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2
p. 3-9
Contre le silentieux
Début :
La conversation fait tout l'agrément & l'utilité de la table. [...]
Mots clefs :
Table, Silence, Compagnie, Société, Conversation
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texteReconnaissance textuelle : Contre le silentieux
RESPONSE
à la premiere Queſtion
du Mercuredernier.
S'il eft plus dangereux £5.
plus blamable de parler trop à table, que d'y
parler trop peu.
Juillet 1712.
A ij
MERCURE
Contre le filentieux,
LA converfation fait
tout l'agrément & l'uti
lité de la table. Souper
du ventre non, de l'ame
& de l'efprit , felon l'expreffion de Plutarque ,
c'eſt ſouper en beſte. La
table femble n'avoir efté
inftituée que pour la converfation ; s'affemble-t'on
pour ſe voir repaiſtre les
uns les autres ? le groffier
fpectacle ! Ciceron en
1
GALANT.
fon traité de la Vieilleffe ,
parle de ſes converfations
& de fes foupers avec les
gens de fon âge, & avec
les jeunes gens , comme
de la chofe du monde
qui luy faifoit le plus de
plaifir , & qui luy eftoit
le plus utile. Le filentieux femble fefouftraire
à l'utile & à l'agreable
que la focieté procure ,
femble mefprifer les au
tres , parce qu'il croit fe
fuffire à luy mefme. S'il
it
A iij
MERCURE
les écoute il femble leur
declarer par fon filence
qu'il les croit faits pour
le réjouir comme muſiciens à gages , qu'on fait
chanter aux repas d.s
grands.
Peut-on trop recommander l'uſage des converfations de table , c'eſt
ce qui met en mouve
ment & en évidence tout
ce qu'il y ade joye , de
fincérité & d'amitié dans
l'ame , qui en fait forti
GALANT,
tous les fentimens que la
politique , la bienfeance ,
& l'hypocrifie , fouvent
neceffaire , contraignent
& refferrent le reste du
temps ; c'eſt la converfation de table , qui amoliffant & attendriffant les
cœurs , les rend fufceptibles d'une amitié reciproque, & fait par là le plus
doux lien de la focieté.
La table eftant donc le
lieu affigné à la franchife , le taciturne qui n'y
A iiij
营 MERCURE
dit mot, & n'y découvre
fon cœur en aucune façon , y eft regardé com
meun efpion ou comme
unfot & un ſtupide. Socrate dans Xenophon interroge un femblable taciturne, & luy demande
ce que c'eft que fe mat
gouverner dans unrepas;
c'eft faire quelque chofe
de defagreable à la com
pagnie , refpond le taciturne forcé dans fon retranchement. Voilà juſ
GALANT.
tement , dit Socrate , ce
que vous faites en nous
choquant tous par voſtre
filence.
à la premiere Queſtion
du Mercuredernier.
S'il eft plus dangereux £5.
plus blamable de parler trop à table, que d'y
parler trop peu.
Juillet 1712.
A ij
MERCURE
Contre le filentieux,
LA converfation fait
tout l'agrément & l'uti
lité de la table. Souper
du ventre non, de l'ame
& de l'efprit , felon l'expreffion de Plutarque ,
c'eſt ſouper en beſte. La
table femble n'avoir efté
inftituée que pour la converfation ; s'affemble-t'on
pour ſe voir repaiſtre les
uns les autres ? le groffier
fpectacle ! Ciceron en
1
GALANT.
fon traité de la Vieilleffe ,
parle de ſes converfations
& de fes foupers avec les
gens de fon âge, & avec
les jeunes gens , comme
de la chofe du monde
qui luy faifoit le plus de
plaifir , & qui luy eftoit
le plus utile. Le filentieux femble fefouftraire
à l'utile & à l'agreable
que la focieté procure ,
femble mefprifer les au
tres , parce qu'il croit fe
fuffire à luy mefme. S'il
it
A iij
MERCURE
les écoute il femble leur
declarer par fon filence
qu'il les croit faits pour
le réjouir comme muſiciens à gages , qu'on fait
chanter aux repas d.s
grands.
Peut-on trop recommander l'uſage des converfations de table , c'eſt
ce qui met en mouve
ment & en évidence tout
ce qu'il y ade joye , de
fincérité & d'amitié dans
l'ame , qui en fait forti
GALANT,
tous les fentimens que la
politique , la bienfeance ,
& l'hypocrifie , fouvent
neceffaire , contraignent
& refferrent le reste du
temps ; c'eſt la converfation de table , qui amoliffant & attendriffant les
cœurs , les rend fufceptibles d'une amitié reciproque, & fait par là le plus
doux lien de la focieté.
La table eftant donc le
lieu affigné à la franchife , le taciturne qui n'y
A iiij
营 MERCURE
dit mot, & n'y découvre
fon cœur en aucune façon , y eft regardé com
meun efpion ou comme
unfot & un ſtupide. Socrate dans Xenophon interroge un femblable taciturne, & luy demande
ce que c'eft que fe mat
gouverner dans unrepas;
c'eft faire quelque chofe
de defagreable à la com
pagnie , refpond le taciturne forcé dans fon retranchement. Voilà juſ
GALANT.
tement , dit Socrate , ce
que vous faites en nous
choquant tous par voſtre
filence.
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Résumé : Contre le silentieux
Le texte du Mercure de juillet 1712 met en avant l'importance de la conversation à table. Selon Plutarque, manger sans converser est comparable à un comportement animal. Cicéron appréciait les conversations et les soupers pour leur plaisir et leur utilité. Le texte critique les personnes taciturnes, qui refusent la conversation utile et agréable, se suffisant à elles-mêmes et méprisant les autres. La conversation à table est essentielle pour exprimer la joie, la sincérité et l'amitié, adoucissant les cœurs et favorisant une amitié réciproque. Le taciturne est perçu comme un espion ou un sot, choquant la compagnie par son silence. Xenophon illustre cela à travers un exemple où Socrate interroge un taciturne.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 287-289
AUTRE.
Début :
La voix mourante me fait naistre, [...]
Mots clefs :
Silence
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
La voix mouvantemefait
nai(ire,
Ftpuis n-edisipe aujftoft,
Jpelnue sfuiisoriefnl,:m,ais bien
J'empêche quelque chose
de(ire.
On ne me <voitt>oes ,st ne dis
motr
Aux yeuxrjeneffauroit
JMroiflre,"-
Par moy l'on ne freut reconnoifire
L'habile homme d'avec le
fit.
Ceriiftt*smoyquiprfuade
Juispropre pourmmalade,
fais lesjmrsles,-
nuits- Qui
0!.i suis-je ?esprits que
l'onadmire,
Je ne suis pasce quejefuis,
Sifay pouvoir devons le
dirs.
La voix mouvantemefait
nai(ire,
Ftpuis n-edisipe aujftoft,
Jpelnue sfuiisoriefnl,:m,ais bien
J'empêche quelque chose
de(ire.
On ne me <voitt>oes ,st ne dis
motr
Aux yeuxrjeneffauroit
JMroiflre,"-
Par moy l'on ne freut reconnoifire
L'habile homme d'avec le
fit.
Ceriiftt*smoyquiprfuade
Juispropre pourmmalade,
fais lesjmrsles,-
nuits- Qui
0!.i suis-je ?esprits que
l'onadmire,
Je ne suis pasce quejefuis,
Sifay pouvoir devons le
dirs.
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4
p. 1954-1956
Maximes propres à regler le Silence et le Discours, &c. [titre d'après la table]
Début :
MAXIMES propres à regler le Silence et les discours de toutes sortes de personnes [...]
Mots clefs :
Religion, Silence, Savants, Ignorants
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Maximes propres à regler le Silence et le Discours, &c. [titre d'après la table]
MAXIMES propres à regler le Silence et
les discours de toutes sortes de personnes
en matiere de Religion. Par M. l'Abbé
Monet A Grenoble , chez Ribou 1728. in
80. pag. 240.
De quelque condition et de quelque
sexe que soient ceux qui liront ces Instructions
, chacun y pourra choisir la
part concernant son état dans les Articles,
où il y a des Maximes generales et
particulieres qui peuvent convenir à di
verses classes de personnes, dont les carac
teres differens sont tracés au naturel dans
18. Paragraffes. On y trouve aussi les
moyens propres à corriger les défauts des.
entretiens des jeunes gens et des personnes
avancées en âge , des Grands , et du
Peuple ; des Sçavans et des Ignorans.
L'Auteur n'en a point fait l'application
d'une maniere ouverte , ni specifique ,
attendu qu'il ne pouvoit se servir de cette
liberté sans contrevenir en quelque sorte
aux Régles de silence qu'il propose aux
autres dans cet Ecrit.
11
A O UST. 1731. 1955
Il y fait remarquer qu'il est fondé sur
cette maxime de l'Ecclesiaste , reconnoissant
qu'il y a le temps de parler, comme
il a celui de se taire sur les matieres
de Religion , de même que sur tout
autre sujet : mais il paroît étonné de ce
qu'on n'enseigne point l'art de se taire
pendant qu'on s'applique si fortement à
Etude des Langues , et qu'on remplit
les Bibliotheques d'Art de penser , de
Preceptes de bien dire , d'Instructions
pour la Chaire , pour le Barreau , pour
Ï'Art Militaire &c.
S'il s'agit de garder un secret , on ne
peut trop se taire ; le silence est alors
une chose dans laquelle il n'y a point
d'excès à craindre.
La reserve qui est necessaire pour bien
garder le silence dans la conduite de la
vie , n'est pas une moindre vertu que
l'habileté et l'application à bien parler,
et il n'y a pas plus de merite à expliquer
ce que l'on sçait , qu'à bien taire ce que
l'on ignore.
Le silence tient quelquefois lieu de sa
gesse à un sot, et de capacité à un ignorant .
L'Auteur expose ensuite , sans detour
les differentes especes de silence qu'on
remarque : silence prudent , artificieux
complaisant , spirituel , stupide , d'aprobation
1956 MERCURE DE FRANCE
bation , de mépris , moqueur , ironique
&c.
TRAITE' de la Morale des PP. de l'Egli
se , où , en défendant un Article de la
Preface sur Puffendorf, contre l'Apologie
de la Morale des PP. du P. Ceillier ,
Religieux Benedictin , de la Congregation
de S. Vanne et de S. Hydulphe :
on fait diverses Reflexions sur plusieurs
matieres importantes. Par Jean Barbeyrac ;
Professeur en Droit dans l'Université de
Groningue , et Membre de la Societé
Royale des Sciences à Berlin . A Amsterdam,
chez P. de Coup , et Herman Vitwerf.
in 4° . pp. 334. pour le corps de l'Ouvrage
, 42. pour la Preface , et 20. pour
Table des Matieres , 1728.
les discours de toutes sortes de personnes
en matiere de Religion. Par M. l'Abbé
Monet A Grenoble , chez Ribou 1728. in
80. pag. 240.
De quelque condition et de quelque
sexe que soient ceux qui liront ces Instructions
, chacun y pourra choisir la
part concernant son état dans les Articles,
où il y a des Maximes generales et
particulieres qui peuvent convenir à di
verses classes de personnes, dont les carac
teres differens sont tracés au naturel dans
18. Paragraffes. On y trouve aussi les
moyens propres à corriger les défauts des.
entretiens des jeunes gens et des personnes
avancées en âge , des Grands , et du
Peuple ; des Sçavans et des Ignorans.
L'Auteur n'en a point fait l'application
d'une maniere ouverte , ni specifique ,
attendu qu'il ne pouvoit se servir de cette
liberté sans contrevenir en quelque sorte
aux Régles de silence qu'il propose aux
autres dans cet Ecrit.
11
A O UST. 1731. 1955
Il y fait remarquer qu'il est fondé sur
cette maxime de l'Ecclesiaste , reconnoissant
qu'il y a le temps de parler, comme
il a celui de se taire sur les matieres
de Religion , de même que sur tout
autre sujet : mais il paroît étonné de ce
qu'on n'enseigne point l'art de se taire
pendant qu'on s'applique si fortement à
Etude des Langues , et qu'on remplit
les Bibliotheques d'Art de penser , de
Preceptes de bien dire , d'Instructions
pour la Chaire , pour le Barreau , pour
Ï'Art Militaire &c.
S'il s'agit de garder un secret , on ne
peut trop se taire ; le silence est alors
une chose dans laquelle il n'y a point
d'excès à craindre.
La reserve qui est necessaire pour bien
garder le silence dans la conduite de la
vie , n'est pas une moindre vertu que
l'habileté et l'application à bien parler,
et il n'y a pas plus de merite à expliquer
ce que l'on sçait , qu'à bien taire ce que
l'on ignore.
Le silence tient quelquefois lieu de sa
gesse à un sot, et de capacité à un ignorant .
L'Auteur expose ensuite , sans detour
les differentes especes de silence qu'on
remarque : silence prudent , artificieux
complaisant , spirituel , stupide , d'aprobation
1956 MERCURE DE FRANCE
bation , de mépris , moqueur , ironique
&c.
TRAITE' de la Morale des PP. de l'Egli
se , où , en défendant un Article de la
Preface sur Puffendorf, contre l'Apologie
de la Morale des PP. du P. Ceillier ,
Religieux Benedictin , de la Congregation
de S. Vanne et de S. Hydulphe :
on fait diverses Reflexions sur plusieurs
matieres importantes. Par Jean Barbeyrac ;
Professeur en Droit dans l'Université de
Groningue , et Membre de la Societé
Royale des Sciences à Berlin . A Amsterdam,
chez P. de Coup , et Herman Vitwerf.
in 4° . pp. 334. pour le corps de l'Ouvrage
, 42. pour la Preface , et 20. pour
Table des Matieres , 1728.
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Résumé : Maximes propres à regler le Silence et le Discours, &c. [titre d'après la table]
Le texte présente 'Maximes propres à régler le Silence et les discours de toutes sortes de personnes en matière de Religion', un ouvrage de l'Abbé Monet publié à Grenoble en 1728. Destiné à divers lecteurs, ce livre propose des maximes générales et particulières adaptées à différentes classes de personnes, telles que les jeunes, les personnes âgées, les grands, le peuple, les savants et les ignorants. L'auteur s'appuie sur une maxime de l'Ecclésiaste pour souligner l'importance de savoir quand parler et quand se taire en matière de religion. Il observe que l'art de se taire est peu enseigné, malgré l'importance accordée à l'art de bien parler. Le silence est présenté comme une vertu essentielle pour garder un secret et bien conduire sa vie. L'auteur décrit diverses espèces de silence, telles que le silence prudent, complaisant, spirituel, stupide, d'approbation, de mépris, moqueur, ironique, etc. Le texte mentionne également le 'Traité de la Morale des PP. de l'Église' de Jean Barbeyrac, publié à Amsterdam en 1728, qui contient diverses réflexions sur des matières importantes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 1518-1526
REFLEXIONS.
Début :
Il y a quantité d'occasions où les hommes devroient [...]
Mots clefs :
Réflexions, Erreur, Secrets de la nature, Divertir, Poison, Silence, Voile, Être sur ses gardes
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texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS.
REFLEXIONS.
IL
Ly a quantité d'occasions où les hommes devroient être un peu plus sur leur
garde ; car nous nous étonnons toûjours
trop des évenemens rares , et presque jamais assez de ceux qui sont frequens et
ordinaires; c'est souvent par ce mouvement qu'on tombe dans l'erreur et qu'on
ne s'applique pas comme il faut à péné- trer les secrets de la nature..
Tous les hommes sont flattez du talent
de divertir et de faire rire; mais c'est un
dangereux poison , contre lequel tout esprit raisonnable doit être en garde. Quand
onse donne dans le monde sur ce pied là,
on acquiert un tres- mauvais caractere, car
ceux même qui ont les plus heureuses
saillies , combien s'en faut-il qu'ils soient
plaisans toutes les fois qu'ils plaisantent ?-
On est presque toujours la dupe des
vertus qu'on admire ; car les hommes
sont le plus souvent humbles par vanité,
modestes par amour propre , polis par orgueil ; on paroît borné et simple pour
cacher
JUILLET. 1732. 1519
Cacher quelquefois l'ambition la plus dé- mesurée.
Quand on n'a pas le necessaire , on a
peu de goût pour le superflu. La cupidité ne se reveille et ne devient sans bornes,
qu'à mesure qu'on devient riche et opulent.
Rarement trouve t-on dans un même
homme , autant d'esprit que de goût ;
l'un prévaut presque toujours sur l'autre.
On montre plus de goût que d'esprit ,
quand l'amour propre et l'humeur ne
prévalent pas sur les lumieres naturelles.
Quand les deux Facultez sont dans un
égal dégré de sensibilité , on sent et on
juge sainement de tout. Mais qu'ils sont
rares ces naturels heureux ! Et combien
voit-on tous les jours de gens esclaves du
goût des autres , tour à tour agitez de
plaisir ou d'ennui sur leur parole , sans
parler des goûts faux , capricieux , incertai ns
On se trompe si on croit que l'avarice et la prodigalité ne se trouvent jamais ensemble. Quand l'orgueil est assez
fort , on voit pousser la dépense jusqu'à
F'excès ; et l'économie jusqu'à la lésine.
€ vj Dans
1520 MERCURE DE FRANCE.
Dans la Politique , on donne finiment
le change aux plus rusez , quand on sçait
dire à propos ce qu'il semble qu'on de- vroit taire.
. On peut être prudent sans finesse ,
mais on ne peut être fin sans prudence.
Il y a certaines injures qui punissent
plus ceux qui les font , que ceux contrequi elles sont faites.
Gli grandi , hanno. per loro particola
rissimo costume, di scriver nill'arena le
ingiure , che ricevano da gente vile ; in
saldissimo marmo , con indolebili carat→
teri , i soprammani cheson fatti loro da
gli huomini potenti ; essendo proprieta
del nobile scordarsi l'offese per magnani
mita, non perdonarle per necessita.
Le ingiurie si multiplicano, per assicu
rarsi dalle gia fatte...
Le mépris des injures leur ôte leur force , et le plaisir à ceux qui en sont les
Auteurs. Si vous y êtes sensible , il dépend du plus misérable ennemi , du plus
lâche curieux de troubler le repos de vor
tre vie.
On
JUILLET. 1732.
On est plus porté à venger une injure ,
qu'à reconnoître un bienfait , parce quela
reconnoissance se fait à nos dépens , et la
vengeance aux dépens d'autrui.
Les injures que l'on méprise , perdent
tout crédit ; si on s'en fâche , on donne à
connoître qu'on les a méritées. Convitia spreta enolescunt , si irascare agnita videntur.
Le crime est également grand de loüer
celui qui fait mal , et de blâmer celui qui
fait bien. ,
Il n'est point de douleur plus sensible
que celle d'avoir fait inutilement un grand
crime.
Maxima peccandi illecebra,spes impuni
tatis. Ciceron.
Un caractere de dignité augmente toujours le crime dans la personne de celui qui le commet.
Les grands crimes ne peuvent guere
être imaginez et supposez que par ceux
qui sont capables de les commettre.
Il
A
1522 MERCURE DE FRANCE
Il n'y a point de vertu sans couronne
ni de crime sans châtiment.
Ceux qui ont commis quelque crime ,
sont en quelque façon réduits à la necessité de mal faire , par le peu de seureté
qu'ils trouvent à faire bien. Ils n'osent
devenir innocens , de peur de se mettre
à la merci des Loix qu'ils ont offensées, et
continuent leurs fautes , parce qu'ils ne
voyent aucune apparence qu'on se contentât de leur repentir.
On a souvent observé que la plupart
des hommes ne font les grands crimes
et les grands maux que par les scrupules
qu'ils ont pour les moindres.
La reconnoissance rend la liberalité
plus agréable ; l'ingratitude la rend plus
éclatante. Liberalitatem jucundiorem debitor gratus, clariorem ingratus facit.
La liberalité est un trait de beauté
contre lequel peu de cœur sont à l'épreuve..
Un homme vraiment liberal n'est ja
mais prodigue; il aime mieux contrain
dre la générosité de son humeur , que de
tomber
JUILLET. 1732. 1523
tomber dans un état où il ait besoin de
celle des autres.
Quand on donne , il faut que la main
soit ouverte , mais non pas percées qu'il
en sorte quelque chose , mais qu'il n'em
tombe rien.
La Liberalité donne la Prodigalité
perd.
La Liberalité est d'un bien plus haut
prix, quand le bon goût , le discernement
et l'équité en reglent les profusions.
En donnant promptement, on fait une
double grace ; en differant, le don devient
une récompense d'avoir attendu.
On doit plutôt regarder dans le cœur
que dans la main de celui qui donne.
Selon Diodore de Sicile , il avoit un y
Lac en Ethiopie , qui troubloit tellement
P'esprit de ceux qui avoient bû de son
cau , qu'ils ne pouvoient rien cacher de
ce qu'ils sçavoient.
Personne ne revelera notre secret si nous
ne le revelons à personne. Alium silere quod voles
1524 -MER CURE DE FRANCE:
vales , primus sile. Seneq. Hippol. act. 3 , …….
Les contradictions nous doivent rendre
plus retenus, car souvent on ne nous contredit que pour nous engager à découvrirnos secrets.
Les Politiques ont une maniere de contredire , qui consiste quelquefois en un
doute affecté, en un mépris adroit, en une.
opiniâtreté apparenteà ne pas croire . C'est
par cette addresse qu'ils sondent le plus
profond des cœurs , et qu'ils en décou
vrent tous les secrets.
Ceux qui s'empressent de sçavoir les
affaires des autres , ont rarement assez de
discretion pour en garder le secret ; la cu
riosité qui les anime ne peutêtre bien con→→→
tente qu'elle n'instruise aussi les curicux.
Scire meum nihil est , nisi me scire hoc sciat› a
alter.
En une infinité d'occasions , il faut en
core plus de précaution pour ce que l'on
ne doit pas dire à ses amis , que pour ce
que l'on doit faire contre ses ennemis.
Il faut se taire , ou dire quelque chose
qui soit meilleur que le silence.
1
Les .
JUILLET. · 1732. 15253
Les jeunes gens disent ce qu'ils font, les
vieillards ce qu'ils ont fait , et les sots ca
qu'ils ont envie de faire.
Le Sage parle peu de ce qu'il sçait , et
jamais de ce qu'il ignore..
Quand on a une affaire bien à cœur ,
on la dit et on la repette sans cesse ; les
esprits qui sont en mouvement , conduisent toujours- là , et cette agitation fait
qu'on ne s'apperçoit nullement de ses re- dites.
La science de bien des gens n'est qu'un
enchaînement de mots ; tirez - les de leur
jargon , les voilà tout d'un coup dépour
vûs de science. Ils ont d'ailleurs l'avantage de l'étaler avec plus d'ostentation et
de facilité que ceux qui ont une vraye
capacité ; car dans les uns , c'est la mémoire et la routine seule qui agit ; dans
lès autres , c'est l'esprit et . le jugement.
Le Silence est un voile sous lequel l'î--
gnorance se cache d'ordinaire.
Rien n'est plus capable de décrier la
véritable piété , qu'une dévotion mal réglée, bizarre et incommode. La solidė
vertu
1526 MERCURE DE FRANCE
vertu n'est pas incompatible avec l'honnêteté et les bien-séances de la vie civile.
Sæpè jovem , memini , cum jam sua mittere
vellet
Fulmina , thure dato, sustinuisse manum . Ovid
Est Deus in nobis , et sunt commercia cœli ;
Sedibus æthereis spiritus ille venit. Ibid.
Rien n'est si sujet à l'illusion que les choses qui ont une apparence de piété ou de
Religion toutes sortes d'erreurs se glissent
et se cachent sous ce voile.
IL
Ly a quantité d'occasions où les hommes devroient être un peu plus sur leur
garde ; car nous nous étonnons toûjours
trop des évenemens rares , et presque jamais assez de ceux qui sont frequens et
ordinaires; c'est souvent par ce mouvement qu'on tombe dans l'erreur et qu'on
ne s'applique pas comme il faut à péné- trer les secrets de la nature..
Tous les hommes sont flattez du talent
de divertir et de faire rire; mais c'est un
dangereux poison , contre lequel tout esprit raisonnable doit être en garde. Quand
onse donne dans le monde sur ce pied là,
on acquiert un tres- mauvais caractere, car
ceux même qui ont les plus heureuses
saillies , combien s'en faut-il qu'ils soient
plaisans toutes les fois qu'ils plaisantent ?-
On est presque toujours la dupe des
vertus qu'on admire ; car les hommes
sont le plus souvent humbles par vanité,
modestes par amour propre , polis par orgueil ; on paroît borné et simple pour
cacher
JUILLET. 1732. 1519
Cacher quelquefois l'ambition la plus dé- mesurée.
Quand on n'a pas le necessaire , on a
peu de goût pour le superflu. La cupidité ne se reveille et ne devient sans bornes,
qu'à mesure qu'on devient riche et opulent.
Rarement trouve t-on dans un même
homme , autant d'esprit que de goût ;
l'un prévaut presque toujours sur l'autre.
On montre plus de goût que d'esprit ,
quand l'amour propre et l'humeur ne
prévalent pas sur les lumieres naturelles.
