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1
p. 370
Tragédie nouvelle de Calistene, [titre d'après la table]
Début :
Le Samedi 18. de ce mois, les Comediens François donnerent la premiere représentation [...]
Mots clefs :
Comédiens-Français, Tragédie, Callisthène
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texteReconnaissance textuelle : Tragédie nouvelle de Calistene, [titre d'après la table]
Lé Samedi 1 8. de ce mois , les Come»
4iens François donnèrent la première re
présentation de la Tragédie nouvelle de
Callystene , à une .des plus nombreuses
Assemblées qu'on ait vu de long rfmps.
Elle fut fort applaudie & fott critiquée.
A la seconde représentation , donnée le
fur-lendemain , ou a beaucoup moins
.censuré que loué , & les meilleurs con
naisseurs ont trouvé dans ce Poème de<
bcautez comparables à ce que nos pluí
grands Poètes ont fait de plus beau. Nous
en parlerons plus au long.
4iens François donnèrent la première re
présentation de la Tragédie nouvelle de
Callystene , à une .des plus nombreuses
Assemblées qu'on ait vu de long rfmps.
Elle fut fort applaudie & fott critiquée.
A la seconde représentation , donnée le
fur-lendemain , ou a beaucoup moins
.censuré que loué , & les meilleurs con
naisseurs ont trouvé dans ce Poème de<
bcautez comparables à ce que nos pluí
grands Poètes ont fait de plus beau. Nous
en parlerons plus au long.
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Résumé : Tragédie nouvelle de Calistene, [titre d'après la table]
Le 18 du mois, les Comédiens Français ont présenté la tragédie 'Callystène'. La première représentation a été très applaudie mais aussi critiquée. Le lendemain, l'œuvre a été davantage louée. Les experts y ont trouvé des beautés comparables aux plus grandes réalisations poétiques. Un commentaire détaillé suivra.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 569-576
Tragedie de Callisthene, [titre d'après la table]
Début :
Les Comediens François ont cessé les Représentations de la Tragedie de Callisthene ; M. Piron [...]
Mots clefs :
Callisthène, Coeur, Rival, Auteur, Soeur, Vainqueur, Amour, Comédiens-Français
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texteReconnaissance textuelle : Tragedie de Callisthene, [titre d'après la table]
Les Comediens François ont ceffé les Repréfentations
de la Tragedie de Callifthene ; M. Piqui
en eft l'Auteur , avoit donné l'année
derniere une Comédie en cinq Actes , fous le titre
des Fils Ingrats , & avoit fait juger par la
force de fa verfification , qu'il étoit en état de
chauffer le Cothurne, quand il lui plairoit.Nos efperances
n'ont point été trompées; Callifthene eſt
rempli d'une infinité de Vers des plus forts & des
plus nerveux qu'on ait encore entendus fur leThéa
tre François. La premiere Repréfentation fut tu-
Gij multueufe
570 MERCURE DE FRANCE .
multueufe , comme il arrive affez fouvent ; la
conftitution de la Fable ne fit pas tout le plaifir
auquel on s'étoit attendu ; mais les gens équitables
n'en attribuerent la faute qu'au fujet qui n'eft
pas fufceptible d'une action fort intereffante ; ce
contretemps n'empêcha pas qu'on ne rendît juftice
à la main de l'Ouvrier , & qu'on n'y revint
le lendemain en grand concours , pour y entendre
une feconde fois ce qu'on y avoit trouvé
d'admirable, ce qui continua avec le même fuccès.
Le Lecteur s'attend à en trouver un Extrait ici ,
mais n'ayant pas affez vû la Piece pour le pouvoir
donner tel que nous fouhaiterions , nous
nous contenterons d'en donner une espece d'Argument
, nous réſervant d'en mieux détailler les
beautez quand la Piece aura été imprimée.
Callifthene étoit un Philofophe Lacédémonien,
qu'Alexandre le Grand attacha auprès de fa Perfonne
& pour lequel il eut toûjours une confideration
qui alloit jufqu'au refpect . Ce Spartiate,
pour qui le nom de Conquerant n'avoit pas un
grand attrait , ne laiffa pas d'approuver les premiers
Exploits d'Alexandre , contre les Perfans ;
c'étoit une douce confolation pour lui de voir
porter le fer & la flamme chez des Peuples qui les
avoient fi fouvent portez dans le fein de ſa Patrie
& par toute la Grece ; mais la Perſe étant détruite
, il trouva mauvais que le Vainqueur voulût
défoler le refte du monde , il lui repréſenta
qu'il devoit s'en tenir à fes premieres conquêtes ;
bien plus , Alexandre , fe difant fils de Jupiter &
voulant que toute fon Armée l'honorât de ce
titre glorieux , qui devoit contribuer à rendre fes
Soldats d'autant plus courageux qu'ils croiroient
leur Chef invincible ; Callifthene lui refufa ce
nom , & lui fit entendre qu'une telle impofture
'alloit qu'à le deshonorer.
Cette
MARS. 1720. 571
Cette derniere circonftance fait tout le fujet de
la Tragedie , & femble dégrader Alexandre. Il eft
vrai que ce n'eft point là le feul crime dont ce
Roi irrité accufe Callifthene. C'est pour avoir
trempé dans la conjuration d'Hermolaus , qu'il
veut le faire mourir dès le premier Acte ; mais
Lifimachus prénd fi bien fa deffenſe , qu'Alexandre
eft forcé d'avouer à ce dernier , qu'aucun des
Conjurez n'a déclaré fon ami complice . Il promet
non-feulement de lui rendre la liberté , mais
de le combler de bienfaits , pourvû qu'il foit plus
retenu dans fes paroles & moins auftere dans fes
moeurs ; il n'ofe lui dire qu'il feroit parfaitement
réconcilié avec lui, s'il confentoit qu'on l'appellât
fils de Jupiter.
