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1
p. 9-20
IL EUT RAISON. CONTE MORAL.
Début :
C'etoit un homme sensé qu'Azema. Il ne vouloit point se marier, parce qu'il [...]
Mots clefs :
Homme, Femme, Mariage, Veuve, Bonheur, Génie, Esprit, Mari
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texteReconnaissance textuelle : IL EUT RAISON. CONTE MORAL.
IL EUT RAISON.
C
CONTE MORA L.
' Etoit un homme fenfé qu'Azema . Il
ne vouloit point fe marier, parce qu'il
fçavoit qu'on trompe tous les maris , & il
fe maria. On lui propofa deux partis ; l'un
étoit une jeune beauté qu'il aimoit , & qui
lui eût été fidele : l'autre étoit une veuve ,
qui lui étoit indifférente , & qui ne l'étoit
pas pour tout le monde. C'eft ce qu'on lui
fit connoître clairement. Cette derniere
fut l'objet de fon choix , & il eut raiſon .
Ceci a l'air d'un paradoxe , cela va devenir
une démonftration . Irene , mere d'Azema
, fe fentant près de fa derniere heure,
fit venir fon Génie de confiance , & lui tint
ce difcours fenfé : prenez foin , je vous prie ,
de l'éducation d'Azema , appliquez vous
à lui rendre l'efprit jufte , qu'il voye les
chofes comme elles font ; rien n'eft plus
difficile , il eft jeune. Qu'il ait les erreurs de
fon âge , pour en fentir le faux ; qu'il fréquente
les femmes , qu'il ne foit pas méchant
; on doit fe former l'efprit avec leurs
agrémens , excufer leurs défauts , & profiter
de leurs foibleffes.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Lorfqu'il aura vû le monde , & qu'il en
fera dégoûté , qu'il finiffe par fe marier ,
afin d'avoir une maifon qui foit l'afyle
d'une compagnie choifie . Le bonheur d'un
jeune homime, c'eft d'être toujours avec les
autres ; le bonheur d'un homme raiſonnable
, c'eft d'être fouvent avec foi-même.
Il est bien plus doux de recevoir fes amis ,
d'aller voir fes connoiffances . L'amitié
eft la volupté de l'âge mur.
que
Irene expira après avoir dit tant de belles
chofes. Elle n'avoit rien de mieux à
faire. Il y auroit une grande mortalité , fi
l'on ceffoit de vivre lorfqu'on n'a rien de
bon à dire.
Le Génie attendit qu'Azema eut quinze
ans , & lui parla ainſi : on m'a recommandé
de vous rendre prudent.Pour le devenir,
il faut faire des fottifes ; vous ne croiricz
peut- être pas que pour cela on a quelquefois
befoin de confeils ; je préfume cependant
que vous pourrez vous en paffer ; je vous
laiffe jufqu'à ce que vous ne fçachiez plus
quel parti prendre ; je ne vous abandonne
pas pour long-tems. Azema fe confondit
en remercimens fort plats , fort mal tournés.
Je ne vous ai pas recommandé , interrompit
le Génie , de dire des fottifes ,
mais d'en faire. Agiffez toujours , & toutes
les fois que vous voudrez parler , ayez
l'attention de vous taire.
FEVRIER. 1755 I[ .
par
Après ces mots il difparut. Azema , livré
à lui- même , voulut fe donner l'air de
refléchir aux fautes qu'il commettroit
préférence ; on ne peut les choifir qu'en
les connoiffant , & ce font de ces connoiffances
qui ne s'acquierent qu'en chemin
faifant. D'ailleurs un jeune homme
avantageux ne fait des fottifes qu'en cherchant
à s'en garantir . Il avoit une préfomption
qui promettoit beaucoup ; un
air capable eft prefque toujours l'étiquette
du contraire . Son début fut brillant ; il
étoit d'une ancienne nobleffe , fans pouvoir
cependant dire un homme de ma maifon.
Il ne diftingua pas cette nuance , il
dédaigna les vertus fimples & obfcures d'un
bon Gentilhomme , & préféra les vices
éclatans d'un grand Seigneur. Il eut un
équipage de chiens courans , grand nombre
de chevaux , plufieurs carroffes , des
coureurs , trois cuifiniers , beaucoup de
maîtreffes , & point d'amis. Il paffoit fa
vie à tâcher de s'amufer ; mais fes occupations
n'étoient que le réfultat de fon defoeuvrement.
Le fonds de fon bien s'évanouit en peu
de tems ; il éprouva qu'un homme de
condition né riche ne fait jamais qu'un
homme de qualité fort pauvre. Il fe trouva
ruinéfans avoir feulement effleuré le plai-
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
fir , & vit trop tard que le bonheur s'obtient
& ne s'achete point.
Preffé par fes créanciers , trompé par fes
maîtreffes , délaiffé par fes parafites , il
s'écria , au deſeſpoir ! je ne fçais plus que
faire. Il entendit une voix aërienne , qui
prononça ces mots : Gagne bien des fontanges.
Voilà une jolie reffource , dit Azema ,
je n'aurois pas cru que pour rétablir mes
affaires , il fallût m'adreffer à Mlle Duchapt
. L'abfurdité de ce confeil le plongea
dans la rêverie . Il marcha long-tems fans
s'en appercevoir ; la nuit le furprit. Il fe
trouva dans un bois . Il fuivit une route ;
cette route le conduifit à un palais . Il fe préfenta
à la grille. Elle étoit gardée par un
Suiffe qui avoit un baudrier tout garni de
pompons ; & quoique Suiffe il portoit fous
ce baudrier une crevée de fontanges . Cet
ajuſtement en impofa à Azema . Monfieur ,
lui dit- il , j'ai fans doute l'honneur de parler
au Génie du fiécle . Mon ami , lui répartit
le Suiffe , vous ne vous connoiffez
pas en Génies ; j'appartiens à la Fée aux
Fontanges . Ah ! voilà ma femme , reprit
vivement Azema. Il s'agit de fçavoir fi
vous ferez fon homme , répondit froide-,
ment le Suiffe : je vais vous remettre entre
les mains de fon Ecuyer. L'Ecuyer le re-.
garda fans dire un mot , l'examina trèsFEVRIER
. 1755. 13
férieufement , & ne proféra que ces paroles
, il faut voir , prenons l'aune de Madame.
Il alla chercher une grande canne ,
mefura Azema , & dit d'un ton de protection
cela fe peut . Alors il le quitta , revint
un inſtant après , introduifit Azema
dans un appartement fuperbe , & l'y laiſſa ,
en lui repétant : Gagnez bien des fontanges .
Il fut un bon quart d'heure fans croire
qu'il fût avec quelqu'un . Il entendit enfuite
une voix grêle , qui crioit du fond d'un
grand lit ,Roufcha , Roufcha . Cette Roufcha
parut en difant , que plaît- il à Madame ?
Cet étranger , répondit la Fée. Tirez mes
rideaux ; eh mais vraiment , pourfuivit- elle,
ce jeune homme eft affez bien . Retirezvous
, Roufcha , j'ai des confeils à lui demander.
Roufcha fe retira en difant à Azema :
Gagnez bien desfontanges . Azemia , en voyant
la Fée fur fon féant , fut pénétré de refpect
, & demeura immobile. Jeune homme,
approchez -vous donc , dit la Fée : le jeune
homme recula. Qu'eſt - ce que c'eſt donc
continue la Fée , que ce petit garçon là qui
eft timide , & qui ne fait point de cas duruban
? En achevant cette phrafe , elle étala
aux yeux d'Azema un couvre-pied brodé
de fontanges , qui étoient faites de diamans.
Ah , Madame , s'écria-t- il , le beau
14 MERCURE DE FRANCE.
couvre-pied ! Eft- il de votre goût , dit la
Fée ? penfez - vous qu'il vous tiendroit
chaud Je ne demande pas mieux que de
vous le céder ; mais vous ne pouvez l'avoir
qu'en détail . J'en détacherai une fontange
à chaque trait d'efprit de votre part. Comment
, reprit vivement Azema , il ne faut
que de cela ? je vais vous enlever toutes
vos fontanges : je puis vous affurer , répartit
la Fée , que je ne les regretterai pas.
Il eft vrai , pourfuivit - elle , que je fais
difficile .
que
On fervit le fouper à côté du lit de la
Fée. Azema fe roua pour avoir de l'efprit.
Epigrammes , jeux de mots , méchancetés ,
chofes libres , anecdotes, rien ne fut oublié,
& rien ne prit ; il avança même que Nicomede
étoit une tragédie héroï- comique , fans
la Fée fe mît en devoir de lui donner
la plus petite fontange. Elle mangeoit
beaucoup , & ne difoit pas un mot . Elle fit
deffervir , & dit à Azema , mon cher enfant
, eft ce là ce qu'on appelle de l'efprit
dans le monde ? Oui , Madame , répondit
Azema : eh bien , reprit la Fée , mes fontanges
ne feront pas pour vous . Azema lui
propofa de les jouer au trictrac ; la Fée y
confentit. Il joua d'un fi grand bonheur ,
qu'il en gagna beaucoup rapidement , tant
il est vrai qu'on fait plutôt fortune
par le
FEVRIER . 1755. 15
jeu que par l'efprit : mais tout à coup la
chance tourna , il alloit tout reperdre. La
Fée en eut pitié , & lui dit , demeurons- en
là ; j'attens ce foir quelqu'un dont le bonheur
eft moins rapide , mais plus foutenu .
Croyez-moi , quittez ce Palais ; tirez parti
de vos fontanges , & ne les perdez pas
fur-tout comme vous les avez gagnées.
Azema profita de l'avis , vendit fes pierreries
, retira fes terres , reparut dans le
monde , & fe mit en bonne compagnie .
On a beau la tourner en ridicule , ce n'eft
que là qu'on apprend à penfer . Il eut même
le bonheur d'y devenir amoureux d'une
femme raifonnable. Dès cet inftant il
abjura tous fes faux airs ; il tâcha de mettre
à leur place des perfections . Il vit que
pour triompher d'elle , il falloit l'attendrir
& non pas la réduire ; l'un eft plus difficile
que l'autre. Une femme fenfée eft toujours
en garde contre la féduction , il n'y a que
l'eftime dont elle ne fe défie pas : elle s'abandonne
au charme de fon impreffion ,
fans en prévoir les conféquences , & fouvent
fe livre à l'amour en croyant ne fuivre
que la raifon.
Voilà ce qui fait les vraies paffions. La
volupté naît du principe qui les a fait naî
tre , & le plaifir de voir qu'on ne s'eft
trompé , garantit toujours leur durée.
pas
16 MERCURE DE FRANCE.
propo-
Azema , dans fon yvreffe , defiroit que
l'Hymen l'unît à un objet fi eftimable ;
mais il eut affez de fentiment pour n'en
rien faire . On ne doit point fonger au mariage
par refpect pour l'amour ; l'autorité
de l'un découvre trop les myfteres de l'autre
Sa maîtreffe en étoit fi perfuadée ,
qu'elle fut la premiere un jour à lui
fer plufieurs partis. Elle lui fit envifager
qu'à un certain âge il eft de la décence
de fe marier , pourvû que l'on ne foit
point amoureux de fa femme. Il étoit fenfé
, mais il étoit peureux . Effrayé de l'ennui
qui affiége un vieux garçon & des
dangers que court un vieux mari , il s'écria
, ô mon Génie tutélaire , m'abandonnerez-
vous ! Le Génie parur , & lui dit :
que me veux - tu ? Me marierai - je , reprit
Azema ? Sans doute , répondit le
Génie. Oui ; mais , pourfuivit l'autre en
tremblant , ferai - je ? ..... Suis moi , interrompit
le Génie , je vais voir fitu fçais
prendre ton parti . Dans l'inftant il le tranfporta
dans un palais rempli des plus jolies
femmes.
La vivacité de leur efprit augmentoit
encore celle de leur beauté : elles ne parloient
point d'amour en foupirant , elles
ne prononçoient fon nom qu'en riant. La
Gaieté étoit toujours occupée à recevoir
FEVRIER. 1755. 17
des fleurs de leurs mains pour en former
les chaînes de leurs amans. Quoique mariées
, elles avoient l'air content ; mais les
maris n'avoient pas le même uniforme ; ils
faifoient aller la maifon , & n'y paroiffoient
point : on prioit en leur nom , mais on n'y
juroit pas ; & lorfque par hazard ils vouloient
fe mettre de quelque fouper , ils y
faifoient la figure la plus trifte ; ils étoient
environnés des ris , & paroiffoient avoir
toujours envie de pleurer. Ils reffembloient
à ces efclaves Chinois , qui portent des
tymbales fur leurs épaules , & fur leſquelles
on bat la marche du plaifir , fans les y
faire participer. Azema trouva ce lieu fort
amufant. Il y eut même une Coquette qui
l'auroit époufé , pour en faire un repréfentant.
Il demanda du tems , & confulta le
Génie . Je vois ce que vous craignez , lui
dit fon protecteur , & je dois vous raffurer
en vous apprenant que c'eft ici le féjour
de la fidélité. Les amans y font en titre
, & n'y font jamais en charge ; les femmes
y font fages , avec l'apparence du dérangement
, & les maris n'y ont que l'air
de la fottife. C'eft donc le pays des dupes ,
reprit Azema c'eft fon vrai nom , répartit
le Génie : vifitons en un autre. Il le conduifit
dans une ville voifine , & le préfenta
dans une maifon où il fe raffembloit
18 MERCURE DE FRANCE.
des gens aimables , qui prévenoient ceux
qu'ils ne connoiffoient pas , & qui n'aimoient
que ceux qu'ils eftimoient. Un efprit
liant , des moeurs douces , une ame fimple
& fenfible caracterifoient la maîtreffe
de cette maifon. Elle étoit amoureuſe fans
ceffer un feul inftant d'être décente & honnête.
Polie avec fes connoiffances , gaie
avec fa fociété , pleine de confiance , d'égards
& d'attentions pour fon mari , elle
le confultoit moins par befoin quepar refpect
pour elle même ; elle avoit foin de
n'inviter que gens qui lui convinffent autant
qu'à elle ; elle vouloit qu'il fut fûr
quand il lui prenoit envie de rentrer chez
lui , d'y être fêté comme un ami aimable ,
qui arrive fans qu'on s'en foit flaté.
Elle étoit perfuadée avec raifon , que le
peu de cas qu'on fait d'un mari n'eft ja
mais qu'aux dépens de fa femme , & qu'on
ne doit fa confidération qu'à celui de qui
l'on tient fon état.
Azema fut enchanté du ton qui regnoit
dans cette maifon ; il y fit connoiffance
avec une veuve qu'il eftima , fans aucun
fentiment plus tendre.
Le Génie le mena dans plufieurs autres
fociétés , dont la premiere étoit l'image. Je
fuis bien fûr , lui dit Azema , que de toutes
ces femmes là il n'y en a pas une qui ne
FEVRIER. 1755. 19
foit fidele à fon mari. Vous vous trompez
, répliqua le Génie , il n'y en a pas une
feule qui n'ait fon affaire arrangée . Il eſt
aifé de rendre un amant heureux fans que
cela prenne fur le bonheur d'un époux ;
il ne s'agit que de refpecter l'opinion . Une
femme étourdie fait plus de tort à fon mari
qu'une femme fenfée & tendre .
Azema tomba dans la méditation , s'en
tira comme d'un profond fommeil , & parla
ainfi Et vous dites , Monfieur , qu'il
faut abfolument me marier. Oui , fans
doute , répondit le Génie , le garçon le plus
aimable , quand il eft vieux , doit fonger
à s'amufer & à fe garantir d'être incommode.
En prenant une femme , il remplit ces
deux objets ; à un certain âge on ne peut
plus joindre le plaifir , mais il y a toujours
des moyens fürs de l'attirer chez foi :
l'homme qui a été le plus recherché dans
fa jeuneffe ne vit qu'un certain tems fur
fa réputation on le fupporte , mais il attrifte
, la gaieté des autres fe trouve enveloppée
dans fes infirmités. Si au contraire
il rient une bonne maiſon , on ſe fait un
devoir d'aller lui rendre des refpects ; & fa
femme , lorfqu'elle eft aimable , devient
un voile couleur de rofe qui couvre ſa
caducité.
Me voilà déterminé , s'écria Azema , je
20 MERCURE DE FRANCE.
veux me marier , & je vais peut - être vous
étonner. Si j'époufe cette Coquette que
j'ai trouvée dans le palais des dupes , elle
me fera fidele , mais on n'en croira rien ,
& pour lors on m'accablera de brocards.
Souvent un mari paffe pour une bête ,
moins parce qu'il manque d'efprit que
parce qu'il joue le rolle d'un fot .
Si je m'unis à cette veuve que j'aiconnue
ici , elle aura un amant , je l'avoue ; mais
cet amant fera un galant homme , qui fera
digne d'être mon ami . Il aura des égards
pour moi , & j'en tirerai peut- être un meilleur
parti que ma femme même.
Tel fut le raifonnement d'Azema . En
conféquence il fe propofa à la veuve , fut
accepté , & l'époufa . Il eut raison.
C
CONTE MORA L.
' Etoit un homme fenfé qu'Azema . Il
ne vouloit point fe marier, parce qu'il
fçavoit qu'on trompe tous les maris , & il
fe maria. On lui propofa deux partis ; l'un
étoit une jeune beauté qu'il aimoit , & qui
lui eût été fidele : l'autre étoit une veuve ,
qui lui étoit indifférente , & qui ne l'étoit
pas pour tout le monde. C'eft ce qu'on lui
fit connoître clairement. Cette derniere
fut l'objet de fon choix , & il eut raiſon .