Quand les deux Facultez sont dans un
égal dégré de sensibilité , on sent et on
juge sainement de tout. Mais qu'ils sont
rares ces naturels heureux ! Et combien
voit-on tous les jours de gens esclaves du
goût des autres , tour à tour agitez de
plaisir ou d'ennui sur leur parole , sans
parler des goûts faux , capricieux , incertai ns
On se trompe si on croit que l'avarice et la prodigalité ne se trouvent jamais ensemble. Quand l'orgueil est assez
fort , on voit pousser la dépense jusqu'à
F'excès ; et l'économie jusqu'à la lésine.
€ vj Dans
1520 MERCURE DE FRANCE.
Dans la Politique , on donne finiment
le change aux plus rusez , quand on sçait
dire à propos ce qu'il semble qu'on de- vroit taire.
. On peut être prudent sans finesse ,
mais on ne peut être fin sans prudence.
Il y a certaines injures qui punissent
plus ceux qui les font , que ceux contrequi elles sont faites.
Gli grandi , hanno. per loro particola
rissimo costume, di scriver nill'arena le
ingiure , che ricevano da gente vile ; in
saldissimo marmo , con indolebili carat→
teri , i soprammani cheson fatti loro da
gli huomini potenti ; essendo proprieta
del nobile scordarsi l'offese per magnani
mita, non perdonarle per necessita.
Le ingiurie si multiplicano, per assicu
rarsi dalle gia fatte...
Le mépris des injures leur ôte leur force , et le plaisir à ceux qui en sont les
Auteurs. Si vous y êtes sensible , il dépend du plus misérable ennemi , du plus
lâche curieux de troubler le repos de vor
tre vie.
On
JUILLET. 1732.
On est plus porté à venger une injure ,
qu'à reconnoître un bienfait , parce quela
reconnoissance se fait à nos dépens , et la
vengeance aux dépens d'autrui.
Les injures que l'on méprise , perdent
tout crédit ; si on s'en fâche , on donne à
connoître qu'on les a méritées. Convitia spreta enolescunt , si irascare agnita videntur.
Le crime est également grand de loüer
celui qui fait mal , et de blâmer celui qui
fait bien. ,
Il n'est point de douleur plus sensible
que celle d'avoir fait inutilement un grand
crime.
Maxima peccandi illecebra,spes impuni
tatis. Ciceron.
Un caractere de dignité augmente toujours le crime dans la personne de celui qui le commet.
Les grands crimes ne peuvent guere
être imaginez et supposez que par ceux
qui sont capables de les commettre.
Il
A
1522 MERCURE DE FRANCE
Il n'y a point de vertu sans couronne
ni de crime sans châtiment.
Ceux qui ont commis quelque crime ,
sont en quelque façon réduits à la necessité de mal faire , par le peu de seureté
qu'ils trouvent à faire bien. Ils n'osent
devenir innocens , de peur de se mettre
à la merci des Loix qu'ils ont offensées, et
continuent leurs fautes , parce qu'ils ne
voyent aucune apparence qu'on se contentât de leur repentir.
On a souvent observé que la plupart
des hommes ne font les grands crimes
et les grands maux que par les scrupules
qu'ils ont pour les moindres.
La reconnoissance rend la liberalité
plus agréable ; l'ingratitude la rend plus
éclatante. Liberalitatem jucundiorem debitor gratus, clariorem ingratus facit.
La liberalité est un trait de beauté
contre lequel peu de cœur sont à l'épreuve..
Un homme vraiment liberal n'est ja
mais prodigue; il aime mieux contrain
dre la générosité de son humeur , que de
tomber
JUILLET. 1732. 1523
tomber dans un état où il ait besoin de
celle des autres.
Quand on donne , il faut que la main
soit ouverte , mais non pas percées qu'il
en sorte quelque chose , mais qu'il n'em
tombe rien.
La Liberalité donne la Prodigalité
perd.
La Liberalité est d'un bien plus haut
prix, quand le bon goût , le discernement
et l'équité en reglent les profusions.
En donnant promptement, on fait une
double grace ; en differant, le don devient
une récompense d'avoir attendu.
On doit plutôt regarder dans le cœur
que dans la main de celui qui donne.
Selon Diodore de Sicile , il avoit un y
Lac en Ethiopie , qui troubloit tellement
P'esprit de ceux qui avoient bû de son
cau , qu'ils ne pouvoient rien cacher de
ce qu'ils sçavoient.
Personne ne revelera notre secret si nous
ne le revelons à personne. Alium silere quod voles
1524 -MER CURE DE FRANCE:
vales , primus sile. Seneq. Hippol. act. 3 , …….
Les contradictions nous doivent rendre
plus retenus, car souvent on ne nous contredit que pour nous engager à découvrirnos secrets.
Les Politiques ont une maniere de contredire , qui consiste quelquefois en un
doute affecté, en un mépris adroit, en une.
opiniâtreté apparenteà ne pas croire . C'est
par cette addresse qu'ils sondent le plus
profond des cœurs , et qu'ils en décou
vrent tous les secrets.
Ceux qui s'empressent de sçavoir les
affaires des autres , ont rarement assez de
discretion pour en garder le secret ; la cu
riosité qui les anime ne peutêtre bien con→→→
tente qu'elle n'instruise aussi les curicux.
Scire meum nihil est , nisi me scire hoc sciat› a
alter.
En une infinité d'occasions , il faut en
core plus de précaution pour ce que l'on
ne doit pas dire à ses amis , que pour ce
que l'on doit faire contre ses ennemis.
Il faut se taire , ou dire quelque chose
qui soit meilleur que le silence.
1
Les .
JUILLET. · 1732. 15253
Les jeunes gens disent ce qu'ils font, les
vieillards ce qu'ils ont fait , et les sots ca
qu'ils ont envie de faire.
Le Sage parle peu de ce qu'il sçait , et
jamais de ce qu'il ignore..
Quand on a une affaire bien à cœur ,
on la dit et on la repette sans cesse ; les
esprits qui sont en mouvement , conduisent toujours- là , et cette agitation fait
qu'on ne s'apperçoit nullement de ses re- dites.
La science de bien des gens n'est qu'un
enchaînement de mots ; tirez - les de leur
jargon , les voilà tout d'un coup dépour
vûs de science. Ils ont d'ailleurs l'avantage de l'étaler avec plus d'ostentation et
de facilité que ceux qui ont une vraye
capacité ; car dans les uns , c'est la mémoire et la routine seule qui agit ; dans
lès autres , c'est l'esprit et . le jugement.
Le Silence est un voile sous lequel l'î--
gnorance se cache d'ordinaire.
Rien n'est plus capable de décrier la
véritable piété , qu'une dévotion mal réglée, bizarre et incommode. La solidė
vertu
1526 MERCURE DE FRANCE
vertu n'est pas incompatible avec l'honnêteté et les bien-séances de la vie civile.
Sæpè jovem , memini , cum jam sua mittere
vellet
Fulmina , thure dato, sustinuisse manum . Ovid
Est Deus in nobis , et sunt commercia cœli ;
Sedibus æthereis spiritus ille venit. Ibid.
Rien n'est si sujet à l'illusion que les choses qui ont une apparence de piété ou de
Religion toutes sortes d'erreurs se glissent
et se cachent sous ce voile.
Fermer
Résumé : REFLEXIONS.
Le texte explore divers aspects de la nature humaine et des comportements sociaux. Il met en garde contre l'ignorance des événements quotidiens et souligne les dangers du talent de divertir, qui peut nuire au caractère. Les hommes sont souvent hypocrites, dissimulant leurs véritables intentions derrière des vertus apparentes comme l'humilité, la modestie et la politesse. La cupidité tend à augmenter avec la richesse, et l'esprit ainsi que le goût sont rarement équilibrés chez une même personne. Le texte critique les faux goûts et les comportements influencés par l'amour-propre, notant que l'avarice et la prodigalité peuvent coexister chez une même personne, poussées par l'orgueil. En politique, la prudence et la finesse sont essentielles. Les injures peuvent être plus nuisibles pour ceux qui les profèrent que pour ceux qui les reçoivent. Les grands personnages doivent ignorer les offenses par magnanimité, mais ne pas les pardonner par nécessité. Mépriser les injures les affaiblit et évite de troubler sa vie. Le texte aborde également la reconnaissance et la vengeance, soulignant que les injures méprisées perdent leur force. Il condamne ceux qui louent le mal et blâment le bien, et note que les grands crimes sont souvent imaginés par ceux capables de les commettre. La vertu et le crime sont toujours récompensés ou punis. La libéralité est valorisée, mais elle doit être régie par le bon goût et l'équité. Donner promptement est plus gracieux que de différer. Il est préférable de juger la générosité de quelqu'un en regardant dans son cœur plutôt que dans sa main. Le texte met en garde contre les contradictions et la curiosité excessive, qui peuvent révéler des secrets. Les jeunes parlent de ce qu'ils font, les vieillards de ce qu'ils ont fait, et les sots de ce qu'ils ont envie de faire. Le sage parle peu de ce qu'il sait et jamais de ce qu'il ignore. La science de certains n'est qu'un enchaînement de mots, et le silence cache souvent l'ignorance. La véritable piété doit être compatible avec l'honnêteté et les bienséances de la vie civile.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 22-34
LETTRE écrite à une Dame de Province, au sujet de la Critique du Spectacle de la Nature, par le R. P. G. Minime, inserée dans le Mercure de France du mois de Novembre dernier.
Début :
Vous avez donc lû, Madame, le Spectacle de la Nature ? Ce que vous [...]
Mots clefs :
Spectacle de la nature, Dialogues, Vérité, Critiques, Poème dramatique, Pièces de théâtre, Jeunes gens, Silence, Personnages, Lettres, Savants, Critique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE écrite à une Dame de Province, au sujet de la Critique du Spectacle de la Nature, par le R. P. G. Minime, inserée dans le Mercure de France du mois de Novembre dernier.
L E TTR écrire à une Dame de Province,
au sujet dard, Critique du Spectacle de
la Nature, par le R 1’. G rMinime,
inserée dans le Mercure de F rance du
mai: de Novembre dernier.
Ous avezhclonc lû , Madame , le
Spectacle de la Nature? Ce que vous
A m’cn avez écrit , me fait connoxtre qu’en
-. ' ' - Provincq
.‘ 'J
JANVIER. ‘I753. ‘a;
Ÿrovince comme à Paris , il trouve des
Apologistes et des Critiques, et que le
nombre des premiers y est , comme ici ,
le plus grand. Ce que les autres trou
vent à redire dans cet Ouvrage , ne porte
et ne peut porter aucune atteinte à son
mérite. Les sujets y sont traitez avec‘ tant
de gtace et de solidité , que les plus dif
‘ficiles sont obligez d'avouer que ce ne
peut être que la production d’un habile
‘homme. Ce seroit peu que ce Livre n’eût.
d’autres avantages que les beautez de la
Langue, et qu'il ne présenxât à l'esprit
qu'une vaine recherche de choses qui
dans le fond nous interessent peu: il y
a, on le peut dire, un vrai profit, je
‘ne dis pas à le" lire , mais à l'étudier.
L’Auteur ne s’est pas contenté d‘y t'as
sembler tout ce qui est le plus capabe de
ïpicqucr la curiosité , il s’est aussi appli
‘qué à nous faire comprendre Pusage qu'on
en doit faire, et à prescrire les bornes
qu’elle doit avoir. -
Qlelque bonne idée, dites vous, que
vous en ayez , et quelque excellv nt que
cet Ouvrage vous ait paiû et vous pa
roisse encore, vous rie-pouvez» vous em
' “cher de vous rendre aux raisons du
. P. G. Minime, dont la Lettre Criti
z _ que est , au ‘jugement de plusicgurs. ,' fort
" " ' ‘ judicieuse
'14 MERCURE DE FRANCE
judicieuse. Il est vrai que d’abord on est
frappé de ce u’il dit; mais si on y
prend bien garde , c’est que son stile aisé
et insinuant fait recevoir pour bon tout
ce qui, éxauniné de près , paroît tout
autrement. Je vous exposerai, si vous
voulez bien me le permettre , quelques
réflexions que j'ai Faites sur cette Lettre,
et je serai assez témeraire pour hazarder
de dire librement ce que j'en pense. Je
ne Pentteprcnds que parce que FAuteur
du Spectacle de la Nature a résolu de ne
I
, as re ondre.
P ~,UP I O d l du .
u 1l me soit permis e e 1re. nos
Sçavans ne devroient pas affecter tant
dîndifference pour les Critiques que l’on
fait de leurs Ouvrages. Il y en a,sans
doute , qui ne méritent pas dattention.
I.e faux et l'absurde qui y domine, les
détruit assez, et le meilleur moyen de
réfuter les Auteurs de ces Critiques , est
de garder le silence en les laissant s’ap
plaudir d'un triomphe imaginaire. Mais
qu’en confonde les bonnes Critiques avec
les mauvaises, c’est ce qui ne peut être
qu’injuste,et même , si je l’ose dire , peu
conforme à la charité.
L‘Amo.ur de la paix ne peut être 1e
"principe d’une t lle conduite , et quand
Vil seroit vrai , personne ne s'en persuade
a
J A N VI E R.’ I753.‘ a‘;
"t'a. Les uns prendront le silence d"un Au
teur censuré pour un mépris , et les autres
pourun aveu de ses erreurs; ce qui me
paroi‘: égalemïtt dangereux. A quoi ne
s’emportent pas ceux qui se croyent mé-‘
Prisez E OEe d’invectives de leur partÊ
souvent dans des Ecrits publics. Que de
termes peu mesurez! Et, le dirai je ? que
dïnjures débitées avec amphase et d'une
maniere siindigne du Christianisme! mais
cela n’est propre qu’à ceux qui se croyent
mêprisez. Qie ne disent et que ne pensent
pas ceux qui ont connoissance et de l’Ou—
vrage et de sa Critique? ils se laissent fa-a
cilement emporter â de vains. discours,
delà à la médisance et insensiblement-à la
calomnie. _
Ceux qui au contraire ont assez de va-Î
nité pour regarder le silence d’un Auteur
contre lequel ils auront écrit , comme
un aveu des fautes qu’ils prétendront avoir
relevées , ceux-là , dis- je , ne tardent:
gueres de s’enhardir à quelque chose de
plus , ils se familiarisent avec leurs prê
jugez , et y entraînent les simples et les
ignorans; enfin ils se croyent de grands
génies, et cette erreur dont on ne tra
vaille pas â les désabuser , les engage à
deshonorer la République des Lettres par
des fratras de\ Livres qui ne contiennent
le plus souvent que des mots:
f2? MERCURE DE FRANCE
z On me dira que de véritables Chrétiens
ne tomberont jamais dans l’un ni dans
_1’autre de ces excès. Il est vrai: mais peut
_on se flatter qu’en n'a affaire qu‘à de tol
les gens e Tout un PubliÊnÆst-"il päs té-'
moin de ce qui se passe , et entte-t-il dans
des vuës si justes et si saintes? 1l est né:
cessaire de lui faire connoitre la vérité soie
en avoiiant ses fautes de bonne foi , soit
en réfutant sans aigreur ce qui est injuse
tement censuré. Pardonnezomoi , Maclay-Ï
_me , cette petite disgression , je reviens
à la lettre du R. P. G.
_ Je ne puis y souffrir les équivoques de
Ioäanges et de blâme qui y regnent. (Lie!
est le but de la Critique , si ce n’est de
faire connoîtrc la vérité et de combattre
_lc Faux? Dira-t-on que c’est remplir cc
but, lotsqu’on ne ÿexplique que d’une
maniere équivoque? Il faut, et surtout
dans la Satyre , ÿexpliquer nettement , et
ne point aller chercher du mistcre où il n’y
en a point. C’est abuser de la Critique ,‘
que de ne la pas faire servir à montrer la.
-verité dans tout son jour , et à ne la faire
appercevoir qu'au travers d’une fausse
lueur, ou même d’une épaisse obscurité.
Le R. P. G. auroit pu-temperer quelques
‘termes qui sonnent mal, mais sans doute
il a agi de bonne foi. Il ne fam pas lui
prem’
JANVIE RA.‘ 17332-17
prctcr trop de malice; cela sera échappe’ à
son attention, et il n’aura pas manqué de
se condamner le remier là-dessus.
Bien difierent e vous , Madame ,le R.‘
P. trouve les Dialogues du Spectacle de la
nature froids et languissanrs 5 la raison
qu’il‘cn donne, c'est que les Interlocu
teurs ne lui plaisent pas , parce qu’ils lui
sont inconnus. Il voudroit qu'au lieu de
ceux-ci , on eut fait parler un Dcscartes ,
un Rohault, un P. Malebranchc, 85e. Il
veut prouver son sentiment par l’exem
pie du Poëme Dramatique, et il seroit d'a
vis que, comme dans celui-ci , on n’in-‘
troduisit dans le Dialogue que des homà
mes célebres Je serois tenté de croire que
le R.. P. G. ne cormoît pas bien la nature
ni du Dialogue ni du Poëme Dramatique.‘
Il est vrai qu’on ne perd rien à ignorer
celui-ci et qu’un bon Religieux n’en doit
prepdreconnoissanccqueäpour être mieux
en etat de faire senrirJe anger des SPCC!
taeles. Mais il fandroit être plus circons
pect sur ce qu'on avance. Comparer le
Dialogue au PoëmeDramatique , des:
comparer un sim le appartement à un
grand Palais‘, et ire qu’on_ peut se for
mer la même idée de cet Appartement
que de tout le Palais cl’ont il n’esr qu’une
très-petite partie: sur ce pied un Palais
‘ CI
O
'23 MER CURE DE FRANCE
en contiendroit une centaine d’aurres ,
comme un Poëme Dramatique renferme
roqir en luièmême trente ou quarante au
tres Poëmes Dramatiques , puisque toutes
les Scenes sont presque toujours autant '
de Dialogues, il est inutile dînsisrer sur:
le faux de cette comparaison , il se fait
assez sentir de lui même. Je remarquerai
seulement que les Dialogues sont suscepÂ
Iibles du grand et du merveilleux; ce
pendant le R. P. G. semblene mettre de
difïerence entre les Pièces de Thèarrè et
l'es Dialogues qu’en ce que lcs sujets de
ceux cl sont plus paisibles et plus rran-.
quilès que ceux quioccupenr no‘; Thèarres.
Il cuOEsoit du témoignage et de Pexem
le de Ciccrompour‘ llcur moyen dïnrerespsreroulveesrleqcuteeulres mdeainls
un Dialogue èroit de nefaire parler que
de ‘grands hommes qui se fussent rendus
fameux dans les Sciences sur lesquelles on
veut discourir. Le R. P. G. auroir pu
employer de bonnes raisons pour assurer
son sentiment, plutosr que d’allcr cheræ
cher dans I-Iorace des passages qui ne re
äardentque les Pièces de Théarre. Je veux
ien pour un moment qu’il n'y air point
de diflërence ( quant au fond) entre le
Poëme Dramatique et: le Dialogue. Alors
si des Pièces de Thèarre ont eu un grand
succès
JANVIE RJ17”. 2’
"succès , quoique le fonds et les personna
ges soient de pures fictions, il faut con
venir que des Dialogues dont le sujet est
important , mais dont les interlocuteurs
«sont imaginez , peuvent et avec plus de.
raison que ces Pieces , être du goût des
Sçavans. Or presque toutes les Coméq
dies n’ont d’autre fonds que la fiction
et d'autres personnages que des noms en
l'ait. .
Je ne veux pour preuve de ceci ue
les Comedies de Terence; elles ont ait
tadmiration de tous les siecles et sont en
core aujourdbui les délices des amateurs
des Belles-Lettres. Cependant comment
connoîtuon les personnages qui y jouent
leurs rôles? quel est leur Pays ‘.7 quelles
sont leurs grandes actions P ou dira-fion
que ces Pieccs si parfaites, ne sont pas
es Poëmes Dramatiques?
Le précepte d’Horace de nîmroduire
sur la Scene que des Heros connus , ne re-u.
garde que le Tragique. Encore ce Poëre ne‘
dit-il pas qu’on ne puisse passer outre,
et la manierc dont il le propose est plu
_tôt un conseil qu'une reglc dont la pra.
tique soit absolument necessaire. Ccst ce
pendant â la Comedie plutôt qug 1a T,"
êdie , que le R. P, G. compare le Dia-ç
Îogue. Pourquoi donc citer Horaçe O _
. » n
3e MERCURE DE FRANCE
Ou accordera que le Dialogue feroit
Plus d’impression sur l’esprit des Lec
teurs si on n’y faisoit parler que des
rands hommes. Mais quoi 2 ne tiendra
‘t’il ’à l l l b h d ï
qu eut mettre (ans a ouc e es
discours qu’ils ont peut-être bien tenus
à quelques Particuliers , mais qui ne sont
peut-être jamais entrez ni dans leurs con
versations ni dans leurs disputes? Qïon
ne s’y trompe pas , les Dialogues de Ci
ceron ne sont pas tout-Êt-fait de l’ima
gination de ce sçavant Orateur; il n’a.a
fait dire à ses Interlocuteurs que ce qu’ils
avoienr dit entre eux 5 il est vrai qu'il a
poli leurs discours et que même il y a mis
du sien ; mais le fond est réel 3 ce qui est
nécessaire pour conserver la vrai-sem
blance. .
On peut dire la même chose de Platon.
Ces deux Auteûrs qu’en peut regarder
comme les plus sages et les plus éclairez
de PAntiquitÉ Payenne, nous ont laissé"
dans leurs Dialogues des Chefs-d'oeuvres
de l’Art. Mais ils ne sont faits que pour
"des hommes dont le jugement est formé.
Ces Dialogues s, tout beaux qu’ils sont ,
_ne pourroient, entre les mains de jeu;
nes gens , que leur causer du dégoût et
de l'ennui; tandis que je suis persuadé
que l'es‘ Entretiens ‘du Spectacle de la N44
‘ mm
J V Ï E R. I73;. 31;
mm les charmeront et ne les lasserone
iamais. Cependant les Interlocuteurs de
ces derniers sont deo personnages ima
ginez et ceux des autres sont des homo.
.mes de la plus haute réputation. Et qui
de ce catactere le R. P. G. auroit-il voulu
qu’on fit parler dans les Dialogues du
Spectacle de la Nature? M" Descartes ,
Gassendi , Rohault, Régis , «Sec? C’eûc
été sans doute un plaisant spectacle de
voir ces esprits sublimes , tout pleins de
‘grands objets qu’ils venoient de méditer,
en‘ venir tout d’un coup aux prises les
uns apec les autres sur un Insecte , un
Coquillage , un Poisson , un Oiseau , ôcc.‘
Voilà cependantce qui auroir été du goût
du R. P. Ne pourrdit-on pas lui deman
der s’il y a bien pensé ?
De plus , que fairedire 5. ces grandi
hommes sur des matieres ausquelles ils
ne se sont peut-être jamais arrêtés. Ou il
eût fallu les faire parler en Philosophes,
et‘ alors les jeunes gens pour qui prin
cipalempnt l’Ouvrage dont il s'agir a été
compose,.n’y ourroienratteindre; ou il
eût fallu les aire entrer clairs un Petit
détail de choses qui ne pouvoient être
nouvelles ni aux uns ni aux autres, ce
qui‘ ne seroit plus soutenir leurs carac
teres. Pourquoi le R. P. G. voudroit-il
a {IONS
‘g: MERCURE DE FRANCE
nous persuader qu’un jeune homme â la
{leur de son âge , soit inca able de Par
tention qu’il faut apporter a des Confeq
rences reglées, sur tout lorsque la ma
tiere qu’on y traite est curieuse , agréable
et‘ interessante i‘ Il n’est que trop vrai ;
les jeunes gens de condition sont pou:
‘la plupart ennemis de toute application
d'esprit à ce qui regarde la Religion e:
les Belles-Lettres, et c’est ce qu'on ne
peut trop déplorer. Mais aussi n’y a t’il
pas toûjours de ces heureux génies qui
se portent au bien dès leur jeunesse , _el:
qui saisissent avidement tout ce qu’ils
çroyent pouvoir contribuer à les‘ rendre
meilleurs? ne peut-on pas en supposer
cun pareil? ' v
Je ne sçai ce qui peut faire paroîtrc
méprlsables au R. P. les petits traits de
morale ré andus dans les Entretiens dont
il s’agit. c prétendu defiaut qu’on re
proche encore à un homme recomman
dable par sa pieté et par sa science , s'é
Vanoüitoit bien-tôt; si on pensoit une
bonne fois ue c’est pour jeunesse quclil écrigaussi-bl’iiennsqtruuectli’oAnudteeulra
du Spectacle d: la Nature. Les jeunes gens
font rarement refléxion sur ce qu'ils lisent,
ce qui fait qu’ils ne retirent aucun fruit de
routes leurs lecturesll est donc important
de
, JANVIER. 1733.‘ 5;!
de les accoûtumer de bonne heure à peu;
9er et à tirer d’utilcs leçons de tout ce
qui‘ passe devant leurs yeux. Je veux
bien que dans une Histoire composée
pourjdes Sçavans , on se d_ispense de met.
tre des Refléxions morales un peu éten
duës; mais on ne doit pas blâmer ceux
qui ppur Putilité des jeunes gens, ju,
genra propos d’en ‘user autrement. Si
tant de personnes s’élev_cnt contre cette
pratique-fil faut en convenir, des: que lfa.
mour propre n’y trouve pas son compte.
