Résultats : 112 texte(s)
Accéder à la liste des mots clefs.
Détail
Liste
1
p. 173-190
Histoire de la Veuve & de M. de la Forest. [titre d'après la table]
Début :
Ces Lions n'ont pû estre domtpez, qu'il ne nous en [...]
Mots clefs :
Amour conjugal, Mari, Femme, Mort, Foule de soupirants, Mr de la Forêt, Veuve, Argent, Désirs, Coquetterie, Machines, Receveur, Perfide
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Histoire de la Veuve & de M. de la Forest. [titre d'après la table]
Ces Lions n'ont pû eſtre
domptez , qu'il ne nous en ait couſté unpeude ſang ; &voi- cyune Avanture que ce fang
répandu a produite.
Paffez,Héros , paſſez , venez
courirnos Plaines ,
GALANT. 127
Le
*
HEQUR
PON
La Femme d'un Capitaine d'Infanterie parut un parfait modele d'amour conjugal, tant que ſonMary veſcut. Ses Voi- fins , ſes Parens , & ſes Amis ,
n'étoient occupez qu'à eſſuyer les larmesqu'elle verſoitquand il partoit pour l'armée.
moindre bruit d'une Bataille ,
ou d'un Siege la deſeſperoit elle enpouſſoitdes cris quifai- foient compaffion à tout le monde , &rien n'euſt égalé là haute réputation où la mettoit une ſi juſte tendreſſe , ſi elle fuſt morte avant ſon Mary ;
mais par malheurpour fa ver- tu,uncoupdeMouſquet ayant emportéce cher Epoux , cette paffion fi légitime &fi violente ſe démentit. Aprés avoir pleu- ré quelques jours, elle s'ennuya de pleurer ,ſes lamentations
128 LE MERCVRE
K
cefferent , & on n'eut pas de peine à connoiſtre que la dou- leur qu'elle montroit de ſa mort, eſtoit beaucoup moindre que l'artifice qu'elle avoit eu pour faire croire qu'elle l'ai- moit. Comme elle ne fe trouva
pas en état de ſubſiſter dans le monde apres ſa mort, parce qu'il avoit mangé preſque tout fon Bien das le Service, ſes Parens & ſes Amis crûrent qu'il n'y avoit aucun party à pren- dre pour elle , que celuy de fe retirer dans un Couvent, mais
elle estoit bien faite , la retraite ne l'accommodoit pas,&elle jugea plus àpropos de ſuivre le conſeil d'une foule de Soûpi- rans, qui luy perfuaderent fans peinequ'on nemanquoitpoint d'argent quand on ſe vouloit fervirdeſa beauté. Ce fut fur
GALANT. 129
cet honnefte fondementqu'el- le s'embarqua à faire l'épreuve de ſon merite. Plus de penſée de Couvent , elle a des veuës
plus fatisfaiſantes ; & apres avoir balance quelques jours fur qui tomberoit fon premier choix pour commencer une fi noble carriere , elle jette les yeuxfur unCamaradedupau- vreDéfunt , nommé Mª de la
Foreſt , Officier ſubalterne de
ſa Compagnie , qui remplaça bientoft l'Epoux ,&fut enco- re plus aimé. Il demeuraquelque temps unique & paiſible poffeffeur de la jeune Veuve,
& ſa premiere vertu nousdoit faire croire qu'ellen'auroit pas fi -toſt expiré, ſi le maqued'ar- gent n'euſt troublé tout d'un
coup un commerce ſi agrea- blement étably. La finance du
1
130. LE MERCVRE Fantaſſin fut malheureuſemet
trop toſt épuiſée , & il fallut malgré la vertu ſe réfoudre à
chercher quelque autre re- fource. Par hazard un Riche
Receveur, Homme d'un caratere fort amoureux, &de manieres fort liberales,avoit com- mencé à rendre quelques afſi- duitez àla Veuve.Elle avoitde
grands charmes pourluy,mais l'humeur fâcheuſe du Fantaffin l'obligeoit d'étouffer dans ungrand fecret les defirs que ſa coquetterieluyinſpiroit.Ce- pendantle beſoind'arget aug- mentoit toûjours.La Veuve en fait paroiſtre fon chagrin au Financier. Le Financier ouvre
ſa bourſe , &cette facilité à la
tirer d'embarras, avance fi fort
ſes affaires , qu'en peu de jours ilſe voit au comble de ſes fou-
GALANT. 131
1
haits. Le Fantaſſin fait du bruit
dans les premiers mouvemens de ſa jalousie , mais enfinladé- * licateſſe de ſon cœur cede aux
beſoins preſſans deſa Maîtref- - ſe , & il comprend qu'il n'eſt
pas mauvais pour fon propre intereſt, qu'il ait quelque cho- ſe à partager avec un Finan- cier. La Veuve &luy convien- nentdonc de leurs Faits , & il
eſt réſolu que pour ofter àM
le Receveur tout ſujet de gróderie , & tout prétexte de fuf- pendre ſes liberalitez , le Fan- taſſin ne paroiſtra plus dans la Maiſon , &n'y viendraqueſe- ettement , Mr le Receveur
tqui croit que fon merite feul a
chaffé ſonplus redoutableRi- val, s'abandonne àtoute lajoye que luy cauſe ſon inopinée fe- licité, &perfuadé que faMaî10
crettement
132 LE MERCVRE treffe abien voulu renoncer à
tout pour luy , il n'a plus d'au- tres foins que de luy marquer par ſes profufions qu'il meri- toit cette préference. Toutela Maiſon ſe ſent en peu detemps de ſes bienfaits , rien n'y man- que , ce font meubles fur meu- bles , le Fantaſſin y trouve ſon compte,&fansplus s'inquiéter de ce qui ſe paſſe , il vient tous les jours en ſecret partager l'argent duFinancer , &les fa- veursde laVeuve. Ce fortuné
commerce alloit admirablemet
bien , &rien n'euſt eſté égal à
tant de proſpéritez , fi la Con- fidente de cette galante paffion ne ſe fuſt malheureuſemetmis
en teſtede la troubler. C'eſtoit
une vieille Coquette qui de- meuroit dans le voiſinage,aba- donnée tant que la jeuneſſe luy
GALANT. 133 luyavoit permisde l'eſtre, avi- de de toutes fortes de gains , &
la premiere Fourbe de celles de cette noble Profeffion. Le
bonheur de ſa Voifine , & fur
tout l'argentdu Receveur , ne furent pas longtemps ſans luy - faire envie ; mais n'oſant con--
fier à ſes vieux appas le ſoin d'attraper ce qui cauſoit ſa plus forte tentation, elle s'aviſa d'u ne rufe qui luy réüffit. Elle - avoit déja voulu pluſieurs fois donner des ſoupçons deM de la Foreſt au pauvre Receveur,
qui s'obſtinoit toûjours àcroi- re qu'on avoit entierement rompu avec luyselleluy avoit meſme dit en riant , que fi elle l'entreprenoit, elle n'auroit pas de peine à luy faire voir qu'il eſtoit la Dupe de l'un & de l'autre. Elle poufſa enfin la
TomeV. M
134 LE MERCVRE
1
choſe plusloin
;
&unjour que cette rufée Confidente ſceut
qu'il devoit apporter mille écus àla Veuve , elle alla l'attendre
dans le temps que
M' de la Fo- reſt estoit ſeul avec elle dans
un Cabinet qui ne s'ouvroit que pour luy ,&où il entroit ſans eſtre veu par un petit Ef- calier dérobé. Elle nel'eut pas fi-toſt apperçeu,qu'elle courut audevantde luy , &luymon- trant le Degré qui conduiſoit au lieu du paiſible Rendez- vous , elle s'enfuit chez elle ,
apres l'avoir aſſuré qu'il trou- veroit la Veuve avec le Fantaſſin dont il ſe croyoit défait.
Le pauvre Receveur avance
,
& partagé entre la confiance &la crainte , il montoit tout doucement le Degré,quand le Diable qui ſe meſloit ce jour- $
GALAN Τ. 135 làde ſes affaires , luy fait trou- ver une jeune Enfant Niéce de la Veuve , qui le voyant aller au Cabinet où elle avoit veu fa
Tate s'enfermer avec la Foreft,
l'arreſte tout d'un coup, en luy criant qu'on n'entroit point quand M de la Foreſt eſtoit dans le Cabinet avec ſa Tante.
Il n'en fallut pas davantage pour percer le cœurdu Finan- cier. Il fort tout ardent de co--
lere d'une fi funeste Maiſon,
trop heureux , à ce qu'il croit,
d'en avoir ſauvé ſes mille écus.
Il court au plus viſte s'en con- foler avec ſa Confidente , qui s'eſtant dés long-temps prepa- rée àcet évenement, n'oublie
rien de tout ce quipeut empoi- fonner ce qu'il penſe déja de la Veuve. Elle luy conte mille avantures qu'il ſe ſeroit bien M 2
136 LE MERCVRE
1
paſſe de ſçavoir
,
& l'amuſe ſi bien par fes longs difcours ,
qu'elle le retientjuſqu'àdeux heuresdu matin,dansun temps où la vigilance du Guet n'em- peſchoit point qu'on ne volaſt toutes les nuits. Quandle pre- mier deſeſpoir dumal-heureux Receveur fut unpeuappaisé,
il voulut aller chez luy donner quelque repos à ſa douleur ;
mais l'heure eſtant fort induë,
il ne crût pas que l'obſcurité de la nuit fuſt une aſſez ſeûre
ſauvegarde pour ſes mille écus
,
qu'il s'imaginoit avoir ſauvez du naufrage. Il les laiſſa donc endépoſt àcette chere Confi- dentequi venoit de luydonner tant de marques d'une fincere amitié. La perfide qui n'avoit fait jouer toutes ces machines que pour envenir là,receut cet
GALANT. 137
argent avec une joye qui ne ſe peut dire ; & le pauvre Rece- veur fut bien étonné le lendemain , lors que venant pour le retirer de ſes mains,elle le traita de viſionnaire &d'infolent,
af de luy demander ce qu'elle prétendoit qu'il-ne luy euſt * point donné:elle yajoûta mef- me quelques menaces violentes qui firent craindre auRe- ceveur une ſuite de plus fa- cheuſes avantures,& il ſe crût
trop heureux pour éviter l'é- clat qui ne luy pouvoit eſtre que préjudiciable, d'abandon-.
ner pourtoûjours ſes écus , fa Confidente , & fa Maiſtreſſe
domptez , qu'il ne nous en ait couſté unpeude ſang ; &voi- cyune Avanture que ce fang
répandu a produite.
Paffez,Héros , paſſez , venez
courirnos Plaines ,
GALANT. 127
Le
*
HEQUR
PON
La Femme d'un Capitaine d'Infanterie parut un parfait modele d'amour conjugal, tant que ſonMary veſcut. Ses Voi- fins , ſes Parens , & ſes Amis ,
n'étoient occupez qu'à eſſuyer les larmesqu'elle verſoitquand il partoit pour l'armée.
moindre bruit d'une Bataille ,
ou d'un Siege la deſeſperoit elle enpouſſoitdes cris quifai- foient compaffion à tout le monde , &rien n'euſt égalé là haute réputation où la mettoit une ſi juſte tendreſſe , ſi elle fuſt morte avant ſon Mary ;
mais par malheurpour fa ver- tu,uncoupdeMouſquet ayant emportéce cher Epoux , cette paffion fi légitime &fi violente ſe démentit. Aprés avoir pleu- ré quelques jours, elle s'ennuya de pleurer ,ſes lamentations
128 LE MERCVRE
K
cefferent , & on n'eut pas de peine à connoiſtre que la dou- leur qu'elle montroit de ſa mort, eſtoit beaucoup moindre que l'artifice qu'elle avoit eu pour faire croire qu'elle l'ai- moit. Comme elle ne fe trouva
pas en état de ſubſiſter dans le monde apres ſa mort, parce qu'il avoit mangé preſque tout fon Bien das le Service, ſes Parens & ſes Amis crûrent qu'il n'y avoit aucun party à pren- dre pour elle , que celuy de fe retirer dans un Couvent, mais
elle estoit bien faite , la retraite ne l'accommodoit pas,&elle jugea plus àpropos de ſuivre le conſeil d'une foule de Soûpi- rans, qui luy perfuaderent fans peinequ'on nemanquoitpoint d'argent quand on ſe vouloit fervirdeſa beauté. Ce fut fur
GALANT. 129
cet honnefte fondementqu'el- le s'embarqua à faire l'épreuve de ſon merite. Plus de penſée de Couvent , elle a des veuës
plus fatisfaiſantes ; & apres avoir balance quelques jours fur qui tomberoit fon premier choix pour commencer une fi noble carriere , elle jette les yeuxfur unCamaradedupau- vreDéfunt , nommé Mª de la
Foreſt , Officier ſubalterne de
ſa Compagnie , qui remplaça bientoft l'Epoux ,&fut enco- re plus aimé. Il demeuraquelque temps unique & paiſible poffeffeur de la jeune Veuve,
& ſa premiere vertu nousdoit faire croire qu'ellen'auroit pas fi -toſt expiré, ſi le maqued'ar- gent n'euſt troublé tout d'un
coup un commerce ſi agrea- blement étably. La finance du
1
130. LE MERCVRE Fantaſſin fut malheureuſemet
trop toſt épuiſée , & il fallut malgré la vertu ſe réfoudre à
chercher quelque autre re- fource. Par hazard un Riche
Receveur, Homme d'un caratere fort amoureux, &de manieres fort liberales,avoit com- mencé à rendre quelques afſi- duitez àla Veuve.Elle avoitde
grands charmes pourluy,mais l'humeur fâcheuſe du Fantaffin l'obligeoit d'étouffer dans ungrand fecret les defirs que ſa coquetterieluyinſpiroit.Ce- pendantle beſoind'arget aug- mentoit toûjours.La Veuve en fait paroiſtre fon chagrin au Financier. Le Financier ouvre
ſa bourſe , &cette facilité à la
tirer d'embarras, avance fi fort
ſes affaires , qu'en peu de jours ilſe voit au comble de ſes fou-
GALANT. 131
1
haits. Le Fantaſſin fait du bruit
dans les premiers mouvemens de ſa jalousie , mais enfinladé- * licateſſe de ſon cœur cede aux
beſoins preſſans deſa Maîtref- - ſe , & il comprend qu'il n'eſt
pas mauvais pour fon propre intereſt, qu'il ait quelque cho- ſe à partager avec un Finan- cier. La Veuve &luy convien- nentdonc de leurs Faits , & il
eſt réſolu que pour ofter àM
le Receveur tout ſujet de gróderie , & tout prétexte de fuf- pendre ſes liberalitez , le Fan- taſſin ne paroiſtra plus dans la Maiſon , &n'y viendraqueſe- ettement , Mr le Receveur
tqui croit que fon merite feul a
chaffé ſonplus redoutableRi- val, s'abandonne àtoute lajoye que luy cauſe ſon inopinée fe- licité, &perfuadé que faMaî10
crettement
132 LE MERCVRE treffe abien voulu renoncer à
tout pour luy , il n'a plus d'au- tres foins que de luy marquer par ſes profufions qu'il meri- toit cette préference. Toutela Maiſon ſe ſent en peu detemps de ſes bienfaits , rien n'y man- que , ce font meubles fur meu- bles , le Fantaſſin y trouve ſon compte,&fansplus s'inquiéter de ce qui ſe paſſe , il vient tous les jours en ſecret partager l'argent duFinancer , &les fa- veursde laVeuve. Ce fortuné
commerce alloit admirablemet
bien , &rien n'euſt eſté égal à
tant de proſpéritez , fi la Con- fidente de cette galante paffion ne ſe fuſt malheureuſemetmis
en teſtede la troubler. C'eſtoit
une vieille Coquette qui de- meuroit dans le voiſinage,aba- donnée tant que la jeuneſſe luy
GALANT. 133 luyavoit permisde l'eſtre, avi- de de toutes fortes de gains , &
la premiere Fourbe de celles de cette noble Profeffion. Le
bonheur de ſa Voifine , & fur
tout l'argentdu Receveur , ne furent pas longtemps ſans luy - faire envie ; mais n'oſant con--
fier à ſes vieux appas le ſoin d'attraper ce qui cauſoit ſa plus forte tentation, elle s'aviſa d'u ne rufe qui luy réüffit. Elle - avoit déja voulu pluſieurs fois donner des ſoupçons deM de la Foreſt au pauvre Receveur,
qui s'obſtinoit toûjours àcroi- re qu'on avoit entierement rompu avec luyselleluy avoit meſme dit en riant , que fi elle l'entreprenoit, elle n'auroit pas de peine à luy faire voir qu'il eſtoit la Dupe de l'un & de l'autre. Elle poufſa enfin la
TomeV. M
134 LE MERCVRE
1
choſe plusloin
;
&unjour que cette rufée Confidente ſceut
qu'il devoit apporter mille écus àla Veuve , elle alla l'attendre
dans le temps que
M' de la Fo- reſt estoit ſeul avec elle dans
un Cabinet qui ne s'ouvroit que pour luy ,&où il entroit ſans eſtre veu par un petit Ef- calier dérobé. Elle nel'eut pas fi-toſt apperçeu,qu'elle courut audevantde luy , &luymon- trant le Degré qui conduiſoit au lieu du paiſible Rendez- vous , elle s'enfuit chez elle ,
apres l'avoir aſſuré qu'il trou- veroit la Veuve avec le Fantaſſin dont il ſe croyoit défait.
Le pauvre Receveur avance
,
& partagé entre la confiance &la crainte , il montoit tout doucement le Degré,quand le Diable qui ſe meſloit ce jour- $
GALAN Τ. 135 làde ſes affaires , luy fait trou- ver une jeune Enfant Niéce de la Veuve , qui le voyant aller au Cabinet où elle avoit veu fa
Tate s'enfermer avec la Foreft,
l'arreſte tout d'un coup, en luy criant qu'on n'entroit point quand M de la Foreſt eſtoit dans le Cabinet avec ſa Tante.
Il n'en fallut pas davantage pour percer le cœurdu Finan- cier. Il fort tout ardent de co--
lere d'une fi funeste Maiſon,
trop heureux , à ce qu'il croit,
d'en avoir ſauvé ſes mille écus.
Il court au plus viſte s'en con- foler avec ſa Confidente , qui s'eſtant dés long-temps prepa- rée àcet évenement, n'oublie
rien de tout ce quipeut empoi- fonner ce qu'il penſe déja de la Veuve. Elle luy conte mille avantures qu'il ſe ſeroit bien M 2
136 LE MERCVRE
1
paſſe de ſçavoir
,
& l'amuſe ſi bien par fes longs difcours ,
qu'elle le retientjuſqu'àdeux heuresdu matin,dansun temps où la vigilance du Guet n'em- peſchoit point qu'on ne volaſt toutes les nuits. Quandle pre- mier deſeſpoir dumal-heureux Receveur fut unpeuappaisé,
il voulut aller chez luy donner quelque repos à ſa douleur ;
mais l'heure eſtant fort induë,
il ne crût pas que l'obſcurité de la nuit fuſt une aſſez ſeûre
ſauvegarde pour ſes mille écus
,
qu'il s'imaginoit avoir ſauvez du naufrage. Il les laiſſa donc endépoſt àcette chere Confi- dentequi venoit de luydonner tant de marques d'une fincere amitié. La perfide qui n'avoit fait jouer toutes ces machines que pour envenir là,receut cet
GALANT. 137
argent avec une joye qui ne ſe peut dire ; & le pauvre Rece- veur fut bien étonné le lendemain , lors que venant pour le retirer de ſes mains,elle le traita de viſionnaire &d'infolent,
af de luy demander ce qu'elle prétendoit qu'il-ne luy euſt * point donné:elle yajoûta mef- me quelques menaces violentes qui firent craindre auRe- ceveur une ſuite de plus fa- cheuſes avantures,& il ſe crût
trop heureux pour éviter l'é- clat qui ne luy pouvoit eſtre que préjudiciable, d'abandon-.
ner pourtoûjours ſes écus , fa Confidente , & fa Maiſtreſſe
Fermer
Résumé : Histoire de la Veuve & de M. de la Forest. [titre d'après la table]
Le texte relate l'histoire d'une femme, veuve d'un capitaine d'infanterie, qui fut d'abord un modèle de dévotion conjugale. Après la mort de son mari, tué par un coup de mousquet, sa douleur se transforma rapidement en indifférence. Incapable de subvenir à ses besoins seule, elle suivit les conseils de soupirants qui lui suggérèrent d'utiliser sa beauté pour survivre. Elle s'engagea alors dans une relation avec M. de la Forest, un camarade de son défunt mari et officier subalterne. Leur union fut perturbée par des problèmes financiers, ce qui poussa la veuve à accepter les avances d'un riche receveur. Ce dernier, jaloux, fut manipulé par une confidente malveillante qui cherchait à s'emparer de son argent. La confidente, une vieille coquette rusée, fit croire au receveur que la veuve le trompait avec M. de la Forest. Elle l'attira dans un piège en l'envoyant dans un cabinet où il découvrit la nièce de la veuve, ce qui le convainquit de la trahison. Désespéré, il confia ses mille écus à la confidente, qui le trahit en refusant de les lui rendre le lendemain.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
2
p. 85-106
LETTRE DE Mr LE *** A Mrs de ***
Début :
Si ne sçavois que vous avez de l'amour, & que [...]
Mots clefs :
Vendangeurs, Bal, Village, Femme, Maison, Campagne, Compagnie, Violons, Muscat, Mari, Vendangeuses, Mercure galant, Divertir
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE DE Mr LE *** A Mrs de ***
LETTRE DEM LE***
Sijen
A Mrs de ***
Ijene ſçavoisque vous avez de l'a- mour , &que la belle Perſonne qui vous attache nesçauroit quiter Paris, je nevouspardonneroispas denepointvenirgoûter avec nous lesplaiſirs de la Campagne,dans une Saiſon ou il y ade longues annéesque nousn'avons eu de fi beauxjours. Il semble que le Soleil ſe leve expréspourfaire fa Courà quanti-- téde Gens choisis de l'un &de l'autre Sexequise trouvent presque dans tous:
nos Villages.Chacun rencontre cequi luy est propre , &à la Houlete prés dont on ne s'estpas encoravisé deſeſervir,la viequ'on mene icy meparoist fi libre fiagreable,queje m'imaginevoirquel quefois ce que Monsieur d'Urfe nous a
point des Bergeres de Ligno. Ons'aſſem- bledansles Prairies , on s'entretient au
borddes Ruiffeaux, &quand le temps
GALAN T. 59 de la Promenade eſt passé,les plusgrax- des Villesn'ont point de Divertiſſemens que nousayonsſujet de regreter. Le croi- rez- vous ? Le Bal, maisle Bal en for- me,ſe donne par tout aux environs ;
comme cen'estque beau Monde , on le
court de Village en Village , comme on faitde Quartier en Quartier à Paris dansle Carnaval. Qu'auroit-on àneſe pasréjouir ? Les Pendanges n'ont peut- estre jamais esté si belles la France triomphe de toutesparts ; &file Ciel nousfavorise d'un Automne tout char- mant,leRoy &ſes Miniſtres travail lent à nous faire trouver agreables les plusvilains jours de laplus rudeSaiſon,
parles soins qu'ilsprennent ou de nous procurerla Paix, ou de nous mettre en étatdenepointsentir les incommoditez de la Guerre. Parmy les Bals de nostre Canton ily en eut undernierement dont In nouveauté ne vous surprendrapeut- estrepas moins qu'elle nous surprit. Ie Soupois chez Mr de***. Ie nesçay fu vous leconnoiffez- C'est unpetit Homme qui aimefort àvoir fes Amis, & dont laMaiſon est un veritable Bijou. On la
Cvj
60 LE MERCVRE
vient voirde tous les costez. Le Lardin
en est fort proprement entretenu. Outre leMuscat qui couvre un Berceau, ilya
des Espaliers qui raportent lesplus ex- cellens Fruitsqu'on puiſſe manger , &je croy que lepetit Homme enferoit part affez libéralement à ceux qui en admi- rent la beauté , ſiſa Femme qui est un peu la Maistreffe , ne trouvoit qu'il est plus judicieux d'en accommoder certai nes Femmes de la Halle qui laviſitent detemps en temps. Apres que nous eû- imesfoupé, on appreſtoit des Cartes pour une Partie d'Hombre , quand le Mai- ftre de la Maisõqui s'estoit approchédes Fenestres , nous appella pour nous faire.
obſerverplusieursflambeaux qui paroif- foient dans La Campagne , &que nous viſmes s'avancerpeuàpeu vers le Villa ge. Ilsy entrerent, &un peu apres nous entendiſmes grandbruit à la Porte , ой trois Carroſſes c'étoiet arreſtez. Ilsavoiet pouraccõpagnement,fix Hommesàche- val veſtus en Paifans, anſſi-bien que les Cocbers &les Laquais.Ceux qui defcen- dirent du premier Carroffe, aveient des Habits unpeu plus propres , mais pour-
GALANT. 6-r
zansde Paifans comme les autres. 'eſtoient des Violons , qui d'abord qu'ils
furent entrezdans la Court ,firent con- noiſtre en joüant qu'on nevenoit là que
pour d'enfer. La Compagnieſuivit. Elle confiftoit enfix Hommes &quatre Femmes veſtus en Vendangeurs & Vendangeuses. Leurs labits estoient de Satin de Gaze d'argent. Les Hommes avoient depetites Hotes argentées ,les Femmes des Paniers de mesme , &les unes &les autres des Serpetes deVen- dangeurs. On ouvrit une grande Salle,
Six Flambeaux portezpar lesfix Hom- mes qui estoient venus àcheval , prêce- derent les Violons qui furentſuivis de cette galante Troupe de Vendangeurs Les Laquaistirerent aufſfitoft desCar- roffes dequoy éclairer la Salle ; &com- meils ne manquoient de rien , &qu'ils estoient en affezgrand nombre pourdan- fer,onnedemeurapaslong-temps à ne rien faire. Le Maistre &la Maiſtreſſe
du Logis furent pris d'abord. Ilsnesça voientquepenſerde cette imprévenega- lanterie. Ils examinoient commemoyqui pouvoient estre les Gens qui ſe donnoient
62 LE MERCVRE
un ſemblable divertiſſement , & ilne nousfut pas possible de le deviner. Tout
ceque nous fçeûmes parquelques mots qui leur échaperent , &qu'ils croyoient Sedire bas ,c'est qu'il yavoit un Duc
parmyeux. On leur entendit meſme ap- pellerun Page , &à l'air de leur danse &àtoutes leursmanieres , ilparût que c'eſtoiet Perſonnes de la plus hauteQua- lité. Lebruit des Violons attiraincontinent danscette Salle tout ce qu'ily avoit de Gens raisonnables dansle Village.
Lesplus joties Paiſannesy vinrent. Eiles eſtoiet déja accoûtumées àſemeſterpar- my les Damesquand il ſe donnoit quelque Feste. Des Bourgeois curieux ſe maſquerent le mieux qu'ils pûrent , &
on peut dire que ce fut un Bal régulier ,
puisque les Masques en furent ,&qu'il yavoitdu Mondede toute efpece. Apres qu'on eutdansé quelque temps , ceux qui avoientamenéles Violonsdemanderêt à
entrer dans le Iardin,&dirent que puis qu'ilsestoient venus pour vendanger , ils neprétendoietpas qu'õles renvoyaſtſans les avoirmisen beſogne. LaMaiſtreſſe de lamaison tremblapourſes Fruits,&vou
GALANT. 63
lut trouver l'heure induë ;mais le petit Homme qui estoit galant ,s'ofrit à estre teur Conducteur ,&dit en riant , Que tout ce qu'il craignoit , c'eſtoit que des Vendangeuſesd'un ſigrand merite ne vouluſſent vendre cherement leur
temps , &qu'ilne fuſt difficile de les payer. Le Jardin fut ouvert , toute la Troupeyentras,le Muſcat fut vendan- gé, &onn'épargna point les Eſpaliers.
LesHores,les Paniers, tout fut remply de ce qu'ily avoitde plus beau Fruit,&
on ne laiſſapresque rien. Le Ieu parut violent , lesdiscours galans cefferent,le petit Homme devintfroid , så Femme encor davantage. Ils vouloientse plaindre , &se retenoient'; on nesçait àqui onparle quand on parle àdes Gensmas- quez. Ils avoientoicy les noms de Duc &de Page , & en ne voulantpas fou- frirqu'on continuact la vendange , ils craignoient den'estre pas Maistres chez eux. Les faux Vendangeurs s'empes- choient derire autant qu'ilspouvoient ,
&en laiſſoient échaper quelques éclats qu'il leur estoit impoſſible de retenir. Les Intereffez rivient du bout des dents. Le
64 LE MERCVRE
Iardinier la Jardiniere, avec les Do
mestiques les plus groſſiers , querelloient ceux qui dépoüilloient les Arbresfi har diment , &alloient jusqu'à les accuferde vol. C'eſtoit affezfoiblement que leurs Maîtresleur ordonnoient deſe taire. Les
faux , mais pourtant trop veritables Vendangeurs ,redoublerent leurs éclats.
de rire à mesurequ'ils voyoient quelque Espalierd'échargé.
Apres qu'ils eurent cueilly tout ce qu'ilsrencontrerent deplus beau,le Ma- ry voyantque c'estoit un malfans reme de ,voulut faire de neceſſité vertu ; &
afin qu'on ne l'accusat pas d'avoirfouf- fert une Galanterie de mauvaiſe grace,
il les mena dansun endroit oùilyavoit encor quelques Arbres à dépouiller. On luyditque ceferoit pour une autrefois ,
parce que des Vendangeurs de leur im- portance n'estoient pas accoustumez à
travaillerfi long- temps; &tandis qu'un d'entr'eux l'afſfura en termesfort éten dus, qu'il n'auroit pas lieudeſe repentir de l'honneſteté qu'il avoit eue les autres monterent en Carroffe. Celuy- cy prit congé dupetitHomme rejoignit sa ComA
GALANT. 65
-
- pagnie , & tout disparut en mesme- temps. Le trouvay l'Avanture auffi bi- zarre qu'il en fut jamais arrivé à per- Sonne. Le Mary qui faisoit le Rieur en enrageant, me demanda ce que jepensois des Vendangeurs,sa Femme lequerella d'avoir conſenty àeſtre la Dupe deleur Mommerie,&nesçachat tous trois quel jugementfaire de leurprocedé,nousren- tramesdans la Salle ,où nous eûmes un
autreſujet de ſurpriſe. Elle estoit encor toute éclairée d'un afſfez grand nombre deBougies qu'ils yavoient fait mettre
pour le Bal,&cette lumiere nousfit ap- percevoir d'abord ſur la Table une par tie des Fruits que nous croyions empor- tez, & qu'ils yavoient fait laiſſer par leurs Gens. La Maîtreſſe du Logis n'en fut que mediocrement confolée. Ils avoient esté cücillis hors de ſaiſon , &
commeils netuy ſembloient pas propres àcequ'elle avoit reſołu d'en faire , elle n'auroit de long-temps cesséde gronder,
fans une Montre de Diamans qui luy faura aux yeux le plus àpropos du mon- de. Elle estoitfur cette mesme Table,avec deriches Tablettes que nous ouvrimes,
66 LE MERCVRE
où nous trouvâmes ces mots écrits.
D'aſſez illuftres Vendangeuſes , qu'on ne dédaigne pas quelquefois de rece- voir à la Cour, ayant eu enviedevos Muſcats, ont crû qu'elles pouvoient ſe donner le plaifir d'exercer voſtre pa- tience enles vendangeant. N'enmur- murez pas. Il y apeut-eſtre des Gens du plus haut rang qui ſouhaiteroient qu'elles ne les miflent pas àde plus fa- cheuſes épreuves.Quelque rude que vous ait pû eſtre celle cy , elles vous priënt de ne l'oublier jamais ; & afin de vousy engager , elles vous laiſſent cetteMontre qui vous fera ſouvenis d'elles toutes les fois que vous y re- garderez à l'heure qu'elles ont fait le dégaſt de vos plusbeaux Fruits. Lepe- titHommetrouva les Vendangeuſesfort honnestes , & cette Galanterie plût fi
fort àſa Femme ,qu'elleſoubaita qu'on revinst le lendemain vendanger aux meſmesconditions ce qui leur estoit de- meuréde Fruits.
Ienevousparleraypoint ,monCher,
detous les autres Bals qui ſeſont don.
nezdansle voisinage. Ie vous marque
GALAN T. 67
F
-
feulement celny-cyàcausede l'Avantu- re. Elle réjouira ſans doute l'aimable Perſonnequivous empeſche de nousve- nirvoir. Tachez à l'en divertir ,& fi
vousjugezqu'elle merite uneplace dans teMercureGalant faites la conter à
F.Autheur,afinqu'il luy donneles em.
belliſſemens dont elle abesoin. Cependant envoyez-moy fix Exemplaires du Vo.
tume du dernier Mois, on me te deman
depar tout oùje vay,&ce n'est pas estre galant quede le refufer aux Belles.C'est par leMercurequ'on apprend toutes les Nouvelles agreables ; &ji Monsieur Mitonacrûlepouvoirnommer la Con- folationdes Provinces , onpeut adjou ter qu'il est lePlaiſir des Compagnies àqui les Vendanges font quiter Paris.
Ienevoyperfonne quine s'en faſſe un fortgranddefa lecture. Tout le monde en est avide,&pendant que les Hom- mess'attachent aux Articlesferieux,les Damesrientdes Historiettes , &s'em
preſſent à chercher le sens des Eni- gmes. Ce 7. d'Octobre 1677
Sijen
A Mrs de ***
Ijene ſçavoisque vous avez de l'a- mour , &que la belle Perſonne qui vous attache nesçauroit quiter Paris, je nevouspardonneroispas denepointvenirgoûter avec nous lesplaiſirs de la Campagne,dans une Saiſon ou il y ade longues annéesque nousn'avons eu de fi beauxjours. Il semble que le Soleil ſe leve expréspourfaire fa Courà quanti-- téde Gens choisis de l'un &de l'autre Sexequise trouvent presque dans tous:
nos Villages.Chacun rencontre cequi luy est propre , &à la Houlete prés dont on ne s'estpas encoravisé deſeſervir,la viequ'on mene icy meparoist fi libre fiagreable,queje m'imaginevoirquel quefois ce que Monsieur d'Urfe nous a
point des Bergeres de Ligno. Ons'aſſem- bledansles Prairies , on s'entretient au
borddes Ruiffeaux, &quand le temps
GALAN T. 59 de la Promenade eſt passé,les plusgrax- des Villesn'ont point de Divertiſſemens que nousayonsſujet de regreter. Le croi- rez- vous ? Le Bal, maisle Bal en for- me,ſe donne par tout aux environs ;
comme cen'estque beau Monde , on le
court de Village en Village , comme on faitde Quartier en Quartier à Paris dansle Carnaval. Qu'auroit-on àneſe pasréjouir ? Les Pendanges n'ont peut- estre jamais esté si belles la France triomphe de toutesparts ; &file Ciel nousfavorise d'un Automne tout char- mant,leRoy &ſes Miniſtres travail lent à nous faire trouver agreables les plusvilains jours de laplus rudeSaiſon,
parles soins qu'ilsprennent ou de nous procurerla Paix, ou de nous mettre en étatdenepointsentir les incommoditez de la Guerre. Parmy les Bals de nostre Canton ily en eut undernierement dont In nouveauté ne vous surprendrapeut- estrepas moins qu'elle nous surprit. Ie Soupois chez Mr de***. Ie nesçay fu vous leconnoiffez- C'est unpetit Homme qui aimefort àvoir fes Amis, & dont laMaiſon est un veritable Bijou. On la
Cvj
60 LE MERCVRE
vient voirde tous les costez. Le Lardin
en est fort proprement entretenu. Outre leMuscat qui couvre un Berceau, ilya
des Espaliers qui raportent lesplus ex- cellens Fruitsqu'on puiſſe manger , &je croy que lepetit Homme enferoit part affez libéralement à ceux qui en admi- rent la beauté , ſiſa Femme qui est un peu la Maistreffe , ne trouvoit qu'il est plus judicieux d'en accommoder certai nes Femmes de la Halle qui laviſitent detemps en temps. Apres que nous eû- imesfoupé, on appreſtoit des Cartes pour une Partie d'Hombre , quand le Mai- ftre de la Maisõqui s'estoit approchédes Fenestres , nous appella pour nous faire.
obſerverplusieursflambeaux qui paroif- foient dans La Campagne , &que nous viſmes s'avancerpeuàpeu vers le Villa ge. Ilsy entrerent, &un peu apres nous entendiſmes grandbruit à la Porte , ой trois Carroſſes c'étoiet arreſtez. Ilsavoiet pouraccõpagnement,fix Hommesàche- val veſtus en Paifans, anſſi-bien que les Cocbers &les Laquais.Ceux qui defcen- dirent du premier Carroffe, aveient des Habits unpeu plus propres , mais pour-
GALANT. 6-r
zansde Paifans comme les autres. 'eſtoient des Violons , qui d'abord qu'ils
furent entrezdans la Court ,firent con- noiſtre en joüant qu'on nevenoit là que
pour d'enfer. La Compagnieſuivit. Elle confiftoit enfix Hommes &quatre Femmes veſtus en Vendangeurs & Vendangeuses. Leurs labits estoient de Satin de Gaze d'argent. Les Hommes avoient depetites Hotes argentées ,les Femmes des Paniers de mesme , &les unes &les autres des Serpetes deVen- dangeurs. On ouvrit une grande Salle,
Six Flambeaux portezpar lesfix Hom- mes qui estoient venus àcheval , prêce- derent les Violons qui furentſuivis de cette galante Troupe de Vendangeurs Les Laquaistirerent aufſfitoft desCar- roffes dequoy éclairer la Salle ; &com- meils ne manquoient de rien , &qu'ils estoient en affezgrand nombre pourdan- fer,onnedemeurapaslong-temps à ne rien faire. Le Maistre &la Maiſtreſſe
du Logis furent pris d'abord. Ilsnesça voientquepenſerde cette imprévenega- lanterie. Ils examinoient commemoyqui pouvoient estre les Gens qui ſe donnoient
62 LE MERCVRE
un ſemblable divertiſſement , & ilne nousfut pas possible de le deviner. Tout
ceque nous fçeûmes parquelques mots qui leur échaperent , &qu'ils croyoient Sedire bas ,c'est qu'il yavoit un Duc
parmyeux. On leur entendit meſme ap- pellerun Page , &à l'air de leur danse &àtoutes leursmanieres , ilparût que c'eſtoiet Perſonnes de la plus hauteQua- lité. Lebruit des Violons attiraincontinent danscette Salle tout ce qu'ily avoit de Gens raisonnables dansle Village.
Lesplus joties Paiſannesy vinrent. Eiles eſtoiet déja accoûtumées àſemeſterpar- my les Damesquand il ſe donnoit quelque Feste. Des Bourgeois curieux ſe maſquerent le mieux qu'ils pûrent , &
on peut dire que ce fut un Bal régulier ,
puisque les Masques en furent ,&qu'il yavoitdu Mondede toute efpece. Apres qu'on eutdansé quelque temps , ceux qui avoientamenéles Violonsdemanderêt à
entrer dans le Iardin,&dirent que puis qu'ilsestoient venus pour vendanger , ils neprétendoietpas qu'õles renvoyaſtſans les avoirmisen beſogne. LaMaiſtreſſe de lamaison tremblapourſes Fruits,&vou
GALANT. 63
lut trouver l'heure induë ;mais le petit Homme qui estoit galant ,s'ofrit à estre teur Conducteur ,&dit en riant , Que tout ce qu'il craignoit , c'eſtoit que des Vendangeuſesd'un ſigrand merite ne vouluſſent vendre cherement leur
temps , &qu'ilne fuſt difficile de les payer. Le Jardin fut ouvert , toute la Troupeyentras,le Muſcat fut vendan- gé, &onn'épargna point les Eſpaliers.
LesHores,les Paniers, tout fut remply de ce qu'ily avoitde plus beau Fruit,&
on ne laiſſapresque rien. Le Ieu parut violent , lesdiscours galans cefferent,le petit Homme devintfroid , så Femme encor davantage. Ils vouloientse plaindre , &se retenoient'; on nesçait àqui onparle quand on parle àdes Gensmas- quez. Ils avoientoicy les noms de Duc &de Page , & en ne voulantpas fou- frirqu'on continuact la vendange , ils craignoient den'estre pas Maistres chez eux. Les faux Vendangeurs s'empes- choient derire autant qu'ilspouvoient ,
&en laiſſoient échaper quelques éclats qu'il leur estoit impoſſible de retenir. Les Intereffez rivient du bout des dents. Le
64 LE MERCVRE
Iardinier la Jardiniere, avec les Do
mestiques les plus groſſiers , querelloient ceux qui dépoüilloient les Arbresfi har diment , &alloient jusqu'à les accuferde vol. C'eſtoit affezfoiblement que leurs Maîtresleur ordonnoient deſe taire. Les
faux , mais pourtant trop veritables Vendangeurs ,redoublerent leurs éclats.
de rire à mesurequ'ils voyoient quelque Espalierd'échargé.
Apres qu'ils eurent cueilly tout ce qu'ilsrencontrerent deplus beau,le Ma- ry voyantque c'estoit un malfans reme de ,voulut faire de neceſſité vertu ; &
afin qu'on ne l'accusat pas d'avoirfouf- fert une Galanterie de mauvaiſe grace,
il les mena dansun endroit oùilyavoit encor quelques Arbres à dépouiller. On luyditque ceferoit pour une autrefois ,
parce que des Vendangeurs de leur im- portance n'estoient pas accoustumez à
travaillerfi long- temps; &tandis qu'un d'entr'eux l'afſfura en termesfort éten dus, qu'il n'auroit pas lieudeſe repentir de l'honneſteté qu'il avoit eue les autres monterent en Carroffe. Celuy- cy prit congé dupetitHomme rejoignit sa ComA
GALANT. 65
-
- pagnie , & tout disparut en mesme- temps. Le trouvay l'Avanture auffi bi- zarre qu'il en fut jamais arrivé à per- Sonne. Le Mary qui faisoit le Rieur en enrageant, me demanda ce que jepensois des Vendangeurs,sa Femme lequerella d'avoir conſenty àeſtre la Dupe deleur Mommerie,&nesçachat tous trois quel jugementfaire de leurprocedé,nousren- tramesdans la Salle ,où nous eûmes un
autreſujet de ſurpriſe. Elle estoit encor toute éclairée d'un afſfez grand nombre deBougies qu'ils yavoient fait mettre
pour le Bal,&cette lumiere nousfit ap- percevoir d'abord ſur la Table une par tie des Fruits que nous croyions empor- tez, & qu'ils yavoient fait laiſſer par leurs Gens. La Maîtreſſe du Logis n'en fut que mediocrement confolée. Ils avoient esté cücillis hors de ſaiſon , &
commeils netuy ſembloient pas propres àcequ'elle avoit reſołu d'en faire , elle n'auroit de long-temps cesséde gronder,
fans une Montre de Diamans qui luy faura aux yeux le plus àpropos du mon- de. Elle estoitfur cette mesme Table,avec deriches Tablettes que nous ouvrimes,
66 LE MERCVRE
où nous trouvâmes ces mots écrits.
D'aſſez illuftres Vendangeuſes , qu'on ne dédaigne pas quelquefois de rece- voir à la Cour, ayant eu enviedevos Muſcats, ont crû qu'elles pouvoient ſe donner le plaifir d'exercer voſtre pa- tience enles vendangeant. N'enmur- murez pas. Il y apeut-eſtre des Gens du plus haut rang qui ſouhaiteroient qu'elles ne les miflent pas àde plus fa- cheuſes épreuves.Quelque rude que vous ait pû eſtre celle cy , elles vous priënt de ne l'oublier jamais ; & afin de vousy engager , elles vous laiſſent cetteMontre qui vous fera ſouvenis d'elles toutes les fois que vous y re- garderez à l'heure qu'elles ont fait le dégaſt de vos plusbeaux Fruits. Lepe- titHommetrouva les Vendangeuſesfort honnestes , & cette Galanterie plût fi
fort àſa Femme ,qu'elleſoubaita qu'on revinst le lendemain vendanger aux meſmesconditions ce qui leur estoit de- meuréde Fruits.
Ienevousparleraypoint ,monCher,
detous les autres Bals qui ſeſont don.
nezdansle voisinage. Ie vous marque
GALAN T. 67
F
-
feulement celny-cyàcausede l'Avantu- re. Elle réjouira ſans doute l'aimable Perſonnequivous empeſche de nousve- nirvoir. Tachez à l'en divertir ,& fi
vousjugezqu'elle merite uneplace dans teMercureGalant faites la conter à
F.Autheur,afinqu'il luy donneles em.
belliſſemens dont elle abesoin. Cependant envoyez-moy fix Exemplaires du Vo.
tume du dernier Mois, on me te deman
depar tout oùje vay,&ce n'est pas estre galant quede le refufer aux Belles.C'est par leMercurequ'on apprend toutes les Nouvelles agreables ; &ji Monsieur Mitonacrûlepouvoirnommer la Con- folationdes Provinces , onpeut adjou ter qu'il est lePlaiſir des Compagnies àqui les Vendanges font quiter Paris.
Ienevoyperfonne quine s'en faſſe un fortgranddefa lecture. Tout le monde en est avide,&pendant que les Hom- mess'attachent aux Articlesferieux,les Damesrientdes Historiettes , &s'em
preſſent à chercher le sens des Eni- gmes. Ce 7. d'Octobre 1677
Fermer
Résumé : LETTRE DE Mr LE *** A Mrs de ***
La lettre invite à savourer les plaisirs de la campagne durant une saison particulièrement agréable. L'auteur met en avant la liberté et l'agréabilité de la vie rurale, où les gens se rassemblent dans les prairies et au bord des ruisseaux. Les bals sont fréquents et attirent une société élégante qui se déplace de village en village, rappelant les quartiers de Paris pendant le carnaval. La France connaît un triomphe général, et les soins du roi et de ses ministres rendent même les jours les plus rudes agréables. L'auteur décrit ensuite une soirée particulière chez Monsieur de***, un homme appréciant recevoir ses amis dans une maison soigneusement entretenue. Après un dîner, une troupe de faux vendangeurs, vêtus de satin et de gaze d'argent, arrive en carrosse et se met à danser. La maîtresse de maison, surprise, observe ces invités masqués qui se comportent avec élégance et dignité. Après la danse, les faux vendangeurs demandent à vendanger le jardin, malgré les protestations du maître et de la maîtresse. Ils cueillent les fruits les plus beaux et laissent une montre de diamants avec un message flatteur, invitant à ne pas oublier cette aventure. L'auteur conclut en mentionnant qu'il ne parlera pas des autres bals, mais seulement de cette aventure particulière. Il demande également des exemplaires du dernier volume du Mercure Galant pour les distribuer aux belles.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
3
p. 164-181
Avantures des Thuilleries. [titre d'après la table]
Début :
Comme mes Lettres que vous avez bien voulu laisser devenir [...]
Mots clefs :
Mercure galant, Devenir publique, Lettres, Tuileries, Livres, Lire, Femme, Curiosité, Public, Auteur, Louer, Galanterie, Guerre, France, Aventure, Nouvelles, Vers
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Avantures des Thuilleries. [titre d'après la table]
Comme mes Lettres que vous avez bien voulu laifferdevenir
publiques , ont donné cours au Mercure , je croy vous devoir rendre compte d'un commencement d'Avanture qu'il a caus ſé dans les premiers jours de eeMois. Ils ont eſte ſi beaux,
i
Ev
106 LE MERCVRE
que jamais on n'a veu tant de monde aux Thuilleries. Un
Gentil - homme s'y promenoit ſeul un foir , reſvant peut-eſtre à quelque affaire de cœur,
quand il apperçeut ce quieſtoit fort capable de luy en faireune.
C'eſtoitune jeune Perſonne d'u- ne beauté ſurprenante. Elle eſtoit avec un Homme de Robe qu'il luy entendit nommer fon Coufin , en la ſuivant d'af- fez prés, comme il fit tant qu'el--- le marcha. Apres quelques tours d'Allée , elle alla s'aſſeoir
fur un Banc; & le Gentilhomme impatient de ſçavoir fi elle eſtoit auſſi ſpirituelle que belle,
ſe coula le plus promptement qu'il pût derriere une Paliſſade,
qui luy donna moyend'écouter fans eſtre apperçeu. Je vous l'a-e
voue, diſait-elle quand ils'ap
GALANT. 107
procha , la lecture a tant de charmes pour moy , qu'on ne me ſçauroit obliger plus ſenſi blement, que de me fournir de- quoy lire. J'y paſſe trois &qua- tre heures , de ſuite ſans m'en- nuyer , & les Livres ſont mon entretien ordinaire au defaut
de la Converſation. Et quels Livres , luy dit le Parent , vous divertiſſent leplus?Toutm'eft
propre, reprit elle. Hiſtoires ,
Voyages , Romans , Comédies,
je lis tout; &je vous diray mê- me, au hazard de paffer pour ri- dicule aupres de vous, qu'ilm'a pris fantaiſie depuis peu de parcourir cette Philofophie nou- velle qui fait tant debruit dans le monde. Je ſuis Femme , &
par conſequent curieuſe. Dés qu'on me parle d'une nouveau- té, je brûle d'envie de la voir,
Evj
108 LEMERCVRE
&tandis que mon Pere & ma Mere iront ſolliciter leur Procés, je prétens bien me fatisfai- re l'eſprit ſur toutes les agreables Bagatelles qui s'impriment tous les jours à Paris, car je ne croy pas que nous retournions en Bretagne avant le Careſme. Je m'imagine mabelle Parente, luy dit le Coufin, que vous ne manquerez pas à commencer par le Mercure Galant. Il n'y a point de Livre qui ſoit plus en vogue,
& il feroit honteux qu'il vous échapaſt , puis que vous faites profeffion de rout lire. Et de- quoy traite ce Mercure,luy de- manda - t-elle avec précipita- tion ?De toute forte de matieres , répondit-il. Il parle de la Guerre, &il ne ſe paſſe rien en France , & particulierement à
Paris, qui ſoit unpeu remarqua
GALANT. Log
ble, dont il n'informe le Public.
L'Autheur y meſle ce qu'il apprend de petites Avantures cauſées parl'Amour ; le tout eft diverſifié par des Pieces galan- tes de Vers & de Profe , & ce
mélange a quelque choſe d'a- greable qui fait que ceux qui approuvent le moins fon Livre,
ont toûjours la curiofité de le voir. Pour moy,j'en fuisfi fa- tisfait , que je ferois tres-faché,
qu'il ne le continuaſt pas ; ce.
qui divertit, l'emporte de beau- coup fur ce qui feroit capable d'ennuyer, & fij'y trouve quel- que choſe à redire , c'eſt qu'il louë avec profuſion, &qu'il s'é- tendunpeu trop fur les Articles de Guerre , car il perd plus de temps à décrire la priſe des Vil- les , que le Roy n'en a employé à les conquérir. Vous allez,
IIO LE MERCVRE
loin , répondit l'aimable Coufi- ne , & je ne ſçay ce que vous entendez par ce terme de pro- fuſion. Eft- ce qu'en loiiant les Gens ,l'Autheur du Mercure
neparticulariſe rien,& que fon- dant le bien qu'il en dit fur des expreſſions generales , il affure feulement qu'ils font tous d'un merite achevé , qu'aucune belle qualité ne leur manque , &
qu'il s'y trouve un affemblage de vertus ſi parfait , qu'il eſt im- poſſible d'aller au dela ? Voila ,
ce me ſemble, ce qui s'appelle- roit loüer avec profufion , quoy qu'en effet ce ne fuſt point du tout louer. Je ne ſuis point affez injuſte , repliqua- t- il , pour ac- cuſer l'Autheur dont je vous parle de loüer indiféremment tout le monde. Il éleve plus ou moins ceux qu'il a occaſion de
GALANT. III
nommer ſelon les choſes par leſquelles ils meritent d'eſtre loüez; il cite leurs Actions , fait
connoiſtre les Emplois qui leur ontdonné lieu de ſe rendre confiderables : mais comme je n'ay aucu interêt àcequi les touche,
j'aimerois mieux qu'il m'apprift quelque nouvelle agreable ,
que de me dire ce qu'ilne m'im- porte point de ſçavoir. C'eſt à
dire , mon cher Cousin , reprit la Belle en fiant , que ſi vous ou vos Amis vous aviez de longs Articles dans le Mercure , vous ne trouveriez point qu'il louaſt exceſſivement. Voila l'injustice de beaucoup de Gens. Ils vou- droient qu'il ne ſe fift rienque pour eux , & ils ne confidérent pas , quand on donne quelque ehoſe au Public,que ce Public eftantun Tout composé de di
112 LE MERCVRE
ferentes parties , il faut s'il ſe peut , trouver le moyen de con- tenter toutes fortes d'Eſprits. Je ne ſçay ceque c'eſt quele Mer- cure , mais peut-eſtre n'a- t- il
aucun Article qui ne rencontre ſes Partiſans , quand il auroit meſme quelque chose d'effecti- vement ennuyeux. Les tins s'at- tacherontaux Nouvelles ſerieuſes , les autres aux Avantures d'amour ; ceux cy cherche- ront les Vers ,ceux - là quelqu'autre Galanterie ; & com- me yous m'avez dit que c'eſt un Livre où tout cela eſt
ramaffé , j'ay peine à croire qu'on puſt former un deſſein plus capable de réüiffir. Quant auxloüanges, vouspouvez paf- fer par deſſus ſi vous enſou- frez; mais mille &mille honneſtes Gens qui font en France >
-
r
4 GALANT. 113
ne meritent-ils pas qu'on parle d'eux ? & le defir de ſe rendre
digne d'eſtre loüé, ſervantquel.- quefois d'aiguillon à la Vertu ,
doit-on envierà tant de Braves
qui hazardent tous les jours leur viepour ſervir l'Etat , une récompenſe ſi legitimement deuë à leurs grandes actions ?
La Juſtice qu'aparemment leur rend le Mercure , redouble la
curioſitéque j'ay de le voir, &
je ne crains pointque le trop de Guerre m'importune. La prife de Valenciennes a couſté ſi peu de temps , que je ne m'étonne pas qu'il en faille employer da- vantageà la décrire ; mais outre que dans les Caffandres & les Cyrus j'ay tout lû juſqu'aux plus longues deſcriptions des Barailles , je ſuis perfuadéeque nous ne pouvons ſçavoir trop
114 LE MERCVRE exactementce qui ſe faitde nos jours. Les Relations les plus fi- delles oublient toûjours quel- ques circonstances, &nousn'en
voyons aucune qui n'ait ſa nou- veauté ,du moins par quel- que endroit particulier qui n'a point eſté touché dans les autres.
La nuit s'avançoit , la Belle ſe retira , & le Gentilhomme
que fon eſprit n'avoitpasmoins furpris que fa beauté , la fit fui- vre parun Laquais. Il luy envo- yades le lendemain les ſept pre- miers Tomes du Mercure Galant , avec ces Vers.
LE
MERCVRE GALANT ,
A LA BELLE INCONNUE
qui a dela curioſité pour luy.
AMyde Cupidon , Galant de Rea1.
Je parle également & d'Amour &
d'Armée,
Etviens,mais en tremblant vous conter en cejour Des Nouvelles d'amour.
Si vous me recevezſans vous mettre en
couroux ,
১
Si jeſuispar hazardle bien venu chez
vous,
Rienne peut égaler le bonheur &la
joye Deceluyqui m'envoye.
Vous l'avez avoñé,vous aimez la leEture
116 LE MERCVRE
Vous vous divertiſſez àlire une Avanture;
Mesme dans les Romans ,jeſçay que les Combats
Nevous déplaiſentpas.
Pourquoy vous déplairoy-je en mafincerité ?
Ie nedis jamais rien contre la verité;
Maissur tout aujourd'huy , sans que
l'on me renvoye ,
Ieprétensqu'on le croye.
Cette impréveuë Galanterie embaraſſaunmoment la Belle.
Elle vit bien que la converſa- tion qu'elle avoit euële ſoir pré- cedent aux Thuilleries , eſtoit
cauſedu Préſent qu'on luy fai- foit. Il ne luy déplaiſoit pas,puis qu'il fatisfaifoit l'impatience où elle eftoit de voir le Mercure. Je
ne vous puis dire ce qu'elle pen- ſa , ny par quel motif de curio- fité ou d'intrigue elle fit la Ré
E
GALANT 117 .
ponſe que yous allez voir , car je n'ay point ſceu quelle ſuite a
eul'Avanture , mais il eſt certain qu'elle ne reçeut point le Meſſage en Provinciale façon- niere , & qu'eſtant entrée dans #fon Cabinet , elle écrivit ces
deux Vers qu'elle revint donner au Porteur.
Les Nouvelles d'amourdeceluy qui t'envoye
Ne medéplairont pas,jeprétensqu'il le
croye.
publiques , ont donné cours au Mercure , je croy vous devoir rendre compte d'un commencement d'Avanture qu'il a caus ſé dans les premiers jours de eeMois. Ils ont eſte ſi beaux,
i
Ev
106 LE MERCVRE
que jamais on n'a veu tant de monde aux Thuilleries. Un
Gentil - homme s'y promenoit ſeul un foir , reſvant peut-eſtre à quelque affaire de cœur,
quand il apperçeut ce quieſtoit fort capable de luy en faireune.
C'eſtoitune jeune Perſonne d'u- ne beauté ſurprenante. Elle eſtoit avec un Homme de Robe qu'il luy entendit nommer fon Coufin , en la ſuivant d'af- fez prés, comme il fit tant qu'el--- le marcha. Apres quelques tours d'Allée , elle alla s'aſſeoir
fur un Banc; & le Gentilhomme impatient de ſçavoir fi elle eſtoit auſſi ſpirituelle que belle,
ſe coula le plus promptement qu'il pût derriere une Paliſſade,
qui luy donna moyend'écouter fans eſtre apperçeu. Je vous l'a-e
voue, diſait-elle quand ils'ap
GALANT. 107
procha , la lecture a tant de charmes pour moy , qu'on ne me ſçauroit obliger plus ſenſi blement, que de me fournir de- quoy lire. J'y paſſe trois &qua- tre heures , de ſuite ſans m'en- nuyer , & les Livres ſont mon entretien ordinaire au defaut
de la Converſation. Et quels Livres , luy dit le Parent , vous divertiſſent leplus?Toutm'eft
propre, reprit elle. Hiſtoires ,
Voyages , Romans , Comédies,
je lis tout; &je vous diray mê- me, au hazard de paffer pour ri- dicule aupres de vous, qu'ilm'a pris fantaiſie depuis peu de parcourir cette Philofophie nou- velle qui fait tant debruit dans le monde. Je ſuis Femme , &
par conſequent curieuſe. Dés qu'on me parle d'une nouveau- té, je brûle d'envie de la voir,
Evj
108 LEMERCVRE
&tandis que mon Pere & ma Mere iront ſolliciter leur Procés, je prétens bien me fatisfai- re l'eſprit ſur toutes les agreables Bagatelles qui s'impriment tous les jours à Paris, car je ne croy pas que nous retournions en Bretagne avant le Careſme. Je m'imagine mabelle Parente, luy dit le Coufin, que vous ne manquerez pas à commencer par le Mercure Galant. Il n'y a point de Livre qui ſoit plus en vogue,
& il feroit honteux qu'il vous échapaſt , puis que vous faites profeffion de rout lire. Et de- quoy traite ce Mercure,luy de- manda - t-elle avec précipita- tion ?De toute forte de matieres , répondit-il. Il parle de la Guerre, &il ne ſe paſſe rien en France , & particulierement à
Paris, qui ſoit unpeu remarqua
GALANT. Log
ble, dont il n'informe le Public.
L'Autheur y meſle ce qu'il apprend de petites Avantures cauſées parl'Amour ; le tout eft diverſifié par des Pieces galan- tes de Vers & de Profe , & ce
mélange a quelque choſe d'a- greable qui fait que ceux qui approuvent le moins fon Livre,
ont toûjours la curiofité de le voir. Pour moy,j'en fuisfi fa- tisfait , que je ferois tres-faché,
qu'il ne le continuaſt pas ; ce.
qui divertit, l'emporte de beau- coup fur ce qui feroit capable d'ennuyer, & fij'y trouve quel- que choſe à redire , c'eſt qu'il louë avec profuſion, &qu'il s'é- tendunpeu trop fur les Articles de Guerre , car il perd plus de temps à décrire la priſe des Vil- les , que le Roy n'en a employé à les conquérir. Vous allez,
IIO LE MERCVRE
loin , répondit l'aimable Coufi- ne , & je ne ſçay ce que vous entendez par ce terme de pro- fuſion. Eft- ce qu'en loiiant les Gens ,l'Autheur du Mercure
neparticulariſe rien,& que fon- dant le bien qu'il en dit fur des expreſſions generales , il affure feulement qu'ils font tous d'un merite achevé , qu'aucune belle qualité ne leur manque , &
qu'il s'y trouve un affemblage de vertus ſi parfait , qu'il eſt im- poſſible d'aller au dela ? Voila ,
ce me ſemble, ce qui s'appelle- roit loüer avec profufion , quoy qu'en effet ce ne fuſt point du tout louer. Je ne ſuis point affez injuſte , repliqua- t- il , pour ac- cuſer l'Autheur dont je vous parle de loüer indiféremment tout le monde. Il éleve plus ou moins ceux qu'il a occaſion de
GALANT. III
nommer ſelon les choſes par leſquelles ils meritent d'eſtre loüez; il cite leurs Actions , fait
connoiſtre les Emplois qui leur ontdonné lieu de ſe rendre confiderables : mais comme je n'ay aucu interêt àcequi les touche,
j'aimerois mieux qu'il m'apprift quelque nouvelle agreable ,
que de me dire ce qu'ilne m'im- porte point de ſçavoir. C'eſt à
dire , mon cher Cousin , reprit la Belle en fiant , que ſi vous ou vos Amis vous aviez de longs Articles dans le Mercure , vous ne trouveriez point qu'il louaſt exceſſivement. Voila l'injustice de beaucoup de Gens. Ils vou- droient qu'il ne ſe fift rienque pour eux , & ils ne confidérent pas , quand on donne quelque ehoſe au Public,que ce Public eftantun Tout composé de di
112 LE MERCVRE
ferentes parties , il faut s'il ſe peut , trouver le moyen de con- tenter toutes fortes d'Eſprits. Je ne ſçay ceque c'eſt quele Mer- cure , mais peut-eſtre n'a- t- il
aucun Article qui ne rencontre ſes Partiſans , quand il auroit meſme quelque chose d'effecti- vement ennuyeux. Les tins s'at- tacherontaux Nouvelles ſerieuſes , les autres aux Avantures d'amour ; ceux cy cherche- ront les Vers ,ceux - là quelqu'autre Galanterie ; & com- me yous m'avez dit que c'eſt un Livre où tout cela eſt
ramaffé , j'ay peine à croire qu'on puſt former un deſſein plus capable de réüiffir. Quant auxloüanges, vouspouvez paf- fer par deſſus ſi vous enſou- frez; mais mille &mille honneſtes Gens qui font en France >
-
r
4 GALANT. 113
ne meritent-ils pas qu'on parle d'eux ? & le defir de ſe rendre
digne d'eſtre loüé, ſervantquel.- quefois d'aiguillon à la Vertu ,
doit-on envierà tant de Braves
qui hazardent tous les jours leur viepour ſervir l'Etat , une récompenſe ſi legitimement deuë à leurs grandes actions ?
La Juſtice qu'aparemment leur rend le Mercure , redouble la
curioſitéque j'ay de le voir, &
je ne crains pointque le trop de Guerre m'importune. La prife de Valenciennes a couſté ſi peu de temps , que je ne m'étonne pas qu'il en faille employer da- vantageà la décrire ; mais outre que dans les Caffandres & les Cyrus j'ay tout lû juſqu'aux plus longues deſcriptions des Barailles , je ſuis perfuadéeque nous ne pouvons ſçavoir trop
114 LE MERCVRE exactementce qui ſe faitde nos jours. Les Relations les plus fi- delles oublient toûjours quel- ques circonstances, &nousn'en
voyons aucune qui n'ait ſa nou- veauté ,du moins par quel- que endroit particulier qui n'a point eſté touché dans les autres.
La nuit s'avançoit , la Belle ſe retira , & le Gentilhomme
que fon eſprit n'avoitpasmoins furpris que fa beauté , la fit fui- vre parun Laquais. Il luy envo- yades le lendemain les ſept pre- miers Tomes du Mercure Galant , avec ces Vers.
LE
MERCVRE GALANT ,
A LA BELLE INCONNUE
qui a dela curioſité pour luy.
AMyde Cupidon , Galant de Rea1.
Je parle également & d'Amour &
d'Armée,
Etviens,mais en tremblant vous conter en cejour Des Nouvelles d'amour.
Si vous me recevezſans vous mettre en
couroux ,
১
Si jeſuispar hazardle bien venu chez
vous,
Rienne peut égaler le bonheur &la
joye Deceluyqui m'envoye.
Vous l'avez avoñé,vous aimez la leEture
116 LE MERCVRE
Vous vous divertiſſez àlire une Avanture;
Mesme dans les Romans ,jeſçay que les Combats
Nevous déplaiſentpas.
Pourquoy vous déplairoy-je en mafincerité ?
Ie nedis jamais rien contre la verité;
Maissur tout aujourd'huy , sans que
l'on me renvoye ,
Ieprétensqu'on le croye.
Cette impréveuë Galanterie embaraſſaunmoment la Belle.
Elle vit bien que la converſa- tion qu'elle avoit euële ſoir pré- cedent aux Thuilleries , eſtoit
cauſedu Préſent qu'on luy fai- foit. Il ne luy déplaiſoit pas,puis qu'il fatisfaifoit l'impatience où elle eftoit de voir le Mercure. Je
ne vous puis dire ce qu'elle pen- ſa , ny par quel motif de curio- fité ou d'intrigue elle fit la Ré
E
GALANT 117 .
ponſe que yous allez voir , car je n'ay point ſceu quelle ſuite a
eul'Avanture , mais il eſt certain qu'elle ne reçeut point le Meſſage en Provinciale façon- niere , & qu'eſtant entrée dans #fon Cabinet , elle écrivit ces
deux Vers qu'elle revint donner au Porteur.
Les Nouvelles d'amourdeceluy qui t'envoye
Ne medéplairont pas,jeprétensqu'il le
croye.
Fermer
Résumé : Avantures des Thuilleries. [titre d'après la table]
Le texte décrit une aventure aux Tuileries où un gentilhomme remarque une jeune femme d'une beauté exceptionnelle en compagnie d'un homme de robe, qu'elle appelle son cousin. Intrigué, le gentilhomme se cache pour écouter leur conversation. La jeune femme exprime son amour pour la lecture, mentionnant divers genres, y compris la philosophie nouvelle. Son cousin lui suggère de lire le Mercure Galant, un journal populaire qui traite de sujets variés comme la guerre et les aventures amoureuses, apprécié pour son mélange de nouvelles et de pièces galantes. La jeune femme montre de l'intérêt pour le Mercure Galant. Son cousin explique que le journal loue souvent les gens avec profusion mais distingue les mérites de chacun. La jeune femme défend le journal, affirmant qu'il contient quelque chose pour tous les goûts et que ses louanges peuvent encourager la vertu. Elle souhaite également lire des nouvelles exactes sur les événements contemporains. Impressionné par la beauté et l'esprit de la jeune femme, le gentilhomme la fait suivre par un laquais et lui envoie les sept premiers tomes du Mercure Galant accompagnés d'un poème. La jeune femme, flattée par ce geste, répond de manière élégante, exprimant son intérêt pour les nouvelles d'amour contenues dans le journal.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
4
p. 199
XII.
Début :
ET de l'Epoux, & de la Femme, [...]
Mots clefs :
Époux, Femme, Maître de maison, Art de plaire, Quenouille
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : XII.
XII.
ETde £Epoux> & de la Femme,
Si les emplois ne font divers
,
Le ménage va de travers.,
Ou je n'entens rien a. lagamme.
Comme Maijlre de la Maison,
Le Afary ne doit entreprendre
Que tout ce. quipourrait dépendre
Des lumières de la raison. m
Le foin de la Femme au cDntraire,'
Selonmesmelesfaintes Lois,
Cess, travaillant deses dix doigts,
.De chercher par tout a luyplaire.
-
SX3
,J44HuXx mains du jietuunnee && dd;Ji reirfl'o;-,n
Uni Quenouille eflridicule;
Et quand il ferait un Hercule3
Cet outil le feroit passer pour un
oison.
C. Hutuge d'Orléans,
demeurant à Metz.
ETde £Epoux> & de la Femme,
Si les emplois ne font divers
,
Le ménage va de travers.,
Ou je n'entens rien a. lagamme.
Comme Maijlre de la Maison,
Le Afary ne doit entreprendre
Que tout ce. quipourrait dépendre
Des lumières de la raison. m
Le foin de la Femme au cDntraire,'
Selonmesmelesfaintes Lois,
Cess, travaillant deses dix doigts,
.De chercher par tout a luyplaire.
-
SX3
,J44HuXx mains du jietuunnee && dd;Ji reirfl'o;-,n
Uni Quenouille eflridicule;
Et quand il ferait un Hercule3
Cet outil le feroit passer pour un
oison.
C. Hutuge d'Orléans,
demeurant à Metz.
Fermer
Résumé : XII.
Le texte décrit les rôles traditionnels des époux dans un ménage. Il insiste sur l'importance de définir clairement les responsabilités pour éviter les problèmes. Le mari, en tant que maître de maison, doit faire preuve de raison et de sagesse. La femme doit travailler pour plaire à son mari. Les tâches domestiques, comme filer avec une quenouille, sont jugées ridicules pour un homme, même fort. Le texte cite Charles d'Orléans, résidant à Metz.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
5
p. 232-241
SENTIMENS SUR TOUTES LES QUESTIONS DU XXVII. EXTRAORDINAIRE.
Début :
Si un Mary qui découvre que la Personne qu'il a épousée, [...]
Mots clefs :
Époux, Passion, Femme, Amant, Mariage, Malheur, Amour, Destin, Coeur, Aimer, Liberté, Voeux, Fidélité, Bonheur, Douleur, Tombeaux, Histoire antique, Obsèques, Architecture, Défunts, Sépulture
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SENTIMENS SUR TOUTES LES QUESTIONS DU XXVII. EXTRAORDINAIRE.
SENTIMENS
SUR TOUTES LES QUESTIONS
-DU XXVII.,
EXTRAORDINAIRE.
Si un Mary qui découvre que la
Personne qu'il a épousée,estoit
prévenuedepassion pour un
autre en l'épousant,a plus sujet
de se plaindre d'elle, qu'un
autre Maryn'ena de seplaindre
de sa Femme, lors qu'il
s'apperçoit que depuis son mariageelle
est devenue sensible
auxsoins d'unAmant.
pA- les termes exprès de cette Quession,
Je conclus que le mariage
Malgré toute précaution,
Eflundangereux esclavage
Et bien sujet à1caution.
C'est un rnalhertrinévitable,
Tofl ou tard, une Femme ilimablè"
Trouvequelqueplaijïràsenfaire conten-
Etle joug qu'un Galant nom aidea porter,
Devient un [ouf'infupportaMe. d'
Mats jenesçay lequelefl le plus malheureux,
Deceluy qui découvreen épousantfa-
Femme,
Quavecunautre Amantelleavoit dattii
son ame,
Vn engagement amfJUrCHX::
,OH. celuy qui Jepuù) voitsaFemme
delle
MAlgré l'amourqu'ilapourelle,
Abandonnerson coeur-Àd"impudsq*ueslfQtx>*-$
0
Cependant quand je confidere
De ces deux Maris, la misere,
Avec un peu d'attention:
Je trouve dufécond, le dessin ordinaire,
Et j'ay pour le premier, plus de compaf-
/ion.
W3
Tous deux ont sujet defeplaindre,
Maifils avoienttous deux également a craindre:*• -
EpouferuneBelle &quin'eustpointaime,.
Neferort-ce pas un miracle?
Et dans le Sacrement un coeuraccoutume
PeHto.il àbsonfalmaoucr troluever?un grand
Lequel est le plus facile de n'avoir
jamais d'amour, ou de n'en
avoir qu'une seule fois en toute sa
vie. IL estrare, belle Sylvie,
De n'avoir jAmllü dans la vie»
Mais lors que de ïamour on afuby les--
¡oix *
Heflplus rare encor de riaimerquune
foù. es
VOUSvoirobjlinéeanejamais armer
Peut estre osez.-vous pré urner,
De pouvoir aisement éviter dans la vieiy.
L'amour &[es plus doue:sloix:
Mais apprenez,, belle Sylvie.
S^ue 1 on efl obligé d'aimer tous Unefois!.
80
Quandde ee Dieula tendre violence
VoussoumettrafmssapuiJfllnce;
Quand le moment feravenu,
Moment qui vous efl inconnu
Mais qui vientsans que ton y pcnfe
jPJecroyez. pas d'amoursuivre les douceis
loix
Unefeulefois dans lavie;
Car apprenez., belleSylvie,
onmpeut toeujoufrs lloimerquiandson aÎ.mf':
S'il estplus cruelde ne pouvoir
réüssir à sefaire aimer d'une Personne,
pour qui on sent unetresforte
inclination
, que de la voir
infidele a près qu'on en a receules
plus engageantes marques d'amour.
TVsçais, mon cher Damtn, fiqHclauautre
que moy Doit plusserécrierfu* , un manque defoy.
J'aimais,j'estois aimé d'une jeune Bérgere,
Dontje croyois le coeur &sidette & sincere.
Cependant la volageaprèsmilleferment,
M'abandDnne, mefuit, cherched'autres
Amans, * la confiance est pourelleune chose inconnue,
Et etunnouvel amourson lime
estpre'venue,
Olry, je n'en puis douter ; un rival trop
heureux,
Jouit en liberté de l'objet de mes voeux,- -
Et moy, mIn' cher Damon, je nay de ma
conflance
J^iteletr'fte regret pourtoute recompettfe.
Elle avoit, je£avoué,écoutémesfoupirs»
Et de quelques faveurscontentémes
drfirs;
Maiscefl en celamesmeOH je fuisplus «-
plaindre,
Lors que de monamourje navoisriens
craindret
jQue tout me répondoit de sa ideiité
L'ingrate metrahiti quiltnferoit duté?
Toy-mesme qui cannois jusquou va d'sa
ne Femme,
'Le changement d'humeur, Cinégalité
cEamc>
Tu rnas dit millefois,ravy de mon bonheur,
Que jeferoistoujours lemaifire defort
coeur.
Ctpendant aujourd'hui tu vois bien le
contraire:
Juge dema douleur, jugede macetera
Et tu confie[feras qu'unpareil traitement,
Efl le plus granddes maux que l'onfoujfre
en aimant.
QU'ELLE EST L'ORIGINE
DES TOMBEAUX.
pOur I"Origine des TombeAux,
Superbes, magnifiques, beaux,
Et telsque les Htfloires GrecqueSt
Dififnt qu'on dreffoit aux Obséques
Des Heros de tantiqHité;
LesEgyptiens ont eslé
Les prlmeeru/ui parla druBure
D'HWsuperbe architeElure,
bâtirent magnifiquement, ji leurs Défuntsunmonument.
En des lieuxsecs & non humides.
Dans l Egypte on voitPyramides-
Obelisques, Arcstriomphaux,
Et tout celttfont des TombeAux;
Onvoitaujjidans UJudée3
La Palestine,&l'idumée,
DesSepulchres tes (omptueHX
Où fontenterrez* les Hebreux,
Car ce Peuple a dure cervelle, (C'efl ainsi que le Juif s'appelle,
Chez, sonfameux Legislateur)
Portoit aux Aiorts un grand honneur»
MaisChonneur de la Sépulture,
Ef/oit dans la Loy de Nature,
Pratiqué bien auparavant,
Par tous les Peuplesdu Levant.
Puis quAbrahamfor son vieilâge
Voulut avoir en héritage,
Pourluy ,sa Femme, & tous lesftenii
Vn. Tombeau chez, les Hhhiens,
Lesquels avoient, dit £Ecriture,
Vn qrandfoin de la Sépulture,
Detous ceux de leur Nation:
Chacun danssa condition,
jivo'tun Tombeau domestique,
scunsuperbe
,
l'antre rustique;
Mais tousces divers Monumens;
Ne manquoient larnais <£o*nemettSiuibrahamdoncaleurexemple,
Trfte, menarttnn deuil très amples
Desa chere EpouseS-ara,
Pourl'enterrer-Iekrdemanda,
Non pas cdmmcune récompense,-
JvJais?noyentrant grojfefinanûe, * -
Fourcetemps*la, cela&èntend,
QHilleur délivratout compta)ik*"
Leunfrmdndtt, dis-se,Uneplacé,
Pourinhumertoutesa race,
Dans un certain Champ retiré,
Qui*egardoitdeversÀfembré»
«*
Maisce Peupleàcettesemonce,
Luy fit une honnefle rtponre.
Pniiez., dit-il, de nosTombeaux
Les plus exquis, & lesfins beauxt
Il rieflaucun qui nefefajfè
Ungrand honneurde cette grâce*
uibraham pourcecompliment,
Ne changea pointdefenùment.
Demandant toujours la Caverne,
Le Champ) avecque la Citerne
Quiregardoitdevers Membré.
- Ainsi qu'ilCavoitdejîré,
La chose luyfut accardit. , Et
Et depuis, toute[alignée
Tprit un éternél repos.
Juffue la mesme que les os
De Jacob
, avec grande fuite,
Tfurentapportez, d*Egypte;
Selon qu'il l'avaitsoubassé.
Farsa derniere volonté;
D"où jeconclusparcetteHistoires
Qui mest venue en la mémoire,
Que les PeuplesOrientaux
Ont eu des premiers des TomheAux;
Et qu'enfuitecettecoutume,
EftPa(fëeenplusgrosvolume,
Chez, les Grecs, & chez, les Romains,
Et delà chez, tous les Humains,
DE LA F.lUP.EllIE.
SUR TOUTES LES QUESTIONS
-DU XXVII.,
EXTRAORDINAIRE.
Si un Mary qui découvre que la
Personne qu'il a épousée,estoit
prévenuedepassion pour un
autre en l'épousant,a plus sujet
de se plaindre d'elle, qu'un
autre Maryn'ena de seplaindre
de sa Femme, lors qu'il
s'apperçoit que depuis son mariageelle
est devenue sensible
auxsoins d'unAmant.
pA- les termes exprès de cette Quession,
Je conclus que le mariage
Malgré toute précaution,
Eflundangereux esclavage
Et bien sujet à1caution.
C'est un rnalhertrinévitable,
Tofl ou tard, une Femme ilimablè"
Trouvequelqueplaijïràsenfaire conten-
Etle joug qu'un Galant nom aidea porter,
Devient un [ouf'infupportaMe. d'
Mats jenesçay lequelefl le plus malheureux,
Deceluy qui découvreen épousantfa-
Femme,
Quavecunautre Amantelleavoit dattii
son ame,
Vn engagement amfJUrCHX::
,OH. celuy qui Jepuù) voitsaFemme
delle
MAlgré l'amourqu'ilapourelle,
Abandonnerson coeur-Àd"impudsq*ueslfQtx>*-$
0
Cependant quand je confidere
De ces deux Maris, la misere,
Avec un peu d'attention:
Je trouve dufécond, le dessin ordinaire,
Et j'ay pour le premier, plus de compaf-
/ion.
W3
Tous deux ont sujet defeplaindre,
Maifils avoienttous deux également a craindre:*• -
EpouferuneBelle &quin'eustpointaime,.
Neferort-ce pas un miracle?
Et dans le Sacrement un coeuraccoutume
PeHto.il àbsonfalmaoucr troluever?un grand
Lequel est le plus facile de n'avoir
jamais d'amour, ou de n'en
avoir qu'une seule fois en toute sa
vie. IL estrare, belle Sylvie,
De n'avoir jAmllü dans la vie»
Mais lors que de ïamour on afuby les--
¡oix *
Heflplus rare encor de riaimerquune
foù. es
VOUSvoirobjlinéeanejamais armer
Peut estre osez.-vous pré urner,
De pouvoir aisement éviter dans la vieiy.
L'amour &[es plus doue:sloix:
Mais apprenez,, belle Sylvie.
S^ue 1 on efl obligé d'aimer tous Unefois!.
80
Quandde ee Dieula tendre violence
VoussoumettrafmssapuiJfllnce;
Quand le moment feravenu,
Moment qui vous efl inconnu
Mais qui vientsans que ton y pcnfe
jPJecroyez. pas d'amoursuivre les douceis
loix
Unefeulefois dans lavie;
Car apprenez., belleSylvie,
onmpeut toeujoufrs lloimerquiandson aÎ.mf':
S'il estplus cruelde ne pouvoir
réüssir à sefaire aimer d'une Personne,
pour qui on sent unetresforte
inclination
, que de la voir
infidele a près qu'on en a receules
plus engageantes marques d'amour.
TVsçais, mon cher Damtn, fiqHclauautre
que moy Doit plusserécrierfu* , un manque defoy.
J'aimais,j'estois aimé d'une jeune Bérgere,
Dontje croyois le coeur &sidette & sincere.
Cependant la volageaprèsmilleferment,
M'abandDnne, mefuit, cherched'autres
Amans, * la confiance est pourelleune chose inconnue,
Et etunnouvel amourson lime
estpre'venue,
Olry, je n'en puis douter ; un rival trop
heureux,
Jouit en liberté de l'objet de mes voeux,- -
Et moy, mIn' cher Damon, je nay de ma
conflance
J^iteletr'fte regret pourtoute recompettfe.
Elle avoit, je£avoué,écoutémesfoupirs»
Et de quelques faveurscontentémes
drfirs;
Maiscefl en celamesmeOH je fuisplus «-
plaindre,
Lors que de monamourje navoisriens
craindret
jQue tout me répondoit de sa ideiité
L'ingrate metrahiti quiltnferoit duté?
Toy-mesme qui cannois jusquou va d'sa
ne Femme,
'Le changement d'humeur, Cinégalité
cEamc>
Tu rnas dit millefois,ravy de mon bonheur,
Que jeferoistoujours lemaifire defort
coeur.
Ctpendant aujourd'hui tu vois bien le
contraire:
Juge dema douleur, jugede macetera
Et tu confie[feras qu'unpareil traitement,
Efl le plus granddes maux que l'onfoujfre
en aimant.
QU'ELLE EST L'ORIGINE
DES TOMBEAUX.
pOur I"Origine des TombeAux,
Superbes, magnifiques, beaux,
Et telsque les Htfloires GrecqueSt
Dififnt qu'on dreffoit aux Obséques
Des Heros de tantiqHité;
LesEgyptiens ont eslé
Les prlmeeru/ui parla druBure
D'HWsuperbe architeElure,
bâtirent magnifiquement, ji leurs Défuntsunmonument.
En des lieuxsecs & non humides.
Dans l Egypte on voitPyramides-
Obelisques, Arcstriomphaux,
Et tout celttfont des TombeAux;
Onvoitaujjidans UJudée3
La Palestine,&l'idumée,
DesSepulchres tes (omptueHX
Où fontenterrez* les Hebreux,
Car ce Peuple a dure cervelle, (C'efl ainsi que le Juif s'appelle,
Chez, sonfameux Legislateur)
Portoit aux Aiorts un grand honneur»
MaisChonneur de la Sépulture,
Ef/oit dans la Loy de Nature,
Pratiqué bien auparavant,
Par tous les Peuplesdu Levant.
Puis quAbrahamfor son vieilâge
Voulut avoir en héritage,
Pourluy ,sa Femme, & tous lesftenii
Vn. Tombeau chez, les Hhhiens,
Lesquels avoient, dit £Ecriture,
Vn qrandfoin de la Sépulture,
Detous ceux de leur Nation:
Chacun danssa condition,
jivo'tun Tombeau domestique,
scunsuperbe
,
l'antre rustique;
Mais tousces divers Monumens;
Ne manquoient larnais <£o*nemettSiuibrahamdoncaleurexemple,
Trfte, menarttnn deuil très amples
Desa chere EpouseS-ara,
Pourl'enterrer-Iekrdemanda,
Non pas cdmmcune récompense,-
JvJais?noyentrant grojfefinanûe, * -
Fourcetemps*la, cela&èntend,
QHilleur délivratout compta)ik*"
Leunfrmdndtt, dis-se,Uneplacé,
Pourinhumertoutesa race,
Dans un certain Champ retiré,
Qui*egardoitdeversÀfembré»
«*
Maisce Peupleàcettesemonce,
Luy fit une honnefle rtponre.
Pniiez., dit-il, de nosTombeaux
Les plus exquis, & lesfins beauxt
Il rieflaucun qui nefefajfè
Ungrand honneurde cette grâce*
uibraham pourcecompliment,
Ne changea pointdefenùment.
Demandant toujours la Caverne,
Le Champ) avecque la Citerne
Quiregardoitdevers Membré.
- Ainsi qu'ilCavoitdejîré,
La chose luyfut accardit. , Et
Et depuis, toute[alignée
Tprit un éternél repos.
Juffue la mesme que les os
De Jacob
, avec grande fuite,
Tfurentapportez, d*Egypte;
Selon qu'il l'avaitsoubassé.
Farsa derniere volonté;
D"où jeconclusparcetteHistoires
Qui mest venue en la mémoire,
Que les PeuplesOrientaux
Ont eu des premiers des TomheAux;
Et qu'enfuitecettecoutume,
EftPa(fëeenplusgrosvolume,
Chez, les Grecs, & chez, les Romains,
Et delà chez, tous les Humains,
DE LA F.lUP.EllIE.
Fermer
Résumé : SENTIMENS SUR TOUTES LES QUESTIONS DU XXVII. EXTRAORDINAIRE.
Le texte explore deux thèmes principaux : la fidélité conjugale et l'origine des tombeaux. En ce qui concerne la fidélité conjugale, il compare deux situations : celle d'un mari apprenant une passion passée de son épouse pour un autre homme avant le mariage, et celle d'un mari découvrant l'infidélité de son épouse après le mariage. Le texte conclut que le premier mari est plus à plaindre, bien que les deux soient malheureux. Il souligne également la nature inévitable de l'amour et de l'infidélité, affirmant que l'amour peut survenir à tout moment et que l'infidélité cause une douleur profonde. Sur le plan historique, le texte traite de l'origine des tombeaux. Il attribue aux Égyptiens l'invention des monuments funéraires magnifiques, tels que les pyramides et les obélisques. Il mentionne aussi les sépulcres des Hébreux en Judée, en Palestine et en Idumée. Les Égyptiens accordaient une grande importance à la sépulture, comme en témoigne l'exemple d'Abraham, qui demanda un tombeau pour lui-même, sa femme Sara et sa descendance. Cette pratique fut ensuite adoptée par d'autres peuples, y compris les Grecs et les Romains, et se répandit parmi tous les humains.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
6
p. 115-118
BALADE Servant de Reponse à celle que Madame des Houlieres a faite sur les mesmes Rimes.
Début :
A Tous chagrins les Maris sont sujets, [...]
Mots clefs :
Femme, Jadis, Désirs, Hymen, Inconstance
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : BALADE Servant de Reponse à celle que Madame des Houlieres a faite sur les mesmes Rimes.
BALADE
Servant de Reponfe à celle que
Madame des Houlieres a faite.
fur les mefmes Rimes..
A
Fous chagrinsles Marisfont
fujets,
Cette Sentence en ma tefte eft'écrite. I
Ils ont toujours mille remordsfecrets,,
Femmen'aplus que la mine benite,
Toujours en trouble avec elle onba
bite,
Brefon ne voitque Ménagesmaudits ;
Carà telpointl'inconftance eft venues
Kij
H6 MERCURE
Queloyauté dansl'Hymen eftperdue,
Femme n'eft plus ce qu'elle eftoit
jadis.
S&
On ventavoirHabits, Meubles, Van
lets,
LeSexe au Luxe attache le mérite..
De coqueter les defirs indifcrets
Onttoutgaftésla Grande, la Petite,
Partout Pais, foitjeune, on decrépite,
Aimeà charmer; Galansſont applaudis,
PauvreMaryfevoitpaffer pour Grue,
Afes dépens faveur est obtenue.
Femme n'eft plus ce qu'elle eftoit
jadis.
Se
Ieunes Beautez nous tendentdesfilets
Mais évitons cette engeance maudite.
Nefçait-onpasqueparmy tels Objets
L'un veut tromper, l'autrefefélicite
GALANT. 117
D'avoirfçûfaire àpropos l. Hypocrite?
Nous paffons tous pour de francs
Etourdis;
Maïs fi prés d'eux jamais on s'ha- "!
bitue,
Pour le Contrai qu'on n'ait aucune
veuë,
Femme n'eft plus ce qu'elle eftoit
jadis.
$2
Dans l'Hymenée on von horribles s
Faits, F
EnVille, anx Champ's , par tour orles
débite.
Plutoft que vivre avecEfprits coquets,
Sil'on m'encroit, ilfautfefaire Hermite.
Nepensez pas qu'à ce deſſeinj'invite
Parcequejay mes defirs refroidis
118 MERCURE
Ou que je fuis de quelque humeur
bourrue,
Non ; c'est, mafoy, quejeune, &que
chenuë,
Femme n'eft plus ce qu'elle eftoit
jadis.
ENVOY VOY.
CherLicidas,fonge à tes intéreſts; I
Epargne- toy de triftes camouflets.
Defuivre Iris enfin difcontiue.
Ignores-tu qu'au Siécle d'Amadis
De maint CroiffantFamille eftoitpours.
7
-
veuë?
Apire étatla chofe estparvenuë.
Femme n'eft plus ce qu'elle eftoir
jadis.
Servant de Reponfe à celle que
Madame des Houlieres a faite.
fur les mefmes Rimes..
A
Fous chagrinsles Marisfont
fujets,
Cette Sentence en ma tefte eft'écrite. I
Ils ont toujours mille remordsfecrets,,
Femmen'aplus que la mine benite,
Toujours en trouble avec elle onba
bite,
Brefon ne voitque Ménagesmaudits ;
Carà telpointl'inconftance eft venues
Kij
H6 MERCURE
Queloyauté dansl'Hymen eftperdue,
Femme n'eft plus ce qu'elle eftoit
jadis.
S&
On ventavoirHabits, Meubles, Van
lets,
LeSexe au Luxe attache le mérite..
De coqueter les defirs indifcrets
Onttoutgaftésla Grande, la Petite,
Partout Pais, foitjeune, on decrépite,
Aimeà charmer; Galansſont applaudis,
PauvreMaryfevoitpaffer pour Grue,
Afes dépens faveur est obtenue.
Femme n'eft plus ce qu'elle eftoit
jadis.
Se
Ieunes Beautez nous tendentdesfilets
Mais évitons cette engeance maudite.
Nefçait-onpasqueparmy tels Objets
L'un veut tromper, l'autrefefélicite
GALANT. 117
D'avoirfçûfaire àpropos l. Hypocrite?
Nous paffons tous pour de francs
Etourdis;
Maïs fi prés d'eux jamais on s'ha- "!
bitue,
Pour le Contrai qu'on n'ait aucune
veuë,
Femme n'eft plus ce qu'elle eftoit
jadis.
$2
Dans l'Hymenée on von horribles s
Faits, F
EnVille, anx Champ's , par tour orles
débite.
Plutoft que vivre avecEfprits coquets,
Sil'on m'encroit, ilfautfefaire Hermite.
Nepensez pas qu'à ce deſſeinj'invite
Parcequejay mes defirs refroidis
118 MERCURE
Ou que je fuis de quelque humeur
bourrue,
Non ; c'est, mafoy, quejeune, &que
chenuë,
Femme n'eft plus ce qu'elle eftoit
jadis.
ENVOY VOY.
CherLicidas,fonge à tes intéreſts; I
Epargne- toy de triftes camouflets.
Defuivre Iris enfin difcontiue.
Ignores-tu qu'au Siécle d'Amadis
De maint CroiffantFamille eftoitpours.
7
-
veuë?
Apire étatla chofe estparvenuë.
Femme n'eft plus ce qu'elle eftoir
jadis.
Fermer
Résumé : BALADE Servant de Reponse à celle que Madame des Houlieres a faite sur les mesmes Rimes.
Le texte est une réponse à une œuvre de Madame des Houlières, utilisant les mêmes rimes. L'auteur exprime son mécontentement envers les femmes, affirmant qu'elles ont changé par rapport au passé. Il critique plusieurs comportements négatifs : les remords secrets, l'inconstance et l'attachement au luxe. Les femmes sont décrites comme coquettes et hypocrites, cherchant à charmer et à obtenir des faveurs. L'auteur conseille de se méfier des jeunes beautés et d'éviter ces comportements. Il mentionne également les horreurs commises dans le mariage et les désirs refroidis. Il conclut en exhortant Licidas à se protéger des tristesses amoureuses et à se rappeler que les femmes ne sont plus ce qu'elles étaient autrefois.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
8
p. 99-105
BOUQUET.
Début :
Vous envoyer des Vers de l'Illustre Madame des Houlieres, / Il est aujourd'huy vostre Feste, [...]
Mots clefs :
Abbé, Grâce, Muses, Bel esprit, Coeur, Faiblesse, Femme, Éternelle vie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : BOUQUET.
Vous envoyer des Vers de
l'Illuftre Madame des Houlicres , c'eſt vous faire un vray
prefent En voicy de fa façon,
pour M' l'Abbé de Lavau ,
au jour de S. Loüis , qui eftoit
celuy de la Feſte.
I ij
100 MERCURE
IL
BOUQUET.
Left aujourd'huy voftre Feste,
Et de ces agreables fleurs,
Dont le temps ne sçauroit effacer les
couleurs ,
Ma main devroit , Abbé , couronner
voftre tefte.
Mais belas ! depuis quelquesjours
Je cherche en vain fur le Parnaffe
Ces vives fleurs, que rien n'efface,
Et que vous y cueillez toujours.
Quevous donner donc en leur
place?
Un fimple bonjour? C'est trop
рец.
Mon cœur? C'est un peu trop , quoy
que fafaifon paffe,
Il ne faut mefmepas , de vostre pro
pre aveu ,
GALANT: IoÏ
1
L
Que jamais defon cœur mon Sexe
Se défaffe Et d'ailleurs, dans le train oùvous a
mis la Grace,
Train , qui chez vous n'eſt point
un jeu
Le prefent d'un cœur embaraſſe.
2
Fe çay que depuis quelque temps
On donne pour Bouquet des Bijoux
importans ;
4
Mais quand vous verrez la for
tune,
Demandez-luy fi dans ces lieux
Où les Mufes chantent le mieux;
Elle daigne en mettre quelqu'une
En pouvoir de donner des Bijoux
precieux.
23
Pas une des neufSaurs par elle n'eft aidée .
I iij
102 MERCURE
Abbé, le nom de bel efprit
Icy ne donne point d'idée ,
De gloire , d'aife , de credit ,
Comme decertains noms , qui d'abord
qu'on les dit ,
Tout pauvres qu'ilsfontpareuxmeſmes ;
Rempliffent l'efprit de trefors ,
De voluptez, d'honneurs Suprêmes;
Par tout excellens paffe- ports 着
Des vices de l'ame &du corps.
S
Je m'égare , & je moralife
Peut- eftre un peu hors de faifon.
Qu'y faire ? malgré la raison ,
Dans tout ce qu'on écrit onfe caracterife.
Cependant revenons à nous,
Tâchons par des fouhaits à nous titer
d'affaire.
Jefçay que c'eft ne donnerguere,
*
i
GALANT 103
Mais ceux que la Nature a formez
comme nous ,
D'un limou moins groffier que le li
mon vulgaire ,
Trouvent des charmes auffi doux
Dans les fouhaits d'nn cœur fin-
·cere ,
Que dans les plus riches Bijoux.
S
Ce n'eft nydu Sçavoir, ny de l'efprit
folide,
Ny de la pieté qu'il faut vous fou
haiter,
Vous en avez affez , Abbé , pour en
préter.
Eft ce une conduite rigide ?
Eft- ce une probité ſur quoy pouvoir
compter?
Encor moins ; voftre cœur jamais ne
vous expofe.
Auxdéreglemen's › aux noirceurs,
I iiij
104 MERCURE
Que la foibleffe humaine cauſe,´
Etfur le merite & les mœurs
On pourroit défier les plus fins Con
noiffeurs
· De vous fouhaiter quelque chofe
2
Tout ce qu'une Femme refout,
Arrive , bien ou mal, comme il eft
dans fa tefte.
Fe veux par des fouhaits celebrer
voftre Feste,
Etj'en trouve un àfaire enfinſelon
mon goust.
Je ne fçay s'it fera du voftre.
Abbé, le voicy fans façon.
Saint Louis eft voftre Patrons
Louis le Grand en eſt un autre,
Augré debien des gens pourle moins
auffi bon.
Que pour vous faire un fort qui
foit digne d'envie,
GALANT 105
Leurs foins à votre égardfe parta
gent ainsi.
Que l'un, lors qu'à centans vousfortirez, d'icy,
Vous procure les biens de l'Eternelle
Vie,
Et que l'autre vous rende heureux
dans celle-cy.
l'Illuftre Madame des Houlicres , c'eſt vous faire un vray
prefent En voicy de fa façon,
pour M' l'Abbé de Lavau ,
au jour de S. Loüis , qui eftoit
celuy de la Feſte.
I ij
100 MERCURE
IL
BOUQUET.
Left aujourd'huy voftre Feste,
Et de ces agreables fleurs,
Dont le temps ne sçauroit effacer les
couleurs ,
Ma main devroit , Abbé , couronner
voftre tefte.
Mais belas ! depuis quelquesjours
Je cherche en vain fur le Parnaffe
Ces vives fleurs, que rien n'efface,
Et que vous y cueillez toujours.
Quevous donner donc en leur
place?
Un fimple bonjour? C'est trop
рец.
Mon cœur? C'est un peu trop , quoy
que fafaifon paffe,
Il ne faut mefmepas , de vostre pro
pre aveu ,
GALANT: IoÏ
1
L
Que jamais defon cœur mon Sexe
Se défaffe Et d'ailleurs, dans le train oùvous a
mis la Grace,
Train , qui chez vous n'eſt point
un jeu
Le prefent d'un cœur embaraſſe.
2
Fe çay que depuis quelque temps
On donne pour Bouquet des Bijoux
importans ;
4
Mais quand vous verrez la for
tune,
Demandez-luy fi dans ces lieux
Où les Mufes chantent le mieux;
Elle daigne en mettre quelqu'une
En pouvoir de donner des Bijoux
precieux.
23
Pas une des neufSaurs par elle n'eft aidée .
I iij
102 MERCURE
Abbé, le nom de bel efprit
Icy ne donne point d'idée ,
De gloire , d'aife , de credit ,
Comme decertains noms , qui d'abord
qu'on les dit ,
Tout pauvres qu'ilsfontpareuxmeſmes ;
Rempliffent l'efprit de trefors ,
De voluptez, d'honneurs Suprêmes;
Par tout excellens paffe- ports 着
Des vices de l'ame &du corps.
S
Je m'égare , & je moralife
Peut- eftre un peu hors de faifon.
Qu'y faire ? malgré la raison ,
Dans tout ce qu'on écrit onfe caracterife.
Cependant revenons à nous,
Tâchons par des fouhaits à nous titer
d'affaire.
Jefçay que c'eft ne donnerguere,
*
i
GALANT 103
Mais ceux que la Nature a formez
comme nous ,
D'un limou moins groffier que le li
mon vulgaire ,
Trouvent des charmes auffi doux
Dans les fouhaits d'nn cœur fin-
·cere ,
Que dans les plus riches Bijoux.
S
Ce n'eft nydu Sçavoir, ny de l'efprit
folide,
Ny de la pieté qu'il faut vous fou
haiter,
Vous en avez affez , Abbé , pour en
préter.
Eft ce une conduite rigide ?
Eft- ce une probité ſur quoy pouvoir
compter?
Encor moins ; voftre cœur jamais ne
vous expofe.
Auxdéreglemen's › aux noirceurs,
I iiij
104 MERCURE
Que la foibleffe humaine cauſe,´
Etfur le merite & les mœurs
On pourroit défier les plus fins Con
noiffeurs
· De vous fouhaiter quelque chofe
2
Tout ce qu'une Femme refout,
Arrive , bien ou mal, comme il eft
dans fa tefte.
Fe veux par des fouhaits celebrer
voftre Feste,
Etj'en trouve un àfaire enfinſelon
mon goust.
Je ne fçay s'it fera du voftre.
Abbé, le voicy fans façon.
Saint Louis eft voftre Patrons
Louis le Grand en eſt un autre,
Augré debien des gens pourle moins
auffi bon.
Que pour vous faire un fort qui
foit digne d'envie,
GALANT 105
Leurs foins à votre égardfe parta
gent ainsi.
Que l'un, lors qu'à centans vousfortirez, d'icy,
Vous procure les biens de l'Eternelle
Vie,
Et que l'autre vous rende heureux
dans celle-cy.
Fermer
Résumé : BOUQUET.
L'auteur adresse une lettre poétique à l'Abbé de Lavau pour la fête de Saint-Louis. Elle exprime son désir de lui offrir un bouquet de fleurs, mais ne pouvant en trouver, elle envisage d'autres présents. Elle mentionne que les bijoux sont désormais offerts comme bouquets, mais doute que la fortune permette à quiconque de les offrir. L'auteur s'attarde sur la vanité des noms et des titres, se livrant à des réflexions morales. Elle formule ensuite des vœux pour l'Abbé, souhaitant qu'il soit protégé par Saint-Louis pour la vie éternelle et par Louis le Grand pour le bonheur terrestre. Elle conclut en espérant que ses vœux soient à son goût.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
9
p. 141-148
SUR UNE TRADUCTION des Pseaumes, faite en Vers par Mademoiselle Cheron. ODE.
Début :
Je vous parlay il y a quelque temps d'un Essay de / Equitable Renommée, [...]
Mots clefs :
Yeux, Psaumes, Renommée, Parnasse, Femme, Beau sexe, Déesse, Traduction
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUR UNE TRADUCTION des Pseaumes, faite en Vers par Mademoiselle Cheron. ODE.
Je vous parlay il y a
quelque temps d'un Essay de
1
Pseaumes & de Cantiques,
que Mademoiselle Cheron a
mis en Vers, enrichis d'un
grand nombre de Figures. Je
ne fçaurois mieux justifierce
que je vousendisd'avanta-
Par le merite charmée,
Sauvés les noms ecldtanJ >
Suspens ta voix de tonnerre,
Qui redouble 4e la guerre
Le tumultueux effroy i
Et d'un accent plein de grâce
Viens celebrer au Parnasse
Yne Femme comme toy.
Ce beau Sexe dont la flâme
Prend sa fourcedans les Cieux,
2Je captivepointnostre amt Par le seulplaisir des yeux.
CheZ/flf la delicate{fe\
Le bon goujJ" la politeffe
Regnent don air éleve.
Sanssecours & sans culture
Jl reçoit de la Nature
l'n esprit tout cultive.
Des omorcs de deux mille ans.
Et Rome>deSttlpicie
Honore encor les tulens.
La Greque de satenireffe,
Avec art^avecfinesse,
Peint les transports aveuglez^}
Et la Ramaine plus rage,
Des douceurs du Mariage
Charme les espritsrezltzr
Et toy, FIance) dont la gloire
Fournit tantde grands objets,
Pour embellirtonMiftoire
Manqueras tu de sujets
A l'Italie i
à la Greee,
Superbes pour la Noblesse
De quelque nom favory,
Oppose en troupe confuse
Bernard,Det-j-ardins, laSu%e,
Des Houlieres,,Scudery.
Mab
Mais quelle Etoile nouvelle
Brille à mes yeux étonne^
Dont la splendeur immortelle
Rendra nos Fasses o111ez!
.F,/i.(e une chlt/le Dèesset
EfI-ce Anne la Prophetesse}
Sœur & Compagne <£Aron,
Quifous un habit de Mufe,
Par une pieuse rufey
Se fait appeller Chéron l
Cheron
,
Mufe, ou Propheteffey
Que1,E(pritSaintdans tes Vers
Affermit bien la foible(Je
Dun c&ur accablé de fers!
Soitquilsdécrivent Latteinte
Du remords & de la crainte
Qui fuitrImpie en tout lieu,
Soit que leur fainte energie
jtfous fdffe VApologie
De laconduite de Dttu.
DAvid, que la repentance
De son crime avoitpurge,
A CameYe penitence
Par us Vers efl rengagé.
Dans le comble de la gloire
Vne touchante memoife
Attendrit ce (age Roy,
Et ta Version fidelle
LilY rend si dculcrtrsibelle,
Qùil pleure encor avec toy.
Les Hébreux dans leurs fouf
frances
A leury~,
Aimçnt par tes remontrances
La peine de leurs pechez..:
Ce Peuple que ta voix fljtê,
N'abhorre plus tant l*Euphratt^
Ennobly de Ils chanfills..
Etvoudroit sur fort rivage - -
Vivre encor dans l'efciavage
Eclairé par tes leçons.
0 beautez,, qui du Tarnaffe
Ave, connu l'art touchant,
A Cheron
,
qui vous efface.
Cedex^lagrâce du Chant.
Leséclatantes merveilles,
Qui font £objet de ses veilles 9
L'èleventjusques aux Cieuxt
Et sa gloire nous devance
t
Comme le Dieu quelleencenfe
Devance les autres Dieux.
Vole,Deesse,oùt'engdge
Le foin de nos intereftSk
Le Rhin, la Meuse, & le Tage,
Frissonnent de nos apprefls.
Recommence la fatigue,
Qjtà la honte de la Ligue
ZOVIStedonneanjourd'huy;
Seul il te met hors d'haleine,
jEt tes cent bouches à peine
Suffifent-elles pour luy.
quelque temps d'un Essay de
1
Pseaumes & de Cantiques,
que Mademoiselle Cheron a
mis en Vers, enrichis d'un
grand nombre de Figures. Je
ne fçaurois mieux justifierce
que je vousendisd'avanta-
Par le merite charmée,
Sauvés les noms ecldtanJ >
Suspens ta voix de tonnerre,
Qui redouble 4e la guerre
Le tumultueux effroy i
Et d'un accent plein de grâce
Viens celebrer au Parnasse
Yne Femme comme toy.
Ce beau Sexe dont la flâme
Prend sa fourcedans les Cieux,
2Je captivepointnostre amt Par le seulplaisir des yeux.
CheZ/flf la delicate{fe\
Le bon goujJ" la politeffe
Regnent don air éleve.
Sanssecours & sans culture
Jl reçoit de la Nature
l'n esprit tout cultive.
Des omorcs de deux mille ans.
Et Rome>deSttlpicie
Honore encor les tulens.
La Greque de satenireffe,
Avec art^avecfinesse,
Peint les transports aveuglez^}
Et la Ramaine plus rage,
Des douceurs du Mariage
Charme les espritsrezltzr
Et toy, FIance) dont la gloire
Fournit tantde grands objets,
Pour embellirtonMiftoire
Manqueras tu de sujets
A l'Italie i
à la Greee,
Superbes pour la Noblesse
De quelque nom favory,
Oppose en troupe confuse
Bernard,Det-j-ardins, laSu%e,
Des Houlieres,,Scudery.
Mab
Mais quelle Etoile nouvelle
Brille à mes yeux étonne^
Dont la splendeur immortelle
Rendra nos Fasses o111ez!
.F,/i.(e une chlt/le Dèesset
EfI-ce Anne la Prophetesse}
Sœur & Compagne <£Aron,
Quifous un habit de Mufe,
Par une pieuse rufey
Se fait appeller Chéron l
Cheron
,
Mufe, ou Propheteffey
Que1,E(pritSaintdans tes Vers
Affermit bien la foible(Je
Dun c&ur accablé de fers!
Soitquilsdécrivent Latteinte
Du remords & de la crainte
Qui fuitrImpie en tout lieu,
Soit que leur fainte energie
jtfous fdffe VApologie
De laconduite de Dttu.
DAvid, que la repentance
De son crime avoitpurge,
A CameYe penitence
Par us Vers efl rengagé.
Dans le comble de la gloire
Vne touchante memoife
Attendrit ce (age Roy,
Et ta Version fidelle
LilY rend si dculcrtrsibelle,
Qùil pleure encor avec toy.
Les Hébreux dans leurs fouf
frances
A leury~,
Aimçnt par tes remontrances
La peine de leurs pechez..:
Ce Peuple que ta voix fljtê,
N'abhorre plus tant l*Euphratt^
Ennobly de Ils chanfills..
Etvoudroit sur fort rivage - -
Vivre encor dans l'efciavage
Eclairé par tes leçons.
0 beautez,, qui du Tarnaffe
Ave, connu l'art touchant,
A Cheron
,
qui vous efface.
Cedex^lagrâce du Chant.
Leséclatantes merveilles,
Qui font £objet de ses veilles 9
L'èleventjusques aux Cieuxt
Et sa gloire nous devance
t
Comme le Dieu quelleencenfe
Devance les autres Dieux.
Vole,Deesse,oùt'engdge
Le foin de nos intereftSk
Le Rhin, la Meuse, & le Tage,
Frissonnent de nos apprefls.
Recommence la fatigue,
Qjtà la honte de la Ligue
ZOVIStedonneanjourd'huy;
Seul il te met hors d'haleine,
jEt tes cent bouches à peine
Suffifent-elles pour luy.
Fermer
Résumé : SUR UNE TRADUCTION des Pseaumes, faite en Vers par Mademoiselle Cheron. ODE.
La lettre traite d'un ouvrage de psaumes et de cantiques mis en vers par Mademoiselle Cheron, enrichi de nombreuses figures. L'auteur loue les mérites de cet ouvrage et célèbre la capacité des femmes à charmer par leur grâce et leur esprit naturel. Il cite des poétesses grecques et romaines ainsi que des figures bibliques comme Anne la prophétesse pour illustrer le talent de Cheron. La lettre souligne la profondeur et la beauté des vers de Cheron, capables de toucher les cœurs et de guider les âmes. L'auteur admire particulièrement la manière dont Cheron décrit les remords et la repentance, et comment ses écrits influencent positivement les peuples, à l'instar des Hébreux. Enfin, il exalte la gloire et les mérites de Cheron, la comparant à une déesse dont les œuvres surpassent celles des autres.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
10
p. 57-95
Lettre d'Argentan, qui contient des faits fort singuliers, [titre d'après la table]
Début :
Le nombre des personnes dont je vous apprens tous les [...]
Mots clefs :
Argentan, Médecin, Enfant, Femme, Grossesse, Corps, Animaux, Mamelles, Aliments, Ventricule
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Lettre d'Argentan, qui contient des faits fort singuliers, [titre d'après la table]
Le nombre des perfonnes.
dont je vous apprens tous les
mois la mort eft fi grand
quoyque je ne vous parle que
> des perfonnes diftinguées par
leur naiffances , par leur fçavoir , par leur emplois , ou par
quelque autres qualitez remarquables , qu'on a lieu de croite
que je devrois vous parler
encore d'un plus grand nombre. Eneffet plus on confidere
la conftruction du corps des
58 MERCURE
hommes , plus on voit qu'il
n'y a point de moment où le
dérangement de l'une du
grand nombre des parties
dont il eft compofé , les peut
faire mourir fubitement , ce
qui arrive tous les jours même
aux perfonnes qui paroiffent
fe porter le mieux. Voila ce
qui regarde leur mort qui eft
toujours certaine puifque
leur vietient à fi peu de chofe
fans compter les differentes
maladies qui triomphent avec
plus ou moins de temps des
plus robuftes , & de ceux dont
là fanté paroît la mieux établie.
>
GALANT 59
A l'égard de leur entrée
dans le monde , elle paroiſt
plus certaine. Les femmes
portent generalement neuf
mois leur enfant dans leur
fein ; c'eſt le terme fixé , à
moins qu'il n'arrive quelques
accidens avant la fin de ces
neuf mois qui faffent mourir
ces enfans dans le corps de leur
mere , & quelques fois même
la mere & l'enfant ; mais il
arrive fouvent des chofes qui
femblent changer l'ordre de
ce qui a efté réfolu de toute
éternité ; & l'on voit des enfans
venir avec autant de peine au
60 MERCURE
monde que les hommes en
fortent facilement , & aprés
avoir demeuré dans le fein de
leur mere même pendant plufieurs années , comme vous
verrez dans un fort grand
nombre d'exemples tres curieux , & qui font raportez
dans la fin de la Lettre que
vous allez lire ; elle eft de Mr
de Forges Medecin , à Argen.
tan en Normandie , dattée
du 17 Decembre dernier.
Cette Lettre à laquelle je ne
changerayrien ,vous paroiftra
remplie de faits curieux &
finguliers.
,
с
GALANT 61
a
Tous les Etres vivans fouhaitent naturellement la confervation de leur efpece ; ily en apeu
qui n'aiment à accomplir le Commandement que Dieu leur fit
aprés les avoircréez , Crefcite &
multiplicamini. ( Genef. ch. 1.)
l'homme comme leplus parfait
des animaux , ajoute au penchant
naturel qui luy eft commun avec
сих la raifon dont Dieu le
favorifa , pour conferver la plus
noble creature , & l'Ouvrage le
plus parfait qui foit forti des
des mainsdu Createur.
Ilfaut en effet que cette raison ,
ce penchant donné par la
62 MERCURE
nature , ayent un grand empire
fur luy , & fpecialementfur la
femme , pour leur faire preferer
le plaifir de fe conferver dans
leurs defcendans , à la peine que
Dienattacha à cette confervation
aprés que leur défobéiffance eut
meritéfa haine , multiplicabo
crumnas tuas...in dolore paries filios ( Genef. Ch. 3. )
nous voyons cependant que malgré les douleurs & les incommoditez quiaccompagnent infeparablement la multiplication de
l'efpece ; laplusgrande partie des
femmes méprife genereusement
les perils qui la fuivent , pour
GALANT 63
transmetre avec une heroïque
affeurance à leurs defcendans , la
vie qu'elles doivent à l'intrepi
dité de leurs meres ; plus malheureufes que les femelles des autres
animaux elles font fujetes àmille
incommoditez dont les autres
font exemptes ; expiant par là
les fuites funeftes du peché de
leur premiere ayeule. La feule
nature délivre celles - là du pefant
fardeau qu'elles portent dans
leurs flancs , celles- cy ont besoin
dufecours de l'Art du miniftere empruntédes Sages-femmes:
auffi-toft que les brutes ont produit leur fruit , le lieu qui les
64 MERCURE
contenoit retourne en fon premier
eftat ; les femmes s'apperçoivent
aprés leur accouchement qu'elles
fontplus infirmes que les brutes ,
& qu'elles ont befoin des purgations qui purifient leurfang , &
qui les déchargent de toutes les
impuretez qu'elles ont amaffées
pendant leur groffeffe.
Lefruit des brutes eft à peine
forti de la prifon où il eftoit enfermépendant le temps deftiné à la
perfection de fes organes , que
fon inftinct luy fait trouver le
lieu où eft l'aliment destiné àfa
confervation & à fon accroiffement ; le fruit des femmes refte
GALANY 65
dans l'inaction & dépourveu des
connoiffances & des forces necefJaires pour trouver luy - même la
nourriture dont il a befoin , attend
qu'une main étrangere luy préte
fon fecours , pour luy faciliter les
moyens de fuccer le lait qui doit
que la naluyfervir d'aliment.
Vous diriez même
ture plus foigneufe de conferver le
foetus des brutes qué celuy des
femmes, apris un foin particuiler
de leur fournir ce qui eft neceſſaire pour les deffendre des injures des
corps étrangers ; elle envelope le
fruit des premieresdans trois membranes , n'en a donnéque deux
Mars 1710. F
66 MERCURE
pour couvrir lefruit desfecondes;
maispour faire mieux voir la
preference que la nature a donnée
femelles des brutes , examinons le temps qu'elle a mesurépour
la portée de leursfruits , &pour
la groffeffe desfemmes.
Elle a établi un terme fixepour
celles - là , en forte qu'elles fe délivrent neceffairement de leurs petits dans le moment qu'elle leur
limité, & qu'on neles voitjamais
paffer les bornes qu'elle leur aprefcrites ; ainfi on voit que la Colombe employe vignt jours & la
femelle du Lapin vingt - cinq
avant que de donner lejourà leurs.
GALANT 67
petits; la Fumentproduitfon Pou
lain aprés onze mois , & l'Elephant aprés deux ans ; on ne voit
point de changement dans cesproductions , une regle conftante &
invariable les conduit ; une main
exempte de déreglement les gouverne ; les femmes dans un eſtat
plus fâcheux que les brutes , ignorent le terme qui doit finir leur
groffeffe ; e vivant dans une affligeante incertitude , ne connoiffent point le temps de leur délivrance ; les unes agréablement
furprifes le trouvent au bout de
Sept mois , ordinairement de neuf:
les autres attendant plus longFij
68 MERCURE
temps le momentperilleux , paſſent
quelquefois le dixième , l'onzième
& quelquefois le quatorziéme
mois , avant que de donner lejour
à la creature qu'elles portent.
Qu'on ne m'oppofepoint la ridicule objection que quelques- uns
font , que les femmes ignorant le
moment de leur conception , fe
trompent dans le calcul qu'elles
font du temps de leur groffeffe
qu'ainfi elles croyent quelquefois
eftre groffes de huit mois , lorfqu'-
elles ne le font que de quatre , que
l'on ne doit donc point s'étonnerfi
elles affurentquelquefois eftregroffes de treize on quatorze mois
MERCURE 69.
quoy qu'elles ne le foient que
neuf.
de
On voit desfemmes d'une vertu auftere qui eftant demeurées
groffes lors du decés de leurs époux,
ont resté quatorze ou quinze mois
aprésfans accoucher; les Autheurs
font pleins d'exemplesfemblables ,
mais fans allerfeuilleter leurs livres pour les trouver ; en voicy
un arrivé depuis quinze jours ,
c'est ce qui donne occafion aux reflexions prefentes.
Au mois d'Aoust 1708. la
femmed'un Artifande cetteVille ,
qui avoiteu déjaplufieurs enfans,
s'apperçut des accidens qui avoient
70 MERCURE
accompagné fes premieres groffef
fes , les dégoufts , les nauzées , la
fuppreffion des incommoditez ordinaires aufexe; maisfur tout l'enAlure & la douleur des mamelles
ne luy laifferent aucunement douter qu'elle nefût groffe , mais elle
enfut certainement affurée quelques mois aprés , puifqu'elle fentit remuerfon enfant : elle atten.
dit donc avec la patience requife
dans le cas le temps dans lequel
elle devoit accoucher ; ce devoit
eftre vers la fin du mois d'Avril
1709. Ce terme eftant venu elle
avoit preparé tout ce qui eftoit
neceffairepaurrecevoirfon enfant
GALANT 71..
maisfonheure n'eftoit pas venues.
elle foupira inutilement aprésfaz
liberation un mois fe paffa ,
trois mois , cinq mois s'ecoulerent fans qu'elle pût élargir fon:
prifonnier ; elle en fut extremement inquiéte , & cela d'autant
plus que fon ventre n'eftoit pas
plus enflé au bout des quinze·
mois , qu'il avoit efté aufeptiéme. Au milieu des triftes réflexions qu'elle faifoitfur le déplorable eftat dans lequel elle fe trouvoit , elle fut furprise d'une
fiévreputride continue au commencement de Novembre ; elle manda
Monfieur ... ancien Medecin
72 MERCURE
de cette Ville , homme auffi recom
mandable parſa vertu que parfa
doctrine ; elle fit venir une Sagefemme avec ce Medecin ; deux
jours aprés j'y fus appellé , ou
ayant conferé avec noftre Ancien
Sur l'eftat prefent de la maladie ,
nous la trouvâmes tresfâcheufe :
elle nous dit que depuis deuxjours
elle ne fentoit plus les mouvemens
dont elle s'eftoit apperçuë depuis fi
longtemps ; les remedes dont nous
nous fervimes n'ayant point empêchéque les accidens defa maladie n'augmentaffent , elle mourut
aprés avoir fouffert des conv ul -
fions épou ventables.
Preffez
GALANT 73
•
Preffez d'une loüable curiofité
Monfieur moy, nousla
fines ouvrir le jour d'aprés ; nous
trouvâmes un enfant mort tout
entier , qui n'eftoit pas plus grand
que s'il n'euft eu que cinq mois ;
il avoitla tefte extraordinairement
groffe par rapport aux autresparties defon corps; le cordon n'avoit
dix poulces de long que buit ои
mais il en avoit plus d'un de groffeur , le placenta eftoit beaucoup
plus petit qu'il n'auroit dû eſtre ;
cet enfant avoit la tefte en haut
&le visage tourné vers le dos
de fa mere. Nous fimes encore ouvrir quelques autres parMars 1710.
G
74 MERCURE
1
ties , nous trouvâmes dans lecœur
de la mere un polype long comme la main , qui avoit un de
fes bouts dans la veine cave ,
l'autredans le ventricule droit
du cœur; fatisfaits de cece que nous
venions de voir , nous n'en viſitâmes point davantage , & nous
nous retirâmes.
&
Voilafans doute un événement
qui n'eft pas inoui , mais qui ne
Taiffe pas d'eftre rare ; quelquesuns élevez dans les principes de la
bonne phyfique , n'ont point depeine à le croire ; d'autres moins inftruits des bizarres fantaifies de la
nature , nesçauroientfe perfuader
GALANT 75
d'un fait dont ils ne peuvent penetrer la raison pour confirmer
les premiers pourdétromper les
feconds , voici commeje raiſonne.
Pendant que le foetus demeure
dans le fein defa mere, il y a un
commerce reciproque entre elle
luy ; le chyle qu'elle fait circulant
avecfonfang, une partie de cette
liqueur laiteufe fe filtre par les
glandes de la M………dans le placenta , y eft reçuepar les orifices
despetites branches de la veine umbilicale qui s'y diſtribuë ; de là elle
eft portée par cette même veine
dans le foye du fœtus , où ellefe
jette dans la veine cave afcendanGij
76 MERCURE
te qui luy fert de canal pour eftre
porté dans le ventricule droit du
cœur , d'où elle paße par le trou
botal dans le gauche pour eſtre
enfuite diftribuée par les arteres
mammaires dans les glandes des
mammelles; trouvant là des pores
proportionnez à fon diametre , elle
s'y filtre , tombe dans le baffin de
la mamelle ; & eft enfuite verfée
par le mamelon dans cette mem
brane que l'on appelle Amnios qui eft fon envelope immediate : c'est c'eft alors
Succe & l'avale ,pour eftre enfuite
que
propre nourriture du fœtus il la
diftribuée par les veines lactées les
devenue la
GALANT 77
glandes d'Azellius , le receptacle
de Peket , les canaux thorachiques ,la veinefouclavieregauche ,
la veine cave defcendante & le
ventricule droit du cœur, & circuler tout de nouveau pour devenir alors le fang & la nourriture
de l'embryon , le refidu eft reporté
auplacenta par les arteres umbilicales.
I
C'eft icy une opinion qai fans
doute va foulever contre moy un
grand nombre de Medecins & de
Phyficiens , qui ne manqueront
pas de rejetter cefentiment comme
une nouveautécondamnable ; mais
qu'ilsfe détrompent, ces Meffieurs;
G iij
78 MERCURE
plufieurs Medecins d'une authorité confiderable , croyent que c'eſt
là le mechanifme de la naturepour
la nourriture & l'accroiffement du
fœtus ; en effet de quel ufageferoient les mamelles des malesfielles
n'eftoient destinées àceluy- ci ? il eft
für que Dieu n'afabriqué aucune
partie du corps qui nefoit propre
quelque fonction particuliere ; il
faut donc que les mamelles des
malesfoientfaites pour celle - cy
puifqu'elles nefontpoint propres à
d'autres ; j'ajoûte à cette preuve
icy une autre qui n'eft pas moins
convainquante , c'est que l'on trouve dans les mamelles des petits en-
GALANT 79
fans qui naiffent, une liqueur toutefemblable àcelle de l'amnios; on
en trouve dans la bouche & dans
l'eftomach de ceux qui meurent qui
a la même odeur , la même couleur la même confiftance ; on
doit donc conclure que c'est la même ; orfi cela est ainfi il faut neceffairement que les mamelles foient
l'organe de cette filtration , puifqu'il n'y en apoint d'autre par
ce fuc nourricier puiffe fe couler
°outter enfuite dans l'Amnios.
où
Fay cru qu'il eftoit neceſſaire
d'entrer dans ce détail pour expliquer avecplus de netteté &faire
f
G
iiij
80 MERCURE
comprendre avec plus de facilité
les raifons par lesquelles cet enfant eft refte fi longtemps
dans le fein defa mere..
enfermé
La nutrition & l'augmentation fe font de la même maniere
dans les animaux , dans les vegetaux dans les mineraux.
Dans ceux- cy uneportion de la
terre fe trouvant fixée par quelques acides , unematiere àpeuprés
de même nature conduite par
ou par l'eau fefiche dans lespores ,
les écarte , les étend , s'y incorpore
augmentefon volume ; de là
font formezfelon les differens degrez de la fermentation , les mél'air
GALANT 81
taux, les mineraux , les pierres
precieuſes , &c.
Dans les vegetaux une humidité onctueufe chargée de quelques
fels ,penetrant l'écorce de la racine
de la plante , fe diftribuë dans fes
fibres , s'y rarefie & fert à l'augmentation defes parties , celles qui
font les plus fubtiles eftant volatilifees par la chaleur du Soleil
de la terre , montent avec rapidité jufqu'au baut de la plante,
où eftant enfuite fixées par le nitre de l'air ellesproduisent lesfleurs
les fruits ; celles qui ont moins
de fubtilité nourriffent les branches , les feuilles & les racines .
82 MERCURE
&les plus groffieresfont deflinées
pour former l'écorce & produire
les mouffes.
Dans les animaux les parties
les plus déliées de ce fue que l'on
appelle Chyle , formédes alimens
qu'ils ont avalez , paffant dans
la maffe du fang circulent avec
luy ,jufqu'àce qu'elles ayent trouvé des pares proportionnez à leur
volume ; c'eft alors que s'y enga
geant elles écartent les fibres du
corps &augmentent fon diametre. Comme les alimens font com
pofez de parties differentes & que
pores ducorps ont auffides configurations diverfes , chacune de
les
GALANT 83
ces petites molecules trouve oùfe
placer , & ainfi toutes les parties
du corps eftant également partagées , doivent croître dans le même temps avec la même proportion.
Les anciens Medecins ont cru
que le fœtus nefe nourriffoit pas
de la même maniere , dans les entrailles defa mere que lorsqu'il a
briſe ſa priſon ; quelques- uns le
croyent encore aujourd'huy ; ils s'imaginent quela mereprepare affez
les alimens qu'elle doit partager
avec fon enfant , pour que cette
tendre creature puiffe s'en accommoder , fans qu'ils ayent befoin
84 MERCURE
d'une digeftion nouvelle ; mais
nous avons fait voir qu'il digere
encore lefucquefa mere luy tranf
met par la veine umbilicale , puifqu'on luy en trouve prefque tou.
jours la bouche & l'estomach
pleins.
que
Quand une mere eftbien nourrie , qu'elle vit d'alimens fucculens , qu'ellejouit d'unefantéproportionnée à l'estat defa groffiffe ,
rien ne trouble le repos de fa
vie , que la tranquilité regne dans
fon ame , qu'elle eft unie à un
épouxjeune & plein defanté, on
voit ordinairement naître fon
fantdansle terme accoûtumé, c'eften
GALANT 85
à dire dans neufmois ; comme la
digeftion eftparfaite , que le chyle
eft abondante loüable, il estporté
au foetus dans une quantitéfuffifante, tousfes membresfont abreu༧༩ར de ce fuc , la fermentationy
eft grande , par confequentfes parties reçoivent unegrande étenduë,
comme un arbre planté dans
une terre graffe & fertile croît
avecpromptitude & facilité , de
même un enfant qui eft dans le
fein de fa mere, telle que je viens
de la décrire doit dans le terme de
neufmois ou auparavant attein.
dre la perfection neceſſaire pour
fortir de foncachot.
86 MERCURE
Au contraire une femme qui
compte fes jours par fes peines ,
qu'une affreuse multitude de douleurs accable , qui eft jointe à un
maryfoible languiffant , qui
eft dans une difette universelle des
chofes même neceffaires à la vie ,
ne digere qu'avecpeine le peu d'alimens qu'elle avale ; fon chyle
crud & vifqueux paſſe dans la
maffe dufang , y excite unefermentation dereglée , eft quelquefois même trop groffierpourpaffer
pores étroits du placenta ;
devons- nous donc nous étonnerfi
lefruit qui eft attaché à cet arbre
nemeuritpoint ? devons-nous eftre
par
les
GALANT 87
furprisfi les membres de cette petite creature infortunée dés les premiers inftans de fa vie , ne croif- .
fentpoint & neparviennentpoint
à la force neceffaire pour rompre
leurs liens ? comme le fuc qui doit
les nourrir pêche parfa quantité
mediocre & parfa mauvaiſe qualité , pourquoy admirer le retardement qui enprovient ? pourquoy
douter qu'un tel fœtus ne puiffe
démeurer douze , quinze , vingt
mois &mêmeplus longtemps dans
les entrailles de fa mere ?
N'eft pas ce qui eft arrivé à
i la femme dont il s'agit , reduite
depuis plus de deux ans dans une
83 MERCURE
pour les gapauvreté honteuse , elle n'a vécu
que pourfouffrir ; les alimens les
plus neceffairespour la confervation defa vie luy ont manqué ;
il a fallu travailler
gner , à peine avoit elle un lit
pourfe délaffer des fatigues du
travail , fujette en mefme temps
à la peine que Dieu impofa à
l'homme pour le punir de la
plaifance qu'il eut pour(afemme,
in fudore vultus tui vefceris
pane, (Genef. ch. 3. ) &fujette
en mefme temps à la douleur
Dieu attacha à la groffeffe pour
punir la femme de fa con lefcendance auxfourberies du ferpent ,
comque
CALANT 89
Cum dolore paries filios
( Genef. ch. 3. ) elle réuniffoit
en elle feule les peines deües aux
deuxfexes , & paffoit ainſifes
jours dans la mifere & dans
Pafliction ; qu'elle difficultéy at-il donc à comprendre , pourquoy
cette femme ne mettoit point au
monde le fruit qu'elle portoit depuis quinze mois ; ne voit on pas
que la mere ayant à peine dequoy
Je foutenir ne pouvoit pas communiquer àfon enfant unegrande
quantité de nouriture ; ne voit on
pas que les efprits de la mere
eftant débiles & fans forces ,
ceux de l'enfant cftoient incapaMars 1710.
H
90 MERCURE
bles d'étendrefesfibres & defaire
fermenterfes liqueurs ? ne voit- on
pas que le peu defuc nourricier que
cet embryon recevoit de fa mere ,
eftantcraffe & groffier , nepouvoit
paspenetrerjufqu'aux extremitez
de fes parties ? le polype que la
mere avoit dans le cœur , eft une
preuve que fes liqueurs eftoient
tres- es- épaiffes , celles de l'enfant ne
pouvoient donc eftre bien animez ?
Les efprits qui en eftoient formez
ne pouvoient donc eftre quefoibles
& énervez ? il ne pouvoit donc
pas avoir affez de force pour brifer fes chaines , pour déchirer les
membranes qui l'enveloppoient ,
GALANT gr
ny pour ouvrir la barriere qui
s'oppofoit àfafortie ?
Voilà ce mefemble des raifons
capables de détromper ceux qui
font dans l'erreur , & de leurfaire
voir qu'une femme peut eftre
groffe plusde neufmois , &qu'il
n'y a pas tant lieu de s'eftonner
quand elle paffe le quinziéme ;
mais afin que rien ne manque aux
preuves que j'ay apportées icy j'y
ajoute l'authorité& l'experience.
Hippocrate dans for livre
de feptimeftri partu , dit qu'il
faut en croire les femmes fur leur
parole ; & qu'il faut ajouter
foy à ce qu'elles difent touchant
Hij
92 MERCURE
l'estat de leurgroffeffe ,parce que
dit cet Auteur , on à beau raifonner fur l'eftat où elles fontalors , ce qu'ellesfententles perfuade bien mieux que tout ce qu'on
pourroit leur dire.
Ariftote au liv. 7. del'Hiftoire
des Animaux , chap. 4. dit que.
tous les animaux ont un terme
certain pour leur naiſſance , que
l'homme feul n'en à point..
Pline dit la même choſe.
Harvée dans la page 3.58° de
Jon Ouvrage , de exercitatione
de partu ,
dit qu'une femme de
fon Pays fut groffe pendant plus
defeize mois. Maynard lib. 4.
GALANT 93
decifionum , dit que lafemme
du fieur Tardet accoucha d'un
fils à lafin du douzième mois
&d'une fille à lafin du feiziéme;
le même Auteur dans le même.
livre , dit que lafemme de Tibere
fille de Scipion , accoucha defon
premier enfant aprés douze mois.
Thionneau , Medecin de Tours,
raporte l'Hiftoire d'un enfant que
fa mere porta vingt trois mois.
Aventinus dit que lafemmed'un
3
Ducdes Vandales qui fut groffe
pendant deux ans accoucha
d'un enfantqui marchoit & qui
parloit ;je doute de cecy , car quel
langage auroit parlé un enfant
94 MERCURI
qui n'en avoit jamais entendu
aucuns. Mercurial dit qu'une
femme qui avoit efté mariée deux
foispendantfeize ans ,fans avoir
eu d'enfants époufa un troifiéme
mary dont elle en eut un qu'elle
porta quatre ans &qui vêcut.
Jepourrois encore ajouter
autoritez celles de plufieurs
Auteurs comme de Skenkius ,
>
de Deufingajus , &c.
à ces
Nous avons dans noftre Pays
affez d'exemples femblables , entr'autres celuy d'une femme de
qualité proche de Faleze , d'une
de Caën , d'une d'Auney , ainfi la
Taifon ,l'autorité, l'experience
GALANT 95
confirmant lefait dont il s'agit
on nepeut nier qu'il ne foitpoffible, &par confequent c'estfans
fondementque plufieurs ont revoqué en doute celuy dont il s'agit
aujourd'huy
dont je vous apprens tous les
mois la mort eft fi grand
quoyque je ne vous parle que
> des perfonnes diftinguées par
leur naiffances , par leur fçavoir , par leur emplois , ou par
quelque autres qualitez remarquables , qu'on a lieu de croite
que je devrois vous parler
encore d'un plus grand nombre. Eneffet plus on confidere
la conftruction du corps des
58 MERCURE
hommes , plus on voit qu'il
n'y a point de moment où le
dérangement de l'une du
grand nombre des parties
dont il eft compofé , les peut
faire mourir fubitement , ce
qui arrive tous les jours même
aux perfonnes qui paroiffent
fe porter le mieux. Voila ce
qui regarde leur mort qui eft
toujours certaine puifque
leur vietient à fi peu de chofe
fans compter les differentes
maladies qui triomphent avec
plus ou moins de temps des
plus robuftes , & de ceux dont
là fanté paroît la mieux établie.
>
GALANT 59
A l'égard de leur entrée
dans le monde , elle paroiſt
plus certaine. Les femmes
portent generalement neuf
mois leur enfant dans leur
fein ; c'eſt le terme fixé , à
moins qu'il n'arrive quelques
accidens avant la fin de ces
neuf mois qui faffent mourir
ces enfans dans le corps de leur
mere , & quelques fois même
la mere & l'enfant ; mais il
arrive fouvent des chofes qui
femblent changer l'ordre de
ce qui a efté réfolu de toute
éternité ; & l'on voit des enfans
venir avec autant de peine au
60 MERCURE
monde que les hommes en
fortent facilement , & aprés
avoir demeuré dans le fein de
leur mere même pendant plufieurs années , comme vous
verrez dans un fort grand
nombre d'exemples tres curieux , & qui font raportez
dans la fin de la Lettre que
vous allez lire ; elle eft de Mr
de Forges Medecin , à Argen.
tan en Normandie , dattée
du 17 Decembre dernier.
Cette Lettre à laquelle je ne
changerayrien ,vous paroiftra
remplie de faits curieux &
finguliers.
,
с
GALANT 61
a
Tous les Etres vivans fouhaitent naturellement la confervation de leur efpece ; ily en apeu
qui n'aiment à accomplir le Commandement que Dieu leur fit
aprés les avoircréez , Crefcite &
multiplicamini. ( Genef. ch. 1.)
l'homme comme leplus parfait
des animaux , ajoute au penchant
naturel qui luy eft commun avec
сих la raifon dont Dieu le
favorifa , pour conferver la plus
noble creature , & l'Ouvrage le
plus parfait qui foit forti des
des mainsdu Createur.
Ilfaut en effet que cette raison ,
ce penchant donné par la
62 MERCURE
nature , ayent un grand empire
fur luy , & fpecialementfur la
femme , pour leur faire preferer
le plaifir de fe conferver dans
leurs defcendans , à la peine que
Dienattacha à cette confervation
aprés que leur défobéiffance eut
meritéfa haine , multiplicabo
crumnas tuas...in dolore paries filios ( Genef. Ch. 3. )
nous voyons cependant que malgré les douleurs & les incommoditez quiaccompagnent infeparablement la multiplication de
l'efpece ; laplusgrande partie des
femmes méprife genereusement
les perils qui la fuivent , pour
GALANT 63
transmetre avec une heroïque
affeurance à leurs defcendans , la
vie qu'elles doivent à l'intrepi
dité de leurs meres ; plus malheureufes que les femelles des autres
animaux elles font fujetes àmille
incommoditez dont les autres
font exemptes ; expiant par là
les fuites funeftes du peché de
leur premiere ayeule. La feule
nature délivre celles - là du pefant
fardeau qu'elles portent dans
leurs flancs , celles- cy ont besoin
dufecours de l'Art du miniftere empruntédes Sages-femmes:
auffi-toft que les brutes ont produit leur fruit , le lieu qui les
64 MERCURE
contenoit retourne en fon premier
eftat ; les femmes s'apperçoivent
aprés leur accouchement qu'elles
fontplus infirmes que les brutes ,
& qu'elles ont befoin des purgations qui purifient leurfang , &
qui les déchargent de toutes les
impuretez qu'elles ont amaffées
pendant leur groffeffe.
Lefruit des brutes eft à peine
forti de la prifon où il eftoit enfermépendant le temps deftiné à la
perfection de fes organes , que
fon inftinct luy fait trouver le
lieu où eft l'aliment destiné àfa
confervation & à fon accroiffement ; le fruit des femmes refte
GALANY 65
dans l'inaction & dépourveu des
connoiffances & des forces necefJaires pour trouver luy - même la
nourriture dont il a befoin , attend
qu'une main étrangere luy préte
fon fecours , pour luy faciliter les
moyens de fuccer le lait qui doit
que la naluyfervir d'aliment.
Vous diriez même
ture plus foigneufe de conferver le
foetus des brutes qué celuy des
femmes, apris un foin particuiler
de leur fournir ce qui eft neceſſaire pour les deffendre des injures des
corps étrangers ; elle envelope le
fruit des premieresdans trois membranes , n'en a donnéque deux
Mars 1710. F
66 MERCURE
pour couvrir lefruit desfecondes;
maispour faire mieux voir la
preference que la nature a donnée
femelles des brutes , examinons le temps qu'elle a mesurépour
la portée de leursfruits , &pour
la groffeffe desfemmes.
Elle a établi un terme fixepour
celles - là , en forte qu'elles fe délivrent neceffairement de leurs petits dans le moment qu'elle leur
limité, & qu'on neles voitjamais
paffer les bornes qu'elle leur aprefcrites ; ainfi on voit que la Colombe employe vignt jours & la
femelle du Lapin vingt - cinq
avant que de donner lejourà leurs.
GALANT 67
petits; la Fumentproduitfon Pou
lain aprés onze mois , & l'Elephant aprés deux ans ; on ne voit
point de changement dans cesproductions , une regle conftante &
invariable les conduit ; une main
exempte de déreglement les gouverne ; les femmes dans un eſtat
plus fâcheux que les brutes , ignorent le terme qui doit finir leur
groffeffe ; e vivant dans une affligeante incertitude , ne connoiffent point le temps de leur délivrance ; les unes agréablement
furprifes le trouvent au bout de
Sept mois , ordinairement de neuf:
les autres attendant plus longFij
68 MERCURE
temps le momentperilleux , paſſent
quelquefois le dixième , l'onzième
& quelquefois le quatorziéme
mois , avant que de donner lejour
à la creature qu'elles portent.
Qu'on ne m'oppofepoint la ridicule objection que quelques- uns
font , que les femmes ignorant le
moment de leur conception , fe
trompent dans le calcul qu'elles
font du temps de leur groffeffe
qu'ainfi elles croyent quelquefois
eftre groffes de huit mois , lorfqu'-
elles ne le font que de quatre , que
l'on ne doit donc point s'étonnerfi
elles affurentquelquefois eftregroffes de treize on quatorze mois
MERCURE 69.
quoy qu'elles ne le foient que
neuf.
de
On voit desfemmes d'une vertu auftere qui eftant demeurées
groffes lors du decés de leurs époux,
ont resté quatorze ou quinze mois
aprésfans accoucher; les Autheurs
font pleins d'exemplesfemblables ,
mais fans allerfeuilleter leurs livres pour les trouver ; en voicy
un arrivé depuis quinze jours ,
c'est ce qui donne occafion aux reflexions prefentes.
Au mois d'Aoust 1708. la
femmed'un Artifande cetteVille ,
qui avoiteu déjaplufieurs enfans,
s'apperçut des accidens qui avoient
70 MERCURE
accompagné fes premieres groffef
fes , les dégoufts , les nauzées , la
fuppreffion des incommoditez ordinaires aufexe; maisfur tout l'enAlure & la douleur des mamelles
ne luy laifferent aucunement douter qu'elle nefût groffe , mais elle
enfut certainement affurée quelques mois aprés , puifqu'elle fentit remuerfon enfant : elle atten.
dit donc avec la patience requife
dans le cas le temps dans lequel
elle devoit accoucher ; ce devoit
eftre vers la fin du mois d'Avril
1709. Ce terme eftant venu elle
avoit preparé tout ce qui eftoit
neceffairepaurrecevoirfon enfant
GALANT 71..
maisfonheure n'eftoit pas venues.
elle foupira inutilement aprésfaz
liberation un mois fe paffa ,
trois mois , cinq mois s'ecoulerent fans qu'elle pût élargir fon:
prifonnier ; elle en fut extremement inquiéte , & cela d'autant
plus que fon ventre n'eftoit pas
plus enflé au bout des quinze·
mois , qu'il avoit efté aufeptiéme. Au milieu des triftes réflexions qu'elle faifoitfur le déplorable eftat dans lequel elle fe trouvoit , elle fut furprise d'une
fiévreputride continue au commencement de Novembre ; elle manda
Monfieur ... ancien Medecin
72 MERCURE
de cette Ville , homme auffi recom
mandable parſa vertu que parfa
doctrine ; elle fit venir une Sagefemme avec ce Medecin ; deux
jours aprés j'y fus appellé , ou
ayant conferé avec noftre Ancien
Sur l'eftat prefent de la maladie ,
nous la trouvâmes tresfâcheufe :
elle nous dit que depuis deuxjours
elle ne fentoit plus les mouvemens
dont elle s'eftoit apperçuë depuis fi
longtemps ; les remedes dont nous
nous fervimes n'ayant point empêchéque les accidens defa maladie n'augmentaffent , elle mourut
aprés avoir fouffert des conv ul -
fions épou ventables.
Preffez
GALANT 73
•
Preffez d'une loüable curiofité
Monfieur moy, nousla
fines ouvrir le jour d'aprés ; nous
trouvâmes un enfant mort tout
entier , qui n'eftoit pas plus grand
que s'il n'euft eu que cinq mois ;
il avoitla tefte extraordinairement
groffe par rapport aux autresparties defon corps; le cordon n'avoit
dix poulces de long que buit ои
mais il en avoit plus d'un de groffeur , le placenta eftoit beaucoup
plus petit qu'il n'auroit dû eſtre ;
cet enfant avoit la tefte en haut
&le visage tourné vers le dos
de fa mere. Nous fimes encore ouvrir quelques autres parMars 1710.
G
74 MERCURE
1
ties , nous trouvâmes dans lecœur
de la mere un polype long comme la main , qui avoit un de
fes bouts dans la veine cave ,
l'autredans le ventricule droit
du cœur; fatisfaits de cece que nous
venions de voir , nous n'en viſitâmes point davantage , & nous
nous retirâmes.
&
Voilafans doute un événement
qui n'eft pas inoui , mais qui ne
Taiffe pas d'eftre rare ; quelquesuns élevez dans les principes de la
bonne phyfique , n'ont point depeine à le croire ; d'autres moins inftruits des bizarres fantaifies de la
nature , nesçauroientfe perfuader
GALANT 75
d'un fait dont ils ne peuvent penetrer la raison pour confirmer
les premiers pourdétromper les
feconds , voici commeje raiſonne.
Pendant que le foetus demeure
dans le fein defa mere, il y a un
commerce reciproque entre elle
luy ; le chyle qu'elle fait circulant
avecfonfang, une partie de cette
liqueur laiteufe fe filtre par les
glandes de la M………dans le placenta , y eft reçuepar les orifices
despetites branches de la veine umbilicale qui s'y diſtribuë ; de là elle
eft portée par cette même veine
dans le foye du fœtus , où ellefe
jette dans la veine cave afcendanGij
76 MERCURE
te qui luy fert de canal pour eftre
porté dans le ventricule droit du
cœur , d'où elle paße par le trou
botal dans le gauche pour eſtre
enfuite diftribuée par les arteres
mammaires dans les glandes des
mammelles; trouvant là des pores
proportionnez à fon diametre , elle
s'y filtre , tombe dans le baffin de
la mamelle ; & eft enfuite verfée
par le mamelon dans cette mem
brane que l'on appelle Amnios qui eft fon envelope immediate : c'est c'eft alors
Succe & l'avale ,pour eftre enfuite
que
propre nourriture du fœtus il la
diftribuée par les veines lactées les
devenue la
GALANT 77
glandes d'Azellius , le receptacle
de Peket , les canaux thorachiques ,la veinefouclavieregauche ,
la veine cave defcendante & le
ventricule droit du cœur, & circuler tout de nouveau pour devenir alors le fang & la nourriture
de l'embryon , le refidu eft reporté
auplacenta par les arteres umbilicales.
I
C'eft icy une opinion qai fans
doute va foulever contre moy un
grand nombre de Medecins & de
Phyficiens , qui ne manqueront
pas de rejetter cefentiment comme
une nouveautécondamnable ; mais
qu'ilsfe détrompent, ces Meffieurs;
G iij
78 MERCURE
plufieurs Medecins d'une authorité confiderable , croyent que c'eſt
là le mechanifme de la naturepour
la nourriture & l'accroiffement du
fœtus ; en effet de quel ufageferoient les mamelles des malesfielles
n'eftoient destinées àceluy- ci ? il eft
für que Dieu n'afabriqué aucune
partie du corps qui nefoit propre
quelque fonction particuliere ; il
faut donc que les mamelles des
malesfoientfaites pour celle - cy
puifqu'elles nefontpoint propres à
d'autres ; j'ajoûte à cette preuve
icy une autre qui n'eft pas moins
convainquante , c'est que l'on trouve dans les mamelles des petits en-
GALANT 79
fans qui naiffent, une liqueur toutefemblable àcelle de l'amnios; on
en trouve dans la bouche & dans
l'eftomach de ceux qui meurent qui
a la même odeur , la même couleur la même confiftance ; on
doit donc conclure que c'est la même ; orfi cela est ainfi il faut neceffairement que les mamelles foient
l'organe de cette filtration , puifqu'il n'y en apoint d'autre par
ce fuc nourricier puiffe fe couler
°outter enfuite dans l'Amnios.
où
Fay cru qu'il eftoit neceſſaire
d'entrer dans ce détail pour expliquer avecplus de netteté &faire
f
G
iiij
80 MERCURE
comprendre avec plus de facilité
les raifons par lesquelles cet enfant eft refte fi longtemps
dans le fein defa mere..
enfermé
La nutrition & l'augmentation fe font de la même maniere
dans les animaux , dans les vegetaux dans les mineraux.
Dans ceux- cy uneportion de la
terre fe trouvant fixée par quelques acides , unematiere àpeuprés
de même nature conduite par
ou par l'eau fefiche dans lespores ,
les écarte , les étend , s'y incorpore
augmentefon volume ; de là
font formezfelon les differens degrez de la fermentation , les mél'air
GALANT 81
taux, les mineraux , les pierres
precieuſes , &c.
Dans les vegetaux une humidité onctueufe chargée de quelques
fels ,penetrant l'écorce de la racine
de la plante , fe diftribuë dans fes
fibres , s'y rarefie & fert à l'augmentation defes parties , celles qui
font les plus fubtiles eftant volatilifees par la chaleur du Soleil
de la terre , montent avec rapidité jufqu'au baut de la plante,
où eftant enfuite fixées par le nitre de l'air ellesproduisent lesfleurs
les fruits ; celles qui ont moins
de fubtilité nourriffent les branches , les feuilles & les racines .
82 MERCURE
&les plus groffieresfont deflinées
pour former l'écorce & produire
les mouffes.
Dans les animaux les parties
les plus déliées de ce fue que l'on
appelle Chyle , formédes alimens
qu'ils ont avalez , paffant dans
la maffe du fang circulent avec
luy ,jufqu'àce qu'elles ayent trouvé des pares proportionnez à leur
volume ; c'eft alors que s'y enga
geant elles écartent les fibres du
corps &augmentent fon diametre. Comme les alimens font com
pofez de parties differentes & que
pores ducorps ont auffides configurations diverfes , chacune de
les
GALANT 83
ces petites molecules trouve oùfe
placer , & ainfi toutes les parties
du corps eftant également partagées , doivent croître dans le même temps avec la même proportion.
Les anciens Medecins ont cru
que le fœtus nefe nourriffoit pas
de la même maniere , dans les entrailles defa mere que lorsqu'il a
briſe ſa priſon ; quelques- uns le
croyent encore aujourd'huy ; ils s'imaginent quela mereprepare affez
les alimens qu'elle doit partager
avec fon enfant , pour que cette
tendre creature puiffe s'en accommoder , fans qu'ils ayent befoin
84 MERCURE
d'une digeftion nouvelle ; mais
nous avons fait voir qu'il digere
encore lefucquefa mere luy tranf
met par la veine umbilicale , puifqu'on luy en trouve prefque tou.
jours la bouche & l'estomach
pleins.
que
Quand une mere eftbien nourrie , qu'elle vit d'alimens fucculens , qu'ellejouit d'unefantéproportionnée à l'estat defa groffiffe ,
rien ne trouble le repos de fa
vie , que la tranquilité regne dans
fon ame , qu'elle eft unie à un
épouxjeune & plein defanté, on
voit ordinairement naître fon
fantdansle terme accoûtumé, c'eften
GALANT 85
à dire dans neufmois ; comme la
digeftion eftparfaite , que le chyle
eft abondante loüable, il estporté
au foetus dans une quantitéfuffifante, tousfes membresfont abreu༧༩ར de ce fuc , la fermentationy
eft grande , par confequentfes parties reçoivent unegrande étenduë,
comme un arbre planté dans
une terre graffe & fertile croît
avecpromptitude & facilité , de
même un enfant qui eft dans le
fein de fa mere, telle que je viens
de la décrire doit dans le terme de
neufmois ou auparavant attein.
dre la perfection neceſſaire pour
fortir de foncachot.