Ceci a l'air d'un paradoxe , cela va devenir
une démonftration . Irene , mere d'Azema
, fe fentant près de fa derniere heure,
fit venir fon Génie de confiance , & lui tint
ce difcours fenfé : prenez foin , je vous prie ,
de l'éducation d'Azema , appliquez vous
à lui rendre l'efprit jufte , qu'il voye les
chofes comme elles font ; rien n'eft plus
difficile , il eft jeune. Qu'il ait les erreurs de
fon âge , pour en fentir le faux ; qu'il fréquente
les femmes , qu'il ne foit pas méchant
; on doit fe former l'efprit avec leurs
agrémens , excufer leurs défauts , & profiter
de leurs foibleffes.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Lorfqu'il aura vû le monde , & qu'il en
fera dégoûté , qu'il finiffe par fe marier ,
afin d'avoir une maifon qui foit l'afyle
d'une compagnie choifie . Le bonheur d'un
jeune homime, c'eft d'être toujours avec les
autres ; le bonheur d'un homme raiſonnable
, c'eft d'être fouvent avec foi-même.
Il est bien plus doux de recevoir fes amis ,
d'aller voir fes connoiffances . L'amitié
eft la volupté de l'âge mur.
que
Irene expira après avoir dit tant de belles
chofes. Elle n'avoit rien de mieux à
faire. Il y auroit une grande mortalité , fi
l'on ceffoit de vivre lorfqu'on n'a rien de
bon à dire.
Le Génie attendit qu'Azema eut quinze
ans , & lui parla ainſi : on m'a recommandé
de vous rendre prudent.Pour le devenir,
il faut faire des fottifes ; vous ne croiricz
peut- être pas que pour cela on a quelquefois
befoin de confeils ; je préfume cependant
que vous pourrez vous en paffer ; je vous
laiffe jufqu'à ce que vous ne fçachiez plus
quel parti prendre ; je ne vous abandonne
pas pour long-tems. Azema fe confondit
en remercimens fort plats , fort mal tournés.
Je ne vous ai pas recommandé , interrompit
le Génie , de dire des fottifes ,
mais d'en faire. Agiffez toujours , & toutes
les fois que vous voudrez parler , ayez
l'attention de vous taire.
FEVRIER. 1755 I[ .
par
Après ces mots il difparut. Azema , livré
à lui- même , voulut fe donner l'air de
refléchir aux fautes qu'il commettroit
préférence ; on ne peut les choifir qu'en
les connoiffant , & ce font de ces connoiffances
qui ne s'acquierent qu'en chemin
faifant. D'ailleurs un jeune homme
avantageux ne fait des fottifes qu'en cherchant
à s'en garantir . Il avoit une préfomption
qui promettoit beaucoup ; un
air capable eft prefque toujours l'étiquette
du contraire . Son début fut brillant ; il
étoit d'une ancienne nobleffe , fans pouvoir
cependant dire un homme de ma maifon.
Il ne diftingua pas cette nuance , il
dédaigna les vertus fimples & obfcures d'un
bon Gentilhomme , & préféra les vices
éclatans d'un grand Seigneur. Il eut un
équipage de chiens courans , grand nombre
de chevaux , plufieurs carroffes , des
coureurs , trois cuifiniers , beaucoup de
maîtreffes , & point d'amis. Il paffoit fa
vie à tâcher de s'amufer ; mais fes occupations
n'étoient que le réfultat de fon defoeuvrement.
Le fonds de fon bien s'évanouit en peu
de tems ; il éprouva qu'un homme de
condition né riche ne fait jamais qu'un
homme de qualité fort pauvre. Il fe trouva
ruinéfans avoir feulement effleuré le plai-
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
fir , & vit trop tard que le bonheur s'obtient
& ne s'achete point.
Preffé par fes créanciers , trompé par fes
maîtreffes , délaiffé par fes parafites , il
s'écria , au deſeſpoir ! je ne fçais plus que
faire. Il entendit une voix aërienne , qui
prononça ces mots : Gagne bien des fontanges.
Voilà une jolie reffource , dit Azema ,
je n'aurois pas cru que pour rétablir mes
affaires , il fallût m'adreffer à Mlle Duchapt
. L'abfurdité de ce confeil le plongea
dans la rêverie . Il marcha long-tems fans
s'en appercevoir ; la nuit le furprit. Il fe
trouva dans un bois . Il fuivit une route ;
cette route le conduifit à un palais . Il fe préfenta
à la grille. Elle étoit gardée par un
Suiffe qui avoit un baudrier tout garni de
pompons ; & quoique Suiffe il portoit fous
ce baudrier une crevée de fontanges . Cet
ajuſtement en impofa à Azema . Monfieur ,
lui dit- il , j'ai fans doute l'honneur de parler
au Génie du fiécle . Mon ami , lui répartit
le Suiffe , vous ne vous connoiffez
pas en Génies ; j'appartiens à la Fée aux
Fontanges . Ah ! voilà ma femme , reprit
vivement Azema. Il s'agit de fçavoir fi
vous ferez fon homme , répondit froide-,
ment le Suiffe : je vais vous remettre entre
les mains de fon Ecuyer. L'Ecuyer le re-.
garda fans dire un mot , l'examina trèsFEVRIER
. 1755. 13
férieufement , & ne proféra que ces paroles
, il faut voir , prenons l'aune de Madame.
Il alla chercher une grande canne ,
mefura Azema , & dit d'un ton de protection
cela fe peut . Alors il le quitta , revint
un inſtant après , introduifit Azema
dans un appartement fuperbe , & l'y laiſſa ,
en lui repétant : Gagnez bien des fontanges .
Il fut un bon quart d'heure fans croire
qu'il fût avec quelqu'un . Il entendit enfuite
une voix grêle , qui crioit du fond d'un
grand lit ,Roufcha , Roufcha . Cette Roufcha
parut en difant , que plaît- il à Madame ?
Cet étranger , répondit la Fée. Tirez mes
rideaux ; eh mais vraiment , pourfuivit- elle,
ce jeune homme eft affez bien . Retirezvous
, Roufcha , j'ai des confeils à lui demander.
Roufcha fe retira en difant à Azema :
Gagnez bien desfontanges . Azemia , en voyant
la Fée fur fon féant , fut pénétré de refpect
, & demeura immobile. Jeune homme,
approchez -vous donc , dit la Fée : le jeune
homme recula. Qu'eſt - ce que c'eſt donc
continue la Fée , que ce petit garçon là qui
eft timide , & qui ne fait point de cas duruban
? En achevant cette phrafe , elle étala
aux yeux d'Azema un couvre-pied brodé
de fontanges , qui étoient faites de diamans.
Ah , Madame , s'écria-t- il , le beau
14 MERCURE DE FRANCE.
couvre-pied ! Eft- il de votre goût , dit la
Fée ? penfez - vous qu'il vous tiendroit
chaud Je ne demande pas mieux que de
vous le céder ; mais vous ne pouvez l'avoir
qu'en détail . J'en détacherai une fontange
à chaque trait d'efprit de votre part. Comment
, reprit vivement Azema , il ne faut
que de cela ? je vais vous enlever toutes
vos fontanges : je puis vous affurer , répartit
la Fée , que je ne les regretterai pas.
Il eft vrai , pourfuivit - elle , que je fais
difficile .
que
On fervit le fouper à côté du lit de la
Fée. Azema fe roua pour avoir de l'efprit.
Epigrammes , jeux de mots , méchancetés ,
chofes libres , anecdotes, rien ne fut oublié,
& rien ne prit ; il avança même que Nicomede
étoit une tragédie héroï- comique , fans
la Fée fe mît en devoir de lui donner
la plus petite fontange. Elle mangeoit
beaucoup , & ne difoit pas un mot . Elle fit
deffervir , & dit à Azema , mon cher enfant
, eft ce là ce qu'on appelle de l'efprit
dans le monde ? Oui , Madame , répondit
Azema : eh bien , reprit la Fée , mes fontanges
ne feront pas pour vous . Azema lui
propofa de les jouer au trictrac ; la Fée y
confentit. Il joua d'un fi grand bonheur ,
qu'il en gagna beaucoup rapidement , tant
il est vrai qu'on fait plutôt fortune
par le
FEVRIER . 1755. 15
jeu que par l'efprit : mais tout à coup la
chance tourna , il alloit tout reperdre. La
Fée en eut pitié , & lui dit , demeurons- en
là ; j'attens ce foir quelqu'un dont le bonheur
eft moins rapide , mais plus foutenu .
Croyez-moi , quittez ce Palais ; tirez parti
de vos fontanges , & ne les perdez pas
fur-tout comme vous les avez gagnées.
Azema profita de l'avis , vendit fes pierreries
, retira fes terres , reparut dans le
monde , & fe mit en bonne compagnie .
On a beau la tourner en ridicule , ce n'eft
que là qu'on apprend à penfer . Il eut même
le bonheur d'y devenir amoureux d'une
femme raifonnable. Dès cet inftant il
abjura tous fes faux airs ; il tâcha de mettre
à leur place des perfections . Il vit que
pour triompher d'elle , il falloit l'attendrir
& non pas la réduire ; l'un eft plus difficile
que l'autre. Une femme fenfée eft toujours
en garde contre la féduction , il n'y a que
l'eftime dont elle ne fe défie pas : elle s'abandonne
au charme de fon impreffion ,
fans en prévoir les conféquences , & fouvent
fe livre à l'amour en croyant ne fuivre
que la raifon.
Voilà ce qui fait les vraies paffions. La
volupté naît du principe qui les a fait naî
tre , & le plaifir de voir qu'on ne s'eft
trompé , garantit toujours leur durée.
pas
16 MERCURE DE FRANCE.
propo-
Azema , dans fon yvreffe , defiroit que
l'Hymen l'unît à un objet fi eftimable ;
mais il eut affez de fentiment pour n'en
rien faire . On ne doit point fonger au mariage
par refpect pour l'amour ; l'autorité
de l'un découvre trop les myfteres de l'autre
Sa maîtreffe en étoit fi perfuadée ,
qu'elle fut la premiere un jour à lui
fer plufieurs partis. Elle lui fit envifager
qu'à un certain âge il eft de la décence
de fe marier , pourvû que l'on ne foit
point amoureux de fa femme. Il étoit fenfé
, mais il étoit peureux . Effrayé de l'ennui
qui affiége un vieux garçon & des
dangers que court un vieux mari , il s'écria
, ô mon Génie tutélaire , m'abandonnerez-
vous ! Le Génie parur , & lui dit :
que me veux - tu ? Me marierai - je , reprit
Azema ? Sans doute , répondit le
Génie. Oui ; mais , pourfuivit l'autre en
tremblant , ferai - je ? ..... Suis moi , interrompit
le Génie , je vais voir fitu fçais
prendre ton parti . Dans l'inftant il le tranfporta
dans un palais rempli des plus jolies
femmes.
La vivacité de leur efprit augmentoit
encore celle de leur beauté : elles ne parloient
point d'amour en foupirant , elles
ne prononçoient fon nom qu'en riant. La
Gaieté étoit toujours occupée à recevoir
FEVRIER. 1755. 17
des fleurs de leurs mains pour en former
les chaînes de leurs amans. Quoique mariées
, elles avoient l'air content ; mais les
maris n'avoient pas le même uniforme ; ils
faifoient aller la maifon , & n'y paroiffoient
point : on prioit en leur nom , mais on n'y
juroit pas ; & lorfque par hazard ils vouloient
fe mettre de quelque fouper , ils y
faifoient la figure la plus trifte ; ils étoient
environnés des ris , & paroiffoient avoir
toujours envie de pleurer. Ils reffembloient
à ces efclaves Chinois , qui portent des
tymbales fur leurs épaules , & fur leſquelles
on bat la marche du plaifir , fans les y
faire participer. Azema trouva ce lieu fort
amufant. Il y eut même une Coquette qui
l'auroit époufé , pour en faire un repréfentant.
Il demanda du tems , & confulta le
Génie . Je vois ce que vous craignez , lui
dit fon protecteur , & je dois vous raffurer
en vous apprenant que c'eft ici le féjour
de la fidélité. Les amans y font en titre
, & n'y font jamais en charge ; les femmes
y font fages , avec l'apparence du dérangement
, & les maris n'y ont que l'air
de la fottife. C'eft donc le pays des dupes ,
reprit Azema c'eft fon vrai nom , répartit
le Génie : vifitons en un autre. Il le conduifit
dans une ville voifine , & le préfenta
dans une maifon où il fe raffembloit
18 MERCURE DE FRANCE.
des gens aimables , qui prévenoient ceux
qu'ils ne connoiffoient pas , & qui n'aimoient
que ceux qu'ils eftimoient. Un efprit
liant , des moeurs douces , une ame fimple
& fenfible caracterifoient la maîtreffe
de cette maifon. Elle étoit amoureuſe fans
ceffer un feul inftant d'être décente & honnête.
Polie avec fes connoiffances , gaie
avec fa fociété , pleine de confiance , d'égards
& d'attentions pour fon mari , elle
le confultoit moins par befoin quepar refpect
pour elle même ; elle avoit foin de
n'inviter que gens qui lui convinffent autant
qu'à elle ; elle vouloit qu'il fut fûr
quand il lui prenoit envie de rentrer chez
lui , d'y être fêté comme un ami aimable ,
qui arrive fans qu'on s'en foit flaté.
Elle étoit perfuadée avec raifon , que le
peu de cas qu'on fait d'un mari n'eft ja
mais qu'aux dépens de fa femme , & qu'on
ne doit fa confidération qu'à celui de qui
l'on tient fon état.
Azema fut enchanté du ton qui regnoit
dans cette maifon ; il y fit connoiffance
avec une veuve qu'il eftima , fans aucun
fentiment plus tendre.
Le Génie le mena dans plufieurs autres
fociétés , dont la premiere étoit l'image. Je
fuis bien fûr , lui dit Azema , que de toutes
ces femmes là il n'y en a pas une qui ne
FEVRIER. 1755. 19
foit fidele à fon mari. Vous vous trompez
, répliqua le Génie , il n'y en a pas une
feule qui n'ait fon affaire arrangée . Il eſt
aifé de rendre un amant heureux fans que
cela prenne fur le bonheur d'un époux ;
il ne s'agit que de refpecter l'opinion . Une
femme étourdie fait plus de tort à fon mari
qu'une femme fenfée & tendre .
Azema tomba dans la méditation , s'en
tira comme d'un profond fommeil , & parla
ainfi Et vous dites , Monfieur , qu'il
faut abfolument me marier. Oui , fans
doute , répondit le Génie , le garçon le plus
aimable , quand il eft vieux , doit fonger
à s'amufer & à fe garantir d'être incommode.
En prenant une femme , il remplit ces
deux objets ; à un certain âge on ne peut
plus joindre le plaifir , mais il y a toujours
des moyens fürs de l'attirer chez foi :
l'homme qui a été le plus recherché dans
fa jeuneffe ne vit qu'un certain tems fur
fa réputation on le fupporte , mais il attrifte
, la gaieté des autres fe trouve enveloppée
dans fes infirmités. Si au contraire
il rient une bonne maiſon , on ſe fait un
devoir d'aller lui rendre des refpects ; & fa
femme , lorfqu'elle eft aimable , devient
un voile couleur de rofe qui couvre ſa
caducité.
Me voilà déterminé , s'écria Azema , je
20 MERCURE DE FRANCE.
veux me marier , & je vais peut - être vous
étonner. Si j'époufe cette Coquette que
j'ai trouvée dans le palais des dupes , elle
me fera fidele , mais on n'en croira rien ,
& pour lors on m'accablera de brocards.
Souvent un mari paffe pour une bête ,
moins parce qu'il manque d'efprit que
parce qu'il joue le rolle d'un fot .
Si je m'unis à cette veuve que j'aiconnue
ici , elle aura un amant , je l'avoue ; mais
cet amant fera un galant homme , qui fera
digne d'être mon ami . Il aura des égards
pour moi , & j'en tirerai peut- être un meilleur
parti que ma femme même.
Tel fut le raifonnement d'Azema . En
conféquence il fe propofa à la veuve , fut
accepté , & l'époufa . Il eut raison.
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Résumé : IL EUT RAISON. CONTE MORAL.
Le texte relate les choix matrimoniaux de deux hommes, Mora L. et Azema. Mora L., initialement réticent au mariage par peur de l'infidélité, finit par épouser une veuve indifférente plutôt qu'une jeune beauté fidèle, une décision jugée sage. Avant de mourir, la mère d'Azema, Irene, charge un Génie de veiller à l'éducation de son fils. Elle lui recommande de fréquenter les femmes, de se former l'esprit avec leurs agréments et de se marier après avoir vu le monde. Azema, laissé à lui-même, commet des erreurs en cherchant à éviter les sottises. Il dilapide sa fortune et se retrouve ruiné. Un Génie lui conseille de 'gagner bien des fontanges'. Azema rencontre la Fée aux Fontanges, qui lui propose de gagner des diamants en échange de traits d'esprit. Après plusieurs échecs, il réussit finalement au trictrac et reçoit des conseils pour quitter le palais et se mettre en bonne compagnie. Azema tombe amoureux d'une femme raisonnable et abandonne ses faux airs. Il réfléchit sur le mariage et consulte à nouveau le Génie. Ce dernier lui montre deux types de mariages : l'un où les femmes sont gaies mais les maris tristes, et l'autre où les femmes sont aimables et respectueuses de leurs maris. Azema préfère le second modèle et choisit d'épouser une veuve estimable, malgré la peur de l'ennui et des dangers du mariage. Le Génie le rassure en lui montrant que la fidélité et le respect mutuel sont possibles. Azema décide de se marier pour atteindre deux objectifs : le plaisir et l'attrait social. Avec l'âge, le plaisir peut disparaître, mais les moyens d'attirer les gens chez soi restent. Un homme autrefois populaire peut voir sa réputation décliner et devenir un fardeau pour les autres. Cependant, si l'homme possède une bonne maison, les gens se sentent obligés de lui rendre visite par respect, et une femme aimable peut masquer sa vieillesse. Azema envisage deux options : une coquette ou une veuve. Il craint que la coquette ne soit fidèle mais que cela ne soit pas cru, ce qui le ferait passer pour un sot. En revanche, il pense que la veuve aura un amant, mais cet amant sera un galant homme et pourrait même devenir son ami, lui montrant plus de respect que sa femme. Azema choisit donc de se marier avec la veuve, qui accepte sa proposition, une décision jugée judicieuse.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 47-48
L'AVARE ET L'INDIGENT. CONTE MORAL. Par M. BAILLET de Saint-Julien.