Une verité qu’on lui montre au doigt, lui
déplaît; il voudroit toujours avoir la satis
factionde l’appercevoir le premienCcst de
tous les ‘vices le plus dominant dans l’hom-,
me et le’ plus injurieux àlaMajesté divine;
dedesr cependant- celui qu’on‘ fomente
avec le plus d’ardeur , au lieu de tâcher
de le réprimer. Il est triste quede nos‘
jours on veüille en faire l’ame de l’ins
nruçriorndes Enfans. Grandinconvenieqt
que "des personnes sensées ont remarqué
ansAun‘ nouveausystême , qui d’ailleurs'
paropxtexcellent. . » ,_ .
_ lînfin le Portrait dt} ŸAne que le R.P.G;
a voulu tourneren ridicule , paroît tel
détache de ce qui précede et de ce qui
\5UlÎ. u’o_n le lise dans le Livrp même
e}: qufpn 1e liscisans préjugé , on n’y dé
couvrira
'54. MERCURE DE FRANCE
couvrira qu’un simple badinage , qugâ
la verité , auroir mieux convenu dansla.
bouche d’un Candidat de Réthorique.
' J ‘ai Fhbnneur d’être , Madame, ôcc.
Le x9 Dccembn 1732.
au sujet dard, Critique du Spectacle de
la Nature, par le R 1’. G rMinime,
inserée dans le Mercure de F rance du
mai: de Novembre dernier.
Ous avezhclonc lû , Madame , le
Spectacle de la Nature? Ce que vous
A m’cn avez écrit , me fait connoxtre qu’en
-. ' ' - Provincq
.‘ 'J
JANVIER. ‘I753. ‘a;
Ÿrovince comme à Paris , il trouve des
Apologistes et des Critiques, et que le
nombre des premiers y est , comme ici ,
le plus grand. Ce que les autres trou
vent à redire dans cet Ouvrage , ne porte
et ne peut porter aucune atteinte à son
mérite. Les sujets y sont traitez avec‘ tant
de gtace et de solidité , que les plus dif
‘ficiles sont obligez d'avouer que ce ne
peut être que la production d’un habile
‘homme. Ce seroit peu que ce Livre n’eût.
d’autres avantages que les beautez de la
Langue, et qu'il ne présenxât à l'esprit
qu'une vaine recherche de choses qui
dans le fond nous interessent peu: il y
a, on le peut dire, un vrai profit, je
‘ne dis pas à le" lire , mais à l'étudier.
L’Auteur ne s’est pas contenté d‘y t'as
sembler tout ce qui est le plus capabe de
ïpicqucr la curiosité , il s’est aussi appli
‘qué à nous faire comprendre Pusage qu'on
en doit faire, et à prescrire les bornes
qu’elle doit avoir. -
Qlelque bonne idée, dites vous, que
vous en ayez , et quelque excellv nt que
cet Ouvrage vous ait paiû et vous pa
roisse encore, vous rie-pouvez» vous em
' “cher de vous rendre aux raisons du
. P. G. Minime, dont la Lettre Criti
z _ que est , au ‘jugement de plusicgurs. ,' fort
" " ' ‘ judicieuse
'14 MERCURE DE FRANCE
judicieuse. Il est vrai que d’abord on est
frappé de ce u’il dit; mais si on y
prend bien garde , c’est que son stile aisé
et insinuant fait recevoir pour bon tout
ce qui, éxauniné de près , paroît tout
autrement. Je vous exposerai, si vous
voulez bien me le permettre , quelques
réflexions que j'ai Faites sur cette Lettre,
et je serai assez témeraire pour hazarder
de dire librement ce que j'en pense. Je
ne Pentteprcnds que parce que FAuteur
du Spectacle de la Nature a résolu de ne
I
, as re ondre.
P ~,UP I O d l du .
u 1l me soit permis e e 1re. nos
Sçavans ne devroient pas affecter tant
dîndifference pour les Critiques que l’on
fait de leurs Ouvrages. Il y en a,sans
doute , qui ne méritent pas dattention.
I.e faux et l'absurde qui y domine, les
détruit assez, et le meilleur moyen de
réfuter les Auteurs de ces Critiques , est
de garder le silence en les laissant s’ap
plaudir d'un triomphe imaginaire. Mais
qu’en confonde les bonnes Critiques avec
les mauvaises, c’est ce qui ne peut être
qu’injuste,et même , si je l’ose dire , peu
conforme à la charité.
L‘Amo.ur de la paix ne peut être 1e
"principe d’une t lle conduite , et quand
Vil seroit vrai , personne ne s'en persuade
a
J A N VI E R.’ I753.‘ a‘;
"t'a. Les uns prendront le silence d"un Au
teur censuré pour un mépris , et les autres
pourun aveu de ses erreurs; ce qui me
paroi‘: égalemïtt dangereux. A quoi ne
s’emportent pas ceux qui se croyent mé-‘
Prisez E OEe d’invectives de leur partÊ
souvent dans des Ecrits publics. Que de
termes peu mesurez! Et, le dirai je ? que
dïnjures débitées avec amphase et d'une
maniere siindigne du Christianisme! mais
cela n’est propre qu’à ceux qui se croyent
mêprisez. Qie ne disent et que ne pensent
pas ceux qui ont connoissance et de l’Ou—
vrage et de sa Critique? ils se laissent fa-a
cilement emporter â de vains. discours,
delà à la médisance et insensiblement-à la
calomnie. _
Ceux qui au contraire ont assez de va-Î
nité pour regarder le silence d’un Auteur
contre lequel ils auront écrit , comme
un aveu des fautes qu’ils prétendront avoir
relevées , ceux-là , dis- je , ne tardent:
gueres de s’enhardir à quelque chose de
plus , ils se familiarisent avec leurs prê
jugez , et y entraînent les simples et les
ignorans; enfin ils se croyent de grands
génies, et cette erreur dont on ne tra
vaille pas â les désabuser , les engage à
deshonorer la République des Lettres par
des fratras de\ Livres qui ne contiennent
le plus souvent que des mots:
f2? MERCURE DE FRANCE
z On me dira que de véritables Chrétiens
ne tomberont jamais dans l’un ni dans
_1’autre de ces excès. Il est vrai: mais peut
_on se flatter qu’en n'a affaire qu‘à de tol
les gens e Tout un PubliÊnÆst-"il päs té-'
moin de ce qui se passe , et entte-t-il dans
des vuës si justes et si saintes? 1l est né:
cessaire de lui faire connoitre la vérité soie
en avoiiant ses fautes de bonne foi , soit
en réfutant sans aigreur ce qui est injuse
tement censuré. Pardonnezomoi , Maclay-Ï
_me , cette petite disgression , je reviens
à la lettre du R. P. G.
_ Je ne puis y souffrir les équivoques de
Ioäanges et de blâme qui y regnent. (Lie!
est le but de la Critique , si ce n’est de
faire connoîtrc la vérité et de combattre
_lc Faux? Dira-t-on que c’est remplir cc
but, lotsqu’on ne ÿexplique que d’une
maniere équivoque? Il faut, et surtout
dans la Satyre , ÿexpliquer nettement , et
ne point aller chercher du mistcre où il n’y
en a point. C’est abuser de la Critique ,‘
que de ne la pas faire servir à montrer la.
-verité dans tout son jour , et à ne la faire
appercevoir qu'au travers d’une fausse
lueur, ou même d’une épaisse obscurité.
Le R. P. G. auroit pu-temperer quelques
‘termes qui sonnent mal, mais sans doute
il a agi de bonne foi. Il ne fam pas lui
prem’
JANVIE RA.‘ 17332-17
prctcr trop de malice; cela sera échappe’ à
son attention, et il n’aura pas manqué de
se condamner le remier là-dessus.
Bien difierent e vous , Madame ,le R.‘
P. trouve les Dialogues du Spectacle de la
nature froids et languissanrs 5 la raison
qu’il‘cn donne, c'est que les Interlocu
teurs ne lui plaisent pas , parce qu’ils lui
sont inconnus. Il voudroit qu'au lieu de
ceux-ci , on eut fait parler un Dcscartes ,
un Rohault, un P. Malebranchc, 85e. Il
veut prouver son sentiment par l’exem
pie du Poëme Dramatique, et il seroit d'a
vis que, comme dans celui-ci , on n’in-‘
troduisit dans le Dialogue que des homà
mes célebres Je serois tenté de croire que
le R.. P. G. ne cormoît pas bien la nature
ni du Dialogue ni du Poëme Dramatique.‘
Il est vrai qu’on ne perd rien à ignorer
celui-ci et qu’un bon Religieux n’en doit
prepdreconnoissanccqueäpour être mieux
en etat de faire senrirJe anger des SPCC!
taeles. Mais il fandroit être plus circons
pect sur ce qu'on avance. Comparer le
Dialogue au PoëmeDramatique , des:
comparer un sim le appartement à un
grand Palais‘, et ire qu’on_ peut se for
mer la même idée de cet Appartement
que de tout le Palais cl’ont il n’esr qu’une
très-petite partie: sur ce pied un Palais
‘ CI
O
'23 MER CURE DE FRANCE
en contiendroit une centaine d’aurres ,
comme un Poëme Dramatique renferme
roqir en luièmême trente ou quarante au
tres Poëmes Dramatiques , puisque toutes
les Scenes sont presque toujours autant '
de Dialogues, il est inutile dînsisrer sur:
le faux de cette comparaison , il se fait
assez sentir de lui même. Je remarquerai
seulement que les Dialogues sont suscepÂ
Iibles du grand et du merveilleux; ce
pendant le R. P. G. semblene mettre de
difïerence entre les Pièces de Thèarrè et
l'es Dialogues qu’en ce que lcs sujets de
ceux cl sont plus paisibles et plus rran-.
quilès que ceux quioccupenr no‘; Thèarres.
Il cuOEsoit du témoignage et de Pexem
le de Ciccrompour‘ llcur moyen dïnrerespsreroulveesrleqcuteeulres mdeainls
un Dialogue èroit de nefaire parler que
de ‘grands hommes qui se fussent rendus
fameux dans les Sciences sur lesquelles on
veut discourir. Le R. P. G. auroir pu
employer de bonnes raisons pour assurer
son sentiment, plutosr que d’allcr cheræ
cher dans I-Iorace des passages qui ne re
äardentque les Pièces de Théarre. Je veux
ien pour un moment qu’il n'y air point
de diflërence ( quant au fond) entre le
Poëme Dramatique et: le Dialogue. Alors
si des Pièces de Thèarre ont eu un grand
succès
JANVIE RJ17”. 2’
"succès , quoique le fonds et les personna
ges soient de pures fictions, il faut con
venir que des Dialogues dont le sujet est
important , mais dont les interlocuteurs
«sont imaginez , peuvent et avec plus de.
raison que ces Pieces , être du goût des
Sçavans. Or presque toutes les Coméq
dies n’ont d’autre fonds que la fiction
et d'autres personnages que des noms en
l'ait. .
Je ne veux pour preuve de ceci ue
les Comedies de Terence; elles ont ait
tadmiration de tous les siecles et sont en
core aujourdbui les délices des amateurs
des Belles-Lettres. Cependant comment
connoîtuon les personnages qui y jouent
leurs rôles? quel est leur Pays ‘.7 quelles
sont leurs grandes actions P ou dira-fion
que ces Pieccs si parfaites, ne sont pas
es Poëmes Dramatiques?
Le précepte d’Horace de nîmroduire
sur la Scene que des Heros connus , ne re-u.
garde que le Tragique. Encore ce Poëre ne‘
dit-il pas qu’on ne puisse passer outre,
et la manierc dont il le propose est plu
_tôt un conseil qu'une reglc dont la pra.
tique soit absolument necessaire. Ccst ce
pendant â la Comedie plutôt qug 1a T,"
êdie , que le R. P, G. compare le Dia-ç
Îogue. Pourquoi donc citer Horaçe O _
. » n
3e MERCURE DE FRANCE
Ou accordera que le Dialogue feroit
Plus d’impression sur l’esprit des Lec
teurs si on n’y faisoit parler que des
rands hommes. Mais quoi 2 ne tiendra
‘t’il ’à l l l b h d ï
qu eut mettre (ans a ouc e es
discours qu’ils ont peut-être bien tenus
à quelques Particuliers , mais qui ne sont
peut-être jamais entrez ni dans leurs con
versations ni dans leurs disputes? Qïon
ne s’y trompe pas , les Dialogues de Ci
ceron ne sont pas tout-Êt-fait de l’ima
gination de ce sçavant Orateur; il n’a.a
fait dire à ses Interlocuteurs que ce qu’ils
avoienr dit entre eux 5 il est vrai qu'il a
poli leurs discours et que même il y a mis
du sien ; mais le fond est réel 3 ce qui est
nécessaire pour conserver la vrai-sem
blance. .
On peut dire la même chose de Platon.
Ces deux Auteûrs qu’en peut regarder
comme les plus sages et les plus éclairez
de PAntiquitÉ Payenne, nous ont laissé"
dans leurs Dialogues des Chefs-d'oeuvres
de l’Art. Mais ils ne sont faits que pour
"des hommes dont le jugement est formé.
Ces Dialogues s, tout beaux qu’ils sont ,
_ne pourroient, entre les mains de jeu;
nes gens , que leur causer du dégoût et
de l'ennui; tandis que je suis persuadé
que l'es‘ Entretiens ‘du Spectacle de la N44
‘ mm
J V Ï E R. I73;. 31;
mm les charmeront et ne les lasserone
iamais. Cependant les Interlocuteurs de
ces derniers sont deo personnages ima
ginez et ceux des autres sont des homo.
.mes de la plus haute réputation. Et qui
de ce catactere le R. P. G. auroit-il voulu
qu’on fit parler dans les Dialogues du
Spectacle de la Nature? M" Descartes ,
Gassendi , Rohault, Régis , «Sec? C’eûc
été sans doute un plaisant spectacle de
voir ces esprits sublimes , tout pleins de
‘grands objets qu’ils venoient de méditer,
en‘ venir tout d’un coup aux prises les
uns apec les autres sur un Insecte , un
Coquillage , un Poisson , un Oiseau , ôcc.‘
Voilà cependantce qui auroir été du goût
du R. P. Ne pourrdit-on pas lui deman
der s’il y a bien pensé ?
De plus , que fairedire 5. ces grandi
hommes sur des matieres ausquelles ils
ne se sont peut-être jamais arrêtés. Ou il
eût fallu les faire parler en Philosophes,
et‘ alors les jeunes gens pour qui prin
cipalempnt l’Ouvrage dont il s'agir a été
compose,.n’y ourroienratteindre; ou il
eût fallu les aire entrer clairs un Petit
détail de choses qui ne pouvoient être
nouvelles ni aux uns ni aux autres, ce
qui‘ ne seroit plus soutenir leurs carac
teres. Pourquoi le R. P. G. voudroit-il
a {IONS
‘g: MERCURE DE FRANCE
nous persuader qu’un jeune homme â la
{leur de son âge , soit inca able de Par
tention qu’il faut apporter a des Confeq
rences reglées, sur tout lorsque la ma
tiere qu’on y traite est curieuse , agréable
et‘ interessante i‘ Il n’est que trop vrai ;
les jeunes gens de condition sont pou:
‘la plupart ennemis de toute application
d'esprit à ce qui regarde la Religion e:
les Belles-Lettres, et c’est ce qu'on ne
peut trop déplorer. Mais aussi n’y a t’il
pas toûjours de ces heureux génies qui
se portent au bien dès leur jeunesse , _el:
qui saisissent avidement tout ce qu’ils
çroyent pouvoir contribuer à les‘ rendre
meilleurs? ne peut-on pas en supposer
cun pareil? ' v
Je ne sçai ce qui peut faire paroîtrc
méprlsables au R. P. les petits traits de
morale ré andus dans les Entretiens dont
il s’agit. c prétendu defiaut qu’on re
proche encore à un homme recomman
dable par sa pieté et par sa science , s'é
Vanoüitoit bien-tôt; si on pensoit une
bonne fois ue c’est pour jeunesse quclil écrigaussi-bl’iiennsqtruuectli’oAnudteeulra
du Spectacle d: la Nature. Les jeunes gens
font rarement refléxion sur ce qu'ils lisent,
ce qui fait qu’ils ne retirent aucun fruit de
routes leurs lecturesll est donc important
de
, JANVIER. 1733.‘ 5;!
de les accoûtumer de bonne heure à peu;
9er et à tirer d’utilcs leçons de tout ce
qui‘ passe devant leurs yeux. Je veux
bien que dans une Histoire composée
pourjdes Sçavans , on se d_ispense de met.
tre des Refléxions morales un peu éten
duës; mais on ne doit pas blâmer ceux
qui ppur Putilité des jeunes gens, ju,
genra propos d’en ‘user autrement. Si
tant de personnes s’élev_cnt contre cette
pratique-fil faut en convenir, des: que lfa.
mour propre n’y trouve pas son compte.
Une verité qu’on lui montre au doigt, lui
déplaît; il voudroit toujours avoir la satis
factionde l’appercevoir le premienCcst de
tous les ‘vices le plus dominant dans l’hom-,
me et le’ plus injurieux àlaMajesté divine;
dedesr cependant- celui qu’on‘ fomente
avec le plus d’ardeur , au lieu de tâcher
de le réprimer. Il est triste quede nos‘
jours on veüille en faire l’ame de l’ins
nruçriorndes Enfans. Grandinconvenieqt
que "des personnes sensées ont remarqué
ansAun‘ nouveausystême , qui d’ailleurs'
paropxtexcellent. . » ,_ .
_ lînfin le Portrait dt} ŸAne que le R.P.G;
a voulu tourneren ridicule , paroît tel
détache de ce qui précede et de ce qui
\5UlÎ. u’o_n le lise dans le Livrp même
e}: qufpn 1e liscisans préjugé , on n’y dé
couvrira
'54. MERCURE DE FRANCE
couvrira qu’un simple badinage , qugâ
la verité , auroir mieux convenu dansla.
bouche d’un Candidat de Réthorique.
' J ‘ai Fhbnneur d’être , Madame, ôcc.
Le x9 Dccembn 1732.
Fermer
Résumé : LETTRE écrite à une Dame de Province, au sujet de la Critique du Spectacle de la Nature, par le R. P. G. Minime, inserée dans le Mercure de France du mois de Novembre dernier.
La lettre de L E TTR, publiée dans le Mercure de France de novembre 1752, examine la critique du 'Spectacle de la Nature' par le Père G. Minime. L'auteur note que cet ouvrage suscite des avis variés, tant en province qu'à Paris, et reconnaît ses mérites malgré les critiques. Il souligne que le livre offre un véritable profit à l'étude, au-delà des simples beautés linguistiques. L'auteur critique sévèrement la lettre du Père G. Minime, la qualifiant d'équivoque et malveillante, et regrette que l'auteur du 'Spectacle de la Nature' ne réponde pas aux critiques. Il insiste sur la nécessité de prendre en compte et de réfuter les critiques sans aigreur. L'auteur conteste également les comparaisons établies par le Père G. Minime entre le dialogue et le poème dramatique, défendant la pertinence des interlocuteurs imaginaires dans les dialogues. Il conclut en soulignant l'importance de la morale et de l'éducation des jeunes gens à travers des lectures appropriées. Par ailleurs, le texte aborde la pratique des réflexions morales dans l'écriture de l'histoire. Il reconnaît que, bien que les historiens puissent éviter ces réflexions dans des œuvres destinées à des savants, d'autres souhaitent les inclure pour l'utilité des jeunes gens. Cette pratique est critiquée, notamment parce qu'elle heurte l'amour-propre, un vice dominant et injurieux à la majesté divine, souvent encouragé plutôt que réprimé. L'auteur exprime sa tristesse face à l'intégration de ce vice dans l'éducation des enfants, soulignant un inconvénient remarqué par des personnes sensées. Le texte mentionne également un portrait ridicule d'une jeune fille, présenté comme un simple badinage plutôt qu'une critique sérieuse. La lettre se termine par l'expression de l'honneur de l'auteur à être au service de Madame, datée du 19 décembre 1732.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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7
p. 1917-1918
A L'AUTEUR de l'Eloge de la Pauvreté. RONDEAU.
Début :
A votre avis ne point compter d'Ecus, [...]
Mots clefs :
Pauvreté, Avis, Plutus, Silence, Abondance, Opulence, Indigence
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A L'AUTEUR de l'Eloge de la Pauvreté. RONDEAU.
A L'AUTEUR de l'Eloge de la
Pauvreté.
RONDE A U.
A Votre avis ne point compter d'Ecus ,
Etre réduit à quelques Carolus ,
N'avoir souvent de quoi remplir sa Pance ,
Vaut mieux que vivre au sein de l'opulence ;
Et partager les faveurs de Plutus.
Pour m'en convaincre , il ne faut rien de
plus ;
Mais bien des gens suivant l'antique abus ,
Préfereroient une honnête abondance ;
A votre avis.
Peut1918
MERCURE DE FRANCE.
Peut- être même , en butte à leurs rebus ,
Traiteroient-ils vos raisons de bibuss ;
Pour votre honneur, forcez- les au silence ,
Et par vertu , réduit à l'indigence ,
Ramenez - les plus touchez que confus
A votre avis.
REPONSE.
A mon avis , rouler sur les Ecus ,
A prix d'honneur gagner des Carolus ,
Six fois par jour pouvoir remplir sa pance ,
Sont des biens faux qu'apprête l'opulence ,
Aux favoris de l'aveugle Plutus.
Pour vous guérir , s'il ne faut rien de plus ;
C'est qu'avez yû le dangereux abus
De ceux qui vont préférant l'abondance
A mon avis.
Défiez - vous de leurs subtils rebus ;
Leurs vains conseils valent moins que Bibus
Le temps sçaura les forcer au silence ;
Lors , par état , réduits à l'indigence ,
Ils reviendront , de leur erreur confus ,
A mon avis.
Pauvreté.
RONDE A U.
A Votre avis ne point compter d'Ecus ,
Etre réduit à quelques Carolus ,
N'avoir souvent de quoi remplir sa Pance ,
Vaut mieux que vivre au sein de l'opulence ;
Et partager les faveurs de Plutus.
Pour m'en convaincre , il ne faut rien de
plus ;
Mais bien des gens suivant l'antique abus ,
Préfereroient une honnête abondance ;
A votre avis.
Peut1918
MERCURE DE FRANCE.
Peut- être même , en butte à leurs rebus ,
Traiteroient-ils vos raisons de bibuss ;
Pour votre honneur, forcez- les au silence ,
Et par vertu , réduit à l'indigence ,
Ramenez - les plus touchez que confus
A votre avis.
REPONSE.
A mon avis , rouler sur les Ecus ,
A prix d'honneur gagner des Carolus ,
Six fois par jour pouvoir remplir sa pance ,
Sont des biens faux qu'apprête l'opulence ,
Aux favoris de l'aveugle Plutus.
Pour vous guérir , s'il ne faut rien de plus ;
C'est qu'avez yû le dangereux abus
De ceux qui vont préférant l'abondance
A mon avis.
Défiez - vous de leurs subtils rebus ;
Leurs vains conseils valent moins que Bibus
Le temps sçaura les forcer au silence ;
Lors , par état , réduits à l'indigence ,
Ils reviendront , de leur erreur confus ,
A mon avis.
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Résumé : A L'AUTEUR de l'Eloge de la Pauvreté. RONDEAU.
Le texte relate une discussion entre deux interlocuteurs sur la préférence entre la pauvreté et l'opulence. Le premier interlocuteur soutient que vivre avec peu d'argent est préférable à une vie d'opulence. Il note que beaucoup de gens préféreraient une abondance honnête. Le second interlocuteur rétorque que les biens matériels et la richesse sont des faux avantages offerts par l'opulence. Il met en garde contre les dangers des conseils de ceux qui préfèrent l'abondance et invite à se méfier de leurs arguments. Selon lui, le temps prouvera la justesse de son point de vue, forçant les opposants à reconnaître leur erreur.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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9
p. 89-90
AUTRE.
Début :
J'ai les femmes pour ennemies, [...]
Mots clefs :
Silence
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
JAi les femmes pour ennemies ,
Si l'on croit certain croniqueur ;
Vois , ami , quel eſt mon malheur
D'être banni de leurs parties.
Aux hommes moins indifférent ,
Par fois ils me rendent hommage ;
Mais c'eft un honneur de paffage :
Je ne fuis Roi que dans certain Couvent.
Combien de fois l'amant timide
Me garde-t-il contre fon gré ?
De ces Meffieurs rarement réveré ,
Peu voyagent fous mon Egide.
Il eft pourtant , fans vanité ,
Des cas où j'ai l'éloquence en partage :
D'autres , où de ftupidité
Je fuis la plus parfaite image.