86 MERCURE
Au contraire une femme qui
compte fes jours par fes peines ,
qu'une affreuse multitude de douleurs accable , qui eft jointe à un
maryfoible languiffant , qui
eft dans une difette universelle des
chofes même neceffaires à la vie ,
ne digere qu'avecpeine le peu d'alimens qu'elle avale ; fon chyle
crud & vifqueux paſſe dans la
maffe dufang , y excite unefermentation dereglée , eft quelquefois même trop groffierpourpaffer
pores étroits du placenta ;
devons- nous donc nous étonnerfi
lefruit qui eft attaché à cet arbre
nemeuritpoint ? devons-nous eftre
par
les
GALANT 87
furprisfi les membres de cette petite creature infortunée dés les premiers inftans de fa vie , ne croif- .
fentpoint & neparviennentpoint
à la force neceffaire pour rompre
leurs liens ? comme le fuc qui doit
les nourrir pêche parfa quantité
mediocre & parfa mauvaiſe qualité , pourquoy admirer le retardement qui enprovient ? pourquoy
douter qu'un tel fœtus ne puiffe
démeurer douze , quinze , vingt
mois &mêmeplus longtemps dans
les entrailles de fa mere ?
N'eft pas ce qui eft arrivé à
i la femme dont il s'agit , reduite
depuis plus de deux ans dans une
83 MERCURE
pour les gapauvreté honteuse , elle n'a vécu
que pourfouffrir ; les alimens les
plus neceffairespour la confervation defa vie luy ont manqué ;
il a fallu travailler
gner , à peine avoit elle un lit
pourfe délaffer des fatigues du
travail , fujette en mefme temps
à la peine que Dieu impofa à
l'homme pour le punir de la
plaifance qu'il eut pour(afemme,
in fudore vultus tui vefceris
pane, (Genef. ch. 3. ) &fujette
en mefme temps à la douleur
Dieu attacha à la groffeffe pour
punir la femme de fa con lefcendance auxfourberies du ferpent ,
comque
CALANT 89
Cum dolore paries filios
( Genef. ch. 3. ) elle réuniffoit
en elle feule les peines deües aux
deuxfexes , & paffoit ainſifes
jours dans la mifere & dans
Pafliction ; qu'elle difficultéy at-il donc à comprendre , pourquoy
cette femme ne mettoit point au
monde le fruit qu'elle portoit depuis quinze mois ; ne voit on pas
que la mere ayant à peine dequoy
Je foutenir ne pouvoit pas communiquer àfon enfant unegrande
quantité de nouriture ; ne voit on
pas que les efprits de la mere
eftant débiles & fans forces ,
ceux de l'enfant cftoient incapaMars 1710.
H
90 MERCURE
bles d'étendrefesfibres & defaire
fermenterfes liqueurs ? ne voit- on
pas que le peu defuc nourricier que
cet embryon recevoit de fa mere ,
eftantcraffe & groffier , nepouvoit
paspenetrerjufqu'aux extremitez
de fes parties ? le polype que la
mere avoit dans le cœur , eft une
preuve que fes liqueurs eftoient
tres- es- épaiffes , celles de l'enfant ne
pouvoient donc eftre bien animez ?
Les efprits qui en eftoient formez
ne pouvoient donc eftre quefoibles
& énervez ? il ne pouvoit donc
pas avoir affez de force pour brifer fes chaines , pour déchirer les
membranes qui l'enveloppoient ,
GALANT gr
ny pour ouvrir la barriere qui
s'oppofoit àfafortie ?
Voilà ce mefemble des raifons
capables de détromper ceux qui
font dans l'erreur , & de leurfaire
voir qu'une femme peut eftre
groffe plusde neufmois , &qu'il
n'y a pas tant lieu de s'eftonner
quand elle paffe le quinziéme ;
mais afin que rien ne manque aux
preuves que j'ay apportées icy j'y
ajoute l'authorité& l'experience.
Hippocrate dans for livre
de feptimeftri partu , dit qu'il
faut en croire les femmes fur leur
parole ; & qu'il faut ajouter
foy à ce qu'elles difent touchant
Hij
92 MERCURE
l'estat de leurgroffeffe ,parce que
dit cet Auteur , on à beau raifonner fur l'eftat où elles fontalors , ce qu'ellesfententles perfuade bien mieux que tout ce qu'on
pourroit leur dire.
Ariftote au liv. 7. del'Hiftoire
des Animaux , chap. 4. dit que.
tous les animaux ont un terme
certain pour leur naiſſance , que
l'homme feul n'en à point..
Pline dit la même choſe.
Harvée dans la page 3.58° de
Jon Ouvrage , de exercitatione
de partu ,
dit qu'une femme de
fon Pays fut groffe pendant plus
defeize mois. Maynard lib. 4.
GALANT 93
decifionum , dit que lafemme
du fieur Tardet accoucha d'un
fils à lafin du douzième mois
&d'une fille à lafin du feiziéme;
le même Auteur dans le même.
livre , dit que lafemme de Tibere
fille de Scipion , accoucha defon
premier enfant aprés douze mois.
Thionneau , Medecin de Tours,
raporte l'Hiftoire d'un enfant que
fa mere porta vingt trois mois.
Aventinus dit que lafemmed'un
3
Ducdes Vandales qui fut groffe
pendant deux ans accoucha
d'un enfantqui marchoit & qui
parloit ;je doute de cecy , car quel
langage auroit parlé un enfant
94 MERCURI
qui n'en avoit jamais entendu
aucuns. Mercurial dit qu'une
femme qui avoit efté mariée deux
foispendantfeize ans ,fans avoir
eu d'enfants époufa un troifiéme
mary dont elle en eut un qu'elle
porta quatre ans &qui vêcut.
Jepourrois encore ajouter
autoritez celles de plufieurs
Auteurs comme de Skenkius ,
>
de Deufingajus , &c.
à ces
Nous avons dans noftre Pays
affez d'exemples femblables , entr'autres celuy d'une femme de
qualité proche de Faleze , d'une
de Caën , d'une d'Auney , ainfi la
Taifon ,l'autorité, l'experience
GALANT 95
confirmant lefait dont il s'agit
on nepeut nier qu'il ne foitpoffible, &par confequent c'estfans
fondementque plufieurs ont revoqué en doute celuy dont il s'agit
aujourd'huy
Fermer
Résumé : Lettre d'Argentan, qui contient des faits fort singuliers, [titre d'après la table]
Le texte aborde la mortalité et la naissance des êtres humains, en mettant l'accent sur les individus distingués par leur naissance, leur savoir, leurs emplois ou d'autres qualités remarquables. La mort est présentée comme certaine et imprévisible, pouvant survenir subitement en raison du dérèglement d'une partie du corps. La naissance, bien que généralement certaine après neuf mois de grossesse, peut être sujette à des accidents. Des cas exceptionnels sont mentionnés, où des enfants restent dans le sein de leur mère pendant plusieurs années. Tous les êtres vivants souhaitent naturellement la conservation de leur espèce. L'homme, en tant qu'animal parfait, est doté de raison pour accomplir ce commandement divin. Malgré les douleurs et les inconvénients accompagnant la multiplication de l'espèce, la plupart des femmes préfèrent transmettre la vie à leurs descendants. Les femmes sont soumises à diverses incommodités dont les animaux sont exempts et nécessitent l'aide des sages-femmes pour accoucher. Le texte compare la gestation des animaux à celle des femmes. Les animaux ont un terme fixe pour leur portée, tandis que les femmes ignorent le moment exact de leur délivrance, pouvant accoucher entre sept et quatorze mois. Un exemple est donné d'une femme restée enceinte pendant quinze mois avant de décéder, révélant un enfant mort dans son sein. Le mécanisme de la nutrition du fœtus est également expliqué. Les mamelles des femmes jouent un rôle crucial dans ce processus, bien que cette opinion soit controversée. Cette explication permet de comprendre pourquoi un enfant peut rester longtemps dans le sein de sa mère. Le texte traite également des processus de nutrition et de croissance chez les animaux, les végétaux et les minéraux. Chez les végétaux, une humidité chargée de sels pénètre les racines, se distribue dans les fibres et, sous l'effet de la chaleur du Soleil et du nitre de l'air, produit des fleurs et des fruits. Les parties les plus subtiles montent vers le haut de la plante, tandis que les plus grossières forment l'écorce et les mousses. Chez les animaux, les parties les plus déliées du chyle, formé des aliments avalés, circulent dans le sang jusqu'à ce qu'elles trouvent des pores proportionnés à leur volume. Elles s'y engagent, écartent les fibres du corps et augmentent leur diamètre, permettant ainsi une croissance proportionnée de toutes les parties du corps. Les anciens médecins croyaient que le fœtus ne se nourrissait pas de la même manière avant et après la naissance. Cependant, il a été démontré que le fœtus digère le suc transmis par la veine ombilicale, comme en témoignent la bouche et l'estomac pleins du fœtus. Le texte décrit également les conditions favorisant une grossesse normale : une mère bien nourrie, en bonne santé, et vivant dans la tranquillité, voit généralement son enfant naître au terme de neuf mois. En revanche, une mère souffrant de malnutrition, de douleurs et de misère peut voir sa grossesse se prolonger bien au-delà de neuf mois. Plusieurs cas historiques et contemporains de grossesses prolongées sont mentionnés, citant des auteurs comme Hippocrate, Aristote, Pline, et d'autres médecins. Ces exemples montrent que des grossesses de douze, quinze, vingt mois, voire plus, sont possibles en raison de conditions défavorables affectant la digestion et la nutrition du fœtus.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
11
p. 183-184
BOUTS RIMEZ DONNEZ DANS LE MERCURE PRECEDENT REMPLIS PAR MR D. F.*** LE MARY FIDELE.
Début :
Ma femme avoit quinze ans lorsque j'en avois trente [...]
Mots clefs :
Femme, Mari fidèle
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : BOUTS RIMEZ DONNEZ DANS LE MERCURE PRECEDENT REMPLIS PAR MR D. F.*** LE MARY FIDELE.
BOUTS RIMEZ
DONNEZ
DANS LE MERCURE
PRECEDENT
REMPLIS PAR.
MR D.F.
LE MARY FIDELE.
MAfemmeavoit quinze
ans lorsque j'enavois trente
Elle ena doncvingt-cinqpuisquejenay
quarente
Tout va bien jusques là, son
gracieuxmain
,
tien
Etson oeilençorvifplaisent
encoreau mien
Mais dans dix ans 3heUs !
quandj'en auray cinquante
Ma femme à trente-cinq m'en
paroidtra.. soixante
Mon âge alors fera moins
convenable au.sien.
VieuxChat
, jeune Souris, un
Ancienditfort bien
L'Epoux seraconstantpour
femme de,"',. septante
SS''iillppeeuutt,nneec,coommmmeenncceerr aà l'aimer
qu'à nonante
Dans cessolides coeurs les,ans
nechangent rien
Il n'estfidélité siure que de
vieux chien.
DONNEZ
DANS LE MERCURE
PRECEDENT
REMPLIS PAR.
MR D.F.
LE MARY FIDELE.
MAfemmeavoit quinze
ans lorsque j'enavois trente
Elle ena doncvingt-cinqpuisquejenay
quarente
Tout va bien jusques là, son
gracieuxmain
,
tien
Etson oeilençorvifplaisent
encoreau mien
Mais dans dix ans 3heUs !
quandj'en auray cinquante
Ma femme à trente-cinq m'en
paroidtra.. soixante
Mon âge alors fera moins
convenable au.sien.
VieuxChat
, jeune Souris, un
Ancienditfort bien
L'Epoux seraconstantpour
femme de,"',. septante
SS''iillppeeuutt,nneec,coommmmeenncceerr aà l'aimer
qu'à nonante
Dans cessolides coeurs les,ans
nechangent rien
Il n'estfidélité siure que de
vieux chien.
Fermer
Résumé : BOUTS RIMEZ DONNEZ DANS LE MERCURE PRECEDENT REMPLIS PAR MR D. F.*** LE MARY FIDELE.
Un homme de quarante ans, marié à une femme de vingt-cinq ans, exprime sa satisfaction actuelle. Il anticipe des difficultés dans dix ans, craignant que son âge ne soit plus approprié. Il compare leur relation à celle d'un vieux chat et d'une jeune souris. Il conclut que la fidélité reste constante dans les cœurs solides, comme celle d'un vieux chien.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
12
p. 286-287
RESPONSES. Par le Philosophe marié.
Début :
Ne seroit-ce point par Amour propre qu'on aime [...]
Mots clefs :
Maison, Femme, Amour propre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RESPONSES. Par le Philosophe marié.
RESPONSES,
Par le Philosophe marié.
Ne seroit-ce point
par Amourpropre qu'on aime
mieux sa Maison que
sa Femme. On aordinairement
fait ou choisi sa
Maison. On nous loüe en
loüant la magnificence, la
propreté, le goust de nostre
Maison. Elle est donc
uneoccasion aux autres de
flaternostrevanité ou nostregoust.
Nous l'aimons
pour cela. Ma Femme au
contraire donne souvent
aux autres de me blasmer
ou de me nlépriCer, &
pour cela je ne l'aime
point. Ce mesme Amour
propreest toujours plusflatté
par la femme d'autruy
que par la nostre, car une
femme donne moins de
louanges à son Mary qu'à
celuy de savoisine.
Par le Philosophe marié.
Ne seroit-ce point
par Amourpropre qu'on aime
mieux sa Maison que
sa Femme. On aordinairement
fait ou choisi sa
Maison. On nous loüe en
loüant la magnificence, la
propreté, le goust de nostre
Maison. Elle est donc
uneoccasion aux autres de
flaternostrevanité ou nostregoust.
Nous l'aimons
pour cela. Ma Femme au
contraire donne souvent
aux autres de me blasmer
ou de me nlépriCer, &
pour cela je ne l'aime
point. Ce mesme Amour
propreest toujours plusflatté
par la femme d'autruy
que par la nostre, car une
femme donne moins de
louanges à son Mary qu'à
celuy de savoisine.
Fermer
Résumé : RESPONSES. Par le Philosophe marié.
Le texte 'RESPONSES' compare l'amour pour sa maison et l'amour pour sa femme. L'amour pour la maison est motivé par l'amour-propre, car elle est choisie ou construite par soi-même. La magnificence et la propreté de la maison flattent la vanité du propriétaire. En revanche, la femme peut donner des raisons de blâmer son mari, réduisant ainsi l'affection qu'il lui porte. L'amour-propre est davantage flatté par la femme d'autrui.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
13
p. 289-291
AUTRE. Par L. C. D. M.
Début :
Tout le monde s'apperçoit bien que c'est par inconstance [...]
Mots clefs :
Femme, Inconstance, Maison
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE. Par L. C. D. M.
AUTRE.
ParL.C.D.M,
Tout le monde s'ap.
perçoit bien que c'est par
inconstance qu'on trouvesa
femme moins aimable que celle
du voisin. Mais peu de gens
peut-êtreont fait reflexion
que c'est par inconstance
au ssi qu'on aime mieux si
Maison que celle d'autruy.
Cela est pourtant vray. On
aime une Maison dont on
fsft le maistre, parce qu'on
peut y contenter son inconfiance
en la changeant
de cent façons.On s'y ptaift
à deranger aujourd'huy ce
qu'on y arrangeoithier, ne
fusse qu'en changeant un
siege de place ou un Tableau.
Ne voit-on pas de
ces inconstants qui s'ennuyent
dans leurs Maisons
& dans leurs Jardins dès
qu'ils les ont mis à leur degré
de perfection.
Peut-être que si l'on
pouvoit changer tous les
jours quelque chose à la
beauté ou à l'humeur de sa
femme
, on l'aimeroit
mieux que celle d'un autre
;mais par malheuron
accomode sa Maisoncomme
on veut, & l'on ne
tourne pascomme on voudroit
lateste de faiemme*-
ParL.C.D.M,
Tout le monde s'ap.
perçoit bien que c'est par
inconstance qu'on trouvesa
femme moins aimable que celle
du voisin. Mais peu de gens
peut-êtreont fait reflexion
que c'est par inconstance
au ssi qu'on aime mieux si
Maison que celle d'autruy.
Cela est pourtant vray. On
aime une Maison dont on
fsft le maistre, parce qu'on
peut y contenter son inconfiance
en la changeant
de cent façons.On s'y ptaift
à deranger aujourd'huy ce
qu'on y arrangeoithier, ne
fusse qu'en changeant un
siege de place ou un Tableau.
Ne voit-on pas de
ces inconstants qui s'ennuyent
dans leurs Maisons
& dans leurs Jardins dès
qu'ils les ont mis à leur degré
de perfection.
Peut-être que si l'on
pouvoit changer tous les
jours quelque chose à la
beauté ou à l'humeur de sa
femme
, on l'aimeroit
mieux que celle d'un autre
;mais par malheuron
accomode sa Maisoncomme
on veut, & l'on ne
tourne pascomme on voudroit
lateste de faiemme*-
Fermer
Résumé : AUTRE. Par L. C. D. M.
Le texte examine l'inconstance dans l'appréciation des femmes et des maisons. Les gens trouvent souvent la femme du voisin plus aimable que la leur et préfèrent leur propre maison pour y apporter des changements constants. Une fois la maison parfaite, ils s'ennuient et cherchent de nouvelles modifications. Le texte suggère que modifier quotidiennement l'apparence ou l'humeur de sa femme comme on le fait pour sa maison augmenterait son appréciation. Cependant, contrairement à la maison, la femme ne peut être modifiée selon les désirs de chacun.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
14
p. 145-202
PROCEZ D'UNE PETITE FILLE reclamée par deux meres.
Début :
Ce Procez se poursuit presentement à Lyon ; mais je prendray [...]
Mots clefs :
Femme, Joie, Mari, Mariage, Grossesse, Amour, Aventure, Bon bourgeois, Grimaces, Procès, Lyon
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PROCEZ D'UNE PETITE FILLE reclamée par deux meres.
PROCEZ
D'UNE PETITE FILLE
reclamée par deuxmeres.
Ce Procez sepoursuit
presentement à
Lyon ; mais je prendray
l'histoire de plus
loin, car on vient de
m'envoyer des Mémoires
secrets sur l'origine
de cette Avanture.
Ce sont les amours
d'un jeune Lyonnois
& d'une jeune Lyon.,-
noise. Je tairay le nom
de ces deux Amants;
l'histoire est pourtant
publique. Tout Lyon
les connoist
, toute la
Ville les nomme;je ne
les nommeray point ,
je veux estre plus difcret
qu'uneVille entiere.
Leurs noms de
1 galanterie
-
seront , si
vous voulez, Cleonte
& Angelique; & sans
rien changer au fond
de l'Avanture
,
je déguiseray
feulement les
noms, & les qualitez
des principauxActeurs.
Angelique & Cleonte
se rencontrerent par
hazard dans uneAssemblée.
Angelique fille
sage & modeste regarda
tant Cleonte dés la
premiere fois ,-que dés
la seconde ellen'osoit
plus le regarder; mais
C leonte moinstimide
fixasi tendrement ses
yeux sur elle qu'il en
devint passionnement
amoureux.
,-. SiAngeliqueestbrune
ou blonde,si Cleonte
a beaucoup d'esprit
: ous'ilenapeu je n'en
sçay rien. On ne m'a
pas fait le détail de
leurs perfections; mais
j'ay sçuqu'ilss'entr'aimerent
comme s'ils
eussentesté parfaits.
Cleonte trouva un
jour l'occasion de parleren
particulier à Angélique;
d'abord'illuy
fitune déclaration d'amour
à la françoise, &
sans s'amuserà luy apprendre
qu'il l'aimoit,
il commença par luy
jurer qu'il l'aimeroit
toute savie; mais Angelique
le conjura de
ne la point aimer,parce
que des raisons defamille
l'empescheroient
de pouvoir jamais estre
àluy.
Que je fuis malheureux
! s'écria Cleonte,
un Pere avare que j'ay
m'empeschera aussi
d'estre à vous. Ils se
conterent l'un à autre
toutes les raisons de samille
qui s'oppoloienç
à leurunion, & là dessus
ils resolurenttresprudemment
de ne se
plus voir. Angélique
s'en alloit, mais par un
excez de prudence elle
revint sur ses pas pour
défendre à Cleonte de
penjferjamais à elle,,
Ouy ,dit-elle
, pour
vostre repos je vous defends
de maimer. Que
vous estes cruelle! s'é.
cria Cleonte, de soup-.
çonner feulement que
je puisse vous obéir !
ah ! me défendre de
vous aimer c'est me
prouver que vous ne
m'aimez P"ueres.Enfui.
te il se plaignit de [on
malheur en des termes
si tendres, si passionnez
qu'Angelique en soupira,
& luy dit en
voulant fuir
,
he bien
Cleonte aimez moy
donc; mais jevous deffends
de me voir jamais.
Cleonte l'arreste,
se jette à ses genoux, se
desespere;vousaimer
sans vous voir , vous
voulez donc que je
meure. Helas! luy répond-
elle, (croyant
déja le voir mourant)
helas voyez-moy donc;
mais ne me parlez plus
de vostreamour.Autre
dcfefpoir : autres menaces
de mourir.He
bien (dit Angelique
toute troublée ) vous
me parlerez donc; mais
que personne n'en sçacherien
;car si j'y con*
sens,c'est dans fefpe*
rance qu'il arrivera
quelque changement
dans nos affaires.Il en
arrivera sans doute, reprit
Cleonte ; mon amour
m'enassure.~urf
Ils se quitterent dans
l'esperance de pouvoir
obtenir par leurs soins leconsentement de
leurs parents, &C se virent
plusieurs fois pour
se rendre compte des
facilitez qu'ils se fia-,
toient d'avoir trouvées.
Cependant les
obstacles estoient tousjours
lesmesmes; ilsne
diminuoient qu'à leurs
yeux; mais ils se 1es
diminuoient l'unà l'autreàmesure
que Ie.de-!
sir. de les surmonter
augmentent dans tous
les deux. En un mot
leur amour les aveugla
si fort qu'en peu de
jourstoutesles difficultez
di sparurent. Ils se
persuaderent fermement
que rien ne pouvoit
plus s'opposer à
leur Mariage, & qu'ils
n'avoientcontreeux
qu'un peu de temps à»
attendre. Ils remirent
donc lesformalitezà
ce temps- là;mais dés ce
mesme jour la foy de
Mariage fut donnéereciproquement.
UnAnneau
fut mis au doigt
de l'Epouse, & tous
deux convaincus que
lafoy mutuelle& l'anneau
nuptial suffisoient,
tous deux enfin
dans l'aveuglement &
dans la bonne foy s'imaginerent
estrsassez
mariez pour pouvoir
s'assurer qu'ilsl'estoient..
Le Pere de Cieonte
estoit pour lorsà Paris.
SonconsentementcC*
toit necessaire, & nos
Epouxestoient convenus
que c'estoit par la,
qu'il falloitcommencer.
AinsiCieonteresolut
de partir au plustost.
Les adieux furent:
plus tendres que tristes,
parce que Cleorite
estoit seur, disoit-il,
de rapporter le con fen^
tement de son pere. Il
ne quittoit Angélique
que pour aller saffurer
le bonheur de passer avec
elle le reste de la
vie. Il part enfin, 84
laisse Angelique fort
triste de son dépare,
mais tres - persuadée
que le mariage se confirmeroit
à ion retour.
Quelques semaines
secoulerent: Angéliqueentrela
tristesse &
l'esperance n'estoit pas
tant à plaindre qu'elle
le fut dans lafuite. Les
reflexions commencèrentà
la troubler:elle
envisage sa faute, elle
en a honte; maiselle
se flate quecette honte
seratousjours Ignoree, ,
ne sedoutant point jusques-
là
ques-là quelle portoit
dans son sein une preuve
qu'on ne peut tenir
cachée qu'env iron huit
ou neuf mois. Elle ne
connoissoitencore quune
partie du mal qu'-
elleaveit fait: ainsielle
n'en estoit qu'à demi
repentante. Ses regrets
estoient moderez par
un souvenir agréable ;
les regrets sinceres ne
luy vinrentqu'avec les
maux de coeur. ;
Imaginez-vous ses
allarmes & sa douleur;
joignez à cela l'absence
de san Amant : elle
n'en recevoit aucunes
nouvelles; elle se crut
oubliée, trahie, abandonnée.
A quis'en
plaindre? à qui se con- «
sier dans une situation
si cruelle?elle ne trouve
de sou lagement que
dans ses larmes. Laifsons-
la pleurer à loisir
pendantque nous parlerons
des autres personnes
qui ont part à
cette avanture.
Une femme debien,
avoit épousédepuis
quelques années un
bon Bourgeois fortcurieux
d'avoir lignée
,
& fort mal intentionné
pour ses heritiers
collateraux. Cette femme
que je nommeray
Donmene ,va fraire icy
un personnage tout Opt
posé à celuy d'Angelique,
Dorimene avoit le
malheur d'estre sterile,
& c'est ce qui la de[c!:
peroit, car cette sterilité
la faisoit presque,
haïr de son Mary. Le
bon. Bourgeois qui se
preparoit pour lors à
faire un long voyage,
estoit au desespoir de
partir sans sestre assuré
un ,
héritier. Un soir
qu'il rentroit chez luy
triste & rêveur, sa sens"
me qui avoit médité
tout le jour la maniéré
dont ellele recevroit,
attend le momentqu'il
rentre dans sachambre,
court, à luy comme
une femme transportée
de joye
y
se jette à son
col encriant d'unevoix
entrecoupée
,
bonne
nouvelle mon cherMary
! bonne nouve lle !
j'ay tant de joye que je
ne puis parler. Quelle
joye?dit le Mary,de
quoy s'agit-il?Elle, au
lieu de repondre
, recule
quelques pas comme
une femme qui
chancelle, & se laiflc
tomber sur un fauteüil
, en feignant de sévanouir.
Le bon homme
allarmé s'empresse à la
fairerevei-iirellerevient
un peu, le regain
de tendrement, & luy
dit d'une voix soible
ah mon cher maryî
voicy la troisiéme fois
que je m'évanouisdepuis
ce matin
,
& ce
font ces cvanoiiilïcments
qui j-ont ma
joye. Elle recommence
à lembrasser:nouvelle
joye; nouveaux transports.
Estes-vousfolle?
dit leMary Je vous le
repete répliquala femme
, ce sont ces éva- nouiflèments,& ces
maux decoeurqui me
charment, car ils confirment
les doutes que
j'aydepuis quelque
temps. Oïïy mon cher
Mary,jecroisqu'enfin
je suis en estat de vous
donner un gcag9e v0ivant de ma tendresseconjugale.
Ah Ciel! s'écrie
le
le bon Bourgeois3quoy
vous feriez enceinte ?
-cfc-ilpossible?Ellejure
qu'ellele croie. Il
-cmbra& à on tour cetle
qu'ilcroit fécondé;
il est plus charmé qu'-
elle ne seignait de l'estre.
Ce n'e st plus entr'eux
que"mnfports,
que larmes de joye
feintes & veritables.
En un mot depuis ce
moment jusqu'à son
dépare elle joua cette
alternative de joye Se
d'évanoüissement. Et
il partit convaincu qu'-
il trouveroit à Ion retour
Je fils aisné de plusieurs
autresqu'elle luy
promit en iuy disant
adieu.
Dés que leMary fut
parti, Dorimene ne
s'occupa plus que du
foin de paroistre grosse
aux yeux de ses voisiÎIGS
)
& de terminer
cette grossesse comme
si elle eust esté veritable.
Pourcela-ilfalloit
un Enfant d'emprunt;
il falloit confier son
dessein à quelqu'un qui
pust l'aider. Elle fut
trouve£r uneJSage-fem- me qui avoit été autrefois
sa Servante, femme
habile, inventive,
une intriguante enfin,
qui s'appelloit Nerine.
Aprésavoir promis
- une grosse recompense
à cette Nerine
,
Dorimene
luy dit en deux
mots que son dessein
estoit dedonner un fils
à son Mary.
Nerine pleine de ze- lecommenceà luy faire
l'éloge du plus dis-
* cret de tous les jeunes
Lyonnois qu'elle connoissoit.
Dorimenel'interrompt
avec coleré.
Estes-vous folle? ne
po. ,,>
me., connoissez * pas?Jevous - vous pas? Je vous ccoonnnnooiiss
de reste, dit Nerine ;
mais pour faire plaisir à
son Mary,une honneste
femme ne pourroitelle
pas Taisezvous
Nerine. Mais
comment faire donc
Madame ? Comment
faire? reprit Dorimen-
e, je vais vous expliquer
mon dessein,
Dorimene & Nerine
eurent ensemble une
conversation fort
longue. Pour conclure
en deux mots ,
qu'il
fcilloit chercher dansla
Villequelque femme
ou fillequi craignift autant
de paroistreMere
que Dorimene souhaitoit
de lcHre,afin qu'-
elle voulust bien luy
cederson droit de male
ternité.
rendant que nostre
intriguante va cher- ,
cher cet enfant de hazard
chez les plus jolies
personnes de la
Ville,quoyquecela se
trouve aussi chez les
plus laides, Dorimene
commence à joüer toutes
les affectations &
les grimaces d'une premiere
grossesse. Propose-
t-on à Dorimene
une Promenade , elle
l'accepteroit, dit-elle ;
mais la difficulté c'est
la voiture. Le Carosse
la blesserois ; la Chaise
à Porteurs luy souleve
lecoeur; elleapeuren
Batteau ; à pied on fait
des faux pas, le plus
leurest de rester chez
elle; mais elle craint
d'y donner à joüer. Les
grimaces & les contorfions
des Joüeurs luy
sont horreur;elle ne
veut voir que des femmes
gracieuses &C de
beaux hommes. Point
de Spectacles, surtout
I ni Comed ies niOperai,
elle accoucheroit d'un
Neptune ou d'un Arlel.
quin. Elle se reduit
donc au plaisir de la
bonne chere ; elle s'y
dédommagé en se jettant
sur les plus friands
morceaux. Elle les arrache
à ses voisins de
Table: tout permis,
dit-elle,c'est une envie
de femme grosse ; elle
veut mangerde tout ce
qu'elle voit, & dire
tout ce qui luy vient
en pensée,jusqu'à des
médisances, de crainte
que son Enfantn'en
foit marqué.
Parmy toutes ces
feintes, elle n'oublie
pas la principale; il
sautfigurerpar laceinture.
Elle applique
fous un large Corcet
un Coussinet de satinbien
matclasséferriblable
à ceux dont les femmes
maigresse font des
hanches majestueuses.
Dorimene s'en garnit,
& prend foin d'augmenterdemoisenmois
cette grossesse de cotton.
En un mot ,
elle
joüe son rolle si naturellement
que les plus
sins y sont trompez.,
Retournons à la pauvre
Angélique qu_i- prend a*utant de peine,<,
àcacher les défauts de
1 la taille, que celle-cy.
etnipreendnpounr gaester.la
Angélique estoit ro.
peu prés sur son septicme
mois lorsqu'elle sucj
contrainte par une mere
imperieuses qu'elle^
avoit dalleravecelle,
misiter une voisine,&
cette voisine effoit
stement Dorimene.
Cette Mere dd''AAnnggecil'il--
que estoit scrupuleuse
sur Je cérémonial des
visites. Elle '- en devoit
,
une à Dorimene;elle
veut absolument que
[1. fille l'accompagne
dans ce devoir indis-
I pensable. Angelique obéït,&
les voilà chez
I Dorimeneoù plusieurs
autres voisines scitoientassemblées.
;:;.
Angelique souffre 8c
gémit de se voir emprisonnée
dans un habit
serieux ; son corps
la ferre cruellement
quoyqu'il foit lassé
.bien lasche.Ellesetient
droite & se guinde en
hauteur pour tenir
gmoines deuplaceren.lar- Dorimene au coiw
traire estale la grossesse
avec ostentation, bien
à son aise, sans ceinture,
sa Robbe ouverte
à deux battans , appuyant
nonchalemment
ses deux bras
croisez sur l'honorable
fardeau dont chacun
la selicite. Quel crevercoeur
pour Angelique!
quel contraste ! Helas!
dit-elleenellemesme,
que cette femme effc
.t.Jcureu!e de pouvoir
ainsi fairegloire de ce
qui fera ma honte
,
si
l'on s'en apperçoit.
La Sage-femme eCtoit
pour lors dans la
chambre de Dorimene
qui affeotoit de la tenir
prés d'elle depeurd'accident.
Dés qu'Angeliqueavoit
paru cette
rusée avoit remarque
sa taille renforcée &
contrainte
,
sa démarche
che pesante&embarxaffée;
il n'en falloitpas
davantage pour donner
des soupçons à une
connoisseuse. Elle observe
de plus unvisage
affligé & maigri dont
les traitss'a longent. -
Angélique s'apperçoit
qu'on l'examine;elle
est troublée
,
il n'enfaut
pas davantage
pour mettre Nerineau
fait. Cette intriguante
s'approche de Dorimene,
& luydit à l'oreille
: voilà une fille qui
a bien la mine d'avoir
de trop de ce qui
vous manque.
Angeliqua la voyant
parler bas ne douta
plus du jugement
qu'on faisoit d'elle, 8c
pour surcroist de malheur
quelqu'un s'avisa
de dire à Dorimene
qu'elle cfkoit en de boa*
nes mains davoir Nerine
pour Sage-femme.
Au mot de Sage - femme
Angelique paslit
comme un Criminel
qui voit son Juge. La
Mere crut quelle se
trouvoit mal. Nerine
officieuse courut la secourir
par avance, &
c'est ce qui acheva de
lu troubler. Dés que la
Sage-femme a mis la
main sur elle se croit à
terme; lapeurlasaisit;
- elle tombe en foiblesse.
Onla porte sur un lit}-
dans une chambre voisineoù
fous prétexte de
la laisser rcpofcr
,
sa
Mere& lesautres femmes
qui avoientaidé à
la faire revenir de sa
foiblesse, la laisserent
feuleavec Nerine.
Ce fut là le premici:
moment de bonheur
pour Angéliquedepuis
le départde sonAmant,
car Nerine, aprés toutes
les façons que vous
pouvez vous imaginer,
luy fit tout avoüer,
devint sa Confidente ,
& luy promit de la ri.
rer d'affaire sans que sa
Mere mesme puft s'en
appercevoir. En effet,
depuis ce jour-là Ntri,
ne & Angélique prirent
secretement des
mesures.Angélique avoit
une Tante qu'elle
aimoitfort;elle resolut
de luy confier son secret.
Cette Tante avoit
une Maison de Campagne
fort prés de la
Ville. Àinsï quand Nerine
jugea qu'il estoit
temps, la Tante obtint
de la Mere que sa filfe"
iroit passer quelques
jours avec elle à la campagne.
-
Ce fut là qu'Angelique,
parle lecours de
Nerine, se debarassa de
ce qui pouvoit nuire a
sa réputation. Elle retourna
bientost aprés à
la Ville où elle parut
plusbelle, plus fraische,
& plus fille que
jamais.
--
Voicy où comment
cele sujet du Procez.
LaTante& laNièce,
à la sollicitation de Ne- Il-le, conv inrent qu-):-
elle se chargeroit de
l'Enfant qu'elle pro-
~,
mitparunBilletdereprefencerroutes
les fois
que l'amour maternel
d'Angelique la presseroit
de voir en secret
cette petite fille, car
c'eneftoitune, 6L qui
ressembloit parfaitement
à saMere.
Nerine part avec la
petite fille, & court
d'abord chez Dorimene
nequi n'attendoit que
l'heure d'accoucher de
l'Enfant d'Angelique.
Elle s'estoit mise depuis
quelques jours au
lit, oùplusieurs voisiries
la venoient voir.
Les témoins luy efc
toient necessaires afin
qu'on ne pust dans la
fuite luy chicaner la
proprieté de l'Enfant
qui alloit paroistre. Il
falloit donc que ces
voilines vissent & ne
vissent pas; c'e st ce qui
l'embarassoit; car elles
estoient trop curieuses
& trop empressées à la
secourir. Ilestoitdifficile
d'éluder leurs curiositez
ind iscretes.
D'un autre côté Nerineestoitarrivée
avec
l'Enfant parune petite
ruë destournée oùdonnoit
un Jardin de la
maison.Ellegagnapar
un degré dérobe une
Garderobeoù ellelaissa
l'Enfant. Cette Garderobe
donnoit dans la
ruelle du lit de Dorimene
; Nerine entra
seule dans la chambre a donnalesignal.Ausc?
si-tost Dorimene pria
lesvoisines delalaisser
reposer.Elless'éloignèrenttoutesjusqu'à
l'autre
bout de la chambre
,
& bien ditDorimene
impatiente, a
-
quoy en sommes nous.
Tout va bien répond
tout bas Nerine;nous
avons tiré d'affaire nostre
pauvre fille enceinte,
& je vais vous faire
acoucher de l'Enfant
de cette fille-là.
Pendant qu'elles parloient
bas de la maniere
dont elles alloient
joüerdes gobelets l'Enfant
quis'ennuyoitseul
dans la Garderobese
mità crier comme un
Enfant déjà né; lesvoisines
entendirent ces
cris, prématurez
,
6c
tout estoit perdu si Dorimene
n'eu a eu la prefence
d'esprit de couvrir
les cris de l'Enfant
par les siens.Nerine
crioitaussi
, courage,
Madame, courage, &
cela fit un chorus pareil
à celuy que firent
jadis les Corybantespour
cacher àSaturne
les cris du jeuneJupi- ter.
Dans ce moment
Nerine escamota siadroitement
l'Enfant,
que l'ayant glissé sur le
bord du lit, elle l'en
tira comme s'ilfustvenu
de plus loin,& le fit
voir à ces connoisseuses
qui s'estoient avancées.
Elles admirerent sa
beauté, le trouvant
pourtant un peu trop
fort pour sonâge. Nerine
leur figne que la
malade avoit un grand
mal de teste.Elles sortirent
doucement sur
la pointe du pied en
attendant le Baptesme
qui se fit le lendemain
soletnnel lement.
Voila un Enfant
bienvrayemblablement
establidans lafamille
deDorimene.Il y
fut élevépendantquel:
que temps sans qu'Angelique
sceutque c'efroit
le sien. On ne m'a
point dit comment eJ-*
Je en fut in struite;mais
faites attention icy à
ia circonstance la plus
eftonnante de toute
l'histoire. Vous avez
veu la timide Angelique
cacher en tremblant
les fuites de son
mariagesecret, &C on
la voit à present reclamer
publiquement le
témoin de sa faute. Ellenecraint
plus de publier
sa honte: cechangement
neparoist pas
vraysemblable ; c'est
cependant un fait public
, dC qui, comme
j'ay dit, fait à present à
Lion lesujet d'un
grandProcez. L'Avocat
dit que l'amour, matemelseul
la déterminéeàfaireuntel
éclat;
maiselle a eu des raisons
particulières que
je ne puis encore reveler
au public, quand le
Procez sera jugé
,
il
me fera permis dedire
ce que je sçai de ce dé..
nouement,quinerouleencoreà
Lyon, que
sur ladéclaration de la
Sâge- femme.
D'UNE PETITE FILLE
reclamée par deuxmeres.
Ce Procez sepoursuit
presentement à
Lyon ; mais je prendray
l'histoire de plus
loin, car on vient de
m'envoyer des Mémoires
secrets sur l'origine
de cette Avanture.
Ce sont les amours
d'un jeune Lyonnois
& d'une jeune Lyon.,-
noise. Je tairay le nom
de ces deux Amants;
l'histoire est pourtant
publique. Tout Lyon
les connoist
, toute la
Ville les nomme;je ne
les nommeray point ,
je veux estre plus difcret
qu'uneVille entiere.
Leurs noms de
1 galanterie
-
seront , si
vous voulez, Cleonte
& Angelique; & sans
rien changer au fond
de l'Avanture
,
je déguiseray
feulement les
noms, & les qualitez
des principauxActeurs.
Angelique & Cleonte
se rencontrerent par
hazard dans uneAssemblée.
Angelique fille
sage & modeste regarda
tant Cleonte dés la
premiere fois ,-que dés
la seconde ellen'osoit
plus le regarder; mais
C leonte moinstimide
fixasi tendrement ses
yeux sur elle qu'il en
devint passionnement
amoureux.
,-. SiAngeliqueestbrune
ou blonde,si Cleonte
a beaucoup d'esprit
: ous'ilenapeu je n'en
sçay rien. On ne m'a
pas fait le détail de
leurs perfections; mais
j'ay sçuqu'ilss'entr'aimerent
comme s'ils
eussentesté parfaits.
Cleonte trouva un
jour l'occasion de parleren
particulier à Angélique;
d'abord'illuy
fitune déclaration d'amour
à la françoise, &
sans s'amuserà luy apprendre
qu'il l'aimoit,
il commença par luy
jurer qu'il l'aimeroit
toute savie; mais Angelique
le conjura de
ne la point aimer,parce
que des raisons defamille
l'empescheroient
de pouvoir jamais estre
àluy.
Que je fuis malheureux
! s'écria Cleonte,
un Pere avare que j'ay
m'empeschera aussi
d'estre à vous. Ils se
conterent l'un à autre
toutes les raisons de samille
qui s'oppoloienç
à leurunion, & là dessus
ils resolurenttresprudemment
de ne se
plus voir. Angélique
s'en alloit, mais par un
excez de prudence elle
revint sur ses pas pour
défendre à Cleonte de
penjferjamais à elle,,
Ouy ,dit-elle
, pour
vostre repos je vous defends
de maimer. Que
vous estes cruelle! s'é.
cria Cleonte, de soup-.
çonner feulement que
je puisse vous obéir !
ah ! me défendre de
vous aimer c'est me
prouver que vous ne
m'aimez P"ueres.Enfui.
te il se plaignit de [on
malheur en des termes
si tendres, si passionnez
qu'Angelique en soupira,
& luy dit en
voulant fuir
,
he bien
Cleonte aimez moy
donc; mais jevous deffends
de me voir jamais.
Cleonte l'arreste,
se jette à ses genoux, se
desespere;vousaimer
sans vous voir , vous
voulez donc que je
meure. Helas! luy répond-
elle, (croyant
déja le voir mourant)
helas voyez-moy donc;
mais ne me parlez plus
de vostreamour.Autre
dcfefpoir : autres menaces
de mourir.He
bien (dit Angelique
toute troublée ) vous
me parlerez donc; mais
que personne n'en sçacherien
;car si j'y con*
sens,c'est dans fefpe*
rance qu'il arrivera
quelque changement
dans nos affaires.Il en
arrivera sans doute, reprit
Cleonte ; mon amour
m'enassure.~urf
Ils se quitterent dans
l'esperance de pouvoir
obtenir par leurs soins leconsentement de
leurs parents, &C se virent
plusieurs fois pour
se rendre compte des
facilitez qu'ils se fia-,
toient d'avoir trouvées.
Cependant les
obstacles estoient tousjours
lesmesmes; ilsne
diminuoient qu'à leurs
yeux; mais ils se 1es
diminuoient l'unà l'autreàmesure
que Ie.de-!
sir. de les surmonter
augmentent dans tous
les deux. En un mot
leur amour les aveugla
si fort qu'en peu de
jourstoutesles difficultez
di sparurent. Ils se
persuaderent fermement
que rien ne pouvoit
plus s'opposer à
leur Mariage, & qu'ils
n'avoientcontreeux
qu'un peu de temps à»
attendre. Ils remirent
donc lesformalitezà
ce temps- là;mais dés ce
mesme jour la foy de
Mariage fut donnéereciproquement.
UnAnneau
fut mis au doigt
de l'Epouse, & tous
deux convaincus que
lafoy mutuelle& l'anneau
nuptial suffisoient,
tous deux enfin
dans l'aveuglement &
dans la bonne foy s'imaginerent
estrsassez
mariez pour pouvoir
s'assurer qu'ilsl'estoient..
Le Pere de Cieonte
estoit pour lorsà Paris.
SonconsentementcC*
toit necessaire, & nos
Epouxestoient convenus
que c'estoit par la,
qu'il falloitcommencer.
AinsiCieonteresolut
de partir au plustost.
Les adieux furent:
plus tendres que tristes,
parce que Cleorite
estoit seur, disoit-il,
de rapporter le con fen^
tement de son pere. Il
ne quittoit Angélique
que pour aller saffurer
le bonheur de passer avec
elle le reste de la
vie. Il part enfin, 84
laisse Angelique fort
triste de son dépare,
mais tres - persuadée
que le mariage se confirmeroit
à ion retour.
Quelques semaines
secoulerent: Angéliqueentrela
tristesse &
l'esperance n'estoit pas
tant à plaindre qu'elle
le fut dans lafuite. Les
reflexions commencèrentà
la troubler:elle
envisage sa faute, elle
en a honte; maiselle
se flate quecette honte
seratousjours Ignoree, ,
ne sedoutant point jusques-
là
ques-là quelle portoit
dans son sein une preuve
qu'on ne peut tenir
cachée qu'env iron huit
ou neuf mois. Elle ne
connoissoitencore quune
partie du mal qu'-
elleaveit fait: ainsielle
n'en estoit qu'à demi
repentante. Ses regrets
estoient moderez par
un souvenir agréable ;
les regrets sinceres ne
luy vinrentqu'avec les
maux de coeur. ;
Imaginez-vous ses
allarmes & sa douleur;
joignez à cela l'absence
de san Amant : elle
n'en recevoit aucunes
nouvelles; elle se crut
oubliée, trahie, abandonnée.
A quis'en
plaindre? à qui se con- «
sier dans une situation
si cruelle?elle ne trouve
de sou lagement que
dans ses larmes. Laifsons-
la pleurer à loisir
pendantque nous parlerons
des autres personnes
qui ont part à
cette avanture.
Une femme debien,
avoit épousédepuis
quelques années un
bon Bourgeois fortcurieux
d'avoir lignée
,
& fort mal intentionné
pour ses heritiers
collateraux. Cette femme
que je nommeray
Donmene ,va fraire icy
un personnage tout Opt
posé à celuy d'Angelique,
Dorimene avoit le
malheur d'estre sterile,
& c'est ce qui la de[c!:
peroit, car cette sterilité
la faisoit presque,
haïr de son Mary. Le
bon. Bourgeois qui se
preparoit pour lors à
faire un long voyage,
estoit au desespoir de
partir sans sestre assuré
un ,
héritier. Un soir
qu'il rentroit chez luy
triste & rêveur, sa sens"
me qui avoit médité
tout le jour la maniéré
dont ellele recevroit,
attend le momentqu'il
rentre dans sachambre,
court, à luy comme
une femme transportée
de joye
y
se jette à son
col encriant d'unevoix
entrecoupée
,
bonne
nouvelle mon cherMary
! bonne nouve lle !
j'ay tant de joye que je
ne puis parler. Quelle
joye?dit le Mary,de
quoy s'agit-il?Elle, au
lieu de repondre
, recule
quelques pas comme
une femme qui
chancelle, & se laiflc
tomber sur un fauteüil
, en feignant de sévanouir.
Le bon homme
allarmé s'empresse à la
fairerevei-iirellerevient
un peu, le regain
de tendrement, & luy
dit d'une voix soible
ah mon cher maryî
voicy la troisiéme fois
que je m'évanouisdepuis
ce matin
,
& ce
font ces cvanoiiilïcments
qui j-ont ma
joye. Elle recommence
à lembrasser:nouvelle
joye; nouveaux transports.
Estes-vousfolle?
dit leMary Je vous le
repete répliquala femme
, ce sont ces éva- nouiflèments,& ces
maux decoeurqui me
charment, car ils confirment
les doutes que
j'aydepuis quelque
temps. Oïïy mon cher
Mary,jecroisqu'enfin
je suis en estat de vous
donner un gcag9e v0ivant de ma tendresseconjugale.
Ah Ciel! s'écrie
le
le bon Bourgeois3quoy
vous feriez enceinte ?
-cfc-ilpossible?Ellejure
qu'ellele croie. Il
-cmbra& à on tour cetle
qu'ilcroit fécondé;
il est plus charmé qu'-
elle ne seignait de l'estre.
Ce n'e st plus entr'eux
que"mnfports,
que larmes de joye
feintes & veritables.
En un mot depuis ce
moment jusqu'à son
dépare elle joua cette
alternative de joye Se
d'évanoüissement. Et
il partit convaincu qu'-
il trouveroit à Ion retour
Je fils aisné de plusieurs
autresqu'elle luy
promit en iuy disant
adieu.
Dés que leMary fut
parti, Dorimene ne
s'occupa plus que du
foin de paroistre grosse
aux yeux de ses voisiÎIGS
)
& de terminer
cette grossesse comme
si elle eust esté veritable.
Pourcela-ilfalloit
un Enfant d'emprunt;
il falloit confier son
dessein à quelqu'un qui
pust l'aider. Elle fut
trouve£r uneJSage-fem- me qui avoit été autrefois
sa Servante, femme
habile, inventive,
une intriguante enfin,
qui s'appelloit Nerine.
Aprésavoir promis
- une grosse recompense
à cette Nerine
,
Dorimene
luy dit en deux
mots que son dessein
estoit dedonner un fils
à son Mary.
Nerine pleine de ze- lecommenceà luy faire
l'éloge du plus dis-
* cret de tous les jeunes
Lyonnois qu'elle connoissoit.
Dorimenel'interrompt
avec coleré.
Estes-vous folle? ne
po. ,,>
me., connoissez * pas?Jevous - vous pas? Je vous ccoonnnnooiiss
de reste, dit Nerine ;
mais pour faire plaisir à
son Mary,une honneste
femme ne pourroitelle
pas Taisezvous
Nerine. Mais
comment faire donc
Madame ? Comment
faire? reprit Dorimen-
e, je vais vous expliquer
mon dessein,
Dorimene & Nerine
eurent ensemble une
conversation fort
longue. Pour conclure
en deux mots ,
qu'il
fcilloit chercher dansla
Villequelque femme
ou fillequi craignift autant
de paroistreMere
que Dorimene souhaitoit
de lcHre,afin qu'-
elle voulust bien luy
cederson droit de male
ternité.
rendant que nostre
intriguante va cher- ,
cher cet enfant de hazard
chez les plus jolies
personnes de la
Ville,quoyquecela se
trouve aussi chez les
plus laides, Dorimene
commence à joüer toutes
les affectations &
les grimaces d'une premiere
grossesse. Propose-
t-on à Dorimene
une Promenade , elle
l'accepteroit, dit-elle ;
mais la difficulté c'est
la voiture. Le Carosse
la blesserois ; la Chaise
à Porteurs luy souleve
lecoeur; elleapeuren
Batteau ; à pied on fait
des faux pas, le plus
leurest de rester chez
elle; mais elle craint
d'y donner à joüer. Les
grimaces & les contorfions
des Joüeurs luy
sont horreur;elle ne
veut voir que des femmes
gracieuses &C de
beaux hommes. Point
de Spectacles, surtout
I ni Comed ies niOperai,
elle accoucheroit d'un
Neptune ou d'un Arlel.
quin. Elle se reduit
donc au plaisir de la
bonne chere ; elle s'y
dédommagé en se jettant
sur les plus friands
morceaux. Elle les arrache
à ses voisins de
Table: tout permis,
dit-elle,c'est une envie
de femme grosse ; elle
veut mangerde tout ce
qu'elle voit, & dire
tout ce qui luy vient
en pensée,jusqu'à des
médisances, de crainte
que son Enfantn'en
foit marqué.
Parmy toutes ces
feintes, elle n'oublie
pas la principale; il
sautfigurerpar laceinture.
Elle applique
fous un large Corcet
un Coussinet de satinbien
matclasséferriblable
à ceux dont les femmes
maigresse font des
hanches majestueuses.
Dorimene s'en garnit,
& prend foin d'augmenterdemoisenmois
cette grossesse de cotton.
En un mot ,
elle
joüe son rolle si naturellement
que les plus
sins y sont trompez.,
Retournons à la pauvre
Angélique qu_i- prend a*utant de peine,<,
àcacher les défauts de
1 la taille, que celle-cy.
etnipreendnpounr gaester.la
Angélique estoit ro.
peu prés sur son septicme
mois lorsqu'elle sucj
contrainte par une mere
imperieuses qu'elle^
avoit dalleravecelle,
misiter une voisine,&
cette voisine effoit
stement Dorimene.
Cette Mere dd''AAnnggecil'il--
que estoit scrupuleuse
sur Je cérémonial des
visites. Elle '- en devoit
,
une à Dorimene;elle
veut absolument que
[1. fille l'accompagne
dans ce devoir indis-
I pensable. Angelique obéït,&
les voilà chez
I Dorimeneoù plusieurs
autres voisines scitoientassemblées.
;:;.
Angelique souffre 8c
gémit de se voir emprisonnée
dans un habit
serieux ; son corps
la ferre cruellement
quoyqu'il foit lassé
.bien lasche.Ellesetient
droite & se guinde en
hauteur pour tenir
gmoines deuplaceren.lar- Dorimene au coiw
traire estale la grossesse
avec ostentation, bien
à son aise, sans ceinture,
sa Robbe ouverte
à deux battans , appuyant
nonchalemment
ses deux bras
croisez sur l'honorable
fardeau dont chacun
la selicite. Quel crevercoeur
pour Angelique!
quel contraste ! Helas!
dit-elleenellemesme,
que cette femme effc
.t.Jcureu!e de pouvoir
ainsi fairegloire de ce
qui fera ma honte
,
si
l'on s'en apperçoit.
La Sage-femme eCtoit
pour lors dans la
chambre de Dorimene
qui affeotoit de la tenir
prés d'elle depeurd'accident.
Dés qu'Angeliqueavoit
paru cette
rusée avoit remarque
sa taille renforcée &
contrainte
,
sa démarche
che pesante&embarxaffée;
il n'en falloitpas
davantage pour donner
des soupçons à une
connoisseuse. Elle observe
de plus unvisage
affligé & maigri dont
les traitss'a longent. -
Angélique s'apperçoit
qu'on l'examine;elle
est troublée
,
il n'enfaut
pas davantage
pour mettre Nerineau
fait. Cette intriguante
s'approche de Dorimene,
& luydit à l'oreille
: voilà une fille qui
a bien la mine d'avoir
de trop de ce qui
vous manque.
Angeliqua la voyant
parler bas ne douta
plus du jugement
qu'on faisoit d'elle, 8c
pour surcroist de malheur
quelqu'un s'avisa
de dire à Dorimene
qu'elle cfkoit en de boa*
nes mains davoir Nerine
pour Sage-femme.
Au mot de Sage - femme
Angelique paslit
comme un Criminel
qui voit son Juge. La
Mere crut quelle se
trouvoit mal. Nerine
officieuse courut la secourir
par avance, &
c'est ce qui acheva de
lu troubler. Dés que la
Sage-femme a mis la
main sur elle se croit à
terme; lapeurlasaisit;
- elle tombe en foiblesse.
Onla porte sur un lit}-
dans une chambre voisineoù
fous prétexte de
la laisser rcpofcr
,
sa
Mere& lesautres femmes
qui avoientaidé à
la faire revenir de sa
foiblesse, la laisserent
feuleavec Nerine.
Ce fut là le premici:
moment de bonheur
pour Angéliquedepuis
le départde sonAmant,
car Nerine, aprés toutes
les façons que vous
pouvez vous imaginer,
luy fit tout avoüer,
devint sa Confidente ,
& luy promit de la ri.
rer d'affaire sans que sa
Mere mesme puft s'en
appercevoir. En effet,
depuis ce jour-là Ntri,
ne & Angélique prirent
secretement des
mesures.Angélique avoit
une Tante qu'elle
aimoitfort;elle resolut
de luy confier son secret.
Cette Tante avoit
une Maison de Campagne
fort prés de la
Ville. Àinsï quand Nerine
jugea qu'il estoit
temps, la Tante obtint
de la Mere que sa filfe"
iroit passer quelques
jours avec elle à la campagne.
-
Ce fut là qu'Angelique,
parle lecours de
Nerine, se debarassa de
ce qui pouvoit nuire a
sa réputation. Elle retourna
bientost aprés à
la Ville où elle parut
plusbelle, plus fraische,
& plus fille que
jamais.
--
Voicy où comment
cele sujet du Procez.
LaTante& laNièce,
à la sollicitation de Ne- Il-le, conv inrent qu-):-
elle se chargeroit de
l'Enfant qu'elle pro-
~,
mitparunBilletdereprefencerroutes
les fois
que l'amour maternel
d'Angelique la presseroit
de voir en secret
cette petite fille, car
c'eneftoitune, 6L qui
ressembloit parfaitement
à saMere.
Nerine part avec la
petite fille, & court
d'abord chez Dorimene
nequi n'attendoit que
l'heure d'accoucher de
l'Enfant d'Angelique.
Elle s'estoit mise depuis
quelques jours au
lit, oùplusieurs voisiries
la venoient voir.
Les témoins luy efc
toient necessaires afin
qu'on ne pust dans la
fuite luy chicaner la
proprieté de l'Enfant
qui alloit paroistre. Il
falloit donc que ces
voilines vissent & ne
vissent pas; c'e st ce qui
l'embarassoit; car elles
estoient trop curieuses
& trop empressées à la
secourir. Ilestoitdifficile
d'éluder leurs curiositez
ind iscretes.
D'un autre côté Nerineestoitarrivée
avec
l'Enfant parune petite
ruë destournée oùdonnoit
un Jardin de la
maison.Ellegagnapar
un degré dérobe une
Garderobeoù ellelaissa
l'Enfant. Cette Garderobe
donnoit dans la
ruelle du lit de Dorimene
; Nerine entra
seule dans la chambre a donnalesignal.Ausc?
si-tost Dorimene pria
lesvoisines delalaisser
reposer.Elless'éloignèrenttoutesjusqu'à
l'autre
bout de la chambre
,
& bien ditDorimene
impatiente, a
-
quoy en sommes nous.
Tout va bien répond
tout bas Nerine;nous
avons tiré d'affaire nostre
pauvre fille enceinte,
& je vais vous faire
acoucher de l'Enfant
de cette fille-là.
Pendant qu'elles parloient
bas de la maniere
dont elles alloient
joüerdes gobelets l'Enfant
quis'ennuyoitseul
dans la Garderobese
mità crier comme un
Enfant déjà né; lesvoisines
entendirent ces
cris, prématurez
,
6c
tout estoit perdu si Dorimene
n'eu a eu la prefence
d'esprit de couvrir
les cris de l'Enfant
par les siens.Nerine
crioitaussi
, courage,
Madame, courage, &
cela fit un chorus pareil
à celuy que firent
jadis les Corybantespour
cacher àSaturne
les cris du jeuneJupi- ter.
Dans ce moment
Nerine escamota siadroitement
l'Enfant,
que l'ayant glissé sur le
bord du lit, elle l'en
tira comme s'ilfustvenu
de plus loin,& le fit
voir à ces connoisseuses
qui s'estoient avancées.
Elles admirerent sa
beauté, le trouvant
pourtant un peu trop
fort pour sonâge. Nerine
leur figne que la
malade avoit un grand
mal de teste.Elles sortirent
doucement sur
la pointe du pied en
attendant le Baptesme
qui se fit le lendemain
soletnnel lement.
Voila un Enfant
bienvrayemblablement
establidans lafamille
deDorimene.Il y
fut élevépendantquel:
que temps sans qu'Angelique
sceutque c'efroit
le sien. On ne m'a
point dit comment eJ-*
Je en fut in struite;mais
faites attention icy à
ia circonstance la plus
eftonnante de toute
l'histoire. Vous avez
veu la timide Angelique
cacher en tremblant
les fuites de son
mariagesecret, &C on
la voit à present reclamer
publiquement le
témoin de sa faute. Ellenecraint
plus de publier
sa honte: cechangement
neparoist pas
vraysemblable ; c'est
cependant un fait public
, dC qui, comme
j'ay dit, fait à present à
Lion lesujet d'un
grandProcez. L'Avocat
dit que l'amour, matemelseul
la déterminéeàfaireuntel
éclat;
maiselle a eu des raisons
particulières que
je ne puis encore reveler
au public, quand le
Procez sera jugé
,
il
me fera permis dedire
ce que je sçai de ce dé..
nouement,quinerouleencoreà
Lyon, que
sur ladéclaration de la
Sâge- femme.
Fermer
Résumé : PROCEZ D'UNE PETITE FILLE reclamée par deux meres.
Le texte relate une histoire complexe impliquant plusieurs personnages à Lyon. L'intrigue commence par une jeune fille, Angélique, qui est réclamée par deux mères lors d'un procès. Angélique et Cleonte, deux jeunes Lyonnais, tombent amoureux malgré les obstacles familiaux. Ils échangent des anneaux et se considèrent mariés, attendant le consentement de leurs parents. Cleonte part à Paris pour obtenir l'accord de son père. Pendant son absence, Angélique, enceinte, est tourmentée par la honte et l'absence de nouvelles de Cleonte, se croyant trahie et abandonnée. Parallèlement, Dorimene, une femme stérile, simule une grossesse pour satisfaire son mari. Elle cherche une femme ou une fille enceinte pour adopter son enfant. Nerine, une sage-femme, remarque Angélique chez Dorimene et suspecte sa grossesse. Cette découverte conduit au procès où deux mères réclament la jeune fille. L'histoire se poursuit avec Angélique, enceinte de son amant secret, perturbée par l'annonce de la venue d'une sage-femme. Nerine, une servante, devient la confidente d'Angélique et l'aide à cacher sa grossesse. Elles élaborent un plan avec la tante d'Angélique, qui possède une maison de campagne où Angélique accouche en secret. Nerine emmène ensuite l'enfant chez Dorimene, qui est sur le point d'accoucher publiquement pour dissimuler la véritable identité de l'enfant. Nerine introduit l'enfant dans la chambre de Dorimene de manière discrète, malgré la curiosité des voisines. Dorimene et Nerine parviennent à tromper les voisines en faisant croire que l'enfant est le sien. L'enfant est élevé dans la famille de Dorimene sans qu'Angélique en soit informée pendant un certain temps. Plus tard, Angélique décide de révéler publiquement sa maternité, ce qui conduit à un procès à Lyon. L'avocat d'Angélique invoque l'amour maternel comme motif de cette révélation, mais des raisons particulières, non encore divulguées, expliquent ce changement de comportement. Le dénouement de l'histoire reste en suspens, dépendant de la déclaration de la sage-femme.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
15
p. 134-138
LE MAUVAIS MENAGE. Bouts-Rimez du Mois precedent. Par Mr Daubicourt.
Début :
Cette Femme est, dit-on, paisible Tourterelle, [...]
Mots clefs :
Femme, Guenuche
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE MAUVAIS MENAGE. Bouts-Rimez du Mois precedent. Par Mr Daubicourt.
LEMAUVAIS MENAGE.
Bouts-Rimez du Mois
precedent.
ParMrDaubicourt.
Cette Femme est, dit-on,
paisibleTourterelle,
EtJonjeune Mariparoît
unvray Mouton.
Ce n'estrienmoins, l'un
estétourdi Haneton,
L'autre , vive & legere
autantqu'une
Hirondelle.
La Femme toûjoursparle
&parle en Perroquet.
LeÎMoéarliaquisouvent a Linote,
Fait un bruit. C'est un
train
>
la Servante en
marmote,
Se chamaillant, ils font
abboyerleur roquet,
Aleur exemple on voit le
Singe&la Guenuche.
Faire entr'euxchaque
jour des chamaillis
nouveaux.
Il vont dans L'écurie,
èfrayentles Chevaux,
Etfontfuïrsurles toits
Sansonet&Guenuche.
Pendant ce tintamarre à
quoy pense le Chat,
Ilsautesur le croc, sepend
auxGelinotes.,
Puis dans un bacquet
d'eau tombantsurdes
Barbotes,
Enpêcheune&lagruge ,
ensuite ilchasse un Rat.
On crie aufeu, l'onvient,
pour lors ,
vache &
genisse
Toutestpillé, dindons ,
canars,poule,poulet,
Vn Soldatpar la queuë
entraînantun Mulet,
Veut le faire aprés luy,
marcheren Ecrevisse.
Ainsisur nosEpoux tirant
la Beccassine , Chacuncroit avoir droit
de plumerle Pigeon,
En tel ménageenfin, l'on
mangeoitl'Elturgeon,
L'onymange à present à
peineune Sardine.
Bouts-Rimez du Mois
precedent.
ParMrDaubicourt.
Cette Femme est, dit-on,
paisibleTourterelle,
EtJonjeune Mariparoît
unvray Mouton.
Ce n'estrienmoins, l'un
estétourdi Haneton,
L'autre , vive & legere
autantqu'une
Hirondelle.
La Femme toûjoursparle
&parle en Perroquet.
LeÎMoéarliaquisouvent a Linote,
Fait un bruit. C'est un
train
>
la Servante en
marmote,
Se chamaillant, ils font
abboyerleur roquet,
Aleur exemple on voit le
Singe&la Guenuche.
Faire entr'euxchaque
jour des chamaillis
nouveaux.
Il vont dans L'écurie,
èfrayentles Chevaux,
Etfontfuïrsurles toits
Sansonet&Guenuche.
Pendant ce tintamarre à
quoy pense le Chat,
Ilsautesur le croc, sepend
auxGelinotes.,
Puis dans un bacquet
d'eau tombantsurdes
Barbotes,
Enpêcheune&lagruge ,
ensuite ilchasse un Rat.
On crie aufeu, l'onvient,
pour lors ,
vache &
genisse
Toutestpillé, dindons ,
canars,poule,poulet,
Vn Soldatpar la queuë
entraînantun Mulet,
Veut le faire aprés luy,
marcheren Ecrevisse.
Ainsisur nosEpoux tirant
la Beccassine , Chacuncroit avoir droit
de plumerle Pigeon,
En tel ménageenfin, l'on
mangeoitl'Elturgeon,
L'onymange à present à
peineune Sardine.
Fermer
Résumé : LE MAUVAIS MENAGE. Bouts-Rimez du Mois precedent. Par Mr Daubicourt.
Le texte 'Lemauvais ménage' illustre un désordre domestique à travers des métaphores animalières. Une femme, initialement comparée à une tourterelle paisible, et son mari, décrit comme un jeune mouton, se révèlent différents. L'homme est un étourdi hanneton, tandis que la femme est vive et légère comme une hirondelle. La femme parle sans cesse comme un perroquet, et le mari, semblable à un linot, fait souvent du bruit. Leur servante marmonne, et les disputes quotidiennes effraient les chevaux et font fuir les chats sur les toits. Pendant ce chaos, le chat chasse les rats, provoquant une panique générale. Les animaux de la ferme, comme les vaches et les poules, sont perturbés. Un soldat tente de faire marcher un mulet à la manière d'une écrevisse. Les époux se disputent pour des droits sur un pigeon, et leur situation financière semble s'être dégradée, passant de la consommation d'esturgeon à celle de sardines.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
16
p. 327
Questions pour le Mois prochain.
Début :
On demande si le vin est une bonne chose. Question [...]
Mots clefs :
Vin, Femme, Beauté, Esprit
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Questions pour le Mois prochain.
Questions pour le Mois
prochain.
Ondemande si - le
vinestune bonne chose,
Question galante.
PartiÙptfirejfftàfie.
Quepeut-on dire
pour blasmerou pour
justifier un homme @amoureux
d'une femme
qui n'auroitny beauté
ny esprit.
prochain.
Ondemande si - le
vinestune bonne chose,
Question galante.
PartiÙptfirejfftàfie.
Quepeut-on dire
pour blasmerou pour
justifier un homme @amoureux
d'une femme
qui n'auroitny beauté
ny esprit.
Fermer
17
p. 193-248
HISTORIETTE presque toute veritable.
Début :
Dans une Ville de Province, deux Dames voisines se haïssoient [...]
Mots clefs :
Femme, Vertu, Voisines, Cavalier, Mari, Veuve
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTORIETTE presque toute veritable.
HISTORIETTE
presque toute veritable.
Dans
une Ville de
Province, deux Dames
voisines se haîffoient)
parce que leurs caracteres
estoientopposez.L'une
que j'appelleray Cephise,
estoitjeune, enjouée
,
tres-vertueuse
mais trop vive , pour s'ajf
sujettir aux bienseances
qui doivent accompagner
la vertu.
,
L'autre Dame avoit
au contraire tant de delicatesse
sur ces bienfeait
ces,qu'elle eut, en un
besoin, sacrifié la vertu
même à la vanité de paroistre
plus scrupuleuse
que les voisines. C'estoit
en médisantde leur conduite
qu'elle donnoit de
l'éclat à la tienne, &
Cephise estoit celle de les
voisines qu'elle attaquoit
le plus cruellement par
sess medisances.
Cephise avoit épousé
depuis peu de temps un
fort galant homme, qui
charmé de son enjouement
,&Cperliiadé de sa
vertu, ne la contraignoit
en rien: maisDorimene
qui dominoit dans toutes
les maifbm où l'on
vouloit bien la souffrir
faisoit des remontrances
sèveres non-seulement
à la femme sur les petites
imprudences qui luy échappoient,
mais encore
au mary sur ce qu'il donnoit
trop de liberté à sa
femme.
Les remontrances que
Dorimenefaisoit à cette
jeune personne la piquoient
encore plus que
tout le mal qu'elle pouvoit
dire d'elle. Unjour
elle pensoit à s'en venger
, lorsquune Couturièrequi
les habilloittoutes
deux vint luy conter
pour la réjouir une nouvveelllleeintrigue
d'un Cavalierarrivé
dans la Ville
depuis quelques jours.
Lisette
)
c'estoit le nom
de la Couturiere, ne
manquoit pas d'esprit
& elle estoit à peu prés
de l'humeur de Cephise.
Cellede Dorimeneluy
déplaisoit fort. Dorimene
payoit avec chagrin,
& <jueïeloit volontiers
ses ouvrières:deplus.,
elle avoit souvent ennuyé
Lisette du recit de
les bonnes avions
,
elle
en faisoitl'élogeà ses donieftiques-
ii-iefi-ilc,quand
elle ne sçavoit plus à qui
les conter.
Dorimene estoit veuvedepuis
unan,&assez
richepouravoir plû à un
jeune Avanturier , qui
avoit feint pour elle une
belle passion. Cette severeveuve
l'avoit rebuté
pendant quelques jours,
mais enfin le trouvant à
son gré elle luyavoit fait
eipqrerquelle l'epouse
-JOit quand les deux années
de fou veuvage femoient
accomplies:cependantelle
ne vouloit
paspermettre qu'il la vit
ayant ce temps- là à
moins que ce ne fut
tres-secretement.
-
CCfat,a peu preset
que Lisette raconta àCeptriCb
ellevenoit de rapprendre
d'une femme
qui avoit ménagé chez
„nHeJila campagne cette
avanture au Cavalier. --
Cephise mena promener
Lisette avec elle
pour avoir le loisir de le
faire redire vingt fois la
mesme croie ; elle ne
pouvoit se lasser de l'entendre,
ni croirecequ'elle
entendoit. Mais lorsqu'elle
en fut bien persuadée,
elle ne respira
plus que le plaisir de [e
venger en se rejoüissant.
Cette jeune folatre imagine
cent plaisanteries à
faire sur l'intrigue de la
veuve,ilfalloitensçavoir
des circonstances plus
particulières ,&CLifctte
à qui Cephise fit esperer
recompense, promit
de suivre de prés cette
affaire.Ellesétoient dans
un jardin ouvert pour
les honnestes gens de la
Ville, elles [e promenoient
dans une allée détournée,
Cephise estoit
veituë tres -
négligemment
,
& enveloppée
dans une echarpe noire
;Lisètte qui estoit
ce jour-là fort ajustée,
luy dit en riant,Madame,
si tout le monde
ne se connoissoit pas
dans une petite Ville,
son me seroit peut-estre
l'honneur de me prendre
pour vostreMaistres
se. Cephise ne fit point
d'attention à ce discours,
parce qu'elle examinoit
un jeune homme fort
bienfait qu'elle ne connoissoit
point pourestre
de la Ville. Lisetteestoit
trés-jolie. Ce Cavalier
qui cherchoit avanture,
avoit envie de l'aborder.
Dés que Cephise l'eut
fait remarquer à Lisette,
t:llc le. reconnut pour
l'Amant de Dorimene,
-carelle l'avoit vu entrer
un jour chez cette Dame
,comme elle en sortoit.
Cephise qui avoit
l'imagination vive,forma
son projet dans le
moment ,
elle le communique
à Lisette qui
enchérit encore sur l'idée
de Cephise : enfin
aprés avoir fait quelques
tours d'allée tousjours
suivies de l'Avanturier,
elles se placèrent sur un
banc,où il vintaussitost
s'asseoir à cofté de Lisette.
Après quelques regards
de part & d'autre,
leCavalier luy adres
sa la parole: la fortune,
luy dit-il, m'est bien favorable
!quel bonheurà
un hommeestranger
dans cette Ville, d'y
trouver d'abord cequ'il
y a de plus aimable. Lisette
répondit à cette galanterie
d'une maniéré à
s'en attirer une seconde
& la conversation dura,
autant qu'il fallut pour
faire consentir Lisette
avec bienseance à l'offre
qu'il luy fit de la remener
à son logis, ce quelle
n'auroit pas souffert,
disoit-elle, si son mary
n'eust pas esté absent :
elle luy fit ensuite le portrait
d'un mary haïssable.
Elle prit enfin avec
luy le nom & le rôlle de
Cephise
,
pendant que
Çephise la suivoit respectueusementcommeune
fille de chambre
,
& ils
arrivèrent ainsi au logis
de Cephise. Le Cavalier
tout occupé des charmes
de celle qu'il conduisoit,
arriva à la porte sans s'estre
encor apperçu qu'il
citait dans la ruë de Dorimene;
il fut estonné de
se trouver à portéed'en
direvû, mais heureusement
il estoit fort tart.
Il avoit demandé permission
à Lisette de la
venir voir le lendemain:
elle luy permit, à condition
qu'il y viendrait
à la mesme heure sur la
brune, car, disoit-elle,
j'ay une voiline trés-médisante,
& je ferois perduë
si elle voyoit entrer
un jeune homme chez
moyen l'absencedemon
mary. Vous jugez bien
que cette précaution de
Lisetteplus fort au Cavalier.
Il estoit ravi de
faire connoissanceavec
cette jeune beautépour
se dédommager de sa
complaisance interessée
pour la veuve, maisil.
estoit dangereux de la
rendre jalouse. Il fut
donc charméde l'air mysterieux
stericux dont Lisettè
commençoit à lier merce; com- il 111crce ; il la ttrroouuvvooiitt
charmante, il en avoit
esté bien reçu. Elle pouvoit
à la verité luy parroistre
suspecte ducofté
de la regularité, mais
celle de Dorimene estoit
si triste, qu'un tel contraste
leréjoüissoit; il aimoit
la varieté.Enfinil
sseerreetitriaracchheezzlluuyyfoforrtt
content de sa soirée.
Dés qu'il fut parti ;
Cephise éclata derire.
N'ay-je pas bien jolie
mon rôle,luy dit Lisette
; à merveille repartit
Cephise. Tu coucheras
icy ce [air, il ne manquera
pas demain de revenir;
tu prendras mon
plus bel habit, & moy
qui luis pour luy ta fille
de chambre, je l'introduiray
dans mon appartement
où tu le recevras.
Mon mary ne reviendra
que dans deuxjours, Se
pour lors nostre projet
ièra en estat de pouvoir
luy estre communiquée.
Cephise avoit sa vengeance
en teste, &C de
plus ces fortes d'amusements
estoient du goust
d'une jeune folastre
qui sans faire , aucune reflexion
surlaconsequence
des choses, se reposoit
sur l'innocence de les intentions.
Nostre Galand ne manqua
pas de revenir le lendemain,
enveloppe dans
unmanteau,de peurque
Dorimene ne put le reconnoistre
en cas qu'elle
l'apperçeust
,
& il ne
pouvoit pas manquer
d'estre apperçu de celle
dont la plus agreable occupationestoit
d'expier
les actions de sa voisine.
L'heure de la visite,
la circonstance du mary
absent
,
&C l'air mysterieux
dont on introduisit
sans lumiere nostre
homme à bonne fortune
luyfirent croire que ce
Galand estoit pour Cephise.
Elle en eut autant
de joye que si ç'eutesté
pourelle.Que! plaisirde
pouvoir perdre de réputation
sa voisine
,
quand
il luy en prendroit fantaisse.
A l'égard de nostre
Amant, il fut surpris de
voir Lisette 11 richement
vestuë, & dans un appartement
magnifique.
Elle ajousta à cela une
fierté si adroitement ménagée,
qu'elle le rendit
des ce soir-là veritablement
amoureux,&c'est
ce qu'on vouloit pour
tirer de luy des particularitez
qui puisent prouver
la galanterie de la
veuve. Toute l'entrevûë
du lendemain fut employée
par Lisette à faire
esperer des faveurs au
Galant s'il vouloit sacrifier
Dorimene. On luy
permettoit bien ce feindre
de l'aimer
,
& ., de
donner ses soins à celle
qui pouvoit faire sa fortune
,
mais on vouloit
avoir le coeur & la confiance.
En un mot Lisette
fit tant que le Cavalier
promit dapporterle lendemain
des Lettres passionnées
de Dorimene;
c'est tout ce qu'on souhaitoit.
On ne vouloit
disoit-on, , que les lire &
les luy rendre dans le
moment.
Les choses en estoient
là lorsqu'un contre-tems
fascheux pensa tout gaster.
Le mary enarrivant
de la campagne estoit
descendu decarossechez
un amyquil'yavoit mené.
Il revenoit seul chez
luylorsqu'il vit un jeune
homme entrer sous une
porte, prendre dans le
plus beau tems du monde
un manteau que luy
apportoit un Laquais,
& oster un plumet qui
estoit
estoit à ion chapeau.
Cet air de mystere à
l'heure qu'ilestoit, donna
de la curiosité au
mary ; il fuit de loin;
il observe, & voyant
qu'on entre dans sa ruë,
qui estoit aussi celle de
Dorimene
,
il pense
d'abord à elle; ce feroit
une plaisante avanture
,
disoit-il en luymesme,
si ce Galand-cy
estoit sur le conte de nostrevoisine.
Quellesur-
2prise, quand il voit qu'il
estsurlesien. On entre
chez sa femme ; ilapperçoit,
malgrél'obscurité,
une espece de fille de
chambre qui introduit
le Cavalier &referme la
porte. Il l'ouvre doucement
avec son passe-partout;
le Galand a déja
gagné un petit degré; il
le fuit au bruit; monte
aprés luy jusqu'à une
garderobe de l'appar-
-tement de sa femme.
Il a avoüé depuis que
malgré la confiance qu'il
avoit en elle, il fut si vivement
frappé de jalousie
qu'il ne se possedoit
plus. Cephise en habit
de fille de chambre aprés
avoir fait entrer le Cavalier
dans le cabinet
où l'attendoit Lisette
, entendit marcher derriere
elle. Elle court au
bruit & repousse rudement
son mary sans feavoirquic'estoit.
Ilvoyoit
à la lueur des bougies
qui étoient dans ce cabinet
dont la porte estoit
restée entrouverte: que
voyoit-il, justeciel, celle
qu'il croyoit sa femme
par l'habit, se laissoit baiserlamain
par ce Cavalier.
Il estoit si troublé
qu'il crut encore voir
plus qu'il ne voyoit. Il
resta immobile d'estonnement
& de douleur,
car ce n'estoit pas un
mary emporté. Sa femme
qui le reconnut dans
ce moment, fit un éclat
de rirecomme une petite
fole quelle estoit ;
elle l'elnbraife en luy disant
tout bas de ne pas
faire de bruit. Il commence
à lareconnoistre,
& cela redouble son
embarras. Sa femme
l'embrasse d'uncosté,il
croit la voir de l'autre
avec celuy qui le deshonore
: enfin elle l'entraisne
dehors en achevant
de le détromper
& folaftrant tousjours
avec luy
, ne sçauriezvous,
luy dit-elle, voir
tranquillement vostre
femmeavec sonGaland?
je vous ay pris en flagrant
delit de jalousie,
jene vous pardonneray
qu'àune condition,c'est
que vousm'aiderez àme
venger des aigres remontrances
que Dorimene
me fait tous les
jours, je veux luyen faire
de mieuxfondées.
Elle luy explique son
projet où le mary charmé
de s'estre trompé,
entra de tout son coeur.
Elle luy dit que lisette
devoit tirer ce incline
soir du Cavalier
,
des
Lettres de la veuve ,
& -
qu'ellealloitvoir à quoy
en estoient les choses,
Pendant ce temps-là,
continua-t-elle
,
allez
disposesDorimene a venùtantost
souperavec
nous. Allez
, je vous envoyeray
avertir quand
nostre Avantuiersera
parti : maisgardez-vous
derientémoignerencore
a Dorimene , ce a- table queje veux me ré:
jouir,enbûvant à sesinclinations
,
& nous la
confondronsau dessert,
en presence de quelques,
amies qui depuis vostre.
départ viennent tous les,
loirs.fouper-,avec moy
pour me consoler de v«
stre absence.
Lemaryalla dans ce
moment chezDorimene
qui fut ravie de le
voir de retour. Après les
premiers compliments,
la conversation devint
agreable; raillerie fine
de part & d'autre, chacun
avoit son point de
veuë;l'unestoit fort par
tout ce qu'ilsçavoit, &
l'autresorte aussi par les
choses
;
qu'elle croyoit
sçavoir elle attaque le
mary sur la confiance
1
aveugle quil avoit en la
femme; effectivement
luy disoit-elle d'un ton
doucereux & malin,il
est des vertus si solides
qu'elles se conservent
mesme au milieu de la
coquetterielaplus enjouée
; comme il en est,
repliqua-t-il, desi fragiles
qu'ellesne peuvent le
conserverà l'abri de la
prudence laplus austere.
Aprés plusieurs traits
dont les derniersestoient
tousjours les plusvifs, il
en échapa au mary quelqu'un
si piquant, que la
veuve pour ss'eenn venger
lascha un mot sur ce
qu'elleavoit vû en son
absence.Le mary feignit
d'en estre allarmé? &C la
conjura trés-serieusementdesexpliquer.
La
prude feignant de son
costé d'estre fafchée d'en
avoir trop dit, je vous
tairois le reste, continuat-
elle
,
si je pouvoisen
conscience vous cacher
un desordre que vous
pourrez empescher. Plus
la charitable veuve taschoit
de prouver aumary
son deshonneur,plus
il feignoit d'entreren fureur
contre sa femme
y il imagina sur l'heure
ce que vous allez, voir,
&commençaain/î fOli
jeu. Ah Madame! s'écria-
t-il tout-à-coup
,
comme s'ileust esté penetré
de douleur, ne
m'abandonnez pas en
cette occasion, vous venez
de merendre un service
de véritable amie,
enm'apprenant que je
fuis le plus malheureux
hommedumonde, achevez
la bonne oeuvre que
vous avez commencé, il
s'agit de corriger ma
semis-le., de la convertir
& non pas de la perdre,
je ne veux point éclatet,
je ne me possederoispas
allez II j'allois seul luy
parler, suivez-moy Madame,
ayez la charité de
me suivre
,
& de luy
faire pour moy une correction
si terrible, que
lahonte&: le dépit qu'elle
en aura la rende sage
à l'avenir,il est sur qu'elle
vous craint plus que
moy, vous la verrez joumise
&confonduë par la
haute idée qu'elle a de
vostre caractère.
-
La veuve charmée de
se voir tant d'autorité sur
son ennemie triomphoit
par avance, & suivit
nostre faux jaloux qui
l'amena chez luy dans le
moment. Il entra le premier
, la priant de rester
dans une salle baffe, &C
courut avertir sa femme
du nouveau desseinqu'il
avoit conceu.Deuxmots
la mirent au fait, & il
revint aussi-tost vers Dorimene
, comme troublé
, comme agité d'une
rage qu'il vouloit modérer
par raison. Ah ma
2r;j
chere Dame, s'écriat-
il en l'embrassant presque
, ayez pitié de moy,
le Galand estlà haut avec
ma femme. Il reste
un rrîoment comme eltourdy
du coup, & feignant
ensuite de reprendre
courage: mais
,
luy
dit-il, le Ciel fait tout
pour le mieux ; c'est
peut-estre un bien pour
moyde pouvoir surprendre
ainsi ma femme,
pour l'humilierdavantage,
tage , pour la convaincre
, pour la confondre ;
montons par ce petit degré.
Ils montèrent ensemble
dans la garderobe
dont nous avons parlé,
& d'où la bonne Dame
apperçutd'abord ion
Amant. Elle crut le
tromper le mary la tenant
par le bras l'entrainoit
tousjours vers la
chambre où estoit la lumiere.
Elle reconnoift le
traistre un frisson la
prend; elle reste immobile.
Le hazard fit
encore pour l'accabler
davantage, que le Cavalier
voulant enfin tirer
de Lisette les faveurs
quelleluylaissoit esperer,
redoubloit à haute
voix ses ferments d'amour
pour elle, & de
mépris pour sa veuve.
Oüy
,
disoit-il d'un ton
passionné
,
oiiy
,
charmante
Cephise, je meprise
allez Dorimene
pour ne la jamais voir sielle
ne me faisoit pas ma
fortune. Cependant le
mary malin luy disoit:il
n'aime que ma femme
,
vous l'entendez: ne fuisje
pas le plus malheureux
de tous les maris. Il
l'entrainoit
'-;
tousjours
vers la chambre
,
Dorimenemalgré
sa douteux
, ne laissoit pas d'estre
un peu consolée pan
celle du mary, & par la
confufîou qu'allait avoir
son ennemie : mais cette
petite consolation s'évanoüit
dés qu'elle eut apperçu
la Couturière dans
les habits de Cephisè, &
Cephile elle-mesme entrer
avec deux ou trois
amies. Le Cavalier gagnela
porte, &laveuve
reste accablée de honte
& de douleur: à peine
a-t-elle la force defuir;le
mary ,
la femme & les,
amies la reconduisirent
chez elle avec les railleries
les plus piquantes,
luy conseillant de ne se
niellerjamais de faire
des reprimandes à plus
sage qu'elle.
On dit que la veuve
n'en fut pasquitte pour
cette avanie,&que TAvanturier
tousjours aimable,
quoyqu'infidele,
trouva le moyen de se
raccommoder. Elle eust
la foiblesse de l'épouser
dans une autre Ville, où
elle fut contrainte d'aller
habiter, parce que
les railleries & les vaudevilles
la chasserent de
celle où cette Histoire
s'est passé. On dit mesme
quece jeune ingrat
l'ayant fort maltraitée
aprés quelques mois
-
de
mariage, elle plaide encore
à present pour parvenir
à séparation.
presque toute veritable.
Dans
une Ville de
Province, deux Dames
voisines se haîffoient)
parce que leurs caracteres
estoientopposez.L'une
que j'appelleray Cephise,
estoitjeune, enjouée
,
tres-vertueuse
mais trop vive , pour s'ajf
sujettir aux bienseances
qui doivent accompagner
la vertu.
,
L'autre Dame avoit
au contraire tant de delicatesse
sur ces bienfeait
ces,qu'elle eut, en un
besoin, sacrifié la vertu
même à la vanité de paroistre
plus scrupuleuse
que les voisines. C'estoit
en médisantde leur conduite
qu'elle donnoit de
l'éclat à la tienne, &
Cephise estoit celle de les
voisines qu'elle attaquoit
le plus cruellement par
sess medisances.
Cephise avoit épousé
depuis peu de temps un
fort galant homme, qui
charmé de son enjouement
,&Cperliiadé de sa
vertu, ne la contraignoit
en rien: maisDorimene
qui dominoit dans toutes
les maifbm où l'on
vouloit bien la souffrir
faisoit des remontrances
sèveres non-seulement
à la femme sur les petites
imprudences qui luy échappoient,
mais encore
au mary sur ce qu'il donnoit
trop de liberté à sa
femme.
Les remontrances que
Dorimenefaisoit à cette
jeune personne la piquoient
encore plus que
tout le mal qu'elle pouvoit
dire d'elle. Unjour
elle pensoit à s'en venger
, lorsquune Couturièrequi
les habilloittoutes
deux vint luy conter
pour la réjouir une nouvveelllleeintrigue
d'un Cavalierarrivé
dans la Ville
depuis quelques jours.
Lisette
)
c'estoit le nom
de la Couturiere, ne
manquoit pas d'esprit
& elle estoit à peu prés
de l'humeur de Cephise.
Cellede Dorimeneluy
déplaisoit fort. Dorimene
payoit avec chagrin,
& <jueïeloit volontiers
ses ouvrières:deplus.,
elle avoit souvent ennuyé
Lisette du recit de
les bonnes avions
,
elle
en faisoitl'élogeà ses donieftiques-
ii-iefi-ilc,quand
elle ne sçavoit plus à qui
les conter.
Dorimene estoit veuvedepuis
unan,&assez
richepouravoir plû à un
jeune Avanturier , qui
avoit feint pour elle une
belle passion. Cette severeveuve
l'avoit rebuté
pendant quelques jours,
mais enfin le trouvant à
son gré elle luyavoit fait
eipqrerquelle l'epouse
-JOit quand les deux années
de fou veuvage femoient
accomplies:cependantelle
ne vouloit
paspermettre qu'il la vit
ayant ce temps- là à
moins que ce ne fut
tres-secretement.
-
CCfat,a peu preset
que Lisette raconta àCeptriCb
ellevenoit de rapprendre
d'une femme
qui avoit ménagé chez
„nHeJila campagne cette
avanture au Cavalier. --
Cephise mena promener
Lisette avec elle
pour avoir le loisir de le
faire redire vingt fois la
mesme croie ; elle ne
pouvoit se lasser de l'entendre,
ni croirecequ'elle
entendoit. Mais lorsqu'elle
en fut bien persuadée,
elle ne respira
plus que le plaisir de [e
venger en se rejoüissant.
Cette jeune folatre imagine
cent plaisanteries à
faire sur l'intrigue de la
veuve,ilfalloitensçavoir
des circonstances plus
particulières ,&CLifctte
à qui Cephise fit esperer
recompense, promit
de suivre de prés cette
affaire.Ellesétoient dans
un jardin ouvert pour
les honnestes gens de la
Ville, elles [e promenoient
dans une allée détournée,
Cephise estoit
veituë tres -
négligemment
,
& enveloppée
dans une echarpe noire
;Lisètte qui estoit
ce jour-là fort ajustée,
luy dit en riant,Madame,
si tout le monde
ne se connoissoit pas
dans une petite Ville,
son me seroit peut-estre
l'honneur de me prendre
pour vostreMaistres
se. Cephise ne fit point
d'attention à ce discours,
parce qu'elle examinoit
un jeune homme fort
bienfait qu'elle ne connoissoit
point pourestre
de la Ville. Lisetteestoit
trés-jolie. Ce Cavalier
qui cherchoit avanture,
avoit envie de l'aborder.
Dés que Cephise l'eut
fait remarquer à Lisette,
t:llc le. reconnut pour
l'Amant de Dorimene,
-carelle l'avoit vu entrer
un jour chez cette Dame
,comme elle en sortoit.
Cephise qui avoit
l'imagination vive,forma
son projet dans le
moment ,
elle le communique
à Lisette qui
enchérit encore sur l'idée
de Cephise : enfin
aprés avoir fait quelques
tours d'allée tousjours
suivies de l'Avanturier,
elles se placèrent sur un
banc,où il vintaussitost
s'asseoir à cofté de Lisette.
Après quelques regards
de part & d'autre,
leCavalier luy adres
sa la parole: la fortune,
luy dit-il, m'est bien favorable
!quel bonheurà
un hommeestranger
dans cette Ville, d'y
trouver d'abord cequ'il
y a de plus aimable. Lisette
répondit à cette galanterie
d'une maniéré à
s'en attirer une seconde
& la conversation dura,
autant qu'il fallut pour
faire consentir Lisette
avec bienseance à l'offre
qu'il luy fit de la remener
à son logis, ce quelle
n'auroit pas souffert,
disoit-elle, si son mary
n'eust pas esté absent :
elle luy fit ensuite le portrait
d'un mary haïssable.
Elle prit enfin avec
luy le nom & le rôlle de
Cephise
,
pendant que
Çephise la suivoit respectueusementcommeune
fille de chambre
,
& ils
arrivèrent ainsi au logis
de Cephise. Le Cavalier
tout occupé des charmes
de celle qu'il conduisoit,
arriva à la porte sans s'estre
encor apperçu qu'il
citait dans la ruë de Dorimene;
il fut estonné de
se trouver à portéed'en
direvû, mais heureusement
il estoit fort tart.
Il avoit demandé permission
à Lisette de la
venir voir le lendemain:
elle luy permit, à condition
qu'il y viendrait
à la mesme heure sur la
brune, car, disoit-elle,
j'ay une voiline trés-médisante,
& je ferois perduë
si elle voyoit entrer
un jeune homme chez
moyen l'absencedemon
mary. Vous jugez bien
que cette précaution de
Lisetteplus fort au Cavalier.
Il estoit ravi de
faire connoissanceavec
cette jeune beautépour
se dédommager de sa
complaisance interessée
pour la veuve, maisil.
estoit dangereux de la
rendre jalouse. Il fut
donc charméde l'air mysterieux
stericux dont Lisettè
commençoit à lier merce; com- il 111crce ; il la ttrroouuvvooiitt
charmante, il en avoit
esté bien reçu. Elle pouvoit
à la verité luy parroistre
suspecte ducofté
de la regularité, mais
celle de Dorimene estoit
si triste, qu'un tel contraste
leréjoüissoit; il aimoit
la varieté.Enfinil
sseerreetitriaracchheezzlluuyyfoforrtt
content de sa soirée.
Dés qu'il fut parti ;
Cephise éclata derire.
N'ay-je pas bien jolie
mon rôle,luy dit Lisette
; à merveille repartit
Cephise. Tu coucheras
icy ce [air, il ne manquera
pas demain de revenir;
tu prendras mon
plus bel habit, & moy
qui luis pour luy ta fille
de chambre, je l'introduiray
dans mon appartement
où tu le recevras.
Mon mary ne reviendra
que dans deuxjours, Se
pour lors nostre projet
ièra en estat de pouvoir
luy estre communiquée.
Cephise avoit sa vengeance
en teste, &C de
plus ces fortes d'amusements
estoient du goust
d'une jeune folastre
qui sans faire , aucune reflexion
surlaconsequence
des choses, se reposoit
sur l'innocence de les intentions.
Nostre Galand ne manqua
pas de revenir le lendemain,
enveloppe dans
unmanteau,de peurque
Dorimene ne put le reconnoistre
en cas qu'elle
l'apperçeust
,
& il ne
pouvoit pas manquer
d'estre apperçu de celle
dont la plus agreable occupationestoit
d'expier
les actions de sa voisine.
L'heure de la visite,
la circonstance du mary
absent
,
&C l'air mysterieux
dont on introduisit
sans lumiere nostre
homme à bonne fortune
luyfirent croire que ce
Galand estoit pour Cephise.
Elle en eut autant
de joye que si ç'eutesté
pourelle.Que! plaisirde
pouvoir perdre de réputation
sa voisine
,
quand
il luy en prendroit fantaisse.
A l'égard de nostre
Amant, il fut surpris de
voir Lisette 11 richement
vestuë, & dans un appartement
magnifique.
Elle ajousta à cela une
fierté si adroitement ménagée,
qu'elle le rendit
des ce soir-là veritablement
amoureux,&c'est
ce qu'on vouloit pour
tirer de luy des particularitez
qui puisent prouver
la galanterie de la
veuve. Toute l'entrevûë
du lendemain fut employée
par Lisette à faire
esperer des faveurs au
Galant s'il vouloit sacrifier
Dorimene. On luy
permettoit bien ce feindre
de l'aimer
,
& ., de
donner ses soins à celle
qui pouvoit faire sa fortune
,
mais on vouloit
avoir le coeur & la confiance.
En un mot Lisette
fit tant que le Cavalier
promit dapporterle lendemain
des Lettres passionnées
de Dorimene;
c'est tout ce qu'on souhaitoit.
On ne vouloit
disoit-on, , que les lire &
les luy rendre dans le
moment.
Les choses en estoient
là lorsqu'un contre-tems
fascheux pensa tout gaster.
Le mary enarrivant
de la campagne estoit
descendu decarossechez
un amyquil'yavoit mené.
Il revenoit seul chez
luylorsqu'il vit un jeune
homme entrer sous une
porte, prendre dans le
plus beau tems du monde
un manteau que luy
apportoit un Laquais,
& oster un plumet qui
estoit
estoit à ion chapeau.
Cet air de mystere à
l'heure qu'ilestoit, donna
de la curiosité au
mary ; il fuit de loin;
il observe, & voyant
qu'on entre dans sa ruë,
qui estoit aussi celle de
Dorimene
,
il pense
d'abord à elle; ce feroit
une plaisante avanture
,
disoit-il en luymesme,
si ce Galand-cy
estoit sur le conte de nostrevoisine.
Quellesur-
2prise, quand il voit qu'il
estsurlesien. On entre
chez sa femme ; ilapperçoit,
malgrél'obscurité,
une espece de fille de
chambre qui introduit
le Cavalier &referme la
porte. Il l'ouvre doucement
avec son passe-partout;
le Galand a déja
gagné un petit degré; il
le fuit au bruit; monte
aprés luy jusqu'à une
garderobe de l'appar-
-tement de sa femme.
Il a avoüé depuis que
malgré la confiance qu'il
avoit en elle, il fut si vivement
frappé de jalousie
qu'il ne se possedoit
plus. Cephise en habit
de fille de chambre aprés
avoir fait entrer le Cavalier
dans le cabinet
où l'attendoit Lisette
, entendit marcher derriere
elle. Elle court au
bruit & repousse rudement
son mary sans feavoirquic'estoit.
Ilvoyoit
à la lueur des bougies
qui étoient dans ce cabinet
dont la porte estoit
restée entrouverte: que
voyoit-il, justeciel, celle
qu'il croyoit sa femme
par l'habit, se laissoit baiserlamain
par ce Cavalier.
Il estoit si troublé
qu'il crut encore voir
plus qu'il ne voyoit. Il
resta immobile d'estonnement
& de douleur,
car ce n'estoit pas un
mary emporté. Sa femme
qui le reconnut dans
ce moment, fit un éclat
de rirecomme une petite
fole quelle estoit ;
elle l'elnbraife en luy disant
tout bas de ne pas
faire de bruit. Il commence
à lareconnoistre,
& cela redouble son
embarras. Sa femme
l'embrasse d'uncosté,il
croit la voir de l'autre
avec celuy qui le deshonore
: enfin elle l'entraisne
dehors en achevant
de le détromper
& folaftrant tousjours
avec luy
, ne sçauriezvous,
luy dit-elle, voir
tranquillement vostre
femmeavec sonGaland?
je vous ay pris en flagrant
delit de jalousie,
jene vous pardonneray
qu'àune condition,c'est
que vousm'aiderez àme
venger des aigres remontrances
que Dorimene
me fait tous les
jours, je veux luyen faire
de mieuxfondées.
Elle luy explique son
projet où le mary charmé
de s'estre trompé,
entra de tout son coeur.
Elle luy dit que lisette
devoit tirer ce incline
soir du Cavalier
,
des
Lettres de la veuve ,
& -
qu'ellealloitvoir à quoy
en estoient les choses,
Pendant ce temps-là,
continua-t-elle
,
allez
disposesDorimene a venùtantost
souperavec
nous. Allez
, je vous envoyeray
avertir quand
nostre Avantuiersera
parti : maisgardez-vous
derientémoignerencore
a Dorimene , ce a- table queje veux me ré:
jouir,enbûvant à sesinclinations
,
& nous la
confondronsau dessert,
en presence de quelques,
amies qui depuis vostre.
départ viennent tous les,
loirs.fouper-,avec moy
pour me consoler de v«
stre absence.
Lemaryalla dans ce
moment chezDorimene
qui fut ravie de le
voir de retour. Après les
premiers compliments,
la conversation devint
agreable; raillerie fine
de part & d'autre, chacun
avoit son point de
veuë;l'unestoit fort par
tout ce qu'ilsçavoit, &
l'autresorte aussi par les
choses
;
qu'elle croyoit
sçavoir elle attaque le
mary sur la confiance
1
aveugle quil avoit en la
femme; effectivement
luy disoit-elle d'un ton
doucereux & malin,il
est des vertus si solides
qu'elles se conservent
mesme au milieu de la
coquetterielaplus enjouée
; comme il en est,
repliqua-t-il, desi fragiles
qu'ellesne peuvent le
conserverà l'abri de la
prudence laplus austere.
Aprés plusieurs traits
dont les derniersestoient
tousjours les plusvifs, il
en échapa au mary quelqu'un
si piquant, que la
veuve pour ss'eenn venger
lascha un mot sur ce
qu'elleavoit vû en son
absence.Le mary feignit
d'en estre allarmé? &C la
conjura trés-serieusementdesexpliquer.
La
prude feignant de son
costé d'estre fafchée d'en
avoir trop dit, je vous
tairois le reste, continuat-
elle
,
si je pouvoisen
conscience vous cacher
un desordre que vous
pourrez empescher. Plus
la charitable veuve taschoit
de prouver aumary
son deshonneur,plus
il feignoit d'entreren fureur
contre sa femme
y il imagina sur l'heure
ce que vous allez, voir,
&commençaain/î fOli
jeu. Ah Madame! s'écria-
t-il tout-à-coup
,
comme s'ileust esté penetré
de douleur, ne
m'abandonnez pas en
cette occasion, vous venez
de merendre un service
de véritable amie,
enm'apprenant que je
fuis le plus malheureux
hommedumonde, achevez
la bonne oeuvre que
vous avez commencé, il
s'agit de corriger ma
semis-le., de la convertir
& non pas de la perdre,
je ne veux point éclatet,
je ne me possederoispas
allez II j'allois seul luy
parler, suivez-moy Madame,
ayez la charité de
me suivre
,
& de luy
faire pour moy une correction
si terrible, que
lahonte&: le dépit qu'elle
en aura la rende sage
à l'avenir,il est sur qu'elle
vous craint plus que
moy, vous la verrez joumise
&confonduë par la
haute idée qu'elle a de
vostre caractère.
-
La veuve charmée de
se voir tant d'autorité sur
son ennemie triomphoit
par avance, & suivit
nostre faux jaloux qui
l'amena chez luy dans le
moment. Il entra le premier
, la priant de rester
dans une salle baffe, &C
courut avertir sa femme
du nouveau desseinqu'il
avoit conceu.Deuxmots
la mirent au fait, & il
revint aussi-tost vers Dorimene
, comme troublé
, comme agité d'une
rage qu'il vouloit modérer
par raison. Ah ma
2r;j
chere Dame, s'écriat-
il en l'embrassant presque
, ayez pitié de moy,
le Galand estlà haut avec
ma femme. Il reste
un rrîoment comme eltourdy
du coup, & feignant
ensuite de reprendre
courage: mais
,
luy
dit-il, le Ciel fait tout
pour le mieux ; c'est
peut-estre un bien pour
moyde pouvoir surprendre
ainsi ma femme,
pour l'humilierdavantage,
tage , pour la convaincre
, pour la confondre ;
montons par ce petit degré.
Ils montèrent ensemble
dans la garderobe
dont nous avons parlé,
& d'où la bonne Dame
apperçutd'abord ion
Amant. Elle crut le
tromper le mary la tenant
par le bras l'entrainoit
tousjours vers la
chambre où estoit la lumiere.
Elle reconnoift le
traistre un frisson la
prend; elle reste immobile.
Le hazard fit
encore pour l'accabler
davantage, que le Cavalier
voulant enfin tirer
de Lisette les faveurs
quelleluylaissoit esperer,
redoubloit à haute
voix ses ferments d'amour
pour elle, & de
mépris pour sa veuve.
Oüy
,
disoit-il d'un ton
passionné
,
oiiy
,
charmante
Cephise, je meprise
allez Dorimene
pour ne la jamais voir sielle
ne me faisoit pas ma
fortune. Cependant le
mary malin luy disoit:il
n'aime que ma femme
,
vous l'entendez: ne fuisje
pas le plus malheureux
de tous les maris. Il
l'entrainoit
'-;
tousjours
vers la chambre
,
Dorimenemalgré
sa douteux
, ne laissoit pas d'estre
un peu consolée pan
celle du mary, & par la
confufîou qu'allait avoir
son ennemie : mais cette
petite consolation s'évanoüit
dés qu'elle eut apperçu
la Couturière dans
les habits de Cephisè, &
Cephile elle-mesme entrer
avec deux ou trois
amies. Le Cavalier gagnela
porte, &laveuve
reste accablée de honte
& de douleur: à peine
a-t-elle la force defuir;le
mary ,
la femme & les,
amies la reconduisirent
chez elle avec les railleries
les plus piquantes,
luy conseillant de ne se
niellerjamais de faire
des reprimandes à plus
sage qu'elle.
On dit que la veuve
n'en fut pasquitte pour
cette avanie,&que TAvanturier
tousjours aimable,
quoyqu'infidele,
trouva le moyen de se
raccommoder. Elle eust
la foiblesse de l'épouser
dans une autre Ville, où
elle fut contrainte d'aller
habiter, parce que
les railleries & les vaudevilles
la chasserent de
celle où cette Histoire
s'est passé. On dit mesme
quece jeune ingrat
l'ayant fort maltraitée
aprés quelques mois
-
de
mariage, elle plaide encore
à present pour parvenir
à séparation.
Fermer
Résumé : HISTORIETTE presque toute veritable.
L'historiette se déroule dans une ville de province où deux voisines, Cephise et Dorimene, se haïssent en raison de leurs caractères opposés. Cephise, jeune et enjouée, est vertueuse mais trop vive. Dorimene, quant à elle, sacrifie la vertu à la vanité de paraître scrupuleuse et médit constamment de Cephise, qui a récemment épousé un homme charmant et tolérant. Dorimene fait des remontrances sévères à Cephise et à son mari sur la liberté accordée à la jeune femme. Un jour, la couturière Lisette, qui habille les deux dames, raconte à Cephise une intrigue impliquant un cavalier récemment arrivé en ville. Cephise voit là une opportunité de se venger de Dorimene. Elle imagine une plaisanterie et, avec l'aide de Lisette, tend un piège au cavalier. Ce dernier, croyant courtiser Cephise, se rend chez elle et est accueilli par Lisette déguisée en Cephise. Le mari de Cephise, de retour inattendu, surprend la scène et croit voir sa femme avec un amant. Cephise, déguisée en fille de chambre, le rassure et lui explique son plan de vengeance contre Dorimene. Le mari, charmé par la ruse, accepte de l'aider. Ils invitent Dorimene à souper et, au dessert, révèlent la supercherie en présence d'amies de Dorimene. Le mari de Cephise, feignant la colère, demande des explications à Dorimene sur les médisances qu'elle a faites en son absence. Dorimene, cherchant à se venger, laisse échapper un mot compromettant, mais le mari et Cephise réussissent à la confondre. Parallèlement, un homme jaloux et malheureux demande à une amie de l'aider à corriger sa femme, qu'il accuse d'infidélité. Il souhaite que cette amie, respectée et crainte par sa femme, lui fasse une sévère réprimande. L'amie accepte et suit l'homme dans sa maison. L'homme informe ensuite sa femme de la présence de l'amie et de son intention de surprendre sa femme en flagrant délit d'infidélité. La femme, accompagnée de l'amie, découvre son amant en compagnie de la servante Lisette, déguisée en Cephise. La situation devient embarrassante lorsque l'amant exprime publiquement son mépris pour la veuve Dorimene. La veuve, accablée de honte et de douleur, est finalement reconduite chez elle par le mari, la femme et leurs amies, qui la raillent et la conseillent de ne plus se mêler des affaires des autres. Après cette avanie, la veuve se réconcilie avec l'aventurier infidèle et l'épouse dans une autre ville pour échapper aux railleries. Cependant, après quelques mois de mariage, elle est maltraitée et cherche actuellement à obtenir une séparation.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
18
p. 52
CONSEILS Demandez dans le mois dernier.
Début :
Que conseilleriez-vous à un mary qui aime trop sa femme [...]
Mots clefs :
Mari, Femme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CONSEILS Demandez dans le mois dernier.
CONSEILS
; Demandez dans le moidi
dernier.
QueconfelUcriez^vons à un
maryqui aime "tropsa femme
''P°ur s'en separer, mais qui ne
Paimc pas ,ieei,- pour fiuffrif
toutes ses impertinences.
CONSEIL
; Demandez dans le moidi
dernier.
QueconfelUcriez^vons à un
maryqui aime "tropsa femme
''P°ur s'en separer, mais qui ne
Paimc pas ,ieei,- pour fiuffrif
toutes ses impertinences.
CONSEIL
Fermer
19
p. 52-53
CONSEIL DE DOM BRUTAL. SUR L'AIR Réveillez-vous Belle endormie.
Début :
Si femme impertinente & belle [...]
Mots clefs :
Femme, Impertinence
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CONSEIL DE DOM BRUTAL. SUR L'AIR Réveillez-vous Belle endormie.
CONSEIL
DE DOM Brutal
SUSURRLl''AAIiRr
Réveillez-vous Belle endormie. sI femme impertinente
& belle
Tu veux garder dans ta
maison,
Deviens plus impertinent
quelle,
Tu la mettras à la raison.
DE DOM Brutal
SUSURRLl''AAIiRr
Réveillez-vous Belle endormie. sI femme impertinente
& belle
Tu veux garder dans ta
maison,
Deviens plus impertinent
quelle,
Tu la mettras à la raison.
Fermer
20
p. 54-55
« Ces deux anonimes, mary & femme, apparemment puisqu'ils m'ont [...] »
Début :
Ces deux anonimes, mary & femme, apparemment puisqu'ils m'ont [...]
Mots clefs :
Mari, Femme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Ces deux anonimes, mary & femme, apparemment puisqu'ils m'ont [...] »
Ces deux anonimes
mary &*ifemmeTrap-*
paremmentpuisqu'ils
m'ont envoyé les deux
Couplets sur le même
air me font souvenir
par les differens caracteres
de leurs Conseils
de travailler à une Apologie
des femmes contre
les maris, ô£j'y travai
llerai de bon coeur,
car j'ay toûjours esté
persuadé, que dans les
démêlez domestiques,
les maris ont ordinairement
plus de tort que IcsjEcmmes.
mary &*ifemmeTrap-*
paremmentpuisqu'ils
m'ont envoyé les deux
Couplets sur le même
air me font souvenir
par les differens caracteres
de leurs Conseils
de travailler à une Apologie
des femmes contre
les maris, ô£j'y travai
llerai de bon coeur,
car j'ay toûjours esté
persuadé, que dans les
démêlez domestiques,
les maris ont ordinairement
plus de tort que IcsjEcmmes.
Fermer
21
p. 70
These nouvelle.
Début :
Je soûtiens qu'il vaut mieux aimer une laide Femme [...]
Mots clefs :
Femme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : These nouvelle.
These nouvelle.
Jesoûtiens qu'il vaut
mieux aimer une laide
Femme qu'une belle.
Jesoûtiens qu'il vaut
mieux aimer une laide
Femme qu'une belle.
Fermer
22
p. 145
THESE NOUVELLE
Début :
Je soutiens qu'il vaut mieux aimer une laide femme [...]
Mots clefs :
Aimer, Femme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : THESE NOUVELLE
THESENOUVELLE
Je soutiens qu'il •t' vatU
mieux aimer une laide femme
qu'une belle.
Je soutiens qu'il •t' vatU
mieux aimer une laide femme
qu'une belle.
Fermer
23
p. 146-147
Reponse par la plus spirituelle & la plus laide fille du Faux-bourg S. Germain.
Début :
Est-on l'unique amant [...]
Mots clefs :
Femme, Laide, Amour
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Reponse par la plus spirituelle & la plus laide fille du Faux-bourg S. Germain.
Reponse par la plus spirituelle
cm laplus laidefille du
Faux-bourg S. Germain,
Est-onl'unique amant
D'unefemme si belle
Elle en merite tant
Qjf'uncefttrop peu pour elle.
La laide craint toujours de
perdre son amant - Et qui craint inconstance diJ
me plus constamment.
Femme trop belle est arrogante
La laide est douce & complaifante;
-', :
Enfin l'amour propre me dit
Qu'une laide est plus amusante
A meilleur , coeur, & plus
d'esprit.
cm laplus laidefille du
Faux-bourg S. Germain,
Est-onl'unique amant
D'unefemme si belle
Elle en merite tant
Qjf'uncefttrop peu pour elle.
La laide craint toujours de
perdre son amant - Et qui craint inconstance diJ
me plus constamment.
Femme trop belle est arrogante
La laide est douce & complaifante;
-', :
Enfin l'amour propre me dit
Qu'une laide est plus amusante
A meilleur , coeur, & plus
d'esprit.
Fermer
24
p. 148-149
Response par la serieuse Clelie.
Début :
On est d'abord charmé d'une belle femme, ensuite [...]
Mots clefs :
Femme, Laideur, Beauté
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Response par la serieuse Clelie.
Clelie.
On est d'abord charmé
d'une belle femme
ensuite on s'y accoustume,
enfin quelquefois on la
méprise.
On est d'abord rebuté
par la laideur d'une femme,
ensuite on s'y accoutume
quelquefois, enfin
on l'aime constament
Parlons plus juste
, ce
n'est nyla beauté ny la
laidcur,,cest l'humeur, le
coeur ,
& l'esprit qui decide.
On est d'abord charmé
d'une belle femme
ensuite on s'y accoustume,
enfin quelquefois on la
méprise.
On est d'abord rebuté
par la laideur d'une femme,
ensuite on s'y accoutume
quelquefois, enfin
on l'aime constament
Parlons plus juste
, ce
n'est nyla beauté ny la
laidcur,,cest l'humeur, le
coeur ,
& l'esprit qui decide.
Fermer
25
p. 65-123
ARTICLE burlesque. Suite du Paralelle d'Homere & de Rabelais.
Début :
Sans interrompre le paralelle d'Homere & de Rabelais, je [...]
Mots clefs :
Homère, Rabelais, Plaisir, Médecin, Parallèle, Hommes, Mari, Oeil, Fous, Dames, Compagnons, Moutons, Caverne, Cyclope, Patience, Marchand, Femme, Dieux, Troupeaux, Paris, Jupiter, Argent, Sourd, Muette, Dissertation
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ARTICLE burlesque. Suite du Paralelle d'Homere & de Rabelais.
ARTICLE
burlesque.
Suite du Paralelle d'Homere&
deRabelais.
SAns interrompre le
paralelle d'Homere&
de Rabelais,je puis interrompre
les reflexions
comiques & serieuses
que j'ai commencéesfutcesdeux
Auteurs. Trop de réflexions
de fuite feroient
une dissertation
ennuyeuse
,
sur tout
pour les Dames, dont
j'ambitionne les suffrages;
elles ont legoût
plus delicat& plus vrai
que les hommes, dont
la pluspart se piquant
,de
<
critique profonde,
sont toûjours en garde
contre ce qui plaÎrjqui
ont, pour ainsidire,
emouue leur goût naturel
à force de science
dC de préjugez; en un
f- mot, qui jugent moins
par ce qu'ils sentent,
que par ce qu'ilssçavent.
Plusieurs Dames af.
fez contentes de quelques
endroits de mes
dissertations, se sont
plaint que les autres
netoient pas assez intelligibles
pour elles,
qui ne sont pasobligées
d'avoir lû Homere ni
Rabelais: il est vrai que
le Poete Grec est à presenttraduitenbonfrançois:
mais Rabelais est
encore du grec pour elles
; je vais donc tâcher
declaircir& de purifier
quelques morceaux de
Rabelais, pour les rendre
moins ennuyeux
aux Dames.
Ces extraits épurez
feront plaisir à celles
qui, curieuses de lire
Rabelais, n'ont jamais
voulu contenter leur
curiosité aux dépens de
leur modestie.
En donnantce qu'il
y a de meilleur dans
Rabelais, je fixerai la
curiosité de celles qui
en faveur du bon, auroient
risqué de lirele
mauvais.
Et s'il y en a quelqu'une
qui n'aiepû resister
à la tentation de
tout lire,elle pourra
citer Maître François à
l'abryde mes extraits,
sans être soupçonnée
d'auoir lu l'original.
Dans la derniere dissertation
j'ai opposé à
une harangue du sage
Nestor, une lettre écrite
à Gargantua par
Grandgousier son pere.
Vous avez vû que Rabelais
s'est mélé du fcrieux.;
Homere lemele
aussi quelquefois du
burlesque, autre sujet
de paralelle.Vousaurez
ici un conte heroïcomique
de l'Odissée, mais
commençons par un
conte de Rabelais;je ne
prétens qu'opposer le
premier coupd'oeil de
ces deuxcontes,&non.
pas les comparer exaétcment:
j'entrouverai
dans la fuite quelquestuinnss
ppluuss pprroopprreess aà eêttrree.
comparez ensemble.
Voici celui de Rabelais,
'f
donc j'ai feulement conservé
le fond, en a joûtant
& retranchant
tout ce que j'aicrû pouvoir
le rendre plus
agréable,& plusintelligible
aux Dames.
LES
LES MOUTONS
de Dindenaut.
<*. En une Naufou Navire
estoitletaciturnien.,
songe-creux,&malignement
intentionnéPanurge
: encemêmè Navire
estoit un Marchand de
moutonsnomméDindenaut,
hommegaillard,
raillard
,
grand rib leur
5
nurgetoutdébifié de mi-
Lie, 6c mal en point d'acouftrement
,
déhousillé
de chevelure
,
vesce
délabrée, éguillettes
rompues, boutons intermitans
chauffes pensantes,&:
lunettes pendues
au bonnet. Le Marchant
donc s'émancipa
en gausseriessur chaque
piece d'iceluy accoustrement,
mais specialement
sur ses lunettes : luy difarteavoir<
fçupar traciitioli
vulgaire que tout
homme arborant lunett
tes sur toûjours onc mal
voulu des femmes étranges
& vilipendé de la
siennedomestique ,sur
lesquels pronostics apostrophant
Panurge en son
honneur, l'appella je ne
sçay comment, id est,
d'un nom qui réveilla i«rPanurgedesaléthargie
^.rêveusej carrêvoitjuste
• en ce momentauxinconveniens
à venir de son
futur mariage. Holà,
holà
, mon bon Marchand
*,
dit d'abord Panurge
d'un air niais 8c
bonnasse, holà, vous disje,
car onc ne fus, ny ne
puis maintenant estre ce
-
que nul n'est que par mariage
: A quoy repart
Dindenaut, que marié
ou non mariée c'esttout
un ; car fruits de Cor-,
nuaille sont fruits précoces
j & m'est avisque
pour porter tels fruits ,
êtes fait &C moulé comme
de cire: ouy , cette
plante mordra sur~vôrre
chef comme chiendenc
sur terre graffe.
Ho ,
ho
,
ho
,
reprit
bonnement Panurge,
quartier, quartier, car
par la vertu- boeuf ou
asne que je suis, ne puis
avoir espritd'Aigle: perçant
les nuës,par quoy
gaudissez-vous de moy,
si c'est vostre plaisir ,
mais rien nerepliqueray
faute de répliqué : prenons
patience.
Patience vous duira
dit le Marchand, , comme
à tant d'autres. Patienceestvertu
maritale.
Patience soit imterrompit
Panurge, mais changeons
de propos : Vous
avez-là force beaux moutons,
m'envendriez-vous
bien un paravanture.
O le vaillant acheteur
de moutons, dit le Marchand.
Feriez volontiers
plus Convenablement
vous acheter un bon ha-,
bit pour quand vous E~
rez marié,habit de lné.)
nage ,
habit avenant ,
manteau profitable
chapeau commode, &,
panache de cerf.
Va-rience, dit Panurge,
& vendez-moy feulc,
ment un de vos Inou,
ton.
Tubleu
,
dit le Mat>
chand, ce seroit fortune
pour vous qu'un de ces
beliers. Vendriez sa fine
laine pour faire draps, sa
Mue peau pour faire cuir s
sa chair friande pour
nourrir Princes, & (i
petite-oye pieds :& teste
vous resteroient, & cornes
encore sur le marché-
Patience,dit Panurge,
tout ce que dites de cornerie
a esté corné aux
oreilles tant & tant de
fois,laissons ces vieilleties
; sottises nouvelles.
sont plus de InÍfea,
-- Ah qu'il dit bien! reprit
le Marchand, il merite
que mouton je luy
vende, ilestbon homme
: ç'a parlons daffaire.
Bon, dit Panurge eit
joye, vous venez au but,
6c n'auray plus besoinde
patience.
T C'a, dit le Marchand,
écoutez - mcy.j'écoute
dit Panurge.
LE M. Approchez cette
oreilledroite.P.
ce. LE M. Et la gauche. l P. Hé bien. LE M. En
l'autre encore. P. N'enay
quecesdeux. LE M.Ouvrez
- les donc toutes
grandes. P. A vôtre commandement.
LE MARC.
Vous allez au pays des
Lanternois? P.Ouy. LE
M. Voir le monde? P,
Certes. LE M. Joyeusement
? P. Voire. Le M,
Sans vous fâcher P. N'en
ayd'envie. LEM. Vous
avez nom Robin. P. Si
VOUS voulez. LE MARC.
Voyez-vous ce Moutons
P. Vous me l'allez vendre,
LEM.Ilanom Robin
comme vous. Ha
9 ha
, ha.Vons allez au
pays des Lanternois voir
le motide,i.oyeuCement,'
sans vous fâcher, ne vous
fâchez - donc guere si
Robin mouton n'est pas
pour vous. Bez, bez
bez; & continua ainsi
bez, bez, aux oreillesdu
pauvre Panurge
) en le
mocquant de la lourderie.
Oh,patience,patience
, reprit Panurge, bai£
sant épaules & teste en
toute humilité
,
à bon
besoin de
-
patience qui
moutons vcut avoir de
Dindenaut; maisje vois
que vous me lanternifibolisez
airtfi pource que
me croyez pauvre here,
voulant acheter sans
payer, ou payer sans argent,
ôc-en ce vous irom- -
pez à la mine, car voicy
dequoyfaire emplette :
disantcela Panurge tire
ample & longue bourse,
que par cas fortuit, contre
son naturel avoit pleine
de Ducacons, de laquelle
opulence le Marchand
fut ébahi, & incontinent
gausserie ccfTa
à l'aspectd'objet tant respectable
comme est argent.
,
Par iceluy alleché
le Marchand demanda
quatre, cinq, six fois
plus que ne valloit le
mouton;à quoy Panurge
fit comme riche enfant
de Paris, le prit au
mot, de peur que mouton
ne luy échapa
,
&
tirant desa bourse le prix
exorbitant, sans autre
mot dire que patience
,
patience, lnie les deniers
, és mains du Marchand
, & choisit à même le
troupeau un grand &
* beau maistre mouton
qu'il emporta brandi
fous son bras
- ,car de
forceautant que demalin
vouloir avoit,cependant
le mouton cryoit,
bêloit Sccn consequance
naturelle, oyant celuy-
cy bêler,bêloient
ensemblement les autres
moutons, commedisant
en leur langage moutonnois,
ou menez-vous
nostre compagnon,
de
mêmedisoient maisen
langageplus articulé les
assistants à Panurge ou
,diantre menez-vous ce
- mouton,& qu'en allezvous
faire, à quoy répond
Panurge le mouton
n'est-il pas à moyy
l'ay bien payé& chacun
de son bienfait selon
qu'il s'avise,ce mouton
s'appelle Robin comme
moy3 Dindenaut l'a dit.
Robin mouton sçait bien * nager je le voisà sa
mine
,
& ce disant subitementjetta
son mouton
en pleine mer, criantnage
Robin, nâge mon mignon
: or Robin mouton
allant à l'eau
,
criant
bêlant; tous les autres
moutons criansbêlans
en pareilleintonation,
commencerent soy jetter
après Se fauter en merà
la file, figue le debat entr'eux
estoit à qui suivroit
le premier son compagnon
dans l'eau, car
nature afait de tousanimaux
mouton le plu»*
sot, & a suivre mauvais
exemple le plus enclin,
fors l'homme.
Le Marchand tout cecy
voyant demeura ftupesait
& tout cHrayey
s'efforçant à retenir fèsmoutons
de tout foi*
pouvoir, pendant quoy
Panurge en son fang
froid rancunier, luy disoit
, patienceDindeinatit.,
patience, & ne
vous bougez, ny tourmentez.,
Robin mouton
reviendra à nâge & ses
compagnons - le refuivront;
venez Robin, venez
mon fils, & ensuite
crioit aux oreilles de
Dindenaut ,., comme avoit
par Dindenaut esté
crié aux siennes en signe
de moquerie, bez, bez,
FinablementDindenaut
voyant perir tous ses
moutons en prit un grãd
& fort par la toison, cuidant
aintl luy retenant
retenir le reste
)
mais d.
mouton puissantentraîna
Dindenaut luy -mê'
me , en l'eau
,
& ce sut
lors que Panurge redoubla
de crier, nâge Robin
, nâge Dindenaut,
bez, bez, bez,tant que
par noyement, des moutons
Sedu Marchand sut
cette avanture finie,donc
donc Panurge ne rioit
que sous barbe, parce
que jamais on ne le vit
rire en plein,queje sçache.
Jecroirois bien que le
caractere de Panurge a
servi de modele pour celuy
de la Rancune. Moliere
a pris de ce seul Con-
-
te-cy deuxou trois Jeux
de Theatre, & la Fontaine
plusieurs bons mots.
Enfin nos meilleursAutheurs
ont puisé dans Rabelais
leur excellent comique,
&les Poëtes dit
Pont -neuf en ont tiré
leursplates boufoiincries.
Les Euripides & les Se-
-
neques ont pris dans Homere
le sublime de leur
Poësie, & les Nourrices
luy doivent leurs Contes
depeau-d'asne,leurs Ogres
qui mangent la
chair fraîche, sont descendus
en ligne droite du
Cyclope dontvousallez
voir Je Conte.
Voiladonc Homere 8t
Rabelais grands modeles
pour l'excellent & dangereux
exemples pour le
mauvais du plus bas
ordre. Homere & Rabelais
occupent les beaux
esprits; mais ils amusent
les petits enfants;humiliez-
vous grands Auteurs
vousestes hommes ;
l'homme a du petit 6C
du grand du haut & du
1 bas; c'est son partage r
& si quelqu'unde nos
Sçavants S'obfbiie à
trouver tout granddans
un Ancien, petitesse
dans -ce Moderne quelque
grand qu'ilsoitd'ailleurs
il prouve ce que ja*
Vance, qu'il ya du petit
c'k., du grand dans tous
les hommes.
Revenons à nos moutons,
diroit Rabelais,
m'avez parlé des moutons
de Dindenaut, si
faut-il trouver aussi moutons
en oeuvres d'Hojnere3
puisque és miens
moutons y a , ou ne se
point mester ny ingerer
de le mettre en paralelle
àl'encontre de moy.
Ouy
Ouy dea, repliquerai
je, on trouvera prou
de moutons dans I'oeuvre
grec, & hardiment
les paralelliserai avec
les vôtres, Maître François;
car avez dit,
ou vous, ou quelqu'un
de votre école, que
chou pourchou Aubervilliers
vaut bien Paris;
& dirai de même, que
moutons pour moutons
Rabelais vaut bienHomere
: or a-t-on déja vû
comme par malignité
Panurgienne moutons
de Dindenaut sauterent
en Iller; voyons donc
commeparastuce l'iyfsienne
moutons de Ciclope
lui fauteront fous
jambe, en sortant de sa
caverne.
LES MOUTONS
DU CYCLOPE. DAns l'isle des Cyclopes
où j'avois PrIsterre,
je descendisavec les plus
vaillans hommes de mon Vaisseau
,
je trouvai une caverne
d'une largeur étonnante. Le
Çyclope qui l'habitoit étoit
aux champs,où il avoit mené
paître ses troupeaux.Toute
sa caverne étoit dans un ordreque
nousadmirions. Les
agneaux separez d'un côté,
les chevreaux d'un autre, &c.On yoyoit là de grands
pots à conserver le lait , ici
des paniers de jonc, dans lesquels
il faiioic des fromages,
&c. Nous avions aporté du vin,
pris chez les Ciconiens, &c..
Nous buvions de ce vin, &
mangions les fromages du Cy.
clope, lors qu'il arriva.
Je fus effrayé en le voyant.
C'étoit un vaste corps comme
celui d'une montagne; il n'y
eut jamais un monstre plus
épouvantable: il portoit sur
ses épaules une charge efrrbois
sec; le bruit qu'il fit en le jettant
à terre à l'entrée de la
caverne, retentit si fort, que
tous mes compagnons saisis de
crainte,secacherent en differens
endroits de cette terrible
demeure.
Il fait entrertoutes ses brebis;
il ferme sa caverne, pousfant
une roche si haute & si
forte, qu'il auroit été impossible
de la mouvoir, à
force de boeufs ou de chevaux.
Je le voyois faire tout fou
ménage,tantôt tirer le lait
de ses brebis, & Enfin il
allume ion feu, & comme
l'obscurité qui nous avoit cachez
fut dissipée par cette
clarté, il nous apperçut : Qui
êtes-vous donc, nous dit-il
d'un ton menaçant 2 des Pirates,
qui pour piller & faire
perir les autres hommes,ne
craignez pas vous-même de
vous exposer sur la mer ?
Quoy ? des Marchands que
l'avarice fait passer d'un bout
de l'U nivers à l'autre pour
s'enrichir,entretenant le luxe
de leur Patrie ? êtes-vous des
vagabons qui courez les mers
par la vaine curiosité d'apprendre
ce qui se passe chez
autruy.
Je pris la parole, & luy dis
que nous étions de l'armée
d'Agamemnon
, que je le
priois de nous traiter avec
l'hospitalité que Jupiter a
commandée,& de se souvenir
que les Etrangers font
fous la protection des Dieux
> & que l'on doit craindre de
les offenser.
Tu es bien temeraire
, me dit-ilfïerement, de venir de
si loin me discourir sur la
crainte & sur l'obeïssance
que tu dis que je dois aux
Dieux:apprens que les Cyclopes
ne craignent ni vôtre
Jupiter ni vos Dieux: pour
n'avoir été nouris d'une chevre,
ils ne s'estiment pas moins
heureux, je verray ce que je
-
dois faire de toy ,
je n'iray
point consulter l'Oracle làdessus,
c'est mon affaire de
sçavoir ce que je veux, &c.
Je lui parlai encor pour tâcher
de l'adoucir: mais dédaignant
de me répondre, il
nous regardoit avec (on oeil
terrible; (car les Cyclopcs
n'en ont qu'un.) Enfin il se
saisit tout d'un coup de deux
de mes compagnons,& a près
les avoir élevez bien haut, il
les abbatit avec violence, &
leur écrasa la tête: il les met
bientôt en pieces,la terreest
couverte de leur sang, il est
ensanglanté lui-même:ce montre
, ce cruel monstre les
mange, les devore: Jugez en
quel état nous étions 2
Aprés s'être rassasié de cette
abominable maniere
,
il
but plusieurs cruches de lait,
& s'étendit pour dormir au
milieu de ses troupeaux. Combien
de fois eus-je dessein de
plonger mon épée dans son
corps ?&c.mais il auroit salu
périr dans cette cavernes
car il étoit impossible d'ôter
la pierrequi la fermoit : il falloit
donc attendre ce que sa
cruauté decideroit de nôtre
vie.
A peine ce cruel fut-il éveillé
qu'il se prépara un déjeuner
aussi funeste que le repas du
foir précèdent, deux de mes
camarades furent dévorez de
même
, a prèsquoy il fit sortir
aupâturage ses troupeaux, &
nous laissa enfermez dans la
caverne,enrepoussant la pesante
roche qui lui servoit de
porte.
Je cherchons dans monesprit
quelque moyen de punir
ce barbare, & de nous délivrer.
Il y avoit à l'entrée
de sa caverne unemassuë aussi
longueque le mats d'un navire
, nous en coupâmes de quoi
faire une autre massuë
, que
nous aiguisâmes pour executer
mon projetquandl'occa,-
sion seroit venuë.
Le Cyclope rentra, &recommenca
un autre repas aus-
- sifuneste à deux autres de mes
compagnons, que ceux que
je vous ay racontez;je m'approchai
de lui portant en main
un vase de ce vin admirable
quenous avions. Buvez.; lui
dis-je,peut-êtremesçaurez-voui
gré du present que je vous offre,
¿y.,c.Il prit la coupe, la but,
& y ayant pris un extrême
plaisir, il voulut sçavoir mon
nom, & promit de metraiter
avec hospitalité.
Je remplis sa coupe une autre
fais, ill'avale avec plaisir,
il ne paroissoit plus avoir cet-
-
te cruauté qui nous effrayoit,
je caressois ce monstre, Cije
tâchois de le gagner par la
douceur de mes paroles, il
revenoit toûjours à me demander
mon nom.
Dans l'embarras où j'étois
je luy fis accroire que je me
nommoisPersonnes alors pour
récompense de mes caressés
& demon vin,il me dit:
Eh bien, Personne, tous tes
camarades passeront devant
toy >
je te reserve pour être
le dernier que je mangeray.
Il s'étendit à terre en me
prononçant ces terribles paroles
>
le vin & le sommeil
l'accablcrent 6c c'étoit
ce que j'attendois;j'allay
prendre ma Massuë, j'allumay
la pointe dans le feu
que le Cyclope avoit couvert
de cendres,nous a pprochons
du Cyclope, pendant que
quatre de mes compagnons
enfoncent ce bois& ce feu
dans son oeil, j'aidois à le
déraciner, &c.
Apres l'avoir aveuglé de
-
cette maniéré nous nous étions
retirez loin de luy, & nous
attendions quel seroit l'effet
de sa rage & de ses cris. Un
grand nombre deCyclopes,
qui avoient entendu les heurlemens
accoururent à sa porte,
& luy demandoient : qui
est-ce qui peut vous avoir attaquédans
vôtre Maison ?
Comme celui-cy s'étoit persuadé
que je me nommois
Personne, il ne pouvoir leur
faire comprendre qu'il yavoit
un ennemi en dedans qui l'avoit
maltraittè,ilsentendoiét
qu'iln'avoitété blessé de per- sonne.ainsi par cet équivoque
les Cyclopes se retirèrent
, en disant: c'est donc
une affiction que Jupitert'envoye
, il faut plier sous les
coups de sa colere.
Je fus ravi d'entendre que
ces Cyclopes le retiroient:
cependant celui-cy,outré de
rage,alloit de côté & d'autre
dans sa Caverne, étendant
les bras pour nous prendre
, mais rien n'étoit plus
aisé que de luy échapper,
l'espace étoit grand, & il ne
voyoit goutte, &c..-
Il prit enfin le party d'ouvrir
à demy sa Caverne, de
sortequ'il n'y avoit de place
que pour sortir trois ou quatre
ensemble, il crut qu'il nous
arrêteroit au passage: il se met
au milieu, qu'il occupoit, étendant les bras & les jambes,
& faisoit sortir ses Moutons
,qu'il tâtoit les uns aprés
les autres; nous ne donnâmes
pas dans un piége si grossier
, cependant il falloit sortir
ou périr; je repassois en
mon esprit une infinité de
stracagêmes ; Enfin ayant
choisi neuf desplus forts Beliers,
je les attachay trois à
trois, je liay fou-s leur ventre
mes neuf compagnons restez,
qui passerent de- cette sorte
ians être reconnus, je tentay
le même hasard pour moy^
il y avoitun Belier plusgrand
que tous les autres, je me cache
aussi fous son ventre, le
- Cyçlope le reconnoît à l'é- passeur de sa laine, le careslè
& le retient, comment,
disoit-il, tu n'es pas aujourd'huylepremier
au pâturage
? tu es touché de l'aÍfliél-ioa
de ton Maître, tu ne vois plus
cet oeil qui te conduisoit &:
que tu connoissois,un traître
me l'a arraché,tu me montrerois
ce traître si tu pouvois
m'exprimer ta fidélité, si jele
tenoiscesceelerat,&c.Enfin
ce monstre occupé de sa
rage & de savengeance,laisse
passerleBelier que je tenois
embrasse par la laine de son
col, & c'est ainsi. que nous
voyant tous en liberté, nous
respirâmesavec plaisir.
J'ai choisi de bonne foi
pour opposer aux contes
de Rabelais, un desmeilleurs
de l'Odiffée
; car
mon but principal est
d'orner mon paralelle, &:
non de dégrader Homere.
Convenons qu'il y a
une poësie excellente dans
les endroits même où il
manque de justesse & de
bon sens.. quel mot m'est
échappé? mais je me dédiray
quand on voudra,
ôcà force deraisonnemens
& d'interprétations
,
je
trouveray par tout du
bon sens n'en fut-il point.
On n'aura pas de peine
àen trouver beaucoup
dans
dans les discours que le
Cyclope tient à Ulysse;
le premier contient une
morale admirable. Qui
êtes-vous? luy-dit-il ,
des
Pirates, Cc. Il joint dans
le second à une noble fierté
contre Jupiter, une
raillerie fine & delicate.
se riirai point consulter
l'aracle, &c. Ce Cyclope,
ce monstre ell un
Aigle pour l'esprit
: mais,
tout a coup, avant même
que d'avoir bû, il devint
stupide comme un boeuf,
il se couche & s'endort
tranquillement au milieu:
de ses ennemis armez,aprés
avoir dévoré deux de
leurs compagnons.
Ce Cyclope establir
d'abord que les Cyclopes
ne reconnoissent
,
ni ne
craignent point Jupiter,
ni les autres Dieux: & ces
mêmes Cyclopes un moment
apres, trompezpar
l'équivoque & mauvaise
turlupinade du mot de
Personne, croyent pieusement
que les heurlemens
du monstre sont une juste
punition des Dieux, ôc
semblent même par une
crédulité respedueusen'o
fer entrer dans la caverne
du Cyclope, pour s'éclaircir
du fait. Mais j'ay
promis d'éviter la dissertation
dans ce paralelle-cy ;
nous trouverons assez
d'autres occasions de critique
dans Homere, &
beaucoup plus dans Rabelais.
Finissons par un petit
conte de ce dernier.
ES
LA FEMME
MUETE.
DAns
un certain Pays
barbare & non policé en
moeurs, y avoit aucuns
maris bourus, & à chef
mal tymbré
, ce que ne
voyons mie parmy nos
maris Parisiens, dont
grande partie, ou tous
pour le moins, sont merveilleusement
raisonnans,
& raisonnables;aussi onc
ne vit-on arriver à Paris
grabuge ni maleficeentre
maris & femmes.
Or en ce Pays-là, tant
different de celui-cinôtre,
y avoit un mary si pervers
d'entendement, qu'ayant
acquis par mariage une
femme muete,s'en ennuya
& voulant soy guerir de
cet ennuy & elle de sa
mueterie, le bon & inconsideré
mary voulut qu'-
elle parlât, & pour ce
eut recours à l'art des Medecins
& Chirurgiens, qui
pour la démuetirluiinciserent
& bistouriserent un.
enciligloteadherâtaufilet.
bref, elle recouvra santé
de langue, & icelle langue
voulant recuperer l'oysiveté
passée, elle parla tant,
tant & tant,quec'estoit
benediction
;
si
ne laissa
pourtant le mary bouru
de se lasserde si plantheureuse
parlerie : il recourut
au Medecin, le priant &
conjurant, qu'autant il
avoit mis de science en oeuvre,
pour faire caq ueter sa
femme muete, autant il en
employât pour la faire taire.
Alors le Medecin confessantque
limitéest le sçavoir
médicinal,lui dit qu'il
avoit bi^n pouvoi r de
faire
parler femme
; mais que
faudroit arc bien pluspuisfant
pour la faire taire. Ce
monobstant le mari suplia,
pressa, insista, persista, si
que le sçavantissime docteur
découvrit en un coin
des registres de son cerveau
remede unique, &
specifique contre iceluy
interminable parlement
de femme,& ce remede
c'est surdité du mary. Ouidà,
fort bien, dit le mari :
mais de ces deux maux
voyons quel fera le pire,ou
entendre sa femme parler,
ou ne rien entendre du
tout; Le cas est suspensif,
&: pendant que ce mari
là-dessus en suspens estoit,
Medecin d'operer, Medecin
de medicamenter,par
provision, sauf à consulter
par apré1s.
Bref par certain charme
de sortilege medicinal
le pauvre mari se trouva
sourd avant qu'il eût acheve
de déliberer s'il confentiroit
à surdité
:
Lyvoila
donc, & il s'y tient faute
de
de mieux, & c'est comme
il faudroit agir en opérations
de medecine, Qu'arriva-
t-il? e'cousez.ôcvous
lesçaurez. :A'J:\ -J Le Medecinàhalde besogne
demandoitforce
argent:mais c'est à quoy
ce maryne peut entendre;
car il est sourd comme
voyez, le Medecin pourtant
par beaux signes &c
gestes significatifs argent
demandait& redemadoit
jusqu'às'irriter & colerier:
mais en pareil cas gestes
ne font entendus, à peine
entent-on paroles bien articulées
,ou écritures attestées
& réiterées par Sergens
intelligibles. Le Medecin
donc se vit contraint
de rendre l'oüie au sourd,
afin qu'il entendît à payement,
& le mary de rire,
entendant qu'ilentendoit,
puis de pleurer par prévovoyance
de ce qu'il n'entendroit
pas Dieu tonner,
désqu'il entendroit parler
sa femme.Or, de tout ceci
resulte, conclusion
moralement morale, qui
dit,qu'en cas de maladie
& de femmes épousées,
le mieux est de le tenir
comme on eit de peur de
pis.
burlesque.
Suite du Paralelle d'Homere&
deRabelais.
SAns interrompre le
paralelle d'Homere&
de Rabelais,je puis interrompre
les reflexions
comiques & serieuses
que j'ai commencéesfutcesdeux
Auteurs. Trop de réflexions
de fuite feroient
une dissertation
ennuyeuse
,
sur tout
pour les Dames, dont
j'ambitionne les suffrages;
elles ont legoût
plus delicat& plus vrai
que les hommes, dont
la pluspart se piquant
,de
<
critique profonde,
sont toûjours en garde
contre ce qui plaÎrjqui
ont, pour ainsidire,
emouue leur goût naturel
à force de science
dC de préjugez; en un
f- mot, qui jugent moins
par ce qu'ils sentent,
que par ce qu'ilssçavent.
Plusieurs Dames af.
fez contentes de quelques
endroits de mes
dissertations, se sont
plaint que les autres
netoient pas assez intelligibles
pour elles,
qui ne sont pasobligées
d'avoir lû Homere ni
Rabelais: il est vrai que
le Poete Grec est à presenttraduitenbonfrançois:
mais Rabelais est
encore du grec pour elles
; je vais donc tâcher
declaircir& de purifier
quelques morceaux de
Rabelais, pour les rendre
moins ennuyeux
aux Dames.
Ces extraits épurez
feront plaisir à celles
qui, curieuses de lire
Rabelais, n'ont jamais
voulu contenter leur
curiosité aux dépens de
leur modestie.
En donnantce qu'il
y a de meilleur dans
Rabelais, je fixerai la
curiosité de celles qui
en faveur du bon, auroient
risqué de lirele
mauvais.
Et s'il y en a quelqu'une
qui n'aiepû resister
à la tentation de
tout lire,elle pourra
citer Maître François à
l'abryde mes extraits,
sans être soupçonnée
d'auoir lu l'original.
Dans la derniere dissertation
j'ai opposé à
une harangue du sage
Nestor, une lettre écrite
à Gargantua par
Grandgousier son pere.
Vous avez vû que Rabelais
s'est mélé du fcrieux.;
Homere lemele
aussi quelquefois du
burlesque, autre sujet
de paralelle.Vousaurez
ici un conte heroïcomique
de l'Odissée, mais
commençons par un
conte de Rabelais;je ne
prétens qu'opposer le
premier coupd'oeil de
ces deuxcontes,&non.
pas les comparer exaétcment:
j'entrouverai
dans la fuite quelquestuinnss
ppluuss pprroopprreess aà eêttrree.
comparez ensemble.
Voici celui de Rabelais,
'f
donc j'ai feulement conservé
le fond, en a joûtant
& retranchant
tout ce que j'aicrû pouvoir
le rendre plus
agréable,& plusintelligible
aux Dames.
LES
LES MOUTONS
de Dindenaut.
<*. En une Naufou Navire
estoitletaciturnien.,
songe-creux,&malignement
intentionnéPanurge
: encemêmè Navire
estoit un Marchand de
moutonsnomméDindenaut,
hommegaillard,
raillard
,
grand rib leur
5
nurgetoutdébifié de mi-
Lie, 6c mal en point d'acouftrement
,
déhousillé
de chevelure
,
vesce
délabrée, éguillettes
rompues, boutons intermitans
chauffes pensantes,&:
lunettes pendues
au bonnet. Le Marchant
donc s'émancipa
en gausseriessur chaque
piece d'iceluy accoustrement,
mais specialement
sur ses lunettes : luy difarteavoir<
fçupar traciitioli
vulgaire que tout
homme arborant lunett
tes sur toûjours onc mal
voulu des femmes étranges
& vilipendé de la
siennedomestique ,sur
lesquels pronostics apostrophant
Panurge en son
honneur, l'appella je ne
sçay comment, id est,
d'un nom qui réveilla i«rPanurgedesaléthargie
^.rêveusej carrêvoitjuste
• en ce momentauxinconveniens
à venir de son
futur mariage. Holà,
holà
, mon bon Marchand
*,
dit d'abord Panurge
d'un air niais 8c
bonnasse, holà, vous disje,
car onc ne fus, ny ne
puis maintenant estre ce
-
que nul n'est que par mariage
: A quoy repart
Dindenaut, que marié
ou non mariée c'esttout
un ; car fruits de Cor-,
nuaille sont fruits précoces
j & m'est avisque
pour porter tels fruits ,
êtes fait &C moulé comme
de cire: ouy , cette
plante mordra sur~vôrre
chef comme chiendenc
sur terre graffe.
Ho ,
ho
,
ho
,
reprit
bonnement Panurge,
quartier, quartier, car
par la vertu- boeuf ou
asne que je suis, ne puis
avoir espritd'Aigle: perçant
les nuës,par quoy
gaudissez-vous de moy,
si c'est vostre plaisir ,
mais rien nerepliqueray
faute de répliqué : prenons
patience.
Patience vous duira
dit le Marchand, , comme
à tant d'autres. Patienceestvertu
maritale.
Patience soit imterrompit
Panurge, mais changeons
de propos : Vous
avez-là force beaux moutons,
m'envendriez-vous
bien un paravanture.
O le vaillant acheteur
de moutons, dit le Marchand.
Feriez volontiers
plus Convenablement
vous acheter un bon ha-,
bit pour quand vous E~
rez marié,habit de lné.)
nage ,
habit avenant ,
manteau profitable
chapeau commode, &,
panache de cerf.
Va-rience, dit Panurge,
& vendez-moy feulc,
ment un de vos Inou,
ton.
Tubleu
,
dit le Mat>
chand, ce seroit fortune
pour vous qu'un de ces
beliers. Vendriez sa fine
laine pour faire draps, sa
Mue peau pour faire cuir s
sa chair friande pour
nourrir Princes, & (i
petite-oye pieds :& teste
vous resteroient, & cornes
encore sur le marché-
Patience,dit Panurge,
tout ce que dites de cornerie
a esté corné aux
oreilles tant & tant de
fois,laissons ces vieilleties
; sottises nouvelles.
sont plus de InÍfea,
-- Ah qu'il dit bien! reprit
le Marchand, il merite
que mouton je luy
vende, ilestbon homme
: ç'a parlons daffaire.
Bon, dit Panurge eit
joye, vous venez au but,
6c n'auray plus besoinde
patience.
T C'a, dit le Marchand,
écoutez - mcy.j'écoute
dit Panurge.
LE M. Approchez cette
oreilledroite.P.
ce. LE M. Et la gauche. l P. Hé bien. LE M. En
l'autre encore. P. N'enay
quecesdeux. LE M.Ouvrez
- les donc toutes
grandes. P. A vôtre commandement.
LE MARC.
Vous allez au pays des
Lanternois? P.Ouy. LE
M. Voir le monde? P,
Certes. LE M. Joyeusement
? P. Voire. Le M,
Sans vous fâcher P. N'en
ayd'envie. LEM. Vous
avez nom Robin. P. Si
VOUS voulez. LE MARC.
Voyez-vous ce Moutons
P. Vous me l'allez vendre,
LEM.Ilanom Robin
comme vous. Ha
9 ha
, ha.Vons allez au
pays des Lanternois voir
le motide,i.oyeuCement,'
sans vous fâcher, ne vous
fâchez - donc guere si
Robin mouton n'est pas
pour vous. Bez, bez
bez; & continua ainsi
bez, bez, aux oreillesdu
pauvre Panurge
) en le
mocquant de la lourderie.
Oh,patience,patience
, reprit Panurge, bai£
sant épaules & teste en
toute humilité
,
à bon
besoin de
-
patience qui
moutons vcut avoir de
Dindenaut; maisje vois
que vous me lanternifibolisez
airtfi pource que
me croyez pauvre here,
voulant acheter sans
payer, ou payer sans argent,
ôc-en ce vous irom- -
pez à la mine, car voicy
dequoyfaire emplette :
disantcela Panurge tire
ample & longue bourse,
que par cas fortuit, contre
son naturel avoit pleine
de Ducacons, de laquelle
opulence le Marchand
fut ébahi, & incontinent
gausserie ccfTa
à l'aspectd'objet tant respectable
comme est argent.
,
Par iceluy alleché
le Marchand demanda
quatre, cinq, six fois
plus que ne valloit le
mouton;à quoy Panurge
fit comme riche enfant
de Paris, le prit au
mot, de peur que mouton
ne luy échapa
,
&
tirant desa bourse le prix
exorbitant, sans autre
mot dire que patience
,
patience, lnie les deniers
, és mains du Marchand
, & choisit à même le
troupeau un grand &
* beau maistre mouton
qu'il emporta brandi
fous son bras
- ,car de
forceautant que demalin
vouloir avoit,cependant
le mouton cryoit,
bêloit Sccn consequance
naturelle, oyant celuy-
cy bêler,bêloient
ensemblement les autres
moutons, commedisant
en leur langage moutonnois,
ou menez-vous
nostre compagnon,
de
mêmedisoient maisen
langageplus articulé les
assistants à Panurge ou
,diantre menez-vous ce
- mouton,& qu'en allezvous
faire, à quoy répond
Panurge le mouton
n'est-il pas à moyy
l'ay bien payé& chacun
de son bienfait selon
qu'il s'avise,ce mouton
s'appelle Robin comme
moy3 Dindenaut l'a dit.
Robin mouton sçait bien * nager je le voisà sa
mine
,
& ce disant subitementjetta
son mouton
en pleine mer, criantnage
Robin, nâge mon mignon
: or Robin mouton
allant à l'eau
,
criant
bêlant; tous les autres
moutons criansbêlans
en pareilleintonation,
commencerent soy jetter
après Se fauter en merà
la file, figue le debat entr'eux
estoit à qui suivroit
le premier son compagnon
dans l'eau, car
nature afait de tousanimaux
mouton le plu»*
sot, & a suivre mauvais
exemple le plus enclin,
fors l'homme.
Le Marchand tout cecy
voyant demeura ftupesait
& tout cHrayey
s'efforçant à retenir fèsmoutons
de tout foi*
pouvoir, pendant quoy
Panurge en son fang
froid rancunier, luy disoit
, patienceDindeinatit.,
patience, & ne
vous bougez, ny tourmentez.,
Robin mouton
reviendra à nâge & ses
compagnons - le refuivront;
venez Robin, venez
mon fils, & ensuite
crioit aux oreilles de
Dindenaut ,., comme avoit
par Dindenaut esté
crié aux siennes en signe
de moquerie, bez, bez,
FinablementDindenaut
voyant perir tous ses
moutons en prit un grãd
& fort par la toison, cuidant
aintl luy retenant
retenir le reste
)
mais d.
mouton puissantentraîna
Dindenaut luy -mê'
me , en l'eau
,
& ce sut
lors que Panurge redoubla
de crier, nâge Robin
, nâge Dindenaut,
bez, bez, bez,tant que
par noyement, des moutons
Sedu Marchand sut
cette avanture finie,donc
donc Panurge ne rioit
que sous barbe, parce
que jamais on ne le vit
rire en plein,queje sçache.
Jecroirois bien que le
caractere de Panurge a
servi de modele pour celuy
de la Rancune. Moliere
a pris de ce seul Con-
-
te-cy deuxou trois Jeux
de Theatre, & la Fontaine
plusieurs bons mots.
Enfin nos meilleursAutheurs
ont puisé dans Rabelais
leur excellent comique,
&les Poëtes dit
Pont -neuf en ont tiré
leursplates boufoiincries.
