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1
p. 93-106
CE PETIT OUVRAGE fut fait après la maladie du Roi, & à son retour de l'armée :
Début :
UN jeune Prince qui fait les délices d'une Nation puissante, & qui est le [...]
Mots clefs :
Francus, Gloire, Prince, Hermas, Héros, Gloires, Temps, Dieux, Roi, Terre, Pays, Orgueil, Admiration, Minerve, Peuples, Alexandre
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texteReconnaissance textuelle : CE PETIT OUVRAGE fut fait après la maladie du Roi, & à son retour de l'armée :
CE PETIT OUVRAGE futfait après
la maladie du Roi , & à son retour de
l'armée:
UN jeune Prince qui fait les délices
d'une Nation puiſſante , & qui eſt le
fils d'un des plus grands Rois de la Terre,
s'entretenoit il y a quelque tems ſur differentes
matières avec deux ou trois Seigneurs
de ſa Cour.
L'un deux en parlant de l'Empereur Auguſte
rapporta de lui une actiongénéreuſe ,
qui , comme il arrive affés ſouvent en pareil
cas, fut comparée à des actions à peu - près
du même genre , & qui inſenſiblement fit
naître une queſtionbien intéreſſante..
Il s'agiſſoit de ſçavoir en quoi conſiſtoit
la véritable grandeur d'un Prince , & le quel
;
94 MERCURE DE FRANCE.
de tous les Rois que nous vante l'Hiſtoire ,
étoit celui dont lamémoire méritoit le plus
de reſpect & de vénération : Chacun penſe
àſa maniere , & il paroiſſoit que les ſentimens
alloient être affés partagés là-deſſus,
forſqu'on vit entrer un autre Seigneur qui
tenoit des papiers à ſa main : je viens, ditil
au Prince , de rencontrer un inconnu qui
m'a prié avec inſtancede vous préſenter ce
Manufcrit , & qui s'eſt retiré enſuite ſans
merien dire davantage. Je n'ai pas crû devoic
vous le donner ſans ſçavoir à peu près dequoi
il s'agiſſoit ; j'en ai lû les premieres
feuillesqui m'ont aflés amuſé ,&je vous l'ap
porte; il n'eſt pas long , Prince , & fi vous
ſouhaitez d'en entendre la lecture , je vais
vous la faire moi - même: le Prince y conſentit;
on ne ſongea plus à la queſtion qu'on
avoit voulu d'abord agiter ; on lut , & voici
mot pour mot ce qui étoit contenu dans le
Manufcrit dont j'ai une copie & que l'Auteur
lui - même m'a permis de donner au
public.
כ ১ Le fils d'Uliſſe n'eſt pas le ſeul Prince
>> avec qui Minerve , la Déeſſe de la Sageſſe,
ait bien voulu voyager pour l'inſtruire : on
ſçait par d'anciennes relations qu'elle a
> pris autrefois le mêmeſoin du fils d'un Roi
désGaules.
>>Ce fut ſous la figure de Mentorqu'elle
ΜΑΙ 1746.
accompagna Télémaques ce fut ſous
■ celle du ſage Hermas qu'elle ſuivit Francus
- ( c'eſt le nom du jeune Prince dont
>>nous parlons , qui n'étoit point encore for.
> ti du lieu de ſa naiſſance , & que fon pere
>>envoyoit à la Cour d'un Roi fort âgé , qui
» en qualité de parent demandoit à le con-
>>noitre , qui n'ayant point d'enfans luidef
.. tinoit ſa ſucceſſion , & qui vouloit le mon-
>>trer à ſes peuples avant que de mourir. )
>>Francus partit donc avec le ſage Her-
>mas qui fut chargé de le conduire. Ce
>>Prince avoit naturellement beaucoup
•d'eſprit& les inclinations lesplus nobles;
il n'y avoit rien de grand &de vertueux
qu'on ne dût attendre de lui , pourvû qu'il
>ne ſe méprit point dans le choix des Vertus
; car il yen a de faufſes qui ne font que
>>des vices impoſans&fuperbes ; enun mot
>> l'orgueil a les ſiennes , & c'eſt précisément
avec une ame haute , qu'un jeune Prince
>>ſans expérience peut s'y tromper; mais
> c'eſt à quoi Francus n'étoit pas expoſé avec
ſon guide qui avoit de grandes vues ſur lui,
»& qui n'artendoit que l'occaſion de les lui
»déclarer. Ils étoient au dixiéme jour de
>> leur départ , & ils traverſoient le matin
une vaſte plaine où l'on pouvoit voir en-
>core affes diſtinctement la forme d'un
- camp. Francus s'arrêta & parut examiner
96MERCURE DE FRRANCE.
>avec attention. Voici un lieu célébre ;
>>mais que l'humanité rend triſte à voir ,
25tout intérêt de Patrie à part , lui dit Her-
-mas; du tems de votre ayeul, deux nom-
১১ breuſes armées s'y ſont trouvées affem-
,blées l'une contre l'autre ; elles en vinrent
» aux mains ; le carnage y fut terrible , &
>>votre ayeul après bien du ſang répandu
yremporta une victoire complette qui lui
ſoumit toute une Province.
>Que ce fut un beau jourpour lui , s'écria
Francus avec uneſpéce de tranſport !
quand me verrai-je à mon tour à la tête
d'une armée? Hermas ſourit de ce difcours.
