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1
p. 58-78
Peronne. [titre d'après la table]
Début :
Ils partirent le lendemain 15. avec tous les honneurs que [...]
Mots clefs :
Péronne, Ville, Ambassadeurs, Ordre, Major, Marquis, Hôtel, Lieutenant, Roi, Porte, Honneur, Drapeaux, Aubé, Hoquincour, Régiment, Milice, Logis, Prince, Hôtel de ville
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texteReconnaissance textuelle : Peronne. [titre d'après la table]
Ils partirent le lendemain
is. avec tous les honneurs que
je vous ay ſouvent repetez,
&prirent le chemin de Peronne
. Ils dînerent à Fain.
Peronne eſt une Place trésforte
, & paffe pour une des
Clefs de la France. Elle eft
en Picardie ſur la riviere de
Somme. Outre les Ouvrages
qui la deffendent, ce qui contribuë
à la rendre forte , ce
font les Marais qui l'environnent.
Les Eſpagnols ont
tâché ſouvent de la furprendre
, & ils n'ont pû en venir
des Amb. de Siam. 59
à bout. On attendoit les
Ambaſſadeurs dans cetteVille-
là avec beaucoup d'impatience
, & quoy qu'il n'y
ait point de Garnison , tout
y avoit l'air guerrier. Les
Habitans ne peuvent oublier
les Exercices Militaires,
auſquels ils ont toûjours paru
fi habiles , quoy que les
Conqueſtes de Sa Majefté les
ayent mis à couverr des alarmes
, dont ils n'ont jamais
eſté épouvantez , ayant herité
de la valeur , & de l'intrepidité
de leurs peres. Trente
&un drapeaux avoient eſté
bo IV. P. du Voyage
mis dés le matin aux feneſtres
de l'Hôtel de Ville pour annoncer
au Peuple la venuë
des Ambafſadeurs , l'on avoit
donné ordre de tenir toutes
les Boutiques fermées; enfin
tout avoit eſté diſpoſé pour
une reception auffi galante
que guerriere par les ſoins de
M de Ville , & par le zele
de M Aubé Major. C'eſt
Gentilhomme qui s'aquite
fi bien de tout ce qui regarde
cette dignité , qu'il a déja
eſté choiſy pluſieurs fois
pour la remplir , tanr Mrs de
Ville ont de plaifir à le voir
un
des Amb. de Siam. 61
leur teſte. Auſſi peut- on
dire qu'un homme de ce caractere
ſe diftingue toûjours
dans tout ce qu'il fait. Me le
Marquis d'Hoquincourt ,
Gouverneur de Peronne
voit expliqué à M's de Ville
les intentions du Roy ,
c'eſt ce qui les rendoit ſi ze-
د
a-
&
du
lez. Ce Marquis eftant accompagné
deM de la Brouë
Lieutenant de Roy
Commandant du Château ,
de l'Estat Major de la Place ,
& de beaucoup de Nobleſſe
de ſon Gouvernement , ſe
rendit à la porte de la Ville ,
62 IV. P du Voyage
ainſi que Mrs les Majeur &
Eſchevins , où ils attendirent
les Ambaſſadeurs. Lors
qu'ils furent arrivez au Pontlevis
de la Ville , M² le Marquis
d'Hoquincour leur preſenta
ſes Clefs par trois fois ,
& M Aubé leur preſenta
auſſi les ſiennes que Sa Majeſté
veut bien confier au
Majeur de la Ville. Ce Privilege
luy eft glorieux , & merire
d'eſtre remarqué. Les Ambaſſadeurs
entrerent enſuitte
au bruit du Canon & du Carillon
des Cloches , & pafferent
au travers de ſeize Comdes
Amb. de Siam. 63
&
pagnies du Regiment de la
Milice qui formoient deux
hayes juſques à l'Hôtel qui
leur avoit eſté preparé. Les
Officiers de ce Regiment
les ſaluerent de la pique ,
les Enſeignes avec leurs
Drapeaux. La Garde de leur
Logis eſtoit de cinquante
Mouſquetaires détachez,commandez
par le plus ancien
Capitaine , un Lieutenant ,
& l'Enſeigne Colonelle avec
le Drapeau de la Pucelle. On
avoit mis au deſſus de la porte
de ce meſme Logis , les
Armes du Roy de Siam , en64
IV. P. duVoyage
vironnées de Lauriers , & de
fleurs. Peu de temps apres
que les Ambaſſadeurs furent
arrivez, M le Marquis d'Hoquincourt
, toûjurs accompagné
de meſme qu'il l'avoit
eſté à la porte de la Ville ,
vint les ſaluer. Mts de Ville
s'étant auſſi rendus au meſme
lieu , M Aubé Majeur qui
eſtoit à leur teſte , leur fit
compliment au nom de ce
Corps , & s'expliqua en ces
termes.
MESSEIGNEVRS,
LesMagistratsde Peronne viendes
Amb. de Siam: 65
nent paroiſtre devantvous, ilsfoubaiteroient
de pouvoir affez bien
répondre aux volontez du Roy leur
Maistre , pour vous recevoir avec
toute la magnificence que vous meritez.
Dieu qui tient les coeurs des
Koisdansses mains, afait un miracle
d'avoir uny deux grands Rois
d'uneétroite amitié, malgré le grand
éloignement de leurs Etats , & les
vaſtes mers qui lesfeparent. Ilfemble
qu'il vienne d'en faire encore
un nouveau , en faveur de noftre
chere Ville de Peronne, puiſque nous
voyons vos Excellences dans ses
murs ; & cette ville toute remplie
qu'elle est de la gloire que nosPe
res luy ont acquiſe dans les fiecles
paſſez, avoit encore beſoin de cette
beureuſe journée pour celle de leurs
fucceffeurs, qui affeurent vos Excel-
F
66 IV. P. du Voyage
lences par la bouche de leurs Magiftrats
, du profond respect qu'ils
ont pour vous, & des voeux qu'ils
feront afin que cette union dure
éternellement.
L'Interprete demanda à
Mr Aubé s'il avoit une copie
de fon difcours. Il luy
répondit que oüy , parcequ'il
ſçavoit que les Ambaſſadeurs
en avoient demandé dans
pluſieurs Villes où ils avoient
paffé ; & l'Interprete l'ayant
receuë des mains de ce premier
Magiftrat, la lût, &l'expliqua
enfuite aux Ambaſſadeurs.
Le premier Ambaſſades
Amb. de Siam. 67
deur répondit , Qu'ils estoient
bien obligez à M les Magiftrats
de Peronne , de l'honneur
qu'ils leur rendoient; Qu'ils s'en
Jouviendroient quand ilsſeroient
de retour dans les Etats du Roy
leur Maistre : Que l'Alliance
qui venoit d'eſtre contractée entre
les deuxRois, dureroit autant
que le Soleil &la Lune ; Qu'ils
Je recommandoient à leurs prieres
, & qu'ils croyoient qu'ily
auroit un jour beaucoup de
Chreftiens dans le Royaume de
Siam , & que les François deviendroient
Siamois, & les Siamois
François. Le Chapitre &
Fij
68 IV. P. du Voyage
leBailliage vinrent enfuite les
complimenter. Le Bailliage
avoit àſa teſte M. Vaillant,
Lieutenant general,& leChapitre
M l'Abbé le Veftier,
Docteur de la Maiſon & Societé
de Navarre , & Doyen
du Chapitre de Peronne. Il
eſtoit accompagné de plus
de trente Chanoines, &du
Clergé de ſes quatre Paroifſes.
Voicy de quelle maniere
il parla.
MONSEIGNEVR,
Si tous les peuplesſont dans l'admiration
des rares qualitezde l'andesAmb.
de Siam. 69
guste Monarque dont voſtre Excellence
representefi dignement la per-
Sonne ; s'ils ne peuvent affez élever
la ſageſſe qui regle toutes les
actions, &particulierement le zele
qui luy a fait rechercher l'amitié de
noftre invincible Monarque , avec
quelles marques d'estime &de vineration
ne devons-nous pas recevoir
les Ambaſſadeurs d'un Prince
fi accomply? Quelle joye ne devonsnous
pas faire paroiſtre du bonheur
que nous avons de poffeder les Ministres
d'un Prince si recommandable
&fi cher à toute l'Eglife, dont
il veut bien eftre le protecteurdans
les Royaumes les plus éloignez ?Illustres
Ambaßadeurs , que le Ciel
beniffe les démarches que vousfaites
pour la gloire d'un si grand &
d'un fi aimable Prince : Que la
70 IV. P. du Voyage
bienveillance dont vous voulezbien
honorer les Ministres du Trés -haut,
vous foit à jamais une femence
d'immortalité : Enfin , que vostre
prudence, voſtre ſageffe &toutes les
béroïques qualitez qui vous font
estimer & cherir de LOVIS LE
GRAND & de tous ses peuples,
foient un jour couronnées desſplendeurs
de la Sageffe Eternelle, de fes
trésors infinis , & de ses richeſſes
inépuisables. Ce font, Monseigneur,
les voeux & les plus ardans defirs
de toute cette Compagnie , & en
particulier de celuy qui a l'honneur
de parler icy pour elle.
Pendant que les Ambaffadeurs
eftoient occupés à
écouter ces harangues , & à
des Amb de Siam. 71
yfaire des réponſes auſſi ſpirituelles
qu'obligeantes , le
Major , & l'aide Major du
Regiment de Milice , firen .
faire un mouvement aux
Troupes qui vinrent en bon
ordre dans la Place , où ils les
mirent en Bataille , devant
l'Hôtel des Ambaſſadeurs . Le
Lieutenant Colonel eſtoit à
la teſte à cauſe de l'indiſpoſition
du Colonel , une partie
des Capitaines faiſoit un
front; les Lieutenans eſtoient
dans les diviſions ,& la queuë
eſtoit fermée par le reſte des
Capitaines , ils avoient tous
72 IV P. duVoyage
des plumes blanches. L'ordre
ayant eſté donné enſuite pour
lesvins de preſent, ils furent
portés dans des Cannes par
douze Huiffiers de Ville , qui
avoient à leur teſte les Avocats
& Procureurs du Roy de
l'Hôtel de Ville precedez du
Major , & de l'aide Major de
la Milice avec les trente Drapeaux
des Arts , & Métiers
qui estoient portez par leurs
Enſeignes , au fon d'un fort
grand nombre de Tambours,
le Mareſchal des Logis étoit
à la queuë . Ils entrerent en
cet ordre chés les Ambaſſadeurs,
des Amb de Siam. 73
deurs , auſquels l'Avocat de
la Ville fit compliment , &
preſenta les Vins. L'Ambaffadeur
répondit qu'ils estoient
obligés à Mas de Peronne de
leurhonneſteté, qu'ils voudroient
trouver occafion de les fervir, &
qu'ils n'avoientpas attendu moins
d'honneur qu'ils en recevoient
Sur le recit qu'on leur avoit fait
de Peronne , qu'ils n'oubliroient
jamais. Ces Meſſieurs s'étant
enfuite retirés dans le même
ordre à l'Hôtel de Ville , les
Arquebuſes à croc du Befroy
tirerent , ce qui fit fortir les
Ambaſſadeurs qui furent fur-
G
74 IV. P. du Voyage
pris de voir le Bataillon, dont
ils furent ſaluez de nouveau
de la pique ; aprés quoy les
Arqucbuſes à croc recommencerent
à tirer pour ſatisfaire
leur curiofité. Ils rentrerent
enfuite chez eux , où
Mele Marquis d'Hoquincour
alla leur demander l'ordre
. L'Ambaſſadeur donna
pour mot la Pucelle , & dit
que ce mot estoit affez beau &
affezglorieux à la Ville , pour
n'en pas donner un autre. On
fçait que la Ville de Peronne
n'a jamais efté priſe , quoyqu'elle
ait eſté attaquée en
des Amb. de Siam. 75
1536. par une puiſſanteArmée
que commandoit le Comte
Henry de Naſſau, ſous Charles-
Quint ; les Habitans de
Peronne la repouſſerent vigoureuſement
, après avoir
eſſuyé pluſieurs aſſauts. Les
cloches carillonnerent pendant
tout le ſoir, & toutes les
feneftres de la Ville ſe trouverent
illuminées , & les ruës
remplies de feux par les ordres
& par les loins de M
Aubé. L'Apartement desAmbaſſadeurs
eſtant ſur le derriere
de l'Hoſtel où ils ef
toient logez , M Torf les
r
Dij
76 IV. P. du Voyage
avertit de l'état brillant où
eſtoit la Ville. Ils voulurent
la voir , & fortirent juſque
dans la Place ; ce qui leur fit
dire qu'ils voyoient par là qu'on
n'oublioit rien pour faire honneur
au Roy leurMaistre. Comme
ils ne ſejournerent point
à Peronne, la foule ſe trouva
ſi grande pour les voir fouper
, que la curioſité d'une
grande partie des Dames ne
pût eſtre ſatisfaire. L'Ambaffadeur
ayant demandé le
Plan de laVille à M. le Marquis
d'Hoquincour, il le luy
fit donner parM.Tifon, Ing
r
des Amb. de Siam. ララン
genieur de Sa Majesté , de la
refidence de Peronne , avec
lequel il l'examina. Le lendemain
le Bataillon s'eſtant
remis en deux hayes, comme
le jour precedent, dés fix heures
du matin , les Ambaffadeurs
partirent à ſept au travers
de cette double haye.