Les Euripides & les Se-
-
neques ont pris dans Homere
le sublime de leur
Poësie, & les Nourrices
luy doivent leurs Contes
depeau-d'asne,leurs Ogres
qui mangent la
chair fraîche, sont descendus
en ligne droite du
Cyclope dontvousallez
voir Je Conte.
Voiladonc Homere 8t
Rabelais grands modeles
pour l'excellent & dangereux
exemples pour le
mauvais du plus bas
ordre. Homere & Rabelais
occupent les beaux
esprits; mais ils amusent
les petits enfants;humiliez-
vous grands Auteurs
vousestes hommes ;
l'homme a du petit 6C
du grand du haut & du
1 bas; c'est son partage r
& si quelqu'unde nos
Sçavants S'obfbiie à
trouver tout granddans
un Ancien, petitesse
dans -ce Moderne quelque
grand qu'ilsoitd'ailleurs
il prouve ce que ja*
Vance, qu'il ya du petit
c'k., du grand dans tous
les hommes.
Revenons à nos moutons,
diroit Rabelais,
m'avez parlé des moutons
de Dindenaut, si
faut-il trouver aussi moutons
en oeuvres d'Hojnere3
puisque és miens
moutons y a , ou ne se
point mester ny ingerer
de le mettre en paralelle
àl'encontre de moy.
Ouy
Ouy dea, repliquerai
je, on trouvera prou
de moutons dans I'oeuvre
grec, & hardiment
les paralelliserai avec
les vôtres, Maître François;
car avez dit,
ou vous, ou quelqu'un
de votre école, que
chou pourchou Aubervilliers
vaut bien Paris;
& dirai de même, que
moutons pour moutons
Rabelais vaut bienHomere
: or a-t-on déja vû
comme par malignité
Panurgienne moutons
de Dindenaut sauterent
en Iller; voyons donc
commeparastuce l'iyfsienne
moutons de Ciclope
lui fauteront fous
jambe, en sortant de sa
caverne.
LES MOUTONS
DU CYCLOPE. DAns l'isle des Cyclopes
où j'avois PrIsterre,
je descendisavec les plus
vaillans hommes de mon Vaisseau
,
je trouvai une caverne
d'une largeur étonnante. Le
Çyclope qui l'habitoit étoit
aux champs,où il avoit mené
paître ses troupeaux.Toute
sa caverne étoit dans un ordreque
nousadmirions. Les
agneaux separez d'un côté,
les chevreaux d'un autre, &c.On yoyoit là de grands
pots à conserver le lait , ici
des paniers de jonc, dans lesquels
il faiioic des fromages,
&c. Nous avions aporté du vin,
pris chez les Ciconiens, &c..
Nous buvions de ce vin, &
mangions les fromages du Cy.
clope, lors qu'il arriva.
Je fus effrayé en le voyant.
C'étoit un vaste corps comme
celui d'une montagne; il n'y
eut jamais un monstre plus
épouvantable: il portoit sur
ses épaules une charge efrrbois
sec; le bruit qu'il fit en le jettant
à terre à l'entrée de la
caverne, retentit si fort, que
tous mes compagnons saisis de
crainte,secacherent en differens
endroits de cette terrible
demeure.
Il fait entrertoutes ses brebis;
il ferme sa caverne, pousfant
une roche si haute & si
forte, qu'il auroit été impossible
de la mouvoir, à
force de boeufs ou de chevaux.
Je le voyois faire tout fou
ménage,tantôt tirer le lait
de ses brebis, & Enfin il
allume ion feu, & comme
l'obscurité qui nous avoit cachez
fut dissipée par cette
clarté, il nous apperçut : Qui
êtes-vous donc, nous dit-il
d'un ton menaçant 2 des Pirates,
qui pour piller & faire
perir les autres hommes,ne
craignez pas vous-même de
vous exposer sur la mer ?
Quoy ? des Marchands que
l'avarice fait passer d'un bout
de l'U nivers à l'autre pour
s'enrichir,entretenant le luxe
de leur Patrie ? êtes-vous des
vagabons qui courez les mers
par la vaine curiosité d'apprendre
ce qui se passe chez
autruy.
Je pris la parole, & luy dis
que nous étions de l'armée
d'Agamemnon
, que je le
priois de nous traiter avec
l'hospitalité que Jupiter a
commandée,& de se souvenir
que les Etrangers font
fous la protection des Dieux
> & que l'on doit craindre de
les offenser.
Tu es bien temeraire
, me dit-ilfïerement, de venir de
si loin me discourir sur la
crainte & sur l'obeïssance
que tu dis que je dois aux
Dieux:apprens que les Cyclopes
ne craignent ni vôtre
Jupiter ni vos Dieux: pour
n'avoir été nouris d'une chevre,
ils ne s'estiment pas moins
heureux, je verray ce que je
-
dois faire de toy ,
je n'iray
point consulter l'Oracle làdessus,
c'est mon affaire de
sçavoir ce que je veux, &c.
Je lui parlai encor pour tâcher
de l'adoucir: mais dédaignant
de me répondre, il
nous regardoit avec (on oeil
terrible; (car les Cyclopcs
n'en ont qu'un.) Enfin il se
saisit tout d'un coup de deux
de mes compagnons,& a près
les avoir élevez bien haut, il
les abbatit avec violence, &
leur écrasa la tête: il les met
bientôt en pieces,la terreest
couverte de leur sang, il est
ensanglanté lui-même:ce montre
, ce cruel monstre les
mange, les devore: Jugez en
quel état nous étions 2
Aprés s'être rassasié de cette
abominable maniere
,
il
but plusieurs cruches de lait,
& s'étendit pour dormir au
milieu de ses troupeaux. Combien
de fois eus-je dessein de
plonger mon épée dans son
corps ?&c.mais il auroit salu
périr dans cette cavernes
car il étoit impossible d'ôter
la pierrequi la fermoit : il falloit
donc attendre ce que sa
cruauté decideroit de nôtre
vie.
A peine ce cruel fut-il éveillé
qu'il se prépara un déjeuner
aussi funeste que le repas du
foir précèdent, deux de mes
camarades furent dévorez de
même
, a prèsquoy il fit sortir
aupâturage ses troupeaux, &
nous laissa enfermez dans la
caverne,enrepoussant la pesante
roche qui lui servoit de
porte.
Je cherchons dans monesprit
quelque moyen de punir
ce barbare, & de nous délivrer.
Il y avoit à l'entrée
de sa caverne unemassuë aussi
longueque le mats d'un navire
, nous en coupâmes de quoi
faire une autre massuë
, que
nous aiguisâmes pour executer
mon projetquandl'occa,-
sion seroit venuë.
Le Cyclope rentra, &recommenca
un autre repas aus-
- sifuneste à deux autres de mes
compagnons, que ceux que
je vous ay racontez;je m'approchai
de lui portant en main
un vase de ce vin admirable
quenous avions. Buvez.; lui
dis-je,peut-êtremesçaurez-voui
gré du present que je vous offre,
¿y.,c.Il prit la coupe, la but,
& y ayant pris un extrême
plaisir, il voulut sçavoir mon
nom, & promit de metraiter
avec hospitalité.
Je remplis sa coupe une autre
fais, ill'avale avec plaisir,
il ne paroissoit plus avoir cet-
-
te cruauté qui nous effrayoit,
je caressois ce monstre, Cije
tâchois de le gagner par la
douceur de mes paroles, il
revenoit toûjours à me demander
mon nom.
Dans l'embarras où j'étois
je luy fis accroire que je me
nommoisPersonnes alors pour
récompense de mes caressés
& demon vin,il me dit:
Eh bien, Personne, tous tes
camarades passeront devant
toy >
je te reserve pour être
le dernier que je mangeray.
Il s'étendit à terre en me
prononçant ces terribles paroles
>
le vin & le sommeil
l'accablcrent 6c c'étoit
ce que j'attendois;j'allay
prendre ma Massuë, j'allumay
la pointe dans le feu
que le Cyclope avoit couvert
de cendres,nous a pprochons
du Cyclope, pendant que
quatre de mes compagnons
enfoncent ce bois& ce feu
dans son oeil, j'aidois à le
déraciner, &c.
Apres l'avoir aveuglé de
-
cette maniéré nous nous étions
retirez loin de luy, & nous
attendions quel seroit l'effet
de sa rage & de ses cris. Un
grand nombre deCyclopes,
qui avoient entendu les heurlemens
accoururent à sa porte,
& luy demandoient : qui
est-ce qui peut vous avoir attaquédans
vôtre Maison ?
Comme celui-cy s'étoit persuadé
que je me nommois
Personne, il ne pouvoir leur
faire comprendre qu'il yavoit
un ennemi en dedans qui l'avoit
maltraittè,ilsentendoiét
qu'iln'avoitété blessé de per- sonne.ainsi par cet équivoque
les Cyclopes se retirèrent
, en disant: c'est donc
une affiction que Jupitert'envoye
, il faut plier sous les
coups de sa colere.
Je fus ravi d'entendre que
ces Cyclopes le retiroient:
cependant celui-cy,outré de
rage,alloit de côté & d'autre
dans sa Caverne, étendant
les bras pour nous prendre
, mais rien n'étoit plus
aisé que de luy échapper,
l'espace étoit grand, & il ne
voyoit goutte, &c..-
Il prit enfin le party d'ouvrir
à demy sa Caverne, de
sortequ'il n'y avoit de place
que pour sortir trois ou quatre
ensemble, il crut qu'il nous
arrêteroit au passage: il se met
au milieu, qu'il occupoit, étendant les bras & les jambes,
& faisoit sortir ses Moutons
,qu'il tâtoit les uns aprés
les autres; nous ne donnâmes
pas dans un piége si grossier
, cependant il falloit sortir
ou périr; je repassois en
mon esprit une infinité de
stracagêmes ; Enfin ayant
choisi neuf desplus forts Beliers,
je les attachay trois à
trois, je liay fou-s leur ventre
mes neuf compagnons restez,
qui passerent de- cette sorte
ians être reconnus, je tentay
le même hasard pour moy^
il y avoitun Belier plusgrand
que tous les autres, je me cache
aussi fous son ventre, le
- Cyçlope le reconnoît à l'é- passeur de sa laine, le careslè
& le retient, comment,
disoit-il, tu n'es pas aujourd'huylepremier
au pâturage
? tu es touché de l'aÍfliél-ioa
de ton Maître, tu ne vois plus
cet oeil qui te conduisoit &:
que tu connoissois,un traître
me l'a arraché,tu me montrerois
ce traître si tu pouvois
m'exprimer ta fidélité, si jele
tenoiscesceelerat,&c.Enfin
ce monstre occupé de sa
rage & de savengeance,laisse
passerleBelier que je tenois
embrasse par la laine de son
col, & c'est ainsi. que nous
voyant tous en liberté, nous
respirâmesavec plaisir.
J'ai choisi de bonne foi
pour opposer aux contes
de Rabelais, un desmeilleurs
de l'Odiffée
; car
mon but principal est
d'orner mon paralelle, &:
non de dégrader Homere.
Convenons qu'il y a
une poësie excellente dans
les endroits même où il
manque de justesse & de
bon sens.. quel mot m'est
échappé? mais je me dédiray
quand on voudra,
ôcà force deraisonnemens
& d'interprétations
,
je
trouveray par tout du
bon sens n'en fut-il point.
On n'aura pas de peine
àen trouver beaucoup
dans
dans les discours que le
Cyclope tient à Ulysse;
le premier contient une
morale admirable. Qui
êtes-vous? luy-dit-il ,
des
Pirates, Cc. Il joint dans
le second à une noble fierté
contre Jupiter, une
raillerie fine & delicate.
se riirai point consulter
l'aracle, &c. Ce Cyclope,
ce monstre ell un
Aigle pour l'esprit
: mais,
tout a coup, avant même
que d'avoir bû, il devint
stupide comme un boeuf,
il se couche & s'endort
tranquillement au milieu:
de ses ennemis armez,aprés
avoir dévoré deux de
leurs compagnons.
Ce Cyclope establir
d'abord que les Cyclopes
ne reconnoissent
,
ni ne
craignent point Jupiter,
ni les autres Dieux: & ces
mêmes Cyclopes un moment
apres, trompezpar
l'équivoque & mauvaise
turlupinade du mot de
Personne, croyent pieusement
que les heurlemens
du monstre sont une juste
punition des Dieux, ôc
semblent même par une
crédulité respedueusen'o
fer entrer dans la caverne
du Cyclope, pour s'éclaircir
du fait. Mais j'ay
promis d'éviter la dissertation
dans ce paralelle-cy ;
nous trouverons assez
d'autres occasions de critique
dans Homere, &
beaucoup plus dans Rabelais.
Finissons par un petit
conte de ce dernier.
ES
LA FEMME
MUETE.
DAns
un certain Pays
barbare & non policé en
moeurs, y avoit aucuns
maris bourus, & à chef
mal tymbré
, ce que ne
voyons mie parmy nos
maris Parisiens, dont
grande partie, ou tous
pour le moins, sont merveilleusement
raisonnans,
& raisonnables;aussi onc
ne vit-on arriver à Paris
grabuge ni maleficeentre
maris & femmes.
Or en ce Pays-là, tant
different de celui-cinôtre,
y avoit un mary si pervers
d'entendement, qu'ayant
acquis par mariage une
femme muete,s'en ennuya
& voulant soy guerir de
cet ennuy & elle de sa
mueterie, le bon & inconsideré
mary voulut qu'-
elle parlât, & pour ce
eut recours à l'art des Medecins
& Chirurgiens, qui
pour la démuetirluiinciserent
& bistouriserent un.
enciligloteadherâtaufilet.
bref, elle recouvra santé
de langue, & icelle langue
voulant recuperer l'oysiveté
passée, elle parla tant,
tant & tant,quec'estoit
benediction
;
si
ne laissa
pourtant le mary bouru
de se lasserde si plantheureuse
parlerie : il recourut
au Medecin, le priant &
conjurant, qu'autant il
avoit mis de science en oeuvre,
pour faire caq ueter sa
femme muete, autant il en
employât pour la faire taire.
Alors le Medecin confessantque
limitéest le sçavoir
médicinal,lui dit qu'il
avoit bi^n pouvoi r de
faire
parler femme
; mais que
faudroit arc bien pluspuisfant
pour la faire taire. Ce
monobstant le mari suplia,
pressa, insista, persista, si
que le sçavantissime docteur
découvrit en un coin
des registres de son cerveau
remede unique, &
specifique contre iceluy
interminable parlement
de femme,& ce remede
c'est surdité du mary. Ouidà,
fort bien, dit le mari :
mais de ces deux maux
voyons quel fera le pire,ou
entendre sa femme parler,
ou ne rien entendre du
tout; Le cas est suspensif,
&: pendant que ce mari
là-dessus en suspens estoit,
Medecin d'operer, Medecin
de medicamenter,par
provision, sauf à consulter
par apré1s.
Bref par certain charme
de sortilege medicinal
le pauvre mari se trouva
sourd avant qu'il eût acheve
de déliberer s'il confentiroit
à surdité
:
Lyvoila
donc, & il s'y tient faute
de
de mieux, & c'est comme
il faudroit agir en opérations
de medecine, Qu'arriva-
t-il? e'cousez.ôcvous
lesçaurez. :A'J:\ -J Le Medecinàhalde besogne
demandoitforce
argent:mais c'est à quoy
ce maryne peut entendre;
car il est sourd comme
voyez, le Medecin pourtant
par beaux signes &c
gestes significatifs argent
demandait& redemadoit
jusqu'às'irriter & colerier:
mais en pareil cas gestes
ne font entendus, à peine
entent-on paroles bien articulées
,ou écritures attestées
& réiterées par Sergens
intelligibles. Le Medecin
donc se vit contraint
de rendre l'oüie au sourd,
afin qu'il entendît à payement,
& le mary de rire,
entendant qu'ilentendoit,
puis de pleurer par prévovoyance
de ce qu'il n'entendroit
pas Dieu tonner,
désqu'il entendroit parler
sa femme.Or, de tout ceci
resulte, conclusion
moralement morale, qui
dit,qu'en cas de maladie
& de femmes épousées,
le mieux est de le tenir
comme on eit de peur de
pis.
Fermer
Résumé : ARTICLE burlesque. Suite du Paralelle d'Homere & de Rabelais.
Le texte compare les œuvres d'Homère et de Rabelais, deux auteurs classiques, en mettant en lumière leurs aspects comiques et sérieux. L'auteur souhaite rendre les œuvres de Rabelais plus accessibles aux dames, qui trouvent Homère plus intelligible grâce à une récente traduction en français. Pour ce faire, il entreprend de clarifier et de purifier certains passages de Rabelais afin de les rendre moins ennuyeux pour un public féminin. L'auteur présente ensuite un conte de Rabelais, 'Les Moutons de Dindenaut', qu'il a adapté pour le rendre plus agréable et intelligible. Ce conte met en scène Panurge, un personnage de Rabelais, et un marchand de moutons nommé Dindenaut. Panurge achète un mouton nommé Robin et le jette à la mer, provoquant une réaction en chaîne où tous les moutons suivent Robin et se noient. Le marchand, tentant de retenir ses moutons, se noie également. Le texte compare ce conte à un épisode de l'Odyssée d'Homère, où les moutons du Cyclope jouent un rôle similaire. L'auteur souligne que les meilleurs auteurs ont puisé dans Rabelais et Homère pour leur comique et leur sublime, respectivement. Il conclut en affirmant que ces auteurs sont des modèles pour le meilleur et le pire, et que tous les hommes ont en eux du petit et du grand. Par ailleurs, le texte relate un épisode de l'Odyssée où Ulysse et ses compagnons sont capturés par un Cyclope. Ulysse tente de convaincre le Cyclope de les traiter avec hospitalité, invoquant la protection des dieux, mais le Cyclope refuse, affirmant qu'il ne craint ni Jupiter ni les dieux. Il dévore plusieurs compagnons d'Ulysse et les laisse enfermés dans sa caverne. Ulysse, cherchant un moyen de se venger, prépare une massue avec ses compagnons. Lors du retour du Cyclope, Ulysse lui offre du vin pour l'endormir. Profitant de son sommeil, Ulysse et ses hommes lui crevent l'œil avec la massue chauffée à blanc. Aveuglé, le Cyclope appelle à l'aide, mais ses semblables, trompés par l'équivoque du nom 'Personne', ne lui portent pas secours. Ulysse et ses hommes s'échappent en s'accrochant sous les moutons du Cyclope. Le texte se termine par une réflexion sur la poésie d'Homère, soulignant la moralité et la finesse des discours du Cyclope.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
26
p. 64-71
EXTRAIT de la Lettre de Madame la Marquise de saint Bl..... du 31. Aoust 1711.
Début :
Il est arrivé la semaine passée un grand prodige dans [...]
Mots clefs :
Femme, Grossesse, Médecin, Chirurgien, Mari
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT de la Lettre de Madame la Marquise de saint Bl..... du 31. Aoust 1711.
extrait
dela Lettre de Madame
la Marquise de
saint Bl du 31.
Aoust 1711.
ILeflarrivélajemaine
payée un grand prodige
dans la nature. Unefemme
d'iAbbervilfe d'un pauvre
menuisier
, tante de
nostremeusnier de Petitport)
estantlanguissante
depuis deux ans, a esté
trouver Mr le Adarquis
de AfauLy ~u'Ocourt pour
le prier par charité de la
sècourir, qu'on luy avoit
dit qu ilfaisoit degrandes
charitez, par les remedes
qu'il donnoit pour lesort,
quelle se avjoit ensorcellee
au lieu destre grosse
comme elle l'arvoit creu
dabord
,
sentant depuis
deux ans sauter remuer
commesi elle estoit
veritablementgroflê,mais
que deux annees entieres
Pendant lesquelles elle aDoit
creu dix foisaaoïfc
cher yluy faisoientconnoistre
qu'il y avoiten elle
des choses qu'elle nepop,,.;.,
voitcomprendre; Air le:.
Marquis 20court luy a
donneson remede,des la
nuit mesme elle sejl trouvée
en. estral d'accoucher,
~sipresceequeson mary
ria eu le temps que de
courirà unevoisiney laquelle
en la secourant a;
CT;Jeu tomber trois paquets
enveloppez de tais.Le
mary s'esterie,monDieu,
cela• remue, la voisine a
commencéà en développer
un, cela à'tfrmis à courir,
le chat de la maisons'est
jettedessus, (jfla mange ;
la voisineeffrayée, mal
éclairee „ria<voit pas le
temps de voircequec'estoit
"fs a crié que c'estoit
m enfantmange. Ellea
envoye le mary courir au
Chirurgien, cependanta
mis les deux autres pacquets
tousjours remuans
en seurete. Le Chirurgienarrivé
a developpé
les autres paquets) é5 a
trouvé deuxbestes au lieu
d'enfans:je ne vous diray
pasqu'on m'a dity car je
je les ay veus, cela avescu
huit heures, cela est
gros comme unesourissans
poil, a quatre pieds qui
ressemblent à des mains,
15 des ongles, a une queuë
t5 un petit ongle ou corne
au bout qui ne tient
qu'a un filet. La queuë
efi bien attachee
,
longue
comme celle d'une
souris
,
la teste grosse
ronde comme
celle d*un
enfant par le haut, les
yeux ronds noirs un -cercle noir autou- r, une
gueule ouverte, f.5 tres
grande) a la langue
d'un enfant, les oreilles
de mesme quun enfant.
Voila un prodigesurprenant,
bien veritable,
qu'on a peine à croire
sans avoir ueu3 c' estpourquoy
fajvoulu voir, le
Chirurgien me les a apportez,
, ilfera part de celay
à ce q^tlma dit , à
Messieurs de l'Ecole de
Medecins de Paris,pour
voir ce q^tls pourvoient
juger d'uneffet si prodigieux
danstoutesses ckconstances
d'avoir esté
grosse deux ans, la connoissance
et les remedes
de Monsieur de Mailly.
Tout est surprenant te*
bien véritable
J.
la mere
estdansvinestatpitoyable
, tout fera corpsn'est
qu'unegalledepuis cette
ajfreufe couche.
dela Lettre de Madame
la Marquise de
saint Bl du 31.
Aoust 1711.
ILeflarrivélajemaine
payée un grand prodige
dans la nature. Unefemme
d'iAbbervilfe d'un pauvre
menuisier
, tante de
nostremeusnier de Petitport)
estantlanguissante
depuis deux ans, a esté
trouver Mr le Adarquis
de AfauLy ~u'Ocourt pour
le prier par charité de la
sècourir, qu'on luy avoit
dit qu ilfaisoit degrandes
charitez, par les remedes
qu'il donnoit pour lesort,
quelle se avjoit ensorcellee
au lieu destre grosse
comme elle l'arvoit creu
dabord
,
sentant depuis
deux ans sauter remuer
commesi elle estoit
veritablementgroflê,mais
que deux annees entieres
Pendant lesquelles elle aDoit
creu dix foisaaoïfc
cher yluy faisoientconnoistre
qu'il y avoiten elle
des choses qu'elle nepop,,.;.,
voitcomprendre; Air le:.
Marquis 20court luy a
donneson remede,des la
nuit mesme elle sejl trouvée
en. estral d'accoucher,
~sipresceequeson mary
ria eu le temps que de
courirà unevoisiney laquelle
en la secourant a;
CT;Jeu tomber trois paquets
enveloppez de tais.Le
mary s'esterie,monDieu,
cela• remue, la voisine a
commencéà en développer
un, cela à'tfrmis à courir,
le chat de la maisons'est
jettedessus, (jfla mange ;
la voisineeffrayée, mal
éclairee „ria<voit pas le
temps de voircequec'estoit
"fs a crié que c'estoit
m enfantmange. Ellea
envoye le mary courir au
Chirurgien, cependanta
mis les deux autres pacquets
tousjours remuans
en seurete. Le Chirurgienarrivé
a developpé
les autres paquets) é5 a
trouvé deuxbestes au lieu
d'enfans:je ne vous diray
pasqu'on m'a dity car je
je les ay veus, cela avescu
huit heures, cela est
gros comme unesourissans
poil, a quatre pieds qui
ressemblent à des mains,
15 des ongles, a une queuë
t5 un petit ongle ou corne
au bout qui ne tient
qu'a un filet. La queuë
efi bien attachee
,
longue
comme celle d'une
souris
,
la teste grosse
ronde comme
celle d*un
enfant par le haut, les
yeux ronds noirs un -cercle noir autou- r, une
gueule ouverte, f.5 tres
grande) a la langue
d'un enfant, les oreilles
de mesme quun enfant.
Voila un prodigesurprenant,
bien veritable,
qu'on a peine à croire
sans avoir ueu3 c' estpourquoy
fajvoulu voir, le
Chirurgien me les a apportez,
, ilfera part de celay
à ce q^tlma dit , à
Messieurs de l'Ecole de
Medecins de Paris,pour
voir ce q^tls pourvoient
juger d'uneffet si prodigieux
danstoutesses ckconstances
d'avoir esté
grosse deux ans, la connoissance
et les remedes
de Monsieur de Mailly.
Tout est surprenant te*
bien véritable
J.
la mere
estdansvinestatpitoyable
, tout fera corpsn'est
qu'unegalledepuis cette
ajfreufe couche.
Fermer
Résumé : EXTRAIT de la Lettre de Madame la Marquise de saint Bl..... du 31. Aoust 1711.
Le 31 août 1711, Madame la Marquise de Saint-Bl décrit un événement extraordinaire survenu à une femme d'Abbeville, tante du menuisier de Petitport. Cette femme souffrait depuis deux ans de symptômes inexplicables, croyant être enceinte mais ressentant des mouvements inhabituels. Elle consulta le Marquis d'AuLly d'Ocourt, connu pour ses charités et ses remèdes. Après avoir reçu un remède, elle accoucha immédiatement de trois paquets enveloppés. Deux de ces paquets contenaient des créatures ressemblant à des souris mais avec des caractéristiques humaines, comme des mains et des ongles. Le chirurgien appelé sur place confirma cette découverte. La mère se trouvait dans un état pitoyable, son corps étant devenu une seule plaie. La Marquise souhaitait partager cette découverte avec les médecins de Paris pour qu'ils puissent juger de ce prodige.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
27
p. 18-48
LE CORRESPONDANT DE LA GUINGUETTE.
Début :
Les vendanges ont été si abondantes cette année qu'un [...]
Mots clefs :
Vendanges, Vin, Médecin, Vérole, Femme, Fille, Servante, Mère, Bourgeoise, Guinguette, Ami, Valet, Ivresse, Mari, Ivrogne, Habit
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE CORRESPONDANT DE LA GUINGUETTE.
LE CORRESPONDANT
DELA
GUINGUETTE. LES
vendanges ont écc
ii abondantes cette année
qu'un paysan d'Argenteuil
a recueilli dans un seul demy
arpent de vignes quatorze
muids de vin ,
la
Posterité biberonne aimera
mieux voir cette remarque
dans nos registres,que
l'époque du grand hyver,
& des débordemens d'eau.
Le vin ne vaut plus que
trois fols à la guinguette,
& cette abandance me
fournira des mémoires
pour les articles burlesques
du Mercure,il ne me
suffit pas d'avoir des Correspondans
dans les pays
étrangers, & dans les Pro.
vinees;j'en ai un tresassidu
les fêtes & Dimanches
aux assemblées de la
Courtille, Pentin,Vaugirard
& autres pays de la
Banlieuë:ony aprend nonseulement
l'interieur des,
familles bourgeoises, mais,
encore ce qui se passe dans,
les grandes maisons.
Baccus toujours sincere &'
quelquefois malin,
Seplaîtàpublier le long d'un
grand chemin
Lefoir au retour des Guinguettes
Les intrigues les plussecretes
De l'artisan
,
du bas bourgeoJs,
Il méditmême quelquefois
Delaplus haute bourgeoise ,
Sa temeraire frmtfîe
Des plus qllallfieZ rende,
les Secrets;
Nefait-il pas parlerserventes
& valets,
Des bijoutiers, des Revendeujes,
Des Tailleurs &des Accouchensest?
Une Revendeuse, &:
le valet d'un vieux Medecin
buvoient ensemble à
la grandepinte:la revendeuse
se réjouissoit de ce
que la petite verole est
presque finie dans Paris,
& le valet du Medecins'en
affligeoit pour son maicre;.
larevendeuse luiracontoit
à cette occasion les erreurs
de la plupart des femmes
sur , tout ce qui peut apporter
dans une maison l'air
de la petite verole, &cela
lui avoit fait grand tort,
disoit-elle
; car les Dames
croyoient trouver la petite
verole jusques dans les
dentelles que je leur
-
portois. Cela n'est pas si
mal fondé, lui disoit le
valet; car le mauvais air
(k met dans le linge, dans
les habits, dans les perruques,
& voici ce qui est.
arrivé àmon maître.
Une bourgeoise jeune
& jolie craignant la
petite verole, comme
de raison : mais un peu
plus Qu'une femme raisonnable
ne la doit
craindre,prenoit pour
petite verole la moindre
émotion, la moindre
vapeur, elle croyoit
à chaque instant sentir
la fièvre,&C l'avoit
peut-êtrede peur, eltercroyoitêtre
prise. Son
premier mouvement
fut d'envoyer vîte au
Medecin:mais faisant
reflexion que les Medecins
portent aveceux
l'airde la petite vero le,
elle resolutde se passer
de Medecin, on en fit,
pourtantvenirunon le,
conduisit d'abord dans
la chambre d'une servante
malade, en at-.
tendant qu'ondisposeroit
roit la maitresse à le
voir, & elle ne voulut
absolument point le
recevoir qu'iln'eût ôté
sa peruque &ses habits,
mais ,lui dit-on, un
vieux Medecin dépouillé
vous fera encore plus
de peur que la petite
verole. Il est vray, rcpandit-
elle,mais qu'il
prenne quelque habit
dans la maison. Il ne se
trouva point d'habit
vacant; le Medecin étoit
presse; on le travestit
de ce qui se presenta
dans la chambre de la
servante, de sa jupe, de
son manteau 8c de ses
cornettes, dont on le
coëssacomme on put.
Danscetequipage il
fut reçu de la bourgeoise,
&s'affit auprés
de sonlit pour lui tâter
le pouls.
Il faut sçavoir que la
servante étoit au lit de
son côté pour avoir été
excedée de coups par la
belle-mere de la bourgeoise.
Cette belle-mere
étoit une grand 'femme
seiches,billeuse, accariatre
& brutale,qui affommoit
ses valets pour
le moindre sujet,& elle
en avoit eu un essentiel
de battre la servante:
aussi luiavoit-elle juré
qu'elle la mettroit sur
le grabat pour un mois,
& lui avoit dessendu
d'entrer dans la chambre
de sabru. Quelle fut
sa colere en y entrant?
quandellecrut,trompée
par l'habit, voir
cette servante assise au
chevet du lit?Aveuglée
de rage elle courtsur le
Medecin, qui se sentit
prendre à la gorge, avant
que de sçavoir par
qui. Il se debarassa à
coups de poings de cet- teenragée,&l'avanture
finit comme la scene
d'ArlequinLingere,par
un detignonement reciproque
de la belle-mere
& du Medecin.
Comme leValet du Medecin
achevoit de conter
l'avanture de son Maître,
arrive un bon compagnon:
paye-nous bouteille,lui dit
celui-ci. Non, dit l'autre,
je fuis ruiné depuis que le
vin est à bon marché; j'avois
plus d'argent quand
il estoit cher, car je ne
buvois que de l'eau. Ce
propos de Guinguette fut
suivid'une érudition de la
Chine,carc'étoit un garçon
qui avoit fort voyage,
& qui leur dit, à propos
de petite vérole, qu'elle se
gagne par la respiration,
& cita là-dessus les Medecins
Chinois, --
-
Ily a à la Chine des
Medecins plus habiles à
donner la petite vérole
que les nostres à la guérir;
ce n'est point une
plaisanterie,Commeelleest
mortelleen ce païsla
après certains âges
,.
on va trouver le Medecin
pour la faire venir
quand elle ne vient pas
naturellement; & voici
comment les Médecins
la donnent: Ils recuëillent
soigneusement
& en certains momens
de cette maladie
la sueur des malades
avec du coton; ils enferment
ensuite ce coton
moüillé dans de petites
boëtes d'or, & le
conservent avec certaine
préparation, & l'on
met ensuitece coton
dans lesnarines de ceux
qui veulent avoir cette
maladie, & l'effetenest
sûr Nos Dames craindroient
beaucoup ces.
Medecins-là,car ils portent
à coup sûr la petite
vérole dans leurpoche,
Apres le voyageur un
autheur du Pont-neufvint
boire auec ces Messieurscy
,
& donna un plat de
son métier.
Air original de la Guinguette
, surl'air.,-Au
reguingué,
VNOfficieràson retour
S'envintpourmeparler d'a-
Ji mour: me mis d'abord en Jefinfi"
Avance, avance, avance,
avance
Avecton habitd'ordonnance.
Jesuis,dit il,jeune &
bien-fait,
J'ai de l'esprit& du caqU-st,
En amour la belle éloquence,
Avance, avance, avance,
avance
Avec ton habit d'ordonnance,
Je lui dis- Vostrebeauparler
Ici vous fera reculer;
Prés de moy laseulefinance
Avance , avance5 avancey
avance
Avecton habit d'ordonnance.
Il medit:Je t'épouserai,
Mille écus je te donnerai.
Je lui dit,Payezles d'avance.
Avance
, avance , avance,
avance
Avec ton habit d'ordonnance.
Iln'apoint d'argent le matois
:
Mais sa bouche vers mon
minois
Malgré ma bonne contenance
Avancey avance, avance ,
avance
Avec ton habit d'ordonnance
Mongrand frere arrive
soudain,
Qui tient une épee àsamain
Dont la pointe droit vers sa
panse
Avance
y avance, avance ,
avance
Avectonhabit d'ordonnance.
Ce brave ne recule pasy
Mais AU contraire. à trés.
grands pas
Du coté de la porte avance
Avance, avance , avance ,
avance
Avec ton habit d'ordonnance.
A propos d'air de
Pont-neuf, ditun garçon
Marchand qui se
trouva là, les Airs de
Lambert sont charmans,
j'ai un de mes
amis qui en est fou;II
chante des chan sons de
Lambert toute lajournée,
la nuit même en
rêvant,c'estsapassion.
Il est dameret, galant,
pinceraperruque blonde
,
lesgands blancs)
lacravatte à glans de
fayence;nous l'enyvrâmes
à ChaillotDimanche
dernier, il se perdit
en chemin, & après l'avoir
cherché longtemps,
nous l'entendimes
chanterjnouscoulrûûmmeessààlalavvooiixx..
IIllééttooiittw
tombé dans l'égoût:
maisils'y trouvoitàIon
aise comme dans son lit:
tout couvert d'ordure,
sa perruque roide de
crotte, il ressembloit à
un fleuve noir: il s'était
accoté sur un tas d'immondices
qui formoit
en cet endroit del'égout
unecascade de bouë liquide
, &C là presque
yvre-mort ils'egofilloit
de chanter.
Coulez
, murmurez,
clairs rwfieaux,
jillezj dire à Climene
L'état ou m'a mis l'in--
humaine.
Comme nous n'ofions
le toucher pour le
relever, tant il estoit
boueux, nous luy passâmes
deux perches
fous le ventre, &: nous
l'enlevâmes tout brandi
pourle porter à son inhumaine,
qui étoit avec
sa famille au cabaret
prochain: L'un des
deux qui le portaient
étoit son rival, & luy
joiioit cetour pour en
dégoûter sa maîtresse,
qui haïssoit les yvrognes.
C'etoit une simple
bourgeoise qui ne connoissoit
pas assez le
grand monde de Paris,
elle croyoit que l'yvrognerieétoit
haïssable
dans un jeune homme,
& comme elle étoitenferme
de se marier avec
celui-ci , elle fut fort
affliaffligée
de le voir en cet
état; la mere sécria en
le voyant paroître,ah
je ne veux pas donner
ma fille à un homme
quia sipeu de raison.
Il faut lui pardonner,
dit le pere, grand
diseur de bons mots
bourgeois, & qui aimoit
aussi à Doire,
quand le vinest commun
la raison estrare,
il n'est défendu qu'aux
femmes de boire, parce
que quand ellesont une
fois perd u la raison elles
ne la retrouventjamais,
il faut qu'un homme
fage s'enyvre un moins
une fois en sa vie pour
ravoir quel vin ila.
Apres une tiradede
raisons au ssi bonnes que
celles-là, il conclut que
le jeune homme yvre
seroit son gendre, la
mere s'emporta fort,
disantque sa filleétoit
plus à elle qu'à luy, &
qu'elle ne vouloit point
la donner à cet homme-
là; toute la famille
presente proposa un accommodement
entre le
mari & la femme, & on
convint que la fille qu'-
on sçavoit être très censée
decideroit sur ce
mariage,&qu'ellechoifiroit
des deux rivaux.
Le rival triomphoit
déjà auprès de cette fage
fille, & n'avoit rien
oublié pour augmenter
l'horreur qu'elle avoit
pour l'yvrognerie:mais
elle en avoitencorplus.
pour la mauvaise foy
elle sçavoit quecelui-c,i
étoit ami de son amant,
& voyant qu'ill'avoit
trahi enramenant yvre
devant elle, elle iup^
posa qu'ill'avoit enyvré
exprés, ôe setournant
vers lui, elleluy
dit tout haut en pleine
assemblée: Monsieur
5 j'aime encore mieux un
homme qui s'enyvre,
qu'un homme qui trahit
son ami.
Le pere quiétoit bon
& franc comme le vin
de sa cave, loua fortla
décisionde sa prudente
fille,il éxagera la noirceurd'âme
d'un homme
qui se fert du vin pour
faire, tortà quelqu'un,
cela,disoit-il,estcontre
le droit des buveurs,
plus sacré que le droit
des gens; c'est pis que
de voler sur le grand
chemin; car si j'avois
confié la clef de mon
cabinet à un ami Se
qu'il me volât, quel
crimeseroit-ce?& n'estce
pas donner la clef
de son coeur à quelqu'-
un , que de s'enyvrer
avec luy?Celuiavec qui
je m'enyvre m'est plus
cher que femme 6C ensans,
entendez.vous,
ma femme, & voyez la
punition que je mericerois
si je vous avois
trahi.Celaest vrai, mon
mari, répondit la femme.
Je conclus donc, repliqua
le mari, qu'on
me donne à boire, & je
boirai à la santé du pauvre
enyvré, a qui je
donne ma fille pour punir
l'autre.
M C'est à cond ition ,
reprit la fille, qu'il ne
s'enyvrera de sa vie.
Bien entendu, reprit le
mari, il fera comme
moyens je bois noins
je m'enyvre,buvons encore
ce coup-ci,&quonm'aille
querir le Notaire,
je veux quece repas-
cy soit le commencement
de la noce ,&C}
quelle dure huit jours.
DELA
GUINGUETTE. LES
vendanges ont écc
ii abondantes cette année
qu'un paysan d'Argenteuil
a recueilli dans un seul demy
arpent de vignes quatorze
muids de vin ,
la
Posterité biberonne aimera
mieux voir cette remarque
dans nos registres,que
l'époque du grand hyver,
& des débordemens d'eau.
Le vin ne vaut plus que
trois fols à la guinguette,
& cette abandance me
fournira des mémoires
pour les articles burlesques
du Mercure,il ne me
suffit pas d'avoir des Correspondans
dans les pays
étrangers, & dans les Pro.
vinees;j'en ai un tresassidu
les fêtes & Dimanches
aux assemblées de la
Courtille, Pentin,Vaugirard
& autres pays de la
Banlieuë:ony aprend nonseulement
l'interieur des,
familles bourgeoises, mais,
encore ce qui se passe dans,
les grandes maisons.
Baccus toujours sincere &'
quelquefois malin,
Seplaîtàpublier le long d'un
grand chemin
Lefoir au retour des Guinguettes
Les intrigues les plussecretes
De l'artisan
,
du bas bourgeoJs,
Il méditmême quelquefois
Delaplus haute bourgeoise ,
Sa temeraire frmtfîe
Des plus qllallfieZ rende,
les Secrets;
Nefait-il pas parlerserventes
& valets,
Des bijoutiers, des Revendeujes,
Des Tailleurs &des Accouchensest?
Une Revendeuse, &:
le valet d'un vieux Medecin
buvoient ensemble à
la grandepinte:la revendeuse
se réjouissoit de ce
que la petite verole est
presque finie dans Paris,
& le valet du Medecins'en
affligeoit pour son maicre;.
larevendeuse luiracontoit
à cette occasion les erreurs
de la plupart des femmes
sur , tout ce qui peut apporter
dans une maison l'air
de la petite verole, &cela
lui avoit fait grand tort,
disoit-elle
; car les Dames
croyoient trouver la petite
verole jusques dans les
dentelles que je leur
-
portois. Cela n'est pas si
mal fondé, lui disoit le
valet; car le mauvais air
(k met dans le linge, dans
les habits, dans les perruques,
& voici ce qui est.
arrivé àmon maître.
Une bourgeoise jeune
& jolie craignant la
petite verole, comme
de raison : mais un peu
plus Qu'une femme raisonnable
ne la doit
craindre,prenoit pour
petite verole la moindre
émotion, la moindre
vapeur, elle croyoit
à chaque instant sentir
la fièvre,&C l'avoit
peut-êtrede peur, eltercroyoitêtre
prise. Son
premier mouvement
fut d'envoyer vîte au
Medecin:mais faisant
reflexion que les Medecins
portent aveceux
l'airde la petite vero le,
elle resolutde se passer
de Medecin, on en fit,
pourtantvenirunon le,
conduisit d'abord dans
la chambre d'une servante
malade, en at-.
tendant qu'ondisposeroit
roit la maitresse à le
voir, & elle ne voulut
absolument point le
recevoir qu'iln'eût ôté
sa peruque &ses habits,
mais ,lui dit-on, un
vieux Medecin dépouillé
vous fera encore plus
de peur que la petite
verole. Il est vray, rcpandit-
elle,mais qu'il
prenne quelque habit
dans la maison. Il ne se
trouva point d'habit
vacant; le Medecin étoit
presse; on le travestit
de ce qui se presenta
dans la chambre de la
servante, de sa jupe, de
son manteau 8c de ses
cornettes, dont on le
coëssacomme on put.
Danscetequipage il
fut reçu de la bourgeoise,
&s'affit auprés
de sonlit pour lui tâter
le pouls.
Il faut sçavoir que la
servante étoit au lit de
son côté pour avoir été
excedée de coups par la
belle-mere de la bourgeoise.
Cette belle-mere
étoit une grand 'femme
seiches,billeuse, accariatre
& brutale,qui affommoit
ses valets pour
le moindre sujet,& elle
en avoit eu un essentiel
de battre la servante:
aussi luiavoit-elle juré
qu'elle la mettroit sur
le grabat pour un mois,
& lui avoit dessendu
d'entrer dans la chambre
de sabru. Quelle fut
sa colere en y entrant?
quandellecrut,trompée
par l'habit, voir
cette servante assise au
chevet du lit?Aveuglée
de rage elle courtsur le
Medecin, qui se sentit
prendre à la gorge, avant
que de sçavoir par
qui. Il se debarassa à
coups de poings de cet- teenragée,&l'avanture
finit comme la scene
d'ArlequinLingere,par
un detignonement reciproque
de la belle-mere
& du Medecin.
Comme leValet du Medecin
achevoit de conter
l'avanture de son Maître,
arrive un bon compagnon:
paye-nous bouteille,lui dit
celui-ci. Non, dit l'autre,
je fuis ruiné depuis que le
vin est à bon marché; j'avois
plus d'argent quand
il estoit cher, car je ne
buvois que de l'eau. Ce
propos de Guinguette fut
suivid'une érudition de la
Chine,carc'étoit un garçon
qui avoit fort voyage,
& qui leur dit, à propos
de petite vérole, qu'elle se
gagne par la respiration,
& cita là-dessus les Medecins
Chinois, --
-
Ily a à la Chine des
Medecins plus habiles à
donner la petite vérole
que les nostres à la guérir;
ce n'est point une
plaisanterie,Commeelleest
mortelleen ce païsla
après certains âges
,.
on va trouver le Medecin
pour la faire venir
quand elle ne vient pas
naturellement; & voici
comment les Médecins
la donnent: Ils recuëillent
soigneusement
& en certains momens
de cette maladie
la sueur des malades
avec du coton; ils enferment
ensuite ce coton
moüillé dans de petites
boëtes d'or, & le
conservent avec certaine
préparation, & l'on
met ensuitece coton
dans lesnarines de ceux
qui veulent avoir cette
maladie, & l'effetenest
sûr Nos Dames craindroient
beaucoup ces.
Medecins-là,car ils portent
à coup sûr la petite
vérole dans leurpoche,
Apres le voyageur un
autheur du Pont-neufvint
boire auec ces Messieurscy
,
& donna un plat de
son métier.
Air original de la Guinguette
, surl'air.,-Au
reguingué,
VNOfficieràson retour
S'envintpourmeparler d'a-
Ji mour: me mis d'abord en Jefinfi"
Avance, avance, avance,
avance
Avecton habitd'ordonnance.
Jesuis,dit il,jeune &
bien-fait,
J'ai de l'esprit& du caqU-st,
En amour la belle éloquence,
Avance, avance, avance,
avance
Avec ton habit d'ordonnance,
Je lui dis- Vostrebeauparler
Ici vous fera reculer;
Prés de moy laseulefinance
Avance , avance5 avancey
avance
Avecton habit d'ordonnance.
Il medit:Je t'épouserai,
Mille écus je te donnerai.
Je lui dit,Payezles d'avance.
Avance
, avance , avance,
avance
Avec ton habit d'ordonnance.
Iln'apoint d'argent le matois
:
Mais sa bouche vers mon
minois
Malgré ma bonne contenance
Avancey avance, avance ,
avance
Avec ton habit d'ordonnance
Mongrand frere arrive
soudain,
Qui tient une épee àsamain
Dont la pointe droit vers sa
panse
Avance
y avance, avance ,
avance
Avectonhabit d'ordonnance.
Ce brave ne recule pasy
Mais AU contraire. à trés.
grands pas
Du coté de la porte avance
Avance, avance , avance ,
avance
Avec ton habit d'ordonnance.
A propos d'air de
Pont-neuf, ditun garçon
Marchand qui se
trouva là, les Airs de
Lambert sont charmans,
j'ai un de mes
amis qui en est fou;II
chante des chan sons de
Lambert toute lajournée,
la nuit même en
rêvant,c'estsapassion.
Il est dameret, galant,
pinceraperruque blonde
,
lesgands blancs)
lacravatte à glans de
fayence;nous l'enyvrâmes
à ChaillotDimanche
dernier, il se perdit
en chemin, & après l'avoir
cherché longtemps,
nous l'entendimes
chanterjnouscoulrûûmmeessààlalavvooiixx..
IIllééttooiittw
tombé dans l'égoût:
maisils'y trouvoitàIon
aise comme dans son lit:
tout couvert d'ordure,
sa perruque roide de
crotte, il ressembloit à
un fleuve noir: il s'était
accoté sur un tas d'immondices
qui formoit
en cet endroit del'égout
unecascade de bouë liquide
, &C là presque
yvre-mort ils'egofilloit
de chanter.
Coulez
, murmurez,
clairs rwfieaux,
jillezj dire à Climene
L'état ou m'a mis l'in--
humaine.
Comme nous n'ofions
le toucher pour le
relever, tant il estoit
boueux, nous luy passâmes
deux perches
fous le ventre, &: nous
l'enlevâmes tout brandi
pourle porter à son inhumaine,
qui étoit avec
sa famille au cabaret
prochain: L'un des
deux qui le portaient
étoit son rival, & luy
joiioit cetour pour en
dégoûter sa maîtresse,
qui haïssoit les yvrognes.
C'etoit une simple
bourgeoise qui ne connoissoit
pas assez le
grand monde de Paris,
elle croyoit que l'yvrognerieétoit
haïssable
dans un jeune homme,
& comme elle étoitenferme
de se marier avec
celui-ci , elle fut fort
affliaffligée
de le voir en cet
état; la mere sécria en
le voyant paroître,ah
je ne veux pas donner
ma fille à un homme
quia sipeu de raison.
Il faut lui pardonner,
dit le pere, grand
diseur de bons mots
bourgeois, & qui aimoit
aussi à Doire,
quand le vinest commun
la raison estrare,
il n'est défendu qu'aux
femmes de boire, parce
que quand ellesont une
fois perd u la raison elles
ne la retrouventjamais,
il faut qu'un homme
fage s'enyvre un moins
une fois en sa vie pour
ravoir quel vin ila.
Apres une tiradede
raisons au ssi bonnes que
celles-là, il conclut que
le jeune homme yvre
seroit son gendre, la
mere s'emporta fort,
disantque sa filleétoit
plus à elle qu'à luy, &
qu'elle ne vouloit point
la donner à cet homme-
là; toute la famille
presente proposa un accommodement
entre le
mari & la femme, & on
convint que la fille qu'-
on sçavoit être très censée
decideroit sur ce
mariage,&qu'ellechoifiroit
des deux rivaux.
Le rival triomphoit
déjà auprès de cette fage
fille, & n'avoit rien
oublié pour augmenter
l'horreur qu'elle avoit
pour l'yvrognerie:mais
elle en avoitencorplus.
pour la mauvaise foy
elle sçavoit quecelui-c,i
étoit ami de son amant,
& voyant qu'ill'avoit
trahi enramenant yvre
devant elle, elle iup^
posa qu'ill'avoit enyvré
exprés, ôe setournant
vers lui, elleluy
dit tout haut en pleine
assemblée: Monsieur
5 j'aime encore mieux un
homme qui s'enyvre,
qu'un homme qui trahit
son ami.
Le pere quiétoit bon
& franc comme le vin
de sa cave, loua fortla
décisionde sa prudente
fille,il éxagera la noirceurd'âme
d'un homme
qui se fert du vin pour
faire, tortà quelqu'un,
cela,disoit-il,estcontre
le droit des buveurs,
plus sacré que le droit
des gens; c'est pis que
de voler sur le grand
chemin; car si j'avois
confié la clef de mon
cabinet à un ami Se
qu'il me volât, quel
crimeseroit-ce?& n'estce
pas donner la clef
de son coeur à quelqu'-
un , que de s'enyvrer
avec luy?Celuiavec qui
je m'enyvre m'est plus
cher que femme 6C ensans,
entendez.vous,
ma femme, & voyez la
punition que je mericerois
si je vous avois
trahi.Celaest vrai, mon
mari, répondit la femme.
Je conclus donc, repliqua
le mari, qu'on
me donne à boire, & je
boirai à la santé du pauvre
enyvré, a qui je
donne ma fille pour punir
l'autre.
M C'est à cond ition ,
reprit la fille, qu'il ne
s'enyvrera de sa vie.
Bien entendu, reprit le
mari, il fera comme
moyens je bois noins
je m'enyvre,buvons encore
ce coup-ci,&quonm'aille
querir le Notaire,
je veux quece repas-
cy soit le commencement
de la noce ,&C}
quelle dure huit jours.
Fermer
Résumé : LE CORRESPONDANT DE LA GUINGUETTE.
Le texte décrit les observations d'un correspondant sur les vendanges abondantes à Argenteuil, où un paysan a récolté quatorze muids de vin dans un demi-arpent de vignes. Cette abondance a conduit à une baisse du prix du vin, qui ne vaut désormais que trois fois son prix habituel à la guinguette. Le correspondant, présent dans diverses assemblées de la banlieue parisienne, rapporte des intrigues et des secrets des artisans, des bourgeois et des grandes maisons. Une anecdote notable concerne une revendeuse et le valet d'un médecin discutant de la petite vérole. La revendeuse se réjouit de la fin de l'épidémie, tandis que le valet s'en afflige pour son maître. La revendeuse explique que les femmes craignent la petite vérole et évitent les dentelles, ce à quoi le valet répond que le mauvais air peut se trouver dans les vêtements et les perruques. Une jeune bourgeoise, craignant la petite vérole, refuse de voir un médecin de peur qu'il ne lui transmette la maladie. Elle le fait déshabiller et le médecin, déguisé en servante, est attaqué par la belle-mère de la bourgeoise, qui le confond avec la servante malade. La scène se termine par une dispute et un déguisement réciproque. Le texte mentionne également un voyageur chinois qui parle des médecins de son pays, capables de transmettre la petite vérole. Un auteur du Pont-Neuf intervient ensuite avec une chanson burlesque sur un officier et une jeune femme. Une autre histoire concerne un jeune homme ivre retrouvé dans un égout, chantant des airs de Lambert. Sa famille et son rival discutent de son mariage avec une jeune femme. La fille choisit finalement l'ivrogne, préférant un homme honnête à un traître. Le père, un amateur de vin, conclut que l'ivrognerie est pardonnable, mais la trahison ne l'est pas.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
28
p. 113-118
« qu'hier ma femme est morte, [...] »
Début :
qu'hier ma femme est morte, [...]
Mots clefs :
Carillon, Femme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « qu'hier ma femme est morte, [...] »
qu'hier ma femme est
morte,
Le temps n'assoiblitpoint
une douleursiforte,
Elle redoubleace lugubre
fin.
Bony ban, bon.
Pour égayer le bon, ban,
bon,
1 Faisons un autre caril-
'.J Ion"
Carillon duverre,
kliffNa pinte&du flacon:
La pauvre femme elle efl
enterre,
Je l'aimoistant, buvons
pour elle en carillon,
Choquons le verre en cavillon
,
Endoublecarillon.
Tirez, du bon vin, bon,
bien bon,bin bon.
Exerçons - nOUJ su,r ce
jambon,
Ce saucisson n'est-il pas
bien bon,bien bon, bin bon.
Hé tâtons donc de ce dindon,
dindon, din,dan,
aon,din,dan,don, 1 ¿ill,alln,don,
Ma femme elîen terre,
bon,
Ah qu'ilestbon ce carillon.
2. Cou plet.
Bon, ban, bon,
Que ce lugubre jon m'afflige,
bonban, bon.
J'entendoischez moy sur
ceton
Gronder en faux bourdon
la pauvre Mathurine,
Quand pour avoir été
tropgaychez, ma voisine
J'en revenois plustriste à
la maison
Bon,ban,bon.
Elle egayoit son faux
bourdon
Eny mêlantun carillon,
Carillon de femme,
De jalouse, de Démon;
Pour lui laisserchantersa
£Amc Jem'endormois, maiselle
-
prenoit un bâton
Pourme donner du reveillon
En double carillon
, En doublecarillon.
Moy qui fuis bon, bons,
bon, bien bon,
bin bon,
Je souffrois comme un
rurAl mouton
Jusq'uau bâton, fuis-je
pas bti&bon,, bien
hQn) binbon?
Que leCiellui sasse pardon,
, Din9 don, din, dan, don,
Din,dan, don, din, dan,
don :
Mafemme efi en terre,
bon,
Elle afinison carillon.
On donnera au mois
prochain la chanson du
Tabac.
morte,
Le temps n'assoiblitpoint
une douleursiforte,
Elle redoubleace lugubre
fin.
Bony ban, bon.
Pour égayer le bon, ban,
bon,
1 Faisons un autre caril-
'.J Ion"
Carillon duverre,
kliffNa pinte&du flacon:
La pauvre femme elle efl
enterre,
Je l'aimoistant, buvons
pour elle en carillon,
Choquons le verre en cavillon
,
Endoublecarillon.
Tirez, du bon vin, bon,
bien bon,bin bon.
Exerçons - nOUJ su,r ce
jambon,
Ce saucisson n'est-il pas
bien bon,bien bon, bin bon.
Hé tâtons donc de ce dindon,
dindon, din,dan,
aon,din,dan,don, 1 ¿ill,alln,don,
Ma femme elîen terre,
bon,
Ah qu'ilestbon ce carillon.
2. Cou plet.
Bon, ban, bon,
Que ce lugubre jon m'afflige,
bonban, bon.
J'entendoischez moy sur
ceton
Gronder en faux bourdon
la pauvre Mathurine,
Quand pour avoir été
tropgaychez, ma voisine
J'en revenois plustriste à
la maison
Bon,ban,bon.
Elle egayoit son faux
bourdon
Eny mêlantun carillon,
Carillon de femme,
De jalouse, de Démon;
Pour lui laisserchantersa
£Amc Jem'endormois, maiselle
-
prenoit un bâton
Pourme donner du reveillon
En double carillon
, En doublecarillon.
Moy qui fuis bon, bons,
bon, bien bon,
bin bon,
Je souffrois comme un
rurAl mouton
Jusq'uau bâton, fuis-je
pas bti&bon,, bien
hQn) binbon?
Que leCiellui sasse pardon,
, Din9 don, din, dan, don,
Din,dan, don, din, dan,
don :
Mafemme efi en terre,
bon,
Elle afinison carillon.
On donnera au mois
prochain la chanson du
Tabac.
Fermer
Résumé : « qu'hier ma femme est morte, [...] »
Le texte décrit la douleur intense du narrateur suite à la mort de sa femme. Sa tristesse persiste et il évoque l'enterrement ainsi que son amour pour elle. Pour tenter de surmonter sa peine, il se tourne vers la nourriture et l'alcool, savourant des mets comme le jambon, le saucisson et le dindon. Il se remémore également une dispute avec sa voisine Mathurine, qui le frappait avec un bâton, mais se décrit malgré tout comme une personne bonne et souffrante. Le narrateur demande pardon pour ses erreurs passées et répète que sa femme est en terre, tout en évoquant le 'carillon'. La chanson se conclut par l'annonce de la publication prochaine de la 'chanson du Tabac'.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
29
p. 49-97
Discours nouveau sur l'origine, la Genealogie, & la Maison de Montmorency.
Début :
Tout le monde est persuadé de l'antiquité de l'illustre [...]
Mots clefs :
Généalogie, Maison de Montmorency, Noces, Origine, Alliances, France, Angleterre, Duc, Comte, Roi, Femme, Duchesse, Empereur, Branches, Armes, Mémoire, Paris, Royaume, Europe, Occident, Église, Guerre, Honneur, Seigneurs de Montmorency
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Discours nouveau sur l'origine, la Genealogie, & la Maison de Montmorency.
Discours nouveausur ïoriginey
1-t Genealogie, &la mal4
son de Montmorency. -% Tout le monde est persuadédel'antiquité
de l'illustre
Maison de Montmorency,&
personne ne
doute qu'elle ne soit une
des plus anciennes du
Royaume , la qualité de
premiersBarons Chrétiens
en France, avec lecry de
Guerre (Dieu aide au premier
Chrestien ) en marque la
grande antiquité. Mais la
révolution des siecles passez
a fait perdre les vieux
Titres
,
la negligence des
Historiens en dérobent
la memoire, & il est mal
aisé de sçavoir la verité de
son origine.
Celuy auquel nous avons
obligation de la connoissance
de cette Maison est
le fameux André Duchesne
qui par ses soins nous a
laisse dans un gros volume
toute sa posterité depuis
Bouchard I. qui vivoit en jj -' 954. maisil ne s'est pas embarrassé
de rapporter ceux
qui l'ont precedé
,
n'en
:t
ayant point trouvé de
preuves certaines; il rapporte
feulement ce que
d'anciens Autheurs ont dit
des premiers Seigneursde
Montmorency.
Ildit qu'il se trouve dans lapartiedes Gaules qu'on
appelle France deux insignes
commencemens de
conversion ; la premiere
par saint Denis premier
Evesque de Paris, qui a1 procuré la conversion des Gauloisla seconde saint par Remy, Archevesque
de Paris, qui convertit les
François; ces deux conversions
sont cause de deux
opinions touchant l'Autheur
d'une si nobleextraétion.
La premiere
, que LisbiusChevalierdune
tresgrande
Noblesse & d'autorité
parmy les Parisiens
estoit Seigneur de Mont-,
morency proche de cette
Ville, & fut le premier des
Gaulois qui embrassa la
Religion Chrestienne à la
prédication de saint Denis
vers l'an centième de nostre
Redemption, supposé
que ce fut saint Denis
l'Areopagite qui avoir esté
converty par saint Paul
Apostre : mais si l'on fuie
le sentiment de Gregoire
de Tours qui rapporte l'arrivée
de saint Denis dans
les Gaules sousle Coniulac
de Decius & de Gratus, la
conversion de Lisbius ne
pourroit estre que vers l'an
tJ3*
La seconde opinion qui
est de Robert Cenal, Evesque
d'Avranches, au premier
Livre de ses Remarques
Gau loises, & de Claude
Fauchée, au second Livre
de ses AntiquitézFrançoisesdisent
i que ce luy
qui a donné origine à la
Maison de Montmorency
nefutpas lefameux Gaulois
Lisbius,maisun Grand
Baron François nomme
Lisoie (lequel quand Clovis
premier Roy Chrestien
de France, fut baptisé par
saint Remy à Rheims en
499. ) fut le premier des
Seigneurs de sa suite
,
qui
se jetta dans la Cuve des
Fonds après luy
, en memoire
dequoy ses descendansmasles
ontestéhonorez
du titre de premiers
Barons Chrestiens deFrance
,
& ont tousjours eu depuis
pour cry de Guerre ,
Dieu aide au premier Chressien.
Quoy qu'il en soit, on
ne peut douter que les
deux qualitez qui ont tousjours
esté dans cetts illustre
Maison
,
de premier
Chrestien
, & de premier
Baron Chrestien en France,
n'ayent une origine
tres ancienne, &tr.--s illustre,
qui marque que les
anciens Seigneurs de
Montmorency eftoienc
des plus puissants du Royaume
: mais comme la
succession depuis Lisbius,
ou de Lisoie,n'apû se conserver
jusques à nous ,
il
faut s'en tenir à ce que
nous avons de plus asseuré,
& suivre ce qu'en a efcric
Duchesne auquel je renvoye
le Lecteur, qui commence
l'histoire de cette
Maison à Bouchard premier
, comme j'ay dit cydevant,
& quinous a donné
la suite desa posterité,
qui est rapportée dans la
Carte Chronologique de
cette Maison
, par MonsieurChevillard
qui donne
à ce Bouchard premier
un pere , un ayeul,
& un bisayeul
, que Duchesne
ne rapporte pas
mais les ayant trouvez
dans un autheur
)
il les a
rapportez pour faire connoistre
les alliances illustres
qu'ils avoient contractées,
puisque Jean Seigneur
de Montmorency pere de
Bouchard premier, qui vivoit
en 940. avoit épousé
Jeanne fille de Berenger
Comte de Beauvais, fils
d'AdolpheComte de Vermandois
, Everard Sei- j
gneur de Montmorency,
qui vivoit en 892. pere de
Jean & ayeul de Bouchard
premier, épousa Brunelle
fille deGaultier Comte de
Namur, & Leuto ou Leutard
Seigneur de Montmorency
qui vivoit en 845.
avoir épousé Everarde fille
d'un Comte de Ponchieu,
ce Leuto estoit pere d'Everard
& bisayeul de Bouchard
premier, c'est à luyqu'il
commence cet arbre
genealogique, afin defaire
connoistre les trois divers
changements qu'il y
a eus dans les Armes de la
Maison de Montmorency.
Ceux de cette Maison
avoient pris d'abord pour
leurs Armes, comme premiers
Chrestiens, d'or à la
croix de gueules;Bouchard
premier la cantonna de
quatre aiglettes ou allerions
d'azur, pour conservet
la memoire de quatre
Enseignes Impériales prises
à la victoire qu'il remporta
sur l'armée de tEmpereur
Othon II. Matthieu
II. dit le Grand, augmenta
les quatre allerions
de douze autres, en mémoire
de douze autres Enfeignes
Imperiales qui furent
prises à la bataille de
Bouvines sur l'Empereur
OthonIV. en1214 Ainsi
depuis ce temps- là les Seigneurs
de Montmorency
ont tousjours porté d'or à
la croix de gueules, cantonnée
de seize allerions
d'azur; & comme cette
Maison a formé quantité
de branches, ils ont brifé
leurs Armes differemment,
comme on le voit dans la
Carte genealogique, mais
à present comme labranche
aisnéeest éteinteenla
personne de Philippe de
Moutmorency Seigneur
de Nivelle, ôc Comte de
Horne décapité en 1^8.
auquel la branche de Fosfeux
a succedéàl'aisnesse,
toutes les autres branches
des Seigneurs de certe
Maison ont quitté leurs
brisures, & ont retenu les
Armes pleinesqu'ils portent
presentement.
La Maison de Montmorency
s'est separée en
quantité de branches, il y
en a eu plusieurs anciennes
qui font éteintes, mais
elle a conservé son nom
jusqu'à aujourd'huy, par la
succession de la branche
aisnée,dans plusieurs branches
qui subsistent,& quoy
qu'il paroisse de grandes
branches sorties de Mathieu
II. dit le Grand, Seigneur
de Montmorency
il n'y , a eu que la posterité
de son filsaisné Bouc hard
VI. qui ait retenule nom
de Montmorency, parce
que ion fils cadet Guyde
Montmorency fut Seigneur
de Laval, qui comme
heritier desa mereEme
de Laval, sortie d'une tres
noble & tres illustre Maison,
en atransmis le nom
à ses Descendans qui le retiennent
encore aujourd'huy,
ayant retenu les Armes
de Montmorency
,
la
Croix chargée de cinq coquilles
d'argent pour brisure,
comme cadets de sa
Maison.
Quant aux honneurs de
cette Maison, on ne peut
disconvenir qu'elle est des
plus illustrées
, tant dans
les alliances qu'ils ont contractées,
que dans les charges
qu'ils ont possedées,
les honneursqu'ils onteus
par leurs alliances, les font
toucher de près à tout ce
qu'il y a eu de Testes couronnées
dans l'Europe, &
pour le faire connoistre il
faut distinguer ses alliances
en trois manieres. Premierement
,
dans son ancienneté
: Secondement,
depuis
depuis la separation de ses
deux Branches, les Alliances
que celle de la Branche
de Montmorency a contractées
:
Troisiémement,
celle que la Branche de Laval
aeuës. Premierement, les Alliances
qu'ils ont eues anciennement
sont trcs considerables
puisque la premiere
qui estrapportée par
Duchesneestl'épouse qu'il
donne à Bouchard I.Elle
se nommoit Hildegarde,
& estoit fille de Thibaud I.
Comte de Chartres & de
de Bipis,ôc de Ledegarde
de Vermandois. Elle avoit
pour frere Eudes I. Comte
de Chartres & de Blois,
pere de Eudes II. Comte
de Champagne, duquel
sont forcis tous les Comtes
de Champagne; & pour
soeur Emme,femme de
GuillaumeIII. Duc de
Guyenne
, mere de Guillaume
IV. Ducde Guyenne
,
élu Roy d'Italie
, &
Empereur des Romains
duquel sont desçendus les,
Ducs deGuyenne,&Agnés
femme de l'Empereur
Henry III.
-
Hildegarde avoit pour
alliances du costé de sa
mere Ledgarde de Vermandois,
qui estoit fille de
Herbert II. Comte de Vermandois,&
d'une soeur de
Hugues le Grand, Duc de
France
,
& Comte de Paris
, pere du Roy Hugues
Capet; & aussi soeur d'Emme
,
Reine de France,
femme de Raoul, Duc de
Bourgogne, & Roy de
France, si bien qu'elle estoit
cousine du second au
troisiéme degré du Roy
Hugues Capec
,
chef de la
n'oineme Race des Rois
de France qui subsiste aujourd'huy.
Mathieu I. Seigneur de
Montmorency, Connestable
de France, épousa Aline
,
fille de Henry I. Roy
d'Angleterre, &en fecondes
nôces il épousa Alix de
Savoye
, veuve du Roy
Loüis VI. dit le Gros, mere
duRoy Loüis le Jeune, si
bien qu'il avoit l'honneur
d'estre beaupere du Roy
pour lors regnant.
BouchardV.s'alliaavec
Laurence, fille de Baudoüin,
Comte deHainaut,
descendu par les Comtes
de Flandres, de l'Empereur
Charlemagne; elle
estoit tante de BaudoüinV.
Comte de Flandres
, &
Empereur de Constantinople
,
d'Isabeau de Hainaut
,
Epouse du Roy de
France Philippe-Auguste,
& d'Ioland de Hainaut
Impératrice de Constanti-,
nople, femme de Pierre
de Courtenay, auquel elle
porta la Couronne
@
Imperiale.
Matthieu II. avoit épouse
en premières noces Gertrude
de Néelle
,
fille de Thomas Chastelain de ,
Bruges en Flandres
, &
d'une soeur d'Yves, Comte
de Soissons
,
Seigneur de
Néelle.C'estde cetteDame
quetoute la Maison de
Montmorency d'aujourd'huy
descend, parce que
Matthieu II épousa en secondes
noces Emme de
Laval qui luy donna pour
fils Guy de Montmorency,
Seigneur de Laval, comme
jelediray cy-aprés ; cette
Dame estoit soeur aisnée
d'Isabeau de Laval, femme
de Bouchard VI.Seigneur
de Montmorency, fils aisné
du premier lit de Mathieu
IL ainsi l'on peut dire
que dans la separation des
deux branches de Montmorency,
& de Laval, ils
ont les mesmes alliances,
puisque par les mariages
de ces deux Dames de la
Maison de Laval,ils se
trouvoient alliez des Maisons
de France ,
d'Angleterre,
d'Ecosse, de Castille,
des Comtes deThoulouse,&
de quantité d'autres
Maisons tres- considerables.
Secondement
,
les alliances
que la Maison de
Montmorency a contractéesdepuis
sa separation
d'avec la branche de Laval,
sont celles que Mathieu
III. contracta avec
Jeanne de Brienne fille de
Jean Roy de Jerusalem,
qui estoit fille de Henry
Comte de Champagne
Roy de Jerusalem. Cette
alliance leur en donna de
nouvelles avec la Maison
de France,puisque Henry
Comte
Comte de Champagne
Roy de Jerusalem
,
avoit
pour mere Marie de France
fille du Roy Loüis le
Jeune, avec les Roys de
Navarre de la Maison de
Champagne
, & avec les
Roys de Jerusalem & de
Chypre, de la Maison de
Lefignen.
Mathieu IV.ditle Grand,
Seigneur de Montmorency
,
fils de Mathieu III.
s'allia avec Marie de
Dreux Princesse du sang
de France, fille de Robert
IV. Comte de Dreux,
qui avoit pour quatriéme
ayeul Robert de France
Comte de Dreux fils du
Roy Loiiis le Gros. D'ailleurs
elle estoit sa parente
par trois endroits,d'abord
au quatriéme degré du
costé maternel par laMaison
de Craon , parce que
Maurice Seigneur de
Craon fut pere de Havoise
de Craon,femme de Guy
VI. Seigneur de Laval, qui
estoit pere d'Isabeau de Laval
mar iée à Bouchard VI.
Seigneur de Montmorency
ayeul de MathieuIV.
Et d'Amaury de Craon,
pere de Jeanne de Craon
femme de Jean Comte de
Montfort ayeulle maternelle
de ladite Dame Marie
de Dreux, par la Maison
de Montfort. Elle estoit
sa parente du quatriéme
au cinquiémedegré,
& par celle de Coucy du
cinquiéme au sixiéme.
Ce ne seroit jamais fait
si on vouloit particularifcr
toutes les alliances les unes
aprés les autres, on se renferme
aux trois recentes; sa
premiereest celle queHenry
Duc de Montmorency
II. du nom,Pair, Marechal
& Amiral de France,
contractaavec Marie Felice
des Ursins en 1612 par
l'entremise du Roy Louis
XIII. & de la Reine Marie
de Medicis sa mere 3,
pour lorsRegente du Royaume
)
qui estoit sa parente
du deuxiéme au troisiéme
degré, puisque la
Reine avoir pour pere
François deMedicisGrand
Duc de Toscane
,
qui estoit
frere d'Elisabeth de
Medicis femme de Paul
des Ursins Duc de Bracciano,
ayeul de Madame la
Duchesse de Montmorency
: ainsil'on peut voir par
cette alliance, l'estime que
le Roy Louis XIII. d'heureuse
memoire,faifoic de
cetteMaison,puisqu'il faisoitépouserà
Monsieur le
Duc de Montmorency sa
parenteau troisiéme degré.
La féconde alliance des
trois ausquelles on s'est retranché
,
est celle de Charlote
Marguerite de Montmorency
,soeur & heritiere
de HenryII. Duc de
Montmorency mort sans
posterité
,
laquelle épousa
en 1609. Henry de Bourbon
II. du nom Prince de
Condé. Cette Princesse
aprés la , mort de son frere
, herita du Duché de
Montmorency, & de plusieurs
autres biens qui sont
entrez parcette alliance
dans laMaison de Condé.
La troisiéme alliance est
celle que fit François Henry
de Montmorency Duc
de Piney -
Luxembourg,
forti de la branche de Bouteville,
quiépousaen 1661.
Magdelaine- Charlotte-
Bonne-Therese de Clermont
Duchesse de Piney-
Luxembourg,fille de Charles-
Henry de C lermont-
Tonnerre, & de Marie de
Luxembourg Duchesse de
Piney
,
qui se défit de sa
Duché en mariant sa fille, àcondition que son époux
porteroit le nom & les Armes
de Luxembourg
,
luy
transmettant le droit de sa
Duché femelle, afin de
conserver le nom de cette
illustre Maison, qui a donné
plusieurs Empereurs
des Romains, des Roys de
Boheme, des Reines de
France, & à d'autres Couronnes
de l'Europe.
Ayant cy-dessus distingué
les alliances de la Maison
de Montmorency en
trois manieres. Premierement
, dans son commencement.
Secondement, depuis la separation de ses
deux grandes branches, &
en troisiéme lieu, en celle
que la branche de Laval a
euë depuis sa separation
d'avec celle de Montmorency.
J'en rapporte quatre
qui sont d'une tresgrande
îllustration. La premiereest
celle que Guy X.
Comte de Laval contracta
en 1347. avec Beatrix
fille d'Artus Duc de Bretagne
, &dont l'arriere petite
filleIsabeau de Laval
épousa Loüis de Bourbon
Comte de Vendôme. C'est
cette seconde alliance qui
doit aujourd'huy faire plus
de plaisir à la Maison de
Montmorency; puisque
c'est de cette Isabeau de
Laval que descend toute la
Maison Royalle de Bourbon,
estant la sixémeayeulle
paternelle de nostre
grand Monarque Loüis
XIV. à present regnant;
qui voit en cette presente
année 1711. son Throfne
affermi dans sa Maison
pour plusieursannées par
la naissance de ses arriere
petits fils Monseigneur le
Duc de Bretagne, &Monseigneur
le Duc d'Anjou,
&par cette alliance toutes
les Testes couronnées de
l'Europe qui regnent aujourd'huy
,
sont alliéesà la
Maison de Montmorency,
La troisiéme alliance
qui fait encore honneur à
cette Maison, c'estdevoir
René d'Anjou Roy de Na",
ples & de Jerusalem
,
qui
épousa Jeanne de Laval en
fecondes noces, mais cette
Reine n'en ayant point eu
d'enfans ,il n'est resté à sa
famille que le plaisir de
s'en souvenir.
La quatriéme & demiere
alliance est celle de
Charlotte d'Arragon fille
de Federic d'Arragon Roy
deNaples, qui fut femme
de Guy XVI. Comte de
Laval; ils eurent plusieurs
enfans, entre autres deux
filles, dont l'aisnée Catherine
de Laval épousa Claude
Sire de Rieux,qui porta
dans la Maison deColigny
le Comté de Laval,
qui a présl'excinction de
cette branche,est tombé
dans celle de sa soeur cadette
Anne de Laval qui
épousa François de la
Tremoille Vicomte de
Thouars,dont est descendu
Monsieur le Duc de la
Tremoille qui possedeaujourd'huy
le Comté de Laval,&
quiàcause de cette
alliance,faitses protcftations
à tous les Traitez de
Paix
,
où il envoye une
personne pour le reprefen"-
ccr , prétendant au Royaume
de Naples comme
heritier d'Anne de Laval
sa quatriéme ayeulle.
-
Sans s'attacher à toutes
les alliances souveraines
de cette illustre Maison,
je diray qu'il y en a quantité
d'autres tres conGderablesquiluy
sont alliées,
& le grand nombre de
Maisons qui y ont pris des
femmes, tient à honneur
d'en estre descendu
,
& se
font un plaisir d'arborer les;
Armes de Montmorency
dansleursalliances.
L'on voit parmy les 1
Grands Officiers du Royaume
de France plus de
Seigneurs de laMaison de
Montmorency que d'aucuneautreMaisons
l'on y
compte deux grands Senéchaux,
six Connestables,&
un Connestable d'Hibcrnie,
neufMaréchaux,quatre
Grands Amiraux, trois
Grands Maistres de la
Maison du Roy, trois
Grands Chambellans,deux
Grands Bouteillers ou Eschansons,
& deux Grands
Pannetiers.
Plusieurs Connestables,
& autres Grands Officiers
de France, sont sortis de
cette Maison tres illustre,
ouenontépousédesfilles,
outre que cette Maison a
aussi produit plusieursDucs
&DuchelTes.
Quoy que la vertu & la
Religion ayent tousjours
esté le partage des Seigneurs
de Montmorency
neanmoins l'on , en voit
tres peu qui ayent estérevestus
de Dignitez Ecclesiastiques;
l'on en voitcependant
un Archevesque
Duc de Reims, des Evesques
d'Orleans, & peu
d'autres.
ilsontencore l'honneur
d'avoir un Saint reconnu
par l'Eglise,donton revere
la memoire aux Vaux
de Cernay enBeauce,c'est
saint Thibaud de Mont-
-
morency Seigneur deMarly,
fils de Mathieu premier,
&
dAline d'Angleterre, lequel
se croisa en 1173. pour
le voyage de la Terre sainte.
A son retour il se fit
Religieux de l'Ordre de
Cisteaux, en l'Abbaye du
Val, puis ilfut Abbé des
Vaux de Cernay à quatre
lieuës de Versailles, entre
Chevreuse &: Ramboüillet,
où il mourut saintementvers
l'an 1189.
Enfin tant de grandeur
dans une Maisonfaitassez
connoistre que la valeur a
esté hereditaire dans l'âme
des Seigneurs de Montmorency,
& leur a tait meriter
tous ces honneurs,
pour avoir tousjours refpandu
leur fang pour la
deffensede leurs Roys, &
de leur patrie, s'estant tousjours
trouvez à la teste des
Armées qu'ils commandoient
en chef, où ils ont
fait paroistre leur courage
avec éclat au milieu des
plus grands perils.
Je n'en veux point un
plus grand exemple que
celuy d'Anne de Montmorency
Duc, Pair, Marechal
,
Connestable
, k,
Fi
Grand Maistre de France,
lequel aprèsavoirblanchi
fous le harnois militaire,
pour la deffenseduRoy,
& de la patrie, remporta
dans le tombeau la gloire
d'estre mort au lit d' honneur
,
puisque commandant
l'Armée Royalle à la
Bataille de saint Denis, il
y receut huit coups mortels
,
dont il mourut deux
jours aprés en son Hostel
de Montmorency à Paris,
estant âgé de prés de quatre
vingt ans, comblant
par ce moyen les derniers
jours de sa vie d'une fin
tres glorieuse, a prés avoir
servy cinq Roys, & après
avoir passé par tous les degrez
d'honneur, & s'estre
trouve à huitBatailles, en
ayant commandé quatre
en chef; aussi le Roy Charles
1X. voulant honorer la
memoire de ce grand Chef
de Guerre
,
ordonna que
sa Pompe funebre fust faite
en l'Eglise de Nostreme
de Paris,avec toute la
magnificencepossible, où
toutes les Cours souveraines
assisterent par ordre du
Roy. De là son corps fut
porté en l'Eglise de saint
Martin de Montmorency,
& son coeur en celle des
Celestins de Paris, où il
futmis dans un Caveau,
proche de celuy du Roy
HenryII. Il estoit bien
juste qu'un coeur quiavoit
esté aimé de son Prince,
& qui avoit eu part à ses
plus im portantes affaires,
fust après son trépas inhumé
proche de celuy qui
luy avoit fait tant d'honneur
durant sa vie,
Mr Chevillard vient de
mettre au jour une Carte
qui a pour Titre: Succession
Chronologique des Empereurs,
&des Impératrices d'Occident,
depuis Charlemagnejusqu'à
present.
On n'entreprend point
de rapporter dans cette
Carte les Empererus Romains,
ni les Empereurs
d'Orient, on s'est borné
à rapporter la Chronologie
des Empereurs, & des
Imperatrices d'Occident,
qui sont ceux qui ont regnéen
Europe depuis l'an
800. On commence par
Charlemagne que l'erreur
commune fait le restaurateur
de l'Empired'Occident
, quoyqu'il soit vray
qu'il estoitEmpereur avant
qu'il cust eHé reconnu tel
par les Romains estantEmpereur
par sa feule qualité
de Roy des François, l'Empire
d'Occident ou du
moins celuy des Gaules
ayant este cedé à Clovis en
508. & confirmé à ses petitsfils
par l'Empereur Justinien.
Il eftvrayque depuis
l'an875. on n'a reconnu
pour Empereurs que
ceux qui ont esté reconnus
tels par les Papes, que mesme
les Rois de Germanie;
& d'autres qui ont esté couronnezEmpereurs,
n'ayant
priscetitre, du moins jusqu'ausiecle
dernier, qu'après
ce couronnement, se
contentant, jusqu'à cette
ceremonie
,
de celuy de
Roy desR omains ou d'Empereurélu.
On met neanmoins
dans cette Carte
ceux que l'erreur publique
reconnoist pour Empereurs
ou qui ont ~estéélus
im Empereurs,
Empereurs
, par des partis,
pour les opposer à ceux
qui avoient esté légitimément
élûs,ilssont distinguez
par des Couronnes
differentes.
1-t Genealogie, &la mal4
son de Montmorency. -% Tout le monde est persuadédel'antiquité
de l'illustre
Maison de Montmorency,&
personne ne
doute qu'elle ne soit une
des plus anciennes du
Royaume , la qualité de
premiersBarons Chrétiens
en France, avec lecry de
Guerre (Dieu aide au premier
Chrestien ) en marque la
grande antiquité. Mais la
révolution des siecles passez
a fait perdre les vieux
Titres
,
la negligence des
Historiens en dérobent
la memoire, & il est mal
aisé de sçavoir la verité de
son origine.
Celuy auquel nous avons
obligation de la connoissance
de cette Maison est
le fameux André Duchesne
qui par ses soins nous a
laisse dans un gros volume
toute sa posterité depuis
Bouchard I. qui vivoit en jj -' 954. maisil ne s'est pas embarrassé
de rapporter ceux
qui l'ont precedé
,
n'en
:t
ayant point trouvé de
preuves certaines; il rapporte
feulement ce que
d'anciens Autheurs ont dit
des premiers Seigneursde
Montmorency.
Ildit qu'il se trouve dans lapartiedes Gaules qu'on
appelle France deux insignes
commencemens de
conversion ; la premiere
par saint Denis premier
Evesque de Paris, qui a1 procuré la conversion des Gauloisla seconde saint par Remy, Archevesque
de Paris, qui convertit les
François; ces deux conversions
sont cause de deux
opinions touchant l'Autheur
d'une si nobleextraétion.
La premiere
, que LisbiusChevalierdune
tresgrande
Noblesse & d'autorité
parmy les Parisiens
estoit Seigneur de Mont-,
morency proche de cette
Ville, & fut le premier des
Gaulois qui embrassa la
Religion Chrestienne à la
prédication de saint Denis
vers l'an centième de nostre
Redemption, supposé
que ce fut saint Denis
l'Areopagite qui avoir esté
converty par saint Paul
Apostre : mais si l'on fuie
le sentiment de Gregoire
de Tours qui rapporte l'arrivée
de saint Denis dans
les Gaules sousle Coniulac
de Decius & de Gratus, la
conversion de Lisbius ne
pourroit estre que vers l'an
tJ3*
La seconde opinion qui
est de Robert Cenal, Evesque
d'Avranches, au premier
Livre de ses Remarques
Gau loises, & de Claude
Fauchée, au second Livre
de ses AntiquitézFrançoisesdisent
i que ce luy
qui a donné origine à la
Maison de Montmorency
nefutpas lefameux Gaulois
Lisbius,maisun Grand
Baron François nomme
Lisoie (lequel quand Clovis
premier Roy Chrestien
de France, fut baptisé par
saint Remy à Rheims en
499. ) fut le premier des
Seigneurs de sa suite
,
qui
se jetta dans la Cuve des
Fonds après luy
, en memoire
dequoy ses descendansmasles
ontestéhonorez
du titre de premiers
Barons Chrestiens deFrance
,
& ont tousjours eu depuis
pour cry de Guerre ,
Dieu aide au premier Chressien.
Quoy qu'il en soit, on
ne peut douter que les
deux qualitez qui ont tousjours
esté dans cetts illustre
Maison
,
de premier
Chrestien
, & de premier
Baron Chrestien en France,
n'ayent une origine
tres ancienne, &tr.--s illustre,
qui marque que les
anciens Seigneurs de
Montmorency eftoienc
des plus puissants du Royaume
: mais comme la
succession depuis Lisbius,
ou de Lisoie,n'apû se conserver
jusques à nous ,
il
faut s'en tenir à ce que
nous avons de plus asseuré,
& suivre ce qu'en a efcric
Duchesne auquel je renvoye
le Lecteur, qui commence
l'histoire de cette
Maison à Bouchard premier
, comme j'ay dit cydevant,
& quinous a donné
la suite desa posterité,
qui est rapportée dans la
Carte Chronologique de
cette Maison
, par MonsieurChevillard
qui donne
à ce Bouchard premier
un pere , un ayeul,
& un bisayeul
, que Duchesne
ne rapporte pas
mais les ayant trouvez
dans un autheur
)
il les a
rapportez pour faire connoistre
les alliances illustres
qu'ils avoient contractées,
puisque Jean Seigneur
de Montmorency pere de
Bouchard premier, qui vivoit
en 940. avoit épousé
Jeanne fille de Berenger
Comte de Beauvais, fils
d'AdolpheComte de Vermandois
, Everard Sei- j
gneur de Montmorency,
qui vivoit en 892. pere de
Jean & ayeul de Bouchard
premier, épousa Brunelle
fille deGaultier Comte de
Namur, & Leuto ou Leutard
Seigneur de Montmorency
qui vivoit en 845.
avoir épousé Everarde fille
d'un Comte de Ponchieu,
ce Leuto estoit pere d'Everard
& bisayeul de Bouchard
premier, c'est à luyqu'il
commence cet arbre
genealogique, afin defaire
connoistre les trois divers
changements qu'il y
a eus dans les Armes de la
Maison de Montmorency.
Ceux de cette Maison
avoient pris d'abord pour
leurs Armes, comme premiers
Chrestiens, d'or à la
croix de gueules;Bouchard
premier la cantonna de
quatre aiglettes ou allerions
d'azur, pour conservet
la memoire de quatre
Enseignes Impériales prises
à la victoire qu'il remporta
sur l'armée de tEmpereur
Othon II. Matthieu
II. dit le Grand, augmenta
les quatre allerions
de douze autres, en mémoire
de douze autres Enfeignes
Imperiales qui furent
prises à la bataille de
Bouvines sur l'Empereur
OthonIV. en1214 Ainsi
depuis ce temps- là les Seigneurs
de Montmorency
ont tousjours porté d'or à
la croix de gueules, cantonnée
de seize allerions
d'azur; & comme cette
Maison a formé quantité
de branches, ils ont brifé
leurs Armes differemment,
comme on le voit dans la
Carte genealogique, mais
à present comme labranche
aisnéeest éteinteenla
personne de Philippe de
Moutmorency Seigneur
de Nivelle, ôc Comte de
Horne décapité en 1^8.
auquel la branche de Fosfeux
a succedéàl'aisnesse,
toutes les autres branches
des Seigneurs de certe
Maison ont quitté leurs
brisures, & ont retenu les
Armes pleinesqu'ils portent
presentement.
La Maison de Montmorency
s'est separée en
quantité de branches, il y
en a eu plusieurs anciennes
qui font éteintes, mais
elle a conservé son nom
jusqu'à aujourd'huy, par la
succession de la branche
aisnée,dans plusieurs branches
qui subsistent,& quoy
qu'il paroisse de grandes
branches sorties de Mathieu
II. dit le Grand, Seigneur
de Montmorency
il n'y , a eu que la posterité
de son filsaisné Bouc hard
VI. qui ait retenule nom
de Montmorency, parce
que ion fils cadet Guyde
Montmorency fut Seigneur
de Laval, qui comme
heritier desa mereEme
de Laval, sortie d'une tres
noble & tres illustre Maison,
en atransmis le nom
à ses Descendans qui le retiennent
encore aujourd'huy,
ayant retenu les Armes
de Montmorency
,
la
Croix chargée de cinq coquilles
d'argent pour brisure,
comme cadets de sa
Maison.
Quant aux honneurs de
cette Maison, on ne peut
disconvenir qu'elle est des
plus illustrées
, tant dans
les alliances qu'ils ont contractées,
que dans les charges
qu'ils ont possedées,
les honneursqu'ils onteus
par leurs alliances, les font
toucher de près à tout ce
qu'il y a eu de Testes couronnées
dans l'Europe, &
pour le faire connoistre il
faut distinguer ses alliances
en trois manieres. Premierement
,
dans son ancienneté
: Secondement,
depuis
depuis la separation de ses
deux Branches, les Alliances
que celle de la Branche
de Montmorency a contractées
:
Troisiémement,
celle que la Branche de Laval
aeuës. Premierement, les Alliances
qu'ils ont eues anciennement
sont trcs considerables
puisque la premiere
qui estrapportée par
Duchesneestl'épouse qu'il
donne à Bouchard I.Elle
se nommoit Hildegarde,
& estoit fille de Thibaud I.
Comte de Chartres & de
de Bipis,ôc de Ledegarde
de Vermandois. Elle avoit
pour frere Eudes I. Comte
de Chartres & de Blois,
pere de Eudes II. Comte
de Champagne, duquel
sont forcis tous les Comtes
de Champagne; & pour
soeur Emme,femme de
GuillaumeIII. Duc de
Guyenne
, mere de Guillaume
IV. Ducde Guyenne
,
élu Roy d'Italie
, &
Empereur des Romains
duquel sont desçendus les,
Ducs deGuyenne,&Agnés
femme de l'Empereur
Henry III.
-
Hildegarde avoit pour
alliances du costé de sa
mere Ledgarde de Vermandois,
qui estoit fille de
Herbert II. Comte de Vermandois,&
d'une soeur de
Hugues le Grand, Duc de
France
,
& Comte de Paris
, pere du Roy Hugues
Capet; & aussi soeur d'Emme
,
Reine de France,
femme de Raoul, Duc de
Bourgogne, & Roy de
France, si bien qu'elle estoit
cousine du second au
troisiéme degré du Roy
Hugues Capec
,
chef de la
n'oineme Race des Rois
de France qui subsiste aujourd'huy.
Mathieu I. Seigneur de
Montmorency, Connestable
de France, épousa Aline
,
fille de Henry I. Roy
d'Angleterre, &en fecondes
nôces il épousa Alix de
Savoye
, veuve du Roy
Loüis VI. dit le Gros, mere
duRoy Loüis le Jeune, si
bien qu'il avoit l'honneur
d'estre beaupere du Roy
pour lors regnant.
BouchardV.s'alliaavec
Laurence, fille de Baudoüin,
Comte deHainaut,
descendu par les Comtes
de Flandres, de l'Empereur
Charlemagne; elle
estoit tante de BaudoüinV.
Comte de Flandres
, &
Empereur de Constantinople
,
d'Isabeau de Hainaut
,
Epouse du Roy de
France Philippe-Auguste,
& d'Ioland de Hainaut
Impératrice de Constanti-,
nople, femme de Pierre
de Courtenay, auquel elle
porta la Couronne
@
Imperiale.
Matthieu II. avoit épouse
en premières noces Gertrude
de Néelle
,
fille de Thomas Chastelain de ,
Bruges en Flandres
, &
d'une soeur d'Yves, Comte
de Soissons
,
Seigneur de
Néelle.C'estde cetteDame
quetoute la Maison de
Montmorency d'aujourd'huy
descend, parce que
Matthieu II épousa en secondes
noces Emme de
Laval qui luy donna pour
fils Guy de Montmorency,
Seigneur de Laval, comme
jelediray cy-aprés ; cette
Dame estoit soeur aisnée
d'Isabeau de Laval, femme
de Bouchard VI.Seigneur
de Montmorency, fils aisné
du premier lit de Mathieu
IL ainsi l'on peut dire
que dans la separation des
deux branches de Montmorency,
& de Laval, ils
ont les mesmes alliances,
puisque par les mariages
de ces deux Dames de la
Maison de Laval,ils se
trouvoient alliez des Maisons
de France ,
d'Angleterre,
d'Ecosse, de Castille,
des Comtes deThoulouse,&
de quantité d'autres
Maisons tres- considerables.
Secondement
,
les alliances
que la Maison de
Montmorency a contractéesdepuis
sa separation
d'avec la branche de Laval,
sont celles que Mathieu
III. contracta avec
Jeanne de Brienne fille de
Jean Roy de Jerusalem,
qui estoit fille de Henry
Comte de Champagne
Roy de Jerusalem. Cette
alliance leur en donna de
nouvelles avec la Maison
de France,puisque Henry
Comte
Comte de Champagne
Roy de Jerusalem
,
avoit
pour mere Marie de France
fille du Roy Loüis le
Jeune, avec les Roys de
Navarre de la Maison de
Champagne
, & avec les
Roys de Jerusalem & de
Chypre, de la Maison de
Lefignen.
Mathieu IV.ditle Grand,
Seigneur de Montmorency
,
fils de Mathieu III.
s'allia avec Marie de
Dreux Princesse du sang
de France, fille de Robert
IV. Comte de Dreux,
qui avoit pour quatriéme
ayeul Robert de France
Comte de Dreux fils du
Roy Loiiis le Gros. D'ailleurs
elle estoit sa parente
par trois endroits,d'abord
au quatriéme degré du
costé maternel par laMaison
de Craon , parce que
Maurice Seigneur de
Craon fut pere de Havoise
de Craon,femme de Guy
VI. Seigneur de Laval, qui
estoit pere d'Isabeau de Laval
mar iée à Bouchard VI.
Seigneur de Montmorency
ayeul de MathieuIV.
Et d'Amaury de Craon,
pere de Jeanne de Craon
femme de Jean Comte de
Montfort ayeulle maternelle
de ladite Dame Marie
de Dreux, par la Maison
de Montfort. Elle estoit
sa parente du quatriéme
au cinquiémedegré,
& par celle de Coucy du
cinquiéme au sixiéme.
Ce ne seroit jamais fait
si on vouloit particularifcr
toutes les alliances les unes
aprés les autres, on se renferme
aux trois recentes; sa
premiereest celle queHenry
Duc de Montmorency
II. du nom,Pair, Marechal
& Amiral de France,
contractaavec Marie Felice
des Ursins en 1612 par
l'entremise du Roy Louis
XIII. & de la Reine Marie
de Medicis sa mere 3,
pour lorsRegente du Royaume
)
qui estoit sa parente
du deuxiéme au troisiéme
degré, puisque la
Reine avoir pour pere
François deMedicisGrand
Duc de Toscane
,
qui estoit
frere d'Elisabeth de
Medicis femme de Paul
des Ursins Duc de Bracciano,
ayeul de Madame la
Duchesse de Montmorency
: ainsil'on peut voir par
cette alliance, l'estime que
le Roy Louis XIII. d'heureuse
memoire,faifoic de
cetteMaison,puisqu'il faisoitépouserà
Monsieur le
Duc de Montmorency sa
parenteau troisiéme degré.
La féconde alliance des
trois ausquelles on s'est retranché
,
est celle de Charlote
Marguerite de Montmorency
,soeur & heritiere
de HenryII. Duc de
Montmorency mort sans
posterité
,
laquelle épousa
en 1609. Henry de Bourbon
II. du nom Prince de
Condé. Cette Princesse
aprés la , mort de son frere
, herita du Duché de
Montmorency, & de plusieurs
autres biens qui sont
entrez parcette alliance
dans laMaison de Condé.
La troisiéme alliance est
celle que fit François Henry
de Montmorency Duc
de Piney -
Luxembourg,
forti de la branche de Bouteville,
quiépousaen 1661.
Magdelaine- Charlotte-
Bonne-Therese de Clermont
Duchesse de Piney-
Luxembourg,fille de Charles-
Henry de C lermont-
Tonnerre, & de Marie de
Luxembourg Duchesse de
Piney
,
qui se défit de sa
Duché en mariant sa fille, àcondition que son époux
porteroit le nom & les Armes
de Luxembourg
,
luy
transmettant le droit de sa
Duché femelle, afin de
conserver le nom de cette
illustre Maison, qui a donné
plusieurs Empereurs
des Romains, des Roys de
Boheme, des Reines de
France, & à d'autres Couronnes
de l'Europe.
Ayant cy-dessus distingué
les alliances de la Maison
de Montmorency en
trois manieres. Premierement
, dans son commencement.
Secondement, depuis la separation de ses
deux grandes branches, &
en troisiéme lieu, en celle
que la branche de Laval a
euë depuis sa separation
d'avec celle de Montmorency.
J'en rapporte quatre
qui sont d'une tresgrande
îllustration. La premiereest
celle que Guy X.
Comte de Laval contracta
en 1347. avec Beatrix
fille d'Artus Duc de Bretagne
, &dont l'arriere petite
filleIsabeau de Laval
épousa Loüis de Bourbon
Comte de Vendôme. C'est
cette seconde alliance qui
doit aujourd'huy faire plus
de plaisir à la Maison de
Montmorency; puisque
c'est de cette Isabeau de
Laval que descend toute la
Maison Royalle de Bourbon,
estant la sixémeayeulle
paternelle de nostre
grand Monarque Loüis
XIV. à present regnant;
qui voit en cette presente
année 1711. son Throfne
affermi dans sa Maison
pour plusieursannées par
la naissance de ses arriere
petits fils Monseigneur le
Duc de Bretagne, &Monseigneur
le Duc d'Anjou,
&par cette alliance toutes
les Testes couronnées de
l'Europe qui regnent aujourd'huy
,
sont alliéesà la
Maison de Montmorency,
La troisiéme alliance
qui fait encore honneur à
cette Maison, c'estdevoir
René d'Anjou Roy de Na",
ples & de Jerusalem
,
qui
épousa Jeanne de Laval en
fecondes noces, mais cette
Reine n'en ayant point eu
d'enfans ,il n'est resté à sa
famille que le plaisir de
s'en souvenir.
La quatriéme & demiere
alliance est celle de
Charlotte d'Arragon fille
de Federic d'Arragon Roy
deNaples, qui fut femme
de Guy XVI. Comte de
Laval; ils eurent plusieurs
enfans, entre autres deux
filles, dont l'aisnée Catherine
de Laval épousa Claude
Sire de Rieux,qui porta
dans la Maison deColigny
le Comté de Laval,
qui a présl'excinction de
cette branche,est tombé
dans celle de sa soeur cadette
Anne de Laval qui
épousa François de la
Tremoille Vicomte de
Thouars,dont est descendu
Monsieur le Duc de la
Tremoille qui possedeaujourd'huy
le Comté de Laval,&
quiàcause de cette
alliance,faitses protcftations
à tous les Traitez de
Paix
,
où il envoye une
personne pour le reprefen"-
ccr , prétendant au Royaume
de Naples comme
heritier d'Anne de Laval
sa quatriéme ayeulle.
-
Sans s'attacher à toutes
les alliances souveraines
de cette illustre Maison,
je diray qu'il y en a quantité
d'autres tres conGderablesquiluy
sont alliées,
& le grand nombre de
Maisons qui y ont pris des
femmes, tient à honneur
d'en estre descendu
,
& se
font un plaisir d'arborer les;
Armes de Montmorency
dansleursalliances.
L'on voit parmy les 1
Grands Officiers du Royaume
de France plus de
Seigneurs de laMaison de
Montmorency que d'aucuneautreMaisons
l'on y
compte deux grands Senéchaux,
six Connestables,&
un Connestable d'Hibcrnie,
neufMaréchaux,quatre
Grands Amiraux, trois
Grands Maistres de la
Maison du Roy, trois
Grands Chambellans,deux
Grands Bouteillers ou Eschansons,
& deux Grands
Pannetiers.
Plusieurs Connestables,
& autres Grands Officiers
de France, sont sortis de
cette Maison tres illustre,
ouenontépousédesfilles,
outre que cette Maison a
aussi produit plusieursDucs
&DuchelTes.
Quoy que la vertu & la
Religion ayent tousjours
esté le partage des Seigneurs
de Montmorency
neanmoins l'on , en voit
tres peu qui ayent estérevestus
de Dignitez Ecclesiastiques;
l'on en voitcependant
un Archevesque
Duc de Reims, des Evesques
d'Orleans, & peu
d'autres.
ilsontencore l'honneur
d'avoir un Saint reconnu
par l'Eglise,donton revere
la memoire aux Vaux
de Cernay enBeauce,c'est
saint Thibaud de Mont-
-
morency Seigneur deMarly,
fils de Mathieu premier,
&
dAline d'Angleterre, lequel
se croisa en 1173. pour
le voyage de la Terre sainte.
A son retour il se fit
Religieux de l'Ordre de
Cisteaux, en l'Abbaye du
Val, puis ilfut Abbé des
Vaux de Cernay à quatre
lieuës de Versailles, entre
Chevreuse &: Ramboüillet,
où il mourut saintementvers
l'an 1189.
Enfin tant de grandeur
dans une Maisonfaitassez
connoistre que la valeur a
esté hereditaire dans l'âme
des Seigneurs de Montmorency,
& leur a tait meriter
tous ces honneurs,
pour avoir tousjours refpandu
leur fang pour la
deffensede leurs Roys, &
de leur patrie, s'estant tousjours
trouvez à la teste des
Armées qu'ils commandoient
en chef, où ils ont
fait paroistre leur courage
avec éclat au milieu des
plus grands perils.
Je n'en veux point un
plus grand exemple que
celuy d'Anne de Montmorency
Duc, Pair, Marechal
,
Connestable
, k,
Fi
Grand Maistre de France,
lequel aprèsavoirblanchi
fous le harnois militaire,
pour la deffenseduRoy,
& de la patrie, remporta
dans le tombeau la gloire
d'estre mort au lit d' honneur
,
puisque commandant
l'Armée Royalle à la
Bataille de saint Denis, il
y receut huit coups mortels
,
dont il mourut deux
jours aprés en son Hostel
de Montmorency à Paris,
estant âgé de prés de quatre
vingt ans, comblant
par ce moyen les derniers
jours de sa vie d'une fin
tres glorieuse, a prés avoir
servy cinq Roys, & après
avoir passé par tous les degrez
d'honneur, & s'estre
trouve à huitBatailles, en
ayant commandé quatre
en chef; aussi le Roy Charles
1X. voulant honorer la
memoire de ce grand Chef
de Guerre
,
ordonna que
sa Pompe funebre fust faite
en l'Eglise de Nostreme
de Paris,avec toute la
magnificencepossible, où
toutes les Cours souveraines
assisterent par ordre du
Roy. De là son corps fut
porté en l'Eglise de saint
Martin de Montmorency,
& son coeur en celle des
Celestins de Paris, où il
futmis dans un Caveau,
proche de celuy du Roy
HenryII. Il estoit bien
juste qu'un coeur quiavoit
esté aimé de son Prince,
& qui avoit eu part à ses
plus im portantes affaires,
fust après son trépas inhumé
proche de celuy qui
luy avoit fait tant d'honneur
durant sa vie,
Mr Chevillard vient de
mettre au jour une Carte
qui a pour Titre: Succession
Chronologique des Empereurs,
&des Impératrices d'Occident,
depuis Charlemagnejusqu'à
present.
On n'entreprend point
de rapporter dans cette
Carte les Empererus Romains,
ni les Empereurs
d'Orient, on s'est borné
à rapporter la Chronologie
des Empereurs, & des
Imperatrices d'Occident,
qui sont ceux qui ont regnéen
Europe depuis l'an
800. On commence par
Charlemagne que l'erreur
commune fait le restaurateur
de l'Empired'Occident
, quoyqu'il soit vray
qu'il estoitEmpereur avant
qu'il cust eHé reconnu tel
par les Romains estantEmpereur
par sa feule qualité
de Roy des François, l'Empire
d'Occident ou du
moins celuy des Gaules
ayant este cedé à Clovis en
508. & confirmé à ses petitsfils
par l'Empereur Justinien.
Il eftvrayque depuis
l'an875. on n'a reconnu
pour Empereurs que
ceux qui ont esté reconnus
tels par les Papes, que mesme
les Rois de Germanie;
& d'autres qui ont esté couronnezEmpereurs,
n'ayant
priscetitre, du moins jusqu'ausiecle
dernier, qu'après
ce couronnement, se
contentant, jusqu'à cette
ceremonie
,
de celuy de
Roy desR omains ou d'Empereurélu.
On met neanmoins
dans cette Carte
ceux que l'erreur publique
reconnoist pour Empereurs
ou qui ont ~estéélus
im Empereurs,
Empereurs
, par des partis,
pour les opposer à ceux
qui avoient esté légitimément
élûs,ilssont distinguez
par des Couronnes
differentes.
Fermer
Résumé : Discours nouveau sur l'origine, la Genealogie, & la Maison de Montmorency.
Le texte traite de la Maison de Montmorency, une des plus anciennes et illustres familles du Royaume de France, reconnue comme les premiers Barons Chrétiens avec le cri de guerre 'Dieu aide au premier Chrétien'. La révolution des siècles passés et la négligence des historiens ont obscurci les vieux titres et l'origine exacte de cette maison. André Duchesne est l'historien ayant le plus contribué à sa connaissance, retraçant sa postérité depuis Bouchard I, vivant en 954. Deux opinions principales existent sur son origine : la première attribue son origine à Lisbius, un noble gaulois converti par saint Denis, tandis que la seconde la rattache à Lisoie, un grand baron francique converti par saint Remy. La Maison de Montmorency a toujours revendiqué les qualités de premier Chrétien et de premier Baron Chrétien, marquant ainsi son ancienne et illustre origine. La succession depuis Lisbius ou Lisoie n'a pas pu être conservée jusqu'à nos jours. Duchesne commence l'histoire de cette Maison à Bouchard I, et Chevillard ajoute des ancêtres supplémentaires pour montrer les alliances illustres contractées par la famille. Les armes de la Maison de Montmorency ont évolué, passant d'une croix de gueules sur fond d'or à une croix cantonnée de seize aiglettes d'azur. La Maison s'est séparée en plusieurs branches, certaines éteintes, mais le nom de Montmorency a été conservé jusqu'à aujourd'hui. Les alliances de la Maison de Montmorency sont extrêmement prestigieuses, incluant des mariages avec des membres des familles royales de France, d'Angleterre, et d'autres maisons nobles. Les alliances plus récentes incluent des mariages avec des membres de la Maison de Condé et de la Maison de Luxembourg. La Maison de Montmorency compte de nombreux Grands Officiers du Royaume de France, tels que des Sénéchaux, Connétables, Maréchaux, Amiraux, Maîtres de la Maison du Roi, Chambellans, Bouteillers, et Pannetiers. Plusieurs membres ont également été Ducs et Duchesses. La famille a produit des dignitaires ecclésiastiques, dont un Archevêque Duc de Reims et des Évêques. Saint Thibaud de Montmorency, Seigneur de Marly, est un membre notable, ayant participé à la croisade et fondé l'abbaye des Vaux de Cernay. La valeur et le courage des Seigneurs de Montmorency sont soulignés, notamment à travers l'exemple d'Anne de Montmorency, Duc, Pair, Maréchal, Connétable et Grand Maître de France, qui mourut glorieusement après avoir commandé l'armée royale à la bataille de Saint-Denis. La mémoire de ce grand chef de guerre fut honorée par une pompe funèbre magnifiquement organisée par le roi Charles IX.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
30
p. 196-210
LA PRESENCE d'esprit, Avanture nouvelle.
Début :
Les plaintes soulagent ceux qui souffrent, & sur tout les [...]
Mots clefs :
Femme, Chambre, Garderobe, Aventure, Esprit, Homme, Bougie, Jalousie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA PRESENCE d'esprit, Avanture nouvelle.
LAPESENCE
d'esprit, Avanture nouvelle.
Les plaintes soulagent
ceux qui souffrent, & sur
tout les Dames, quelques
unes même ne iônt pas
faschées que des maux legers leur servent de prétexteau plaisir de se plaindre ; mais les mîux de
l'esprit sont ceux que les
plaintes soulagent le plus.
:'
: Une Dame trés vertueuse estoittourmentée
par la jalousie de [on.mary, & n'avoit d'autreconsolationquecelle de s'en
plaindreàunveritable
amy qui n'estoit point
connu de son tnalY, &
qu'eue n'osoit luy faire
connoistre parce qu'il estoit assez jeune pour luy
donner de l'ombrage,
elle voyoit quelquefois
cet amy dans la chambre
d'une Demoisellequ'elle
avoit & qui estoit d'assez
bonne maison pour qu'elle l'a regardast plustost
comme une amie que
comme une femme à elle.
Cette Demoiselle « estoit
bien faite, Se le mary jaloux en devint amoureux. Un soir voulant
entrer dans sa chambre
il tourna la clef',.& s'aperçut qu'elle estoit fermée au verrouil
,
& dans
lemesme temps entendit
la voix d'un homme ;'.
-
*•
donc il fut allarmé sur le.
compte de la Demoiselle, mais aprés avoir un
peu pressé l'oreille qu'il
avoit trèsfine, comme
l'ont ord inairement les
jaloux, il entendit la voix
de sa fCfilineJ il fut. frappé d'un double coup, je
vous laisse à juger lequel
luy fut le plus rude: il
resva quelque temps au
party qu'il prendrait,ensuite il fermadoucemeat
la P&tc à double tour
,
afin que pas un des trois
ne pust sortir de la chambre
,
& prist le grand tour
pour aller gagner une
garderobe qui estoit de
l'autre costé de cette
chambre &qui dégageoit
un corridor, où il laissa
le flambeau qu'il tenoit
afin de se glisser sansmicre dans la garderobe,
&de pouvoirentendre
ce qui ledisoit entre l'amy la femme & la Demoiselle
,
à peine estoit il
entré-dans la garderobe,
que la femme qui s'en
aperceut feignantde
vouloirmoucher la bougie ;
réteignit avec les
mouchetes pour donner
le loisir à l'amyd'ouvrir
la porte doucement& de
se sauver,elle cria aussitost à la Demoiselle d'aller ralumer sa boucrie
pendant ce temps là l'amy ayant /- tenté vainement d'ouvrir la porte dit
tousbas à la femme qu'il
alloit tascher de se sauver
par la garderobe
,
parce
qu'apparammentle mary
estoitence momentdaus^
la chambre
,
ilsy estoient
en effet alors tous quatre
bien intriguez iàns, dire
mot,&marchant tous
sur la pointe du pied je
ne puis pas bien vous décrire la marthe de cette
scene nocturne QU; chacun tendoit à son but,
celuy du mary estoit de
si:; mettre en un endroit
d'où il pust voir sans ettre veu, car ilne s'estoit
point apperceuqu'ilestoit
découvert ;..-& la Demoiselle, pouis donner le loisir à sa maistresse & à l'amy de s'échapper, feignoit de battre le fusil en
un coinde la chambre, &
de vouloir rallumer la
bougie, ce que le mary
attendoit, s'estant porté
proche la.porte de sa
garderobe; A l'égard de
l'amy - il cherchoità taA
•
tons cette porte pour se
sauver, & ne la trouva
pas sitost que la femme
,
qui en mefrre tempstrouva par hasard le bras de
sonmary quelle prit pour
celuy de son ami; les
premières paroles qu'elle
luy dit tout basneroulerent par bonheur que -sur
des plaintes de la jalousie
de son mari
,
& ne marquerent aucun autrecommerce avec l'ami
,
parce
qu'eneffet je dois estre
persuade que toutes les
femmesdont on met les
avantures dans le Mercure,
sont dans la regle des
bonnesmœurs. Celle-cy
après aVOIr) comme j'ay
dit, fait quelques plaintes de son mari à ion mari
mesme qu'ellecroyoitson
ami, reconnut sa méprise, premierement parct
qu'il ne répondoit point,
&C de plus parce qu'il traversoit la garderobe & le
corridor plus lentement
*
qu'elle ne vouloir
, voulant entendre la confes
sion de sa femme le plus
longtemps qu'ilpourrait,
& craignant d'arriver à
l'endroit où il avoit lai/Té
la bougie, la femme s'ef
tantdonc apperceuë qu
elle parloità
sonmari,continua son discours avec
une presence d'esprit admirable
,
car elle fit succeder aux plaintes sur le
mari, une exhortation vive d'épouser le plustost
qu'il pourroit cette Demoifdie quiestoit de bonne maison ,&que s'il
tardoit davantage, ellene
pourroit se dispenser de
la mettre dehors parce
qu'elle feroit perduë si jamais son mari lerencontroitchez elle. Quand
elle en eut assez dit pour
se * disculper, elle feignit
dene s'appercevoir qu'en
ce moment de sa méprise
à la lueur de la bougie
dontils estoientproche.
alors elle fit un cri de furprise
,
où elle joignit enfuite des mouvemens de
colere si bien contrefaits
contre l'ami, que sans
donner le tempsau mari
de se reconnoistre ni de
répondre, elleprit le flam-
-
beau & courut comme
transportée de rage faire
millereprochesîux deux
amants prétendus qui
l'avoient exposée à une
pareille avanture , l'ami
-
qui avoit de l'esprit fut
0
d'abord
d'abordau fait, & se jettaaux pieds de la femme
ses lui demanda retardemens, pardon &pro-de
mit
l'épouser àla,dès Demoiselle lelende- de
main&del'emmeneren
Province
,
ce fut la le
coup de mailire, car le
mariamoureuxalarméde lapertedesamaiitrdïcr,.
en oublia tous les Coupçons contre sa femme, St lerestede la soirée fut
employé de la part du
mari à trouver sinement
les moyens de retarder ce
mariage, & de la part
de la femme a feindre de
vouloir le haster. Je n'ay
point sceu ce qui fut decidé
)
la femme justifiée
par sa presence d'esprit,
efl: le point unique que
ay voulu traiter, & par
consequent cette avanture doit finir parlà.
d'esprit, Avanture nouvelle.
Les plaintes soulagent
ceux qui souffrent, & sur
tout les Dames, quelques
unes même ne iônt pas
faschées que des maux legers leur servent de prétexteau plaisir de se plaindre ; mais les mîux de
l'esprit sont ceux que les
plaintes soulagent le plus.
:'
: Une Dame trés vertueuse estoittourmentée
par la jalousie de [on.mary, & n'avoit d'autreconsolationquecelle de s'en
plaindreàunveritable
amy qui n'estoit point
connu de son tnalY, &
qu'eue n'osoit luy faire
connoistre parce qu'il estoit assez jeune pour luy
donner de l'ombrage,
elle voyoit quelquefois
cet amy dans la chambre
d'une Demoisellequ'elle
avoit & qui estoit d'assez
bonne maison pour qu'elle l'a regardast plustost
comme une amie que
comme une femme à elle.
Cette Demoiselle « estoit
bien faite, Se le mary jaloux en devint amoureux. Un soir voulant
entrer dans sa chambre
il tourna la clef',.& s'aperçut qu'elle estoit fermée au verrouil
,
& dans
lemesme temps entendit
la voix d'un homme ;'.
-
*•
donc il fut allarmé sur le.
compte de la Demoiselle, mais aprés avoir un
peu pressé l'oreille qu'il
avoit trèsfine, comme
l'ont ord inairement les
jaloux, il entendit la voix
de sa fCfilineJ il fut. frappé d'un double coup, je
vous laisse à juger lequel
luy fut le plus rude: il
resva quelque temps au
party qu'il prendrait,ensuite il fermadoucemeat
la P&tc à double tour
,
afin que pas un des trois
ne pust sortir de la chambre
,
& prist le grand tour
pour aller gagner une
garderobe qui estoit de
l'autre costé de cette
chambre &qui dégageoit
un corridor, où il laissa
le flambeau qu'il tenoit
afin de se glisser sansmicre dans la garderobe,
&de pouvoirentendre
ce qui ledisoit entre l'amy la femme & la Demoiselle
,
à peine estoit il
entré-dans la garderobe,
que la femme qui s'en
aperceut feignantde
vouloirmoucher la bougie ;
réteignit avec les
mouchetes pour donner
le loisir à l'amyd'ouvrir
la porte doucement& de
se sauver,elle cria aussitost à la Demoiselle d'aller ralumer sa boucrie
pendant ce temps là l'amy ayant /- tenté vainement d'ouvrir la porte dit
tousbas à la femme qu'il
alloit tascher de se sauver
par la garderobe
,
parce
qu'apparammentle mary
estoitence momentdaus^
la chambre
,
ilsy estoient
en effet alors tous quatre
bien intriguez iàns, dire
mot,&marchant tous
sur la pointe du pied je
ne puis pas bien vous décrire la marthe de cette
scene nocturne QU; chacun tendoit à son but,
celuy du mary estoit de
si:; mettre en un endroit
d'où il pust voir sans ettre veu, car ilne s'estoit
point apperceuqu'ilestoit
découvert ;..-& la Demoiselle, pouis donner le loisir à sa maistresse & à l'amy de s'échapper, feignoit de battre le fusil en
un coinde la chambre, &
de vouloir rallumer la
bougie, ce que le mary
attendoit, s'estant porté
proche la.porte de sa
garderobe; A l'égard de
l'amy - il cherchoità taA
•
tons cette porte pour se
sauver, & ne la trouva
pas sitost que la femme
,
qui en mefrre tempstrouva par hasard le bras de
sonmary quelle prit pour
celuy de son ami; les
premières paroles qu'elle
luy dit tout basneroulerent par bonheur que -sur
des plaintes de la jalousie
de son mari
,
& ne marquerent aucun autrecommerce avec l'ami
,
parce
qu'eneffet je dois estre
persuade que toutes les
femmesdont on met les
avantures dans le Mercure,
sont dans la regle des
bonnesmœurs. Celle-cy
après aVOIr) comme j'ay
dit, fait quelques plaintes de son mari à ion mari
mesme qu'ellecroyoitson
ami, reconnut sa méprise, premierement parct
qu'il ne répondoit point,
&C de plus parce qu'il traversoit la garderobe & le
corridor plus lentement
*
qu'elle ne vouloir
, voulant entendre la confes
sion de sa femme le plus
longtemps qu'ilpourrait,
& craignant d'arriver à
l'endroit où il avoit lai/Té
la bougie, la femme s'ef
tantdonc apperceuë qu
elle parloità
sonmari,continua son discours avec
une presence d'esprit admirable
,
car elle fit succeder aux plaintes sur le
mari, une exhortation vive d'épouser le plustost
qu'il pourroit cette Demoifdie quiestoit de bonne maison ,&que s'il
tardoit davantage, ellene
pourroit se dispenser de
la mettre dehors parce
qu'elle feroit perduë si jamais son mari lerencontroitchez elle. Quand
elle en eut assez dit pour
se * disculper, elle feignit
dene s'appercevoir qu'en
ce moment de sa méprise
à la lueur de la bougie
dontils estoientproche.
alors elle fit un cri de furprise
,
où elle joignit enfuite des mouvemens de
colere si bien contrefaits
contre l'ami, que sans
donner le tempsau mari
de se reconnoistre ni de
répondre, elleprit le flam-
-
beau & courut comme
transportée de rage faire
millereprochesîux deux
amants prétendus qui
l'avoient exposée à une
pareille avanture , l'ami
-
qui avoit de l'esprit fut
0
d'abord
d'abordau fait, & se jettaaux pieds de la femme
ses lui demanda retardemens, pardon &pro-de
mit
l'épouser àla,dès Demoiselle lelende- de
main&del'emmeneren
Province
,
ce fut la le
coup de mailire, car le
mariamoureuxalarméde lapertedesamaiitrdïcr,.
en oublia tous les Coupçons contre sa femme, St lerestede la soirée fut
employé de la part du
mari à trouver sinement
les moyens de retarder ce
mariage, & de la part
de la femme a feindre de
vouloir le haster. Je n'ay
point sceu ce qui fut decidé
)
la femme justifiée
par sa presence d'esprit,
efl: le point unique que
ay voulu traiter, & par
consequent cette avanture doit finir parlà.
Fermer
Résumé : LA PRESENCE d'esprit, Avanture nouvelle.
Le texte relate une intrigue complexe impliquant une dame vertueuse et son mari jaloux. La dame, tourmentée par la jalousie de son mari, se confie à un ami secret qu'elle ne peut révéler à son époux en raison de son jeune âge. Un soir, le mari jaloux surprend des voix dans la chambre de la demoiselle, amie de sa femme. Il découvre alors que sa femme et son ami sont présents, ainsi que la demoiselle et son propre amant. Une scène confuse s'ensuit, où chacun tente de se sauver sans être découvert. La femme, feignant de vouloir rallumer une bougie, aide son ami à s'échapper. Elle reconnaît ensuite son mari et continue de parler pour se disculper, allant même jusqu'à exhorter son mari à épouser la demoiselle. Finalement, elle feint la colère contre les deux amants prétendus. L'ami, comprenant la situation, propose d'épouser la demoiselle sur-le-champ. Le mari, alarmé par cette perspective, passe le reste de la soirée à chercher des moyens de retarder le mariage, tandis que la femme feint de vouloir le hâter. L'histoire se termine par la justification de la femme grâce à sa présence d'esprit.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
31
p. 97-120
LETTRE DE GENES. Evenement singulier d'une mort arrivée au mois de Juin 1712.
Début :
UN riche Marchand, homme capricieux, ayant toujours été heureux dans [...]
Mots clefs :
Gênes, Mort, Marchand, Voyage, Perte, Peur, Avarice, Mariage, Départ, Femme, Caprice, Vaisseau, Chute, Séparation, Catastrophe
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE DE GENES. Evenement singulier d'une mort arrivée au mois de Juin 1712.
LETTRE DE GENES.
Evénement singulierd'une mort
arrivée au mois de Juin1712.
UN riche Marchand,
hône capricieux, ayant
toûjours été heureux
dans son commerce, avoit en tête que le premier voyage qu'il feroit
lui porteroit malheur
cependant il risquoitde
perdre une sommeconfiderable s'il nerctournoit
affzz-dc-bica poursupporter cette perte, &
dans. un moment où son
avarice l'emportoit fu*.
la peur qu'il s'étoit mise -
dans l'esprit
,
il se determina à partir quelquesjours aprés.
A la veille- de son départ la peur le reprit, Se
il se mit en-tête d'achever de se rendre amoureux d'une très- belle
personne, qu'il-avoit
vuë, afin que son amour
se joignant à sa peur,
l'avaricedevînt la moins
forte. En effetcet amour luireüssit, S6 devint si
violent, qu'ayant resolu
de ne plus s'exposer sur
mer, ilsemaria, pour fortifier sa resolution. Les
complaisances que sa
femme eut pour lui la
rendaient digne deson
attachement & n'ayant
nul su jet des'enplaindre,
un de Ces capricesle prit,
&ils'imaginaqu'ilman-
quoità son bonheur une
femme dont l'amourfust
à l'épreuved'une absence
de six mois. Il crutaussi
par cette absence se preparer un renouvellement de passion, dont il
croyoitavoir besoin, à
cause d'un refroidissement qu'il commençoit
à sentir. Sur ces entrefaites il reçut une lettre
de son correspondant
,
qui lui proposoit un bon
coup à faire,pourvu qu'-
il fist aux Indes un voyage de sept à huit mois.
L'occasion d'un vaisseau
&: d'un ami qui partoit,
le determinerent.
Jamais départ d'unmari ne fut plus sensible à
une femme: elle vouloit
absolument suivre son
mari dans ce voyage, &
en fit de si tend res instances, que son mari qui
changeoit souvent de
fantaisies, crut que l'épreuve d'un tel voyage é-
toit aussi feure pour l'amour d'une femmeque
celle de l'absence.Il pria
son ami deretarder quelques jours le départ du
navire dont il croitmaître :
mais l'ami n'employa ce peu de jours
qu'à s'opposer au départ
de la femme, & represensa au mari qu'il ne
devoit pas l'exposeraux
fatigues& aux perils de
la mer, pour le seul plaisir de contenter son ca-
price.Enfin le mari se
rendit, la femme obeïtJ
resta, & le navire partit.
L'ami ressentit en partant une joye & une
douleur qui avoient des
causes differentes,il étoit
devenu passionnément
amoureux de cette semme,dont la beautél'avoit
frapé d'abord. Les rendres adieux qu'elle fit à
son mari achevevent (tu
lecharmer.IlfalotJonc
quitter cequ'il aimoit,
voila sa dou leur: mais il
étoit honnête liomiiiç
bon ami, Ez il futravi
d'avoirempêché la femme de s'embarquerade
s'en separerpour tâcher
de l'ou blier.Mais commenteût-ilpû l'oublier?
sonmari ne luiparlait
d'aucrechose. Imaginezvousquel embarras étoit
le lien; son ami n'avoit
pas d'autre plaisir quecet
entretien, qui faisoit son
suplice par la contrainte
où il setrouvait. Elle fut
pousséeau point, quel'ami ne voulant pas absolument que le mari lui
parlât de sa femme, le
mari soupçonna la chose. Il n'étoit naturellement que capricieux,
& peu jaloux } & l'ami
setrouvant contraint de
luitoutavouer,lui dit en
même temps qu'il nedevoit pascraindre qu'ilrevît jamais sa femme, puis
qu'il avoit voulu de si
bonne foi s'en separer.En
effet des que le marieut
fait ses affaires, l'ami le
pressaderetournerseul à
Genes,&montaun autre
vaisseau qui venoit en
France,où il avoitenvie
de se venir établir,même
avant son avanture. Ainsi les deux amis se dirent
adieu pour toute la vie.
Le Marchand mari
fut plus song-temps sur
mer qu'ilnecroyoit, Se
battu d'une tempête,
fut contraint de relâcher à larade de. Il
fut contraint d'y sejourner quelques semaines. Cependant il prit
patience,n'ayant plus
qu'un petittrajet à faire
pour revoir sa chere
femme: mais un de ses
caprices le prit, & ce fut
le plus extravagant qu'il
eût eu de sa vie; car craignant de retrouversa
femme trop insensible au
plaisir de le revoir
,
il
voulue lui donner une
alarme: & voyant partir
de la rade où ilétoit un
vaisseauqu'il croyoit
suivrede prés, il chargea
quelqu'un de ce vaisseau
d'un paquet de lettres,
sans dire qui il étoit.
Dans ce paquet étoit une
lettre, qu'il fit écrire par
le Capitaine du vaisseau
oùil étoit, &: cette lettre
adressée à sa femme lui racontoit la mort de son
mari avec les plusten-
dres Ô£ les plus tocuhantes circonstances qu'il
put imaginer; &C pour
donner plusde certitude
àcette faussenouvelle,il
écrivit de sa main propre
unbillet., dont lescaracteres tremblans 6C mal
formez paroissoient d'un
homme mourant, & par
ce billet de cinq ou six lignes il témoignoit à sa
femme qu'étant prés de
quiter lavie,ilemployoit
ses dern iers momens à
lui direunéternel adieu.
Ce dernier caprice paroîtra peu vrai-semblable
: maisce n'est point
ici une avanture où il
s'agisse de vrai-semblance
,
puisque c'est une
simple relation- où l'on
n'a ajoûté aucune cir-q
confiance romanesque.
Ce mari imprudent
s'embarqua peu de jours
aprés, &£ eut trés-m-luvais tem ps,&des évé-
.nomen-s de mercontrai-
r€$àl'impatiencequ'ilavoit
devoirlaréussicedeson billet i car ib n'arriva à Gencs;
que 6. ou7.semainesaprès.
Ceuxquiporterentlalettrefirent aucontraire une
navigation trés-heureuse &
trés-prompte. La lettre fut
renduë àlafemme, quifut à
la mort pendant huitjours.
Il yavoitdéjalongtems
que IIyavoitdéjàlongtemsque
l'amiamoureux étoit arrivé
à Marseille, toûjours tourmentéde son amour; quand
se promenant sur le port,
il vit aborder un' vaisseau
Génois.Ils'informade ceux
quiétoient dedans sileMar-
chand son ami étoit de retour à Genes. Un de ceux à
qui il s'adressa lui dit qu'il
connoissoit sa veuve,& qu'il
l'avoit bissée dans une affliction qui faisoit craindre
pour sa vie.
:
Il seroit difficile d'exprimer les mouvemens divers
dont cet amant & ami fut
agité. Il fut 24. heures dans
uneagitation terrible, &
le lendemain se jetta dans
uiv vaisseau qui reparroit
pour Genes, & se rendit auprès de la veuve, dont il renouvella la douleur par son
arri-
arrivée. Enfinaprès avoir
pleuré quelques jours ensemble, il lui proposa de rétablir Ses affaires en l'épousant. N'ayant point encore
d'enfans de Son mari,& ayât
peu de bien par elle-même,
elle eût eu grand besoin de
se remarier si elle eûtétéveritablementveuve
; cependant l'interêt ne la toucha
point:mais ce Negociant-ci
étoit jeune,assezaimable.En
un mot il ne fut plus question pour elle que du temps
6c des bienseances
;
elle ne
pouvoit se resoudre à se re-
marier après un mois de
veuvage ou environ.Cependant leNegociantétoit obligé de s'en retourner promtement àMarseille.Elleprit
le parti de l'epousersecretement, de quitter Genes,&
d'allers'établir en France avec ce nouveau mari. Elle
n'avoit chez elle qu'unefervante, & une parente de fôn
mari,qui étoit trés-vieille&
trés-folle. Elleluilassatout
te qu'elle avoit, &avec sa
servante seule elle partitdipantàcettevieillequ'ellealloit se jetter dansunConvent;&ellealla 4e marier,
&s'embarquerensuite avec
son mari pour Marseille.
Quelques joursaprés le
premiermari arriva à Genes,&rencontra,avantque
d'entrerchez lui, quelques
amis & voisins, qui ayant vû
réellement sa femme deses-
,'perée & malade à la mort,
exagererentencore son desespoir, pour faire sa courà
son mari, qui courut fort alarméjusqu'à son logis,où
la vieille parente,aprés être
revenuë de la peur que le revenant lui causa, lui raconta d'abord le desespoir de
sa femme
3
6c lui dit ensuite
qu'étant sortie de chezelle,
pour s'aller jetter dans un
Convent, il étoit revenu un
bruit le lendemain que
quelques gens l'avoient vû
aller du côté de la mer, &
même que quelques autres
l'avoient vû s'y precipirer.
Lavieillefolle luiconfirma
ce dernier bruit, qui n'avoit
nul fondement que quelques préjugez de bonnes
femmes. Le mari fut déja
fort malade de ce premier
coup :
maisil ne sur au desespoir quecontre lui-même;&
aprés être un peu revenu à
lui,&avoirsuivideplusprés
les bruits differens qui couroient, il apprit feulement
qu'onl'avoit vû monter avec un homme pour Marseille. La douleur,la rage lui
donnerent une attaqueplus
vive que la premiere,&il fut
deux jours dans unesituation cruelle,sanssavoir quel
parti prendre. Enfin ayant
pris celui d'aller à Marseille
pour approfondir la chose,il
y
arriva dans un état pitoyablé, & ressemblant plûtôt à
un spectre qu'à un homme.
Il demanda,enarrivant,de
nouvelles de son ami, eiperant se conioler au moins
avec lui de son malheur, Se
qu'il lui aideroit à faire des
perquisitionsdecelui qui avoit enlevé sa femme à Gcmes. Il n'eut pas de peine à
trouver oùlogeoit sonami,
tkle hazard voulut que ceux
qui luienseignement son logisne lui parlerentpoint
qu'il eût une femme avec
lui, jusqu'à ce qu'il fut parvenu à la porte de sa chambre, que lui ouvrit un valet
nouveau des nouveaux mariez,qui le pria d'atendre un
moment, parce que lafemme de Monsieur étoitavec
lui.Le pauvre homme n'eut
d'abord aucun soupçon de la
verité:mais crutque son ami
Vétoit marié parraison3 on
pour oublier la femme; &.Çc
Croyant assez intime ami
pour encrersans ceremonie,
:&, troublé d'ailleurs par son
malheur, il pouffa la porte
sortement,&entra malgré
le valet dans une fécondé
chambre, où le mari & la
femme étoient tête à tête.
On ne peut pas exprimer
l'effet de cette apparition.
La femme prit son mari
pour un deterré,outre qu'il
en avoir assezl'air;la vue de
sa femme le rendit-immobi-
le comme un [peétre. La
femme tomba à la renverse,
& le revenant tomba un
moment après, ôc ne releva
de cette chute que peur languir quelques jours. Il pardonna en mourant à son ami
6c àsa femme, à qui illaissa
même une partie de son
bien.Ils furent si penetrés de
douleur l'un & raurre,qu'iIs
font encore à present enretraite chacun dans un Convent.On,¡}e sçait point combien durera cette separation
volontaire:maisils n'ont pas
eu un moment de santé depuis cette triste catastrofe
Evénement singulierd'une mort
arrivée au mois de Juin1712.
UN riche Marchand,
hône capricieux, ayant
toûjours été heureux
dans son commerce, avoit en tête que le premier voyage qu'il feroit
lui porteroit malheur
cependant il risquoitde
perdre une sommeconfiderable s'il nerctournoit
affzz-dc-bica poursupporter cette perte, &
dans. un moment où son
avarice l'emportoit fu*.
la peur qu'il s'étoit mise -
dans l'esprit
,
il se determina à partir quelquesjours aprés.
A la veille- de son départ la peur le reprit, Se
il se mit en-tête d'achever de se rendre amoureux d'une très- belle
personne, qu'il-avoit
vuë, afin que son amour
se joignant à sa peur,
l'avaricedevînt la moins
forte. En effetcet amour luireüssit, S6 devint si
violent, qu'ayant resolu
de ne plus s'exposer sur
mer, ilsemaria, pour fortifier sa resolution. Les
complaisances que sa
femme eut pour lui la
rendaient digne deson
attachement & n'ayant
nul su jet des'enplaindre,
un de Ces capricesle prit,
&ils'imaginaqu'ilman-
quoità son bonheur une
femme dont l'amourfust
à l'épreuved'une absence
de six mois. Il crutaussi
par cette absence se preparer un renouvellement de passion, dont il
croyoitavoir besoin, à
cause d'un refroidissement qu'il commençoit
à sentir. Sur ces entrefaites il reçut une lettre
de son correspondant
,
qui lui proposoit un bon
coup à faire,pourvu qu'-
il fist aux Indes un voyage de sept à huit mois.
L'occasion d'un vaisseau
&: d'un ami qui partoit,
le determinerent.
Jamais départ d'unmari ne fut plus sensible à
une femme: elle vouloit
absolument suivre son
mari dans ce voyage, &
en fit de si tend res instances, que son mari qui
changeoit souvent de
fantaisies, crut que l'épreuve d'un tel voyage é-
toit aussi feure pour l'amour d'une femmeque
celle de l'absence.Il pria
son ami deretarder quelques jours le départ du
navire dont il croitmaître :
mais l'ami n'employa ce peu de jours
qu'à s'opposer au départ
de la femme, & represensa au mari qu'il ne
devoit pas l'exposeraux
fatigues& aux perils de
la mer, pour le seul plaisir de contenter son ca-
price.Enfin le mari se
rendit, la femme obeïtJ
resta, & le navire partit.
L'ami ressentit en partant une joye & une
douleur qui avoient des
causes differentes,il étoit
devenu passionnément
amoureux de cette semme,dont la beautél'avoit
frapé d'abord. Les rendres adieux qu'elle fit à
son mari achevevent (tu
lecharmer.IlfalotJonc
quitter cequ'il aimoit,
voila sa dou leur: mais il
étoit honnête liomiiiç
bon ami, Ez il futravi
d'avoirempêché la femme de s'embarquerade
s'en separerpour tâcher
de l'ou blier.Mais commenteût-ilpû l'oublier?
sonmari ne luiparlait
d'aucrechose. Imaginezvousquel embarras étoit
le lien; son ami n'avoit
pas d'autre plaisir quecet
entretien, qui faisoit son
suplice par la contrainte
où il setrouvait. Elle fut
pousséeau point, quel'ami ne voulant pas absolument que le mari lui
parlât de sa femme, le
mari soupçonna la chose. Il n'étoit naturellement que capricieux,
& peu jaloux } & l'ami
setrouvant contraint de
luitoutavouer,lui dit en
même temps qu'il nedevoit pascraindre qu'ilrevît jamais sa femme, puis
qu'il avoit voulu de si
bonne foi s'en separer.En
effet des que le marieut
fait ses affaires, l'ami le
pressaderetournerseul à
Genes,&montaun autre
vaisseau qui venoit en
France,où il avoitenvie
de se venir établir,même
avant son avanture. Ainsi les deux amis se dirent
adieu pour toute la vie.
Le Marchand mari
fut plus song-temps sur
mer qu'ilnecroyoit, Se
battu d'une tempête,
fut contraint de relâcher à larade de. Il
fut contraint d'y sejourner quelques semaines. Cependant il prit
patience,n'ayant plus
qu'un petittrajet à faire
pour revoir sa chere
femme: mais un de ses
caprices le prit, & ce fut
le plus extravagant qu'il
eût eu de sa vie; car craignant de retrouversa
femme trop insensible au
plaisir de le revoir
,
il
voulue lui donner une
alarme: & voyant partir
de la rade où ilétoit un
vaisseauqu'il croyoit
suivrede prés, il chargea
quelqu'un de ce vaisseau
d'un paquet de lettres,
sans dire qui il étoit.
Dans ce paquet étoit une
lettre, qu'il fit écrire par
le Capitaine du vaisseau
oùil étoit, &: cette lettre
adressée à sa femme lui racontoit la mort de son
mari avec les plusten-
dres Ô£ les plus tocuhantes circonstances qu'il
put imaginer; &C pour
donner plusde certitude
àcette faussenouvelle,il
écrivit de sa main propre
unbillet., dont lescaracteres tremblans 6C mal
formez paroissoient d'un
homme mourant, & par
ce billet de cinq ou six lignes il témoignoit à sa
femme qu'étant prés de
quiter lavie,ilemployoit
ses dern iers momens à
lui direunéternel adieu.
Ce dernier caprice paroîtra peu vrai-semblable
: maisce n'est point
ici une avanture où il
s'agisse de vrai-semblance
,
puisque c'est une
simple relation- où l'on
n'a ajoûté aucune cir-q
confiance romanesque.
Ce mari imprudent
s'embarqua peu de jours
aprés, &£ eut trés-m-luvais tem ps,&des évé-
.nomen-s de mercontrai-
r€$àl'impatiencequ'ilavoit
devoirlaréussicedeson billet i car ib n'arriva à Gencs;
que 6. ou7.semainesaprès.
Ceuxquiporterentlalettrefirent aucontraire une
navigation trés-heureuse &
trés-prompte. La lettre fut
renduë àlafemme, quifut à
la mort pendant huitjours.
Il yavoitdéjalongtems
que IIyavoitdéjàlongtemsque
l'amiamoureux étoit arrivé
à Marseille, toûjours tourmentéde son amour; quand
se promenant sur le port,
il vit aborder un' vaisseau
Génois.Ils'informade ceux
quiétoient dedans sileMar-
chand son ami étoit de retour à Genes. Un de ceux à
qui il s'adressa lui dit qu'il
connoissoit sa veuve,& qu'il
l'avoit bissée dans une affliction qui faisoit craindre
pour sa vie.
:
Il seroit difficile d'exprimer les mouvemens divers
dont cet amant & ami fut
agité. Il fut 24. heures dans
uneagitation terrible, &
le lendemain se jetta dans
uiv vaisseau qui reparroit
pour Genes, & se rendit auprès de la veuve, dont il renouvella la douleur par son
arri-
arrivée. Enfinaprès avoir
pleuré quelques jours ensemble, il lui proposa de rétablir Ses affaires en l'épousant. N'ayant point encore
d'enfans de Son mari,& ayât
peu de bien par elle-même,
elle eût eu grand besoin de
se remarier si elle eûtétéveritablementveuve
; cependant l'interêt ne la toucha
point:mais ce Negociant-ci
étoit jeune,assezaimable.En
un mot il ne fut plus question pour elle que du temps
6c des bienseances
;
elle ne
pouvoit se resoudre à se re-
marier après un mois de
veuvage ou environ.Cependant leNegociantétoit obligé de s'en retourner promtement àMarseille.Elleprit
le parti de l'epousersecretement, de quitter Genes,&
d'allers'établir en France avec ce nouveau mari. Elle
n'avoit chez elle qu'unefervante, & une parente de fôn
mari,qui étoit trés-vieille&
trés-folle. Elleluilassatout
te qu'elle avoit, &avec sa
servante seule elle partitdipantàcettevieillequ'ellealloit se jetter dansunConvent;&ellealla 4e marier,
&s'embarquerensuite avec
son mari pour Marseille.
Quelques joursaprés le
premiermari arriva à Genes,&rencontra,avantque
d'entrerchez lui, quelques
amis & voisins, qui ayant vû
réellement sa femme deses-
,'perée & malade à la mort,
exagererentencore son desespoir, pour faire sa courà
son mari, qui courut fort alarméjusqu'à son logis,où
la vieille parente,aprés être
revenuë de la peur que le revenant lui causa, lui raconta d'abord le desespoir de
sa femme
3
6c lui dit ensuite
qu'étant sortie de chezelle,
pour s'aller jetter dans un
Convent, il étoit revenu un
bruit le lendemain que
quelques gens l'avoient vû
aller du côté de la mer, &
même que quelques autres
l'avoient vû s'y precipirer.
Lavieillefolle luiconfirma
ce dernier bruit, qui n'avoit
nul fondement que quelques préjugez de bonnes
femmes. Le mari fut déja
fort malade de ce premier
coup :
maisil ne sur au desespoir quecontre lui-même;&
aprés être un peu revenu à
lui,&avoirsuivideplusprés
les bruits differens qui couroient, il apprit feulement
qu'onl'avoit vû monter avec un homme pour Marseille. La douleur,la rage lui
donnerent une attaqueplus
vive que la premiere,&il fut
deux jours dans unesituation cruelle,sanssavoir quel
parti prendre. Enfin ayant
pris celui d'aller à Marseille
pour approfondir la chose,il
y
arriva dans un état pitoyablé, & ressemblant plûtôt à
un spectre qu'à un homme.
Il demanda,enarrivant,de
nouvelles de son ami, eiperant se conioler au moins
avec lui de son malheur, Se
qu'il lui aideroit à faire des
perquisitionsdecelui qui avoit enlevé sa femme à Gcmes. Il n'eut pas de peine à
trouver oùlogeoit sonami,
tkle hazard voulut que ceux
qui luienseignement son logisne lui parlerentpoint
qu'il eût une femme avec
lui, jusqu'à ce qu'il fut parvenu à la porte de sa chambre, que lui ouvrit un valet
nouveau des nouveaux mariez,qui le pria d'atendre un
moment, parce que lafemme de Monsieur étoitavec
lui.Le pauvre homme n'eut
d'abord aucun soupçon de la
verité:mais crutque son ami
Vétoit marié parraison3 on
pour oublier la femme; &.Çc
Croyant assez intime ami
pour encrersans ceremonie,
:&, troublé d'ailleurs par son
malheur, il pouffa la porte
sortement,&entra malgré
le valet dans une fécondé
chambre, où le mari & la
femme étoient tête à tête.
On ne peut pas exprimer
l'effet de cette apparition.
La femme prit son mari
pour un deterré,outre qu'il
en avoir assezl'air;la vue de
sa femme le rendit-immobi-
le comme un [peétre. La
femme tomba à la renverse,
& le revenant tomba un
moment après, ôc ne releva
de cette chute que peur languir quelques jours. Il pardonna en mourant à son ami
6c àsa femme, à qui illaissa
même une partie de son
bien.Ils furent si penetrés de
douleur l'un & raurre,qu'iIs
font encore à present enretraite chacun dans un Convent.On,¡}e sçait point combien durera cette separation
volontaire:maisils n'ont pas
eu un moment de santé depuis cette triste catastrofe
Fermer
Résumé : LETTRE DE GENES. Evenement singulier d'une mort arrivée au mois de Juin 1712.
La 'Lettre de Gênes' raconte une série d'événements survenus en juin 1712, impliquant un riche marchand superstitieux et son épouse. Le marchand, bien que craignant que son premier voyage maritime lui porte malheur, fut poussé par son avarice à partir. Pour renforcer sa résolution, il se rendit amoureux d'une belle personne qu'il épousa. Cependant, un caprice le poussa à tester la fidélité de son épouse en partant pour un voyage aux Indes, malgré les supplications de celle-ci de l'accompagner. Un ami du marchand, secrètement amoureux de son épouse, s'opposa à son départ et réussit à convaincre le marchand de laisser son épouse à terre. Le marchand partit seul et, après plusieurs semaines en mer, décida de faire croire à sa femme qu'il était mort en lui envoyant une lettre falsifiée. Cette lettre plongea l'épouse dans un désespoir profond. Pendant ce temps, l'ami amoureux, ayant appris la fausse nouvelle de la mort du marchand, se rendit à Gênes et épousa secrètement la veuve. Quelques jours plus tard, le marchand revint à Gênes et découvrit la trahison. Il se rendit à Marseille, où il trouva son ami et son épouse. La surprise et le choc le tuèrent. Avant de mourir, il pardonna à son ami et à son épouse, leur laissant une partie de sa fortune. Les deux coupables, rongés par la culpabilité, se retirèrent chacun dans un couvent.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
32
p. 121-168
SATIRE Contre les Maris. / SATIRE.
Début :
Non chere Eudoxe, non, je ne puis plus me taire, [...]
Mots clefs :
Maris, Époux, Femme, Amour, Coeur, Laquais, Victoire, Hôpital
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SATIRE Contre les Maris. / SATIRE.
SATIRE
Contre les Maris.
Preface.
Quelque chose que je
dise contre le Mariage,
mon dessein n'est pas d'en
détourner ceux qui y font
portez par une inclination
naturelle; mais feulement
de faire voir que les dégoûts
& les chagrinsqui c? en font presque infëparable
viennent pour l'ordinaire
plustost du costé des
Maris que de celuy des
Femmes. Contre le fentimens
de Mf Despreaux,
j'espere qu'en faveur de la
cause que j'entreprends,
on excusera les defauts qui
se trouveront dans cet ouvrage
: Je me flatte du
moins que les Dames se.
ront pourmoy;SeàFabry
d'une si illustre protection
je ne crains point les traits
de la Critique la plus envenance.
SATIRE.
Non chere Eudoxe, non,
je ne puis plus me
taire,
Jeveux te détourner d'une
Himen téméraire
D'autres filles sans toy
vendant leur liberté
Sechargeront du foin de
la posterité.
D'autres s'embarqueront
sans crainte du nau.
frage
Mais toj voyant téeueil
sans quitter le riruagc)
Tu riiraspointesclave af
servie à l'amour
Sous le joug d'un époux
t'engaglirsans retour
Ny d'unJervile usage approuvant
linjufiice
De tes biensy de ton coeur
luyfaire unsacrifice,
Abandonner ton ame à
milleJoins divers,
Et toy même à jamais
forger tes propresfers.
JSle t'imagines pAS que l'ardeur
de médire
f
Arme aujourd'huy fila
- main des traits de la
Satire9
Kîy que par un Censeur le
beauftxeoutragé
Ait bcfoin de mes Vers
pour en estre vangc
Ce Sexe plein d'attraits
sans secours & sans
âmes
Peut assez,f deffcndre auecses
propres charmes,
Et les traits d'un Critique
ajfoibli par les ans
Sont tomber deles mains
sansforce & languifi
sans:
Mon tjprit antre-foisenchanté
de ses rimes
Luy comptoit pour rvertus
sessatiriques crimes,
Et livroit avecjoye à ses
nobles fureurs3
Vn tas infortuné d'inflpides
Auteurs;
Maisje riay pu foujfrir
1 qu'une indiscrete veine
Le forçatmieux Athlete
a rentrer Atrl'arene.
Et que laissant en paix
tant de mauvais écrits
NouveauPredicateur il
vint en cheveuxgris
D'un esprit peu chrétien
blâmerde chastesflammes
Et par des Vers malins
nous faire horreur des
j,
femmes
Si l'Himen aprè1s fiy
trame tant de d'goujts,
On n'en doit imputer la
faute qu'auxépoux.
Lesfemmes font toujours
dinnocentesvicitmeç
Que des loix d'interejfJ:J
que defausses maximes
Immolentlâchementà des
Maristrompeurs..
On ne s'informeplus ny
durangnydesmoeurs
Crispin, roux & mancellU,
vient d'epoufir
Julie
Il eji du genre humain&
L'opprobre & lalie
On trouvcroit encore à
quelque vieuxpillter
Son dernier hahit verd
pendu cheXj lefripier:
ParJes concussions fatales
à la France
lia déjàvingtfois affrontélapotence
;
Mais cent rvafts d'argent
parent(es longs buffets
11 - jivecpeine unguèret traversi
[es guèrets
y
Que faut-il davantage?
aujourd'huy la richesse
Ne tient-elle pas lieu di
vertuy de nobleffi?
Et pourfaire un époux,
que voudroit-on déplus?
Que dixterres en Beauce9
avecvingt mil écus.
RegardeDorilas9 cet échape
d*Esope 0z ne peut discerner
quavec un Micro/cope;
Dontle corps de travers&
tefpritplus malfait
D'un Therfite à nos yeux
retracent leportrait
Que t'en emhle dis-moy?
penses-tu quunefille
Qui ria Û cet amant
qu'au travers d'une
grille
Et qui depuis dix Ans
NourrieàPortRoyal
A paffé du parloir dans le
lit nuptial;
Puis-je garderlongtemps
uneforcetendrefie
En faveur d'un Maryd'une
si rare especey
Quand la Cour&la Ville
presententàfis yeux
Desflots d'adorateurs qui
la mertte mieux.
MatsJe veux que du Ciel
une heureuje influence
Rassemble en ton époux
&mérité & naissance
Infortunéjoueur,ilperdra
tousfisbiens
Quun contrat malheureux
confond avec les
fitns
Entrons dans le Brelandy
ou s'arrête à la
porte
De laquais mal payel^Ja
maligne cohorte
Voy les cornets en l'airjettes
avec transport,
Quon veut rendre garend
des caprices du fort.
Voy ces pâlesJoueurs qui
pleinsd'extravagance
D'un destin insolent affronte
l'inconstance
Etsur trois des maudits
lisent l'arrêtfatal
Qui les condamne enfin
d'aller à l'Hôpital.
Pénétrons plus avant
voy cette table ronde
Autet que avarice éleva
dés lemonde
Ou tous les forceriez, fem*
blent avoir faitvoeu
Dese facnfierau noir demon
duJeu,
Vois-tu sur cette carte un
contrat difparotfire
Sur cet autre unChajieau
prêt à changerdemaître
Quelsoudain desespoirsaisit
le malheureux?
Qfuieavfieinntedr'aun
coupegorgeaffreux
MaisfuyonsfousJespieas
tous les parquets gemissent
Defermns tous nouveaux
les platfonds retentifsint
Et par lefort cruel d'une
fatalenuity
, De vOIr enfinGalet a
l'Hôpital reduit,
Sa femme cependant di
centfrayeurs atteinre
Boitchez,elle a longs traits
& le fiel & Cabfmte
Ou traînant aprèsJoy d'infortunete1ans
Va chercher un azjileauprès
desesparenss
Harpagon cftatteit de
, toutautrefolie,
Le Ciell'avantagead'une
femme accomplie
re-ç)utpmrsa dotplus 1 -, 7 , li} deûus^alafois ': — Quun balancier nenpeut
reformer ensix mois.