A bien des divers mouvemens
Je dois moneffence & mon être
90 MERCURE DE FRANCE.
Je donne des plaifirs , je cauſe des tourmens.
N'en eft- ce pas aflez pour me faire connoître ?
JAi les femmes pour ennemies ,
Si l'on croit certain croniqueur ;
Vois , ami , quel eſt mon malheur
D'être banni de leurs parties.
Aux hommes moins indifférent ,
Par fois ils me rendent hommage ;
Mais c'eft un honneur de paffage :
Je ne fuis Roi que dans certain Couvent.
Combien de fois l'amant timide
Me garde-t-il contre fon gré ?
De ces Meffieurs rarement réveré ,
Peu voyagent fous mon Egide.
Il eft pourtant , fans vanité ,
Des cas où j'ai l'éloquence en partage :
D'autres , où de ftupidité
Je fuis la plus parfaite image.
A bien des divers mouvemens
Je dois moneffence & mon être
90 MERCURE DE FRANCE.
Je donne des plaifirs , je cauſe des tourmens.
N'en eft- ce pas aflez pour me faire connoître ?
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10
p. 102
« Le mot de la premiere Enigme du premier volume du Mercure de Décembre est [...] »
Début :
Le mot de la premiere Enigme du premier volume du Mercure de Décembre est [...]
Mots clefs :
Épée, Loterie, Silence
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Le mot de la premiere Enigme du premier volume du Mercure de Décembre est [...] »
Le mot de la premiere Enigme du premier
volume du Mercure de Décembre eft
Epée. Celui de la feconde eft le Silence.
Le mot du Logogryphe eft Lourie , dans
lequel on trouve lot , étoile , Loire , étole
rot , rôti , or , lire , lo , Elie , lit , lie , toile ,
Roi , Eloi , Etolie , ortie , Eole , re.
volume du Mercure de Décembre eft
Epée. Celui de la feconde eft le Silence.
Le mot du Logogryphe eft Lourie , dans
lequel on trouve lot , étoile , Loire , étole
rot , rôti , or , lire , lo , Elie , lit , lie , toile ,
Roi , Eloi , Etolie , ortie , Eole , re.
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11
p. 37-49
LA DORMEUSE INDISCRETE, NOUVELLE.
Début :
Doris & Celiante étoient unies d'une amitié sincere, & l'on peut dire qu'elles [...]
Mots clefs :
Amour, Mari, Vertu, Ami, Campagne, Coeur, Silence, Amant, Songe
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA DORMEUSE INDISCRETE, NOUVELLE.
LA DORMEUSE INDISCRETE.
NOUVELLE.
Doris & Celiante étoient unies d'une
amitié fincere , & l'on peut dire qu'elles
s'aimoient comme deux honnêtes gens ;
Auffi avoient- elles un excellent caractere .
Doris , pour être vertueufe , n'étoit pas
moins liante ; fi elle étoit fevere pour ellemême
, elle étoit indulgente pour les autres
; & ce qui donnoit un nouveau prix à
tant de fageffe , elle avoit tout ce qui peut
attirer des féducteurs .
" Celiante étoit d'un naturel aimable
mais plus afforti aux moeurs du fiécle. Si
elle n'avoit point toutes les qualités qui
font une femme de bien , elle poffédoit
celles qui forment un parfaitement honnête
homine. Elle avoit l'efprit bienfait , l'efprit
droit & les manieres charmantes : en
un mot , fon plus grand défaut ( fi c'en eft
un aujourd'hui ) étoit d'avoir plus de fenfibilité
que de conftance.
Je ne m'amuferai point ici à détailler
leurs charmes particuliers ; on a dépeint
tant de beautés différentes , que je ne fçaurois
plus faire que des portraits ufés. Je me
contenterai de dire qu'elles étoient toutes
38 MERCURE DE FRANCE.
deux d'une grande beauté , fans être d'une
extrême jeuneffe ; & ce qui eft préférable ,
elles avoient les graces en partage . Celiante
avoit plus d'enjouement & de vivacité.
Doris avoit plus de douceur , & fa modeftie
impofoit aux plus hardis . Elles étoient mariées
l'une & l'autre. La premiere avoit
pour époux un vieux goutteux qu'elle haiffoit
parfaitement , moins parce qu'il étoit
fon mari , qu'à caufe qu'il étoit infiniment
haïffable. Celui de Doris étoit plus jeune ;
elle l'avoit pris fans inclination , mais fans
répugnance . Comme il avoit un amour
tendre pour elle , elle y répondoit par
beaucoup de bonnes manieres , & le regardoit
comme fon meilleur ami . Le mari qui
connoiffoit fon infenfibilité naturelle &
qui étoit fûr de n'avoir point de rival , fe
contentoit d'une fi froide amitié . L'une vivoit
dans l'indifférence que lui prefcrivoit
fa vertu ; & l'autre , fuivant le doux
penchant qui la conduiſoit , étoit à fa troiheme
paffion.
Doris ne put voir l'inconftance de fon
amie fans lui en faire doucement la guerre.
Celiante fe défendit avec fa gaieté ordinaire
, & lui dit qu'elle prît garde à elle ,
que
fon heure d'aimer viendroit , qu'elle
n'étoit peut-être pas loin . Je ne crains rien ,
repartit Doris , j'ai paffé l'âge dangereux
FEVRIER. 1755. 39
des paffions , & j'ai vû d'un oeil indifférent
tout ce que la ville a de plus aimable. Puifque
vous m'en défiez , pourfuivit Celiante
, je vous attends à la campagne ; c'eſt là
que l'amour attaque la vertu avec plus
d'avantage , & c'eft là qu'il vous punira de
votre vanité ; l'âge ni la raiſon ne vous garantiront
pas. Tremblez , ajoûta-t -elle en
badinant , c'eft lui-même qui m'infpire &
qui vous parle par ma bouche. Doris ne fit
que rire de la prédiction . Celiante mit de
la confidence Clarimont , qu'elle aimoit
depuis fix mois , & lui demanda s'il ne
connoîtroit pas quelqu'un qui pût adoucir
l'auftere vertu de fon amie.
Clarimont lai dit qu'elle ne pouvoit
mieux s'adreffer qu'à lui ; que Lifidor avec
qui il étoit lié , étoit fait exprès pour plaire
à Doris ; qu'il étoit beau , bienfait , infenfible
comme elle. Le printems , ajoûtat-
il , favoriſe notre deſſein , & votre maifon
de campagne eft le lieu le plus propre
à filer une paffion . Amenez- y Doris , &
j'engagerai Lifidor à vous y aller voir avec
moi. Je veux être haï de vous , s'ils ne font
tous deux le plus joli Roman qu'on ait encore
vû , & dans peu on n'aura rien à vous
reprocher.
Celiante propofa la partie à Doris , qui
Faccepta. Elles partirent , & deux jours
40 MERCURE DE FRANCE.
la
après Clarimont les fuivit , accompagne
de Lifidor. Elles fe promenoient dans un
jardin , que l'art & la nature avoient rendu
le plus charmant du monde , & Doris
ne pouvoit fe laffer d'y admirer l'un &
Pautre , quand ils arriverent. Sa beauté
frappa Lifidor , & fa modeftie acheva de
le charmer. La Dame , de fon côté , trouva
le Cavalier à fon gré , & fon air de fageffe
lui donna de l'eftime pour lui. Plus ils fe
connurent , plus ils fe goûterent , & tout
fembla confpirer à enflammer des amans
de ce caractère , la liberté de fe voir tous
les jours & de fe parler à toute heure ,
folitude & la tranquillité de la campagne , le
printems qui étoit dans fa force , & la beauté
du lieu où ils étoient ; ils eurent beau réfifter
, l'amour fe rendit le maître , & fe déclara
fi fort dans huit jours , qu'ils avoient
de la peine à le cacher. Des foupirs leur
échappoient malgré eux , & ils ne pouvoient
fe regarder fans rougir. Clarimont & Celiante
qui les obfervoient , s'en apperçurent
un foir qu'ils étoient à la promenade , &
fe dirent à l'oreille : ils font pris au piége ;
les voilà qui rougiffent . Pour s'éclaircir
de leur doute , ils s'éloignerent adroitement
, & les laifferent feuls , fans pourtant
les perdre de vûe.
Doris friffonna de fe voir tête à tête avec
FEVRIER. 1755 . 41
un homme qu'elle craignoit d'aimer , & le
timide Lifidor parut lui - même embarraſſé ;
mais à la fin il rompit le filence , & jettant
fur Doris un regard tendre & refpectueux
, lui parla dans ces termes . J'ai toujours
fait gloire de mon indifférence , &
j'ai , pour ainsi dire , infulté au beau fexe ;
mais pardonnez à mon orgueil , Madame ,
je ne vous avois point vûe , vous m'en
puniffez trop bien.
A ce difcours elle fe fentit plus émue ;
& craignant l'effet de fon émotion , elle
prit le parti de la fuite. Voilà un tour que
Celiante m'a joué , répondit - elle , en le
quittant , je vais lui en faire des reproches.
Lifidor fut fi étourdi de cette réponſe , qu'il
demeura immobile . Doris rejoignit Celiante
, & la tirant à part , lui dit : c'eft
ainfi que vous apoftez des gens contre
moi. Dequoi vous plaignez-vous , répliqua
Celiante ? vous m'en avez défiée ; je
ne fuis pas noire , je vous en avertis . Pendant
ce tems- là Lifidor étoit refté dans la
même poſture où Doris l'avoit laiffé , & je
crois qu'il y feroit encore fi Clarimont
n'avoit été le defenchanter , en le tirant
par la main.
Nos amans furent raillés à fouper. Doris
en fut fi déconcertée , qu'elle feignit
un grand mal de tête , & fortit de table
42 MERCURE DE FRANCE.
.
pour s'aller mettre au lit. Quand Celiante
qui couchoit avec elle , entra dans fa chambre
, elle la trouva endormie , & l'entendit
qui fe plaignoit tout haut , & qui nommoit
Lifidor. L'amour qui ne veut rien
perdre , & qui avoit fouffert de la violence
qu'on lui avoit faite pendant le jour ,
profita de la nuit pour éclater , & le fommeil
, de concert avec lui , trahit la vertu
de Doris.
Dès qu'elle fut réveillée , fon amie lui
dit ce qu'elle venoit d'entendre. Il eft vrai ,
répondit- elle en pleurant , j'aime malgré
moi , & vous êtes vengée ; mais je mourrai
plutôt que de céder à ma paffion. Celiante
qui avoit le coeur fenfible , en fut attendrie
, & l'affura que fi elle avoit cru
que la chofe dût devenir auffi férieufe ,
elle n'auroit eu garde d'y fonger,
Le lendemain Lifidor redoubla d'empreffement
auprès de Doris , & fe jettant à
fes pieds , la pria de ne pas defefperer un
amant qui n'étoit pas tout -à-fait indigne
d'elle. Je vous offre , dit- il , un coeur tout
neuf, qui n'a jamais rien aimé que vous ,
& dont les fentimens font auffi purs que
votre vertu même ; ne le refufez pas , je
vous en conjure. Elle l'obligea de fe relever
, & lui répondit que des noeuds facrés
la lioient à un autre , qu'il ne pouvoit
FEVRIER. 1755. 43
brûler pour elle d'un feu légitime ; & que
s'il lui parloit une feconde fois de fon
amour , elle lui quitteroit la place , & réprendroit
le chemin de la ville .
Notre amant fut épouvanté d'une menace
ſi terrible ; il n'ofoit plus l'entretenir ,
à peine avoit-il le courage de la regarder ?
La trifteffe s'empara de fon ame , & bientôt
il ne fut plus reconnoiffable ; le plus
pareffeux des hommes devint le plus matinal
, lui qui paffoit auparavant les trois
quarts de la vie au lit , devançoit tous les
jours l'aurore . Clarimont l'en railla , &
lui dit ces vers de Quinault :
Vous vous éveillez fi matin ,
Que vous ferez croire à la fin
Que c'eft l'amour qui vous éveille.
Un matin qu'il le trouva dans un bois
écarté , un livre à la main , il lui demanda
ce qu'il lifoit. C'eſt Abailard , répondit- il ,
j'admire fes amours , & j'envie fon bonheur.
Je vous confeille d'en excepter la
cataſtrophe , répliqua Clarimont en riant ;
mais à parler férieufement , vous n'êtes pas
fort éloigné de fon bonheur ; vous aimez
& s'il faut en juger par les apparences ,
vous n'êtes point hai. Eh ! s'il étoit vrai ,
interrompit Lifidor , m'auroit-on impofé
>
44 MERCURE DE FRANCE.
filence , & m'auroit- on défendu d'efperer ?
Croyez-moi , reprit fon ami , ne vous découragez
point , & vous verrez que la fé
vere Doris ne vous a fermé la bouche que
parce qu'elle craint de vous entendre & de
vous aimer. Je fçai même de Celiante
qu'elle fouffre la nuit des efforts qu'elle fe
fait le jour. Si elle refufe de vous parler
éveillée , elle vous entretient en dormant ,
elle foupire , & vous nomme tout haut .
Elle eft indifpofée depuis hier au foir , &
je fuis für que fon mal ne vient que d'un
filence forcé , ou d'une réticence d'amour.
Allez la voir , fon indifpofition vous fervira
d'excufe & de prétexte.
Lifidor fe laiffa perfuader , & tourna fes
pas vers la chambre de fon amante ; if entra
, & ouvrit les rideaux d'une main tremblante
: elle dormoit dans ce moment ; &
pleine d'un fonge qui la féduifoit , elle lui
fit entendre ces douces paroles.
Oui , Lifidor , je vous aime , le mot eft
prononcé , il faut que je vous quitte , mon
devoir me l'ordonne , & ma vertu rifqueroit
trop contre votre mérite. Dans cet embraffement
recevez mon dernier adieu .
En même tems elle lui tend deux bras
charmans , qu'il mouroit d'envie de baifer,
& fe jette à fon col. Lifidor , comme
on peut penfer , n'eut garde de reculer.
FEVRIER . 1755. 45
Quelle agréable furprife pour un amant
qui fe croyoit difgracié ! O bienheureux
fommeil difoit - il en lui-même dans ces
momens délicieux , endors fì bien ma Doris
, qu'elle ne s'éveille de long- tems : mais
par malheur Celiante qui furvint , fit du
bruit , & la réveilla comme elle le tenoit
encore embraffé . Elle fut fi honteufe de
fe voir entre les bras d'un homme furtout
en préfence de fon amie , que repouffant
Lifidor d'un air effrayé , elle s'enfonça
dans fon lit , & s'enveloppa la tête
de la couverture , en s'écriant qu'elle
étoit indigne de voir le jour. Lifidor confus
, foupira d'un fi cruel réveil ; d'un excès
de plaifir il retomba dans la crainte &
dans l'abattement , & fortit comme il étoit
entré.
Ċeliante eût ri volontiers d'une fi plaifante
aventure ; mais Doris étoit fi defolée
qu'elle en eut pitié , & qu'elle tâcha de la
confoler , en lui repréfentant qu'on n'étoit
point refponfable des folies qu'on pouvoir
faire en dormant , & que de pareils écarts
étoient involontaires.
Non , interrompit Doris en pleurs , je
ne dormirai plus qu'en tremblant , & le
repos va me devenir odieux. Que l'amour
eft cruel il ne m'a épargnée juſqu'ici que
pour mieux montrer fon pouvoir , & que
46 MERCURE DE FRANCE.
pour rendre ma défaite plus honteufe . J'ai
toujours vécu fage à la ville , & je deviens
folle à la campagne ; il faut l'abandonner ,
l'air y eft contagieux pour moi . Ma chere ,
répartit Celiante , que vous êtes rigoureufe
à vous- même ! Après tout eft- ce un fi grand
mal que d'aimer ? Oui , pour moi qui fuis
liée , pourfuivit Doris , la fuite eft ma
feule reffource , & je pars aujourd'hui.
Aujourd'hui s'écria Celiante furpriſe
voilà un départ bien précipité. Aujour
d'hui même , reprit - elle , ou demain au
plûtard .
Celiante jugea qu'elle n'en feroit rien ,
puifqu'elle remettoit au lendemain , &
Celiante jugea bien . Lifidor à qui on dit
cette nouvelle , prit fon tems fi à propos ,
& s'excufa fi pathétiquement , qu'elle n'eut
pas le courage de partir. Depuis ce moment
il redoubla fes foins , & couvrit toujours
fon amour da voile du refpect. Le
tigre s'apprivoifa. Doris confentit d'écouter
fon amour, pourvu qu'il lui donnât le nom
d'eftime.
Enfin il n'étoit plus queftion que du
mot , quand le mari s'ennuya de l'abſence
de fa femme , & la vint voir . Il n'étoit pas
attendu , & encore moins fouhaité . Elle le
reçut d'un air fi froid & fi contraint , qu'il
fe fût bien apperçu qu'il étoit de trop s'il
FEVRIER. 1755. 47
avoit pû la foupçonner d'une foibleffe.
Lifidor fut confterné du contre- tems , & ne
put s'empêcher de le témoigner à Doris , &
de lui dire tout bas :
Quelle arrivée ! Madame , & quelle
nuit s'apprête pour moi ! Que je fuis jaloux
du fort de votre mari , & que mon
amour eft à plaindre !
Elle n'étoit pas dans un état plus tranquille.
La raifon lui reprochoit fon égarement
, & lui faifoit fentir des remords qui
la déchiroient. Elle ne pouvoit regarder
fon mari fans rougir , & elle voyoit finir
le jour à regret ; elle craignoit que le fommeil
ne lui revélât les fottifes de fon coeur .
Plufieurs n'ont pas cette peur , elles s'arrangent
de façon pendant la journée qu'elles
n'ont rien à craindre des aveux de la nuit .
Quand on a tout dit avant de fe coucher ,
on eft für de fe taire en dormant ; il n'y
a que les paffions contraintes qui parlent
dans le repos . Doris l'éprouva .
A peine fut-elle endormie , qu'un fonge
malin la trahit à fon ordinaire , & offrit
Lifidor à fon imagination égarée. Dans les
douces vapeurs d'un rêve fi agréable , elle
rencontra la main de fon mari , qu'elle
prit pour celle de fon amant , & la preffant
avec tendreffe , elle dit en foupirant :
Ah ! mon cher Lifidor , à quel excès d'a48
MERCURE DE FRANCE.
mour vous m'avez amenée , & qu'ai - je
fait de toute ma fageffe : Vous avez beau
me faire valoir la pureté de vos feux , je
n'en fuis pas moins coupable ; c'eft toujours
un crime que de les fouffrir , & c'eſt
y répondre que de les écouter. Que diroit
mon mari s'il venoit à lire dans mon
coeur l'amour que vous y avez fait naître ?
Cette feule penfée me tue , & je crois entendre
fes juftes reproches.
Qui fut étonné ce fut ce mari qui ne
dormoit pas. Quel difcours pour un homme
qui adoroit fa femme , & qui avoit
jufqu'alors admiré fa vertu ! Elle avoit
parlé avec tant d'action qu'elle s'éveilla ,
& il étoit fi troublé qu'il garda long-tems
le filence enfuite il le rompit avec ces
mots :
Je ne fçais , Madame , ce que vous avez
dans l'efprit , mais il travaille furieuſement
quand vous dormez. Il n'y a qu'un moment
que vous parliez tout haut , vous
avez même prononcé le nom de Lifidor ;
& s'il en faut croire votre fonge , il eft
fortement dans votre fouvenir. Une Coquette
auroit badiné là- deſſus , & raillé
fon mari de s'allarmer d'un fonge lorfque
tant d'autres s'inquiettent fi peu de la réalité
; mais Doris étoit trop vertueuse pour
fe jouer ainfi de la vérité qui la preifoit.
Elle
FEVRIER. 1755. 49
Elle ne répondit que par un torrent de larmes
, & voulut fe lever , en difant qu'elle
n'étoit plus digne de l'amitié de fon mari.
Il fut touché de fes pleurs , & la retint.
Après quelques reproches il fe laiffa perfuader
qu'il n'y avoit que fon coeur qui
fût coupable , & lui pardonna ; mais il exigea
d'elle qu'elle quitteroit la campagne
fur le champ , & ne verroit plus Lifidor.
Elle jura de lui obéir , & fit honneur à fon
ferment. Dès qu'il fut jour , elle prit congé
de fon amie , & la chargea d'un billet pour
Lifidor , qu'elle ne voulut point voir. Enfuite
elle partit avec fon époux.
Lifidor n'eut pas reçu le billet de Doris
qu'il l'ouvrit avec précipitation , & y luc
ces mots : Ma raifon & mon devoir font
à la fin les plus forts. Je pars & vous ne me
verrez plus. Il penfa mourir de douleur.
Non , s'écria -t- il , je ne vous croirai point,
trop fevere Doris , & je vous reverrai ,
quand ce ne feroit que pour expirer à votre
vûe. Auffi-tôt fe livrant au tranfport
qui l'entraînoit , il fuivit les pas de Doris
, & laiffa Celiante avec Clarimont goûter
la douceur d'un amour plus tranquille
& moins traverfé . Mais toutes fes démarches
furent inutiles. Doris fut inflexible
& ne voulut plus le voir ni l'écouter . Voici
des vers qu'on a faits fur cette aventure.
NOUVELLE.
Doris & Celiante étoient unies d'une
amitié fincere , & l'on peut dire qu'elles
s'aimoient comme deux honnêtes gens ;
Auffi avoient- elles un excellent caractere .
Doris , pour être vertueufe , n'étoit pas
moins liante ; fi elle étoit fevere pour ellemême
, elle étoit indulgente pour les autres
; & ce qui donnoit un nouveau prix à
tant de fageffe , elle avoit tout ce qui peut
attirer des féducteurs .
" Celiante étoit d'un naturel aimable
mais plus afforti aux moeurs du fiécle. Si
elle n'avoit point toutes les qualités qui
font une femme de bien , elle poffédoit
celles qui forment un parfaitement honnête
homine. Elle avoit l'efprit bienfait , l'efprit
droit & les manieres charmantes : en
un mot , fon plus grand défaut ( fi c'en eft
un aujourd'hui ) étoit d'avoir plus de fenfibilité
que de conftance.
Je ne m'amuferai point ici à détailler
leurs charmes particuliers ; on a dépeint
tant de beautés différentes , que je ne fçaurois
plus faire que des portraits ufés. Je me
contenterai de dire qu'elles étoient toutes
38 MERCURE DE FRANCE.
deux d'une grande beauté , fans être d'une
extrême jeuneffe ; & ce qui eft préférable ,
elles avoient les graces en partage . Celiante
avoit plus d'enjouement & de vivacité.
Doris avoit plus de douceur , & fa modeftie
impofoit aux plus hardis . Elles étoient mariées
l'une & l'autre. La premiere avoit
pour époux un vieux goutteux qu'elle haiffoit
parfaitement , moins parce qu'il étoit
fon mari , qu'à caufe qu'il étoit infiniment
haïffable. Celui de Doris étoit plus jeune ;
elle l'avoit pris fans inclination , mais fans
répugnance . Comme il avoit un amour
tendre pour elle , elle y répondoit par
beaucoup de bonnes manieres , & le regardoit
comme fon meilleur ami . Le mari qui
connoiffoit fon infenfibilité naturelle &
qui étoit fûr de n'avoir point de rival , fe
contentoit d'une fi froide amitié . L'une vivoit
dans l'indifférence que lui prefcrivoit
fa vertu ; & l'autre , fuivant le doux
penchant qui la conduiſoit , étoit à fa troiheme
paffion.
Doris ne put voir l'inconftance de fon
amie fans lui en faire doucement la guerre.
Celiante fe défendit avec fa gaieté ordinaire
, & lui dit qu'elle prît garde à elle ,
que
fon heure d'aimer viendroit , qu'elle
n'étoit peut-être pas loin . Je ne crains rien ,
repartit Doris , j'ai paffé l'âge dangereux
FEVRIER. 1755. 39
des paffions , & j'ai vû d'un oeil indifférent
tout ce que la ville a de plus aimable. Puifque
vous m'en défiez , pourfuivit Celiante
, je vous attends à la campagne ; c'eſt là
que l'amour attaque la vertu avec plus
d'avantage , & c'eft là qu'il vous punira de
votre vanité ; l'âge ni la raiſon ne vous garantiront
pas. Tremblez , ajoûta-t -elle en
badinant , c'eft lui-même qui m'infpire &
qui vous parle par ma bouche. Doris ne fit
que rire de la prédiction . Celiante mit de
la confidence Clarimont , qu'elle aimoit
depuis fix mois , & lui demanda s'il ne
connoîtroit pas quelqu'un qui pût adoucir
l'auftere vertu de fon amie.
Clarimont lai dit qu'elle ne pouvoit
mieux s'adreffer qu'à lui ; que Lifidor avec
qui il étoit lié , étoit fait exprès pour plaire
à Doris ; qu'il étoit beau , bienfait , infenfible
comme elle. Le printems , ajoûtat-
il , favoriſe notre deſſein , & votre maifon
de campagne eft le lieu le plus propre
à filer une paffion . Amenez- y Doris , &
j'engagerai Lifidor à vous y aller voir avec
moi. Je veux être haï de vous , s'ils ne font
tous deux le plus joli Roman qu'on ait encore
vû , & dans peu on n'aura rien à vous
reprocher.