Début :
Au fond d'un bois, certain riche usuraire [...]
Mots clefs :
Bonheur, Joie, Avare, Indigent
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texteReconnaissance textuelle : L'AVARE ET L'INDIGENT. CONTE MORAL. Par M. BAILLET de Saint-Julien.
L'AVARE ET L'INDIGENT.
CONTE MORA L.
Par M. BAILLET de Saint- Julien .
Au fond d'un bois , certain riche ufuraire
Avoit un foir enterré fon argent ;
Un malheureux qu'obſédoit ſa miſere
Y fut conduit par le fort indulgent :
Il terminoit fon deſtin outrageant ,
Il s'alloit pendre , & la barque étoit prête
A le paffer ; quand tout à coup l'arrête
Certain éclat qui vient frapper fes yeux :
Il fouille , il trouve un tréfor précieux.
Ravi , Dieu fçait ! vous le charge , & l'emporte.
L'inftant d'après arrive fans eſcorte
Feffe-Mathieu , mais c'étoit un peu tard;
De tréfor plus. Comment plus ! pas un liard
N'étoit refté ; complette étoit la proie
Du laronneau ; rien n'étoit excepté
De fon butin. Qu'on juge de fa joie !
Uniquement à l'arbre étoit refté
Un bout de corde en guiſe de monnoie.
Matthieu Feffard voulut bien s'en payer ,
Et haut & court fe pendit fans quartier.
48 MERCURE DE FRANCE.
Souvent le fort a plus d'un bon caprice ,
Et pour changer , fe mêle de juftice :
Le mérite eft par lui récompenſé ;
Lorfque fon bras s'abuſe ou s'eſt laffè,
Si notre joie enfin n'eft pas durable ,
Nul n'eft auffi conftamment miférable .
Sans nous laffer à chercher des témoins ;
Voyez celui dont parle cette Fable :
Le bonheur vient quand on l'attend le moins,
C'est là fon tic . O bonheur ſecourable !
Nous t'éloignons fouvent par trop de ſoins .
CONTE MORA L.
Par M. BAILLET de Saint- Julien .
Au fond d'un bois , certain riche ufuraire
Avoit un foir enterré fon argent ;
Un malheureux qu'obſédoit ſa miſere
Y fut conduit par le fort indulgent :
Il terminoit fon deſtin outrageant ,
Il s'alloit pendre , & la barque étoit prête
A le paffer ; quand tout à coup l'arrête
Certain éclat qui vient frapper fes yeux :
Il fouille , il trouve un tréfor précieux.
Ravi , Dieu fçait ! vous le charge , & l'emporte.
L'inftant d'après arrive fans eſcorte
Feffe-Mathieu , mais c'étoit un peu tard;
De tréfor plus. Comment plus ! pas un liard
N'étoit refté ; complette étoit la proie
Du laronneau ; rien n'étoit excepté
De fon butin. Qu'on juge de fa joie !
Uniquement à l'arbre étoit refté
Un bout de corde en guiſe de monnoie.
Matthieu Feffard voulut bien s'en payer ,
Et haut & court fe pendit fans quartier.
48 MERCURE DE FRANCE.
Souvent le fort a plus d'un bon caprice ,
Et pour changer , fe mêle de juftice :
Le mérite eft par lui récompenſé ;
Lorfque fon bras s'abuſe ou s'eſt laffè,
Si notre joie enfin n'eft pas durable ,
Nul n'eft auffi conftamment miférable .
Sans nous laffer à chercher des témoins ;
Voyez celui dont parle cette Fable :
Le bonheur vient quand on l'attend le moins,
C'est là fon tic . O bonheur ſecourable !
Nous t'éloignons fouvent par trop de ſoins .
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Résumé : L'AVARE ET L'INDIGENT. CONTE MORAL. Par M. BAILLET de Saint-Julien.
Le conte 'L'Avare et l'Indigent' de M. Baillet de Saint-Julien relate l'histoire de Mathieu Feffard, un riche avare qui a caché son argent dans un bois. Un indigente, désespéré par sa pauvreté, se rend au même endroit pour se pendre et découvre par hasard le trésor enterré. Il s'en empare. Peu après, Mathieu Feffard arrive mais ne trouve plus rien, sauf un bout de corde. Désespéré, il se pend avec cette corde. Le conte met en lumière la justice imprévisible du sort, où le mérite est parfois récompensé de manière inattendue. Le bonheur survient souvent lorsque l'on s'y attend le moins, et les excès de prudence peuvent éloigner cette chance.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 14-35
LES MARIAGES HEUREUX ET MALHEUREUX, CONTE MORAL.
Début :
RIEN n'est si rare que les mariages heureux, depuis qu'on n'exige plus que [...]
Mots clefs :
Cœur, Âme, Malheureux, Fortune, Épouse, Vertu, Solitude, Bonheur, Chagrin, Esprit
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES MARIAGES HEUREUX ET MALHEUREUX, CONTE MORAL.
LES MARIAGES HEUREUX ET
MALHEUREUX ,
CONTE MORAL.
RIEN n'eft fi rare que les mariages
heureux , depuis qu'on n'exige plus que
des convenances bizarres établies par
l'opinion & le préjugé. La conformité
des goûts , l'union des cours paroiffent
aux parens des conditions inutiles . La
naiffance ou le bien font les feules qui
méritent leur attention ; ils ne font déterminés
que par l'un ou par l'autre. Ces
AVRIL. 1763. 15
injuftes Loix du monde , ces funeftes
préjugés portent la corruption dans
fe fein des familles en détruifant l'union
qui doit y régner ; ou fi l'union
y paroît encore , c'eſt une eſpèce de
tréve convenue que la dépravation mutuelle
a rendue néceffaire.
Azelim , fu d'une famille illuftre par
l'ancienneté de fa nobleffe & les charges
honorables qu'elle avoit toujours
occupées , s'étoit retiré de la Cour pour
finir fa carrière dans une maifon de
campagne aux environs de Paris . Il y
raffembloit la Société la plus brillante.
Le chemin étoit couvert de voitures
qui alloient ou qui revenoient de la
folitude d'Azelim . C'étoit là que les Pétits
-Maîtres & les Coquettes inventoient
les modes , traitoient d'originaux les
hommes vertueux , & de prudes les femmes
raisonnables , décidoient du mérite
d'un jeune Auteur , critiquoient la piéce
nouvelle , l'élevoient jufqu'aux nues,
ou la condamnoient à l'oubli. Une jeune
perfonne dont Azelim avoit acheté
les complaifances , & dont il avoit cru
pouvoir acheter le coeur , augmentoit
encore par fes talens les charmes de
cette retraite. On ne parloit à Paris que
du féjour délicieux d'Azelim ; la variété
16 MERCURE DE FRANCE.
des plaifirs qu'il procuroit à fes convives
faifoit l'entretien de toutes les Sociétés
. On le regardoit comme l'homme
du monde le plus heureux mais
ceux qui ne jugent point fur de trompeux
dehors appercevoient l'indigence
& le chagrin qui la fuit , à travers le
fafte & l'opulence de cette maifon ; au
milieu de la joie , le Maître paroiffoit
quelquefois accablé de trifteffe .
Azelim avoit deux enfans qui paffoient
dans le monde pour les Cavaliers
les mieux faits & les plus aimables .Tous
deux avoient une heureufe phyfionomie
, une démarche noble & affurée
un maintien décent & modefte ; mais
leur caractére étoit bien différent. L'un
étoit férieux , tranquille & mélancolique
; infenfible aux frivoles amuſemens
du monde , il n'avoit d'amour que pour
les Sciences. L'autre , vif & léger , couroit
avidement après les plaifirs. L'aîné ,
qui s'appelloit Linias , gémiffoit en fer
cret fur les dépenfes exceffives de fon
père ; il ne participoit point à cette
joie tumultueufe qui menaçoit fa famille
d'une ruine prochaine. Il voyoit
avec indignation Azelim entouré d'une
multitude de flateurs qui le méprifoient
intérieurement , & qui n'atten-
1
AVRIL. 1763 . 17
doient que fa perte pour infulter à fa
mifére. Dorville au contraire fe livroit
avec tranfport aux charmes féduifans
du plaifir ; fon coeur amolli par la volupté
ne pouvoit plus s'enyvrer que de
fa dangereufe vapeur ; fon âme n'étoit
fatisfaite qu'au milieu du défordre d'une
vie diffipée.
Il y avoit à quelque diftance de la
maifon d'Azelim un Gentilhomme appellé
Daubincourt, qui, fans ambition &
fans defirs , jouiffoit en paix du bien
qu'il avoit reçu de fes ayeux. Ennemi
du fafte & de la fomptuofité , fa maifon
n'étoit point remplie d'une troupe
d'efclaves inutiles qui ne fervent qu'à
la vanité du Maître . Les meubles étoient
antiques , mais propres ; fa table n'étoit
couverte que de viandes communes &
de légumes de fon jardin : à peine étoitil
connu des grands dont il étoit environné.
Mais cette heureufe fimplicité
lui procuroit des jours plus fereins
un fommeil plus tranquille que n'au
roient pu faire l'opulence & les plaifirs.
Rapproché par fes moeurs & fa façon
de vivre des habitans du Village
où il demeuroit , il en étoit adoré ; ces
bonnes gens faifoient tous les jours des
voeux pour fon bonheur. Si la médiocri18
MERCURE DE FRANCE.
té de fa fortune ne lui permettoit pas de
leur faire de grandes largeffes , il les
aidoit de fes confeils , il exhortoit les
malheureux à la patience , il leur apprenoit
à fouffrir. Son époufe auffi compatiffante
que lui , fe rendoit chez les
malades , elle leur donnoit fes foins &
fon temps ; le defir d'être utile à fes
femblables la mettoit au-deffus de ces
foibleffes , que la grandeur qui veut tirer
avantage des fervices mêmes , appelle
fenfibilité. Ces heureux époux avoient
une fille appellée Julie , qui joignoit
à la beauté la plus touchante , un efprit
droit & pénétrant qui faififoit toujours
le vrai , un coeur fenfible & bon
qui le lui faifoit aimer ; élevée fous les
yeux de ces parens adorables , elle avoit
pris dans leurs leçons les notions les
plus éxactes de la vertu .
Linias fe promenant un jour , en
rêvant fur les malheurs que le luxe préparoit
à fa famille , avançoit toujours
fans penfer à l'éloignement où il étoit
de la maifon de fon père : la vue d'un
homme qui lifoit à l'ombre d'une touffe
de faules fur le bord d'un ruiffeau , le
tira tout-à-coup de fes rêveries. Etonné
de fe trouver dans un lieu qu'il ne connoît
pas , il aborde l'Etranger , lui deAVRIL.
1763 . 19
mande où il eft ? Daubincourt, furpris
à fon tour , de voir à deux pas de fa
maiſon le fils aîné d'Azelim , fatisfait à
fes demandes , & le prie enfuite de venir
fe repofer , & prendre chez lui quelques
rafraîchiffemens.
Linias qui n'avoit jamais vu Daubincourt
, mais qui fouvent avoit entendu
faire l'éloge de fes vertus , fut
charmé de connoître un homme dont
les moeurs étoient en vénération dans
tout le voisinage ; il fentit même dans
ce moment l'empire de la vertu fur fon
âme : fon coeur qui n'avoit encore trouvé
perfonne dans le fein de qui il pût
s'épancher , cherchoit à s'échapper vers
celui du fage Daubincourt ; un penchant
invincible & fecret l'entraînoit
vers cet homme extraordinaire . Il entre
dans une maifon dont la fimplicité répondoit
à celle du Maître ; tout reſpiroit
cette heureufe médiocrité qui
fait les délices des âmes vertueufes.
Cette maifon dont la propreté faifoit
tout l'ornement , avoit quelque chofe
de plus riant que ces Palais magnifiques,
où les richeffes de l'art ne préfentent aux
yeux du fpectateur que l'idée affligeante
d'une injufte inégalité. Daubincourt
fit fervir à Linias les rafraîchifle20
MERCURE DE FRANCE .
mens dont il avoit befoin . N'imaginez
pas un buffet couvert de porcelaines
qu'un efclave attentif étale aux yeux
des étrangers pour fatisfaire l'orgueil
du Maître : on ne lui préfenta que les
fruits de la faifon & du vin tel que le
pays le produifoit ; mais la fimplicité de
ce repas avoit plus de charmes que les
profufions d'un grand , à travers lefquelles
on apperçoit l'avarice. Linias , lui´
dit Daubincourt , vous ne verrez pas mon
époufe & ma fille ; elles font allées au
hameau voifin porter du fecours à un
malheureux que l'indigence & la maladie
réduisent à la plus affreufe extrémité:
il ne faudra pas moins qu'une action
auffi louable pour les confoler de leur
abfence; car votre mérite leur eft connu .
Linias , ramené par Daubincourt au
Village le plus voifin de la maifon d'Azelim
, lui demanda la permiffion de
venir quelquefois le voir dans fa folitude
& jouir de fa converfation. Mais à
cette demande fes yeux fe mouillerent
de larmes , fon coeur oppreffé par le
fardeau de fes peines , cherchoit à s'en
décharger dans celui de cet homme de
bien. Daubincourt , lui dit-il , il y a
vingt ans paffés que j'ai vu le jour ; depuis
ce temps je n'ai trouvé perfonne
AVRIL. 1763. 21
dont j'aie pu faire un véritable ami. Le
monde n'a été pour moi qu'une vafte
folitude où j'ai toujours érré fans rencontrer
un homme dont l'âme attirât la
mienne ; je n'ai vu dans la Société qu'orgueil
, corruption , & méchanceté. Si
vous aimez la vertu vous devez être.
fenfible & compatiffant ; vous ferez
touché de mes maux ; je vous regarde
comme un ami tendre & fincère que
la fortune m'envoie pour nie confoler.
Vertueux jeune homme , lui dit Dau-
-bincourt , je connois l'état où vous êtes :
´un coeur contraint de foupirer en fecret
eft un pénible fardeau . Je l'ai fenti
quelquefois ; mais ce que vous n'avez
point encore heureufement éprouvé
c'eft la perfidie d'un traître qui fe joue
de la confiance d'un ami. Dans ces
cruelles circonstances , l'éfpèce humaine
fe peint à l'efprit fous les couleurs les
plus odieufes ; le monde n'eft qu'un
cahos où le vice honoré triomphe de
la vertu qui languit dans l'oppreffion &
le mépris.Le coeur abbatu par la trifteffe,
fe concentre en lui-même & fait des
efforts pour ſe détacher de tout ; une
funefte mifantropie s'en empare ; & de
l'homme le plus doux & le plus fenfible
, elle en fait l'ennemi le plus cruel
22 MERCURE DE FRANCE.
du genre humain. Linias , j'ai paffé par
ces terribles états ; l'enthouſiaſme de la
vertu me fit abandonner les hommes
que je jugeois indignes de ma tendreſſe ;
je vins dans cette retraite avec la réfolution
de ne plus retourner dans la fociété
qui me paroiffoit le féjour du crime :
la haine de mes femblables que je nourriffois
dans mon coeur , mefoutint quelques
années contre le defir de revenir
parmi eux. Chaque fois qu'il s'élevoit
dans mon âme , je me repréfentois pour
le détruire le repos de ma folitude , l'indépendance
où j'étois du caprice & de
la méchanceté des hommes . Mais je me
faifois illufion à moi-même : mon coeur
vuide , étoit en proie à des agitations intérieures
qui renverfoient cette tranquillité
dont je croyois jouir ; la mauvaiſe
humeur & le chagrin me faifoient fentir
à chaque inftant que je n'étois pas à ma
place. Des affaires vinrent heureuſement
à mon fecours . Rentré dans le monde ,
j'y trouvai des gens de bien ; le hazard
amena vers moi de vrais amis dont le
commerce enchanteur effaça peu- à-peu
les idées triftes qui me rendoient fombre
& chagrin. J'enviſageai le monde
fous un afpect plus favorable ; le défordre
que j'avois apperçu fe diffipa ; la
AVRIL. 1763. 23
>
,
la
vertu me parut avoir des adorateurs Je
vis alors que le vice à qui j'avois attribué
le droit injufte de faire des heureux
faifoit au contraire le fupplice
de fes partifans. Remis à la place que
Nature m'avoit deſtinée mon coeur
fentit une joie qu'il n'avoit point encore
éprouvée ; je crus jouir d'une nouvelle
éxiftence . Des noeuds formés par
la vertu , mirent le comble à mon bonheur.
Je m'unis aux pieds des autels avec
une jeune perfonne,dont la fortune étoit
médiocre à la vérité ; mais qui poffédoit
des richeffes plus réelles & d'un plus
grand prix les qualités de fon âme la
rendoient plus eftimable à mes yeux que
des biens qui ne fervent fouvent qu'à
nous avilir. Elevée dans la retraite , elle
préféra le féjour de la campagne à la
vie diffipée des Villes. Je me rendis avec
elle dans cette folitude ; mais j'y apportai
un coeur fatisfait & tranquille;& je connus
alors qu'il faut être bien avec foi-même,
pour goûter les plaifirs de la retraite.