M le Gouverneur , M le
Lieutenant de Roy , & M's
de Ville les attendoient à la
Porte de la Ville , où ils leur
firent de nouveaux complimens
; & les Ambaſſadeurs
aprés les avoir remerciez ,
fortirent au carillon des clo-
Giij
178 IV.P. du Voyage
ches & au bruit du canon,&
allerent dîner à Feſnes , d'où
ils prirent la route de Saint-
Quentin.
is. avec tous les honneurs que
je vous ay ſouvent repetez,
&prirent le chemin de Peronne
. Ils dînerent à Fain.
Peronne eſt une Place trésforte
, & paffe pour une des
Clefs de la France. Elle eft
en Picardie ſur la riviere de
Somme. Outre les Ouvrages
qui la deffendent, ce qui contribuë
à la rendre forte , ce
font les Marais qui l'environnent.
Les Eſpagnols ont
tâché ſouvent de la furprendre
, & ils n'ont pû en venir
des Amb. de Siam. 59
à bout. On attendoit les
Ambaſſadeurs dans cetteVille-
là avec beaucoup d'impatience
, & quoy qu'il n'y
ait point de Garnison , tout
y avoit l'air guerrier. Les
Habitans ne peuvent oublier
les Exercices Militaires,
auſquels ils ont toûjours paru
fi habiles , quoy que les
Conqueſtes de Sa Majefté les
ayent mis à couverr des alarmes
, dont ils n'ont jamais
eſté épouvantez , ayant herité
de la valeur , & de l'intrepidité
de leurs peres. Trente
&un drapeaux avoient eſté
bo IV. P. du Voyage
mis dés le matin aux feneſtres
de l'Hôtel de Ville pour annoncer
au Peuple la venuë
des Ambafſadeurs , l'on avoit
donné ordre de tenir toutes
les Boutiques fermées; enfin
tout avoit eſté diſpoſé pour
une reception auffi galante
que guerriere par les ſoins de
M de Ville , & par le zele
de M Aubé Major. C'eſt
Gentilhomme qui s'aquite
fi bien de tout ce qui regarde
cette dignité , qu'il a déja
eſté choiſy pluſieurs fois
pour la remplir , tanr Mrs de
Ville ont de plaifir à le voir
un
des Amb. de Siam. 61
leur teſte. Auſſi peut- on
dire qu'un homme de ce caractere
ſe diftingue toûjours
dans tout ce qu'il fait. Me le
Marquis d'Hoquincourt ,
Gouverneur de Peronne
voit expliqué à M's de Ville
les intentions du Roy ,
c'eſt ce qui les rendoit ſi ze-
د
a-
&
du
lez. Ce Marquis eftant accompagné
deM de la Brouë
Lieutenant de Roy
Commandant du Château ,
de l'Estat Major de la Place ,
& de beaucoup de Nobleſſe
de ſon Gouvernement , ſe
rendit à la porte de la Ville ,
62 IV. P du Voyage
ainſi que Mrs les Majeur &
Eſchevins , où ils attendirent
les Ambaſſadeurs. Lors
qu'ils furent arrivez au Pontlevis
de la Ville , M² le Marquis
d'Hoquincour leur preſenta
ſes Clefs par trois fois ,
& M Aubé leur preſenta
auſſi les ſiennes que Sa Majeſté
veut bien confier au
Majeur de la Ville. Ce Privilege
luy eft glorieux , & merire
d'eſtre remarqué. Les Ambaſſadeurs
entrerent enſuitte
au bruit du Canon & du Carillon
des Cloches , & pafferent
au travers de ſeize Comdes
Amb. de Siam. 63
&
pagnies du Regiment de la
Milice qui formoient deux
hayes juſques à l'Hôtel qui
leur avoit eſté preparé. Les
Officiers de ce Regiment
les ſaluerent de la pique ,
les Enſeignes avec leurs
Drapeaux. La Garde de leur
Logis eſtoit de cinquante
Mouſquetaires détachez,commandez
par le plus ancien
Capitaine , un Lieutenant ,
& l'Enſeigne Colonelle avec
le Drapeau de la Pucelle. On
avoit mis au deſſus de la porte
de ce meſme Logis , les
Armes du Roy de Siam , en64
IV. P. duVoyage
vironnées de Lauriers , & de
fleurs. Peu de temps apres
que les Ambaſſadeurs furent
arrivez, M le Marquis d'Hoquincourt
, toûjurs accompagné
de meſme qu'il l'avoit
eſté à la porte de la Ville ,
vint les ſaluer. Mts de Ville
s'étant auſſi rendus au meſme
lieu , M Aubé Majeur qui
eſtoit à leur teſte , leur fit
compliment au nom de ce
Corps , & s'expliqua en ces
termes.
MESSEIGNEVRS,
LesMagistratsde Peronne viendes
Amb. de Siam: 65
nent paroiſtre devantvous, ilsfoubaiteroient
de pouvoir affez bien
répondre aux volontez du Roy leur
Maistre , pour vous recevoir avec
toute la magnificence que vous meritez.
Dieu qui tient les coeurs des
Koisdansses mains, afait un miracle
d'avoir uny deux grands Rois
d'uneétroite amitié, malgré le grand
éloignement de leurs Etats , & les
vaſtes mers qui lesfeparent. Ilfemble
qu'il vienne d'en faire encore
un nouveau , en faveur de noftre
chere Ville de Peronne, puiſque nous
voyons vos Excellences dans ses
murs ; & cette ville toute remplie
qu'elle est de la gloire que nosPe
res luy ont acquiſe dans les fiecles
paſſez, avoit encore beſoin de cette
beureuſe journée pour celle de leurs
fucceffeurs, qui affeurent vos Excel-
F
66 IV. P. du Voyage
lences par la bouche de leurs Magiftrats
, du profond respect qu'ils
ont pour vous, & des voeux qu'ils
feront afin que cette union dure
éternellement.
L'Interprete demanda à
Mr Aubé s'il avoit une copie
de fon difcours. Il luy
répondit que oüy , parcequ'il
ſçavoit que les Ambaſſadeurs
en avoient demandé dans
pluſieurs Villes où ils avoient
paffé ; & l'Interprete l'ayant
receuë des mains de ce premier
Magiftrat, la lût, &l'expliqua
enfuite aux Ambaſſadeurs.
Le premier Ambaſſades
Amb. de Siam. 67
deur répondit , Qu'ils estoient
bien obligez à M les Magiftrats
de Peronne , de l'honneur
qu'ils leur rendoient; Qu'ils s'en
Jouviendroient quand ilsſeroient
de retour dans les Etats du Roy
leur Maistre : Que l'Alliance
qui venoit d'eſtre contractée entre
les deuxRois, dureroit autant
que le Soleil &la Lune ; Qu'ils
Je recommandoient à leurs prieres
, & qu'ils croyoient qu'ily
auroit un jour beaucoup de
Chreftiens dans le Royaume de
Siam , & que les François deviendroient
Siamois, & les Siamois
François. Le Chapitre &
Fij
68 IV. P. du Voyage
leBailliage vinrent enfuite les
complimenter. Le Bailliage
avoit àſa teſte M. Vaillant,
Lieutenant general,& leChapitre
M l'Abbé le Veftier,
Docteur de la Maiſon & Societé
de Navarre , & Doyen
du Chapitre de Peronne. Il
eſtoit accompagné de plus
de trente Chanoines, &du
Clergé de ſes quatre Paroifſes.
Voicy de quelle maniere
il parla.
MONSEIGNEVR,
Si tous les peuplesſont dans l'admiration
des rares qualitezde l'andesAmb.
de Siam. 69
guste Monarque dont voſtre Excellence
representefi dignement la per-
Sonne ; s'ils ne peuvent affez élever
la ſageſſe qui regle toutes les
actions, &particulierement le zele
qui luy a fait rechercher l'amitié de
noftre invincible Monarque , avec
quelles marques d'estime &de vineration
ne devons-nous pas recevoir
les Ambaſſadeurs d'un Prince
fi accomply? Quelle joye ne devonsnous
pas faire paroiſtre du bonheur
que nous avons de poffeder les Ministres
d'un Prince si recommandable
&fi cher à toute l'Eglife, dont
il veut bien eftre le protecteurdans
les Royaumes les plus éloignez ?Illustres
Ambaßadeurs , que le Ciel
beniffe les démarches que vousfaites
pour la gloire d'un si grand &
d'un fi aimable Prince : Que la
70 IV. P. du Voyage
bienveillance dont vous voulezbien
honorer les Ministres du Trés -haut,
vous foit à jamais une femence
d'immortalité : Enfin , que vostre
prudence, voſtre ſageffe &toutes les
béroïques qualitez qui vous font
estimer & cherir de LOVIS LE
GRAND & de tous ses peuples,
foient un jour couronnées desſplendeurs
de la Sageffe Eternelle, de fes
trésors infinis , & de ses richeſſes
inépuisables. Ce font, Monseigneur,
les voeux & les plus ardans defirs
de toute cette Compagnie , & en
particulier de celuy qui a l'honneur
de parler icy pour elle.
Pendant que les Ambaffadeurs
eftoient occupés à
écouter ces harangues , & à
des Amb de Siam. 71
yfaire des réponſes auſſi ſpirituelles
qu'obligeantes , le
Major , & l'aide Major du
Regiment de Milice , firen .
faire un mouvement aux
Troupes qui vinrent en bon
ordre dans la Place , où ils les
mirent en Bataille , devant
l'Hôtel des Ambaſſadeurs . Le
Lieutenant Colonel eſtoit à
la teſte à cauſe de l'indiſpoſition
du Colonel , une partie
des Capitaines faiſoit un
front; les Lieutenans eſtoient
dans les diviſions ,& la queuë
eſtoit fermée par le reſte des
Capitaines , ils avoient tous
72 IV P. duVoyage
des plumes blanches. L'ordre
ayant eſté donné enſuite pour
lesvins de preſent, ils furent
portés dans des Cannes par
douze Huiffiers de Ville , qui
avoient à leur teſte les Avocats
& Procureurs du Roy de
l'Hôtel de Ville precedez du
Major , & de l'aide Major de
la Milice avec les trente Drapeaux
des Arts , & Métiers
qui estoient portez par leurs
Enſeignes , au fon d'un fort
grand nombre de Tambours,
le Mareſchal des Logis étoit
à la queuë . Ils entrerent en
cet ordre chés les Ambaſſadeurs,
des Amb de Siam. 73
deurs , auſquels l'Avocat de
la Ville fit compliment , &
preſenta les Vins. L'Ambaffadeur
répondit qu'ils estoient
obligés à Mas de Peronne de
leurhonneſteté, qu'ils voudroient
trouver occafion de les fervir, &
qu'ils n'avoientpas attendu moins
d'honneur qu'ils en recevoient
Sur le recit qu'on leur avoit fait
de Peronne , qu'ils n'oubliroient
jamais. Ces Meſſieurs s'étant
enfuite retirés dans le même
ordre à l'Hôtel de Ville , les
Arquebuſes à croc du Befroy
tirerent , ce qui fit fortir les
Ambaſſadeurs qui furent fur-
G
74 IV. P. du Voyage
pris de voir le Bataillon, dont
ils furent ſaluez de nouveau
de la pique ; aprés quoy les
Arqucbuſes à croc recommencerent
à tirer pour ſatisfaire
leur curiofité. Ils rentrerent
enfuite chez eux , où
Mele Marquis d'Hoquincour
alla leur demander l'ordre
. L'Ambaſſadeur donna
pour mot la Pucelle , & dit
que ce mot estoit affez beau &
affezglorieux à la Ville , pour
n'en pas donner un autre. On
fçait que la Ville de Peronne
n'a jamais efté priſe , quoyqu'elle
ait eſté attaquée en
des Amb. de Siam. 75
1536. par une puiſſanteArmée
que commandoit le Comte
Henry de Naſſau, ſous Charles-
Quint ; les Habitans de
Peronne la repouſſerent vigoureuſement
, après avoir
eſſuyé pluſieurs aſſauts. Les
cloches carillonnerent pendant
tout le ſoir, & toutes les
feneftres de la Ville ſe trouverent
illuminées , & les ruës
remplies de feux par les ordres
& par les loins de M
Aubé. L'Apartement desAmbaſſadeurs
eſtant ſur le derriere
de l'Hoſtel où ils ef
toient logez , M Torf les
r
Dij
76 IV. P. du Voyage
avertit de l'état brillant où
eſtoit la Ville. Ils voulurent
la voir , & fortirent juſque
dans la Place ; ce qui leur fit
dire qu'ils voyoient par là qu'on
n'oublioit rien pour faire honneur
au Roy leurMaistre. Comme
ils ne ſejournerent point
à Peronne, la foule ſe trouva
ſi grande pour les voir fouper
, que la curioſité d'une
grande partie des Dames ne
pût eſtre ſatisfaire. L'Ambaffadeur
ayant demandé le
Plan de laVille à M. le Marquis
d'Hoquincour, il le luy
fit donner parM.Tifon, Ing
r
des Amb. de Siam. ララン
genieur de Sa Majesté , de la
refidence de Peronne , avec
lequel il l'examina. Le lendemain
le Bataillon s'eſtant
remis en deux hayes, comme
le jour precedent, dés fix heures
du matin , les Ambaffadeurs
partirent à ſept au travers
de cette double haye.