La promeffe qu'Alexandre a faite à Lifimachus
de rendre la vie & la liberté à Callifthene , n'empêche
pas qu'il ne tremble pour les jours ; il y
prend trop d'interêt pour être fans crainte , &
cet interêt eft d'autant plus vif , qu'il agit nonfeulement
en Ami , mais en Amant ; il a vú la
foeur de Callifthene à Sparte , il l'a aimée , &
c'eft ce qui lui rend les jours du frere encore plus
chers ; Plutarque fait de ce même Lifimachas un
des plus ardents accufateurs du frere de Leonide
, ( c'eft le nom que l'Auteur donne à la foeur
du Heros de fa Tragedic; ) on voit bien que ce
n'eft que malgré lui qu'il a mis de l'amour dans
fa Piece , & que Léonide eft un Perfonnage dont
il auroit pû fe paffer , puifqu'elle ne fait rien que
Callifthene ne pût faire. Anaxarque,ennemi mortel
de Callifthene & flatteur d'Alexandre , n'avoit
pas befoin d'être Amant pour être Rival de Lifimachus
; la feule ambition étoit plufque fuffifante
pour les rendre jaloux l'un de l'autre.
Anaxarque eft un de ces perfonnages odieux ,
qui ne font jamais agréables aux Spectateurs ,
Giij quel372
MERCURE DE FRANCE.
quelques beaux Vers qu'un Auteur leur mette
dans la bouche , en effet , rien n'eft mieux écrit, ni
plus également tourné que la defcription que
fait Anaxarque des Jeux des filles & des femmes
Spartiates , dont la foeur de Callifthene étoit le
principal ornement , & dont il devint éperdument
amoureux , fans qu'il fçût de qui elle avoit
reçû le jour. Anaxarque s'exprime ainfi :
'Apprenez feulement comme au fond de mon
coeur '
pas ;
L'Amour le plus ardent lança le Trait vainqueur,
Quand de Perfépolis méditant la conquête ,
Tous les Grecs eurent mis Alexandre à leur tête :
Pour moi qui de fa part au bord de l'Euròtas ,
Mandiai des fecours que nous n'obtinmes
Le jour que je quittai cette Ville orgueilleuse ,
Que les Loix de Lucurgue ont rendu fi fameufe;
La Jeuneffe intrépide y celebroit des Jeux ,
Dont le Prix difputé refte au plus courageux.
Je m'approchai du Cirque, & j'y vis la Vaillance,
Par la témerité , s'annoncer dès l'enfance,
J'admirai quelque temps les Eleyes de Mars ;
Mais un plus beau Spectacle attachoit mes regards
;
La plus tendre moitié de l'efpoir des familles ,
Tout ce que Sparte avoit de rare entre fes filles ;
La Couronne à la main , affiftant au combat ,
Y brilloient à l'envi du plus naïf éclat.
On veut être invincible aux yeux de ce qu'on aime;
Et de Licurgue ainfi la ſageſſe ſuprême ,
Voulut
MAR S. 1730. 573
Voulut que la Beauté triomphant en ce jour ,
Allumât le couragé en infpirant l'amour.
D'inutiles atours ne brilloient point fur elles
Le luxe eût avili leurs graces naturelles ;
La fimple modeftie étoit leur vêtement ,
Et l'aimable pudeur leur unique ornement.
Quelle ame à cet aſpect ne ſe fût
Parmi cent beaux objets où s'égaroiť ma vûë
J'en vis un , qui bientôt fixa par
pas
émuë !
fes attraits ,
Mes yeux pour un moment & mon coeur pour
jamais.
" Celle qu'au même lieu ramenerent nos armes
La fille de Tindare , Helene cut moins de charmes.
Plein d'un feu juſqu'alors à mon coeur inconnu ,
Surpris , frappé , ravi , sien né m'eût retenu.
J'allois fendant la preffe , en Amant témeraire ,
Par un aveu public l'offenfer ou lui plaire.
Quand du Peuple attentif la fondaine clameur
Marqua la fin des Jeux par le nom du Vainqueur.
La foule fe difperfe & m'entraîne avec elle ;
Aux foins d'un prompt retour mon devoir me
rappelle ,
J'y pourvois, & je pars fans pouvoir être inſtruit.
Du nom de la Beauté dont l'image me fuit.
J'efperois Feffacer , mais , Dieux ! qui l'eût på
croire !
Le temps de plus en plus la grave en ma mémoire
G iiij
Plus
374 MERCURE DE FRANCE :
Plus je veux l'oublier , plus je crois la revoir."
L'abſence , la raiſon , juſqu'à mon peu d'eſpoir ;
Tout eft un aliment au feu qui me confume.
Ce feu plus que jamais , aujourd'hui ſe rallume ;
Et je retourne enfin , loin qu'il foit amorti
Plus amoureux cent fois que je ne fuis parti
"
Ce ne font pas là les feuls Vers , à beaucoup
près , que nous aurions voulu apprendre par
coeur , pour en faire part au Lecteur.
Leonide touchée du péril qui menace les jours
de fon frere , arrive dès le ſecond Acte ; mais
ce n'eft que dans le quatrième qu'Anaxarque apprend
que Lifimachus eft fon Rival , & Rival
aimé , il efpere pourtant fe rendre heureux &
arracher Léonide à Lifimachus par la faveur
d'Alexandre , qu'il efpere de fe rendre favorable
en flattant la paffion dominante qu'il a de paffer
pour fils de Jupiter ; voici comment il s'y prend :
Alexandre s'étant réconcilié avec Callifthene
& lui ayant promis de lui rendre toute fa confiance
, affemble fes Lieutenans Generaux , & leur
déclare en preſence de Callifthene , qu'il ne veut
pas languir dans un repos fatal à ſa gloire , &
qu'il prétend que fes conquêtes n'ayent point
d'autres bornes que celles du monde ; encore
voudroit- il qu'il y en eût plufieurs à conquerir.