Celiante propofa la partie à Doris , qui
Faccepta. Elles partirent , & deux jours
40 MERCURE DE FRANCE.
la
après Clarimont les fuivit , accompagne
de Lifidor. Elles fe promenoient dans un
jardin , que l'art & la nature avoient rendu
le plus charmant du monde , & Doris
ne pouvoit fe laffer d'y admirer l'un &
Pautre , quand ils arriverent. Sa beauté
frappa Lifidor , & fa modeftie acheva de
le charmer. La Dame , de fon côté , trouva
le Cavalier à fon gré , & fon air de fageffe
lui donna de l'eftime pour lui. Plus ils fe
connurent , plus ils fe goûterent , & tout
fembla confpirer à enflammer des amans
de ce caractère , la liberté de fe voir tous
les jours & de fe parler à toute heure ,
folitude & la tranquillité de la campagne , le
printems qui étoit dans fa force , & la beauté
du lieu où ils étoient ; ils eurent beau réfifter
, l'amour fe rendit le maître , & fe déclara
fi fort dans huit jours , qu'ils avoient
de la peine à le cacher. Des foupirs leur
échappoient malgré eux , & ils ne pouvoient
fe regarder fans rougir. Clarimont & Celiante
qui les obfervoient , s'en apperçurent
un foir qu'ils étoient à la promenade , &
fe dirent à l'oreille : ils font pris au piége ;
les voilà qui rougiffent . Pour s'éclaircir
de leur doute , ils s'éloignerent adroitement
, & les laifferent feuls , fans pourtant
les perdre de vûe.
Doris friffonna de fe voir tête à tête avec
FEVRIER. 1755 . 41
un homme qu'elle craignoit d'aimer , & le
timide Lifidor parut lui - même embarraſſé ;
mais à la fin il rompit le filence , & jettant
fur Doris un regard tendre & refpectueux
, lui parla dans ces termes . J'ai toujours
fait gloire de mon indifférence , &
j'ai , pour ainsi dire , infulté au beau fexe ;
mais pardonnez à mon orgueil , Madame ,
je ne vous avois point vûe , vous m'en
puniffez trop bien.
A ce difcours elle fe fentit plus émue ;
& craignant l'effet de fon émotion , elle
prit le parti de la fuite. Voilà un tour que
Celiante m'a joué , répondit - elle , en le
quittant , je vais lui en faire des reproches.
Lifidor fut fi étourdi de cette réponſe , qu'il
demeura immobile . Doris rejoignit Celiante
, & la tirant à part , lui dit : c'eft
ainfi que vous apoftez des gens contre
moi. Dequoi vous plaignez-vous , répliqua
Celiante ? vous m'en avez défiée ; je
ne fuis pas noire , je vous en avertis . Pendant
ce tems- là Lifidor étoit refté dans la
même poſture où Doris l'avoit laiffé , & je
crois qu'il y feroit encore fi Clarimont
n'avoit été le defenchanter , en le tirant
par la main.
Nos amans furent raillés à fouper. Doris
en fut fi déconcertée , qu'elle feignit
un grand mal de tête , & fortit de table
42 MERCURE DE FRANCE.
.
pour s'aller mettre au lit. Quand Celiante
qui couchoit avec elle , entra dans fa chambre
, elle la trouva endormie , & l'entendit
qui fe plaignoit tout haut , & qui nommoit
Lifidor. L'amour qui ne veut rien
perdre , & qui avoit fouffert de la violence
qu'on lui avoit faite pendant le jour ,
profita de la nuit pour éclater , & le fommeil
, de concert avec lui , trahit la vertu
de Doris.
Dès qu'elle fut réveillée , fon amie lui
dit ce qu'elle venoit d'entendre. Il eft vrai ,
répondit- elle en pleurant , j'aime malgré
moi , & vous êtes vengée ; mais je mourrai
plutôt que de céder à ma paffion. Celiante
qui avoit le coeur fenfible , en fut attendrie
, & l'affura que fi elle avoit cru
que la chofe dût devenir auffi férieufe ,
elle n'auroit eu garde d'y fonger,
Le lendemain Lifidor redoubla d'empreffement
auprès de Doris , & fe jettant à
fes pieds , la pria de ne pas defefperer un
amant qui n'étoit pas tout -à-fait indigne
d'elle. Je vous offre , dit- il , un coeur tout
neuf, qui n'a jamais rien aimé que vous ,
& dont les fentimens font auffi purs que
votre vertu même ; ne le refufez pas , je
vous en conjure. Elle l'obligea de fe relever
, & lui répondit que des noeuds facrés
la lioient à un autre , qu'il ne pouvoit
FEVRIER. 1755. 43
brûler pour elle d'un feu légitime ; & que
s'il lui parloit une feconde fois de fon
amour , elle lui quitteroit la place , & réprendroit
le chemin de la ville .
Notre amant fut épouvanté d'une menace
ſi terrible ; il n'ofoit plus l'entretenir ,
à peine avoit-il le courage de la regarder ?
La trifteffe s'empara de fon ame , & bientôt
il ne fut plus reconnoiffable ; le plus
pareffeux des hommes devint le plus matinal
, lui qui paffoit auparavant les trois
quarts de la vie au lit , devançoit tous les
jours l'aurore . Clarimont l'en railla , &
lui dit ces vers de Quinault :
Vous vous éveillez fi matin ,
Que vous ferez croire à la fin
Que c'eft l'amour qui vous éveille.
Un matin qu'il le trouva dans un bois
écarté , un livre à la main , il lui demanda
ce qu'il lifoit. C'eſt Abailard , répondit- il ,
j'admire fes amours , & j'envie fon bonheur.
Je vous confeille d'en excepter la
cataſtrophe , répliqua Clarimont en riant ;
mais à parler férieufement , vous n'êtes pas
fort éloigné de fon bonheur ; vous aimez
& s'il faut en juger par les apparences ,
vous n'êtes point hai. Eh ! s'il étoit vrai ,
interrompit Lifidor , m'auroit-on impofé
>
44 MERCURE DE FRANCE.
filence , & m'auroit- on défendu d'efperer ?
Croyez-moi , reprit fon ami , ne vous découragez
point , & vous verrez que la fé
vere Doris ne vous a fermé la bouche que
parce qu'elle craint de vous entendre & de
vous aimer. Je fçai même de Celiante
qu'elle fouffre la nuit des efforts qu'elle fe
fait le jour. Si elle refufe de vous parler
éveillée , elle vous entretient en dormant ,
elle foupire , & vous nomme tout haut .
Elle eft indifpofée depuis hier au foir , &
je fuis für que fon mal ne vient que d'un
filence forcé , ou d'une réticence d'amour.
Allez la voir , fon indifpofition vous fervira
d'excufe & de prétexte.
Lifidor fe laiffa perfuader , & tourna fes
pas vers la chambre de fon amante ; if entra
, & ouvrit les rideaux d'une main tremblante
: elle dormoit dans ce moment ; &
pleine d'un fonge qui la féduifoit , elle lui
fit entendre ces douces paroles.
Oui , Lifidor , je vous aime , le mot eft
prononcé , il faut que je vous quitte , mon
devoir me l'ordonne , & ma vertu rifqueroit
trop contre votre mérite. Dans cet embraffement
recevez mon dernier adieu .
En même tems elle lui tend deux bras
charmans , qu'il mouroit d'envie de baifer,
& fe jette à fon col. Lifidor , comme
on peut penfer , n'eut garde de reculer.
FEVRIER . 1755. 45
Quelle agréable furprife pour un amant
qui fe croyoit difgracié ! O bienheureux
fommeil difoit - il en lui-même dans ces
momens délicieux , endors fì bien ma Doris
, qu'elle ne s'éveille de long- tems : mais
par malheur Celiante qui furvint , fit du
bruit , & la réveilla comme elle le tenoit
encore embraffé . Elle fut fi honteufe de
fe voir entre les bras d'un homme furtout
en préfence de fon amie , que repouffant
Lifidor d'un air effrayé , elle s'enfonça
dans fon lit , & s'enveloppa la tête
de la couverture , en s'écriant qu'elle
étoit indigne de voir le jour. Lifidor confus
, foupira d'un fi cruel réveil ; d'un excès
de plaifir il retomba dans la crainte &
dans l'abattement , & fortit comme il étoit
entré.
Ċeliante eût ri volontiers d'une fi plaifante
aventure ; mais Doris étoit fi defolée
qu'elle en eut pitié , & qu'elle tâcha de la
confoler , en lui repréfentant qu'on n'étoit
point refponfable des folies qu'on pouvoir
faire en dormant , & que de pareils écarts
étoient involontaires.
Non , interrompit Doris en pleurs , je
ne dormirai plus qu'en tremblant , & le
repos va me devenir odieux. Que l'amour
eft cruel il ne m'a épargnée juſqu'ici que
pour mieux montrer fon pouvoir , & que
46 MERCURE DE FRANCE.
pour rendre ma défaite plus honteufe . J'ai
toujours vécu fage à la ville , & je deviens
folle à la campagne ; il faut l'abandonner ,
l'air y eft contagieux pour moi . Ma chere ,
répartit Celiante , que vous êtes rigoureufe
à vous- même ! Après tout eft- ce un fi grand
mal que d'aimer ? Oui , pour moi qui fuis
liée , pourfuivit Doris , la fuite eft ma
feule reffource , & je pars aujourd'hui.
Aujourd'hui s'écria Celiante furpriſe
voilà un départ bien précipité. Aujour
d'hui même , reprit - elle , ou demain au
plûtard .
Celiante jugea qu'elle n'en feroit rien ,
puifqu'elle remettoit au lendemain , &
Celiante jugea bien . Lifidor à qui on dit
cette nouvelle , prit fon tems fi à propos ,
& s'excufa fi pathétiquement , qu'elle n'eut
pas le courage de partir. Depuis ce moment
il redoubla fes foins , & couvrit toujours
fon amour da voile du refpect. Le
tigre s'apprivoifa. Doris confentit d'écouter
fon amour, pourvu qu'il lui donnât le nom
d'eftime.
Enfin il n'étoit plus queftion que du
mot , quand le mari s'ennuya de l'abſence
de fa femme , & la vint voir . Il n'étoit pas
attendu , & encore moins fouhaité . Elle le
reçut d'un air fi froid & fi contraint , qu'il
fe fût bien apperçu qu'il étoit de trop s'il
FEVRIER. 1755. 47
avoit pû la foupçonner d'une foibleffe.
Lifidor fut confterné du contre- tems , & ne
put s'empêcher de le témoigner à Doris , &
de lui dire tout bas :
Quelle arrivée ! Madame , & quelle
nuit s'apprête pour moi ! Que je fuis jaloux
du fort de votre mari , & que mon
amour eft à plaindre !
Elle n'étoit pas dans un état plus tranquille.
La raifon lui reprochoit fon égarement
, & lui faifoit fentir des remords qui
la déchiroient. Elle ne pouvoit regarder
fon mari fans rougir , & elle voyoit finir
le jour à regret ; elle craignoit que le fommeil
ne lui revélât les fottifes de fon coeur .
Plufieurs n'ont pas cette peur , elles s'arrangent
de façon pendant la journée qu'elles
n'ont rien à craindre des aveux de la nuit .
Quand on a tout dit avant de fe coucher ,
on eft für de fe taire en dormant ; il n'y
a que les paffions contraintes qui parlent
dans le repos . Doris l'éprouva .
A peine fut-elle endormie , qu'un fonge
malin la trahit à fon ordinaire , & offrit
Lifidor à fon imagination égarée. Dans les
douces vapeurs d'un rêve fi agréable , elle
rencontra la main de fon mari , qu'elle
prit pour celle de fon amant , & la preffant
avec tendreffe , elle dit en foupirant :
Ah ! mon cher Lifidor , à quel excès d'a48
MERCURE DE FRANCE.
mour vous m'avez amenée , & qu'ai - je
fait de toute ma fageffe : Vous avez beau
me faire valoir la pureté de vos feux , je
n'en fuis pas moins coupable ; c'eft toujours
un crime que de les fouffrir , & c'eſt
y répondre que de les écouter. Que diroit
mon mari s'il venoit à lire dans mon
coeur l'amour que vous y avez fait naître ?
Cette feule penfée me tue , & je crois entendre
fes juftes reproches.
Qui fut étonné ce fut ce mari qui ne
dormoit pas. Quel difcours pour un homme
qui adoroit fa femme , & qui avoit
jufqu'alors admiré fa vertu ! Elle avoit
parlé avec tant d'action qu'elle s'éveilla ,
& il étoit fi troublé qu'il garda long-tems
le filence enfuite il le rompit avec ces
mots :
Je ne fçais , Madame , ce que vous avez
dans l'efprit , mais il travaille furieuſement
quand vous dormez. Il n'y a qu'un moment
que vous parliez tout haut , vous
avez même prononcé le nom de Lifidor ;
& s'il en faut croire votre fonge , il eft
fortement dans votre fouvenir. Une Coquette
auroit badiné là- deſſus , & raillé
fon mari de s'allarmer d'un fonge lorfque
tant d'autres s'inquiettent fi peu de la réalité
; mais Doris étoit trop vertueuse pour
fe jouer ainfi de la vérité qui la preifoit.
Elle
FEVRIER. 1755. 49
Elle ne répondit que par un torrent de larmes
, & voulut fe lever , en difant qu'elle
n'étoit plus digne de l'amitié de fon mari.
Il fut touché de fes pleurs , & la retint.
Après quelques reproches il fe laiffa perfuader
qu'il n'y avoit que fon coeur qui
fût coupable , & lui pardonna ; mais il exigea
d'elle qu'elle quitteroit la campagne
fur le champ , & ne verroit plus Lifidor.
Elle jura de lui obéir , & fit honneur à fon
ferment. Dès qu'il fut jour , elle prit congé
de fon amie , & la chargea d'un billet pour
Lifidor , qu'elle ne voulut point voir. Enfuite
elle partit avec fon époux.
Lifidor n'eut pas reçu le billet de Doris
qu'il l'ouvrit avec précipitation , & y luc
ces mots : Ma raifon & mon devoir font
à la fin les plus forts. Je pars & vous ne me
verrez plus. Il penfa mourir de douleur.
Non , s'écria -t- il , je ne vous croirai point,
trop fevere Doris , & je vous reverrai ,
quand ce ne feroit que pour expirer à votre
vûe. Auffi-tôt fe livrant au tranfport
qui l'entraînoit , il fuivit les pas de Doris
, & laiffa Celiante avec Clarimont goûter
la douceur d'un amour plus tranquille
& moins traverfé . Mais toutes fes démarches
furent inutiles. Doris fut inflexible
& ne voulut plus le voir ni l'écouter . Voici
des vers qu'on a faits fur cette aventure.
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Résumé : LA DORMEUSE INDISCRETE, NOUVELLE.
La nouvelle 'La dormeuse indiscrète' narre l'amitié entre Doris et Celiante, deux femmes mariées et vertueuses. Doris est sévère envers elle-même mais indulgente envers les autres, tandis que Celiante, plus encline aux mœurs du siècle, est sensible et charmante mais manque de constance. Doris est mariée à un homme plus jeune qu'elle respecte mais n'aime pas, tandis que Celiante est mariée à un vieillard qu'elle déteste. Lors d'un séjour à la campagne, Celiante prédit à Doris qu'elle tombera amoureuse et organise une rencontre entre Doris et Lifidor, un ami de Clarimont, l'amant de Celiante. Malgré leurs résistances initiales, Doris et Lifidor finissent par s'attirer mutuellement. Un jour, Doris, endormie, avoue son amour à Lifidor en rêve et il en profite pour l'embrasser. Réveillée par Celiante, Doris est horrifiée et décide de partir. Cependant, Lifidor la convainc de rester et redouble d'efforts pour gagner son cœur. Leur relation progresse discrètement jusqu'à l'arrivée inattendue du mari de Doris, qui perturbe leurs plans. Dans un épisode crucial, Doris, endormie, prend la main de son mari pour celle de Lifidor et exprime son amour pour ce dernier. Son mari, qui ne dormait pas, entend ses paroles et est profondément troublé. Doris, réveillée, est submergée par la culpabilité et les larmes. Son mari, bien qu'il lui pardonne, exige qu'elle quitte la campagne et ne revoie plus Lifidor. Doris obéit et part avec son époux dès le matin, laissant un billet à Lifidor où elle lui annonce qu'elle ne le verra plus. Lifidor, désespéré, tente de la retrouver, mais Doris reste inflexible et refuse de le revoir. La nouvelle se conclut par la mention de vers inspirés par cette aventure.
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13
p. 209-212
LETTRE à l'Auteur anonyme d'une Lettre en date de Montauban du 12 Février 1760, insérée au Mercure d'Avril.
Début :
Monsieur, Permettez-moi de prendre la défense du Compilateurs des Piéces fugitives &c. [...]
Mots clefs :
Défense, Compilation , Pièces fugitives, Jugement, Nobles, Silence
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE à l'Auteur anonyme d'une Lettre en date de Montauban du 12 Février 1760, insérée au Mercure d'Avril.
LETTRE à l'Auteur anonyme d'une Lettre
en date de Montauban du 12 Fevrier
1760 , inférée au Mercure d'Avril.
ONSIEUR ,
Permettez -moi de prendre la défenſe du Compilateur
des Piéces fugitives &c. Vous le blâmez
Monfieur , d'avoir inféré dans fon Recueil les jugemens
de M. de Bezons , dont il compare ,
dites-vous, ( ou lui faites-vous dire ) les opérations
à celles de M. de Caumartin .
>> On donne ici ( je copie ayant le livre fous les
> yeux ) les généalogies dreflées d'après les jugemens
rendus par M. de Bezons , Intendant de
cette Province ( le Languedoc. ) Les articles J
font faits avec le même foin que ceux du No-
>>biliaire de Champagne , & y font réduits d'après
>> leurs bornes effentieiles . Le Compilateur , ce
me femble , ne prétend pas dire que M. de Bezons
ait apporté,dans fes jugemens,le même ſoin & le
210 MERCURE DE FRANCE.
même fcrupule que l'intendant de Champagne
dans les fiens . J'entens que lui , Compilateur , a
donné aux extraits qu'il a faits des jugemens la
forme de ceux du Nobiliaire de Champagne. Je
ferois bien tro pé fi ce n'eſt là ſa penſée.
» Ces jugemens , qui font des piéces périodi-
" ques , affurent l'état de la Nobleffe de Langue-
> doc , & la font connoître d'une maniere qui
>> n'eft ni douteufe ni équivoque.
Il y a vraiment quelque chofe de trop dans
ces dernieres expreffions , furtout après le jufte
reproche de M. de Bafville , fur la facilité de fes
prédéceffeurs. Le Compilateur eft excufable de
n'avoir lu le Mémoire de ce grand Intendant,
rapporté par extrait dans l'état de la France , par
le Comte de Boulainvilliers ,ou, s'il l'a lu, le trait lui
a échappé. Il n'a pas mérité , à mon avis , le reproche
que vous lui faites d'avoir rerni une ſeconde
fois l'éclat de la vraie Nobleſſe , en faisant
revivre un ouvrage que le mépris le plus fondé
fembloit avoir anéanti . Le Public , qui n'a que
des idées confules fur les filiations & fur les allian
ces des vrais Nobles , furtout de ceux dont les
familles font tranfplantées , s'éclaircit au moyen
de ces jugemens ; & les gens verfés dans la partie
généalogique , peuvent , à l'aide des connoiffances
qu'ils ont , juger fi le relaxe eſt de grace
´ou de juſtice.
Tout le monde fait , dites- vous , Monfieur , que
la bonne Nobleffe de Languedoc ne fe fert jamais
du relaxe de M. de Bezons ; elle fait bien.
Moi-même je me cite , parce que je garderai
l'Anonyme bien décidément ) moi- même dans
l'occafion je me fuis fervi de mes titres de préférence
au jugement de M. de Bafville , lequel
rappelle une Ordonnance que j'ai auffi de MM.
les Commiffaires à la recherche des francs-fiefs,
JUILLET. 1760 .
218
Il y a des Gentilshommes , ajoutez-vous , qui
n'ayant pas été recherchés , ne font pas infcrits
fur ce prétendu Catalogue des Nobles ( le terme
deprétendu me paroît un peu hazardé ) il faudroit,
pour qu'il fût un terme propre , que les deux tiers
au moins des jugemens de M. de Befons , fuffent
de faveur , ce que vous auriez peine à prouver
Monfieur. Mais n'arrêtons pas fur un mot : permettez-
moi , Monfieur , d'obſerver que l'oubli des
traitans , à moins d'être , ou d'avoir été dans le
cas des exemptions portées par l'édit , n'eft pas
avantageux aux familles dont les titres n'ont été
ni vérifiés , ni difcutés , & qui ont quitté le berceau
de leurs peres.
Il en eft d'autres ( Gentilshommes ) qui , dites
vous Monfieur , n'ont produit que les preuves de
quatre générations & qui remontent par de bons
actes , jufqu'en 1100 .
Le filence du Compilateur eft légitime : il igno
roit ces actes , & en eût-il été inftruit , il fe feroit
bien donné de garde de les confondre dans fes
extraits . Mais pour les diftinguer , il les eût fans
doute placés dans des notes léparées du corps de
Pouvrage , ou marginales.
Tout le monde fait ( ce font vos termes ) que
la plupart des Gentilshommes fe faifoient décharger
fur le premier titre qui leur tomboit
fous la main. De là vient que des meilleures
Maiſons de la Province ne remontent qu'au pre
mier , deuxième ou troifiéme degré.
Oh pour le coup , Monfieur , vous prenez vo
tre opinion pour celle du Public. Il vous fera difficile
, peut-être même impoſſible , de le ramener
à la vôtre. Quoi la fureur des ennoblis fera -t - elle
de n'avoir jamais commencé leur nobleffe , &
d'en cacher le titre primordial jufqu'à l'extrême
néceffité ? tandis que des Gentilshommes de Race
212 MERCURE DE FRANCE.
auront négligé la production des titres qui la
leur affurent. Cela eft infoutenable , Monfieur . Je
fuis convaincu que la plûpart fe font bornés aux
termes de l'Edit . Mais je n'en connois point qui
n'y ayent pas voulu fatisfaire ; & certainement
la peine d'affembler des titres fuffifans étoit fi légère
, leur recherche fi peu difpendieufe , qu'il
n'y avoit lors de la recherche, qu'un fiécle à remplir
pour être confirmé dans la poffeffion d'une
Noblent de Race
Je me flatte , Monfieur , que l'Auteur du Mercure
aura a mon égard , la même complaifance
qu'il a eue pour vous . J'ofe croire , que vous
n'improuverez point oppofition de mes fentimens
aux vôtres , pénétré des louables motifs
(je euque ici vos expreffions & m'en honore ]
qui femblent vous nimer , je crois devoir détruire
la confiance que le Public pourroit prendre à
vos opinions. Elle m'ont féduit d'abord ; l'examen
en a enfuite éffacé l'impulfion . Vous me
par lennerez cet aveu & la liberté que je prends
de vous l'écrire. J'ai l'honneur d'être , &c .
en date de Montauban du 12 Fevrier
1760 , inférée au Mercure d'Avril.
ONSIEUR ,
Permettez -moi de prendre la défenſe du Compilateur
des Piéces fugitives &c. Vous le blâmez
Monfieur , d'avoir inféré dans fon Recueil les jugemens
de M. de Bezons , dont il compare ,
dites-vous, ( ou lui faites-vous dire ) les opérations
à celles de M. de Caumartin .
>> On donne ici ( je copie ayant le livre fous les
> yeux ) les généalogies dreflées d'après les jugemens
rendus par M. de Bezons , Intendant de
cette Province ( le Languedoc. ) Les articles J
font faits avec le même foin que ceux du No-
>>biliaire de Champagne , & y font réduits d'après
>> leurs bornes effentieiles . Le Compilateur , ce
me femble , ne prétend pas dire que M. de Bezons
ait apporté,dans fes jugemens,le même ſoin & le
210 MERCURE DE FRANCE.
même fcrupule que l'intendant de Champagne
dans les fiens . J'entens que lui , Compilateur , a
donné aux extraits qu'il a faits des jugemens la
forme de ceux du Nobiliaire de Champagne. Je
ferois bien tro pé fi ce n'eſt là ſa penſée.
» Ces jugemens , qui font des piéces périodi-
" ques , affurent l'état de la Nobleffe de Langue-
> doc , & la font connoître d'une maniere qui
>> n'eft ni douteufe ni équivoque.
