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1
p. 184-200
Histoire, [titre d'après la table]
Début :
J'ay à vous apprendre une Avanture que vous trouverez fort [...]
Mots clefs :
Veuve, Tante, Cavalier, Mariage, Nièce, Amour, Galant, Sentiments, Estime, Coeur, Maîtresse, Déclaration, Amants, Chagrin
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texteReconnaissance textuelle : Histoire, [titre d'après la table]
J'ay à vous apprendre une
Avanture que vous trouverez
fort fingulière. Elle eft arrivée
icy depuis peu de temps . Un Cavalier
fort bien fait , fpirituel ,´
jeune & riche , aprés avoir joüé
pendant cinq ou fix années , tous
les perfonnages que
font aupres
des belles Perfonnes , ceux qui
font prodigues de douceurs , &
que les plus fortes proteftations
qu'ils viennent de faire , n'empefchent
point de jurer encore
ailleurs qu'ils ont de l'amour , fe
fentit enfin veritablement touché
de la beauté d'une aimable Brune
qu'il trouva un jour chez une
Veuve , qui quoy qu'elle paffaft
GALANT.
185
quarante ans , n'en avoüoit que
vingt huit , & qui par de certains
airs du monde qui luy étoient
naturels , reparoit avec affez d'agrément
ce qui luy manquoit du
cofté de la jeuneffe . La belle
Brune joignoit à des traits piquans
, une modeſtie qui charma
le Cavalier. Il fçut auffitoft qu'elle
eftoit voifine de la Veuve , &
les fentimens d'eftime qu'il prit
dés l'abord pour elle , l'engageant
à fouhaiter d'avoir un entier
éclairciffement fur ce qui la regardoit
, il apprit par ceux qu'il
chargea du foin de s'en informer,
qu'elle dépendoit d'un Pere affez
peu accommodé , qui ne fouffroit
point qu'elle reçuft de vifites ;
qu'on ne la voyoit que chez une
vieille Tante qui eftant fort riche
, prometoit de luy donner
une Partie de fon bien ; qu'ainfi
}
186 MERCURE
1
•
tout ce qu'elle avoit d'Amans
faifoit la cour à la Tante , & que
c'eftoit d'elle qu'il faloit obtenir.
Le Cavalier inftruit de ces chofes
, voulut connoiftre le coeur
de la Belle, avant que de prendre
aucunes mefures . Sçachant qu'elle
voyoit fort ſouvent la Veuve ,
il fe rendit affidu chez elle . Toutes
ſes viſites furent reçues agréablement
, & l'on vit avec plaifir
qu'elles devenoient fréquentes.
La Belle fe trouvoit de temps en
temps avec fon Amie , qui l'eftoit
auffi de la vieille Tante , & tout
ce qu'elle difoit , faifoit paroître
tant de jugement , & tant de fageffe
au Cavalier que quoy qu'il
ne marquaft rien qui puft décou
vrir ce qui fe paffoit dans fon
coeur pour elle , il s'affermiffoit
de plus en plus dans la réfolution
d'en faire fon unique attacheGALANT.
187
ment . Cependant à force de voir
la Veuve , il ne s'appercevoit pas
qu'il luy donnoit lieu de croire
qu'il en eftoit amoureux. Elle en
demeura perfuadée , & pour l'obliger
à fe déclarer plus fortement
, elle faifoit pour luy dest
avances , dont il auroit connu le
deffein , s'il n'eut pas efté remply
d'une paffion qui l'aveugloit
1 fur toute autre chofe. Apres
quelques entreveuës , dans lefaquelles
il crût avoir remarqué
que faperfonne ne déplaifoit pas
à la belle Brune , il réfolut de luy
faire part de fon deffein , & de
fçavoir d'elle- même , quels fentimens
elle avoit pour luy. Dans
cette penſée il alla l'attendre à
une Eglife , où il apprit qu'elle
alloit tous les matins , & l'abordant
lors qu'elle en fortoit , il la
remena chez elle , & pendant ce
1.
188 MERCURE
1
temps , il luy fit une fi tendre & fi
férieufe déclaration , qu'elle connût
aifément qu'un véritable &
fincére amour le faifoit parler.
Le party luy eftoit affez avantageux
de toutes maniéres pour
l'engager à répondre avec des
marques d'eftime qui luy fiffent
concevoir qu'il n'auroit aucune
peine à luy infpirer quelque chofe
de plus fort. Elle luy dit qu'el
le dépendoit d'un Pere à qui
elle obéiroit fans répugnance
en tout ce qu'il luy voudroit ordonner
en fa faveur , mais qu'il
n'étoit pas le feul qu'il y euft à
s'acquerir dans une affaire de
cette importance ; qu'une Tante
qui luy promettoit de partager
fon bien avec elle , s'étoit chargée
en quelque façon du ſoin de
la marier , & que toutes les démarches
que l'on pourroit faire
GALANT. 189
pour réüffir dans ce qu'il luy propofoit
, feroient inutiles , fi l'on
n'avoit fon confentement.Le Cavalier
fort ravy de voir que fa
Maîtreffe ne s'oppofoit point à fon
bonheur , ne fongea plus qu'à
gagner la Tante. Ce qui luy donnoit
de l'inquietude , c'eft qu'il
avoit fçeu qu'elle aimoit le monde
, & qu'elle amuſoit tous ceux
qui pretendoient à fa Niéce , par
le plaifir de fe voir long - temps
faire la Cour. Il crût cependant
qu'étant plus riche que tous fes
Rivaux , & peut- eftre auffi plus
confiderable par d'autres endroits
, on pourroit craindre de
le laiffer échaper , & que cette
crainte feroit terminer plûtoft fes
affaires. Pour les avancer ,
il ne
trouva point de plus fur moyen
que de parler à la Veuve , qui
pouvoit beaucoup fur l'efprit de
190 MERCURE
cette Tante . Ainfi la rencontrant
feule dés le mefme jour , il
luy dit avec des yeux tout brillans
du feu qui l'animoit , qu'il
avoit pris chez elle un mal dangereux
, dont la guerifon dépen
doit de fon fecours , & qu'il efperoit
qu'ayant pour luy autant de
bonté qu'elle en avoit toûjours
fait paroiftre , elle voudroit bien
entrer dans les fentimens pour le
fuccés d'un deffein tres - legitime .
La Veuve perfuadée par les affi
duitez du Cavalier , qu'elle eftoit
l'objet de tous fes defirs , eut tant
de joye de luy entendre tenir ce
langage , que fans luy donner le
temps de s'expliquer mieux , elle
l'interrompit pour luy dire , que
ce qu'il avoit à luy apprendre ,
luy étoit déja connu qu'elle
n'étoit point d'un âge à s'effrayer
d'une declaration d'amour ; que
GALANT. 191
fes foins l'avoient inftruite de fa
paffion ; que l'état de Veuve la
mettant en droit de difpofer d'elle-
mefme , elle y répondoit avec
plaifir , & qu'elle ne ſouhaitoit
autre choſe de fa complaifance,
finon que pour quelque intereft
de famille qu'elle achevoit de regler.
il vouluft bien attendre trois
mois à faire le Mariage ; que cependant
elle luy donnoit ,parole
de n'écouter perfonne à fon prejudice
& qu'elle eftoit prefte à
bannir tous ceux dont les vifites
luy feroient ſuſpectes . Imaginezvous
dans quelle furpriſe fe trouva
le Cavalier. Elle fut telle que
ne la pouvant cacher tout- à- fait,
il fe trouva obligé de s'excufer de
fon trouble fur fon exceffive joye,
qui en refferrant fon coeur , le
rendoit comme interdit. Vous
jugez bien qu'il confentit fans
1.92
MERCURE
aucune peine que fon pretendu
Mariage avec la Veuve fuft differé
de trois mois. Il luy laiffa un
pouvoir entier fur cet article , mais
il vit en mefme temps tous les
embarras que luy cauferoit le
peu de précaution qu'il avoit pris
avec elle. Il n'y avoit plus à eſperer
qu'elle le ferviſt auprès de la
Tante . Au contraire , il luy étoit
important que cette Tante ne
fçuſt rien de fon amour. La Veuve
auroit pû l'apprendre par elle,
& c'euft efté s'attirer une Ennemie
qui euft tout mis en ufage ,
pour empefcher qu'on ne l'euft
rendu heureux . Parmy toutes ces
contraintes , il devint réveur &
inquiet , & il le fut encore plus
quand la belle Brune, ne voulant
pas qu'il s'imaginaſt que la declaration
qu'il luy avoit faite, luy
fift chercher avec plus d'empreffement
GALANT. 193
fement l'occafion de le voir , rendit
à la Veuve des vifites moins
frequentes. Il en devina la cauſe
par les manieres honneftes &
pleines d'eftime qu'elle avoit
pour luy , toutes les fois qu'il la
trouvoit à l'Eglife , & ne pût blâmer
une referve qui marquoit un
coeur fenfible à la gloire.La Veuamour
,
qui remarquoit fon chagrin ,
ne l'impuroit qu'aux trois mois
de terme qu'elle avoit voulu qu'il
luy donnaſt , & touchée de l'impatience
où elle s'imaginoit qu'un
fi long retardement euft mis fon
elle tâchoit d'adoucir fa
peine , en l'affurant que fes diligences
redoublées la tireroient
d'embarras plûtoft qu'elle n'avoit
crû. Toutes ces chofes porterent
le Cavalier à prendre une refolution
qui le délivraft de crainte.
Il communiqua à ſa Maîtreffe le
Ianvier 1685. I
194
MERCURE
deffein où il étoit de l'époufer,
fans en rien dire à fa Tante , &
de renoncer aux avantages qu'elle
en pouvoit efperer , parce
qu'en l'avertiffant de fa recherche,
la Veuve qui le fçauroit auffitoft
, l'obligeroit de traîner fon
Mariage en longueur ; à quoy la
Tante feroit affez portée d'ellemefme
pour fon intereft particulier
, & peut - eftre mefme obtiendroit
d'elle qu'elle fe declaraft
contre luy. Il s'épargnoit par
là beaucoup de traverſes , ou du
moins plufieurs reproches , qu'il
ne craignoit point quand il feroit
marié. La Belle ayant confenty
à ce qu'il vouloit , il alla trouver
fon Pere , luy exagera la force de
fon amour,le conjura de luy vouloir
accorder fa Fille , & luy expliqua
toutes les raifons qui luy
faifoient fouhaiter un entier fe
GALANT. 195
cret fur fon Mariage . Le Pere qui
connoiffoit les grands Biens du
Cavalier , ne balança rien à conclure
toutes chofes de la manicře
qu'il le propofoit . Le Notaire
vint,& le Contract fut figné ,fans
que perfonne en eût connoiffance.
