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1
p. 84-92
Avanture de l'épée. [titre d'après la table]
Début :
Au reste, Madame, avant que de reprendre les matieres de [...]
Mots clefs :
Jaloux, Veuve, Évanouissement, Épée, Sang
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texteReconnaissance textuelle : Avanture de l'épée. [titre d'après la table]
Au reſte , Madame , avant
que de reprendre les matieres de la Guerre , vous Içaurez
qu'on vous a dit vray ,
vous diſant que le ieune Marquis , dont vous me deman -
dez des nouvelles a eu depuis peu quelquedemeflé dejalou- fie,&puiſque vous voulez que
ie vous l'explique , en voicy
64 LE MERCURE
les particularitez. Ila del'eſtime pour une ieune Veuve , &
il y a de l'apparence que cet- te eſtime n'eſt pas ſans tendref- dreſſe , puis qu'il a faitune échapée de Jaloux. La Dame eſt bien faire de ſa perſonne,
a beaucoup d'eſprit , & une vertu qui n'a iamais eſté ſu- jette au ſoupçon. Ces avanta ges font dequoy toucher , &
donneroit fon cœur à
moins. Ainfi il ne faut pas s'étonner, fi tantde merite enga- gea aisément le Marquis. Il renditdes ſoins ; & comme il
eſt difficile d'aimer ſans craindre , il ſe chagrina des viſites d'un Cavalier qu'iltrouvoit un peu trop affidu chez la Dame.
Le jeu & la converſation yat- tiroient quantité de perſonnes
on
GALANT. 65
!
de l'un &de l'autre ſexe ; &
quoy que le Cavalier y vinſt fans aucun deſſein particulier,
il ſuffiſoit qu'il y vinſt ſouvent pour allarmer le marquis , qui ne manqua pasde s'en plain- dre. Cette liberté de s'expli- querdépleut àla Dame , elle traita ſon chagrin de viſion ,
& les choſes en eſtoient là,
quand unaccident auſſi nou- veau qu'impréveu, donna licu à la jalouſie dont vous avez
entendu parler. Il y avoit grande Compagnie dans la chambredela Dame, le Cavalier s'y trouva , & n'ayant point voulu s'embarquer au jeu , il s'affit imprudemment fur ſon épée. Vous ſçavez ,
Madame, que les petits Coû- teauxqu'on porteaujourd'huy
66 LE MERCURE
- ſont plus de parade que de de- fenſe. Celuy du Cavalier s'e- ,
ſtoit tiré hors du fourreau
& l'avoit bleſſé. Je ne vous
puis dire comment cela s'e -
ſtoit fait ; mais il eſt certain qu'il n'eut pas ſi - toſt remis,
ſon épée , qu'il ſentit une le-,
gere douleur. Il porta la main,
àl'endroit bleſſé , &la rapor-,
ta pleine de ſang. Il n'en dit,
motà perſonne , & eſtant for- ty pour y remedier , une de- my- foibleſſe le prit au milieu,
de l'Eſcalier : il s'y arreſta. Les Gens du logis vinrent à luy ,
ils virent couler du fang , &
l'un d'eux ayant eſté dire tout bas à la Dame qu'il eſtoit bleſſé , elle crût qu'il auroit eſté attaqué par le Marquis,
&la crainte d'un plus grand
:
GALANT. 67
- deſordre la fit courir ſur l'efcalier avec precipitation. Elle demanda d'abord au Cava -
lier quelle rencontre l'avoit
- reduiten cet eſtat. Sa parole eſtoit d'une perſonne agitée.
Il trouva ſon inquietude obli-
- geante ; & voulant tourner ſa Bleſſure en galanterie , il remonta quatre ou cinq degrez,
& luy embraſſa les genoux pour la remercier de ſes ſoins.
La foibleſſe entiere le prit dans cette poſture. On courut chercher de l'eau pour l'en retirer , & la Dame êtant demeurée ſeule à le ſoutenir , le Marquis parut au bas du degré. Il ne s'attacha qu'à ce qu'il voyoit , & ne ſe donnapoint letemps deraiſonner.
Son pretendu Rival eſtoit aux
68 LE MERCURE
د
pieds de la Dame,qui ſembloit luy tendre les bras obligeam- ment pour le relever, &il n'en
falloit pas davantage pour mettre un jaloux horsde gar- de. Illaiſſa échaper quelques paroles emportées , iura dene revenir iamais &reprit le
chemin de la porte. Vn Do- meſtique le voyant preſt de ſortir , luy demanda s'il ſça- voit l'accident qui embarraf- foit ſa maiſtreſſe. Il s'en fit
conter l'Hiſtoire qu'on ne luy pût dire qu'imparfaitement ,
&il en voulut voir la ſuite.
Le Cavalier eſtoit revenu de
ſon évanoüifſſement par l'eau qu'on luy avoit jettée ſurle vi- ſage,&on le conduiſoit àune chaiſe pour le remener chez luy. Le Marquis confus de
GALANT. 69
fon erreur en fit des excuſes à
la Dame ; la Dame gronda ,
oudu moins voulut gronder.
Jene vousdiraypoint ſi elle ſe rendit fortdifficile au raccommodement ; mais enfin ils ont
tousdeux del'eſprit, tous deux du merite , ils ſe voyent com- me auparavant , &il n'eſt pas àcroire qu'ils ſe ſoient voulu
gefner long-temps par d'in -
commodesformalitez, quien- tre perſonnes qui s'eſtiment ,
ne peuvent i
que de reprendre les matieres de la Guerre , vous Içaurez
qu'on vous a dit vray ,
vous diſant que le ieune Marquis , dont vous me deman -
dez des nouvelles a eu depuis peu quelquedemeflé dejalou- fie,&puiſque vous voulez que
ie vous l'explique , en voicy
64 LE MERCURE
les particularitez. Ila del'eſtime pour une ieune Veuve , &
il y a de l'apparence que cet- te eſtime n'eſt pas ſans tendref- dreſſe , puis qu'il a faitune échapée de Jaloux. La Dame eſt bien faire de ſa perſonne,
a beaucoup d'eſprit , & une vertu qui n'a iamais eſté ſu- jette au ſoupçon. Ces avanta ges font dequoy toucher , &
donneroit fon cœur à
moins. Ainfi il ne faut pas s'étonner, fi tantde merite enga- gea aisément le Marquis. Il renditdes ſoins ; & comme il
eſt difficile d'aimer ſans craindre , il ſe chagrina des viſites d'un Cavalier qu'iltrouvoit un peu trop affidu chez la Dame.
Le jeu & la converſation yat- tiroient quantité de perſonnes
on
GALANT. 65
!
de l'un &de l'autre ſexe ; &
quoy que le Cavalier y vinſt fans aucun deſſein particulier,
il ſuffiſoit qu'il y vinſt ſouvent pour allarmer le marquis , qui ne manqua pasde s'en plain- dre. Cette liberté de s'expli- querdépleut àla Dame , elle traita ſon chagrin de viſion ,
& les choſes en eſtoient là,
quand unaccident auſſi nou- veau qu'impréveu, donna licu à la jalouſie dont vous avez
entendu parler. Il y avoit grande Compagnie dans la chambredela Dame, le Cavalier s'y trouva , & n'ayant point voulu s'embarquer au jeu , il s'affit imprudemment fur ſon épée. Vous ſçavez ,
Madame, que les petits Coû- teauxqu'on porteaujourd'huy
66 LE MERCURE
- ſont plus de parade que de de- fenſe. Celuy du Cavalier s'e- ,
ſtoit tiré hors du fourreau
& l'avoit bleſſé. Je ne vous
puis dire comment cela s'e -
ſtoit fait ; mais il eſt certain qu'il n'eut pas ſi - toſt remis,
ſon épée , qu'il ſentit une le-,
gere douleur. Il porta la main,
àl'endroit bleſſé , &la rapor-,
ta pleine de ſang. Il n'en dit,
motà perſonne , & eſtant for- ty pour y remedier , une de- my- foibleſſe le prit au milieu,
de l'Eſcalier : il s'y arreſta. Les Gens du logis vinrent à luy ,
ils virent couler du fang , &
l'un d'eux ayant eſté dire tout bas à la Dame qu'il eſtoit bleſſé , elle crût qu'il auroit eſté attaqué par le Marquis,
&la crainte d'un plus grand
:
GALANT. 67
- deſordre la fit courir ſur l'efcalier avec precipitation. Elle demanda d'abord au Cava -
lier quelle rencontre l'avoit
- reduiten cet eſtat. Sa parole eſtoit d'une perſonne agitée.
Il trouva ſon inquietude obli-
- geante ; & voulant tourner ſa Bleſſure en galanterie , il remonta quatre ou cinq degrez,
& luy embraſſa les genoux pour la remercier de ſes ſoins.
La foibleſſe entiere le prit dans cette poſture. On courut chercher de l'eau pour l'en retirer , & la Dame êtant demeurée ſeule à le ſoutenir , le Marquis parut au bas du degré. Il ne s'attacha qu'à ce qu'il voyoit , & ne ſe donnapoint letemps deraiſonner.
Son pretendu Rival eſtoit aux
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د
pieds de la Dame,qui ſembloit luy tendre les bras obligeam- ment pour le relever, &il n'en
falloit pas davantage pour mettre un jaloux horsde gar- de. Illaiſſa échaper quelques paroles emportées , iura dene revenir iamais &reprit le
chemin de la porte. Vn Do- meſtique le voyant preſt de ſortir , luy demanda s'il ſça- voit l'accident qui embarraf- foit ſa maiſtreſſe. Il s'en fit
conter l'Hiſtoire qu'on ne luy pût dire qu'imparfaitement ,
&il en voulut voir la ſuite.
Le Cavalier eſtoit revenu de
ſon évanoüifſſement par l'eau qu'on luy avoit jettée ſurle vi- ſage,&on le conduiſoit àune chaiſe pour le remener chez luy. Le Marquis confus de
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fon erreur en fit des excuſes à
la Dame ; la Dame gronda ,
oudu moins voulut gronder.
Jene vousdiraypoint ſi elle ſe rendit fortdifficile au raccommodement ; mais enfin ils ont
tousdeux del'eſprit, tous deux du merite , ils ſe voyent com- me auparavant , &il n'eſt pas àcroire qu'ils ſe ſoient voulu
gefner long-temps par d'in -
commodesformalitez, quien- tre perſonnes qui s'eſtiment ,
ne peuvent i
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Résumé : Avanture de l'épée. [titre d'après la table]
Le texte décrit une situation impliquant un jeune marquis et une jeune veuve. Le marquis, amoureux de la veuve, devient jaloux en raison des fréquentes visites d'un cavalier chez elle. Lors d'une soirée, le cavalier se blesse accidentellement avec son épée. La veuve, inquiète, accourt et trouve le cavalier blessé. Le marquis, témoin de la scène, interprète mal la situation et, dans un accès de jalousie, décide de partir. Un domestique lui explique alors l'accident, et le marquis, confus, revient et s'excuse. La veuve et le marquis se réconcilient rapidement, et leurs relations reprennent comme avant.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 14-43
Histoire de la fausse Provençale. [titre d'après la table]
Début :
Si tout le monde suivoit ces Maximes, l'Amour ne causeroit [...]
Mots clefs :
Jaloux, Aventure, Fausse provençale, Dame, Absence, Occasion, Divertissement, Coquette, Venger, Couvent, Paris, Incognito, Mari, Outrage
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texteReconnaissance textuelle : Histoire de la fausse Provençale. [titre d'après la table]
Si tout le monde ſuivoit ces
Maximes , l'Amour ne cauſeroit
pas tant de malheurs , & l'em- portement inconſideré d'un Ja-
GALANT.
loux n'auroit pas donné lieu à
l'Avanture que vous allez entendre.
Une Dame bien faite , jolie,
ſpirituelle , enjoüée, vertueuſe dans le fond , mais ayant l'air du monde , & trouvant un plaifir ſenſible à s'entendre conter des
douceurs , ne pût s'empeſcher de s'abandonner à fon panc panchant
1
pendant l'absence de fonMary,
que d'importantes affaires a->
voient appellé pour quelques mois dans le Languedoc. II ai- thoit ſa Femme , & elle meritoit
bien qu'il l'aimaſt; mais foit ja- loufie,ſoit délicateſſe trop ſcru- puleuſe ſur le point-d'honneur,
il eſtoit ſevere pour ce qui regar- doit ſa conduite , &il l'obligeoit àvivre dans une regularite un peu eloignée des innocentes li- bertez qu'elle auroit crû pouvoir A vj
12 LE MERCVRE
s'accorder. Ainſi il ne faut pas eſtre ſurpris , ſi ſe voyant mai- ſtreſſe de ſes actions par ſon de- part , elle n'euſt pas tous les ſcru- pules qu'il avoit tâché de luy donner. Elle estoit née pour la joye , l'occafion estoit favorable,
& elle crût qu'il luy devoit eſtre permis de s'en fervir. Elle eut pourtant ſoin d'éviter l'éclat , &
ne voulut recevoir aucune viſite
chez elle; mais elle avoir des Amies,ces Amies voyoient le beau monde,& l'enjoûmentde ſon hu- meur joint aux agrémens de f
Perſonne,fit bientôt l'effet qu'er- lefouhaitoit. On la vit, elle plût,
on luy dit qu'elle estoit belle ,
fans qu'elle témoignaſt s'en fa- cher ; les tendres déclarations
ſuivirent, elle les reçeuten Fem-- me d'eſprit qui veut en profiter ſans ſe commettre; & là-deffus,
GALAN T. 13
grands deſſeins de s'en faire ai- mer. Promenades , Comédies ,
Opéra , Feſtes galantes , tout eft mis en uſage , & c'eſt tous les jours quelque nouveau Divertiſ- fement. Cette maniere de vie
auffi agreable que comode , avoit pour elle une douceur merveil- leuſe , & jamais Femme ne s'ac- commoda mieux de l'absence de
fon Mary. Les plus éclairez pour- tant en fait deGalanterie , s'ap- perceurentbientôtqu'il n'yavoit que des paroles à eſperer d'elle.. Hs l'en eſtimerent davantage , &
n'eneurentpas moins d'empref- ſement à ſe rendre où ils cro
yoientladevoirtrouver. Juſque-- làtoutalloit le mieuxdu monde;
mais cequi gaſta tout, ce fut un de ces Meſſieurs du bel air ,
qui fottement amoureux d'eux- mefmes fur leurs propres com
14 LE MERCVRE
1
plaiſances , s'imaginent qu'il n'y a point de Femmes à l'épreuve de leurs douceurs, quand ils dai- gnent ſe donner la peine d'en conter. Celuy-cy , dontune Per- ruque blonde , des Rubans bien compaſſez , & force Point de France répandu par tout , fai- foient le merite le pluséclatant,
ſe tenoit fi fort aſſuré des faveurs
delaBelledont il s'agit , ſurquel- ques Réponſes enjoüées qu'il n'avoit pas eu l'eſprit de com- prendre , qu'il ſe hazarda unjour àpouffer les affaires un peu trop loin. La Damele regarda fiere- ment, changea de ſtile , prit fon ſérieux , & rabatit tellement fa
vanité , qu'il endemeura incon- folable. Il ſe croyoit beau , &
troppleinduridicule entêtement qu'il avoit pour luy , il ne trou voit pas vray-femblable qu'il ſe
GALANT. IS fuſt offert ſans qu'on euſt ac- cepté leParty. Il examinade plus pres les manieres de la Dame, la vit de belle humeur avec ceux
qu'il regardoit comme ſes Ri- vaux; &fans fonger qu'ils ne luy avoient pas donné les meſmes ſujets de plainte que luy , impu- tant àquelque préoccupation de cœur ce qui n'eſtoit qu'un effet de ſa vertu , il prit conſeil de ſa jalousie ,&ne chercha plusque
ſe vangerde l'aveuglement qu'el le avoit de faire des Heureux
ſon préjudice. Il entrouva l'occa- fion &plus prompte & toute au- tre qu'il ne l'eſperoit. La Dame eſtoit allée àune Partie de Campagne pour quelques jours avec une Amie.Par malheur pour elle,
ſonMary revint inopinementde Laguedoc le lendemain de cette Partie.Il fut furpris de ne la point
16 LE MERCVRE
rencontrer en arrivant. Cellequi
l'avoit emmenée hors de Paris
eſtoit un peu en réputation de Coquete. Le chagrin le prit. II forma des ſoupçons , & il y fut confirmé par l'amant jaloux,qur ayant ſçeu ſon retour , fut des premiers à le voir. Comme ils avoient toûjours veſcu enſemble • avec affez de familiarité , le Mary ne luy cacha point la mau- vaife humeur où le mettoit l'imprudente Promenade de fa Fem- me. Cet infidelle Amy qui ne cherchoit qu'à ſe vanger d'elle,
crût qu'il ne pouvoit prendre mieux ſon temps. Illa juſtifie en apparence , & entrant dans le détail de toutes les Connoiffan
ces qu'elle a faitesdepuisſonde- part,pour prévenir,dit-il,les mé- chans contes que d'indifcrets Zélez luy enpourroient faire, il
GALANT. 17 டர்
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S
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les excuſe d'une maniere qui la rend coupable de tout ce qu'il feint de vouloirqu'il croye innocent. LeMary prend feu. Quel- ques petites railleries que d'au- tres luy font , &qui ont du ra port avec cette premiere accufa- tion, achevent de lebleſſer iufqu'au vif. Il s'emporte,il fulmine,
&il auroit pris quelque réfolu- tion violente , ſi ſes veritables Amisn'euffentdétournélecoup.
Tout ce qu'ils peuvent gagner pourtant , c'eſt qu'en attendant qu'il foit éclaircydes prétenduës galanteries de ſa Femme, elle ira fe mettredans unCouvent qu'il
feur nomme à douze ou quinze
lieuës de Paris. Deux Parétes des
plus prudes ſe chargent de luy porter l'ordre, & de le faire exe- cuter.La Dame qui connoiſſoit la
ſeverité de fon Mary, ne balance
18 LE MERCVRE
point àfaire ce qu'il fouhaite. La voilàdans le Couvent, dont heu- reuſement pour elle l'Abbeffe eſtoit Sœurd'un de ceuxqui luy en avoiét leplus conté,quoyque ce comercefut demeuréinconnu à l'Amant jaloux. Ainfi elle ne manqua pas de Lettres de faveur pour tous les Privileges qui pou- voient luy eſtre accordez. Elle p'avoit pas trop beſoin d'une re- commandation particuliere. Ses manieresengageantes & flaten- ſes en estoient une tres-forte
pour elle , &il ne falloit rien da- vantage pour la faire aimer de toutle Couvent. C'eſtoit une neceſſité pour elle d'y paſſer quel que temps , elle aimoit les plai- firs , &elle s'en fit de tout ce qui en peut donner dans la retraite.