C'eft à cette femme adorable que je dois
les plus beaux jours de ma vie ; C'eſt
à notre union que je dois cette volupté
pure dont mon âme eft remplie. Linias,
votre coeur brifé par la douleur vous empêche
de voir les chofes telles qu'elles
24 MERCURE DE FRANCE .
font ; le chagrin qui vous dévore leur
donne néceffairement une teinte qui les
défigure : les objets fe peignent confufément
dans une rivière agitée par la
tempête ; ce n'eft que dans le cryſtal
d'une eau pure & tranquille qu'on voit
l'azur d'un ciel fans nuages. Lorfque
le calme vous aura rendu la tranquillité,
vous ferez moins injufte envers les hommes
; ils vous paroîtront alors plus dignes
de compaffion que de haine . Linias
, venez quelquefois dans ma folitude
; fi l'amitié peut adoucir vos maux,
vous devez tout attendre de la mienne :
je connois depuis longtemps votre
amour pour la vertu ; c'eft à lui que
vous devez mon eftime & ma confiance.
Linias , qui pendant ce difcours étoit
refté immobile & penfif , pouffa un
profond foupir ; prenant enfuite une
des mains du généreux Daubincourt
il l'arrofoit de fes pleurs. Ah ! Daubincourt
lui dit -il vous me rendez la
vie. Je ceffe d'être malheureux , puifque
je trouve un ami fenfible & compatiffant.
Il acheva le chemin qui leur reftoit
à faire enfemble, en lui parlant de fa
famille ; il verfoit dans le fein de cet ami
fincère & vertueux les fentimens dont
fon âme cherchoit depuis longtemps à fe
> λ
délivrer .
1
AVRIL. 1763. 25
délivrer. Quoique Daubincourt ne pût
apporter aucun reméde aux malheurs
dont il étoit menacé , les paroles confolantes
de cet homme vrai calmoient fes
craintes & faifoient renaître l'efpérance
au fond de fon coeur. Arrivés au village
dont ils étoient convenus , Daubincourt
fe fépara de Linias , en arrêtant avec
lui un rendés-vous au même endroit .
, Linias de retour chez fon pére ,
trouva la cour remplie de voitures qui
venoient d'amener une compagnie nouvelle
. Azelim , entouré d'un cercle nombreux
, avaloit à longs traits le funefte
poifon de la flatterie. Il recevoit avec une
orgueilleufe fatisfaction les hommages
de ces vils efclaves dont le coeur démentoit
en fecret les louanges qu'ils
lui donnoient à haute voix ; une foule
de domeftiques augmentoit encore le
tumulte & le defordre de cette maiſon ;
on l'auroit crue livrée au pillage d'une
troupe ennemie . Linias , retiré dans fa
chambre, comparoit tout ce fracas avec
la paix & la tranquillité qui régnoient
chez Daubincourt. Malheureux Azelim !'
difoit- il , il n'y a donc que l'infortune qui
puiffe arracher le bandeau qui t'aveugle
Enyvré de ta chimérique grandeur & de
ta fauffe opulence , tu ne refpires que
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
le plaifir & la joie. Tu t'en rapportes
plutôt aux âmes baffes qui t'environnent
& te vantent ta félicité , qu'à ton propre
coeur que le trouble agite ! Porte tes
regards fur le funefte avenir que tu
prepares à ta malheureufe famille : tu
verras cette multitude de Créanciers
qui t'obféde inutilement chaque jour,
s'emparer de ce Palais magnifique , de
ces meubles précieux , de ces tableaux
rares qui te méritent le titre de connoiffeur
, partager entre eux tes dépouilles
& te plonger dans la mifère la plus
affreufe.Tu verras ces infâmes adulateurs,
qui font aujourd'hi l'éloge de ta magnificence
, blâmer hautement ta folie
& déchirer ton coeur par les outrages
les plus humilians . Ah , Daubincourt !
c'eft chez toi que le bonheur habite :
la frugalité te procure l'abondance ;
l'obfcurité t'affure le repos .
Cependant Linias fe livroit moins
à la trifteffe ; fon coeur étoit devenu
plus tranquille. Préparé par les difcours
de fon ami aux coups de la néceffité ,
il attendoit avec impatience la triſte
révolution de fa fortune. Mais lorsqu'il
penfoit que les biens d'Azelim feroient
beaucoup au - deffous des dettes immenfes
qu'il avoit contractées , fon couAVRIL.
1763. 27
rage s'évanouiffoit ; il croyoit voir les
victimes infortunées du luxe d'Azelim
apporter à fes pieds leurs juftes plaintes ;
il entendoit leurs gémiffemens & leurs
reproches.
Le jour marqué par Daubincourt
étant arrivé , Linias fe rendit dès le
matin au rendés-vous . La préfence de
cet ami pouvoit feule diminuer le poids
accablant de fes peines & rendre à fon
coeur allarmé la confiance & la paix . Linias
, lui dit Daubincourt , vous devez
juger à mon exactitude , de l'intérêt que
je prends à votre malheureux fort. Il
n'eft rien que je ne faffe pour l'adoucir:
fi je ne puis vous remettre dans
l'opulence où vous avez toujours vêcu,je
puis du moins vous apprendre à fupporter
l'indigence & peut-être les moyens d'en
fortir. Mais venez , Linias , ma famille
vous attend ; vous trouverez dans ces
coeurs fenfibles un plus fûr appui , que
dans les vaines promeffes d'un Grand
qui ne s'occupe que de lui- même . L'amitié-
vous dédommagera des biens de
la fortune , qui ne peuvent remplir une
âme épriſe de la vertu ; les larmes que
vous verrez couler de nos yeux , vous
feront goûter un plaifir que n'éprouvent
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
་ས་ ་
jamais les hommes puiffans qui ne font
entourés que d'envieux & d'ennemis ,
Linias , en entrant chez Daubincourt ,
trouva fon époufe & fa fille à l'ouvrage.
L'une tenoit une toile groffière deſtinée
aux malheureux du Village ; l'autre travailloit
au linge de la maifon . Quel
Spectacle pour Linias , qui n'avoit jamais
vu que des femmes occupées de
leur parure ou du jeu ! elles fe leverent
& le reçurent avec une politeffe obligeante
. Linias étoit amené par Daubincourt
; il étoit malheureux à ces deux
titres , il fut auffitôt de la famille. Mais
lorfqu'il eut jetté les yeux fur la fille de
fon ami , fon coeur qui jufqu'alors avoit
été confumé par le chagrin , devint en
un moment la victime d'une paffion
nouvelle qui lui fit oublier tous fes
maux . Les regards attachés fur Julie ,
il contemploit avec une efpèce de raviffement
ce vifage qui portoit l'empreinte
de l'innocence & de la candeur. Les graces
touchantes de cette jeune fille le tenoient
dans une douce yvreffe qui le
tranfportoit chacune de fes paroles étoit
un trait de feu dont fon âme étoit embrafée.
Il regardoit par intervalle Daubincourt
& fon époufe qui lui parloient ;
AVRIL. 1763. 29
mais fes yeux revenoient malgré lui fur
l'adorable Julie ; rien ne pouvoit l'en
détacher. Si les affaires de la maiſon appelloient
cette aimable fille dans une autre
chambre , il prêtoit l'oreille pour
entendre le fon flatteur de cette voix
qui portoit dans fon coeur un trouble
délicieux. Cependant, revenu de cet enchantement,
il auroit voulu cacher à fon
ami le défordre de fon âme ; mais il
n'étoit plus temps : Daubincourt & fon
époufe l'avoient pénétré. Tous deux attentifs
au mouvement du vifage de Linias
, ils ne doutoient plus de l'impref
fion qu'avoit fait fur fon coeur la préfence
de Julie. Linias , obligé de fe
rendre ' chez fon père , fe fépara les farmes
aux yeux dé cette aimable famille ;
il ne pouvoit s'arracher de cette maifon
où fon coeur étoit enchaîné par l'amour
le plus violent. Daubincourt ne lui propofa
point comme la première fois de
l'accompagner une partie de chemin ;
il fçavoit qu'il ne pouvoit encore être
le confident des tranfports de fon ami ,
& qu'un entretien étranger à cet objet
feroit déplacé. Suis -je affez malheureux ?
difoit Linias , occupé de fa nouvelle
paffion. N'avois - je pas affez de mes
maux fans y ajoûter un amour qu'il
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
faudra facrifier aux Loix injuftes de la
focieté ? Mon père exigera que je m'u
niffe à quelque femme ambitieufe &
riche qui voudra couvrir d'un beau nom
la baffeffe de fon origine ; fes biens feront
peut-être tout fon mérite ; ou s'il
approuve mes defirs , puis je eſpérer
que Daubincourt , qui ne jouit que
d'une
fortune médiocre , veuille m'accorder
fa fille à qui je ne pourrai donner
que mon coeur & ma main ? Oferai-je
la lui demander ? ... De quelque côté
que je me tourne , je ne vois que des
obftacles ; il femble que tout s'oppose à
mon bonheur. Ah ! Julie ! fi je ne puis
vous obtenir , s'il faut renoncer à la
feule femme que mon coeur ait jamais
aimée , pour en époufer une autre que
mon coeur n'aimerà jamais ; je foupirerai
chaque jour après le terme de ma
- carrière : je n'aurai d'autre confolation
que de m'en approcher par mes defirs .
Azelim , ayant appris le retour de
Linias , le fit appeller. Mon fils , lui ditil
, des lettres que j'ai reçues de Paris
m'annoncent pour vous l'établiſſement
le plus avantageux. Une Famille , à la
vérité peu connue , mais dont la fortu
ne eft confidérable , vous demande pour
gendre. J'aurois voulu pouvoir vous
AVRIL. 1763. 31
donner une époufe de votre naiffance
& de votre rang ; mais ce rang même
qui m'obligeoit à de grandes dépenfes ,
a dérangé ma fortune & m'impofe la
trifte néceffité d'accepter une fille opulente
dont les richeffes foutiennent l'éclat
de notre maifon , & vous fourniffent
les moyens d'acheter à la Cour un
emploi convenable au nom que vous
portez. Il eft des temps malheureux où
s'oubliant foi-même on ne doit confulter
que les conjonctures ; il faut defcendre
en quelque forte de fon état
pour s'élever enfuite beaucoup plus
haut. Mais je ne veux point uſer de mon
autorité ; je ne ferai jamais le tyran de
mes enfans. Si vous aviez pour ce mariage
une répugnance invincible , Dorville
prendra votre place avec joie : cette
fortune lui fera peut-être même plus
utile qu'à vous. Il a des connoiffances
chez le Prince , des amis puiffans , des
talens agréables ; votre amour pour la
folitude vous a de tout temps éloigné
du monde ; vous préférez une vie tranquille
aux intrigues de la Cour. Cependant
, Linias , c'eſt l'aîné qu'on demande
je ne ferai ma réponſe , je ne verrai
Dorville que lorfque vous ferez décidé.
Ah ! mon père , dit Linias , que
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
Dorville jouiffe de la fortune qui m'eſt
offerte ; je n'afpire point au bonheur
d'être riche , encore moins à celui d'époufer
une fille inconnue qui tireroit
peut-être de fon opulence le droit de me
rendre malheureux. Vous connoiffez
mes goûts ; ils exigent une vie privée :
la folitude a pour moi plus de charmes
que les plaifirs bruyans du monde.
Azelim , qui panchoit en fecret pour
Dorville , dont l'efprit étoit agréable &
petillant , conclut à la hâte un hymen
qui devoit rendre à fa famille un éclat
que la mifére étoit fur le point d'obfcurcir.
Dorville , enchanté , fit de nouveaux
emprunts pour fatisfaire le luxe
& la vanité de fon époufe , qui recevoit
fes préfens d'un air vain & dédaigneux,
Née dans l'abondance , elle ne mit
point de bornes à fes defirs ; les chofes
n'avoient de mérite à fes yeux qu'autant
qu'elles étoient rares : devenues
communes , il falloit s'en défaite à vil
prix. Son mari , dont le goût pour la
dépenfe ne s'accordoit malheureuſement
que trop avec le fien , applaudiffoit à fes
profufions. Mais fa complaifance ne fit,
que la rendre plus fière & plus hautaine
rien ne fe faifoit chez elle que par
fes ordres ; ceux du Maître n'étoient
*
AVRIL. 1763 . 33
jamais exécutés . Non contente du mépris
& des reproches humilians dont elle
l'accabloit chaque jour , elle imagina
qu'une femme de fon rang devoit avoir
un ami qui la dédommageât en fecret
de l'ennui qu'elle éprouvoit avec fon
mari. Cet heureux confident l'accompagnoit
aux Spectacles & aux promenades
, fans que l'infortuné Dorville
pût s'y oppofer. S'il s'en plaignoit , on
lui repréfentoit avec aigreur que la
jaloufie le couvriroit de ridicule ; que
les femmes les plus vertueufes tenoient
la même conduite ; & il n'y avoit qu'un
efprit bizarre & jaloux qui pût taxer
de licence une pareille liberté .
...
Dorville indigné de voir fon fort uni
pour toujours à celui d'une femme
qui le méprifoit , chercha bientôt à s'en
confoler , en fe livrant à la débauche.
Mais revenons à Linias.
>
Heureufement échappé au danger de
former des noeuds mal affortis , il étoit
encore agité par de nouvelles craintes .
Daubincourt & fon Epoufe voudroientils
lui accorder leur fille ? Cet hymen
qui feroit fon bonheur , feroit - il celui
de l'aimable Julie ? Lui a-t-il infpiré
cé penchant qui l'entraîne vers elle ?
Son choix n'eft-il peut -être pas déja
By
34 MERCURE DE FRANCE .
fait au fond de fon coeur ? .... Ces:
idées l'affligent & le tourmentent. Son
efprit incertain érre de tout côté fans
pouvoir fe fixer. Il retourne chez Daubincourt
; cette retraite étoit pour lui
le féjour le plus délicieux. Eloigné de
Julie , fon âme inquiette n'étoit fenfi-.
ble à rien . Il ne put cacher à fon
ami le trouble de fon coeur ; fa trifteffe
le trahiffoit. Linias , lui dit Daubincourt
, ce n'eft plus fur le luxe
d'Azelim que vous pleurez aujourd'hui :
vous portez dans votre âme un chagrin
fecret que vous cachez à votre
ami ! En eft-il que je puiffe ignorer
& que je ne partage ? Si vous avez
de nouveaux chagrins, répandez- les dans
le fein d'un homme dont la fenfibilité
vous eft connue : vos réferves font injurieufes
à ma tendreffe. Ah ! Daubincourt
vous m'arrachez mon fecret.
Père de l'aimable Julie , fachez qu'il
n'y a plus de bonheur pour moi , fi
je n'obtiens pour époufe cette fille adorable
dont l'image toujours préfente à
mon efprit , n'en fera jamais effacée ! .... :
Vivez heureux , Linias : vos vertus ont
fait fur l'âme de Julie la même impreffion
que fur la mienne ; vos coeurs que
la Nature forma l'un pour l'autre , ne
feront point féparés & malheureux ;
,
AVRIL. 1763 . 35
c'est une injuftice dont nous n'aurons
point à rougir. Linias paffant de la
douleur aux tranfports de la joie la plus
vive , fe jetta au col de fon ami , &
ne lui répondit que par ces larmes
précieufes que la reconnoiffance fait répandre
; & cet hymen auquel Azelim
donna fon confentement , fit le bonheur
de ces époux qui toujours charmés
l'un de l'autre , goûterent cette
félicité pure dont ils étoient dignes ,
& qui ne peut naître que de l'union
des coeurs. Des bords de la Conie.
MALHEUREUX ,
CONTE MORAL.
RIEN n'eft fi rare que les mariages
heureux , depuis qu'on n'exige plus que
des convenances bizarres établies par
l'opinion & le préjugé. La conformité
des goûts , l'union des cours paroiffent
aux parens des conditions inutiles . La
naiffance ou le bien font les feules qui
méritent leur attention ; ils ne font déterminés
que par l'un ou par l'autre. Ces
AVRIL. 1763. 15
injuftes Loix du monde , ces funeftes
préjugés portent la corruption dans
fe fein des familles en détruifant l'union
qui doit y régner ; ou fi l'union
y paroît encore , c'eſt une eſpèce de
tréve convenue que la dépravation mutuelle
a rendue néceffaire.
Azelim , fu d'une famille illuftre par
l'ancienneté de fa nobleffe & les charges
honorables qu'elle avoit toujours
occupées , s'étoit retiré de la Cour pour
finir fa carrière dans une maifon de
campagne aux environs de Paris . Il y
raffembloit la Société la plus brillante.
Le chemin étoit couvert de voitures
qui alloient ou qui revenoient de la
folitude d'Azelim . C'étoit là que les Pétits
-Maîtres & les Coquettes inventoient
les modes , traitoient d'originaux les
hommes vertueux , & de prudes les femmes
raisonnables , décidoient du mérite
d'un jeune Auteur , critiquoient la piéce
nouvelle , l'élevoient jufqu'aux nues,
ou la condamnoient à l'oubli. Une jeune
perfonne dont Azelim avoit acheté
les complaifances , & dont il avoit cru
pouvoir acheter le coeur , augmentoit
encore par fes talens les charmes de
cette retraite. On ne parloit à Paris que
du féjour délicieux d'Azelim ; la variété
16 MERCURE DE FRANCE.
des plaifirs qu'il procuroit à fes convives
faifoit l'entretien de toutes les Sociétés
. On le regardoit comme l'homme
du monde le plus heureux mais
ceux qui ne jugent point fur de trompeux
dehors appercevoient l'indigence
& le chagrin qui la fuit , à travers le
fafte & l'opulence de cette maifon ; au
milieu de la joie , le Maître paroiffoit
quelquefois accablé de trifteffe .
