LES LUNETTES ET LA CEINTURE.
APOLOGUE.
LA mere des Dieux fut un jour chez la
mere des Graces : qu'alloit- elle y faire ?
la critiquer fans doute ; c'eft affez le rôle
des vieilles auprès des jeunes. Celle- ci
prit néanmoins le prétexte de lire une brochure
nouvelle qu'Apollon venoit d'envoyer
à Citherée. Cette lecture ne rendoit
pas la vifite plus amufante : heureufement
elle fut courte , Cypris fçut l'abréger. Cybelle
en fortant oublia fes Lunettes ; elles
fe trouverent fur la toilette de Vénus , à
côté de cette admirable Ceinture qui renferme
, dit - on , l'art de plaire , & que
Junon emprunte quand elle veut ramener
fon mari volage. La Ceinture fiere des
attributs qu'on lui prête , fe trouva trèsoffenfée
du voifinage . Quoi , dit- elle , trifte
partage de la vieilleffe & de l'infirmité ,
ofez-vous paroître à côté du fymbole enchanteur
de la jeuneffe & des agrémens ?
Doucement , lui répondirent les Lunettes ,
ne fois point fi vaine de quelque foible
fupériorité , ou plutôt de quelques prétendus
avantages ; tu n'es pas ce que tu penfes,
62 MERCURE DE FRANCE.
& nous fommes plus que tu ne crois ; s'il
eft entre nous quelque différence , d'où
provient- elle de celles à qui nous appartenons.
Ce font les charmes de Vénus qui
t'embelliffent , & c'eft la vieilleffe de Cybele
qui nous dégrade ; mais s'il fe peut
qu'un jour , comme nous ne defefpérons
pas d'y parvenir , la jeuneffe imagine de
nous mettre à la mode , & qu'elle gagne à
te quitter , de quel côté fera l'avantage ?
Le beau fexe dans fon printems communique
fes graces à tout ce qu'il touche , &
fans lui les plus jolies chofes n'ont plus
d'agrément. Tu ferois mauffade autour de
la vieille Cephife , & nous ferions charmantes
fur le nez de la jeune Cloé.
Moralité.
Il en eft du moral comme du phyfique .
La fortune fied au mérite , & révolte dans
la fatuité. L'adverfité fait briller la vertu ,
& paroître la laideur du vice.