LETTRE de Madame la Marquise de **
à une de ses amies. , fur l'Amour&
l'Amitié.
VOUS me demandez , Madame , le
*compte exact d'une difpute que j'eus il
y a peu de jours , fur laquelle pluſieurs
perfonnes me jugerent affez durement.
Il s'agiſſoit de la fidélité en amour ; & il
yavoit dans la compagnie,de francshyJUI
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pocrites des deux ſexes , qui jouoient
cette vertu , parce qu'ils avoient intérêt
de ſe tromper mutuellement. Le maf
quedont ils ſe couvroient,ne m'empêcha
pas de m'engager dans une façon de penfer
affez hardie , &j'eus le courage de la
foutenir. Mes Adverfaires m'étoient connus
, & j'étois bien fûre que l'hommage
qu'ils rendoient à la fidélité , étoit le premier
qu'elle eût reçu d'eux. Ils ne m'entendirent
donc pas , ou du moins ils le
feignirent : voici le fait.
,
On diſoit beaucoup de mal dans la
compagnie d'un de mes amis qui avoit
rompu bruſquement avec une affez jolie
femme , qu'il avoit vue avec exactitude
pendant fix mois. Je crus le défendre
en diſant ſimplement qu'il n'y avoit rien
que d'ordinaire dans cette rupture ; &
que les perſonnes dont il s'agifſſoit , n'étoient
point faites pour une liaiſon particulière
, parce que la femme n'avoit que
des ridicules & peu d'eſprit. On me répondit
, & on décida que celui dont on
parloit l'avoit aimée , & qu'il ne l'avoit
quittée que par inconſtance. Cela m'impatienta
d'autant plus que c'étoit ſes prétendus
amis qui l'accabloient de tous les
torts du monde. Il est vrai qu'ils commencerent
par établir que c'étoit le plus
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honnête homme du fiécle & le plus aimable.
Mais on lui fit payer bientôt cet
éloge très-cher ; car infenfiblement &
fans y penſer , on ne lui laiſſa ni vertus ,
ni eſprits , ni agrémens. Sa figure fut
traveſtie , fon eſprit ridiculifé , ſes talens
anéantis. Cela me donna de l'humeur
; on continua , elle augmenta : enfin
, croyant finir la difcuffion , j'avançai
que la fidélité , dont on parloit , étoit
un être de raiſon , & que je n'y croyois
pas plus qu'aux revenans.
On ne me tint pas quitte pour la propoſition
, on me preſſa de prouver ; &
je dis avec afſurance qu'il y avoit bien
moins d'inconftance qu'il ne paroiſſoit
y en avoir , parce qu'il y avoit bien moins
d'engagemens dans le monde que l'onne
croioit.Que leplus granddéfaut de l'humanité
n'étoit pas la laffitude du même objet;
qu'il confiftoit dans la légéreté qui lui
eft naturelle , & le peu de temps & de
précautions quel'on prenoit pour ſelivrer.
J'allai plus loin , & ce que j'avois
dit de l'amour , je l'appliquai à l'amitié
, ſentiment divin que j'affurai devoir
ne finir qu'avec la vie , quand on avoit
eu le bonheur de l'éprouver ; mais j'ajoutai
que l'on prodiguoit ces noms
qu'on en abuſoit, & que l'on appel
JUIN. 1763 . 39
loit fentiment ce qui n'étoit que liaiſon
frivole , fondée ſur la fantaiſie & fur des
convenances réciproques de l'inſtant.
Que cette inclination calme & vive qui
doit commencer l'amitié, demande l'éxamen
le plus long , pour connoître à fond
l'objet que l'on veut aimer ; l'uniformi
té de ſes goûts avec les nôtres , la franchiſe
la plus entière , une prudence à
toute épreuve , relativement aux intérêts
& aux besoins des amis ; qu'enfin
pour être digne d'en trouver un qui put
remplir le coeur d'un honnête homme ,
il falloit prèſque être parfait , rencontrer
un être qui fût de même , & être entraînés
tous deux par la force & l'attrait de
la ſympathie. Que le même état , le
même âge , les mêmes goûts paroiffoient
néceffaires dans l'amitié ; qu'il ne l'étoit
pas à la vérité , que les caractères fuffent
ſemblables , mais que les moeurs le devoient
être. Je conclus de là qu'il n'y
avoit rien de fi rare que la véritable amitié
ainſi que le véritable amour.
Je pourſuivis, en diſant que malgré la
rareté des qualités de l'amour & de l'amitié
, rien n'étoit fi commun que les
gens qui voulant aimer , commencent
par efpérer & par croire avoir trouvé ce
que leur coeur cherche. Quelque grâce
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extérieure , la coquetterie du moment ,
l'attrait du plaifir , tout féduit une âme
accoutumée à vouloir aimer , & à infpirer
le même ſentiment.