Sa femmefeflattait de la
douce esperance
De "voirfleurir chez., elle
une heureuseabondance,
ElIecroyait au moins que
deux ou trois amisj
Pourvoientfoir&matinà
sa tableeflreadmis
Mais Harpagon aride&
presqueDiaphane-
Par les jeûnes cruels auf
quels ilse condamne: Nereçoitpointd'amis aux
dépens de son pain
Toutse ressentcheijuy des
langueursde lafaim,
Si pour fournir aux frais
d'un hahit necefaim
Saffmmt-^lÙJ-\'mande
une somme Itgere3
Son vifoegesoudain pre%d
une autre couLfur,
Ses valets font en butte à
sa ma,uvaife humeur,
UAvarice bien-tft au
teint livide &blême,
Surfincoffre defer va taF
foir elle-même3
Pour ne le point ouvrir il
abondeenraisons
Ses hqtes sans payer ont
vidêfts massons
D'un vent,venu du Nord • d^maligne, influence
t
A motjjonésesfruits avec
Ion esperance,
Où de fougueux Torrens
inondansiesFallons,
Ont noyésans pitié thonnAeur
desye~sj fyi/lions,
uiinfitoujours rétif, rien
nefléchitson ame
Pour avoir un habit il
faudra quesafemme
jittende que la mort k
mettant au cercueil,
Luyfaffe enfin unfalutafr
re dueil.
Mais,pourquoy diraJtu9
cette injujtc querelle
Les époux font ilsfaitsftr
lemêmemodelie,
jilcipe nflejf-il pas exempt
deces dejfauts,
Que tu viens de tracer
dans tes piquans tableaux
D'accord, il efi bien fait,
genereux3 noble, {age,
Mats à se ruiner(On propre
honneur l'engage
Si-tost que la victoire un
laurier a la main
appellera Louis Jur les
rives du Rhin
Que des Zephirs nouveaux
les fecondes haleines
Feront verdir nos bois (;;'
refleurir nos plaines:
,Ses Muletsimportais bisarrementornez
Et d'un airain bruyant9
par tout environnez
Sous des tapis brode si
suivantalafile,
ut pas Majeftueux tra«
verseront la Ville.
Tout le peuple attentifAU
bruit deses Mulets
Verrapasserauloin,Surtous9
Fourgons" Vdlets,
Chevaux de main Fringans,
insultant a la
terre.,
Pompe digne en effet des
enfans de laguerre
Mais pour donner fef7
sir à ce noble embarras
Combien cbez, le Notaire
A-t-ilfait des contrats?
Lesjoyaux de sa femme
oonntteétteérmnitsseenn gage
jyunsomptueux buffet le
pompeux étalagé
Que du débris commun il nyapAugarentir.,
Rentre cheZlc Marchand
dont on l'a vu sortir.
Pour assembler unfond de
deux mtlle pi[tôles
Combien nouveau Prothée
at-jt joüé de rôles:
Combien a-t-il fait voir
que leplusfierguerrier
Elplus humble aujourd'huy
qu'un indigne
Vfùrler.
Ilpart, enfin, il mene avec
luy l'abondance
Tout le Camp se ressent de
sa nobU difence
Des Cutfmiers fameux
pour luy fournir des
mets,
Epuisentchaque jonr les
Aiers & les Forefis*
Quefait sa femme alors?
dans le fond d'un Vil,lage Ellevasansargentdepio^
rer
rerfin veuvage
Dans fis jardins defirts
promenersa douleur
Et des champs paresseux
exciter la lenteur.
On voit six mois apre's,
tout ce trainmagnifique
Reduit à la moitiérevenir,
faible étique,
On voit sur les chemins l'équipage
en lambeaux
Des mulets decharneZ, des
ombres de chevauxy
Qui dans ce tri(teétatri0.
fantpresqueparoifire
S'en vont droit au marché
chercher un autre maî*-
tre
Cependant auprintemps il
_faut recommencer, Ilfautsur nouveauxfrais
emprunter9 dépenfer,
Mais nous verrons bientofl
une ltfte cruelle
1)u trépas de l'époux apporter
la nouvelle,
Etpourpayer enfin de tris
tes creancIers,
Ilne laijje après luy qu'un
tas de vains lauriers.
Ilefid'autres Maris
volages) infidellts;
Fatigans damerets/Tirans
nez, des ruelles,
Qu'on voidmaigre l'Hymen
&ses facreZu
flambeaux
S'enrôler chaquejourfous
de nouveaux drapeaux9
Quid'un coeur plein de
feux à leur devoir
contraires
Encensent follement des
beautez, étrdngeres;
Le foin toujours pressant
de leurs galans exploits;
En vingt lieuxdijferends
les appelleà lafois.
Wgaton dans Paris
court à bride abbatué
Malheur à qUI pour lors
est à pied dans la rue
D'un & d'autres cojtezj,
les chevaux bondijjans
D'un déluge deboueinondent
loespassans,
Tout .fuit aux environs,
chacun cherche un aile
Avec plus de rviteifè il
traverse la Ville
Que les courftersp uireux
que l'on vid les pre.
miers,
Du combat de Nervvinde
apporter les lauriers;
Et qui de la victoire emprunterent
les ailes
Pour en donner au Roy les
premieres nouvelles.
De cet ernprejfement lefajet
inconnu
Quelejl-ilen effet?eh quoyi
l'ignores tu?
o 11 va fade amoureux de
theâtre en theâtre
Annoncer un habitdontil
est idolâtre
Dans le même moment on
le retrouve au Cours
Hors la filey au grand
trot ilyfait plu/leurs
tours,
Tout hors d'haleine enfin
il rentre aux Thmlleries,
Cherchantpartoutmatiere
à sesgalanteries,
Ilreçoit tous lesjours mille
tendres billets
Ses brasfontjufquati coude
cntouez., de portraitsy
On voit briller dans l'or9
des blondes& des brunes
Qtitl porte pour garends
de ses bonnesfortunes.
jîux yeux de son épouje il
en fait vanité
Il prétend qu'en dépit des
loix de l'équité
Safemme luy confcrve une
amour éternelle
Tandis qu'il aime ailleurs,
& court de belle en
belle.
D'autres amours en- cor.mais non d'un
tel dficours
Il ne meji pas permis de
prolonger le cours.
lAaplume se rifule a ma
timide rueine
Eut-on crû que leTibre
eutcoulédans la Seine
Etqu'il eut corrompu les
moeurs de nos François
Pour confoltr le Rhin de
leurs fameuxexploits.
Je voudrois bien Eudoxe
abregeant la matiere
Calmer ici ma bile &finir
ma carrure
Maispuis-jefàpprimer le
portrait d'unjaloux
Qui sans cesse agité d'un
mouvement peu doux
Et paré des dehors d'une
tendresse vaine
Aime, mais d'un amour
qui ressemble à la haine?
dlidor vientici s'offrir
à monpinceau
Ilejldesa moitié l'amant
& le bourreau
Partout illapourfuit>fans
cesseUlaquer,lie
Il nepeut la fuitterJ riy
demeurerprès d'elle,
L'erreur au double fronts
le devorant ennuy.
Lesfunefies Joubçons vollent
autour de luys
Ungejle indifférénd un regardsans
étude>
Va deIon coeurjaloux ai.
grlr l*inquiétude,
Sans cejjeilse consume en
projetsfuperjlus
Il voit3 il entend tout, il
en croit encor plus;
Ileflmalgré ses foins, &
fisconstantesveilLes
uéveugle avec centyeux,
Jouràaveccent oretlles.
Chaque objet de son coeur
vient arracher la.pAi
Marbres, bronzées, tableauxyportiers.
cocher,
laquais
Ceux même quaux de-
Jerts de Vardente Guinée
Le Soleil a couvert d'une
peau basanée9
Tout luy paroistamatitfatal
à son honneur
Il craint des héritiers de
plus d'une couleur.
Quun folâtre Zephir arvec
trop de licence
Des cheveux desafemme
ait détruit l'ordonnance
Sa mainsarme aussi-tost
dufer& dupoison
D'unprétendu rival il
veut tirerraisons
Si la crainte des loix fufpendfafrenefte,
Pour l'immoler centfois il
luy laisse la vies
Dans quelque vieux châ.
teau retraitedeshiboux
Dont quelque jour peutejfre
il deviendra jaloux
,
Il trame en exil comme
une criminelle
Et eour la tourmenter il
S'enferme avec elle,
Dans le Jauvage lieu des
vivans ignoré
D'un sosjé large & creux
doublement entouré
Cette tri(le rviéfime, affligét"
eperdue*
Sur les funefies bords croit
ejfredescendue,
Lorsque la parque enfin répondantà/
es voeux
Vient terminer le cours de
ses jours malheureux.
Nomme moysitupeux
quelquemary sans
vice
MaMust cft toute prête
a luy rendre jufttce,
Sera-ce Lijirlas? qui met
avec éclat
Safemme en un convent
par arrejf du Sénat
Et qui trois mois après devenu
doux &Jage
Celebre en un parloir un
fécond mariage.
Sera-ce Lifimon qui toûjours
lntete
Convoqueavecgrandbruit
toute la Facu/té?
Et sur son fort douteux
confiiltant Hipocrate
Fait qu'aux yeux du public
son deshonneur
éclate:
Quel champ!sije parlois
d'un époux furieux
Quiprofanantsans ceJft un
chef-d'oeuvre des cieux
Ofe dans les transports de
sa rage cruelle
Porter sursonépouse une
main criminelle.
Maisje te veux encore
ébaucher un tableau
Remontonssurla Scene&
tirons le rideau.
Dieux que vois-je en dépit
d'une épaifefumée
Que répand dans les airs
maintepipe allumée
Tarmy desflots de vin en
tous lieux répandu9
J'apperçois Trafimontsur
le ventre étendu;
Qui tout pâle& defait rejettefouslatable
Les rebuts odieux d'un repas
qui l'accables
Jlfait pour se lever des effortsviolens,
La terresedérobé à (es pas
chance/ans
De mortelles vapeurs fil
tesse encore peine
Sous de honteux debris de
nouveau le rentrainej
Ilretombe& bien-tojttau*
rore en ce redutt
Viendra nous découvrir
les excés de la nuit;
Bien-tost avec le jour
nous allons voir paroiifre
atre insolens laquais
aussi fMouas isqturee leur
Oui charmez, dans leur
coeur de ce honteuxfracas
Prés de sa femme au lit
le portentfous les bras.
Quelcharme! quelplaifïr!
pour cette trijlefemme
Defsvoir le temain de ce
fPeOaclt infâme
Defintir des vapeurs de
vin & de tabac,
QUexaleprès de foy, un
perfide efiomach.
Tufremis?toutefois dans
le Stecle où noussommes
Chere Eudoxe3voila commefontfaits
les hom-
Quelmérmietés:quelstitresfoapurvèsertaoiunts!
quels titrfsfluverains
Rendent donc les maris &
fifiers&sivains,
Osent-ils se flatter qu'un.
contratautentique>
Leur doine sur les coeurs
un pouvoir tirannique?
Pensent
-
ils que brutaux,
peu comptasans, fâcheux
:A.vares,neghgens, debauchez,,
ombrigeux,
PArez, du nom dépoux ih
ferontsursdeplaire,
du mépris d'un amani
fournis, tendre sincere,
Complaisant,libéral, qui
Jefait nuit &jour
Vnfointoûjours nouveau
de prouverson amour.
Non non, cestseflatter
d'une erreur condamnable
Etpoursefaire aimer, il
faut se rendre aimables
,
Aprés tous cesportraits
bien ou mal ébauchez:..,
Et tant d'autres encor
que jeriay pas tou- cbe
Jras-tu me traitant etennuyeux
pédagogue?
Des martirs de tHimen
grossîr le catalogue,
Non? dans un plein repos
arrête ton dessin,
Ctfi le premier des biens
de vivresans chagrin.
Si dans des vers pi
quansJuvenal enfurie
fait poejfcr pourfou ce.
luy qui semarie3
D'un esprit plus sènsé
concluons aujourd'huy
Que celle qui repoulé est
plus folle que luy.
J. L.D.L.
Contre les Maris.
Preface.
Quelque chose que je
dise contre le Mariage,
mon dessein n'est pas d'en
détourner ceux qui y font
portez par une inclination
naturelle; mais feulement
de faire voir que les dégoûts
& les chagrinsqui c? en font presque infëparable
viennent pour l'ordinaire
plustost du costé des
Maris que de celuy des
Femmes. Contre le fentimens
de Mf Despreaux,
j'espere qu'en faveur de la
cause que j'entreprends,
on excusera les defauts qui
se trouveront dans cet ouvrage
: Je me flatte du
moins que les Dames se.
ront pourmoy;SeàFabry
d'une si illustre protection
je ne crains point les traits
de la Critique la plus envenance.
SATIRE.
Non chere Eudoxe, non,
je ne puis plus me
taire,
Jeveux te détourner d'une
Himen téméraire
D'autres filles sans toy
vendant leur liberté
Sechargeront du foin de
la posterité.
D'autres s'embarqueront
sans crainte du nau.
frage
Mais toj voyant téeueil
sans quitter le riruagc)
Tu riiraspointesclave af
servie à l'amour
Sous le joug d'un époux
t'engaglirsans retour
Ny d'unJervile usage approuvant
linjufiice
De tes biensy de ton coeur
luyfaire unsacrifice,
Abandonner ton ame à
milleJoins divers,
Et toy même à jamais
forger tes propresfers.
JSle t'imagines pAS que l'ardeur
de médire
f
Arme aujourd'huy fila
- main des traits de la
Satire9
Kîy que par un Censeur le
beauftxeoutragé
Ait bcfoin de mes Vers
pour en estre vangc
Ce Sexe plein d'attraits
sans secours & sans
âmes
Peut assez,f deffcndre auecses
propres charmes,
Et les traits d'un Critique
ajfoibli par les ans
Sont tomber deles mains
sansforce & languifi
sans:
Mon tjprit antre-foisenchanté
de ses rimes
Luy comptoit pour rvertus
sessatiriques crimes,
Et livroit avecjoye à ses
nobles fureurs3
Vn tas infortuné d'inflpides
Auteurs;
Maisje riay pu foujfrir
1 qu'une indiscrete veine
Le forçatmieux Athlete
a rentrer Atrl'arene.
Et que laissant en paix
tant de mauvais écrits
NouveauPredicateur il
vint en cheveuxgris
D'un esprit peu chrétien
blâmerde chastesflammes
Et par des Vers malins
nous faire horreur des
j,
femmes
Si l'Himen aprè1s fiy
trame tant de d'goujts,
On n'en doit imputer la
faute qu'auxépoux.
Lesfemmes font toujours
dinnocentesvicitmeç
Que des loix d'interejfJ:J
que defausses maximes
Immolentlâchementà des
Maristrompeurs..
On ne s'informeplus ny
durangnydesmoeurs
Crispin, roux & mancellU,
vient d'epoufir
Julie
Il eji du genre humain&
L'opprobre & lalie
On trouvcroit encore à
quelque vieuxpillter
Son dernier hahit verd
pendu cheXj lefripier:
ParJes concussions fatales
à la France
lia déjàvingtfois affrontélapotence
;
Mais cent rvafts d'argent
parent(es longs buffets
11 - jivecpeine unguèret traversi
[es guèrets
y
Que faut-il davantage?
aujourd'huy la richesse
Ne tient-elle pas lieu di
vertuy de nobleffi?
Et pourfaire un époux,
que voudroit-on déplus?
Que dixterres en Beauce9
avecvingt mil écus.
RegardeDorilas9 cet échape
d*Esope 0z ne peut discerner
quavec un Micro/cope;
Dontle corps de travers&
tefpritplus malfait
D'un Therfite à nos yeux
retracent leportrait
Que t'en emhle dis-moy?
penses-tu quunefille
Qui ria Û cet amant
qu'au travers d'une
grille
Et qui depuis dix Ans
NourrieàPortRoyal
A paffé du parloir dans le
lit nuptial;
Puis-je garderlongtemps
uneforcetendrefie
En faveur d'un Maryd'une
si rare especey
Quand la Cour&la Ville
presententàfis yeux
Desflots d'adorateurs qui
la mertte mieux.
MatsJe veux que du Ciel
une heureuje influence
Rassemble en ton époux
&mérité & naissance
Infortunéjoueur,ilperdra
tousfisbiens
Quun contrat malheureux
confond avec les
fitns
Entrons dans le Brelandy
ou s'arrête à la
porte
De laquais mal payel^Ja
maligne cohorte
Voy les cornets en l'airjettes
avec transport,
Quon veut rendre garend
des caprices du fort.
Voy ces pâlesJoueurs qui
pleinsd'extravagance
D'un destin insolent affronte
l'inconstance
Etsur trois des maudits
lisent l'arrêtfatal
Qui les condamne enfin
d'aller à l'Hôpital.
Pénétrons plus avant
voy cette table ronde
Autet que avarice éleva
dés lemonde
Ou tous les forceriez, fem*
blent avoir faitvoeu
Dese facnfierau noir demon
duJeu,
Vois-tu sur cette carte un
contrat difparotfire
Sur cet autre unChajieau
prêt à changerdemaître
Quelsoudain desespoirsaisit
le malheureux?
Qfuieavfieinntedr'aun
coupegorgeaffreux
MaisfuyonsfousJespieas
tous les parquets gemissent
Defermns tous nouveaux
les platfonds retentifsint
Et par lefort cruel d'une
fatalenuity
, De vOIr enfinGalet a
l'Hôpital reduit,
Sa femme cependant di
centfrayeurs atteinre
Boitchez,elle a longs traits
& le fiel & Cabfmte
Ou traînant aprèsJoy d'infortunete1ans
Va chercher un azjileauprès
desesparenss
Harpagon cftatteit de
, toutautrefolie,
Le Ciell'avantagead'une
femme accomplie
re-ç)utpmrsa dotplus 1 -, 7 , li} deûus^alafois ': — Quun balancier nenpeut
reformer ensix mois.
Sa femmefeflattait de la
douce esperance
De "voirfleurir chez., elle
une heureuseabondance,
ElIecroyait au moins que
deux ou trois amisj
Pourvoientfoir&matinà
sa tableeflreadmis
Mais Harpagon aride&
presqueDiaphane-
Par les jeûnes cruels auf
quels ilse condamne: Nereçoitpointd'amis aux
dépens de son pain
Toutse ressentcheijuy des
langueursde lafaim,
Si pour fournir aux frais
d'un hahit necefaim
Saffmmt-^lÙJ-\'mande
une somme Itgere3
Son vifoegesoudain pre%d
une autre couLfur,
Ses valets font en butte à
sa ma,uvaife humeur,
UAvarice bien-tft au
teint livide &blême,
Surfincoffre defer va taF
foir elle-même3
Pour ne le point ouvrir il
abondeenraisons
Ses hqtes sans payer ont
vidêfts massons
D'un vent,venu du Nord • d^maligne, influence
t
A motjjonésesfruits avec
Ion esperance,
Où de fougueux Torrens
inondansiesFallons,
Ont noyésans pitié thonnAeur
desye~sj fyi/lions,
uiinfitoujours rétif, rien
nefléchitson ame
Pour avoir un habit il
faudra quesafemme
jittende que la mort k
mettant au cercueil,
Luyfaffe enfin unfalutafr
re dueil.
Mais,pourquoy diraJtu9
cette injujtc querelle
Les époux font ilsfaitsftr
lemêmemodelie,
jilcipe nflejf-il pas exempt
deces dejfauts,
Que tu viens de tracer
dans tes piquans tableaux
D'accord, il efi bien fait,
genereux3 noble, {age,
Mats à se ruiner(On propre
honneur l'engage
Si-tost que la victoire un
laurier a la main
appellera Louis Jur les
rives du Rhin
Que des Zephirs nouveaux
les fecondes haleines
Feront verdir nos bois (;;'
refleurir nos plaines:
,Ses Muletsimportais bisarrementornez
Et d'un airain bruyant9
par tout environnez
Sous des tapis brode si
suivantalafile,
ut pas Majeftueux tra«
verseront la Ville.
Tout le peuple attentifAU
bruit deses Mulets
Verrapasserauloin,Surtous9
Fourgons" Vdlets,
Chevaux de main Fringans,
insultant a la
terre.,
Pompe digne en effet des
enfans de laguerre
Mais pour donner fef7
sir à ce noble embarras
Combien cbez, le Notaire
A-t-ilfait des contrats?
Lesjoyaux de sa femme
oonntteétteérmnitsseenn gage
jyunsomptueux buffet le
pompeux étalagé
Que du débris commun il nyapAugarentir.,
Rentre cheZlc Marchand
dont on l'a vu sortir.
Pour assembler unfond de
deux mtlle pi[tôles
Combien nouveau Prothée
at-jt joüé de rôles:
Combien a-t-il fait voir
que leplusfierguerrier
Elplus humble aujourd'huy
qu'un indigne
Vfùrler.
Ilpart, enfin, il mene avec
luy l'abondance
Tout le Camp se ressent de
sa nobU difence
Des Cutfmiers fameux
pour luy fournir des
mets,
Epuisentchaque jonr les
Aiers & les Forefis*
Quefait sa femme alors?
dans le fond d'un Vil,lage Ellevasansargentdepio^
rer
rerfin veuvage
Dans fis jardins defirts
promenersa douleur
Et des champs paresseux
exciter la lenteur.
On voit six mois apre's,
tout ce trainmagnifique
Reduit à la moitiérevenir,
faible étique,
On voit sur les chemins l'équipage
en lambeaux
Des mulets decharneZ, des
ombres de chevauxy
Qui dans ce tri(teétatri0.
fantpresqueparoifire
S'en vont droit au marché
chercher un autre maî*-
tre
Cependant auprintemps il
_faut recommencer, Ilfautsur nouveauxfrais
emprunter9 dépenfer,
Mais nous verrons bientofl
une ltfte cruelle
1)u trépas de l'époux apporter
la nouvelle,
Etpourpayer enfin de tris
tes creancIers,
Ilne laijje après luy qu'un
tas de vains lauriers.
Ilefid'autres Maris
volages) infidellts;
Fatigans damerets/Tirans
nez, des ruelles,
Qu'on voidmaigre l'Hymen
&ses facreZu
flambeaux
S'enrôler chaquejourfous
de nouveaux drapeaux9
Quid'un coeur plein de
feux à leur devoir
contraires
Encensent follement des
beautez, étrdngeres;
Le foin toujours pressant
de leurs galans exploits;
En vingt lieuxdijferends
les appelleà lafois.
Wgaton dans Paris
court à bride abbatué
Malheur à qUI pour lors
est à pied dans la rue
D'un & d'autres cojtezj,
les chevaux bondijjans
D'un déluge deboueinondent
loespassans,
Tout .fuit aux environs,
chacun cherche un aile
Avec plus de rviteifè il
traverse la Ville
Que les courftersp uireux
que l'on vid les pre.
miers,
Du combat de Nervvinde
apporter les lauriers;
Et qui de la victoire emprunterent
les ailes
Pour en donner au Roy les
premieres nouvelles.
De cet ernprejfement lefajet
inconnu
Quelejl-ilen effet?eh quoyi
l'ignores tu?
o 11 va fade amoureux de
theâtre en theâtre
Annoncer un habitdontil
est idolâtre
Dans le même moment on
le retrouve au Cours
Hors la filey au grand
trot ilyfait plu/leurs
tours,
Tout hors d'haleine enfin
il rentre aux Thmlleries,
Cherchantpartoutmatiere
à sesgalanteries,
Ilreçoit tous lesjours mille
tendres billets
Ses brasfontjufquati coude
cntouez., de portraitsy
On voit briller dans l'or9
des blondes& des brunes
Qtitl porte pour garends
de ses bonnesfortunes.
jîux yeux de son épouje il
en fait vanité
Il prétend qu'en dépit des
loix de l'équité
Safemme luy confcrve une
amour éternelle
Tandis qu'il aime ailleurs,
& court de belle en
belle.
D'autres amours en- cor.mais non d'un
tel dficours
Il ne meji pas permis de
prolonger le cours.
lAaplume se rifule a ma
timide rueine
Eut-on crû que leTibre
eutcoulédans la Seine
Etqu'il eut corrompu les
moeurs de nos François
Pour confoltr le Rhin de
leurs fameuxexploits.
Je voudrois bien Eudoxe
abregeant la matiere
Calmer ici ma bile &finir
ma carrure
Maispuis-jefàpprimer le
portrait d'unjaloux
Qui sans cesse agité d'un
mouvement peu doux
Et paré des dehors d'une
tendresse vaine
Aime, mais d'un amour
qui ressemble à la haine?
dlidor vientici s'offrir
à monpinceau
Ilejldesa moitié l'amant
& le bourreau
Partout illapourfuit>fans
cesseUlaquer,lie
Il nepeut la fuitterJ riy
demeurerprès d'elle,
L'erreur au double fronts
le devorant ennuy.
Lesfunefies Joubçons vollent
autour de luys
Ungejle indifférénd un regardsans
étude>
Va deIon coeurjaloux ai.
grlr l*inquiétude,
Sans cejjeilse consume en
projetsfuperjlus
Il voit3 il entend tout, il
en croit encor plus;
Ileflmalgré ses foins, &
fisconstantesveilLes
uéveugle avec centyeux,
Jouràaveccent oretlles.
Chaque objet de son coeur
vient arracher la.pAi
Marbres, bronzées, tableauxyportiers.
cocher,
laquais
Ceux même quaux de-
Jerts de Vardente Guinée
Le Soleil a couvert d'une
peau basanée9
Tout luy paroistamatitfatal
à son honneur
Il craint des héritiers de
plus d'une couleur.
Quun folâtre Zephir arvec
trop de licence
Des cheveux desafemme
ait détruit l'ordonnance
Sa mainsarme aussi-tost
dufer& dupoison
D'unprétendu rival il
veut tirerraisons
Si la crainte des loix fufpendfafrenefte,
Pour l'immoler centfois il
luy laisse la vies
Dans quelque vieux châ.
teau retraitedeshiboux
Dont quelque jour peutejfre
il deviendra jaloux
,
Il trame en exil comme
une criminelle
Et eour la tourmenter il
S'enferme avec elle,
Dans le Jauvage lieu des
vivans ignoré
D'un sosjé large & creux
doublement entouré
Cette tri(le rviéfime, affligét"
eperdue*
Sur les funefies bords croit
ejfredescendue,
Lorsque la parque enfin répondantà/
es voeux
Vient terminer le cours de
ses jours malheureux.
Nomme moysitupeux
quelquemary sans
vice
MaMust cft toute prête
a luy rendre jufttce,
Sera-ce Lijirlas? qui met
avec éclat
Safemme en un convent
par arrejf du Sénat
Et qui trois mois après devenu
doux &Jage
Celebre en un parloir un
fécond mariage.
Sera-ce Lifimon qui toûjours
lntete
Convoqueavecgrandbruit
toute la Facu/té?
Et sur son fort douteux
confiiltant Hipocrate
Fait qu'aux yeux du public
son deshonneur
éclate:
Quel champ!sije parlois
d'un époux furieux
Quiprofanantsans ceJft un
chef-d'oeuvre des cieux
Ofe dans les transports de
sa rage cruelle
Porter sursonépouse une
main criminelle.
Maisje te veux encore
ébaucher un tableau
Remontonssurla Scene&
tirons le rideau.
Dieux que vois-je en dépit
d'une épaifefumée
Que répand dans les airs
maintepipe allumée
Tarmy desflots de vin en
tous lieux répandu9
J'apperçois Trafimontsur
le ventre étendu;
Qui tout pâle& defait rejettefouslatable
Les rebuts odieux d'un repas
qui l'accables
Jlfait pour se lever des effortsviolens,
La terresedérobé à (es pas
chance/ans
De mortelles vapeurs fil
tesse encore peine
Sous de honteux debris de
nouveau le rentrainej
Ilretombe& bien-tojttau*
rore en ce redutt
Viendra nous découvrir
les excés de la nuit;
Bien-tost avec le jour
nous allons voir paroiifre
atre insolens laquais
aussi fMouas isqturee leur
Oui charmez, dans leur
coeur de ce honteuxfracas
Prés de sa femme au lit
le portentfous les bras.
Quelcharme! quelplaifïr!
pour cette trijlefemme
Defsvoir le temain de ce
fPeOaclt infâme
Defintir des vapeurs de
vin & de tabac,
QUexaleprès de foy, un
perfide efiomach.
Tufremis?toutefois dans
le Stecle où noussommes
Chere Eudoxe3voila commefontfaits
les hom-
Quelmérmietés:quelstitresfoapurvèsertaoiunts!
quels titrfsfluverains
Rendent donc les maris &
fifiers&sivains,
Osent-ils se flatter qu'un.
contratautentique>
Leur doine sur les coeurs
un pouvoir tirannique?
Pensent
-
ils que brutaux,
peu comptasans, fâcheux
:A.vares,neghgens, debauchez,,
ombrigeux,
PArez, du nom dépoux ih
ferontsursdeplaire,
du mépris d'un amani
fournis, tendre sincere,
Complaisant,libéral, qui
Jefait nuit &jour
Vnfointoûjours nouveau
de prouverson amour.
Non non, cestseflatter
d'une erreur condamnable
Etpoursefaire aimer, il
faut se rendre aimables
,
Aprés tous cesportraits
bien ou mal ébauchez:..,
Et tant d'autres encor
que jeriay pas tou- cbe
Jras-tu me traitant etennuyeux
pédagogue?
Des martirs de tHimen
grossîr le catalogue,
Non? dans un plein repos
arrête ton dessin,
Ctfi le premier des biens
de vivresans chagrin.
Si dans des vers pi
quansJuvenal enfurie
fait poejfcr pourfou ce.
luy qui semarie3
D'un esprit plus sènsé
concluons aujourd'huy
Que celle qui repoulé est
plus folle que luy.
J. L.D.L.
Fermer
Résumé : SATIRE Contre les Maris. / SATIRE.
Le texte est une satire contre les maris, présentée sous forme de dialogue entre l'auteur et Eudoxe. L'auteur précise que son but n'est pas de dissuader ceux qui sont naturellement enclins au mariage, mais de montrer que les désagréments et les chagrins du mariage proviennent souvent des maris plutôt que des femmes. Il espère obtenir le soutien des dames pour éviter les critiques. La satire met en garde contre les dangers et les contraintes d'un mariage hâtif. Les femmes y sont décrites comme des victimes innocentes des lois et des maximes injustes qui les soumettent à des maris trompeurs. Le texte critique les maris, souvent pardonnés et soutenus par la société malgré leurs défauts. L'auteur illustre ses propos par divers exemples de maris avares, joueurs, volages ou jaloux, qui causent du malheur à leurs épouses. Il décrit des situations où les maris ruinent leur famille par leur avarice, leur passion pour le jeu ou leurs infidélités. La satire se termine par une réflexion sur la jalousie excessive et destructrice de certains maris, qui finissent par causer leur propre malheur et celui de leurs épouses. Le texte décrit également une scène tumultueuse et chaotique, où un homme, après des efforts violents, est submergé par des vapeurs mortelles et retombe dans un réduit. Le jour venu, des témoins découvriront les excès de la nuit, observant des comportements insolents et honteux. Un homme est porté près de sa femme, charmé par cette femme malgré le chaos. Le texte critique ensuite les comportements des maris et des pères, soulignant leurs défauts tels que la brutalité, la négligence, la débauche et l'ombrage. Il oppose ces comportements à ceux d'un amant sincère et complaisant, qui prouve constamment son amour. L'auteur conclut en affirmant que pour se faire aimer, il faut se rendre aimable. Il invite à éviter les portraits négatifs et à vivre dans le repos, rejetant les martyres du mariage. En référence à Juvenal, il conclut que celle qui repousse un homme est plus folle que lui. Le texte se termine par les initiales J. L.D.L.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
33
p. 172-179
LE MARY MALADE.
Début :
Malgré les soins des suppôts d'Esculape [...]
Mots clefs :
Mari, Malade, Lubin, Coquette, Thersite, Femme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE MARY MALADE.
LE MARY MALADE .
Malgré les foins des
Suppots d'Efculape
Davegémit, & fent des
maux affreux.
Sa femme en fouffre ; ils
craignent tous les deux,
Lui , qu'il n'en meure , elle,
qu'il n'en réchape.
Anne jeune femme
>
coquete .
Tu prêtois dés dix ans
l'oreille à la Fleurete.
GALANT. 173
Quoique tu fois encor dans
ta jeune faiſon ,
Life , on t'appelle avec
raifon,
Jeune femme , & vieille
Coquete.
La
A CELIE .
En te voyant , laide
Celie ,
peau de la couleur des
plumes d'un Corbeau ,
On te croiroit d'Ethiopie
,
Si tu n'avois
les dents plus
noires que lapeau
.
Piij
174 MERGURE
A la Coquete Alix .
Sur tous mes rivaux
voftre coeur ,
Alix , me cede la Victoire
:
Vous le jurez fur vostre
honneur ;
Sur ce ferment doit - on
vous croire
?
Le Parafite diligent.
Chez Therfite , Lubin
ce pauore Parafite ,
Aſouper étoit invité :
GALANT. 175.
Itpart dés le matin d'un
pasprécipité
Se rend au logis de Therfite
,
Et dit qu'il vient fouper :
Lubin ,
Dit Therfite , ce foir je
tiendray ma promeffe :
Lubin répond , la faim me
presse ,
·Faites - moifouper ce matin.
Sur le même
Lubin ce Parafite étrange
Piiij
276 MERCURE
Mange beaucoup , chacun
le voit :
Il boit encor plus qu'il ne
mange,
Et parle encore plus qu'il·
ne boit.
La voix horrible.
Quand par tes chants
Arcadiens
Ta voix ébranle - nos organes
,
Tu fais aboïer tous les
chiens ,
Et tu fais braire tous les
ânes.
GALANT. 177.
La douleur d'une veuve
toûjours fufpecte.
Artemife en pleurs , défolée,
Fait élever un Mauſolée
A l'époux dont fes yeux
regretent le trépas :
Mais à ce monument
que fa douleur lui
dreffe ?
La
vanité n'at-elle pas
Autant de part que la tendreffe
?
778 MERCURE
La beautéfans l'efprit n'eft
qu'un foible avantage.
! Quand une beauté que
l'on aime , C
N'a point d'enjouement ,
d'esprit ,
L'amour qu'on a, fut- il
·En
extrême ,
pew
nouit :
de tems s'éva
Le coeur eft bien - toft infidelle,
Ilfent le dégoût , & l'ennui
;
GALANT. 179
Et la raifon brife avec
lui
Les nauds qu'il a formé
fans elle.
Malgré les foins des
Suppots d'Efculape
Davegémit, & fent des
maux affreux.
Sa femme en fouffre ; ils
craignent tous les deux,
Lui , qu'il n'en meure , elle,
qu'il n'en réchape.
Anne jeune femme
>
coquete .
Tu prêtois dés dix ans
l'oreille à la Fleurete.
GALANT. 173
Quoique tu fois encor dans
ta jeune faiſon ,
Life , on t'appelle avec
raifon,
Jeune femme , & vieille
Coquete.
La
A CELIE .
En te voyant , laide
Celie ,
peau de la couleur des
plumes d'un Corbeau ,
On te croiroit d'Ethiopie
,
Si tu n'avois
les dents plus
noires que lapeau
.
Piij
174 MERGURE
A la Coquete Alix .
Sur tous mes rivaux
voftre coeur ,
Alix , me cede la Victoire
:
Vous le jurez fur vostre
honneur ;
Sur ce ferment doit - on
vous croire
?
Le Parafite diligent.
Chez Therfite , Lubin
ce pauore Parafite ,
Aſouper étoit invité :
GALANT. 175.
Itpart dés le matin d'un
pasprécipité
Se rend au logis de Therfite
,
Et dit qu'il vient fouper :
Lubin ,
Dit Therfite , ce foir je
tiendray ma promeffe :
Lubin répond , la faim me
presse ,
·Faites - moifouper ce matin.
Sur le même
Lubin ce Parafite étrange
Piiij
276 MERCURE
Mange beaucoup , chacun
le voit :
Il boit encor plus qu'il ne
mange,
Et parle encore plus qu'il·
ne boit.
La voix horrible.
Quand par tes chants
Arcadiens
Ta voix ébranle - nos organes
,
Tu fais aboïer tous les
chiens ,
Et tu fais braire tous les
ânes.
GALANT. 177.
La douleur d'une veuve
toûjours fufpecte.
Artemife en pleurs , défolée,
Fait élever un Mauſolée
A l'époux dont fes yeux
regretent le trépas :
Mais à ce monument
que fa douleur lui
dreffe ?
La
vanité n'at-elle pas
Autant de part que la tendreffe
?
778 MERCURE
La beautéfans l'efprit n'eft
qu'un foible avantage.
! Quand une beauté que
l'on aime , C
N'a point d'enjouement ,
d'esprit ,
L'amour qu'on a, fut- il
·En
extrême ,
pew
nouit :
de tems s'éva
Le coeur eft bien - toft infidelle,
Ilfent le dégoût , & l'ennui
;
GALANT. 179
Et la raifon brife avec
lui
Les nauds qu'il a formé
fans elle.
Fermer
Résumé : LE MARY MALADE.
Le texte décrit plusieurs scènes et personnages dans un style littéraire ancien. Un homme nommé Mary endure des souffrances malgré les soins médicaux, et sa femme, bien que coquette, partage ses peines. Alix, une jeune femme coquette, est courtisée par un galant. Lubin, un homme glouton et bavard, est invité à souper chez Thériste. Célie est critiquée pour sa laideur et la couleur de sa peau. Artémise, une veuve, érige un mausolée pour son époux défunt, mais sa vanité égale sa tendresse. Le texte souligne également que la beauté sans esprit est un faible avantage, car elle ne suffit pas à maintenir l'amour à long terme, le cœur étant sujet à l'infidélité et à l'ennui.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
34
p. 102-129
LIVRE NOUVEAU. Memoires de la Vie du Comte de Grammont, qui contient particulierement l'Histoire amoureuse de la Cour d'Angleterre, sous le regne de Charles II. Imprimez à Cologne.
Début :
Ce Livre doit faire plaisir à ceux qui aiment les [...]
Mots clefs :
Lettre, Nuit, Mari, Jardin, Porte, Nuit, Campagne, Jaloux, Femme, Angleterre, Chesterfield
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LIVRE NOUVEAU. Memoires de la Vie du Comte de Grammont, qui contient particulierement l'Histoire amoureuse de la Cour d'Angleterre, sous le regne de Charles II. Imprimez à Cologne.
LIVRE NOUVEAU.
Memoires de la Vie du Comte
de Grammont , qui contient
particulierement l'Hiftoire
amoureufe de la Cour d'Angleterre
, fous le regne
Charles II. Imprimez à Code
logne.
Ce Livre doit faire
plaifir à ceux qui aiment
les portraits vifs & naturels
, le ftile noble &
GALANT. 103
leger. Pour en donner
une idée , on a mis ici
une des avantures qu'il
contient.
Pour être au fait de
cette avanture détachée ,
il faut fçavoir que Madame
Chesterfield ayant
été foupçonnée mal à
propos d'une galanterie ,
& fon mari jaloux en
ayant fait confidence au
galant Hamilton qui en
• étoit
amoureux cet amant
, auffi jaloux
que
I iiij
104 MERCURE
le mari , lui confeilla
d'emmener fa femme à
la campagne
. C'eſt de
cette campagne
que Madame
de Chesterfield
écrit
à l'amoureux
& jaloux
Hamilton
la lettre
qui fuit.
Vous ferez auffifurpris de
cette lettre , que je la fus de
Fair impitoyable dont vous
vites mon départ. Je veux
croire que vous vous êtes imaginé
des raisons quijuftifioient
dans votre esprit un procedé
GALANT.
jos
fi peu concevable. Si vous êtes
encore dans la dureté de ces
fentimens , ce fera vous faire
plaifir , que de vous apprendre
ce que je fouffre dans la
plus affreufe des prifons . Tout
ce qu'une campagne a de plus
trifte dans cette faifon s'offre
par- tout à ma vûë. Affiegée
d'impenetrables bouës , dune
fenêtre je vois des rochers ,
de l'autre des precipices : mais
de quelque côté que je tourne
mes regards dans la maiſon ,
jy rencontre ceux d'un jaloux,
moins fupportables encore que
tes triftes objets qui m'envipar
106 MERCURE
ronnent . J'ajoûterois aux malbeurs
de ma vie celui de pa-.
roître criminelle
aux yeux
d'un
homme , qui devroit m'avoir
juftifiée contre les apparences
convaincantes, fi par une innocence
averée j'étois en droit
de me plaindre , ou de faire
des reproches. Mais comment
fe juftifier de fi loin ? & comment
fe flater que la defcription
d'un fejour épouvantable
ne vous empêchera pas de m'écouter
? Mais êtes- vous digne
que je le fouhaite ? Ciel !
que je vous haïrois , ſi je ne
vous aimois à la fureur. VeGALANT
107
nez donc me voir une feulė
fois , pour entendre ma juftification
; je fuis perfuadée
que fi vous me trouvez coupable
aprés cette vifite , ce ne
fera pas envers vous . Nôtre
Argus part demain pour un
procés , qui le retiendra huit
jours à Cheſter. Fe
le gagnera : mais je ſçai bien
qu'il ne tiendra qu'à vous
qu'il en perde un , qui lui tient
pour le moins autant au coeur
que celui qu'il va folliciter.
ne fçai s'il
Il y avoit dans cette lettre
de quoy faire donner
108 MERCURE
tête baiffée dans une avan
ture plus temeraire que
celle qu'on lui propoſoit ,
quoy qu'elle fût affez gaillarde.
Il ne voyoit pas trop
bien comment elle feroit
pour ſe juſtifier ; mais elle
l'affaroit qu'il feroit content
du voyage , & c'étoit
tout ce qu'il demandoit
pour lors.
Il avoit une parente au
prés de Madame de Chef.
terfield. Cette parente ,
qui l'avoit bien voulu fuivre
dans fon exil , étoit entrée
quelque peu dans leur
GALANT. 109
confidence. Ce fut par elle
qu'il reçut cette lettre, avec
toutes les inftructions neceffaires
fur fon départ &
fur fon arrivée. Dans ces
fortes d'expeditions le fet
cret eft neceffaire,du moins
1 avant que d'avoir mis l'avanture
à fin. Il prit la pof
te , & partit de nuit , animé
d'efperances fi tendres & fi
flateufes , qu'en moins de
rien , en comparaiſon du
temps & des chemins , il
eut fait cinquante mortelles
lieuës. A la derniere pof
te il renvoya difcretement
110 MERCURE
fon poftillon . Il n'étoit pas
encore jour ; & de peur des
rochers & des precipices ,
dont elle avoit fait mention
, il marchoit avec affez
de prudence pour un
homme amoureux.
Il evita done heureufement
tous les mauvais pas
& , fuivant fes inftructions ,
il mit pied à terre à certaine
petite cabane , qui joignoit
les murs du parc . Le lieu
n'étoit pas magnifique :
mais comme il avoit befoin
de repos, il y trouva ce qu'il
faloit pour cela. Il ne fe
GALANT. In
foucioit point de voir le
jour , & fe foucioit encore
moins d'en être vû ; c'eft
pourquoy s'etant renfermé
dans cette retraite obfcure,
il y dormit d'un profond
fommeil jufqu'à la moitié
du jour. Comme il ſentoit
une grande faim à fon ré
veil , il mangea fort & ferme
; & comme c'étoit
l'homme de la Cour le plus
e propre , & que la femme
d'Angleterre la plus propre
l'attendoit , il paffa le refte
de la journée à fe décraffer
, & à fe faire toutes les
112 MERCURE
preparations que le temps
& le lieu permettoient, fans
daigner ni mettre la tête un
moment dehors , ni faire
la moindre queftion à fes
hôtes. Enfin les ordres qu'il
attendoit avec
impatience
arriverent à l'entrée de la
nuit , par une espece de grifon
, qui lui fervant de guide
, aprés avoir erré pendant
une demi- heure dans
les boues d'un parc d'une
vafte étendue , le fit enfin
entrer dans un jardin , où
donnoit la porte d'une falle
baffe. Il fut pofté vis à vis
de
GALANT. 113
de cette porte , par laquelle
on devoir bientôt l'intro
duire dans des lieux plus:
agreables. Son guide lui
donna le bon foir la nuit .
fe ferma , mais la porte ne
s'ouvrit point.
1. On étoit à la fin de l'hy
ver ; cependant il fembloit
qu'on ne fûr qu'au commencement
du froid . Ilé.
toit croté juſques aux ge…]
noux , & fentoit que pour
peu qu'il prît encore l'air !
dans ce jardin, la gelée met
troit toute cette crore à fech
Ce commencement d'une
Avril
1714
- K
114
MERCURE
nuit fort âpre & fort obſcu
re eût été rude pour un au
tre: mais ce n'étoit rien pour
un homme qui fe flatoit
d'en paffer fi delicieufe
ment la fin. Il ne laiſſa pas
de s'étonner de tant de precautions
dans l'abfence du
mari . Son imagination
, que
mille tendres idées réchauf
foient , le foûtiac quelque
temps contre les cruautez
de l'impatience , & contre
les rigueurs du froid : mais
il la fentit peu à peu refroi
dir ; & deux heures , qui lui
parurent deux ficcles s'é
GALANT. 115
tant paffées fans qu'on lui
donnât le moindre figne de
vie ni de la porte , ni des fenêtres,
il ſe mit à faire quelques
raifonnemens en luimême
fur l'état prefent de
fes afaires , & fur le parti qu'il
yavoit à prendre dans cette
conjoncture. Si nousfrapions
à cette maudite porte, difoit il ;
I carencore eft-il plus honorable,
file malheur m'en veut, de perir
dans la maifon, que de mourir
de froid dans le jardin. Il
eft vrai, reprenoit,il , que ce
parti peut expofer une perfonne
, que quelque accident im
Kij
116 MERCURE
prévû met peut-être à l'heure
qu'il eft encore plus au defefpoir
que moy. Cette penſée
le munit de tout ce qu'il
pouvoit avoir de patience
& de fermeté contre les ennemis
qui le combattoient
.
Il fe mit à fe promener
à
grands pas , refolu d'attendre
le plus long temps qu'il
feroit poffible fans en mourir
la fin d'une avanture
qui commençoit
fi triſte
ment Tout cela fut inutile,
& , quelques mouvemens
qu'il fe donnât , envelopé
d'un gros manteau , l'enGALANT.
117
gourdiffement commençoit
à le faifir de tous cô.
tez, & le froid dominoit en
depit de tout ce que les empreffemens
de l'amour ont
de plus vif. Le jour n'étoit
pas loin ; & dans l'état où
la nuit l'avoit mís , jugeant
que ce feroit deformais inutilement
que cette porte enforcelée
s'ouvriroit , il re
gagna du mieux qu'il put
l'endroit d'où il étoit parti .
pour cette merveilleufe ex
pedition.
Il falut tous les fagots de
la petite maiſon pour le déc
118 MERCURE
geler. Plus il fongeoit à fon
avanture , plus les circonf
tances lui en paroiffoient ,
bizarres &
incomprehenſi-
,
bles. Mais loin de s'en prendre
à la charmante Chefterfield
, il avoit mille differentes
inquietudes pour elle.
Tantôt il s'amaginoit,
que fon mari pouvoit être
inopinément revenu ; tantôt
que quelque mal fubit
l'avoit faifie , enfin que quelque
obftacle s'étoit mal
heureulement mis à la traverfe
pour s'opposer à fon
bonheur ,juftement au fort
GALANT. 119
des bonnes
intentions qu'
on avoit pour lui. Mais
difoit- il , pourquoy m'avoir,
oublié dans ce maudit jardin ?
Quoy ! ne pas trouver un petit
moment pour mefaire au moins
quelque figne , puis qu'on ne
pouvoit ni me parler , ni me
recevoir ? Il ne fçavoir à laquelle
de ces conjectures
s'en tenir , ni que répondre
aux queftions qu'il s'étoit
faites mais comme il fe
flata que tout iroit mieux la
nuit fuivante , aprés avoir
fait vau de ne plus remertre
le pied dans ce malen
120 MERCURE
contreux jardin , il ordonna
qu'on l'avertît d'abord qu'-
on demanderoit
à lui parler
, fe coucha dans le plus
méchant lit du monde , &
ne laiffa pas de s'endormir
comme il eût fait dans le
meilleur. Il avoit compté
de n'être réveillé que par
quelque lettre , ou quelque
meffage de Madame de
Chesterfield : mais il n'avoit
pas dormi deux heures ,
qu'il le fut par un grand
bruit de cors & de chiens!
La chaumiere , qui lui fer
voit de retraite , touchoir ,
comGALANT.
121
me nous avons dit , les murailles
du parc. Il appella
fon hôte , pour fçavoir un
peu que diable c'étoit que
cette chaffe , qui fembloit
être au milieu de fa chambre
, tant le bruit augmentoit
en approchant. On lui
dit que c'étoit Monseigneur
qui couroit le lievre dans fon
parc. QuelMonfeigneur , ditil
tout étonné ? Monfeigneur
le Comte de Chesterfield , répondit
le payfan. Il fut fi
frapé de cette nouvelle ,
que dans fa premiere ſurprife
il mit la tête fous les
Avril 1714.
L
122 MERCURE
couvertures , croyant déja
le voir entrer avec tous fes
chiens. Mais dés qu'il fut
un peu revenu de fon étonnement
, il fe mit à maudire
les caprices de la fortune
, ne doutant pas que
le retour inopiné d'un ja
loux importun n'eût caufé
toutes les tribulations de la
nuit precedente.
Il n'y eut plus moyen de
fe rendormir aprés une telle
alarme. Il ſe leva , pour repaſſer
dans ſon eſprit tous .
les ftratagêmes qu'on a
coûtume d'employer pour
GALANT.
123
tromper , ou pour éloigner
un vilain mari , qui s'avifoit
de negliger fon procés pour
obfeder fa femme. Il achevoit
de s'habiller , & com- .
mençoit à queftionner ſon
hôte , lorfque le même grifon
qui l'avoit conduit au
jardin , lui rendit une lettre
, & difparut fans attendre
la réponſe . Cette lettre
étoit de fa parente , & voici
ce qu'elle contenoit .
Je fuis au defefpoir d'avoir
innocemment contribué à vous
attirer dans un licu où l'on ne
Lij
124 MERCURE
eût part :
vous fait venir que pour fe
・moquer de vous. Je m'étois opposée
au projet de ce voyage ,
quoique je fuffe perfuadée que
fa tendreffe feule y
mais elle vient de m'en defabufer.
Elle triomphe dans le
tour qu'elle vous a joué. Non
feulement fon mari n'a bougé
d'ici , mais il y refte par com-·
plaifance. Il la traite le mieux
du monde , c'est dans leur
raccommodement qu'elle afçû
que vous lui aviez confeillé de
la mener à la
t
campagne
. Elle
en a conçu tant de depit
d'averfion pour vous , que
de
GALANT. 125
la maniere dont elle m'en vient
de parler , fes reffentimens ne ..
font pas encorefatisfaits . Confolez-
vous de la haine d'une
creature dont le coeur ne meritoit
pas votre tendreffe . Partez
un plus longfejour ici ne
feroit que vous attirer quelque
nouvelle difgrace. Je n'y ref
terai pas long - temps . Je la
connois , Dieu merci. Je ne me
repens pas de la compaffion que
j'en ai d'abord enë : mais je
fuis dégoûtée d'un commerce
qui ne convient gueres à mon
humeur.
Liij
126 MERCURE
L'étonnement , la honte ,
le depit , & la fureur s'emparerent
de fon coeur áprés
cette lecture . Les menaces
enfuite , les invectives , &
les defirs de vengeance exciterent
tour à tour fon aigreur
& fes reſſentimens :
mais aprés y avoir bien
penſé , tout cela fe reduifit
à prendre doucement fon
petit cheval de pofte , pour
remporter à Londres un
bon rhume pardeffus les defirs
& les tendres empreffemens
qu'il en avoit ap
portez. Il s'éloigna de ces
GALANT . 127
5
perfides lieux avec un peu
plus de vîteffe qu'il n'y étoit
arrivé , quoy qu'il n'eût pas
à beaucoup prés la tête remplie
d'auffi agreables penfées.
Cependant quand il
fe crut hors de portée de
rencontrerMilord Chefterfield
& fa chaffe , il voulut
un peu fe retourner , pour
avoir au moins le plaifir de
voir la priſon où cette méchante
bête étoit renfermée
mais il fut bien furpris
de voir une trés belle
maiſon , fituée ſur le bord
d'une riviere , au milieu d'u-
:
Liiij
128 MERCURE
ne campagne la plus agreable
& la plus riante qu'on
pût voir. Au diable le precipice
, ou le rocher qu'il y
vit ; ils n'étoient que dans
la lettre de la perfide . Nouveau
fujet de reffentiment
& de confufion pour un
homme qui s'étoit crû fçavant
dans les rufes , auffi
bien que dans les foibleffes
du beau fexe , & qui ſe
voyoit la dupe d'une coquette
, qui fe raccommodoit
avec un époux pour
vanger d'un amant.
Il regagna la bonne ville,
fe
GALANT. 129
ل
prêt à foûtenir contre tous ,
qu'il faut être de bon nafe
fier à la ten- turel
pour
dreffe d'une femme qui
nous a déja trompez : mais
qu'il faut être fou pour courir
aprés.
Memoires de la Vie du Comte
de Grammont , qui contient
particulierement l'Hiftoire
amoureufe de la Cour d'Angleterre
, fous le regne
Charles II. Imprimez à Code
logne.
Ce Livre doit faire
plaifir à ceux qui aiment
les portraits vifs & naturels
, le ftile noble &
GALANT. 103
leger. Pour en donner
une idée , on a mis ici
une des avantures qu'il
contient.
Pour être au fait de
cette avanture détachée ,
il faut fçavoir que Madame
Chesterfield ayant
été foupçonnée mal à
propos d'une galanterie ,
& fon mari jaloux en
ayant fait confidence au
galant Hamilton qui en
• étoit
amoureux cet amant
, auffi jaloux
que
I iiij
104 MERCURE
le mari , lui confeilla
d'emmener fa femme à
la campagne
. C'eſt de
cette campagne
que Madame
de Chesterfield
écrit
à l'amoureux
& jaloux
Hamilton
la lettre
qui fuit.
Vous ferez auffifurpris de
cette lettre , que je la fus de
Fair impitoyable dont vous
vites mon départ. Je veux
croire que vous vous êtes imaginé
des raisons quijuftifioient
dans votre esprit un procedé
GALANT.
jos
fi peu concevable. Si vous êtes
encore dans la dureté de ces
fentimens , ce fera vous faire
plaifir , que de vous apprendre
ce que je fouffre dans la
plus affreufe des prifons . Tout
ce qu'une campagne a de plus
trifte dans cette faifon s'offre
par- tout à ma vûë. Affiegée
d'impenetrables bouës , dune
fenêtre je vois des rochers ,
de l'autre des precipices : mais
de quelque côté que je tourne
mes regards dans la maiſon ,
jy rencontre ceux d'un jaloux,
moins fupportables encore que
tes triftes objets qui m'envipar
106 MERCURE
ronnent . J'ajoûterois aux malbeurs
de ma vie celui de pa-.
roître criminelle
aux yeux
d'un
homme , qui devroit m'avoir
juftifiée contre les apparences
convaincantes, fi par une innocence
averée j'étois en droit
de me plaindre , ou de faire
des reproches. Mais comment
fe juftifier de fi loin ? & comment
fe flater que la defcription
d'un fejour épouvantable
ne vous empêchera pas de m'écouter
? Mais êtes- vous digne
que je le fouhaite ? Ciel !
que je vous haïrois , ſi je ne
vous aimois à la fureur. VeGALANT
107
nez donc me voir une feulė
fois , pour entendre ma juftification
; je fuis perfuadée
que fi vous me trouvez coupable
aprés cette vifite , ce ne
fera pas envers vous . Nôtre
Argus part demain pour un
procés , qui le retiendra huit
jours à Cheſter. Fe
le gagnera : mais je ſçai bien
qu'il ne tiendra qu'à vous
qu'il en perde un , qui lui tient
pour le moins autant au coeur
que celui qu'il va folliciter.
ne fçai s'il
Il y avoit dans cette lettre
de quoy faire donner
108 MERCURE
tête baiffée dans une avan
ture plus temeraire que
celle qu'on lui propoſoit ,
quoy qu'elle fût affez gaillarde.
Il ne voyoit pas trop
bien comment elle feroit
pour ſe juſtifier ; mais elle
l'affaroit qu'il feroit content
du voyage , & c'étoit
tout ce qu'il demandoit
pour lors.
Il avoit une parente au
prés de Madame de Chef.
terfield. Cette parente ,
qui l'avoit bien voulu fuivre
dans fon exil , étoit entrée
quelque peu dans leur
GALANT. 109
confidence. Ce fut par elle
qu'il reçut cette lettre, avec
toutes les inftructions neceffaires
fur fon départ &
fur fon arrivée. Dans ces
fortes d'expeditions le fet
cret eft neceffaire,du moins
1 avant que d'avoir mis l'avanture
à fin. Il prit la pof
te , & partit de nuit , animé
d'efperances fi tendres & fi
flateufes , qu'en moins de
rien , en comparaiſon du
temps & des chemins , il
eut fait cinquante mortelles
lieuës. A la derniere pof
te il renvoya difcretement
110 MERCURE
fon poftillon . Il n'étoit pas
encore jour ; & de peur des
rochers & des precipices ,
dont elle avoit fait mention
, il marchoit avec affez
de prudence pour un
homme amoureux.
Il evita done heureufement
tous les mauvais pas
& , fuivant fes inftructions ,
il mit pied à terre à certaine
petite cabane , qui joignoit
les murs du parc . Le lieu
n'étoit pas magnifique :
mais comme il avoit befoin
de repos, il y trouva ce qu'il
faloit pour cela. Il ne fe
GALANT. In
foucioit point de voir le
jour , & fe foucioit encore
moins d'en être vû ; c'eft
pourquoy s'etant renfermé
dans cette retraite obfcure,
il y dormit d'un profond
fommeil jufqu'à la moitié
du jour. Comme il ſentoit
une grande faim à fon ré
veil , il mangea fort & ferme
; & comme c'étoit
l'homme de la Cour le plus
e propre , & que la femme
d'Angleterre la plus propre
l'attendoit , il paffa le refte
de la journée à fe décraffer
, & à fe faire toutes les
112 MERCURE
preparations que le temps
& le lieu permettoient, fans
daigner ni mettre la tête un
moment dehors , ni faire
la moindre queftion à fes
hôtes. Enfin les ordres qu'il
attendoit avec
impatience
arriverent à l'entrée de la
nuit , par une espece de grifon
, qui lui fervant de guide
, aprés avoir erré pendant
une demi- heure dans
les boues d'un parc d'une
vafte étendue , le fit enfin
entrer dans un jardin , où
donnoit la porte d'une falle
baffe. Il fut pofté vis à vis
de
GALANT. 113
de cette porte , par laquelle
on devoir bientôt l'intro
duire dans des lieux plus:
agreables. Son guide lui
donna le bon foir la nuit .
fe ferma , mais la porte ne
s'ouvrit point.
1. On étoit à la fin de l'hy
ver ; cependant il fembloit
qu'on ne fûr qu'au commencement
du froid . Ilé.
toit croté juſques aux ge…]
noux , & fentoit que pour
peu qu'il prît encore l'air !
dans ce jardin, la gelée met
troit toute cette crore à fech
Ce commencement d'une
Avril
1714
- K
114
MERCURE
nuit fort âpre & fort obſcu
re eût été rude pour un au
tre: mais ce n'étoit rien pour
un homme qui fe flatoit
d'en paffer fi delicieufe
ment la fin. Il ne laiſſa pas
de s'étonner de tant de precautions
dans l'abfence du
mari . Son imagination
, que
mille tendres idées réchauf
foient , le foûtiac quelque
temps contre les cruautez
de l'impatience , & contre
les rigueurs du froid : mais
il la fentit peu à peu refroi
dir ; & deux heures , qui lui
parurent deux ficcles s'é
GALANT. 115
tant paffées fans qu'on lui
donnât le moindre figne de
vie ni de la porte , ni des fenêtres,
il ſe mit à faire quelques
raifonnemens en luimême
fur l'état prefent de
fes afaires , & fur le parti qu'il
yavoit à prendre dans cette
conjoncture. Si nousfrapions
à cette maudite porte, difoit il ;
I carencore eft-il plus honorable,
file malheur m'en veut, de perir
dans la maifon, que de mourir
de froid dans le jardin. Il
eft vrai, reprenoit,il , que ce
parti peut expofer une perfonne
, que quelque accident im
Kij
116 MERCURE
prévû met peut-être à l'heure
qu'il eft encore plus au defefpoir
que moy. Cette penſée
le munit de tout ce qu'il
pouvoit avoir de patience
& de fermeté contre les ennemis
qui le combattoient
.
Il fe mit à fe promener
à
grands pas , refolu d'attendre
le plus long temps qu'il
feroit poffible fans en mourir
la fin d'une avanture
qui commençoit
fi triſte
ment Tout cela fut inutile,
& , quelques mouvemens
qu'il fe donnât , envelopé
d'un gros manteau , l'enGALANT.
117
gourdiffement commençoit
à le faifir de tous cô.
tez, & le froid dominoit en
depit de tout ce que les empreffemens
de l'amour ont
de plus vif. Le jour n'étoit
pas loin ; & dans l'état où
la nuit l'avoit mís , jugeant
que ce feroit deformais inutilement
que cette porte enforcelée
s'ouvriroit , il re
gagna du mieux qu'il put
l'endroit d'où il étoit parti .
pour cette merveilleufe ex
pedition.
Il falut tous les fagots de
la petite maiſon pour le déc
118 MERCURE
geler. Plus il fongeoit à fon
avanture , plus les circonf
tances lui en paroiffoient ,
bizarres &
incomprehenſi-
,
bles. Mais loin de s'en prendre
à la charmante Chefterfield
, il avoit mille differentes
inquietudes pour elle.
Tantôt il s'amaginoit,
que fon mari pouvoit être
inopinément revenu ; tantôt
que quelque mal fubit
l'avoit faifie , enfin que quelque
obftacle s'étoit mal
heureulement mis à la traverfe
pour s'opposer à fon
bonheur ,juftement au fort
GALANT. 119
des bonnes
intentions qu'
on avoit pour lui. Mais
difoit- il , pourquoy m'avoir,
oublié dans ce maudit jardin ?
Quoy ! ne pas trouver un petit
moment pour mefaire au moins
quelque figne , puis qu'on ne
pouvoit ni me parler , ni me
recevoir ? Il ne fçavoir à laquelle
de ces conjectures
s'en tenir , ni que répondre
aux queftions qu'il s'étoit
faites mais comme il fe
flata que tout iroit mieux la
nuit fuivante , aprés avoir
fait vau de ne plus remertre
le pied dans ce malen
120 MERCURE
contreux jardin , il ordonna
qu'on l'avertît d'abord qu'-
on demanderoit
à lui parler
, fe coucha dans le plus
méchant lit du monde , &
ne laiffa pas de s'endormir
comme il eût fait dans le
meilleur. Il avoit compté
de n'être réveillé que par
quelque lettre , ou quelque
meffage de Madame de
Chesterfield : mais il n'avoit
pas dormi deux heures ,
qu'il le fut par un grand
bruit de cors & de chiens!
La chaumiere , qui lui fer
voit de retraite , touchoir ,
comGALANT.
121
me nous avons dit , les murailles
du parc. Il appella
fon hôte , pour fçavoir un
peu que diable c'étoit que
cette chaffe , qui fembloit
être au milieu de fa chambre
, tant le bruit augmentoit
en approchant. On lui
dit que c'étoit Monseigneur
qui couroit le lievre dans fon
parc. QuelMonfeigneur , ditil
tout étonné ? Monfeigneur
le Comte de Chesterfield , répondit
le payfan. Il fut fi
frapé de cette nouvelle ,
que dans fa premiere ſurprife
il mit la tête fous les
Avril 1714.
L
122 MERCURE
couvertures , croyant déja
le voir entrer avec tous fes
chiens. Mais dés qu'il fut
un peu revenu de fon étonnement
, il fe mit à maudire
les caprices de la fortune
, ne doutant pas que
le retour inopiné d'un ja
loux importun n'eût caufé
toutes les tribulations de la
nuit precedente.
Il n'y eut plus moyen de
fe rendormir aprés une telle
alarme. Il ſe leva , pour repaſſer
dans ſon eſprit tous .
les ftratagêmes qu'on a
coûtume d'employer pour
GALANT.
123
tromper , ou pour éloigner
un vilain mari , qui s'avifoit
de negliger fon procés pour
obfeder fa femme. Il achevoit
de s'habiller , & com- .
mençoit à queftionner ſon
hôte , lorfque le même grifon
qui l'avoit conduit au
jardin , lui rendit une lettre
, & difparut fans attendre
la réponſe . Cette lettre
étoit de fa parente , & voici
ce qu'elle contenoit .
Je fuis au defefpoir d'avoir
innocemment contribué à vous
attirer dans un licu où l'on ne
Lij
124 MERCURE
eût part :
vous fait venir que pour fe
・moquer de vous. Je m'étois opposée
au projet de ce voyage ,
quoique je fuffe perfuadée que
fa tendreffe feule y
mais elle vient de m'en defabufer.
Elle triomphe dans le
tour qu'elle vous a joué. Non
feulement fon mari n'a bougé
d'ici , mais il y refte par com-·
plaifance. Il la traite le mieux
du monde , c'est dans leur
raccommodement qu'elle afçû
que vous lui aviez confeillé de
la mener à la
t
campagne
. Elle
en a conçu tant de depit
d'averfion pour vous , que
de
GALANT. 125
la maniere dont elle m'en vient
de parler , fes reffentimens ne ..
font pas encorefatisfaits . Confolez-
vous de la haine d'une
creature dont le coeur ne meritoit
pas votre tendreffe . Partez
un plus longfejour ici ne
feroit que vous attirer quelque
nouvelle difgrace. Je n'y ref
terai pas long - temps . Je la
connois , Dieu merci. Je ne me
repens pas de la compaffion que
j'en ai d'abord enë : mais je
fuis dégoûtée d'un commerce
qui ne convient gueres à mon
humeur.
Liij
126 MERCURE
L'étonnement , la honte ,
le depit , & la fureur s'emparerent
de fon coeur áprés
cette lecture . Les menaces
enfuite , les invectives , &
les defirs de vengeance exciterent
tour à tour fon aigreur
& fes reſſentimens :
mais aprés y avoir bien
penſé , tout cela fe reduifit
à prendre doucement fon
petit cheval de pofte , pour
remporter à Londres un
bon rhume pardeffus les defirs
& les tendres empreffemens
qu'il en avoit ap
portez. Il s'éloigna de ces
GALANT . 127
5
perfides lieux avec un peu
plus de vîteffe qu'il n'y étoit
arrivé , quoy qu'il n'eût pas
à beaucoup prés la tête remplie
d'auffi agreables penfées.
Cependant quand il
fe crut hors de portée de
rencontrerMilord Chefterfield
& fa chaffe , il voulut
un peu fe retourner , pour
avoir au moins le plaifir de
voir la priſon où cette méchante
bête étoit renfermée
mais il fut bien furpris
de voir une trés belle
maiſon , fituée ſur le bord
d'une riviere , au milieu d'u-
:
Liiij
128 MERCURE
ne campagne la plus agreable
& la plus riante qu'on
pût voir. Au diable le precipice
, ou le rocher qu'il y
vit ; ils n'étoient que dans
la lettre de la perfide . Nouveau
fujet de reffentiment
& de confufion pour un
homme qui s'étoit crû fçavant
dans les rufes , auffi
bien que dans les foibleffes
du beau fexe , & qui ſe
voyoit la dupe d'une coquette
, qui fe raccommodoit
avec un époux pour
vanger d'un amant.
Il regagna la bonne ville,
fe
GALANT. 129
ل
prêt à foûtenir contre tous ,
qu'il faut être de bon nafe
fier à la ten- turel
pour
dreffe d'une femme qui
nous a déja trompez : mais
qu'il faut être fou pour courir
aprés.
Fermer
Résumé : LIVRE NOUVEAU. Memoires de la Vie du Comte de Grammont, qui contient particulierement l'Histoire amoureuse de la Cour d'Angleterre, sous le regne de Charles II. Imprimez à Cologne.
Le texte extrait des 'Mémoires de la Vie du Comte de Grammont' relate une aventure amoureuse à la cour d'Angleterre sous le règne de Charles II. L'histoire se concentre sur Madame de Chesterfield, injustement soupçonnée d'infidélité par son mari jaloux. Ce dernier, influencé par Hamilton, un amant jaloux de Madame de Chesterfield, lui conseille de l'emmener à la campagne pour la surveiller. Madame de Chesterfield écrit à Hamilton une lettre désespérée, se décrivant prisonnière dans un lieu affreux, entouré de boues, de rochers et de précipices, et surveillée par son mari jaloux. Elle exprime son amour pour Hamilton et le supplie de venir la voir pour qu'elle puisse se justifier. Hamilton, malgré ses doutes, décide de se rendre à la campagne, guidé par une parente de Madame de Chesterfield. À son arrivée, Hamilton attend toute la nuit dans un jardin glacial, sans que la porte de la maison s'ouvre. Le matin, il retourne à sa retraite, perplexe et engourdi par le froid. Il est réveillé par la chasse du Comte de Chesterfield, ce qui le plonge dans la confusion. Il reçoit ensuite une lettre de sa parente, révélant que Madame de Chesterfield s'est moquée de lui et s'est réconciliée avec son mari. Hamilton, furieux et humilié, retourne à Londres. Il découvre alors que la maison de Madame de Chesterfield est en réalité belle et agréable, contrairement à la description de la lettre.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
35
p. 218-264
HISTOIRE du Bacha de Damas.
Début :
Si l'on remarque quelque difference considerable / Il est difficile de sçavoir positivement ce qui se [...]
Mots clefs :
Pacha , Damas, Sultan, Père, Femme, Sérail, Seigneur, Femme, Vizir, Mort, Yeux, Amour, Troupes, Empire, Esclaves, Maison, Armée, Juifs, Époux, Honneur, Hommes, Douleur, Audace, Mer, Larmes, Gloire, Vie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE du Bacha de Damas.
HISTOIRE
du Bacha de Damas.
IL eſt ſi difficile de ſçavoir
poſitivement ce qui ſe
paffe dans cet Empire,qu'on
n'y demeſle ſouvent la veri.
té d'un fait , quelque éclatant
qu'il foit , que longtemps
aprés qu'il eſt arrivé.
Les nouvelles de l'Afie , &
celles de l'Europe entrent
confufément à Conftantinople
, où chacun les débite
1
A
GALANT . 219
au gré de ſes intereſts , le
Courier qui en eft chargé
les donne au grand Viſir ,le
grand Viſir au Sultan , & le
Sultanles enſevelit dans ſon
ſérail. Ainfije n'oſe encore
vous aſſeurer que les dernieres
circonstances de l'hiſtoire
que je vais vous écrire ,
foient telles qu'on les raconte
icy; mais je vous promets
que je ſeray exact à
vous detromper , ſi le temps
ou le haſard me detrompent.
Il y a quatrejours que me
promenant avec quelques
Tij
210 MFRCURE
qui
eſtrangers dans ma çaique,
fur le canal de la Mer noire,
un fameux Armenien ,
a fait toute la vie un grand
commerce d'eſclaves , me
conta à peu prés en ces
termes l'hiſtoire de Halil
Acor Bacha de Damas .
J'étois , me dit- il, un jour,
( & bien jeune alors ) à Baghlar
qui eſt un Port de
cette Mer , environ à so
lieuës d'icy lorſqu'un
* Sheieke de mes amis y arriva.
Je le priay de venir
* Predicateur Turc,
GALANT 227
loger dans le meſme * Caravanfarai
que moy. La Maifon
eſtoir alors pleine
d'hommes & de chevaux.
Le Sultan Mahomet IV. dont
le regne étoit plus tranqui
le qu'il n'avoit encore eſté,
&qu'il ne l'a eſté depuis ,
preſtoit dans ce temps au
Kan della Krimée dix
mille hommes de ſes troupes
pour les joindre à douze
mille Tartares de Budziack
& de Bialogrod , qu'il
deftinoit à quelque grande
entrepriſe. Les Janifſſaires ,
* Auberge Turque.
Tiij
222 MERCURE
3
1
les Spahis , & les Afiati
ques que le Grand Seigneur
envoyoit au Kan paffoient
alors par Baghlar où nous
eſtions . Un de ces Janiffai
res entr'autres natif de
* Chaplar en Bulgarie voulut
profiter de l'occaſion
de cette route pour mener
plus ſeurement chez luy
une belle fille qu'il avoit
epousée depuis un an à
Midia de Romanie, Nous:
la trouvâmes avec fon
mary dans le Caravanfarai
que nous avions choiſi
Ville maritime de la Mer noire.
GALANT. 223
২
lorſque nous yarrivame s .
Le hazard nous plaça auprés
d'eux , le Janiſſaire
m'en parut content , il aimoit
mieux voir à côté de
ſa femme , un Venerable
Sheieke qu'aucun de ſes camarades.
Nous ſoupâmes
cependant & nous nous
endormimes ſur la paille.
Une heure avant le jour
nous entendimes des cris
aigus qui nous réveillérent
comme tous les hoftes de
la maiſon ; la femme du
Janiſſaire que fon.Mary
n'avoit pas crue ſi proche
T iiij
224 MERCURE
de ſon terme venoit de
mettre un enfant au monde
, à coſté de mon Sheie
xe , qui ſe trouva fort ſcandaliſé
de cet accouchement.
Il ſe leva plein de
couroux , en diſant que ſes
habits étoient foülliés du
déſordre & des accidents
de cette avanture , néanmoins
la mortification &
l'embarras du Janiſſaire ,
les douleurs de ſa femme
& mes difcours l'addoucirent
; je luy perſuaday ( &
il le ſçavoit bien , ) qu'il
feroit lavé de cette tache
GALANT. 225
en lavant ſa robe & fa per
ſonne avant la premiere
priere. Je le menay au bain
qui eſtoit dans le Caravan
farai où il ſe fit toutes les
cerémonies de l'ablution
desTurcs.
Cependant je retournay
auprés du trifte Janiſſaire ,
&de ſa femme qui gemiſſoit
encore des reſtes ou du fouvenir
de fa douleur ; je lui
donnay tous les ſecours
que je pûs imaginer , on
attendant le retour de mon
Sheieke.
f
L'étoile la plus favorable
226 MERCURE
qui puiſſe veiller fur nos
jours , ne flatte pas les Mufulmans
d'une plus heureuſe
deſtinée qu'un Sheike,
ou un Emir * lorſqu'ils préfident
à la naiſſance de
leurs enfants. Celuy- cy revint
enfinà nous, prés d'une
heure après le lever du Soleil.
Et aprés avoir enviſagé
le Janiſſaire , ſa femme
& fon fils , d'un air tranſ
porté de l'excellence des
avantages qu'il avoit à leur
promettre , il leur prédit
ces choſes.
Prêtre Ture.
GALAND. 227
Letrés puiſſant trés mi
fericordieux Alla a jettéfur
vous & fur vostre fils des regards
bienfaisants le faim
Prophete efto fon meffager.
Il'a pitié de vous , & Sultan
Mahomet qui est agréable au
trés mifericordieux que le
faint Prophete oberit vous élevera
aux premiers honneurs de
fon Empire. Alla * ha Alla.
Tousoles affiftans felici
terent auffi toſt le Janiſſaire
fur la prédiction du Sheieke.
Cette nouvelle paſſa juf
qu'à fon Aga qui luy donna
d'abord de grandes mara
* Dieu. Dieu eſt Dicu.
228 MERCURE
4
ques de distinction. Enfin
le jour du départ des troupes
qui estoient à Bagblar
eſtant venu , il nous quitta
aprés nous avoir juré qu'il
n'oublieroitja mais les obli
gations qu'il nous avoit. N
nousa tenu parole , & c'eſt
de luy-meſme que j'ay appris
avec la ſuite de fa for
tune, une partiede l'hiſtoire
de ſon fils , que vous allez
entendre.
Dés que Zeinal ( c'eſt le
nom de ce Janiſſaire ) cut
remis ſa femme à Chaplar
entre les mains de fa mere,
GALANT. 229
il ne fongea plus qu'à verifier
l'oracle du Sheiere H
fitdans la Krimée des actions
éclatantes que ſon Aga fit
valoir autant qu'elles lemeritoient
aux yeux du Grand
Viſir Cuprogli , qui l'avança
en ſi peu de temps , qu'en
moins de fix ans il le fir
nommer par ſa Hauteffe
Bacha d'Albanie. Il remplit
cette grande place avec
beaucoup d'honneur pen.
dant pluſieurs années , enfin
aprés la dépoſition du
malheureux Sultan Mahomet
IV. Sitoſt que ſon frere
230 MERCURE
Sultan Soliman III . fut mon
té ſur le thrône, il voulut
à l'exemple de tous les au.
tres Bachas profiter desdefordres
de l'Empire pour
augmenter fon credit ; mais
il ſe broüilla malheureuſement
avec le fameux & redoutable
Osman Yeghen
dont le courage , la politi
que & l'audace firent trembler
Solyman juſques dans
fon ferail.
Zeinal s'étoit oppoſé aux
contributions qu'Yeghen *
Serafier de l'armée d'Hon-
* General des Armées du Grand Seigneur.
GALANT 238
grie , avoit tirez de la Ro
melie , & aux impoſitions
qu'il avoit miſes ſur tous les
Juifs & les Chrétiens qui
eſtoient à Theſſalonique ,
& qu'il avoit taxez à deux
Piaſtres par teſte. Il avoit
meſme envoyé un gros party
de Cavalerie qui avoit
taillé en piece les gens
qu'Yeghen avoit chargez de
lever ces impoſitions.
Le Grand Viſir Ismael
trembloit alors de peur
que le Serafkier ne vint à
Conſtantinople avec fon
armée , & qu'il ne le fit dé
232 MERCURE
pofer bien toſt , comme il
avoit déja fait déposer le
Grand Vifir Solyman fon
predeceſſeur. Yeghen qui
reconnut l'avantage qu'il
avoit fur ce foible Viſir ,
luy demanda la teſte de
Zeinal. Ifmael qui de fon
coſté cherchoit à l'ébloüir
par de fauſſes apparences ,
fut ravi de luy pouvoir faire
un ſacrifice dont il n'avoit
rien à apprehender ,
puiſqu'il ne le rendoit pas
plus fort , ainſi quoyque
Zeinalne fût coupable d'au .
cun crime , il le fit décapi-
: ter
GALAN 2338
ter publiquement , dans la
Cour du Serail devant la
porte du Divan.?
Cependant ſon fils Halil
Acor faiſoit alors les fonctions
de Capigibachi en Afie,
où il n'apprit la mort de
ſon pere que long - temps
aprés qu'elle fut arrivée.
Il y avoit affez d'affaires
en Hongrie pour exercer
ſon courage ; mais l'amour
produifit luy ſeul tous les
motifs de fon éloignement.
Il avoit vû par, hazard
dans le Serail de ſon pere
une belle fille de l'iſle de
Juin 1714.
V
234 MERCURE
Chypre que Zeinal deftinoir
au grand Seigneur , il en
devint éperduëment amoureux
, il mit dans ſes interêts
deux femmes qui la fervoient
, il ſéduifit deuxEu
nuques à force de preſents,
il profita de l'abſence de
ſon pere pour s'introduire
toutes les nuits dans ſon
Sérail , & enfin il engagea
cette belle fille à luy donner
les dernieres & les plus
fortes preuves de fa tendreſſe.
Plus flatée de l'efpoir
de poffeder le coeur
d'Halil que de la gloire
GALANT. 2:5
chimérique dont on repait
la vanité de celles qu'on
deſtine aux plaiſirs du
Grand Seigneur , elle avoit
conſenti que ſon Amant
l'enleva avec ſes deux femmes
& ſes deux Eunuques ,
elle estoit déja meſme affez
loin du Serail de Zeinal ,
lorſque ce Bacha revint
chez luy la nuit meſme
qu'on avoit priſe pour cet
enlevement. Maisheureu-
- ſement pour ces Amantsi!
n'entra que le lendemain
matin dans le quartier des
Femmes , où il apprit avec
Vij
236 MERCURE
tous les tranſports de la
plus violente fureur le defordre
de la nuit préceden
te. Il monta auffi - toſt à
Cheval , & de tous les côtez
il fit courir aprés fon
fils ; mais ſes ſoins & ſa diligence
furent inutiles. Halil
qui n'eſtoit pas ſi loin
qu'il le cherchoit , avoit eu
la précaution de s'affeurer
d'une Maiſon qu'un Me
decin Juif qui n'eſtoit pas
des amis de fon pere avoit
dans les montagnes. Il falloit
traverſer plus de deux
lieuës de defert avant d'y
/
GALANT. 237
arriver, & jamais Zeinal n'y
ſes amis , ny fes eſclaves
ne s'eſtoient aperceus que
fon fils connuſt ce Juif.
Halil auroit pû longtemps
profiter de la ſeureté
de cet azile , ſi les troubles
dont l'Empire eſtoit
agité , & fon courage ne
l'avoient pas preffé bien
toſt de facrifier ſon amour
à ſa gloire. Les larmes de
ſa femme , ny les prieres du
Juif qui luy promit enfin
d'en avoir foin juſqu'à la
mort , ne purent l'arreſter
davantage. Il ſe rendit à
138 MERCURE
Conſtantinople , où il fur
reconnu d'abord par un
des amis de fon Pere qui
le recommanda particulierement
au Grand Vifir Som
lyman , qui , en confideration
de l'audace , de l'efprit
, de la bonne mine de
ce Jeune homme , & du
mérite de Zeinal , luy donna
ſur le champune Com
pagnie de Spahis. Il cut ordre
d'aller ſervir en Afie ,
où en peu de temps ſa valeur
le fit parvenir à la
Charge de Capigibachi
qu'il exerça avec honneur
அ
1
GALANT. 239
juſqu'à la mort de ſon Pere .
Le Vifir Ismaël qui avoit
eu la lacheté de faire exé
cuter l'injuſte & cruel ar
reft qu'il avoit prononcé
contre Zeinal , futbien-toft
aprés la victime de fa for
bleſſe. Yeghen revint àConf
tantinople , aprés en avoir
fait chaffer honteuſement
ce Viſir , qui ne pût racheter
ſa vie qu'aux dépens de
toutes les richeſſes que fon
avarice infatiable luy avoit
fait amaſſer pendant fon
indigne miniftere. Halil y
fut rappellé en meſme
240 MERCURE
temps qu'Yeghen , avec les
troupes qui ſervoient en
Afie. Il fut auffi toft à la
maiſon de ce General àqui
il dit qu'il ne luy rendoit
cette viſite , que pour luy
demander raiſon du fang
de ſon pere qu'il avoit fait
repandre , Yeghen conſentit
àluy donner cette fatisface
tion dans une des plus fecrettes
chambres de fon
Serail , où aprés un com
bat aſſez long , Ils ſe blef
férent tous deux : cependant
Yeghen eut l'avantage;
mais il n'en abuſa pas , au
contraire
GALANT. 241
contraire , loin de fonger
à ſe défaire d'un ennemi
auſſi redoutable qu'Halil ,
Je love , luy dit- il , ton coursge
&j'approuve ton reffentiment
: il n'a tenu qu'à ton Pere
d'eftre toûjours mon amy , mais
il a voulu me perdre & je
l'ay perdu. Tu as Satisfait à
ton honneur , en eſſayant de le
vanger : Vois , & dis moy
maintenant ce que tu veux , &
ce que je puis pour toy. Halil
eftonné de la generoſité de
ce grand homme , luy répondit
, Yeghen je ne veux
maintenant,que m'efforcer d'ê-
Juin1714. X
242 MERCURE
tre auffi genereux que toy. Si tu
veux m'imiter , reprit- il ,facrifie
ta vangeance à mon amitié
que je t'offre , je vais ordonner
qu'on nous penſe de nos bleſſu
res , je prétends que tu ne
gueriffe des tiennes que dans
mon Serail. Il appelle auffitoſt
ſes Eſclaves qui menerent
fur le champ Halil
dans une chambre où ily
avoit deux lits qui n'étoient
ſeparez l'un de l'autre que
par un grand rideau de taffetas
couleur de feu qui
eſtoit directement au milieu
de la chambre dont les
GALANT 243
Croiſez qui estoient aux
deux extremitez avoient
vûë de chaque coſté ſur
les Jardins où ſe promenoient
tous les jours les
femmes & les enfants
d'Yeghen.
Dés qu'on eut arreſté
ſon ſang , & qu'il ſe fut
mis au lit , il vit entrer
dans ſa chambre le Medecin
Juif à qui il avoit confié
la belle Eſclave qu'il
avoit épousée dans ſa maifon
, aprés l'avoir enlevée
du Serail de ſon Pere. A
drianou , luy dit il auſſi toſt ,
X ij
244 MERCURE
moncher Adrianou que faítes
-vous icy ? Pourquoy
eftes vous maintenant à
Conftantinople , & dans
quel eſtat eſt ma femme ?
Je vous ay promis , reprit
le Juif , en ſoûpirant , d'avoir
ſoin de la malheureuſe
Adrabista juſqu'à ma mort.
Toutes mes précautions
n'ont pû prévenir les effets
de ſon déſeſpoir , elle eſt
à jamais perduë pour vous ,
& je ne ſuis point fâché
dans mon infortune que
les remedes que je viens
Fameuſe par les grandes avantures qu'elle
2euës depuis àRome , & que je conterayune
autre fois.
GALANT . 245
vous offrir par hazard me
preſentent à vos yeux , où
je ſuis prêt d'expier dans les
fupplices , le crime de ma
négligence où de mon
malheur. Contez moy donc
cette funeſte hiſtoire, lui dit
avec bonté , l'affligé Halil ,
& n'en épargnez aucune
circonstance à madouleur.
Il vous fouvient , reprit le
Juif, des efforts que fit Adra.
biſta , & des larmes qu'elle
répandit pour vous retenir
auprés d'elle ; vous n'avez
pas non plus oublié les
pleurs & les prieres que je
Xij
246 MERCURE
mis en uſage pour flechir
voſtre courage inhumain.
Une vertu cruelle & plus
forte que l'amour vous ravit
enfin ànosyeux.
Crois - tu , dés que vous
fuſtes parti , me dit Adrabista
, que les larmes & les
gemiſſements ſoient main
tenant les armes dont je
veux me ſervir pour mevenger
de la fureur ou de l'infidelité
de mon barbare époux
Non , Adrianou ,non.
je veux le ſuivre malgré luy
& malgré toy : ma taille
avantageuſe&mon audace
GALANT. 247
m'aideront ſuffisamment à
cacher ma foibleſſe & mon
ſexe; enfin jeveux courir les
meſmes haſards que luy,par
tout où l'entraiſnera cette
impitoyable gloire qui l'arrache
àmon amour. Je vou
lus d'abord flatter ſa dou
leur; mais malgré mes foins,
ma complaiſance criminel.
le,& mon aveuglement l'ont
précipitée dans le plus
grand des malheurs. Je luy
permis d'eſſayer le turban ,
& de mettre un fabre à ſon
coſté. Elle ſe plaiſoit quelquefois
dans cet équipage
X iiij
248 MERCURE
de guerre , d'autrefois jer
tant fon fabre & ſon turban
par terre , elle affectoit de
mépriſer ces inſtruments
qu'elle deſtinoit à ſa perte.
Enfin elle feignit de paroiftre
devantmoy conſolée de
voſtre abſence , & pendant
plusde fix ſemaines elle ne
me parla pas plus de vous ,
que ſi elle ne vous euſt jamais
connu. Cette indiffe
rence m'inquietta pour
yous , & je luy dis unjour ,
eſtes - vous Adrabista , cette
heroine qui deviez fi glo.
rieuſement ſignaler voſtre
GALANT. 249
du
tendreffe , en courant jufqu'au
fond de l'Afic aprés
un époux ſi digne de voſtre
amour. Non , Adrianou , me
dit elle , je ne ſuis plus cette
Adrabista que vous avez veue
capable des plus extravagants
emportements
monde.J'aime tousjoursHa
lil comme mon ſeigneur &
mon époux ; je ſens toutes
les rigueursde ſon abfence ;
mais le temps & mes reflexions
ont rendu ma douleur
plus modeſte;& il n'est point
de fi miferable coin fur la
terre , où je n'aime mieux
250 MERCURE
attendre ſes ordres , que
m'expoſer en le cherchant
auhafard de le deshonorer
enme deshonorant moymeſme.
Je creus qu'elle me par
loit de bonne foy , & dans
cette confiance je luy donnay
plus de liberté & d'authorité
dans ma maifon que
je n'y en avois moy-mefme.
Enfin il vint un jour un
exprés que le gouverneur de
la Valone m'envoya pour me
preſſer d'aller porter des re
medes à fon fils qui estoit à
l'extremité. Je fis auffi- toſt
GALANT. 251
part de la neceffité de ce
voyage à Adrabista , je la
priayde chercher à ſe defen
nuyer pendant mon abfence
, & je partis avec mon
guide. Mais jugez de ma
conſternation lorſqu'à mon
retour dans ma maiſon , on
me fit part des funeſtes nouvelles
que vous allez entendre.
Le lendemain de mon
départ Adrabista fit ſeller
trois chevaux qui reſtoient
dans mon écurie. Elle s'équippa
du ſabre & du turban
qu'elle avoit tant de
fois mépriſez en ma preſen;
252 MERCURE
cé, elle fit monter avec elle
ſes deux eunuques à cheval ,
elle dit à fes femmes qu'elle
alloit ſe promener dans les
vallées qui font au pied des
montagnes de la Locrida ,
elley fut en effet , mais elle
alla plus loin encore , elle
pouſſa juſqu'à Elbaffan , où
un party des troupes de
l'Empereur des Chreftiens
Farreſta . Elle demanda à
parler au General de l'armée
qui eftoit alors à Du
razzo où elle fut conduire,
&de qui elle fut receue avec
tous les égards deus à fon
GALANT . 253
fexe & à la beauté. Je yous
apprends maintenant d'épouventables
nouvelles
Halil ; mais vous ne ſçavez
pas encore le plus grand
de vos malheurs. J'ay appris
depuis quelque temps qu'elle
s'eſtoit faite Chreftienne .
C'en eſt aſſez , luy dit
Halil , fortez & ne vous repreſentez
jamais à mes
yeux, je ne ſçay ſi mavertu
ſuffiroit pour vous derober
à ma fureur.
Yeghen qui s'eſtoitjetté ſur
le lit qui eſtoit à l'autre ex.
tremite de la chambre,aprés
254 MERCURE
avoir entendu ce recit , ſe
fit approcher de l'inconfolable
Halil, à qui il dit tout
ce qu'il creut capable d'apporter
quelque foulagement
à ſa douleur. Enfin
aprés pluſieurs de ces dif
cours qui ne perfuadent
gueres les malheureux , amy,
luydit- il, jettez les yeux
fur mon jardin , & voyez fi
dans le grand nombre de
beautez qui s'y promenent ,
il n'y en aura pas une qui
puiſſe vous conſoler de la
perte de l'infidelle Adrabiſta.
Jevousdonnecellequevous
GALANT. 255
préfererez aux autres , quelque
chere qu'elle me puiſſe
eſtre. Je veux , luy répondit
Halil, à qui une propofition
fi flateuſe fit preſque oublier
toute ſon infortune
eſtre auſſi genereux que
vous , & n'écouter l'offre
magnifique que vous me
faites , que pour vous en remercier
: non , non, reprit
Yeghen, il n'en ſera que ce
qu'il me plaira ,&nous verrons
dés que vous ferez gueri
, ſi vous affecterez encore
d'eſtre , ou ſi vous ferez fincerement
auffi genereux
quemoy.
256 MERCURE
Au bout de quatre ou cinq
jours ils furent gueris tous
deux.Alors Veghenplus charmé
encore des vertus d'Halil,
lemenadans un cabiner
de ſon jardin , où à travers
une jalouſie il vit paſſertoutes
les femmes qui estoient
dans le ſérail de ce Bacha,
qui ne s'occupa pendant
cette reveuë qu'à examiner
la contenance d'Halil , &
qu'à luy demander ce qu'il
penſoit de chaque beauté
qui paſſoit au pied de la ba
luſtrade où ils eftoient.
Enfin aprés avoir longtemps
GALANT 25
1
temps confideré aſſez tranquillement
tout ce que l'Europe
& l'Afie avoient peuteſtre
de plus beau , il vitune
grande perſonne dont les
habits eſtoient couverts des
plus riches pierreries de l'O
rient , negligemment appuyée
fur deux eſclaves , &
dont les charmes divins of
Froient aux yeux un majel
tueux étalage des plusrates
merveilles du monde. Auffitoſt
il marqua d'un ſonpir le
prompt effet du pouvoir iné.
vitable de ſes attraits vainqueurs.
Qu'avez-vous , luy
Juin 1714. Y
258 MERCURE
dit àl'inſtant Yeghen , amy,
vous ſoupirez ?Ah,ſeigneur,
je me meurs , reprit Halil ,
qu'onm'ouvre àl'heuremeſ
me les portes de voſtre ſé.
rail,&ne m'expoſez pas davantage
aux traits d'unegenorofité
fi cruelle. Je vous
entends , reprit Yeghen ,
mais je ne veux pas conſentir
à vous laiſſer fortir
de mon Serail , que vous
n'ayez épousé celle de
toutes ces perſonnes qui
vous plaiſt davantage. Elles
font toutes mes femmes ,
àl'exception de la derniere
GALANT 259
qui eſt ma fille , recevez- là
de ma main mon fils , &
aimez moy toûjours.
Halil fe jetra fur le
champ aux pieds du Bacha
qui le releva dans le
moment , pour le conduire
à l'appartement de ſa fille ,
dont le même jour , il le
rendit l'heureux Epoux ; Il
prit enſuite uniquement
ſoin de ſa fortune , juſqu'à
ſa mort , qui arriva juſtement
, un mois aprés avoir
engagé le Sultan Solyman
à donner à ſon gendre le
Bachalik de Damas.
Yij
260 MERCURE
Halil a vécu depuis plus
de vingt ans avec tout l'é
clat & tous les honneurs.
dont puiſſent joüir les plus
Grands Seigneurs de l'Empire
Othoman . Mais il n'eſt
rien de fi fragile que le
bonheur des hommes , la
moindre jaloufic ou la
,
moindre eſperanceles
étourdit au milieu de leur
felicité , & il ſuffit qu'ils
ayent eſté tousjours heureux
, pour croire n'avoir
jamais d'infortune à redouter
: enyvré de leur gran
deur , leur Maiſtre ne de
GALANT . 261
vient à leurs yeux qu'un
mortel comme eux , fouvent
meſme ils prétendent
s'attirer & meriter plus
d'honneurs que leur Mail
tre
Le trés haut Sultan Achmet
àpréſent regnant , ſur la
nouvelle de la revolte du
Bacha de Bagdad , a fur le
champ envoyé aux Bachas
de Damas & d'Alep un
ordre exprés de marcher
avec toutes leurs troupes
contre ce rebelle ſujet. Sitoſt
que leur armée a eſté
en estat d'entrer en cam262
MERCURE
pagne , ils ont rencontre
attaqué &battu ce Bacha.
Le Sultan juſques-là a efté
fervi à merveille ; mais on
ajouſte qu'ébloüis appar
ramment de quelques projets
ambitieux dont on ne
ſçait encore ny le fond
ny les détails , & flattez
ſans doute de l'eſpoir
d'un ſuccez favorable , ces
deux Bachas ont entretenu
une intelligence criminelle
avec celuy de Bagdad.
Que le Bacha de
Damas a eſté convaincu de
ce crimepar des lettres qui
GALANT . 263
onteſté interceptées ,& qui
fot tombées entre les mains
du Grand Seigneur , qui a
dépeſché auſſi toſt l'ordre
ſuprême qui vient de coufter
la vie à cet infortuné
Bacha. Je ne ſçay pas encore
, files muets l'ont étranglé,
s'il a efté afſaſſiné , ou
ſi on luy a tranché la teſte ;
mais je ſçay bien que le
Sultan a prononcé l'arreſt
dont il eſt mort .
Dés que l'Armenien cuft
fini ſon recit , je le remerciay
de m'avoir appris tant
de particularitez de la vic
C
264 MERCURE
des trois Bachas Halil
Yeghen & Zeinal , & je le
priay de m'informer de
toutes les nouveautez qu'il
pourroit apprendre encore.
Il ne ſe paſſera rien dans
ce pays- cy qui vaille la peine
de vous eftre mandé
dont je ne vous faſſe pare
avec plaifir.
Je ſuis Mr. &c.
du Bacha de Damas.
IL eſt ſi difficile de ſçavoir
poſitivement ce qui ſe
paffe dans cet Empire,qu'on
n'y demeſle ſouvent la veri.
té d'un fait , quelque éclatant
qu'il foit , que longtemps
aprés qu'il eſt arrivé.
Les nouvelles de l'Afie , &
celles de l'Europe entrent
confufément à Conftantinople
, où chacun les débite
1
A
GALANT . 219
au gré de ſes intereſts , le
Courier qui en eft chargé
les donne au grand Viſir ,le
grand Viſir au Sultan , & le
Sultanles enſevelit dans ſon
ſérail. Ainfije n'oſe encore
vous aſſeurer que les dernieres
circonstances de l'hiſtoire
que je vais vous écrire ,
foient telles qu'on les raconte
icy; mais je vous promets
que je ſeray exact à
vous detromper , ſi le temps
ou le haſard me detrompent.
Il y a quatrejours que me
promenant avec quelques
Tij
210 MFRCURE
qui
eſtrangers dans ma çaique,
fur le canal de la Mer noire,
un fameux Armenien ,
a fait toute la vie un grand
commerce d'eſclaves , me
conta à peu prés en ces
termes l'hiſtoire de Halil
Acor Bacha de Damas .
J'étois , me dit- il, un jour,
( & bien jeune alors ) à Baghlar
qui eſt un Port de
cette Mer , environ à so
lieuës d'icy lorſqu'un
* Sheieke de mes amis y arriva.
Je le priay de venir
* Predicateur Turc,
GALANT 227
loger dans le meſme * Caravanfarai
que moy. La Maifon
eſtoir alors pleine
d'hommes & de chevaux.
Le Sultan Mahomet IV. dont
le regne étoit plus tranqui
le qu'il n'avoit encore eſté,
&qu'il ne l'a eſté depuis ,
preſtoit dans ce temps au
Kan della Krimée dix
mille hommes de ſes troupes
pour les joindre à douze
mille Tartares de Budziack
& de Bialogrod , qu'il
deftinoit à quelque grande
entrepriſe. Les Janifſſaires ,
* Auberge Turque.
Tiij
222 MERCURE
3
1
les Spahis , & les Afiati
ques que le Grand Seigneur
envoyoit au Kan paffoient
alors par Baghlar où nous
eſtions . Un de ces Janiffai
res entr'autres natif de
* Chaplar en Bulgarie voulut
profiter de l'occaſion
de cette route pour mener
plus ſeurement chez luy
une belle fille qu'il avoit
epousée depuis un an à
Midia de Romanie, Nous:
la trouvâmes avec fon
mary dans le Caravanfarai
que nous avions choiſi
Ville maritime de la Mer noire.
GALANT. 223
২
lorſque nous yarrivame s .
Le hazard nous plaça auprés
d'eux , le Janiſſaire
m'en parut content , il aimoit
mieux voir à côté de
ſa femme , un Venerable
Sheieke qu'aucun de ſes camarades.
Nous ſoupâmes
cependant & nous nous
endormimes ſur la paille.
Une heure avant le jour
nous entendimes des cris
aigus qui nous réveillérent
comme tous les hoftes de
la maiſon ; la femme du
Janiſſaire que fon.Mary
n'avoit pas crue ſi proche
T iiij
224 MERCURE
de ſon terme venoit de
mettre un enfant au monde
, à coſté de mon Sheie
xe , qui ſe trouva fort ſcandaliſé
de cet accouchement.
Il ſe leva plein de
couroux , en diſant que ſes
habits étoient foülliés du
déſordre & des accidents
de cette avanture , néanmoins
la mortification &
l'embarras du Janiſſaire ,
les douleurs de ſa femme
& mes difcours l'addoucirent
; je luy perſuaday ( &
il le ſçavoit bien , ) qu'il
feroit lavé de cette tache
GALANT. 225
en lavant ſa robe & fa per
ſonne avant la premiere
priere. Je le menay au bain
qui eſtoit dans le Caravan
farai où il ſe fit toutes les
cerémonies de l'ablution
desTurcs.
Cependant je retournay
auprés du trifte Janiſſaire ,
&de ſa femme qui gemiſſoit
encore des reſtes ou du fouvenir
de fa douleur ; je lui
donnay tous les ſecours
que je pûs imaginer , on
attendant le retour de mon
Sheieke.
f
L'étoile la plus favorable
226 MERCURE
qui puiſſe veiller fur nos
jours , ne flatte pas les Mufulmans
d'une plus heureuſe
deſtinée qu'un Sheike,
ou un Emir * lorſqu'ils préfident
à la naiſſance de
leurs enfants. Celuy- cy revint
enfinà nous, prés d'une
heure après le lever du Soleil.
Et aprés avoir enviſagé
le Janiſſaire , ſa femme
& fon fils , d'un air tranſ
porté de l'excellence des
avantages qu'il avoit à leur
promettre , il leur prédit
ces choſes.
Prêtre Ture.
GALAND. 227
Letrés puiſſant trés mi
fericordieux Alla a jettéfur
vous & fur vostre fils des regards
bienfaisants le faim
Prophete efto fon meffager.
Il'a pitié de vous , & Sultan
Mahomet qui est agréable au
trés mifericordieux que le
faint Prophete oberit vous élevera
aux premiers honneurs de
fon Empire. Alla * ha Alla.
Tousoles affiftans felici
terent auffi toſt le Janiſſaire
fur la prédiction du Sheieke.
Cette nouvelle paſſa juf
qu'à fon Aga qui luy donna
d'abord de grandes mara
* Dieu. Dieu eſt Dicu.
228 MERCURE
4
ques de distinction. Enfin
le jour du départ des troupes
qui estoient à Bagblar
eſtant venu , il nous quitta
aprés nous avoir juré qu'il
n'oublieroitja mais les obli
gations qu'il nous avoit. N
nousa tenu parole , & c'eſt
de luy-meſme que j'ay appris
avec la ſuite de fa for
tune, une partiede l'hiſtoire
de ſon fils , que vous allez
entendre.
Dés que Zeinal ( c'eſt le
nom de ce Janiſſaire ) cut
remis ſa femme à Chaplar
entre les mains de fa mere,
GALANT. 229
il ne fongea plus qu'à verifier
l'oracle du Sheiere H
fitdans la Krimée des actions
éclatantes que ſon Aga fit
valoir autant qu'elles lemeritoient
aux yeux du Grand
Viſir Cuprogli , qui l'avança
en ſi peu de temps , qu'en
moins de fix ans il le fir
nommer par ſa Hauteffe
Bacha d'Albanie. Il remplit
cette grande place avec
beaucoup d'honneur pen.
dant pluſieurs années , enfin
aprés la dépoſition du
malheureux Sultan Mahomet
IV. Sitoſt que ſon frere
230 MERCURE
Sultan Soliman III . fut mon
té ſur le thrône, il voulut
à l'exemple de tous les au.
tres Bachas profiter desdefordres
de l'Empire pour
augmenter fon credit ; mais
il ſe broüilla malheureuſement
avec le fameux & redoutable
Osman Yeghen
dont le courage , la politi
que & l'audace firent trembler
Solyman juſques dans
fon ferail.
Zeinal s'étoit oppoſé aux
contributions qu'Yeghen *
Serafier de l'armée d'Hon-
* General des Armées du Grand Seigneur.
GALANT 238
grie , avoit tirez de la Ro
melie , & aux impoſitions
qu'il avoit miſes ſur tous les
Juifs & les Chrétiens qui
eſtoient à Theſſalonique ,
& qu'il avoit taxez à deux
Piaſtres par teſte. Il avoit
meſme envoyé un gros party
de Cavalerie qui avoit
taillé en piece les gens
qu'Yeghen avoit chargez de
lever ces impoſitions.
Le Grand Viſir Ismael
trembloit alors de peur
que le Serafkier ne vint à
Conſtantinople avec fon
armée , & qu'il ne le fit dé
232 MERCURE
pofer bien toſt , comme il
avoit déja fait déposer le
Grand Vifir Solyman fon
predeceſſeur. Yeghen qui
reconnut l'avantage qu'il
avoit fur ce foible Viſir ,
luy demanda la teſte de
Zeinal. Ifmael qui de fon
coſté cherchoit à l'ébloüir
par de fauſſes apparences ,
fut ravi de luy pouvoir faire
un ſacrifice dont il n'avoit
rien à apprehender ,
puiſqu'il ne le rendoit pas
plus fort , ainſi quoyque
Zeinalne fût coupable d'au .
cun crime , il le fit décapi-
: ter
GALAN 2338
ter publiquement , dans la
Cour du Serail devant la
porte du Divan.?
Cependant ſon fils Halil
Acor faiſoit alors les fonctions
de Capigibachi en Afie,
où il n'apprit la mort de
ſon pere que long - temps
aprés qu'elle fut arrivée.
Il y avoit affez d'affaires
en Hongrie pour exercer
ſon courage ; mais l'amour
produifit luy ſeul tous les
motifs de fon éloignement.
Il avoit vû par, hazard
dans le Serail de ſon pere
une belle fille de l'iſle de
Juin 1714.
V
234 MERCURE
Chypre que Zeinal deftinoir
au grand Seigneur , il en
devint éperduëment amoureux
, il mit dans ſes interêts
deux femmes qui la fervoient
, il ſéduifit deuxEu
nuques à force de preſents,
il profita de l'abſence de
ſon pere pour s'introduire
toutes les nuits dans ſon
Sérail , & enfin il engagea
cette belle fille à luy donner
les dernieres & les plus
fortes preuves de fa tendreſſe.
Plus flatée de l'efpoir
de poffeder le coeur
d'Halil que de la gloire
GALANT. 2:5
chimérique dont on repait
la vanité de celles qu'on
deſtine aux plaiſirs du
Grand Seigneur , elle avoit
conſenti que ſon Amant
l'enleva avec ſes deux femmes
& ſes deux Eunuques ,
elle estoit déja meſme affez
loin du Serail de Zeinal ,
lorſque ce Bacha revint
chez luy la nuit meſme
qu'on avoit priſe pour cet
enlevement. Maisheureu-
- ſement pour ces Amantsi!
n'entra que le lendemain
matin dans le quartier des
Femmes , où il apprit avec
Vij
236 MERCURE
tous les tranſports de la
plus violente fureur le defordre
de la nuit préceden
te. Il monta auffi - toſt à
Cheval , & de tous les côtez
il fit courir aprés fon
fils ; mais ſes ſoins & ſa diligence
furent inutiles. Halil
qui n'eſtoit pas ſi loin
qu'il le cherchoit , avoit eu
la précaution de s'affeurer
d'une Maiſon qu'un Me
decin Juif qui n'eſtoit pas
des amis de fon pere avoit
dans les montagnes. Il falloit
traverſer plus de deux
lieuës de defert avant d'y
/
GALANT. 237
arriver, & jamais Zeinal n'y
ſes amis , ny fes eſclaves
ne s'eſtoient aperceus que
fon fils connuſt ce Juif.
Halil auroit pû longtemps
profiter de la ſeureté
de cet azile , ſi les troubles
dont l'Empire eſtoit
agité , & fon courage ne
l'avoient pas preffé bien
toſt de facrifier ſon amour
à ſa gloire. Les larmes de
ſa femme , ny les prieres du
Juif qui luy promit enfin
d'en avoir foin juſqu'à la
mort , ne purent l'arreſter
davantage. Il ſe rendit à
138 MERCURE
Conſtantinople , où il fur
reconnu d'abord par un
des amis de fon Pere qui
le recommanda particulierement
au Grand Vifir Som
lyman , qui , en confideration
de l'audace , de l'efprit
, de la bonne mine de
ce Jeune homme , & du
mérite de Zeinal , luy donna
ſur le champune Com
pagnie de Spahis. Il cut ordre
d'aller ſervir en Afie ,
où en peu de temps ſa valeur
le fit parvenir à la
Charge de Capigibachi
qu'il exerça avec honneur
அ
1
GALANT. 239
juſqu'à la mort de ſon Pere .
Le Vifir Ismaël qui avoit
eu la lacheté de faire exé
cuter l'injuſte & cruel ar
reft qu'il avoit prononcé
contre Zeinal , futbien-toft
aprés la victime de fa for
bleſſe. Yeghen revint àConf
tantinople , aprés en avoir
fait chaffer honteuſement
ce Viſir , qui ne pût racheter
ſa vie qu'aux dépens de
toutes les richeſſes que fon
avarice infatiable luy avoit
fait amaſſer pendant fon
indigne miniftere. Halil y
fut rappellé en meſme
240 MERCURE
temps qu'Yeghen , avec les
troupes qui ſervoient en
Afie. Il fut auffi toft à la
maiſon de ce General àqui
il dit qu'il ne luy rendoit
cette viſite , que pour luy
demander raiſon du fang
de ſon pere qu'il avoit fait
repandre , Yeghen conſentit
àluy donner cette fatisface
tion dans une des plus fecrettes
chambres de fon
Serail , où aprés un com
bat aſſez long , Ils ſe blef
férent tous deux : cependant
Yeghen eut l'avantage;
mais il n'en abuſa pas , au
contraire
GALANT. 241
contraire , loin de fonger
à ſe défaire d'un ennemi
auſſi redoutable qu'Halil ,
Je love , luy dit- il , ton coursge
&j'approuve ton reffentiment
: il n'a tenu qu'à ton Pere
d'eftre toûjours mon amy , mais
il a voulu me perdre & je
l'ay perdu. Tu as Satisfait à
ton honneur , en eſſayant de le
vanger : Vois , & dis moy
maintenant ce que tu veux , &
ce que je puis pour toy. Halil
eftonné de la generoſité de
ce grand homme , luy répondit
, Yeghen je ne veux
maintenant,que m'efforcer d'ê-
Juin1714. X
242 MERCURE
tre auffi genereux que toy. Si tu
veux m'imiter , reprit- il ,facrifie
ta vangeance à mon amitié
que je t'offre , je vais ordonner
qu'on nous penſe de nos bleſſu
res , je prétends que tu ne
gueriffe des tiennes que dans
mon Serail. Il appelle auffitoſt
ſes Eſclaves qui menerent
fur le champ Halil
dans une chambre où ily
avoit deux lits qui n'étoient
ſeparez l'un de l'autre que
par un grand rideau de taffetas
couleur de feu qui
eſtoit directement au milieu
de la chambre dont les
GALANT 243
Croiſez qui estoient aux
deux extremitez avoient
vûë de chaque coſté ſur
les Jardins où ſe promenoient
tous les jours les
femmes & les enfants
d'Yeghen.
Dés qu'on eut arreſté
ſon ſang , & qu'il ſe fut
mis au lit , il vit entrer
dans ſa chambre le Medecin
Juif à qui il avoit confié
la belle Eſclave qu'il
avoit épousée dans ſa maifon
, aprés l'avoir enlevée
du Serail de ſon Pere. A
drianou , luy dit il auſſi toſt ,
X ij
244 MERCURE
moncher Adrianou que faítes
-vous icy ? Pourquoy
eftes vous maintenant à
Conftantinople , & dans
quel eſtat eſt ma femme ?
Je vous ay promis , reprit
le Juif , en ſoûpirant , d'avoir
ſoin de la malheureuſe
Adrabista juſqu'à ma mort.
Toutes mes précautions
n'ont pû prévenir les effets
de ſon déſeſpoir , elle eſt
à jamais perduë pour vous ,
& je ne ſuis point fâché
dans mon infortune que
les remedes que je viens
Fameuſe par les grandes avantures qu'elle
2euës depuis àRome , & que je conterayune
autre fois.
GALANT . 245
vous offrir par hazard me
preſentent à vos yeux , où
je ſuis prêt d'expier dans les
fupplices , le crime de ma
négligence où de mon
malheur. Contez moy donc
cette funeſte hiſtoire, lui dit
avec bonté , l'affligé Halil ,
& n'en épargnez aucune
circonstance à madouleur.
Il vous fouvient , reprit le
Juif, des efforts que fit Adra.
biſta , & des larmes qu'elle
répandit pour vous retenir
auprés d'elle ; vous n'avez
pas non plus oublié les
pleurs & les prieres que je
Xij
246 MERCURE
mis en uſage pour flechir
voſtre courage inhumain.
Une vertu cruelle & plus
forte que l'amour vous ravit
enfin ànosyeux.
Crois - tu , dés que vous
fuſtes parti , me dit Adrabista
, que les larmes & les
gemiſſements ſoient main
tenant les armes dont je
veux me ſervir pour mevenger
de la fureur ou de l'infidelité
de mon barbare époux
Non , Adrianou ,non.
je veux le ſuivre malgré luy
& malgré toy : ma taille
avantageuſe&mon audace
GALANT. 247
m'aideront ſuffisamment à
cacher ma foibleſſe & mon
ſexe; enfin jeveux courir les
meſmes haſards que luy,par
tout où l'entraiſnera cette
impitoyable gloire qui l'arrache
àmon amour. Je vou
lus d'abord flatter ſa dou
leur; mais malgré mes foins,
ma complaiſance criminel.
le,& mon aveuglement l'ont
précipitée dans le plus
grand des malheurs. Je luy
permis d'eſſayer le turban ,
& de mettre un fabre à ſon
coſté. Elle ſe plaiſoit quelquefois
dans cet équipage
X iiij
248 MERCURE
de guerre , d'autrefois jer
tant fon fabre & ſon turban
par terre , elle affectoit de
mépriſer ces inſtruments
qu'elle deſtinoit à ſa perte.
Enfin elle feignit de paroiftre
devantmoy conſolée de
voſtre abſence , & pendant
plusde fix ſemaines elle ne
me parla pas plus de vous ,
que ſi elle ne vous euſt jamais
connu. Cette indiffe
rence m'inquietta pour
yous , & je luy dis unjour ,
eſtes - vous Adrabista , cette
heroine qui deviez fi glo.
rieuſement ſignaler voſtre
GALANT. 249
du
tendreffe , en courant jufqu'au
fond de l'Afic aprés
un époux ſi digne de voſtre
amour. Non , Adrianou , me
dit elle , je ne ſuis plus cette
Adrabista que vous avez veue
capable des plus extravagants
emportements
monde.J'aime tousjoursHa
lil comme mon ſeigneur &
mon époux ; je ſens toutes
les rigueursde ſon abfence ;
mais le temps & mes reflexions
ont rendu ma douleur
plus modeſte;& il n'est point
de fi miferable coin fur la
terre , où je n'aime mieux
250 MERCURE
attendre ſes ordres , que
m'expoſer en le cherchant
auhafard de le deshonorer
enme deshonorant moymeſme.
Je creus qu'elle me par
loit de bonne foy , & dans
cette confiance je luy donnay
plus de liberté & d'authorité
dans ma maifon que
je n'y en avois moy-mefme.
Enfin il vint un jour un
exprés que le gouverneur de
la Valone m'envoya pour me
preſſer d'aller porter des re
medes à fon fils qui estoit à
l'extremité. Je fis auffi- toſt
GALANT. 251
part de la neceffité de ce
voyage à Adrabista , je la
priayde chercher à ſe defen
nuyer pendant mon abfence
, & je partis avec mon
guide. Mais jugez de ma
conſternation lorſqu'à mon
retour dans ma maiſon , on
me fit part des funeſtes nouvelles
que vous allez entendre.
Le lendemain de mon
départ Adrabista fit ſeller
trois chevaux qui reſtoient
dans mon écurie. Elle s'équippa
du ſabre & du turban
qu'elle avoit tant de
fois mépriſez en ma preſen;
252 MERCURE
cé, elle fit monter avec elle
ſes deux eunuques à cheval ,
elle dit à fes femmes qu'elle
alloit ſe promener dans les
vallées qui font au pied des
montagnes de la Locrida ,
elley fut en effet , mais elle
alla plus loin encore , elle
pouſſa juſqu'à Elbaffan , où
un party des troupes de
l'Empereur des Chreftiens
Farreſta . Elle demanda à
parler au General de l'armée
qui eftoit alors à Du
razzo où elle fut conduire,
&de qui elle fut receue avec
tous les égards deus à fon
GALANT . 253
fexe & à la beauté. Je yous
apprends maintenant d'épouventables
nouvelles
Halil ; mais vous ne ſçavez
pas encore le plus grand
de vos malheurs. J'ay appris
depuis quelque temps qu'elle
s'eſtoit faite Chreftienne .
C'en eſt aſſez , luy dit
Halil , fortez & ne vous repreſentez
jamais à mes
yeux, je ne ſçay ſi mavertu
ſuffiroit pour vous derober
à ma fureur.
Yeghen qui s'eſtoitjetté ſur
le lit qui eſtoit à l'autre ex.
tremite de la chambre,aprés
254 MERCURE
avoir entendu ce recit , ſe
fit approcher de l'inconfolable
Halil, à qui il dit tout
ce qu'il creut capable d'apporter
quelque foulagement
à ſa douleur. Enfin
aprés pluſieurs de ces dif
cours qui ne perfuadent
gueres les malheureux , amy,
luydit- il, jettez les yeux
fur mon jardin , & voyez fi
dans le grand nombre de
beautez qui s'y promenent ,
il n'y en aura pas une qui
puiſſe vous conſoler de la
perte de l'infidelle Adrabiſta.
Jevousdonnecellequevous
GALANT. 255
préfererez aux autres , quelque
chere qu'elle me puiſſe
eſtre. Je veux , luy répondit
Halil, à qui une propofition
fi flateuſe fit preſque oublier
toute ſon infortune
eſtre auſſi genereux que
vous , & n'écouter l'offre
magnifique que vous me
faites , que pour vous en remercier
: non , non, reprit
Yeghen, il n'en ſera que ce
qu'il me plaira ,&nous verrons
dés que vous ferez gueri
, ſi vous affecterez encore
d'eſtre , ou ſi vous ferez fincerement
auffi genereux
quemoy.
256 MERCURE
Au bout de quatre ou cinq
jours ils furent gueris tous
deux.Alors Veghenplus charmé
encore des vertus d'Halil,
lemenadans un cabiner
de ſon jardin , où à travers
une jalouſie il vit paſſertoutes
les femmes qui estoient
dans le ſérail de ce Bacha,
qui ne s'occupa pendant
cette reveuë qu'à examiner
la contenance d'Halil , &
qu'à luy demander ce qu'il
penſoit de chaque beauté
qui paſſoit au pied de la ba
luſtrade où ils eftoient.
Enfin aprés avoir longtemps
GALANT 25
1
temps confideré aſſez tranquillement
tout ce que l'Europe
& l'Afie avoient peuteſtre
de plus beau , il vitune
grande perſonne dont les
habits eſtoient couverts des
plus riches pierreries de l'O
rient , negligemment appuyée
fur deux eſclaves , &
dont les charmes divins of
Froient aux yeux un majel
tueux étalage des plusrates
merveilles du monde. Auffitoſt
il marqua d'un ſonpir le
prompt effet du pouvoir iné.
vitable de ſes attraits vainqueurs.
Qu'avez-vous , luy
Juin 1714. Y
258 MERCURE
dit àl'inſtant Yeghen , amy,
vous ſoupirez ?Ah,ſeigneur,
je me meurs , reprit Halil ,
qu'onm'ouvre àl'heuremeſ
me les portes de voſtre ſé.
rail,&ne m'expoſez pas davantage
aux traits d'unegenorofité
fi cruelle. Je vous
entends , reprit Yeghen ,
mais je ne veux pas conſentir
à vous laiſſer fortir
de mon Serail , que vous
n'ayez épousé celle de
toutes ces perſonnes qui
vous plaiſt davantage. Elles
font toutes mes femmes ,
àl'exception de la derniere
GALANT 259
qui eſt ma fille , recevez- là
de ma main mon fils , &
aimez moy toûjours.
Halil fe jetra fur le
champ aux pieds du Bacha
qui le releva dans le
moment , pour le conduire
à l'appartement de ſa fille ,
dont le même jour , il le
rendit l'heureux Epoux ; Il
prit enſuite uniquement
ſoin de ſa fortune , juſqu'à
ſa mort , qui arriva juſtement
, un mois aprés avoir
engagé le Sultan Solyman
à donner à ſon gendre le
Bachalik de Damas.
Yij
260 MERCURE
Halil a vécu depuis plus
de vingt ans avec tout l'é
clat & tous les honneurs.
dont puiſſent joüir les plus
Grands Seigneurs de l'Empire
Othoman . Mais il n'eſt
rien de fi fragile que le
bonheur des hommes , la
moindre jaloufic ou la
,
moindre eſperanceles
étourdit au milieu de leur
felicité , & il ſuffit qu'ils
ayent eſté tousjours heureux
, pour croire n'avoir
jamais d'infortune à redouter
: enyvré de leur gran
deur , leur Maiſtre ne de
GALANT . 261
vient à leurs yeux qu'un
mortel comme eux , fouvent
meſme ils prétendent
s'attirer & meriter plus
d'honneurs que leur Mail
tre
Le trés haut Sultan Achmet
àpréſent regnant , ſur la
nouvelle de la revolte du
Bacha de Bagdad , a fur le
champ envoyé aux Bachas
de Damas & d'Alep un
ordre exprés de marcher
avec toutes leurs troupes
contre ce rebelle ſujet. Sitoſt
que leur armée a eſté
en estat d'entrer en cam262
MERCURE
pagne , ils ont rencontre
attaqué &battu ce Bacha.
Le Sultan juſques-là a efté
fervi à merveille ; mais on
ajouſte qu'ébloüis appar
ramment de quelques projets
ambitieux dont on ne
ſçait encore ny le fond
ny les détails , & flattez
ſans doute de l'eſpoir
d'un ſuccez favorable , ces
deux Bachas ont entretenu
une intelligence criminelle
avec celuy de Bagdad.
Que le Bacha de
Damas a eſté convaincu de
ce crimepar des lettres qui
GALANT . 263
onteſté interceptées ,& qui
fot tombées entre les mains
du Grand Seigneur , qui a
dépeſché auſſi toſt l'ordre
ſuprême qui vient de coufter
la vie à cet infortuné
Bacha. Je ne ſçay pas encore
, files muets l'ont étranglé,
s'il a efté afſaſſiné , ou
ſi on luy a tranché la teſte ;
mais je ſçay bien que le
Sultan a prononcé l'arreſt
dont il eſt mort .
Dés que l'Armenien cuft
fini ſon recit , je le remerciay
de m'avoir appris tant
de particularitez de la vic
C
264 MERCURE
des trois Bachas Halil
Yeghen & Zeinal , & je le
priay de m'informer de
toutes les nouveautez qu'il
pourroit apprendre encore.
Il ne ſe paſſera rien dans
ce pays- cy qui vaille la peine
de vous eftre mandé
dont je ne vous faſſe pare
avec plaifir.
Je ſuis Mr. &c.
Fermer
Résumé : HISTOIRE du Bacha de Damas.
Le texte narre l'histoire de Halil Acor Bacha de Damas, relatée par un Arménien ayant été impliqué dans le commerce d'esclaves. L'histoire commence à Baghlar, un port de la mer Noire, où un Janissaire nommé Zeinal, originaire de Bulgarie, réside avec sa femme enceinte. Un Sheik et l'Arménien les assistent lors de l'accouchement. Le Sheik prédit un avenir glorieux pour l'enfant, qui se réalise lorsque Zeinal devient Bacha d'Albanie. Cependant, Zeinal est exécuté sur ordre du Grand Visir Ismael, à la demande du général Osman Yeghen. Le fils de Zeinal, Halil, alors Capigibachi en Asie, apprend la mort de son père longtemps après. Halil, épris d'une esclave destinée au Sultan, l'enlève et se réfugie chez un médecin juif. Forcé de quitter sa cachette, Halil se rend à Constantinople où il est reconnu et rejoint les Spahis. Après la mort de son père, Halil affronte Yeghen en duel, mais est blessé. Yeghen, impressionné par le courage de Halil, lui offre son amitié. Halil apprend ensuite la mort de sa femme, Adrabista, des mains du médecin juif Adrianou. Le texte relate également l'histoire d'Adrabista, une femme juive et épouse de Halil. Désespérée par le départ de Halil, elle décide de le suivre déguisée en homme pour affronter les dangers qu'il rencontre. Elle cache sa douleur et son désir de le rejoindre, mais finit par révéler ses intentions à Adrianou, un confident. Malgré ses efforts pour la dissuader, Adrabista s'enfuit et rejoint les troupes chrétiennes, où elle se convertit au christianisme. De son côté, Halil, informé de la trahison d'Adrabista, est dévasté. Yeghen, un ami de Halil, tente de le consoler en lui offrant une de ses femmes. Halil, après une période de réflexion, choisit la fille de Yeghen et l'épouse. Il mène ensuite une vie prospère et honorable jusqu'à sa mort. Le texte se termine par la nouvelle de la rébellion du Bacha de Bagdad et de la trahison des Bachas de Damas et d'Alep, qui sont accusés de complicité. Le Bacha de Damas, Halil, est exécuté sur ordre du Sultan.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
36
p. 199-205
Copie d'une Lettre de Beauvais.
Début :
Vous venez, Monsieur, de nous donner pour Histoire, ce qu'on [...]
Mots clefs :
Femme, Mari, Enfant, Procès
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Copie d'une Lettre de Beauvais.
Copie d'une Lettre dfB-'tuïvais.
Vous venez,Mdnficur,
de nous donner pour HiftoU
re, cequ'onne peur regarder
que comme une agreable fiction
; quand on veut supposer
un Arrest ,ilfaut au moins
imaginer une questionfoûce*.
nable sur laquelle les Juges
ayentpûprononcer. L'Auto
theur de cette Nouvellecralante
nous prend-il pour des
Gruës ? Pour loüer un Tribunal
Supérieur,faut il déni*
grçr les JugesdeProvintc.!
Quelleasnerie seroit-ce que
d'appointer les Parties comme
contraires à verifier chacun
à leurs fins; le Mary
,
qu'un enfant né dans le septieme
mois de son mariage,
est son fils;& le Beau pere,
que sa fille n'a point estécruelle
; l'Enqueste seroit digne
d'allonger le chapitre de Rabelais,
où il est parlé de Dandin,
qui à cause de cet axiome
de Droit aléa judiciorum,mettoit
aux deux bouts d'une table
les productions des Parties
,&tiroir une chance pour
le Demandeur, &une pour le
Deffendeur. Vous me direz,
peut-estre, que lachose n'est
point sans exemple ; en Dauphiné
une femme accouche
après trois mois de mariage
d'unenfant qui avoit tous les
signes de vie; au Jugement
des Connoisseurs, il avoit au
moins neuf mois. Le Mary
ne peut se mettre en reste que
ce fruit fut un effet de la seule
imagination de sa femme, &
que Junon luy eust appris son
secret; c'estoit un ignorant qui
ne sçavoit point la Mythologie
: D'ailleurs il ne se croyoit
pas si habile pour un ouvrage
si avancé, il murmure illâctà.
te,comme il ne fc trouve
quetrop degens pour faire
enrager les autres,on luy insinue
qu'un certain Capitaine
a eu une accointance fort libre
avec sa femme,&qu'il
pourroic bien avoir humanisé
savertu; la femmeen cause
avoüe quelle n'a point voulu
chagriner cet Officier,&qu"»-
ellese seroit fait un fcrupulc
de l'éconduire, tant qu'il paroissoit
luy demander de bon
coeur ses bonnes grâces; le
Mary poursuit le Cavalier,il
avoüe franchement ce quis'est
passédans la chaleur de la conversation
;tout calcul fait, il
reconnoist que l'enfantest de
sa saqon ; ou au moins qu'il
n'y a pas nuy;par Arrest l'enfant
estadjugéau Capitaine..
Où trouveriez vousàpresent
un Petit Maistre qui voulûr avoüer
la dette, on auroit beau
s'écrier, ôtempora!ô mores! en
pareilcas on rejette volontiersle
fardeau sur son voisin;
tout sert en ménage,aussi les
Juges qui connoissent le train
du monde,n'ont garde d'ordonner
une pareille preuve
elleseroit illusoire,il faudroit
des témoins oculaires, & la
bonne foy est trop rare : mais
cc n'est paslàcequiôteà l'histoire
toute la vray- semblance,
c'estl'habileté prodigieuse du
mary & la bêtise inoüie dela
femme. Le mary plus penetrant
que cet Argonaute
,
qui
voyoit distinctement les objets
jusqu'au fonds de la mer, >
découvre dans lesein de sa
femme un enfant,qui àpeine a
la vie; ilcrie,il rempeste,comme
si la chose etoit démontr ée
ou palpable, & la femme a-
Vbüe ingenuëment les complaisances
outrées qu'elle a
cuës pour songalant : ou en
ttrroouuvvee--tt--oonnddeessii nneeuuvveess?? oouù
entrouve-t-on desiindiscrettes
?ne sçavent-elles pas tomberàpropos,&
manque t-on
de Medecins ou officieux ou
ignorans qui refusentleurs
suffrages à une supercherie
impenetrable aux plus avisez?
Appresteznous un Conte qui
soit mieux assaisonné, &ou
se trouve levrai
-
semblable.
L'Italien dit
,
se nom è veto,
è ben travato : cette histoire
n'est ny l'un ny l'autre. Je fuis,
Monsieur,tout à vous.
Vous venez,Mdnficur,
de nous donner pour HiftoU
re, cequ'onne peur regarder
que comme une agreable fiction
; quand on veut supposer
un Arrest ,ilfaut au moins
imaginer une questionfoûce*.
nable sur laquelle les Juges
ayentpûprononcer. L'Auto
theur de cette Nouvellecralante
nous prend-il pour des
Gruës ? Pour loüer un Tribunal
Supérieur,faut il déni*
grçr les JugesdeProvintc.!
Quelleasnerie seroit-ce que
d'appointer les Parties comme
contraires à verifier chacun
à leurs fins; le Mary
,
qu'un enfant né dans le septieme
mois de son mariage,
est son fils;& le Beau pere,
que sa fille n'a point estécruelle
; l'Enqueste seroit digne
d'allonger le chapitre de Rabelais,
où il est parlé de Dandin,
qui à cause de cet axiome
de Droit aléa judiciorum,mettoit
aux deux bouts d'une table
les productions des Parties
,&tiroir une chance pour
le Demandeur, &une pour le
Deffendeur. Vous me direz,
peut-estre, que lachose n'est
point sans exemple ; en Dauphiné
une femme accouche
après trois mois de mariage
d'unenfant qui avoit tous les
signes de vie; au Jugement
des Connoisseurs, il avoit au
moins neuf mois. Le Mary
ne peut se mettre en reste que
ce fruit fut un effet de la seule
imagination de sa femme, &
que Junon luy eust appris son
secret; c'estoit un ignorant qui
ne sçavoit point la Mythologie
: D'ailleurs il ne se croyoit
pas si habile pour un ouvrage
si avancé, il murmure illâctà.
te,comme il ne fc trouve
quetrop degens pour faire
enrager les autres,on luy insinue
qu'un certain Capitaine
a eu une accointance fort libre
avec sa femme,&qu'il
pourroic bien avoir humanisé
savertu; la femmeen cause
avoüe quelle n'a point voulu
chagriner cet Officier,&qu"»-
ellese seroit fait un fcrupulc
de l'éconduire, tant qu'il paroissoit
luy demander de bon
coeur ses bonnes grâces; le
Mary poursuit le Cavalier,il
avoüe franchement ce quis'est
passédans la chaleur de la conversation
;tout calcul fait, il
reconnoist que l'enfantest de
sa saqon ; ou au moins qu'il
n'y a pas nuy;par Arrest l'enfant
estadjugéau Capitaine..
Où trouveriez vousàpresent
un Petit Maistre qui voulûr avoüer
la dette, on auroit beau
s'écrier, ôtempora!ô mores! en
pareilcas on rejette volontiersle
fardeau sur son voisin;
tout sert en ménage,aussi les
Juges qui connoissent le train
du monde,n'ont garde d'ordonner
une pareille preuve
elleseroit illusoire,il faudroit
des témoins oculaires, & la
bonne foy est trop rare : mais
cc n'est paslàcequiôteà l'histoire
toute la vray- semblance,
c'estl'habileté prodigieuse du
mary & la bêtise inoüie dela
femme. Le mary plus penetrant
que cet Argonaute
,
qui
voyoit distinctement les objets
jusqu'au fonds de la mer, >
découvre dans lesein de sa
femme un enfant,qui àpeine a
la vie; ilcrie,il rempeste,comme
si la chose etoit démontr ée
ou palpable, & la femme a-
Vbüe ingenuëment les complaisances
outrées qu'elle a
cuës pour songalant : ou en
ttrroouuvvee--tt--oonnddeessii nneeuuvveess?? oouù
entrouve-t-on desiindiscrettes
?ne sçavent-elles pas tomberàpropos,&
manque t-on
de Medecins ou officieux ou
ignorans qui refusentleurs
suffrages à une supercherie
impenetrable aux plus avisez?
Appresteznous un Conte qui
soit mieux assaisonné, &ou
se trouve levrai
-
semblable.
L'Italien dit
,
se nom è veto,
è ben travato : cette histoire
n'est ny l'un ny l'autre. Je fuis,
Monsieur,tout à vous.
Fermer
Résumé : Copie d'une Lettre de Beauvais.
La lettre critique une nouvelle présentant une situation invraisemblable : un mari accuse sa femme d'adultère après la naissance d'un enfant sept mois après leur mariage. L'auteur compare ce cas à une affaire en Dauphiné où une femme accouche trois mois après son mariage, et le mari accuse un capitaine. La lettre met en lumière l'absurdité de telles accusations et la difficulté de prouver la paternité sans preuves solides. L'auteur dénonce la tendance à rejeter la responsabilité sur autrui et la rareté de la bonne foi. Il conclut que l'histoire manque de vraisemblance et de crédibilité, et est mal construite.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
37
p. 267-280
Mariages. [titre d'après la table]
Début :
Le 26. du mois de Juillet dernier, Messire Guillaume Alexandre [...]
Mots clefs :
Dame, Marquis, Régiment, Roi, Colonel, Président, Maréchal, Mariage, Parlement, Femme, Fille, Comte
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Mariages. [titre d'après la table]
Le 2.6. du mois de Juillet
dernier, Messire Guillaume
Alexandre de Galard de
Bearn
,
Marquis de Brassac lé.
pousaDamoifcllc Luce FrançoisedeCotcntin
de Tourville,
fille unique deMlle Maréchal
de Tourville. Le mariage
s'est fait de l'agrément du
Roy & des Princes de. son
Sang qui leur ont fait l'honneur
d'en signer le Contrat.
S. A. S.Madame la Princesse,
assista à la celebration du mariage
,& Madame la Duchesse
de Vendosme mena la Mariée
à l'Eglise. Elle fit ensuite une
Festedigne de sa grandeur &
de sa magnisicence.
La Maison de Gallard eu
une des pius anciennes & des
plus illustres du Royaume
descenduë des Comtes de
Condomois. Elle a joint par
une alliance à son nom & à ses
armes, le nom & les armes
de la Maison de Bearn : Pierre
de Galard de Bearn étoit grand
Maistre des Ai balestriers fous
Philippe le Bel : plusieurs de
ses descendans ont esté Gouverneurs
de Xaintonge &
d'Augoumois : Jean de Galard
de Bearn, Comte de Brassacestoit
en 1640. Chevalier
de l'Ordre du S. Esprit, Gouverneur
de Lorraine, & Ambassadeur
du Roy àla Cour de
Rome, & Catherine de Sainte:
Maure sa femme,Dame
d honneur de la ReineMere.
La Maison de Cotentin de
Tourville,estaussi très.-ancienne&
tres illustre;Cezar de
Cotentin, Comte de Tourville,
Commandast au Siege;
dela Rochelle, sous sonEminence
Mr le Cardinal de Ri- 1
chelieu; il eut de Luce de la
Rochefoucault, entr'autres
enfans, Anne- Hilarion- de
Coreni in de Tourville, Chevalier
de Malthe,qui par les j
differentes batailles qu'il avoit *
données '& gagnées pour le
service du. Roy, est parvenu
aux dignitez de Maréchal u
Vice-Amiralde France; il a
eudeLoüise Françoised Himbercourt,
deux enfans,Loüis
Alexandre de Cotentin de
Tourville, Colonel d'un Regiment
de son nom, tué à
l'attaque des retranchemens
de Denain,&Luce-Françoise
de Cotentin de Tourville, qui
vient d'épouser Mr le Marquis
de Brassac.
Messire Pierre Gilbert de
Voisins,Maistre des Requêtes
Ordinaire de l'Hostel du
Roy, a épousé le 25. Juillet
Damoiselle de Fieubet,
soeur de Loüis Gaspard
de FieubetConseiller au Parlement,
& fille de Paul de
Ficuber, Seigneur de Launac..,
de Reveillon & de Beauregard
,
Maistre des Requestes,
& de Dame Angélique Mar,
guérite deFourey.
Mr de Voisins est frere de
Mr le Comtede Vilaines, Colonel
du Regiment de Medoc,
& fils de Messire Pierre
Gilbert, Seigneur deVoisins,
Président aux Enquestes du
Parlement de Paris, & de
Dame Françoise Dongois.
* CettefamilledeGilbert est,
ancienneàParis & descendde
Jean Gilbertsieur de Voisins.
: Correcteur desComptesmort
le 5. Janvier 1507.& enterré à S. Severin avec Jeanne Bri-
! nou sa femme; elle s'estalliée
aux familles de Bourdin, de
Viole,du Prat,de Larcher, l,&c.n-r't' f)"'t TP'••V "d- l:'
Pour celle de Ficubet elle
est originaire de Languedoc
,
& elle descend d'Arnaud Fieubet
qui fut fait Greffier des
Etats de Languedoc par la faveur
de M le Connestable
Henry deMontmorency. Elle
a donné un Président à Mortier
& un Premier Président
auParlement de Toulouse &,
trois Maistres des Requestes
donc l'un estoit Chancelier de
la ReinemereduRoy,&elle
s'est alliée aux familles de S.
Pol, de Maniban
,
& Dossunà~i Toulou se,& à celles de Nico-
Li , de Longuëil &de Castille ; àParis.
Messire Jacques de Monccaux
d' A ~uxi, Marquisd'Au- ,:
xi, ci devant Capitaine aux
Girdes, & Colonel du Régiment
Royal Comtois, fils
unique de Missire François de
Monceaux
,
créé Marquis
d'Auxi, parletresdu mois
de Septembre 1687. & de
Dame Marie Magdelaine Jabert
du Thil, sorti des anciens
Sires, & Bersd'Auxi en
Picardie, connus il y a plus de
500. ans, a épousé le 20e de
ce mois Damoiselle Marie-
MagdelainedelaGrangeTrianon,
sille du feu Messire Loüis
Armand de la Grange Trianon
, Baron Duplessis aux
Tournelles, Conseiller au
,
Grand Conseil, & de Dame
MargueriteMagdelaine Joly
d'Oudeil ; & petite fille de
Loüts de la GrangeTrianon,
Seigneur d'Aravilliers, de
Nandi de Marconville, Châtelain
de Renets en Touraine,
&-' Président de la seconde
Chambre des Requestes du
Palais, & de Dame Marguerite
Martineau. Mademoiselle
de la Grange Trianon est niece
de MessireCharlesde la
Grange Trianon Abbé de
Saint Severe, Chanoine de
Nôtre Dame * de Paris, &
ConseillerClercau Parlement
&de feuë Dame Marguerite
dela Grange u morte en 16 87;
veuve deFrançois de la TremoilleDuc
de Noirmontier.
, ;*-? ( Lafamille
dela Grange cft
t
une des plus considerablesde
} Paris, clle descend de Michel
(de laGrange Seigneur de
| Trianon, MàistredelaCham- I bre aux deniers
, & Prevôt
r_',' des Marchands de cette Ville
( dés l'an1466. & de Guille-
: mette deLongüeil, elle s'est
*alliée auxfamilles de Boucher,
*d'Orfôy, de Molé, deBailleul,
de Hercis, de Bragelonne, de
»
Fourcy, de Charon, de Menars,&
c. ici -rff
Monsieur le Marquis d'Auxi
quivient de se marier,cit
neveu de Messire Henri do
Monceaux d'Auxi, Comte
d'Hanvoille, cy-devant Colonel
du Regiment de Dragons
qui de son mariageavec Dame de Crequy
d Osseu n'a que deux filles, &
de Messire Jacques de Monceaux
d'Auxi, dit Monsieur
de la Bruiere cy devant Caps- j
taine dans le Regiment de
Champagne qui n'a aussi que
deux filles de
:
son mariage
avec Dame Marie Anne le Fé- j
vrc sa femme, Soeur de M. j
Hardouin U Fevre de Fonteray,
cy-devant-Gentilhomme de Mr
le Marquis deBonnac, Envoyé
Extraordinaire de France, O4
à present tres -digne Auteur
du nouveau Mercure Galant;
DameJeanne de Soufflas
Bisayeule de Monsieur le Niarquis
d'Auxi,étoit grande tante
de feu M le Maréchal Duc
l de Boufflers, & cette Maison
d'Auxi s'est alliée à celles de
: Craon, de Piqirgny,de Me-
: lun, de la Tremoille d'Estouteville
,
d'Enghien, de
#
Remburses, de Crevecoeur,
de Quesdes, de Trafigny,
,
de Saveufc, de Hangec, de
Villiersl'Isle-Adam,de la
Chaisede Vieux Pont,de la
Vieuville, d'O, de Tiercelin,
de Brosse, de Breauté. de Rochechoüar;
de Saint Simon
de Soyecourt&del'Ecendart
Bully.
dernier, Messire Guillaume
Alexandre de Galard de
Bearn
,
Marquis de Brassac lé.
pousaDamoifcllc Luce FrançoisedeCotcntin
de Tourville,
fille unique deMlle Maréchal
de Tourville. Le mariage
s'est fait de l'agrément du
Roy & des Princes de. son
Sang qui leur ont fait l'honneur
d'en signer le Contrat.
S. A. S.Madame la Princesse,
assista à la celebration du mariage
,& Madame la Duchesse
de Vendosme mena la Mariée
à l'Eglise. Elle fit ensuite une
Festedigne de sa grandeur &
de sa magnisicence.
La Maison de Gallard eu
une des pius anciennes & des
plus illustres du Royaume
descenduë des Comtes de
Condomois. Elle a joint par
une alliance à son nom & à ses
armes, le nom & les armes
de la Maison de Bearn : Pierre
de Galard de Bearn étoit grand
Maistre des Ai balestriers fous
Philippe le Bel : plusieurs de
ses descendans ont esté Gouverneurs
de Xaintonge &
d'Augoumois : Jean de Galard
de Bearn, Comte de Brassacestoit
en 1640. Chevalier
de l'Ordre du S. Esprit, Gouverneur
de Lorraine, & Ambassadeur
du Roy àla Cour de
Rome, & Catherine de Sainte:
Maure sa femme,Dame
d honneur de la ReineMere.
La Maison de Cotentin de
Tourville,estaussi très.-ancienne&
tres illustre;Cezar de
Cotentin, Comte de Tourville,
Commandast au Siege;
dela Rochelle, sous sonEminence
Mr le Cardinal de Ri- 1
chelieu; il eut de Luce de la
Rochefoucault, entr'autres
enfans, Anne- Hilarion- de
Coreni in de Tourville, Chevalier
de Malthe,qui par les j
differentes batailles qu'il avoit *
données '& gagnées pour le
service du. Roy, est parvenu
aux dignitez de Maréchal u
Vice-Amiralde France; il a
eudeLoüise Françoised Himbercourt,
deux enfans,Loüis
Alexandre de Cotentin de
Tourville, Colonel d'un Regiment
de son nom, tué à
l'attaque des retranchemens
de Denain,&Luce-Françoise
de Cotentin de Tourville, qui
vient d'épouser Mr le Marquis
de Brassac.
Messire Pierre Gilbert de
Voisins,Maistre des Requêtes
Ordinaire de l'Hostel du
Roy, a épousé le 25. Juillet
Damoiselle de Fieubet,
soeur de Loüis Gaspard
de FieubetConseiller au Parlement,
& fille de Paul de
Ficuber, Seigneur de Launac..,
de Reveillon & de Beauregard
,
Maistre des Requestes,
& de Dame Angélique Mar,
guérite deFourey.
Mr de Voisins est frere de
Mr le Comtede Vilaines, Colonel
du Regiment de Medoc,
& fils de Messire Pierre
Gilbert, Seigneur deVoisins,
Président aux Enquestes du
Parlement de Paris, & de
Dame Françoise Dongois.
* CettefamilledeGilbert est,
ancienneàParis & descendde
Jean Gilbertsieur de Voisins.
: Correcteur desComptesmort
le 5. Janvier 1507.& enterré à S. Severin avec Jeanne Bri-
! nou sa femme; elle s'estalliée
aux familles de Bourdin, de
Viole,du Prat,de Larcher, l,&c.n-r't' f)"'t TP'••V "d- l:'
Pour celle de Ficubet elle
est originaire de Languedoc
,
& elle descend d'Arnaud Fieubet
qui fut fait Greffier des
Etats de Languedoc par la faveur
de M le Connestable
Henry deMontmorency. Elle
a donné un Président à Mortier
& un Premier Président
auParlement de Toulouse &,
trois Maistres des Requestes
donc l'un estoit Chancelier de
la ReinemereduRoy,&elle
s'est alliée aux familles de S.
Pol, de Maniban
,
& Dossunà~i Toulou se,& à celles de Nico-
Li , de Longuëil &de Castille ; àParis.
Messire Jacques de Monccaux
d' A ~uxi, Marquisd'Au- ,:
xi, ci devant Capitaine aux
Girdes, & Colonel du Régiment
Royal Comtois, fils
unique de Missire François de
Monceaux
,
créé Marquis
d'Auxi, parletresdu mois
de Septembre 1687. & de
Dame Marie Magdelaine Jabert
du Thil, sorti des anciens
Sires, & Bersd'Auxi en
Picardie, connus il y a plus de
500. ans, a épousé le 20e de
ce mois Damoiselle Marie-
MagdelainedelaGrangeTrianon,
sille du feu Messire Loüis
Armand de la Grange Trianon
, Baron Duplessis aux
Tournelles, Conseiller au
,
Grand Conseil, & de Dame
MargueriteMagdelaine Joly
d'Oudeil ; & petite fille de
Loüts de la GrangeTrianon,
Seigneur d'Aravilliers, de
Nandi de Marconville, Châtelain
de Renets en Touraine,
&-' Président de la seconde
Chambre des Requestes du
Palais, & de Dame Marguerite
Martineau. Mademoiselle
de la Grange Trianon est niece
de MessireCharlesde la
Grange Trianon Abbé de
Saint Severe, Chanoine de
Nôtre Dame * de Paris, &
ConseillerClercau Parlement
&de feuë Dame Marguerite
dela Grange u morte en 16 87;
veuve deFrançois de la TremoilleDuc
de Noirmontier.
, ;*-? ( Lafamille
dela Grange cft
t
une des plus considerablesde
} Paris, clle descend de Michel
(de laGrange Seigneur de
| Trianon, MàistredelaCham- I bre aux deniers
, & Prevôt
r_',' des Marchands de cette Ville
( dés l'an1466. & de Guille-
: mette deLongüeil, elle s'est
*alliée auxfamilles de Boucher,
*d'Orfôy, de Molé, deBailleul,
de Hercis, de Bragelonne, de
»
Fourcy, de Charon, de Menars,&
c. ici -rff
Monsieur le Marquis d'Auxi
quivient de se marier,cit
neveu de Messire Henri do
Monceaux d'Auxi, Comte
d'Hanvoille, cy-devant Colonel
du Regiment de Dragons
qui de son mariageavec Dame de Crequy
d Osseu n'a que deux filles, &
de Messire Jacques de Monceaux
d'Auxi, dit Monsieur
de la Bruiere cy devant Caps- j
taine dans le Regiment de
Champagne qui n'a aussi que
deux filles de
:
son mariage
avec Dame Marie Anne le Fé- j
vrc sa femme, Soeur de M. j
Hardouin U Fevre de Fonteray,
cy-devant-Gentilhomme de Mr
le Marquis deBonnac, Envoyé
Extraordinaire de France, O4
à present tres -digne Auteur
du nouveau Mercure Galant;
DameJeanne de Soufflas
Bisayeule de Monsieur le Niarquis
d'Auxi,étoit grande tante
de feu M le Maréchal Duc
l de Boufflers, & cette Maison
d'Auxi s'est alliée à celles de
: Craon, de Piqirgny,de Me-
: lun, de la Tremoille d'Estouteville
,
d'Enghien, de
#
Remburses, de Crevecoeur,
de Quesdes, de Trafigny,
,
de Saveufc, de Hangec, de
Villiersl'Isle-Adam,de la
Chaisede Vieux Pont,de la
Vieuville, d'O, de Tiercelin,
de Brosse, de Breauté. de Rochechoüar;
de Saint Simon
de Soyecourt&del'Ecendart
Bully.
Fermer
Résumé : Mariages. [titre d'après la table]
Le 26 juillet dernier, Messire Guillaume Alexandre de Galard de Bearn, Marquis de Brassac, a épousé Damoiselle Luce Françoise de Cotentin de Tourville, fille unique de Mademoiselle Maréchal de Tourville. Le mariage a été approuvé par le Roi et les Princes de son Sang, qui ont signé le contrat. Madame la Princesse et Madame la Duchesse de Vendosme ont assisté à la célébration et à la fête qui a suivi. La Maison de Galard est l'une des plus anciennes et illustres du Royaume, descendant des Comtes de Condomois. Elle a été alliée à la Maison de Bearn. Plusieurs membres de cette famille ont occupé des postes prestigieux, tels que Gouverneur de Saintonge et d'Auvergne, Chevalier de l'Ordre du Saint-Esprit, Gouverneur de Lorraine, et Ambassadeur du Roi à la Cour de Rome. La Maison de Cotentin de Tourville est également très ancienne et illustre. César de Cotentin, Comte de Tourville, a commandé au siège de La Rochelle sous le Cardinal de Richelieu. Son petit-fils, Anne-Hilarion de Cotentin de Tourville, a atteint les dignités de Maréchal et Vice-Amiral de France. Luce Françoise de Cotentin de Tourville, l'épouse du Marquis de Brassac, est la fille de Louise Françoise d'Himbercourt. Par ailleurs, Messire Pierre Gilbert de Voisins, Maître des Requêtes Ordinaire de l'Hostel du Roy, a épousé Damoiselle de Fieubet, sœur de Louis Gaspard de Fieubet, Conseiller au Parlement. La famille de Voisins est ancienne à Paris et descend de Jean Gilbert, Sieur de Voisins, Correcteur des Comptes. La famille de Fieubet est originaire de Languedoc et a donné plusieurs Maîtres des Requêtes. Enfin, Messire Jacques de Monceaux d'Auxi, Marquis d'Auxi, a épousé Damoiselle Marie-Magdelaine de la Grange Trianon. La famille de la Grange est l'une des plus considérables de Paris et s'est alliée à de nombreuses familles illustres.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
38
p. 8-83
HISTOIRE.
Début :
j'irai toûjours mon train ; & pour commencer à les / Bel exemple à qui veut le suivre ! [...]
Mots clefs :
Colombe, Sainte colombe, Rambouillet, Mantoue, Yeux, Vin, Coeur, Olympe , Nuit, Dragons, Régiment, Douleur, Armée, Maîtresse, Femme, Roi, Homme, Aventures, Amoureux, Famille
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE.
j'irai toûjours
mon train ; & pour commencer
à les entretenir ,
comme ceux qui voudront
prendre leur part de l'amuſement
que je leur offre
, je vais conter l'hiſtoire
de Sainte Colombe.
GALANT. 9
HISTOIRE .
BEl exemple à qui veut le
fuivre !
Le François qui croit tout
charmer
S'imagine aisément qu'il doit
tout enflamer ;
Deſes doux attraits il s'enyvre
:
Mais il trouve en chemin gens
prompts à l'aſſommer ,
Et qui lui montrent mieux
que dans le meilleur livre ,
Comme on guerit chez eux de
1
10
MERCURE
la rage d'aimer.