M le Gouverneur , M le
Lieutenant de Roy , & M's
de Ville les attendoient à la
Porte de la Ville , où ils leur
firent de nouveaux complimens
; & les Ambaſſadeurs
aprés les avoir remerciez ,
fortirent au carillon des clo-
Giij
178 IV.P. du Voyage
ches & au bruit du canon,&
allerent dîner à Feſnes , d'où
ils prirent la route de Saint-
Quentin.
Fermer
Résumé : Peronne. [titre d'après la table]
Le texte relate l'arrivée des ambassadeurs de Siam à Peronne, une ville fortifiée en Picardie située sur la rivière de Somme. Entourée de marais, Peronne a résisté à plusieurs tentatives de prise par les Espagnols. Les habitants, familiers des exercices militaires, étaient impatients d'accueillir les ambassadeurs. Pour l'occasion, trente-et-un drapeaux étaient exposés à l'Hôtel de Ville et les boutiques étaient fermées. Les ambassadeurs ont été reçus par le marquis d'Hoquincourt, gouverneur de Peronne, et le maire Aubé, qui leur ont remis les clés de la ville. Ils ont été escortés par seize compagnies de la milice et logés dans un hôtel spécialement préparé, avec une garde de cinquante mousquetaires. Le marquis d'Hoquincourt et les magistrats de Peronne ont prononcé des discours de bienvenue, soulignant l'amitié entre les rois de France et de Siam. Les ambassadeurs ont répondu en exprimant leur gratitude et en espérant une alliance durable. Le chapitre et le bailliage ont également adressé leurs compliments. Pendant leur séjour, des mouvements militaires ont été effectués et des vins ont été offerts aux ambassadeurs. La ville était illuminée, permettant aux ambassadeurs d'admirer les festivités. Le lendemain, ils ont quitté Peronne sous les honneurs militaires et se sont dirigés vers Saint-Quentin.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 2663-2664
ADDITION.
Début :
Par les dernieres Lettres de Constantinople, on a appris que c'étoit Osman, Pacha de [...]
Mots clefs :
Constantinople, Grand vizir, Divan, Milice, Tremblement de terre, Bataillon, Lisbonne
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texteReconnaissance textuelle : ADDITION.
ADDITION.
Ar les dernieres Lettres de Constantinople ;
on a appris que c'étoit Osman , Pacha de
Bosnie , qui avoit été nommé Grand Visir
qu'il avoit fait uue Entrée magnifique ; que le .
Peuple l'avoit reçu avec de grandes acclama
tions ; que les trois jours après son Entrée , it
avoit fait assembler le Divan , pour lui faireconnoître
la nécessité qu'il y avoit de prendre
des mesures pour rétablir la bonne intelligence
entre le G. S , la Milice et le Peuple ; qu'il falloit
cesser les poursuites qu'on faisoit avec trop
de rigueur contre ceux qui n'étoient que soupçonnez
d'avoir eû part aux dernieres revoltes ;
que c'étoit le seul moyen qu'il croyoit capable
de rétablir la tranquillité dans la Ville ; qu'en
conséquence de cet avis , on avoit déchiré tous
les Procès qu'on avoit commencé d'instruire:
contre divers Particuliers , et qu'on avoit r'ouvert
les Caffés publics qui avoient été fermez
par ordre du dernier G. V ; que le G. S. avoit
nommé un nouvel Aga des Jannissaires , et un
nouveau Capitan Pacha.
On mande de Moscou , qu'un Officier arrivé
de Derbent avoit confirmé les premiers avis. "
d'une
2664 MERCURE DE FRANCE
'd'une Victoire remportée par le Roi de Perse
sur le secours que le G. S. envoyoit au Gouver
neur d'Erivan. Ce secours qui étoit de 20000 .
hommes ayant été attaqué par les Persans à
une journée de Bagdad , dans un défilé où il ne
pouvoit se mettre en bataille , 8000. Turcs y
furent tués sur la place , 2000. faits Prisonniers,
et le reste s'étant sauvé abandonna ses provisions
ses munitions de Guerre et quelques
pieces de Canon.
2
›
,
Par les Lettres de Naples on apprend que le
Tremblement de Terre du 17. du inois dernier ,
avoit été très - violent dans la Pouille et dans
l'Abruzze ; qu'il avoit renversé près des deux
tiers de la petite Ville de Barletta , et un grand
nombre de Maisons dans celle de Canosa , et
que plusieurs habitans de ces deux Villes avoient
péri sous les ruines.
Deux Bataillons du Regiment de Ligneville ,
et le Regiment de Dragons de Saxe- Gotha , qui
étoient dans le Royaume de Napies , se préparent
à partir dans peu pour Genes où ils feront
partie du troisiéme Corps de Troupes que
l'Empereur a accordé à cette Republique , pour
soumettre les Rebelles de l'Isle de Corse .
จ
On apprend de Lisbonne le , que 10 Octobre
on publia un Decret , par lequel le Roy de
Portugal a levé toutes les deffenses faites aa
mois de Juillet 1728 , d'avoir aucune correspons
dance avec la Cour de Rome.
Ar les dernieres Lettres de Constantinople ;
on a appris que c'étoit Osman , Pacha de
Bosnie , qui avoit été nommé Grand Visir
qu'il avoit fait uue Entrée magnifique ; que le .
Peuple l'avoit reçu avec de grandes acclama
tions ; que les trois jours après son Entrée , it
avoit fait assembler le Divan , pour lui faireconnoître
la nécessité qu'il y avoit de prendre
des mesures pour rétablir la bonne intelligence
entre le G. S , la Milice et le Peuple ; qu'il falloit
cesser les poursuites qu'on faisoit avec trop
de rigueur contre ceux qui n'étoient que soupçonnez
d'avoir eû part aux dernieres revoltes ;
que c'étoit le seul moyen qu'il croyoit capable
de rétablir la tranquillité dans la Ville ; qu'en
conséquence de cet avis , on avoit déchiré tous
les Procès qu'on avoit commencé d'instruire:
contre divers Particuliers , et qu'on avoit r'ouvert
les Caffés publics qui avoient été fermez
par ordre du dernier G. V ; que le G. S. avoit
nommé un nouvel Aga des Jannissaires , et un
nouveau Capitan Pacha.
On mande de Moscou , qu'un Officier arrivé
de Derbent avoit confirmé les premiers avis. "
d'une
2664 MERCURE DE FRANCE
'd'une Victoire remportée par le Roi de Perse
sur le secours que le G. S. envoyoit au Gouver
neur d'Erivan. Ce secours qui étoit de 20000 .
hommes ayant été attaqué par les Persans à
une journée de Bagdad , dans un défilé où il ne
pouvoit se mettre en bataille , 8000. Turcs y
furent tués sur la place , 2000. faits Prisonniers,
et le reste s'étant sauvé abandonna ses provisions
ses munitions de Guerre et quelques
pieces de Canon.
2
›
,
Par les Lettres de Naples on apprend que le
Tremblement de Terre du 17. du inois dernier ,
avoit été très - violent dans la Pouille et dans
l'Abruzze ; qu'il avoit renversé près des deux
tiers de la petite Ville de Barletta , et un grand
nombre de Maisons dans celle de Canosa , et
que plusieurs habitans de ces deux Villes avoient
péri sous les ruines.
Deux Bataillons du Regiment de Ligneville ,
et le Regiment de Dragons de Saxe- Gotha , qui
étoient dans le Royaume de Napies , se préparent
à partir dans peu pour Genes où ils feront
partie du troisiéme Corps de Troupes que
l'Empereur a accordé à cette Republique , pour
soumettre les Rebelles de l'Isle de Corse .
จ
On apprend de Lisbonne le , que 10 Octobre
on publia un Decret , par lequel le Roy de
Portugal a levé toutes les deffenses faites aa
mois de Juillet 1728 , d'avoir aucune correspons
dance avec la Cour de Rome.
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Résumé : ADDITION.
Le texte décrit plusieurs événements politiques et militaires. À Constantinople, Osman, Pacha de Bosnie, a été nommé Grand Visir et a proposé des mesures pour rétablir la paix entre le Grand Sultan, la milice et le peuple. Il a recommandé de cesser les poursuites contre les suspects des récentes révoltes et de rouvrir les cafés publics, ce qui a conduit à l'abandon des procès en cours et à la nomination de nouveaux responsables militaires. À Moscou, une victoire du roi de Perse sur une troupe ottomane de 20 000 hommes près de Bagdad a été confirmée. En Italie, un tremblement de terre a détruit une grande partie de Barletta et de nombreuses maisons à Canosa, causant plusieurs morts. Par ailleurs, deux bataillons du régiment de Ligneville et le régiment de dragons de Saxe-Gotha se préparent à partir pour Gênes pour renforcer les troupes impériales contre les rebelles corses. À Lisbonne, un décret royal a levé les interdictions de correspondance avec la Cour de Rome, mises en place en juillet 1728.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 585
DANNEMARCK.
Début :
Par un Edit du Roy, la Milice qui avoit été abolie, est presentement rétablie. Il est porté [...]
Mots clefs :
Milice
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texteReconnaissance textuelle : DANNEMARCK.
DANNEMARCK.
Ar un Edit du Roy , la Milice qui avoit été
PAabolie , est presentement rétablie. Il est porté
par cet Edit que chaque Milicien , âgé depuis
16 ans jusqu'à 30 servira huit ans ; et que ceux
qui auront passé 30 ans , ne serviront que six
ans ; après lequel temps on leur donnera lens
congé.
Ar un Edit du Roy , la Milice qui avoit été
PAabolie , est presentement rétablie. Il est porté
par cet Edit que chaque Milicien , âgé depuis
16 ans jusqu'à 30 servira huit ans ; et que ceux
qui auront passé 30 ans , ne serviront que six
ans ; après lequel temps on leur donnera lens
congé.
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4
p. *210-210
De Naples, le 20 Janvier.
Début :
On fait ici des préparatifs extraord. On recrute les vieilles Troupes, on forme de nouveaux [...]
Mots clefs :
Enrôlement, Préparatifs , Troupes, Milice, Armements, Artillerie, Munitions, Conseils
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texteReconnaissance textuelle : De Naples, le 20 Janvier.
De Naples, le 20 Janvier.
On fait ici des préparatifs extraord . On recrute
les vieilles Troupes , on forme de nouveaux Ré
gimens. Les Paylans des Frontieres du Royaume,
qui avoient coutume d'aller travailler l'hyver dans
l'Etat de l'Eglife , ont eu défenfe de s'abſenter.