Azelim avoit deux enfans qui paffoient
dans le monde pour les Cavaliers
les mieux faits & les plus aimables .Tous
deux avoient une heureufe phyfionomie
, une démarche noble & affurée
un maintien décent & modefte ; mais
leur caractére étoit bien différent. L'un
étoit férieux , tranquille & mélancolique
; infenfible aux frivoles amuſemens
du monde , il n'avoit d'amour que pour
les Sciences. L'autre , vif & léger , couroit
avidement après les plaifirs. L'aîné ,
qui s'appelloit Linias , gémiffoit en fer
cret fur les dépenfes exceffives de fon
père ; il ne participoit point à cette
joie tumultueufe qui menaçoit fa famille
d'une ruine prochaine. Il voyoit
avec indignation Azelim entouré d'une
multitude de flateurs qui le méprifoient
intérieurement , & qui n'atten-
1
AVRIL. 1763 . 17
doient que fa perte pour infulter à fa
mifére. Dorville au contraire fe livroit
avec tranfport aux charmes féduifans
du plaifir ; fon coeur amolli par la volupté
ne pouvoit plus s'enyvrer que de
fa dangereufe vapeur ; fon âme n'étoit
fatisfaite qu'au milieu du défordre d'une
vie diffipée.
Il y avoit à quelque diftance de la
maifon d'Azelim un Gentilhomme appellé
Daubincourt, qui, fans ambition &
fans defirs , jouiffoit en paix du bien
qu'il avoit reçu de fes ayeux. Ennemi
du fafte & de la fomptuofité , fa maifon
n'étoit point remplie d'une troupe
d'efclaves inutiles qui ne fervent qu'à
la vanité du Maître . Les meubles étoient
antiques , mais propres ; fa table n'étoit
couverte que de viandes communes &
de légumes de fon jardin : à peine étoitil
connu des grands dont il étoit environné.
Mais cette heureufe fimplicité
lui procuroit des jours plus fereins
un fommeil plus tranquille que n'au
roient pu faire l'opulence & les plaifirs.
Rapproché par fes moeurs & fa façon
de vivre des habitans du Village
où il demeuroit , il en étoit adoré ; ces
bonnes gens faifoient tous les jours des
voeux pour fon bonheur. Si la médiocri18
MERCURE DE FRANCE.
té de fa fortune ne lui permettoit pas de
leur faire de grandes largeffes , il les
aidoit de fes confeils , il exhortoit les
malheureux à la patience , il leur apprenoit
à fouffrir. Son époufe auffi compatiffante
que lui , fe rendoit chez les
malades , elle leur donnoit fes foins &
fon temps ; le defir d'être utile à fes
femblables la mettoit au-deffus de ces
foibleffes , que la grandeur qui veut tirer
avantage des fervices mêmes , appelle
fenfibilité. Ces heureux époux avoient
une fille appellée Julie , qui joignoit
à la beauté la plus touchante , un efprit
droit & pénétrant qui faififoit toujours
le vrai , un coeur fenfible & bon
qui le lui faifoit aimer ; élevée fous les
yeux de ces parens adorables , elle avoit
pris dans leurs leçons les notions les
plus éxactes de la vertu .
Linias fe promenant un jour , en
rêvant fur les malheurs que le luxe préparoit
à fa famille , avançoit toujours
fans penfer à l'éloignement où il étoit
de la maifon de fon père : la vue d'un
homme qui lifoit à l'ombre d'une touffe
de faules fur le bord d'un ruiffeau , le
tira tout-à-coup de fes rêveries. Etonné
de fe trouver dans un lieu qu'il ne connoît
pas , il aborde l'Etranger , lui deAVRIL.
1763 . 19
mande où il eft ? Daubincourt, furpris
à fon tour , de voir à deux pas de fa
maiſon le fils aîné d'Azelim , fatisfait à
fes demandes , & le prie enfuite de venir
fe repofer , & prendre chez lui quelques
rafraîchiffemens.
Linias qui n'avoit jamais vu Daubincourt
, mais qui fouvent avoit entendu
faire l'éloge de fes vertus , fut
charmé de connoître un homme dont
les moeurs étoient en vénération dans
tout le voisinage ; il fentit même dans
ce moment l'empire de la vertu fur fon
âme : fon coeur qui n'avoit encore trouvé
perfonne dans le fein de qui il pût
s'épancher , cherchoit à s'échapper vers
celui du fage Daubincourt ; un penchant
invincible & fecret l'entraînoit
vers cet homme extraordinaire . Il entre
dans une maifon dont la fimplicité répondoit
à celle du Maître ; tout reſpiroit
cette heureufe médiocrité qui
fait les délices des âmes vertueufes.
Cette maifon dont la propreté faifoit
tout l'ornement , avoit quelque chofe
de plus riant que ces Palais magnifiques,
où les richeffes de l'art ne préfentent aux
yeux du fpectateur que l'idée affligeante
d'une injufte inégalité. Daubincourt
fit fervir à Linias les rafraîchifle20
MERCURE DE FRANCE .
mens dont il avoit befoin . N'imaginez
pas un buffet couvert de porcelaines
qu'un efclave attentif étale aux yeux
des étrangers pour fatisfaire l'orgueil
du Maître : on ne lui préfenta que les
fruits de la faifon & du vin tel que le
pays le produifoit ; mais la fimplicité de
ce repas avoit plus de charmes que les
profufions d'un grand , à travers lefquelles
on apperçoit l'avarice. Linias , lui´
dit Daubincourt , vous ne verrez pas mon
époufe & ma fille ; elles font allées au
hameau voifin porter du fecours à un
malheureux que l'indigence & la maladie
réduisent à la plus affreufe extrémité:
il ne faudra pas moins qu'une action
auffi louable pour les confoler de leur
abfence; car votre mérite leur eft connu .
Linias , ramené par Daubincourt au
Village le plus voifin de la maifon d'Azelim
, lui demanda la permiffion de
venir quelquefois le voir dans fa folitude
& jouir de fa converfation. Mais à
cette demande fes yeux fe mouillerent
de larmes , fon coeur oppreffé par le
fardeau de fes peines , cherchoit à s'en
décharger dans celui de cet homme de
bien. Daubincourt , lui dit-il , il y a
vingt ans paffés que j'ai vu le jour ; depuis
ce temps je n'ai trouvé perfonne
AVRIL. 1763. 21
dont j'aie pu faire un véritable ami. Le
monde n'a été pour moi qu'une vafte
folitude où j'ai toujours érré fans rencontrer
un homme dont l'âme attirât la
mienne ; je n'ai vu dans la Société qu'orgueil
, corruption , & méchanceté. Si
vous aimez la vertu vous devez être.
fenfible & compatiffant ; vous ferez
touché de mes maux ; je vous regarde
comme un ami tendre & fincère que
la fortune m'envoie pour nie confoler.
Vertueux jeune homme , lui dit Dau-
-bincourt , je connois l'état où vous êtes :
´un coeur contraint de foupirer en fecret
eft un pénible fardeau . Je l'ai fenti
quelquefois ; mais ce que vous n'avez
point encore heureufement éprouvé
c'eft la perfidie d'un traître qui fe joue
de la confiance d'un ami. Dans ces
cruelles circonstances , l'éfpèce humaine
fe peint à l'efprit fous les couleurs les
plus odieufes ; le monde n'eft qu'un
cahos où le vice honoré triomphe de
la vertu qui languit dans l'oppreffion &
le mépris.Le coeur abbatu par la trifteffe,
fe concentre en lui-même & fait des
efforts pour ſe détacher de tout ; une
funefte mifantropie s'en empare ; & de
l'homme le plus doux & le plus fenfible
, elle en fait l'ennemi le plus cruel
22 MERCURE DE FRANCE.
du genre humain. Linias , j'ai paffé par
ces terribles états ; l'enthouſiaſme de la
vertu me fit abandonner les hommes
que je jugeois indignes de ma tendreſſe ;
je vins dans cette retraite avec la réfolution
de ne plus retourner dans la fociété
qui me paroiffoit le féjour du crime :
la haine de mes femblables que je nourriffois
dans mon coeur , mefoutint quelques
années contre le defir de revenir
parmi eux. Chaque fois qu'il s'élevoit
dans mon âme , je me repréfentois pour
le détruire le repos de ma folitude , l'indépendance
où j'étois du caprice & de
la méchanceté des hommes . Mais je me
faifois illufion à moi-même : mon coeur
vuide , étoit en proie à des agitations intérieures
qui renverfoient cette tranquillité
dont je croyois jouir ; la mauvaiſe
humeur & le chagrin me faifoient fentir
à chaque inftant que je n'étois pas à ma
place. Des affaires vinrent heureuſement
à mon fecours . Rentré dans le monde ,
j'y trouvai des gens de bien ; le hazard
amena vers moi de vrais amis dont le
commerce enchanteur effaça peu- à-peu
les idées triftes qui me rendoient fombre
& chagrin. J'enviſageai le monde
fous un afpect plus favorable ; le défordre
que j'avois apperçu fe diffipa ; la
AVRIL. 1763. 23
>
,
la
vertu me parut avoir des adorateurs Je
vis alors que le vice à qui j'avois attribué
le droit injufte de faire des heureux
faifoit au contraire le fupplice
de fes partifans. Remis à la place que
Nature m'avoit deſtinée mon coeur
fentit une joie qu'il n'avoit point encore
éprouvée ; je crus jouir d'une nouvelle
éxiftence . Des noeuds formés par
la vertu , mirent le comble à mon bonheur.
Je m'unis aux pieds des autels avec
une jeune perfonne,dont la fortune étoit
médiocre à la vérité ; mais qui poffédoit
des richeffes plus réelles & d'un plus
grand prix les qualités de fon âme la
rendoient plus eftimable à mes yeux que
des biens qui ne fervent fouvent qu'à
nous avilir. Elevée dans la retraite , elle
préféra le féjour de la campagne à la
vie diffipée des Villes. Je me rendis avec
elle dans cette folitude ; mais j'y apportai
un coeur fatisfait & tranquille;& je connus
alors qu'il faut être bien avec foi-même,
pour goûter les plaifirs de la retraite.
C'eft à cette femme adorable que je dois
les plus beaux jours de ma vie ; C'eſt
à notre union que je dois cette volupté
pure dont mon âme eft remplie. Linias,
votre coeur brifé par la douleur vous empêche
de voir les chofes telles qu'elles
24 MERCURE DE FRANCE .
font ; le chagrin qui vous dévore leur
donne néceffairement une teinte qui les
défigure : les objets fe peignent confufément
dans une rivière agitée par la
tempête ; ce n'eft que dans le cryſtal
d'une eau pure & tranquille qu'on voit
l'azur d'un ciel fans nuages. Lorfque
le calme vous aura rendu la tranquillité,
vous ferez moins injufte envers les hommes
; ils vous paroîtront alors plus dignes
de compaffion que de haine . Linias
, venez quelquefois dans ma folitude
; fi l'amitié peut adoucir vos maux,
vous devez tout attendre de la mienne :
je connois depuis longtemps votre
amour pour la vertu ; c'eft à lui que
vous devez mon eftime & ma confiance.
Linias , qui pendant ce difcours étoit
refté immobile & penfif , pouffa un
profond foupir ; prenant enfuite une
des mains du généreux Daubincourt
il l'arrofoit de fes pleurs. Ah ! Daubincourt
lui dit -il vous me rendez la
vie. Je ceffe d'être malheureux , puifque
je trouve un ami fenfible & compatiffant.
Il acheva le chemin qui leur reftoit
à faire enfemble, en lui parlant de fa
famille ; il verfoit dans le fein de cet ami
fincère & vertueux les fentimens dont
fon âme cherchoit depuis longtemps à fe
> λ
délivrer .
1
AVRIL. 1763. 25
délivrer. Quoique Daubincourt ne pût
apporter aucun reméde aux malheurs
dont il étoit menacé , les paroles confolantes
de cet homme vrai calmoient fes
craintes & faifoient renaître l'efpérance
au fond de fon coeur. Arrivés au village
dont ils étoient convenus , Daubincourt
fe fépara de Linias , en arrêtant avec
lui un rendés-vous au même endroit .
, Linias de retour chez fon pére ,
trouva la cour remplie de voitures qui
venoient d'amener une compagnie nouvelle
. Azelim , entouré d'un cercle nombreux
, avaloit à longs traits le funefte
poifon de la flatterie. Il recevoit avec une
orgueilleufe fatisfaction les hommages
de ces vils efclaves dont le coeur démentoit
en fecret les louanges qu'ils
lui donnoient à haute voix ; une foule
de domeftiques augmentoit encore le
tumulte & le defordre de cette maiſon ;
on l'auroit crue livrée au pillage d'une
troupe ennemie . Linias , retiré dans fa
chambre, comparoit tout ce fracas avec
la paix & la tranquillité qui régnoient
chez Daubincourt. Malheureux Azelim !'
difoit- il , il n'y a donc que l'infortune qui
puiffe arracher le bandeau qui t'aveugle
Enyvré de ta chimérique grandeur & de
ta fauffe opulence , tu ne refpires que
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
le plaifir & la joie. Tu t'en rapportes
plutôt aux âmes baffes qui t'environnent
& te vantent ta félicité , qu'à ton propre
coeur que le trouble agite ! Porte tes
regards fur le funefte avenir que tu
prepares à ta malheureufe famille : tu
verras cette multitude de Créanciers
qui t'obféde inutilement chaque jour,
s'emparer de ce Palais magnifique , de
ces meubles précieux , de ces tableaux
rares qui te méritent le titre de connoiffeur
, partager entre eux tes dépouilles
& te plonger dans la mifère la plus
affreufe.Tu verras ces infâmes adulateurs,
qui font aujourd'hi l'éloge de ta magnificence
, blâmer hautement ta folie
& déchirer ton coeur par les outrages
les plus humilians . Ah , Daubincourt !
c'eft chez toi que le bonheur habite :
la frugalité te procure l'abondance ;
l'obfcurité t'affure le repos .
Cependant Linias fe livroit moins
à la trifteffe ; fon coeur étoit devenu
plus tranquille. Préparé par les difcours
de fon ami aux coups de la néceffité ,
il attendoit avec impatience la triſte
révolution de fa fortune. Mais lorsqu'il
penfoit que les biens d'Azelim feroient
beaucoup au - deffous des dettes immenfes
qu'il avoit contractées , fon couAVRIL.
1763. 27
rage s'évanouiffoit ; il croyoit voir les
victimes infortunées du luxe d'Azelim
apporter à fes pieds leurs juftes plaintes ;
il entendoit leurs gémiffemens & leurs
reproches.
Le jour marqué par Daubincourt
étant arrivé , Linias fe rendit dès le
matin au rendés-vous . La préfence de
cet ami pouvoit feule diminuer le poids
accablant de fes peines & rendre à fon
coeur allarmé la confiance & la paix . Linias
, lui dit Daubincourt , vous devez
juger à mon exactitude , de l'intérêt que
je prends à votre malheureux fort. Il
n'eft rien que je ne faffe pour l'adoucir:
fi je ne puis vous remettre dans
l'opulence où vous avez toujours vêcu,je
puis du moins vous apprendre à fupporter
l'indigence & peut-être les moyens d'en
fortir. Mais venez , Linias , ma famille
vous attend ; vous trouverez dans ces
coeurs fenfibles un plus fûr appui , que
dans les vaines promeffes d'un Grand
qui ne s'occupe que de lui- même . L'amitié-
vous dédommagera des biens de
la fortune , qui ne peuvent remplir une
âme épriſe de la vertu ; les larmes que
vous verrez couler de nos yeux , vous
feront goûter un plaifir que n'éprouvent
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
་ས་ ་
jamais les hommes puiffans qui ne font
entourés que d'envieux & d'ennemis ,
Linias , en entrant chez Daubincourt ,
trouva fon époufe & fa fille à l'ouvrage.
L'une tenoit une toile groffière deſtinée
aux malheureux du Village ; l'autre travailloit
au linge de la maifon . Quel
Spectacle pour Linias , qui n'avoit jamais
vu que des femmes occupées de
leur parure ou du jeu ! elles fe leverent
& le reçurent avec une politeffe obligeante
. Linias étoit amené par Daubincourt
; il étoit malheureux à ces deux
titres , il fut auffitôt de la famille. Mais
lorfqu'il eut jetté les yeux fur la fille de
fon ami , fon coeur qui jufqu'alors avoit
été confumé par le chagrin , devint en
un moment la victime d'une paffion
nouvelle qui lui fit oublier tous fes
maux . Les regards attachés fur Julie ,
il contemploit avec une efpèce de raviffement
ce vifage qui portoit l'empreinte
de l'innocence & de la candeur. Les graces
touchantes de cette jeune fille le tenoient
dans une douce yvreffe qui le
tranfportoit chacune de fes paroles étoit
un trait de feu dont fon âme étoit embrafée.
Il regardoit par intervalle Daubincourt
& fon époufe qui lui parloient ;
AVRIL. 1763. 29
mais fes yeux revenoient malgré lui fur
l'adorable Julie ; rien ne pouvoit l'en
détacher. Si les affaires de la maiſon appelloient
cette aimable fille dans une autre
chambre , il prêtoit l'oreille pour
entendre le fon flatteur de cette voix
qui portoit dans fon coeur un trouble
délicieux. Cependant, revenu de cet enchantement,
il auroit voulu cacher à fon
ami le défordre de fon âme ; mais il
n'étoit plus temps : Daubincourt & fon
époufe l'avoient pénétré. Tous deux attentifs
au mouvement du vifage de Linias
, ils ne doutoient plus de l'impref
fion qu'avoit fait fur fon coeur la préfence
de Julie. Linias , obligé de fe
rendre ' chez fon père , fe fépara les farmes
aux yeux dé cette aimable famille ;
il ne pouvoit s'arracher de cette maifon
où fon coeur étoit enchaîné par l'amour
le plus violent. Daubincourt ne lui propofa
point comme la première fois de
l'accompagner une partie de chemin ;
il fçavoit qu'il ne pouvoit encore être
le confident des tranfports de fon ami ,
& qu'un entretien étranger à cet objet
feroit déplacé. Suis -je affez malheureux ?
difoit Linias , occupé de fa nouvelle
paffion. N'avois - je pas affez de mes
maux fans y ajoûter un amour qu'il
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
faudra facrifier aux Loix injuftes de la
focieté ? Mon père exigera que je m'u
niffe à quelque femme ambitieufe &
riche qui voudra couvrir d'un beau nom
la baffeffe de fon origine ; fes biens feront
peut-être tout fon mérite ; ou s'il
approuve mes defirs , puis je eſpérer
que Daubincourt , qui ne jouit que
d'une
fortune médiocre , veuille m'accorder
fa fille à qui je ne pourrai donner
que mon coeur & ma main ? Oferai-je
la lui demander ? ... De quelque côté
que je me tourne , je ne vois que des
obftacles ; il femble que tout s'oppose à
mon bonheur. Ah ! Julie ! fi je ne puis
vous obtenir , s'il faut renoncer à la
feule femme que mon coeur ait jamais
aimée , pour en époufer une autre que
mon coeur n'aimerà jamais ; je foupirerai
chaque jour après le terme de ma
- carrière : je n'aurai d'autre confolation
que de m'en approcher par mes defirs .