Sainte Colombe , Lieutenant
de dragons dans Fi .
marcon,étoit un jeune Gentilhomme
des plus braves ,
& des mieux faits que le
Roy eût dans ſon armée
d'Italie la premiere année
de cette guerre . Son eſprit
& fon courage l'auroient
vraiſemblablement mené
fort loin , ſi un malheureux
amour n'avoit pas détruit
les elperances que tout le
monde avoit conçûës de
ſa valeur.
GALANT. Π
Se promenant un jour ſur
le glacis de Mantouë, ( où
ſon regiment étoit alors )
avec Meffieurs de Thuis &
de Ramboüillet , Lieutenans
comme lui dans Fimarcon
: J'ai bien des choſes
àvous conter, mes amis,
leur dit- il , entrons dans ma
tente. Fontenay ( parlant
de moy ) ſera des nôtres ,
& Severac fera nôtre cinquiéme.
J'ai un bon alloyeau
à la braize , des falames
, des langues de France
, d'excellent vin de Vienne
, & le plus beau fruit du
iz MERCURE
:
monde à vous donner. J'ai
fait faire dans la terre un
trou qui a prés de cinq
pieds de profondeur , deux
douzaines de bouteilles
de vin y ſont enterrées ſur
un lit de paille , que j'ai fait
couvrir de quinze ou vingt
livres de glace , ſur leſquelles
repoſent & ſe rafraî
chiſſent à preſent les melons
, le fruit & les anchois,
que nous allons manger.
Il étoit environ neuf
heures du matin , lorſque
cette belle propofition fut
faite à ces Meſſieurs , que
GALANT.
13
+
nous attendions depuis plus
d'une demi heure dans la
tente de Sainte Colombe.
Dés qu'ils y furent entrez
, nous nous mîmes à
table. Nos premiers momens
furent employez à
boire fort po iment à la
ſanté les uns des autres :
mais de ſanté en ſanté nos
timbres s'échaufferent fi
bien, que nous nous faistmes
d'un coffre qui nous
fervit de buffet &de gardemanger.
Nous congediames
les valets , & nous nous
mîmes à dire de nôtre pro-
>
)
14
MERCURE
chain tout ce que nous en
ſcavions , & tout ce que
nous n'en ſçavions pas.
Meſſieurs , nous dit alors
Ramboüillet , ſi vous voulez
que nous ayons ici le
plaifir de nous entendre ,
parlons chacun à notre
tour , &contons- nous de
bonne foy toutes les affaires
galantes que nous avons
euës depuis que nous ſommes
en Italic. Tirons au
billet à qui parlera le premier
; nous recommence.
rons à tirer juſqu'à ce que
nous n'ayons plus rien à
GALANT.
IS
dire , & à chaque poſe que
fera le raconteur , nous boirons
une razade : mais il
faut qu'il meſure ſon dif
cours de façon que nous
puiſſions tous cinq faire
nôtre ronde , pendant qu'il
nous contera ſon hiſtoire.
Cet expedient fut trouve ſi
joli , que nous topâmes tous
àlapropoſition.
Si l'on faisoit difficulté d'a
joûter foy à ce que je vais
dire, je citerois des gens defi
grande autorité , que j'en ferois
aſſurément crû fur leur
parole : mais je pense qu'il ſe-
:
16 MERCURE
roit injuste , & qu'il est inutile
d'appeller de tels noms en
témoignage fur nos extravagances.
:
Nous fimes quatre billetsblancs
&un noir , nous
lesmêmes dans unchapeau,
& nous tirâmes. Le ſort
tomba ſur Ramboüillet
qui , aprés une petite ceremonie
bachique , commença
ſon hiftoire à peu
prés en ces termes.
Je ſuis , comme vous
voyez , Meſſieurs , grand ,
bien fait , & paſſablement
aimable. Je n'entreprends
point
GALANT. 17
point d'affaires de coeur
pour mes amis , ou pour
moy , que je n'en vienne à
bout. En voici la preuve.
Il y a prés de fix femaines
que M. de C** Brigadier
des armées du Roy ,
devint à Guastalla amou.
reux à la folie de la belle
Olympe. Un jour nous promenant
enſemble aprés le
dîner : Ramboüillet , me
dit - il , comment vont tes
amours ici ? Si bien , lui répondis
-je , que je ne changerois
pas ma maîtreſſe
pour la plus belle fille du
Sept. 1714. B
1
18 MERCURE
monde. Son nom ? Roſa.Ou
demeure-t- elle ? A côté de
la grande Eglife , vis à vis
le Palais Sereniffime. Corbleu
, reprit - il en m'embraſſant
,Olympe eſt ſa voifine
; je ne ſçai pas même
fi elles ne logent pas enſemble.
Quelle eſt cette
Olympe ? C'eſt , me dit- il
avec chaleur , une grande
fille vive , brune , blanche
&belle, s'il en fut jamais.
Vertu de mavie , lui dis-je ,
où avez- vous deterré cette
poulette ? Si je n'adoroispas
ma divine Roſa , qui eſt ſa
GALANT.
19
bonne amie , je ne ſçai pas
ſi un Brigadier d'armée ,
comme vous , ne ſe repentiroit
pas bientôt d'avoir
fait une pareille confidence
àunLieutenantde dragons
comme moy : mais je vous
aime , & je veux vous faire
moiſſonner ici plus de mirthe
, que vous n'avez de
vôtre vie moiſſonné de lauriers.
Cependantoù en êtesvous
avec elle ? quelle langue
lui parlez vous ? elle ne
ſçait pas un mot de François
, & vous ne ſçavez pas
*un mot d'Italien. Bon , me
Bij
20 MERCURE
dit - il , voila une belle af.
faire ! J'ai trouvé ici un
grand Negre , dont la femme
eſt ſeche & blanche ;
ces deux creatures en ſçavent
autant que le diable ,
pour faire reüffir les avantures
les plus difficiles. Le
Negre écrit pour moy , &
il m'aſſure qu'on me répondregulierement
lesplus
obligeantes chofes dumonde.
J'ai déja même été deux
ou trois fois la nuit à la jaloufie
, où j'ai baifé avec
tranſport une fort belle
main. La peſte , Monfieur
GALANT. 21
leBrigadier, lui dis- je , vous
en ſçavez bien long. Je
fuis fûr qu'il vous en a déja
coûté plus de dix piſtoles
pour baifer la main d'une
ſervante , & qu'Olympe ne
ſçait pas un mot de vôtre
amoureux martyre. Vous
commandez ici, faites chaffer
le Negre & ſa femme ,
qui ſe moquent de vous ,&
laiſſez - moy le ſoin de vos
affaires. J'y conſens , me
dit- il : mais , de graces , ne
t'expoſe point mal à propos
ni pour toy , ni pour moy.
Allez, lui répondis je , tran
22 MERCURE
quiliſez- vous ſur mon compte
, & regardez - moy comme
le plus fot dragon de
l'armée , ſi dans huit jours
au plus tard nous n'eſcaladons
le mont Olympe. Va ,
cherami , medit- il , où l'amour
& la gloire t'appel.
lent.
* L'infamie est pareille , &
fuit également
Le guerrier fans courage , &
le timide amant.
نم
J'attendis que la nuit fût
venue pour mettre ( com-
*Du Cid.
GALANT.
23
me j'avois coûtume de le
faire ) deux dragons en
•faction autour de la porte
de Roſa. Mes meſures prifes
, une jeune fille qui la
ſervoit vint m'avertir qu'il
étoit tempsd'entrer dans la
maiſon , & qu'elle alloit
m'attendre à la porte du
jardin. Je ne manquai pas
de m'y rendre auffitet , &
d'y trouver cette fille , qui
me mena dans un petit cabinet
de verdure , où mon
incomparable Rofe chantoit
avec une langueur in
exprimable des airs tendres,
24 MERCURE
qu'elle marioit admirablement
avec les doux accords
de ſon luth. Auffitôt me
ſentant àſes genoux : Avezvous
, me dit - elle , autant
d'amour pour moy , que
j'ai de bontez pour vous ?
Ah ! divine Rofe , lui répondis
- je , que vous avez
lieud'être contente demoy,
fitout l'amour dontje brûle
pour vous peut être d'un
prix proportionné à l'excés
de vos bontez. Mon cher
bien , reprit- elle, ſi j'en crois
vos lettres , vos ſermens &
vos tranſports , que nous
allons
GALANT.
25
allons être heureux ; nous
n'avons point de jaloux à
craindre,&nul mortel dans
l'univers ne peut nous dif
puter maintenant la felicité
la plus parfaite. Figurezvous
, mes amis , que de
charmes ! que d'heureux
momens ! quel bonheur
pour moy ! Si je voulois
vous tracer ici une foible
ébauche de mes avantu
res , je vous repreſenterois
cette incomparable nuit de
Petrone * : mais cette fidelle
peinture de mon bonheur
* Qualis nox fuis illa , &c .
Sept. 1714. C
26 MERCURE
vous rendroit trop jaloux
de ma felicité. Un petit foupé
fin , & un media nox delicat
furent les intermedes
de nos plaiſirs ; enfin elle
fit inſenſiblement fuppléer
àmes plus tendres ſoins la
douceur d'une converſa
tion charmante. Ce fut az
lors que je me fouvins des
interêts de M. de C **. Je
luidemandai comment elle
vivoit avec Olympe. Elle
eſt , me ditelle , ma meil
leure amie , & je vous affurequeje
ne crois pas qu'il
yait au mondeune plusai.
GALANT.
27
aimable fille qu'elle. Procurez
-moy , belle Roſe , lui
dis - je , l'occaſion de l'entretenir
un moment de l'amourdont
nôtre Commandant
brûle pour elle ; je lui
ai promis de mettre tout en
uſage pour le ſervir , contribuez
de tout vôtre pouvoir
à l'execution de ma
promeſſe. Je ne veux pas ,
merépondit-elle, vous faire
trop valoir un ſi petit fervice
: amenez-le ſeulement
ce ſoir ici avec vous , dés
que la nuit ſera venuë , &
nous ſouperons tous quatre
Cij
28 MERCURE
द
enſemble. La pointe du jour
commence àparoître , il eſt
temps, mon cher, que nous
nous ſeparions ; ſortez , allez
vous repofer, & promettez
à voſtre Commandant
tout ce que je vous promets
de faire aujourd'hui pour
lui. Enfin je la quittai plein
de mon amour , & du defir
de la revoir inceſſamment.
Je fus dîner chez M. de
C** , je lui contai en parti
culier le ſuccés de ma negociation.
Il m'embraſſa de
joye , & dans l'impatience
de voir bientôt le Soleil ſe
GALANT. 29
coucher , il ſe preſſa de don
ner une demi-douzaine
d'ordres inutiles , qui penferent
détruire tout l'arrangement
de nôtre partie.
Cependantje lemenai chez
Roſe, où je lui ſervis honnêtement
d'interprete: mais
pour ce jour- là , Olympe
fut auſſi peu ſenſible à mes
diſcours qu'au langage de
ſes yeux ; je me contentai
ſeulement de mettre ſes af
faires en aſſez bon train
pour lui procurer d'autres
rendez - vous. Quelques
jours aprés il nous vint un
C
Ciij
30
: MERCURE
ordre cruel de fortir de
Guastalle , & de nous rendre
ici. La neceffité de ce
départ fut pour moy un
vrai coup de foudre. J'écri
vis là deſſus à Roſa un billet
, dont voici les propres
termes.
Lamort me feroit moins funeste
, divine Rofe , que le malheur
qui m'accable. Je ne peux
enviſager rien de plus affreux
que l'inſtant qui va nousſeparer.
Mon devoir m'arrache à
mon amour , &dans la conſternation
où je ſuis , je ne vois
GALANT.
31
que mon deſeſpoir qui puiſſe
m'affranchir des maих ой те
livre la douleur de vous perdre.
Cetteaimable fille répondit
ces mots à mon billet.
Neme parlez, cruel ,de defespoir
ni de mort : mais fi vous
m'aimez autant que je le croy .
corſentez ſeulement que mon
aammoouurrmm'arracheàmondevoir.
Je ne vois ni gloire, ni gjerty
àse refoudre à souffrir des
peines mortelles loin de ce que
L'on aime. Rien enfin ne peut
me retenir où vous ne ferez
Ciiij
32
MERCURE
pas ; sous le pretexte de
chercher un aſyle plus für à
Mantouë, je vais m'abandonner
toute entiere à mon amour,
m'y rendre inceſſamment
fur vos pas.
- Elle me tint en effet parole
,& le furlendemain , à
la pointe du jour , elle pria
nôtre Colonel de lui permettre
de profiter de l'occafion
du départ de fon
regiment , pour ſe rendre
plus fûrement ici ,, où elle
eft , grace àDieu , maintenant
chez une Dame de ſes
GALANT.
33
parentes , qui eſt la plus
raiſonnable & la plus aimable
veuve du monde.
C'eſt là , mes chers amis ,
où j'ai tranquilement &
commodément le bonheur,
de la voir tous les jours.
BUVONS.
Nous recommençâmes
alors la ceremonie du chapeau
; le fort tomba ſur
moy , & je ne me tirai pas
mald'affaire : mais jeprends
la liberté de me difpenfer
deconter ici mes avantures.
Quoique bien des honnêtes
gens , & fur tout mon Co.
34
MERCURE
lonel , qui eſt un grand
Seigneur , & qui me fait
l'honneur de me lire tous
les mois , puiffent affurer
qu'elles ne font pas des
moins rares ; ma modeftie
cependant fouffriroit de
l'étalage de mes folies.
Dés que mon tour fut
paffé , le billet noir échut
à de Thuy , qui nous dit
ſans préambule que nous
ſçavions bien qu'il étoit un
vieux Rêtre ; que depuis
plus de vingt ans il n'avoit
eu de bonnes fortunes que
dans le camp, ou aux en-
Y
GALANT.
35
virons ; que les perils qu'il
avoit courus en amour ,
étoient differens de ceux
auſquels nous nous expoſions
tous les jours ;qu'il
n'avoit jamais apprehendé
ni poignard ni poiſon , &
qu'en un mot nous n'aurions
aucun plaifir à entendre
des avantures dont
les heroïnes avoient ordi.
nairement paffé par les
mains du Prevôt de l'armée
; qu'au reſte il ne s'exculoit
point de nous conter
ſes proüeſſes , pour s'exempter
deboire les cinq raſa.
36 MERCURE
des ſtipulées dans la convention
; qu'il avoit l'honneur
d'être Chevalier de la
table ronde , & qu'il étoit
trop inftruit des droits de
la Chevalerie pour commettre
telle felonie ; que
cependant il nous prioit de
le laiſſer boire d'un trait les
cinq raſades dont il étoit
queſtion. Cette affaire examinée
, & decidée ſerieu
ſement dans nôtre petit
conſeil , nous lui abandonnâmes
une bouteille de vin,
qu'il avala comme une ce
rife. Allez , mes enfans ,f
GALANT.
37
nous dit- il aprés cet exploit,
&tenant toûjours ſa bouteille
entre ſes bras , vous
ſerez les plus heureux mortels
du monde , ſi vous n'avez
jamais de plus mauvaiſe
fortune que celle- ci. Dans
la belle jeuneſſe où vous
êtes , ne vous imaginez pas
qu'il foit plus glorieux de
ſacrifier à l'Amour qu'au
Dieu du vin. J'ai paffé par
vôtre âge , j'ai de l'experience
& de la lecture , &
je me regarde au milieu de
vous quatre , qui êtes les
plus étourdis jeunes gens
MERCURE
de l'armée , comme l'indifferent
Eumolpe dans le navire
du malheureux Lycas.
Un orage épouvantable
ſaiſitde crainte&d'horreur
tous les libertins qui étoient
ſur ce vaiſſeau ; ils ont recours
à la clemence des
Dieux qu'ils implorent , ils
fontdes voeux: mais à peine .
échapez du naufrage , ils
ne ſe ſouviennent plus du
peril. Paffato ilpericolo ,gabbato
ilfanto. Prenez garde
à vous , mes chers amis
fongez que vous n'êtes
point dans un pays où la
GALANT.
39
galanterie Françoiſe ſoit
obli
obligeamment reçûë des
peres, des freres,ni des maris
; & fi vous m'en croyez ,
traitez de fadaifes & de fotiſes
les belles merveilles
que je viens d'entendre , &
celles que vous m'allez
conter. Cebeau ſermon fut
ſuivid'un éclatde rire , dont
nous le remerciâmes &
fur le champ nous remplimes
chacun nos verres pour
boire à la ſanté de nôtre
Pedagogue. Il prit la choſe
àmerveille , & l'effet qu'il
vit que fon difcours avoit
40 MERCURE
fait fur nous , le rendit de
la plus plaiſante humeur
du monde. Hébien , dit-il,
mes enfans ,achevons donc
nôtre tâche , & que Sainte
Colombe & Severac tirent au
doigt moüillé à qui parlera
le premier.
Puiſque le fort endecide,
c'eſt donc à moy maintenant
, Meffieurs , nous dit
Sainte Colombe , à vous conter
mes dernieres avantures.
Les voici.
Il y a environ cinq mois
que je fis un voyage à
Montpellier , où je promis
à
GALANT. 41
àune belle fille , dont j'étois
éperdûment amoureux depuis
plus de trois ans , de
ne ceſſer jamais de brûler
pour elle. L'inconſtance ,
qui eſt l'appanage de la
jeuneſſe , n'avoit donné aucune
atteinte à ma fidelité
pendant tout le temps que
mon devoir nous avoit feparez
l'un de l'autre ; &
dans cette derniere entrevûë
, où je renouvellai encore
cent fois à ſes pieds
tous les ſermens d'un amour
éternel , je lui jurai , ſi ſon
coeur étoit toûjours d'ac-
Sept. 1714. D
42 MERCURE
۱
cord avec le mien , d'unir
madeſtinée à la ſienne , &
de faire conſentir mes parens
à cette union à la fin
de cette campagne. Rempli
de la douceur de ce defſein,
je vis avec indifference
toutes les beautez du Dauphiné
; je fisvoeu , avant de
paſſer les Alpes , de ne rien
aimer en Italie. Suze , Turin
, Valence , Pavie , Cremone
, Plaiſance &Milan ,
n'offrirent à mes yeux que
des objets qu'ils regarderent
avec toute la negligence
du monde: mais une
GALANT. 43
miferable bicoque devoit
triompher de mes fermens ,
de mes voeux , & de ma fidelité.
Je fus detaché vers la fin
du mois de Juin dernier
avec une troupe de dragons
; on m'envoya àAlexandrie
de la Paille , où le
Maire de la ville me logea
chez un pauvre Boulanger.
Je reſtai deux ou trois jours
dans cette maiſon ſans voir
mon hôte : mais ce bon
honme fut fi content de
la maniere dont je vivois
chez lui , & de mon atten-
Dij
44 MERCURE
(
tion à conferver- le peu qu'il
avoit , qu'il ſe determina un
matin à entrer dans ma
chambre pour m'en mar
quer ſa reconnoiffance. Si
tous les François , me dit il
en entrant , en ufoientavec
nous comme vous , Monfieur
, nous n'aurionsjamais
que de la bonne volonté &
de la tendreſſe pour eux :
mais ils n'ont pas plûtôt mis
les pieds dans une maiſon ,
qu'ils en chafferoient , s'ils
pouvoient , le maître & la
maîtreſſe , ou du moins ils
les ruïnent. Pour vous ,
GALANT . 45
Monfieur , qui ne leur refſemblez
point , je ſuis fi
charmé de vôtre douceur ,
& fi prévenu que vous êtes
un honnête homme , que
je ne veux rien avoir de
cachépourvous. Je poffede
environ pour tout bien ,
cent Sequins * d'or , & deux
cent Philippes ** en argent.
Si vous avezbeſoin de quelque
choſe , n'épargnez ni
ma bourſe , ni maperſonne.
Je vous ſuisbien obligé, lui
* Un Sequin vaut environ fix francs de
notre monnoye.
** Le Philippe vaut un Ecu.
46 MERCURE
dis je , de l'offre que vous
me faites ; les appointemens
que je reçois du Roy,
&mon bien ſuffiſent pour
remplir tous mes beſoins.
Au reſte défaites-vous , fi
vous pouvez , de la mauvaiſe
opinionque vous avez
des François , & comptez
fur moy tant que je ferai
chezvous. J'ai encore autre
choſe à vous dire , Monſieur
, ajoûta- t - il , & c'eſt
ce qui me tient davantage
au coeur. Vous jugez affez
àma figure que je ne ſuis
pas jeune : mais vous ne
GALANT. 47
:
devineriez pas que je fuis
marié depuis deux ans avec
une jeune femme , qui eſt
une des plus belles perfonnes
de l'Italie. Vous devineriez
encore moins que
je ſuis le pere d'une jeune
fille de quinze ans , qui eft
belle comme le jour ; & en
un mot , vous ne ſçauriez
point , fi je ne vous l'apprenois
, que ces deux infortunées
creatures font
enfermées jour & nuit dans
unpetit trou , où la lumiere
n'entre qu'avec peine ; elles
reſtent là feules à s'affliger ,
48 MERCURE
pendant que je ſuis à mon
travail , & dés que la nuit
eſt venuë , je vais les confoler
. Vôtre femme & vôtre
fille , lui dis -je ſechement
, vous appartiennent,
& il vous eſt permis d'en
faire ce qu'il vous plaît.
Pour moy , je vous jure
qu'il m'importe peu que
vous les teniez enfermées ,
ou que vous leur donniez
la liberté. Cependant ſi je
vous ſuis propre à quelque
choſe , je vous aſſure que
je vous rendrai volontiers
ſervice. Hé mon Dieu , me
dit
GALANT. 49
dit ce bonhomme en pleurant
, je voudrois ſortir de
cette ville , & aller m'établir
à Mantouë avec ma
famille . La ville eſt belle &
grande , j'y trouverai une
maiſon à loüer , où je pourrai
loger plus commodément
ma femme & ma
fille. J'ai ici un cheval ,
&un petit chariot où je
les embarquerai lorſque
vous en fortirez , afin de
profiter de vôtre eſcorte
juſqu'àce que nous en trouvions
une autre par vôtre
د
moyen pour nous y con-
Sept. 17:4 E
so MERCURE
duire , ſuppoſé que vous
n'alliez point juſqu'à cette
ville , quoique votre regiment
y doive être àpreſent,
comme je l'ai entendu dire
àvos valets. Mais je ne ſçai
pas , lui répondis -je , quand
je ſortirai d'ici ; ſi j'en reçois
l'ordre bientôt , vous pourrez
, à la bonne heure, profiterde
cette occafion pour
me ſuivre. Alors le bon
homme me quitta , auffi
étonné de ma moderation
que content de mes réponſes.
Je laiſſai paſſer deux ou
GALANT. SI
trois jours ſans lui parler
de ſa famille : mais le troiſieme
, ſe croyant apparemment
pleinement perfuadé
de ma ſageſſe , il vint
àma chambre me prier de
defcendre dans une ſalle
baſſe , où il avoit fait apporter
des viandes qu'un
Cuiſinier François qui étoit
àAlexandrie avoit accommodées
fort proprement.
Il avoit dreſſé un petit buffet,
qu'il avoit approchéde
la place qu'il s'étoit deſtinée
, pour être plus à porcée
de me verſer à boire.
E ij
52 MERCURE
Un moment aprés que je
fus entré dans cette falle ,
ſa femme & ſa fille y entrerentpar
une autre porte.
Les premieres civilitez renduës
de part & d'autre ,
elles s'affirent entre lui &
moy.
Une lampe allumée ſur la
cheminée , & une bougie
fur la table , quoique nous
fuffions enplein jour
r, nous
ſervirent à éclairer le licu
où nous étions.
Je vous proteſte , ſans
exaggeration , que de ma
vie je n'avois vû rien de ſiP
GALANT. 53
beau , rien de fi parfait que
ces deux perſonnes. La modeftie
, l'innocence & la
pudeur , qui étaloient toutes
leurs graces ſur leurs
viſages , étoient à mes yeux
des ornemens qui rele
voient infiniment l'éclat
de leur beauté. Je n'étois
point dans l'uſage de voir
des attraits ſi ſimples & fi
naturels. Les objets qui
m'avoient même piqué davantage
avant ceux- ci , me
parurent difformes ; & en
comparant ma maîtreſſe de
Montpellier à ces belles in-
E iij
1
54 MERCURE
connuës , je me ſentis forcé
d'avoüer en moy - même
qu'elle avoit preſque toûjours
emprunté de l'étude
& de l'art les graces que
celles- ci devoient uniquement
à la nature. En un
mot elle fut oubliée dans
un inſtant , & rien depuis
ne l'a défenduë dans mon
coeur.
Cependant je ne ſçai par
quelle fatalité je fus ſi frapé,
ou plûtôt ſi étourdi du
premier coup d'oeil de la
femme de mon hôte , que
ſa fille ( quoique belle par
GALANT . 55
excellence ) ne me le parut
que foiblement à côtéde ſa
belle-mere. Je ne fus dans
cette occafion , où j'eus
beſoin de toute ma prudence,
ni indiſcret, ni Fran
çois ; je ne plaignis point
leur esclavage , & je loüai
moins leur beauté , que
bonne chere & la belle
humeur de mon hôte.
la
Neanmoins je profirai
à merveille de tous les
momens où ſon commerce
l'appella ailleurs , pour
dire àces deux belles perſonnes
les plus obligeantes
Eiiij
56 MERCURE
1
choſes du monde.
La contrainte éternelle
où vivent les femmes de ce
pays leur inſpire des reſo
lutions ſi promptes ſur tout
ce qui peut leur ſervir à ſe
vanger du poids des chaî
nes dont on les accable ,
qu'elles acceptent ſouvent
ſans balancer le premier
moyen qu'on leur en offre.
Je m'apperçus avec plaifir
que la mere & la fille n'avoient
dans le fond nulle
tendreſſe pour ce tyran de
leur beauté , & que , quelque
éclat qu'il en pût arri
GALANT. 57
ver , elles ne ſouhaitoient
que l'occaſion de s'affranchir
du joug qu'il leur impoſoit.
Son épouſe ſur tout
lançoit de temps en temps
fur moy de longs regards ,
dont la langueur mélée de
flame me penetroit juſques
au fond du coeur : mais dés
que l'époux reparoiſſoit ,
ſes yeux ſe renfermoient
en eux-mêmes , leur éclat
s'envelopoit dans ſes paupieres
, & leur filence me
contoit avec une éloquence
admirable l'excés de la douleur.
Enfin aprés avoir reſté
1
५
58 MERCURE
plus de quatre heures dans
cette falle , où je ſerois encore
ſi j'en avois été le maître
, je jugeai à propos de
prendre congé de mon
hôte. Je ſaluai ſa femme &
ſa fille avectant de liberté ,
& je le remerciai d'un air
ſi naturel , qu'il me prit
alors ( comme je l'ai ſçû
depuis ) pour le plus inſenfible
de tous les hommes.
Le lendemain je lui demandai
en paſſant des nouvelles
de fa famille , mais fi
froidement , qu'il eut peur
que la propoſition qu'il
GALANT. يو
m'avoit faite de partir d'Alexandrie
ſousmon eſcorte ,
ne me fût point agreable ;
& le ſoir même , en me
retirant pour me coucher ,
j'entendis une voix qui me
dit : Lifez , Monfieur , un
billet que vous trouverez
ſous le tapis de vôtre table.
Je montay auſſitôt à ma
chambre , je cherchai ce
papier , je le trouvai , & j'y
lûs ces lignes.
On nous accuſe de ne vous
avoir pas fait affez d'honnêtetez;
vous sçavez si c'est un
60 MERCURE
(
crime dont nous sommes coupables,
&vous ne doutezpoint
qu'il n'a pas tenu à nous de
vous en faire davantage. Tenez
parole à mon mari , tenez
parole à mon pere , emmeneznous
avec vous , tous les
Sacrifices que vous pourrez
exiger de nous , vous répondront
de nôtre reconoiffance.
Je me crus alors le plus
heureux de tous les hommes
, & je le fus en effet
bientôt. Trois jours aprés
avoir reçû ce precieux billet
, il me vint un ordre de
4
GALANT. 61
1
me rendre ici. Je ne perdis
pas un moment de temps
pour me diſpoſer à partir
avec mon hôte & mes hô
teſſes ; & le lendemain
aprés leur avoir donné le
meilleur cheval de mon
équipage pour l'atteler à
leur chariot ,je les fis partir
à la porte ouvrante , avec
huitde mesdragons&mon
Maréchal des logis. Je les
ſuivis de prés , & enfin je
les joignis à une lieuë d'Alexandrie.
Nous fûmes obligez
d'alonger de beaucoup .
nôtre chemin, & de faire
62 MERCURE
une infinité de détours pour
éviter les partis du Prince
Eugene,qui de tous les côtez
battoient la campagne.
Nous arrivâmes au camp
de Goito , cinq heures aprés
qu'il en fut décampé , & le
lendemain à Mantouë , où
mon hôte , chez qui je loge
encoreàpreſent ,lorſque je
couche à la ville , trouva
*bientôt une maiſon commode
, où ſa femme , ſa
fille& lui font entierement
ſous ma protection.
Que Severac parle maintenant
,ajoûta t- il , & vous
GALANT . 6;
jugerez enfuite , nôtre cher
Precepteur ( adreſſant la
parole à de Thuy ) lequel
de lui , de Fontenay , de
Ramboüillet ou de moy ,
eſt ici le plus heureux dans
fes amours. >
Commençons , dit alors
Severac , par compter juſ
qu'où peut aller le vin que
nous avons. Buvons- en
d'abord un coup chacun ,
&voyons ſi cequi nous en
reſte nous menera juſqu'à
lafindemon hiftoire. Nous
nous en trouvâmes encore
quatre bouteilles, que nous
64 MERCURE
ménageâmes comme la
prunelle de nos yeux, aprés
neanmoins avoir fort regretté
celle que de Thuy
nous avoit ſouffléc.
Je prie encore une fois le
Lecteur de ne point prendre
pour des contes inventez à
plaisir ni ce qu'il a lû , ni ce
qu'il va live. Je lui jure avec
ferment que je n'ai fur cette
histoire que le droit d'arranger
des mots , pour lui dire la verité
des choses.
Je ſuis , comme bien le
ſçavez ,Meſſieurs , nous dit
Severac , natif de la ville
d'OGALANT.
65
d'Orillac en Auvergne. J'ai
trente ans. Ily en a quinze
que je ſers le Roy dans ſes
dragons , & je ferois certainement
plus avancé que je
ne ſuis , ſi les étourderies de
ma jeuneſſe ne m'avoient
pas écarté du chemin qu'
ont fait mes camarades. Le
mariage d'une ſoeur que
j'ai , qui paſſe pour une des
jolies femmes de France ,a
cauſé dans la ſuite tous les
malheurs de ma vie. Un
homme d'une grande naifſance
devint amoureux
d'elle , elle de lui. L'envie
Sept. 1714. F
66 MERCURE
d'être l'épouſe d'unhomme
de cette qualité ſe mit ſi
avant dans ſa tête , qu'il n'y
eut pas moyen de lui faire
entendre raiſon , qu'elle ne
fût fûre d'être ſa femme.
Cette alliance dans le fond
m'étoit affez indifferente,
quelque honneur qui en
rejaillit ſur ma famille
mais, à vraidire, monbeau
frere pretendu s'en foucioit
encore moins que moy.
Enfin elle eut tant de peur
que ce mariage , quelle fouhaitoit
avec la derniere paffion,
ne ſe fit point, qu'elle
:
GALANT 67
mit tout , larmes , prieres &
promeſſes en uſage , pour
m'obliger à y donner les
mains. Sa douleur & ſes in
quietudes continuelles me
rendirent ſenſible à ſes de
firs ; en un mot , mes ſoins
&mes attentions comblerent
ſes voeux , & ce ma
riage ſe fit comme ſe font
tous les mariages. Je vous
avoue que je m'étois flate
de l'eſpoir de trouver de la
douceur & de l'amitié dans
le coeur d'une foeur qui m'avoit
l'obligation d'avoir fait
pour elle, contre le gré de
Fij
68 MERCURE
bien des gens , & peut- être
même contre le gré de ſon
mari , tout ce qu'elle avoit
voulu. Mais l'entêtement ,
les plaiſirs , l'orgüeil , la va
nité, & le mépris des ſiens
vinrent en foule à l'appui
d'un nouveau nom , & je
me trouvai enfin la dupe
de toutes mes eſperances.
Mon eſprit s'eſt ſenti depuis
juſqu'à preſent du poids de
mes chagrins , & les plaifirs
n'ont ſervi dans la ſuite que
de maſque à ma douleur.
Jugez maintenant , mes
chers amis , de quelle naGALANT.
69
turepeuvent être ceux dont
vous allez entendre le recit.
Nous lui fîmes boire alors
une raſade de vin pour
noyer ſon chagrin , & nous
enbûmes autant pour avaler
le ſouvenir du ton douloureux
fur lequel il avoit
commencé ſon hiſtoire ,
qu'il continua en ces termes.
Un Sergent du regiment
deGâtinois épouſa àPignerolles,
je ne ſçai dans quelle
année de l'autre guerre,une
vivandiere de Briançon. 11
70
MERCURE
eut de ce mariage une fille,
qui eſt à preſent belle comme
le jour. Sa mere l'a fait
élever dans les montagnes
de Cifteron , chez un Curé
dont elle eſt la niece.On ne
parloit , lorſque je paffai
dans ce pays, que de l'eſprit
&delabeauté de cette fille .
Je fus curieux de la voir ; je
la vis , &j'en devins auſſitôt
éperdûment amoureux. Je
fis connoiſſance avec ſon
oncle , & au bout de quelques
jours , je lui avoüai le
deſſein que j'avois d'épouſer
ſa niece. Il cut beau me
GALANT.
71
dire que ce parti ne me
convenoit pas , je lui répondis
que je n'avois point
deparens qui euſſent aucun
droit ſur ma conduite , &
que j'étois maître de mes
actions. Si cela eſt , me ditil
,vous êtes honnête homme
, ayez encore pendant
un an pour ma niece les
ſentimens que vous me
marquez aujourd'hui pour
elle , &je vous aſſure qu'alors
vous ferez mon neveu.
L'année est achevée , j'écris
tous les ordinaires à ce
pauvre Curé , & je ne re-
>
72
MERCURE
çois aucune de ſes nouvel
les. J'ai cependant depuis
deux ou trois jours des préfentimens
qui m'accablent;
je croy avoir vû hier &
avant-hier cette fille à une
jalouſie dans Mantouë ;
toute cette nuit même ſon
image m'a perfecuté en
fonge. Je ne ſçai en un mot
ce qui doit m'arriver : mais
je ſouffre des peines mortelles.
mes yeux ſe ferment...
ma langue s'attacheàmonpalais...
donnezmoy
à boire , mes amis...
adieu , mes chers amis... je
..
yous
GALANT.
73
vous dis un éternel adieu.
Et ſur le champ il mourut.
Il eſt plus aaiifseé d'imaginer
la confternation dont cette
mort imprévûë nous frapa ,
qu'il n'eſt facile de l'expri
mer. Enun moment nôtre
table, nos coffres , & tout
l'appareil de nôtre débauche
furent renverſez . Nous
appellâmes au ſecours de
tous les côtez. Rolland Chirurgien
major du regiment
de Sourches , ſe trouva afſez
à propos pour ouvrir
les veines de ce malheureux
: mais il n'en ſortit pas
Sept. 1714. G
۱
/
74
MERCURE
une goutte de ſang. Enfin
nous jettâmes un manteau
fur ſon vilage , & nous fimes
mettre fon corps ſur
une paillaſſe , en attendant
la ceremonie de ſon enterrement
.
:
Cependant nous fortîmes
dela tente , de Thuy,Sainte
Colombe , Ramboüillet &
moy; nous entrâmes dans
la ville fans ſçavoir où nous
allions,&fans nous parler.
Nous nous diſpersâmes en
un inſtant , & nous fûmes
chacun dans les lieux où
nous crûmes pouvoir arra
GALANT.
75
cher plus aifément de nôtre
idée l'image de cette mort.
C'eſt dans le ſein d'une
maîtreſſe que l'on confie
plus volontiers ſes peines &
ſes plaifirs , & l'amour eſt
ordinairement le depofi
taire des plus intereſſantes
circonſtances de nôtre vie.
Je fus au parloir où j'a
vois coûtume d'aller , Ramboüillet
alla chez Roſe , &
Sainte Colombe chez lui ,
où il entra malheureuſement
enhomme troublé de
vin ,d'amour&de douleur.
Il paſſa juſques dans une .
:
Gij
76 MERCURE
fale , où il trouva ſa mal
treſſe ſeule , occupée à quel
que ouvrage de ſon menage.
Il ſe jetta à ſes genoux ,
il lui conta ce qui venoit
de nous arriver ; & aprés
avoir foulagé ſon coeur du
poids de cette avanture , il
recommença à l'entretenir
de ſon amour : mais la tendreſſe
imprudente de ces
amans s'étoit ſimal precautionnée
contre la fureur
d'un jaloux , que le maride
ſa maîtreſſe vit à travers les
fentes d'une porte qui n'e-
• toit point fermée les ca
GALANT.
77
reſſes que ccee miferable a
mant faifoit à ſon épouſe.
Un baifer pris , ou reçû fur
la jouë , ou ſur la main de
ſa femme , paſſa à ſes yeux
pour une preuve du plus
grand crime ; il ne douta
plus de ſa trahiſon , &plein
de, deſeſpoir & de rage , il
entra ſans bruit dans un
petit cabinet , où il trouva
un fufil chargé de trois
bales , qu'il vint tirer à
bout portant dans les reins
de l'infortuné Sainte Co
lombe.
Ce malheureux ſe ſentant
Giij
8 MERCURE
bleſſé mortellement , eut
encore la force de ſe lever,
de mettre l'épée à la main ,
& de courir aprés fon af
faffin , qui ſe ſauvoit : mais
il ne put faire que cinq ou
fix pas , & il alla tomber fur
le ſeüil de la porte de fon
inconfolable maîtreſſe , qui
fur le champ en criant au
fecours , prit deux couffins
qui ſe trouverent ſous ſes
mains , & les mit ſous les
reins de ſon amant ,dont le
ſang couloit à gros boüil
lons. Elle fit en vain tous ſes
efforts pour l'arrêter ,& fa
GALANT.
79
1
douleur mortelle épuiſant
ſa force &fon courage, elle
s'évanoüit à ſes pieds. Cependant
ſa belle fille , les
voiſins , & toute la ville ,
arriverent autour d'eux , &
s'empreſſerent à les ſecourir
: mais le malheureux
Sainte Colombe n'éroit déja
plus.
Ce fut alors que tout le
monde vit deux des plus
belles perſonnes qui fuſſent
en Italie , & qui juſques là
avoient été inconnuës dans
Mantouë.
- Le bruit de ce malheur ſe
Giiij
80 MERCURE
répandit bientôt ſur la pla
ce, &de la place au camp ,
où étoit le regiment de Fimarcon
, dont les dragons
entrerent armez dans la
ville pour vanger la mort
d'un Officier qui leur étoit
fi cher. Ils coururent de tous
côtez pour s'emparer du
meurtrier qui venoit de lui
ravir le jour ; & aprés avoir
bien cherché , on leur dit
qu'il s'étoit ſauvé dans le
Convent des Capucins. Ils
y entrerent comme des furieux
, ils en arracherent ce
miferable , ils l'emmeneGALANT.
81
rent dans leur camp , où ils
lui firent ſouffrir des ſupplices
cruels.; pendant que
l'Archevêque de ſon côté
ſe donnoit mille foins pour
preſſer M. le Comte de
Vaubecourt , qui comman
doit alors à Mantouë , de
leur envoyer en diligence
un Officier qui eût aſſez
d'autorité pour dérober à
leur fureur cette affreuſe
victime , qu'ils lui rendirent
enfin toute ſanglante.
Nous apprîmes quatre
ou cinq jours après cette
horrible avanture , que ce
!
82 MERCURE
malheureux n'avoit pas
porté loin la punition de
crime. i
Enfin pour rendre un
compte exact de tous les
acteurs de cette hiſtoire ,
Ramboüillet fut malheus
reuſement aſſaſſiné dans les
Sevenes par les Fanatiques,
du temps que M. le Maréchal
de Montrevel y commandoit.
On m'a aſſuré depuis peu
queM. de Thuy étoit mort.
Je ſouhaite que cette nouvelle
foit fauffe ; & je reſte
heureuſement , comme les
GALANT. 83 4
lecteurs peuvent aifément
s'en appercevoir , en aſſez
bonne lanté, pour leur donner
chaque mois un livre
que je vais remplir , à mon
ordinaire , de tout ce que
celui- ci pourra me fournir
de circonstances utiles &
agreables pour les en entretenir.
mon train ; & pour commencer
à les entretenir ,
comme ceux qui voudront
prendre leur part de l'amuſement
que je leur offre
, je vais conter l'hiſtoire
de Sainte Colombe.
GALANT. 9
HISTOIRE .
BEl exemple à qui veut le
fuivre !
Le François qui croit tout
charmer
S'imagine aisément qu'il doit
tout enflamer ;
Deſes doux attraits il s'enyvre
:
Mais il trouve en chemin gens
prompts à l'aſſommer ,
Et qui lui montrent mieux
que dans le meilleur livre ,
Comme on guerit chez eux de
1
10
MERCURE
la rage d'aimer.
Sainte Colombe , Lieutenant
de dragons dans Fi .
marcon,étoit un jeune Gentilhomme
des plus braves ,
& des mieux faits que le
Roy eût dans ſon armée
d'Italie la premiere année
de cette guerre . Son eſprit
& fon courage l'auroient
vraiſemblablement mené
fort loin , ſi un malheureux
amour n'avoit pas détruit
les elperances que tout le
monde avoit conçûës de
ſa valeur.
GALANT. Π
Se promenant un jour ſur
le glacis de Mantouë, ( où
ſon regiment étoit alors )
avec Meffieurs de Thuis &
de Ramboüillet , Lieutenans
comme lui dans Fimarcon
: J'ai bien des choſes
àvous conter, mes amis,
leur dit- il , entrons dans ma
tente. Fontenay ( parlant
de moy ) ſera des nôtres ,
& Severac fera nôtre cinquiéme.
J'ai un bon alloyeau
à la braize , des falames
, des langues de France
, d'excellent vin de Vienne
, & le plus beau fruit du
iz MERCURE
:
monde à vous donner. J'ai
fait faire dans la terre un
trou qui a prés de cinq
pieds de profondeur , deux
douzaines de bouteilles
de vin y ſont enterrées ſur
un lit de paille , que j'ai fait
couvrir de quinze ou vingt
livres de glace , ſur leſquelles
repoſent & ſe rafraî
chiſſent à preſent les melons
, le fruit & les anchois,
que nous allons manger.
Il étoit environ neuf
heures du matin , lorſque
cette belle propofition fut
faite à ces Meſſieurs , que
GALANT.
13
+
nous attendions depuis plus
d'une demi heure dans la
tente de Sainte Colombe.
Dés qu'ils y furent entrez
, nous nous mîmes à
table. Nos premiers momens
furent employez à
boire fort po iment à la
ſanté les uns des autres :
mais de ſanté en ſanté nos
timbres s'échaufferent fi
bien, que nous nous faistmes
d'un coffre qui nous
fervit de buffet &de gardemanger.
Nous congediames
les valets , & nous nous
mîmes à dire de nôtre pro-
>
)
14
MERCURE
chain tout ce que nous en
ſcavions , & tout ce que
nous n'en ſçavions pas.
Meſſieurs , nous dit alors
Ramboüillet , ſi vous voulez
que nous ayons ici le
plaifir de nous entendre ,
parlons chacun à notre
tour , &contons- nous de
bonne foy toutes les affaires
galantes que nous avons
euës depuis que nous ſommes
en Italic. Tirons au
billet à qui parlera le premier
; nous recommence.
rons à tirer juſqu'à ce que
nous n'ayons plus rien à
GALANT.
IS
dire , & à chaque poſe que
fera le raconteur , nous boirons
une razade : mais il
faut qu'il meſure ſon dif
cours de façon que nous
puiſſions tous cinq faire
nôtre ronde , pendant qu'il
nous contera ſon hiſtoire.
Cet expedient fut trouve ſi
joli , que nous topâmes tous
àlapropoſition.
Si l'on faisoit difficulté d'a
joûter foy à ce que je vais
dire, je citerois des gens defi
grande autorité , que j'en ferois
aſſurément crû fur leur
parole : mais je pense qu'il ſe-
:
16 MERCURE
roit injuste , & qu'il est inutile
d'appeller de tels noms en
témoignage fur nos extravagances.
:
Nous fimes quatre billetsblancs
&un noir , nous
lesmêmes dans unchapeau,
& nous tirâmes. Le ſort
tomba ſur Ramboüillet
qui , aprés une petite ceremonie
bachique , commença
ſon hiftoire à peu
prés en ces termes.
Je ſuis , comme vous
voyez , Meſſieurs , grand ,
bien fait , & paſſablement
aimable. Je n'entreprends
point
GALANT. 17
point d'affaires de coeur
pour mes amis , ou pour
moy , que je n'en vienne à
bout. En voici la preuve.
Il y a prés de fix femaines
que M. de C** Brigadier
des armées du Roy ,
devint à Guastalla amou.
reux à la folie de la belle
Olympe. Un jour nous promenant
enſemble aprés le
dîner : Ramboüillet , me
dit - il , comment vont tes
amours ici ? Si bien , lui répondis
-je , que je ne changerois
pas ma maîtreſſe
pour la plus belle fille du
Sept. 1714. B
1
18 MERCURE
monde. Son nom ? Roſa.Ou
demeure-t- elle ? A côté de
la grande Eglife , vis à vis
le Palais Sereniffime. Corbleu
, reprit - il en m'embraſſant
,Olympe eſt ſa voifine
; je ne ſçai pas même
fi elles ne logent pas enſemble.
Quelle eſt cette
Olympe ? C'eſt , me dit- il
avec chaleur , une grande
fille vive , brune , blanche
&belle, s'il en fut jamais.
Vertu de mavie , lui dis-je ,
où avez- vous deterré cette
poulette ? Si je n'adoroispas
ma divine Roſa , qui eſt ſa
GALANT.
19
bonne amie , je ne ſçai pas
ſi un Brigadier d'armée ,
comme vous , ne ſe repentiroit
pas bientôt d'avoir
fait une pareille confidence
àunLieutenantde dragons
comme moy : mais je vous
aime , & je veux vous faire
moiſſonner ici plus de mirthe
, que vous n'avez de
vôtre vie moiſſonné de lauriers.
Cependantoù en êtesvous
avec elle ? quelle langue
lui parlez vous ? elle ne
ſçait pas un mot de François
, & vous ne ſçavez pas
*un mot d'Italien. Bon , me
Bij
20 MERCURE
dit - il , voila une belle af.
faire ! J'ai trouvé ici un
grand Negre , dont la femme
eſt ſeche & blanche ;
ces deux creatures en ſçavent
autant que le diable ,
pour faire reüffir les avantures
les plus difficiles. Le
Negre écrit pour moy , &
il m'aſſure qu'on me répondregulierement
lesplus
obligeantes chofes dumonde.
J'ai déja même été deux
ou trois fois la nuit à la jaloufie
, où j'ai baifé avec
tranſport une fort belle
main. La peſte , Monfieur
GALANT. 21
leBrigadier, lui dis- je , vous
en ſçavez bien long. Je
fuis fûr qu'il vous en a déja
coûté plus de dix piſtoles
pour baifer la main d'une
ſervante , & qu'Olympe ne
ſçait pas un mot de vôtre
amoureux martyre. Vous
commandez ici, faites chaffer
le Negre & ſa femme ,
qui ſe moquent de vous ,&
laiſſez - moy le ſoin de vos
affaires. J'y conſens , me
dit- il : mais , de graces , ne
t'expoſe point mal à propos
ni pour toy , ni pour moy.
Allez, lui répondis je , tran
22 MERCURE
quiliſez- vous ſur mon compte
, & regardez - moy comme
le plus fot dragon de
l'armée , ſi dans huit jours
au plus tard nous n'eſcaladons
le mont Olympe. Va ,
cherami , medit- il , où l'amour
& la gloire t'appel.
lent.
* L'infamie est pareille , &
fuit également
Le guerrier fans courage , &
le timide amant.
نم
J'attendis que la nuit fût
venue pour mettre ( com-
*Du Cid.
GALANT.
23
me j'avois coûtume de le
faire ) deux dragons en
•faction autour de la porte
de Roſa. Mes meſures prifes
, une jeune fille qui la
ſervoit vint m'avertir qu'il
étoit tempsd'entrer dans la
maiſon , & qu'elle alloit
m'attendre à la porte du
jardin. Je ne manquai pas
de m'y rendre auffitet , &
d'y trouver cette fille , qui
me mena dans un petit cabinet
de verdure , où mon
incomparable Rofe chantoit
avec une langueur in
exprimable des airs tendres,
24 MERCURE
qu'elle marioit admirablement
avec les doux accords
de ſon luth. Auffitôt me
ſentant àſes genoux : Avezvous
, me dit - elle , autant
d'amour pour moy , que
j'ai de bontez pour vous ?
Ah ! divine Rofe , lui répondis
- je , que vous avez
lieud'être contente demoy,
fitout l'amour dontje brûle
pour vous peut être d'un
prix proportionné à l'excés
de vos bontez. Mon cher
bien , reprit- elle, ſi j'en crois
vos lettres , vos ſermens &
vos tranſports , que nous
allons
GALANT.
25
allons être heureux ; nous
n'avons point de jaloux à
craindre,&nul mortel dans
l'univers ne peut nous dif
puter maintenant la felicité
la plus parfaite. Figurezvous
, mes amis , que de
charmes ! que d'heureux
momens ! quel bonheur
pour moy ! Si je voulois
vous tracer ici une foible
ébauche de mes avantu
res , je vous repreſenterois
cette incomparable nuit de
Petrone * : mais cette fidelle
peinture de mon bonheur
* Qualis nox fuis illa , &c .
Sept. 1714. C
26 MERCURE
vous rendroit trop jaloux
de ma felicité. Un petit foupé
fin , & un media nox delicat
furent les intermedes
de nos plaiſirs ; enfin elle
fit inſenſiblement fuppléer
àmes plus tendres ſoins la
douceur d'une converſa
tion charmante. Ce fut az
lors que je me fouvins des
interêts de M. de C **. Je
luidemandai comment elle
vivoit avec Olympe. Elle
eſt , me ditelle , ma meil
leure amie , & je vous affurequeje
ne crois pas qu'il
yait au mondeune plusai.
GALANT.
27
aimable fille qu'elle. Procurez
-moy , belle Roſe , lui
dis - je , l'occaſion de l'entretenir
un moment de l'amourdont
nôtre Commandant
brûle pour elle ; je lui
ai promis de mettre tout en
uſage pour le ſervir , contribuez
de tout vôtre pouvoir
à l'execution de ma
promeſſe. Je ne veux pas ,
merépondit-elle, vous faire
trop valoir un ſi petit fervice
: amenez-le ſeulement
ce ſoir ici avec vous , dés
que la nuit ſera venuë , &
nous ſouperons tous quatre
Cij
28 MERCURE
द
enſemble. La pointe du jour
commence àparoître , il eſt
temps, mon cher, que nous
nous ſeparions ; ſortez , allez
vous repofer, & promettez
à voſtre Commandant
tout ce que je vous promets
de faire aujourd'hui pour
lui. Enfin je la quittai plein
de mon amour , & du defir
de la revoir inceſſamment.
Je fus dîner chez M. de
C** , je lui contai en parti
culier le ſuccés de ma negociation.
Il m'embraſſa de
joye , & dans l'impatience
de voir bientôt le Soleil ſe
GALANT. 29
coucher , il ſe preſſa de don
ner une demi-douzaine
d'ordres inutiles , qui penferent
détruire tout l'arrangement
de nôtre partie.
Cependantje lemenai chez
Roſe, où je lui ſervis honnêtement
d'interprete: mais
pour ce jour- là , Olympe
fut auſſi peu ſenſible à mes
diſcours qu'au langage de
ſes yeux ; je me contentai
ſeulement de mettre ſes af
faires en aſſez bon train
pour lui procurer d'autres
rendez - vous. Quelques
jours aprés il nous vint un
C
Ciij
30
: MERCURE
ordre cruel de fortir de
Guastalle , & de nous rendre
ici. La neceffité de ce
départ fut pour moy un
vrai coup de foudre. J'écri
vis là deſſus à Roſa un billet
, dont voici les propres
termes.
Lamort me feroit moins funeste
, divine Rofe , que le malheur
qui m'accable. Je ne peux
enviſager rien de plus affreux
que l'inſtant qui va nousſeparer.
Mon devoir m'arrache à
mon amour , &dans la conſternation
où je ſuis , je ne vois
GALANT.
31
que mon deſeſpoir qui puiſſe
m'affranchir des maих ой те
livre la douleur de vous perdre.
Cetteaimable fille répondit
ces mots à mon billet.
Neme parlez, cruel ,de defespoir
ni de mort : mais fi vous
m'aimez autant que je le croy .
corſentez ſeulement que mon
aammoouurrmm'arracheàmondevoir.
Je ne vois ni gloire, ni gjerty
àse refoudre à souffrir des
peines mortelles loin de ce que
L'on aime. Rien enfin ne peut
me retenir où vous ne ferez
Ciiij
32
MERCURE
pas ; sous le pretexte de
chercher un aſyle plus für à
Mantouë, je vais m'abandonner
toute entiere à mon amour,
m'y rendre inceſſamment
fur vos pas.
- Elle me tint en effet parole
,& le furlendemain , à
la pointe du jour , elle pria
nôtre Colonel de lui permettre
de profiter de l'occafion
du départ de fon
regiment , pour ſe rendre
plus fûrement ici ,, où elle
eft , grace àDieu , maintenant
chez une Dame de ſes
GALANT.
33
parentes , qui eſt la plus
raiſonnable & la plus aimable
veuve du monde.
C'eſt là , mes chers amis ,
où j'ai tranquilement &
commodément le bonheur,
de la voir tous les jours.
BUVONS.
Nous recommençâmes
alors la ceremonie du chapeau
; le fort tomba ſur
moy , & je ne me tirai pas
mald'affaire : mais jeprends
la liberté de me difpenfer
deconter ici mes avantures.
Quoique bien des honnêtes
gens , & fur tout mon Co.
34
MERCURE
lonel , qui eſt un grand
Seigneur , & qui me fait
l'honneur de me lire tous
les mois , puiffent affurer
qu'elles ne font pas des
moins rares ; ma modeftie
cependant fouffriroit de
l'étalage de mes folies.
Dés que mon tour fut
paffé , le billet noir échut
à de Thuy , qui nous dit
ſans préambule que nous
ſçavions bien qu'il étoit un
vieux Rêtre ; que depuis
plus de vingt ans il n'avoit
eu de bonnes fortunes que
dans le camp, ou aux en-
Y
GALANT.
35
virons ; que les perils qu'il
avoit courus en amour ,
étoient differens de ceux
auſquels nous nous expoſions
tous les jours ;qu'il
n'avoit jamais apprehendé
ni poignard ni poiſon , &
qu'en un mot nous n'aurions
aucun plaifir à entendre
des avantures dont
les heroïnes avoient ordi.
nairement paffé par les
mains du Prevôt de l'armée
; qu'au reſte il ne s'exculoit
point de nous conter
ſes proüeſſes , pour s'exempter
deboire les cinq raſa.
36 MERCURE
des ſtipulées dans la convention
; qu'il avoit l'honneur
d'être Chevalier de la
table ronde , & qu'il étoit
trop inftruit des droits de
la Chevalerie pour commettre
telle felonie ; que
cependant il nous prioit de
le laiſſer boire d'un trait les
cinq raſades dont il étoit
queſtion. Cette affaire examinée
, & decidée ſerieu
ſement dans nôtre petit
conſeil , nous lui abandonnâmes
une bouteille de vin,
qu'il avala comme une ce
rife. Allez , mes enfans ,f
GALANT.
37
nous dit- il aprés cet exploit,
&tenant toûjours ſa bouteille
entre ſes bras , vous
ſerez les plus heureux mortels
du monde , ſi vous n'avez
jamais de plus mauvaiſe
fortune que celle- ci. Dans
la belle jeuneſſe où vous
êtes , ne vous imaginez pas
qu'il foit plus glorieux de
ſacrifier à l'Amour qu'au
Dieu du vin. J'ai paffé par
vôtre âge , j'ai de l'experience
& de la lecture , &
je me regarde au milieu de
vous quatre , qui êtes les
plus étourdis jeunes gens
MERCURE
de l'armée , comme l'indifferent
Eumolpe dans le navire
du malheureux Lycas.
Un orage épouvantable
ſaiſitde crainte&d'horreur
tous les libertins qui étoient
ſur ce vaiſſeau ; ils ont recours
à la clemence des
Dieux qu'ils implorent , ils
fontdes voeux: mais à peine .
échapez du naufrage , ils
ne ſe ſouviennent plus du
peril. Paffato ilpericolo ,gabbato
ilfanto. Prenez garde
à vous , mes chers amis
fongez que vous n'êtes
point dans un pays où la
GALANT.
39
galanterie Françoiſe ſoit
obli
obligeamment reçûë des
peres, des freres,ni des maris
; & fi vous m'en croyez ,
traitez de fadaifes & de fotiſes
les belles merveilles
que je viens d'entendre , &
celles que vous m'allez
conter. Cebeau ſermon fut
ſuivid'un éclatde rire , dont
nous le remerciâmes &
fur le champ nous remplimes
chacun nos verres pour
boire à la ſanté de nôtre
Pedagogue. Il prit la choſe
àmerveille , & l'effet qu'il
vit que fon difcours avoit
40 MERCURE
fait fur nous , le rendit de
la plus plaiſante humeur
du monde. Hébien , dit-il,
mes enfans ,achevons donc
nôtre tâche , & que Sainte
Colombe & Severac tirent au
doigt moüillé à qui parlera
le premier.
Puiſque le fort endecide,
c'eſt donc à moy maintenant
, Meffieurs , nous dit
Sainte Colombe , à vous conter
mes dernieres avantures.
Les voici.
Il y a environ cinq mois
que je fis un voyage à
Montpellier , où je promis
à
GALANT. 41
àune belle fille , dont j'étois
éperdûment amoureux depuis
plus de trois ans , de
ne ceſſer jamais de brûler
pour elle. L'inconſtance ,
qui eſt l'appanage de la
jeuneſſe , n'avoit donné aucune
atteinte à ma fidelité
pendant tout le temps que
mon devoir nous avoit feparez
l'un de l'autre ; &
dans cette derniere entrevûë
, où je renouvellai encore
cent fois à ſes pieds
tous les ſermens d'un amour
éternel , je lui jurai , ſi ſon
coeur étoit toûjours d'ac-
Sept. 1714. D
42 MERCURE
۱
cord avec le mien , d'unir
madeſtinée à la ſienne , &
de faire conſentir mes parens
à cette union à la fin
de cette campagne. Rempli
de la douceur de ce defſein,
je vis avec indifference
toutes les beautez du Dauphiné
; je fisvoeu , avant de
paſſer les Alpes , de ne rien
aimer en Italie. Suze , Turin
, Valence , Pavie , Cremone
, Plaiſance &Milan ,
n'offrirent à mes yeux que
des objets qu'ils regarderent
avec toute la negligence
du monde: mais une
GALANT. 43
miferable bicoque devoit
triompher de mes fermens ,
de mes voeux , & de ma fidelité.
Je fus detaché vers la fin
du mois de Juin dernier
avec une troupe de dragons
; on m'envoya àAlexandrie
de la Paille , où le
Maire de la ville me logea
chez un pauvre Boulanger.
Je reſtai deux ou trois jours
dans cette maiſon ſans voir
mon hôte : mais ce bon
honme fut fi content de
la maniere dont je vivois
chez lui , & de mon atten-
Dij
44 MERCURE
(
tion à conferver- le peu qu'il
avoit , qu'il ſe determina un
matin à entrer dans ma
chambre pour m'en mar
quer ſa reconnoiffance. Si
tous les François , me dit il
en entrant , en ufoientavec
nous comme vous , Monfieur
, nous n'aurionsjamais
que de la bonne volonté &
de la tendreſſe pour eux :
mais ils n'ont pas plûtôt mis
les pieds dans une maiſon ,
qu'ils en chafferoient , s'ils
pouvoient , le maître & la
maîtreſſe , ou du moins ils
les ruïnent. Pour vous ,
GALANT . 45
Monfieur , qui ne leur refſemblez
point , je ſuis fi
charmé de vôtre douceur ,
& fi prévenu que vous êtes
un honnête homme , que
je ne veux rien avoir de
cachépourvous. Je poffede
environ pour tout bien ,
cent Sequins * d'or , & deux
cent Philippes ** en argent.
Si vous avezbeſoin de quelque
choſe , n'épargnez ni
ma bourſe , ni maperſonne.
Je vous ſuisbien obligé, lui
* Un Sequin vaut environ fix francs de
notre monnoye.
** Le Philippe vaut un Ecu.
46 MERCURE
dis je , de l'offre que vous
me faites ; les appointemens
que je reçois du Roy,
&mon bien ſuffiſent pour
remplir tous mes beſoins.
Au reſte défaites-vous , fi
vous pouvez , de la mauvaiſe
opinionque vous avez
des François , & comptez
fur moy tant que je ferai
chezvous. J'ai encore autre
choſe à vous dire , Monſieur
, ajoûta- t - il , & c'eſt
ce qui me tient davantage
au coeur. Vous jugez affez
àma figure que je ne ſuis
pas jeune : mais vous ne
GALANT. 47
:
devineriez pas que je fuis
marié depuis deux ans avec
une jeune femme , qui eſt
une des plus belles perfonnes
de l'Italie. Vous devineriez
encore moins que
je ſuis le pere d'une jeune
fille de quinze ans , qui eft
belle comme le jour ; & en
un mot , vous ne ſçauriez
point , fi je ne vous l'apprenois
, que ces deux infortunées
creatures font
enfermées jour & nuit dans
unpetit trou , où la lumiere
n'entre qu'avec peine ; elles
reſtent là feules à s'affliger ,
48 MERCURE
pendant que je ſuis à mon
travail , & dés que la nuit
eſt venuë , je vais les confoler
. Vôtre femme & vôtre
fille , lui dis -je ſechement
, vous appartiennent,
& il vous eſt permis d'en
faire ce qu'il vous plaît.
Pour moy , je vous jure
qu'il m'importe peu que
vous les teniez enfermées ,
ou que vous leur donniez
la liberté. Cependant ſi je
vous ſuis propre à quelque
choſe , je vous aſſure que
je vous rendrai volontiers
ſervice. Hé mon Dieu , me
dit
GALANT. 49
dit ce bonhomme en pleurant
, je voudrois ſortir de
cette ville , & aller m'établir
à Mantouë avec ma
famille . La ville eſt belle &
grande , j'y trouverai une
maiſon à loüer , où je pourrai
loger plus commodément
ma femme & ma
fille. J'ai ici un cheval ,
&un petit chariot où je
les embarquerai lorſque
vous en fortirez , afin de
profiter de vôtre eſcorte
juſqu'àce que nous en trouvions
une autre par vôtre
د
moyen pour nous y con-
Sept. 17:4 E
so MERCURE
duire , ſuppoſé que vous
n'alliez point juſqu'à cette
ville , quoique votre regiment
y doive être àpreſent,
comme je l'ai entendu dire
àvos valets. Mais je ne ſçai
pas , lui répondis -je , quand
je ſortirai d'ici ; ſi j'en reçois
l'ordre bientôt , vous pourrez
, à la bonne heure, profiterde
cette occafion pour
me ſuivre. Alors le bon
homme me quitta , auffi
étonné de ma moderation
que content de mes réponſes.
Je laiſſai paſſer deux ou
GALANT. SI
trois jours ſans lui parler
de ſa famille : mais le troiſieme
, ſe croyant apparemment
pleinement perfuadé
de ma ſageſſe , il vint
àma chambre me prier de
defcendre dans une ſalle
baſſe , où il avoit fait apporter
des viandes qu'un
Cuiſinier François qui étoit
àAlexandrie avoit accommodées
fort proprement.
Il avoit dreſſé un petit buffet,
qu'il avoit approchéde
la place qu'il s'étoit deſtinée
, pour être plus à porcée
de me verſer à boire.
E ij
52 MERCURE
Un moment aprés que je
fus entré dans cette falle ,
ſa femme & ſa fille y entrerentpar
une autre porte.
Les premieres civilitez renduës
de part & d'autre ,
elles s'affirent entre lui &
moy.
Une lampe allumée ſur la
cheminée , & une bougie
fur la table , quoique nous
fuffions enplein jour
r, nous
ſervirent à éclairer le licu
où nous étions.
Je vous proteſte , ſans
exaggeration , que de ma
vie je n'avois vû rien de ſiP
GALANT. 53
beau , rien de fi parfait que
ces deux perſonnes. La modeftie
, l'innocence & la
pudeur , qui étaloient toutes
leurs graces ſur leurs
viſages , étoient à mes yeux
des ornemens qui rele
voient infiniment l'éclat
de leur beauté. Je n'étois
point dans l'uſage de voir
des attraits ſi ſimples & fi
naturels. Les objets qui
m'avoient même piqué davantage
avant ceux- ci , me
parurent difformes ; & en
comparant ma maîtreſſe de
Montpellier à ces belles in-
E iij
1
54 MERCURE
connuës , je me ſentis forcé
d'avoüer en moy - même
qu'elle avoit preſque toûjours
emprunté de l'étude
& de l'art les graces que
celles- ci devoient uniquement
à la nature. En un
mot elle fut oubliée dans
un inſtant , & rien depuis
ne l'a défenduë dans mon
coeur.
Cependant je ne ſçai par
quelle fatalité je fus ſi frapé,
ou plûtôt ſi étourdi du
premier coup d'oeil de la
femme de mon hôte , que
ſa fille ( quoique belle par
GALANT . 55
excellence ) ne me le parut
que foiblement à côtéde ſa
belle-mere. Je ne fus dans
cette occafion , où j'eus
beſoin de toute ma prudence,
ni indiſcret, ni Fran
çois ; je ne plaignis point
leur esclavage , & je loüai
moins leur beauté , que
bonne chere & la belle
humeur de mon hôte.
la
Neanmoins je profirai
à merveille de tous les
momens où ſon commerce
l'appella ailleurs , pour
dire àces deux belles perſonnes
les plus obligeantes
Eiiij
56 MERCURE
1
choſes du monde.
La contrainte éternelle
où vivent les femmes de ce
pays leur inſpire des reſo
lutions ſi promptes ſur tout
ce qui peut leur ſervir à ſe
vanger du poids des chaî
nes dont on les accable ,
qu'elles acceptent ſouvent
ſans balancer le premier
moyen qu'on leur en offre.
Je m'apperçus avec plaifir
que la mere & la fille n'avoient
dans le fond nulle
tendreſſe pour ce tyran de
leur beauté , & que , quelque
éclat qu'il en pût arri
GALANT. 57
ver , elles ne ſouhaitoient
que l'occaſion de s'affranchir
du joug qu'il leur impoſoit.
Son épouſe ſur tout
lançoit de temps en temps
fur moy de longs regards ,
dont la langueur mélée de
flame me penetroit juſques
au fond du coeur : mais dés
que l'époux reparoiſſoit ,
ſes yeux ſe renfermoient
en eux-mêmes , leur éclat
s'envelopoit dans ſes paupieres
, & leur filence me
contoit avec une éloquence
admirable l'excés de la douleur.
Enfin aprés avoir reſté
1
५
58 MERCURE
plus de quatre heures dans
cette falle , où je ſerois encore
ſi j'en avois été le maître
, je jugeai à propos de
prendre congé de mon
hôte. Je ſaluai ſa femme &
ſa fille avectant de liberté ,
& je le remerciai d'un air
ſi naturel , qu'il me prit
alors ( comme je l'ai ſçû
depuis ) pour le plus inſenfible
de tous les hommes.
Le lendemain je lui demandai
en paſſant des nouvelles
de fa famille , mais fi
froidement , qu'il eut peur
que la propoſition qu'il
GALANT. يو
m'avoit faite de partir d'Alexandrie
ſousmon eſcorte ,
ne me fût point agreable ;
& le ſoir même , en me
retirant pour me coucher ,
j'entendis une voix qui me
dit : Lifez , Monfieur , un
billet que vous trouverez
ſous le tapis de vôtre table.
Je montay auſſitôt à ma
chambre , je cherchai ce
papier , je le trouvai , & j'y
lûs ces lignes.
On nous accuſe de ne vous
avoir pas fait affez d'honnêtetez;
vous sçavez si c'est un
60 MERCURE
(
crime dont nous sommes coupables,
&vous ne doutezpoint
qu'il n'a pas tenu à nous de
vous en faire davantage. Tenez
parole à mon mari , tenez
parole à mon pere , emmeneznous
avec vous , tous les
Sacrifices que vous pourrez
exiger de nous , vous répondront
de nôtre reconoiffance.
Je me crus alors le plus
heureux de tous les hommes
, & je le fus en effet
bientôt. Trois jours aprés
avoir reçû ce precieux billet
, il me vint un ordre de
4
GALANT. 61
1
me rendre ici. Je ne perdis
pas un moment de temps
pour me diſpoſer à partir
avec mon hôte & mes hô
teſſes ; & le lendemain
aprés leur avoir donné le
meilleur cheval de mon
équipage pour l'atteler à
leur chariot ,je les fis partir
à la porte ouvrante , avec
huitde mesdragons&mon
Maréchal des logis. Je les
ſuivis de prés , & enfin je
les joignis à une lieuë d'Alexandrie.
Nous fûmes obligez
d'alonger de beaucoup .
nôtre chemin, & de faire
62 MERCURE
une infinité de détours pour
éviter les partis du Prince
Eugene,qui de tous les côtez
battoient la campagne.
Nous arrivâmes au camp
de Goito , cinq heures aprés
qu'il en fut décampé , & le
lendemain à Mantouë , où
mon hôte , chez qui je loge
encoreàpreſent ,lorſque je
couche à la ville , trouva
*bientôt une maiſon commode
, où ſa femme , ſa
fille& lui font entierement
ſous ma protection.
Que Severac parle maintenant
,ajoûta t- il , & vous
GALANT . 6;
jugerez enfuite , nôtre cher
Precepteur ( adreſſant la
parole à de Thuy ) lequel
de lui , de Fontenay , de
Ramboüillet ou de moy ,
eſt ici le plus heureux dans
fes amours. >
Commençons , dit alors
Severac , par compter juſ
qu'où peut aller le vin que
nous avons. Buvons- en
d'abord un coup chacun ,
&voyons ſi cequi nous en
reſte nous menera juſqu'à
lafindemon hiftoire. Nous
nous en trouvâmes encore
quatre bouteilles, que nous
64 MERCURE
ménageâmes comme la
prunelle de nos yeux, aprés
neanmoins avoir fort regretté
celle que de Thuy
nous avoit ſouffléc.
Je prie encore une fois le
Lecteur de ne point prendre
pour des contes inventez à
plaisir ni ce qu'il a lû , ni ce
qu'il va live. Je lui jure avec
ferment que je n'ai fur cette
histoire que le droit d'arranger
des mots , pour lui dire la verité
des choses.
Je ſuis , comme bien le
ſçavez ,Meſſieurs , nous dit
Severac , natif de la ville
d'OGALANT.
65
d'Orillac en Auvergne. J'ai
trente ans. Ily en a quinze
que je ſers le Roy dans ſes
dragons , & je ferois certainement
plus avancé que je
ne ſuis , ſi les étourderies de
ma jeuneſſe ne m'avoient
pas écarté du chemin qu'
ont fait mes camarades. Le
mariage d'une ſoeur que
j'ai , qui paſſe pour une des
jolies femmes de France ,a
cauſé dans la ſuite tous les
malheurs de ma vie. Un
homme d'une grande naifſance
devint amoureux
d'elle , elle de lui. L'envie
Sept. 1714. F
66 MERCURE
d'être l'épouſe d'unhomme
de cette qualité ſe mit ſi
avant dans ſa tête , qu'il n'y
eut pas moyen de lui faire
entendre raiſon , qu'elle ne
fût fûre d'être ſa femme.
Cette alliance dans le fond
m'étoit affez indifferente,
quelque honneur qui en
rejaillit ſur ma famille
mais, à vraidire, monbeau
frere pretendu s'en foucioit
encore moins que moy.
Enfin elle eut tant de peur
que ce mariage , quelle fouhaitoit
avec la derniere paffion,
ne ſe fit point, qu'elle
:
GALANT 67
mit tout , larmes , prieres &
promeſſes en uſage , pour
m'obliger à y donner les
mains. Sa douleur & ſes in
quietudes continuelles me
rendirent ſenſible à ſes de
firs ; en un mot , mes ſoins
&mes attentions comblerent
ſes voeux , & ce ma
riage ſe fit comme ſe font
tous les mariages. Je vous
avoue que je m'étois flate
de l'eſpoir de trouver de la
douceur & de l'amitié dans
le coeur d'une foeur qui m'avoit
l'obligation d'avoir fait
pour elle, contre le gré de
Fij
68 MERCURE
bien des gens , & peut- être
même contre le gré de ſon
mari , tout ce qu'elle avoit
voulu. Mais l'entêtement ,
les plaiſirs , l'orgüeil , la va
nité, & le mépris des ſiens
vinrent en foule à l'appui
d'un nouveau nom , & je
me trouvai enfin la dupe
de toutes mes eſperances.
Mon eſprit s'eſt ſenti depuis
juſqu'à preſent du poids de
mes chagrins , & les plaifirs
n'ont ſervi dans la ſuite que
de maſque à ma douleur.
Jugez maintenant , mes
chers amis , de quelle naGALANT.
69
turepeuvent être ceux dont
vous allez entendre le recit.
Nous lui fîmes boire alors
une raſade de vin pour
noyer ſon chagrin , & nous
enbûmes autant pour avaler
le ſouvenir du ton douloureux
fur lequel il avoit
commencé ſon hiſtoire ,
qu'il continua en ces termes.
Un Sergent du regiment
deGâtinois épouſa àPignerolles,
je ne ſçai dans quelle
année de l'autre guerre,une
vivandiere de Briançon. 11
70
MERCURE
eut de ce mariage une fille,
qui eſt à preſent belle comme
le jour. Sa mere l'a fait
élever dans les montagnes
de Cifteron , chez un Curé
dont elle eſt la niece.On ne
parloit , lorſque je paffai
dans ce pays, que de l'eſprit
&delabeauté de cette fille .
Je fus curieux de la voir ; je
la vis , &j'en devins auſſitôt
éperdûment amoureux. Je
fis connoiſſance avec ſon
oncle , & au bout de quelques
jours , je lui avoüai le
deſſein que j'avois d'épouſer
ſa niece. Il cut beau me
GALANT.
71
dire que ce parti ne me
convenoit pas , je lui répondis
que je n'avois point
deparens qui euſſent aucun
droit ſur ma conduite , &
que j'étois maître de mes
actions. Si cela eſt , me ditil
,vous êtes honnête homme
, ayez encore pendant
un an pour ma niece les
ſentimens que vous me
marquez aujourd'hui pour
elle , &je vous aſſure qu'alors
vous ferez mon neveu.
L'année est achevée , j'écris
tous les ordinaires à ce
pauvre Curé , & je ne re-
>
72
MERCURE
çois aucune de ſes nouvel
les. J'ai cependant depuis
deux ou trois jours des préfentimens
qui m'accablent;
je croy avoir vû hier &
avant-hier cette fille à une
jalouſie dans Mantouë ;
toute cette nuit même ſon
image m'a perfecuté en
fonge. Je ne ſçai en un mot
ce qui doit m'arriver : mais
je ſouffre des peines mortelles.
mes yeux ſe ferment...
ma langue s'attacheàmonpalais...
donnezmoy
à boire , mes amis...
adieu , mes chers amis... je
..
yous
GALANT.
73
vous dis un éternel adieu.
Et ſur le champ il mourut.
Il eſt plus aaiifseé d'imaginer
la confternation dont cette
mort imprévûë nous frapa ,
qu'il n'eſt facile de l'expri
mer. Enun moment nôtre
table, nos coffres , & tout
l'appareil de nôtre débauche
furent renverſez . Nous
appellâmes au ſecours de
tous les côtez. Rolland Chirurgien
major du regiment
de Sourches , ſe trouva afſez
à propos pour ouvrir
les veines de ce malheureux
: mais il n'en ſortit pas
Sept. 1714. G
۱
/
74
MERCURE
une goutte de ſang. Enfin
nous jettâmes un manteau
fur ſon vilage , & nous fimes
mettre fon corps ſur
une paillaſſe , en attendant
la ceremonie de ſon enterrement
.
:
Cependant nous fortîmes
dela tente , de Thuy,Sainte
Colombe , Ramboüillet &
moy; nous entrâmes dans
la ville fans ſçavoir où nous
allions,&fans nous parler.
Nous nous diſpersâmes en
un inſtant , & nous fûmes
chacun dans les lieux où
nous crûmes pouvoir arra
GALANT.
75
cher plus aifément de nôtre
idée l'image de cette mort.
C'eſt dans le ſein d'une
maîtreſſe que l'on confie
plus volontiers ſes peines &
ſes plaifirs , & l'amour eſt
ordinairement le depofi
taire des plus intereſſantes
circonſtances de nôtre vie.
Je fus au parloir où j'a
vois coûtume d'aller , Ramboüillet
alla chez Roſe , &
Sainte Colombe chez lui ,
où il entra malheureuſement
enhomme troublé de
vin ,d'amour&de douleur.
Il paſſa juſques dans une .
:
Gij
76 MERCURE
fale , où il trouva ſa mal
treſſe ſeule , occupée à quel
que ouvrage de ſon menage.
Il ſe jetta à ſes genoux ,
il lui conta ce qui venoit
de nous arriver ; & aprés
avoir foulagé ſon coeur du
poids de cette avanture , il
recommença à l'entretenir
de ſon amour : mais la tendreſſe
imprudente de ces
amans s'étoit ſimal precautionnée
contre la fureur
d'un jaloux , que le maride
ſa maîtreſſe vit à travers les
fentes d'une porte qui n'e-
• toit point fermée les ca
GALANT.
77
reſſes que ccee miferable a
mant faifoit à ſon épouſe.
Un baifer pris , ou reçû fur
la jouë , ou ſur la main de
ſa femme , paſſa à ſes yeux
pour une preuve du plus
grand crime ; il ne douta
plus de ſa trahiſon , &plein
de, deſeſpoir & de rage , il
entra ſans bruit dans un
petit cabinet , où il trouva
un fufil chargé de trois
bales , qu'il vint tirer à
bout portant dans les reins
de l'infortuné Sainte Co
lombe.
Ce malheureux ſe ſentant
Giij
8 MERCURE
bleſſé mortellement , eut
encore la force de ſe lever,
de mettre l'épée à la main ,
& de courir aprés fon af
faffin , qui ſe ſauvoit : mais
il ne put faire que cinq ou
fix pas , & il alla tomber fur
le ſeüil de la porte de fon
inconfolable maîtreſſe , qui
fur le champ en criant au
fecours , prit deux couffins
qui ſe trouverent ſous ſes
mains , & les mit ſous les
reins de ſon amant ,dont le
ſang couloit à gros boüil
lons. Elle fit en vain tous ſes
efforts pour l'arrêter ,& fa
GALANT.
79
1
douleur mortelle épuiſant
ſa force &fon courage, elle
s'évanoüit à ſes pieds. Cependant
ſa belle fille , les
voiſins , & toute la ville ,
arriverent autour d'eux , &
s'empreſſerent à les ſecourir
: mais le malheureux
Sainte Colombe n'éroit déja
plus.
Ce fut alors que tout le
monde vit deux des plus
belles perſonnes qui fuſſent
en Italie , & qui juſques là
avoient été inconnuës dans
Mantouë.
- Le bruit de ce malheur ſe
Giiij
80 MERCURE
répandit bientôt ſur la pla
ce, &de la place au camp ,
où étoit le regiment de Fimarcon
, dont les dragons
entrerent armez dans la
ville pour vanger la mort
d'un Officier qui leur étoit
fi cher. Ils coururent de tous
côtez pour s'emparer du
meurtrier qui venoit de lui
ravir le jour ; & aprés avoir
bien cherché , on leur dit
qu'il s'étoit ſauvé dans le
Convent des Capucins. Ils
y entrerent comme des furieux
, ils en arracherent ce
miferable , ils l'emmeneGALANT.
81
rent dans leur camp , où ils
lui firent ſouffrir des ſupplices
cruels.; pendant que
l'Archevêque de ſon côté
ſe donnoit mille foins pour
preſſer M. le Comte de
Vaubecourt , qui comman
doit alors à Mantouë , de
leur envoyer en diligence
un Officier qui eût aſſez
d'autorité pour dérober à
leur fureur cette affreuſe
victime , qu'ils lui rendirent
enfin toute ſanglante.
Nous apprîmes quatre
ou cinq jours après cette
horrible avanture , que ce
!
82 MERCURE
malheureux n'avoit pas
porté loin la punition de
crime. i
Enfin pour rendre un
compte exact de tous les
acteurs de cette hiſtoire ,
Ramboüillet fut malheus
reuſement aſſaſſiné dans les
Sevenes par les Fanatiques,
du temps que M. le Maréchal
de Montrevel y commandoit.
On m'a aſſuré depuis peu
queM. de Thuy étoit mort.
Je ſouhaite que cette nouvelle
foit fauffe ; & je reſte
heureuſement , comme les
GALANT. 83 4
lecteurs peuvent aifément
s'en appercevoir , en aſſez
bonne lanté, pour leur donner
chaque mois un livre
que je vais remplir , à mon
ordinaire , de tout ce que
celui- ci pourra me fournir
de circonstances utiles &
agreables pour les en entretenir.
Fermer
Résumé : HISTOIRE.
Le texte décrit diverses aventures de militaires français en Italie. Sainte Colombe organise une réunion où chaque camarade partage ses expériences galantes. Ramboüillet aide M. de C** à communiquer avec Olympe, tandis qu'un narrateur organise une rencontre secrète avec Rosa, qu'il aime. Ils passent une nuit ensemble et discutent de leur bonheur. Rosa aide ensuite à organiser une rencontre entre le commandant et Olympe, sans succès. Lorsque l'ordre de quitter Guastalle est donné, Rosa suit le narrateur et ils vivent heureux ensemble. Lors d'une autre réunion, De Thuy refuse de partager ses expériences amoureuses. Sainte-Colombe raconte avoir refusé une offre d'argent d'un boulanger à Alexandrie de la Paille. Un homme souhaite quitter la ville pour Mantoue avec sa famille. Le narrateur, invité chez eux, remarque l'absence d'affection entre l'homme et les femmes. La femme cherche à se libérer de son mari, mais le narrateur reste indifférent. Le narrateur aide ensuite une famille menacée par des accusations d'indélicatesse, les escortant jusqu'à Mantoue. Severac, un dragon du roi, raconte son histoire marquée par des erreurs de jeunesse et le mariage malheureux de sa sœur. Il souhaite épouser la fille d'un sergent et d'une vivandière, malgré les objections de son oncle. Le texte mentionne également plusieurs tragédies : la mort d'un jeune homme, celle de Sainte Colombe tué par un mari jaloux, la vengeance des dragons, l'assassinat de Ramboüillet et la mort annoncée de M. de Thuy. Le narrateur espère que cette dernière nouvelle soit fausse et affirme être en bonne santé pour continuer à écrire.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
39
p. 187-197
DIVERTISSEMENT DES MASQUES.
Début :
Qu'un Bal au Cours sous ce feüillage [...]
Mots clefs :
Amour, Amours, Époux, Amant, Femme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DIVERTISSEMENT DES MASQUES.
DIVERTISSEMENT
DES MASQUES,
CAIR.
V'un Bal au Cours Sous st
fevillage
Estun aimable amusement :
La Coquette ,& laplusfage
Iviennent également
Ecouter le doux langage
D'unjeune& nouvelAmant.
Qu'un Bak au Cours ,&c.
Iln'est dans aucun bocage
Siſeau de qui le ramage
Soit plus doux &plus charmant
;
188 MERCURE
Que le séduisant langage
D'unjeune & nouvel Amant.
Qu'un Bal au Cours , &c.
La liberté regne en ces lieux ,
On n'y craint point la médiſance.
LesJaloux & les ennuyeux
Ifont dupez par l'apparence.
DesArgus les plus curieux ,
Ony trompe la vigilance.
Folispropos , discours joyeux
S'y débitent fans confequence.
L'Amourpoury combler nos voeux
Eft avec nous d'intelligence .
Telyveut trop ouvrir les yeux
Qui voit souvent plus qu'il ne
pense.
د
GALANT. 189
AIR,
PI
quêtes nouvelles
our faire au Cours des con-
L'Amour attire tout Paris ;
Au clair de la Lune les Belles
Changent souvent de Favoris ,
Et nefontgueres plusfidelles
Aleurs Amans qu'à leurs Maris
AIR.
eunes Fillettes
Jeunes Dijj mulez
Les ardeursfecrettes
Dont vous brûlez ;
Quand fous fon Empire
LeDieu des Amours
A sçû vous réduire ;
Cachez bien toûjours
190 MERCURE
Cequ'il vous inspire
Oufifonmartire
Vousforce à le dire,
Laiſſezvous conduire
Aux Fêtes du Cours.
4
AIR..
Beantezqui voulez qu'on vous
aime,
Pourquoi vous défendre d'aimer :
Il estmal aisé d'allumer
Les Feux d'amourfans en brûler
Loi-même
Branles en Contre-danfe.
AvCours aprés la danse
Pour les tendres Amans
Il estfans confequence
D'agréablesmomens
GALANT. 191 :
L'Amourpour écarter tout ce qui
les traverse
Amuseles Mamans
Long-tems ;
Il endort les Maris
Rigris,
Et le Diable les berce..
1
Au Bal du Cours lesDames
Dans la belle Saison ,
Duſuccés de leursflames
Caufoientfur le gazon ,
Entr'elles les Amours troquerent
Leur chaußure.
Etcechangement -là
Prouva
A bon nombre d'Epoux
Faloux
Quelle étoit leur Coeffure.
192 MERCURE
Icimaint agréable
Tout rempli de Bachus,
Vient aufortir de table
Faire inſulte à Venus.
L'Amour toujours au guet prompt
àvangersa mere ,
Aprés deux ou trois tours
De Cours
Leurdécochant un trait
Lesfait
Tomber dans quelqu'orniere.
Perfecuteurs des Dames
Jaloux trop curieux ,
Laißezen paix les ames
Dans ces aimab es lieux :
De ſoins & deſoucis dégageant
nospensées ,
Sans nous priver dujour
L'Amour
GALANT. 193
L'Amour
Nous rend comme les Dieux
Heureux
Dans les Champs Elifees.
Aſſis prés desa femme
In Avocat au Cours ,
Méconnoissant la Dame
Lui contafes amours;
Elle pour profiter de fon erreur
extrême
En tira de l'argent :
Comptant ,
Et le pauvre Avocat
Bien fat
Sefit cocu lui-même.
Unejeune coquette
Septembre 1714 . R
194 MERCURE
Femme d'un Orlogeur ,
Acertaine amourette
Ayant livré ſon coeur ,
Tandis qu'à travailler chez tuy
l'Epoux demeure ,
La Belle &son Galant
Souvent
S'en vont au Cours exprés
Aufrais
Du BergerSonner l'heure.
Amans dans les Ruelles
Nepaſſez plus vos jours ,
Il est des nuits plus belles
Pour vous aux Bals du Cours ,
L'Amour vous offre ici des conquétés
aisées ,
Enfaveur de la Paix
Ses Traits
GALANT. 194
Ne forment que des noeuds
Heureux
Dans les Champs Elisées.
D'une aimable Grisette,
Certain vieux Brocanteur
Par contrat fit emplette
Sans s'aßurer du coeur
.ינ
L'exemple d'un Epoux dont toute
Lafortune,
Venoit de trafiquer
Troquer,
Fit qu'elle trafiqua
Troqua ....
Au Cours , au clair de Lune.
Une Fille sçavante
En l'art de Cupidon ,
Rij
194 MERCURE
Deſes droits jouiſſante
En uſoitbien dit- on , Mal instruit defesfeux , un Tuteur
mal habile
La crût au Cours la nuit
Et prit
Sa Femme & Son Rival
Au lieudefa Pupille.
થોડાક લો છો ??????????
<
Le Démon de la Dancel
Pourflaterfes defirs, ban
De toutesapuissanceonport
Travailleà vosplaisirs
Deſes empreſſemens il ne veut
pourfalaire
Que l'honneur de pouvoir
Vous voir
En foule ici témoins
Des Soins
Qu'il prendra pour vous plaire.
GALANT. 197
Voilà ce qu'il y a de plus
comique dans la Picce. Mais
ce qu'il y a de meilleur à la
rête de cet Ouvrage c'eſt une
Epître en grands& petits vers
dediée au Prince Royal &
Electoral de Saxe.
DES MASQUES,
CAIR.
V'un Bal au Cours Sous st
fevillage
Estun aimable amusement :
La Coquette ,& laplusfage
Iviennent également
Ecouter le doux langage
D'unjeune& nouvelAmant.
Qu'un Bak au Cours ,&c.
Iln'est dans aucun bocage
Siſeau de qui le ramage
Soit plus doux &plus charmant
;
188 MERCURE
Que le séduisant langage
D'unjeune & nouvel Amant.
Qu'un Bal au Cours , &c.
La liberté regne en ces lieux ,
On n'y craint point la médiſance.
LesJaloux & les ennuyeux
Ifont dupez par l'apparence.
DesArgus les plus curieux ,
Ony trompe la vigilance.
Folispropos , discours joyeux
S'y débitent fans confequence.
L'Amourpoury combler nos voeux
Eft avec nous d'intelligence .
Telyveut trop ouvrir les yeux
Qui voit souvent plus qu'il ne
pense.
د
GALANT. 189
AIR,
PI
quêtes nouvelles
our faire au Cours des con-
L'Amour attire tout Paris ;
Au clair de la Lune les Belles
Changent souvent de Favoris ,
Et nefontgueres plusfidelles
Aleurs Amans qu'à leurs Maris
AIR.
eunes Fillettes
Jeunes Dijj mulez
Les ardeursfecrettes
Dont vous brûlez ;
Quand fous fon Empire
LeDieu des Amours
A sçû vous réduire ;
Cachez bien toûjours
190 MERCURE
Cequ'il vous inspire
Oufifonmartire
Vousforce à le dire,
Laiſſezvous conduire
Aux Fêtes du Cours.
4
AIR..
Beantezqui voulez qu'on vous
aime,
Pourquoi vous défendre d'aimer :
Il estmal aisé d'allumer
Les Feux d'amourfans en brûler
Loi-même
Branles en Contre-danfe.
AvCours aprés la danse
Pour les tendres Amans
Il estfans confequence
D'agréablesmomens
GALANT. 191 :
L'Amourpour écarter tout ce qui
les traverse
Amuseles Mamans
Long-tems ;
Il endort les Maris
Rigris,
Et le Diable les berce..
1
Au Bal du Cours lesDames
Dans la belle Saison ,
Duſuccés de leursflames
Caufoientfur le gazon ,
Entr'elles les Amours troquerent
Leur chaußure.
Etcechangement -là
Prouva
A bon nombre d'Epoux
Faloux
Quelle étoit leur Coeffure.
192 MERCURE
Icimaint agréable
Tout rempli de Bachus,
Vient aufortir de table
Faire inſulte à Venus.
L'Amour toujours au guet prompt
àvangersa mere ,
Aprés deux ou trois tours
De Cours
Leurdécochant un trait
Lesfait
Tomber dans quelqu'orniere.
Perfecuteurs des Dames
Jaloux trop curieux ,
Laißezen paix les ames
Dans ces aimab es lieux :
De ſoins & deſoucis dégageant
nospensées ,
Sans nous priver dujour
L'Amour
GALANT. 193
L'Amour
Nous rend comme les Dieux
Heureux
Dans les Champs Elifees.
Aſſis prés desa femme
In Avocat au Cours ,
Méconnoissant la Dame
Lui contafes amours;
Elle pour profiter de fon erreur
extrême
En tira de l'argent :
Comptant ,
Et le pauvre Avocat
Bien fat
Sefit cocu lui-même.
Unejeune coquette
Septembre 1714 . R
194 MERCURE
Femme d'un Orlogeur ,
Acertaine amourette
Ayant livré ſon coeur ,
Tandis qu'à travailler chez tuy
l'Epoux demeure ,
La Belle &son Galant
Souvent
S'en vont au Cours exprés
Aufrais
Du BergerSonner l'heure.
Amans dans les Ruelles
Nepaſſez plus vos jours ,
Il est des nuits plus belles
Pour vous aux Bals du Cours ,
L'Amour vous offre ici des conquétés
aisées ,
Enfaveur de la Paix
Ses Traits
GALANT. 194
Ne forment que des noeuds
Heureux
Dans les Champs Elisées.
D'une aimable Grisette,
Certain vieux Brocanteur
Par contrat fit emplette
Sans s'aßurer du coeur
.ינ
L'exemple d'un Epoux dont toute
Lafortune,
Venoit de trafiquer
Troquer,
Fit qu'elle trafiqua
Troqua ....
Au Cours , au clair de Lune.
Une Fille sçavante
En l'art de Cupidon ,
Rij
194 MERCURE
Deſes droits jouiſſante
En uſoitbien dit- on , Mal instruit defesfeux , un Tuteur
mal habile
La crût au Cours la nuit
Et prit
Sa Femme & Son Rival
Au lieudefa Pupille.
થોડાક લો છો ??????????
<
Le Démon de la Dancel
Pourflaterfes defirs, ban
De toutesapuissanceonport
Travailleà vosplaisirs
Deſes empreſſemens il ne veut
pourfalaire
Que l'honneur de pouvoir
Vous voir
En foule ici témoins
Des Soins
Qu'il prendra pour vous plaire.
GALANT. 197
Voilà ce qu'il y a de plus
comique dans la Picce. Mais
ce qu'il y a de meilleur à la
rête de cet Ouvrage c'eſt une
Epître en grands& petits vers
dediée au Prince Royal &
Electoral de Saxe.
Fermer
Résumé : DIVERTISSEMENT DES MASQUES.
Le texte décrit les bals et les divertissements au Cours comme des lieux de rassemblement social où la liberté prédomine. Ces événements permettent de duper les médisants et les jaloux grâce aux apparences. Les jeunes amants y trouvent un langage doux et charmant, et l'amour y est omniprésent, facilitant les rencontres et les échanges galants. Les femmes y changent fréquemment de favoris et ne montrent pas plus de fidélité à leurs amants qu'à leurs maris. Les jeunes filles sont encouragées à dissimuler leurs ardeurs secrètes et à participer aux fêtes du Cours. La beauté y incite à aimer, et les moments tendres y sont nombreux. L'amour y adoucit les maris rigides et berce les couples. Les dames y célèbrent leurs succès amoureux et parfois trompent leurs époux. Le texte relate plusieurs anecdotes spécifiques, comme celle d'un avocat trompé par sa femme ou d'une jeune coquette ayant une amourette avec un galant. Les bals offrent des conquêtes faciles grâce à la paix et à l'amour qui y règnent. Des exemples de trahisons et de malentendus y sont également mentionnés, tels que celui d'un brocanteur trompé ou d'un tuteur mal avisé. Enfin, le texte loue le démon de la danse pour ses efforts à satisfaire les désirs des participants.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
40
p. 217-233
Article des Morts. [titre d'après la table]
Début :
Le P. Loüis de Sanlecque, Chanoine Regulier de l'Ordre [...]
Mots clefs :
Chevalier, Seigneur, Roi, Gouverneur, Femme, Fille, Parlement, Enfants, Épouse, Mariage
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Article des Morts. [titre d'après la table]
Le P. Loüis de Sanlecque,
Chanoine Regulier de l'Ordre
de S. Auguſtin , Prieur de
Charnay prés Dreux , connu
par ſes Ouvrages de Poëfie ,
mourut en ſon Prieuré le 14.
Juillet 1714 .
Dom N... Pouderoux
Abbé de S. Martin de Cani.
goux , mourut le 28. Aouſt
1714.
Madame la Princeffe de
Vaudemont Anne Elifabeth
de Lorraine , mourut d'une
attaque d'apoplexie le cinq
Aouſt , dans le Chaſteau de
Commercy , elle eftoit neé
Septembre 1714. T
218 MERCURE
le 6. Aoult 1649. & elle
avoit cité mariée le 27. Avril
1669 à Gharles Henry legitimé
de Lorraine Prince de
Vaudemont depuis Grand
d'Elpagne de la premiere clafſe
, Chevalier de la Toiſon
d'Or & Gouverneur du Milancz
; de ce mariage eſtoit
né Charles Thomas de Lorraine
dit le Prince Thomas de
Vaudemont filsunique ,Chevalier
de la Tofon d'Or ,
Commandant en Chef l'Armée
Imperiale en Lombardie
en 1704. mort en trois
jours d'une fiévre maligne
GALANT. 219
à Oſtiglia en Italie , le 12 .
May de la même année , ſans
alliance.
:
Madame la Princeſſe de
Vaudemont qui vient de
mourir eſtoit fille de Charles
de Lorraine troiſieme du
nom Duc d'Elbeuf , Pair de
France , Gouverneur & Lieu
tenant General pour le Roy
de la Province de Picardie
mort le 4 May 1692. &
d'Anne Elifabeth de Lannoy
ſa premiere femme , morte
le trois Octobre 1654. M.
le Duc d'Elbeuf d'apreſent
eſt fils du même Duc , & d'ETij
220 MERCURE
lifabeth de laTout en Auvergne
ſa ſeconde femme , feuë
Madame la Ducheſſe de Mantouë
eſtoit auſſi ſa fille ,& de
Françoiſe de Montault Navailles
ſa derniere femme.
M. le Prince de Vaude.
mont& Madame la Princeffe
de l'Iflebonne fa foeur ſont
nez de Charles Duc de Lorraine
troiſième du nom &
de Beatrix de Cuſance Princeffe
de Cantecroix
avoit épousé du vivant de
Nicole Ducheſſe de Lorraine
fa femme ; ce qui donna licu
aux Sentences données à Ro-
, qu'il
GALANT. 221
me par le Tribunal de la
Rotte les 28. Fevrier 1658 .
15. Janvier 1653. & 23 .
Mars 1654. par leſquelles ce
Mariage fut declaré nul &
illegitime.
La grandeurde la Maiſon
de Lorraine eſt ſi connuë
qu'il n'est pas neceſſaire icy
d'entrer dans la diſcuſſion de
fon origine ;on remarquera
ſeulement qu'elle eſt la plus
ancienne des Maiſons Ducales
Souveraines qui ſubſiſtent
àpreſent , &qu'elle a toûjours
eſté confiderée comme une
des plus illuftres entre les
Tiij
222 MERCURE
Souveraines de l'Europe depuis
GerardComte d'Alface
qui l'an 1048 fut inveſti par
l'Empereur Henry III. ſon
coufin du Duché de Mozelane
, que l'on appelloit alors
le Duché de la Haute Lorraine.
Meffire Paul Duc de Beauvillier
, Pair de France,Grand
d'Eſpagne , Chevalier des
Ordres du Roy , Premier
Gentilhomme de ſa Chambre
,Chef duConſeil Royal
des Finances , Miniſtre d'Etat,
Gouverneur des Enfans de
France & Gouverneur de la
GALANT. 223
Ville & Citadelle du Havre-
de- Grace, du Chaſteau de
Loches , & de Beaulieu
mourut le 31 Aouſt 1714.
en ſa 66. année Il eſtoit fils
deFrançois de Beauvillier Duc
de S. Aignan , Pair de France
, Chevalier des Ordres du
Roy , Lieutenant General de
fes Armées , Conſeiller en
fes Conſeils , Premier Gentilhomme
de ſa Chambre
Gouverneur de Tourraine ,
& des Villes & Chaſteaux de
Loches , de Beaulieu & du
Havre-de Grace , mort le 16.
Juin 1687. & de Dame An-
,
Tiiij
224 MERCURE
toinette Servient ſa premiere
femme ; il avoit épousé en
1671. Loüife HenrietteColbert
fille deM. Jean Baptifte
Colbert Marquisde Seignelay
Miniſtre & Secretaired'Etat ,
Commandeur &Grand Treforier
des Ordres du Roy ;
&de pluſieurs enfans nez de
ce Mariage il n'eſt reſté dans
lemondeque Marie Henriette
de Beauvillier mariée le
20. Decembre 1703. avec
Loüis de Rochechoüart Duc
de Mortemar Pair de France
ſon couſin germain , Premier
Gentilhomme de la Chambre
GALANT. 225
du Roy par la demiffion de
fon beau pere. M. le Ducde
Beauvillier fe voyant ſans
enfans mâles s'eſtoit demis
depuis quelques années de fon
Duché de S. Aignan en faveur
de Paul de Beauvillier fon frere
, dit leChevalier de S. Aignan
, né du ſecond mariage
de feu M. le Ducde S. Aignan
avec Françoife Geré de Luce.
M. le Duc de S. Aignan d'aujourd'huy
a épousé en 1707.
Marie Anne de Montlezun ,
falle& heritiere de feu M. le
Marquis de Beſmaux , dont il
a des enfans . La Maiſon de
226 MERCURE
Beauvillier , l'une des plus an
ciennes du Royaume , a pris
fon nom du lieu de Beauvillier
en Beauffe , Bourg ſitué à
cinq lieuës de Chartres ; elle
s'eſt alliée aux Maiſons d'EΓ.
touteville , d'Illiers , d Eſtampes
, de Clermont Tonnerre ,
de Beauveau , de Rohan , du
Bec , de la Grange Montigny,
du Châtelet , &c.
Dame Marie Heron, veuve
de Meffire Abel de Sainte-
Marthe , Seigneur de Corbeville
, Doyen des Confeillers
de la Cour des Aydes , mou
rut le premier Septemb. 1714.
GALANT 227
Feu M. de Sainte Marthe ſon
mary étoit neveu des celebres
Gaucher , dit Sevole de Sainte-
Marthe , & Loüis de Sainte-
Marthe freres jumeaux , Hif
toriographes de France , Auteurs
de l'HiſtoireGenealogia
que de laMaiſon de France ,
fortis d'une famille ancienne
qui a donné de tout temps des
perſonnes recommendables
par leur eſprit & leur probité:
Meffire Germain Chriſto
phe de Thumery , Chevalier
Seigneur de Boiffife , le Vé ,
&c. Conſeiller du Roy en ſes
228 MERCURE
Conſeils , Préſident en la ſeconde
Chambre des Enqueftes
, mourut ſubitement le r.
Septembre 1714. âgé de 70.
ans. Il étoit fils de Chriſtophe
de Thumery , Seigneur de
Boffiſe , mort en 16 17.&de
Magdelaine leCoigneux,morteen
1687. Il avoit été receu
Confeiller au Parlement en
1673. & Préfident aux Enqueſtes
en 1682. Il avoit
épousé Magdelaine le Tellier
de même famille que Meffieurs
de Courtenvaux , &de
Souvré , & fille de René le
Tellier Geur de Morſan & de
GALANT. 229
Neuvy , Conſeiller en laCour
des Aydes , & de Françoiſe
Briçonet ; il en a laiſſé René
de Thumery , Conſeiller au
Parlement de Metz , quia l'agrément
de laCharge deMonſieur
fon pere ; Adrien de
Thumery , Chevalier de Malthe
; & Magdelaine de Thumery,
mariée en 1695.aJean-
Baptifte de Flexelles , Comte
de Bregy ; & Valentine de
Thumery non mariée. La famille
de Thumery eſt une des
plus anciennes familles deParis
; il y a plus de 300. ans
qu'elle eſt en poffeffion de la
230 MERCURE
1
Terrede Boflife , & elle s'eſt
alliée aux meilleurs familles de
la Robe.
Dame Marie Magdelaine
Boucherat , veuve de Meffire
Henry de Fourcy , Comte de
1
Cheffy , Conſeiller d'Etat ordinaire
,& ancien Prevoſtdes
Marchands , mourur le trois
Septembre 1714. Elle étoit
fille de feu Meffire LoüisBoucherat
, Chevalier Comte de
Compans , mort Chancelier
de France le 2.Septemb.1699.
& de Dame Françoiſe Marchand
ſa premiere femme,
Feu M. de Fourcy étoitneveu
GALANT. 231
de Dame Marte de Fourcy,
femme de Meffire Antoine
Coffié , dit Ruzé , Marquis
dEffiat , Maréchal de France,
Chevalier desOrdres du Roy,
& Sur- Intendant des Finances
,& fils de Henry de Fourcy
, Seigneur de Chefly , Préfident
de la Chambre des
Comptes de Paris , Sur- Intendant
des Baſtiments , &Confeiller
d Erat , & petit fi's de
Jean de Fourcy , Seigneur de
Chefly en Brie,fucceſſivement
Secretaire du Roy , Treforier
de France à Paris , Préſident
des Comptes , Sur Intendant
232 MERCURE
des Baſtimens & Conſeiller
d'Etat. Madame de Fourcy
qui vient de mourir a eu pour
enfans feu Meſſire Henry-
Loüis de Fourcy , Maistre des
Requeſtes ; Olivier François
de Fourcy, Chanoine deParis,
AbbéCommendataire de S.
Ambroiſe de Bourges , cy-devant
Conſeiller au Parlement;
Balthazar- Henry de Fourcy ,
receu Chevalier de Malte fur
ſes preuves admiſes le 25 .
Janvier 1673. depuisChanoine
de Noſtre-Dame , Abbé
Commendataire de S. Vandrille
, Docteur de Sorbonne;
AchillesGALANT.
233
Achilles-Balthazar de Fourcy,
receuConſeiller au Parlement
en 1699. & Angelique Henriette
de Fourcy , mariée le 31.
Mars 1689. avec Paul deFieuber
, Seigneur de Reveillon ,
Conſeiller au Parlement , puis
Maistre des Requeſtes.
Chanoine Regulier de l'Ordre
de S. Auguſtin , Prieur de
Charnay prés Dreux , connu
par ſes Ouvrages de Poëfie ,
mourut en ſon Prieuré le 14.
Juillet 1714 .
Dom N... Pouderoux
Abbé de S. Martin de Cani.
goux , mourut le 28. Aouſt
1714.
Madame la Princeffe de
Vaudemont Anne Elifabeth
de Lorraine , mourut d'une
attaque d'apoplexie le cinq
Aouſt , dans le Chaſteau de
Commercy , elle eftoit neé
Septembre 1714. T
218 MERCURE
le 6. Aoult 1649. & elle
avoit cité mariée le 27. Avril
1669 à Gharles Henry legitimé
de Lorraine Prince de
Vaudemont depuis Grand
d'Elpagne de la premiere clafſe
, Chevalier de la Toiſon
d'Or & Gouverneur du Milancz
; de ce mariage eſtoit
né Charles Thomas de Lorraine
dit le Prince Thomas de
Vaudemont filsunique ,Chevalier
de la Tofon d'Or ,
Commandant en Chef l'Armée
Imperiale en Lombardie
en 1704. mort en trois
jours d'une fiévre maligne
GALANT. 219
à Oſtiglia en Italie , le 12 .
May de la même année , ſans
alliance.
:
Madame la Princeſſe de
Vaudemont qui vient de
mourir eſtoit fille de Charles
de Lorraine troiſieme du
nom Duc d'Elbeuf , Pair de
France , Gouverneur & Lieu
tenant General pour le Roy
de la Province de Picardie
mort le 4 May 1692. &
d'Anne Elifabeth de Lannoy
ſa premiere femme , morte
le trois Octobre 1654. M.
le Duc d'Elbeuf d'apreſent
eſt fils du même Duc , & d'ETij
220 MERCURE
lifabeth de laTout en Auvergne
ſa ſeconde femme , feuë
Madame la Ducheſſe de Mantouë
eſtoit auſſi ſa fille ,& de
Françoiſe de Montault Navailles
ſa derniere femme.
M. le Prince de Vaude.
mont& Madame la Princeffe
de l'Iflebonne fa foeur ſont
nez de Charles Duc de Lorraine
troiſième du nom &
de Beatrix de Cuſance Princeffe
de Cantecroix
avoit épousé du vivant de
Nicole Ducheſſe de Lorraine
fa femme ; ce qui donna licu
aux Sentences données à Ro-
, qu'il
GALANT. 221
me par le Tribunal de la
Rotte les 28. Fevrier 1658 .
15. Janvier 1653. & 23 .
Mars 1654. par leſquelles ce
Mariage fut declaré nul &
illegitime.
La grandeurde la Maiſon
de Lorraine eſt ſi connuë
qu'il n'est pas neceſſaire icy
d'entrer dans la diſcuſſion de
fon origine ;on remarquera
ſeulement qu'elle eſt la plus
ancienne des Maiſons Ducales
Souveraines qui ſubſiſtent
àpreſent , &qu'elle a toûjours
eſté confiderée comme une
des plus illuftres entre les
Tiij
222 MERCURE
Souveraines de l'Europe depuis
GerardComte d'Alface
qui l'an 1048 fut inveſti par
l'Empereur Henry III. ſon
coufin du Duché de Mozelane
, que l'on appelloit alors
le Duché de la Haute Lorraine.
Meffire Paul Duc de Beauvillier
, Pair de France,Grand
d'Eſpagne , Chevalier des
Ordres du Roy , Premier
Gentilhomme de ſa Chambre
,Chef duConſeil Royal
des Finances , Miniſtre d'Etat,
Gouverneur des Enfans de
France & Gouverneur de la
GALANT. 223
Ville & Citadelle du Havre-
de- Grace, du Chaſteau de
Loches , & de Beaulieu
mourut le 31 Aouſt 1714.
en ſa 66. année Il eſtoit fils
deFrançois de Beauvillier Duc
de S. Aignan , Pair de France
, Chevalier des Ordres du
Roy , Lieutenant General de
fes Armées , Conſeiller en
fes Conſeils , Premier Gentilhomme
de ſa Chambre
Gouverneur de Tourraine ,
& des Villes & Chaſteaux de
Loches , de Beaulieu & du
Havre-de Grace , mort le 16.
Juin 1687. & de Dame An-
,
Tiiij
224 MERCURE
toinette Servient ſa premiere
femme ; il avoit épousé en
1671. Loüife HenrietteColbert
fille deM. Jean Baptifte
Colbert Marquisde Seignelay
Miniſtre & Secretaired'Etat ,
Commandeur &Grand Treforier
des Ordres du Roy ;
&de pluſieurs enfans nez de
ce Mariage il n'eſt reſté dans
lemondeque Marie Henriette
de Beauvillier mariée le
20. Decembre 1703. avec
Loüis de Rochechoüart Duc
de Mortemar Pair de France
ſon couſin germain , Premier
Gentilhomme de la Chambre
GALANT. 225
du Roy par la demiffion de
fon beau pere. M. le Ducde
Beauvillier fe voyant ſans
enfans mâles s'eſtoit demis
depuis quelques années de fon
Duché de S. Aignan en faveur
de Paul de Beauvillier fon frere
, dit leChevalier de S. Aignan
, né du ſecond mariage
de feu M. le Ducde S. Aignan
avec Françoife Geré de Luce.
M. le Duc de S. Aignan d'aujourd'huy
a épousé en 1707.
Marie Anne de Montlezun ,
falle& heritiere de feu M. le
Marquis de Beſmaux , dont il
a des enfans . La Maiſon de
226 MERCURE
Beauvillier , l'une des plus an
ciennes du Royaume , a pris
fon nom du lieu de Beauvillier
en Beauffe , Bourg ſitué à
cinq lieuës de Chartres ; elle
s'eſt alliée aux Maiſons d'EΓ.
touteville , d'Illiers , d Eſtampes
, de Clermont Tonnerre ,
de Beauveau , de Rohan , du
Bec , de la Grange Montigny,
du Châtelet , &c.
Dame Marie Heron, veuve
de Meffire Abel de Sainte-
Marthe , Seigneur de Corbeville
, Doyen des Confeillers
de la Cour des Aydes , mou
rut le premier Septemb. 1714.
GALANT 227
Feu M. de Sainte Marthe ſon
mary étoit neveu des celebres
Gaucher , dit Sevole de Sainte-
Marthe , & Loüis de Sainte-
Marthe freres jumeaux , Hif
toriographes de France , Auteurs
de l'HiſtoireGenealogia
que de laMaiſon de France ,
fortis d'une famille ancienne
qui a donné de tout temps des
perſonnes recommendables
par leur eſprit & leur probité:
Meffire Germain Chriſto
phe de Thumery , Chevalier
Seigneur de Boiffife , le Vé ,
&c. Conſeiller du Roy en ſes
228 MERCURE
Conſeils , Préſident en la ſeconde
Chambre des Enqueftes
, mourut ſubitement le r.
Septembre 1714. âgé de 70.
ans. Il étoit fils de Chriſtophe
de Thumery , Seigneur de
Boffiſe , mort en 16 17.&de
Magdelaine leCoigneux,morteen
1687. Il avoit été receu
Confeiller au Parlement en
1673. & Préfident aux Enqueſtes
en 1682. Il avoit
épousé Magdelaine le Tellier
de même famille que Meffieurs
de Courtenvaux , &de
Souvré , & fille de René le
Tellier Geur de Morſan & de
GALANT. 229
Neuvy , Conſeiller en laCour
des Aydes , & de Françoiſe
Briçonet ; il en a laiſſé René
de Thumery , Conſeiller au
Parlement de Metz , quia l'agrément
de laCharge deMonſieur
fon pere ; Adrien de
Thumery , Chevalier de Malthe
; & Magdelaine de Thumery,
mariée en 1695.aJean-
Baptifte de Flexelles , Comte
de Bregy ; & Valentine de
Thumery non mariée. La famille
de Thumery eſt une des
plus anciennes familles deParis
; il y a plus de 300. ans
qu'elle eſt en poffeffion de la
230 MERCURE
1
Terrede Boflife , & elle s'eſt
alliée aux meilleurs familles de
la Robe.
Dame Marie Magdelaine
Boucherat , veuve de Meffire
Henry de Fourcy , Comte de
1
Cheffy , Conſeiller d'Etat ordinaire
,& ancien Prevoſtdes
Marchands , mourur le trois
Septembre 1714. Elle étoit
fille de feu Meffire LoüisBoucherat
, Chevalier Comte de
Compans , mort Chancelier
de France le 2.Septemb.1699.
& de Dame Françoiſe Marchand
ſa premiere femme,
Feu M. de Fourcy étoitneveu
GALANT. 231
de Dame Marte de Fourcy,
femme de Meffire Antoine
Coffié , dit Ruzé , Marquis
dEffiat , Maréchal de France,
Chevalier desOrdres du Roy,
& Sur- Intendant des Finances
,& fils de Henry de Fourcy
, Seigneur de Chefly , Préfident
de la Chambre des
Comptes de Paris , Sur- Intendant
des Baſtiments , &Confeiller
d Erat , & petit fi's de
Jean de Fourcy , Seigneur de
Chefly en Brie,fucceſſivement
Secretaire du Roy , Treforier
de France à Paris , Préſident
des Comptes , Sur Intendant
232 MERCURE
des Baſtimens & Conſeiller
d'Etat. Madame de Fourcy
qui vient de mourir a eu pour
enfans feu Meſſire Henry-
Loüis de Fourcy , Maistre des
Requeſtes ; Olivier François
de Fourcy, Chanoine deParis,
AbbéCommendataire de S.
Ambroiſe de Bourges , cy-devant
Conſeiller au Parlement;
Balthazar- Henry de Fourcy ,
receu Chevalier de Malte fur
ſes preuves admiſes le 25 .
Janvier 1673. depuisChanoine
de Noſtre-Dame , Abbé
Commendataire de S. Vandrille
, Docteur de Sorbonne;
AchillesGALANT.
233
Achilles-Balthazar de Fourcy,
receuConſeiller au Parlement
en 1699. & Angelique Henriette
de Fourcy , mariée le 31.
Mars 1689. avec Paul deFieuber
, Seigneur de Reveillon ,
Conſeiller au Parlement , puis
Maistre des Requeſtes.
Fermer
Résumé : Article des Morts. [titre d'après la table]
En 1714, plusieurs personnalités notables ont décédé. Le Père Louis de Sanlecque, chanoine régulier de l'Ordre de Saint-Augustin et prieur de Charnay près Dreux, est mort le 14 juillet. Dom N... Pouderoux, abbé de Saint-Martin de Canigou, est décédé le 28 août. Madame la Princesse de Vaudémont, Anne Élisabeth de Lorraine, est morte d'une attaque d'apoplexie le 5 août au château de Commercy. Née le 6 août 1649, elle avait épousé Charles Henry légitimé de Lorraine, prince de Vaudémont, le 27 avril 1669. Leur fils unique, Charles Thomas de Lorraine, dit le Prince Thomas de Vaudémont, est mort en 1704 en Italie. Madame la Princesse de Vaudémont était la fille de Charles de Lorraine, duc d'Elbeuf, et d'Anne Élisabeth de Lannoy. La Maison de Lorraine est l'une des plus anciennes maisons ducales souveraines, remontant à Gérard, comte d'Alsace, investi du duché de Haute Lorraine en 1048. Paul Duc de Beauvillier, pair de France et ministre d'État, est décédé le 31 août à l'âge de 66 ans. Il était le fils de François de Beauvillier et d'Antoinette Servient. Marie Henriette de Beauvillier, sa fille, a épousé Louis de Rochechouart, duc de Mortemart. Le texte mentionne également des informations sur les familles Thumery et Fourcy. René de Thumery, Conseiller au Parlement de Metz, a eu trois enfants : Adrien, Chevalier de Malthe ; Magdelaine, mariée en 1695 à Jean-Baptiste de Flexelles, Comte de Bregy ; et Valentine, non mariée. La famille Thumery est l'une des plus anciennes de Paris, possédant la terre de Boisfle depuis plus de 300 ans. Dame Marie Magdelaine Boucherat, veuve de Henry de Fourcy, Comte de Cheffy, Conseiller d'État et ancien Prévôt des Marchands, est décédée le 3 septembre 1714. Elle était la fille de Louis Boucherat, Chevalier Comte de Compans, ancien Chancelier de France, et de Françoise Marchand. Henry de Fourcy avait pour tante Marte de Fourcy, épouse d'Antoine Coffié, Marquis d'Effiat, Maréchal de France et Surintendant des Finances. Madame de Fourcy a eu plusieurs enfants, dont Henry-Louis, Maître des Requêtes, et Olivier.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
41
p. 19-65
HISTOIRE.
Début :
Quelque temps aprés la memorable bataille de Fredelingue, M. le [...]
Mots clefs :
Chevalier, Comtesse, Honneur, Jardin, Dame, Femme, Dame, Veuve, Yeux, Vérité, Amour, Humeur, Rivaux, Homme, Conquête, Courage, Hommes, Réflexions, Repas, Coeur, Mariages, Bourgmestre, Réflexions
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE.
HISTOIRE
Quelque temps aprés la
memorable bataille de Fre-
..
Bij
20 MERCURE
1
delingue , M. le Maréchal
deVillars mit ſes troupes en
differens quartiers , aprés
avoir joint à la tête de fon
armée victorieuſe le Heros
qu'il alloit chercher dans
le ſein de l'Empire. N...
vieux regiment , compoſé
de trois bataillons favoris
du Dieu des combats , fut
envoyé à Auſbourg, àUlm,
&àDonavvert. Le bataillon
qui fut mis en garniſon
àAuſbourg eſt celui où fervoit
alors,& où ſert peutêtre
encore à preſent l'admira
ble,ou plûtôt l'étourdiChe
!
GALANT. 21
valier dont je vais décrire
une partie des vaillans exploits.
La jeune & brillanteMadame
Spith , qu'on appelloit
par excellence la belle
d'Auſbourg , d'une famille
illuftre , riche de fon patrimoine
, veuve à vingt trois
ans ,& prête à ſe remarier ,
faifoit alors autant de conquêtes,
qu'ily avoit de mortels
qui s'offroient à ſes
yeux : auTemple , aux promenades
, aux aſſemblées ,
chez elle , tout retentiſſoit
du bruit de ſes charmes,
22 MERCURE
Mais ſa beauté étoit une
vraie pomme de diſcorde ,
qui rendoit les meilleurs
amis rivaux, de rivaux mortels
ennemis : de là alloient
&venoient cartels comme
billets doux, on ſe portoit
fur le pré , & tous les jours
on aprenoit que quelqu'un
ſe bleſſoit , ſe tuoit , ou ſe
faifoit tuer pour elle.
La Comteſſe de Manfeld
, precieuſe, veuve auffi,
&bellepartout ailleurs qu'à
côté de Madame Spith , de
qui elle ſe diſoit la meilleure
amic , enragcoit de ce
GALANT . 23
que de tant de victimes qui
s'egorgeoient pour cette
veuve , perſonne n'étoit
dans le goût de s'égorger
pour ſes appas. Mais qu'at-
elle donc de fi rare , di
foit elle àgens qui me l'ont
redit ? N'a- t -on pas des
yeux , une bouche , de la
blancheur , de l'éclat , des
traits reguliers , de la gor.
ge , de la taille , & des gra
ces?En verité il y a de quoy
en mourir.
Le Cheualier de ** étoit
alors de bonne foy amoureux
de cette belle Com24
MERCURE
=
teſſe , & l'auroit été aſſuré.
ment au moins fix mois ,
fi par malheur il n'avoit
pas vû Madame Spith dans
un jardin, une heure aprés
avoir fait en homme éperdu
ſa premiere declaration
à l'infortunée Comteſſe ,
qui avoit eu d'abord lacomplaiſance
de croire que ce
nouveau venu,homme trésaimable
, & redoutable de
taille & d'eftoc, alloit la vanger
de tous les larcins que
lui avoient faits les impitoyables
yeux de la Spith :
mais le traître n'étoit pas
né
GALANTE
45
né pour leur donner un démenti
qu'ils n'avoient jamais
reçû. Souffrez , dit- ilà
cette veure adorable , &
plein encore des tranſports
qu'il venoit d'étaler aux
pieds de la Comtefle , ſouffrez
, Madame, que je continue
avec vous la converſation
que je viens d'avoir
avec une des plus aimables
Dames de cette ville . L'avantage
que vous avez ſur
elle,me ſuffira pour vous la
rendre plus vive &plus ſincere.
De quelle Dame me
parlez-vous , Monfieur ? &&
Νου. 1714. C
26 MERCURE 1-
vous ,
quel diſcours me tenez
lui répondit fiere
ment Madame Spith? Ne
vous épouvantez point,Ma
dame , reprit- il, de ce que
vous venez d'entendre. II
n'y a pas encore une heure
que j'ai quitté la Comteſſe
de Manfeld ,je viens de lui
avoüer que je l'aime : mais s
il y a ſi peu d'intervale entre
cetre declaration & cellc
que je dois vous faire , que
je croy ne l'avoir entrere
nuë que de l'amour dont je
brûle pour vous. Je ſuis forti
de chez elle rempli de ma
GALANT.M
27
dire
paffion , je ſuis venu dansp
ce jardin, oùle hazard vous
offre ſeule à mes yeux , jen
ne ſçai encore qui vous êtes,
ni qui vous n'êtes pas : mais
je ſens qu'il ne m'eſt pas
poſſible de ne vous pas
ce qu'on ne peut pas , apres
vous avoir vue , dire à une
autre qu'à vous , & de ne
me pas dédire , en vous
voyant, de tout ce que j'ai
dit à d'autres. Bon , dit Ma
dame Spith,en elle même
voila encore une conquête que
je peux dérober à la Comteffe.
Courage , mes yeux , étalez
Cij
28 MERCURE
e
tous vos charmes ; ce Cavalier
fent fon bien , affurez- vous da e
fa défaite. Aprés ces courtes
justes reflexions ,qui ne reffemblent
pas mal à celles que
font toutes les Dames en pareil
cas : Je m'étonne ,Monfieur
, lui dit- elle , de vôtre
procede ; il eſt injufte , &
vous pouviez vous difpenferde
me rendre confidente
de l'outrage que vous faites
à Madame la Comteffe.
Elle est mon amie , & je
reçois comme une inſulte
un aveu qui l'offenfe. De
quelque façon , reprit le
GALANT. 39
Chevalier , que vous rece
viez cet aveu , vôtre amitié
pour la Comteffe , & vôtre
froideur pour moy n'en di
minuent ni l'ardeur , ni la
verité ; &à la premiere occafion
je ſoûtiendrai devant
vous , en prefence de la
Comteſſe elle-même , tout
ce que vous venez de voir
& d'entendre. A juger de
vôtre caractere par ce difcours
, répondit la belle
Spith , je ne vous croirois
pas auprés d'une Dame d'un
merite à vous faire regretter
long temps, & ces bruf
Ciij
30 MERCURE
queries &ces emportemens
conviennent fort mal avec
un ſexe qui ne doit au vôtre
que les bontez dont vous
vous rendez dignes à force
ade foûmiſſions & de foins.
Pour moy , Monfieur , ne
vous imaginez pas que l'offre
que vous venez de me
faire foit unhommage dont
je daigne me ſouvenir ja .
mais. C'eſt un honneur auquel
je ne m'attendois pas.
Mais j'apperçois fort à propos
Madame la Comteſſe
&ſa compagnie , avec qui
je vais vous laiſſer la liberté
GALANT. 031
de vous expliquer comme
sil vous plaira. Au nom de
Dieu , Madame , reprit le
ar Chevalier , ne nous abandonnez
pas , & foyez au
moins témoin des termes
de notre explication.Sur ces
Pentrefaites la tremblante
Comteſſe les joignit , fort
analarmée de trouver ſon
Chevalier avec une rivale
- aufli redoutable que la
Spith. Oferoit- on , lui ditcelle
,Madame , fans craindre
de troubler la douceur
inde ce tête à tête , ſe mêler
dans votre converſation ?
Ciiij
32. MERCURE
Oui , Madame , reprit la
belle veuve , il n'y a nul
danger pour vous à vous en
mêler ; &Monfieur , que je
n'ai point l'honneur de connoître
, me parloit de vous
dans de fi bons termes ,
que je n'ai eu l'indulgence
d'entendretout ce qu'ilm'a
* dit qu'à votre confideration.
S'il juge à propos de
vous repeter les difcours
qu'il m'a tenus , c'eſt ſon
affaire , & la mienne eſt de
vous laiſſer enſemble.s
Alors le Chevalier la retenant
par le bras , lui dic
GALANT. $33
fans ceremonic : Vous ſe-
Irez, Madame, la maîtreffe
de nous quitter lorſque je
vous aurai tenu parole. La
Spith qui apprehendoit fagement
les ſuites que pouvoit
avoir un éclat de cette
confequence , lui répondit
fur le champ : Je vous en
difpenfe, Monfieur ,& vous
m'obligerez infiniment de
an'en rien faire. Elle accom-
2pagna cette priere d'un regard
tendre & fouverain ;
elle fit une belle reverence
&s'en alla. De quoyl'entreteniez-
vous dóc,Monfieur,
4
34
MERCURE
lui dit la Comteffe , & d'où
vient le defordre où je vous
vois?Le temps,lui réponditil,&
mes foins vous apprendront
, Madame , ce que
vous en devez juger. En
attendant , permettez-moy
de vous demander ce que
vous faites d'une fi belle
femme dans cette ville,Ils
alloient fans doute com- :
mencer àſe chicaner endétail
fur ce ſujer , lors qu'on
-entendit un bruit épouvantable
dans la maiſon , par
où l'on entroit au jardin où
ils étoient. Deux hommes
GALANT.
$35
Lauffitôt parurent l'épée à la
main,courant comme des
forcenez dans les allées du
jardin , & demandantMadame
Spith à tout le monde.
Le Chevalier , que ce
nom repeté rant de fois fit
trembler , de peur qu'il ne
lui fût arrivé quelquetriſte
avanture , quitta bruſque--
ment la Comtefle , & courut
à la porte de la maiſon,
ar dont le paſſage lui fut dif
puté par deux autres hommes
maſquez , & armez
jusqu'aux dents mais fon
amour & fon courage fur36
MERCURE
monterent cet obſtacle. Il
ſe fit jour à travers ſes en
nemis avec une valeur digne
de tenir unrang éclatant
dans l'hiſtoire. Il tra
verſa comme un torrent
cour , veſtibule , falle , antichambre
& chambre ; &
enfin il entra l'épée à la
main dans un grand cabinet
, où il trouva un buffet
plein de vin ,unetable couverte
de viandes ,tout l'appareil
d'un grand repas , &
la belle Spith affiſe nonchalamment
dans un fauteüil,&
dans l'attitude d'une
GALANT.
37
1
perſonne bien affligée.
Sommes-nous ici en pays
ennemi , Madame, lui ditil
? & d'où vient donc , s'il
vous plaît , cette alarme ?
Mais de quelle nature eſt
cette guerre ? Tout ce que
je voy dans cette chambre
m'annonce la paix ; ſi l'on
n'exerce jamais contrenous
d'autres actes d'hoſtilité , il
n'y aura que de la gloire &
duprofitàbattre enbreche
une place ſi bien garnie.
Mettons nous à table à
bon compte. Attendez
vousquelqu'un ?Maispour38
MERCURE
quoy ne me répondez-vous
rien ? Tout ceci est-il un
enchantemente est- ce und
piege qu'on nous dreſſe ?
Ma foy n'importe , je vais
donner dans l'embuſcade.
Auſſitôt s'armant ſagement
d'un vitrecom *plein de vin,
il but une raſade à la ſanté
deſon incomparable veuve, P
que ſes tendres prieres de.
terminerent enfinà ſe met
tre à table à côté de lui. Ne
prenez pas s'il vous plaît ceci ,
Meſſieurs , pour le méchant
foupé du Vert-Galant
Grand were d'Allemagne , init Has
GALANT 393
Les bonnes gens alloient
commencer à ſe mettre en
belle humeur , lorſque la
compagnie à qui ce repas
étoit deſtiné , entra par une
autre porte que celle par où
ils étoient entrez. L'hôte de
la maison , qu'on avoit
averti depuis plus d'un
quart d'heure que l'on
avoit ſervi , avoit mieux
aimé laiſſer refroidir les
viandes , que ſe reſoudre à
ſe mettre à table ſans unc
honorable convive qu'il
attendoit . Cette convive
étoit juſtement la Comteffe
40 MERCURE
de Manfeld , qui n'eut pas
plûtôt apperçu la Spith &
ſon Chevalier , qu'elle fit
un cri àfendre le coeur de
toute l'aſſemblée , & s'évaLi
nouit.Chacun auffitôts'em
preffa à la ſecourir. Elle re
vint enfin , & aprés quel
ques injures mal articulées,
& entrecoupées de fan
glots , elle ſe mit à tableAb
Madame Spith pendant
la rumeur de cet évanoüif
ſement avoit eſſayé de s'éclypfer
: mais leChevaliery
qui s'embaraſſoit dela
Comteffe auſſi peu que du
refte
!
GALANT.
refte de la compagnie ,
l'avoit fi conftamment af
ſiegée , qu'il ne lui avoitpas
éré poffible de s'échaper..
D'ailleurs,quandelle auroit
pû s'enfuir , le maître de la
maiſon , qui avoit pour elle
beaucoupde confideration,
&qui la regardoit comme
la plus aimable femme
d'Auſbourg , n'auroit pas
manqué de courir aprés
elle ; le Chevalier en eût
fait autant , tous les Meffieurs
du feſtin les auroient
ſuivis , & les autres Dames
ſeroient reſtées ſans un mi-
• Νου. 1714. D
+ MERCURE
ferable chapeau : ce qui
"auroit été fort malhonnête .
Ainfi tout le monde conviendra
que le Chevalier
51 avoit fort bien fait de la
auqetenir woord ollad
remis ,
Voyons maintenant , dit
leBourguemeſtre , dés que
tous les efprits de l'affemblée
furent un peu ren
fi nous ſouperons, & faiſons
en forte que les plaiſirs &
2 la paix foient de la partie.
Parbleu , dit le Chevalier
nôtre hôte a raiſon, & nous
** ſommes de grands fots de
nous alambiquer la cervelle
1
1
1
GALANT. 43
1
in pour des vetilles. Vous ne
Içauriez vous imaginer ,
- Monfieur , lui répondit le
Bourguemestre , combien
si je ſuis charmé & de vôtre
belle humeur , & de vous
Jivoir des nôtres : mais je
rvoudrois bien ſçavoir par
quel hazard j'ai l'avantage
de vous avoir ici. Madame,
alui dit - il en montrant la
✔Spith , peut vous le conter
mieux que moy , & je vous
jure ſur mon honneur que
zuje n'en ſçai preſque rien.
Tout ce que je peux vous
lapprendre , c'eſt que me
Dij
44 MERCURE
promenant avec Madame
la Comteſſe dans le jardín
qu'on voit de ces fenêtres ,
un defordre extraordinaire,
des épées nuës , des mafques,&
lenom de Madame
Spith , que j'ai entendu
plufieurs fois dans cette
alarme , m'ont fait apprehender
qu'elle ne fût expoſée
à quelque grand peril .
J'ai couru ſur ſes pas,j'ai
tout ce qui s'eſt oppole
à mon paſſage ; j'ai
traverſé par une route que
je ne connois point une
enfilade de chambres, d'où
forcé
GALANT.MS
۱
jefuis enfin arrivé dans
ncelle- ci , où j'ai trouvé cette
belleveuve,le buffet dreſſé,
&la table ſervie. Cette ap-
- parition m'a réjoüi , j'y ſuis
reſté, j'y reſte , & j'y reſtepai
autant qu'il vous plaira.
Chacun applaudit à ce
touchant recit , hors la
Comteſſe , qui n'avoit pas
envie de rire , & qui , pendant
que les verres brilloient
,& que les fantez ſe
portoient à droite, à gauche
&de front , ſe tenoit à ellemême
le douloureux langage
que voici.
46 MERCURE
Que fais- tu , malheureuſe ,
quel est ton deffein ?
Mais non , elle le prit fur
-un ton plus bas , & ſe parla
en ces termes. Je jouë en
verité ici un fort joli rôle ,
& il convient bien à une
femme de ma condition de
ſe compromettre de la forte
avec des je ne ſçai qui. Affurément
j'ai bonne grace
àvoir l'air de complaiſance
& de langueur de cette
pimbêche. Elle s'applaudit ,
la petite fotte , des impertinences
&des grimaces du
Chevalier ; & Monfieur le
GALANT.
Bourguemestre eft , ne lu
en déplaiſe , un impoli , ut
frane butor , de les avoi
Stretenus à ſouper enmapre
fence. Si je me croyois, je
lui dirois ce qu'il merite ,
je chanterois mille injures
à la compagnie , au Chevalier
, à la Spith ; je lùi
jetterois le verre au nez , je
renverſcrois table , buffe
& chaifes , & je m'en irois
pour apprendre à ces belles
gens à traiter comme il
- convient une femme comme
moy.
Ce fut justement à cet
48 MERCURE
endroit de ſes reflexions
que le Chevalier lui dit ces
propres mots :J'ai l'honneur
de boire à vôtre ſanté , divine
Comteffe. Allez , Monſieur,
lui répondit elle avec
beaucoup de politeſſe, vous
êtes un impertinent , je n'ai
que faire ni de vous , ni de
vôtre fanté. Je réponds de la
verité de cette repartie ; car
une belle Dame me fit unjour
l'honneur de me dire la même
chofe.
Le Chevalier ne laiſſa pas
d'aller ſon train , & de rire
de l'obligeante replique.Je
ne
GALANT.
49
-nesçaifivous qui me lifez,vous
n'en riez pas auffi. Mais pendant
que nos gens font à ta
ble , permettez- moy , s'il vous
plaît, quatre ou cinq lignes de
digreffion. Je croy voir déja,
Meffieurs,quelque douzaine de
precieuxlecteurs faireſemblant
de s'ennuyer des reflexionsjudicieuses
que font les perſonnages
de cette histoire. Je leur ré
ponds à cela , que ces articles,
qu'ils traitent d'inutilitez ,
font des preuves de mon exactitude;&
fiMonsieur de Varillas
, de prolixe memoire ,
n'avoit pas prêté àſes Heros
Νου. 1714.
SO MERCURE
des rafinemens politiques , des
fentimens étudiez, des rai
fonnemens trés - recherchez ,
auroit-il jamais fait defi brillans
ouvrages ? Voyez encore
leJournal de Verdun ; il eſt
plein de maximes de jurisprudence
, de reflexions inutiles.
Voila mes modeles.
Cependant les oeillades ,
les bons mots , & la mauvaiſe
humeur font du foupé
du Bourguemestre.
Un Gentilhomme Franconien
touchédu déplaifir
de l'aimable Comteſſe,dont
il entendoit le coeur foû
GALANT.
SE
pirer à côté du ſien,à mefure
qu'il ſe dépêchoit de
s'enyvrer à ſa gloire , lui dit
enfin d'un air terrible : Qu'-
avez- vous , Madame ? qui
vous chagrine ? qui vous
importune ici ? Par monfoy,
moy l'y mettre dhors toutal'hire.
La belle Dame fe
rengorgeant auffitôt ſur la
parole de ſon défenſeur ,
lui montra obligeamment
Monfieur le Chevalier , à
qui l'Alleman fit un ſigne ,
qu'il ne jugea pas à propos
d'entendre. Il recommença
pluſieurs fois cette ceremo
Eij
52
MERCURE
1
nie , & l'autre y répondit
toûjours de même , juſqua
ce que la Comteſſe, ſe méfiant
apparemment de la
vertu de ſon heros , dit en
fin qu'elle ne vouloit point
qu'une ſi agreable fête fût
troublée mal à propos à fon
occafion. Elle impoſa fi
lence à l'Alleman , & tendit
la main au Chevalier , qui
la reçut en homme qui
connoiſſoit tout le prix de
cerre faveur. La Comteſſor
ajoûta à cette marque de
bonté, qu'elle n'étoit point
du nombre de ces bales
GALANT.
53
dont tant de rivaux ſe dif
putpient la conquête aux
dépens de leur ſang , & que
les combats,les enlevemens
&les violences n'étoient
pointdes épiſodes de ſa vie.
Il faut avoüer , Madame ,
lui dit la modeſte Spith ,
que celles qui ne font pas
maîtreſſes comme vous de
prévenir ces inconveniens ,
ſont bien malheureuſes ; &
ſi j'avois eu l'avantage d'ê
tre Madame la Comteffe
de Manfeld , je ne devrois
pas à la frayeur que j'ai euë
d'être enlevée , l'honneur
E iij
54
MERCURE
que j'ai d'être en ſi bonne
compagnie. Ah Madame !
lui dit le Bourguemeſtre, de
grace contez - nous cette
hiſtoire. Que puis - je vous
conter , Monfieur , répondit-
elle , fi ce n'eſt qu'en
fortant du jardin , deux
hommes maſquez m'ont
emportée dans une chambre
, dont ils ont fermé la
porte ſur eux ; qu'une fille
a
que je ne connois pas en a
ouvert une autre ; qu'elle
m'a dit : Madame', fi vous
voulez vous ſauver du peril
*
qui vous menace,, hatez
GALANT .
55
vous de fortir d'ici , montez
cet eſcalier , & retirez vous
dans la chambrela plus reculée
de cette autre maifon
; vous y trouverez un
azile qu'on ne violera pas ,
& des gens prompts à vous
vanger de l'inſulte que vous
font ceux qui vous ont
amenée ici . J'ai entendu
leur complot , & je me ſuis
ſervie de la clef de cette
porte pour vous tirer d'affaire.
Vous vous fouviendrez
de ce ſervice , ſi vous
le jugez à propos. Auflitôt
elle a diſparu. Je me fuis
Eiiij
56 MERCURE
ত
ſauvée toute tremblante
dans cet appartement , M.
le Chevalier y eſt venu un
moment apres moy, la compagnie
n'a pas tardé à y
entrer aprés lui. Voilamon
hiſtoire.Cela eſt admirable,
dit le Bourguemeſtre : mais
eft- il poffible que perſonne
ne connoiſſe ici les auteurs
de cette avanture ? Quoy
qu'il en ſoit , il n'y a juſqu'à
preſent point de mal à tout
cela ; & en attendant que
3 nous puiſſions en apprendre
la verité , ſongeons à nous
réjoüir. Depuis quelques
९
e
!
GALANT. 37
momens il m'eſt venu dans
la tête un deſlein , dont je
ferois fort aiſe de voir l'execution
avant la fin de ce
repas : mais pour en venir à
bout , il faut commencer
parraccommoder enſem-
Die Madame laComteffe&
Madame Spith. Un mal-
21entendu vous a broüillées ,
Meſdames , continua til,
$ que ma propoſition vous
reüniffe . Monfieur le Chevalier
eſt un Gentilhomme
fait pour l'amour ; vous me
paroiſſez vous difputer ſa
conquête , ou peu s'en faut :
58 MERCURE
vous êtes toutes deux belles ,
riches & veuves ; s'il n'eſt
marié , il eſt en âge de l'ê
tre , nous nous en rappor
terons à lui. Un de mes
grands plaiſirs eft de faire
des mariages , & furtout
des mariages extraordinai
res. De mon côté je m'ennuye
de n'avoir pas de femme.
Confultez vous ; fivous
m'en croyez , il ne tiendra
qu'à vous que Monfieur le
Chevalier & moy ayons
aujourd'hui chacun la nô
tre. Comment l'entendez
vous , Monfieur le BourGALANT
59
!
A
guemeſtre , lui dit la Com.
teffe , & à qui pretendeza
vous me donner ? Ecoutez,
Madame, reprit- il , écoutez
juſqu'au bout. Si l'humeur
de Monfieur le Chevalier
ne ſympathiſe pas avec la
vôtre , tâchez de vous ac
commoder de la mienne ,
ou ſi je ne vous conviens
pas , demandez- lui s'il vous
convient. Pourmoy , je re
cevrai de bonne grace des
mains de l'amour ou de la
fortune celle de vous deux
que le fort me laiſſera. Vous
nous faites ici une propoſi
60 MERCURE
tion aſſez bizarre , dit Ma
dame Spith ;& pour la con
cluſion de ces mariages ,
j'aimerois autant vous conſeiller
de vous en rapporter
àla pluralité des voix de la
compagnie. Pourquoy you
lez - vous que nous decidions
, Madame & moy ,
pour ou contre quelqu'un ?
Cependant ſi Madame la
Comteſſe juge à propos de
s'expliquer poſitivement
là-deſſus , je ne ſçai pas fi
pour n'avoir plus le chagrin
de voir tous les jours de
nouvelles avantures, nous
t
GALANT. 61
!
2
brouiller enſemble , je ne
ſouſerirai pas à la propofi
tion en faveur de la nouveauté.
Cela eſt fort bien
imaginé , reprit le Chevalier
, & voila ce qu'on appelle
traiter galamment de
grandes paffions. Hé bien
Monfieur , lui dit la Comteſſe
, voulez - vous vous
ſoûmettre à nôtre deciſion ?
Je ne ſçai , répondit - il :
mais puiſque chacun a opiné
ici comme il lui a plû ,
je croy qu'il eſt bien juste
que j'opine à mon tour.
Vous pouvez , dit le Bour
62 MERCURE
guemeſtre , donner vôtre
avis en toute liberté. Ainfi
foit , reprit le Chevalier ;
commeje ſuis plus heureux
aux cartes que je ne ſuis
habile aux Dames , j'opine
qu'il feroit à propos , pour
ne point cauſer de jaloufic
entre ces deux belles veuves
, que le fort fit nos partages.
Monfieur nôtre hôte
ſera le Roy de pique , Madame
la Comteſſe , Pallas ,
autrement dit la Dame de
pique ; Madame Spith ,
Judith, dunom de laDame
de coeur,& moy le Royde
GALANT
63
treffle. Ces deux Dames
tireront lequel de ces Rois
elles auront , & nous nous
tirerons ſur ces Dames.
Courage , Monfieur , lui
dit la Comteffe , foûtenez
vos extravagances juſqu'à
la fin. Madame Spith en
rit , toute l'affemblée ſe
prit à rire comme * un tas de
mouches. Cependant les af
fiftans commençoient à
s'impatienter de ne pas voir
la conclufion de cette
grande affaire , & faifoient
un bruit de diable avec les
DARabelais
MERCURE
verres& les bouteilles,pour
inviter les acteurs & les
actrices au dénoûment de
cette piece. LaComteſſe vit
bien ce que la compagnie
exigeoit d'elle,& en femme
reſoluë elle preſenta ſa
blanche main au Bourguemeſtre
, qui ſe traîna le
mieux qu'il put juſqu'à ſes
genoux , pour lui rendre
graces de l'honneur qu'elle
Jui faiſoit Le Chevalier en
même temps reçut celle de
Madame Spith , & la noce
commença. On ne fit point
un myſtere de ces maria-
,
1
GALANT.
ges , ils furent le lende
main publics dans la ville
d'Auſbourg. Les gens qui
avoient refolu d'enlever
Madame Spith furent fi
difcrets , qu'on ne les a jamais
connus.
Quelque temps aprés la
memorable bataille de Fre-
..
Bij
20 MERCURE
1
delingue , M. le Maréchal
deVillars mit ſes troupes en
differens quartiers , aprés
avoir joint à la tête de fon
armée victorieuſe le Heros
qu'il alloit chercher dans
le ſein de l'Empire. N...
vieux regiment , compoſé
de trois bataillons favoris
du Dieu des combats , fut
envoyé à Auſbourg, àUlm,
&àDonavvert. Le bataillon
qui fut mis en garniſon
àAuſbourg eſt celui où fervoit
alors,& où ſert peutêtre
encore à preſent l'admira
ble,ou plûtôt l'étourdiChe
!
GALANT. 21
valier dont je vais décrire
une partie des vaillans exploits.
La jeune & brillanteMadame
Spith , qu'on appelloit
par excellence la belle
d'Auſbourg , d'une famille
illuftre , riche de fon patrimoine
, veuve à vingt trois
ans ,& prête à ſe remarier ,
faifoit alors autant de conquêtes,
qu'ily avoit de mortels
qui s'offroient à ſes
yeux : auTemple , aux promenades
, aux aſſemblées ,
chez elle , tout retentiſſoit
du bruit de ſes charmes,
22 MERCURE
Mais ſa beauté étoit une
vraie pomme de diſcorde ,
qui rendoit les meilleurs
amis rivaux, de rivaux mortels
ennemis : de là alloient
&venoient cartels comme
billets doux, on ſe portoit
fur le pré , & tous les jours
on aprenoit que quelqu'un
ſe bleſſoit , ſe tuoit , ou ſe
faifoit tuer pour elle.
La Comteſſe de Manfeld
, precieuſe, veuve auffi,
&bellepartout ailleurs qu'à
côté de Madame Spith , de
qui elle ſe diſoit la meilleure
amic , enragcoit de ce
GALANT . 23
que de tant de victimes qui
s'egorgeoient pour cette
veuve , perſonne n'étoit
dans le goût de s'égorger
pour ſes appas. Mais qu'at-
elle donc de fi rare , di
foit elle àgens qui me l'ont
redit ? N'a- t -on pas des
yeux , une bouche , de la
blancheur , de l'éclat , des
traits reguliers , de la gor.
ge , de la taille , & des gra
ces?En verité il y a de quoy
en mourir.
Le Cheualier de ** étoit
alors de bonne foy amoureux
de cette belle Com24
MERCURE
=
teſſe , & l'auroit été aſſuré.
ment au moins fix mois ,
fi par malheur il n'avoit
pas vû Madame Spith dans
un jardin, une heure aprés
avoir fait en homme éperdu
ſa premiere declaration
à l'infortunée Comteſſe ,
qui avoit eu d'abord lacomplaiſance
de croire que ce
nouveau venu,homme trésaimable
, & redoutable de
taille & d'eftoc, alloit la vanger
de tous les larcins que
lui avoient faits les impitoyables
yeux de la Spith :
mais le traître n'étoit pas
né
GALANTE
45
né pour leur donner un démenti
qu'ils n'avoient jamais
reçû. Souffrez , dit- ilà
cette veure adorable , &
plein encore des tranſports
qu'il venoit d'étaler aux
pieds de la Comtefle , ſouffrez
, Madame, que je continue
avec vous la converſation
que je viens d'avoir
avec une des plus aimables
Dames de cette ville . L'avantage
que vous avez ſur
elle,me ſuffira pour vous la
rendre plus vive &plus ſincere.
De quelle Dame me
parlez-vous , Monfieur ? &&
Νου. 1714. C
26 MERCURE 1-
vous ,
quel diſcours me tenez
lui répondit fiere
ment Madame Spith? Ne
vous épouvantez point,Ma
dame , reprit- il, de ce que
vous venez d'entendre. II
n'y a pas encore une heure
que j'ai quitté la Comteſſe
de Manfeld ,je viens de lui
avoüer que je l'aime : mais s
il y a ſi peu d'intervale entre
cetre declaration & cellc
que je dois vous faire , que
je croy ne l'avoir entrere
nuë que de l'amour dont je
brûle pour vous. Je ſuis forti
de chez elle rempli de ma
GALANT.M
27
dire
paffion , je ſuis venu dansp
ce jardin, oùle hazard vous
offre ſeule à mes yeux , jen
ne ſçai encore qui vous êtes,
ni qui vous n'êtes pas : mais
je ſens qu'il ne m'eſt pas
poſſible de ne vous pas
ce qu'on ne peut pas , apres
vous avoir vue , dire à une
autre qu'à vous , & de ne
me pas dédire , en vous
voyant, de tout ce que j'ai
dit à d'autres. Bon , dit Ma
dame Spith,en elle même
voila encore une conquête que
je peux dérober à la Comteffe.
Courage , mes yeux , étalez
Cij
28 MERCURE
e
tous vos charmes ; ce Cavalier
fent fon bien , affurez- vous da e
fa défaite. Aprés ces courtes
justes reflexions ,qui ne reffemblent
pas mal à celles que
font toutes les Dames en pareil
cas : Je m'étonne ,Monfieur
, lui dit- elle , de vôtre
procede ; il eſt injufte , &
vous pouviez vous difpenferde
me rendre confidente
de l'outrage que vous faites
à Madame la Comteffe.
Elle est mon amie , & je
reçois comme une inſulte
un aveu qui l'offenfe. De
quelque façon , reprit le
GALANT. 39
Chevalier , que vous rece
viez cet aveu , vôtre amitié
pour la Comteffe , & vôtre
froideur pour moy n'en di
minuent ni l'ardeur , ni la
verité ; &à la premiere occafion
je ſoûtiendrai devant
vous , en prefence de la
Comteſſe elle-même , tout
ce que vous venez de voir
& d'entendre. A juger de
vôtre caractere par ce difcours
, répondit la belle
Spith , je ne vous croirois
pas auprés d'une Dame d'un
merite à vous faire regretter
long temps, & ces bruf
Ciij
30 MERCURE
queries &ces emportemens
conviennent fort mal avec
un ſexe qui ne doit au vôtre
que les bontez dont vous
vous rendez dignes à force
ade foûmiſſions & de foins.
Pour moy , Monfieur , ne
vous imaginez pas que l'offre
que vous venez de me
faire foit unhommage dont
je daigne me ſouvenir ja .
mais. C'eſt un honneur auquel
je ne m'attendois pas.
Mais j'apperçois fort à propos
Madame la Comteſſe
&ſa compagnie , avec qui
je vais vous laiſſer la liberté
GALANT. 031
de vous expliquer comme
sil vous plaira. Au nom de
Dieu , Madame , reprit le
ar Chevalier , ne nous abandonnez
pas , & foyez au
moins témoin des termes
de notre explication.Sur ces
Pentrefaites la tremblante
Comteſſe les joignit , fort
analarmée de trouver ſon
Chevalier avec une rivale
- aufli redoutable que la
Spith. Oferoit- on , lui ditcelle
,Madame , fans craindre
de troubler la douceur
inde ce tête à tête , ſe mêler
dans votre converſation ?
Ciiij
32. MERCURE
Oui , Madame , reprit la
belle veuve , il n'y a nul
danger pour vous à vous en
mêler ; &Monfieur , que je
n'ai point l'honneur de connoître
, me parloit de vous
dans de fi bons termes ,
que je n'ai eu l'indulgence
d'entendretout ce qu'ilm'a
* dit qu'à votre confideration.
