte
apperceu
de quelle maniere
ces Nymphes étoient
forties de leur
place. Il y en cut quelques-
unes qui chante
rent en danfant
, apres
quoy Pane & tous ceur
de fa fuite
fe mêlerent
avec les Nymphes , les Ber
gers & les Bergeres , &
ce mélange d'habits dif
ferens produifit une varieté
qui fut un grand
charme pour la veuë .
Ce divertiffement eftoit
de Chantilly. 285
meflé d'Airs Italiens &
François , & de Symphonie
. Tous ces Airs avoient
efté faits par M. Lorenzani
, pour un Opera
que M. le Duc de Nevers
donna au Roy à Fontaine-
bleau il y a quelques
années , & qui fut trous
vé tres-agreable , & tresbeau
par Sa Majefté & par
toute la Cour. Le genie
plein d'invention de ce
Duc eft connu de tout
le monde , & quand il
286 La Fefte
s'échappe à faire des Vers,
ce qui ne luy arrive pas
ordinairement
, on y remarquè
un certain tour
d'efprit naturel , & une
vivacité qui en feroient
fouventreconnoître l'Auteur
, s'ils eftoient meſlez
avec d'autres . Parmy
ces Airs , il y en avoit
quelques- uns que M. Lorenzani
avoit faits exprés
pour ce divertiffe-
5 parce que lors
qu'on ramaſſe ainſi quelment
de
Chantilly.
287
1
01
ques pieces enſemble
pour en faire une espece
de corps , il faut une maniere
de liaiſon quiene
fe trouve
ours ,
pas
à
moins qu'on ne faffe
quelque
chofe de nouveau
qui ferve à les joindre
, de forte qu'il fallut
& des Vers , & des Airs
ce qui fut
nouveaux
fait avec une
diligence
prefque
incroyable .
Tout ce qui
regardoit le
Balet qui fut meflé dans
288
7
La Fefte
ce fpectacle eftoit de M.
Pecour , & parut auſſi
bien imaginé qu'il fut
promptement & bien executé.
On ne chercha pas
à faire cet impromptu
,
parce qu'on manquoit de
divertiſſemens à Chantilly
, puis qu'au contraire
il y en a eu quelques-
uns qui n'ont pû
cftre donnez
, le temps ne
s'eftant
pas trouvé propre
pour les faire paroître
dans les lieux pour
lefquels
de Chantilly. 289
lefquels on les avoit deftinez
; mais Monfieur le
Prince qui ne vouloit pas
laiffer paffer un feul jour
fans que Monſeigneur
euft le plaifir de plufieurs
fortes de
divertiffemens ,
avoit fi bien difpofé toutes
chofes , & fi bien
choifi & preparé toutes
les perfonnes qu'il employoit
, qu'il eftoit ſeur
que lorfque le mauvais
temps feroit manquer un
divertiffement , il pour-
Bb
290 La Fefte
roit facilement &
en
"
fort peu d'heures luy en
faire fubftituer un autre ,
& mefme qui feroit du
gouft de Monfeigneur
fuivant les chofes qu'il
remarqueroit qui plai
roient à ce Prince . Celuy
que le Dieu- Pan & les
Divinitez des Bois donnerent
fur le theatre fut
de ce nombre . Il dura au
moins deux heures , & il
fut fi bien executé , &
avec tant dejufteffe qu'on
2
de Chantilly.
291
auroit pu aifément lefaire
paffer pour un de ceux qui
avoient été preparezavant
F'arrivée deMonfeigneur
.
Il femble qu'après tous
les divertiffemens qu'on
avoit déja eus , le Diman
che dont je vous parle ,
qui eftoit la huitiéme
journée , on n'en devoit
plus attendre d'autres , &
que cette journée en avoit
efté affez remplie.
Cependant il y en eut encore
deux des plus grands
Bb ij
292
La Fefte
& des plus confiderables
dont on ait oüy parler depuis
long-temps . Ce futun
Feu d'artifice & une Illumination
qui fuccederent
à ce qui venoit d'ê ,
tre veu fur le Theatre . Je
ne puis vous donner une
jufte idée de l'un & de
l'autre qu'en vous en faifant
la defcription
. Quelque
exacte qu'elle puiffe
eftre , elle fera toujours
beaucoup au deffous de
l'éclat de ces deux brillans
divertiſſemens .
de Chantilly. 293
Monfeigneur fortit de
la Salle de l'Opera à neuf
heures du foir par la Galerie
des Cerfs qui eſt au
bout de l'Orangerie . Il
monta dans une grande
Caleche avec toutes les
Dames , & entra dans le
Jardin où il fe
promena
quelque temps à la clarté
d'un grand nombre de
flambeaux dans une belle
allée qui fait face à cette
Galerie . Il eftoit conduit
par Monfieur le
Bb iij
294 La
Fefte
Prince .
Monfeigneur
و
ayant quitté cette proménade
alla au bord du canal
& en remontant
le long du bord comme
pour venir à fa teſte , on
fut extremement furpris
de le voir tout en feu *
& tout bordé de groffes
lumieres qui eftoient fi
proches les unes des autres
qu'elles paroiffoient
fe toucher. La croifée du
canal qui va droit au
grand eſcalier du Châde
Chantilly. 295
teau eftoit bordée de
Imefme . Lorsque Monfeigneur
arriva dans cet endroit
, d'où l'on peut dé-
- couvrir le Château , il
1 parut étonné ainfi que
toute fa Cour . Il avoit
fujet de l'eftre ; car on n'a
2.
jamais rien veu de fi fur
prenant
que l'Illumination
qui parut en face .
C'eftoit le grand Efcalier
, qui eftant illuminé
paroiffoit
comme s'il cuft
efté bafty de pierres pre296
La Fefte
cieuſes , éclairées par lc
Soleil . Pour vous faire
mieux comprendre la
beauté de cette Illumination
, je croy vous devoir
parler de l'architecture
de cet Efcalier & de
tout ce qui l'embellit ,
il eft eftimé de tous les
gens de bon goût , tant
pour fa
beauté que pour
fa grandeur. Ce font
deux façades que les paliers
& les marches feparent
en deux parties égade
Chantilly . 297
les , ornées de fix colomnes
qui font accouplées
deux a deux . Du cofté
des marches font deux
: grands Arcs rampans ,
qui dans leur enfoncement
forment chacun.
une grote . Ces colomnes:
foûtiennent une Coiniche
d'ordre Dorique , &
dans chacune dès Niches ,
il y a une FigurePedestre .
L'une reprefente Acis &
Galatée . Acis eft dans
a l'attitude d -un Amant
298 La Fefte
qui regardefa Maiftreffe,
& qui joue de la Flûte.
On fçait que ce fut
par là que la Nymphe
en fut charmée . Galatée
eft repreſentée d'une
maniere qui fait paroiftre
combien elle a
de plaifir à entendre les
fons que rend la Flûte
d'Acis . L'autre Figure
repreſente Alphée & Arethufe.
Alphée eſt un
jeune Fleuve qui devint
amoureux de cette Nym
de Chantilly. 299
phe , en la voyant fe
baigner dans fes eaux ,
& il eft dans l'attitude
d'un homme paſſionné ,
que l'amour oblige à la
pourfuivre. Arethufe eft
reprefentée comme une
perfonne faific d'effroy ,
qui ayant efté furpriſe
T par le Fleuve , prend fes
g habits , & s'enfuit en demandant
fecours à Diane.
Dans chaque Grote ,
tornée de rocailles , de
joncs marins & de ro300
La Fefte
feaux , eft une grande Figure
reprefentant un
Fleuve accoudé fur un
grand vaſe renverſé . Au
pied de cette Figure eft
un Dauphin qui porte
un petit enfant . De deffous
les pieds de ces quatre
Figures fortent trois
napes d'eau. Ces deux
vafes & ces Dauphins en
verfent une grande quantité
, laquelle eſtant receue
dans une auge , forme
autant de grandes napes
de
Chantilly. 301
pes qui tombent toutes
dans deux grands baſſins ,
d'où fortent trois lances
d'eau , & toutes ces eaux
jointes enſemble ſe dé-
,
chargent en caſcade dans
le grand foffé . Elles font
toutes des eaux de fource,
qui n'eftant élevées par
I aucune machine mais
coulant naturellement
,
& receuës feulement dans
les tuyaux, font aller ces
fontaines jour & nuit.
Toutes les parties de cet-
Cc
302
La Fefte
te Architecture jufqu'au
moindre filet des moulures
eftoient bordées de
lumieres qui fe touchoient
les unes les autres
. Les boffages meſme
des colomnes en eſtoient
marquez. Tous les de
dans des niches où font
les Fleuves & autres Statuës
, eftoient illumi nez
fans que l'on puſt remarquer
comment , & toutes
les eaux qui en fortent
& forment des napes ,
50
de Chantilly . 303
eftoient auffi éclairées.
Toutes les marches depuis
le bas de l'efcalier .
jufqu'au haut eftoient
auffi bordées de lumieres .
Il y avoit fur le haut un
grand piedeſtal de toute
la largeur de l'efcalier ,
portant une piramide ,
dont le fommet eftoit
- élevé à quarante pieds
de hauteur , & fur le haut
de laquelle on voyoit
une Fleur de Lys . Tous
les ornemens du piedeſtal
Cc ij
304
La Fefte
८
& de la piramide cftoient
formez par les lunieres.
• On remarquoit les Chi
fres de Monfeigneur
, enfermez
dans une Medaille.
Tout ce grand
efcalier , avec cette Piramide
, paroiffoit au deffus
, faifoit un des plus
>
agreables fpectacles que
l'on puiffe voir cet
Efcalier n'ayant aucune
partie qui ne fuft illuminée.
Les appuis qui bordoient
les foffez du Châde
Chantilly. 305
་་་
teau des deux coſtez de
l'Eſcalier, le grand baſſin
qui eft en face , où eft la
gerbe , les allées des parterres
qui font aux coſtez
du canal , les baffins qui
font dans les parterres
au
nombre de dix , tous les
piedeftaux & les marches
par où l'on defcend pour
C aller au canal , enfin tout
ce qui fe voyoit du canal
de cet endroit eftoit
auffi bordé de groffes lumieres
. Le mefme ſpecta-
Cc iij
306 La Fefte
cle continuoit dans ce
qu'on peut voir au delà
du canal où eft une Montagne
qui s'éleve en glacis
, & que l'on nomme
le Vertugadin , parce qu'il
en a la forme , tout y é
toit pareillement bordé
de plufieurs lumieres en
differens endroits , juf
qu'au fommet qui a prés
de quatre- vingt pieds de
haut . Monfeigneur eftoit
placé proche la gerbe ,
tellement qu'il pouvoit
de Chantilly. 307
voir l'Efcalier , & tout le
refte de l'Illumination
d'une feule veuë . Il paroiffoit
au deffus de cette
Montagne
un Soleil fi
haut qu'il furprit tous.
ceux qui le virent . L'on
fit partir un grand nombre
de fufées des plus.
belles qui fe foient encore
veuës. Il y en avoit
beaucoup de nouvelle invention
. On en remarequoit
dont les petites
fufées qu'elles jettent
308 La Fefte
{
d'ordinaire aprés s'eftre
élevées , en produifoient
encore plufieurs autres .
On en tira quantité en
forme de Girandoles ,
dont l'effet fut admirable;
ainfi l'air eftoit continuellement
éclairé, tant
par ces fufées que par les
pots à feu , trompes &
autres machines qui ne
difcontinuoient point.
Le dernier partement
d'une girade qui remplit
tout l'air de feu. L'arti
fut
de Chantilly. 309
fice qu'on tira fut en fi
grand nombre , que tous
les Spectateurs en furent
furpris ; auffi peut - on
dire qu'on en a peu veu
de femblable. Cette girande
ne fut pas plûtoft
finie , que l'on mit le
feu à une machine qui
tournoit fur deux fens
differens , & qui jettoit
des feux en l'air & fur
terre . On trouva cette
machine fort extraordinaire
. Ce qu'on vit paroi310
La Fefte
ftre enfuite tout proche
le baffin de la gerbe fut
un fpectacle qui meri
toit bien les regards
qu'il attira . C'eftoit une
gerbe de feu qui remplit
l'air d'artifice durant
un fort long- temps . Sitoft
qu'elle finit le feu
d'eau commença à tirer.
Je n'ay point de termes
pour vous exprimer la
beauté de cet artifice . Je
vous diray feulement que
l'air & l'eau furent toùde
Chantilly. 311 1
er
LITE
jours en feu , & qu'il s'y
formoit des combats par
les fufées qui fe pourfulvoient
, & qui quelquefois
s'enfonçoient dans
l'eau en la faifant boüillonner
, & qui aprés y
avoir fait plufieurs tourbillons
en fortoient pour
en faire autant en l'air
en fe pourſuivant ; ils
rentroient enfuite dans
l'eau , & en reffortoient
plufieurs fois . Il y avoit
d'autres artifices fur
312
La Fefte
l'eau . Ils eſtoient plus
tranquilles , éclairoient
beaucoup , & jettoicut
des feux fort élevez qui
en tombant fe cachoient
quelque temps dans l'eau
d'où ils reffortoient
enfuite
, & en produifoient
d'autres qui ferpentoient
fur la furface du baffin .
L'on peut dire qu'il eft
rare de voir tant de fortes
d'artifices & en fi
grande quantitépour une
feule Fefte , & dans un
auffi
de Chantilly. 313
DIC
0%
0
auffi beau lieu j car
c'eftoit dans le milieu
de toute l'illumination
dont je viens de vous
7 parler : Le tout enſemble
formoit le Spectacle le
plus agreable & le plus
brillant qu'on puiſſe s'imaginer,
Cette journée eftant
ainfi finie, chacun ayant
l'idée remplie de tout ce
qu'il avoit vû pendant lë
jour , retourna dans fon
appartement , fans pou-
Dd
314
La Fefte
voir s'entretenr d'autre
choſe. Les plaiſirs fur
lefquels rouloit l'entretien
eftoient en fi grand
nombre , qu'on en compta
fix dans la mefme
journée . , qui font la
Chaffe , le Difné à Silvie,
la Collation dans le Labirinthe
, le Divertiſſement
de Pan fur le Theatre
, l'Illumination , & le
Feu d'artifice . Tous ces
Divertiffemens eftoient
fi grands & fi étendus ,
de
Chantilly. 315
I
qu'une journée auroit
cfté bien remplie d'un
feul de ces plaifirs . Chacun
s'entretenoit de ce
luy qui convenoit le
plus à fon caractere , mais
on loüoit generalement
la galanterie , la magnificence
, & la grandeur
de tous ces Divertiffemens.
On difoit que
Chantilly eftoit un lieu
enchanté , où les plaifirs
naiffoient à chaque inftant
, & où l'on en trou-
Dd ij
: 316
La Fefte
voit de nouveaux à chaque
pas qu'on faifoit . Enfin
l'on s'alla coucher
,
l'efprit tout remply de
tant d'agreables
idées , &
je fuis perfuadé
qu'elles
firent le fujet des fonges
de la plupart
de ceux
qui rêverent
cette nuitlà
. On pouvoit
rêver à
fon aife , car Monfieur
le Prince avoit fi bien
donné fes ordres
2
2 que
chacun
eftoit
logé
fort commodement
. Le
len
de Chantilly. 317
demain matin Monfeigneur
qui prefere les nobles
exercices , quoy qu’-
un peu fatiguans , au re-
T pos du lit , alla courre le
1
Cerf dés le matin avec
les chiens de Monfieur
du Maine , revint diner
à Chantilly , & alla
l'apréfdinée aux toiles ,
où il y avoit une tresgrande
quantité de fam
gliers , biches , renards ,.
lievres & lapins . Cette
chaffe parut luy donner
Dd iij
318 La Fefte
beaucoup de plaifir . Enfin
aprés avoir fait à
Monfieur le Prince mille
honneftetez qu'on voyoit
bien qui partoient du
coeur , ce Prince prit le:
chemin de Verſailles . Il
avoit fujet d'eftre fatisfait
, non feulement des
divertiffemens qu'on luy
avoit donnezàChantilly,
qui quelques grands qu'
ils fuffent, n'étoient point
au deffus d'un Prince du
Sang de France, mais auffi
de
Chantilly..
319
Edu zele fincere avec lequel
Monfieur le Prince
l'avoit receu . M. Berrain
, dont le genic univerfel
eft tres -propre pour
toutes ces fortes de divertiffemens
, avoit efté
chargé du foin de toute
la Fefte , & Mrs le
Camus & Breaar l'avoient
efté de ce qui regardoit
les tables. Les
Princeffes écrivoient tous
les jours au Roy , & luy
rendoient compte des di
03207 La Fefte
.
vertiffemens de chaque
journée avec tant d'etprit
qu'on ne parloit à
la Cour que de leurs lettres
. Monfeigneur envoyoit
tous les jours
fçavoir des nouvelles de
la fanté du Roy & de
Madame la Dauphine ,
& on depefchoit tous les
jours à ce Prince des
Gentilshommes de leur
part. Je ne fçaurois trop
vous entretenir de Chantilly
, & pour vous en
de Chantilly. 321
dire encore un mot en
gros , il eft fitué dans un
valon au milieu de deux.
forefts , dont l'une eft
celle de Chantilly &
l'autre celle Dalatre . Les
:
jardins ont au moins
deux mille cinq cens toifes
de longueur jufques
à l'Etang de Gouvieux ,
& il y a autant de navigation
. Il ne faut pas
confiderer feulement
Chantilly par toutes ces
chofes , la pofterité le:
$22 La Fefte , &c.
doit toûjours regarder
comme un lieu fort confiderable
, quand il ne le
feroit que parce qu'un
grand Prince accablé du
poids de fes Lauriers a
donné fes foins à une
partie des embelliſſemens
qu'on y voit , & y a paffé
les dernieres années
d'une vie feconde en
Miracles , & dont tout
ce qu'il y aura d'Hiftoriens
parleront avec
Joge
.
MVSKVM
BRITAN
NICVM
DEB
CHANTILLY.
L n'y a point
d'Empire fur la
terre où les Souverains
feient
plus aimez qu'ils le font
en France On ne leur
A
2 La Fefte
rend point une adoration
d'ufage comme en
Orient , ce qui ne les y
fait pas aimer davantage
, parce qu'ils fe communiquent
fort peu , &
qu'il eft impoffible qu'on
foit penetré d'amour
pour ce qu'on ne peut
connoiftre , puis qu'on
ne le voit que tres - rarement
. Il y a d'autres
Souverains dont le
gouvernement
tyrannique
leur fait rendre d'ayeu
de Chantilly.
3
gles obeiffances , qui éloignent
beaucoup plus
l'inclination qu'on pourroit
avoir pour eux qu'-
ils ne fe l'attirent ; mais
on voit peu de lieux où
l'union foit plus parfaite
qu'en France entre le
Souverain & fes Sujets.
Il fe communique fans
defcendre
de fa grandeur
, fes Sujets le voyent
& luy parlent fans avoir
moins de refpect pour
luy qu'en ont pour leurs
A ij
La Fefte
1
Rois ceux qui les adorent
. Ils executent fes
ordres avec une auffi entiere
obeiſſance , que fe
la font rendre les Princes
qui exercent fur leurs
Peuples un empire tyrannique
. De forte qu'on
peut conclure que de ces
trois manieres de gouverner
celle des Monarques
qui fe communiquent
, les fait aimer avec
un zele plus ardent &
plus parfait , & leur fait
de Chantilly.
rendre les mêmes refpects
& les mefmės obciffances
qu'aux autres . Le
Roy s'eftanto diftingué
entre tous les Princes
qui fuivant l'ufage de
leurs Etats vivent à peu
prés de la mefme forte ,
il feroit difficile d'exprimer
avec quelle joye ,
empreffement
, & quel
quel éclate il eft receu
dans tous les lieux qu'il
honore de fa prefence.
Je vous ay décrit plu
A j
6 La Fefte
fieurs des Festes qui fe
font faites en de pareilles
occafions . Le mefme zele
paroift pour toute la
Maiſon Royale , & l'on .
cherche à honorer
Souverain en
le
rendant
des honneurs éclatans
au Prince qui le touche
de plus prés , & particu
lierement lors que ce
Prince ne les merite pas
moins par le caractere de
bonté qui le rend aimable
, que par la grandeur
de Chantilly.
7
Monfeide
fon
rang.
gneur
le Dauphin
, que
Monfieur
le Prince
receut
le mois
paſſé
dans
fa belle
Maifon
de Chantilly
, a tous
ces
avantages
, & Son
Alteſſe
fereniffime
, à qui
la magnificence
eft naturelle
, fit
en cette
occafion
tout
ce
qu'on
pouvoit
attendre
d'un
grand
&
genereux
Prince
, ou
plutoft
tout
ce qu'on
attendoit
de
luy. C'eſt
dire
encore
da-
A iiij
8 La Fefte
vantage puis que ce Prins
ce n'a jamais rien fait
que de grand , & d'extraordinaire
, lors qu'il a
donné des Feftes . Ses manieres
galantes & magnifiques
eftant connuës , on
n'eut pas fitoft appris
que Monfeigneur devoit
aller à
Chantilly , qua
l'on demeura perfuadé
que tous les divertiffe
mens y feroient nou !
veaux , fuperbes , & remplis
d'invention . L'at
de Chantilly.
9
tente qu'on en avoit, a
efté remplie , & quand le
bruit qui s'eft répandu
de ces divertiffemens ne
vous obligeroit pas à
m'en demander un entier
détail , je me trouverois
engagé à de donner , non
feulement parce que je
vois que toute la France
le fouhaite , mais encore
parce queplufieurs Etrangers
m'ont fait l'honneur
de publier qu'ils
attendoient de mes foins
10 La Fefte
une Relation exacte de
cette fuperbe Fefte, & qu'-
ils en ont donné meſme
des témoignages publics .
Ces confiderations doivent
échauffer mon zele ,
mais elles ne me fourniront
pas dequoy répondre
à la bonne opinion
qu'on a de moy . Je puis
cependant m'affurer de
plaire , puis que la verité
n'a befoin d'eftre embellie
d'aucuns ornemens , &
que tout ce qui s'eft fait
de Chaneilly.
II
à Chantilly eftoit fi ingenieux
, fi galant , fi
magnifique , & fi bien
entendu , qu'il me fuffira
de dire les chofes
comme elles fe font paffées
, pour faire concevoir
toutes les beautez ,
& tous les agrémens d'une
Fefte où tous les jours
de nouveaux plaiſirs fuccedoient
les uns aux autres
: car ce n'eft
pas
toûjours
un grand ſpectacle
feul qui divertit , mais
12 La Fefte
l'enchaifnement des plaifirs
, qui cftant donnez à
propos , ne fatiguent
point. Je voudrois bien
pouvoir joindre à tout
cela une peinture un peu
reffemblante de l'activité
de Monfieur le Prince .
L'ardent defir qu'il avoit
de divertir Monfeigneur
luy donnoit des foins fi
empreffez , que fi la chofe
euft efté poffible , il auroit
marqué chaque heure
du jour par quelque
de Chantilly.
13
nouveau divertiffement .
Monſeigneur partit de
Verfailles le Dimanche
22. d'Aouft , & arriva
dans la Foreft de Chantilly
par le chemin de
Lufarche . Monfieur le
Monfieur le Duc , &
Prince de Conty le reccurent
au bout de la Foreft
vers le milieu de la
vieille route. Comme
c'eftoit le lieu où Monfeigneur
devoit chaffer ,
Monfieur le Prince y
14
La Fefte
4
cftoit pour luy faire commencer
fa chaffe . 11 prit
ce divertiffement jufqu'à
cinq heures du foir , &
le plaifir qu'il y trouva
fut d'autant plus grand ,
qu'ilvit s'élever quantité
de perdreaux & de faifandeaux.
Ainfi , comme la
chaffe avoit fait former
le deffein du voyage de
Chantilly , parce que
c'eſt le plus beau lieu du
monde pour chaffer , ce
fut le premier plaifir que
de
Chantilly. 15
Il alla
Monfeigneur prit en approchant
de cette delicicufe
Maiſon .
jufques au lieu nommé
la Table , qu'on dit eftre
juſtement au milieu de
la Foreft , toûjours accompagné
de Mor fieur
le Prince . La figure de ce
lieu eft ronde. Il a vingttrois
toifes de diametre ,
& eft partagé en douze
routes , qui ont pour
centre le point du milieu
de cette Place. Elles font
16
La Festés
toutes bordées de charmille
, & ont chacune
cinq toifes de large , & environ
une lieue de long .
Dans le milieu de ce rond
on avoit eu ſoin d'élever
une feuillée , dont la forme
ſuiyoit le meſme plan.
Elle eftoit de fept toifes
& demie de diametre ,
& élevée fur une Eftrade
de cinq pieds de haut.
Cette feuillée eftoit percée
de douze portiques
qui aboutiffoient à cha-
1
de Chantilly.
17
t
cune des douze routes
dont je viens de vous parler
, & pour y monter on
avoit conftruit quatre efcaliers
de douze pieds de
large , avec des appuis
en baluſtrades , des deux
coftez de chaque efcalier .
La mefme balustrade regnoit
tout autour de l'edifice
, & chaque portiz
que avoit vingt pieds de
haut fur douze de large-
La corniche ceftoit fail
lante en dehors ainfi
B
18 La Fefte
qu'en dedans ; le Dôme
avoit fon plein ceintre ,
& fur le milieu & au
deffus eftoit une baluftrade
de dix pieds de diametre.
Tout le Dôme , les
ceintres , les pilaftres , &
les appuis eftoient recouverts
de feuilles de chefne.
Des branches de Genievre
formoient
les baluftrades
, & le tout eftoit
conftruit de maniere
qu'on voyoit toute l'architecture
profilée . Tous
de
Chantilly.
19
les portiques eftoient ornez
de gros feftons de
feuilles de chefnes & de
bouquets de fleurs . La
Table où la Collation
fut fervie eftoit au milieu
de cet edifice . Elle
eftoit ronde & de dix
pieds de diametre. Une
grande Corbeille d'argent
en occupoit le point
du milieu .Elle eftoit foùtenuë
fur douze conſoles
à jour de vermeil doré
qui répondoient à cha-
B ij
20 La Fefte
cune des douze Arcades .
Ces douze confoles é
toient jointes les unes
aux autres avec des guirlandes
de fleurs , & portoient
chacune deux petites
corbeilles d'argent
remplies de fruits.La
grande du milieu l'eftoit
de fruits & de fleurs , &
le tout formoit une éle
vation toute à jour , &
qui ne faifoit aucun obftacle
à la veuë. On mit
a
fur cette table le couvert
de
Chantilly .
21
de Monfeigneur vis à vis
le milieu de la route qui
va à Chantilly. Tout le
pourtour de cette Place
de vingt - fix toiſes de
large , eftoit de treillage
de feuillée & orné de
portiques auffi de feüillée
, au travers defquels
on découvroit toutes les
routes . Monſeigneur entendit:
enl arrivant un
concert de Timbales , &
de Trompettes qu'on avoit
poftez dans le Bois.
22 La Fefte
à une diſtance mefurée ,
afin que l'harmonie étant
un peu éloignée cuſt
plus de douceur . Ce
Prince trouva tout le dedans
du Dôme vuide , &
la table fervie de vingtquatre
baffins de roft , &
de quatre plats d'entremets
autour de chaque
baffin , ce qui faifoit fixvingt
plats. Les meſures
avoient efté prifes fi jufte,
qu'on peut dire que ceux
qui fervoient eftoient ade
Chantilly.
23
vertis de
chaque pas que
Monſeigneur
faifoit dans
la Foreſt pour
avancer ;
de forte que ce Prince
arriva dans l'inftant
qu'on venoit de pofer le
dernier plat chaud fur
la table . Comme il n'y
avoit que le couvert de
Monfeigneur
, il ordonna
qu'on en mift d'autres,
& la table en fut auffitoft
garnie ; mais on n'en
mit point yis à vis de ce
Prince. Monfieur le Prin24
La Fefte
ce , Monfieur le Duc , &
Monfieur le Prince de
Conty furent placez à
cofté de
Monfeigneur ,
& les Seigneurs de fa
fuite occuperent le reſte
des places . On releva les
entremets chauds pour
én mettre de froids . Tout
fut enfuite relevé d'un
fervice entier de fruit,
avec le mefme nombre de
corbeilles , & de plats
qui rempliffoient la table
lors que Monfeigneur
arriva.
de
Chantilly.
25
>
arriva . Il y avoit quantité
de corbeilles ovales
&en lofange chacune de
deux pieds de diametre.
Je n'entre point dans le
détail des fruits & des
confitures , cela iroit à
l'infiny . Je vous diray
feulement que dans les
flancs des corbeilles ova-
T les eftoient de riches cuvettes
remplies de toutes
fortes de liqueurs . Ces
cuvettes eftoient accompagnées
de Sous- coupes
C
"
26 La Fefte
garnies de glaces , & de
quantité de verres à liqueurs
de differentes
manieres
. Un moment aprés
que l'on eut fervy le
fruit , le bruit de guerre
formé par les Trompettes
& par les Timbales
ceffa tout à coup, & dans
le mefme inſtant on entendit
dans la route qui
eftoit vis à vis de Monfeigneur
une harmonie
de Hautbois , de Flûtes ,
de Mufettes , & de divers
י נ
de Chantilly.
27
autres Inftrumens champeftres
. On l'écouta quelque
temps fans voir rien
paroiftre , & tout eftoit
fi bien concerté , & executé
avec tant d'ordre
& tant de jufteffe , qu'il
n'y avoit pas une feule
perfonne dans la route
qui devoit cftre remplie
un moment aprés . L'harmonie
ayant diverty les
oreilles , & infpiré de la
joye pendant quelque
temps , on apperceut de
C ij
28 La Fefte
loin le Dieu Pan qui étoit
fuivy par quatrevingt-
dix Faunes , Sylvains
, Satyres , & autres
Divinitez , qui ont accoûtumé
d'accompagner
ce Dieu dans les bois .
Toute cette troupe parut
d'abord à un demy quart
de lieuë de la . Table , &
ne fe mit en marche qu'aprés
que Monfeigneur
eut eu le temps de la remarquer,
Le Dieu Pan
que l'on voyoit à la tefte,
de Chantilly.
29
eftoit reprefenté par M.
de Lully , Surintendant
de la Mufique du Roy ,
qui battoit la meſure avec
fon Thirfe . Il eftoit
fuivy de vingt - quatre
Satyres , & de toutes les
Divinitez qui habitent
les Forefts . On entendoit
des Hautbois , des Mufettes
, & plufieurs aútres
Inftrumens champeftres ,
au fon defquels ſe faifoit
la marche . Leur diverfité
formoit une harmonie
C iij
30 La Fefte
tres - agreable , & le nombre
de ces Joueurs d'Inftrumens
eftoit fi grand
qu'il rempliffoit trois lignes
. Les Muficiens avec
le refté de la fuite du
Dieu Pan , marcherent
fur ces trois lignes avec
beaucoup d'ordre, & fans
aucune confufion . Les
Danfeurs au nombre de
vingt & un , qui avoient
tous des maffuës , eſtoient
montez fur les épaules les
uns des autres , & for-
1
de Chantilly.
31
moient des Groupes furprenans.
En effet , il y
avoit de quoy s'étonner
qu'en formant ces fortes
de Groupes ils fe puffent
tenir auffi fermes que fi
chacun d'eux cuſt eſté à
terre . Ils eftoient fuivis
de cinquante- un Muſiciens
, qui portoient chacun
fur leur tefte une corbeille
remplie de fruits
feints , reprefentant des
fruits de bois , commie
pignons, pommes de pin ,
C iiij
32 La Fefte
Gourdes , & autres qui
ne font connus que parmy
les Satyres. Ils te
noient chacun une branche
de cheſne . Cette
nombreuſe Troupe s'étant
avancée vers le bout
de l'allée le plus proche
de
Monfeigneur , les
Joueurs de Hautbois fe
rangerent des deux côtez
de l'escalier qui montoit
à la Table de ce
Prince , & quand ils furent
placez , les Danfeurs
de
Chantilly.
33
executerent parfaitement
bien ce qu'ils avoient
concerté , qui eftoit de
defcendre pour danfer ,
& de paroître neanmoins
toujours groupez . Pour
cet effet ceux qui cftoient
les plus élevez fautoient
en cadence de quatre mefures
en quatre mefures ,
& comme il n'en fautoit
que trois à la fois , on en
voyoit toûjours trois qui
formoient la mefme figure
que les trois pre-
1
1
34
La Fefte
a
miers . Ainfi l'Allée fut
toûjours remplie juſqu'à
ce que les trois derniers
euffent fait la mefme figure
que les trois premiers
. Les cinquante- un
Muficiens qui fuivoient ,
avancerent jufqu'aux environs
du lieu où les Satyres
groupez venoient
de finir leur danfe &
ayant paffé fous le portique
de l'avenue où ces
Satyres eftoient , ils fe
placerent fur un terrain ,
2
#
All
a
de Chantilly.
35
que l'on avoit gazonné
depuis le portique de la
route juſqu'à l'eſcalier.
Quand chacun eut pris
fa place , on joüa un Air
d'un autre mouvement ,
fur lequel tous les Faunes
, & les Satyrès firent
une danfe fort extraordinaire
. Elle plut beaucoup
à Monſeigneur , &
receut de grands applaudiffemens.
Cette danfe ,
qu'on pourroit nommer
un petit Ballet , eftant
36 La Fefte
finie, les Muficiens avancerent
vers l'efcalier ,
qu'ils monterent fur
deux lignes au fon des
Inftrumens , & lors qu'ils
furent arrivez fur l'eftrade
, ils fe feparerent les
uns à droite, & les autres
à gauche , de maniere
qu'ils entourerent la table.
Ceux qui portoient
les corbeilles fuivirent ,
& les placerent fur des
gueridons de feuillée qui
eſtoient fur les appuis
N
de
Chantilly.
37
des portiques . Les Hautbois
parurent aprés , & les
Danfeurs
monterent enfuite.
Ceux - cy s'eftant
pris par la main
danfeferent
autour de Monſeigneur
, fur un Air qui
1 eftoit tout
different
des
deux
derniers
qu'on venoit
d'entendre , & qui
fembloit
marquer
l'excés
de la joye
qu'on
reſſentoit
en ces lieux de la
prefence
de ce Prince.
Pendant
qu'on
danſoit
9
38 La Feste
autour de la table , les
Muficiens
·
defcendirent
par un eſcalier qui eſtoit
derriere Monfeigneur
, &
fe rendirent
dans une
Allée que l'on voyoit
à
côté de celle par où tout
ce divertiffement
eftoit
venu. Ils y trouverent
les Piqueurs endormis
avec leurs chiens .
Danfe finit juftement
en
ce temps - là , comme il
avoit efté concerté , &
les Muficiens chanterent
La
1
4
1:
de
Chantilly . 39
I
un morceau de Muſique
de feu M. de Lully , qui
paroiffoit avoir efté fait
exprés pour la fituation
où le trouvoient les cho
fes dans ce moment . On
entendit alors toute la
Foreſt retentir du bruit
de ces paroles . 65 31
Debout , Lyfifcas , bola
debout ,
Pour la chaffe ordonnée
Ilfautpréparer tout.
Les Piqueurs fe leve
rent aprés avoir fait tou40
La Fefte
"
16
tes les actions qui pouvoient
marquer qu'ils
eftoient profondement
affoupis , & qu'ils n'avoient
efté éveillez que
P
par ceux qui les appelque
loient , en leur difant
qu'ils allaffcut préparer
tout pour la Chaffe
l'on avoit ordonnée . On
entendit enfuiteun grand
bruit de Cors , & dans
cet inftant un Cerf ayant
traverfé la route à la vue
de Monfeigneur , ce Prinde
Chantilly. 4!
ce s'écria comme fouhaitant
d'avoir des chiens .
Dans le mefme temps on
vit paroiftre
une Meute
que l'on découpla
aprés
le Cerf.
Monfeigneur
voyant que les chiens
chaffoient fi bien , témoigna
eftre fâché de n'avoir
des
chevaux que pour tirer
en volant . En ce mo ·
ment on en vit paroiſtre
d'autres , fur quoy ce
Prince monta pour fuivre
la Chaffe , avec tous
D
42 La Fefte
les Seigneurs qui l'accompagnoient.
Il courut
le Cerf, qui fut pris dans
l'étang de Cormeille ,
aprés l'avoir couru environ
une heure . La Meute
eftoit à M. le Grand
, 10
Prieur . On ne peut en h
dire trop de bien non
plus que de l'équipage,
je vous en ay deja parlé
plufieurs fois.
&
Cette Chaffe eftant finie
, Monfeigneur prit le)
chemin du Chafteau , &
de Chantilly . 43*
dit en parlant du Repas
& du Divertiffement du
milieu de la Foreſt , que
tout y eftoit plein d'invention
, & fort bien executé
. ; que cela
pouvoit
paffer pour un divertif
fement complet , & qu'il
y avoit pris beaucoup de
plaifir . Les Airs eftoient
de M. de Lully le Cadet,
Surintendant de la Mufique
du Roy , & toute.
la Danfe de M. Pecourt ,
Danfeur ordinaire des .
Dij
44
La Fefte
Balets de Sa Majeſté . Tou
tes les Divinitez des Foreſts
, ainſi que les Faunes,
les Sylvains , & les Satyres
qui compofoient leur
fuite , avoient des habits
faits exprés qui les repre
ſentoient naturellement,
plûtoft comme on a accoûtumé
de les peindre ,
que comme on les voit
habillez fur le Theatre .
Ces habits eftoient faits
fur les deffeins de M.
Berrain, Deffinateur
ordide
Chantilly. 45
0
a
A
naire du Cabinet du Roy,
ainfi que toute la feuillée.
Ce qu'il y eut de furprenant
dans les plaifirs
de cette premiere journée
, c'eft que Monfeigneur
avant que d'arriver
à Chantilly , où il
fembloit que les Divertiffemens
deuffent feulement
commencer , avoit
eu le plaifir de deux
Chaffes differentes , un
| grand repas dans un lieu
Conftruit exprés , & une
46
La
Fefte
Fefte complete accompagnée
de Mufique , de fimphonie
, & de danfes , &
le tout executé par tout
ce qu'il y a de meilleures
Voix , & de plus habiles
Danfeurs en France . C'eſt
ce qui ne s'eftoit encore
jamais vu dans aucune
occafion femblable
&
ce que le zele de Monfieur
le Prince luy fit inventer
, Son Alteffe Sereniffime
ne
pouvant at:
tendre que Monſeigneur
,
de Chantilly . 47
0
1
fuſt arrivé a Chantilly ,
pour commencer à luy
témoigner la joye qu'Elle
avoit d'y voir venir
Ice Prince .
Aprés la prife du Cerf,
Monfeigneur arriva à
Chantilly par l'une des
grandes routes de la Foreft
, au bout de laquelle
on trouve une grande
demy - lune , par laquelle
a on entre dans une Avan-
Court qui n'eft pas encore
48
La
Fefte
entierement achevée.Elle
eft fituée entre un Etang
nommé l'Etang de Silve,
& le grand Fort du Châ
& par confequent teau ,
toute entourée d'eau . On
voit deux Pavillons à
droite & à gauche du
Pont Levis . Cette demylune
aboutit à un fer à
cheval , par lequel on
monte en front fur une
grande terraffe , au milieu
de laquelle eft une
Statuë Equeftre de bronzć
de Chantilly.
49
El
ze du dernier Conneſtacable
de
Montmorency
.
Cette Statuë fe trouve
vis à vis de l'entrée du
grand Château . C'eſt un
Edifice fort ancien , &
tres- irregulier , affis fur
une roche au milieu de
groffes fources , qui forment
un grand Foffé. Cependant
plufieurs groffes
Tours ne laiſſent pas
le rendre tres - agreable à
la veuë. Monfieur le
Prince fait travailler
pre-
E
11
de
50 La Fefte
fentement à rendre le
dedans de la Court regulier
, & à donner audehors
une face toute
nouvelle , foit
par l'ouverture
de trois rangs dc
feneftres , & deux grands
balcons qui
regneront
tout autour du Château,
foit par les combles qui
feront tous d'égale hau
teur , & à la manfarde.
A cofté gauche du fer à
cheval , eft un grand lo
gement detaché du Châ
de Chantilly.
SI
teau ,dont le rez de chauffée
eft à fleur d'eau du
a grand Foffé . C'eft dans
ce lieu où le logement dé
Monfeigneur avoit cfté
marqué , de mefme que
celuy de Madame la Ducheffe
, & de Madame la
Princeffe de Conty la
Douairiere . Ce fecond
Château avoit efté autrefois
bâty par Mrs de
Montmorency
, & on
lo l'appelloit la Capitainerie
. Feu Monfieur le Prin-
E ij
52
La Feste
ce en avoit fait accommoder
les dedans un an
avant qu'il mouruft, & il
y avoit ajoûté beaucoup
de commoditez . Les ornemens
de dehors font
des Pilaftres d'ordre Corinthien
. Ils compofent
la porte d'entrée de la
Court , & la façade du
coſté d'un petit parterre,
Tout le retour eft foûte
nu d'un grand balcon en
maniere de fauffe- braye .
Le logement d'enbas du
de Chantilly.
53
e
petit Château eft compo
fé de deux
Appartemens ,
dont la Salle eſt commune
à l'un & à l'autre .
Cette Salle eft ornée de
Tableaux ,
reprefentant
les plus belles Maifons
Campagne des envide
rons de Paris . Toutes les
pieces des deux Appartemens
aufquels elle fert ,
font ornez d'autres Tableaux
reprefentant diverfes
Fables de l'Antiquité
; en forte que l'une
E iij
54
La Fefte
des Chambres fait voir
l'Hiftoire de Venus , une
autre celle de Diane , une
autre celle de Flore , une
autre celle de Bacchus, &
une autre celle de Mome .
Toutes ces Chambres, qui
font percées en enfilade,
regnent le long du balcon
en fauffe-braye dont
on a parlé , & aboutiffent
à un grand Salon en retour
. Tout cet espace
eft remply de diverfes tables
curicufes , dont les >
de Chantilly . 55
tunes font rares par leur
travail , & les autres par
leur matiere de Buftes
;
avec leurs gaines & ſcabelons
, & de meubles
tres - finguliers .
tables
Outre
cela , il y avoit plufieurs
pour toutes fortes
de jeux. C'eft dans ce lieu
que Monfeigneur a fouvent
tenu appartement
devant, & aprés le fouper.
De ce logement , lors
qu'on a paffé par un Ve-
| ftibule qui eft ouvert par
56 La Fefte
deux grandes arcades du
cofté de la Court & du
petit Parterre , on monte
dans l'Appartement qui
eft au deffus , & qui fe
trouve fitué de plein pied
au rez de Chaufféc , de la
court du grand Chafteau,
auquel il eſt joint par un
Pont qui traverfe le
grand Foffé . Ce foffé eft
remply d'un tres- grand
nombre des plus belles,
& des plus groffes Carpes
que l'on puiffe voir.
de Chantilly .
ry
Cet
Appartement qui a
efté occupé par Monſeigneur
tant que la Feſte a
duré , eft compofé d'un
grand Salon , qui n'eft pas
encore entierement fait ,
& qui eft la feule piece
qu'on n'a pas eu le temps
d'achever. De ce Salon
on entre dans une grande
Antichambre , aprés laquelle
il y a une grande
Chambre , plufieurs Garderobes
, & un grand Cabinet,
dont la veuë donne
38 La Fefte
d'un cofté fur les Jardins,
& de l'autre fur une
grande Peloufe qui borde
la Foreft. Aprés ce Cabinet
on en trouve deux autres
de moindre grandeur,
dans le retour . L'un
donne entrée dans une
Galerie qui eft percée du
cofté de la Foreft de fix
grandes croifées , vis à
vis defquelles
il y a de
grands miroirs de glaces ,
dont les bordures font
d'un travail tout partide
Chantilly. 19
culier . Ces Miroirs reprefentent
cette grande Peloufe
dont je viens de
vous parler , avec une
partie de la Foreft . Au
deffous de ces glaces font
des tables de differentes
fortes de marbres des plus
beaux , & des plus precieux
; ces tables font
montées fur des pieds de
fculpture dorée ; il y en a
de plufieurs
manieres
. On
voit au bout de cette
Galerie un Portrait de
to
La
Fefte
feu Monfieur le Prince ,
fait par le vieux Jufte ,
du temps de la Bataille
de Rocroy . Ce Prince est
en pied
font à fes pieds occupent
une partie du terrain , &
du lointain. On y voit
d'un cofté l'ordre de la
Bataille de Rocroy , &
de l'autre le Combat . Ce
Tableau eft dans une bordure
d'une grande beauté
, & auffi magnifique
que bien travaillée , &
fes Armes qui
comme
de Chantilly.
61
comme Monfieur le Pring
ce a confacré ce lieu, a
la memoire de feu Mans
fieur fon Perfil a com
mencé à faire mettre des
Tableaux dans chaque
trumeau entre les croifées
& les glaces . Chacun
de ces Tableaux reprefante
par l'ordre des
temps une Campagne de
feu Monfieur le Prince.
La principale action , de
Ja,
la Campagnes, foit Siege
pu Bataille , painte en
F
3
62 La Fefte
grand , occupe le milieu
du Tableau
. Les autres
actions de la mefme Campagne
font peintes en petit
tout autour dans des
Cartouches
.
Le premier Tableau
reprefente la Campagne
de 1643. c'est à dire , la
Bataille de Rocroy . On
voit l'ordre de cette Bataille
dans le grand Cartouche
qui eſt au bas du
Tableau , ainfi que l'or
dre de Bataille des deux
་
de
Chantilly.
63
6
Armées . Il y a trois autres
Cartouches au côté droit
du mefme Tableau . Le
premier repreſente l'élevation
de Thionville ; le
fecond la Carte du Gouvernement
de Thionville,
& le troifiéme le Siege
de Thionville
. Il y a
auffi trois Cartouches à
la gauche du Tableau ,
Le premier fait voir le
Siege de Cirque , le fecond
la Carte du Gouvernement
de Cirque , &
11
Fij
84 La Fefte
le troifiéme l'élevation
de
Cirque.
Dans le fecond Tableau
eft reprefentée la
Campagne faite en Alle
magne en 1644.Les Com
bats donnez devant Fri
bourg le cinquiéme &
dixiénie Aouſt font peints
dans le milieu avec les
retranchemens de l'Atl
$
mée Bavaroife qui fu
rent forcez par celle que
commandoit feu Mon
fieur le Prince alors
2
de
Chantilly.
Duc
d'Anguien . Dans un
grand Cartouche au baş
eftole Plan de Philips
bourg ; dans les fix Cars
touches qui fontau coſté
droit du Tableau , font
repicfentez Oppenhien .
Beingen
Liechtonaug
DourlathipMayonce &
Landau Dans les fik
du cofté gauche on voit
VVoomes Spire Créukl
zenach ,
Bacharach , Neig
ftat & Baden.40 .mp3
Au
troifiéme Tableau;
Fiij
66 La Fefte
qui reprefente la Campa
gne de 1645. eft la Bataille
de Norlinguen ,
donnee le 3. Aouft entre
l'Armée du Roy commandée
par Monfieur le
Prince , & celle de l'Empereur.
Les deux grands
Cartouches qui font au
deffus du Tableau repre
fentent , l'un l'ordre de
la Bataille de Norlinguen
, l'autre & Norlinguen
. On voit dans les
trois Cartouches du cofté
de Chantilly.
677
droit l'élevation de Rottembourg
, la Carte du
Gouvernement de Rottembourg
, le Siege de
Rottembourg , & les
trois du cofté gauche reprefentent
le Siege de
Dunctelſbuhel , la Carte
du Gouvernement de
Dunctelſbuhel , & l'élevation
de Dunctelfbuhcl
.
Le quatriéme Tableau
fait voir la Campagne
de
1646. Au milieu eft la
šà La Fefte
Ville de Dunkerque &
dans les Cartouchés à
droite & à gauche
on
voit d'autres actions qui
regardent le Siege de l
mefnie Ville Les autres
Campagnes doivent eſtre
peintes fur d'autres iŢal
bleaux pareils dont les
places fondmarquées dant
la mefme Galerie gomais
>
> Tout cee Appartement
eftdie éclairéparaN HO
qui ne font pas encore
deffinez
, beep
5.1
de Chantilly.
69
&
bie infiny de Luftres &
de Girandoles de criftalt
Le couvert de Monſeigncur
fut mis dans une
Salle du grand Château ,
& Monfieur le Prince
qui fit fervir cousules
jours quatorzeou quinze
tables , comme vous vert
rez dans la fuite deffraya
toutes les perfonnes dis
ftinguées qui allerent à
Chantilly pour voir da
Fefte , ainfi que tous ceux
qui y furent employez
70 La Fefte
dont on
peut
dire que lo
nombre
eſtoit
infiny
.
Lors
qu'on
eut
foupé
,
Monſeigneur
tint
Appar
tement
. Aprés
vous
avoir
fait
une
defcription
des
deux
Chafteaux
, je croy
vous
devoir
parler
, non
pas
de toutes
les beautez
des
Jardins
, car je ne
Vous
en
entretiendray
qu'à
meſure
que
je vous
parleray
des
promenades
qu'y
fit
Monfeigneur
,
mais
de ce qu'ils
offrent
de Chantilly.
71
à la veuë de ceux qui
font dans les Appartemens
. En arrivant fur la
Terraffe , où je vous ay
dit qu'eftoit la figure du
Conneftable de Mont-
Il morency , on découvre
un grand efcalier, au bas
duquel eft un grand ron .
Ideau , & au milieu de
ce rondeau une gerbe
de plufieurs tuyaux . Au
delà de ce rondeau on
découvre un grand Parterre
feparé en deux parn
A La Feſte
ties par la croifée du
d'une
grand Canal. Il y a cinq
grandes pieces d'eau dans
Pune & l'autre partiel,
& chacune de ces grandes
pieces a un gros Jet
d'eau. Ces deux parties
fonts foutenues
grande allée d'ormes ch
Terraffe , avec des Ifs &
des Picea entre - deux
Au delà du grand Tanal
eſt un demy - rond qui
ferme la croifée, & dont
il s'éleve infenfiblement
jufques
395
12
de Chantilly.
73
>
juſques au haut de la
cofte une espece de fer
à cheval , qu'on appelle
le Vertugadin. Il eſt
compofé d'un grand glacis
de gazon , d'une grande
allée , fermée du cofté
du glacis par des Picea
taillez en piramide
ronde
, & de l'autre par des
ormes & une paliffade
entre-deux . Cette allée
eft jointe par ces deux
bouts , aux deux grandes
allées qui regnent_tout
G
74
La Fefte
le
le long du grand Canal :
Le point de veuë eſt ter
miné de ce coſté- là par
commencement des al
lées du grand Parterre ,
& de l'autre par une route
particuliere au travers
de la Foreft , qu'on ap
pelle la route du Con
neftable. Elle eft plus
large que toutes les autres
. Le Château eft à la
droite , comme je vous
l'ay déja marqué , & à la
gauche eft un petit Parc ,
de Chantilly.
75
qui feroit eftimé grand
par tout ailleurs , mais on
ne luy peut donner que
le nom de petit , fi on le
compare à l'autre , qui
a plus de cinq mille arpens
.
2
Le Lundy ( car pour
donner quelque ordre à
cette Relation , je la fepareray
par journées )
Monfeigneur alla courre
le loup aux environs
d'un Village appellé la
Chapelle , & au retour de
Gij
76 La Fefte
la Chaffe , ce Prince entra
dans fon Appartement ,
d'où il fortit quelque
temps aprés , pour aller
prendre à pied le plaifir
de la promenade. Il traverſa
le petit Parterre, &
ayant paffé le grand foffé
fur un pont de bois , il
trouva à ſa gauche un
gränd Parterre , enfermé
d'un cófté du foffé , de
l'Orangerie , & de l'autre ,
d'une galerie , & d'un
canal . Ce Parterre eft ende
Chantilly . 77
touré d'orangers parfaitement
beaux .
On y voit cinq pieces.
d'eau avec leurs jets. Celle
du milieu a pour pied
une Hydre , dont chaque
tefte vomit une quantité
prodigieufe d'eau . On y
voit auffi la Fontaine des .
Grenouilles . Elle eft fituée
dans un triangle au
deffous de la Terraffe du
grand foffé du Chafteau ,
entre cette Terraffe , les
Canal du Dragon , & le
Giij
78 La Fefte
petit bois de Chantilly,
qui eft à coté du Parterre
de l'Oragerie. Le Dra
gon eft une maniere d'a
nimal marin qui paroift
fortir de deffous la Ter
raffe du foffé . Il vomit
l'eau de la décharge de ce
foffé dans une coquille,
qui retombe dans un canat
qui eft le long d'un
des coftez de la piece où
eft la Fontaine des Grenouilles.
On deſcend
dans le Parterre par un
de Chantilly. 79
efcalier de
quarre ou
cinq marches fort grandes
& fort belles . Aux
deux coftez de cet eſcalier
font des napes d'eau
perpetuelles
, grandes,
belles , & bien fournies ,
qui tombent
dans de
grands
baffins
quarrez
C avec des bouillons
&
0
Dans ce bruits d'eau.
mefme Parterre font quatre
grands Picea , dont
le moindre a plus de foi-
Xante pieds de baut . Du
80 La Fefte
cofté du canal l'allée eft
garnie de Platanes , dont
le plus vieux a plus de
cent cinquante
ans . Cet
arbre eft fort rare en
France . Sa feüille eft à
peu prés comme celle de
vigne , & il fe depoüille
tous les ans de fon
écorce . De ce Parterre
Monſeigneur
entra dans
une Ifle par un grand
portique
de treillage. A
cofté de cette Iſle on en
voit une autre plus pede
Chantilly.
81
tite . Elles font partagées
par trois canaux .
La grande eft ornée de
plufieurs allées , de grandes
paliffades
, de deux
groffes Fontaines
enfermées
dans des Portiques
, & de plufieurs
ornemens
de treillage d'un
deffein tres agreable ,
& d'une propreté
furprenante
. L'extremité
de
'Ifle eft reveſtuë de
pierre de taille . On y
voit douze jets d'eau
-
82
La Fefte
qui fortent d'autant de
baffins au deffous " defquels
eft une cafcade de
2
toute la largeur de la
pointe de l'Ifle , & des
deux canaux . On trouve
dans la petite Ifle des
allées de grands Aunes ,
des paliffades , un treillage
en demy - rond
& une fontaine dans le
milieu . Deux Dragons
de
3
bronze femblent y combattre
. Il y en a un
renversé qui pouſſe un
de Chaneilly.
83
grand jet d'eau , & l'autre
en dégorge en abondance
fur ce premier . Vis
à vis de cette fontaine ,
& à la pointe de la mef
me Ifle , eft un Apparte
El ment de treillage , compofé
de quatre pieces . Il
eft parfaitement
bien entendu
, & d'un travail
tres - delicat
. Ces quatre
pieces fe trouvent fur un
terrain qui a en face la
I vue du canal ; à droite
3
fur la prairie , & à gauche
84
La Fefte
fur des jardins . A l'iffuc
de la promenade Monfeigneur
alla voir l'O
pera , que Monſieur
le
Prince avoit fait faire
exprés , Son Alteffe Sereniffime
ne voulant
point donner de diver
tiſſement qui euſt eſté déja
vû . Le lieu meſme fut
conftruit pour ce feul
Spectacle , & Monfieur
le Prince agar choiſi
l'Orangerie
de Chantilly
qui regne tout le long
du
de
Chantilly.
83
duparterre avec une terraffe
magnifique, dit à M.
I Berrain d'y conftruire ,
non feulement un theatre
, mais auffi une Salle
magnifique. L'Orangerea
70. toifes de long, &
vingt-fept pieds de large.
1 M. Berrain la divifa en
trois parties feparées par
des Portiques d'architecture
, fans y comprendre
le Veſtibule par où l'on
yes & duquel on
voyoit cette longue éten-
70
ОП
I
H
86
La Fefte
due eclairée de deux
rangs de Luftres , que les
grands Portiques qui fervoient
d'entrées à ces
differentes Salles , laif;
foient voir diftinctement
. Il feroit difficile
de trouver rien de plus
magnifique
, & dont les
ornemens fuffent plus diverfifiez
. Plus on appro
choit , plus on voyoit
que la magnificence alloit
toujours en aug
mentant , la derniere
.
de Chantilly.
87
Salle eftant infiniment
eftoit
plus riche
la
que , premiere
, & le theatre
encore
davantage
.
1 Le Veſtibule
orné de grands
arbres
qui ceintroient
, & cachoient
toute
la voûte
.
Les pieds
de ces arbres
cftoient
dans
une feule
caiffe qui regnoit
tout
autour
du Veftibule
, &
qui eftoit
peinte
en porcelaine
, & ornée
de chifres
de Monfeigneur
,
Hij
88 La Fefte
avec des attributs de ct
Prince . Ces arbres eftoient
fi verds , fi chargez
de feuillages , & fi
artiftement placez , qu'il
eftoit impoffible qu'on
vift les murs de ce Vel
tibule , de forte qu'on
le pouvoit prendre pour
une tres-belle allée . Ces
arbres conferverent leur
verdure pendant les huit
jours que dura la Feſte,
& ils donnerent une fi
agreable fraîcheur à ce
de Chantilly .
89
licu , qu'on refpiroit
en y entrant un air delicieux
, dont on ne pouvoit
s'empefcher de parler
, en marquant le plaifir
qu'on y prenoit. Ce
Veftibule eftoit éclairé
de plufieurs Luftres , ce
qui parmy la verdure des
arbres produifoit un effet
tres - réjouiffant , rien n'eftant
plus agreable à la
veuë que le verd , fur tout
lors qu'il eft éclairé .
Aprés qu'on avoit ad-
H iij
Do La Fefte
miré la fimple & riante
decoration de ce Vefti-
翼
bule , & qu'on y avoit
demeuré
quelque temps,
pour en goûter la douce
fraîcheur , on fe fentoit
excité à paffer outre ,
chacun eſtànt attiré par
le brillant qui paroiffoit
au travers d'un fuperbe
Portique , fous lequel il
falloit paffer pour entrer
dans la piece fuivante.
Ce Portique eftoit de
huit pieds d'ouverture
de Chantilly.
91
fur feize de hauteur . Il
eſtoit tout de marbre , &
d'une tres - belle architecture,
avec des ornemens
rehauffez d'or . Il fervoit
d'ouverture à une galerie
de feize toifes de
long fur vingt-fix pieds
de haut . Tout le pourtour
de cette galerie eftoit
orné d'un lambris ,
& d'une corniche , &
entre le lambris & la
corniche , on voyoit une
tres belle tapifferie tou92
La Feste
te d'une meſme fuite , &
qui eft nommée Tapiße
rie de Venus , parce que
tout ce qu'elle reprefen
te regarde cette Deeffe.
Outre les deux rangs
tres- beaux Luftres de cri
ftal qui éclairoient cette
fuperbe galerie , elle d
toit encore ornée &
de
éclairée par vingt - quatre
Girandoles de mefme matiere
, qui estoient pofées
fur des Gueridons .
Au bout de cette galerie
14
de Chantilly. 93
P
on voyoit un Portique
pareil à celuy par lequel
on eftoit entré. On montoit
trois marches fous
ce dernier Portique pour
entrer dans la troifiéme
piece , qui eftoit la Salle
de l'Opera. Elle avoit
cent quarante-deux pieds
de long en y comprenant
le Theatre & l'Orcheftre.
L'ordre de fon
architecture , ainſi que
celuy de la façade du
Theatre , eftoit Ionique1
La Fefte
94
Compofé. Cette Salle
eftoit partagée
en quatorze
pilaſtres de marbre
ornez de leurs chapiteaux
, & de leurs bafes ,
+
ainfi
que
de
plufieurs
mafcarons
, & de
quantité
de
feftons
, le tout
de relief
&
doré
. Les
pilaftres
eftoient
pofez
fur
leurs
piedeftaux
qui
fervoient
de
lambris
à
toute
la
Salle
. Entre
ces
pilastres
on
voyoit
des
Tapifferies
qui
reprefentoient
des
de Chantilly .
95
portiques d'architecture,
tout relevez d'or fur un
fond de velours rouge
Cramoifi. On avoit affùjetty
les efpaces qui sé
toient entre chaque pilaftre
à la hauteur & à la
largeur des pieces de cette
Tapiflerie . La Corniche
eftoit toute de marbre &
de relief avec des ornemens
d'or de mefme que
le plafond , & la façade
du Theatre qui estoient
du mefme ordre , mais
96 La Fefte
d'un plan fort extraor
dinaire. Entre les pilaf
tres des deux coftez du
Theatre eftoient deux
grandes Figures de ronde
boffe, chacune de fixpieds
de haut . L'une reprefen
toit la Poëfie , & l'autre
la Mufique. L'Orchestre
qu'on avoit fait pour la
Symphonie eftoit aufli
d'Architecture
de mar
bre . Cette Salle eftoit fi
brillante & fi riche ,
qu'on ne la pouvoit
d'abord
de Chantilly.
97
d'abord regarder fans étonnement
, & enfuite
fans
admiration , quoy
que
l'embelliffement des
lieux par où l'on venoit
de paffer duft faire attendre
quelque chofe qui
fuft entierement magnifique.
Ce fut fur ce Thea
tre que l'on repreſen
P'Opera . Les Vers
n'en pouvoient eſtre que
beaux , puis qu'ils eftoient
de M. le Clerc de l'Academie
Françoife . Ils aa
ta
I
98 La Fefte
voient efté mis en Mufique
par M. Lorenzany ,
Maistre de Muſique de
la Chapelle de la feuë
Reyne , dont les Ouvrages
font fort eftimez , &
M. Pecour avoit fait les
té
y avoit outre cela trois
Entrées qui compofoient
les divertiffemens , hors
deux qui eftoient de M.
de Leftang . Cet Opera
intitulé Orontée, fut chanpar
l'Academie de la
Mufique de Paris , & il
de
Chantilly.
99
des meilleurs Muficiens.
de la Mufique du Roy,
L'ouverture du Theatre
fe fit par la reprefentation
d'une grande & belle
Foreft que la diverfité
des arbres & des routes
faifoit paroiftre fort
fpacieufe. Lors qu'on
eut levé la toile , on vit
le Dieu Pan dans le fond
de cette Foreft . Toute fa
fuite , Sylvains , Satyres ,
& Faunes , eftoient en-
2
groupez en divers en-
I ij
100 La Fefte
droits . I
commença
Prologue
. Comme
tous
les Vers qu'on y chanta
regardent
le Roy & Monfeigneur
le Dauphin
, je
ne veux pas vous priver
de la
fatisfaction
que
vous aurez à les lire.
Voicy
ceux qui furent
chantez
d'abord
le
par
Dieu Pan . C'eftoit
M.
Moreau
qui faifoit
ce
perfonnage
.
ay veu tous les regnes des
Fay
Rois
de Chantilly.
10
10
Celebres par leurs exploits ,
Et dans mon fouvenir j'en confervois
la gloire ,
Mais depuis que LOUIS s'eft
fait voir à mesyeuxi
Tous ces Mortels fortent de
ma memoire ,
Et je ne mets que luy dans le
allots rang de nos Dieux.
Digne Fils d'un tel Pere ,
Qu'avec le Sceptre hereditaire
Il offre de Vertus que tu vas
initer
!
Celuy dont l'Univers adoroit
la puiffance
ofsit flater
Et
Es qui
Liij
102 La Fefte
D'eftre le Fils de Jupiter ,
Seroit jaloux de ta naiffance.
豪
Jeune Heros,quand je te vois
Dompter les Monstres de nos
shaw Bois
J'augure qu'animé de l'Aftre qui
te guide ,
Le moindre de tes exploits
Vaudra tous les travaux d'Al
cide .
Ton coeur vole déja fur des che
mins ouverts
Amille triomphes divers ,
fetouted
Tu aisée ,
Et nous voyons clairement
Que noftre Hippolite charmant,
de Chantilly. 103
6
Jen
Al'ombre de la Paix , cache un
aure Thefée.
Mais j'entens les concerts des
Nymphes de nos bois.
Vous,Faunes , vous , Silvains,
répondez à leurs voix.
Pan cut à peine achevé
ces Vers , qu'une troupe
de Driades & d'Hamadriades
fe fit voir . Voicy
ce que chanta une des
Driades.
O gloire incomparable
De LOUIS !
104 La Fefte
Les Siecles feront ébloûïs ,
A l'éclat admirable ,
Defesfaits inouis.
Le Choeur ayant repeté
ces Vers , un Faune
chanta ceux- cy .
Le fouvenir charmant de ce
nom fi vanté ,
Doit eftre auffi durable
Que l'immortalité
.
Une Hamadriade chan
ta enfuite ces quatre Vers.
Son Hiftoire incroyable
A la pofterité ,
Paffera pour la Fable
D'une Divinité.
de Chantilly. TOS
Deux Silvains finirent
par ceux - cy .
Redoutable par fes armes ,
Il nous charme dans la Paix .
Son Empire eft fans alarmes ,
Mille graces, mille charmes ,
Accompagnent fes bien-faits.
Le
Choeur
repeta .
O gloire incomparable
De LOUIS!
Les Siecles feront ébloüis
A l'éclat admirable ,
Defesfaits inouis.
Et tout cela fut entremeflé
de Danfes de Dria106
La Fefte
des , d'Hamadriades , &
de Faunes .
La Decoration du premier
Acte reprefentoit le
Temple de Venus . L'Architecture
eftoit d'un or
dre Ionique , & le plan
d'une forme ronde , avec
quatre Portiques
ou Porches
, dont l'un paroiffoit
de face , il y en avoit un
avec autre en perfpective
un periftille tournantautour
du Temple , dont les
Corniches eftoient porde
Chantilly. 107
DI
tées par des colomnes
d'Agathe , avec des chapiteaux
& bafes d'or . Il
y avoit des Statues d'or
entre les colomnes . L'Attique
qui eftoit fur la
Corniche
duTemple
, portoit
un Dôme orné de
bandeaux ,
panneaux , &
bas- reliefs fur des fonds
de marbre ; & fur le haut
de la rondeur du Dôme,
c'eftoit un couronnement
de baluftres
& de:
Piedeſtaux . La porte de
108 La Fefte
ce Temple qui eftoit entouré
d'arbres , ne s'ou
vroit qu'en certain temps,
& alors on voyoit le de
dans tres-magnifique
, &
un autel au milieu , Orontée
Reine d'Egypte
, fort
refoluë de n'aimer ja
mais , vint chanter le
triomphe
de la liberté.
Meliffe , fa confidente ,
& Creonte Chef de fon
Confeil , luy repreſente
rent inutilement qu'elle
devoit choifir un : Epoux
digne
de Chantilly. 109
digne d'elle parmy tant
de Rois Elle demeura
ferme à protefter qu'elle
pr vouloit point entendre
parler d'Hymenée ,
& elle eftoit dans ces
fentimens , lors que Gelon
, homme de Cour ,
luy vint dire qu'il avoit
be arraché un jeune Etranger
d'entre les mains
d'un affaffin qui l'avoit
bleffe . Cet Etranger parut
auffi-toft fous le nom
d'Alidor , foûtenu d'AK
te
110 La Fefte
"
riftée fa Mere . Sa beau
té , dont Gelon avoit
déja fait la peinture ,
toucha Orontée , qui ap
prit de luy que l'affaffin
luy avoit dit en le fra
pant , qu'il executoitles
ordres de la Reine de
Phenicie qui avoit juré
fa perte. Orontée , aprés
avoir commandé a Phar
nace d'en prendre foin,
fortit avec Meliffe &
Creonte , & Gelon demeura
feul.
7
de Chantilly.
HII
Son caractere qui a extremement
pleu à Chantilly
, eftoit une efpece
d'honnefte homme , fe
faifant un plaifir de joüir
de la vie libre , & de
méprifer toutes les belles
chimeres dont les autres
hommes fe font des
Occupations , qui les empêchent
d'avoir un moment
de joye & de repos
pendant toute leur vie .
Voicy de quelle maniere.
expliqua fa Philofo-
K ij
112 La Fefte
phie agreable , aprés avoir
vù fortir Alidor
bleffé.
$
•S'il eftoit morts qu'il feroit
regrété !
Moy ,pour rendre à jamais fa
memoire celebre,
Au bruit des pots j'aurois
chanté
D'un ton plaintiffon Qraifon
funebre.
Pour vivre longtemps »
Pour vivre contens ,
Il n'eft rien tel
boires
que
de bien
de Chantilly. 113
Bacchus fur tous les Dieux emporte
la victoire
Son or potable enchante tous
Les fens
,
Diffipe les chagrins & chaffe
l'humeur noire.
Pour vivre longtemps ,
و ا
Pour vivre contens
Il n'est rien tel que de bien
boire.
Que le Ciel me delivre
De ces Philofophes du temps,
Qui jour & nuit pâliffent fur
un Livre ,
De ces Amoureux languiffans
,
K iij
114
La
Fefte
& que
De ces affamez Courtiſans
Que repaift la fumée ,
l'espoir enyore.
Pour moy, je ne veux point eftre
efclave en amour,
Ny devenir Sçavant , ny vieillir
à la Cour ,
Ny mourirfotement, pour vivre
dans l'Hiftoire.
Pour vivre longtemps ,
Pour vivre contens د
Il n'est rien tel
boire.
que
de bien
Tous ceux qui ont entendu
l'Opera ont donné
tant de loüanges à cet
de
Chantilly.
IIS 1
On
endroit , en ont trouvé
le tour des penſées fi
nouveau & fi brillant ,
les Vers fi juftes , & d'un
caractere ſi aifé & ſi poly ,
que j'ay cru devoir vous
les envoyer tels qu'ils
ont efté chantez . Le Prince
Lyfandre eftant furvenu
lors que Gelon exerçoit
fa belle humeur ,
l'un parla du plaifir d'aimer
, & l'autre de celuy
de boire . La Princeffe Amafie
parut enfuite , qui
1
1
116 La Fefte
témoigna à Lyfandre
qu'elle fe rendoit à fon
amour . Le Temple de
Venus s'ouvrit , & on
vit une troupe d'Egy
ptiens , d'Ethiopiens ,
d'Indiens , & autres Nations
, qui porterent des
offrandes fur l'Aurel de
cette Déeffe. Le Choeur
fit des voeux pour obtenir
de l'Hymen qu'il
preparaft fes chaines
pour Orontée . Voicy les
Vers qui furent chantez
de Chantilly. 117
pendant cette offrande .
LE CHOEUR .
Dans nos Conceris , dans nos
chants d'alegreffe
,
Chantons Venus noftre grande
Déeſſe.
DEUX DU CHOEUR .
Tendres Amours , pour remplir
nos defirs
Banniffez lesfoupirs ,
Chaffez la trifteffe.
Deux autres du Choeur.
Tendres Amours pour remplir
nos defirs
Banniffez les foupirs ,
Venez , douxplaifirs
11.8 La Fefte
LE CHOEUR.
O Toy , doux Hymen en ce
jour,
Pour le coeur de la Reyne ›
Prepare ta chaine.
TRIO.
Uniffons nos accords tour à
tour.
Que par tout on chante ,
Que par tout on vante
Venus & l'Amour.
LE CHOEUR.
Chantons en ce jour
L'Hymen & l'Amour
Il n'y eut point de
nouvelle decoration au
"
"
de Chantilly. 119
fecond acte, & l'on y vit
encore le mefme Temple .
Orontée furpriſe du
changement qui fe faifoit
dans fon coeur, loua
les charmes du jeune Etranger
, & fe refolvoit
à mourir plûtoft que de
#fe rendre à l'amour , lors
que Jacinte parut devant
elle en habit d'homme
,
& luy dit qu'ayant eſté
abandonnée
par un Amant
, elle l'avoit eſté
chercher
à Sidon
, où
DAY
120 La Fefte
Irene avoit adoucy fes
malheurs par fes bienfaits
. Elle ajoûta que les
Devins ayant declaré qu'
Alidor luy devoit un
jour ofter la Couronne,
ce qui l'avoit obligé à
prendre la fuite , cette
Reine avoit mis fa tefte à
prix , & que voulant luy
marquer fon zele , aprés
avoir efté fi bien recetë
dans fa Cour , elle avoit
furpris Alidor , & d'auroit
tué d'un poignard
qu'elle
de
Chantilly.
1921
Lit
qu'elle luy montra, fi on
ne l'en cuft empefchée.
Orontée charmée d'Alidor
luy arracha le poignard
, & elle en alloit
O percer Jacinte , quand
Creonte l'arrefta , & luy
fit connoiftre qu'il eftoit
indigne d'elle qu'elle
vouluft vanger Alidor.
Elle chaffa Jacinte de fa
prefence , & honteufe
d'avoir découvert fa paffion
, elle fit devant
Creonte de nouvelles
, 4
rec
ea
*
L
122
La Fefte
F
proteftations de n'aimer
jamais. Aprés qu'elle fut
fortie , Alidor parut avec
Ariftée , & fe plaignit du
malheur qui l'avoit contraint
de quitter la Cour
t
d'Irene, où il avoit vêcu
avec tant de gloire depuis
que la mort luy avoit
ravy fon Pere. Ariftée
luy dit que quoy
qu'Hipparque
cuft efte
autrefois Corfaire , il faifoit
trembler les Rois
par fa valeur , & que de
de
Chantilly.
123
Ipuis dix ans que ſes Vaiffeaux
avoient fait naufrage
, elle ne fçavoit
s'il étoit vivant où mort;
mais qu'elle ne pouvoit
fe défendre d'attendre
beaucoup des promeffes
de fon Aftre . Amafic les
interrompit pour dire à
Alidor , que la Reine
s'intereffoit pour luy , &
- qu'elle vouloit l'entretenir.
Lors qu'elle fut
feule , elle s'étonna de ce
qu'elle fentoit ſon coeur
Lij
124 La Fefte
diſpoſé à trahir Lyfandre
pour ſe donner à Alidor
, qu'elle trouvoit
tout aimable , & en même
temps des Peuples
d'Egypte mêlez d'autres
Nations vinrent celebrer
la Fefte de Bacchus & de
l'Amour. Toutes leurs
chanfons marquerent
l'envie qu'ils avoient
qu'Orontée vouluſt leur
donner un Roy. Le
Choeur fit d'abord entendre
ces Vers.
·
de Chantilly 125
-O
Quand tout le Ciel à nos
vaux eftpropice ,
Charmant efpoir , viens flater
nos defirs.
Que noftre joye en tous lieux
retentiffe ,
Redoublons tous nos Jeux &
nos plaifirs.
RECIT.
Venus, enchaîne
Noftre aimable Reyne,
Tu peux finir noftre peine ,
Seconde nos voeux .
LE CHOEUR.
Venus, enchaîne
Noftre aimable Reyne ,
Seconde nos vaux .
Liij
126 La Fefte
RECIT.
Tes aimables noeuds
Sans ceffe nous rendront heureux.
LE CHOEUR.
Quand tout le Cielfefait voir
fi propice
Charmant efpoir viensfeconder
nos voeux..
DEUX DU CHOEUR:
Dans ce beau jour
Fais que tout s'accompliße ,
Venus ,mene avec toy l'Amour.
Deux autres du Choeur.
L'attente
C D'un bien fi charmant ,
Enchante
de Chantilly.
127
h
U
Noftre tourment.
RECIT.
Parune douce chaîne,
En ce jour
Captive une Reyne ,
Puiffant Dieu d'Amour.
AUTRE RECIT.
Remplis noftre attente
Perçant de tes traits
Un coeur qui ſe vante
De n'aimer jamais.
DEUX DU CHOEUR.
Afuivre ta loy
Engage fa foy ,
Memphis veut un Roy,
LE CHOEUR.
Quand tout le Ciel, &c .
128 La Fefte.
" R
qu'une
Reine
Alidor feul commence
le troifiéme Acte, ens'ap
plaudiffant de fon bonheur
, de ce
luy donnoit afile dans
fa Cour , tandis qu'une
autre pourfuivoit fa
mort . Amafie eftant furvenue
luy demanda s'il
venoit admirer la beauté
des lieux où il eftoit , &
il répondit que quelques
charmes qu'ils euffent ,
il ne pouvoit avoir des
yeux que pour elle. Il
de
Chantilly. $29
me
ajouta qu'il vouloit l'aiens
mer toute fa vie . Amafic
nb receut fon
hommage a-
R vec plaifir , & il eftoit
Te &
à
fes
qu
be
lors
que
genoux
lors la
Reine parut
.
Elle
repropeu
de cha à
Alidor le
a
10 respect
qu'il avoit pour
elle , de venir
feduire
une jeune Princeſſe
dans
fo Palais. Amaſie ſortit ,
Alidor
ayant dit
qu'il eftoit bien éloigné
d'aimer
Amafie , aprés
ON
&
1. to
le. us les maux
que l'a130
La Fefte
mour luy avoit cauſez
dans la Cour d'Irene ,
Orontée l'affura qu'il
trouveroit en elle ce qu'il
avoit perdu dans cette
cruelle Reyne . Alidor
s'eftant éloigné , elle fit
connoiftre qu'elle ne
pouvoit
plus combattre
fa flamme. Dans ce moment
Gelon luy vintannoncer
qu'il avoit veula
Magicienne Ifmenie def
cendre des Cieux dans un
char de feu . Ifmenie pade
Chantilly. 131
rut, & declara à la Reyne
qu'il falloit malgrél
fon indifference qu'elle
fe refoluft à prendre un
Epoux , & qu'elle alloitinterroger
les Manes des
Rois d'Egypte, & l'Ombre
de Ptolomée
, pour
fçavoir fur qui tomberoit
fon choix. Alors elle
frappa de fa verge un des
coins du Theatre , & la
terre s'eftant auffi- toft.
ouverte, les tombeaux en
fortirent , & s'éleverent à
132 La Fefte
vingt - quatre pieds de
haut. Celuy du grand
Ptolomée qui s'éleva au
milieu du Theatre , eftoit
d'un ordre Dorique &
d'une compofition cr
traordinaire. Le plan é
toit quarré long avec des
piedeftaux faillans fur
chaque face & dans les
angles . Entre les piede
taux eftoient des Statues.
de marbre blanc , affiſes au
pied d'une grande con
fole , & appuyées fur les
piedeftaux
de Chantilly.
33
piedeftaux . Dans le milieu
s'élevoit un morceau
d'architecture
quarré
long , fuivant le plan
avec des pilaftres & des
confoles fur les angles.
Les Statues montoient
jufque fous la Corniche
5 de mefme que les pilaftres
, entre lefquels il y
avoit une grande arcade
percée & furbaiffée , fous
laquelle eftoit la figure
de Ptolomée de marbre
blanc , affife au pied d'un
M
134 La Fefte
Tombeau de Porphire ,
dont les ornemens étoient
de bronze doré.
La Corniche portoit un
focle fur lequel eftoient
pofez quatre Sphinx de
bronze, qui portoient un
grand Obelifque
orné de
caracteres , & de figures
hierogliphes
. Le fommet
eftoit un chapiteau compofé
fur lequel eftoit une
Urne. Il y avoit encore
quatre
autres Tombeaux
dans les coftez du Théa
14
de
Chantilly. 135
S
,
tre , & dans les éloignemens
de formes différen-
& tes. & une Statuë de
marbre à chaque Tom-
-beau. Tous ces Tombeaux
eftoient entourez
de Cyprés , d'Ifs , & autrès
arbres , & le tout enfemble
formoit un fpectacle
lugubre, mais tresmagnifique.
Aprés qu'Ifmenie
eut évoqué l'ombre
de Ptolomée , il parut
plufieurs Efprits qui
tournerent autour des
Mij
136 La Fefte
Tombeaux comme voulant
animer les Statuës ,
& on entendit un Choeur
de Mufique fort extraordinaire
dont les voix
paroiffoient fortir des
Tombeaux . Ce qui furprit
fort , c'eft que les
Statues qui eftoient drapées
auffi proprement que
fielles euffent efté travaillées
de marbre , eftoient
des Figures vivantes , chacune
dans une attitude
differente . Tout le mon-
"6
de
Chantilly . 137
I de les crut de
carton ,
ajufques
au temps
qu'Ifme-
Cnic
parla
à Ptolomée
.
Alors toutes les Statuës
Es remuerent avec des mouvemens
lents .
J'ay oublié de vous dique
requ'avant que l'évocaent
tion fe fiſt l'aimable
en Gelon foutenant toûjours
trafon caractere , eftoit forefta
ty d'une maniere fort
fpirituelle . Voicy ce qu'il
at dit. Tout le monde y a
remarqué un tour d'eftes,
с то
V
M iij
138 La Fefte
prit fingulier.
Je crains trop la Troupe infer
nale
,
Jenne veux point chez Plutoni
Mourir de foifcomme Tantale,
Ny boire l'eau du Phlegeton.
Tous les Vers de l'évocation
avoient quelque
choſe de majestueux , qui
ne contribua pas peu
à faire naiftre dans l'efprit
des Spectateurs cet
te efpece d'étonnement ,
qui fait , lors qu'il eft
bien excité , un des prin
de Chantilly.
139
cipaux plaifirs des Specta
cles . La Magicienne parla
ainfi aux Demons .
Venez , Demons , plus vifte
qu'un éclair,
Quittez was demeure's terribles,
Et des atomes de l'air
Faites- vous des corps vifibles.
Venez, venez, obeiſſez
Paroiffez paroiffez.
Aprés que les Demons
l'eurent affeurée qu'ils
eftoient prefts d'obeir ,
elle pourfuivit de cette
forte.
ISC
IX.
140 La Fefte
Des jours éteints de nos Monar
ques,
Dans leur froid tombeau ,
Malgré l'ordre des Parques.
Rallumez le flambeau.
Les Demons ayant ani- ˆ
mé les Statues des Rois,
elle s'adreffa à ces Statuës
, & fit entendre ces
Vers .
Marbres fourds Figures
muettes
De nos fuperbes Rois ,
Prêtez l'oreille à ma voix ,
Parlez, & du Deftin foyez les
interpretes.
de Chantilly. 141
Rr
5!
Elle confulta enfuite
la Statuë de Ptolomée ,
& l'Ombre répondit ces
quatre Vers.
Ma Fille , de l'Hymen tu dois
fubirla loy ,
Et tu l'accepteras fans peine s
Mais tu n'épouferas qu'un
Roy
2
Que te doit offrir une Reyne.
L'Ombre ayant parlé
de cette forte , toutes les
Statues reprirent leurs attitudes
& aprés qu'Orontée
cut marqué la
>
142
La Fefte
peine que luy faifoit cet
Oracle , tous les Tombeaux
difparurent
, &
l'Acte finit ..
Un Jardin delicieux
faifoit le Theatre du quatriéme
Acte. Le devant
eftoit une maniere de Ve
ftibule d'une architectu
re Ionique. Des Termés
de bronze doré tenoient
lieu de colomnes . Les
chapiteaux eftoient des
corbeilles de fleurs & de
fruits , qui portoient une
L
de t
Chantilly. 143
,
corniche de marbre &
un plafond magnifique.
Entre les Termes il y avoit
des arcades auffi de
marbre , avec les orne
mens de bronze pour entrer
dans une galerie qui
paroiffoit tapiflée d'éto
fes d'or à fond violet . Le
Veftibule occupoit un
o tiers du Theatre fur le
I devant , & le jardin patroiffoit
enfuite . Il eftoit
Morné de Statues reprefentant
des Amaurs fur des
144 La Fefte
piedeftaux, accompagnez
de baluftres de marbre &
de bronze , avec des ar
bres qui s'élevoient der
riere ces Figures , qu'on
voyoit ornées de fleurs
& de fruits . Les deux
coftez duTheatre étoient
de cette maniere. Au milieu
le jardin fe feparoit
en trois allées , une dans
le milieu , & deux diagonales.
Elles eftoient ſi
bien tracées , qu'on les
découvroit de tous les
endroits
de Chantilly. 145
Resi
endroits de la Salle . A la
face de chacun des angles
qui feparoient les
allées eftoit une Statuë
qde marbre blanc , fur un
* piedeſtal auffi de marbre
dorné de bas reliefs d'or .
éto D'autres Statuës qui re-
A prefentoient encore des
ep Amours ,
regnoient genenet
ralement dans toutes ces
ux trois allées. Au bout de
toid celle du milieu il y avoit
' on des
berceaux d'or percez
Lous à jour , reveftus de touend
N
146 La Fefte
tes fortes de fleurs , &
foûtenus par des Termes
en confoles de marbre
blanc. Au travers de ces
berceaux on voyoit une
caſcade naturelle avec
plus de cinquante jets
d'eau , fans y comprendre
les Napes. Cette cafcade
étoit faite avec tant d'art,
qu'elle fuivoit la perſpe
tive du Theatre . Elle
paroiffoit d'une grandeur
extraordinaire
, &
ne diminuoit rien des
de Chantilly.
147
nte
apra
"
objets qui eftoient au-
Ten tour. Ces ornemens efma
toient de marbre & de
de bronze , avec des vafes
O d'où fortoient des planle
tes . Au deffus de cette
caſcade paroiffoit une
allée d'arbres qui travercal
foit, & au delà on voyoit
nt un Palais fuperbe dans
l'éloignement
. Les deux
allées des coftez paroiffoient
auffi fort longues,
irt ornées d'une maniere differente
de celle du miien
Entd
pe
e. I
Nij
148 La Fefte
1
lieu. On appercevoit au
travers de pluſieurs Portiques
d'architecture
ruftique
mêlée d'arbres, une
caſcade dans l'enfoncement
. Ce qui eftoit de
remarquable , c'est que
les fontaines & les cafcades
avoient efté préparées
avec tant d'art, que
non feulement elles
n'empêcherent point qu'
on n'entendift la Mufique
& les Recits , mais
mefme elles fembloient
de Chantilly . 149
s'accorder avec la Simphonie
, dont les mou-
E vemens tantoft plus lens ,
tantoft plus preſſez , ex-
#primoient auffi le murmure
des eaux . Quelquefois
la Simphonie s'ar-
= rêtoit laiffer entenpour
dre ce murmure ; quelquefois
auffi le bruit des
eaux ceffoit pour ne laiffer
entendre que la Simphonie
qui l'imitoit.
Amafic vint refver
dans ce beau lieu au
N iij
150
La Feste
merite d'Alidor &
voyant yenir Lyſandre ,
elle luy avoua qu'elle
avoit changé. Lyfandre
1
l'ayant traitée de per
fide , elle luy confeilla
par cette chanſon de
changer comme elle.
Que l'inconftance eft agreable !
On s'engage avec un Amant ,
Et l'on le quitte au moment
Qu'on en trouvé un plus aimable.
Que l'inconftance est agréable !.
Lyfandre eftant forty,
de Chantilly.
151
refolu defe fatisfaire par
la mort de fon Rival fistoft
qu'il l'aura connu ,
Gelon vint avertir Amafie
qu'il avoit laiffé Alidor
avec la Reyne. Cela
dor
luy fit croire qu'il eftoit
aimé d'Orontée , & lors
qu'il parut , elle luy reprocha
fon ingratitude ,
en l'accufant de faire
contre elle ce qu'elle avoit
fait contre Lyfandre.
Elle fortit en
voyant
venir la Reyne , qui dit
10
152 La Fefte
à Alidor qu'il fçavoit
que l'amour qu'il avoit
eu pour Irene avoit caufé
fa colere, & Alidor ayant
répondu qu'un malheureux
comme luy fe con
noiffoit trop pour afpirer
à eftre aimé d'une Reyne,
elle ajoûta pour l'enhardir
à fe declarer , que
vertu meritoit un Diademe
, & qu'il n'y avoit
rien dont l'efperance luy
puft eftre deffenduë . Alidor
l'ayant quittée ,
•
fa
de
Chantilly .
153
dre
Creonte luy vint apprenque
le Frere d'Irene ,
Fils comme elle d'Agenor
Roy de Phenicie ,
& de Ladice , eftoit vivant
, & qu'un Envoyé
de fa Soeur venoit d'en
apporter la nouvelle.
Orontée en fut troublée ,
parce que ce Prince que
l'on croyoit mort , luy avoit
cfté deftiné par fon
Perę & par le Roy de
Phenicie , & qu'elle ne
pouvoit fatisfaire à ce
154
La Fefte
des
qui avoit efté predit par
fon Ombre, fans renoncer
à l'amour qu'elle avoit
pour Alidor . Creonte luy
confeilla de l'éloigner ,
pour faire ceffer
bruits defavantageux à
fa gloire , & elle répondit
qu'on auroit fujet
d'eftre content d'elle.
Cet Acte finit par le divertiffement
qui eft expliqué
dans ces Vers .
de Chantilly. 155
GELON.
Chers Compagnons delices
de la table ,
Rejcüiffons - nous.
Chantons , danfons, faifons les
fous.
Que la folie eft raisonnable !
LE CHOEUR.
Rejeüffons- nous
Chantons, danfons, faifons les
fous.
Que lafolie estraisonnable !
GELON .
D'où vient que le fommeil
m'accable ?
Que fes pavots font doux !
Camarades, couchons- nous
156 La Fefte
Sur le fein parfumé de Flore ,
Et dormons tous
Fufqu'au retour de l'Aurore,
Gelon s'eftant endormy
fur un lit de
gazon ,
un de fes Compagnons
dit ,
Dors , Gelon , dors.
Du jus divin ton ame eſt échauffée
,
Tu dois pour delaffer ton
corps ,
Te livrer tout entier dans les
bras de Morphée
Dors , Gelon , dors .
Aprés cela deux autres
compade
Chantilly. 157 .
21
10
Compagnons
de Gelon
dirent .
Vole , vole jufques aux Cieux
Sur l'aifle d'un fonge a greable,
Va boire à la table des Dieux
Le nectar delectable.
Sur l'aifle d'un fonge agreable
Vole , vole jufques aux Cieux.
LE CHOEUR ayant repeté
Va boire à la table des Dieux
Le nectar delectable ,
Gelon s'éveilla au bruit
que firent fes Compa-
& l'Acte finit
gnons ,
par une Danſe.
Le Theatre ne changea
O
158 La Fefte
point de Decoration au
cinquiéme Acte, qui com
mença par cette Chanfon
d'Orontée .
Je way, cruel devoir, éloigner
de ces lieux
L'innocent objet de maflame.
Mais qui me répondra, grands
Dieux,
Qu'eftant loin de mesyeux
Il ne regne plus dans mon ame?
Malgré fon amour elle
ne laiffa pas de déclarer
à Alidor qu'ayant fceu
combien Irene eftoit irde
Chantilly.
139
ritée contre luy , elle ne
pouvoit fe difpenfer de
l'éloigner de fa Cour ,
& qu'elle luy donnoit
Thebes pour retraite . Il
ſe retira comme ne cherchant
plus qu'à mourir,
& prefque auffi - toſt on
vit paroiftre Jacinte qui.
dit à la Reyne que l'En-
том voyé de Sidon parloit
u d'arrefter Alidor , qu'elle
craignoit qu'on ne vouluft
attenter fur fa vie ,
& qu'elle efperoit que
O ij
160 La Fefte
l'avis qu'elle luy en donnoit
appaiſeroit la colere
qu'elle avoit fait éclater
contre elle. La Reyne
n'eut pas fitoft envoyé
Jacinte pour empeſcher
le départ d'Alidor , que
444
Creonte luy fit part d'une
autre nouvelle . Il luy
apprit que l'Ambaſſadeur
d'Irene eftoit le Corfaire
Hipparque Pere d'Alidor,
dont la mort avoit paſſé
pour certaine ; qu'il avoit
obtenu le pardon de fon
de Chantilly. 161
Fils , & qu'Irene eftoit
partie elle-mefme de Sidon
pour venir mettre ſa
Couronne fur la tefte
d'Alidor . Cela donna de
la jalouſie à Orontée
qui crut qu'Irene venoit
couronner Alidor comme
Amant , mais elle fut
détrompée par lfmenie ,
qui l'affura que cet Alidor
eftoit Fils d'Agenor
Roy de Phenicie,& Frere
d'Irene. Le Vaiffeau qui
portoit ce petit Prince
O iij
162 La Fefte
dans le temps de fa naiffance
, ayant fait naufrage
, Hipparque l'avoit
trouvé flottant dans un
Berceau , & enveloppé
de langes tiffus de la
main d'Iſmenie . Il avoit
apporté ces langes , & Ilmenie
les avoit reconnus.
Orontée que cette reconnoiffance
rendoit heureufe
, puifque l'Ombre
de Ptolomée luy avoit
predit qu'elle épouferoit
un Roy que luy offriroit
de Chantilly. 163
1
une Reyne , ordonna à
Amafie de recompenfer
l'amour de Lyfandre
.
L'Opera finit par une
Fefte galante que fit une
troupe d'Egyptiens
&
d'Egyptiennes
, pour ſe
réjouir d'une avanture
qui leur donnoit un Roy
digne de l'eftre .
CHOEUR.
Le deftin remplit nos voeux.
Le Ciel nous donne un Roy ;
que nousfommes heureux!
DEUX DU CHOEUR .
Le Soleil qui nous éclaire
E
164 La Fefte
Pour briller de plus beaux
feux
Va fe joindre avec Cythere.
CHOEUR.
Foüiffez, heureux Amans ,
Des plaifirs les plus charmans,
Desplus doux raviffemens.
RECIT.
Quelle gloire
En ce beau jour !
Alidor, ( qui l'euft pu croire? )
Va remporter la victoire
Par les mains du Dieu d'Amour.
AUTRE RECIT.
Ifmenie a fceu predire
Cet Hymen fait dans les
Cieux
de Chantilly. 165
ema
Deux Deffus du Choeur.
Quel bonheur s'offre à nos
yeux
Si charmant , fi glorieux ?
Pour le bien de cet Empire ,
Couronné des mains des Dieux,
Alidor vint en ces lieux.
DEUX AUTRES DESSUS.
Doux moment !
Four charmant !
CHOEUR.
L'Univers de noftre Roy
Recevra bien-toft la Loy.
DEUX DU CHOEUR .
O doux moment !
O jour charmant !
KT!
рит
victor
Die
EC
redire
166
La Fefte
CHOEUR.
Le deftin remplit nos voeux.
Le Ciel nous donne un Roy ;
que nousfommes heureux !
Monfeigneur marqua
avec l'honnefteté qui luy
eft ordinaire, qu'il s'eftoit
beaucoup diverty à cet
Opera . Ce Prince tint Ap
partement le mefme jour,
& l'on y joüa à differentes
fortes de Jeux .
Le Mardy , qui eftoit
la troifiéme journée,
Monfeigneur voulut fe
de Chantilly . 167
B
donner le plaifir d'aller
tirer dans le Parc . Ce
Parc eft d'une beauté
merveilleufe &
quoy
que l'art l'ait beaucoup
embelly , il femble pourtant
qu'il ne luy doive
aucun de fes agrémens,
On y voit des cofteaux,
des plaines , & des bois
difpofez par la Nature
mefme d'efpace en efpace,
comme pour fervir de
retraite à toutes fortes
de gibier dont il eft rem168
La Fefte
ply , & pour offrir d'agreables
lieux de rafraìchiffement
à ceux qui
s'y promenent . Ces bois
font coupez par des rou
tes differentes qui fe croi
fent , & qui feroient en
d'autres lieux que Chantilly
, des promenades
•
qu'on admireroit, & qui
mefme en ce lieu- là où
tant de beautez fe trou
vent affemblées , ne laiffent
pas de fe faire regarder
avec plaifir. D'un
cofté
de Chantilly. 169
est
el
ner
et
côté où le terrain s'éleve
en côteau , on voit comme
dans une espece de
valon les canaux , les
prairies qui les bordent,
les Parterres , les Cafcades
, les petits bois dont
elles font ornées , les Ifles
dont je vous ay déja parlé
, qui font la plus delicieufe
, & la plus fuper
be veuë qu'on puiffe s'imaginer.
De l'autre côté
l'on voit comme dans
des enfonceniens des mai-
P
•
A
170 La Fefte
fons ruftiques qui paroiffent
au travers des bran
ches des arbres , des vil
lages qu'il femble qu'on
n'ait laiffez là dans une
efpece de lointain , que
pour faire des paysages
plus beaux que ceux que
le Pinceau nous a donnez
. On y trouve une
Menagerie dont la principale
porte donne fur
une des grandes allées
qui bordent le grand canal
, & qui d'un autre
de Chantilly . 171
côté fort dans les plaines
du parc. Cette Menagerie
, quoy qu'elle ne foit
pas encore achevée , ne
laiffe pas de paroiſtre
tres- magnifique . Outre
un parfaitement bel appartement
, dont la fimplicité
dans les meubles a
quelque chofe de plus agreable
que la richeffe en
d'autres lieux, la diftribution
d'une infinité d'endroits
propres à ferrer
tout ce qu'une Menage-
Pij
172 La Fefte
rie abondante peut fournir
de mets delicieux
,
fait un agrément qu'il
eft difficile d'exprimer .
On y voit un grand Salon
orné de peintures ,
teprefentant l'hiftoire
d'Ifis , & ce Salon eft
tourné de maniere qu'il
femble que ce foit plûtoft
le Temple d'Ifis qu'-
un baftiment ordinaire .
Beaucoup de Terraſſes
& de jardins champêtres
font l'ornement de cette
de
Chantilly .
173
maifon dont une des
courts eft bordée de huit
ou dix petits Pavillons ,
tous feparez les uns des
autres , & deftinez à lo-
Cintu
T'hif
Salo
ere
foit:
rdin
Terr
amp
de a
ger les animaux rares que
Monfieur le Prince fait
venir des Pays étrangers ,
Une autre court a dans le
milieu une fontaine toute
de fources vives ,
qu'on voit fourdre &
bouillonner parmy des
rocailles qui paroiffent
naturelles . On appelle
Piij
174
La Fefte
cette fontaine, la fontaine
de Narciße , parce que
ce Berger amoureux de
luy - mefme y paroiſt au
milieu fe regardant avec
tranſport , & tendant les
bras à fa Figure , qu'on
a le plaifir de voir dans
F'eau , tant cette cau eft
claire , nette & argentée,
pour me fervir des termes
d'Ovide , dont cette fontaine
furpaffe de beaucoup
la defcription .
Si je voulois contide
Chantilly. 175
nuer à vous faire celle
de cette Menagerie &
du Parc , je perdrois trop
longtemps Monfeigneur
de veue . Ce Prince , aprés
1 avoir tiré toute la matinée
dans ce Parc , alla
l'apréfdinée à la chaffe
du Cerf , avec la Meute
de M. du Maine , qui
n'a pas moins d'adreffe
que d'ardeur & d'activité
pour la Chaffe , & dont
l'équipage eft fi beau ,
qu'il ne cede qu'à celuy
176 La Fefte
du Roy. Il y eut le foir
Opera & Appartement .
Le Mercredy, Monfeigneur
alla à la chaffe aux
Perdreaux . Tous les Seigneurs
de fa fuite fe fe
parerent par Quadrilles.
Ce Prince eftant de retour
de la Chaffe , fit faire
un état de ce que cha
cun avoit tué , & envoya
cette Chaffe au Roy, avec
le détail , & les noms de
tous ceux qui avoient
chaffé. Il s'y trouva plus
de
Chantilly.
177
*
de cinq cens Faiſans ,
Perdrix , ou Liévres ,
Monfeigneur en ayant
tué luy ſeul plus de cent
quatre - vingt ; de forte
que s'il y euft eu un Prix
pour celuy qui en auroit
le plus tue , il cuſt eſté
donné à ce Prince . Il fe
promena l'apréfdînée , il
traverfa d'abord le Parterre
des Orangers , & alla
enfuite dans la partie du
jardin qui eft du côté du
Village de Chantilly.
178 La Fefte
II y entra par une gran
de porte qui eft au milieu
de la galerie des Cerfs .
Cette galerie s'appelle
ainfi , parce qu'elle eft
>
ornée de beaucoup de fi
gures de Cerfs au naturel
, portant tous au col
l'Ecuffon des Armes de
M' de
Montmorency ,&
des Maiſons avec lef
quelles ils avoient fait
alliance . Elle eft ouverte
en arcade fur le Parterre
des
Orangers , ayant au
de
Chantilly. 179
pied de fon mur un petit
ruiffeau d'eau vive &
claire qui coule fur un
beau fable , avec un murmure
le plus agreable du
monde. De l'autre cofté ,
entre les figures des cerfs
qui y font , elle eſt ornée
d'une peinture à frefque ,
reprefentant l'hiftoire
de Pfyché. Cette peinture
, quoy qu'un peu endommagée
par le temps,
ne laiffe pas d'eftre encore
d'une beauté à at
180
La Fefte
tacher les Connoiffeurs .
Cette galerie aboutit
d'uncôté à un grand Pavillon
apellé des Etuves,
à caufe qu'il y en avoit
autrefois.Ce Pavillon eft
compofé de deux grands
Salons , dont l'un eft ac
compagné
de Cabinets .
On trouve un Billard
dans le premier , & ily a
des Lits de repos dans
l'autre . Un de ces Salons
eft ouvert par unegrande
porte fur une des petites
Ifles
de Chantilly.
181
En
Ifles dont je vous ay parlé
, & il n'en eſt ſeparé
que par un canal que l'on
paffe fur un pont .
face de cette porte dans
l'Ifle , eft un grand
rond
de treillage
, qui forme
une efpece
de Salon dé-
Couvert
au milieu
duquel
eft une fontaine
avec
un tres-gros jet d'eau .
Par l'autre
bout
cette
galerie
conduit
à l'un
des Pavillons
de l'Orangerie
, compofé
auffi de
&
,
182
La Fefte
deux Salons. Monfei
gneur paſſa par une grande
allée de Picea en pi
ramide , & des Sapins entre-
deux , & eut le plaifir
de voir à la gauche , fur
une hauteur , ornée d'un
bois vert
une
cafcade
& une grande piece
d'eau avec trois gros jets,
dix levées , & autant de
baſſins à chandeliers. Ily
a dans la face de la cafcade
cinq grands Mafques
de bronze , qui vo
miffent une fort grande
de
Chantilly.
183
quantité d'eau , laquelle
tombant fur autant de
coquilles à trois rangs ,
forme autant de napes
d'eau . On voit au bas de
la caſcade un grand baffin
qui reçoit toutes ces
caux , & d'où fortent
plufieurs lances. L'archi
tecture de cette caſcade
eft fort correcte , & confifte
en plufieurs piedeftaux
. On y monte par
1 deux allées en rampes
qui forment des glacis
Qij
1.84 La Fefte
de gazon
tout - à - fait
Ces rampes agreables
font foutenues d'un côté
par des paliffades d'Ifs ,
& de l'autre par des Sabines,
& des boules d'autres
arbres verts . A la
droite font des Boulingrains
avec plufieurs fontaines
, & un petit canal
qui regne tout au long
de ces Boulingrains
, leſquels
fe terminent
de
mefme que la grande allée
, à une groſſe fontaide
Chantilly . 185
ya
ne dont le baffin eft enfoncé
d'environ cinq
pieds . Du milieu de ce
baffin s'éleve fur un picdeftal
à confoles , un au
tre baffin , dont il fort
un jet d'eau prodigieux
par fa groffeur . Il y a
une allée autour du
grand baffin, & une banquette
d'environ deux
pieds de haut au deffus
de l'allée , d'où fortent
vingt jets d'eau , qui for
ment un berceau fi juſte ,
Qiij
186 La Fefte
qu'on a le plaifir de fe
promener deffous fans
eftre moüillé. Le refte
eft un glacis de gazon .
Le bas de cette fontaine
s'ouvre en tenaille , & le
haut qui eft oppofé à la
prairie , eft foûlevé d'une
grande demy - lune , au
deffous de laquelle eft
un bois vert , qui fe termine
dans une grande
allée fur la hauteur , qui
paffe tout au long des
fruitiers , & mene à la
de Chantilly.
187
Faifanderie, dans laquelle
on trouve une quantité
prodigieufe de Faifans
& de Perdrix , qu'on
y éleve avec de grands
foins . Elle eft composée
de trois jardins en terraffe
, d'un corps de logis
de deux Pavillons , & de
I quatre grands jets d'eau
dans autant de baffins ,
l'un dans la court , & les
trois autres dans chacun
des jardins , qui font toust
trois en terraffe . Ce fut
188 La Fefte
für le canal qui répond
à ces deux parties que
Monfeigneur
s'embar
qua avec tous les Seigneurs
de fa fuite , pour
aller prendre le divertif
fement de la joûte fur
l'eau , & pour voir tirer
l'Oye , ce qui fe devoit
faire fur le grand canal ,
par les Mariniers que
Monfieur le Prince avoit
fait venir exprés . Les deux
bâtimens fur lefquels
Monfeigneur s'embar
de Chantilly .
189
qua avec ceux de fa fuite,
eſtoient ornez de leurs
Pavillons
& Tendelets
,
& conduits par dix - huit
Rameurs habillez en Matelots
. A mefure que
Monfeigneur avança , il
découvrit de nouvelles
beautez . Aprés la Faifanderie
on trouve un grand
jardin én terraffe , lequel
finit de mefme que les
jardins fruitiers qui font
au deffus , à un grand
rond , d'où defcend fur
A
190 L.
La Fefte
le canal une grande allée,
& ce qui la traverſe va
paffer entre la tefte & le
corps de la grande caſcade
, & fe termine au Pa
villon de Manfe . Toute
cette partie s'appelle le
Bois du Lude. Il y a plus
de vingt allées differentes
, dont la plufpart ont
des baffins & de grands
jets d'eau , dans le centre
où ces allées fe
coupent. Les arbres en
font parfaitement beaur,
de
Chantilly.
191
& les paliffades tres- unies
. Les principales de
ces allées menent par differens
endroits à la grande
caſcade . La teſte en eſt
foulevée de mefme que
les côtez par des paliffades
& par des Ifs , avec
du gazon dans les differens
paliers . Cette teſte
eft compofée d'un demy
octogone d'architecture
avec des Termes , des piedeftaux
, des baffins , des
animaux de bronze , des
192 La Fefte
coquilles & des rocailles .
Il y a fur trois gradins
de gazon neuf baſſins qui
reçoivent l'eau de neuf
grands vaſes . Au deffous
des gradins font encore
d'autres baffins les uns
fur les autres
au premier
defquels eft une
groffe gerbe d'eau faite
avec tant d'art , qu'on
n'en a point encore veu
"
de pareille. L'eau en paroift
auffi blanche que
nége , & fa tefte s'écarte
la
fi
de Chantilly. 193
fi agreablement, que rien
ne fçauroit mieux reprefenter
des épics qui fe détachent
d'une veritable
gerbe . Dans toute la circonference
des baffins qui
font au deffous de celuylà
font des jets - d'eau ,
lefquels avec les napes
quis'échapent des mefmes
baffins , & l'eau de la
gerbe font en tombant
un effet admirable . Au
deffus de tout le
pourtour
de ce demy
octogo-
R
194 La Fefte
ne font des baffins taillez
tres- proprement , du
milieu defquels comme
de la coulette qui eft au
deffous , fortent plufieurs
lances de meſme que du
fond de fon grand baffin,
& comme de tous les côtez
on voit des Jets &
des chûtes d'eau , ce contraſte
fait beaucoup de
plaifir à la veuë . Il y a
dans le milieu de la grande
allée de la caſcade un
fort beau baffin octode
Chantilly.
195
gone , du milieu duquel`
& des quatre coftez fortent
cinq jets d'eau . Le
corps de la caſcade con--
mence au bord de cette
allée. Elle est toute rem-
$
plie de gradins , de lances
, de napes , de bouillons
d'eau , & de marches
fur lefquelles , & des
deux coftez , l'eau fe brife ,
avec un murmure agreable
. Après avoir formé
une grande nape de plus
de cinquante pieds de
1
Rij
196 La Fefte
tour , elle ſe va precipiter
dans un goufre d'où elle
difparoift , pour rentrer
par deffous terre dans le
canal qui luy eft oppofé.
Au delà de ce goufre font
quatre baffins avec un
gros jet d'eau , qui avec
un glacis de gazon cn
tenaille forment le pied
de cette belle cafcade ,
aprés lequel on trouve
au bout d'une allée un
grand quarré long orné
tout autour de doubles
de Chantilly.
197
"
paliffades entre les grands
arbres , au pied defquelles
commence un double
gradin de gazon qui fe
termine en glacis de tous
coftez.A l'entrée on trouve
un rond d'eau du
milieu duquel s'éleve une
des plus groffes fontainės
qu'on ait encore veuës ,
Le refte de l'efpace eft occupé
par un quarré plus
long que large , dans le
milieu duquel s'élève un
grand rocher de mefme
R iij
198 La Fefte
figure. Quatre grands
jets d'eau en arcades partent
des quatre coins ,
& vingt- quatre jets d'eau
de deux pouces de dia
metre forment le pied
d'un autre grand jet
d'eau qui a du moins
foixante pieds de hau
teur , & qui tient le milieu
de cette partie. Voilà
tous les objets qui parurent
à
Monſeigneur pendant
le temps qu'il demeura
fur le canal de la
de Chantilly . 199
Riviere . Au fortir de ce
lieu-là fon Bateau entra
dans un canal de traverſe
qui porte fes eaux au Pavillon
de Manſe . De ce
canal on découvrit toute
la Prairie qui va juſqu'à
la chauffée de Gouvieux
,
ainfi que deux grandes allées
en terraffe , chacune
enfermée de deux grands
canaux
& la mefme
Prairie coupée dans le milieu
par un cinquiéme canal
. Tous ces canaux &
200 La Fefte
toutes ces terraffes ont au
moins onze à douze cens
toifes de long. De là on
vint dans une éclufe à
trois
portes .
Si- toft qu'on les cut
ouvertes , on vit comme
une Mer qui auroit rompu
fes digues , fe précipiter
à grands flots roulant
les uns fur les autres
avec un bruit effroyable.
Les bateaux ayant efte
élevez à la hauteur du
grand canal , on y entra
H
de Chantilly. 201
au fon des
Trompettes ,
& des
concerts de plufortes
fieurs d'Inftrumens
, qui eftoient aux
bords du canal , & fur le
canal mefme dans des bateaux
. Comme je viens
de vous parler du Pavillon
de Manfe , il me refte
à vous dire que les eaux
d'une fource admirable
y font élevées à foixante
& quinze pieds de haula
Machine que
teur ,
par
laRiviere y fait
mouvoir;
1
1
1
202
La Fefte.
que ces mefmes eaux font
portées de là dans un
grand Refervoir , qui eſt
fitué entre les jardins &
la foreft , entouré d'unc
large terraffe , & de quatre
grandes allées , & que
ce Refervoir contient
plus de cent trente mille
muids d'eau. Le divertiffement
de la Joûte &
de l'Oye eftoit prepare
dans le grand canal , où
je viens de vous marquer
que Monfeigneur
de Chantilly. 203
cftoit entré. Ces fortes.
de Jeux fe firent vis à
vis de la grande caſcade.
Les environs du canal
où cette Fefte fe fit, font
admirables par la diverfité
des plans & des vûës .
1 D'un cofté font tous les
jardins remplis de canaux
, fontaines & cafcades
; & de l'autre eſt un
payfage élevé en amphitheatre
par
plufieurs
grandes allées , dont je
vous ay parlé en vous
1
204 La Fefte
faiſant la defcription du
Parc . Ce payſage eftoit
tout remply de peuple ,
de mefme que les bords
du grand canal . Quand
ce divertiffement fut finy,
Monfeigneur entra
dans un bâtiment tout
doré , conftruit à la maniere
de ceux dont fe fert
le Roy de Siam , & que
l'on nomme Balons, dont
Sa Majefté a fait prefent
à Monfieur le Prince. Il
y avoit des Luths , des
Theorbes ,
de
Chantilly. 205
Theorbes , des Baffes de
Violes , & des Voix choifies
, dans la Poupe de ce
Balon . Il eftoit accomgné
d'un autre bâtiment
remply d'un fort grand
nombre de Joeurs d'Infftrumens
, & d'un Choeur
de plus de foixante perfonnes
.
Monfeigneur arriya
au fon de tous ces
Inftrumens , & au chant
de toutes ces Voix , à la
teſte du canal où eft la
grande caſcade de toute
S
206 La Fefte
la Riviere. Elle eft d'unc
finguliere beauté , & merite
d'autant plus d'eftre
admirée , qu'il n'y a au
cun jardin connu , où il
fe trouve rien de femblable
, fi ce n'eft dans
la Vigne de Frefcati en
Italie . Imaginez - vous ,
Madame , une abondance
d'eau prodigieufe qui
tombe par divers fauts
fur des gradins en demyrond
, dans un grand baſfin
quatre fois plus large
A
CO
10
de Chantilly. 207
que le canal . Cette eau
fe brife en tombant , &
forme autant de petits
rochers d'eau , qui tout
blanchiffans d'écume ,
font un effet admirable .
Toute cette eau fort d'un
grand baffin en rond qui
reçoit toute la Riviere
de Chantilly , fans qu'on
s'apperçoive par où elle
entre , parce que tout autour
de ce baffin , il y a
des allées de grands arbres
à
double rang, &
,
1
Sij
208 La Fefte
des paliffades . Ces arbres
& ces paliffades cachent
la veuë du canal , qui par
un aqueduc fouterrain ,
conduit dans ce baffin
les eaux de cette Riviere.
Monfeigneur eut le plaifir
d'y voir pêcher. On
prit plus de cinq cens
poiffons d'un feul coup
de Filet. Ce Prince retourna
en carroffe au
Chasteau , & y tint Ap
partement avant & aprés
fon Soupé . Madame la
de Chantilly. 209!
Princeffe & Madame la
Princeffe de Conty arri
verent ce jour-là à Chantilly
entre minuit & une
heure .