Azelim , ayant appris le retour de
Linias , le fit appeller. Mon fils , lui ditil
, des lettres que j'ai reçues de Paris
m'annoncent pour vous l'établiſſement
le plus avantageux. Une Famille , à la
vérité peu connue , mais dont la fortu
ne eft confidérable , vous demande pour
gendre. J'aurois voulu pouvoir vous
AVRIL. 1763. 31
donner une époufe de votre naiffance
& de votre rang ; mais ce rang même
qui m'obligeoit à de grandes dépenfes ,
a dérangé ma fortune & m'impofe la
trifte néceffité d'accepter une fille opulente
dont les richeffes foutiennent l'éclat
de notre maifon , & vous fourniffent
les moyens d'acheter à la Cour un
emploi convenable au nom que vous
portez. Il eft des temps malheureux où
s'oubliant foi-même on ne doit confulter
que les conjonctures ; il faut defcendre
en quelque forte de fon état
pour s'élever enfuite beaucoup plus
haut. Mais je ne veux point uſer de mon
autorité ; je ne ferai jamais le tyran de
mes enfans. Si vous aviez pour ce mariage
une répugnance invincible , Dorville
prendra votre place avec joie : cette
fortune lui fera peut-être même plus
utile qu'à vous. Il a des connoiffances
chez le Prince , des amis puiffans , des
talens agréables ; votre amour pour la
folitude vous a de tout temps éloigné
du monde ; vous préférez une vie tranquille
aux intrigues de la Cour. Cependant
, Linias , c'eſt l'aîné qu'on demande
je ne ferai ma réponſe , je ne verrai
Dorville que lorfque vous ferez décidé.
Ah ! mon père , dit Linias , que
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
Dorville jouiffe de la fortune qui m'eſt
offerte ; je n'afpire point au bonheur
d'être riche , encore moins à celui d'époufer
une fille inconnue qui tireroit
peut-être de fon opulence le droit de me
rendre malheureux. Vous connoiffez
mes goûts ; ils exigent une vie privée :
la folitude a pour moi plus de charmes
que les plaifirs bruyans du monde.
Azelim , qui panchoit en fecret pour
Dorville , dont l'efprit étoit agréable &
petillant , conclut à la hâte un hymen
qui devoit rendre à fa famille un éclat
que la mifére étoit fur le point d'obfcurcir.
Dorville , enchanté , fit de nouveaux
emprunts pour fatisfaire le luxe
& la vanité de fon époufe , qui recevoit
fes préfens d'un air vain & dédaigneux,
Née dans l'abondance , elle ne mit
point de bornes à fes defirs ; les chofes
n'avoient de mérite à fes yeux qu'autant
qu'elles étoient rares : devenues
communes , il falloit s'en défaite à vil
prix. Son mari , dont le goût pour la
dépenfe ne s'accordoit malheureuſement
que trop avec le fien , applaudiffoit à fes
profufions. Mais fa complaifance ne fit,
que la rendre plus fière & plus hautaine
rien ne fe faifoit chez elle que par
fes ordres ; ceux du Maître n'étoient
*
AVRIL. 1763 . 33
jamais exécutés . Non contente du mépris
& des reproches humilians dont elle
l'accabloit chaque jour , elle imagina
qu'une femme de fon rang devoit avoir
un ami qui la dédommageât en fecret
de l'ennui qu'elle éprouvoit avec fon
mari. Cet heureux confident l'accompagnoit
aux Spectacles & aux promenades
, fans que l'infortuné Dorville
pût s'y oppofer. S'il s'en plaignoit , on
lui repréfentoit avec aigreur que la
jaloufie le couvriroit de ridicule ; que
les femmes les plus vertueufes tenoient
la même conduite ; & il n'y avoit qu'un
efprit bizarre & jaloux qui pût taxer
de licence une pareille liberté .
...
Dorville indigné de voir fon fort uni
pour toujours à celui d'une femme
qui le méprifoit , chercha bientôt à s'en
confoler , en fe livrant à la débauche.
Mais revenons à Linias.
>
Heureufement échappé au danger de
former des noeuds mal affortis , il étoit
encore agité par de nouvelles craintes .
Daubincourt & fon Epoufe voudroientils
lui accorder leur fille ? Cet hymen
qui feroit fon bonheur , feroit - il celui
de l'aimable Julie ? Lui a-t-il infpiré
cé penchant qui l'entraîne vers elle ?
Son choix n'eft-il peut -être pas déja
By
34 MERCURE DE FRANCE .
fait au fond de fon coeur ? .... Ces:
idées l'affligent & le tourmentent. Son
efprit incertain érre de tout côté fans
pouvoir fe fixer. Il retourne chez Daubincourt
; cette retraite étoit pour lui
le féjour le plus délicieux. Eloigné de
Julie , fon âme inquiette n'étoit fenfi-.
ble à rien . Il ne put cacher à fon
ami le trouble de fon coeur ; fa trifteffe
le trahiffoit. Linias , lui dit Daubincourt
, ce n'eft plus fur le luxe
d'Azelim que vous pleurez aujourd'hui :
vous portez dans votre âme un chagrin
fecret que vous cachez à votre
ami ! En eft-il que je puiffe ignorer
& que je ne partage ? Si vous avez
de nouveaux chagrins, répandez- les dans
le fein d'un homme dont la fenfibilité
vous eft connue : vos réferves font injurieufes
à ma tendreffe. Ah ! Daubincourt
vous m'arrachez mon fecret.
Père de l'aimable Julie , fachez qu'il
n'y a plus de bonheur pour moi , fi
je n'obtiens pour époufe cette fille adorable
dont l'image toujours préfente à
mon efprit , n'en fera jamais effacée ! .... :
Vivez heureux , Linias : vos vertus ont
fait fur l'âme de Julie la même impreffion
que fur la mienne ; vos coeurs que
la Nature forma l'un pour l'autre , ne
feront point féparés & malheureux ;
,
AVRIL. 1763 . 35
c'est une injuftice dont nous n'aurons
point à rougir. Linias paffant de la
douleur aux tranfports de la joie la plus
vive , fe jetta au col de fon ami , &
ne lui répondit que par ces larmes
précieufes que la reconnoiffance fait répandre
; & cet hymen auquel Azelim
donna fon confentement , fit le bonheur
de ces époux qui toujours charmés
l'un de l'autre , goûterent cette
félicité pure dont ils étoient dignes ,
& qui ne peut naître que de l'union
des coeurs. Des bords de la Conie.
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Résumé : LES MARIAGES HEUREUX ET MALHEUREUX, CONTE MORAL.
Le texte 'Les Mariages heureux et malheureux' examine les contrastes entre les apparences et la réalité dans la société, critiquant les mariages fondés sur les convenances sociales plutôt que sur l'amour. Les préjugés et les lois injustes corrompent les familles en détruisant l'union nécessaire. Azelim, issu d'une famille noble, vit retiré dans une maison de campagne près de Paris, où il reçoit une société brillante. Malgré les apparences de bonheur, Azelim cache une indigence et un chagrin profonds. Il a deux fils, Linias et Dorville, aux caractères opposés. Linias, sérieux et mélancolique, s'intéresse aux sciences et s'inquiète des dépenses excessives de son père. Dorville, au contraire, est vif et léger, recherchant les plaisirs. À proximité vit Daubincourt, un gentilhomme vivant simplement et en paix, respecté pour sa bonté et sa vertu. Il a une fille, Julie, belle et vertueuse. Linias rencontre Daubincourt et est charmé par sa simplicité et sa vertu. Daubincourt partage avec Linias ses expériences passées de misanthropie et de retour à la société grâce à de vrais amis. Il conseille à Linias de voir le monde sous un jour plus favorable et de trouver la tranquillité intérieure. Linias trouve en Daubincourt un ami sincère et compatissant. Linias compare le tumulte et le désordre de la maison d'Azelim à la paix régnant chez Daubincourt. Il critique Azelim pour sa fausse opulence, prédisant que ses créanciers s'empareront de ses biens. Linias attend avec impatience la révolution de sa fortune, mais craint que les biens d'Azelim ne suffisent pas à couvrir ses dettes. Linias se rend chez Daubincourt et tombe amoureux de Julie. Daubincourt et son épouse remarquent l'attachement de Linias pour Julie. Linias se demande comment obtenir la main de Julie, sachant que son père exigera un mariage avantageux. Azelim propose un mariage avec une famille riche mais peu connue. Linias refuse, préférant une vie tranquille. Azelim conclut alors le mariage avec Dorville, qui contracte de nouveaux emprunts pour satisfaire les désirs de son épouse, hautaine et infidèle. Dorville se console dans la débauche. Linias, échappé au danger de ce mariage, avoue son amour pour Julie à Daubincourt, qui révèle que Julie partage ses sentiments. Ils décident de se marier, avec le consentement d'Azelim, et vivent heureux ensemble.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 34-35
CONTE MORAL.
Début :
ANNETTEE un jour s'en alloit à grands pas [...]
Mots clefs :
Char, Dame, Berger, Amour, Cour, Être suprême, Mort
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CONTE MORAL.
CONTE MORAL.
ANNNNEETTTTEE un jour s'en alloit à grands pas
Vendre au marché la marchandiſe ;
Son petit coeur battoit , & defiroit tout bas
D'être auprès du Berger dont fon âme eft éprile,
Et qui brûle pour les appas.
L'ardeur de le revoir lui fourniffoit des aîles ;.
Mais la force manquoit.
Amour ! Auteur de deux flâmes fi belles ,
N'entendois- tu pas fon fouhait ?
Annette , éperdue , harallée ,
Maudiffant fon deftin ,
Et jufqu'au fon i du coeur bleffée ,
Ne peut pourfuivre fon chemin ! ...
Paſſe alors un lefte équipage
Où plus brillante que le jour ,
Une Dame de haut parage
Alloit étaler à la Cour
Son fafte ; & des paffans attiroit tout l'hommage.
Qn'on eft heureux de pouvoir à fon-gré ,
Sans embarras comme fans peine ,
Dans un beau cabinet doré ,
S'écrie Annette en per tant prefque haleine ,
Etre ainfi par tout voituré ! ...
Annette , en parlant de la forte ,
SEPTEMBRE. 1763. 35
Suivoit le char de tous les yeux ;
Lorfque d'un choc la fecouffe trop forte,
Préfage un deftin malheureux .
Le Char verfe & fe rompt ; une fraieur fubite
Animant les chevaux , ils déchirent leurs mords ,
S'élancent , & d'un pas que la peur précipite ,
Traînent la Dame à travers mille morts.
Annette alors , rentrant en elle- même ,
Et béniffant l'Etre Suprême ,
}
Difoit , oublie , ô Ciel ! ce dont je t'ai prić :
Mieux vaut encore aller à pied ,
Qu'avec apparence fi belle ,
Rifquer la mort la plus cruelle.
Par M. de Vis... le fils.
ANNNNEETTTTEE un jour s'en alloit à grands pas
Vendre au marché la marchandiſe ;
Son petit coeur battoit , & defiroit tout bas
D'être auprès du Berger dont fon âme eft éprile,
Et qui brûle pour les appas.
L'ardeur de le revoir lui fourniffoit des aîles ;.
Mais la force manquoit.
Amour ! Auteur de deux flâmes fi belles ,
N'entendois- tu pas fon fouhait ?
Annette , éperdue , harallée ,
Maudiffant fon deftin ,
Et jufqu'au fon i du coeur bleffée ,
Ne peut pourfuivre fon chemin ! ...
Paſſe alors un lefte équipage
Où plus brillante que le jour ,
Une Dame de haut parage
Alloit étaler à la Cour
Son fafte ; & des paffans attiroit tout l'hommage.
Qn'on eft heureux de pouvoir à fon-gré ,
Sans embarras comme fans peine ,
Dans un beau cabinet doré ,
S'écrie Annette en per tant prefque haleine ,
Etre ainfi par tout voituré ! ...
Annette , en parlant de la forte ,
SEPTEMBRE. 1763. 35
Suivoit le char de tous les yeux ;
Lorfque d'un choc la fecouffe trop forte,
Préfage un deftin malheureux .
Le Char verfe & fe rompt ; une fraieur fubite
Animant les chevaux , ils déchirent leurs mords ,
S'élancent , & d'un pas que la peur précipite ,
Traînent la Dame à travers mille morts.
Annette alors , rentrant en elle- même ,
Et béniffant l'Etre Suprême ,
}
Difoit , oublie , ô Ciel ! ce dont je t'ai prić :
Mieux vaut encore aller à pied ,
Qu'avec apparence fi belle ,
Rifquer la mort la plus cruelle.
Par M. de Vis... le fils.
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5
p. 39-50
LES TROIS AMIES ET LES TROIS FRERES, CONTE MORAL.
Début :
LUCIE, Aglaé & Zulmis s'aimoient dès leur plus tendre enfance ; leurs parens [...]
Mots clefs :
Amies, Confrères, Jour, Amant, Confidences, Nature, Envie de plaire, Jalousie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES TROIS AMIES ET LES TROIS FRERES, CONTE MORAL.
LES TROIS AMIES
ET LES TROIS FRERES ,
CONTE MORAL.
LUCIE , Aglaé & Zulmis s'aimoient
dès leur plus tendre enfance ; leurs pa-
*ens étoient voifins & amis tout enfem→
ble ; elles avoient reçu la même éducation
dans le même Couvent. Depuis
qu'elles en étoient forties elles n'avoient
pas paffé un jour fans fe voir & fe renouveller
les affurances de l'attachement
le plus tendre. A mefure qu'elles
avançoient en âge , la Raifon perfectionnoit
l'ouvrage de l'instinct & reffer
40 MERCURE DE FRANCE.
V
roit les liens de la fympathie qui les
uniffoient. Des careffes touchantes , des
jeux innocens , des confidences mutuelles
ne permettoient pas à l'ennui de
troubler la férénité de leurs beaux jours.
Tous leurs momens étoient remplis.
Tantôt elles s'occupoient à former des
pas avoués par les Grâces , tantôt elles
exerçoient leur voix , en corrigeoient
les défauts & en faifoient valoir les agrémens.
Ignorant l'envie , elles pouffoient
le défintéreffement jufqu'à fe parer de
tout ce qui pouvoit relever l'éclat de
leur beauté mutuelle . Toutes les trois
entroient dans leur quinziéme année ; &
leur amitié fembloit devoir durer toujours
, lorfque Damis , Arifte & Timur
s'offrirent àleurs yeux.
s'éte Ils étoient frères. Leurs parens
toient appliqués à développer le germe
du fentiment que la Nature avoit placé
dans leurs coeurs , & jufqu'à ce jour
rien n'avoit pu altérer l'affection qui y
étoit née . Dans cet âge où il fuffit de
voir un objet aimable pour aimer , Damis
fe déclara pour Lucie , Arifte pour
Aglaé , & Timur pour Zulmis Ils furent
écoutés , l'amour fe plut à les combler
de fes faveurs pour les rendre pius
fenfibles aux tourmens que ce Dieu
cruel leur préparoit.
SEPTEMBRE. 1763 . 41
L'envie de plaire ne tarda pas à nuire
à l'amitié . On ne confulta plus fon
amie fur le choix d'un ruban ou fur
la façon de placer une aigrette . On ne
donna plus de confeils qui ne fuffent
dictés par la malignité. Zulmis eft brune
, Aglaé l'engage à mettre des mouches.
Lucie , eft blonde , Aglaé & Zulmis
le réuniffent pour l'affurer que le
blanc lui fied à ravir. Elles ne goûtent
plus ce charme paifible que procurent
la confiance & la vertu . Elles ne fe
voyent plus avec ce vif intérêt qui les
enflammoit d'une falutaire émulation.
Leurs oreilles ouvertes aux propos féducteurs
d'un amant ne font plus flattées
de oes difcours ingénus qui ont
fait l'amufement de leur enfance. Elles
diffimulent fans motifs , elles fe craignent
fans raifons. Si Damis laiffe tomber
un coup d'oeil fur Aglaé , Lucie en
pâlit , Arifte en murmure. Cette paffion
baffe & honteuse , que nous décorons
du titre de délicateffe & qui prend fon
origine dans nos idées plutôt que dans
nos fens , la Jaloufie a rompu tous les
noeuds qu'avoit tiffus l'Amitié .
Damis, en qualité d'aîné, devoit prendre
le premier un établiffement . Il ne
négligeoit rien pour faire déclarer Lucie .
42 MERCURE DE FRANCE .
en fa faveur , & fe ménageoit auprès
de fes parens de puiffantes recommandations
pour obtenir d'eux fa main ,
auffitôt qu'elle lui auroit donné fon
coeur. Cependant cette jeune perfonne
ne fe hâtoit pas de prononcer ces mots
qu'un père jaloux de fon autorité interdit
jufqu'au jour du Contrat. Je vous
aime eft une terrible expreffion en effet
! Une fille qui n'en connoît pas encore
toute la fignification ne peut s'empêcher
d'en rougir en s'en fervant. Heu
reux amans , avez-vous pû l'entendre
pour la première fois fans mourir de
plaifir ?