> Il vous tarde donc déja de conquérir &de
vaincre ? lui dit-il , eſt- ce là la gloire qui
>> vous touche le plus? Oui , je ľavoue , ré-
> pondit Francus ; je n'en connois point de
>>plus digne de charmerun Prince , ni de
>>plus convenable au rang que nous renons
• fur laTerre. Ily ad'autres gloires pour le
reſte des hommes; celle-ci n'eſt ſpéciale-
»ment accordée qu'à nous ; les Dieux en ont
,, fait l'appanage de notre fortune. La gloire
» de Cyrus , d'Alexandre , de Céfar , celle
>>>de tous les Héros , voilà la mienne. Je
>> ne me ſens point au-deſſous d'eux par mon
.. courage , & quand je lis leurHiſtoire , je
>>brûle de les égaler par mes actions :
Francus , lui repartit Hermas , en
jettant
ΜΑΙ 1746. 97
33
» en jettant ſur lui un regard qui le pénétra :
>>vous dites vrai , ceux dont vous parlez
» n'ont pas eû plus de courage que vous ,
»&cela ſeul leur a ſuffi pour acquérir cette
> gloire qui vous charme ; mais il en eſtune
infiniment plus rare , & fans comparaiſon
>>plus reſpectable , qui ne s'acquiert qu'avec
>>des vertus que ces ſimples Conquéransn'a-
>>voient pas & que vous avez : cette gloire
» cherie du Ciel & de la Terre & que la rai-
» ſon même appelle gloire , voilà la votre ,
.,voilà celle dont les Dieux n'ont réſervé la
>>plénitude qu'à vospareils , celle qui les fait
»reſſembler à ces Dieux même.
Oùeſt elle donc , lui dit Francus ? en quoi
conſiſte - t - elle ? vous me ſurprenez , je ne
connois que celle des Heros que je viens de
citer , c'eſt la ſeule gloire qui ait fait retentir
le monde d'un bruit& d'une admiration qui
durent encore : Je vous ai nommé mes Heros,
Hermas, nommez moi les votres dont je
n'ai point entendu parler. »
De ceux que vous appellez les votres , ou
du moins de leurs ſemblables , on en a vû
preſque dans tous les ſiècles , lui dit Hermas;
à peine tous les tems en ont-ils montré quelques
uns des miens.
On parle encore avec étonnement des
votres; il eſt vrai ; on ſe plaît à conſidérer
leur gloire ſuperbe & formidable; tout a
E
98 MERCURE DE FRANCE.
1.
pliéſous eux; on ſe met à leur place ; c'eſt
de là qu'on les admire , & fi à leur exem.
ple vous ne voulez etre grand qu'aujugement
de notre orgueil , il ne vous ſera pas difcile
d'être admiré comme eux.
Mais vos Heros puniſſent eux-mêmes la
Terre de cette imprudente admiration qu'elle
a pour eux , & loin de l'en punir à votre
tour, c'eſt à vous , Francus , à l'en guérir pour
jamais , à la déſabuſer de ces Heros qui la
ſéduiſent , à lui montrer à quelle gloire elle
doit ſes hommages ; il faut que la votre
apprenne aux hommes à ne plus eſtimer
dans les Princes que la véritable.
La gloire dont vous me parlez , mérite
ſans doute qu'on la préfere , dès que vous
l'eſtimez tant , lui dit Francus, le ſageHermas
ne ſçauroit s'y méprendre , mais encore
une fois je ne la connois point, & vous ne
m'en dites pas affés pour achever de m'inftruire.
Il n'eſt pas néceſſaire de m'expliquet
mieux , répondit Hermas , vous la verrez
Francus , vous la verrez avec celle de vos
Heros , & je ſuis fûr que votre coeur vous
avertira de ce qu'elle vaut ; vous n'aurezbe
foin que de lui pour ſçavoir la diftinguer vou
même.
Je la verrai , dites -vous, repartit Francu
avec ſurpriſe, je ne vous entends point , le
ΜΑΙ وو . 1746
differentes eſpéces de gloire dont nous parlons
peuvent- elles ſe voit autrement que
dans l'Hſtoire ?
Ne vous étonnez point de mon diſcours ,
lui dit Hermas ; mes pareils ont des connoifſances
qui les mettent au-deſſus des autres
hommes ; il ne nous eſt pas toujours permis
de les manifeſter , mais les Dieux qui vous
aiment & qui veillent ſur vous m'ordonnent
aujourd'hui d'employer les miennes en
votre faveur.
Oui , Prince , je ſçais un lieu ſur la terre
où toutes les gloires de vos pareils exiſtent
perſonnifiées , mais où tous les hommes ne
les apperçoivent pas de même .
L'avantage de les voir telles qu'elles font ,
&de bien juger d'elles, n'eſt réſervé qu'aux
hommes vraiment généreux , qu'à ceux qui
ont une véritable élévation dans l'ame ;
tout mortel , ou tout Prince qui n'a que de
l'orgueil , & qui n'aſpire qu'aux fuffrages du
notre , qui eſt plus jaloux de ſurprendre
notre eſtime que de la mériter , & qui s'imagine
qu'on eſt grand quand on eft célébre,
celui- là voit mal les differentes fortes de
gloires c'eſt la vanité de ſes idées qui décide
dujugementqu'il en porte.