Cependant , comme il n'y a
rien de fi caché qui ne le découvre
, le jour qui preceda celuy
qu'on avoit choisi pour le
Mariage , une Servante de cette
Maiſon ayant foupçonné la verité
à quelques aprefts que
l'on y
faifoit , en inftruific la Suivante
de la Veuve , qui alla en meſme
temps le redire à fa Maîtreffe ,
avec qui la Veuve étoit . L'une
& l'autre fut dans une colere
inconcevable. La Veuve , qui
pretendoit que le Cavalier luy
euft engagé fa foy, traita fa nouvelle
paffion de trahison & de
1 2
196 MERCURE
·
perfidie ; & la Tante ne pouvoit
fe confoler de ce qu'ayant promis
de faire à fa Niéce de grands
avantages, on la marioit fans luy
en parler. Elle jura que fi elle
ne pouvoit venir à bout de rompre
le Mariage , du moins les
longs obftacles qu'elle trouveroit
moyen d'y mettre , feroient foufrir
ceux qui oublioient ce qu'on
luy devoit. Elle réva quelque
temps, & quitta la Veuve , en luy
difant qu'elle viendroit luy donner
de les nouvelles le foir ,
quelque heure que ce fuft . Sitoft
qu'elle fut fortie , elle mit des
Efpions en campagne , & aprit
enfin avec certitude , que le Mariage
fe devoit faire à deux heures
apres minuit . Lors qu'il en fut
dix du foir , elle monta en Carroffe
, & fe rendit chez fa Niéce.
La Belle apprenant qu'elle eftoit
GALANT. .197
à la porte, fe trouva embarraffée,
par la crainte que fa vifite ne
fuft un peu longue , & ne retardaft
quelques petits foins qu'elle
avoit à prendre . Elle fut tirée de
fon embarras , lors qu'on la vint
avertir que fa Tante la prioit de
luy venir parler un moment. Elle
y courut auffi- toft , & entra dans
fon Carroffe , pour entendre ce
qu'elle avoit à luy dire . Elle n'y
fut pas plûtoft , que le Cocher
qu'on avoit inftruit , pouffa fes
Chevaux à toute bride , paffa
par diverfes Ruës , pour tromper
ceux qui auroient voulu le fuivre
, & vint s'arrefter à la porte
de la Veuve , chez qui la Tante
fit entrer la Niece. Ce qui venoit
d'arriver l'avoit jettée dans une
grande furprife ; mais elle augmenta
beaucoup , lors qu'étant
montée , elles luy firent toutes
I
3
198 MERCURE
deux connoiftre qu'elles eftoient
informées de fon Mariage.Je paffe
les reproches qu'on luy fit fur
cette Affaire. La Tante , qui la
laiffa en la garde de la Veuve , retourna
chez elle , où l'on vint
luy demander ce que fa Niéce
eftoit devenue. Elle répondit
qu'elle en rendroit compte quand
il feroit temps , & qu'elle prenoit
affez d'intereft en elle , pour ne
l'avoir confiée qu'à des Perfonnes
chez qui elle eftoit en fûreté . Le
Cavalier apprenant ce changemét,
tomba dans un defefpoir qui
ne fe peut croire.ll alla trouver la
Tante , luy fit les foûmiffions les
plus capables de la toucher , &
noublia rien de ce qui pouvoit la
fatisfaire ; mais elle fut inflexible
à fes prieres & à fon amour. Le
Pere qui eftoit bien aiſe d'éviter
l'éclat , employa toutes les voyes
GALANT 199
de douceur qui
à la gagner. Pendant
LYO
Cervir
imps ,
la Tante & la Veuve inventérent
mille chofes pour noircir le Ca
valier auprés de la Belle ; mais
rien ne put effacer dans fon efprit
les favorables impreffions que fon
amour & fon mérite y avoient
faites. Elle perfifta dans fes premiers
fentimens pour luy ; & enfin
malgré toutes les précautions
que l'on avoit prifes pour cacher
le lieu où elle eftoit , les Domeftiques
parlérent . Si - tôt qu'on
fçût qu'elle avoit efté laiffée entre
les mains de la Veuve , il ne fut
pas malaifé de l'obliger à la rendre.
Elle la remit entre celles de
fon Pere , qui fit de nouveaux
efforts pour apaifer la colere de
la Tante ; mais tout cela s'eftant
trouvé inutile , on ne garda plus
aucun fecret pour le Mariage . On
I 4.
200 MERCURE
en arrefta le jour , & il fut fait
avec autant de joye des Amans
traverſez injuftement , que de
chagrin pour la Tante & pour la
Veuve.
Avanture que vous trouverez
fort fingulière. Elle eft arrivée
icy depuis peu de temps . Un Cavalier
fort bien fait , fpirituel ,´
jeune & riche , aprés avoir joüé
pendant cinq ou fix années , tous
les perfonnages que
font aupres
des belles Perfonnes , ceux qui
font prodigues de douceurs , &
que les plus fortes proteftations
qu'ils viennent de faire , n'empefchent
point de jurer encore
ailleurs qu'ils ont de l'amour , fe
fentit enfin veritablement touché
de la beauté d'une aimable Brune
qu'il trouva un jour chez une
Veuve , qui quoy qu'elle paffaft
GALANT.
185
quarante ans , n'en avoüoit que
vingt huit , & qui par de certains
airs du monde qui luy étoient
naturels , reparoit avec affez d'agrément
ce qui luy manquoit du
cofté de la jeuneffe . La belle
Brune joignoit à des traits piquans
, une modeſtie qui charma
le Cavalier. Il fçut auffitoft qu'elle
eftoit voifine de la Veuve , &
les fentimens d'eftime qu'il prit
dés l'abord pour elle , l'engageant
à fouhaiter d'avoir un entier
éclairciffement fur ce qui la regardoit
, il apprit par ceux qu'il
chargea du foin de s'en informer,
qu'elle dépendoit d'un Pere affez
peu accommodé , qui ne fouffroit
point qu'elle reçuft de vifites ;
qu'on ne la voyoit que chez une
vieille Tante qui eftant fort riche
, prometoit de luy donner
une Partie de fon bien ; qu'ainfi
}
186 MERCURE
1
•
tout ce qu'elle avoit d'Amans
faifoit la cour à la Tante , & que
c'eftoit d'elle qu'il faloit obtenir.
Le Cavalier inftruit de ces chofes
, voulut connoiftre le coeur
de la Belle, avant que de prendre
aucunes mefures . Sçachant qu'elle
voyoit fort ſouvent la Veuve ,
il fe rendit affidu chez elle . Toutes
ſes viſites furent reçues agréablement
, & l'on vit avec plaifir
qu'elles devenoient fréquentes.
La Belle fe trouvoit de temps en
temps avec fon Amie , qui l'eftoit
auffi de la vieille Tante , & tout
ce qu'elle difoit , faifoit paroître
tant de jugement , & tant de fageffe
au Cavalier que quoy qu'il
ne marquaft rien qui puft décou
vrir ce qui fe paffoit dans fon
coeur pour elle , il s'affermiffoit
de plus en plus dans la réfolution
d'en faire fon unique attacheGALANT.
187
ment . Cependant à force de voir
la Veuve , il ne s'appercevoit pas
qu'il luy donnoit lieu de croire
qu'il en eftoit amoureux. Elle en
demeura perfuadée , & pour l'obliger
à fe déclarer plus fortement
, elle faifoit pour luy dest
avances , dont il auroit connu le
deffein , s'il n'eut pas efté remply
d'une paffion qui l'aveugloit
1 fur toute autre chofe. Apres
quelques entreveuës , dans lefaquelles
il crût avoir remarqué
que faperfonne ne déplaifoit pas
à la belle Brune , il réfolut de luy
faire part de fon deffein , & de
fçavoir d'elle- même , quels fentimens
elle avoit pour luy. Dans
cette penſée il alla l'attendre à
une Eglife , où il apprit qu'elle
alloit tous les matins , & l'abordant
lors qu'elle en fortoit , il la
remena chez elle , & pendant ce
1.
188 MERCURE
1
temps , il luy fit une fi tendre & fi
férieufe déclaration , qu'elle connût
aifément qu'un véritable &
fincére amour le faifoit parler.
Le party luy eftoit affez avantageux
de toutes maniéres pour
l'engager à répondre avec des
marques d'eftime qui luy fiffent
concevoir qu'il n'auroit aucune
peine à luy infpirer quelque chofe
de plus fort. Elle luy dit qu'el
le dépendoit d'un Pere à qui
elle obéiroit fans répugnance
en tout ce qu'il luy voudroit ordonner
en fa faveur , mais qu'il
n'étoit pas le feul qu'il y euft à
s'acquerir dans une affaire de
cette importance ; qu'une Tante
qui luy promettoit de partager
fon bien avec elle , s'étoit chargée
en quelque façon du ſoin de
la marier , & que toutes les démarches
que l'on pourroit faire
GALANT. 189
pour réüffir dans ce qu'il luy propofoit
, feroient inutiles , fi l'on
n'avoit fon confentement.Le Cavalier
fort ravy de voir que fa
Maîtreffe ne s'oppofoit point à fon
bonheur , ne fongea plus qu'à
gagner la Tante. Ce qui luy donnoit
de l'inquietude , c'eft qu'il
avoit fçeu qu'elle aimoit le monde
, & qu'elle amuſoit tous ceux
qui pretendoient à fa Niéce , par
le plaifir de fe voir long - temps
faire la Cour. Il crût cependant
qu'étant plus riche que tous fes
Rivaux , & peut- eftre auffi plus
confiderable par d'autres endroits
, on pourroit craindre de
le laiffer échaper , & que cette
crainte feroit terminer plûtoft fes
affaires. Pour les avancer ,
il ne
trouva point de plus fur moyen
que de parler à la Veuve , qui
pouvoit beaucoup fur l'efprit de
190 MERCURE
cette Tante . Ainfi la rencontrant
feule dés le mefme jour , il
luy dit avec des yeux tout brillans
du feu qui l'animoit , qu'il
avoit pris chez elle un mal dangereux
, dont la guerifon dépen
doit de fon fecours , & qu'il efperoit
qu'ayant pour luy autant de
bonté qu'elle en avoit toûjours
fait paroiftre , elle voudroit bien
entrer dans les fentimens pour le
fuccés d'un deffein tres - legitime .