On veut choilir parmi eux des hommes en état de
fervir , & en compofer un Corps de Milice. On
preffe l'Armement des Vaiffeaux & des Frégates.
On travaille à aſſembler une Artillerie formidable
; & on fait de grands amas de toutes eſpéces
de munitions de Guerre. Au milieu de ces mouvemens
, la Cour reçoit & dépêche des Couriers.
Les Confeils fe tiennent avec affiduité , & rien ne
tranfpire des réfolutions qu'on y a prifes.
On fait ici des préparatifs extraord . On recrute
les vieilles Troupes , on forme de nouveaux Ré
gimens. Les Paylans des Frontieres du Royaume,
qui avoient coutume d'aller travailler l'hyver dans
l'Etat de l'Eglife , ont eu défenfe de s'abſenter.
On veut choilir parmi eux des hommes en état de
fervir , & en compofer un Corps de Milice. On
preffe l'Armement des Vaiffeaux & des Frégates.
On travaille à aſſembler une Artillerie formidable
; & on fait de grands amas de toutes eſpéces
de munitions de Guerre. Au milieu de ces mouvemens
, la Cour reçoit & dépêche des Couriers.
Les Confeils fe tiennent avec affiduité , & rien ne
tranfpire des réfolutions qu'on y a prifes.
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Résumé : De Naples, le 20 Janvier.
À Naples, le 20 janvier, des préparatifs militaires sont en cours. Les troupes sont recrutées et de nouveaux régiments formés. Les paysans des frontières doivent rester pour constituer une milice. L'armement des vaisseaux et l'assemblage de l'artillerie sont accélérés. Des munitions sont stockées. La cour échange des courriers et tient des conseils secrets.
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5
p. 211-212
DE VERSAILLES, le 3 Mai.
Début :
L'Ecole des Chevaux-Legers de la Garde ordinaire du Roi, vient de donner à Monseigneur [...]
Mots clefs :
Duc de Bourgogne, École, Garde du roi, Maniement des armes, Infanterie, Exercices, Représentation, Inspection, Milice, Abbaye, Diocèse, Ordre, Abbé, Sceau, Marquis, Sa Majesté
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texteReconnaissance textuelle : DE VERSAILLES, le 3 Mai.
DE VERSAILLES le 3 Mai.
L'Ecole des Chevaux- Legers de la Garde ordinaire
du Roi , vient de donner à Monfeigneur le
Duc de Bourgogne le même fpectacle qu'elle offrit
à Sa Majesté au mois de Juin 1756. Les Eleves
de cette Ecole firent devant ce Prince le maniement
des armes , les évolutions de l'infanterie ,
les exercices de l'efcrime & du voltiger. De la
falle de ces exercices , le Prince paffa à une galle
-rie qui domine une vafte carriere , d'où il vit faire
le manége , les évolutions de cavalerie & différentes
courfes de tête. Enfuite les Eléves lui donnèrent
des images de choc & de mêlée de cavalerie
, de poftes attaqués , d'infanterie forcée dans
212 MERCURE DE FRANCE .
fes retranchemens . Ce fpectacle guerrier fe ter
mina par la réunion de l'infanterie & de la cavalerie
formée en bataille devant le Prince , qui en
parut fort fatisfait.
Toutes les perfonnes qui accompagnèrent Monfeigneur
le Duc de Bourgogne, & une foule nombreuſe
de ſpectateurs , applaudirent aux ſuccès des
Eleves de cette Ecole , qui fe perfectionne tous les
jours.
Sa Majefté a chargé de l'Infpection des Milices
Gardes Côtes de la Province de Bretagne , le
Comte de la Noue de Vair , Colonel réformé à la
fuire du régiment de Picardie.
Du 1000
Le Roi a donné l'Abbaye de la Garde - Dieu ,
Ordre de Citeaux , Diocèle de Cahors , à l'Abbé
de Foy , Prêtre du Diocèle de Bourges.
L'Abbaye de Bonlieu , Ordre de Citeaux , Diocèle
de Limoges , à l'Abbé Defmarais , Grand-Vicaire
& Chanoine de la Cathédrale de Troyes.
L'Abbaye de Madion , Ordre de S. Benoît
Diocèle de Saintes , à l'Abbé d'Hériffon , Chanoine
de la Cathé Irale de Saintes.
Et le Prieuré de S. Pierre Defurunnes , Diocèfe
de la Rochelle , au fieur la Boucherie de Varaiſe ,
Chanoine de la Rochelle , & Confeiller- Clerc au
Préfidial de cette Ville.
Du 17.
Lei de ce mois , le Roi tint le fceau la
pour
quarante-neuvieme fois. Le Marquis de Bethune
prêta ferment entre les mains de Sa Majeſté ,
pour la charge de Colonel- Général de la Cavalerie
Légere , vacante par la mort du Prince de Turenne.
L'Ecole des Chevaux- Legers de la Garde ordinaire
du Roi , vient de donner à Monfeigneur le
Duc de Bourgogne le même fpectacle qu'elle offrit
à Sa Majesté au mois de Juin 1756. Les Eleves
de cette Ecole firent devant ce Prince le maniement
des armes , les évolutions de l'infanterie ,
les exercices de l'efcrime & du voltiger. De la
falle de ces exercices , le Prince paffa à une galle
-rie qui domine une vafte carriere , d'où il vit faire
le manége , les évolutions de cavalerie & différentes
courfes de tête. Enfuite les Eléves lui donnèrent
des images de choc & de mêlée de cavalerie
, de poftes attaqués , d'infanterie forcée dans
212 MERCURE DE FRANCE .
fes retranchemens . Ce fpectacle guerrier fe ter
mina par la réunion de l'infanterie & de la cavalerie
formée en bataille devant le Prince , qui en
parut fort fatisfait.
Toutes les perfonnes qui accompagnèrent Monfeigneur
le Duc de Bourgogne, & une foule nombreuſe
de ſpectateurs , applaudirent aux ſuccès des
Eleves de cette Ecole , qui fe perfectionne tous les
jours.
Sa Majefté a chargé de l'Infpection des Milices
Gardes Côtes de la Province de Bretagne , le
Comte de la Noue de Vair , Colonel réformé à la
fuire du régiment de Picardie.
Du 1000
Le Roi a donné l'Abbaye de la Garde - Dieu ,
Ordre de Citeaux , Diocèle de Cahors , à l'Abbé
de Foy , Prêtre du Diocèle de Bourges.
L'Abbaye de Bonlieu , Ordre de Citeaux , Diocèle
de Limoges , à l'Abbé Defmarais , Grand-Vicaire
& Chanoine de la Cathédrale de Troyes.
L'Abbaye de Madion , Ordre de S. Benoît
Diocèle de Saintes , à l'Abbé d'Hériffon , Chanoine
de la Cathé Irale de Saintes.
Et le Prieuré de S. Pierre Defurunnes , Diocèfe
de la Rochelle , au fieur la Boucherie de Varaiſe ,
Chanoine de la Rochelle , & Confeiller- Clerc au
Préfidial de cette Ville.
Du 17.
Lei de ce mois , le Roi tint le fceau la
pour
quarante-neuvieme fois. Le Marquis de Bethune
prêta ferment entre les mains de Sa Majeſté ,
pour la charge de Colonel- Général de la Cavalerie
Légere , vacante par la mort du Prince de Turenne.
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Résumé : DE VERSAILLES, le 3 Mai.
Le 3 mai, l'École des Chevaux-Légers de la Garde ordinaire du Roi a présenté un spectacle au Duc de Bourgogne, similaire à celui offert au Roi en juin 1756. Les élèves ont démontré le maniement des armes, les évolutions de l'infanterie, ainsi que les exercices d'escrime et de voltige. Le Duc a ensuite observé des manœuvres de cavalerie et diverses courses de tête depuis une galerie. Les élèves ont simulé des combats de cavalerie, des attaques de postes et de l'infanterie forcée dans ses retranchements. Le spectacle s'est conclu par une formation en bataille de l'infanterie et de la cavalerie devant le Prince, qui en a été très satisfait. Les spectateurs ont applaudi les performances des élèves, soulignant leur perfectionnement constant. Par ailleurs, le Roi a nommé le Comte de la Noue de Vair à l'inspection des Milices Gardes Côtes de la Province de Bretagne. Il a également attribué diverses abbayes et prieurés à des ecclésiastiques. Le 17 mai, le Roi a tenu le sceau pour la quarante-neuvième fois, et le Marquis de Béthune a prêté serment pour la charge de Colonel-Général de la Cavalerie Légère, vacante suite au décès du Prince de Turenne.
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6
p. 212-213
DE PARIS, le 5 Mai.
Début :
La Compagnie des Intéressés au Canal de Provence, est obligée d'avertir tous les [...]
Mots clefs :
Actions, Canal de Provence, Arrêts, Ordonnance du roi, Corps royal d'artillerie, Service, Bataillons, Provence, Milice, Maréchal
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texteReconnaissance textuelle : DE PARIS, le 5 Mai.
De PARIS , le Mai.
La Compagnie des Intéreffés au Canal de Proeft
obligée d'avertir tous les Porteurs d'acvence
,
越
1
213
JUIN. 1759.
tions établies fur l'entreprise de ce Canal , que conformément
aux Arrêts rendus le 23 Janvier & le
Avril de cette année , dans la Chambre des
Eaux & Forêts du Parlement d'Aix , ils doivent
avant le 9 du prochain mois deJuin , dépofer leurs
actions à Paris chez le fieur Therese , Notaire, rue
du Roule , & à Aix chez le fieur Pontier ; toutes
les actions qui ne feront pas déposées avant ce
terme , feront réduites à la moitié de leur valeur.
Du 12.
On vient de publier une Ordonnance du Roi ,
en date du 2 du mois dernier , portant Réglement
pour le fervice du Corps Royal de l'Artillerie. Cette
Ordonnance eft divifée en trois parties. La premiere
traite du ſervice en général , la feconde régle
le fervice dans les places , & la troiſiéme a
pour objet le fervice en campagne. 3
On écrit de Marfeille que les fix Bataillons.des
troupes du Roi , qui étoient en Corfe , doivent arriver
inceffamment en Provence . Ce renfort, joint
aux autres troupes qui font dans cette Province ,
formera un corps de dix-huit Bataillons. Il y a de
plus , quatre mille Gardes- Côtes , & une Milice
Bourgeoife de cinq mille hommes , que la Ville
'de Marfeille vient de lever. Le Maréchal de Thomond
a fait mettre en bon état toutes les batteries
qui font fur les côtes de la Méditerrannée. Il a
en Languedoc vingt - cinq Bataillons , & il a fait
un choix parmi les Milices du pays , d'un corps de
cinq mille hommes , qui fe porteront avec promp
titude par- tout où la néceſſité l'exigèra .
La Compagnie des Intéreffés au Canal de Proeft
obligée d'avertir tous les Porteurs d'acvence
,
越
1
213
JUIN. 1759.
tions établies fur l'entreprise de ce Canal , que conformément
aux Arrêts rendus le 23 Janvier & le
Avril de cette année , dans la Chambre des
Eaux & Forêts du Parlement d'Aix , ils doivent
avant le 9 du prochain mois deJuin , dépofer leurs
actions à Paris chez le fieur Therese , Notaire, rue
du Roule , & à Aix chez le fieur Pontier ; toutes
les actions qui ne feront pas déposées avant ce
terme , feront réduites à la moitié de leur valeur.
Du 12.
On vient de publier une Ordonnance du Roi ,
en date du 2 du mois dernier , portant Réglement
pour le fervice du Corps Royal de l'Artillerie. Cette
Ordonnance eft divifée en trois parties. La premiere
traite du ſervice en général , la feconde régle
le fervice dans les places , & la troiſiéme a
pour objet le fervice en campagne. 3
On écrit de Marfeille que les fix Bataillons.des
troupes du Roi , qui étoient en Corfe , doivent arriver
inceffamment en Provence . Ce renfort, joint
aux autres troupes qui font dans cette Province ,
formera un corps de dix-huit Bataillons. Il y a de
plus , quatre mille Gardes- Côtes , & une Milice
Bourgeoife de cinq mille hommes , que la Ville
'de Marfeille vient de lever. Le Maréchal de Thomond
a fait mettre en bon état toutes les batteries
qui font fur les côtes de la Méditerrannée. Il a
en Languedoc vingt - cinq Bataillons , & il a fait
un choix parmi les Milices du pays , d'un corps de
cinq mille hommes , qui fe porteront avec promp
titude par- tout où la néceſſité l'exigèra .