,
devient fon amie.
Une jeune perſonne vive , étourdie &
novice , eſt encore plus aifée à abuſer.
Sans expérience , perfuadée que les Roinans
& l'Opera ne mentent jamais , la
première femme , dont elle a beſoin
pour confidente
Heureuſe encore , fi elle n'a pas la douleur
& la honte de la voir s'emparer du
bonheur qu'elle croyoit obtenir par fon
fecours , ainſi que de tous les avantages
qu'elle fe flatoit d'en retirer ! Nous connoiffons
l'eſprit de ces commodes intriguantes
qui ne manquent jamais d'éxécuter
cette ſcène , lorſqu'elle leur eſt
utile. L'art de tromper également la maîtreffe
& l'amant , d'enlever l'un , de jouer
l'autre , de s'en débarraſſer enfin , leur
eft familier.
Maisfi ces femmes viles & méprifables
, toujours prêtes & habiles à tout
feindre & à tout ofer , toujours incapables
& indignes de la nobleffe , de
l'amour& de l'amitié , n'ont point d'intérêt
de troublerle commerce d'une femme
crédule , il ceſſe bientôt par la feule
foibleſſe de ſes fondemens . La pauvre
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,
dupe eſt étonnée alors fon amant
l'ayant quittée , de voir qu'elle n'aime
plus , qu'elle n'eſtime plus celle pour
qui elle ſe croyoit une inclination déciddéeee.
Sa crédulité dans le choix d'un
amant eſt encore plus grande ; le premier
homme aimable eſt regardé par
elle comme un héros fidéle & incapable
de pouvoir tromper .
Victime de cet éffai , il arrive à cette
miférable délaiffée ce qui arrive à beaucoupde
femmes: ſemblables aux joueurs,
elles commencent par être dupes & finiffent
par être friponnes.
Pour les homines , ils paſſent leur vie
à ſe tromper mutuellement. Ala Cour ,
dans le Clergé , au Palais , dans la Finance
, on ne fait que ce métier.
S'ils ſe donnent des paroles entr'eux ,
lorſqu'ils font en concurrence , ce n'eſt
que pour les violer ; & convaincus qu'ils
doivent vivre enſemble , ſcachant que
celui qui trompe le mieux&le plus adroitement
, eſt l'eſprit ſupérieur du jour ,
ils s'y attachent au lieu de s'en détacher ,
quoiqu'il les ait trompés auffi toutes les
fois qu'il a eu beſoin de le faire.
Je le répéte donc , en exceptant les
monſtres noircis de tous les crimes , &
furtout de celui de l'inhumanité , les
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autres hommes , même les plus méprifables
, ont plus de légéreté que de vices.
C'eſt de ce défaut, très-grand &
médiocre aux yeux du vulgaire de toutes
les conditions , que partent les actions
inconféquentes qui nous forcent
à les méprifer.
Revenons à notre ſujet , l'inconſtance
que je défends & que je déteſte , voici
ce que j'en penſfe , en me foumettant
à votre jugement & prête à me condamner
, fi vous ne penſez pas de même.
Il m'a toujours paru certain que l'homme
occupé uniquement de fon bonheur ,
& convaincu qu'il ne peut ſe le procurer
que par l'amour ou l'amitié , veut abfolument
aimer , & à quelque prix que
ce puiffe être . Trop preffé des befcins
de fon coeur , il n'a pas le loiſir d'examiner
les convenances des objets. Il
apperçoit une jolie perſonne ; un ſon de
voix agréable , de la gentilleſſe , de la
gaîté, un fouris flatteur , un joli langage
, voilà ce qui forme les premiers
noeuds des grandes paffions. Ceux qui
s'y livrent ſur la foi de ces dehors ne défendentpas
un inſtantleurs coeurs , perſuadés
que l'objet qui les charme eſt l'affemblage
de toutes les perfections. Ils ne
ſe les détaillent pas , mais ils en conçoivent
l'idée.
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Ce moment de raviſſement dure encore
quelquefois au-delà du terme auquel
ils afpirent : mais lorſque raſſaſfié
des tranſports du triomphe , on veut
jouir d'une fociété délicieuſe , que l'âme
&l'efprit ſe flattent à leur tour des plaifirs
que promet l'ivreſſe des ſens ; voilà
précisément où se trouve le mécompte ,
& il y a tout à dire de l'idée à la réalité.