Damis ne l'avoit pas entendue : il
s'imagina qu'Aglaé emploiroit volon
tiers le crédit qu'il lui fuppofoit fur
l'efprit de fon amie , pour l'engager à
lui faire cet aveu fouhaité . Il lui fit vifite
dans ce deffein . Sa mere étoit avec
elle ; Damis n'eut pas de peines à les
gagner l'une & l'autre.Elles lui promirent
tout ce qu'il en exigea. C'étoit l'heure
de l'Opéra elles devoient s'y rendre :
Damis ne put pas fe difpenfer d'offrir
fa main ; elle fut acceptée ; & quoiqu'il
ne fe fouciât pas beaucoup du fpectacle
ce jour-là , il fut obligé d'y aller & d'y
refter par bienséance ..
SEPTEMBRE . 1763. 43
*
Le premier objet qui les frappa en
entrant dans la falle , ce fut Arifte au parterre
. Il n'y refta guères dès qu'il les
eut apperçues. Aglaé lui avoit paru interdite
, & fon frere embarraffé . L'air
dont il les avoit falués en étoit la caufe
; mais il ne croyoit pas avoir manifefté
fi clairement l'agitation de fon
âme & les mouvemvns tumultueux qui
s'y étoient élevés tout-à- coup . Son premier
deffein avoit été d'aller trouver
fa maîtreffe . Son mauvais génie l'arrêta
à la porte de fa loge , & fans s'avouer
à lui- même fes foupçons injurieux , il
fe mit à écouter comme s'il eût eu à
s'éclaircit de quelques complots . Des
termes paffionnés qu'il entendit , & la
chaleur avec laquelle Damis entretenoit.
Aglaé ne lui permirent pas de douter
que fon frere ne fùt devenu fon rival ;
& il ne lui vint pas même dans l'efprit
qu'il lui parloit de l'amour qu'il
reffentoit pour fon amie.
Damis ne s'en tint pas aux affurances
réitérées qu'il avoit reçues d'Aglaé &
de fa mere . Les objets que nous voyons
à travers l'ardeur de nos defirs nous
paroiffent environnés d'obstacles & de
difficultés . Il nous femble que nous n'en
approcherons jamais nous craignons
44 MERCURE DE FRANCE.
qu'ils ne nous échappent lorfque nous
en fommes le plus près : Notre imagination
troublée apperçoit des torrens
formidables à franchir , tandis que nous
n'avons que des petits ruiffeaux à paffer.
Damis , toujours inquiet & tremblant
, eut recours à Zulmis & à fon
père , qui avoit un grand crédit fur celui
de Lucie. Il fe rendit chez lui dans
l'inftant que ce père fe préparoit à partir
pour la campagne avec fa fille. C'étoit
un de ces hommes d'un facile accès
, qui ont , comme on dit vulgairement
, le coeur fur les lèvres. Il trouva
Damis , à fon gré , lui propofa de devenir
fon ami à condition de l'accompagner
& de refter avec lui pendant le
peu de jours qu'il devoit paffer hors, de
Paris. J'aurai le tems de vous con-
» noître , lui dit-il , & cela m'eft nécef-
» faire pour me mettre à même de tra
» vailler avec plus de zèle à vos intérêts,
» Cette offre étoit fi preffante &
fi avantageufe que Damis ne balança
pas à l'accepter.
"
Ils montérent en carroffe & prirent
leur route par le Boulevard. Timur s'y
promenoit alors tout occupé de fa chère
Zulmis : il fut étonné & piqué de l'appercevoir
avec Damis dans le fonds de
SEPTEMBRE. 1763. 45
-
par
la voiture. Il courut fur le champ à
l'hôtel du père de Zulmis , où un portier
bavard acheva d'aigrir fa douleur
des propos qui lui donnerent matiére à
foupçonner que fon frère étoit fecrétement
fon rival. Timur étoit malheureuſement
né jaloux. Le crime de fon
frère & l'infidélité de Zulmis fe trouverent
dès cet inftant réalisés dans fon
coeur.
Ce même portier dont l'imbécile bavardage
fut bien payé, fe chargea de faire remettre
à Zulmis une lettre que Timur
écrivit fur le champ . Juftement offenſée
de l'aigreur du ftyle & des reproches
qu'elle ne méritoit pas , elle prit de tous
les partis le plus cruel pour un amant ;
celui du filence.Les doutes de Timur font
alors changés en certitude ; une haine
violente fuccéde chez lui à l'amour le
plus tendre. Ce changement étoit trop
prompt pour être véritable : tout autre
que lui s'en feroit méfié. Un coeur qui
n'aime plus n'eft pas fufceptible de haine;
il ne connoît que l'indifférence ou le
mépris. Cependant abufé par un fentiment
momentané & trompeur , il fe
perfuada qu'il pourroit oublier Zulmis;
il fit plus , il fe crut capable d'en aimer
une autre. Lucie avoit des attraits ; elle
46 MERCURE DE FRANCE .
)
étoit la dupe d'un amant volage ; fa fituation
telle qu'il fe la figuroit , reffembloit
parfaitement à la fienne. Il étoi
à préfumer que rapprochés par le malheur
, ils fentiroient tous deux le befoin
de s'aimer. Ce fut donc à Lucie qu'il
adreffa fes voeux , & il ne tint qu'à elle
en les couronnant, de fe priver & Timur
auffi ,des douceurs qu'ils avoient eſpérées
dans un autre établiffement. Cet amant
ne fût pas affligé des refus conftans qu'il
éffuya 11 reconnut le véritable état de
fon coeur. Les fureurs de la jaloufie s'agitérent
plus violemment que jamais ; il
brûloit de la foif de la vengeance ; & dans
l'excès de fon emportement il méditoit
les plus fanglans projets contre la vie
d'un frère qu'il auroit rachetée autrefois
par le facrifice de la fienne .
Arifte n'étoit pas dans une fituation
plus tranquille. Quoiqu'il n'eût d'autres
preuves de l'infidélité de fa maîtreffe que
ce qu'il avoit entendu à la Comédie , fon
coeur en étoit mortellement bleffé . Le caractere
d'Arifte reffembloit beaucoup à
celui de Timur: ils n'avoient pour ainfi
dire , que la même façon de voir & de
fentir; dans une circonftance femblable.il
fe comporta comme lui . Guidé par le dépit
, il fut quelques jours fans voir Aglaé,
SEPTEMBRE . 1763 . 47
en revanche il voyoit affidûment Lucie
& mettoit en ufage , tout ce qui pouvoit
lui faire oublier Damis , qu'il lui repréfentoit
fous des couleurs odieufes.Enfinaprès
avoir joué auprès d'elle un rôle qui les ennuyoit
beaucoup l'un & l'autre , il reparut
chez Aglaée ; mais la fierté de cette
jeune perfonne foutenue par fon innocence
, lui fit rejetter les marques de fon
amour & de fon repentir , & l'obligea
de lui défendre fa préfence. Cet ordre
loin de la juftifier , la rendit plus coupable
aux yeux de fon amant ; le malheu
reux Arifte , fentit renaître toute fa fureur
, & ne defira plus que l'inftant où
fon frère pouvoit en reffentir les effets.
Damis , loin de prévoir tout ce qui fe
paffoit à Paris pendant fon abfence , travailloit
à fon bonheur fans négliger celui
de fes frères. Il ne fe laffoit pas d'en dire
du bien au père de Zulmis , & méritoit
toute leur reconnoiffance , tandis qu'ils
n'étoient occupés que du deffein de lui
ôter la vie. Le jour même de fon arrivée
il reçut trois lettres . La premiere étoit
de Lucie , en voici le contenu.
Je vous avois crûl aſſez honnête- homme ,
Monfieur , pour ne pas employer le langage
des proteftations & des fermens pour
mepeindre un amour que vous ne reffenti48
MERCURE DE FRANCE.
tes jamais. Soyez heureux , fi vous pou
vez l'être , auprès de la nouvelle conquête
que vous avezfaite fur unfrère. Cet exploit
eft digne de vous. Le fort de votre
famille eft de chercher à me tromper. Ariſte
& Timur n'ont rien négligé pour vous
chaffer de mon coeur , comme fi on avoit befoin
d'un fecours , étranger pour oublier.
les traîtres & les parjures. Adieu
Monfieur , ne me revoyez plus , car je ne
pourroisfuporterfans horreur la vue d'un
homme tel que vous.
Il eft aifé de juger de l'effet que fit
cette Lettre fur l'efprit de Damis. La lecture
des deux autres redoubla fa ſurpriſe
& fa douleur. L'une étoit d'Arifte , il y
trouva ces mots,
Je ne vivois que pour Aglaé. Aglaé
étoit le feul bien que jeuffe au monde.
On me l'enlève par la plus noire des perfidies.
Nepenfes pas,lâche raviffeur , trouver
l'impunité dans les droits du fang;
tu les reclamerois en vain ! indique- moi
pour ce foir le lieu & l'heure où je pourrois
te rencontrer. Songe à défendre ta vie : la
fortune fe laffe quelquefois de protéger
les fcélérats.
Timur étoit l'Auteur de la troifiéme
letres: elle étoit conçue en ces termes.
Monfrère , ilfaut nous couperla gorge;
Yous
SEPTEMBRE. 1763 . 49
du
vous êtes maître du choix des armes ,
lieu & de l'heure , pourvu que ce foit dans
la journée.
Vous m'avezravi ma maîtreſſe ; il ne
yous reste plus qu'à me priver du jour.
Damis , dans les réponfes qu'il fit à
ces deux dernières Lettres , marqua à fes
frères le même lieu & la même heure
pour le rendez -vous qu'ils demandoient.
Vous m'accufez , leur dit- il , dès qu'il
les eut appperçus , de vous avoir enlevé
le coeur de vos maîtreffes ; il m'eft plus
aifé de me juftifier fur cet article que
vous fur les tentatives que vous avez
faites pour me rendre odieux à Lucie
& pour vous en faire aimer. Jamais on
ne s'eft trouvé dans une fituation auffi
étrange que la mienne. Pendant que je
m'occupe de leur bonheur mes frères
me trahiffent. Arifte m'impute le même
crime que Timur. Dans l'efpace de huit
jours j'aurai quitté une maîtreffe que j'idolâtre
, j'aurai féduit tour-à- tour Aglaé
& Zulmis ; je me ſerai fait un jeu cruel
de tromper trois perfonnes à la fois.
Mais accordez-vous vous- mêmes , ingrats
que vous êtes. Quel a pû être mon
but ? Suis-je charmé de ces trois perfonnes
? Puis- je eſpérer de les rendre fenfibles
& de conferver leur tendreffe ?
C
So MERCURE DE FRANCE.
Hélas ! je ne brûle que pour Lucie. Sans
vous elle répondroit à mon amour. Eftil
poffible que la jaloufie vous ait aveuglé
jufqu'au point de méconnoître les
loix facrées de la Nature & les régles de
la Raifon ! Que ne doit- on pas redouter
d'une paffion qui porte au crime des
coeurs tels que les nôtres ?
Damis, en parlant ainfi , tenoit Arifte &
Timur étroitement embraffés. Ils commençoient
à connoître toute l'étendue
de leurs torts. Leurs larmes couloient en
abondance. Damis en fut touché. Ils
furent tous trois chez Lucie , & n'eurent
pas de peine à la convaincre de la conftance
de fon Amant. Sa famille prévenue
en faveur de Damis , ne le laiffa pas
danguir dans l'attente de l'hyménée. Les
trois frères & les trois amies s'unirent par
des noeuds indiffolubles. Ils vivent heureux
, & ne penfent qu'en frémiffant ,
qu'ils ont été à la veille , par leur imprudente
jaloufie , d'être féparés & malheu
reux à jamais.
Par M. de C *** à Lyon.
ET LES TROIS FRERES ,
CONTE MORAL.
LUCIE , Aglaé & Zulmis s'aimoient
dès leur plus tendre enfance ; leurs pa-
*ens étoient voifins & amis tout enfem→
ble ; elles avoient reçu la même éducation
dans le même Couvent. Depuis
qu'elles en étoient forties elles n'avoient
pas paffé un jour fans fe voir & fe renouveller
les affurances de l'attachement
le plus tendre. A mefure qu'elles
avançoient en âge , la Raifon perfectionnoit
l'ouvrage de l'instinct & reffer
40 MERCURE DE FRANCE.
V
roit les liens de la fympathie qui les
uniffoient. Des careffes touchantes , des
jeux innocens , des confidences mutuelles
ne permettoient pas à l'ennui de
troubler la férénité de leurs beaux jours.
Tous leurs momens étoient remplis.
Tantôt elles s'occupoient à former des
pas avoués par les Grâces , tantôt elles
exerçoient leur voix , en corrigeoient
les défauts & en faifoient valoir les agrémens.
Ignorant l'envie , elles pouffoient
le défintéreffement jufqu'à fe parer de
tout ce qui pouvoit relever l'éclat de
leur beauté mutuelle . Toutes les trois
entroient dans leur quinziéme année ; &
leur amitié fembloit devoir durer toujours
, lorfque Damis , Arifte & Timur
s'offrirent àleurs yeux.
s'éte Ils étoient frères. Leurs parens
toient appliqués à développer le germe
du fentiment que la Nature avoit placé
dans leurs coeurs , & jufqu'à ce jour
rien n'avoit pu altérer l'affection qui y
étoit née . Dans cet âge où il fuffit de
voir un objet aimable pour aimer , Damis
fe déclara pour Lucie , Arifte pour
Aglaé , & Timur pour Zulmis Ils furent
écoutés , l'amour fe plut à les combler
de fes faveurs pour les rendre pius
fenfibles aux tourmens que ce Dieu
cruel leur préparoit.
SEPTEMBRE. 1763 . 41
L'envie de plaire ne tarda pas à nuire
à l'amitié . On ne confulta plus fon
amie fur le choix d'un ruban ou fur
la façon de placer une aigrette . On ne
donna plus de confeils qui ne fuffent
dictés par la malignité. Zulmis eft brune
, Aglaé l'engage à mettre des mouches.
Lucie , eft blonde , Aglaé & Zulmis
le réuniffent pour l'affurer que le
blanc lui fied à ravir. Elles ne goûtent
plus ce charme paifible que procurent
la confiance & la vertu . Elles ne fe
voyent plus avec ce vif intérêt qui les
enflammoit d'une falutaire émulation.
Leurs oreilles ouvertes aux propos féducteurs
d'un amant ne font plus flattées
de oes difcours ingénus qui ont
fait l'amufement de leur enfance. Elles
diffimulent fans motifs , elles fe craignent
fans raifons. Si Damis laiffe tomber
un coup d'oeil fur Aglaé , Lucie en
pâlit , Arifte en murmure. Cette paffion
baffe & honteuse , que nous décorons
du titre de délicateffe & qui prend fon
origine dans nos idées plutôt que dans
nos fens , la Jaloufie a rompu tous les
noeuds qu'avoit tiffus l'Amitié .
Damis, en qualité d'aîné, devoit prendre
le premier un établiffement . Il ne
négligeoit rien pour faire déclarer Lucie .
42 MERCURE DE FRANCE .
en fa faveur , & fe ménageoit auprès
de fes parens de puiffantes recommandations
pour obtenir d'eux fa main ,
auffitôt qu'elle lui auroit donné fon
coeur. Cependant cette jeune perfonne
ne fe hâtoit pas de prononcer ces mots
qu'un père jaloux de fon autorité interdit
jufqu'au jour du Contrat. Je vous
aime eft une terrible expreffion en effet
! Une fille qui n'en connoît pas encore
toute la fignification ne peut s'empêcher
d'en rougir en s'en fervant. Heu
reux amans , avez-vous pû l'entendre
pour la première fois fans mourir de
plaifir ?
Damis ne l'avoit pas entendue : il
s'imagina qu'Aglaé emploiroit volon
tiers le crédit qu'il lui fuppofoit fur
l'efprit de fon amie , pour l'engager à
lui faire cet aveu fouhaité . Il lui fit vifite
dans ce deffein . Sa mere étoit avec
elle ; Damis n'eut pas de peines à les
gagner l'une & l'autre.Elles lui promirent
tout ce qu'il en exigea. C'étoit l'heure
de l'Opéra elles devoient s'y rendre :
Damis ne put pas fe difpenfer d'offrir
fa main ; elle fut acceptée ; & quoiqu'il
ne fe fouciât pas beaucoup du fpectacle
ce jour-là , il fut obligé d'y aller & d'y
refter par bienséance ..
SEPTEMBRE . 1763. 43
*
Le premier objet qui les frappa en
entrant dans la falle , ce fut Arifte au parterre
. Il n'y refta guères dès qu'il les
eut apperçues. Aglaé lui avoit paru interdite
, & fon frere embarraffé . L'air
dont il les avoit falués en étoit la caufe
; mais il ne croyoit pas avoir manifefté
fi clairement l'agitation de fon
âme & les mouvemvns tumultueux qui
s'y étoient élevés tout-à- coup . Son premier
deffein avoit été d'aller trouver
fa maîtreffe . Son mauvais génie l'arrêta
à la porte de fa loge , & fans s'avouer
à lui- même fes foupçons injurieux , il
fe mit à écouter comme s'il eût eu à
s'éclaircit de quelques complots . Des
termes paffionnés qu'il entendit , & la
chaleur avec laquelle Damis entretenoit.
Aglaé ne lui permirent pas de douter
que fon frere ne fùt devenu fon rival ;
& il ne lui vint pas même dans l'efprit
qu'il lui parloit de l'amour qu'il
reffentoit pour fon amie.
Damis ne s'en tint pas aux affurances
réitérées qu'il avoit reçues d'Aglaé &
de fa mere . Les objets que nous voyons
à travers l'ardeur de nos defirs nous
paroiffent environnés d'obstacles & de
difficultés . Il nous femble que nous n'en
approcherons jamais nous craignons
44 MERCURE DE FRANCE.
qu'ils ne nous échappent lorfque nous
en fommes le plus près : Notre imagination
troublée apperçoit des torrens
formidables à franchir , tandis que nous
n'avons que des petits ruiffeaux à paffer.