La Veuve perfuadée par les affi
duitez du Cavalier , qu'elle eftoit
l'objet de tous fes defirs , eut tant
de joye de luy entendre tenir ce
langage , que fans luy donner le
temps de s'expliquer mieux , elle
l'interrompit pour luy dire , que
ce qu'il avoit à luy apprendre ,
luy étoit déja connu qu'elle
n'étoit point d'un âge à s'effrayer
d'une declaration d'amour ; que
GALANT. 191
fes foins l'avoient inftruite de fa
paffion ; que l'état de Veuve la
mettant en droit de difpofer d'elle-
mefme , elle y répondoit avec
plaifir , & qu'elle ne ſouhaitoit
autre choſe de fa complaifance,
finon que pour quelque intereft
de famille qu'elle achevoit de regler.
il vouluft bien attendre trois
mois à faire le Mariage ; que cependant
elle luy donnoit ,parole
de n'écouter perfonne à fon prejudice
& qu'elle eftoit prefte à
bannir tous ceux dont les vifites
luy feroient ſuſpectes . Imaginezvous
dans quelle furpriſe fe trouva
le Cavalier. Elle fut telle que
ne la pouvant cacher tout- à- fait,
il fe trouva obligé de s'excufer de
fon trouble fur fon exceffive joye,
qui en refferrant fon coeur , le
rendoit comme interdit. Vous
jugez bien qu'il confentit fans
1.92
MERCURE
aucune peine que fon pretendu
Mariage avec la Veuve fuft differé
de trois mois. Il luy laiffa un
pouvoir entier fur cet article , mais
il vit en mefme temps tous les
embarras que luy cauferoit le
peu de précaution qu'il avoit pris
avec elle. Il n'y avoit plus à eſperer
qu'elle le ferviſt auprès de la
Tante . Au contraire , il luy étoit
important que cette Tante ne
fçuſt rien de fon amour. La Veuve
auroit pû l'apprendre par elle,
& c'euft efté s'attirer une Ennemie
qui euft tout mis en ufage ,
pour empefcher qu'on ne l'euft
rendu heureux . Parmy toutes ces
contraintes , il devint réveur &
inquiet , & il le fut encore plus
quand la belle Brune, ne voulant
pas qu'il s'imaginaſt que la declaration
qu'il luy avoit faite, luy
fift chercher avec plus d'empreffement
GALANT. 193
fement l'occafion de le voir , rendit
à la Veuve des vifites moins
frequentes. Il en devina la cauſe
par les manieres honneftes &
pleines d'eftime qu'elle avoit
pour luy , toutes les fois qu'il la
trouvoit à l'Eglife , & ne pût blâmer
une referve qui marquoit un
coeur fenfible à la gloire.La Veuamour
,
qui remarquoit fon chagrin ,
ne l'impuroit qu'aux trois mois
de terme qu'elle avoit voulu qu'il
luy donnaſt , & touchée de l'impatience
où elle s'imaginoit qu'un
fi long retardement euft mis fon
elle tâchoit d'adoucir fa
peine , en l'affurant que fes diligences
redoublées la tireroient
d'embarras plûtoft qu'elle n'avoit
crû. Toutes ces chofes porterent
le Cavalier à prendre une refolution
qui le délivraft de crainte.
Il communiqua à ſa Maîtreffe le
Ianvier 1685. I
194
MERCURE
deffein où il étoit de l'époufer,
fans en rien dire à fa Tante , &
de renoncer aux avantages qu'elle
en pouvoit efperer , parce
qu'en l'avertiffant de fa recherche,
la Veuve qui le fçauroit auffitoft
, l'obligeroit de traîner fon
Mariage en longueur ; à quoy la
Tante feroit affez portée d'ellemefme
pour fon intereft particulier
, & peut - eftre mefme obtiendroit
d'elle qu'elle fe declaraft
contre luy. Il s'épargnoit par
là beaucoup de traverſes , ou du
moins plufieurs reproches , qu'il
ne craignoit point quand il feroit
marié. La Belle ayant confenty
à ce qu'il vouloit , il alla trouver
fon Pere , luy exagera la force de
fon amour,le conjura de luy vouloir
accorder fa Fille , & luy expliqua
toutes les raifons qui luy
faifoient fouhaiter un entier fe
GALANT. 195
cret fur fon Mariage . Le Pere qui
connoiffoit les grands Biens du
Cavalier , ne balança rien à conclure
toutes chofes de la manicře
qu'il le propofoit . Le Notaire
vint,& le Contract fut figné ,fans
que perfonne en eût connoiffance.
Cependant , comme il n'y a
rien de fi caché qui ne le découvre
, le jour qui preceda celuy
qu'on avoit choisi pour le
Mariage , une Servante de cette
Maiſon ayant foupçonné la verité
à quelques aprefts que
l'on y
faifoit , en inftruific la Suivante
de la Veuve , qui alla en meſme
temps le redire à fa Maîtreffe ,
avec qui la Veuve étoit . L'une
& l'autre fut dans une colere
inconcevable. La Veuve , qui
pretendoit que le Cavalier luy
euft engagé fa foy, traita fa nouvelle
paffion de trahison & de
1 2
196 MERCURE
·
perfidie ; & la Tante ne pouvoit
fe confoler de ce qu'ayant promis
de faire à fa Niéce de grands
avantages, on la marioit fans luy
en parler. Elle jura que fi elle
ne pouvoit venir à bout de rompre
le Mariage , du moins les
longs obftacles qu'elle trouveroit
moyen d'y mettre , feroient foufrir
ceux qui oublioient ce qu'on
luy devoit. Elle réva quelque
temps, & quitta la Veuve , en luy
difant qu'elle viendroit luy donner
de les nouvelles le foir ,
quelque heure que ce fuft . Sitoft
qu'elle fut fortie , elle mit des
Efpions en campagne , & aprit
enfin avec certitude , que le Mariage
fe devoit faire à deux heures
apres minuit . Lors qu'il en fut
dix du foir , elle monta en Carroffe
, & fe rendit chez fa Niéce.
La Belle apprenant qu'elle eftoit
GALANT. .197
à la porte, fe trouva embarraffée,
par la crainte que fa vifite ne
fuft un peu longue , & ne retardaft
quelques petits foins qu'elle
avoit à prendre . Elle fut tirée de
fon embarras , lors qu'on la vint
avertir que fa Tante la prioit de
luy venir parler un moment. Elle
y courut auffi- toft , & entra dans
fon Carroffe , pour entendre ce
qu'elle avoit à luy dire . Elle n'y
fut pas plûtoft , que le Cocher
qu'on avoit inftruit , pouffa fes
Chevaux à toute bride , paffa
par diverfes Ruës , pour tromper
ceux qui auroient voulu le fuivre
, & vint s'arrefter à la porte
de la Veuve , chez qui la Tante
fit entrer la Niece. Ce qui venoit
d'arriver l'avoit jettée dans une
grande furprife ; mais elle augmenta
beaucoup , lors qu'étant
montée , elles luy firent toutes
I
3
198 MERCURE
deux connoiftre qu'elles eftoient
informées de fon Mariage.Je paffe
les reproches qu'on luy fit fur
cette Affaire. La Tante , qui la
laiffa en la garde de la Veuve , retourna
chez elle , où l'on vint
luy demander ce que fa Niéce
eftoit devenue. Elle répondit
qu'elle en rendroit compte quand
il feroit temps , & qu'elle prenoit
affez d'intereft en elle , pour ne
l'avoir confiée qu'à des Perfonnes
chez qui elle eftoit en fûreté . Le
Cavalier apprenant ce changemét,
tomba dans un defefpoir qui
ne fe peut croire.ll alla trouver la
Tante , luy fit les foûmiffions les
plus capables de la toucher , &
noublia rien de ce qui pouvoit la
fatisfaire ; mais elle fut inflexible
à fes prieres & à fon amour. Le
Pere qui eftoit bien aiſe d'éviter
l'éclat , employa toutes les voyes
GALANT 199
de douceur qui
à la gagner. Pendant
LYO
Cervir
imps ,
la Tante & la Veuve inventérent
mille chofes pour noircir le Ca
valier auprés de la Belle ; mais
rien ne put effacer dans fon efprit
les favorables impreffions que fon
amour & fon mérite y avoient
faites. Elle perfifta dans fes premiers
fentimens pour luy ; & enfin
malgré toutes les précautions
que l'on avoit prifes pour cacher
le lieu où elle eftoit , les Domeftiques
parlérent . Si - tôt qu'on
fçût qu'elle avoit efté laiffée entre
les mains de la Veuve , il ne fut
pas malaifé de l'obliger à la rendre.
Elle la remit entre celles de
fon Pere , qui fit de nouveaux
efforts pour apaifer la colere de
la Tante ; mais tout cela s'eftant
trouvé inutile , on ne garda plus
aucun fecret pour le Mariage . On
I 4.
200 MERCURE
en arrefta le jour , & il fut fait
avec autant de joye des Amans
traverſez injuftement , que de
chagrin pour la Tante & pour la
Veuve.