Ehbien ! lui dit Francus, ce lieu dont vous
parlez & où je dois m'inſtruire , puis-je me
Hater de le voir bien-tôt ? nous y allons ,
Eij
10 MERCURE DE FRANCE.
:
répondit Hermas , je vous y méne depuis
notre départ, & nous y arriverons demain ,
mais votre ſuite nous géneroit , & je lui al
déja donné ordre de votre part de refter
ce ſoiroù nous nous arrêterons, &de nous y
attendre.
Francus ne lui répondit qu'en l'embra
fant; je vous fuis , lui dit- il , je me livre
vous avec autant de confiance quej'en aurois
pourunDieumême , qui ſeroit mon guide;
c'étoit l'impreſſion de la Divinité preſente
qui le faiſoit parler ainfi , & le lendemain,
l'Aurore commençoit à peine à diſliper les
ombres de la nuit quand ils partirent.
Cen'étoit pasque la Déeſſe eût beſoin d'aller
loin ni deparcourir de grands eſpacespour
arriver où elle avoit deſſein de mener Francus;
les Dieux font ce quils veulent , & le
ſpectacle qu'elle lui deſtinoit pouvoit ſe trou
ver partout, elle étoit même rentrée ſans
l'en avertir dans les Etats de ſon pere , & ce
pendant la Déeſſe feignoit de le håter, pour
Jui cacher ſa puiſſance , & lui perfuade
qu'il s'agiffoit d'un vrai voyage,
Au fortir d'une allés grande forêt qui
avoit borné leur vûe , ils apperçurent d'affes
loin encore une enceinte qui contenoit de
vaſtes édifices d'une Architecture extrêmement
hardie quoiqu'irréguliere , mais dos
pluſieurs s'élevoient fi haut , qu'on ne conc
ΜΑΪ 1746. 101
voit pas que quelqu'un put y faire ſa demeure
? Que vois -je, dir Francus ? à quoi
ſervent ces bâtimens dont la hauteur va ſe
perdre dans les airs : Nous voici au ſéjour
des gloires , répartit Hermas , & ces Edifices
ſont autantde Palais dont les plus élévés
appartiennent, aux gloires les plus célébres ,
&qui ont fait le plus de bruit dans le monde.
Je ne ſçais ſi je me trompe , dit quelques
momens après Francus , mais il meſemble
que cesPalais contretout ordre naturel baifſent
à mesure que nous nous én approchons
; je ne les trouve plus ſi hauts.
Vous commencez à les bien voir , repartitHermas
, entrons , les gloires vous atteindent
pour ſe diſputer votre conquête.
En voici déja une qui s'avance avec tout
fon cortége , & qui paroît l'emporter fur
toutes les autres.
C'étoit celle d'Alexandre. Francus ſe
taiſoit. Il étoit faifi d'une admiration qui
ne lui permettoit pas de répondre.
Quelle est - belle , s'écria-t-il enfuite ,
quelle a d'éclat , & que ſa fierté m'enchante!
filsde Roi, lui cria t-elle alors à quelque
diſtance de lui, mais en s'approchant toujours,
ne vas pas plus loin , épargne toi un examen
inutile , toutes les gloires que tu vois font
inférieures àcelle qui t'appello, & c'eſt à moi
qu'il faut que tu te livres , viens, que je t'ani
Eiij
102 MERCURE DE FRANCÉ.
me de mon fouffle , & que j'imprime ſut
ton front le ſceau de l'immortalité.
Pendant qu'elle parloit , Francus qui la
conſidéroit de plus près , & qui déméloit
mieux tout ce qui l'entourroit , fentoit déja
diminuer ſon admiration pour elle ; ſaphyſionomie
fiére lui paroſſoit dure & même
un peu féroce , & dans le nombre des perſonnages
qui compoſoient ſa ſuite , il en obſervoit
quelques uns qui ne lui plaifoientpas:
Apprenez - moi , je vous prie , lui dit- il ,
quelles font ces figures hydeuſes que j'apperçois
parmi ces autres , & qui ſemblent
vouloir échapper à mes regards : alors une
de ces figures parla ; puiſque tu nous as remarquées
, dit - elle , il nous eft ordonné de
te répondre: Je m'appelle l'Orgueil effrené,
& celle-ci eſt la Cruauté inutile ; c'eſt par
moi qu'Alexandre alla ſubjuguer des peuples
éloignés & tranquilles , c'eſt elle qui les
égorgeoit dans leur fuite.
A quoi bon toutes ces queſtions, dit alors
laGloire dont ils'agiffoit? on ne te dit là que
la ſuite inévitable de mes avantures , je
n'exiſterois pas ſans cela : A ces mots une
autre figure terraſſée , à demi déchirée &
en pleurs , fit entendre quelques gémif-
' femens : Fuis , Prince , cria- t- elle enſuite
, ſauves toi du danger d'être tenté par certe
funeſte gloire , & vois l'état où tous ceux
MAI 1746. 103
qui l'ont ſuivie m'ont réduite ; fuis , ne l'écoute
point, c'eſt l'Humanité qui t'en conjure.
5
A peine achevoit- elle ces mots que la
porte du Palaisde cette Gloire s'ouvrit avec
fracas , & laiſſa voir un ſpectacle effroyable.
C'étoit une immenſe étendue de Pays où
triomphoient le ravage , la mort & les crimes.