Elle noüa fur tout amitié avec
une jeune Veuve Provençale ,
GALANT. 19
a
e
Penſionaire du Couventcomme
elle. Son langage la charmatelle- ment ( iln'y en a point de plus agreable pour les Dames ) qu'elle s'attacha à l'étudier ; &comme il
ne faut quevouloir fortement les,
choſes poury réüſſir, elle s'y ren- dit ſi ſçavante entrois mois,qu'on l'eut priſe pour une Provençale originaire. Cependant il y en a- voit déja fix qu'elle estoit réclu-- ſe. Sa priſon l'ennuyoit , & elle fuccomba à la tentation de venir
à Paris incognito paſſer quinze jours avecſes Amies. L'Abbeſſe,
quoy qu'avec un peude peine,
luy accorda ce congé à l'inſtante follicitation de ſon Frere , à qui elle devoit ce qu'elle eſtoit. Elle ſe précautione pour n'eſtre point découverte. Une Amie avecqui elle concerte ſon deſſein , & qui ſe charge de luy faire donner
20 LE MERCVRE
tin Apartement en lieu où elle ne ſoit connue d'aucun Domeſtique , la va prendre à deux lieuës de Paris , &la mene chez la Femme d'un vieux Conſeiller,
qui ne l'ayant jamais veuë , la reçoit comme une Dame qui ar- rive nouvellementde Provence.
Grande amitié quiſe lie entr'el- les. Il n'eſt parlé quede la belle Provençale , c'eſt fous ce nom qu'on fonge à la divertir , & elle joüefi bien fon perſonnage, que ne voyant que trois ou quatre deſes plus particuliers Amisqui font avertis de tour , il eſt impoffible qu'on la ſoupçonne de n'eſtre pas ce qu'elle ſedit. Tout contribuë àmettre ſon ſecret en
aſſurance. Lequartier oùelle lo- ge eft fort éloigné deſon Mary,
elle ne fort jamais que maſquée avec la Femmedu Confeiller, &
GALANT. 21
T
quandelle fait quelque Partie de promenade avec ſon Amie , ce font tous Gens choiſfis qui en font , & leur indifcretion n'eſt
point à craindre pour elle. Trois ſemaines ſe paſſent de cette for- te. Elle prend ſes meſures pour toutes les choſes qui peuvent obliger ſon Mary à la rapeler au- pres de luy , & feignant tout-à- coup d'avoir reçeu des nouvel- les qui la preſſent de ſe rendre en Provence, elle ſe diſpoſeà s'aller renfermer dans le Couvent. Le
joureſt pris pour cela. Elle doit aller coucher avec ſon Amie à
cinq ou fix lieuës de Paris , &
les adieux ſont déja à demy-faits ſans qu'on ait rien découvert de ce qu'elle a intereſt à tenir ca- ché. Dans cettediſpoſition qui euſt pû prévoir ce qui luy arri-
:
ve ? SonMary avoit un Procés,
22 LE MERCVRE
le Conſeiller qui la loge en eft nommé Raporteur ; il cherche accés aupresde luy , & s'adreffe àunGentilhomme avec qui il a
fait connoiffance en Langue- doc , &qu'il ſçait eſtre le tout- puiſſant dans cette Maiſon. Le Gentilhomme prend volontiers cette occafion defaire valoir fon
credit , & ils vont enſemble chez
le Conſeiller le jour meſme que la fauſſe Provençale doit par tir. Le Conſeiller s'eſtoit enfermé dans ſon Cabinet au re
tourduPalais pour une Affaire qu'il falloit neceſſairement qu'il examinaſt ſur l'heure. Il eſtoit
queſtion d'attendre. Le Gentil- homme pour mieux fervir fon
Amy , le mene àl'Apartementde Madame qu'il veut mettre dans ſes intereſts. Commeil y entroit fansfaçon à toutes les heurés du
GALAN T. 23
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2
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↑ jour , il y monte ſansqu'elle en ſoit avertie , & il la ſurprend avec la fauſſe Provençale , qui ne s'attendoit à rien moins qu'à une viſite de fon Mary. Jugez de t- la ſurpriſe de l'un &de l'autre.
Le Mary ne ſçait où il eneſt. Il regarde , reconnoiſt ſa Femme,
& troublé d'une rencontre fi
inopinée , il oublie ſon Procés,
&n'écoute preſque pointce que ſon Amyditen ſa faveur.La Da- men'eſt pas moins embaraffée de ſon coſté, mais comme elle voit le
pas dangereux pour elle , felle n'yremedieparſoneſprit, elle ne ſe déconcerte point , & parlant ProvençalauGentilhomme qu'- elle adéjaveu pluſieurs fois , elle luyditcentplaifanteries quimet- tent le Mary dans un embarras nouveau. Il demande tout bas à
fon Amyqui elleeft ,&il luy réコー
é
il
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1
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S
24 LE MERCVRE
pond de fi bonne foy ( comme il le croit ) que c'eſt une Dame de Provence venuë à Paris pour af- faires , que fon langage ſervant âconfirmer ce qu'il luy dit , il commence à croire que la ref- ſemblance des traits àpû le trom- per , &il nes'en fautgueremefmequ'il ne lestrouve moins ref- ſemblans qu'ils ne luy ont paru d'abord. Il s'approche d'elle, l'e- xamine, luy parle ; & le Gentil- homme luy ayant dit qu'il falloit qu'elle follicitaſt pour ſon Amy,
elle prometde s'y employercom- me si c'eſtoit ſon affaire propre.
Elle tientparole , & le Confeil .
ler entrant , c'eſt elle qui com- mence la follicitation; mais elle
lefait avectant de grace& avec une telle libertéd'eſprit , que ſon Mary ne peut croire que ſi elle eſtoit ſa Femme , elle euſt pû ſe poffe
GALANT. 25
د
poſſeder affez pourpouffer le dé- guiſementjuſque-là. Il fort tres- - fatisfait du Conſeiller ; & pour = n'avoir aucun ſcrupule d'eſtre la Dupedecerterencontre , il ſe ré- foutd'allerdésle lendemaintrouver ſa Femme au Couvent. Elle
y met ordre par la promptitude de fon retour &devinant ce
qu'il eſt capable de faire pour s'éclaircir , au lieu d'aller coucher où ſon Amie la devoit
ner , elle marche toute la nuit,
&arrive de tres-grand matin Couvent. L'Abbeſſe à qui elle rend compte de tout , inſtruit la Tourierede ce qu'elle doit dire,
ſi quelqu'un la vientdemander.
SonMary fait diligence , & arri- ve fix heures apres elle. Il vient au Parloir. Onlayditque faFem- men'a preſque point quité le Lit depuis huit jours , à cauſe d'une
Tome VII. B
26 LE MERCV RE
legere indiſpoſition , & elle pa- roît un quart-d'heure apres en coifure de Convalefcente. La fatigue du voyage , & le manque dedormir pendant toute la nuit paſſée , l'avoient un peu abatuë.
Cela vint le plus à propos du monde. Comme ſon Mary ne luy trouva nyles meſmes ajuſtemens,
nyla meſmevivacité de teint qui l'avoit ébloüy le jour précedent dans la Provençale , il fut aifé- mentperfuadé qu'il y avoit eude l'erreur dans ce qu'il s'en eſtoit figuréd'abord. Cependant il avoit remarqué tant de merite dans cette prétenduë Provençale , &
il en eſtoit tellement touché ; que ſe tenant trop heureux de poffe- derune Perſonne qui luy reffem- bloit , & eſtant d'ailleurs con- vaincuqu'il y avoit eu plus d'im- prudence que de crime dans la
GALANT. 27
--
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conduite de ſa Femme , il luy dit les chofes les plus touchantes pour luy faire oublier ce que fix
mois de clôture luy avoient pû cauſer de chagrin. Elle garde quelque temps ſon ſérieux avec luy, luy fait ſes plaintes en bon accent François de ſon injurieux procedé , & apres quelques feints refus de luy pardonner fi-toſt un outragequi avoit faittantde tort àſa reputation , elle ſe rend aux preſſans témoignages de ſa ten-- dreſſe , & retourne avec luy le lendemain à Paris. Il luy conte
e
t
t
S l'Avanture de la Provençale qu'il
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prometde luy faire voir , & il de- meure un peu interdit , quand l'eſtant allé demander chez le
Conſeiller , il apprend que ſes
-
affaires l'avoient rapelée enPro- vence. Je ne ſçay ſi undepart 6
prompt luy a fait ſoupçonner
Bij
28 LE MERCVRE
quelque choſe , mais il en uſe tres-bien avec ſa Femme , & il
luy laiſſe mefme plus de liberté qu'il neluy enſoufroit avant fon voyagede Languedoc
Maximes , l'Amour ne cauſeroit
pas tant de malheurs , & l'em- portement inconſideré d'un Ja-
GALANT.
loux n'auroit pas donné lieu à
l'Avanture que vous allez entendre.
Une Dame bien faite , jolie,
ſpirituelle , enjoüée, vertueuſe dans le fond , mais ayant l'air du monde , & trouvant un plaifir ſenſible à s'entendre conter des
douceurs , ne pût s'empeſcher de s'abandonner à fon panc panchant
1
pendant l'absence de fonMary,
que d'importantes affaires a->
voient appellé pour quelques mois dans le Languedoc. II ai- thoit ſa Femme , & elle meritoit
bien qu'il l'aimaſt; mais foit ja- loufie,ſoit délicateſſe trop ſcru- puleuſe ſur le point-d'honneur,
il eſtoit ſevere pour ce qui regar- doit ſa conduite , &il l'obligeoit àvivre dans une regularite un peu eloignée des innocentes li- bertez qu'elle auroit crû pouvoir A vj
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s'accorder. Ainſi il ne faut pas eſtre ſurpris , ſi ſe voyant mai- ſtreſſe de ſes actions par ſon de- part , elle n'euſt pas tous les ſcru- pules qu'il avoit tâché de luy donner. Elle estoit née pour la joye , l'occafion estoit favorable,
& elle crût qu'il luy devoit eſtre permis de s'en fervir. Elle eut pourtant ſoin d'éviter l'éclat , &
ne voulut recevoir aucune viſite
chez elle; mais elle avoir des Amies,ces Amies voyoient le beau monde,& l'enjoûmentde ſon hu- meur joint aux agrémens de f
Perſonne,fit bientôt l'effet qu'er- lefouhaitoit. On la vit, elle plût,
on luy dit qu'elle estoit belle ,
fans qu'elle témoignaſt s'en fa- cher ; les tendres déclarations
ſuivirent, elle les reçeuten Fem-- me d'eſprit qui veut en profiter ſans ſe commettre; & là-deffus,
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grands deſſeins de s'en faire ai- mer. Promenades , Comédies ,
Opéra , Feſtes galantes , tout eft mis en uſage , & c'eſt tous les jours quelque nouveau Divertiſ- fement. Cette maniere de vie
auffi agreable que comode , avoit pour elle une douceur merveil- leuſe , & jamais Femme ne s'ac- commoda mieux de l'absence de
fon Mary. Les plus éclairez pour- tant en fait deGalanterie , s'ap- perceurentbientôtqu'il n'yavoit que des paroles à eſperer d'elle.. Hs l'en eſtimerent davantage , &
n'eneurentpas moins d'empref- ſement à ſe rendre où ils cro
yoientladevoirtrouver. Juſque-- làtoutalloit le mieuxdu monde;
mais cequi gaſta tout, ce fut un de ces Meſſieurs du bel air ,
qui fottement amoureux d'eux- mefmes fur leurs propres com
14 LE MERCVRE
1
plaiſances , s'imaginent qu'il n'y a point de Femmes à l'épreuve de leurs douceurs, quand ils dai- gnent ſe donner la peine d'en conter. Celuy-cy , dontune Per- ruque blonde , des Rubans bien compaſſez , & force Point de France répandu par tout , fai- foient le merite le pluséclatant,
ſe tenoit fi fort aſſuré des faveurs
delaBelledont il s'agit , ſurquel- ques Réponſes enjoüées qu'il n'avoit pas eu l'eſprit de com- prendre , qu'il ſe hazarda unjour àpouffer les affaires un peu trop loin. La Damele regarda fiere- ment, changea de ſtile , prit fon ſérieux , & rabatit tellement fa
vanité , qu'il endemeura incon- folable. Il ſe croyoit beau , &
troppleinduridicule entêtement qu'il avoit pour luy , il ne trou voit pas vray-femblable qu'il ſe
GALANT. IS fuſt offert ſans qu'on euſt ac- cepté leParty. Il examinade plus pres les manieres de la Dame, la vit de belle humeur avec ceux
qu'il regardoit comme ſes Ri- vaux; &fans fonger qu'ils ne luy avoient pas donné les meſmes ſujets de plainte que luy , impu- tant àquelque préoccupation de cœur ce qui n'eſtoit qu'un effet de ſa vertu , il prit conſeil de ſa jalousie ,&ne chercha plusque
ſe vangerde l'aveuglement qu'el le avoit de faire des Heureux
ſon préjudice. Il entrouva l'occa- fion &plus prompte & toute au- tre qu'il ne l'eſperoit. La Dame eſtoit allée àune Partie de Campagne pour quelques jours avec une Amie.Par malheur pour elle,
ſonMary revint inopinementde Laguedoc le lendemain de cette Partie.Il fut furpris de ne la point
16 LE MERCVRE
rencontrer en arrivant. Cellequi
l'avoit emmenée hors de Paris
eſtoit un peu en réputation de Coquete. Le chagrin le prit. II forma des ſoupçons , & il y fut confirmé par l'amant jaloux,qur ayant ſçeu ſon retour , fut des premiers à le voir. Comme ils avoient toûjours veſcu enſemble • avec affez de familiarité , le Mary ne luy cacha point la mau- vaife humeur où le mettoit l'imprudente Promenade de fa Fem- me. Cet infidelle Amy qui ne cherchoit qu'à ſe vanger d'elle,
crût qu'il ne pouvoit prendre mieux ſon temps. Illa juſtifie en apparence , & entrant dans le détail de toutes les Connoiffan
ces qu'elle a faitesdepuisſonde- part,pour prévenir,dit-il,les mé- chans contes que d'indifcrets Zélez luy enpourroient faire, il
GALANT. 17 டர்
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les excuſe d'une maniere qui la rend coupable de tout ce qu'il feint de vouloirqu'il croye innocent. LeMary prend feu. Quel- ques petites railleries que d'au- tres luy font , &qui ont du ra port avec cette premiere accufa- tion, achevent de lebleſſer iufqu'au vif. Il s'emporte,il fulmine,
&il auroit pris quelque réfolu- tion violente , ſi ſes veritables Amisn'euffentdétournélecoup.
Tout ce qu'ils peuvent gagner pourtant , c'eſt qu'en attendant qu'il foit éclaircydes prétenduës galanteries de ſa Femme, elle ira fe mettredans unCouvent qu'il
feur nomme à douze ou quinze
lieuës de Paris. Deux Parétes des
plus prudes ſe chargent de luy porter l'ordre, & de le faire exe- cuter.La Dame qui connoiſſoit la
ſeverité de fon Mary, ne balance
18 LE MERCVRE
point àfaire ce qu'il fouhaite. La voilàdans le Couvent, dont heu- reuſement pour elle l'Abbeffe eſtoit Sœurd'un de ceuxqui luy en avoiét leplus conté,quoyque ce comercefut demeuréinconnu à l'Amant jaloux. Ainfi elle ne manqua pas de Lettres de faveur pour tous les Privileges qui pou- voient luy eſtre accordez. Elle p'avoit pas trop beſoin d'une re- commandation particuliere. Ses manieresengageantes & flaten- ſes en estoient une tres-forte
pour elle , &il ne falloit rien da- vantage pour la faire aimer de toutle Couvent. C'eſtoit une neceſſité pour elle d'y paſſer quel que temps , elle aimoit les plai- firs , &elle s'en fit de tout ce qui en peut donner dans la retraite.
Elle noüa fur tout amitié avec
une jeune Veuve Provençale ,
GALANT. 19
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Penſionaire du Couventcomme
elle. Son langage la charmatelle- ment ( iln'y en a point de plus agreable pour les Dames ) qu'elle s'attacha à l'étudier ; &comme il
ne faut quevouloir fortement les,
choſes poury réüſſir, elle s'y ren- dit ſi ſçavante entrois mois,qu'on l'eut priſe pour une Provençale originaire. Cependant il y en a- voit déja fix qu'elle estoit réclu-- ſe. Sa priſon l'ennuyoit , & elle fuccomba à la tentation de venir
à Paris incognito paſſer quinze jours avecſes Amies. L'Abbeſſe,
quoy qu'avec un peude peine,
luy accorda ce congé à l'inſtante follicitation de ſon Frere , à qui elle devoit ce qu'elle eſtoit. Elle ſe précautione pour n'eſtre point découverte. Une Amie avecqui elle concerte ſon deſſein , & qui ſe charge de luy faire donner
20 LE MERCVRE
tin Apartement en lieu où elle ne ſoit connue d'aucun Domeſtique , la va prendre à deux lieuës de Paris , &la mene chez la Femme d'un vieux Conſeiller,
qui ne l'ayant jamais veuë , la reçoit comme une Dame qui ar- rive nouvellementde Provence.