Il y a vraiment quelque chofe de trop dans
ces dernieres expreffions , furtout après le jufte
reproche de M. de Bafville , fur la facilité de fes
prédéceffeurs. Le Compilateur eft excufable de
n'avoir lu le Mémoire de ce grand Intendant,
rapporté par extrait dans l'état de la France , par
le Comte de Boulainvilliers ,ou, s'il l'a lu, le trait lui
a échappé. Il n'a pas mérité , à mon avis , le reproche
que vous lui faites d'avoir rerni une ſeconde
fois l'éclat de la vraie Nobleſſe , en faisant
revivre un ouvrage que le mépris le plus fondé
fembloit avoir anéanti . Le Public , qui n'a que
des idées confules fur les filiations & fur les allian
ces des vrais Nobles , furtout de ceux dont les
familles font tranfplantées , s'éclaircit au moyen
de ces jugemens ; & les gens verfés dans la partie
généalogique , peuvent , à l'aide des connoiffances
qu'ils ont , juger fi le relaxe eſt de grace
´ou de juſtice.
Tout le monde fait , dites- vous , Monfieur , que
la bonne Nobleffe de Languedoc ne fe fert jamais
du relaxe de M. de Bezons ; elle fait bien.
Moi-même je me cite , parce que je garderai
l'Anonyme bien décidément ) moi- même dans
l'occafion je me fuis fervi de mes titres de préférence
au jugement de M. de Bafville , lequel
rappelle une Ordonnance que j'ai auffi de MM.
les Commiffaires à la recherche des francs-fiefs,
JUILLET. 1760 .
218
Il y a des Gentilshommes , ajoutez-vous , qui
n'ayant pas été recherchés , ne font pas infcrits
fur ce prétendu Catalogue des Nobles ( le terme
deprétendu me paroît un peu hazardé ) il faudroit,
pour qu'il fût un terme propre , que les deux tiers
au moins des jugemens de M. de Befons , fuffent
de faveur , ce que vous auriez peine à prouver
Monfieur. Mais n'arrêtons pas fur un mot : permettez-
moi , Monfieur , d'obſerver que l'oubli des
traitans , à moins d'être , ou d'avoir été dans le
cas des exemptions portées par l'édit , n'eft pas
avantageux aux familles dont les titres n'ont été
ni vérifiés , ni difcutés , & qui ont quitté le berceau
de leurs peres.
Il en eft d'autres ( Gentilshommes ) qui , dites
vous Monfieur , n'ont produit que les preuves de
quatre générations & qui remontent par de bons
actes , jufqu'en 1100 .
Le filence du Compilateur eft légitime : il igno
roit ces actes , & en eût-il été inftruit , il fe feroit
bien donné de garde de les confondre dans fes
extraits . Mais pour les diftinguer , il les eût fans
doute placés dans des notes léparées du corps de
Pouvrage , ou marginales.
Tout le monde fait ( ce font vos termes ) que
la plupart des Gentilshommes fe faifoient décharger
fur le premier titre qui leur tomboit
fous la main. De là vient que des meilleures
Maiſons de la Province ne remontent qu'au pre
mier , deuxième ou troifiéme degré.
Oh pour le coup , Monfieur , vous prenez vo
tre opinion pour celle du Public. Il vous fera difficile
, peut-être même impoſſible , de le ramener
à la vôtre. Quoi la fureur des ennoblis fera -t - elle
de n'avoir jamais commencé leur nobleffe , &
d'en cacher le titre primordial jufqu'à l'extrême
néceffité ? tandis que des Gentilshommes de Race
212 MERCURE DE FRANCE.
auront négligé la production des titres qui la
leur affurent. Cela eft infoutenable , Monfieur . Je
fuis convaincu que la plûpart fe font bornés aux
termes de l'Edit . Mais je n'en connois point qui
n'y ayent pas voulu fatisfaire ; & certainement
la peine d'affembler des titres fuffifans étoit fi légère
, leur recherche fi peu difpendieufe , qu'il
n'y avoit lors de la recherche, qu'un fiécle à remplir
pour être confirmé dans la poffeffion d'une
Noblent de Race
Je me flatte , Monfieur , que l'Auteur du Mercure
aura a mon égard , la même complaifance
qu'il a eue pour vous . J'ofe croire , que vous
n'improuverez point oppofition de mes fentimens
aux vôtres , pénétré des louables motifs
(je euque ici vos expreffions & m'en honore ]
qui femblent vous nimer , je crois devoir détruire
la confiance que le Public pourroit prendre à
vos opinions. Elle m'ont féduit d'abord ; l'examen
en a enfuite éffacé l'impulfion . Vous me
par lennerez cet aveu & la liberté que je prends
de vous l'écrire. J'ai l'honneur d'être , &c .
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Résumé : LETTRE à l'Auteur anonyme d'une Lettre en date de Montauban du 12 Février 1760, insérée au Mercure d'Avril.
La lettre, datée du 12 février 1760, répond à un auteur anonyme qui a critiqué le compilateur des 'Pièces fugitives'. L'auteur de la lettre défend ce compilateur, accusé d'avoir inclus les jugements de M. de Bezons, Intendant du Languedoc, dans son recueil. Il explique que ces jugements sont des pièces périodiques qui attestent de l'état de la noblesse du Languedoc de manière claire et non équivoque. Le compilateur n'a pas nécessairement comparé les opérations de M. de Bezons à celles de M. de Caumartin, mais a simplement donné aux extraits des jugements la forme de ceux du Nobiliaire de Champagne. L'auteur conteste également l'affirmation selon laquelle la bonne noblesse du Languedoc ne se sert jamais du relaxe de M. de Bezons. Il mentionne que certains gentilshommes n'ont pas été recherchés et ne sont donc pas inscrits dans le catalogue des nobles, mais estime que cela ne prouve pas que les jugements de M. de Bezons soient principalement de faveur. Il souligne que l'oubli des traitants peut être préjudiciable aux familles dont les titres n'ont pas été vérifiés. La lettre aborde aussi le cas des gentilshommes qui n'ont produit que les preuves de quatre générations, remontant parfois jusqu'à l'an 1100. L'auteur suggère que ces actes auraient dû être distingués dans des notes séparées ou marginales. Il critique l'opinion de l'auteur anonyme selon laquelle les gentilshommes se faisaient décharger sur le premier titre disponible, affirmant que cela est improbable et que la plupart des gentilshommes ont cherché à satisfaire les termes de l'édit. Enfin, l'auteur exprime son espoir que l'Auteur du Mercure sera complaisant à son égard et qu'il ne désapprouvera pas l'opposition de ses sentiments à ceux de l'auteur anonyme.
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14
p. 19-42
LES QUIPROQUO, OU Tous furent contens. NOUVELLE.
Début :
A PEINE Damon fut épris de Lucile, que déja il lui avoit dit cent fois : je vous [...]
Mots clefs :
Marquise , France, Amour, Doute, Rival, Silence, Embarras, Quiproquo
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texteReconnaissance textuelle : LES QUIPROQUO, OU Tous furent contens. NOUVELLE.
LES QUIPRO QUO ,
O U
Tous furent contens.
NOUVELLE.
PEINE Damon fut épris de Lucile ,
que déja il lui avoit dit cent fois : je vous
aime. Six mois après que Lucile aimoit
Damon , elle ne le lui difoit pas encore .
D'où provenoit une conduite fi oppofée
? D'une oppofition de caractère en20
MERCURE DE FRANCE.
,
core plus grande. Damon étoit vif , impétueux
, impatient , plutôt tourmenté
qu'occupé de ce qu'il projettoit . Lucile
étoit douce , modérée , timide , affervie
à certains confeils qui la dirigeoient
impérieuſement. Elle étoit née tendre
mais elle fçavoit ne paroître que fenfible
; elle fçavoit même encore mitiger
ces apparences de fenfibilité. Tant de
retenue mettoit Damon hors de lui - même.
Non difoit-il , jamais on ne porta
l'indifférence auffi loin ; c'eft un marbre
que rien ne peut échauffer! Oublions Lucile
, & formons quelque intrigue beaucoup
plus fatisfaifante qu'un amour métaphyfique
& fuivi . Il étoit fortifié dans
ces idées par Dorval , jeune homme àpeu-
près de même âge , mais infiniment
plus expérimenté que lui . Dorval étoit
devenu petit-maître par fyftême autant
que par goût. Il en préféroit le ton à
tout autre , parce qu'il le croyoit le plus
propre à tout faire paffer. Il aimoit à
donner un air d'importance à des bagatelles
, & un air de bagatelle aux chofes
les plus importantes. Il s'occupoit auffi
volontiers des unes que des autres ; &
étoit capable , tout à la fois , d'actions
fublimes , de procédés bifarres & de
menües tracafferies. Il confervoit une
JANVIER . 1763 .
21
humeur toujours égale , parce qu'il ignoroit
les paffions vives ; & , ce qui n'eſt
pas moins rare , il excufoit le contraire
dans autrui. Damon étoit plus réfléchi
en apparence , & , peut-être , au fonds
moins folide . Son férieux étoit plus triſte
que philofophique. Une feule paffion
fuffifoit pour abforber toutes fes idées ;
& fes idées n'étoient fouvent que frivoles
. En un mot , il reftoit peu de chemin
à faire au Philofophe pour devenir
Petit - maître , & au Petit- maître pour
devenir Philofophe.
C'étoit auffi ce dernier qui dirigeoit
l'autre. Quoi ! Lui difoit ce prétendu
Mentor , tu te laiffes gouverner par un
enfant ? pour moi je gouverne jufqu'aux
Douairières les moins dociles & les plus
rufées . Le temps n'eft plus où l'on vieilliffoit
à ébaucher une intrigue. Les rives
de la Seine différent en tous points de
celles du Lignon , Crois - moi , voltige
quelque temps & me laiffe le foin de
former l'innocente Lucile. Mais Damon
ne vouloit point d'un pareil précepteur
auprès de fa Maîtreffe . Il aimoit , &
par cette raiſon , étoit un peujaloux . Il
avoit d'ailleurs affez bonne opinion
de lui-même , pour efpérer de vaincre
enfin la timidité de Lucile ; car il avoit
,
22 MERCURE
DE FRANCE
.
peine à fe perfuader qu'elle pût être indifférente.
<
Mais cette timidité vaincue , Damon
eût encore trouvé d'autres obftacles .
Lucile vivoit à une petite diftance de
Paris , fous la tutelle d'une tante qui , à
quarante ans, confervoit toutes les prétentions
qu'elle eut à vingt , & vouloit
que fa niéce n'en eût aucune à feize .
Tout homme eft trompeur , lui difoitelle
, ou ne peut manquer de le devenir.
Croyez-en mon expérience , & fuyczen
la trifte épreuve . Ce difcours , ou
quelque autre équivalent à celui – là ,
étoit fi fouvent répété, qu'il impatientoit
Lucile , toute modérée que la Nature l'eût
fait naître. Cependant il faifoit une vive
impreflion fur fon âme. Il faut bien en
croire ma tante , difoit- elle triftement !
elle eft plus inftruite que moi fur ces
fortes de matières . Elle a fans doute
été bien des fois trompée , ( ce qui étoit
vrai ) mais , fans doute , ajoutoit Lucile,
qu'elle ne le fera plus. Or , en cela
Lucile fe trompoit elle-même.
Cinthie ( c'est le nom qu'il faut donner
ic à cette tante ) avoit des vues fecrettes
fur Damon ; je dis fecrettes , par
la raifon qu'elle ne vouloit point que -
Dorval en prit ombrage. Elle croyoit
JANVIER. 1763. 23
tenir ce dernier dans fes liens , parce
qu'il avoit la complaifance de le lui laiffer
croire . Mais elle le trouvoit un peu
trop diffipé : elle fe fut mieux accommodé
du férieux apparent de Damon.
C'eſt-là ce qui la portoit à envier cette
conquête à fa niéce. Auffi leur laiffoitelle
rarement l'occafion de s'entretenir
feuls. Elle étoit préfente à prèfque toutes
leurs entrevues ; ce qui mettoit l'impatient
Damon hors de lui -même . A peine
répondoit- il aux queftions qu'elle fe
plaifoit à lui faire. Il ne parloit que pour
Lucile & ne regardoit qu'elle mais
Lucile, les yeux baiffés , n'ofoit pas même
regarder Damon . Elle écoutoit , fe taifoit
, trouvoit Damon fort aimable &
fa tante fort ennuyeufe .
Les pauvres enfans ! Difoit un jour
Dorval , en lui - même ils ont mille
chofes à fe dire , & ne peuvent fe parler.
Peut-être n'en diront -ils pas davantage ;
mais n'importe , il faut , du moins , les
mettre à portée de foupirer à leur aife.
Il y réuffit . Ayant imaginé un prétexte
qui oblige Cinthie à s'éloigner , il laiffe
lui-même les deux amans tête- à - tête.
Lucile étoit contente , mais interdite.
Pour Damon il ne perdoit pas fi facilement
la parole. Il vouloit déterminer
24 MERCURE DE FRANCE .
Lucile à s'expliquer nettement ; & de fon
côté , elle fe propofoit bien de n'en
rień faire . Elle parut même vouloir s'éloigner
aux premiers mots que Damon
lui adreffa. Il la retint & ne fit qu'accroître
fon trouble . Serez - vous donc
toujours infenfible , ou diffimulée ? lui
difoit-il. Quoi ! pas un mot qui puiffe
me fatisfaire , ou me raffurer ? Vous
raffurer ! reprit naïvement Lucile . Eh
mais ! ...croyez vous que je fois bien raffureé
moi-même ? ... Dites moi le fujet de
vos craintes ? ... Je l'ignore : mais quel
peut être celui des vôtres ? ... Je crains
que vous ne m'aimiez pas. Lucile rougit
& ne répondit rien . Parlons fans feinte ,
ajoutoit Damon , & fouffrez que je
m'explique fans détour : je vous aime
charmante Lucile .... Oh ! reprenoitelle
, je ne veux pas que vous me le difiez
! ... Mais , ingrate ! vous ne m'aimez
donc pas ? ... Je ne fuis pas ingrate ....
Vous m'aimez donc ? je n'ai point dit
cela . Ciel ! ... s'écria l'emporté Damon
je le vois trop , ma préfence vous eft
à charge , il faut vous en délivrer : il
faut renoncer à vous pour jamais. A
ces mots Lucile changea de couleur ,
baiffa la vue , & refta interdite . Son
filence étoit très - éloquent. Tout autre
que
JANVIER. 1763. 25
que Damon fut tombé à fes genoux ;
mais il vouloir quelque chofe de plus
qu'un aveu tacite ; il vouloit que la
timide , la douce , la tendre Lucile
s'expliquât fans réſerve , & mît dans
fes difcours autant d'impétuofiité que
lui - même . Heureufement Cinthie vint
la tirer d'embarras. Ce fut peut- être là
l'unique fois que fon arrivée caufa
quelque joie à fa niéce . Pour Damon ,
il ne put diffimuler la mauvaiſe humeur
qui le dominoit : ce qui donna beaucoup
de fatisfaction à Cinthie.
En vérité , difoit Lucile en elle- même
, Damon fe comporte finguliérement.
Que veut- il de plus ? N'en ai-je
pas déja trop dit ? Ne peut-il rien deviner
? Ah ! fans doute , il veut m'entendre
lui dire que je l'aime pour ne plus
l'écouter par la fuite. Hé bien ! il l'apprendra
fi tard que du moins il le defirera
longtemps. Ma tante me l'a dit cent
fois , les hommes n'aiment qu'eux , &
ne veulent être aimés que pour eux,que
pour fatisfaire leur amour-propre . En
vérité , ma tante a bien raifon !
Dorval s'étoit bien apperçu que le
tête-à-tête qu'il avoit procuré au jeune
couple avoit été perdu à difputer. C'est
toujours un pas vers la conclufion
, di-
I. Vol.
B
26 MERCURE DE FRANCE .
fait- il ; une rixe , en amour , vaut mieux
que le filence. Mais Damon ne calculoit
pas ainfi . Obligé de fe contraindre en
préfence de Cinthie , il ne put longtems
foutenir cette épreuve. Il part fous un
faux prétexte & fe retire chez lui . Là ,
il fe livre aux réfléxions les plus emportées.
Un obftacle étoit pour lui un fupplice
: Il lui êtoit le repos , F'appétit &
la raifon . Celui-ci lui ôta jufqu'à la
fanté. Il n'auroit pas été affez patient
pour fuppofer trois jours des maladies ;
il fut réellement faifi d'une fiévre
qui le retint beaucoup plus longtems
chez lui. Dorval le trouva dans cette fituation
& fut très - furpris d'en apprendre
la caufe. N'eft- ce que cela ? lui ditil
, d'un ton ironique ; j'entreprends cette
cure. J'irai parler à ton inhumaine , je
lui peindrai ton amoureux défefpoir.
Ce n'eft plus de nos jours l'ufage d'être
inéxorable. Je fuis für que Lucile fera
des veux pour ta fanté & ta perfévérance
.
Damon fut plutôt piqué que confolé
par ce Difcours. Je ne veux point de
toi pour médiateur , difoit-il à Dorval;
de pareils agens ne travaillent guère que
pour eux-mêmes. Continue à voltiger
& laiffe-moi aimer à ma mode ; furtout
JANVIER . 1763. 27
point de concurrence. Oh ! ne crains
rien , reprit Dorval. Lucile eft fort aimable
; mais je n'aime que quand &
autant que je veux. Je te promets de ne
devenir ton rival qu'au cas que tu ayes
befoin d'un vengeur. Damon voulut répondre
; mais Dorval avoit déja diſparu.
L'abfence de Damon étonnoit beaucoup
Cinthie , & affligeoit encore plus
fa niéce. Lucile regardoit cette abſence
comme une preuve de légéreté ; elle
s'applaudiffoit triftement de n'avoir
point laiffé échapper l'aveu que Damon
avoit voulu lui arracher. Que feroit- ce ,
difoit-elle , s'il étoit certain de fon triomphe
, puifque n'en étant fûr qu'à demi
il vole déja à de nouvelles conquêtes ?
En vérité, ma tante a bien raifon ! L'inf
tant d'après furvient Dorval , qui lui apprend
que Damon eft affez enfant pour
être malade , qu'il féche , qu'il languit ,
confumé par l'amour & la fiévre. Ce
récit allarme & touche vivement la tendre
Lucile. Elle paroît un inftant douter
du fait ; mais ce n'eft que pour mieux
s'en affurer, & Dorval le lui affirme de
manière à l'en convaincre. Il n'eft pourtant
pas vrai , difoit Lucile en elle- même
, que Damon foit inconftant & qu'il
n'aime que lui ; on n'eſt point touché de
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
la forte de ce qu'on ne defire que par
vanité. Mais ces réfléxions ne fervoient
qu'à rendre fa perplexité plus grande .
Elle n'entrevoyoit d'ailleurs aucun
moyen de raffurer Damon. Elle continuoit
à garder le filence. Dorval que
rien n'embarraffoit , & qui prenoit toujours
le ton le plus propre à fauver aux
autres tout embarras , éxhorte Lucile à
réparer le mal qu'elle a fait. Quel, mal ?
Lui demanda-t-elle..... Celui d'avoirconduit
le fidéle Damon au bord de la
tombe....Qui ? Moi ! ... Vous-même .
C'est un homicide dont vous voilà chargée.
Croyez -moi , écrivez à ce pauvre
moribond , ordonnez -lui de vivre. Il eſt
trop votre esclave pour ofer vous défobéir
! ... Oh ! pour moi , je n'écrirai
point... Il le faut .... Mais , Monfieur
fongez - vous bien à la démarche que
vous faites ? ... N'en doutez-pas . C'eft
un trait d'Héroïsme qui doit fervir d'éxemple
à la postérité. Je voudrois pouvoir
y tranfmettre vos charmes , elle jugeroit
encore mieux de la grandeur du
facrifice . Au furplus , je ne prétends pas
faire de tels prodiges en vain . Ou déterminez
-vous à aimer , à confoler Da
mon , ou fouffrez que je vous aime,
L'alternative parut des plus fingulie
JANVIER. 1763. 29
pas
res à Lucile. Cependant elle n'héfitoit
fur le choix : elle ne balançoir que
fur la démarche où Dorval prétendoit
l'engager. Ce feroit , difoit Lucile en
fon âme , ce feroit bien mal profiter
des avis de ma tante . Quoi ! Ecrire
tandis qu'elle me défend de parler ?
Mais , après tout , fi le doute où je laiffe
Damon eft la feule caufe de fa maladie
; fi un mot peut le guérir ? Si faute
de ce mot fon mal augmente ? Que
n'aurois- je pas à me reprocher ? Que ne
me reprocherois je pas ? ... En vérité ,
ma tante pourroit bien avoir tort .
Dorval devinoit une partie de ce qui
fe paffoit dans l'âme de Lucile. Le temps
preffe , lui dit- il ; chaque minute pourfoit
diminuer mon zéle , & augmente à
coup für le mal de Damon . Mais , Montfieur
, reprenoit Lucile que voulezvous
que j'écrive ? ... Ce que le coeur
vous dictera ; que la main ne faffe qu'obéir
, & tout ira bien .... Oh ! je vous
protefte que mon coeur ne s'eft encore
expliqué pour perfonne ..... Il s'expliquera.....
Point du tout , reprit Lucile
toute troublée , je ne fais par où
commencer .... Je vois bien , s'écria
Dorval , qu'il faut m'immoler fans réferve
. Hé bien ! Ecrivez , je vais dicter.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Lucile prit la plume en tremblant , &
Dorval lui dicta ce qui fuit :
Votre abfence m'inquiétoit , & cepen
dant , j'en ignorois la vraie caufe . Maintenant
que je la fais , cette inquiétude
redouble ...
Mais ; Monfieur , interrompit Lucile
, après toutefois , avoir écrit , cela
n'eft- il pas bien fort ? Point du tout
reprit froidement Dorval , il n'y a point
de prude qui voulût fe contenter d'expreffions
fi mitigées . Continuez , fans
rien craindre ... Mais cela doit , du moins
fuffire... Laiffez -moi faire... Lucile continua
donc à écrire , & Dorval à dicter.
*
On m'a dit que vous vous croyez mal-
-heureux ; fachez qu'il n'en eft rien ....
En vérité , Marquis , interrompit encore
Lucile , vous me faites dire là des
chofes bien furprenantes ! Bagatelle !
reprit Dorval ; rien de plus fimple que
cette maniere d'écrire . Encore une phrafe
, & nous finiffons ... De grace , grace , Monfieur
, fongez bien à ce que vous allez
me dicter ? ... Repofez-vous- en fur
moi. Voici quelle fut cette phrafe.
Ceffez d'être ingénieux à vous tourJANVIER.
1763. 31
menter , & confervez-vous pour la tendre
LUCILE...
Oh ! je vous jure , s'écria-t- elle , que
je n'écrirai jamais ces derniers mots ! Il
le faut cependant , repliqua Dorval ...
Je vous protefte que je n'en ferai rien !..
Il le faut , vous dis-je ; autrement le fecours
fera trop foible , & demain je
vous livre Damon trépaffé... Comment ;
Monfieur , vous prétendez m'arracher
un aveu de cette nature ? ... Eh quoi ?
Mademoiselle , qu'a donc cet aveu de fi
extraordinaire ? Savez-vous que je ménage
prodigieufement votre délicateſſe ?
Avec plus d'expérience vous me rendriez
plus de juftice . Je vous jure qu'on
ne s'eft jamais acquité fi facilement envers
moi ; j'éxige en pareil cas , les expreffions
les plus claires , les plus propres
, les plus authentiques . Pour moi ,
repliqua Lucile , je ne veux point écrire
des chofes de cette efpéce. Belle Lucile ,
dit alors Dorval , de l'air du monde le
plus férieux , je fens que ma fermeté
chancéle ; ne préfumez point trop de
mes forces. Encore un peu de réfiſtance
de votre part , & je croirai que Damon
n'a plus rien à prétendre ; je renoncerai
à fes intérêts pour m'occuper des miens .
Fiv
32 MERCURE DE FRANCE.
Oui , pourfuivit-il , je tombe à vos genoux
, & c'est encore pour lui que j'y
tombe ; mais fi vous perfiftez dans vos
refus , j'y refterai pour moi.
Lucile , quoique très - agitée , avoit
peine à garder fon férieux. Elle craignoit
, d'ailleurs , que fa tante fa tante , occupée
alors à conférer avec un célébre
Avocat fur un procès prêt à fe juger , &
dont le gain où la perte devoit accroître
ou diminuer confidérablement fa
fortune ; Lucile , dis -je , craignoit que
Cinthie ne vînt les furprendre , & ne
trouvât Dorval dans cette attitude. C'eft
de quoi elle avertit ce dernier mais il
parut inébranlable. Il fallut donc fe laiffer
vaincre en partie ; c'est-à-dire , que
des quatre mots Lucile confentit à en
écrire trois. Dorval diſputa encore beaucoup
avant de fe relever. Il ne put ,
toutefois , empêcher que l'épithète de
tendre ne fût fupprimée . La Lettre finiffoit
ainfi Confervez- vous pour Lucile.
C'en étoit bien affez ; mais pour l'inquiet
Damon c'étoit encore trop peu.
Dorval entra chez lui avec cet air de
fatisfaction qui annonce le fuccès . Tiens ,
lui dit-il , voilà qui vaut mieux pour toi
que tous les Aphorifmes d'Hipocrate.