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Résumé : Histoire, [titre d'après la table]
Un jeune cavalier, riche et spirituel, est séduit par une aimable brune rencontrée chez une veuve charmante. La brune, modeste et belle, dépend d'un père sévère et d'une tante riche. Le cavalier, désirant connaître ses sentiments, lui déclare son amour et obtient une réponse favorable, sous réserve du consentement de son père et de sa tante. Il cherche alors à gagner la faveur de la tante en passant par la veuve, qui accepte de l'aider mais impose un délai de trois mois pour le mariage. La brune, pour éviter les soupçons, réduit ses visites à la veuve. Le cavalier décide d'épouser la brune sans informer la tante pour éviter les obstacles. Il obtient le consentement du père de la brune et signe le contrat de mariage en secret. Cependant, une servante découvre la vérité et informe la veuve, qui entre en colère. La tante, furieuse, enlève la brune et la confie à la veuve pour contrecarrer le mariage. Le cavalier tente en vain de raisonner la tante et le père. La tante et la veuve cherchent à discréditer le cavalier auprès de la brune, mais celle-ci reste fidèle à ses sentiments. Finalement, la brune est rendue à son père, et le mariage est célébré malgré les tentatives de la tante et de la veuve pour l'empêcher.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 257-264
Histoire originale qu'on lira peut-estre. [titre d'après la table]
Début :
Je vais, par exemple, vous conter, Messieurs, une Histoire vraye [...]
Mots clefs :
Histoire, Auberge, Jeune homme, Tante, Lettre, Neveu, Paris, Champ, Arras
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Histoire originale qu'on lira peut-estre. [titre d'après la table]
Je vais ,
par exemple , vous conter ,
Meffieurs , une Hiſtoire vraye
& originale , qui ne plaira pas
à tout le monde , mais qui me
plaît , quelque triſte & quelque
extraordinaire qu'elle ſoit,
parce qu'elle eſt du nombre
de celles que je recherche avec
le plus de foin.
Ily a environ quinze jours,
plus ou moins , jenem'en embarraffe
pas , auffi - bien le
temps ne fait rien à la choſe ,
Decembre 1714. Y
258 MERCURE
ilya , disje , environ quinze
jours , qu'un jeune homme
natif d'Arras arriva à Paris par
le Carroffe de voiture.
Le Fauxbourg S. Germain ,
où il ſe fit conduire avec ſa
valize , fût le quartier où il
prit l'Auberge que ſon conducteur
jugea à propos de luy
choiſir. En y entrant ,il demanda
à fouper , & il ſoupa ;
il ſe coucha enſuite , comme
de raiſon :uneheurė aprés s'être
couché , il ſe trouva mal ,
mais fi mal , qu'aprés avoir
baillé , ſoupiré , & râllé toute
la nuit, le matin une ſervante
GALANT. 259
de l'Auberge pallant devant
la porte de la chambre , comporte
de fa
prit , au bruit qu'elle y entendit
, qu'apparemment ce pauvre
jeune homme eſtoit malade
; elle y entra , & le vit
dans un estat fi pitoyable ,
qu'elle cria au ſecours : à fes
cris , l'hoſteſſe , les hoftes , les
voiſins , &les Chirurgiens accoururent
; mais ils arriverent
trop tard ,& le malade expira.
Un Etranger , de l'âge à
peu prés du deffunt , qui demeuroitdans
la même Auberge
,& que le bruit qu'il avoit
entendu , avoit attiré dans la
Yij
260 MERCURE
1
,
chambre du mort , auſſi bierni
qu'un tas de perſonnes qui y
étoient inutiles comme luy
foüilla adroitementdans lava
lize du Flamand trepaffé, dont
il tira un paquet de papiers
qu'il alla lire dans ſa chambre.
La lecture de ces papiers luy
apprit que le jeune homme
eftoit d'une bonne famille
d'Arras ; qu'il avoit à Paris
une tante qu'il n'avoit jamais
vcuë ; que cette tante eſtoit
une fort jolie femme ,&tresaimée
d'un Capitaine d'Infanterie
de la Garniſon d'Arras
même; que ceCapitaine, amy
GALANT. 261
du deffunt , l'avoit prié avant
de partir de ſe charger d'une
Lettre ,& qu'il luy avoit promis
de la luyremettre en mains
propres. La Lettre estoit tendre
, & le Cavalier qui l'avoit
'écrite , prioit avec inſtance la
Dame de ſe rendre préciſément
un certain jour , à certaine
heure , au rendez-vous
qu'il luy marquoit.
L'indifcret jeune homme
qui avoit découvert tout ce
myſtere , part fur le champ de
l'Auberge , avec la Lettre de
l'Officier bien recachetée. Il va
chez la Dame à qui elle étoit
262 MERCURE
adreſſée ; il parle àunDomef.
tique par qui il ſe fait annoncer
pour le neveu de Madame.
Sous ce beau nom , le même
Domeſtique l'introduit dans
la chambre de fa maitreſſe ,
qui court auffitoſt à luy les
bras ouverts , pour embraffer
ce cher neveu ; mais loin de
recevoir ſes carreſſes , il luy dit
fur le champ d'un ton effroyable
,& en ſe reculant , arreftez
maTante,ne me touchez pas ?
écoutez moy ſeulement ? je
n'ay pas voulu partir pour
l'autre monde , ſans vous
avoir donné la Lettre de M.
1.
GALANT. 263
de.. que vous aimez. Je vous
ladonne : voilà ma commiffion
faite. Au reſte je ſuis arrivé
hier au foir à Paris , j'ay
defcendu à telle Auberge
j'y ay ſoupé , j'y ay couché
je m'y ſuis trouvé mal cette
nuit , je ſuis mort ce matin ,
& l'on m'attend à preſent
pour m'enterrer. Adicu ma
Tante , adieu.
La tante effrayée de la
viſion , ſe pâme , & le mort
s'enva. Peu de temps aprés
cependant elle revient de fon
évanoüiſſement ; auſſi- toft elle
envoye à l'Auberge de fon
264 MERCURE
neveu ſçavoir s'il eſtoit vray
qu'il fut mort. Le valet chargé
de cette commiffion s'informe
de tout à la lettre ; &
ſadépoſition ſe trouve en tout
fi conforme a celle du deffunt
que ſur le champ Madame ſa
tante en meurt elle-même.
par exemple , vous conter ,
Meffieurs , une Hiſtoire vraye
& originale , qui ne plaira pas
à tout le monde , mais qui me
plaît , quelque triſte & quelque
extraordinaire qu'elle ſoit,
parce qu'elle eſt du nombre
de celles que je recherche avec
le plus de foin.
Ily a environ quinze jours,
plus ou moins , jenem'en embarraffe
pas , auffi - bien le
temps ne fait rien à la choſe ,
Decembre 1714. Y
258 MERCURE
ilya , disje , environ quinze
jours , qu'un jeune homme
natif d'Arras arriva à Paris par
le Carroffe de voiture.
Le Fauxbourg S. Germain ,
où il ſe fit conduire avec ſa
valize , fût le quartier où il
prit l'Auberge que ſon conducteur
jugea à propos de luy
choiſir. En y entrant ,il demanda
à fouper , & il ſoupa ;
il ſe coucha enſuite , comme
de raiſon :uneheurė aprés s'être
couché , il ſe trouva mal ,
mais fi mal , qu'aprés avoir
baillé , ſoupiré , & râllé toute
la nuit, le matin une ſervante
GALANT. 259
de l'Auberge pallant devant
la porte de la chambre , comporte
de fa
prit , au bruit qu'elle y entendit
, qu'apparemment ce pauvre
jeune homme eſtoit malade
; elle y entra , & le vit
dans un estat fi pitoyable ,
qu'elle cria au ſecours : à fes
cris , l'hoſteſſe , les hoftes , les
voiſins , &les Chirurgiens accoururent
; mais ils arriverent
trop tard ,& le malade expira.
Un Etranger , de l'âge à
peu prés du deffunt , qui demeuroitdans
la même Auberge
,& que le bruit qu'il avoit
entendu , avoit attiré dans la
Yij
260 MERCURE
1
,
chambre du mort , auſſi bierni
qu'un tas de perſonnes qui y
étoient inutiles comme luy
foüilla adroitementdans lava
lize du Flamand trepaffé, dont
il tira un paquet de papiers
qu'il alla lire dans ſa chambre.
La lecture de ces papiers luy
apprit que le jeune homme
eftoit d'une bonne famille
d'Arras ; qu'il avoit à Paris
une tante qu'il n'avoit jamais
vcuë ; que cette tante eſtoit
une fort jolie femme ,&tresaimée
d'un Capitaine d'Infanterie
de la Garniſon d'Arras
même; que ceCapitaine, amy
GALANT. 261
du deffunt , l'avoit prié avant
de partir de ſe charger d'une
Lettre ,& qu'il luy avoit promis
de la luyremettre en mains
propres. La Lettre estoit tendre
, & le Cavalier qui l'avoit
'écrite , prioit avec inſtance la
Dame de ſe rendre préciſément
un certain jour , à certaine
heure , au rendez-vous
qu'il luy marquoit.
L'indifcret jeune homme
qui avoit découvert tout ce
myſtere , part fur le champ de
l'Auberge , avec la Lettre de
l'Officier bien recachetée. Il va
chez la Dame à qui elle étoit
262 MERCURE
adreſſée ; il parle àunDomef.
tique par qui il ſe fait annoncer
pour le neveu de Madame.
Sous ce beau nom , le même
Domeſtique l'introduit dans
la chambre de fa maitreſſe ,
qui court auffitoſt à luy les
bras ouverts , pour embraffer
ce cher neveu ; mais loin de
recevoir ſes carreſſes , il luy dit
fur le champ d'un ton effroyable
,& en ſe reculant , arreftez
maTante,ne me touchez pas ?
écoutez moy ſeulement ? je
n'ay pas voulu partir pour
l'autre monde , ſans vous
avoir donné la Lettre de M.
1.
GALANT. 263
de.. que vous aimez. Je vous
ladonne : voilà ma commiffion
faite. Au reſte je ſuis arrivé
hier au foir à Paris , j'ay
defcendu à telle Auberge
j'y ay ſoupé , j'y ay couché
je m'y ſuis trouvé mal cette
nuit , je ſuis mort ce matin ,
& l'on m'attend à preſent
pour m'enterrer. Adicu ma
Tante , adieu.
La tante effrayée de la
viſion , ſe pâme , & le mort
s'enva. Peu de temps aprés
cependant elle revient de fon
évanoüiſſement ; auſſi- toft elle
envoye à l'Auberge de fon
264 MERCURE
neveu ſçavoir s'il eſtoit vray
qu'il fut mort. Le valet chargé
de cette commiffion s'informe
de tout à la lettre ; &
ſadépoſition ſe trouve en tout
fi conforme a celle du deffunt
que ſur le champ Madame ſa
tante en meurt elle-même.