Après une très-belle tirade qui met fon ambition
dans fon plus grand jour , il fe retire . C'eſt delà
qu'Anaxarque prend occafion de dire qu'un Mortel
ne feroit pas capable de former un projet fi
grand & digne des plus grands Dieux ; & qu'ils
ne doivent plus balancer à lui dreffer des Autels ,
& à l'adorer comme fils de Jupiter. Callifthene
ne peut entendre çe blafphême fans frémir ; il
s'cmMARS.
1730. 575
s'emporte contre Anaxarque ; Lifimachus le feconde
, & tous les autres Chefs témoignent leur
indignation par les regards qu'ils jettent fur Anaxarque
; ce dernier fait entendre à Callifthene ,
avec qui il refte feul, qu'il ne doit pas efperer qu'Alexandre
lui pardonne ce dernier crime ; il lui
offre en même-temps de faire fa paix avec ce
Roi irrité , à condition qu'il l'acceptera pour
Gendre ; Callifthene ne daigne pas lui répondre
un feul mot , & le quitte avec le dernier mépris ,
ce qui acheve de déterminer Anaxarque à le perdre
avec fon Rival .
Alexandre inftruit par Anaxarque de tout ce qui
s'eft paffé , en parle à Callifthene avec beaucoup
d'aigreur ; il a la foibleffe de lui avouer qu'Anaxarque
n'a rien dit que par fon ordre exprès ;
il ordonne à Callifthene de le reconnoître pour
fils de Jupiter , ou de fe réfoudre à mourir. Callifthene
choifit le filence & la mort.
Alexandre jure de perdre cet ennemi prétendu
de fa gloire ; il ordonne à Léonide de fe préparer
à époufer Anaxarque ; Léonide le traite avec le
mépris le plus marqué , qui eft l'ironie.
Voila à peu près ce qui fe paffe dans les quatre
premiers Actes de la Tragedie de Callifthene .
Dans le cinquième , Lifimachus ayant tué Anaxarque
, Alexandre , pour venger la mort de cet
indigne Favori , condamne fon Meurtrier à combattre
un Lion dans une efpece de Cirque. La
victoire que Lifimachus fur un fi terri- remporta
ble ennemi , eft un trait d'Hiſtoire ; mais on n'a
pas trouvé qu'un pareil évenement fût bien néceffaire
pour remplir un cinquiéme Acte , ne
pouvant produire tout au plus qu'un coup dè
furpriſe momentanée , en voyant rentrer für la
Scene un Acteur qu'on vient d'annoncer pour
• mort ; encore ne reffufcite- t-il que pour apporter
G v te
$76 MERCURE DE FRANCE.
le fecours d'un poignard à Callifthene , pour le
Lauver d'un indigne & long efclavage . Callifthene
fe plonge ce poignard dans le coeur en preſence
d'Alexandre , qui en témoigne un tardifrepentir.
Au refte , fi nous avons groffi cet Argument de
quelques Remarques , nous les avons recueillies
du Public ; bien entendu que nous laiffons nes
Lecteurs dans une pleine liberté de les adopter ou
de les rejetter. Ce que nous venons de dire n'empêche
pas que l'Auteur de Calliftene ne ſoit en
état d'égaler nos meilleurs Auteurs Dramatiques.
par ce génie mâle , qui s'eft dévelopé dès fes
premiers Ouvrages ; & par le vrai qui regne dans .
fes maximes, de forte qu'on pourroit avec juftice
lui appliquer ces Vers d'Horace.
.... Cui lecta potenter erit res , °
Necfacundia deferet hunc , nec lucidus ordo
de la Tragedie de Callifthene ; M. Piqui
en eft l'Auteur , avoit donné l'année
derniere une Comédie en cinq Actes , fous le titre
des Fils Ingrats , & avoit fait juger par la
force de fa verfification , qu'il étoit en état de
chauffer le Cothurne, quand il lui plairoit.Nos efperances
n'ont point été trompées; Callifthene eſt
rempli d'une infinité de Vers des plus forts & des
plus nerveux qu'on ait encore entendus fur leThéa
tre François. La premiere Repréfentation fut tu-
Gij multueufe
570 MERCURE DE FRANCE .
multueufe , comme il arrive affez fouvent ; la
conftitution de la Fable ne fit pas tout le plaifir
auquel on s'étoit attendu ; mais les gens équitables
n'en attribuerent la faute qu'au fujet qui n'eft
pas fufceptible d'une action fort intereffante ; ce
contretemps n'empêcha pas qu'on ne rendît juftice
à la main de l'Ouvrier , & qu'on n'y revint
le lendemain en grand concours , pour y entendre
une feconde fois ce qu'on y avoit trouvé
d'admirable, ce qui continua avec le même fuccès.
Le Lecteur s'attend à en trouver un Extrait ici ,
mais n'ayant pas affez vû la Piece pour le pouvoir
donner tel que nous fouhaiterions , nous
nous contenterons d'en donner une espece d'Argument
, nous réſervant d'en mieux détailler les
beautez quand la Piece aura été imprimée.
Callifthene étoit un Philofophe Lacédémonien,
qu'Alexandre le Grand attacha auprès de fa Perfonne
& pour lequel il eut toûjours une confideration
qui alloit jufqu'au refpect . Ce Spartiate,
pour qui le nom de Conquerant n'avoit pas un
grand attrait , ne laiffa pas d'approuver les premiers
Exploits d'Alexandre , contre les Perfans ;
c'étoit une douce confolation pour lui de voir
porter le fer & la flamme chez des Peuples qui les
avoient fi fouvent portez dans le fein de ſa Patrie
& par toute la Grece ; mais la Perſe étant détruite
, il trouva mauvais que le Vainqueur voulût
défoler le refte du monde , il lui repréſenta
qu'il devoit s'en tenir à fes premieres conquêtes ;
bien plus , Alexandre , fe difant fils de Jupiter &
voulant que toute fon Armée l'honorât de ce
titre glorieux , qui devoit contribuer à rendre fes
Soldats d'autant plus courageux qu'ils croiroient
leur Chef invincible ; Callifthene lui refufa ce
nom , & lui fit entendre qu'une telle impofture
'alloit qu'à le deshonorer.