S'il juge à propos de
vous repeter les difcours
qu'il m'a tenus , c'eſt ſon
affaire , & la mienne eſt de
vous laiſſer enſemble.s
Alors le Chevalier la retenant
par le bras , lui dic
GALANT. $33
fans ceremonic : Vous ſe-
Irez, Madame, la maîtreffe
de nous quitter lorſque je
vous aurai tenu parole. La
Spith qui apprehendoit fagement
les ſuites que pouvoit
avoir un éclat de cette
confequence , lui répondit
fur le champ : Je vous en
difpenfe, Monfieur ,& vous
m'obligerez infiniment de
an'en rien faire. Elle accom-
2pagna cette priere d'un regard
tendre & fouverain ;
elle fit une belle reverence
&s'en alla. De quoyl'entreteniez-
vous dóc,Monfieur,
4
34
MERCURE
lui dit la Comteffe , & d'où
vient le defordre où je vous
vois?Le temps,lui réponditil,&
mes foins vous apprendront
, Madame , ce que
vous en devez juger. En
attendant , permettez-moy
de vous demander ce que
vous faites d'une fi belle
femme dans cette ville,Ils
alloient fans doute com- :
mencer àſe chicaner endétail
fur ce ſujer , lors qu'on
-entendit un bruit épouvantable
dans la maiſon , par
où l'on entroit au jardin où
ils étoient. Deux hommes
GALANT.
$35
Lauffitôt parurent l'épée à la
main,courant comme des
forcenez dans les allées du
jardin , & demandantMadame
Spith à tout le monde.
Le Chevalier , que ce
nom repeté rant de fois fit
trembler , de peur qu'il ne
lui fût arrivé quelquetriſte
avanture , quitta bruſque--
ment la Comtefle , & courut
à la porte de la maiſon,
ar dont le paſſage lui fut dif
puté par deux autres hommes
maſquez , & armez
jusqu'aux dents mais fon
amour & fon courage fur36
MERCURE
monterent cet obſtacle. Il
ſe fit jour à travers ſes en
nemis avec une valeur digne
de tenir unrang éclatant
dans l'hiſtoire. Il tra
verſa comme un torrent
cour , veſtibule , falle , antichambre
& chambre ; &
enfin il entra l'épée à la
main dans un grand cabinet
, où il trouva un buffet
plein de vin ,unetable couverte
de viandes ,tout l'appareil
d'un grand repas , &
la belle Spith affiſe nonchalamment
dans un fauteüil,&
dans l'attitude d'une
GALANT.
37
1
perſonne bien affligée.
Sommes-nous ici en pays
ennemi , Madame, lui ditil
? & d'où vient donc , s'il
vous plaît , cette alarme ?
Mais de quelle nature eſt
cette guerre ? Tout ce que
je voy dans cette chambre
m'annonce la paix ; ſi l'on
n'exerce jamais contrenous
d'autres actes d'hoſtilité , il
n'y aura que de la gloire &
duprofitàbattre enbreche
une place ſi bien garnie.
Mettons nous à table à
bon compte. Attendez
vousquelqu'un ?Maispour38
MERCURE
quoy ne me répondez-vous
rien ? Tout ceci est-il un
enchantemente est- ce und
piege qu'on nous dreſſe ?
Ma foy n'importe , je vais
donner dans l'embuſcade.
Auſſitôt s'armant ſagement
d'un vitrecom *plein de vin,
il but une raſade à la ſanté
deſon incomparable veuve, P
que ſes tendres prieres de.
terminerent enfinà ſe met
tre à table à côté de lui. Ne
prenez pas s'il vous plaît ceci ,
Meſſieurs , pour le méchant
foupé du Vert-Galant
Grand were d'Allemagne , init Has
GALANT 393
Les bonnes gens alloient
commencer à ſe mettre en
belle humeur , lorſque la
compagnie à qui ce repas
étoit deſtiné , entra par une
autre porte que celle par où
ils étoient entrez. L'hôte de
la maison , qu'on avoit
averti depuis plus d'un
quart d'heure que l'on
avoit ſervi , avoit mieux
aimé laiſſer refroidir les
viandes , que ſe reſoudre à
ſe mettre à table ſans unc
honorable convive qu'il
attendoit . Cette convive
étoit juſtement la Comteffe
40 MERCURE
de Manfeld , qui n'eut pas
plûtôt apperçu la Spith &
ſon Chevalier , qu'elle fit
un cri àfendre le coeur de
toute l'aſſemblée , & s'évaLi
nouit.Chacun auffitôts'em
preffa à la ſecourir. Elle re
vint enfin , & aprés quel
ques injures mal articulées,
& entrecoupées de fan
glots , elle ſe mit à tableAb
Madame Spith pendant
la rumeur de cet évanoüif
ſement avoit eſſayé de s'éclypfer
: mais leChevaliery
qui s'embaraſſoit dela
Comteffe auſſi peu que du
refte
!
GALANT.
refte de la compagnie ,
l'avoit fi conftamment af
ſiegée , qu'il ne lui avoitpas
éré poffible de s'échaper..
D'ailleurs,quandelle auroit
pû s'enfuir , le maître de la
maiſon , qui avoit pour elle
beaucoupde confideration,
&qui la regardoit comme
la plus aimable femme
d'Auſbourg , n'auroit pas
manqué de courir aprés
elle ; le Chevalier en eût
fait autant , tous les Meffieurs
du feſtin les auroient
ſuivis , & les autres Dames
ſeroient reſtées ſans un mi-
• Νου. 1714. D
+ MERCURE
ferable chapeau : ce qui
"auroit été fort malhonnête .
Ainfi tout le monde conviendra
que le Chevalier
51 avoit fort bien fait de la
auqetenir woord ollad
remis ,
Voyons maintenant , dit
leBourguemeſtre , dés que
tous les efprits de l'affemblée
furent un peu ren
fi nous ſouperons, & faiſons
en forte que les plaiſirs &
2 la paix foient de la partie.
Parbleu , dit le Chevalier
nôtre hôte a raiſon, & nous
** ſommes de grands fots de
nous alambiquer la cervelle
1
1
1
GALANT. 43
1
in pour des vetilles. Vous ne
Içauriez vous imaginer ,
- Monfieur , lui répondit le
Bourguemestre , combien
si je ſuis charmé & de vôtre
belle humeur , & de vous
Jivoir des nôtres : mais je
rvoudrois bien ſçavoir par
quel hazard j'ai l'avantage
de vous avoir ici. Madame,
alui dit - il en montrant la
✔Spith , peut vous le conter
mieux que moy , & je vous
jure ſur mon honneur que
zuje n'en ſçai preſque rien.
Tout ce que je peux vous
lapprendre , c'eſt que me
Dij
44 MERCURE
promenant avec Madame
la Comteſſe dans le jardín
qu'on voit de ces fenêtres ,
un defordre extraordinaire,
des épées nuës , des mafques,&
lenom de Madame
Spith , que j'ai entendu
plufieurs fois dans cette
alarme , m'ont fait apprehender
qu'elle ne fût expoſée
à quelque grand peril .
J'ai couru ſur ſes pas,j'ai
tout ce qui s'eſt oppole
à mon paſſage ; j'ai
traverſé par une route que
je ne connois point une
enfilade de chambres, d'où
forcé
GALANT.MS
۱
jefuis enfin arrivé dans
ncelle- ci , où j'ai trouvé cette
belleveuve,le buffet dreſſé,
&la table ſervie. Cette ap-
- parition m'a réjoüi , j'y ſuis
reſté, j'y reſte , & j'y reſtepai
autant qu'il vous plaira.
Chacun applaudit à ce
touchant recit , hors la
Comteſſe , qui n'avoit pas
envie de rire , & qui , pendant
que les verres brilloient
,& que les fantez ſe
portoient à droite, à gauche
&de front , ſe tenoit à ellemême
le douloureux langage
que voici.
46 MERCURE
Que fais- tu , malheureuſe ,
quel est ton deffein ?
Mais non , elle le prit fur
-un ton plus bas , & ſe parla
en ces termes. Je jouë en
verité ici un fort joli rôle ,
& il convient bien à une
femme de ma condition de
ſe compromettre de la forte
avec des je ne ſçai qui. Affurément
j'ai bonne grace
àvoir l'air de complaiſance
& de langueur de cette
pimbêche. Elle s'applaudit ,
la petite fotte , des impertinences
&des grimaces du
Chevalier ; & Monfieur le
GALANT.
Bourguemestre eft , ne lu
en déplaiſe , un impoli , ut
frane butor , de les avoi
Stretenus à ſouper enmapre
fence. Si je me croyois, je
lui dirois ce qu'il merite ,
je chanterois mille injures
à la compagnie , au Chevalier
, à la Spith ; je lùi
jetterois le verre au nez , je
renverſcrois table , buffe
& chaifes , & je m'en irois
pour apprendre à ces belles
gens à traiter comme il
- convient une femme comme
moy.
Ce fut justement à cet
48 MERCURE
endroit de ſes reflexions
que le Chevalier lui dit ces
propres mots :J'ai l'honneur
de boire à vôtre ſanté , divine
Comteffe. Allez , Monſieur,
lui répondit elle avec
beaucoup de politeſſe, vous
êtes un impertinent , je n'ai
que faire ni de vous , ni de
vôtre fanté. Je réponds de la
verité de cette repartie ; car
une belle Dame me fit unjour
l'honneur de me dire la même
chofe.
Le Chevalier ne laiſſa pas
d'aller ſon train , & de rire
de l'obligeante replique.Je
ne
GALANT.
49
-nesçaifivous qui me lifez,vous
n'en riez pas auffi. Mais pendant
que nos gens font à ta
ble , permettez- moy , s'il vous
plaît, quatre ou cinq lignes de
digreffion. Je croy voir déja,
Meffieurs,quelque douzaine de
precieuxlecteurs faireſemblant
de s'ennuyer des reflexionsjudicieuses
que font les perſonnages
de cette histoire. Je leur ré
ponds à cela , que ces articles,
qu'ils traitent d'inutilitez ,
font des preuves de mon exactitude;&
fiMonsieur de Varillas
, de prolixe memoire ,
n'avoit pas prêté àſes Heros
Νου. 1714.
SO MERCURE
des rafinemens politiques , des
fentimens étudiez, des rai
fonnemens trés - recherchez ,
auroit-il jamais fait defi brillans
ouvrages ? Voyez encore
leJournal de Verdun ; il eſt
plein de maximes de jurisprudence
, de reflexions inutiles.
Voila mes modeles.
Cependant les oeillades ,
les bons mots , & la mauvaiſe
humeur font du foupé
du Bourguemestre.
Un Gentilhomme Franconien
touchédu déplaifir
de l'aimable Comteſſe,dont
il entendoit le coeur foû
GALANT.
SE
pirer à côté du ſien,à mefure
qu'il ſe dépêchoit de
s'enyvrer à ſa gloire , lui dit
enfin d'un air terrible : Qu'-
avez- vous , Madame ? qui
vous chagrine ? qui vous
importune ici ? Par monfoy,
moy l'y mettre dhors toutal'hire.
La belle Dame fe
rengorgeant auffitôt ſur la
parole de ſon défenſeur ,
lui montra obligeamment
Monfieur le Chevalier , à
qui l'Alleman fit un ſigne ,
qu'il ne jugea pas à propos
d'entendre. Il recommença
pluſieurs fois cette ceremo
Eij
52
MERCURE
1
nie , & l'autre y répondit
toûjours de même , juſqua
ce que la Comteſſe, ſe méfiant
apparemment de la
vertu de ſon heros , dit en
fin qu'elle ne vouloit point
qu'une ſi agreable fête fût
troublée mal à propos à fon
occafion. Elle impoſa fi
lence à l'Alleman , & tendit
la main au Chevalier , qui
la reçut en homme qui
connoiſſoit tout le prix de
cerre faveur. La Comteſſor
ajoûta à cette marque de
bonté, qu'elle n'étoit point
du nombre de ces bales
GALANT.
53
dont tant de rivaux ſe dif
putpient la conquête aux
dépens de leur ſang , & que
les combats,les enlevemens
&les violences n'étoient
pointdes épiſodes de ſa vie.
Il faut avoüer , Madame ,
lui dit la modeſte Spith ,
que celles qui ne font pas
maîtreſſes comme vous de
prévenir ces inconveniens ,
ſont bien malheureuſes ; &
ſi j'avois eu l'avantage d'ê
tre Madame la Comteffe
de Manfeld , je ne devrois
pas à la frayeur que j'ai euë
d'être enlevée , l'honneur
E iij
54
MERCURE
que j'ai d'être en ſi bonne
compagnie. Ah Madame !
lui dit le Bourguemeſtre, de
grace contez - nous cette
hiſtoire. Que puis - je vous
conter , Monfieur , répondit-
elle , fi ce n'eſt qu'en
fortant du jardin , deux
hommes maſquez m'ont
emportée dans une chambre
, dont ils ont fermé la
porte ſur eux ; qu'une fille
a
que je ne connois pas en a
ouvert une autre ; qu'elle
m'a dit : Madame', fi vous
voulez vous ſauver du peril
*
qui vous menace,, hatez
GALANT .
55
vous de fortir d'ici , montez
cet eſcalier , & retirez vous
dans la chambrela plus reculée
de cette autre maifon
; vous y trouverez un
azile qu'on ne violera pas ,
& des gens prompts à vous
vanger de l'inſulte que vous
font ceux qui vous ont
amenée ici . J'ai entendu
leur complot , & je me ſuis
ſervie de la clef de cette
porte pour vous tirer d'affaire.
Vous vous fouviendrez
de ce ſervice , ſi vous
le jugez à propos. Auflitôt
elle a diſparu. Je me fuis
Eiiij
56 MERCURE
ত
ſauvée toute tremblante
dans cet appartement , M.
le Chevalier y eſt venu un
moment apres moy, la compagnie
n'a pas tardé à y
entrer aprés lui. Voilamon
hiſtoire.Cela eſt admirable,
dit le Bourguemeſtre : mais
eft- il poffible que perſonne
ne connoiſſe ici les auteurs
de cette avanture ? Quoy
qu'il en ſoit , il n'y a juſqu'à
preſent point de mal à tout
cela ; & en attendant que
3 nous puiſſions en apprendre
la verité , ſongeons à nous
réjoüir. Depuis quelques
९
e
!
GALANT. 37
momens il m'eſt venu dans
la tête un deſlein , dont je
ferois fort aiſe de voir l'execution
avant la fin de ce
repas : mais pour en venir à
bout , il faut commencer
parraccommoder enſem-
Die Madame laComteffe&
Madame Spith. Un mal-
21entendu vous a broüillées ,
Meſdames , continua til,
$ que ma propoſition vous
reüniffe . Monfieur le Chevalier
eſt un Gentilhomme
fait pour l'amour ; vous me
paroiſſez vous difputer ſa
conquête , ou peu s'en faut :
58 MERCURE
vous êtes toutes deux belles ,
riches & veuves ; s'il n'eſt
marié , il eſt en âge de l'ê
tre , nous nous en rappor
terons à lui. Un de mes
grands plaiſirs eft de faire
des mariages , & furtout
des mariages extraordinai
res. De mon côté je m'ennuye
de n'avoir pas de femme.
Confultez vous ; fivous
m'en croyez , il ne tiendra
qu'à vous que Monfieur le
Chevalier & moy ayons
aujourd'hui chacun la nô
tre. Comment l'entendez
vous , Monfieur le BourGALANT
59
!
A
guemeſtre , lui dit la Com.
teffe , & à qui pretendeza
vous me donner ? Ecoutez,
Madame, reprit- il , écoutez
juſqu'au bout. Si l'humeur
de Monfieur le Chevalier
ne ſympathiſe pas avec la
vôtre , tâchez de vous ac
commoder de la mienne ,
ou ſi je ne vous conviens
pas , demandez- lui s'il vous
convient. Pourmoy , je re
cevrai de bonne grace des
mains de l'amour ou de la
fortune celle de vous deux
que le fort me laiſſera. Vous
nous faites ici une propoſi
60 MERCURE
tion aſſez bizarre , dit Ma
dame Spith ;& pour la con
cluſion de ces mariages ,
j'aimerois autant vous conſeiller
de vous en rapporter
àla pluralité des voix de la
compagnie. Pourquoy you
lez - vous que nous decidions
, Madame & moy ,
pour ou contre quelqu'un ?
Cependant ſi Madame la
Comteſſe juge à propos de
s'expliquer poſitivement
là-deſſus , je ne ſçai pas fi
pour n'avoir plus le chagrin
de voir tous les jours de
nouvelles avantures, nous
t
GALANT. 61
!
2
brouiller enſemble , je ne
ſouſerirai pas à la propofi
tion en faveur de la nouveauté.
Cela eſt fort bien
imaginé , reprit le Chevalier
, & voila ce qu'on appelle
traiter galamment de
grandes paffions. Hé bien
Monfieur , lui dit la Comteſſe
, voulez - vous vous
ſoûmettre à nôtre deciſion ?
Je ne ſçai , répondit - il :
mais puiſque chacun a opiné
ici comme il lui a plû ,
je croy qu'il eſt bien juste
que j'opine à mon tour.
Vous pouvez , dit le Bour
62 MERCURE
guemeſtre , donner vôtre
avis en toute liberté. Ainfi
foit , reprit le Chevalier ;
commeje ſuis plus heureux
aux cartes que je ne ſuis
habile aux Dames , j'opine
qu'il feroit à propos , pour
ne point cauſer de jaloufic
entre ces deux belles veuves
, que le fort fit nos partages.
Monfieur nôtre hôte
ſera le Roy de pique , Madame
la Comteſſe , Pallas ,
autrement dit la Dame de
pique ; Madame Spith ,
Judith, dunom de laDame
de coeur,& moy le Royde
GALANT
63
treffle. Ces deux Dames
tireront lequel de ces Rois
elles auront , & nous nous
tirerons ſur ces Dames.
Courage , Monfieur , lui
dit la Comteffe , foûtenez
vos extravagances juſqu'à
la fin. Madame Spith en
rit , toute l'affemblée ſe
prit à rire comme * un tas de
mouches. Cependant les af
fiftans commençoient à
s'impatienter de ne pas voir
la conclufion de cette
grande affaire , & faifoient
un bruit de diable avec les
DARabelais
MERCURE
verres& les bouteilles,pour
inviter les acteurs & les
actrices au dénoûment de
cette piece. LaComteſſe vit
bien ce que la compagnie
exigeoit d'elle,& en femme
reſoluë elle preſenta ſa
blanche main au Bourguemeſtre
, qui ſe traîna le
mieux qu'il put juſqu'à ſes
genoux , pour lui rendre
graces de l'honneur qu'elle
Jui faiſoit Le Chevalier en
même temps reçut celle de
Madame Spith , & la noce
commença. On ne fit point
un myſtere de ces maria-
,
1
GALANT.
ges , ils furent le lende
main publics dans la ville
d'Auſbourg. Les gens qui
avoient refolu d'enlever
Madame Spith furent fi
difcrets , qu'on ne les a jamais
connus.
Fermer
Résumé : HISTOIRE.
Après la bataille de Fre..., le maréchal de Villars déploya ses troupes, incluant un héros de l'Empire. Un régiment fut envoyé à Augsbourg, Ulm et Donauwörth. À Augsbourg, un bataillon comptait un Chevalier admiré et galant. Madame Spith, une veuve riche et belle de vingt-trois ans, attirait de nombreuses convoitises et rivalités. La comtesse de Manfeld, également veuve, était jalouse de l'attention portée à Madame Spith. Le Chevalier, initialement amoureux de la comtesse de Manfeld, changea d'avis après avoir rencontré Madame Spith. Lors d'une rencontre dans un jardin, il avoua son amour récent pour la comtesse mais déclara également sa passion soudaine pour Madame Spith, qui accepta ses avances. La comtesse de Manfeld, témoin de la scène, fut alarmée. Une situation complexe se déroula ensuite. Le Chevalier et Madame Spith furent interrompus par des hommes armés cherchant cette dernière. Le Chevalier la retrouva dans un cabinet où un repas était préparé. Leur tranquillité fut perturbée par l'arrivée de la comtesse de Manfeld, qui s'évanouit en les voyant. Après son rétablissement, elle se joignit au repas. La veuve tenta de s'échapper, mais fut retenue. La comtesse de Manfeld, enlevée puis sauvée, raconta brièvement son aventure. Plus tard, un homme nommé Galant suggéra de marier les deux veuves, Madame la Comtesse et Madame Spith, à deux hommes présents, dont lui-même et le Chevalier. Après un vote informel, les mariages furent célébrés publiquement le lendemain à Augsbourg. Les auteurs de l'enlèvement de Madame Spith restèrent inconnus malgré les investigations.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
42
p. 85-104
Autre Histoire bien vraye, & d'un stile propre à faire honneur au Mercure. [titre d'après la table]
Début :
Je ne sçai plus comment m'y prendre pour annoncer [...]
Mots clefs :
Femme, Ami, Homme, Mari, Preuves, Dieu, Souper, Bal, Transitions
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Autre Histoire bien vraye, & d'un stile propre à faire honneur au Mercure. [titre d'après la table]
Je ne ſçai plus comment
m'yprendrepour annoncer
:
86 MERCURE
la piece ſuivante: c'eſt encore
une histoire , Mefſieurs.
Pour deux, les tranfi .
tions n'étoient pas introuvables
: mais pour une troifiéme
, c'eſt de bonne foy
abuſer de vôtre patience ,
& épuiſer la matiere. Celleci
a cependant quelque
choſe de ſi joli , de ſi nouveau
, & de fi reſſemblant
au ſujet du troifiéme Acte
des Fêtes de Thalie , que
tout m'a prévenu pour elle,
& qu'à tout hazard je me
determine à la donner.
Il y a quelque temps que
GALANT. 87.
Monfieur de Ronve , qui
exerce avec honneur une
Charge qu'il a dans la Robe
, devint amoureux de la
belle Mademoiselle Tenot,
charmante fille de l'Opera
de Rouën. Il en devint ,
dis - je , amoureux preſque
autant que mille honnêtes
gens le font de ces Demoifelles
, & c'eſt tout dire. Son
épouse , femme bien faite ,
aimable , jeune & jaloute ,
s'apperçut , je ne ſçai comment,
des intentions de fon
mari. Elle ne fit point ce
que la plupart des femmes
88 MERCURE
fait en pareil cas ; elle ne
lui lava point la tête , elle ne
lui dit point d'injures , elle
ne lui reprocha point fon
R
51
infidelité : mais elle alla
trouver un certain Monſieurde
Montire, Directeur
de l'Opera , & grand ami
de ſon époux; elle lui conta
ſes inquietudes, elle le conjura
d'entrer dans ſes chagrins
, & de l'aider enfin à
ſe vanger de la perfidie de
Monfieur de Ronve. Monſieur
de Montire , touché
des larmes & de la douleur
d'une ſi aimable femme ,
con-
1
1
GALANT. 89
1
conſentit à tout ce qu'elle
voulut exiger de lui. Voici
mon deſſein , Monfieur, lui
dit- elle. Je n'ai que trop de
preuves de la trahiſon de
mon mari , & de la paſſion
• qu'ila pour la Tenot. Je ſuis
à peu prés de la taille de
cette fille ; & quoique je
fois plus blanche qu'elle ,je
m'y prendrai de façon , que
ſa couleur biſe ou brune ne
gâtera point mon projet.
Propoſez à Monfieur de
Ronve une partie de ſoupé
&de bal , & dites - lui que
la Tenot en ſera ; il n'en
Νου. 1714.
H
✓
90 MERCURE
faudra pas davantage pour
le faire toper à la propofition.
Dés que vous aurez
ſa parole , avertiſſez-moy ,
& faites apporter ici tout
un habillement de theatre
de cette fille ; je m'y rendrai
auffitôt , je me déguiſerai
fous ces habits , & j'execu
terai comme il faut le deffein
que je medite. Je le
veux , Madame , lui dit
Monfieur de Montire , &
il ne tiendra qu'à vous de
vous fatisfaire dés demain .
Il y aura bal chez Madame
la Preſidente de** je pro-
1
GALANT. 9r
poſerai ce ſoir à Monfieur
de Ronve le bal & le ſoupé
avec la Tenot ; il acceptera
l'un & l'autre avec joye : je
vous mettrai enfin aux priſes
avec lui , & vous acheverez
la piece comme il
vous plaira.
Ces meſures priſes , Madame
de Ronve retourne
chez elle , charmée de la
complaiſance de Monfieur
de Montire , qui , environ
une heure aprés l'avoir quittée
, vient faire ſa propoſition
à ſon ami , qui lui rend
en homme tranſporté mille
Hij
92 MERCURE
graces d'un ſi bon office.b
Le lendemain , vers les
fix heures du foir , Monfieur
de Ronve dit à ſa femme
qu'il eſt obligé , pour
certaine affaire importante,
d'aller ſouper chez un de
ſes cliens . A labonne heure
, lui dit- elle , mon ami ,
j'irai de mon côté ſouper
chez ma ſoeur. Mais pen
dant que ſon mari va pre
parer dans ſon cabinet let
galant équipage de fa
ne fortune ,elle fort du logis
, & vole chez Monfieur
de Montire , qui la conduit
bonmig
GALANT . 93
!
dans une garderobe , où
elle ſe harnache des nipes
de ſa rivale , dont , ſous ce
lefte ajustement, elle eſſaye
dans un miroir d'imiter les
graces ou les grimaces. Elle
paſſe enſuitedans une autre
chambre , où l'on ne laiſſe
pour lumiere que la foible
lueur de deux tiſons mal allumez.
Elle ſe campe dans
un faureüil , & le maſque
fur le nez,elle étudie le com
pliment qu'elle deſtine au
heros qu'elle attend. Il arrive
enfin ce bienheureux
mortel , & plein de l'eſpoir
ریز
94 MERCURE
de ſon triomphe , il entre
dans l'appartement où ſoûpire
en l'attendant la beauté
qui l'enchante. Le ſage &
genereux M. de Montire
ne l'a pas plûtôt introduit
dans cette chambre noire ,
qu'il en ferme la porte , &
va oùbon lui ſemble. Tout
flate maintenant l'ardeur de
Monfieur de Ronve : l'obſcurité
, ou plûtôt les tenebres
où il eſt enſeveli , avec
l'objet de ſes voeux , font à
ſes yeux de nouvelles preuves
de l'attention de ſon
ami. Il ſe place enfin à côté
GALANT . 95
de ſa Reine , à qui il dit les
plus belles douceurs du
monde. Bon Dieu , continue-
t- il, que vous êtes charmante
! que vous êtes bien
faite ! que je ſuis ravi de me
voir fi prés de vos beautez !
Mais ce qu'on m'a dit feroit
- il poffible ? & feriezvous
capable de vous attacher
à un fot comme Damis
? Il eſt indigne de vos
affections.Medora été quel
ques mois ſur vôtre compre
: mais vous avez bien
faitde vous en défaire, c'eſt
un inſolent qui vous auroit
96 MERCURE
perduë dans lemonde. Pour
moy , je ferai le plus heu
reux des hommes , fi vous
acceptez les ſervices & les
ſoins que je veux vous rendre
, fi vous répondez de
bonne foy à mon amour ,
&fi vous me ſacrifiez enfin
l'impertinent Damis , dont
la concurrence me choque.
Mais de grace , ma chere ,
ôtez ce maſque , qui vous
étouffe.
Dans cet endroit de l'hiſtoire
le feu ſe trouva fi bien
éteint , qu'elle ne lui refuſa
pas davantage cette faveur
qu'il
GALANT. 97
:
qu'il exigeoit d'elle. Elle fe
demaſqua donc. Nouvelles
eexxccllaarmations : Que d'attraits
! que d'appas , diſoit
toûjours cet amant éperdu!
La belle répondoit à merveille
à tout cela. Que d'efprit
au ſurplus , ſe recrioitil
encore ! Dans la chaleur
de la converſation il promene
ſa main fur le col de
ſonamante : mais ſes doigts
ſe rencontrent malheureuſement
ſur .. ſur une piece
de dentelle qui leur paroît
trop groſſe. Comment, ditil
, grand Dieu ! une belle
Νου. 1714. I
98 MERCURE
perſonnecommevous peutelle
porter de pareille dentelle
?cela n'eſt- il pas honteux?
Voyez entre les mains
de qui vous êtes ; recevez ,
Mademoiselle , en tirant
une bourſe où il avoit mis
galamment trente beaux
louis d'or neufs , recevez ,
ajoûra-t- il , cepetit preſent ;
c'eſt le moindre de ceux
que mon amour vous deftine!
Je vous donnerai de
belles plumes , de beau
linge&de beaux habits. La
belle reçoit d'un air enfantin
fon petit prefent & fes
GALANT.
وو
९
promeſſes. Le galant en re-
-vanche veut entreprendre
des choſes étonnantes. Ses
** foûpirs & ſa reſiſtance la
fauverentpourun moment,
18 &...Mais on ouvre bruſquement
laporte;M.deMontire
✔entre dans la chambre, precedé
d'un laquais qui tenoit
deux bougies bien allumées
; & d'un air tranquile
il annonce à ces amans que
l'on a fervi. M. de Ronve
regarde à l'inſtant ſa femme
, en homme épouvanté
d'une fi effrayante vifion.
Ses yeux ſe fixent à terre ,
I ij
100 MERCURE
ſa langue s'attache à fon pa
lais ; interdit & confus , il
reſte à ſa place comme un
homme qui a perdu l'uſage
de tous ſes ſens. Cependant
Madame ſon épouſe ſe leve
nonchalamment , lui pre
fenteune indulgente main,
& lui dit avec douceur :
Venez,mon cher petit mari
, venez ſouper. En verité
vous êtes le plus tendre &
le plus galant de tous les
hommes. Ami perfide,femme
cruelle , je n'oublirai de
ma vie, dit-il à ſon tour , le
mortel affront qu'on me
e
GALANT. 101
fait aujourd'hui. De quoy ,
lui dit ſon aimable épouſe,
pouvez vous vous plaindre?
Je n'ai point de reſſentiment
contre vous , ni contre
la Tcnot. Cett avanture
qui vous deconcerte ,
doit ſeulement vous ſervir
de leçon qui contribue à
vous rendre plus ſage. Je
fuis mediocrement payée
dutourquevousavez voulu
me joüer : mais je n'en veux
point d'autre fatisfaction ,
& je ſerai trop contente du
ſuccés de mon ſtratagême ,
s'il fert à vous apprendre
I iij
102 MERCURE
que ces belles entrepriſes
font des preuves de la fotaq
tife &de la foibleſſe de l'i .
magination de celui qui les
fait. Mais à Dieu ne plaife
que je m'avile ici de vous
prêcher; vous êtes trop fage
pour ne vous pas direvousmême
tout ce qui vous convient
là deſſus ; &&mon intention
eſt feulement de
vous racommoder avec M.
de Montire , & de vous en.
gager par toutes fortesd'endroits
à rétablir avec moy
la parfaite union qui doit
être entre nous
!
GALANT. 103.
Monfieur de Ronve cut
pendant ce fermon le loiſir
de ſe remettre en homme
d'eſprit ; il embraſſa ſa femme
, il fit ſa paix avec ſon
ami. On alla ſe mettre à table
,où tout ſe paſſa à merveille
;& maintenant il affure
qu'il eſt gueri pour le
reſte de ſa vie de ſa paffion
pour la Tenor ,&du doux
penchant qu'il avoit à faire
de frequentes infidelitez à
ſa chere moitié...
Tout Paris , tout Rouen,
veux-je dire ,' eſt inſtruitde
cette avanture , & je cons
1
I iiij
104 MERCURE
nois un nombre infini
d'honnêtes gens qui font
garans de la verité de cette
prodigieuse histoire.
m'yprendrepour annoncer
:
86 MERCURE
la piece ſuivante: c'eſt encore
une histoire , Mefſieurs.
Pour deux, les tranfi .
tions n'étoient pas introuvables
: mais pour une troifiéme
, c'eſt de bonne foy
abuſer de vôtre patience ,
& épuiſer la matiere. Celleci
a cependant quelque
choſe de ſi joli , de ſi nouveau
, & de fi reſſemblant
au ſujet du troifiéme Acte
des Fêtes de Thalie , que
tout m'a prévenu pour elle,
& qu'à tout hazard je me
determine à la donner.
Il y a quelque temps que
GALANT. 87.
Monfieur de Ronve , qui
exerce avec honneur une
Charge qu'il a dans la Robe
, devint amoureux de la
belle Mademoiselle Tenot,
charmante fille de l'Opera
de Rouën. Il en devint ,
dis - je , amoureux preſque
autant que mille honnêtes
gens le font de ces Demoifelles
, & c'eſt tout dire. Son
épouse , femme bien faite ,
aimable , jeune & jaloute ,
s'apperçut , je ne ſçai comment,
des intentions de fon
mari. Elle ne fit point ce
que la plupart des femmes
88 MERCURE
fait en pareil cas ; elle ne
lui lava point la tête , elle ne
lui dit point d'injures , elle
ne lui reprocha point fon
R
51
infidelité : mais elle alla
trouver un certain Monſieurde
Montire, Directeur
de l'Opera , & grand ami
de ſon époux; elle lui conta
ſes inquietudes, elle le conjura
d'entrer dans ſes chagrins
, & de l'aider enfin à
ſe vanger de la perfidie de
Monfieur de Ronve. Monſieur
de Montire , touché
des larmes & de la douleur
d'une ſi aimable femme ,
con-
1
1
GALANT. 89
1
conſentit à tout ce qu'elle
voulut exiger de lui. Voici
mon deſſein , Monfieur, lui
dit- elle. Je n'ai que trop de
preuves de la trahiſon de
mon mari , & de la paſſion
• qu'ila pour la Tenot. Je ſuis
à peu prés de la taille de
cette fille ; & quoique je
fois plus blanche qu'elle ,je
m'y prendrai de façon , que
ſa couleur biſe ou brune ne
gâtera point mon projet.
Propoſez à Monfieur de
Ronve une partie de ſoupé
&de bal , & dites - lui que
la Tenot en ſera ; il n'en
Νου. 1714.
H
✓
90 MERCURE
faudra pas davantage pour
le faire toper à la propofition.
Dés que vous aurez
ſa parole , avertiſſez-moy ,
& faites apporter ici tout
un habillement de theatre
de cette fille ; je m'y rendrai
auffitôt , je me déguiſerai
fous ces habits , & j'execu
terai comme il faut le deffein
que je medite. Je le
veux , Madame , lui dit
Monfieur de Montire , &
il ne tiendra qu'à vous de
vous fatisfaire dés demain .
Il y aura bal chez Madame
la Preſidente de** je pro-
1
GALANT. 9r
poſerai ce ſoir à Monfieur
de Ronve le bal & le ſoupé
avec la Tenot ; il acceptera
l'un & l'autre avec joye : je
vous mettrai enfin aux priſes
avec lui , & vous acheverez
la piece comme il
vous plaira.
Ces meſures priſes , Madame
de Ronve retourne
chez elle , charmée de la
complaiſance de Monfieur
de Montire , qui , environ
une heure aprés l'avoir quittée
, vient faire ſa propoſition
à ſon ami , qui lui rend
en homme tranſporté mille
Hij
92 MERCURE
graces d'un ſi bon office.b
Le lendemain , vers les
fix heures du foir , Monfieur
de Ronve dit à ſa femme
qu'il eſt obligé , pour
certaine affaire importante,
d'aller ſouper chez un de
ſes cliens . A labonne heure
, lui dit- elle , mon ami ,
j'irai de mon côté ſouper
chez ma ſoeur. Mais pen
dant que ſon mari va pre
parer dans ſon cabinet let
galant équipage de fa
ne fortune ,elle fort du logis
, & vole chez Monfieur
de Montire , qui la conduit
bonmig
GALANT . 93
!
dans une garderobe , où
elle ſe harnache des nipes
de ſa rivale , dont , ſous ce
lefte ajustement, elle eſſaye
dans un miroir d'imiter les
graces ou les grimaces. Elle
paſſe enſuitedans une autre
chambre , où l'on ne laiſſe
pour lumiere que la foible
lueur de deux tiſons mal allumez.
Elle ſe campe dans
un faureüil , & le maſque
fur le nez,elle étudie le com
pliment qu'elle deſtine au
heros qu'elle attend. Il arrive
enfin ce bienheureux
mortel , & plein de l'eſpoir
ریز
94 MERCURE
de ſon triomphe , il entre
dans l'appartement où ſoûpire
en l'attendant la beauté
qui l'enchante. Le ſage &
genereux M. de Montire
ne l'a pas plûtôt introduit
dans cette chambre noire ,
qu'il en ferme la porte , &
va oùbon lui ſemble. Tout
flate maintenant l'ardeur de
Monfieur de Ronve : l'obſcurité
, ou plûtôt les tenebres
où il eſt enſeveli , avec
l'objet de ſes voeux , font à
ſes yeux de nouvelles preuves
de l'attention de ſon
ami. Il ſe place enfin à côté
GALANT . 95
de ſa Reine , à qui il dit les
plus belles douceurs du
monde. Bon Dieu , continue-
t- il, que vous êtes charmante
! que vous êtes bien
faite ! que je ſuis ravi de me
voir fi prés de vos beautez !
Mais ce qu'on m'a dit feroit
- il poffible ? & feriezvous
capable de vous attacher
à un fot comme Damis
? Il eſt indigne de vos
affections.Medora été quel
ques mois ſur vôtre compre
: mais vous avez bien
faitde vous en défaire, c'eſt
un inſolent qui vous auroit
96 MERCURE
perduë dans lemonde. Pour
moy , je ferai le plus heu
reux des hommes , fi vous
acceptez les ſervices & les
ſoins que je veux vous rendre
, fi vous répondez de
bonne foy à mon amour ,
&fi vous me ſacrifiez enfin
l'impertinent Damis , dont
la concurrence me choque.
Mais de grace , ma chere ,
ôtez ce maſque , qui vous
étouffe.
Dans cet endroit de l'hiſtoire
le feu ſe trouva fi bien
éteint , qu'elle ne lui refuſa
pas davantage cette faveur
qu'il
GALANT. 97
:
qu'il exigeoit d'elle. Elle fe
demaſqua donc. Nouvelles
eexxccllaarmations : Que d'attraits
! que d'appas , diſoit
toûjours cet amant éperdu!
La belle répondoit à merveille
à tout cela. Que d'efprit
au ſurplus , ſe recrioitil
encore ! Dans la chaleur
de la converſation il promene
ſa main fur le col de
ſonamante : mais ſes doigts
ſe rencontrent malheureuſement
ſur .. ſur une piece
de dentelle qui leur paroît
trop groſſe. Comment, ditil
, grand Dieu ! une belle
Νου. 1714. I
98 MERCURE
perſonnecommevous peutelle
porter de pareille dentelle
?cela n'eſt- il pas honteux?
Voyez entre les mains
de qui vous êtes ; recevez ,
Mademoiselle , en tirant
une bourſe où il avoit mis
galamment trente beaux
louis d'or neufs , recevez ,
ajoûra-t- il , cepetit preſent ;
c'eſt le moindre de ceux
que mon amour vous deftine!
Je vous donnerai de
belles plumes , de beau
linge&de beaux habits. La
belle reçoit d'un air enfantin
fon petit prefent & fes
GALANT.
وو
९
promeſſes. Le galant en re-
-vanche veut entreprendre
des choſes étonnantes. Ses
** foûpirs & ſa reſiſtance la
fauverentpourun moment,
18 &...Mais on ouvre bruſquement
laporte;M.deMontire
✔entre dans la chambre, precedé
d'un laquais qui tenoit
deux bougies bien allumées
; & d'un air tranquile
il annonce à ces amans que
l'on a fervi. M. de Ronve
regarde à l'inſtant ſa femme
, en homme épouvanté
d'une fi effrayante vifion.
Ses yeux ſe fixent à terre ,
I ij
100 MERCURE
ſa langue s'attache à fon pa
lais ; interdit & confus , il
reſte à ſa place comme un
homme qui a perdu l'uſage
de tous ſes ſens. Cependant
Madame ſon épouſe ſe leve
nonchalamment , lui pre
fenteune indulgente main,
& lui dit avec douceur :
Venez,mon cher petit mari
, venez ſouper. En verité
vous êtes le plus tendre &
le plus galant de tous les
hommes. Ami perfide,femme
cruelle , je n'oublirai de
ma vie, dit-il à ſon tour , le
mortel affront qu'on me
e
GALANT. 101
fait aujourd'hui. De quoy ,
lui dit ſon aimable épouſe,
pouvez vous vous plaindre?
Je n'ai point de reſſentiment
contre vous , ni contre
la Tcnot. Cett avanture
qui vous deconcerte ,
doit ſeulement vous ſervir
de leçon qui contribue à
vous rendre plus ſage. Je
fuis mediocrement payée
dutourquevousavez voulu
me joüer : mais je n'en veux
point d'autre fatisfaction ,
& je ſerai trop contente du
ſuccés de mon ſtratagême ,
s'il fert à vous apprendre
I iij
102 MERCURE
que ces belles entrepriſes
font des preuves de la fotaq
tife &de la foibleſſe de l'i .
magination de celui qui les
fait. Mais à Dieu ne plaife
que je m'avile ici de vous
prêcher; vous êtes trop fage
pour ne vous pas direvousmême
tout ce qui vous convient
là deſſus ; &&mon intention
eſt feulement de
vous racommoder avec M.
de Montire , & de vous en.
gager par toutes fortesd'endroits
à rétablir avec moy
la parfaite union qui doit
être entre nous
!
GALANT. 103.
Monfieur de Ronve cut
pendant ce fermon le loiſir
de ſe remettre en homme
d'eſprit ; il embraſſa ſa femme
, il fit ſa paix avec ſon
ami. On alla ſe mettre à table
,où tout ſe paſſa à merveille
;& maintenant il affure
qu'il eſt gueri pour le
reſte de ſa vie de ſa paffion
pour la Tenor ,&du doux
penchant qu'il avoit à faire
de frequentes infidelitez à
ſa chere moitié...
Tout Paris , tout Rouen,
veux-je dire ,' eſt inſtruitde
cette avanture , & je cons
1
I iiij
104 MERCURE
nois un nombre infini
d'honnêtes gens qui font
garans de la verité de cette
prodigieuse histoire.
Fermer
Résumé : Autre Histoire bien vraye, & d'un stile propre à faire honneur au Mercure. [titre d'après la table]
Madame de Ronve découvre les intentions infidèles de son mari, Monsieur de Ronve, envers Mademoiselle Tenot, une danseuse de l'Opéra de Rouen. Pour confondre son mari, elle demande l'aide de Monsieur de Montire, directeur de l'Opéra et ami de Monsieur de Ronve. Madame de Ronve se déguise en Mademoiselle Tenot et organise un rendez-vous avec son mari dans une pièce sombre. Monsieur de Montire prépare un souper et un bal auquel Monsieur de Ronve assiste, croyant y rencontrer Mademoiselle Tenot. Lors du rendez-vous, Madame de Ronve, déguisée, attend dans une chambre faiblement éclairée. Monsieur de Ronve, trompé par l'obscurité et les compliments échangés, pense être avec Mademoiselle Tenot. Cependant, en touchant la dentelle de son col, il remarque que celle-ci est trop grossière. Madame de Ronve se dévoile alors, révélant la supercherie. Dans une autre scène, Madame de Montire surprend Monsieur de Ronve en train de séduire une jeune femme. Terrifié, Monsieur de Ronve est incapable de réagir. Madame de Montire, avec douceur, invite son mari à souper et lui offre son pardon, expliquant que cette aventure doit lui servir de leçon. Monsieur de Ronve embrasse son épouse et se réconcilie avec elle, guérissant ainsi de sa passion pour la jeune femme et de son penchant pour l'infidélité. Cet événement est attesté par de nombreuses personnes honnêtes à Paris et à Rouen.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
43
p. 14-108
HISTOIRE.
Début :
Je vous donnai le mois passé, Messieurs, une description / Anna Favella & Julio Alexandro, des meilleures [...]
Mots clefs :
Sérail, Femme, Amour, Navire, Nuit, Maison, Seigneur, Maîtresse, Esclaves, Ami, Mer, Naples, Coeur, Marchand, Ville, Fortune, Constantinople, Malheurs, Traître, Femmes, Pierre, Diamants, Port, Beauté, Amant, Courage, Reconnaissance, Confiance, Tendresse, Horreur, Sultan, Épouse, Royaume de Naples, Amants, Espérance
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE.
Je vous donnai le mois
paſſe , Meſſieurs , une deſcription
nouvelle du Serrail
du Grand Seigneur. Un
Ambaſſadeur de France à
la Porte , qui ſçait de ces
lieux, où ila demeuré longGALANT.
IS
temps , tout ce qu'on en
peutapprendre , l'a trouvée
fi exacte & fi bien circonſtanciée
, qu'il m'a avoüé
qu'il étoit étonné qu'on eût
pû arracher des choſes ſi
rares du fond de cet impenetrable
Palais : mais il le
fut encore davantage au
recit de l'hiſtoire nouvelle
que je vais vous raconter.
*******美美
HISTOIRE.
ANna Favella & Julio
1
16 MERCURE
Alexandro , des meilleures
familles de Tarente , ville
capitale de la Principauté
d'Otrantedans le Royaume
de Naples , furent enlevez
par un Corſaire d'Alger ,
deux jours avant celui que
leurs parens avoient choiſi
pour les unir ſous les loix
de l'hymen . Favella étoit la
plus belle fille de ceRoyaume
, & la beauté d'Alexandro
n'avoit de comparable
à elle-même que l'éclat des
charmes de ſa maîtreſſe.
* Ces malheureux amans a
voient environ trente ans
GALANT. 17
à eux deux , lorſque ſix
Turcs determinez , dont le
navire étoit caché derriere
leCap ſainte Marie, mirent
pied à terre , ſe jetterent
dans un bois fort épais qui
étoit à cent pas du rivage ,
s'y enfoncerent temerairement
, & trouverent enfin
preſque à la porte du Palais
de Favella , cette miferable
fille aſſiſe ſur le bord d'un
ruiffeau,&fe felicitant avec
ſon amant de l'eſperance
de leur hymen prochain.
Une vieille matrone étoit
prés d'eux, lorſque ces traî-
Dec. 1714. B
18 MERCURE
tres les ſurprirent , les ſaifirent
, les lierent , & les
entraînerent dans leur chaloupe
, aprés avoir étranglé
la vieille , dont les cris pouvoient
attirer du monde à
leur fecours.
Jamais Corſaire avide de
butin ne ſe flata mieux de
l'eſpoir d'une fortune éclatante
,que le cruel Muſtapha
, à la vue des deux efclavesqueſesgensvenoient
d'amener à fon bord. Il fit
auffitôt appareiller,mit toutes
ſes voiles dehors , &cingla
vers l'Afrique. Un faGALANT.
19
:
:
vorable ventde Nordnordeſt
le rendit en deux jours
à Alger , où d'abord il mit
Favella entre les mains de
ſa femme , & Alexandro
entre les eſclaves dont il
eſperoit de groſſes rançons.
La beauté ſoûmet à fon
empire les plus fiers courages
,& le coeur le plusbarbare
n'eſt pas à l'épreuve
des traits de deux beaux
yeux. Mustapha ſoûpire
pour ſa nouvelle eſclave ,
pendant que ſon épouſe
brûle déja pour le jeune
Napolitain , qu'elle a mal
Bij
20 MERCURE
heureuſement vû à travers
une jalouſie de ſon Serrail,
Les larmes de Favella ,
la tendreſſe parfaite qu'elle
conſerve à ſon amant , &
l'horreur qu'elle a pour ſon
tyran, n'empêcheroient pas
qu'elle ne fût bientôt la victime
d'une paſſion qui la
deſeſpere,ſi l'amour n'alloit
pas employer juſqu'aux
voyes les plus cruelles pour
la dérober aux coups qui
la menacent. Mustapha ne
la quitte plus, le barbare ne
peut vivre unmoment ſans
la voir.
GALANT. 21
(.
Sbayna ſa femme brûle
d'une égale ardeur pour
Alexandro , qu'elle a déja
trouvé le fecret d'inſtruire
des deſſeins qu'elle a ſur lui .
Alexandro , qui de de fon
côté a reſolu de tout riſquer
pour briſer les fers de ſa
maîtreſſe , les fiens & ceux
de ſes camarades , avec qui
il a tramé ſecretement une
conſpiration, dont le ſuccés
doit les affranchir des horreurs
de leur fervitude ,
promet à Sbayna de conſentir
à tout ce qu'il lui
plaira , pourveu qu'elle l'in
22 MERCURE
*
troduiſe de nuit dans ſa
chambre. Cette femme n'écoute
plus que ſa paffion
pour lui donner , & lui tenir
le lendemain, à latroiſieme
heure de la nuit , la parole
qu'il a la veille exigée d'elle.
Alexandro ſe rend à ſon
appartement , & lui dit ,
aprés les premieres civilitez
: Je ne peux enfin vous
aimer , ni vous donner des
marques de mon amour ,
belle Sbayna , à moins que
vous ne m'épouſiez : mais
vous ne pouvez m'épouſer
tant que vous ferez la fem
GALANT.
23
me d'un Turc. Ah cruel !
lui répondit- elle , quel reproche
me faites vous ?At
- il tenu à moy de ne pas
devenir la femme de Muſ
tapha , & fuis je la maîtreſſe
de ne la plus être ? Ravie à
ma famille malheureuſe
dés mon enfance, arrachée
depuis douze ans des côtes
de la Pouille , où je reçus
le jour , aprés avoir été efclave
dans ce Serrail jufqu'au
moment où le barbare
maître de ces lieux me
menaça de me donner la
mort ſi je lui refuſois ma
24
MERCURE
efmain,
croyez- vous que mon
coeur ait jamais confenti au
ſacrifice de ma timidité ?
Non, charmanteSbayna,lui
dit Alexandro, non je ne le
croy pas : mais puiſque vous
me preferez aux autres
claves qui font ici ; puiſque
vous vous ſentez aſſez de
courage pour m'entretenir
hardimēt dans vôtre cham
bre , ſoyez genereuſe jufqu'au
bout , ne perdez pas
un moment de temps , &
facrifiez tout à l'heure ce
barbare époux à l'amour
que vous avez pour moy.
Je
GALANT!
25
Je ſçai que votre main
trembleroit à executer une
ſi grande action , qu'elle
n'auroit pas affez de force
pour lui porter des coups
mortels : mais j'exige de
vous ſeulementqu'elle conduife
la mienne. Montrezmoy
la chambre où il eſt
maintenant , & je vais à
l'inſtant m'immoler la victime
que mon amour vous
demande. A quoy , grand
Dieu, lui dit la tremblante
Sbayna , qui ſe vit embarquée
plus loin qu'elle n'as
voit compté de l'être ; à
Dec. 1714. C
16 MERCURE
quoy , malheureux , allons.
nous nous expofer fije
conſens à ce que vous exi
gez demoy ? Mustapha eft
peut-être àpreſent dans le
leinde fa nouvelle eſolave,
ou peut- être redouble til
ſes efforts pour fléchir fo
rigueur. Dans quel abîma
effroyable de maux allons
nous , dis je , nous precipi
ter, ſi je ſuis vos temeraires
deffeins ?& qu'allons nous
devenir , fi je ne les ſuis
pas?Ne craignez rien,reprit
Alexandro aveo impetuofite
; tous les eſclaves de
GALANT.
47
S
e
mon quartier n'attendent
que mon fignal pour nous
ſervir au gré de nos interêts
communs. Un renegat fidele
, s'il en eſt , doit me
tenir à toute heure de nuit ,
pendant trois jours , une
barque prête à partir. La
mer vient battre les murs
dece jardin , & le trajet eft
fort court d'ici juſqu'aux
lieux qui doivent nous fervir
d'aziles. Venez donc ,
lui dit- elle enfin , venez ,
fuivez-moy ; & puis qu'il
faut qu'il meure , ou que
nous periflions, je vais vous
Cij
28 MERCURE
montrer juſqu'à la place où
vôtre main doit porter vos
coups.
Ils traverſent auffitôt
courageuſement , & fans
bruit , pluſieurs petits co
lydors , au bout deſquels ils
entrent dans une chambre,
où , à la faveur de la clarté
de la Lune, ils trouvent un
homme & une femme na
geant dans le fang , & rendant
les derniers ſoupirs.
Le deſeſperé Alexandro &
l'effrayée Sbayna regardent
ces deux victimes d'un oeil
bien different. Le NapoliGALANT.
29
tain plonge un poignard
dans le corps du malheureux
Mustapha,pour mieux
s'aſſurer de ſa mort , & fe
jette ſur le ſein de ſon infortunée
maîtreffe , qu'il
ſent heureuſement reſpirer
encore. Il embraſſe en même
temps les genoux de
Sbayna , & la conjure de
lui donner des remedes , fi
elle en a , pour rendre , s'il
eſt poſſible , la vie à cette
miferable eſclave. Sbayna
✔entre dans un petit cabinet
où ſont les eaux & les baumes
que fon mari avoit
Ciij
30
MERCURE
A
coûtume de porter à la mer.
Elle choifit une liqueur
d'une verru fouveraine , &
en fait avaler quelques
gouttes à la mourante Favella
, qui ouvre enfin les
yeux en foupirant.Que voyje
, lui dit-elle un moment
aprés ? quel Ange vous envoyeàmon
fecours , genereufe
Sbayna ! Mais la mort
ne m'a-t-elle pas vangédes
fureurs de vôtre indigne
époux? Ciel ! ajoûta-t- elle ,
en ſe récriant, quel mortel
s'offre à mes regards ? Eftce
vous , Alexandro , que
GALANT
31
je voy ? eft. ce vous , mon
cher Alexandro ? Oui, belle
&malheureuſe Favella , lui
dit il en fondantenlarmes,
c'eſt moyque vous voyez
le fer à la main , & prêt à
vous arracher de ces lieux.
Mais eſſayez devous lever,
ſi vous pouvez. A quel endroit
êtes vous blefſée vous
voila pleine de lang; eft- ce
du vôtre? eſt.ce de celui de
nôtre ennemi ? Je ne croy
pas,reprit- elle , que mes
habits foient teintsdu mien;
& fi vous ne m'aviez heureuſement
ſecouruë , je
C iiij
32
MERCURE
C
र
penſe que je n'allois mourir
, que parce que mon
courage avoit épuiſé mes
forces en défendant ma
vertu . Aprés avoir longtemps
combattu contre le
traître Muſtapha , reſoluë
de perin avec mon inno-
-cence , j'ai de deux coups
mortels percé ſon lâche
*coeur , & enfin je ſuis tombée
dans ſon ſang , accablée
ſous le poids de ma
vengeance.
Mais quel ſpectacle cruel
pour la jalouſe Sbayna , de
voir ainſi raſſemblez dans
1
GALANT.
33
la chambre de ſon époux
égorge , deux amans dont
la tendre reconnoiſſance
Imet un obſtacle éternel à
ſes deſſeins ! Elle n'a pas
neanmoins d'autre parti à
prendre , que celui de ſe
faifir de l'or &des pierreries
de Muſtapha & des ſiennes,
& de les ſuivre. Ces précautions
priſes , Alexandro
court délivrer les eſclaves
qui devoient ſe ſauver avec
lui , & dans la compagnie
de tous ceux qui lui étoient
redevables de leur falut
4
,
il s'embarque dans le bâti34
MERCURE
ment du renegat dont j'ai
parlé.
L'Italie eſt l'objet de leur
voyage & de leurs voeux ,
ils font des efforts incroya .
bles pour gagner ſeulement
la Sardaigne : mais la mer
& les vents qui leur font
contraires les obligent à
doubler leCap de Sulfence,
&les jettent enfin malgré
eux fur l'Ile de S Pierte.
Les habitans de cette petite
Ifle font pour eux plus
inhumains que les Turcs.
Dés que nos voyageurs
y curent débarqué , plu-
1
GALANT.
35
S
S
ſieurs de ces Infulaires s'af
ſemblerent autour d'eux ,
dans le deſſein de leur dérober
leurs meilleurs effets,
& de les obliger enſuite à
aller chercher ailleurs l'azilé
qu'ils vouloient leur
refufer chez eux : mais un
vieux Marchand , qui avoit
beaucoup de credit dans
cette Ille , feignit de s'oppoſer
à l'execution de ce
deſſein , pour les tromper
d'une maniere bien plus
cruelle. Il n'eut pas plutôt
vû les deux Italiennes &
Alexandro , qu'il ne fongea
36 MERCURE
qu'au moyen de s'emparer
de leurs perfonnes & d
leur tréfor. Il fut au devant
d'eux , il leur offrit obli-;
geamment ſa maiſon , &
fes eſclaves pour les ſervir ,
& leur promit de leur faire
équiper un bâtiment pour
les renvoyer inceſſamment
dans leur patrie. Ces offres
furent accompagnées d'un
air de bonne foy & de
compaffion dont ils furent
la dupe. Le traître avoit
juré leur perte , & voici
comme il executa le projet
de la perfidie.
GALANT.
3:7
Il meua ces malheureux
chez lui , où ils ne furent
pas plûtôt entrez , que qua
tre ſcelerats , qui fervoient
tous les jours à ſes noirs
deſſeins , les mirent chacun
dans des petites chambres
, d'où ils ne purent plus,
ni ſe voir , ni s'entendre.
Aprés les avoir retenus l'efpace
de trois mois dans
cette captivité , il ſe determina
à aller rendre une
viſite au deſeſperé Alexandro
, qui lui dit d'abord
i
toutes les injures que la
t
rage& le deſeſpoir lui mi38
MERCURE
rent à la bouche : mais le
Marchand l'interrompant ,
lui dit qu'il avoit tort de ſe
plaindre ; qu'il ne ſçavoit
pas apparemment l'uſage
du pays où il étoit ; qu'il
n'abordoit jamais d'étran
gers dans cette Ille , qu'on
ne les gardât au moins fix
mois , & qu'on ne ſçût parfaitement
qui ils étoient ;
que d'ailleurs il y étoit arrivé
dans un bâtiment de
Barbarie , commandé par
un renegat ; qu'un de ces
hommes ſans foy avoit cffayé
il y avoit quelques an
GALANT.
39
nées de livrer l'ifle aux
Turcs ; &que depuis qu'on
avoit découvert cette horrible
conſpiration, on avoit
obſervé de faire à tous les
étrangers que leur malheur
yjjeetttrooiitt,uunnttrraaiittementbien
plus rude encore que celui
qu'il avoit reçû de lui ; que
cependant , s'il vouloit lui
donner mille ducats d'or
eneſpeces , ou la valeur de
cette fomme en pierreries ,
non ſeulement il abrege.
roit le terme de ſa capti
vité : mais qu'il alloit à
T'heure même le faire con4°
MERCURE
)
duire dans un navire Napolitain
qui étoit à la rade,
& qui devoit la nuit fuivantemettreà
la voile pour
retourner à Naples ; que
d'ailleurs il ne ſe mît point
en peine des femmes qui
étoient entrées avec lui
dans ſa maiſon , puiſque ,
ſelon toutes les apparences,
il y avoit déja long-temps
qu'elles devoient être arrivées
dans leur patrie , par
laprécautionqu'il avoit euë
de les faire embarquer fecrettement
depuis deux
mois. A tout ce difcours
le
GALANT .
le malheureux Alexandro
ne ſçut que répondre. Il
abandonna à ce traître tout
ce qu'il avoit des pierreries
de Mustapha , & ſe hâta de
ſe faire conduire au vaifſeau,
qui en effet étoit à la
rade.
On commençoit à appareiller
lors qu'il y arriva.
Le vent étoit favorable , on
mit à la voile , & le navire
partit. Pendant la nuit il ſe
trouva à côté d'un homme,
qu'il entendit ſoûpirer de
temps en temps , & qui dit
enfin , aprés bien des ge-
Dec. 1714. D
42 MERCURE
miſſemens :La malheureuſe
eſt pour jamais perduë !
Si un miferable que fes
infortunes reduiſent au def
eſpoir , lui dit Alexandro ,
pouvoit vous aider à vous
confoler , ou meriter vôtre
confiance , je ſuis prêt à
vous donner tous les ſecours
qui dépendront de
moy. Je vous avouë , lui
répondit l'autre , que je ſuis
mortellement affligé,& que
jeplains infiniment le malheur
d'un jeune Italien à
qui je ſuis redevable de la
liberté que j'avois perduë ,
GALANT.
43
fi fon cou-
&de la vie que j'allois perdre
en Alger ,
rage n'avoit pas briſé nos
chaînes. Nous étions , &il
étoir comme nous , chargé
de fers , lorſque la femme
deMustapha nôtrepatron ,
qui l'avoit enlevé avec ſa
maîtreſſe qu'il tenoit enformée
dans ſon Serrail , deivint
amoureuſe de lui. Enfin
il a trouvé le ſecret de
perfuader cette femme épriſede
ſabeauté, ila égorgéMustſtaapphhaa,,
il a fauve fa
maitreffe , il nous a délivrez
des fers où nous ge
Dij
44 MERCURE
miffions , & il ſeroit àpreſent
le plus heureux des
hommes ; au lieu qu'il eſt ,
dans quelqu'endroit qu'il
ſoit, le plus miferable , fi le
mauvais temps ne nous
avoit pas jettez ſur l'ifle S.
Pierre , où nous avons trouvé
des Chrétiens mille fois
plus cruels que les barbares
-d'Afrique. Enfin l'infortuné
Alexandro ( c'eſt ſon nom)
eſt tombé avec ſa maîtreſſe
& la veuve de Muſtapha ,
qu'il avoit emmenée, entre
les mains d'un traître Marchand
de cette Iſle , qui
GALANT . 45-
vendit il y a quelques jours
la belle Favella , qu'Alexandro
adoroit , à un Juif
qui cherchoit par toute
l'Europe des beautez deftinées
aux plaiſirs du Grand
Seigneur , & qui n'a pas
plûtôt eu fait l'emplette de
celle-ci , qu'il a mis à la
voile pour Conftantinople.
Alexandro ne répondit
à ce diſcours que par un
cri effroyable. Le recit le
plus touchant d'un deſefpoir
affreux exprimeroit
mal l'excés de ſa douleur.
Cependant ſon ami dans
46 MERCURE
ce moment le reconnoît
aux tranſports de ſa rage ;
ils'efforce envain dele confoler
, l'eſperance d'une
prompte mort eſt ſeule capable
d'adoucir l'horreur
de ſon deſeſpoir : mais il y
aune eſpece de contradiction
éternelle dans le fort
des malheureux , & le trépas
ſemble même être d'intelligence
avec l'étoile qui
les perfecute , pour leur re
fuſer ſon cruel ſecours , lors
qu'ils n'aſpirent qu'au bonheur
de perdre la vie. Tous
les perils de la mer s'éloiGALANT.
47
gnent du navire qui le porte
, les vents & les flots lui
font favorables ; & aprés
une heureuſe & courte navigation,
la ville de Naples
le reçoit enfin dans ſon
portalog
Alexandro conjure fon
ami de ne pas l'abandonner
dans fon malheur. Fernand
lui promet non ſeulement
de ne le pas quitter : mais
il lui offre cout ſon credit
&tout fon bien pour courir
aprés ſa maîtreſſe , s'il en
eft temps encore. Quelle
flatcuſe propofition pour
48 MERCURE
1
un amant deſeſpere! Il n'enviſage
ni les ſoins , ni les
peines infinies où va l'expoſer
une entrepriſe dont
l'amour lui maſque les dangers
& les obſtacles. Ilembraſſe
ſon ami , il accepte
ſes offres , & le preſſe de
travailler avec tant de diligence
à l'execution de ce
genereux deſſein , qu'à pei
ne entré dans le port , il ne
fonge qu'à en fortir. Un
-vaiſſeaude Smyrne s'y trouve
heureuſement tout prêt
àretourner dans le Levant.
L'occaſion eſt belle ; ils
s'emGALANT.
49
s'embarquent , ils partent ,
& en dix jours ils arrivent à
Smyrne , d'où une tartane
les porte à Conſtantinople.
Alexandro met alors tout
en uſage pour apprendre
des nouvelles du navire où
étoit le Marchand Juif qui
lui a enlevé ſa maîtreſſe ; il
s'en informe enfin avec
tant de foin & d'adreſſe
qu'il trouve ſa maiſon. II
lui rend viſite , il lui dit
qu'il feroit bien aiſe de negocier
avec lui , qu'il a de
fort belles pierreries dont
il l'accommodera , s'il veut
Dec. 1714.
E
so MERCURE
les acheter. Il avoit en effet
toutes celles de Don Fernand,
qui étoit un des plus
riches Gentilshommes du
Royaume de Naples. Le
Juif lui donne jour pour
traiter avec lui : cependant
Alexandro l'engage,à force
de careſſes & d'amitié , à
lui donner des marques
d'une bienveillance ſinguliere.
Le jour qu'il devoit lui
montrer ſes diamans étant
vonu , le Napolitain ſe rend
àfama fon ; le Juif en voit
deux fi beaux , qu'il lui dic
GALANT. SI
,
qu'il le prie de trouver bon
que fa femme ,qui s'y connoît
mieux que lui , les examine.
Il l'appelle auffitôt ;
elle vient , elle admire en
même temps , mais differemment
, la beauté des
diamans , & celle du jeune
homme qui les veut vendre.
En voici un , dit elle ,
un moment aprés les avoir
bien confiderez , que la
Sultane Zara achetera vo
lontiers ; & celui- ci ſera un
preſent fort agreable aux
yeux de l'Odalique Andraïda
: pour les autres , je
Eij
52
MERCURE
tâcheray de les vendre dans
le Serail , où ils pourront
ſervir à parer cette jeune
fille que vous avez amenée
depuis peu , le jour qu'elle
aura le bonheur d'être prefentée
au Sultan. A ce mot
Alexandro fremit de douleur
& de crainte : cependant
il eut encore affez de
prefence d'eſprit pour cacher
le deſordre de fon
coeur. Seigneur , lui dit la
Juive , voulez- vousbien me
confier ces diamans pour
trois jours ? Mon mari va
vous donner pour votre ſů.
GALANT . 53
;
reté une reconnoiſſance de
leur poids & de leur qualité
: aprés que je les aurai
montrez aux Dames du
Serail à qui ils peuvent
convenir , nous les eſtimerons
, & fur le champ nous
vous en donnerons la valeur.
Alexandro , qui ſentit
que cette Juive lui pouvoit
être fort utile, accepta tout
ce qu'elle lui propoſa. Cependant
le Juif lui- même ,
preſque auffi charmé de ſa
douceur&de ſa bonne mine
que ſa femme l'étoit déja
, l'invita à dîner ; à quoy
E iij
54 MERCURE
il conſentit auec plaifir.
L'extreme confiance de
ces gens l'étonna , ou plûtôt
l'ébloüit à un tel point ,
qu'il ne deſeſpera pas de
pouvoir , à force d'induftrie
, arracher peut être un
jour du Serail ſa maîtreſſe ,
dont les charmes pouvoient
n'avoir pas encore eu le
malheur de s'y faire admirer.
Enfin il ſe conduifit
avec tant de ſageſſe & de
diſcretion , que le Juif &
ſa femme le prierent de les
voir le plus ſouvent qu'il
pourroit. Sur ces entrefai
GALANT
55
tes , Zacharie ( c'étoit le
nom de ce Juif) reçut de ſon
facteur de Cephalonie des
lettres , dans lesquelles il
lui mandoit qu'un navire
richement chargé , & dont
il étoit le principal armateur
, venoit d'arriver heureuſement
d'Egypte, & que
ſa prefence étoit neceſſaire
pour faire l'évaluation des
interêts , des Marchands avec
qui il étoit affocié ; qu'il
n'avoit pas de temps à perdre
, & qu'il lui convenoit ,
au reçû de ſes lettres , de
s'embarquer dans le pre
E iiij
56 MERCURE
mier bâtiment qui prendroit
la route de Cephalonie.
Zacharie , qui étoit depuis
long - temps dans l'ufage
de faire de parcilles
courſes , ſe diſpoſe ſur le
champ à partir. Il envoye
au port , où au lieu d'un bâtiment
, on en trouve vingt
prêts à mettre à la voile
pour les Ifles de l'Archipel ;
& la nuit même il s'embarque
avec deux eſclaves, qui
étoient les ſeuls hommes
qui le ſervoient dans ſa
maiſon.
GALANT. 57
Le lendemain Alexanà
dro , qui ne ſçavoit encore
rien de ce voyage , va chez
le Juif, où , à la place des
eſclaves qu'il y avoit vûs la
veille , il voit une grande
fille qui lui ouvre la porte ,
& qui le conduit dans l'appartement
de Joia , ( c'eſt
ainſi que s'appelloit l'épouſe
de Zacharie. ) Cette
femme , qui avoit environ
trente ans , avoit été parfaitement
belle , & l'étoit
bien encore affez pour tenter
tout autre hommequ'un
jeune Chrétien éperdû58
MERCUR E
ment amoureux d'une fille
de ſa Religion. L'étalage
où elle étoit lors qu'Alexandro
entra dans ſa chambre,
ne ſentoit point du tout la
Juive . Elle étoit aſſiſe ſur un
riche tapis de Perſe , les
jambes croiſées à la mode
des Orientaux ; elle avoit
le côté droit appuyé negligemment
ſur des carreaux
de velours cramoifi , fon
caffé devant elle , & tenoit
à ſa main le petit coffre où
étoient les diamans d'Alexandro.
Seigneur , lui ditelle
, un moment aprésque
GALANT. 59
la fille qui l'avoit introduit
ſe fut retirée , afſeyez- vous
fur cette eſtrade , & m'écoutez.
Je ſçai preſque de quoy
l'amour est capable dans
tous les coeurs : je vous dirai
même plus, je ſçai de quelle
maniere à peu prés toutes
les differentes nations de
l'Europe traitent l'amour.
Eſtant il y a dix ans à
Amſterdam , qui eſt le lieu
de ma naiſſance , j'y fus aimée
d'un Italien , d'un Alleman
, d'un Danois & d'un
François , tous Chrétiens ;
60 MERCURE
& par un excés de malheurs
, dont le détail eſt
inutile ici , j'y épouſai enfin
le Juif que vous avez vû.
Quoy qu'il en uſe fort bien
avec moy , je me ſuis repentie
, & me repentirai
de ce mariage tous les jours
de ma vie . L'avarice de mes
parens a formé les liens qui
m'accablent. Je ſuis Chrétienne
dans le fond du
coeur , & affez riche maintenant
des largeſſes des Dames
du Serail,pour pouvoir
vivre deſormais partout ailleursqu'ici
commodément,
GALANT . 61
&même avec éclat , s'il eſt
vrai que le faſte & le luxe
puiſſent contribuer à nous
rendre heureux. Enfin je
vous aime , & je vous croy,
fi non affez tendre , du
moins affez genereux pour
faire un bon uſage du ſecret
que je vais vous confier.
Il faut que vous ſoyez
mon liberateur , que vous
m'arrachiez de Conftantinople
, & que vous me faffiez
inceſſamment paſſer en
Italie avec vous. Vous nous
avez pluſieurs fois parlé de
vôtre ami Don Fernand , &
62 MERCURE
vous nous avez dit tant de
bien de lui , que je le croy
fort propre à nous ſeconder
comme il faut dans l'entrepriſe
que je medite. La fortune
m'a heureuſement défait
de Zacharie, que ſes affaires
retiendront au moins
deux moins dans l'Archipel
; je ſuis maîtreſſe de ſes
richeſſes & des miennes ; je
vous en donnerai plus qu'il
ne vous en faudra pour
acheter un navire équipé
des meilleurs matelots que
vous pourrez trouver : en
un mot vous prendrez ce
GALANT . 63
foin& toutes vos meſures
avec votre ami , pendant
queje me diſpoſerai de mon
côté à vous ſuivre lors qu'il
en ſera temps. Je voustromperois
, lui répondit Alexandro
, ſi j'acceptois avidement
l'offre que vous me
faites , & fi je ne payois pas
au moins d'un retour de
confiance,la confiance avec
t laquelle vous m'avez declaré
vos intentions. Je vais
vous dire un ſecret qui va
vous épouvanter , je vais
vous demander une grace
dont vous allez fremir , &
64 MERCURE
qu'il faut que j'obtienne de
vous , ou que je meure.
Zacharie vôtre époux
acheta il y a environ 3. mois
d'un Marchand de l'iſle S.
Pierre , voiſine de la Sardaigne
, une jeune fille du
Royaume de Naples , que
des Corfaires avoient enle.
vée quelque temps auparavant
, & que la fortune",
aprés bien des perils , avoit
enfin arrachée des mains
du Capitaine qui l'avoit
priſe , lors qu'en ſe ſauvant,
le bâtiment dans lequel elle .
éroit , fut contraint par le
mauGALANT.
mauvais temps de relâcherà
l'Iſle ſaint Pierre , où un
perfide Marchand l'invita
àaller ſe remettre dans ſa
maiſon des fatigues de la
mer : mais dés qu'elle y
fut entrée , il la conduifit
dans une chambre , où il
l'enferma , & la garda jufqu'au
jour qu'il la vendit à
vôtre époux. Cette fille eft
ma foeur, & cette ſoeur m'eſt
plus chere que tout ce que
j'ai de plus cher au monde.
Elle eſt à preſent malheureuſe
dans le Serail du Sulran
, où vous avez la liberté
Dec. 1714. F
66 MERCURE
d'entrer lors qu'on vous y
mande , & l'on vous ymande
tous les jours. Parlez lui
de moy , donnez - lui une
lettrede ma part, & ne vous
rebutez pas d'entendre toutes
les propoſitions que je
vous ferai pour me faciliter
les moyens de la voir ,
& de l'arracher de ce ſéjour
impenetrable. Grand
Dieu , lui dit Joia , que me
propoſez-vous ? Vous imaginez
- vous à quoy m'expoſeroit
une pareille tentative
? & ignorez- vous que
ſi l'on avoit jamais le moinGALANT.
67
dre ſoupçon que je pûffe
entrer dansune intelligence
ſi criminelle , qu'au même
inſtant je ſerois miſe en
pieces par les muets & les
noirs du Serail ? Pardon.
nez , genereuſe Joia , lui
dit Alexandro , pardonnez
l'extravagance de ces projets
à un malheureux , qui
n'a plus d'autre reſſource
que celle de mourir. Cependant
ma reconnoiſſance
n'auroit point de bornes ſi
vous me ſerviez , & mon
deſeſpoir va n'en plus avoir
fi vous ne me ſervez pas.
Fij
68 MERCURE
Au lieu de ſauver vôtre
*foeur , lui répondit Joia , ſi
je m'embarque dans un
deſſein ſi temeraire ma
complaiſance pour vous va
peut être la faire perir , &
nous perdre avec elle. Non,
Joia,lui dit il , je ne vous en
preſſe plus , ne vous expoſez
pas à de fi terribles dangers
: mais ſouffrez que je
vous quitte , & laiſſez moy
aller m'entretenir ailleurs
dans l'excés de mon affliction
, de l'horreur de mon
infortune. Attendez , malheureux
, attendez , lui ditGALANT.
69
elle , je ne ſçaurois me reſoudre
à vous abandonner
dans l'état où vous êtes , je
riſquerai quelque choſe
pour vous , je verrai vôtre
foeur, je lui parlerai de vous,
je lui donnerai même le
billet que vous lui voulez
écrire : mais aprés cela ne
me demandez rien davantage.
Alexandro ſe jetta
auffitôt à ſes genoux , les
embraſſa,& arroſa ſes mains
de ſes larmes. Mais eft- on ,
reprit- elle en le regardant
tendrement , fi tendre &
ſi entreprenant pour une
70
MERCURE
foeur ? Oui , Joia , lui dit- il ,
je ferois encore plus pour
elle ſi je le pouvois , & il
ne tiendra qu'à vous , aprés
avoir tenté tout pour moy,
d'eſſayer juſqu'où peut aller
ma reconnoiſſance , &
de voir en même temps
juſqu'où va mon amour
pour vous , & ma tendreſſe
pour elle. A l'inſtant Joia ,
qui ne comprenoit pas le
ſens équivoque de ces paroles
, le mena dans le cabinet
de ſon mari , où il écri
vit ces mots à la belle &
malheureuſe Favella.
GALANT.
71
La tendre genereuse
Joia , ma chere foeur , ſenſible
aux maux dont lefort maccable
, m'a promis enfin de vous
rendre ce billet , malgré cette
foule épouvantable d'horribles
efpions qui vous environnent.
Reconnoiffez à ces traits de ma
main tout le coeur d'un frere
deſeſperéde l'état où vous êtes,
répondez -y si vous pou
vez.
Je n'aurois pas tenté de
vous écrire, fi en arrivant à
Conſtantinople avec Don Fernand
, de qui j'ai appris ce
dernier trait de vos malheurs,
72 MERCURE
je n'avois pas fenti quelques
rayons d'efperance dans lee fond
de mon coeur ; &fi la fidelle
Foia veut mefeconder,je mourrai
bientôt , ou vous reversez
encore vôtrefrere Alexandro.
Le lendemain , aprés la
ſeconde priere , un baltagi
fut ordonner à Joia , de la
part des Sultanes , de ſe
rendre à l'inſtant au Serail ,
où elle fut auffitôt avec les
diamans & la lettre d'Alexandro.
Dés qu'elle fut au milieu
de ces belles & malheu ..
reuſes
GALANT. 73
:
reuſes eſclaves que leur
beauté condamne à une
éternelle captivité,elle ſongea
à les amuſer de la vûë
de ſes pierreries , pendant
qu'elle s'occupoit à détacher
de la foule la triſte
Favella , qui comprit enfin
dans ſes yeux qu'elle avoit
quelque choſe à lui dire .
Ne me montrez - vous
rien à mon tour , lui ditelle
, & n'avez - vous point
debijoux pour moy comme
vous en avez pour ces belles
Odaliques ? J'en ai un
que je vous deſtine , lui ré-
Dec. 1714. G
74
MERCURE'
pondit la Juive ; & en s'approchant
de ſon oreille : II
y va, continua - t - elle , de
vôtre vie , de celle de vôtre
frere &de la mienne , à le
recevoir d'un air ſi tranquile
, que vôtre ſurpriſe
ne trahiſſe pas mon fecret.
Je ſuis , lui dit Favella , en
s'éloignant avec elle desautres
Dames , tellement accoûtumée
aux plus cruels
malheurs , que je croy que
le plus grand& le plus inopiné
changement dans ma
fortune cauſeroit peu de
ſurpriſe à mes ſens. Rece
)
75
GALANT.
vez donc , lui dit Joia , ſans
émotion ce billet de vôtre
frere , lifez-le en ſecret , &
fur tout que perſonne ici ne
puiſſe jamais ſoupçonner
que vous en ayez reçû.
Un moment aprés , Favella
fortit de la ſalle où
étoient toutes ces femmes ;
elle paſſa dans une chambre,
où elle lut fon billet
ſans témoins ; & pour y
faire réponſe , elle ſe ſervit
d'un crayon qu'Alexandro
y avoit enfermé , & dont
elle écrivit ces mots fur le
dos du même billet.
11
Gij
76
MERCURE
Entreprenez tout pour moy,
mon cher frere ; cependantménagez
votre vie , aimez-moy
toûjours , & ne me confultez
fur rien.
Elle rentra auſſitôt dans
le même endroit où elle
avoit laiſſe Joia , à qui elle
rendit ſecretement le billet
qu'elle venoit de recevoir
d'elle. Un moment aprés
Joia fortit du Serail , & retourna
dans ſa maiſon , où
l'impatient Alexandro ne
manqua pas de ſe rendre
dés que la nuit fut venue.
GALANT. 77
Il lui fut preſenté par la même
fille qui l'avoit introduit
la veille ; & dés qu'il ſe vit
feul avec elle : Qu'avezvous
fait pour moy , lui ditil
? avez-vous vû cette foeur
infortunée qui m'eſt ſi chere
, lui avez- vous parlé ,
lui avez vous enfin donné
ma lettre ? Oui , lui répondit-
elle avec tendreſſe , je
l'ai vûë , je lui ai parlé , elle
a reçû vôtre billet , en voi .
ci la réponſe. Alexandro
la lut avec mille tranſports,
& aprés avoir admiré en
lui-même la prefence d'ef
Giij
78 MERCURE
prit de ſa fidelle &malheureuſe
maîtreſſe ; me laiſſerez-
vous en ſi beau chemin
, genereuſe Joia , lui
dit- il?n'entreprendrez- vous
rien davantage pour moy ?
Exigez de ma reconnoifſance
tout ce que j'exige
de vôtre amour , rendons
nos interêts égaux , & vous
me ſervirez juſqu'à la fin.
Que voulez -vous , cruel ,
encore une fois , que voulez-
vous , lui dit- elle ? Demain
à la même heure qu'il
eſt à preſent vous le ſcaurez
, lui répondit Alexan
GALANT.
79
dro ,& je ſuis fûr qu'en me
voyant vous approuverez
les moyens dont je pretens
me ſervir pour vous per
fuader.
Le reſte de leur converſation
roula juſqu'au moment
qu'il fallut ſe ſeparer,
ſur les projets de leur fui.
te,& fur les fermens qu'ils
ſe firent de s'aimer toûjours.
Dés qu'Alexandro fut
retourné chez lui , il conta
à Don Fernand tout ce qui
venoit de lui arriver. Il lui
demanda enſuite ſi l'habit
G iiij
to MERCURE
de femme Juive qu'il l'avoit
prié d'acheter étoit
fait. Il eſt achevé , lui répondit
Fernand , & vous
pouvez même l'eſſayer :
mais ſi vous m'en croyez ,
vous renoncerez à ce defſein
, & vous ne preſſerez
pas davantage Joia de s'expoſer
avec vous au plus afffrreeuuxxppeerriill
dduumonde. Cher
ami , lui dit- il , en eſſayant
ce fatal habit , j'en enviſage
toute l'horreur : mais
mon deſeſpoirn'écoute plus
les conſeils de la raiſon : il
faut en un mot que je pe
GALANT. 1
81
riffe , ou que je voye le
malheureux objet de mon
amour. Vous ne ſortirez
pas , reprit Fernand , du Serail
du Grand Seigneur ,
comme vous avez fait de
celui deMustapha;& fi vous
aviez vû un ſpectacle horriblement
comique qu'on
repreſenta il y a quelque
tems dás une des plus grandes
villes du monde , &qui
a pour titre , les Captifs ,
mal imité des Captifs de
Plaute , quelque audacieux
que vous ſoyez , vous fremiriez
au recit des ſuppli82
MERCURE
ces dont on punit ici les
raviffeurs. Fernand en faiſoit
l'étalage à ſon ami ,
pour l'obliger à changer
de reſolution ; ſon courage
même ſurpris de cet affreux
détail , commençoit
às'en ébranler, lorſque tout
àcoup on entendit des cris
&des hurlemens épouvantables.
Toute la ville de
Conſtantinople parut au
milieu de la nuit remplie
d'habitans de tout ſexe &
de tout âge, que la crainte
de la mort & la perte de
leurs biens obligeoient à
GALANT. 83
chercher partout un ſecours
que perſonnenepouvoit
leur donner.
,
Le feu avoit pris malheureuſement
, il y avoit
prés de deux heures , au
Serail d'un Bacha , & de
tous les côtez le vent en
avoit répandu les flames
avec tant d'impetuofité
que plus de mille maiſons
en étoient déja brûlées. Le
defordre enfin commençoit
à devenir ſi general ,
qu'Alexandro pria fon ami
de l'accompagner en habit
d'Armenien , pendant qu'il
1
34 MERCURE
étoit déguisé en Juive , jufqu'à
la maiſon de Joia , qui
n'étoit pas loin de la ſienne...
Fernand y confentit , & fe
rendit avec lui chez la
Juive , qu'ils trouverent
plus inquiete du ſort de fon
amant , que du malheur de
la ville. Enfin elle l'avoit
déja demandé à toutes ſes
femmes , & parlé à lui même
ſans le reconnoître, lors
qu'aprés lui avoir obligeam
ment reproché queles traits
de ſon viſage s'effaçoient
aifément de ſon coeur , il
lui dit que le feu étoit au
GALANT.
85
Serail du Sultan ; qu'il la
conjuroit de profiter du defordre
pour s'y rendre avec
elle ; qu'il ne faloit pas douter
que toutes les portes
n'en fuſſent ouvertes dans
un ſi grand peril ; que d'ailleurs
elles ne ſeroient peutêtre
pas fermées pour elle ;
&qu'en un mot ils y pourroient
entrer enſemble.
Joia , qui étoit , comme on
peut ailément le voir , prefque
auſſi entreprenante que
lui , le trouva ſi beau ſous
cet habillement de femme ,
& ſi bien déguisé , qu'elle
86 MERCURE
n'eut pas la force de lui rien
rufuſer. Elle ſortit enfinde
ſa maiſon , où elle laiſſa
Don Fernand. Elle prit Alexandro
par la main , & fans
faire aucune mauvaiſe rencontre
elle arriva avec lui
au Serail du Grand Seigneur
, dont ils trouverent
en effet preſque toutes les
portes ouvertes , parce que
le defordre y étoit encore
plus grand que dans aucun
quartier de la ville.
Ils y entrerent à travers
une foule incroyable d'eu-`
nuques, de noirs, de muets,
GALANT.
87
& de femmes effrayées ,
qu'ils trouverent diſperſez
de tous les côtez , & pêlemêle
avec des Prêtres de la
Loy , des Cadis & des Janiſſaires
, qui cherchoient
le Sultan pour le ſauver , &
l'étendart de Mahomet
pour le dérober à la fureur
des flâmes.
د
Au milieu de ce tumulte
inconcevable ils découvri
rent enfin l'indifferente Favella,
qui regardoit d'un oeil
inſenſible tomber les vaſtes
édifices & les tours de cel
Palais embraſé.
88 MERCURE
Que je fuis heureux de
vous retrouver , ma chere
foeur , lui dit Alexandro ,
en la prenant par la main !
Sauvez - vous avec nous ,
hâtez - vous. Infolente , lui
dit à l'inſtant un noir qu'il
n'avoit pas apperçû , quel
interêt prends - tu à cette
Odalique ? Sçais - tu qu'elle
eſt confiée à mes ſoins , &
qu'elle eft chere au Grand
Seigneur ? Tiens , miferable
, lui dit Alexandro , en
lui plongeantdans la gorge
un poignard qu'il avoit cache
ſous ſa robe ; tiens,garde
GALANT. 89
de maintenant , ſi tu peux ,
cette fille ſi chere aux plaifirs
de ton maître.
Deux autres noirs armez
accoururent par hazard au
lieu où ſe paſſoit cette fanglante
ſcene , & s'attacherent
au malheureux Alexandro
, pendant que d'un
côté on emmena Favella ,
&que de l'autre la Juive
s'éclypſa. Neanmoins fon
courage ne l'abandonna
point dans cette extremité ,
où ils ſe trouverent heureuſement
pour lui ſi voiſins
des flames , qu'ils le quit
Dec. 1714. H
-
१० MERCURE
terent pour ſonger plus
promptement à leur falut ,
& lui faciliterent par leur
fuite le moyen de ſortir du
Serail comme il y étoit entré.
Il retourna chez la Juive,
qu'il trouva fondant en
larmesdans les bras deDon
Fernand. Vous pleurez ſans
doute , leur dit- il , la perte
d'un miferable , trop malheureux
pour pouvoir trouver
la mort ? J'ai manqué
d'arracher du Serail l'infortunée
Favella 1.Je ne la reverrai
de ma vie ! Eſt- il un
fort plus funeſte que le
GALANT.
91
mien ? Vous avez tant de
ſujets de douleur , lui dit
Joia , que je ne vous propoſe
point de fonger à vous en
conſoler , mais ſeulement
de vous hâter de fuir pour
jamais de ces lieux , où il ne
vous reſte plus aucun efpoir.
Hé bien , dit- il , fortons-
en donc , je trouverai
peut- être dans les abîmes
de la mer la fin de mes
malheurs.
Fernand ſe chargea alors
du ſoin d'acheter un navire
Venitien qui étoit au
port , & que la diligence
Hij
92
MERCURE
mit en moins de huit jours
prêt à mettre à la voile.
Il s'embarqua enfin , avec
Joia & ſon ami , dans le
deſſein de profiter du premier
beau temps pour partir.
Ils commençoient à louvoyer
, pour fortir à la faveur
d'un petit vent de terre,
du canal de la mer noire,
lorſque quelques matelots
apperçurent à la pointe du
jour , autour du vaiſſeau
une eſpece de ſac de cuir ,
que l'eau portoit doucement
à la traîne du navire.
,
GALANT. 93
Ils deſcendirent auſſitôt
dans la chaloupe , qu'ils
n'avoient pas encore miſe
à bord , & ils ramerent vers
le ſac , qu'ils pêcherent ,
& qu'ils ouvrirent ſur le
champ. Mais rien ne fut
égal à leur étonnement ,
lors qu'au lieu de ce qu'ils
avoient eſperé d'y trouver ,
ils en tirerent une femme
mourante. Ils la porterent
auſſitôt dans le vaiſſeau
où,je laiſſe à penſer comme
elle fut reçûë.
،
Don Fernand , à qui on
la preſenta , & qui la re
94
MERCURE
connut d'abord pour la
belle Favella qu'il avoit vûë
en Alger , & fortir enſuite
de l'Ifle ſaint Pierre pour
s'embarquer dans le navire
du Juif qui l'avoit menée
Conſtantinople , lui fit
donner tous les ſecours
dont elle put avoir beſoin ;
& à l'inſtant il paſſa dans
la chambre de l'inconſolable
Alexandro , à qui il fit
ſentir autant qu'il put cet
excésdeſon bonheur. Alexandro
courut en même
temps vers le litde Fernand,
fur lequel repoſoit alors ce
GALANT.
95
cher objet de toure ſa tendreſſe
, & que la genereuſe
Joia s'empreſſoit à ſervir de
tout fon pouvoir.
L'hiſtorien le plus habile
exprimeroit mal des ſituations
ſi touchantes , & l'art
le plus delicat n'a que de
foibles pinceaux pour étaler
tous les mouvemens d'un
tableau auſſi rempli que celui-
ci de felicité , d'amour ,
d'eſperance&de joye.Ainfi
je prie le lecteur deme difpenfer
moy-même du froid
détail de mes expreſſions ,
pour le mener plutôt au
-
96 MERCURE
reſte des évenemens de
cette hiſtoire .
La fortune commence à
د
les ſe declarer pour eux
vents leur deviennent favorables
, & pendant qu'ils
naviguent à pleines voiles ,
Favella leur raconte la caumalheur
, ſe de ce dernier malheur
dont l'évenement heureux
la flate d'un bonheur in
fini .
1. Il vous ſouvient , dit-elle
à Alexandro des fatales
paroles que vous me dites
la premiere nuit de cette
incendie , qui a duré trois
jours
GALANT.
97
jours entiers , & pendant
leſquels onze mille maitons
ont été brûlées à Conſtantinople.
J'étois alors environnée
d'eſclaves que vous
ne voyiez point , & qui ne
me quittoient pas , parce
que cette même nuit on
m'avoit deſtinée à l'honneur
de partager la couche
du Grand Seigneur. Deux
eſclavesde cette troupe infâme
avoient entendu vos
paroles , & avoient vû le
noir égorgé à vos pieds.
Dans le même temps le
reſte de ces miferables
Dec. 1714. I
)
98 MERCURE
m'entraîna , & me mena
devant le Kiflar Aga , qui
eſt le chef des cunuques ,
à qui ils dirent tous d'une
voix , qu'un jeune homme
habillé en femme étoit entré
dans le Serail , dans le
defſſein de m'en arracher;
qu'il avoit tué un de leurs
camarades , parce qu'il a
voi compris , comme deux
autres qu'ils lui montrerent,
le fens desparoles que vous
m'aviez dites. Le KiflarAga
me fit auffitôt enfermer
dans une chambre noire ,
où toutes les femmes &
JE
DRL
LYON
BIBLIA
*
TREQUE
티
DE
L
GALANT.
LYON
99
*
tous les eſclaves du Serail
me traitoient chaque jour
de chienne , d'infidelle , &
m'acabloient d'injures.Une
ſeule Italienne , dont je déplore
le malheur , venoit de
temps en temps me confoler
, & c'eſt par elle que j'ai
ſçû que vous vous étiez lauvé,&
le nombre des mai-
VILLE
ſonsqui ont étébrûlées pendantcet
embraſement. Cette
nuit , deux heures avant
jour , on m'a tirée de ma
priſon , on m'a fait fortir
du Serail par une porte qui
donne ſur la mer , on m'a
le
I ij
100 MERCURE
miſe dans un petit efquif,
avec quatre hommes , qui
ont ramé environ pendant
une heure fur le canal de
la mer noire , & qui aprés
m'avoir bien enfermée
dans le ſac où vos matelots
m'ont trouvée , m'ont enfin
abandonnée à la merci des
Nous avons eſſuyé tant
de malheurs , belle Favella,
lui dit Alexandro , que la
fortune va peut- être ſe laffer
de nous perfecuter. Qu'-
ellenous ramene ſeulement
àbon port dans nôtre paGALANT.
101
trie , & fi vous m'aimez
toûjours , vôtre main ſuffira
alors pour effacer juſqu'au
ſouvenir des maux qu'elle
nous a faits,
Cependant le vent favo
rable rend l'art des pilotes
inutile ,&en moins de huit
jours ils arrivent à Naples ,
où ils deſcendent dans la
maiſon de Don Fernand ,
qui reconnoît tant de vertus
dans la tendre Joia,
qu'il la fait conſentir à l'é
pouſer , à la place d'Alexandro
, qu'un amour parfait
attache depuis long- temps
l
I iij
IOL MERCURE
aux charmes de Favella.
Pendant que tout ſe difpoſe
pour la ceremonie de
ces deux hymens , la veuve
de Muſtapha , à qui la renommée
a appris l'arrivée
deces amans à Naples,leurs
noms & leurs avantures , ſe
fait porter en chaiſe chez
Don Fernand , à qui elle
fait , aufli bien qu'à Alexandro
, à Favella , & à Joia
même qu'elle ne connoît
pas encore , toutes les careſſes
dont elle peut s'avifer
; & aprés s'être confufé.
ment queſtionnez les uns
GALANT..
103
& les autres ſur tout ce qui
leur étoit arrivé depuis leur
ſeparation dans l'Iſle ſaint
Pierre , Sbayna leur tint le
diſcours que voici.
Le Marchand qui nous
avoit fait fur le port l'accüeil
obligeant , dont je
croy que nous nous fouviendrons
le reſte de nôtre
vie , me dit un jour , aprés
nous avoir enfermez dans
des chambres differentes ,
qu'il vouloit me diftinguer
du reſte des malheureux
qui étoient dans ſa maiſon ;
qu'il metrouvoit aſſez belle
I iiij
104 MERCURE
pour m'aimer , & Favella
trop belle pour ne pas meriter
d'être preſentée au
Grand Seigneur ; que dés
qu'il l'auroit fait partirpour
Conſtantinople , il relâcheroit
Alexandro , aprés lui
avoir ôté ce qu'il avoit des
pierreries de Muſtapha,que
je lui avois données. J'eus
beau le traiter de perfide ,
de traître & de ſcelerat , il
ſe moqua de mes injures ,
& ne ceſſa de m'en faire ,
juſqu'à ce qu'environ un
mois aprés qu'il eut renvoyé
Alexandro , un jeune
GALANT .
105
Italien , qu'il avoit quelque
temps auparavant traité à
peu prés comme nous , vint
avec un petit navire , fur
lequel il avoit foixante
hommes armez , faire une
deſcente dans l'Iſſe , ſuivi
de preſque tout fon monde.
Il entra auſſitôt dans la
maiſon de nôtre execrable
Marchand , qu'il maſſacra
avec une demi - douzaine
de ſatellites qui étoient les
• complices de tous les crimes.
Il pilla ſes pierreries ,
ſon or & fon argent, il briſa
mes fers , il mit en liberté
106 MERCURE
une vingtaine de malheureux
& de malheureuſes
qui gemiſſoient dans la mai
fon de ce fcelerat. Enfin
il nous fit prendre le chemin
de ſon navire , où nous
nous embarquâmes tous
avec lui ; & aprés avoir ainſi
pleinement ſatisfait ſa vangeance
, il nous amena ici ,
où , grace à mon étoile , je
ſuis à la veille d'épouſer
mon ſecond liberateur.Que
cet aveu ne vous étonne
pas , Seigneur Alexandro ;
l'amour avoit reglé l'ordre
de nos deſtins avant que
GALANT. 107
nous nous viſſions . Le votre
devoit vous unir pour
toûjours à celui de vôtre
chere Favella. Joia devoit
renoncer au Judaïsme en
faveur du genereux Don
Fernand : &je devois enfin ,
aprés bien des malheurs
devenir l'épouſe de celui
qui m'a le dernier donné
un nom fi doux .
Ils convinrent alors entr'eux
de celebrer en un
même jour la ceremonie de
ces trois mariages , qui furent
accomplis , peu de
temps aprés , à la vûë de
108 MERCURE
toute la ville de Naples ,
où , comblez de tous biens,
ils vivent maintenant dans
une union parfaite.
paſſe , Meſſieurs , une deſcription
nouvelle du Serrail
du Grand Seigneur. Un
Ambaſſadeur de France à
la Porte , qui ſçait de ces
lieux, où ila demeuré longGALANT.
IS
temps , tout ce qu'on en
peutapprendre , l'a trouvée
fi exacte & fi bien circonſtanciée
, qu'il m'a avoüé
qu'il étoit étonné qu'on eût
pû arracher des choſes ſi
rares du fond de cet impenetrable
Palais : mais il le
fut encore davantage au
recit de l'hiſtoire nouvelle
que je vais vous raconter.
*******美美
HISTOIRE.
ANna Favella & Julio
1
16 MERCURE
Alexandro , des meilleures
familles de Tarente , ville
capitale de la Principauté
d'Otrantedans le Royaume
de Naples , furent enlevez
par un Corſaire d'Alger ,
deux jours avant celui que
leurs parens avoient choiſi
pour les unir ſous les loix
de l'hymen . Favella étoit la
plus belle fille de ceRoyaume
, & la beauté d'Alexandro
n'avoit de comparable
à elle-même que l'éclat des
charmes de ſa maîtreſſe.
* Ces malheureux amans a
voient environ trente ans
GALANT. 17
à eux deux , lorſque ſix
Turcs determinez , dont le
navire étoit caché derriere
leCap ſainte Marie, mirent
pied à terre , ſe jetterent
dans un bois fort épais qui
étoit à cent pas du rivage ,
s'y enfoncerent temerairement
, & trouverent enfin
preſque à la porte du Palais
de Favella , cette miferable
fille aſſiſe ſur le bord d'un
ruiffeau,&fe felicitant avec
ſon amant de l'eſperance
de leur hymen prochain.
Une vieille matrone étoit
prés d'eux, lorſque ces traî-
Dec. 1714. B
18 MERCURE
tres les ſurprirent , les ſaifirent
, les lierent , & les
entraînerent dans leur chaloupe
, aprés avoir étranglé
la vieille , dont les cris pouvoient
attirer du monde à
leur fecours.
Jamais Corſaire avide de
butin ne ſe flata mieux de
l'eſpoir d'une fortune éclatante
,que le cruel Muſtapha
, à la vue des deux efclavesqueſesgensvenoient
d'amener à fon bord. Il fit
auffitôt appareiller,mit toutes
ſes voiles dehors , &cingla
vers l'Afrique. Un faGALANT.
19
:
:
vorable ventde Nordnordeſt
le rendit en deux jours
à Alger , où d'abord il mit
Favella entre les mains de
ſa femme , & Alexandro
entre les eſclaves dont il
eſperoit de groſſes rançons.
La beauté ſoûmet à fon
empire les plus fiers courages
,& le coeur le plusbarbare
n'eſt pas à l'épreuve
des traits de deux beaux
yeux. Mustapha ſoûpire
pour ſa nouvelle eſclave ,
pendant que ſon épouſe
brûle déja pour le jeune
Napolitain , qu'elle a mal
Bij
20 MERCURE
heureuſement vû à travers
une jalouſie de ſon Serrail,
Les larmes de Favella ,
la tendreſſe parfaite qu'elle
conſerve à ſon amant , &
l'horreur qu'elle a pour ſon
tyran, n'empêcheroient pas
qu'elle ne fût bientôt la victime
d'une paſſion qui la
deſeſpere,ſi l'amour n'alloit
pas employer juſqu'aux
voyes les plus cruelles pour
la dérober aux coups qui
la menacent. Mustapha ne
la quitte plus, le barbare ne
peut vivre unmoment ſans
la voir.
GALANT. 21
(.
Sbayna ſa femme brûle
d'une égale ardeur pour
Alexandro , qu'elle a déja
trouvé le fecret d'inſtruire
des deſſeins qu'elle a ſur lui .
Alexandro , qui de de fon
côté a reſolu de tout riſquer
pour briſer les fers de ſa
maîtreſſe , les fiens & ceux
de ſes camarades , avec qui
il a tramé ſecretement une
conſpiration, dont le ſuccés
doit les affranchir des horreurs
de leur fervitude ,
promet à Sbayna de conſentir
à tout ce qu'il lui
plaira , pourveu qu'elle l'in
22 MERCURE
*
troduiſe de nuit dans ſa
chambre. Cette femme n'écoute
plus que ſa paffion
pour lui donner , & lui tenir
le lendemain, à latroiſieme
heure de la nuit , la parole
qu'il a la veille exigée d'elle.
Alexandro ſe rend à ſon
appartement , & lui dit ,
aprés les premieres civilitez
: Je ne peux enfin vous
aimer , ni vous donner des
marques de mon amour ,
belle Sbayna , à moins que
vous ne m'épouſiez : mais
vous ne pouvez m'épouſer
tant que vous ferez la fem
GALANT.
23
me d'un Turc. Ah cruel !
lui répondit- elle , quel reproche
me faites vous ?At
- il tenu à moy de ne pas
devenir la femme de Muſ
tapha , & fuis je la maîtreſſe
de ne la plus être ? Ravie à
ma famille malheureuſe
dés mon enfance, arrachée
depuis douze ans des côtes
de la Pouille , où je reçus
le jour , aprés avoir été efclave
dans ce Serrail jufqu'au
moment où le barbare
maître de ces lieux me
menaça de me donner la
mort ſi je lui refuſois ma
24
MERCURE
efmain,
croyez- vous que mon
coeur ait jamais confenti au
ſacrifice de ma timidité ?
Non, charmanteSbayna,lui
dit Alexandro, non je ne le
croy pas : mais puiſque vous
me preferez aux autres
claves qui font ici ; puiſque
vous vous ſentez aſſez de
courage pour m'entretenir
hardimēt dans vôtre cham
bre , ſoyez genereuſe jufqu'au
bout , ne perdez pas
un moment de temps , &
facrifiez tout à l'heure ce
barbare époux à l'amour
que vous avez pour moy.
Je
GALANT!
25
Je ſçai que votre main
trembleroit à executer une
ſi grande action , qu'elle
n'auroit pas affez de force
pour lui porter des coups
mortels : mais j'exige de
vous ſeulementqu'elle conduife
la mienne. Montrezmoy
la chambre où il eſt
maintenant , & je vais à
l'inſtant m'immoler la victime
que mon amour vous
demande. A quoy , grand
Dieu, lui dit la tremblante
Sbayna , qui ſe vit embarquée
plus loin qu'elle n'as
voit compté de l'être ; à
Dec. 1714. C
16 MERCURE
quoy , malheureux , allons.
nous nous expofer fije
conſens à ce que vous exi
gez demoy ? Mustapha eft
peut-être àpreſent dans le
leinde fa nouvelle eſolave,
ou peut- être redouble til
ſes efforts pour fléchir fo
rigueur. Dans quel abîma
effroyable de maux allons
nous , dis je , nous precipi
ter, ſi je ſuis vos temeraires
deffeins ?& qu'allons nous
devenir , fi je ne les ſuis
pas?Ne craignez rien,reprit
Alexandro aveo impetuofite
; tous les eſclaves de
GALANT.
47
S
e
mon quartier n'attendent
que mon fignal pour nous
ſervir au gré de nos interêts
communs. Un renegat fidele
, s'il en eſt , doit me
tenir à toute heure de nuit ,
pendant trois jours , une
barque prête à partir. La
mer vient battre les murs
dece jardin , & le trajet eft
fort court d'ici juſqu'aux
lieux qui doivent nous fervir
d'aziles. Venez donc ,
lui dit- elle enfin , venez ,
fuivez-moy ; & puis qu'il
faut qu'il meure , ou que
nous periflions, je vais vous
Cij
28 MERCURE
montrer juſqu'à la place où
vôtre main doit porter vos
coups.
Ils traverſent auffitôt
courageuſement , & fans
bruit , pluſieurs petits co
lydors , au bout deſquels ils
entrent dans une chambre,
où , à la faveur de la clarté
de la Lune, ils trouvent un
homme & une femme na
geant dans le fang , & rendant
les derniers ſoupirs.
Le deſeſperé Alexandro &
l'effrayée Sbayna regardent
ces deux victimes d'un oeil
bien different. Le NapoliGALANT.
29
tain plonge un poignard
dans le corps du malheureux
Mustapha,pour mieux
s'aſſurer de ſa mort , & fe
jette ſur le ſein de ſon infortunée
maîtreffe , qu'il
ſent heureuſement reſpirer
encore. Il embraſſe en même
temps les genoux de
Sbayna , & la conjure de
lui donner des remedes , fi
elle en a , pour rendre , s'il
eſt poſſible , la vie à cette
miferable eſclave. Sbayna
✔entre dans un petit cabinet
où ſont les eaux & les baumes
que fon mari avoit
Ciij
30
MERCURE
A
coûtume de porter à la mer.
Elle choifit une liqueur
d'une verru fouveraine , &
en fait avaler quelques
gouttes à la mourante Favella
, qui ouvre enfin les
yeux en foupirant.Que voyje
, lui dit-elle un moment
aprés ? quel Ange vous envoyeàmon
fecours , genereufe
Sbayna ! Mais la mort
ne m'a-t-elle pas vangédes
fureurs de vôtre indigne
époux? Ciel ! ajoûta-t- elle ,
en ſe récriant, quel mortel
s'offre à mes regards ? Eftce
vous , Alexandro , que
GALANT
31
je voy ? eft. ce vous , mon
cher Alexandro ? Oui, belle
&malheureuſe Favella , lui
dit il en fondantenlarmes,
c'eſt moyque vous voyez
le fer à la main , & prêt à
vous arracher de ces lieux.
Mais eſſayez devous lever,
ſi vous pouvez. A quel endroit
êtes vous blefſée vous
voila pleine de lang; eft- ce
du vôtre? eſt.ce de celui de
nôtre ennemi ? Je ne croy
pas,reprit- elle , que mes
habits foient teintsdu mien;
& fi vous ne m'aviez heureuſement
ſecouruë , je
C iiij
32
MERCURE
C
र
penſe que je n'allois mourir
, que parce que mon
courage avoit épuiſé mes
forces en défendant ma
vertu . Aprés avoir longtemps
combattu contre le
traître Muſtapha , reſoluë
de perin avec mon inno-
-cence , j'ai de deux coups
mortels percé ſon lâche
*coeur , & enfin je ſuis tombée
dans ſon ſang , accablée
ſous le poids de ma
vengeance.
Mais quel ſpectacle cruel
pour la jalouſe Sbayna , de
voir ainſi raſſemblez dans
1
GALANT.
33
la chambre de ſon époux
égorge , deux amans dont
la tendre reconnoiſſance
Imet un obſtacle éternel à
ſes deſſeins ! Elle n'a pas
neanmoins d'autre parti à
prendre , que celui de ſe
faifir de l'or &des pierreries
de Muſtapha & des ſiennes,
& de les ſuivre. Ces précautions
priſes , Alexandro
court délivrer les eſclaves
qui devoient ſe ſauver avec
lui , & dans la compagnie
de tous ceux qui lui étoient
redevables de leur falut
4
,
il s'embarque dans le bâti34
MERCURE
ment du renegat dont j'ai
parlé.
L'Italie eſt l'objet de leur
voyage & de leurs voeux ,
ils font des efforts incroya .
bles pour gagner ſeulement
la Sardaigne : mais la mer
& les vents qui leur font
contraires les obligent à
doubler leCap de Sulfence,
&les jettent enfin malgré
eux fur l'Ile de S Pierte.
Les habitans de cette petite
Ifle font pour eux plus
inhumains que les Turcs.
Dés que nos voyageurs
y curent débarqué , plu-
1
GALANT.
35
S
S
ſieurs de ces Infulaires s'af
ſemblerent autour d'eux ,
dans le deſſein de leur dérober
leurs meilleurs effets,
& de les obliger enſuite à
aller chercher ailleurs l'azilé
qu'ils vouloient leur
refufer chez eux : mais un
vieux Marchand , qui avoit
beaucoup de credit dans
cette Ille , feignit de s'oppoſer
à l'execution de ce
deſſein , pour les tromper
d'une maniere bien plus
cruelle. Il n'eut pas plutôt
vû les deux Italiennes &
Alexandro , qu'il ne fongea
36 MERCURE
qu'au moyen de s'emparer
de leurs perfonnes & d
leur tréfor. Il fut au devant
d'eux , il leur offrit obli-;
geamment ſa maiſon , &
fes eſclaves pour les ſervir ,
& leur promit de leur faire
équiper un bâtiment pour
les renvoyer inceſſamment
dans leur patrie. Ces offres
furent accompagnées d'un
air de bonne foy & de
compaffion dont ils furent
la dupe. Le traître avoit
juré leur perte , & voici
comme il executa le projet
de la perfidie.
GALANT.
3:7
Il meua ces malheureux
chez lui , où ils ne furent
pas plûtôt entrez , que qua
tre ſcelerats , qui fervoient
tous les jours à ſes noirs
deſſeins , les mirent chacun
dans des petites chambres
, d'où ils ne purent plus,
ni ſe voir , ni s'entendre.
Aprés les avoir retenus l'efpace
de trois mois dans
cette captivité , il ſe determina
à aller rendre une
viſite au deſeſperé Alexandro
, qui lui dit d'abord
i
toutes les injures que la
t
rage& le deſeſpoir lui mi38
MERCURE
rent à la bouche : mais le
Marchand l'interrompant ,
lui dit qu'il avoit tort de ſe
plaindre ; qu'il ne ſçavoit
pas apparemment l'uſage
du pays où il étoit ; qu'il
n'abordoit jamais d'étran
gers dans cette Ille , qu'on
ne les gardât au moins fix
mois , & qu'on ne ſçût parfaitement
qui ils étoient ;
que d'ailleurs il y étoit arrivé
dans un bâtiment de
Barbarie , commandé par
un renegat ; qu'un de ces
hommes ſans foy avoit cffayé
il y avoit quelques an
GALANT.
39
nées de livrer l'ifle aux
Turcs ; &que depuis qu'on
avoit découvert cette horrible
conſpiration, on avoit
obſervé de faire à tous les
étrangers que leur malheur
yjjeetttrooiitt,uunnttrraaiittementbien
plus rude encore que celui
qu'il avoit reçû de lui ; que
cependant , s'il vouloit lui
donner mille ducats d'or
eneſpeces , ou la valeur de
cette fomme en pierreries ,
non ſeulement il abrege.
roit le terme de ſa capti
vité : mais qu'il alloit à
T'heure même le faire con4°
MERCURE
)
duire dans un navire Napolitain
qui étoit à la rade,
& qui devoit la nuit fuivantemettreà
la voile pour
retourner à Naples ; que
d'ailleurs il ne ſe mît point
en peine des femmes qui
étoient entrées avec lui
dans ſa maiſon , puiſque ,
ſelon toutes les apparences,
il y avoit déja long-temps
qu'elles devoient être arrivées
dans leur patrie , par
laprécautionqu'il avoit euë
de les faire embarquer fecrettement
depuis deux
mois. A tout ce difcours
le
GALANT .
le malheureux Alexandro
ne ſçut que répondre. Il
abandonna à ce traître tout
ce qu'il avoit des pierreries
de Mustapha , & ſe hâta de
ſe faire conduire au vaifſeau,
qui en effet étoit à la
rade.
On commençoit à appareiller
lors qu'il y arriva.
Le vent étoit favorable , on
mit à la voile , & le navire
partit. Pendant la nuit il ſe
trouva à côté d'un homme,
qu'il entendit ſoûpirer de
temps en temps , & qui dit
enfin , aprés bien des ge-
Dec. 1714. D
42 MERCURE
miſſemens :La malheureuſe
eſt pour jamais perduë !
Si un miferable que fes
infortunes reduiſent au def
eſpoir , lui dit Alexandro ,
pouvoit vous aider à vous
confoler , ou meriter vôtre
confiance , je ſuis prêt à
vous donner tous les ſecours
qui dépendront de
moy. Je vous avouë , lui
répondit l'autre , que je ſuis
mortellement affligé,& que
jeplains infiniment le malheur
d'un jeune Italien à
qui je ſuis redevable de la
liberté que j'avois perduë ,
GALANT.
43
fi fon cou-
&de la vie que j'allois perdre
en Alger ,
rage n'avoit pas briſé nos
chaînes. Nous étions , &il
étoir comme nous , chargé
de fers , lorſque la femme
deMustapha nôtrepatron ,
qui l'avoit enlevé avec ſa
maîtreſſe qu'il tenoit enformée
dans ſon Serrail , deivint
amoureuſe de lui. Enfin
il a trouvé le ſecret de
perfuader cette femme épriſede
ſabeauté, ila égorgéMustſtaapphhaa,,
il a fauve fa
maitreffe , il nous a délivrez
des fers où nous ge
Dij
44 MERCURE
miffions , & il ſeroit àpreſent
le plus heureux des
hommes ; au lieu qu'il eſt ,
dans quelqu'endroit qu'il
ſoit, le plus miferable , fi le
mauvais temps ne nous
avoit pas jettez ſur l'ifle S.
Pierre , où nous avons trouvé
des Chrétiens mille fois
plus cruels que les barbares
-d'Afrique. Enfin l'infortuné
Alexandro ( c'eſt ſon nom)
eſt tombé avec ſa maîtreſſe
& la veuve de Muſtapha ,
qu'il avoit emmenée, entre
les mains d'un traître Marchand
de cette Iſle , qui
GALANT . 45-
vendit il y a quelques jours
la belle Favella , qu'Alexandro
adoroit , à un Juif
qui cherchoit par toute
l'Europe des beautez deftinées
aux plaiſirs du Grand
Seigneur , & qui n'a pas
plûtôt eu fait l'emplette de
celle-ci , qu'il a mis à la
voile pour Conftantinople.
Alexandro ne répondit
à ce diſcours que par un
cri effroyable. Le recit le
plus touchant d'un deſefpoir
affreux exprimeroit
mal l'excés de ſa douleur.
Cependant ſon ami dans
46 MERCURE
ce moment le reconnoît
aux tranſports de ſa rage ;
ils'efforce envain dele confoler
, l'eſperance d'une
prompte mort eſt ſeule capable
d'adoucir l'horreur
de ſon deſeſpoir : mais il y
aune eſpece de contradiction
éternelle dans le fort
des malheureux , & le trépas
ſemble même être d'intelligence
avec l'étoile qui
les perfecute , pour leur re
fuſer ſon cruel ſecours , lors
qu'ils n'aſpirent qu'au bonheur
de perdre la vie. Tous
les perils de la mer s'éloiGALANT.
47
gnent du navire qui le porte
, les vents & les flots lui
font favorables ; & aprés
une heureuſe & courte navigation,
la ville de Naples
le reçoit enfin dans ſon
portalog
Alexandro conjure fon
ami de ne pas l'abandonner
dans fon malheur. Fernand
lui promet non ſeulement
de ne le pas quitter : mais
il lui offre cout ſon credit
&tout fon bien pour courir
aprés ſa maîtreſſe , s'il en
eft temps encore. Quelle
flatcuſe propofition pour
48 MERCURE
1
un amant deſeſpere! Il n'enviſage
ni les ſoins , ni les
peines infinies où va l'expoſer
une entrepriſe dont
l'amour lui maſque les dangers
& les obſtacles. Ilembraſſe
ſon ami , il accepte
ſes offres , & le preſſe de
travailler avec tant de diligence
à l'execution de ce
genereux deſſein , qu'à pei
ne entré dans le port , il ne
fonge qu'à en fortir. Un
-vaiſſeaude Smyrne s'y trouve
heureuſement tout prêt
àretourner dans le Levant.
L'occaſion eſt belle ; ils
s'emGALANT.
49
s'embarquent , ils partent ,
& en dix jours ils arrivent à
Smyrne , d'où une tartane
les porte à Conſtantinople.
Alexandro met alors tout
en uſage pour apprendre
des nouvelles du navire où
étoit le Marchand Juif qui
lui a enlevé ſa maîtreſſe ; il
s'en informe enfin avec
tant de foin & d'adreſſe
qu'il trouve ſa maiſon. II
lui rend viſite , il lui dit
qu'il feroit bien aiſe de negocier
avec lui , qu'il a de
fort belles pierreries dont
il l'accommodera , s'il veut
Dec. 1714.
E
so MERCURE
les acheter. Il avoit en effet
toutes celles de Don Fernand,
qui étoit un des plus
riches Gentilshommes du
Royaume de Naples. Le
Juif lui donne jour pour
traiter avec lui : cependant
Alexandro l'engage,à force
de careſſes & d'amitié , à
lui donner des marques
d'une bienveillance ſinguliere.
Le jour qu'il devoit lui
montrer ſes diamans étant
vonu , le Napolitain ſe rend
àfama fon ; le Juif en voit
deux fi beaux , qu'il lui dic
GALANT. SI
,
qu'il le prie de trouver bon
que fa femme ,qui s'y connoît
mieux que lui , les examine.
Il l'appelle auffitôt ;
elle vient , elle admire en
même temps , mais differemment
, la beauté des
diamans , & celle du jeune
homme qui les veut vendre.
En voici un , dit elle ,
un moment aprés les avoir
bien confiderez , que la
Sultane Zara achetera vo
lontiers ; & celui- ci ſera un
preſent fort agreable aux
yeux de l'Odalique Andraïda
: pour les autres , je
Eij
52
MERCURE
tâcheray de les vendre dans
le Serail , où ils pourront
ſervir à parer cette jeune
fille que vous avez amenée
depuis peu , le jour qu'elle
aura le bonheur d'être prefentée
au Sultan. A ce mot
Alexandro fremit de douleur
& de crainte : cependant
il eut encore affez de
prefence d'eſprit pour cacher
le deſordre de fon
coeur. Seigneur , lui dit la
Juive , voulez- vousbien me
confier ces diamans pour
trois jours ? Mon mari va
vous donner pour votre ſů.
GALANT . 53
;
reté une reconnoiſſance de
leur poids & de leur qualité
: aprés que je les aurai
montrez aux Dames du
Serail à qui ils peuvent
convenir , nous les eſtimerons
, & fur le champ nous
vous en donnerons la valeur.
Alexandro , qui ſentit
que cette Juive lui pouvoit
être fort utile, accepta tout
ce qu'elle lui propoſa. Cependant
le Juif lui- même ,
preſque auffi charmé de ſa
douceur&de ſa bonne mine
que ſa femme l'étoit déja
, l'invita à dîner ; à quoy
E iij
54 MERCURE
il conſentit auec plaifir.
L'extreme confiance de
ces gens l'étonna , ou plûtôt
l'ébloüit à un tel point ,
qu'il ne deſeſpera pas de
pouvoir , à force d'induftrie
, arracher peut être un
jour du Serail ſa maîtreſſe ,
dont les charmes pouvoient
n'avoir pas encore eu le
malheur de s'y faire admirer.
Enfin il ſe conduifit
avec tant de ſageſſe & de
diſcretion , que le Juif &
ſa femme le prierent de les
voir le plus ſouvent qu'il
pourroit. Sur ces entrefai
GALANT
55
tes , Zacharie ( c'étoit le
nom de ce Juif) reçut de ſon
facteur de Cephalonie des
lettres , dans lesquelles il
lui mandoit qu'un navire
richement chargé , & dont
il étoit le principal armateur
, venoit d'arriver heureuſement
d'Egypte, & que
ſa prefence étoit neceſſaire
pour faire l'évaluation des
interêts , des Marchands avec
qui il étoit affocié ; qu'il
n'avoit pas de temps à perdre
, & qu'il lui convenoit ,
au reçû de ſes lettres , de
s'embarquer dans le pre
E iiij
56 MERCURE
mier bâtiment qui prendroit
la route de Cephalonie.
Zacharie , qui étoit depuis
long - temps dans l'ufage
de faire de parcilles
courſes , ſe diſpoſe ſur le
champ à partir. Il envoye
au port , où au lieu d'un bâtiment
, on en trouve vingt
prêts à mettre à la voile
pour les Ifles de l'Archipel ;
& la nuit même il s'embarque
avec deux eſclaves, qui
étoient les ſeuls hommes
qui le ſervoient dans ſa
maiſon.
GALANT. 57
Le lendemain Alexanà
dro , qui ne ſçavoit encore
rien de ce voyage , va chez
le Juif, où , à la place des
eſclaves qu'il y avoit vûs la
veille , il voit une grande
fille qui lui ouvre la porte ,
& qui le conduit dans l'appartement
de Joia , ( c'eſt
ainſi que s'appelloit l'épouſe
de Zacharie. ) Cette
femme , qui avoit environ
trente ans , avoit été parfaitement
belle , & l'étoit
bien encore affez pour tenter
tout autre hommequ'un
jeune Chrétien éperdû58
MERCUR E
ment amoureux d'une fille
de ſa Religion. L'étalage
où elle étoit lors qu'Alexandro
entra dans ſa chambre,
ne ſentoit point du tout la
Juive . Elle étoit aſſiſe ſur un
riche tapis de Perſe , les
jambes croiſées à la mode
des Orientaux ; elle avoit
le côté droit appuyé negligemment
ſur des carreaux
de velours cramoifi , fon
caffé devant elle , & tenoit
à ſa main le petit coffre où
étoient les diamans d'Alexandro.
Seigneur , lui ditelle
, un moment aprésque
GALANT. 59
la fille qui l'avoit introduit
ſe fut retirée , afſeyez- vous
fur cette eſtrade , & m'écoutez.
Je ſçai preſque de quoy
l'amour est capable dans
tous les coeurs : je vous dirai
même plus, je ſçai de quelle
maniere à peu prés toutes
les differentes nations de
l'Europe traitent l'amour.
Eſtant il y a dix ans à
Amſterdam , qui eſt le lieu
de ma naiſſance , j'y fus aimée
d'un Italien , d'un Alleman
, d'un Danois & d'un
François , tous Chrétiens ;
60 MERCURE
& par un excés de malheurs
, dont le détail eſt
inutile ici , j'y épouſai enfin
le Juif que vous avez vû.
Quoy qu'il en uſe fort bien
avec moy , je me ſuis repentie
, & me repentirai
de ce mariage tous les jours
de ma vie . L'avarice de mes
parens a formé les liens qui
m'accablent. Je ſuis Chrétienne
dans le fond du
coeur , & affez riche maintenant
des largeſſes des Dames
du Serail,pour pouvoir
vivre deſormais partout ailleursqu'ici
commodément,
GALANT . 61
&même avec éclat , s'il eſt
vrai que le faſte & le luxe
puiſſent contribuer à nous
rendre heureux. Enfin je
vous aime , & je vous croy,
fi non affez tendre , du
moins affez genereux pour
faire un bon uſage du ſecret
que je vais vous confier.
Il faut que vous ſoyez
mon liberateur , que vous
m'arrachiez de Conftantinople
, & que vous me faffiez
inceſſamment paſſer en
Italie avec vous. Vous nous
avez pluſieurs fois parlé de
vôtre ami Don Fernand , &
62 MERCURE
vous nous avez dit tant de
bien de lui , que je le croy
fort propre à nous ſeconder
comme il faut dans l'entrepriſe
que je medite. La fortune
m'a heureuſement défait
de Zacharie, que ſes affaires
retiendront au moins
deux moins dans l'Archipel
; je ſuis maîtreſſe de ſes
richeſſes & des miennes ; je
vous en donnerai plus qu'il
ne vous en faudra pour
acheter un navire équipé
des meilleurs matelots que
vous pourrez trouver : en
un mot vous prendrez ce
GALANT . 63
foin& toutes vos meſures
avec votre ami , pendant
queje me diſpoſerai de mon
côté à vous ſuivre lors qu'il
en ſera temps. Je voustromperois
, lui répondit Alexandro
, ſi j'acceptois avidement
l'offre que vous me
faites , & fi je ne payois pas
au moins d'un retour de
confiance,la confiance avec
t laquelle vous m'avez declaré
vos intentions. Je vais
vous dire un ſecret qui va
vous épouvanter , je vais
vous demander une grace
dont vous allez fremir , &
64 MERCURE
qu'il faut que j'obtienne de
vous , ou que je meure.
Zacharie vôtre époux
acheta il y a environ 3. mois
d'un Marchand de l'iſle S.
Pierre , voiſine de la Sardaigne
, une jeune fille du
Royaume de Naples , que
des Corfaires avoient enle.
vée quelque temps auparavant
, & que la fortune",
aprés bien des perils , avoit
enfin arrachée des mains
du Capitaine qui l'avoit
priſe , lors qu'en ſe ſauvant,
le bâtiment dans lequel elle .
éroit , fut contraint par le
mauGALANT.
mauvais temps de relâcherà
l'Iſle ſaint Pierre , où un
perfide Marchand l'invita
àaller ſe remettre dans ſa
maiſon des fatigues de la
mer : mais dés qu'elle y
fut entrée , il la conduifit
dans une chambre , où il
l'enferma , & la garda jufqu'au
jour qu'il la vendit à
vôtre époux. Cette fille eft
ma foeur, & cette ſoeur m'eſt
plus chere que tout ce que
j'ai de plus cher au monde.
Elle eſt à preſent malheureuſe
dans le Serail du Sulran
, où vous avez la liberté
Dec. 1714. F
66 MERCURE
d'entrer lors qu'on vous y
mande , & l'on vous ymande
tous les jours. Parlez lui
de moy , donnez - lui une
lettrede ma part, & ne vous
rebutez pas d'entendre toutes
les propoſitions que je
vous ferai pour me faciliter
les moyens de la voir ,
& de l'arracher de ce ſéjour
impenetrable. Grand
Dieu , lui dit Joia , que me
propoſez-vous ? Vous imaginez
- vous à quoy m'expoſeroit
une pareille tentative
? & ignorez- vous que
ſi l'on avoit jamais le moinGALANT.
67
dre ſoupçon que je pûffe
entrer dansune intelligence
ſi criminelle , qu'au même
inſtant je ſerois miſe en
pieces par les muets & les
noirs du Serail ? Pardon.
nez , genereuſe Joia , lui
dit Alexandro , pardonnez
l'extravagance de ces projets
à un malheureux , qui
n'a plus d'autre reſſource
que celle de mourir. Cependant
ma reconnoiſſance
n'auroit point de bornes ſi
vous me ſerviez , & mon
deſeſpoir va n'en plus avoir
fi vous ne me ſervez pas.
Fij
68 MERCURE
Au lieu de ſauver vôtre
*foeur , lui répondit Joia , ſi
je m'embarque dans un
deſſein ſi temeraire ma
complaiſance pour vous va
peut être la faire perir , &
nous perdre avec elle. Non,
Joia,lui dit il , je ne vous en
preſſe plus , ne vous expoſez
pas à de fi terribles dangers
: mais ſouffrez que je
vous quitte , & laiſſez moy
aller m'entretenir ailleurs
dans l'excés de mon affliction
, de l'horreur de mon
infortune. Attendez , malheureux
, attendez , lui ditGALANT.
69
elle , je ne ſçaurois me reſoudre
à vous abandonner
dans l'état où vous êtes , je
riſquerai quelque choſe
pour vous , je verrai vôtre
foeur, je lui parlerai de vous,
je lui donnerai même le
billet que vous lui voulez
écrire : mais aprés cela ne
me demandez rien davantage.
Alexandro ſe jetta
auffitôt à ſes genoux , les
embraſſa,& arroſa ſes mains
de ſes larmes. Mais eft- on ,
reprit- elle en le regardant
tendrement , fi tendre &
ſi entreprenant pour une
70
MERCURE
foeur ? Oui , Joia , lui dit- il ,
je ferois encore plus pour
elle ſi je le pouvois , & il
ne tiendra qu'à vous , aprés
avoir tenté tout pour moy,
d'eſſayer juſqu'où peut aller
ma reconnoiſſance , &
de voir en même temps
juſqu'où va mon amour
pour vous , & ma tendreſſe
pour elle. A l'inſtant Joia ,
qui ne comprenoit pas le
ſens équivoque de ces paroles
, le mena dans le cabinet
de ſon mari , où il écri
vit ces mots à la belle &
malheureuſe Favella.
GALANT.
71
La tendre genereuse
Joia , ma chere foeur , ſenſible
aux maux dont lefort maccable
, m'a promis enfin de vous
rendre ce billet , malgré cette
foule épouvantable d'horribles
efpions qui vous environnent.
Reconnoiffez à ces traits de ma
main tout le coeur d'un frere
deſeſperéde l'état où vous êtes,
répondez -y si vous pou
vez.
Je n'aurois pas tenté de
vous écrire, fi en arrivant à
Conſtantinople avec Don Fernand
, de qui j'ai appris ce
dernier trait de vos malheurs,
72 MERCURE
je n'avois pas fenti quelques
rayons d'efperance dans lee fond
de mon coeur ; &fi la fidelle
Foia veut mefeconder,je mourrai
bientôt , ou vous reversez
encore vôtrefrere Alexandro.
Le lendemain , aprés la
ſeconde priere , un baltagi
fut ordonner à Joia , de la
part des Sultanes , de ſe
rendre à l'inſtant au Serail ,
où elle fut auffitôt avec les
diamans & la lettre d'Alexandro.
Dés qu'elle fut au milieu
de ces belles & malheu ..
reuſes
GALANT. 73
:
reuſes eſclaves que leur
beauté condamne à une
éternelle captivité,elle ſongea
à les amuſer de la vûë
de ſes pierreries , pendant
qu'elle s'occupoit à détacher
de la foule la triſte
Favella , qui comprit enfin
dans ſes yeux qu'elle avoit
quelque choſe à lui dire .
Ne me montrez - vous
rien à mon tour , lui ditelle
, & n'avez - vous point
debijoux pour moy comme
vous en avez pour ces belles
Odaliques ? J'en ai un
que je vous deſtine , lui ré-
Dec. 1714. G
74
MERCURE'
pondit la Juive ; & en s'approchant
de ſon oreille : II
y va, continua - t - elle , de
vôtre vie , de celle de vôtre
frere &de la mienne , à le
recevoir d'un air ſi tranquile
, que vôtre ſurpriſe
ne trahiſſe pas mon fecret.
Je ſuis , lui dit Favella , en
s'éloignant avec elle desautres
Dames , tellement accoûtumée
aux plus cruels
malheurs , que je croy que
le plus grand& le plus inopiné
changement dans ma
fortune cauſeroit peu de
ſurpriſe à mes ſens. Rece
)
75
GALANT.
vez donc , lui dit Joia , ſans
émotion ce billet de vôtre
frere , lifez-le en ſecret , &
fur tout que perſonne ici ne
puiſſe jamais ſoupçonner
que vous en ayez reçû.
Un moment aprés , Favella
fortit de la ſalle où
étoient toutes ces femmes ;
elle paſſa dans une chambre,
où elle lut fon billet
ſans témoins ; & pour y
faire réponſe , elle ſe ſervit
d'un crayon qu'Alexandro
y avoit enfermé , & dont
elle écrivit ces mots fur le
dos du même billet.
11
Gij
76
MERCURE
Entreprenez tout pour moy,
mon cher frere ; cependantménagez
votre vie , aimez-moy
toûjours , & ne me confultez
fur rien.
Elle rentra auſſitôt dans
le même endroit où elle
avoit laiſſe Joia , à qui elle
rendit ſecretement le billet
qu'elle venoit de recevoir
d'elle. Un moment aprés
Joia fortit du Serail , & retourna
dans ſa maiſon , où
l'impatient Alexandro ne
manqua pas de ſe rendre
dés que la nuit fut venue.
GALANT. 77
Il lui fut preſenté par la même
fille qui l'avoit introduit
la veille ; & dés qu'il ſe vit
feul avec elle : Qu'avezvous
fait pour moy , lui ditil
? avez-vous vû cette foeur
infortunée qui m'eſt ſi chere
, lui avez- vous parlé ,
lui avez vous enfin donné
ma lettre ? Oui , lui répondit-
elle avec tendreſſe , je
l'ai vûë , je lui ai parlé , elle
a reçû vôtre billet , en voi .
ci la réponſe. Alexandro
la lut avec mille tranſports,
& aprés avoir admiré en
lui-même la prefence d'ef
Giij
78 MERCURE
prit de ſa fidelle &malheureuſe
maîtreſſe ; me laiſſerez-
vous en ſi beau chemin
, genereuſe Joia , lui
dit- il?n'entreprendrez- vous
rien davantage pour moy ?
Exigez de ma reconnoifſance
tout ce que j'exige
de vôtre amour , rendons
nos interêts égaux , & vous
me ſervirez juſqu'à la fin.
Que voulez -vous , cruel ,
encore une fois , que voulez-
vous , lui dit- elle ? Demain
à la même heure qu'il
eſt à preſent vous le ſcaurez
, lui répondit Alexan
GALANT.
79
dro ,& je ſuis fûr qu'en me
voyant vous approuverez
les moyens dont je pretens
me ſervir pour vous per
fuader.
Le reſte de leur converſation
roula juſqu'au moment
qu'il fallut ſe ſeparer,
ſur les projets de leur fui.
te,& fur les fermens qu'ils
ſe firent de s'aimer toûjours.
Dés qu'Alexandro fut
retourné chez lui , il conta
à Don Fernand tout ce qui
venoit de lui arriver. Il lui
demanda enſuite ſi l'habit
G iiij
to MERCURE
de femme Juive qu'il l'avoit
prié d'acheter étoit
fait. Il eſt achevé , lui répondit
Fernand , & vous
pouvez même l'eſſayer :
mais ſi vous m'en croyez ,
vous renoncerez à ce defſein
, & vous ne preſſerez
pas davantage Joia de s'expoſer
avec vous au plus afffrreeuuxxppeerriill
dduumonde. Cher
ami , lui dit- il , en eſſayant
ce fatal habit , j'en enviſage
toute l'horreur : mais
mon deſeſpoirn'écoute plus
les conſeils de la raiſon : il
faut en un mot que je pe
GALANT. 1
81
riffe , ou que je voye le
malheureux objet de mon
amour. Vous ne ſortirez
pas , reprit Fernand , du Serail
du Grand Seigneur ,
comme vous avez fait de
celui deMustapha;& fi vous
aviez vû un ſpectacle horriblement
comique qu'on
repreſenta il y a quelque
tems dás une des plus grandes
villes du monde , &qui
a pour titre , les Captifs ,
mal imité des Captifs de
Plaute , quelque audacieux
que vous ſoyez , vous fremiriez
au recit des ſuppli82
MERCURE
ces dont on punit ici les
raviffeurs. Fernand en faiſoit
l'étalage à ſon ami ,
pour l'obliger à changer
de reſolution ; ſon courage
même ſurpris de cet affreux
détail , commençoit
às'en ébranler, lorſque tout
àcoup on entendit des cris
&des hurlemens épouvantables.
Toute la ville de
Conſtantinople parut au
milieu de la nuit remplie
d'habitans de tout ſexe &
de tout âge, que la crainte
de la mort & la perte de
leurs biens obligeoient à
GALANT. 83
chercher partout un ſecours
que perſonnenepouvoit
leur donner.
,
Le feu avoit pris malheureuſement
, il y avoit
prés de deux heures , au
Serail d'un Bacha , & de
tous les côtez le vent en
avoit répandu les flames
avec tant d'impetuofité
que plus de mille maiſons
en étoient déja brûlées. Le
defordre enfin commençoit
à devenir ſi general ,
qu'Alexandro pria fon ami
de l'accompagner en habit
d'Armenien , pendant qu'il
1
34 MERCURE
étoit déguisé en Juive , jufqu'à
la maiſon de Joia , qui
n'étoit pas loin de la ſienne...
Fernand y confentit , & fe
rendit avec lui chez la
Juive , qu'ils trouverent
plus inquiete du ſort de fon
amant , que du malheur de
la ville. Enfin elle l'avoit
déja demandé à toutes ſes
femmes , & parlé à lui même
ſans le reconnoître, lors
qu'aprés lui avoir obligeam
ment reproché queles traits
de ſon viſage s'effaçoient
aifément de ſon coeur , il
lui dit que le feu étoit au
GALANT.
85
Serail du Sultan ; qu'il la
conjuroit de profiter du defordre
pour s'y rendre avec
elle ; qu'il ne faloit pas douter
que toutes les portes
n'en fuſſent ouvertes dans
un ſi grand peril ; que d'ailleurs
elles ne ſeroient peutêtre
pas fermées pour elle ;
&qu'en un mot ils y pourroient
entrer enſemble.
Joia , qui étoit , comme on
peut ailément le voir , prefque
auſſi entreprenante que
lui , le trouva ſi beau ſous
cet habillement de femme ,
& ſi bien déguisé , qu'elle
86 MERCURE
n'eut pas la force de lui rien
rufuſer. Elle ſortit enfinde
ſa maiſon , où elle laiſſa
Don Fernand. Elle prit Alexandro
par la main , & fans
faire aucune mauvaiſe rencontre
elle arriva avec lui
au Serail du Grand Seigneur
, dont ils trouverent
en effet preſque toutes les
portes ouvertes , parce que
le defordre y étoit encore
plus grand que dans aucun
quartier de la ville.
Ils y entrerent à travers
une foule incroyable d'eu-`
nuques, de noirs, de muets,
GALANT.
87
& de femmes effrayées ,
qu'ils trouverent diſperſez
de tous les côtez , & pêlemêle
avec des Prêtres de la
Loy , des Cadis & des Janiſſaires
, qui cherchoient
le Sultan pour le ſauver , &
l'étendart de Mahomet
pour le dérober à la fureur
des flâmes.
د
Au milieu de ce tumulte
inconcevable ils découvri
rent enfin l'indifferente Favella,
qui regardoit d'un oeil
inſenſible tomber les vaſtes
édifices & les tours de cel
Palais embraſé.
88 MERCURE
Que je fuis heureux de
vous retrouver , ma chere
foeur , lui dit Alexandro ,
en la prenant par la main !
Sauvez - vous avec nous ,
hâtez - vous. Infolente , lui
dit à l'inſtant un noir qu'il
n'avoit pas apperçû , quel
interêt prends - tu à cette
Odalique ? Sçais - tu qu'elle
eſt confiée à mes ſoins , &
qu'elle eft chere au Grand
Seigneur ? Tiens , miferable
, lui dit Alexandro , en
lui plongeantdans la gorge
un poignard qu'il avoit cache
ſous ſa robe ; tiens,garde
GALANT. 89
de maintenant , ſi tu peux ,
cette fille ſi chere aux plaifirs
de ton maître.
Deux autres noirs armez
accoururent par hazard au
lieu où ſe paſſoit cette fanglante
ſcene , & s'attacherent
au malheureux Alexandro
, pendant que d'un
côté on emmena Favella ,
&que de l'autre la Juive
s'éclypſa. Neanmoins fon
courage ne l'abandonna
point dans cette extremité ,
où ils ſe trouverent heureuſement
pour lui ſi voiſins
des flames , qu'ils le quit
Dec. 1714. H
-
१० MERCURE
terent pour ſonger plus
promptement à leur falut ,
& lui faciliterent par leur
fuite le moyen de ſortir du
Serail comme il y étoit entré.
Il retourna chez la Juive,
qu'il trouva fondant en
larmesdans les bras deDon
Fernand. Vous pleurez ſans
doute , leur dit- il , la perte
d'un miferable , trop malheureux
pour pouvoir trouver
la mort ? J'ai manqué
d'arracher du Serail l'infortunée
Favella 1.Je ne la reverrai
de ma vie ! Eſt- il un
fort plus funeſte que le
GALANT.
91
mien ? Vous avez tant de
ſujets de douleur , lui dit
Joia , que je ne vous propoſe
point de fonger à vous en
conſoler , mais ſeulement
de vous hâter de fuir pour
jamais de ces lieux , où il ne
vous reſte plus aucun efpoir.
Hé bien , dit- il , fortons-
en donc , je trouverai
peut- être dans les abîmes
de la mer la fin de mes
malheurs.
Fernand ſe chargea alors
du ſoin d'acheter un navire
Venitien qui étoit au
port , & que la diligence
Hij
92
MERCURE
mit en moins de huit jours
prêt à mettre à la voile.
Il s'embarqua enfin , avec
Joia & ſon ami , dans le
deſſein de profiter du premier
beau temps pour partir.
Ils commençoient à louvoyer
, pour fortir à la faveur
d'un petit vent de terre,
du canal de la mer noire,
lorſque quelques matelots
apperçurent à la pointe du
jour , autour du vaiſſeau
une eſpece de ſac de cuir ,
que l'eau portoit doucement
à la traîne du navire.
,
GALANT. 93
Ils deſcendirent auſſitôt
dans la chaloupe , qu'ils
n'avoient pas encore miſe
à bord , & ils ramerent vers
le ſac , qu'ils pêcherent ,
& qu'ils ouvrirent ſur le
champ. Mais rien ne fut
égal à leur étonnement ,
lors qu'au lieu de ce qu'ils
avoient eſperé d'y trouver ,
ils en tirerent une femme
mourante. Ils la porterent
auſſitôt dans le vaiſſeau
où,je laiſſe à penſer comme
elle fut reçûë.
،
Don Fernand , à qui on
la preſenta , & qui la re
94
MERCURE
connut d'abord pour la
belle Favella qu'il avoit vûë
en Alger , & fortir enſuite
de l'Ifle ſaint Pierre pour
s'embarquer dans le navire
du Juif qui l'avoit menée
Conſtantinople , lui fit
donner tous les ſecours
dont elle put avoir beſoin ;
& à l'inſtant il paſſa dans
la chambre de l'inconſolable
Alexandro , à qui il fit
ſentir autant qu'il put cet
excésdeſon bonheur. Alexandro
courut en même
temps vers le litde Fernand,
fur lequel repoſoit alors ce
GALANT.
95
cher objet de toure ſa tendreſſe
, & que la genereuſe
Joia s'empreſſoit à ſervir de
tout fon pouvoir.
L'hiſtorien le plus habile
exprimeroit mal des ſituations
ſi touchantes , & l'art
le plus delicat n'a que de
foibles pinceaux pour étaler
tous les mouvemens d'un
tableau auſſi rempli que celui-
ci de felicité , d'amour ,
d'eſperance&de joye.Ainfi
je prie le lecteur deme difpenfer
moy-même du froid
détail de mes expreſſions ,
pour le mener plutôt au
-
96 MERCURE
reſte des évenemens de
cette hiſtoire .
La fortune commence à
د
les ſe declarer pour eux
vents leur deviennent favorables
, & pendant qu'ils
naviguent à pleines voiles ,
Favella leur raconte la caumalheur
, ſe de ce dernier malheur
dont l'évenement heureux
la flate d'un bonheur in
fini .
1. Il vous ſouvient , dit-elle
à Alexandro des fatales
paroles que vous me dites
la premiere nuit de cette
incendie , qui a duré trois
jours
GALANT.
97
jours entiers , & pendant
leſquels onze mille maitons
ont été brûlées à Conſtantinople.
J'étois alors environnée
d'eſclaves que vous
ne voyiez point , & qui ne
me quittoient pas , parce
que cette même nuit on
m'avoit deſtinée à l'honneur
de partager la couche
du Grand Seigneur. Deux
eſclavesde cette troupe infâme
avoient entendu vos
paroles , & avoient vû le
noir égorgé à vos pieds.
Dans le même temps le
reſte de ces miferables
Dec. 1714. I
)
98 MERCURE
m'entraîna , & me mena
devant le Kiflar Aga , qui
eſt le chef des cunuques ,
à qui ils dirent tous d'une
voix , qu'un jeune homme
habillé en femme étoit entré
dans le Serail , dans le
defſſein de m'en arracher;
qu'il avoit tué un de leurs
camarades , parce qu'il a
voi compris , comme deux
autres qu'ils lui montrerent,
le fens desparoles que vous
m'aviez dites. Le KiflarAga
me fit auffitôt enfermer
dans une chambre noire ,
où toutes les femmes &
JE
DRL
LYON
BIBLIA
*
TREQUE
티
DE
L
GALANT.
LYON
99
*
tous les eſclaves du Serail
me traitoient chaque jour
de chienne , d'infidelle , &
m'acabloient d'injures.Une
ſeule Italienne , dont je déplore
le malheur , venoit de
temps en temps me confoler
, & c'eſt par elle que j'ai
ſçû que vous vous étiez lauvé,&
le nombre des mai-
VILLE
ſonsqui ont étébrûlées pendantcet
embraſement. Cette
nuit , deux heures avant
jour , on m'a tirée de ma
priſon , on m'a fait fortir
du Serail par une porte qui
donne ſur la mer , on m'a
le
I ij
100 MERCURE
miſe dans un petit efquif,
avec quatre hommes , qui
ont ramé environ pendant
une heure fur le canal de
la mer noire , & qui aprés
m'avoir bien enfermée
dans le ſac où vos matelots
m'ont trouvée , m'ont enfin
abandonnée à la merci des
Nous avons eſſuyé tant
de malheurs , belle Favella,
lui dit Alexandro , que la
fortune va peut- être ſe laffer
de nous perfecuter. Qu'-
ellenous ramene ſeulement
àbon port dans nôtre paGALANT.
101
trie , & fi vous m'aimez
toûjours , vôtre main ſuffira
alors pour effacer juſqu'au
ſouvenir des maux qu'elle
nous a faits,
Cependant le vent favo
rable rend l'art des pilotes
inutile ,&en moins de huit
jours ils arrivent à Naples ,
où ils deſcendent dans la
maiſon de Don Fernand ,
qui reconnoît tant de vertus
dans la tendre Joia,
qu'il la fait conſentir à l'é
pouſer , à la place d'Alexandro
, qu'un amour parfait
attache depuis long- temps
l
I iij
IOL MERCURE
aux charmes de Favella.
Pendant que tout ſe difpoſe
pour la ceremonie de
ces deux hymens , la veuve
de Muſtapha , à qui la renommée
a appris l'arrivée
deces amans à Naples,leurs
noms & leurs avantures , ſe
fait porter en chaiſe chez
Don Fernand , à qui elle
fait , aufli bien qu'à Alexandro
, à Favella , & à Joia
même qu'elle ne connoît
pas encore , toutes les careſſes
dont elle peut s'avifer
; & aprés s'être confufé.
ment queſtionnez les uns
GALANT..
103
& les autres ſur tout ce qui
leur étoit arrivé depuis leur
ſeparation dans l'Iſle ſaint
Pierre , Sbayna leur tint le
diſcours que voici.
Le Marchand qui nous
avoit fait fur le port l'accüeil
obligeant , dont je
croy que nous nous fouviendrons
le reſte de nôtre
vie , me dit un jour , aprés
nous avoir enfermez dans
des chambres differentes ,
qu'il vouloit me diftinguer
du reſte des malheureux
qui étoient dans ſa maiſon ;
qu'il metrouvoit aſſez belle
I iiij
104 MERCURE
pour m'aimer , & Favella
trop belle pour ne pas meriter
d'être preſentée au
Grand Seigneur ; que dés
qu'il l'auroit fait partirpour
Conſtantinople , il relâcheroit
Alexandro , aprés lui
avoir ôté ce qu'il avoit des
pierreries de Muſtapha,que
je lui avois données. J'eus
beau le traiter de perfide ,
de traître & de ſcelerat , il
ſe moqua de mes injures ,
& ne ceſſa de m'en faire ,
juſqu'à ce qu'environ un
mois aprés qu'il eut renvoyé
Alexandro , un jeune
GALANT .
105
Italien , qu'il avoit quelque
temps auparavant traité à
peu prés comme nous , vint
avec un petit navire , fur
lequel il avoit foixante
hommes armez , faire une
deſcente dans l'Iſſe , ſuivi
de preſque tout fon monde.
Il entra auſſitôt dans la
maiſon de nôtre execrable
Marchand , qu'il maſſacra
avec une demi - douzaine
de ſatellites qui étoient les
• complices de tous les crimes.
Il pilla ſes pierreries ,
ſon or & fon argent, il briſa
mes fers , il mit en liberté
106 MERCURE
une vingtaine de malheureux
& de malheureuſes
qui gemiſſoient dans la mai
fon de ce fcelerat. Enfin
il nous fit prendre le chemin
de ſon navire , où nous
nous embarquâmes tous
avec lui ; & aprés avoir ainſi
pleinement ſatisfait ſa vangeance
, il nous amena ici ,
où , grace à mon étoile , je
ſuis à la veille d'épouſer
mon ſecond liberateur.Que
cet aveu ne vous étonne
pas , Seigneur Alexandro ;
l'amour avoit reglé l'ordre
de nos deſtins avant que
GALANT. 107
nous nous viſſions . Le votre
devoit vous unir pour
toûjours à celui de vôtre
chere Favella. Joia devoit
renoncer au Judaïsme en
faveur du genereux Don
Fernand : &je devois enfin ,
aprés bien des malheurs
devenir l'épouſe de celui
qui m'a le dernier donné
un nom fi doux .
Ils convinrent alors entr'eux
de celebrer en un
même jour la ceremonie de
ces trois mariages , qui furent
accomplis , peu de
temps aprés , à la vûë de
108 MERCURE
toute la ville de Naples ,
où , comblez de tous biens,
ils vivent maintenant dans
une union parfaite.
Fermer
Résumé : HISTOIRE.
Anna Favella et Alessandro sont capturés par des corsaires algériens avant leur mariage et conduits à Alger. Mustapha, le chef des corsaires, sépare les deux captifs : Anna est confiée à son épouse Sbayna, tandis qu'Alessandro est réduit en esclavage. Mustapha et Sbayna développent des sentiments pour leurs captifs respectifs. Alessandro persuade Sbayna de l'aider à s'évader en échange de la promesse de l'épouser. Lors d'une tentative d'évasion, Mustapha est tué, mais Alessandro et Sbayna sont recapturés sur l'île de Saint-Pierre. Alessandro obtient sa liberté contre une rançon et découvre qu'Anna a été vendue à un Juif pour le harem du Grand Seigneur à Constantinople. Avec l'aide de Joia, la femme du Juif et chrétienne secrète, Alessandro parvient à communiquer avec Anna. Il tente de la sauver mais est emprisonné. Grâce à un incendie, ils s'évadent et retrouvent Anna sur un navire. Ils atteignent Naples, où Don Fernand décide d'épouser Joia. Les couples se marient et vivent heureux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
44
p. 3-169
JOURNAL HISTORIQUE DU VOYAGE DE L'AMBASSADEUR DE PERSE EN FRANCE.
Début :
Je vous entends, Messieurs, raisonner tous les jours les jours [...]
Mots clefs :
Journal historique, Roi, Ambassadeur de Perse, Enfant, Arméniens, Évêque, Seigneurs, Femmes, Logis, Roi de Perse, Fille, Mains, Corps, Hommes, Honneur, Cheval, Religion, Ambassadeur, Mort, Femme, Époux, Europe, Peuple, Qualité, Officiers, Cérémonie, Audience, Ville, Lettres, Empereur, Enfants, Baptême, Garçon, Constantinople, Marchands, Voyage, Yeux, Sultan, Commerce, Palais, Mahométans, Mosquée, Prince, Marbre, Vin, Discours, Chevaux, Arménie, Bruit, Ennemis
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : JOURNAL HISTORIQUE DU VOYAGE DE L'AMBASSADEUR DE PERSE EN FRANCE.
JOURNAL
Ceyl
Godel HISTORIQUE 10.14 55
88594
DU VOYAGE
DE L'AMBASSADEUR
DE PERSE
EN FRANCE.