Grande amitié quiſe lie entr'el- les. Il n'eſt parlé quede la belle Provençale , c'eſt fous ce nom qu'on fonge à la divertir , & elle joüefi bien fon perſonnage, que ne voyant que trois ou quatre deſes plus particuliers Amisqui font avertis de tour , il eſt impoffible qu'on la ſoupçonne de n'eſtre pas ce qu'elle ſedit. Tout contribuë àmettre ſon ſecret en
aſſurance. Lequartier oùelle lo- ge eft fort éloigné deſon Mary,
elle ne fort jamais que maſquée avec la Femmedu Confeiller, &
GALANT. 21
T
quandelle fait quelque Partie de promenade avec ſon Amie , ce font tous Gens choiſfis qui en font , & leur indifcretion n'eſt
point à craindre pour elle. Trois ſemaines ſe paſſent de cette for- te. Elle prend ſes meſures pour toutes les choſes qui peuvent obliger ſon Mary à la rapeler au- pres de luy , & feignant tout-à- coup d'avoir reçeu des nouvel- les qui la preſſent de ſe rendre en Provence, elle ſe diſpoſeà s'aller renfermer dans le Couvent. Le
joureſt pris pour cela. Elle doit aller coucher avec ſon Amie à
cinq ou fix lieuës de Paris , &
les adieux ſont déja à demy-faits ſans qu'on ait rien découvert de ce qu'elle a intereſt à tenir ca- ché. Dans cettediſpoſition qui euſt pû prévoir ce qui luy arri-
:
ve ? SonMary avoit un Procés,
22 LE MERCVRE
le Conſeiller qui la loge en eft nommé Raporteur ; il cherche accés aupresde luy , & s'adreffe àunGentilhomme avec qui il a
fait connoiffance en Langue- doc , &qu'il ſçait eſtre le tout- puiſſant dans cette Maiſon. Le Gentilhomme prend volontiers cette occafion defaire valoir fon
credit , & ils vont enſemble chez
le Conſeiller le jour meſme que la fauſſe Provençale doit par tir. Le Conſeiller s'eſtoit enfermé dans ſon Cabinet au re
tourduPalais pour une Affaire qu'il falloit neceſſairement qu'il examinaſt ſur l'heure. Il eſtoit
queſtion d'attendre. Le Gentil- homme pour mieux fervir fon
Amy , le mene àl'Apartementde Madame qu'il veut mettre dans ſes intereſts. Commeil y entroit fansfaçon à toutes les heurés du
GALAN T. 23
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↑ jour , il y monte ſansqu'elle en ſoit avertie , & il la ſurprend avec la fauſſe Provençale , qui ne s'attendoit à rien moins qu'à une viſite de fon Mary. Jugez de t- la ſurpriſe de l'un &de l'autre.
Le Mary ne ſçait où il eneſt. Il regarde , reconnoiſt ſa Femme,
& troublé d'une rencontre fi
inopinée , il oublie ſon Procés,
&n'écoute preſque pointce que ſon Amyditen ſa faveur.La Da- men'eſt pas moins embaraffée de ſon coſté, mais comme elle voit le
pas dangereux pour elle , felle n'yremedieparſoneſprit, elle ne ſe déconcerte point , & parlant ProvençalauGentilhomme qu'- elle adéjaveu pluſieurs fois , elle luyditcentplaifanteries quimet- tent le Mary dans un embarras nouveau. Il demande tout bas à
fon Amyqui elleeft ,&il luy réコー
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24 LE MERCVRE
pond de fi bonne foy ( comme il le croit ) que c'eſt une Dame de Provence venuë à Paris pour af- faires , que fon langage ſervant âconfirmer ce qu'il luy dit , il commence à croire que la ref- ſemblance des traits àpû le trom- per , &il nes'en fautgueremefmequ'il ne lestrouve moins ref- ſemblans qu'ils ne luy ont paru d'abord. Il s'approche d'elle, l'e- xamine, luy parle ; & le Gentil- homme luy ayant dit qu'il falloit qu'elle follicitaſt pour ſon Amy,
elle prometde s'y employercom- me si c'eſtoit ſon affaire propre.
Elle tientparole , & le Confeil .
ler entrant , c'eſt elle qui com- mence la follicitation; mais elle
lefait avectant de grace& avec une telle libertéd'eſprit , que ſon Mary ne peut croire que ſi elle eſtoit ſa Femme , elle euſt pû ſe poffe
GALANT. 25
د
poſſeder affez pourpouffer le dé- guiſementjuſque-là. Il fort tres- - fatisfait du Conſeiller ; & pour = n'avoir aucun ſcrupule d'eſtre la Dupedecerterencontre , il ſe ré- foutd'allerdésle lendemaintrouver ſa Femme au Couvent. Elle
y met ordre par la promptitude de fon retour &devinant ce
qu'il eſt capable de faire pour s'éclaircir , au lieu d'aller coucher où ſon Amie la devoit
ner , elle marche toute la nuit,
&arrive de tres-grand matin Couvent. L'Abbeſſe à qui elle rend compte de tout , inſtruit la Tourierede ce qu'elle doit dire,
ſi quelqu'un la vientdemander.
SonMary fait diligence , & arri- ve fix heures apres elle. Il vient au Parloir. Onlayditque faFem- men'a preſque point quité le Lit depuis huit jours , à cauſe d'une
Tome VII. B
26 LE MERCV RE
legere indiſpoſition , & elle pa- roît un quart-d'heure apres en coifure de Convalefcente. La fatigue du voyage , & le manque dedormir pendant toute la nuit paſſée , l'avoient un peu abatuë.
Cela vint le plus à propos du monde. Comme ſon Mary ne luy trouva nyles meſmes ajuſtemens,
nyla meſmevivacité de teint qui l'avoit ébloüy le jour précedent dans la Provençale , il fut aifé- mentperfuadé qu'il y avoit eude l'erreur dans ce qu'il s'en eſtoit figuréd'abord. Cependant il avoit remarqué tant de merite dans cette prétenduë Provençale , &
il en eſtoit tellement touché ; que ſe tenant trop heureux de poffe- derune Perſonne qui luy reffem- bloit , & eſtant d'ailleurs con- vaincuqu'il y avoit eu plus d'im- prudence que de crime dans la
GALANT. 27
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conduite de ſa Femme , il luy dit les chofes les plus touchantes pour luy faire oublier ce que fix
mois de clôture luy avoient pû cauſer de chagrin. Elle garde quelque temps ſon ſérieux avec luy, luy fait ſes plaintes en bon accent François de ſon injurieux procedé , & apres quelques feints refus de luy pardonner fi-toſt un outragequi avoit faittantde tort àſa reputation , elle ſe rend aux preſſans témoignages de ſa ten-- dreſſe , & retourne avec luy le lendemain à Paris. Il luy conte
e
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t
S l'Avanture de la Provençale qu'il
2
prometde luy faire voir , & il de- meure un peu interdit , quand l'eſtant allé demander chez le
Conſeiller , il apprend que ſes
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affaires l'avoient rapelée enPro- vence. Je ne ſçay ſi undepart 6
prompt luy a fait ſoupçonner
Bij
28 LE MERCVRE
quelque choſe , mais il en uſe tres-bien avec ſa Femme , & il
luy laiſſe mefme plus de liberté qu'il neluy enſoufroit avant fon voyagede Languedoc
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Résumé : Histoire de la fausse Provençale. [titre d'après la table]
Le texte narre une aventure galante impliquant une dame vertueuse mais enjouée. Son mari, occupé par des affaires dans le Languedoc, impose une rigueur excessive. Pendant son absence, la dame, attirée par les douceurs et les compliments, s'abandonne à son penchant sans recevoir de visites chez elle mais en profitant de la compagnie de ses amies. Elle mène une vie agréable et discrète. Cependant, un galant trop présomptueux tente de la séduire, mais elle le repousse fermement. Jaloux et vexé, cet homme se venge en informant le mari des supposées galanteries de sa femme. Furieux, le mari envoie sa femme dans un couvent. Là-bas, aidée par l'abbesse et ses amies, elle noue des amitiés et apprend le provençal. Elle quitte ensuite le couvent incognito pour passer du temps à Paris avec ses amies, se faisant passer pour une Provençale. Son mari, ignorant tout, la découvre par hasard chez un conseiller, mais grâce à son esprit vif, elle parvient à le tromper. Convaincu de son erreur, le mari rappelle sa femme au bout de six mois, et ils retournent ensemble à Paris. Par ailleurs, le texte mentionne un homme nommé Bij qui, après un voyage en Languedoc, accorde plus de liberté à sa femme, sans fournir de détails supplémentaires sur la nature de ce qu'il a remarqué ou sur les circonstances exactes de son voyage.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 334-335
AIR NOUVEAU de Mr Lambert.
Début :
Tous les Amans ne sont pas fortunez; & l'Amour / Philis, vous m'ordonnez de feindre [...]
Mots clefs :
Amour, Indifférence, Jaloux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AIR NOUVEAU de Mr Lambert.
Tous lesAmansne font pas fortu
nez ; & l'Amour , pour mieux faire connoiſtre ſa puiſſance , ne prend pas toûjours le party des Dieux. Apollon.
alieu des'enplaindre; laiſſons- le- dans fonchagrin , & voyons ce que dit un Mortel plus heureux que luy. Sa Maî treſſe l'avoit prié de feindre pour tromper les laloux , & voicy ce qu'il lùy répond.
AIR NOUVEAU
de M. Lambert.."
D-Hilis, vous m'ordonnez de feindre Del'indiférence pour vous,
Afin detromper les laloux Quefansceffe nous devons craindresف
1
GALANT. 229
自
Maisquand onjouit chaquejour
Descharmesdevostre préſence, {
Qu'ilestmal-aiséquel'Amour Paroiſſe de l'indiférence!
nez ; & l'Amour , pour mieux faire connoiſtre ſa puiſſance , ne prend pas toûjours le party des Dieux. Apollon.
alieu des'enplaindre; laiſſons- le- dans fonchagrin , & voyons ce que dit un Mortel plus heureux que luy. Sa Maî treſſe l'avoit prié de feindre pour tromper les laloux , & voicy ce qu'il lùy répond.
AIR NOUVEAU
de M. Lambert.."
D-Hilis, vous m'ordonnez de feindre Del'indiférence pour vous,
Afin detromper les laloux Quefansceffe nous devons craindresف
1
GALANT. 229
自
Maisquand onjouit chaquejour
Descharmesdevostre préſence, {
Qu'ilestmal-aiséquel'Amour Paroiſſe de l'indiférence!
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Résumé : AIR NOUVEAU de Mr Lambert.
Le texte explore la difficulté de feindre l'indifférence en amour. Un mortel, aimé par sa maîtresse, doit tromper les jaloux. Il trouve ardu de paraître indifférent face à la présence quotidienne de l'être aimé. L'amour rend ainsi la simulation impossible malgré les exigences sociales.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 11-41
Histoire des deux Maris jaloux. [titre d'après la table]
Début :
Deux Marys que vous voulez bien que je me dispense [...]
Mots clefs :
Jaloux, Commissaire, Galanterie, Jardin, Musique, Cabinet, Dames, Maris, Jeux, Tuileries, Carosse, Fête, Histoire, Point d'honneur, Plaisir, Cavaliers
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Histoire des deux Maris jaloux. [titre d'après la table]
Deux
vous
Marys quGTHEADS
voulez bien que je me YON
diſpenſe de vous nommer ,
prennent ſouvent d'inutiles ſur des ſoupçons mal fondez qui leur font paffer de méchantes heures. Ils font tous deux dans
les Charges , tous deux impi- toyablement délicats fur le
Point-d'honneur , & par con- ſequent tous deux jaloux ,juf- qu'à trouver du crime dans les plus innocentes converſations.
La femme de l'un eſt une blode
Av
10 LE MERCVRE
bienfaite,d'une taille fine,&dé
gagée,l'œil bien fendu, &un vi- ſage qu'on peut dire avoir eſté fait au tour. L'autre a pourFem- me une grande Brune, qui a la douceur meſme peinte dans les yeux , le teint uny , le nez. bien taillé , la bouche agreable,
& des dents à ſe récrier. Ces
deux Dames qui n'ont pas moins d'eſprit que de beauté,
ont encor plus de vertu que d'eſprit , mais cette vertu n'eſt point farouche; &comme elles font fort éloignées de l'âge où il ſemble qu'il y ait quelque obli- gation de renoncer aux plaifirs le Jeu, la Comedie , l'Opera, &
les Promenades, font desdiver--
tiffemens qu'elles ne ſe refuſens point dans l'occaſion. Il y aune étroite amitié entre elles , &
cette amitié a peut-eſtre fait la
GALANT... IT
liaiſon des Marys qui ſe ſont gaſtez l'un l'autre , en ſe dé- couvrant leur jaloufie. Vous jugez bien, Madame , que cette conformité de ſentimens les a
fait agir de concert pour le re- mede d'un mal qui les tient dans une continuelle inquietu- de. C'eſt ce qui embarraffe ces deux aimables Perſonnes , qui ne ſçauroientpreſque plus faire aucune agreable Partie fans qu'un des Marys ſoit leurfur- veillant. A dire vray , la trop exacte vigilance n'eſt pas moins incommode qu'injurieufe.Quel- que tendreſſe qu'une Femme puiffe avoir pour celuy àqui le Sacrement la tientattachée,elle n'aime point à luy voir faire le perſonnage d'Argus. Tout ce qui marque de la défiance luy tiento lieu d'outrage ; & les
12 LE MERCVRE
Marys ayant leurs heuresdere- ſerve dont perſonne ne vient troubler la douceur , il eſt juſte qu'ils abandonnent les inutiles àceux qui n'en profitent ja- mais fans témoins. LesDames
dontje vous parle devenuës in- ſéparables & par leur veritable amitié , & par le fâcheux ra- port de leur fortune , n'ou- blioient rien pour ſe dérober ,
quand elles pouvoient , aux yeux de leurs importuns Ef- pions. Ce n'eſt pas , comme je vous l'ay déja dit , qu'elles euf- ſent aucune intrigue qui pût mettre leur vertu en péril , mais il ſuffiſoit qu'on fe défiaft de leur conduite pour leur faire prendre plaifir à ſe débaraſſer de leurs Jaloux , &c'eſtoit pour elles un ſujet de joye incroya- ble qu'une Partie d'Opera ou de
GALANT. 13 Promenade faite en ſecret.
Parmy ceux dont le Jeu leur
avoit donné la connoiſſance
( car fi elles ne pouvoient s'em- peſcher d'eſtre obſervées , elles s'eſtoient miſes ſur le pied de faire une partie de ce qu'elles vouloient ) deux Cavaliers
auſſi civils que galants , leur avoient fait connoiſtre par quelques affiduitez que le plai- fir de contribuer à les divertir
eſtoit un plaiſir ſenſible pour eux. Elles meritoient bien leurs
complaiſances , & l'agrément de leur humeur joint à leur beauté qui n'eſtoit pas médiocre, pouvoit ne pas borner en- tierement à l'eſtime les ſentimens qu'ils tâchoient quelque- foisdeleur découvrir. Ils étoient
Amis, &quand ces Belles trou- voient l'occaſion de Lquelque
7
14 LE MERCVRE divertiſſement à prendre ſans leur garde accoûtumée , elles n'eſtoient point fâchées d'en faire la Partie avec eux, Dans
cette diſpoſition , voicy ce qui leur arriva pendant que les jours eſtoient les plus longs;
car , Madame , je croy que le temps ne fait rien aupres de vous à la choſe,& qu'une avan- ture du Mois deJuillet que vous ignorez ne vous plaira pas moins à écouter qu'une Avanture du Mois de Decembre. On
m'en apprend de tous les co- ftez , & ne vous les pouvant écrire toutes à la fois, j'en garde les Memoires pour vous en fai- re un Article felon l'ordre de
leur ancienneté.
Le Jeu ſervant toûjours de prétexte aux Dames àrecevoir les vifites des Cavaliers, tantoſt
GALANT. 15 chez l'une , &tantoft chez l'autre, la Feſte d'un des deux arrive. Elles luy envoyent cha- cune un Bouquet. Cela ſe pra- tique dans le monde. Illeur en marque ſa reconnoiffance par des Vers galans, &par une tres- inftante priere de prendre jour pour venir ſouper dans une fort . belle Maiſon qu'il a aupres d'u- ne des Portes de la Ville , où il
les attendra avec ſon Amy. Le Party eſt accepté , mais l'impor- tance eſt de venir à bout de la
défiance des Marys qu'on ne veut point mettre de la Feſte.
Heureuſement pour elles , il fe
trouvent tous deux chargez d'affaires en mefme temps. On choiſit ce jour. Le Cavalier eſt averty. Les ordres ſont donnez,
&il ne s'agit plus que d'exe- cuter. Les Dames feignent de vouloir alter ſurprendre une de
16 LE MERCVRE
leurs Amies qui est à une lieuë
de Paris , & d'où elles ne doivent revenir qu'au frais. Undes
Marys les veut obliger à remet- tre au lendemain , afin de leur
tenir compagnie,&de ſe délaf- ſer un peude l'accablement des affaires. Il n'en peut rien obte- nir , & fur cette conteftation
arriva un Laquais de la Dame qui les avertit de fon retour, &
qu'elle viendra joüer l'apreſdî- née avec elles. Leurs meſures
font rompuës par ce contre- temps. Lesdeux Amies diffimu- lent. Refuſer une Partie de Jeu
pour en propoſer une autre qui les laiſſe diſparoiſtre pour tout le reſte du jour , ce ſeroit don- ner de legitimes foupçons. Elles joüent, demeurent à ſouper en- ſemble apres que le Jeu eſt finy,
&feignent d'y avoir gagné un malde teſte qui leur ofte l'ap
GALANT. 17.
pétit , & qui ne peut eftre fou- lagé que par une Promenade aux Thuilleries. On met les
Chevaux au Caroffe. LeMary que leur empreſſement à vou loir faire une Partie de Campagne fans luy, avoit déja com- mencé d'inquieter , les fait fui- vre parun petit home inconnu qui entre avec elles aux ThuiLGENDEDA
leries, &les envoyant fortir in- continent par la Porte qui eft du cofté de l'eau , & monter dans une Chaiſe Roulante
qu'elles avoient donné ordre qu'on y fiſt venir, découvre le
lieu du Rendez vous, &en vient
donner avis au Mary. Le coup eftoit rude pour un Jaloux. H
court chez fon Afſocié en ja- loufie ,luy conte leur commun defaſtre , & luy faiſant quitter les Affaires qu'il n'avoit pas en-
18 LE MERCVRE
cor achevé de terminer , le me ne où la Feſte ſe donnoit. Ils
trouvent moyen d'entrer dans la Court ſans eſtre veus , & fe gliffent de là dans le Jardin ,
d'où ils peuvent aifément dé- couvrir tout ce qui ſe paſſe dans la Salle. Elle estoit éclairée d'un fort grand nombre de Bougies. Ils s'approchent des Feneſtres à la faveur de quel- quesArbresfait enBuiffons; &
quoy qu'ils ne remarquent rien qui ſente l'intrigue dans les ref- pectueuſes manieres dont les Cavaliers en uſent avec leurs
Femmes , elles leur paroiſſent de trop bonne humeur en leur abfence,&ils voudroient qu'el- les ne ſe montraſſent aimables
que pour eux. Le Soupé s'ache- ve au fon des Hautbois qui prennent le chemin du Jardin
GALANT. 19 où la Compagnie les ſuit. Les Marys qui veulent voir à quoy l'Avanture aboutira, ſe retirent
dans un Cabinet de verdure
où ils demeurent cachez. Les
Dames ont à peine fait un tour d'Allée , qu'elles voyent l'air tout couvert de Fuſées volantes , qui fortent du fonds du
Jardin; les Etoilles & les Serpentaux qu'elles font paroiſtre tout - à - coup , les divertiſſent plus agreablement que leurs Marys, qui ne font pas en eſtat de goufter le plaifir de cette ſurpriſe. L'aimable Brune dont je vous ayfait le Portrait prend une de ces Fuſées , & la veut
tirer elle - meſme. Celuy qui donne la Feſte s'y eftant inuti- lementoppoſé,luy metunMou- choir ſur le cou ,dans la crainte qu'elle ne ſe brûle. LeMary
20 LE MERCVRE
perdpatience,il veut s'échaper.