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Résumé : DE PARIS, le 5 Mai.
L'avis de la Compagnie des Intérêffés au Canal de Proeft, daté du 21 juin 1759, informe les porteurs d'actions qu'ils doivent déposer leurs titres avant le 9 juin suivant chez le notaire Therese à Paris ou Pontier à Aix, conformément aux arrêts du Parlement d'Aix de janvier et avril 1759. Les actions non déposées seront réduites de moitié. Par ailleurs, une ordonnance royale du 2 mai 1759 régit le service du Corps Royal de l'Artillerie, divisé en trois parties : le service en général, le service dans les places et le service en campagne. Des nouvelles de Marseille rapportent l'arrivée de six bataillons du roi en Provence, portant le total des troupes à dix-huit bataillons. De plus, quatre mille Gardes-Côtes et une milice bourgeoise de cinq mille hommes ont été levés. Le maréchal de Thomond a préparé des batteries sur les côtes méditerranéennes et rassemblé vingt-cinq bataillons en Languedoc, ainsi qu'une milice de cinq mille hommes prête à intervenir.
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7
p. 15-29
LE RUSSE DETROMPÉ. ANECDOTE Philosophique, composée sur des Mémoires envoyés de Russie.
Début :
LA plupart des Rois qui ont reçu le surnom de Grand ne sont guère connus [...]
Mots clefs :
Russe, Rois, Empire, Europe, Milice, Pouvoir, Opiniâtreté , Religion
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texteReconnaissance textuelle : LE RUSSE DETROMPÉ. ANECDOTE Philosophique, composée sur des Mémoires envoyés de Russie.
LE RUSSE DETROMPÉ.
ANECDOTE Philofophique , composée
fur des Mémoires envoyés de Ruffie.
La plupart des Rois qui ont reçu le
furnom de Grand ne font guère connus
que par les grands maux qu'ils ont faits
à l'humanité. Vous ne l'avez pas porté ,
Princes , qui avez cru que vos Sujets
étoient des hommes & que , les Peuples
voiſins de votre Empire n'étoient pas vos
Sujets. Vous en méritiez un plus flatteur
, a mon Roi ! Le Souverain bienaimé
de la Nation la plus éclairée ,laplus
courageuſe , la plus généreuſe & la plus
équitable , eſt digne de recevoir tous
les titres qu'on décerne aux Héros. Nous
les avons tous rrenfermés dans un ſeul :
il eſt à la fois rexpreffion de l'amour ,
de la reconnoiffance & de la vérité.
Nous nous refſouviendrons toujours que
vous n'avez foutenu la guerre que pour
Phonneur de votre Couronne , &que
vous n'avez fait la paix que pour notre
bonheur.
Dans le petit nombre de Monarques
auxquels on accorda le furnom de Grand
16 MERCURE DE FRANCE .
pour avoir fait de grandes chofes , la
poſtérité verra avec joie Pierre I. Quand
il monta fur le Trône , la Ruſſie n'avoit
aucune influence dans les affaires de l'Europe
. Ses vaſtes déferts étoient menacés
de tous les côtés . L'intérieur de l'Etat
étoit troublé par des factions formidables .
Une milice infolente, accoutumée à faire
trembler ſes Maîtres , les retenoit ſous un
joug qu'ils n'oſoient fecouer. Un Patriarche
ambitieux ſe ſervoit habilement de
la crédulité du Peuple pour ufurper un
pouvoir qui le rendoit l'égal de fon
Souverain . La fuperftition compagne de
Pignorance, regnoit à fon gré fur les efprits.
Les Loix de cette Nation barbare
étoient autant d'abus qui s'oppoſoient à
ſa ſplendeur future. L'agriculture languiſſoit.
Les finances étoient mal adminiſtrées.
On manquoitdes manufactures
les plus utiles. Le commerce étoit négligé.
Le nom même des beaux arts
qui ſuppoſent l'abondance , étoit ignoré.
On est étonné des obſtacles qui ſe
préſentoient en foule pour créer de nouveaux
hommes , pour rendre le fceptre
de la Ruffie reſpectable à toutes les Puiffances
: Pierre vit tout ce qu'il falloit
faire pour y parvenir , & tout ce qu'il
falloit faire , il le fit.
2
JUIN. 1763. 17
;
Tout le monde ſçait que dans le ſyftême
de réformation qu'il ſuivit conftamment
, il entra dans des détails qui ,
pourparoître minucieux, ne ſont pas audeſſous
d'un ſage Législateur. De tous
les projets qu'il conçut pour adoucir la
rudeſſe des moeurs de ſes Sujets , celui
qui concernoit les habits& la barbe , excita
le plus de murmures ; & malgré la
gaîté qu'on mit dans l'exécution , il ſe
trouva pluſieurs entêtés qui aimerent
mieux ſe reléguer d'eux-mêmes au fond
de la Sibérie , que de confentir que des
Tailleurs & des Barbiers inhumains , rognaſſent
leurs habits & leur coupaſſent
entiérement la barbe.
Alexis Shereto fut du nombre de ces
victimes de leur opiniâtreré. C'étoit un
homme de quarante ans , qui avoit joui
de quelque crédit auprès de la Princeſſe
Sophie. Il étoit veuf & n'avoit qu'une
fille mariée à un des principauxBoyards.
Il étoit extrêmement conſidéré à cauſe
de ſa vaſte érudition ; car il avoit appris
à lire & à chiffrer en trois ans, d'un Marchand
Européen qu'il avoit logé chez
lui. Il étoit confulté dans toutes les affaires
de la Religion ; mais nos Mémoires
aſſurent qu'il ne voulut prendre aucun
parti dans cette fameuſe queſtion: ſea
18 MERCURE DE FRANCE.
voir fi l'on devoit faire le ſigne de la
croix avec deux doigts ou avec trois. Il
avoit été accuſé d'être Athée , Théiſte ,
Déifte , Matérialiſte , Philoſophe , parce
qu'il avoit eu le front d'avancer qu'un
homme qui auroit tué fon pere & fa mere
, n'en feroit pas quitte pour une prière
au grand S. Nicolas , & qu'il feroit néceffaire
qu'il fît pénitence. On avoit été
fur le point de convoquer un Concile
pour le condamner ; mais il avoit trouvélemoyende
conjurer l'orage , &de
regagner l'eſtime des Caſuiſtes que fa témérité
lui avoit fait perdre.
Alexis Shereto,avec une barbe qui lui
tomboit juſques ſur la ceinture & une
robe qui lui couvroit les talons , prit
joyeusement,le chemin de la Sibérie ,
trop content de n'apprendre que par la
Renommée les moyens que le Czar mettroit
en uſage pour forcer ſes Sujets à
devenir heureux. Il s'arrêta dans la Samoyédie,
& fe pratiqua une demeure fouterraine
ſuivant l'uſage des lieux. Il fur
bientôt célébre dans le Canton ; & les
Samoyedes qui n'ont du poil que fur la
tête , ne pouvoient comprendre qu'il eût
quitté Mofcou pour conſerver du poil au
menton .
On s'attend peut-être à trouver ici la
JU I N. 1763. 19
defcription du Pays des Samoyedes , &
des éclairciſſemens fur leur conformation&
fur les productions du fol ingrat
qu'ils cultivent. Nous ſcavons qu'il eft
beau de ne pas ignorer l'étendue des
plaines , la hauteur des montagnes , le
nombre de bourgades qu'on trouve dans
une Contrée; qu'il eſt utile d'en connoître
les plantes , les arbres , la culture
qu'on y emploie & laforme & la couleur
des individus qui l'habitent : mais nous
croyons en même-temps qu'il eſt plus,
beau &plusutile de s'occuper de l'étude
des moeurs ; & fans déprimer la Géographie
,l'Histoire Naturelle & la Phyſique ,
nous ne craindrons pas d'avancer que la
ſcience du coeur humain fera toujours les
délices du vrai Philoſophe ; & qu'il viendra
un temps , même en France , où l'on
aura plus d'obligation à un Moralifte
qui s'appliquera à connoître ſes ſemblables
& à les rendre meilleurs , qu'à un
Auteur qui mettra toute fa gloire à les
enrichir.
Les Samoyedes étoient alors abſolument
privés des notions les plus communes
& les moins abſtraites. Ils n'avoient
aucune idée de ce que nous entendons
par les mots de vice& de vertu. Leur Religion
étoit fans culte. Ils ſe bornoient à
20 MERCURE DE FRANCE.
reconnoître un bon & un mauvais principe
; ils reſſembloient affez aux Sauvages
de l'Amérique ; & s'ils euſſent comtracté
l'habitude de marcher à quatre
pattes , on les eût pris pour cette eſpéce
d'animaux qu'un de nos Ecrivains appelle
des hommes par excellence.
Shereto , grand partiſan de l'ancienne
fimplicité , ſe félicitoit tous les jours de
vivre au milieu d'un Peuple affez heureux
pour être privé du ſens commun.
Que l'ignorance & la pauvreté , diſoitil
, ſont préférables à ces arts perfides qui
corrompent les moeurs en les poliſſant !
Le repos &l'innocence ſuffiſent à l'homme.
Les Loix ne ſont propres qu'à lui
ravir l'un & l'autre .
Tandis qu'il déraiſonnoit ainſi , il s'apperçut
qu'on avoit coupé la moitié de
fa récolte prochaine dans un petit champ
qu'il avoit cultivé lui-même. Il vit deux
hommes qui emportoient tranquillement
les gerbes qu'ils avoient faites. Il courut
à eux ; & dans la colère où il étoit, incapable
de garder aucune meſure , il les
chargea de coups en leur reprochant
le crime qu'ils venoient de commettre.
Les Samoyedes ne concevant rien à ſa
colère , ni à ſes reproches , lui rendirent
avec ufure les coups qu'ils en avoient
JUIN. 1763 . 21
reçus ; & l'ayant mis hors de combat ,
s'acheminerent tranquillement vers leur
habitation , chargés des fruits de leur
larcin.
Le pauvre Alexis , couché par terre ,
ſe plaignoit amérement d'avoir eſſuyé
laméchancetédes hommes dans un Pays
où ils ne ſçavoient ce que c'étoit que la
méchanceté. Un vieux Samoyede s'approcha
de lui. Alexis lui raconta ſa facheuſe
avanture. Il n'en épargna pas
les auteurs & leur donna les épithétes les
plus outrageantes. Le vieillard le porta
dans ſa caverne ; & après lui avoir laiſſé
le temps d'exhaler ſon dépit , il touffa
trois fois , ſe moucha proprement avec
ſes doigts & lui parla en ces termes.
Vousme faites pitié , mon cher frère ;
vous êtes vous-même l'artiſan de votre
infortune,& vous oſez vous plaindre! En
véritéje ne vous conçois pas. Que voulezvous
dire par votre bled qu'on vous a
pris ? Ce bled étoit-il plutôt à vous qu'à
vos frères ? La Terre n'eſt-elle plus la
mère commune de tous ? Fâchez-vous
donc auffi contre les animaux qui certainement
n'ont pas épargné votre bled.
Ceux qui vous en ont enlevé la moitié ,
méritoient de votre part des remercîmens:
ils pouvoient tout enlever ; & leur
20 MERCURE DE FRANCE.
reconnoître un bon & un mauvais principe
; ils reſſembloient affez aux Sauvages
de l'Amérique ; & s'ils euſſent contracté
l'habitude de marcher à quatre
pattes , on les eût pris pour cette eſpéce
d'animaux qu'un de nos Ecrivains appelle
des hommes par excellence.
Shereto , grand partiſan de l'ancienne
fimplicité , ſe félicitoit tous les jours de
vivre au milieu d'un Peuple affez heureux
pour être privé du ſens commun.
Que l'ignorance & la pauvreté , diſoitil
, font préférables à ces arts perfides qui
corrompent les moeurs en les poliſſant !
Le repos &l'innocence ſuffiſent à l'homme.
Les Loix ne ſont propres qu'à lui
ravir l'un & l'autre .