E vous entends,Mef.
fieurs , raifonner tous
les jours fur lesmotifs
qui peuvent avoir porté le
Roy de Perſe à envoyer un
Ambaſſadeur au ROY. C'eſt
A ij
7 JOURNAL
une choſe ſi rare qu'on n'en
trouve preſque point d'exemples
dans l'Histoire de cette
Monarchic. Enfin toutes vos
converſations roulent ſur les
honneurs qu'on luyfait ,& fur
les preſens qu'il apporte
Quoyque toutes ces cire
conſtances , dont nous n'avons
parlé juſqu'à preſent
que par conjectures , ſemblent
nous occuper d'une façon extraordinaire
, & quoy que
nous en tirions de grandes
conſequences de Commerce
&d'Union entre les Perſes &
nous ;permettez -moy de vous
HISTORIQUE.
fade.
dire que je n'y vois rienderare
que la nouveauté de l'Ambafob
onchlil ans alq
Unpareil évenement pourra
paroître plus merveilleux ,
lorſqu'il y aura quelque pa
ralelle à faire entre les autres
Rois de la terre & le noftre ;
mais le prodige ceſſe, puiſque
dans le fond cet hommage eft
tine eſpece de dette dont il
ſemble que les Maiſtres du
monde s'aquittent avec le
plus grand des Rois . 22
Jeme garderois bien ,Mef.
fieurs , d'approcher une main
profane de ce Modele fouve
A ij .
JOURNAL
rain de Grandeur & de Majeſté
, s'il n'eſtoit pas naturel
d'entendre les loüanges des
Dieux dans la bouche des
hommes : &j'entreprendrois
peut eltre, aprés tout le genre
humain, de le peindre tel
qu'il eſt ànos yeux , fi mes expreſſions
, quelques fortes qu'-
elles puiffent eſtre , l'eſtoient
affez pour vous retracer l'idée
que vous avez de ſes vertus.
En un mor , quelque veneration
, & quelque amour que
confervent pour luy les ſiecles
les plus reculez, ſon regne eſt
fibrillant,& fi neceflaire , que
HISTORIQUE.
le plus grand malheur de fes
Pouples , eft , qu'il ne puiffe
eftre immortel , que dans la
menoire des hommes. 國
. Mais il me ſemble vous
voir, Meffieurs , me reprocher
l'audace avec laquelle je vous
étale l'image de ces veritez.
Qu'avois -je de moins à dire ?
Mercure , dites-vous , doit
garder plus de meſures ; cet
auguſte tableau ne doit
point avoir de place dans ſes
ouvrages , & ce n'eſt que par
un excés d'indulgence , qu'on
luy permet d'en parler quelquefois
, fimplement enHif
torien. Aiiij
JOURNAUH
22 Je vous crois ,& je me tais
avechumilité ; mais jepenſeen
même temps que la pluſpart
de ceuxqui ſe mêlent dechanter
ces louanges , devroient ſe
taire avec la même humilité
quemoy
L'Ambaſſadeur de Perſe a
voit donné lieu au diſcours
que vous venez d'interrompre
; mais je n'ay pas de rancune
: & je vous demande ſeulement
en grace ( ſi vousvoulez
entendre le recit de ſes
avantures ) de me laiſſer réprendre
l'article qui le concerne,
aprés néanmoins vous
HISTORIQUE.
avoir entretenu en peu de
mots de l'Etat preſent de la
Perfolg it cop aquos 50
Le Royde Perſe , fils du
Sultan Soliman ,petit- fils du
Grand Sephi , s'appelle Sultan
Uſſain : Il eſt Souverain de
plus de douze Royaumes fort
vaſtes & tres - celebres dans
l'antiquité. Il ne prend que le
nom de Châ, qui veut dire
Roy, mais Roy par excellence.
Ses Sujets le croyent le plus
magnifique , le plus puiſſant ,
&leplus abſolu Prince de toute
l'Afic.
Ils l'appellent auſli Alum
10 JOURNAL
Pena , qui veut dire l'Ombre
duMonde , ou l'azile affuré de
toutes les Nations . Il a environ
trente huit ans, ſa taille eft
noble& belle, ſa phyfionomie
grande & majestueuse , & fon
air le diftingue de tous les
grands Seigneurs de la Perfe.
Il eſt doux , affable , il aime les
Errangers , & leur fait du
bien, & il eſt tellement ennemi
de la cruauté , qu'il n'a fait
encore mourir perfonne depuis
qu'il regne. Il y a prés de
vingt cinq ans qu'il eſt fur le
Trône.
Sa Cour eſt à peu prés dans
HISTORIQUE. IT
lemême état qu'elle étoit fous
le Regne de fon pere: mais
comme malgré les relations
des gens qui ont voyagé
dans ce Royaume , il ſe peut
faire , qu'au deffaut d'un évenement
auſſi extraordinaire
que celuy cy , peu de perfon
nes ayent été curieuſes de les
lire , j'ay crû , faifant naturellement
, & par la qualité
de mon employ , profeffion
d'etre plagiaire , que vous ne
me blameriez pas de piller
pour l'amour de vous quel
ques unes des principales re
principales
marques de ces Voyageurs,&
12 JOURNALH
de vous les donner comme
des chofes nouvelles , fur la
foy des témoins que vous
avez à préſent des veritez que
vous allez lire.
Le premier Pontife de Per
fe ,qui est la premiere perfonne
aprés le Roy , s'appelle
Sadré Caffa , c'est-à-dire , le
Pontifeprincipal : il eſt leChef
Spirituel de tout l'Empire ;
mais il ne s'occupe qu'à Gou
verner la confcience du Roy,
&à regler la Cour & la Ville
d'Hispahan ſelon les regles de
Alcoran.
La ſeconde perſonne dans
HISTORIQUE. 13
le ſpirituel s'appelle , Sadré
Elnan Alek ,il fait dans tout
le Royaume ceque le premier
Pontife ne fait quedans laMaiſonduRoy
,&dans le diſtrict
d'Hifpahan.
LetroifiémePontife de Per
ſe ſe nomme Akond , c'elt- àdire
, le Sçavent par excellence
, le Vieillard , ou le Venerable
de la Loy Mahometan
ne; il connoiſt des cauſes des
Pupilles, desVeuves, desContrats
, & des autres matieres
Civiles.. さい
Il y a fix Miniſtres d'Etat
dans la Perfe , que l'on appel-
1
14 JOURNALI
le Rohna Dolvet , c'eſt à dire,
les Colonnes qui ſoutiennent
l'Empire : fi vous eſtes curieux
d'apprendre quels font leurs
rangs & leur autorité , voyez
Chardin , & un autre Livre
qui a pour titre l'Etat preſent
de la Perſe. Mais il y a auprés
du Roy de Perſe des gens revêtus
de Charges , dont les
emplois ſont ſi extraordinaires
que jevous prie de mepermettre
de vous en dire quelque
chole ; par exemple.
Le Monadgen- Bachi , c'eſtà-
dire , le Grand Aftrologue
eſt toûjours placé fort prés du
HISTORIQUE. 15
Roy pour luy dire à chaque
inſtant ſa bonne ou ſa mauvaife
avanture; ſes predictions
font reſpectées comme des
Oracles ; le Roy n'entreprend
rien ſans l'avoir conſulté.
Le Hakim-Bachi , ou premierMedecin
eſt toujoursaflis
àcoſtédu Roy quand il mange
pour luy indiquer les viandes
qui luy font neceſſaires ,
il eſt celuy de tous les Officiers
de la Couronne qui a le plus
de credit , d'honneur ,& de
profit ; mais ſa Charge n'a
pas lieude faire envie ,car on
Ie rend reſponſabledela mort
16 JOURNAL
du Roy ,& fa vie paye toujours
pour celle du Prince.
C'eſt une Matrone du fond
du Haram * qui applique le
ſceau du Roy fur toutes les
Requeftes. Il y a dans la Perſe
un Ordre de gens qu'on appelle
l'Ordre des Sephi , ils
eſtoient autrefois en grande
veneration ; mais ils ſont
maintenant dans le dernier
mépris , parce qu'on les accuſe
de tenir des affemblées
nocturnes dont la pudeur
ne permet pas de parler.
L'appartement des Femmes.
Lcs
HISTORIQUE. 17
LesReligieux de cetOrdre ne
fervent plus que de portiers
& d'executeurs de Justice ;
cependant tous les Grands
Seigneurs en font ; le Roy en
eſtGrandMaitre; & c'eſt pour
cela que les Etrangers l'appel.
lent le Grand Sephi , je dis les
Etrangers , car cenom ferois
fort mal reçû en Perſe.
Quoyque les bâtiments de
Perſe n'ayent pas tant de jufteſſe
dans leur ſtructure que
ceux d'Europe , ils ont neanmoins
un certain agrément
qui donne de l'admiration aux
Européens même ,& il n'y en
Février 1715. B
18 JOURNAL
a pas un qui ait veu le Palais
du Roy de Perſe , fans avoir
été frappé de fabeauté. Il eſt
bâti à l'Occident d'une grande
place appellée Meidan ,
c'eſt à dire , Marché. Cette
place eſt la piece la plus curieufedu
Levant. Elle est fort vaſte
& plus longue que large ; fa
longueur eft tirée par des Angles
paralelles de fept cent
pas ordinaires de long ſurtrois
cent de largeur ; les quatre
coſtez ſont bâtis en Portiques
dela même ſtructure que les
aîles de l'entrée du Palais
comme on le peut voir dans
১
fo
HISTORIQUE. 19
le deſſeinqu'on en a tiré. Les
jeunes Seigneurs de Perſe s'e
xercent dans cette place à
joüer au Mail à cheval , à
jetter la lance , & la ramaffer
fans quitter l'un des étriers ,
&àtirer la fleche par deriere
en fuyant à toute bride felon
l'ancienne coûtume des Parthes.
Ils tirent au blanc de
cette maniere dans une affiere
d'or quel'on met au boutd'une
grande perche qui eftdref
fée au milieu de la place. Le
Royquivoit cet exercice de fa
Salle d'Audiance , donne un
Prix avec l'afficte d'or , à ce-
Bij
20 JOURNAUH
luyqui la met bas. Il luy ens
voye auffi quatre cent écus
pourune collation que leRoy
luy faitl'honneur d'aller prendre
chez luy ,& tous les Scigneursle
vont feliciter fur fon
adrefle , & fur l'honneur que
leRoy luy a fair. 1 zor
A l'Orient de cette place
vis à vis le Palais du Roy ,
paroiſt uneMoſquée dont le
Dôme eſt une piece tres hardie
à cauſe de ſa grande largeur
; les dehors de ce Dôme
font peints en Porcelaines ; il
eft entouré d'une ceinture
blanche , large de plus de
HISTORIQUE.
deux pieds; fur laquelle paroif
fent de gros caracteres Per
fans. La Pomme ,& le Croiſ
fant qui font au bout , font
dorez ; fon Portique eft de
Marbre, il eſt enrichi de plu
fieurs beaux ouvrages .
Dans l'un des bouts de
cette place du côté du Midy
eſt la grandeMoſquée du Roy
dediée par Cha- Abbas , le
GrandAmethi , le dernier des
douze Imams , ou Saints de
Perfe. Ils l'appellent Sahab
Zarman ,c'eſt à- dire , le Maî
tre du temps. Ils diſent qu'il
a été enlevé vivant comme
22 JOURNAL
Enoch , &qu'il doit venir à la
fin du monde , juger toutes
les Nations , aprés les avoir
parcouruës ,monté ſur le cheval
Duldul , qui étoit la monture
ordinaire de Mortus Ali.
Le Portail de cette Moſquée
eſt une piece qui pourroit donner
de l'admiration aux plus
habiles Architectes del Euro
pe. Il eſt d'une hauteur extraordinaire;
le bas a juſques à
trois toiſes de haut. Il eſtd'un
Marbre de pluſieurs couleurs;
& cette ceinture de marbre
continue dans les Portiques ,
&dans le corps de la Mof-
1
HISTORIQUE. 23 :
quée. Toute la façade eſt pein
re d'azur verniffé , elle est mêlangée
de pluſieurs feüillages ,
&feftons dorezen demi relief.
Le couronnement du frontif
pice eſt d'un plâtre relevé en
boſſes rondes marquetéesd'or,
travaillées d'une maniere ſidélicate
qu'ileſt difficile de mieux
employer le plâtre en aucun
autre lieu. La porte eſt couverte
de groſſes lames de vermeil
doré.On entre dans cette cour
fort vaſte , entourée de galeries
, dont les colomnes font
demarbre granite. Les chapiteaux,
la corniche , & la frife
L
*4 JOURNAL
de ces galeries ſont azurées ,
&dorées. Les Perſes font leurs.
prieres deflous , aprés avoir
fait leurs purifications dansde
grands baſſins de marbre , qui
font au milieu de cette Cour ;
la Moſquée eſt à droite; ony
entre par une arcade fort exhauffee,
embellie , peinte , &
dorée de la même maniere que
les galeries. Le corps de la
Moſquée est fort vaſte ; elle a
un double Dôme de lamême
ſtructure que celuy de laMofquée
precedente.
Il y a devant ces Dômes
deux Minarés couverts d'ouvrages
HISTORIQUE. is
vrages de marqueteric ; ce
font des eſpeces de petits clochers
bâtis de brique , qui
font fi hauts &fi menus ,
qu'on a de la peine à concevoir
comme un ſi petit bâtiment
peut foutenir une fi
grande hauteur. Ils ne contiennent
qu'un Eſcalier à vis,
qui tourne en ligne ſpirale ;
les degrez en ſont ſi étroits
qu'à peine un hommey peut
monter ,&le reſte fait l'épaiffeur
de la muraille qui ne paroît
pas plus large au piedqu'à
lapointe .LesOttomans font
crier leurs Mollas , qui font
Février 1715. C
26 JOURNAL
comme leurs Preſtres , ſur ces
Minarés,pour appeller le peuple
à la priere ; mais les Perſes
les font crier en bas , de peur
qu'ils ne voyent leurs femmes
dans leurs Jardins. Il faudroit
qu'elles fuſſent d'une grofleur
prodigieuſe , ou que ces
Crieurs euffent de bonnes lunettes
d'approche pour les regarder
de ſi haut, car ces Minarés
ne ſont pas moins élevez
que les plus hauts clochers de
France.
A
Je ne puis m'empêcher de
faire une digreſſion à l'occafion
de ces Crieurs deMofHISTORIQUE.
27
quée.Un d'entr'eux avoit mal,
traité un Chrêtien , & aprés
luy avoir fait ſouffrir de rudes
baſtonnades , il luy fit
faire une groſſe avanic par le
Gouverneur. Le Chrétien
pour ſe vanger de luy, attendit
qu'il fut monté au haut
du Minarés la nuit. Il y mon,
ta aprés luy , & il embarraſſa
le chemin deverres,&debouteilles
,&d'autres choſes propres
à faire une bonne collation.
Le Molla en defcendant
caſſa les bouteilles ,& répandit
le vin,& fit une gliſſade
qui luy fracaſſa le corps. Les
Cij
18 JOURNALH
cris qu'il fit obligerent les
Mahometans d'aller voir co
qui luy étoit arrivé als le
trouverent étendu dans le vin,
ils l'emporterent au Bacha qui
le condamna commeun pro
fanateur de Moſquée , & on
interdit leMinarés, de maniére
qu'on n'y monte plus pour
appeller le peuple à la priero.
- Au Nord de la place dont
on a parlé cy- deſſus , eſt une
galerie magnifique , dans la
quelle les Joücurs d'inftruments
du Roy joüent tous
les jours au Soleil couchant ,
deux heures aprés minuit &
:
HISTORIQUE
àmidy. Mais les jours deFeſtes
ils continuent leurs tintamarres
, car ils font plus de foixante
qui joüent pêle - mêle ,
les uns battent de gros tambours
, les autres des timbales,
d'autres joüent du hautbois,&
d'autres crient à pleine
gorgedans lestrompettes parlantes
, qui font des marques
dePrincipauté.
Le Palaisdu Roy eſt àl'Occident
delaplace. On y entre
par deux portes qui font auffi
magnifiques que l'entrée de la
Moſquée dont on vient de
parler.On a rangé entre ces
Cij
30 JOURNAALL
deux portes un grand nombre
de canons , que Cha-Abbas fit
apporter de la Ville d'Ormus ,
lorſqu'il l'eût priſe ſur les Portugais
; mais ils font fi mal
montez qu'on ne pourroit
pas s'en ſervir.
Laporte principale par
où on entre chez le Roy, s'appelle
Alla- Kapi, c'eſt à dire la
Porte de Dieu , parce qu'elle
eſt un lieu de refuge , d'où on
ne peut tirer aucun criminel
fans un ordre exprés de Sa
Majefté. Il y a deffus cette
porte un bâtiment de pluficurs
étages qui forment
HISTORIQUE . 31
beaucoup de chambres , de
forte qu'en la voyant de loin ,
on la prendroit pour unegrofſe
Tour environnée de galeries
dorées qui regnent autour
de tous les étages.
Le dernier étageforme une
tres-belle , & tres -grande Salle
qui commande toute la place.
Le Roy y tient toûjours Alſemblée
le premier jour du
Printemps , pour y recevoir
les Etrenes des Seigneurs , &
pour prendre le divertiſſement
des jeux , & des courſes des
chevaux , que les enfans de
qualité font en ſa prefence.
\
Cij
32. JOURNAL
Cette Salle eft affez ſpaticuſe
pour contenir cent Conviez ,
fans y comprendre les Gentilshommes
ſervans , & les Officiers
de guerrequi ſetiennent
debout derriere ceux qui ſont
affis. Elle eſt ouverte de trois
côtez , le plat- fond eſt d'un
bois bien travaillé , & bien
doré ; le lambris qui eſt dans
l'enfoncement , eſt d'un ouvrage
tres-delicat. Il y a beaucoupde
peintures ſur la muraille
; mais elles auroient beſoin
d'un bon peintrepour les
rendre regulieres. Leplat- fond
eſt ſouſtenu par douze colom
HISTORIQUE. 35
nesdorées enrelief, ce qui lui
donne un grand éclat du côté
de la place. La Salle eſt preſque
quarréc , & n'a pas moins de
ſoixante pieds de longueur. Il
ya au milicu un grand baſſin
de marbre; &quelque grande
que foit ſon élevation , elle
n'empêche pas qu'on ne faſſe
joüer des jets d'eau dans ce
baſſin par le moyen des pompes.
Il ya trois autres Sallesd'Audiances
dans l'interieur du
Palais , qui ſont beaucoup
plus vaſtes ,& plus magnifi
ques que celles-cy ; mais par34
JOURNAL
ce que je ne me ſuis propoſé
que de donner une idée legere
de la magnificenceduPalais du
Roy de Perſe , je ne m'engage
pas à en faire la deſcription ,
non plus que de fes maiſons
deplaiſance, qui font des lieux
enchantez , & fimagnifiques
qu'on ne voit rien d'approchant
dans l'Afie.
L'uſage des feſtins publics
eſtbien ancien en Perſe ; puifque
le Livre d'Esther fait mention
de la ſomptuoſité du
banquetd'Afluerus; mais ceux
qu'ony fait maintenant ſont
plutôt des feſtins d'Audiances,
HISTORIQUE. 35
quedesbanquets de réjoüiflances;
car c'eſt ences feſtins que
le Roy traite des affaires d'Esat
, qu'il donne Audiance
aux Miniſtres des Princes des
Etrangers ; ily en ad'ordinaire
qu'on fait les jours de grandes
fêtes , & des extraordinaires ,
qui ſont comme une convocation
des Etats pour quelques
affaires preffantes ; mais
dans quelque temps qu'on les
faffe , ils font toujours tres.
fuperbes ,&tres magnifiques,
parce qu'on y étale tout ce
qu'il ya de plus precieux dans
la maiſon du Roy ; tout y
1
36 JOURNALI
brille , les tapis ſur lesquels on
s'affeoit ſont de grand prix ,
les nappes qu'on étend deſſus
font de brocard . On fert le
Roy dansun vaſe d'or pur de
plus de trois piedsdediametre;
le couvercle ,& le cadenat
ſous lequel la portion du Roy
eft renfermée, font de la même
matiere , & on porte ce vaſe
en ceremonie ſur une eſpece
de civiere ornée de lames d'or .
L'Ecuyer tranchant ouvre le
cadenat devant Sa Majefté ,
il ſe met à genoux aprés en
avoir fait l'épreuve , & il fert
les mets dans pluſieurs plats
HISTORIQUE . 37
d'or qu'il remplit avec une
cücilliere ,&une longue fourchetic
d'or , qu'il porte à fon
côté , comme les marques qui
diftinguent faCharge.On fert
au Roy le vin dans des bouteilles
ſcellées; le Grand Maître
les ouvre devant luy , il en
fait l'épreuve avec les mêmes
ceremonies que l'Ecuyer tranchant
luy ſert ſon plat
Aprés qu'on a ſervi leRoy ,
on fert aux conviez le ris , le
boüilli ,& le rôti dans plus de
cent cinquante platsd'or avec
leurs couvercles qui peſent
deux fois autant; chaque plat
38 JOURNALLH
n'apas moins d'un pied& demy
de diametre. Les plats
d'entremets ſont d'or , & auparavant
qu'on ait fervi en
or, on adéja ſervi les confitures
en vaiſſelled'argent , & de
porcelaines. Le ſervice des
confitures&fucreries precede
toujours le repas. On les fert
aux conviez pendant que le
Roy donne les Audiances ; &
c'eſt auſſi dans ce temps que
leRoy fait donner duvin aux
Seigneurs de ſa Cour. Les
bouteilles & les taſſes dans
leſquelles onle ſert , ſont d'or
émaillé garnide pierrerics.On
HISTORIQUE. 39
lesrange ſur les bords du baffin
de marbre , qui eſt au milieu
de la Salle ; & on place
aux coins de ce baſſin quatre
petits tonneaux d'or & quatre
d'argent , qui peſent chacun
la charge d'un homme. On
les met en ordre avec les bouteilles
, les taſſes , les caſſolettes
,&les pots de fleurs qui
ſont tous d'or , ce qui faitune
agreable ſymmetrie.
On met en parade devant
la Salle quantité d'Elephans ,
de Lions , de Tigres , de Leopards
,& toutes les bêtes rares
de la Ménagèric. Les chat40
JOURNALS
nes ,& les cloux avec lesquels
on les attache ſont d'or , &
chacun de ces animaux a de
vant foy deux cuvettes d'or ,
dans l'une deſquelles eſt ſa
boiſſon , & dans l'autre fa
nourriture. Mais il n'y a rien
qui approche de la magnificence
de dix huit chevaux de
main , qu'on expoſe devant
cette Salle ; chaque cheval
vautun tréſor , les étriers ſont
d'or , les brides , les poitraux ,
les devants ,&les derrieres des
felles font d'or émaillé garni
de pierres precieuſes , auffibien
que les houffes qui font
fort
HISTORIQUE. 41
fort amples. Leharnois de l'un
eſt garni de diamans , de l'autre
d'émeraudes , de rubis , de
faphirs, detres groſſes perles ,
&de toutes fortes de joyaux
d'une groffeur ,& d'unebeauté
enchantée. Chaque cheval
a auſſi devant ſoy deux cuvertes
d'or , comme les autres
animaux dont je viens de parler.
On range quelquefoisparmi
tes chevaux des aſnes ſauvages.
Un Miſſionnaire Eſpagnol
ſe trouvant en cetteCour
poury preſenter au Roy unc
Lettre du Roy de Pologne
Fevrier 1715. D
42 JOURNAL
furpris de voir des ânes ſi bien
ornez , & fi richement couverts
, perdit ſa gravité ,& ne
pût s'empêcher de rire. Un
Officier de la Cour s'approcha
de luy , & luy demanda
fort civilement ce qui luy donnoit
occaſion de rire. Il répondit
, qu'il rioit de voir traiter
avec tant de distinction
des animaux qu'on traitoit
avec le dernier mépris en Efpagne.
L'Officier luy repliqua
avec efprit , c'est que les afnes
font communs en voſtre Pays,
nous en faiſons grand cas dans le
noſtre ; parce qu'ilsyfont rares,
HISTORIQUE. 43
Le Roy eſt dans l'enfoncement
de la Salle , affis fur une
Eſtrade , environnéed'un Corridor
doré. Il eſt aſſis les jambes
pliées ſur une efpece de
lit qu'on couvre d'un brocard
précieux. Il s'appuye fur un
carreau fort riche. Il n'y aque
luy qui en ait ,&qui foit affis
les jambes pliées ; les autres
Seigneurs font affis fur leurs
talons , qui eſt la maniere de
s'affeoir la plus reſpectueuſe.
Les Enfans du Serrail font debout
dans l'enfoncement de
P'Alcove Il y en a toûjours
deux qui rafraîchiffent l'ais
Dij
44 JOURNAL
autour, avec de longs éventails
faits de queuës de Paons. Ils
ont tous quelque Office auprés
de Sa Majeſté. L'un luy
fert le Goblet , l'autre le Tabac,
leCaffé, & le Baffin pour
laver aprés le repas. Les principaux
Eunuques ſont debout
aux coſtez du Roy , & les
Officiers d'armes forment une
ligne oblique depuis le basde
l'Eſtrade ou du Trônejuſques
aux deux premieres colomnes.
de la Salle.
* L'Ermadaulet eſt aſſis à la
premiere colomne du coſté
*Premier Ministre.
HISTORIQUE . 45
gauche qui eſt le colté d'honneur
dans la Perſe. Le Generaliſſime
des Troupes eſt à
droite ; & aprés luy les Miniſtres
d'Etat , les Valis , les
Kans, les Ambaſſadeurs ,&les
Hoſtes du Roy ſont affis en
ligne paralelle juſques au bas
de la Salle..
Les Muſiciens forment une
autre ligne , & rempliffent le
côté de la Salle qui eſt vis-à vis
le Trône du Roy.
Leur muſique & leur fymphonie
continuë durant l'Audiance
qui precede le repas :
On le fait cxprés afin que les
46 JOURNAL
)
conviez n'entendent pas ce qui
ſe dit auprés du Roy. Les
quarante Maiſtres d'Hoſtel
d'honneur appuyez fur leurs
baſtons , font un cercle devant
luy , qui empêche auſſi les
conviez de voir distinctement
ce qui ſe paſſe dans les Audiances
Il n'y a rien de plus beau
que de voir une ſi belle , & fi
nombreuſe aſſemblée de Scigneurs
dans leurs habits de
ceremonie ; car leur maniere
d'habillement eſt leſte , & approche
fort de celle des Ancicas
Romains. Leur coëffure
HISTORIQUE . 47
leur donne un fi grand air
que le Turban des Ottomans
paroift ridicule en comparaifon
de celuy qu'ils portent.
Deux aigrettes d'or s'élevent
pardeſſus , & c'eſt à cauſe de
cela qu'on les appelle Kzel -
Baches ; c'est-à-dire teſtes d'or
ou teſtes rouges. Leurs veſtes
de deſſous brillent merveilleuſement.
Elles ſont d'un brocard
à fond d'or ou à fond
d'argent , auffi bien que leurs
écharpes. Leurs cafaques font
garnies de peaux de zibelines,
& les deſſus ſont d'un drap
écarlate chamarré de paffe
48 JOURNAL
ments d'or , ou bien ils font
des plus précieux brocards de
Perle ,& un Kzel Bache ſe
contentera de pain , & de lait
aigre pour ſa nourriture , afin
de menager de quoy ſe bien
vêtir ,& entretenir , & orner
fon cheval .
Il ſemble que le Roy pour
mieux faire paroître l'éclat , &&
lebrillant des habits de ſesOfficiers
, veüille faire parmi cux
ce que font les ombres dans
un Tableau. Il affecte de le
vêtur d'une maniere ſimple ; il
n'y a que l'aigrette qu'il porte
fur lecôté gauche de ſonTurban
2
HISTORIQUE. 4
ban , qui le diftingue par les
pierreries dont elle eſt ornée ,
qui font de grand prix...
Sous le Regne du feuRoy,
les Perſes imitoient affez la
magnificence d'Aſſuerus dans
leurs feſtins ; mais ils n'imitoient
pas la temperance , &
la moderation que ce Prince
vouloit qu'on gardât dans les
fiens . Car on y forçoit les
Grands de boire juſques à un
excés qui avoit ſouvent des
fuites defagreables; cependant
le Roy l'ordonnoit par politi
que ; car le vin tiroit de leur
bouche bien des veritez qu'ils
qu'ils
Février 1715. E
So JOURNALE
luy auroient cáché étant fobres.
Il le faifoit auſſi pour ſe
divertir ; car fon plus grand
divertiſſement étoit de les voir
emporter hors du feſtin, comme
des corps morts. Il les réduiſoit
bientôt dans l'état où
il les vouloit mettre , pour ſe
divertir; car il les faifoit boire
dans une eſpece de gobelet à
manche , fait en forme d'une
cuilliere à pot , qui tenoit au
moins une bonne pinte de Paris.
Ils appellent ce genre de
gobelet Hazar Pecha , c'està-
dire , mille meſtiers , parce
qu'ils diſent que ceux qui le
HISTORIQUE. SI
vuident deux ou trois fois ,
peuvent parler à l'avanture do
mille fortes d'arts , & de profeffions
. On ne leur fert rien
qui corrige le vin , car ils le
boivent durant les Audiances,
lorſqu'on n'a encore ſervy que
< des ſuccreries , & des fruits .
Les Européens qui ont
l'honneur d'être appellez à
ces feſtins, y trouvent dequoy
fatisfaire leur appetit ; parce
que ce qu'on y ſert eſt bien
exquis , & bien apprêté ; mais
ils font fortembarraffez quand
il faut manger le ris à pleing
main , &déchirer le boüilli ,
E ij
52 JOURNAL
1-
& le rôti avec les doigts ; car
onn'y fert ny couteaux , ny
fourchettes ,& pas même des
ferviettes . On fert des cuillieres
de buis ; mais c'eſt pour
boire une certaine liqueur
compoſée d'eau roſe , de vin
cuit , & de verjus , qu'on boit
en mangeant leris. On ne peut
s'en ſervir pour manger , parce
qu'elles font fort larges , &
fort creuſes , de maniere qu'on
n'y peut prendre avec les levres
que la ſuperficie de ce qui
n'eſt pas liquide , le reſte demeurant
au fond.
La modeſtie , le refpect ,&
HISTORIQUE . SS
la retenue des Officiers eft
merveilleuſe ,& on n'obſerva
jamais mieux le Silence dans
les Communautez les
gulieres de l'Europe ,qu'on les
garde aux feſtins du Roy de
Perſe ; mais on ne s'y contraint
pas long temps ; car
mangeant toutes chofesàplei
nes mains , leur repas eft fi
court qu'à peine a ton achevé
de fervir àceux qui font en
bas , qu'on commence de
lever de devant ceux qui font
enhaut.
La magnificence du Roy
de Perſe paroiſt encore dans
Eij
54 JOURNAL
le grand nombre de Princes
Etrangers qu'il entretient à ſa
Cour. Le Prince de Georgie
&pluſieurs Princes Yuzbegues
avecleur Cour y vivent maintenant
à ſes dépens. Les Ambaffadeurs
, les Envoyez ,& les
Porteurs de Lettres des Princes
de l'Europe , & de l'Afic
qu'ony confond tous ſous le
nom d'Hôtes , ſont logez ,
meublez , & entretenus par la
liberalité du Roy , qui ne les
congedie jamais fans leur faire
un preſent d'argent , de brocard
, & d'étoffe de foye travaillées
dans ſes manufactures.
HISTORIQUE. 55
Il n'y arien de plus obligeant
que la maniere avec laquelle il
les reçoit Dés qu'ils font ar
rivez fur les confins , & qu'ils
ont fait ſçavoir au premier
Gouverneur qu'ils portent des
Dépêches au Roy de la part
des Princesquiles envoyent ,
leGouverneur leur donne des
chevauxpourmonter leur fuite
; & il leur fournit autant
de mulets , & de chameaux
qu'ilen faut pour porter leurs
bagages. Il envoye des Offi
ciers de fa maiſon pour les
conduire , avec un ordre de
leur faire donner une maiſon ,
Eiiij
36 JOURNALH
&leur dépenſe de bauche de
journée en journée , juſques à
cequ'ils arrivent à la Capita
let,&quand ils y font arrivez ,
ces Conducteurs les placent
dans une maiſon dans le Fauxbourg
,& ils vont donner avis
au Roy de leur arrivée. Le
Roy les reçoit au nombre de
ſes Hoſtes , il ordonne à l'Introducteur
des Ambaſſadeurs
de leur en porter la nouvelle
de ſa part , de leur preparer
une maiſon ,& des meubles,
&de les y introduire avechon
neur. L'Introducteur les va
complimenter dans le Faux
HISTORIQUE. ST
bourg,ilcompte ceux deleur
fuite,il en vient faire fon rapport
au Roy, qui leur affigne
des appointemens à propor
tion des gens qu'ils ont à leur
ſervice. Aprés cela l'Introduc
teur les vatrouver ,& les me
ne dans l'appartement qui leur
a eſté preparé. Il leur donne
un certain nombre de Gardes
du Roy qui ſe tiennent àla
porte pour empêcher qu'on
n'interrompe les Hoſtes de Sa
Majesté , & qu'on ne faſſe pas
d'inſulte à leurs Domeſtiques.
Il leur donne leurs appointemens
pour un mois , &il con
58 JOURNAL
tinuë de les leur apporter au
commencement de chaque
Lune. Illes viſite ſouvent pour
s'informer deleur ſanté,&de
leurs beſoins ,afin d'en informer
le Roy. Il les conduit à
toutes les audiances ,&à tous audiances
les feſtins publics , où ils ont
leur place avecdiſtinction ; ils
font honorez , & refpectez
par tout ; & ce ſeroit toucher
le Roy à la prunelle de ſes
yeux que de donner la moindre
occaſion de chagrin à fes
Hoſtes. Il a beaucoup d'égard
pour eux, il les défraye par le
chemin quand il les a congeHISTORIQUE.
رو
diez de la même maniere qu'il
les-a reçus.
Pour ce qui regarde les affai
res duConſeil du Roy , tout y
eft reglé. Ses Conſeillers de
Religion , d'Epée & de Robe
y font en nombre égal , tous
gens choiſis , d'eſprit & d'experience.
Ils ont de la pené
tration , & beaucoup de vivacité;
ils conçoivent aisément ,
ils donnent aux affaires toute
l'attention qu'elles meritent ,
&ne forment leurs déciſions .
que ſur des reflexions exactes .
Ils deliberent meurement ,&
ne ſe hâtent pas de decider.
60 JOURNAL
Ils ont cette maxime que le
temps fait plus qu'une année ,
&que ſçavoir temporifer
c'eſt ſçavoir vaincre fans peril.
Le ſecret eſt ſi grand dans
le Conſeil , qu'on a remarqué
qu'un pere ne revele pas à fon
fils les meſures qu'il fçait qu'on
ya priſes contre la vie.
Le Conſeil Privé eſt compofé
des principaux Eunuques
, & c'eſt dans ce Conſeil
que font decidées les affaires
les plus importantes del Erat.
Le premier Miniſtre ,& Isautres
Seigneurs ne ſçavent rien
de ce qui s'y paffe. Ces EunuHISTORIQUE.
GI
ques poſſedent les premieres
Charges , ils font gens de tête ,
& le Roy ſe repoſe ſur leur
fidelité.
Le Royaume des Perſans eſt
ſi vaſte & fi puiſſant , que tous
leurs voiſins qui ſont d'une
Secte Mahometane, differente
de la leur , conçoivent tant d'averſion
pour eux , que le Roy
eſt obligé d'entretenir des
Troupes nombreuſes pour
couvrir ſes Frontieres. Il a toûjours
au moins 12000. hommes
dans la Province de Kandahar
, qui confine au Grand
Mogol : 20000. dans le Ko62
JOURNAL
tasan , qui confine auxTartares
de Balk, Bokara, & Samarkand
: 15000.dans le Mazandran
, & le Guilan , qui confine
aux Moscovites , & aux Coſaques
par la Mer Caſpienne :
12000. dans le Derband , & le
Chiwan,qui confinent auxmêmes
Peuples , auffi bien qu'à la
Circaffie , à la Georgie , & à la
Colchide : 20000. dans laMedie
, dont la partie ſupericure
confine à la Turcomanie , &
l'inferieur auCurdiſtan: 12000.
à Erivan qui confine aux Etats
du Grand Seigneur , vers l'Armenie
Mineure : 12000. dans
HISTORIQUE. 63
le Laureſtan qui confine à Babylone
: 15000. dans la Su
ziene qui confine à l'Arabie ,
& 12000. dans l'anciennePerſe
, & la Caramanie qui s'étendent
depuis le Sein Perfique,
juſqu'au Fleuve del Inde.
Ces Troupes avec la Maiſon
du Roy ne font guere
moins de cent cinquante mil
hommes , fans y comprendre
les Garniſons des Villes qui
font dans le coeur du Royaume.
:
Le Roy de Perſe n'a pas
d'Infanterie ; parce qu'elle ne
pourroit pas ſouſtenir les fati64
JOURNAL
gues des Deferts & des Montagnes
dont la Perſe eſt remplie.
Ils ne ſe ſervent pas d'artillerie
pour la même raiſon.
Ils n'en ont pas beſoin pour
deffendre leursVilles, qui n'ont
ni murailles , ni fortifications.
Il n'a point de force fur
Mer , quoyqu'il ne tienne qu'à
luy d'entretenir de belles Flottes
, de ſe rendre le maître du
Golphe d'Ormus , de la Mer
d'Arabie , & de la Mer Cafpienne
: mais les Perſans n'aiment
point la navigation , ils
en ont même tant d'horreur
qu'ils appellent , Nacoda, c'està-
dire
HISTORIQUE . 65
à dire Athées , ceux qui expoſent
leur vie ſur un élement fi
peu fûr. Cela fait plaifir aux
Armeniens qui font tout le
commerce du Royaume.
Jecroy , Meffieurs , que ce
que vous venez de lire de la
Perſe ſuffit pour vous donner
une idée generale de ceRoyau.
me : finon la fidele Relation
que je vais vous faire du voyage
de ſon Ambaſſadeur , va
achever de remplir ce qui peut
manquer à votre curiofité ;
mais je penſe qu'il eſt à propos
de remonter , s'il eſt poſſible ,
à l'origine des chofes , pour
pour
Février 1715.
66 JOURNAL
vous mettre mieux au fait de =
cette Ambaſſade.
M. de Feriol étant Ambaffadeur
du Roy à la Porte , la
Cour envoya M. Fabre en
Perſe. M. Fabre dont l'hiſtoire
& le nom offrent à ma
memoire une des plus fingulie.
res& des plus galantes épiſodes
du monde & dont je
pourray vous entretenir ail-
Ieurs , alla juſtement mourir à
Erivan , en Armenie , Ville
Capitale de la Province de ce
nom ,& qui eſt le plus grand
Gouvernement de la Perſe.
Aprés ſa mort , M. Michel
HISTORIQUE. 67
aujourd'huy Conſul d'Alep ,
& qui étoit alors à Conſtantinople
, fut choiſi par la Cour
pour luy fuccéder dans ſa
Miſſion : il ſe rendit auſſitôt à
Erivan, & de là à Hifpahan ,
où il fit un Traité de Commerce
, par lequel Traité la
Courde Perſe confirmoit tous
les Privileges qui avoient éré
accordez juſqu'alorsen faveur
desMarchands & des Miffion
naires à la confideration de
l'Empereur de France.
Peu de temps aprés qu'il ſe
fût acquitté de la Commiffion
avec honneur , & qu'il fur
Fij
68 JOURNAL
parti de la Perſe , les Armeniens
firent tous leurs efforts.
pour rompre les meſures qu'il
avoit priſes pour l'affermiſſement
deſdits Privileges. Ils
maltraiterent les Marchands
François , ils accuſerent les
Miffionnaires , de toutes fortes
de crimes , & ils joignirent
àleurs impoſtures une Requête
dans laquelle ils repreſenterent
au Roy , que , non contents
d'enlever leurs femmes ,
& leurs enfants , ils pretendoient
encore les contraindre
à changer de Religion. Cette
Requête fut foutenuë par des
HISTORIQUE 69
Grands de la Cour qu'ils mi
rent dans leurs intereſts à force
depreſents ,& qui par furpriſe
, obtintent du Roy un
Commandement contradictoire
aux principaux articles
du Traité. En vertu dece
Commandement , les Marchands
& les Miſſionnaires répandus
dans les Provinces de
ce grand Royaume ,, curent
beaucoup àſouffrir ſur tout à
Amadan, l'ancienne Suſe, autrefoisla
Capitalede la Perfe ,&
leséjour de fes Roys , où l'on
affeure encore que deuxTombeaux
Superbes que les Juifsy confer70
JOURNAL
vent de tout temps, avec beau
coup deſoin & de veneration ,
font ceux d'Esther &de Mardochée.
Ils efſuyerent de pareils
traitements à Tauris , ( l'ancienne
Ecbatanne , où la vraye
Croixfut 14 ans entre les mains
de Cofroës , e jusqu'à ce que
Empereur Heraclius l'eûtobligé
de la luy rendre aprés une grande
Victoire qu'il gagna fur luy ; il
la porta ensuite en triomphe à
Ferufalem Ils n'curent pas
moins à fouffrir à Chamakée ,
Ville confiderable au Nord de la
Perfevers la Mer Cafpienne ,
où le Pere ChampionJefuite &
HISTORIQUE. 71
Son Compagnon furent misfous
lebâton,,&&eennsuite exilez. Ec
enfin àGandga autre Ville entre
Chamakée Tiflis Capitale
de la Georgie , où le Superieurdes
Capucins recent à differentes repriſes
,plus de deux mille coups
de bâtons ,&auroit eſté martyrifé
,fi on ne l'avoit délivré à
force d'argent. Tout cela cependant
s'étoit paflé contre
les intentions du Royde Perſe.
Voilà l'état où étoient les
affaires des Marchands & des
MiſſionnairesFrançois dans ce
Royaume,
Royaume , lorſque M. de
GaliſſonEvêque d'Agathople &
72 JOURNAL
Coadjuteur de M. Pidou de
S. Olon Evêque de Babylone ,
arriva en Armenie . D'abord
pour arrêter cette perfecution
, il déclara au Can * d'Erivan
, qu'il étoit chargé
d'une Lettre du Roy de France
pour l'Empereur de Perſe :
le Can en donna autfitoft avis
à la Cour , & aprés trois mois
de ſejour à Erivan , il le fic
conduire avec honneur à Hafpahan
, où on luy affigna foixante
écus par jour , quoyqu'on
ſcoûr qu'il n'avoit
* Ce Can s'appelle Beglerbay , on
Seigneur des Seigneurs
aucun
HISTORIQUE. 73
aucun Caractere. Mais ces
bienfaits , quelques confiderables
quils ſoient , font en uſa
ge chez les Rois de Perſe , &
ils ont tant de confideration
pour les Princes Etrangers ,
& fur tout pour les Rois de
France , qu'il ſuffit d'eſtre porteur
d'une Lettre de leur part ,
pour eſtre receu au nombre
delours Hoftes .
M. l'Evêque d'Agathople
eſtant arrivé àHifpahan , s'appliqua
uniquement à détromper
la Cour ſur les calomnies
qu'on avoit repanduës contre
les Miffionnaires & les Mar-
Février 1715 . G
74 JOURNAL
chands François qui estoient
alors en Perſe . Il chercha les
cauſes &les motifs de leurs impoſtures
dans leur commerce
&dans leur Religion.
Dans le commerce il découvrit
la haine & la jaloufie
des Armeniens liguez avec les
Anglois & les Hollandois
contre les Marchands de nôtre
Nation.
La guerre eſtoit alors allumée
dans toute l'Europe , ou
pour mieux dire les plus grandes
Puiſſances de l'Europe
avoient juré la ruine de la
France ; & le fuccés ne ré-
:
ま
A
HISTORIQUE. 75
pondant pas toûjours àl'équité
de nôtre cauſe, nos Ennemis
avoient ſoin de porter jufqu'aux
extremitez du monde
l'apparence de leur triomphe
avec le bruit de leurs menaces.
LesLettres&les diſcours qu'ils
ſemoient en tous lieux , produiſoient
alors des effets dont
nous nous reſſentions par
tout. Du coſté de la Religion,
il reconnut que les Armeniens
&fur tout leur Patriarche ef
toient les ennemis déclarez
des Miſſionnaires . Permettezmoy
icy , Meſſieurs, deux lignes
de digreſſion ſur la Reli
Gij
76 JOURNAL
gion des Armeniens. Vous
Içavez , ou vous ne ſçavez pas
ſans doute , qu'ils rejettent le
Concile de Calcedoine , qu'ils
excommunient tous les ans
S. Leon , & qu'ils ſuivent les
Dogmes d'Utuches qui ne reconnoiſſoit
qu'une nature en
J C. fans compter les autres
erreurs dont ils ſont infectez .
Mais ce n'eſtoit pas tout à fait
de cela qu'il eſtoit queſtion ,
& le Patriarche qui animoit
les Armeniens contre nos Mif
ſionnaires ne ſe ſeroit peutêtre
guere mis en peine du
changement qu'ils vouloient
HISTORIQUE. 77
leur inſpirer , s'il y avoit également
trouvé ſon compte du
côté de l'intereſt.
Ces découvertes faites , M.
l'Evêque d'Agathople travailla
au fuccés des deſſeins qu'il
avoit formez pour le ſervice
de tant de gens qui avoient
beſoin de ſon ſecours ; mais
malheureuſement la mort ne
luy laiſſa pas le loiſit d'y travailler
long- temps ,& il eût à
peine les yeux fermez que les
choſes retomberent dans la
confufion oùil les avoit trouvées.
M. Richard Miffionnaire
Gij
78 JOURNAL
des Millions Etrangeres
homme ſage & éclairé , ſe
trouva alors à Erivan , où l'Evêque
de Babylone luy écrivit
pluſieurs Lettres qui le
déterminerent enfin à ſe rendre
à Hifpahan , où quelque
temps aprés ſon arrivée, il fût
affez heureux pour pouvoir
faire preſenter une Requête
au Sultan Usſſain ,qui fut fi
touché du détail des choſes
qu'elle contenoit qu'il luy fic
donner deux mille cinq cens
écus , pour en payer huit cens
que devoit l'Evêque d'Agathople
en mourant ,&le refte
HISTORIQUE. 9
:
pour ſa ſubſiſtance Il luy fic
affigner_enſuite dix écus par
jour , le fit loger , & le receut
au nombre de ſes Hôtes .
Sur ces entrefaites M. Defalleures
Ambaſſadeur du Roy
à Conſtantinople envoya à
Hifpahan , les nouvelles imprimées
de la défaite entiere
des Ennemis à Marchiennes
&à Deſnain , & celle de la
levée du Siege de Landrecy ,
avec tout le détail des grandes
circonstances de cette memorable
Journée. Le Courier
chargé de ces Lettres , les remit
entre les mains de M. Ri-
Giiij
80 JOURNAL
chard qui les fit auffitôt traduire
en Perfien & preſenter
le lendemain à la Porte , où
l'Etmadaulet * accompagné
des plus grands Seigneurs de
la Perſe donnoit alors à ſon
ordinaire une Audiance publique.
Il n'eût pas plutôt
apperceu le Porteur de ce
paquet , qu'il demanda de
quoy il étoit queſtion. Seigneur
, luy dit il , ce ſont des
nouvelles d'une grande Victoire
que l'Empereur des Fran
çois a remporté de puis peu
fur ſes ennemis . Hâtez-vous ,
* C'est le nom du premier Ministre.
HISTORIQUE. 81
luy répondit ce Miniſtre ,
tranſporté de zele & de joye ,
hâtez vous , d'en faire la lecture.
Ce qu'on n'eût pas le
temps d'achever , parce que le
Sultan averti que l'Aúdiance
venoit d'eſtre rompuë par un
évenement fingulier , en envoya
demander la cauſe. L'Etmadaulet
fit donner auſſitôt à
P'Eunuque que le Sultan avoit
dépêche vers luy , le paquet
queM. Richard luy avoit envoyé.
Le Roy de Perfe non
moins impatient que ſon Miniſtre
, s'en fit ſur le champ
82 JOURNAL
faire la lecture, en preſence de
toutes lesFemmes &de ſes Eunuques
, & en reconnoiffance
du plaiſir qu'il avoit ſenti au
recit d'une ſigrande nouvelle,
il fit donner àM. Richard un
preſent de la valeur de plus de
deux cens écus.
Les affaires des François
changerent alors entierement
de face en Perſe , & il ne s'y
tint preſque plus de Conſeil
où il ne fut agité de quelle maniere
on s'y prendroit pour
envoyer inceſſammentunAmbaffadeur
en France, Enfin
malgré la longueur du voya
HISTORIQUE. 83
ge ,& les difficultez des paſſages
par la Turquie , ou par la
Moſcovie; en un mot malgré
tous les obſtacles preſque invincibles
qui parurent oppoſez
à ce deſſein , il fut cependant
executé de la maniereque
vous l'allez lire.
Il étoit important de ne
point donner d'ombrage à la
Porte Othomane ; &le ſecret
de cette Negociation étoit -
d'une ſigrande conſequence ,
qu'il y alloit de la viede l'Ambaffadeur
à être ſoupçonné
d'une Ambaſſade de cette nature
, juſqu'à ce qu'il fut hors
84 JOURNAL
des Etats du Grand Seigneur.
Les motifs de cette crainte
fondée ſur des principes tresraiſonnables
( que le Journal
de Verdun vous développera
de reſte , le mois qui vient )
determinerent le Premier Mi
niſtre de Perſe , à confier au
nom du Roy , à M. Richard ,
les Lettres& le treforde cette
Ambaffade, pour les remettre
au Can d Erivan. Ce qui fut
executé en la forme fuivante.
M.Richard reçût des Miniſtres
de Perſe , ſes inſtructions
pour ſon voyage vers
Lamy Carême 1713. Il fut
1
HISTORIQUE. 85
chargé des Lettres & des Preſents
du Roy le premier May
de la même année ; & le jour
de l'Afcenfion , avec une ef
corte de quarante hommes ,
il prit la route de l'Armenie.
Il courut pluſieurs grands perils
en chemin ,& il fut efcarmouché
par des gens des montagnes
qui ne ſubſiſtent que
des dépoüilles des gens qu'ils
pillent ; mais heureuſement
un petit defilé dont il s'empata
avant qu'ils puſſent y être ,
ou pour mieux dire ,un quart
d'heure de diligence , le ſauva
de leurs mains. Enfin aprés
86 JOURNAL
cinquante jours de marche , il
arriva à Erivan , où il alla d'abord
viſiter le Can , avec la
Lettre du Roy de Perſe dont
il étoit chargé pour luy , & en
même temps avec les Lettres
&les Prefents que ce Monarque
envoye au Roy.
Dés que le Can d'Erivan
eût receu ſur cette affaire les
ordres de ſon Maître , il laiſſa
à M. Richard la liberté de
paffer en Europe par où il le
jugeroit à propos , ce qu'il fit
par la Georgie , la Mingrelie ,
& la Mer Noire , pendant que
ceGouverneur prenoitde ſon
HISTORIQUE. 87
coſté, toutes les meſures qu'il
croyoit les plus juſtes pour
s'acquitter avec honneur dela
Commiſſion dont on ſe repoſoit
fur luy.
La Lettre que M. Richard
luy avoit renduë portoit en
ſubſtance, qu'il convenoit aux
intereſts de ſon Maiſtre qu'il
jettât les yeux ſur un des plus
éclairez & des premiers Seigneurs
de ſon Gouvernement,
pour l'envoyer , d'une maniere
convenable , à l'Empereur de
France , avec la qualité d'Ambaffadeur
de l'Empereur des
Perfes.
88 JOURNAL
Ce Can trouva alors dans
MehemetRıza Beg, Intendant
de la Province d'Erivan , Perfan
de Nation , & aprés luy la
premiere perſonne de fon
Gouvernement , un ſujet capable
de répondre par ſon
merite , & par l'éclat de ſon
Ambaſſade , à la haute idée
que les Peuples de l'Europe
ont des Souverains de l'Afie ,
&particulierement duRoyde
Perſe. En effet , dés qu'il l'eût
chargé de la part de ſon Maître
, de cette importanteCommiſſion
, il ſe diſpoſa à partir
avec un grand nombre de
chameaux ,
HISTORIQUE. 89
chameaux , de tantes ,debagages
, en un mot avec un
équipage auſſi ſuperbe qu'en
puiſſe avoir aucun des plus
grands Seigneurs de l'Afie.
Pendant que Mehemet RizaBegpreparoit
tout l'appareil
de ſon voyage , le Can
d'Erivan prenoit de ſon côté
toutes ſes précautions , pour
aſſurer le tranſport des preſens
du Roy de Perſe auRoy
de France.
Acob Jean , Armenien de
Nation , & le plus riche Marchand
de cette Contrée fuc
choiſi pour cette effet , & fon
Février 1715 . H
१० JOURNAL
bien , ſa femme, &les enfants
ſervirent d'ôrages pour la ſeu
reté de ce Treſor , dont on
luy confia particulierement &
la garde& les clefs.Enfin il partit
d'Erivan le 15. Mars 17 14 .
avec l'Ambaſſadeur , & ils prirent
enſemble la route de l'Eu .
rope , par la Natolie ; mais
pendant qu'ils traverſent ces
grands Deſerts qui font entre
la Turquie & la Perſe , où il
ne leur arrive rien qui ſoit
dignes de remarque , fouffrez ,
Meſſicurs , que pour vous donner
une juſte idée , ou plutôt
pour vous rafraîchir la me-
C
ま
HISTORIQUE.
moire de la maniere dont les
Armeniens vivent en Perſe ,
je vous preſente à leur ſujet
un extrait de quelques Chapitres
tirez des meilleurs Memoires
qui traitent des Etats
du Sephi.
Je vous ay dit dans un autre
endroit de ce Journal
quelle eſt en peu de mots , la
Religion qu'ils profeſſent.
Maintenant je croy que vous
ne me blâmerez pas de vous
dire quelque choſe des Ceremonies
de leurs Baptêmes , de
leurs Mariages , de leurs Enserrements
,& de la conſtan-
Hijy
92 JOURNAL
ce avec laquelle ils s'expoſent
aux plus affreux fupplices ,
plûtôt que de renier leur Religion.
C'eſt la coûtume des Armeniens
de baptifer les enfans
le Dimanche , & s'ils en
bapriſent quelques-uns dans
la ſemaine , c'eſt qu'ils ſe trouvent
en danger de mort. La
ceremonie ſe fait de cette maniere.
La Sage- femme prend
l'enfant qu'elle porte dans l'Eglife
, & le tient ſur ſes bras ,
juſqu'à ce que l'Archevêque ,
l'Evêque , ou le Prêtre qui lo
doit baptifer , ait die une par
HISTORIQUE. 9
tie de la Liturgie du Baptême.
Alors celuy qui baptife prend
l'enfant qui eſt nud , le plonge
dans l'eau , & l'en ayant retiré
le met ſur lesbras du Parrain ,
& lit encore quelques prieres.
Pendant qu'il les lit , il tient
ducoton dans ſes mains , qu'il
tord , & dont il fait un filet
de demie - aune de long. Il en
fait un autre de même longueur
d'une foye rouge qui
eſt plate , &de ces deux filets
qu'il tortille enſemble , il fait
un petit cordon qu'il met au
col de l'enfant. Ils diſent que
ce cordon fait de deux fils dif
94 JOURNAL
* ferens , l'un de coton blanc
l'autre de ſoye rouge , ſignifie
le ſang , & l'eau qui fortit du
Corps de JESUS CHRIST ,
lorſqu'il fut percé d'un coup
de lance à la Croix. Aprés ce
cordon noüé au col de l'enfant
, il prend de la Sainte
Huile pour l'en oindre en plufieurs
endroits du corps , en
faiſant le Signede laCroix fur
chaque endroit où il met de
l'huile , & prononçant à chaque
fois ces paroles :Je te baptiſe
au nom du Pere,du Fils,
du S. Efprit Il commence
l'onction par le front , de-là
HISTORIQUE.
au menton , puis il vient à l'eftomac,
aux aiffelles,aux mains,
& aux pieds.
La ceremonie du Baptême
étant achevée , le Parrain fort
de l'Eglife , ayant l'enfant fur
ſes bras ,& dans chaque main
un cierge de cire blanche allumé
, felon la qualité du pere
de l'enfant. On fort de l'Egliſe
au fon des tambours
des trompettes , des hautbois
, & d'autres fortes d'inſtrumens
du Pays qui vont
devant l'enfant qu'ils accom
pagnent juſques au logis , où
eſtant arrivez , le Parrain
JOURNAL
les remet entre les mains
de la mere. Elle ſe proſterne
enmême temps devant le Par
rain luy baiſant les pieds , &
pendant qu'elle eſt en cette
poſture , le Parrain luy baiſe
le deſſus de la tête. Le Pere ,
ni le Parrain ne donnent jamais
le nom à l'enfant ; mais
celuy qui le baptiſe luy donne
le nom du Saint dont la Fête
ſe rencontre le Dimanche du
Baptême. Si par hazard il n'y
a point de Saint dans leurCalendrier
ce jour de Dimanche ,
il prend le nom du premier
Saint qui vient dans la ſemai
ne
HISTORIQUE. 97
ne ,&de la forte, il n'y a point
parmy eux de nom affecté.
L'Enfant étant de retour au
logis , il s'y fait aſſemblée de
bien des gens , & le feſtin eſt
preparé pour les parents &
amis , & pour celuy quia baptiſé
l'Enfant , & qui eſt ſuivi
d'ordinaire de la plus grande
partie des Preſtres & Moines
du Convent , ou de la Paroifſe
où le Baptême s'eſt fait. Le
petit peuple s'engage tellement
pour ces fortes de feftins
, non ſeulement auxBaptêmes
, mais auſſi aux mariages
, & aux enterremens , que
Février 1715 . I
JOURNAL
le plus ſouvent dés le lendemain,
il n'ont plus de quoy
vivre, & qu'ils ne peuvent
payer ce qu'ils ont emprunté
pour cette inutile dépenſe.
C'eſt la coûtume en Perſe de
fairedonner aux coins des ruës
des coups de bâton à ceux qui
doivent , & qui ne peuvent
payer ; & ils font quelquefois
fi maltraitez ( car cela ſe fait
deux ou trois fois la ſemaine,)
que les ongles leur tombent
des pieds , & qu'ils ne peuvent
plus ſe ſoûtenir. Les creanciers
en uſent de la forte
,
afin que les parents & amis du
HISTORIQUE.
debiteur enayent compaſſion,
&luy donnent de quoypayet
ſes dettes ; mais ils trouvent
le moyen de ſe dérober à ce
fupplice , & quand ils voyent
qu'ils fontinſolvables,ils ſe retirent
dans le Alicapi,c'eſt àdire,
la porte de leur Prophete , qui
eſtun lieude retraite pour tous
ceux dont les affaires vont
mal , & qui ne peuvent ſatiſ
faire leurs creanciers. Ces lieux
là ſont ſi privilegiez , que le
Roymême ne peut les en tirer
& ils font nourris des rentes
anciennes qui ſont affectées
aux mêmes licux , & des au-
I ij
100 JOURNALI
mônes que l'on y fait tous les
jours. LesArmeniens qui ſont
pauvres ,& qui ne veulent pas
s'endetter pour les feſtins d'un
Baptême,ont introduit depuis
peu une coûtume , pour ſe
mettre à couvert de la honte
qu'ils croyent qu'il y a, de ne
pas faire grande chere à fes
amis dans cette rencontre. Ils
font baptifer l'enfant dans la
ſemaine, ce qui fait croire que
l'enfant eſt fort malade , d'au
tant plus qu'ils vont en hâte à
l'Egliſe ſans nulle cerémonie ,
&qu'ils ne ceffent de dire en
pleurant que l'enfant s'en va
mourir.
-
HISTORIQUE. FOT
Si une femme eft accouchée
quinze, ou vingt jours , &même
deux mois avant Noël , ils
different leBaptêmedel'enfant
juſqu'à cette Feſte , pourvû
toutefois que l'enfant ne de.
vienne pas malade. Voicy
qu'elle eſt la cérémonie que
l'on fait d'ordinaire à ce Baptême.
Dans toutes les Villes ,
ou Villages , où il y a des Armeniens
, & où il paſſe une
riviere, ou qu'ils'y trouvequelque
érang , ils ont deux ou
trois bâteaux plats couverts de
tapis fur quoy on marche , &
onydreſſe le jour de Noël unc
I ij
102 JOURNAL
maniere d'Autel. Le matindés
queSoleil ſe leve, tout leCler
gé Armenien, tant du licu ,
que des lieux circonvoiſins ,
ſe rend fur ces mêmes bâ
teaux vêtus defes orne
mens, avec les Croix , & les
Bannieres. Ils trempent la
Croix par trois fois dans l'eau,
&àchaque fois ils y jettent de
de la Sainte Huile. Aprés ils
liſent la Liturgie ordinaire du
Baptême , & l'Evêque , ou le
Preſtre prenant l'enfant il le
plonge dans l'étang , ou dans
la riviere juſqu'à trois fois , en
diſant les paroles ordinaires
HISTORIQUE. 103 .
Je tebaptise aunom du Pete,&c.
en l'oignant d'huile , comme
j'ay dit cy-deſſus. C'eſt une
merveille que la pluſpart de
ces enfants ne meurent de
froid , quand la ſaiſon eſtun
peu rude. Le Roy de Perfe
ſe trouve d'ordinaire à cette
cérémonie quand il eſt à Hifpahan
,&il ſe rend à cheval
au bord de la riviere avec les
Grands de ſa Cour. Laceremonie
achevée , il va àZulpha
au logis du Kalenter, qui eſt le
Gouverneur ou Juge des Armeniens
, chez lequel le diné
eſt preparé. Il n'y a point de
I iiij
104 JOURNAL
lieu au monde où l'on puiſſe
traiter un Roy avec moins de
peine que dans la Perſe;car ſi
un particulier prie le Roy à
manger chez luy ,& fi Sa Majeſté
veut luy faire cet honneur
, il n'a qu'à aller trouver
le Chef des Officiers , & luy
porter vingt tomans , qui font
environ trois cent écus, en luy
diſant que Sa Majesté vient
prendre un repas dans la maiſon
de ſon Eſclave ; alors
moyennant cette ſomme de
vingt tomans , leChefdes Officiers
eſt tenu d'envoyer au
logis de celuy qui traite leRoy ,
HISTORIQUE. 105
tout cequi eft neceſſaire pour
le repas ; fans cela c'eſt une
choſe qu'on ne pourroit entre
prendre, le Roy ne mangeant
jamais que dans de la vaifſelle
d'or , ce qu'un particulier
ne pourroit fournir. A l'iffuë
du repas on apporte au Roy
le preſent qu'on luy fait toûjours
dans ces rencontres , &
qui d'ordinaire eſt quelquegalanterie
qui vient d'Europe ,
& qui ne vaut gueres moins
de quatre ou cinq mille écus.
Quandils n'ont rien de galant
à luy preſenter , ils mettent
pareille valeur dans un baffin
106 1 JOURNAL
en Ducats d'or de Veniſe , &
l'offrent à Sa Majesté avec de
grandes foumiffions ; ils font
auſſi des prefens à quelques
Seigneurs , & aux principaux
Eunuques qui font à ſa ſuite,
fans compter ce qu'ils envoyent
à la mere du Roy s'il
en aune , aux Sultanes ſes femmes
,& à ſes foeurs. Ainfi ce
feſtin ſe faiſant ſans embarras
du coſté du traitement , ne ſe
fait pas du coſté de la bourſe
fans grande dépenſe ; mais les
Armeniens deZulpha peuvent
aisément la ſupporter.
Les Armeniens marient
HISTORIQUE. 107
d'ordinaire leurs enfants ſans
que les deux parties ſe foient
vûës ; & même ſans que les
peres ny les freres en ſçachent
rien. Il faut que ceux qu'on
veut marier ſe rapporte à ce
que les peres , ou les parens
leur endiſent. Aprés que les
meres ont conclu entr'elles le
mariage , elles en parlent à
leurs maris qui approuvent ce
qu'elles ont fait. Sur cette approbation
la mere du garçon
avec deux vieilles femmes ,&
un Prêtre vient au logis
de la mere de la fille ,& luy
preſente unebague de la part
108 JOURNAL
de celuy avec qui on veut la
fiancer. Le garçon paroît enfuite
, le Prêtre lit quelque
choſe de l'Evangile pour be
nir les deux parties , aprés
quoy on luy donne quelque
argent ſelon le bien qu'a le
pere de lafille. Puis on prefente
à boire à la compagnie ; &
cela s'appelle les fiançailles,
Quelquefois ils accordent les
enfants quand ils n'ont que
deux ou trois ans ; & même
lorſque deux femmes qui font
amics ſe trouvent enceintes
enmême temps,elles ſe promettent
de faire un malige
*1
HISTORIQUE. 109
,
des deux enfants qu'elle portent
, s'il arrive que l'une ait
un garçon & l'autre une fille.
Cela étant on les accorde dés
qu'ils font nez ; & depuis que
le garçon a donné la bague
quandil ſeroit vingt ans fans
ſe marier ,il eſt obligé d'envoyer
tous les ans le jour de
Pâques unhabit à ſa Maîtreſſe
avec tout l'afſſortiment ſelon
la qualité de la fille. Trois
jours avant que de celebrer le
mariage le pere & la mere du
garçon font préparer un feftin
qu'ils font porter chez le pere
&la mere de la fille , où fo
rro JOURNAL
trouvent les deux familles des
deux parties. Les hommes
font dans un licu àpart , & les
femmes dans un autre ; car ils
ne mangent jamais enſemble
dans des réjoüiſſances publi+
ques. La veille des nôces l'époux
envoye des habits à fon
épouſe , & quelque temps
aprés il vient prendre ce que
la mere de l'épouſe luy donne
de ſon côté. Que ſi l'époufe
n'a plus de mere , c'eſt quelque
vieille de ces plus proches
parentes qui habille l'époux.
Enſuite l'époux monte ſur un
cheval , & l'épouſe ſur un
:
HISTORIQUE. MI
autre , qui ont de magnifiques
harnois avec des brides d'or
&d'argent ſi ce ſont gens riches
;&ceux qui font pauvres,
&qui n'ont point de chevaux
àeux , ont recours auxGrands
qui leur en prêtent volontiers
pour cette Ceremonic. En
fortant du logis de la fille l'époux
va devant ; & a fur fa
tête un voile de gaze incarnate
, ou d'un retz d'or & d'argent
, dont les mailles font
fort preffées ; &qui le couvre
juſqu'àl'eſtomac. Il tient à ſa
main le bout d'une ceinture
qui a trois ou quatre aunes de
112 JOURNAL
long ; & l'épouſe qui vient
derriereà cheval tient l'autre
bout. Elle eſt auſſi couverte
d'un grand voile blanc depuis
la têtejuſqu'aux pieds , & le
cheval en eſt auſſi à moitié
couvert ; elle eſt ſi cachée ſous
ce voile , qui reſſemble plûtôt
àun grand linceul , qu'on ne
luy voit que les yeux. Deux
hommes marchent à côté de
chaque cheval pour tenir les
rênes ; & quand ce ſont des
enfants de trois ou quatre ans
(car on les marie quelquefois
dans ce bas âge ) il y a trois
ou quatre hommes pour les
tenir
:
HISTORIQUE. 113
tenir ſur la felle , ſelon la qualité
de leurs parents. Quantité
de jeunes hommes , tant des
parens , que desamis des deux
coſtez viennent à la ſuite , les
uns à cheval, les autres à pied,
avec un cierge à la main
comme s'ils alloient en proceffion
; & d'ailleurs les tambours,
les trompettes , les
haut bois , & autres inftrumens
à la mode du Pays , fuivent
toute la compagnie jufques
àl'Eglife. Quand ils ont
mis pied à terre , chacun fait
place à l'époux & à l'épouse ,
qui ſe vont rendre au pied de
Février 1715 K
114 JOURNAL
l'Autel tenant toûjours laceinture
; & il faut remarquer en
paſſant que dans chaque Egliſe
les Armeniens n'ont qu'un
Autel. Les époux ſe joignent
alors , & s'appuyent le front
l'un contre l'autre , puis le
Prêtre vient& tourne le dos à
l'Autel , aprés quoy prenant
laBible il la met ſur leurs têtes
qui luy ſervent de pupitre ;
&qui enfont affez chargées ,
parce que c'eſt d'ordinaire un
gros in folio affez peſant. Il y
demeure pendant qu'on lit le
formulaire du mariage , &
c'eſt le plus ſouvent un Eve
:
11.5 HISTORIQUE
que ou unArchevêque qui en
fait l'office. Ce formulaire eſt
fort approchant du noſtre.
L'Evêque demande à l'époux
Ne prenez - vous pas une telle
pour vostre Epouse ? & àl'époule:
Ne prenez- vous pas un tel
pour vostre mary ? & ils répondent
tous deux d'un ſigne de
teſte. La benediction matri
moniale étant faite , ils enten
dent la Meſſe , aprés quoy ils
retournent tous enſemble au
logis de la fille dans le même
ordre qu'ils en ſont partis . Les
nôces durent trois jours ,& il
ya , comme j'ay dit , depau
Kij
116 JOURNAL
vres gens qui ſe ruinent ences
occaſions ,& qui ne ſe peuvent
jamais remettre de la dépenſe
qu'ils y ont faite. Il ſe
boit plus de vin aux feſtins des
femmes qu'à ceux des hommes.
Lemary ſecouche lepremier,
la femme luy tire ſes bas,
& n'ôte ſon voile qu'aprés
avoir éteint ſa chandele. En
quelque temps que ce ſoit les
femmes ſe levent avant le jour.
Il y a tel Armenien qui depuis
dix ans qu'il eſt marié n'a jamais
vu le viſage de ſa femme
, & ne l'a jamais oüi parler
, car quoyque le mary luy
HISTORIQUE. 117
puiffe dire ,& tous les patens ,
elle ne répond que de la tête.
Elles ne mangent point avec
leurs maris, & file mariregale
ſes amis aujourd'huy , la femme
traite ſes amies le lendemain.
Dés qu'une perſonne eſt
decedée , un homme deſtiné
aux ſervices mortuaires va
promptementà l'Egliſe queris
un pot d'eau benite ,&l'ayant
apporté au logis du deffunt ,
il la jette dans un grand vaifſeau
plein d'eau , dans lequel
ils mettent le corps mort.Cer
homme s'appelle Mordichou ,
118 JOURNAL
c'eſtà dire celuy qui lave les
morts,& ces Mordichous ſont
en telle horreur parmi le peuple
, quec'eſt un infamie d'avoir
mange avec ces fortes de
gens. Tout ce qui ſe trouve
fur le mort lors de ſon decés
luy appartient,fur ce quelque
belle bague ,&c'eſtla couſtume
dans le Levant de coucher
avec le caleçon , la chemiſe ,
& la camiſole , parce qu'on
ne ſe ſert point dedraps.Aprés
que le morta eſté lavé , on le
revêt d'une chemiſe blanche ,
d'un caleçon , d'une camiſole,
&d'une toque ,& il faut que
HISTORIQUE. 119
letout ſoit neuf, ſans avoirjamais
ſervi à aucun autre. Puis
on le met dans un grand fac
de toile neuve ,& ils coufent
enfuite la bouche du ſac. Cela
étant fait , les Preſtres viennent
prendre le corps pour le
porter à l'Eglife ,& il eſt accompagnéde
tous les parents,
&amis du deffunt qui tiennent
tous un cierge à lamain.
Quand ils font à l'Egliſe ils
poſentle corps devant l'Autel
où le Preſtre dit quelques prieres
, puis on allume des cierges
autour du corps,&on le
laiffe en cet état toute lanuit.
εδωμέναι
120 JOURNALI
Le lendemain matin un Eveque
, ou un ſimple Preſtre dis
la Meſſe , à l'iſſuë de laquelle
on porte le corps devant la
porte de l'Archevêque , ou de
l'Evêque du lieu , où il eſt accompagné
de ſes parens , &
amis , & de tout le peuple qui
s'eſt trouvé à l'Eglife , la plû
partayantun cierge à la main,
Etant arrivez devantcetteporte
, l'Evêque fort de fon logis,
&vient direun Paterpour
Pame du deffunt. Cet acte fi
ni , la plupart de ceux qui ont
accompagné le corps depuis
l'Eglife juſques à la porte de
l'Evêque,
HISTORIQUE, 12t
l'Evêque, ſe retirent chez eux,
&il ne reſte que les parens ,&
quelques amis. Alors l'Evêque
,& les Preſtres font prendre
le corps par huit ou dix
pauvres qui ſe trouventlà ,&
qui le portent au Cimetiere.
Le long du chemin on chante
quelques Oraiſons , que les
Preſtres continuënt en dévalant
le corps dans la foſſe.Puis
l'Evêque prend de la terre par
trois fois , en diſant ces mots :
Tu es venu de terre ,& turetourneras
en terre,&demeures-y
jusqu'à ce que nostre Seigneur
vienne. Ces paroles dites on
Février 1715 . L
122 JOURNAL
remplit la foſſe. Ceux des parents
& amis qui veulent retourner
au logis du deffunt , y
trouvent le dîné prêt ; & même
s'il ſe preſente quelques
autres gens ,ils ne ſont pas refuſez.
Ils ont auſſi accoûtumé
de donner à dîner , & à ſouper
pendant ſept jours à quelques
Preſtres , & à quantité de pauvres
quand ils en ont le moïen.
Ils ne croyent pas que- l'ame
du deffunt ſoit ſauvée , s'ils ne
font cette dépenſe quand ils
le peuvent , & c'eſt d'où procede
que la pluſpart de ceux
dumenu peuple ſont toûjours
HISTORIQUE. 123
miferables,&comme eſclaves
des Mahometans , à cauſe de
l'argent qu'ils empruntent ,&
qu'ils ne peuvent payer.
1 Quand un Archevêque ou
un Evêque meurt ,ils fontcecy
de plus qu'à un Seculier.
Quand la Meſſe eſt dite , un
Archevêque , ou un Evêque
qui ſe trouve là écrit un billet
,& coupant le ſac où eſt le
mort , luy met dans la main le
billet où ſont écrits ces mots :
Souviens- toy que tu es venu de
terre , &que tu retourneras en
terre.
Si l'un de leurs Eſclaves
Lij
124 JOURNAL
meurt avant que ſon Maiſtre
luy ait donné ſa hberté,quand
le corps eft dans l'Eglife , le
Maiſtre écrit un billet fur lequel
il met ces mots : Qu'il
n'ait point de regret , je le tiens
franc ,&luy donne la liberté.
Car ils croyent qu'en l'autre .
monde on luy reprocheroit
qu'il feroit Eſclave , & que
fon ame en pourroit fouffrir
quelque douleur. Que fi l Ef
clave n'a point de Maiſtre , la
Maiſtreſſe , ou à ſon deffaut ,
les enfans font le billet.Quand
il arrive qu'un Armenien ſe
défait lay-même , on ne fait
HISTORIQUE. 125
point fortir le corps par la
porte du logis , mais on fait
un trou dans quelque endroit
du mur qu'on trouve le plus
commode pour mettre le
corps dehors , & delà il eſt
porté en terre fans nulle ce-
Temonie .
En general les Armeniens
font fort attachez à leurs coû
tumes , &à leurs ceremonies ,
&bien qu'il y en ait parmy
eux qui embraſſent le Mahometiſme
pour les interêts du
monde ces exemples font fort
Tares,& il s'en trouve au contraire
d'affez fermes & conf
L iij
126 JOURNAL
tans quand il faut ſoûtenir leur
Religion contre les perfecutions
des Mahometans. Le
Chapitre ſuivant en donnera
des exemples.
S'il y a des Armeniens qui
ont la foibleſſe de quitter
quelquefois leur Religion , ou
par quelque dépit , ou par
quelque honteux intereſt qui
les y pouſſe , la pluſpart y reviennent
par une ſerieuſe repentance
, & il s'en voit peu
qui ſe rangent pour jamais du
parti Mahometan. Quand un
Armenien qui eſt tombéde la
forte ,veut revenir à l'Eglife
HISTORIQUE. 127
pour reconnoiſtre la faute , il
n'en peut avoir l'abfolution
quedans le même lieu où fon
abjuration a été faite ,& on la
luy refuſeroit en toute autre
Ville ou Village où il la voudroit
demander. Ce qui les
porte le plus ſouvent à ce
changement , eft lorſqu'il y a
de jeunes gens qui ontdepensé
leur bien , & que le pere ne
leur en veut plus donner pour
leconfumer dans ladébauche,
Alors quelques uns ſe vont
faire Mahometans pour joür
du benefice de la Loy d'Ali ,
qui porte que quand unChe
Lij
128 JOURNAL
tien s'eſt rendu Mahometan ,
tout le bien de fon pere luy
doit appartenir , fans que fes
freres y puiffent avoir part.
Quand même il ne feroit que
coufin il prend alors le bien
de fon oncle , & il faut remarquer
que cette regle ne s'obſerve
que pour les Chrétiens
Sujets du Roy de Perſe. Mais
depuis quelques années les Armeniens
ont pourvû en quel
que maniere à empêcher ce
defordre. Car quand ils voyent
dans la Famille quelque debauché
, le pere , ou l'oncle
fait de bonne heure une feinte
HISTORIQUE. 129
vendition de ſes biens à quelqu'un
de ſes fideles amis. Il
faut que le contrat ſoit paffé
pardevant le Moufti ouleCadi
qui voyent bien que ce n'eſt
qu'une feinte ; mais qui toutefois
n'en difent mot ; & cela
eſt cauſe que peu de ces jeunes
Armeniens changent aujourd'huy.
Il y en eût un qui étoit venu
à Smyrne avec quantité de
marchandises, & pour en fruftrer
ſon pere , & fes freres ,
ſe rendit Mahometan. Aprés
avoir dépenſé en débauches
une partie de fon bien, il re130
JOURNAL
vint aux trois Eglifes où le
Grand Patriarche fait fa refidence
, pour avoir abſolution
de ſa faute ; mais il ne la
pût obtenir , &le Patriarche
luy dit qu'il falloit neceffairement
qu'il rétournât au
lieu où il avoit fait l'abjuration,
& qu'il reconnut fa faute
devant l'Evêque de Smyrne,
étant touché d'une veritable
repentance , il fit ce que le
Patriarche luy ordonnoit , &
quelques jours aprés avoir fait
la penitence qui luy fût en
jointe , & donné aux pauvres
la plus grande partie de ce qui
HISTORIQUE. 13t
luy reſtoitde bien , il futtrouver
le Cadi , à qui il tint ce
diſcours avec une reſolution
admirable , σου πω
Tu ſçais , luy dit-il , qu'ily a
quelques années que je me suis
fait Mahometan , je viens de
déclarerque je m'ensuis répenty ,
quejem'en repens, comme d'une
mauvaiſe Loy que j'avois embraßée
en reniant le Sauveur du
monde , e qu'ainſi je n'ay que
trop merité laMort. D'abord le
Cadi erut que c'eſtoit quel
que trait de folie dont il le
pouvoit guerir , & tachat de
le ramener doucement par de
132 JOURNALI
belles eſperances, mais voyant
que l'Armenien perfiſtoit
dans fa declaration , & s'emportoit
en des blafphemes
contreMahomet, il le fit mener
à la place, où il fut incontinent
mis en pieces à coups
de fabres ,&de fleches qui luy
percerentde corps. On peut
dire à la loüange des Armeniens
, que bien qu'ils foient
affez ignorans & malinſtruies
dans leur Religion , toutefois
quand il leur arrive quelque
disgrace , & qu'il faut qu'ils
meurent pour leur Foy, ils
vont au fupplice courageuſeHISTORIQUE.
133
ment& avec joie.
L'an 1651 dans Diarbekir
Ville de la Mesopotamie , il
ſe fit un mariage d'un jeune
Turc avec une fille de ſa Nation.
La mere de l'Epoux étoit
grande amie d'une Armenienne
des premieres de la Ville,&
cette femme n'avoit qu'un fils
de dix à douze ans . Elle fut
priée aux nôces du Turc
& elle ne pût refuſer de s'y
trouver , aprés lesgrandes follicitations
de fon amie. L'enfant
de l'Armenienne qui
avoit été preſent lorſque la
mere de l'Epoux vint inviter
$34 JOURNAL
la ſienne, ſouhaitta d'eſtre auffi
à cette feſte ,& demanda à ſa
mere ſi elle ne l'y meneroit
pas. Cette femme qui n'ignoroit
pas les coûtumes du Païs ,
dit à fon fils que cela ne ſe
pouvoit faire , & qu'au deſſus
de l'âge de cinq ou fix ans it
n'étoit pas permis à aucun
garçon de ſe meſler parmy les
femmes,& fillesTurqueſques,
L'Enfant ne ceſſa pas pour cela
de prier encore ſa mere de
lemener avec elle ,&une tante
qui ſe trouva là pour complaire
à ſon neveu , dit qu'elle
l'habilleroit en fille , & qu'on
HISTORIQUE. 135
n'y prendroit pas garde. En
un mot la mere ſe laiſſa perfuader
par la tante ,& par l'enfant,&
le jour venu , elle le
mena avec elle traveſti en fille.
Les noces en Turquie durent
au moins ordinairement trois
jours , & il ſe trouva en celles-
là une vieille femme qui
avoit tousjours l'oeil ſur l'enfant
de l'Armenienne , qu'elle
trouvoit trop adroit , &
trop agile pour une fille , particulierement
quand il danfoit.
Le ſoir les conviez s'étant
retirez , cette vieille pric
àpart la mere du marié ,&luy
136 JOURNAL
dit qu'elle ne croyoit pas que
l'Armenienne ſon amie eût
amené une fille ;& qu'à toutes
ſes actions elle jugeoit que
c'étoit un garçon que l'on
avoit deguiſé : le lendemain
toute la compagnie s'étant
raſſemblée , la vieille Turque
vint faire le même diſcours à
la mere ,& à la tante du jeune
Armenien , & ces deux femmes
témoignant d'en être fort
offenfees ; & affirmant que
c'étoit une fille , la Turque
pour n'en avoir pas le démenti
trouva moyen de prendre l'enfant
, & l'ayant mené dans la
chambre
HISTORIQUE. 137
chambre des Eſclaves de la
mariée;elles luy abatirent ſon
caleçon(car les filles en portent
dansle Levant de même que
les garçons )& elles trouverent
que la vicille ne s'étoit pas
trompée dans ſon jugement.
Le bruit s'en répandit auffitôt
dans le logis ,& ce bruit fut
ſuivi d'un grand tumulte.
Tous les gens de la noce crierent
que les chambres étoient
foüillées , & que l'Armenienne
avoit fait cela pour ſe mocquer
d'eux, & en dériſion de
leur Loy. Sur ces entrefaites
pluſieurs des principaux Ma-
Février 1715.
1
M
138 JOURNAL
hometans de la Ville accou
rurent au logis du marié;&fe
faiſifiant de la mere , de la
tante , & de l'enfant , les me
nerent au Bacha , afin qu'il en
fit juſtice. Le Bacha renvoya
les deux femmes &garda l'enfant
ſept ou huit jours croyant
que le peuple ſe pourroit appaiſer.
Mais il eût beau flacter
cette populace , & luy
remontrer que ce n'étoit
qu'un enfant, le pere
vaindedonner la moitié de ce
offit en
qu'il peſoit en or ; tout ce que
l'on put faire ,&dire ne fervit
de Fien , & le Bacha qui fe
HISTORIQUE. 139
vit preffe du peuple , ne voulant
pas donner Sentence de
mort contre l'enfant , le remit
entre les mains des parens
du marié , qui exercerent fur
luy des cruautez inoüies : ils
menerent ce pauvre enfant au
milieu de la grande place de
la Ville ; & l'ayant dépoüillé
nudàla reſervede fon caleçon
ils commencerent à l'écorcher
vif depuis le col juſques à la
ceinture , ne luy oſtant pour
ce jour- là que la peau du dos.
L'ayant laiſſe là toute lanuit
avec bonne garde, ils revinrent
le lendemain pour luy
Mij
140 JOURNAL
écorcher l'eſtomac, &les bras
Le Cadi , &le Moullah , &
pluſieurs des principaux Mahometans
de la Ville exhor
toient l'enfant à embraſſer
leur Loy ,& à ne fouffrir pas
qu'on luy fit plus de mal. Sa
mere y vint auffi ,& l'embrafſant
tendrement le conjura
d'avoir pitié d'elle & de luymême
,&de ſe rendre Maho
metan pour ſauver ſa vie ;
mais ni ſes Jarmes , ni toutes
les paroles les plus touchantes
que la douleur luy mit à la
bouche ne furent pas capables
d'ébranler la conſtance de
HISTORIQUE. 141
د
l'enfant. Ilrépondit à ſa mere
d'une voix ferme qu'il avoit
fouffert patiemment , & qu'il
fouffriroit encore , que les
tourmens ne luy faifoient
point de peur ; mais que fa
plus grande douleur étoit que
ſa propre mere le ſollicitoit à
renier fon Sauveur , ce qu'il
ne feroit pas. Les Turcs im
pitoyables au lieu d'être tou
chez de la conſtance de cet enfant
continuerent de luy
écorcher les bras, &l'eſtomac,
& aprés cette cruelle action le
laifferent encore là ſous bonne
garde juſques au lende
142 JOURNAL
main ; car ils avoient deſſein
de luy écorcher tous les jours
quelque partiede ſon corps ,
juſqu'à ce qu'il expirat. Enfin
le Bacha ayant horreur de ces
cruautez , vint le lendemain
de grand matin à la place avec
ſes Gardes ,&luy fit couper la
tête. On croit qu'il eût ſous
main quelque ſomme d'argent
pour ſauver l'enfant des
nouveaux fupplices qu'on luy
préparoit.
J'aurois abregé confiderablement
ce que j'ay tiré
d'Olearius , de Tavernier , de
Chardin & des autres Voya
HISTORIQUE. 143
geurs , fi aprés m'eſtre informé
exactement de la Religion
& des Moeurs des Perfans &
des Armeniens par ceux mêmes
qui font icy , ce que j'en
ay appris ne m'avoit pas parû
trop conforme à ce qu'on
nous en a laiſſé par écrit, pour
oferl'écrire moy-même,d'une
façon nouvelle ; fauf neanmoins
à ceux qui l'avoient lû
ailleurs , à s'épargner la peine
dele lire icy. Mais retournons
s'il vous plaiſt , Meffieurs , à
noſtre Ambaſſadeur.
Il partit d'Erivan comme
nous l'avons dit plus haut
744 JOURNALH
&
le . Mats pour fe
rendre à Smyrne , où aprés
quarante jours de marche,il
arriva le 28. Avril de la même
année , avec Ayoubehant
toute la fuite qui alors étoit
fort nombreuſe. Il fit auffi
toft avertir fecretement de
CatMfhoneMode Fontenu
Gonful François à Smyrne
Il loy recommanda la diligen
ce&lefecretpour fonembarquement:
illuy confiavecles
Lettres,les Preſents du Roy
fonMaſtre , qu'il fit embaler
dans desabales de foye , &
embarquer en même temps
fur
HISTORIQUE. 145
ſur un Navire François qui ſe
trouva dans le Port , preſt à
mettre à la voile ; & qui en
effet ſe hâta de prendre la
route de Marſeille , où il arri
va heureuſement.
Quatre ou cinq jours aprés
Agoubebant deguifé en matelot
, s'embarqua dans un autre
Navire , & ſuivit ſes Preſens.
Cependant legrand Doüa.
nier ſe méfiant du Perſan ,
&jugeant par le grand nombre
de Domestiques qu'il
avoit , qu'il n'étoit rien moins
qu'un Marchand, commed'abord
le bruit en avoit couru ,
Février 1715. N
4
746 JOURNALI
& encore moins un Pelerin
qui alloit à la Mecque ycom
me il le diſoitluy même, foupçonna
que tous les difcours
qui couroient fur ce ſujet,renfermoient
quelques myſteres,
il forma le defſſein de s'en éclaircir
, & pour cet effet , il mic
de tous les coſtez des Eſpions
en campagne pour examiner
les actions du faux Pelerin, &
pour empêcher qu'il ne pût
Juy échapper par Mer , ni par
Terre. En même temps il donna
avis de ſes ſoupçons à la
Porte.
Cependant Mehemet Riza
HISTORIQUE. 147
:
Beg aprés avoir refté vinge
ſept jours à Smyrne,& recon
nu l'impoſſibilité où il étoit
des'y embarquer pour laFran+
ce , ſe détermina à prendre la
routedeConſtantinople, dans
l'eſperance d'en pouvoir for.
tir plus facilement que de
Smyrne , & d'y demeurer du
moins inconnu juſqu'à ce que
M. Defalleurs pût luy facili
ter les moyens de ſe tirer des
mains des Turcs.
Il mit onze jours à ſe rens
dre de Smyrne à Brufſe , où il
séjourna fix jours , pour at
tendre la réponſe d'un Exprés
Nij
148 JOURNALH ,
qu'il avoit ſecretement dépêché
vers M. Defalleurs , afin
de luy donner avis de ſon ar
rivée dans cetteVillegg hop
Le Sieur Padery Secretaire
Interprete du Roy , Athenien
de Nation , fut choifi par M.
Deſalleurs pour aller luy rendre
la réponſe qu'il attendoit
à Bruſſe , pour luy dire qu'il
jugeoit à propos qu'il ne vint
pas avec tout fon monde , à
Conſtantinople , & qu'il fe
contentat ſeulement d'y
amener un ou deux de fes
Domeſtiques. Le Perfan ne
fut pas de cet avis , parce qu'il
HISTORIQUE. 149
croyoit avoir lieu de ſe méfier
de pluſieurs de ſes gens , craignant,
s'il les quittoit , que ce
qu'ils pourroient dire de luy
aprés ſon départ , ne luy fût
plus nuiſible , que cette marche
derobée , ne luy pourroit
être utile. Ainſi au licu
d'accepter cette propofition ,
il envoya à l'Ambaſſadeur
de France , Paderi, &fon Lieutenant
nommé Kadinchain
Perfan deNation , homme ex
pert dans les affaires , pour luy
remontrer que les difficultez
qu'il luy objectait eſtoient infurmontables
, qu'il falloit au
Niij
SO JOURNALH
contraire qu'ilarrivaravectout
fonmondeà Conſtantinople ,
&qu'on ne s'attachât uniquement
qu'à luy trouver une
maiſon écartée , où il pur ſe
diſpoſer on ſeureté à profi
ter du premier embarquementqui
ſe preſenteroit; que
c'étoit là en un mot la ſeule
choſe qu'il demandoit. Neanmoins
avant de ſuivre co
deſſein, Monfieur Defalleurs
luy fit propoſer encore
par le meſme Kadinchain de
venir à Conſtantinople de
guiſé ſous la figure d'un Marchand
&de ſe rendre dans
HISTORIQUE. ISI
un Camp comme le font ordinairement
les Marchands
Perfans. Que là il feroit plus
facile de trouver des expedients
pour ſon évaſion.Cette
propoſtion fut encore moins
goûtée que la premiere ,& en
confequence des inconveniens
dontelle parut environnée ,le
Kadinchain remontra à l'Ambaffadeur
deFrance, qu'il étoit
impoſſible de riſquer de s'expoſer
dans un Camp deMarchands
, fans courir le danger
d'eſtre reconnu à chaque inf
Lieu d'Assemblée pour les Marchands
Armeniens& Perfans.
Ninj
SA JOURIN A LIH
tant parades Armeniens ou
Perſans qui arrivent tous les
jours à Conftantinoplejoice
qui feroit trés préjudiciable à
l'Ambaffadeur de Perfe , veu
les avis qu'on avoitreceus à la
Portedetoutes parts ,& prin
cipalement du Grand Doüa
nier de Smyrne , qui le croyoin
plutôt ce qu'il étoit veritablement
, oudu moinsun Eſpion
dépêché pour enlever le frere
du Roy de Perſo , ou celuy
qui prend cette qualité , qui
eſt entre les mains des Turcs à
Lemnos ,que pourunJoü allier
ou un Pelerin comme on le
1
HISTORIQUE. S
publioit.Toutes ces objec
tions bien examinées ,M. Dofalleurs
duy fit offrit un afyle
dans ſon Palais ; mais Kadinchain
s'oppoſa à cet avis , en-
• core plus fortement qu'iln'avoit
fait aux autres. Il remon
tra que cette demarche ſuffis
roit pour attirer des affaires
trés-fâcheuſes à ſon Maiſtre ,
non ſeulement par rapport à
fa fuite nombreuſe , mais en
core parce qu'il ſçavoit que le
Doüanier de Smyrne avoit de
taché aprés luy deux Efpions
qui l'avoient ſuivy juſqu'à
Bruffe,&qui ne manqueroient
254 JOURNALHI
pas de le ſuivre juſqu'à Conf
rantinople. Enfin il fut arrêté
qu'il defcendroitdansunemai
fon , fur le Canal de la Mer
Noire,dans le quartier nommé
Kourouchechemée aufh-tô la
Veuve LoürfeBerot,Françoife,
Maiſtreſſe de la maiſon qu'on
luy choifit, eût ordred'en met
tre en poffeffion le St Paderi ,
qui endonnales clefs auKadına
chain pour y introduire ſon
Maistre incognito.op 21 ףילכ
Le ſecond jourde fon arri
vée M. Defalleurs députa
Paderi pour aller le comp
plimenter de la part , & luy
HISTORIQUE. ISS
dire que tout étoit prêt pour
fon embarquement , qu'il ſe
difpofât à partir le lendemain
au matin pour ſe rendre fecretement
au Port de Troye;
( c'est maintenant un Portdefert,
au lieu même où l'on dit que fût
l'ancienne &fameuse Ville de
Troye , qui a fait ,&quifait
encore àpreſent tant de bruitdans
lemonde. ) qu'il y trouveroit
laBarque nommée la Vierge
de Grace commandée par le
Capitaine Eſtiennede Cuges ,
& que Paderi l'y attendroit ,
qu'au reſte il ne luy recom
mandoit de gagner cette rade
15G JOURNALIH
en diligence , que pour préve
nir les dangers qu'il trouvoit
àle faire embarquer à Conf
tantinople.co
Mehemet Riza Beg , dit à
Paderi ,après avoir receu le
compliment del'Ambaffadeur
de France , qu'il enverroit
avantde partir , fon Lieutenant
, le remercier des foins
qu'il ſe donnoit pour luy.
Mais malheureuſement il fut
arrêté le même ſoir dans ſa
maifon par un ordre du
Grand Seigneur qui fut executé
par les gens du * Chaoux
*Grand Prevost 3
HISTORIQUE.
Bachi , du a Bostangi Bachi ,
& du grand Doüanier , chez
qui il fut mené d'abord avec
fon Secretaire Akond & lon
Kadinchain , où il fut interrogé
, & de la transferé chez le
Chaoux Bachi , de chez le
Chaoux Bachi, chez les b Reys
Effendi, où il fut encore interrogé
en prefence du grand
Tefterdar , dudKiaia duVifir,
&de pluſieurs autres grands
Officiers de la Porte , qui luy
foutinrent qu'ils avoient des
Grand fardinieregise bari
b ChefdeFruftice.nepal.
c Grand Treforier.
d Lieutenant du grand Vifir
4
5S JOURNALIH
avis certains qu'il étoit Am
baſſadeur du Roy de Perfo
& qu'il alloit en Franceplib
écouta tranquillement tout ce
qu'ils depoſerent contre luy ,
&leur répondit d'un air fimple
& ingenu , qu'il n'étoit
rien moins que ce qu'ils
croyoient , que le Roy de
Perſe avoit trop de ſujets
illuſtres par leur naiſſance &
par leur dignité ,& dignes de
porter les grands titres qu'ils
luy fuppofoient , pour l'honorer,
luy chetive creature,de
la qualité de ſon Ambaſſadeur
auprés de l'Empereur de FranHISTORIQUE.
159
un
cerCependant ſe ſentantvive.
ment preffé il leur fiton
difcours plein de feu & d'éloquence
,qu'il finit par un ferment
qu'il n'étoit ni Marchandini
Ambaſſadeur ; mais
un Pelerin , un fidele Mahometan
, un Muſſulman zelé ,
& qu'il alloit à la Mecque ,
pour accomplir , s'il pouvoit ,
Je voeuqu'il avoit fait de voir
le Tombeau du Prophete
avant de mourir. En un mot
il répondit à toutes les queftions
qu'ils luy firent avec tant
de force , de juſtefle , & de
preſenec d'esprit qu'il leur.
TOURNTUH
ferma la Bouche. W fut neang
moins remis entre les mains
du Chioux Bacchhii qui eur ors
dre de le garder avec fon
Akond , fon Kadinchain &
deux autres domeſtiques qui
le fervoient.
Le lendemain on fut viſiter
ſa maiſon , ton équipage .
fes hardes , ſes papiers ,& on
arreſta tous ſes gens qui furent
mis dans les prifons de la
Doüane ; mais il avoit fi bien
pris ſes meſures à Smyrne ,
qu'on ne trouva rien qui pût
dépoſer contre luy. Cependant
quoyque toutes ces ap
parences
HISTORIQUE. 161
parences luy fuffent favorablleess
,, on l'amena le même ſoir
avec fon Secretaire dans une
grande chambre , où on les
viſita encore juſques dans les
plis les plus fecrets de leurs vêremens.
Il avoit heureuſement
eu la précaution de donner le
Sceau de fes Armes , ou celuy
de fa Charge , à fon Secretaire
qui l'avoit enterré dans un
trou de la chambre où on
l'avoit enfermé la veille. Ce
qu'il y cût de plus fâcheux
pour luydans la rigueur de fes
perquiſicions , ce fut de ſe voir
obligé de déchirer & avaller
Février 1715.
162 JOURNALIHI
dix une Lettre de change de
mille piſtoles que le Kan d'Erivan
luy avoit donnée à prendre
, ſur le compte d'un gros
Marchand Armenien, nommé
Agabap , pour en recevoir la
valeur d'un de ſes neveux à
Conſtantinople.
à force
Paderi qui fut informé de
tout ce qui ſe paſſoit
de diligence & de ſoins , &
qu'on alloit refferrer encore
plus étroitement qu'on n'avoit
fait , Mehemet Riza Beg , fut
apprendre ces facheuſes nouvelles
àM. Defalleurs qui en
fut allarmé ,& qui luy donna
HISTORIQUE. 163
2010
la deffus ordre de redoubler
fes attentions , pour s'informer
directement , ou indirec
rement de ce qu'il deviendroit.
Il mit en effet tout en uſage,
pour s'mftruire du fort qu'on
luy deſtinoit , il přit toute for
re de figures , il te déguifa de
routes les manieres, tantoften
Juif, tantoſt en Armenien ,
tantoſt en Eſclave. A la fa
veur de ces déguiſemens , il
s'introduiſit chez les Grands ,
il ſe meſla avec leurs domeftiques
, en un mot il s'y prit fi
bien , que chaque jour , on
lay contoit , comme à un
Oij
264 JOURNALIH
homme fans conſequence st
toutes les circonstances d'une
affaire dont on ne le croyoit
pas fort curieux. Tantoſt on
luy diſoit que le Perfan qui
étoitdans la priſon duChaoux
Bachi , étoit reconnu pour
Eſpion , & que fon procés
étoit fait, tantoſt qu'on alloit
l'exiler , ou l'envoyer aux gale.
res , lorſqu'enfin on luyjura ,
qu'on étoit fûr qu'il étoit Ambaffadeurdu
Roy de Perſe en
France , qu'il étoit convaincu
d'avoir voulu traverſer les
Erats du Grand Seigneur
fans faire partde ſa Miſſion à
HISTORIQUE. 168
la Porte,qu'il alloit eſtre travé
comme un Elpion ; & qu'il
ne pouvoit plus en un mot
éviter la mort que fon attentat
meritoit. Il fut là-deſſus
rendre compte à M. Delalleurs
de tout ce qui le paſſoit.
Le peril étoit extrême , il y falloit
un prompt remede , ou le
Perfan alloit perir. Auffi ne
negligea til tien pour le tirer
d'un pas fi dangereux. Il cmploya
ſes ſoins , les preſents ,
For l'argent& ſes amis ,tout
enfin pour luy procurer fon
élargiſſement.
Sur ces entrefaites Paderi
166 JOURNALH
qui ne pouvoit nullement en
trer dans la maison duChaoux
Bachi , quoy qu'il fut de fes
amis , parce qu'il y étoit trop
connu , trouva le moyen de
s'aboucher avec un des Do
meſtiques de Mehemet Riza
Beg, qui (par grace fingulière )
alloit & venoir dans la Ville,
pourit acheter les provifions
neceſſaires à ſonMaiſtre. Il luy
donna plufieurs rendez vous ,
&receut de luy un détail de la
façon dont on traitoit l'Ambaffadeur.
En même temps
Paderi luy apprit tout ce que
M. Defafleurs faifoir pour fa
HISTORIQUE. 167
délivrance , & luy recommanda
de l'en informer pour l'encourager
: mais quelques jours
aprés luy avoir donné ces efperances
, les affaires de Mehemet
parurent encore plus
deſeſperées que jamais . Le même
Domestique vint dire à
Paderi qu'on devoit inceſſamment
faire mourir fon Maiftre;
que tous les jours ſes gens
étoient horriblement tourmentez
, qu'oonn les aſſommoit
de coups de bâton , qu'on les
menaçoit du feu , & qu'on les
appliquoit à la queſtion , pour
los obliger à déclarer ce qu'il
168 JOURNAL
étoit. Cependant nul d'entre
cux n'en voulut jamais rien
faire , ny par promelles , ny
par menaces.
(Un pareil exemple de conftance&
de fidelité , ſeroit , fr
je ne me trompe , bien rare
en France. )
Alors Paderi qui crût qu'il
n'y avoit plus rien à en efperer
, fut dire à M. Defalleurs
ce qu'il en penfoir. M. Defalleurs
auffi rôt le chargea d'un
double billet qu'il luy commanda
de donner au Domef
tique de l'Ambaſfadeur , afin
qu'il le remit entre les mains
de
1
HISTORIQQUUEE.. 169
de ſon Maiſtre , à qui l'un de
ces deux billets devoit apprendre
l'uſage qu'il pouvoit faire
de l'autre.
Ceyl
Godel HISTORIQUE 10.14 55
88594
DU VOYAGE
DE L'AMBASSADEUR
DE PERSE
EN FRANCE.
E vous entends,Mef.
fieurs , raifonner tous
les jours fur lesmotifs
qui peuvent avoir porté le
Roy de Perſe à envoyer un
Ambaſſadeur au ROY. C'eſt
A ij
7 JOURNAL
une choſe ſi rare qu'on n'en
trouve preſque point d'exemples
dans l'Histoire de cette
Monarchic. Enfin toutes vos
converſations roulent ſur les
honneurs qu'on luyfait ,& fur
les preſens qu'il apporte
Quoyque toutes ces cire
conſtances , dont nous n'avons
parlé juſqu'à preſent
que par conjectures , ſemblent
nous occuper d'une façon extraordinaire
, & quoy que
nous en tirions de grandes
conſequences de Commerce
&d'Union entre les Perſes &
nous ;permettez -moy de vous
HISTORIQUE.
fade.
dire que je n'y vois rienderare
que la nouveauté de l'Ambafob
onchlil ans alq
Unpareil évenement pourra
paroître plus merveilleux ,
lorſqu'il y aura quelque pa
ralelle à faire entre les autres
Rois de la terre & le noftre ;
mais le prodige ceſſe, puiſque
dans le fond cet hommage eft
tine eſpece de dette dont il
ſemble que les Maiſtres du
monde s'aquittent avec le
plus grand des Rois . 22
Jeme garderois bien ,Mef.
fieurs , d'approcher une main
profane de ce Modele fouve
A ij .
JOURNAL
rain de Grandeur & de Majeſté
, s'il n'eſtoit pas naturel
d'entendre les loüanges des
Dieux dans la bouche des
hommes : &j'entreprendrois
peut eltre, aprés tout le genre
humain, de le peindre tel
qu'il eſt ànos yeux , fi mes expreſſions
, quelques fortes qu'-
elles puiffent eſtre , l'eſtoient
affez pour vous retracer l'idée
que vous avez de ſes vertus.
En un mor , quelque veneration
, & quelque amour que
confervent pour luy les ſiecles
les plus reculez, ſon regne eſt
fibrillant,& fi neceflaire , que
HISTORIQUE.
le plus grand malheur de fes
Pouples , eft , qu'il ne puiffe
eftre immortel , que dans la
menoire des hommes. 國
. Mais il me ſemble vous
voir, Meffieurs , me reprocher
l'audace avec laquelle je vous
étale l'image de ces veritez.
Qu'avois -je de moins à dire ?
Mercure , dites-vous , doit
garder plus de meſures ; cet
auguſte tableau ne doit
point avoir de place dans ſes
ouvrages , & ce n'eſt que par
un excés d'indulgence , qu'on
luy permet d'en parler quelquefois
, fimplement enHif
torien. Aiiij
JOURNAUH
22 Je vous crois ,& je me tais
avechumilité ; mais jepenſeen
même temps que la pluſpart
de ceuxqui ſe mêlent dechanter
ces louanges , devroient ſe
taire avec la même humilité
quemoy
L'Ambaſſadeur de Perſe a
voit donné lieu au diſcours
que vous venez d'interrompre
; mais je n'ay pas de rancune
: & je vous demande ſeulement
en grace ( ſi vousvoulez
entendre le recit de ſes
avantures ) de me laiſſer réprendre
l'article qui le concerne,
aprés néanmoins vous
HISTORIQUE.
avoir entretenu en peu de
mots de l'Etat preſent de la
Perfolg it cop aquos 50
Le Royde Perſe , fils du
Sultan Soliman ,petit- fils du
Grand Sephi , s'appelle Sultan
Uſſain : Il eſt Souverain de
plus de douze Royaumes fort
vaſtes & tres - celebres dans
l'antiquité. Il ne prend que le
nom de Châ, qui veut dire
Roy, mais Roy par excellence.
Ses Sujets le croyent le plus
magnifique , le plus puiſſant ,
&leplus abſolu Prince de toute
l'Afic.
Ils l'appellent auſli Alum
10 JOURNAL
Pena , qui veut dire l'Ombre
duMonde , ou l'azile affuré de
toutes les Nations . Il a environ
trente huit ans, ſa taille eft
noble& belle, ſa phyfionomie
grande & majestueuse , & fon
air le diftingue de tous les
grands Seigneurs de la Perfe.
Il eſt doux , affable , il aime les
Errangers , & leur fait du
bien, & il eſt tellement ennemi
de la cruauté , qu'il n'a fait
encore mourir perfonne depuis
qu'il regne. Il y a prés de
vingt cinq ans qu'il eſt fur le
Trône.
Sa Cour eſt à peu prés dans
HISTORIQUE. IT
lemême état qu'elle étoit fous
le Regne de fon pere: mais
comme malgré les relations
des gens qui ont voyagé
dans ce Royaume , il ſe peut
faire , qu'au deffaut d'un évenement
auſſi extraordinaire
que celuy cy , peu de perfon
nes ayent été curieuſes de les
lire , j'ay crû , faifant naturellement
, & par la qualité
de mon employ , profeffion
d'etre plagiaire , que vous ne
me blameriez pas de piller
pour l'amour de vous quel
ques unes des principales re
principales
marques de ces Voyageurs,&
12 JOURNALH
de vous les donner comme
des chofes nouvelles , fur la
foy des témoins que vous
avez à préſent des veritez que
vous allez lire.
Le premier Pontife de Per
fe ,qui est la premiere perfonne
aprés le Roy , s'appelle
Sadré Caffa , c'est-à-dire , le
Pontifeprincipal : il eſt leChef
Spirituel de tout l'Empire ;
mais il ne s'occupe qu'à Gou
verner la confcience du Roy,
&à regler la Cour & la Ville
d'Hispahan ſelon les regles de
Alcoran.
La ſeconde perſonne dans
HISTORIQUE. 13
le ſpirituel s'appelle , Sadré
Elnan Alek ,il fait dans tout
le Royaume ceque le premier
Pontife ne fait quedans laMaiſonduRoy
,&dans le diſtrict
d'Hifpahan.
LetroifiémePontife de Per
ſe ſe nomme Akond , c'elt- àdire
, le Sçavent par excellence
, le Vieillard , ou le Venerable
de la Loy Mahometan
ne; il connoiſt des cauſes des
Pupilles, desVeuves, desContrats
, & des autres matieres
Civiles.. さい
Il y a fix Miniſtres d'Etat
dans la Perfe , que l'on appel-
1
14 JOURNALI
le Rohna Dolvet , c'eſt à dire,
les Colonnes qui ſoutiennent
l'Empire : fi vous eſtes curieux
d'apprendre quels font leurs
rangs & leur autorité , voyez
Chardin , & un autre Livre
qui a pour titre l'Etat preſent
de la Perſe. Mais il y a auprés
du Roy de Perſe des gens revêtus
de Charges , dont les
emplois ſont ſi extraordinaires
que jevous prie de mepermettre
de vous en dire quelque
chole ; par exemple.
Le Monadgen- Bachi , c'eſtà-
dire , le Grand Aftrologue
eſt toûjours placé fort prés du
HISTORIQUE. 15
Roy pour luy dire à chaque
inſtant ſa bonne ou ſa mauvaife
avanture; ſes predictions
font reſpectées comme des
Oracles ; le Roy n'entreprend
rien ſans l'avoir conſulté.
Le Hakim-Bachi , ou premierMedecin
eſt toujoursaflis
àcoſtédu Roy quand il mange
pour luy indiquer les viandes
qui luy font neceſſaires ,
il eſt celuy de tous les Officiers
de la Couronne qui a le plus
de credit , d'honneur ,& de
profit ; mais ſa Charge n'a
pas lieude faire envie ,car on
Ie rend reſponſabledela mort
16 JOURNAL
du Roy ,& fa vie paye toujours
pour celle du Prince.
C'eſt une Matrone du fond
du Haram * qui applique le
ſceau du Roy fur toutes les
Requeftes. Il y a dans la Perſe
un Ordre de gens qu'on appelle
l'Ordre des Sephi , ils
eſtoient autrefois en grande
veneration ; mais ils ſont
maintenant dans le dernier
mépris , parce qu'on les accuſe
de tenir des affemblées
nocturnes dont la pudeur
ne permet pas de parler.
L'appartement des Femmes.
Lcs
HISTORIQUE. 17
LesReligieux de cetOrdre ne
fervent plus que de portiers
& d'executeurs de Justice ;
cependant tous les Grands
Seigneurs en font ; le Roy en
eſtGrandMaitre; & c'eſt pour
cela que les Etrangers l'appel.
lent le Grand Sephi , je dis les
Etrangers , car cenom ferois
fort mal reçû en Perſe.
Quoyque les bâtiments de
Perſe n'ayent pas tant de jufteſſe
dans leur ſtructure que
ceux d'Europe , ils ont neanmoins
un certain agrément
qui donne de l'admiration aux
Européens même ,& il n'y en
Février 1715. B
18 JOURNAL
a pas un qui ait veu le Palais
du Roy de Perſe , fans avoir
été frappé de fabeauté. Il eſt
bâti à l'Occident d'une grande
place appellée Meidan ,
c'eſt à dire , Marché. Cette
place eſt la piece la plus curieufedu
Levant. Elle est fort vaſte
& plus longue que large ; fa
longueur eft tirée par des Angles
paralelles de fept cent
pas ordinaires de long ſurtrois
cent de largeur ; les quatre
coſtez ſont bâtis en Portiques
dela même ſtructure que les
aîles de l'entrée du Palais
comme on le peut voir dans
১
fo
HISTORIQUE. 19
le deſſeinqu'on en a tiré. Les
jeunes Seigneurs de Perſe s'e
xercent dans cette place à
joüer au Mail à cheval , à
jetter la lance , & la ramaffer
fans quitter l'un des étriers ,
&àtirer la fleche par deriere
en fuyant à toute bride felon
l'ancienne coûtume des Parthes.
Ils tirent au blanc de
cette maniere dans une affiere
d'or quel'on met au boutd'une
grande perche qui eftdref
fée au milieu de la place. Le
Royquivoit cet exercice de fa
Salle d'Audiance , donne un
Prix avec l'afficte d'or , à ce-
Bij
20 JOURNAUH
luyqui la met bas. Il luy ens
voye auffi quatre cent écus
pourune collation que leRoy
luy faitl'honneur d'aller prendre
chez luy ,& tous les Scigneursle
vont feliciter fur fon
adrefle , & fur l'honneur que
leRoy luy a fair. 1 zor
A l'Orient de cette place
vis à vis le Palais du Roy ,
paroiſt uneMoſquée dont le
Dôme eſt une piece tres hardie
à cauſe de ſa grande largeur
; les dehors de ce Dôme
font peints en Porcelaines ; il
eft entouré d'une ceinture
blanche , large de plus de
HISTORIQUE.
deux pieds; fur laquelle paroif
fent de gros caracteres Per
fans. La Pomme ,& le Croiſ
fant qui font au bout , font
dorez ; fon Portique eft de
Marbre, il eſt enrichi de plu
fieurs beaux ouvrages .
Dans l'un des bouts de
cette place du côté du Midy
eſt la grandeMoſquée du Roy
dediée par Cha- Abbas , le
GrandAmethi , le dernier des
douze Imams , ou Saints de
Perfe. Ils l'appellent Sahab
Zarman ,c'eſt à- dire , le Maî
tre du temps. Ils diſent qu'il
a été enlevé vivant comme
22 JOURNAL
Enoch , &qu'il doit venir à la
fin du monde , juger toutes
les Nations , aprés les avoir
parcouruës ,monté ſur le cheval
Duldul , qui étoit la monture
ordinaire de Mortus Ali.
Le Portail de cette Moſquée
eſt une piece qui pourroit donner
de l'admiration aux plus
habiles Architectes del Euro
pe. Il eſt d'une hauteur extraordinaire;
le bas a juſques à
trois toiſes de haut. Il eſtd'un
Marbre de pluſieurs couleurs;
& cette ceinture de marbre
continue dans les Portiques ,
&dans le corps de la Mof-
1
HISTORIQUE. 23 :
quée. Toute la façade eſt pein
re d'azur verniffé , elle est mêlangée
de pluſieurs feüillages ,
&feftons dorezen demi relief.
Le couronnement du frontif
pice eſt d'un plâtre relevé en
boſſes rondes marquetéesd'or,
travaillées d'une maniere ſidélicate
qu'ileſt difficile de mieux
employer le plâtre en aucun
autre lieu. La porte eſt couverte
de groſſes lames de vermeil
doré.On entre dans cette cour
fort vaſte , entourée de galeries
, dont les colomnes font
demarbre granite. Les chapiteaux,
la corniche , & la frife
L
*4 JOURNAL
de ces galeries ſont azurées ,
&dorées. Les Perſes font leurs.
prieres deflous , aprés avoir
fait leurs purifications dansde
grands baſſins de marbre , qui
font au milieu de cette Cour ;
la Moſquée eſt à droite; ony
entre par une arcade fort exhauffee,
embellie , peinte , &
dorée de la même maniere que
les galeries. Le corps de la
Moſquée est fort vaſte ; elle a
un double Dôme de lamême
ſtructure que celuy de laMofquée
precedente.
Il y a devant ces Dômes
deux Minarés couverts d'ouvrages
HISTORIQUE. is
vrages de marqueteric ; ce
font des eſpeces de petits clochers
bâtis de brique , qui
font fi hauts &fi menus ,
qu'on a de la peine à concevoir
comme un ſi petit bâtiment
peut foutenir une fi
grande hauteur. Ils ne contiennent
qu'un Eſcalier à vis,
qui tourne en ligne ſpirale ;
les degrez en ſont ſi étroits
qu'à peine un hommey peut
monter ,&le reſte fait l'épaiffeur
de la muraille qui ne paroît
pas plus large au piedqu'à
lapointe .LesOttomans font
crier leurs Mollas , qui font
Février 1715. C
26 JOURNAL
comme leurs Preſtres , ſur ces
Minarés,pour appeller le peuple
à la priere ; mais les Perſes
les font crier en bas , de peur
qu'ils ne voyent leurs femmes
dans leurs Jardins. Il faudroit
qu'elles fuſſent d'une grofleur
prodigieuſe , ou que ces
Crieurs euffent de bonnes lunettes
d'approche pour les regarder
de ſi haut, car ces Minarés
ne ſont pas moins élevez
que les plus hauts clochers de
France.
A
Je ne puis m'empêcher de
faire une digreſſion à l'occafion
de ces Crieurs deMofHISTORIQUE.
27
quée.Un d'entr'eux avoit mal,
traité un Chrêtien , & aprés
luy avoir fait ſouffrir de rudes
baſtonnades , il luy fit
faire une groſſe avanic par le
Gouverneur. Le Chrétien
pour ſe vanger de luy, attendit
qu'il fut monté au haut
du Minarés la nuit. Il y mon,
ta aprés luy , & il embarraſſa
le chemin deverres,&debouteilles
,&d'autres choſes propres
à faire une bonne collation.
Le Molla en defcendant
caſſa les bouteilles ,& répandit
le vin,& fit une gliſſade
qui luy fracaſſa le corps. Les
Cij
18 JOURNALH
cris qu'il fit obligerent les
Mahometans d'aller voir co
qui luy étoit arrivé als le
trouverent étendu dans le vin,
ils l'emporterent au Bacha qui
le condamna commeun pro
fanateur de Moſquée , & on
interdit leMinarés, de maniére
qu'on n'y monte plus pour
appeller le peuple à la priero.
- Au Nord de la place dont
on a parlé cy- deſſus , eſt une
galerie magnifique , dans la
quelle les Joücurs d'inftruments
du Roy joüent tous
les jours au Soleil couchant ,
deux heures aprés minuit &
:
HISTORIQUE
àmidy. Mais les jours deFeſtes
ils continuent leurs tintamarres
, car ils font plus de foixante
qui joüent pêle - mêle ,
les uns battent de gros tambours
, les autres des timbales,
d'autres joüent du hautbois,&
d'autres crient à pleine
gorgedans lestrompettes parlantes
, qui font des marques
dePrincipauté.
Le Palaisdu Roy eſt àl'Occident
delaplace. On y entre
par deux portes qui font auffi
magnifiques que l'entrée de la
Moſquée dont on vient de
parler.On a rangé entre ces
Cij
30 JOURNAALL
deux portes un grand nombre
de canons , que Cha-Abbas fit
apporter de la Ville d'Ormus ,
lorſqu'il l'eût priſe ſur les Portugais
; mais ils font fi mal
montez qu'on ne pourroit
pas s'en ſervir.
Laporte principale par
où on entre chez le Roy, s'appelle
Alla- Kapi, c'eſt à dire la
Porte de Dieu , parce qu'elle
eſt un lieu de refuge , d'où on
ne peut tirer aucun criminel
fans un ordre exprés de Sa
Majefté. Il y a deffus cette
porte un bâtiment de pluficurs
étages qui forment
HISTORIQUE . 31
beaucoup de chambres , de
forte qu'en la voyant de loin ,
on la prendroit pour unegrofſe
Tour environnée de galeries
dorées qui regnent autour
de tous les étages.
Le dernier étageforme une
tres-belle , & tres -grande Salle
qui commande toute la place.
Le Roy y tient toûjours Alſemblée
le premier jour du
Printemps , pour y recevoir
les Etrenes des Seigneurs , &
pour prendre le divertiſſement
des jeux , & des courſes des
chevaux , que les enfans de
qualité font en ſa prefence.
\
Cij
32. JOURNAL
Cette Salle eft affez ſpaticuſe
pour contenir cent Conviez ,
fans y comprendre les Gentilshommes
ſervans , & les Officiers
de guerrequi ſetiennent
debout derriere ceux qui ſont
affis. Elle eſt ouverte de trois
côtez , le plat- fond eſt d'un
bois bien travaillé , & bien
doré ; le lambris qui eſt dans
l'enfoncement , eſt d'un ouvrage
tres-delicat. Il y a beaucoupde
peintures ſur la muraille
; mais elles auroient beſoin
d'un bon peintrepour les
rendre regulieres. Leplat- fond
eſt ſouſtenu par douze colom
HISTORIQUE. 35
nesdorées enrelief, ce qui lui
donne un grand éclat du côté
de la place. La Salle eſt preſque
quarréc , & n'a pas moins de
ſoixante pieds de longueur. Il
ya au milicu un grand baſſin
de marbre; &quelque grande
que foit ſon élevation , elle
n'empêche pas qu'on ne faſſe
joüer des jets d'eau dans ce
baſſin par le moyen des pompes.
Il ya trois autres Sallesd'Audiances
dans l'interieur du
Palais , qui ſont beaucoup
plus vaſtes ,& plus magnifi
ques que celles-cy ; mais par34
JOURNAL
ce que je ne me ſuis propoſé
que de donner une idée legere
de la magnificenceduPalais du
Roy de Perſe , je ne m'engage
pas à en faire la deſcription ,
non plus que de fes maiſons
deplaiſance, qui font des lieux
enchantez , & fimagnifiques
qu'on ne voit rien d'approchant
dans l'Afie.
L'uſage des feſtins publics
eſtbien ancien en Perſe ; puifque
le Livre d'Esther fait mention
de la ſomptuoſité du
banquetd'Afluerus; mais ceux
qu'ony fait maintenant ſont
plutôt des feſtins d'Audiances,
HISTORIQUE. 35
quedesbanquets de réjoüiflances;
car c'eſt ences feſtins que
le Roy traite des affaires d'Esat
, qu'il donne Audiance
aux Miniſtres des Princes des
Etrangers ; ily en ad'ordinaire
qu'on fait les jours de grandes
fêtes , & des extraordinaires ,
qui ſont comme une convocation
des Etats pour quelques
affaires preffantes ; mais
dans quelque temps qu'on les
faffe , ils font toujours tres.
fuperbes ,&tres magnifiques,
parce qu'on y étale tout ce
qu'il ya de plus precieux dans
la maiſon du Roy ; tout y
1
36 JOURNALI
brille , les tapis ſur lesquels on
s'affeoit ſont de grand prix ,
les nappes qu'on étend deſſus
font de brocard . On fert le
Roy dansun vaſe d'or pur de
plus de trois piedsdediametre;
le couvercle ,& le cadenat
ſous lequel la portion du Roy
eft renfermée, font de la même
matiere , & on porte ce vaſe
en ceremonie ſur une eſpece
de civiere ornée de lames d'or .
L'Ecuyer tranchant ouvre le
cadenat devant Sa Majefté ,
il ſe met à genoux aprés en
avoir fait l'épreuve , & il fert
les mets dans pluſieurs plats
HISTORIQUE . 37
d'or qu'il remplit avec une
cücilliere ,&une longue fourchetic
d'or , qu'il porte à fon
côté , comme les marques qui
diftinguent faCharge.On fert
au Roy le vin dans des bouteilles
ſcellées; le Grand Maître
les ouvre devant luy , il en
fait l'épreuve avec les mêmes
ceremonies que l'Ecuyer tranchant
luy ſert ſon plat
Aprés qu'on a ſervi leRoy ,
on fert aux conviez le ris , le
boüilli ,& le rôti dans plus de
cent cinquante platsd'or avec
leurs couvercles qui peſent
deux fois autant; chaque plat
38 JOURNALLH
n'apas moins d'un pied& demy
de diametre. Les plats
d'entremets ſont d'or , & auparavant
qu'on ait fervi en
or, on adéja ſervi les confitures
en vaiſſelled'argent , & de
porcelaines. Le ſervice des
confitures&fucreries precede
toujours le repas. On les fert
aux conviez pendant que le
Roy donne les Audiances ; &
c'eſt auſſi dans ce temps que
leRoy fait donner duvin aux
Seigneurs de ſa Cour. Les
bouteilles & les taſſes dans
leſquelles onle ſert , ſont d'or
émaillé garnide pierrerics.On
HISTORIQUE. 39
lesrange ſur les bords du baffin
de marbre , qui eſt au milieu
de la Salle ; & on place
aux coins de ce baſſin quatre
petits tonneaux d'or & quatre
d'argent , qui peſent chacun
la charge d'un homme. On
les met en ordre avec les bouteilles
, les taſſes , les caſſolettes
,&les pots de fleurs qui
ſont tous d'or , ce qui faitune
agreable ſymmetrie.
On met en parade devant
la Salle quantité d'Elephans ,
de Lions , de Tigres , de Leopards
,& toutes les bêtes rares
de la Ménagèric. Les chat40
JOURNALS
nes ,& les cloux avec lesquels
on les attache ſont d'or , &
chacun de ces animaux a de
vant foy deux cuvettes d'or ,
dans l'une deſquelles eſt ſa
boiſſon , & dans l'autre fa
nourriture. Mais il n'y a rien
qui approche de la magnificence
de dix huit chevaux de
main , qu'on expoſe devant
cette Salle ; chaque cheval
vautun tréſor , les étriers ſont
d'or , les brides , les poitraux ,
les devants ,&les derrieres des
felles font d'or émaillé garni
de pierres precieuſes , auffibien
que les houffes qui font
fort
HISTORIQUE. 41
fort amples. Leharnois de l'un
eſt garni de diamans , de l'autre
d'émeraudes , de rubis , de
faphirs, detres groſſes perles ,
&de toutes fortes de joyaux
d'une groffeur ,& d'unebeauté
enchantée. Chaque cheval
a auſſi devant ſoy deux cuvertes
d'or , comme les autres
animaux dont je viens de parler.
On range quelquefoisparmi
tes chevaux des aſnes ſauvages.
Un Miſſionnaire Eſpagnol
ſe trouvant en cetteCour
poury preſenter au Roy unc
Lettre du Roy de Pologne
Fevrier 1715. D
42 JOURNAL
furpris de voir des ânes ſi bien
ornez , & fi richement couverts
, perdit ſa gravité ,& ne
pût s'empêcher de rire. Un
Officier de la Cour s'approcha
de luy , & luy demanda
fort civilement ce qui luy donnoit
occaſion de rire. Il répondit
, qu'il rioit de voir traiter
avec tant de distinction
des animaux qu'on traitoit
avec le dernier mépris en Efpagne.
L'Officier luy repliqua
avec efprit , c'est que les afnes
font communs en voſtre Pays,
nous en faiſons grand cas dans le
noſtre ; parce qu'ilsyfont rares,
HISTORIQUE. 43
Le Roy eſt dans l'enfoncement
de la Salle , affis fur une
Eſtrade , environnéed'un Corridor
doré. Il eſt aſſis les jambes
pliées ſur une efpece de
lit qu'on couvre d'un brocard
précieux. Il s'appuye fur un
carreau fort riche. Il n'y aque
luy qui en ait ,&qui foit affis
les jambes pliées ; les autres
Seigneurs font affis fur leurs
talons , qui eſt la maniere de
s'affeoir la plus reſpectueuſe.
Les Enfans du Serrail font debout
dans l'enfoncement de
P'Alcove Il y en a toûjours
deux qui rafraîchiffent l'ais
Dij
44 JOURNAL
autour, avec de longs éventails
faits de queuës de Paons. Ils
ont tous quelque Office auprés
de Sa Majeſté. L'un luy
fert le Goblet , l'autre le Tabac,
leCaffé, & le Baffin pour
laver aprés le repas. Les principaux
Eunuques ſont debout
aux coſtez du Roy , & les
Officiers d'armes forment une
ligne oblique depuis le basde
l'Eſtrade ou du Trônejuſques
aux deux premieres colomnes.
de la Salle.
* L'Ermadaulet eſt aſſis à la
premiere colomne du coſté
*Premier Ministre.
HISTORIQUE . 45
gauche qui eſt le colté d'honneur
dans la Perſe. Le Generaliſſime
des Troupes eſt à
droite ; & aprés luy les Miniſtres
d'Etat , les Valis , les
Kans, les Ambaſſadeurs ,&les
Hoſtes du Roy ſont affis en
ligne paralelle juſques au bas
de la Salle..
Les Muſiciens forment une
autre ligne , & rempliffent le
côté de la Salle qui eſt vis-à vis
le Trône du Roy.
Leur muſique & leur fymphonie
continuë durant l'Audiance
qui precede le repas :
On le fait cxprés afin que les
46 JOURNAL
)
conviez n'entendent pas ce qui
ſe dit auprés du Roy. Les
quarante Maiſtres d'Hoſtel
d'honneur appuyez fur leurs
baſtons , font un cercle devant
luy , qui empêche auſſi les
conviez de voir distinctement
ce qui ſe paſſe dans les Audiances
Il n'y a rien de plus beau
que de voir une ſi belle , & fi
nombreuſe aſſemblée de Scigneurs
dans leurs habits de
ceremonie ; car leur maniere
d'habillement eſt leſte , & approche
fort de celle des Ancicas
Romains. Leur coëffure
HISTORIQUE . 47
leur donne un fi grand air
que le Turban des Ottomans
paroift ridicule en comparaifon
de celuy qu'ils portent.
Deux aigrettes d'or s'élevent
pardeſſus , & c'eſt à cauſe de
cela qu'on les appelle Kzel -
Baches ; c'est-à-dire teſtes d'or
ou teſtes rouges. Leurs veſtes
de deſſous brillent merveilleuſement.
Elles ſont d'un brocard
à fond d'or ou à fond
d'argent , auffi bien que leurs
écharpes. Leurs cafaques font
garnies de peaux de zibelines,
& les deſſus ſont d'un drap
écarlate chamarré de paffe
48 JOURNAL
ments d'or , ou bien ils font
des plus précieux brocards de
Perle ,& un Kzel Bache ſe
contentera de pain , & de lait
aigre pour ſa nourriture , afin
de menager de quoy ſe bien
vêtir ,& entretenir , & orner
fon cheval .
Il ſemble que le Roy pour
mieux faire paroître l'éclat , &&
lebrillant des habits de ſesOfficiers
, veüille faire parmi cux
ce que font les ombres dans
un Tableau. Il affecte de le
vêtur d'une maniere ſimple ; il
n'y a que l'aigrette qu'il porte
fur lecôté gauche de ſonTurban
2
HISTORIQUE. 4
ban , qui le diftingue par les
pierreries dont elle eſt ornée ,
qui font de grand prix...
Sous le Regne du feuRoy,
les Perſes imitoient affez la
magnificence d'Aſſuerus dans
leurs feſtins ; mais ils n'imitoient
pas la temperance , &
la moderation que ce Prince
vouloit qu'on gardât dans les
fiens . Car on y forçoit les
Grands de boire juſques à un
excés qui avoit ſouvent des
fuites defagreables; cependant
le Roy l'ordonnoit par politi
que ; car le vin tiroit de leur
bouche bien des veritez qu'ils
qu'ils
Février 1715. E
So JOURNALE
luy auroient cáché étant fobres.
Il le faifoit auſſi pour ſe
divertir ; car fon plus grand
divertiſſement étoit de les voir
emporter hors du feſtin, comme
des corps morts. Il les réduiſoit
bientôt dans l'état où
il les vouloit mettre , pour ſe
divertir; car il les faifoit boire
dans une eſpece de gobelet à
manche , fait en forme d'une
cuilliere à pot , qui tenoit au
moins une bonne pinte de Paris.
Ils appellent ce genre de
gobelet Hazar Pecha , c'està-
dire , mille meſtiers , parce
qu'ils diſent que ceux qui le
HISTORIQUE. SI
vuident deux ou trois fois ,
peuvent parler à l'avanture do
mille fortes d'arts , & de profeffions
. On ne leur fert rien
qui corrige le vin , car ils le
boivent durant les Audiances,
lorſqu'on n'a encore ſervy que
< des ſuccreries , & des fruits .
Les Européens qui ont
l'honneur d'être appellez à
ces feſtins, y trouvent dequoy
fatisfaire leur appetit ; parce
que ce qu'on y ſert eſt bien
exquis , & bien apprêté ; mais
ils font fortembarraffez quand
il faut manger le ris à pleing
main , &déchirer le boüilli ,
E ij
52 JOURNAL
1-
& le rôti avec les doigts ; car
onn'y fert ny couteaux , ny
fourchettes ,& pas même des
ferviettes . On fert des cuillieres
de buis ; mais c'eſt pour
boire une certaine liqueur
compoſée d'eau roſe , de vin
cuit , & de verjus , qu'on boit
en mangeant leris. On ne peut
s'en ſervir pour manger , parce
qu'elles font fort larges , &
fort creuſes , de maniere qu'on
n'y peut prendre avec les levres
que la ſuperficie de ce qui
n'eſt pas liquide , le reſte demeurant
au fond.
La modeſtie , le refpect ,&
HISTORIQUE . SS
la retenue des Officiers eft
merveilleuſe ,& on n'obſerva
jamais mieux le Silence dans
les Communautez les
gulieres de l'Europe ,qu'on les
garde aux feſtins du Roy de
Perſe ; mais on ne s'y contraint
pas long temps ; car
mangeant toutes chofesàplei
nes mains , leur repas eft fi
court qu'à peine a ton achevé
de fervir àceux qui font en
bas , qu'on commence de
lever de devant ceux qui font
enhaut.
La magnificence du Roy
de Perſe paroiſt encore dans
Eij
54 JOURNAL
le grand nombre de Princes
Etrangers qu'il entretient à ſa
Cour. Le Prince de Georgie
&pluſieurs Princes Yuzbegues
avecleur Cour y vivent maintenant
à ſes dépens. Les Ambaffadeurs
, les Envoyez ,& les
Porteurs de Lettres des Princes
de l'Europe , & de l'Afic
qu'ony confond tous ſous le
nom d'Hôtes , ſont logez ,
meublez , & entretenus par la
liberalité du Roy , qui ne les
congedie jamais fans leur faire
un preſent d'argent , de brocard
, & d'étoffe de foye travaillées
dans ſes manufactures.
HISTORIQUE. 55
Il n'y arien de plus obligeant
que la maniere avec laquelle il
les reçoit Dés qu'ils font ar
rivez fur les confins , & qu'ils
ont fait ſçavoir au premier
Gouverneur qu'ils portent des
Dépêches au Roy de la part
des Princesquiles envoyent ,
leGouverneur leur donne des
chevauxpourmonter leur fuite
; & il leur fournit autant
de mulets , & de chameaux
qu'ilen faut pour porter leurs
bagages. Il envoye des Offi
ciers de fa maiſon pour les
conduire , avec un ordre de
leur faire donner une maiſon ,
Eiiij
36 JOURNALH
&leur dépenſe de bauche de
journée en journée , juſques à
cequ'ils arrivent à la Capita
let,&quand ils y font arrivez ,
ces Conducteurs les placent
dans une maiſon dans le Fauxbourg
,& ils vont donner avis
au Roy de leur arrivée. Le
Roy les reçoit au nombre de
ſes Hoſtes , il ordonne à l'Introducteur
des Ambaſſadeurs
de leur en porter la nouvelle
de ſa part , de leur preparer
une maiſon ,& des meubles,
&de les y introduire avechon
neur. L'Introducteur les va
complimenter dans le Faux
HISTORIQUE. ST
bourg,ilcompte ceux deleur
fuite,il en vient faire fon rapport
au Roy, qui leur affigne
des appointemens à propor
tion des gens qu'ils ont à leur
ſervice. Aprés cela l'Introduc
teur les vatrouver ,& les me
ne dans l'appartement qui leur
a eſté preparé. Il leur donne
un certain nombre de Gardes
du Roy qui ſe tiennent àla
porte pour empêcher qu'on
n'interrompe les Hoſtes de Sa
Majesté , & qu'on ne faſſe pas
d'inſulte à leurs Domeſtiques.
Il leur donne leurs appointemens
pour un mois , &il con
58 JOURNAL
tinuë de les leur apporter au
commencement de chaque
Lune. Illes viſite ſouvent pour
s'informer deleur ſanté,&de
leurs beſoins ,afin d'en informer
le Roy. Il les conduit à
toutes les audiances ,&à tous audiances
les feſtins publics , où ils ont
leur place avecdiſtinction ; ils
font honorez , & refpectez
par tout ; & ce ſeroit toucher
le Roy à la prunelle de ſes
yeux que de donner la moindre
occaſion de chagrin à fes
Hoſtes. Il a beaucoup d'égard
pour eux, il les défraye par le
chemin quand il les a congeHISTORIQUE.
رو
diez de la même maniere qu'il
les-a reçus.
Pour ce qui regarde les affai
res duConſeil du Roy , tout y
eft reglé. Ses Conſeillers de
Religion , d'Epée & de Robe
y font en nombre égal , tous
gens choiſis , d'eſprit & d'experience.
Ils ont de la pené
tration , & beaucoup de vivacité;
ils conçoivent aisément ,
ils donnent aux affaires toute
l'attention qu'elles meritent ,
&ne forment leurs déciſions .
que ſur des reflexions exactes .
Ils deliberent meurement ,&
ne ſe hâtent pas de decider.
60 JOURNAL
Ils ont cette maxime que le
temps fait plus qu'une année ,
&que ſçavoir temporifer
c'eſt ſçavoir vaincre fans peril.
Le ſecret eſt ſi grand dans
le Conſeil , qu'on a remarqué
qu'un pere ne revele pas à fon
fils les meſures qu'il fçait qu'on
ya priſes contre la vie.
Le Conſeil Privé eſt compofé
des principaux Eunuques
, & c'eſt dans ce Conſeil
que font decidées les affaires
les plus importantes del Erat.
Le premier Miniſtre ,& Isautres
Seigneurs ne ſçavent rien
de ce qui s'y paffe. Ces EunuHISTORIQUE.
GI
ques poſſedent les premieres
Charges , ils font gens de tête ,
& le Roy ſe repoſe ſur leur
fidelité.
Le Royaume des Perſans eſt
ſi vaſte & fi puiſſant , que tous
leurs voiſins qui ſont d'une
Secte Mahometane, differente
de la leur , conçoivent tant d'averſion
pour eux , que le Roy
eſt obligé d'entretenir des
Troupes nombreuſes pour
couvrir ſes Frontieres. Il a toûjours
au moins 12000. hommes
dans la Province de Kandahar
, qui confine au Grand
Mogol : 20000. dans le Ko62
JOURNAL
tasan , qui confine auxTartares
de Balk, Bokara, & Samarkand
: 15000.dans le Mazandran
, & le Guilan , qui confine
aux Moscovites , & aux Coſaques
par la Mer Caſpienne :
12000. dans le Derband , & le
Chiwan,qui confinent auxmêmes
Peuples , auffi bien qu'à la
Circaffie , à la Georgie , & à la
Colchide : 20000. dans laMedie
, dont la partie ſupericure
confine à la Turcomanie , &
l'inferieur auCurdiſtan: 12000.
à Erivan qui confine aux Etats
du Grand Seigneur , vers l'Armenie
Mineure : 12000. dans
HISTORIQUE. 63
le Laureſtan qui confine à Babylone
: 15000. dans la Su
ziene qui confine à l'Arabie ,
& 12000. dans l'anciennePerſe
, & la Caramanie qui s'étendent
depuis le Sein Perfique,
juſqu'au Fleuve del Inde.
Ces Troupes avec la Maiſon
du Roy ne font guere
moins de cent cinquante mil
hommes , fans y comprendre
les Garniſons des Villes qui
font dans le coeur du Royaume.
:
Le Roy de Perſe n'a pas
d'Infanterie ; parce qu'elle ne
pourroit pas ſouſtenir les fati64
JOURNAL
gues des Deferts & des Montagnes
dont la Perſe eſt remplie.
Ils ne ſe ſervent pas d'artillerie
pour la même raiſon.
Ils n'en ont pas beſoin pour
deffendre leursVilles, qui n'ont
ni murailles , ni fortifications.
Il n'a point de force fur
Mer , quoyqu'il ne tienne qu'à
luy d'entretenir de belles Flottes
, de ſe rendre le maître du
Golphe d'Ormus , de la Mer
d'Arabie , & de la Mer Cafpienne
: mais les Perſans n'aiment
point la navigation , ils
en ont même tant d'horreur
qu'ils appellent , Nacoda, c'està-
dire
HISTORIQUE . 65
à dire Athées , ceux qui expoſent
leur vie ſur un élement fi
peu fûr. Cela fait plaifir aux
Armeniens qui font tout le
commerce du Royaume.
Jecroy , Meffieurs , que ce
que vous venez de lire de la
Perſe ſuffit pour vous donner
une idée generale de ceRoyau.
me : finon la fidele Relation
que je vais vous faire du voyage
de ſon Ambaſſadeur , va
achever de remplir ce qui peut
manquer à votre curiofité ;
mais je penſe qu'il eſt à propos
de remonter , s'il eſt poſſible ,
à l'origine des chofes , pour
pour
Février 1715.
66 JOURNAL
vous mettre mieux au fait de =
cette Ambaſſade.
M. de Feriol étant Ambaffadeur
du Roy à la Porte , la
Cour envoya M. Fabre en
Perſe. M. Fabre dont l'hiſtoire
& le nom offrent à ma
memoire une des plus fingulie.
res& des plus galantes épiſodes
du monde & dont je
pourray vous entretenir ail-
Ieurs , alla juſtement mourir à
Erivan , en Armenie , Ville
Capitale de la Province de ce
nom ,& qui eſt le plus grand
Gouvernement de la Perſe.
Aprés ſa mort , M. Michel
HISTORIQUE. 67
aujourd'huy Conſul d'Alep ,
& qui étoit alors à Conſtantinople
, fut choiſi par la Cour
pour luy fuccéder dans ſa
Miſſion : il ſe rendit auſſitôt à
Erivan, & de là à Hifpahan ,
où il fit un Traité de Commerce
, par lequel Traité la
Courde Perſe confirmoit tous
les Privileges qui avoient éré
accordez juſqu'alorsen faveur
desMarchands & des Miffion
naires à la confideration de
l'Empereur de France.
Peu de temps aprés qu'il ſe
fût acquitté de la Commiffion
avec honneur , & qu'il fur
Fij
68 JOURNAL
parti de la Perſe , les Armeniens
firent tous leurs efforts.
pour rompre les meſures qu'il
avoit priſes pour l'affermiſſement
deſdits Privileges. Ils
maltraiterent les Marchands
François , ils accuſerent les
Miffionnaires , de toutes fortes
de crimes , & ils joignirent
àleurs impoſtures une Requête
dans laquelle ils repreſenterent
au Roy , que , non contents
d'enlever leurs femmes ,
& leurs enfants , ils pretendoient
encore les contraindre
à changer de Religion. Cette
Requête fut foutenuë par des
HISTORIQUE 69
Grands de la Cour qu'ils mi
rent dans leurs intereſts à force
depreſents ,& qui par furpriſe
, obtintent du Roy un
Commandement contradictoire
aux principaux articles
du Traité. En vertu dece
Commandement , les Marchands
& les Miſſionnaires répandus
dans les Provinces de
ce grand Royaume ,, curent
beaucoup àſouffrir ſur tout à
Amadan, l'ancienne Suſe, autrefoisla
Capitalede la Perfe ,&
leséjour de fes Roys , où l'on
affeure encore que deuxTombeaux
Superbes que les Juifsy confer70
JOURNAL
vent de tout temps, avec beau
coup deſoin & de veneration ,
font ceux d'Esther &de Mardochée.
Ils efſuyerent de pareils
traitements à Tauris , ( l'ancienne
Ecbatanne , où la vraye
Croixfut 14 ans entre les mains
de Cofroës , e jusqu'à ce que
Empereur Heraclius l'eûtobligé
de la luy rendre aprés une grande
Victoire qu'il gagna fur luy ; il
la porta ensuite en triomphe à
Ferufalem Ils n'curent pas
moins à fouffrir à Chamakée ,
Ville confiderable au Nord de la
Perfevers la Mer Cafpienne ,
où le Pere ChampionJefuite &
HISTORIQUE. 71
Son Compagnon furent misfous
lebâton,,&&eennsuite exilez. Ec
enfin àGandga autre Ville entre
Chamakée Tiflis Capitale
de la Georgie , où le Superieurdes
Capucins recent à differentes repriſes
,plus de deux mille coups
de bâtons ,&auroit eſté martyrifé
,fi on ne l'avoit délivré à
force d'argent. Tout cela cependant
s'étoit paflé contre
les intentions du Royde Perſe.
Voilà l'état où étoient les
affaires des Marchands & des
MiſſionnairesFrançois dans ce
Royaume,
Royaume , lorſque M. de
GaliſſonEvêque d'Agathople &
72 JOURNAL
Coadjuteur de M. Pidou de
S. Olon Evêque de Babylone ,
arriva en Armenie . D'abord
pour arrêter cette perfecution
, il déclara au Can * d'Erivan
, qu'il étoit chargé
d'une Lettre du Roy de France
pour l'Empereur de Perſe :
le Can en donna autfitoft avis
à la Cour , & aprés trois mois
de ſejour à Erivan , il le fic
conduire avec honneur à Hafpahan
, où on luy affigna foixante
écus par jour , quoyqu'on
ſcoûr qu'il n'avoit
* Ce Can s'appelle Beglerbay , on
Seigneur des Seigneurs
aucun
HISTORIQUE. 73
aucun Caractere. Mais ces
bienfaits , quelques confiderables
quils ſoient , font en uſa
ge chez les Rois de Perſe , &
ils ont tant de confideration
pour les Princes Etrangers ,
& fur tout pour les Rois de
France , qu'il ſuffit d'eſtre porteur
d'une Lettre de leur part ,
pour eſtre receu au nombre
delours Hoftes .
M. l'Evêque d'Agathople
eſtant arrivé àHifpahan , s'appliqua
uniquement à détromper
la Cour ſur les calomnies
qu'on avoit repanduës contre
les Miffionnaires & les Mar-
Février 1715 . G
74 JOURNAL
chands François qui estoient
alors en Perſe . Il chercha les
cauſes &les motifs de leurs impoſtures
dans leur commerce
&dans leur Religion.
Dans le commerce il découvrit
la haine & la jaloufie
des Armeniens liguez avec les
Anglois & les Hollandois
contre les Marchands de nôtre
Nation.
La guerre eſtoit alors allumée
dans toute l'Europe , ou
pour mieux dire les plus grandes
Puiſſances de l'Europe
avoient juré la ruine de la
France ; & le fuccés ne ré-
:
ま
A
HISTORIQUE. 75
pondant pas toûjours àl'équité
de nôtre cauſe, nos Ennemis
avoient ſoin de porter jufqu'aux
extremitez du monde
l'apparence de leur triomphe
avec le bruit de leurs menaces.
LesLettres&les diſcours qu'ils
ſemoient en tous lieux , produiſoient
alors des effets dont
nous nous reſſentions par
tout. Du coſté de la Religion,
il reconnut que les Armeniens
&fur tout leur Patriarche ef
toient les ennemis déclarez
des Miſſionnaires . Permettezmoy
icy , Meſſieurs, deux lignes
de digreſſion ſur la Reli
Gij
76 JOURNAL
gion des Armeniens. Vous
Içavez , ou vous ne ſçavez pas
ſans doute , qu'ils rejettent le
Concile de Calcedoine , qu'ils
excommunient tous les ans
S. Leon , & qu'ils ſuivent les
Dogmes d'Utuches qui ne reconnoiſſoit
qu'une nature en
J C. fans compter les autres
erreurs dont ils ſont infectez .
Mais ce n'eſtoit pas tout à fait
de cela qu'il eſtoit queſtion ,
& le Patriarche qui animoit
les Armeniens contre nos Mif
ſionnaires ne ſe ſeroit peutêtre
guere mis en peine du
changement qu'ils vouloient
HISTORIQUE. 77
leur inſpirer , s'il y avoit également
trouvé ſon compte du
côté de l'intereſt.
Ces découvertes faites , M.
l'Evêque d'Agathople travailla
au fuccés des deſſeins qu'il
avoit formez pour le ſervice
de tant de gens qui avoient
beſoin de ſon ſecours ; mais
malheureuſement la mort ne
luy laiſſa pas le loiſit d'y travailler
long- temps ,& il eût à
peine les yeux fermez que les
choſes retomberent dans la
confufion oùil les avoit trouvées.
M. Richard Miffionnaire
Gij
78 JOURNAL
des Millions Etrangeres
homme ſage & éclairé , ſe
trouva alors à Erivan , où l'Evêque
de Babylone luy écrivit
pluſieurs Lettres qui le
déterminerent enfin à ſe rendre
à Hifpahan , où quelque
temps aprés ſon arrivée, il fût
affez heureux pour pouvoir
faire preſenter une Requête
au Sultan Usſſain ,qui fut fi
touché du détail des choſes
qu'elle contenoit qu'il luy fic
donner deux mille cinq cens
écus , pour en payer huit cens
que devoit l'Evêque d'Agathople
en mourant ,&le refte
HISTORIQUE. 9
:
pour ſa ſubſiſtance Il luy fic
affigner_enſuite dix écus par
jour , le fit loger , & le receut
au nombre de ſes Hôtes .
Sur ces entrefaites M. Defalleures
Ambaſſadeur du Roy
à Conſtantinople envoya à
Hifpahan , les nouvelles imprimées
de la défaite entiere
des Ennemis à Marchiennes
&à Deſnain , & celle de la
levée du Siege de Landrecy ,
avec tout le détail des grandes
circonstances de cette memorable
Journée. Le Courier
chargé de ces Lettres , les remit
entre les mains de M. Ri-
Giiij
80 JOURNAL
chard qui les fit auffitôt traduire
en Perfien & preſenter
le lendemain à la Porte , où
l'Etmadaulet * accompagné
des plus grands Seigneurs de
la Perſe donnoit alors à ſon
ordinaire une Audiance publique.
Il n'eût pas plutôt
apperceu le Porteur de ce
paquet , qu'il demanda de
quoy il étoit queſtion. Seigneur
, luy dit il , ce ſont des
nouvelles d'une grande Victoire
que l'Empereur des Fran
çois a remporté de puis peu
fur ſes ennemis . Hâtez-vous ,
* C'est le nom du premier Ministre.
HISTORIQUE. 81
luy répondit ce Miniſtre ,
tranſporté de zele & de joye ,
hâtez vous , d'en faire la lecture.
Ce qu'on n'eût pas le
temps d'achever , parce que le
Sultan averti que l'Aúdiance
venoit d'eſtre rompuë par un
évenement fingulier , en envoya
demander la cauſe. L'Etmadaulet
fit donner auſſitôt à
P'Eunuque que le Sultan avoit
dépêche vers luy , le paquet
queM. Richard luy avoit envoyé.
Le Roy de Perfe non
moins impatient que ſon Miniſtre
, s'en fit ſur le champ
82 JOURNAL
faire la lecture, en preſence de
toutes lesFemmes &de ſes Eunuques
, & en reconnoiffance
du plaiſir qu'il avoit ſenti au
recit d'une ſigrande nouvelle,
il fit donner àM. Richard un
preſent de la valeur de plus de
deux cens écus.
Les affaires des François
changerent alors entierement
de face en Perſe , & il ne s'y
tint preſque plus de Conſeil
où il ne fut agité de quelle maniere
on s'y prendroit pour
envoyer inceſſammentunAmbaffadeur
en France, Enfin
malgré la longueur du voya
HISTORIQUE. 83
ge ,& les difficultez des paſſages
par la Turquie , ou par la
Moſcovie; en un mot malgré
tous les obſtacles preſque invincibles
qui parurent oppoſez
à ce deſſein , il fut cependant
executé de la maniereque
vous l'allez lire.
Il étoit important de ne
point donner d'ombrage à la
Porte Othomane ; &le ſecret
de cette Negociation étoit -
d'une ſigrande conſequence ,
qu'il y alloit de la viede l'Ambaffadeur
à être ſoupçonné
d'une Ambaſſade de cette nature
, juſqu'à ce qu'il fut hors
84 JOURNAL
des Etats du Grand Seigneur.
Les motifs de cette crainte
fondée ſur des principes tresraiſonnables
( que le Journal
de Verdun vous développera
de reſte , le mois qui vient )
determinerent le Premier Mi
niſtre de Perſe , à confier au
nom du Roy , à M. Richard ,
les Lettres& le treforde cette
Ambaffade, pour les remettre
au Can d Erivan. Ce qui fut
executé en la forme fuivante.