Le Jeudy qui eftoit la
cinquième journée, Monfieur
le Prince ayant efté
averty que Madame la
Ducheffe & Madame la
Princeffe de
Conty la
Douairiere
devoient partir
de
Verſailles aprés le
couché du Roy pour venir
à
Chantilly , fe pre-
S iij
La Feste
para à les recevoir . Monfeigneur
voulut aller auf
fi au devant de ces Prin
ceffes . Il partit à trois
heures du matin , & les
rencontra
au bout de la
route du Mail fur le che
min de Lufarche
où
elles furent receues au
bruit des Trompettes
&
des Timbales
. Cependant
Monfieur
le Prince qui
avoit diſpoſé un Diver-
,
tiffement pour les furprendre
, alla au deyant
de
Chantilly.
211
و
d'elles jufqu'au milicu
de la route d'où il les
accompagna à cheval de
mefme que Monfeigneur.
Elles entendirent peu de
temps aprés une harmonie
champeftre , & virent
paroiftre environ quatrevingt
Faunes & Satyres
fur des chevaux caparaçonnez
de feuillages qui
rangerent en deux files
& les
accompagnerent
jufqu'au Château
bruit d'un grand nom
fe
au
"
L
21 2 La Fefte
bre d'Inftrumens . Cette
Cavalcade fut trouvée
auffi extraordinaire que
divertiffante . Les Princef
fes allerent fe repoſer ſi
toft qu'elles furent arri
vées dans les Apparteniens
qui leur avoient
efté preparez . Monſeigneur
qui s'eftoit
levé
avant
trois
heures
du
matin, alla coure
le Loup
à Merlou
au lieu de fe
mettre
au lit. Je ne vous
diray pointque Monfieur
de
Chantilly.
213
le Prince faifoit fervir
tous les jours dans differentes
Salles , & dif
ferens Appartemens de fa
Maiſon , plufieurs tables
toutes très - magnifiques.
& tres - delicates tant
pour les Seigneurs qui
accompagnoient Monfeigneur
, que pour un
nombre prefque infiny
de
Gentilshommes
d'autres perfonnes
que
leur devoir où la curiofité
avoit atrirées à Chan-
,
&
214
La Fefte
tilly. Tous les Villages
des environs eftoient
pleins d'Officiers qui avoient
foin de faire fervir
avec abondance tous
ceux qui y eftoient logez.
Les Princeffes eurent aprés
leur difné le divertiffement
de la Joufte fur
l'eau des grands foffez
du Château au deffous
de leurs Appartemens
,
d'où elles pouvoient
prendre ce plaifir .
Le fixième jour , qui
de Chantilly.
215
eftoit le Vendredy , Monfeigneur
alla courre le
Cerf avec les chiens de
Monfieur le Duc du
Mayne , & Monfieur
le
C
Prince ayant fait preparer
tout ce qui eftoit
neceffaire pour une grande
chafse , & d'une maniere
toute nouvelle ,
on ſe rendit
l'apréſdînée
dans les belles routes de
la Foreft . Je ne fçaurois
m'empefcher
de vous faire
remarquer que ces rou216
·La Fefte
tes , dont on auroit peine
à dire le nombre, rant
il eft grand , & qui coupent
de tous coftez une
des plus belles & des plus
vaftes Foreſts du monde ,
font toutes à perte de
veuë , d'une tres- grande
largeur avec des palifsades
d'une hauteur extraordinaire.
On n'en
fçauroit voir de plus
toufuës , elles ont un
terrain fort uny , & qui
eft couvert d'une herbe
fi
de Chantilly. 217
1
fi fraîche & fi verte, qu'il
n'y a point de tapis de
gazon plus vert. Ce fut
par ces routes que l'on
alla jufqu'à un Etang
qni eft au milieu de cette
1
1
Foreft , & qui eft appellé
l'Etang de Comelle. Cet
Etang peut avoir environ
un quart de lieuë de
long , fur un demy quart
de lieue de large. Il eft
dans un fond dont le
terrain s'éleve tout au
tour en amphitheatre , à
T
י ד
218 La Fefte
la referve de la chaussée,
& tout eft garny de Bois ,
ce qui fait une veuë fort
agreable. Les toiles de
chaſse enfermoient l'Etang
, & leur enceinte
s'étendoit
par un cofté
dans la foreft . On avoit
drefsé une feuillée fur la m
chaufsée , avec des Tentes
au milieu , pour y mettre
les Dames . Une collation
magnifique y fut fervie.
Tous les Spectateurs eftoient
autour ou derrie- a
de Chantilly.
219
re les toiles . On trouva
fur l'Etang des bateaux
Couverts de leurs Tendelets
, & plufieurs autres
plus petits couverts de
feuillages . Monfeigneur,
Madame la Duchefse ,
Madame la Princesse de
Conty ,Monfieur le Prince
, & les Dames d'honneur
des Princesses
, avec
quelques
- uns des Seigneurs
de leur fuite , entrerent
dans le plus
grand de ces bateaux.
Tij
220
La Fefte
Monfieur le Duc , Monfieur
le Prince de Conty ,
& Monfieur de Vandofme
fe mirent dans le fecond
. Tout le refte de
leur fuite fe partagea dans
les autres , & Madame la
Princeffe fe plaça fous
la Feuillée avec plufieurs
autres Dames . A peine avoit-
on achevé de s'ems
barquer , qu'on entendit
retentir de tous coftez le
fon de plufieurs troupes
de Hautbois & de Trom
de
Chantilly
221
pettes qui eftoient placez
en divers endroits &
peu de temps aprés un
bruit de cors & de chiens
qui firent lancer dans
ร
l'Etang à plufieurs reprifes
un grand nombre de
fangliers , de cerfs & de
biches . Tous ceux qui étoient
dans les bateaux ,
prirent leur party pour
les attaquer
, les uns avec
des pieux , les autres avec
des dards , & les autres
avec des épées, Plu
Tiij
222
La Fefte
fieurs ſe ſervirent de grof
fes gaules avec des noeuds
coulans au bout afin de
les pouvoir prendre vi
vans . Ils firent tout le
tour de l'Etang en cet
équipage , & formerent
un croiffant pour chaffer
toutes les beftes du cofté
où eftoit Madame la Princeffe
, ce qui caufa un
plaifir fingulier qui fut
encore augmenté lors
qu'on donna les chiens
qui attaquerent ces beſtes
de Chantilly. 223
de toutes parts , & avec
tant de vigueur , qu'un
feul chien coëffa un fan :
glier à plufieurs
fois & le
noya. Cette Chaffe
dura
environ deux heures , &
donna beaucoup de plaifir.
Les Dames eurent la
fatisfaction de prendre
des cerfs elles -mefmes avec
les noeuds coulans
qu'elles leur jettoient .
On attachroit enfuite la
corde au bateau que les
cerfs tiroient en voulant
224
La
Fefte
gagner
le bord , en forte
qu'on faifoit
lever les
rames , & lors qu'ils l'avoient
conduit à bord,
on leur coupoit la corde ,
& on leur donnoit la liberté.
Elles curent encore
le plaifir de prendre
dans leur bateau quantité
depetits Faons vivans,
& de leur donner auffi
la liberté. Cependant
quoy qu'on
cuft foin
d'en fauver
le plus qu'on
put , on ne laiffa pas d'en
de Chantilly . 225
0:
apporter de morts dans la
court du Château , au
nombre
de cinquante
ou
foixante , tant cerfs & biches
que fangliers
. On
revint en fuite au Château
où il y eut Appartement
& Opera
.
6.
Le
lendemain Samedy
Monfeigneur
alla à la
Chaffe du Loup dans la
foreft . Les Dames demeurerent
ce jour - là au
Chafteau , parce que le
beau temps ceffa . A fon
1
226
La Fefte
retour il eut avec elles
le divertiffement
d'un
concert dans l'apartement
de Madame la Princeffe
de Conty. Les Vers
eftoient de M. du Boulay
, Secretaire de M. le
Grand Prieur , & la Mufique
de la compofition
de M. de Lully , Sur- intendant
de la Mufique
du Roy. Je dois vous
dire pour l'intelligence
de ces vers que le divertiffement
qu'on donna à
de Chantilly. 227.
Monfeigneur au milieu
de la foreft le jour que ce
Prince arriva à Chantilly
, ayant efté trouvé fort
beau , on avoit refolu de
recevoir lés Princeffes en
cet endroit , le jour qu'-
elles arriveroient , de la
même maniere que Monfeigneur
le Dauphin , &
comme le divertiffement
de la chaffe ne leur convenoit
pas , les Vers que
vous allez lire devoient
eftre chantez , au lieu de
228 La Fefte
ceux qui avoient fervy
de prelude au divertif- t
fement de la chasse , & ha
qui commençoient par
Debout, Lyfifcas , &c. k
ce qui ne fut pas executé,
parce que les Princeſses
devant venir la nuit ,
pour éviter la grande
chaleur du jour , l'heure
n'eftoit pas propre pour
un repas , & pour un divertissement
pareil à celuy
qui le fuivit , de forte
que les Vers qui avoient
cfté
de Chantilly . 229
efté faits pour cette reception
, n'ayant point efté
chantez , ils le furent
dans l'appartement de
Madame la Princesse de
Conty , le jour que je
viens de vous marquer.
Les
voicy.
, Princeffes , vous voyez ces hoftes.
de nos bois ,
Pour la premiere fois ,
Quitter leurs demeures paifibles
:
Mais d'un jeune Heros toutfuit
icy les Loix ;
V
230
La
Fefte
Et ce n'est que pour vous que
foumis àfa voix
Ces demy- Dieux fe font
rendus vifibles.
Faunes , vous eftes trop heureux
,
Que l'innocence de vos jeux
Acette belle Troupe ait marqué
vos hommages ;
Dans ces lieux où tout cherche
à flaterleurs defirs
Vous faites leurs premiers
plaifirs.
Aprés de fidoux avantages
Retirez-vous contents fous vos
fombresfeuillages.
de Chantilly. 231
Ces champeftres Divinitez ›
Princeffes voyant vos beautexx
Vous prennent pour des Immortelles.
Faunes , vous ne vous trompez
pas,
Ilen eft dans les cieux & mime
desplus belles ,
Quifont éclater moins d'appas.
Quel nouveau jour nous
éclaire ,
Etfe repand dans ces lieux !
Nous reconnoiffons
lesyeux
Vij
232 La Fefte
·
Sources de tant de lumiere :
De mille Amours empreſſez
La Troupe vous environne .
Ab , que vous embelliſſez
Lesfeftes que l'on vous donne!
B
Les jeux , les ris , la jeuneſſe ,
Accompagnent tous vos pas ;
Aux lieux où vous n'eftes pas
On voit regner la trifteffe.
De mille Amours empreſſez
La Troupe vous environne.
Aboque vous embelliſſez
Lesfeftes que l'on vous donne!
Ces Vers furent applaudis
, & l'on trouva qu'ils
de Chantilly.
233
convenoient parfaitement
au fujet. Il y eut
encore ce jour- là Appartement
& Opera , & enfuite
Media- noche
Jamais on n'a vu tant
de divertiffemens dans un
feul jour , & de tant
de differentes manieres
qu'il y en eut le Dimanche
, qui eftoit la huitiéme
journée. Il femble
qu'ils renaiffoient dans
le temps qu'on cuft cu
fujet de croire que leur
V iij
234
La Fefte
nombre auroit deu diminuer
, à caufe des differens
& continuels
plaifirs
qui pendant
fept jours !
avoient répandu la joye
dans tout Chantilly
.
Mais files divertiffemens
fembloient devoir eftre
épuifez , le zele de M
le Prince ne l'eftoit pas.
Ce jour-là aprés la Meffe,
Monfeigneur alla à la
Chaffe du cerf avec les
chiens de M. le Grand
Prieur. Au retour de la
A
de
Chantilly . 235
Chaffe il fe fendit avec
les Dames dans la Maifon
de Silvie pour le repas
que Monfieur le Prince
luy donnoit. Il faut vous
expliquer ce que c'eft que
cette maifon de Silvie .
C'est une espece de petit
Château qui n'eft com
pofé que d'un Appartement
bas de quatre pieces
, feulement percé en
enfilade , & aboutiffant
d'un coftés aux allées
champeftres d'un grand
0
236 La Fefte
་
bois qui eſt à coſté de la
grande terrasse , vis à vis
le vieux Château . On
appelle auffice Bois le
Bois de Silvie . De l'autre
coſté cette maiſon aboutit
à un demy rond qui
eft dans la grande Forest,
& dont je vous parleray
-bien-toft . Un petit parterre
bordé de berceaux
de chevrefeüil regne tout
le long de cette maiſon.
On dit que ce nom de
Silvie luy a efté donné
0:3
de Chantilly.
2.37
par le fameux Theophile
qui eftoit attaché au fervice
de Mrs de Montmorency
, & qui lors qu'ils
cftoient à Chantilly paffoit
une partie de fon
temps a refver agreablement
, & à faire des Vers
au bord d'une Fontaine,
toute fimple & toute³naturelle
, pouruneMaiſtref
fe qu'il avoit , appellée
Sylvie. On voit encore
cette Fontaine auprés de
cette maiſon , & les pe-
1
238
La
Fefte
tites murailles d'appuy
qui l'environnent & qui
en fervent à des bancs
de marbre qui font
tout autour , font encore
ornez d'une infinité de
Vers galans qui y ont
efté écrits par ce Poëte
amoureux. Ce fut dans
cotec maifon que Monfieur
le Prince fit fervir
un retour de Chafse à
Monfeigneur . Aprés qu'-
on eut mangé les entremets
, comme on croyoit
de
Chantilly. 239
qu'on alloit fervir le
fruit, Monfieur le Prince
dit à
Monfeigneur
, que
sil en vouloit il falloit
qu'il fe donnast la peine
d'en aller chercher au milieu
du Labirinthe où le
Deffert eftoitfervy . Monfeigneur
accepta la propofition
avec joye , &
l'on fe leva de table pour
aller dans le Labirinthe .
Il eft au milieu d'une partie
de la Foreft que Son
Alteffe Sereniffime a fait
4
240 La Fefte
enclore depuis peu de
temps . Dans cet eſpace
de la Foreft , enfermé du
cofté de la grande chute
d'eau , on voit un fort
de
beau Jeu de Mail , & un
de longue Paume . Au deça
eft un grand Manege ,
& à cofté font les Jeux.
l'Arquebuſe & de l'Arbalefte
, avec de grands
Portiques d'Architecture:
au milieu de grandes allées
. Monfieur le Prince
voulant que de quelque
cofté
de Chantilly. 241
i
cofté que Monseigneur
puſt tourner , il trouvaſt
un plaifir impreveu , avoit
fait venir des genst
quifebotenoient tout)
prefts dans chacun des
Jeux dons je viens de
vous parler, en fortè qu'il
y avoit dans le Jeu de
Paume des Joueurs de longue
Paume , des Joueurs
de Mail dans le Mail , des
Tireurs d'Arbalefte
d'Arquebufe dans les
deux lieux deftinez à ces
•
&
1
X
242 La Fefte
exercices , & des chevaux
de bague dans le manege
.
Le reste de la Foreſt qui
n'eft point occupé par
ces Jeux , eft coupé de
grandes routes , qui prennent
leur commencement
dans un domy rond
qui fait comme l'avantcour
du Pavillon de Sylvie
, & qui fe feparent
encore en plufieurs autres
, ce qui fait une promenade
auffi divertiffante
que belle . În
X
de Chantilly. 243
Voilà la fituation du
Labyrinthe qui eſt ſi
remply de detours , qu'il
eft prefque impoſſible
de ne s'y pas égarer , &
d'en trouver le milieu .
Il eft auffi ingenieufement
imaginé que tout
le refte de Chantilly, que
Monfieur le Prince a ordonné
, & quoy qu'il ne
foit pas encore dans la
perfection où ce Prince
veut qu'il foit , je ne laifferay
pas de vous en donx
ij
244
La Fefte
ner une idée la plus jufte
que je pourray . On y
doit trouver à l'entrée
deux Figures de marbre,
que Monfieur le Prince
fait faire à Rome ; l'une
reprefentant Thefée qui
entre dans le labirinthe,
& l'autre Ariane qui luy
-prefente le fil dont il doit
ſe fervir pour affurer (on
retour. Une figure du Minotaure
, qui fe fait auffi
à Rome, doit cftre au milieu
, & comme , felon la
de Chantilly. 2455
Fable, on devoit facrifier
tous les ans à ce Montre
neuf jeunes enfans
d'Athenes , on trouve en
pluſieurs endroits dans :
des enfoncemens qui font
le long des routes du :
Labirinthe, des figures de
jeunes enfans affligez &-
épouvantez du danger
où ils font. En d'autres
enfoncemens pareils , on
trouve des bancs de :
Marbre avec des cartou
ches portez fur des pie--
"
Xiij
246
La Fefte..
deftaux . Sur chacun de
ces cartouches eft une
Enigme , de forte qu'en
mefme temps qu'on offre
à ceux qui font dans
le Labirinthe dequoy repofer
leur corps , on leur
prefente dequoy fatiguer
leur efprit par la curiofité
qui les porte à lire
ce qui fe prefente à leurs
yeux , & par l'envie naturelle
qu'on à de pene
trer ce qu'on n'entend
pas d'abord. Voicy les
de Chantilly. 247
Enigmes que l'on trou
ve en ce beau lieu.
I.མ
On ne m'entend pas dire un
A mot
( tre.
Auxyeux je ne fçaurois paroif-
Je fais connoifire & méconnoiftre
L'habile homme d'avec le fot
Mues , fouvent je perfuade ;
Je fuis propre pour un malade ,
Je fuis le jour, j'aime les nuits,
ne fçaurois pleurer ny rire,
Quifuis-je ? cecy doitfuffire.
ne fuis pas ce que je fuis
Si j'ay pouvoir de te le dire.
Fe
La
Fefte
II.
Tantoft beau, tantoft laid , je
plais , & je fais peur ,
Je ne fuis rien du tout , & je
fais toutes chofes
Rarement veritable & bien
fouvent trompeur,
Je fuis toujours fujet à des
Metamorphofes
Sans conleur" je fçay peindre,
je parle fans voix,
Je vais chez les Bergers , je vi
fite les Roys ,
1
Et je donne aux Amans d'heu
reuſes avantures,
Scavant Magicien j'inftruis les
curieux
de Chantilly. 249
Je prens en un moment cent
fortes de Figures ,
Mais on nepeut me voir qu'on
ne ferme les yeux..
230
La Fefte
HII.
Si tu fearvois de quel endroit
du monde,
On ne peut voir que trois aunes
des cieux,
Cel point de doctrine profonde
T'éleveroit au rangdes Dieux.
de
Chantilly. 231
IV.
D'un pere lumineux je fuis la
Fille obfcure,
Je méprife la terre, & je m'éleve
aux cieux
Où j'apaife fouvent la colere
des Dieux ,
Quand ils ont refolu de per
dre la
nature.
Ma prefence eft cruelle aux
yeux ,
Et toujours Hofteffe fafchenfe,
Je fais fuvent pleurer une
perfonne beureuse.
22
+19
252
La Fefte
V.
Je fais autant de manx que je
caufe de biens
Quand on me veut forcer jeſchape
à mes liens
Je voy fair devant moy, par
tout on me fait place,
Les Princes les Rois de moy
trop amoureux >
Avec des longs travaux me .
conduifent chez eux.
Mais poureux quelques fois je
fuis toute de glace.
塗塗
Tor
me
VI.
de Chantilly . 253
VI.
Tout le monde me craint , tout
le morde me fuit ,
Je mene dans le port, j'augmente
les orages
,
Je produis la clarté , je forme des
nuages ,
Le jour m'eft ennemy, je le fuis
de la nuit
Toujours en action , jamais je
ne m'arreste
Terrible aux criminels , charmant
dans une Fefte.
253
Y
234
La Fefte
VII.
Fe brouille les amis , & jé les
entretiens ,
Faccrois les revenus , je diffipe
les biens ,
Favance le trepas , je prolonge
la
vie ,
F'augmente
la temerité
,
Fe feme la difcorde , à la paix
je convie ,
Et les plus diffolus aiment ma
pureté.
de Chantilly.
255
VIII
2
Quel eft cet art ingenieux .
De peindre la parole, e deparler
aux yeux
Et qui fçait , par des traits de
figures tracées ,
Donner de la couleur du
corps aux pensées ?
Y ij
256 La Fefte
IX.
Des petits & des grands mon
fein eft le refuge
Faypar toute la terre un celebre
renom
Et tout feulje porte le nom
D'un Berger , d'un Prince &
d'un juge
de Chantilly. 257
X.
Amant infortuné d'une belle
Maiftreffe
Dont la grace est égale à la legereté
,
Je la cours en tous lieux ,je la
pourfuisfans ceffe
Pour contenter l'amour dontje
fuis tourmenté.
Elle , trop e flâmée , accorde à
mon e vie
Un baifer fatal à ma vie,.
Y iij
258 La Fefte
XI.
Effet inanimé d'une cauſe vi-
Vante
Je retire les Morts du tenebreux
Séjour.
Par moy le fort d'un fiecle eft
le plaifir d'un jour,
Et celuy qui m'a fait oufe cache,
oufe vante.
Fentretiens tout le monde ,
ne dis jamais mot ›
Pour eftre bien vétu je n'enfuis.
pas moins fot..
de Chantilly. 259
XII
Un bon vieux pere a douze
enfans ,
Ces douze en ont plus de trois
cens
Ces trois cens en ont plus de mille ..
Ceux- cy font blancs ,ceux- làfont.
noirs ,
Et par de mutuels deve´rs
Tous confervent l'accord à l'USnivers
utile.
260 La Feste
Outre les figures d'enfans
on en rencontre
beaucoup d'autres reprefentant
differens perſonnages
, comme des A-
19
fem
mours , de petits Jeux
qui femblent fe moquer,
& infulter ceux qui s'égarent.
Les piedeftaux , &
Lesfcabellons qui portent,
foit les Enfans , foit les
Cartouches , font de dif
ferent marbre tres-beau.
Parmy tant d'Enigmes ,
on n'a pas oublié celle
de Chantilly . 261
du Sphinx , qui eſt ſi faª
meufe. Le Sphinx y eft
luy- mefme , qui la prefente
en Latin & en
François . Monfeigneur
eftant entré dans le La-
T
1
byrinthe avec les Princes
& Princeffes , & tous les
Seigneurs de fa fuite ,
chacun prit des chemins
differens pour arriver
plûtoft au lieu où eftoit
la Colation , & ceux qui
fe promirent d'en trouver
bien- toft le centre ,
1
1
26.2 La Fefte
fe lafferent en faiſant plus
de chemin que les autres,
fans avoir plus d'avanta
ge fur eux. On peut dire
feulement qu'ils furent
les premiers trompez ,
tant ce Labirinthe
eft
difficile.Cependant Monfieur
le Prince , pour faciliter
le moyen d'en trouver
le milieu , y avoit fait
placer un Concert de
Hautbois . On marchoit
droit au lieu où ce Concert
eftoit entendu 2,. &
de Chantilly.
263
que dans
lors qu'on en eftoit tout
proche , & qu'on croyoit
ne devoir plus avancer
que pour y entrer , on
s'en éloignoit infenfiblement
; de forte
le temps où l'on eftcit
le plus perfuadé qu'on
n'avoit plus de chemin
à faire , on s'en trouvoit
encore auffi loin que lors
qu'on avoit commencé
à faire le premier pas .
Les agreables impatiences
que cela caufoit fer-
1
264
La Fefte
voient de divertiſſement
à ceux mefmes qui eftoient
les plus
trompez.
Enfin
Monfeigneur qui
s'eſtoit rendu , deſelperant
de trouver ce qu'il
cherchoit , & voulant
épargner aux Dames la
fatigue de marcher plus
longtemps , dit à Monfieur
le Prince qu'il falloit
les mettre dans le
bon
chemin ; ce que Son
Alteffe fit . Quand ils furent
dans la veritable
Ioute ,
de Chantilly . 265
route , ils arrriverent
bien- toft au centre de ce
..
Labirinthe , extremément
furpris de ce qu'ils y
trouverent , parce qu'il
ne s'eft encore jamais
rien vû de pareil . Il faut
vous dire pour vous le
bien faire
comprendre ,
que le milieu du Labirinthe
reprefente une
manière de grande Salle
découverte . Son plan eſt
quarré avec un enfoncementen
rond ſur chaque
Z
266 La Fefte
1
face . La table qui eftoit
dreffée dans le milieu de
cettte efpece de Salle fuivoit
le mefme plan . Le
deffus reprefentoit un
parterre
, dont les compartimens
eftoient for
mez par des corbeilles
d'argent , & tous les fentiers
qui feparoient les
corbeilles eftoient degazon
, de forte qu'il n'y
avoit point de nape. Les
devants & le tour de la
table eftoient de feuillade
Chantilly.
i
267
2
ges ornez de feftons de
fleurs , avec un cordon
pareillement
de fleurs qui
bordoit la table . Le milieu
en eftoit occupé par
un vaſe de filigrane d'argent
, d'où fortoit un
Oranger tout couvert de
fleurs & de fruits naturels
. Comme ce vafe étoit
plus étroit vers le pied ,
on avoit placé tout autour
huit autres vafes garnis
de fleurs . Ils eftoient
accompagnez
de huit cor-
1
1
Z ij
268 La Fefte
beilles qui en eftoient
auffi remplies , & ces corbeilles
eftoient portées
fur autant de niafques
d'or qui fervoient d'orces
vafes
nement au grand vafe.
De forte que les fleurs de
de toutes ces corbeilles
& de tous
faifoient enſemble un effet
tres - agreable , & qui
avoit quelque chofe de
delicieux. Les corbeilles
parterre
qui formoient
le
& qui eftoient en Dôme
de Chantilly. .269
joignant l'agrément
de
leurs figures au different
coloris d'une fi grande
quantité de fleurs , le tout
formoit un composé dont
la veuë eftoit rejouye , &
dont on ne pouvoit fe
laffer d'admirer l'agreable
& riante diverfité , &
ce qui la faifoit encore
paroiftre davantage, c'eft
que toutes les corbeilles
qui fe trouvoient d'une
mefme forme eftoient
garnies de fruits de mef-.
Z iij
270 La Fefte
me couleur , & qu'elles
eftoient difpofées de forte
qu'on croyoit voir un
parterre
veritable
. Outre
toutes ces corbeilles
, il
y en avoit encore beaucoup
d'autres
.
Il y avoit un Bufet
dans chacun des quatre
angles du lieu où eftoit
la table , & chaque bufet
avoit trois gradins. Ils
cftoient tous ornez de gazon
, de feüillée , & de
• feftons de fleurs fans nade
Chantilly . 271
pes , afin qu'ils euffent
du rapport
à la table qui
n'en avoit point . Tous
ces bufets eftoient
garnis
de vafes d'argent
& de
porcelaines
. Sur les coins.
de chaque
étage , & dans
le milieu
du troifiéme
gradin
eftoit un autre
vafe plus haut que les
autres . Aux deux coftez
de chaque
bufet , on
voyoit
deux focles de
gazon fur chacun
defquels
eftoit pofée une
272 La Fefte
caiffe. Ces caiffes étoient
au nombre
de
douze , & l'on voyoit
fortir de chacune un arbre
fruitier chargé de
tres- beau fruit , & qui
n'avoit pas moins dequoy
contenter le gouft
que la veuë . Outre ces
quatre bufets , il y en
avoit deux grands qui
eftoient en face de la table
, & qui fuivoient le
plan du lieu où ils étoient
dreffez . Ils avoient
de Chantilly.
273
deux gradins dont le premier
eftoit occupé par
une couche de Melons
naturels . Le fecond étoit
garny de vingt- quatre
couverts de porcelaines
fines . Le reſte eftoit
remply de gafteaux , &
d'affiettes de groffes truffes
derriere lefquelles étoient
de tres- belles porcelaines
garnies de fleurs .
Une maniere de doffier
formé par des confoles
où eftoient attachées des
274 La Fefte
guirlandes de fleurs faifoient
le fond de ces deux
bufets.
Lorfque Monfeigneur
entra dans le Labirinthe
il n'y trouva perſonne
ceux mefmes qui avoient
pris le foin du fervice s'en
eftant éloignez , & s'étant
cachez par l'ordre
de Monfieur le Prince ,
qui vouloit donner à cette
Fefte un air de liberté.
C'eſt un plaifir que les
Rois & les grands Princes
de Chantilly. 275
gouftent rarement , &
qu'il eft plus difficile de
leur donner que les Festes
les plus fuperbes & les
repas les plus magnifiques
, où ils vont moins
pour les recevoir , puifqu'il
n'y a rien d'extraor
dinaire pour eux , que
pour marquer
l'eftime
particuliere
qu'ils font de
ceux qu'ils veulent bien
honorer de leur preſence.
Monfeigneur & ceux qui
l'acompagnoient prirent.
276
La Fefte
beaucoup de plaifir dans
le Labirinthe . Ils exami- ,
nerent la table dont l'invention
leur parut toute
nouvelle , & tres-fingu
liere. Ils confiderent les
bufets & le tout enfemble
leur parut un Enchantement
d'autant plus
grand qu'ils n'eftoient
point incommodez
de la
foule & qu'ils pou
voient refpirer en liberté
l'air delicieux que tant de
fleurs avoient parfumé. i
L'apréf
de Chantilly. 277
L'apréfdinée , Monfeigneur
alla tirer , & trouva
un nouveau divertif
foment à fon retour. C
divertiſſement commença
à huit heures du foir.
Il eftoit donné par le
Dicu Pan , que le vilain
temps avoit empefché le
jour précedent de divertir
Monfeigneur dans le
Bois , où il y avoit une
grande Fefte preparée ,
& qui pour ne manquer
aucune occafion de le
A a
278 La Fefte
divertir , s'eftoit emparé
du Theatre, & avoit convié
toutes les Divinitez
des Bois , toutes les Nym·
phes de Chantilly , & les
Bergers & Bergeres du
mefme licu , à donner un
divertiffement au Fils du
plus grand Roy de la
Terre. Pan eftoit dans le
fond du Theatre , dont
la decoration repreſentoit
une Foreft . Ce Dieu
eftoit élevé fur une eſpece
de petit Trône de ga-
£ A
de
Chantilly
279
zon , & entouré de toutes
les Divinitez des Bois,
& de cinquante - quatre
Faunes , Satires , & Silvains
, qui estoient les
mefmes qui l'avoient accompagné
dans tous les
divertiffemens qu'il avoit
donnez à Monfeigneur
par tout où il avoit pû
rencontrer ce Prince, & ils
s'eftoient attachez depuis
fon arrivée à
Chantilly ,
à le chercher dans tous
les lieux où il leur eftoir
A a ij
280 La Fefte
permis d'aller , afin de
continuer
à le divertir.
Vingt - quatre Nymphes
magnifiquement
vêtuës
eftoient affifes fur le
devant du Theatre . On
voyoit enfuite quantité
de Bergers avec des habits
tres propres & con
venables
à leur caractere
, & derriere
ces Bergers
paroiffoient
les Satires ,
les Faunes , les Silvains ,
les Divinitez
des Bois , &
le Dieu Pan dans le fond
de Chantilly. 281
élevé de la
maniere que
je viens de vous marquer.
Ce grand nombre
de perfonnes
differemtment
habillées
formoit
une
nuance tres agrea
ble. On avoit place fur
le devant
celles qui ef
toient le plus
magnifiquement
vêtues , parce
-
qu'on les voyoit plus
facilement , & cette gra ,
dation avoit je ne fçay
quoy qui frapoit d'abord
, & qui plaifoit d'au-
A a iij
282 La Fefte
tant plus , qu'elle faifoit
diftinguer
fans peine le
rang des divers Perfonnages
dont tout le Theatre
eftoit remply , ce qui
ne ſe fait pas aifément
lors qu'ils paroiffent
d'abord
mêlez . Ils le furent
dans la fuite , mais d'une
maniere auffi agreable
que nouvelle , car aprés
qu'on eut joué l'ouverture
, tout ce grand divertiffement
ayant commencé
par un Paffepied ,
de Chantilly. 283
une Nymphe feleya feule
en danfant , une autre fe
leya derriere elle fans être
apperceue, &la fuivit,une
troifiéme fit la mefme
chofe, & les autres ayant
imité ces trois premieres
,
en formant toutes une
danfe en rond , le milieu
du Theatre qui eftoitvuide
avant que le divertiſſement
commençaſt
, ſe
trouva agreablement
remply , & mefme fans
qu'on fe fuft prefque
284
La Fefte
apperceu
de quelle maniere
ces Nymphes étoient
forties de leur
place. Il y en cut quelques-
unes qui chante
rent en danfant
, apres
quoy Pane & tous ceur
de fa fuite
fe mêlerent
avec les Nymphes , les Ber
gers & les Bergeres , &
ce mélange d'habits dif
ferens produifit une varieté
qui fut un grand
charme pour la veuë .
Ce divertiffement eftoit
de Chantilly. 285
meflé d'Airs Italiens &
François , & de Symphonie
. Tous ces Airs avoient
efté faits par M. Lorenzani
, pour un Opera
que M. le Duc de Nevers
donna au Roy à Fontaine-
bleau il y a quelques
années , & qui fut trous
vé tres-agreable , & tresbeau
par Sa Majefté & par
toute la Cour. Le genie
plein d'invention de ce
Duc eft connu de tout
le monde , & quand il
286 La Fefte
s'échappe à faire des Vers,
ce qui ne luy arrive pas
ordinairement
, on y remarquè
un certain tour
d'efprit naturel , & une
vivacité qui en feroient
fouventreconnoître l'Auteur
, s'ils eftoient meſlez
avec d'autres . Parmy
ces Airs , il y en avoit
quelques- uns que M. Lorenzani
avoit faits exprés
pour ce divertiffe-
5 parce que lors
qu'on ramaſſe ainſi quelment
de
Chantilly.
287
1
01
ques pieces enſemble
pour en faire une espece
de corps , il faut une maniere
de liaiſon quiene
fe trouve
ours ,
pas
à
moins qu'on ne faffe
quelque
chofe de nouveau
qui ferve à les joindre
, de forte qu'il fallut
& des Vers , & des Airs
ce qui fut
nouveaux
fait avec une
diligence
prefque
incroyable .
Tout ce qui
regardoit le
Balet qui fut meflé dans
288
7
La Fefte
ce fpectacle eftoit de M.
Pecour , & parut auſſi
bien imaginé qu'il fut
promptement & bien executé.
On ne chercha pas
à faire cet impromptu
,
parce qu'on manquoit de
divertiſſemens à Chantilly
, puis qu'au contraire
il y en a eu quelques-
uns qui n'ont pû
cftre donnez
, le temps ne
s'eftant
pas trouvé propre
pour les faire paroître
dans les lieux pour
lefquels
de Chantilly. 289
lefquels on les avoit deftinez
; mais Monfieur le
Prince qui ne vouloit pas
laiffer paffer un feul jour
fans que Monſeigneur
euft le plaifir de plufieurs
fortes de
divertiffemens ,
avoit fi bien difpofé toutes
chofes , & fi bien
choifi & preparé toutes
les perfonnes qu'il employoit
, qu'il eftoit ſeur
que lorfque le mauvais
temps feroit manquer un
divertiffement , il pour-
Bb
290 La Fefte
roit facilement &
en
"
fort peu d'heures luy en
faire fubftituer un autre ,
& mefme qui feroit du
gouft de Monfeigneur
fuivant les chofes qu'il
remarqueroit qui plai
roient à ce Prince . Celuy
que le Dieu- Pan & les
Divinitez des Bois donnerent
fur le theatre fut
de ce nombre . Il dura au
moins deux heures , & il
fut fi bien executé , &
avec tant dejufteffe qu'on
2
de Chantilly.
291
auroit pu aifément lefaire
paffer pour un de ceux qui
avoient été preparezavant
F'arrivée deMonfeigneur
.
Il femble qu'après tous
les divertiffemens qu'on
avoit déja eus , le Diman
che dont je vous parle ,
qui eftoit la huitiéme
journée , on n'en devoit
plus attendre d'autres , &
que cette journée en avoit
efté affez remplie.
Cependant il y en eut encore
deux des plus grands
Bb ij
292
La Fefte
& des plus confiderables
dont on ait oüy parler depuis
long-temps . Ce futun
Feu d'artifice & une Illumination
qui fuccederent
à ce qui venoit d'ê ,
tre veu fur le Theatre . Je
ne puis vous donner une
jufte idée de l'un & de
l'autre qu'en vous en faifant
la defcription
. Quelque
exacte qu'elle puiffe
eftre , elle fera toujours
beaucoup au deffous de
l'éclat de ces deux brillans
divertiſſemens .
de Chantilly. 293
Monfeigneur fortit de
la Salle de l'Opera à neuf
heures du foir par la Galerie
des Cerfs qui eſt au
bout de l'Orangerie . Il
monta dans une grande
Caleche avec toutes les
Dames , & entra dans le
Jardin où il fe
promena
quelque temps à la clarté
d'un grand nombre de
flambeaux dans une belle
allée qui fait face à cette
Galerie . Il eftoit conduit
par Monfieur le
Bb iij
294 La
Fefte
Prince .
Monfeigneur
و
ayant quitté cette proménade
alla au bord du canal
& en remontant
le long du bord comme
pour venir à fa teſte , on
fut extremement furpris
de le voir tout en feu *
& tout bordé de groffes
lumieres qui eftoient fi
proches les unes des autres
qu'elles paroiffoient
fe toucher. La croifée du
canal qui va droit au
grand eſcalier du Châde
Chantilly. 295
teau eftoit bordée de
Imefme . Lorsque Monfeigneur
arriva dans cet endroit
, d'où l'on peut dé-
- couvrir le Château , il
1 parut étonné ainfi que
toute fa Cour . Il avoit
fujet de l'eftre ; car on n'a
2.
jamais rien veu de fi fur
prenant
que l'Illumination
qui parut en face .
C'eftoit le grand Efcalier
, qui eftant illuminé
paroiffoit
comme s'il cuft
efté bafty de pierres pre296
La Fefte
cieuſes , éclairées par lc
Soleil . Pour vous faire
mieux comprendre la
beauté de cette Illumination
, je croy vous devoir
parler de l'architecture
de cet Efcalier & de
tout ce qui l'embellit ,
il eft eftimé de tous les
gens de bon goût , tant
pour fa
beauté que pour
fa grandeur. Ce font
deux façades que les paliers
& les marches feparent
en deux parties égade
Chantilly . 297
les , ornées de fix colomnes
qui font accouplées
deux a deux . Du cofté
des marches font deux
: grands Arcs rampans ,
qui dans leur enfoncement
forment chacun.
une grote . Ces colomnes:
foûtiennent une Coiniche
d'ordre Dorique , &
dans chacune dès Niches ,
il y a une FigurePedestre .
L'une reprefente Acis &
Galatée . Acis eft dans
a l'attitude d -un Amant
298 La Fefte
qui regardefa Maiftreffe,
& qui joue de la Flûte.
On fçait que ce fut
par là que la Nymphe
en fut charmée . Galatée
eft repreſentée d'une
maniere qui fait paroiftre
combien elle a
de plaifir à entendre les
fons que rend la Flûte
d'Acis . L'autre Figure
repreſente Alphée & Arethufe.
Alphée eſt un
jeune Fleuve qui devint
amoureux de cette Nym
de Chantilly. 299
phe , en la voyant fe
baigner dans fes eaux ,
& il eft dans l'attitude
d'un homme paſſionné ,
que l'amour oblige à la
pourfuivre. Arethufe eft
reprefentée comme une
perfonne faific d'effroy ,
qui ayant efté furpriſe
T par le Fleuve , prend fes
g habits , & s'enfuit en demandant
fecours à Diane.
Dans chaque Grote ,
tornée de rocailles , de
joncs marins & de ro300
La Fefte
feaux , eft une grande Figure
reprefentant un
Fleuve accoudé fur un
grand vaſe renverſé . Au
pied de cette Figure eft
un Dauphin qui porte
un petit enfant . De deffous
les pieds de ces quatre
Figures fortent trois
napes d'eau. Ces deux
vafes & ces Dauphins en
verfent une grande quantité
, laquelle eſtant receue
dans une auge , forme
autant de grandes napes
de
Chantilly. 301
pes qui tombent toutes
dans deux grands baſſins ,
d'où fortent trois lances
d'eau , & toutes ces eaux
jointes enſemble ſe dé-
,
chargent en caſcade dans
le grand foffé . Elles font
toutes des eaux de fource,
qui n'eftant élevées par
I aucune machine mais
coulant naturellement
,
& receuës feulement dans
les tuyaux, font aller ces
fontaines jour & nuit.
Toutes les parties de cet-
Cc
302
La Fefte
te Architecture jufqu'au
moindre filet des moulures
eftoient bordées de
lumieres qui fe touchoient
les unes les autres
. Les boffages meſme
des colomnes en eſtoient
marquez. Tous les de
dans des niches où font
les Fleuves & autres Statuës
, eftoient illumi nez
fans que l'on puſt remarquer
comment , & toutes
les eaux qui en fortent
& forment des napes ,
50
de Chantilly . 303
eftoient auffi éclairées.
Toutes les marches depuis
le bas de l'efcalier .
jufqu'au haut eftoient
auffi bordées de lumieres .
Il y avoit fur le haut un
grand piedeſtal de toute
la largeur de l'efcalier ,
portant une piramide ,
dont le fommet eftoit
- élevé à quarante pieds
de hauteur , & fur le haut
de laquelle on voyoit
une Fleur de Lys . Tous
les ornemens du piedeſtal
Cc ij
304
La Fefte
८
& de la piramide cftoient
formez par les lunieres.
• On remarquoit les Chi
fres de Monfeigneur
, enfermez
dans une Medaille.
Tout ce grand
efcalier , avec cette Piramide
, paroiffoit au deffus
, faifoit un des plus
>
agreables fpectacles que
l'on puiffe voir cet
Efcalier n'ayant aucune
partie qui ne fuft illuminée.
Les appuis qui bordoient
les foffez du Châde
Chantilly. 305
་་་
teau des deux coſtez de
l'Eſcalier, le grand baſſin
qui eft en face , où eft la
gerbe , les allées des parterres
qui font aux coſtez
du canal , les baffins qui
font dans les parterres
au
nombre de dix , tous les
piedeftaux & les marches
par où l'on defcend pour
C aller au canal , enfin tout
ce qui fe voyoit du canal
de cet endroit eftoit
auffi bordé de groffes lumieres
. Le mefme ſpecta-
Cc iij
306 La Fefte
cle continuoit dans ce
qu'on peut voir au delà
du canal où eft une Montagne
qui s'éleve en glacis
, & que l'on nomme
le Vertugadin , parce qu'il
en a la forme , tout y é
toit pareillement bordé
de plufieurs lumieres en
differens endroits , juf
qu'au fommet qui a prés
de quatre- vingt pieds de
haut . Monfeigneur eftoit
placé proche la gerbe ,
tellement qu'il pouvoit
de Chantilly. 307
voir l'Efcalier , & tout le
refte de l'Illumination
d'une feule veuë . Il paroiffoit
au deffus de cette
Montagne
un Soleil fi
haut qu'il furprit tous.
ceux qui le virent . L'on
fit partir un grand nombre
de fufées des plus.
belles qui fe foient encore
veuës. Il y en avoit
beaucoup de nouvelle invention
. On en remarequoit
dont les petites
fufées qu'elles jettent
308 La Fefte
{
d'ordinaire aprés s'eftre
élevées , en produifoient
encore plufieurs autres .
On en tira quantité en
forme de Girandoles ,
dont l'effet fut admirable;
ainfi l'air eftoit continuellement
éclairé, tant
par ces fufées que par les
pots à feu , trompes &
autres machines qui ne
difcontinuoient point.
Le dernier partement
d'une girade qui remplit
tout l'air de feu. L'arti
fut
de Chantilly. 309
fice qu'on tira fut en fi
grand nombre , que tous
les Spectateurs en furent
furpris ; auffi peut - on
dire qu'on en a peu veu
de femblable. Cette girande
ne fut pas plûtoft
finie , que l'on mit le
feu à une machine qui
tournoit fur deux fens
differens , & qui jettoit
des feux en l'air & fur
terre . On trouva cette
machine fort extraordinaire
. Ce qu'on vit paroi310
La Fefte
ftre enfuite tout proche
le baffin de la gerbe fut
un fpectacle qui meri
toit bien les regards
qu'il attira . C'eftoit une
gerbe de feu qui remplit
l'air d'artifice durant
un fort long- temps . Sitoft
qu'elle finit le feu
d'eau commença à tirer.
Je n'ay point de termes
pour vous exprimer la
beauté de cet artifice . Je
vous diray feulement que
l'air & l'eau furent toùde
Chantilly. 311 1
er
LITE
jours en feu , & qu'il s'y
formoit des combats par
les fufées qui fe pourfulvoient
, & qui quelquefois
s'enfonçoient dans
l'eau en la faifant boüillonner
, & qui aprés y
avoir fait plufieurs tourbillons
en fortoient pour
en faire autant en l'air
en fe pourſuivant ; ils
rentroient enfuite dans
l'eau , & en reffortoient
plufieurs fois . Il y avoit
d'autres artifices fur
312
La Fefte
l'eau . Ils eſtoient plus
tranquilles , éclairoient
beaucoup , & jettoicut
des feux fort élevez qui
en tombant fe cachoient
quelque temps dans l'eau
d'où ils reffortoient
enfuite
, & en produifoient
d'autres qui ferpentoient
fur la furface du baffin .
L'on peut dire qu'il eft
rare de voir tant de fortes
d'artifices & en fi
grande quantitépour une
feule Fefte , & dans un
auffi
de Chantilly. 313
DIC
0%
0
auffi beau lieu j car
c'eftoit dans le milieu
de toute l'illumination
dont je viens de vous
7 parler : Le tout enſemble
formoit le Spectacle le
plus agreable & le plus
brillant qu'on puiſſe s'imaginer,
Cette journée eftant
ainfi finie, chacun ayant
l'idée remplie de tout ce
qu'il avoit vû pendant lë
jour , retourna dans fon
appartement , fans pou-
Dd
314
La Fefte
voir s'entretenr d'autre
choſe. Les plaiſirs fur
lefquels rouloit l'entretien
eftoient en fi grand
nombre , qu'on en compta
fix dans la mefme
journée . , qui font la
Chaffe , le Difné à Silvie,
la Collation dans le Labirinthe
, le Divertiſſement
de Pan fur le Theatre
, l'Illumination , & le
Feu d'artifice . Tous ces
Divertiffemens eftoient
fi grands & fi étendus ,
de
Chantilly. 315
I
qu'une journée auroit
cfté bien remplie d'un
feul de ces plaifirs . Chacun
s'entretenoit de ce
luy qui convenoit le
plus à fon caractere , mais
on loüoit generalement
la galanterie , la magnificence
, & la grandeur
de tous ces Divertiffemens.
On difoit que
Chantilly eftoit un lieu
enchanté , où les plaifirs
naiffoient à chaque inftant
, & où l'on en trou-
Dd ij
: 316
La Fefte
voit de nouveaux à chaque
pas qu'on faifoit . Enfin
l'on s'alla coucher
,
l'efprit tout remply de
tant d'agreables
idées , &
je fuis perfuadé
qu'elles
firent le fujet des fonges
de la plupart
de ceux
qui rêverent
cette nuitlà
. On pouvoit
rêver à
fon aife , car Monfieur
le Prince avoit fi bien
donné fes ordres
2
2 que
chacun
eftoit
logé
fort commodement
. Le
len
de Chantilly. 317
demain matin Monfeigneur
qui prefere les nobles
exercices , quoy qu’-
un peu fatiguans , au re-
T pos du lit , alla courre le
1
Cerf dés le matin avec
les chiens de Monfieur
du Maine , revint diner
à Chantilly , & alla
l'apréfdinée aux toiles ,
où il y avoit une tresgrande
quantité de fam
gliers , biches , renards ,.
lievres & lapins . Cette
chaffe parut luy donner
Dd iij
318 La Fefte
beaucoup de plaifir . Enfin
aprés avoir fait à
Monfieur le Prince mille
honneftetez qu'on voyoit
bien qui partoient du
coeur , ce Prince prit le:
chemin de Verſailles . Il
avoit fujet d'eftre fatisfait
, non feulement des
divertiffemens qu'on luy
avoit donnezàChantilly,
qui quelques grands qu'
ils fuffent, n'étoient point
au deffus d'un Prince du
Sang de France, mais auffi
de
Chantilly..
319
Edu zele fincere avec lequel
Monfieur le Prince
l'avoit receu . M. Berrain
, dont le genic univerfel
eft tres -propre pour
toutes ces fortes de divertiffemens
, avoit efté
chargé du foin de toute
la Fefte , & Mrs le
Camus & Breaar l'avoient
efté de ce qui regardoit
les tables. Les
Princeffes écrivoient tous
les jours au Roy , & luy
rendoient compte des di
03207 La Fefte
.
vertiffemens de chaque
journée avec tant d'etprit
qu'on ne parloit à
la Cour que de leurs lettres
. Monfeigneur envoyoit
tous les jours
fçavoir des nouvelles de
la fanté du Roy & de
Madame la Dauphine ,
& on depefchoit tous les
jours à ce Prince des
Gentilshommes de leur
part. Je ne fçaurois trop
vous entretenir de Chantilly
, & pour vous en
de Chantilly. 321
dire encore un mot en
gros , il eft fitué dans un
valon au milieu de deux.
forefts , dont l'une eft
celle de Chantilly &
l'autre celle Dalatre . Les
:
jardins ont au moins
deux mille cinq cens toifes
de longueur jufques
à l'Etang de Gouvieux ,
& il y a autant de navigation
. Il ne faut pas
confiderer feulement
Chantilly par toutes ces
chofes , la pofterité le:
$22 La Fefte , &c.
doit toûjours regarder
comme un lieu fort confiderable
, quand il ne le
feroit que parce qu'un
grand Prince accablé du
poids de fes Lauriers a
donné fes foins à une
partie des embelliſſemens
qu'on y voit , & y a paffé
les dernieres années
d'une vie feconde en
Miracles , & dont tout
ce qu'il y aura d'Hiftoriens
parleront avec
Joge
.
MVSKVM
BRITAN
NICVM
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Résumé : LA FESTE DE CHANTILLY.
Le Prince de Condé organisa une fête somptueuse à Chantilly en l'honneur du Dauphin, fils du roi de France. Cette célébration soulignait l'amour et le respect des sujets envers les souverains français, reconnus pour leur accessibilité et leur communication directe. La fête comprenait divers divertissements, tels qu'une chasse et des danses exécutées par des groupes de danseurs représentant des satyres, accompagnés par des musiciens. Le Dauphin félicita l'organisation et l'inventivité des divertissements. Le château de Chantilly, en rénovation, abritait des tableaux illustrant les campagnes militaires du Prince de Condé, comme la Bataille de Rocroy et le siège de Dunkerque. Les jardins comprenaient un grand escalier, des parterres ornés de fontaines et de statues, ainsi qu'un opéra construit dans l'orangerie. La fête incluait des spectacles de statues animées et des oracles prédisant l'avenir. Les jardins offraient des pavillons, des cascades, des fontaines et des bassins. Des divertissements nautiques et des chasses étaient organisés, suivis de réceptions et de concerts. Le prince et les invités participèrent à diverses activités, comme la jouste sur l'eau et la chasse au cerf. Après le repas, Monseigneur fut invité à chercher le dessert dans un labyrinthe orné de statues de marbre représentant Thésée, Ariane et le Minotaure, ainsi que des figures d'enfants effrayés et des bancs de marbre avec des énigmes gravées. Le centre du labyrinthe abritait une salle découverte avec une table décorée de corbeilles d'argent et de fleurs. La fête comprenait également une partie de tir suivie d'un spectacle dirigé par le dieu Pan, représentant une forêt peuplée de nymphes, bergers, satyres, faunes et silvains. Le dimanche, des feux d'artifice et une illumination spectaculaire du grand escalier du château furent organisés, transformant celui-ci en une vision éclatante avec des colonnes, arcs rampants, statues mythologiques, fontaines et sculptures de fleuves et dauphins. Les fontaines, alimentées par des sources naturelles, formaient des cascades et des jets d'eau illuminés. La journée inclut une chasse, un dîner, une collation dans le labyrinthe et un spectacle de théâtre. Les feux d'artifice comportaient des fusées innovantes, des girandoles, une gerbe de feu suivie d'un feu d'eau, et des artifices sur l'eau simulant des combats entre les fusées et l'eau. La fête se conclut par des discussions sur la galanterie et la magnificence des divertissements. Le prince exprima sa satisfaction et participa à une chasse le lendemain.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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11
p. 3-47
HISTORIETTE, traduite de l'Espagnol.
Début :
Deux jeunes Cavaliers de Seville devinrent amoureux d'une belle personne [...]
Mots clefs :
Don Fernand, Beatrix, Veuve, Fille unique, Poltron, Confidente, Se déguiser, Jaloux, Mariage, Espagnol, Jardin, Amant, Lettre, Porte, Rival, Don Juan
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTORIETTE, traduite de l'Espagnol.
HI STO RIETTE,
.', traduite de l'Espagnol.
Eux jeunes Cavaliers
de Sevilledevinrentamoureux.
d'une belle personnequi
senommoit Beatrix EHe
étoit aussi riche que bel-
Te-" étant fille unique
d'un homme qui avoit
été Gouverneur des Indes
, où il avoit amassé
de grands biens. Il s'appelloit
Don à Cuarado.
L'un des deux amans dfëg.
Beatrix étoit DonFernand,
parti convenable
au pere, parce - qu'il étoit
aussi fort riche: mais
Don Felix, qui avoit
moinsde bien, avoit
touché le coeur de Bea-r
trix. Il étoit d'une valeur
distinguées & Don
Fernand n'étoit pas fort
brave, quoy qu'Espagnol.
(Ilya des poltrons
dans toutes sortes de nations,
& même dans la
nôtre) ajoûte l'auteur
Espagnol.
Ces deux amans ne
manquoient pas un jour
\ase trouver dans une petite
ruë peu frequentée,
où donnoit une fenêtre
de l'appartement de Beatrix,
qui avoit aussi corn*
munication sur un jardin,
dont une petite porte
à demicondamnée
rendoit dans cette petite
ruë. Les deux amans venoient
separément sur le
foir aux environs de ce
jardin:mais l'amant poltron
se donnoit bien de
garde dese montrer lorsqueDon
Felix paroissoit;
il lé concentoit de
l'observer comme un jaloux,
& dés qu'il étoit
parti, il alloitchanter&
soûpirersous lesfenêtres
de Beatrix, dont il n'étoit
presque pas écouté.
Il faut remarquer que
ce jardin,dont la petite
porte donnoitsur la ruë,
étoit commun à la maison
de Beatrix 8£ à une
autre où logeoit une veuve
fort belle, qui voyoit
en cet endroit un troisiéme
Cavalier al'indu de
ses parens. Les choses
étant ainsi disposées, D.
Fernand prit le parti de
demander Beatrix à son
pere,&l'obtintaisément
à cause de ses richesses.
Le mariage fut resolu
promtement;& les conventions
étant faites, il
prit jour pour donner
une fête à sa maîtresse
,
dans les jardins d'Alfarache.
Don Felix apprit bientôt
toutes ces choses par
Donna Hermandez
f suivante de Beatrix, 8c
qui étoit la confidente
de son amour. Don Felix
resolut de parler à Beatrix,
qui neparoissoit
plus à la fenêtre depuis
qu'onl'avoit promise à
Don Fernand, soit par
devoir, soit parce que
Don Fernand lui avoit
fait défendre par son pere
d'entrer dans l'appartement
dont la fenêtre
lui servoit à voir Don
Felix.
Ce Cavalier avertidu
jour que la fête se devoit
donner dans les jardins
d'Alfarache, gagna
le jardinier, qui lui permit
de se déguiser comme
s'il eût été un autre
jardinier qui lui vinst aider
à cüeillir des fleurs,
&, préparer des feüillées
pour la fete. Don Felix
ainsi déguiséen jardinier
se mit à travailler dans
de petits cabinetsde verdure
qu'on ornoit avec
des festons de fleurs;&
comme il y en avoit plusieurs,&
que les Dames
de la famille de Beatrix
& de Fernand se promenoient
de l'un à l'autre,
il épia l'occasionde parler
à Beatrix, & se confia
à unvalet de la fête,
dont la suivante Hermandez
recevoit volontiers
les hommages 3 8C
ce valet ayant été avertir
Beatrix & la suivante,
elles se détacherent des
autres Dames,& vin-
;it.
rent voir travailler le
jardinier- amant Don
Felix.
Le jaloux Don Fernand
qui s'apperçut de
ces menées, avoit suivi
de loin Beatrix; & la
voyant parler familièrement
à ce jardinier, s'approchoit
insensiblement
pour les examiner:mais
Don Felix l'ayant apperçû
avant qu'il fùraffez
prés pour en estrereconnu
, prit son parti
dans le moment, & dit
à Beatrix & à la suivante,
qui vouloient fuir,
qu'elles restassent à l'endroitoù
ellesétoient; &
aussitôt avec une promtitude
incroyable il rentra
fous le cabinet de verdure,
où il avoit laissé
le valet amant de la fuivante
; & l'ayant revef-
, tu de son habit de jardinier,
qui étoit fort remarquable
quoy qu'à la
brune, parce qu'il étoit
de serge blanche, il i'in-j
struisit en deux mots de
ce qu'il devoit faire. i
Ce valet, que D. Fernand
prit pour le mesme
qu'ilavoit déjaveu
avec Beatrix, la pria de
trouver bon qu'il lui parlât
familièrement, pour,
faire croire au jaloux
Don Fernand qu'il étoit
ale mefine. En effet en p prochant illes trouva
parlant dumariage,
de ce jard inieravecHermandez,
illui parut vraisemblable
que Beatrix
voulust bienfamiliariser
par bonté avec l'amant
de sa suivante, pour la
marier: & cela dissipa
pour cette fois-là le soupçon
de Fernand, qui
les eût empeschez de
prendre les mesures qu'-
ils vouloient prendre,
parce que le pere de Beatrix
eût fait éclat sur
cette intrigue; ce qui 3* siarriva point ce jourlà.
Cette fête fut fort
galante: mais ellen'ennuya
pas moins Beatrix,
qui feignit même d'estre
malade pour la faire
cesserplûtost. Ainsichacun
étant retourné chez
foy, la signature du contrat
fut resoluë pour le
lendemain:mais la maladie
feinte ou veritable
de Beatrix la retarda de
quelques jours, pendant
lesquels Don Felix fut
surpris par D. Fernand
dans
dans une autre tentative
qu'il fit pour parler à
Beatrix. Don Fernand
fut desesperé 5 &nese
sentant pas assez de courage
pour se battre contre
Don Felix, il saisit
une occasion que le hazard
lui fournit, pour se
vanger sans rien hazarder.
Voici comment la
chose arriva.
Beatrix au desespoirs;
&C obsérvée de siprés,
qu'elle n'avoit plûs aucune
esperance de pouvoir
parler à Don Felix,
chargea d'une lettre pour
lui un petit laquais Maure
qu'elle avoit auprès
d'elle; & Don Fernand,
à qui tout étoit suspect,
voyant sortir le soir ce
petit Maure, lui fit avoüer
,
à force de menaces
& de coups,qu'il
étoit. chargé d'une lettre
pour Don Felix. Il
ouvrit la lettre, qui étoit
écrite en ces termes.
Le desespoir ou me met
un mariage queje ne puis
fias retarder, m'afait oublier
devoir, respect &
obeissance. Un pere cruel
aura voulu en vain disposer
de la confiante Beatrix
ytf)sil m'ôte à celui
que fatrne, du moins il
ne serapasenson polivoir
de me livrer à celui que
je hais. Ce malheur cruel
ma fait prendre une resolution
desesperée : si vous
maimeZj autant que je
'vousaime,ha^arde^out
pour entrer à l'heure de
minuit dans le petit jardin.
se hasarderai tout
pour rrij trouver avec,
Hermandez, qui veut
bien suivre ma malheureuse
destinée. Vous nom
menerez dans un sonvwty
ou, j.',ai une tante,
qui me recevra par çitie',
& j'y passerai le reste de
mes jours.
La premiere idée qui
vint à Don Fernand, fut
de se trouver au rendezvous
au lieu de son rival
aimé, & de prendre
une cruelle vangeance
de Beatrix, en la surprenant
en faute. Il gagna,
ou crut gagner par argent
le petit Maure,qui
lui promit en effet de
dire à Beatrix qu'il avoit
donné la lettre à
Don Félix: mais ce petit
Maure dit à Beatrix
comment la chose s'é-
: toit passéc. Ainsi elle ne
fut point au rendezvous,
où Don Fernand
attendit encore deux
heures par-delà celle du
rendez-vous. Enfin il entendit
que quelqu'un
marchoit dans le jardin:
Ja nuit étoit fort noire;
il ne douta point que ce
ne fût Beatrix & sa suivante
, & c'etoit en esset
unemaîtresse & une
fuivanre ; c'étoie cette
veuve dont nous avons
parlé, qui avoit donné
rendez- vous dans le même
jardin à un brave
Cavalier; qui dévoie
l'emmener chez lui, 6C
l'épouser malgré ses parens
,
c'est à dire malgré
les parens de laveuve,
qui vouloient l'obliger à
un autre mariagequi
convenoit mieux à leurs
interêrs. Cette ressemblanced'intrigue
& Iobscurité
de la nuit produisirent
une conversation
à voix basse, qui
fut équivoque pendant
quelques nlorrftns, la
veuve prenant Don Fernand
pour son Cavalier,
& Don Fernand la prenant
pour Beatrix. Mais
cette double erreur ne
put durer long-temps,
& la choseéclairciemit
la veuve au desespoir >
elle conjura Don Fernand
de lui garder le secret.
Il rêva quelque
temps au parti qu'il avoit
à prendre sur une
a aiavanturesi
singuliere ;
& voici ce qu'il lui répondit.
Madame, étant
amant comme celui que
vous Attendez, &
la même necessité rienlcver
celle que j'aime, parce
que[el parens font aulft
déraisonnables que les vôtres
,
la conformité d'avanture
me fait prendre
part à votre situation :
liachcZ-J donc que j'ai rencontré
en venant ici le Cavalier
qui doit vous venir
prendre. Il entroit en
même temps que moy dans
cette petite rue, & j'ai
entendu en payantqu'il
disoit à quelqu'un qui l'accompagnai
: Attendons
que cet homme-ci n'y
foit plus; car à coup sur
on ne S'impatientera
point dans le jardin,&
il ne faut pas risquer d'y
estredécouvert. jitnfi (continua Don Fernand,
qui inventoic sur
le eh mp ce qu'ildifoit
) je suis sur que votre
amant attend au coin
de la rue, & qu'en me
voyantsortirilviendra:
A - je vais même l'arvertir de
ce qui cft arrivé9 je laisserai
la porte ouverte , je le ramenerai., (t)nprés
vous avoir aidez, dans
votre entreprise
,
j'aurai
tout le loisir d'accomplir
la mienne; car ma Beatrix
ne doit venir que
sur les trois heures après
minuit, & l'impatience
damant mavoit fait
prévenir lheure de beaucoup.
jittendtZjdonc patiemment
, je vait chercher
votre amant, &
je rentreraiici avec lui.
La veuve remercia
affectueusement D. Fernand,
&: lui dit qu'elle
rattendroir. Il sortit à
tâtons: il rveut pas fait
vingt pas dans la rue,
qu'il entendit marcher,
èc c'étoit le Cavalierqui
venoit au rendezvous.
Il l'aborda,& lui
dit d'une voix mysterieuse
: Est-ce vous, Don Juan? (car il avoic
appris son nom de
la veuve.) Don Juan luidemanda qui il étoir
:Ïe fuis, lui dit-il,
votre rival, mais un rival
malheureux, qui ne
suis pas plus aimé que
VOUS de la veuve perfide
qui nous trahit tous
deux, têsi vous avez,
du courage, vous devez,
vous joindre à moy pour
vous vanger d'un rival
heureux, qui doit cette
même nuit enlevercelle
qui nous méprise. Don
Juan étoit naturellement
vif& jaloux, &C
fut si étourdi d'une infidélité
à laquelle il s'attendoit
si peu, qu'il
ne fit pas reflexion qu'
il n'était pas tout-àfait
vrai-semblable que
sa maîtresse eustchoisi
)
pour se faire enlever par
¿
tin autre, la mesme nuit
qu'elle lui donnoit à lui
pour rendez-vous. Il
entra d'abord en fureur
contre ce pretendu rival
qui devoit enlever
sa maîtresse. Don Fernand
lui dit que pour
peu qu'il attendît
,
il le
verroitvenir, &C quensuitil
verroit la veuve
sortir avec lui du
jardin: en un mot, que
s'il vouloit attendre patiemment
dans une porteenfoncée
qui n'étoitr
pas loin de celle du jardin,
il seroit témoin de
lenlevement
, & seroit
contraint d'avouer qu'
en intrigues de femmes
les circonstances qui paroissent
les moins vraisemblables
sont quelquefois
les plus vrayes.
Don Fernand, après
avoir posté Don Juan
en embuscade dans la
porte enfoncée,SCfuivant
à tout hazard le
projet qu'ils'écoit formé,
court au logis de
Don Felix, qui n'étoit
pas fort loin de là, heurte
très-fort à la porte.
Onseréveille, un valet
de Don Felix vient
ouvrir; illui donne la
lettre, lui disant qu'un
incident fâcheux l'avoit
empesché d'executer
à l'heure nommée la
commission que lui avoit
donnée Beatrix de
rendre cette lettre : mais
que si Don Félix Ce pressoit
fort, il seroit encore
temps dexecuter
ce qui écoit porté dans
la lettre. Il donna les
meilleures raisons qu'il
put pour justifier la lettre
décachetée : mais enfin
elle étoit écrite de la
propre main de Beatrix
, &, cela ne pouvoit
estre douteux à
Don Félix. Don Fernand
court au plus vîte
dire à la veuve que son
amant Don Juan alloit
venir la prendre. Elle
va au-devant à la porte
du jardin, où arrivoit
Don Felix. Alors Don
Fernand dit tout bas à
la veuve de sortir au
plus vîce, parce qu'il
entendoit quelqu'un du
logis qui couroit après
elle. Don Felix prit la
veuve par la main. La
crainte d'estre suivie entrecoupant
la voix de
la veuve , ÔC l'obscurité,
laissaDonFélixdans
l'erreur tout le temps
qu'ils mirent à rraverfer
la ruë. Ilcroyoitenlever
sa Beatrix, pendant
que Don Fernand
fut avertir le Cavalier
amant de la veuve qu'il avoit porté dans)
la parte enforcée. Cet
amant transportéde fureur
court à sa veuve;
& l'accablant de reproches
& d'injures
,
surprit
fort Don Felix
It
qui croyoit que ces reproches
s'adreffoient à
sa Beatrix,qu'il croyoit
encore tenir par la main;
car tout cela se fit si
promptement, qu'il n'étoit
pas encore détrompé.
Don Felix piqué
au vif, met l'épée à la
main, charge l'autre,
qui le receut en homme
brave & jaloux.
Laissons-les se battre,
oC retournons à Don
Fernand, qui fut ravi
d'avoirreüssi à faire attaquer
Don Felix pat
ce jaloux furieux; car
il n'avoit tramé cette
avanture nocturne que
pour se défaire, sans se
commettre, d'un rival
qu'il craignoit. Il fuivoit
de loin nos combattans
, pour voir la
reüssite du combat,
quand il se sentit faisir
par deux ou trois
hommes; & c'étoit les
gens du logis de la veuve,
qui le prenant pour
celui qui l'avoit enlevée,
l'emmenerent dans
le jardin, & le jetterent
dans un caveau, où ils l'enfermerent
promptement, pour courir
après la veuve, qu'-
ils ne purent rejoindre;
car dans le moment
qu'elle eut entendu la
voix de Don Juan, &
que le combat commença
,
elle avoit fui
toute effrayée, & n'osant
retourner chez elle
,
elle étoit allée se
réfugier chez une de
ses amies, qui ne logeoic
pas loin de Jà.
Retournons à nos deux
combattans. Don Felix
receut d'abord deux
grands coups depée:
mais il pouffa si vivement
son ennemi, quaprés
l'avoir blessé en
plusieurs endroits trésdangereusement
, il le
desarmatomba enfuite
faite de foiblesse à côté
de son ennemi. Ces mêmes
hommes qui avoient
enfermé Don
Fernand dans le caveau,
arriverent jusqu'à l'endroitoùétoient
les blef
fez; &: l'un d'eux
J
qui
étoit parent de la veuve,
reconnut Don Felix
,
dont il étoit ami.
Quelle fut sa surprise !
Don Felix le reconnut,
& d'une voix
mourante lui demanda
du secours
, & pria quon
en donnâtaussi à
son adversaire, qui se
trouva entièrementévanoui.
Cet ami les fit
emporter chez lui, c'est
à dire dans la maison
de la veuve, où il logeoit.
On leur donna
du secours, on les mit
chacun dans un lit; 8c
quand ils furent en état
de s'expliquer, toute
l'avanturenoéturne
se débrouilla par un éclaircissement.
Les deux
blessez furent au defespoir
de s'êtreainsi
mat-trairez, 6L l'indignation
de tous tomba
sur Don Fernand,
qu'on laissa passer la
nuit dans le caveau,
pour le mettre lelendemain
entre les mains
de la Justice.
Don Felix, qui ne
pouvoit se consoler d'avoir
b!e(re trés-dangereusement
Don Juan,-¡
obtint de son ami qu"--
on lui donneroit laveuve
en mariage : car cet
ami, parent de la veuve
,
avoit un grand credit
auprès de ses autres
parens.
-
A l'égard de Don
Felix, il se trouva que
ses deux blessures n'étoient
pas dangereuses.
Il empêcha qu'on ne
mît Don Fernand entre
les mains de la Justice
: mais il pria qll'-::
on avertît le pere de
Beatrix de tout ce qui
s'était passé la nuit. Ce
pere étoit hommed'honneur
, quoique feroce-
Il alla trouver Don Fernand
, & lui declara
qu'un homme capable
de tramer de si noires
actions étoit indigne de
sa fille; & l'ami de
Don Felix lui déclarade
sa part que s'il ne
vouloit pas se battre
contre Don Felix, il saloit
seresoudre à s'exiler
lui-même hors de
Seville. Il se seroit exilé
même d'Espagne
plûtôt , que de se battre,
&C accepta l'exil:
ce qui acheva d'indigner
contre lui le pere
de Beatrix, qui, pour
le punir encore davantage
, la donna en mariage
à son rival. Ainsi
Don Felix & Beatrix
devinrent heureux
par un incident, duquel
Don Fernand avoit
voulu se servir
pour perdre Don Felix.
.', traduite de l'Espagnol.
Eux jeunes Cavaliers
de Sevilledevinrentamoureux.
d'une belle personnequi
senommoit Beatrix EHe
étoit aussi riche que bel-
Te-" étant fille unique
d'un homme qui avoit
été Gouverneur des Indes
, où il avoit amassé
de grands biens. Il s'appelloit
Don à Cuarado.
L'un des deux amans dfëg.
Beatrix étoit DonFernand,
parti convenable
au pere, parce - qu'il étoit
aussi fort riche: mais
Don Felix, qui avoit
moinsde bien, avoit
touché le coeur de Bea-r
trix. Il étoit d'une valeur
distinguées & Don
Fernand n'étoit pas fort
brave, quoy qu'Espagnol.
(Ilya des poltrons
dans toutes sortes de nations,
& même dans la
nôtre) ajoûte l'auteur
Espagnol.
Ces deux amans ne
manquoient pas un jour
\ase trouver dans une petite
ruë peu frequentée,
où donnoit une fenêtre
de l'appartement de Beatrix,
qui avoit aussi corn*
munication sur un jardin,
dont une petite porte
à demicondamnée
rendoit dans cette petite
ruë. Les deux amans venoient
separément sur le
foir aux environs de ce
jardin:mais l'amant poltron
se donnoit bien de
garde dese montrer lorsqueDon
Felix paroissoit;
il lé concentoit de
l'observer comme un jaloux,
& dés qu'il étoit
parti, il alloitchanter&
soûpirersous lesfenêtres
de Beatrix, dont il n'étoit
presque pas écouté.
Il faut remarquer que
ce jardin,dont la petite
porte donnoitsur la ruë,
étoit commun à la maison
de Beatrix 8£ à une
autre où logeoit une veuve
fort belle, qui voyoit
en cet endroit un troisiéme
Cavalier al'indu de
ses parens. Les choses
étant ainsi disposées, D.
Fernand prit le parti de
demander Beatrix à son
pere,&l'obtintaisément
à cause de ses richesses.
Le mariage fut resolu
promtement;& les conventions
étant faites, il
prit jour pour donner
une fête à sa maîtresse
,
dans les jardins d'Alfarache.
Don Felix apprit bientôt
toutes ces choses par
Donna Hermandez
f suivante de Beatrix, 8c
qui étoit la confidente
de son amour. Don Felix
resolut de parler à Beatrix,
qui neparoissoit
plus à la fenêtre depuis
qu'onl'avoit promise à
Don Fernand, soit par
devoir, soit parce que
Don Fernand lui avoit
fait défendre par son pere
d'entrer dans l'appartement
dont la fenêtre
lui servoit à voir Don
Felix.
Ce Cavalier avertidu
jour que la fête se devoit
donner dans les jardins
d'Alfarache, gagna
le jardinier, qui lui permit
de se déguiser comme
s'il eût été un autre
jardinier qui lui vinst aider
à cüeillir des fleurs,
&, préparer des feüillées
pour la fete. Don Felix
ainsi déguiséen jardinier
se mit à travailler dans
de petits cabinetsde verdure
qu'on ornoit avec
des festons de fleurs;&
comme il y en avoit plusieurs,&
que les Dames
de la famille de Beatrix
& de Fernand se promenoient
de l'un à l'autre,
il épia l'occasionde parler
à Beatrix, & se confia
à unvalet de la fête,
dont la suivante Hermandez
recevoit volontiers
les hommages 3 8C
ce valet ayant été avertir
Beatrix & la suivante,
elles se détacherent des
autres Dames,& vin-
;it.
rent voir travailler le
jardinier- amant Don
Felix.
Le jaloux Don Fernand
qui s'apperçut de
ces menées, avoit suivi
de loin Beatrix; & la
voyant parler familièrement
à ce jardinier, s'approchoit
insensiblement
pour les examiner:mais
Don Felix l'ayant apperçû
avant qu'il fùraffez
prés pour en estrereconnu
, prit son parti
dans le moment, & dit
à Beatrix & à la suivante,
qui vouloient fuir,
qu'elles restassent à l'endroitoù
ellesétoient; &
aussitôt avec une promtitude
incroyable il rentra
fous le cabinet de verdure,
où il avoit laissé
le valet amant de la fuivante
; & l'ayant revef-
, tu de son habit de jardinier,
qui étoit fort remarquable
quoy qu'à la
brune, parce qu'il étoit
de serge blanche, il i'in-j
struisit en deux mots de
ce qu'il devoit faire. i
Ce valet, que D. Fernand
prit pour le mesme
qu'ilavoit déjaveu
avec Beatrix, la pria de
trouver bon qu'il lui parlât
familièrement, pour,
faire croire au jaloux
Don Fernand qu'il étoit
ale mefine. En effet en p prochant illes trouva
parlant dumariage,
de ce jard inieravecHermandez,
illui parut vraisemblable
que Beatrix
voulust bienfamiliariser
par bonté avec l'amant
de sa suivante, pour la
marier: & cela dissipa
pour cette fois-là le soupçon
de Fernand, qui
les eût empeschez de
prendre les mesures qu'-
ils vouloient prendre,
parce que le pere de Beatrix
eût fait éclat sur
cette intrigue; ce qui 3* siarriva point ce jourlà.
Cette fête fut fort
galante: mais ellen'ennuya
pas moins Beatrix,
qui feignit même d'estre
malade pour la faire
cesserplûtost. Ainsichacun
étant retourné chez
foy, la signature du contrat
fut resoluë pour le
lendemain:mais la maladie
feinte ou veritable
de Beatrix la retarda de
quelques jours, pendant
lesquels Don Felix fut
surpris par D. Fernand
dans
dans une autre tentative
qu'il fit pour parler à
Beatrix. Don Fernand
fut desesperé 5 &nese
sentant pas assez de courage
pour se battre contre
Don Felix, il saisit
une occasion que le hazard
lui fournit, pour se
vanger sans rien hazarder.
Voici comment la
chose arriva.
Beatrix au desespoirs;
&C obsérvée de siprés,
qu'elle n'avoit plûs aucune
esperance de pouvoir
parler à Don Felix,
chargea d'une lettre pour
lui un petit laquais Maure
qu'elle avoit auprès
d'elle; & Don Fernand,
à qui tout étoit suspect,
voyant sortir le soir ce
petit Maure, lui fit avoüer
,
à force de menaces
& de coups,qu'il
étoit. chargé d'une lettre
pour Don Felix. Il
ouvrit la lettre, qui étoit
écrite en ces termes.
Le desespoir ou me met
un mariage queje ne puis
fias retarder, m'afait oublier
devoir, respect &
obeissance. Un pere cruel
aura voulu en vain disposer
de la confiante Beatrix
ytf)sil m'ôte à celui
que fatrne, du moins il
ne serapasenson polivoir
de me livrer à celui que
je hais. Ce malheur cruel
ma fait prendre une resolution
desesperée : si vous
maimeZj autant que je
'vousaime,ha^arde^out
pour entrer à l'heure de
minuit dans le petit jardin.
se hasarderai tout
pour rrij trouver avec,
Hermandez, qui veut
bien suivre ma malheureuse
destinée. Vous nom
menerez dans un sonvwty
ou, j.',ai une tante,
qui me recevra par çitie',
& j'y passerai le reste de
mes jours.
La premiere idée qui
vint à Don Fernand, fut
de se trouver au rendezvous
au lieu de son rival
aimé, & de prendre
une cruelle vangeance
de Beatrix, en la surprenant
en faute. Il gagna,
ou crut gagner par argent
le petit Maure,qui
lui promit en effet de
dire à Beatrix qu'il avoit
donné la lettre à
Don Félix: mais ce petit
Maure dit à Beatrix
comment la chose s'é-
: toit passéc. Ainsi elle ne
fut point au rendezvous,
où Don Fernand
attendit encore deux
heures par-delà celle du
rendez-vous. Enfin il entendit
que quelqu'un
marchoit dans le jardin:
Ja nuit étoit fort noire;
il ne douta point que ce
ne fût Beatrix & sa suivante
, & c'etoit en esset
unemaîtresse & une
fuivanre ; c'étoie cette
veuve dont nous avons
parlé, qui avoit donné
rendez- vous dans le même
jardin à un brave
Cavalier; qui dévoie
l'emmener chez lui, 6C
l'épouser malgré ses parens
,
c'est à dire malgré
les parens de laveuve,
qui vouloient l'obliger à
un autre mariagequi
convenoit mieux à leurs
interêrs. Cette ressemblanced'intrigue
& Iobscurité
de la nuit produisirent
une conversation
à voix basse, qui
fut équivoque pendant
quelques nlorrftns, la
veuve prenant Don Fernand
pour son Cavalier,
& Don Fernand la prenant
pour Beatrix. Mais
cette double erreur ne
put durer long-temps,
& la choseéclairciemit
la veuve au desespoir >
elle conjura Don Fernand
de lui garder le secret.
Il rêva quelque
temps au parti qu'il avoit
à prendre sur une
a aiavanturesi
singuliere ;
& voici ce qu'il lui répondit.
Madame, étant
amant comme celui que
vous Attendez, &
la même necessité rienlcver
celle que j'aime, parce
que[el parens font aulft
déraisonnables que les vôtres
,
la conformité d'avanture
me fait prendre
part à votre situation :
liachcZ-J donc que j'ai rencontré
en venant ici le Cavalier
qui doit vous venir
prendre. Il entroit en
même temps que moy dans
cette petite rue, & j'ai
entendu en payantqu'il
disoit à quelqu'un qui l'accompagnai
: Attendons
que cet homme-ci n'y
foit plus; car à coup sur
on ne S'impatientera
point dans le jardin,&
il ne faut pas risquer d'y
estredécouvert. jitnfi (continua Don Fernand,
qui inventoic sur
le eh mp ce qu'ildifoit
) je suis sur que votre
amant attend au coin
de la rue, & qu'en me
voyantsortirilviendra:
A - je vais même l'arvertir de
ce qui cft arrivé9 je laisserai
la porte ouverte , je le ramenerai., (t)nprés
vous avoir aidez, dans
votre entreprise
,
j'aurai
tout le loisir d'accomplir
la mienne; car ma Beatrix
ne doit venir que
sur les trois heures après
minuit, & l'impatience
damant mavoit fait
prévenir lheure de beaucoup.
jittendtZjdonc patiemment
, je vait chercher
votre amant, &
je rentreraiici avec lui.
La veuve remercia
affectueusement D. Fernand,
&: lui dit qu'elle
rattendroir. Il sortit à
tâtons: il rveut pas fait
vingt pas dans la rue,
qu'il entendit marcher,
èc c'étoit le Cavalierqui
venoit au rendezvous.
Il l'aborda,& lui
dit d'une voix mysterieuse
: Est-ce vous, Don Juan? (car il avoic
appris son nom de
la veuve.) Don Juan luidemanda qui il étoir
:Ïe fuis, lui dit-il,
votre rival, mais un rival
malheureux, qui ne
suis pas plus aimé que
VOUS de la veuve perfide
qui nous trahit tous
deux, têsi vous avez,
du courage, vous devez,
vous joindre à moy pour
vous vanger d'un rival
heureux, qui doit cette
même nuit enlevercelle
qui nous méprise. Don
Juan étoit naturellement
vif& jaloux, &C
fut si étourdi d'une infidélité
à laquelle il s'attendoit
si peu, qu'il
ne fit pas reflexion qu'
il n'était pas tout-àfait
vrai-semblable que
sa maîtresse eustchoisi
)
pour se faire enlever par
¿
tin autre, la mesme nuit
qu'elle lui donnoit à lui
pour rendez-vous. Il
entra d'abord en fureur
contre ce pretendu rival
qui devoit enlever
sa maîtresse. Don Fernand
lui dit que pour
peu qu'il attendît
,
il le
verroitvenir, &C quensuitil
verroit la veuve
sortir avec lui du
jardin: en un mot, que
s'il vouloit attendre patiemment
dans une porteenfoncée
qui n'étoitr
pas loin de celle du jardin,
il seroit témoin de
lenlevement
, & seroit
contraint d'avouer qu'
en intrigues de femmes
les circonstances qui paroissent
les moins vraisemblables
sont quelquefois
les plus vrayes.
Don Fernand, après
avoir posté Don Juan
en embuscade dans la
porte enfoncée,SCfuivant
à tout hazard le
projet qu'ils'écoit formé,
court au logis de
Don Felix, qui n'étoit
pas fort loin de là, heurte
très-fort à la porte.
Onseréveille, un valet
de Don Felix vient
ouvrir; illui donne la
lettre, lui disant qu'un
incident fâcheux l'avoit
empesché d'executer
à l'heure nommée la
commission que lui avoit
donnée Beatrix de
rendre cette lettre : mais
que si Don Félix Ce pressoit
fort, il seroit encore
temps dexecuter
ce qui écoit porté dans
la lettre. Il donna les
meilleures raisons qu'il
put pour justifier la lettre
décachetée : mais enfin
elle étoit écrite de la
propre main de Beatrix
, &, cela ne pouvoit
estre douteux à
Don Félix. Don Fernand
court au plus vîte
dire à la veuve que son
amant Don Juan alloit
venir la prendre. Elle
va au-devant à la porte
du jardin, où arrivoit
Don Felix. Alors Don
Fernand dit tout bas à
la veuve de sortir au
plus vîce, parce qu'il
entendoit quelqu'un du
logis qui couroit après
elle. Don Felix prit la
veuve par la main. La
crainte d'estre suivie entrecoupant
la voix de
la veuve , ÔC l'obscurité,
laissaDonFélixdans
l'erreur tout le temps
qu'ils mirent à rraverfer
la ruë. Ilcroyoitenlever
sa Beatrix, pendant
que Don Fernand
fut avertir le Cavalier
amant de la veuve qu'il avoit porté dans)
la parte enforcée. Cet
amant transportéde fureur
court à sa veuve;
& l'accablant de reproches
& d'injures
,
surprit
fort Don Felix
It
qui croyoit que ces reproches
s'adreffoient à
sa Beatrix,qu'il croyoit
encore tenir par la main;
car tout cela se fit si
promptement, qu'il n'étoit
pas encore détrompé.
Don Felix piqué
au vif, met l'épée à la
main, charge l'autre,
qui le receut en homme
brave & jaloux.
Laissons-les se battre,
oC retournons à Don
Fernand, qui fut ravi
d'avoirreüssi à faire attaquer
Don Felix pat
ce jaloux furieux; car
il n'avoit tramé cette
avanture nocturne que
pour se défaire, sans se
commettre, d'un rival
qu'il craignoit. Il fuivoit
de loin nos combattans
, pour voir la
reüssite du combat,
quand il se sentit faisir
par deux ou trois
hommes; & c'étoit les
gens du logis de la veuve,
qui le prenant pour
celui qui l'avoit enlevée,
l'emmenerent dans
le jardin, & le jetterent
dans un caveau, où ils l'enfermerent
promptement, pour courir
après la veuve, qu'-
ils ne purent rejoindre;
car dans le moment
qu'elle eut entendu la
voix de Don Juan, &
que le combat commença
,
elle avoit fui
toute effrayée, & n'osant
retourner chez elle
,
elle étoit allée se
réfugier chez une de
ses amies, qui ne logeoic
pas loin de Jà.
Retournons à nos deux
combattans. Don Felix
receut d'abord deux
grands coups depée:
mais il pouffa si vivement
son ennemi, quaprés
l'avoir blessé en
plusieurs endroits trésdangereusement
, il le
desarmatomba enfuite
faite de foiblesse à côté
de son ennemi. Ces mêmes
hommes qui avoient
enfermé Don
Fernand dans le caveau,
arriverent jusqu'à l'endroitoùétoient
les blef
fez; &: l'un d'eux
J
qui
étoit parent de la veuve,
reconnut Don Felix
,
dont il étoit ami.
Quelle fut sa surprise !
Don Felix le reconnut,
& d'une voix
mourante lui demanda
du secours
, & pria quon
en donnâtaussi à
son adversaire, qui se
trouva entièrementévanoui.
Cet ami les fit
emporter chez lui, c'est
à dire dans la maison
de la veuve, où il logeoit.
On leur donna
du secours, on les mit
chacun dans un lit; 8c
quand ils furent en état
de s'expliquer, toute
l'avanturenoéturne
se débrouilla par un éclaircissement.
Les deux
blessez furent au defespoir
de s'êtreainsi
mat-trairez, 6L l'indignation
de tous tomba
sur Don Fernand,
qu'on laissa passer la
nuit dans le caveau,
pour le mettre lelendemain
entre les mains
de la Justice.
Don Felix, qui ne
pouvoit se consoler d'avoir
b!e(re trés-dangereusement
Don Juan,-¡
obtint de son ami qu"--
on lui donneroit laveuve
en mariage : car cet
ami, parent de la veuve
,
avoit un grand credit
auprès de ses autres
parens.
-
A l'égard de Don
Felix, il se trouva que
ses deux blessures n'étoient
pas dangereuses.
Il empêcha qu'on ne
mît Don Fernand entre
les mains de la Justice
: mais il pria qll'-::
on avertît le pere de
Beatrix de tout ce qui
s'était passé la nuit. Ce
pere étoit hommed'honneur
, quoique feroce-
Il alla trouver Don Fernand
, & lui declara
qu'un homme capable
de tramer de si noires
actions étoit indigne de
sa fille; & l'ami de
Don Felix lui déclarade
sa part que s'il ne
vouloit pas se battre
contre Don Felix, il saloit
seresoudre à s'exiler
lui-même hors de
Seville. Il se seroit exilé
même d'Espagne
plûtôt , que de se battre,
&C accepta l'exil:
ce qui acheva d'indigner
contre lui le pere
de Beatrix, qui, pour
le punir encore davantage
, la donna en mariage
à son rival. Ainsi
Don Felix & Beatrix
devinrent heureux
par un incident, duquel
Don Fernand avoit
voulu se servir
pour perdre Don Felix.
Fermer
Résumé : HISTORIETTE, traduite de l'Espagnol.
Le texte relate l'histoire de deux jeunes cavaliers de Séville, Don Fernand et Don Felix, tous deux amoureux de Beatrix, une jeune femme riche et belle, fille unique de Don Cuarado, ancien Gouverneur des Indes. Don Fernand, bien que moins brave, est préféré par le père de Beatrix en raison de sa richesse. Les deux amants se retrouvent secrètement près de la maison de Beatrix. Don Fernand, jaloux, observe Don Felix et se montre seulement après son départ. Beatrix est promise à Don Fernand, mais Don Felix, informé par la suivante de Beatrix, Donna Hermandez, tente de la voir lors d'une fête organisée par Don Fernand. Déguisé en jardinier, Don Felix parle à Beatrix et à Donna Hermandez, échappant de justesse à la découverte de Don Fernand. La fête se déroule sans incident majeur, mais Beatrix feint la maladie pour éviter Don Fernand. Plus tard, Beatrix envoie une lettre à Don Felix via un petit laquais Maure, mais Don Fernand intercepte la lettre et organise une ruse. Il se fait passer pour Don Felix à un rendez-vous nocturne dans le jardin, où il rencontre une veuve et son amant. Don Fernand manipule les deux amants, provoquant un combat entre Don Felix et l'amant de la veuve. Pendant ce temps, Don Fernand est capturé par les gens de la veuve, qui le confondent avec l'enlèveur de leur maîtresse. Après un duel, Don Felix et Don Juan sont grièvement blessés. Un parent de la veuve, ami de Don Felix, les secourt et les emmène chez lui. Une fois rétablis, ils expliquent la situation. Don Fernand, responsable de l'enchaînement des événements, est laissé en prison pour être jugé. Don Felix, désolé d'avoir blessé Don Juan, obtient la main de la veuve grâce à l'influence de son ami. Les blessures de Don Felix ne sont pas graves. Il empêche la justice de s'en mêler mais demande que le père de Béatrix soit informé. Le père de Béatrix, homme d'honneur mais sévère, refuse Don Fernand comme gendre en raison de ses actions. Forcé de choisir entre l'exil et un duel contre Don Felix, Don Fernand opte pour l'exil. En conséquence, Béatrix épouse Don Felix, rendant les deux amants heureux malgré les intentions malveillantes de Don Fernand.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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12
p. 235-237
A Madame la Comtesse de **. qui entroit dans un Jardin, où Mr Laîné étoit la bouteille à la main, au mois de May.
Début :
Tu viens ici regner dans l'Emoire de Flore [...]
Mots clefs :
Jardin, Laine, Fleurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A Madame la Comtesse de **. qui entroit dans un Jardin, où Mr Laîné étoit la bouteille à la main, au mois de May.
A MadamelaComteflfede
¥¥. qui entroit dans
un Jardin,où Mr Laîné
étoit la bouteille à la
main, aumois de May.
Tu viens ici regner dans
FEmtire de Flore
Tu fait bien, carsans toy
rien ny pourroit éclore
Mais que dis-je,nonnon,
les fleurs à ton alptél
Rentrant dans leurs boutons,
par crainte &
par refpeEt
En un moment vont
disparoistre
Celles à qui ton tein .sans
cesse donne l'être
Leur font boîte par leur
email
Et leur teste se cache au
fondd'un verdcamail
Timidesfleurs,c'estassez
rendre hamage
Paroissereprenez, courage
Pour vousfaire afronter,
l'eclat du plus beau tein
Je vais vous enrouser
de vin.
¥¥. qui entroit dans
un Jardin,où Mr Laîné
étoit la bouteille à la
main, aumois de May.
Tu viens ici regner dans
FEmtire de Flore
Tu fait bien, carsans toy
rien ny pourroit éclore
Mais que dis-je,nonnon,
les fleurs à ton alptél
Rentrant dans leurs boutons,
par crainte &
par refpeEt
En un moment vont
disparoistre
Celles à qui ton tein .sans
cesse donne l'être
Leur font boîte par leur
Et leur teste se cache au
fondd'un verdcamail
Timidesfleurs,c'estassez
rendre hamage
Paroissereprenez, courage
Pour vousfaire afronter,
l'eclat du plus beau tein
Je vais vous enrouser
de vin.
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Résumé : A Madame la Comtesse de **. qui entroit dans un Jardin, où Mr Laîné étoit la bouteille à la main, au mois de May.
Le texte est une lettre poétique adressée à MadamelaComteflfede. Il décrit un jardin en mai où Monsieur Laîné tient une bouteille. Les fleurs se referment par respect à l'approche de MadamelaComteflfede. Le narrateur encourage les fleurs timides à affronter son éclat et propose de les enivrer de vin pour les aider à surmonter leur timidité.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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13
p. 102-129
LIVRE NOUVEAU. Memoires de la Vie du Comte de Grammont, qui contient particulierement l'Histoire amoureuse de la Cour d'Angleterre, sous le regne de Charles II. Imprimez à Cologne.
Début :
Ce Livre doit faire plaisir à ceux qui aiment les [...]
Mots clefs :
Lettre, Nuit, Mari, Jardin, Porte, Nuit, Campagne, Jaloux, Femme, Angleterre, Chesterfield
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LIVRE NOUVEAU. Memoires de la Vie du Comte de Grammont, qui contient particulierement l'Histoire amoureuse de la Cour d'Angleterre, sous le regne de Charles II. Imprimez à Cologne.
LIVRE NOUVEAU.
Memoires de la Vie du Comte
de Grammont , qui contient
particulierement l'Hiftoire
amoureufe de la Cour d'Angleterre
, fous le regne
Charles II. Imprimez à Code
logne.
Ce Livre doit faire
plaifir à ceux qui aiment
les portraits vifs & naturels
, le ftile noble &
GALANT. 103
leger. Pour en donner
une idée , on a mis ici
une des avantures qu'il
contient.
Pour être au fait de
cette avanture détachée ,
il faut fçavoir que Madame
Chesterfield ayant
été foupçonnée mal à
propos d'une galanterie ,
& fon mari jaloux en
ayant fait confidence au
galant Hamilton qui en
• étoit
amoureux cet amant
, auffi jaloux
que
I iiij
104 MERCURE
le mari , lui confeilla
d'emmener fa femme à
la campagne
. C'eſt de
cette campagne
que Madame
de Chesterfield
écrit
à l'amoureux
& jaloux
Hamilton
la lettre
qui fuit.
Vous ferez auffifurpris de
cette lettre , que je la fus de
Fair impitoyable dont vous
vites mon départ. Je veux
croire que vous vous êtes imaginé
des raisons quijuftifioient
dans votre esprit un procedé
GALANT.
jos
fi peu concevable. Si vous êtes
encore dans la dureté de ces
fentimens , ce fera vous faire
plaifir , que de vous apprendre
ce que je fouffre dans la
plus affreufe des prifons . Tout
ce qu'une campagne a de plus
trifte dans cette faifon s'offre
par- tout à ma vûë. Affiegée
d'impenetrables bouës , dune
fenêtre je vois des rochers ,
de l'autre des precipices : mais
de quelque côté que je tourne
mes regards dans la maiſon ,
jy rencontre ceux d'un jaloux,
moins fupportables encore que
tes triftes objets qui m'envipar
106 MERCURE
ronnent . J'ajoûterois aux malbeurs
de ma vie celui de pa-.
roître criminelle
aux yeux
d'un
homme , qui devroit m'avoir
juftifiée contre les apparences
convaincantes, fi par une innocence
averée j'étois en droit
de me plaindre , ou de faire
des reproches. Mais comment
fe juftifier de fi loin ? & comment
fe flater que la defcription
d'un fejour épouvantable
ne vous empêchera pas de m'écouter
? Mais êtes- vous digne
que je le fouhaite ? Ciel !
que je vous haïrois , ſi je ne
vous aimois à la fureur. VeGALANT
107
nez donc me voir une feulė
fois , pour entendre ma juftification
; je fuis perfuadée
que fi vous me trouvez coupable
aprés cette vifite , ce ne
fera pas envers vous . Nôtre
Argus part demain pour un
procés , qui le retiendra huit
jours à Cheſter. Fe
le gagnera : mais je ſçai bien
qu'il ne tiendra qu'à vous
qu'il en perde un , qui lui tient
pour le moins autant au coeur
que celui qu'il va folliciter.
ne fçai s'il
Il y avoit dans cette lettre
de quoy faire donner
108 MERCURE
tête baiffée dans une avan
ture plus temeraire que
celle qu'on lui propoſoit ,
quoy qu'elle fût affez gaillarde.
Il ne voyoit pas trop
bien comment elle feroit
pour ſe juſtifier ; mais elle
l'affaroit qu'il feroit content
du voyage , & c'étoit
tout ce qu'il demandoit
pour lors.
Il avoit une parente au
prés de Madame de Chef.
terfield. Cette parente ,
qui l'avoit bien voulu fuivre
dans fon exil , étoit entrée
quelque peu dans leur
GALANT. 109
confidence. Ce fut par elle
qu'il reçut cette lettre, avec
toutes les inftructions neceffaires
fur fon départ &
fur fon arrivée. Dans ces
fortes d'expeditions le fet
cret eft neceffaire,du moins
1 avant que d'avoir mis l'avanture
à fin. Il prit la pof
te , & partit de nuit , animé
d'efperances fi tendres & fi
flateufes , qu'en moins de
rien , en comparaiſon du
temps & des chemins , il
eut fait cinquante mortelles
lieuës. A la derniere pof
te il renvoya difcretement
110 MERCURE
fon poftillon . Il n'étoit pas
encore jour ; & de peur des
rochers & des precipices ,
dont elle avoit fait mention
, il marchoit avec affez
de prudence pour un
homme amoureux.
Il evita done heureufement
tous les mauvais pas
& , fuivant fes inftructions ,
il mit pied à terre à certaine
petite cabane , qui joignoit
les murs du parc . Le lieu
n'étoit pas magnifique :
mais comme il avoit befoin
de repos, il y trouva ce qu'il
faloit pour cela. Il ne fe
GALANT. In
foucioit point de voir le
jour , & fe foucioit encore
moins d'en être vû ; c'eft
pourquoy s'etant renfermé
dans cette retraite obfcure,
il y dormit d'un profond
fommeil jufqu'à la moitié
du jour. Comme il ſentoit
une grande faim à fon ré
veil , il mangea fort & ferme
; & comme c'étoit
l'homme de la Cour le plus
e propre , & que la femme
d'Angleterre la plus propre
l'attendoit , il paffa le refte
de la journée à fe décraffer
, & à fe faire toutes les
112 MERCURE
preparations que le temps
& le lieu permettoient, fans
daigner ni mettre la tête un
moment dehors , ni faire
la moindre queftion à fes
hôtes. Enfin les ordres qu'il
attendoit avec
impatience
arriverent à l'entrée de la
nuit , par une espece de grifon
, qui lui fervant de guide
, aprés avoir erré pendant
une demi- heure dans
les boues d'un parc d'une
vafte étendue , le fit enfin
entrer dans un jardin , où
donnoit la porte d'une falle
baffe. Il fut pofté vis à vis
de
GALANT. 113
de cette porte , par laquelle
on devoir bientôt l'intro
duire dans des lieux plus:
agreables. Son guide lui
donna le bon foir la nuit .
fe ferma , mais la porte ne
s'ouvrit point.
1. On étoit à la fin de l'hy
ver ; cependant il fembloit
qu'on ne fûr qu'au commencement
du froid . Ilé.
toit croté juſques aux ge…]
noux , & fentoit que pour
peu qu'il prît encore l'air !
dans ce jardin, la gelée met
troit toute cette crore à fech
Ce commencement d'une
Avril
1714
- K
114
MERCURE
nuit fort âpre & fort obſcu
re eût été rude pour un au
tre: mais ce n'étoit rien pour
un homme qui fe flatoit
d'en paffer fi delicieufe
ment la fin. Il ne laiſſa pas
de s'étonner de tant de precautions
dans l'abfence du
mari . Son imagination
, que
mille tendres idées réchauf
foient , le foûtiac quelque
temps contre les cruautez
de l'impatience , & contre
les rigueurs du froid : mais
il la fentit peu à peu refroi
dir ; & deux heures , qui lui
parurent deux ficcles s'é
GALANT. 115
tant paffées fans qu'on lui
donnât le moindre figne de
vie ni de la porte , ni des fenêtres,
il ſe mit à faire quelques
raifonnemens en luimême
fur l'état prefent de
fes afaires , & fur le parti qu'il
yavoit à prendre dans cette
conjoncture. Si nousfrapions
à cette maudite porte, difoit il ;
I carencore eft-il plus honorable,
file malheur m'en veut, de perir
dans la maifon, que de mourir
de froid dans le jardin. Il
eft vrai, reprenoit,il , que ce
parti peut expofer une perfonne
, que quelque accident im
Kij
116 MERCURE
prévû met peut-être à l'heure
qu'il eft encore plus au defefpoir
que moy. Cette penſée
le munit de tout ce qu'il
pouvoit avoir de patience
& de fermeté contre les ennemis
qui le combattoient
.
Il fe mit à fe promener
à
grands pas , refolu d'attendre
le plus long temps qu'il
feroit poffible fans en mourir
la fin d'une avanture
qui commençoit
fi triſte
ment Tout cela fut inutile,
& , quelques mouvemens
qu'il fe donnât , envelopé
d'un gros manteau , l'enGALANT.
117
gourdiffement commençoit
à le faifir de tous cô.
tez, & le froid dominoit en
depit de tout ce que les empreffemens
de l'amour ont
de plus vif. Le jour n'étoit
pas loin ; & dans l'état où
la nuit l'avoit mís , jugeant
que ce feroit deformais inutilement
que cette porte enforcelée
s'ouvriroit , il re
gagna du mieux qu'il put
l'endroit d'où il étoit parti .
pour cette merveilleufe ex
pedition.
Il falut tous les fagots de
la petite maiſon pour le déc
118 MERCURE
geler. Plus il fongeoit à fon
avanture , plus les circonf
tances lui en paroiffoient ,
bizarres &
incomprehenſi-
,
bles. Mais loin de s'en prendre
à la charmante Chefterfield
, il avoit mille differentes
inquietudes pour elle.
Tantôt il s'amaginoit,
que fon mari pouvoit être
inopinément revenu ; tantôt
que quelque mal fubit
l'avoit faifie , enfin que quelque
obftacle s'étoit mal
heureulement mis à la traverfe
pour s'opposer à fon
bonheur ,juftement au fort
GALANT. 119
des bonnes
intentions qu'
on avoit pour lui. Mais
difoit- il , pourquoy m'avoir,
oublié dans ce maudit jardin ?
Quoy ! ne pas trouver un petit
moment pour mefaire au moins
quelque figne , puis qu'on ne
pouvoit ni me parler , ni me
recevoir ? Il ne fçavoir à laquelle
de ces conjectures
s'en tenir , ni que répondre
aux queftions qu'il s'étoit
faites mais comme il fe
flata que tout iroit mieux la
nuit fuivante , aprés avoir
fait vau de ne plus remertre
le pied dans ce malen
120 MERCURE
contreux jardin , il ordonna
qu'on l'avertît d'abord qu'-
on demanderoit
à lui parler
, fe coucha dans le plus
méchant lit du monde , &
ne laiffa pas de s'endormir
comme il eût fait dans le
meilleur. Il avoit compté
de n'être réveillé que par
quelque lettre , ou quelque
meffage de Madame de
Chesterfield : mais il n'avoit
pas dormi deux heures ,
qu'il le fut par un grand
bruit de cors & de chiens!
La chaumiere , qui lui fer
voit de retraite , touchoir ,
comGALANT.
121
me nous avons dit , les murailles
du parc. Il appella
fon hôte , pour fçavoir un
peu que diable c'étoit que
cette chaffe , qui fembloit
être au milieu de fa chambre
, tant le bruit augmentoit
en approchant. On lui
dit que c'étoit Monseigneur
qui couroit le lievre dans fon
parc. QuelMonfeigneur , ditil
tout étonné ? Monfeigneur
le Comte de Chesterfield , répondit
le payfan. Il fut fi
frapé de cette nouvelle ,
que dans fa premiere ſurprife
il mit la tête fous les
Avril 1714.
L
122 MERCURE
couvertures , croyant déja
le voir entrer avec tous fes
chiens. Mais dés qu'il fut
un peu revenu de fon étonnement
, il fe mit à maudire
les caprices de la fortune
, ne doutant pas que
le retour inopiné d'un ja
loux importun n'eût caufé
toutes les tribulations de la
nuit precedente.
Il n'y eut plus moyen de
fe rendormir aprés une telle
alarme. Il ſe leva , pour repaſſer
dans ſon eſprit tous .
les ftratagêmes qu'on a
coûtume d'employer pour
GALANT.
123
tromper , ou pour éloigner
un vilain mari , qui s'avifoit
de negliger fon procés pour
obfeder fa femme. Il achevoit
de s'habiller , & com- .
mençoit à queftionner ſon
hôte , lorfque le même grifon
qui l'avoit conduit au
jardin , lui rendit une lettre
, & difparut fans attendre
la réponſe . Cette lettre
étoit de fa parente , & voici
ce qu'elle contenoit .
Je fuis au defefpoir d'avoir
innocemment contribué à vous
attirer dans un licu où l'on ne
Lij
124 MERCURE
eût part :
vous fait venir que pour fe
・moquer de vous. Je m'étois opposée
au projet de ce voyage ,
quoique je fuffe perfuadée que
fa tendreffe feule y
mais elle vient de m'en defabufer.
Elle triomphe dans le
tour qu'elle vous a joué. Non
feulement fon mari n'a bougé
d'ici , mais il y refte par com-·
plaifance. Il la traite le mieux
du monde , c'est dans leur
raccommodement qu'elle afçû
que vous lui aviez confeillé de
la mener à la
t
campagne
. Elle
en a conçu tant de depit
d'averfion pour vous , que
de
GALANT. 125
la maniere dont elle m'en vient
de parler , fes reffentimens ne ..
font pas encorefatisfaits . Confolez-
vous de la haine d'une
creature dont le coeur ne meritoit
pas votre tendreffe . Partez
un plus longfejour ici ne
feroit que vous attirer quelque
nouvelle difgrace. Je n'y ref
terai pas long - temps . Je la
connois , Dieu merci. Je ne me
repens pas de la compaffion que
j'en ai d'abord enë : mais je
fuis dégoûtée d'un commerce
qui ne convient gueres à mon
humeur.
Liij
126 MERCURE
L'étonnement , la honte ,
le depit , & la fureur s'emparerent
de fon coeur áprés
cette lecture . Les menaces
enfuite , les invectives , &
les defirs de vengeance exciterent
tour à tour fon aigreur
& fes reſſentimens :
mais aprés y avoir bien
penſé , tout cela fe reduifit
à prendre doucement fon
petit cheval de pofte , pour
remporter à Londres un
bon rhume pardeffus les defirs
& les tendres empreffemens
qu'il en avoit ap
portez. Il s'éloigna de ces
GALANT . 127
5
perfides lieux avec un peu
plus de vîteffe qu'il n'y étoit
arrivé , quoy qu'il n'eût pas
à beaucoup prés la tête remplie
d'auffi agreables penfées.
Cependant quand il
fe crut hors de portée de
rencontrerMilord Chefterfield
& fa chaffe , il voulut
un peu fe retourner , pour
avoir au moins le plaifir de
voir la priſon où cette méchante
bête étoit renfermée
mais il fut bien furpris
de voir une trés belle
maiſon , fituée ſur le bord
d'une riviere , au milieu d'u-
:
Liiij
128 MERCURE
ne campagne la plus agreable
& la plus riante qu'on
pût voir. Au diable le precipice
, ou le rocher qu'il y
vit ; ils n'étoient que dans
la lettre de la perfide . Nouveau
fujet de reffentiment
& de confufion pour un
homme qui s'étoit crû fçavant
dans les rufes , auffi
bien que dans les foibleffes
du beau fexe , & qui ſe
voyoit la dupe d'une coquette
, qui fe raccommodoit
avec un époux pour
vanger d'un amant.
Il regagna la bonne ville,
fe
GALANT. 129
ل
prêt à foûtenir contre tous ,
qu'il faut être de bon nafe
fier à la ten- turel
pour
dreffe d'une femme qui
nous a déja trompez : mais
qu'il faut être fou pour courir
aprés.
Memoires de la Vie du Comte
de Grammont , qui contient
particulierement l'Hiftoire
amoureufe de la Cour d'Angleterre
, fous le regne
Charles II. Imprimez à Code
logne.
Ce Livre doit faire
plaifir à ceux qui aiment
les portraits vifs & naturels
, le ftile noble &
GALANT. 103
leger. Pour en donner
une idée , on a mis ici
une des avantures qu'il
contient.
Pour être au fait de
cette avanture détachée ,
il faut fçavoir que Madame
Chesterfield ayant
été foupçonnée mal à
propos d'une galanterie ,
& fon mari jaloux en
ayant fait confidence au
galant Hamilton qui en
• étoit
amoureux cet amant
, auffi jaloux
que
I iiij
104 MERCURE
le mari , lui confeilla
d'emmener fa femme à
la campagne
. C'eſt de
cette campagne
que Madame
de Chesterfield
écrit
à l'amoureux
& jaloux
Hamilton
la lettre
qui fuit.
Vous ferez auffifurpris de
cette lettre , que je la fus de
Fair impitoyable dont vous
vites mon départ. Je veux
croire que vous vous êtes imaginé
des raisons quijuftifioient
dans votre esprit un procedé
GALANT.
jos
fi peu concevable. Si vous êtes
encore dans la dureté de ces
fentimens , ce fera vous faire
plaifir , que de vous apprendre
ce que je fouffre dans la
plus affreufe des prifons . Tout
ce qu'une campagne a de plus
trifte dans cette faifon s'offre
par- tout à ma vûë. Affiegée
d'impenetrables bouës , dune
fenêtre je vois des rochers ,
de l'autre des precipices : mais
de quelque côté que je tourne
mes regards dans la maiſon ,
jy rencontre ceux d'un jaloux,
moins fupportables encore que
tes triftes objets qui m'envipar
106 MERCURE
ronnent . J'ajoûterois aux malbeurs
de ma vie celui de pa-.
roître criminelle
aux yeux
d'un
homme , qui devroit m'avoir
juftifiée contre les apparences
convaincantes, fi par une innocence
averée j'étois en droit
de me plaindre , ou de faire
des reproches. Mais comment
fe juftifier de fi loin ? & comment
fe flater que la defcription
d'un fejour épouvantable
ne vous empêchera pas de m'écouter
? Mais êtes- vous digne
que je le fouhaite ? Ciel !
que je vous haïrois , ſi je ne
vous aimois à la fureur. VeGALANT
107
nez donc me voir une feulė
fois , pour entendre ma juftification
; je fuis perfuadée
que fi vous me trouvez coupable
aprés cette vifite , ce ne
fera pas envers vous . Nôtre
Argus part demain pour un
procés , qui le retiendra huit
jours à Cheſter. Fe
le gagnera : mais je ſçai bien
qu'il ne tiendra qu'à vous
qu'il en perde un , qui lui tient
pour le moins autant au coeur
que celui qu'il va folliciter.
ne fçai s'il
Il y avoit dans cette lettre
de quoy faire donner
108 MERCURE
tête baiffée dans une avan
ture plus temeraire que
celle qu'on lui propoſoit ,
quoy qu'elle fût affez gaillarde.
Il ne voyoit pas trop
bien comment elle feroit
pour ſe juſtifier ; mais elle
l'affaroit qu'il feroit content
du voyage , & c'étoit
tout ce qu'il demandoit
pour lors.
Il avoit une parente au
prés de Madame de Chef.
terfield. Cette parente ,
qui l'avoit bien voulu fuivre
dans fon exil , étoit entrée
quelque peu dans leur
GALANT. 109
confidence. Ce fut par elle
qu'il reçut cette lettre, avec
toutes les inftructions neceffaires
fur fon départ &
fur fon arrivée. Dans ces
fortes d'expeditions le fet
cret eft neceffaire,du moins
1 avant que d'avoir mis l'avanture
à fin. Il prit la pof
te , & partit de nuit , animé
d'efperances fi tendres & fi
flateufes , qu'en moins de
rien , en comparaiſon du
temps & des chemins , il
eut fait cinquante mortelles
lieuës. A la derniere pof
te il renvoya difcretement
110 MERCURE
fon poftillon . Il n'étoit pas
encore jour ; & de peur des
rochers & des precipices ,
dont elle avoit fait mention
, il marchoit avec affez
de prudence pour un
homme amoureux.
Il evita done heureufement
tous les mauvais pas
& , fuivant fes inftructions ,
il mit pied à terre à certaine
petite cabane , qui joignoit
les murs du parc . Le lieu
n'étoit pas magnifique :
mais comme il avoit befoin
de repos, il y trouva ce qu'il
faloit pour cela. Il ne fe
GALANT. In
foucioit point de voir le
jour , & fe foucioit encore
moins d'en être vû ; c'eft
pourquoy s'etant renfermé
dans cette retraite obfcure,
il y dormit d'un profond
fommeil jufqu'à la moitié
du jour. Comme il ſentoit
une grande faim à fon ré
veil , il mangea fort & ferme
; & comme c'étoit
l'homme de la Cour le plus
e propre , & que la femme
d'Angleterre la plus propre
l'attendoit , il paffa le refte
de la journée à fe décraffer
, & à fe faire toutes les
112 MERCURE
preparations que le temps
& le lieu permettoient, fans
daigner ni mettre la tête un
moment dehors , ni faire
la moindre queftion à fes
hôtes. Enfin les ordres qu'il
attendoit avec
impatience
arriverent à l'entrée de la
nuit , par une espece de grifon
, qui lui fervant de guide
, aprés avoir erré pendant
une demi- heure dans
les boues d'un parc d'une
vafte étendue , le fit enfin
entrer dans un jardin , où
donnoit la porte d'une falle
baffe. Il fut pofté vis à vis
de
GALANT. 113
de cette porte , par laquelle
on devoir bientôt l'intro
duire dans des lieux plus:
agreables. Son guide lui
donna le bon foir la nuit .
fe ferma , mais la porte ne
s'ouvrit point.