Damis , toujours inquiet & tremblant
, eut recours à Zulmis & à fon
père , qui avoit un grand crédit fur celui
de Lucie. Il fe rendit chez lui dans
l'inftant que ce père fe préparoit à partir
pour la campagne avec fa fille. C'étoit
un de ces hommes d'un facile accès
, qui ont , comme on dit vulgairement
, le coeur fur les lèvres. Il trouva
Damis , à fon gré , lui propofa de devenir
fon ami à condition de l'accompagner
& de refter avec lui pendant le
peu de jours qu'il devoit paffer hors, de
Paris. J'aurai le tems de vous con-
» noître , lui dit-il , & cela m'eft nécef-
» faire pour me mettre à même de tra
» vailler avec plus de zèle à vos intérêts,
» Cette offre étoit fi preffante &
fi avantageufe que Damis ne balança
pas à l'accepter.
"
Ils montérent en carroffe & prirent
leur route par le Boulevard. Timur s'y
promenoit alors tout occupé de fa chère
Zulmis : il fut étonné & piqué de l'appercevoir
avec Damis dans le fonds de
SEPTEMBRE. 1763. 45
-
par
la voiture. Il courut fur le champ à
l'hôtel du père de Zulmis , où un portier
bavard acheva d'aigrir fa douleur
des propos qui lui donnerent matiére à
foupçonner que fon frère étoit fecrétement
fon rival. Timur étoit malheureuſement
né jaloux. Le crime de fon
frère & l'infidélité de Zulmis fe trouverent
dès cet inftant réalisés dans fon
coeur.
Ce même portier dont l'imbécile bavardage
fut bien payé, fe chargea de faire remettre
à Zulmis une lettre que Timur
écrivit fur le champ . Juftement offenſée
de l'aigreur du ftyle & des reproches
qu'elle ne méritoit pas , elle prit de tous
les partis le plus cruel pour un amant ;
celui du filence.Les doutes de Timur font
alors changés en certitude ; une haine
violente fuccéde chez lui à l'amour le
plus tendre. Ce changement étoit trop
prompt pour être véritable : tout autre
que lui s'en feroit méfié. Un coeur qui
n'aime plus n'eft pas fufceptible de haine;
il ne connoît que l'indifférence ou le
mépris. Cependant abufé par un fentiment
momentané & trompeur , il fe
perfuada qu'il pourroit oublier Zulmis;
il fit plus , il fe crut capable d'en aimer
une autre. Lucie avoit des attraits ; elle
46 MERCURE DE FRANCE .
)
étoit la dupe d'un amant volage ; fa fituation
telle qu'il fe la figuroit , reffembloit
parfaitement à la fienne. Il étoi
à préfumer que rapprochés par le malheur
, ils fentiroient tous deux le befoin
de s'aimer. Ce fut donc à Lucie qu'il
adreffa fes voeux , & il ne tint qu'à elle
en les couronnant, de fe priver & Timur
auffi ,des douceurs qu'ils avoient eſpérées
dans un autre établiffement. Cet amant
ne fût pas affligé des refus conftans qu'il
éffuya 11 reconnut le véritable état de
fon coeur. Les fureurs de la jaloufie s'agitérent
plus violemment que jamais ; il
brûloit de la foif de la vengeance ; & dans
l'excès de fon emportement il méditoit
les plus fanglans projets contre la vie
d'un frère qu'il auroit rachetée autrefois
par le facrifice de la fienne .
Arifte n'étoit pas dans une fituation
plus tranquille. Quoiqu'il n'eût d'autres
preuves de l'infidélité de fa maîtreffe que
ce qu'il avoit entendu à la Comédie , fon
coeur en étoit mortellement bleffé . Le caractere
d'Arifte reffembloit beaucoup à
celui de Timur: ils n'avoient pour ainfi
dire , que la même façon de voir & de
fentir; dans une circonftance femblable.il
fe comporta comme lui . Guidé par le dépit
, il fut quelques jours fans voir Aglaé,
SEPTEMBRE . 1763 . 47
en revanche il voyoit affidûment Lucie
& mettoit en ufage , tout ce qui pouvoit
lui faire oublier Damis , qu'il lui repréfentoit
fous des couleurs odieufes.Enfinaprès
avoir joué auprès d'elle un rôle qui les ennuyoit
beaucoup l'un & l'autre , il reparut
chez Aglaée ; mais la fierté de cette
jeune perfonne foutenue par fon innocence
, lui fit rejetter les marques de fon
amour & de fon repentir , & l'obligea
de lui défendre fa préfence. Cet ordre
loin de la juftifier , la rendit plus coupable
aux yeux de fon amant ; le malheu
reux Arifte , fentit renaître toute fa fureur
, & ne defira plus que l'inftant où
fon frère pouvoit en reffentir les effets.
Damis , loin de prévoir tout ce qui fe
paffoit à Paris pendant fon abfence , travailloit
à fon bonheur fans négliger celui
de fes frères. Il ne fe laffoit pas d'en dire
du bien au père de Zulmis , & méritoit
toute leur reconnoiffance , tandis qu'ils
n'étoient occupés que du deffein de lui
ôter la vie. Le jour même de fon arrivée
il reçut trois lettres . La premiere étoit
de Lucie , en voici le contenu.
Je vous avois crûl aſſez honnête- homme ,
Monfieur , pour ne pas employer le langage
des proteftations & des fermens pour
mepeindre un amour que vous ne reffenti48
MERCURE DE FRANCE.
tes jamais. Soyez heureux , fi vous pou
vez l'être , auprès de la nouvelle conquête
que vous avezfaite fur unfrère. Cet exploit
eft digne de vous. Le fort de votre
famille eft de chercher à me tromper. Ariſte
& Timur n'ont rien négligé pour vous
chaffer de mon coeur , comme fi on avoit befoin
d'un fecours , étranger pour oublier.
les traîtres & les parjures. Adieu
Monfieur , ne me revoyez plus , car je ne
pourroisfuporterfans horreur la vue d'un
homme tel que vous.
Il eft aifé de juger de l'effet que fit
cette Lettre fur l'efprit de Damis. La lecture
des deux autres redoubla fa ſurpriſe
& fa douleur. L'une étoit d'Arifte , il y
trouva ces mots,
Je ne vivois que pour Aglaé. Aglaé
étoit le feul bien que jeuffe au monde.
On me l'enlève par la plus noire des perfidies.
Nepenfes pas,lâche raviffeur , trouver
l'impunité dans les droits du fang;
tu les reclamerois en vain ! indique- moi
pour ce foir le lieu & l'heure où je pourrois
te rencontrer. Songe à défendre ta vie : la
fortune fe laffe quelquefois de protéger
les fcélérats.
Timur étoit l'Auteur de la troifiéme
letres: elle étoit conçue en ces termes.
Monfrère , ilfaut nous couperla gorge;
Yous
SEPTEMBRE. 1763 . 49
du
vous êtes maître du choix des armes ,
lieu & de l'heure , pourvu que ce foit dans
la journée.
Vous m'avezravi ma maîtreſſe ; il ne
yous reste plus qu'à me priver du jour.
Damis , dans les réponfes qu'il fit à
ces deux dernières Lettres , marqua à fes
frères le même lieu & la même heure
pour le rendez -vous qu'ils demandoient.
Vous m'accufez , leur dit- il , dès qu'il
les eut appperçus , de vous avoir enlevé
le coeur de vos maîtreffes ; il m'eft plus
aifé de me juftifier fur cet article que
vous fur les tentatives que vous avez
faites pour me rendre odieux à Lucie
& pour vous en faire aimer. Jamais on
ne s'eft trouvé dans une fituation auffi
étrange que la mienne. Pendant que je
m'occupe de leur bonheur mes frères
me trahiffent. Arifte m'impute le même
crime que Timur. Dans l'efpace de huit
jours j'aurai quitté une maîtreffe que j'idolâtre
, j'aurai féduit tour-à- tour Aglaé
& Zulmis ; je me ſerai fait un jeu cruel
de tromper trois perfonnes à la fois.
Mais accordez-vous vous- mêmes , ingrats
que vous êtes. Quel a pû être mon
but ? Suis-je charmé de ces trois perfonnes
? Puis- je eſpérer de les rendre fenfibles
& de conferver leur tendreffe ?
C
So MERCURE DE FRANCE.
Hélas ! je ne brûle que pour Lucie. Sans
vous elle répondroit à mon amour. Eftil
poffible que la jaloufie vous ait aveuglé
jufqu'au point de méconnoître les
loix facrées de la Nature & les régles de
la Raifon ! Que ne doit- on pas redouter
d'une paffion qui porte au crime des
coeurs tels que les nôtres ?
Damis, en parlant ainfi , tenoit Arifte &
Timur étroitement embraffés. Ils commençoient
à connoître toute l'étendue
de leurs torts. Leurs larmes couloient en
abondance. Damis en fut touché. Ils
furent tous trois chez Lucie , & n'eurent
pas de peine à la convaincre de la conftance
de fon Amant. Sa famille prévenue
en faveur de Damis , ne le laiffa pas
danguir dans l'attente de l'hyménée. Les
trois frères & les trois amies s'unirent par
des noeuds indiffolubles. Ils vivent heureux
, & ne penfent qu'en frémiffant ,
qu'ils ont été à la veille , par leur imprudente
jaloufie , d'être féparés & malheu
reux à jamais.
Par M. de C *** à Lyon.
Fermer
6
p. 29-32
L'AMOUR FILIAL, CONTE MORAL, DONT L'idée est prise du Tableau de M. GREUZE, exposé au Sallon du Louvre.
Début :
I fut un siécle où la licence [...]
Mots clefs :
Amour filial, Jeune, Licence, Sophisme, Instinct, Ciel, Ennui, Humanité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'AMOUR FILIAL, CONTE MORAL, DONT L'idée est prise du Tableau de M. GREUZE, exposé au Sallon du Louvre.
L'AMOUR FILIAL ,
.CONTE MORAL ,
DONT L'idée eft prife du Tableau de
M. GREUZE , exposé au Sallon du
Louvre.
Iz fut un fiécle où la licence L
Régnoit dans les efprits ainſi que dans les moeurs ;
Où le hardi Sophiſme , uſurpant les honneurs
Dûs à la modefte Science ,
Tâchoit d'accréditer de funeftes erreurs.
Tel fe mettoit au rang des plus fages Auteurs ,
Quin'avoit envers fes femblables
Que le mérite affreux de dégager leurs coeurs
Des liens les plus reſpectables.
Un de ces Ecrivains prétendoit démontrer
Qu'on n'eſt tenu de révérer
Ceux à qui l'on doit la naiſſance ,
Qu'autant qu'ils ont pris foin de former notre eng
fance.
Quant à cet inſtinct précieux ,
Qui nous porte à chériren eux notre exiſtence ,
Ce n'étoit au fond qu'ignorance ,
Que préjugé , que foibleffe à fes yeux.
La vie étoit un préfent odieux ,
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Fruit du hazard & de l'incontinence ,
Qui ,fuivant le ſyſtéme outré
De ce Docteur dénaturé ,
N'impofoit à nos coeurs nulle reconnoiſſance .
Le Ciel prit foin de l'éclairer.
Vers un Bourg , où du premier âge
Les vertus fembloient refpirer ,
Le Ciel guida les pas de ce prétendu Sage.
Un logis fe préfente où des Enfans heureux.
Envers un Père infirme acquittoient la nature ;
Heureux par la voluptépure
Qu'au premier des devoirs attachèrent les Dieux.
Un fauteuil fimple étoit le trône
Où fur un couffin de duvet ,
Le Vieillard d'un air fatisfait
Recevoit ces doux foins que l'amour affaiſonne.
Ses bras tomboient , privés de fentiment ;
Son coeur feul eft entier & vole fur fa bouche :
De fes Enfans la piété le touche.
Son Gendre , leur donnant l'exemple en ce moment
,
Aidé par une Soeur aimable
Qui foutenoit ce corps foible & fouffrant ,
Nourriffoit de fes mains ce Père reſpectable.
Un autre Enfant s'avance & porte un vafe plein
盧
De la liqueur enchanterelle
Qui confole , ranime & foutient la vieilleſſe .
Un troifiéme , à fon air impatient , chagrin ,
ОСТОВКЕ. 1763. 31
Trop jeune encor , fait voir une vive contrainte
De ne pouvoir fervir ce Père à fon déclin .
Sous un tiffu de laine un quatrième enfin
Entretient des les pieds la chaleur prefqu'éteinte .
Une Soeur déjà mère , inftruite en l'art d'aimer ,
Tendre & belle fans impoſture ,
Orne auffi cette Scène où brille la nature ,
Et tient un livre pour charmer
Les maux que ce Vieillard endure.
La Mère les voir tous à l'envi s'animer :
La Mère fufpend un ouvrage
Deftiné pour ce digne Epoux ,
Et lit dans l'avenir tout ce que lui préſage
Pour elle- même un spectacle fi doux.
Le plus jeune de la famille ,
Un enfant , qui comptoit à peine trois printems ,
Fruit précieux de l'hymen de la Fille , .⠀
Veut aufli prendre part à des foins ſi touchans ,
Accourt de fes bras innocens
Offrir le foible miniſtère ,
Et de fon jeune coeur fuivant le mouvement ,
Pour diftraire l'ennui du refpectable Père ,
Lui préfente un oifeau qu'il chérit tendrement.
Ce dernier trait fit répandre des larmes
A l'Ecrivain qui juſques à ce jour
Avoit du filial amour
Ofé défigurer les charmes.
Sa Raifon applaudit , fon coeur troublé fe rend :
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Son coeur convient que fi l'Etre fuprême
Ne nous infpiroit pas cet amour en naiſſant ,
Il faudroit pour l'honneur de l'humanité même ›
Eriger en vertu ce pieux fentiment.
Par M. l'Abbé AU BERT?
.CONTE MORAL ,
DONT L'idée eft prife du Tableau de
M. GREUZE , exposé au Sallon du
Louvre.
Iz fut un fiécle où la licence L
Régnoit dans les efprits ainſi que dans les moeurs ;
Où le hardi Sophiſme , uſurpant les honneurs
Dûs à la modefte Science ,
Tâchoit d'accréditer de funeftes erreurs.
Tel fe mettoit au rang des plus fages Auteurs ,
Quin'avoit envers fes femblables
Que le mérite affreux de dégager leurs coeurs
Des liens les plus reſpectables.
Un de ces Ecrivains prétendoit démontrer
Qu'on n'eſt tenu de révérer
Ceux à qui l'on doit la naiſſance ,
Qu'autant qu'ils ont pris foin de former notre eng
fance.
Quant à cet inſtinct précieux ,
Qui nous porte à chériren eux notre exiſtence ,
Ce n'étoit au fond qu'ignorance ,
Que préjugé , que foibleffe à fes yeux.
La vie étoit un préfent odieux ,
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Fruit du hazard & de l'incontinence ,
Qui ,fuivant le ſyſtéme outré
De ce Docteur dénaturé ,
N'impofoit à nos coeurs nulle reconnoiſſance .
Le Ciel prit foin de l'éclairer.
Vers un Bourg , où du premier âge
Les vertus fembloient refpirer ,
Le Ciel guida les pas de ce prétendu Sage.
Un logis fe préfente où des Enfans heureux.
Envers un Père infirme acquittoient la nature ;
Heureux par la voluptépure
Qu'au premier des devoirs attachèrent les Dieux.
Un fauteuil fimple étoit le trône
Où fur un couffin de duvet ,
Le Vieillard d'un air fatisfait
Recevoit ces doux foins que l'amour affaiſonne.
Ses bras tomboient , privés de fentiment ;
Son coeur feul eft entier & vole fur fa bouche :
De fes Enfans la piété le touche.
Son Gendre , leur donnant l'exemple en ce moment
,
Aidé par une Soeur aimable
Qui foutenoit ce corps foible & fouffrant ,
Nourriffoit de fes mains ce Père reſpectable.
Un autre Enfant s'avance & porte un vafe plein
盧
De la liqueur enchanterelle
Qui confole , ranime & foutient la vieilleſſe .
Un troifiéme , à fon air impatient , chagrin ,
ОСТОВКЕ. 1763. 31
Trop jeune encor , fait voir une vive contrainte
De ne pouvoir fervir ce Père à fon déclin .
Sous un tiffu de laine un quatrième enfin
Entretient des les pieds la chaleur prefqu'éteinte .
Une Soeur déjà mère , inftruite en l'art d'aimer ,
Tendre & belle fans impoſture ,
Orne auffi cette Scène où brille la nature ,
Et tient un livre pour charmer
Les maux que ce Vieillard endure.
La Mère les voir tous à l'envi s'animer :
La Mère fufpend un ouvrage
Deftiné pour ce digne Epoux ,
Et lit dans l'avenir tout ce que lui préſage
Pour elle- même un spectacle fi doux.
Le plus jeune de la famille ,
Un enfant , qui comptoit à peine trois printems ,
Fruit précieux de l'hymen de la Fille , .⠀
Veut aufli prendre part à des foins ſi touchans ,
Accourt de fes bras innocens
Offrir le foible miniſtère ,
Et de fon jeune coeur fuivant le mouvement ,
Pour diftraire l'ennui du refpectable Père ,
Lui préfente un oifeau qu'il chérit tendrement.
Ce dernier trait fit répandre des larmes
A l'Ecrivain qui juſques à ce jour
Avoit du filial amour
Ofé défigurer les charmes.
Sa Raifon applaudit , fon coeur troublé fe rend :
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Son coeur convient que fi l'Etre fuprême
Ne nous infpiroit pas cet amour en naiſſant ,
Il faudroit pour l'honneur de l'humanité même ›
Eriger en vertu ce pieux fentiment.
Par M. l'Abbé AU BERT?
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