Tandis qu'il déraiſonnoit ainſi , il s'apperçut
qu'on avoit coupé la moitié de
fa récolte prochaine dans un petit champ
qu'il avoit cultivé lui-même. Il vit deux
hommes qui emportoient tranquillement
les gerbes qu'ils avoient faites. Il courut
à eux ; &dans la colère où il étoit, incapable
de garder aucune meſure , il les
chargea de coups en leur reprochant
le crime qu'ils venoient de commettre.
Les Samoyedes ne concevant rien à ſa
colère , ni à ſes reproches , lui rendirent
avec ufure les coups qu'ils en avoient
JUIN. 1763. 21
1
reçus ; & l'ayant mis hors de combat ,
s'acheminerent tranquillement vers leur
habitation , chargés des fruits de leur
larcin.
Le pauvre Alexis , couché par terre ,
ſe plaignoit amérement d'avoir eſſuyé
la méchanceté des hommes dans un Pays
où ils ne ſçavoient ce que c'étoit que la
méchanceté. Un vieux Samoyede s'approcha
de lui. Alexis lui raconta ſa facheuſe
avanture. Il n'en épargna pas
les auteurs & leur donna les épithétes les
plus outrageantes. Le vieillard le porta
dans ſa caverne ; & après lui avoirlaiſſé
le temps d'exhaler ſon dépit , il touffa
trois fois , ſe moucha proprement avec
ſes doigts &lui parla en ces termes.
a
Vousme faites pitié , mon cher frère ;
vous êtes vous-même l'artiſan de votre
infortune,& vous oſez vous plaindre! En
véritéje ne vous conçois pas .Que voulezvous
dire par votre bled qu'on vous a
pris ?? Ce bled étoit -il plutôt vous qu'à
vos frères ? La Terre n'eſt-elle plus la
mère commune de tous ? Fâchez-vous
donc auffi contre les animaux qui certainement
n'ont pas épargné votrebled.
Ceux qui vous en ont enlevé la moitié ,
méritoient de votre part des remercîmens:
ilspouvoient tout enlever ; & leur
22 MERCURE DE FRANCE .
,
modération eſtune ſuite de l'eſtime qu'ils
ont pour vous. Cependant loin de reconnoître
leur honnêteté , comme vous
le deviez , vous les avez attaqués : il étoit
toutfimple , tout naturelqu'ils fe défendiffent.
Ils ſe ſonttrouvés les plus forts
&vous avez été roſſé ; cela eſt dans
l'ordre. Allons , croyez- moi , convenez.
que vous avez tort & tout vous fera pardonné.
Au reſte , fi le bled qu'ils vous
ont laiffé , ne vous ſuffit pas , les fruits
que vous voyez ſur ces arbres vous appartiennent
comme à nous. Nous nous
contentonsdu néceſſaire,&nous le prenons
indifféremment partout. Imiteznous
, & foyez perfuadé que nous fommes
trop juſtes pour voler fans en avoir
debonnes raiſons .
Shereto goûta ce diſcours tout étrange
qu'il étoit. Il en remercia Arixboul ( c'eſt
le nom du vieillard) & lui promit d'en
faire fon profit. Cependant la neige tomba
avec tant d'abondance , que fon bled
difparut à ſes yeux. Il ſe confola de ce
déſaſtre qu'il n'auroit pas éprouvé s'il
avoit été en état de travailler deux jours
plutôt. Il chercha un autre terrein plus
propre à tenterune nouvelle expérience ;
mais il ne trouva pas les outils qu'il avoit
faits pour remuer la terre. Arixboul étoit
JUIN. 1763. 23
le ſeul qui fût entré dans ſa caverne. Il
étoitdonc le ſeul qu'on put ſoupçonner
de les avoir pris. Alexis fut le trouver.
Il ne laiſſa échapper aucune plainte capable
d'indi poſer l'eſprit de ce grave
perſonnage. Arixboul convint du fait.
Vous avez ſçu fabriquer ces outils , lui
dit-il; il ne tient qu'à vous d'en fabriquer
d'autres. Pour moi qui ignore la
façon de les faire & qui en connois l'uſage
, j'ai pris la liberté de m'en faifir
dans le deſſein de cultiver une portion
de terre à votre exemple. Cela est tout
fumple , tout naturel ; & il faut que vous
foyez bien déraisonnable fi vous m'en
blâmez.
Shereto n'ofa pas repliquer &s'en retourna
en réfléchiſſant fur lesuſages des
Samoyedes , qui commençoient à lui
paroître un peu extraordinaires .
Apeine étoit- il rentré dans fa cabane ,
qu'il furvint un orage & un vent fi furieux
que la plupart des arbres en furent
renverſés. A travers le fifflement aigu
de la tempête , ildistingua une voix plaintive
qui demandoit du ſecours . Il dirigea
ſes pas du côté où cette voix ſe faifoit
entendre. Il apperçoit une jeune
fille qui lui demande l'hofpitalité. Il
étoit trop compatiſſant pour la refuſer
24 MERCURE DE FRANCE.
dans l'extrême danger où elle ſe trouvoit
réduite. Il la porta dans ſa caverne , car
elle n'avoit pas la force de marcher ; il
la déshabilla auprès du feu & fit fécher
ſes vêtemens.
La plus belle Samoyede ne feroit qu'un
objet rebutant pour nous autres François.
Une tête énorme , une grandebouche
, de petits yeux , un nez large &
camus , un teint couleur de terre & la
hauteur de deux ou trois pieds , ne feront
jamais qu'une petite horreur , bien
plus capable d'amortir nos feux, que de
les allumer. Il n'en eſt pas de même
pour un Solitaire Moſcovite qui déshabille
une ſemblable perſonne , ſurtout fi
elle n'a que feize ans , &la Samoyede
en queſtion n'en avoit pas davantage .
Alexis Shereto , privé depuis quatre
ans du commerce d'un ſexe qui fait les
plaiſirs ou les chagrins du nôtre , conçut
des defirs dont il modéra l'impétuofité.
Il penſoit en amant délicat ; il vouloit
plaire avant que de ſe rendre heureux.
Après avoir écouté l'hiſtoire de la
jeune Samoyede & lui avoir fait prendre
quelques alimens , il lui propoſade renoncer
à ſa famille où elle avouoit qu'elle
avoit été maltraitée , de répondre à la
tendreſſe qu'elle lui inſpiroit , & de demeurer
JUI N. 1763 . 25
meurer avec lui . La Samoyede l'examina
fort attentivement , & lui déclara enſuite
qu'elle ne s'uniroit jamais avec un
géant de fon eſpéce : ( il est bon d'obſerver
qu'Alexis avoit 5 pieds 3 pouces )
& qu'elle ſe ſentoit une répugnance invincible
pour les mentons barbus. O
Ciel ! s'écria Shereto , j'aurai quitté ma
patrie pour conferver ma barbe & ma
barbe mettra obftacle à ma félicité !Non ,
il ne ſera pas dit que je ferai toujours
malheureux par rapport à elle. En diſant
ceci , il prit ſes ciſeaux & ſe coupa
la barbe avec un courage foutenu par
l'amour & excité par l'eſpérance. La
Samoyede fatisfaite de ce facrifice confentit
à recevoir ſa foi. Il voulut l'engager
à lui jurer de lui être fidelle ; mais
elle s'en excuſa avec beaucoup de grâce ,
en l'affurant que cela n'étoit pas néceffaire.
Ils vécurent pendant pluſieurs mois
dans la plus parfaite intelligence. Leurs
plaiſirs n'étoient mêlés d'aucune amertume
; mais la coupe de la volupté eſt
enduite d'un poiſon lent, qui fait tôt ou
tard fon effet. L'humanité ne comporte
pointun bonheur durable. Dans le temps
qu'Alexis fe flatoit d'avoir fixé l'inconftance
de la fortune en fa faveur , & qu'il
B
26. MERCURE DE FRANCE .
croyoit que ſon ſort avoit pris une confif
tance que rien ne pourroit détruire , les
choſes changent de face : la tranquillité
de fon coeur lui eſt enlevée ; la colère &
la jalousie en prennent la place ; l'objet
de fon amour devient celui de ſa haine ;
enfin la jeune épouse diſparoît &le laiſſe
en proie aux tourmens de l'amour après
lui en avoir fait goûter les douceurs.
A-t- on jamais été trahi plus cruellement
, s'écrioit l'infortuné Shereto ? Ah !
je te reverrai , perfide: mais ne t'attends
pas à triompher de ma foibleſſe ; fi je
ſuis le ſeul dans ce canton qui ait à ſe
plaindre d'un crime , effaçons en le fouvenir
par la vengeance la plus terrible.
Tu m'a appris à dédaigner la vie . Du
même fer que j'aurai rougi de ton fang ,
je percerai à tes pieds ce coeur ulcéré dans
lequel tu régnes encore malgré tous tes
forfaits.
Arixboul furvint à temps pour empê-
{ cher l'effet de cet affreux projet. Inſenſé
Shereto , lui dit-il , tout autre qu'un Samoyede
qui ſçauroit farder la vérité , conviendroit
un moment que vous avez raifon,
pour mieux parvenir à vous prouver
que vous avez tort & à calmer vos tranfports.
Pour moi qui ne ſçais pas ufer de
cette lâche condeſcendance , je vous
JUIN. 1763 . 27
avoue franchement que votre courroux
eft abfolument dépourvu de motifs raifonnables
. Une fille quitte légérement
ſes parens pour quelques mauvais traitemens
: cela est tout simple. Un orage,
la furprend; il n'y a rien là d'extraordinaire.
Elle vous demande un aſyle , vous
le lui accordez.: cela eft naturel. Cette
fille vous plaît ; votre complaiſance vous
en fait aimer : cela est tout naturel.
Vous vivez enſemble & vous goûtez les
plaiſirs réſervés à l'union des deux ſexes :
cela est toutfimple. Cette fille qui s'étoit
attachée à vous de bonne foi , s'en détache
de même : cela est toutsimple. On
n'eſt pas maître d'aimer toujours . Enfin
elle vous quitte pour un autre : cela eft
tout naturel ; & à moins que vous ne
foyez l'ennemi déclaré de la fimplicité &
de la nature , vous devez convenir que
vous n'avez aucun fujet de murmurer
contre ma compatriote.
Alexis baiſſa la tête & courut s'enfermer
dans ſa caverne fans vouloir écouter
davantage les difcours du vieux Samoyede.
La douleur lui donna une fiévre
violente , dont il commença à redouter
les effets . Incapable de fortir pour chercherdes
ſimples qu'il ne connoiſſfoit pas ,
privéde tout fecours , & fon corps s'af-
1
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
foibliffant de jour en jour , l'image de la
mout s'offrit à lui avec cet appareil qui
la ren'd fi redoutable. C'eſt alors que le
Touvenirde Mofcou vint augmenter ſes
chagrins. Là du moins , diſoit-il , la vue
des Médecin's me conſoleroit de l'infuffifance
de leur' ast ; ma famille me prodigueroit
fes foins ; je recevrois des fecours
abondans : tandis qu'icije ſuis privé
des alimensles plus groffiers. Je m'applaudiſſois
d'être au milieu d'un peuple
qui vit dans l'état fi vanté de la pure na
ture , & j'y ai éffuyé des horreurs ignorées
dans les forêts qu'habitent les brigands.
J'apporte un peu de bled dans ce
climat ftérile : il y réuffit ; & quand je
m'apprête à le couper , je vois qu'on
m'a devancé , & les voleurs de mon bien
trouvent mauvais que je me fâche , &
ils m'afſomment de coups . Un vieillard
me raméne à ma caverne & le cruel me
dérobe des inftrumens néceſſaires. Une
jeune fille.... hélas ! l'expreffion de
l'innocence paroiſſoit fur fon front. Malheureux
que je fuis ! j'ai réchauffé dans
mon fein ce ſerpent qui m'a donné la
mort.... & qui m'a fait couper ma barbe.
Le bruit qu'on fit en enfonçant la porte
de fa caverne, l'interrompit au milieu
JUIN. 1763 . 29
de ſes triſtes réfléxions . Un homme vêtu
à l'allemande s'offrit à lui . C'étoit un de
ces étrangers que Pierre le Grand envoyoit
dans les vaſtes Provinces de fon
Empire pour inſtruire les Peuples des
réglemens qu'ilavoit faits pour les policer.
Le caractère de ſa phyſionomie inſpiroit
de la confiance . Alexis lui raconta tous
fes malheurs , & lui fit part du deſſein
où il étoit de retourner à Mofcou. L'Etranger
lui en procura les moyens. Sa
ſanté s'y rétablit promptement. Son efprit
y acquit plus de juſteſſe & d'étendue.