Damon étonné , fe faifit avidement de
JANVIER. 1763. 33
la Lettre & la dévore plutôt qu'il ne la
parcourt. Un mouvement de joie avoit
paru le tranfporter : quelle fut la furprife
de Dorval en voyant cette joie fe
ralentir tout-à- coup ! Quoi ? lui dit-il ,
quel eft cet air morne & glacial ? Efpérois-
tu qu'au lieu d'une lettre je t'amenaffe
Lucile en perfonne ? Je doute
que de tous les héros de l'amitié aucun
ait porté le zéle jufques-là. Ah ! mon
cher Dorval , s'écrie Damon , je ne
vois que de la pitié dans cette lettre : j'y
voudrois de l'Amour . Un je vous aime ,
eft ce que j'exige , & ce que je n'ai encore
pu obtenir ; ce qu'il ne m'eft pas
même permis de prononcer. Eh , qu'importe
, reprit Dorval , que Lucile s'éffraye
du mot , pourvu qu'elle fe familiarife
avec la chofe ? Combien de femmes
à qui la chofe eft inconnue & le
mot trop familier !
Tandis que Dorval raffuroit ainfi
Damon Cinthie queftionnoit & impatientoit
fa Niéce . Elle vouloit juger
de l'effet que l'abfence & la maladie
.de Damon produifoient fur fon âme.
Mais Lucile qu'elle avoit inftruite à diffimuler
, ufà de ce fecret contre ellemême.
Elle fe garda bien , furtout
d'avouer qu'elle eût écrit à Damon. Ce
By
34 MERCURE DE FRANCE.
n'eft pas qu'elle n'eût quelque inquiétude
de s'être ainfi fiée à Dorval ; mais
cette refléxion lui étoit venue trop-tard.
Elle réfolut d'attendre l'événement. Damon
, au bout de quelque jours , reparut
chez Cinthie. Il avoit l'air extrêmement
abbatu . Lucile en fut vivement
' touchée . Elle ne douta prèfque plus de la
fincérité de fon amour. Une feule preuve
de cette efpéce fait plus d'impreffion
fur une âme tendre , que des proteftations
fans nombre. Il étoit naturel
que Damon témoignât fa reconnoiffance
à Lucile. Mais lui - même s'y
croyoit peu obligé. Ses réfléxions n'avoient
fait qu'accroître fes doutes. Il
ne regardoit la lettre de Lucile que
comme l'effet d'une fimple politeffe ,
ou des perfécutions de Dorval. De fon
côté Lucile fe reprochoit d'en avoir
trop
fait. Elle attribuoit cette froideur
de Damon au trop d'empreffement &
de fenfibilité qu'elle avoit laiffé voir à
la lettre qu'elle avoit écrite. C'eſt à
ce coup , difoit- elle , que l'inconſtant
ne va plus fe contraindre . Sa vanité
eft fatisfaite ; il va lui chercher de nouvelles
victimes. Ainfi Lucile reprend un
air timide & compofé qui difoit beaucoup
moins que n'avoit dit la lettre ,
JANVIER. 1763 . 35
& infiniment plus encore qu'elle n'eût
fouhaité . Ah Dieu ! difoit à fon tour
en lui -même l'impatient Damon , ne
l'avois-je pas deviné ? Cette lettre eftelle
autre chofe qu'une froide politeffe
? Une démarche qui ne fignifie
rien , ou qui , peut-être fignifie trop !
Lucile n'a fait que céder aux perfécutions
de Dorval. Qui fçait même fi
ce n'eft point un jeu concerté entre- elle
& lui?
A l'inftant même furvient Dorval,
Eh quoi ? Dit-il , au couple confterné ,
vous voilà froids comme deux fimulachres
! N'avez - vous plus rien à vous
dire , ou vous fuis-je encore néceffaire ?
De tout mon coeur ! ... Soyez moins
zélè , reprit Damon , avec une forte
d'impatience. Suis donc toi -même plus
ardent , répliqua vivement Dorval. Je
ne prétends pas qu'on gâte ainſi mon
ouvrage. Queft-ce que cela veut dire ?
Reprit Damon. Que fi vous n'êtes d'accord
l'un & l'autre , ajouta Dorval , je
me croirai par honneur obligé de vous
féparer. Ma méthode n'eft pas de rien
entreprendre en vain . J'ai décidé que
Lucile deviendroit fenfible : elle le fera
, ou pour toi , ou pour moi.
Lucile faurit malgré elle. Damon fré-
B vj
36 MERCURÉ DE FRANCE.
mit de la voir fourire . La déclaration
n'eft pas maladroite , dit-il avec dépit.
Elle n'eft pas nouvelle , reprit Dorval ;
je ne fais que répéter en ta préfence ce
que j'ai déja dit à Lucile en particulier.
On ne m'a jamais vu dérober la victoire.
Je veux bien cependant ne te la difputer
qu'autant que tu continueras d'attaquer
comme quelqu'un qui ne veut
pas vaincre. Ah ! c'en eft trop ! s'écria
Damon... L'arrivée de Cinthie l'empêcha
lui -même d'en dire davantage . Cinthie
venoit d'achever fa toilette , à laquelle
depuis quelques années perfonne n'étoit
plus admis . Dorval , qui ne ſe laffoit
ni de perfiffler , ni de fervir Damon
, crut l'obliger en propofant d'aller
l'après- dînée aux François . Il avoit
accoutumé Cinthie à ne jamais le contredire
; elle fouferivit à ce qu'il vouloit
. Lucile applaudiffoit tacitement ;
mais Dorval fut bien furpris de voir
Damon s'y refufer. Cet amant bifarre
méditoit un projet qui ne l'étoit guè
res moins . Peu affuré que Lucile foit
fenfible , il veut éprouver fi elle fera
jaloufe. C'est ce qui le porte à rejetter
la partie qu'on lui propofe , fous prétexte
qu'il eft engagé avec la Marquife
de N... Cette Marquife étoit une
JANVIER. 1763. 37
jeune veuve débarraffée depuis peu d'un
mari vieux & jaloux . Elle ufoit très-amplement
de la liberté que cette mort
lui avoit laiffée . Elle ne manquoit ni
d'agrémens , ni d'envie de plaire . Auffi
fa cour étoit-elle nombreufe. Cinthie &
fa niéce la connoiffoient. A peine Damon
l'eut-il nommée que la premiere
rougit de dépit , & que la feconde foupira
de douleur . Damon s'applaudit en
voyant Lucile s'allarmer. Il s'affermit de
plus en plus dans fon deffein , & partit
pour fon prétendu rendez-vous . Ce départ
étoit pour Dorval un problême, une
fource de conjectures. Sans doute , concluoit-
il , que Damon rectifie fa maniere
d'aimer , qu'il fe produit , fe partage , en
un mot qu'il fe forme. Il a raifon. Mais la
trifteffe de Lucile laiffoit facilement defelon
elle , Damon avoit tort.
Cinthie n'étoit cependant pas la moins
piquée. Elle concevoit bien comment
la Marquife pouvoit l'emporter fur une
rivale auffi inexpérimentée , auffi novice
que fa niéce ; mais elle ne concevoit
pas comment on ne lui donnoit point à
elle - même la préférence & ſur fa niéce
& fur la Marquife.
viner que ,
L'heure du Spectacle arrive , on s'y
rend , & Cinthie felon fa méthode , fe
3
38 MERCURE DE FRANCE .
place dans une loge des plus apparentes
. Elle avoit relevé ce qui lui reftoit
de charmes par une extrême parure.
Lucile , au contraire , étoit dans
une forte de négligé ; mais ce négligé
même fembloit être un art , tant la nature
avoit fait pour elle. Un fond de
trifteffe , un air languiffant la rendoient
encore plus touchante. Tous les Petits
Maîtres , jeunes & vieux , la lorgnoient ;
toutes les femmes belles , ou laides , la
cenfuroient , quand Damon parut avec
le Marquife. Soit hazard , foit deffein
la loge où ils fe placerent étoit oppofée
en face à celle de Cinthie. Damon
la falua , ainfi que fa Niéce , avec une
aifance étudiée & qui lui coutoit. Cinthie
n'eut guères moins de peine à cacher
fon dépit & Lucile fon trouble.
Mais à force de faillies , Dorval leur
en fournit les moyens. Il parvint même
à les égayer véritablement. L'amour-
propre dont une Belle , fi jeune
& fi novice qu'elle foit , eft rarement
éxempte , vint à l'appui des difcours
de Dorval , & fit prendre à Lucile un
air de fatisfaction qu'au fond elle ne
reffentoit pas . Mais à mefure que fa
gaieté fembloit renaître , on voyoit s'évanouir
celle de Damon. Il ne répon
JANVIER. 1763. 39
"
doit plus que par monofyllabes aux difcours
de la Marquife.Il releva même affez
brufquement quelques mots qui fembloient
tendre à ridiculifer Lucile , &
qui ne tendoient qu'à l'éprouver luimême.
La Marquife avoit affez d'attraits
pour pardonner à celles qui en
poffédoient beaucoup ; elle avoit une
cour affez nombreufe pour ne point
chercher à dépeupler celle d'autrui.
C'étoit d'ailleurs , une de ces femmes
qui ne traitent point l'amour férieufement
, pour qui cette paffion n'eft
guères qu'un caprice , & chez qui un
caprice n'eft jamais une paffion ; en
un mot , c'étoit une Petite - Maîtreffe ,
digne d'entrer en parallèle avec Dorval
& plus propre à lui plaire qu'à
fixer & captiverDamon. Auffi ambitionnoit
- elle moins la conquête de celuici
que de l'autre . Elle le connoiffoit &
en étoit fort connue. Il ne doutoit point
qu'elle ne fût très-propre à débarraffer
Damon de fes premiers liens. Mais elle
ne vifoit qu'à défoler cet Amant jaloux
; à quoi elle réuffit parfaitement.
Dorval , fans le vouloir , la fecondoit
de fon mieux. Il achevoit de déſeſpérer
Damon , "lorfqu'il croyoit ne faire
que confoler Lucile. Le perfide , difoit40
MERCURE DE FRANCE.
il , ceffe de fe contraindre ; il ne garde
plus aucuns ménagemens envers moi ;
il fe déclare hautement mon rival ....
Eh bien ! c'eft en rival qu'il faudra le
traiter.
On repréfentoit Zaïre.Les foupçons &
la jaloufie d'Orofmane donnoient beau
jeu aux plaifanteries de la Marquife , &
encore plus de matière aux réfléxions de
Lucile. La fituation de Zaire lui arrachoit
des larmes ; elle y trouvoit quelque rapport
avec la fienne : elle s'en laiffoit d'autant
plus pénétrer. Une âme ingénue
s'émeut facilement. Ce n'eft point fur
des coeurs blafés que les Zaïres & les
Monimes éxercent leur pathétique empire
. Lucile fut encore plus affectée par
la petite Piéce . On eût dit que ces rencontres
fortuites étoient l'effet d'un arrangement
prémédité. On repréfentoit
Ja charmante Comédie de l'Oracle, La
Fée , difoit Lucile , voudroit
que Lucinde
ignorât ce que c'eft qu'un Homme:
Cinthie me défend de les écouter.
Les raifons de la Fée ne pouvoient
fans doute être mauvaiſes. Et pour ce
qui eft de ma tante , les fiennes me
paroiffent affez bonnes.
Le Spectacle fini , Dorval accompagna
& la tante & la niéce jufques chez
JANVIER. 1763. 4.I
elles. Damon reste avec la Marquife . Il
frémit de la loi qu'il s'eft lui même repofée.
Il fe repréfentoit Dorval mettant
à profit , pour le fupplanter , les momens
qu'il lui laiffoit. Pour combler
fon embarras , il y avoit fouper chez la
Marquife & il fe vit contraint d'y affifter.
Les convives étoient tous d'une hu
meur très-analogue à celle de l'hôteffe.
La converfation fut vive & enjouée ;
mais Damon y mit peu du fien . Il repouffa
même fort mal tous les traits que
la Marquife lui lança , ou lui fit lançer.
Rentré chez lui , il ne put dormir ; &
dès le jour fuivant , après avoir beaucoup
héfité , il reparoît chez Cinthie. Il
eft fort furpris d'en être bien reçu , &
fort affligé d'éprouver le même accueil
de la part de Lucile ; rien n'annonçoit
en elle aucun reffentiment , aucune atteinte
de jaloufie. Ce n'eft pas qu'elle en
fût éxempte. Mais les ordres de Cinthie ,
& furtout fa préfence , l'obligeoient à
diffimuler. Peut-être auffi un peu d'orgueil
, bien fondé , fe joignoit-il à toutes
ces raifons. Mais dans tout cela Damon
n'appercevoit que l'ouvrage de Dorval ;
il n'imputoit qu'à lui l'indifférence dont
Lucile faifoit parade ; il le croyoit fon
rival , & fon rival préféré. Les réfolu
tions les plus violentes s'offroient à fon
42 MERCURE DE FRANCE .
efprit : l'amitié les combattoit . Obfédé
par Cinthie , il ne pouvoit s'expliquer
avec Lucile. Peut-être même en eût-il
fui l'occafion fi elle fe füt offerte ; peutêtre
la vanité eût- elle impofé filence à
fa jaloufie .
Inquiet , troublé , mais attentif à
me point le paroître , il fort & laiffe
Lucile perfuadé plus que jamais de fon
inconftance . L'envie de fe diffiper l'entraîne
chez la Marquife. Il y trouve
fon prétendu rival & le Chevalier de
B.... leur ami commun . Sçais- tu bien ,
difoit ce dernier à Dorval , que la Niéce
eft jolie ? A quoi fonge la Tante, de la
placer en perfpective à côté d'elle ? It
y a là bien de la mal-adreffe & de la préfomption
! ... A propos , pourſuivoit- il,
en s'adreffant à Damon , tu femblois
deftiné à former ce jeune Sujet ? mais
cet honneur me paroît réfervé à Dor
val on voit que la petite perfonne
eft très difpofée à mettre à profit ſes
documens. Dorval ne contredit en rien
ce difcours ; c'eût été déroger au ton
que lui- même avoit adopté. Mais fon
filence acheva de rendre Damon furieux.
Dès-lors , il fe réfout à en venir
aux dernieres extrémités , à fe battre contre
lui.
Le reste au Mercure prochain.
O U
Tous furent contens.
NOUVELLE.
PEINE Damon fut épris de Lucile ,
que déja il lui avoit dit cent fois : je vous
aime. Six mois après que Lucile aimoit
Damon , elle ne le lui difoit pas encore .
D'où provenoit une conduite fi oppofée
? D'une oppofition de caractère en20
MERCURE DE FRANCE.
,
core plus grande. Damon étoit vif , impétueux
, impatient , plutôt tourmenté
qu'occupé de ce qu'il projettoit . Lucile
étoit douce , modérée , timide , affervie
à certains confeils qui la dirigeoient
impérieuſement. Elle étoit née tendre
mais elle fçavoit ne paroître que fenfible
; elle fçavoit même encore mitiger
ces apparences de fenfibilité. Tant de
retenue mettoit Damon hors de lui - même.
Non difoit-il , jamais on ne porta
l'indifférence auffi loin ; c'eft un marbre
que rien ne peut échauffer! Oublions Lucile
, & formons quelque intrigue beaucoup
plus fatisfaifante qu'un amour métaphyfique
& fuivi . Il étoit fortifié dans
ces idées par Dorval , jeune homme àpeu-
près de même âge , mais infiniment
plus expérimenté que lui . Dorval étoit
devenu petit-maître par fyftême autant
que par goût. Il en préféroit le ton à
tout autre , parce qu'il le croyoit le plus
propre à tout faire paffer. Il aimoit à
donner un air d'importance à des bagatelles
, & un air de bagatelle aux chofes
les plus importantes. Il s'occupoit auffi
volontiers des unes que des autres ; &
étoit capable , tout à la fois , d'actions
fublimes , de procédés bifarres & de
menües tracafferies. Il confervoit une
JANVIER . 1763 .
21
humeur toujours égale , parce qu'il ignoroit
les paffions vives ; & , ce qui n'eſt
pas moins rare , il excufoit le contraire
dans autrui. Damon étoit plus réfléchi
en apparence , & , peut-être , au fonds
moins folide . Son férieux étoit plus triſte
que philofophique. Une feule paffion
fuffifoit pour abforber toutes fes idées ;
& fes idées n'étoient fouvent que frivoles
. En un mot , il reftoit peu de chemin
à faire au Philofophe pour devenir
Petit - maître , & au Petit- maître pour
devenir Philofophe.
C'étoit auffi ce dernier qui dirigeoit
l'autre. Quoi ! Lui difoit ce prétendu
Mentor , tu te laiffes gouverner par un
enfant ? pour moi je gouverne jufqu'aux
Douairières les moins dociles & les plus
rufées . Le temps n'eft plus où l'on vieilliffoit
à ébaucher une intrigue. Les rives
de la Seine différent en tous points de
celles du Lignon , Crois - moi , voltige
quelque temps & me laiffe le foin de
former l'innocente Lucile. Mais Damon
ne vouloit point d'un pareil précepteur
auprès de fa Maîtreffe . Il aimoit , &
par cette raiſon , étoit un peujaloux . Il
avoit d'ailleurs affez bonne opinion
de lui-même , pour efpérer de vaincre
enfin la timidité de Lucile ; car il avoit
,
22 MERCURE
DE FRANCE
.
peine à fe perfuader qu'elle pût être indifférente.
<
Mais cette timidité vaincue , Damon
eût encore trouvé d'autres obftacles .
Lucile vivoit à une petite diftance de
Paris , fous la tutelle d'une tante qui , à
quarante ans, confervoit toutes les prétentions
qu'elle eut à vingt , & vouloit
que fa niéce n'en eût aucune à feize .
Tout homme eft trompeur , lui difoitelle
, ou ne peut manquer de le devenir.
Croyez-en mon expérience , & fuyczen
la trifte épreuve . Ce difcours , ou
quelque autre équivalent à celui – là ,
étoit fi fouvent répété, qu'il impatientoit
Lucile , toute modérée que la Nature l'eût
fait naître. Cependant il faifoit une vive
impreflion fur fon âme. Il faut bien en
croire ma tante , difoit- elle triftement !
elle eft plus inftruite que moi fur ces
fortes de matières . Elle a fans doute
été bien des fois trompée , ( ce qui étoit
vrai ) mais , fans doute , ajoutoit Lucile,
qu'elle ne le fera plus. Or , en cela
Lucile fe trompoit elle-même.
Cinthie ( c'est le nom qu'il faut donner
ic à cette tante ) avoit des vues fecrettes
fur Damon ; je dis fecrettes , par
la raifon qu'elle ne vouloit point que -
Dorval en prit ombrage. Elle croyoit
JANVIER. 1763. 23
tenir ce dernier dans fes liens , parce
qu'il avoit la complaifance de le lui laiffer
croire . Mais elle le trouvoit un peu
trop diffipé : elle fe fut mieux accommodé
du férieux apparent de Damon.
C'eſt-là ce qui la portoit à envier cette
conquête à fa niéce. Auffi leur laiffoitelle
rarement l'occafion de s'entretenir
feuls. Elle étoit préfente à prèfque toutes
leurs entrevues ; ce qui mettoit l'impatient
Damon hors de lui -même . A peine
répondoit- il aux queftions qu'elle fe
plaifoit à lui faire. Il ne parloit que pour
Lucile & ne regardoit qu'elle mais
Lucile, les yeux baiffés , n'ofoit pas même
regarder Damon . Elle écoutoit , fe taifoit
, trouvoit Damon fort aimable &
fa tante fort ennuyeufe .
Les pauvres enfans ! Difoit un jour
Dorval , en lui - même ils ont mille
chofes à fe dire , & ne peuvent fe parler.
Peut-être n'en diront -ils pas davantage ;
mais n'importe , il faut , du moins , les
mettre à portée de foupirer à leur aife.
Il y réuffit . Ayant imaginé un prétexte
qui oblige Cinthie à s'éloigner , il laiffe
lui-même les deux amans tête- à - tête.
Lucile étoit contente , mais interdite.
Pour Damon il ne perdoit pas fi facilement
la parole. Il vouloit déterminer
24 MERCURE DE FRANCE .
Lucile à s'expliquer nettement ; & de fon
côté , elle fe propofoit bien de n'en
rień faire . Elle parut même vouloir s'éloigner
aux premiers mots que Damon
lui adreffa. Il la retint & ne fit qu'accroître
fon trouble . Serez - vous donc
toujours infenfible , ou diffimulée ? lui
difoit-il. Quoi ! pas un mot qui puiffe
me fatisfaire , ou me raffurer ? Vous
raffurer ! reprit naïvement Lucile . Eh
mais ! ...croyez vous que je fois bien raffureé
moi-même ? ... Dites moi le fujet de
vos craintes ? ... Je l'ignore : mais quel
peut être celui des vôtres ? ... Je crains
que vous ne m'aimiez pas. Lucile rougit
& ne répondit rien . Parlons fans feinte ,
ajoutoit Damon , & fouffrez que je
m'explique fans détour : je vous aime
charmante Lucile .... Oh ! reprenoitelle
, je ne veux pas que vous me le difiez
! ... Mais , ingrate ! vous ne m'aimez
donc pas ? ... Je ne fuis pas ingrate ....
Vous m'aimez donc ? je n'ai point dit
cela . Ciel ! ... s'écria l'emporté Damon
je le vois trop , ma préfence vous eft
à charge , il faut vous en délivrer : il
faut renoncer à vous pour jamais. A
ces mots Lucile changea de couleur ,
baiffa la vue , & refta interdite . Son
filence étoit très - éloquent. Tout autre
que
JANVIER. 1763. 25
que Damon fut tombé à fes genoux ;
mais il vouloir quelque chofe de plus
qu'un aveu tacite ; il vouloit que la
timide , la douce , la tendre Lucile
s'expliquât fans réſerve , & mît dans
fes difcours autant d'impétuofiité que
lui - même . Heureufement Cinthie vint
la tirer d'embarras. Ce fut peut- être là
l'unique fois que fon arrivée caufa
quelque joie à fa niéce . Pour Damon ,
il ne put diffimuler la mauvaiſe humeur
qui le dominoit : ce qui donna beaucoup
de fatisfaction à Cinthie.
En vérité , difoit Lucile en elle- même
, Damon fe comporte finguliérement.
Que veut- il de plus ? N'en ai-je
pas déja trop dit ? Ne peut-il rien deviner
? Ah ! fans doute , il veut m'entendre
lui dire que je l'aime pour ne plus
l'écouter par la fuite. Hé bien ! il l'apprendra
fi tard que du moins il le defirera
longtemps. Ma tante me l'a dit cent
fois , les hommes n'aiment qu'eux , &
ne veulent être aimés que pour eux,que
pour fatisfaire leur amour-propre . En
vérité , ma tante a bien raifon !
Dorval s'étoit bien apperçu que le
tête-à-tête qu'il avoit procuré au jeune
couple avoit été perdu à difputer. C'est
toujours un pas vers la conclufion
, di-
I. Vol.
B
26 MERCURE DE FRANCE .
fait- il ; une rixe , en amour , vaut mieux
que le filence. Mais Damon ne calculoit
pas ainfi . Obligé de fe contraindre en
préfence de Cinthie , il ne put longtems
foutenir cette épreuve. Il part fous un
faux prétexte & fe retire chez lui . Là ,
il fe livre aux réfléxions les plus emportées.
Un obftacle étoit pour lui un fupplice
: Il lui êtoit le repos , F'appétit &
la raifon . Celui-ci lui ôta jufqu'à la
fanté. Il n'auroit pas été affez patient
pour fuppofer trois jours des maladies ;
il fut réellement faifi d'une fiévre
qui le retint beaucoup plus longtems
chez lui. Dorval le trouva dans cette fituation
& fut très - furpris d'en apprendre
la caufe. N'eft- ce que cela ? lui ditil
, d'un ton ironique ; j'entreprends cette
cure. J'irai parler à ton inhumaine , je
lui peindrai ton amoureux défefpoir.
Ce n'eft plus de nos jours l'ufage d'être
inéxorable. Je fuis für que Lucile fera
des veux pour ta fanté & ta perfévérance
.
Damon fut plutôt piqué que confolé
par ce Difcours. Je ne veux point de
toi pour médiateur , difoit-il à Dorval;
de pareils agens ne travaillent guère que
pour eux-mêmes. Continue à voltiger
& laiffe-moi aimer à ma mode ; furtout
JANVIER . 1763. 27
point de concurrence. Oh ! ne crains
rien , reprit Dorval. Lucile eft fort aimable
; mais je n'aime que quand &
autant que je veux. Je te promets de ne
devenir ton rival qu'au cas que tu ayes
befoin d'un vengeur. Damon voulut répondre
; mais Dorval avoit déja diſparu.
L'abfence de Damon étonnoit beaucoup
Cinthie , & affligeoit encore plus
fa niéce. Lucile regardoit cette abſence
comme une preuve de légéreté ; elle
s'applaudiffoit triftement de n'avoir
point laiffé échapper l'aveu que Damon
avoit voulu lui arracher. Que feroit- ce ,
difoit-elle , s'il étoit certain de fon triomphe
, puifque n'en étant fûr qu'à demi
il vole déja à de nouvelles conquêtes ?