Celuy qui eft avec luy dans le Cabinet l'arreſte , &àluy-mef
me beſoin d'eſtre arreſté au
moindre mot qu'il voit qu'on dittout bas àſa Femme. Jamais
Jaloux ne ſouffrirent tant. Ils
frapent des pieds contre terre,
atrachent des feüilles , & les
mangentde rage , & on pretend qu'un des deux penſa crever d'uneChenille qu'il avala.Apres quelques Menuets danſez dans
lagrande Allée , on vient dire aux Dames qu'un Baffin de Fruit les attendoit dans la Salle
pour les rafraiſchir. Ellesy re- tournent & n'y tardent qu'un moment , parce que minuit qui ſonne leur faitune neceſſité de
ſe retirer. Les Cavaliers les accompagnent juſqu'à leur Chai- ſe roulante qu'elles quittent
GALAN T. 21
pour aller reprendre leur Ca- roſſe qu'elles ont laiſſe àl'autre Porte des Thuilleries,&cependant les Hautbois qui ne font
point avertis de leur départ continuëntà joüer dans le Jar- din. Leurprefence eſt un obſta- cle fâcheux à l'impatience des Réclus du Cabinetde verdure
qui brûlentd'en fortir pour s'ap- procher des Feneſtres comme ilsont fait pendant le Soupé. Il eſtvrayqu'ils nedemeurentpas long-tempsdans cette contrain- te, mais ils n'en ſont affranchis
que pour ſouffrir encor plus cruellement. Un de ces Mefſieurs de la Muſique champe- ſtre eſtant entré dans la Salle
pour demander quelque choſe àceluyqui les employoit, reviết dire àſes Compagnonsqu'il n'y avoit plus trouvé perſonne,&
22 LE MERCVRE
qu'il n'avoit pû fçavoir ce que la Compagnie eſtoit devenuë.
Les Marys l'entendent , & c'eſt un coup de foudre pour eux.
Leur jaloufie ne leur laiſſe rien imaginer que de funeſte pour leur honneur. Ils peſtent contre eux-meſmes de leur lâche pa- tience àdemeurer fi long- temps témoins de leur honte, & ne
doutant point que leurs Fem- mes ne ſoientdans quelqueCa- binet avec leurs Amans, ils fortent du Jardin,montent en haut,
vontde Chambre en Chambre,
& trouvant une Porte fermée,
ils font tous leurs efforts pour l'enfoncer. UnDomeſtique ac- court à cebruit. Il a beau leur
demander à qui ils en veulent. Point de réponſe. Ils continuent à donner des pieds contre la Porte, & le Domestique qui
GALANT. 23 n'eſt point aſſez fort pour les retenir , commence à crier aux Voleurs de toute ſa force. Ces cris mettent toute la Maiſon en
rumeur. On vient au ſecours.
Chacun eſt armé de ce qu'il a
pûtrouver à la haſte, &le Maî tre-d'Hoſtel tient unMouſque- ton qu'il n'y a pas plaifir d'ef- ſuyer. Nos Deſeſperez le crai- gnent. Ils moderent leur em- portement , & on ne voit plus que deux Hommes interdits ,
qui ſans s'expliquer enragent de ce qu'on met obſtacle à
leur entrepriſe. Comme ils ne ſont connus de perſonne,
&qu'ils n'ont point leurs Ha- bits de Magiſtrature , on prend leur filence pour une convi- ction de quelque deſſein crimi- nel; & afin de les faire parler malgré eux,leMaiſtre-d'Hoſtel
ここ
24 LE MERCVRE envoye chercher un Commiffaire ſans leur en rien dire , &
les fait garder fort ſoigneuſe- mentjuſqu'à ce qu'il ſoit arrivé.
Cependant les Cavaliers qui ont remené les Dames aux
Thuilleries , reviennent au lieu
où s'eſt donné le Repas, &font furpris de voir en entrantqu'on amene un Commiſſaire. Ils en
demandent la cauſe. Onleur dit
que pendant que tout le mon- de eſtoit occupé en bas à met- tre la Vaiſſelle d'argent en ſeû- reté , deux Voleurs s'eſtoient
coulez dans les Chambres , &
avoient voulu enfoncer un Cabinet.Ilycourent avec le Com- miſſaire qui les livre pendus dans trois jours. Jugez de l'é- tonnement où ils ſe trouvent
quand on leur montre les pre tendus Criminels. Le Commiffaire
GALANT. 25
faire qui les reconnoiſt ſe tire
d'affaire en habile- Homme, &
feignant de croire que ce font eux qui l'ont envoyé chercher,
il leur demande en quoy ils ont beſoin defon miniftere. Ils l'obligent à s'en retourner chez luy, ſans s'éclaircir de la bévcuë quil'a fait appeller inutilement;
& les Cavaliers qui devinent une partie de la verité , ayant fait retirer leurs Gens, leurofrét
telle réparation qu'ils voudront de l'inſulte qu'on leur a faite ſans les connoiſtre. C'eſt là que le myſtere de la Feſte ſe déve- lope. Celuy qui l'a donnée leur découvre qu'elle eſt la fuite
d'unBouquet reçeu,&qu'ayant prié les Damesd'obtenir d'eux qu'ils luy fiffent l'honneur d'en venir partager le divertiſſement avec elles, il avoit eu le chagrin
Tome X. B
26 LE MERCVRE
d'apprendre qu'unembarras im- preveu d'affaires n'avoit pas permis qu'ils les pûffent accom- pagner; qu'il venoit de les re- mener chez elles, &qu'il eſpe-- roit trouver une occafion plus favorable de lier avec eux une
Partie de plaifir. Tandis qu'il ajoûte à ces excuſes des civili- tez qui adouciſſent peu à peu la colere de nos Jaloux , fon Amy envoye promptement avertir les Dames de ce qui vient d'ar- river,afin qu'elles prenent leurs meſures ſur ce qu'elles auront à
dire à leurs Marys. Ils quitent les Cavaliers fatisfaits en appa- rence de cette défaite,&fort réfolus de faire un grand chapitre àleursFemmes, Elles prévien- nent leur méchante humeur ,
& les voyant retourner cha- grins,elles leur content en riant
GALANT. 27 la malice qu'elles leur ont faite de neles mettre pas d'une Par- tie dont on avoit ſouhaité qu'ils fuſſent ; ce qui devoit leur fai- re connoiſtre que quand les Femmes ont quelque deſſein en teſte , elles trouvent toûjours moyen de l'executer. Les Ma- rys ſe le tirent pour dit ; &
ceux qui ont ſçeu les circon- ſtances de l'Hiſtoire , aſſurent que depuis ce temps-là ils ont donné à leurs Femmes beaucoup plus de liberté qu'ils ne leur en laiſſoient auparavant.
C'étoit le meilleur party à pren- dre pour eux. Lebeau Sexe eſt
ennemyde la contrainte, & telle n'auroit jamais la moindre tentation degalanterie, quin'en refuſe pas quelquefois l'occa- fion pour punir un Mary de ſa défiance.
t
vous
Marys quGTHEADS
voulez bien que je me YON
diſpenſe de vous nommer ,
prennent ſouvent d'inutiles ſur des ſoupçons mal fondez qui leur font paffer de méchantes heures. Ils font tous deux dans
les Charges , tous deux impi- toyablement délicats fur le
Point-d'honneur , & par con- ſequent tous deux jaloux ,juf- qu'à trouver du crime dans les plus innocentes converſations.
La femme de l'un eſt une blode
Av
10 LE MERCVRE
bienfaite,d'une taille fine,&dé
gagée,l'œil bien fendu, &un vi- ſage qu'on peut dire avoir eſté fait au tour. L'autre a pourFem- me une grande Brune, qui a la douceur meſme peinte dans les yeux , le teint uny , le nez. bien taillé , la bouche agreable,
& des dents à ſe récrier. Ces
deux Dames qui n'ont pas moins d'eſprit que de beauté,
ont encor plus de vertu que d'eſprit , mais cette vertu n'eſt point farouche; &comme elles font fort éloignées de l'âge où il ſemble qu'il y ait quelque obli- gation de renoncer aux plaifirs le Jeu, la Comedie , l'Opera, &
les Promenades, font desdiver--
tiffemens qu'elles ne ſe refuſens point dans l'occaſion. Il y aune étroite amitié entre elles , &
cette amitié a peut-eſtre fait la
GALANT... IT
liaiſon des Marys qui ſe ſont gaſtez l'un l'autre , en ſe dé- couvrant leur jaloufie. Vous jugez bien, Madame , que cette conformité de ſentimens les a
fait agir de concert pour le re- mede d'un mal qui les tient dans une continuelle inquietu- de. C'eſt ce qui embarraffe ces deux aimables Perſonnes , qui ne ſçauroientpreſque plus faire aucune agreable Partie fans qu'un des Marys ſoit leurfur- veillant. A dire vray , la trop exacte vigilance n'eſt pas moins incommode qu'injurieufe.Quel- que tendreſſe qu'une Femme puiffe avoir pour celuy àqui le Sacrement la tientattachée,elle n'aime point à luy voir faire le perſonnage d'Argus. Tout ce qui marque de la défiance luy tiento lieu d'outrage ; & les
12 LE MERCVRE
Marys ayant leurs heuresdere- ſerve dont perſonne ne vient troubler la douceur , il eſt juſte qu'ils abandonnent les inutiles àceux qui n'en profitent ja- mais fans témoins. LesDames
dontje vous parle devenuës in- ſéparables & par leur veritable amitié , & par le fâcheux ra- port de leur fortune , n'ou- blioient rien pour ſe dérober ,
quand elles pouvoient , aux yeux de leurs importuns Ef- pions. Ce n'eſt pas , comme je vous l'ay déja dit , qu'elles euf- ſent aucune intrigue qui pût mettre leur vertu en péril , mais il ſuffiſoit qu'on fe défiaft de leur conduite pour leur faire prendre plaifir à ſe débaraſſer de leurs Jaloux , &c'eſtoit pour elles un ſujet de joye incroya- ble qu'une Partie d'Opera ou de
GALANT. 13 Promenade faite en ſecret.
Parmy ceux dont le Jeu leur
avoit donné la connoiſſance
( car fi elles ne pouvoient s'em- peſcher d'eſtre obſervées , elles s'eſtoient miſes ſur le pied de faire une partie de ce qu'elles vouloient ) deux Cavaliers
auſſi civils que galants , leur avoient fait connoiſtre par quelques affiduitez que le plai- fir de contribuer à les divertir
eſtoit un plaiſir ſenſible pour eux. Elles meritoient bien leurs
complaiſances , & l'agrément de leur humeur joint à leur beauté qui n'eſtoit pas médiocre, pouvoit ne pas borner en- tierement à l'eſtime les ſentimens qu'ils tâchoient quelque- foisdeleur découvrir. Ils étoient
Amis, &quand ces Belles trou- voient l'occaſion de Lquelque
7
14 LE MERCVRE divertiſſement à prendre ſans leur garde accoûtumée , elles n'eſtoient point fâchées d'en faire la Partie avec eux, Dans
cette diſpoſition , voicy ce qui leur arriva pendant que les jours eſtoient les plus longs;
car , Madame , je croy que le temps ne fait rien aupres de vous à la choſe,& qu'une avan- ture du Mois deJuillet que vous ignorez ne vous plaira pas moins à écouter qu'une Avanture du Mois de Decembre. On
m'en apprend de tous les co- ftez , & ne vous les pouvant écrire toutes à la fois, j'en garde les Memoires pour vous en fai- re un Article felon l'ordre de
leur ancienneté.
Le Jeu ſervant toûjours de prétexte aux Dames àrecevoir les vifites des Cavaliers, tantoſt
GALANT. 15 chez l'une , &tantoft chez l'autre, la Feſte d'un des deux arrive. Elles luy envoyent cha- cune un Bouquet. Cela ſe pra- tique dans le monde. Illeur en marque ſa reconnoiffance par des Vers galans, &par une tres- inftante priere de prendre jour pour venir ſouper dans une fort . belle Maiſon qu'il a aupres d'u- ne des Portes de la Ville , où il
les attendra avec ſon Amy. Le Party eſt accepté , mais l'impor- tance eſt de venir à bout de la
défiance des Marys qu'on ne veut point mettre de la Feſte.
Heureuſement pour elles , il fe
trouvent tous deux chargez d'affaires en mefme temps. On choiſit ce jour. Le Cavalier eſt averty. Les ordres ſont donnez,
&il ne s'agit plus que d'exe- cuter. Les Dames feignent de vouloir alter ſurprendre une de
16 LE MERCVRE
leurs Amies qui est à une lieuë
de Paris , & d'où elles ne doivent revenir qu'au frais. Undes
Marys les veut obliger à remet- tre au lendemain , afin de leur
tenir compagnie,&de ſe délaf- ſer un peude l'accablement des affaires. Il n'en peut rien obte- nir , & fur cette conteftation
arriva un Laquais de la Dame qui les avertit de fon retour, &
qu'elle viendra joüer l'apreſdî- née avec elles. Leurs meſures
font rompuës par ce contre- temps. Lesdeux Amies diffimu- lent. Refuſer une Partie de Jeu
pour en propoſer une autre qui les laiſſe diſparoiſtre pour tout le reſte du jour , ce ſeroit don- ner de legitimes foupçons. Elles joüent, demeurent à ſouper en- ſemble apres que le Jeu eſt finy,
&feignent d'y avoir gagné un malde teſte qui leur ofte l'ap
GALANT. 17.
pétit , & qui ne peut eftre fou- lagé que par une Promenade aux Thuilleries. On met les
Chevaux au Caroffe. LeMary que leur empreſſement à vou loir faire une Partie de Campagne fans luy, avoit déja com- mencé d'inquieter , les fait fui- vre parun petit home inconnu qui entre avec elles aux ThuiLGENDEDA
leries, &les envoyant fortir in- continent par la Porte qui eft du cofté de l'eau , & monter dans une Chaiſe Roulante
qu'elles avoient donné ordre qu'on y fiſt venir, découvre le
lieu du Rendez vous, &en vient
donner avis au Mary. Le coup eftoit rude pour un Jaloux. H
court chez fon Afſocié en ja- loufie ,luy conte leur commun defaſtre , & luy faiſant quitter les Affaires qu'il n'avoit pas en-
18 LE MERCVRE
cor achevé de terminer , le me ne où la Feſte ſe donnoit. Ils
trouvent moyen d'entrer dans la Court ſans eſtre veus , & fe gliffent de là dans le Jardin ,
d'où ils peuvent aifément dé- couvrir tout ce qui ſe paſſe dans la Salle. Elle estoit éclairée d'un fort grand nombre de Bougies. Ils s'approchent des Feneſtres à la faveur de quel- quesArbresfait enBuiffons; &
quoy qu'ils ne remarquent rien qui ſente l'intrigue dans les ref- pectueuſes manieres dont les Cavaliers en uſent avec leurs
Femmes , elles leur paroiſſent de trop bonne humeur en leur abfence,&ils voudroient qu'el- les ne ſe montraſſent aimables
que pour eux. Le Soupé s'ache- ve au fon des Hautbois qui prennent le chemin du Jardin
GALANT. 19 où la Compagnie les ſuit. Les Marys qui veulent voir à quoy l'Avanture aboutira, ſe retirent
dans un Cabinet de verdure
où ils demeurent cachez. Les
Dames ont à peine fait un tour d'Allée , qu'elles voyent l'air tout couvert de Fuſées volantes , qui fortent du fonds du
Jardin; les Etoilles & les Serpentaux qu'elles font paroiſtre tout - à - coup , les divertiſſent plus agreablement que leurs Marys, qui ne font pas en eſtat de goufter le plaifir de cette ſurpriſe. L'aimable Brune dont je vous ayfait le Portrait prend une de ces Fuſées , & la veut
tirer elle - meſme. Celuy qui donne la Feſte s'y eftant inuti- lementoppoſé,luy metunMou- choir ſur le cou ,dans la crainte qu'elle ne ſe brûle. LeMary
20 LE MERCVRE
perdpatience,il veut s'échaper.
Celuy qui eft avec luy dans le Cabinet l'arreſte , &àluy-mef
me beſoin d'eſtre arreſté au
moindre mot qu'il voit qu'on dittout bas àſa Femme. Jamais
Jaloux ne ſouffrirent tant. Ils
frapent des pieds contre terre,
atrachent des feüilles , & les
mangentde rage , & on pretend qu'un des deux penſa crever d'uneChenille qu'il avala.Apres quelques Menuets danſez dans
lagrande Allée , on vient dire aux Dames qu'un Baffin de Fruit les attendoit dans la Salle
pour les rafraiſchir. Ellesy re- tournent & n'y tardent qu'un moment , parce que minuit qui ſonne leur faitune neceſſité de
ſe retirer. Les Cavaliers les accompagnent juſqu'à leur Chai- ſe roulante qu'elles quittent
GALAN T. 21
pour aller reprendre leur Ca- roſſe qu'elles ont laiſſe àl'autre Porte des Thuilleries,&cependant les Hautbois qui ne font
point avertis de leur départ continuëntà joüer dans le Jar- din. Leurprefence eſt un obſta- cle fâcheux à l'impatience des Réclus du Cabinetde verdure
qui brûlentd'en fortir pour s'ap- procher des Feneſtres comme ilsont fait pendant le Soupé. Il eſtvrayqu'ils nedemeurentpas long-tempsdans cette contrain- te, mais ils n'en ſont affranchis
que pour ſouffrir encor plus cruellement. Un de ces Mefſieurs de la Muſique champe- ſtre eſtant entré dans la Salle
pour demander quelque choſe àceluyqui les employoit, reviết dire àſes Compagnonsqu'il n'y avoit plus trouvé perſonne,&
22 LE MERCVRE
qu'il n'avoit pû fçavoir ce que la Compagnie eſtoit devenuë.