Ah Ciel ! dit alors Francus en s'é
cartant , à quelle odieuſe Gloire m'arrêtoisje
ici ? une autre auffitôt l'acueillit ; c'étoit
la Gloire d'un Heros du Nord : Viens!
ſuis moi , lui dit- elle , je ſuis moins éten
due, mais je n'en ſuis pas moins étonnante :
Non , lui repliqua-t-il, ta ſuite eſt àpeu près
la même , ou ſi tu veux que je te connoiffe
mieux , ouvres auſſi la porte de ton Palais
avant que je t'écoute.
Cette porte s'ouvrit en effet ,& découvrit
unPays moins vaſte mais auſſi maltraité que
le premier ; à côté de ce pays on en voyoit
un autre qui paroiſſoit déſert , où tout étoit
triſte , languiſſant & dépouillé.
Quelle eft cette autre terre qui paroît , dit
Francus , quelle eſpéce de malheur a-t-elle
éprouvé ?
C'eſt la Patrie du Heros que j'ai illuſtré ,
répondit-elle. Sa Patrie ? reprit - il, a-t-il
donc fallu que ton Heros la ſubjuguât pour
en être le maître ? Non , répondit-elle , elle
ne te paroît un peu fatiguée que pour avoir
ſervià ſes exploits. Eiij
304 MERCURE DEFRANCE.
Sortons , dit alors Francus indigné , forsons
de ces lieux, jene puis les ſouffrir, je ne
demanderois pour toute gloire que celle de
venger la Terre de toutes les Gloires qui
fontici.
Il s'éloignoit en tenant ce diſcours,entrons
dans ce petit ſentier qui s'offre à nous , lui
ditHermas.
Ce ſentier quoique d'abord un peu ſombre
, s'éclairciſſfoit à meſure qu'on avançoit,
&il alloit enfin aboutir au plus beau Pays du
monde, & qui étoit ſous le plus beau Ciel .
A l'entrée de ce Pays ils virent une autre
Gloire qui ſourit avec douceur en les
voyant , qui ne ſe vanta point , qui cependant
avoir l'air noble & majestueux ,
& en même tems modeſte ; elle tenoit la
Valeur d'une main & la ſageſſe de l'autre;
tout ce qui l'entourroit étoit reſpectable ;
l'humanité que Francus venoit de voir ſi déſolée,
ſe retrouvoit ici , & n'y montroit qu'un
viſage où ſe peignoient la Paix, la ſatisfaction&
la Joye.
Vous m'enchantez , lui dit Francus en l'abordant;
on ceſſe d'aimer vos compagnes
en les voyant de près , & vous enflammez
ceux qui vous approchent.
Il ſe livroit donc au plaiſir de la regarder ,
quand tout à coup un nouveau ſpectacle vint
le frapper; c'étoit une foule de guerriers qui
ΜΑΙ 1746. τος
en accompagnoient un qui paroiſſoit . leur
maître; ſa courſe étoit ſi rapide qu'ils avoient
peine à le ſuivre , & il ſembloit aller punir
unennemi téméraire. Ce qui ſurprit le plus
Francus , ce fut de voir à côté du Guerrier
cette aimable Gloire à qui il venoit de parler
, mais dont les traits auparavant fi doux
avoient alors je ne ſçais quoi de menaçant
&de terrible.
Francus n'avoit pas eû le tems de reconnoitre
le Guerrier qu'il avoit vû paſſer. Il
avança dans le Pays , lorſque quelque tems
après il en fortit un cri général de douleur :
Qu'entens-je ?dit-il à Hermas, qu'elle confternation
ſubite ſe répand ici ? dequoi s'agit-
il ? où va ce peuple qui fond en larmes ?
Il interroge alors tous ceux qu'il rencontre;
que vous eſt il arrivé ? leur diſoit- il, je vous
vois troublez ; vous invoquez les Dieux ,
qu'elle eſt votre infortune
Hélas ! il ne vit peut-être plus, lui répondoient
les uns; nous allons le perdre;crioient
les autres : eh ! de qui donc parlez-vous ? répondoit-
il à fon tour : de lui ; eh ! de qui
pourroit-ce être ſi non de lui , de ce Roi notre
pere , notre ami ,& notre maître ? Que
l'ennemi eſt heureux , & que nous ſommes à
plaindre !
Francus à l'aſpect d'une affliction ſi univerſelle
, & dont il voyoit de ſi prodigieux
Ex
106 MERCURE DE FRANCE.
effets , ne pût s'empêcher de pleurer lui
même , & de partager une tendreſſe dont
il n'avoit pas eû encore la moindre idée.
Il continue d'avancer , & comme les inftructions
que lui donnoit Minerve devoient
être rapides , ſur la fin du jour, il vit la
joye fuccéder inſenſiblement à l'affliction ;
il entendit un cri d'allégreſſe aufli général
que l'avoit été le cri de douleur; il vit ce
méme peuple s'égarer dans les raviſſemens ;
il vit des tranſports qu'une joye , même en
démence, n'auroit pu imiter.