Le caprice dans l'humeur , la fauffeté
dans le jugement , peu de principe dans
le coeur , beaucoup de préjugés dans l'efprit
, un orgueil groffier , peu de connoiffances
, nulle converſation ſuivie
des plaifanteries fades , aigres ou ufées ,
une jalouſie tyrannique , une coquetterie
encore plus odieuſe ; tous ces défauts
que l'on n'apperçoit que ſucceſſivement
font naître de l'un des deux côtés un
commencement de dégoût , les reproches
l'augmentent , des querelles . l'aigriffent
, des bouderies qui accoutument
à ſe paſſer l'un de l'autre lui donnent
une nouvelle force. Enfin après bien
des raccommodemens,délicieux d'abord,
mais à charge à celui qui les obtient , on
ſe ſépare .
,
C'eſt de là que je pars pour avancer
que l'on ne s'eſt jamais aimé , & qu'on
n'a feulement pas fongé à examiner fi
44 MERCURE DE FRANCE.
l'on devoit donner ou refuſer ſon coeur ;
mais que chacun des amans s'eſt jetté à
la tête l'un de l'autre.
Une femme de votre connoiſſance qui
a eu beaucoup d'avantures , & par conféquent
de peu de durée , demandoit à
un de ſes amis , fi un de ſes anciens
amans avoit beaucoup d'eſprit ? cet
homme la regarda en riant , & lui dit :
n'est- ce pas à moi à vous faire cette queftion
? ... Hélas , dit- elle , a-t-on le temps
de fe connoître ?
Ce mot eſt l'hiſtoire de toutes les femmes
légères & des gens du bel-air. Et
vous vous étonnerez , Madame , que des
goûts conduits avec auffi peu de temps
& de connoiffance , finiſſent bruſquement
? & vous nommerez inconſtant un
homme qui vous ayant paru amoureux
à la folie , ceſſera de l'être promptement?
Voilà ce qui me fait foutenir que la légéreté
des engagemens eft prèſque toujours
la cauſe de leur peu de durée.
Mais parlons de l'amour véritable. II
en eſt peu ; mais il s'en trouve que le
temps ne sçauroit affoiblir , qui ne finit
que par la mort ou par des événemens
imprévus , & des difficultés infurmontables.
Cet amour fondé ſur des convenances
abfolues ,fur des beſoins toujours
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nouveaux du coeur & de l'eſprit qui font
véritablement à l'uniſſon , qui aiment &
qui haïffent les mêmes chofes , qui ne
font bien que lorſqu'ils reſpirent le même
air , dont la confiance eſt ſans bornes
, qui ont mis tout leur amour-propre
à être honorés & aimés de l'objet de leur
amour , quine rougiſſent ni l'un ni l'autre
de leurs défauts; qui ont plus de plaifir
à avouer une faute , en prouvant l'excès
de leur confiance , qu'ils ne fentent
de regret de l'avoir commife : il me paroît
für que lorſque la réunion de ces
qualités fait rencontrer dans un amant
toutes les eſpéces de bonheur que le coeur
humain peut defirer , nulle inconſtance
r'eſt à craindre , nulle fatiété a redouter.
Le fentiment a bien plus d'étendue que
les ſens ; ſes ſources font infinies ; il
mille manières de
jouit de cent
ce qu'il
aime ; & fa délicateffe connoît mille
plaiſirs inconnus aux âmes ordinaires .
ma..
Que le bonheur que je viens d'éſſayer
de peindre eſt rare ! Si nous l'avons goûté
& qu'il nous foit échappé , ne fongeons
plus à le retrouver , & bornons -nous à
l'amitié encore plus difficile à former &
à remplacer avec ſageſſe.
Je finis par ces vers de la Fontaine que
vous aimez tant.
46 MERCURE DE FRANCE .
Amans, heureux amans , voulez-vous voyager ?
Que ce ſoit aux rives prochaines ;
Soyez-vous l'unà l'autre un monde toujoursbeau ,
Toujours divers , toujours nouveau.
Tenez-vous lieu de tout , comptez pour rien le
reſte.
J'ai quelquefois aimé , je n'aurois pas alors
ContreleLouvre & ſes tréſors ,
Contre le firmament & la voûte céleſte ,
Changé lesbois , changé les lieux
Honorés par les pas , éclairés par les yeux
Del'aimable &jeune Bergère ,
Pour qui ſous les loix de Cythère
Je m'étois engagé par mes premiers ſermens.
Hélas ! quand reviendront de ſemblables momens
?
Faut-il que tant d'objets ſi doux & fi charmeas
Me laiſſent vivre au gréde mon âme inquiette.
Ah! fi mon coeur oſoit encor ſe renflammer ,
Ne ſentirai-je Jus decharme qui m'arrête ?
Ai-jepafféle temps d'aimer ?
LA FONTAINE, Fab. 2. du Liv. g.