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Résumé : Histoire originale qu'on lira peut-estre. [titre d'après la table]
En décembre 1714, un jeune homme d'Arras arrive à Paris et séjourne dans une auberge du Faubourg Saint-Germain. Après avoir dîné et s'être couché, il meurt subitement. Un étranger trouve dans ses bagages une lettre adressée à la tante parisienne du jeune homme, écrite par un capitaine d'infanterie exprimant des sentiments tendres et fixant un rendez-vous. L'étranger se présente chez la tante en se faisant passer pour le neveu et lui remet la lettre. Il révèle ensuite la mort du jeune homme et les circonstances de celle-ci. Terrifiée, la tante s'évanouit. À son réveil, elle envoie un domestique vérifier les faits à l'auberge, confirmant ainsi le décès. La tante décède peu après, sous le choc de la nouvelle.
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3
p. 241-265
L'AMANT INTERESSÉ dupé par l'Amour
Début :
Tant que les honestes-gens qui se meslent d'écrire m'engageront / L'Histoire peut passer pour un Poisson d'Avril. Il est [...]
Mots clefs :
Amant, Baron, Mariage, Marquis, Qualité, Femme, Amour, Contrat, Rapporteur, Mère, Tante, Argent, Épouse, Écus, Laquais
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'AMANT INTERESSÉ dupé par l'Amour
Tant que les honeftesgens
qui Ce meflenc d'écri- ice, m'engageront par la
qualité des pieces' qu'ils
m'envoyeront., à suspendre
l'éxecution des mettes pro- que je fais tous les
mois, je leur, en sçauray
bon gré, leurs ouvrages marèheront toujours devant
les miens.nous y trou.
verons tous nostrecornpte,*
& se fera autant de peine
epargnee pour moy.Monifeur
de L..tires-fameux
& tres habile faiseur d'hif.
toires,&quej'ay à bon
compte remercié du préfent
qu'il ma fait de celle
que vous allez lire
,
peut
répondre pourmoy parexperience,
de l'usage queje
feray doresnavant de cou-j
tes celles qu'on m'envoira.I
rAMANT INTERESSE'
dupé par l'Amour.
L'Histoire peut passer pour un
Poisson d'Ayfil.
1L est - tres dangereux d'avoir
aucun commerce avec
l'Amour, tout luiest
bon, & il
,
semble mesme
qu'il se plaistà ranger sous
les loix les plus sauvages
& les moins dilposés à aimer
;un homme agé de
cinquante ans, petit, cagneux
, fort laid, farouche3
& tres interessé fait la en preuve,& le por- trait du corps & de lame
de M. le Baron deSuras; son Pere né à Paris y époufa
parinclination une Languedociene à qui Ces
agrémens&sonesprit fervirent
de dot; son Epoux
pour lui plaire fit des dé1pences
conifderables qui obligèrent de se retirer à
laRochelle, oùil semit
en societé avec des parens
de sa femme qui lui firent
valoir si heureufemét rois
mille pistoles qu'il ramassa
du débris de sa fortune,
qu'en moins de dix
âns il se trouva riche de
plus de cent mille écus; il
en employa la moitié dans
l'acquisition qu'il fit de la
Baronie de Suras ; cette
terre est située dans le
fond du Languedoc, est
biea bastie, a de beaux
droits de pesche & de chafsequi
rendent son sejour
agréable
, & le nouveau
Baron crut qu'ilpourroty
joüir impunemént de la
qualité d'Ecuïer qu'il avoit
prirepourla premiere fois
dans son Contrat de Mariage
,
& qu'il a continué
de prendre dans tous les
Aaes qu'il a signés pendant
sa vie; Madame son
Epouse a tousjours figuré
avec les Dames les plus
qualifiées de son canton, & a vefeuaussi heureuse
que si elleeufteftéla femme
d'un veritable Gentilhomme
; cette qualité qui
est belle & desirable ne se
fent apparemment que par
ceux qui l'ont, & qui font
assez vains pour croire
qu'ils peuvent,&doivent
la faire sentir à ceux qui ne
l'ont pas; Mr le Baron de
Suras leur Fils joüiroit encore
de ce beau droit sans
des traitans inexorables
qui rechercherent exactement
sur la fin du dernier
siecle tous les faux Nobles
de ce Royaume; le Conseil
du Baron l'engagea à
prendre bien viste des Lettres
de Noblesse,où l'on
fit un long & magnifique
détail des prétendus services
de ses ayeuls, & de son
Frere aisné qui a eu l'honneur
de servir long-tems
en qualité de Capitaine
d'Infanterie, & d'estre tue
à la bataille de Fleurus;
ladépense que Mr de Suras
fit pour ses Lettres de
Noblesse acheva de l'incommoder
, car il estoit
desjainquiété pour beaucoup
d'arrérages de som-.
mes considerables qu'il
avoit prisa rente pour marier
deux soeurs qu'il a. Nos
guerres avoient rendu le
commerce de la Mer imprariquable,
& il touchoic
peu de choses des fonds
que son Pere avoitacquis
dans la Martinique,tant
de malheurs & de contre-j
temps donnèrent occasion
il y a trois ans à Ces Créanciers
de saisir en decret la
terre de Suras
,
le decret
en fut porré au Parlement
de Toulouse, où le Baron
se défendit autant que les
délais & la chicane d'un
habile Procureur le permirent
; mais las & accablé
par ses infortunes, il
devint insupportable à
tout le monde; Mr son
Rapporteur en fut averci,
& il lui vint dans l'esprit,
autant pour se défaire d'une
parente qu'il avoir, que
pour amuser le plaideur,
de lui proposer en mariage
une très noble & tres aimable
Demoiselle
,
qui,
après la mort de son Pere
estoit demeurée fous la
conduite d'une mere trop
facile qui avoit souffert à
la campagne où elles vivoient
les fréquentes via
tes d'un jeune Marquis
que sa famille; empefchoic
d'époufer, la Demoiselle
en question - ; Mr
le Rapporteur s'expliqua
assez pour faire entendre
au Baron que les fréquentes
vifires du Marquis
avoient fait tort à la personnequ'ilproposoit
; il
lui dit mesme qu'une tante
du Marquis faisoit offrir
ving mille francs à la
Demoiselle si elle vouloit
bien songer a un autre
mariage qu'à celui de son
Neveu;il lui dit encore,-
que la Demoiselle joüissoit
desja d'une terre de
deux mille livres derente,
& que Madame sa Mere
luy en assureroit du moins
autant a près sa mort;une
aimable personne avec
centmille francs valoit
certainement mieux que
le Baron,ilremercia bien
aussi son Rapporteur qui
Jui demanda huit jours
pour s'informer si sa parente
étoitresolue de tenir - quitte pour si peu dechose
un parjure qui lui proteftoit
depuis prés de qija*
tre ans qu'il n'en épouse,
roit jamais d'autre. Le Baron
peu curieux d'aprofondir
le sens de ce ditcours,
ou ne sentant que
le besoin qu'ilavoic de
trouver de l'argent pour
payer ses, dettes, seretira
sans autre explication, ôc
avant que les huit jours
fussent passes il revint chez
son Raporteur qu'il pria de
faire venir incessamment
a Toulouse la Demoiselle
dont il étoit question, ôc,
un moment avant que de
se quitter le Conseiller die
a M. de Suras qu'il esperoit
faire donnerà sa parente
jusqu'àdixmille écus
d'argent, qui ne la desinterelferoien
t pas même
suffisamment de lamauvaiise
foy du Marquis & des
fuites fâcheuses quavoit eu
son intrigue avec la Demoiselle
qu'il lui propofoit,
ces dernieres paroles
n'augmenterent pas la peine
que son Raporteur lui
avoit dû causer dés leur -
première conference, &
ce fut chez lui que se fit
peu de jours après l'entre-.
vûë des deux nouveaux
amans; tous les sens du
pauvre Baron en furent
émus
,
il n'avoir jamais
-
vu rien de si beau ni de si
touchant, la bel!e y affeéla
un air modeste, & n' y parut
qu'en déshabillé, & Ici
vilage a demi couvert
d'une coëfe fous laquelle
brilloient ses yeux & beaucoup
de rouge qu'elle avoit
mis ce jour là; le Raporteur
prit dans cette,
premiere entrevûë le Baron
à l'écart, & lui dit,
qu'il n'écoit pas surprenant
que tant de beauté
eût touché le Marquis
dontil lui avoir parlé, mais
que sa tante étoit fort en
état de desinteresser la
Demoiselle, à qui elle faisoit
offrirjusqu'àdix mille
écus depuis qu'on l'avoit
plus amplement informée
de l'intrigue de tous les engagemens
qu'avoit contracté
son Neveu avec sa
Parente; le Raporteur dit.
alors au Baron que la terre
de Suras étant fort éloignée
du lieu où ces choses
s'étoient passées, il n'en
auroit jamais de reproches
, & que mettant tout
au pis, ce feroit de prendrè
des mesures pour ne
se point attirer des railleries
que bien d'autres que
lui meritoient sans avoir
le bonheur d'en être informés,
&qu'il pourroit
évirer par la connoissance
qu'il avoit des malheurs
arrivés à une pupille feduite
par.un jeune débauché
: le Baron qui étoit
prévenu, prit son parti,
& demanda instamment
que le mariage se fît bientôt
tôt & sans éclat, le Raporteur
pria la Demoielle
de souffrir que le Gentilhomme
qu'il lui presentoit
la visitât rous les jours
dans l'auberge où elle étoit
descenduë avec Madame
sa mere; ce fut là que le
Laquais de M. de Suras, à
qui son Maître avoir dit
qu'ilsemarieroit bientôt,
apprit d'une vieille femme
,\
de chambre de laMaîtresse
du Baron qu'elle avoir des
engagemens avec un Marquis
qui nepourroit finir
qu'avec un mariage
,
la
femme de chambre avoit
pris une ayersion extrême
pour la personne & pour
les manieres de M. de Su..
ras, & elle n'eût jamais
pu se resoudre à devenir
sa domestique:le Laquais
qui auroit juré que son
Maistre ignoroit tout ce
qui lui avoit été confié lui
en fie bien-tôt le rapport;
mais le Baron le gronda
d'avoir écouté des calomnies
que la femme de
chambre inventoit, parce
quelle écoit d'intelligence
avec le Marquis qui avoit
dessein d'épouier sa Ma-
tresse, & M. de Suras ennemi
des explications n'en
voulut plus qu'au sujet des
trente mille frans d'argent
qui lui avoient été
proposés;car la tante du
Marquis n'en voulant plus
donner que vingt mille,
on eut besoin d'adresse
pour y faire consentir le
'-, Baron qui avoit pris tant
d'amour pour la belle
Languedocienne,que malgré
l'importun dérail que
lui fit de sa vie son curieux
& très-informé Laquais
,,
il se resolut à conclure,Ôc
toucha vingt mille francs
qui suffirent pour faire cesfer
le decret ; la Demoiselle
qui étoit habile & persuadante,
fit agréer à son
ornant une separation de
biens stipulée dans unmodele
de contrat qu'elle lui
presenta; M. de Suras qui
n'avoit aucune connoissance
des affaires, consul
taun Avocat qui l'assura
que les conditions qu'on
lui proposoit étoient fort
extraordinaires;mais qu'il
en falloit proposer de pas
reilles pour lui, qu'il dictar,
& qui furent acceptées par
la Demoiselle; un pareil
contrat pourra servir de
modele à bien des gens, en
voici la copie.