Il comprit enfin qu'il faut aux hommes
une Religion ſimple &majestueu .
ſe , une Philofophie lumineuse & modefte
, des Arts utiles & agréables , des
Loix juſtes & préciſes. En effet , dans
l'état actuel de laNature déchue, les hommes
n'ont aucune idée du juſte & l'injufte
, de l'utile & de l'honnête , du vrai &
du faux. L'intérêt perſonnel , père de
tous les crimes , eſtle ſeul flambeau qui
les guide. S'ils peuvent fans crainte de
repréſailles commettre une mauvaiſe
action qui leur procure un bien-être momentané
; ilsy trouvent les caractères du
juſte , de l'honnête&du vrai . Les hommes
font capables de tout fans la Religion
qui les oblige à être bons , ou fans
les lois qui les contraignent de
le paroître. Par M. de C*** à Lyon.
ANECDOTE Philofophique , composée
fur des Mémoires envoyés de Ruffie.
La plupart des Rois qui ont reçu le
furnom de Grand ne font guère connus
que par les grands maux qu'ils ont faits
à l'humanité. Vous ne l'avez pas porté ,
Princes , qui avez cru que vos Sujets
étoient des hommes & que , les Peuples
voiſins de votre Empire n'étoient pas vos
Sujets. Vous en méritiez un plus flatteur
, a mon Roi ! Le Souverain bienaimé
de la Nation la plus éclairée ,laplus
courageuſe , la plus généreuſe & la plus
équitable , eſt digne de recevoir tous
les titres qu'on décerne aux Héros. Nous
les avons tous rrenfermés dans un ſeul :
il eſt à la fois rexpreffion de l'amour ,
de la reconnoiffance & de la vérité.
Nous nous refſouviendrons toujours que
vous n'avez foutenu la guerre que pour
Phonneur de votre Couronne , &que
vous n'avez fait la paix que pour notre
bonheur.
Dans le petit nombre de Monarques
auxquels on accorda le furnom de Grand
16 MERCURE DE FRANCE .
pour avoir fait de grandes chofes , la
poſtérité verra avec joie Pierre I. Quand
il monta fur le Trône , la Ruſſie n'avoit
aucune influence dans les affaires de l'Europe
. Ses vaſtes déferts étoient menacés
de tous les côtés . L'intérieur de l'Etat
étoit troublé par des factions formidables .
Une milice infolente, accoutumée à faire
trembler ſes Maîtres , les retenoit ſous un
joug qu'ils n'oſoient fecouer. Un Patriarche
ambitieux ſe ſervoit habilement de
la crédulité du Peuple pour ufurper un
pouvoir qui le rendoit l'égal de fon
Souverain . La fuperftition compagne de
Pignorance, regnoit à fon gré fur les efprits.
Les Loix de cette Nation barbare
étoient autant d'abus qui s'oppoſoient à
ſa ſplendeur future. L'agriculture languiſſoit.
Les finances étoient mal adminiſtrées.
On manquoitdes manufactures
les plus utiles. Le commerce étoit négligé.
Le nom même des beaux arts
qui ſuppoſent l'abondance , étoit ignoré.
On est étonné des obſtacles qui ſe
préſentoient en foule pour créer de nouveaux
hommes , pour rendre le fceptre
de la Ruffie reſpectable à toutes les Puiffances
: Pierre vit tout ce qu'il falloit
faire pour y parvenir , & tout ce qu'il
falloit faire , il le fit.
2
JUIN. 1763. 17
;
Tout le monde ſçait que dans le ſyftême
de réformation qu'il ſuivit conftamment
, il entra dans des détails qui ,
pourparoître minucieux, ne ſont pas audeſſous
d'un ſage Législateur. De tous
les projets qu'il conçut pour adoucir la
rudeſſe des moeurs de ſes Sujets , celui
qui concernoit les habits& la barbe , excita
le plus de murmures ; & malgré la
gaîté qu'on mit dans l'exécution , il ſe
trouva pluſieurs entêtés qui aimerent
mieux ſe reléguer d'eux-mêmes au fond
de la Sibérie , que de confentir que des
Tailleurs & des Barbiers inhumains , rognaſſent
leurs habits & leur coupaſſent
entiérement la barbe.
Alexis Shereto fut du nombre de ces
victimes de leur opiniâtreré. C'étoit un
homme de quarante ans , qui avoit joui
de quelque crédit auprès de la Princeſſe
Sophie. Il étoit veuf & n'avoit qu'une
fille mariée à un des principauxBoyards.
Il étoit extrêmement conſidéré à cauſe
de ſa vaſte érudition ; car il avoit appris
à lire & à chiffrer en trois ans, d'un Marchand
Européen qu'il avoit logé chez
lui. Il étoit confulté dans toutes les affaires
de la Religion ; mais nos Mémoires
aſſurent qu'il ne voulut prendre aucun
parti dans cette fameuſe queſtion: ſea
18 MERCURE DE FRANCE.
voir fi l'on devoit faire le ſigne de la
croix avec deux doigts ou avec trois. Il
avoit été accuſé d'être Athée , Théiſte ,
Déifte , Matérialiſte , Philoſophe , parce
qu'il avoit eu le front d'avancer qu'un
homme qui auroit tué fon pere & fa mere
, n'en feroit pas quitte pour une prière
au grand S. Nicolas , & qu'il feroit néceffaire
qu'il fît pénitence. On avoit été
fur le point de convoquer un Concile
pour le condamner ; mais il avoit trouvélemoyende
conjurer l'orage , &de
regagner l'eſtime des Caſuiſtes que fa témérité
lui avoit fait perdre.
Alexis Shereto,avec une barbe qui lui
tomboit juſques ſur la ceinture & une
robe qui lui couvroit les talons , prit
joyeusement,le chemin de la Sibérie ,
trop content de n'apprendre que par la
Renommée les moyens que le Czar mettroit
en uſage pour forcer ſes Sujets à
devenir heureux. Il s'arrêta dans la Samoyédie,
& fe pratiqua une demeure fouterraine
ſuivant l'uſage des lieux. Il fur
bientôt célébre dans le Canton ; & les
Samoyedes qui n'ont du poil que fur la
tête , ne pouvoient comprendre qu'il eût
quitté Mofcou pour conſerver du poil au
menton .
On s'attend peut-être à trouver ici la
JU I N. 1763. 19
defcription du Pays des Samoyedes , &
des éclairciſſemens fur leur conformation&
fur les productions du fol ingrat
qu'ils cultivent. Nous ſcavons qu'il eft
beau de ne pas ignorer l'étendue des
plaines , la hauteur des montagnes , le
nombre de bourgades qu'on trouve dans
une Contrée; qu'il eſt utile d'en connoître
les plantes , les arbres , la culture
qu'on y emploie & laforme & la couleur
des individus qui l'habitent : mais nous
croyons en même-temps qu'il eſt plus,
beau &plusutile de s'occuper de l'étude
des moeurs ; & fans déprimer la Géographie
,l'Histoire Naturelle & la Phyſique ,
nous ne craindrons pas d'avancer que la
ſcience du coeur humain fera toujours les
délices du vrai Philoſophe ; & qu'il viendra
un temps , même en France , où l'on
aura plus d'obligation à un Moralifte
qui s'appliquera à connoître ſes ſemblables
& à les rendre meilleurs , qu'à un
Auteur qui mettra toute fa gloire à les
enrichir.
Les Samoyedes étoient alors abſolument
privés des notions les plus communes
& les moins abſtraites. Ils n'avoient
aucune idée de ce que nous entendons
par les mots de vice& de vertu. Leur Religion
étoit fans culte. Ils ſe bornoient à
20 MERCURE DE FRANCE.
reconnoître un bon & un mauvais principe
; ils reſſembloient affez aux Sauvages
de l'Amérique ; & s'ils euſſent comtracté
l'habitude de marcher à quatre
pattes , on les eût pris pour cette eſpéce
d'animaux qu'un de nos Ecrivains appelle
des hommes par excellence.
Shereto , grand partiſan de l'ancienne
fimplicité , ſe félicitoit tous les jours de
vivre au milieu d'un Peuple affez heureux
pour être privé du ſens commun.
Que l'ignorance & la pauvreté , diſoitil
, ſont préférables à ces arts perfides qui
corrompent les moeurs en les poliſſant !
Le repos &l'innocence ſuffiſent à l'homme.
Les Loix ne ſont propres qu'à lui
ravir l'un & l'autre .
Tandis qu'il déraiſonnoit ainſi , il s'apperçut
qu'on avoit coupé la moitié de
fa récolte prochaine dans un petit champ
qu'il avoit cultivé lui-même. Il vit deux
hommes qui emportoient tranquillement
les gerbes qu'ils avoient faites. Il courut
à eux ; & dans la colère où il étoit, incapable
de garder aucune meſure , il les
chargea de coups en leur reprochant
le crime qu'ils venoient de commettre.
Les Samoyedes ne concevant rien à ſa
colère , ni à ſes reproches , lui rendirent
avec ufure les coups qu'ils en avoient
JUIN. 1763 . 21
reçus ; & l'ayant mis hors de combat ,
s'acheminerent tranquillement vers leur
habitation , chargés des fruits de leur
larcin.
Le pauvre Alexis , couché par terre ,
ſe plaignoit amérement d'avoir eſſuyé
laméchancetédes hommes dans un Pays
où ils ne ſçavoient ce que c'étoit que la
méchanceté. Un vieux Samoyede s'approcha
de lui. Alexis lui raconta ſa facheuſe
avanture. Il n'en épargna pas
les auteurs & leur donna les épithétes les
plus outrageantes. Le vieillard le porta
dans ſa caverne ; & après lui avoir laiſſé
le temps d'exhaler ſon dépit , il touffa
trois fois , ſe moucha proprement avec
ſes doigts & lui parla en ces termes.
Vousme faites pitié , mon cher frère ;
vous êtes vous-même l'artiſan de votre
infortune,& vous oſez vous plaindre! En
véritéje ne vous conçois pas. Que voulezvous
dire par votre bled qu'on vous a
pris ? Ce bled étoit-il plutôt à vous qu'à
vos frères ? La Terre n'eſt-elle plus la
mère commune de tous ? Fâchez-vous
donc auffi contre les animaux qui certainement
n'ont pas épargné votre bled.
Ceux qui vous en ont enlevé la moitié ,
méritoient de votre part des remercîmens:
ils pouvoient tout enlever ; & leur
20 MERCURE DE FRANCE.
reconnoître un bon & un mauvais principe
; ils reſſembloient affez aux Sauvages
de l'Amérique ; & s'ils euſſent contracté
l'habitude de marcher à quatre
pattes , on les eût pris pour cette eſpéce
d'animaux qu'un de nos Ecrivains appelle
des hommes par excellence.
Shereto , grand partiſan de l'ancienne
fimplicité , ſe félicitoit tous les jours de
vivre au milieu d'un Peuple affez heureux
pour être privé du ſens commun.
Que l'ignorance & la pauvreté , diſoitil
, font préférables à ces arts perfides qui
corrompent les moeurs en les poliſſant !
Le repos &l'innocence ſuffiſent à l'homme.
Les Loix ne ſont propres qu'à lui
ravir l'un & l'autre .
Tandis qu'il déraiſonnoit ainſi , il s'apperçut
qu'on avoit coupé la moitié de
fa récolte prochaine dans un petit champ
qu'il avoit cultivé lui-même. Il vit deux
hommes qui emportoient tranquillement
les gerbes qu'ils avoient faites. Il courut
à eux ; &dans la colère où il étoit, incapable
de garder aucune meſure , il les
chargea de coups en leur reprochant
le crime qu'ils venoient de commettre.
Les Samoyedes ne concevant rien à ſa
colère , ni à ſes reproches , lui rendirent
avec ufure les coups qu'ils en avoient
JUIN. 1763. 21
1
reçus ; & l'ayant mis hors de combat ,
s'acheminerent tranquillement vers leur
habitation , chargés des fruits de leur
larcin.