Les Marys l'entendent , & c'eſt un coup de foudre pour eux.
Leur jaloufie ne leur laiſſe rien imaginer que de funeſte pour leur honneur. Ils peſtent contre eux-meſmes de leur lâche pa- tience àdemeurer fi long- temps témoins de leur honte, & ne
doutant point que leurs Fem- mes ne ſoientdans quelqueCa- binet avec leurs Amans, ils fortent du Jardin,montent en haut,
vontde Chambre en Chambre,
& trouvant une Porte fermée,
ils font tous leurs efforts pour l'enfoncer. UnDomeſtique ac- court à cebruit. Il a beau leur
demander à qui ils en veulent. Point de réponſe. Ils continuent à donner des pieds contre la Porte, & le Domestique qui
GALANT. 23 n'eſt point aſſez fort pour les retenir , commence à crier aux Voleurs de toute ſa force. Ces cris mettent toute la Maiſon en
rumeur. On vient au ſecours.
Chacun eſt armé de ce qu'il a
pûtrouver à la haſte, &le Maî tre-d'Hoſtel tient unMouſque- ton qu'il n'y a pas plaifir d'ef- ſuyer. Nos Deſeſperez le crai- gnent. Ils moderent leur em- portement , & on ne voit plus que deux Hommes interdits ,
qui ſans s'expliquer enragent de ce qu'on met obſtacle à
leur entrepriſe. Comme ils ne ſont connus de perſonne,
&qu'ils n'ont point leurs Ha- bits de Magiſtrature , on prend leur filence pour une convi- ction de quelque deſſein crimi- nel; & afin de les faire parler malgré eux,leMaiſtre-d'Hoſtel
ここ
24 LE MERCVRE envoye chercher un Commiffaire ſans leur en rien dire , &
les fait garder fort ſoigneuſe- mentjuſqu'à ce qu'il ſoit arrivé.
Cependant les Cavaliers qui ont remené les Dames aux
Thuilleries , reviennent au lieu
où s'eſt donné le Repas, &font furpris de voir en entrantqu'on amene un Commiſſaire. Ils en
demandent la cauſe. Onleur dit
que pendant que tout le mon- de eſtoit occupé en bas à met- tre la Vaiſſelle d'argent en ſeû- reté , deux Voleurs s'eſtoient
coulez dans les Chambres , &
avoient voulu enfoncer un Cabinet.Ilycourent avec le Com- miſſaire qui les livre pendus dans trois jours. Jugez de l'é- tonnement où ils ſe trouvent
quand on leur montre les pre tendus Criminels. Le Commiffaire
GALANT. 25
faire qui les reconnoiſt ſe tire
d'affaire en habile- Homme, &
feignant de croire que ce font eux qui l'ont envoyé chercher,
il leur demande en quoy ils ont beſoin defon miniftere. Ils l'obligent à s'en retourner chez luy, ſans s'éclaircir de la bévcuë quil'a fait appeller inutilement;
& les Cavaliers qui devinent une partie de la verité , ayant fait retirer leurs Gens, leurofrét
telle réparation qu'ils voudront de l'inſulte qu'on leur a faite ſans les connoiſtre. C'eſt là que le myſtere de la Feſte ſe déve- lope. Celuy qui l'a donnée leur découvre qu'elle eſt la fuite
d'unBouquet reçeu,&qu'ayant prié les Damesd'obtenir d'eux qu'ils luy fiffent l'honneur d'en venir partager le divertiſſement avec elles, il avoit eu le chagrin
Tome X. B
26 LE MERCVRE
d'apprendre qu'unembarras im- preveu d'affaires n'avoit pas permis qu'ils les pûffent accom- pagner; qu'il venoit de les re- mener chez elles, &qu'il eſpe-- roit trouver une occafion plus favorable de lier avec eux une
Partie de plaifir. Tandis qu'il ajoûte à ces excuſes des civili- tez qui adouciſſent peu à peu la colere de nos Jaloux , fon Amy envoye promptement avertir les Dames de ce qui vient d'ar- river,afin qu'elles prenent leurs meſures ſur ce qu'elles auront à
dire à leurs Marys. Ils quitent les Cavaliers fatisfaits en appa- rence de cette défaite,&fort réfolus de faire un grand chapitre àleursFemmes, Elles prévien- nent leur méchante humeur ,
& les voyant retourner cha- grins,elles leur content en riant
GALANT. 27 la malice qu'elles leur ont faite de neles mettre pas d'une Par- tie dont on avoit ſouhaité qu'ils fuſſent ; ce qui devoit leur fai- re connoiſtre que quand les Femmes ont quelque deſſein en teſte , elles trouvent toûjours moyen de l'executer. Les Ma- rys ſe le tirent pour dit ; &
ceux qui ont ſçeu les circon- ſtances de l'Hiſtoire , aſſurent que depuis ce temps-là ils ont donné à leurs Femmes beaucoup plus de liberté qu'ils ne leur en laiſſoient auparavant.
C'étoit le meilleur party à pren- dre pour eux. Lebeau Sexe eſt
ennemyde la contrainte, & telle n'auroit jamais la moindre tentation degalanterie, quin'en refuſe pas quelquefois l'occa- fion pour punir un Mary de ſa défiance.
t
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Résumé : Histoire des deux Maris jaloux. [titre d'après la table]
Le texte narre l'histoire de deux couples, les Marys, caractérisés par leur sens de l'honneur et leur jalousie. Les épouses, belles et vertueuses, sont amies et partagent une aversion pour la surveillance excessive de leurs maris. Elles organisent une soirée secrète pour échapper à la vigilance de leurs conjoints, prétextant une visite à une amie. Lors de cette soirée, elles sont rejointes par deux cavaliers galants. Malgré leurs efforts pour surveiller leurs femmes, les maris sont déjoués et finissent par se faire passer pour des voleurs dans la maison où se déroule la fête. Ils sont arrêtés et emmenés par un commissaire. Les cavaliers, informés de la situation, interviennent et clarifient le malentendu. À leur retour, les femmes expliquent leur ruse à leurs maris, qui finissent par accepter la situation. Parallèlement, le texte aborde les changements dans les relations de genre suite à des événements historiques. Il mentionne que, depuis un certain moment, les hommes ont accordé davantage de liberté à leurs femmes, une décision jugée bénéfique pour eux. Les femmes sont opposées à la contrainte et peuvent refuser des avances galantes pour punir un mari méfiant. Cette approche est présentée comme une stratégie efficace pour maintenir l'harmonie dans les relations conjugales.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 71-81
POUR LA NAISSANCE DE MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE. IDILLE.
Début :
Je joins à ces deux Sonnets, l'Idille de Madame des / L'Amour pressé d'une douleur amere, [...]
Mots clefs :
Académie, Amour, Enfant, Jaloux, Gloire, Louis, Prince
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : POUR LA NAISSANCE DE MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE. IDILLE.
Je joins à ces deux Sonnets,
l'Idille de Madame des
Houlieres, dont le bruit doit
estreallé jusqua vous, par
les applaudissemens qu'il a
reçeus àla Cour & a Paris.
Il y a tant de délicatesse, de
bon goust, & de bon sens,
dans tout ce qui part de
cette illustre Personne, que si l'usage estoit que les Femmes
fussentreçeuës à l'Académie,
on préviendroit ses
souhaits) pour luy offrir place
gdanslceUtte céleébré.Compa-
POUR
POUR.
LA NAISSANCE
DE MONSEIGNEUR
LE DUC
DE BOURGOGNE.
IDILLE. LAmourpressed'une douleur
sincre,
Età'a(on FlambeAU,rewp'Jes
Traits
Et parle Six jure àfk Mere
JÇu'tlnes*appat[ra jamais.
Toutse ressont desa colere,
Déjà les Oiseaux dans les Bois
Nefont plusentendre leurs rvoixJI
Et déjà le Berger néglige sa Bergere.
Ce matin lesJeux &les Ris,
De l'Amour lesseuls Favoris, 4
M'ont découvert ce qui le désespere.
Voicy ce qu'ilsm'en ont appris.
Un divin Enfant vient de naître,
M'ont-ils dit, à qui les Mortels
Avec empressement élevent des Autels,
Et pour qui pms regret nom quittons
nostreMaistre.
Sil'Amour est jaloux des honneurs
qu'on luy rend,
Ill'est encorplus deses charmes;
En vainpouressuyerses larmes,
Vénussursesgenouxleprend,
Luyfait honte desesfoibleffess
Et quandpardetendrescaresses
Elle croitl'avoiradoucy,
D'un ton plus ferme elle luyparle
diuflVous
avez,fourny de matiere
Aumalheurdontvous vous plaignez;
L'aimable Enfant que vous craignez,
Sans vous n'eut pointveu lalumière,
Maù consolez-vous-en, luy qui vom rendjaloux,
Unjoursoûmis àvostreEmpire,
£htoy que la Gloireenpuisse dire,
Fera de 10s plaisirsson bonheur le
plus doux.
Reprenez, donc vostreArc; J^oy^moit
Fils,seriez, vous
Aux ordres des Destins rebelle?
Songez- que vous devez, vossoins 4
l'Univers,
.f<.!!epttr VOM toutse renouvelle;
Que dans le vastesein des Mers,
.f<!!,estr lA Terre & cAns les Airs,
La Nature àsonaide en tout temps
vous appelle.
Ha ! s'écria l'Amour,je veux me
vangerd'elle;
Contre elle avec raison je mefins-
animé;
Avecde trop grandssoins cette [11.
grateaformé
Cet Enfant, ce Rival dema gloire
immortelle.
Concevez-vous quelle est ma douleur,
neon effroy?
Il estdéjà beau commemoy;
Maisjusqu'où les Mortels portent-ils
l'insolence?
Sans respectermonpouvoir, ny mort
rang,
On ose comparerson sangavec mon
sangs
On faitplus,surlemien ila lapréferences
On ne craint point pour luy la eélefit
vangcancc;
lid dans son Ayeul un trop puissant
| Appuy. Ji>uel DieupourlaValeur, J^utlDu#
pour la Prudence,
Pourroit avec LOVISdisputer diijourd'huy?
liefuis qu'ilfutdonné pour le bien de
la France,
On n'a plus adoré que luy.
De l' Univers, il regle lafortunes
Parunprodigeilest tout-à-la-fois
Mars,Apollon, Jupiter & Neptune;
Ses bontez,sessoins, ses exploits,
Font la félicité commune.
Au dela de luy-mesmeilporteson bonheur,
Asonauguste Filsluy-mesmesert de
guide;
On voit ce Fils brûler d'une héroïque
ardeur,
Etde Gloire en tout temps avide,
DAns lêfeinmesme de 14 Paix,
Auxfrivoles plaisirs ne s'arrester jamais.
î1fcplaiflàlaChasse, image de 14
Guerre,
Ilsi plaifla dompter d'indomptables
Chevaux,
En attendant lejourqu'armédefin
Tonnerre,
LoriS en triomphant du reste de la
Terre,
JroumiJJe asa Valeur de plus nobles
travANX.
Sien que de la Beauté voussoyez, la
VousnDelleujfyi,
eauferiez, ny transports,
Heureux&digneEpouxd'une jeune
Trinceffe,
J^uimérite tousses soûpirs,
Il ne daigne tournerses regardssur
les autres;
lAsischarmesail(si quels charmes
sontégaux?
Elle a les yeux aussi doux que les
vostres,
Etn'a pas un de vos défauts.
Vénusalors rougit de honte,
EtlançantsursonFils desregards
enflâmez,
cf!0oJ donc, dit-elle, à vostre conte
UneMortellemesurmonte?
Hé-bien, l'illustre Enfantdont vous
vous alarmez,
Pres demoy tiendra vostreplace;
Je veux ( & le Destin ne m'en dédira
pas )
,tueqtioy qu'ildise, ou quoy qu'il
fassi)
On y trouve toûjours une nouvelle
Grace;
Toutes vontpar mon ordre accompagnerses
pas.
L Amouttnmble à cette menace, IlveutfiâttrVenus ; mais Vénus s
cesmots,
Sejette dansson Char, (jp noie t1 vers
Paphos.
nllnsfin coeur la colereà lahonte
s'assemble.
Le chagrin de l'Amouri'accroifl par
ce couroux,
Etcommelechagrindrnoué
Ne pouvons demeurer ensemble,
Nous avons résolu d'abandonner
l'Amour,
Pour venirfairenostre cour
Au beau Prince qui,luy ressemble.
Voilacceqoue lnes Rtisé&l;es^uxm'ont
Ce Prince estsi charmant, qu'on les en
peut bien croire;
L'Amour estaujourd'huijalouxdesa
beauté,
À
nj.o#rtli.cnirdque Mays leserade
sagloire,
pHÎjft-t-ilteneursgrand, estresonjours
keureuxi ThïJjc * lejuste Ciel accorder à nos
vaux
Fourluy denotnbreuefséttneesi
Jfïjt'il«pl/Jlè des Héros les Exploits Mt quunjour, s'ilse peut,sesgrandts
destinées
Egalent celles de LOVIS.
l'Idille de Madame des
Houlieres, dont le bruit doit
estreallé jusqua vous, par
les applaudissemens qu'il a
reçeus àla Cour & a Paris.
Il y a tant de délicatesse, de
bon goust, & de bon sens,
dans tout ce qui part de
cette illustre Personne, que si l'usage estoit que les Femmes
fussentreçeuës à l'Académie,
on préviendroit ses
souhaits) pour luy offrir place
gdanslceUtte céleébré.Compa-
POUR
POUR.
LA NAISSANCE
DE MONSEIGNEUR
LE DUC
DE BOURGOGNE.
IDILLE. LAmourpressed'une douleur
sincre,
Età'a(on FlambeAU,rewp'Jes
Traits
Et parle Six jure àfk Mere
JÇu'tlnes*appat[ra jamais.
Toutse ressont desa colere,
Déjà les Oiseaux dans les Bois
Nefont plusentendre leurs rvoixJI
Et déjà le Berger néglige sa Bergere.
Ce matin lesJeux &les Ris,
De l'Amour lesseuls Favoris, 4
M'ont découvert ce qui le désespere.
Voicy ce qu'ilsm'en ont appris.
Un divin Enfant vient de naître,
M'ont-ils dit, à qui les Mortels
Avec empressement élevent des Autels,
Et pour qui pms regret nom quittons
nostreMaistre.
Sil'Amour est jaloux des honneurs
qu'on luy rend,
Ill'est encorplus deses charmes;
En vainpouressuyerses larmes,
Vénussursesgenouxleprend,
Luyfait honte desesfoibleffess
Et quandpardetendrescaresses
Elle croitl'avoiradoucy,
D'un ton plus ferme elle luyparle
diuflVous
avez,fourny de matiere
Aumalheurdontvous vous plaignez;
L'aimable Enfant que vous craignez,
Sans vous n'eut pointveu lalumière,
Maù consolez-vous-en, luy qui vom rendjaloux,
Unjoursoûmis àvostreEmpire,
£htoy que la Gloireenpuisse dire,
Fera de 10s plaisirsson bonheur le
plus doux.
Reprenez, donc vostreArc; J^oy^moit
Fils,seriez, vous
Aux ordres des Destins rebelle?
Songez- que vous devez, vossoins 4
l'Univers,
.f<.!!epttr VOM toutse renouvelle;
Que dans le vastesein des Mers,
.f<!!,estr lA Terre & cAns les Airs,
La Nature àsonaide en tout temps
vous appelle.
Ha ! s'écria l'Amour,je veux me
vangerd'elle;
Contre elle avec raison je mefins-
animé;
Avecde trop grandssoins cette [11.
grateaformé
Cet Enfant, ce Rival dema gloire
immortelle.
Concevez-vous quelle est ma douleur,
neon effroy?
Il estdéjà beau commemoy;
Maisjusqu'où les Mortels portent-ils
l'insolence?
Sans respectermonpouvoir, ny mort
rang,
On ose comparerson sangavec mon
sangs
On faitplus,surlemien ila lapréferences
On ne craint point pour luy la eélefit
vangcancc;
lid dans son Ayeul un trop puissant
| Appuy. Ji>uel DieupourlaValeur, J^utlDu#
pour la Prudence,
Pourroit avec LOVISdisputer diijourd'huy?
liefuis qu'ilfutdonné pour le bien de
la France,
On n'a plus adoré que luy.
De l' Univers, il regle lafortunes
Parunprodigeilest tout-à-la-fois
Mars,Apollon, Jupiter & Neptune;
Ses bontez,sessoins, ses exploits,
Font la félicité commune.
Au dela de luy-mesmeilporteson bonheur,
Asonauguste Filsluy-mesmesert de
guide;
On voit ce Fils brûler d'une héroïque
ardeur,
Etde Gloire en tout temps avide,
DAns lêfeinmesme de 14 Paix,
Auxfrivoles plaisirs ne s'arrester jamais.
î1fcplaiflàlaChasse, image de 14
Guerre,
Ilsi plaifla dompter d'indomptables
Chevaux,
En attendant lejourqu'armédefin
Tonnerre,
LoriS en triomphant du reste de la
Terre,
JroumiJJe asa Valeur de plus nobles
travANX.
Sien que de la Beauté voussoyez, la
VousnDelleujfyi,
eauferiez, ny transports,
Heureux&digneEpouxd'une jeune
Trinceffe,
J^uimérite tousses soûpirs,
Il ne daigne tournerses regardssur
les autres;
lAsischarmesail(si quels charmes
sontégaux?
Elle a les yeux aussi doux que les
vostres,
Etn'a pas un de vos défauts.
Vénusalors rougit de honte,
EtlançantsursonFils desregards
enflâmez,
cf!0oJ donc, dit-elle, à vostre conte
UneMortellemesurmonte?
Hé-bien, l'illustre Enfantdont vous
vous alarmez,
Pres demoy tiendra vostreplace;
Je veux ( & le Destin ne m'en dédira
pas )
,tueqtioy qu'ildise, ou quoy qu'il
fassi)
On y trouve toûjours une nouvelle
Grace;
Toutes vontpar mon ordre accompagnerses
pas.
L Amouttnmble à cette menace, IlveutfiâttrVenus ; mais Vénus s
cesmots,
Sejette dansson Char, (jp noie t1 vers
Paphos.
nllnsfin coeur la colereà lahonte
s'assemble.
Le chagrin de l'Amouri'accroifl par
ce couroux,
Etcommelechagrindrnoué
Ne pouvons demeurer ensemble,
Nous avons résolu d'abandonner
l'Amour,
Pour venirfairenostre cour
Au beau Prince qui,luy ressemble.