Cette
MARS. 1720. 571
Cette derniere circonftance fait tout le fujet de
la Tragedie , & femble dégrader Alexandre. Il eft
vrai que ce n'eft point là le feul crime dont ce
Roi irrité accufe Callifthene. C'est pour avoir
trempé dans la conjuration d'Hermolaus , qu'il
veut le faire mourir dès le premier Acte ; mais
Lifimachus prénd fi bien fa deffenſe , qu'Alexandre
eft forcé d'avouer à ce dernier , qu'aucun des
Conjurez n'a déclaré fon ami complice . Il promet
non-feulement de lui rendre la liberté , mais
de le combler de bienfaits , pourvû qu'il foit plus
retenu dans fes paroles & moins auftere dans fes
moeurs ; il n'ofe lui dire qu'il feroit parfaitement
réconcilié avec lui, s'il confentoit qu'on l'appellât
fils de Jupiter.
La promeffe qu'Alexandre a faite à Lifimachus
de rendre la vie & la liberté à Callifthene , n'empêche
pas qu'il ne tremble pour les jours ; il y
prend trop d'interêt pour être fans crainte , &
cet interêt eft d'autant plus vif , qu'il agit nonfeulement
en Ami , mais en Amant ; il a vú la
foeur de Callifthene à Sparte , il l'a aimée , &
c'eft ce qui lui rend les jours du frere encore plus
chers ; Plutarque fait de ce même Lifimachas un
des plus ardents accufateurs du frere de Leonide
, ( c'eft le nom que l'Auteur donne à la foeur
du Heros de fa Tragedic; ) on voit bien que ce
n'eft que malgré lui qu'il a mis de l'amour dans
fa Piece , & que Léonide eft un Perfonnage dont
il auroit pû fe paffer , puifqu'elle ne fait rien que
Callifthene ne pût faire. Anaxarque,ennemi mortel
de Callifthene & flatteur d'Alexandre , n'avoit
pas befoin d'être Amant pour être Rival de Lifimachus
; la feule ambition étoit plufque fuffifante
pour les rendre jaloux l'un de l'autre.
Anaxarque eft un de ces perfonnages odieux ,
qui ne font jamais agréables aux Spectateurs ,
Giij quel372
MERCURE DE FRANCE.
quelques beaux Vers qu'un Auteur leur mette
dans la bouche , en effet , rien n'eft mieux écrit, ni
plus également tourné que la defcription que
fait Anaxarque des Jeux des filles & des femmes
Spartiates , dont la foeur de Callifthene étoit le
principal ornement , & dont il devint éperdument
amoureux , fans qu'il fçût de qui elle avoit
reçû le jour. Anaxarque s'exprime ainfi :
'Apprenez feulement comme au fond de mon
coeur '
pas ;
L'Amour le plus ardent lança le Trait vainqueur,
Quand de Perfépolis méditant la conquête ,
Tous les Grecs eurent mis Alexandre à leur tête :
Pour moi qui de fa part au bord de l'Euròtas ,
Mandiai des fecours que nous n'obtinmes
Le jour que je quittai cette Ville orgueilleuse ,
Que les Loix de Lucurgue ont rendu fi fameufe;
La Jeuneffe intrépide y celebroit des Jeux ,
Dont le Prix difputé refte au plus courageux.
Je m'approchai du Cirque, & j'y vis la Vaillance,
Par la témerité , s'annoncer dès l'enfance,
J'admirai quelque temps les Eleyes de Mars ;
Mais un plus beau Spectacle attachoit mes regards
;
La plus tendre moitié de l'efpoir des familles ,
Tout ce que Sparte avoit de rare entre fes filles ;
La Couronne à la main , affiftant au combat ,
Y brilloient à l'envi du plus naïf éclat.
On veut être invincible aux yeux de ce qu'on aime;
Et de Licurgue ainfi la ſageſſe ſuprême ,
Voulut
MAR S. 1730. 573
Voulut que la Beauté triomphant en ce jour ,
Allumât le couragé en infpirant l'amour.
D'inutiles atours ne brilloient point fur elles
Le luxe eût avili leurs graces naturelles ;
La fimple modeftie étoit leur vêtement ,
Et l'aimable pudeur leur unique ornement.
Quelle ame à cet aſpect ne ſe fût
Parmi cent beaux objets où s'égaroiť ma vûë
J'en vis un , qui bientôt fixa par
pas
émuë !
fes attraits ,
Mes yeux pour un moment & mon coeur pour
jamais.
" Celle qu'au même lieu ramenerent nos armes
La fille de Tindare , Helene cut moins de charmes.
Plein d'un feu juſqu'alors à mon coeur inconnu ,
Surpris , frappé , ravi , sien né m'eût retenu.
J'allois fendant la preffe , en Amant témeraire ,
Par un aveu public l'offenfer ou lui plaire.
Quand du Peuple attentif la fondaine clameur
Marqua la fin des Jeux par le nom du Vainqueur.
La foule fe difperfe & m'entraîne avec elle ;
Aux foins d'un prompt retour mon devoir me
rappelle ,
J'y pourvois, & je pars fans pouvoir être inſtruit.
Du nom de la Beauté dont l'image me fuit.
J'efperois Feffacer , mais , Dieux ! qui l'eût på
croire !
Le temps de plus en plus la grave en ma mémoire
G iiij
Plus
374 MERCURE DE FRANCE :
Plus je veux l'oublier , plus je crois la revoir."
L'abſence , la raiſon , juſqu'à mon peu d'eſpoir ;
Tout eft un aliment au feu qui me confume.
Ce feu plus que jamais , aujourd'hui ſe rallume ;
Et je retourne enfin , loin qu'il foit amorti
Plus amoureux cent fois que je ne fuis parti
"
Ce ne font pas là les feuls Vers , à beaucoup
près , que nous aurions voulu apprendre par
coeur , pour en faire part au Lecteur.