Le pauvre Alexis , couché par terre ,
ſe plaignoit amérement d'avoir eſſuyé
la méchanceté des hommes dans un Pays
où ils ne ſçavoient ce que c'étoit que la
méchanceté. Un vieux Samoyede s'approcha
de lui. Alexis lui raconta ſa facheuſe
avanture. Il n'en épargna pas
les auteurs & leur donna les épithétes les
plus outrageantes. Le vieillard le porta
dans ſa caverne ; & après lui avoirlaiſſé
le temps d'exhaler ſon dépit , il touffa
trois fois , ſe moucha proprement avec
ſes doigts &lui parla en ces termes.
a
Vousme faites pitié , mon cher frère ;
vous êtes vous-même l'artiſan de votre
infortune,& vous oſez vous plaindre! En
véritéje ne vous conçois pas .Que voulezvous
dire par votre bled qu'on vous a
pris ?? Ce bled étoit -il plutôt vous qu'à
vos frères ? La Terre n'eſt-elle plus la
mère commune de tous ? Fâchez-vous
donc auffi contre les animaux qui certainement
n'ont pas épargné votrebled.
Ceux qui vous en ont enlevé la moitié ,
méritoient de votre part des remercîmens:
ilspouvoient tout enlever ; & leur
22 MERCURE DE FRANCE .
,
modération eſtune ſuite de l'eſtime qu'ils
ont pour vous. Cependant loin de reconnoître
leur honnêteté , comme vous
le deviez , vous les avez attaqués : il étoit
toutfimple , tout naturelqu'ils fe défendiffent.
Ils ſe ſonttrouvés les plus forts
&vous avez été roſſé ; cela eſt dans
l'ordre. Allons , croyez- moi , convenez.
que vous avez tort & tout vous fera pardonné.
Au reſte , fi le bled qu'ils vous
ont laiffé , ne vous ſuffit pas , les fruits
que vous voyez ſur ces arbres vous appartiennent
comme à nous. Nous nous
contentonsdu néceſſaire,&nous le prenons
indifféremment partout. Imiteznous
, & foyez perfuadé que nous fommes
trop juſtes pour voler fans en avoir
debonnes raiſons .
Shereto goûta ce diſcours tout étrange
qu'il étoit. Il en remercia Arixboul ( c'eſt
le nom du vieillard) & lui promit d'en
faire fon profit. Cependant la neige tomba
avec tant d'abondance , que fon bled
difparut à ſes yeux. Il ſe confola de ce
déſaſtre qu'il n'auroit pas éprouvé s'il
avoit été en état de travailler deux jours
plutôt. Il chercha un autre terrein plus
propre à tenterune nouvelle expérience ;
mais il ne trouva pas les outils qu'il avoit
faits pour remuer la terre. Arixboul étoit
JUIN. 1763. 23
le ſeul qui fût entré dans ſa caverne. Il
étoitdonc le ſeul qu'on put ſoupçonner
de les avoir pris. Alexis fut le trouver.
Il ne laiſſa échapper aucune plainte capable
d'indi poſer l'eſprit de ce grave
perſonnage. Arixboul convint du fait.
Vous avez ſçu fabriquer ces outils , lui
dit-il; il ne tient qu'à vous d'en fabriquer
d'autres. Pour moi qui ignore la
façon de les faire & qui en connois l'uſage
, j'ai pris la liberté de m'en faifir
dans le deſſein de cultiver une portion
de terre à votre exemple. Cela est tout
fumple , tout naturel ; & il faut que vous
foyez bien déraisonnable fi vous m'en
blâmez.
Shereto n'ofa pas repliquer &s'en retourna
en réfléchiſſant fur lesuſages des
Samoyedes , qui commençoient à lui
paroître un peu extraordinaires .
Apeine étoit- il rentré dans fa cabane ,
qu'il furvint un orage & un vent fi furieux
que la plupart des arbres en furent
renverſés. A travers le fifflement aigu
de la tempête , ildistingua une voix plaintive
qui demandoit du ſecours . Il dirigea
ſes pas du côté où cette voix ſe faifoit
entendre. Il apperçoit une jeune
fille qui lui demande l'hofpitalité. Il
étoit trop compatiſſant pour la refuſer
24 MERCURE DE FRANCE.
dans l'extrême danger où elle ſe trouvoit
réduite. Il la porta dans ſa caverne , car
elle n'avoit pas la force de marcher ; il
la déshabilla auprès du feu & fit fécher
ſes vêtemens.
La plus belle Samoyede ne feroit qu'un
objet rebutant pour nous autres François.
Une tête énorme , une grandebouche
, de petits yeux , un nez large &
camus , un teint couleur de terre & la
hauteur de deux ou trois pieds , ne feront
jamais qu'une petite horreur , bien
plus capable d'amortir nos feux, que de
les allumer. Il n'en eſt pas de même
pour un Solitaire Moſcovite qui déshabille
une ſemblable perſonne , ſurtout fi
elle n'a que feize ans , &la Samoyede
en queſtion n'en avoit pas davantage .
Alexis Shereto , privé depuis quatre
ans du commerce d'un ſexe qui fait les
plaiſirs ou les chagrins du nôtre , conçut
des defirs dont il modéra l'impétuofité.
Il penſoit en amant délicat ; il vouloit
plaire avant que de ſe rendre heureux.
Après avoir écouté l'hiſtoire de la
jeune Samoyede & lui avoir fait prendre
quelques alimens , il lui propoſade renoncer
à ſa famille où elle avouoit qu'elle
avoit été maltraitée , de répondre à la
tendreſſe qu'elle lui inſpiroit , & de demeurer
JUI N. 1763 . 25
meurer avec lui . La Samoyede l'examina
fort attentivement , & lui déclara enſuite
qu'elle ne s'uniroit jamais avec un
géant de fon eſpéce : ( il est bon d'obſerver
qu'Alexis avoit 5 pieds 3 pouces )
& qu'elle ſe ſentoit une répugnance invincible
pour les mentons barbus. O
Ciel ! s'écria Shereto , j'aurai quitté ma
patrie pour conferver ma barbe & ma
barbe mettra obftacle à ma félicité !Non ,
il ne ſera pas dit que je ferai toujours
malheureux par rapport à elle. En diſant
ceci , il prit ſes ciſeaux & ſe coupa
la barbe avec un courage foutenu par
l'amour & excité par l'eſpérance. La
Samoyede fatisfaite de ce facrifice confentit
à recevoir ſa foi. Il voulut l'engager
à lui jurer de lui être fidelle ; mais
elle s'en excuſa avec beaucoup de grâce ,
en l'affurant que cela n'étoit pas néceffaire.
Ils vécurent pendant pluſieurs mois
dans la plus parfaite intelligence. Leurs
plaiſirs n'étoient mêlés d'aucune amertume
; mais la coupe de la volupté eſt
enduite d'un poiſon lent, qui fait tôt ou
tard fon effet. L'humanité ne comporte
pointun bonheur durable. Dans le temps
qu'Alexis fe flatoit d'avoir fixé l'inconftance
de la fortune en fa faveur , & qu'il
B
26. MERCURE DE FRANCE .
croyoit que ſon ſort avoit pris une confif
tance que rien ne pourroit détruire , les
choſes changent de face : la tranquillité
de fon coeur lui eſt enlevée ; la colère &
la jalousie en prennent la place ; l'objet
de fon amour devient celui de ſa haine ;
enfin la jeune épouse diſparoît &le laiſſe
en proie aux tourmens de l'amour après
lui en avoir fait goûter les douceurs.
A-t- on jamais été trahi plus cruellement
, s'écrioit l'infortuné Shereto ? Ah !
je te reverrai , perfide: mais ne t'attends
pas à triompher de ma foibleſſe ; fi je
ſuis le ſeul dans ce canton qui ait à ſe
plaindre d'un crime , effaçons en le fouvenir
par la vengeance la plus terrible.
Tu m'a appris à dédaigner la vie . Du
même fer que j'aurai rougi de ton fang ,
je percerai à tes pieds ce coeur ulcéré dans
lequel tu régnes encore malgré tous tes
forfaits.
Arixboul furvint à temps pour empê-
{ cher l'effet de cet affreux projet. Inſenſé
Shereto , lui dit-il , tout autre qu'un Samoyede
qui ſçauroit farder la vérité , conviendroit
un moment que vous avez raifon,
pour mieux parvenir à vous prouver
que vous avez tort & à calmer vos tranfports.
Pour moi qui ne ſçais pas ufer de
cette lâche condeſcendance , je vous
JUIN. 1763 . 27
avoue franchement que votre courroux
eft abfolument dépourvu de motifs raifonnables
. Une fille quitte légérement
ſes parens pour quelques mauvais traitemens
: cela est tout simple. Un orage,
la furprend; il n'y a rien là d'extraordinaire.
Elle vous demande un aſyle , vous
le lui accordez.: cela eft naturel. Cette
fille vous plaît ; votre complaiſance vous
en fait aimer : cela est tout naturel.
Vous vivez enſemble & vous goûtez les
plaiſirs réſervés à l'union des deux ſexes :
cela est toutfimple. Cette fille qui s'étoit
attachée à vous de bonne foi , s'en détache
de même : cela est toutsimple. On
n'eſt pas maître d'aimer toujours . Enfin
elle vous quitte pour un autre : cela eft
tout naturel ; & à moins que vous ne
foyez l'ennemi déclaré de la fimplicité &
de la nature , vous devez convenir que
vous n'avez aucun fujet de murmurer
contre ma compatriote.
Alexis baiſſa la tête & courut s'enfermer
dans ſa caverne fans vouloir écouter
davantage les difcours du vieux Samoyede.
La douleur lui donna une fiévre
violente , dont il commença à redouter
les effets . Incapable de fortir pour chercherdes
ſimples qu'il ne connoiſſfoit pas ,
privéde tout fecours , & fon corps s'af-
1
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
foibliffant de jour en jour , l'image de la
mout s'offrit à lui avec cet appareil qui
la ren'd fi redoutable. C'eſt alors que le
Touvenirde Mofcou vint augmenter ſes
chagrins. Là du moins , diſoit-il , la vue
des Médecin's me conſoleroit de l'infuffifance
de leur' ast ; ma famille me prodigueroit
fes foins ; je recevrois des fecours
abondans : tandis qu'icije ſuis privé
des alimensles plus groffiers. Je m'applaudiſſois
d'être au milieu d'un peuple
qui vit dans l'état fi vanté de la pure na
ture , & j'y ai éffuyé des horreurs ignorées
dans les forêts qu'habitent les brigands.
J'apporte un peu de bled dans ce
climat ftérile : il y réuffit ; & quand je
m'apprête à le couper , je vois qu'on
m'a devancé , & les voleurs de mon bien
trouvent mauvais que je me fâche , &
ils m'afſomment de coups . Un vieillard
me raméne à ma caverne & le cruel me
dérobe des inftrumens néceſſaires. Une
jeune fille.... hélas ! l'expreffion de
l'innocence paroiſſoit fur fon front. Malheureux
que je fuis ! j'ai réchauffé dans
mon fein ce ſerpent qui m'a donné la
mort.... & qui m'a fait couper ma barbe.
Le bruit qu'on fit en enfonçant la porte
de fa caverne, l'interrompit au milieu
JUIN. 1763 . 29
de ſes triſtes réfléxions . Un homme vêtu
à l'allemande s'offrit à lui . C'étoit un de
ces étrangers que Pierre le Grand envoyoit
dans les vaſtes Provinces de fon
Empire pour inſtruire les Peuples des
réglemens qu'ilavoit faits pour les policer.
Le caractère de ſa phyſionomie inſpiroit
de la confiance . Alexis lui raconta tous
fes malheurs , & lui fit part du deſſein
où il étoit de retourner à Mofcou. L'Etranger
lui en procura les moyens. Sa
ſanté s'y rétablit promptement. Son efprit
y acquit plus de juſteſſe & d'étendue.
Il comprit enfin qu'il faut aux hommes
une Religion ſimple &majestueu .
ſe , une Philofophie lumineuse & modefte
, des Arts utiles & agréables , des
Loix juſtes & préciſes. En effet , dans
l'état actuel de laNature déchue, les hommes
n'ont aucune idée du juſte & l'injufte
, de l'utile & de l'honnête , du vrai &
du faux. L'intérêt perſonnel , père de
tous les crimes , eſtle ſeul flambeau qui
les guide. S'ils peuvent fans crainte de
repréſailles commettre une mauvaiſe
action qui leur procure un bien-être momentané
; ilsy trouvent les caractères du
juſte , de l'honnête&du vrai . Les hommes
font capables de tout fans la Religion
qui les oblige à être bons , ou fans
les lois qui les contraignent de
le paroître. Par M. de C*** à Lyon.
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