Francus étoit pénétré d'étonnement. Eh !
que! eſt donc ce Roiſicher , & en même
tems ſi intrépide& fi glorieux ? dit il dans ſa
ſurpriſe; quelle gloire que la ſienne ! je ne
l'imaginois pas ; puiſſent les Dieux m'en accorder
une pareille : C'eſt celle de ton pere
que tu choiſis , & tu es actuellement dans
ſon Empire , lui dit alors Minerve qui ſe manifeſta
: le Roi que tu allois trouver n'eſt
plus; des Ambaſſadeurs arrivent demain à
JaCour de ton pere, ils viennent de la part
des peuples t'y reconnoître pour leur Maî
tre; hâte - toi toi -même de rejoindre ton
pere & profites des leçons que tu as reçues.
la maladie du Roi , & à son retour de
l'armée:
UN jeune Prince qui fait les délices
d'une Nation puiſſante , & qui eſt le
fils d'un des plus grands Rois de la Terre,
s'entretenoit il y a quelque tems ſur differentes
matières avec deux ou trois Seigneurs
de ſa Cour.
L'un deux en parlant de l'Empereur Auguſte
rapporta de lui une actiongénéreuſe ,
qui , comme il arrive affés ſouvent en pareil
cas, fut comparée à des actions à peu - près
du même genre , & qui inſenſiblement fit
naître une queſtionbien intéreſſante..
Il s'agiſſoit de ſçavoir en quoi conſiſtoit
la véritable grandeur d'un Prince , & le quel
;
94 MERCURE DE FRANCE.
de tous les Rois que nous vante l'Hiſtoire ,
étoit celui dont lamémoire méritoit le plus
de reſpect & de vénération : Chacun penſe
àſa maniere , & il paroiſſoit que les ſentimens
alloient être affés partagés là-deſſus,
forſqu'on vit entrer un autre Seigneur qui
tenoit des papiers à ſa main : je viens, ditil
au Prince , de rencontrer un inconnu qui
m'a prié avec inſtancede vous préſenter ce
Manufcrit , & qui s'eſt retiré enſuite ſans
merien dire davantage. Je n'ai pas crû devoic
vous le donner ſans ſçavoir à peu près dequoi
il s'agiſſoit ; j'en ai lû les premieres
feuillesqui m'ont aflés amuſé ,&je vous l'ap
porte; il n'eſt pas long , Prince , & fi vous
ſouhaitez d'en entendre la lecture , je vais
vous la faire moi - même: le Prince y conſentit;
on ne ſongea plus à la queſtion qu'on
avoit voulu d'abord agiter ; on lut , & voici
mot pour mot ce qui étoit contenu dans le
Manufcrit dont j'ai une copie & que l'Auteur
lui - même m'a permis de donner au
public.
כ ১ Le fils d'Uliſſe n'eſt pas le ſeul Prince
>> avec qui Minerve , la Déeſſe de la Sageſſe,
ait bien voulu voyager pour l'inſtruire : on
ſçait par d'anciennes relations qu'elle a
> pris autrefois le mêmeſoin du fils d'un Roi
désGaules.
>>Ce fut ſous la figure de Mentorqu'elle
ΜΑΙ 1746.
accompagna Télémaques ce fut ſous
■ celle du ſage Hermas qu'elle ſuivit Francus
- ( c'eſt le nom du jeune Prince dont
>>nous parlons , qui n'étoit point encore for.
> ti du lieu de ſa naiſſance , & que fon pere
>>envoyoit à la Cour d'un Roi fort âgé , qui
» en qualité de parent demandoit à le con-
>>noitre , qui n'ayant point d'enfans luidef
.. tinoit ſa ſucceſſion , & qui vouloit le mon-
>>trer à ſes peuples avant que de mourir. )
>>Francus partit donc avec le ſage Her-
>mas qui fut chargé de le conduire. Ce
>>Prince avoit naturellement beaucoup
•d'eſprit& les inclinations lesplus nobles;
il n'y avoit rien de grand &de vertueux
qu'on ne dût attendre de lui , pourvû qu'il
>ne ſe méprit point dans le choix des Vertus
; car il yen a de faufſes qui ne font que
>>des vices impoſans&fuperbes ; enun mot
>> l'orgueil a les ſiennes , & c'eſt précisément
avec une ame haute , qu'un jeune Prince
>>ſans expérience peut s'y tromper; mais
> c'eſt à quoi Francus n'étoit pas expoſé avec
ſon guide qui avoit de grandes vues ſur lui,
»& qui n'artendoit que l'occaſion de les lui
»déclarer. Ils étoient au dixiéme jour de
>> leur départ , & ils traverſoient le matin
une vaſte plaine où l'on pouvoit voir en-
>core affes diſtinctement la forme d'un
- camp. Francus s'arrêta & parut examiner
96MERCURE DE FRRANCE.
>avec attention. Voici un lieu célébre ;
>>mais que l'humanité rend triſte à voir ,
25tout intérêt de Patrie à part , lui dit Her-
-mas; du tems de votre ayeul, deux nom-
১১ breuſes armées s'y ſont trouvées affem-
,blées l'une contre l'autre ; elles en vinrent
» aux mains ; le carnage y fut terrible , &
>>votre ayeul après bien du ſang répandu
yremporta une victoire complette qui lui
ſoumit toute une Province.
>Que ce fut un beau jourpour lui , s'écria
Francus avec uneſpéce de tranſport !
quand me verrai-je à mon tour à la tête
d'une armée? Hermas ſourit de ce difcours.