Au gré des deux parties
cyaprès desnommées,
& à la premiere requisition
de l'une d'icelles, se
celebrera le Mariage entre
Messire Michel de Va.
lencour
,
Chevalier Seigneur
de la Terre & Baronnie
de Suras d'une
part, &c. Et de Damoifelle
Lucrece de Brcboc
Fille majeure, usante déses
droits, de l'autre parc,
&c. ( clause de la Future)
en consideration duquel
mariage & de l'inégalité
de leurs âges,chacun aura
son Appartement, où
il demeurera. s'il n'est appellépar
l'une des parties
pour cause de maladie ou
infirmité considerable ;
aura la Future, par une
séparation de biens stipuléc
,
liberté de donnerà
ses dépens tels repas & cadaux
que bon luyfemblera
(clauses du Futur) promet
au surplus le Futur la
nourrir & entrerenir honorablement,
& luy fournir
jusqu'à quinze aulnes
d'écotè pour chaque habit.
dont elle auroit raisonnablement
besoin; ne fera
fait aucune mention de
douaire dans le present
Contrat, d'autant que le
Futur sèreferye le droit&
le pouvoir d'assigner à la
Future par promette fous
seing privé telle récompense
que mériteront les
bons ou indifferens traitemens
qu'il en recevra; let
ditesclauses &stipulations
acceptées par les deux Parties
, qui les ont desirées
telles pour former & entretenir
une societé plus heureuse
qu'aucune dont on
ait enrendu par lerjusqu'à
present.
Les incrédules qui ont
nié la possibilité & la validité
de ce Contract en
penseront & diront tout
ce qu'il leur plàira; mais
le mariage de Mr de Suras
ne s'en fit pas moins
surla fin de l'Automne dernier,
&ils'embarqua peu
de
de temps après avec Madame
son Epouse pour la
Martinique,d'où ils esperent
apporter avant deux
ans beaucoup de bons effets
en France, où l'on a
souvent des Scenés nouvelles
; on aura alors oublié
les circon stances du
mariage de Mr le Baron
de Suras, & tous ceux qui
l, auront esté après luy les
dupes de l'Amour ne s'en
vanteront pas.
qui Ce meflenc d'écri- ice, m'engageront par la
qualité des pieces' qu'ils
m'envoyeront., à suspendre
l'éxecution des mettes pro- que je fais tous les
mois, je leur, en sçauray
bon gré, leurs ouvrages marèheront toujours devant
les miens.nous y trou.
verons tous nostrecornpte,*
& se fera autant de peine
epargnee pour moy.Monifeur
de L..tires-fameux
& tres habile faiseur d'hif.
toires,&quej'ay à bon
compte remercié du préfent
qu'il ma fait de celle
que vous allez lire
,
peut
répondre pourmoy parexperience,
de l'usage queje
feray doresnavant de cou-j
tes celles qu'on m'envoira.I
rAMANT INTERESSE'
dupé par l'Amour.
L'Histoire peut passer pour un
Poisson d'Ayfil.
1L est - tres dangereux d'avoir
aucun commerce avec
l'Amour, tout luiest
bon, & il
,
semble mesme
qu'il se plaistà ranger sous
les loix les plus sauvages
& les moins dilposés à aimer
;un homme agé de
cinquante ans, petit, cagneux
, fort laid, farouche3
& tres interessé fait la en preuve,& le por- trait du corps & de lame
de M. le Baron deSuras; son Pere né à Paris y époufa
parinclination une Languedociene à qui Ces
agrémens&sonesprit fervirent
de dot; son Epoux
pour lui plaire fit des dé1pences
conifderables qui obligèrent de se retirer à
laRochelle, oùil semit
en societé avec des parens
de sa femme qui lui firent
valoir si heureufemét rois
mille pistoles qu'il ramassa
du débris de sa fortune,
qu'en moins de dix
âns il se trouva riche de
plus de cent mille écus; il
en employa la moitié dans
l'acquisition qu'il fit de la
Baronie de Suras ; cette
terre est située dans le
fond du Languedoc, est
biea bastie, a de beaux
droits de pesche & de chafsequi
rendent son sejour
agréable
, & le nouveau
Baron crut qu'ilpourroty
joüir impunemént de la
qualité d'Ecuïer qu'il avoit
prirepourla premiere fois
dans son Contrat de Mariage
,
& qu'il a continué
de prendre dans tous les
Aaes qu'il a signés pendant
sa vie; Madame son
Epouse a tousjours figuré
avec les Dames les plus
qualifiées de son canton, & a vefeuaussi heureuse
que si elleeufteftéla femme
d'un veritable Gentilhomme
; cette qualité qui
est belle & desirable ne se
fent apparemment que par
ceux qui l'ont, & qui font
assez vains pour croire
qu'ils peuvent,&doivent
la faire sentir à ceux qui ne
l'ont pas; Mr le Baron de
Suras leur Fils joüiroit encore
de ce beau droit sans
des traitans inexorables
qui rechercherent exactement
sur la fin du dernier
siecle tous les faux Nobles
de ce Royaume; le Conseil
du Baron l'engagea à
prendre bien viste des Lettres
de Noblesse,où l'on
fit un long & magnifique
détail des prétendus services
de ses ayeuls, & de son
Frere aisné qui a eu l'honneur
de servir long-tems
en qualité de Capitaine
d'Infanterie, & d'estre tue
à la bataille de Fleurus;
ladépense que Mr de Suras
fit pour ses Lettres de
Noblesse acheva de l'incommoder
, car il estoit
desjainquiété pour beaucoup
d'arrérages de som-.
mes considerables qu'il
avoit prisa rente pour marier
deux soeurs qu'il a. Nos
guerres avoient rendu le
commerce de la Mer imprariquable,
& il touchoic
peu de choses des fonds
que son Pere avoitacquis
dans la Martinique,tant
de malheurs & de contre-j
temps donnèrent occasion
il y a trois ans à Ces Créanciers
de saisir en decret la
terre de Suras
,
le decret
en fut porré au Parlement
de Toulouse, où le Baron
se défendit autant que les
délais & la chicane d'un
habile Procureur le permirent
; mais las & accablé
par ses infortunes, il
devint insupportable à
tout le monde; Mr son
Rapporteur en fut averci,
& il lui vint dans l'esprit,
autant pour se défaire d'une
parente qu'il avoir, que
pour amuser le plaideur,
de lui proposer en mariage
une très noble & tres aimable
Demoiselle
,
qui,
après la mort de son Pere
estoit demeurée fous la
conduite d'une mere trop
facile qui avoit souffert à
la campagne où elles vivoient
les fréquentes via
tes d'un jeune Marquis
que sa famille; empefchoic
d'époufer, la Demoiselle
en question - ; Mr
le Rapporteur s'expliqua
assez pour faire entendre
au Baron que les fréquentes
vifires du Marquis
avoient fait tort à la personnequ'ilproposoit
; il
lui dit mesme qu'une tante
du Marquis faisoit offrir
ving mille francs à la
Demoiselle si elle vouloit
bien songer a un autre
mariage qu'à celui de son
Neveu;il lui dit encore,-
que la Demoiselle joüissoit
desja d'une terre de
deux mille livres derente,
& que Madame sa Mere
luy en assureroit du moins
autant a près sa mort;une
aimable personne avec
centmille francs valoit
certainement mieux que
le Baron,ilremercia bien
aussi son Rapporteur qui
Jui demanda huit jours
pour s'informer si sa parente
étoitresolue de tenir - quitte pour si peu dechose
un parjure qui lui proteftoit
depuis prés de qija*
tre ans qu'il n'en épouse,
roit jamais d'autre. Le Baron
peu curieux d'aprofondir
le sens de ce ditcours,
ou ne sentant que
le besoin qu'ilavoic de
trouver de l'argent pour
payer ses, dettes, seretira
sans autre explication, ôc
avant que les huit jours
fussent passes il revint chez
son Raporteur qu'il pria de
faire venir incessamment
a Toulouse la Demoiselle
dont il étoit question, ôc,
un moment avant que de
se quitter le Conseiller die
a M. de Suras qu'il esperoit
faire donnerà sa parente
jusqu'àdixmille écus
d'argent, qui ne la desinterelferoien
t pas même
suffisamment de lamauvaiise
foy du Marquis & des
fuites fâcheuses quavoit eu
son intrigue avec la Demoiselle
qu'il lui propofoit,
ces dernieres paroles
n'augmenterent pas la peine
que son Raporteur lui
avoit dû causer dés leur -
première conference, &
ce fut chez lui que se fit
peu de jours après l'entre-.
vûë des deux nouveaux
amans; tous les sens du
pauvre Baron en furent
émus
,
il n'avoir jamais
-
vu rien de si beau ni de si
touchant, la bel!e y affeéla
un air modeste, & n' y parut
qu'en déshabillé, & Ici
vilage a demi couvert
d'une coëfe fous laquelle
brilloient ses yeux & beaucoup
de rouge qu'elle avoit
mis ce jour là; le Raporteur
prit dans cette,
premiere entrevûë le Baron
à l'écart, & lui dit,
qu'il n'écoit pas surprenant
que tant de beauté
eût touché le Marquis
dontil lui avoir parlé, mais
que sa tante étoit fort en
état de desinteresser la
Demoiselle, à qui elle faisoit
offrirjusqu'àdix mille
écus depuis qu'on l'avoit
plus amplement informée
de l'intrigue de tous les engagemens
qu'avoit contracté
son Neveu avec sa
Parente; le Raporteur dit.