Leonide touchée du péril qui menace les jours
de fon frere , arrive dès le ſecond Acte ; mais
ce n'eft que dans le quatrième qu'Anaxarque apprend
que Lifimachus eft fon Rival , & Rival
aimé , il efpere pourtant fe rendre heureux &
arracher Léonide à Lifimachus par la faveur
d'Alexandre , qu'il efpere de fe rendre favorable
en flattant la paffion dominante qu'il a de paffer
pour fils de Jupiter ; voici comment il s'y prend :
Alexandre s'étant réconcilié avec Callifthene
& lui ayant promis de lui rendre toute fa confiance
, affemble fes Lieutenans Generaux , & leur
déclare en preſence de Callifthene , qu'il ne veut
pas languir dans un repos fatal à ſa gloire , &
qu'il prétend que fes conquêtes n'ayent point
d'autres bornes que celles du monde ; encore
voudroit- il qu'il y en eût plufieurs à conquerir.
Après une très-belle tirade qui met fon ambition
dans fon plus grand jour , il fe retire . C'eſt delà
qu'Anaxarque prend occafion de dire qu'un Mortel
ne feroit pas capable de former un projet fi
grand & digne des plus grands Dieux ; & qu'ils
ne doivent plus balancer à lui dreffer des Autels ,
& à l'adorer comme fils de Jupiter. Callifthene
ne peut entendre çe blafphême fans frémir ; il
s'cmMARS.
1730. 575
s'emporte contre Anaxarque ; Lifimachus le feconde
, & tous les autres Chefs témoignent leur
indignation par les regards qu'ils jettent fur Anaxarque
; ce dernier fait entendre à Callifthene ,
avec qui il refte feul, qu'il ne doit pas efperer qu'Alexandre
lui pardonne ce dernier crime ; il lui
offre en même-temps de faire fa paix avec ce
Roi irrité , à condition qu'il l'acceptera pour
Gendre ; Callifthene ne daigne pas lui répondre
un feul mot , & le quitte avec le dernier mépris ,
ce qui acheve de déterminer Anaxarque à le perdre
avec fon Rival .
Alexandre inftruit par Anaxarque de tout ce qui
s'eft paffé , en parle à Callifthene avec beaucoup
d'aigreur ; il a la foibleffe de lui avouer qu'Anaxarque
n'a rien dit que par fon ordre exprès ;
il ordonne à Callifthene de le reconnoître pour
fils de Jupiter , ou de fe réfoudre à mourir. Callifthene
choifit le filence & la mort.
Alexandre jure de perdre cet ennemi prétendu
de fa gloire ; il ordonne à Léonide de fe préparer
à époufer Anaxarque ; Léonide le traite avec le
mépris le plus marqué , qui eft l'ironie.
Voila à peu près ce qui fe paffe dans les quatre
premiers Actes de la Tragedie de Callifthene .
Dans le cinquième , Lifimachus ayant tué Anaxarque
, Alexandre , pour venger la mort de cet
indigne Favori , condamne fon Meurtrier à combattre
un Lion dans une efpece de Cirque. La
victoire que Lifimachus fur un fi terri- remporta
ble ennemi , eft un trait d'Hiſtoire ; mais on n'a
pas trouvé qu'un pareil évenement fût bien néceffaire
pour remplir un cinquiéme Acte , ne
pouvant produire tout au plus qu'un coup dè
furpriſe momentanée , en voyant rentrer für la
Scene un Acteur qu'on vient d'annoncer pour
• mort ; encore ne reffufcite- t-il que pour apporter
G v te
$76 MERCURE DE FRANCE.
le fecours d'un poignard à Callifthene , pour le
Lauver d'un indigne & long efclavage . Callifthene
fe plonge ce poignard dans le coeur en preſence
d'Alexandre , qui en témoigne un tardifrepentir.
Au refte , fi nous avons groffi cet Argument de
quelques Remarques , nous les avons recueillies
du Public ; bien entendu que nous laiffons nes
Lecteurs dans une pleine liberté de les adopter ou
de les rejetter. Ce que nous venons de dire n'empêche
pas que l'Auteur de Calliftene ne ſoit en
état d'égaler nos meilleurs Auteurs Dramatiques.
par ce génie mâle , qui s'eft dévelopé dès fes
premiers Ouvrages ; & par le vrai qui regne dans .
fes maximes, de forte qu'on pourroit avec juftice
lui appliquer ces Vers d'Horace.
.... Cui lecta potenter erit res , °
Necfacundia deferet hunc , nec lucidus ordo
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Résumé : Tragedie de Callisthene, [titre d'après la table]
Le texte relate la fin des représentations de la tragédie 'Callifthene' de M. Piqui, auteur déjà reconnu pour sa comédie 'Les Fils Ingrats'. La première de 'Callifthene' a suscité des réactions variées, mais les spectateurs ont apprécié la qualité des vers, ce qui a conduit à une affluence croissante lors des représentations suivantes. La pièce raconte l'histoire de Callifthene, un philosophe lacédémonien respecté par Alexandre le Grand. Callifthene approuve les premières conquêtes d'Alexandre contre les Perses mais désapprouve ses ambitions ultérieures. La tragédie se concentre sur le refus de Callifthene de reconnaître Alexandre comme fils de Jupiter, ce qui conduit à son procès pour trahison. Lisimachus, ami et amant de la sœur de Callifthene, Léonide, défend Callifthene. Anaxarque, ennemi de Callifthene et flatteur d'Alexandre, complique la situation par sa rivalité avec Lisimachus. La pièce se termine par la mort de Callifthene, qui se suicide après avoir été condamné par Alexandre. Lisimachus tue Anaxarque et survit à un combat contre un lion. Malgré quelques critiques sur la structure de la pièce, l'auteur est reconnu pour son talent et la vérité de ses maximes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 31-36
LISIMAQUE.