Voilacceqoue lnes Rtisé&l;es^uxm'ont
Ce Prince estsi charmant, qu'on les en
peut bien croire;
L'Amour estaujourd'huijalouxdesa
beauté,
À
nj.o#rtli.cnirdque Mays leserade
sagloire,
pHÎjft-t-ilteneursgrand, estresonjours
keureuxi ThïJjc * lejuste Ciel accorder à nos
vaux
Fourluy denotnbreuefséttneesi
Jfïjt'il«pl/Jlè des Héros les Exploits Mt quunjour, s'ilse peut,sesgrandts
destinées
Egalent celles de LOVIS.
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Résumé : POUR LA NAISSANCE DE MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE. IDILLE.
Le texte est une lettre accompagnant deux sonnets et une idylle de Madame des Houlières, reconnue pour ses œuvres littéraires. L'auteur exprime son admiration pour la délicatesse, le bon goût et le bon sens de Madame des Houlières, suggérant qu'elle mériterait une place à l'Académie française si les femmes y étaient admises. L'idylle célèbre la naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne. L'Amour, éprouvant une douleur sincère, voit ses traits marqués par la colère. Les oiseaux et les bergers ressentent cette colère, et les jeux de l'Amour sont interrompus. L'Amour apprend qu'un divin enfant est né, pour qui les mortels élèvent des autels, et qu'il doit quitter son maître. Vénus tente de consoler l'Amour, lui rappelant que l'enfant ne serait pas né sans lui et qu'un jour, l'enfant sera soumis à son empire. L'Amour, jaloux et animé par la colère, exprime sa douleur et son effroi face à la beauté et à la gloire de l'enfant. Il décrit les exploits et les qualités de l'enfant, comparant ses talents à ceux des dieux et soulignant son rôle dans le bonheur de la France. Vénus, honteuse, reconnaît que l'enfant surpassera l'Amour en beauté et en grâce. L'Amour et Vénus décident d'abandonner leur querelle et de se rendre à la cour du prince, admirant sa beauté et sa gloire. Ils espèrent que le ciel accordera à l'enfant des exploits héroïques et des destinées grandioses, égales à celles de Louis.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 87-95
BOUQUET à Mademoiselle de B...
Début :
Parmi tous les honneurs qu'on s'empresse à vous rendre [...]
Mots clefs :
Honneur, Triomphe, Plaisir, Jaloux, Bouquet, Flore, Assortiment, Déguisement, Flamme, Martyre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : BOUQUET à Mademoiselle de B...
Il 0 V Q^V' E
à Adademoiselle de B
PArmi
tous leshonneurs
qu'on s'empresse à vous
rendre
Dans un jour de triomphé
& de plaisir pour vous,
Je ne viens point medes
, ma voix aux voeux de
tous
Ce procedé peut vous fafcj
prendre,
Et m'attirer vostre courroux:
Mais un Dieu pour me le
deffendre,
Exprès du Ciel vient
-
de
descendre:
Ce Dieu de ses droits cft:
jaloux,
Et je dois obeïr quoy qu'il
faille entreprendre.
Pour vous faire un Bouquet
je demandois des
fleurs
A la jeune & brillante
Flore,
Aussiton elle en sit éclore,
J'en vis dans Ces jardins de
toutes les couleurs.
J'approche,leurclar & me
charme & m'attache, jen
J'en admire l'assortiment,
Quel fpe&acle à mes yeux
s'offre dans ce moment
Sous les traits du zephire
amour me les arrache.
Je le reconnus aisément
Malgré tout son déguisement,
L'ayant veu dans vos yeux
où souvent il se cache.
a~.
Téméraire mortel, me
y dit il, en courroux,
Vous osez faire un bouquet
a Julie?
Dites quelle
-
est vostre ',: folie?
,Vousprétendez gouster
mes plaisïrs les plus doux,
Et vous cherchez mon ennemie?
Vostre ennemie, ô Ciel
amour? que dites-vous?
Luy dis je avec une surprise
extrême
Julie a trop d'appas pour
déplaire à l'amour,
etest par elle que chaque
jour
On reconnoist vostre pouvoir
supréme,
Ses yeux vifs & perçans
portent dans tous les
coeurs,
Et vos flammes & vos ar-
,
deurs,
eteOE par elle plustost que
par vous que son aime,
Et dans ce barbare sejour
Elle a sceu vous faire une
cour,
Vous me voulez tromper
vousmesme,
Julie a trop dappaspour
déplaire à l'amour.
A lavoir,on setrouble,on
1
s'enflame à l'entendre,
Ses yeux charment les
coeurs, son cfprit les
retient
Sa grâce les enchante §c
quand sa voix survient,
Un coeur luy-mesme a peineà
se comprendre, si
Mille doux mouvemens l'agitenttouràtour,i
C)cfi par elle plutost que
par vous que l'on aime,
Vous me voulez tromper
vous-mesme
Julie a trop d'appas pour
-
déplaire à l'amour.
Julie a mille appas pour
4 engager, pour plaire,
Je le sçais, dit l'amour, &
je ne puis m'en taire, :.
Je dois plus à l'éclac de
ddee*c—etsebsrbirlillalnantstsaatttrtraaititss-.";-1
Qu'à la force de tous les
traits
Dont autrefois m'arma la
-
Déesse ma mere y
Mais il ne faut pas au
surplus
Que Julie en fasse un
abus;
Quand pour ses appas on
soupire
Tendres regards, discoursflateurs
Beaux compliments, Cm~
ris trompeurs,
Sont les salaires du martyre
Qu'elle faitendurer aux
1 cecurs
Ce n'est là proprement
qu'amusermon empire,
Il faut, il faut de soUdes
faveurs,
C'est a ce but que tout
amant aspire.
Je scais bien charmante
Julie
Que je vous dois un bouquccencejour;
< -
Mais je n'aurai pas la folie
Demépriser les ordres de
L'amour;
Aussi pourquoi tousjours
voulezvous vous desfendre,
Vous charmez tous les
coeurs, on ne peut vous
charmer,
Ah c'est assez nous enflamer,
A vostre tour il faut vous
rendre,
Je vous promets des fleurs
si vous voulez aimer.
à Adademoiselle de B
PArmi
tous leshonneurs
qu'on s'empresse à vous
rendre
Dans un jour de triomphé
& de plaisir pour vous,
Je ne viens point medes
, ma voix aux voeux de
tous
Ce procedé peut vous fafcj
prendre,
Et m'attirer vostre courroux:
Mais un Dieu pour me le
deffendre,
Exprès du Ciel vient
-
de
descendre:
Ce Dieu de ses droits cft:
jaloux,
Et je dois obeïr quoy qu'il
faille entreprendre.
Pour vous faire un Bouquet
je demandois des
fleurs
A la jeune & brillante
Flore,
Aussiton elle en sit éclore,
J'en vis dans Ces jardins de
toutes les couleurs.
J'approche,leurclar & me
charme & m'attache, jen
J'en admire l'assortiment,
Quel fpe&acle à mes yeux
s'offre dans ce moment
Sous les traits du zephire
amour me les arrache.
Je le reconnus aisément
Malgré tout son déguisement,
L'ayant veu dans vos yeux
où souvent il se cache.
a~.
Téméraire mortel, me
y dit il, en courroux,
Vous osez faire un bouquet
a Julie?
Dites quelle
-
est vostre ',: folie?
,Vousprétendez gouster
mes plaisïrs les plus doux,
Et vous cherchez mon ennemie?
Vostre ennemie, ô Ciel
amour? que dites-vous?
Luy dis je avec une surprise
extrême
Julie a trop d'appas pour
déplaire à l'amour,
etest par elle que chaque
jour
On reconnoist vostre pouvoir
supréme,
Ses yeux vifs & perçans
portent dans tous les
coeurs,
Et vos flammes & vos ar-
,
deurs,
eteOE par elle plustost que
par vous que son aime,
Et dans ce barbare sejour
Elle a sceu vous faire une
cour,
Vous me voulez tromper
vousmesme,
Julie a trop dappaspour
déplaire à l'amour.
A lavoir,on setrouble,on
1
s'enflame à l'entendre,
Ses yeux charment les
coeurs, son cfprit les
retient
Sa grâce les enchante §c
quand sa voix survient,
Un coeur luy-mesme a peineà
se comprendre, si
Mille doux mouvemens l'agitenttouràtour,i
C)cfi par elle plutost que
par vous que l'on aime,
Vous me voulez tromper
vous-mesme
Julie a trop d'appas pour
-
déplaire à l'amour.
Julie a mille appas pour
4 engager, pour plaire,
Je le sçais, dit l'amour, &
je ne puis m'en taire, :.
Je dois plus à l'éclac de
ddee*c—etsebsrbirlillalnantstsaatttrtraaititss-.";-1
Qu'à la force de tous les
traits
Dont autrefois m'arma la
-
Déesse ma mere y
Mais il ne faut pas au
surplus
Que Julie en fasse un
abus;
Quand pour ses appas on
soupire
Tendres regards, discoursflateurs
Beaux compliments, Cm~
ris trompeurs,
Sont les salaires du martyre
Qu'elle faitendurer aux
1 cecurs
Ce n'est là proprement
qu'amusermon empire,
Il faut, il faut de soUdes
faveurs,
C'est a ce but que tout
amant aspire.
Je scais bien charmante
Julie
Que je vous dois un bouquccencejour;
< -
Mais je n'aurai pas la folie
Demépriser les ordres de
L'amour;
Aussi pourquoi tousjours
voulezvous vous desfendre,
Vous charmez tous les
coeurs, on ne peut vous
charmer,
Ah c'est assez nous enflamer,
A vostre tour il faut vous
rendre,
Je vous promets des fleurs
si vous voulez aimer.
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Résumé : BOUQUET à Mademoiselle de B...
L'auteur écrit à 'Ademoiselle de B', probablement Julie, pour expliquer son absence lors d'un jour de triomphe et de plaisir en son honneur. Il attribue cette absence à l'amour, qu'il considère comme une force divine. Dans sa lettre, il décrit une tentative de créer un bouquet de fleurs, interrompue par l'Amour personnifié en Zéphyr, qui affirme que Julie est son ennemie. L'auteur conteste cette vision, vantant les charmes et les qualités de Julie qui la rendent aimable à tous. L'Amour reconnaît ses attraits mais met en garde contre l'abus de son pouvoir, soulignant que les hommages reçus sont le prix de la souffrance infligée aux cœurs. Enfin, l'Amour promet des fleurs à Julie si elle accepte de rendre les sentiments qu'elle inspire.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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7
p. 3-47
HISTORIETTE, traduite de l'Espagnol.
Début :
Deux jeunes Cavaliers de Seville devinrent amoureux d'une belle personne [...]
Mots clefs :
Don Fernand, Beatrix, Veuve, Fille unique, Poltron, Confidente, Se déguiser, Jaloux, Mariage, Espagnol, Jardin, Amant, Lettre, Porte, Rival, Don Juan
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTORIETTE, traduite de l'Espagnol.
HI STO RIETTE,
.', traduite de l'Espagnol.
Eux jeunes Cavaliers
de Sevilledevinrentamoureux.
d'une belle personnequi
senommoit Beatrix EHe
étoit aussi riche que bel-
Te-" étant fille unique
d'un homme qui avoit
été Gouverneur des Indes
, où il avoit amassé
de grands biens. Il s'appelloit
Don à Cuarado.
L'un des deux amans dfëg.
Beatrix étoit DonFernand,
parti convenable
au pere, parce - qu'il étoit
aussi fort riche: mais
Don Felix, qui avoit
moinsde bien, avoit
touché le coeur de Bea-r
trix. Il étoit d'une valeur
distinguées & Don
Fernand n'étoit pas fort
brave, quoy qu'Espagnol.
(Ilya des poltrons
dans toutes sortes de nations,
& même dans la
nôtre) ajoûte l'auteur
Espagnol.
Ces deux amans ne
manquoient pas un jour
\ase trouver dans une petite
ruë peu frequentée,
où donnoit une fenêtre
de l'appartement de Beatrix,
qui avoit aussi corn*
munication sur un jardin,
dont une petite porte
à demicondamnée
rendoit dans cette petite
ruë. Les deux amans venoient
separément sur le
foir aux environs de ce
jardin:mais l'amant poltron
se donnoit bien de
garde dese montrer lorsqueDon
Felix paroissoit;
il lé concentoit de
l'observer comme un jaloux,
& dés qu'il étoit
parti, il alloitchanter&
soûpirersous lesfenêtres
de Beatrix, dont il n'étoit
presque pas écouté.
Il faut remarquer que
ce jardin,dont la petite
porte donnoitsur la ruë,
étoit commun à la maison
de Beatrix 8£ à une
autre où logeoit une veuve
fort belle, qui voyoit
en cet endroit un troisiéme
Cavalier al'indu de
ses parens. Les choses
étant ainsi disposées, D.
Fernand prit le parti de
demander Beatrix à son
pere,&l'obtintaisément
à cause de ses richesses.
Le mariage fut resolu
promtement;& les conventions
étant faites, il
prit jour pour donner
une fête à sa maîtresse
,
dans les jardins d'Alfarache.
Don Felix apprit bientôt
toutes ces choses par
Donna Hermandez
f suivante de Beatrix, 8c
qui étoit la confidente
de son amour. Don Felix
resolut de parler à Beatrix,
qui neparoissoit
plus à la fenêtre depuis
qu'onl'avoit promise à
Don Fernand, soit par
devoir, soit parce que
Don Fernand lui avoit
fait défendre par son pere
d'entrer dans l'appartement
dont la fenêtre
lui servoit à voir Don
Felix.
Ce Cavalier avertidu
jour que la fête se devoit
donner dans les jardins
d'Alfarache, gagna
le jardinier, qui lui permit
de se déguiser comme
s'il eût été un autre
jardinier qui lui vinst aider
à cüeillir des fleurs,
&, préparer des feüillées
pour la fete. Don Felix
ainsi déguiséen jardinier
se mit à travailler dans
de petits cabinetsde verdure
qu'on ornoit avec
des festons de fleurs;&
comme il y en avoit plusieurs,&
que les Dames
de la famille de Beatrix
& de Fernand se promenoient
de l'un à l'autre,
il épia l'occasionde parler
à Beatrix, & se confia
à unvalet de la fête,
dont la suivante Hermandez
recevoit volontiers
les hommages 3 8C
ce valet ayant été avertir
Beatrix & la suivante,
elles se détacherent des
autres Dames,& vin-
;it.
rent voir travailler le
jardinier- amant Don
Felix.
Le jaloux Don Fernand
qui s'apperçut de
ces menées, avoit suivi
de loin Beatrix; & la
voyant parler familièrement
à ce jardinier, s'approchoit
insensiblement
pour les examiner:mais
Don Felix l'ayant apperçû
avant qu'il fùraffez
prés pour en estrereconnu
, prit son parti
dans le moment, & dit
à Beatrix & à la suivante,
qui vouloient fuir,
qu'elles restassent à l'endroitoù
ellesétoient; &
aussitôt avec une promtitude
incroyable il rentra
fous le cabinet de verdure,
où il avoit laissé
le valet amant de la fuivante
; & l'ayant revef-
, tu de son habit de jardinier,
qui étoit fort remarquable
quoy qu'à la
brune, parce qu'il étoit
de serge blanche, il i'in-j
struisit en deux mots de
ce qu'il devoit faire. i
Ce valet, que D. Fernand
prit pour le mesme
qu'ilavoit déjaveu
avec Beatrix, la pria de
trouver bon qu'il lui parlât
familièrement, pour,
faire croire au jaloux
Don Fernand qu'il étoit
ale mefine. En effet en p prochant illes trouva
parlant dumariage,
de ce jard inieravecHermandez,
illui parut vraisemblable
que Beatrix
voulust bienfamiliariser
par bonté avec l'amant
de sa suivante, pour la
marier: & cela dissipa
pour cette fois-là le soupçon
de Fernand, qui
les eût empeschez de
prendre les mesures qu'-
ils vouloient prendre,
parce que le pere de Beatrix
eût fait éclat sur
cette intrigue; ce qui 3* siarriva point ce jourlà.
Cette fête fut fort
galante: mais ellen'ennuya
pas moins Beatrix,
qui feignit même d'estre
malade pour la faire
cesserplûtost. Ainsichacun
étant retourné chez
foy, la signature du contrat
fut resoluë pour le
lendemain:mais la maladie
feinte ou veritable
de Beatrix la retarda de
quelques jours, pendant
lesquels Don Felix fut
surpris par D. Fernand
dans
dans une autre tentative
qu'il fit pour parler à
Beatrix. Don Fernand
fut desesperé 5 &nese
sentant pas assez de courage
pour se battre contre
Don Felix, il saisit
une occasion que le hazard
lui fournit, pour se
vanger sans rien hazarder.
Voici comment la
chose arriva.
Beatrix au desespoirs;
&C obsérvée de siprés,
qu'elle n'avoit plûs aucune
esperance de pouvoir
parler à Don Felix,
chargea d'une lettre pour
lui un petit laquais Maure
qu'elle avoit auprès
d'elle; & Don Fernand,
à qui tout étoit suspect,
voyant sortir le soir ce
petit Maure, lui fit avoüer
,
à force de menaces
& de coups,qu'il
étoit. chargé d'une lettre
pour Don Felix. Il
ouvrit la lettre, qui étoit
écrite en ces termes.
Le desespoir ou me met
un mariage queje ne puis
fias retarder, m'afait oublier
devoir, respect &
obeissance. Un pere cruel
aura voulu en vain disposer
de la confiante Beatrix
ytf)sil m'ôte à celui
que fatrne, du moins il
ne serapasenson polivoir
de me livrer à celui que
je hais. Ce malheur cruel
ma fait prendre une resolution
desesperée : si vous
maimeZj autant que je
'vousaime,ha^arde^out
pour entrer à l'heure de
minuit dans le petit jardin.
se hasarderai tout
pour rrij trouver avec,
Hermandez, qui veut
bien suivre ma malheureuse
destinée. Vous nom
menerez dans un sonvwty
ou, j.',ai une tante,
qui me recevra par çitie',
& j'y passerai le reste de
mes jours.