alors au Baron que la terre
de Suras étant fort éloignée
du lieu où ces choses
s'étoient passées, il n'en
auroit jamais de reproches
, & que mettant tout
au pis, ce feroit de prendrè
des mesures pour ne
se point attirer des railleries
que bien d'autres que
lui meritoient sans avoir
le bonheur d'en être informés,
&qu'il pourroit
évirer par la connoissance
qu'il avoit des malheurs
arrivés à une pupille feduite
par.un jeune débauché
: le Baron qui étoit
prévenu, prit son parti,
& demanda instamment
que le mariage se fît bientôt
tôt & sans éclat, le Raporteur
pria la Demoielle
de souffrir que le Gentilhomme
qu'il lui presentoit
la visitât rous les jours
dans l'auberge où elle étoit
descenduë avec Madame
sa mere; ce fut là que le
Laquais de M. de Suras, à
qui son Maître avoir dit
qu'ilsemarieroit bientôt,
apprit d'une vieille femme
,\
de chambre de laMaîtresse
du Baron qu'elle avoir des
engagemens avec un Marquis
qui nepourroit finir
qu'avec un mariage
,
la
femme de chambre avoit
pris une ayersion extrême
pour la personne & pour
les manieres de M. de Su..
ras, & elle n'eût jamais
pu se resoudre à devenir
sa domestique:le Laquais
qui auroit juré que son
Maistre ignoroit tout ce
qui lui avoit été confié lui
en fie bien-tôt le rapport;
mais le Baron le gronda
d'avoir écouté des calomnies
que la femme de
chambre inventoit, parce
quelle écoit d'intelligence
avec le Marquis qui avoit
dessein d'épouier sa Ma-
tresse, & M. de Suras ennemi
des explications n'en
voulut plus qu'au sujet des
trente mille frans d'argent
qui lui avoient été
proposés;car la tante du
Marquis n'en voulant plus
donner que vingt mille,
on eut besoin d'adresse
pour y faire consentir le
'-, Baron qui avoit pris tant
d'amour pour la belle
Languedocienne,que malgré
l'importun dérail que
lui fit de sa vie son curieux
& très-informé Laquais
,,
il se resolut à conclure,Ôc
toucha vingt mille francs
qui suffirent pour faire cesfer
le decret ; la Demoiselle
qui étoit habile & persuadante,
fit agréer à son
ornant une separation de
biens stipulée dans unmodele
de contrat qu'elle lui
presenta; M. de Suras qui
n'avoit aucune connoissance
des affaires, consul
taun Avocat qui l'assura
que les conditions qu'on
lui proposoit étoient fort
extraordinaires;mais qu'il
en falloit proposer de pas
reilles pour lui, qu'il dictar,
& qui furent acceptées par
la Demoiselle; un pareil
contrat pourra servir de
modele à bien des gens, en
voici la copie.
Au gré des deux parties
cyaprès desnommées,
& à la premiere requisition
de l'une d'icelles, se
celebrera le Mariage entre
Messire Michel de Va.
lencour
,
Chevalier Seigneur
de la Terre & Baronnie
de Suras d'une
part, &c. Et de Damoifelle
Lucrece de Brcboc
Fille majeure, usante déses
droits, de l'autre parc,
&c. ( clause de la Future)
en consideration duquel
mariage & de l'inégalité
de leurs âges,chacun aura
son Appartement, où
il demeurera. s'il n'est appellépar
l'une des parties
pour cause de maladie ou
infirmité considerable ;
aura la Future, par une
séparation de biens stipuléc
,
liberté de donnerà
ses dépens tels repas & cadaux
que bon luyfemblera
(clauses du Futur) promet
au surplus le Futur la
nourrir & entrerenir honorablement,
& luy fournir
jusqu'à quinze aulnes
d'écotè pour chaque habit.
dont elle auroit raisonnablement
besoin; ne fera
fait aucune mention de
douaire dans le present
Contrat, d'autant que le
Futur sèreferye le droit&
le pouvoir d'assigner à la
Future par promette fous
seing privé telle récompense
que mériteront les
bons ou indifferens traitemens
qu'il en recevra; let
ditesclauses &stipulations
acceptées par les deux Parties
, qui les ont desirées
telles pour former & entretenir
une societé plus heureuse
qu'aucune dont on
ait enrendu par lerjusqu'à
present.
Les incrédules qui ont
nié la possibilité & la validité
de ce Contract en
penseront & diront tout
ce qu'il leur plàira; mais
le mariage de Mr de Suras
ne s'en fit pas moins
surla fin de l'Automne dernier,
&ils'embarqua peu
de
de temps après avec Madame
son Epouse pour la
Martinique,d'où ils esperent
apporter avant deux
ans beaucoup de bons effets
en France, où l'on a
souvent des Scenés nouvelles
; on aura alors oublié
les circon stances du
mariage de Mr le Baron
de Suras, & tous ceux qui
l, auront esté après luy les
dupes de l'Amour ne s'en
vanteront pas.
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4
p. 2037-2038
EXTRAIT d'une Lettre écrite sur le même sujet par Me. l'Abbesse de ce Monastere
Début :
Je viens M. R. P. avec bien de la douleur vous apprendre une triste [...]
Mots clefs :
Tante, Religieuse, Communauté, Coup foudroyant
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'une Lettre écrite sur le même sujet par Me. l'Abbesse de ce Monastere
EXTRAIT d'une Lettre écrite sur le même
sujet par M. l'Abbeffe de ceMonastere.
E viens M. R. P. avec bien de la
douleur vous apprendre une triste
nouvelle ; c'est la mort de vôtre chere
Tante , nôtre R. M. Therese de Jesus,
arrivée hier , jour de la Fête de nôtre
I v M.
2038 MERCURE DE FRANCE
M. Sainte Claire. Elle étoit prés de la
grille devant le Saint Sacrement , un
coup de Tonnerre l'a frappée et fait tomber
morte , la face contre terre , et les
bras étendus , comme prosternée. La
Communauté étoit au Refectoire ; vous
pouvez juger de notre consternation ,
on a saigné une partie de nos Religieuses
qui ne peuvent revenir de leur afflic
tion causée par la perte que nous faisons
; c'étoit un de nos meilleurs sujets ,
d'une solide vertu , et très capable de
toutes choses. Elle a eu le bonheur de
communier une heure avant ce coup ,
foudroyant , qui a fait un grand fracas
dans notre Maison , surtout dans le Clocher
. On regarde comme un Miracle
que les Religieuses n'étoient pas dans .
le hoeur , d'où elles venoient de sortir ,
et où nous croyons que la plus grande
partie auroit peri du même coup, Notre
chere deffunte, étoit Maîtresse des Novices:
ces pauvres Enfants font pitié. &c.
Ces deux Lettres sont écrites au R. P
Dom Martin Bouquer,Religieux de l'Abbaye
S. Germain des Prez , Bibliothe
quaire.
sujet par M. l'Abbeffe de ceMonastere.
E viens M. R. P. avec bien de la
douleur vous apprendre une triste
nouvelle ; c'est la mort de vôtre chere
Tante , nôtre R. M. Therese de Jesus,
arrivée hier , jour de la Fête de nôtre
I v M.
2038 MERCURE DE FRANCE
M. Sainte Claire. Elle étoit prés de la
grille devant le Saint Sacrement , un
coup de Tonnerre l'a frappée et fait tomber
morte , la face contre terre , et les
bras étendus , comme prosternée. La
Communauté étoit au Refectoire ; vous
pouvez juger de notre consternation ,
on a saigné une partie de nos Religieuses
qui ne peuvent revenir de leur afflic
tion causée par la perte que nous faisons
; c'étoit un de nos meilleurs sujets ,
d'une solide vertu , et très capable de
toutes choses. Elle a eu le bonheur de
communier une heure avant ce coup ,
foudroyant , qui a fait un grand fracas
dans notre Maison , surtout dans le Clocher
. On regarde comme un Miracle
que les Religieuses n'étoient pas dans .
le hoeur , d'où elles venoient de sortir ,
et où nous croyons que la plus grande
partie auroit peri du même coup, Notre
chere deffunte, étoit Maîtresse des Novices:
ces pauvres Enfants font pitié. &c.
Ces deux Lettres sont écrites au R. P
Dom Martin Bouquer,Religieux de l'Abbaye
S. Germain des Prez , Bibliothe
quaire.
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Résumé : EXTRAIT d'une Lettre écrite sur le même sujet par Me. l'Abbesse de ce Monastere
L'Abbé du monastère informe Dom Martin Bouquer, religieux et bibliothécaire à l'Abbaye Saint-Germain-des-Prés, de la mort tragique de la tante de Dom Martin, la Révérende Mère Thérèse de Jésus. Cette dernière est décédée la veille, jour de la fête de Notre-Dame de la Merci, après avoir été frappée par un coup de tonnerre près de la grille devant le Saint Sacrement. La communauté, alors au réfectoire, a été profondément choquée. Plusieurs religieuses ont été saignées en raison de leur affliction. Thérèse de Jésus, Maîtresse des Novices, était respectée pour sa vertu et sa polyvalence. Elle avait communié une heure avant l'incident. Le coup de tonnerre a causé des dégâts importants dans la maison, notamment dans le clocher. Il est miraculeux que les religieuses n'étaient pas à la chapelle, où elles venaient de sortir, car elles auraient probablement péri. Les jeunes novices sont particulièrement affectées par sa perte.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 57-61
CAUSE INTÉRESSANTE.
Début :
Le célebre J. J. Rousseau a dit que la Comédie du Légataire de Regnard, loin [...]
Mots clefs :
Neveux, Femme, Tante, Notaires, Faux, Légataire, Jean-François Regnard, Procès, Testament, Fontenay-le-Comte, Jean-Jacques Rousseau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CAUSE INTÉRESSANTE.