1. On étoit à la fin de l'hy
ver ; cependant il fembloit
qu'on ne fûr qu'au commencement
du froid . Ilé.
toit croté juſques aux ge…]
noux , & fentoit que pour
peu qu'il prît encore l'air !
dans ce jardin, la gelée met
troit toute cette crore à fech
Ce commencement d'une
Avril
1714
- K
114
MERCURE
nuit fort âpre & fort obſcu
re eût été rude pour un au
tre: mais ce n'étoit rien pour
un homme qui fe flatoit
d'en paffer fi delicieufe
ment la fin. Il ne laiſſa pas
de s'étonner de tant de precautions
dans l'abfence du
mari . Son imagination
, que
mille tendres idées réchauf
foient , le foûtiac quelque
temps contre les cruautez
de l'impatience , & contre
les rigueurs du froid : mais
il la fentit peu à peu refroi
dir ; & deux heures , qui lui
parurent deux ficcles s'é
GALANT. 115
tant paffées fans qu'on lui
donnât le moindre figne de
vie ni de la porte , ni des fenêtres,
il ſe mit à faire quelques
raifonnemens en luimême
fur l'état prefent de
fes afaires , & fur le parti qu'il
yavoit à prendre dans cette
conjoncture. Si nousfrapions
à cette maudite porte, difoit il ;
I carencore eft-il plus honorable,
file malheur m'en veut, de perir
dans la maifon, que de mourir
de froid dans le jardin. Il
eft vrai, reprenoit,il , que ce
parti peut expofer une perfonne
, que quelque accident im
Kij
116 MERCURE
prévû met peut-être à l'heure
qu'il eft encore plus au defefpoir
que moy. Cette penſée
le munit de tout ce qu'il
pouvoit avoir de patience
& de fermeté contre les ennemis
qui le combattoient
.
Il fe mit à fe promener
à
grands pas , refolu d'attendre
le plus long temps qu'il
feroit poffible fans en mourir
la fin d'une avanture
qui commençoit
fi triſte
ment Tout cela fut inutile,
& , quelques mouvemens
qu'il fe donnât , envelopé
d'un gros manteau , l'enGALANT.
117
gourdiffement commençoit
à le faifir de tous cô.
tez, & le froid dominoit en
depit de tout ce que les empreffemens
de l'amour ont
de plus vif. Le jour n'étoit
pas loin ; & dans l'état où
la nuit l'avoit mís , jugeant
que ce feroit deformais inutilement
que cette porte enforcelée
s'ouvriroit , il re
gagna du mieux qu'il put
l'endroit d'où il étoit parti .
pour cette merveilleufe ex
pedition.
Il falut tous les fagots de
la petite maiſon pour le déc
118 MERCURE
geler. Plus il fongeoit à fon
avanture , plus les circonf
tances lui en paroiffoient ,
bizarres &
incomprehenſi-
,
bles. Mais loin de s'en prendre
à la charmante Chefterfield
, il avoit mille differentes
inquietudes pour elle.
Tantôt il s'amaginoit,
que fon mari pouvoit être
inopinément revenu ; tantôt
que quelque mal fubit
l'avoit faifie , enfin que quelque
obftacle s'étoit mal
heureulement mis à la traverfe
pour s'opposer à fon
bonheur ,juftement au fort
GALANT. 119
des bonnes
intentions qu'
on avoit pour lui. Mais
difoit- il , pourquoy m'avoir,
oublié dans ce maudit jardin ?
Quoy ! ne pas trouver un petit
moment pour mefaire au moins
quelque figne , puis qu'on ne
pouvoit ni me parler , ni me
recevoir ? Il ne fçavoir à laquelle
de ces conjectures
s'en tenir , ni que répondre
aux queftions qu'il s'étoit
faites mais comme il fe
flata que tout iroit mieux la
nuit fuivante , aprés avoir
fait vau de ne plus remertre
le pied dans ce malen
120 MERCURE
contreux jardin , il ordonna
qu'on l'avertît d'abord qu'-
on demanderoit
à lui parler
, fe coucha dans le plus
méchant lit du monde , &
ne laiffa pas de s'endormir
comme il eût fait dans le
meilleur. Il avoit compté
de n'être réveillé que par
quelque lettre , ou quelque
meffage de Madame de
Chesterfield : mais il n'avoit
pas dormi deux heures ,
qu'il le fut par un grand
bruit de cors & de chiens!
La chaumiere , qui lui fer
voit de retraite , touchoir ,
comGALANT.
121
me nous avons dit , les murailles
du parc. Il appella
fon hôte , pour fçavoir un
peu que diable c'étoit que
cette chaffe , qui fembloit
être au milieu de fa chambre
, tant le bruit augmentoit
en approchant. On lui
dit que c'étoit Monseigneur
qui couroit le lievre dans fon
parc. QuelMonfeigneur , ditil
tout étonné ? Monfeigneur
le Comte de Chesterfield , répondit
le payfan. Il fut fi
frapé de cette nouvelle ,
que dans fa premiere ſurprife
il mit la tête fous les
Avril 1714.
L
122 MERCURE
couvertures , croyant déja
le voir entrer avec tous fes
chiens. Mais dés qu'il fut
un peu revenu de fon étonnement
, il fe mit à maudire
les caprices de la fortune
, ne doutant pas que
le retour inopiné d'un ja
loux importun n'eût caufé
toutes les tribulations de la
nuit precedente.
Il n'y eut plus moyen de
fe rendormir aprés une telle
alarme. Il ſe leva , pour repaſſer
dans ſon eſprit tous .
les ftratagêmes qu'on a
coûtume d'employer pour
GALANT.
123
tromper , ou pour éloigner
un vilain mari , qui s'avifoit
de negliger fon procés pour
obfeder fa femme. Il achevoit
de s'habiller , & com- .
mençoit à queftionner ſon
hôte , lorfque le même grifon
qui l'avoit conduit au
jardin , lui rendit une lettre
, & difparut fans attendre
la réponſe . Cette lettre
étoit de fa parente , & voici
ce qu'elle contenoit .
Je fuis au defefpoir d'avoir
innocemment contribué à vous
attirer dans un licu où l'on ne
Lij
124 MERCURE
eût part :
vous fait venir que pour fe
・moquer de vous. Je m'étois opposée
au projet de ce voyage ,
quoique je fuffe perfuadée que
fa tendreffe feule y
mais elle vient de m'en defabufer.
Elle triomphe dans le
tour qu'elle vous a joué. Non
feulement fon mari n'a bougé
d'ici , mais il y refte par com-·
plaifance. Il la traite le mieux
du monde , c'est dans leur
raccommodement qu'elle afçû
que vous lui aviez confeillé de
la mener à la
t
campagne
. Elle
en a conçu tant de depit
d'averfion pour vous , que
de
GALANT. 125
la maniere dont elle m'en vient
de parler , fes reffentimens ne ..
font pas encorefatisfaits . Confolez-
vous de la haine d'une
creature dont le coeur ne meritoit
pas votre tendreffe . Partez
un plus longfejour ici ne
feroit que vous attirer quelque
nouvelle difgrace. Je n'y ref
terai pas long - temps . Je la
connois , Dieu merci. Je ne me
repens pas de la compaffion que
j'en ai d'abord enë : mais je
fuis dégoûtée d'un commerce
qui ne convient gueres à mon
humeur.
Liij
126 MERCURE
L'étonnement , la honte ,
le depit , & la fureur s'emparerent
de fon coeur áprés
cette lecture . Les menaces
enfuite , les invectives , &
les defirs de vengeance exciterent
tour à tour fon aigreur
& fes reſſentimens :
mais aprés y avoir bien
penſé , tout cela fe reduifit
à prendre doucement fon
petit cheval de pofte , pour
remporter à Londres un
bon rhume pardeffus les defirs
& les tendres empreffemens
qu'il en avoit ap
portez. Il s'éloigna de ces
GALANT . 127
5
perfides lieux avec un peu
plus de vîteffe qu'il n'y étoit
arrivé , quoy qu'il n'eût pas
à beaucoup prés la tête remplie
d'auffi agreables penfées.
Cependant quand il
fe crut hors de portée de
rencontrerMilord Chefterfield
& fa chaffe , il voulut
un peu fe retourner , pour
avoir au moins le plaifir de
voir la priſon où cette méchante
bête étoit renfermée
mais il fut bien furpris
de voir une trés belle
maiſon , fituée ſur le bord
d'une riviere , au milieu d'u-
:
Liiij
128 MERCURE
ne campagne la plus agreable
& la plus riante qu'on
pût voir. Au diable le precipice
, ou le rocher qu'il y
vit ; ils n'étoient que dans
la lettre de la perfide . Nouveau
fujet de reffentiment
& de confufion pour un
homme qui s'étoit crû fçavant
dans les rufes , auffi
bien que dans les foibleffes
du beau fexe , & qui ſe
voyoit la dupe d'une coquette
, qui fe raccommodoit
avec un époux pour
vanger d'un amant.
Il regagna la bonne ville,
fe
GALANT. 129
ل
prêt à foûtenir contre tous ,
qu'il faut être de bon nafe
fier à la ten- turel
pour
dreffe d'une femme qui
nous a déja trompez : mais
qu'il faut être fou pour courir
aprés.
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Résumé : LIVRE NOUVEAU. Memoires de la Vie du Comte de Grammont, qui contient particulierement l'Histoire amoureuse de la Cour d'Angleterre, sous le regne de Charles II. Imprimez à Cologne.
Le texte extrait des 'Mémoires de la Vie du Comte de Grammont' relate une aventure amoureuse à la cour d'Angleterre sous le règne de Charles II. L'histoire se concentre sur Madame de Chesterfield, injustement soupçonnée d'infidélité par son mari jaloux. Ce dernier, influencé par Hamilton, un amant jaloux de Madame de Chesterfield, lui conseille de l'emmener à la campagne pour la surveiller. Madame de Chesterfield écrit à Hamilton une lettre désespérée, se décrivant prisonnière dans un lieu affreux, entouré de boues, de rochers et de précipices, et surveillée par son mari jaloux. Elle exprime son amour pour Hamilton et le supplie de venir la voir pour qu'elle puisse se justifier. Hamilton, malgré ses doutes, décide de se rendre à la campagne, guidé par une parente de Madame de Chesterfield. À son arrivée, Hamilton attend toute la nuit dans un jardin glacial, sans que la porte de la maison s'ouvre. Le matin, il retourne à sa retraite, perplexe et engourdi par le froid. Il est réveillé par la chasse du Comte de Chesterfield, ce qui le plonge dans la confusion. Il reçoit ensuite une lettre de sa parente, révélant que Madame de Chesterfield s'est moquée de lui et s'est réconciliée avec son mari. Hamilton, furieux et humilié, retourne à Londres. Il découvre alors que la maison de Madame de Chesterfield est en réalité belle et agréable, contrairement à la description de la lettre.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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14
p. 14-100
HISTOIRE nouvelle.
Début :
Je suis bien aise, Monsieur, de vous envoyer l'histoire [...]
Mots clefs :
Maison, Homme, Frères, Hommes, Filles, Palais, Amour, Honneur, Amis, Camarades, Guerre, Dieu, Traître, Amis, Yeux, Liberté, Carrosse, Esprit, Violence, Soldat, Circonstances, Sentinelle, Sentiments, Malheur, Seigneur, Troupes, Jardin, Ville, Victime, Cave
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texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE nouvelle.
HISTOIRE
JE fuis bich aife, Mon
ſieur, devous envoyer l'hif
toire des quatrespionniers
mois desterco campagne,
し
GALANT. 15
avant que l'armée du Prince
Eugene nous enferme
dans Mantouë, bu olorist
Ne vous imaginez pas
fur ce titre que je veüille
vous entretenir à preſent
de mille actions de valeur
qui ſe font , & s'oublient
ici tous les jours, Rienn'eſt
ſi commun que ces nouvelles;
parce que , qui dit
homme de guerre dic
homme d'honneur. Ilaya
preſqueperſonne qui n'aille
la guerre , par confequent
preſque tout le mondea
de l'honneur , & le heroif.
ف
16 MERCURE
me eſt la vertu detous les
hommes : maisje veux vous
faire le détail d'une intrigue
, dont les caprices du
fort femblent n'avoir amené
tous les incidens qui la
compoſent , que pour en
rendre les circonstances bizarres&
galantes plus intereſſantes
aux lecteurs.
Nous étions moüillez jufqu'aux
os , nos tentes& nos
barraques culbutées la
pluie , la grêle & le ton.
nerre avoient en plein Eté
répandu une effroyable nuit
au milieu du jour : nous
avions
GALANT
avions enfin marché dans
les tenebres pendant plus
de trois quarts d'heure ,
pour trouver quelque azi
le , lorſque nous arriva
mes, deux de mes amis &
moy , à la porte d'une caffine
à deux mille de Mani
touë. SainteColombe, Lieu
tenant de dragons dans
Fimarcon ,& Mauvilé, Capitained'infanterie
comme
moy , étoient les deux bra
vesquim'accompagnoient.
Désque nous eûmes gagné
cette amaiſon , nous fon
geâmes a nous charger de
Juin 714 .
1
18 MERCURE
1
javelles de ſarmens dont la
grange étoit pleine , pour
aller plutôt ſecher nos
habits. D'ailleurs , nous
croyions cette caffine del
ferte, comme elles l'étoient
preſque toutes aux envi
rons de Mantouë : mais en
ramaſſant les fagots que
nous deſtinions à nous fer
cher , nous fûmes, bien furpris
de trouver ſous nos
pieds des bayonnettes ,des
fufils& des piſtolets chars
gez , & quatre hommes
morts étendus ſous ounc
couche de foin Nous ting
GALANT. 19
2
mes auffitôt un petit conſeil
de guerre entre nous
trois , & en un moment
nous conclûmes que nous
devions nous munir premierement
des armes que
nous avions trouvées &
faire enfuite la viſite de
cette caffine. Cette refolution
priſe , nous arrivâmes
àune mauvaiſe porte , que
nous trouvâmes fermée.
Unbruit confus de voix&
de cris nous obligea à prêter
foreille. A l'inſtant nous
entendîmes un homme qui
difoit à fes camarades en
Bij
20 MERCURE
jurant : Morbleu la pitié eſt
une vertu qui ſied bien à
des gens indignes comme
vous ! Qui eſt-ce qui nous
ſçaura bon gré de nôtre
compaffion ? Ce ne ſera tout
au plus que nos méchantes
femmes , que ces chiens- là
deshonorent tous les jours.
Pour moy , mon avis eft
que nous égorgions tout à
l'heure celui- ci. Mais d'où
te vient tant de lâcheté,
Barigelli? Tu n'es pas content
d'avoir ſurpris ce François
avec ta femme,tuveux
apparemment qu'il y re
GALANT. 21
tourne. Non non , dit Barigelli,
à Dieu ne plaiſe que
je laiſſe cet outrage impuni
; je ſuis maintenant le
maître de ma victime , elle
ne m'échapera pas : mais
je veux goûter à longs traits
le plaiſir de ma vengeance.d
Mon infidelle eſt enchaî
née dans ma cave ; je veux
que ce traître la voye expirer
de rage & de faim dans
les ſupplices que je lui def
tine , & qu'auprés d'elle ,
chargé de fers , il meure de
lamême mort qu'elle, Surat
le champ la compagnic ap-
J
22 MERCURE
7
prouva ce bel expedient
mais nous ne donnâmes
pas à ces Meſſieurs le loifir
de s'en applaudir longtemps.
Du premier coup
nous briſames la porte , &
nous fimes main baſſe , la
bayonnette au bout du fu
fil , fur ces honnêtes gens ,
qui ne s'attendoient pas à
cet aſſaut. Ils étoient quatre.
Nous lesbleſſames tous,
ſans en tuer un ; nous leur
liâmes les mains derriere
le dos , nous délivrâmes le
malheureux qu'ils alloient
1.
facrifier comme ja viens
GALANT. 23
de vous dire , nous lui donnâmes
des armes , & tous
enſemble nous allames
joindre un Capitaine de
nos amis , qui étoit détaché
avec cinquante hommes
à un mille de la caf
fine où nous étions , dans
une tour qui eft au milieu
d'un foffé plein d'eau , à la
moitié du chemin de la
montagne noire à Mand
Dés que nous fûmes ar
rivez à cette tour, le fenti
nelle avancé appella la gar
de qui vint nous recevoir,
24 MERCURE
1
Nous paſſames auffitôt a
vec tout notre monde au
corps de garde de l'Offi
cier , qui nous dit en riant :
Je ne ſçai quelle chere vous
faire,Meſſieurs ; vôtre com
pagnie eſt ſi nombreuſe ,
qu'à moins qu'on ne vous
trouve quelque choſe à
manger , vous pourrez bien
jeûner juſqu'à demain.
Mais , continua stil , en
m'adreſſant la parole , que
ſignifie ce triomphe ? Eltce
pour ſignaler davantage
vôtre arrivée dans matour ,
qué vous m'amenézpçes
capGALANT.
25
captifs enchaînez. Il n'eſt
pas , lui dis je , maintenant
queſtion du détail de ces
raiſons. Nous vous confignons
premierement ces
priſonniers , & en ſecond
lieu nous vous prions de
faire allumer du feu pour
nous ſecher , de faire apporter
du vin pour nous rafraîchir
, & d'envoyer à
cent pas d'ici nous acheter
poulets & dindons , pour
les manger à votre mode
morts ou vifs. Nous vous
dirons enſuite tout ce que
vous avez envie d'appren-
Juin 1714. C
26 MERCURE
dre. A peine l'Officier eur
ordonné à un de ſes ſoldats
d'aller nous chercher ces
denrées , que nous entendîmes
tirer un coup de fufil.
Auſfitôt on crie , à la
garde. Un Caporal & deux
foldats vont reconnoître
d'où vient cette alarme. Un
moment aprés on nous
amene une jeune fille fort
belle , &un jeune homme,
que le ſentinelle avoit bleſſé
du coup de fufil que nous
avions entendu tirer. L'imprudent
qui couroit aprés
cette fille ne s'étoit pas ar
GALANT.
27
rêté ſur le qui vive du foldat
en faction. On le panſa
fur le champ , & la fille ſe
retira avec nous dans la
chambre de l'Officier. Elle
ſe mit ſur un lit de paille
fraîche , où nous la laiſiames
repofer & foûpirer ,
juſqu'à ce que l'on nous cût
accommodé la viande que
le foldat nous apporta. Nous
fimes donner du pain & du
vin à nos prifonniers ; & de
nôtre côté , pendant que
nous mangions un fort
mauvais ſoupé avec beaucoupd'appetit,
la jeune fille,
Cij
28 MERCURE
qui n'en avoit gueres , m'a
dreſſa le beau difcours que
vous allez lire .
Eſt il poſſible,traître, dit.
elle , en me regardant avec
des yeux pleins d'amour&
de colere,&tenant à lamain
un de nos coûteaux qu'elle
ayoit pris ſur la table , que
tu ayes tant de peine à me
reconnoître ? Oui eſt il poffible
que tu me traites avec
tant de rigueur , & que tu
fois auſſi inſenſible que tu
l'es aux perils où je m'expoſe
pour toy Je ſuis bien
faché , lui disje , en lui ôGALANT.
29
!
tant doucement le coûteau
della main que vous me
donniez les noms de traître
& d'inſenſible ; je ne les
merite en verité point , &
je vous affure que depuis
que je ſuis en Italie , je n'ai
encore été ni amoureux ,
ni cruel. Comment , lâche,
tu ofes me dire en face
que
tu n'es pas amoureux ? Ne
t'appelles tu pas Olivier de
la Barriere ? Ne viens tu pas
loger à vingt pas de la porte
Pradelle , lorſque tu ne
couches pas au camp ? Ne
t'es tu pas arrêté trente fois
C iij
30
MERCURE
1
la nuit à ma grille ? Ne
m'as - tu pas écrit vingt lettres
, que j'ai cachées dans
nôtre jardin & ne reconnois-
tu pas enfin Vefpafia
Manelli ? En verité lui dis
je , quoique je fois perfuade
depuis long temps que vous
êtes une des plus belles
perſonnes de l'Italie , je ne
vous croyois pas encore fi
belle que vous l'êtes , & je
ne m'imaginois pas que
vous euffiez des ſentimens
fi avantageux pour moy .
Je ne vous ai jamais vûë
que la nuit à travers uneja
GALANT.
31
loufie affreuſe ; & comme
je n'établis gueres de préjugez
ſur des conjectures ,
je pouvois ( à la mode de
France ) vous dire & vous
écrire ſouvent que vous
êtes belle , que je vous aime
, & que je meurs pour
vous , ſans m'en ſouvenir
un quart - d'heure aprés
vous l'avoir dit : mais à prefent
, je vous jure devant
ces Meffieurs , qui font mes
camarades & mes amis ,
que je ne l'oublirai jamais.
Ajoûte , infolent , me ditelle
, tranſportée de fureur
C iiij
32
MERCURE
& de depit , ajoûte la raillerie
à l'outrage. Où ſuisje
, & que deviendrai - je ,
grand Dieu ! fi tes amis ,
qui te voyent & qui m'entendent
, font auffi ſcelerats
que toy ?
Mauvilé, que ce diſcours
attendriſſoit déja , me regarda
, pour voir ſi j'approuverois
qu'il lui proposât
des expediens pour la
dedommager de mon infidelité
pretenduë : mais le
ſens froid exceffif que j'affectois
avec une peine infinie
, n'étoit qu'un foible
GALANT.
33
voile dont je m'efforçois
de me fervir , pour eſſayer
de dérober à mes camarades
la connoiſſance de l'a
mour dont je commençois
à brûler pour elle Je temoignai
neanmoins à Mauvilé
que je ne deſapprouverois
point ce qu'il lui diroit
pour m'en défaire , ou
pour la conſoler. Ainſi jugeant
de mes ſentimens
par mes geftes : Mademoifelle
, lui dit- il en Italien
qu'il parloit à merveille ,
nous ſommes d'un pays où
tout ce qu'on appelle infi
34
MERCURE
delité ici eſt ſi bien établi ,
qu'il ſemblequ'on ne puiſſe
pas nous ôter la liberté de
changer , ſans nous ôter en
même temps le plus grand
agrément de la galanterie.
La conſtance eſt pour nous
autres François d'un uſage
ſi rare ou fi difficile , qu'on
diroit que nous avons attaché
une eſpece de honte
à nous en piquer : cependant
vous êtes ſi belle, que ,
fans balancer , je renoncerois
à toutes les modes de
mon pays , pour m'attacher
uniquement à vous , fi ,
GALANT.
35
guerie des tendres ſentimens
que vous avez pour
mon ami , vous me permettiez
de vous offrir un coeur
incapable des legeretez du
ſien. Je ne ſçai , lui répon-,
dit- elle , affectant une fermeté
mépriſante , ce que je
ne ferois pas pour me vanger,
ſi je le croyois ſenſible
aux offres que vous me faites
: mais , Monfieur , quelque
emportement que j'aye
marqué , il ne s'agit pas
maintenant d'amour , & je
ne ſuis venuë ici ni pour
yous ni pour lui. Enfin
56 MERCURE
lorſque j'ai fongé à profiter
de l'orage qu'il a fait au
jourd'hui , pour me délivrer
de la plus injuſte perfecu
tion du monde, je n'ai point
regardé cette tour comme
un lieu qui dût me ſervir
d'azile;& fans l'imprudence
du jeune homme qui m'a
poursuivie ,j'aurois pris ſur
la droite , j'aurois évité vôtre
fentinelle , & je ſerois à
preſent arrivée à une maifon
, où j'aurois trouvé plus
de commodité , plus de re
pos , & autant de fûreté qu'-
ici. J'ai ſeulement une gra
GALANT. 37
ce à vous demander ; je prie
l'Officier qui commande
dans ce fort de garder pendant
trois jours le jeune
homme que le ſentinelle a
bleffé , & de me laiſſer de.
main fortir ſeule de cette
tour avant le lever du ſoleil.
Elle nous acheva dette petite
harangue d'un air
touchant & fi naturel , que
je ne fus pas le maître de
mon premier mouvement.
Enfin il me fut impoffible
de diffimuler plus longtemps
, & de ne lui pas dire
avec chaleur : Non , belle
38 MERCURE
Vefpafie , je ne vous quitte
rai pas , je veux vous ſuivre
où vous irez , courir la même
fortune que vous , &
vous ſervir juſqu'à la mort.
Helas , me dit- elle , en mé
jettant , avec un ſoûpir , un
regard d'étonnements jus'il
vous eſt ſi facile de paffer
de l'indifference à l'amour,
ne dois-je pas apprehender
que vous ne repaffiez éga
lement bientôt de l'amour
à l'indifference ? Maisquoy
quilen
qu'il en puiſſe être , vous ne
ſçauriez me propoſer rien
que je n'accepte. Où pouGALANT.
39
vez- vous me ſuivre ? où me
voulez vous conduire?Tout
ce pays eft couvert d'enne
mis, les Imperiaux ont deux
ponts de bateaux fur le Pô ;
Borgoforte , Guastalla , &
San Benedetto , qui font
lesſeules portes par où nous
pourrions fortir , font les
poftes qu'ilsoccupent.Non,
lui dis-je , non , charmante
Vefpafie,ne cherchons point
de ces retraites ſcandaleuſes
dont l'uſage eſt impra.
ticable à des gens d'honneur.
C'eſt à Mantouë que
vous devez retourner avec
40 MERCURE
moy. Nous y entrerons par
la porte del Té. Ce ſera demain
unCapitaine de nôtre
regiment qui y montera la
garde , je prendrai avec lui
de juftes meſures pour vous
introduire dans la ville,ſans
que perſonne vous y voye
entrer , & je vous donnerai
un appartement , où je vous
aſſure qu'on ne viendra pas
yous troubler. Mais , mon
Dieu ! reprit elle , je tremble
que mes freres ne ſçachent
où je ſerai : ahd s'ils
me découvrent , je ſuis à jamais
perduë. Ne vous inquietez
GALANTA
41
quierez pointis lui dis -je
nous mettrons bon ordre à
vôtre fûreté , & je vous ret
pons que la maiſon de nôtre
General ne fera pas mieux
gardéeque la vôtre. Prenez
maintenant un eſprit de
confiance & de liberté , &
contez nous , s'il vous plaît,
par quel hazard vous vous
êtes ſauvée juſques dans
Cette tour.
T
Vous ſçavez , dit alors
Vefpafie , que je demeure à
vingt pas de la porte Pradelle:
mais vous ne sçauriez
vous imaginer dans quel
Juin 1714. D
42 MERCURE
esclavage j'ai vécu depuis
mon enfance juſqu'à preſent.
Je ſuis fille de Julio
Lanzilao . Cette Maiſon eft
ſi conue en Italie , que ce
nom ſuffit pour vous donner
une juſte idée de ma
naiſſance. Je n'avois que
quinze ans lorſque mon
pere mourut ; il y en a trois
depuis ſa mort , que deux
freres que j'ai , s'imaginant
avoir herité de l'autorité
que mon pere avoit fur
moy , comme des biens de
nôtre famille , ſe ſont rendus
les tyrans de ma liberté.
GALANT.
43
Ils ont contracté depuis
long-temps une amitié fi
étroite avec un Gentilhom
me de Mantouë , qu'on appelle
Valerio Colucci , ( que
je n'ai jamais pû ſouffrir )
qu'il y a deux ans qu'ils
sacharnent à vouloir me
rendre la victime de la
tendreſſe qu'ils ont pour
lui. Ma froideur & mes
mépris ont ſouvent rompu
toutes leurs meſures : mais
les mauvais traitemens qu'-
ils m'ont faits ne l'ont que
trop vangé de mon indifference.
Enfin laffé lui-
Dij
44
MERCURE
même de l'injustice de mes
freres , qui lui avoient donné
la liberté de me venir
voir quand il lui plairoit ,
il me dit , en entrant un
ſoir dans ma chambre , à
une heure où je n'avois
jamais vû perſonne : Je ne
ſçai , Mademoiselle , ſous
quel titre me preſenter à
vos yeux ; c'eſt moy ( qui
ſuis l'objet de vôtre haine )
que vous accuſez de la rigueur
de vos freres : mais
je veux , pour vous détromper
, être plus genereux à
vôtre endroit ,qu'ils ne font
GALANT.
45
obſtinez à vous perfecuter.
Secondez moy , & vous
verrez qu'inceſſamment je
vous affranchirai du joug
qu'ils vous ont impoſe.
Vo
Voicy mon deſſein. Vous
avez à un mille & demi de
la Madona della gratia² , un
Palais où demeure vôtre
tante , qui vous aime , &
dans la ville le Convent de
SainteTherese ; ( qui n'eſt pas
lazile le moins libre que
vous puiffiez trouver ) choifiſſez
l'une de ces deux
maiſons. Si je dois , lui disje
, compter de bonne foy
46 MERCURE
fur le ſecours dont vous me
flatez , mettez - moy entre
les mains de ma tante ; elle
eſt ſouveraine dans ſon Palais
, elle n'aime pas mes
freres , & je vivrai certainement
mieux avec elle
qu'ailleurs. Cela étant , me
répondit- il , affectez en leur
prefence plus de complaiſance
pour moy, & ne vous
effrayez plus tant de la propoſition
qu'ils vous feront
encore de nous unir enſemble.
Ecrivez cependant
à vôtre tante de vous en.
voyer aprés demain fon
GALANT.
47
caroſſe à la porte del Té. Je
lui ferai tenir vôtre lettre
par un inconnu , j'écarterai
les gardes qui vous envi
ronnent, je vous aiderai à
ſortir d'ici ; enfin , quoy
quoy qu'il m'en coûte , je
vous eſcorterai juſqu'au
rendez- vous , plus content,
dans mon malheur , d'être
moy-même la victime du
ſacrifice que je vous fais ,
que de vous voir plus longtemps
l'objet de la rigueur
de vos freres. Je reſtai plus
d'une heure fans pouvoir
me refoudre. Je me mis
:
48 MERCURE
moy-même à la place d'un
amant toûjours haï , tou
jours malheureux , & j'eus
une peine extreme à pou
voir accorder des foins fi
genereux avec un amour
fi malrecompensé : mais il
échape toûjours quelque
choſe à nos reflexions ;
ce qu'on ſouhaite fait oublier
ce qu'on riſque , &
nôtre bonne foy determine
ſouvent nôtre eſprit à ne
gliger les raifons de nôtre
défiance. Je ne fongeai pas
feulement qu'ile fuffifoit ,
pour me faire un procés
crimi.
GALANT.
49
criminel avec mes freres ,
qu'ils me ſoupçonnaſſent
d'avoir écrit à ma tante. En
un mot je donnai dans le
piege , &je confiai ce billet
àmon fourbe.
Jene vous fais part qu'en
tremblant , Madame , du plus
important fecret de ma vie :
jevais enfin fortir d'esclavage.
Valerio Colucci , que j'ai tou
jours crû d'intelligence avec
mes freres ,fe charge lui-même
duſoin de me remettre en vos
mains , pourveu que vôtre caroſſe
m'attende aprés demain
Juin 1714.
E
50
MERCURE
1
aufoir à la porte del Té.Jene
fçaipas ce que je ferai s'il me
tient parole : mais je m'imagine
que je vousprierai de me permettre
d'être aufſſi genercuſeque
lui , s'il fatisfait l'impatience
que j'ai de me rendre à vous.
Il reçut cette lettre fatale
de ma main ; il la baiſa
avec mille tranſports , &
fur le champ il s'en alla ,
aprés m'avoir dit encore :
J'en ai maintenant plus
qu'il n'en faut , belle Vefpafie
, pour vous tirer inceffamment
de la ſerviGALANT.
SI
tude où vous vivez .
Il n'y avoit alors , conti
nua telle en s'adreſſant à
moy , que quatre ou cinq
jours que vous m'aviez écrit,
Seigneur Olivier, que
l'on vous envoyoit avec vôtre
compagnie à la Madona
della gratia , où vous apprehendiez
fort de refter deux
ou trois mois en garniſon.
Le defir de m'approcher de
vous , l'intention de vous
écrire , & l'efperance de
vous voir m'avoient determinée
à preferer la maiſon
dema tante au Convent de
1
E ij
St MERCURE
fainte Thereſe. Ce n'étoit
même qu'à votre confideration
, & que pour enga
ger davantage Valerio Con
lucci dans mes interêts, que
je l'avois flaté dans lebillet
que je lui avois confié , de
l'eſpoir d'être auffi genereuſe
que lui : mais il ne fit
de ce malheureux billet ni
l'uſage que j'en aurois ap
prehendé du côté de mes
freres , ni celui que j'en au
rois eſperé du mien. Il s'en
fervit ſeulement pour rendre
ce gage de ma credulité
le garant de ſa précaus
GALANT!
53
tion. Le jour marqué pour
ma fuire , il fit tenir un caroſſe
ſur l'avenue decla
porte del Té, derriere lePalais
de Son Alteſſe Serenif.
ſime , où je m'étois renduë
d'affez bonne heure avec
Leonor,malheureuſe épouſe
d'un nommé Barigelli, à qui
j'avois fait confidence de
cette entrepriſe. Nous nous
étions retirées toutes deux
dans un cabinet fombre &
frais , en attendantValerio ,
lorſque vous arrivâtes aſſez
a propos avec Monfieur *
* Sainte Colombe.
Eiij
54
MERCURE
pour nous délivrer d'un
danger où nous aurions
peut- être ſuccombé fans
vous. Les promptes & funeſtes
circonstances dont
fut fuivie l'action que vous
fites pour nous vous priverent
du plaifir de connoître
les gens que vous veniez
de fauver , & nous de
la fatisfaction de vous en
marquer nôtre reconnoif
fance.
Vous êtes deux ici qui
m'entendez : mais ce que
je viens de dire eſt peutêtre
pour ces autres Mef
GALANT.
55
ſieurs une énigme , que je
vais leur débroüiller.
Quoique vous ſoyez étrangers
dans ce pays , il y
a déja ſi long- temps que
vous campez ſur le glacis
de Mantouë , & que vos
troupes font en garnifon
dans cette ville, que je croy
qu'il n'y a pas un François
parmi vousquineconnoiffe
à merveille toutes les maifons
de Son Alteſſe , & fur
tout le Palais del Tés ; aufli
nevous en parlerai- je point;
mais je vais vous raconter
ce qui m'arriva derniere
E inj
36 MERCURE
ment dans le jardin de ce
Palais .
Je m'étois , comme je
vous ai dit , retirée avec
Leonordans un cabinet ſom
bre , d'où ( l'eſprit rempli
d'inquietudes ) j'attendois
que Valerio vinſt me faire
fortir , pour me conduire au
caroſſe de ma tante ', qui
devoit me mener à laMadona.
Je commençois déja
même à m'ennuyer de ne
le pas voir arriver , lorſque
tout à coup je fus laiſie de
crainte & d'horreur , à la
vûë d'un ſerpent + d'une
GALANT. 57
groffeur énorme. Je vis ce
terrible animal fortir d'un
trou , qu'il avoit apparemment
pratiqué ſous le piéd'eſtal
d'une ſtatuë de Diane
, qui étoit à deux pas de
la porte du cabinet oùj'étois.
Je pouſſai auffitôt un
grand cri , qui lui fit tourner
la tête de mon côté ;
je tombai à l'inſtant , &je
m'évanoüis. Cependant ces
Meſſieurs * , qui ſe promenoient
alors affez prés du
cabinet , vinrent à mon ſecours.
J'ai ſçû de Leonor
* Olivier & Sainte Colombe.
58
MERCURE
qui eut plus de fermeré que
moy , ce que vous allez apprendre.
Le ferpent ne s'effraya
point de voir deux
hommes courir ſur lui l'é
péeà la main ; au contraire
il s'éleva de plus de deux
pieds de terre pour s'élancer
ſur ſes ennemis , qui
m'entendent , & qu'il auroit
certainement fort embaraſſez
, quelque braves
qu'ils foient , ſi dans le moment
qu'il fit ſon premier
faut le Seigneur Olivier n'avoit
pas eu l'adreſſe de lui
couper la tête , qui alla fur
GALANT.
59
le champ faire trois ou quatre
bonds à deux pas de lui,
pendant que le reſte de ſon
corps ſembloit le menacer
encore : mais à peine cette
action hardie fut achevée ,
que le perfide Valerio me
joignit avec trois eftafiers
qu'il avoit amenez avec lui .
Les morceaux difperfez du
ſerpent qui venoit d'être
tué , le defordre où il me
trouva , & deux hommes
- qu'il vit l'épée à la main à
la porte du lieu où j'érois ;
tout ce ſpectacle enfin ex-
-cita dans ſon ame de ſi fu60
MERCURE
ne dis
rieux mouvemens de ja
louſie , qu'aprés avoir abattu
mon voile ſur mon vi
ſage , il me prit bruſquement
par le bras , & me fir
fortir du jardin , ſans me
donner le loiſir , je ne
pas de remercier mes liberateurs
d'un ſi grand fervice
, mais même de me
faire reconnoître à leurs
yeux. Il me fit auſſitôt monter
avec Leonor dans le
caroffe qu'il nous avoit deftiné
; & au lieu de me me.
ner à la maiſon de ma tante
, il nous eſcorta avec ſes
GALANT. 61
eftafiers qui alloient avec
lui , tantôt devant , tantôt
derriere ,juſqu'à une caffine
qui eft à un mille d'ici , &
dont il étoit le maître : mais
il fut bien trompé , en arri
vantà la maison , d'y trouver
des hôtes qu'il n'y avoit
pas mandez. Une troupe de
deferteurs ( ou de bandits ,
ſijene metrompe ) en avoit
la veille enfoncé les portes;
elle en avoit afſommé le
fermier , pillé la baſſe cour,
la cuiſine ,la cave & le grenier,&
mis en un mottouse
lacaffinedansun fi grand
62 MERCURE
fi
defordre , que Valerio ne
put s'empêcher de ſe plaindre
de leur violence , & de
les menacer de les faire
punir.Ces furieuxà l'inftant
lechargerent lui &les fiens
cruellement , qu'aprés
l'avoirtué avecſes eſtafiers,
ils le jetterent avec ſes armes
, fon bagage & ſa compagnie
à l'entréede la grange.
Ils couvrirent ces corps
de quelques bottes de foin,
enſuite ils vinrent à nôtre
caroffe , où ils nous trouverent
effrayées mortellement
de tout ce que nous
GALANT.
63
venions de voir. Ils nous
tinrent d'abord pluſieurs
diſcours inutiles pour nous
raffurer ; puis ils nous firent
deſcendre dans la ſalle où
ils étoient , & dont la table
& le plancher étoient auſſi
mouillez du vin qu'ils avoient
répandu , que leurs
mains l'étoient encore du
ſang qu'ils venoient de verfer.
Cependant un d'entr'eux
', moins brutal que
- les autres , s'approcha de
. moy , & me dit d'un air
d'honnête homme: Je vous
trouverois , Madame , bien
64
MERCURE
plus à plaindre que vous ne
l'êtes , d'être tombée entre
nosmains , ſi je n'avois pas
ici une autorité que qui que
ce ſoit n'oſe me diſputer, &
fi toutes les graces que je
vois dans vôtre perſonne
ne me déterminoient pas à
vous conduire tout àl'heure
dansun lieu plus commode,
plus honnête & plus fûr.
Remontez en caroffe , &
laiſſez vous mener à la Cafa
bianca., C'est une maiſon
fort jolie , entourée d'eaux
de tous côtez , ſituée au
milieu d'un petit bois , derriere
GALANT 5
riere la montague noire :
en un mot c'eſt une elpece
de citadelle qu'on ne peut
preſque inſulter fans canón
Vous y prendrez,Madame,
le parti qui vous plaira , dés
que vous vous ferez remife
de la frayeur que vous ve
nez d'avoir. Au reſte , il me
paroît, à vôtre contenance,
que nous ne vous avons
pas fait grand tort de vous
délivrer des infolens qui
vous ont conduite ici : cependant
ſi nous vous avons
offenſée , apprencz-nous a
reparer cette offense ; ou fi
Juin 1714. F
!
66 MERCURE
nous vous avons rendu
ſervice , nous sommes prêts
à vous en rendre encore. Je
ne ſçai , lui dis - je , quel
nom donner à preſent à ce
que vous venez de faire ,
quoique vôtre diſcours
commence à me raffurer :
maisj'eſperetout dufecours
que vous m'offrez . Vous
avez raiſon , Madame , reprit
il, de compter ſur moy;
je ne veux être dans vôtre
eſprit que ce que vous pouvez
vous imaginer de meil.
leur. Hâtons - nous ſeulement
de nous éloigner d'ici,
GALANT. 67
quoique la nuit commence
à devenir fort noire , & ne
vous effrayez point de vous
voir accompagnée de gens
qui vous eſcorteront peutêtre
mieux que ne pourroit
faire une troupe de milice
bien diſciplinée. Ainſi nous
marchâmes environ deux
heures avant que d'arriver
à la Caſa bianca , où nous
entrâmes avec autant de
ceremonie,que fi on nous
avoit reçûs de nuit dans une
ville de guerre. Alors le
Commandant de cette petite
Place,qui étoit le même
Fij
68 MERCURE
homme qui depuis la maifon
de Valerio juſqu'à fon
Fort m'avoit traitée avec
tant de politeffe , me de
manda ſije voulois lui faire
l'honneur de fouper avec
lui. Je lui répondis qu'il
étoit le maître , que cependant
j'avois plus beſoin de
repos que de manger , &
que je lui ferois obligée s'il
vouloit plûtôt me permet
tre de m'enfermer &de me
coucher dans la chambre
qu'il me deſtinoit. Volontiers
, Madame , me dit il ;
vous pouvez vous coucher
GALANT. 69
quand il vous plaira , cela
ne vous empêchera pas de
fouper dans votre lit. Auffitôt
il nous mena ,Leonor
&moy, dansune chambre
perduë , où nous trouvâmes
deux lits affez propres.
Voila , me dit-il , le vôtre ,
Madame , & voila celui
de vôtre compagne. Pour
moy , vous me permettrez
de paſſer la nuit ſurun fiege
auprés de vous ; les partis
qui battent continuelle
ment la campagner nous.
obligent à veiller prefque
toutes les nuits &rib ne
70 MERCURE
fera pas mal à propos que
je ne m'éloigne pas de
vous , pour vous guerir des
frayeurs que pourroient
vous caufer certaines furprites
auſquelles je ne vous
croy gueres accoûtumées.
Je vais cependant , en attendant
le ſouper , placer
mes fentinelles , & donner
les ordres qui conviennent
pour prévenir mille accidens
dont nous ne pouvons
nous mettre à couvert que
par un excés de précaution.
Dés qu'il nous eut quitté ,
Leonormedit en ſoûpirant:
GALANT.
71
Eſt- il poffible qu'un ſi hơn.
nête homme faſſe unmétier
auſſi étrange que celuici
, & que nous joüions à
preſent dans le monde le
rôle que nous joions dans
cette maiſon . Je cours de
moindres riſques que vous,
n'étant ni ſi jeune , ni fi
belle : mais quand tout ſeroit
égal entre nous deux ,
eſt-il rien d'horrible comme
les projets que vos freres
&mon mari forment à
preſent contre nous ? De
quels crimes peut on ne
nous pas croire coupables ,
72
MERCURE
ſi l'on ſçait jamais tout ce
qui nous arrive aujourd'hui
? A peine échapées
d'un peril nous retombons
dans un autre plus grand.
Vous fuyez la tyrannie de
vos freres , un ſerpent nous
menace , deux avanturiers
nous en délivrent ; võrre
amant vous trahit , des fol
dats l'affomment ; une trou
pe d'inconnus nous entraî
ne au milieu d'un bois , ou
nous enferme dans une
maiſon , où tout nous me
nace de mille nouveau
malheurs. Que ne peut-ik
pas
GALANT.
73.
pas nous arriver encore ?
Tout cela neanmoins ſe
paſſe en moins d'un jour.
Enfin reſoluës le matin à
tenter une avanture qui
nous paroît raiſonnable ,
nous ſommes expolées &
determinées le ſoir à en affronter
mille étonnantes.
Les reflexions que je fais ,
lui dis-je, ne ſont pas moins
funeſtes que les vôtres , &
la mort me paroît moins
affreuſe que tous les perils
que j'enviſage : mais nous
n'avons qu'une nuit à paf
fer pour voir la fin de ce
Juin1714 G
74 MERCURE
defordre. Efperons , ma
chere Leonor, efperons tout
de l'humanité d'unhomme,
peut être affez malheureux
lui même pour avoir pitié
des miferables. Il eſt ( fuje
ne me trompe ) le chefdes
brigans qui font ici : mais
l'autorité qu'il a fur eux ,
& l'attention qu'il a pour
nous , nous mettent à l'a
bri de leurs inſultes. Je ne
İçai , reprit Leonor , d'où
naiſſent mes frayeurs : mais
je ſens qu'il n'y ariend'aſſez
fort en moy pour diffiper
Thorreur des preſſentimens.
A
GALANT.
75
qui m'environnent.Ce n'eft
pas d'aujourd'hui que je
connois le vilage de nôtre
hôte , & je ſuis fort trompée
s'il n'eſt pas le frere
d'un jeune homme dont je
vous ai parlé pluſieurs fois.
Demandez lui , ſitôt qu'il
ſera revenu , deiquelle ville
il eft , & s'il ne connoît pas
Juliano Foresti , natifdeCarpi
7 dans le Modenois . Ce
Juliano elt fils d'un François
& d'une Françoiſe , qui
auroient fort mal paffé leur
temps avec l'Inquifition, fi
Sun Dominiquain ne les
Gij
76 MERCURE
avoit pas aidez à ſe ſauver
de Modene avec leur fa
mille, le jour même qu'elle
avoit reſolu de les faire ar
rêter. Oui , dit-il,Madame,
en pouffant la porte avec
Violence,
violence , oui je ſuis le frere
deJuliano Foresti dont vous
parlez. J'ai entendu toute
vôtre converſation , & vos
dernieres paroles ne m'ont
que trop appris d'où naiffent
vos inquietudes : mais
ce frere , dont vous êtes en
prine , & qui paffe pour
François aufli bien que
moy, va vous coûter dee
GALANT.
77
ſoins bien plus importans ,
s'il n'arrive pas demaindici
avant la fin du jour. Vous
têtes Madame Leonor de
Guaſtalla , femme du Signor
Barigelli , citadin de Mantouë
: Dieu ſoit loüé , je
retrouverai peut- être mon
frere par vôtre moyen ; ou
du moins s'il eſt tombé
entre les mains de vôtre
époux , comme on me l'a
dit hier au foir , vous me
ſervirez d'ôtage pour lui.
Mais pourquoy , lui ditelle
, voudriez - vous me
rendre reſponſable d'un
Giij
78
MERCURE
malheur où je n'aurois aucune
part ? Si vôtre frere
s'intereſſoit en ma fortune ,
comme il paroît que vous
l'apprehendez , vous ne ſeriez
pas maintenant à la
peine de vous inquieter de
fon fort. Il feroit au contraire
à preſent ici , puiſque
je l'ai fait avertir il y a trois ly
jours de le tenir aujourd'hui
fur l'avenuë de la Madona ,
où nous comptions ce matin
, Vefpafie & moy , d'arriver
ce ſoir : mais nous
avons eſſuyé en une demijournée
tant d'horribles
GALANT.
79
1
avantures,que tout ce qu'on
peut imaginer de plus facheux
ne peut nous rendre
gueres plus malheureuſes
que nous le ſommes.
Sur ces entrefaites , un
foldat entra d'un air effrayé
dans la chambre où nous
étions. Il parla un moment
àl'oreillede ſon General ; II
prit un petit coffre qui étoit
fous le lit que j'occupois ,
il l'emporta,&s'en alla .Nôtre
hôte nous dit alors,avec
une contenance de fermeté
que peu de gens conſerveroient
comme lui dans une
Giij
80 MERCURE
pareille conjoncturesJe ne
Içai pas quelle ſeraila fin
de tout ceci : mais à bon
compte , Madame , tenezvous
prête à executer ſur le
champ , pour vôtre ſalut ,
tout ce que je vous dirai ,
ou tout ce que je vous en
verrai dire , fi mes affaires
m'appellent ailleurs.21On
vient de m'avertir qu'il
m'arrivoit ce ſoir une com
pagnie dont je me pafferois
fortbien: maisil n'importe,
je vais ſeulement efſayer
d'empêcher que les gens
qui nous rendent viſite ſi
GALANT S
,
tard , ne nous en rendent
demain marin une autre.
Nous avons pour nous de
ſecours de la nuit cette
maiſon, dontl'accés eft difficile
, un bon ruiſſeau qui
la borde , & des hommes
refolusd'endéfendre vigou.
reuſement tous les paſſages.
Ne vous alarmez point d'a
vance , & repoſez vous fur
moy du ſoin de vous tirer
de cette affaire , quelque
fuccés qu'elle ait Alors il
nous quitta , plus effrayées
des nouveaux malheurs
dont nous étions menacées
82 MERCURE
que perfuadées par fon eloquence
de l'execution de
ſes promeſſes. En moins
d'une heure nous entendîmes
tirer plus de cent coups
de fufil ; le bruit & le va-
.carme augmenterent bien.
tôt avec tant de fureur, que
nous ne doutâmes plus que
mille nouveaux ennemis ne
fuſſent dans la maifon: Leo
nor diſparut à l'inftant , ſoit
qu'elle eût trouvé quelque
azile d'où elle ne vouloit
pas répondre àmes cris, de
peur que je ne contribuaffe
à nous faire découvrir plû
GALANT. 83
tốt , ou ſoit que la crainte
lui eût ôté la liberténde
m'entendre. Cependant à
force de chercher & de
tâtonner dans la chambre ,
je trouvai ſous une natte de
jonc, qui ſervoit de tapif
ſerie , une eſpace de la hauteur
& de la largeur d'une
porte pratiquée dans la muraille.
J'y entrai auſſitôt en
tremblant ; àdeux pas plus
loin je reconnus que j'étois
ſur un escalier , dont je def
cendis tous les degrez , au
pied deſquels j'apperçus de
loin une perite lumiere
84 MERCURE
(
qu'on avoit eu la précaution
d'enfermer ſous un
tonneau. Je m'en approchai
d'abord afin de la
prendre pour m'aider à
fortir de cette affreuſe ca
verne : mais le bruit & le
defordre ſe multipliant
avec mes frayeurs , je l'é
teignis par malheur. Neanmoins
le terrain où j'étois
me paroiſſant aſſez uni , je
marchai juſqu'à ce qu'enfin
je rencontrar une ouverture
à moitié bouchée d'un
monceau de fumier. Alors
j'apperçus heureuſement
GALANT. 85
une étoile , dont la lueur
me ſervit de guide pour me
tirer avec bien de la peine
de ce trou , où je venois de
faire un voyage épouvantable.
Je repris courage ;
&aprés m'être avancée un
peu plus loin ,je me trouvai
àl'entrée d'un petit marais
fec ,& plein d'une infinité
de gros roſeaux beaucoup
plus hauts quemoy.Enfin
accablée de laffitude & de
peur je crusque je ne
pouvois rencontrer nulle
part un azile plus favorable
que celui- là en attendant
86 MERCURE
le jour : ainſi je m'enfonçai
dans ce marais , juſqu'à ce
que je ſentis que la terre ,
plus humide en certains
endroits , moliſſoitſous mes
pieds. Je m'aflis , &je prêtai
pendant deux heures atten.
tivement l'oreille à tout le
bruir qui ſortoit de la maifon
dont je venois de me
ſauver fix heureuſement.
J'entendis alors des hurlemens
effroyables , qui me
furent d'autant plus fenfibles
, que je crus mieux reconnoître
la voix de Leonor.
Cependant au point du
GALANT 87
jour cette maiſon, qui avoit
été pendant toute la nuitun
champ de carnage & d'horreurs
,me parut auſſi tran.
quille , que fielle n'avoit
jamais étéhabitée. Dés que
je me crus affez afſurée que
le filence regnoit dans ce
funeſte lieu ,je fortis de mes
roſeaux , pour gagner à
travers la campagne un
village qui n'en est éloigné
que de quelques centaines
de pas . J'y trouvai un bon
vieillard , que les perils
dont onnefticontinuellement
menacé dansunpays
88 MERCURE
occupé par deux armées
ennemies , n'avoient pû
determiner à abandonner
ſa maiſon comme ſes voi
fins. Cebon-homme , autant
reſpectablepar le nom.
bre de ſes ans , qu'il l'eſt
dis-je pleu
par fontexperience & fa
vertu , étoit affis fur une
pierre àſa porte lorſque je
parus àſes yeux. Mon pere,
lui dis je auflitouren pleurant
ayez pitié de moy;
je me meurs de laffitude ,
de frayeur & de faim. En-
-tez dans ma maiſon , ma
Elle une répondit- il , &
vous
GALANT
89
vous y repoſez , en attendant
que mon fils revienne
avec ma petite proviſion
qu'il eſt allé chercher. Il
me fit aſſeoir ſur ſon lit ,
où il m'apporta du pain &
du vin , que je trouvai excellent.
Peu à peu le courage
me revint ,&je m'endormis.
A mon réveil il me
fit manger un petit morceau
de la provifion que
ſon fils avoit apportée ; il
me pria enſuire de lui conter
tout ce que vous venez
d'entendre. La ſatisfaction
qu'il eut de m'avoir ſecou-
Juin 1714 H
१०
MERCURE
ruë ſi à propos le fit pleurer
de joyc. Enfin il me promit
de me donner ( lorſque je
voudrois ſortir de ſa maiſon
) ſon fils & ſa mule pour
meconduire chez matante.
Je reſtai neanmoins trois
jours enfermée & cachée
chez lui , & le quatriéme ,
qui eſt aujourd'hui , j'ai crû
que je ne pouvois point
trouver une occafion plus
favorable que celle de l'orage
qu'il a fait tantôt ,
pourme ſauver au Palais de
ma tante , ſans rencontrer
fur les chemins perſonne
:
GALANT
qui put me nuire : mais à
pcine ai je été avec mon
guide àun mille de la mai
fon de ce bon vieillard ,
que nous avons été atta
quez par le jeune homme
que votreſentinelle ableſſé.
C'eſt le plus jeune de mes
freres , qui ayant appris
apparemment que je n'étois
point chez ma tante ,
m'a attendue ſur les ave-
-nuës de ſon Palais , juſqu'à
- ce qu'il m'ait rencontrée :
mais heureuſement mon
conducteur a lutte contre
lui avec beaucoup de cou
Hij
$2 MERCURE
rage , pour me donner le
temps de me ſauver . J'ai
auſfitôt lâché la bride à ma
mule , qui m'a emportée à
travers les champsaved
tant de violence , qu'elle
m'a jettée par terre à cent
pas du ſentinelle qui m'a
remiſe entre vos mains. Je
vous prie maintenant de
vous informer de l'état où
font mon pauvre guide , fa
mule & mon frere: bab
Alors nous la remerciâ.
mes tous de la peine qu'elle
avoit priſe de nous conter
une histoire auſſi intereſſanGALANTA
dou
to quedaficine ; && dont le
recit ad contribua pas peu
à me revidre ſur le champ
éperdûment amoureux d'elle.
Cependantnous ne
tâmes point que Barigelli ,
qui étoit un de nos prifonniersine
pût nous apprendre
le reste de l'avanture de
Leonor.Nous le fîmes monterànôtre
chambreavec ſes
camarades , où aprés l'avoir
traité avec beaucoup de
douceur & d'honnêteté,
nous lui demandâmes ce
qu'étoit devenuë ſa femme.
Meffieurs,nous dit-il , i
94
MERCURE
yla plus de trois mois que
le perfide Juliano Foreſti ,
que vous avez aujourd'hui
dérobé à ma vangeance ,
& qui eft maintenant, aflis
auprés de vous , cherche à
me deshonorer. J'ai furpris
pluſieurs lettres , qui ne
m'ont que trop inſtruit de
•l'intelligence criminelle
qu'il entretient avec ma
femme , j'ai ſçû la partie
que la ſcelerate avoit faite
pour voir ce traître , ſous
le pretexte de conduire la
Signora Veſpaſia chez ſa
tante. J'ai été parfaitement
GALANTM
informé de tous leurs pas ;
& fans avoir pû m'attendre
àce qui leur est arrivé dans
la maiſon du malheureux
Valerio Colucci , je n'ai pas
laiſſé de prendre toutes les
meſures imaginables , &
d'aſſembler une trentaine
-de payſans bien armez pour
lui arracher mon infidelle.
Je me ſuis mis en embuscade
aux environs de la
Caſa bianca , queje ſçavois
être l'unique retraite de
Juliano , de ſon frere , &
de tous les brigans du pays.
J'ai attaqué la maison &
96 MERCURE
tous ceux qui la défendoient
; je les ai mis tous ,
avec mes troupes, en pieces
& en fuite ; j'ai enfin retrouvé
ma perfide époufe ,
que j'ai enchaînée dans ma
cave , &j'ai été à peine forti
de chez moy , que j'ai rencontré
le perfide Juliano,
qui ne ſçavoit encore rien
de ce qui s'étoit paffé 1t
nuit chez fon frere. Il n'y
avoit pas une heure que je
l'avois pris , lorſque vous
nous avez ſurpris nous mê
mes dans la caſſine de Va
lerio.
:
SciGALANT.
97
Seigneur Barigelli, lui dit
Veſpaſia,vôtre femmen'eſt
point coupable , & la for
tune qui nous a perlecutées
depuis quelques jours d'une
façon toute extraordinaire,
a caufé elle ſeule tous les
malheurs qui vous ont rendu
ſa fidelitéſuſpecte. Enfin
nous determinâmes Bari
gelli à faire grace à la femme
, nous gardames Juliano
dans la tour , pour sçavoir
par ſon moyen des nouvel
les de ſon frere& des bandits,
dont le pays Mantoüan
étoit couvert
Juin 714.
& dont il
1
98 MERCURE
étoit le chef. Nous fimes
envaintous nosefforts pour
rendre plus docile le frere
de Vefpafie , il fut toûjours
intraitable à ſon égard. Le
Commandant de la Tous
voyant que nous n'en pouvions
rien tirer , s'empara
de ſa perſonne pour les trois
jours que fa foeur nous avoit
demandez . Enfin charmé
de toutes les bonnes qua
litez,de cette belle fille jo
la remenaiàlaville,comme
je le lui avois promis ; je lui
trouvai une maiſon fûre &
je la fisfor
commode, d'ou
LYON
* 1893
GALANT
THEQUR
tirun mois aprés, pote
voyer avec unde mes
dans la Principauté d'Orange
, aprés l'avoir épouléc
ſecretement à Mantouë.
Je profiterai de la premiere
occafion pour vous
envoyer l'histoire du
malheureux Sainte Colombe
* , qui vient d'être
*Quelque extraordinaires que foient
les circonstances de cette h ſtoire , il y
avoit plus de10. ou 12. mille hommes
de nos troupes dans Mantouë lors
qu'elle arriva ainſi on peut compter
quoique je n apprehende pas que per-
Iſonne dopoſe contre moy , pour m'accufer
de fuppofer des faits inventez ,
que je la rendrai fidelement comme
elle eft. Ii
100 MERCURE
aſſaſſiné par un marijatoux.
JE fuis bich aife, Mon
ſieur, devous envoyer l'hif
toire des quatrespionniers
mois desterco campagne,
し
GALANT. 15
avant que l'armée du Prince
Eugene nous enferme
dans Mantouë, bu olorist
Ne vous imaginez pas
fur ce titre que je veüille
vous entretenir à preſent
de mille actions de valeur
qui ſe font , & s'oublient
ici tous les jours, Rienn'eſt
ſi commun que ces nouvelles;
parce que , qui dit
homme de guerre dic
homme d'honneur. Ilaya
preſqueperſonne qui n'aille
la guerre , par confequent
preſque tout le mondea
de l'honneur , & le heroif.
ف
16 MERCURE
me eſt la vertu detous les
hommes : maisje veux vous
faire le détail d'une intrigue
, dont les caprices du
fort femblent n'avoir amené
tous les incidens qui la
compoſent , que pour en
rendre les circonstances bizarres&
galantes plus intereſſantes
aux lecteurs.
Nous étions moüillez jufqu'aux
os , nos tentes& nos
barraques culbutées la
pluie , la grêle & le ton.
nerre avoient en plein Eté
répandu une effroyable nuit
au milieu du jour : nous
avions
GALANT
avions enfin marché dans
les tenebres pendant plus
de trois quarts d'heure ,
pour trouver quelque azi
le , lorſque nous arriva
mes, deux de mes amis &
moy , à la porte d'une caffine
à deux mille de Mani
touë. SainteColombe, Lieu
tenant de dragons dans
Fimarcon ,& Mauvilé, Capitained'infanterie
comme
moy , étoient les deux bra
vesquim'accompagnoient.
Désque nous eûmes gagné
cette amaiſon , nous fon
geâmes a nous charger de
Juin 714 .
1
18 MERCURE
1
javelles de ſarmens dont la
grange étoit pleine , pour
aller plutôt ſecher nos
habits. D'ailleurs , nous
croyions cette caffine del
ferte, comme elles l'étoient
preſque toutes aux envi
rons de Mantouë : mais en
ramaſſant les fagots que
nous deſtinions à nous fer
cher , nous fûmes, bien furpris
de trouver ſous nos
pieds des bayonnettes ,des
fufils& des piſtolets chars
gez , & quatre hommes
morts étendus ſous ounc
couche de foin Nous ting
GALANT. 19
2
mes auffitôt un petit conſeil
de guerre entre nous
trois , & en un moment
nous conclûmes que nous
devions nous munir premierement
des armes que
nous avions trouvées &
faire enfuite la viſite de
cette caffine. Cette refolution
priſe , nous arrivâmes
àune mauvaiſe porte , que
nous trouvâmes fermée.
Unbruit confus de voix&
de cris nous obligea à prêter
foreille. A l'inſtant nous
entendîmes un homme qui
difoit à fes camarades en
Bij
20 MERCURE
jurant : Morbleu la pitié eſt
une vertu qui ſied bien à
des gens indignes comme
vous ! Qui eſt-ce qui nous
ſçaura bon gré de nôtre
compaffion ? Ce ne ſera tout
au plus que nos méchantes
femmes , que ces chiens- là
deshonorent tous les jours.
Pour moy , mon avis eft
que nous égorgions tout à
l'heure celui- ci. Mais d'où
te vient tant de lâcheté,
Barigelli? Tu n'es pas content
d'avoir ſurpris ce François
avec ta femme,tuveux
apparemment qu'il y re
GALANT. 21
tourne. Non non , dit Barigelli,
à Dieu ne plaiſe que
je laiſſe cet outrage impuni
; je ſuis maintenant le
maître de ma victime , elle
ne m'échapera pas : mais
je veux goûter à longs traits
le plaiſir de ma vengeance.d
Mon infidelle eſt enchaî
née dans ma cave ; je veux
que ce traître la voye expirer
de rage & de faim dans
les ſupplices que je lui def
tine , & qu'auprés d'elle ,
chargé de fers , il meure de
lamême mort qu'elle, Surat
le champ la compagnic ap-
J
22 MERCURE
7
prouva ce bel expedient
mais nous ne donnâmes
pas à ces Meſſieurs le loifir
de s'en applaudir longtemps.
Du premier coup
nous briſames la porte , &
nous fimes main baſſe , la
bayonnette au bout du fu
fil , fur ces honnêtes gens ,
qui ne s'attendoient pas à
cet aſſaut. Ils étoient quatre.
Nous lesbleſſames tous,
ſans en tuer un ; nous leur
liâmes les mains derriere
le dos , nous délivrâmes le
malheureux qu'ils alloient
1.
facrifier comme ja viens
GALANT. 23
de vous dire , nous lui donnâmes
des armes , & tous
enſemble nous allames
joindre un Capitaine de
nos amis , qui étoit détaché
avec cinquante hommes
à un mille de la caf
fine où nous étions , dans
une tour qui eft au milieu
d'un foffé plein d'eau , à la
moitié du chemin de la
montagne noire à Mand
Dés que nous fûmes ar
rivez à cette tour, le fenti
nelle avancé appella la gar
de qui vint nous recevoir,
24 MERCURE
1
Nous paſſames auffitôt a
vec tout notre monde au
corps de garde de l'Offi
cier , qui nous dit en riant :
Je ne ſçai quelle chere vous
faire,Meſſieurs ; vôtre com
pagnie eſt ſi nombreuſe ,
qu'à moins qu'on ne vous
trouve quelque choſe à
manger , vous pourrez bien
jeûner juſqu'à demain.
Mais , continua stil , en
m'adreſſant la parole , que
ſignifie ce triomphe ? Eltce
pour ſignaler davantage
vôtre arrivée dans matour ,
qué vous m'amenézpçes
capGALANT.
25
captifs enchaînez. Il n'eſt
pas , lui dis je , maintenant
queſtion du détail de ces
raiſons. Nous vous confignons
premierement ces
priſonniers , & en ſecond
lieu nous vous prions de
faire allumer du feu pour
nous ſecher , de faire apporter
du vin pour nous rafraîchir
, & d'envoyer à
cent pas d'ici nous acheter
poulets & dindons , pour
les manger à votre mode
morts ou vifs. Nous vous
dirons enſuite tout ce que
vous avez envie d'appren-
Juin 1714. C
26 MERCURE
dre. A peine l'Officier eur
ordonné à un de ſes ſoldats
d'aller nous chercher ces
denrées , que nous entendîmes
tirer un coup de fufil.
Auſfitôt on crie , à la
garde. Un Caporal & deux
foldats vont reconnoître
d'où vient cette alarme. Un
moment aprés on nous
amene une jeune fille fort
belle , &un jeune homme,
que le ſentinelle avoit bleſſé
du coup de fufil que nous
avions entendu tirer. L'imprudent
qui couroit aprés
cette fille ne s'étoit pas ar
GALANT.
27
rêté ſur le qui vive du foldat
en faction. On le panſa
fur le champ , & la fille ſe
retira avec nous dans la
chambre de l'Officier. Elle
ſe mit ſur un lit de paille
fraîche , où nous la laiſiames
repofer & foûpirer ,
juſqu'à ce que l'on nous cût
accommodé la viande que
le foldat nous apporta. Nous
fimes donner du pain & du
vin à nos prifonniers ; & de
nôtre côté , pendant que
nous mangions un fort
mauvais ſoupé avec beaucoupd'appetit,
la jeune fille,
Cij
28 MERCURE
qui n'en avoit gueres , m'a
dreſſa le beau difcours que
vous allez lire .
Eſt il poſſible,traître, dit.
elle , en me regardant avec
des yeux pleins d'amour&
de colere,&tenant à lamain
un de nos coûteaux qu'elle
ayoit pris ſur la table , que
tu ayes tant de peine à me
reconnoître ? Oui eſt il poffible
que tu me traites avec
tant de rigueur , & que tu
fois auſſi inſenſible que tu
l'es aux perils où je m'expoſe
pour toy Je ſuis bien
faché , lui disje , en lui ôGALANT.
29
!
tant doucement le coûteau
della main que vous me
donniez les noms de traître
& d'inſenſible ; je ne les
merite en verité point , &
je vous affure que depuis
que je ſuis en Italie , je n'ai
encore été ni amoureux ,
ni cruel. Comment , lâche,
tu ofes me dire en face
que
tu n'es pas amoureux ? Ne
t'appelles tu pas Olivier de
la Barriere ? Ne viens tu pas
loger à vingt pas de la porte
Pradelle , lorſque tu ne
couches pas au camp ? Ne
t'es tu pas arrêté trente fois
C iij
30
MERCURE
1
la nuit à ma grille ? Ne
m'as - tu pas écrit vingt lettres
, que j'ai cachées dans
nôtre jardin & ne reconnois-
tu pas enfin Vefpafia
Manelli ? En verité lui dis
je , quoique je fois perfuade
depuis long temps que vous
êtes une des plus belles
perſonnes de l'Italie , je ne
vous croyois pas encore fi
belle que vous l'êtes , & je
ne m'imaginois pas que
vous euffiez des ſentimens
fi avantageux pour moy .
Je ne vous ai jamais vûë
que la nuit à travers uneja
GALANT.
31
loufie affreuſe ; & comme
je n'établis gueres de préjugez
ſur des conjectures ,
je pouvois ( à la mode de
France ) vous dire & vous
écrire ſouvent que vous
êtes belle , que je vous aime
, & que je meurs pour
vous , ſans m'en ſouvenir
un quart - d'heure aprés
vous l'avoir dit : mais à prefent
, je vous jure devant
ces Meffieurs , qui font mes
camarades & mes amis ,
que je ne l'oublirai jamais.
Ajoûte , infolent , me ditelle
, tranſportée de fureur
C iiij
32
MERCURE
& de depit , ajoûte la raillerie
à l'outrage. Où ſuisje
, & que deviendrai - je ,
grand Dieu ! fi tes amis ,
qui te voyent & qui m'entendent
, font auffi ſcelerats
que toy ?
Mauvilé, que ce diſcours
attendriſſoit déja , me regarda
, pour voir ſi j'approuverois
qu'il lui proposât
des expediens pour la
dedommager de mon infidelité
pretenduë : mais le
ſens froid exceffif que j'affectois
avec une peine infinie
, n'étoit qu'un foible
GALANT.
33
voile dont je m'efforçois
de me fervir , pour eſſayer
de dérober à mes camarades
la connoiſſance de l'a
mour dont je commençois
à brûler pour elle Je temoignai
neanmoins à Mauvilé
que je ne deſapprouverois
point ce qu'il lui diroit
pour m'en défaire , ou
pour la conſoler. Ainſi jugeant
de mes ſentimens
par mes geftes : Mademoifelle
, lui dit- il en Italien
qu'il parloit à merveille ,
nous ſommes d'un pays où
tout ce qu'on appelle infi
34
MERCURE
delité ici eſt ſi bien établi ,
qu'il ſemblequ'on ne puiſſe
pas nous ôter la liberté de
changer , ſans nous ôter en
même temps le plus grand
agrément de la galanterie.
La conſtance eſt pour nous
autres François d'un uſage
ſi rare ou fi difficile , qu'on
diroit que nous avons attaché
une eſpece de honte
à nous en piquer : cependant
vous êtes ſi belle, que ,
fans balancer , je renoncerois
à toutes les modes de
mon pays , pour m'attacher
uniquement à vous , fi ,
GALANT.
35
guerie des tendres ſentimens
que vous avez pour
mon ami , vous me permettiez
de vous offrir un coeur
incapable des legeretez du
ſien. Je ne ſçai , lui répon-,
dit- elle , affectant une fermeté
mépriſante , ce que je
ne ferois pas pour me vanger,
ſi je le croyois ſenſible
aux offres que vous me faites
: mais , Monfieur , quelque
emportement que j'aye
marqué , il ne s'agit pas
maintenant d'amour , & je
ne ſuis venuë ici ni pour
yous ni pour lui. Enfin
56 MERCURE
lorſque j'ai fongé à profiter
de l'orage qu'il a fait au
jourd'hui , pour me délivrer
de la plus injuſte perfecu
tion du monde, je n'ai point
regardé cette tour comme
un lieu qui dût me ſervir
d'azile;& fans l'imprudence
du jeune homme qui m'a
poursuivie ,j'aurois pris ſur
la droite , j'aurois évité vôtre
fentinelle , & je ſerois à
preſent arrivée à une maifon
, où j'aurois trouvé plus
de commodité , plus de re
pos , & autant de fûreté qu'-
ici. J'ai ſeulement une gra
GALANT. 37
ce à vous demander ; je prie
l'Officier qui commande
dans ce fort de garder pendant
trois jours le jeune
homme que le ſentinelle a
bleffé , & de me laiſſer de.
main fortir ſeule de cette
tour avant le lever du ſoleil.
Elle nous acheva dette petite
harangue d'un air
touchant & fi naturel , que
je ne fus pas le maître de
mon premier mouvement.
Enfin il me fut impoffible
de diffimuler plus longtemps
, & de ne lui pas dire
avec chaleur : Non , belle
38 MERCURE
Vefpafie , je ne vous quitte
rai pas , je veux vous ſuivre
où vous irez , courir la même
fortune que vous , &
vous ſervir juſqu'à la mort.
Helas , me dit- elle , en mé
jettant , avec un ſoûpir , un
regard d'étonnements jus'il
vous eſt ſi facile de paffer
de l'indifference à l'amour,
ne dois-je pas apprehender
que vous ne repaffiez éga
lement bientôt de l'amour
à l'indifference ? Maisquoy
quilen
qu'il en puiſſe être , vous ne
ſçauriez me propoſer rien
que je n'accepte. Où pouGALANT.
39
vez- vous me ſuivre ? où me
voulez vous conduire?Tout
ce pays eft couvert d'enne
mis, les Imperiaux ont deux
ponts de bateaux fur le Pô ;
Borgoforte , Guastalla , &
San Benedetto , qui font
lesſeules portes par où nous
pourrions fortir , font les
poftes qu'ilsoccupent.Non,
lui dis-je , non , charmante
Vefpafie,ne cherchons point
de ces retraites ſcandaleuſes
dont l'uſage eſt impra.
ticable à des gens d'honneur.
C'eſt à Mantouë que
vous devez retourner avec
40 MERCURE
moy. Nous y entrerons par
la porte del Té. Ce ſera demain
unCapitaine de nôtre
regiment qui y montera la
garde , je prendrai avec lui
de juftes meſures pour vous
introduire dans la ville,ſans
que perſonne vous y voye
entrer , & je vous donnerai
un appartement , où je vous
aſſure qu'on ne viendra pas
yous troubler. Mais , mon
Dieu ! reprit elle , je tremble
que mes freres ne ſçachent
où je ſerai : ahd s'ils
me découvrent , je ſuis à jamais
perduë. Ne vous inquietez
GALANTA
41
quierez pointis lui dis -je
nous mettrons bon ordre à
vôtre fûreté , & je vous ret
pons que la maiſon de nôtre
General ne fera pas mieux
gardéeque la vôtre. Prenez
maintenant un eſprit de
confiance & de liberté , &
contez nous , s'il vous plaît,
par quel hazard vous vous
êtes ſauvée juſques dans
Cette tour.
T
Vous ſçavez , dit alors
Vefpafie , que je demeure à
vingt pas de la porte Pradelle:
mais vous ne sçauriez
vous imaginer dans quel
Juin 1714. D
42 MERCURE
esclavage j'ai vécu depuis
mon enfance juſqu'à preſent.
Je ſuis fille de Julio
Lanzilao . Cette Maiſon eft
ſi conue en Italie , que ce
nom ſuffit pour vous donner
une juſte idée de ma
naiſſance. Je n'avois que
quinze ans lorſque mon
pere mourut ; il y en a trois
depuis ſa mort , que deux
freres que j'ai , s'imaginant
avoir herité de l'autorité
que mon pere avoit fur
moy , comme des biens de
nôtre famille , ſe ſont rendus
les tyrans de ma liberté.
GALANT.
43
Ils ont contracté depuis
long-temps une amitié fi
étroite avec un Gentilhom
me de Mantouë , qu'on appelle
Valerio Colucci , ( que
je n'ai jamais pû ſouffrir )
qu'il y a deux ans qu'ils
sacharnent à vouloir me
rendre la victime de la
tendreſſe qu'ils ont pour
lui. Ma froideur & mes
mépris ont ſouvent rompu
toutes leurs meſures : mais
les mauvais traitemens qu'-
ils m'ont faits ne l'ont que
trop vangé de mon indifference.
Enfin laffé lui-
Dij
44
MERCURE
même de l'injustice de mes
freres , qui lui avoient donné
la liberté de me venir
voir quand il lui plairoit ,
il me dit , en entrant un
ſoir dans ma chambre , à
une heure où je n'avois
jamais vû perſonne : Je ne
ſçai , Mademoiselle , ſous
quel titre me preſenter à
vos yeux ; c'eſt moy ( qui
ſuis l'objet de vôtre haine )
que vous accuſez de la rigueur
de vos freres : mais
je veux , pour vous détromper
, être plus genereux à
vôtre endroit ,qu'ils ne font
GALANT.
45
obſtinez à vous perfecuter.
Secondez moy , & vous
verrez qu'inceſſamment je
vous affranchirai du joug
qu'ils vous ont impoſe.
Vo
Voicy mon deſſein. Vous
avez à un mille & demi de
la Madona della gratia² , un
Palais où demeure vôtre
tante , qui vous aime , &
dans la ville le Convent de
SainteTherese ; ( qui n'eſt pas
lazile le moins libre que
vous puiffiez trouver ) choifiſſez
l'une de ces deux
maiſons. Si je dois , lui disje
, compter de bonne foy
46 MERCURE
fur le ſecours dont vous me
flatez , mettez - moy entre
les mains de ma tante ; elle
eſt ſouveraine dans ſon Palais
, elle n'aime pas mes
freres , & je vivrai certainement
mieux avec elle
qu'ailleurs. Cela étant , me
répondit- il , affectez en leur
prefence plus de complaiſance
pour moy, & ne vous
effrayez plus tant de la propoſition
qu'ils vous feront
encore de nous unir enſemble.
Ecrivez cependant
à vôtre tante de vous en.
voyer aprés demain fon
GALANT.
47
caroſſe à la porte del Té. Je
lui ferai tenir vôtre lettre
par un inconnu , j'écarterai
les gardes qui vous envi
ronnent, je vous aiderai à
ſortir d'ici ; enfin , quoy
quoy qu'il m'en coûte , je
vous eſcorterai juſqu'au
rendez- vous , plus content,
dans mon malheur , d'être
moy-même la victime du
ſacrifice que je vous fais ,
que de vous voir plus longtemps
l'objet de la rigueur
de vos freres. Je reſtai plus
d'une heure fans pouvoir
me refoudre. Je me mis
:
48 MERCURE
moy-même à la place d'un
amant toûjours haï , tou
jours malheureux , & j'eus
une peine extreme à pou
voir accorder des foins fi
genereux avec un amour
fi malrecompensé : mais il
échape toûjours quelque
choſe à nos reflexions ;
ce qu'on ſouhaite fait oublier
ce qu'on riſque , &
nôtre bonne foy determine
ſouvent nôtre eſprit à ne
gliger les raifons de nôtre
défiance. Je ne fongeai pas
feulement qu'ile fuffifoit ,
pour me faire un procés
crimi.
GALANT.
49
criminel avec mes freres ,
qu'ils me ſoupçonnaſſent
d'avoir écrit à ma tante. En
un mot je donnai dans le
piege , &je confiai ce billet
àmon fourbe.
Jene vous fais part qu'en
tremblant , Madame , du plus
important fecret de ma vie :
jevais enfin fortir d'esclavage.
Valerio Colucci , que j'ai tou
jours crû d'intelligence avec
mes freres ,fe charge lui-même
duſoin de me remettre en vos
mains , pourveu que vôtre caroſſe
m'attende aprés demain
Juin 1714.
E
50
MERCURE
1
aufoir à la porte del Té.Jene
fçaipas ce que je ferai s'il me
tient parole : mais je m'imagine
que je vousprierai de me permettre
d'être aufſſi genercuſeque
lui , s'il fatisfait l'impatience
que j'ai de me rendre à vous.
Il reçut cette lettre fatale
de ma main ; il la baiſa
avec mille tranſports , &
fur le champ il s'en alla ,
aprés m'avoir dit encore :
J'en ai maintenant plus
qu'il n'en faut , belle Vefpafie
, pour vous tirer inceffamment
de la ſerviGALANT.
SI
tude où vous vivez .
Il n'y avoit alors , conti
nua telle en s'adreſſant à
moy , que quatre ou cinq
jours que vous m'aviez écrit,
Seigneur Olivier, que
l'on vous envoyoit avec vôtre
compagnie à la Madona
della gratia , où vous apprehendiez
fort de refter deux
ou trois mois en garniſon.
Le defir de m'approcher de
vous , l'intention de vous
écrire , & l'efperance de
vous voir m'avoient determinée
à preferer la maiſon
dema tante au Convent de
1
E ij
St MERCURE
fainte Thereſe. Ce n'étoit
même qu'à votre confideration
, & que pour enga
ger davantage Valerio Con
lucci dans mes interêts, que
je l'avois flaté dans lebillet
que je lui avois confié , de
l'eſpoir d'être auffi genereuſe
que lui : mais il ne fit
de ce malheureux billet ni
l'uſage que j'en aurois ap
prehendé du côté de mes
freres , ni celui que j'en au
rois eſperé du mien. Il s'en
fervit ſeulement pour rendre
ce gage de ma credulité
le garant de ſa précaus
GALANT!
53
tion. Le jour marqué pour
ma fuire , il fit tenir un caroſſe
ſur l'avenue decla
porte del Té, derriere lePalais
de Son Alteſſe Serenif.
ſime , où je m'étois renduë
d'affez bonne heure avec
Leonor,malheureuſe épouſe
d'un nommé Barigelli, à qui
j'avois fait confidence de
cette entrepriſe. Nous nous
étions retirées toutes deux
dans un cabinet fombre &
frais , en attendantValerio ,
lorſque vous arrivâtes aſſez
a propos avec Monfieur *
* Sainte Colombe.
Eiij
54
MERCURE
pour nous délivrer d'un
danger où nous aurions
peut- être ſuccombé fans
vous. Les promptes & funeſtes
circonstances dont
fut fuivie l'action que vous
fites pour nous vous priverent
du plaifir de connoître
les gens que vous veniez
de fauver , & nous de
la fatisfaction de vous en
marquer nôtre reconnoif
fance.
Vous êtes deux ici qui
m'entendez : mais ce que
je viens de dire eſt peutêtre
pour ces autres Mef
GALANT.
55
ſieurs une énigme , que je
vais leur débroüiller.
Quoique vous ſoyez étrangers
dans ce pays , il y
a déja ſi long- temps que
vous campez ſur le glacis
de Mantouë , & que vos
troupes font en garnifon
dans cette ville, que je croy
qu'il n'y a pas un François
parmi vousquineconnoiffe
à merveille toutes les maifons
de Son Alteſſe , & fur
tout le Palais del Tés ; aufli
nevous en parlerai- je point;
mais je vais vous raconter
ce qui m'arriva derniere
E inj
36 MERCURE
ment dans le jardin de ce
Palais .
Je m'étois , comme je
vous ai dit , retirée avec
Leonordans un cabinet ſom
bre , d'où ( l'eſprit rempli
d'inquietudes ) j'attendois
que Valerio vinſt me faire
fortir , pour me conduire au
caroſſe de ma tante ', qui
devoit me mener à laMadona.
Je commençois déja
même à m'ennuyer de ne
le pas voir arriver , lorſque
tout à coup je fus laiſie de
crainte & d'horreur , à la
vûë d'un ſerpent + d'une
GALANT. 57
groffeur énorme. Je vis ce
terrible animal fortir d'un
trou , qu'il avoit apparemment
pratiqué ſous le piéd'eſtal
d'une ſtatuë de Diane
, qui étoit à deux pas de
la porte du cabinet oùj'étois.
Je pouſſai auffitôt un
grand cri , qui lui fit tourner
la tête de mon côté ;
je tombai à l'inſtant , &je
m'évanoüis. Cependant ces
Meſſieurs * , qui ſe promenoient
alors affez prés du
cabinet , vinrent à mon ſecours.
J'ai ſçû de Leonor
* Olivier & Sainte Colombe.
58
MERCURE
qui eut plus de fermeré que
moy , ce que vous allez apprendre.
Le ferpent ne s'effraya
point de voir deux
hommes courir ſur lui l'é
péeà la main ; au contraire
il s'éleva de plus de deux
pieds de terre pour s'élancer
ſur ſes ennemis , qui
m'entendent , & qu'il auroit
certainement fort embaraſſez
, quelque braves
qu'ils foient , ſi dans le moment
qu'il fit ſon premier
faut le Seigneur Olivier n'avoit
pas eu l'adreſſe de lui
couper la tête , qui alla fur
GALANT.
59
le champ faire trois ou quatre
bonds à deux pas de lui,
pendant que le reſte de ſon
corps ſembloit le menacer
encore : mais à peine cette
action hardie fut achevée ,
que le perfide Valerio me
joignit avec trois eftafiers
qu'il avoit amenez avec lui .
Les morceaux difperfez du
ſerpent qui venoit d'être
tué , le defordre où il me
trouva , & deux hommes
- qu'il vit l'épée à la main à
la porte du lieu où j'érois ;
tout ce ſpectacle enfin ex-
-cita dans ſon ame de ſi fu60
MERCURE
ne dis
rieux mouvemens de ja
louſie , qu'aprés avoir abattu
mon voile ſur mon vi
ſage , il me prit bruſquement
par le bras , & me fir
fortir du jardin , ſans me
donner le loiſir , je ne
pas de remercier mes liberateurs
d'un ſi grand fervice
, mais même de me
faire reconnoître à leurs
yeux. Il me fit auſſitôt monter
avec Leonor dans le
caroffe qu'il nous avoit deftiné
; & au lieu de me me.
ner à la maiſon de ma tante
, il nous eſcorta avec ſes
GALANT. 61
eftafiers qui alloient avec
lui , tantôt devant , tantôt
derriere ,juſqu'à une caffine
qui eft à un mille d'ici , &
dont il étoit le maître : mais
il fut bien trompé , en arri
vantà la maison , d'y trouver
des hôtes qu'il n'y avoit
pas mandez. Une troupe de
deferteurs ( ou de bandits ,
ſijene metrompe ) en avoit
la veille enfoncé les portes;
elle en avoit afſommé le
fermier , pillé la baſſe cour,
la cuiſine ,la cave & le grenier,&
mis en un mottouse
lacaffinedansun fi grand
62 MERCURE
fi
defordre , que Valerio ne
put s'empêcher de ſe plaindre
de leur violence , & de
les menacer de les faire
punir.Ces furieuxà l'inftant
lechargerent lui &les fiens
cruellement , qu'aprés
l'avoirtué avecſes eſtafiers,
ils le jetterent avec ſes armes
, fon bagage & ſa compagnie
à l'entréede la grange.
Ils couvrirent ces corps
de quelques bottes de foin,
enſuite ils vinrent à nôtre
caroffe , où ils nous trouverent
effrayées mortellement
de tout ce que nous
GALANT.
63
venions de voir. Ils nous
tinrent d'abord pluſieurs
diſcours inutiles pour nous
raffurer ; puis ils nous firent
deſcendre dans la ſalle où
ils étoient , & dont la table
& le plancher étoient auſſi
mouillez du vin qu'ils avoient
répandu , que leurs
mains l'étoient encore du
ſang qu'ils venoient de verfer.
Cependant un d'entr'eux
', moins brutal que
- les autres , s'approcha de
. moy , & me dit d'un air
d'honnête homme: Je vous
trouverois , Madame , bien
64
MERCURE
plus à plaindre que vous ne
l'êtes , d'être tombée entre
nosmains , ſi je n'avois pas
ici une autorité que qui que
ce ſoit n'oſe me diſputer, &
fi toutes les graces que je
vois dans vôtre perſonne
ne me déterminoient pas à
vous conduire tout àl'heure
dansun lieu plus commode,
plus honnête & plus fûr.
Remontez en caroffe , &
laiſſez vous mener à la Cafa
bianca., C'est une maiſon
fort jolie , entourée d'eaux
de tous côtez , ſituée au
milieu d'un petit bois , derriere
GALANT 5
riere la montague noire :
en un mot c'eſt une elpece
de citadelle qu'on ne peut
preſque inſulter fans canón
Vous y prendrez,Madame,
le parti qui vous plaira , dés
que vous vous ferez remife
de la frayeur que vous ve
nez d'avoir. Au reſte , il me
paroît, à vôtre contenance,
que nous ne vous avons
pas fait grand tort de vous
délivrer des infolens qui
vous ont conduite ici : cependant
ſi nous vous avons
offenſée , apprencz-nous a
reparer cette offense ; ou fi
Juin 1714. F
!
66 MERCURE
nous vous avons rendu
ſervice , nous sommes prêts
à vous en rendre encore. Je
ne ſçai , lui dis - je , quel
nom donner à preſent à ce
que vous venez de faire ,
quoique vôtre diſcours
commence à me raffurer :
maisj'eſperetout dufecours
que vous m'offrez . Vous
avez raiſon , Madame , reprit
il, de compter ſur moy;
je ne veux être dans vôtre
eſprit que ce que vous pouvez
vous imaginer de meil.
leur. Hâtons - nous ſeulement
de nous éloigner d'ici,
GALANT. 67
quoique la nuit commence
à devenir fort noire , & ne
vous effrayez point de vous
voir accompagnée de gens
qui vous eſcorteront peutêtre
mieux que ne pourroit
faire une troupe de milice
bien diſciplinée. Ainſi nous
marchâmes environ deux
heures avant que d'arriver
à la Caſa bianca , où nous
entrâmes avec autant de
ceremonie,que fi on nous
avoit reçûs de nuit dans une
ville de guerre. Alors le
Commandant de cette petite
Place,qui étoit le même
Fij
68 MERCURE
homme qui depuis la maifon
de Valerio juſqu'à fon
Fort m'avoit traitée avec
tant de politeffe , me de
manda ſije voulois lui faire
l'honneur de fouper avec
lui. Je lui répondis qu'il
étoit le maître , que cependant
j'avois plus beſoin de
repos que de manger , &
que je lui ferois obligée s'il
vouloit plûtôt me permet
tre de m'enfermer &de me
coucher dans la chambre
qu'il me deſtinoit. Volontiers
, Madame , me dit il ;
vous pouvez vous coucher
GALANT. 69
quand il vous plaira , cela
ne vous empêchera pas de
fouper dans votre lit. Auffitôt
il nous mena ,Leonor
&moy, dansune chambre
perduë , où nous trouvâmes
deux lits affez propres.
Voila , me dit-il , le vôtre ,
Madame , & voila celui
de vôtre compagne. Pour
moy , vous me permettrez
de paſſer la nuit ſurun fiege
auprés de vous ; les partis
qui battent continuelle
ment la campagner nous.
obligent à veiller prefque
toutes les nuits &rib ne
70 MERCURE
fera pas mal à propos que
je ne m'éloigne pas de
vous , pour vous guerir des
frayeurs que pourroient
vous caufer certaines furprites
auſquelles je ne vous
croy gueres accoûtumées.
Je vais cependant , en attendant
le ſouper , placer
mes fentinelles , & donner
les ordres qui conviennent
pour prévenir mille accidens
dont nous ne pouvons
nous mettre à couvert que
par un excés de précaution.
Dés qu'il nous eut quitté ,
Leonormedit en ſoûpirant:
GALANT.
71
Eſt- il poffible qu'un ſi hơn.
nête homme faſſe unmétier
auſſi étrange que celuici
, & que nous joüions à
preſent dans le monde le
rôle que nous joions dans
cette maiſon . Je cours de
moindres riſques que vous,
n'étant ni ſi jeune , ni fi
belle : mais quand tout ſeroit
égal entre nous deux ,
eſt-il rien d'horrible comme
les projets que vos freres
&mon mari forment à
preſent contre nous ? De
quels crimes peut on ne
nous pas croire coupables ,
72
MERCURE
ſi l'on ſçait jamais tout ce
qui nous arrive aujourd'hui
? A peine échapées
d'un peril nous retombons
dans un autre plus grand.
Vous fuyez la tyrannie de
vos freres , un ſerpent nous
menace , deux avanturiers
nous en délivrent ; võrre
amant vous trahit , des fol
dats l'affomment ; une trou
pe d'inconnus nous entraî
ne au milieu d'un bois , ou
nous enferme dans une
maiſon , où tout nous me
nace de mille nouveau
malheurs. Que ne peut-ik
pas
GALANT.
73.
pas nous arriver encore ?
Tout cela neanmoins ſe
paſſe en moins d'un jour.
Enfin reſoluës le matin à
tenter une avanture qui
nous paroît raiſonnable ,
nous ſommes expolées &
determinées le ſoir à en affronter
mille étonnantes.
Les reflexions que je fais ,
lui dis-je, ne ſont pas moins
funeſtes que les vôtres , &
la mort me paroît moins
affreuſe que tous les perils
que j'enviſage : mais nous
n'avons qu'une nuit à paf
fer pour voir la fin de ce
Juin1714 G
74 MERCURE
defordre. Efperons , ma
chere Leonor, efperons tout
de l'humanité d'unhomme,
peut être affez malheureux
lui même pour avoir pitié
des miferables. Il eſt ( fuje
ne me trompe ) le chefdes
brigans qui font ici : mais
l'autorité qu'il a fur eux ,
& l'attention qu'il a pour
nous , nous mettent à l'a
bri de leurs inſultes. Je ne
İçai , reprit Leonor , d'où
naiſſent mes frayeurs : mais
je ſens qu'il n'y ariend'aſſez
fort en moy pour diffiper
Thorreur des preſſentimens.
A
GALANT.
75
qui m'environnent.Ce n'eft
pas d'aujourd'hui que je
connois le vilage de nôtre
hôte , & je ſuis fort trompée
s'il n'eſt pas le frere
d'un jeune homme dont je
vous ai parlé pluſieurs fois.
Demandez lui , ſitôt qu'il
ſera revenu , deiquelle ville
il eft , & s'il ne connoît pas
Juliano Foresti , natifdeCarpi
7 dans le Modenois . Ce
Juliano elt fils d'un François
& d'une Françoiſe , qui
auroient fort mal paffé leur
temps avec l'Inquifition, fi
Sun Dominiquain ne les
Gij
76 MERCURE
avoit pas aidez à ſe ſauver
de Modene avec leur fa
mille, le jour même qu'elle
avoit reſolu de les faire ar
rêter. Oui , dit-il,Madame,
en pouffant la porte avec
Violence,
violence , oui je ſuis le frere
deJuliano Foresti dont vous
parlez. J'ai entendu toute
vôtre converſation , & vos
dernieres paroles ne m'ont
que trop appris d'où naiffent
vos inquietudes : mais
ce frere , dont vous êtes en
prine , & qui paffe pour
François aufli bien que
moy, va vous coûter dee
GALANT.
77
ſoins bien plus importans ,
s'il n'arrive pas demaindici
avant la fin du jour. Vous
têtes Madame Leonor de
Guaſtalla , femme du Signor
Barigelli , citadin de Mantouë
: Dieu ſoit loüé , je
retrouverai peut- être mon
frere par vôtre moyen ; ou
du moins s'il eſt tombé
entre les mains de vôtre
époux , comme on me l'a
dit hier au foir , vous me
ſervirez d'ôtage pour lui.
Mais pourquoy , lui ditelle
, voudriez - vous me
rendre reſponſable d'un
Giij
78
MERCURE
malheur où je n'aurois aucune
part ? Si vôtre frere
s'intereſſoit en ma fortune ,
comme il paroît que vous
l'apprehendez , vous ne ſeriez
pas maintenant à la
peine de vous inquieter de
fon fort. Il feroit au contraire
à preſent ici , puiſque
je l'ai fait avertir il y a trois ly
jours de le tenir aujourd'hui
fur l'avenuë de la Madona ,
où nous comptions ce matin
, Vefpafie & moy , d'arriver
ce ſoir : mais nous
avons eſſuyé en une demijournée
tant d'horribles
GALANT.
79
1
avantures,que tout ce qu'on
peut imaginer de plus facheux
ne peut nous rendre
gueres plus malheureuſes
que nous le ſommes.
Sur ces entrefaites , un
foldat entra d'un air effrayé
dans la chambre où nous
étions. Il parla un moment
àl'oreillede ſon General ; II
prit un petit coffre qui étoit
fous le lit que j'occupois ,
il l'emporta,&s'en alla .Nôtre
hôte nous dit alors,avec
une contenance de fermeté
que peu de gens conſerveroient
comme lui dans une
Giij
80 MERCURE
pareille conjoncturesJe ne
Içai pas quelle ſeraila fin
de tout ceci : mais à bon
compte , Madame , tenezvous
prête à executer ſur le
champ , pour vôtre ſalut ,
tout ce que je vous dirai ,
ou tout ce que je vous en
verrai dire , fi mes affaires
m'appellent ailleurs.21On
vient de m'avertir qu'il
m'arrivoit ce ſoir une com
pagnie dont je me pafferois
fortbien: maisil n'importe,
je vais ſeulement efſayer
d'empêcher que les gens
qui nous rendent viſite ſi
GALANT S
,
tard , ne nous en rendent
demain marin une autre.
Nous avons pour nous de
ſecours de la nuit cette
maiſon, dontl'accés eft difficile
, un bon ruiſſeau qui
la borde , & des hommes
refolusd'endéfendre vigou.
reuſement tous les paſſages.
Ne vous alarmez point d'a
vance , & repoſez vous fur
moy du ſoin de vous tirer
de cette affaire , quelque
fuccés qu'elle ait Alors il
nous quitta , plus effrayées
des nouveaux malheurs
dont nous étions menacées
82 MERCURE
que perfuadées par fon eloquence
de l'execution de
ſes promeſſes. En moins
d'une heure nous entendîmes
tirer plus de cent coups
de fufil ; le bruit & le va-
.carme augmenterent bien.
tôt avec tant de fureur, que
nous ne doutâmes plus que
mille nouveaux ennemis ne
fuſſent dans la maifon: Leo
nor diſparut à l'inftant , ſoit
qu'elle eût trouvé quelque
azile d'où elle ne vouloit
pas répondre àmes cris, de
peur que je ne contribuaffe
à nous faire découvrir plû
GALANT. 83
tốt , ou ſoit que la crainte
lui eût ôté la liberténde
m'entendre. Cependant à
force de chercher & de
tâtonner dans la chambre ,
je trouvai ſous une natte de
jonc, qui ſervoit de tapif
ſerie , une eſpace de la hauteur
& de la largeur d'une
porte pratiquée dans la muraille.
J'y entrai auſſitôt en
tremblant ; àdeux pas plus
loin je reconnus que j'étois
ſur un escalier , dont je def
cendis tous les degrez , au
pied deſquels j'apperçus de
loin une perite lumiere
84 MERCURE
(
qu'on avoit eu la précaution
d'enfermer ſous un
tonneau. Je m'en approchai
d'abord afin de la
prendre pour m'aider à
fortir de cette affreuſe ca
verne : mais le bruit & le
defordre ſe multipliant
avec mes frayeurs , je l'é
teignis par malheur. Neanmoins
le terrain où j'étois
me paroiſſant aſſez uni , je
marchai juſqu'à ce qu'enfin
je rencontrar une ouverture
à moitié bouchée d'un
monceau de fumier. Alors
j'apperçus heureuſement
GALANT. 85
une étoile , dont la lueur
me ſervit de guide pour me
tirer avec bien de la peine
de ce trou , où je venois de
faire un voyage épouvantable.
Je repris courage ;
&aprés m'être avancée un
peu plus loin ,je me trouvai
àl'entrée d'un petit marais
fec ,& plein d'une infinité
de gros roſeaux beaucoup
plus hauts quemoy.Enfin
accablée de laffitude & de
peur je crusque je ne
pouvois rencontrer nulle
part un azile plus favorable
que celui- là en attendant
86 MERCURE
le jour : ainſi je m'enfonçai
dans ce marais , juſqu'à ce
que je ſentis que la terre ,
plus humide en certains
endroits , moliſſoitſous mes
pieds. Je m'aflis , &je prêtai
pendant deux heures atten.
tivement l'oreille à tout le
bruir qui ſortoit de la maifon
dont je venois de me
ſauver fix heureuſement.
J'entendis alors des hurlemens
effroyables , qui me
furent d'autant plus fenfibles
, que je crus mieux reconnoître
la voix de Leonor.
Cependant au point du
GALANT 87
jour cette maiſon, qui avoit
été pendant toute la nuitun
champ de carnage & d'horreurs
,me parut auſſi tran.
quille , que fielle n'avoit
jamais étéhabitée. Dés que
je me crus affez afſurée que
le filence regnoit dans ce
funeſte lieu ,je fortis de mes
roſeaux , pour gagner à
travers la campagne un
village qui n'en est éloigné
que de quelques centaines
de pas . J'y trouvai un bon
vieillard , que les perils
dont onnefticontinuellement
menacé dansunpays
88 MERCURE
occupé par deux armées
ennemies , n'avoient pû
determiner à abandonner
ſa maiſon comme ſes voi
fins. Cebon-homme , autant
reſpectablepar le nom.
bre de ſes ans , qu'il l'eſt
dis-je pleu
par fontexperience & fa
vertu , étoit affis fur une
pierre àſa porte lorſque je
parus àſes yeux. Mon pere,
lui dis je auflitouren pleurant
ayez pitié de moy;
je me meurs de laffitude ,
de frayeur & de faim. En-
-tez dans ma maiſon , ma
Elle une répondit- il , &
vous
GALANT
89
vous y repoſez , en attendant
que mon fils revienne
avec ma petite proviſion
qu'il eſt allé chercher. Il
me fit aſſeoir ſur ſon lit ,
où il m'apporta du pain &
du vin , que je trouvai excellent.
Peu à peu le courage
me revint ,&je m'endormis.
A mon réveil il me
fit manger un petit morceau
de la provifion que
ſon fils avoit apportée ; il
me pria enſuire de lui conter
tout ce que vous venez
d'entendre. La ſatisfaction
qu'il eut de m'avoir ſecou-
Juin 1714 H
१०
MERCURE
ruë ſi à propos le fit pleurer
de joyc. Enfin il me promit
de me donner ( lorſque je
voudrois ſortir de ſa maiſon
) ſon fils & ſa mule pour
meconduire chez matante.
Je reſtai neanmoins trois
jours enfermée & cachée
chez lui , & le quatriéme ,
qui eſt aujourd'hui , j'ai crû
que je ne pouvois point
trouver une occafion plus
favorable que celle de l'orage
qu'il a fait tantôt ,
pourme ſauver au Palais de
ma tante , ſans rencontrer
fur les chemins perſonne
:
GALANT
qui put me nuire : mais à
pcine ai je été avec mon
guide àun mille de la mai
fon de ce bon vieillard ,
que nous avons été atta
quez par le jeune homme
que votreſentinelle ableſſé.
C'eſt le plus jeune de mes
freres , qui ayant appris
apparemment que je n'étois
point chez ma tante ,
m'a attendue ſur les ave-
-nuës de ſon Palais , juſqu'à
- ce qu'il m'ait rencontrée :
mais heureuſement mon
conducteur a lutte contre
lui avec beaucoup de cou
Hij
$2 MERCURE
rage , pour me donner le
temps de me ſauver . J'ai
auſfitôt lâché la bride à ma
mule , qui m'a emportée à
travers les champsaved
tant de violence , qu'elle
m'a jettée par terre à cent
pas du ſentinelle qui m'a
remiſe entre vos mains. Je
vous prie maintenant de
vous informer de l'état où
font mon pauvre guide , fa
mule & mon frere: bab
Alors nous la remerciâ.
mes tous de la peine qu'elle
avoit priſe de nous conter
une histoire auſſi intereſſanGALANTA
dou
to quedaficine ; && dont le
recit ad contribua pas peu
à me revidre ſur le champ
éperdûment amoureux d'elle.
Cependantnous ne
tâmes point que Barigelli ,
qui étoit un de nos prifonniersine
pût nous apprendre
le reste de l'avanture de
Leonor.Nous le fîmes monterànôtre
chambreavec ſes
camarades , où aprés l'avoir
traité avec beaucoup de
douceur & d'honnêteté,
nous lui demandâmes ce
qu'étoit devenuë ſa femme.
Meffieurs,nous dit-il , i
94
MERCURE
yla plus de trois mois que
le perfide Juliano Foreſti ,
que vous avez aujourd'hui
dérobé à ma vangeance ,
& qui eft maintenant, aflis
auprés de vous , cherche à
me deshonorer. J'ai furpris
pluſieurs lettres , qui ne
m'ont que trop inſtruit de
•l'intelligence criminelle
qu'il entretient avec ma
femme , j'ai ſçû la partie
que la ſcelerate avoit faite
pour voir ce traître , ſous
le pretexte de conduire la
Signora Veſpaſia chez ſa
tante. J'ai été parfaitement
GALANTM
informé de tous leurs pas ;
& fans avoir pû m'attendre
àce qui leur est arrivé dans
la maiſon du malheureux
Valerio Colucci , je n'ai pas
laiſſé de prendre toutes les
meſures imaginables , &
d'aſſembler une trentaine
-de payſans bien armez pour
lui arracher mon infidelle.
Je me ſuis mis en embuscade
aux environs de la
Caſa bianca , queje ſçavois
être l'unique retraite de
Juliano , de ſon frere , &
de tous les brigans du pays.
J'ai attaqué la maison &
96 MERCURE
tous ceux qui la défendoient
; je les ai mis tous ,
avec mes troupes, en pieces
& en fuite ; j'ai enfin retrouvé
ma perfide époufe ,
que j'ai enchaînée dans ma
cave , &j'ai été à peine forti
de chez moy , que j'ai rencontré
le perfide Juliano,
qui ne ſçavoit encore rien
de ce qui s'étoit paffé 1t
nuit chez fon frere. Il n'y
avoit pas une heure que je
l'avois pris , lorſque vous
nous avez ſurpris nous mê
mes dans la caſſine de Va
lerio.
:
SciGALANT.
97
Seigneur Barigelli, lui dit
Veſpaſia,vôtre femmen'eſt
point coupable , & la for
tune qui nous a perlecutées
depuis quelques jours d'une
façon toute extraordinaire,
a caufé elle ſeule tous les
malheurs qui vous ont rendu
ſa fidelitéſuſpecte. Enfin
nous determinâmes Bari
gelli à faire grace à la femme
, nous gardames Juliano
dans la tour , pour sçavoir
par ſon moyen des nouvel
les de ſon frere& des bandits,
dont le pays Mantoüan
étoit couvert
Juin 714.
& dont il
1
98 MERCURE
étoit le chef. Nous fimes
envaintous nosefforts pour
rendre plus docile le frere
de Vefpafie , il fut toûjours
intraitable à ſon égard. Le
Commandant de la Tous
voyant que nous n'en pouvions
rien tirer , s'empara
de ſa perſonne pour les trois
jours que fa foeur nous avoit
demandez . Enfin charmé
de toutes les bonnes qua
litez,de cette belle fille jo
la remenaiàlaville,comme
je le lui avois promis ; je lui
trouvai une maiſon fûre &
je la fisfor
commode, d'ou
LYON
* 1893
GALANT
THEQUR
tirun mois aprés, pote
voyer avec unde mes
dans la Principauté d'Orange
, aprés l'avoir épouléc
ſecretement à Mantouë.
Je profiterai de la premiere
occafion pour vous
envoyer l'histoire du
malheureux Sainte Colombe
* , qui vient d'être
*Quelque extraordinaires que foient
les circonstances de cette h ſtoire , il y
avoit plus de10. ou 12. mille hommes
de nos troupes dans Mantouë lors
qu'elle arriva ainſi on peut compter
quoique je n apprehende pas que per-
Iſonne dopoſe contre moy , pour m'accufer
de fuppofer des faits inventez ,
que je la rendrai fidelement comme
elle eft. Ii
100 MERCURE
aſſaſſiné par un marijatoux.
Fermer
Résumé : HISTOIRE nouvelle.
Le texte relate plusieurs intrigues militaires et amoureuses se déroulant pendant la campagne de Mantoue. Un officier et deux de ses amis, Sainte-Colombe et Mauvilé, cherchent refuge dans une ferme après une marche éprouvante sous une pluie torrentielle. Ils découvrent des armes et des cadavres dans la grange, ce qui les pousse à explorer la ferme. Ils surprennent alors un groupe d'hommes discutant de la vengeance à infliger à un prisonnier français. Les officiers interviennent, libèrent le prisonnier et capturent les assaillants. Ils se rendent ensuite dans une tour où ils rencontrent une jeune femme, Vespasia Manelli, et un jeune homme blessé. Vespasia révèle qu'elle est amoureuse de l'officier, Olivier de la Barrière, et exprime sa colère face à son indifférence apparente. Après des échanges tendus, Olivier avoue ses sentiments et propose à Vespasia de la protéger en la ramenant à Mantoue. Vespasia accepte et raconte son évasion de sa maison où elle vivait dans l'esclavage. Le texte décrit également la situation d'une jeune femme de dix-huit ans, dont le père est décédé trois ans auparavant. Ses deux frères, s'imaginant héritiers de l'autorité paternelle, se comportent en tyrans envers elle. Ils entretiennent une amitié étroite avec Valerio Colucci, un gentilhomme de Mantoue, que la jeune femme n'apprécie pas. Depuis deux ans, ses frères et Colucci cherchent à la marier contre son gré. La jeune femme, lassée de cette situation, accepte un plan de Colucci pour l'emmener chez sa tante. Cependant, le jour prévu pour la fuite, un serpent apparaît et effraie la jeune femme. Deux hommes, Olivier et Sainte-Colombe, viennent à son secours et tuent le serpent. Colucci arrive alors avec des estafiers et emmène la jeune femme dans une maison où ils sont attaqués par des bandits. Ces derniers, après avoir maîtrisé Colucci, offrent à la jeune femme de l'emmener dans une maison plus sûre, la Casa Bianca. La jeune femme accepte et est escortée jusqu'à cette demeure, où elle passe la nuit en sécurité. Le texte relate également les aventures de Leonor et Galant, menacés par des brigands et des ennemis. Leonor exprime ses craintes et ses réflexions sur les événements qui se succèdent rapidement. Un homme, qui se révèle être le frère de Juliano Foresti, les aide à se protéger. Leonor reconnaît cet homme et lui demande des informations sur son frère. L'homme révèle qu'il est à la recherche de son frère et qu'il utilise Leonor comme otage. Leonor explique qu'elle a tenté de prévenir Juliano des dangers, mais qu'ils ont rencontré de nombreux obstacles. Une nuit, Leonor se cache dans une caverne et entend des hurlements effroyables. Le matin suivant, elle se rend dans un village où un vieillard l'accueille et la protège. Après trois jours, elle décide de se rendre au palais de sa tante, mais est attaquée par son frère. Elle parvient à s'échapper et est finalement ramenée en sécurité. Le texte se termine par l'arrivée de Barigelli, qui raconte comment il a découvert la trahison de sa femme et de Juliano Foresti, et comment il a tenté de les capturer. Enfin, le texte mentionne des événements survenus en juin 714, impliquant des figures politiques et militaires. Une femme, dont la fidélité a été mise en doute, est à l'origine de divers malheurs. Bari Gelli obtient une grâce pour cette femme, tandis que Juliano est retenu dans une tour pour obtenir des informations sur son frère et les bandits qui sévissent dans le pays mantouan, dont il est le chef. Des efforts sont déployés pour rendre le frère de Vespasie plus docile, mais sans succès. Le commandant de la tour le retient alors pendant trois jours. Une jeune fille, appréciée pour ses qualités, est ramenée en ville et installée dans une maison sûre et confortable. Quelques mois plus tard, elle est envoyée en secret dans la Principauté d'Orange. Le narrateur mentionne également l'intention d'envoyer l'histoire du malheureux Sainte-Colombe, assassiné par un marijatoux. Lors des événements, environ 10 000 à 12 000 hommes des troupes étaient présents à Mantoue. Le narrateur assure qu'il relatera fidèlement les faits, sans inventer de détails.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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15
p. 19-65
HISTOIRE.
Début :
Quelque temps aprés la memorable bataille de Fredelingue, M. le [...]
Mots clefs :
Chevalier, Comtesse, Honneur, Jardin, Dame, Femme, Dame, Veuve, Yeux, Vérité, Amour, Humeur, Rivaux, Homme, Conquête, Courage, Hommes, Réflexions, Repas, Coeur, Mariages, Bourgmestre, Réflexions
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE.
HISTOIRE
Quelque temps aprés la
memorable bataille de Fre-
..
Bij
20 MERCURE
1
delingue , M. le Maréchal
deVillars mit ſes troupes en
differens quartiers , aprés
avoir joint à la tête de fon
armée victorieuſe le Heros
qu'il alloit chercher dans
le ſein de l'Empire. N...
vieux regiment , compoſé
de trois bataillons favoris
du Dieu des combats , fut
envoyé à Auſbourg, àUlm,
&àDonavvert. Le bataillon
qui fut mis en garniſon
àAuſbourg eſt celui où fervoit
alors,& où ſert peutêtre
encore à preſent l'admira
ble,ou plûtôt l'étourdiChe
!
GALANT. 21
valier dont je vais décrire
une partie des vaillans exploits.
La jeune & brillanteMadame
Spith , qu'on appelloit
par excellence la belle
d'Auſbourg , d'une famille
illuftre , riche de fon patrimoine
, veuve à vingt trois
ans ,& prête à ſe remarier ,
faifoit alors autant de conquêtes,
qu'ily avoit de mortels
qui s'offroient à ſes
yeux : auTemple , aux promenades
, aux aſſemblées ,
chez elle , tout retentiſſoit
du bruit de ſes charmes,
22 MERCURE
Mais ſa beauté étoit une
vraie pomme de diſcorde ,
qui rendoit les meilleurs
amis rivaux, de rivaux mortels
ennemis : de là alloient
&venoient cartels comme
billets doux, on ſe portoit
fur le pré , & tous les jours
on aprenoit que quelqu'un
ſe bleſſoit , ſe tuoit , ou ſe
faifoit tuer pour elle.
La Comteſſe de Manfeld
, precieuſe, veuve auffi,
&bellepartout ailleurs qu'à
côté de Madame Spith , de
qui elle ſe diſoit la meilleure
amic , enragcoit de ce
GALANT . 23
que de tant de victimes qui
s'egorgeoient pour cette
veuve , perſonne n'étoit
dans le goût de s'égorger
pour ſes appas. Mais qu'at-
elle donc de fi rare , di
foit elle àgens qui me l'ont
redit ? N'a- t -on pas des
yeux , une bouche , de la
blancheur , de l'éclat , des
traits reguliers , de la gor.
ge , de la taille , & des gra
ces?En verité il y a de quoy
en mourir.