M.Richard reçût des Miniſtres
de Perſe , ſes inſtructions
pour ſon voyage vers
Lamy Carême 1713. Il fut
1
HISTORIQUE. 85
chargé des Lettres & des Preſents
du Roy le premier May
de la même année ; & le jour
de l'Afcenfion , avec une ef
corte de quarante hommes ,
il prit la route de l'Armenie.
Il courut pluſieurs grands perils
en chemin ,& il fut efcarmouché
par des gens des montagnes
qui ne ſubſiſtent que
des dépoüilles des gens qu'ils
pillent ; mais heureuſement
un petit defilé dont il s'empata
avant qu'ils puſſent y être ,
ou pour mieux dire ,un quart
d'heure de diligence , le ſauva
de leurs mains. Enfin aprés
86 JOURNAL
cinquante jours de marche , il
arriva à Erivan , où il alla d'abord
viſiter le Can , avec la
Lettre du Roy de Perſe dont
il étoit chargé pour luy , & en
même temps avec les Lettres
&les Prefents que ce Monarque
envoye au Roy.
Dés que le Can d'Erivan
eût receu ſur cette affaire les
ordres de ſon Maître , il laiſſa
à M. Richard la liberté de
paffer en Europe par où il le
jugeroit à propos , ce qu'il fit
par la Georgie , la Mingrelie ,
& la Mer Noire , pendant que
ceGouverneur prenoitde ſon
HISTORIQUE. 87
coſté, toutes les meſures qu'il
croyoit les plus juſtes pour
s'acquitter avec honneur dela
Commiſſion dont on ſe repoſoit
fur luy.
La Lettre que M. Richard
luy avoit renduë portoit en
ſubſtance, qu'il convenoit aux
intereſts de ſon Maiſtre qu'il
jettât les yeux ſur un des plus
éclairez & des premiers Seigneurs
de ſon Gouvernement,
pour l'envoyer , d'une maniere
convenable , à l'Empereur de
France , avec la qualité d'Ambaffadeur
de l'Empereur des
Perfes.
88 JOURNAL
Ce Can trouva alors dans
MehemetRıza Beg, Intendant
de la Province d'Erivan , Perfan
de Nation , & aprés luy la
premiere perſonne de fon
Gouvernement , un ſujet capable
de répondre par ſon
merite , & par l'éclat de ſon
Ambaſſade , à la haute idée
que les Peuples de l'Europe
ont des Souverains de l'Afie ,
&particulierement duRoyde
Perſe. En effet , dés qu'il l'eût
chargé de la part de ſon Maître
, de cette importanteCommiſſion
, il ſe diſpoſa à partir
avec un grand nombre de
chameaux ,
HISTORIQUE. 89
chameaux , de tantes ,debagages
, en un mot avec un
équipage auſſi ſuperbe qu'en
puiſſe avoir aucun des plus
grands Seigneurs de l'Afie.
Pendant que Mehemet RizaBegpreparoit
tout l'appareil
de ſon voyage , le Can
d'Erivan prenoit de ſon côté
toutes ſes précautions , pour
aſſurer le tranſport des preſens
du Roy de Perſe auRoy
de France.
Acob Jean , Armenien de
Nation , & le plus riche Marchand
de cette Contrée fuc
choiſi pour cette effet , & fon
Février 1715 . H
१० JOURNAL
bien , ſa femme, &les enfants
ſervirent d'ôrages pour la ſeu
reté de ce Treſor , dont on
luy confia particulierement &
la garde& les clefs.Enfin il partit
d'Erivan le 15. Mars 17 14 .
avec l'Ambaſſadeur , & ils prirent
enſemble la route de l'Eu .
rope , par la Natolie ; mais
pendant qu'ils traverſent ces
grands Deſerts qui font entre
la Turquie & la Perſe , où il
ne leur arrive rien qui ſoit
dignes de remarque , fouffrez ,
Meſſicurs , que pour vous donner
une juſte idée , ou plutôt
pour vous rafraîchir la me-
C
ま
HISTORIQUE.
moire de la maniere dont les
Armeniens vivent en Perſe ,
je vous preſente à leur ſujet
un extrait de quelques Chapitres
tirez des meilleurs Memoires
qui traitent des Etats
du Sephi.
Je vous ay dit dans un autre
endroit de ce Journal
quelle eſt en peu de mots , la
Religion qu'ils profeſſent.
Maintenant je croy que vous
ne me blâmerez pas de vous
dire quelque choſe des Ceremonies
de leurs Baptêmes , de
leurs Mariages , de leurs Enserrements
,& de la conſtan-
Hijy
92 JOURNAL
ce avec laquelle ils s'expoſent
aux plus affreux fupplices ,
plûtôt que de renier leur Religion.
C'eſt la coûtume des Armeniens
de baptifer les enfans
le Dimanche , & s'ils en
bapriſent quelques-uns dans
la ſemaine , c'eſt qu'ils ſe trouvent
en danger de mort. La
ceremonie ſe fait de cette maniere.
La Sage- femme prend
l'enfant qu'elle porte dans l'Eglife
, & le tient ſur ſes bras ,
juſqu'à ce que l'Archevêque ,
l'Evêque , ou le Prêtre qui lo
doit baptifer , ait die une par
HISTORIQUE. 9
tie de la Liturgie du Baptême.
Alors celuy qui baptife prend
l'enfant qui eſt nud , le plonge
dans l'eau , & l'en ayant retiré
le met ſur lesbras du Parrain ,
& lit encore quelques prieres.
Pendant qu'il les lit , il tient
ducoton dans ſes mains , qu'il
tord , & dont il fait un filet
de demie - aune de long. Il en
fait un autre de même longueur
d'une foye rouge qui
eſt plate , &de ces deux filets
qu'il tortille enſemble , il fait
un petit cordon qu'il met au
col de l'enfant. Ils diſent que
ce cordon fait de deux fils dif
94 JOURNAL
* ferens , l'un de coton blanc
l'autre de ſoye rouge , ſignifie
le ſang , & l'eau qui fortit du
Corps de JESUS CHRIST ,
lorſqu'il fut percé d'un coup
de lance à la Croix. Aprés ce
cordon noüé au col de l'enfant
, il prend de la Sainte
Huile pour l'en oindre en plufieurs
endroits du corps , en
faiſant le Signede laCroix fur
chaque endroit où il met de
l'huile , & prononçant à chaque
fois ces paroles :Je te baptiſe
au nom du Pere,du Fils,
du S. Efprit Il commence
l'onction par le front , de-là
HISTORIQUE.
au menton , puis il vient à l'eftomac,
aux aiffelles,aux mains,
& aux pieds.
La ceremonie du Baptême
étant achevée , le Parrain fort
de l'Eglife , ayant l'enfant fur
ſes bras ,& dans chaque main
un cierge de cire blanche allumé
, felon la qualité du pere
de l'enfant. On fort de l'Egliſe
au fon des tambours
des trompettes , des hautbois
, & d'autres fortes d'inſtrumens
du Pays qui vont
devant l'enfant qu'ils accom
pagnent juſques au logis , où
eſtant arrivez , le Parrain
JOURNAL
les remet entre les mains
de la mere. Elle ſe proſterne
enmême temps devant le Par
rain luy baiſant les pieds , &
pendant qu'elle eſt en cette
poſture , le Parrain luy baiſe
le deſſus de la tête. Le Pere ,
ni le Parrain ne donnent jamais
le nom à l'enfant ; mais
celuy qui le baptiſe luy donne
le nom du Saint dont la Fête
ſe rencontre le Dimanche du
Baptême. Si par hazard il n'y
a point de Saint dans leurCalendrier
ce jour de Dimanche ,
il prend le nom du premier
Saint qui vient dans la ſemai
ne
HISTORIQUE. 97
ne ,&de la forte, il n'y a point
parmy eux de nom affecté.
L'Enfant étant de retour au
logis , il s'y fait aſſemblée de
bien des gens , & le feſtin eſt
preparé pour les parents &
amis , & pour celuy quia baptiſé
l'Enfant , & qui eſt ſuivi
d'ordinaire de la plus grande
partie des Preſtres & Moines
du Convent , ou de la Paroifſe
où le Baptême s'eſt fait. Le
petit peuple s'engage tellement
pour ces fortes de feftins
, non ſeulement auxBaptêmes
, mais auſſi aux mariages
, & aux enterremens , que
Février 1715 . I
JOURNAL
le plus ſouvent dés le lendemain,
il n'ont plus de quoy
vivre, & qu'ils ne peuvent
payer ce qu'ils ont emprunté
pour cette inutile dépenſe.
C'eſt la coûtume en Perſe de
fairedonner aux coins des ruës
des coups de bâton à ceux qui
doivent , & qui ne peuvent
payer ; & ils font quelquefois
fi maltraitez ( car cela ſe fait
deux ou trois fois la ſemaine,)
que les ongles leur tombent
des pieds , & qu'ils ne peuvent
plus ſe ſoûtenir. Les creanciers
en uſent de la forte
,
afin que les parents & amis du
HISTORIQUE.
debiteur enayent compaſſion,
&luy donnent de quoypayet
ſes dettes ; mais ils trouvent
le moyen de ſe dérober à ce
fupplice , & quand ils voyent
qu'ils fontinſolvables,ils ſe retirent
dans le Alicapi,c'eſt àdire,
la porte de leur Prophete , qui
eſtun lieude retraite pour tous
ceux dont les affaires vont
mal , & qui ne peuvent ſatiſ
faire leurs creanciers. Ces lieux
là ſont ſi privilegiez , que le
Roymême ne peut les en tirer
& ils font nourris des rentes
anciennes qui ſont affectées
aux mêmes licux , & des au-
I ij
100 JOURNALI
mônes que l'on y fait tous les
jours. LesArmeniens qui ſont
pauvres ,& qui ne veulent pas
s'endetter pour les feſtins d'un
Baptême,ont introduit depuis
peu une coûtume , pour ſe
mettre à couvert de la honte
qu'ils croyent qu'il y a, de ne
pas faire grande chere à fes
amis dans cette rencontre. Ils
font baptifer l'enfant dans la
ſemaine, ce qui fait croire que
l'enfant eſt fort malade , d'au
tant plus qu'ils vont en hâte à
l'Egliſe ſans nulle cerémonie ,
&qu'ils ne ceffent de dire en
pleurant que l'enfant s'en va
mourir.
-
HISTORIQUE. FOT
Si une femme eft accouchée
quinze, ou vingt jours , &même
deux mois avant Noël , ils
different leBaptêmedel'enfant
juſqu'à cette Feſte , pourvû
toutefois que l'enfant ne de.
vienne pas malade. Voicy
qu'elle eſt la cérémonie que
l'on fait d'ordinaire à ce Baptême.
Dans toutes les Villes ,
ou Villages , où il y a des Armeniens
, & où il paſſe une
riviere, ou qu'ils'y trouvequelque
érang , ils ont deux ou
trois bâteaux plats couverts de
tapis fur quoy on marche , &
onydreſſe le jour de Noël unc
I ij
102 JOURNAL
maniere d'Autel. Le matindés
queSoleil ſe leve, tout leCler
gé Armenien, tant du licu ,
que des lieux circonvoiſins ,
ſe rend fur ces mêmes bâ
teaux vêtus defes orne
mens, avec les Croix , & les
Bannieres. Ils trempent la
Croix par trois fois dans l'eau,
&àchaque fois ils y jettent de
de la Sainte Huile. Aprés ils
liſent la Liturgie ordinaire du
Baptême , & l'Evêque , ou le
Preſtre prenant l'enfant il le
plonge dans l'étang , ou dans
la riviere juſqu'à trois fois , en
diſant les paroles ordinaires
HISTORIQUE. 103 .
Je tebaptise aunom du Pete,&c.
en l'oignant d'huile , comme
j'ay dit cy-deſſus. C'eſt une
merveille que la pluſpart de
ces enfants ne meurent de
froid , quand la ſaiſon eſtun
peu rude. Le Roy de Perfe
ſe trouve d'ordinaire à cette
cérémonie quand il eſt à Hifpahan
,&il ſe rend à cheval
au bord de la riviere avec les
Grands de ſa Cour. Laceremonie
achevée , il va àZulpha
au logis du Kalenter, qui eſt le
Gouverneur ou Juge des Armeniens
, chez lequel le diné
eſt preparé. Il n'y a point de
I iiij
104 JOURNAL
lieu au monde où l'on puiſſe
traiter un Roy avec moins de
peine que dans la Perſe;car ſi
un particulier prie le Roy à
manger chez luy ,& fi Sa Majeſté
veut luy faire cet honneur
, il n'a qu'à aller trouver
le Chef des Officiers , & luy
porter vingt tomans , qui font
environ trois cent écus, en luy
diſant que Sa Majesté vient
prendre un repas dans la maiſon
de ſon Eſclave ; alors
moyennant cette ſomme de
vingt tomans , leChefdes Officiers
eſt tenu d'envoyer au
logis de celuy qui traite leRoy ,
HISTORIQUE. 105
tout cequi eft neceſſaire pour
le repas ; fans cela c'eſt une
choſe qu'on ne pourroit entre
prendre, le Roy ne mangeant
jamais que dans de la vaifſelle
d'or , ce qu'un particulier
ne pourroit fournir. A l'iffuë
du repas on apporte au Roy
le preſent qu'on luy fait toûjours
dans ces rencontres , &
qui d'ordinaire eſt quelquegalanterie
qui vient d'Europe ,
& qui ne vaut gueres moins
de quatre ou cinq mille écus.
Quandils n'ont rien de galant
à luy preſenter , ils mettent
pareille valeur dans un baffin
106 1 JOURNAL
en Ducats d'or de Veniſe , &
l'offrent à Sa Majesté avec de
grandes foumiffions ; ils font
auſſi des prefens à quelques
Seigneurs , & aux principaux
Eunuques qui font à ſa ſuite,
fans compter ce qu'ils envoyent
à la mere du Roy s'il
en aune , aux Sultanes ſes femmes
,& à ſes foeurs. Ainfi ce
feſtin ſe faiſant ſans embarras
du coſté du traitement , ne ſe
fait pas du coſté de la bourſe
fans grande dépenſe ; mais les
Armeniens deZulpha peuvent
aisément la ſupporter.
Les Armeniens marient
HISTORIQUE. 107
d'ordinaire leurs enfants ſans
que les deux parties ſe foient
vûës ; & même ſans que les
peres ny les freres en ſçachent
rien. Il faut que ceux qu'on
veut marier ſe rapporte à ce
que les peres , ou les parens
leur endiſent. Aprés que les
meres ont conclu entr'elles le
mariage , elles en parlent à
leurs maris qui approuvent ce
qu'elles ont fait. Sur cette approbation
la mere du garçon
avec deux vieilles femmes ,&
un Prêtre vient au logis
de la mere de la fille ,& luy
preſente unebague de la part
108 JOURNAL
de celuy avec qui on veut la
fiancer. Le garçon paroît enfuite
, le Prêtre lit quelque
choſe de l'Evangile pour be
nir les deux parties , aprés
quoy on luy donne quelque
argent ſelon le bien qu'a le
pere de lafille. Puis on prefente
à boire à la compagnie ; &
cela s'appelle les fiançailles,
Quelquefois ils accordent les
enfants quand ils n'ont que
deux ou trois ans ; & même
lorſque deux femmes qui font
amics ſe trouvent enceintes
enmême temps,elles ſe promettent
de faire un malige
*1
HISTORIQUE. 109
,
des deux enfants qu'elle portent
, s'il arrive que l'une ait
un garçon & l'autre une fille.
Cela étant on les accorde dés
qu'ils font nez ; & depuis que
le garçon a donné la bague
quandil ſeroit vingt ans fans
ſe marier ,il eſt obligé d'envoyer
tous les ans le jour de
Pâques unhabit à ſa Maîtreſſe
avec tout l'afſſortiment ſelon
la qualité de la fille. Trois
jours avant que de celebrer le
mariage le pere & la mere du
garçon font préparer un feftin
qu'ils font porter chez le pere
&la mere de la fille , où fo
rro JOURNAL
trouvent les deux familles des
deux parties. Les hommes
font dans un licu àpart , & les
femmes dans un autre ; car ils
ne mangent jamais enſemble
dans des réjoüiſſances publi+
ques. La veille des nôces l'époux
envoye des habits à fon
épouſe , & quelque temps
aprés il vient prendre ce que
la mere de l'épouſe luy donne
de ſon côté. Que ſi l'époufe
n'a plus de mere , c'eſt quelque
vieille de ces plus proches
parentes qui habille l'époux.
Enſuite l'époux monte ſur un
cheval , & l'épouſe ſur un
:
HISTORIQUE. MI
autre , qui ont de magnifiques
harnois avec des brides d'or
&d'argent ſi ce ſont gens riches
;&ceux qui font pauvres,
&qui n'ont point de chevaux
àeux , ont recours auxGrands
qui leur en prêtent volontiers
pour cette Ceremonic. En
fortant du logis de la fille l'époux
va devant ; & a fur fa
tête un voile de gaze incarnate
, ou d'un retz d'or & d'argent
, dont les mailles font
fort preffées ; &qui le couvre
juſqu'àl'eſtomac. Il tient à ſa
main le bout d'une ceinture
qui a trois ou quatre aunes de
112 JOURNAL
long ; & l'épouſe qui vient
derriereà cheval tient l'autre
bout. Elle eſt auſſi couverte
d'un grand voile blanc depuis
la têtejuſqu'aux pieds , & le
cheval en eſt auſſi à moitié
couvert ; elle eſt ſi cachée ſous
ce voile , qui reſſemble plûtôt
àun grand linceul , qu'on ne
luy voit que les yeux. Deux
hommes marchent à côté de
chaque cheval pour tenir les
rênes ; & quand ce ſont des
enfants de trois ou quatre ans
(car on les marie quelquefois
dans ce bas âge ) il y a trois
ou quatre hommes pour les
tenir
:
HISTORIQUE. 113
tenir ſur la felle , ſelon la qualité
de leurs parents. Quantité
de jeunes hommes , tant des
parens , que desamis des deux
coſtez viennent à la ſuite , les
uns à cheval, les autres à pied,
avec un cierge à la main
comme s'ils alloient en proceffion
; & d'ailleurs les tambours,
les trompettes , les
haut bois , & autres inftrumens
à la mode du Pays , fuivent
toute la compagnie jufques
àl'Eglife. Quand ils ont
mis pied à terre , chacun fait
place à l'époux & à l'épouse ,
qui ſe vont rendre au pied de
Février 1715 K
114 JOURNAL
l'Autel tenant toûjours laceinture
; & il faut remarquer en
paſſant que dans chaque Egliſe
les Armeniens n'ont qu'un
Autel. Les époux ſe joignent
alors , & s'appuyent le front
l'un contre l'autre , puis le
Prêtre vient& tourne le dos à
l'Autel , aprés quoy prenant
laBible il la met ſur leurs têtes
qui luy ſervent de pupitre ;
&qui enfont affez chargées ,
parce que c'eſt d'ordinaire un
gros in folio affez peſant. Il y
demeure pendant qu'on lit le
formulaire du mariage , &
c'eſt le plus ſouvent un Eve
:
11.5 HISTORIQUE
que ou unArchevêque qui en
fait l'office. Ce formulaire eſt
fort approchant du noſtre.
L'Evêque demande à l'époux
Ne prenez - vous pas une telle
pour vostre Epouse ? & àl'époule:
Ne prenez- vous pas un tel
pour vostre mary ? & ils répondent
tous deux d'un ſigne de
teſte. La benediction matri
moniale étant faite , ils enten
dent la Meſſe , aprés quoy ils
retournent tous enſemble au
logis de la fille dans le même
ordre qu'ils en ſont partis . Les
nôces durent trois jours ,& il
ya , comme j'ay dit , depau
Kij
116 JOURNAL
vres gens qui ſe ruinent ences
occaſions ,& qui ne ſe peuvent
jamais remettre de la dépenſe
qu'ils y ont faite. Il ſe
boit plus de vin aux feſtins des
femmes qu'à ceux des hommes.
Lemary ſecouche lepremier,
la femme luy tire ſes bas,
& n'ôte ſon voile qu'aprés
avoir éteint ſa chandele. En
quelque temps que ce ſoit les
femmes ſe levent avant le jour.
Il y a tel Armenien qui depuis
dix ans qu'il eſt marié n'a jamais
vu le viſage de ſa femme
, & ne l'a jamais oüi parler
, car quoyque le mary luy
HISTORIQUE. 117
puiffe dire ,& tous les patens ,
elle ne répond que de la tête.
Elles ne mangent point avec
leurs maris, & file mariregale
ſes amis aujourd'huy , la femme
traite ſes amies le lendemain.
Dés qu'une perſonne eſt
decedée , un homme deſtiné
aux ſervices mortuaires va
promptementà l'Egliſe queris
un pot d'eau benite ,&l'ayant
apporté au logis du deffunt ,
il la jette dans un grand vaifſeau
plein d'eau , dans lequel
ils mettent le corps mort.Cer
homme s'appelle Mordichou ,
118 JOURNAL
c'eſtà dire celuy qui lave les
morts,& ces Mordichous ſont
en telle horreur parmi le peuple
, quec'eſt un infamie d'avoir
mange avec ces fortes de
gens. Tout ce qui ſe trouve
fur le mort lors de ſon decés
luy appartient,fur ce quelque
belle bague ,&c'eſtla couſtume
dans le Levant de coucher
avec le caleçon , la chemiſe ,
& la camiſole , parce qu'on
ne ſe ſert point dedraps.Aprés
que le morta eſté lavé , on le
revêt d'une chemiſe blanche ,
d'un caleçon , d'une camiſole,
&d'une toque ,& il faut que
HISTORIQUE. 119
letout ſoit neuf, ſans avoirjamais
ſervi à aucun autre. Puis
on le met dans un grand fac
de toile neuve ,& ils coufent
enfuite la bouche du ſac. Cela
étant fait , les Preſtres viennent
prendre le corps pour le
porter à l'Eglife ,& il eſt accompagnéde
tous les parents,
&amis du deffunt qui tiennent
tous un cierge à lamain.
Quand ils font à l'Egliſe ils
poſentle corps devant l'Autel
où le Preſtre dit quelques prieres
, puis on allume des cierges
autour du corps,&on le
laiffe en cet état toute lanuit.
εδωμέναι
120 JOURNALI
Le lendemain matin un Eveque
, ou un ſimple Preſtre dis
la Meſſe , à l'iſſuë de laquelle
on porte le corps devant la
porte de l'Archevêque , ou de
l'Evêque du lieu , où il eſt accompagné
de ſes parens , &
amis , & de tout le peuple qui
s'eſt trouvé à l'Eglife , la plû
partayantun cierge à la main,
Etant arrivez devantcetteporte
, l'Evêque fort de fon logis,
&vient direun Paterpour
Pame du deffunt. Cet acte fi
ni , la plupart de ceux qui ont
accompagné le corps depuis
l'Eglife juſques à la porte de
l'Evêque,
HISTORIQUE, 12t
l'Evêque, ſe retirent chez eux,
&il ne reſte que les parens ,&
quelques amis. Alors l'Evêque
,& les Preſtres font prendre
le corps par huit ou dix
pauvres qui ſe trouventlà ,&
qui le portent au Cimetiere.
Le long du chemin on chante
quelques Oraiſons , que les
Preſtres continuënt en dévalant
le corps dans la foſſe.Puis
l'Evêque prend de la terre par
trois fois , en diſant ces mots :
Tu es venu de terre ,& turetourneras
en terre,&demeures-y
jusqu'à ce que nostre Seigneur
vienne. Ces paroles dites on
Février 1715 . L
122 JOURNAL
remplit la foſſe. Ceux des parents
& amis qui veulent retourner
au logis du deffunt , y
trouvent le dîné prêt ; & même
s'il ſe preſente quelques
autres gens ,ils ne ſont pas refuſez.
Ils ont auſſi accoûtumé
de donner à dîner , & à ſouper
pendant ſept jours à quelques
Preſtres , & à quantité de pauvres
quand ils en ont le moïen.
Ils ne croyent pas que- l'ame
du deffunt ſoit ſauvée , s'ils ne
font cette dépenſe quand ils
le peuvent , & c'eſt d'où procede
que la pluſpart de ceux
dumenu peuple ſont toûjours
HISTORIQUE. 123
miferables,&comme eſclaves
des Mahometans , à cauſe de
l'argent qu'ils empruntent ,&
qu'ils ne peuvent payer.
1 Quand un Archevêque ou
un Evêque meurt ,ils fontcecy
de plus qu'à un Seculier.
Quand la Meſſe eſt dite , un
Archevêque , ou un Evêque
qui ſe trouve là écrit un billet
,& coupant le ſac où eſt le
mort , luy met dans la main le
billet où ſont écrits ces mots :
Souviens- toy que tu es venu de
terre , &que tu retourneras en
terre.
Si l'un de leurs Eſclaves
Lij
124 JOURNAL
meurt avant que ſon Maiſtre
luy ait donné ſa hberté,quand
le corps eft dans l'Eglife , le
Maiſtre écrit un billet fur lequel
il met ces mots : Qu'il
n'ait point de regret , je le tiens
franc ,&luy donne la liberté.
Car ils croyent qu'en l'autre .
monde on luy reprocheroit
qu'il feroit Eſclave , & que
fon ame en pourroit fouffrir
quelque douleur. Que fi l Ef
clave n'a point de Maiſtre , la
Maiſtreſſe , ou à ſon deffaut ,
les enfans font le billet.Quand
il arrive qu'un Armenien ſe
défait lay-même , on ne fait
HISTORIQUE. 125
point fortir le corps par la
porte du logis , mais on fait
un trou dans quelque endroit
du mur qu'on trouve le plus
commode pour mettre le
corps dehors , & delà il eſt
porté en terre fans nulle ce-
Temonie .
En general les Armeniens
font fort attachez à leurs coû
tumes , &à leurs ceremonies ,
&bien qu'il y en ait parmy
eux qui embraſſent le Mahometiſme
pour les interêts du
monde ces exemples font fort
Tares,& il s'en trouve au contraire
d'affez fermes & conf
L iij
126 JOURNAL
tans quand il faut ſoûtenir leur
Religion contre les perfecutions
des Mahometans. Le
Chapitre ſuivant en donnera
des exemples.
S'il y a des Armeniens qui
ont la foibleſſe de quitter
quelquefois leur Religion , ou
par quelque dépit , ou par
quelque honteux intereſt qui
les y pouſſe , la pluſpart y reviennent
par une ſerieuſe repentance
, & il s'en voit peu
qui ſe rangent pour jamais du
parti Mahometan. Quand un
Armenien qui eſt tombéde la
forte ,veut revenir à l'Eglife
HISTORIQUE. 127
pour reconnoiſtre la faute , il
n'en peut avoir l'abfolution
quedans le même lieu où fon
abjuration a été faite ,& on la
luy refuſeroit en toute autre
Ville ou Village où il la voudroit
demander. Ce qui les
porte le plus ſouvent à ce
changement , eft lorſqu'il y a
de jeunes gens qui ontdepensé
leur bien , & que le pere ne
leur en veut plus donner pour
leconfumer dans ladébauche,
Alors quelques uns ſe vont
faire Mahometans pour joür
du benefice de la Loy d'Ali ,
qui porte que quand unChe
Lij
128 JOURNAL
tien s'eſt rendu Mahometan ,
tout le bien de fon pere luy
doit appartenir , fans que fes
freres y puiffent avoir part.
Quand même il ne feroit que
coufin il prend alors le bien
de fon oncle , & il faut remarquer
que cette regle ne s'obſerve
que pour les Chrétiens
Sujets du Roy de Perſe. Mais
depuis quelques années les Armeniens
ont pourvû en quel
que maniere à empêcher ce
defordre. Car quand ils voyent
dans la Famille quelque debauché
, le pere , ou l'oncle
fait de bonne heure une feinte
HISTORIQUE. 129
vendition de ſes biens à quelqu'un
de ſes fideles amis. Il
faut que le contrat ſoit paffé
pardevant le Moufti ouleCadi
qui voyent bien que ce n'eſt
qu'une feinte ; mais qui toutefois
n'en difent mot ; & cela
eſt cauſe que peu de ces jeunes
Armeniens changent aujourd'huy.
Il y en eût un qui étoit venu
à Smyrne avec quantité de
marchandises, & pour en fruftrer
ſon pere , & fes freres ,
ſe rendit Mahometan. Aprés
avoir dépenſé en débauches
une partie de fon bien, il re130
JOURNAL
vint aux trois Eglifes où le
Grand Patriarche fait fa refidence
, pour avoir abſolution
de ſa faute ; mais il ne la
pût obtenir , &le Patriarche
luy dit qu'il falloit neceffairement
qu'il rétournât au
lieu où il avoit fait l'abjuration,
& qu'il reconnut fa faute
devant l'Evêque de Smyrne,
étant touché d'une veritable
repentance , il fit ce que le
Patriarche luy ordonnoit , &
quelques jours aprés avoir fait
la penitence qui luy fût en
jointe , & donné aux pauvres
la plus grande partie de ce qui
HISTORIQUE. 13t
luy reſtoitde bien , il futtrouver
le Cadi , à qui il tint ce
diſcours avec une reſolution
admirable , σου πω
Tu ſçais , luy dit-il , qu'ily a
quelques années que je me suis
fait Mahometan , je viens de
déclarerque je m'ensuis répenty ,
quejem'en repens, comme d'une
mauvaiſe Loy que j'avois embraßée
en reniant le Sauveur du
monde , e qu'ainſi je n'ay que
trop merité laMort. D'abord le
Cadi erut que c'eſtoit quel
que trait de folie dont il le
pouvoit guerir , & tachat de
le ramener doucement par de
132 JOURNALI
belles eſperances, mais voyant
que l'Armenien perfiſtoit
dans fa declaration , & s'emportoit
en des blafphemes
contreMahomet, il le fit mener
à la place, où il fut incontinent
mis en pieces à coups
de fabres ,&de fleches qui luy
percerentde corps. On peut
dire à la loüange des Armeniens
, que bien qu'ils foient
affez ignorans & malinſtruies
dans leur Religion , toutefois
quand il leur arrive quelque
disgrace , & qu'il faut qu'ils
meurent pour leur Foy, ils
vont au fupplice courageuſeHISTORIQUE.
133
ment& avec joie.
L'an 1651 dans Diarbekir
Ville de la Mesopotamie , il
ſe fit un mariage d'un jeune
Turc avec une fille de ſa Nation.
La mere de l'Epoux étoit
grande amie d'une Armenienne
des premieres de la Ville,&
cette femme n'avoit qu'un fils
de dix à douze ans . Elle fut
priée aux nôces du Turc
& elle ne pût refuſer de s'y
trouver , aprés lesgrandes follicitations
de fon amie. L'enfant
de l'Armenienne qui
avoit été preſent lorſque la
mere de l'Epoux vint inviter
$34 JOURNAL
la ſienne, ſouhaitta d'eſtre auffi
à cette feſte ,& demanda à ſa
mere ſi elle ne l'y meneroit
pas. Cette femme qui n'ignoroit
pas les coûtumes du Païs ,
dit à fon fils que cela ne ſe
pouvoit faire , & qu'au deſſus
de l'âge de cinq ou fix ans it
n'étoit pas permis à aucun
garçon de ſe meſler parmy les
femmes,& fillesTurqueſques,
L'Enfant ne ceſſa pas pour cela
de prier encore ſa mere de
lemener avec elle ,&une tante
qui ſe trouva là pour complaire
à ſon neveu , dit qu'elle
l'habilleroit en fille , & qu'on
HISTORIQUE. 135
n'y prendroit pas garde. En
un mot la mere ſe laiſſa perfuader
par la tante ,& par l'enfant,&
le jour venu , elle le
mena avec elle traveſti en fille.
Les noces en Turquie durent
au moins ordinairement trois
jours , & il ſe trouva en celles-
là une vieille femme qui
avoit tousjours l'oeil ſur l'enfant
de l'Armenienne , qu'elle
trouvoit trop adroit , &
trop agile pour une fille , particulierement
quand il danfoit.
Le ſoir les conviez s'étant
retirez , cette vieille pric
àpart la mere du marié ,&luy
136 JOURNAL
dit qu'elle ne croyoit pas que
l'Armenienne ſon amie eût
amené une fille ;& qu'à toutes
ſes actions elle jugeoit que
c'étoit un garçon que l'on
avoit deguiſé : le lendemain
toute la compagnie s'étant
raſſemblée , la vieille Turque
vint faire le même diſcours à
la mere ,& à la tante du jeune
Armenien , & ces deux femmes
témoignant d'en être fort
offenfees ; & affirmant que
c'étoit une fille , la Turque
pour n'en avoir pas le démenti
trouva moyen de prendre l'enfant
, & l'ayant mené dans la
chambre
HISTORIQUE. 137
chambre des Eſclaves de la
mariée;elles luy abatirent ſon
caleçon(car les filles en portent
dansle Levant de même que
les garçons )& elles trouverent
que la vicille ne s'étoit pas
trompée dans ſon jugement.
Le bruit s'en répandit auffitôt
dans le logis ,& ce bruit fut
ſuivi d'un grand tumulte.
Tous les gens de la noce crierent
que les chambres étoient
foüillées , & que l'Armenienne
avoit fait cela pour ſe mocquer
d'eux, & en dériſion de
leur Loy. Sur ces entrefaites
pluſieurs des principaux Ma-
Février 1715.
1
M
138 JOURNAL
hometans de la Ville accou
rurent au logis du marié;&fe
faiſifiant de la mere , de la
tante , & de l'enfant , les me
nerent au Bacha , afin qu'il en
fit juſtice. Le Bacha renvoya
les deux femmes &garda l'enfant
ſept ou huit jours croyant
que le peuple ſe pourroit appaiſer.
Mais il eût beau flacter
cette populace , & luy
remontrer que ce n'étoit
qu'un enfant, le pere
vaindedonner la moitié de ce
offit en
qu'il peſoit en or ; tout ce que
l'on put faire ,&dire ne fervit
de Fien , & le Bacha qui fe
HISTORIQUE. 139
vit preffe du peuple , ne voulant
pas donner Sentence de
mort contre l'enfant , le remit
entre les mains des parens
du marié , qui exercerent fur
luy des cruautez inoüies : ils
menerent ce pauvre enfant au
milieu de la grande place de
la Ville ; & l'ayant dépoüillé
nudàla reſervede fon caleçon
ils commencerent à l'écorcher
vif depuis le col juſques à la
ceinture , ne luy oſtant pour
ce jour- là que la peau du dos.
L'ayant laiſſe là toute lanuit
avec bonne garde, ils revinrent
le lendemain pour luy
Mij
140 JOURNAL
écorcher l'eſtomac, &les bras
Le Cadi , &le Moullah , &
pluſieurs des principaux Mahometans
de la Ville exhor
toient l'enfant à embraſſer
leur Loy ,& à ne fouffrir pas
qu'on luy fit plus de mal. Sa
mere y vint auffi ,& l'embrafſant
tendrement le conjura
d'avoir pitié d'elle & de luymême
,&de ſe rendre Maho
metan pour ſauver ſa vie ;
mais ni ſes Jarmes , ni toutes
les paroles les plus touchantes
que la douleur luy mit à la
bouche ne furent pas capables
d'ébranler la conſtance de
HISTORIQUE. 141
د
l'enfant. Ilrépondit à ſa mere
d'une voix ferme qu'il avoit
fouffert patiemment , & qu'il
fouffriroit encore , que les
tourmens ne luy faifoient
point de peur ; mais que fa
plus grande douleur étoit que
ſa propre mere le ſollicitoit à
renier fon Sauveur , ce qu'il
ne feroit pas. Les Turcs im
pitoyables au lieu d'être tou
chez de la conſtance de cet enfant
continuerent de luy
écorcher les bras, &l'eſtomac,
& aprés cette cruelle action le
laifferent encore là ſous bonne
garde juſques au lende
142 JOURNAL
main ; car ils avoient deſſein
de luy écorcher tous les jours
quelque partiede ſon corps ,
juſqu'à ce qu'il expirat. Enfin
le Bacha ayant horreur de ces
cruautez , vint le lendemain
de grand matin à la place avec
ſes Gardes ,&luy fit couper la
tête. On croit qu'il eût ſous
main quelque ſomme d'argent
pour ſauver l'enfant des
nouveaux fupplices qu'on luy
préparoit.
J'aurois abregé confiderablement
ce que j'ay tiré
d'Olearius , de Tavernier , de
Chardin & des autres Voya
HISTORIQUE. 143
geurs , fi aprés m'eſtre informé
exactement de la Religion
& des Moeurs des Perfans &
des Armeniens par ceux mêmes
qui font icy , ce que j'en
ay appris ne m'avoit pas parû
trop conforme à ce qu'on
nous en a laiſſé par écrit, pour
oferl'écrire moy-même,d'une
façon nouvelle ; fauf neanmoins
à ceux qui l'avoient lû
ailleurs , à s'épargner la peine
dele lire icy. Mais retournons
s'il vous plaiſt , Meffieurs , à
noſtre Ambaſſadeur.
Il partit d'Erivan comme
nous l'avons dit plus haut
744 JOURNALH
&
le . Mats pour fe
rendre à Smyrne , où aprés
quarante jours de marche,il
arriva le 28. Avril de la même
année , avec Ayoubehant
toute la fuite qui alors étoit
fort nombreuſe. Il fit auffi
toft avertir fecretement de
CatMfhoneMode Fontenu
Gonful François à Smyrne
Il loy recommanda la diligen
ce&lefecretpour fonembarquement:
illuy confiavecles
Lettres,les Preſents du Roy
fonMaſtre , qu'il fit embaler
dans desabales de foye , &
embarquer en même temps
fur
HISTORIQUE. 145
ſur un Navire François qui ſe
trouva dans le Port , preſt à
mettre à la voile ; & qui en
effet ſe hâta de prendre la
route de Marſeille , où il arri
va heureuſement.
Quatre ou cinq jours aprés
Agoubebant deguifé en matelot
, s'embarqua dans un autre
Navire , & ſuivit ſes Preſens.
Cependant legrand Doüa.
nier ſe méfiant du Perſan ,
&jugeant par le grand nombre
de Domestiques qu'il
avoit , qu'il n'étoit rien moins
qu'un Marchand, commed'abord
le bruit en avoit couru ,
Février 1715. N
4
746 JOURNALI
& encore moins un Pelerin
qui alloit à la Mecque ycom
me il le diſoitluy même, foupçonna
que tous les difcours
qui couroient fur ce ſujet,renfermoient
quelques myſteres,
il forma le defſſein de s'en éclaircir
, & pour cet effet , il mic
de tous les coſtez des Eſpions
en campagne pour examiner
les actions du faux Pelerin, &
pour empêcher qu'il ne pût
Juy échapper par Mer , ni par
Terre. En même temps il donna
avis de ſes ſoupçons à la
Porte.
Cependant Mehemet Riza
HISTORIQUE. 147
:
Beg aprés avoir refté vinge
ſept jours à Smyrne,& recon
nu l'impoſſibilité où il étoit
des'y embarquer pour laFran+
ce , ſe détermina à prendre la
routedeConſtantinople, dans
l'eſperance d'en pouvoir for.
tir plus facilement que de
Smyrne , & d'y demeurer du
moins inconnu juſqu'à ce que
M. Defalleurs pût luy facili
ter les moyens de ſe tirer des
mains des Turcs.
Il mit onze jours à ſe rens
dre de Smyrne à Brufſe , où il
séjourna fix jours , pour at
tendre la réponſe d'un Exprés
Nij
148 JOURNALH ,
qu'il avoit ſecretement dépêché
vers M. Defalleurs , afin
de luy donner avis de ſon ar
rivée dans cetteVillegg hop
Le Sieur Padery Secretaire
Interprete du Roy , Athenien
de Nation , fut choifi par M.
Deſalleurs pour aller luy rendre
la réponſe qu'il attendoit
à Bruſſe , pour luy dire qu'il
jugeoit à propos qu'il ne vint
pas avec tout fon monde , à
Conſtantinople , & qu'il fe
contentat ſeulement d'y
amener un ou deux de fes
Domeſtiques. Le Perfan ne
fut pas de cet avis , parce qu'il
HISTORIQUE. 149
croyoit avoir lieu de ſe méfier
de pluſieurs de ſes gens , craignant,
s'il les quittoit , que ce
qu'ils pourroient dire de luy
aprés ſon départ , ne luy fût
plus nuiſible , que cette marche
derobée , ne luy pourroit
être utile. Ainſi au licu
d'accepter cette propofition ,
il envoya à l'Ambaſſadeur
de France , Paderi, &fon Lieutenant
nommé Kadinchain
Perfan deNation , homme ex
pert dans les affaires , pour luy
remontrer que les difficultez
qu'il luy objectait eſtoient infurmontables
, qu'il falloit au
Niij
SO JOURNALH
contraire qu'ilarrivaravectout
fonmondeà Conſtantinople ,
&qu'on ne s'attachât uniquement
qu'à luy trouver une
maiſon écartée , où il pur ſe
diſpoſer on ſeureté à profi
ter du premier embarquementqui
ſe preſenteroit; que
c'étoit là en un mot la ſeule
choſe qu'il demandoit. Neanmoins
avant de ſuivre co
deſſein, Monfieur Defalleurs
luy fit propoſer encore
par le meſme Kadinchain de
venir à Conſtantinople de
guiſé ſous la figure d'un Marchand
&de ſe rendre dans
HISTORIQUE. ISI
un Camp comme le font ordinairement
les Marchands
Perfans. Que là il feroit plus
facile de trouver des expedients
pour ſon évaſion.Cette
propoſtion fut encore moins
goûtée que la premiere ,& en
confequence des inconveniens
dontelle parut environnée ,le
Kadinchain remontra à l'Ambaffadeur
deFrance, qu'il étoit
impoſſible de riſquer de s'expoſer
dans un Camp deMarchands
, fans courir le danger
d'eſtre reconnu à chaque inf
Lieu d'Assemblée pour les Marchands
Armeniens& Perfans.
Ninj
SA JOURIN A LIH
tant parades Armeniens ou
Perſans qui arrivent tous les
jours à Conftantinoplejoice
qui feroit trés préjudiciable à
l'Ambaffadeur de Perfe , veu
les avis qu'on avoitreceus à la
Portedetoutes parts ,& prin
cipalement du Grand Doüa
nier de Smyrne , qui le croyoin
plutôt ce qu'il étoit veritablement
, oudu moinsun Eſpion
dépêché pour enlever le frere
du Roy de Perſo , ou celuy
qui prend cette qualité , qui
eſt entre les mains des Turcs à
Lemnos ,que pourunJoü allier
ou un Pelerin comme on le
1
HISTORIQUE. S
publioit.Toutes ces objec
tions bien examinées ,M. Dofalleurs
duy fit offrit un afyle
dans ſon Palais ; mais Kadinchain
s'oppoſa à cet avis , en-
• core plus fortement qu'iln'avoit
fait aux autres. Il remon
tra que cette demarche ſuffis
roit pour attirer des affaires
trés-fâcheuſes à ſon Maiſtre ,
non ſeulement par rapport à
fa fuite nombreuſe , mais en
core parce qu'il ſçavoit que le
Doüanier de Smyrne avoit de
taché aprés luy deux Efpions
qui l'avoient ſuivy juſqu'à
Bruffe,&qui ne manqueroient
254 JOURNALHI
pas de le ſuivre juſqu'à Conf
rantinople. Enfin il fut arrêté
qu'il defcendroitdansunemai
fon , fur le Canal de la Mer
Noire,dans le quartier nommé
Kourouchechemée aufh-tô la
Veuve LoürfeBerot,Françoife,
Maiſtreſſe de la maiſon qu'on
luy choifit, eût ordred'en met
tre en poffeffion le St Paderi ,
qui endonnales clefs auKadına
chain pour y introduire ſon
Maistre incognito.op 21 ףילכ
Le ſecond jourde fon arri
vée M. Defalleurs députa
Paderi pour aller le comp
plimenter de la part , & luy
HISTORIQUE. ISS
dire que tout étoit prêt pour
fon embarquement , qu'il ſe
difpofât à partir le lendemain
au matin pour ſe rendre fecretement
au Port de Troye;
( c'est maintenant un Portdefert,
au lieu même où l'on dit que fût
l'ancienne &fameuse Ville de
Troye , qui a fait ,&quifait
encore àpreſent tant de bruitdans
lemonde. ) qu'il y trouveroit
laBarque nommée la Vierge
de Grace commandée par le
Capitaine Eſtiennede Cuges ,
& que Paderi l'y attendroit ,
qu'au reſte il ne luy recom
mandoit de gagner cette rade
15G JOURNALIH
en diligence , que pour préve
nir les dangers qu'il trouvoit
àle faire embarquer à Conf
tantinople.co
Mehemet Riza Beg , dit à
Paderi ,après avoir receu le
compliment del'Ambaffadeur
de France , qu'il enverroit
avantde partir , fon Lieutenant
, le remercier des foins
qu'il ſe donnoit pour luy.
Mais malheureuſement il fut
arrêté le même ſoir dans ſa
maifon par un ordre du
Grand Seigneur qui fut executé
par les gens du * Chaoux
*Grand Prevost 3
HISTORIQUE.
Bachi , du a Bostangi Bachi ,
& du grand Doüanier , chez
qui il fut mené d'abord avec
fon Secretaire Akond & lon
Kadinchain , où il fut interrogé
, & de la transferé chez le
Chaoux Bachi , de chez le
Chaoux Bachi, chez les b Reys
Effendi, où il fut encore interrogé
en prefence du grand
Tefterdar , dudKiaia duVifir,
&de pluſieurs autres grands
Officiers de la Porte , qui luy
foutinrent qu'ils avoient des
Grand fardinieregise bari
b ChefdeFruftice.nepal.
c Grand Treforier.
d Lieutenant du grand Vifir
4
5S JOURNALIH
avis certains qu'il étoit Am
baſſadeur du Roy de Perfo
& qu'il alloit en Franceplib
écouta tranquillement tout ce
qu'ils depoſerent contre luy ,
&leur répondit d'un air fimple
& ingenu , qu'il n'étoit
rien moins que ce qu'ils
croyoient , que le Roy de
Perſe avoit trop de ſujets
illuſtres par leur naiſſance &
par leur dignité ,& dignes de
porter les grands titres qu'ils
luy fuppofoient , pour l'honorer,
luy chetive creature,de
la qualité de ſon Ambaſſadeur
auprés de l'Empereur de FranHISTORIQUE.
159
un
cerCependant ſe ſentantvive.
ment preffé il leur fiton
difcours plein de feu & d'éloquence
,qu'il finit par un ferment
qu'il n'étoit ni Marchandini
Ambaſſadeur ; mais
un Pelerin , un fidele Mahometan
, un Muſſulman zelé ,
& qu'il alloit à la Mecque ,
pour accomplir , s'il pouvoit ,
Je voeuqu'il avoit fait de voir
le Tombeau du Prophete
avant de mourir. En un mot
il répondit à toutes les queftions
qu'ils luy firent avec tant
de force , de juſtefle , & de
preſenec d'esprit qu'il leur.
TOURNTUH
ferma la Bouche. W fut neang
moins remis entre les mains
du Chioux Bacchhii qui eur ors
dre de le garder avec fon
Akond , fon Kadinchain &
deux autres domeſtiques qui
le fervoient.
Le lendemain on fut viſiter
ſa maiſon , ton équipage .
fes hardes , ſes papiers ,& on
arreſta tous ſes gens qui furent
mis dans les prifons de la
Doüane ; mais il avoit fi bien
pris ſes meſures à Smyrne ,
qu'on ne trouva rien qui pût
dépoſer contre luy. Cependant
quoyque toutes ces ap
parences
HISTORIQUE. 161
parences luy fuffent favorablleess
,, on l'amena le même ſoir
avec fon Secretaire dans une
grande chambre , où on les
viſita encore juſques dans les
plis les plus fecrets de leurs vêremens.
Il avoit heureuſement
eu la précaution de donner le
Sceau de fes Armes , ou celuy
de fa Charge , à fon Secretaire
qui l'avoit enterré dans un
trou de la chambre où on
l'avoit enfermé la veille. Ce
qu'il y cût de plus fâcheux
pour luydans la rigueur de fes
perquiſicions , ce fut de ſe voir
obligé de déchirer & avaller
Février 1715.
162 JOURNALIHI
dix une Lettre de change de
mille piſtoles que le Kan d'Erivan
luy avoit donnée à prendre
, ſur le compte d'un gros
Marchand Armenien, nommé
Agabap , pour en recevoir la
valeur d'un de ſes neveux à
Conſtantinople.
à force
Paderi qui fut informé de
tout ce qui ſe paſſoit
de diligence & de ſoins , &
qu'on alloit refferrer encore
plus étroitement qu'on n'avoit
fait , Mehemet Riza Beg , fut
apprendre ces facheuſes nouvelles
àM. Defalleurs qui en
fut allarmé ,& qui luy donna
HISTORIQUE. 163
2010
la deffus ordre de redoubler
fes attentions , pour s'informer
directement , ou indirec
rement de ce qu'il deviendroit.
Il mit en effet tout en uſage,
pour s'mftruire du fort qu'on
luy deſtinoit , il přit toute for
re de figures , il te déguifa de
routes les manieres, tantoften
Juif, tantoſt en Armenien ,
tantoſt en Eſclave. A la fa
veur de ces déguiſemens , il
s'introduiſit chez les Grands ,
il ſe meſla avec leurs domeftiques
, en un mot il s'y prit fi
bien , que chaque jour , on
lay contoit , comme à un
Oij
264 JOURNALIH
homme fans conſequence st
toutes les circonstances d'une
affaire dont on ne le croyoit
pas fort curieux. Tantoſt on
luy diſoit que le Perfan qui
étoitdans la priſon duChaoux
Bachi , étoit reconnu pour
Eſpion , & que fon procés
étoit fait, tantoſt qu'on alloit
l'exiler , ou l'envoyer aux gale.
res , lorſqu'enfin on luyjura ,
qu'on étoit fûr qu'il étoit Ambaffadeurdu
Roy de Perſe en
France , qu'il étoit convaincu
d'avoir voulu traverſer les
Erats du Grand Seigneur
fans faire partde ſa Miſſion à
HISTORIQUE. 168
la Porte,qu'il alloit eſtre travé
comme un Elpion ; & qu'il
ne pouvoit plus en un mot
éviter la mort que fon attentat
meritoit. Il fut là-deſſus
rendre compte à M. Delalleurs
de tout ce qui le paſſoit.
Le peril étoit extrême , il y falloit
un prompt remede , ou le
Perfan alloit perir. Auffi ne
negligea til tien pour le tirer
d'un pas fi dangereux. Il cmploya
ſes ſoins , les preſents ,
For l'argent& ſes amis ,tout
enfin pour luy procurer fon
élargiſſement.
Sur ces entrefaites Paderi
166 JOURNALH
qui ne pouvoit nullement en
trer dans la maison duChaoux
Bachi , quoy qu'il fut de fes
amis , parce qu'il y étoit trop
connu , trouva le moyen de
s'aboucher avec un des Do
meſtiques de Mehemet Riza
Beg, qui (par grace fingulière )
alloit & venoir dans la Ville,
pourit acheter les provifions
neceſſaires à ſonMaiſtre. Il luy
donna plufieurs rendez vous ,
&receut de luy un détail de la
façon dont on traitoit l'Ambaffadeur.
En même temps
Paderi luy apprit tout ce que
M. Defafleurs faifoir pour fa
HISTORIQUE. 167
délivrance , & luy recommanda
de l'en informer pour l'encourager
: mais quelques jours
aprés luy avoir donné ces efperances
, les affaires de Mehemet
parurent encore plus
deſeſperées que jamais . Le même
Domestique vint dire à
Paderi qu'on devoit inceſſamment
faire mourir fon Maiftre;
que tous les jours ſes gens
étoient horriblement tourmentez
, qu'oonn les aſſommoit
de coups de bâton , qu'on les
menaçoit du feu , & qu'on les
appliquoit à la queſtion , pour
los obliger à déclarer ce qu'il
168 JOURNAL
étoit. Cependant nul d'entre
cux n'en voulut jamais rien
faire , ny par promelles , ny
par menaces.
(Un pareil exemple de conftance&
de fidelité , ſeroit , fr
je ne me trompe , bien rare
en France. )
Alors Paderi qui crût qu'il
n'y avoit plus rien à en efperer
, fut dire à M. Defalleurs
ce qu'il en penfoir. M. Defalleurs
auffi rôt le chargea d'un
double billet qu'il luy commanda
de donner au Domef
tique de l'Ambaſfadeur , afin
qu'il le remit entre les mains
de
1
HISTORIQQUUEE.. 169
de ſon Maiſtre , à qui l'un de
ces deux billets devoit apprendre
l'uſage qu'il pouvoit faire
de l'autre.
Fermer
45
p. 108-132
Morts. [titre d'après la table]
Début :
Il vaudroit mieux ne point se mêler du Mercure Galant [...]
Mots clefs :
Marquis, Roi, Seigneur, Parlement de Paris, Conseiller au Parlement, Marquis de Sailly, Baron, Fille, Femme, Dame, Comte, Veuve, Familles, Branche
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Morts. [titre d'après la table]
Il vaudroit mieux ne
point se mêler du Mercure
Galant, que se dispenser
d'y mettre au moins un artic
le demorts & de mariages
: ces chapitres font regardez
comme les plus necessaires
de ce Livre; tela
été: l'esprit du fondateur,
& je ne fuis point venu pour
abolir les loix. Ainsi,quoiqueje
ne fois pas esclave
des modes, il y a pourtant
des occasions où je suis obligé
de l'être de lacoutume;
Cela crâne,Menieurs, je
vous laisselesmaîtres de
lire, ou de ne lire pas que
Dame Marie-Marguerite
Baron de Cortinville
veuve de Messire Loüis le
Fevre de Caumartin, Marquis
de Cailly, dont elle
étoit la troisiéme femme
mourut sans posterité le 17*
Janvier 1715. Elle étaie fille
d'Antoine Baron, Seigneur
de Cottinville& dePussay,
ôc d'Adrienne de Maupeou
d'Ableges ; petite-fille de
Pierre Baron, Chevalier
Seigneur de Cottinville, de
Châtenay
,
de Pussay&de
Frêne,Maître d'Hôtel de
la Reine,grand Maître des
Eaux &Forets des Provinces
d'Anjou, de Touraine
& du Maine;&arriere- petite-
fille de Claude Baron,
Seigneur de CorcnviIIe,
Correcteurdes Comptes, fils de Pierre Baron, Procureurau
Parlement, nommé
en cette qualité dans le
procès verbal de redaction
de la Coutume de Paris
l'an 1580. & de Marguerite
le Bossu, fille de Claude
le Bossu & de Genevicve
Fraguier. La famille de Baron
a donné plusieurs Conseillersau
Parlement de Paris,
& elle s'est alliée aux
familles de Heere, Bauyn,
Pommereu, Servien,Maupeou.
Et feu M. de Cailly
avoit épousé lU Anne de Sevigné,
morte sans enfans;
iK le Septembre 1681..
Françoise- Elisabeth de
Brion de Hautefontaine,
dont il avoir eu le Marquis
de Cailly,Capitaine decavalerie
dans le regiment
royal Roussillon cavalerie,
tué au siege de Turin sans
être marié; & Mademoi.
selle de Cailly, mariée depuispeu
d'années avec M.
Delpech,Avocat General
de la Cour des Aydes. Il
croit petit-fils de Messire
Louisle Fevre
,
Baron de
saintPort,Seigneur de Caumartin
& de Boissy, Garde
des Sceaux de France,bis
- ayeul
ayeul de M. de Caumartin
Intendant des Finances &
Conseillerd'Etat, &de M.
de Boissy Maître des Requêtes.
Et la famille de le
Fevre deCaumartinestoriginaire
de Picardie, &: une
des plus illustresde la Robe
, tant par les premieres
Charges dont elleest decorée
depuis long -temps ;
que par. ses alliance avec
les plus considerables familles
de Paris. Et la genealogie
en est rapportée dans
l'histoire des grandsOfficiers
de la Couronne ,au
chapitre des Chanceliers.
DameMarie Rolland,
veuve de Messire Jean- Baptiste
Coquebert, Seigneur
de Montbret, Maître des
Comptes, mourut le 31. Janvier
1715laissant des ensans
&. petits-enfans. Les familles
de Rolland & de Coquebert
sont originaires de la
villedeRheims, & celle de
Coquebert s'eit alliée plusieurs
fois à celle deColbert.
Dame Charlotte.Louise
delaLoë,veuve deMessire
Charles de saint Gelais&
de Lusignan, Marquis de
saini Gelais, Seigneur de
Cherveux,le Coudray, &c
mourur le 2.. de ce mois âgée de89 , ans. Elle n)avoit
eu qu'un fils, nommé
le Marquis desaint Gelais,
qui suc tué à Valcourt [an
être marié.Elleétoit d'une,
maison noble de laville dei
Bourges en Berry r & biffe
des biens assez considera- deshéritiers de dit
tinction qui auront à parrageravec
d'autresheritiers
sansnom quiavoientgrand
besoin de cette fticcefl-lon.
Lamaison de saint Gelais
où elle s'étoit alliée,estoriginaire
de Poitou, & une
vieille traduction veut qu.oÓo
elle forte de l'illustre maison
de Lusignan:maiscomme
il ny en a point de preuves
certaines, il suffira de
la
-
regarder comme une
maison considerable par
son ancienneté, parses alliances
)
& par son attachement
au service de nos Rois
& de l'Etat. ,¡;
', Messire Alponse-Denys
Huguer, Conseiller au Parlement
,où il avoir éréreçt1
le
13. Mars 1671. mourut le
laissant de son rna
riage avec Marguerite de
Turmenies,soeur de M. de
Nointel, Garde du Tresor
Royal, une fille unique,ri che heritiere, - mariée depuis
peu avec M. le Comte
de Roucy, fils aîné de M.
le Comte de Roucy, dela
maison de la Rochefoucaud
, Lieutenant general
des rméesduRoy. Feu M.
Hugue: étoit fils de Simon
Huguet,Secretaire duRoy,
sorti d'une famille de la
ville d'Orleans, où elle subsiste
encore à present, de
même qu'à Paris en la personne
de M. Huguet de
Semonville, Conseiller au
Parlement.
Messire François de Sens,
Marquisde Morfan, Conseiller
au Grand Conseil
mourut le laissant de
son mariage avec Dame
Genevieve Amyot, soeur de
Messieurs Amyot,Conseiller
de la Cour des Aydes
& Payeur des Rentes, .cn.&
tr'autres enfans un fils, qui
suit le parti de l'Epée. Feu
M. de Morsan était fils de
Jean -François de Sens Marquis de Morsan , ,Ayde
de Camp des armées du
Roy,& Capitaine de Chevaux
-
Légers, sorti d'une
Noblesse distinguée dela
Province deNormandie,
où elle subsiste encore en
plusieurs branches.
Madame Charlotte de
Crequy,Baronne d'Estiembecq
& de Rossignol,ComtessedeDourier,
femme de
MessireAymard Louis Sire
Marquis de Sailly, Lieutenant
generaldesarmées du
Roy,Commandeur de l'Ordre
de saint Louis,est morte
le 2. & M le Marquis de
Sailly a eu l'honneur le 11.
de saluer le RoyàVersaisles
& Monseigneur le Dauphin
en long manteau,
comme il convient aux personnes
de la premiere distinction.
• Elle étoit fille de Messire
François de Crequy,Comte
de Frohens
,
& de Dame
Louise-Elisabeth de Sailly.
La
La trèsillustre&très ancienne
maison de Crequy
estrapportée par une d'auteurs
,entr'autres par le P.
Anselme, qu'il clt1 inutile
d'en rapporter ici lagenealogie.
Bien des auteurs parlent
différemment sur l'origine
de celle deSailly:les
uns la sontsortir des'anciens
Comtes d'Oisy, descendus
des Ducs d'Aquitaine
, dont la branche aînée
est rombée par la mai-
[on de Châtillon dans celle"
de France. -
D'autres, avec
plus de vraisemblance,des
anciens Ducs de Luxembourg,
portant les mêmes
armes, & pour device(Du
plus haut Sailly.) Sa grande
ancienneté se prouve sans
trouver de commencement
, par plusieurs titres
& Chartres d'Abbayes. En
l'an iioz. Baudoin Sire de
Saillyparoît entre les Chevaliers
de hautes marques, selon la chartre de ladite
annéenoi. de l'Abbaye de
Bornhem, (infra Milites
primates. ) En 1106. Bernardin
Sire de Sailly qualifié
Miles en une chartre de la
Dedicace de l'Abbaye d'Aroüaise,
voisine du château
de Sailly, & dont les Sei-
, gneurs sont bienfaicteurs.
Ce château relevant du
Roy à cause de celui de Peronne,
étoit anciennement
très-fort, ses fossez revêtus,
un ancien donjon, quantiré
de tours. M. ôc Me de
Saillyfaisant ensemble cent
vingt huit quartiers, par où
l'un lX l'autre font voir leurs
descendances & alliances
de beaucoup de Têtes couronnées,
ôc entr'autres de
celle de France,des Empereurs
d'Allemagne, des
Rois d'Angleterre, des
Ducs de Bretagne, des
Comtes de Flandres, de
Champagne, de Bar, des
Maisons deCraon, de Châtillon,
de Montmorency,
de Laval, de Crequy, de
Clermont Neele, de Roucy
,
de Sarrebruche, de
Coucy, Bethune, de la Trimoüille,
de Roye, de Ponthieux,
de Dampmartin,
de Dacigné,de Rohan, de
Hainault, de Bourbon ancien
3
de Thoüars, & de
quantité d'autres Maisons
très-illustres.
M. le Marquis de Sailly
descend aussi deJean Sire
de Croy
,
grand Bouteiller
de France, & de Marguerite
de Craon par la maison
d'Aveluys
; ce qui lui
donne l'honneur de toucher
de parenté au septiéme
degré à toutesles branches
de la mai son de Croy, Ducs
d'Havré, de Ligne, Arremberg,
aux Maisons Palatine,
de Baviere & de
Neubourg, dont le Roy de
Suede descend ;
à !Empereur;
au Roy deSicile Duc'
de Savoye, au Roy d'Espagne
par feue la Reine son
cpoufe
;
à Monseigneur le
Dauphin par feuë Madame
la Dauphine sa mere ;
à la
maison deMedicis, grand
Duc de Toscane
;
à plusieurs
branches de la maison
de Lorraine, àcelles
d'Estrées, de Vendôme,
Melun Epinoy, Durfort,
Durras, Rohan, Luxembourg
, Monchy, Mailly,
Roussel
,
de Medavy, la
Marck, Boüillon, Noailles,
Villeroy,Boufflers, Launoy
,
Levy
,
Venradour,
Brissac, &une si grande
quantité d'autres de la plus
grande illustration
)
qu'il
seroit impossible de les rapporter
coûtes dans un discours.
* 4 i
1 Gilbert de Sailly
,
grand
Maître de l'Ordre de saint
Jean de Jerusalem en rannée
11 (7 étoit de cette mai-
Ion. Jean Sire de Sailly son
neveu donna à la Commanderie
d'Eterpigny trois
muids de bled sur la Terre
de Sailly en 1I70. Il avoit
épousé Fredescende du
Breüil, d'une trés ancienne
maison de Flandres, donc
se prouvelafiliation avec
de trés. grandes alliances,
jusqu'à Charles Sire Marquis
de Sailly, qui avoit
épousé Marie- Claude de
Monchyfille de Charles de
Monchy, de la branche de
Monrcaurel,&du Maréchal
d'Hocquincourt. Charles
de Monchy a eu pour femme
Madelaine de Bournonville,
descendant parIsabelle
de Flandres, fille de
Guy Comte de Flandres,
& d'Isabeau de Luxembourg
, du Roy Louis VU.
descendant encore de la
grande. tante d'Eleonore Ôc
de Charlorte de Roye;Eleonore,
femme de Loüis de
Bourbon, Prince de Coudé
;
Charlotte de Roye, femmede François111.
Comte de la Rochefoucault.
1
i'
M. le Marquis de Sailly
dont les services sont assez,
connus, sert dés l'age de
douze ans, ayant suivi Sa
Majesté à-la guerre de Hollande,
étant Page de sa
grande Ecurie.. 1 a reçû
onze blessures en
-
differentes
occasions
: la premiere,
à la vue du Roy, à l'attaque
du chemin couvert & de la
demi-lune de Maftrick;la
derniere au siege de Doüay
en l'année 1711. y comman.
dant la tranchée. Il a commande
en plusieurs Provinces
& beaucoupdeçorps
derachezy entr'autres en
Provence en l'an 1707. s'étant
poilé sur le Vart,quoy
qu'avec forr peu de coupes
, il y arrêta pendant
qquuaatrrree jJoouurrss l'aarrmneéee commandée
par le Duc de Savoye
& le Prince Eugene
3 & donna le temps, par le
retardement de leur marche,
aux troupes du Roy
d'arriver & se poster fous
Toulon; ce qui contribua
au salut de la Provence. Les
Seigneurs de Sailly ont
dans tous les temps possedé
des emplois confiderablg;
plusieurs ont été
Gouverneurs de;Peronne
fous les Rois Louis XI.ôc
Charles VIIL
M. Germain le Lay de
Villemaré5 Conseiller au
Parlement de Paris, est
mort à Milan le 31. Decem
bre dernier, en faifanc le
voyage d'Ita lie, oùil éroit
allé il y a plus de deux ans
avec perrniffion du Roy.
Ce'toit une personne de merité
qui avoit beaucoup
d'esprit & de science. Son
origine est d'une ancienne
Noblessè de Bretagne. Il
n'avoit pas encore2.6. ans.
point se mêler du Mercure
Galant, que se dispenser
d'y mettre au moins un artic
le demorts & de mariages
: ces chapitres font regardez
comme les plus necessaires
de ce Livre; tela
été: l'esprit du fondateur,
& je ne fuis point venu pour
abolir les loix. Ainsi,quoiqueje
ne fois pas esclave
des modes, il y a pourtant
des occasions où je suis obligé
de l'être de lacoutume;
Cela crâne,Menieurs, je
vous laisselesmaîtres de
lire, ou de ne lire pas que
Dame Marie-Marguerite
Baron de Cortinville
veuve de Messire Loüis le
Fevre de Caumartin, Marquis
de Cailly, dont elle
étoit la troisiéme femme
mourut sans posterité le 17*
Janvier 1715. Elle étaie fille
d'Antoine Baron, Seigneur
de Cottinville& dePussay,
ôc d'Adrienne de Maupeou
d'Ableges ; petite-fille de
Pierre Baron, Chevalier
Seigneur de Cottinville, de
Châtenay
,
de Pussay&de
Frêne,Maître d'Hôtel de
la Reine,grand Maître des
Eaux &Forets des Provinces
d'Anjou, de Touraine
& du Maine;&arriere- petite-
fille de Claude Baron,
Seigneur de CorcnviIIe,
Correcteurdes Comptes, fils de Pierre Baron, Procureurau
Parlement, nommé
en cette qualité dans le
procès verbal de redaction
de la Coutume de Paris
l'an 1580. & de Marguerite
le Bossu, fille de Claude
le Bossu & de Genevicve
Fraguier. La famille de Baron
a donné plusieurs Conseillersau
Parlement de Paris,
& elle s'est alliée aux
familles de Heere, Bauyn,
Pommereu, Servien,Maupeou.
Et feu M. de Cailly
avoit épousé lU Anne de Sevigné,
morte sans enfans;
iK le Septembre 1681..
Françoise- Elisabeth de
Brion de Hautefontaine,
dont il avoir eu le Marquis
de Cailly,Capitaine decavalerie
dans le regiment
royal Roussillon cavalerie,
tué au siege de Turin sans
être marié; & Mademoi.
selle de Cailly, mariée depuispeu
d'années avec M.
Delpech,Avocat General
de la Cour des Aydes. Il
croit petit-fils de Messire
Louisle Fevre
,
Baron de
saintPort,Seigneur de Caumartin
& de Boissy, Garde
des Sceaux de France,bis
- ayeul
ayeul de M. de Caumartin
Intendant des Finances &
Conseillerd'Etat, &de M.
de Boissy Maître des Requêtes.
Et la famille de le
Fevre deCaumartinestoriginaire
de Picardie, &: une
des plus illustresde la Robe
, tant par les premieres
Charges dont elleest decorée
depuis long -temps ;
que par. ses alliance avec
les plus considerables familles
de Paris. Et la genealogie
en est rapportée dans
l'histoire des grandsOfficiers
de la Couronne ,au
chapitre des Chanceliers.
DameMarie Rolland,
veuve de Messire Jean- Baptiste
Coquebert, Seigneur
de Montbret, Maître des
Comptes, mourut le 31. Janvier
1715laissant des ensans
&. petits-enfans. Les familles
de Rolland & de Coquebert
sont originaires de la
villedeRheims, & celle de
Coquebert s'eit alliée plusieurs
fois à celle deColbert.
Dame Charlotte.Louise
delaLoë,veuve deMessire
Charles de saint Gelais&
de Lusignan, Marquis de
saini Gelais, Seigneur de
Cherveux,le Coudray, &c
mourur le 2.. de ce mois âgée de89 , ans. Elle n)avoit
eu qu'un fils, nommé
le Marquis desaint Gelais,
qui suc tué à Valcourt [an
être marié.Elleétoit d'une,
maison noble de laville dei
Bourges en Berry r & biffe
des biens assez considera- deshéritiers de dit
tinction qui auront à parrageravec
d'autresheritiers
sansnom quiavoientgrand
besoin de cette fticcefl-lon.
Lamaison de saint Gelais
où elle s'étoit alliée,estoriginaire
de Poitou, & une
vieille traduction veut qu.oÓo
elle forte de l'illustre maison
de Lusignan:maiscomme
il ny en a point de preuves
certaines, il suffira de
la
-
regarder comme une
maison considerable par
son ancienneté, parses alliances
)
& par son attachement
au service de nos Rois
& de l'Etat. ,¡;
', Messire Alponse-Denys
Huguer, Conseiller au Parlement
,où il avoir éréreçt1
le
13. Mars 1671. mourut le
laissant de son rna
riage avec Marguerite de
Turmenies,soeur de M. de
Nointel, Garde du Tresor
Royal, une fille unique,ri che heritiere, - mariée depuis
peu avec M. le Comte
de Roucy, fils aîné de M.
le Comte de Roucy, dela
maison de la Rochefoucaud
, Lieutenant general
des rméesduRoy. Feu M.
Hugue: étoit fils de Simon
Huguet,Secretaire duRoy,
sorti d'une famille de la
ville d'Orleans, où elle subsiste
encore à present, de
même qu'à Paris en la personne
de M. Huguet de
Semonville, Conseiller au
Parlement.
Messire François de Sens,
Marquisde Morfan, Conseiller
au Grand Conseil
mourut le laissant de
son mariage avec Dame
Genevieve Amyot, soeur de
Messieurs Amyot,Conseiller
de la Cour des Aydes
& Payeur des Rentes, .cn.&
tr'autres enfans un fils, qui
suit le parti de l'Epée. Feu
M. de Morsan était fils de
Jean -François de Sens Marquis de Morsan , ,Ayde
de Camp des armées du
Roy,& Capitaine de Chevaux
-
Légers, sorti d'une
Noblesse distinguée dela
Province deNormandie,
où elle subsiste encore en
plusieurs branches.
Madame Charlotte de
Crequy,Baronne d'Estiembecq
& de Rossignol,ComtessedeDourier,
femme de
MessireAymard Louis Sire
Marquis de Sailly, Lieutenant
generaldesarmées du
Roy,Commandeur de l'Ordre
de saint Louis,est morte
le 2. & M le Marquis de
Sailly a eu l'honneur le 11.
de saluer le RoyàVersaisles
& Monseigneur le Dauphin
en long manteau,
comme il convient aux personnes
de la premiere distinction.
• Elle étoit fille de Messire
François de Crequy,Comte
de Frohens
,
& de Dame
Louise-Elisabeth de Sailly.
La
La trèsillustre&très ancienne
maison de Crequy
estrapportée par une d'auteurs
,entr'autres par le P.
Anselme, qu'il clt1 inutile
d'en rapporter ici lagenealogie.
Bien des auteurs parlent
différemment sur l'origine
de celle deSailly:les
uns la sontsortir des'anciens
Comtes d'Oisy, descendus
des Ducs d'Aquitaine
, dont la branche aînée
est rombée par la mai-
[on de Châtillon dans celle"
de France. -
D'autres, avec
plus de vraisemblance,des
anciens Ducs de Luxembourg,
portant les mêmes
armes, & pour device(Du
plus haut Sailly.) Sa grande
ancienneté se prouve sans
trouver de commencement
, par plusieurs titres
& Chartres d'Abbayes. En
l'an iioz. Baudoin Sire de
Saillyparoît entre les Chevaliers
de hautes marques, selon la chartre de ladite
annéenoi. de l'Abbaye de
Bornhem, (infra Milites
primates. ) En 1106. Bernardin
Sire de Sailly qualifié
Miles en une chartre de la
Dedicace de l'Abbaye d'Aroüaise,
voisine du château
de Sailly, & dont les Sei-
, gneurs sont bienfaicteurs.
Ce château relevant du
Roy à cause de celui de Peronne,
étoit anciennement
très-fort, ses fossez revêtus,
un ancien donjon, quantiré
de tours. M. ôc Me de
Saillyfaisant ensemble cent
vingt huit quartiers, par où
l'un lX l'autre font voir leurs
descendances & alliances
de beaucoup de Têtes couronnées,
ôc entr'autres de
celle de France,des Empereurs
d'Allemagne, des
Rois d'Angleterre, des
Ducs de Bretagne, des
Comtes de Flandres, de
Champagne, de Bar, des
Maisons deCraon, de Châtillon,
de Montmorency,
de Laval, de Crequy, de
Clermont Neele, de Roucy
,
de Sarrebruche, de
Coucy, Bethune, de la Trimoüille,
de Roye, de Ponthieux,
de Dampmartin,
de Dacigné,de Rohan, de
Hainault, de Bourbon ancien
3
de Thoüars, & de
quantité d'autres Maisons
très-illustres.
M. le Marquis de Sailly
descend aussi deJean Sire
de Croy
,
grand Bouteiller
de France, & de Marguerite
de Craon par la maison
d'Aveluys
; ce qui lui
donne l'honneur de toucher
de parenté au septiéme
degré à toutesles branches
de la mai son de Croy, Ducs
d'Havré, de Ligne, Arremberg,
aux Maisons Palatine,
de Baviere & de
Neubourg, dont le Roy de
Suede descend ;
à !Empereur;
au Roy deSicile Duc'
de Savoye, au Roy d'Espagne
par feue la Reine son
cpoufe
;
à Monseigneur le
Dauphin par feuë Madame
la Dauphine sa mere ;
à la
maison deMedicis, grand
Duc de Toscane
;
à plusieurs
branches de la maison
de Lorraine, àcelles
d'Estrées, de Vendôme,
Melun Epinoy, Durfort,
Durras, Rohan, Luxembourg
, Monchy, Mailly,
Roussel
,
de Medavy, la
Marck, Boüillon, Noailles,
Villeroy,Boufflers, Launoy
,
Levy
,
Venradour,
Brissac, &une si grande
quantité d'autres de la plus
grande illustration
)
qu'il
seroit impossible de les rapporter
coûtes dans un discours.
* 4 i
1 Gilbert de Sailly
,
grand
Maître de l'Ordre de saint
Jean de Jerusalem en rannée
11 (7 étoit de cette mai-
Ion. Jean Sire de Sailly son
neveu donna à la Commanderie
d'Eterpigny trois
muids de bled sur la Terre
de Sailly en 1I70. Il avoit
épousé Fredescende du
Breüil, d'une trés ancienne
maison de Flandres, donc
se prouvelafiliation avec
de trés. grandes alliances,
jusqu'à Charles Sire Marquis
de Sailly, qui avoit
épousé Marie- Claude de
Monchyfille de Charles de
Monchy, de la branche de
Monrcaurel,&du Maréchal
d'Hocquincourt. Charles
de Monchy a eu pour femme
Madelaine de Bournonville,
descendant parIsabelle
de Flandres, fille de
Guy Comte de Flandres,
& d'Isabeau de Luxembourg
, du Roy Louis VU.
descendant encore de la
grande. tante d'Eleonore Ôc
de Charlorte de Roye;Eleonore,
femme de Loüis de
Bourbon, Prince de Coudé
;
Charlotte de Roye, femmede François111.
Comte de la Rochefoucault.
1
i'
M. le Marquis de Sailly
dont les services sont assez,
connus, sert dés l'age de
douze ans, ayant suivi Sa
Majesté à-la guerre de Hollande,
étant Page de sa
grande Ecurie.. 1 a reçû
onze blessures en
-
differentes
occasions
: la premiere,
à la vue du Roy, à l'attaque
du chemin couvert & de la
demi-lune de Maftrick;la
derniere au siege de Doüay
en l'année 1711. y comman.
dant la tranchée. Il a commande
en plusieurs Provinces
& beaucoupdeçorps
derachezy entr'autres en
Provence en l'an 1707. s'étant
poilé sur le Vart,quoy
qu'avec forr peu de coupes
, il y arrêta pendant
qquuaatrrree jJoouurrss l'aarrmneéee commandée
par le Duc de Savoye
& le Prince Eugene
3 & donna le temps, par le
retardement de leur marche,
aux troupes du Roy
d'arriver & se poster fous
Toulon; ce qui contribua
au salut de la Provence. Les
Seigneurs de Sailly ont
dans tous les temps possedé
des emplois confiderablg;
plusieurs ont été
Gouverneurs de;Peronne
fous les Rois Louis XI.ôc
Charles VIIL
M. Germain le Lay de
Villemaré5 Conseiller au
Parlement de Paris, est
mort à Milan le 31. Decem
bre dernier, en faifanc le
voyage d'Ita lie, oùil éroit
allé il y a plus de deux ans
avec perrniffion du Roy.
Ce'toit une personne de merité
qui avoit beaucoup
d'esprit & de science. Son
origine est d'une ancienne
Noblessè de Bretagne. Il
n'avoit pas encore2.6. ans.
Fermer
Résumé : Morts. [titre d'après la table]
Le texte relate plusieurs annonces de décès et de mariages conformément aux traditions et aux lois en vigueur. Parmi les décès notables, on compte Dame Marie-Marguerite Baron de Cortinville, veuve de Louis Le Fèvre de Caumartin, Marquis de Cailly, décédée le 17 janvier 1715. Elle appartenait à une famille illustre alliée à des maisons prestigieuses telles que Heere, Bauyn, Pommereu, Servien et Maupeou. Dame Marie Rolland, veuve de Jean-Baptiste Coquebert, Maître des Comptes, est décédée le 31 janvier 1715. Les familles Rolland et Coquebert sont originaires de Reims et liées à la famille Colbert. Dame Charlotte-Louise de La Loë, veuve de Charles de Saint Gelais et de Lusignan, Marquis de Saint Gelais, est décédée à l'âge de 89 ans. Elle appartenait à une maison noble de Bourges. Messire Alphonse-Denys Huguer, Conseiller au Parlement, et Messire François de Sens, Marquis de Morsan, Conseiller au Grand Conseil, sont également décédés, laissant respectivement une fille mariée au Comte de Roucy et un fils dans la carrière militaire. Madame Charlotte de Crequy, Baronne d'Estiembecq et de Rossignol, Comtesse de Dourier, est également mentionnée. Le texte évoque également l'histoire et les alliances de la famille de Sailly, une lignée noble avec une longue ascendance. Cette famille est mentionnée dans des documents anciens, tels que des chartes des abbayes de Bornhem et d'Aroüaise du XIIe siècle. Le château de Sailly, relevant du roi de France, était fortifié. La famille de Sailly a des liens avec de nombreuses maisons royales et nobles européennes, incluant les rois de France, les empereurs d'Allemagne, les rois d'Angleterre et les ducs de Bretagne. Le marquis de Sailly descend de Jean Sire de Croy et Marguerite de Craon, et est lié à des maisons illustres comme celles de Croy, de Lorraine, de Vendôme et de Rohan. Gilbert de Sailly fut grand maître de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem en 1171. Charles Sire marquis de Sailly épousa Marie-Claude de Monchy et servit militairement dès l'âge de douze ans, participant à diverses batailles. La famille a occupé des postes importants, comme gouverneurs de Péronne sous les rois Louis XI et Charles VIII. Le texte mentionne également la mort de M. Germain le Lay de Villemaré, conseiller au Parlement de Paris, décédé à Milan en décembre.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
46
p. 258-261
SONNET en bouts-rimez.
Début :
mais en verité d'une vingtaine de Sonnets que j'ay / Le Villageois formé pour le sec & en la ... herse [...]
Mots clefs :
Époux, Femme, Passions
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SONNET en bouts-rimez.
mais
en verité d'une vingtaine de
Sonnets que j'ay receus , il ne
s'en eſt trouvé que les cinq
que jevous donne, où la Rime
deRazibus ait été franchied'une
maniere qui ne pût pas m'épouvanter
, quoyque je ne me
pique pas d'eſtre fort timide.
Ce diable de mot étoit orné
dans tous les autres , de Poëfies
figaillardes , que j'ay jugé
à propos de les fupprimer tous
àl'exception ( comme je vous
▼
GALANT. 259
difois fortbientout àl'heure )
des cinq que voicy. Le premier
de ces Sonnets eſt de la
compoſition d'un jeunehomme
de douze on treize ans ,&
qui m'abien la mine d'en avoir
quinze , ou peu s'en faut. Qu'
importe ? il eſt plein de bonne
volonté,& promet beaucoup."
2
SONNET
enbouts-rimez.
Le Villageois formé pour lefoc 1
ba herfe
2
Aujourd'huy trouve accés chezla
5
Bourgeoisean bain
Et l'époux mal-heureux dont il
Yij
260 MERCURE
percele
tour le
fein
D'un trait aussi cuisant, àson
traverſe
Aux puiſſans Souverains comme
aux gensde commerce . *
Le chef se voit paré du bonnet
de Vulcain
Et le Mary par tout même a
climat lointain
Se reconnoist Souvent dans les
tableaux de Perfe
Ainsi donc pour avoir lefront
à rafibus
Alcipeneprendpoint pour femme
une Venus
Contraint tes passions comme fit
Origene
Ou bien dansce lien fi fertile en
Laïs
GALANT. 261
Tu te verras bien-tôt par quelque
beau Paris
Ainsi que Menelas privé de ton
Helene
en verité d'une vingtaine de
Sonnets que j'ay receus , il ne
s'en eſt trouvé que les cinq
que jevous donne, où la Rime
deRazibus ait été franchied'une
maniere qui ne pût pas m'épouvanter
, quoyque je ne me
pique pas d'eſtre fort timide.
Ce diable de mot étoit orné
dans tous les autres , de Poëfies
figaillardes , que j'ay jugé
à propos de les fupprimer tous
àl'exception ( comme je vous
▼
GALANT. 259
difois fortbientout àl'heure )
des cinq que voicy. Le premier
de ces Sonnets eſt de la
compoſition d'un jeunehomme
de douze on treize ans ,&
qui m'abien la mine d'en avoir
quinze , ou peu s'en faut. Qu'
importe ? il eſt plein de bonne
volonté,& promet beaucoup."
2
SONNET
enbouts-rimez.
Le Villageois formé pour lefoc 1
ba herfe
2
Aujourd'huy trouve accés chezla
5
Bourgeoisean bain
Et l'époux mal-heureux dont il
Yij
260 MERCURE
percele
tour le
fein
D'un trait aussi cuisant, àson
traverſe
Aux puiſſans Souverains comme
aux gensde commerce . *
Le chef se voit paré du bonnet
de Vulcain
Et le Mary par tout même a
climat lointain
Se reconnoist Souvent dans les
tableaux de Perfe
Ainsi donc pour avoir lefront
à rafibus
Alcipeneprendpoint pour femme
une Venus
Contraint tes passions comme fit
Origene
Ou bien dansce lien fi fertile en
Laïs
GALANT. 261
Tu te verras bien-tôt par quelque
beau Paris
Ainsi que Menelas privé de ton
Helene
Fermer
47
p. 218-227
Errata dont la lecture fait preuve de la bonne foy de l'Auteur. [titre d'après la table]
Début :
Les fautes d'impression qui se glissent souvent malgré mes [...]
Mots clefs :
Mariage, Armées, Fautes, Marquis d'Arpajon, Femme, Roi, Général
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Errata dont la lecture fait preuve de la bonne foy de l'Auteur. [titre d'après la table]
Les fautes d'impressîon qui
seglissent souventmalgré mes
soins, dans les articles les plus
importants de ceLivre,& dont
je ne m'apperçois que lorsqu'il
n'y a.plus de remede, m'c»
bligentàessayer de les reparer
autant qu'il me fera possible,
par une nouvelle exactitude :
& pour cet effet à donner tous
les mois un Chapitre des errata
& des omissions,que je meu
tray regulierementàlatêteou
à lasuite des choses ausquelle
il aura du rapporc. Par exemple,
dans l'article des Mariages
du mois paffé ,il y a deux failles
& une omission consideraples.
Au sujet de M. dç Lanoignon
il faut lire à la page
19MCffire Guillaume de la.*
hoignon,Seigneur de Blanc,
nesnil,Avocat General auPar-
, :menjc de Paris,&c,
A la page 203. ai) sujet de
4.leComte d'AtbeM
cft frere de pere de feuë Maame
la Marquise de Lavardin,
te. & à la page 205. ce que
syomisausujetde M.leMaruis
d'Arpajon m'oblige à rcrprenidreal'articgle
deeion M.a- Messire Loüis d'Arpajon,
Marquis d'Arpajon, Lieutenant
General des Armées de
Roy, & Chevalier de rOrdrc
de la Toison d'or,fils de Jean
Loüis d'Arpajon, Marquis dl
Severac, & de CharlotedeVet
nou de Bonneil
, & petit fil
de Loüis, Duc d'Arpajon,Mar
quis de Severac
,
Lieutenans
General des Armées du Roy
& au Gouvernement de Lan
guedoc
,
& Chevalier de se
Ordres, & de Gloriande d
Lauzieres de Themincs sa pri
miere femme, fille du Maréchal
de Themines, a épousé
Charlote-Anne le Bas, soeur
(de Dame Catherine le Bas de
Montargis, femme de Jean-
François Henault
,
Présidene
des Enquestes du Parlement de
Paris, & fille de Claude le Bas
<3e Montargis, Garde du Tresor
Royal, & d'Henriette-
Hardouin Mansart, fille aînée
de feu M. Mansart, Sur- Inrendant
des Bastimens du Roy, &
petite fille de François le Bas,
Secretaire du Roy
,
premier
Commis des Finances fous M.
le Cardinal Mazarin & fous
M. Colbert, & Conseiller d'Etat,
dont la famille est distinguée
dans le Berry d'où, elle
tire fou origine. La Maison
d'ArpajonRoüergue est une
des plus illustres&des plus anciennes
du Royaume, & elle
s'est alliée aux Maisons deNarbonne;
de Roqueseüil, GauccUrt,
Harcourc, Aubusson,
Escars,Bourbon, Roussillon,
Castélnau
,
Loubens de Ver-
, dalle,&c.
La confiance&l'amitié singulieredont
M. le Duc deVendôme
honoroit M. d'Arpajon,
Teftime&laffe&iongénérale
des Soldats & des Officiers qui -
ont servy avec luy,14 reducnon
des Châteaux de Venasque,
d'Areins & de Castelleon,
&un grand Pays plein de rebellesqu'il
a fournis à l'obéissance
du Roy d'Espagne,sont
des preuves certaines de foq
merite;mais sa reconnoissance
prefere à ces suffrages universels,
le témoignase
,
éclatant
que Sa M. C. a rendu à sa vertu
par un écrit de sa propre
main, & dont voicy les termes
traduits mot pour mot sur l'original
EspagnoL
LE ROY.
Monsieur le Marquisd'Arpajon
,
les nouvellesque vous
m'a,vek données de la reduction
dts Chasteaux de Venasque
, &
de Castelleon, m'ont étési agreablejs
,
aussi bienque le zele,la me
leur & la conduite avec lesquelles
vous avc%fournis à mon obéissance
cesPlaces importantes, Cm
le Pays de leurs dépendances; qu'-
en preuve de la reconnoissance que
j'ay cru devoir à ces bons services,
à ceux que vous mavie% déja
rendus au Chasseau d*Areins
& à vôtre propre personne, je
vous accorde la Toison dor.A
Correille ce 18. Octobre 171!•?
Signé, Moy le Roy. ","':
Un des amis de M. cfArpa'.(
jon,homme de confideratiorr,*
& distingué dans les Lettres,
&dans les Emplois qu'il exerce
avec honneur
, ayant appris
cette nouvelle, luy envoya les
Vers suivants. -'
L'éclat de ta noble Maison,
Et Venasque,&Castelleon,
Soumis en moins d'untCampagne;
Mefont dire que la raison, )
De Philippestoûjours compagne
Présidoit y au Conseil d'EJpàgne
Quandilt'a donné la Toison..--
Depuis peu un autre particulier
,
sensibleaux marques
d'amitié qu'il a reçues de luy ea
Espagne& ailleurs
,
autant
qu"lll'cdà son propre mérite,
ayant appris la nouvelle de son
Mariage avecMademoiselle de
Montargis, l'en a felicite par
les Vers que voicy.
Quel concert de plaisirs ! quelle
brillantefeste!
L'hymen pour ton bonheur vient
dechoisir le jour,
Où du chefd'oeuvredel'amour , L'amourt'asseure Ils conqueste.
Quel jour, illustre d'arpajon!
La plus éclatante njtfht're>
EtVenafôjHéfjrCaflelleon
Offrentenvain à la memoire
Toute lasplendeur de ton nom :
Ces grands monuments de ta
gloire
N'égalent qu'apeinele don,
Dont aujourd'huy l'hymen enru
chit ton histoire.
Et Doits aimable, jeune& belle
Montargis
Sous les doux noeuds'qtiiforis-àf.
ftmblent,
1
Que le Ciel vous donne desfils
Et desfillesqui vous ressemblent,
Je tombe aujourd'huy dafli
seglissent souventmalgré mes
soins, dans les articles les plus
importants de ceLivre,& dont
je ne m'apperçois que lorsqu'il
n'y a.plus de remede, m'c»
bligentàessayer de les reparer
autant qu'il me fera possible,
par une nouvelle exactitude :
& pour cet effet à donner tous
les mois un Chapitre des errata
& des omissions,que je meu
tray regulierementàlatêteou
à lasuite des choses ausquelle
il aura du rapporc. Par exemple,
dans l'article des Mariages
du mois paffé ,il y a deux failles
& une omission consideraples.
Au sujet de M. dç Lanoignon
il faut lire à la page
19MCffire Guillaume de la.*
hoignon,Seigneur de Blanc,
nesnil,Avocat General auPar-
, :menjc de Paris,&c,
A la page 203. ai) sujet de
4.leComte d'AtbeM
cft frere de pere de feuë Maame
la Marquise de Lavardin,
te. & à la page 205. ce que
syomisausujetde M.leMaruis
d'Arpajon m'oblige à rcrprenidreal'articgle
deeion M.a- Messire Loüis d'Arpajon,
Marquis d'Arpajon, Lieutenant
General des Armées de
Roy, & Chevalier de rOrdrc
de la Toison d'or,fils de Jean
Loüis d'Arpajon, Marquis dl
Severac, & de CharlotedeVet
nou de Bonneil
, & petit fil
de Loüis, Duc d'Arpajon,Mar
quis de Severac
,
Lieutenans
General des Armées du Roy
& au Gouvernement de Lan
guedoc
,
& Chevalier de se
Ordres, & de Gloriande d
Lauzieres de Themincs sa pri
miere femme, fille du Maréchal
de Themines, a épousé
Charlote-Anne le Bas, soeur
(de Dame Catherine le Bas de
Montargis, femme de Jean-
François Henault
,
Présidene
des Enquestes du Parlement de
Paris, & fille de Claude le Bas
<3e Montargis, Garde du Tresor
Royal, & d'Henriette-
Hardouin Mansart, fille aînée
de feu M. Mansart, Sur- Inrendant
des Bastimens du Roy, &
petite fille de François le Bas,
Secretaire du Roy
,
premier
Commis des Finances fous M.
le Cardinal Mazarin & fous
M. Colbert, & Conseiller d'Etat,
dont la famille est distinguée
dans le Berry d'où, elle
tire fou origine. La Maison
d'ArpajonRoüergue est une
des plus illustres&des plus anciennes
du Royaume, & elle
s'est alliée aux Maisons deNarbonne;
de Roqueseüil, GauccUrt,
Harcourc, Aubusson,
Escars,Bourbon, Roussillon,
Castélnau
,
Loubens de Ver-
, dalle,&c.
La confiance&l'amitié singulieredont
M. le Duc deVendôme
honoroit M. d'Arpajon,
Teftime&laffe&iongénérale
des Soldats & des Officiers qui -
ont servy avec luy,14 reducnon
des Châteaux de Venasque,
d'Areins & de Castelleon,
&un grand Pays plein de rebellesqu'il
a fournis à l'obéissance
du Roy d'Espagne,sont
des preuves certaines de foq
merite;mais sa reconnoissance
prefere à ces suffrages universels,
le témoignase
,
éclatant
que Sa M. C. a rendu à sa vertu
par un écrit de sa propre
main, & dont voicy les termes
traduits mot pour mot sur l'original
EspagnoL
LE ROY.
Monsieur le Marquisd'Arpajon
,
les nouvellesque vous
m'a,vek données de la reduction
dts Chasteaux de Venasque
, &
de Castelleon, m'ont étési agreablejs
,
aussi bienque le zele,la me
leur & la conduite avec lesquelles
vous avc%fournis à mon obéissance
cesPlaces importantes, Cm
le Pays de leurs dépendances; qu'-
en preuve de la reconnoissance que
j'ay cru devoir à ces bons services,
à ceux que vous mavie% déja
rendus au Chasseau d*Areins
& à vôtre propre personne, je
vous accorde la Toison dor.A
Correille ce 18. Octobre 171!•?
Signé, Moy le Roy. ","':
Un des amis de M. cfArpa'.(
jon,homme de confideratiorr,*
& distingué dans les Lettres,
&dans les Emplois qu'il exerce
avec honneur
, ayant appris
cette nouvelle, luy envoya les
Vers suivants. -'
L'éclat de ta noble Maison,
Et Venasque,&Castelleon,
Soumis en moins d'untCampagne;
Mefont dire que la raison, )
De Philippestoûjours compagne
Présidoit y au Conseil d'EJpàgne
Quandilt'a donné la Toison..--
Depuis peu un autre particulier
,
sensibleaux marques
d'amitié qu'il a reçues de luy ea
Espagne& ailleurs
,
autant
qu"lll'cdà son propre mérite,
ayant appris la nouvelle de son
Mariage avecMademoiselle de
Montargis, l'en a felicite par
les Vers que voicy.
Quel concert de plaisirs ! quelle
brillantefeste!
L'hymen pour ton bonheur vient
dechoisir le jour,
Où du chefd'oeuvredel'amour , L'amourt'asseure Ils conqueste.
Quel jour, illustre d'arpajon!
La plus éclatante njtfht're>
EtVenafôjHéfjrCaflelleon
Offrentenvain à la memoire
Toute lasplendeur de ton nom :
Ces grands monuments de ta
gloire
N'égalent qu'apeinele don,
Dont aujourd'huy l'hymen enru
chit ton histoire.
Et Doits aimable, jeune& belle
Montargis
Sous les doux noeuds'qtiiforis-àf.
ftmblent,
1
Que le Ciel vous donne desfils
Et desfillesqui vous ressemblent,
Je tombe aujourd'huy dafli
Fermer
48
p. 241-265
L'AMANT INTERESSÉ dupé par l'Amour
Début :
Tant que les honestes-gens qui se meslent d'écrire m'engageront / L'Histoire peut passer pour un Poisson d'Avril. Il est [...]
Mots clefs :
Amant, Baron, Mariage, Marquis, Qualité, Femme, Amour, Contrat, Rapporteur, Mère, Tante, Argent, Épouse, Écus, Laquais
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'AMANT INTERESSÉ dupé par l'Amour
Tant que les honeftesgens
qui Ce meflenc d'écri- ice, m'engageront par la
qualité des pieces' qu'ils
m'envoyeront., à suspendre
l'éxecution des mettes pro- que je fais tous les
mois, je leur, en sçauray
bon gré, leurs ouvrages marèheront toujours devant
les miens.nous y trou.
verons tous nostrecornpte,*
& se fera autant de peine
epargnee pour moy.Monifeur
de L..tires-fameux
& tres habile faiseur d'hif.
toires,&quej'ay à bon
compte remercié du préfent
qu'il ma fait de celle
que vous allez lire
,
peut
répondre pourmoy parexperience,
de l'usage queje
feray doresnavant de cou-j
tes celles qu'on m'envoira.I
rAMANT INTERESSE'
dupé par l'Amour.
L'Histoire peut passer pour un
Poisson d'Ayfil.
1L est - tres dangereux d'avoir
aucun commerce avec
l'Amour, tout luiest
bon, & il
,
semble mesme
qu'il se plaistà ranger sous
les loix les plus sauvages
& les moins dilposés à aimer
;un homme agé de
cinquante ans, petit, cagneux
, fort laid, farouche3
& tres interessé fait la en preuve,& le por- trait du corps & de lame
de M. le Baron deSuras; son Pere né à Paris y époufa
parinclination une Languedociene à qui Ces
agrémens&sonesprit fervirent
de dot; son Epoux
pour lui plaire fit des dé1pences
conifderables qui obligèrent de se retirer à
laRochelle, oùil semit
en societé avec des parens
de sa femme qui lui firent
valoir si heureufemét rois
mille pistoles qu'il ramassa
du débris de sa fortune,
qu'en moins de dix
âns il se trouva riche de
plus de cent mille écus; il
en employa la moitié dans
l'acquisition qu'il fit de la
Baronie de Suras ; cette
terre est située dans le
fond du Languedoc, est
biea bastie, a de beaux
droits de pesche & de chafsequi
rendent son sejour
agréable
, & le nouveau
Baron crut qu'ilpourroty
joüir impunemént de la
qualité d'Ecuïer qu'il avoit
prirepourla premiere fois
dans son Contrat de Mariage
,
& qu'il a continué
de prendre dans tous les
Aaes qu'il a signés pendant
sa vie; Madame son
Epouse a tousjours figuré
avec les Dames les plus
qualifiées de son canton, & a vefeuaussi heureuse
que si elleeufteftéla femme
d'un veritable Gentilhomme
; cette qualité qui
est belle & desirable ne se
fent apparemment que par
ceux qui l'ont, & qui font
assez vains pour croire
qu'ils peuvent,&doivent
la faire sentir à ceux qui ne
l'ont pas; Mr le Baron de
Suras leur Fils joüiroit encore
de ce beau droit sans
des traitans inexorables
qui rechercherent exactement
sur la fin du dernier
siecle tous les faux Nobles
de ce Royaume; le Conseil
du Baron l'engagea à
prendre bien viste des Lettres
de Noblesse,où l'on
fit un long & magnifique
détail des prétendus services
de ses ayeuls, & de son
Frere aisné qui a eu l'honneur
de servir long-tems
en qualité de Capitaine
d'Infanterie, & d'estre tue
à la bataille de Fleurus;
ladépense que Mr de Suras
fit pour ses Lettres de
Noblesse acheva de l'incommoder
, car il estoit
desjainquiété pour beaucoup
d'arrérages de som-.
mes considerables qu'il
avoit prisa rente pour marier
deux soeurs qu'il a. Nos
guerres avoient rendu le
commerce de la Mer imprariquable,
& il touchoic
peu de choses des fonds
que son Pere avoitacquis
dans la Martinique,tant
de malheurs & de contre-j
temps donnèrent occasion
il y a trois ans à Ces Créanciers
de saisir en decret la
terre de Suras
,
le decret
en fut porré au Parlement
de Toulouse, où le Baron
se défendit autant que les
délais & la chicane d'un
habile Procureur le permirent
; mais las & accablé
par ses infortunes, il
devint insupportable à
tout le monde; Mr son
Rapporteur en fut averci,
& il lui vint dans l'esprit,
autant pour se défaire d'une
parente qu'il avoir, que
pour amuser le plaideur,
de lui proposer en mariage
une très noble & tres aimable
Demoiselle
,
qui,
après la mort de son Pere
estoit demeurée fous la
conduite d'une mere trop
facile qui avoit souffert à
la campagne où elles vivoient
les fréquentes via
tes d'un jeune Marquis
que sa famille; empefchoic
d'époufer, la Demoiselle
en question - ; Mr
le Rapporteur s'expliqua
assez pour faire entendre
au Baron que les fréquentes
vifires du Marquis
avoient fait tort à la personnequ'ilproposoit
; il
lui dit mesme qu'une tante
du Marquis faisoit offrir
ving mille francs à la
Demoiselle si elle vouloit
bien songer a un autre
mariage qu'à celui de son
Neveu;il lui dit encore,-
que la Demoiselle joüissoit
desja d'une terre de
deux mille livres derente,
& que Madame sa Mere
luy en assureroit du moins
autant a près sa mort;une
aimable personne avec
centmille francs valoit
certainement mieux que
le Baron,ilremercia bien
aussi son Rapporteur qui
Jui demanda huit jours
pour s'informer si sa parente
étoitresolue de tenir - quitte pour si peu dechose
un parjure qui lui proteftoit
depuis prés de qija*
tre ans qu'il n'en épouse,
roit jamais d'autre. Le Baron
peu curieux d'aprofondir
le sens de ce ditcours,
ou ne sentant que
le besoin qu'ilavoic de
trouver de l'argent pour
payer ses, dettes, seretira
sans autre explication, ôc
avant que les huit jours
fussent passes il revint chez
son Raporteur qu'il pria de
faire venir incessamment
a Toulouse la Demoiselle
dont il étoit question, ôc,
un moment avant que de
se quitter le Conseiller die
a M. de Suras qu'il esperoit
faire donnerà sa parente
jusqu'àdixmille écus
d'argent, qui ne la desinterelferoien
t pas même
suffisamment de lamauvaiise
foy du Marquis & des
fuites fâcheuses quavoit eu
son intrigue avec la Demoiselle
qu'il lui propofoit,
ces dernieres paroles
n'augmenterent pas la peine
que son Raporteur lui
avoit dû causer dés leur -
première conference, &
ce fut chez lui que se fit
peu de jours après l'entre-.
vûë des deux nouveaux
amans; tous les sens du
pauvre Baron en furent
émus
,
il n'avoir jamais
-
vu rien de si beau ni de si
touchant, la bel!e y affeéla
un air modeste, & n' y parut
qu'en déshabillé, & Ici
vilage a demi couvert
d'une coëfe fous laquelle
brilloient ses yeux & beaucoup
de rouge qu'elle avoit
mis ce jour là; le Raporteur
prit dans cette,
premiere entrevûë le Baron
à l'écart, & lui dit,
qu'il n'écoit pas surprenant
que tant de beauté
eût touché le Marquis
dontil lui avoir parlé, mais
que sa tante étoit fort en
état de desinteresser la
Demoiselle, à qui elle faisoit
offrirjusqu'àdix mille
écus depuis qu'on l'avoit
plus amplement informée
de l'intrigue de tous les engagemens
qu'avoit contracté
son Neveu avec sa
Parente; le Raporteur dit.
alors au Baron que la terre
de Suras étant fort éloignée
du lieu où ces choses
s'étoient passées, il n'en
auroit jamais de reproches
, & que mettant tout
au pis, ce feroit de prendrè
des mesures pour ne
se point attirer des railleries
que bien d'autres que
lui meritoient sans avoir
le bonheur d'en être informés,
&qu'il pourroit
évirer par la connoissance
qu'il avoit des malheurs
arrivés à une pupille feduite
par.un jeune débauché
: le Baron qui étoit
prévenu, prit son parti,
& demanda instamment
que le mariage se fît bientôt
tôt & sans éclat, le Raporteur
pria la Demoielle
de souffrir que le Gentilhomme
qu'il lui presentoit
la visitât rous les jours
dans l'auberge où elle étoit
descenduë avec Madame
sa mere; ce fut là que le
Laquais de M. de Suras, à
qui son Maître avoir dit
qu'ilsemarieroit bientôt,
apprit d'une vieille femme
,\
de chambre de laMaîtresse
du Baron qu'elle avoir des
engagemens avec un Marquis
qui nepourroit finir
qu'avec un mariage
,
la
femme de chambre avoit
pris une ayersion extrême
pour la personne & pour
les manieres de M. de Su..
ras, & elle n'eût jamais
pu se resoudre à devenir
sa domestique:le Laquais
qui auroit juré que son
Maistre ignoroit tout ce
qui lui avoit été confié lui
en fie bien-tôt le rapport;
mais le Baron le gronda
d'avoir écouté des calomnies
que la femme de
chambre inventoit, parce
quelle écoit d'intelligence
avec le Marquis qui avoit
dessein d'épouier sa Ma-
tresse, & M. de Suras ennemi
des explications n'en
voulut plus qu'au sujet des
trente mille frans d'argent
qui lui avoient été
proposés;car la tante du
Marquis n'en voulant plus
donner que vingt mille,
on eut besoin d'adresse
pour y faire consentir le
'-, Baron qui avoit pris tant
d'amour pour la belle
Languedocienne,que malgré
l'importun dérail que
lui fit de sa vie son curieux
& très-informé Laquais
,,
il se resolut à conclure,Ôc
toucha vingt mille francs
qui suffirent pour faire cesfer
le decret ; la Demoiselle
qui étoit habile & persuadante,
fit agréer à son
ornant une separation de
biens stipulée dans unmodele
de contrat qu'elle lui
presenta; M. de Suras qui
n'avoit aucune connoissance
des affaires, consul
taun Avocat qui l'assura
que les conditions qu'on
lui proposoit étoient fort
extraordinaires;mais qu'il
en falloit proposer de pas
reilles pour lui, qu'il dictar,
& qui furent acceptées par
la Demoiselle; un pareil
contrat pourra servir de
modele à bien des gens, en
voici la copie.
Au gré des deux parties
cyaprès desnommées,
& à la premiere requisition
de l'une d'icelles, se
celebrera le Mariage entre
Messire Michel de Va.
lencour
,
Chevalier Seigneur
de la Terre & Baronnie
de Suras d'une
part, &c. Et de Damoifelle
Lucrece de Brcboc
Fille majeure, usante déses
droits, de l'autre parc,
&c. ( clause de la Future)
en consideration duquel
mariage & de l'inégalité
de leurs âges,chacun aura
son Appartement, où
il demeurera. s'il n'est appellépar
l'une des parties
pour cause de maladie ou
infirmité considerable ;
aura la Future, par une
séparation de biens stipuléc
,
liberté de donnerà
ses dépens tels repas & cadaux
que bon luyfemblera
(clauses du Futur) promet
au surplus le Futur la
nourrir & entrerenir honorablement,
& luy fournir
jusqu'à quinze aulnes
d'écotè pour chaque habit.
dont elle auroit raisonnablement
besoin; ne fera
fait aucune mention de
douaire dans le present
Contrat, d'autant que le
Futur sèreferye le droit&
le pouvoir d'assigner à la
Future par promette fous
seing privé telle récompense
que mériteront les
bons ou indifferens traitemens
qu'il en recevra; let
ditesclauses &stipulations
acceptées par les deux Parties
, qui les ont desirées
telles pour former & entretenir
une societé plus heureuse
qu'aucune dont on
ait enrendu par lerjusqu'à
present.
Les incrédules qui ont
nié la possibilité & la validité
de ce Contract en
penseront & diront tout
ce qu'il leur plàira; mais
le mariage de Mr de Suras
ne s'en fit pas moins
surla fin de l'Automne dernier,
&ils'embarqua peu
de
de temps après avec Madame
son Epouse pour la
Martinique,d'où ils esperent
apporter avant deux
ans beaucoup de bons effets
en France, où l'on a
souvent des Scenés nouvelles
; on aura alors oublié
les circon stances du
mariage de Mr le Baron
de Suras, & tous ceux qui
l, auront esté après luy les
dupes de l'Amour ne s'en
vanteront pas.
qui Ce meflenc d'écri- ice, m'engageront par la
qualité des pieces' qu'ils
m'envoyeront., à suspendre
l'éxecution des mettes pro- que je fais tous les
mois, je leur, en sçauray
bon gré, leurs ouvrages marèheront toujours devant
les miens.nous y trou.
verons tous nostrecornpte,*
& se fera autant de peine
epargnee pour moy.Monifeur
de L..tires-fameux
& tres habile faiseur d'hif.
toires,&quej'ay à bon
compte remercié du préfent
qu'il ma fait de celle
que vous allez lire
,
peut
répondre pourmoy parexperience,
de l'usage queje
feray doresnavant de cou-j
tes celles qu'on m'envoira.I
rAMANT INTERESSE'
dupé par l'Amour.
L'Histoire peut passer pour un
Poisson d'Ayfil.
1L est - tres dangereux d'avoir
aucun commerce avec
l'Amour, tout luiest
bon, & il
,
semble mesme
qu'il se plaistà ranger sous
les loix les plus sauvages
& les moins dilposés à aimer
;un homme agé de
cinquante ans, petit, cagneux
, fort laid, farouche3
& tres interessé fait la en preuve,& le por- trait du corps & de lame
de M. le Baron deSuras; son Pere né à Paris y époufa
parinclination une Languedociene à qui Ces
agrémens&sonesprit fervirent
de dot; son Epoux
pour lui plaire fit des dé1pences
conifderables qui obligèrent de se retirer à
laRochelle, oùil semit
en societé avec des parens
de sa femme qui lui firent
valoir si heureufemét rois
mille pistoles qu'il ramassa
du débris de sa fortune,
qu'en moins de dix
âns il se trouva riche de
plus de cent mille écus; il
en employa la moitié dans
l'acquisition qu'il fit de la
Baronie de Suras ; cette
terre est située dans le
fond du Languedoc, est
biea bastie, a de beaux
droits de pesche & de chafsequi
rendent son sejour
agréable
, & le nouveau
Baron crut qu'ilpourroty
joüir impunemént de la
qualité d'Ecuïer qu'il avoit
prirepourla premiere fois
dans son Contrat de Mariage
,
& qu'il a continué
de prendre dans tous les
Aaes qu'il a signés pendant
sa vie; Madame son
Epouse a tousjours figuré
avec les Dames les plus
qualifiées de son canton, & a vefeuaussi heureuse
que si elleeufteftéla femme
d'un veritable Gentilhomme
; cette qualité qui
est belle & desirable ne se
fent apparemment que par
ceux qui l'ont, & qui font
assez vains pour croire
qu'ils peuvent,&doivent
la faire sentir à ceux qui ne
l'ont pas; Mr le Baron de
Suras leur Fils joüiroit encore
de ce beau droit sans
des traitans inexorables
qui rechercherent exactement
sur la fin du dernier
siecle tous les faux Nobles
de ce Royaume; le Conseil
du Baron l'engagea à
prendre bien viste des Lettres
de Noblesse,où l'on
fit un long & magnifique
détail des prétendus services
de ses ayeuls, & de son
Frere aisné qui a eu l'honneur
de servir long-tems
en qualité de Capitaine
d'Infanterie, & d'estre tue
à la bataille de Fleurus;
ladépense que Mr de Suras
fit pour ses Lettres de
Noblesse acheva de l'incommoder
, car il estoit
desjainquiété pour beaucoup
d'arrérages de som-.
mes considerables qu'il
avoit prisa rente pour marier
deux soeurs qu'il a. Nos
guerres avoient rendu le
commerce de la Mer imprariquable,
& il touchoic
peu de choses des fonds
que son Pere avoitacquis
dans la Martinique,tant
de malheurs & de contre-j
temps donnèrent occasion
il y a trois ans à Ces Créanciers
de saisir en decret la
terre de Suras
,
le decret
en fut porré au Parlement
de Toulouse, où le Baron
se défendit autant que les
délais & la chicane d'un
habile Procureur le permirent
; mais las & accablé
par ses infortunes, il
devint insupportable à
tout le monde; Mr son
Rapporteur en fut averci,
& il lui vint dans l'esprit,
autant pour se défaire d'une
parente qu'il avoir, que
pour amuser le plaideur,
de lui proposer en mariage
une très noble & tres aimable
Demoiselle
,
qui,
après la mort de son Pere
estoit demeurée fous la
conduite d'une mere trop
facile qui avoit souffert à
la campagne où elles vivoient
les fréquentes via
tes d'un jeune Marquis
que sa famille; empefchoic
d'époufer, la Demoiselle
en question - ; Mr
le Rapporteur s'expliqua
assez pour faire entendre
au Baron que les fréquentes
vifires du Marquis
avoient fait tort à la personnequ'ilproposoit
; il
lui dit mesme qu'une tante
du Marquis faisoit offrir
ving mille francs à la
Demoiselle si elle vouloit
bien songer a un autre
mariage qu'à celui de son
Neveu;il lui dit encore,-
que la Demoiselle joüissoit
desja d'une terre de
deux mille livres derente,
& que Madame sa Mere
luy en assureroit du moins
autant a près sa mort;une
aimable personne avec
centmille francs valoit
certainement mieux que
le Baron,ilremercia bien
aussi son Rapporteur qui
Jui demanda huit jours
pour s'informer si sa parente
étoitresolue de tenir - quitte pour si peu dechose
un parjure qui lui proteftoit
depuis prés de qija*
tre ans qu'il n'en épouse,
roit jamais d'autre. Le Baron
peu curieux d'aprofondir
le sens de ce ditcours,
ou ne sentant que
le besoin qu'ilavoic de
trouver de l'argent pour
payer ses, dettes, seretira
sans autre explication, ôc
avant que les huit jours
fussent passes il revint chez
son Raporteur qu'il pria de
faire venir incessamment
a Toulouse la Demoiselle
dont il étoit question, ôc,
un moment avant que de
se quitter le Conseiller die
a M. de Suras qu'il esperoit
faire donnerà sa parente
jusqu'àdixmille écus
d'argent, qui ne la desinterelferoien
t pas même
suffisamment de lamauvaiise
foy du Marquis & des
fuites fâcheuses quavoit eu
son intrigue avec la Demoiselle
qu'il lui propofoit,
ces dernieres paroles
n'augmenterent pas la peine
que son Raporteur lui
avoit dû causer dés leur -
première conference, &
ce fut chez lui que se fit
peu de jours après l'entre-.
vûë des deux nouveaux
amans; tous les sens du
pauvre Baron en furent
émus
,
il n'avoir jamais
-
vu rien de si beau ni de si
touchant, la bel!e y affeéla
un air modeste, & n' y parut
qu'en déshabillé, & Ici
vilage a demi couvert
d'une coëfe fous laquelle
brilloient ses yeux & beaucoup
de rouge qu'elle avoit
mis ce jour là; le Raporteur
prit dans cette,
premiere entrevûë le Baron
à l'écart, & lui dit,
qu'il n'écoit pas surprenant
que tant de beauté
eût touché le Marquis
dontil lui avoir parlé, mais
que sa tante étoit fort en
état de desinteresser la
Demoiselle, à qui elle faisoit
offrirjusqu'àdix mille
écus depuis qu'on l'avoit
plus amplement informée
de l'intrigue de tous les engagemens
qu'avoit contracté
son Neveu avec sa
Parente; le Raporteur dit.
alors au Baron que la terre
de Suras étant fort éloignée
du lieu où ces choses
s'étoient passées, il n'en
auroit jamais de reproches
, & que mettant tout
au pis, ce feroit de prendrè
des mesures pour ne
se point attirer des railleries
que bien d'autres que
lui meritoient sans avoir
le bonheur d'en être informés,
&qu'il pourroit
évirer par la connoissance
qu'il avoit des malheurs
arrivés à une pupille feduite
par.un jeune débauché
: le Baron qui étoit
prévenu, prit son parti,
& demanda instamment
que le mariage se fît bientôt
tôt & sans éclat, le Raporteur
pria la Demoielle
de souffrir que le Gentilhomme
qu'il lui presentoit
la visitât rous les jours
dans l'auberge où elle étoit
descenduë avec Madame
sa mere; ce fut là que le
Laquais de M. de Suras, à
qui son Maître avoir dit
qu'ilsemarieroit bientôt,
apprit d'une vieille femme
,\
de chambre de laMaîtresse
du Baron qu'elle avoir des
engagemens avec un Marquis
qui nepourroit finir
qu'avec un mariage
,
la
femme de chambre avoit
pris une ayersion extrême
pour la personne & pour
les manieres de M. de Su..
ras, & elle n'eût jamais
pu se resoudre à devenir
sa domestique:le Laquais
qui auroit juré que son
Maistre ignoroit tout ce
qui lui avoit été confié lui
en fie bien-tôt le rapport;
mais le Baron le gronda
d'avoir écouté des calomnies
que la femme de
chambre inventoit, parce
quelle écoit d'intelligence
avec le Marquis qui avoit
dessein d'épouier sa Ma-
tresse, & M. de Suras ennemi
des explications n'en
voulut plus qu'au sujet des
trente mille frans d'argent
qui lui avoient été
proposés;car la tante du
Marquis n'en voulant plus
donner que vingt mille,
on eut besoin d'adresse
pour y faire consentir le
'-, Baron qui avoit pris tant
d'amour pour la belle
Languedocienne,que malgré
l'importun dérail que
lui fit de sa vie son curieux
& très-informé Laquais
,,
il se resolut à conclure,Ôc
toucha vingt mille francs
qui suffirent pour faire cesfer
le decret ; la Demoiselle
qui étoit habile & persuadante,
fit agréer à son
ornant une separation de
biens stipulée dans unmodele
de contrat qu'elle lui
presenta; M. de Suras qui
n'avoit aucune connoissance
des affaires, consul
taun Avocat qui l'assura
que les conditions qu'on
lui proposoit étoient fort
extraordinaires;mais qu'il
en falloit proposer de pas
reilles pour lui, qu'il dictar,
& qui furent acceptées par
la Demoiselle; un pareil
contrat pourra servir de
modele à bien des gens, en
voici la copie.
Au gré des deux parties
cyaprès desnommées,
& à la premiere requisition
de l'une d'icelles, se
celebrera le Mariage entre
Messire Michel de Va.
lencour
,
Chevalier Seigneur
de la Terre & Baronnie
de Suras d'une
part, &c. Et de Damoifelle
Lucrece de Brcboc
Fille majeure, usante déses
droits, de l'autre parc,
&c. ( clause de la Future)
en consideration duquel
mariage & de l'inégalité
de leurs âges,chacun aura
son Appartement, où
il demeurera. s'il n'est appellépar
l'une des parties
pour cause de maladie ou
infirmité considerable ;
aura la Future, par une
séparation de biens stipuléc
,
liberté de donnerà
ses dépens tels repas & cadaux
que bon luyfemblera
(clauses du Futur) promet
au surplus le Futur la
nourrir & entrerenir honorablement,
& luy fournir
jusqu'à quinze aulnes
d'écotè pour chaque habit.
dont elle auroit raisonnablement
besoin; ne fera
fait aucune mention de
douaire dans le present
Contrat, d'autant que le
Futur sèreferye le droit&
le pouvoir d'assigner à la
Future par promette fous
seing privé telle récompense
que mériteront les
bons ou indifferens traitemens
qu'il en recevra; let
ditesclauses &stipulations
acceptées par les deux Parties
, qui les ont desirées
telles pour former & entretenir
une societé plus heureuse
qu'aucune dont on
ait enrendu par lerjusqu'à
present.
Les incrédules qui ont
nié la possibilité & la validité
de ce Contract en
penseront & diront tout
ce qu'il leur plàira; mais
le mariage de Mr de Suras
ne s'en fit pas moins
surla fin de l'Automne dernier,
&ils'embarqua peu
de
de temps après avec Madame
son Epouse pour la
Martinique,d'où ils esperent
apporter avant deux
ans beaucoup de bons effets
en France, où l'on a
souvent des Scenés nouvelles
; on aura alors oublié
les circon stances du
mariage de Mr le Baron
de Suras, & tous ceux qui
l, auront esté après luy les
dupes de l'Amour ne s'en
vanteront pas.
Fermer
49
p. 186-197
Premier Article des Morts. [titre d'après la table]
Début :
Dame Marguerite Janvier du Maineblanc, veuve de Jean Pepin, Maistres [...]
Mots clefs :
Dame, Fils, Enfants, Chevalier, Femme, Marquis
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Premier Article des Morts. [titre d'après la table]
186 MERCURE
Dame Marguerite Janvier
duMaineblanc , veuve de Jean
Pepin, Maiſtres des Comptes,
mourut le 30. Janvier 1715.
âgée de 80. ans , laiffant entr'-
autres enfans Madame de
Chamouſtf, emme de Mr de
Chamoutt,ci -devant Enſeigne
des Gendarmes de la Reine:
Elle étoit foeur de feu Meſfire
Pierre Janvier , Seigneur du
Maineblanc , Vicomte du
Boisherpin , mort fans enfans
de Claude- Marie d'Elbeuf ,
de la Maiſon de Lorraine ; &
ils estoient tous deux enfans
de PierreJanvier , Seigneur du
GALANC. 187
4
Maineblanc , Vicomte du
Boisherpin , Conſeiller au
Parlementde Paris ,& de Miz
chelle de la Barre...ong
Dame Marie- Anne d'Acigné
, veuve de Meffire Jean
Leonard d'Acigné , Comte de
Grandbois &de la Rochejagu,
Chevalier de l'Ordre du Roy,
mourut le 2. Avril , âgée de
80. ans,ayant eu pour fille afnée
Anne-Marguerite d'Acigné
, ſeconde femme d'Armand
Jean du Pleſſis , Duc
de Richelieu , Pair de France,
Chevalier des Ordres du Roy,
& morte le 19. Aoust 1698 .
Qij
188 MERCURE
lainfant entr'autres enfans Mr
le Duc de Fronſac : feuë Madame
la Comteffe d'Acigné
avoit épousé ſon oncle ; & la
Maiſon d'Acigné dont elle
fortoit , eſt une des plus illuftres
& des plus anciennes de
Bretagne;tous les Auteurs qui
en ont parlé ont prétendu
qu'elle eſtoit une branche de
celledes anciens Seigneurs de
Vitré , puînez des anciens
Comtes de Rennes & Ducs de
Bretagne , avant l'an 992. &
elle s'eſt alliée aux premieres
Maiſons de cette Province
commeMontfort, Maletroit,
GALANO. 189
1
Maure , Coërquen , Roftret
nan , Coëtment , Montejan,
du Chaſtel , & à celles de
Coffe, de Laval Sezay de
Buelin&c. At nolioM
Meffire Michel Larcher ,
Seigneur de Baye, Préſident en
la Chambre des Comptes de
Paris , & ci-devant Conſeiller
au grand Confeil , puis Maître
des Requeſtes , mourut le 9.
Avril;laiſſant pluſieurs enfans
de Dame Gabrielle Rioult de
Doüilly ſa premiere femme ,
fille de Pierre Rioult , Fermier
General& Secretaire duRoy,
& foeur, du ſieur de Curzay.
190 MERCURE
a
Feu.M. le Préſident Larcher
eſtoit fils de Pierre Larcher ,
Préfident des Comptes , petitfils
de Michel Larcher , auffi
Préſidentdes Comptes, arriere
petit fils de Pierre Larcher
Maiſtredes Comptes en1587.
lequel eſtoit fils de Michel
Larcher , Conſeiller au Parlement
en 1546. & petit fils de
Benoît Larcher , Conſeiller en
laCour des Aydes de Paris dés
l'an 1 508. La famille de Larcher
, l'une des plus anciennes
de Paris , s'eft alliée à celles de
Gilbert Villaroy , Courtin ,
Batillon , Allegrin le Picart ,
GALANT. 191
Texier de Hautefcüille, Foullé
, Lotin de Charny , Mangot
, le Clerc d'Aunay ,
Gourgues,&c.
de
Meffire ClaudeGalland , receu
Maistre des Comptes en
16.81 . mourut le 11. Avril. Il
eſtoit fils deClaude Galland ,
Auditeur desComptes.
Dame Françoiſe de Bran
cas , Epouſe d'Alfonſe Hen
ryCharlesde Lorraine , Prince
d'Harcourt , mourut le treize
Avril , laiſſant pour fils Anne
Marie Joſeph de Lorraine
Prince d'Harcourt , marié
avecMaric Loüife Chreſtienne
:
,
192 MERCURE
1,
de Caſtille , fille de feu M. de
Montjeu ,Conſeiller auParlement
de Metz. Feuë Madame
la Princeffe d'Harcourt eſtoic
foeur de Marie de Brancas
femme de Loüis de Brancas
Duc de Villars , pere de M. le
Duc de Brancas Villars qui a
épousé en 1709. Mademoiſelle
Fremin de Moras , fillede
M.de Moras , Préſident à
Mortier au Parlement de
Metz , & elles eſtoient toutes
deux filles deCharles de Brancas
,Marquis de Maubet , dit
leComte de Brancas , Cheva-1
lier d'Honneur de la Reine
Amere
GALAN 193
'
1
J
mere du Roy , & de Suſanne
Garnier La Maiſon de Brancas
, l'une des plus illuftres du
Royaume , eſt originaire du
Royaume de Naples , & je
vous en ay parlé amplement
lorſque M. l'Abbé de Brancas,
frere deM. le Marquis deBrancas
, Lieutenant General des
Armées du Roy , Chevalier de
la Toiſon d'or , & ci devant
Ambaſſadeur enEſpagne , qui
en eſt le chef , fut nommé à
l'Evêché de Lisieux.
Meffire Jean René Bafan ,
Marquis de Flamanville , Scigneur
de Baubigny , de faint
May 1715 . R
194 MERCURE
Paul de Creſſanville , & Licutenant
General des Armées
du Roy ,mourut le 14. Avril,
laiſſant un fils uniquede Dame
Marie Anne le Camus qu'il
avoit épousé en 1690. fille de
Meffire Nicolas le Camus, Scigneur
de laGrange deBligny,
Premier Préſident de la Cour
des Aydes de Paris , dont je
vous appris la mort dans mon
dernier Journal. Il eſtoit fils
d'Hervieu Bafan , Marquis de
Flamanville, Bailly de Coſtentin
, & d'Agnés Molé. Il avoit
pour freres Meffire Jean Bafan
de Flamanville , Evêque dePer
GALANT. اور
lal
pignan ; Edoüard Nicolas Bafande
Flamanville , Chevalier
deMalthe; & feu CharlesMathieu
Bafan , dit le Comte de
Flamanville , Capitaine Sous-
Lieutenant des Chevaux-Legers
de Berry, tué à la bataille
de la Marſaille l'an 1693. laif
fant pluſieurs enfans de Dame
Elifabeth Bonnedu Noyer ſa
d femme.LaMaiſon de Baſan eft
unedes plus anciennes du païs
deCaux où elle ſubſiſteencore
en pluſieurs branches ; elle
poffede depuis prés de 300.
ans la Terre de Flamanville,
& elle s'eft alliée aux Maiſons
1
Rij
„„ MERCURE
de Renty , d'Argouges , &c.
Dame Susanne Loyſeau ,
femme de Henry Selvois, Aur
diteur des Comptes , mourut
le 14. Avril , laiſſant pluſieurs
enfans mariez. 7
Dame Marguerite deMonchy
, Abbeſſe de l'Abbaye de
N. D. au Bois à Paris , Ordre
de Citeaux , mourut le 21 .
Avril âgée de 83. ans ; elle
eftoit Abbeſſe depuis 28. ans ,
& Religieuſe depuis 52. ans.
Elle estoit fille du Marquis, de
Montcauzel & de Madame de
Mailly. La Maiſon de Monchy
dont elle fortoit eſt une
A
Y
GALANT. 197 .
des plus anciennes & des plus
illuftres de Picardie où eſt fituée
la Terre de Monchy , &
la Genealogie en eſt amplement
rapportée par le ſieur de
la Morliere en ſes antiquitez
d'Amiens , & par feu M. du
Fourny en fon hiſtoire des
Grands Officiers de la Cou - S
ronne au chapitre des Marechaux
de France.
Dame Marguerite Janvier
duMaineblanc , veuve de Jean
Pepin, Maiſtres des Comptes,
mourut le 30. Janvier 1715.
âgée de 80. ans , laiffant entr'-
autres enfans Madame de
Chamouſtf, emme de Mr de
Chamoutt,ci -devant Enſeigne
des Gendarmes de la Reine:
Elle étoit foeur de feu Meſfire
Pierre Janvier , Seigneur du
Maineblanc , Vicomte du
Boisherpin , mort fans enfans
de Claude- Marie d'Elbeuf ,
de la Maiſon de Lorraine ; &
ils estoient tous deux enfans
de PierreJanvier , Seigneur du
GALANC. 187
4
Maineblanc , Vicomte du
Boisherpin , Conſeiller au
Parlementde Paris ,& de Miz
chelle de la Barre...ong
Dame Marie- Anne d'Acigné
, veuve de Meffire Jean
Leonard d'Acigné , Comte de
Grandbois &de la Rochejagu,
Chevalier de l'Ordre du Roy,
mourut le 2. Avril , âgée de
80. ans,ayant eu pour fille afnée
Anne-Marguerite d'Acigné
, ſeconde femme d'Armand
Jean du Pleſſis , Duc
de Richelieu , Pair de France,
Chevalier des Ordres du Roy,
& morte le 19. Aoust 1698 .
Qij
188 MERCURE
lainfant entr'autres enfans Mr
le Duc de Fronſac : feuë Madame
la Comteffe d'Acigné
avoit épousé ſon oncle ; & la
Maiſon d'Acigné dont elle
fortoit , eſt une des plus illuftres
& des plus anciennes de
Bretagne;tous les Auteurs qui
en ont parlé ont prétendu
qu'elle eſtoit une branche de
celledes anciens Seigneurs de
Vitré , puînez des anciens
Comtes de Rennes & Ducs de
Bretagne , avant l'an 992. &
elle s'eſt alliée aux premieres
Maiſons de cette Province
commeMontfort, Maletroit,
GALANO. 189
1
Maure , Coërquen , Roftret
nan , Coëtment , Montejan,
du Chaſtel , & à celles de
Coffe, de Laval Sezay de
Buelin&c. At nolioM
Meffire Michel Larcher ,
Seigneur de Baye, Préſident en
la Chambre des Comptes de
Paris , & ci-devant Conſeiller
au grand Confeil , puis Maître
des Requeſtes , mourut le 9.
Avril;laiſſant pluſieurs enfans
de Dame Gabrielle Rioult de
Doüilly ſa premiere femme ,
fille de Pierre Rioult , Fermier
General& Secretaire duRoy,
& foeur, du ſieur de Curzay.
190 MERCURE
a
Feu.M. le Préſident Larcher
eſtoit fils de Pierre Larcher ,
Préfident des Comptes , petitfils
de Michel Larcher , auffi
Préſidentdes Comptes, arriere
petit fils de Pierre Larcher
Maiſtredes Comptes en1587.
lequel eſtoit fils de Michel
Larcher , Conſeiller au Parlement
en 1546. & petit fils de
Benoît Larcher , Conſeiller en
laCour des Aydes de Paris dés
l'an 1 508. La famille de Larcher
, l'une des plus anciennes
de Paris , s'eft alliée à celles de
Gilbert Villaroy , Courtin ,
Batillon , Allegrin le Picart ,
GALANT. 191
Texier de Hautefcüille, Foullé
, Lotin de Charny , Mangot
, le Clerc d'Aunay ,
Gourgues,&c.
de
Meffire ClaudeGalland , receu
Maistre des Comptes en
16.81 . mourut le 11. Avril. Il
eſtoit fils deClaude Galland ,
Auditeur desComptes.
Dame Françoiſe de Bran
cas , Epouſe d'Alfonſe Hen
ryCharlesde Lorraine , Prince
d'Harcourt , mourut le treize
Avril , laiſſant pour fils Anne
Marie Joſeph de Lorraine
Prince d'Harcourt , marié
avecMaric Loüife Chreſtienne
:
,
192 MERCURE
1,
de Caſtille , fille de feu M. de
Montjeu ,Conſeiller auParlement
de Metz. Feuë Madame
la Princeffe d'Harcourt eſtoic
foeur de Marie de Brancas
femme de Loüis de Brancas
Duc de Villars , pere de M. le
Duc de Brancas Villars qui a
épousé en 1709. Mademoiſelle
Fremin de Moras , fillede
M.de Moras , Préſident à
Mortier au Parlement de
Metz , & elles eſtoient toutes
deux filles deCharles de Brancas
,Marquis de Maubet , dit
leComte de Brancas , Cheva-1
lier d'Honneur de la Reine
Amere
GALAN 193
'
1
J
mere du Roy , & de Suſanne
Garnier La Maiſon de Brancas
, l'une des plus illuftres du
Royaume , eſt originaire du
Royaume de Naples , & je
vous en ay parlé amplement
lorſque M. l'Abbé de Brancas,
frere deM. le Marquis deBrancas
, Lieutenant General des
Armées du Roy , Chevalier de
la Toiſon d'or , & ci devant
Ambaſſadeur enEſpagne , qui
en eſt le chef , fut nommé à
l'Evêché de Lisieux.
Meffire Jean René Bafan ,
Marquis de Flamanville , Scigneur
de Baubigny , de faint
May 1715 . R
194 MERCURE
Paul de Creſſanville , & Licutenant
General des Armées
du Roy ,mourut le 14. Avril,
laiſſant un fils uniquede Dame
Marie Anne le Camus qu'il
avoit épousé en 1690. fille de
Meffire Nicolas le Camus, Scigneur
de laGrange deBligny,
Premier Préſident de la Cour
des Aydes de Paris , dont je
vous appris la mort dans mon
dernier Journal. Il eſtoit fils
d'Hervieu Bafan , Marquis de
Flamanville, Bailly de Coſtentin
, & d'Agnés Molé. Il avoit
pour freres Meffire Jean Bafan
de Flamanville , Evêque dePer
GALANT. اور
lal
pignan ; Edoüard Nicolas Bafande
Flamanville , Chevalier
deMalthe; & feu CharlesMathieu
Bafan , dit le Comte de
Flamanville , Capitaine Sous-
Lieutenant des Chevaux-Legers
de Berry, tué à la bataille
de la Marſaille l'an 1693. laif
fant pluſieurs enfans de Dame
Elifabeth Bonnedu Noyer ſa
d femme.LaMaiſon de Baſan eft
unedes plus anciennes du païs
deCaux où elle ſubſiſteencore
en pluſieurs branches ; elle
poffede depuis prés de 300.
ans la Terre de Flamanville,
& elle s'eft alliée aux Maiſons
1
Rij
„„ MERCURE
de Renty , d'Argouges , &c.
Dame Susanne Loyſeau ,
femme de Henry Selvois, Aur
diteur des Comptes , mourut
le 14. Avril , laiſſant pluſieurs
enfans mariez. 7
Dame Marguerite deMonchy
, Abbeſſe de l'Abbaye de
N. D. au Bois à Paris , Ordre
de Citeaux , mourut le 21 .
Avril âgée de 83. ans ; elle
eftoit Abbeſſe depuis 28. ans ,
& Religieuſe depuis 52. ans.
Elle estoit fille du Marquis, de
Montcauzel & de Madame de
Mailly. La Maiſon de Monchy
dont elle fortoit eſt une
A
Y
GALANT. 197 .
des plus anciennes & des plus
illuftres de Picardie où eſt fituée
la Terre de Monchy , &
la Genealogie en eſt amplement
rapportée par le ſieur de
la Morliere en ſes antiquitez
d'Amiens , & par feu M. du
Fourny en fon hiſtoire des
Grands Officiers de la Cou - S
ronne au chapitre des Marechaux
de France.
Fermer
50
p. 280-293
Second Article des Morts. [titre d'après la table]
Début :
Messire Armand Jean Duplessis Duc de Richelieu, Pair [...]
Mots clefs :
Seigneur, Femme, Roi, Marquis, Chevalier, Dame, Duc
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Second Article des Morts. [titre d'après la table]
Meſſire Armand Jean Dupleſſis
Ducde Richelieu , Pair
de France , Chevalier des
Ordres du Roy , cy-devant
General des Galeres de France,
& Chevalier d'honneur de
Madame
GALANT 281
Madame la Dauphine , mourut
le 10.de cemois enſa 84.
année. Il avoit épousé en premieres
nôces , Dame Anne
Pouffart , premiere Dame
d'honneur de la Reine , puis
deMadame la Dauphine. En
ſecondes , Dame Anne d'Acigné
, & en troiſiémes , Dame
Marguerite-Thereſe Roüillé,
yeuve de Meffire Jean- François
Marquis de Noailles ,
Lieutenant General au Gouvernement
d'Auvergne , &
n'a cu des enfans que de fa
ſeconde femme , qui font
Meffire François Armand
May1715. Aa
282 MERCURE
Louis Dupleſfis Duc de Fron
facà preſentDucde Richelieu,
qui a époufé DamenAnne
Catherinede Noailles , fille de
Meffire Jean François Marquis
deNoailles ,&de Dame Marguerite
Thereſe. Roüille fa
belle mere ,& Dame N. Dupreffis
, mariée le 24. Avril
1714. àMeffireN. duChaftelet
, Marquis de Clefmont.
M. le Duc de Richelieu avoit
quitté le nom &les armes de
Vignerot ,qui estoient ceux
de la maifon , pour prendre
les noms & les armes de la
Maiſon Dupleſſis Richelieu ,
CADAN 283
en execution du Testament
donJean Armando Dupleffis
Cardinal Ducde Richelieu
&de Fronfac, Pait& Premier
Miniſtre de France , fongrand
oncle, qui le fit fon heritier à
cette condition. Il eſtoit fils
deFrançoisde Vignerot Che
valier Seigneur du Pint de
Courlay , Gouverneur des
Villes , &Citadelles du Havre
de Grace, & Pays de Caux,
Chevalier des Ordres du Roy
en 1633. &de Françoiſe de
Coërmadeu , & petit- fils de
Rene de Vignerot Seigneur
du Pint de Courlay & de
Aa ij
284 MERCURE
Françoiſe Dupleſſis de Riche
lieu foeur du Cardinal Duc de
Richelieu , cy deſſus nommé.
La Maiſonde Vignerot connuë
en Poitou depuis un temps
affez confiderable , ſe pretend
originaire d'Angleterre , d'où
elle paffa en France ſous les
Regnes des Rois Charles VI
&Charles VII. La Genealo
gie en eſtrapportée dansl'Hif
toire des grands Officiers de
laCouronne , par M. du Fourny,
auChapitre des Generaux
des Galeres . Les armes de
Vignerot font d'ormà trois
hures de Sanglier de fable
GALANT. 285
pofé 2.& 1. & celles Dupleſſis
Richelieu font d'argent à 3 .
chevrons de gucule.oriona
Meffire Jean - François
d'Eſtrades , Abbé de Moiſſac ,
&de S. Melaine de Rennes
cy devant Ambaſſadeur à
Veniſe , & en Savoye , mourut
le de ce mois âgé de 73 .
ans. Il eſtoir fils deGeoffroy ,
d'Eſtrades ,Maréchal de France
, Chevalier des Ordres du
Roy,Gouverneur deDunkerque
, Maire perpetuel de la
Ville de Bordeaux , Viceroy
de l'Amerique , & Gouverneur
deM. le DucdeChartres
286 MERCURE
-
mort en 1686. & de Marie
du Pin de l'Allié. La Maiſon
d'Eſtrades dont il fortoit et
originaire de la Ville d'Agen.
Meffire Thomas Bailly,qui
avoit eſté reçû Maiſtre des
Comptes en 1659. mourut
fans poſterité lepremier de ce
mois, des Dames Anne leMai
rat,&N.Petit d'Eſtiny ſes deux
femmes: il eſtoit frere puîné
deCharles Bailly , Seigneur du
Sejour & de S. Mars , Maître
des Comptes, peredeCharles-
Guillaume Bailly , à preſent
Préſident au Grand Confeil;
&il étoit fils deCharles Bailly,
GALANT. 287
Seigneur du Sejour & de S.
Mars, Maistre des Comptes ,
& Conſeiller d'Etat , & de
Françoiſe Mareſcot , petit fils
de Charles Bailly , Seigneur
du Sejour , Préfident des
Comptes ; & arriere petit fils
de Guillaume Bailly, Seigneur
de la Motte du Sejour, Conſeiller
du Roy en ſes Conſeils,
&d'honneur au Parlement de
Paris , au Grand Confeil &
autres Cours Souveraines de
France , Préſident en la Cham
bre des Comptes de Paris
Chancelier de Monſeigneur
le Duc d'Alençon; puis aprés
288 MERCURE
la mort de Magdelaine Harel
ſa femme, Abbé Commandataire
de l'Abbaye de Bourgücil
enAnjou , mort au mois
d'Avril 1582. & enterré dans
l'Eglife de cette Abbaye. La
famille de Bailly , l'une des
premieres de Paris , s'eſt alliéc
à celles de de Meſmes ,
Loyſel, de Bautru , de Vaffan,
de Bitault , de Bullion , & à la
Maiſon de Longueval. e
da
Meffire BenoistBidal,Baron
d'Asfeld,Maréchal des Camps
& Armées du Roy , mourut
le 29. du mois paſſé , âgé
de 57. ans , ne laiſſant qu'une
fille
GALANT. 289
fille de fon mariage , avec Anne
Pucelle , fille de feu Pierre
Pucelle , Premier Préſident au
Parlement de Grenoble , &
d'Anne Roujault , & petite
niece de feu M. le Maréchal
de Catinar. Mr d'Asfeld qui
vient de mourir , eſtoit frere
de François Bidal , dit le Che
valier d'Asfeld , Lieutenant
General des Armées du Roy,
& fils de Pierre Bidal , Baron
d'Asfeld , Reſident pour
Roy en baſſe Allemagne , &
de Catherine Baſtonneau.
Ic
Dame Marie-Anne de S.
Lerry de Bellegarde, veuve de
May 1715. Bb
2
290 MERCURE
Meffire Jean Antoine de Pardaillan
de Gondrin , Marquis
de Monteſpan , puis Duc de
Bellegarde par elle , Mantre
de la Garde robe du Roy ,
mourut le tri de ce mois , en
fa 94. année : elle eftoir fille
deCæfar Auguſte de S. Lary ,
Marquis de Termes , grand
Ecuyer de France , premier
Gentilhomme de la Chambre
du Roy, Maréchal de ſes
Camps & Armées , Chevalier
de ſes Ordres , & de CatherineChabot
de Mirebeau . M.
le Marquis de Monteſpan fon •
mary eſtoitgrand oncle deM.
GALANT. 291
1
Le Duc d'Antin. Voyez la
Genealogie de la Maiſon de S.
Larry, originaire deGascogne
dans l'Histoire des grands Officiers
de la Couronne par M.
du Fourny , au Chapitre des
Maréchaux , & des grands
Ecuyers de France. Pour celle
de Pardaillan que l'on croit
fortie de celle de Pardaillan au
Comté d'Armagnac , elle s'eſt
de tout temps alliée aux premieres
Maiſons du Royaume.
Meffire Claude Boſc, Seigneur
d'Ivry ſur Seine, Confeiller
d'Etat , & ancien Prevoſt
des Marchands , mourut
Bb ij
292 MERCURE
lers. de ce mois en ſa 74.
année , laiſſant de fon ma
riage avec Marie Catherine
Jacques Jean Baptiste Boſc
Procureur General de la Cour
des Aydes , marie à N.
de Gendre , foeur puinée de
Marguerite le Gendre, femme
d'AntoineCroſat, pere& me
re de Dame Marie- AnneCrofat,
femme de Loüsdela Tour
deBoüillon, Comte d'Evreux,
Colonel de la Cavaleric legere
de France. M. Boſc qui vient
de mourir eſtoit ifrere de
Claude &Marguerite Boſc
femme de feu Alexandre BonGALANT.
293
temps , premier Valet- de-
Chambre du Roy , pere de
M Bontemps, auffi à preſent
premier Valer -de- Chambre
du Roy , & il eſtoit fils de
Claude Boſc , premier Commis
du Trefor Royal , mort
en 1678. & de Marie Brof
fier.
Ducde Richelieu , Pair
de France , Chevalier des
Ordres du Roy , cy-devant
General des Galeres de France,
& Chevalier d'honneur de
Madame
GALANT 281
Madame la Dauphine , mourut
le 10.de cemois enſa 84.
année. Il avoit épousé en premieres
nôces , Dame Anne
Pouffart , premiere Dame
d'honneur de la Reine , puis
deMadame la Dauphine. En
ſecondes , Dame Anne d'Acigné
, & en troiſiémes , Dame
Marguerite-Thereſe Roüillé,
yeuve de Meffire Jean- François
Marquis de Noailles ,
Lieutenant General au Gouvernement
d'Auvergne , &
n'a cu des enfans que de fa
ſeconde femme , qui font
Meffire François Armand
May1715. Aa
282 MERCURE
Louis Dupleſfis Duc de Fron
facà preſentDucde Richelieu,
qui a époufé DamenAnne
Catherinede Noailles , fille de
Meffire Jean François Marquis
deNoailles ,&de Dame Marguerite
Thereſe. Roüille fa
belle mere ,& Dame N. Dupreffis
, mariée le 24. Avril
1714. àMeffireN. duChaftelet
, Marquis de Clefmont.
M. le Duc de Richelieu avoit
quitté le nom &les armes de
Vignerot ,qui estoient ceux
de la maifon , pour prendre
les noms & les armes de la
Maiſon Dupleſſis Richelieu ,
CADAN 283
en execution du Testament
donJean Armando Dupleffis
Cardinal Ducde Richelieu
&de Fronfac, Pait& Premier
Miniſtre de France , fongrand
oncle, qui le fit fon heritier à
cette condition. Il eſtoit fils
deFrançoisde Vignerot Che
valier Seigneur du Pint de
Courlay , Gouverneur des
Villes , &Citadelles du Havre
de Grace, & Pays de Caux,
Chevalier des Ordres du Roy
en 1633. &de Françoiſe de
Coërmadeu , & petit- fils de
Rene de Vignerot Seigneur
du Pint de Courlay & de
Aa ij
284 MERCURE
Françoiſe Dupleſſis de Riche
lieu foeur du Cardinal Duc de
Richelieu , cy deſſus nommé.
La Maiſonde Vignerot connuë
en Poitou depuis un temps
affez confiderable , ſe pretend
originaire d'Angleterre , d'où
elle paffa en France ſous les
Regnes des Rois Charles VI
&Charles VII. La Genealo
gie en eſtrapportée dansl'Hif
toire des grands Officiers de
laCouronne , par M. du Fourny,
auChapitre des Generaux
des Galeres . Les armes de
Vignerot font d'ormà trois
hures de Sanglier de fable
GALANT. 285
pofé 2.& 1. & celles Dupleſſis
Richelieu font d'argent à 3 .
chevrons de gucule.oriona
Meffire Jean - François
d'Eſtrades , Abbé de Moiſſac ,
&de S. Melaine de Rennes
cy devant Ambaſſadeur à
Veniſe , & en Savoye , mourut
le de ce mois âgé de 73 .
ans. Il eſtoir fils deGeoffroy ,
d'Eſtrades ,Maréchal de France
, Chevalier des Ordres du
Roy,Gouverneur deDunkerque
, Maire perpetuel de la
Ville de Bordeaux , Viceroy
de l'Amerique , & Gouverneur
deM. le DucdeChartres
286 MERCURE
-
mort en 1686. & de Marie
du Pin de l'Allié. La Maiſon
d'Eſtrades dont il fortoit et
originaire de la Ville d'Agen.
Meffire Thomas Bailly,qui
avoit eſté reçû Maiſtre des
Comptes en 1659. mourut
fans poſterité lepremier de ce
mois, des Dames Anne leMai
rat,&N.Petit d'Eſtiny ſes deux
femmes: il eſtoit frere puîné
deCharles Bailly , Seigneur du
Sejour & de S. Mars , Maître
des Comptes, peredeCharles-
Guillaume Bailly , à preſent
Préſident au Grand Confeil;
&il étoit fils deCharles Bailly,
GALANT. 287
Seigneur du Sejour & de S.
Mars, Maistre des Comptes ,
& Conſeiller d'Etat , & de
Françoiſe Mareſcot , petit fils
de Charles Bailly , Seigneur
du Sejour , Préfident des
Comptes ; & arriere petit fils
de Guillaume Bailly, Seigneur
de la Motte du Sejour, Conſeiller
du Roy en ſes Conſeils,
&d'honneur au Parlement de
Paris , au Grand Confeil &
autres Cours Souveraines de
France , Préſident en la Cham
bre des Comptes de Paris
Chancelier de Monſeigneur
le Duc d'Alençon; puis aprés
288 MERCURE
la mort de Magdelaine Harel
ſa femme, Abbé Commandataire
de l'Abbaye de Bourgücil
enAnjou , mort au mois
d'Avril 1582. & enterré dans
l'Eglife de cette Abbaye. La
famille de Bailly , l'une des
premieres de Paris , s'eſt alliéc
à celles de de Meſmes ,
Loyſel, de Bautru , de Vaffan,
de Bitault , de Bullion , & à la
Maiſon de Longueval. e
da
Meffire BenoistBidal,Baron
d'Asfeld,Maréchal des Camps
& Armées du Roy , mourut
le 29. du mois paſſé , âgé
de 57. ans , ne laiſſant qu'une
fille
GALANT. 289
fille de fon mariage , avec Anne
Pucelle , fille de feu Pierre
Pucelle , Premier Préſident au
Parlement de Grenoble , &
d'Anne Roujault , & petite
niece de feu M. le Maréchal
de Catinar. Mr d'Asfeld qui
vient de mourir , eſtoit frere
de François Bidal , dit le Che
valier d'Asfeld , Lieutenant
General des Armées du Roy,
& fils de Pierre Bidal , Baron
d'Asfeld , Reſident pour
Roy en baſſe Allemagne , &
de Catherine Baſtonneau.
Ic
Dame Marie-Anne de S.
Lerry de Bellegarde, veuve de
May 1715. Bb
2
290 MERCURE
Meffire Jean Antoine de Pardaillan
de Gondrin , Marquis
de Monteſpan , puis Duc de
Bellegarde par elle , Mantre
de la Garde robe du Roy ,
mourut le tri de ce mois , en
fa 94. année : elle eftoir fille
deCæfar Auguſte de S. Lary ,
Marquis de Termes , grand
Ecuyer de France , premier
Gentilhomme de la Chambre
du Roy, Maréchal de ſes
Camps & Armées , Chevalier
de ſes Ordres , & de CatherineChabot
de Mirebeau . M.
le Marquis de Monteſpan fon •
mary eſtoitgrand oncle deM.
GALANT. 291
1
Le Duc d'Antin. Voyez la
Genealogie de la Maiſon de S.
Larry, originaire deGascogne
dans l'Histoire des grands Officiers
de la Couronne par M.
du Fourny , au Chapitre des
Maréchaux , & des grands
Ecuyers de France. Pour celle
de Pardaillan que l'on croit
fortie de celle de Pardaillan au
Comté d'Armagnac , elle s'eſt
de tout temps alliée aux premieres
Maiſons du Royaume.
Meffire Claude Boſc, Seigneur
d'Ivry ſur Seine, Confeiller
d'Etat , & ancien Prevoſt
des Marchands , mourut
Bb ij
292 MERCURE
lers. de ce mois en ſa 74.
année , laiſſant de fon ma
riage avec Marie Catherine
Jacques Jean Baptiste Boſc
Procureur General de la Cour
des Aydes , marie à N.
de Gendre , foeur puinée de
Marguerite le Gendre, femme
d'AntoineCroſat, pere& me
re de Dame Marie- AnneCrofat,
femme de Loüsdela Tour
deBoüillon, Comte d'Evreux,
Colonel de la Cavaleric legere
de France. M. Boſc qui vient
de mourir eſtoit ifrere de
Claude &Marguerite Boſc
femme de feu Alexandre BonGALANT.
293
temps , premier Valet- de-
Chambre du Roy , pere de
M Bontemps, auffi à preſent
premier Valer -de- Chambre
du Roy , & il eſtoit fils de
Claude Boſc , premier Commis
du Trefor Royal , mort
en 1678. & de Marie Brof
fier.
Fermer