La premiere idée qui
vint à Don Fernand, fut
de se trouver au rendezvous
au lieu de son rival
aimé, & de prendre
une cruelle vangeance
de Beatrix, en la surprenant
en faute. Il gagna,
ou crut gagner par argent
le petit Maure,qui
lui promit en effet de
dire à Beatrix qu'il avoit
donné la lettre à
Don Félix: mais ce petit
Maure dit à Beatrix
comment la chose s'é-
: toit passéc. Ainsi elle ne
fut point au rendezvous,
où Don Fernand
attendit encore deux
heures par-delà celle du
rendez-vous. Enfin il entendit
que quelqu'un
marchoit dans le jardin:
Ja nuit étoit fort noire;
il ne douta point que ce
ne fût Beatrix & sa suivante
, & c'etoit en esset
unemaîtresse & une
fuivanre ; c'étoie cette
veuve dont nous avons
parlé, qui avoit donné
rendez- vous dans le même
jardin à un brave
Cavalier; qui dévoie
l'emmener chez lui, 6C
l'épouser malgré ses parens
,
c'est à dire malgré
les parens de laveuve,
qui vouloient l'obliger à
un autre mariagequi
convenoit mieux à leurs
interêrs. Cette ressemblanced'intrigue
& Iobscurité
de la nuit produisirent
une conversation
à voix basse, qui
fut équivoque pendant
quelques nlorrftns, la
veuve prenant Don Fernand
pour son Cavalier,
& Don Fernand la prenant
pour Beatrix. Mais
cette double erreur ne
put durer long-temps,
& la choseéclairciemit
la veuve au desespoir >
elle conjura Don Fernand
de lui garder le secret.
Il rêva quelque
temps au parti qu'il avoit
à prendre sur une
a aiavanturesi
singuliere ;
& voici ce qu'il lui répondit.
Madame, étant
amant comme celui que
vous Attendez, &
la même necessité rienlcver
celle que j'aime, parce
que[el parens font aulft
déraisonnables que les vôtres
,
la conformité d'avanture
me fait prendre
part à votre situation :
liachcZ-J donc que j'ai rencontré
en venant ici le Cavalier
qui doit vous venir
prendre. Il entroit en
même temps que moy dans
cette petite rue, & j'ai
entendu en payantqu'il
disoit à quelqu'un qui l'accompagnai
: Attendons
que cet homme-ci n'y
foit plus; car à coup sur
on ne S'impatientera
point dans le jardin,&
il ne faut pas risquer d'y
estredécouvert. jitnfi (continua Don Fernand,
qui inventoic sur
le eh mp ce qu'ildifoit
) je suis sur que votre
amant attend au coin
de la rue, & qu'en me
voyantsortirilviendra:
A - je vais même l'arvertir de
ce qui cft arrivé9 je laisserai
la porte ouverte , je le ramenerai., (t)nprés
vous avoir aidez, dans
votre entreprise
,
j'aurai
tout le loisir d'accomplir
la mienne; car ma Beatrix
ne doit venir que
sur les trois heures après
minuit, & l'impatience
damant mavoit fait
prévenir lheure de beaucoup.
jittendtZjdonc patiemment
, je vait chercher
votre amant, &
je rentreraiici avec lui.
La veuve remercia
affectueusement D. Fernand,
&: lui dit qu'elle
rattendroir. Il sortit à
tâtons: il rveut pas fait
vingt pas dans la rue,
qu'il entendit marcher,
èc c'étoit le Cavalierqui
venoit au rendezvous.
Il l'aborda,& lui
dit d'une voix mysterieuse
: Est-ce vous, Don Juan? (car il avoic
appris son nom de
la veuve.) Don Juan luidemanda qui il étoir
:Ïe fuis, lui dit-il,
votre rival, mais un rival
malheureux, qui ne
suis pas plus aimé que
VOUS de la veuve perfide
qui nous trahit tous
deux, têsi vous avez,
du courage, vous devez,
vous joindre à moy pour
vous vanger d'un rival
heureux, qui doit cette
même nuit enlevercelle
qui nous méprise. Don
Juan étoit naturellement
vif& jaloux, &C
fut si étourdi d'une infidélité
à laquelle il s'attendoit
si peu, qu'il
ne fit pas reflexion qu'
il n'était pas tout-àfait
vrai-semblable que
sa maîtresse eustchoisi
)
pour se faire enlever par
¿
tin autre, la mesme nuit
qu'elle lui donnoit à lui
pour rendez-vous. Il
entra d'abord en fureur
contre ce pretendu rival
qui devoit enlever
sa maîtresse. Don Fernand
lui dit que pour
peu qu'il attendît
,
il le
verroitvenir, &C quensuitil
verroit la veuve
sortir avec lui du
jardin: en un mot, que
s'il vouloit attendre patiemment
dans une porteenfoncée
qui n'étoitr
pas loin de celle du jardin,
il seroit témoin de
lenlevement
, & seroit
contraint d'avouer qu'
en intrigues de femmes
les circonstances qui paroissent
les moins vraisemblables
sont quelquefois
les plus vrayes.
Don Fernand, après
avoir posté Don Juan
en embuscade dans la
porte enfoncée,SCfuivant
à tout hazard le
projet qu'ils'écoit formé,
court au logis de
Don Felix, qui n'étoit
pas fort loin de là, heurte
très-fort à la porte.
Onseréveille, un valet
de Don Felix vient
ouvrir; illui donne la
lettre, lui disant qu'un
incident fâcheux l'avoit
empesché d'executer
à l'heure nommée la
commission que lui avoit
donnée Beatrix de
rendre cette lettre : mais
que si Don Félix Ce pressoit
fort, il seroit encore
temps dexecuter
ce qui écoit porté dans
la lettre. Il donna les
meilleures raisons qu'il
put pour justifier la lettre
décachetée : mais enfin
elle étoit écrite de la
propre main de Beatrix
, &, cela ne pouvoit
estre douteux à
Don Félix. Don Fernand
court au plus vîte
dire à la veuve que son
amant Don Juan alloit
venir la prendre. Elle
va au-devant à la porte
du jardin, où arrivoit
Don Felix. Alors Don
Fernand dit tout bas à
la veuve de sortir au
plus vîce, parce qu'il
entendoit quelqu'un du
logis qui couroit après
elle. Don Felix prit la
veuve par la main. La
crainte d'estre suivie entrecoupant
la voix de
la veuve , ÔC l'obscurité,
laissaDonFélixdans
l'erreur tout le temps
qu'ils mirent à rraverfer
la ruë. Ilcroyoitenlever
sa Beatrix, pendant
que Don Fernand
fut avertir le Cavalier
amant de la veuve qu'il avoit porté dans)
la parte enforcée. Cet
amant transportéde fureur
court à sa veuve;
& l'accablant de reproches
& d'injures
,
surprit
fort Don Felix
It
qui croyoit que ces reproches
s'adreffoient à
sa Beatrix,qu'il croyoit
encore tenir par la main;
car tout cela se fit si
promptement, qu'il n'étoit
pas encore détrompé.
Don Felix piqué
au vif, met l'épée à la
main, charge l'autre,
qui le receut en homme
brave & jaloux.
Laissons-les se battre,
oC retournons à Don
Fernand, qui fut ravi
d'avoirreüssi à faire attaquer
Don Felix pat
ce jaloux furieux; car
il n'avoit tramé cette
avanture nocturne que
pour se défaire, sans se
commettre, d'un rival
qu'il craignoit. Il fuivoit
de loin nos combattans
, pour voir la
reüssite du combat,
quand il se sentit faisir
par deux ou trois
hommes; & c'étoit les
gens du logis de la veuve,
qui le prenant pour
celui qui l'avoit enlevée,
l'emmenerent dans
le jardin, & le jetterent
dans un caveau, où ils l'enfermerent
promptement, pour courir
après la veuve, qu'-
ils ne purent rejoindre;
car dans le moment
qu'elle eut entendu la
voix de Don Juan, &
que le combat commença
,
elle avoit fui
toute effrayée, & n'osant
retourner chez elle
,
elle étoit allée se
réfugier chez une de
ses amies, qui ne logeoic
pas loin de Jà.
Retournons à nos deux
combattans. Don Felix
receut d'abord deux
grands coups depée:
mais il pouffa si vivement
son ennemi, quaprés
l'avoir blessé en
plusieurs endroits trésdangereusement
, il le
desarmatomba enfuite
faite de foiblesse à côté
de son ennemi. Ces mêmes
hommes qui avoient
enfermé Don
Fernand dans le caveau,
arriverent jusqu'à l'endroitoùétoient
les blef
fez; &: l'un d'eux
J
qui
étoit parent de la veuve,
reconnut Don Felix
,
dont il étoit ami.
Quelle fut sa surprise !
Don Felix le reconnut,
& d'une voix
mourante lui demanda
du secours
, & pria quon
en donnâtaussi à
son adversaire, qui se
trouva entièrementévanoui.
Cet ami les fit
emporter chez lui, c'est
à dire dans la maison
de la veuve, où il logeoit.
On leur donna
du secours, on les mit
chacun dans un lit; 8c
quand ils furent en état
de s'expliquer, toute
l'avanturenoéturne
se débrouilla par un éclaircissement.
Les deux
blessez furent au defespoir
de s'êtreainsi
mat-trairez, 6L l'indignation
de tous tomba
sur Don Fernand,
qu'on laissa passer la
nuit dans le caveau,
pour le mettre lelendemain
entre les mains
de la Justice.
Don Felix, qui ne
pouvoit se consoler d'avoir
b!e(re trés-dangereusement
Don Juan,-¡
obtint de son ami qu"--
on lui donneroit laveuve
en mariage : car cet
ami, parent de la veuve
,
avoit un grand credit
auprès de ses autres
parens.
-
A l'égard de Don
Felix, il se trouva que
ses deux blessures n'étoient
pas dangereuses.
Il empêcha qu'on ne
mît Don Fernand entre
les mains de la Justice
: mais il pria qll'-::
on avertît le pere de
Beatrix de tout ce qui
s'était passé la nuit. Ce
pere étoit hommed'honneur
, quoique feroce-
Il alla trouver Don Fernand
, & lui declara
qu'un homme capable
de tramer de si noires
actions étoit indigne de
sa fille; & l'ami de
Don Felix lui déclarade
sa part que s'il ne
vouloit pas se battre
contre Don Felix, il saloit
seresoudre à s'exiler
lui-même hors de
Seville. Il se seroit exilé
même d'Espagne
plûtôt , que de se battre,
&C accepta l'exil:
ce qui acheva d'indigner
contre lui le pere
de Beatrix, qui, pour
le punir encore davantage
, la donna en mariage
à son rival. Ainsi
Don Felix & Beatrix
devinrent heureux
par un incident, duquel
Don Fernand avoit
voulu se servir
pour perdre Don Felix.
.', traduite de l'Espagnol.
Eux jeunes Cavaliers
de Sevilledevinrentamoureux.
d'une belle personnequi
senommoit Beatrix EHe
étoit aussi riche que bel-
Te-" étant fille unique
d'un homme qui avoit
été Gouverneur des Indes
, où il avoit amassé
de grands biens. Il s'appelloit
Don à Cuarado.
L'un des deux amans dfëg.
Beatrix étoit DonFernand,
parti convenable
au pere, parce - qu'il étoit
aussi fort riche: mais
Don Felix, qui avoit
moinsde bien, avoit
touché le coeur de Bea-r
trix. Il étoit d'une valeur
distinguées & Don
Fernand n'étoit pas fort
brave, quoy qu'Espagnol.
(Ilya des poltrons
dans toutes sortes de nations,
& même dans la
nôtre) ajoûte l'auteur
Espagnol.
Ces deux amans ne
manquoient pas un jour
\ase trouver dans une petite
ruë peu frequentée,
où donnoit une fenêtre
de l'appartement de Beatrix,
qui avoit aussi corn*
munication sur un jardin,
dont une petite porte
à demicondamnée
rendoit dans cette petite
ruë. Les deux amans venoient
separément sur le
foir aux environs de ce
jardin:mais l'amant poltron
se donnoit bien de
garde dese montrer lorsqueDon
Felix paroissoit;
il lé concentoit de
l'observer comme un jaloux,
& dés qu'il étoit
parti, il alloitchanter&
soûpirersous lesfenêtres
de Beatrix, dont il n'étoit
presque pas écouté.
Il faut remarquer que
ce jardin,dont la petite
porte donnoitsur la ruë,
étoit commun à la maison
de Beatrix 8£ à une
autre où logeoit une veuve
fort belle, qui voyoit
en cet endroit un troisiéme
Cavalier al'indu de
ses parens. Les choses
étant ainsi disposées, D.
Fernand prit le parti de
demander Beatrix à son
pere,&l'obtintaisément
à cause de ses richesses.
Le mariage fut resolu
promtement;& les conventions
étant faites, il
prit jour pour donner
une fête à sa maîtresse
,
dans les jardins d'Alfarache.
Don Felix apprit bientôt
toutes ces choses par
Donna Hermandez
f suivante de Beatrix, 8c
qui étoit la confidente
de son amour. Don Felix
resolut de parler à Beatrix,
qui neparoissoit
plus à la fenêtre depuis
qu'onl'avoit promise à
Don Fernand, soit par
devoir, soit parce que
Don Fernand lui avoit
fait défendre par son pere
d'entrer dans l'appartement
dont la fenêtre
lui servoit à voir Don
Felix.
Ce Cavalier avertidu
jour que la fête se devoit
donner dans les jardins
d'Alfarache, gagna
le jardinier, qui lui permit
de se déguiser comme
s'il eût été un autre
jardinier qui lui vinst aider
à cüeillir des fleurs,
&, préparer des feüillées
pour la fete. Don Felix
ainsi déguiséen jardinier
se mit à travailler dans
de petits cabinetsde verdure
qu'on ornoit avec
des festons de fleurs;&
comme il y en avoit plusieurs,&
que les Dames
de la famille de Beatrix
& de Fernand se promenoient
de l'un à l'autre,
il épia l'occasionde parler
à Beatrix, & se confia
à unvalet de la fête,
dont la suivante Hermandez
recevoit volontiers
les hommages 3 8C
ce valet ayant été avertir
Beatrix & la suivante,
elles se détacherent des
autres Dames,& vin-
;it.
rent voir travailler le
jardinier- amant Don
Felix.
Le jaloux Don Fernand
qui s'apperçut de
ces menées, avoit suivi
de loin Beatrix; & la
voyant parler familièrement
à ce jardinier, s'approchoit
insensiblement
pour les examiner:mais
Don Felix l'ayant apperçû
avant qu'il fùraffez
prés pour en estrereconnu
, prit son parti
dans le moment, & dit
à Beatrix & à la suivante,
qui vouloient fuir,
qu'elles restassent à l'endroitoù
ellesétoient; &
aussitôt avec une promtitude
incroyable il rentra
fous le cabinet de verdure,
où il avoit laissé
le valet amant de la fuivante
; & l'ayant revef-
, tu de son habit de jardinier,
qui étoit fort remarquable
quoy qu'à la
brune, parce qu'il étoit
de serge blanche, il i'in-j
struisit en deux mots de
ce qu'il devoit faire. i
Ce valet, que D. Fernand
prit pour le mesme
qu'ilavoit déjaveu
avec Beatrix, la pria de
trouver bon qu'il lui parlât
familièrement, pour,
faire croire au jaloux
Don Fernand qu'il étoit
ale mefine. En effet en p prochant illes trouva
parlant dumariage,
de ce jard inieravecHermandez,
illui parut vraisemblable
que Beatrix
voulust bienfamiliariser
par bonté avec l'amant
de sa suivante, pour la
marier: & cela dissipa
pour cette fois-là le soupçon
de Fernand, qui
les eût empeschez de
prendre les mesures qu'-
ils vouloient prendre,
parce que le pere de Beatrix
eût fait éclat sur
cette intrigue; ce qui 3* siarriva point ce jourlà.
Cette fête fut fort
galante: mais ellen'ennuya
pas moins Beatrix,
qui feignit même d'estre
malade pour la faire
cesserplûtost. Ainsichacun
étant retourné chez
foy, la signature du contrat
fut resoluë pour le
lendemain:mais la maladie
feinte ou veritable
de Beatrix la retarda de
quelques jours, pendant
lesquels Don Felix fut
surpris par D. Fernand
dans
dans une autre tentative
qu'il fit pour parler à
Beatrix. Don Fernand
fut desesperé 5 &nese
sentant pas assez de courage
pour se battre contre
Don Felix, il saisit
une occasion que le hazard
lui fournit, pour se
vanger sans rien hazarder.
Voici comment la
chose arriva.
Beatrix au desespoirs;
&C obsérvée de siprés,
qu'elle n'avoit plûs aucune
esperance de pouvoir
parler à Don Felix,
chargea d'une lettre pour
lui un petit laquais Maure
qu'elle avoit auprès
d'elle; & Don Fernand,
à qui tout étoit suspect,
voyant sortir le soir ce
petit Maure, lui fit avoüer
,
à force de menaces
& de coups,qu'il
étoit. chargé d'une lettre
pour Don Felix. Il
ouvrit la lettre, qui étoit
écrite en ces termes.
Le desespoir ou me met
un mariage queje ne puis
fias retarder, m'afait oublier
devoir, respect &
obeissance. Un pere cruel
aura voulu en vain disposer
de la confiante Beatrix
ytf)sil m'ôte à celui
que fatrne, du moins il
ne serapasenson polivoir
de me livrer à celui que
je hais. Ce malheur cruel
ma fait prendre une resolution
desesperée : si vous
maimeZj autant que je
'vousaime,ha^arde^out
pour entrer à l'heure de
minuit dans le petit jardin.
se hasarderai tout
pour rrij trouver avec,
Hermandez, qui veut
bien suivre ma malheureuse
destinée. Vous nom
menerez dans un sonvwty
ou, j.',ai une tante,
qui me recevra par çitie',
& j'y passerai le reste de
mes jours.
La premiere idée qui
vint à Don Fernand, fut
de se trouver au rendezvous
au lieu de son rival
aimé, & de prendre
une cruelle vangeance
de Beatrix, en la surprenant
en faute. Il gagna,
ou crut gagner par argent
le petit Maure,qui
lui promit en effet de
dire à Beatrix qu'il avoit
donné la lettre à
Don Félix: mais ce petit
Maure dit à Beatrix
comment la chose s'é-
: toit passéc. Ainsi elle ne
fut point au rendezvous,
où Don Fernand
attendit encore deux
heures par-delà celle du
rendez-vous. Enfin il entendit
que quelqu'un
marchoit dans le jardin:
Ja nuit étoit fort noire;
il ne douta point que ce
ne fût Beatrix & sa suivante
, & c'etoit en esset
unemaîtresse & une
fuivanre ; c'étoie cette
veuve dont nous avons
parlé, qui avoit donné
rendez- vous dans le même
jardin à un brave
Cavalier; qui dévoie
l'emmener chez lui, 6C
l'épouser malgré ses parens
,
c'est à dire malgré
les parens de laveuve,
qui vouloient l'obliger à
un autre mariagequi
convenoit mieux à leurs
interêrs. Cette ressemblanced'intrigue
& Iobscurité
de la nuit produisirent
une conversation
à voix basse, qui
fut équivoque pendant
quelques nlorrftns, la
veuve prenant Don Fernand
pour son Cavalier,
& Don Fernand la prenant
pour Beatrix. Mais
cette double erreur ne
put durer long-temps,
& la choseéclairciemit
la veuve au desespoir >
elle conjura Don Fernand
de lui garder le secret.