> Il vous tarde donc déja de conquérir &de
vaincre ? lui dit-il , eſt- ce là la gloire qui
>> vous touche le plus? Oui , je ľavoue , ré-
> pondit Francus ; je n'en connois point de
>>plus digne de charmerun Prince , ni de
>>plus convenable au rang que nous renons
• fur laTerre. Ily ad'autres gloires pour le
reſte des hommes; celle-ci n'eſt ſpéciale-
»ment accordée qu'à nous ; les Dieux en ont
,, fait l'appanage de notre fortune. La gloire
» de Cyrus , d'Alexandre , de Céfar , celle
>>>de tous les Héros , voilà la mienne. Je
>> ne me ſens point au-deſſous d'eux par mon
.. courage , & quand je lis leurHiſtoire , je
>>brûle de les égaler par mes actions :
Francus , lui repartit Hermas , en
jettant
ΜΑΙ 1746. 97
33
» en jettant ſur lui un regard qui le pénétra :
>>vous dites vrai , ceux dont vous parlez
» n'ont pas eû plus de courage que vous ,
»&cela ſeul leur a ſuffi pour acquérir cette
> gloire qui vous charme ; mais il en eſtune
infiniment plus rare , & fans comparaiſon
>>plus reſpectable , qui ne s'acquiert qu'avec
>>des vertus que ces ſimples Conquéransn'a-
>>voient pas & que vous avez : cette gloire
» cherie du Ciel & de la Terre & que la rai-
» ſon même appelle gloire , voilà la votre ,
.,voilà celle dont les Dieux n'ont réſervé la
>>plénitude qu'à vospareils , celle qui les fait
»reſſembler à ces Dieux même.
Oùeſt elle donc , lui dit Francus ? en quoi
conſiſte - t - elle ? vous me ſurprenez , je ne
connois que celle des Heros que je viens de
citer , c'eſt la ſeule gloire qui ait fait retentir
le monde d'un bruit& d'une admiration qui
durent encore : Je vous ai nommé mes Heros,
Hermas, nommez moi les votres dont je
n'ai point entendu parler. »
De ceux que vous appellez les votres , ou
du moins de leurs ſemblables , on en a vû
preſque dans tous les ſiècles , lui dit Hermas;
à peine tous les tems en ont-ils montré quelques
uns des miens.
On parle encore avec étonnement des
votres; il eſt vrai ; on ſe plaît à conſidérer
leur gloire ſuperbe & formidable; tout a
E
98 MERCURE DE FRANCE.
1.
pliéſous eux; on ſe met à leur place ; c'eſt
de là qu'on les admire , & fi à leur exem.
ple vous ne voulez etre grand qu'aujugement
de notre orgueil , il ne vous ſera pas difcile
d'être admiré comme eux.
Mais vos Heros puniſſent eux-mêmes la
Terre de cette imprudente admiration qu'elle
a pour eux , & loin de l'en punir à votre
tour, c'eſt à vous , Francus , à l'en guérir pour
jamais , à la déſabuſer de ces Heros qui la
ſéduiſent , à lui montrer à quelle gloire elle
doit ſes hommages ; il faut que la votre
apprenne aux hommes à ne plus eſtimer
dans les Princes que la véritable.
La gloire dont vous me parlez , mérite
ſans doute qu'on la préfere , dès que vous
l'eſtimez tant , lui dit Francus, le ſageHermas
ne ſçauroit s'y méprendre , mais encore
une fois je ne la connois point, & vous ne
m'en dites pas affés pour achever de m'inftruire.
Il n'eſt pas néceſſaire de m'expliquet
mieux , répondit Hermas , vous la verrez
Francus , vous la verrez avec celle de vos
Heros , & je ſuis fûr que votre coeur vous
avertira de ce qu'elle vaut ; vous n'aurezbe
foin que de lui pour ſçavoir la diftinguer vou
même.
Je la verrai , dites -vous, repartit Francu
avec ſurpriſe, je ne vous entends point , le
ΜΑΙ وو . 1746
differentes eſpéces de gloire dont nous parlons
peuvent- elles ſe voit autrement que
dans l'Hſtoire ?
Ne vous étonnez point de mon diſcours ,
lui dit Hermas ; mes pareils ont des connoifſances
qui les mettent au-deſſus des autres
hommes ; il ne nous eſt pas toujours permis
de les manifeſter , mais les Dieux qui vous
aiment & qui veillent ſur vous m'ordonnent
aujourd'hui d'employer les miennes en
votre faveur.
Oui , Prince , je ſçais un lieu ſur la terre
où toutes les gloires de vos pareils exiſtent
perſonnifiées , mais où tous les hommes ne
les apperçoivent pas de même .
L'avantage de les voir telles qu'elles font ,
&de bien juger d'elles, n'eſt réſervé qu'aux
hommes vraiment généreux , qu'à ceux qui
ont une véritable élévation dans l'ame ;
tout mortel , ou tout Prince qui n'a que de
l'orgueil , & qui n'aſpire qu'aux fuffrages du
notre , qui eſt plus jaloux de ſurprendre
notre eſtime que de la mériter , & qui s'imagine
qu'on eſt grand quand on eft célébre,
celui- là voit mal les differentes fortes de
gloires c'eſt la vanité de ſes idées qui décide
dujugementqu'il en porte.
Ehbien ! lui dit Francus, ce lieu dont vous
parlez & où je dois m'inſtruire , puis-je me
Hater de le voir bien-tôt ? nous y allons ,
Eij
10 MERCURE DE FRANCE.
:
répondit Hermas , je vous y méne depuis
notre départ, & nous y arriverons demain ,
mais votre ſuite nous géneroit , & je lui al
déja donné ordre de votre part de refter
ce ſoiroù nous nous arrêterons, &de nous y
attendre.