CAUSE INTÉRESSANTE. ·
2
LE célebre J. J. Rouffeau a dit que la
Comédie du Légataire de Regnard , loin
d'avoir un but moral, ne pouvoit au con-
Cy
58 MERCURE
traire infpirer que l'idée de commettre un
des crimes les plus dangereux pour la
fociété , ( celui de faux . ) Cette critique ,
peut-être trop rigoureufe , vient cependant
d'être juftifiée par un exemple récent qui a
donné lieu à une procédure criminelle , fur
laquelle le Parlement de Paris a prononcé
depuis peu . Voici les faits de ce procès :
ils peuvent fervir à prouver que plufieurs
de nos pièces de Théâtre font bien éloignées
de renfermer des leçons de vertu
A
Deux particuliers d'un Village du Bas-
Poitou avoient une tante âgée de plus de
quatre-vingt ans ; cette vieille femme jouiffoit
d'une certaine aifance . Ses neveux
craignant qu'elle ne vint à décéder fans
les avoir inftitués fes légataires univerfels
, imaginèrent de fuivre la marche que
Regnard avoit tracée dans fa Comédie
du Légataire. Ils formèrent le projet de
faire dicter un faux teftament par la femme
d'un d'eux à des Notaires à qui ils perfuaderoient
que c'étoit leur tante.
Ce plan étant conçu & arrêté , les deux
neveux fe réndirent chez un des Notaires
de la Ville de Fontenay - le-Comte , & le
prièrent de fe tranfporter au domicile dè
leur tante avec un de fes confrères pour y
recevoir fon teftament.
Le Notaire refufa d'abord; mais il céda
enfin aux prières & anxinftances des
DE FRANCE. 5.9
neveux ; ces derniers dirent au Notaire qu'il
étoit de la plus grande importance qu'on
ne l'apperçut pas dans l'endroit que leur
tante habitoit parce que des voifins jaloux
& avides mettroient des entraves à la
générosité de leur bienfaitrice.
>
>
Le Notaire étoit bien éloigné de foupçonner
que ces précautions étoient des
piéges qu'on lui tendoit pour prêter fon miniſtère
à un faux . Au jour & à l'heure
convenus il partit avec un de fes confrères
; un des neveux s'étoit chargé d'accompagner
les deux Officiers publics . Il les
conduifit au milieu de la Campagne , &
après plufieurs heures de marche pendant
la nuit , ils arrivèrent à une mailon que
leur conducteur leur dit être celle de la
reftatrice.
Les deux Notaires , en entrant , trouvèrent
l'autre neveu , qui les pria de ne pas
faire de bruit , & de paffer dans la chambre
où étoit la fauffe teftatrice . Ces deux Officiers
s'approchèrent du lit de la prétendue
octogénaire , & lui firent différentes queftions
; le fon de la voix de cette femme
leur infpira des foupçons . Pour les diffiper
ils tirerent les rideaux , & approchèrent avec
une lumière ; ayant apperçu une femme
qui , malgré l'attention qu'elle avoit de fe
cacher le vifage , n'avoit pas trente- fix ans ,
il refusèrent de recevoir le faux teftament
C vj
60 MERCURE
qu'elle devoit leur dicter . Indignés de cette
fupercherie , les Notaires fortirent fur le
champ , & menacèrent les coupables ne-.
veux de dénoncer leurs manoeuvres criminelles
à la Juftice .
Le bruit de cette fcène bifarre fe répandit
dans le pays : il parvint aux oreilles du
Ministère public , qui rendit plainte contre
les trois coupables , les deux neveux & la
nièce. Sur l'information qui fut faite à
Fontenay - le-Comte , les trois accufés furent
décrétés de prife - de - corps & conſtitués
prifonniers. Malgré leurs efforts pour
pallier la vérité , ils furent convaincus du
crime pour lequel ils étoient pourfuivis.
En conféquence , par Sentence de la Sénéchauffée
de Fontenay - le - Comte , les
neveux furent condamnés à être Alétris &
aux Galères , & la nièce au blâme .
Ce procès ayant été porté par appel au
Parlement de Paris , il y eft intervenn
Arrêt , qui a condamné les deux particu
liers au blâme, & à une amende de trois livres
, & a mis la femme hors de Cour.
Il réfulte de cet Arrêt que les premiers
Juges avoient porté la févérité un peu trop
loin . Cependant il faut convenir que le
crime dont les Accufés s'étoient promis de
profiter , eft un des plus dangereux pour la
fociété & que fous ce point de vue , ils
méritoient d'être punis.
>
DE FRANCE. 61
L'Hiftoire de ce procès prouve que J. J.
Rouffeau a eu raifon d'écrire que la Pièce
du Légataire de Régnard étoit bien
éloignée d'être une école de vertu .
2
LE célebre J. J. Rouffeau a dit que la
Comédie du Légataire de Regnard , loin
d'avoir un but moral, ne pouvoit au con-
Cy
58 MERCURE
traire infpirer que l'idée de commettre un
des crimes les plus dangereux pour la
fociété , ( celui de faux . ) Cette critique ,
peut-être trop rigoureufe , vient cependant
d'être juftifiée par un exemple récent qui a
donné lieu à une procédure criminelle , fur
laquelle le Parlement de Paris a prononcé
depuis peu . Voici les faits de ce procès :
ils peuvent fervir à prouver que plufieurs
de nos pièces de Théâtre font bien éloignées
de renfermer des leçons de vertu
A
Deux particuliers d'un Village du Bas-
Poitou avoient une tante âgée de plus de
quatre-vingt ans ; cette vieille femme jouiffoit
d'une certaine aifance . Ses neveux
craignant qu'elle ne vint à décéder fans
les avoir inftitués fes légataires univerfels
, imaginèrent de fuivre la marche que
Regnard avoit tracée dans fa Comédie
du Légataire. Ils formèrent le projet de
faire dicter un faux teftament par la femme
d'un d'eux à des Notaires à qui ils perfuaderoient
que c'étoit leur tante.
Ce plan étant conçu & arrêté , les deux
neveux fe réndirent chez un des Notaires
de la Ville de Fontenay - le-Comte , & le
prièrent de fe tranfporter au domicile dè
leur tante avec un de fes confrères pour y
recevoir fon teftament.
Le Notaire refufa d'abord; mais il céda
enfin aux prières & anxinftances des
DE FRANCE. 5.9
neveux ; ces derniers dirent au Notaire qu'il
étoit de la plus grande importance qu'on
ne l'apperçut pas dans l'endroit que leur
tante habitoit parce que des voifins jaloux
& avides mettroient des entraves à la
générosité de leur bienfaitrice.
>
>
Le Notaire étoit bien éloigné de foupçonner
que ces précautions étoient des
piéges qu'on lui tendoit pour prêter fon miniſtère
à un faux . Au jour & à l'heure
convenus il partit avec un de fes confrères
; un des neveux s'étoit chargé d'accompagner
les deux Officiers publics . Il les
conduifit au milieu de la Campagne , &
après plufieurs heures de marche pendant
la nuit , ils arrivèrent à une mailon que
leur conducteur leur dit être celle de la
reftatrice.
Les deux Notaires , en entrant , trouvèrent
l'autre neveu , qui les pria de ne pas
faire de bruit , & de paffer dans la chambre
où étoit la fauffe teftatrice . Ces deux Officiers
s'approchèrent du lit de la prétendue
octogénaire , & lui firent différentes queftions
; le fon de la voix de cette femme
leur infpira des foupçons . Pour les diffiper
ils tirerent les rideaux , & approchèrent avec
une lumière ; ayant apperçu une femme
qui , malgré l'attention qu'elle avoit de fe
cacher le vifage , n'avoit pas trente- fix ans ,
il refusèrent de recevoir le faux teftament
C vj
60 MERCURE
qu'elle devoit leur dicter . Indignés de cette
fupercherie , les Notaires fortirent fur le
champ , & menacèrent les coupables ne-.
veux de dénoncer leurs manoeuvres criminelles
à la Juftice .
Le bruit de cette fcène bifarre fe répandit
dans le pays : il parvint aux oreilles du
Ministère public , qui rendit plainte contre
les trois coupables , les deux neveux & la
nièce. Sur l'information qui fut faite à
Fontenay - le-Comte , les trois accufés furent
décrétés de prife - de - corps & conſtitués
prifonniers. Malgré leurs efforts pour
pallier la vérité , ils furent convaincus du
crime pour lequel ils étoient pourfuivis.
En conféquence , par Sentence de la Sénéchauffée
de Fontenay - le - Comte , les
neveux furent condamnés à être Alétris &
aux Galères , & la nièce au blâme .
Ce procès ayant été porté par appel au
Parlement de Paris , il y eft intervenn
Arrêt , qui a condamné les deux particu
liers au blâme, & à une amende de trois livres
, & a mis la femme hors de Cour.
Il réfulte de cet Arrêt que les premiers
Juges avoient porté la févérité un peu trop
loin . Cependant il faut convenir que le
crime dont les Accufés s'étoient promis de
profiter , eft un des plus dangereux pour la
fociété & que fous ce point de vue , ils
méritoient d'être punis.
>
DE FRANCE. 61
L'Hiftoire de ce procès prouve que J. J.
Rouffeau a eu raifon d'écrire que la Pièce
du Légataire de Régnard étoit bien
éloignée d'être une école de vertu .
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Résumé : CAUSE INTÉRESSANTE.
Un procès récent a validé la critique de Jean-Jacques Rousseau à propos de la pièce 'Le Légataire universel' de Regnard. Rousseau avait souligné que cette comédie pouvait inciter à des crimes nuisibles pour la société, notamment la falsification de testaments. Un cas concret a illustré cette critique : deux neveux d'un village du Bas-Poitou ont tenté de faire rédiger un faux testament par la femme de l'un d'eux, se faisant passer pour leur tante octogénaire. Ils ont réussi à convaincre deux notaires de se rendre chez la supposée testatrice, mais les notaires ont découvert la supercherie et refusé de recevoir le faux testament. Les neveux et la nièce ont été arrêtés et condamnés. Le Parlement de Paris a confirmé la sentence, bien qu'il ait réduit les peines initiales. Ce procès montre que la pièce de Regnard ne véhicule pas de leçons de vertu et met en lumière la dangerosité du crime de faux testament pour la société.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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