Le Cheualier de ** étoit
alors de bonne foy amoureux
de cette belle Com24
MERCURE
=
teſſe , & l'auroit été aſſuré.
ment au moins fix mois ,
fi par malheur il n'avoit
pas vû Madame Spith dans
un jardin, une heure aprés
avoir fait en homme éperdu
ſa premiere declaration
à l'infortunée Comteſſe ,
qui avoit eu d'abord lacomplaiſance
de croire que ce
nouveau venu,homme trésaimable
, & redoutable de
taille & d'eftoc, alloit la vanger
de tous les larcins que
lui avoient faits les impitoyables
yeux de la Spith :
mais le traître n'étoit pas
né
GALANTE
45
né pour leur donner un démenti
qu'ils n'avoient jamais
reçû. Souffrez , dit- ilà
cette veure adorable , &
plein encore des tranſports
qu'il venoit d'étaler aux
pieds de la Comtefle , ſouffrez
, Madame, que je continue
avec vous la converſation
que je viens d'avoir
avec une des plus aimables
Dames de cette ville . L'avantage
que vous avez ſur
elle,me ſuffira pour vous la
rendre plus vive &plus ſincere.
De quelle Dame me
parlez-vous , Monfieur ? &&
Νου. 1714. C
26 MERCURE 1-
vous ,
quel diſcours me tenez
lui répondit fiere
ment Madame Spith? Ne
vous épouvantez point,Ma
dame , reprit- il, de ce que
vous venez d'entendre. II
n'y a pas encore une heure
que j'ai quitté la Comteſſe
de Manfeld ,je viens de lui
avoüer que je l'aime : mais s
il y a ſi peu d'intervale entre
cetre declaration & cellc
que je dois vous faire , que
je croy ne l'avoir entrere
nuë que de l'amour dont je
brûle pour vous. Je ſuis forti
de chez elle rempli de ma
GALANT.M
27
dire
paffion , je ſuis venu dansp
ce jardin, oùle hazard vous
offre ſeule à mes yeux , jen
ne ſçai encore qui vous êtes,
ni qui vous n'êtes pas : mais
je ſens qu'il ne m'eſt pas
poſſible de ne vous pas
ce qu'on ne peut pas , apres
vous avoir vue , dire à une
autre qu'à vous , & de ne
me pas dédire , en vous
voyant, de tout ce que j'ai
dit à d'autres. Bon , dit Ma
dame Spith,en elle même
voila encore une conquête que
je peux dérober à la Comteffe.
Courage , mes yeux , étalez
Cij
28 MERCURE
e
tous vos charmes ; ce Cavalier
fent fon bien , affurez- vous da e
fa défaite. Aprés ces courtes
justes reflexions ,qui ne reffemblent
pas mal à celles que
font toutes les Dames en pareil
cas : Je m'étonne ,Monfieur
, lui dit- elle , de vôtre
procede ; il eſt injufte , &
vous pouviez vous difpenferde
me rendre confidente
de l'outrage que vous faites
à Madame la Comteffe.
Elle est mon amie , & je
reçois comme une inſulte
un aveu qui l'offenfe. De
quelque façon , reprit le
GALANT. 39
Chevalier , que vous rece
viez cet aveu , vôtre amitié
pour la Comteffe , & vôtre
froideur pour moy n'en di
minuent ni l'ardeur , ni la
verité ; &à la premiere occafion
je ſoûtiendrai devant
vous , en prefence de la
Comteſſe elle-même , tout
ce que vous venez de voir
& d'entendre. A juger de
vôtre caractere par ce difcours
, répondit la belle
Spith , je ne vous croirois
pas auprés d'une Dame d'un
merite à vous faire regretter
long temps, & ces bruf
Ciij
30 MERCURE
queries &ces emportemens
conviennent fort mal avec
un ſexe qui ne doit au vôtre
que les bontez dont vous
vous rendez dignes à force
ade foûmiſſions & de foins.
Pour moy , Monfieur , ne
vous imaginez pas que l'offre
que vous venez de me
faire foit unhommage dont
je daigne me ſouvenir ja .
mais. C'eſt un honneur auquel
je ne m'attendois pas.
Mais j'apperçois fort à propos
Madame la Comteſſe
&ſa compagnie , avec qui
je vais vous laiſſer la liberté
GALANT. 031
de vous expliquer comme
sil vous plaira. Au nom de
Dieu , Madame , reprit le
ar Chevalier , ne nous abandonnez
pas , & foyez au
moins témoin des termes
de notre explication.Sur ces
Pentrefaites la tremblante
Comteſſe les joignit , fort
analarmée de trouver ſon
Chevalier avec une rivale
- aufli redoutable que la
Spith. Oferoit- on , lui ditcelle
,Madame , fans craindre
de troubler la douceur
inde ce tête à tête , ſe mêler
dans votre converſation ?
Ciiij
32. MERCURE
Oui , Madame , reprit la
belle veuve , il n'y a nul
danger pour vous à vous en
mêler ; &Monfieur , que je
n'ai point l'honneur de connoître
, me parloit de vous
dans de fi bons termes ,
que je n'ai eu l'indulgence
d'entendretout ce qu'ilm'a
* dit qu'à votre confideration.
S'il juge à propos de
vous repeter les difcours
qu'il m'a tenus , c'eſt ſon
affaire , & la mienne eſt de
vous laiſſer enſemble.s
Alors le Chevalier la retenant
par le bras , lui dic
GALANT. $33
fans ceremonic : Vous ſe-
Irez, Madame, la maîtreffe
de nous quitter lorſque je
vous aurai tenu parole. La
Spith qui apprehendoit fagement
les ſuites que pouvoit
avoir un éclat de cette
confequence , lui répondit
fur le champ : Je vous en
difpenfe, Monfieur ,& vous
m'obligerez infiniment de
an'en rien faire. Elle accom-
2pagna cette priere d'un regard
tendre & fouverain ;
elle fit une belle reverence
&s'en alla. De quoyl'entreteniez-
vous dóc,Monfieur,
4
34
MERCURE
lui dit la Comteffe , & d'où
vient le defordre où je vous
vois?Le temps,lui réponditil,&
mes foins vous apprendront
, Madame , ce que
vous en devez juger. En
attendant , permettez-moy
de vous demander ce que
vous faites d'une fi belle
femme dans cette ville,Ils
alloient fans doute com- :
mencer àſe chicaner endétail
fur ce ſujer , lors qu'on
-entendit un bruit épouvantable
dans la maiſon , par
où l'on entroit au jardin où
ils étoient. Deux hommes
GALANT.
$35
Lauffitôt parurent l'épée à la
main,courant comme des
forcenez dans les allées du
jardin , & demandantMadame
Spith à tout le monde.
Le Chevalier , que ce
nom repeté rant de fois fit
trembler , de peur qu'il ne
lui fût arrivé quelquetriſte
avanture , quitta bruſque--
ment la Comtefle , & courut
à la porte de la maiſon,
ar dont le paſſage lui fut dif
puté par deux autres hommes
maſquez , & armez
jusqu'aux dents mais fon
amour & fon courage fur36
MERCURE
monterent cet obſtacle. Il
ſe fit jour à travers ſes en
nemis avec une valeur digne
de tenir unrang éclatant
dans l'hiſtoire. Il tra
verſa comme un torrent
cour , veſtibule , falle , antichambre
& chambre ; &
enfin il entra l'épée à la
main dans un grand cabinet
, où il trouva un buffet
plein de vin ,unetable couverte
de viandes ,tout l'appareil
d'un grand repas , &
la belle Spith affiſe nonchalamment
dans un fauteüil,&
dans l'attitude d'une
GALANT.
37
1
perſonne bien affligée.
Sommes-nous ici en pays
ennemi , Madame, lui ditil
? & d'où vient donc , s'il
vous plaît , cette alarme ?
Mais de quelle nature eſt
cette guerre ? Tout ce que
je voy dans cette chambre
m'annonce la paix ; ſi l'on
n'exerce jamais contrenous
d'autres actes d'hoſtilité , il
n'y aura que de la gloire &
duprofitàbattre enbreche
une place ſi bien garnie.
Mettons nous à table à
bon compte. Attendez
vousquelqu'un ?Maispour38
MERCURE
quoy ne me répondez-vous
rien ? Tout ceci est-il un
enchantemente est- ce und
piege qu'on nous dreſſe ?
Ma foy n'importe , je vais
donner dans l'embuſcade.
Auſſitôt s'armant ſagement
d'un vitrecom *plein de vin,
il but une raſade à la ſanté
deſon incomparable veuve, P
que ſes tendres prieres de.
terminerent enfinà ſe met
tre à table à côté de lui. Ne
prenez pas s'il vous plaît ceci ,
Meſſieurs , pour le méchant
foupé du Vert-Galant
Grand were d'Allemagne , init Has
GALANT 393
Les bonnes gens alloient
commencer à ſe mettre en
belle humeur , lorſque la
compagnie à qui ce repas
étoit deſtiné , entra par une
autre porte que celle par où
ils étoient entrez. L'hôte de
la maison , qu'on avoit
averti depuis plus d'un
quart d'heure que l'on
avoit ſervi , avoit mieux
aimé laiſſer refroidir les
viandes , que ſe reſoudre à
ſe mettre à table ſans unc
honorable convive qu'il
attendoit . Cette convive
étoit juſtement la Comteffe
40 MERCURE
de Manfeld , qui n'eut pas
plûtôt apperçu la Spith &
ſon Chevalier , qu'elle fit
un cri àfendre le coeur de
toute l'aſſemblée , & s'évaLi
nouit.Chacun auffitôts'em
preffa à la ſecourir. Elle re
vint enfin , & aprés quel
ques injures mal articulées,
& entrecoupées de fan
glots , elle ſe mit à tableAb
Madame Spith pendant
la rumeur de cet évanoüif
ſement avoit eſſayé de s'éclypfer
: mais leChevaliery
qui s'embaraſſoit dela
Comteffe auſſi peu que du
refte
!
GALANT.
refte de la compagnie ,
l'avoit fi conftamment af
ſiegée , qu'il ne lui avoitpas
éré poffible de s'échaper..
D'ailleurs,quandelle auroit
pû s'enfuir , le maître de la
maiſon , qui avoit pour elle
beaucoupde confideration,
&qui la regardoit comme
la plus aimable femme
d'Auſbourg , n'auroit pas
manqué de courir aprés
elle ; le Chevalier en eût
fait autant , tous les Meffieurs
du feſtin les auroient
ſuivis , & les autres Dames
ſeroient reſtées ſans un mi-
• Νου. 1714. D
+ MERCURE
ferable chapeau : ce qui
"auroit été fort malhonnête .
Ainfi tout le monde conviendra
que le Chevalier
51 avoit fort bien fait de la
auqetenir woord ollad
remis ,
Voyons maintenant , dit
leBourguemeſtre , dés que
tous les efprits de l'affemblée
furent un peu ren
fi nous ſouperons, & faiſons
en forte que les plaiſirs &
2 la paix foient de la partie.
Parbleu , dit le Chevalier
nôtre hôte a raiſon, & nous
** ſommes de grands fots de
nous alambiquer la cervelle
1
1
1
GALANT. 43
1
in pour des vetilles. Vous ne
Içauriez vous imaginer ,
- Monfieur , lui répondit le
Bourguemestre , combien
si je ſuis charmé & de vôtre
belle humeur , & de vous
Jivoir des nôtres : mais je
rvoudrois bien ſçavoir par
quel hazard j'ai l'avantage
de vous avoir ici. Madame,
alui dit - il en montrant la
✔Spith , peut vous le conter
mieux que moy , & je vous
jure ſur mon honneur que
zuje n'en ſçai preſque rien.
Tout ce que je peux vous
lapprendre , c'eſt que me
Dij
44 MERCURE
promenant avec Madame
la Comteſſe dans le jardín
qu'on voit de ces fenêtres ,
un defordre extraordinaire,
des épées nuës , des mafques,&
lenom de Madame
Spith , que j'ai entendu
plufieurs fois dans cette
alarme , m'ont fait apprehender
qu'elle ne fût expoſée
à quelque grand peril .
J'ai couru ſur ſes pas,j'ai
tout ce qui s'eſt oppole
à mon paſſage ; j'ai
traverſé par une route que
je ne connois point une
enfilade de chambres, d'où
forcé
GALANT.MS
۱
jefuis enfin arrivé dans
ncelle- ci , où j'ai trouvé cette
belleveuve,le buffet dreſſé,
&la table ſervie. Cette ap-
- parition m'a réjoüi , j'y ſuis
reſté, j'y reſte , & j'y reſtepai
autant qu'il vous plaira.
Chacun applaudit à ce
touchant recit , hors la
Comteſſe , qui n'avoit pas
envie de rire , & qui , pendant
que les verres brilloient
,& que les fantez ſe
portoient à droite, à gauche
&de front , ſe tenoit à ellemême
le douloureux langage
que voici.
46 MERCURE
Que fais- tu , malheureuſe ,
quel est ton deffein ?
Mais non , elle le prit fur
-un ton plus bas , & ſe parla
en ces termes. Je jouë en
verité ici un fort joli rôle ,
& il convient bien à une
femme de ma condition de
ſe compromettre de la forte
avec des je ne ſçai qui. Affurément
j'ai bonne grace
àvoir l'air de complaiſance
& de langueur de cette
pimbêche. Elle s'applaudit ,
la petite fotte , des impertinences
&des grimaces du
Chevalier ; & Monfieur le
GALANT.
Bourguemestre eft , ne lu
en déplaiſe , un impoli , ut
frane butor , de les avoi
Stretenus à ſouper enmapre
fence. Si je me croyois, je
lui dirois ce qu'il merite ,
je chanterois mille injures
à la compagnie , au Chevalier
, à la Spith ; je lùi
jetterois le verre au nez , je
renverſcrois table , buffe
& chaifes , & je m'en irois
pour apprendre à ces belles
gens à traiter comme il
- convient une femme comme
moy.
Ce fut justement à cet
48 MERCURE
endroit de ſes reflexions
que le Chevalier lui dit ces
propres mots :J'ai l'honneur
de boire à vôtre ſanté , divine
Comteffe. Allez , Monſieur,
lui répondit elle avec
beaucoup de politeſſe, vous
êtes un impertinent , je n'ai
que faire ni de vous , ni de
vôtre fanté. Je réponds de la
verité de cette repartie ; car
une belle Dame me fit unjour
l'honneur de me dire la même
chofe.
Le Chevalier ne laiſſa pas
d'aller ſon train , & de rire
de l'obligeante replique.Je
ne
GALANT.
49
-nesçaifivous qui me lifez,vous
n'en riez pas auffi. Mais pendant
que nos gens font à ta
ble , permettez- moy , s'il vous
plaît, quatre ou cinq lignes de
digreffion. Je croy voir déja,
Meffieurs,quelque douzaine de
precieuxlecteurs faireſemblant
de s'ennuyer des reflexionsjudicieuses
que font les perſonnages
de cette histoire. Je leur ré
ponds à cela , que ces articles,
qu'ils traitent d'inutilitez ,
font des preuves de mon exactitude;&
fiMonsieur de Varillas
, de prolixe memoire ,
n'avoit pas prêté àſes Heros
Νου. 1714.
SO MERCURE
des rafinemens politiques , des
fentimens étudiez, des rai
fonnemens trés - recherchez ,
auroit-il jamais fait defi brillans
ouvrages ? Voyez encore
leJournal de Verdun ; il eſt
plein de maximes de jurisprudence
, de reflexions inutiles.
Voila mes modeles.
Cependant les oeillades ,
les bons mots , & la mauvaiſe
humeur font du foupé
du Bourguemestre.
Un Gentilhomme Franconien
touchédu déplaifir
de l'aimable Comteſſe,dont
il entendoit le coeur foû
GALANT.
SE
pirer à côté du ſien,à mefure
qu'il ſe dépêchoit de
s'enyvrer à ſa gloire , lui dit
enfin d'un air terrible : Qu'-
avez- vous , Madame ? qui
vous chagrine ? qui vous
importune ici ? Par monfoy,
moy l'y mettre dhors toutal'hire.
La belle Dame fe
rengorgeant auffitôt ſur la
parole de ſon défenſeur ,
lui montra obligeamment
Monfieur le Chevalier , à
qui l'Alleman fit un ſigne ,
qu'il ne jugea pas à propos
d'entendre. Il recommença
pluſieurs fois cette ceremo
Eij
52
MERCURE
1
nie , & l'autre y répondit
toûjours de même , juſqua
ce que la Comteſſe, ſe méfiant
apparemment de la
vertu de ſon heros , dit en
fin qu'elle ne vouloit point
qu'une ſi agreable fête fût
troublée mal à propos à fon
occafion. Elle impoſa fi
lence à l'Alleman , & tendit
la main au Chevalier , qui
la reçut en homme qui
connoiſſoit tout le prix de
cerre faveur. La Comteſſor
ajoûta à cette marque de
bonté, qu'elle n'étoit point
du nombre de ces bales
GALANT.
53
dont tant de rivaux ſe dif
putpient la conquête aux
dépens de leur ſang , & que
les combats,les enlevemens
&les violences n'étoient
pointdes épiſodes de ſa vie.
Il faut avoüer , Madame ,
lui dit la modeſte Spith ,
que celles qui ne font pas
maîtreſſes comme vous de
prévenir ces inconveniens ,
ſont bien malheureuſes ; &
ſi j'avois eu l'avantage d'ê
tre Madame la Comteffe
de Manfeld , je ne devrois
pas à la frayeur que j'ai euë
d'être enlevée , l'honneur
E iij
54
MERCURE
que j'ai d'être en ſi bonne
compagnie. Ah Madame !
lui dit le Bourguemeſtre, de
grace contez - nous cette
hiſtoire. Que puis - je vous
conter , Monfieur , répondit-
elle , fi ce n'eſt qu'en
fortant du jardin , deux
hommes maſquez m'ont
emportée dans une chambre
, dont ils ont fermé la
porte ſur eux ; qu'une fille
a
que je ne connois pas en a
ouvert une autre ; qu'elle
m'a dit : Madame', fi vous
voulez vous ſauver du peril
*
qui vous menace,, hatez
GALANT .
55
vous de fortir d'ici , montez
cet eſcalier , & retirez vous
dans la chambrela plus reculée
de cette autre maifon
; vous y trouverez un
azile qu'on ne violera pas ,
& des gens prompts à vous
vanger de l'inſulte que vous
font ceux qui vous ont
amenée ici . J'ai entendu
leur complot , & je me ſuis
ſervie de la clef de cette
porte pour vous tirer d'affaire.
Vous vous fouviendrez
de ce ſervice , ſi vous
le jugez à propos. Auflitôt
elle a diſparu. Je me fuis
Eiiij
56 MERCURE
ত
ſauvée toute tremblante
dans cet appartement , M.
le Chevalier y eſt venu un
moment apres moy, la compagnie
n'a pas tardé à y
entrer aprés lui. Voilamon
hiſtoire.Cela eſt admirable,
dit le Bourguemeſtre : mais
eft- il poffible que perſonne
ne connoiſſe ici les auteurs
de cette avanture ? Quoy
qu'il en ſoit , il n'y a juſqu'à
preſent point de mal à tout
cela ; & en attendant que
3 nous puiſſions en apprendre
la verité , ſongeons à nous
réjoüir. Depuis quelques
९
e
!
GALANT. 37
momens il m'eſt venu dans
la tête un deſlein , dont je
ferois fort aiſe de voir l'execution
avant la fin de ce
repas : mais pour en venir à
bout , il faut commencer
parraccommoder enſem-
Die Madame laComteffe&
Madame Spith. Un mal-
21entendu vous a broüillées ,
Meſdames , continua til,
$ que ma propoſition vous
reüniffe . Monfieur le Chevalier
eſt un Gentilhomme
fait pour l'amour ; vous me
paroiſſez vous difputer ſa
conquête , ou peu s'en faut :
58 MERCURE
vous êtes toutes deux belles ,
riches & veuves ; s'il n'eſt
marié , il eſt en âge de l'ê
tre , nous nous en rappor
terons à lui. Un de mes
grands plaiſirs eft de faire
des mariages , & furtout
des mariages extraordinai
res. De mon côté je m'ennuye
de n'avoir pas de femme.
Confultez vous ; fivous
m'en croyez , il ne tiendra
qu'à vous que Monfieur le
Chevalier & moy ayons
aujourd'hui chacun la nô
tre. Comment l'entendez
vous , Monfieur le BourGALANT
59
!
A
guemeſtre , lui dit la Com.
teffe , & à qui pretendeza
vous me donner ? Ecoutez,
Madame, reprit- il , écoutez
juſqu'au bout. Si l'humeur
de Monfieur le Chevalier
ne ſympathiſe pas avec la
vôtre , tâchez de vous ac
commoder de la mienne ,
ou ſi je ne vous conviens
pas , demandez- lui s'il vous
convient. Pourmoy , je re
cevrai de bonne grace des
mains de l'amour ou de la
fortune celle de vous deux
que le fort me laiſſera. Vous
nous faites ici une propoſi
60 MERCURE
tion aſſez bizarre , dit Ma
dame Spith ;& pour la con
cluſion de ces mariages ,
j'aimerois autant vous conſeiller
de vous en rapporter
àla pluralité des voix de la
compagnie. Pourquoy you
lez - vous que nous decidions
, Madame & moy ,
pour ou contre quelqu'un ?
Cependant ſi Madame la
Comteſſe juge à propos de
s'expliquer poſitivement
là-deſſus , je ne ſçai pas fi
pour n'avoir plus le chagrin
de voir tous les jours de
nouvelles avantures, nous
t
GALANT. 61
!
2
brouiller enſemble , je ne
ſouſerirai pas à la propofi
tion en faveur de la nouveauté.
Cela eſt fort bien
imaginé , reprit le Chevalier
, & voila ce qu'on appelle
traiter galamment de
grandes paffions. Hé bien
Monfieur , lui dit la Comteſſe
, voulez - vous vous
ſoûmettre à nôtre deciſion ?
Je ne ſçai , répondit - il :
mais puiſque chacun a opiné
ici comme il lui a plû ,
je croy qu'il eſt bien juste
que j'opine à mon tour.
Vous pouvez , dit le Bour
62 MERCURE
guemeſtre , donner vôtre
avis en toute liberté. Ainfi
foit , reprit le Chevalier ;
commeje ſuis plus heureux
aux cartes que je ne ſuis
habile aux Dames , j'opine
qu'il feroit à propos , pour
ne point cauſer de jaloufic
entre ces deux belles veuves
, que le fort fit nos partages.
Monfieur nôtre hôte
ſera le Roy de pique , Madame
la Comteſſe , Pallas ,
autrement dit la Dame de
pique ; Madame Spith ,
Judith, dunom de laDame
de coeur,& moy le Royde
GALANT
63
treffle. Ces deux Dames
tireront lequel de ces Rois
elles auront , & nous nous
tirerons ſur ces Dames.
Courage , Monfieur , lui
dit la Comteffe , foûtenez
vos extravagances juſqu'à
la fin. Madame Spith en
rit , toute l'affemblée ſe
prit à rire comme * un tas de
mouches. Cependant les af
fiftans commençoient à
s'impatienter de ne pas voir
la conclufion de cette
grande affaire , & faifoient
un bruit de diable avec les
DARabelais
MERCURE
verres& les bouteilles,pour
inviter les acteurs & les
actrices au dénoûment de
cette piece. LaComteſſe vit
bien ce que la compagnie
exigeoit d'elle,& en femme
reſoluë elle preſenta ſa
blanche main au Bourguemeſtre
, qui ſe traîna le
mieux qu'il put juſqu'à ſes
genoux , pour lui rendre
graces de l'honneur qu'elle
Jui faiſoit Le Chevalier en
même temps reçut celle de
Madame Spith , & la noce
commença. On ne fit point
un myſtere de ces maria-
,
1
GALANT.
ges , ils furent le lende
main publics dans la ville
d'Auſbourg. Les gens qui
avoient refolu d'enlever
Madame Spith furent fi
difcrets , qu'on ne les a jamais
connus.
Quelque temps aprés la
memorable bataille de Fre-
..
Bij
20 MERCURE
1
delingue , M. le Maréchal
deVillars mit ſes troupes en
differens quartiers , aprés
avoir joint à la tête de fon
armée victorieuſe le Heros
qu'il alloit chercher dans
le ſein de l'Empire. N...
vieux regiment , compoſé
de trois bataillons favoris
du Dieu des combats , fut
envoyé à Auſbourg, àUlm,
&àDonavvert. Le bataillon
qui fut mis en garniſon
àAuſbourg eſt celui où fervoit
alors,& où ſert peutêtre
encore à preſent l'admira
ble,ou plûtôt l'étourdiChe
!
GALANT. 21
valier dont je vais décrire
une partie des vaillans exploits.
La jeune & brillanteMadame
Spith , qu'on appelloit
par excellence la belle
d'Auſbourg , d'une famille
illuftre , riche de fon patrimoine
, veuve à vingt trois
ans ,& prête à ſe remarier ,
faifoit alors autant de conquêtes,
qu'ily avoit de mortels
qui s'offroient à ſes
yeux : auTemple , aux promenades
, aux aſſemblées ,
chez elle , tout retentiſſoit
du bruit de ſes charmes,
22 MERCURE
Mais ſa beauté étoit une
vraie pomme de diſcorde ,
qui rendoit les meilleurs
amis rivaux, de rivaux mortels
ennemis : de là alloient
&venoient cartels comme
billets doux, on ſe portoit
fur le pré , & tous les jours
on aprenoit que quelqu'un
ſe bleſſoit , ſe tuoit , ou ſe
faifoit tuer pour elle.
La Comteſſe de Manfeld
, precieuſe, veuve auffi,
&bellepartout ailleurs qu'à
côté de Madame Spith , de
qui elle ſe diſoit la meilleure
amic , enragcoit de ce
GALANT . 23
que de tant de victimes qui
s'egorgeoient pour cette
veuve , perſonne n'étoit
dans le goût de s'égorger
pour ſes appas. Mais qu'at-
elle donc de fi rare , di
foit elle àgens qui me l'ont
redit ? N'a- t -on pas des
yeux , une bouche , de la
blancheur , de l'éclat , des
traits reguliers , de la gor.
ge , de la taille , & des gra
ces?En verité il y a de quoy
en mourir.
Le Cheualier de ** étoit
alors de bonne foy amoureux
de cette belle Com24
MERCURE
=
teſſe , & l'auroit été aſſuré.
ment au moins fix mois ,
fi par malheur il n'avoit
pas vû Madame Spith dans
un jardin, une heure aprés
avoir fait en homme éperdu
ſa premiere declaration
à l'infortunée Comteſſe ,
qui avoit eu d'abord lacomplaiſance
de croire que ce
nouveau venu,homme trésaimable
, & redoutable de
taille & d'eftoc, alloit la vanger
de tous les larcins que
lui avoient faits les impitoyables
yeux de la Spith :
mais le traître n'étoit pas
né
GALANTE
45
né pour leur donner un démenti
qu'ils n'avoient jamais
reçû. Souffrez , dit- ilà
cette veure adorable , &
plein encore des tranſports
qu'il venoit d'étaler aux
pieds de la Comtefle , ſouffrez
, Madame, que je continue
avec vous la converſation
que je viens d'avoir
avec une des plus aimables
Dames de cette ville . L'avantage
que vous avez ſur
elle,me ſuffira pour vous la
rendre plus vive &plus ſincere.
De quelle Dame me
parlez-vous , Monfieur ? &&
Νου. 1714. C
26 MERCURE 1-
vous ,
quel diſcours me tenez
lui répondit fiere
ment Madame Spith? Ne
vous épouvantez point,Ma
dame , reprit- il, de ce que
vous venez d'entendre. II
n'y a pas encore une heure
que j'ai quitté la Comteſſe
de Manfeld ,je viens de lui
avoüer que je l'aime : mais s
il y a ſi peu d'intervale entre
cetre declaration & cellc
que je dois vous faire , que
je croy ne l'avoir entrere
nuë que de l'amour dont je
brûle pour vous. Je ſuis forti
de chez elle rempli de ma
GALANT.M
27
dire
paffion , je ſuis venu dansp
ce jardin, oùle hazard vous
offre ſeule à mes yeux , jen
ne ſçai encore qui vous êtes,
ni qui vous n'êtes pas : mais
je ſens qu'il ne m'eſt pas
poſſible de ne vous pas
ce qu'on ne peut pas , apres
vous avoir vue , dire à une
autre qu'à vous , & de ne
me pas dédire , en vous
voyant, de tout ce que j'ai
dit à d'autres. Bon , dit Ma
dame Spith,en elle même
voila encore une conquête que
je peux dérober à la Comteffe.
Courage , mes yeux , étalez
Cij
28 MERCURE
e
tous vos charmes ; ce Cavalier
fent fon bien , affurez- vous da e
fa défaite. Aprés ces courtes
justes reflexions ,qui ne reffemblent
pas mal à celles que
font toutes les Dames en pareil
cas : Je m'étonne ,Monfieur
, lui dit- elle , de vôtre
procede ; il eſt injufte , &
vous pouviez vous difpenferde
me rendre confidente
de l'outrage que vous faites
à Madame la Comteffe.
Elle est mon amie , & je
reçois comme une inſulte
un aveu qui l'offenfe. De
quelque façon , reprit le
GALANT. 39
Chevalier , que vous rece
viez cet aveu , vôtre amitié
pour la Comteffe , & vôtre
froideur pour moy n'en di
minuent ni l'ardeur , ni la
verité ; &à la premiere occafion
je ſoûtiendrai devant
vous , en prefence de la
Comteſſe elle-même , tout
ce que vous venez de voir
& d'entendre. A juger de
vôtre caractere par ce difcours
, répondit la belle
Spith , je ne vous croirois
pas auprés d'une Dame d'un
merite à vous faire regretter
long temps, & ces bruf
Ciij
30 MERCURE
queries &ces emportemens
conviennent fort mal avec
un ſexe qui ne doit au vôtre
que les bontez dont vous
vous rendez dignes à force
ade foûmiſſions & de foins.
Pour moy , Monfieur , ne
vous imaginez pas que l'offre
que vous venez de me
faire foit unhommage dont
je daigne me ſouvenir ja .
mais. C'eſt un honneur auquel
je ne m'attendois pas.
Mais j'apperçois fort à propos
Madame la Comteſſe
&ſa compagnie , avec qui
je vais vous laiſſer la liberté
GALANT. 031
de vous expliquer comme
sil vous plaira. Au nom de
Dieu , Madame , reprit le
ar Chevalier , ne nous abandonnez
pas , & foyez au
moins témoin des termes
de notre explication.Sur ces
Pentrefaites la tremblante
Comteſſe les joignit , fort
analarmée de trouver ſon
Chevalier avec une rivale
- aufli redoutable que la
Spith. Oferoit- on , lui ditcelle
,Madame , fans craindre
de troubler la douceur
inde ce tête à tête , ſe mêler
dans votre converſation ?
Ciiij
32. MERCURE
Oui , Madame , reprit la
belle veuve , il n'y a nul
danger pour vous à vous en
mêler ; &Monfieur , que je
n'ai point l'honneur de connoître
, me parloit de vous
dans de fi bons termes ,
que je n'ai eu l'indulgence
d'entendretout ce qu'ilm'a
* dit qu'à votre confideration.
S'il juge à propos de
vous repeter les difcours
qu'il m'a tenus , c'eſt ſon
affaire , & la mienne eſt de
vous laiſſer enſemble.s
Alors le Chevalier la retenant
par le bras , lui dic
GALANT. $33
fans ceremonic : Vous ſe-
Irez, Madame, la maîtreffe
de nous quitter lorſque je
vous aurai tenu parole. La
Spith qui apprehendoit fagement
les ſuites que pouvoit
avoir un éclat de cette
confequence , lui répondit
fur le champ : Je vous en
difpenfe, Monfieur ,& vous
m'obligerez infiniment de
an'en rien faire. Elle accom-
2pagna cette priere d'un regard
tendre & fouverain ;
elle fit une belle reverence
&s'en alla. De quoyl'entreteniez-
vous dóc,Monfieur,
4
34
MERCURE
lui dit la Comteffe , & d'où
vient le defordre où je vous
vois?Le temps,lui réponditil,&
mes foins vous apprendront
, Madame , ce que
vous en devez juger. En
attendant , permettez-moy
de vous demander ce que
vous faites d'une fi belle
femme dans cette ville,Ils
alloient fans doute com- :
mencer àſe chicaner endétail
fur ce ſujer , lors qu'on
-entendit un bruit épouvantable
dans la maiſon , par
où l'on entroit au jardin où
ils étoient. Deux hommes
GALANT.
$35
Lauffitôt parurent l'épée à la
main,courant comme des
forcenez dans les allées du
jardin , & demandantMadame
Spith à tout le monde.
Le Chevalier , que ce
nom repeté rant de fois fit
trembler , de peur qu'il ne
lui fût arrivé quelquetriſte
avanture , quitta bruſque--
ment la Comtefle , & courut
à la porte de la maiſon,
ar dont le paſſage lui fut dif
puté par deux autres hommes
maſquez , & armez
jusqu'aux dents mais fon
amour & fon courage fur36
MERCURE
monterent cet obſtacle. Il
ſe fit jour à travers ſes en
nemis avec une valeur digne
de tenir unrang éclatant
dans l'hiſtoire. Il tra
verſa comme un torrent
cour , veſtibule , falle , antichambre
& chambre ; &
enfin il entra l'épée à la
main dans un grand cabinet
, où il trouva un buffet
plein de vin ,unetable couverte
de viandes ,tout l'appareil
d'un grand repas , &
la belle Spith affiſe nonchalamment
dans un fauteüil,&
dans l'attitude d'une
GALANT.
37
1
perſonne bien affligée.
Sommes-nous ici en pays
ennemi , Madame, lui ditil
? & d'où vient donc , s'il
vous plaît , cette alarme ?
Mais de quelle nature eſt
cette guerre ? Tout ce que
je voy dans cette chambre
m'annonce la paix ; ſi l'on
n'exerce jamais contrenous
d'autres actes d'hoſtilité , il
n'y aura que de la gloire &
duprofitàbattre enbreche
une place ſi bien garnie.
Mettons nous à table à
bon compte. Attendez
vousquelqu'un ?Maispour38
MERCURE
quoy ne me répondez-vous
rien ? Tout ceci est-il un
enchantemente est- ce und
piege qu'on nous dreſſe ?
Ma foy n'importe , je vais
donner dans l'embuſcade.
Auſſitôt s'armant ſagement
d'un vitrecom *plein de vin,
il but une raſade à la ſanté
deſon incomparable veuve, P
que ſes tendres prieres de.
terminerent enfinà ſe met
tre à table à côté de lui. Ne
prenez pas s'il vous plaît ceci ,
Meſſieurs , pour le méchant
foupé du Vert-Galant
Grand were d'Allemagne , init Has
GALANT 393
Les bonnes gens alloient
commencer à ſe mettre en
belle humeur , lorſque la
compagnie à qui ce repas
étoit deſtiné , entra par une
autre porte que celle par où
ils étoient entrez. L'hôte de
la maison , qu'on avoit
averti depuis plus d'un
quart d'heure que l'on
avoit ſervi , avoit mieux
aimé laiſſer refroidir les
viandes , que ſe reſoudre à
ſe mettre à table ſans unc
honorable convive qu'il
attendoit . Cette convive
étoit juſtement la Comteffe
40 MERCURE
de Manfeld , qui n'eut pas
plûtôt apperçu la Spith &
ſon Chevalier , qu'elle fit
un cri àfendre le coeur de
toute l'aſſemblée , & s'évaLi
nouit.Chacun auffitôts'em
preffa à la ſecourir. Elle re
vint enfin , & aprés quel
ques injures mal articulées,
& entrecoupées de fan
glots , elle ſe mit à tableAb
Madame Spith pendant
la rumeur de cet évanoüif
ſement avoit eſſayé de s'éclypfer
: mais leChevaliery
qui s'embaraſſoit dela
Comteffe auſſi peu que du
refte
!
GALANT.
refte de la compagnie ,
l'avoit fi conftamment af
ſiegée , qu'il ne lui avoitpas
éré poffible de s'échaper..
D'ailleurs,quandelle auroit
pû s'enfuir , le maître de la
maiſon , qui avoit pour elle
beaucoupde confideration,
&qui la regardoit comme
la plus aimable femme
d'Auſbourg , n'auroit pas
manqué de courir aprés
elle ; le Chevalier en eût
fait autant , tous les Meffieurs
du feſtin les auroient
ſuivis , & les autres Dames
ſeroient reſtées ſans un mi-
• Νου. 1714. D
+ MERCURE
ferable chapeau : ce qui
"auroit été fort malhonnête .
Ainfi tout le monde conviendra
que le Chevalier
51 avoit fort bien fait de la
auqetenir woord ollad
remis ,
Voyons maintenant , dit
leBourguemeſtre , dés que
tous les efprits de l'affemblée
furent un peu ren
fi nous ſouperons, & faiſons
en forte que les plaiſirs &
2 la paix foient de la partie.
Parbleu , dit le Chevalier
nôtre hôte a raiſon, & nous
** ſommes de grands fots de
nous alambiquer la cervelle
1
1
1
GALANT. 43
1
in pour des vetilles. Vous ne
Içauriez vous imaginer ,
- Monfieur , lui répondit le
Bourguemestre , combien
si je ſuis charmé & de vôtre
belle humeur , & de vous
Jivoir des nôtres : mais je
rvoudrois bien ſçavoir par
quel hazard j'ai l'avantage
de vous avoir ici. Madame,
alui dit - il en montrant la
✔Spith , peut vous le conter
mieux que moy , & je vous
jure ſur mon honneur que
zuje n'en ſçai preſque rien.
Tout ce que je peux vous
lapprendre , c'eſt que me
Dij
44 MERCURE
promenant avec Madame
la Comteſſe dans le jardín
qu'on voit de ces fenêtres ,
un defordre extraordinaire,
des épées nuës , des mafques,&
lenom de Madame
Spith , que j'ai entendu
plufieurs fois dans cette
alarme , m'ont fait apprehender
qu'elle ne fût expoſée
à quelque grand peril .
J'ai couru ſur ſes pas,j'ai
tout ce qui s'eſt oppole
à mon paſſage ; j'ai
traverſé par une route que
je ne connois point une
enfilade de chambres, d'où
forcé
GALANT.MS
۱
jefuis enfin arrivé dans
ncelle- ci , où j'ai trouvé cette
belleveuve,le buffet dreſſé,
&la table ſervie. Cette ap-
- parition m'a réjoüi , j'y ſuis
reſté, j'y reſte , & j'y reſtepai
autant qu'il vous plaira.
Chacun applaudit à ce
touchant recit , hors la
Comteſſe , qui n'avoit pas
envie de rire , & qui , pendant
que les verres brilloient
,& que les fantez ſe
portoient à droite, à gauche
&de front , ſe tenoit à ellemême
le douloureux langage
que voici.
46 MERCURE
Que fais- tu , malheureuſe ,
quel est ton deffein ?
Mais non , elle le prit fur
-un ton plus bas , & ſe parla
en ces termes. Je jouë en
verité ici un fort joli rôle ,
& il convient bien à une
femme de ma condition de
ſe compromettre de la forte
avec des je ne ſçai qui. Affurément
j'ai bonne grace
àvoir l'air de complaiſance
& de langueur de cette
pimbêche. Elle s'applaudit ,
la petite fotte , des impertinences
&des grimaces du
Chevalier ; & Monfieur le
GALANT.
Bourguemestre eft , ne lu
en déplaiſe , un impoli , ut
frane butor , de les avoi
Stretenus à ſouper enmapre
fence. Si je me croyois, je
lui dirois ce qu'il merite ,
je chanterois mille injures
à la compagnie , au Chevalier
, à la Spith ; je lùi
jetterois le verre au nez , je
renverſcrois table , buffe
& chaifes , & je m'en irois
pour apprendre à ces belles
gens à traiter comme il
- convient une femme comme
moy.
Ce fut justement à cet
48 MERCURE
endroit de ſes reflexions
que le Chevalier lui dit ces
propres mots :J'ai l'honneur
de boire à vôtre ſanté , divine
Comteffe. Allez , Monſieur,
lui répondit elle avec
beaucoup de politeſſe, vous
êtes un impertinent , je n'ai
que faire ni de vous , ni de
vôtre fanté. Je réponds de la
verité de cette repartie ; car
une belle Dame me fit unjour
l'honneur de me dire la même
chofe.
Le Chevalier ne laiſſa pas
d'aller ſon train , & de rire
de l'obligeante replique.Je
ne
GALANT.
49
-nesçaifivous qui me lifez,vous
n'en riez pas auffi. Mais pendant
que nos gens font à ta
ble , permettez- moy , s'il vous
plaît, quatre ou cinq lignes de
digreffion. Je croy voir déja,
Meffieurs,quelque douzaine de
precieuxlecteurs faireſemblant
de s'ennuyer des reflexionsjudicieuses
que font les perſonnages
de cette histoire. Je leur ré
ponds à cela , que ces articles,
qu'ils traitent d'inutilitez ,
font des preuves de mon exactitude;&
fiMonsieur de Varillas
, de prolixe memoire ,
n'avoit pas prêté àſes Heros
Νου. 1714.
SO MERCURE
des rafinemens politiques , des
fentimens étudiez, des rai
fonnemens trés - recherchez ,
auroit-il jamais fait defi brillans
ouvrages ? Voyez encore
leJournal de Verdun ; il eſt
plein de maximes de jurisprudence
, de reflexions inutiles.
Voila mes modeles.
Cependant les oeillades ,
les bons mots , & la mauvaiſe
humeur font du foupé
du Bourguemestre.
Un Gentilhomme Franconien
touchédu déplaifir
de l'aimable Comteſſe,dont
il entendoit le coeur foû
GALANT.
SE
pirer à côté du ſien,à mefure
qu'il ſe dépêchoit de
s'enyvrer à ſa gloire , lui dit
enfin d'un air terrible : Qu'-
avez- vous , Madame ? qui
vous chagrine ? qui vous
importune ici ? Par monfoy,
moy l'y mettre dhors toutal'hire.
La belle Dame fe
rengorgeant auffitôt ſur la
parole de ſon défenſeur ,
lui montra obligeamment
Monfieur le Chevalier , à
qui l'Alleman fit un ſigne ,
qu'il ne jugea pas à propos
d'entendre. Il recommença
pluſieurs fois cette ceremo
Eij
52
MERCURE
1
nie , & l'autre y répondit
toûjours de même , juſqua
ce que la Comteſſe, ſe méfiant
apparemment de la
vertu de ſon heros , dit en
fin qu'elle ne vouloit point
qu'une ſi agreable fête fût
troublée mal à propos à fon
occafion. Elle impoſa fi
lence à l'Alleman , & tendit
la main au Chevalier , qui
la reçut en homme qui
connoiſſoit tout le prix de
cerre faveur. La Comteſſor
ajoûta à cette marque de
bonté, qu'elle n'étoit point
du nombre de ces bales
GALANT.
53
dont tant de rivaux ſe dif
putpient la conquête aux
dépens de leur ſang , & que
les combats,les enlevemens
&les violences n'étoient
pointdes épiſodes de ſa vie.
Il faut avoüer , Madame ,
lui dit la modeſte Spith ,
que celles qui ne font pas
maîtreſſes comme vous de
prévenir ces inconveniens ,
ſont bien malheureuſes ; &
ſi j'avois eu l'avantage d'ê
tre Madame la Comteffe
de Manfeld , je ne devrois
pas à la frayeur que j'ai euë
d'être enlevée , l'honneur
E iij
54
MERCURE
que j'ai d'être en ſi bonne
compagnie. Ah Madame !
lui dit le Bourguemeſtre, de
grace contez - nous cette
hiſtoire. Que puis - je vous
conter , Monfieur , répondit-
elle , fi ce n'eſt qu'en
fortant du jardin , deux
hommes maſquez m'ont
emportée dans une chambre
, dont ils ont fermé la
porte ſur eux ; qu'une fille
a
que je ne connois pas en a
ouvert une autre ; qu'elle
m'a dit : Madame', fi vous
voulez vous ſauver du peril
*
qui vous menace,, hatez
GALANT .
55
vous de fortir d'ici , montez
cet eſcalier , & retirez vous
dans la chambrela plus reculée
de cette autre maifon
; vous y trouverez un
azile qu'on ne violera pas ,
& des gens prompts à vous
vanger de l'inſulte que vous
font ceux qui vous ont
amenée ici . J'ai entendu
leur complot , & je me ſuis
ſervie de la clef de cette
porte pour vous tirer d'affaire.
Vous vous fouviendrez
de ce ſervice , ſi vous
le jugez à propos. Auflitôt
elle a diſparu. Je me fuis
Eiiij
56 MERCURE
ত
ſauvée toute tremblante
dans cet appartement , M.
le Chevalier y eſt venu un
moment apres moy, la compagnie
n'a pas tardé à y
entrer aprés lui. Voilamon
hiſtoire.Cela eſt admirable,
dit le Bourguemeſtre : mais
eft- il poffible que perſonne
ne connoiſſe ici les auteurs
de cette avanture ? Quoy
qu'il en ſoit , il n'y a juſqu'à
preſent point de mal à tout
cela ; & en attendant que
3 nous puiſſions en apprendre
la verité , ſongeons à nous
réjoüir. Depuis quelques
९
e
!
GALANT. 37
momens il m'eſt venu dans
la tête un deſlein , dont je
ferois fort aiſe de voir l'execution
avant la fin de ce
repas : mais pour en venir à
bout , il faut commencer
parraccommoder enſem-
Die Madame laComteffe&
Madame Spith. Un mal-
21entendu vous a broüillées ,
Meſdames , continua til,
$ que ma propoſition vous
reüniffe . Monfieur le Chevalier
eſt un Gentilhomme
fait pour l'amour ; vous me
paroiſſez vous difputer ſa
conquête , ou peu s'en faut :
58 MERCURE
vous êtes toutes deux belles ,
riches & veuves ; s'il n'eſt
marié , il eſt en âge de l'ê
tre , nous nous en rappor
terons à lui. Un de mes
grands plaiſirs eft de faire
des mariages , & furtout
des mariages extraordinai
res. De mon côté je m'ennuye
de n'avoir pas de femme.
Confultez vous ; fivous
m'en croyez , il ne tiendra
qu'à vous que Monfieur le
Chevalier & moy ayons
aujourd'hui chacun la nô
tre. Comment l'entendez
vous , Monfieur le BourGALANT
59
!
A
guemeſtre , lui dit la Com.
teffe , & à qui pretendeza
vous me donner ? Ecoutez,
Madame, reprit- il , écoutez
juſqu'au bout. Si l'humeur
de Monfieur le Chevalier
ne ſympathiſe pas avec la
vôtre , tâchez de vous ac
commoder de la mienne ,
ou ſi je ne vous conviens
pas , demandez- lui s'il vous
convient. Pourmoy , je re
cevrai de bonne grace des
mains de l'amour ou de la
fortune celle de vous deux
que le fort me laiſſera. Vous
nous faites ici une propoſi
60 MERCURE
tion aſſez bizarre , dit Ma
dame Spith ;& pour la con
cluſion de ces mariages ,
j'aimerois autant vous conſeiller
de vous en rapporter
àla pluralité des voix de la
compagnie. Pourquoy you
lez - vous que nous decidions
, Madame & moy ,
pour ou contre quelqu'un ?
Cependant ſi Madame la
Comteſſe juge à propos de
s'expliquer poſitivement
là-deſſus , je ne ſçai pas fi
pour n'avoir plus le chagrin
de voir tous les jours de
nouvelles avantures, nous
t
GALANT. 61
!
2
brouiller enſemble , je ne
ſouſerirai pas à la propofi
tion en faveur de la nouveauté.
Cela eſt fort bien
imaginé , reprit le Chevalier
, & voila ce qu'on appelle
traiter galamment de
grandes paffions. Hé bien
Monfieur , lui dit la Comteſſe
, voulez - vous vous
ſoûmettre à nôtre deciſion ?
Je ne ſçai , répondit - il :
mais puiſque chacun a opiné
ici comme il lui a plû ,
je croy qu'il eſt bien juste
que j'opine à mon tour.
Vous pouvez , dit le Bour
62 MERCURE
guemeſtre , donner vôtre
avis en toute liberté. Ainfi
foit , reprit le Chevalier ;
commeje ſuis plus heureux
aux cartes que je ne ſuis
habile aux Dames , j'opine
qu'il feroit à propos , pour
ne point cauſer de jaloufic
entre ces deux belles veuves
, que le fort fit nos partages.
Monfieur nôtre hôte
ſera le Roy de pique , Madame
la Comteſſe , Pallas ,
autrement dit la Dame de
pique ; Madame Spith ,
Judith, dunom de laDame
de coeur,& moy le Royde
GALANT
63
treffle. Ces deux Dames
tireront lequel de ces Rois
elles auront , & nous nous
tirerons ſur ces Dames.
Courage , Monfieur , lui
dit la Comteffe , foûtenez
vos extravagances juſqu'à
la fin. Madame Spith en
rit , toute l'affemblée ſe
prit à rire comme * un tas de
mouches. Cependant les af
fiftans commençoient à
s'impatienter de ne pas voir
la conclufion de cette
grande affaire , & faifoient
un bruit de diable avec les
DARabelais
MERCURE
verres& les bouteilles,pour
inviter les acteurs & les
actrices au dénoûment de
cette piece. LaComteſſe vit
bien ce que la compagnie
exigeoit d'elle,& en femme
reſoluë elle preſenta ſa
blanche main au Bourguemeſtre
, qui ſe traîna le
mieux qu'il put juſqu'à ſes
genoux , pour lui rendre
graces de l'honneur qu'elle
Jui faiſoit Le Chevalier en
même temps reçut celle de
Madame Spith , & la noce
commença. On ne fit point
un myſtere de ces maria-
,
1
GALANT.
ges , ils furent le lende
main publics dans la ville
d'Auſbourg. Les gens qui
avoient refolu d'enlever
Madame Spith furent fi
difcrets , qu'on ne les a jamais
connus.
Fermer
Résumé : HISTOIRE.
Après la bataille de Fre..., le maréchal de Villars déploya ses troupes, incluant un héros de l'Empire. Un régiment fut envoyé à Augsbourg, Ulm et Donauwörth. À Augsbourg, un bataillon comptait un Chevalier admiré et galant. Madame Spith, une veuve riche et belle de vingt-trois ans, attirait de nombreuses convoitises et rivalités. La comtesse de Manfeld, également veuve, était jalouse de l'attention portée à Madame Spith. Le Chevalier, initialement amoureux de la comtesse de Manfeld, changea d'avis après avoir rencontré Madame Spith. Lors d'une rencontre dans un jardin, il avoua son amour récent pour la comtesse mais déclara également sa passion soudaine pour Madame Spith, qui accepta ses avances. La comtesse de Manfeld, témoin de la scène, fut alarmée. Une situation complexe se déroula ensuite. Le Chevalier et Madame Spith furent interrompus par des hommes armés cherchant cette dernière. Le Chevalier la retrouva dans un cabinet où un repas était préparé. Leur tranquillité fut perturbée par l'arrivée de la comtesse de Manfeld, qui s'évanouit en les voyant. Après son rétablissement, elle se joignit au repas. La veuve tenta de s'échapper, mais fut retenue. La comtesse de Manfeld, enlevée puis sauvée, raconta brièvement son aventure. Plus tard, un homme nommé Galant suggéra de marier les deux veuves, Madame la Comtesse et Madame Spith, à deux hommes présents, dont lui-même et le Chevalier. Après un vote informel, les mariages furent célébrés publiquement le lendemain à Augsbourg. Les auteurs de l'enlèvement de Madame Spith restèrent inconnus malgré les investigations.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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16
p. 222-274
HISTOIRE ALLEGORIQUE.
Début :
Fenaket, fils de Timur Melie, Citoyen de Chamakée, Capitale de [...]
Mots clefs :
Yeux, Esclaves, Compagnes, Monde, Bateau, Femmes, Fortune, Ami, Mort, Parents, Vie, Étrangers, Jardin, Ingrats, Doute, Hommes, Amour, Hymen, Dessein, Cabinet, Ennemis, Réflexions, Beauté, Maison, Aventure
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE ALLEGORIQUE.
HISTOIRE ALLEGORIQUE.
Fenaket , fils de TimurMelic
, Citoyen de Chamakée ,
Capitale de la Province de
Chirvan enPerſe,ayantatteint
l'âgede vingt ans ,réſolut d'a
bandonner ſa Patrie à l'inſçû
de ſes parents ,&de voyager
dans tous les Royaumes de
l'Orient.
Dans ce deſſein,dont l'execution
ne luy parut pas diffi
cile ,il jetta les yeux fur le jeuGALANT.
223
1
ne Hulacou , Perſan comme
luy, ami& voiſin de ſa famille,
& le choiſir pour le compagnon
de fa fortune. Hulacou,
luy dit-il un jour , que faiſons
nous icy, à quoy employons
nous les plus belles années de
noſtre vie; l'établiſſement que
nos parents nous deſtinent
quelque tranquille qu'il puiffe
eſtre , fuffit il pour contenter
noſtre ambition. Le monde
que nous ne connoillons pas ,
&que nous devons connoître,
n'a t'il rien de meilleur à nous
offrir qu'une vic obfcure &
inutile. Secoüons , mon cher
Tij
224 MERCURE
Hulacou , un joug qui nous
importune , prenons de l'or
& de l'argent dans nos maifons
, & rendons nous enfin
autant que nous le pourrons
les maiſtres de noſtre ſort. Le
Grand Cha , feul Royo des
Rois , Poffefleur du Throſne
&de la Couronne , a maintenant
une armée ſemblable à
une Mer agitée. Allons luy offrirnos
ſervices & nous diſtinguer
par des actions de courage
à ſes yeux qui donnent la
lumiere au monde. Je confens
debon coeur à ce que vous me
propofez, mon cher Fenaket,
A
GALANT. 1225
tuy dit Hulacou , mais quelles
meſuresprendrons nous, pour
nous derober à nos parents ;
je me chargede ce foin, reprit
Fenaket , & pourvû que demain
aprés la derniere Priere,
vous vous trouviez au bord
del'eau , cachéderriere les ruines
de ce Tombeau dont la
riviere lave le pied , je m'y
rendray avec deux chevaux fi
-legers à la courſe , que nous
ferons en lieude fureté, avant
qu'on nous croye fortis de la
Province de Chirvan. Ils fe
promirent alors de ſe trouver
le lendemain au rendez-vous ,
226 MERCURE
ce qu'ils executerent comme
ils l'avoient concerté la veille.
Dés qu'ils furent à cheval ,
quelle route tiendrons- nous ,
dit Hulacou , aucune , réponditFenaket
, laufons nous feulement
guider par la fortune,
&repolons nous au premier
Caravenſaraï, où nos chevaux
s'arreſterons . Ils marcherent
toute la nuit , & le lendemain
au lever du Soleil ils décou
vrirent une maiſon environ
née de quelques arbres au miheu
d'une plaine ; ils refolurent
auffi- toſt d'aller s'y rafraîchir ;
mais dés qu'ils furent plus prés
GALANT. 227
de cette maiſon , ils reconnurent
qu'elle eſtoit entourée de
tous les coſtez d'un foffé plein
d'eau, profond , & que fes
bords eſcarpez ſembloient
rendre inacceffible. Nos
Voyageurs étonnez de cette
difficulté, firent le tour du
follé pour eſſayer de trouver
un gué , mais leur peine fur
inutile, & ils ne virent qu'un
petitbateau couvert d'étoffes
de foye d'or & d'argent , attaché
à un arbre , qui eftoic fur
l'autre bord.
Je vais courir tous les rifques
de cette avanture, ditFe*
28 MERCURE
naket , & je veux arriver à
quelque prix que ce foit jufqu'au
bateau que je détacheray
&que je vous ameneray
enfuite mon cher Hulacou.
Gardez mon cheval , je vais
me deshabiller & me jetter à
la nâge dans ce foſſe. Hulacou
fit ce qu'il pût pour le détourner
d'un deſſein ſi temeraire
; mais voyant que fes remontrances
ne ſervoient de
rien , il prit la bride de ſon cheval
& luy abandonna l'honneur
de cette entrepriſe. Fenaket
à la nâge arrive à l'autre
bord, détache le bateau , &
1
GALANTC. 229
vient rejoindre ſon amy. Ils
s'embarquent,Hulacou prend
les chevaux par les renes , &
Fenaker & fon amy paſſent
dans l'Ifle. Ils y curent à peine
fait deux cent pas à pied, qu'ils
ſe virent auprés d'une fontaine
de marbre , ſituée au milieu
de quatre cabinets dont l'are
&la nature faisoient un ſeur
aſyle contre les ardeurs du Soleil.
Ils ſe baiſſoient déja pour
boire àlongs traits de l'cau de
cette fontaine qui leur parut
merveilleuſe , lorſqu'ils entendirent
une femmequi , élevant
le ton de ſa voix , dit à uneau
230 MERCURE
tre, en foupirant.
J'aimerois mieux boire de l'eau
De cette Source empoisonnée
Et me creufer icy moy même mon
tombeau ,
Que confentir jamais à ce triſte
Hymenée.
Quelque foifqui nous preffe
dit alors Fenaket ,à ſon amy,
attendons , mon cher Hulacou
,qu'unecau moins dangereuſe
en modere l'ardeur
L'avis nous eſt venu fort à
propos , allons en remercier
noſtre bienfaictrice. A quoy
voulez -- Vous vous expofer
encore , luy dit Hulacou ,
GALANT. 238
1
cette maiſon n'eſt pas un Caravanfaraï
, vous ſçavez que
c'eſt un crime irremiſſible en
ce Pays cy que de parler à
des femmes , & le moindredes
malheurs qui puiſſe nous arri
ver,ſi nous ſommes affez temeraires
pour nous découvrir ,
eſt de paffer pour des voleurs.
Amy , reprit Fenaket,jecomprends
aisément tout ce que
vous pouvez me dire là deſſus ,
mais l'hofpitalité eſt de toute
les Nations ; & loin de me
diſpoſer à fuir de ces lieux ,
commevous me le confeillez ,
jepenſe que nous y pouvons
232 MERCURE
être utiles à cette femme infortunée
qui gemit & s'effraye
ainſi que nous venons de l'entendre
, de l'hymen cruel auquel
on la deſtine. Appro
chons du Cabinet où elle eft
&offrons luy tous les ſecours
qui dépendront de nous. On
acquiert un droit ſur les gens
lorſqu'on n'a que de bons offices
à leur offrir. Il n'attendit
pas la réponſe d'Hulacou
pour ſe preſenter à la porte du
Cabinet qu'il pouſſa fi brufquement,
que cesdeux femmes
épouvantées de la vûë de deux
hommes, dans un lieu où elles
n'en
1
GALANT. 233
n'en avoient jamais vûs d'autre
que celuy qui les tenoit enfermées
dans ce defert , firent
un grand cri. Dequoy vous
effrayez vous,leur dit Fenaketa
je n'aurois jamais ofé troubler
voſtre entretien , file diſcours
que je viens d'entendre ne
m'avoit pas appris que vous
gemiſſez dans cette folitude ,
&ce n'eſt point à ma temerité ;
mais peur- eftre au bonheur
que nous avons cû mont
camarade & moy ,
égarer dans cette campagne ,
que vous devez l'offre que je
vous fais de tous les ſecours
May 1715 .
,
de nous
V
236 MERCURE
quenous pourrons vous donner.
Temoraires , leur ditda
plus âgéede cesdeux femmes,
qui n'avoit pas vingt ans, fuïez
de cet épouventable lieu , ſçachez
nous gré de l'inquiétude
quevousnous caufez pour vos
jours,&n'attendez pas qu'une
main barbare vienne confondre
dans votre fang , & dans
le nôtre , l'imprudence de l'of
fre quevous nous faites. Nous
ne ſommes point en étatd'accepter
de fi inutiles fecours,&
leTyran quinous enchaîneeft
aufli redoutable luy ſeul qu'e
une Armée en bataille. Il va
GALANT 237
venir , il vient,& s'il vous voir,
vous êtes à jamais perdus.
Vous nous faites , reprirent
les deux amis àchacune de ſfes
femmes , dont la beautéqui les
ébloüiffoit,les rendoit infenfiblement
eſclaves de leurs
charmes , une peinture terrių
ble de la prefence d'un homapretence
me. La frayeur qui ſaiſit vos
fens groffit à vos yeux l'image
d'un peril chimerique ; mais
l'éclat de vostraits fait en nous
un effet contraire ,& nous
| donne au-delà de nos fenti
niens , tout le courage que la
peur vous ête. Jeunes Etran
S
Vij
236 MERCURE
gers, leur dit de l'air le plus
touchantdu monde, celle qui
n'avoir pas encore parléy me
vous facrifiez pas envain pour
deux infortunées que le fort a
condamnées à des maux éternels.
Quand vous immoleriez
à nôtre vengeance le Tyran
qui nous perfecute ,nous n'en
ferions peut être encore que
plus miferables ,& vingtfemmes
impiroyables qui font
dans ce Palais , plus defefperées
des foins qu'il nous a renqui
nous are
dus , que de ſa perte , nous au
roient mis en pieces & vous
aufli , avant que nous puffions
JGADANO. 28
fonger ànous fauver. C'en eft
fait , je l'apperçois , & vous de
voyez vous même , avec ces
furies qu'il traîne àſa ſuite.En
effet elle eût à peineachevé ces
derniers mots , qu'il parut à la
tête de cetteTroupe ennemic.
Que vois -je ,dit- il , d'un ton
formidable , écumant de colere
, deux traîtres avec mes
deux infideles favorites ! qu'ils
meurent? allez Miniſtres de ma
vengeance , c'eſt à vous que
j'ordonne de leur arracher lo
coeur. A ces mots l'air retentit
de cris , mais ces deux geno
reux Etrangers qui voyent leur
238. MERCURE
mort certaine , & celle des
deux belles Eſclaves qui leur
ont ravila liberté , s'ils attendent
cette foule d'ennemis ,
vont au- devant des coups
qui les menacent. Ils attaquent
en furieux le Tyran qui veut
les immoler à fon courroux
, ils le joignent au milieudeces
femmes cruelles qui
s'oppoſent à leur paffage , ils
le frappent ,& accablez par le
nombre ,& couverts de bleffures
, ils tombent avec luy.
Al'instant celle deces femmes
qui paroift commander ce bataillon
d'Eumenides , fufpend
GALANT. 239
par ſes ordres abtolus la fu
reur de ſes compagnes , elle fe
jerte aux pieds du Tyran qu'
elle voit preſt deperdre lejour,
&luy dit en gemiffint , ouvrez
du moins encore une fois les
yeux,Seigneur ,voyez vos en
nemis noyez dans leur fang,&
regardez les ſous le fer dont
mamain eſt armée, expirerſous
le poids de ma vengeance. Ne
rougis tu pas , luy dit-il , ingrate
, de ta lenteur , frappe ,
frappe ,& hâte- toy de m'im
moler ces deux funeftes victi
mes : qu'on m'amene mes
deux infideles,&que leur ame
140 MERCURE
i
defcende aux Enfers avec l
mienne. Cependant elle jette
les yeux fur ces malheureux
étrangers dont la jeuneſſe &
labeauté l'ébloüffent juſques
dans les bras de la mort. Dans
fon coeur en un moment la
pitié fuccede à la fureur , &
l'amour à la pitié. Qu'allons
nous faire , dit-elle auffi-toſt à
ſes compagnes , en ſe levant ,
qu'allonsnous faire mes cheres
amies. Le barbare que nous
voulons vanger , eft-il digne
du ſacrifice qu'il exige de nous?
c'eſt luy bien plûtonque nous
devons punir des maux qu'il
hous
GALANT. 24 P
S
nous a faits , & de la rigueur
de noſtre esclavage. Sauvons
ces deux jeunes hommes s'il en
eſt tems encore , & affuronsnous
de leur reconnoiffance ,
par les foins que nous prend
drons de leurs vies. Elle eût à
peine achevé ces mots que tou
te l'aſſemblée applaudit à ce
conſeil par un grand cri de
joye. Le Tiran qui l'entendit ,
fit de vains efforts pour s'en
vanger ; mais ſon ame qu'il
rendit en vomiſſant mille imprécations
,mit à l'inſtant fest
ennemis à couvert de fon reffentiment
.
May 1715. X
S
442 MERCURE
Zuraca (c'eſt le nomdecette
genereuſe femme) envoya aufgenere
fitoft chercher tous les remedes
qu'elle crût les plus promts
pour rendre lavie à ces deux
étrangers ; en même temps
elle ordonna à fix de ſes compagnes
de prendre & d'enfermer
dans un lieu für les deux
belles eſclaves qui avoient été
furpriſes avec eux.
Le ſecours arrivé , elle pric
ſoin de leurs playes , arreſta
leur fang,&les guerit en trois
jours ( La longueur du temps que
l'Autheur de cette Histoire prend
pour lagueriſon de leurs bleffures
GALANT 243
qui estoient presque toutes mortelles
, prouve bien qu'il nn''aapas
affecté de conter des merveilles
fabuleuſes. ) Ce terme expiré,
Zuraca leur propofa des amu
ſemens, des plaiſirs & même
des hymens, dans ce magnifi
que Palais dont elle estoit devenuë
laDame,par leurvaleur,
par la mort du Tyran , & par
la foumiffion de fes compa
gnes. Mais cettepropoſition,
dont vray ſemblablement un
is grand nombre de Lecteurs fe
roit ſon profit , ne fut point
du tour de leur goût , ils capi
tulerent , ils donnerent des ef
1
e
C
Xij
4. MERCURE
perances frivoles , ils s'affligerent
, ils chercherent la folitude,
ils demandérent du tems
& enfin leurs armes , & kur
ash1
Dreſtoit d'une extrême
importance pour eux de ne
pas declarer le ſecret de leurs
coeurs, auffi de nom de leurs
Maiſtreſſes , qu'ils ignoroient
encore,n'échappa- til jamais
de leurs bouches. Cependant
ils n'en penſoient pas moins ,
&l'excés de leur amour &de
leur inquietudepreſentoitfans
ceſſe àHour idée les charmes
qu'ils adoroient , perfecutez,
GALANT. 245
S
morts, ou mourants pour eux.
Ils avoient demeflé dans l'uni
que entretien qu'ils avoient eû
avec ces divins objets de leur
tendreſſe qu'ils commençoient
à s'attendrir eux - mêmes , un
moment avant ce fatal & ori
ginal combat , dont le ſuccés
n'avoit qu'imparfaitement répondu
à la violence de leur
amour. Enfin las de ſe voir le
joüet des chimeriques prétentions
de leur liberatrice , ils
voulurent s'en expliquer nettement
avec elle. Ils la virent
un beau jour deſcendre dans
un vallon fuperbe, & dont
X iij
146 MERCURE
1
voicy la deſcription , autand
qu'il peut m'en ſouvenirzezag
De l'édifice qui estoit à
l'Occident fur le ſommetd'un
Côteau magnifique , on tra
verſoit un jardin où la nature
feule avoit aſſemblé tous les
chefs- d'oeuvres de l'art ; de ce
jardin on arrivoit ſur une pee
louze dont la pente étoitdou
co,& dont les bords étoient.
revêtus avec ſymmetrie , d'un
nombre infini d'orangers , de
myrtes ,°renadiers d'une
beauté admirable;de cettepe-
Jouzojon defcendoit infenfiblement
dans ce vallon dont
GALANT. 247
a
}
le Nord & le Midy eſtoient
parez des plus brillantes colli
nes du monde , & d'où l'on
decouvroitàl'Orientune plai
ne à pestede veuë ,coupée par
mille canaux , & embellie de
tout ce que la terre peut produire
de plus utile & de plus
agreable. Les eaux du fofle
dont cette Ifle eſtoit environnée
, couloient lentement à
travers cetteplaine. Les échos,
les Oyſeaux , les Zephirs, tout
enunmot y faiſoit merveille.
Ce fut enfin comme je
vous difois fort bien tontoà
l'heure ,dans cemême vallon
Xiiij
248 MERCURE
que Fenaket &fon amy atteignirent
fous une grande allée
dePalmiers ,latendre&défodée
Zuracabaron 2000
Pour quel mortel heureux
belle Zuraca , luy dit l'aimable
Fenaker , coulent les precienfes
larmes queje vous voy
repandre ? pour des ingrats ,
lâche , luy répondit- elle , d'un
ton plein de colere&d'amour,
pour des ingrats qui ne doivent
qu'aux foibles mouvements
d'une prompte tendreffe , &
qu'à mes foins indifcrets , &
mal recompenfez , le jour qui
les éclaire. Montrez-nous diviGALANC.
249
7
neZuraca,roprit Hulacou les
perfides qui vous outragent ,
rendez-nous nos armes &
vous nous verrez à l'inſtant
armez pour vous vanger. Ce
feroitdonc contre mon pro-
-pre ſein , barbares , que vous
vles employtiez cesarmes cruelles,&
non contre mes ennemis
, à moins que vous de
vouluffiez vous-mêmes , vous
adacifiernaema vengeance ;
mais j'ay dans mes mains de
cheres victimes dont la tête
merépondra de voſtre ingrajtitude
; & jiimmolenay mà
ma fureur les ingrats qui me
250 MERCURE
mépriſent & les malheureu
fes quim'offenſent.Je ſçay que
leur cooeur n'a point de partà
voſtre crime , mais leurs char
mes funeſtes les rendentà mes
yeux mille fois plus coupables
encore que vous ne me
parutes aimables. Qui vous
inſpire , cruelle , luy dit Fenaker,
cesmouvements jaloux &
qui rendez vous reſponſable
de l'injustice dont vous nous
accuſez ? Vous -même , repritelle
, d'un air encore plus
animé,&les Eſclaves avec qui
l'on vousa furpris : tout confirme
mes foupçons , &je ſens
GALANT as
juſqu'au fond de mon caur ,
voſtre froideur pour moy , &
voftre ardeur pour elles.Dé
trompez vous , belle Zuraca ,
luy dit Fenaket. Expliquez
vous plus clairement,&dines
nous enfin lequel de nous deux
vous honorez plus particulierement
devos bontez ? je ne
vous excepte, répondit-elle ,
ny l'un ny l'autre , des deſleins
que j'ay formez fur vous.
Vouseſtes tous deux dans mes
fers ,& fi vous ne ſubiſfez le
jougde mon amour , craignez
dumoins celuy de ma haine ?
Il vous fied bien encore da
252 MERCURE
me propofer des conditions,la
liberté du choix feroit la ſeule
que vous pourriez m'offror , fi
j'étois voſtre Eſclave & de
-quel droit les hommes preten
dent- ils avoir autant de Mai
treffes qu'il leur plaît en prendre
, pendant qu'ils nous font
impericuſement languir dans
l'oiſiveté affreuſe où nous re
duit leur inconſtance ? Abulla,
le lâche Abulla qui vientd'expirer
fous vos coups , a vecu
trois ans avec moy ſous les loix
d'un faint&legitime hymen :
pendant ces trois années la
fortune l'a comblé des biens
GALANT
2
1
a
immenfes dont la mort me
send la maîtreffe; mais àquel
ufagegrandDieu les a t-il ema
ployez , dés qu'il a commencé
àvouloir en joüir à fa honte
& à lamienne. Il a remplirfat
matlon de toutes les Eſclaves
que vous y avez veuës, il les a
toures aimées &cenfin il m'a
traité commearettespil alloit
même époufer , le barbare
dontla memoire me fera éter
nellement odicuſe z ces deux
rivales infortunées qui font
maintenant en ma puiſſance ,
lorſque le Ciel m'a vangé par
vosi mains alde l'excés des
254 MERCURE
affronts qu'il m'a faits. Co
féjour délicieux eft le chef
d'oeuvre de ſa volupté , & ce
n'étoit que pour faire perir les
malheureuſes qui déteſtoient
fon amour , qu'il avoit creufé
cette fource empoisonnée
oùvous vous eſtes arreftez en
eritrant on ces lieux. Je leveux
punir deformais même aprés
fon trepas , des outrages que
j'en ay reçû pendant la vie ;&
ufurper les mêmes droits que
luy,poup autorifer damême li
cence. Faites vos reflexions fur
ceque vous venez d'entendre.
Je vous donne le reſte de ce
GALANT. 25
jour pour vous déterminer ,
mais ce terme expiré ſi je no
reçois de vous tous les tributs
qu'exige mon reſſentiment ,
craignez de recevoir demoy
le preſent le plus funeſte que
puiſſe faire à des ingrats unc
femme en courroux.
Cette belle & autentique
declaration faite , l'obligeante
Zuraca les ſalua d'un air de
Souveraine ,& les laiſſa dédaigneuſement
fur le tendre gazon
où ils l'avoient trouvée.
Que la fortune ſerit cruellement
denos projets , amy ,
dit Hulacou à Fenaket , nous
256 MERCURE
fottons de nôtre patrie pour
aller nous attacher au ſervice
du plus grand Roy du monde,
notre imagination couron
déja nos têtes de l'efpoir de
nos lauriers ,& nous formons
à peine le deſſein d'entrer dans
la carriere de la gloire , que
nous nous trouvons les victi
mes de l'amour , & un mo
ment aprés en avoir ſenti les
premieres atteintes , une bonne
action nous precipite dans
un abîme de honte dont nous
ne pouvons nous arracher
qu'aux dépens de notre vie.
D'où viennent amy , reprit Fenaket,
GALANT. 257
د
naket , ces lâches reflexions ?
laiſſons , te dis-je , à la fortune
le ſoin de nôtre fort , rendons
luy ce qu'elle nous prête , &
donnons luy tout ce qu'elle
exige de nous. M'en dût- il
couter mille feintes indignes,je
ne ſortiray de cette Iſle qu'avec
les deux belles Eſclaves qui s'y
font , par hazard , les premieres
offertes à nôtre vûë. Je promettray
tout àZuraca , jeluy
tiendray même parole pour la
mieux tromper ; je ſeduiray ſes
vigilantes Compagnes , j'en.
dormiray ſes eſpions , & je
mettray enfin en liberté l'ob-
May 1715.
Y
1
258 MERCURE
de
jet de ton amour& la beauté
que j'adore. Imite ſeulement
mon exemple , & je te réponds
duſuccésdenos affaires . Cette
converſation , où il fur dit de
part & d'autre une infinité
choſes qui ne font pas
venues à ma connoiffance ,
les conduifit infenfiblement ,
juſqu'aux environs du bateau
qui leur avoit fervià ſe jetter
imprudement dans l'fle , dorit
malheureuſement l'emportée
Zuraca nes'étoit pas fouvenuë,
je ne doute pas que,fi elley eûtfongé,
ellene l'eût brulé, commeCa-
Lypso bruta les Vaisseaux de
GALANT 259
e
Telemaque. Mais c'eſt dans les
affaires les plus importantes &
les plus preſſées,qu'on manque
ſouvent le plus deprecaution.
En effet ils découvrirent du
rivage, unnuage de pouffiere,
àtravers lequel , à mesure que
ceux qui le cauſoient, s'approchoient
d'eux , ils reconnurent
deux de leurs amis , que leur
zele ( allarmez de leur fuite )
avoit porté à les chercher ,
pendant que leurs parents prenoient
le même ſoin d'un
autre côté. Ils détachent
auſſitoſt le bateau , ils s'y embarquent
, & arrivent à l'autre
YYijid
1260 MUERCURE
bord en même temps qu'eux.
Ils s'ombraffent , ils s'affeyent
fur l'herbe à l'ombre des ſaules
qui bordoient ce rivagel ,
&ſe content reciproquement
leurs inquietudes & leursavantures.
Eh bien , ne perdons
pasde temps ,mes chers amis ,
leurdirentlesnouveaux venus,
entrons dans l'Ifle , puiſque
vous nous en preſſez avectant
d'inſtance , & que vous nous
aſſeurez qu'elle n'eft gardée
que par des femmes , dont on
peut facilement ſe rendre les
maîtres , partageons nos ar.
mes , & allons avec confiance
GALANT. 261
E
1
S
1
es
nous emparer de la richefſſe
&des beautez de ce merveilleux
ſéjour. Ils ſe jettent à
l'envi dans le bateau,& paffent
sen un inſtant de l'autre coſté,
ils s'enfoncent dans l'iffe par
la même chemin qu'avoient
tenu Fenaket & Hulacou ,
lorſqu'ilsy estoient entrez fix
jours auparavant. L'appareil
d'un bûcher tout dreſſe , eft
le premier objet qui s'offre à
leurs yeux , ils en approchent
avec frayeur , &y trouvent le
corps du malheureux Aballa
4
deſtiné à eſtre devoré par les
flames,au même endroit, où il
262 MERCURE
avoir perdu la vie. Zulfalis
& Salem ( c'est ainfi que fe
nommoient ces obligeans
amis ) reconnoiffent dans les
traits d'Abulla que la mort
n'avoit pas encore effacez
des traits qui ne leur estoient
pas inconnus. Voilà , fans
doute , dit Zulfalis , aprés
quelques moments de triſtes
reflexions , ce même Abulla
qui époufama fooeur ily a plufieurs
années , dans la Capitale
decet Empire , & de qui nous
n'avons receu aucunes nouvelles
depuis fon mariage. Sa
Veuve veut apparemment luy
GALANT 265 .
rendre icy avec quelque cercmonie,
les derniers honneurs.
Tous ces preparatifs font
tropornez pourpouvoir reſter
long- temps dans cette état ,
fans qu'on vienne y mettre
Cachez-vous dans cebof
quet voiſin , dit Hulacou ,
Zuraca va fans doute arriver
bientoſt icy , & vous verrez
aifement ſans eſtre veus , fi
vous reconnoîtrez vôtre ſæoeur.
Nous allons cependant faire
quelques tours dans les allées
de ce jardinà la veuë des fenê
tres de fonPalais. Noftre pro.
264 MERCURE
fence batera ton retour icy
& nous l'attirerons juſques
ſous vos yeux. En effet Zuras
cane les cût pas plutoſtapperçûs
, qu'elle deſcendit dans
le jardin ſuivie de toures fes
compagnes , dont elle ſe dé
tacha pour apprendre d'eux
leur derniere reſolution. colle
QueleCiel conſerve à ja
mais voſtre beauté éclatante
divine Zuraca , luy dirent-ilst
enſemble , que vos jours foient .
innombrables , & que rien ne
trouble deſormais la felicité
dont vous meritez de joüirle
relle de voſtre vic : vous voyez17
CALANT. 265
al
S
àvos pieds vos eſclaves que
l'amour ſeul ſoumet à voſtre
empire : noſtre deſtin eſt en
vos mains & nulle autre que
vous ne peut nous rendreheureux.
Aimables étrangers ,
leur dit-elle , fi voſtre bonheur
dépend de moy , vous
allez bientôt n'avoir plus de
reproches à faire à la fortune ,
&le ſeul amour arbitre de nos
intereſts va bientôt vuider nos
demêlez. Allons cependant
rendre au lâche Abulla , des
honneurs qu'il ne merite pas ,
&& ne vous inquierez plus de
May 1715. Z
266 MERCURE
1
En ſe diſant ainſimille choſes
tendres , ils s'approcherent
du bûcher que toutes les habitantes
de l'Ile environnoient
déja , lorſqu'ils y arriverent
; elles avoient chacune
*un flambeau allumé à la main,
Zuraca en prie un auffi , &
aprés avoir fait trois tours
avec fes compagnes autour
•du bûcher , en chantant des
hymnes établies par l'uſage , à
la loüange , & pour le repos
des morts , elle y mit le feu ,
elle y jetta enfuite fon flambeau
coutes les autres en fi-
د
rreenntt autant.Unmomentaprés
CALANT. 267
لا
e
0
ل
quatrebelles filles apporterent
un grand vafe plein d'eau , où
elles ſe laverent les mains.
Cette ablution finie , elles fortirent
toutes du jardin , à l'exception
deZuraca qui eût apparemment
alors des affaires
de grande importance à communiquer
à ſes nouveaux
Amants ; mais elle n'avoit pas
fait encore vingt pas avec eux ,
que Zulfalis & Salem parurent
à ſes yeux . Où font , luy dit
Zulfalis , le poignard à la main ,
avec des geftes furieux & concertez
avec ſon amy , où ſont
les meurtriers d'Abulla ? C'eſt
Zij
268 MERCURE
toy , femme perfide , qui as
trempé tes mains dans le ſang
de ton Epoux. Reconnois enfin
dans ton propre frere , le
vangeur de ton mary. Arrêtez
Zulfalis , luy dit Salem, qui
avoit déja découvert mille graces
dans tout ce qu'il avoit vû
faire à Zuraca & qui trouvoit
par un caprice nouveau , des
principes d'amour ,dans l'embarras
extrême où la jettoit
cette avanture. Arrêtez , &
loinde former d'horribles projets
de vengeance , comme
vous faites ,rendez plûtôt grace
à la fortune du preſent qu'-
GALANT 269
1
elle nous fair. Elle vous rend
une foeur qui vous eft chere ,
malgré vos emportemens , &
nous rend deux amis que nous
croyions perdus. Zulfalis feignit
encore pendant quelques
moments d'être inſenſible à
cette remontrance ; mais les
careffes de ſes amis , la crainte ,
la tendreffe&les larmes de ſa
foeur étoufferent dans ſes em
braffemens , juſqu'aux moindres
apparences de fon reffentiment.
Ils allerent s'affeoir
dans un cabinet de verdure
qui n'eſtoit pas loin du lieu où
cette entrevenë s'étoit faite,
Zij
270 MERCURE
Chacun yconta fon hiſtoire ,
deffendit & ſes interers au
gré de ſes defirs : enfin aprés
bien des conteſtations , voici
les articles de leur ajustement.
1. Zuraca rendra les deux
belles Eſclaves qu'elle tient en
fermées depuis le jour de la
mort de fon mary.
1132. Elles ſeront en
qui il appartiendra.
4100
propre à
3. Elle Zuraca époufera Sa
lem , parce qu'il veut bien l'é
poufer.
4. Zulfalis choiſira celles de
toutes les belles filles ou fem
mes qui font dans cetre MaiGALANT
271
1
fon , pour l'hymen , ou autrement.
2
s. Les contractants n'abandonneront
pas le ſéjour deli.
cieux où ils font , & où ils ſe
trouvent fort à leur aiſe , à
moins que l'autorité du Prince
, ou quelque grand malheur
ne les en chaſſe .
a
Enfin les articles de ces engagemens
ne ſubſiſteront qu'-
autant qu'il plaira auſdits contractans
de les faire fubfitter.
Les deux belles Eſclaves furent
auffitôt remiſes dans les
mains de leurs Amants , & à
P'inſtant l'acte fut écrit & fi-
1
(
Zimj
272 MERCURE
gné par les parties. Les quatre
Heros decette hiſtoirey ajoûterent
cependant les articles
ſuivants.
1. Nousſuppoſons entre nous
quatre
La bonne intelligence&lafincerite:
Nous les établiſſons àperpetuité,
Et jurons de n'en rien rabattre.
2. Si le cas écheoit qu'entre
L'une change d'amant l'autre
de maîtreffe ,
Pourvû que ce ne foit qu'un ef
Say de tendreffe
Pour rendre nos plasfirs plus pin
7
GALANT. 273
SS
tsu guants plus doux,
Nouspaffons cet article&nous
3. Nous banniſſons la jalousie
Comme une paffion defous.
Que des triſtes rivaux & des
fades époux,
Cette extravagante manie
Poffede les cerveaux jaloux.
4. Quelque nouvelle ardeur
qui nous tente ou nous brûle,
Satisfaiſons tous nos defirs
Et ne nous donnonspas le travers
ridicule
De nous effrayer d'un fcrupule
Qui pourroit troubler nos plaifirs.
274 MERCURE
Ces conventions faites , ils
ſe rendirent au Palais , où elles
furent executées dans la forme
qu'on vient de lire. Les incredules
ne trouveront ſans doute
nulle apparence de raiſon ny
de ſtabilitédans des conditions
fi bizarres ; elle ſubſiſtent cependant
encore aujourd'huy,
même avec éclat , dans une
des plus belles Provinces du
Royaume dont je parle...
Fenaket , fils de TimurMelic
, Citoyen de Chamakée ,
Capitale de la Province de
Chirvan enPerſe,ayantatteint
l'âgede vingt ans ,réſolut d'a
bandonner ſa Patrie à l'inſçû
de ſes parents ,&de voyager
dans tous les Royaumes de
l'Orient.
Dans ce deſſein,dont l'execution
ne luy parut pas diffi
cile ,il jetta les yeux fur le jeuGALANT.
223
1
ne Hulacou , Perſan comme
luy, ami& voiſin de ſa famille,
& le choiſir pour le compagnon
de fa fortune. Hulacou,
luy dit-il un jour , que faiſons
nous icy, à quoy employons
nous les plus belles années de
noſtre vie; l'établiſſement que
nos parents nous deſtinent
quelque tranquille qu'il puiffe
eſtre , fuffit il pour contenter
noſtre ambition. Le monde
que nous ne connoillons pas ,
&que nous devons connoître,
n'a t'il rien de meilleur à nous
offrir qu'une vic obfcure &
inutile. Secoüons , mon cher
Tij
224 MERCURE
Hulacou , un joug qui nous
importune , prenons de l'or
& de l'argent dans nos maifons
, & rendons nous enfin
autant que nous le pourrons
les maiſtres de noſtre ſort. Le
Grand Cha , feul Royo des
Rois , Poffefleur du Throſne
&de la Couronne , a maintenant
une armée ſemblable à
une Mer agitée. Allons luy offrirnos
ſervices & nous diſtinguer
par des actions de courage
à ſes yeux qui donnent la
lumiere au monde. Je confens
debon coeur à ce que vous me
propofez, mon cher Fenaket,
A
GALANT. 1225
tuy dit Hulacou , mais quelles
meſuresprendrons nous, pour
nous derober à nos parents ;
je me chargede ce foin, reprit
Fenaket , & pourvû que demain
aprés la derniere Priere,
vous vous trouviez au bord
del'eau , cachéderriere les ruines
de ce Tombeau dont la
riviere lave le pied , je m'y
rendray avec deux chevaux fi
-legers à la courſe , que nous
ferons en lieude fureté, avant
qu'on nous croye fortis de la
Province de Chirvan. Ils fe
promirent alors de ſe trouver
le lendemain au rendez-vous ,
226 MERCURE
ce qu'ils executerent comme
ils l'avoient concerté la veille.
Dés qu'ils furent à cheval ,
quelle route tiendrons- nous ,
dit Hulacou , aucune , réponditFenaket
, laufons nous feulement
guider par la fortune,
&repolons nous au premier
Caravenſaraï, où nos chevaux
s'arreſterons . Ils marcherent
toute la nuit , & le lendemain
au lever du Soleil ils décou
vrirent une maiſon environ
née de quelques arbres au miheu
d'une plaine ; ils refolurent
auffi- toſt d'aller s'y rafraîchir ;
mais dés qu'ils furent plus prés
GALANT. 227
de cette maiſon , ils reconnurent
qu'elle eſtoit entourée de
tous les coſtez d'un foffé plein
d'eau, profond , & que fes
bords eſcarpez ſembloient
rendre inacceffible. Nos
Voyageurs étonnez de cette
difficulté, firent le tour du
follé pour eſſayer de trouver
un gué , mais leur peine fur
inutile, & ils ne virent qu'un
petitbateau couvert d'étoffes
de foye d'or & d'argent , attaché
à un arbre , qui eftoic fur
l'autre bord.
Je vais courir tous les rifques
de cette avanture, ditFe*
28 MERCURE
naket , & je veux arriver à
quelque prix que ce foit jufqu'au
bateau que je détacheray
&que je vous ameneray
enfuite mon cher Hulacou.
Gardez mon cheval , je vais
me deshabiller & me jetter à
la nâge dans ce foſſe. Hulacou
fit ce qu'il pût pour le détourner
d'un deſſein ſi temeraire
; mais voyant que fes remontrances
ne ſervoient de
rien , il prit la bride de ſon cheval
& luy abandonna l'honneur
de cette entrepriſe. Fenaket
à la nâge arrive à l'autre
bord, détache le bateau , &
1
GALANTC. 229
vient rejoindre ſon amy. Ils
s'embarquent,Hulacou prend
les chevaux par les renes , &
Fenaker & fon amy paſſent
dans l'Ifle. Ils y curent à peine
fait deux cent pas à pied, qu'ils
ſe virent auprés d'une fontaine
de marbre , ſituée au milieu
de quatre cabinets dont l'are
&la nature faisoient un ſeur
aſyle contre les ardeurs du Soleil.
Ils ſe baiſſoient déja pour
boire àlongs traits de l'cau de
cette fontaine qui leur parut
merveilleuſe , lorſqu'ils entendirent
une femmequi , élevant
le ton de ſa voix , dit à uneau
230 MERCURE
tre, en foupirant.
J'aimerois mieux boire de l'eau
De cette Source empoisonnée
Et me creufer icy moy même mon
tombeau ,
Que confentir jamais à ce triſte
Hymenée.
Quelque foifqui nous preffe
dit alors Fenaket ,à ſon amy,
attendons , mon cher Hulacou
,qu'unecau moins dangereuſe
en modere l'ardeur
L'avis nous eſt venu fort à
propos , allons en remercier
noſtre bienfaictrice. A quoy
voulez -- Vous vous expofer
encore , luy dit Hulacou ,
GALANT. 238
1
cette maiſon n'eſt pas un Caravanfaraï
, vous ſçavez que
c'eſt un crime irremiſſible en
ce Pays cy que de parler à
des femmes , & le moindredes
malheurs qui puiſſe nous arri
ver,ſi nous ſommes affez temeraires
pour nous découvrir ,
eſt de paffer pour des voleurs.
Amy , reprit Fenaket,jecomprends
aisément tout ce que
vous pouvez me dire là deſſus ,
mais l'hofpitalité eſt de toute
les Nations ; & loin de me
diſpoſer à fuir de ces lieux ,
commevous me le confeillez ,
jepenſe que nous y pouvons
232 MERCURE
être utiles à cette femme infortunée
qui gemit & s'effraye
ainſi que nous venons de l'entendre
, de l'hymen cruel auquel
on la deſtine. Appro
chons du Cabinet où elle eft
&offrons luy tous les ſecours
qui dépendront de nous. On
acquiert un droit ſur les gens
lorſqu'on n'a que de bons offices
à leur offrir. Il n'attendit
pas la réponſe d'Hulacou
pour ſe preſenter à la porte du
Cabinet qu'il pouſſa fi brufquement,
que cesdeux femmes
épouvantées de la vûë de deux
hommes, dans un lieu où elles
n'en
1
GALANT. 233
n'en avoient jamais vûs d'autre
que celuy qui les tenoit enfermées
dans ce defert , firent
un grand cri. Dequoy vous
effrayez vous,leur dit Fenaketa
je n'aurois jamais ofé troubler
voſtre entretien , file diſcours
que je viens d'entendre ne
m'avoit pas appris que vous
gemiſſez dans cette folitude ,
&ce n'eſt point à ma temerité ;
mais peur- eftre au bonheur
que nous avons cû mont
camarade & moy ,
égarer dans cette campagne ,
que vous devez l'offre que je
vous fais de tous les ſecours
May 1715 .
,
de nous
V
236 MERCURE
quenous pourrons vous donner.
Temoraires , leur ditda
plus âgéede cesdeux femmes,
qui n'avoit pas vingt ans, fuïez
de cet épouventable lieu , ſçachez
nous gré de l'inquiétude
quevousnous caufez pour vos
jours,&n'attendez pas qu'une
main barbare vienne confondre
dans votre fang , & dans
le nôtre , l'imprudence de l'of
fre quevous nous faites. Nous
ne ſommes point en étatd'accepter
de fi inutiles fecours,&
leTyran quinous enchaîneeft
aufli redoutable luy ſeul qu'e
une Armée en bataille. Il va
GALANT 237
venir , il vient,& s'il vous voir,
vous êtes à jamais perdus.
Vous nous faites , reprirent
les deux amis àchacune de ſfes
femmes , dont la beautéqui les
ébloüiffoit,les rendoit infenfiblement
eſclaves de leurs
charmes , une peinture terrių
ble de la prefence d'un homapretence
me. La frayeur qui ſaiſit vos
fens groffit à vos yeux l'image
d'un peril chimerique ; mais
l'éclat de vostraits fait en nous
un effet contraire ,& nous
| donne au-delà de nos fenti
niens , tout le courage que la
peur vous ête. Jeunes Etran
S
Vij
236 MERCURE
gers, leur dit de l'air le plus
touchantdu monde, celle qui
n'avoir pas encore parléy me
vous facrifiez pas envain pour
deux infortunées que le fort a
condamnées à des maux éternels.
Quand vous immoleriez
à nôtre vengeance le Tyran
qui nous perfecute ,nous n'en
ferions peut être encore que
plus miferables ,& vingtfemmes
impiroyables qui font
dans ce Palais , plus defefperées
des foins qu'il nous a renqui
nous are
dus , que de ſa perte , nous au
roient mis en pieces & vous
aufli , avant que nous puffions
JGADANO. 28
fonger ànous fauver. C'en eft
fait , je l'apperçois , & vous de
voyez vous même , avec ces
furies qu'il traîne àſa ſuite.En
effet elle eût à peineachevé ces
derniers mots , qu'il parut à la
tête de cetteTroupe ennemic.
Que vois -je ,dit- il , d'un ton
formidable , écumant de colere
, deux traîtres avec mes
deux infideles favorites ! qu'ils
meurent? allez Miniſtres de ma
vengeance , c'eſt à vous que
j'ordonne de leur arracher lo
coeur. A ces mots l'air retentit
de cris , mais ces deux geno
reux Etrangers qui voyent leur
238. MERCURE
mort certaine , & celle des
deux belles Eſclaves qui leur
ont ravila liberté , s'ils attendent
cette foule d'ennemis ,
vont au- devant des coups
qui les menacent. Ils attaquent
en furieux le Tyran qui veut
les immoler à fon courroux
, ils le joignent au milieudeces
femmes cruelles qui
s'oppoſent à leur paffage , ils
le frappent ,& accablez par le
nombre ,& couverts de bleffures
, ils tombent avec luy.
Al'instant celle deces femmes
qui paroift commander ce bataillon
d'Eumenides , fufpend
GALANT. 239
par ſes ordres abtolus la fu
reur de ſes compagnes , elle fe
jerte aux pieds du Tyran qu'
elle voit preſt deperdre lejour,
&luy dit en gemiffint , ouvrez
du moins encore une fois les
yeux,Seigneur ,voyez vos en
nemis noyez dans leur fang,&
regardez les ſous le fer dont
mamain eſt armée, expirerſous
le poids de ma vengeance. Ne
rougis tu pas , luy dit-il , ingrate
, de ta lenteur , frappe ,
frappe ,& hâte- toy de m'im
moler ces deux funeftes victi
mes : qu'on m'amene mes
deux infideles,&que leur ame
140 MERCURE
i
defcende aux Enfers avec l
mienne. Cependant elle jette
les yeux fur ces malheureux
étrangers dont la jeuneſſe &
labeauté l'ébloüffent juſques
dans les bras de la mort. Dans
fon coeur en un moment la
pitié fuccede à la fureur , &
l'amour à la pitié. Qu'allons
nous faire , dit-elle auffi-toſt à
ſes compagnes , en ſe levant ,
qu'allonsnous faire mes cheres
amies. Le barbare que nous
voulons vanger , eft-il digne
du ſacrifice qu'il exige de nous?
c'eſt luy bien plûtonque nous
devons punir des maux qu'il
hous
GALANT. 24 P
S
nous a faits , & de la rigueur
de noſtre esclavage. Sauvons
ces deux jeunes hommes s'il en
eſt tems encore , & affuronsnous
de leur reconnoiffance ,
par les foins que nous prend
drons de leurs vies. Elle eût à
peine achevé ces mots que tou
te l'aſſemblée applaudit à ce
conſeil par un grand cri de
joye. Le Tiran qui l'entendit ,
fit de vains efforts pour s'en
vanger ; mais ſon ame qu'il
rendit en vomiſſant mille imprécations
,mit à l'inſtant fest
ennemis à couvert de fon reffentiment
.
May 1715. X
S
442 MERCURE
Zuraca (c'eſt le nomdecette
genereuſe femme) envoya aufgenere
fitoft chercher tous les remedes
qu'elle crût les plus promts
pour rendre lavie à ces deux
étrangers ; en même temps
elle ordonna à fix de ſes compagnes
de prendre & d'enfermer
dans un lieu für les deux
belles eſclaves qui avoient été
furpriſes avec eux.
Le ſecours arrivé , elle pric
ſoin de leurs playes , arreſta
leur fang,&les guerit en trois
jours ( La longueur du temps que
l'Autheur de cette Histoire prend
pour lagueriſon de leurs bleffures
GALANT 243
qui estoient presque toutes mortelles
, prouve bien qu'il nn''aapas
affecté de conter des merveilles
fabuleuſes. ) Ce terme expiré,
Zuraca leur propofa des amu
ſemens, des plaiſirs & même
des hymens, dans ce magnifi
que Palais dont elle estoit devenuë
laDame,par leurvaleur,
par la mort du Tyran , & par
la foumiffion de fes compa
gnes. Mais cettepropoſition,
dont vray ſemblablement un
is grand nombre de Lecteurs fe
roit ſon profit , ne fut point
du tour de leur goût , ils capi
tulerent , ils donnerent des ef
1
e
C
Xij
4. MERCURE
perances frivoles , ils s'affligerent
, ils chercherent la folitude,
ils demandérent du tems
& enfin leurs armes , & kur
ash1
Dreſtoit d'une extrême
importance pour eux de ne
pas declarer le ſecret de leurs
coeurs, auffi de nom de leurs
Maiſtreſſes , qu'ils ignoroient
encore,n'échappa- til jamais
de leurs bouches. Cependant
ils n'en penſoient pas moins ,
&l'excés de leur amour &de
leur inquietudepreſentoitfans
ceſſe àHour idée les charmes
qu'ils adoroient , perfecutez,
GALANT. 245
S
morts, ou mourants pour eux.
Ils avoient demeflé dans l'uni
que entretien qu'ils avoient eû
avec ces divins objets de leur
tendreſſe qu'ils commençoient
à s'attendrir eux - mêmes , un
moment avant ce fatal & ori
ginal combat , dont le ſuccés
n'avoit qu'imparfaitement répondu
à la violence de leur
amour. Enfin las de ſe voir le
joüet des chimeriques prétentions
de leur liberatrice , ils
voulurent s'en expliquer nettement
avec elle. Ils la virent
un beau jour deſcendre dans
un vallon fuperbe, & dont
X iij
146 MERCURE
1
voicy la deſcription , autand
qu'il peut m'en ſouvenirzezag
De l'édifice qui estoit à
l'Occident fur le ſommetd'un
Côteau magnifique , on tra
verſoit un jardin où la nature
feule avoit aſſemblé tous les
chefs- d'oeuvres de l'art ; de ce
jardin on arrivoit ſur une pee
louze dont la pente étoitdou
co,& dont les bords étoient.
revêtus avec ſymmetrie , d'un
nombre infini d'orangers , de
myrtes ,°renadiers d'une
beauté admirable;de cettepe-
Jouzojon defcendoit infenfiblement
dans ce vallon dont
GALANT. 247
a
}
le Nord & le Midy eſtoient
parez des plus brillantes colli
nes du monde , & d'où l'on
decouvroitàl'Orientune plai
ne à pestede veuë ,coupée par
mille canaux , & embellie de
tout ce que la terre peut produire
de plus utile & de plus
agreable. Les eaux du fofle
dont cette Ifle eſtoit environnée
, couloient lentement à
travers cetteplaine. Les échos,
les Oyſeaux , les Zephirs, tout
enunmot y faiſoit merveille.
Ce fut enfin comme je
vous difois fort bien tontoà
l'heure ,dans cemême vallon
Xiiij
248 MERCURE
que Fenaket &fon amy atteignirent
fous une grande allée
dePalmiers ,latendre&défodée
Zuracabaron 2000
Pour quel mortel heureux
belle Zuraca , luy dit l'aimable
Fenaker , coulent les precienfes
larmes queje vous voy
repandre ? pour des ingrats ,
lâche , luy répondit- elle , d'un
ton plein de colere&d'amour,
pour des ingrats qui ne doivent
qu'aux foibles mouvements
d'une prompte tendreffe , &
qu'à mes foins indifcrets , &
mal recompenfez , le jour qui
les éclaire. Montrez-nous diviGALANC.
249
7
neZuraca,roprit Hulacou les
perfides qui vous outragent ,
rendez-nous nos armes &
vous nous verrez à l'inſtant
armez pour vous vanger. Ce
feroitdonc contre mon pro-
-pre ſein , barbares , que vous
vles employtiez cesarmes cruelles,&
non contre mes ennemis
, à moins que vous de
vouluffiez vous-mêmes , vous
adacifiernaema vengeance ;
mais j'ay dans mes mains de
cheres victimes dont la tête
merépondra de voſtre ingrajtitude
; & jiimmolenay mà
ma fureur les ingrats qui me
250 MERCURE
mépriſent & les malheureu
fes quim'offenſent.Je ſçay que
leur cooeur n'a point de partà
voſtre crime , mais leurs char
mes funeſtes les rendentà mes
yeux mille fois plus coupables
encore que vous ne me
parutes aimables. Qui vous
inſpire , cruelle , luy dit Fenaker,
cesmouvements jaloux &
qui rendez vous reſponſable
de l'injustice dont vous nous
accuſez ? Vous -même , repritelle
, d'un air encore plus
animé,&les Eſclaves avec qui
l'on vousa furpris : tout confirme
mes foupçons , &je ſens
GALANT as
juſqu'au fond de mon caur ,
voſtre froideur pour moy , &
voftre ardeur pour elles.Dé
trompez vous , belle Zuraca ,
luy dit Fenaket. Expliquez
vous plus clairement,&dines
nous enfin lequel de nous deux
vous honorez plus particulierement
devos bontez ? je ne
vous excepte, répondit-elle ,
ny l'un ny l'autre , des deſleins
que j'ay formez fur vous.
Vouseſtes tous deux dans mes
fers ,& fi vous ne ſubiſfez le
jougde mon amour , craignez
dumoins celuy de ma haine ?
Il vous fied bien encore da
252 MERCURE
me propofer des conditions,la
liberté du choix feroit la ſeule
que vous pourriez m'offror , fi
j'étois voſtre Eſclave & de
-quel droit les hommes preten
dent- ils avoir autant de Mai
treffes qu'il leur plaît en prendre
, pendant qu'ils nous font
impericuſement languir dans
l'oiſiveté affreuſe où nous re
duit leur inconſtance ? Abulla,
le lâche Abulla qui vientd'expirer
fous vos coups , a vecu
trois ans avec moy ſous les loix
d'un faint&legitime hymen :
pendant ces trois années la
fortune l'a comblé des biens
GALANT
2
1
a
immenfes dont la mort me
send la maîtreffe; mais àquel
ufagegrandDieu les a t-il ema
ployez , dés qu'il a commencé
àvouloir en joüir à fa honte
& à lamienne. Il a remplirfat
matlon de toutes les Eſclaves
que vous y avez veuës, il les a
toures aimées &cenfin il m'a
traité commearettespil alloit
même époufer , le barbare
dontla memoire me fera éter
nellement odicuſe z ces deux
rivales infortunées qui font
maintenant en ma puiſſance ,
lorſque le Ciel m'a vangé par
vosi mains alde l'excés des
254 MERCURE
affronts qu'il m'a faits. Co
féjour délicieux eft le chef
d'oeuvre de ſa volupté , & ce
n'étoit que pour faire perir les
malheureuſes qui déteſtoient
fon amour , qu'il avoit creufé
cette fource empoisonnée
oùvous vous eſtes arreftez en
eritrant on ces lieux. Je leveux
punir deformais même aprés
fon trepas , des outrages que
j'en ay reçû pendant la vie ;&
ufurper les mêmes droits que
luy,poup autorifer damême li
cence. Faites vos reflexions fur
ceque vous venez d'entendre.
Je vous donne le reſte de ce
GALANT. 25
jour pour vous déterminer ,
mais ce terme expiré ſi je no
reçois de vous tous les tributs
qu'exige mon reſſentiment ,
craignez de recevoir demoy
le preſent le plus funeſte que
puiſſe faire à des ingrats unc
femme en courroux.
Cette belle & autentique
declaration faite , l'obligeante
Zuraca les ſalua d'un air de
Souveraine ,& les laiſſa dédaigneuſement
fur le tendre gazon
où ils l'avoient trouvée.
Que la fortune ſerit cruellement
denos projets , amy ,
dit Hulacou à Fenaket , nous
256 MERCURE
fottons de nôtre patrie pour
aller nous attacher au ſervice
du plus grand Roy du monde,
notre imagination couron
déja nos têtes de l'efpoir de
nos lauriers ,& nous formons
à peine le deſſein d'entrer dans
la carriere de la gloire , que
nous nous trouvons les victi
mes de l'amour , & un mo
ment aprés en avoir ſenti les
premieres atteintes , une bonne
action nous precipite dans
un abîme de honte dont nous
ne pouvons nous arracher
qu'aux dépens de notre vie.
D'où viennent amy , reprit Fenaket,
GALANT. 257
د
naket , ces lâches reflexions ?
laiſſons , te dis-je , à la fortune
le ſoin de nôtre fort , rendons
luy ce qu'elle nous prête , &
donnons luy tout ce qu'elle
exige de nous. M'en dût- il
couter mille feintes indignes,je
ne ſortiray de cette Iſle qu'avec
les deux belles Eſclaves qui s'y
font , par hazard , les premieres
offertes à nôtre vûë. Je promettray
tout àZuraca , jeluy
tiendray même parole pour la
mieux tromper ; je ſeduiray ſes
vigilantes Compagnes , j'en.
dormiray ſes eſpions , & je
mettray enfin en liberté l'ob-
May 1715.
Y
1
258 MERCURE
de
jet de ton amour& la beauté
que j'adore. Imite ſeulement
mon exemple , & je te réponds
duſuccésdenos affaires . Cette
converſation , où il fur dit de
part & d'autre une infinité
choſes qui ne font pas
venues à ma connoiffance ,
les conduifit infenfiblement ,
juſqu'aux environs du bateau
qui leur avoit fervià ſe jetter
imprudement dans l'fle , dorit
malheureuſement l'emportée
Zuraca nes'étoit pas fouvenuë,
je ne doute pas que,fi elley eûtfongé,
ellene l'eût brulé, commeCa-
Lypso bruta les Vaisseaux de
GALANT 259
e
Telemaque. Mais c'eſt dans les
affaires les plus importantes &
les plus preſſées,qu'on manque
ſouvent le plus deprecaution.
En effet ils découvrirent du
rivage, unnuage de pouffiere,
àtravers lequel , à mesure que
ceux qui le cauſoient, s'approchoient
d'eux , ils reconnurent
deux de leurs amis , que leur
zele ( allarmez de leur fuite )
avoit porté à les chercher ,
pendant que leurs parents prenoient
le même ſoin d'un
autre côté. Ils détachent
auſſitoſt le bateau , ils s'y embarquent
, & arrivent à l'autre
YYijid
1260 MUERCURE
bord en même temps qu'eux.
Ils s'ombraffent , ils s'affeyent
fur l'herbe à l'ombre des ſaules
qui bordoient ce rivagel ,
&ſe content reciproquement
leurs inquietudes & leursavantures.
Eh bien , ne perdons
pasde temps ,mes chers amis ,
leurdirentlesnouveaux venus,
entrons dans l'Ifle , puiſque
vous nous en preſſez avectant
d'inſtance , & que vous nous
aſſeurez qu'elle n'eft gardée
que par des femmes , dont on
peut facilement ſe rendre les
maîtres , partageons nos ar.
mes , & allons avec confiance
GALANT. 261
E
1
S
1
es
nous emparer de la richefſſe
&des beautez de ce merveilleux
ſéjour. Ils ſe jettent à
l'envi dans le bateau,& paffent
sen un inſtant de l'autre coſté,
ils s'enfoncent dans l'iffe par
la même chemin qu'avoient
tenu Fenaket & Hulacou ,
lorſqu'ilsy estoient entrez fix
jours auparavant. L'appareil
d'un bûcher tout dreſſe , eft
le premier objet qui s'offre à
leurs yeux , ils en approchent
avec frayeur , &y trouvent le
corps du malheureux Aballa
4
deſtiné à eſtre devoré par les
flames,au même endroit, où il
262 MERCURE
avoir perdu la vie. Zulfalis
& Salem ( c'est ainfi que fe
nommoient ces obligeans
amis ) reconnoiffent dans les
traits d'Abulla que la mort
n'avoit pas encore effacez
des traits qui ne leur estoient
pas inconnus. Voilà , fans
doute , dit Zulfalis , aprés
quelques moments de triſtes
reflexions , ce même Abulla
qui époufama fooeur ily a plufieurs
années , dans la Capitale
decet Empire , & de qui nous
n'avons receu aucunes nouvelles
depuis fon mariage. Sa
Veuve veut apparemment luy
GALANT 265 .
rendre icy avec quelque cercmonie,
les derniers honneurs.
Tous ces preparatifs font
tropornez pourpouvoir reſter
long- temps dans cette état ,
fans qu'on vienne y mettre
Cachez-vous dans cebof
quet voiſin , dit Hulacou ,
Zuraca va fans doute arriver
bientoſt icy , & vous verrez
aifement ſans eſtre veus , fi
vous reconnoîtrez vôtre ſæoeur.
Nous allons cependant faire
quelques tours dans les allées
de ce jardinà la veuë des fenê
tres de fonPalais. Noftre pro.
264 MERCURE
fence batera ton retour icy
& nous l'attirerons juſques
ſous vos yeux. En effet Zuras
cane les cût pas plutoſtapperçûs
, qu'elle deſcendit dans
le jardin ſuivie de toures fes
compagnes , dont elle ſe dé
tacha pour apprendre d'eux
leur derniere reſolution. colle
QueleCiel conſerve à ja
mais voſtre beauté éclatante
divine Zuraca , luy dirent-ilst
enſemble , que vos jours foient .
innombrables , & que rien ne
trouble deſormais la felicité
dont vous meritez de joüirle
relle de voſtre vic : vous voyez17
CALANT. 265
al
S
àvos pieds vos eſclaves que
l'amour ſeul ſoumet à voſtre
empire : noſtre deſtin eſt en
vos mains & nulle autre que
vous ne peut nous rendreheureux.
Aimables étrangers ,
leur dit-elle , fi voſtre bonheur
dépend de moy , vous
allez bientôt n'avoir plus de
reproches à faire à la fortune ,
&le ſeul amour arbitre de nos
intereſts va bientôt vuider nos
demêlez. Allons cependant
rendre au lâche Abulla , des
honneurs qu'il ne merite pas ,
&& ne vous inquierez plus de
May 1715. Z
266 MERCURE
1
En ſe diſant ainſimille choſes
tendres , ils s'approcherent
du bûcher que toutes les habitantes
de l'Ile environnoient
déja , lorſqu'ils y arriverent
; elles avoient chacune
*un flambeau allumé à la main,
Zuraca en prie un auffi , &
aprés avoir fait trois tours
avec fes compagnes autour
•du bûcher , en chantant des
hymnes établies par l'uſage , à
la loüange , & pour le repos
des morts , elle y mit le feu ,
elle y jetta enfuite fon flambeau
coutes les autres en fi-
د
rreenntt autant.Unmomentaprés
CALANT. 267
لا
e
0
ل
quatrebelles filles apporterent
un grand vafe plein d'eau , où
elles ſe laverent les mains.
Cette ablution finie , elles fortirent
toutes du jardin , à l'exception
deZuraca qui eût apparemment
alors des affaires
de grande importance à communiquer
à ſes nouveaux
Amants ; mais elle n'avoit pas
fait encore vingt pas avec eux ,
que Zulfalis & Salem parurent
à ſes yeux . Où font , luy dit
Zulfalis , le poignard à la main ,
avec des geftes furieux & concertez
avec ſon amy , où ſont
les meurtriers d'Abulla ? C'eſt
Zij
268 MERCURE
toy , femme perfide , qui as
trempé tes mains dans le ſang
de ton Epoux. Reconnois enfin
dans ton propre frere , le
vangeur de ton mary. Arrêtez
Zulfalis , luy dit Salem, qui
avoit déja découvert mille graces
dans tout ce qu'il avoit vû
faire à Zuraca & qui trouvoit
par un caprice nouveau , des
principes d'amour ,dans l'embarras
extrême où la jettoit
cette avanture. Arrêtez , &
loinde former d'horribles projets
de vengeance , comme
vous faites ,rendez plûtôt grace
à la fortune du preſent qu'-
GALANT 269
1
elle nous fair. Elle vous rend
une foeur qui vous eft chere ,
malgré vos emportemens , &
nous rend deux amis que nous
croyions perdus. Zulfalis feignit
encore pendant quelques
moments d'être inſenſible à
cette remontrance ; mais les
careffes de ſes amis , la crainte ,
la tendreffe&les larmes de ſa
foeur étoufferent dans ſes em
braffemens , juſqu'aux moindres
apparences de fon reffentiment.
Ils allerent s'affeoir
dans un cabinet de verdure
qui n'eſtoit pas loin du lieu où
cette entrevenë s'étoit faite,
Zij
270 MERCURE
Chacun yconta fon hiſtoire ,
deffendit & ſes interers au
gré de ſes defirs : enfin aprés
bien des conteſtations , voici
les articles de leur ajustement.
1. Zuraca rendra les deux
belles Eſclaves qu'elle tient en
fermées depuis le jour de la
mort de fon mary.
1132. Elles ſeront en
qui il appartiendra.
4100
propre à
3. Elle Zuraca époufera Sa
lem , parce qu'il veut bien l'é
poufer.