Début :
Lorsqu'Alexandre eut détruit l'Empire des Perses, il voulut que l'on crût [...]
Mots clefs :
Lysimaque, Alexandre, Roi, Courage, Callisthène
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LISIMAQUE.
L'Auteur de l'Esprit des loix nous a permis
d'imprimer le morceau fuivant qu'il a
fait pour l'Académie de Nancy : cette fiction
eft fi intereffante & fi noble qu'il n'eft pas
poffible de la tire fans aimer & fans admirer
le grand Prince qui en est l'objet.
LISIMA QUE.
Lorfqu'Alexandre eut détruit l'Empire
Perfes , il voulut que l'on crût
qu'il étoit fils de Jupiter. Les Macédoniens
étoient indignés de voir ce Prince
rougir d'avoir Philippe pour pere : leur
mécontentement s'accrut lorfqu'ils le virent
prendre les moeurs , les habits & les
manieres des Perfes , & ils fe reprochoient
tous d'avoir tant fait pour un homme qui
commençoit à les méprifer ; mais on murmuroit
dans l'armée , & l'on ne parloit
pas.
Un Philofophe nommé Calisthene, avoit
fuivi le Roi dans fon expédition : un jour
qu'il le falua à la maniere des Grecs ;
d'où vient , lui dit Alexandre , que tu ne
B.iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
m'adores pas ? Seigneur , lui dit Califthene
, vous êtes le maître de deux nations ;
l'une efclave avant que vous l'euffiez ſoumife
, ne l'eft pas moins depuis que vous
l'avez vaincue ; l'autre libre avant qu'elle
vous fervît à remporter tant de victoires ,
l'eft encore depuis que vous les avez remportées.
Je fuis Grec , Seigneur , & ce
nom vous l'avez élevé fi haut que fans
vous faire tort , il ne vous eft plus permis
de l'avilir .
Les vices d'Alexandre étoient extrêmes
comme fes vertus ; il étoit terrible dans
fa colere , elle le rendoit cruel : il fit couper
les pieds , le nez & les oreilles à Califthene
, ordonna qu'on le mît dans une
cage de fer , & le fit porter ainfi à la fuite
de l'armée .
J'aimois Califthene , & de tous tems
lorfque mes occupations me laiffoient quelques
heures de loifir , je les avois employées
à l'écouter ; & fi j'ai de l'amour
pour la vertu , je le dois aux impreffions
que fes difcours faifoient fur mon coeur.
J'allai le voir : je vous falue , lui dis - je ,
illuftre malheureux , que je vois dans une
cage de fer , comme on enferme les bêtes
féroces , pour avoir été le feul homme de
l'armée.
Lifimaque , me dit- il , quand je fuis
DECEMBRE. 1754. 33
dans une fituation qui demande de la
force & du courage , je me crois en quelque
maniere à ma place ; en vérité fi les
Dieux ne m'avoient mis fur la terre que
pour y mener une vie molle & voluptueufe
, je croirois qu'ils m'auroient donné en
vain une ane grande & immortelle : jouir
des plaifis des fens eſt une choſe dont tous
les hommes font aifément capables ; & fi
les Dieux ne nous ont fait que pour cela ,
ils ont fait un ouvrage plus parfait qu'ils
n'ont voulu , & ils ont plus exécuté qu'entrepris.
Ce n'eft pas , ajouta-t- il , que je
fois infenfible ; vous ne me faites que trop
voir que je ne le fuis pas : quand vous êtes
venu à moi , j'ai trouvé d'abord quelque
plaifir à vous voir faire une action de
courage ; mais au nom des Dieux , que
ce foit pour la derniere fois , laiffez- moi
foutenir mes malheurs , & n'ayez pas la
eruauté d'y joindre encore les vôtres.
Califthene , lui dis - je , je vous verrai
tous les jours : fi le Roi vous voyoit abandonné
des gens vertueux il n'auroit plus
de remords , & commenceroit à vous croire
coupable. Ah ! j'efpere qu'il ne jouira pas
du plaifir de voir que la crainte de fes châtimens
me fait abandonner un ami.
Un jour Califthene me dit : les Dieux
immortels m'ont confolé , & depuis ce
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
ems je fens en moi quelque chofe de divin
qui m'a ôté le fentiment de mes peines ; j'ai
vû en fonge le grand Jupiter , vous étiez auprès
de lui , vous aviez un fceptre à la main
& un bandeau royal fur le front ; il vous a
montré à moi , & m'a dit : il te rendra heureux.
L'émotion où j'étois m'a réveillé ;
je me fuis trouvé les mains au Ciel , &
faifant des efforts pour dire : grand Jupiter
, fi Lifimaque doit regner ,
fais qu'il
regne avec juſtice . Lifimaque , vous regne
rez , croyez un homme qui doit être agréa
ble aux Dieux , puifqu'il fouffre pour la
vertu .
Cependant Alexandre ayant appris que
je refpectois la mifere de Califthene , que
j'allois le voir , & que j'ofois le plaindre ,
entra dans une nouvelle fureur : va , ditil
, combattre contre les lions , malheu
reux qui te plais tant à vivre avec les bêtes
féroces. On différa mon fupplice pour le
faire fervir de fpectacle à plus de.gens.
Le jour qui le précéda j'écrivois ces mots
à Califthene je vais mourir , toutes les
idées que vous m'aviez données de ma
future grandeur fe font évanouies de mon
efprit ; j'aurois fouhaité d'adoucir les malheurs
d'un homme tel que vous ... Préxaque
, à qui je m'étois confié , m'apporta
cette réponſe.
DECEMBRE. 1754 . 35.
Lifimaque , fi les Dieux ont réfolu que
vous regniez , Alexandre ne peut pas vous
ôter la vie ; car les hommes ne refiftent
pas à la volonté des Dieux .