En vérité, ma tante a bien raifon ! L'inf
tant d'après furvient Dorval , qui lui apprend
que Damon eft affez enfant pour
être malade , qu'il féche , qu'il languit ,
confumé par l'amour & la fiévre. Ce
récit allarme & touche vivement la tendre
Lucile. Elle paroît un inftant douter
du fait ; mais ce n'eft que pour mieux
s'en affurer, & Dorval le lui affirme de
manière à l'en convaincre. Il n'eft pourtant
pas vrai , difoit Lucile en elle- même
, que Damon foit inconftant & qu'il
n'aime que lui ; on n'eſt point touché de
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
la forte de ce qu'on ne defire que par
vanité. Mais ces réfléxions ne fervoient
qu'à rendre fa perplexité plus grande .
Elle n'entrevoyoit d'ailleurs aucun
moyen de raffurer Damon. Elle continuoit
à garder le filence. Dorval que
rien n'embarraffoit , & qui prenoit toujours
le ton le plus propre à fauver aux
autres tout embarras , éxhorte Lucile à
réparer le mal qu'elle a fait. Quel, mal ?
Lui demanda-t-elle..... Celui d'avoirconduit
le fidéle Damon au bord de la
tombe....Qui ? Moi ! ... Vous-même .
C'est un homicide dont vous voilà chargée.
Croyez -moi , écrivez à ce pauvre
moribond , ordonnez -lui de vivre. Il eſt
trop votre esclave pour ofer vous défobéir
! ... Oh ! pour moi , je n'écrirai
point... Il le faut .... Mais , Monfieur
fongez - vous bien à la démarche que
vous faites ? ... N'en doutez-pas . C'eft
un trait d'Héroïsme qui doit fervir d'éxemple
à la postérité. Je voudrois pouvoir
y tranfmettre vos charmes , elle jugeroit
encore mieux de la grandeur du
facrifice . Au furplus , je ne prétends pas
faire de tels prodiges en vain . Ou déterminez
-vous à aimer , à confoler Da
mon , ou fouffrez que je vous aime,
L'alternative parut des plus fingulie
JANVIER. 1763. 29
pas
res à Lucile. Cependant elle n'héfitoit
fur le choix : elle ne balançoir que
fur la démarche où Dorval prétendoit
l'engager. Ce feroit , difoit Lucile en
fon âme , ce feroit bien mal profiter
des avis de ma tante . Quoi ! Ecrire
tandis qu'elle me défend de parler ?
Mais , après tout , fi le doute où je laiffe
Damon eft la feule caufe de fa maladie
; fi un mot peut le guérir ? Si faute
de ce mot fon mal augmente ? Que
n'aurois- je pas à me reprocher ? Que ne
me reprocherois je pas ? ... En vérité ,
ma tante pourroit bien avoir tort .
Dorval devinoit une partie de ce qui
fe paffoit dans l'âme de Lucile. Le temps
preffe , lui dit- il ; chaque minute pourfoit
diminuer mon zéle , & augmente à
coup für le mal de Damon . Mais , Montfieur
, reprenoit Lucile que voulezvous
que j'écrive ? ... Ce que le coeur
vous dictera ; que la main ne faffe qu'obéir
, & tout ira bien .... Oh ! je vous
protefte que mon coeur ne s'eft encore
expliqué pour perfonne ..... Il s'expliquera.....
Point du tout , reprit Lucile
toute troublée , je ne fais par où
commencer .... Je vois bien , s'écria
Dorval , qu'il faut m'immoler fans réferve
. Hé bien ! Ecrivez , je vais dicter.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Lucile prit la plume en tremblant , &
Dorval lui dicta ce qui fuit :
Votre abfence m'inquiétoit , & cepen
dant , j'en ignorois la vraie caufe . Maintenant
que je la fais , cette inquiétude
redouble ...
Mais ; Monfieur , interrompit Lucile
, après toutefois , avoir écrit , cela
n'eft- il pas bien fort ? Point du tout
reprit froidement Dorval , il n'y a point
de prude qui voulût fe contenter d'expreffions
fi mitigées . Continuez , fans
rien craindre ... Mais cela doit , du moins
fuffire... Laiffez -moi faire... Lucile continua
donc à écrire , & Dorval à dicter.
*
On m'a dit que vous vous croyez mal-
-heureux ; fachez qu'il n'en eft rien ....
En vérité , Marquis , interrompit encore
Lucile , vous me faites dire là des
chofes bien furprenantes ! Bagatelle !
reprit Dorval ; rien de plus fimple que
cette maniere d'écrire . Encore une phrafe
, & nous finiffons ... De grace , grace , Monfieur
, fongez bien à ce que vous allez
me dicter ? ... Repofez-vous- en fur
moi. Voici quelle fut cette phrafe.
Ceffez d'être ingénieux à vous tourJANVIER.
1763. 31
menter , & confervez-vous pour la tendre
LUCILE...
Oh ! je vous jure , s'écria-t- elle , que
je n'écrirai jamais ces derniers mots ! Il
le faut cependant , repliqua Dorval ...
Je vous protefte que je n'en ferai rien !..
Il le faut , vous dis-je ; autrement le fecours
fera trop foible , & demain je
vous livre Damon trépaffé... Comment ;
Monfieur , vous prétendez m'arracher
un aveu de cette nature ? ... Eh quoi ?
Mademoiselle , qu'a donc cet aveu de fi
extraordinaire ? Savez-vous que je ménage
prodigieufement votre délicateſſe ?
Avec plus d'expérience vous me rendriez
plus de juftice . Je vous jure qu'on
ne s'eft jamais acquité fi facilement envers
moi ; j'éxige en pareil cas , les expreffions
les plus claires , les plus propres
, les plus authentiques . Pour moi ,
repliqua Lucile , je ne veux point écrire
des chofes de cette efpéce. Belle Lucile ,
dit alors Dorval , de l'air du monde le
plus férieux , je fens que ma fermeté
chancéle ; ne préfumez point trop de
mes forces. Encore un peu de réfiſtance
de votre part , & je croirai que Damon
n'a plus rien à prétendre ; je renoncerai
à fes intérêts pour m'occuper des miens .
Fiv
32 MERCURE DE FRANCE.
Oui , pourfuivit-il , je tombe à vos genoux
, & c'est encore pour lui que j'y
tombe ; mais fi vous perfiftez dans vos
refus , j'y refterai pour moi.
Lucile , quoique très - agitée , avoit
peine à garder fon férieux. Elle craignoit
, d'ailleurs , que fa tante fa tante , occupée
alors à conférer avec un célébre
Avocat fur un procès prêt à fe juger , &
dont le gain où la perte devoit accroître
ou diminuer confidérablement fa
fortune ; Lucile , dis -je , craignoit que
Cinthie ne vînt les furprendre , & ne
trouvât Dorval dans cette attitude. C'eft
de quoi elle avertit ce dernier mais il
parut inébranlable. Il fallut donc fe laiffer
vaincre en partie ; c'est-à-dire , que
des quatre mots Lucile confentit à en
écrire trois. Dorval diſputa encore beaucoup
avant de fe relever. Il ne put ,
toutefois , empêcher que l'épithète de
tendre ne fût fupprimée . La Lettre finiffoit
ainfi Confervez- vous pour Lucile.
C'en étoit bien affez ; mais pour l'inquiet
Damon c'étoit encore trop peu.
Dorval entra chez lui avec cet air de
fatisfaction qui annonce le fuccès . Tiens ,
lui dit-il , voilà qui vaut mieux pour toi
que tous les Aphorifmes d'Hipocrate.
Damon étonné , fe faifit avidement de
JANVIER. 1763. 33
la Lettre & la dévore plutôt qu'il ne la
parcourt. Un mouvement de joie avoit
paru le tranfporter : quelle fut la furprife
de Dorval en voyant cette joie fe
ralentir tout-à- coup ! Quoi ? lui dit-il ,
quel eft cet air morne & glacial ? Efpérois-
tu qu'au lieu d'une lettre je t'amenaffe
Lucile en perfonne ? Je doute
que de tous les héros de l'amitié aucun
ait porté le zéle jufques-là. Ah ! mon
cher Dorval , s'écrie Damon , je ne
vois que de la pitié dans cette lettre : j'y
voudrois de l'Amour . Un je vous aime ,
eft ce que j'exige , & ce que je n'ai encore
pu obtenir ; ce qu'il ne m'eft pas
même permis de prononcer. Eh , qu'importe
, reprit Dorval , que Lucile s'éffraye
du mot , pourvu qu'elle fe familiarife
avec la chofe ? Combien de femmes
à qui la chofe eft inconnue & le
mot trop familier !
Tandis que Dorval raffuroit ainfi
Damon Cinthie queftionnoit & impatientoit
fa Niéce . Elle vouloit juger
de l'effet que l'abfence & la maladie
.de Damon produifoient fur fon âme.
Mais Lucile qu'elle avoit inftruite à diffimuler
, ufà de ce fecret contre ellemême.
Elle fe garda bien , furtout
d'avouer qu'elle eût écrit à Damon. Ce
By
34 MERCURE DE FRANCE.
n'eft pas qu'elle n'eût quelque inquiétude
de s'être ainfi fiée à Dorval ; mais
cette refléxion lui étoit venue trop-tard.
Elle réfolut d'attendre l'événement. Damon
, au bout de quelque jours , reparut
chez Cinthie. Il avoit l'air extrêmement
abbatu . Lucile en fut vivement
' touchée . Elle ne douta prèfque plus de la
fincérité de fon amour. Une feule preuve
de cette efpéce fait plus d'impreffion
fur une âme tendre , que des proteftations
fans nombre. Il étoit naturel
que Damon témoignât fa reconnoiffance
à Lucile. Mais lui - même s'y
croyoit peu obligé. Ses réfléxions n'avoient
fait qu'accroître fes doutes. Il
ne regardoit la lettre de Lucile que
comme l'effet d'une fimple politeffe ,
ou des perfécutions de Dorval. De fon
côté Lucile fe reprochoit d'en avoir
trop
fait. Elle attribuoit cette froideur
de Damon au trop d'empreffement &
de fenfibilité qu'elle avoit laiffé voir à
la lettre qu'elle avoit écrite. C'eſt à
ce coup , difoit- elle , que l'inconſtant
ne va plus fe contraindre . Sa vanité
eft fatisfaite ; il va lui chercher de nouvelles
victimes. Ainfi Lucile reprend un
air timide & compofé qui difoit beaucoup
moins que n'avoit dit la lettre ,
JANVIER. 1763 . 35
& infiniment plus encore qu'elle n'eût
fouhaité . Ah Dieu ! difoit à fon tour
en lui -même l'impatient Damon , ne
l'avois-je pas deviné ? Cette lettre eftelle
autre chofe qu'une froide politeffe
? Une démarche qui ne fignifie
rien , ou qui , peut-être fignifie trop !
Lucile n'a fait que céder aux perfécutions
de Dorval. Qui fçait même fi
ce n'eft point un jeu concerté entre- elle
& lui?
A l'inftant même furvient Dorval,
Eh quoi ? Dit-il , au couple confterné ,
vous voilà froids comme deux fimulachres
! N'avez - vous plus rien à vous
dire , ou vous fuis-je encore néceffaire ?
De tout mon coeur ! ... Soyez moins
zélè , reprit Damon , avec une forte
d'impatience. Suis donc toi -même plus
ardent , répliqua vivement Dorval. Je
ne prétends pas qu'on gâte ainſi mon
ouvrage. Queft-ce que cela veut dire ?
Reprit Damon. Que fi vous n'êtes d'accord
l'un & l'autre , ajouta Dorval , je
me croirai par honneur obligé de vous
féparer. Ma méthode n'eft pas de rien
entreprendre en vain . J'ai décidé que
Lucile deviendroit fenfible : elle le fera
, ou pour toi , ou pour moi.
Lucile faurit malgré elle. Damon fré-
B vj
36 MERCURÉ DE FRANCE.
mit de la voir fourire . La déclaration
n'eft pas maladroite , dit-il avec dépit.
Elle n'eft pas nouvelle , reprit Dorval ;
je ne fais que répéter en ta préfence ce
que j'ai déja dit à Lucile en particulier.
On ne m'a jamais vu dérober la victoire.
Je veux bien cependant ne te la difputer
qu'autant que tu continueras d'attaquer
comme quelqu'un qui ne veut
pas vaincre. Ah ! c'en eft trop ! s'écria
Damon... L'arrivée de Cinthie l'empêcha
lui -même d'en dire davantage . Cinthie
venoit d'achever fa toilette , à laquelle
depuis quelques années perfonne n'étoit
plus admis . Dorval , qui ne ſe laffoit
ni de perfiffler , ni de fervir Damon
, crut l'obliger en propofant d'aller
l'après- dînée aux François . Il avoit
accoutumé Cinthie à ne jamais le contredire
; elle fouferivit à ce qu'il vouloit
. Lucile applaudiffoit tacitement ;
mais Dorval fut bien furpris de voir
Damon s'y refufer. Cet amant bifarre
méditoit un projet qui ne l'étoit guè
res moins . Peu affuré que Lucile foit
fenfible , il veut éprouver fi elle fera
jaloufe. C'est ce qui le porte à rejetter
la partie qu'on lui propofe , fous prétexte
qu'il eft engagé avec la Marquife
de N... Cette Marquife étoit une
JANVIER. 1763. 37
jeune veuve débarraffée depuis peu d'un
mari vieux & jaloux . Elle ufoit très-amplement
de la liberté que cette mort
lui avoit laiffée . Elle ne manquoit ni
d'agrémens , ni d'envie de plaire . Auffi
fa cour étoit-elle nombreufe. Cinthie &
fa niéce la connoiffoient. A peine Damon
l'eut-il nommée que la premiere
rougit de dépit , & que la feconde foupira
de douleur . Damon s'applaudit en
voyant Lucile s'allarmer. Il s'affermit de
plus en plus dans fon deffein , & partit
pour fon prétendu rendez-vous . Ce départ
étoit pour Dorval un problême, une
fource de conjectures. Sans doute , concluoit-
il , que Damon rectifie fa maniere
d'aimer , qu'il fe produit , fe partage , en
un mot qu'il fe forme. Il a raifon. Mais la
trifteffe de Lucile laiffoit facilement defelon
elle , Damon avoit tort.
Cinthie n'étoit cependant pas la moins
piquée. Elle concevoit bien comment
la Marquife pouvoit l'emporter fur une
rivale auffi inexpérimentée , auffi novice
que fa niéce ; mais elle ne concevoit
pas comment on ne lui donnoit point à
elle - même la préférence & ſur fa niéce
& fur la Marquife.
viner que ,
L'heure du Spectacle arrive , on s'y
rend , & Cinthie felon fa méthode , fe
3
38 MERCURE DE FRANCE .
place dans une loge des plus apparentes
. Elle avoit relevé ce qui lui reftoit
de charmes par une extrême parure.
Lucile , au contraire , étoit dans
une forte de négligé ; mais ce négligé
même fembloit être un art , tant la nature
avoit fait pour elle. Un fond de
trifteffe , un air languiffant la rendoient
encore plus touchante. Tous les Petits
Maîtres , jeunes & vieux , la lorgnoient ;
toutes les femmes belles , ou laides , la
cenfuroient , quand Damon parut avec
le Marquife. Soit hazard , foit deffein
la loge où ils fe placerent étoit oppofée
en face à celle de Cinthie. Damon
la falua , ainfi que fa Niéce , avec une
aifance étudiée & qui lui coutoit. Cinthie
n'eut guères moins de peine à cacher
fon dépit & Lucile fon trouble.
Mais à force de faillies , Dorval leur
en fournit les moyens. Il parvint même
à les égayer véritablement. L'amour-
propre dont une Belle , fi jeune
& fi novice qu'elle foit , eft rarement
éxempte , vint à l'appui des difcours
de Dorval , & fit prendre à Lucile un
air de fatisfaction qu'au fond elle ne
reffentoit pas . Mais à mefure que fa
gaieté fembloit renaître , on voyoit s'évanouir
celle de Damon. Il ne répon
JANVIER. 1763. 39
"
doit plus que par monofyllabes aux difcours
de la Marquife.Il releva même affez
brufquement quelques mots qui fembloient
tendre à ridiculifer Lucile , &
qui ne tendoient qu'à l'éprouver luimême.
La Marquife avoit affez d'attraits
pour pardonner à celles qui en
poffédoient beaucoup ; elle avoit une
cour affez nombreufe pour ne point
chercher à dépeupler celle d'autrui.
C'étoit d'ailleurs , une de ces femmes
qui ne traitent point l'amour férieufement
, pour qui cette paffion n'eft
guères qu'un caprice , & chez qui un
caprice n'eft jamais une paffion ; en
un mot , c'étoit une Petite - Maîtreffe ,
digne d'entrer en parallèle avec Dorval
& plus propre à lui plaire qu'à
fixer & captiverDamon. Auffi ambitionnoit
- elle moins la conquête de celuici
que de l'autre . Elle le connoiffoit &
en étoit fort connue. Il ne doutoit point
qu'elle ne fût très-propre à débarraffer
Damon de fes premiers liens. Mais elle
ne vifoit qu'à défoler cet Amant jaloux
; à quoi elle réuffit parfaitement.
Dorval , fans le vouloir , la fecondoit
de fon mieux. Il achevoit de déſeſpérer
Damon , "lorfqu'il croyoit ne faire
que confoler Lucile. Le perfide , difoit40
MERCURE DE FRANCE.
il , ceffe de fe contraindre ; il ne garde
plus aucuns ménagemens envers moi ;
il fe déclare hautement mon rival ....
Eh bien ! c'eft en rival qu'il faudra le
traiter.
On repréfentoit Zaïre.Les foupçons &
la jaloufie d'Orofmane donnoient beau
jeu aux plaifanteries de la Marquife , &
encore plus de matière aux réfléxions de
Lucile. La fituation de Zaire lui arrachoit
des larmes ; elle y trouvoit quelque rapport
avec la fienne : elle s'en laiffoit d'autant
plus pénétrer. Une âme ingénue
s'émeut facilement. Ce n'eft point fur
des coeurs blafés que les Zaïres & les
Monimes éxercent leur pathétique empire
. Lucile fut encore plus affectée par
la petite Piéce . On eût dit que ces rencontres
fortuites étoient l'effet d'un arrangement
prémédité. On repréfentoit
Ja charmante Comédie de l'Oracle, La
Fée , difoit Lucile , voudroit
que Lucinde
ignorât ce que c'eft qu'un Homme:
Cinthie me défend de les écouter.
Les raifons de la Fée ne pouvoient
fans doute être mauvaiſes. Et pour ce
qui eft de ma tante , les fiennes me
paroiffent affez bonnes.
Le Spectacle fini , Dorval accompagna
& la tante & la niéce jufques chez
JANVIER. 1763. 4.I
elles. Damon reste avec la Marquife . Il
frémit de la loi qu'il s'eft lui même repofée.
Il fe repréfentoit Dorval mettant
à profit , pour le fupplanter , les momens
qu'il lui laiffoit. Pour combler
fon embarras , il y avoit fouper chez la
Marquife & il fe vit contraint d'y affifter.
Les convives étoient tous d'une hu
meur très-analogue à celle de l'hôteffe.
La converfation fut vive & enjouée ;
mais Damon y mit peu du fien . Il repouffa
même fort mal tous les traits que
la Marquife lui lança , ou lui fit lançer.
Rentré chez lui , il ne put dormir ; &
dès le jour fuivant , après avoir beaucoup
héfité , il reparoît chez Cinthie. Il
eft fort furpris d'en être bien reçu , &
fort affligé d'éprouver le même accueil
de la part de Lucile ; rien n'annonçoit
en elle aucun reffentiment , aucune atteinte
de jaloufie. Ce n'eft pas qu'elle en
fût éxempte. Mais les ordres de Cinthie ,
& furtout fa préfence , l'obligeoient à
diffimuler. Peut-être auffi un peu d'orgueil
, bien fondé , fe joignoit-il à toutes
ces raifons. Mais dans tout cela Damon
n'appercevoit que l'ouvrage de Dorval ;
il n'imputoit qu'à lui l'indifférence dont
Lucile faifoit parade ; il le croyoit fon
rival , & fon rival préféré. Les réfolu
tions les plus violentes s'offroient à fon
42 MERCURE DE FRANCE .
efprit : l'amitié les combattoit . Obfédé
par Cinthie , il ne pouvoit s'expliquer
avec Lucile. Peut-être même en eût-il
fui l'occafion fi elle fe füt offerte ; peutêtre
la vanité eût- elle impofé filence à
fa jaloufie .
Inquiet , troublé , mais attentif à
me point le paroître , il fort & laiffe
Lucile perfuadé plus que jamais de fon
inconftance . L'envie de fe diffiper l'entraîne
chez la Marquife. Il y trouve
fon prétendu rival & le Chevalier de
B.... leur ami commun . Sçais- tu bien ,
difoit ce dernier à Dorval , que la Niéce
eft jolie ? A quoi fonge la Tante, de la
placer en perfpective à côté d'elle ? It
y a là bien de la mal-adreffe & de la préfomption
! ... A propos , pourſuivoit- il,
en s'adreffant à Damon , tu femblois
deftiné à former ce jeune Sujet ? mais
cet honneur me paroît réfervé à Dor
val on voit que la petite perfonne
eft très difpofée à mettre à profit ſes
documens. Dorval ne contredit en rien
ce difcours ; c'eût été déroger au ton
que lui- même avoit adopté. Mais fon
filence acheva de rendre Damon furieux.
Dès-lors , il fe réfout à en venir
aux dernieres extrémités , à fe battre contre
lui.
Le reste au Mercure prochain.
Fermer
Résumé : LES QUIPROQUO, OU Tous furent contens. NOUVELLE.
Le texte narre l'histoire d'amour complexe entre Damon et Lucile, marquée par des différences de caractère et des obstacles extérieurs. Damon, vif et impétueux, est épris de Lucile, douce et timide, qui ne lui avoue pas ses sentiments. Frustré par cette retenue, Damon envisage de l'oublier et de chercher une autre intrigue, influencé par Dorval, un jeune homme expérimenté et manipulateur. Lucile, sous la tutelle de sa tante autoritaire Cinthie, est mise en garde contre les tromperies des hommes. Cinthie, secrètement attirée par Damon, empêche les deux amants de se voir en privé. Dorval, observant leur situation, organise un tête-à-tête entre Damon et Lucile. Lors de cette rencontre, Damon cherche à obtenir des aveux clairs de Lucile, mais leur conversation reste confuse et incomplète. Damon, frustré, tombe malade et se retire chez lui. Dorval convainc Lucile d'écrire une lettre à Damon pour le rassurer. Lucile, après hésitation, accepte et écrit sous la dictée de Dorval, exprimant son inquiétude et son affection pour Damon. Cinthie interroge Lucile sur ses sentiments pour Damon, mais Lucile reste évasive. Damon, doutant de la sincérité de Lucile, envisage de la rendre jalouse en fréquentant la Marquise de N..., une jeune veuve. Lors d'une sortie au théâtre, Damon et la Marquise assistent à une représentation en face de Cinthie et Lucile, provoquant la jalousie de cette dernière. Dorval tente de réconforter Lucile tout en désespérant Damon. La Marquise cherche à séduire Dorval plutôt que Damon. Damon est partagé entre des résolutions violentes et l'amitié, et il est empêché de s'expliquer avec Lucile par la présence de Cinthie. Il décide de se rendre chez la Marquise, où il rencontre Dorval et le Chevalier de B..., un ami commun. Le Chevalier mentionne la beauté de la nièce de la Marquise et suggère que Dorval est destiné à l'éduquer. Dorval reste silencieux, ce qui exaspère Damon et le pousse à envisager un duel avec Dorval. La suite des événements est annoncée pour le prochain numéro du Mercure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
15
p. 48
VERS sur le jour de l'An, à M. de B ***.
Début :
QUAND nous voulons aux Dieux offrir un pur hommage, [...]
Mots clefs :
Dieux, Silence
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texteReconnaissance textuelle : VERS sur le jour de l'An, à M. de B ***.
VERS fur le jour de l'An , à M. de
QUANT
B ***.
UAND nous voulons aux Dieux offrir un pur
hommage ,
Nous ne connoiffons point de plus digne langage
Qu'un filence reſpectueux ;
Un Mortel bienfaiſant , éclairé , vertueux
Ici-bas devient leur image :
Ces titres font votre partage :
Je dois vous honorer comme eux.
A Paris ce Janvier 1763 .
QUANT
B ***.
UAND nous voulons aux Dieux offrir un pur
hommage ,
Nous ne connoiffons point de plus digne langage
Qu'un filence reſpectueux ;
Un Mortel bienfaiſant , éclairé , vertueux
Ici-bas devient leur image :
Ces titres font votre partage :
Je dois vous honorer comme eux.
A Paris ce Janvier 1763 .
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22
p. 175
CHARADE. AIR de Marlbouroug.
Début :
Cet air, qui par-tout traîne, [...]
Mots clefs :
Silence