4. Zulfalis choiſira celles de
toutes les belles filles ou fem
mes qui font dans cetre MaiGALANT
271
1
fon , pour l'hymen , ou autrement.
2
s. Les contractants n'abandonneront
pas le ſéjour deli.
cieux où ils font , & où ils ſe
trouvent fort à leur aiſe , à
moins que l'autorité du Prince
, ou quelque grand malheur
ne les en chaſſe .
a
Enfin les articles de ces engagemens
ne ſubſiſteront qu'-
autant qu'il plaira auſdits contractans
de les faire fubfitter.
Les deux belles Eſclaves furent
auffitôt remiſes dans les
mains de leurs Amants , & à
P'inſtant l'acte fut écrit & fi-
1
(
Zimj
272 MERCURE
gné par les parties. Les quatre
Heros decette hiſtoirey ajoûterent
cependant les articles
ſuivants.
1. Nousſuppoſons entre nous
quatre
La bonne intelligence&lafincerite:
Nous les établiſſons àperpetuité,
Et jurons de n'en rien rabattre.
2. Si le cas écheoit qu'entre
L'une change d'amant l'autre
de maîtreffe ,
Pourvû que ce ne foit qu'un ef
Say de tendreffe
Pour rendre nos plasfirs plus pin
7
GALANT. 273
SS
tsu guants plus doux,
Nouspaffons cet article&nous
3. Nous banniſſons la jalousie
Comme une paffion defous.
Que des triſtes rivaux & des
fades époux,
Cette extravagante manie
Poffede les cerveaux jaloux.
4. Quelque nouvelle ardeur
qui nous tente ou nous brûle,
Satisfaiſons tous nos defirs
Et ne nous donnonspas le travers
ridicule
De nous effrayer d'un fcrupule
Qui pourroit troubler nos plaifirs.
274 MERCURE
Ces conventions faites , ils
ſe rendirent au Palais , où elles
furent executées dans la forme
qu'on vient de lire. Les incredules
ne trouveront ſans doute
nulle apparence de raiſon ny
de ſtabilitédans des conditions
fi bizarres ; elle ſubſiſtent cependant
encore aujourd'huy,
même avec éclat , dans une
des plus belles Provinces du
Royaume dont je parle...
Fermer
17
p. 99-130
JOURNAL DE PARIS.
Début :
Mardi 13 Juillet, le sieur Gautier Docteur en Medecine de [...]
Mots clefs :
Docteur en médecine, Altesse royale, Expériences, Eau potable, Eau de mer, Machine, Invention , Marine, Feu, Charbon, Certificats, Sel, Thèses, Discours, Serment, Duc, Jardin, Conférence, Promenade, Conseillers, Nominations, Cardinal, Vaisseaux de guerre, Maréchal, Charges, Régent, Audience, Procession, Élection, Assemblée
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : JOURNAL DE PARIS.
JOURNAL DE PARIS.
MArdi
13 Juillet , le ſieur Gautier
Docteur en Medecine de l'Univerſité
de Nantes, fut préſenté à Son
ALTESSE ROYALE , par Mt le Comte
deToulouſe & parMrle Maréchal d'Efzrées
: Il rendit compte à S. A. R. des
883102
Lij
100 LE MERCURE
Expériences qu'il a faites durant trois
mois, au Port de l'Orient, par fon ordre
& par celui du Conſeil de Marine
, de l'Eau de Mer renduë potable
&dégagée de tout Sel volatile.S. A.R.
en fut très fatisfaite & fit voir ſa pénétration
, en deſſinant ſur le champ
la Machine , ſur le ſeul récit du ſieur
Gautier qu'il chargea de lui en faire
un Modéle de carton. La Machine
eſt très ſimple & a une parfaite imitationde
la Nature;elle n'eſt point embaraſſante
, donne à peu de frais quantité
d'eau , auſſi bonne & auſſi ſalutaire
que cellede Fontaine & même plus
fraiche , comme il paroît par les Procès
verbaux des Gens qui en ont bû
durant deux mois. Comme c'eſt une
des plus utiles & des plus bellesDécouvertes
qui ait été miſe au jour
depuis pluſieurs fiécles , je commencerai
le Journal de Paris par les Procés
verbaux des Expériences qui en
ont été faites ſur les Lieux. Je continuërai
par la ſuite à informer le Publicde
tout ce qui viendra à ma connoiffance
, touchant cette nouvelle
Découverte.
D'AOUST.
101
EXTRAIT DU REGISTRE
Des Procez Verbaux, tenu au Contrôle
de la Marine , au Port de l'Orient .
,
Nous , Medecin du Roy , Chirurgien
Major &Apoticaire de la Marine de
ce Port , Certifions que le premier de ce
mois , nous nous sommes transportez par
ordre de Meſſieurs de Beauregard Commandant
la Marine en ce Port , & de
Clairembault Commiſſaire General
Ordonnateur de la Marine en ce Fort ,
àBord du Vaisseau du Roy le Triton ,
poury examiner l'Eau du ſieur Gautier
Medecin; & que ſur le lien,nous avons
fait mettre devant nous de l'Eau de Mer
dans la Cucurbitte de ſa Machine , pour
être échauffée & élevée en vapeurs ,
par le moyen d'un Tambour placéau def
Sus de l'Ean , qui dans ſon ſein, contenoit
un feu de bois & de charbon ; &
que par le Robinet de la Citerne de la
Machine ,nous en avons vû couler une
Eau claire dont nous avons emporté
environfix pots ; sur laquelle nous avons
fait des Epreuves avec la Noix de
Galle , le Sucre de Saturne , l'Ozeille,
I iij
102 LE MERCURE
le Sel de Tartre , le Sublimé Corrofif,
l'Esprit de Coclearia & le Vinaigre diftillé:
Qu'en même-tems nous avonsfait
pareilles Epreuvesſur la meilleure Eau
de Fontainedu Païs, &que dans la confrontation
que nous avons faite de l'une
&de l'autre Eau, nous n'y avons trouvé
nulle difference , exceptéque celledu
fieur Gautier tire plus fortement la
Teinture : Que nous avons peſépareille
quantité de ces deux Eaux & les
avons trouvées de mêmepoids: Que nous
avons deſſéché pareille quantité de ces
deux Eaux , & qu'aufond du Vaisseau
il est resté un peu de Sel Nitreux de
pareil goût , à l'exception pourtant que
l'Eau de Fontaine en alaiſſsé plus groſſe
quantité , &que le Selde l'Eau duficur
Gautier étoit plus gris que celui de l' Ean
de Fontaine. Nous avons gouté & bû
plusieurs fois de cette Eau que nous trouvons
absolument dépoüilléede SelMarin
& qu'elle est en sont , ſemblable
à l'Ean de Fontaine , à l'exception que
dans celleduficurGautier , nousy avons
remarquéunpetit goût Etranger , que le
fieur Gautier nous a dit provenirde la
Résine qu'il a été obligé d'employer
pourfonder lePlomb desa Machine
7
D'AOUST. 103
cequi peut-être veritable ; puiſque nous
avons rémarqué dans ſon Eau quelques
petits Corpuscules Argentins qui ſurnageoient
fur fon Eau , qu'il dit auſſiprovenir
de la Réſine : Qu'étant à bord
du Vaisseaule Triton , nous en avons
vû boire aux Gardiens de ce Vaisseau
auxJournaliers qui tournent le Tambourde
la Machine , qui nous ont assuré
que dépuis que l'Eau couloit , ils n'en
buvoient point d'autre & n'avoient
réſſenty aucunes altérations , ni incommoditez
. Fait à l'Orient le ſeptiéme
Juin 1717. figné de Villartay , Jarnoien
, Dufay & Cordier.
PROCEZ VERBAL DE L'EAU DE MER,
renduë potable.
Nous, Officiers de Marine & du port,
Souſſignez , Certifions qu'en consequence
des Lettres écrittes de Paris par le Confeil
de Marine , à M. de Bauregard
Capitaine de Vaisseaux du Roy , Commandant
la Marire au Département du
Port - Loüis & l'Orient , & à MrClarrembault
Commiſſaire Général , Or
donnateurde la Marine du 30. Décembre
1716.qui permettent anfieurGan104
LE MERCURE
tier Medecin de Nantes , de faire en
ce port l'épreuve qu'il a proposéeàS.
A. R. Mgr.le Duc d'Orleans , Regent
du Royaume & au Conseil de
Marine,du fécret qu'il a trouvé pour
rendre l'Eau de la Mer potable ; lefieur
Gautier auroit établisa Machine à bord
du Vaisseau de S. M. nommé le Triton
, où nous étant transportés pour être
preſents à l'épreuve & voir agir cette
Machine , afin d'en faire un fidele raport
; nous aurions obſervé cequifuit.
SÇAAVVOOIIR.
Cette Machine occupe l'espace d'environ
8. Tonneaux , dont il yen a 2.
à diminuer pour le Vuide laiſſe par le
bas , pour ne pas toucher au l'est.
Le 20. May1717. Le fieur Gautier
aallumé lefeudans le Réchaud de cette
Machinezil est provenu pendant 24. heures
, depuis midy jusqu'à pareille beure
dutendemain , 9Pieds Cubes d'Eau donce
,faiſans àraison de 36 pintes que contient
la mesuredu pied cube , la quan
tité de 324. pintes , ou une Barrique
42, Pots : Il a été consommé en
sette Opération un pied Cube de charbon
de
L
D'AQUST .
105
I
de Terre & pied Cube de charbon
de Bois mêlez ensemble ; & nous avons
remarqué que la Machine prenoit vent
par plusieurs endroits , ſans quoi la distillation
eût étéplusforte ; ( ce qui n'arriveroit
pas à l'avenir ;) le ſieur Gautier
nous ayant fait connoître qu'il établifſoit
fes Machines Sans ſouder te
Plomb : Ce sera une épargne & les
Machines neSauroient prendre vent.
Le 22. dudit mois , le feu étantralumé
dans la Machine , il est provenu
pendant 12. heures ; dépuis 7. heures du
matin jusqu'à pareille heure du foir ,
4. pieds Cubes d'Eau douce , faifans
144. pintes ou une démie Barrique &
12. Pots. Ila été consommé en cette Opération
un feixiéme de Corde de gros-
Bois.
Le 25. le feu a été rallumé pour faire
de nouvelle Eau , dont on s'eſt ſervi
pour cuire des Viandes , Boeuf , Monton
& Lard , des Féves & poids qui
ont aussi été trés bien cuits , en moins
dedeux heures , avec un feu médiocre.
Le 26. on a pefé de cette Eau avec
un Pese- liqueurs ; elle s'est trouvée
d'égal poids que celle de la meilleure
Fontaine de ce port.
106 LE MERCURE
Le 28. on a Boullangé un pain pétri
de cette Eau & un autre pain de celle
dont on ſe ſert ici ordinairement ;
les deux d'une même Farine, avec égal
lévain & les Eaux chauffées à pareil
degré : Lepain de l'Eau artificielle s'eft
trouvé aussi bon & même un peu plus
frais & léger que l'autre.
,
Cette Eau n'a aucun goût deſel ; elle
est parfaitement bonne , étant réposée
du matin au foir ; elle est meilleure
plus fraîche que celle des Fontaines.
Nous avons remarqué qu'elle devient
meilleure de jour à autre , & que plus
la Machine travaille , plus elle perd
le petit goûtde réſine qu'elle contrartoit
de lasoudure du Plomb , de manilre
qu'il ne luy reste à preſent autant
que nous en pouvons juger, que leſeul
goût d'Eau de pluye : Les Gardiens des
Vaisseaux &les Gens qui travaillene
à sa distillation , nous ont assuré n'avoir
pris d'autres boiffons que cette
Eau,pendantplus d'un mois , mêmefort
Souvent à jeun ; fans avoir reſſenty ancune
incommodité ; qu'au contraire ils
la trouvoient bonne , fraiche &faine :
Ce qui a engagé plusieurs personnes de
confideration à en faire emplir & cm
D'AO UST. 107
porter des cruches dans leurs maisons ,
pour en boire & s'en servir à differens
usages.
EVALUATION
DU CHARBON ET DU BOIS,
Qui ont été conſommés pour les deux
épreuves ci-deſſus , par laquelle on
connoit à peu prés ce que peût couter
la Barrique d'Eau distillée
le Charbon , & celle diſtillée par
le Bois.
par
Ilentre 10 pieds Cubes de Charbon
de Terre ou de Bois , dans la Barrique.
La Barrique de Charbon de Terre
coûte àpréſent ici au Roy 10 livres; ainfi,
lepied Cube qu'on en a consommépour la
distillation , pendant les 24 heures fufdites,
revient à 20fols , cy. 11. o ſod
La Barrique de Charbon de bois conte
30 fols ; ainfile pied cube consommé
pour mêler avec le Charbon de Terre
ci-deſſus,revient à un folfix deniers .
o 1f. 6. d .
..
108 LE MERCURE
Ladite Suivant cette Dépense :
Epreuve ayant produit 324 pintes d'eau
douce , la Barrique d'eau pourroit couter
ici à préſent, étant distillée, deCharbon
de Terre de Charbon de Bois
environ quinze fols onze deniers.
cy
1
15 f. 11 d.
La Cordede bois à bruler de 8 pieds
de long , 4 pieds de haut , & les buches
qui la compoſent , ayant chacune 2 .
pieds de longueur , coute ici apréſent
an Roys livres dixfols. Il en a estécon-
Somme pour la distillation pendant les 12
heuressusdites unfeixiéme de Corde ,
quirevientàfix fols fix deniers.
cy
,
6 f. 6 d.
Ces deux differentes épreuves nous
font connoître que l'Eau diſtillée par
le Bois, couteroit moins que celle dif
tillée par le Charbon ; mais le Bois envolumeroit,&
embaraſſeroit d'avantage
un Navire que le Charbon. Nous
rémarquons que le feu de Boisne produit
pas autant d'Ean que celui de
Charbon , il eſt à préſumer que fi la
foudure
D'AOUST.
109
foudure du Plomb de la Machine ût
été bien faite , elle n'ût pas pris vent
& elle eut donné beaucoup plus d'Eau
douce;ce qui en auroit diminué le prix .
Le ſieur Gautier nous a même affirmé
que par la Réfaction d'une autre pareilleMachine
pas plus grande ny plus
embaraffante , il fourniroit la quantité
d'Eau néceflaire par jour , à un Equipage
de plus de 400 hommes. En foy
de quoy nous avons figné la préſente
à l'Orient , le onzième Juin 1717. figne
, de Beauregard , Clairembault ,
Collationné Chunland de Boiſdiſon ,pour
M. le Controllcur.
Le 23 Juillet , on fit en Sorbonne
l'Ouverture des Théſes appellées
Sorboniques . M. l'Abbé Parquet
Prieur de la Maiſon , prononça fur
la néceſſité & fur l'utilité de lite les
Peres de l'Eglife , un Diſcours éloquent
, & récita une Ode à la loüange
deMgr le Régent .
Le Pere Macé Cordelier , répondit
& démontra par un autre Difcours qui
fut applaudi , l'importance de lire l'Ecriture
Sainte, comme la Source pure
& originále , où les Peres de l'Eglife
avoient puiſé : 11 finit par une Piece
Aouft 1717. K
-
110 LE MERCURE
de Vers de très bon goût. L'Affemblée
fut nombreuſe : M. le Cardinal de
Noailles & pluſieurs Prélats s'y trouvérent
Le 24 , M. le Marquis de Pracontal
Capitaine au Régiment Royal des
Cuiraffiers , fils du Marquis de Pracontal
Lieutenant Général des Armées
du Roy , préta Serment entre
les mains du Roy , pour la Charge de
Lieutenant de S. M. en la Province
de Nivernois vacante par la mort
du Comte de Bulleaux ſon Oncle .
Le 25 de Juillet , le Roy accompagné
deMer le Duc du Maine , de M.
le Maréchal de Villeroy , de M. I'Evêque
de Frejus , de M. le Prince
Charles & de ſa Cour ordinaire ,
partit du Palais des Tuilleries ſur les
4heures& demie du ſoir , pour aller
ſe promener à Bercy qui eſt á une perite
lieuë de Paris. Il alla deſcendre
dans la Maiſon de M. Pajot d'Onzeen-
Bray , laquelle , quoique médiocrement
grande eſt cependant trés
bien entenduë ; elle eſt ſurtout décorée
d'un Cabinet , où le Maître de la
Maiſon a raſſemblé avec beaucoup de
dépenſe & de curioſité, tous les me
د
D'AOUS-T.. III
:
déles de Machines , qui ſont comme
autant de Chefs-d'oeuvre de la Méchanique.
Ces Raretés ſont placées en
différentes Armoires , dont la difpofition
intérieure ſe change d'un moment
à l'autre,pardes refforts ſécrets qu'a inventé
le fameux PereSebastien Carme
de la Place Maubert , quí a travaillé
depuis plus de 20 ans à perfectionner
ce Cabinet deſtiné après la mort du
Poſſeſſeur , à l'Académie des Sciences .
S. M. ſe promena d'abord dans le Jardin
, où on fit joüer les Eaux qui font
trés belles. Elle vit enſuite la Ménagerie
compoſée d'animaux rares ;
aprés quoy elle monta aux Appartemens
: Pendant ce tems là on fit ra.
fraichir ſes Gardes , ſes Pages & les .
Suiſſes de fa Garde. M. Pajot montra
à S. M. un excellent Miroir ardent ,
eſtimé 25000 livres , qui diſſout tou
tes fortes de Métaux. Le Roy ût le
plaisir de voir fondre un Louis d'or
& pluſieurs Morceaux d'acier : 11
voulut voir le Laboratoire , ſuivi de
toure la Cour. S. M. fit attention à ce
qu'il y avoit de plus curieux. Le Roy
deſcendit de là dans le Jardin & fe
promena ſur la Terraffe : Pendant qu'-
Kij
112 LE MERCURE
il faifoit Collation on tira un Feu
d'Artifice qui avoit été préparé ſur
l'Eau. A huit heures , le Roy retourna
au Louvre, fort content de ſa Promenade.
د
Le même jour , on chanta le Te
Deum, pour le rétabliſſement de la
fanté de MADAME , dans l'Eglife
des Quinze-Vingts. Elle continuë de
venir de Saint Cloud à Paris, une fois
la ſemaine. Cette Princeſſe dîna hier
au Palais Royal , comptant d'affifter
à la repreſentation de la Tragédie
d'Heraclius que les Comédiens
François devoient joüer ſur le Théatre
de l'Opera . Madame étoit déja dans
fa Loge , lorſque le ſieur Guerin qui
étoit habillé & prêt à paroître ſur la
Scéne , tomba enApoplexie dans les
Couliffes : Il fut emporté auſſitôt chez
lui. Il eſt leplus ancien Comédien de
la Troupe. Il avoit été Camarade de
Molière dont il avoit épousé la Veuve
. Il excelloit dans les Rôles de vieillard,
furtout pour le Comique ; & on
l'écoutoir avec ſatisfaction dans le
Tragique , où il faiſoit le Rôle de
Confident. Il lui ſera plus facile qu'a
un autre,d'être fidéle à la parole qu'il
D'AO UST.
113
adonnée,de neplus monter ſur leThéatre
; car , il a 82 ans & de plus ſon
Apoplexie s'est tournée en Paralific
fur la langue. Cet Accident imprévû
étonna ſi fort les Acteurs , qu'ils aimérent
mieux rendre l'argent, que de repreſenter
cette Piéce.
Le 25 après midi , il ſe tint une lom
gue Conférence chez M. le Chancelier,
entre les neuf Commiſſaires nom.
més pour l'arrangement des Finances .
On continue d'éxaminer avec beaucoup
d'attention tous les Mémoires
qui ont été préſentés à ce deſſein. La
principale application de ces Mefſieurs
, eſt de pouvoir accorder les
interrêts du Roy avec ceux du Public .
Les Promenades du Cours pendant
la nuit , ſont plus fréquentes que
jamais, à caufe des chaleurs exceffivesdont
on eſt incommodé pendant
la journée :On y reſte juſqu'au jour.
Ces Affemblées nocturnes donnent
lieu à beaucoup de petites Hiftoriettes
qui ſe débitent le lendemain & que
chacun charge,à ſa fantaiſie,de quelque
Circonſtance maligne.
Il ya dans le menu Peuple de Paris,
une eſpèce de Badaux qui ne man-
Küp
14 LE MERCURE
quent/aucune des Exécutions qui ſe
font ici. Ils ont û plein contentement
cette ſemaine; car , il y en a û beaucoup
: Je n'en parlerois point dans ce
Journal , ſans la particularité d'un
Maure , qui s'étant amuſé à voler un
Conſeiller du grand Conſeil , le 22
du paſſe ſur les 9 heures du ſoir , fut
reconnu le lendemain avec le Chapeau
de celui qu'il avoit attaqué. A certe
marque , il fut arrêté & conduit en
Priſon. Comme il n'étoit d'aucune
Religion , on le catéchifa la veille de
fon Jugement ; il fut batiſé le Samedy
matin vingt-quatre & rompu vif à
ſept heures du ſoir , à cauſe de l'énormité
de ſes Crimes. Il a déclaré
22 de ſes Complices Voleurs de nuit ,
dontpluſieurs ont été arrêtés.
M. de Harlai de Beaumont Confeiller
d'Etat Ordinaire , dont nous
avons annoncé la mort dans le Mercure
de Juillet , a fait un Teſtament,
par lequel il laifſe les Mémoires &
les Papiers qu'il avoit afſſemblés touchant
la Charge d'Avocat General , à
M. Chauvelin de Griſenois qui occupe
cette Place ; & au cas que ce dernier
vint à décéder ſans enfans , il lé-
1
1
---
!
D'AOUST.
11F
gue tous ſes Manuscrits à la Biblioteque
des Peres de Sainte Géneviève ,
qui a été fort augmentée par celle de
feu M. l'Archevêque de Reims .
M. d'Armenonville a û le Bureau
de M. de Harlai ,en montant à l'ordinaire
: Il devient par là le 4º Conſeiller
d'Etat par ſon ancienneté d'Intendant
des Finances.
Le29 , Mgt le Duc d'Orleans voulant
éviter les importunités des ſollicitations
qu'on lui fait , auffi-tôt qu'une
Place eſt vaquante dans le Conſeil
d'Etat ; a jugéà propos de donner une
Expectative à celui des Maîtres des
Réquêtes Intendants, felonle rang de
fa Réception : Comme M. de Bernage
s'eſt trouvé plus ancien que M. Ferrand
, il a obtenu par cette Loy l'Expectative
, pour la premiere Place qui
vaquera.
Le 30,onfut informé à laCour que le
Pape tint Confittoire le 11 Juillet. Le
Saint Pere s'étendit fort ſur les grandes
Qualités de M. l'Abbé Alberoni ;
il fit valoir ſurtout , les ſervices qu'il
a rendu au Saint Siege ; aprés quoi ,
il le déclara Cardinal , & en réſerva un
autre in Petto. Par cette Promotion
116
LE MERCURE
onjuge que toutes les Affaires d'Efpa.
gne ſont ajuſtées avec la cour de Rome.
On écrit d'Eſpagne , que ce noun
veau Cardinal n'a en vûë que le bien
de l'Etat. Toutes les Affaires roulent
préſentement ſur lui & lui font prefque
toutes renvoyées : C'eſt par ſes
ſoins que la Flotte d'Eſpagne compofée
de ſeize Vaiſſeaux de Guerre , de fix
Galéres & 36 Vaiſſeaux de tranfport
, a été équipée. Il y avoit longtems
que cette Couronne n'avoit été
en ſituation d'aſſembler une Flotte fi
nombreuſe. Malgré la dépenſe qu'il
a fallu faire pour un pareil Armement
, ce Miniſtre a déclaré qu'il avoit
100000 Piſtoles en réſerve ,destinées
pour l'Expédition qu'il ſe propoſoir.
Il a fait nommer M. Leedes Général
de l'Armement de Mer. Les Troupes
feront commandées par 3 Lieutenans
Généraux , 6 Maréchaux de camp &
autant deBrigadiers. M. le Marquis dé
Patignes qui est bien fourni d'argent ,
a été choisi pour Intendant des Troupesde
cetArmement. Il y a fur cetteE
cadre douze Bataillons (dont deux font
de Gardes Vvalones) 5o Compagnies
de Grenadiers. & 300 Dragons , qui
D'AOUST.
117
font to à 1 mille hommes de débarquement
; un Train d'Artillerie de 40
piéces de Canon & toutes fortes de
Munitions de Guerre & de bouche
pour une longue Expédition. Cette
Flotte a été vûë à la hauteur de Marfeille&
de Toulon , faiſant voile vers
l'Italie , fans qu'on ſcache encore ſa
deſtination.
LISTE DES VAISSEAUX
Armezà Cadix .
TE Prince des Asturies , autrefois
le Cumberland de ... 70 Canons .
Le Saint Philippe & le Saint Charle
:
La Sainte Elifabeth .
Le Saint Louis
Le Saint Ferdinand
Le Saint Pierre
Le Saint Rofaire.
Le Royal .
La Perle.
Le Volant.
La Surpriſe .
La Junon .
..
•
ة •
•
• 60 Canons.
.60.
60.
..
• .60.
60.
•
.60.
60.
•48.
.46.
44.
• 36.
2Brulots , le Saint Philippe &Caſtille.
Le Saint Salvador & l'Hercule , dont
le premier fertde Magazin & l'autre
d'Hôpital .
118 LE MERCURE
M. le Maréchal de Tallard , à quả
Mgt le Duc d'Orleans avoit donné
une Place dans le Conſeilde Régence,
y vint prendre Séance le 31.
د
Lei Août , Mst le Prince de Conty
n'a point paru au Conſeil de Régence
ayant perdu la nuit du 31 Juillet
fon fils unique leComte de la Marche ,
âgé de 2 ans & 4 mois , étant né le
28 Mars 1715.
Le même jour on folemnifa à
la Mercy , la Fête de Nôtre-Dame
de ce Nom. M. le Comte de
Ribeira Ambaſſadeur de Portugal ,
rendit le Pain - Benî qui fut préſenté
par fon Aumônier en Rochet & en
Manteau. Les Timbales , les Trompettes
&Haut-bois précédoient plufieurs
Pains-Benîts portés pardes gens
de ſa livrée. Cette Cérémonie fut
magnifique.
L'aprés midi , enſuite du Sermen du
Pere Candide Chalippe Récolet , la
Proceſſion ſe mit en marche. Pluſieurs
Eſclaves retirez dépuis peu d'Alger &
de Maroc, avec quantité de jeunes enfans
en habits d'Anges , tenans à la
main des Banderoles aux armes de
M. l'Ambaſſadeur , attirérent l'atten-
(
D'AOUST. 119
1
tion du Public & ſurtout celle de
Madame la Ducheſſe de Ventadour ,
qui étoit avec Madame la Princeffe
de Rohan fa fille & autres Perſonnes
de Diftinction , ſur les Balcons de l'Hôtel
de Soubize .
Le méme jour , on trouva aſſaſſiné
un nommé Gerinaın , Officier reçu en
furvivance dans la petite Ecurie :
Quelque recherche qu'on ait faite , on
n'apû en découvrir les Aſſaſſins.
Le 2 , quoiqu'il ût été établi que l'on
ne porteroit point le Deüil des Princes
du Sang , que lorſqu'ils moureroient
au-deſſus de 7 ans ; la Cour n'a point
û d'égard à cette régle , l'ayant pris
pour la mort du Comte de la Marche.
Le 3 , Madame d'Aligre Religieufe
Benedictine de la Ville-l'Evêque,a été
nommée Coadjutrice de Madame ſa
Grande Tante qui eſt Abbeſſe de la
petite Abbaye de Saint Cir.
Le 4 , on ſçûr que M. le Marquis
d'Alincour Villeroy , étant tout à fait
rétabli de fon indiſpoſition , partit le
21 de Juillet de Vienne , pour ſe rendre
au Camp des Impériaux ſous Belgrade.
Les , on reprefenta fur le Theatre
120 LE MERCURE
du Palais Royal la Tragédie d'Heraclius
que les Comédiens n'avoient
point joliće le Jeudi précédent, à cauſe
de l'accident arrivé au ſieur Guerin
qui ſe porte beaucoup mieux . MADAME
aû la bonté d'envoyer tous
les jours ſavoir de ſes nouvelles.
Le 7. le Roy a donné à M. le Duc
d'Albret Pair & Grand Chambelan de
France , la Charge de Gouverneur
& Lieutenant General d'Auvergne, par
la démiſſion de M. le Duc de Bouillon
fon Pere , du 7. Aouſt 1717 .
Idem , le Gouvernement particulier
de la Ville de Cuſſet dans ladite
Province , par la même démiſſion du
7.Aouit 1717.
Idem , un Brevet de retenuë fur
la Charge de Gouverneur d'Auvergne
, de la ſomme de 30000 livres ,
en faveur de M. le Duc d'Albret.
Un Brevet d'affûrance deſdites
Charges , en faveur de M. le Duc de
Boüillon , en cas de prédécéds de M.
le Puc d'Albret.
Ure commiffion à M. le Duc de
Boüillon , pour commander ſa vie durant
& faire les fonctions deſdites
Charges , nonobſtant fa demiffion.
Le
D'AOUST. 124
Le Roy a été un peu incommo lé ;
mais il ſe porte mieux : Il a foupé
aujourd'huy chez Madame la Ducheffe
de Ventadour.
Le 7. S. A. R. Mgt le Regent , alla
préſider pour la premiere fois au Conſeil
du Dédans du Royaume : Il entendit
pendant 4 heures entiéres, avec une
attention toûjours égalle , le raport
d'une Affaire importante qui lui fut
fait par M. l'Abbé Mainguy. Ce Prince
y donna des preuves de ſa péné -
trátion ordinaire & de la facilité qu'il a
pour le maniement des plus grandes
Affaires. Il en fortit auſſi fatisfait de
l'application que l'on donne dans ce
Conſeil , à rendre la Juſtice aux Sujers
duRoy,que de l'habileté duRaporteur.
Le peu de Logement qu'il y
avoit dans l'enceinte du Palais des
Tuilleries , avoit fait juſqu'à préſent
demeurer les Pages & le Manege à
Verſailles : Comme on a bâti depuis
peu des Logemens & des Ecuries , on
a fait venir ici tous les Equipages qui
étoient reſté à la Grande & à la Petite
Ecurie. On a aufli rétabli & approprié
l'ancien Carouſel .
: Le9 , M. de Rocheplatte Major
Agust 1717. L
1
122 LE MERCURE
des Gardes de Mar le Duc d'Orleans ,
ût l'honneurde monter dans le Caroffe
de S. A. R. qui lui permit d'uſer du
droit qu'il en avoir.
Le 10,M. le Comte de Stairs, après
pluſieursconteftations , a enfin,ce matin,
préſenté ſa Lettre de créance au
Roy & a pris Qualité.
On fut fort allarmé à la Cour , de
la chutte que le Roy fit de fon Lit le
foir , enjoiant avec M. le Prince de
Boüillon ; mais hûreuſement , il tomba
légérement ſur les mains & re
ſentit de mal qu'au petit doigt , dont
la douleur pafla promptement. Mr Ma-
'réchal Chirurgien de S. M. le vifita
depuis les pieds juſqu'à la tête , ſans
appercevoir aucun autre mal.
Let , M. le Comte de Ribeira Ambafladeur
Extraordinaire de Portugal,
îût Audiance particuliere du Roy, dans
laquelle il fit part à S.M.delaNaiſſance
d'un 3 Infant dont laReine de Portugal
accoucha les du moispaffe. It donna
une grande Fête pour célébrer la Naifſance
de ce Prince. Sa Maiſon connue
fous le nom de l'Hôtel de Bretonvilliers,
à la Pointe de l'Ifle Saint
Louis , étoit toute illuminée de Cire
blanche.
DAOUST. 123
Ontira unfeu d'Artifice avant le Bal,
pendant lequel on diſtribua avec profufion
aux Maſques , toutes fortes de
rafraichiſſemens .On danſoit dans une
Gallerie qui donne fur la Riviére &
dont la ſituation eſt la plus charmante
de Paris . Cette Fête auſſi galante que
fomptueuſe , a répondu parfaitement
à la haute opinion que cet Ambafladeur
a donnée de ſa Magnificence en
pluſieurs occafions.
Le 12 , S. M. foupa dans le Pavillon
que l'on a élevé au milieu des Tuilleries
, à la place du Boſquet que l'on
appelloit le Théatre. Le Roy a quitté
le Deil qu'il avoit pris pour M. le
Comte de la Marche. Mst le Duc
d'Orleans continuë à le porter de l'Electrice
Doüairiere de Saxe..
MADAME vintà Paris& aſſiſta
pour la deuxième fois à la Repréſentation
d'Heraclius. Elle ût la fatisfa
Etion en arrivant , de faire ſes compli
mens à Mst le Duc de Chartres qui
étoit entré le 4 de ce mois ,dans ſa isa
année. Ce Prince étoit allé le matin
prendre Séance au Parlement , ſans
aucun Cortége. Les fix Gentils-Hommes
fortis depuis peu de Vincennes &
Lij
124 LE MERCURE
د enne rede
laBaſtille , voulans réparer la faute
qu'ils avoient commife
conduifant pas Mst le Duc de Chartres
, le jour qu'il obtint leur grace , fe
trouvérent à la defcente de fon caroffe,
le conduifirent à la Grand Chambre
&ne le quittérent quelorſqu'ilfut deretour
au Palais Royal &qu'il fut rentré
dans fon Cabinet. Je reviens aux honneurs
que leParlemēt rendit à cePrince .
Les Huifliers de la Grand'Chambre
vinrent au devant de lui , jufqu'à
la Porte , de la Grande Sallea
Lorſqu'il ût traverſé le Parquet & pris
fa Place , M. le Premier Préſident lui
adreſſa un Compliment fort éloquent ,
dans lequel , en faifant l'éloge de Mg
le Duc d'Orleans , il y joignit aufli
celui de Msi le Duc de Chartres . IL
fit ſurtout ſentir qu'on avoit tout lieu
d'eſpérer que ce jeune Prince ſe conformeroit
aux exemples que lui donnoir
S. A R.: Mgr le Duc de Chartres
pondit à ce Compliment avec autant
de modeſtie & de juſteſſe dans ſes termes
que de dignité & d'affûrance
dans la maniére de les prononcer. Il
donna enſuite ſon avis dans l'affaire
qui fut jugée à la petite Audiance. l'AD'AOUST".
125
vocat qui plaida à la Grand Chambre ,
fitun éloge trés convenable de Mst le
le Duc de Chartres , qui en ſortant ,
fut reconduit par les Huiffiers juſqu'à
la Porte de la Sainte Chapelle. Il revintenfuite
au Palais Royal recevoir
des complimens qu'il avoit fibien mérité.
Il étoit à cette Cérémonie vétu
deDeüil, avec beaucoup de Pierreries
fur fon Habit. On étoit ſi peu informé
dans Paris du jour que ce Prince prendroit
Séance au Parlement , qu'il ne
s'y trouva que trois Ducs , qui étoient
M. l'Evêque de Beauvais , M. le Duc
d'Antin&M. le Duc deVillars Brancas .
Les Commiffaires nommés pour éxaminer
les Projets propoſés pour le
nouvel arrangement des Finances , y
travaillent avec beaucoup d'affiduite
& de diligence. Mst le Duc d'Orleans
a fi fort à coeur que ce nouveau
Siftéme ait ſon effet , qu'il trouva bon
qu'il n'y ût point Samedydernier, de
Confeil de Régence ; mais , on en
tint un extraordinaire , Mardy , pour
examiner le travail de ces Meffieurs ,
qui en ont rendu compte , encore
plus particulièrement dans les Af
emblées tenues au Palais Royal ,lo
Liij
126 LEMERCURE
11 au foir , ce matin , & l'aprés-midi.
On n'a preſque plus d'attention qu'à
cette affaire qui ſuſpend toutes les
auties.
Le 13 , Mgt le Prince de Conty eft
venu ce matin, annoncer au Roy , que
Madamela Princeſſe de Conty étoit
accouchée hûreuſement d'un Prince.
On a porté aujourd'huy à la Grand'
Chambre , la Lettre de Cachet ordinaire
, pour ordonner au Parlement
de ſe rendre en l'Egliſe de Nôtre-
Dame; afin d'aſſiſter à la Proceffion
qui ſe fait le jour de l'Aſſomption ,
pour l'accompliſſement du voeu de
Louis XIII. Le Roy ajoute dans
cette Lettre , qu'il veut que le Due
d'Orleans y recoive les mêmes
Honneurs que l'on rendroit à S.
Μ.
Mst le Duc Régent travaille trés ſouvent
avec M. le Duc de la Force &
M.Pelletier des Forts, à la réviſion des
Taxes , afin d'accélérer cette affaire .
Poury parvenir, on a éré forcé de mettre
Garniſon chez pluſieurs des Taxés
S. A. R. a cependant û la bonté d'envoyer
à M ' le Premier Preſident , le
Rôle des Conſeillers au Parlement qui
D'AOUST. 17
l'ont été ; afin de les engager à
fatisfaire promptement à leur Impoſition
; faure de quoi , on feroit obligé
de les y contraindre. Il a aſſemblé chez
lui les Doyens & Sous-Doyens de
chaque Chambre , pour prendre des
meſures qui puiſſent contenter Mst le
Duc Régent..
Onaparlé enmêmetems de la Conteſtation
qui s'eſt élévée entrelaGrand'
Chambre & les Enquêtes , au ſujet
des Commiſſaires que l'on nomme
pourexaminer les Edits qui ſont envoyés
au Parlement. Les Conſeillers
des Chambres des Enquêtes prétendans
qu'une partie des Commiſſaires
nommés , doit être choiſie parmi
eux.
Lers , jour de l'Afſomprion de la
Vierge , leRoyſe confeſſa àM. l'Abbé
Fleury ſon Confefleur , avec tout le
recueillement imaginable & donna
des marques d'une Piété exemplaire,
pendant toute la Cérémonie.
La Proceſſion de l'Egliſe de Notre-
Dame qui fe fait tous les ans à pareil
jour , au tour de la Gité , en exécution
du Voeu de Louis XIII , ſe fir avec
beaucoup de Pompe & de Solemnité.
¥28 LEMERCURE
Mstle Duc Régent s'étant rendu ſur les
4heures à l'Eglife Métropolitaine , il
ytrouvalesGardes du Roy qui occupoientle
Chour , rangez en haye , le
Mousqueton ſur l'épaule. Les Cent-
Suiſſes du Roy étoient dans la Nef& fe
mirent en marche avec la Proceffion
S. A. R. marchoit immédiatement
après M. le Cardinal , précédé d'un
Officier des Cent- Suiſſes du Roy &
fuivi de l'Officier des Gardes du Corps.
CePrince avoit à ſa droite Μ. ΙἘνει
quedeVannes ſon premier Aumônier,
M. l'Abbé Maler , M. l'Abbé du Rodetſes
Aumônietsen Rochet; M. l'Abbé
Pajor Maîtrede laChapelle de la
Muſique à ſa gauche. Enſuite , étoit
le Parlement en Robes Rouges , la
Chambre des Comptes , la Cour des
Aydes & la Ville. Il yût un concours
de Peuple infini , attiré par la préſence
de MB le Duc d'Orléans.
Le 16 , Madame la Ducheſſe de
Berry , qui étoit venuë de la Meже ,
entendre les Offices aux Carmelites ,
le jour de la Fête ; tint Toillette au
au Palaisjdu Luxembourg , où ſe trouvěrent
Mesdames les Ducheſſes de
Saint Simon , de Villars , ſes Dames
--
D'AOUST. 129
du Palais, pluſieurs Ducs,Grands Seigneurs
, Marquis & preſque tous les
Ambaſſadeurs & Envoyez. Le 17 , elle
alla à la premiere Répreſentation de
l'Opera de Venus &d'Adonis , qui eſt
goûté;&de là, elle retourna à laMente.
Le même jour , on tint à l'Hôtel
de Ville l'Aſſemblée ordinaire , pour
l'Election de deux nouveaux Echevins.
M. Trudaine Prévôt des Marchands
ouvrit la Séance par un Diſcours ,
dans lequel il fit l'Eloge du Roy , de
Mgt le Régent & de M. Bignon ſon
Prédéceſſeur. Enfuite , les deux anciens
Echevins ſortans , firent chacun
unDiſcours de remercîmens à Mesde la
Ville ; après quoi , M.le Procureur du
Roy fit un difcours ſur les avantages
& l'honneur de la Charge de Prévôt
des Marchands & d'Eſchevin. Il paffa -
enfuite , à l'Eloge du Roy , de Mst le
Duc d'Orleans & deM. Bignon ; après
quoi , on procéda à l'Election en la
maniere accoutumée , par le Scrutin :
Celui qui le portoit , étoit M Nicolaï
le fils , Conſeiller au Parlement & recû
en ſurvivance de la Charge de Premier
Préſident de la Chambre des
Comptesi Parmi les perſonnes
130 LEMERCURE
qui votérent pour l'Election , ſe trouvérent
M.Dagueſſeau de Valjoint frere
de M. le Chancelier , M. de Maupeou
Confeiller au Parlement. Les
Echevins élûs font M. Gachier Notaire
& Conſeiller de Ville , & M.
Maſſon Greffier du Parlement.
MArdi
13 Juillet , le ſieur Gautier
Docteur en Medecine de l'Univerſité
de Nantes, fut préſenté à Son
ALTESSE ROYALE , par Mt le Comte
deToulouſe & parMrle Maréchal d'Efzrées
: Il rendit compte à S. A. R. des
883102
Lij
100 LE MERCURE
Expériences qu'il a faites durant trois
mois, au Port de l'Orient, par fon ordre
& par celui du Conſeil de Marine
, de l'Eau de Mer renduë potable
&dégagée de tout Sel volatile.S. A.R.
en fut très fatisfaite & fit voir ſa pénétration
, en deſſinant ſur le champ
la Machine , ſur le ſeul récit du ſieur
Gautier qu'il chargea de lui en faire
un Modéle de carton. La Machine
eſt très ſimple & a une parfaite imitationde
la Nature;elle n'eſt point embaraſſante
, donne à peu de frais quantité
d'eau , auſſi bonne & auſſi ſalutaire
que cellede Fontaine & même plus
fraiche , comme il paroît par les Procès
verbaux des Gens qui en ont bû
durant deux mois. Comme c'eſt une
des plus utiles & des plus bellesDécouvertes
qui ait été miſe au jour
depuis pluſieurs fiécles , je commencerai
le Journal de Paris par les Procés
verbaux des Expériences qui en
ont été faites ſur les Lieux. Je continuërai
par la ſuite à informer le Publicde
tout ce qui viendra à ma connoiffance
, touchant cette nouvelle
Découverte.
D'AOUST.
101
EXTRAIT DU REGISTRE
Des Procez Verbaux, tenu au Contrôle
de la Marine , au Port de l'Orient .
,
Nous , Medecin du Roy , Chirurgien
Major &Apoticaire de la Marine de
ce Port , Certifions que le premier de ce
mois , nous nous sommes transportez par
ordre de Meſſieurs de Beauregard Commandant
la Marine en ce Port , & de
Clairembault Commiſſaire General
Ordonnateur de la Marine en ce Fort ,
àBord du Vaisseau du Roy le Triton ,
poury examiner l'Eau du ſieur Gautier
Medecin; & que ſur le lien,nous avons
fait mettre devant nous de l'Eau de Mer
dans la Cucurbitte de ſa Machine , pour
être échauffée & élevée en vapeurs ,
par le moyen d'un Tambour placéau def
Sus de l'Ean , qui dans ſon ſein, contenoit
un feu de bois & de charbon ; &
que par le Robinet de la Citerne de la
Machine ,nous en avons vû couler une
Eau claire dont nous avons emporté
environfix pots ; sur laquelle nous avons
fait des Epreuves avec la Noix de
Galle , le Sucre de Saturne , l'Ozeille,
I iij
102 LE MERCURE
le Sel de Tartre , le Sublimé Corrofif,
l'Esprit de Coclearia & le Vinaigre diftillé:
Qu'en même-tems nous avonsfait
pareilles Epreuvesſur la meilleure Eau
de Fontainedu Païs, &que dans la confrontation
que nous avons faite de l'une
&de l'autre Eau, nous n'y avons trouvé
nulle difference , exceptéque celledu
fieur Gautier tire plus fortement la
Teinture : Que nous avons peſépareille
quantité de ces deux Eaux & les
avons trouvées de mêmepoids: Que nous
avons deſſéché pareille quantité de ces
deux Eaux , & qu'aufond du Vaisseau
il est resté un peu de Sel Nitreux de
pareil goût , à l'exception pourtant que
l'Eau de Fontaine en alaiſſsé plus groſſe
quantité , &que le Selde l'Eau duficur
Gautier étoit plus gris que celui de l' Ean
de Fontaine. Nous avons gouté & bû
plusieurs fois de cette Eau que nous trouvons
absolument dépoüilléede SelMarin
& qu'elle est en sont , ſemblable
à l'Ean de Fontaine , à l'exception que
dans celleduficurGautier , nousy avons
remarquéunpetit goût Etranger , que le
fieur Gautier nous a dit provenirde la
Résine qu'il a été obligé d'employer
pourfonder lePlomb desa Machine
7
D'AOUST. 103
cequi peut-être veritable ; puiſque nous
avons rémarqué dans ſon Eau quelques
petits Corpuscules Argentins qui ſurnageoient
fur fon Eau , qu'il dit auſſiprovenir
de la Réſine : Qu'étant à bord
du Vaisseaule Triton , nous en avons
vû boire aux Gardiens de ce Vaisseau
auxJournaliers qui tournent le Tambourde
la Machine , qui nous ont assuré
que dépuis que l'Eau couloit , ils n'en
buvoient point d'autre & n'avoient
réſſenty aucunes altérations , ni incommoditez
. Fait à l'Orient le ſeptiéme
Juin 1717. figné de Villartay , Jarnoien
, Dufay & Cordier.
PROCEZ VERBAL DE L'EAU DE MER,
renduë potable.
Nous, Officiers de Marine & du port,
Souſſignez , Certifions qu'en consequence
des Lettres écrittes de Paris par le Confeil
de Marine , à M. de Bauregard
Capitaine de Vaisseaux du Roy , Commandant
la Marire au Département du
Port - Loüis & l'Orient , & à MrClarrembault
Commiſſaire Général , Or
donnateurde la Marine du 30. Décembre
1716.qui permettent anfieurGan104
LE MERCURE
tier Medecin de Nantes , de faire en
ce port l'épreuve qu'il a proposéeàS.
A. R. Mgr.le Duc d'Orleans , Regent
du Royaume & au Conseil de
Marine,du fécret qu'il a trouvé pour
rendre l'Eau de la Mer potable ; lefieur
Gautier auroit établisa Machine à bord
du Vaisseau de S. M. nommé le Triton
, où nous étant transportés pour être
preſents à l'épreuve & voir agir cette
Machine , afin d'en faire un fidele raport
; nous aurions obſervé cequifuit.
SÇAAVVOOIIR.
Cette Machine occupe l'espace d'environ
8. Tonneaux , dont il yen a 2.
à diminuer pour le Vuide laiſſe par le
bas , pour ne pas toucher au l'est.
Le 20. May1717. Le fieur Gautier
aallumé lefeudans le Réchaud de cette
Machinezil est provenu pendant 24. heures
, depuis midy jusqu'à pareille beure
dutendemain , 9Pieds Cubes d'Eau donce
,faiſans àraison de 36 pintes que contient
la mesuredu pied cube , la quan
tité de 324. pintes , ou une Barrique
42, Pots : Il a été consommé en
sette Opération un pied Cube de charbon
de
L
D'AQUST .
105
I
de Terre & pied Cube de charbon
de Bois mêlez ensemble ; & nous avons
remarqué que la Machine prenoit vent
par plusieurs endroits , ſans quoi la distillation
eût étéplusforte ; ( ce qui n'arriveroit
pas à l'avenir ;) le ſieur Gautier
nous ayant fait connoître qu'il établifſoit
fes Machines Sans ſouder te
Plomb : Ce sera une épargne & les
Machines neSauroient prendre vent.
Le 22. dudit mois , le feu étantralumé
dans la Machine , il est provenu
pendant 12. heures ; dépuis 7. heures du
matin jusqu'à pareille heure du foir ,
4. pieds Cubes d'Eau douce , faifans
144. pintes ou une démie Barrique &
12. Pots. Ila été consommé en cette Opération
un feixiéme de Corde de gros-
Bois.
Le 25. le feu a été rallumé pour faire
de nouvelle Eau , dont on s'eſt ſervi
pour cuire des Viandes , Boeuf , Monton
& Lard , des Féves & poids qui
ont aussi été trés bien cuits , en moins
dedeux heures , avec un feu médiocre.
Le 26. on a pefé de cette Eau avec
un Pese- liqueurs ; elle s'est trouvée
d'égal poids que celle de la meilleure
Fontaine de ce port.
106 LE MERCURE
Le 28. on a Boullangé un pain pétri
de cette Eau & un autre pain de celle
dont on ſe ſert ici ordinairement ;
les deux d'une même Farine, avec égal
lévain & les Eaux chauffées à pareil
degré : Lepain de l'Eau artificielle s'eft
trouvé aussi bon & même un peu plus
frais & léger que l'autre.
,
Cette Eau n'a aucun goût deſel ; elle
est parfaitement bonne , étant réposée
du matin au foir ; elle est meilleure
plus fraîche que celle des Fontaines.
Nous avons remarqué qu'elle devient
meilleure de jour à autre , & que plus
la Machine travaille , plus elle perd
le petit goûtde réſine qu'elle contrartoit
de lasoudure du Plomb , de manilre
qu'il ne luy reste à preſent autant
que nous en pouvons juger, que leſeul
goût d'Eau de pluye : Les Gardiens des
Vaisseaux &les Gens qui travaillene
à sa distillation , nous ont assuré n'avoir
pris d'autres boiffons que cette
Eau,pendantplus d'un mois , mêmefort
Souvent à jeun ; fans avoir reſſenty ancune
incommodité ; qu'au contraire ils
la trouvoient bonne , fraiche &faine :
Ce qui a engagé plusieurs personnes de
confideration à en faire emplir & cm
D'AO UST. 107
porter des cruches dans leurs maisons ,
pour en boire & s'en servir à differens
usages.
EVALUATION
DU CHARBON ET DU BOIS,
Qui ont été conſommés pour les deux
épreuves ci-deſſus , par laquelle on
connoit à peu prés ce que peût couter
la Barrique d'Eau distillée
le Charbon , & celle diſtillée par
le Bois.
par
Ilentre 10 pieds Cubes de Charbon
de Terre ou de Bois , dans la Barrique.
La Barrique de Charbon de Terre
coûte àpréſent ici au Roy 10 livres; ainfi,
lepied Cube qu'on en a consommépour la
distillation , pendant les 24 heures fufdites,
revient à 20fols , cy. 11. o ſod
La Barrique de Charbon de bois conte
30 fols ; ainfile pied cube consommé
pour mêler avec le Charbon de Terre
ci-deſſus,revient à un folfix deniers .
o 1f. 6. d .
..
108 LE MERCURE
Ladite Suivant cette Dépense :
Epreuve ayant produit 324 pintes d'eau
douce , la Barrique d'eau pourroit couter
ici à préſent, étant distillée, deCharbon
de Terre de Charbon de Bois
environ quinze fols onze deniers.
cy
1
15 f. 11 d.
La Cordede bois à bruler de 8 pieds
de long , 4 pieds de haut , & les buches
qui la compoſent , ayant chacune 2 .
pieds de longueur , coute ici apréſent
an Roys livres dixfols. Il en a estécon-
Somme pour la distillation pendant les 12
heuressusdites unfeixiéme de Corde ,
quirevientàfix fols fix deniers.
cy
,
6 f. 6 d.
Ces deux differentes épreuves nous
font connoître que l'Eau diſtillée par
le Bois, couteroit moins que celle dif
tillée par le Charbon ; mais le Bois envolumeroit,&
embaraſſeroit d'avantage
un Navire que le Charbon. Nous
rémarquons que le feu de Boisne produit
pas autant d'Ean que celui de
Charbon , il eſt à préſumer que fi la
foudure
D'AOUST.
109
foudure du Plomb de la Machine ût
été bien faite , elle n'ût pas pris vent
& elle eut donné beaucoup plus d'Eau
douce;ce qui en auroit diminué le prix .
Le ſieur Gautier nous a même affirmé
que par la Réfaction d'une autre pareilleMachine
pas plus grande ny plus
embaraffante , il fourniroit la quantité
d'Eau néceflaire par jour , à un Equipage
de plus de 400 hommes. En foy
de quoy nous avons figné la préſente
à l'Orient , le onzième Juin 1717. figne
, de Beauregard , Clairembault ,
Collationné Chunland de Boiſdiſon ,pour
M. le Controllcur.
Le 23 Juillet , on fit en Sorbonne
l'Ouverture des Théſes appellées
Sorboniques . M. l'Abbé Parquet
Prieur de la Maiſon , prononça fur
la néceſſité & fur l'utilité de lite les
Peres de l'Eglife , un Diſcours éloquent
, & récita une Ode à la loüange
deMgr le Régent .
Le Pere Macé Cordelier , répondit
& démontra par un autre Difcours qui
fut applaudi , l'importance de lire l'Ecriture
Sainte, comme la Source pure
& originále , où les Peres de l'Eglife
avoient puiſé : 11 finit par une Piece
Aouft 1717. K
-
110 LE MERCURE
de Vers de très bon goût. L'Affemblée
fut nombreuſe : M. le Cardinal de
Noailles & pluſieurs Prélats s'y trouvérent
Le 24 , M. le Marquis de Pracontal
Capitaine au Régiment Royal des
Cuiraffiers , fils du Marquis de Pracontal
Lieutenant Général des Armées
du Roy , préta Serment entre
les mains du Roy , pour la Charge de
Lieutenant de S. M. en la Province
de Nivernois vacante par la mort
du Comte de Bulleaux ſon Oncle .
Le 25 de Juillet , le Roy accompagné
deMer le Duc du Maine , de M.
le Maréchal de Villeroy , de M. I'Evêque
de Frejus , de M. le Prince
Charles & de ſa Cour ordinaire ,
partit du Palais des Tuilleries ſur les
4heures& demie du ſoir , pour aller
ſe promener à Bercy qui eſt á une perite
lieuë de Paris. Il alla deſcendre
dans la Maiſon de M. Pajot d'Onzeen-
Bray , laquelle , quoique médiocrement
grande eſt cependant trés
bien entenduë ; elle eſt ſurtout décorée
d'un Cabinet , où le Maître de la
Maiſon a raſſemblé avec beaucoup de
dépenſe & de curioſité, tous les me
د
D'AOUS-T.. III
:
déles de Machines , qui ſont comme
autant de Chefs-d'oeuvre de la Méchanique.
Ces Raretés ſont placées en
différentes Armoires , dont la difpofition
intérieure ſe change d'un moment
à l'autre,pardes refforts ſécrets qu'a inventé
le fameux PereSebastien Carme
de la Place Maubert , quí a travaillé
depuis plus de 20 ans à perfectionner
ce Cabinet deſtiné après la mort du
Poſſeſſeur , à l'Académie des Sciences .
S. M. ſe promena d'abord dans le Jardin
, où on fit joüer les Eaux qui font
trés belles. Elle vit enſuite la Ménagerie
compoſée d'animaux rares ;
aprés quoy elle monta aux Appartemens
: Pendant ce tems là on fit ra.
fraichir ſes Gardes , ſes Pages & les .
Suiſſes de fa Garde. M. Pajot montra
à S. M. un excellent Miroir ardent ,
eſtimé 25000 livres , qui diſſout tou
tes fortes de Métaux. Le Roy ût le
plaisir de voir fondre un Louis d'or
& pluſieurs Morceaux d'acier : 11
voulut voir le Laboratoire , ſuivi de
toure la Cour. S. M. fit attention à ce
qu'il y avoit de plus curieux. Le Roy
deſcendit de là dans le Jardin & fe
promena ſur la Terraffe : Pendant qu'-
Kij
112 LE MERCURE
il faifoit Collation on tira un Feu
d'Artifice qui avoit été préparé ſur
l'Eau. A huit heures , le Roy retourna
au Louvre, fort content de ſa Promenade.
د
Le même jour , on chanta le Te
Deum, pour le rétabliſſement de la
fanté de MADAME , dans l'Eglife
des Quinze-Vingts. Elle continuë de
venir de Saint Cloud à Paris, une fois
la ſemaine. Cette Princeſſe dîna hier
au Palais Royal , comptant d'affifter
à la repreſentation de la Tragédie
d'Heraclius que les Comédiens
François devoient joüer ſur le Théatre
de l'Opera . Madame étoit déja dans
fa Loge , lorſque le ſieur Guerin qui
étoit habillé & prêt à paroître ſur la
Scéne , tomba enApoplexie dans les
Couliffes : Il fut emporté auſſitôt chez
lui. Il eſt leplus ancien Comédien de
la Troupe. Il avoit été Camarade de
Molière dont il avoit épousé la Veuve
. Il excelloit dans les Rôles de vieillard,
furtout pour le Comique ; & on
l'écoutoir avec ſatisfaction dans le
Tragique , où il faiſoit le Rôle de
Confident. Il lui ſera plus facile qu'a
un autre,d'être fidéle à la parole qu'il
D'AO UST.
113
adonnée,de neplus monter ſur leThéatre
; car , il a 82 ans & de plus ſon
Apoplexie s'est tournée en Paralific
fur la langue. Cet Accident imprévû
étonna ſi fort les Acteurs , qu'ils aimérent
mieux rendre l'argent, que de repreſenter
cette Piéce.
Le 25 après midi , il ſe tint une lom
gue Conférence chez M. le Chancelier,
entre les neuf Commiſſaires nom.
més pour l'arrangement des Finances .
On continue d'éxaminer avec beaucoup
d'attention tous les Mémoires
qui ont été préſentés à ce deſſein. La
principale application de ces Mefſieurs
, eſt de pouvoir accorder les
interrêts du Roy avec ceux du Public .
Les Promenades du Cours pendant
la nuit , ſont plus fréquentes que
jamais, à caufe des chaleurs exceffivesdont
on eſt incommodé pendant
la journée :On y reſte juſqu'au jour.
Ces Affemblées nocturnes donnent
lieu à beaucoup de petites Hiftoriettes
qui ſe débitent le lendemain & que
chacun charge,à ſa fantaiſie,de quelque
Circonſtance maligne.
Il ya dans le menu Peuple de Paris,
une eſpèce de Badaux qui ne man-
Küp
14 LE MERCURE
quent/aucune des Exécutions qui ſe
font ici. Ils ont û plein contentement
cette ſemaine; car , il y en a û beaucoup
: Je n'en parlerois point dans ce
Journal , ſans la particularité d'un
Maure , qui s'étant amuſé à voler un
Conſeiller du grand Conſeil , le 22
du paſſe ſur les 9 heures du ſoir , fut
reconnu le lendemain avec le Chapeau
de celui qu'il avoit attaqué. A certe
marque , il fut arrêté & conduit en
Priſon. Comme il n'étoit d'aucune
Religion , on le catéchifa la veille de
fon Jugement ; il fut batiſé le Samedy
matin vingt-quatre & rompu vif à
ſept heures du ſoir , à cauſe de l'énormité
de ſes Crimes. Il a déclaré
22 de ſes Complices Voleurs de nuit ,
dontpluſieurs ont été arrêtés.
M. de Harlai de Beaumont Confeiller
d'Etat Ordinaire , dont nous
avons annoncé la mort dans le Mercure
de Juillet , a fait un Teſtament,
par lequel il laifſe les Mémoires &
les Papiers qu'il avoit afſſemblés touchant
la Charge d'Avocat General , à
M. Chauvelin de Griſenois qui occupe
cette Place ; & au cas que ce dernier
vint à décéder ſans enfans , il lé-
1
1
---
!
D'AOUST.
11F
gue tous ſes Manuscrits à la Biblioteque
des Peres de Sainte Géneviève ,
qui a été fort augmentée par celle de
feu M. l'Archevêque de Reims .
M. d'Armenonville a û le Bureau
de M. de Harlai ,en montant à l'ordinaire
: Il devient par là le 4º Conſeiller
d'Etat par ſon ancienneté d'Intendant
des Finances.
Le29 , Mgt le Duc d'Orleans voulant
éviter les importunités des ſollicitations
qu'on lui fait , auffi-tôt qu'une
Place eſt vaquante dans le Conſeil
d'Etat ; a jugéà propos de donner une
Expectative à celui des Maîtres des
Réquêtes Intendants, felonle rang de
fa Réception : Comme M. de Bernage
s'eſt trouvé plus ancien que M. Ferrand
, il a obtenu par cette Loy l'Expectative
, pour la premiere Place qui
vaquera.
Le 30,onfut informé à laCour que le
Pape tint Confittoire le 11 Juillet. Le
Saint Pere s'étendit fort ſur les grandes
Qualités de M. l'Abbé Alberoni ;
il fit valoir ſurtout , les ſervices qu'il
a rendu au Saint Siege ; aprés quoi ,
il le déclara Cardinal , & en réſerva un
autre in Petto. Par cette Promotion
116
LE MERCURE
onjuge que toutes les Affaires d'Efpa.
gne ſont ajuſtées avec la cour de Rome.
On écrit d'Eſpagne , que ce noun
veau Cardinal n'a en vûë que le bien
de l'Etat. Toutes les Affaires roulent
préſentement ſur lui & lui font prefque
toutes renvoyées : C'eſt par ſes
ſoins que la Flotte d'Eſpagne compofée
de ſeize Vaiſſeaux de Guerre , de fix
Galéres & 36 Vaiſſeaux de tranfport
, a été équipée. Il y avoit longtems
que cette Couronne n'avoit été
en ſituation d'aſſembler une Flotte fi
nombreuſe. Malgré la dépenſe qu'il
a fallu faire pour un pareil Armement
, ce Miniſtre a déclaré qu'il avoit
100000 Piſtoles en réſerve ,destinées
pour l'Expédition qu'il ſe propoſoir.
Il a fait nommer M. Leedes Général
de l'Armement de Mer. Les Troupes
feront commandées par 3 Lieutenans
Généraux , 6 Maréchaux de camp &
autant deBrigadiers. M. le Marquis dé
Patignes qui est bien fourni d'argent ,
a été choisi pour Intendant des Troupesde
cetArmement. Il y a fur cetteE
cadre douze Bataillons (dont deux font
de Gardes Vvalones) 5o Compagnies
de Grenadiers. & 300 Dragons , qui
D'AOUST.
117
font to à 1 mille hommes de débarquement
; un Train d'Artillerie de 40
piéces de Canon & toutes fortes de
Munitions de Guerre & de bouche
pour une longue Expédition. Cette
Flotte a été vûë à la hauteur de Marfeille&
de Toulon , faiſant voile vers
l'Italie , fans qu'on ſcache encore ſa
deſtination.
LISTE DES VAISSEAUX
Armezà Cadix .
TE Prince des Asturies , autrefois
le Cumberland de ... 70 Canons .
Le Saint Philippe & le Saint Charle
:
La Sainte Elifabeth .
Le Saint Louis
Le Saint Ferdinand
Le Saint Pierre
Le Saint Rofaire.
Le Royal .
La Perle.
Le Volant.
La Surpriſe .
La Junon .
..
•
ة •
•
• 60 Canons.
.60.
60.
..
• .60.
60.
•
.60.
60.
•48.
.46.
44.
• 36.
2Brulots , le Saint Philippe &Caſtille.
Le Saint Salvador & l'Hercule , dont
le premier fertde Magazin & l'autre
d'Hôpital .
118 LE MERCURE
M. le Maréchal de Tallard , à quả
Mgt le Duc d'Orleans avoit donné
une Place dans le Conſeilde Régence,
y vint prendre Séance le 31.
د
Lei Août , Mst le Prince de Conty
n'a point paru au Conſeil de Régence
ayant perdu la nuit du 31 Juillet
fon fils unique leComte de la Marche ,
âgé de 2 ans & 4 mois , étant né le
28 Mars 1715.
Le même jour on folemnifa à
la Mercy , la Fête de Nôtre-Dame
de ce Nom. M. le Comte de
Ribeira Ambaſſadeur de Portugal ,
rendit le Pain - Benî qui fut préſenté
par fon Aumônier en Rochet & en
Manteau. Les Timbales , les Trompettes
&Haut-bois précédoient plufieurs
Pains-Benîts portés pardes gens
de ſa livrée. Cette Cérémonie fut
magnifique.
L'aprés midi , enſuite du Sermen du
Pere Candide Chalippe Récolet , la
Proceſſion ſe mit en marche. Pluſieurs
Eſclaves retirez dépuis peu d'Alger &
de Maroc, avec quantité de jeunes enfans
en habits d'Anges , tenans à la
main des Banderoles aux armes de
M. l'Ambaſſadeur , attirérent l'atten-
(
D'AOUST. 119
1
tion du Public & ſurtout celle de
Madame la Ducheſſe de Ventadour ,
qui étoit avec Madame la Princeffe
de Rohan fa fille & autres Perſonnes
de Diftinction , ſur les Balcons de l'Hôtel
de Soubize .
Le méme jour , on trouva aſſaſſiné
un nommé Gerinaın , Officier reçu en
furvivance dans la petite Ecurie :
Quelque recherche qu'on ait faite , on
n'apû en découvrir les Aſſaſſins.
Le 2 , quoiqu'il ût été établi que l'on
ne porteroit point le Deüil des Princes
du Sang , que lorſqu'ils moureroient
au-deſſus de 7 ans ; la Cour n'a point
û d'égard à cette régle , l'ayant pris
pour la mort du Comte de la Marche.
Le 3 , Madame d'Aligre Religieufe
Benedictine de la Ville-l'Evêque,a été
nommée Coadjutrice de Madame ſa
Grande Tante qui eſt Abbeſſe de la
petite Abbaye de Saint Cir.
Le 4 , on ſçûr que M. le Marquis
d'Alincour Villeroy , étant tout à fait
rétabli de fon indiſpoſition , partit le
21 de Juillet de Vienne , pour ſe rendre
au Camp des Impériaux ſous Belgrade.
Les , on reprefenta fur le Theatre
120 LE MERCURE
du Palais Royal la Tragédie d'Heraclius
que les Comédiens n'avoient
point joliće le Jeudi précédent, à cauſe
de l'accident arrivé au ſieur Guerin
qui ſe porte beaucoup mieux . MADAME
aû la bonté d'envoyer tous
les jours ſavoir de ſes nouvelles.
Le 7. le Roy a donné à M. le Duc
d'Albret Pair & Grand Chambelan de
France , la Charge de Gouverneur
& Lieutenant General d'Auvergne, par
la démiſſion de M. le Duc de Bouillon
fon Pere , du 7. Aouſt 1717 .
Idem , le Gouvernement particulier
de la Ville de Cuſſet dans ladite
Province , par la même démiſſion du
7.Aouit 1717.
Idem , un Brevet de retenuë fur
la Charge de Gouverneur d'Auvergne
, de la ſomme de 30000 livres ,
en faveur de M. le Duc d'Albret.
Un Brevet d'affûrance deſdites
Charges , en faveur de M. le Duc de
Boüillon , en cas de prédécéds de M.
le Puc d'Albret.
Ure commiffion à M. le Duc de
Boüillon , pour commander ſa vie durant
& faire les fonctions deſdites
Charges , nonobſtant fa demiffion.
Le
D'AOUST. 124
Le Roy a été un peu incommo lé ;
mais il ſe porte mieux : Il a foupé
aujourd'huy chez Madame la Ducheffe
de Ventadour.
Le 7. S. A. R. Mgt le Regent , alla
préſider pour la premiere fois au Conſeil
du Dédans du Royaume : Il entendit
pendant 4 heures entiéres, avec une
attention toûjours égalle , le raport
d'une Affaire importante qui lui fut
fait par M. l'Abbé Mainguy. Ce Prince
y donna des preuves de ſa péné -
trátion ordinaire & de la facilité qu'il a
pour le maniement des plus grandes
Affaires. Il en fortit auſſi fatisfait de
l'application que l'on donne dans ce
Conſeil , à rendre la Juſtice aux Sujers
duRoy,que de l'habileté duRaporteur.
Le peu de Logement qu'il y
avoit dans l'enceinte du Palais des
Tuilleries , avoit fait juſqu'à préſent
demeurer les Pages & le Manege à
Verſailles : Comme on a bâti depuis
peu des Logemens & des Ecuries , on
a fait venir ici tous les Equipages qui
étoient reſté à la Grande & à la Petite
Ecurie. On a aufli rétabli & approprié
l'ancien Carouſel .
: Le9 , M. de Rocheplatte Major
Agust 1717. L
1
122 LE MERCURE
des Gardes de Mar le Duc d'Orleans ,
ût l'honneurde monter dans le Caroffe
de S. A. R. qui lui permit d'uſer du
droit qu'il en avoir.
Le 10,M. le Comte de Stairs, après
pluſieursconteftations , a enfin,ce matin,
préſenté ſa Lettre de créance au
Roy & a pris Qualité.
On fut fort allarmé à la Cour , de
la chutte que le Roy fit de fon Lit le
foir , enjoiant avec M. le Prince de
Boüillon ; mais hûreuſement , il tomba
légérement ſur les mains & re
ſentit de mal qu'au petit doigt , dont
la douleur pafla promptement. Mr Ma-
'réchal Chirurgien de S. M. le vifita
depuis les pieds juſqu'à la tête , ſans
appercevoir aucun autre mal.
Let , M. le Comte de Ribeira Ambafladeur
Extraordinaire de Portugal,
îût Audiance particuliere du Roy, dans
laquelle il fit part à S.M.delaNaiſſance
d'un 3 Infant dont laReine de Portugal
accoucha les du moispaffe. It donna
une grande Fête pour célébrer la Naifſance
de ce Prince. Sa Maiſon connue
fous le nom de l'Hôtel de Bretonvilliers,
à la Pointe de l'Ifle Saint
Louis , étoit toute illuminée de Cire
blanche.
DAOUST. 123
Ontira unfeu d'Artifice avant le Bal,
pendant lequel on diſtribua avec profufion
aux Maſques , toutes fortes de
rafraichiſſemens .On danſoit dans une
Gallerie qui donne fur la Riviére &
dont la ſituation eſt la plus charmante
de Paris . Cette Fête auſſi galante que
fomptueuſe , a répondu parfaitement
à la haute opinion que cet Ambafladeur
a donnée de ſa Magnificence en
pluſieurs occafions.
Le 12 , S. M. foupa dans le Pavillon
que l'on a élevé au milieu des Tuilleries
, à la place du Boſquet que l'on
appelloit le Théatre. Le Roy a quitté
le Deil qu'il avoit pris pour M. le
Comte de la Marche. Mst le Duc
d'Orleans continuë à le porter de l'Electrice
Doüairiere de Saxe..
MADAME vintà Paris& aſſiſta
pour la deuxième fois à la Repréſentation
d'Heraclius. Elle ût la fatisfa
Etion en arrivant , de faire ſes compli
mens à Mst le Duc de Chartres qui
étoit entré le 4 de ce mois ,dans ſa isa
année. Ce Prince étoit allé le matin
prendre Séance au Parlement , ſans
aucun Cortége. Les fix Gentils-Hommes
fortis depuis peu de Vincennes &
Lij
124 LE MERCURE
د enne rede
laBaſtille , voulans réparer la faute
qu'ils avoient commife
conduifant pas Mst le Duc de Chartres
, le jour qu'il obtint leur grace , fe
trouvérent à la defcente de fon caroffe,
le conduifirent à la Grand Chambre
&ne le quittérent quelorſqu'ilfut deretour
au Palais Royal &qu'il fut rentré
dans fon Cabinet. Je reviens aux honneurs
que leParlemēt rendit à cePrince .
Les Huifliers de la Grand'Chambre
vinrent au devant de lui , jufqu'à
la Porte , de la Grande Sallea
Lorſqu'il ût traverſé le Parquet & pris
fa Place , M. le Premier Préſident lui
adreſſa un Compliment fort éloquent ,
dans lequel , en faifant l'éloge de Mg
le Duc d'Orleans , il y joignit aufli
celui de Msi le Duc de Chartres . IL
fit ſurtout ſentir qu'on avoit tout lieu
d'eſpérer que ce jeune Prince ſe conformeroit
aux exemples que lui donnoir
S. A R.: Mgr le Duc de Chartres
pondit à ce Compliment avec autant
de modeſtie & de juſteſſe dans ſes termes
que de dignité & d'affûrance
dans la maniére de les prononcer. Il
donna enſuite ſon avis dans l'affaire
qui fut jugée à la petite Audiance. l'AD'AOUST".
125
vocat qui plaida à la Grand Chambre ,
fitun éloge trés convenable de Mst le
le Duc de Chartres , qui en ſortant ,
fut reconduit par les Huiffiers juſqu'à
la Porte de la Sainte Chapelle. Il revintenfuite
au Palais Royal recevoir
des complimens qu'il avoit fibien mérité.
Il étoit à cette Cérémonie vétu
deDeüil, avec beaucoup de Pierreries
fur fon Habit. On étoit ſi peu informé
dans Paris du jour que ce Prince prendroit
Séance au Parlement , qu'il ne
s'y trouva que trois Ducs , qui étoient
M. l'Evêque de Beauvais , M. le Duc
d'Antin&M. le Duc deVillars Brancas .
Les Commiffaires nommés pour éxaminer
les Projets propoſés pour le
nouvel arrangement des Finances , y
travaillent avec beaucoup d'affiduite
& de diligence. Mst le Duc d'Orleans
a fi fort à coeur que ce nouveau
Siftéme ait ſon effet , qu'il trouva bon
qu'il n'y ût point Samedydernier, de
Confeil de Régence ; mais , on en
tint un extraordinaire , Mardy , pour
examiner le travail de ces Meffieurs ,
qui en ont rendu compte , encore
plus particulièrement dans les Af
emblées tenues au Palais Royal ,lo
Liij
126 LEMERCURE
11 au foir , ce matin , & l'aprés-midi.
On n'a preſque plus d'attention qu'à
cette affaire qui ſuſpend toutes les
auties.
Le 13 , Mgt le Prince de Conty eft
venu ce matin, annoncer au Roy , que
Madamela Princeſſe de Conty étoit
accouchée hûreuſement d'un Prince.
On a porté aujourd'huy à la Grand'
Chambre , la Lettre de Cachet ordinaire
, pour ordonner au Parlement
de ſe rendre en l'Egliſe de Nôtre-
Dame; afin d'aſſiſter à la Proceffion
qui ſe fait le jour de l'Aſſomption ,
pour l'accompliſſement du voeu de
Louis XIII. Le Roy ajoute dans
cette Lettre , qu'il veut que le Due
d'Orleans y recoive les mêmes
Honneurs que l'on rendroit à S.
Μ.
Mst le Duc Régent travaille trés ſouvent
avec M. le Duc de la Force &
M.Pelletier des Forts, à la réviſion des
Taxes , afin d'accélérer cette affaire .
Poury parvenir, on a éré forcé de mettre
Garniſon chez pluſieurs des Taxés
S. A. R. a cependant û la bonté d'envoyer
à M ' le Premier Preſident , le
Rôle des Conſeillers au Parlement qui
D'AOUST. 17
l'ont été ; afin de les engager à
fatisfaire promptement à leur Impoſition
; faure de quoi , on feroit obligé
de les y contraindre. Il a aſſemblé chez
lui les Doyens & Sous-Doyens de
chaque Chambre , pour prendre des
meſures qui puiſſent contenter Mst le
Duc Régent..
Onaparlé enmêmetems de la Conteſtation
qui s'eſt élévée entrelaGrand'
Chambre & les Enquêtes , au ſujet
des Commiſſaires que l'on nomme
pourexaminer les Edits qui ſont envoyés
au Parlement. Les Conſeillers
des Chambres des Enquêtes prétendans
qu'une partie des Commiſſaires
nommés , doit être choiſie parmi
eux.
Lers , jour de l'Afſomprion de la
Vierge , leRoyſe confeſſa àM. l'Abbé
Fleury ſon Confefleur , avec tout le
recueillement imaginable & donna
des marques d'une Piété exemplaire,
pendant toute la Cérémonie.
La Proceſſion de l'Egliſe de Notre-
Dame qui fe fait tous les ans à pareil
jour , au tour de la Gité , en exécution
du Voeu de Louis XIII , ſe fir avec
beaucoup de Pompe & de Solemnité.
¥28 LEMERCURE
Mstle Duc Régent s'étant rendu ſur les
4heures à l'Eglife Métropolitaine , il
ytrouvalesGardes du Roy qui occupoientle
Chour , rangez en haye , le
Mousqueton ſur l'épaule. Les Cent-
Suiſſes du Roy étoient dans la Nef& fe
mirent en marche avec la Proceffion
S. A. R. marchoit immédiatement
après M. le Cardinal , précédé d'un
Officier des Cent- Suiſſes du Roy &
fuivi de l'Officier des Gardes du Corps.
CePrince avoit à ſa droite Μ. ΙἘνει
quedeVannes ſon premier Aumônier,
M. l'Abbé Maler , M. l'Abbé du Rodetſes
Aumônietsen Rochet; M. l'Abbé
Pajor Maîtrede laChapelle de la
Muſique à ſa gauche. Enſuite , étoit
le Parlement en Robes Rouges , la
Chambre des Comptes , la Cour des
Aydes & la Ville. Il yût un concours
de Peuple infini , attiré par la préſence
de MB le Duc d'Orléans.
Le 16 , Madame la Ducheſſe de
Berry , qui étoit venuë de la Meже ,
entendre les Offices aux Carmelites ,
le jour de la Fête ; tint Toillette au
au Palaisjdu Luxembourg , où ſe trouvěrent
Mesdames les Ducheſſes de
Saint Simon , de Villars , ſes Dames
--
D'AOUST. 129
du Palais, pluſieurs Ducs,Grands Seigneurs
, Marquis & preſque tous les
Ambaſſadeurs & Envoyez. Le 17 , elle
alla à la premiere Répreſentation de
l'Opera de Venus &d'Adonis , qui eſt
goûté;&de là, elle retourna à laMente.
Le même jour , on tint à l'Hôtel
de Ville l'Aſſemblée ordinaire , pour
l'Election de deux nouveaux Echevins.
M. Trudaine Prévôt des Marchands
ouvrit la Séance par un Diſcours ,
dans lequel il fit l'Eloge du Roy , de
Mgt le Régent & de M. Bignon ſon
Prédéceſſeur. Enfuite , les deux anciens
Echevins ſortans , firent chacun
unDiſcours de remercîmens à Mesde la
Ville ; après quoi , M.le Procureur du
Roy fit un difcours ſur les avantages
& l'honneur de la Charge de Prévôt
des Marchands & d'Eſchevin. Il paffa -
enfuite , à l'Eloge du Roy , de Mst le
Duc d'Orleans & deM. Bignon ; après
quoi , on procéda à l'Election en la
maniere accoutumée , par le Scrutin :
Celui qui le portoit , étoit M Nicolaï
le fils , Conſeiller au Parlement & recû
en ſurvivance de la Charge de Premier
Préſident de la Chambre des
Comptesi Parmi les perſonnes
130 LEMERCURE
qui votérent pour l'Election , ſe trouvérent
M.Dagueſſeau de Valjoint frere
de M. le Chancelier , M. de Maupeou
Confeiller au Parlement. Les
Echevins élûs font M. Gachier Notaire
& Conſeiller de Ville , & M.
Maſſon Greffier du Parlement.
Fermer
18
p. 390-403
DESCRIPTION de la Fête & du Feu d'Artifice tiré sur la Riviere, à Paris, entre le Pont-Neuf & le Pont Royal, au sujet de la Naissance du DAUPHIN, par ordre du Roy d'Espagne, & par les soins de M M. le Marquis de Santa-Cruz & de Barrenechea, Ambassadeurs Extraordinaires & Plenipotentiaires de S. M. Catholique.
Début :
Les préparatifs immenses & la dépense veritablement Royale de cette superbe Fête, [...]
Mots clefs :
Naissance du Dauphin, Fête, Feu d'artifice, Paris, Roi d'Espagne, Spectacle, Jardin, Hôtel de Bouillon, Musique, Ambassadeurs d'Espagne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DESCRIPTION de la Fête & du Feu d'Artifice tiré sur la Riviere, à Paris, entre le Pont-Neuf & le Pont Royal, au sujet de la Naissance du DAUPHIN, par ordre du Roy d'Espagne, & par les soins de M M. le Marquis de Santa-Cruz & de Barrenechea, Ambassadeurs Extraordinaires & Plenipotentiaires de S. M. Catholique.
DESCRIPTION de la Fête & du
Fen d'Artifice tiré sur la Rivière , *
Paris , entre If P'ont- Neuf & le Pont
Royal , au sujet de la Naijsance du ■
Dau p h i ri , par ordre du Roy d'Espa- !
gné , & par les foins de MM. le Mar
quis de Sanca-Cruz & de Barrenechea,
^Ambassadeurs Extraordinaires & Plé
nipotentiaires de S. M, Catholique.
LEs préparatifs immenses & la dépense ve-"
ritablement Royale de cette superbe Fête,'
dans l'execution de laquelle on a, pour ainsi
dire, forcé la nature, & surmonté tous les
obstacles de la Saison , méritent bien que le
Mercure de France en parle d'une manière i
en pouvoir donner une idée à ceux qui n'ons
pas été à portée de voir un spectacle auíS
■éclatant , lequel a parfaitement répondu aux
ordres que M M. les Ambassadeurs d'Espagne
avoient reçus du Roy , leur Maître , S. M. O
ayant voulu à l'occasion de cet heureux évé
nement , exprimer avec pompe dans la Capi
tale du Royaume , ses tendres sentimens pour
le Roi , son Neveu , & mêler fa joye avec
celle de toute la France.
On fçait assez Jes marques de joye qu'ont
fait paroître le Roi & la Reine d'Espagne de
l'heureux Accouchement de la Reine ; mais
íjuelques brillantes & générales qu'ayent été
les Fêtes qu'on a données dans leurs Etats l
ÍSCCC
t ù '.-ìjìò LIìjRARY.
A5TCR, LENOX AND
TILOEM FOUMOATlONâ.
FEVRIER. î73«. 391
î
eette occasion , elles n'ont pas encore été pro
portionnées à ce que L. M, C. ont senti dans
le coeur.
M M de Santa- Cruz & de Barrenechea ont
agi avec tant de sagacité , tant de grandeur
cl'ame , de discernement , cie goût , & sur touç
avec tact de zèle pour le service de S. M.
qu'il a résulté de leur application & de l'étenduë
de leurs lumières , une iclatante Fête,
où la grandeur » la variété & la magnificence
ont également régné.
L'Hpcel de Bouillon , situé fur le Quai de*
Theatins , vis-à-vis le Louvre , que léDuode
ce nom â bien voulu prêter . avec la noblesse
& les manières qa j font ordinaires aux person
nes de son rang , a servi de principale Scène.
C'étoit comme le centre de la Fête & du
spectacle , qui fut heureusement favorisé d'une
très- belle nuit.
Le ti. Janvier > à six heures du soir , tou
tes les Illuminations parurent dans l'éclat &
dans le brillant qu'il eít plus aisé de s'i
maginer que de décrire. La Façade de l'Hôtel
de Bouillon présentoit aux yeux sept Porques
de lumières ; on liloit au-dessus de ceìui
du milieu , qui étoit formé par la porte
de L'Hôtel , une Inscription Latine qui man-
Suoit l'union & le bonheur de la France & -
e l'îíspagne. Les ceimres des Portiques étoient
«lecórés alternativement par des Dauphins de
relief entrclaíTés > & par les Chifres du Roi ;
le tòut rehaussé d'or. Le vuide des Portiques
étoit occupé par des Emblèmes peintes en
camayeux , dans des Médaillons ornés de guir
landes. Au premier adroite, la France étòh;
'représentée sous la figure d'une belle femme,
gui montre à, l'Efpagne le Dauphin entre les
sjjî MERCURE DE FRANCE.
hus de Lncint. Çe Vers d'Ovide ctoit au ba<*
"3*1» nostrum curvi porunt Delphine; amorem.
Au deuxième Portique , à gauche , TEspagne
montroit à la France le jeune Dauphin,
armé d'un casque & d'une cuirasse que J'Amour
conduit. , & lui présente. Et ce Vers de
Iroj/erce.
Sed tibi fuífidio Delphinum eurrere vidi.
Les deux Portiques ensuite n'attiroient pas
*.ant les regards ; mais en revanche les go
siers altérés y couroient ayee grand empres
sement s car de deux mûries de Lion dorés ,
couloient deux Fontaines de vin pour lè
peuple.
On voyoit au Médaillon du troisième Poe- ,
tique un Coq , simbole de la France } qui
s'addressoit au Lion , simbole de l'Espagne,
<Bi ce Vers à' Ovide. Met amorphofi
ÌJttnc dtio concordes anima vivemus in uni,
L'amour qui entre dans cet Emblème . Ii«
ensemble le Coq , le Lion & le Dauphin.
Sur le dernier Portique de la gauche , un
Xion paroissoit donner au Coq des assurances
d'une íînceie amitié par ce Vers de Virgile»
f>ispeream fi te fuerit tnihi chariot alttr.
L'Amour au bas avec un Dauphin à ses
pieds, gravoit ces paroies fur le marbre 8c
fur l'airain pour en marquer lá solidité 8c la
jRncerité.
Un entablement formé par des lampions ,
leguoit
'FEVRIER. iys0; -9J
tegnoit sur les Portiques i il étoit surmonté
par une Galerie découverte , dont la Balustra
de étoit formée par des Qirandoles d'une fi
gure agréable; I* Architecture de toute la Fa
çade de l'Hôtel de Bouillon étoit ingénieu
sement dessinée par des Lampions , & enri
chie de Lustres & de Girandoles aux Tru
meaux , dans les Croisées & fur les Comble»,
On voyoit fur la principale porte un Dau
phin de relief ■ en marbre blanc , rthaussc
d'or & couronné > accompagné de Lys , re
présentés en lumière ; à quoi on a pou
voir appliquer ce Vers d'Ovide :
p f*cr* frogcn'tes d'tgna ptrente tuo.
L'interieur de la Cour étoit aussi illumines
non seulement par des Chambranles à toutes
les Croisées julqu'à celles des deux aîles qui
jendent iur le Quay , mais encore jusques fur
le faite du Bâtiment où l'on avoit placé des
Girandoles & des Pots à feu.
D'autres Portiques de lumières décoroienc
encore le pourtour de cette Cour. On lisoit
au-dessus de celui du milieu , où est la Porte
id'Entrée , cette Inscription tirée d'un Vers de
IroÇerce.
luce.ït é» toti fiamm* secund* dôme.
A l'appLomb de cette porte , fur les Corn*
bles , on avoic élevé une Tour lumineuse,
faisant allusion aux Tours de Castille ; elle
étoit acompagnée des,Chiísres & du princi
pal Attribut des Armes de Philippe V.
Toute ì'ordonnance de cette Illumination
* été conduite pai le S. Beauûre , 1e fils *
594 MERCURE DE FRANCE. -.
Architecte de la Ville de Paris, qui en, ~
donné les Dcsstins.
La surface de la Rivière , vis-à-vis l'HôteJ
de Bouillon , offroit un spectacle d'une autrç
espece , dont les yeux étoient également en-
'chantés & éblouis. C'étoit un vaste Jardin >
de l'un â l'autre Rivage du Fleuve , qui â
cet endroit a environ 90- toises de large , sur^
un espace de 70. dans fa loneueur. La si-N
tuation étoit des plus magnifiques & des
plus avantageuses , étant naturellement dé
corée par le Qiiay du Collège des Quatre:
ÎNations d'un côté , par celui des GaUeries dp
Louvre de l'autre , &c aux deux bouts , pat
je Pont-Neuf & par le Pont Royal.
Deux Rochers isolés ou Montagnes escar
pées , Simbole des Monts Pirennées > qui
séparent la France de í'Espagne , formciénc
le principal objet de ce::e pompeuse décor
ration- au milieu de la Rivière. Les deux
Monts étoient joints par leurs Bases fur un
Plan d'environ 140. pieds de íong , fur 60.
de large , & séparés par leur cime de près
de 40. pieds , ayant chacun 9i. pieds d'élé
vation au-deííus de la surface de l'eau 8c
des deux grands Bateaux fur lesquels touc
i'Edihce étoit construit.
On voyoit une agréable variété fur ces
Montagnes. s où la nature étoit imitée avec
beaucoup d'art, dans tout ce qu'elle a d'a
greste & de sauvage. Dans un endroit c'étoient
des crevasses avec des quartiers de Rochers ;
en saillie 5 dans d'autres , des Plantes & des I
Arbustes , des Cascades , des Napes & chu
tes d'eau , imitées par des gases d'argent ,
des Antres , des Cavernes &c. Il y avoir,
couc au pourtour, à fleur d'eau, des Jirenes,
•: 4n
TEVRIER. ryto.
ces Tritons , des Néréides & autres Mons
tres marins.
A une certaine distance , au-dessus & audeilous
des Rochers , en voyoit à fleur d'eau
deux Parceres de lumières qui occupoient
chacun un espace de 18. toises fur i/. donc
Jes bordures etoient ornées alternativemcnc
dlrs & d'Orangers, avec leurs fruits, de
ii. pieds de hauc, chargez de lumières. Le
deflein des Parceres étoic trace? & figuré d'une
mamete variée & agréable par des Terrines,
îe^rs Sa2°n lc dc diveises Cou*
Du milieu de chacun de ces Parteres s'éltì
voient des espèces de Rochers jusqu'à la hau
teur de if. pieds , fur un Plan de J0. pieda
í^'i",? . »V01t,Placé au dessus une Figure
Colossale, bronzée en ronde bosse de 16
pieds de proportion. A l'un c'étoit lê Fleuve*
du Guadalquivir , avec un Lion au bas. On
Jifoit en Lettres d'or, fur l'Urnede ce Fleuve,
ces deux Vers d'Ovide ;
Ho» iOi melior quìsqutm , nec •mmnthr tquì.
Rex fuit aut UU reverentior ulla Dearum.
Et à l'autre Partere c'éroit la Rivière de
Seine avec un Coq. On voyoit fur l'Urne,
d ou 1 eau du Fleuve paroisloit sortir cn gaze
d argent, ces Vers de Tiíulle:
St longé ante alias omnes mitijftmm muter.
Issue Pater , quo non alter amabìlitr.
Aux deux cotez des Parteres & dés deux
rfoncs regnoieht fix Platebandes fur t. lignes
au* a fieiu 4 eau , ornées & décorées fans
I le
MERCURE DE FRANCE.
Je même goûc des Parteres. Les trois de cha
que cócé occupoienc un espace^ de plus decent
pieds de long fur if. de large.
■ Deux Terrasses de charpente , à doubles
Rampes de 10. piés de haut, étoient adoste'es
aux Quais dés deux cotez , oc se terminoienç
en Gradins jusques fur le rivage. Elles regnoient
fur toute la longueur du Jardin, &
occupoienc un terrain de 4oS« piés fur la même
ligne , en y comprenant une fuite de Décora
tions rustiques , qui semblaient servir d'appuy
à ces deux grands Perrons , le tpue étoit garni
d'une si grande quantité de Terrines , que les
yeux en étoient éblouis , & les ténèbres de la
nuit entièrement dissipées. Le mouvement des
lumières , qui en les confondant leur donnoit
encore plus d'éclat , faisoit un tel effet à unecertaine
distance, qu'on croyoit voir des Napcs.
8í des Cascades de feu donc les Spectateu r s.
étoient enchantez.
Entre ces Terrasses lumineuses & le brillant
Jardin , à la hauteur des deux Montagnes , otv
avoic placé deux Bateaux de 70. piés de long ,
£ár M- de large, d'une forme singulière 8e
agréable , ornez de sculpture & dorez. Dtimk
lieu de chacun de ces Bateaux, s'élevoit une
espece de Temple Octogone, couvert enjnaflierede
Baldaquin , soutenu par huit Palmiers
àvec des Quirlandes , des lestons de Fleurs ,
& des Lustres de exista*. Les Bateaux étoient ,
remplis de Musiciens pour les fanfares qu'on
enteodoic alternativement. Les Timbales , les
Trompettes, les Cors de Chasse, les Hautbois^
frappoient agréablement l'oreille.
Surla partie la plus élevée du Temple .placé
j3u côté de l'Hôcd de Bouillon, «nlifoir, ce
Vexs de TìíhUs, [ ,.' ... ... / .. ;-. . i
tl Omnibus
FEVRIER. 1730:
Bmnihus ille die s Çtmpr natal! 1 agatur. , "
Pour Inscription sur l'autre Temple du c$J
*é du Louvre > onlisoit cet autre Vers du mème
toc te.
o quantum fttix , ter que quat erque dits»
Le sommet de ces deux magnifiques G09*1
doles étoit terminé par de gros Fanaux & par
<ies Etandarts , fur lesquels on avoir represen- «
*é des Dauphins & des Amours.
Les quatre coins .de ce vaste , lumineux Sfí
magnifique Jardin, étojent terminez par 4-
brillantcs Tours , couvertes de Lampions ì
plaques de fer-blapc , qui augmentoient cop-
Cderablement l'éclat des lumières , &■ qui per
dant le iour faisoient paroître les Tours comm«
argentées. Elles fembloient s'élever fut q.uat«ji
Terrafles de lumières , ayant 18. piés de diamettre
, fur 70. de haut, en y .comprenant le*
Etendarts aux Armes de France & d'Espagne,
Îu'on y avoit aròorez, à un petit Mât chargé
'un gros Fallot.
C'elt du haut de ces Tours que coinmene*
une partie de l'artisice de ce grand Spectacle ,
après que le signal en eut été donné par une
décharge de Boëces & de Canons , placez fur
le Quay du côré des Thuilleries , 8c après que;
les Princes & Princesses du Sang, les AmbaG»
fadeurs & Minières Etrangers , & les Sei
gneurs & Dames de la Cour , invitez à la Fête,
furent arrivez à l'Hôtel de Bouillon.
On vit partir en même teins de ces Toifr$
les Fusées d'Honneur, & ensuite quantitf
d'autres Auiâces , Soleils fixes & touinans,
'.' I ij Gerbes >
MERCURE t>E FRANCE.
Gerbes, &c. après quoi commença leSpec*
tacle d'un Combat fur la Rivière , dans Jëfc intervales
& les allées du Jardin , de douze
Monstres Marins, tous differens, figurez fur aurantde
Bateaux dé plus de io. píésdelong, d'où
on vie forcir une grande quantité de Serpen
teaux , de Grenades , Balons d'eau , & autres
Artifices qui plongeoientdans laRiviere>& qui
en reíTortoient avec une extrême vitesse , pre
nant différentes formes » comme de Serpens ,
&r.
Pour troisième Acte de cet agréable Spectaclè,
on fit partir i'abord du bas des deux
Montagnes, &r ensuite par gradation, des Sail
lies , des Crevasses , des Cavitez , & enfin
du sommet des deux Monts une très-grande
quantité d'Artifice suivi & diversifie , ce qui
cevoit former comme deux Montagnes de feu
-dont l'action n'etoit interrompue que par des
Volcans clairs & ,brillans , qui fortoient â plu
sieurs reprises de tous côrez & du sommet des
Rochers. Les intervales des differens tems ausvrjuels
les Volcans partoient , écoient remplis
par des Fòugades très- vives par le grand
nombre & par la singularité des Fusées. La
fin fut marquée par plusieurs Girandes.
• Après que les yeux d'un grand nombre, oa
plutôt d'un monde de Spectateurs , eurent ctê
afïez long- tems & allez agréablement occupez
de ce qui se passoit dans l'air , la surface des
eaux attira tous les regards. On la voyoit ptac
inrervales presque entièrement couverte d'arrtifice
-, Dauphins brillans qui s'élevoient &r le
replongeoient, & mille autres Figures animées
& éclatantes , Jets deau , ou plutôt de feu %
& Gerbes flotantes fur des plateaux , qui fà?^
fcient un agréable contraste, par leur état pai»
Ê ETRIER. 1730. 3
sible, avec la vivacité & le bruit éclatant des
autres feux ; enrìn on auroit dit qu'il n'y avoir>
pïus d'antipatie entre le feu & l'eau , & que*
ces deux Elemens si opposez , s'étoient réunis
pour faire un charmant badinage en faveur de
cette superbe Fête.
Après tout l' Artifice* terminé par une secorw
de iàlve de Canon , il devoir sortir une lu
mière éclatante du centre des deux Monta
gnes , pour désigner un Soleil- Levant » de ji»
pieds de diamettre , & rester fixe fur son horiíon,
avec ces mots à'Ovide au tour du Disque i
Ijubil» disjecit. Et en méme-tems s'élever un
Arc-en- Ciel de 40 piés d'ouverture , très-vif
& trés lumineux, avec ses couleurs naturelles,
& la Déesse Iris au -dessus . les deux extremitez
liant les sommets des Montagnes , ce qui
fera plus sensible dans la Planche cy -jointe,
dette Inscription saisok allusion au Traits
d'Alliance conclu depuis peu.
• JEttma fiat CòncorÀi* Rcgum.
Toute l'Ordonnance de ce Spectacle fur Is
Rivière , dont les Ambassadeurs Plénipoten
tiaires d'Espagne ont fourni les pensées , a été
conduire & dessinée par le íìeur Servandoni ,
Florentin , Peintre & Architecte , premier
Peintre de PAcademie Royale de Musique,
très-connu par beaucoup d'autres Décorations
<run excellent gout , qu'il a heureusement
faites , en Italie , en France , & en Angle
terre. Toutes les Illuminations ont été exé
cutées fur ses Desseins , par les sieurs Berthelin
&rÒ'erard, Chandeliers Illuminateurs' or
dinaires des plaisirs du Roy. Quelques Lam
pions à Plaque qu'ils ont nouvellement ima
ginés 1 ontfa.it beaucoup d'effet.
1 iij Nous
4o ó MÊRCURtf DE FRANCE.
Nous n'entreprendrons point de donner une
idée de la vûë admirable que produiíoit la
fpule des Spectateurs de tous états , de tout
âge & de tout sexe, dans des Bateaux fur la
Rîvïere , fur les deux Quais & fur les deux
Ponts , fur les Terrasses . les Balcons & nux
fe'hêtres du Louvre , des Hôtels & des Maisons
des deux cotez ; moins encore du coup d'oeit
magnifique, éclatants? tói;í-à fait fupeibe de
lá Galerie de l'Hòtel de Bouillon , & des Ter-*
rasses en Amphithéâtre qui- s'y joignoient ,
couverts & ornez d'une manière convenable,
oû étoient placei tous les Princes , Princesses,
Seigneurs &c Dames invitez à la Pêtc, tous
en habits neufs magnifiques , qui , à l'envi , se
difputoient la richesse, legout & la magni
ficence , & dont plusieurs , avec tout ce qu'on
p'eUt employer de dorures, de broderies &r de
superbes Etoffes , étoient encore enrichis de
Garnitures ccmplettes de Pierreries.,
Dans la Galerie du grand Appartement de
l'Hòtel de Bouillon , on avoit dressé un Théâ
tre très- bien décoré par le sieur Servandoni ,
& disposé d'une manière convenable aux íìj
ches ofrietnêns de la Galerie, dont les Specta
teurs occupoient les deux tiers. Le Rideau du
Théâtre prefentoit aux yeux un Lion, Ufv
Dauphin & des Amòufs , fur un Globe Ter*
reítre, avec quelques attributs de la Fêcç. On
Hfoit au-dessus: Mrs. Egl.
. Clark T)tum sohles
, Jlspìce vmturo Utantur ut cm nia secU.
C'est dans cette Galerie que toute l'illuslre
Compagnie fe rendit aptes tout í" Artifice, pour
j voir une Pastorale dé la composition de M. de
la
FEVRîER. 1730. 461
/* Serre 3c un Ballet. Toute la Musique est dfc
M. R t bel , le Ris , Compositeur de la Musique
de la Chambre du Roy. La Scène se passoit dans,
íin Paysage au pied des Pirenées. Ce Diver
tissement» généralement goûté , fut exécuté
par l'élite des Acteurs de l'Opera, qui ont été
gratifiez par des Bijoux d'or , d'un prix
considérable , outre leurs habits , qui étoient
-euflì riches que convenables» Le sieur Lavtl
avoit composé le Ballet j il y dansa avec te
sieur Dtngtvìlle & les Dlles Prévost & Salil
chantoient dans la Piece. , les Dlle» utntier ,
Pelifur, Le Maure , &c. & les fieurs Tribut, ,
Vun , &c.
Après ce Spectacle, toute 1" Assemblée" i
composée de tout ce qu'il y à de grand par la
.naissance & par les dignitez dans le Royaume,)
& des Ministres Etrangers > passa dans le grand
8alon de 108. piés de long, fur 4 s. de large
& n. d'élévation dans Oeuvre , construit ex
près dans le Jardin , & élevé jusqu'au plein
sied du Vestibule & des Appartemens bas da
Hôtel de Bouillon.
Cette magnifique Salle, destinée à un superbe
Festin , étoi: percée de sept portes , trcis gran
des & quatre moindres. Huit Cabinets hors
d'oeuvre de n. pieds en quarréj distribuez aux
iquatres Angles , & dans les intervales des co
tez , étoierit destinez pour les Bufets , pendant
le Souper & pendant le Bal. Cette Salle , éclai
rée par un très-grand nombre de Lustres de
cristal & de Girandoles garnies de bougies
étoit décorée & richement ornée par leíieur
Titoísy Sculpteur & Décorateur , qui a trèsbien
réiislî , surtout dans les bas- reliefs do
rez, où l'on voyoit les attributs de différentes
Divinitesj de Bacchus , de l' Abondance, &rc,
I iiij enfin
'49i MERCURE t)E FRANCE;
ènfin on avoit sçû allier la plus grande srîmp*
tuosité â tout ce qui peut procurer Sc inspires
la joyè & la gayeté.
Les illustres Convives priez, se placèrent i
fix tablâsS de cinquante couverts chacune >
fervks à quatre Services , en gras & en maigre,
dans la plus grande magnificence & avec au
tant de délicateflè que d'abondance. Au Des
sert on but l£S Santez Royales au bruit de l'Ar
tillerie. Deux autres tables de ja» couverts
chacune , furent servies en Ambigu dans deux
Appartemens à plein pied du Vestibule.
Après le Festin on remonta dans la Galerie
de la Pastorale , où l'on entendit un charmant
Concert de Voix & d'Inítrumens. On y executa
le cinquième Acte de l'Opera de Phaeton,
après quoi on retourna dans le grand Salon,
qu'on trouva préparé pour le Bal , avec six
rangs de Gradins tout autour, fur lesquels on
ne vit jamais une feule place vuide jusqu'à
sept heures du matin. Il est aisé de comprendre
le charmant effet que dévoient faire à la clarté
vive des lumières , la richesse de la parure âc
, k brillant des Pierreries des Seigneurs & des
Dames de cette auguste Assemblée.
Vers les deux heures après minuit on laisíà
entrer les personnes invitées au Bal par billet,
& peu de temps après tous les Masques qui se
présentèrent, ce qui rendit le Bal très- nom
breux & très-animé jusqu'au grand jour qu'on
se retira plein d'admiration d'une si belle Fête
& charmé des manières nobles , & polies des
en avoient fait les honneurs avec tant de di
gnité. Ces Ministres avoient donné de si bons
ordres , que pendant tout le Bal les Rafraîenissemens
de toutes les espèces qu'on avoic
:FE VRI ER. 1750. 40$
pû ìiîiaginer , dans la plus grande abondance
& la plus grande délicatesse, furent présentez
de tous côcez , enforte qu'on n'avoit pas mê
me le temps de souhaiter , & chose assez rare
dans ces sortes de Fêtes » malgré la foule pro-,
digieule.il n'est pas arrivé le moindre désordre.
Fen d'Artifice tiré sur la Rivière , *
Paris , entre If P'ont- Neuf & le Pont
Royal , au sujet de la Naijsance du ■
Dau p h i ri , par ordre du Roy d'Espa- !
gné , & par les foins de MM. le Mar
quis de Sanca-Cruz & de Barrenechea,
^Ambassadeurs Extraordinaires & Plé
nipotentiaires de S. M, Catholique.
LEs préparatifs immenses & la dépense ve-"
ritablement Royale de cette superbe Fête,'
dans l'execution de laquelle on a, pour ainsi
dire, forcé la nature, & surmonté tous les
obstacles de la Saison , méritent bien que le
Mercure de France en parle d'une manière i
en pouvoir donner une idée à ceux qui n'ons
pas été à portée de voir un spectacle auíS
■éclatant , lequel a parfaitement répondu aux
ordres que M M. les Ambassadeurs d'Espagne
avoient reçus du Roy , leur Maître , S. M. O
ayant voulu à l'occasion de cet heureux évé
nement , exprimer avec pompe dans la Capi
tale du Royaume , ses tendres sentimens pour
le Roi , son Neveu , & mêler fa joye avec
celle de toute la France.
On fçait assez Jes marques de joye qu'ont
fait paroître le Roi & la Reine d'Espagne de
l'heureux Accouchement de la Reine ; mais
íjuelques brillantes & générales qu'ayent été
les Fêtes qu'on a données dans leurs Etats l
ÍSCCC
t ù '.-ìjìò LIìjRARY.
A5TCR, LENOX AND
TILOEM FOUMOATlONâ.
FEVRIER. î73«. 391
î
eette occasion , elles n'ont pas encore été pro
portionnées à ce que L. M, C. ont senti dans
le coeur.
M M de Santa- Cruz & de Barrenechea ont
agi avec tant de sagacité , tant de grandeur
cl'ame , de discernement , cie goût , & sur touç
avec tact de zèle pour le service de S. M.
qu'il a résulté de leur application & de l'étenduë
de leurs lumières , une iclatante Fête,
où la grandeur » la variété & la magnificence
ont également régné.
L'Hpcel de Bouillon , situé fur le Quai de*
Theatins , vis-à-vis le Louvre , que léDuode
ce nom â bien voulu prêter . avec la noblesse
& les manières qa j font ordinaires aux person
nes de son rang , a servi de principale Scène.
C'étoit comme le centre de la Fête & du
spectacle , qui fut heureusement favorisé d'une
très- belle nuit.
Le ti. Janvier > à six heures du soir , tou
tes les Illuminations parurent dans l'éclat &
dans le brillant qu'il eít plus aisé de s'i
maginer que de décrire. La Façade de l'Hôtel
de Bouillon présentoit aux yeux sept Porques
de lumières ; on liloit au-dessus de ceìui
du milieu , qui étoit formé par la porte
de L'Hôtel , une Inscription Latine qui man-
Suoit l'union & le bonheur de la France & -
e l'îíspagne. Les ceimres des Portiques étoient
«lecórés alternativement par des Dauphins de
relief entrclaíTés > & par les Chifres du Roi ;
le tòut rehaussé d'or. Le vuide des Portiques
étoit occupé par des Emblèmes peintes en
camayeux , dans des Médaillons ornés de guir
landes. Au premier adroite, la France étòh;
'représentée sous la figure d'une belle femme,
gui montre à, l'Efpagne le Dauphin entre les
sjjî MERCURE DE FRANCE.
hus de Lncint. Çe Vers d'Ovide ctoit au ba<*
"3*1» nostrum curvi porunt Delphine; amorem.
Au deuxième Portique , à gauche , TEspagne
montroit à la France le jeune Dauphin,
armé d'un casque & d'une cuirasse que J'Amour
conduit. , & lui présente. Et ce Vers de
Iroj/erce.
Sed tibi fuífidio Delphinum eurrere vidi.
Les deux Portiques ensuite n'attiroient pas
*.ant les regards ; mais en revanche les go
siers altérés y couroient ayee grand empres
sement s car de deux mûries de Lion dorés ,
couloient deux Fontaines de vin pour lè
peuple.
On voyoit au Médaillon du troisième Poe- ,
tique un Coq , simbole de la France } qui
s'addressoit au Lion , simbole de l'Espagne,
<Bi ce Vers à' Ovide. Met amorphofi
ÌJttnc dtio concordes anima vivemus in uni,
L'amour qui entre dans cet Emblème . Ii«
ensemble le Coq , le Lion & le Dauphin.
Sur le dernier Portique de la gauche , un
Xion paroissoit donner au Coq des assurances
d'une íînceie amitié par ce Vers de Virgile»
f>ispeream fi te fuerit tnihi chariot alttr.
L'Amour au bas avec un Dauphin à ses
pieds, gravoit ces paroies fur le marbre 8c
fur l'airain pour en marquer lá solidité 8c la
jRncerité.
Un entablement formé par des lampions ,
leguoit
'FEVRIER. iys0; -9J
tegnoit sur les Portiques i il étoit surmonté
par une Galerie découverte , dont la Balustra
de étoit formée par des Qirandoles d'une fi
gure agréable; I* Architecture de toute la Fa
çade de l'Hôtel de Bouillon étoit ingénieu
sement dessinée par des Lampions , & enri
chie de Lustres & de Girandoles aux Tru
meaux , dans les Croisées & fur les Comble»,
On voyoit fur la principale porte un Dau
phin de relief ■ en marbre blanc , rthaussc
d'or & couronné > accompagné de Lys , re
présentés en lumière ; à quoi on a pou
voir appliquer ce Vers d'Ovide :
p f*cr* frogcn'tes d'tgna ptrente tuo.
L'interieur de la Cour étoit aussi illumines
non seulement par des Chambranles à toutes
les Croisées julqu'à celles des deux aîles qui
jendent iur le Quay , mais encore jusques fur
le faite du Bâtiment où l'on avoit placé des
Girandoles & des Pots à feu.
D'autres Portiques de lumières décoroienc
encore le pourtour de cette Cour. On lisoit
au-dessus de celui du milieu , où est la Porte
id'Entrée , cette Inscription tirée d'un Vers de
IroÇerce.
luce.ït é» toti fiamm* secund* dôme.
A l'appLomb de cette porte , fur les Corn*
bles , on avoic élevé une Tour lumineuse,
faisant allusion aux Tours de Castille ; elle
étoit acompagnée des,Chiísres & du princi
pal Attribut des Armes de Philippe V.
Toute ì'ordonnance de cette Illumination
* été conduite pai le S. Beauûre , 1e fils *
594 MERCURE DE FRANCE. -.
Architecte de la Ville de Paris, qui en, ~
donné les Dcsstins.
La surface de la Rivière , vis-à-vis l'HôteJ
de Bouillon , offroit un spectacle d'une autrç
espece , dont les yeux étoient également en-
'chantés & éblouis. C'étoit un vaste Jardin >
de l'un â l'autre Rivage du Fleuve , qui â
cet endroit a environ 90- toises de large , sur^
un espace de 70. dans fa loneueur. La si-N
tuation étoit des plus magnifiques & des
plus avantageuses , étant naturellement dé
corée par le Qiiay du Collège des Quatre:
ÎNations d'un côté , par celui des GaUeries dp
Louvre de l'autre , &c aux deux bouts , pat
je Pont-Neuf & par le Pont Royal.
Deux Rochers isolés ou Montagnes escar
pées , Simbole des Monts Pirennées > qui
séparent la France de í'Espagne , formciénc
le principal objet de ce::e pompeuse décor
ration- au milieu de la Rivière. Les deux
Monts étoient joints par leurs Bases fur un
Plan d'environ 140. pieds de íong , fur 60.
de large , & séparés par leur cime de près
de 40. pieds , ayant chacun 9i. pieds d'élé
vation au-deííus de la surface de l'eau 8c
des deux grands Bateaux fur lesquels touc
i'Edihce étoit construit.
On voyoit une agréable variété fur ces
Montagnes. s où la nature étoit imitée avec
beaucoup d'art, dans tout ce qu'elle a d'a
greste & de sauvage. Dans un endroit c'étoient
des crevasses avec des quartiers de Rochers ;
en saillie 5 dans d'autres , des Plantes & des I
Arbustes , des Cascades , des Napes & chu
tes d'eau , imitées par des gases d'argent ,
des Antres , des Cavernes &c. Il y avoir,
couc au pourtour, à fleur d'eau, des Jirenes,
•: 4n
TEVRIER. ryto.
ces Tritons , des Néréides & autres Mons
tres marins.
A une certaine distance , au-dessus & audeilous
des Rochers , en voyoit à fleur d'eau
deux Parceres de lumières qui occupoient
chacun un espace de 18. toises fur i/. donc
Jes bordures etoient ornées alternativemcnc
dlrs & d'Orangers, avec leurs fruits, de
ii. pieds de hauc, chargez de lumières. Le
deflein des Parceres étoic trace? & figuré d'une
mamete variée & agréable par des Terrines,
îe^rs Sa2°n lc dc diveises Cou*
Du milieu de chacun de ces Parteres s'éltì
voient des espèces de Rochers jusqu'à la hau
teur de if. pieds , fur un Plan de J0. pieda
í^'i",? . »V01t,Placé au dessus une Figure
Colossale, bronzée en ronde bosse de 16
pieds de proportion. A l'un c'étoit lê Fleuve*
du Guadalquivir , avec un Lion au bas. On
Jifoit en Lettres d'or, fur l'Urnede ce Fleuve,
ces deux Vers d'Ovide ;
Ho» iOi melior quìsqutm , nec •mmnthr tquì.
Rex fuit aut UU reverentior ulla Dearum.
Et à l'autre Partere c'éroit la Rivière de
Seine avec un Coq. On voyoit fur l'Urne,
d ou 1 eau du Fleuve paroisloit sortir cn gaze
d argent, ces Vers de Tiíulle:
St longé ante alias omnes mitijftmm muter.
Issue Pater , quo non alter amabìlitr.
Aux deux cotez des Parteres & dés deux
rfoncs regnoieht fix Platebandes fur t. lignes
au* a fieiu 4 eau , ornées & décorées fans
I le
MERCURE DE FRANCE.