Cette lettre m'encouragea , & faifant
réflexion que les hommes les plus heureux
& les plus malheureux font également environnés
de la main divine , je réfolus de
me conduire , non pas par mes efpérances
, mais par mon courage , & de défendre
jufqu'à la fin une vie fur laquelle il
y avoit de fi grandes promeffes.
On me mena dans la carriere ; un peuple
immenfe étoit accouru pour être témoin
de mon courage ou de ma frayeur :
on me lâcha un lion furieux . J'avois plié
mon manteau autour de mon bras ; je lui
préfentai ce bras , il voulut le dévorer ;
je lui faifis la langue , la lui arrachai , &
le jettai à mes pieds.
Alexandre aimoit naturellement les actions
courageufes , il admira ma réſolution
, & ce moment fut celui du retour
de fa grande ame. Il me fit appeller , &
me tendant la main : Lifimaque , me ditil
, je te rends mon amitié , rends-moi la
tienne ; ma colere n'a fervi qu'à te faire
faire une action qui manque à la vie d'Alexandre.
Je reçus les graces du Roi , j'adorai
les décrets des Dieux , & j'attendis
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
leurs promeffes fans les chercher ni les
fuir.
que
Alexandre mourut , & toutes les nations
furent fans maître . Les fils du Roi étoient
dans l'enfance , & fon frere Aridée n'en
étoit pas encore forti . Olimpias n'avoit
la hardieffe des ames foibles , & tout
ce qui étoit cruauté étoit pour elle du courage.
Roxane , Euricide , Statire étoient
perdues dans la douleur ; tout le monde
dans le Palais fçavoit gémir , & perfonne
ne fçavoit regner. Les Capitaines d'Alexandre
leverent donc les yeux fur ſon trône
; mais l'ambition de chacun fut con
tenue par l'ambition de tous . Nous partageâmes
l'Empire , & chacun de nous
crut avoir partagé le prix de fes fatigues.
Le fort me fit Roi d'Alie , & à préfent que
je puis tout , j'ai plus befoin que jamais
des leçons de Califthene . Sa joie m'annonce
que j'ai fait quelque bonne action , & fes
foupirs me difent que j'ai quelque mal à
réparer. Je le trouve entre mor & les
Dieux , je le retrouve entre mon peuple &
moi. Je fuis le Roi d'un peuple qui m'aime;
les peres de famille efperent la longueur
de ma vie , comme celle de leurs
enfans ; les enfans craignent de me perdre
, comme ils craignent de perdre leur
pere ;mes fujets font heureux, & je le fuis,
d'imprimer le morceau fuivant qu'il a
fait pour l'Académie de Nancy : cette fiction
eft fi intereffante & fi noble qu'il n'eft pas
poffible de la tire fans aimer & fans admirer
le grand Prince qui en est l'objet.
LISIMA QUE.
Lorfqu'Alexandre eut détruit l'Empire
Perfes , il voulut que l'on crût
qu'il étoit fils de Jupiter. Les Macédoniens
étoient indignés de voir ce Prince
rougir d'avoir Philippe pour pere : leur
mécontentement s'accrut lorfqu'ils le virent
prendre les moeurs , les habits & les
manieres des Perfes , & ils fe reprochoient
tous d'avoir tant fait pour un homme qui
commençoit à les méprifer ; mais on murmuroit
dans l'armée , & l'on ne parloit
pas.
Un Philofophe nommé Calisthene, avoit
fuivi le Roi dans fon expédition : un jour
qu'il le falua à la maniere des Grecs ;
d'où vient , lui dit Alexandre , que tu ne
B.iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
m'adores pas ? Seigneur , lui dit Califthene
, vous êtes le maître de deux nations ;
l'une efclave avant que vous l'euffiez ſoumife
, ne l'eft pas moins depuis que vous
l'avez vaincue ; l'autre libre avant qu'elle
vous fervît à remporter tant de victoires ,
l'eft encore depuis que vous les avez remportées.
Je fuis Grec , Seigneur , & ce
nom vous l'avez élevé fi haut que fans
vous faire tort , il ne vous eft plus permis
de l'avilir .
Les vices d'Alexandre étoient extrêmes
comme fes vertus ; il étoit terrible dans
fa colere , elle le rendoit cruel : il fit couper
les pieds , le nez & les oreilles à Califthene
, ordonna qu'on le mît dans une
cage de fer , & le fit porter ainfi à la fuite
de l'armée .
J'aimois Califthene , & de tous tems
lorfque mes occupations me laiffoient quelques
heures de loifir , je les avois employées
à l'écouter ; & fi j'ai de l'amour
pour la vertu , je le dois aux impreffions
que fes difcours faifoient fur mon coeur.
J'allai le voir : je vous falue , lui dis - je ,
illuftre malheureux , que je vois dans une
cage de fer , comme on enferme les bêtes
féroces , pour avoir été le feul homme de
l'armée.
Lifimaque , me dit- il , quand je fuis
DECEMBRE. 1754. 33
dans une fituation qui demande de la
force & du courage , je me crois en quelque
maniere à ma place ; en vérité fi les
Dieux ne m'avoient mis fur la terre que
pour y mener une vie molle & voluptueufe
, je croirois qu'ils m'auroient donné en
vain une ane grande & immortelle : jouir
des plaifis des fens eſt une choſe dont tous
les hommes font aifément capables ; & fi
les Dieux ne nous ont fait que pour cela ,
ils ont fait un ouvrage plus parfait qu'ils
n'ont voulu , & ils ont plus exécuté qu'entrepris.
Ce n'eft pas , ajouta-t- il , que je
fois infenfible ; vous ne me faites que trop
voir que je ne le fuis pas : quand vous êtes
venu à moi , j'ai trouvé d'abord quelque
plaifir à vous voir faire une action de
courage ; mais au nom des Dieux , que
ce foit pour la derniere fois , laiffez- moi
foutenir mes malheurs , & n'ayez pas la
eruauté d'y joindre encore les vôtres.