Francus ne lui répondit qu'en l'embra
fant; je vous fuis , lui dit- il , je me livre
vous avec autant de confiance quej'en aurois
pourunDieumême , qui ſeroit mon guide;
c'étoit l'impreſſion de la Divinité preſente
qui le faiſoit parler ainfi , & le lendemain,
l'Aurore commençoit à peine à diſliper les
ombres de la nuit quand ils partirent.
Cen'étoit pasque la Déeſſe eût beſoin d'aller
loin ni deparcourir de grands eſpacespour
arriver où elle avoit deſſein de mener Francus;
les Dieux font ce quils veulent , & le
ſpectacle qu'elle lui deſtinoit pouvoit ſe trou
ver partout, elle étoit même rentrée ſans
l'en avertir dans les Etats de ſon pere , & ce
pendant la Déeſſe feignoit de le håter, pour
Jui cacher ſa puiſſance , & lui perfuade
qu'il s'agiffoit d'un vrai voyage,
Au fortir d'une allés grande forêt qui
avoit borné leur vûe , ils apperçurent d'affes
loin encore une enceinte qui contenoit de
vaſtes édifices d'une Architecture extrêmement
hardie quoiqu'irréguliere , mais dos
pluſieurs s'élevoient fi haut , qu'on ne conc
ΜΑΪ 1746. 101
voit pas que quelqu'un put y faire ſa demeure
? Que vois -je, dir Francus ? à quoi
ſervent ces bâtimens dont la hauteur va ſe
perdre dans les airs : Nous voici au ſéjour
des gloires , répartit Hermas , & ces Edifices
ſont autantde Palais dont les plus élévés
appartiennent, aux gloires les plus célébres ,
&qui ont fait le plus de bruit dans le monde.
Je ne ſçais ſi je me trompe , dit quelques
momens après Francus , mais il meſemble
que cesPalais contretout ordre naturel baifſent
à mesure que nous nous én approchons
; je ne les trouve plus ſi hauts.
Vous commencez à les bien voir , repartitHermas
, entrons , les gloires vous atteindent
pour ſe diſputer votre conquête.
En voici déja une qui s'avance avec tout
fon cortége , & qui paroît l'emporter fur
toutes les autres.
C'étoit celle d'Alexandre. Francus ſe
taiſoit. Il étoit faifi d'une admiration qui
ne lui permettoit pas de répondre.
Quelle est - belle , s'écria-t-il enfuite ,
quelle a d'éclat , & que ſa fierté m'enchante!
filsde Roi, lui cria t-elle alors à quelque
diſtance de lui, mais en s'approchant toujours,
ne vas pas plus loin , épargne toi un examen
inutile , toutes les gloires que tu vois font
inférieures àcelle qui t'appello, & c'eſt à moi
qu'il faut que tu te livres , viens, que je t'ani
Eiij
102 MERCURE DE FRANCÉ.
me de mon fouffle , & que j'imprime ſut
ton front le ſceau de l'immortalité.
Pendant qu'elle parloit , Francus qui la
conſidéroit de plus près , & qui déméloit
mieux tout ce qui l'entourroit , fentoit déja
diminuer ſon admiration pour elle ; ſaphyſionomie
fiére lui paroſſoit dure & même
un peu féroce , & dans le nombre des perſonnages
qui compoſoient ſa ſuite , il en obſervoit
quelques uns qui ne lui plaifoientpas:
Apprenez - moi , je vous prie , lui dit- il ,
quelles font ces figures hydeuſes que j'apperçois
parmi ces autres , & qui ſemblent
vouloir échapper à mes regards : alors une
de ces figures parla ; puiſque tu nous as remarquées
, dit - elle , il nous eft ordonné de
te répondre: Je m'appelle l'Orgueil effrené,
& celle-ci eſt la Cruauté inutile ; c'eſt par
moi qu'Alexandre alla ſubjuguer des peuples
éloignés & tranquilles , c'eſt elle qui les
égorgeoit dans leur fuite.
A quoi bon toutes ces queſtions, dit alors
laGloire dont ils'agiffoit? on ne te dit là que
la ſuite inévitable de mes avantures , je
n'exiſterois pas ſans cela : A ces mots une
autre figure terraſſée , à demi déchirée &
en pleurs , fit entendre quelques gémif-
' femens : Fuis , Prince , cria- t- elle enſuite
, ſauves toi du danger d'être tenté par certe
funeſte gloire , & vois l'état où tous ceux
MAI 1746. 103
qui l'ont ſuivie m'ont réduite ; fuis , ne l'écoute
point, c'eſt l'Humanité qui t'en conjure.
5
A peine achevoit- elle ces mots que la
porte du Palaisde cette Gloire s'ouvrit avec
fracas , & laiſſa voir un ſpectacle effroyable.
C'étoit une immenſe étendue de Pays où
triomphoient le ravage , la mort & les crimes.
Ah Ciel ! dit alors Francus en s'é
cartant , à quelle odieuſe Gloire m'arrêtoisje
ici ? une autre auffitôt l'acueillit ; c'étoit
la Gloire d'un Heros du Nord : Viens!
ſuis moi , lui dit- elle , je ſuis moins éten
due, mais je n'en ſuis pas moins étonnante :
Non , lui repliqua-t-il, ta ſuite eſt àpeu près
la même , ou ſi tu veux que je te connoiffe
mieux , ouvres auſſi la porte de ton Palais
avant que je t'écoute.