Je même goûc des Parteres. Les trois de cha
que cócé occupoienc un espace^ de plus decent
pieds de long fur if. de large.
■ Deux Terrasses de charpente , à doubles
Rampes de 10. piés de haut, étoient adoste'es
aux Quais dés deux cotez , oc se terminoienç
en Gradins jusques fur le rivage. Elles regnoient
fur toute la longueur du Jardin, &
occupoienc un terrain de 4oS« piés fur la même
ligne , en y comprenant une fuite de Décora
tions rustiques , qui semblaient servir d'appuy
à ces deux grands Perrons , le tpue étoit garni
d'une si grande quantité de Terrines , que les
yeux en étoient éblouis , & les ténèbres de la
nuit entièrement dissipées. Le mouvement des
lumières , qui en les confondant leur donnoit
encore plus d'éclat , faisoit un tel effet à unecertaine
distance, qu'on croyoit voir des Napcs.
8í des Cascades de feu donc les Spectateu r s.
étoient enchantez.
Entre ces Terrasses lumineuses & le brillant
Jardin , à la hauteur des deux Montagnes , otv
avoic placé deux Bateaux de 70. piés de long ,
£ár M- de large, d'une forme singulière 8e
agréable , ornez de sculpture & dorez. Dtimk
lieu de chacun de ces Bateaux, s'élevoit une
espece de Temple Octogone, couvert enjnaflierede
Baldaquin , soutenu par huit Palmiers
àvec des Quirlandes , des lestons de Fleurs ,
& des Lustres de exista*. Les Bateaux étoient ,
remplis de Musiciens pour les fanfares qu'on
enteodoic alternativement. Les Timbales , les
Trompettes, les Cors de Chasse, les Hautbois^
frappoient agréablement l'oreille.
Surla partie la plus élevée du Temple .placé
j3u côté de l'Hôcd de Bouillon, «nlifoir, ce
Vexs de TìíhUs, [ ,.' ... ... / .. ;-. . i
tl Omnibus
FEVRIER. 1730:
Bmnihus ille die s Çtmpr natal! 1 agatur. , "
Pour Inscription sur l'autre Temple du c$J
*é du Louvre > onlisoit cet autre Vers du mème
toc te.
o quantum fttix , ter que quat erque dits»
Le sommet de ces deux magnifiques G09*1
doles étoit terminé par de gros Fanaux & par
<ies Etandarts , fur lesquels on avoir represen- «
*é des Dauphins & des Amours.
Les quatre coins .de ce vaste , lumineux Sfí
magnifique Jardin, étojent terminez par 4-
brillantcs Tours , couvertes de Lampions ì
plaques de fer-blapc , qui augmentoient cop-
Cderablement l'éclat des lumières , &■ qui per
dant le iour faisoient paroître les Tours comm«
argentées. Elles fembloient s'élever fut q.uat«ji
Terrafles de lumières , ayant 18. piés de diamettre
, fur 70. de haut, en y .comprenant le*
Etendarts aux Armes de France & d'Espagne,
Îu'on y avoit aròorez, à un petit Mât chargé
'un gros Fallot.
C'elt du haut de ces Tours que coinmene*
une partie de l'artisice de ce grand Spectacle ,
après que le signal en eut été donné par une
décharge de Boëces & de Canons , placez fur
le Quay du côré des Thuilleries , 8c après que;
les Princes & Princesses du Sang, les AmbaG»
fadeurs & Minières Etrangers , & les Sei
gneurs & Dames de la Cour , invitez à la Fête,
furent arrivez à l'Hôtel de Bouillon.
On vit partir en même teins de ces Toifr$
les Fusées d'Honneur, & ensuite quantitf
d'autres Auiâces , Soleils fixes & touinans,
'.' I ij Gerbes >
MERCURE t>E FRANCE.
Gerbes, &c. après quoi commença leSpec*
tacle d'un Combat fur la Rivière , dans Jëfc intervales
& les allées du Jardin , de douze
Monstres Marins, tous differens, figurez fur aurantde
Bateaux dé plus de io. píésdelong, d'où
on vie forcir une grande quantité de Serpen
teaux , de Grenades , Balons d'eau , & autres
Artifices qui plongeoientdans laRiviere>& qui
en reíTortoient avec une extrême vitesse , pre
nant différentes formes » comme de Serpens ,
&r.
Pour troisième Acte de cet agréable Spectaclè,
on fit partir i'abord du bas des deux
Montagnes, &r ensuite par gradation, des Sail
lies , des Crevasses , des Cavitez , & enfin
du sommet des deux Monts une très-grande
quantité d'Artifice suivi & diversifie , ce qui
cevoit former comme deux Montagnes de feu
-dont l'action n'etoit interrompue que par des
Volcans clairs & ,brillans , qui fortoient â plu
sieurs reprises de tous côrez & du sommet des
Rochers. Les intervales des differens tems ausvrjuels
les Volcans partoient , écoient remplis
par des Fòugades très- vives par le grand
nombre & par la singularité des Fusées. La
fin fut marquée par plusieurs Girandes.
• Après que les yeux d'un grand nombre, oa
plutôt d'un monde de Spectateurs , eurent ctê
afïez long- tems & allez agréablement occupez
de ce qui se passoit dans l'air , la surface des
eaux attira tous les regards. On la voyoit ptac
inrervales presque entièrement couverte d'arrtifice
-, Dauphins brillans qui s'élevoient &r le
replongeoient, & mille autres Figures animées
& éclatantes , Jets deau , ou plutôt de feu %
& Gerbes flotantes fur des plateaux , qui fà?^
fcient un agréable contraste, par leur état pai»
Ê ETRIER. 1730. 3
sible, avec la vivacité & le bruit éclatant des
autres feux ; enrìn on auroit dit qu'il n'y avoir>
pïus d'antipatie entre le feu & l'eau , & que*
ces deux Elemens si opposez , s'étoient réunis
pour faire un charmant badinage en faveur de
cette superbe Fête.
Après tout l' Artifice* terminé par une secorw
de iàlve de Canon , il devoir sortir une lu
mière éclatante du centre des deux Monta
gnes , pour désigner un Soleil- Levant » de ji»
pieds de diamettre , & rester fixe fur son horiíon,
avec ces mots à'Ovide au tour du Disque i
Ijubil» disjecit. Et en méme-tems s'élever un
Arc-en- Ciel de 40 piés d'ouverture , très-vif
& trés lumineux, avec ses couleurs naturelles,
& la Déesse Iris au -dessus . les deux extremitez
liant les sommets des Montagnes , ce qui
fera plus sensible dans la Planche cy -jointe,
dette Inscription saisok allusion au Traits
d'Alliance conclu depuis peu.
• JEttma fiat CòncorÀi* Rcgum.
Toute l'Ordonnance de ce Spectacle fur Is
Rivière , dont les Ambassadeurs Plénipoten
tiaires d'Espagne ont fourni les pensées , a été
conduire & dessinée par le íìeur Servandoni ,
Florentin , Peintre & Architecte , premier
Peintre de PAcademie Royale de Musique,
très-connu par beaucoup d'autres Décorations
<run excellent gout , qu'il a heureusement
faites , en Italie , en France , & en Angle
terre. Toutes les Illuminations ont été exé
cutées fur ses Desseins , par les sieurs Berthelin
&rÒ'erard, Chandeliers Illuminateurs' or
dinaires des plaisirs du Roy. Quelques Lam
pions à Plaque qu'ils ont nouvellement ima
ginés 1 ontfa.it beaucoup d'effet.
1 iij Nous
4o ó MÊRCURtf DE FRANCE.
Nous n'entreprendrons point de donner une
idée de la vûë admirable que produiíoit la
fpule des Spectateurs de tous états , de tout
âge & de tout sexe, dans des Bateaux fur la
Rîvïere , fur les deux Quais & fur les deux
Ponts , fur les Terrasses . les Balcons & nux
fe'hêtres du Louvre , des Hôtels & des Maisons
des deux cotez ; moins encore du coup d'oeit
magnifique, éclatants? tói;í-à fait fupeibe de
lá Galerie de l'Hòtel de Bouillon , & des Ter-*
rasses en Amphithéâtre qui- s'y joignoient ,
couverts & ornez d'une manière convenable,
oû étoient placei tous les Princes , Princesses,
Seigneurs &c Dames invitez à la Pêtc, tous
en habits neufs magnifiques , qui , à l'envi , se
difputoient la richesse, legout & la magni
ficence , & dont plusieurs , avec tout ce qu'on
p'eUt employer de dorures, de broderies &r de
superbes Etoffes , étoient encore enrichis de
Garnitures ccmplettes de Pierreries.,
Dans la Galerie du grand Appartement de
l'Hòtel de Bouillon , on avoit dressé un Théâ
tre très- bien décoré par le sieur Servandoni ,
& disposé d'une manière convenable aux íìj
ches ofrietnêns de la Galerie, dont les Specta
teurs occupoient les deux tiers. Le Rideau du
Théâtre prefentoit aux yeux un Lion, Ufv
Dauphin & des Amòufs , fur un Globe Ter*
reítre, avec quelques attributs de la Fêcç. On
Hfoit au-dessus: Mrs. Egl.
. Clark T)tum sohles
, Jlspìce vmturo Utantur ut cm nia secU.
C'est dans cette Galerie que toute l'illuslre
Compagnie fe rendit aptes tout í" Artifice, pour
j voir une Pastorale dé la composition de M. de
la
FEVRîER. 1730. 461
/* Serre 3c un Ballet. Toute la Musique est dfc
M. R t bel , le Ris , Compositeur de la Musique
de la Chambre du Roy. La Scène se passoit dans,
íin Paysage au pied des Pirenées. Ce Diver
tissement» généralement goûté , fut exécuté
par l'élite des Acteurs de l'Opera, qui ont été
gratifiez par des Bijoux d'or , d'un prix
considérable , outre leurs habits , qui étoient
-euflì riches que convenables» Le sieur Lavtl
avoit composé le Ballet j il y dansa avec te
sieur Dtngtvìlle & les Dlles Prévost & Salil
chantoient dans la Piece. , les Dlle» utntier ,
Pelifur, Le Maure , &c. & les fieurs Tribut, ,
Vun , &c.
Après ce Spectacle, toute 1" Assemblée" i
composée de tout ce qu'il y à de grand par la
.naissance & par les dignitez dans le Royaume,)
& des Ministres Etrangers > passa dans le grand
8alon de 108. piés de long, fur 4 s. de large
& n. d'élévation dans Oeuvre , construit ex
près dans le Jardin , & élevé jusqu'au plein
sied du Vestibule & des Appartemens bas da
Hôtel de Bouillon.
Cette magnifique Salle, destinée à un superbe
Festin , étoi: percée de sept portes , trcis gran
des & quatre moindres. Huit Cabinets hors
d'oeuvre de n. pieds en quarréj distribuez aux
iquatres Angles , & dans les intervales des co
tez , étoierit destinez pour les Bufets , pendant
le Souper & pendant le Bal. Cette Salle , éclai
rée par un très-grand nombre de Lustres de
cristal & de Girandoles garnies de bougies
étoit décorée & richement ornée par leíieur
Titoísy Sculpteur & Décorateur , qui a trèsbien
réiislî , surtout dans les bas- reliefs do
rez, où l'on voyoit les attributs de différentes
Divinitesj de Bacchus , de l' Abondance, &rc,
I iiij enfin
'49i MERCURE t)E FRANCE;
ènfin on avoit sçû allier la plus grande srîmp*
tuosité â tout ce qui peut procurer Sc inspires
la joyè & la gayeté.
Les illustres Convives priez, se placèrent i
fix tablâsS de cinquante couverts chacune >
fervks à quatre Services , en gras & en maigre,
dans la plus grande magnificence & avec au
tant de délicateflè que d'abondance. Au Des
sert on but l£S Santez Royales au bruit de l'Ar
tillerie. Deux autres tables de ja» couverts
chacune , furent servies en Ambigu dans deux
Appartemens à plein pied du Vestibule.
Après le Festin on remonta dans la Galerie
de la Pastorale , où l'on entendit un charmant
Concert de Voix & d'Inítrumens. On y executa
le cinquième Acte de l'Opera de Phaeton,
après quoi on retourna dans le grand Salon,
qu'on trouva préparé pour le Bal , avec six
rangs de Gradins tout autour, fur lesquels on
ne vit jamais une feule place vuide jusqu'à
sept heures du matin. Il est aisé de comprendre
le charmant effet que dévoient faire à la clarté
vive des lumières , la richesse de la parure âc
, k brillant des Pierreries des Seigneurs & des
Dames de cette auguste Assemblée.
Vers les deux heures après minuit on laisíà
entrer les personnes invitées au Bal par billet,
& peu de temps après tous les Masques qui se
présentèrent, ce qui rendit le Bal très- nom
breux & très-animé jusqu'au grand jour qu'on
se retira plein d'admiration d'une si belle Fête
& charmé des manières nobles , & polies des
en avoient fait les honneurs avec tant de di
gnité. Ces Ministres avoient donné de si bons
ordres , que pendant tout le Bal les Rafraîenissemens
de toutes les espèces qu'on avoic
:FE VRI ER. 1750. 40$
pû ìiîiaginer , dans la plus grande abondance
& la plus grande délicatesse, furent présentez
de tous côcez , enforte qu'on n'avoit pas mê
me le temps de souhaiter , & chose assez rare
dans ces sortes de Fêtes » malgré la foule pro-,
digieule.il n'est pas arrivé le moindre désordre.
Fermer
Résumé : DESCRIPTION de la Fête & du Feu d'Artifice tiré sur la Riviere, à Paris, entre le Pont-Neuf & le Pont Royal, au sujet de la Naissance du DAUPHIN, par ordre du Roy d'Espagne, & par les soins de M M. le Marquis de Santa-Cruz & de Barrenechea, Ambassadeurs Extraordinaires & Plenipotentiaires de S. M. Catholique.
Une fête somptueuse fut organisée à Paris pour célébrer la naissance du Dauphin d'Espagne. Cette célébration, ordonnée par le roi d'Espagne et orchestrée par les ambassadeurs espagnols, les marquis de Santa-Cruz et de Barrenechea, visait à exprimer la joie et les sentiments affectueux du roi d'Espagne envers son neveu, le roi de France. La fête se déroula sur la rivière entre le Pont Neuf et le Pont Royal, malgré les obstacles saisonniers. Les préparatifs furent immenses et la dépense royale. L'Hôtel de Bouillon, situé sur le quai des Théatins, servit de scène principale. Sa façade était illuminée avec sept portiques de lumières, des inscriptions latines célébrant l'union entre la France et l'Espagne, et des emblèmes peints en camaïeux. La rivière fut transformée en un vaste jardin illuminé, avec des rochers symbolisant les Pyrénées, des cascades d'eau imitées par des jets d'argent, et des figures marines. Deux bateaux ornés de temples octogones et de musiciens naviguaient sur la rivière. Le spectacle inclut un combat de monstres marins, des feux d'artifice formant des montagnes de feu, et des jets d'eau brillants. Le spectacle se conclut par une salve de canon, révélant un soleil levant et un arc-en-ciel avec la déesse Iris, symbolisant l'alliance entre les deux royaumes. L'ensemble de l'organisation fut dirigée par le peintre et architecte florentin Servandoni. Par ailleurs, une autre fête fut organisée dans un grand salon de l'Hôtel de Bouillon, destiné à un festin. Cette salle, percée de sept portes et ornée de huit cabinets pour les buffets, était éclairée par de nombreux lustres et girandoles. Le sculpteur et décorateur Titoisy réalisa des bas-reliefs représentant des divinités comme Bacchus et l'Abondance. Les convives, placés à six tables de cinquante couverts chacune, dégustèrent des mets en abondance et en magnificence. Après le festin, ils assistèrent à un concert exécutant le cinquième acte de l'opéra de Phaëton, suivi d'un bal jusqu'à sept heures du matin. Les rafraîchissements furent servis en abondance et avec délicatesse, sans désordre malgré la foule. Les ministres ayant organisé la fête reçurent des éloges pour leur dignité et leurs bonnes manières.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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18
DESCRIPTION de la Fête & du Feu d'Artifice tiré sur la Riviere, à Paris, entre le Pont-Neuf & le Pont Royal, au sujet de la Naissance du DAUPHIN, par ordre du Roy d'Espagne, & par les soins de M M. le Marquis de Santa-Cruz & de Barrenechea, Ambassadeurs Extraordinaires & Plenipotentiaires de S. M. Catholique.
19
p. 1402-1427
Zemine & Almansor, Pieces Comiques, Extrait, / Vaudeville, [titre d'après la table]
Début :
Le 27. Juin, l'Opera Comique fit l'ouverture de son Theatre à la Foire [...]
Mots clefs :
Opéra-Comique, Foire Saint-Laurent, Comédie, Vaudeville, Vizir, Sagesse, Prince, Jardin, Amants, Amour, Vertu, Fille, Sagesse, Bonheur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Zemine & Almansor, Pieces Comiques, Extrait, / Vaudeville, [titre d'après la table]
Le 27. Juin , P'Opera Comique fir
l'ouverture de fon Theatre à la Foire
S. Laurent par une Piéce nouvelle en Vaudeville
, intitulée Zemine & Almanfor
fuivie des Routes du Monde ; ces deux
Piéces font précedées d'un Prologue qui a
pour titre L'Induftrie. Le tout orné de
Divertiffemens , de Danfes & c.
La Scene du Prologue fe paffe devant le
Palais de l'Industrie , dont la moitié du Bâtiment
paroît moitié gothique & moitié
II. Vol
moderne
JUIN. 1730. 1403
-
à
moderne. Pierrot & Jacot defcendent
dans un char. Jacot fe plaint de la voiture
, & dit qu'il n'aime pas à fe voir dans
un char volant neuf cens piés au deffus
des ornieres ; Je vois bien , lui répond
Pierrot , que tu ne te plais pas voyager
côte à côte des nuages. Cependant , mon cher
petit frere Jacot , puifque je t'aifait recevoir
depuis peu par mon crédit à l'Opera Comique,
ilfaut bien que tu te faffes à la fatigue ; car
vois- tu , nous devons effuyer les mêmes corvées
que les Divinités de l'Opera,
Sur l'Air , Ramonez ci &c.
Attachés à des ficelles ,
Il nous faut , volant comme elles ,
Mais avec moins de fracas ,
Ramoner ci , ramoner là , la , la , la ,
La Couliffe du haut en bas.
Jacot demande à fon frere quel eft le
Palais qui fe préfente à fes yeux , & dans
quel deffein un Enchanteur de leurs amis
vient de les y tranſporter ; Pierrot lui
répond que ce Palais , quoique délabré, eft
le féjour de la Nouveauté , dont ils ont
grand befoin pour leur Théatre , & tandis
qu'il reſte à la porte , il envoye Jacot
pour découvrir s'il n'en eft point quelqu'autre
qui foit ouverte. L'Antiquité fort
du Château , & parle Gaulois à Pierrot ,
II. Vol.
qui
1404 MERCURE DE FRANCE
qui rebuté de fon langage l'appelle radoteufe
: elle le frappe avec fa béquille , &
le laiffe là . Pierrot la pourfuit ; il eſt arrêté
par la Chronologie , qui lui reproche
le crime qu'il commet en ne refpectant
pas la venerable Antiquité . Pierrot lui
demande quel eft fon emploi ; la Chronologie
lui décline fon nom & fes titres.
Pierrot la. prie de lui donner des nouvelles
de la Nouveauté ; la Chronologie , loin
de lui répondre jufte , commence toutes
fes Phrafes par des Epoques , & veut l'entretenir
des Olimpiades de l'Egire de Mahomet
& autres dates celebres ; cela impatiente
Pierrot ; il la chaffe, & dit , l'Enchanteur
m'a joué d'un tour ; il me promet
de me transporter au Palais de la Nouveauté
... j'y trouve d'abord une vieille Decrépite
, & enfuite une faifeufe d'Almanachs.
Dans ce moment l'Industrie avance ; Pierrot
la prend pour la Nouveauté ; elle le
défabule , & lui dit que la Nouveauté eſt
morte depuis plus de quatre
mille ans
qu'elle n'en eft que la copie , que le Public
tombe quelquefois dans l'erreur fur
fon compte , & prend l'induftrie pour la
Nouveauté. Je renouvelle , ajoûte l'Induftrie
, non feulement les habits & les meubles,
mais je rajeunis les vieux Ouvrages d'efprit,
& chante fur l'Air , Robin turelure & c.
II. Vol. Dans
JUIN.
1405 1730.
· Dans un moderne morceau ,
Je joins par une coûture
De Terence un fin lambeau ...
Pierrot.
Ture lure.
Chacun voit la rentraiture .
L'Induftrie , ironiquement.
Robin , turelurelure.
Alors Pierrot lui expofe les befoins de
l'Opera Comique , qui manque de Piéces
nouvelles ; l'Induftrie lui préfente un
Drame intitulé Zemine & Almanfor , Sujet
tiré de l'Hiftoire de Tartarie , dont Bourfaut
a pris fon dénouement d'Ejope à la
Cour. Le Public n'a pas approuvé cette
reffemblance , quoique fondée fur une autorité
irrécufable , & cela , fans doute, par
ce qu'il a plus vu la Comédie d'Efope à
la Cour qu'il n'a lû l'Hiftoire de Tartarie.
Pierrot marque fon inquiétude à l'Induftrie
, qui lui réplique qu'il fait le Public
plus méchant qu'il n'eft , qu'il s'eft
bien accommodé de tous les Ocdipes &
de toutes les Mariannes qu'on lui a re
tournées de cent façons.
Lefecond Drame offert par l'Induftrie,
eft intitulé les Routes du Monde. Jacot
II. Vol. G IC
1406 MERCURE DE FRANCE
revient dans cet inftant , & excuſe ſon
retardement par le plaifir qu'il a eu à voir
repeter un Balet Comique ; l'Induſtrie
leur apprend que c'eft une Fête qu'on prépare
pour elle , & qu'ils peuvent voir.
Elle eft executée fur le champ par les Chevaliers
de l'Induſtrie , figurés par des
Zanis Italiens. Voici les paroles du Vaudeville
de ce Divertiffement.
VAUDEVILLE.
Dans les Jardins de l'Induſtrie
Phoebus & la Galanterie
S'en vont cueillant foir & matin , tin tin tin tią
Mais en vain leur adreffe trie , ho ho ho !
Ce n'eft jamais du fruit nouveau.
On voudroit connoître une Belle ,
A fon Epoux toujours fidelle ,
Et voir l'Epoux auffi conftant , tan tan tan
Un ménage de ce modele , ho ho ho
Ce feroit là du fruit nouveau.
Dès la bavetté on fonge à plaire ;
La fille en fçait plus que
fa mere ,
Qui pourtant jeune a coqueté , té té té ;
Et dans les Jardins de Cithere , ho ho ho !
On trouve peu de fruit nouveau.
I I. Vol. Un
JUIN. 1730.
1407
Un Cadet de race Gaſcone ,
Qui n'emprunte pas & qui donne ,
Et qui convient qu'on l'a battu , tu tu tu
Sur les Rives de la Garone , ho ho ho,
Ce feroit là du fruit nouveau.
Un Grand du mérite idolâtre ,
Géometre vif & folâtre ,
Actrice vouée à Yeſtá , ta ta ta ,
Par ma foi fur plus d'un Théatre , ho ho he
Ce ſeroit là du fruit nouveau.
Ce Prologue eft fuivi de Zemine & Al
manfor , en un Acte. La premiere Scene
fe paffe entre Pierrot , Confident d'Almanfor
, Vizir & fils de Timurcan , Roi
'd'Aſtracan , mais crû fils de l'Emir Abe
nazar , & Lira , Suivante de Zemine , fille
de l'Emir Abenazar , & cruë fille du Roi
Timurcan. Voici le premier Couplet que
chante Pierrot , fur l'Air , Chers amis , que
mon ame eft ravie :
Oüi , Lira , fi tu tiens ta promeffe ,
Par l'Hymen j'efpere que dans peu
Tu verras couronner notre feu ; a
Du Monarque enfin touché de leur tendreffe ,
Nos Amans ont obtenu l'aveu ;
Le Vizir mon Maître époufe la Princeffe ;
II. Vol.
Gij L'a
1408 MERCURE DE FRANCE
L'amitié du bon Roi d'Aftracan
L'éleve juſqu'au premier rang.
Lira répond à Pierrot que Zemine fa
Maitreffe ne craindra donc plus la prédiction
d'une Devinereffe qui lui a depuis
peu annoncé qu'elle alloit être mariée au
fils d'un Souverain. Pierrot applaudit au
bonheur de fon Maître , qui , quoique
jeune,le furpaffe en prudence & en valeur;
il n'oublie pas dans fon Eloge qu'il n'eft
pourtant pas de meilleure maifon que lui,
& qu'ils ont gardé enfemble les moutons.
Lira lui demande par quel hazard Almanfor
eft devenu fi grand Seigneur ; je vais
te le dire , répond Pierrot Un jour que
notre grand Roi Timurcan chaffoit autour
de chez nous , il rencontra le petit Almanfor
qui lifoit l'Hiftoire de Tartarie en faisant
paître fon troupeau , il s'amusa à caufer avec
lui ; il le trouva gentil , bien avifé , & le
prit en affection. Sur ces entrefaites mourut
Kalem , pere du jeune Berger , que Timurcan'
fit auffi-tôt venir à la Cour. Il le fit
élever en Prince , & l'envoya enfuite dans
fes Armées , où il fe diftingua bientôt. IL
joignit même dans peu de temps les talens
du Miniftere au mérite guerrier , & devint
Grand-Vizir par le fecours de fa . feule
vertu. L'année derniere , comme il revenoit
de la frontiere , il paſſa par notre Village
II. Vol.
aveg
JUIN. 1730 . 1409
3
avec une troupe degens de guerre ,
il
m'apperçut
dans la foule, & me dit : Eh ! te voilà,
mon pauvre Pierrot , approche , approche ...
il chante :
Je lui tirai ma reverence 2
Enfuite je lâchai ces mots :
Ces Moutons gaillards & difpos
Que mene là Votre Excellence ,
Ne fe laifferoient pas , je penfe
Manger la laine fur le dos.
,
Il rit de ce trait de malice qui lui rappelloit
fa premiere condition , & changea
la mienne , en m'emmenant avec lui. On
} débite , interrompt Lira s qu'il eft fort
defintereffe ; Pierrot lui avoue qu'il a eu
long tems cette opinion , mais qu'il en
eft defabuſe , depuis que déjeunant avec
Jacot , Secretaire du Prince Alinguer , il
a entendu Almanfor qui enfermé dans un
cabinet , faifoit cette exclamation : Air ,
L'autre jour ma Cloris.
O précieux Tréfor !
Si jamais dans fa courfe
On arrête Almanfor ,
Tu feras fa reffource ;
O Tréfor mes amours
Je t'aimerai toujours.
-II. Vol. Lira G iij
1410 MERCURE DE FRANCE
Lira conclud que le Vizir amaffe des remedes
contre la défaveur , & que l'on
agit prudemment dans l'incertitude de
fon fort : Oui , vraiment , répond Pierrot
, & chante fur l'Air : Adieu panier.
Quand on a rempli fes pochetes ,
Si l'on eft chaffé par malheur , -
En fuyant , on dit de bon coeur
Adieu panier , vendanges font faites.-
A ces mots , Zemine arrive éplorée , &
leur dit que la prophetie de la Devinereffe
va s'accomplir , que l'inconnu fixé
depuis peu à la Cour d'Aftracan vient de
lui déclarer fon amour , & de lui apprendre
en même tems qu'il étoit fils du Monarque
de la Ruffie : Helas , s'écrie - t'elle,
Alinguer eft fils d'un Roi puiſſant , Alman--
for fimple Sujet ne tiendra pas contre lui !
fur l'Air : Pour paſſer doucement la vie.
Il a le mérite en partage ;
Mais le mérite par malheur
Ne trouve pas fon avantage
A luter contre la Grandeur.
Lira apperçoit de loin Timurcan qui
fe promene ; Zemine va le joindre pour
le toucher en fa faveur ; Pierrot refte feul
avec Lira , & lui expofe la crainte que
II. Vol. fait
JUIN. 1730. 141
fait naître dans fon efprit le haut rang du
Rival de fon Maître . Il exige un aveu
décifif pour lui ; Lira en le flattant lui déclare
pourtant qu'elle prétend fuivre le
fort de Zemine. Jacot paroît , & contefte
avec Pierrot fur les amours d'Alinguer ;
il prétend que ce Prince époufera Zemine
, & que lui , en qualité de Secretaire ,
deviendra le mari de Lira ; elle les quitte
en leur déclarant qu'elle époufera celui
des deux dont le Maitre obtiendra fa
Maitreffe. Les deux confidens rivaux reftent
enfemble , & continuent leur dif
pute ; ils y mêlent des difcours fur la fortune
& le tréfor caché du Vizir , qui
font interrompus par l'arrivée du Roi &
du Prince Alinguer. Pierrot & Jacot fe
retirent. Alinguer demande Zemine en
mariage ; le Roi lui apprend qu'elle n'eft
pas heritiere de fon Royaume , qu'il a
un fils que des raifons politiques l'ont
empêché jufqu'ici de faire paroître ;
Alinguer répond en Amant genereux ,
qu'il n'exige point d'autre dot que la
perfonne de Zemine ; le Roi lui objecte fa
parole donnée au Vizir Almanfor , & fait
le Panegyrique de fes vertus. Alinguer
piqué , ofe le contredire , & lui dit que
ce Miniftre , dont il vante fi fort le défintéreffement,
a un tréfor confiderable qu'il
dérobe à fa connoiffance , & dont , fans
II. Vol.
Giiij doute
1412 MERCURE DE FRANCE
doute , il doit faire un ufage crimine!. H
jette de violens foupçons dans l'efprit de
Timurcan , & offre de lui produire un
témoin fidele qui le conduira à l'endroit
où font enfermées les richeffes fecretes
d'Almanfor. Le Roi ébranlé confent à
cette vifite , & fort avec le Prince de
Ruffie.
Le Théatre change , & repréfente une
Salle de la Maifon du Vizir , où l'on ne
voit rien qui ne foit d'une grande fimplicité
. Almanfor y eft avec Zemine , à
qui il exalte fon bonheur & fon amour ;
Pierot vient leur annoncer gayement l'arrivée
du Roi , qui va , dit- il , unir Almanfor
& la Princeffe , ce qui lui procu
rera l'avantage d'époufer Lira. Le Roi
entre furieux , & reproche au Vizir fon
prétendu tréfor ; Jacot arrive , & montre
à Timurcan le Cabinet où l'on doit le
trouver. On l'ouvre par ordre de Timurcan
, & l'on n'y trouve que la houlete
& l'habit que portoit Almanfor quand il
étoit Berger : Je les gardois , dit - il , pour
me rappeller ma naiſſance , & pour les reprendre
, Seigneur , fi vous m'ôtiez votre
faveur & c.
La vertu d'Almanfor ayant éclaté dans
fon plus grand jour , le Roi lui apprend
qu'il eft fon fils ; cette découverte favorable
pour la gloire d'Almanſor , attriſte
II. Vol. fon
JUIN 1730. 1413
fon amour ; Zemine qui reconnoît qu'il
eft fon frere , partage fa douleur , & fe
plaint avec refpect au Roi d'Aftracan de
ce qu'il a permis qu'elle aime le Prince
Almanfor. Timurcan termine leur trou
ble , & comble leur joye , en leur appre
nant qu'ils nneeffoonntt point unis par le fang,
&
que
Zemine
eft
fille
de l'Emir
Abena
zar. Almanfor
remercie
le Roi
de ces
heu
reux
éclairciffemens
, & chante
ce Cou
plet
:
Le grand Nom que je tiens de vous
Flatte l'amour qui me domine
Il me devient d'autant plus doux
Qu'il fait plus d'honneur à Zemine
Ah ! dit Zemine à Almanfor ::
Seigneur , de vos tranfports je juge par moimême
;
Vous avez herité de mon noble défir ;
Fille de Timurcan , quel étoit mon plaifir
D'élever mon Berger à la grandeur fuprême
Pierot obtient Eira , & chaffe Jacot . La
Piéce finit par une Fête champêtre , execurée
par les Habitans du Village où a été
élevé Almanfor..
La feconde Piéce , auffi d'un Acte , compofée
de Scenes détachées , eft allegorique
& morale , tant par les idées que par quel-
II Vol. ques
1414 MERCURE DE FRANCE
د
ques- uns de fes perfonages ; elle eft inti ,
tulée les Routes du monde. Le . Théatre re
préfente dans les aîles les Jardins d'Hebé,
& dans le fond trois Portiques qui commencent
les trois chemins que prennent
les hommes en fortant de la Jeuneffe. Le
Portique du milieu eft étroit , compofé de
Rochers couverts de ronces avec cette
Infcription : Le chemin de la Vertu . Le
fecond , à droite , plus large ( ainfi que le
troifiéme qui eft à gauche ) eft orné de
tous les fimboles des honneurs & des richeffes
, & a pour titre , Le chemin de la
Fortune. Le troifiéme , intitulé Le chemin
de la Volupté , paroît chargé des attributs
des Plaiſirs , du Jeu , de l'Amour &
de Bacchus. La Scene ouvre par Leandre,
conduit par le Tems.
Leandre , Air : Amis , fans regreter Pa--
ris &c.
O Saturne , Doyen des Dieux
Des Peres le moins tendre ...
O Tems , dites -moi dans quels lieux
Vous conduifez Leandre ?
Le Tems , Air : Contre mon gré je cheriss
Peau :
Je vais vous expliquer cela ;
Voyez ces trois Portiques là ,
Du monde ils commencent les routes
11. Vol. On
JUIN. 1415 1730.
On doit ( telle eft la loi du fort )
Paffer fous l'une de ces Voutes
Quand des Jardins d'Hebé l'on fort.
Leandre.
Depuis que je vis dans ces Jardins , je
n'avois point encore apperçû ces trois
Portiques .
Le Tems.
Je le crois bien ; vous ne pouviez les
voir fans moi .
Air : Quand le péril eft agréable .
Ici dans une Paix profonde ,-
Les Jeunes Gens font jour & nuit ;
C'eſt le Tems feul qui les conduit
Près des routes du monde.
Mais je ne leur fais pas toujours comme
à vous , l'honneur de me rendre viſible.
Leandre confiderant les Portiques.
Que ces Portiques là fe reffemblent peu!
Le Tems.
Les chemins aufquels ils conduifent
font encore plus differens.-
Leandre montrant le Portique de la Fertu,
Air: Fe fuis la fleur des garçons du Village.
II. Vol. G-vis Que
1416 MERCURE DE FRANCE
Que ce chemin me paroît effroyable !
Mes yeux en font épouvantés !
Le Tems.
I eft pourtant à la plus adorable.
De toutes les Divinités.
r
Leandre , Air Philis , en cherchant for
Amant.
Eh ! quelle eft donc la Déïté
Par qui peut être fréquenté
Ce paffage étroit , peu battu ,
Paf tout de ronces revêtu ?
Le Tems.
C'eft la Vertu .
La Vertu
Leandre étonné.
Le Tems , Air : Sois complaifant , & cà
De la vertu la demeure épouvante ,
De fon chemin l'entrée eft rebutante
Mais
La fortiè en eft brillante ; -
C'eft la Gloire & fon Palais.
Le Portique, à droite, enrichi d'or & de
pierreries ,mene au Temple de la Fortune;:
II. Val par
JUIN. 1730 1417
par cette Porte on voit paffer , Air : J'ai
fait fouvent réfoner ma Mufette.
Le Peuple altier , dangereux , formidable
Des Conquerans & des Agioteurs ;
Ces derniers - ci ( le fait eft incroyable )
Ont avec eux compté quelques Auteurs.
Leandre , Air : Voyelles anciennes.
Ce chemin ne me tente pas
Le Tems.
C'eft pourtant le plus magnifique .
Leandre montrant le Portique de la Volupté
Cet autre a pour moi plus d'appas .
Quel eft donc ce galand Portique ?
Le Tems
C'eft celui de la Volupté ;
Tous les plaifirs en font l'enſeigne
Des trois c'eſt le plus fréquenté ,
Quoique très -fouvent on s'en plaigne .
Leandre.
Je ne vois là que des violons , des ver
res , des bouteilles , des cartes & des dez :
Le Tems.
C'eft ce qui fait qu'on y met la preffe..
O
ça , nous allons 繄 nous féparer ; mais
II. Vol avant
1418 MERCURE DE FRANCE
avant que je vous quitte , il faut que je
vous donne un avis falutaire ; ayez grand
foin de fuir la Débauche qui rode fans
ceffe autour de ces Portiques ...
Leandre.
Oh ! la Débauche m'a toujours fait horreur
; elle ne me féduira pas.
Le Tems , Air : Baifez moi donc , me di
foit Blaife.
Vous êtes dans l'erreur , Leandre ;
Craignez de vous laiffer furprendre ;
Fuyez cette Sirene là ;
Déguifant fon effronterie ,
Devant vous elle paroîtra
Sous le nom de Galanterie.
Leandre.
Je fuis bien aile de fçavoir cela.-
Adieu .....
Le Tems..
Leandre le retenant.
Encore un moment .... Air : Il faut
que je file file.
Sur un point qui m'embaraffe
Je voudrois vous confulter
11.-Vol.-
JUIN
1730. 1419
Le Tems voulant toujours s'en aller.
Cela ne fe peut ....
Leandre l'arrêtant encore.
De
grace ››
Daignez encor m'écouter ...
Le Tems.
C'eft trop demeurer en place 5 .
Suis-je fait pour y refter ?
Le Tems toujours paffe paffe ,
Rien ne fçauroit l'arrêter.
On a donné cette Scene - ci entiere , patce
qu'on ne pouvoit gueres expofer plus
fuccinctement le fujet de la Piéce.Leandre
refté feul , delibere fur le chemin qu'il doit
choifir ; mais , dit- il , Air : Les filles de
Nanterre.
Suis- je donc à moi-même ,
Et Maître de mes voeux ?
On eft à ce qu'on aime
Quand on eft amoureux.
Oui , c'est à l'aimable Angelique à difpo
fer de mon fort ; allons la chercher , & prenons
enfemble des mefures pour fléchir fon
Tuteur qui s'oppose à notre hymen.
Dans le moment qu'il veut partir , il eſt
arrêté par la Débauche , qui fous le nom
1.1. Volg
det
1420 MERCURE DE FRANCE
de Galanterie s'efforce de l'attirer à elle ;
Leandre refifte à fes difcours fuborneurs,
& la quitte. Elle le fuit , voyant paroître
une mere coquette avec ſa fille , en diſant
qu'elle n'a que faire là . Araminte , mere
de Lolotte , eft fort parée : elle a du rouge,
des mouches , des fleurs & des diamans- :
fa fille eft en fimple grifette & en linge
uni. Araminte prêche Lolotte , & veut la
faire entrer dans le chemin de la Vertu ;
Lolotte y repugne , & fe deffend avec opi
niâtreté.
Araminte , Air Je ne fuis né ni Roi ni
Prince.
Votre coeur en fecret murmure
De n'avoir point une parure ,
A faire briller vos appas ;
Vous n'avez point de modeſtie .
Lolotte.
Eh ! pourquoi n'en aurois -je pas ?
Sans ceffe je vous étudie ?
Araminte , Air : Ma raifon s'en va beau
train .
1
Vous me repondez , je crois ...
Lolotte.
Je répons ce que je dois ;
N'ai - je pas raifon
II. Vol.
De
JUI N. 1730. 1421
De trouver fort bon
Ce qu'en vous je contemple
Araminte.
Oh ! ne fuivez que ma leçon ...
Lolotte..
Je fuivrai votre exemple , lon la
Je fuivrai votre exemple,
La conteftation d'Araminte & de Lolotte
finit par le parti que prend la mere d'être
la conductrice de fa fille dans la route des
plaifirs où elles entrent enſemble. La Debauche
reparoît , & dit : Je fçavois bien le
chemin que cette petite fille là prendroit.
Mais j'apperçois mes deux voifines. C'est
la Sageffe & la Richeffe qui fortent l'une
du Portique de la Vertu & l'autre de celui
de la Fortune , & s'efforcent de s'attirer des
Chalans. La bonne Marchandife que vous
criez là toutes deux , leur dit ironiquement.
la Sageffe, Air : Vous qui vous macquez par
vos ris.
Elle eft d'un fort bon acabit.
La Richeffe
Nous fçavons l'une & l'autre
Tout le bien que le monde dit
Déeffe , de la vôtre ...
II. Vol. ·LA
1422 MERCURE DE FRANCELa
Débauche.
Mais elle n'eft point de débit ,
Et nous vendons la nôtre.
Therefe , jeune perfonne bien élevée ,
refufe les offres de la Richeffe , refifte aux
attraits de la Débauche , & fuit la Sageffe
qui la conduit dans le chemin de la Vertu.
La voilà bien charmée de nous avoir enlevé
une petite fille , dit la Richeffe Bon , répond
la Débauche , nous lui en fouflons
bien d'autres. Un jeune heritier en grand
deuil & en pleureufes furvient : Dépensez,
lui crie la Débauche , amaffez , lui dit la
Richeffe , Air : Le Cotillon de Thalie.
A préfent Phomme në fçait plus
Compter les vertus
Que par les écus
Comme votre pere
Il faut faire ,
Toujours courir fus ,
Aux Jacobus ,
Aux Carolus.
A préfent l'homme ne fçait plus &c.
›
L'Heritier , tout bien confideré , fe livre
à la Débauche , fuivant la loüable
coûtume de bien des Mineurs. Guillot
Payfan , remplace l'Heritier ; mais comme
II. Vol.
il
JUIN. 1730 1423
il n'a rien , il dit qu'il veut commencer
fa carriere par le chemin de la Fortune.
Mais , lui dit la Débauche , Air : Attendez
moi fous l'Orme.
Mais la Richeffe exige"
Un travail dur & long ;
A cent foins elle oblige ..
La Richeffe.
Dans le Commerce , bon ,
La finance moins fouche
Procure un gain plus promt ;:
Un Créfus , fur fa couche ,
Croît comme un champignon .
La Débauche détermine la Richeffe à
favorifer promtement Guillot , & à le luf
remettre opulent ; Guillot toujours avide
de nouveaux dons , demande qu'on ajoûte
s'il fe peut , une promte nobleffe à fa
promte richeffe : on lui accorde fa Requête.
Ho ! ho ! dit-il , Air : Nos plaifirs
feront peu
durables.
Quan plaifi ! quan bone avanturé ,
Au mitan de ma parenté ,
Qu'eft jufqu'au cou dans la roture !!
Je frai tou feul de qualité..
Guillot , après une promeffe de vivre
très noblement dès qu'il feroit riche , &
II. Vol.
le
1424 MERCURE DE FRANCE
le feul Gentilhomme de fa famille , entre
vîte dans le Portique de la Fortune , guidé
par la Richeffe. La Débauche le fuit
un moment pour l'encourager encore
dans fes bons deffeins.
Angelique arrive avec fon Tuteur , qui
lui propofe trois maris contre fon inclination
. L'amour interrompt ce fâcheux
entretien , chaffe le Tuteur & confeille à
Angelique d'époufer Léandre qu'elle
aime. Mais vous n'y pensez pas , dit- elle
au petit Dieu ; ce mariage fait fans l'aven
de mon Tuteur, m'écarteroit du chemin de
la vertu. Vous n'y pense pas vous même
lui répond le fils de Venus , ce font les
triftes Mariages faits fans l'aveu de l'amour
qui écartent du chemin de la vertu. L'irré
folution d'Angelique eft vaincuë par
Léandre qui lui apporte le confentement
de fa famille pour leur Hymen. La Débauche
revient à la charge & s'oppose à
l'union légitime des deux Amans ; ils la
rebutent elle appelle à fon fecours les
Plaifirs libertins qui fortent par Troupesdes
Portiques de la Fortune & de la Vo
lupté. Ils danfent & font briller leurs
charmes dangereux aux yeux de Léandre
& d'Angelique. La Sageffe & les Plaifirs
innocens fortent par le Portique de la
Vertu. Les Plaifirs libertins étonnez , leur
;
II. Vol. cedent
JUIN. 1730. 1425
cedent le paffage qu'ils prétendoient leur
fermer.
La Sageffe , aux deux Amans.
N'écoutez que l'innocence ,
Ne fuivez que fes plaifirs ;
Défiez- vous de vos défirs ;
Que devant la Raiſon ils gardent le filence.
N'écoutez que l'innocence ,
Ne fuivez que fes plaifirs.
La Débauche , aux mêmes.
Ne fongez qu'à rire & qu'à boire ,
Folâtrez , mocquez- vous dans le fein du repos ,
Des fecours de l'honneur , des Faveurs de la
gloire ,
Et de l'Exemple des Héros ;
Ne fongez qu'à rire & qu'à boire,
L'Amour , aux mêmes .
Air : du Roy de Cocagne.
Gardez-vous d'écouter la Débauche
Qui porte un Mafque trompeur ;
Sur fes pas on prend toujours à gauche
Et l'on fuit le vrai bonheur.
Non , non , jamais il ne fut fon partage ;
Et lon , lan , la ,
Ce n'eft pas là ,
11. Vol. Qu'on
426 MERCURE DE FRANCE
Qu'on trouve cela ,
Craignez la fin du voyage.
La Sageffe.
Heureux qui fuit dès fa jeuneffe,
Du vice le Sentier battu
Et qui formé par la vertu ,
Se fait mener par la Sageffe !
Elle fçait le payer enfin
De la fatigué du chemin.
La Débauche.
;
N'écoutez pas la voix févere ;
Qui condamne l'amufement
Voulez- vous voiager gaiment ?
Que le plaifir feul vous éclaire.
Si vous fuivez ce Pelerin ,
Vous irez droit au bon chemin.
Lolotte.
Autrefois , dit -on , l'art de, plaire ,
Coutoit bien des foins & du temps ,
Et l'on mettoit douze ou quinze ans ,
Pour fe rendre au Port de Cithere ;
Mais à prefent on eft plus fin
On fcait accourcir le chemin .
La Sageffe.
Vous qui du Dieu de la Bouteille ,
II. Vel.
Suivez
JUI N. 1739. 1427
Suivez affidument les pas ,
Que vous vous plaindrez des appas
Qui vous amufent fous la Treille !
Lorfqu'on cherche toujours le vin
On trouve la Goutte en chemin.
La Débauche.
Maris , fi vous trouvez vos femmes
Tête à tête avec leurs Galans ,
N'allez pas faire les méchans ,
Et manquer de refpect aux Dames ;
Sans dire mot , d'un air benin ,
Paffez , paffez votre chemin.
La Sageffe , aux Spectateurs.
Meffieurs , nous avons pour vous plaire ‚ ·
Employé nos petits talens ,
Et
;
pour vous rendre plus conten's
Nous allons tâcher de mieux faire
De nos Jeux , puiffions nous demain ,
Vous voir reprendre le chemin.
Léandre & Angélique conduits par
'Amour & la Sageffe , entrent dans le
chemin de la Vertu ; la Débauche accompagnée
des plaifirs libertins , fe retire
fous les Portiques de la Fortune & de la
Volupté.
l'ouverture de fon Theatre à la Foire
S. Laurent par une Piéce nouvelle en Vaudeville
, intitulée Zemine & Almanfor
fuivie des Routes du Monde ; ces deux
Piéces font précedées d'un Prologue qui a
pour titre L'Induftrie. Le tout orné de
Divertiffemens , de Danfes & c.
La Scene du Prologue fe paffe devant le
Palais de l'Industrie , dont la moitié du Bâtiment
paroît moitié gothique & moitié
II. Vol
moderne
JUIN. 1730. 1403
-
à
moderne. Pierrot & Jacot defcendent
dans un char. Jacot fe plaint de la voiture
, & dit qu'il n'aime pas à fe voir dans
un char volant neuf cens piés au deffus
des ornieres ; Je vois bien , lui répond
Pierrot , que tu ne te plais pas voyager
côte à côte des nuages. Cependant , mon cher
petit frere Jacot , puifque je t'aifait recevoir
depuis peu par mon crédit à l'Opera Comique,
ilfaut bien que tu te faffes à la fatigue ; car
vois- tu , nous devons effuyer les mêmes corvées
que les Divinités de l'Opera,
Sur l'Air , Ramonez ci &c.
Attachés à des ficelles ,
Il nous faut , volant comme elles ,
Mais avec moins de fracas ,
Ramoner ci , ramoner là , la , la , la ,
La Couliffe du haut en bas.
Jacot demande à fon frere quel eft le
Palais qui fe préfente à fes yeux , & dans
quel deffein un Enchanteur de leurs amis
vient de les y tranſporter ; Pierrot lui
répond que ce Palais , quoique délabré, eft
le féjour de la Nouveauté , dont ils ont
grand befoin pour leur Théatre , & tandis
qu'il reſte à la porte , il envoye Jacot
pour découvrir s'il n'en eft point quelqu'autre
qui foit ouverte. L'Antiquité fort
du Château , & parle Gaulois à Pierrot ,
II. Vol.
qui
1404 MERCURE DE FRANCE
qui rebuté de fon langage l'appelle radoteufe
: elle le frappe avec fa béquille , &
le laiffe là . Pierrot la pourfuit ; il eſt arrêté
par la Chronologie , qui lui reproche
le crime qu'il commet en ne refpectant
pas la venerable Antiquité . Pierrot lui
demande quel eft fon emploi ; la Chronologie
lui décline fon nom & fes titres.
Pierrot la. prie de lui donner des nouvelles
de la Nouveauté ; la Chronologie , loin
de lui répondre jufte , commence toutes
fes Phrafes par des Epoques , & veut l'entretenir
des Olimpiades de l'Egire de Mahomet
& autres dates celebres ; cela impatiente
Pierrot ; il la chaffe, & dit , l'Enchanteur
m'a joué d'un tour ; il me promet
de me transporter au Palais de la Nouveauté
... j'y trouve d'abord une vieille Decrépite
, & enfuite une faifeufe d'Almanachs.
Dans ce moment l'Industrie avance ; Pierrot
la prend pour la Nouveauté ; elle le
défabule , & lui dit que la Nouveauté eſt
morte depuis plus de quatre
mille ans
qu'elle n'en eft que la copie , que le Public
tombe quelquefois dans l'erreur fur
fon compte , & prend l'induftrie pour la
Nouveauté. Je renouvelle , ajoûte l'Induftrie
, non feulement les habits & les meubles,
mais je rajeunis les vieux Ouvrages d'efprit,
& chante fur l'Air , Robin turelure & c.
II. Vol. Dans
JUIN.
1405 1730.
· Dans un moderne morceau ,
Je joins par une coûture
De Terence un fin lambeau ...
Pierrot.
Ture lure.
Chacun voit la rentraiture .
L'Induftrie , ironiquement.
Robin , turelurelure.
Alors Pierrot lui expofe les befoins de
l'Opera Comique , qui manque de Piéces
nouvelles ; l'Induftrie lui préfente un
Drame intitulé Zemine & Almanfor , Sujet
tiré de l'Hiftoire de Tartarie , dont Bourfaut
a pris fon dénouement d'Ejope à la
Cour. Le Public n'a pas approuvé cette
reffemblance , quoique fondée fur une autorité
irrécufable , & cela , fans doute, par
ce qu'il a plus vu la Comédie d'Efope à
la Cour qu'il n'a lû l'Hiftoire de Tartarie.
Pierrot marque fon inquiétude à l'Induftrie
, qui lui réplique qu'il fait le Public
plus méchant qu'il n'eft , qu'il s'eft
bien accommodé de tous les Ocdipes &
de toutes les Mariannes qu'on lui a re
tournées de cent façons.
Lefecond Drame offert par l'Induftrie,
eft intitulé les Routes du Monde. Jacot
II. Vol. G IC
1406 MERCURE DE FRANCE
revient dans cet inftant , & excuſe ſon
retardement par le plaifir qu'il a eu à voir
repeter un Balet Comique ; l'Induſtrie
leur apprend que c'eft une Fête qu'on prépare
pour elle , & qu'ils peuvent voir.
Elle eft executée fur le champ par les Chevaliers
de l'Induſtrie , figurés par des
Zanis Italiens. Voici les paroles du Vaudeville
de ce Divertiffement.
VAUDEVILLE.
Dans les Jardins de l'Induſtrie
Phoebus & la Galanterie
S'en vont cueillant foir & matin , tin tin tin tią
Mais en vain leur adreffe trie , ho ho ho !
Ce n'eft jamais du fruit nouveau.
On voudroit connoître une Belle ,
A fon Epoux toujours fidelle ,
Et voir l'Epoux auffi conftant , tan tan tan
Un ménage de ce modele , ho ho ho
Ce feroit là du fruit nouveau.
Dès la bavetté on fonge à plaire ;
La fille en fçait plus que
fa mere ,
Qui pourtant jeune a coqueté , té té té ;
Et dans les Jardins de Cithere , ho ho ho !
On trouve peu de fruit nouveau.
I I. Vol. Un
JUIN. 1730.
1407
Un Cadet de race Gaſcone ,
Qui n'emprunte pas & qui donne ,
Et qui convient qu'on l'a battu , tu tu tu
Sur les Rives de la Garone , ho ho ho,
Ce feroit là du fruit nouveau.
Un Grand du mérite idolâtre ,
Géometre vif & folâtre ,
Actrice vouée à Yeſtá , ta ta ta ,
Par ma foi fur plus d'un Théatre , ho ho he
Ce ſeroit là du fruit nouveau.
Ce Prologue eft fuivi de Zemine & Al
manfor , en un Acte. La premiere Scene
fe paffe entre Pierrot , Confident d'Almanfor
, Vizir & fils de Timurcan , Roi
'd'Aſtracan , mais crû fils de l'Emir Abe
nazar , & Lira , Suivante de Zemine , fille
de l'Emir Abenazar , & cruë fille du Roi
Timurcan. Voici le premier Couplet que
chante Pierrot , fur l'Air , Chers amis , que
mon ame eft ravie :
Oüi , Lira , fi tu tiens ta promeffe ,
Par l'Hymen j'efpere que dans peu
Tu verras couronner notre feu ; a
Du Monarque enfin touché de leur tendreffe ,
Nos Amans ont obtenu l'aveu ;
Le Vizir mon Maître époufe la Princeffe ;
II. Vol.
Gij L'a
1408 MERCURE DE FRANCE
L'amitié du bon Roi d'Aftracan
L'éleve juſqu'au premier rang.
Lira répond à Pierrot que Zemine fa
Maitreffe ne craindra donc plus la prédiction
d'une Devinereffe qui lui a depuis
peu annoncé qu'elle alloit être mariée au
fils d'un Souverain. Pierrot applaudit au
bonheur de fon Maître , qui , quoique
jeune,le furpaffe en prudence & en valeur;
il n'oublie pas dans fon Eloge qu'il n'eft
pourtant pas de meilleure maifon que lui,
& qu'ils ont gardé enfemble les moutons.
Lira lui demande par quel hazard Almanfor
eft devenu fi grand Seigneur ; je vais
te le dire , répond Pierrot Un jour que
notre grand Roi Timurcan chaffoit autour
de chez nous , il rencontra le petit Almanfor
qui lifoit l'Hiftoire de Tartarie en faisant
paître fon troupeau , il s'amusa à caufer avec
lui ; il le trouva gentil , bien avifé , & le
prit en affection. Sur ces entrefaites mourut
Kalem , pere du jeune Berger , que Timurcan'
fit auffi-tôt venir à la Cour. Il le fit
élever en Prince , & l'envoya enfuite dans
fes Armées , où il fe diftingua bientôt. IL
joignit même dans peu de temps les talens
du Miniftere au mérite guerrier , & devint
Grand-Vizir par le fecours de fa . feule
vertu. L'année derniere , comme il revenoit
de la frontiere , il paſſa par notre Village
II. Vol.
aveg
JUIN. 1730 . 1409
3
avec une troupe degens de guerre ,
il
m'apperçut
dans la foule, & me dit : Eh ! te voilà,
mon pauvre Pierrot , approche , approche ...
il chante :
Je lui tirai ma reverence 2
Enfuite je lâchai ces mots :
Ces Moutons gaillards & difpos
Que mene là Votre Excellence ,
Ne fe laifferoient pas , je penfe
Manger la laine fur le dos.
,
Il rit de ce trait de malice qui lui rappelloit
fa premiere condition , & changea
la mienne , en m'emmenant avec lui. On
} débite , interrompt Lira s qu'il eft fort
defintereffe ; Pierrot lui avoue qu'il a eu
long tems cette opinion , mais qu'il en
eft defabuſe , depuis que déjeunant avec
Jacot , Secretaire du Prince Alinguer , il
a entendu Almanfor qui enfermé dans un
cabinet , faifoit cette exclamation : Air ,
L'autre jour ma Cloris.
O précieux Tréfor !
Si jamais dans fa courfe
On arrête Almanfor ,
Tu feras fa reffource ;
O Tréfor mes amours
Je t'aimerai toujours.
-II. Vol. Lira G iij
1410 MERCURE DE FRANCE
Lira conclud que le Vizir amaffe des remedes
contre la défaveur , & que l'on
agit prudemment dans l'incertitude de
fon fort : Oui , vraiment , répond Pierrot
, & chante fur l'Air : Adieu panier.
Quand on a rempli fes pochetes ,
Si l'on eft chaffé par malheur , -
En fuyant , on dit de bon coeur
Adieu panier , vendanges font faites.-
A ces mots , Zemine arrive éplorée , &
leur dit que la prophetie de la Devinereffe
va s'accomplir , que l'inconnu fixé
depuis peu à la Cour d'Aftracan vient de
lui déclarer fon amour , & de lui apprendre
en même tems qu'il étoit fils du Monarque
de la Ruffie : Helas , s'écrie - t'elle,
Alinguer eft fils d'un Roi puiſſant , Alman--
for fimple Sujet ne tiendra pas contre lui !
fur l'Air : Pour paſſer doucement la vie.
Il a le mérite en partage ;
Mais le mérite par malheur
Ne trouve pas fon avantage
A luter contre la Grandeur.
Lira apperçoit de loin Timurcan qui
fe promene ; Zemine va le joindre pour
le toucher en fa faveur ; Pierrot refte feul
avec Lira , & lui expofe la crainte que
II. Vol. fait
JUIN. 1730. 141
fait naître dans fon efprit le haut rang du
Rival de fon Maître . Il exige un aveu
décifif pour lui ; Lira en le flattant lui déclare
pourtant qu'elle prétend fuivre le
fort de Zemine. Jacot paroît , & contefte
avec Pierrot fur les amours d'Alinguer ;
il prétend que ce Prince époufera Zemine
, & que lui , en qualité de Secretaire ,
deviendra le mari de Lira ; elle les quitte
en leur déclarant qu'elle époufera celui
des deux dont le Maitre obtiendra fa
Maitreffe. Les deux confidens rivaux reftent
enfemble , & continuent leur dif
pute ; ils y mêlent des difcours fur la fortune
& le tréfor caché du Vizir , qui
font interrompus par l'arrivée du Roi &
du Prince Alinguer. Pierrot & Jacot fe
retirent. Alinguer demande Zemine en
mariage ; le Roi lui apprend qu'elle n'eft
pas heritiere de fon Royaume , qu'il a
un fils que des raifons politiques l'ont
empêché jufqu'ici de faire paroître ;
Alinguer répond en Amant genereux ,
qu'il n'exige point d'autre dot que la
perfonne de Zemine ; le Roi lui objecte fa
parole donnée au Vizir Almanfor , & fait
le Panegyrique de fes vertus. Alinguer
piqué , ofe le contredire , & lui dit que
ce Miniftre , dont il vante fi fort le défintéreffement,
a un tréfor confiderable qu'il
dérobe à fa connoiffance , & dont , fans
II. Vol.
Giiij doute
1412 MERCURE DE FRANCE
doute , il doit faire un ufage crimine!. H
jette de violens foupçons dans l'efprit de
Timurcan , & offre de lui produire un
témoin fidele qui le conduira à l'endroit
où font enfermées les richeffes fecretes
d'Almanfor. Le Roi ébranlé confent à
cette vifite , & fort avec le Prince de
Ruffie.
Le Théatre change , & repréfente une
Salle de la Maifon du Vizir , où l'on ne
voit rien qui ne foit d'une grande fimplicité
. Almanfor y eft avec Zemine , à
qui il exalte fon bonheur & fon amour ;
Pierot vient leur annoncer gayement l'arrivée
du Roi , qui va , dit- il , unir Almanfor
& la Princeffe , ce qui lui procu
rera l'avantage d'époufer Lira. Le Roi
entre furieux , & reproche au Vizir fon
prétendu tréfor ; Jacot arrive , & montre
à Timurcan le Cabinet où l'on doit le
trouver. On l'ouvre par ordre de Timurcan
, & l'on n'y trouve que la houlete
& l'habit que portoit Almanfor quand il
étoit Berger : Je les gardois , dit - il , pour
me rappeller ma naiſſance , & pour les reprendre
, Seigneur , fi vous m'ôtiez votre
faveur & c.
La vertu d'Almanfor ayant éclaté dans
fon plus grand jour , le Roi lui apprend
qu'il eft fon fils ; cette découverte favorable
pour la gloire d'Almanſor , attriſte
II. Vol. fon
JUIN 1730. 1413
fon amour ; Zemine qui reconnoît qu'il
eft fon frere , partage fa douleur , & fe
plaint avec refpect au Roi d'Aftracan de
ce qu'il a permis qu'elle aime le Prince
Almanfor. Timurcan termine leur trou
ble , & comble leur joye , en leur appre
nant qu'ils nneeffoonntt point unis par le fang,
&
que
Zemine
eft
fille
de l'Emir
Abena
zar. Almanfor
remercie
le Roi
de ces
heu
reux
éclairciffemens
, & chante
ce Cou
plet
:
Le grand Nom que je tiens de vous
Flatte l'amour qui me domine
Il me devient d'autant plus doux
Qu'il fait plus d'honneur à Zemine
Ah ! dit Zemine à Almanfor ::
Seigneur , de vos tranfports je juge par moimême
;
Vous avez herité de mon noble défir ;
Fille de Timurcan , quel étoit mon plaifir
D'élever mon Berger à la grandeur fuprême
Pierot obtient Eira , & chaffe Jacot . La
Piéce finit par une Fête champêtre , execurée
par les Habitans du Village où a été
élevé Almanfor..
La feconde Piéce , auffi d'un Acte , compofée
de Scenes détachées , eft allegorique
& morale , tant par les idées que par quel-
II Vol. ques
1414 MERCURE DE FRANCE
د
ques- uns de fes perfonages ; elle eft inti ,
tulée les Routes du monde. Le . Théatre re
préfente dans les aîles les Jardins d'Hebé,
& dans le fond trois Portiques qui commencent
les trois chemins que prennent
les hommes en fortant de la Jeuneffe. Le
Portique du milieu eft étroit , compofé de
Rochers couverts de ronces avec cette
Infcription : Le chemin de la Vertu . Le
fecond , à droite , plus large ( ainfi que le
troifiéme qui eft à gauche ) eft orné de
tous les fimboles des honneurs & des richeffes
, & a pour titre , Le chemin de la
Fortune. Le troifiéme , intitulé Le chemin
de la Volupté , paroît chargé des attributs
des Plaiſirs , du Jeu , de l'Amour &
de Bacchus. La Scene ouvre par Leandre,
conduit par le Tems.
Leandre , Air : Amis , fans regreter Pa--
ris &c.
O Saturne , Doyen des Dieux
Des Peres le moins tendre ...
O Tems , dites -moi dans quels lieux
Vous conduifez Leandre ?
Le Tems , Air : Contre mon gré je cheriss
Peau :
Je vais vous expliquer cela ;
Voyez ces trois Portiques là ,
Du monde ils commencent les routes
11. Vol. On
JUIN. 1415 1730.
On doit ( telle eft la loi du fort )
Paffer fous l'une de ces Voutes
Quand des Jardins d'Hebé l'on fort.
Leandre.
Depuis que je vis dans ces Jardins , je
n'avois point encore apperçû ces trois
Portiques .
Le Tems.
Je le crois bien ; vous ne pouviez les
voir fans moi .
Air : Quand le péril eft agréable .
Ici dans une Paix profonde ,-
Les Jeunes Gens font jour & nuit ;
C'eſt le Tems feul qui les conduit
Près des routes du monde.
Mais je ne leur fais pas toujours comme
à vous , l'honneur de me rendre viſible.
Leandre confiderant les Portiques.
Que ces Portiques là fe reffemblent peu!
Le Tems.
Les chemins aufquels ils conduifent
font encore plus differens.-
Leandre montrant le Portique de la Fertu,
Air: Fe fuis la fleur des garçons du Village.
II. Vol. G-vis Que
1416 MERCURE DE FRANCE
Que ce chemin me paroît effroyable !
Mes yeux en font épouvantés !
Le Tems.
I eft pourtant à la plus adorable.
De toutes les Divinités.
r
Leandre , Air Philis , en cherchant for
Amant.
Eh ! quelle eft donc la Déïté
Par qui peut être fréquenté
Ce paffage étroit , peu battu ,
Paf tout de ronces revêtu ?
Le Tems.
C'eft la Vertu .
La Vertu
Leandre étonné.
Le Tems , Air : Sois complaifant , & cà
De la vertu la demeure épouvante ,
De fon chemin l'entrée eft rebutante
Mais
La fortiè en eft brillante ; -
C'eft la Gloire & fon Palais.
Le Portique, à droite, enrichi d'or & de
pierreries ,mene au Temple de la Fortune;:
II. Val par
JUIN. 1730 1417
par cette Porte on voit paffer , Air : J'ai
fait fouvent réfoner ma Mufette.
Le Peuple altier , dangereux , formidable
Des Conquerans & des Agioteurs ;
Ces derniers - ci ( le fait eft incroyable )
Ont avec eux compté quelques Auteurs.
Leandre , Air : Voyelles anciennes.
Ce chemin ne me tente pas
Le Tems.
C'eft pourtant le plus magnifique .
Leandre montrant le Portique de la Volupté
Cet autre a pour moi plus d'appas .
Quel eft donc ce galand Portique ?
Le Tems
C'eft celui de la Volupté ;
Tous les plaifirs en font l'enſeigne
Des trois c'eſt le plus fréquenté ,
Quoique très -fouvent on s'en plaigne .
Leandre.
Je ne vois là que des violons , des ver
res , des bouteilles , des cartes & des dez :
Le Tems.
C'eft ce qui fait qu'on y met la preffe..
O
ça , nous allons 繄 nous féparer ; mais
II. Vol avant
1418 MERCURE DE FRANCE
avant que je vous quitte , il faut que je
vous donne un avis falutaire ; ayez grand
foin de fuir la Débauche qui rode fans
ceffe autour de ces Portiques ...
Leandre.
Oh ! la Débauche m'a toujours fait horreur
; elle ne me féduira pas.
Le Tems , Air : Baifez moi donc , me di
foit Blaife.
Vous êtes dans l'erreur , Leandre ;
Craignez de vous laiffer furprendre ;
Fuyez cette Sirene là ;
Déguifant fon effronterie ,
Devant vous elle paroîtra
Sous le nom de Galanterie.
Leandre.
Je fuis bien aile de fçavoir cela.-
Adieu .....
Le Tems..
Leandre le retenant.
Encore un moment .... Air : Il faut
que je file file.
Sur un point qui m'embaraffe
Je voudrois vous confulter
11.-Vol.-
JUIN
1730. 1419
Le Tems voulant toujours s'en aller.
Cela ne fe peut ....
Leandre l'arrêtant encore.
De
grace ››
Daignez encor m'écouter ...
Le Tems.
C'eft trop demeurer en place 5 .
Suis-je fait pour y refter ?
Le Tems toujours paffe paffe ,
Rien ne fçauroit l'arrêter.
On a donné cette Scene - ci entiere , patce
qu'on ne pouvoit gueres expofer plus
fuccinctement le fujet de la Piéce.Leandre
refté feul , delibere fur le chemin qu'il doit
choifir ; mais , dit- il , Air : Les filles de
Nanterre.
Suis- je donc à moi-même ,
Et Maître de mes voeux ?
On eft à ce qu'on aime
Quand on eft amoureux.
Oui , c'est à l'aimable Angelique à difpo
fer de mon fort ; allons la chercher , & prenons
enfemble des mefures pour fléchir fon
Tuteur qui s'oppose à notre hymen.
Dans le moment qu'il veut partir , il eſt
arrêté par la Débauche , qui fous le nom
1.1. Volg
det
1420 MERCURE DE FRANCE
de Galanterie s'efforce de l'attirer à elle ;
Leandre refifte à fes difcours fuborneurs,
& la quitte. Elle le fuit , voyant paroître
une mere coquette avec ſa fille , en diſant
qu'elle n'a que faire là . Araminte , mere
de Lolotte , eft fort parée : elle a du rouge,
des mouches , des fleurs & des diamans- :
fa fille eft en fimple grifette & en linge
uni. Araminte prêche Lolotte , & veut la
faire entrer dans le chemin de la Vertu ;
Lolotte y repugne , & fe deffend avec opi
niâtreté.
Araminte , Air Je ne fuis né ni Roi ni
Prince.
Votre coeur en fecret murmure
De n'avoir point une parure ,
A faire briller vos appas ;
Vous n'avez point de modeſtie .
Lolotte.
Eh ! pourquoi n'en aurois -je pas ?
Sans ceffe je vous étudie ?
Araminte , Air : Ma raifon s'en va beau
train .
1
Vous me repondez , je crois ...
Lolotte.
Je répons ce que je dois ;
N'ai - je pas raifon
II. Vol.
De
JUI N. 1730. 1421
De trouver fort bon
Ce qu'en vous je contemple
Araminte.
Oh ! ne fuivez que ma leçon ...
Lolotte..
Je fuivrai votre exemple , lon la
Je fuivrai votre exemple,
La conteftation d'Araminte & de Lolotte
finit par le parti que prend la mere d'être
la conductrice de fa fille dans la route des
plaifirs où elles entrent enſemble. La Debauche
reparoît , & dit : Je fçavois bien le
chemin que cette petite fille là prendroit.
Mais j'apperçois mes deux voifines. C'est
la Sageffe & la Richeffe qui fortent l'une
du Portique de la Vertu & l'autre de celui
de la Fortune , & s'efforcent de s'attirer des
Chalans. La bonne Marchandife que vous
criez là toutes deux , leur dit ironiquement.
la Sageffe, Air : Vous qui vous macquez par
vos ris.
Elle eft d'un fort bon acabit.
La Richeffe
Nous fçavons l'une & l'autre
Tout le bien que le monde dit
Déeffe , de la vôtre ...
II. Vol. ·LA
1422 MERCURE DE FRANCELa
Débauche.
Mais elle n'eft point de débit ,
Et nous vendons la nôtre.
Therefe , jeune perfonne bien élevée ,
refufe les offres de la Richeffe , refifte aux
attraits de la Débauche , & fuit la Sageffe
qui la conduit dans le chemin de la Vertu.
La voilà bien charmée de nous avoir enlevé
une petite fille , dit la Richeffe Bon , répond
la Débauche , nous lui en fouflons
bien d'autres. Un jeune heritier en grand
deuil & en pleureufes furvient : Dépensez,
lui crie la Débauche , amaffez , lui dit la
Richeffe , Air : Le Cotillon de Thalie.
A préfent Phomme në fçait plus
Compter les vertus
Que par les écus
Comme votre pere
Il faut faire ,
Toujours courir fus ,
Aux Jacobus ,
Aux Carolus.
A préfent l'homme ne fçait plus &c.
›
L'Heritier , tout bien confideré , fe livre
à la Débauche , fuivant la loüable
coûtume de bien des Mineurs. Guillot
Payfan , remplace l'Heritier ; mais comme
II. Vol.
il
JUIN. 1730 1423
il n'a rien , il dit qu'il veut commencer
fa carriere par le chemin de la Fortune.
Mais , lui dit la Débauche , Air : Attendez
moi fous l'Orme.
Mais la Richeffe exige"
Un travail dur & long ;
A cent foins elle oblige ..
La Richeffe.
Dans le Commerce , bon ,
La finance moins fouche
Procure un gain plus promt ;:
Un Créfus , fur fa couche ,
Croît comme un champignon .
La Débauche détermine la Richeffe à
favorifer promtement Guillot , & à le luf
remettre opulent ; Guillot toujours avide
de nouveaux dons , demande qu'on ajoûte
s'il fe peut , une promte nobleffe à fa
promte richeffe : on lui accorde fa Requête.
Ho ! ho ! dit-il , Air : Nos plaifirs
feront peu
durables.
Quan plaifi ! quan bone avanturé ,
Au mitan de ma parenté ,
Qu'eft jufqu'au cou dans la roture !!
Je frai tou feul de qualité..
Guillot , après une promeffe de vivre
très noblement dès qu'il feroit riche , &
II. Vol.
le
1424 MERCURE DE FRANCE
le feul Gentilhomme de fa famille , entre
vîte dans le Portique de la Fortune , guidé
par la Richeffe. La Débauche le fuit
un moment pour l'encourager encore
dans fes bons deffeins.
Angelique arrive avec fon Tuteur , qui
lui propofe trois maris contre fon inclination
. L'amour interrompt ce fâcheux
entretien , chaffe le Tuteur & confeille à
Angelique d'époufer Léandre qu'elle
aime. Mais vous n'y pensez pas , dit- elle
au petit Dieu ; ce mariage fait fans l'aven
de mon Tuteur, m'écarteroit du chemin de
la vertu. Vous n'y pense pas vous même
lui répond le fils de Venus , ce font les
triftes Mariages faits fans l'aveu de l'amour
qui écartent du chemin de la vertu. L'irré
folution d'Angelique eft vaincuë par
Léandre qui lui apporte le confentement
de fa famille pour leur Hymen. La Débauche
revient à la charge & s'oppose à
l'union légitime des deux Amans ; ils la
rebutent elle appelle à fon fecours les
Plaifirs libertins qui fortent par Troupesdes
Portiques de la Fortune & de la Vo
lupté. Ils danfent & font briller leurs
charmes dangereux aux yeux de Léandre
& d'Angelique. La Sageffe & les Plaifirs
innocens fortent par le Portique de la
Vertu. Les Plaifirs libertins étonnez , leur
;
II. Vol. cedent
JUIN. 1730. 1425
cedent le paffage qu'ils prétendoient leur
fermer.
La Sageffe , aux deux Amans.
N'écoutez que l'innocence ,
Ne fuivez que fes plaifirs ;
Défiez- vous de vos défirs ;
Que devant la Raiſon ils gardent le filence.
N'écoutez que l'innocence ,
Ne fuivez que fes plaifirs.
La Débauche , aux mêmes.
Ne fongez qu'à rire & qu'à boire ,
Folâtrez , mocquez- vous dans le fein du repos ,
Des fecours de l'honneur , des Faveurs de la
gloire ,
Et de l'Exemple des Héros ;
Ne fongez qu'à rire & qu'à boire,
L'Amour , aux mêmes .
Air : du Roy de Cocagne.
Gardez-vous d'écouter la Débauche
Qui porte un Mafque trompeur ;
Sur fes pas on prend toujours à gauche
Et l'on fuit le vrai bonheur.
Non , non , jamais il ne fut fon partage ;
Et lon , lan , la ,
Ce n'eft pas là ,
11. Vol. Qu'on
426 MERCURE DE FRANCE
Qu'on trouve cela ,
Craignez la fin du voyage.
La Sageffe.
Heureux qui fuit dès fa jeuneffe,
Du vice le Sentier battu
Et qui formé par la vertu ,
Se fait mener par la Sageffe !
Elle fçait le payer enfin
De la fatigué du chemin.
La Débauche.
;
N'écoutez pas la voix févere ;
Qui condamne l'amufement
Voulez- vous voiager gaiment ?
Que le plaifir feul vous éclaire.
Si vous fuivez ce Pelerin ,
Vous irez droit au bon chemin.
Lolotte.
Autrefois , dit -on , l'art de, plaire ,
Coutoit bien des foins & du temps ,
Et l'on mettoit douze ou quinze ans ,
Pour fe rendre au Port de Cithere ;
Mais à prefent on eft plus fin
On fcait accourcir le chemin .
La Sageffe.
Vous qui du Dieu de la Bouteille ,
II. Vel.
Suivez
JUI N. 1739. 1427
Suivez affidument les pas ,
Que vous vous plaindrez des appas
Qui vous amufent fous la Treille !
Lorfqu'on cherche toujours le vin
On trouve la Goutte en chemin.
La Débauche.
Maris , fi vous trouvez vos femmes
Tête à tête avec leurs Galans ,
N'allez pas faire les méchans ,
Et manquer de refpect aux Dames ;
Sans dire mot , d'un air benin ,
Paffez , paffez votre chemin.
La Sageffe , aux Spectateurs.
Meffieurs , nous avons pour vous plaire ‚ ·
Employé nos petits talens ,
Et
;
pour vous rendre plus conten's
Nous allons tâcher de mieux faire
De nos Jeux , puiffions nous demain ,
Vous voir reprendre le chemin.
Léandre & Angélique conduits par
'Amour & la Sageffe , entrent dans le
chemin de la Vertu ; la Débauche accompagnée
des plaifirs libertins , fe retire
fous les Portiques de la Fortune & de la
Volupté.
Fermer
Résumé : Zemine & Almansor, Pieces Comiques, Extrait, / Vaudeville, [titre d'après la table]
Le 27 juin, l'Opéra Comique ouvre son théâtre à la Foire Saint-Laurent avec deux pièces en vaudeville : 'Zemine & Almanfor' et 'Les Routes du Monde'. Ces pièces sont précédées d'un prologue intitulé 'L'Industrie', orné de divertissements et de danses. La scène du prologue se déroule devant le Palais de l'Industrie, dont la moitié du bâtiment est gothique et l'autre moitié moderne. Pierrot et Jacot descendent dans un char, et Jacot exprime son inconfort face à la hauteur. Pierrot lui rappelle qu'ils doivent endurer les mêmes corvées que les divinités de l'Opéra. Pierrot et Jacot discutent ensuite du Palais de la Nouveauté, que Pierrot décrit comme le refuge de la nouveauté nécessaire à leur théâtre. Ils rencontrent l'Antiquité, qui parle gaulois et frappe Pierrot avec sa béquille. La Chronologie apparaît ensuite, reprochant à Pierrot de ne pas respecter l'Antiquité. Pierrot, impatient, la chasse et rencontre l'Industrie, qu'il prend d'abord pour la Nouveauté. L'Industrie explique qu'elle est la copie de la Nouveauté et présente deux drames : 'Zemine & Almanfor' et 'Les Routes du Monde'. Dans 'Zemine & Almanfor', Pierrot, confident d'Almanfor, et Lira, suivante de Zemine, discutent de leur bonheur imminent. Zemine arrive, inquiète de la prophétie d'une devineresse. Timurcan, le roi d'Astracan, révèle qu'Almanfor est son fils et que Zemine est la fille de l'Emir Abenazar. La pièce se termine par une fête champêtre. 'Les Routes du Monde' est une pièce allégorique et morale, composée de scènes détachées. Elle représente les jardins d'Hébé et trois portiques symbolisant les chemins que prennent les hommes en sortant de la jeunesse. Le premier portique, étroit et couvert de ronces, est dédié à la Vertu. Le second, orné de symboles de richesse et d'honneurs, est appelé 'Le chemin de la Fortune'. Le troisième, intitulé 'Le chemin de la Volupté', est associé aux plaisirs, au jeu, à l'amour et à Bacchus. Leandre, guidé par le Temps, exprime son aversion pour le chemin de la Vertu et son attirance pour celui de la Volupté. Le Temps lui explique les dangers de la Débauche, qui peut se déguiser en Galanterie. Leandre décide de chercher Angélique, qu'il aime, malgré l'opposition de son tuteur. La Débauche, déguisée en Galanterie, tente de séduire Leandre. Araminte, une mère coquette, essaie de convaincre sa fille Lolotte de suivre le chemin de la Vertu, mais échoue et finit par la conduire vers les plaisirs. La Sageffe et la Richeffe, représentant la vertu et la fortune, tentent d'attirer des followers. Thérèse, une jeune fille, refuse les offres de la Richeffe et suit la Sageffe. La Débauche et la Richeffe tentent ensuite de corrompre un jeune héritier et Guillot Payfan, ce dernier étant finalement conduit vers la fortune. Angélique, aimée de Leandre, est confrontée à un choix de mariage par son tuteur. L'Amour intervient pour les réunir, malgré l'opposition de la Débauche et des plaisirs libertins. La Sageffe et les plaisirs innocents finissent par chasser les plaisirs libertins, permettant à Leandre et Angélique de suivre le chemin de la Vertu. La pièce se termine par un appel à suivre l'innocence et à se méfier des désirs et des plaisirs trompeurs, soulignant l'importance de la vertu et de la sagesse.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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20
p. 1429-1434
RÉJOUISSANCES faites à (a) Salonique par la Nation Françoise. Extrait d'une Lettre écrite de cette Ville.
Début :
Je n'entreprends pas de vous exprimer avec quel excès de joye notre Nation apprit la [...]
Mots clefs :
Fête, Naissance du Dauphin, Jardin, Consul, Canon, Église
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RÉJOUISSANCES faites à (a) Salonique par la Nation Françoise. Extrait d'une Lettre écrite de cette Ville.
REJOUISSANCES faites à ( a )
Salonique par la Nation Françoife. Extrait
d'une Lettre écrite de cette Ville.
J
E n'entreprends pas de vous exprimer avec
quel excès de joye notre Nation apprit la
grande nouvelle de la Naiffance de MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN ; je me contenterai de vous
faire en abregé un Récit ſimple & fidelle de toutes
les marques extérieures qu'elle en a données.
M. le Conful ayant reçu le 10 du mois de Novembre
dernier cette heureufe nouvelle , fit convoquer
une ailemblé générale de la Nation , laquelle
d'un fentiment unanime fut d'avis de faire
une Fête auffi brillante que la grandeur du fujet
le demandoit , & que la capacité des Gens du
Païs pourroit le permettre.
On donna autli -tôt les ordres néceffaires , mais
malgré la diligence dont on ufa, tout ne pût être
en état que le 27 du même mois.
La Fete commença ce même jour -là au lever
du Soleil , par un Salve de 150 Boetes , qu'on
tira dans la Cour de la Maifon Confulaire , aufquelles
on répondit par 200 coups de Canon , qui
furent tirez par les Batimens François qui fe
trouvoient dans cette Rade. Enfuite , tous les
Marchands François & les Capitaines fe rendirent
en Corps de Nation , le Député à leur tête ,
à la Maifon Confulaire, pour accompagner M. le
Conful à l'Eglife , où l'on devoit chanter le Te
Deum .
>
Le Conful étoit précedé de huit Janiffaires mitrez,&
portant leur long Bâton en main; de douze
Joueurs d'Inftrumens,de fix Drogmans Fran-
(a) C'est l'ancienne & celebre Ville de Thef-
Jalonique dans la Macedoine.
II. Vel. H pois
1430 MERCURE DE FRANCE
çois , & accompagné de tous les Marchands de
la Nation. Marchoient enfuite les Capitaines &
Officiers des Bâtimens , fuivis des Arafans &
Matelots François . Cette Marche fe fit avec beaucoup
d'ordre.
En arrivant à l'Eglife , le R. P. Tarillon , Su
périeur des Jefuites , vint recevoir le Conful à la
porte de la Cour , & le conduifit dans l'Eglife,
Lorfqu'on entonna le Te Deum , les cent icin
quante Boetes de la Maifon Confulaire , tirerent
pour la feconde fois , & furent fuivies de
tout le Canon des Bâtimens François. Le P. Su
perieur fit enfuite un Difcours fort éloquent.
Le Te Deum fut fuivi, à la fortie de l'Eglife , par
de grands cris de Vive le Roy. On reconduifig
M. le Conful dans fa Maifon , où il donna un
repas des plus fomptueux fur trois differentes
Tables.
- fix
La premiere Table , qui étoit de trente
Couverts , fut occupée par les Marchands de la
Nation , ayant le Conful à leur tête. La feconde
de quarante Couverts , fut occupée par les Capitaines
& Officiers des Bât mens ; & la troifiémo
Table , auffi de quarante couverts , fut occupée
par les Officiers de la Nation & par les Artifans
diſtinguez.
Après qu'on eut fervi le fruit qui étoit magnifique
, le Conful s'étant levé , il porta la fan.
té du Roy , à laquelle chacun fit raiſon par un
eris de Vive le Roy, qui fut réitéré plufieurs fois.
avec tant de force , qu'à peine pouvoit- on enten →
dre le bruit des Boetes & du Canon qu'on tiroit
en même temps. On but enfuite celle de la Reine,
de Monfeigneur le Dauphin & de toute la Fa
mille Royale , avec les Vivat , &c.
Les Gens du Pais qui n'avoient jamais rien v
de femblable,accouroient de toutes parts pour fa-
11. Vol.
tisfaire
JUIN. 2 1730. 1431
tisfaire leur curiofité , & pour participer à notre
joye. Les Buvcurs venoient en foule fe défalterer
auprès d'une Fontaine de Vin , qui coula depuis
le matin jufqu'à huit heures du foir dans un
grand Baffin , fitué devant la Maiſon Confulaire.
Les femmes qui venoient en troupe & à qui la
bienfceance ne permet gueres de fe montrer icy
en public, prirent du Caffé , du Sorbet, &c . Elles
avoient auffi le plaifir de voir danfer & d'entendre
jouer les Inftrumens que le Bacha Comman
dant de ' a Province , avoit envoyés pour honorer
la Fête .
Il avoit auffi envoyé vingt Janiflaires de la
Garde , avec ordre de fe tenir aux Fortes de la
Maiſon Confulaire , pour éviter la confufion &
prévenir les défordres qui auroient på arriver
parmi la populace de diverfes nations , que la curiofité
attiroit de toutes parts .
On avoit dreffé une Tente à l'entrée de la Mai
fon , au pied du Pavillon , où l'on diftribuoit le
Caffé à tous ceux qui en demandoient. Il fuffit de
dire que pendant les trois jours que la Fête dura,
il en fut confemmé plus de treize mille Taffes.
Le Repas fini , on diftribua au peuple quantité
de Dragées & de Confitures feches qu'on
jetta des Fenêtres en abondance. L'avidité & la
confufion du Peuple firent tant de plaifir aux
Spectateurs , que le Conful pour la faire durer
plus long- tems,s'en fit un de faire diftribuer de la
même maniere , quantité de pieces de
Avant que d'entrer dans le détail de ce qui fe
pafla à f'entrée de la nuit , il eft neceffaire de
donner icy une idée des Décorations qu'on avoit
placées dans toutes les avenues & aux endroits
Tes plus expofez à la vûë du Peuple.
monnoyes.
Je commencerai par la grande Porte de la ruë ¡
II. Vol. Hij Aus
1432 MERCURE DE FRANCE .
au-devant de laquelle étoit un beau Portique, or
né de verdure & entrelaffé de Banderolles, parfehées
de fleurs de Lys & de Dauphins couronnez,
d'où l'on voyoit en face une Piramide élevée ,
dans le milieude la grande allée, de la hauteur dé
foixante pieds , fur un Arc de Triomphe qui og
cupoit toute la largeur de l'Allée , garnie à droite
& à gauche de Laurier & de Myrthe , avec des
Banderolles femblables à celle du Portique , fur
lefquelles il y avoit alternativement une Fleur de
Lys & un Dauphin couronné. On avoit placé audeffus
de l'Arc de Triomphe un grand Tablcay
qui reprefentoit un Ange,de grandeur naturelie ,
& adoffé à la Piramide , lequel tenoit fufpendu
de la main droite , l'Ecu des armes du Roy , &
de la gauche , celics de la Reine que l'Ange cou
vroit également de fes aîles. Il y avoit au bas une
Corae d'abondance , d'où fortoit plufieurs Fleurs
& differens fruits , avec un Dauphin couronné ,
qui s'élevoit audeffus , & fur le fommet de la
Piramide on voyoit une Renommée.
Les Armes de France étoient élevées fur la
grande Porte d'entrée de la Maifon Confulaire ,
regardant celles du Dauphin placées à l'oppofite
fur des Arceaux de Verdure qui regnoient en
forme de Fer à Cheval autour du Baffin où étoit
la Fontaine de vin , dont on a parlé. Sur les
bords du Baffin on avoit mis de diftance en diftance
de grands Vafes , liez les uns aux autres
par des Feitons de verdure , & chaque Vafe portoit
un grand Chandelier à trois rangs , qui devoit
fervir à l'illumination . Dans la partie du
Jardin qui eft derriere la Maiſon du Ĉənful , il
y a deux grandes allées qui fe croifent dans le
milieu , lequelles étoient bordées de quantité
d'Arceaux de verdure, de la hauteur de dix pieds ,
fe fuccedant les uns aux autres juſqu'au fond du
Al. Vel.
Jardin
JUIN. 1730. 1433
Jardin , fur lefquels regnoit une espece de Corniche
pour porter les Cobelets pour l'illumina
tion. Ôn avoit auffi pofé fur les quatre Angles
des Arceaux de verdure qui formoient la croifée
des deux allées , quatre grandes Girandoles qui
s'élevoient au- deffus d'environ fix pieds ; & dans
un des quarrés du Jardin on avoit dreffé un
grand Feu de joye , fur le haut duquel s'élevoient
Ies Armes du Roy ; mais on ne jugea pas àà propos
d'allumer ce Feu de joye , crainte que ld
vent ne portât les étincelles fur les Maifons
voifines , toutes bâties de bois.
Cette premiere & magnifique journée fut termiuée
comme elle avoit commencé , par une
grande Salve de Canon , de Boetes & de toute
Artilerie des Bâtimens François. Auffi- tôr
après on commença les Illuminations avec tant
de diligence qu'en moins d'une demie heure , le
comble de la Maifon Confulaire , la Piramide
les Allées , & generalement tous les Murs qui
forment l'enceinte de ce vafte Enclos , furent
éclairez d'une clarté fi brillante , qu'elie ramena
le jour , malgré l'obfcurité de la nuit.
Cette illumination étoit compofée de plus de
euf mille Gobelers ,fur lefquels étoient repréfentées
des Figurs de Lys, des Dauphins couronnez
, &c. & ils furent renouvellez pendant trois
foirs confécutifs . On fit en même tems arborer
un Pavillon tout enflammé,compofé de quantité
de petits Fanaux , fufpendus en l'air par une infinité
de Cordes tres -fines , qu'on ne pouvoit ap
percevoir que de fort près.
Les Capitaines François à qui on avoit fait di
ftribuerunegrande quantité de Bougies & de Go
belets , voulurent auffi donner des marques de
feur joye , en faifant illuminer leurs Vaiffeaux .
Ils y travaillerent tous avec ardeur, & ils eurent
II. Vol Hiij. tous
1434 MERCURE DE FRANCE
tous le même fuccès . C'étoient des Bâtimens tout
en feu , qui par la multitude des lumieres dont
ils brilloient , & par l'arrangement avec lequel
elles étoient diftribuées , produifoient un effet
enchanté, ce qui fut encore relevé par une infinité
de Fufées volantes , qui s'élevant à travers
cette clarté, alloient à la rencontre de celles qu'on
jettoit de la Maifon Confulaire.
Tout ce charmant Spectacle fe découvroit de
la Ville , & faifoit l'admiration de tout le monde,
& principalement des Turcs qui en habitent la
hauteur , bâtie en amphithéatre."
Cependant tout le monde fut charmé de la
magnificence avec laquelle on avoit paré la grande
Sale où fe donna le Bal; elle étoit tendue d'une
riche Tapifferie , éclairée de plufieurs Luftres de-
Criftal & de quantité de Girandoles, de Bras ,& c;
On prefenta , fans diftinction , pendant tout le
temps du Bal , tous les rafraichiffemens qu'on
pouvoit défirer dans cette faifon. Il dura jufqu'à
deux heures du matin que chacun le retira , mais
ce ne fut que pour recommencer bien- tôt après ;
les Démonftrations de joye qui avoient duré pendant
cette premiere journée , & qu'on continua
encore pendant deux autres jours , avec autant
d'éclat & de magnificence qu'on en avoit fait
paroître le premier jour de la Fête.
Salonique par la Nation Françoife. Extrait
d'une Lettre écrite de cette Ville.
J
E n'entreprends pas de vous exprimer avec
quel excès de joye notre Nation apprit la
grande nouvelle de la Naiffance de MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN ; je me contenterai de vous
faire en abregé un Récit ſimple & fidelle de toutes
les marques extérieures qu'elle en a données.
M. le Conful ayant reçu le 10 du mois de Novembre
dernier cette heureufe nouvelle , fit convoquer
une ailemblé générale de la Nation , laquelle
d'un fentiment unanime fut d'avis de faire
une Fête auffi brillante que la grandeur du fujet
le demandoit , & que la capacité des Gens du
Païs pourroit le permettre.
On donna autli -tôt les ordres néceffaires , mais
malgré la diligence dont on ufa, tout ne pût être
en état que le 27 du même mois.
La Fete commença ce même jour -là au lever
du Soleil , par un Salve de 150 Boetes , qu'on
tira dans la Cour de la Maifon Confulaire , aufquelles
on répondit par 200 coups de Canon , qui
furent tirez par les Batimens François qui fe
trouvoient dans cette Rade. Enfuite , tous les
Marchands François & les Capitaines fe rendirent
en Corps de Nation , le Député à leur tête ,
à la Maifon Confulaire, pour accompagner M. le
Conful à l'Eglife , où l'on devoit chanter le Te
Deum .
>
Le Conful étoit précedé de huit Janiffaires mitrez,&
portant leur long Bâton en main; de douze
Joueurs d'Inftrumens,de fix Drogmans Fran-
(a) C'est l'ancienne & celebre Ville de Thef-
Jalonique dans la Macedoine.
II. Vel. H pois
1430 MERCURE DE FRANCE
çois , & accompagné de tous les Marchands de
la Nation. Marchoient enfuite les Capitaines &
Officiers des Bâtimens , fuivis des Arafans &
Matelots François . Cette Marche fe fit avec beaucoup
d'ordre.
En arrivant à l'Eglife , le R. P. Tarillon , Su
périeur des Jefuites , vint recevoir le Conful à la
porte de la Cour , & le conduifit dans l'Eglife,
Lorfqu'on entonna le Te Deum , les cent icin
quante Boetes de la Maifon Confulaire , tirerent
pour la feconde fois , & furent fuivies de
tout le Canon des Bâtimens François. Le P. Su
perieur fit enfuite un Difcours fort éloquent.
Le Te Deum fut fuivi, à la fortie de l'Eglife , par
de grands cris de Vive le Roy. On reconduifig
M. le Conful dans fa Maifon , où il donna un
repas des plus fomptueux fur trois differentes
Tables.
- fix
La premiere Table , qui étoit de trente
Couverts , fut occupée par les Marchands de la
Nation , ayant le Conful à leur tête. La feconde
de quarante Couverts , fut occupée par les Capitaines
& Officiers des Bât mens ; & la troifiémo
Table , auffi de quarante couverts , fut occupée
par les Officiers de la Nation & par les Artifans
diſtinguez.
Après qu'on eut fervi le fruit qui étoit magnifique
, le Conful s'étant levé , il porta la fan.
té du Roy , à laquelle chacun fit raiſon par un
eris de Vive le Roy, qui fut réitéré plufieurs fois.
avec tant de force , qu'à peine pouvoit- on enten →
dre le bruit des Boetes & du Canon qu'on tiroit
en même temps. On but enfuite celle de la Reine,
de Monfeigneur le Dauphin & de toute la Fa
mille Royale , avec les Vivat , &c.
Les Gens du Pais qui n'avoient jamais rien v
de femblable,accouroient de toutes parts pour fa-
11. Vol.
tisfaire
JUIN. 2 1730. 1431
tisfaire leur curiofité , & pour participer à notre
joye. Les Buvcurs venoient en foule fe défalterer
auprès d'une Fontaine de Vin , qui coula depuis
le matin jufqu'à huit heures du foir dans un
grand Baffin , fitué devant la Maiſon Confulaire.
Les femmes qui venoient en troupe & à qui la
bienfceance ne permet gueres de fe montrer icy
en public, prirent du Caffé , du Sorbet, &c . Elles
avoient auffi le plaifir de voir danfer & d'entendre
jouer les Inftrumens que le Bacha Comman
dant de ' a Province , avoit envoyés pour honorer
la Fête .
Il avoit auffi envoyé vingt Janiflaires de la
Garde , avec ordre de fe tenir aux Fortes de la
Maiſon Confulaire , pour éviter la confufion &
prévenir les défordres qui auroient på arriver
parmi la populace de diverfes nations , que la curiofité
attiroit de toutes parts .
On avoit dreffé une Tente à l'entrée de la Mai
fon , au pied du Pavillon , où l'on diftribuoit le
Caffé à tous ceux qui en demandoient. Il fuffit de
dire que pendant les trois jours que la Fête dura,
il en fut confemmé plus de treize mille Taffes.
Le Repas fini , on diftribua au peuple quantité
de Dragées & de Confitures feches qu'on
jetta des Fenêtres en abondance. L'avidité & la
confufion du Peuple firent tant de plaifir aux
Spectateurs , que le Conful pour la faire durer
plus long- tems,s'en fit un de faire diftribuer de la
même maniere , quantité de pieces de
Avant que d'entrer dans le détail de ce qui fe
pafla à f'entrée de la nuit , il eft neceffaire de
donner icy une idée des Décorations qu'on avoit
placées dans toutes les avenues & aux endroits
Tes plus expofez à la vûë du Peuple.
monnoyes.
Je commencerai par la grande Porte de la ruë ¡
II. Vol. Hij Aus
1432 MERCURE DE FRANCE .
au-devant de laquelle étoit un beau Portique, or
né de verdure & entrelaffé de Banderolles, parfehées
de fleurs de Lys & de Dauphins couronnez,
d'où l'on voyoit en face une Piramide élevée ,
dans le milieude la grande allée, de la hauteur dé
foixante pieds , fur un Arc de Triomphe qui og
cupoit toute la largeur de l'Allée , garnie à droite
& à gauche de Laurier & de Myrthe , avec des
Banderolles femblables à celle du Portique , fur
lefquelles il y avoit alternativement une Fleur de
Lys & un Dauphin couronné. On avoit placé audeffus
de l'Arc de Triomphe un grand Tablcay
qui reprefentoit un Ange,de grandeur naturelie ,
& adoffé à la Piramide , lequel tenoit fufpendu
de la main droite , l'Ecu des armes du Roy , &
de la gauche , celics de la Reine que l'Ange cou
vroit également de fes aîles. Il y avoit au bas une
Corae d'abondance , d'où fortoit plufieurs Fleurs
& differens fruits , avec un Dauphin couronné ,
qui s'élevoit audeffus , & fur le fommet de la
Piramide on voyoit une Renommée.
Les Armes de France étoient élevées fur la
grande Porte d'entrée de la Maifon Confulaire ,
regardant celles du Dauphin placées à l'oppofite
fur des Arceaux de Verdure qui regnoient en
forme de Fer à Cheval autour du Baffin où étoit
la Fontaine de vin , dont on a parlé. Sur les
bords du Baffin on avoit mis de diftance en diftance
de grands Vafes , liez les uns aux autres
par des Feitons de verdure , & chaque Vafe portoit
un grand Chandelier à trois rangs , qui devoit
fervir à l'illumination . Dans la partie du
Jardin qui eft derriere la Maiſon du Ĉənful , il
y a deux grandes allées qui fe croifent dans le
milieu , lequelles étoient bordées de quantité
d'Arceaux de verdure, de la hauteur de dix pieds ,
fe fuccedant les uns aux autres juſqu'au fond du
Al. Vel.
Jardin
JUIN. 1730. 1433
Jardin , fur lefquels regnoit une espece de Corniche
pour porter les Cobelets pour l'illumina
tion. Ôn avoit auffi pofé fur les quatre Angles
des Arceaux de verdure qui formoient la croifée
des deux allées , quatre grandes Girandoles qui
s'élevoient au- deffus d'environ fix pieds ; & dans
un des quarrés du Jardin on avoit dreffé un
grand Feu de joye , fur le haut duquel s'élevoient
Ies Armes du Roy ; mais on ne jugea pas àà propos
d'allumer ce Feu de joye , crainte que ld
vent ne portât les étincelles fur les Maifons
voifines , toutes bâties de bois.
Cette premiere & magnifique journée fut termiuée
comme elle avoit commencé , par une
grande Salve de Canon , de Boetes & de toute
Artilerie des Bâtimens François. Auffi- tôr
après on commença les Illuminations avec tant
de diligence qu'en moins d'une demie heure , le
comble de la Maifon Confulaire , la Piramide
les Allées , & generalement tous les Murs qui
forment l'enceinte de ce vafte Enclos , furent
éclairez d'une clarté fi brillante , qu'elie ramena
le jour , malgré l'obfcurité de la nuit.
Cette illumination étoit compofée de plus de
euf mille Gobelers ,fur lefquels étoient repréfentées
des Figurs de Lys, des Dauphins couronnez
, &c. & ils furent renouvellez pendant trois
foirs confécutifs . On fit en même tems arborer
un Pavillon tout enflammé,compofé de quantité
de petits Fanaux , fufpendus en l'air par une infinité
de Cordes tres -fines , qu'on ne pouvoit ap
percevoir que de fort près.
Les Capitaines François à qui on avoit fait di
ftribuerunegrande quantité de Bougies & de Go
belets , voulurent auffi donner des marques de
feur joye , en faifant illuminer leurs Vaiffeaux .
Ils y travaillerent tous avec ardeur, & ils eurent
II. Vol Hiij. tous
1434 MERCURE DE FRANCE
tous le même fuccès . C'étoient des Bâtimens tout
en feu , qui par la multitude des lumieres dont
ils brilloient , & par l'arrangement avec lequel
elles étoient diftribuées , produifoient un effet
enchanté, ce qui fut encore relevé par une infinité
de Fufées volantes , qui s'élevant à travers
cette clarté, alloient à la rencontre de celles qu'on
jettoit de la Maifon Confulaire.
Tout ce charmant Spectacle fe découvroit de
la Ville , & faifoit l'admiration de tout le monde,
& principalement des Turcs qui en habitent la
hauteur , bâtie en amphithéatre."
Cependant tout le monde fut charmé de la
magnificence avec laquelle on avoit paré la grande
Sale où fe donna le Bal; elle étoit tendue d'une
riche Tapifferie , éclairée de plufieurs Luftres de-
Criftal & de quantité de Girandoles, de Bras ,& c;
On prefenta , fans diftinction , pendant tout le
temps du Bal , tous les rafraichiffemens qu'on
pouvoit défirer dans cette faifon. Il dura jufqu'à
deux heures du matin que chacun le retira , mais
ce ne fut que pour recommencer bien- tôt après ;
les Démonftrations de joye qui avoient duré pendant
cette premiere journée , & qu'on continua
encore pendant deux autres jours , avec autant
d'éclat & de magnificence qu'on en avoit fait
paroître le premier jour de la Fête.
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Résumé : RÉJOUISSANCES faites à (a) Salonique par la Nation Françoise. Extrait d'une Lettre écrite de cette Ville.
Le texte décrit les célébrations organisées par la Nation Française à Salonique (Thessalonique) à l'annonce de la naissance du Dauphin. Le 10 novembre, le consul reçut la nouvelle et convoqua une assemblée générale pour préparer une fête. Malgré les préparatifs rapides, les réjouissances débutèrent le 27 novembre avec un salut de 150 coups de fusil et 200 coups de canon tirés par les navires français. Les marchands, capitaines et officiers français se rendirent à l'église pour chanter le Te Deum, précédés par des janissaires, musiciens et drogmans. Le consul, accueilli par le supérieur des Jésuites, fut suivi par une procession ordonnée. Après le Te Deum, des cris de 'Vive le Roy' retentirent, suivis d'un repas somptueux avec trois tables distinctes pour les marchands, les capitaines et les artisans. Des toasts furent portés à la famille royale, accompagnés de salves de canon et de fusillades. La population locale, curieuse et joyeuse, se rassembla pour participer aux festivités. Une fontaine de vin fut installée, et des rafraîchissements furent offerts aux femmes. Des janissaires furent déployés pour maintenir l'ordre. Des décorations, incluant un portique, une pyramide et des banderoles, furent érigées. La nuit, une illumination spectaculaire éclaira la maison consulaire et les navires français, accompagnée de feux d'artifice. Les festivités se poursuivirent pendant trois jours, avec des illuminations renouvelées chaque soir et un bal somptueux dans la grande salle tendue de tapisseries riches et éclairée par des lustres et girandoles. Les réjouissances se terminèrent par des démonstrations de joie continuées avec le même éclat pendant deux jours supplémentaires.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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21
p. 2285-2289
FESTE donné à Dampierre.
Début :
Vers les Monts escarpez, près de ces sombres Bois, [...]
Mots clefs :
Fête, Vallons, Jardin, Pavillon
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : FESTE donné à Dampierre.
FESTE donné à Dampierre.
Ers les Monts escarpez , près de ces som❤ "VErsbres Bois ,
Que LOUIS de sa vûë honore quelquefois ;
12 * Rambouillet.
Dans
2286 MERCURE DE FRANCE
·
Dans le fond d'un Vallon un superbe Edifice,
Offre aux regards surpris , un riant frontispice.
Charmez de sa beauté , d'impétueux ruisseaux
Y suspendent le cours de leurs rapides eaux ;
Tantôt se promenant dans de vastes Prairies ,
Ils semblent se cacher sous les Herbes fleuries ,
Puis coulant vers les Murs , comme pressez d'a
mour ;
Sans pouvoir les quitter , les baignent nuit e
jour.
De stériles Côteaux , dans un profond silence
Admirent du Jardin la brillante abondance.
La vertu qui se plaît dans ce séjour charmant
En fait , par son éclat , le plus bel ornement.
Un jour qu'elle voulut y donner une Fête ,
Que tout icy , dit-elle , à m'obéir s'apprête.
Il me faut des Soldats, des Tentes , des Hautbois?
Tout s'empresse à l'instant d'obéir à sa voix.
De ses mains elle dresse un Camp sur le Rivage
Et trace de la Guerre une innocente Image.
Ne pensant qu'à former son tendre nourrisson ,
Elle donne à Chevreuse une utile leçon.
Apollon , décris-moi la Fête qu'elle ordonne ,
Je connois peu cet Art , qui nous vient de Bele lonne ;
Feins- nous le Pavillon dans le Centre placé ,
D'un somptueux Festin tout l'appareil dressé.
Les Etendarts flottans , les Soldats sous la tente ;
Auprès
OCTOBRE. 1732. 2287
Auprès du General , la Garde vigilante.
On allume des feux ; l'Herbe au loin en jaunit ,
Le Coursier au Piquet fremit, bondit , hannit.
Icy , dans la Prairie , on s'arrange , on manœu vre ,
Là , contre l'ennemi la ruse est mise en œuvre,
Du foudroïant Canon déja- j'entens le bruit ;
Le Faune se réveille , et la Nymphe s'enfuit.
* Le Chef , le jeune Chef, de sa valeur future ,
Dans ces jeux simulez , donne une preuve sûre
Que de graces en lui ! Quelle naissante ardeur ! {
Que sur son noble front , j'apperçois de gran- deur !
J'y vois peins tous les traits de ses illustres Peres ,
Leur douceur , leur courage , et leurs vertus sinceres ;
Leur haine
Rois ;
pour l'erreur , leur amour pour nos
Comme eux il se rendra fameux par ses Exploits.
*
Il attire en son Camp deux Augustes Duches ses ,
Que la Grece autrefois eut prises pour Déesses.-
Parmi leurs doux attraits , brille la Majesté ,
Caractere certain de la Divinité.
Le Soldat animé par leur présence heureuse ,
Le Duc de Chevreuse.
* Les Duchesses d'Uzès et de Luynes,
Il
2288 MERCURE DE FRANCE
Exerce sous leurs yeux son ardeur valeureuse.
Il attaque , il combat , enleve des Drapeaux ;
Dispute à qui fera les Exploits les plus beaux.
Couronné de Laurier , il vient leur faire ho
mage ,
Des Captifs que leur main tire de l'esclavage.
Un nouveau jeu succede à l'appareil guerrier ;
Notre Chefse transforme en sage Nautonier.
Sur les paisibles eaux , s'avance une Chaloupe,
Et reçoit dans son sein notre brillante Troupe.
Pourquoi craindre en entrant?Nymphes ne trem- blez pas ,
L'Onde va respecter vos aimables appas.
Chevreuse vous conduit , sous ses heureux aus
pices ,
L'Eau , les Vents,,et les Cieux vous deviendront
propices.
* Un Pasteur révéré , la gloire du Hameau
Médite des accords sur son doux Chalumeau.
Du Ciel et de la Terre il chante les merveilles;
Et par sa voix divine , il charme nos oreilles.
Dans les Bois écartez , Echo porte ses sons ,
Et les Bergers , en Choeur , repetent ses chansons
Heureux qui les retient , les médite sans cesse
Il y trouve les fruits d'une haute sagesse.
De nos jeux innocens les Arbres sont jaloux ;
Ils semblent s'agiter , et courir après nous.
L'Evéque de Bayeux,
›
LES
OCTOBRE. 1732. 2289
Les Graces , les Plaisirs , la Concorde fidelle ,
S'empressent à l'envi de remplir la Nacelle.
Fuyez, Fils de Venus , portez ailleurs vos coups ;
Une autre Déïté sçait l'emporter sur vous.
C'est l'Amitié constante, au cœur tendre et sincere ,
Des secrets mutuels sage dépositaire.
De Luynes et d'Uzès, en lui livrant leurs cœurs ,
Goutent dans ses liens ses plus vives douceurs.
Ainsi l'on voltigeoit sur la Plaine liquide ,
On jouoit , on chantoit, on admiroit son Guide:
Quand la nuit importune , enviant notre sort
Avertit les Rameurs de voguer vers le Port.
Ers les Monts escarpez , près de ces som❤ "VErsbres Bois ,
Que LOUIS de sa vûë honore quelquefois ;
12 * Rambouillet.
Dans
2286 MERCURE DE FRANCE
·
Dans le fond d'un Vallon un superbe Edifice,
Offre aux regards surpris , un riant frontispice.
Charmez de sa beauté , d'impétueux ruisseaux
Y suspendent le cours de leurs rapides eaux ;
Tantôt se promenant dans de vastes Prairies ,
Ils semblent se cacher sous les Herbes fleuries ,
Puis coulant vers les Murs , comme pressez d'a
mour ;
Sans pouvoir les quitter , les baignent nuit e
jour.
De stériles Côteaux , dans un profond silence
Admirent du Jardin la brillante abondance.
La vertu qui se plaît dans ce séjour charmant
En fait , par son éclat , le plus bel ornement.
Un jour qu'elle voulut y donner une Fête ,
Que tout icy , dit-elle , à m'obéir s'apprête.
Il me faut des Soldats, des Tentes , des Hautbois?
Tout s'empresse à l'instant d'obéir à sa voix.
De ses mains elle dresse un Camp sur le Rivage
Et trace de la Guerre une innocente Image.
Ne pensant qu'à former son tendre nourrisson ,
Elle donne à Chevreuse une utile leçon.
Apollon , décris-moi la Fête qu'elle ordonne ,
Je connois peu cet Art , qui nous vient de Bele lonne ;
Feins- nous le Pavillon dans le Centre placé ,
D'un somptueux Festin tout l'appareil dressé.
Les Etendarts flottans , les Soldats sous la tente ;
Auprès
OCTOBRE. 1732. 2287
Auprès du General , la Garde vigilante.
On allume des feux ; l'Herbe au loin en jaunit ,
Le Coursier au Piquet fremit, bondit , hannit.
Icy , dans la Prairie , on s'arrange , on manœu vre ,
Là , contre l'ennemi la ruse est mise en œuvre,
Du foudroïant Canon déja- j'entens le bruit ;
Le Faune se réveille , et la Nymphe s'enfuit.
* Le Chef , le jeune Chef, de sa valeur future ,
Dans ces jeux simulez , donne une preuve sûre
Que de graces en lui ! Quelle naissante ardeur ! {
Que sur son noble front , j'apperçois de gran- deur !
J'y vois peins tous les traits de ses illustres Peres ,
Leur douceur , leur courage , et leurs vertus sinceres ;
Leur haine
Rois ;
pour l'erreur , leur amour pour nos
Comme eux il se rendra fameux par ses Exploits.
*
Il attire en son Camp deux Augustes Duches ses ,
Que la Grece autrefois eut prises pour Déesses.-
Parmi leurs doux attraits , brille la Majesté ,
Caractere certain de la Divinité.
Le Soldat animé par leur présence heureuse ,
Le Duc de Chevreuse.
* Les Duchesses d'Uzès et de Luynes,
Il
2288 MERCURE DE FRANCE
Exerce sous leurs yeux son ardeur valeureuse.
Il attaque , il combat , enleve des Drapeaux ;
Dispute à qui fera les Exploits les plus beaux.
Couronné de Laurier , il vient leur faire ho
mage ,
Des Captifs que leur main tire de l'esclavage.
Un nouveau jeu succede à l'appareil guerrier ;
Notre Chefse transforme en sage Nautonier.
Sur les paisibles eaux , s'avance une Chaloupe,
Et reçoit dans son sein notre brillante Troupe.
Pourquoi craindre en entrant?Nymphes ne trem- blez pas ,
L'Onde va respecter vos aimables appas.
Chevreuse vous conduit , sous ses heureux aus
pices ,
L'Eau , les Vents,,et les Cieux vous deviendront
propices.
* Un Pasteur révéré , la gloire du Hameau
Médite des accords sur son doux Chalumeau.
Du Ciel et de la Terre il chante les merveilles;
Et par sa voix divine , il charme nos oreilles.
Dans les Bois écartez , Echo porte ses sons ,
Et les Bergers , en Choeur , repetent ses chansons
Heureux qui les retient , les médite sans cesse
Il y trouve les fruits d'une haute sagesse.