Califthene , lui dis - je , je vous verrai
tous les jours : fi le Roi vous voyoit abandonné
des gens vertueux il n'auroit plus
de remords , & commenceroit à vous croire
coupable. Ah ! j'efpere qu'il ne jouira pas
du plaifir de voir que la crainte de fes châtimens
me fait abandonner un ami.
Un jour Califthene me dit : les Dieux
immortels m'ont confolé , & depuis ce
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
ems je fens en moi quelque chofe de divin
qui m'a ôté le fentiment de mes peines ; j'ai
vû en fonge le grand Jupiter , vous étiez auprès
de lui , vous aviez un fceptre à la main
& un bandeau royal fur le front ; il vous a
montré à moi , & m'a dit : il te rendra heureux.
L'émotion où j'étois m'a réveillé ;
je me fuis trouvé les mains au Ciel , &
faifant des efforts pour dire : grand Jupiter
, fi Lifimaque doit regner ,
fais qu'il
regne avec juſtice . Lifimaque , vous regne
rez , croyez un homme qui doit être agréa
ble aux Dieux , puifqu'il fouffre pour la
vertu .
Cependant Alexandre ayant appris que
je refpectois la mifere de Califthene , que
j'allois le voir , & que j'ofois le plaindre ,
entra dans une nouvelle fureur : va , ditil
, combattre contre les lions , malheu
reux qui te plais tant à vivre avec les bêtes
féroces. On différa mon fupplice pour le
faire fervir de fpectacle à plus de.gens.
Le jour qui le précéda j'écrivois ces mots
à Califthene je vais mourir , toutes les
idées que vous m'aviez données de ma
future grandeur fe font évanouies de mon
efprit ; j'aurois fouhaité d'adoucir les malheurs
d'un homme tel que vous ... Préxaque
, à qui je m'étois confié , m'apporta
cette réponſe.
DECEMBRE. 1754 . 35.
Lifimaque , fi les Dieux ont réfolu que
vous regniez , Alexandre ne peut pas vous
ôter la vie ; car les hommes ne refiftent
pas à la volonté des Dieux .
Cette lettre m'encouragea , & faifant
réflexion que les hommes les plus heureux
& les plus malheureux font également environnés
de la main divine , je réfolus de
me conduire , non pas par mes efpérances
, mais par mon courage , & de défendre
jufqu'à la fin une vie fur laquelle il
y avoit de fi grandes promeffes.
On me mena dans la carriere ; un peuple
immenfe étoit accouru pour être témoin
de mon courage ou de ma frayeur :
on me lâcha un lion furieux . J'avois plié
mon manteau autour de mon bras ; je lui
préfentai ce bras , il voulut le dévorer ;
je lui faifis la langue , la lui arrachai , &
le jettai à mes pieds.
Alexandre aimoit naturellement les actions
courageufes , il admira ma réſolution
, & ce moment fut celui du retour
de fa grande ame. Il me fit appeller , &
me tendant la main : Lifimaque , me ditil
, je te rends mon amitié , rends-moi la
tienne ; ma colere n'a fervi qu'à te faire
faire une action qui manque à la vie d'Alexandre.
Je reçus les graces du Roi , j'adorai
les décrets des Dieux , & j'attendis
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
leurs promeffes fans les chercher ni les
fuir.
que
Alexandre mourut , & toutes les nations
furent fans maître . Les fils du Roi étoient
dans l'enfance , & fon frere Aridée n'en
étoit pas encore forti . Olimpias n'avoit
la hardieffe des ames foibles , & tout
ce qui étoit cruauté étoit pour elle du courage.
Roxane , Euricide , Statire étoient
perdues dans la douleur ; tout le monde
dans le Palais fçavoit gémir , & perfonne
ne fçavoit regner. Les Capitaines d'Alexandre
leverent donc les yeux fur ſon trône
; mais l'ambition de chacun fut con
tenue par l'ambition de tous . Nous partageâmes
l'Empire , & chacun de nous
crut avoir partagé le prix de fes fatigues.
Le fort me fit Roi d'Alie , & à préfent que
je puis tout , j'ai plus befoin que jamais
des leçons de Califthene . Sa joie m'annonce
que j'ai fait quelque bonne action , & fes
foupirs me difent que j'ai quelque mal à
réparer. Je le trouve entre mor & les
Dieux , je le retrouve entre mon peuple &
moi. Je fuis le Roi d'un peuple qui m'aime;
les peres de famille efperent la longueur
de ma vie , comme celle de leurs
enfans ; les enfans craignent de me perdre
, comme ils craignent de perdre leur
pere ;mes fujets font heureux, & je le fuis,
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Résumé : LISIMAQUE.
Le texte relate une fiction écrite par l'auteur de 'L'Esprit des lois' pour l'Académie de Nancy. Cette œuvre met en scène le prince Lysimaque et Alexandre le Grand. Après avoir conquis l'Empire perse, Alexandre revendique une ascendance divine, ce qui suscite l'indignation des Macédoniens. Son adoption des coutumes perses accentue encore davantage le mécontentement de ses soldats. Le philosophe Callisthène, présent lors de l'expédition, refuse d'adorer Alexandre comme un dieu, ce qui provoque la colère du roi. En conséquence, Alexandre fait mutiler Callisthène et le fait enfermer dans une cage de fer. Lysimaque, ami de Callisthène, lui rend visite malgré les dangers. Callisthène exprime sa résignation face à son sort et encourage Lysimaque à ne pas abandonner ses visites. Plus tard, Callisthène révèle à Lysimaque un songe où Jupiter lui prédit qu'il régnera avec justice. Alexandre, apprenant les visites de Lysimaque à Callisthène, le condamne à combattre un lion. Lysimaque survit au combat, impressionnant Alexandre qui lui rend son amitié. À la mort d'Alexandre, les nations restent sans maître. Les capitaines d'Alexandre se partagent l'empire, et Lysimaque devient roi d'Alié. Il continue de chercher les conseils de Callisthène pour gouverner avec justice et sagesse.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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