Cette porte s'ouvrit en effet ,& découvrit
unPays moins vaſte mais auſſi maltraité que
le premier ; à côté de ce pays on en voyoit
un autre qui paroiſſoit déſert , où tout étoit
triſte , languiſſant & dépouillé.
Quelle eft cette autre terre qui paroît , dit
Francus , quelle eſpéce de malheur a-t-elle
éprouvé ?
C'eſt la Patrie du Heros que j'ai illuſtré ,
répondit-elle. Sa Patrie ? reprit - il, a-t-il
donc fallu que ton Heros la ſubjuguât pour
en être le maître ? Non , répondit-elle , elle
ne te paroît un peu fatiguée que pour avoir
ſervià ſes exploits. Eiij
304 MERCURE DEFRANCE.
Sortons , dit alors Francus indigné , forsons
de ces lieux, jene puis les ſouffrir, je ne
demanderois pour toute gloire que celle de
venger la Terre de toutes les Gloires qui
fontici.
Il s'éloignoit en tenant ce diſcours,entrons
dans ce petit ſentier qui s'offre à nous , lui
ditHermas.
Ce ſentier quoique d'abord un peu ſombre
, s'éclairciſſfoit à meſure qu'on avançoit,
&il alloit enfin aboutir au plus beau Pays du
monde, & qui étoit ſous le plus beau Ciel .
A l'entrée de ce Pays ils virent une autre
Gloire qui ſourit avec douceur en les
voyant , qui ne ſe vanta point , qui cependant
avoir l'air noble & majestueux ,
& en même tems modeſte ; elle tenoit la
Valeur d'une main & la ſageſſe de l'autre;
tout ce qui l'entourroit étoit reſpectable ;
l'humanité que Francus venoit de voir ſi déſolée,
ſe retrouvoit ici , & n'y montroit qu'un
viſage où ſe peignoient la Paix, la ſatisfaction&
la Joye.
Vous m'enchantez , lui dit Francus en l'abordant;
on ceſſe d'aimer vos compagnes
en les voyant de près , & vous enflammez
ceux qui vous approchent.
Il ſe livroit donc au plaiſir de la regarder ,
quand tout à coup un nouveau ſpectacle vint
le frapper; c'étoit une foule de guerriers qui
ΜΑΙ 1746. τος
en accompagnoient un qui paroiſſoit . leur
maître; ſa courſe étoit ſi rapide qu'ils avoient
peine à le ſuivre , & il ſembloit aller punir
unennemi téméraire. Ce qui ſurprit le plus
Francus , ce fut de voir à côté du Guerrier
cette aimable Gloire à qui il venoit de parler
, mais dont les traits auparavant fi doux
avoient alors je ne ſçais quoi de menaçant
&de terrible.
Francus n'avoit pas eû le tems de reconnoitre
le Guerrier qu'il avoit vû paſſer. Il
avança dans le Pays , lorſque quelque tems
après il en fortit un cri général de douleur :
Qu'entens-je ?dit-il à Hermas, qu'elle confternation
ſubite ſe répand ici ? dequoi s'agit-
il ? où va ce peuple qui fond en larmes ?
Il interroge alors tous ceux qu'il rencontre;
que vous eſt il arrivé ? leur diſoit- il, je vous
vois troublez ; vous invoquez les Dieux ,
qu'elle eſt votre infortune
Hélas ! il ne vit peut-être plus, lui répondoient
les uns; nous allons le perdre;crioient
les autres : eh ! de qui donc parlez-vous ? répondoit-
il à fon tour : de lui ; eh ! de qui
pourroit-ce être ſi non de lui , de ce Roi notre
pere , notre ami ,& notre maître ? Que
l'ennemi eſt heureux , & que nous ſommes à
plaindre !
Francus à l'aſpect d'une affliction ſi univerſelle
, & dont il voyoit de ſi prodigieux
Ex
106 MERCURE DE FRANCE.
effets , ne pût s'empêcher de pleurer lui
même , & de partager une tendreſſe dont
il n'avoit pas eû encore la moindre idée.
Il continue d'avancer , & comme les inftructions
que lui donnoit Minerve devoient
être rapides , ſur la fin du jour, il vit la
joye fuccéder inſenſiblement à l'affliction ;
il entendit un cri d'allégreſſe aufli général
que l'avoit été le cri de douleur; il vit ce
méme peuple s'égarer dans les raviſſemens ;
il vit des tranſports qu'une joye , même en
démence, n'auroit pu imiter.
Francus étoit pénétré d'étonnement. Eh !
que! eſt donc ce Roiſicher , & en même
tems ſi intrépide& fi glorieux ? dit il dans ſa
ſurpriſe; quelle gloire que la ſienne ! je ne
l'imaginois pas ; puiſſent les Dieux m'en accorder
une pareille : C'eſt celle de ton pere
que tu choiſis , & tu es actuellement dans
ſon Empire , lui dit alors Minerve qui ſe manifeſta
: le Roi que tu allois trouver n'eſt
plus; des Ambaſſadeurs arrivent demain à
JaCour de ton pere, ils viennent de la part
des peuples t'y reconnoître pour leur Maî
tre; hâte - toi toi -même de rejoindre ton
pere & profites des leçons que tu as reçues.
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