De nos jeux innocens les Arbres sont jaloux ;
Ils semblent s'agiter , et courir après nous.
L'Evéque de Bayeux,
›
LES
OCTOBRE. 1732. 2289
Les Graces , les Plaisirs , la Concorde fidelle ,
S'empressent à l'envi de remplir la Nacelle.
Fuyez, Fils de Venus , portez ailleurs vos coups ;
Une autre Déïté sçait l'emporter sur vous.
C'est l'Amitié constante, au cœur tendre et sincere ,
Des secrets mutuels sage dépositaire.
De Luynes et d'Uzès, en lui livrant leurs cœurs ,
Goutent dans ses liens ses plus vives douceurs.
Ainsi l'on voltigeoit sur la Plaine liquide ,
On jouoit , on chantoit, on admiroit son Guide:
Quand la nuit importune , enviant notre sort
Avertit les Rameurs de voguer vers le Port.
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Résumé : FESTE donné à Dampierre.
Le texte relate une fête organisée à Dampierre, près de Rambouillet, dans un vallon où se trouve un édifice remarquable. Des ruisseaux impétueux traversent des prairies et baignent les murs jour et nuit. Des coteaux stériles contrastent avec la richesse du jardin. La vertu, maîtresse des lieux, organise une fête éducative pour le jeune duc de Chevreuse, simulant une image innocente de la guerre. La fête inclut des soldats, des tentes, des hautbois et des manœuvres militaires simulées. Le jeune duc, futur héros, montre déjà des traits de grandeur et de valeur, attirant l'attention des duchesses d'Uzès et de Luynes, qui observent ses exploits. Après les jeux guerriers, une chaloupe les conduit sur l'eau, où un pasteur joue du chalumeau, chantant les merveilles du ciel et de la terre. Les Grâces, les Plaisirs et la Concorde fidèle remplissent la nacelle, symbolisant l'amitié constante entre les duchesses. La nuit interrompt les réjouissances, invitant les rameurs à retourner au port.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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22
p. 756-758
Décoration de l'Opera de Jephté, [titre d'après la table]
Début :
Le 28. Mars, l'Académie Royale de Musique remit au Théatre, à la [...]
Mots clefs :
Académie royale de musique, Arbres, Décoration, Théâtre, Architecture, Jardin
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texteReconnaissance textuelle : Décoration de l'Opera de Jephté, [titre d'après la table]
E 28. Mars , l'Académie Royale de
grande satisfaction du Public , l'Opera
de Jephté , dont toutes les Représenta
tions ont reçû de grands applaudissemens
. Nous renvoyons le Lecteur pour
les paroles et la Musique de cette Tragédie
, à ce que nous en avons dit au
- mois de Mars 1733. page 564 et en
Mars 1732. page 571. Mais une nou
velle Décoration , sur les Desseins du
Chevalier Servandoni , faite pour
pera
AVRIL. 1734. 757
pera de Pirithous , et qui paroît au quatriéme
Acte de Jephté , mérite bien que
nous en donnions une idée à nos Lecteurs.
Cette Décoration n'occupe que la moitié
du Théatre dans le fond. Elle représente
un Jardin enchanté , qui dans
ce petit espace est vû obliquement et
paroît extrémement vaste .
On y voit d'abord un grand Morceau
d'Architecture rustique , au milieu duquel
est un Grouppe de figure gigantesque
, représentant Hercule , dans le
moment qu'il étouffe Anthée. de la bouche
de ce dernier sort un grand Jet
d'eau. Au-dessous de ce Grouppe on voit
des Lions , qui semblent sortir de leurs
Antres , et qui vomissent une grande
quantité d'eau que plusieurs Bassins reçoivent
; ces eaux sont si bien feintes pardes
gases qu'on fait mouvoir par le moyen de
plusieurs roues,qu'elles paroissent vrayes.
Cette Fontaine est placée au milieu
d'une grande Allée d'arbres , à côté de
laquelle s'éleve une haute Charmille ,
taillée en Pilastres et en Arcades . Entre
la Charmille et les Arbres , ce qui forme
une seconde Allée , on voit des Piédestaux
avec des figures imitant le Marbre
blanc. Le fond est agréablement varié
par
758 MERCURE DE FRANCE
par plusieurs Terrasses et Jets d'eau , des
Allées et des Arbres de differentes especes.
> Au bout de la derniere Terrasse , sur
une hauteur à laquelle on arrive par une
montée en fer à cheval , ornée d'Architecture
, de Vases , de Statues , & c. on
apperçoit un grand Edifice rond , percé
à jour par des Arcades et des Colomnes ,
entre et au milieu desquelles s'élevent
plusieurs Arbres.
Ce Jardin , par l'art de la Perspective
et la dégradation des couleurs , fait paroître
le fond du Théatre plus grand
qu'on ne l'a encore vû. Cette Décoration
a été fort goûtée et fort applaudie.
grande satisfaction du Public , l'Opera
de Jephté , dont toutes les Représenta
tions ont reçû de grands applaudissemens
. Nous renvoyons le Lecteur pour
les paroles et la Musique de cette Tragédie
, à ce que nous en avons dit au
- mois de Mars 1733. page 564 et en
Mars 1732. page 571. Mais une nou
velle Décoration , sur les Desseins du
Chevalier Servandoni , faite pour
pera
AVRIL. 1734. 757
pera de Pirithous , et qui paroît au quatriéme
Acte de Jephté , mérite bien que
nous en donnions une idée à nos Lecteurs.
Cette Décoration n'occupe que la moitié
du Théatre dans le fond. Elle représente
un Jardin enchanté , qui dans
ce petit espace est vû obliquement et
paroît extrémement vaste .
On y voit d'abord un grand Morceau
d'Architecture rustique , au milieu duquel
est un Grouppe de figure gigantesque
, représentant Hercule , dans le
moment qu'il étouffe Anthée. de la bouche
de ce dernier sort un grand Jet
d'eau. Au-dessous de ce Grouppe on voit
des Lions , qui semblent sortir de leurs
Antres , et qui vomissent une grande
quantité d'eau que plusieurs Bassins reçoivent
; ces eaux sont si bien feintes pardes
gases qu'on fait mouvoir par le moyen de
plusieurs roues,qu'elles paroissent vrayes.
Cette Fontaine est placée au milieu
d'une grande Allée d'arbres , à côté de
laquelle s'éleve une haute Charmille ,
taillée en Pilastres et en Arcades . Entre
la Charmille et les Arbres , ce qui forme
une seconde Allée , on voit des Piédestaux
avec des figures imitant le Marbre
blanc. Le fond est agréablement varié
par
758 MERCURE DE FRANCE
par plusieurs Terrasses et Jets d'eau , des
Allées et des Arbres de differentes especes.
> Au bout de la derniere Terrasse , sur
une hauteur à laquelle on arrive par une
montée en fer à cheval , ornée d'Architecture
, de Vases , de Statues , & c. on
apperçoit un grand Edifice rond , percé
à jour par des Arcades et des Colomnes ,
entre et au milieu desquelles s'élevent
plusieurs Arbres.
Ce Jardin , par l'art de la Perspective
et la dégradation des couleurs , fait paroître
le fond du Théatre plus grand
qu'on ne l'a encore vû. Cette Décoration
a été fort goûtée et fort applaudie.
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Résumé : Décoration de l'Opera de Jephté, [titre d'après la table]
En mars 1734, l'Académie Royale a présenté l'opéra de Jephté, acclamé par le public. La décoration du quatrième acte, réalisée par le Chevalier Servandoni, a particulièrement retenu l'attention. Elle occupe la moitié du théâtre et représente un jardin enchanté, conçu pour sembler extrêmement vaste. Au centre, une architecture rustique montre Hercule étouffant Anthée, dont la bouche laisse jaillir un jet d'eau. Des lions, sortant de leurs antres, vomissent également de l'eau, recueillie dans des bassins. Cette fontaine est placée dans une allée d'arbres, à côté d'une haute charmille taillée en pilastres et arcades. Entre la charmille et les arbres, des piédestaux avec des figures imitant le marbre blanc sont visibles. Le fond est varié par des terrasses, des jets d'eau, des allées et des arbres de différentes espèces. Au bout de la dernière terrasse, un grand édifice rond percé d'arcades et de colonnes s'élève, entre lesquelles se dressent plusieurs arbres. Grâce à la perspective et à la dégradation des couleurs, le fond du théâtre semble plus grand qu'à l'accoutumée. Cette décoration a été très appréciée et applaudie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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23
p. 2283-2287
DESCRIPTION de la Fête, donnée par M. le Président de Rieux, en sa Maison à Paris, le 13 Septembre 1744, à l'occasion de la Convalescence du Roi.
Début :
Toute la face de la Maison du côté de la ruë étoit illuminée. Les Lampions [...]
Mots clefs :
Roi, Lampions, Jardin, Lumière, Fanfares, Convalescence, Girandoles, Terrines, Gabriel-Bernard de Rieux
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texteReconnaissance textuelle : DESCRIPTION de la Fête, donnée par M. le Président de Rieux, en sa Maison à Paris, le 13 Septembre 1744, à l'occasion de la Convalescence du Roi.
DESCRIPTION de la Fête , donnéepar
M. le Président de Rieux , en fa Maison à
- Paris ,le 13 Septembre 1744 , à l'occafion
de la Convalescence du Roi.
T
Oure
12
la face de la Maiſon du côté de
la ruë étoit illuminée. Les Lampions
ſuivoient l'Ordre de l'Architecture ; il y
avoit de plus , deux rangs de Girandoles
placées ſur lesTrumeaux du premier & du
fecond étage ; le devant de la Porte-Cochere
étoit orné de deux Pilaftres garnis de
grands Lampions , portant un Cintre , dans
lequel étoit placé un Tableau tranſparent
& illuminé , repreſentant le Buſte du Roi ,
au-deſſous duquel étoit placé un Cartouche
orné de Guirlandes avec cette Deviſe :
Salus Publica Rege reviviſcente.
Au-deſſus du Buſte du Roi étoit un Soleil
, dont les rayons étoient ornés d'une
Couronne de Laurier. Achacun des côtés
de la Porte étoient deux Pyramides de lumiere
de trente pieds de hauteur ,terminées
d'une Etoile ; à côté de ces Pyramides étoient
deux Fontaines de vin qui ont coulé pendant
toute la nuit.
Le deſſous de la Porte Cochere étoit éclairé
par huitGirandoles.Dans les quatre coins
de
2284 MERCURE DE FRANCE.
de la cour étoient quatre piédeſtaux , ſur lefquels
étoient placées quatte grandes Giraridoles
, portant chacune cent lumieres.
En entrant , on étoit frappé par le brillant
de la lumiere qui étoit dans le Jardin ,
dont le fond étoit décoré de trois Portiques
, de chacun vingt- cinq pieds de hauteur
, ornés de Guirlandes , garnis de Lampions&
furmontés chacun d'une Girandole.
Sur la même ligne & à chacun des côtés de
ces Portiques étoit placée une grande Pyramide
& un piédeſtal , portant une grande
Girandole de lumiere. Au- deſſous & dans
le fond du Portique , on appercevoit un
très-beau Groupe de marbre blanc , repréſentant
la Terre , implorant le ſecours
d'une Naiade , qui en tenant ſon Urne
panchée , forme une Nappe d'eau , & pardeſſus
un deſſein de lumiere , placé ſous la
coquille du Groupe , lequel faiſoit un effet
admirable.
La droite & la gauche du Jardin , depuis
la grille juſqu'au fond , étoient garniesde
vingt-quatre piédeſtaux , portant chacun
uneGirandole de differentes hauteurs , aufli
garnies de Lampions. Les allées à droite&
àgauche étoient bordées d'un double filet
de terrines , de ſix pouces de diſtance de
l'une à l'autre .
Le Parterre , qui eſt d'un très-beau defſein,
OCTOBRE. 1744, 2285
ſein , étoit marqué exactement par une
quantité prodigieuſe de Lampions , qui faifoient
un effet admirable , avec les fleurs
dont il eſt décoré , & autour des platesbandes
du Parterre, regnoit auſſi un cordon
degroſſes Terrines .
Toute la face de la Maiſon , qui donne
fur la cour & fur le Jardin, étoit terminée
par un cordon degroſſes Terrines , qui éclai
roit deux Morceaux de Peinture , d'une trèsbelle
exécution , dont un repréſente le Palais
du Soleil , avec un Méridien ; l'autre un
Cadran àvents. On y voit Eole , qui com
mande aux vents de ſortir avec impétuo-
Γιτέ.
L'Illumination a été inventée & exécutée
par le Sieur Berthelin de Neuville , Illumi
nateur ordinaire des Menus Plaiſirs du Roi,
Le grand Escalier étoit éclairé par un
Luftre & Gx Girandoles , garnis de Bou
gies , ainſi que tous les appartemens & le
Rèsde Chauffée..
L'illuſtre Compagnie , choiſie tant en
Dames qu'en Hommes de la premiere diftinction
, qui avoit été invitée par M. le
Préſident de Rieux , ſe rendit fur les ſept
heures , pour entendre un Concert , où on
chanta deux Morceaux de Muſique , l'un
fur les Conquêtes du Roi , chanté par Mile
Chevalier , & l'Abbé Malines , & l'autre
une
2286 MERCUREDE FRANCE.
une Cantatille ſur la Convalescence de Sa
Majesté , chantée par Mlle de Mets , ſuivie
d'un grand Choeur , & de differens Morceaux
de Muſique , chantés & exécutés par
les plus habiles Muſiciens , le tout précédé
par des Aius de Fanfares , joüés à differentes
repriſes , lorſque chaque Compagnie arrivoit
, par des Haut-bois , Trompettes &
Timbales , placés ſous le Veſtibule du grand
Eſcalier. Le Concert finit à dix heures ; immediatement
après on ſervit deux tables ,
l'une de trente couverts& l'autre de vingtquatre
, qui furent ſervies par 40 Suilles .
H y avoit auffi une table dewingt-quatre
couverts pour les Muſiciens. Au deſſert , on
joüa pluſieurs Fanfares. Si-tôt que le dedans
de la Maiſon & le Jardin furent illuminés ,
M. le Préſident de Rieux donna ſes ordres
pour que toutes les portes fuſſent ouvertes ,
pour donner au Public la ſatisfaction de
voir l'Alumination de fon Jardin, & les Appartemens
où étoit la Compagnie invitée ;
onoffrit toutes fortes de rafraîchiſſemens .
Après le fouper , la Compagnie pafla dans
les Appartemens , au bruit des Fanfares, qui
exciterent tellement lajoye , que lesDames
demanderent àdanſer ,ce qui forma un Bal
qui dura juſqu'à's heures du matin . Tour
fe pafla fans confufion &dans un grand
ordre.
Les
OCTOBRE. 1744. 2287
Les Cantatilles de la Victoire , &la Convalescence
du Roi , avec les Fanfares, font de
la compoſition du Sr le Maire.
M. le Président de Rieux , en fa Maison à
- Paris ,le 13 Septembre 1744 , à l'occafion
de la Convalescence du Roi.
T
Oure
12
la face de la Maiſon du côté de
la ruë étoit illuminée. Les Lampions
ſuivoient l'Ordre de l'Architecture ; il y
avoit de plus , deux rangs de Girandoles
placées ſur lesTrumeaux du premier & du
fecond étage ; le devant de la Porte-Cochere
étoit orné de deux Pilaftres garnis de
grands Lampions , portant un Cintre , dans
lequel étoit placé un Tableau tranſparent
& illuminé , repreſentant le Buſte du Roi ,
au-deſſous duquel étoit placé un Cartouche
orné de Guirlandes avec cette Deviſe :
Salus Publica Rege reviviſcente.
Au-deſſus du Buſte du Roi étoit un Soleil
, dont les rayons étoient ornés d'une
Couronne de Laurier. Achacun des côtés
de la Porte étoient deux Pyramides de lumiere
de trente pieds de hauteur ,terminées
d'une Etoile ; à côté de ces Pyramides étoient
deux Fontaines de vin qui ont coulé pendant
toute la nuit.
Le deſſous de la Porte Cochere étoit éclairé
par huitGirandoles.Dans les quatre coins
de
2284 MERCURE DE FRANCE.
de la cour étoient quatre piédeſtaux , ſur lefquels
étoient placées quatte grandes Giraridoles
, portant chacune cent lumieres.
En entrant , on étoit frappé par le brillant
de la lumiere qui étoit dans le Jardin ,
dont le fond étoit décoré de trois Portiques
, de chacun vingt- cinq pieds de hauteur
, ornés de Guirlandes , garnis de Lampions&
furmontés chacun d'une Girandole.
Sur la même ligne & à chacun des côtés de
ces Portiques étoit placée une grande Pyramide
& un piédeſtal , portant une grande
Girandole de lumiere. Au- deſſous & dans
le fond du Portique , on appercevoit un
très-beau Groupe de marbre blanc , repréſentant
la Terre , implorant le ſecours
d'une Naiade , qui en tenant ſon Urne
panchée , forme une Nappe d'eau , & pardeſſus
un deſſein de lumiere , placé ſous la
coquille du Groupe , lequel faiſoit un effet
admirable.
La droite & la gauche du Jardin , depuis
la grille juſqu'au fond , étoient garniesde
vingt-quatre piédeſtaux , portant chacun
uneGirandole de differentes hauteurs , aufli
garnies de Lampions. Les allées à droite&
àgauche étoient bordées d'un double filet
de terrines , de ſix pouces de diſtance de
l'une à l'autre .
Le Parterre , qui eſt d'un très-beau defſein,
OCTOBRE. 1744, 2285
ſein , étoit marqué exactement par une
quantité prodigieuſe de Lampions , qui faifoient
un effet admirable , avec les fleurs
dont il eſt décoré , & autour des platesbandes
du Parterre, regnoit auſſi un cordon
degroſſes Terrines .
Toute la face de la Maiſon , qui donne
fur la cour & fur le Jardin, étoit terminée
par un cordon degroſſes Terrines , qui éclai
roit deux Morceaux de Peinture , d'une trèsbelle
exécution , dont un repréſente le Palais
du Soleil , avec un Méridien ; l'autre un
Cadran àvents. On y voit Eole , qui com
mande aux vents de ſortir avec impétuo-
Γιτέ.
L'Illumination a été inventée & exécutée
par le Sieur Berthelin de Neuville , Illumi
nateur ordinaire des Menus Plaiſirs du Roi,
Le grand Escalier étoit éclairé par un
Luftre & Gx Girandoles , garnis de Bou
gies , ainſi que tous les appartemens & le
Rèsde Chauffée..
L'illuſtre Compagnie , choiſie tant en
Dames qu'en Hommes de la premiere diftinction
, qui avoit été invitée par M. le
Préſident de Rieux , ſe rendit fur les ſept
heures , pour entendre un Concert , où on
chanta deux Morceaux de Muſique , l'un
fur les Conquêtes du Roi , chanté par Mile
Chevalier , & l'Abbé Malines , & l'autre
une
2286 MERCUREDE FRANCE.
une Cantatille ſur la Convalescence de Sa
Majesté , chantée par Mlle de Mets , ſuivie
d'un grand Choeur , & de differens Morceaux
de Muſique , chantés & exécutés par
les plus habiles Muſiciens , le tout précédé
par des Aius de Fanfares , joüés à differentes
repriſes , lorſque chaque Compagnie arrivoit
, par des Haut-bois , Trompettes &
Timbales , placés ſous le Veſtibule du grand
Eſcalier. Le Concert finit à dix heures ; immediatement
après on ſervit deux tables ,
l'une de trente couverts& l'autre de vingtquatre
, qui furent ſervies par 40 Suilles .
H y avoit auffi une table dewingt-quatre
couverts pour les Muſiciens. Au deſſert , on
joüa pluſieurs Fanfares. Si-tôt que le dedans
de la Maiſon & le Jardin furent illuminés ,
M. le Préſident de Rieux donna ſes ordres
pour que toutes les portes fuſſent ouvertes ,
pour donner au Public la ſatisfaction de
voir l'Alumination de fon Jardin, & les Appartemens
où étoit la Compagnie invitée ;
onoffrit toutes fortes de rafraîchiſſemens .
Après le fouper , la Compagnie pafla dans
les Appartemens , au bruit des Fanfares, qui
exciterent tellement lajoye , que lesDames
demanderent àdanſer ,ce qui forma un Bal
qui dura juſqu'à's heures du matin . Tour
fe pafla fans confufion &dans un grand
ordre.
Les
OCTOBRE. 1744. 2287
Les Cantatilles de la Victoire , &la Convalescence
du Roi , avec les Fanfares, font de
la compoſition du Sr le Maire.
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24
p. 2287-2289
FESTE donnée par M. l'Archevêque de Bourges, le 13 Septembre. Extrait d'une Lettre écrite de cette Ville.
Début :
Un dîner splendide & somptueux, où assisterent les plus notables Personnes [...]
Mots clefs :
Lampions, Inscription, Roi, Jardin, Pots à feu, Guirlandes, Tableau
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texteReconnaissance textuelle : FESTE donnée par M. l'Archevêque de Bourges, le 13 Septembre. Extrait d'une Lettre écrite de cette Ville.
FESTE donnée par M. l'Archevêque de
Bourges, le 13 Septembre. Extrait d'une
Lettre écrite de cette Ville.
U
N dîner ſplendide & fomptueux, οἱ
affifterent les plus notables Perſonnes
de la Ville , & qui fut ſervi avec autant
d'ordre que magnificence , fut le prélude de
cette Fête. On alla enſuite à Vepres , après
leſquelles on chanta ſolemnellement en actions
de graces de la convaleſcence duRoi
un Te Deum en Muſique , ſuivi d'un Motet,
pendant lequel on tira le canon de la Ville ;
la Milice Bourgeoiſe fut toute la journée
ſous les armes ; vers les huit heures du foir ,
on coinmença àl'Archevêché l'Illumination,
qu'on y avoit préparée.
A
Au - deſſus de la principale Porte , or
née de Feſtons &de Guirlandes , on voyoit
trois Tableaux ; celui du milieu repréſen
toit un Soleil ſortant des nuages , avec,
cette Inſcription , Siccat lachrimas ; d'un
côté étoit un autre Tableau repréſentant la
Religion , qui annonçoit au Peuple ( par
cette Inſcription , tirée de l'Ecriture , Dext
tera Domini fecit Virtutem ) la grace que
Dieu leur avoit faite en rendant le Roi à
l'ardeur
288 MERCURE DE FRANCE.
l'ardeur de leurs voeux , & de l'autre côté
un autre Tableau repreſentoit la France ,
qui ſe félicitoit d'apprendre une ſi bonne
nouvelle , avec cette Inſcription , tirée aufli
de l'Ecriture , Hac eft Dies boni nuntii ; on y
voyoit auſſi les Armes du Roi , au bas defquelles
étoit écrit VIVE LE ROI ; des Lampions
en formoient les Lettres , & parmi les
acclamations réïtérées , pluſieurs Fontaines
deVin couloient avec abondance,
Quel Spectacle magnifique , de voir en
entrant , tout ce ſuperbe Corps de Logis illuminé
par un nombre infini de Lampions
&de Pots à feu ! on avoit exactement ſuivi
l'ordre d'Architecture , ce qui formoit un
coup d'oeil des plus gracieux. Vis-à- vis la
la grande Porte d'entrée , on avoit élevé un
Trône , accompagné de tous les ornemens
&Symboles de la Royauté.
On n'étoit pas moins agréablement ſurpris
de voir en entrant dans le Jardin , un Parterre
, dont les Pots à feu imitoient parfaitement
le deſſein. La façade du Palais , du
côté du Jardin , étoit auffi illuminée par un
nombre infini de Lampions.
• Si les yeux étoient fatisfaits , les oreilles
ne l'étoient pas moins par le ſon mélodieux
d'Inſtrumens de toute eſpece , qu'on avoit
placés ſur une eſpece de Tour , attenant le
Parterre.
Au
OCTOBRE. 1744. 228
Auboutd'une allée de Tilleuls à double
rang d'Arbres , garnis de Lampions , ainſi
que tous les Arbres du Jardin , régne
un Terraſſe ſur laquelle on avoit élevéun
Edifice de Charpente , ſoûtenuë par des Pilaſtres
de Marbre feint , avec des Portiques,
chargés de Guirlandes & de Lampions. Le
haut de l'Edifice,orné d'une Balustrade, portoit
une Pyramide embellie par des Trophées
, au deſſus de laquelle étoit un Globe
d'Azur fleurdeliſé . Ce fut-là le Théatre d'un
Feu d'artifice , dont l'exécution étonna tous
les Spectateurs ; pendant toute la Fête , les
rafraîchiſſemens , fruits & glaces de toute
eſpece , furent diftribués avec profuſion.
Bourges, le 13 Septembre. Extrait d'une
Lettre écrite de cette Ville.
U
N dîner ſplendide & fomptueux, οἱ
affifterent les plus notables Perſonnes
de la Ville , & qui fut ſervi avec autant
d'ordre que magnificence , fut le prélude de
cette Fête. On alla enſuite à Vepres , après
leſquelles on chanta ſolemnellement en actions
de graces de la convaleſcence duRoi
un Te Deum en Muſique , ſuivi d'un Motet,
pendant lequel on tira le canon de la Ville ;
la Milice Bourgeoiſe fut toute la journée
ſous les armes ; vers les huit heures du foir ,
on coinmença àl'Archevêché l'Illumination,
qu'on y avoit préparée.
A
Au - deſſus de la principale Porte , or
née de Feſtons &de Guirlandes , on voyoit
trois Tableaux ; celui du milieu repréſen
toit un Soleil ſortant des nuages , avec,
cette Inſcription , Siccat lachrimas ; d'un
côté étoit un autre Tableau repréſentant la
Religion , qui annonçoit au Peuple ( par
cette Inſcription , tirée de l'Ecriture , Dext
tera Domini fecit Virtutem ) la grace que
Dieu leur avoit faite en rendant le Roi à
l'ardeur
288 MERCURE DE FRANCE.
l'ardeur de leurs voeux , & de l'autre côté
un autre Tableau repreſentoit la France ,
qui ſe félicitoit d'apprendre une ſi bonne
nouvelle , avec cette Inſcription , tirée aufli
de l'Ecriture , Hac eft Dies boni nuntii ; on y
voyoit auſſi les Armes du Roi , au bas defquelles
étoit écrit VIVE LE ROI ; des Lampions
en formoient les Lettres , & parmi les
acclamations réïtérées , pluſieurs Fontaines
deVin couloient avec abondance,
Quel Spectacle magnifique , de voir en
entrant , tout ce ſuperbe Corps de Logis illuminé
par un nombre infini de Lampions
&de Pots à feu ! on avoit exactement ſuivi
l'ordre d'Architecture , ce qui formoit un
coup d'oeil des plus gracieux. Vis-à- vis la
la grande Porte d'entrée , on avoit élevé un
Trône , accompagné de tous les ornemens
&Symboles de la Royauté.
On n'étoit pas moins agréablement ſurpris
de voir en entrant dans le Jardin , un Parterre
, dont les Pots à feu imitoient parfaitement
le deſſein. La façade du Palais , du
côté du Jardin , étoit auffi illuminée par un
nombre infini de Lampions.
• Si les yeux étoient fatisfaits , les oreilles
ne l'étoient pas moins par le ſon mélodieux
d'Inſtrumens de toute eſpece , qu'on avoit
placés ſur une eſpece de Tour , attenant le
Parterre.
Au
OCTOBRE. 1744. 228
Auboutd'une allée de Tilleuls à double
rang d'Arbres , garnis de Lampions , ainſi
que tous les Arbres du Jardin , régne
un Terraſſe ſur laquelle on avoit élevéun
Edifice de Charpente , ſoûtenuë par des Pilaſtres
de Marbre feint , avec des Portiques,
chargés de Guirlandes & de Lampions. Le
haut de l'Edifice,orné d'une Balustrade, portoit
une Pyramide embellie par des Trophées
, au deſſus de laquelle étoit un Globe
d'Azur fleurdeliſé . Ce fut-là le Théatre d'un
Feu d'artifice , dont l'exécution étonna tous
les Spectateurs ; pendant toute la Fête , les
rafraîchiſſemens , fruits & glaces de toute
eſpece , furent diftribués avec profuſion.
Fermer
25
p. 2338-2340
« On a appris de Luneville du 2 de ce mois, que le Roi étant parti de Metz le 29 du mois dernier à [...] »
Début :
On a appris de Luneville du 2 de ce mois, que le Roi étant parti de Metz le 29 du mois dernier à [...]
Mots clefs :
Roi, Roi de Pologne, Stanislas Leszczynski, Château, Lunéville, Jardin, Cour
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « On a appris de Luneville du 2 de ce mois, que le Roi étant parti de Metz le 29 du mois dernier à [...] »
On a appris de Luneville du 2 de ce mois,que le
Roi étant parti de Metz le 29 du mois dernier à
midi , s'y rendit le même jour , après avoir traverſe
la Ville de Nancy , où S. M. vit les préparatifs d'une
illumination générale & des autres marques de réjouiſſance
, par leſquelles les habitans de cette Ca
pitale ſe diſpoſoient à faire éclater ce jour-là leur
joye d'avoir eû le bonheur de voir le Roi Le Peuple
du Pays , qui étoit accouru ſur le paſſage de S.
M. a montré par de continuelles acclamations ſes
ſentimens pour elle.
Vers les huit heures du ſoir , le Roi arriva au
Château , dont la façade étoit illuminée du côté de
la Ville & de celui du Jardin avec beaucoup de
goût & de magnificence. Les aîles de la grande &
de la petite cour , & la cour intérieure , l'étoient
auffi , & cette illumination , marquant le deſſein
de l'Architecture , qui est très-belle , produiſoit un
effet aufli admirable qu'on en ait jamais vû en ce
genre.
Le Roi trouva , en entrant dans laVille , les deux
Compagnies des Gardes du Corps du Roi de Pologne
, & dans la premiere cour du Château les Gardes
à pied de ce Prince. S. M. deſcendit de caroffe
ſous le Periſtille , où elle fut reçûë par le Roi de
Pologne,qui la conduiſit dans l'appartement qu'elle
devoit occuper , &dans lequel la Reine , qui étoit
arrivée à Luneville la veille , & la Reine de Pologne,
attendoient le Roi.
Les cris de Vive le Roi , au bruit deſquels S. M.
étoit entrée au Château , ſe renouvellerent toutes
. les
OCTOBRE. 2339 1744.
les fois qu'elle parut à la fenêtre , & ils durerent
juſqu'à ce que le Roi ſe couchât. S. M. foupa ſeule,
&dès qu'elle fut fortie de table , on ſervit dans
l'appartement avec autant de délicateſſe que d'abondance
plaſieurs tables pour des Dames des deux
Reines , pour les Seigneurs de la Cour , & pour
toutes les perſonnes qui ont l'honneur de ſuivre le
Roi. Les mêmes tables ont été ſerviesſoir & matin
pendant le ſéjour que le Roi a fait à Luneville. Le
foir , la Ville fut entierement illuminée ,& l'on tira
un grand nombre de fuſées ſur la terraſſe du Château.
Le 30 au matin , le Roi alla voir un petit Bâtiment
à la Chinoiſe , nommé le Kiofe , que le Roi de
Pologne a fait conſtruire pour y dîner dans les
grandes chaleurs , & dans lequel il y a une grande
quantité de Jets-d'eau &de Caſcades. Leurs Majefſtés
dînerent avec le Roi & la Reine de Pologne
dans le grand Cabinet de l'appartement qu'occupe
Ja Reine. A trois heures , le Roi monta à cheval ,
&alla àChanheux , Maiſon de Plaiſance , qui a été
bâtie , par ordre du Roi de Pologne , au bout de la
grande allée du Jardin , & dans laquelle il y a un
Salon où la magnificence , l'Art & le goût ſe font
également admirer. S. M. étant revenuë enſuite fe
promener dans les Jardins , s'arrêta à la Caſcade de
la tête du Canal , qui borde le Jardin , & qui eſt un
des embelliſſemens que le Roi de Pologne y a
ajoûtés.
Au bout d'une des branches du Canal , le Roi
vit ce qu'on appelle les Rochers ; c'eſt un Tableau
mouvant , repréſentant un Village , & dans lequel
des Figures de grandeur naturelle prennent differentes
attitudes par le moyen de l'eau qui les fair
mouvoir. Il y eut Comédie l'après- midi , & la Reine
y alliſta. Le foir , le Roi ſoupa ſeul ; la Reine ſoupa
I ij avec
2340 MERCURE DE FRANCE:
avec ſes Dames du Palais & avec celles qui font attachées
en cette qualité à la Reine de Pologne.
Roi étant parti de Metz le 29 du mois dernier à
midi , s'y rendit le même jour , après avoir traverſe
la Ville de Nancy , où S. M. vit les préparatifs d'une
illumination générale & des autres marques de réjouiſſance
, par leſquelles les habitans de cette Ca
pitale ſe diſpoſoient à faire éclater ce jour-là leur
joye d'avoir eû le bonheur de voir le Roi Le Peuple
du Pays , qui étoit accouru ſur le paſſage de S.
M. a montré par de continuelles acclamations ſes
ſentimens pour elle.
Vers les huit heures du ſoir , le Roi arriva au
Château , dont la façade étoit illuminée du côté de
la Ville & de celui du Jardin avec beaucoup de
goût & de magnificence. Les aîles de la grande &
de la petite cour , & la cour intérieure , l'étoient
auffi , & cette illumination , marquant le deſſein
de l'Architecture , qui est très-belle , produiſoit un
effet aufli admirable qu'on en ait jamais vû en ce
genre.
Le Roi trouva , en entrant dans laVille , les deux
Compagnies des Gardes du Corps du Roi de Pologne
, & dans la premiere cour du Château les Gardes
à pied de ce Prince. S. M. deſcendit de caroffe
ſous le Periſtille , où elle fut reçûë par le Roi de
Pologne,qui la conduiſit dans l'appartement qu'elle
devoit occuper , &dans lequel la Reine , qui étoit
arrivée à Luneville la veille , & la Reine de Pologne,
attendoient le Roi.
Les cris de Vive le Roi , au bruit deſquels S. M.
étoit entrée au Château , ſe renouvellerent toutes
. les
OCTOBRE. 2339 1744.
les fois qu'elle parut à la fenêtre , & ils durerent
juſqu'à ce que le Roi ſe couchât. S. M. foupa ſeule,
&dès qu'elle fut fortie de table , on ſervit dans
l'appartement avec autant de délicateſſe que d'abondance
plaſieurs tables pour des Dames des deux
Reines , pour les Seigneurs de la Cour , & pour
toutes les perſonnes qui ont l'honneur de ſuivre le
Roi. Les mêmes tables ont été ſerviesſoir & matin
pendant le ſéjour que le Roi a fait à Luneville. Le
foir , la Ville fut entierement illuminée ,& l'on tira
un grand nombre de fuſées ſur la terraſſe du Château.
Le 30 au matin , le Roi alla voir un petit Bâtiment
à la Chinoiſe , nommé le Kiofe , que le Roi de
Pologne a fait conſtruire pour y dîner dans les
grandes chaleurs , & dans lequel il y a une grande
quantité de Jets-d'eau &de Caſcades. Leurs Majefſtés
dînerent avec le Roi & la Reine de Pologne
dans le grand Cabinet de l'appartement qu'occupe
Ja Reine. A trois heures , le Roi monta à cheval ,
&alla àChanheux , Maiſon de Plaiſance , qui a été
bâtie , par ordre du Roi de Pologne , au bout de la
grande allée du Jardin , & dans laquelle il y a un
Salon où la magnificence , l'Art & le goût ſe font
également admirer. S. M. étant revenuë enſuite fe
promener dans les Jardins , s'arrêta à la Caſcade de
la tête du Canal , qui borde le Jardin , & qui eſt un
des embelliſſemens que le Roi de Pologne y a
ajoûtés.
Au bout d'une des branches du Canal , le Roi
vit ce qu'on appelle les Rochers ; c'eſt un Tableau
mouvant , repréſentant un Village , & dans lequel
des Figures de grandeur naturelle prennent differentes
attitudes par le moyen de l'eau qui les fair
mouvoir. Il y eut Comédie l'après- midi , & la Reine
y alliſta. Le foir , le Roi ſoupa ſeul ; la Reine ſoupa
I ij avec
2340 MERCURE DE FRANCE:
avec ſes Dames du Palais & avec celles qui font attachées
en cette qualité à la Reine de Pologne.
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26
p. 87-93
DESCRIPTION, des réjouissances faites par les Entrepreneurs Généraux des Poudres, au sujet de la Convalescence du Roi.
Début :
Les Entrepreneurs Généraux des Poudres & Salpêtres de France, desirant [...]
Mots clefs :
Entrepreneurs des Poudres, Te Deum, Église des Célestins, Jardin, Décoration, Arsenal, Terrasse, Girandole, Bateaux, Lampions, Lumières, Rivière, Feu d'artifice
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texteReconnaissance textuelle : DESCRIPTION, des réjouissances faites par les Entrepreneurs Généraux des Poudres, au sujet de la Convalescence du Roi.
DESCRIPTION , des réjouiſſances
faites par les Entrepreneurs Généraux des
Poudres , au sujet de la Convalescence du
Roi.
L
,
defi-
Es Entrepreneurs Généraux des Poudres
& Salpêtres de France
rant donner des témoignages publics de la
joye fincere qu'ils ont reſſentie du rétabliſſement
de la ſanté du Roi , réſolurent d'en
rendre graces à Dieu par un Te Deum, chanté
dans l'Egliſe des R. R. Peres Célestins , d'illuminer
le Jardin de l'Arcenal , & de donner
un feu d'artifice ſur la riviere , en face
de l'extrêmité de la Terraſſe de ce Jardin.
M. le Comte d'Eu , Grand- Maître de l'Artillerie
, leur avoit permis de ſe ſervir des
boëtes qui font gardées dans les magaſins de
l'Arcenal.
Le Lundi 21 Septembre à 6 heures du
matin , il fut fait une décharge de cent boëtes
, pour annoncer la joye de ce jour. Il en
fut fait une ſeconde à midi. La troifiéme à
4 heures. La quatrième à 6 heures , avant
quede commencer le Te Deum. Lacinquiéme
à 8 heures , après le Te Deum. La fixiéme
Eij
88 MERCURE DEFRANCE.
à 10 heures après le feu d'artifice. La ſeptiéme&
derniere à minuit.
TEDEUM, & Décoration dans l'Eglife
des Célestins.
La Nef de l'Egliſe des Célestins étoit décorée
de ſept grands Luſtres de criſtal , garnis
de bougies , cinq dans l'avant-Choeur ,
&deux autres dans le retour , du côté des
Chapelles.
T
Le Choeur étoit éclairé de 336 Lampions
decire , placés tout le long de la corniche du
lambris , au-deſſus des Stalles , & de quatre
girandoles de criſtal , garnies auſſi de bougies
aux quatre extrêmités du lambris.
Le grand Autel , outre les cierges ordinaires
, étoit orné de ſeize girandoles de
criſtal , garnies de bougies , placées ſur les
appuis des Baluſtres de marbre , qui forment
l'enceinte du Sanctuaire , & fur deux traverſes
en diagonale , qui accompagnent
l'Autel ; la régularité du deſſein de ces Baluſtres
favoriſoit extrêmement la diſpoſition
des lumieres , qui fut trouvée de bon goût,
Le Te Deum commença à 6 heures & un
quart , immédiatement après la quatriéme
décharge des boëtes ; on exécuta celui de
M. de la Lande , ſous la direction de Mrs
Rebel & Francoeur , Sur-Intendans de la
NOVEMBRE. 1744. 89
Muſique du Roi en ſurvivance. Le Concert
étoit compoſé de 80 Muſiciens de la Muſique
du Roi , & autres ; l'exécution fut
trouvée parfaite , & dura près d'une heure .
L'Egliſe des Célestins n'ayant point de
Jubé , on avoit conſtruit au-deſſus de la
porte du Choeur , en dehors , dans toute la
largeur de la façade , une Tribune de charpente
, large&commode , avec des Gradins
pour y placer la Muſique , dont le bâtis
étoit couvert de tapiſſerie.
La porte & l'intérieur de l'Egliſe étoient
gardés par des Suiſſes du Régiment des Gardes,
commandés par leurs Sergens, ils furent
aufli placés à la porte ,& dans l'intérieur
du Jardin.
DECORATION DU JARDIN.
Au fortirdu Te Deum , on entra à l'Arcenal
par la porte qui eſt ſur le Quai des Céleftins
, joignant l'Eglife ; cette porte étoit
décorée de deux Pilaſtres , ſurmontés d'une
archivolte , qui portoit trois Girandoles Pyramidales
garnies de Lampions.
Toutes les cours de l'Arcenal , depuis
cette porte , étoient éclairées par des Terrines
, dont la porte qui donne ſur la ruë
de la Ceriſaye , étoit auſſi garnie.
Laporte du Jardin garnie auffi de Terri-
E iij
. MERCURE DEFRANCE.
nes ſur le cintre , étoit maſquée en dedans
au fond du Parterre de ce côté , & en face
de la principale allée qui finit à la Terraffe ,
de trois grandes Arcades de 24 pieds de
haut, furmontées chacune d'une Girandole ;
du cintre de chacune de ces Arcades , il
pendoit une autre Girandole , en forme de
Luftre , foutenuë par une Guirlande de lumieres
, le tout formé de Lampions . L'allée
en face , étoit garnie à droite & à gauche de
40 piedeſtaux , portant chacun une Girandole
des pieds de haut , placée dans les intervales
des Ifs qui entourent les compartimens
du Parterre ,& fur la pointe de chas
cun de ces Ifs étoit placée une groffe Terrine
; cette allée , & le baſſin qui eſt aumilieu
, étoient bordés d'un filet de Terrines ;
aux extrêmités des bordures du Parterre ,
étoient placées deux grandes Pyramides de
lumieres de 21 pieds de haut , terminées
chacune par une Girandole ;& en retour
des Parterres , fur la même ligne des Pyramides
, étoient placés de chacun des côtés
quatre piédeſtaux , portant chacun leur Girandole
, le tout garni de Lampions .
Dans les intervales des Arbres , qui forment
les allées qui accompagnent les côtés
du Parterre , depuis la porte du Jardin jufqu'à
leurs extrêmités , au bord de la Terraffe
, on avoit attaché des fils d'archal , où
NOVEMBRE. 1744. 91
pendoient des Lampes de Sureine , qui formoient
un filet de lumiere .
On avoit rempli de même les intervales
desArbres , qui formoient l'allée de la Terraffe
, depuis le mur de la Baſtille où elle
commence , juſqu'à l'autre extrêmité ſur le
bord de la riviere , ainſi que dans le retour
que la Terraſſe forme en baſtion à cet endroit,
où eſt le Cabinet de plaiſance de S. A.
S. Mad. la Ducheſſe du Maine , ce qui comprend
une longueur au moins de deux cent
toiſes .
Dans toute cette même longueur , depuis
le mur de la Baſtille juſqu'à l'extrêmité fur
la riviere , y compris le rerourdont on vient
de parler , le Parapet de la Terraſſe , qui
n'eſt interrompu que par le magaſin des
Poudres , conftruit dans le foſſe , ſur l'appui
de la Terraſſe , étoit auſſi garni d'un filet de
lumieres , formé par des Terrines à deux
pieds & demi de diſtance l'une de l'autre ,
qui répétoit celui des Lampes de Sureine
placées dans les intervales des Arbres.
FEU D'ARTIFIGE .
Après avoir obtenu la permiffion de M.
le Prevôt des Marchands , on plaça à l'endroit
qu'il lui avoit plû d'indiquer , dans le
milieude la riviere , vis- à- vis de l'extrémité
د
E iiij
MERCURE DE FRANCE.
de la Terraſſe de l'Arcenal , au-deſſus de la
Patache , deux bateaux marnois l'un auprès
de l'autre , de 10 à 12 toiſes de long , fur
18 à 20 pieds de large ,ſur lesquels on avoit
bâti un plancher; autour de ces deux grands ,
étoient rangés fix petits bateaux chargés de
l'artifice .
On avoit pofé ſur le plancher des deux
grands bateaux , quatre chevalets , ſur lefquels
on tira pendant une demie heure 500
fuſées volantes , des cinq plus belles façons
dont on les puiſſe compofer , qui partirent
quatre à quatre ; sçavoir , 382 fufées , appellées
des trois douzaines , 43 , dites de
quatre douzaines, 17, dites de cinq douzaines
, 5 dites, de ſix douzaines , 53 , dites fufées
d'honneur , de 2 pouces & demi de diamétre.
On fit partir enſuite 64 douzaines de fufées
volantes, doubles marquiſes, diſtribuées
en 32 Caiſſes , de deux douzaines chacune ,
tirées des deux extrêmités des bateaux
après leſquelles parut un brin de quatre
douzaines de Pots-à-feu , & une Girande
compoſée de 38 douzaines de fuſées volantes,
auffi doubles marquiſes ; ce qui fut ſuivi
de l'effet de deux Soleils tournans , placés
aux extrêmités des bateaux .
Le feu fut terminé par un Soleil fixe à
douze rayons , à chaque côté duquel on tira
NOVEMBRE. 1744. 93
trois Pots à Aigrettes , remplis de Serpenteaux&
d'Etoiles.
Cette journée finit par le ſouper , qui fut
fervi après le feu à une table de 25 couverts
,& qui dura juſqu'après minuit : on
laiſſa entrer dans la Sale , qui est trèsgrande
, tous ceux , en affés grand nombre ,
qui eurent la curiofité d'être les témoins
par eux-mêmes , de la joye vive & fincere
des Convives , de l'événement heureux
qui les raſſembloit ; celle des Spectateurs
peinte ſur leurs viſages , laiſſoit affés voir
àquel point ils la partageoient & la reffentoient.
Il y eut dans le Jardin des Violons , &
des Danſes , qui durerent juſqu'à trois ou
quatre heures , & ne finirent qu'à l'extinc
tion totale de l'illumination.
faites par les Entrepreneurs Généraux des
Poudres , au sujet de la Convalescence du
Roi.
L
,
defi-
Es Entrepreneurs Généraux des Poudres
& Salpêtres de France
rant donner des témoignages publics de la
joye fincere qu'ils ont reſſentie du rétabliſſement
de la ſanté du Roi , réſolurent d'en
rendre graces à Dieu par un Te Deum, chanté
dans l'Egliſe des R. R. Peres Célestins , d'illuminer
le Jardin de l'Arcenal , & de donner
un feu d'artifice ſur la riviere , en face
de l'extrêmité de la Terraſſe de ce Jardin.
M. le Comte d'Eu , Grand- Maître de l'Artillerie
, leur avoit permis de ſe ſervir des
boëtes qui font gardées dans les magaſins de
l'Arcenal.
Le Lundi 21 Septembre à 6 heures du
matin , il fut fait une décharge de cent boëtes
, pour annoncer la joye de ce jour. Il en
fut fait une ſeconde à midi. La troifiéme à
4 heures. La quatrième à 6 heures , avant
quede commencer le Te Deum. Lacinquiéme
à 8 heures , après le Te Deum. La fixiéme
Eij
88 MERCURE DEFRANCE.
à 10 heures après le feu d'artifice. La ſeptiéme&
derniere à minuit.
TEDEUM, & Décoration dans l'Eglife
des Célestins.
La Nef de l'Egliſe des Célestins étoit décorée
de ſept grands Luſtres de criſtal , garnis
de bougies , cinq dans l'avant-Choeur ,
&deux autres dans le retour , du côté des
Chapelles.
T
Le Choeur étoit éclairé de 336 Lampions
decire , placés tout le long de la corniche du
lambris , au-deſſus des Stalles , & de quatre
girandoles de criſtal , garnies auſſi de bougies
aux quatre extrêmités du lambris.
Le grand Autel , outre les cierges ordinaires
, étoit orné de ſeize girandoles de
criſtal , garnies de bougies , placées ſur les
appuis des Baluſtres de marbre , qui forment
l'enceinte du Sanctuaire , & fur deux traverſes
en diagonale , qui accompagnent
l'Autel ; la régularité du deſſein de ces Baluſtres
favoriſoit extrêmement la diſpoſition
des lumieres , qui fut trouvée de bon goût,
Le Te Deum commença à 6 heures & un
quart , immédiatement après la quatriéme
décharge des boëtes ; on exécuta celui de
M. de la Lande , ſous la direction de Mrs
Rebel & Francoeur , Sur-Intendans de la
NOVEMBRE. 1744. 89
Muſique du Roi en ſurvivance. Le Concert
étoit compoſé de 80 Muſiciens de la Muſique
du Roi , & autres ; l'exécution fut
trouvée parfaite , & dura près d'une heure .
L'Egliſe des Célestins n'ayant point de
Jubé , on avoit conſtruit au-deſſus de la
porte du Choeur , en dehors , dans toute la
largeur de la façade , une Tribune de charpente
, large&commode , avec des Gradins
pour y placer la Muſique , dont le bâtis
étoit couvert de tapiſſerie.
La porte & l'intérieur de l'Egliſe étoient
gardés par des Suiſſes du Régiment des Gardes,
commandés par leurs Sergens, ils furent
aufli placés à la porte ,& dans l'intérieur
du Jardin.
DECORATION DU JARDIN.
Au fortirdu Te Deum , on entra à l'Arcenal
par la porte qui eſt ſur le Quai des Céleftins
, joignant l'Eglife ; cette porte étoit
décorée de deux Pilaſtres , ſurmontés d'une
archivolte , qui portoit trois Girandoles Pyramidales
garnies de Lampions.
Toutes les cours de l'Arcenal , depuis
cette porte , étoient éclairées par des Terrines
, dont la porte qui donne ſur la ruë
de la Ceriſaye , étoit auſſi garnie.
Laporte du Jardin garnie auffi de Terri-
E iij
. MERCURE DEFRANCE.
nes ſur le cintre , étoit maſquée en dedans
au fond du Parterre de ce côté , & en face
de la principale allée qui finit à la Terraffe ,
de trois grandes Arcades de 24 pieds de
haut, furmontées chacune d'une Girandole ;
du cintre de chacune de ces Arcades , il
pendoit une autre Girandole , en forme de
Luftre , foutenuë par une Guirlande de lumieres
, le tout formé de Lampions . L'allée
en face , étoit garnie à droite & à gauche de
40 piedeſtaux , portant chacun une Girandole
des pieds de haut , placée dans les intervales
des Ifs qui entourent les compartimens
du Parterre ,& fur la pointe de chas
cun de ces Ifs étoit placée une groffe Terrine
; cette allée , & le baſſin qui eſt aumilieu
, étoient bordés d'un filet de Terrines ;
aux extrêmités des bordures du Parterre ,
étoient placées deux grandes Pyramides de
lumieres de 21 pieds de haut , terminées
chacune par une Girandole ;& en retour
des Parterres , fur la même ligne des Pyramides
, étoient placés de chacun des côtés
quatre piédeſtaux , portant chacun leur Girandole
, le tout garni de Lampions .
Dans les intervales des Arbres , qui forment
les allées qui accompagnent les côtés
du Parterre , depuis la porte du Jardin jufqu'à
leurs extrêmités , au bord de la Terraffe
, on avoit attaché des fils d'archal , où
NOVEMBRE. 1744. 91
pendoient des Lampes de Sureine , qui formoient
un filet de lumiere .
On avoit rempli de même les intervales
desArbres , qui formoient l'allée de la Terraffe
, depuis le mur de la Baſtille où elle
commence , juſqu'à l'autre extrêmité ſur le
bord de la riviere , ainſi que dans le retour
que la Terraſſe forme en baſtion à cet endroit,
où eſt le Cabinet de plaiſance de S. A.
S. Mad. la Ducheſſe du Maine , ce qui comprend
une longueur au moins de deux cent
toiſes .
Dans toute cette même longueur , depuis
le mur de la Baſtille juſqu'à l'extrêmité fur
la riviere , y compris le rerourdont on vient
de parler , le Parapet de la Terraſſe , qui
n'eſt interrompu que par le magaſin des
Poudres , conftruit dans le foſſe , ſur l'appui
de la Terraſſe , étoit auſſi garni d'un filet de
lumieres , formé par des Terrines à deux
pieds & demi de diſtance l'une de l'autre ,
qui répétoit celui des Lampes de Sureine
placées dans les intervales des Arbres.
FEU D'ARTIFIGE .
Après avoir obtenu la permiffion de M.
le Prevôt des Marchands , on plaça à l'endroit
qu'il lui avoit plû d'indiquer , dans le
milieude la riviere , vis- à- vis de l'extrémité
د
E iiij
MERCURE DE FRANCE.
de la Terraſſe de l'Arcenal , au-deſſus de la
Patache , deux bateaux marnois l'un auprès
de l'autre , de 10 à 12 toiſes de long , fur
18 à 20 pieds de large ,ſur lesquels on avoit
bâti un plancher; autour de ces deux grands ,
étoient rangés fix petits bateaux chargés de
l'artifice .
On avoit pofé ſur le plancher des deux
grands bateaux , quatre chevalets , ſur lefquels
on tira pendant une demie heure 500
fuſées volantes , des cinq plus belles façons
dont on les puiſſe compofer , qui partirent
quatre à quatre ; sçavoir , 382 fufées , appellées
des trois douzaines , 43 , dites de
quatre douzaines, 17, dites de cinq douzaines
, 5 dites, de ſix douzaines , 53 , dites fufées
d'honneur , de 2 pouces & demi de diamétre.
On fit partir enſuite 64 douzaines de fufées
volantes, doubles marquiſes, diſtribuées
en 32 Caiſſes , de deux douzaines chacune ,
tirées des deux extrêmités des bateaux
après leſquelles parut un brin de quatre
douzaines de Pots-à-feu , & une Girande
compoſée de 38 douzaines de fuſées volantes,
auffi doubles marquiſes ; ce qui fut ſuivi
de l'effet de deux Soleils tournans , placés
aux extrêmités des bateaux .
Le feu fut terminé par un Soleil fixe à
douze rayons , à chaque côté duquel on tira
NOVEMBRE. 1744. 93
trois Pots à Aigrettes , remplis de Serpenteaux&
d'Etoiles.
Cette journée finit par le ſouper , qui fut
fervi après le feu à une table de 25 couverts
,& qui dura juſqu'après minuit : on
laiſſa entrer dans la Sale , qui est trèsgrande
, tous ceux , en affés grand nombre ,
qui eurent la curiofité d'être les témoins
par eux-mêmes , de la joye vive & fincere
des Convives , de l'événement heureux
qui les raſſembloit ; celle des Spectateurs
peinte ſur leurs viſages , laiſſoit affés voir
àquel point ils la partageoient & la reffentoient.
Il y eut dans le Jardin des Violons , &
des Danſes , qui durerent juſqu'à trois ou
quatre heures , & ne finirent qu'à l'extinc
tion totale de l'illumination.
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27
p. 178-180
« Le Roi partit de Metz à midi le 29, & après avoir passé par Nancy, où il remarqua les apprêts [...] »
Début :
Le Roi partit de Metz à midi le 29, & après avoir passé par Nancy, où il remarqua les apprêts [...]
Mots clefs :
Roi, Roi de Pologne, Stanislas Leszczynski, Château, Lunéville, Jardin, Cour
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texteReconnaissance textuelle : « Le Roi partit de Metz à midi le 29, & après avoir passé par Nancy, où il remarqua les apprêts [...] »
Le Roi partit de Metz à midi le 29 , & après
avoir paſſé par Nancy , où il remarqua les apprêts
d'une illumination générale & les autres fignes
d'une réjoüiſſance publique , vive & fincere; les
continuelles acclamations des Peuples du Pays
accourus ſur ſon paſſage , garantiſſoient leurs juſtes
ſentimens Le Roi arriva au Château de Luneville
vers les huit heures du ſoir. La façade , tant du
côté de la Ville que du Jardin , étoit magnifiquement
illuminée , & cette illumination marquoit le
deſſein de l'Architecture, qui est très-belle . Le même
goût régnoit dans les illuminations de la grande &
NOVEMBRE. 1744-
t
179
e la petite cour , & même de la cour intérieure.
En entrant dans la Ville , le Roi trouva les deux.
Compagnies desGardes du Corps du Roi de Pologne,
& dans la premiere cour du Château, les Gardes
à pied de ce Prince , qui le reçut ſous le Periſtile,
&le conduiſit dans ſon appartement. Il y étoit
attendu par la Reine , & la Reine de Pologne. Les
cris de Vive le Roi , ſe renouvelloient ſans ceſſe ,
&durerent juſqu'au coucher de Sa Majesté. Elle
ſoupa ſeule ,& des tables abondantes , & cependant
délicates , furent ſervies pour la Cour dans
l'appartement. Le ſoir ,la Ville fut totalement illus,
minée, & la Terraſſe du Château fut éclairée par
les fuſées qu'on y prodigua.
Le 30 , le Roi alla le matin voir un petit Bâtiment
àlaChinoiſe , nommé le Kiofc. Le Roi de Pologne
l'a fait conſtruire , pour éviter les grandes chaleurs,
&pour cet effet il eſt rempli de Jets-d'Eau & de
Caſcades. Leurs Majeſtés dînerent avec le Roi &
la Reine de Pologne , dans le grand Cabinet de
l'appartement qu'occupe la Reine. A trois heures
le Roi alla à cheval àChanheux , Maiſon de Plaiſance
du Roi de Pologne , ſituée au bout de la
grande allée du Jardin ; il y a un Salon admirable..
LeRoi ſe promena dans les Jardins , & vit la Cafcade
qui eſt à la tête du Canal , qui bordele Jardin.
C'eſtun embelliſſement ajouté par le Roi de Polo
gne ; c'eſt là qu'on s'arrête avec plaifir , pour confiderer
ce qu'on appelle les Rochers. C'eſt un 'Ta.
bleau mouvant , repréſentant un Village , où des
figures de grandeur naturelle prennent differentes
attitudes , par le moyen de l'Eau qui les fait
agir. :
L'après midi , la Reine aſſiſta à la Comédie , &.
le ſoir, leRoi ſoupa ſeul. Les Dames du Palais de la
Reine eurent l'honneur de manger avec elle.
130 MERCURE DE FRANCE.
Celles de la Reine de Pologne y furent admiſes ,
leur Princeſſe étant indiſpoſée.
Le Roi , après avoir paflé à l'appartement de cette
Reine , alla ſe promener le long du Canal , & voir
une petite Maiſon du Roi de Pologne , appellée Jo..
livet. On a changé un Marais bourbeux , qui l'au.
roit environnée , en de très-agréables Jardins. Le
Roi , en partant de Luneville , a fait la revue de la
Gendarmerie près de Chanheux , & y a dîné ; il a
couché à Saarburg. Pendant le ſéjour du Roi à Luneville
, le Roi & la Reine de Pologne lui ontprouц-
vé par les témoignages les plus éclatans , la fatisfaction
infinie que leur cauſoit ſa préſence.
Le Roi de Pologne a nommé le Maréchal de
Belle- Ifle , Lieutenant Général au Gouvernement
de la Lorraine.
avoir paſſé par Nancy , où il remarqua les apprêts
d'une illumination générale & les autres fignes
d'une réjoüiſſance publique , vive & fincere; les
continuelles acclamations des Peuples du Pays
accourus ſur ſon paſſage , garantiſſoient leurs juſtes
ſentimens Le Roi arriva au Château de Luneville
vers les huit heures du ſoir. La façade , tant du
côté de la Ville que du Jardin , étoit magnifiquement
illuminée , & cette illumination marquoit le
deſſein de l'Architecture, qui est très-belle . Le même
goût régnoit dans les illuminations de la grande &
NOVEMBRE. 1744-
t
179
e la petite cour , & même de la cour intérieure.
En entrant dans la Ville , le Roi trouva les deux.
Compagnies desGardes du Corps du Roi de Pologne,
& dans la premiere cour du Château, les Gardes
à pied de ce Prince , qui le reçut ſous le Periſtile,
&le conduiſit dans ſon appartement. Il y étoit
attendu par la Reine , & la Reine de Pologne. Les
cris de Vive le Roi , ſe renouvelloient ſans ceſſe ,
&durerent juſqu'au coucher de Sa Majesté. Elle
ſoupa ſeule ,& des tables abondantes , & cependant
délicates , furent ſervies pour la Cour dans
l'appartement. Le ſoir ,la Ville fut totalement illus,
minée, & la Terraſſe du Château fut éclairée par
les fuſées qu'on y prodigua.
Le 30 , le Roi alla le matin voir un petit Bâtiment
àlaChinoiſe , nommé le Kiofc. Le Roi de Pologne
l'a fait conſtruire , pour éviter les grandes chaleurs,
&pour cet effet il eſt rempli de Jets-d'Eau & de
Caſcades. Leurs Majeſtés dînerent avec le Roi &
la Reine de Pologne , dans le grand Cabinet de
l'appartement qu'occupe la Reine. A trois heures
le Roi alla à cheval àChanheux , Maiſon de Plaiſance
du Roi de Pologne , ſituée au bout de la
grande allée du Jardin ; il y a un Salon admirable..
LeRoi ſe promena dans les Jardins , & vit la Cafcade
qui eſt à la tête du Canal , qui bordele Jardin.
C'eſtun embelliſſement ajouté par le Roi de Polo
gne ; c'eſt là qu'on s'arrête avec plaifir , pour confiderer
ce qu'on appelle les Rochers. C'eſt un 'Ta.
bleau mouvant , repréſentant un Village , où des
figures de grandeur naturelle prennent differentes
attitudes , par le moyen de l'Eau qui les fait
agir. :
L'après midi , la Reine aſſiſta à la Comédie , &.
le ſoir, leRoi ſoupa ſeul. Les Dames du Palais de la
Reine eurent l'honneur de manger avec elle.
130 MERCURE DE FRANCE.
Celles de la Reine de Pologne y furent admiſes ,
leur Princeſſe étant indiſpoſée.
Le Roi , après avoir paflé à l'appartement de cette
Reine , alla ſe promener le long du Canal , & voir
une petite Maiſon du Roi de Pologne , appellée Jo..
livet. On a changé un Marais bourbeux , qui l'au.
roit environnée , en de très-agréables Jardins. Le
Roi , en partant de Luneville , a fait la revue de la
Gendarmerie près de Chanheux , & y a dîné ; il a
couché à Saarburg. Pendant le ſéjour du Roi à Luneville
, le Roi & la Reine de Pologne lui ontprouц-
vé par les témoignages les plus éclatans , la fatisfaction
infinie que leur cauſoit ſa préſence.
Le Roi de Pologne a nommé le Maréchal de
Belle- Ifle , Lieutenant Général au Gouvernement
de la Lorraine.
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28
p. 134-159
REMARQUES sur la description du Cap de Bonne-Espérante, dressée sur les Mémoires de Pierre Kolbe.
Début :
Il n'est pas étonnant que le plus grand nombre des relations des Voyageurs [...]
Mots clefs :
Cap de Bonne-Espérance, Hottentots, Europe, Montagne, Européens, Jardin, Europe, Mémoires, Pierre Kolbe, Voyageurs, Relations de Voyageurs, Habitants, Histoire, Relations
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texteReconnaissance textuelle : REMARQUES sur la description du Cap de Bonne-Espérante, dressée sur les Mémoires de Pierre Kolbe.
HISTOIRE.
REMARQUES fur la defcription du
Cap de Bonne- Efperante , dreffée fur les
Mémoires de Pierre Kolbe.
I nombre des relations des Voyageurs
L n'eft pas étonnant que le plus grand
foient remplies de defcriptions imparfaites
& de faits apocryphes. La plupart de
ceux qui les ont faites n'ont eu ni le
tems fuffifant , ni les facilités néceffaires
ni même affez de critique & de connoiffances
philofophiques pour faire quelque
chofe de complet & d'exact : mais il
eft bien fâcheux de voir mettre au nombre
des relations les plus fufpectes la defcrip
tion du Cap de Bonne- Efpérance qui a été
faite par un homme de Lettres , envoyé
exprès fur les lieux , & qui y a féjourné
pendant fept années enrietes. C'eft cependant
ce que l'intérêt de la vérité m'oblige
de faire aujourd'hui.
Feu M. le Baron de Krofick , Seigneur
fort zélé pour les fciences , avoit conçu le
deffein de procurer au public. un grand
nombre d'obſervations aftronomiques fort
intéreffantes , avec une hiftoire du Cap de
1
JUIN. 1755 138'
Bonne - Efpérance auffi parfaite qu'il eft
poffible. Pour cet effet il y fit paffer à fes
frais Pierre Kolbe , l'un de fes Secrétaires ,
qui s'étoit chargé d'y faire toutes les obfer
vations poffibles d'aftronomie , de phyſi❤
que & d'histoire naturelle. Il n'eft pas né
ceffaire de dire ici ce qui empêcha Kolbe
de travailler férieufement à remplir fes
engagemens. C'est un fait conftant parmi
tous ceux qui l'ont connu dans cette colo
nie , qu'il n'a fait aucune des démarches
néceffaires , ni amaffé des matériaux pour
faire la defcription qu'il a publiée après
fon retour en Europe. Un examen médiocrement
critique de cette defcription fuf
firoit pour en convaincre un lecteur attentif
& inftruit je n'aurois donc pas entre
pris de relever ici quelques- unes des fautes
groffieres dont elle eſt remplie , fi la plûpart
de ceux qui l'ont lue n'avoient été
féduits par un air d'ingénuité , qui faiſant
prendre pour de petites négligences les
endroits évidemment faux , infpire une
certaine confiance fur la certitude des chofes
fingulieres qu'on y trouve comme rapportées
par un témoin oculaire , & qui
d'ailleurs ne peuvent être vérifiées que fur
Weidler , dans fon hiftoire de l'Aftronomie
l'appelle Jean-Michel
+
136 MERCURE DE FRANCE.
les lieux. C'eft ainfi que plufieurs perfont
nes fenfées fe font laiffé furprendre , &
entr'autres les Auteurs de la Collection des
Voyages , quoiqu'ils fe foient facilement
apperçus que les cartes inférées dans le
livre de Kolbe ne s'accordoient pas avec
la defcription du pays , qu'on trouve dans
la même livre.
Bien loin d'avoir été étudier les Hottentots
chez eux , Kolbe n'a pas même voyagé
fuffifamment dans l'intérieur de la colonie
pour en faire une . defcription paffable.
Sans avoir recours au témoignage unanime
des anciens habitans , qui affurent que
tous les voyages de Kolbe fe font réduits
à aller quelquefois de la ville du Cap aux
Paroiffes de Stellenbosch & de Drakeſtein,
& une feule fois de la ville aux eaux minérales
, qui en font à 25 lieues du côté du
canton appellé Hottentot Holland ; il fuffic
de comparer les cartes topographiques
qu'il a données , avec celles que j'ai fait
graver pour les Mémoires dé l'Académie
des Sciences de 175i , & dont les principaux
points ont été affujettis à des opérations
géométriques faites pour la meſure
d'un dégré du méridien , & l'on verra qu'il
n'eft pas poflible qu'un homme éclairé ait
parcouru un pays & l'ait fi mal repréfenté.
JUIN. 1755
"
Voici donc fur quoi Kolbe a fondé fa
defcription. Kolbe n'ayant plus de relation
avec fon protecteur , étoit hors d'état de
fubfifter au Cap , & même de retourner en
fon pays. Toute la colonie avoit alors de
grandes plaintes à porter en Europe contre
le gouvernement. Par les précautions que
les Gouverneurs avoient prifes , il étoit
prefque impoffible que ces plaintes parvinflent
en Hollande , ou qu'elles y produififfent
quelque effet. Les principaux
habitans s'adrefferent à Kolbe : ils lui of
frirent abondamment de quoi faire fon
-voyage , à condition d'en faire une relation
, dans laquelle il inféréroit , par forme
d'hiftoire , des griefs des habitans & les
principales pieces qu'ils avoient intérêt de
faire connoître au public . Pour fuppléer aúx
matériaux que Kolbe avoit négligé d'amaſfer
, ils lui remirent la lifte des plantes que
Oldenlanden , habile Botanifte , avoit obfervées
au Cap , & dont la plupart avoient
été cultivées dans un des jardins de la
Compagnie , par un nommé Hertog. ( Cette
même lifte eft rapportée dans le Thefaurus
Zeylanicus , fous le nom de fon véritable
auteur ) . Ils lui donnerent auffi des mémoires
qu'un Greffier de la Chambre de
Juftice au Cap , nommé Grevenbroeck ,
avoit écrits avec affez peu de critique für
738 MERCURE DE FRANCE.
l'hiftoire des Hottentots ; ils ne contenoient
, pour la plupart , que des réponſes
aux queftions que ce curieux avoit faites à
ceux de cette nation qu'il avoit rencontrés
dans l'intérieur de la Colonie, Cés
Hottentots avoient appris à leurs dépens à
fe défier de leurs hôtes.
C'eft fur ces pieces , & fur ce que Kolbe
a pû tirer de fa mémoire fur ce qu'il avoit
vu ou entendu dire pendant fon féjour au
Cap , que la defcription dont il s'agit ici a
été faite. Dans l'extrait que nous en avons
en françois en 3 vol. in- 12 , on a retranché
-le procès des habitans du Cap , & on a rédigé
en affez bon ordre tout le refte du
livre de Kolbe , qui eft fort confus.piti
Je n'entrerai point ici dans un grand
détail : je mettrai feulement quelques notes
-fur les principales chofes que j'ai vérifiées
par moi-même , n'approuvant ni ne defapprouvant
le refte dont je n'ai pas eu de
connoiffance certaine. Je fuis ici l'édition
de 1742 , à Amfterdam, chez Jean Catuffe.
Remarques fur le Tome I.
Préface , p. v. Kolbe n'a pas appris le
langage Hottentot ; il avoue lui - même
p. 51. ) qu'il n'a pu faire de grands progrès
dans la prononciation de cette langue.
Or une bonne partie de la connoiffance de
JUIN. 1755 . 139
3
&
6
ce langage confifte dans la prononciation ,
comme on le va voir bientôt.
Chap. III . n° . 4. Les Hollandois ne firent,
ni ne purentfaire un traité en forme avec
les Hottentots , peuples errans , & qui n'avoient
aucune idée de traités. Van Riebeck
les voyant affemblés autour de fon camp ,
leur donnoit quelques grains de verre , quelques
morceaux de fer & de cuivre rouges
il leur donnoit de l'eau de vie & de l'arack,
en les amufant ainfi jufqu'à ce qu'il eût
conftruit un fort. Mais en rendant compte
à fa Compagnie de ce qu'il avoit fait
s'affurer de la poffeffion du pays , il lui dit
qu'il avoit acheté l'amitié des habitans &
le droit de demeurer au Cap pour 40000
florins. Les Hollandois ont bien vû depuis
que les Hottentots n'avoient pas prétendu
faire de traité , & ils peuvent bien dire que
le pays ne leur appartient qu'à titre de
conquête.
pour
Chap. IV. Ce que Kolbe dit ici fur la
longitude & fur la latitude du Cap , ne
mérite pas d'être réfuté : pour ôter toute
équivoque, la longitude de la ville du Cap,
& en même tems celle de la pointe des
terres qui a donné ce nom à la ville , eſt de
35 dégrés 2 min . à l'eft du méridien de
Tenerif: la latitude de la ville eft de 33
dég. 59 min. & celle de la pointe des terres
140 MERCURE DE FRANCE.
qui forme le vrai Cap , eft de 34 dég. 24
min. En comparant ces déterminations ,
qui font fûres , avec celles de Kolbe , on
pourra juger de fa fuffifance ou de fon
exactitude fur ces matieres.
Chap. V. Ce que l'Auteur dit nomb. 2.
de l'origine des Hottentots , de leur tradition
fur Noh & fur le déluge , doit paroître
plus que fufpect après ce que j'ai dit cideffus
de l'autenticité des mémoires fur
lefquels Kolbe a fait l'hiſtoire de ces peuples.
N. 3. La langue Hottentote eft affez
douce dans la prononciation , elle n'a pas
d'afpiration forte , de fifflement , ni de fons
gutturaux : ce qu'elle a d'extraordinaire ,
ce font deux voyelles de plus que n'en
ont les langues d'Europe. Ces deux
voyelles font deux fons fort nets , exprimés
d'un par un froiffement de l'air entre le
bout de la langue & la partie fupérieure
du palais , tel que l'on a coutume de le
faire pour exciter les chevaux à marcher ;
l'autre fon eft un claquement de la langue
appliquée fortement à la partie fupérieure
du palais , puis détachée preftement. Par
différentes queftions que j'ai faites à un
Hottentot de bon fens , je me fuis affuré
que ces fons étoient des voyelles , parce
qu'étant prononcés tous feuls, ils Oonntt.uunnee
JUN. 17551 141
Ignification à peu près comme en françois
a, o , y, & en latin a , e , o , & forment feuls
des mots ; le fecond de ces fons eft ordinairement
fuivi d'une m ou de mm. Et
comme ces fons , en qualité de voyelles ,
reviennent néceffairement prefque à cha
que mot , cette langue paroît fort fingulie
re , mais ce n'eft rien moins qu'un bégaye
ment , quoiqu'en dife Kolbe.
Chap. VI. n. 3. Comment les Hotten
tots peuvent - ils entendre l'agriculture
mieux que les Européens , puifque c'eſt un
art dont ils n'ont jamais eu d'idée , &
qu'on ne peut les engager à pratiquer ,
quoique l'expérience leur air appris mille
fois qu'ils font réduits à la derniere difette
pendant les mois de Février & Mars , faute
de cultiver quelques- unes des plantes , dont
les bulbes font leur nourriture ordinaire ?
* N. 4. Les Hottentots qui font répandus
dans la colonie ne font pas plus fages que
les Efclaves négres des habitans. Les filles
des Hottentots qui font hors des limites
des habitations hollandoifes , s'échappent
en grand nombre de leurs maiſons paternelles
pour venir au fervice des Européens
, qui les retiennent pour aider à la
cuifine , & pour fervir d'amufements aux
Noirs. Ces filles ne font pas naturellement
voleuſes ; cependant il faut bien tenir fous
C
142 MERCURE DE FRANCE.
la clef le vin & l'eau de vie , dont elles
font extrêmement friandes .
Chap. VII. n. 5. Il eft certain qu'il y a›
à 150 lieues à l'Eft-nord-eft du Cap une
nation blanche. Ces peuples ont les cheveux
longs , & font de la même couleur & à
peu près de la même figure que les Chinois
de Batavia , qui font bannis au Cap. C'eft
ce qui fait qu'on les appelle au Cap les
petits Chinois.e
Chap. VIII . Les Hottentots qui font aut
fervice des Européens ne gardent leurs
peaux de mouton que lorfque l'on ne leur
donne pas d'habits ; ils font fort glorieux
d'être couverts de haillons bleus de toile
ou de gros drap noir ; les femmes fe cou+
vrent plus volontiers la tête d'un mouchoir
, à la mode des Negreffes , que de
leur bonnet de peau de chat.
No. 2. Les plus belles franges font des
grains de verre coloré , enfilés à un brin de
jonc attaché par un bout. Il n'y a pas longtems
que nous avions adopté cette mode
Hottentote. ·
Les ornemens des Hottentots , par exemple
, leurs bracelets , leurs colliers , les
courrois des jambes des femmes font groffierement
faits & fans goût : il faut rayer
bien des hiperboles dans ce chapitre de
Kolbe.
JUIN . 1755. 143
• N°. 3. L'auteur fe contredit au fujet des
pendans d'oreille ; j'en ai vû de réels , non
pas de nacre de perle véritables , car il
n'y en a pas au Cap , mais compofés de
petits cauris.
*
Chap. IX. Les noms des diverfes nations
Hottentores qui font rapportées ici ,
ont pu exifter du tems de Grevenbroek ,
qui écrivoit fur la fin du fiécle dernier
aujourd'hui on n'en connoît plus que deux
ou trois. La multiplication des colons eu
ropéens en a fait retirer un grand nombre.
Une furicufe maladie , qui étoit une efpéce
de petite vérole , enleva en 1713
profque tous les Hottentots reftés parmi
les Européens ; elle fit périr un très- grand
nombre d'efclaves noirs , & même beau
coup de blancs. Depuis ce tems- là aucune
nation Hottentote n'a fait corps , ou n'a eus
de gouvernement régulier dans toute l'étendue
de la colonie. Ceux qu'on y trouve
font , ou au fervice des Européens pour
faire paître les troupeaux , ou pour cou❤
rir devant les charriots ; ou ce font quelques
'familles raffemblées à qui ces Eu
ropéens permettent de refter fur le terrein
dont ils font en poffeffion.
Il paroît au refte qu'il y a beaucoup d'e
xagération dans ce chapitre. Tout le pays
depuis le Cap en allant au nord , jufques
144 MERCURE DE FRANCE.
bien loin au-delà de la Baye de Sainte
Heleine , eft fec , fablonneux , couvert de
brouffailles , très-peu propre aux pâturages
, & prefque inhabitables. Comment
donc neuf ou dix nations Hottentores y
pouvoient - elles fubfifter ? vû la connoiffance
que j'ai de ces lieux , que j'ai parcourus
plufieurs fois pour y mefurer un
dégré cela me paroît impoffible , à moins
que chacune de ces nations ne confiftât
qu'en un feul kraal , ou village.
No. 17. Les Bufchiefmans font , pour la
plupart , ceux des Hottentots à qui les Européens
ont enlevé, des beftiaux ; ils s'entendent
quelquefois avec les Hottentots
qui font au fervice des Européens , pour
ufer de repréſailles
Je n'ai pas eu d'éclairciffemens fur les
chapitres X & XI .
Chap. XII. Il paroît conſtant par le rap
port unanime de tous ceux du Cap . qui
connoiffent les Hottentots , que ces peu
ples n'ont aucune idée de culte à rendre à
un être fuprême ; ils ne craignent que
quelques puiffances malfaifantes , aufquel
les ils attribuent les maladies & les malheurs
qui leur arrivent ; ils croyent qu'il
y a des forciers d'intelligence avec elles.
Il y a grande apparence que leur extrême
indolence leur a fait oublier les traditions
*de
JUIN. 1755-
145
de leurs ancêtres fur cet article. Un Hottentot
met fon fouverain bien à ne rien
faire , même à ne penfer à rien.
黎
N°. 3. Les danfes des Hottentots à la
pleine Lune ne font pas un culte . C'eft
an ufage commun à la plus grande partie
des nations méridionales de l'Afrique , à
celles de Madagaſcar , & même à plufieurs
nations indiennes , foit idolâtres , foit ma-
-hometanes .
que
x
N". 4. Ce que Kolbe dit ici fur l'infecte
que les Hottentots adorent , n'eft fondé
que fur un bruit populaire , & fur le nom
les premiers habitans du Cap ont donné
à cet infecte , que les Hottentots regardent
feulement comme un animal de
mauvais augure. Il eft affez rare dans lès
campagnes , & plus commun dans les jardins
des Européens : c'eft une espèce de demoifelle
, que j'ai retrouvée dans l'Ile de
France , où elle n'eft pas rare.
No. 6. Kolbe s'attribue ici un artifice
dont fe fervit Adrien Vanderftel , Gouverneur
du Cap , pour fe faire reſpecter &
craindre des Hottentots affemblés autour
de lui. 1
Je n'ai point eu d'éclairciffement fur les
chap. XIII. XIV. & XV.
*
Chap . XVI . N°. 1. Les Babouins ne
1. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
quittent pas les montagnes qui leur fervent
de retraite. Je ne fçais pas ce qui a
fait dire à Kolbe que les Hottentots
diftinguoient d'après eux les plantes & les
fruits qu'on peut manger fans danger.
N°. 2. Le Kanna eft totalement différent
du Gin-feng ; ils n'ont aucun rapport
enfemble.
No. 7. Pendant les mois de Novembre
& de Décembre , les Hottentots font infufer
, puis fermenter avec du miel , une
tertaine racine , ce qui leur fait une liqueur
fi forte qu'ils font dans une ivreffe
continuelle tant que la provifion dure , ils
en restent long-tems malades lorfqu'elle
eft épuifée , & qu'ils ne peuvent plus s'étourdir
par une nouvelle ivreffe .
Chap. XXII . Il n'y a aucun métier par
ticulier parmi les Hottentots , chacun y
fait ce qu'il juge néceffaire pour foi : aufſi
quoiqu'en dife Kolbe , les chef- d'oeuvres
qui fortent de leurs mains ne font-ils rien
moins qu'admirables. Leurs nattes , par
exemple , ne font qu'une enfilade d'une
efpéce de jonc , dont chaque brin eft placé
parallelement à côté d'un autre ; ils font
Lous traversés dans leur épaiffeur , & de
diſtance en diſtance , par cinq ou fix fils du
même jonc.
J
JUIN. 1755 147
Il n'eft pas vrat que les Hottentots fondent
du fer : le procédé rapporté par Kolbe
eft en ufage à Madagaſcar.
Chap . XXIV. n°. 4. Ce font les eſcla
ves Indiens qui s'appliquent les ventoufes
, comme Kolbe le dit ici des Hottenqui
n'y avoient jamais fongé.
tots ,
Remarques fur le tome II.
Chap. I. n° . 4. Les maifons de la ville
du Cap font bâties en briques , les fondemens
font de groffes roches brutes , les
toîts font d'un jonc long & menu , ou
bien ils font algamacés de deux couches de
brique & de chaux ; très-peu ont des jardins
, ce ne font gueres que celles qui font
hors de la ville ou fur les limites.
N. 6º. La maiſon de Conftantia eſt au
fud de la ville , à trois grandes lieues françoiſes
; elle eft dans un fond & fans aucune
vûe. Il n'eft peut- être pas inutile de dire
ici que le vin qui croît près de cette maifon
, & qui eft fi connu fous le nom de
vin du Cap , y eft en affez petite quantité.
Dans les meilleures années tout le terroir
de Conftance , qui confifte en deux habitations
contiguës , ne peut produire plus de
so à 60 lecres de vin rouge , qui y eft beaucoup
plus eftimé que le blanc , ni plus de
80 à 90 lecres de vin blanc ; la lecre
peut
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
contenir 550 pintes de Paris. La Compagnie
des Indes de Hollande oblige les propriétaires
de ces vignes de lui livrer tout le
vin qu'ils en recueillent .
ཛཱན
No. 7. Ce que Kolbe dit du nuage qui
couvre les montagnes du Tygre eft abfolument
faux . Ces montagnes font fort
baffes , & comme celles des environs de
Paris ; les nuages ne s'y arrêtent gueres.
La montagne bleue eft à quatre petites
lieues du Cap ; il y en a une autre de cè
nom à fix lieues du Cap : ces deux montagnes
font fort baffes , ifolées & petites ;
elles font trop peu fpacieufes pour avoir
pû fervir de retraites aux éléphans.
N° . 10. La fauffe baye eft bornée au
nord , dans une étendue de plus de fix
lieues , d'une plage de fable marécageufe
& fans montagne, quoiqu'en dife l'Auteur.
Les montagnes de pierres ne font qu'à la
partie occidentale.
N°. 12. La hauteur de la montagne de
la Table eft de plus de 3350 pieds du
Rhin , prefque double de ce que l'Auteur
dit avoir mefuré avec foin . Dans l'ouverture
qui eft au milieu de la face feptentrionale
de cette montagne, il n'y a que
quelques chétifs arbriffeaux. Ce creux né
fe forme pas par la chute des eaux , puifqu'il
eft couvert de plantes & d'arbustes .
JUIN. 1755 149
?
il n'y a qu'un ruiffeau qui s'y précipite.
No. 15. Ce qu'on appelle le Paradis &
' Enfer ne font pas deux grottes , mais
deux vallons affez profonds au midi de la
montagne ; ils font remplis de bois réſervé
pour la Compagnie : la difficulté d'aller
chercher ce bois dans l'un de ces vallons ,
l'a fait appeller l'Enfer ; l'autre s'eft appellé
Paradis par une raifon contraire. A l'entrée
de celui- ci , la Compagnie a une mai
fon & un beau jardin.
No. 16. Voyez fur le vent de Sud- eft
& fur le nuage de la Table ce que j'en ai
dit dans les Mémoires de l'Académie des
Sciences , année 1751 .
No. 17, Le monument dont parle Kolbe
n'a été élevé que fur la croupe du Lion ,
où la montagne eft baffe & fort facile à
monter ; la tête du Lion eft comme inaccef
fible. Ce monument eft abattu , & la pierre
de l'infcription enlevée.
No. 22. La montagne du Diable n'eft
féparée de celle de la Table que par une
gorge peu profonde : fon pied eft à près
d'un quart de lieue de la mer , & fon fommet
n'eft plus bas que le fommet voiſin de
la Table que de 31.toifes.
Chap. II. n°. 15. Ce que l'auteur dit
du nuage & des vents par rapport aux
montagnes de Stellenbosch, eft imaginaire :
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
tout s'y paffe comme fur les montagnes
voifines de la ville du Cap .
Chap. II. n° . 6. Tout cet article fur la
riviere appellée Bergrivier , eft abfolument
faux. Il y a quelques bonnes habitations
vers le commencement de fon cours , &
aux environs de l'Eglife de Drakeſtein ;
mais elle traverſe enfuite une vaſte pleine
de fable prefque inhabitable , & va fe décharger
dans la partie méridionale de la
baye de Sainte- Heleine , & non pas en un
point de la côte au nord de la baye , comme
l'auteur l'a mis fur fa carte : fon cours
eft tout au plus de 40 lieues , & non de
100 , comme Kolbe le dit n° . 12.
N° . 10. La tour de Babylone eſt le nom
'd'une habitation contigue à un affez bas
monticule. Kolbe en fait une haute montagne.
N°: 13 . Riebeckſcaftel eft une montagne
ainfi appellée parce qu'elle a été le
terme des découvertes de Van Riebeck ,
premier Gouverneur du Cap. On n'y a jamais
bâti de fort , ni placé de canon : il y
a quelques habitations au pied de cette
montagné , qui a 480 toifes de hauteur.
No. 16. La montagne du Piquet n'eft
qu'à trois petites journées du Cap , on y
peut aller à pied très- facilement en deux
jours. Kolbe la met à huit journées du Cap
JU. IN. 1755 IST
No. 20. Les deux aventures de Kolbe
racontées dans cet article me paroiffent
fort fufpectes , fur- tout celle des lions qui
vont rarement en troupe.
Chap. V. n°. 1. Les Hottentots n'ont
jamais eu des troupeaux fort nombreux en
comparaifon de ceux des Européens : ce
qu'un Européen un peu aifé en poffede ,
fuffiroit pour un kraal Hottentot de plus
de trente familles.
No. 5. Les queues de mouton du Cap
font de figure triangulaire , c'eft- à - dire
qu'elles font fort larges par le haut , & vont
en diminuant vers le bout ; elles ne font
pas plus longues que celles des moutons
d'Europe à proportion de leur groffeur. Le
poids ordinaire d'une de ces queues de
mouton du Cap , eft de 3 à 4 livres , au
plus 5 ou 6. On en voit par extraordinaire.
de 10 à 12 livres ; mais alors la chair du
mouton n'eft plus eftimée . Kolbe fait les
communes de 15 livres , & les moins come
munes de 30 livres au moins.
Chap. VIII. n°. 1. Il y a peu de graines
d'Europe qui dégénerent au Cap : au contraire
celles du Cap font plus eftimées à
nos lles que celles qui viennent d'Europe.
N°. 3. Il n'y a au Cap que très-peu de
fruits des Indes. Le plus commun eft la
G iiij
132. MERCURE DE FRANCE.
gouyave ; les bananes n'y valent rien , ni
les ananas. Des fruits d'Europe , il n'y a
que la pêche , l'abricot , la figue , le coing
& le raifin , qui foient auffi bons qu'on en
puiffe trouver en Europe .Les autres, comme
les pommes , les poires , les prunes , les
noix , les cerifes , les oranges , &c. ne valent
pas grand'chofe.
pas
No. 4. Je ne m'amuferai pas à réfuter
en détail ce que Kolbe dit ici du jardin de
la Compagnie qui eft au Cap : tout y eft
exageré à outrance. Il paroît cependant
qu'il a été autrefois plus rempli de productions
curieufes qu'il ne l'eft à préfent , parce
que dans les commencemens de l'établiffement
de la colonie , on a eſſayé d'y
faire venir le plus grand nombre poffible.
des fruits de l'Europe & des deux Indes .
Cependant Kolbe ne doit l'avoir vû
dans ce premier état , puifque vers Fan
1706 , c'est- à- dire pendant la premiere ou
la feconde année du féjour de Kolbe au
Cap , M. Maxwell qui l'y a vû , & qui a
fait une defcription de cette colonie ( voyez
les Tranfactions philofophiques , année
1707 , n° . 310 . ) ,, dit expreffément que ce
jardin n'étoit plus dans un fi bel ordre
mais bien plus négligé que du tems du
pere du Gouverneur d'alors , & qu'il n'y
avoit plus rien d'extraordinaire. Il paroît
.
JUIN.
153 1755.
donc que Kolbe a fait fa defcription d'imagination
, fur ce qu'il avoit entendu dire
que ce jardin étoit autrefois. C'eft aujourd'hui
un affez beau potager. de mille pas
communs de long fur 260 de large , partagé
en 44 quarrés , entourés d'une haute
charmille de chêne ou de laurier. Deux de
ces quarrés font deſtinés à fervir de
parterre
à un pavillon fitué vers le milieu de
la face orientale de ce jardin , & un autre
quarré attenant eft rempli par trois berceaux
d'ombre : le refte contient des légumes
& affez peu d'arbres fruitiers. Ce jardin
eft prefque entouré d'un large foffe
d'eau vive , & arrofé par quelques rigoles
pratiquées le long des quarrés : ces quarrés
font formés par cinq avenues paralleles &
dans toute la longueur du jardin , & par
onze avenues perpendiculaires.
Chap. IX. no. 1o. Je n'ai pas entendu
parler de maux d'yeux pendant mon ſéjour
au Cap.
No. 18. J'ai vu au Cap beaucoup de
goutteux ; la pierre & la gravelle y font fort
communes.
N° . 19. Les habitans de la ville du Cap
ne fe donnent prefque jamais de repas :
leur ufage eft de s'affembler tous les foits
depuis cinq heures jufqu'à neuf ,
pour fu
mer , jouer, & boire du vin & de la
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
bierre fans manger quoi que ce foit.
Chap . XI. On n'a pas encore reconnut
au Cap de mine riche en quelque métal.
Chap. XIV . Kolbe raifonne ridiculement
fur la couleur de la mer. Tous les marins
fçavent que par-tout où la mer eft profonde
, ou fans fond comme ils difent , elle
a une couleur bleue- noire : fur les bancs &
près des côtes où l'eau eft peu profonde ,
elle a une couleur verd- fale ; celle- ci eft
même une marque sûre que l'on a fond ..
N°. 5. Le phénomene rapporté ici paroît
fort fufpect , & les circonftances des tems
y font mifes avec une préciſion ridicule.
A peine s'apperçoit- on au Cap de la différence
des marées hautes & baffes ; elle
ne va jamais à trois pieds , quand elle eft
la plus grande.
Chap. XV. Tout ce chapitre eft fi plein
de bévûes , qu'il eft impoffible de les détailler
je fuis obligé de renvoyer le lecteur
aux obfervations météorologiques ,
que j'ai inferées dans les Mémoires de l'Académie
royale des Sciences , année 175.1 .
Remarquesfur le tome .III.
L'hiftoire des animaux du Cap n'a été
faite par Kolbe fur aucun mémoire particulier
; il s'en eft rapporté à ce qu'il avoit
entendu dire , & a mis quelques defcrip
JUIN. 17536 155
tions tirées de quelques naturaliftes modernes
& de Pline . Je ne fuis pas affez
fçavant fur cette matiere pour relever les
bévûes de notre auteur : je me contenterai
d'indiquer quelques faits dont je me fuis.
affuré par moi-même .
Chap. III . n° . 17. J'ai vu la dent d'un
des plus gros hippopotames du Cap : elle
avoit fept à huit pouces de long fur près.
de deux pouces d'épaiffeur , elle m'a
pefer moins que quatre livres.
paru
Chap. IV. n . 3. Les élans du Cap pefent
jufques à huit cens livres , & il n'y a
prefque pas d'arbres dans la colonie : de
là on peut juger s'il eft poffible de prendre
les élans , comme l'auteur le dit. A la
vérité cette rufe fe pratique pour prendre
une efpece de daim affez petite , qu'on.
appelle Steinbock , mais une branche d'arbres
ou un arbriffeau fuffit pour cela..
Chap. VI . n ° . 3. On voit ici un conte
puéril fur les vols des babouins ; il eſt
d'autant moins vraisemblable que ces animaux
ne s'écartent jamais des montagnes
où ils ont leur retraite. J'ai bien oui dire
qu'ils pilloient quelquefois les jardins en
troupe , mais je n'ai vû perfonne qui aiɛ
dit avoir été témoin des circonftances qu'on
en raconte ici .
No. 13. Le blaireau puant reffemble fore
G. vj
156 MERCURE DE FRANCE.
à un baffet , & point du tout à un furet ;
il ne put pas quand il eſt mort ,
qu'il ne fe corrompe.
à moins
N°. 19. On ne mange pas les tortues de
térre du Cap , qui font fort petites ; elles
pefent rarement trois livres. Quelques
Noirs en mangent , quelquefois auffi des
voyageurs qui fe trouvent dans la néceflité.
Les tortues de terre de l'ifle Rodrigue font
excellentes , & pefent trente , quarante ou
cinquante livres : j'en ai vû une qui ne
pefoit gueres moins que cent cinquante
livres.
Chap. XV. n°. 3. Ce qu'on dit des
fquelettes nettoyés par les aigles eft fort
exagéré. J'ai vu des carcaffes rongées par
des aigles , où ils avoient laiffé feulement
une partie de la peau qui recouvroit les os
décharnés .
Nº. 20. Je n'ai vû aucune espece d'hirondelle
au Cap pendant les deux hivers
que j'y ai paffés. Elles y arrivent en Septembre
, & partent en Avril ,
Chap. XIX . n° . 3. Les alouettes du
Cap font d'une efpece différente des nôtres
. L'alouette s'éleve perpendiculairement
à dix ou douze pieds de hauteur feulement,
en faifant beaucoup de bruit par le battement
de fes aîles , puis elle retombe fubitement
comme une maffe , en jettant un peJUIN.
1755
$5.7
tit cri : elle ne refte jamais en l'air.
No. 14. Le corrhan eft une espece de
gelinotte qui a coutume de crier pendant
le tems de fon vol , qui eft affez pefant.
Son cri n'eſt pas tel qu'on le dit ici , il reffemble
à ce mot repeté cococahia : il ne
fait pas fuir le gibier , parce qu'il ne fe leve
prefque jamais qu'on ne foit fort près
de lui. Sa chair eft affez bonne , fur- tout
faire de la foupe. pour
No. 20. L'endroit du Cap où l'auteur
prétend que les grues s'affemblent ordinairement
, eft fi peu pierreux , qu'il faut
faire plufieurs lieues , & s'approcher des
montagnes pour trouver une pierre groffe
comme une noiſette.
Chap. XXII . N ° . 1. Le fapin n'a pu
encore réuffir au Cap .
>
N°. 29. L'afperge eft chetive toute
blanche , fans goût , & pareille à celles
qu'on fait venir à Paris dans les caves pendant
l'hiver.
No. 13. Il y a peu de chanvre au Cap ;
fa tige y devient ligneufe : le peu qu'il y
en a fert de tabac aux Noirs .
Nº. 19. Le noiſetier eft tout en bois ;
fa coque eft toujours vuide ou fans fruit
No. 35. 11 eft rare de manger un bon
melon au Cap ; la graine y a dégéneré dès
la troifieme année qu'elle eft arrivée d'Europe.
15 MERCURE DE FRANCE.
No. 40. Les citrouilles ou giromons da
Cap font plas ppeettiitteess qquuee les citrouilles
communes en France .
No. 52. Quoique le climat du Cap foit
affez propre en général pour la production..
des végétaux d'un grand nombre d'efpeces
communes en Europe & dans les Indes ,
cependant il s'en faut de beaucoup que ce
ne foit un auffi bon pays que Kolbe le dit
ici d'après Meifter . Par exemple , le grand
jardin de la Compagnie au Cap ne produit
prefque rien pendant les mois de Decembre
., Janvier , Fevrier & Mars . On
doit l'abondance des vivres qu'on trouve
au Cap , 1 ° . au choix qu'on a fait des
meilleurs terreins dans la vafte étendue de
cette colonie . 2º. A la température du climat
, où il n'y a rien à craindre de la pars
de la gelée & de la grêle . 3 ° . A l'engrais
des terres , facilité par le nombre confidérable
des beftiaux . 4º, A la nouveauté de
ces terres , qui ne font pas encore épuifées
& qu'on laiffe repofer comme en Europe.
Le pays par lui-même ne produifoit aucun
fruit avant l'arrivée des Européens , & ceux
que l'on y a portés ne réuffiffent que dans
le voifinage des montagnes , où l'on trou
ve de la terre franche ; les plaines font
recouvertes d'un fable ſterile , remplies de
brouffailles , prefque impratiquables : la
JUIN. 1755. 159
plupart des habitations font fans eau &
fans bois , du moins dans prefque toute la
partie de la colonie que j'ai vûe. J'ai cependant
entendu dire que la partie de la
colonie qui s'étend fort au loin à l'eft des
montagnes du Stellenbosch eft beaucoup
mieux arrofée , de bonne terre & bien boifée.
*
REMARQUES fur la defcription du
Cap de Bonne- Efperante , dreffée fur les
Mémoires de Pierre Kolbe.
I nombre des relations des Voyageurs
L n'eft pas étonnant que le plus grand
foient remplies de defcriptions imparfaites
& de faits apocryphes. La plupart de
ceux qui les ont faites n'ont eu ni le
tems fuffifant , ni les facilités néceffaires
ni même affez de critique & de connoiffances
philofophiques pour faire quelque
chofe de complet & d'exact : mais il
eft bien fâcheux de voir mettre au nombre
des relations les plus fufpectes la defcrip
tion du Cap de Bonne- Efpérance qui a été
faite par un homme de Lettres , envoyé
exprès fur les lieux , & qui y a féjourné
pendant fept années enrietes. C'eft cependant
ce que l'intérêt de la vérité m'oblige
de faire aujourd'hui.
Feu M. le Baron de Krofick , Seigneur
fort zélé pour les fciences , avoit conçu le
deffein de procurer au public. un grand
nombre d'obſervations aftronomiques fort
intéreffantes , avec une hiftoire du Cap de
1
JUIN. 1755 138'
Bonne - Efpérance auffi parfaite qu'il eft
poffible. Pour cet effet il y fit paffer à fes
frais Pierre Kolbe , l'un de fes Secrétaires ,
qui s'étoit chargé d'y faire toutes les obfer
vations poffibles d'aftronomie , de phyſi❤
que & d'histoire naturelle. Il n'eft pas né
ceffaire de dire ici ce qui empêcha Kolbe
de travailler férieufement à remplir fes
engagemens. C'est un fait conftant parmi
tous ceux qui l'ont connu dans cette colo
nie , qu'il n'a fait aucune des démarches
néceffaires , ni amaffé des matériaux pour
faire la defcription qu'il a publiée après
fon retour en Europe. Un examen médiocrement
critique de cette defcription fuf
firoit pour en convaincre un lecteur attentif
& inftruit je n'aurois donc pas entre
pris de relever ici quelques- unes des fautes
groffieres dont elle eſt remplie , fi la plûpart
de ceux qui l'ont lue n'avoient été
féduits par un air d'ingénuité , qui faiſant
prendre pour de petites négligences les
endroits évidemment faux , infpire une
certaine confiance fur la certitude des chofes
fingulieres qu'on y trouve comme rapportées
par un témoin oculaire , & qui
d'ailleurs ne peuvent être vérifiées que fur
Weidler , dans fon hiftoire de l'Aftronomie
l'appelle Jean-Michel
+
136 MERCURE DE FRANCE.
les lieux. C'eft ainfi que plufieurs perfont
nes fenfées fe font laiffé furprendre , &
entr'autres les Auteurs de la Collection des
Voyages , quoiqu'ils fe foient facilement
apperçus que les cartes inférées dans le
livre de Kolbe ne s'accordoient pas avec
la defcription du pays , qu'on trouve dans
la même livre.
Bien loin d'avoir été étudier les Hottentots
chez eux , Kolbe n'a pas même voyagé
fuffifamment dans l'intérieur de la colonie
pour en faire une . defcription paffable.
Sans avoir recours au témoignage unanime
des anciens habitans , qui affurent que
tous les voyages de Kolbe fe font réduits
à aller quelquefois de la ville du Cap aux
Paroiffes de Stellenbosch & de Drakeſtein,
& une feule fois de la ville aux eaux minérales
, qui en font à 25 lieues du côté du
canton appellé Hottentot Holland ; il fuffic
de comparer les cartes topographiques
qu'il a données , avec celles que j'ai fait
graver pour les Mémoires dé l'Académie
des Sciences de 175i , & dont les principaux
points ont été affujettis à des opérations
géométriques faites pour la meſure
d'un dégré du méridien , & l'on verra qu'il
n'eft pas poflible qu'un homme éclairé ait
parcouru un pays & l'ait fi mal repréfenté.
JUIN. 1755
"
Voici donc fur quoi Kolbe a fondé fa
defcription. Kolbe n'ayant plus de relation
avec fon protecteur , étoit hors d'état de
fubfifter au Cap , & même de retourner en
fon pays. Toute la colonie avoit alors de
grandes plaintes à porter en Europe contre
le gouvernement. Par les précautions que
les Gouverneurs avoient prifes , il étoit
prefque impoffible que ces plaintes parvinflent
en Hollande , ou qu'elles y produififfent
quelque effet. Les principaux
habitans s'adrefferent à Kolbe : ils lui of
frirent abondamment de quoi faire fon
-voyage , à condition d'en faire une relation
, dans laquelle il inféréroit , par forme
d'hiftoire , des griefs des habitans & les
principales pieces qu'ils avoient intérêt de
faire connoître au public . Pour fuppléer aúx
matériaux que Kolbe avoit négligé d'amaſfer
, ils lui remirent la lifte des plantes que
Oldenlanden , habile Botanifte , avoit obfervées
au Cap , & dont la plupart avoient
été cultivées dans un des jardins de la
Compagnie , par un nommé Hertog. ( Cette
même lifte eft rapportée dans le Thefaurus
Zeylanicus , fous le nom de fon véritable
auteur ) . Ils lui donnerent auffi des mémoires
qu'un Greffier de la Chambre de
Juftice au Cap , nommé Grevenbroeck ,
avoit écrits avec affez peu de critique für
738 MERCURE DE FRANCE.
l'hiftoire des Hottentots ; ils ne contenoient
, pour la plupart , que des réponſes
aux queftions que ce curieux avoit faites à
ceux de cette nation qu'il avoit rencontrés
dans l'intérieur de la Colonie, Cés
Hottentots avoient appris à leurs dépens à
fe défier de leurs hôtes.
C'eft fur ces pieces , & fur ce que Kolbe
a pû tirer de fa mémoire fur ce qu'il avoit
vu ou entendu dire pendant fon féjour au
Cap , que la defcription dont il s'agit ici a
été faite. Dans l'extrait que nous en avons
en françois en 3 vol. in- 12 , on a retranché
-le procès des habitans du Cap , & on a rédigé
en affez bon ordre tout le refte du
livre de Kolbe , qui eft fort confus.piti
Je n'entrerai point ici dans un grand
détail : je mettrai feulement quelques notes
-fur les principales chofes que j'ai vérifiées
par moi-même , n'approuvant ni ne defapprouvant
le refte dont je n'ai pas eu de
connoiffance certaine. Je fuis ici l'édition
de 1742 , à Amfterdam, chez Jean Catuffe.
Remarques fur le Tome I.
Préface , p. v. Kolbe n'a pas appris le
langage Hottentot ; il avoue lui - même
p. 51. ) qu'il n'a pu faire de grands progrès
dans la prononciation de cette langue.
Or une bonne partie de la connoiffance de
JUIN. 1755 . 139
3
&
6
ce langage confifte dans la prononciation ,
comme on le va voir bientôt.
Chap. III . n° . 4. Les Hollandois ne firent,
ni ne purentfaire un traité en forme avec
les Hottentots , peuples errans , & qui n'avoient
aucune idée de traités. Van Riebeck
les voyant affemblés autour de fon camp ,
leur donnoit quelques grains de verre , quelques
morceaux de fer & de cuivre rouges
il leur donnoit de l'eau de vie & de l'arack,
en les amufant ainfi jufqu'à ce qu'il eût
conftruit un fort. Mais en rendant compte
à fa Compagnie de ce qu'il avoit fait
s'affurer de la poffeffion du pays , il lui dit
qu'il avoit acheté l'amitié des habitans &
le droit de demeurer au Cap pour 40000
florins. Les Hollandois ont bien vû depuis
que les Hottentots n'avoient pas prétendu
faire de traité , & ils peuvent bien dire que
le pays ne leur appartient qu'à titre de
conquête.
pour
Chap. IV. Ce que Kolbe dit ici fur la
longitude & fur la latitude du Cap , ne
mérite pas d'être réfuté : pour ôter toute
équivoque, la longitude de la ville du Cap,
& en même tems celle de la pointe des
terres qui a donné ce nom à la ville , eſt de
35 dégrés 2 min . à l'eft du méridien de
Tenerif: la latitude de la ville eft de 33
dég. 59 min. & celle de la pointe des terres
140 MERCURE DE FRANCE.
qui forme le vrai Cap , eft de 34 dég. 24
min. En comparant ces déterminations ,
qui font fûres , avec celles de Kolbe , on
pourra juger de fa fuffifance ou de fon
exactitude fur ces matieres.
Chap. V. Ce que l'Auteur dit nomb. 2.
de l'origine des Hottentots , de leur tradition
fur Noh & fur le déluge , doit paroître
plus que fufpect après ce que j'ai dit cideffus
de l'autenticité des mémoires fur
lefquels Kolbe a fait l'hiſtoire de ces peuples.
N. 3. La langue Hottentote eft affez
douce dans la prononciation , elle n'a pas
d'afpiration forte , de fifflement , ni de fons
gutturaux : ce qu'elle a d'extraordinaire ,
ce font deux voyelles de plus que n'en
ont les langues d'Europe. Ces deux
voyelles font deux fons fort nets , exprimés
d'un par un froiffement de l'air entre le
bout de la langue & la partie fupérieure
du palais , tel que l'on a coutume de le
faire pour exciter les chevaux à marcher ;
l'autre fon eft un claquement de la langue
appliquée fortement à la partie fupérieure
du palais , puis détachée preftement. Par
différentes queftions que j'ai faites à un
Hottentot de bon fens , je me fuis affuré
que ces fons étoient des voyelles , parce
qu'étant prononcés tous feuls, ils Oonntt.uunnee
JUN. 17551 141
Ignification à peu près comme en françois
a, o , y, & en latin a , e , o , & forment feuls
des mots ; le fecond de ces fons eft ordinairement
fuivi d'une m ou de mm. Et
comme ces fons , en qualité de voyelles ,
reviennent néceffairement prefque à cha
que mot , cette langue paroît fort fingulie
re , mais ce n'eft rien moins qu'un bégaye
ment , quoiqu'en dife Kolbe.
Chap. VI. n. 3. Comment les Hotten
tots peuvent - ils entendre l'agriculture
mieux que les Européens , puifque c'eſt un
art dont ils n'ont jamais eu d'idée , &
qu'on ne peut les engager à pratiquer ,
quoique l'expérience leur air appris mille
fois qu'ils font réduits à la derniere difette
pendant les mois de Février & Mars , faute
de cultiver quelques- unes des plantes , dont
les bulbes font leur nourriture ordinaire ?
* N. 4. Les Hottentots qui font répandus
dans la colonie ne font pas plus fages que
les Efclaves négres des habitans. Les filles
des Hottentots qui font hors des limites
des habitations hollandoifes , s'échappent
en grand nombre de leurs maiſons paternelles
pour venir au fervice des Européens
, qui les retiennent pour aider à la
cuifine , & pour fervir d'amufements aux
Noirs. Ces filles ne font pas naturellement
voleuſes ; cependant il faut bien tenir fous
C
142 MERCURE DE FRANCE.
la clef le vin & l'eau de vie , dont elles
font extrêmement friandes .
Chap. VII. n. 5. Il eft certain qu'il y a›
à 150 lieues à l'Eft-nord-eft du Cap une
nation blanche. Ces peuples ont les cheveux
longs , & font de la même couleur & à
peu près de la même figure que les Chinois
de Batavia , qui font bannis au Cap. C'eft
ce qui fait qu'on les appelle au Cap les
petits Chinois.e
Chap. VIII . Les Hottentots qui font aut
fervice des Européens ne gardent leurs
peaux de mouton que lorfque l'on ne leur
donne pas d'habits ; ils font fort glorieux
d'être couverts de haillons bleus de toile
ou de gros drap noir ; les femmes fe cou+
vrent plus volontiers la tête d'un mouchoir
, à la mode des Negreffes , que de
leur bonnet de peau de chat.
No. 2. Les plus belles franges font des
grains de verre coloré , enfilés à un brin de
jonc attaché par un bout. Il n'y a pas longtems
que nous avions adopté cette mode
Hottentote. ·
Les ornemens des Hottentots , par exemple
, leurs bracelets , leurs colliers , les
courrois des jambes des femmes font groffierement
faits & fans goût : il faut rayer
bien des hiperboles dans ce chapitre de
Kolbe.
JUIN . 1755. 143
• N°. 3. L'auteur fe contredit au fujet des
pendans d'oreille ; j'en ai vû de réels , non
pas de nacre de perle véritables , car il
n'y en a pas au Cap , mais compofés de
petits cauris.
*
Chap. IX. Les noms des diverfes nations
Hottentores qui font rapportées ici ,
ont pu exifter du tems de Grevenbroek ,
qui écrivoit fur la fin du fiécle dernier
aujourd'hui on n'en connoît plus que deux
ou trois. La multiplication des colons eu
ropéens en a fait retirer un grand nombre.
Une furicufe maladie , qui étoit une efpéce
de petite vérole , enleva en 1713
profque tous les Hottentots reftés parmi
les Européens ; elle fit périr un très- grand
nombre d'efclaves noirs , & même beau
coup de blancs. Depuis ce tems- là aucune
nation Hottentote n'a fait corps , ou n'a eus
de gouvernement régulier dans toute l'étendue
de la colonie. Ceux qu'on y trouve
font , ou au fervice des Européens pour
faire paître les troupeaux , ou pour cou❤
rir devant les charriots ; ou ce font quelques
'familles raffemblées à qui ces Eu
ropéens permettent de refter fur le terrein
dont ils font en poffeffion.
Il paroît au refte qu'il y a beaucoup d'e
xagération dans ce chapitre. Tout le pays
depuis le Cap en allant au nord , jufques
144 MERCURE DE FRANCE.
bien loin au-delà de la Baye de Sainte
Heleine , eft fec , fablonneux , couvert de
brouffailles , très-peu propre aux pâturages
, & prefque inhabitables. Comment
donc neuf ou dix nations Hottentores y
pouvoient - elles fubfifter ? vû la connoiffance
que j'ai de ces lieux , que j'ai parcourus
plufieurs fois pour y mefurer un
dégré cela me paroît impoffible , à moins
que chacune de ces nations ne confiftât
qu'en un feul kraal , ou village.
No. 17. Les Bufchiefmans font , pour la
plupart , ceux des Hottentots à qui les Européens
ont enlevé, des beftiaux ; ils s'entendent
quelquefois avec les Hottentots
qui font au fervice des Européens , pour
ufer de repréſailles
Je n'ai pas eu d'éclairciffemens fur les
chapitres X & XI .
Chap. XII. Il paroît conſtant par le rap
port unanime de tous ceux du Cap . qui
connoiffent les Hottentots , que ces peu
ples n'ont aucune idée de culte à rendre à
un être fuprême ; ils ne craignent que
quelques puiffances malfaifantes , aufquel
les ils attribuent les maladies & les malheurs
qui leur arrivent ; ils croyent qu'il
y a des forciers d'intelligence avec elles.
Il y a grande apparence que leur extrême
indolence leur a fait oublier les traditions
*de
JUIN. 1755-
145
de leurs ancêtres fur cet article. Un Hottentot
met fon fouverain bien à ne rien
faire , même à ne penfer à rien.
黎
N°. 3. Les danfes des Hottentots à la
pleine Lune ne font pas un culte . C'eft
an ufage commun à la plus grande partie
des nations méridionales de l'Afrique , à
celles de Madagaſcar , & même à plufieurs
nations indiennes , foit idolâtres , foit ma-
-hometanes .
que
x
N". 4. Ce que Kolbe dit ici fur l'infecte
que les Hottentots adorent , n'eft fondé
que fur un bruit populaire , & fur le nom
les premiers habitans du Cap ont donné
à cet infecte , que les Hottentots regardent
feulement comme un animal de
mauvais augure. Il eft affez rare dans lès
campagnes , & plus commun dans les jardins
des Européens : c'eft une espèce de demoifelle
, que j'ai retrouvée dans l'Ile de
France , où elle n'eft pas rare.
No. 6. Kolbe s'attribue ici un artifice
dont fe fervit Adrien Vanderftel , Gouverneur
du Cap , pour fe faire reſpecter &
craindre des Hottentots affemblés autour
de lui. 1
Je n'ai point eu d'éclairciffement fur les
chap. XIII. XIV. & XV.
*
Chap . XVI . N°. 1. Les Babouins ne
1. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
quittent pas les montagnes qui leur fervent
de retraite. Je ne fçais pas ce qui a
fait dire à Kolbe que les Hottentots
diftinguoient d'après eux les plantes & les
fruits qu'on peut manger fans danger.
N°. 2. Le Kanna eft totalement différent
du Gin-feng ; ils n'ont aucun rapport
enfemble.
No. 7. Pendant les mois de Novembre
& de Décembre , les Hottentots font infufer
, puis fermenter avec du miel , une
tertaine racine , ce qui leur fait une liqueur
fi forte qu'ils font dans une ivreffe
continuelle tant que la provifion dure , ils
en restent long-tems malades lorfqu'elle
eft épuifée , & qu'ils ne peuvent plus s'étourdir
par une nouvelle ivreffe .
Chap. XXII . Il n'y a aucun métier par
ticulier parmi les Hottentots , chacun y
fait ce qu'il juge néceffaire pour foi : aufſi
quoiqu'en dife Kolbe , les chef- d'oeuvres
qui fortent de leurs mains ne font-ils rien
moins qu'admirables. Leurs nattes , par
exemple , ne font qu'une enfilade d'une
efpéce de jonc , dont chaque brin eft placé
parallelement à côté d'un autre ; ils font
Lous traversés dans leur épaiffeur , & de
diſtance en diſtance , par cinq ou fix fils du
même jonc.
J
JUIN. 1755 147
Il n'eft pas vrat que les Hottentots fondent
du fer : le procédé rapporté par Kolbe
eft en ufage à Madagaſcar.
Chap . XXIV. n°. 4. Ce font les eſcla
ves Indiens qui s'appliquent les ventoufes
, comme Kolbe le dit ici des Hottenqui
n'y avoient jamais fongé.
tots ,
Remarques fur le tome II.
Chap. I. n° . 4. Les maifons de la ville
du Cap font bâties en briques , les fondemens
font de groffes roches brutes , les
toîts font d'un jonc long & menu , ou
bien ils font algamacés de deux couches de
brique & de chaux ; très-peu ont des jardins
, ce ne font gueres que celles qui font
hors de la ville ou fur les limites.
N. 6º. La maiſon de Conftantia eſt au
fud de la ville , à trois grandes lieues françoiſes
; elle eft dans un fond & fans aucune
vûe. Il n'eft peut- être pas inutile de dire
ici que le vin qui croît près de cette maifon
, & qui eft fi connu fous le nom de
vin du Cap , y eft en affez petite quantité.
Dans les meilleures années tout le terroir
de Conftance , qui confifte en deux habitations
contiguës , ne peut produire plus de
so à 60 lecres de vin rouge , qui y eft beaucoup
plus eftimé que le blanc , ni plus de
80 à 90 lecres de vin blanc ; la lecre
peut
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
contenir 550 pintes de Paris. La Compagnie
des Indes de Hollande oblige les propriétaires
de ces vignes de lui livrer tout le
vin qu'ils en recueillent .
ཛཱན
No. 7. Ce que Kolbe dit du nuage qui
couvre les montagnes du Tygre eft abfolument
faux . Ces montagnes font fort
baffes , & comme celles des environs de
Paris ; les nuages ne s'y arrêtent gueres.
La montagne bleue eft à quatre petites
lieues du Cap ; il y en a une autre de cè
nom à fix lieues du Cap : ces deux montagnes
font fort baffes , ifolées & petites ;
elles font trop peu fpacieufes pour avoir
pû fervir de retraites aux éléphans.
N° . 10. La fauffe baye eft bornée au
nord , dans une étendue de plus de fix
lieues , d'une plage de fable marécageufe
& fans montagne, quoiqu'en dife l'Auteur.
Les montagnes de pierres ne font qu'à la
partie occidentale.
N°. 12. La hauteur de la montagne de
la Table eft de plus de 3350 pieds du
Rhin , prefque double de ce que l'Auteur
dit avoir mefuré avec foin . Dans l'ouverture
qui eft au milieu de la face feptentrionale
de cette montagne, il n'y a que
quelques chétifs arbriffeaux. Ce creux né
fe forme pas par la chute des eaux , puifqu'il
eft couvert de plantes & d'arbustes .
JUIN. 1755 149
?
il n'y a qu'un ruiffeau qui s'y précipite.
No. 15. Ce qu'on appelle le Paradis &
' Enfer ne font pas deux grottes , mais
deux vallons affez profonds au midi de la
montagne ; ils font remplis de bois réſervé
pour la Compagnie : la difficulté d'aller
chercher ce bois dans l'un de ces vallons ,
l'a fait appeller l'Enfer ; l'autre s'eft appellé
Paradis par une raifon contraire. A l'entrée
de celui- ci , la Compagnie a une mai
fon & un beau jardin.
No. 16. Voyez fur le vent de Sud- eft
& fur le nuage de la Table ce que j'en ai
dit dans les Mémoires de l'Académie des
Sciences , année 1751 .
No. 17, Le monument dont parle Kolbe
n'a été élevé que fur la croupe du Lion ,
où la montagne eft baffe & fort facile à
monter ; la tête du Lion eft comme inaccef
fible. Ce monument eft abattu , & la pierre
de l'infcription enlevée.
No. 22. La montagne du Diable n'eft
féparée de celle de la Table que par une
gorge peu profonde : fon pied eft à près
d'un quart de lieue de la mer , & fon fommet
n'eft plus bas que le fommet voiſin de
la Table que de 31.toifes.
Chap. II. n°. 15. Ce que l'auteur dit
du nuage & des vents par rapport aux
montagnes de Stellenbosch, eft imaginaire :
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
tout s'y paffe comme fur les montagnes
voifines de la ville du Cap .
Chap. II. n° . 6. Tout cet article fur la
riviere appellée Bergrivier , eft abfolument
faux. Il y a quelques bonnes habitations
vers le commencement de fon cours , &
aux environs de l'Eglife de Drakeſtein ;
mais elle traverſe enfuite une vaſte pleine
de fable prefque inhabitable , & va fe décharger
dans la partie méridionale de la
baye de Sainte- Heleine , & non pas en un
point de la côte au nord de la baye , comme
l'auteur l'a mis fur fa carte : fon cours
eft tout au plus de 40 lieues , & non de
100 , comme Kolbe le dit n° . 12.
N° . 10. La tour de Babylone eſt le nom
'd'une habitation contigue à un affez bas
monticule. Kolbe en fait une haute montagne.
N°: 13 . Riebeckſcaftel eft une montagne
ainfi appellée parce qu'elle a été le
terme des découvertes de Van Riebeck ,
premier Gouverneur du Cap. On n'y a jamais
bâti de fort , ni placé de canon : il y
a quelques habitations au pied de cette
montagné , qui a 480 toifes de hauteur.
No. 16. La montagne du Piquet n'eft
qu'à trois petites journées du Cap , on y
peut aller à pied très- facilement en deux
jours. Kolbe la met à huit journées du Cap
JU. IN. 1755 IST
No. 20. Les deux aventures de Kolbe
racontées dans cet article me paroiffent
fort fufpectes , fur- tout celle des lions qui
vont rarement en troupe.
Chap. V. n°. 1. Les Hottentots n'ont
jamais eu des troupeaux fort nombreux en
comparaifon de ceux des Européens : ce
qu'un Européen un peu aifé en poffede ,
fuffiroit pour un kraal Hottentot de plus
de trente familles.
No. 5. Les queues de mouton du Cap
font de figure triangulaire , c'eft- à - dire
qu'elles font fort larges par le haut , & vont
en diminuant vers le bout ; elles ne font
pas plus longues que celles des moutons
d'Europe à proportion de leur groffeur. Le
poids ordinaire d'une de ces queues de
mouton du Cap , eft de 3 à 4 livres , au
plus 5 ou 6. On en voit par extraordinaire.
de 10 à 12 livres ; mais alors la chair du
mouton n'eft plus eftimée . Kolbe fait les
communes de 15 livres , & les moins come
munes de 30 livres au moins.
Chap. VIII. n°. 1. Il y a peu de graines
d'Europe qui dégénerent au Cap : au contraire
celles du Cap font plus eftimées à
nos lles que celles qui viennent d'Europe.
N°. 3. Il n'y a au Cap que très-peu de
fruits des Indes. Le plus commun eft la
G iiij
132. MERCURE DE FRANCE.
gouyave ; les bananes n'y valent rien , ni
les ananas. Des fruits d'Europe , il n'y a
que la pêche , l'abricot , la figue , le coing
& le raifin , qui foient auffi bons qu'on en
puiffe trouver en Europe .Les autres, comme
les pommes , les poires , les prunes , les
noix , les cerifes , les oranges , &c. ne valent
pas grand'chofe.
pas
No. 4. Je ne m'amuferai pas à réfuter
en détail ce que Kolbe dit ici du jardin de
la Compagnie qui eft au Cap : tout y eft
exageré à outrance. Il paroît cependant
qu'il a été autrefois plus rempli de productions
curieufes qu'il ne l'eft à préfent , parce
que dans les commencemens de l'établiffement
de la colonie , on a eſſayé d'y
faire venir le plus grand nombre poffible.
des fruits de l'Europe & des deux Indes .
Cependant Kolbe ne doit l'avoir vû
dans ce premier état , puifque vers Fan
1706 , c'est- à- dire pendant la premiere ou
la feconde année du féjour de Kolbe au
Cap , M. Maxwell qui l'y a vû , & qui a
fait une defcription de cette colonie ( voyez
les Tranfactions philofophiques , année
1707 , n° . 310 . ) ,, dit expreffément que ce
jardin n'étoit plus dans un fi bel ordre
mais bien plus négligé que du tems du
pere du Gouverneur d'alors , & qu'il n'y
avoit plus rien d'extraordinaire. Il paroît
.
JUIN.
153 1755.
donc que Kolbe a fait fa defcription d'imagination
, fur ce qu'il avoit entendu dire
que ce jardin étoit autrefois. C'eft aujourd'hui
un affez beau potager. de mille pas
communs de long fur 260 de large , partagé
en 44 quarrés , entourés d'une haute
charmille de chêne ou de laurier. Deux de
ces quarrés font deſtinés à fervir de
parterre
à un pavillon fitué vers le milieu de
la face orientale de ce jardin , & un autre
quarré attenant eft rempli par trois berceaux
d'ombre : le refte contient des légumes
& affez peu d'arbres fruitiers. Ce jardin
eft prefque entouré d'un large foffe
d'eau vive , & arrofé par quelques rigoles
pratiquées le long des quarrés : ces quarrés
font formés par cinq avenues paralleles &
dans toute la longueur du jardin , & par
onze avenues perpendiculaires.
Chap. IX. no. 1o. Je n'ai pas entendu
parler de maux d'yeux pendant mon ſéjour
au Cap.
No. 18. J'ai vu au Cap beaucoup de
goutteux ; la pierre & la gravelle y font fort
communes.
N° . 19. Les habitans de la ville du Cap
ne fe donnent prefque jamais de repas :
leur ufage eft de s'affembler tous les foits
depuis cinq heures jufqu'à neuf ,
pour fu
mer , jouer, & boire du vin & de la
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
bierre fans manger quoi que ce foit.
Chap . XI. On n'a pas encore reconnut
au Cap de mine riche en quelque métal.
Chap. XIV . Kolbe raifonne ridiculement
fur la couleur de la mer. Tous les marins
fçavent que par-tout où la mer eft profonde
, ou fans fond comme ils difent , elle
a une couleur bleue- noire : fur les bancs &
près des côtes où l'eau eft peu profonde ,
elle a une couleur verd- fale ; celle- ci eft
même une marque sûre que l'on a fond ..
N°. 5. Le phénomene rapporté ici paroît
fort fufpect , & les circonftances des tems
y font mifes avec une préciſion ridicule.
A peine s'apperçoit- on au Cap de la différence
des marées hautes & baffes ; elle
ne va jamais à trois pieds , quand elle eft
la plus grande.
Chap. XV. Tout ce chapitre eft fi plein
de bévûes , qu'il eft impoffible de les détailler
je fuis obligé de renvoyer le lecteur
aux obfervations météorologiques ,
que j'ai inferées dans les Mémoires de l'Académie
royale des Sciences , année 175.1 .
Remarquesfur le tome .III.
L'hiftoire des animaux du Cap n'a été
faite par Kolbe fur aucun mémoire particulier
; il s'en eft rapporté à ce qu'il avoit
entendu dire , & a mis quelques defcrip
JUIN. 17536 155
tions tirées de quelques naturaliftes modernes
& de Pline . Je ne fuis pas affez
fçavant fur cette matiere pour relever les
bévûes de notre auteur : je me contenterai
d'indiquer quelques faits dont je me fuis.
affuré par moi-même .
Chap. III . n° . 17. J'ai vu la dent d'un
des plus gros hippopotames du Cap : elle
avoit fept à huit pouces de long fur près.
de deux pouces d'épaiffeur , elle m'a
pefer moins que quatre livres.
paru
Chap. IV. n . 3. Les élans du Cap pefent
jufques à huit cens livres , & il n'y a
prefque pas d'arbres dans la colonie : de
là on peut juger s'il eft poffible de prendre
les élans , comme l'auteur le dit. A la
vérité cette rufe fe pratique pour prendre
une efpece de daim affez petite , qu'on.
appelle Steinbock , mais une branche d'arbres
ou un arbriffeau fuffit pour cela..
Chap. VI . n ° . 3. On voit ici un conte
puéril fur les vols des babouins ; il eſt
d'autant moins vraisemblable que ces animaux
ne s'écartent jamais des montagnes
où ils ont leur retraite. J'ai bien oui dire
qu'ils pilloient quelquefois les jardins en
troupe , mais je n'ai vû perfonne qui aiɛ
dit avoir été témoin des circonftances qu'on
en raconte ici .
No. 13. Le blaireau puant reffemble fore
G. vj
156 MERCURE DE FRANCE.
à un baffet , & point du tout à un furet ;
il ne put pas quand il eſt mort ,
qu'il ne fe corrompe.
à moins
N°. 19. On ne mange pas les tortues de
térre du Cap , qui font fort petites ; elles
pefent rarement trois livres. Quelques
Noirs en mangent , quelquefois auffi des
voyageurs qui fe trouvent dans la néceflité.
Les tortues de terre de l'ifle Rodrigue font
excellentes , & pefent trente , quarante ou
cinquante livres : j'en ai vû une qui ne
pefoit gueres moins que cent cinquante
livres.
Chap. XV. n°. 3. Ce qu'on dit des
fquelettes nettoyés par les aigles eft fort
exagéré. J'ai vu des carcaffes rongées par
des aigles , où ils avoient laiffé feulement
une partie de la peau qui recouvroit les os
décharnés .
Nº. 20. Je n'ai vû aucune espece d'hirondelle
au Cap pendant les deux hivers
que j'y ai paffés. Elles y arrivent en Septembre
, & partent en Avril ,
Chap. XIX . n° . 3. Les alouettes du
Cap font d'une efpece différente des nôtres
. L'alouette s'éleve perpendiculairement
à dix ou douze pieds de hauteur feulement,
en faifant beaucoup de bruit par le battement
de fes aîles , puis elle retombe fubitement
comme une maffe , en jettant un peJUIN.
1755
$5.7
tit cri : elle ne refte jamais en l'air.
No. 14. Le corrhan eft une espece de
gelinotte qui a coutume de crier pendant
le tems de fon vol , qui eft affez pefant.
Son cri n'eſt pas tel qu'on le dit ici , il reffemble
à ce mot repeté cococahia : il ne
fait pas fuir le gibier , parce qu'il ne fe leve
prefque jamais qu'on ne foit fort près
de lui. Sa chair eft affez bonne , fur- tout
faire de la foupe. pour
No. 20. L'endroit du Cap où l'auteur
prétend que les grues s'affemblent ordinairement
, eft fi peu pierreux , qu'il faut
faire plufieurs lieues , & s'approcher des
montagnes pour trouver une pierre groffe
comme une noiſette.
Chap. XXII . N ° . 1. Le fapin n'a pu
encore réuffir au Cap .
>
N°. 29. L'afperge eft chetive toute
blanche , fans goût , & pareille à celles
qu'on fait venir à Paris dans les caves pendant
l'hiver.
No. 13. Il y a peu de chanvre au Cap ;
fa tige y devient ligneufe : le peu qu'il y
en a fert de tabac aux Noirs .
Nº. 19. Le noiſetier eft tout en bois ;
fa coque eft toujours vuide ou fans fruit
No. 35. 11 eft rare de manger un bon
melon au Cap ; la graine y a dégéneré dès
la troifieme année qu'elle eft arrivée d'Europe.
15 MERCURE DE FRANCE.
No. 40. Les citrouilles ou giromons da
Cap font plas ppeettiitteess qquuee les citrouilles
communes en France .
No. 52. Quoique le climat du Cap foit
affez propre en général pour la production..
des végétaux d'un grand nombre d'efpeces
communes en Europe & dans les Indes ,
cependant il s'en faut de beaucoup que ce
ne foit un auffi bon pays que Kolbe le dit
ici d'après Meifter . Par exemple , le grand
jardin de la Compagnie au Cap ne produit
prefque rien pendant les mois de Decembre
., Janvier , Fevrier & Mars . On
doit l'abondance des vivres qu'on trouve
au Cap , 1 ° . au choix qu'on a fait des
meilleurs terreins dans la vafte étendue de
cette colonie . 2º. A la température du climat
, où il n'y a rien à craindre de la pars
de la gelée & de la grêle . 3 ° . A l'engrais
des terres , facilité par le nombre confidérable
des beftiaux . 4º, A la nouveauté de
ces terres , qui ne font pas encore épuifées
& qu'on laiffe repofer comme en Europe.
Le pays par lui-même ne produifoit aucun
fruit avant l'arrivée des Européens , & ceux
que l'on y a portés ne réuffiffent que dans
le voifinage des montagnes , où l'on trou
ve de la terre franche ; les plaines font
recouvertes d'un fable ſterile , remplies de
brouffailles , prefque impratiquables : la
JUIN. 1755. 159
plupart des habitations font fans eau &
fans bois , du moins dans prefque toute la
partie de la colonie que j'ai vûe. J'ai cependant
entendu dire que la partie de la
colonie qui s'étend fort au loin à l'eft des
montagnes du Stellenbosch eft beaucoup
mieux arrofée , de bonne terre & bien boifée.
*
Fermer
Résumé : REMARQUES sur la description du Cap de Bonne-Espérante, dressée sur les Mémoires de Pierre Kolbe.
Le texte critique la description du Cap de Bonne-Espérance rédigée par Pierre Kolbe, envoyé par le Baron de Krosigk pour recueillir des observations astronomiques, physiques et d'histoire naturelle. Malgré un séjour de sept ans au Cap, Kolbe n'a pas accompli sa mission de manière sérieuse et a publié une œuvre remplie de fautes et d'informations apocryphes. Les habitants du Cap, mécontents du gouvernement, ont financé son retour en Europe en échange de la rédaction d'une relation incluant leurs plaintes. Kolbe a utilisé des documents fournis par les habitants pour compléter son ouvrage, mais son travail est marqué par des incohérences et des exagérations. Le texte contredit plusieurs affirmations de Kolbe, notamment sur la langue hottentote, les relations entre les Hollandais et les Hottentots, et la géographie du Cap. Les Hottentots ne possèdent pas de culte dédié à un être suprême et craignent seulement des puissances malfaisantes. Leurs danses à la pleine lune ne constituent pas un culte et sont partagées par plusieurs nations africaines et indiennes. Kolbe a également commis des erreurs sur les pratiques des Hottentots, comme la fabrication d'une liqueur forte à partir d'une racine fermentée avec du miel. Le texte décrit divers aspects de la vie quotidienne des Hottentots, comme l'absence de métiers spécifiques et la fabrication de nattes simples. Il corrige plusieurs erreurs de Kolbe sur la géographie et les ressources naturelles du Cap, comme la hauteur de la montagne de la Table et la description des vallons appelés Paradis et Enfer. Les habitudes alimentaires des habitants du Cap sont également mentionnées, ainsi que la présence de certaines maladies comme la goutte et la pierre. Concernant la faune et la flore, le texte mentionne des animaux comme le Steinbock, les babouins, le blaireau puant, les tortues de terre, les alouettes, le corrhane, et les grues. Les observations sur les babouins sont jugées peu crédibles. Les tortues de terre du Cap sont petites et rarement consommées. Les aigles nettoient les squelettes mais laissent souvent des parties de peau. Les hirondelles arrivent au Cap en septembre et partent en avril. Le corrhane est une espèce de gelinotte avec un cri spécifique. En ce qui concerne la flore, le texte note que le sapin n'a pas réussi à s'implanter au Cap. L'asperge y est blanche et sans goût. Le chanvre est rare et utilisé pour le tabac. Le noisetier est stérile. Les melons ont dégénéré après quelques années. Les citrouilles sont plus petites que celles en France. Le climat du Cap est généralement propice à la production végétale, mais certaines périodes de l'année sont moins productives. L'abondance des vivres est due au choix des terrains, à la température, à l'engrais des terres, et à la nouveauté des sols. Avant l'arrivée des Européens, le pays ne produisait aucun fruit. Les terres fertiles se trouvent principalement près des montagnes, tandis que les plaines sont stériles et couvertes de broussailles. Certaines parties de la colonie, comme celles à l'est des montagnes de Stellenbosch, sont mieux arrosées et ont une meilleure terre.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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29
p. 48-64
La Promenade de province. NOUVELLE.
Début :
Un Philosophe cabaliste étoit en commerce depuis fort long-tems avec une [...]
Mots clefs :
Promenade, Promenade de province, Homme, Femme, Paris, Maison, Jardin, Marchand, Médecin
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : La Promenade de province. NOUVELLE.
La Promenade de province.
NOUVELLE.
UN
Philofophe N Philofophe cabaliſte étoit en commerce
depuis fort long- tems avec une
aimable Silphide qu'il avoit immortaliſée ,
& goûtoit dans cette fociété mille charmes
inconnus au refte des mortels. Une maifon
de campagne , à trois lieues de R ... ville
affez confidérable , étoit le lieu qu'il avoit
choifi pour fe retirer du monde. Cette maifon
fituée fur le penchant d'une coline ,
dominoit une vallée fertile , qui préſentoit
à la vûe la plus agréable variété.
Les appartemens étoient rians , & meublés
avec une fimplicité philofophique.
Une bibliothéque peu nombreufe , mais
curieufe , des caracteres de la cabale , des
eſtampes qui repréfentoient l'empire fouverain
que les Salamandres , les Silphes ,
les Ondins , les Gnomes exercent fur tous
les élémens , les tapiffoient agréablement.
Le jardin qui accompagnoit cette maiſon ,
étoit cultivé par un Gnome intelligent ;
auffi rien de tout ce qui pouvoit flater les
fens n'y manquoit.
Tel étoit le féjour que notre philofophe
avoit choisi pour méditer les plus fublimes
vérités. C'étoit là qu'il paffoit les plus
délicieux
A O UST. 1755i 49
délicieux inftans , tantôt en s'entretenant
avec fa charmante Silphide , tantôt en li-.
fant quelques ouvrages compofés par les
plus éclairés des Salamandres , quelquefois
en admirant la beauté de fes fleurs , en
favourant l'excellence de fes fruits , ou
bien en refpirant le frais dans des allées
fombres au bord d'une fource naiffante.
Tout s'offroit à fes defirs dans ces lieux
enchantés. Vouloit - il fe défaltérer ? un
ruiffeau de lait paroiffoit auffi -tôt . Mille
Gnomes toujours attentifs à lui plaire agitoient
les arbres , & formoient pour le
rafraîchir de gracieux zéphirs. Les uns
s'occupoient àparfumer l'air qu'il refpiroit
des plus délicieufes odeurs : ceux- ci prenoient
le foin d'affembler les oifeaux dans
le boccage qu'il honoroit de fa préfence
pour l'égayer par leur ramage ; & d'autres
enfin baifoient les branches chargées de
fruits pour lui donner la facilité de les
prendre.
Un jour qu'Oromafis , ( c'eft le nom que
notre philofophe avoit pris pour plaire à
fa belle Silphide. ) Un jour , dis-je , qu'il
l'attendoit pour lui communiquer quelques
remarques qu'il avoit faites en décompofant
un rayon de foleil , elle arriva
en riant un peu plus tard qu'à l'ordinaire.
Surpris de ce mouvement de gaieté , le
C
to MERCURE DE FRANCE.
philofophe ne put s'empêcher de lui ent
demander le fujet . J'arrive de Mercure ,
lui dit-elle , cette petite planette proche le
foleil , appellée autrement le féjour de
l'imagination ; j'en ai vû aujourd'hui de
fi ridicules que je ne puis m'empêcher d'en
rire encore : Ce que vous me dites là , eſt
une énigme que vous m'expliquerez quand
il vous plaira , répondit à l'inftant Oromafis
; je vais le faire tout-à- l'heure , reprit-
elle auffi tôt : écoutez. Le foleil eft ,
vous le fçavez , l'habitation ordinaire des
Salamandres , ce font eux qui entretiennent
ce feu continuel , fi néceffaire à la
confervation & à l'accroiffement de toutes
les créatures. Mercure en eft une dépendance
; c'eft dans cette planette qu'ils viennent
fe rafraîchir tour-à-tour , & c'eft là
que viennent fe peindre tous les defirs &
toutes les imaginations des hommes , ces
agréables fonges que l'on fait en veillant ,
ces projets , ces châteaux que l'on bâtit en
Efpagne. Quoi ! dit le philofophe , j'imagine
, par exemple , pour m'amufer , que
je fuis monarque , je donne audience à des
Ambaffadeurs , ou je fuis à la tête de mont
armée , tout cela fera repréfenté foudain
dans Mercure ? Oui , répondit la Silphide ,
votre perfonne telle que la voilà , c'eft- àdire
vivante , marchant , & parlant , ira
A O UST. 1755. St
fe peindre au milieu d'une cour brillante ,
ou bien à la tête d'une armée nombreuſe ,
enfin dans la même pofition que vous imaginerez.
Bien plus , fi vous faites en vousmême
un difcours à vos troupes pour les,
encourager , vous le reciterez dans Mercure
d'une voix intelligible . Si vous imaginez
enfuite être dans un magnifique jardin ,
l'armée s'évanouira , & un jardin prendra
la place. Ceffez - vous d'imaginer , tout
s'efface auffi - tôt , & la place qui vous eft
affignée dans Mercure ( car chacun y a la
fienne ) refte vuide , jufqu'à ce qu'il vous:
plaife de defirer , ou de faire des projets.
Ah ! voilà ce que je voulois fçavoir , dit
alors Oromafis ; fi les defirs fe peignent de
la même façon que lleess pprroojjeettss ou les imaginations
? Sans contrédit , répondit la
Silphide , avec la différence cependant
que vous n'y paroiffez point quand il n'y
a qu'un fimple defir. Par exemple , vous
defirez une maifon de campagne , elle paroît
à l'inftant : Si je l'avois , continuezvous
, j'irois dès le matin m'y promener
avec un livre à la main ; vous paroiffez
vous-même en lifant dans les allées du
jardin qui accompagne cette maifon . Mercure
, tel que vous me le dépeignez , doit
être un féjour fort amufant , reprit Oromafis
; mais fi toutes les imaginations y "
Cij
5 MERCURE DE FRANCE.
font
reçues , il doit y en avoir
de bien
impertinentes
, ajouta
- t-il. Celles
qui choquent
l'honnêteté
n'y font point
admifes
,
répondit
la Silphide
. Tout
eft pur dans un
féjour
que fréquentent
les Salamandres
;
mais il me reste encore
une chose à vous
apprendre
, continua
- t- elle , Mercure
n'eſt
pas feulement
fait pour
recevoir
les diverfes
imaginations
des hommes
, il a encore
une autre
deftination
. Ce pays charmant
eft le paradis
, ou les Champs
élifées
des Poëtes
, des Muficiens
, des Peintres
, des Philofophes
à fyftêmes
, des faifeurs
d'hiftoriettes
& de romans
, des conquerans
, & enfin
des Alchymiftes
. C'eſtlà
que viennent
fe rendre
leurs
ames
après
leur mort . Ce féjour
eft d'autant
plus fateur
pour
elles
qu'il n'eft pas impoffible
d'en fortir
quand
on s'y ennuie
.
Il fe tient
tous les dix ans une affemblée
générale
de Silphes
& de Salamandres
;
toutes
les ames qui regretent
la vie , peuvent
demander
à revenir
dans ce monde
que vous habitez
. Pour
y parvenir
, elles
font
obligées
d'expofer
fidelement
quelles
ont été leurs
inclinations
, leur caractere
, leurs
occupations
, & on leur permet
de revivre
à de certaines
conditions
qu'elles
peuvent
rejetter
ou accepter
. Rien
n'eft
plus curieux
que cette affemblée
, ajouta-
"
AOUS T. 1755 33
*
r-elle , c'eſt un ſpectacle que je veux vous
donner. Très- volontiers , répondit Oromafis
, je fuis toujours prêt à vous fuivre :
mais fe tiendra- t- elle bientôt ? Dans quatre
mois treize jours dix- huit heures cinquante-
fix minutes quarante- quatre fecondes ,
répondit- elle ; mais en attendant cet amufement
je puis vous en procurer d'autres ,
ajouta- t-elle d'un air complaifant. Je viens
de paffer par R ... la beauté de la faiſon
& la fraîcheur du foir a fait fortir tout le
monde pour goûter le plaifir de la promenade
; j'en ai remarqué une fort brillante
fi vous y confentez , nous nous y tranfporterons
tout-à-l'heure. Je vous ferai remarquer
les perfonnages les plus finguliers ,
je vous inftruirai du fujet de leur converfation
, je vous apprendrai même ce qu'ils
penfent , & quel elt leur caractere .
A peine Oromafis eut - il accepté cette
agréable propofition , qu'ils fe trouverent
fur une des plus belles promenades de R ...
On étoit pour lors à la fin du mois de Mai,
il faifoit un temps calme & frais , capable
d'adoucir les efprits les plus faronches
, & de les porter à la gaieté. Le folcil
prêt à quitter l'horifon , s'étoit difcrétement
enveloppé d'un nuage , qu'il fe plaifoit
à varier des plus éclatantes couleurs.
L'or , l'argent , le pourpre , l'azur , l'incar-
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
nat , l'amaranthe , étoient prodigués : mais
le fpectacle qu'offroit la promenade , n'étoit
pas moins raviffant. Les étoffes les plus
brillantes recevoient un nouveau luftre
des beautés qui avoient voulu s'en parer ;
enfin il fembloit que le ciel & la terre fe
fuffent fait un défi, & les fpectateurs charmés
n'ofoient décider lequel des deux
l'emportoit.
Arrêtons- nous ici , dit la Silphide , vous
fçavez que je fuis invifible pour tout autre
que pour vous. Commençons nos obfervations
par cet homme cet homme que voilà feul ; c'eft
un fçavant , un efprit profond qui n'eſt
que pour quelques jours dans cette ville où
il a pris naiffance . Ses parens lui avoient
laiffè un bien fuffifant pour mener une
vie tranquille ; mais le démon de la gloire
qui s'eft emparé de lui , l'a conduit à Paris
, l'a livré entre les mains d'un Libraire,
qui lui a fait changer la moitié de fon bien
en une nombreufe bibliothéque. Il a paffé
fix ans à étudier pour fe mettre en état de
faire un livre qui lui a couté en frais d'impreffion
, qu'il n'a pas retirés , la moitié de
ce qui lui reftoit. Il travaille actuellement
à un autre ouvrage qui va le conduire à
l'hôpital. Je ne puis m'empêcher de le
plaindre , dit Oromafis , fa manie eft celle
d'une infinité d'honnêtes gens, Il eſt d'au
A OUST. 1755 55
tant plus malheureux , interrompit la Silphide
, que fes ouvrages font très - bons
dans le fond ; il ne pêche que par le ftyle.
Pour vouloir être concis il eft obfcur ;
voilà fon feul défaut . Ses amis l'en avertiffeut
en vain , il ne lui eft pas poffible de
s'en corriger. En voulez - vous fçavoir la
raifon ? c'eſt que dans une premiere vie il
a habité le corps d'un Avocat qui s'eſt
enrichi à force d'être diffus .
Le jeune homme qui vient de l'aborder ,
eft dans la joie la plus vive ; il fort de fon
cabinet , où il vient de finir par cinq ou
fix épigrammes la feconde fcene du quatriéme
acte d'une tragédie qu'il a entreprife
uniquement pour le produit ; car il
ne fe croit pas encore affez habile pour
amaffer des lauriers : mais il a befoin d'argent
pour aller à Paris apprendre le bon
ton dans les caffés , & devenir homme de
belles Lettres dans toutes les régles . Il s'informe
à ce fçavant comment un jeune auteur
qui veut faire jouer une piece de fa
façon doit s'y prendre avec les Comédiens .
Voyez - vous plus loin ces trois politiques
, occupés fort férieufement à réformer
l'état. L'ún eft un marchand que le
jeu & le luxe de fa femme va bientôt réduite
à la néceffité de faire banqueroute.
L'autre eft un Magiftrat qui vient de ven-
Cij
56 MERCURE DE FRANCE.
dre une fort belle terre pour faire bâtir
une maiſon de campagne : Le troifiéme eſt
pere d'un libertin qui mange d'avance
fa fucceffion .
le
Cet homme brodé qui marche après
eft un riche financier , & l'Eccléfiaftique
avec qui il eft en converſation , eft le Curé
'd'une Paroiffe dont il eft Seigneur. Ce
premier médite depuis dix ans de fe retirer
à la campagne pour penfer à fon falut .
Il y en a plus. de quinze que le Curé fe
promet de jour en jour de fe retirer à la
ville pour fe repofer. Le Seigneur vante
à fon Curé les agrémens de la vie champêtre
, & le Curé exagere les charmes de la
ville.
Voici un peu plus loin deux hommes
bien embarraffés , & qui ne difent pas ce
qu'ils penfent. Le premier de notre côté
eft un jeune homme qui a fait certaines
dépenfes qu'il ne trouve pas à propos que
fa femme fçache ; il voudroit bien trouver
mille écus à emprunter . L'autre eft un vieil
avaricieux qui voudroit placer la même
fomme à l'infçu de fes parens , à qui il
fait entendre qu'il eft dans l'indigence .
Celui- ci a peur de mal placer fon argent ,
& l'autre de n'en pas trouver.
Quel eft celui qui les fuit interrompit
Oromafis , c'eft encore un jeune mari , re
A OUS T. 1755. $7
partit la Silphide. Sa deftinée eft finguliere.
Il vient d'époufer une vieille dévote
qui lui a fait ſa fortune. Les uns l'ont loué
d'avoir pris ce parti , d'autres l'ont blâmé :
mais ces derniers ne fçavent pas qu'il n'eſt
revenu dans ce monde qu'à cette condition
, parce que dans une premiere vie il
a mangé fon bien en époufant une jeune
& aimable Comédienne.
Regardez , je vous prie , ce- Confeiller
qui veut apprendre à ce Marchand de chevaux
à connoître leurs défauts , parce qu'il
a lu ce matin le parfait maréchal .
Voulez - vous voir quatre jeunes gens
dégoûtés du monde ? jettez la vûe là- bas
fous ces arbres : Vous y voilà Le premier
eft un Poëte mécontent du public , qui refufe
abfolument de l'admirer. Le fecond
eft un Auteur qui revient de Paris fans
avoir pu trouver un Imprimeur affez complaifant
, pour fe charger de faire voir le
jour à une petite hiftoriette fort plate de
La compofition.
Le troifiéme eft le fils d'un avare , le
quatriéme un indolent à qui fes parens
veulent faire prendre une profeffion . Ils
projettent de fe retirer à la campagne , &
de donner un ouvrage périodique qui aura
pour titre , Loifir des quatre Philofophes
folitaires. L'Auteur doit fronder l'infolen-
Cv
38 MERCURE DE FRANCE.
ce & l'avarice des Imprimeurs. Le Poëte
veut écrire contre le mauvais goût du fiécle.
Le fils de l'avare fur l'abus du pouvoir
paternel , & l'indolent veut faire l'éloge
de la pareffe .
Voici tout proche d'eux la femme d'un
Médecin très - médifante. Ceux qui marchent
après font dans l'embarras de décider
lequel ils aimeroient mieux de tomber
entre les mains du mari ou de la femme
?
Cet homme habillé de drap de Siléfie
eft un étranger qui cherche en lui - même
les moyens de tromper un marchand de
cette ville afin d'avoir fa fille ; & voilà
plus loin ce marchand qui médite une banqueroute
, afin de pouvoir donner à fa fille
vingt mille écus qu'il a promis verbalement
à ceux qui lui ont parlé de cet étranger
comme d'un parti fort avantageux..
Etes -vous curieux de voir un Alchymifte
qui croit avoir bientôt trouvé la pierre
philofophale Regardez ce grand homme
fec & blême.
› Ce Cavalier qui falue ces deux Dames
en paffant , fait fort bien fa cour à cette
grande brune que voilà à côté de lui . Il
lui fait accroire qu'un Chymifte de fes
amis a trouvé un élixir qui blanchit merveilleufement
la peau.
AOUS T. 1755. 39
Dans la même compagnie eft le fils d'un
riche Commerçant qui vient d'acheter une
charge de Secrétaire du Roi . Il demandoit
hier avant que de louer une piece de vers ,
qu'on venoit de lire , fi l'Auteur étoit Gentilhomme.
Apprenez- moi , je vous prie , demanda
Oromafis , quel eft ce jeune homme que
cette Dame paroît regarder avec complai- ,
fance ? C'eft un Médecin , répondit la Silphide
, qui doit faire une fortune confidérable
dans cette profeffion, parce que dans
une premiere vie il a été Capitaine de Cavalerie
, & s'eſt ruiné à la guerre . A caufe
de quelques vers affez jolis qu'il a faits
dans fes momens de loifir , il a été reçu
dans la planette de Mercure . A l'affemblée
générale il s'eft plaint amerement de
l'injuftice du fort . J'ai défait ma patrie
d'un nombre infini d'ennemis , a - t- il dit
entr'autres chofes , & pour toute récompenfe
je n'ai trouvé à mon retour que la
plus trifte indigence. Le Salamandre qui
préfidoit , voulant rendre le contrafte parfait
, a ordonné qu'il naîtroit pour être
Médecin , & en même tems ,a commis un
Silphe pour travailler à lui faire une haute
réputation. Je ferois affez curieux de fçavoir
, dit alors Oromafis , quels moyens
il employera pour en venir à bout . Bon
Cvj
Go MERCURE DE FRANCE:
"
répondit la Silphide , rien de plus aifé , ce
jeune Médecin eft , comme vous le voyez ,
d'une figure aimable . Une Dame de confidération
qui ne fera gueres malade & qui
croira l'être beancoup, doit bientôt le faire
appeller , il la guérira ; l'obligation qu'elle
croira lui avoir l'intéreffera en fa faveur ,
la bonne mine du jeune Efculape donnera
de la vivacité au zéle de fa malade . De
retour à Paris où elle fait fon féjour ordinaire
, elle le vantera à toutes fes connoiffances
, on le fera venir , il fera goûté . Sa
fortune deviendra pour lors fon affaire ,
le Silphe doit l'abandonner à lui-même.
Ce Salamandre étoit plaifant , continua
la Silphide je ne finirois point fi je
vous rapportois tous les jugemens finguliers,
& fi l'on ofe parler ainň, épigrammatiques
qu'il a portés . Lucullus , ce voluptueux
Romain , ayant entendu vanter la
délicateffe & le raffinement de la cuifine
françoife ,demanda à revenir pour en juger
lui - même. Devinez où il l'envoya ?
fans doute , répondit Oromafis , dans le
corps pefant & matériel de quelque gros
Bénéficier , ou de quelque homme de la
vieille finance; point du tout , reprit- elle ,
mais dans le corps d'un Maître d'Hôtel.
Ménélas dans la même affemblée demanda
à revivre , il le lui permit à condition
AOUST. 1755: 61
qu'il deviendroit amoureux d'une fille
d'Opéra jufques à l'époufer pour le punir
de fa folie d'avoir couru après fa femme
à la tête de toute la Gréce. Hélene qui
avoit été par fa coqueterie la caufe de
tant de maux , fut condamnée à revenir
pour être la fixiéme fille d'un Gentilhomme
, campagnard , qui auroit des fils à
foutenir à la guerre.
Confiderez , continua fur le champ la
Silphide , fans laiffer au Philofophe le
tems de répondre : confiderez cette Demoifelle
, déja furannée , qui regarde les
paffans avec tant d'attention , elle paffe
les nuits à rêver , & le jour à deviner ce
que fes rêves fignifient . Pour fçavoir comment
elle paffera la journée , il faut lui
demander , quels fonges avez - vous fait
cette nuit ? ils décident de fon humeur.
Elle en a fair un , il y a environ huit
jours , qui fignifie , fuivant fon interprétation
, qu'elle fe mariera dans peu , mais
elle ne fçait point à qui , & c'est ce qui
l'embarraſſe.
Ces deux hommes que vous voyez enfemble
après cette rêveuſe , font bien mal
affortis. C'eft un Antiquaire & un Fleurifte
. Celui - ci s'eft emparé du premier
lui détailler les beautés miraculeufes
de fes tulipes & de fes renoncules . L'Anpour
62 MERCURE DE FRANCE.
tiquaire qui a la tête remplie de l'explica
tion d'une médaille du tems de Caracalla ,
pefte contre l'importun , & traite de fadaife
tout ce qu'il lui compte à la gloire
de fes fleurs .
Voici fur ce banc vis- à- vis de nous une
femme qui s'ennuie beaucoup. La converfation
eft pourtant affez animée , répondit
Oromafis , fi l'on en juge par les geftes
que ce petit homme fait en parlant . Il eft
vrai , répartit la Silphide ; mais cette Dame
n'y prend aucune part . C'eft une differtation
fur le plaifir, & felon elle il vaut
bien mieux le fentir que de perdre le tems
à le définir.
Cette jeune perfonne qui rit de fi bon
coeur , eft menacée de vivre & mourir fille.
Pourquoi cela , demanda le Philofophe ,
c'eft , répondit la Silphide , qu'elle ne veut
fe marier qu'à un homme fans fatuité .
Ce grand homme au milieu de ces deux
petits , eft un Avocat qui compte tous les
procès qu'il a fait gagner ; & voilà plus
loin , fon confrere qui compte tous ceux
qu'il a fait perdre.
Confiderez ce garçon habillé de brun ,
qui vient vers nous , c'eft un domeſtique.
Il ne fe doute nullement qu'il eft bon
Gentilhomme. Il a été changé en nourrice
, & paffe pour le fils d'un payfan . Cette
A O UST. 1755. 63
pénitence lui a été impofée , parce que
dans une premiere vie il fe croyoit le fils
d'un homme de confidération , & s'eft
rendu infupportable à tout le monde par
fa fierté , fon arrogance & fes hauteurs.
Il a été bien furpris quand après la mort
on lui a fait connoître qu'il n'étoit que
le fils du valet de chambre de fa mere.
Voilà deux jeunes gens fur le point de
s'époufer , qui ont des idées bien différentes.
Le jeune homme eft abfolu & intéreffé
, il ne fe marie que pour groffir fon
revenu , & compte exercer dans fon ménage
un pouvoir defpotique. La Demoifelle
eft fort haute , elle aime le plaifir &
la dépenfe , & ne fonge en fe mariant qu'à
fe fouftraire à l'autorité d'un pere & d'une
mere économes .
Celui qui vient d'arrêter ces Dames ,
eft un perfonnage fingulier , il fait des dépenfes
confidérables pour fe donner la réputation
de fin connoiffeur , & n'a réuffi
qu'à fe donner un ridicule. Il arrive hier
à une vente , on crioit un tableau à cinq
livres : qu'eft- ce qu'on vend là , s'écria - til
d'un ton de fupériorité infolente ? C'eſt
un tableau , je crois : mais voyons- le donc.
On le lui montre : allons , dit-il en hauffant
les épaules , & fans prefque le regarder
, à dix écus , à dix écus. Perfonne
64 MERCURE DE FRANCE.
comme bien vous penfez , ne s'eft avifé
de mettre fur fon enchere. Je gagne au
moins dix piftoles de ce qu'il n'y a point
ici de connoiffeur , a- t- il ajouté en le recevant.
Va-t- il à quelques ventes de livres ?
ne croyez pas qu'il s'amufe à regarder des
volumes bien reliés ; mais s'il voit quelque
bouquin à moitié mangé des rats ou
des vers , c'eft à celui - là qu'il court .
Je ne vous ai montré jufqu'ici que des
gens affez ridicules , continua la Silphide ,
mais je veux vous en faire voir de raifonnables
. Regardez à droite ces trois perfonnes
qui fe repofent ; le premier eft un Philofophe
très- aimable ; il eft avec fa femme
& un jeune Anglois qui eft fon ami particulier.
Un Silphe de ma connoiffance me
comptoit , il y a quelques jours , leur hiftoire
; elle eft affez intéreffante . Oromafis
ayant fait paroître quelque envie de l'entendre
, la Silphide qui ne demandoit pas
mieux que de lui en faire le récit , commença
par ces mots.
Nous la donnerons le mois prochain.
NOUVELLE.
UN
Philofophe N Philofophe cabaliſte étoit en commerce
depuis fort long- tems avec une
aimable Silphide qu'il avoit immortaliſée ,
& goûtoit dans cette fociété mille charmes
inconnus au refte des mortels. Une maifon
de campagne , à trois lieues de R ... ville
affez confidérable , étoit le lieu qu'il avoit
choifi pour fe retirer du monde. Cette maifon
fituée fur le penchant d'une coline ,
dominoit une vallée fertile , qui préſentoit
à la vûe la plus agréable variété.
Les appartemens étoient rians , & meublés
avec une fimplicité philofophique.
Une bibliothéque peu nombreufe , mais
curieufe , des caracteres de la cabale , des
eſtampes qui repréfentoient l'empire fouverain
que les Salamandres , les Silphes ,
les Ondins , les Gnomes exercent fur tous
les élémens , les tapiffoient agréablement.
Le jardin qui accompagnoit cette maiſon ,
étoit cultivé par un Gnome intelligent ;
auffi rien de tout ce qui pouvoit flater les
fens n'y manquoit.
Tel étoit le féjour que notre philofophe
avoit choisi pour méditer les plus fublimes
vérités. C'étoit là qu'il paffoit les plus
délicieux
A O UST. 1755i 49
délicieux inftans , tantôt en s'entretenant
avec fa charmante Silphide , tantôt en li-.
fant quelques ouvrages compofés par les
plus éclairés des Salamandres , quelquefois
en admirant la beauté de fes fleurs , en
favourant l'excellence de fes fruits , ou
bien en refpirant le frais dans des allées
fombres au bord d'une fource naiffante.
Tout s'offroit à fes defirs dans ces lieux
enchantés. Vouloit - il fe défaltérer ? un
ruiffeau de lait paroiffoit auffi -tôt . Mille
Gnomes toujours attentifs à lui plaire agitoient
les arbres , & formoient pour le
rafraîchir de gracieux zéphirs. Les uns
s'occupoient àparfumer l'air qu'il refpiroit
des plus délicieufes odeurs : ceux- ci prenoient
le foin d'affembler les oifeaux dans
le boccage qu'il honoroit de fa préfence
pour l'égayer par leur ramage ; & d'autres
enfin baifoient les branches chargées de
fruits pour lui donner la facilité de les
prendre.
Un jour qu'Oromafis , ( c'eft le nom que
notre philofophe avoit pris pour plaire à
fa belle Silphide. ) Un jour , dis-je , qu'il
l'attendoit pour lui communiquer quelques
remarques qu'il avoit faites en décompofant
un rayon de foleil , elle arriva
en riant un peu plus tard qu'à l'ordinaire.
Surpris de ce mouvement de gaieté , le
C
to MERCURE DE FRANCE.
philofophe ne put s'empêcher de lui ent
demander le fujet . J'arrive de Mercure ,
lui dit-elle , cette petite planette proche le
foleil , appellée autrement le féjour de
l'imagination ; j'en ai vû aujourd'hui de
fi ridicules que je ne puis m'empêcher d'en
rire encore : Ce que vous me dites là , eſt
une énigme que vous m'expliquerez quand
il vous plaira , répondit à l'inftant Oromafis
; je vais le faire tout-à- l'heure , reprit-
elle auffi tôt : écoutez. Le foleil eft ,
vous le fçavez , l'habitation ordinaire des
Salamandres , ce font eux qui entretiennent
ce feu continuel , fi néceffaire à la
confervation & à l'accroiffement de toutes
les créatures. Mercure en eft une dépendance
; c'eft dans cette planette qu'ils viennent
fe rafraîchir tour-à-tour , & c'eft là
que viennent fe peindre tous les defirs &
toutes les imaginations des hommes , ces
agréables fonges que l'on fait en veillant ,
ces projets , ces châteaux que l'on bâtit en
Efpagne. Quoi ! dit le philofophe , j'imagine
, par exemple , pour m'amufer , que
je fuis monarque , je donne audience à des
Ambaffadeurs , ou je fuis à la tête de mont
armée , tout cela fera repréfenté foudain
dans Mercure ? Oui , répondit la Silphide ,
votre perfonne telle que la voilà , c'eft- àdire
vivante , marchant , & parlant , ira
A O UST. 1755. St
fe peindre au milieu d'une cour brillante ,
ou bien à la tête d'une armée nombreuſe ,
enfin dans la même pofition que vous imaginerez.
Bien plus , fi vous faites en vousmême
un difcours à vos troupes pour les,
encourager , vous le reciterez dans Mercure
d'une voix intelligible . Si vous imaginez
enfuite être dans un magnifique jardin ,
l'armée s'évanouira , & un jardin prendra
la place. Ceffez - vous d'imaginer , tout
s'efface auffi - tôt , & la place qui vous eft
affignée dans Mercure ( car chacun y a la
fienne ) refte vuide , jufqu'à ce qu'il vous:
plaife de defirer , ou de faire des projets.
Ah ! voilà ce que je voulois fçavoir , dit
alors Oromafis ; fi les defirs fe peignent de
la même façon que lleess pprroojjeettss ou les imaginations
? Sans contrédit , répondit la
Silphide , avec la différence cependant
que vous n'y paroiffez point quand il n'y
a qu'un fimple defir. Par exemple , vous
defirez une maifon de campagne , elle paroît
à l'inftant : Si je l'avois , continuezvous
, j'irois dès le matin m'y promener
avec un livre à la main ; vous paroiffez
vous-même en lifant dans les allées du
jardin qui accompagne cette maifon . Mercure
, tel que vous me le dépeignez , doit
être un féjour fort amufant , reprit Oromafis
; mais fi toutes les imaginations y "
Cij
5 MERCURE DE FRANCE.
font
reçues , il doit y en avoir
de bien
impertinentes
, ajouta
- t-il. Celles
qui choquent
l'honnêteté
n'y font point
admifes
,
répondit
la Silphide
. Tout
eft pur dans un
féjour
que fréquentent
les Salamandres
;
mais il me reste encore
une chose à vous
apprendre
, continua
- t- elle , Mercure
n'eſt
pas feulement
fait pour
recevoir
les diverfes
imaginations
des hommes
, il a encore
une autre
deftination
. Ce pays charmant
eft le paradis
, ou les Champs
élifées
des Poëtes
, des Muficiens
, des Peintres
, des Philofophes
à fyftêmes
, des faifeurs
d'hiftoriettes
& de romans
, des conquerans
, & enfin
des Alchymiftes
. C'eſtlà
que viennent
fe rendre
leurs
ames
après
leur mort . Ce féjour
eft d'autant
plus fateur
pour
elles
qu'il n'eft pas impoffible
d'en fortir
quand
on s'y ennuie
.
Il fe tient
tous les dix ans une affemblée
générale
de Silphes
& de Salamandres
;
toutes
les ames qui regretent
la vie , peuvent
demander
à revenir
dans ce monde
que vous habitez
. Pour
y parvenir
, elles
font
obligées
d'expofer
fidelement
quelles
ont été leurs
inclinations
, leur caractere
, leurs
occupations
, & on leur permet
de revivre
à de certaines
conditions
qu'elles
peuvent
rejetter
ou accepter
. Rien
n'eft
plus curieux
que cette affemblée
, ajouta-
"
AOUS T. 1755 33
*
r-elle , c'eſt un ſpectacle que je veux vous
donner. Très- volontiers , répondit Oromafis
, je fuis toujours prêt à vous fuivre :
mais fe tiendra- t- elle bientôt ? Dans quatre
mois treize jours dix- huit heures cinquante-
fix minutes quarante- quatre fecondes ,
répondit- elle ; mais en attendant cet amufement
je puis vous en procurer d'autres ,
ajouta- t-elle d'un air complaifant. Je viens
de paffer par R ... la beauté de la faiſon
& la fraîcheur du foir a fait fortir tout le
monde pour goûter le plaifir de la promenade
; j'en ai remarqué une fort brillante
fi vous y confentez , nous nous y tranfporterons
tout-à-l'heure. Je vous ferai remarquer
les perfonnages les plus finguliers ,
je vous inftruirai du fujet de leur converfation
, je vous apprendrai même ce qu'ils
penfent , & quel elt leur caractere .
A peine Oromafis eut - il accepté cette
agréable propofition , qu'ils fe trouverent
fur une des plus belles promenades de R ...
On étoit pour lors à la fin du mois de Mai,
il faifoit un temps calme & frais , capable
d'adoucir les efprits les plus faronches
, & de les porter à la gaieté. Le folcil
prêt à quitter l'horifon , s'étoit difcrétement
enveloppé d'un nuage , qu'il fe plaifoit
à varier des plus éclatantes couleurs.
L'or , l'argent , le pourpre , l'azur , l'incar-
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
nat , l'amaranthe , étoient prodigués : mais
le fpectacle qu'offroit la promenade , n'étoit
pas moins raviffant. Les étoffes les plus
brillantes recevoient un nouveau luftre
des beautés qui avoient voulu s'en parer ;
enfin il fembloit que le ciel & la terre fe
fuffent fait un défi, & les fpectateurs charmés
n'ofoient décider lequel des deux
l'emportoit.
Arrêtons- nous ici , dit la Silphide , vous
fçavez que je fuis invifible pour tout autre
que pour vous. Commençons nos obfervations
par cet homme cet homme que voilà feul ; c'eft
un fçavant , un efprit profond qui n'eſt
que pour quelques jours dans cette ville où
il a pris naiffance . Ses parens lui avoient
laiffè un bien fuffifant pour mener une
vie tranquille ; mais le démon de la gloire
qui s'eft emparé de lui , l'a conduit à Paris
, l'a livré entre les mains d'un Libraire,
qui lui a fait changer la moitié de fon bien
en une nombreufe bibliothéque. Il a paffé
fix ans à étudier pour fe mettre en état de
faire un livre qui lui a couté en frais d'impreffion
, qu'il n'a pas retirés , la moitié de
ce qui lui reftoit. Il travaille actuellement
à un autre ouvrage qui va le conduire à
l'hôpital. Je ne puis m'empêcher de le
plaindre , dit Oromafis , fa manie eft celle
d'une infinité d'honnêtes gens, Il eſt d'au
A OUST. 1755 55
tant plus malheureux , interrompit la Silphide
, que fes ouvrages font très - bons
dans le fond ; il ne pêche que par le ftyle.
Pour vouloir être concis il eft obfcur ;
voilà fon feul défaut . Ses amis l'en avertiffeut
en vain , il ne lui eft pas poffible de
s'en corriger. En voulez - vous fçavoir la
raifon ? c'eſt que dans une premiere vie il
a habité le corps d'un Avocat qui s'eſt
enrichi à force d'être diffus .
Le jeune homme qui vient de l'aborder ,
eft dans la joie la plus vive ; il fort de fon
cabinet , où il vient de finir par cinq ou
fix épigrammes la feconde fcene du quatriéme
acte d'une tragédie qu'il a entreprife
uniquement pour le produit ; car il
ne fe croit pas encore affez habile pour
amaffer des lauriers : mais il a befoin d'argent
pour aller à Paris apprendre le bon
ton dans les caffés , & devenir homme de
belles Lettres dans toutes les régles . Il s'informe
à ce fçavant comment un jeune auteur
qui veut faire jouer une piece de fa
façon doit s'y prendre avec les Comédiens .
Voyez - vous plus loin ces trois politiques
, occupés fort férieufement à réformer
l'état. L'ún eft un marchand que le
jeu & le luxe de fa femme va bientôt réduite
à la néceffité de faire banqueroute.
L'autre eft un Magiftrat qui vient de ven-
Cij
56 MERCURE DE FRANCE.
dre une fort belle terre pour faire bâtir
une maiſon de campagne : Le troifiéme eſt
pere d'un libertin qui mange d'avance
fa fucceffion .
le
Cet homme brodé qui marche après
eft un riche financier , & l'Eccléfiaftique
avec qui il eft en converſation , eft le Curé
'd'une Paroiffe dont il eft Seigneur. Ce
premier médite depuis dix ans de fe retirer
à la campagne pour penfer à fon falut .
Il y en a plus. de quinze que le Curé fe
promet de jour en jour de fe retirer à la
ville pour fe repofer. Le Seigneur vante
à fon Curé les agrémens de la vie champêtre
, & le Curé exagere les charmes de la
ville.
Voici un peu plus loin deux hommes
bien embarraffés , & qui ne difent pas ce
qu'ils penfent. Le premier de notre côté
eft un jeune homme qui a fait certaines
dépenfes qu'il ne trouve pas à propos que
fa femme fçache ; il voudroit bien trouver
mille écus à emprunter . L'autre eft un vieil
avaricieux qui voudroit placer la même
fomme à l'infçu de fes parens , à qui il
fait entendre qu'il eft dans l'indigence .
Celui- ci a peur de mal placer fon argent ,
& l'autre de n'en pas trouver.
Quel eft celui qui les fuit interrompit
Oromafis , c'eft encore un jeune mari , re
A OUS T. 1755. $7
partit la Silphide. Sa deftinée eft finguliere.
Il vient d'époufer une vieille dévote
qui lui a fait ſa fortune. Les uns l'ont loué
d'avoir pris ce parti , d'autres l'ont blâmé :
mais ces derniers ne fçavent pas qu'il n'eſt
revenu dans ce monde qu'à cette condition
, parce que dans une premiere vie il
a mangé fon bien en époufant une jeune
& aimable Comédienne.
Regardez , je vous prie , ce- Confeiller
qui veut apprendre à ce Marchand de chevaux
à connoître leurs défauts , parce qu'il
a lu ce matin le parfait maréchal .
Voulez - vous voir quatre jeunes gens
dégoûtés du monde ? jettez la vûe là- bas
fous ces arbres : Vous y voilà Le premier
eft un Poëte mécontent du public , qui refufe
abfolument de l'admirer. Le fecond
eft un Auteur qui revient de Paris fans
avoir pu trouver un Imprimeur affez complaifant
, pour fe charger de faire voir le
jour à une petite hiftoriette fort plate de
La compofition.
Le troifiéme eft le fils d'un avare , le
quatriéme un indolent à qui fes parens
veulent faire prendre une profeffion . Ils
projettent de fe retirer à la campagne , &
de donner un ouvrage périodique qui aura
pour titre , Loifir des quatre Philofophes
folitaires. L'Auteur doit fronder l'infolen-
Cv
38 MERCURE DE FRANCE.
ce & l'avarice des Imprimeurs. Le Poëte
veut écrire contre le mauvais goût du fiécle.
Le fils de l'avare fur l'abus du pouvoir
paternel , & l'indolent veut faire l'éloge
de la pareffe .
Voici tout proche d'eux la femme d'un
Médecin très - médifante. Ceux qui marchent
après font dans l'embarras de décider
lequel ils aimeroient mieux de tomber
entre les mains du mari ou de la femme
?
Cet homme habillé de drap de Siléfie
eft un étranger qui cherche en lui - même
les moyens de tromper un marchand de
cette ville afin d'avoir fa fille ; & voilà
plus loin ce marchand qui médite une banqueroute
, afin de pouvoir donner à fa fille
vingt mille écus qu'il a promis verbalement
à ceux qui lui ont parlé de cet étranger
comme d'un parti fort avantageux..
Etes -vous curieux de voir un Alchymifte
qui croit avoir bientôt trouvé la pierre
philofophale Regardez ce grand homme
fec & blême.
› Ce Cavalier qui falue ces deux Dames
en paffant , fait fort bien fa cour à cette
grande brune que voilà à côté de lui . Il
lui fait accroire qu'un Chymifte de fes
amis a trouvé un élixir qui blanchit merveilleufement
la peau.
AOUS T. 1755. 39
Dans la même compagnie eft le fils d'un
riche Commerçant qui vient d'acheter une
charge de Secrétaire du Roi . Il demandoit
hier avant que de louer une piece de vers ,
qu'on venoit de lire , fi l'Auteur étoit Gentilhomme.
Apprenez- moi , je vous prie , demanda
Oromafis , quel eft ce jeune homme que
cette Dame paroît regarder avec complai- ,
fance ? C'eft un Médecin , répondit la Silphide
, qui doit faire une fortune confidérable
dans cette profeffion, parce que dans
une premiere vie il a été Capitaine de Cavalerie
, & s'eſt ruiné à la guerre . A caufe
de quelques vers affez jolis qu'il a faits
dans fes momens de loifir , il a été reçu
dans la planette de Mercure . A l'affemblée
générale il s'eft plaint amerement de
l'injuftice du fort . J'ai défait ma patrie
d'un nombre infini d'ennemis , a - t- il dit
entr'autres chofes , & pour toute récompenfe
je n'ai trouvé à mon retour que la
plus trifte indigence. Le Salamandre qui
préfidoit , voulant rendre le contrafte parfait
, a ordonné qu'il naîtroit pour être
Médecin , & en même tems ,a commis un
Silphe pour travailler à lui faire une haute
réputation. Je ferois affez curieux de fçavoir
, dit alors Oromafis , quels moyens
il employera pour en venir à bout . Bon
Cvj
Go MERCURE DE FRANCE:
"
répondit la Silphide , rien de plus aifé , ce
jeune Médecin eft , comme vous le voyez ,
d'une figure aimable . Une Dame de confidération
qui ne fera gueres malade & qui
croira l'être beancoup, doit bientôt le faire
appeller , il la guérira ; l'obligation qu'elle
croira lui avoir l'intéreffera en fa faveur ,
la bonne mine du jeune Efculape donnera
de la vivacité au zéle de fa malade . De
retour à Paris où elle fait fon féjour ordinaire
, elle le vantera à toutes fes connoiffances
, on le fera venir , il fera goûté . Sa
fortune deviendra pour lors fon affaire ,
le Silphe doit l'abandonner à lui-même.
Ce Salamandre étoit plaifant , continua
la Silphide je ne finirois point fi je
vous rapportois tous les jugemens finguliers,
& fi l'on ofe parler ainň, épigrammatiques
qu'il a portés . Lucullus , ce voluptueux
Romain , ayant entendu vanter la
délicateffe & le raffinement de la cuifine
françoife ,demanda à revenir pour en juger
lui - même. Devinez où il l'envoya ?
fans doute , répondit Oromafis , dans le
corps pefant & matériel de quelque gros
Bénéficier , ou de quelque homme de la
vieille finance; point du tout , reprit- elle ,
mais dans le corps d'un Maître d'Hôtel.
Ménélas dans la même affemblée demanda
à revivre , il le lui permit à condition
AOUST. 1755: 61
qu'il deviendroit amoureux d'une fille
d'Opéra jufques à l'époufer pour le punir
de fa folie d'avoir couru après fa femme
à la tête de toute la Gréce. Hélene qui
avoit été par fa coqueterie la caufe de
tant de maux , fut condamnée à revenir
pour être la fixiéme fille d'un Gentilhomme
, campagnard , qui auroit des fils à
foutenir à la guerre.
Confiderez , continua fur le champ la
Silphide , fans laiffer au Philofophe le
tems de répondre : confiderez cette Demoifelle
, déja furannée , qui regarde les
paffans avec tant d'attention , elle paffe
les nuits à rêver , & le jour à deviner ce
que fes rêves fignifient . Pour fçavoir comment
elle paffera la journée , il faut lui
demander , quels fonges avez - vous fait
cette nuit ? ils décident de fon humeur.
Elle en a fair un , il y a environ huit
jours , qui fignifie , fuivant fon interprétation
, qu'elle fe mariera dans peu , mais
elle ne fçait point à qui , & c'est ce qui
l'embarraſſe.
Ces deux hommes que vous voyez enfemble
après cette rêveuſe , font bien mal
affortis. C'eft un Antiquaire & un Fleurifte
. Celui - ci s'eft emparé du premier
lui détailler les beautés miraculeufes
de fes tulipes & de fes renoncules . L'Anpour
62 MERCURE DE FRANCE.
tiquaire qui a la tête remplie de l'explica
tion d'une médaille du tems de Caracalla ,
pefte contre l'importun , & traite de fadaife
tout ce qu'il lui compte à la gloire
de fes fleurs .
Voici fur ce banc vis- à- vis de nous une
femme qui s'ennuie beaucoup. La converfation
eft pourtant affez animée , répondit
Oromafis , fi l'on en juge par les geftes
que ce petit homme fait en parlant . Il eft
vrai , répartit la Silphide ; mais cette Dame
n'y prend aucune part . C'eft une differtation
fur le plaifir, & felon elle il vaut
bien mieux le fentir que de perdre le tems
à le définir.
Cette jeune perfonne qui rit de fi bon
coeur , eft menacée de vivre & mourir fille.
Pourquoi cela , demanda le Philofophe ,
c'eft , répondit la Silphide , qu'elle ne veut
fe marier qu'à un homme fans fatuité .
Ce grand homme au milieu de ces deux
petits , eft un Avocat qui compte tous les
procès qu'il a fait gagner ; & voilà plus
loin , fon confrere qui compte tous ceux
qu'il a fait perdre.
Confiderez ce garçon habillé de brun ,
qui vient vers nous , c'eft un domeſtique.
Il ne fe doute nullement qu'il eft bon
Gentilhomme. Il a été changé en nourrice
, & paffe pour le fils d'un payfan . Cette
A O UST. 1755. 63
pénitence lui a été impofée , parce que
dans une premiere vie il fe croyoit le fils
d'un homme de confidération , & s'eft
rendu infupportable à tout le monde par
fa fierté , fon arrogance & fes hauteurs.
Il a été bien furpris quand après la mort
on lui a fait connoître qu'il n'étoit que
le fils du valet de chambre de fa mere.
Voilà deux jeunes gens fur le point de
s'époufer , qui ont des idées bien différentes.
Le jeune homme eft abfolu & intéreffé
, il ne fe marie que pour groffir fon
revenu , & compte exercer dans fon ménage
un pouvoir defpotique. La Demoifelle
eft fort haute , elle aime le plaifir &
la dépenfe , & ne fonge en fe mariant qu'à
fe fouftraire à l'autorité d'un pere & d'une
mere économes .
Celui qui vient d'arrêter ces Dames ,
eft un perfonnage fingulier , il fait des dépenfes
confidérables pour fe donner la réputation
de fin connoiffeur , & n'a réuffi
qu'à fe donner un ridicule. Il arrive hier
à une vente , on crioit un tableau à cinq
livres : qu'eft- ce qu'on vend là , s'écria - til
d'un ton de fupériorité infolente ? C'eſt
un tableau , je crois : mais voyons- le donc.
On le lui montre : allons , dit-il en hauffant
les épaules , & fans prefque le regarder
, à dix écus , à dix écus. Perfonne
64 MERCURE DE FRANCE.
comme bien vous penfez , ne s'eft avifé
de mettre fur fon enchere. Je gagne au
moins dix piftoles de ce qu'il n'y a point
ici de connoiffeur , a- t- il ajouté en le recevant.
Va-t- il à quelques ventes de livres ?
ne croyez pas qu'il s'amufe à regarder des
volumes bien reliés ; mais s'il voit quelque
bouquin à moitié mangé des rats ou
des vers , c'eft à celui - là qu'il court .
Je ne vous ai montré jufqu'ici que des
gens affez ridicules , continua la Silphide ,
mais je veux vous en faire voir de raifonnables
. Regardez à droite ces trois perfonnes
qui fe repofent ; le premier eft un Philofophe
très- aimable ; il eft avec fa femme
& un jeune Anglois qui eft fon ami particulier.
Un Silphe de ma connoiffance me
comptoit , il y a quelques jours , leur hiftoire
; elle eft affez intéreffante . Oromafis
ayant fait paroître quelque envie de l'entendre
, la Silphide qui ne demandoit pas
mieux que de lui en faire le récit , commença
par ces mots.
Nous la donnerons le mois prochain.
Fermer
Résumé : La Promenade de province. NOUVELLE.
La nouvelle 'La Promenade de province' relate l'histoire d'un philosophe et cabaliste vivant en retrait dans une maison de campagne, accompagnée d'une aimable Silphide. Cette demeure, située sur une colline, offre une vue agréable sur une vallée fertile et est meublée simplement mais avec goût, incluant une bibliothèque et des estampes représentant les éléments et leurs esprits. Le jardin, cultivé par un Gnome, est propice à la méditation et aux plaisirs sensoriels. Un jour, la Silphide arrive en retard après une visite sur Mercure, la planète des imaginations humaines. Elle explique que Mercure est le lieu où les désirs et les projets des hommes se matérialisent. Les imaginations y prennent forme, et chaque individu y a un espace dédié. Mercure est décrit comme le paradis des artistes, des philosophes et des alchimistes, où les âmes peuvent revenir sur terre après la mort sous certaines conditions. La Silphide propose au philosophe de se promener dans une promenade publique de la ville voisine, R..., où ils observent divers personnages. Parmi eux, un savant ruiné par ses ambitions littéraires, un jeune dramaturge espérant réussir à Paris, des politiques discutant de réformes, un financier et un curé discutant de leurs vies respectives, et plusieurs autres individus avec des histoires variées et des dilemmes personnels. La Silphide révèle les motivations et les secrets de chacun, offrant ainsi une vue détaillée et critique de la société de l'époque. Parmi les scènes et personnages observés, un homme cherche à tromper un marchand pour obtenir sa fille, tandis que le marchand médite une banqueroute pour lui donner une dot. Un alchimiste croit avoir trouvé la pierre philosophale. Un cavalier fait la cour à une dame en lui promettant un élixir pour blanchir la peau. Dans la même compagnie, le fils d'un riche commerçant, nouvellement secrétaire du roi, demande si l'auteur de vers lus est gentilhomme. La Silphide raconte également l'histoire d'un jeune médecin destiné à une grande fortune. Dans une vie antérieure, il était capitaine de cavalerie et s'est ruiné à la guerre. Pour le récompenser de ses services, il est devenu médecin et bénéficiera de la protection d'un Silphe pour acquérir une haute réputation. Le texte mentionne aussi Lucullus, revenu pour juger la cuisine française en tant que maître d'hôtel, et Ménélas, condamné à aimer une fille d'opéra. Une demoiselle surannée interprète ses rêves pour deviner son avenir marital. Un antiquaire et un fleuriste discutent sans s'entendre, tandis qu'une femme s'ennuie lors d'une discussion sur le plaisir. Une jeune fille risque de rester célibataire car elle refuse de se marier avec un homme fat. Deux avocats se vantent de leurs succès respectifs en justice. Un domestique, se croyant gentilhomme, est puni en étant transformé en nourrice. Un couple sur le point de se marier a des attentes contradictoires : l'homme veut augmenter son revenu et exercer un pouvoir despotique, tandis que la femme souhaite se libérer de l'autorité de ses parents. Enfin, un personnage gaspille de l'argent pour se faire passer pour un connaisseur, mais ne fait que se ridiculiser. La Silphide promet de raconter l'histoire d'un philosophe, de sa femme et d'un jeune Anglais le mois suivant.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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30
p. 154-166
DESCRIPTION de la nouvelle PLACE DE LOUIS XV à Paris, & de la Statue Equestre du ROI, érigée dans cette Place.
Début :
CETTE Place est située entre le fossé qui termine le jardin des Tuileries, l'ancienne [...]
Mots clefs :
Place, Pieds, Jardin, Champs, Corps, Bronze, Tuileries, Marbre, Élysées
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DESCRIPTION de la nouvelle PLACE DE LOUIS XV à Paris, & de la Statue Equestre du ROI, érigée dans cette Place.
DESCRIPTION de la nouvelle PLACE
·DE LOUIS XV. à Paris , & de la
Statue Equeftre du ROI , érigée dans
cette Place.,
CETTE
ETTE Place eft fituée entre le foffé
qui termine le jardin des Tuileries , l'ancienne
Porte & Fauxbourg S. Honoré ,
les allées des Champs Elyfées , celles du
Cours la Reine , & le Quai qui borde la
riviere de Seine ; elle eft formée par un
quarré de cent vingt-cinq toifes de longueur
fur quatre-vingt- fept de largeur
entre les balustrades intérieures . Les
quatre Angles du grand quarré forment
quatres Pans coupés de vingt-deux toifes
de longueur chacun , & font terminés à
leurs extrémités par des guérites ou gros
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATION8
.
t
THE
JEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
AOUST. 1763. 155
Tocles ornés de frontons & furmontés d'un
acrotere décoré par des Guirlandes de
feuilles de chêne , & deftinés à porter
des Groupes de figures de Marbre , analogues
au Sujet & à la Place .
Deux de ces Pans coupés du côtê des
Champs Elysées font ouverts, & condui
fent à deux avenues diagonales , dont
Pune eft appellée le Cours la Reine : du
même côté à la tête des Champs Elysées ,
font quatre pavillonsdécorés deboffages,
à l'ufage des Fontainier, Garde & Portier
des Champs Elysées & Cours la Reine .
La façade des deux pavillons les plus
proches de la grande allée des Champs
Elysées, détermine la naiffance de la nouvelle
plantation .
On arrive à cette Place , qui fait la
réunion du Jardin des Thuileries avec les
Champs Elysées , par fix entrées , dont
les deux principales ont chacune vingt→
cinq toifes de largeur.
Le fol de cette Place donné à la Ville
par Sa Majefté , fous la condition de
ne pas fermer les vues de fon Palais &
Jardin des Tuileries , & de s'affujettir
au foffé qui les ferme , les a déterminé
de renfermer cette Place par de grands
foflés de onze à douze toifes de largeur ,
& de quatorze pieds de profondeur , qui
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
fe communiquent les uns aux autres du
côté des Champs- Elyfées , par fept ponts
de pierre avec archivoltes , & font fermés
par des balustrades.
Les murs de l'intérieur des foffés tous
revêtus en pierre , font décorés de chaînes
de refends à l'aplomb des piedeftaux
des balustrades , de tables faillantes
entre deux ; les murs font couronnés
par un cordon portant les balustrades .
Le fol des foffés doit être femé de
gazon , entouré de larges chemins fablés.
Les paffages des ponts s'annoncent
par de grandes portions circulaires fermées
par des baluftrades , qui fe raccor
dant à celles de l'intérieur de la Place à
feize gros piedeftaux deſtinés à porter
des Lions & Sphinx en bronze , facilitent
l'inégalité de la hauteur des baluftrades
de l'intérieur de la Place , d'avec
celles de l'extérieur.
Celles de l'intérieur de la Place pofées
fur un focle au-deffus du cordon dans
tout le pourtour de la Place , ont donné
lieu à une banquette ou trottoirs élevés
au-deffus du fol, d'où l'on monte par des
degrés , à tous les paffages des ponts &
entrées , & en face des huit guerittes.
Au centre de la Place , en face de l'alleé
du milieu du Jardin des Tuileries ,
AOUST. 1763. 157
s'élève à la hauteur de vingt- un pieds
un piédeſtal de marbre blanc veiné de
quatorze pieds & demi de long fur huit
pieds & demi de large , fur lequel eft
pofée la Statue Equeftre du Roi en
bronze de quatorze pieds de proportions,
fondue d'un feul jet le 6 Mai 1758 , fur
les deffeins , & fous la conduite de feu
M. Bouchardon , Sculpteur ordinaire de
Sa Majefté.
Aux quatre Angles du Piédeftal ,
paroiffent debout , & pofées fur un
Socle de quatre pieds de hauteur & de
deux pieds de faillie au - delà du nud
du Piédeſtal , quatre Figures de bronze
de dix pieds de hauteur , repréfentant
des Vertus , caractériſées par leurs attri →
buts ; elles foutiennent dans des attitudes
variées la corniche du Piédeftal
de vingt - deux pouces de hauteur fur
un pied & demi de faillie .
Le devant du Piédeftal en face du
Jardin des Tuileries fait voir deux Vertus
; celle qui eft à la droite repréſente
la Force , & celle de la gauche repréfente
la Paix ; entre ces deux Figures
eft une table renfoncée de marbre de
cinq pieds quarrée , enrichie de deux
branches de laurier en bronze doré
158 MERCURE DE FRANCE.
d'or moulu , & portant cette Infcription
:
LUDOVICO X
OPTIMO PRINCIP :
QUOD
AD SCALDIM MOSAM RHE
VICTOR.
PACEM ARMIS
PACE
IT SUORUM ET EUROPA FELICI
QUASIVIT.
A l'autre bout du Piédeftal &
des Champs Elysées , paroiffent!
autres Vertus on voit à la d
Prudence , & celle qui eft à la
défigne la Juftice ; entre les
AOUST. 1763. 159
une pareille table portant une autre
Infcription latine :
} 155
Нос
PIETATIS PUBLICE
MONUMENTUM
PRÆFECTUS
E T
ÆDILES
DECREVERUNT ANNO
M. DCC . X LV I I I.
POSUERUNT ANNO
M. DCC. LXIII.
i
Dans les deux grandes faces du Pie
deftal font renfermés deux bas reliefs
en bronze de fept pieds & demi de
long fur cinq pieds de hauteur. Celui
du côté de la rivière repréfente le Roi
da ns , un Char couronné par la Victoire ,
dans ,
& conduit par la Renommée à des Peut
ples qui fe profternent ; l'autre bas - relief
, faifant face aux grands bâtimens,
160 MERCURE DE FRANCE.
repréſente le Roi affis fur un Trophée
donnant la Paix à fes Peuples ; la Renommée
qui la publie tient la trompette
de la main gauche , & une palme de
la main droite : on voit dans le fond
un hommé & fon cheval qui paroiffent
morts.
Vers le bas , & au milieu de ces
deux bas-reliefs , font pofés fur le focle
deux grands Trophées compofés de
Boucliers , Cafques , Epées & Piques
antiques , jettés en bronze.
La frife du Piédeftal & la grande
Doucine au-deffus du focle , font enrichis
d'ornemens en bronze .
La corniche eft furmontée d'un piédouche
ou amortiffement orné par quatre
mufles de Lions aux angles , auxquels
font attachés des guirlandes de feuilles
de laurier qui fe groupent avec des cornets
d'abondance verfant différens
fruits ; au milieu du côté des Tuileries ,
font placées les armes du Roi , & du
côté des Champs Elyfées les armes de
la Ville de Paris . Le tout en bronze .
Le Piédeſtal eft pofé ſur deux grandes
marches de marbre blanc veiné , que
l'on fe propofe d'entourer d'une baluftrade
auffi de marbre & d'un foffé en
dedans , pour empêcher l'accès dudit
Monument.
AOUST. 1763. 161
L'on fe propoſe auffi d'exécuter par la
fuite , & de pofer à trente-deux toiſes de
diſtance du centre , & de chaque côté
du Piédeſtal dans l'alignement des deux
allées diagonales , deux grandes Fontaines
, ou Baffins demarbre ornés de groupes
& fujets différens , tant pour l'embelliffement
& la décoration de ladite
Place , que pour l'utilité publique.
Le fond de la Place du côté du Fauxbourg
S. Honoré en face de la rivière ,
eft terminé par deux grandes façades de
bâtiment de quarante-huit toifes de longueur
chacune, fur foixante-quinze pieds
de hauteur , conftruites & placées à ſeize
toifes de diſtance de la balustrade extérieure
des foffés.
Ces bâtimens forment chacun un périftille
d'ordre Corinthien compofé de
douze colonnes de trois pieds de diamêtre
, pofés fur un foubaffement de vingtquatre
pieds de hauteur , ouvert en portiques
formant des Galleries publiques.
Au-deffus de la Corniche du foubaf
fement , régne une balustrade de trois
pieds de hauteur.
Les chapiteaux & entablemens de
cet ordre font fculptés & enrichis de
tous les ornemens qui leur font propres ,
ainfi que les plattes - bandes de l'Archi
162 MERCURE DE FRANCE.
trave , & les platfonds dans les périftilles
Les extrémités de chacune defdites façades
font compofées d'un grand avantcorps
couronné d'un fronton , dans le
Tympan duquel eft fculpté un Sujet
allégorique.
Les arrieres-corps font ornés de nithes
, de médaillons & de tables faillan
tes , & font couronnés par de gros focles
fur lefquels font pofés des trophées
.
Les retours des extrémités de chaque
façade annoncent la même ordonnance
& la même richeffe .
Ces deux grandes façades font fépatées
par une rue de 15 toifes de largeur,
dont la décoration fymétrique en qua
tre-vingt-dix toifes de longueur fe termine
par des pavillons formant un carrefour
fur la rue S.Honoré , qui fera protongé
fur le même allignement jufqu'à
la rencontre du rempart , & terminée
par la nouvelle Eglife de la Paroiffe de
la Magdeleine de la Ville-l'Evêque , dont
le Portail fera face au centre de la Placé .
Deux autres Bâtimens d'une ordonhancé
moins riche que celles des grandes
façades , de trente-deux toifes de
longueur chacun , & féparés defdites
façades par des rues de quarante pieds de
AOUST. 1763 . 163
large , termineront en arrières-corps le
fond de cette Place , & iront aboutir
l'un au Jardin des Tuileries , & l'autre
aux Champs-Elyfées .
Le front du Jardin des Tuileries fur
la Place , qui avoit été rétréci & gêné
jufqu'à préfent par les anciens baftions ,
& par la Porte de la Conférence fera
agrandi , & préfentera une façade de
toute la longueur de la Place , & de toute
la largeur du Jardin.
On fe difpofe pour l'éxécution de ce
projet ( qui ne peut contribuer qu'à
augmenter la magnificence de ce Jardin
dont Paris & la France font redevables
au grand génie de M. le Nautre ) à
former une terraffe baffe de droit & de
gauche du Pont- Tournant , fermée fur
le devant par une baluftrade pofée fur
le cordon du mur du foffé.
Cette terraffe élevée de trois à quatre
marches au- deffus du fol du Jardin
entre les deux Renommées , fera prolongée
dans toute l'étendue de la largeur
du Jardin , & communiquera aux terraffes
fupérieures par deux grands efcalliers
d'une forme elliptique , placées
au milieu d'un avant-corps en façe du
centre des deux fontaines dont il a été
parlé ci - devant.
164 MERCURE DE FRANCE.
Le mur qui fera conftruit pour foutenir
cette terraffe fupérieure , fera décoré de
refends , boffages , tables & autres ornemens
, & fera terminé par une baluf
trade.
Les deux Renommées du Pont-Tournant
feront confervées fur de gros
Piédeftaux & on en pofera deux nouvelles
fur d'autres Piédeftaux pareils ,
placés à l'extrémité des avant- corps .
Au - delà de ces avant- corps feront
prolongés les murs de terraffes jufqu'aux
deux corps-de -garde placés en
ponts coupés fous lefdites terraffes , l'un
faifant décoration par fon entrée fur le
quai de la Conférence , & l'autre du
côté de la terraffe des Feuillans ,
Ces corps-de -garde fe raccorderont
aux murs de face des Tuileries , & à
ceux des deux côtés dudit Jardin par
d'autres piédeftaux deſtinés àà porter des
groupes de figures de marbre .
En face de la Place & dans toute fa
largeur fera conftruit un mur de quai
avec un grand avant- corps dans le milieu
, décoré & orné de boffages , tables
, infcriptions , confolles & baluftrades
apparentes du côté de la rivière
qui formeront le parapet du côté du
quai .
AOUST, 1763. 165
·
On pratiquera fur cet avant corps
deux piédeftaux pour recevoir deux figures
de bronze repréfentant la Seine
& la Marne , & les arrières- corps feront
terminés par des defcentes ou degrés
pour aller à la rivière.
Cette décoration peut être fufceptible
d'un pont décoré & analogue à la Place ,
& le projet eft ainfi propofé,
Cette Place l'une des plus belles de
PEurope, par fa pofition & fa décoration,
feroit encore defirer que l'on fe difpofât
à reconftruire le Pont de Neuilli en
face des Champs- Elyfées.
L'entrée de la Ville par ce côté , en feroit
plus commode & plus agréable
pour l'arrivée de la Province de Normandie.
Il ne feroit queftion pour l'entiere
perfection de ce projet , que décreter la
bute de l'Etoile de douze pieds , remonter
le feuil de la grille de Chaillot
de cinq à fix pieds , & venir en pente
douce jufqu'à la Place du Roi , d'où ſe
feroit le point de partage pour les différens
quartiers de Paris.
C'est la justice & la vérité même , qui
dictent les éloges dûs au zèle & aux efforts
difpendieux de la Ville , pour la prompte
exécution de cette Place qui eft déja
fort avancée. C'eft dans ce même zèle
1
166 MERCURE DE FRANCE.
& dans ces efforts que l'on trouvera le
témoignage le plus fincère de l'amour
des Citoyens pour le Monarque chéri ',
en l'honneur duquel ce fuperbe Monument
a été érigé.
L'exécution & les projets de cette
Place font d'après les deffeins & fous la
conduite de M. GABRIEL , Ecuyer ,
premier Architecte du Roi,
·DE LOUIS XV. à Paris , & de la
Statue Equeftre du ROI , érigée dans
cette Place.,
CETTE
ETTE Place eft fituée entre le foffé
qui termine le jardin des Tuileries , l'ancienne
Porte & Fauxbourg S. Honoré ,
les allées des Champs Elyfées , celles du
Cours la Reine , & le Quai qui borde la
riviere de Seine ; elle eft formée par un
quarré de cent vingt-cinq toifes de longueur
fur quatre-vingt- fept de largeur
entre les balustrades intérieures . Les
quatre Angles du grand quarré forment
quatres Pans coupés de vingt-deux toifes
de longueur chacun , & font terminés à
leurs extrémités par des guérites ou gros
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATION8
.
t
THE
JEW
YORK
PUBLIC
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.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
AOUST. 1763. 155
Tocles ornés de frontons & furmontés d'un
acrotere décoré par des Guirlandes de
feuilles de chêne , & deftinés à porter
des Groupes de figures de Marbre , analogues
au Sujet & à la Place .
Deux de ces Pans coupés du côtê des
Champs Elysées font ouverts, & condui
fent à deux avenues diagonales , dont
Pune eft appellée le Cours la Reine : du
même côté à la tête des Champs Elysées ,
font quatre pavillonsdécorés deboffages,
à l'ufage des Fontainier, Garde & Portier
des Champs Elysées & Cours la Reine .
La façade des deux pavillons les plus
proches de la grande allée des Champs
Elysées, détermine la naiffance de la nouvelle
plantation .
On arrive à cette Place , qui fait la
réunion du Jardin des Thuileries avec les
Champs Elysées , par fix entrées , dont
les deux principales ont chacune vingt→
cinq toifes de largeur.
Le fol de cette Place donné à la Ville
par Sa Majefté , fous la condition de
ne pas fermer les vues de fon Palais &
Jardin des Tuileries , & de s'affujettir
au foffé qui les ferme , les a déterminé
de renfermer cette Place par de grands
foflés de onze à douze toifes de largeur ,
& de quatorze pieds de profondeur , qui
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
fe communiquent les uns aux autres du
côté des Champs- Elyfées , par fept ponts
de pierre avec archivoltes , & font fermés
par des balustrades.
Les murs de l'intérieur des foffés tous
revêtus en pierre , font décorés de chaînes
de refends à l'aplomb des piedeftaux
des balustrades , de tables faillantes
entre deux ; les murs font couronnés
par un cordon portant les balustrades .
Le fol des foffés doit être femé de
gazon , entouré de larges chemins fablés.
Les paffages des ponts s'annoncent
par de grandes portions circulaires fermées
par des baluftrades , qui fe raccor
dant à celles de l'intérieur de la Place à
feize gros piedeftaux deſtinés à porter
des Lions & Sphinx en bronze , facilitent
l'inégalité de la hauteur des baluftrades
de l'intérieur de la Place , d'avec
celles de l'extérieur.
Celles de l'intérieur de la Place pofées
fur un focle au-deffus du cordon dans
tout le pourtour de la Place , ont donné
lieu à une banquette ou trottoirs élevés
au-deffus du fol, d'où l'on monte par des
degrés , à tous les paffages des ponts &
entrées , & en face des huit guerittes.
Au centre de la Place , en face de l'alleé
du milieu du Jardin des Tuileries ,
AOUST. 1763. 157
s'élève à la hauteur de vingt- un pieds
un piédeſtal de marbre blanc veiné de
quatorze pieds & demi de long fur huit
pieds & demi de large , fur lequel eft
pofée la Statue Equeftre du Roi en
bronze de quatorze pieds de proportions,
fondue d'un feul jet le 6 Mai 1758 , fur
les deffeins , & fous la conduite de feu
M. Bouchardon , Sculpteur ordinaire de
Sa Majefté.
Aux quatre Angles du Piédeftal ,
paroiffent debout , & pofées fur un
Socle de quatre pieds de hauteur & de
deux pieds de faillie au - delà du nud
du Piédeſtal , quatre Figures de bronze
de dix pieds de hauteur , repréfentant
des Vertus , caractériſées par leurs attri →
buts ; elles foutiennent dans des attitudes
variées la corniche du Piédeftal
de vingt - deux pouces de hauteur fur
un pied & demi de faillie .
Le devant du Piédeftal en face du
Jardin des Tuileries fait voir deux Vertus
; celle qui eft à la droite repréſente
la Force , & celle de la gauche repréfente
la Paix ; entre ces deux Figures
eft une table renfoncée de marbre de
cinq pieds quarrée , enrichie de deux
branches de laurier en bronze doré
158 MERCURE DE FRANCE.
d'or moulu , & portant cette Infcription
:
LUDOVICO X
OPTIMO PRINCIP :
QUOD
AD SCALDIM MOSAM RHE
VICTOR.
PACEM ARMIS
PACE
IT SUORUM ET EUROPA FELICI
QUASIVIT.
A l'autre bout du Piédeftal &
des Champs Elysées , paroiffent!
autres Vertus on voit à la d
Prudence , & celle qui eft à la
défigne la Juftice ; entre les
AOUST. 1763. 159
une pareille table portant une autre
Infcription latine :
} 155
Нос
PIETATIS PUBLICE
MONUMENTUM
PRÆFECTUS
E T
ÆDILES
DECREVERUNT ANNO
M. DCC . X LV I I I.
POSUERUNT ANNO
M. DCC. LXIII.
i
Dans les deux grandes faces du Pie
deftal font renfermés deux bas reliefs
en bronze de fept pieds & demi de
long fur cinq pieds de hauteur. Celui
du côté de la rivière repréfente le Roi
da ns , un Char couronné par la Victoire ,
dans ,
& conduit par la Renommée à des Peut
ples qui fe profternent ; l'autre bas - relief
, faifant face aux grands bâtimens,
160 MERCURE DE FRANCE.
repréſente le Roi affis fur un Trophée
donnant la Paix à fes Peuples ; la Renommée
qui la publie tient la trompette
de la main gauche , & une palme de
la main droite : on voit dans le fond
un hommé & fon cheval qui paroiffent
morts.
Vers le bas , & au milieu de ces
deux bas-reliefs , font pofés fur le focle
deux grands Trophées compofés de
Boucliers , Cafques , Epées & Piques
antiques , jettés en bronze.
La frife du Piédeftal & la grande
Doucine au-deffus du focle , font enrichis
d'ornemens en bronze .
La corniche eft furmontée d'un piédouche
ou amortiffement orné par quatre
mufles de Lions aux angles , auxquels
font attachés des guirlandes de feuilles
de laurier qui fe groupent avec des cornets
d'abondance verfant différens
fruits ; au milieu du côté des Tuileries ,
font placées les armes du Roi , & du
côté des Champs Elyfées les armes de
la Ville de Paris . Le tout en bronze .
Le Piédeſtal eft pofé ſur deux grandes
marches de marbre blanc veiné , que
l'on fe propofe d'entourer d'une baluftrade
auffi de marbre & d'un foffé en
dedans , pour empêcher l'accès dudit
Monument.
AOUST. 1763. 161
L'on fe propoſe auffi d'exécuter par la
fuite , & de pofer à trente-deux toiſes de
diſtance du centre , & de chaque côté
du Piédeſtal dans l'alignement des deux
allées diagonales , deux grandes Fontaines
, ou Baffins demarbre ornés de groupes
& fujets différens , tant pour l'embelliffement
& la décoration de ladite
Place , que pour l'utilité publique.
Le fond de la Place du côté du Fauxbourg
S. Honoré en face de la rivière ,
eft terminé par deux grandes façades de
bâtiment de quarante-huit toifes de longueur
chacune, fur foixante-quinze pieds
de hauteur , conftruites & placées à ſeize
toifes de diſtance de la balustrade extérieure
des foffés.
Ces bâtimens forment chacun un périftille
d'ordre Corinthien compofé de
douze colonnes de trois pieds de diamêtre
, pofés fur un foubaffement de vingtquatre
pieds de hauteur , ouvert en portiques
formant des Galleries publiques.
Au-deffus de la Corniche du foubaf
fement , régne une balustrade de trois
pieds de hauteur.
Les chapiteaux & entablemens de
cet ordre font fculptés & enrichis de
tous les ornemens qui leur font propres ,
ainfi que les plattes - bandes de l'Archi
162 MERCURE DE FRANCE.
trave , & les platfonds dans les périftilles
Les extrémités de chacune defdites façades
font compofées d'un grand avantcorps
couronné d'un fronton , dans le
Tympan duquel eft fculpté un Sujet
allégorique.
Les arrieres-corps font ornés de nithes
, de médaillons & de tables faillan
tes , & font couronnés par de gros focles
fur lefquels font pofés des trophées
.
Les retours des extrémités de chaque
façade annoncent la même ordonnance
& la même richeffe .
Ces deux grandes façades font fépatées
par une rue de 15 toifes de largeur,
dont la décoration fymétrique en qua
tre-vingt-dix toifes de longueur fe termine
par des pavillons formant un carrefour
fur la rue S.Honoré , qui fera protongé
fur le même allignement jufqu'à
la rencontre du rempart , & terminée
par la nouvelle Eglife de la Paroiffe de
la Magdeleine de la Ville-l'Evêque , dont
le Portail fera face au centre de la Placé .
Deux autres Bâtimens d'une ordonhancé
moins riche que celles des grandes
façades , de trente-deux toifes de
longueur chacun , & féparés defdites
façades par des rues de quarante pieds de
AOUST. 1763 . 163
large , termineront en arrières-corps le
fond de cette Place , & iront aboutir
l'un au Jardin des Tuileries , & l'autre
aux Champs-Elyfées .
Le front du Jardin des Tuileries fur
la Place , qui avoit été rétréci & gêné
jufqu'à préfent par les anciens baftions ,
& par la Porte de la Conférence fera
agrandi , & préfentera une façade de
toute la longueur de la Place , & de toute
la largeur du Jardin.
On fe difpofe pour l'éxécution de ce
projet ( qui ne peut contribuer qu'à
augmenter la magnificence de ce Jardin
dont Paris & la France font redevables
au grand génie de M. le Nautre ) à
former une terraffe baffe de droit & de
gauche du Pont- Tournant , fermée fur
le devant par une baluftrade pofée fur
le cordon du mur du foffé.
Cette terraffe élevée de trois à quatre
marches au- deffus du fol du Jardin
entre les deux Renommées , fera prolongée
dans toute l'étendue de la largeur
du Jardin , & communiquera aux terraffes
fupérieures par deux grands efcalliers
d'une forme elliptique , placées
au milieu d'un avant-corps en façe du
centre des deux fontaines dont il a été
parlé ci - devant.
164 MERCURE DE FRANCE.
Le mur qui fera conftruit pour foutenir
cette terraffe fupérieure , fera décoré de
refends , boffages , tables & autres ornemens
, & fera terminé par une baluf
trade.
Les deux Renommées du Pont-Tournant
feront confervées fur de gros
Piédeftaux & on en pofera deux nouvelles
fur d'autres Piédeftaux pareils ,
placés à l'extrémité des avant- corps .
Au - delà de ces avant- corps feront
prolongés les murs de terraffes jufqu'aux
deux corps-de -garde placés en
ponts coupés fous lefdites terraffes , l'un
faifant décoration par fon entrée fur le
quai de la Conférence , & l'autre du
côté de la terraffe des Feuillans ,
Ces corps-de -garde fe raccorderont
aux murs de face des Tuileries , & à
ceux des deux côtés dudit Jardin par
d'autres piédeftaux deſtinés àà porter des
groupes de figures de marbre .
En face de la Place & dans toute fa
largeur fera conftruit un mur de quai
avec un grand avant- corps dans le milieu
, décoré & orné de boffages , tables
, infcriptions , confolles & baluftrades
apparentes du côté de la rivière
qui formeront le parapet du côté du
quai .
AOUST, 1763. 165
·
On pratiquera fur cet avant corps
deux piédeftaux pour recevoir deux figures
de bronze repréfentant la Seine
& la Marne , & les arrières- corps feront
terminés par des defcentes ou degrés
pour aller à la rivière.
Cette décoration peut être fufceptible
d'un pont décoré & analogue à la Place ,
& le projet eft ainfi propofé,
Cette Place l'une des plus belles de
PEurope, par fa pofition & fa décoration,
feroit encore defirer que l'on fe difpofât
à reconftruire le Pont de Neuilli en
face des Champs- Elyfées.
L'entrée de la Ville par ce côté , en feroit
plus commode & plus agréable
pour l'arrivée de la Province de Normandie.
Il ne feroit queftion pour l'entiere
perfection de ce projet , que décreter la
bute de l'Etoile de douze pieds , remonter
le feuil de la grille de Chaillot
de cinq à fix pieds , & venir en pente
douce jufqu'à la Place du Roi , d'où ſe
feroit le point de partage pour les différens
quartiers de Paris.
C'est la justice & la vérité même , qui
dictent les éloges dûs au zèle & aux efforts
difpendieux de la Ville , pour la prompte
exécution de cette Place qui eft déja
fort avancée. C'eft dans ce même zèle
1
166 MERCURE DE FRANCE.
& dans ces efforts que l'on trouvera le
témoignage le plus fincère de l'amour
des Citoyens pour le Monarque chéri ',
en l'honneur duquel ce fuperbe Monument
a été érigé.
L'exécution & les projets de cette
Place font d'après les deffeins & fous la
conduite de M. GABRIEL , Ecuyer ,
premier Architecte du Roi,
Fermer
31
p. 174-177
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Warsovie, le 8 Septembre 1764.
Début :
Voici quelques détails sur ce qui s'est passé à l'occasion [...]
Mots clefs :
Élection du roi, Nobles, Diète, Officiers, Divisions, Palatinat, Nonces, Magnificence, Procession, Comte, Cérémonie, Jardin
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'une Lettre écrite de Warsovie, le 8 Septembre 1764.
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Warfovie , le 8
Septembre 1764.
Voici quelques détails fur ce qui s'eft paffé à
l'occafion de l'Election du Roi.
Le 6 à huit heures du matin , les Nobles de
onze Palatinats , arrivés viritim pour la Diete
d'Election , défilerent par divifion pour le rendre
au Szoppa , ainfi que les Députés des autres Pala
NOVEMBRE . 1764 , 175
1
tinats ils étoient précédés de leur Chambellan
ou l'ancien des Nonces , ayant en main la Butawa
* , & monté fur un cheval harnaché à la
Turque , de même que les autres Officiers des
Palatinats , Territoires & Districts , qui portoient
l'Enfeigne de chacune des Divifions . Chaque Divifion
étoit fuivie d'un grand nombre de Seigneurs
attachés à fon parti. Les Palatins de Ruffie
, d'Inowroclaw & de Poldachie , le Grand Veneur
de la Couronne , le Prince Lubomirski ,
Général de l'Avant- Garde & plufieurs autres Seigneurs
précédoient à cheval leurs Palatinats
aflemblés viritim , ou les Nonces , du nombre
defquels ils étoient ; les Nonces du Palatinat de
Mazovie , du Territoire de Czerki & des autres
qui font compris dans ce Palatinat , étoient tous
au nombre de quatre-vingt , vêtus d'écarlate. Le
Primat qui , fuivant les Loix , auroit dû monter
à cheval pour recueillir les voix de chaque Palatinat
étoit , à cauſe de ſon âge avancé , dans une
efpéce de palanquin Chinois de la plus grande
magnificence , traîné par quatre chevaux dont les
harnois étoient de velours verd . A peine eut - il
adreflé la parole aux Nonces , qui étoient à un
bout du Champ d'Election , que ceux qui étoient
placés a l'autre bout crierent à haute voix : Nous
voulons le Grand Panetier de Lithuanie . Quatre
Palatinats , & entr'autres ceux de Podolie & de
Kiovie , furent lents à répondre. Le Palatin de
Kiovie , interrogé fur celui qu'il defiroit pour
Roi , répondit , celui que les autres veulent. Ce
n'eft pas affez, reprit le Primat , ilfaut le nommer
* Bâton femblable à celui que porte le Grand-
Général,
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
à haute voix. Le Palatin dit alors , le Grand Panetier
de Lithuanie. Le Palatin de Podolie & les
deux autres le déterminerent auffi à crier a haute
voix , le Grand Panetier de Lithuanie. Enfuite les
Sénateurs , les Miniftres & les Nonces des Palatinats
, Territoires & Diſtricts , ainſi que la Nobleffe
, rentrerent dans la Ville & dans leurs
Camps , où ils reſterent juſqu'au lendemain .
Hier , toute la Nobleffe fe rendit au Szoppa
vers les deux heures après - midi , dans le même
ordre que la veille, fi ce n'eſt que plufieurs des premers
Officiers de chaque Palatinat n'avoient pas
leurs cafques , & qu'un grand nombre de Chefs &
de Nonces arriverent en carroffe , ainfi que le
Prince Palatin de Ruffie. Celui - ci , en entrant dans
le Szoppa , falua d'abord le Primat , les Sénateurs
& les Nonces , leur recommanda le nouveau Roi
& adreffa la parole à plufieurs Gentilshommes
qu'il embraſſa enfuite. Une heure après & au
fecond coup de canon le Comte Poniatowski
fur proclamé. On députa auffi -tôt à la Ville le
jeune Comte Wielopolski , fils du Grand- Ecuyer
de la Couronne , pour annoncer au Comte Poniatowski
fon Election , & le féliciter de la pare
de la République. Le Grand Chambellan de la
Couronne fe rendit enfuite chez le nouveau Roi
pour lui faire fa cour,& il fut fuivi peu de temps
après de tous les Seigneurs. La Nobleffe voulut à
fon tour le ranger devant le Palais ; mais y ayant
été prévenue par les Nonces & par la Nobleffe du
Territoire de Warfovie qui avoit à fa tête le Nonce
Szydłowski , elle fut obligée de fe placer au
Fauxbourg de Cracovie. Alors le nouveau Roi fe
préfenta a une fenêtre , & l'on entendit crier de
toutes parts : Vivat Stanislaus - Auguſtus : il fälua
NOVEMBRE. 1764. 177
tes Nonces du Palatinat de Warfovie , & l'Egfeigne
de ce Palatinat lui fit les honneurs d'afage .
A quatre heures , le Primat arriva avec- les autres
Sénateurs & les Miniftres : il offrit fon carroffe
au nouveau Roi pour le conduire à la Collégiale ; -
mais Sa Majefté jugea à propos de s'y rendre à
cheval précédée par le Primat & par les Sénateurs
& Miniftres qui étoient dans leurs carroffes ,
& accompagnée par les autres qui étoient à che
val & vêtus d'écarlate , ainfi que le Roi . Le Comte
Wielopolski , Grand- Ecuyer , le Comte Potocki ,
Grand Général d'Artillerie de Lithuanie , le Prince
Adam Czatoriski , le Général Poniatowski , le
fieur Poniatowski , Grand Chambellan de la Cou
ronne , & plufieurs autres Nobles entouroient Sa
Majefté. Le concours du Peuple & le nombre des
carroffes étoient fi confidérables , que le Roi n'arriva
qu'après une heure de marche à la Collégiale
où l'on entonna le Te Deum , pendant lequel il fe
fit une décharge de cent coups de canon . Après
cette cérémonie , Sa Majesté fut conduite au Château
, où Elle foupa à une Table de fix couverts.
Aujourd'hui il y a grand gala , & les Seigneurs ,
ainfi que l'Ambaffadeur de Prufſe , ſe ſont rendus
de bonne heure au Château. Demain , le
Prince Repnin donnera un bal à Ujaldow:
On a joui d'une fûreté entière , tant dans la
Ville qu'au Champ d'Election , où les Dames mê
mes ont eu la liberté de fe promener.
Septembre 1764.
Voici quelques détails fur ce qui s'eft paffé à
l'occafion de l'Election du Roi.
Le 6 à huit heures du matin , les Nobles de
onze Palatinats , arrivés viritim pour la Diete
d'Election , défilerent par divifion pour le rendre
au Szoppa , ainfi que les Députés des autres Pala
NOVEMBRE . 1764 , 175
1
tinats ils étoient précédés de leur Chambellan
ou l'ancien des Nonces , ayant en main la Butawa
* , & monté fur un cheval harnaché à la
Turque , de même que les autres Officiers des
Palatinats , Territoires & Districts , qui portoient
l'Enfeigne de chacune des Divifions . Chaque Divifion
étoit fuivie d'un grand nombre de Seigneurs
attachés à fon parti. Les Palatins de Ruffie
, d'Inowroclaw & de Poldachie , le Grand Veneur
de la Couronne , le Prince Lubomirski ,
Général de l'Avant- Garde & plufieurs autres Seigneurs
précédoient à cheval leurs Palatinats
aflemblés viritim , ou les Nonces , du nombre
defquels ils étoient ; les Nonces du Palatinat de
Mazovie , du Territoire de Czerki & des autres
qui font compris dans ce Palatinat , étoient tous
au nombre de quatre-vingt , vêtus d'écarlate. Le
Primat qui , fuivant les Loix , auroit dû monter
à cheval pour recueillir les voix de chaque Palatinat
étoit , à cauſe de ſon âge avancé , dans une
efpéce de palanquin Chinois de la plus grande
magnificence , traîné par quatre chevaux dont les
harnois étoient de velours verd . A peine eut - il
adreflé la parole aux Nonces , qui étoient à un
bout du Champ d'Election , que ceux qui étoient
placés a l'autre bout crierent à haute voix : Nous
voulons le Grand Panetier de Lithuanie . Quatre
Palatinats , & entr'autres ceux de Podolie & de
Kiovie , furent lents à répondre. Le Palatin de
Kiovie , interrogé fur celui qu'il defiroit pour
Roi , répondit , celui que les autres veulent. Ce
n'eft pas affez, reprit le Primat , ilfaut le nommer
* Bâton femblable à celui que porte le Grand-
Général,
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
à haute voix. Le Palatin dit alors , le Grand Panetier
de Lithuanie. Le Palatin de Podolie & les
deux autres le déterminerent auffi à crier a haute
voix , le Grand Panetier de Lithuanie. Enfuite les
Sénateurs , les Miniftres & les Nonces des Palatinats
, Territoires & Diſtricts , ainſi que la Nobleffe
, rentrerent dans la Ville & dans leurs
Camps , où ils reſterent juſqu'au lendemain .
Hier , toute la Nobleffe fe rendit au Szoppa
vers les deux heures après - midi , dans le même
ordre que la veille, fi ce n'eſt que plufieurs des premers
Officiers de chaque Palatinat n'avoient pas
leurs cafques , & qu'un grand nombre de Chefs &
de Nonces arriverent en carroffe , ainfi que le
Prince Palatin de Ruffie. Celui - ci , en entrant dans
le Szoppa , falua d'abord le Primat , les Sénateurs
& les Nonces , leur recommanda le nouveau Roi
& adreffa la parole à plufieurs Gentilshommes
qu'il embraſſa enfuite. Une heure après & au
fecond coup de canon le Comte Poniatowski
fur proclamé. On députa auffi -tôt à la Ville le
jeune Comte Wielopolski , fils du Grand- Ecuyer
de la Couronne , pour annoncer au Comte Poniatowski
fon Election , & le féliciter de la pare
de la République. Le Grand Chambellan de la
Couronne fe rendit enfuite chez le nouveau Roi
pour lui faire fa cour,& il fut fuivi peu de temps
après de tous les Seigneurs. La Nobleffe voulut à
fon tour le ranger devant le Palais ; mais y ayant
été prévenue par les Nonces & par la Nobleffe du
Territoire de Warfovie qui avoit à fa tête le Nonce
Szydłowski , elle fut obligée de fe placer au
Fauxbourg de Cracovie. Alors le nouveau Roi fe
préfenta a une fenêtre , & l'on entendit crier de
toutes parts : Vivat Stanislaus - Auguſtus : il fälua
NOVEMBRE. 1764. 177
tes Nonces du Palatinat de Warfovie , & l'Egfeigne
de ce Palatinat lui fit les honneurs d'afage .
A quatre heures , le Primat arriva avec- les autres
Sénateurs & les Miniftres : il offrit fon carroffe
au nouveau Roi pour le conduire à la Collégiale ; -
mais Sa Majefté jugea à propos de s'y rendre à
cheval précédée par le Primat & par les Sénateurs
& Miniftres qui étoient dans leurs carroffes ,
& accompagnée par les autres qui étoient à che
val & vêtus d'écarlate , ainfi que le Roi . Le Comte
Wielopolski , Grand- Ecuyer , le Comte Potocki ,
Grand Général d'Artillerie de Lithuanie , le Prince
Adam Czatoriski , le Général Poniatowski , le
fieur Poniatowski , Grand Chambellan de la Cou
ronne , & plufieurs autres Nobles entouroient Sa
Majefté. Le concours du Peuple & le nombre des
carroffes étoient fi confidérables , que le Roi n'arriva
qu'après une heure de marche à la Collégiale
où l'on entonna le Te Deum , pendant lequel il fe
fit une décharge de cent coups de canon . Après
cette cérémonie , Sa Majesté fut conduite au Château
, où Elle foupa à une Table de fix couverts.
Aujourd'hui il y a grand gala , & les Seigneurs ,
ainfi que l'Ambaffadeur de Prufſe , ſe ſont rendus
de bonne heure au Château. Demain , le
Prince Repnin donnera un bal à Ujaldow:
On a joui d'une fûreté entière , tant dans la
Ville qu'au Champ d'Election , où les Dames mê
mes ont eu la liberté de fe promener.
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Résumé : EXTRAIT d'une Lettre écrite de Warsovie, le 8 Septembre 1764.
Le 6 septembre 1764, les nobles de onze palatinats se réunirent pour élire le roi. Ils défilèrent jusqu'au Szoppa, précédés de leur chambellan ou du plus ancien des nonces monté sur un cheval harnaché à la turque. Chaque division était suivie de nombreux seigneurs. Les palatins de Russie, d'Inowrocław et de Podlachie, ainsi que le Grand Veneur et le Prince Lubomirski, précédaient leurs palatinats. Les nonces du palatinat de Mazovie et du territoire de Czerki, au nombre de quatre-vingt, étaient vêtus d'écarlate. Le Primat, en raison de son âge avancé, était transporté dans un palanquin chinois traîné par quatre chevaux aux harnais de velours vert. Lors de l'élection, des voix proposèrent le Grand Panetier de Lituanie comme roi. Quatre palatinats, dont ceux de Podolie et de Kiev, furent lents à répondre. Le Primat insista pour que chaque palatinat nomme le roi à haute voix. Finalement, tous les palatinats proclamèrent le Grand Panetier de Lituanie comme roi. Les sénateurs, ministres et nonces rentrèrent ensuite dans la ville. Le lendemain, la noblesse se rendit de nouveau au Szoppa. Le Prince Palatin de Russie salua le Primat et les sénateurs, recommandant le nouveau roi. Une heure plus tard, le Comte Poniatowski fut proclamé roi. Le Comte Wielopolski fut envoyé pour annoncer l'élection au Comte Poniatowski. Le Grand Chambellan de la Couronne se rendit ensuite chez le nouveau roi pour lui faire sa cour, suivi de tous les seigneurs. Le nouveau roi, Stanislas-Auguste, se présenta à une fenêtre et fut acclamé par la foule. Il se rendit ensuite à la collégiale à cheval, accompagné par le Primat et les sénateurs. Un Te Deum fut chanté, suivi d'une salve de cent coups de canon. Après la cérémonie, le roi fut conduit au château où il dîna. Le jour suivant, un grand gala fut organisé au château, et un bal fut prévu par le Prince Repnin à Ujazdów. La sécurité fut assurée, permettant même aux dames de se promener librement.
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p. 185-186
Première Décoration du Ballet.
Début :
Le Théâtre représente, sur le devant, une grande Fôret parsemée [...]
Mots clefs :
Décoration, Théâtre, Forêt, Mer, Jardin, Palais, Ulysse, Circé
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texteReconnaissance textuelle : Première Décoration du Ballet.
Première Décoration du Ballet.
Le Théâtre repréfente , fur le devant,
une grande Fôret parfemée de quelques
Bofquets agréables : dans le fond
L'on voit la Mer entourée de Rochers
efcarpés.
Deuxième Décoration.
>
Le Théâtre repréfente, fur le devant ,
un Jardin magnifique aboutiffant ài
un Parterre qui conduit au Palais enchanté
de Circé.
186 MERCURE DE FRANCE.
Troifiéme Décoration.
Même bois de la première Décoration
, & la Mer qui fe couvre des
Vaiffeaux de la Flotte d'Ulyffe.
Le Théâtre repréfente , fur le devant,
une grande Fôret parfemée de quelques
Bofquets agréables : dans le fond
L'on voit la Mer entourée de Rochers
efcarpés.
Deuxième Décoration.
>
Le Théâtre repréfente, fur le devant ,
un Jardin magnifique aboutiffant ài
un Parterre qui conduit au Palais enchanté
de Circé.
186 MERCURE DE FRANCE.
Troifiéme Décoration.
Même bois de la première Décoration
, & la Mer qui fe couvre des
Vaiffeaux de la Flotte d'Ulyffe.
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