Il rêva quelque
temps au parti qu'il avoit
à prendre sur une
a aiavanturesi
singuliere ;
& voici ce qu'il lui répondit.
Madame, étant
amant comme celui que
vous Attendez, &
la même necessité rienlcver
celle que j'aime, parce
que[el parens font aulft
déraisonnables que les vôtres
,
la conformité d'avanture
me fait prendre
part à votre situation :
liachcZ-J donc que j'ai rencontré
en venant ici le Cavalier
qui doit vous venir
prendre. Il entroit en
même temps que moy dans
cette petite rue, & j'ai
entendu en payantqu'il
disoit à quelqu'un qui l'accompagnai
: Attendons
que cet homme-ci n'y
foit plus; car à coup sur
on ne S'impatientera
point dans le jardin,&
il ne faut pas risquer d'y
estredécouvert. jitnfi (continua Don Fernand,
qui inventoic sur
le eh mp ce qu'ildifoit
) je suis sur que votre
amant attend au coin
de la rue, & qu'en me
voyantsortirilviendra:
A - je vais même l'arvertir de
ce qui cft arrivé9 je laisserai
la porte ouverte , je le ramenerai., (t)nprés
vous avoir aidez, dans
votre entreprise
,
j'aurai
tout le loisir d'accomplir
la mienne; car ma Beatrix
ne doit venir que
sur les trois heures après
minuit, & l'impatience
damant mavoit fait
prévenir lheure de beaucoup.
jittendtZjdonc patiemment
, je vait chercher
votre amant, &
je rentreraiici avec lui.
La veuve remercia
affectueusement D. Fernand,
&: lui dit qu'elle
rattendroir. Il sortit à
tâtons: il rveut pas fait
vingt pas dans la rue,
qu'il entendit marcher,
èc c'étoit le Cavalierqui
venoit au rendezvous.
Il l'aborda,& lui
dit d'une voix mysterieuse
: Est-ce vous, Don Juan? (car il avoic
appris son nom de
la veuve.) Don Juan luidemanda qui il étoir
:Ïe fuis, lui dit-il,
votre rival, mais un rival
malheureux, qui ne
suis pas plus aimé que
VOUS de la veuve perfide
qui nous trahit tous
deux, têsi vous avez,
du courage, vous devez,
vous joindre à moy pour
vous vanger d'un rival
heureux, qui doit cette
même nuit enlevercelle
qui nous méprise. Don
Juan étoit naturellement
vif& jaloux, &C
fut si étourdi d'une infidélité
à laquelle il s'attendoit
si peu, qu'il
ne fit pas reflexion qu'
il n'était pas tout-àfait
vrai-semblable que
sa maîtresse eustchoisi
)
pour se faire enlever par
¿
tin autre, la mesme nuit
qu'elle lui donnoit à lui
pour rendez-vous. Il
entra d'abord en fureur
contre ce pretendu rival
qui devoit enlever
sa maîtresse. Don Fernand
lui dit que pour
peu qu'il attendît
,
il le
verroitvenir, &C quensuitil
verroit la veuve
sortir avec lui du
jardin: en un mot, que
s'il vouloit attendre patiemment
dans une porteenfoncée
qui n'étoitr
pas loin de celle du jardin,
il seroit témoin de
lenlevement
, & seroit
contraint d'avouer qu'
en intrigues de femmes
les circonstances qui paroissent
les moins vraisemblables
sont quelquefois
les plus vrayes.
Don Fernand, après
avoir posté Don Juan
en embuscade dans la
porte enfoncée,SCfuivant
à tout hazard le
projet qu'ils'écoit formé,
court au logis de
Don Felix, qui n'étoit
pas fort loin de là, heurte
très-fort à la porte.
Onseréveille, un valet
de Don Felix vient
ouvrir; illui donne la
lettre, lui disant qu'un
incident fâcheux l'avoit
empesché d'executer
à l'heure nommée la
commission que lui avoit
donnée Beatrix de
rendre cette lettre : mais
que si Don Félix Ce pressoit
fort, il seroit encore
temps dexecuter
ce qui écoit porté dans
la lettre. Il donna les
meilleures raisons qu'il
put pour justifier la lettre
décachetée : mais enfin
elle étoit écrite de la
propre main de Beatrix
, &, cela ne pouvoit
estre douteux à
Don Félix. Don Fernand
court au plus vîte
dire à la veuve que son
amant Don Juan alloit
venir la prendre. Elle
va au-devant à la porte
du jardin, où arrivoit
Don Felix. Alors Don
Fernand dit tout bas à
la veuve de sortir au
plus vîce, parce qu'il
entendoit quelqu'un du
logis qui couroit après
elle. Don Felix prit la
veuve par la main. La
crainte d'estre suivie entrecoupant
la voix de
la veuve , ÔC l'obscurité,
laissaDonFélixdans
l'erreur tout le temps
qu'ils mirent à rraverfer
la ruë. Ilcroyoitenlever
sa Beatrix, pendant
que Don Fernand
fut avertir le Cavalier
amant de la veuve qu'il avoit porté dans)
la parte enforcée. Cet
amant transportéde fureur
court à sa veuve;
& l'accablant de reproches
& d'injures
,
surprit
fort Don Felix
It
qui croyoit que ces reproches
s'adreffoient à
sa Beatrix,qu'il croyoit
encore tenir par la main;
car tout cela se fit si
promptement, qu'il n'étoit
pas encore détrompé.
Don Felix piqué
au vif, met l'épée à la
main, charge l'autre,
qui le receut en homme
brave & jaloux.
Laissons-les se battre,
oC retournons à Don
Fernand, qui fut ravi
d'avoirreüssi à faire attaquer
Don Felix pat
ce jaloux furieux; car
il n'avoit tramé cette
avanture nocturne que
pour se défaire, sans se
commettre, d'un rival
qu'il craignoit. Il fuivoit
de loin nos combattans
, pour voir la
reüssite du combat,
quand il se sentit faisir
par deux ou trois
hommes; & c'étoit les
gens du logis de la veuve,
qui le prenant pour
celui qui l'avoit enlevée,
l'emmenerent dans
le jardin, & le jetterent
dans un caveau, où ils l'enfermerent
promptement, pour courir
après la veuve, qu'-
ils ne purent rejoindre;
car dans le moment
qu'elle eut entendu la
voix de Don Juan, &
que le combat commença
,
elle avoit fui
toute effrayée, & n'osant
retourner chez elle
,
elle étoit allée se
réfugier chez une de
ses amies, qui ne logeoic
pas loin de Jà.
Retournons à nos deux
combattans. Don Felix
receut d'abord deux
grands coups depée:
mais il pouffa si vivement
son ennemi, quaprés
l'avoir blessé en
plusieurs endroits trésdangereusement
, il le
desarmatomba enfuite
faite de foiblesse à côté
de son ennemi. Ces mêmes
hommes qui avoient
enfermé Don
Fernand dans le caveau,
arriverent jusqu'à l'endroitoùétoient
les blef
fez; &: l'un d'eux
J
qui
étoit parent de la veuve,
reconnut Don Felix
,
dont il étoit ami.
Quelle fut sa surprise !
Don Felix le reconnut,
& d'une voix
mourante lui demanda
du secours
, & pria quon
en donnâtaussi à
son adversaire, qui se
trouva entièrementévanoui.
Cet ami les fit
emporter chez lui, c'est
à dire dans la maison
de la veuve, où il logeoit.
On leur donna
du secours, on les mit
chacun dans un lit; 8c
quand ils furent en état
de s'expliquer, toute
l'avanturenoéturne
se débrouilla par un éclaircissement.
Les deux
blessez furent au defespoir
de s'êtreainsi
mat-trairez, 6L l'indignation
de tous tomba
sur Don Fernand,
qu'on laissa passer la
nuit dans le caveau,
pour le mettre lelendemain
entre les mains
de la Justice.
Don Felix, qui ne
pouvoit se consoler d'avoir
b!e(re trés-dangereusement
Don Juan,-¡
obtint de son ami qu"--
on lui donneroit laveuve
en mariage : car cet
ami, parent de la veuve
,
avoit un grand credit
auprès de ses autres
parens.
-
A l'égard de Don
Felix, il se trouva que
ses deux blessures n'étoient
pas dangereuses.
Il empêcha qu'on ne
mît Don Fernand entre
les mains de la Justice
: mais il pria qll'-::
on avertît le pere de
Beatrix de tout ce qui
s'était passé la nuit. Ce
pere étoit hommed'honneur
, quoique feroce-
Il alla trouver Don Fernand
, & lui declara
qu'un homme capable
de tramer de si noires
actions étoit indigne de
sa fille; & l'ami de
Don Felix lui déclarade
sa part que s'il ne
vouloit pas se battre
contre Don Felix, il saloit
seresoudre à s'exiler
lui-même hors de
Seville. Il se seroit exilé
même d'Espagne
plûtôt , que de se battre,
&C accepta l'exil:
ce qui acheva d'indigner
contre lui le pere
de Beatrix, qui, pour
le punir encore davantage
, la donna en mariage
à son rival. Ainsi
Don Felix & Beatrix
devinrent heureux
par un incident, duquel
Don Fernand avoit
voulu se servir
pour perdre Don Felix.
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Résumé : HISTORIETTE, traduite de l'Espagnol.
Le texte relate l'histoire de deux jeunes cavaliers de Séville, Don Fernand et Don Felix, tous deux amoureux de Beatrix, une jeune femme riche et belle, fille unique de Don Cuarado, ancien Gouverneur des Indes. Don Fernand, bien que moins brave, est préféré par le père de Beatrix en raison de sa richesse. Les deux amants se retrouvent secrètement près de la maison de Beatrix. Don Fernand, jaloux, observe Don Felix et se montre seulement après son départ. Beatrix est promise à Don Fernand, mais Don Felix, informé par la suivante de Beatrix, Donna Hermandez, tente de la voir lors d'une fête organisée par Don Fernand. Déguisé en jardinier, Don Felix parle à Beatrix et à Donna Hermandez, échappant de justesse à la découverte de Don Fernand. La fête se déroule sans incident majeur, mais Beatrix feint la maladie pour éviter Don Fernand. Plus tard, Beatrix envoie une lettre à Don Felix via un petit laquais Maure, mais Don Fernand intercepte la lettre et organise une ruse. Il se fait passer pour Don Felix à un rendez-vous nocturne dans le jardin, où il rencontre une veuve et son amant. Don Fernand manipule les deux amants, provoquant un combat entre Don Felix et l'amant de la veuve. Pendant ce temps, Don Fernand est capturé par les gens de la veuve, qui le confondent avec l'enlèveur de leur maîtresse. Après un duel, Don Felix et Don Juan sont grièvement blessés. Un parent de la veuve, ami de Don Felix, les secourt et les emmène chez lui. Une fois rétablis, ils expliquent la situation. Don Fernand, responsable de l'enchaînement des événements, est laissé en prison pour être jugé. Don Felix, désolé d'avoir blessé Don Juan, obtient la main de la veuve grâce à l'influence de son ami. Les blessures de Don Felix ne sont pas graves. Il empêche la justice de s'en mêler mais demande que le père de Béatrix soit informé. Le père de Béatrix, homme d'honneur mais sévère, refuse Don Fernand comme gendre en raison de ses actions. Forcé de choisir entre l'exil et un duel contre Don Felix, Don Fernand opte pour l'exil. En conséquence, Béatrix épouse Don Felix, rendant les deux amants heureux malgré les intentions malveillantes de Don Fernand.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 126-129
Questions, [titre d'après la table]
Début :
Cet Impromptu et sa réponse peuvent donner matière à une [...]
Mots clefs :
Impromptu, Réponse, Dissertation galante, Question, Amant, Jaloux, Raison, Mercure
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Questions, [titre d'après la table]
Cet Impromptu & sa
reponse peuvent donner
marierc áune dissertation
galante, &C tenir
lieu d'une premiere question
pour le Mercure. j
f
Seconde question sur le
memesujet.
Vn amant peut-iletre
delicatsans etre jaloux ?
Troisiemequestion
morale.
Si le pauvre peut etre
1tuffi heureux que Le riche5
à vertu égale.
Quatrieme question.
Si la raison peut veritablement
etn maitreffln
de l'amour.
Onaenvoyécesquestions,
& on en redemande
par plusieurs lettres
anonimes. Voudroit-
on réveiller l'auteur
du Mercure? Cela
fera difficile, car il dort
volontairement. Il fan*
dra voir si la paix generalc
pourra lui donner
des correspondances &
des secours proportionnez
a son zel e ic a sa vanité
; car il est bien lasdc
voir courir fous son nom
des Mercures imparfaits
où il a si peu de part,
Jeprieceuxqui m'ont
donné ces questions de
m'envoyer promtement
les réponses; ils peuvent
les avoir toutes faites,& (
doivent être moins paresseux
que les autres , puis qu'ils aiment ces
fortes d'amusemens dans
le Mercure.
reponse peuvent donner
marierc áune dissertation
galante, &C tenir
lieu d'une premiere question
pour le Mercure. j
f
Seconde question sur le
memesujet.
Vn amant peut-iletre
delicatsans etre jaloux ?
Troisiemequestion
morale.
Si le pauvre peut etre
1tuffi heureux que Le riche5
à vertu égale.
Quatrieme question.
Si la raison peut veritablement
etn maitreffln
de l'amour.
Onaenvoyécesquestions,
& on en redemande
par plusieurs lettres
anonimes. Voudroit-
on réveiller l'auteur
du Mercure? Cela
fera difficile, car il dort
volontairement. Il fan*
dra voir si la paix generalc
pourra lui donner
des correspondances &
des secours proportionnez
a son zel e ic a sa vanité
; car il est bien lasdc
voir courir fous son nom
des Mercures imparfaits
où il a si peu de part,
Jeprieceuxqui m'ont
donné ces questions de
m'envoyer promtement
les réponses; ils peuvent
les avoir toutes faites,& (
doivent être moins paresseux
que les autres , puis qu'ils aiment ces
fortes d'amusemens dans
le Mercure.
Fermer
Résumé : Questions, [titre d'après la table]
Le texte présente une série de questions destinées à une dissertation galante et à une première question pour le Mercure. Ces questions explorent divers sujets, tels que la compatibilité entre délicatesse et jalousie chez un amant, la possibilité pour un pauvre d'être aussi heureux qu'un riche à vertu égale, et la capacité de la raison à maîtriser l'amour. Les questions ont été envoyées de manière anonyme, et l'auteur du Mercure est sollicité pour y répondre. Cependant, l'auteur exprime sa fatigue face aux publications imparfaites publiées sous son nom et doute de pouvoir obtenir des correspondances et des secours proportionnés à son zèle et à sa vanité. Il souhaite recevoir promptement les réponses aux questions posées et encourage les auteurs à les fournir rapidement.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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9
p. 102-129
LIVRE NOUVEAU. Memoires de la Vie du Comte de Grammont, qui contient particulierement l'Histoire amoureuse de la Cour d'Angleterre, sous le regne de Charles II. Imprimez à Cologne.
Début :
Ce Livre doit faire plaisir à ceux qui aiment les [...]
Mots clefs :
Lettre, Nuit, Mari, Jardin, Porte, Nuit, Campagne, Jaloux, Femme, Angleterre, Chesterfield
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texteReconnaissance textuelle : LIVRE NOUVEAU. Memoires de la Vie du Comte de Grammont, qui contient particulierement l'Histoire amoureuse de la Cour d'Angleterre, sous le regne de Charles II. Imprimez à Cologne.
LIVRE NOUVEAU.
Memoires de la Vie du Comte
de Grammont , qui contient
particulierement l'Hiftoire
amoureufe de la Cour d'Angleterre
, fous le regne
Charles II. Imprimez à Code
logne.
Ce Livre doit faire
plaifir à ceux qui aiment
les portraits vifs & naturels
, le ftile noble &
GALANT. 103
leger. Pour en donner
une idée , on a mis ici
une des avantures qu'il
contient.
Pour être au fait de
cette avanture détachée ,
il faut fçavoir que Madame
Chesterfield ayant
été foupçonnée mal à
propos d'une galanterie ,
& fon mari jaloux en
ayant fait confidence au
galant Hamilton qui en
• étoit
amoureux cet amant
, auffi jaloux
que
I iiij
104 MERCURE
le mari , lui confeilla
d'emmener fa femme à
la campagne
. C'eſt de
cette campagne
que Madame
de Chesterfield
écrit
à l'amoureux
& jaloux
Hamilton
la lettre
qui fuit.
Vous ferez auffifurpris de
cette lettre , que je la fus de
Fair impitoyable dont vous
vites mon départ. Je veux
croire que vous vous êtes imaginé
des raisons quijuftifioient
dans votre esprit un procedé
GALANT.
jos
fi peu concevable. Si vous êtes
encore dans la dureté de ces
fentimens , ce fera vous faire
plaifir , que de vous apprendre
ce que je fouffre dans la
plus affreufe des prifons . Tout
ce qu'une campagne a de plus
trifte dans cette faifon s'offre
par- tout à ma vûë. Affiegée
d'impenetrables bouës , dune
fenêtre je vois des rochers ,
de l'autre des precipices : mais
de quelque côté que je tourne
mes regards dans la maiſon ,
jy rencontre ceux d'un jaloux,
moins fupportables encore que
tes triftes objets qui m'envipar
106 MERCURE
ronnent . J'ajoûterois aux malbeurs
de ma vie celui de pa-.
roître criminelle
aux yeux
d'un
homme , qui devroit m'avoir
juftifiée contre les apparences
convaincantes, fi par une innocence
averée j'étois en droit
de me plaindre , ou de faire
des reproches. Mais comment
fe juftifier de fi loin ? & comment
fe flater que la defcription
d'un fejour épouvantable
ne vous empêchera pas de m'écouter
? Mais êtes- vous digne
que je le fouhaite ? Ciel !
que je vous haïrois , ſi je ne
vous aimois à la fureur. VeGALANT
107
nez donc me voir une feulė
fois , pour entendre ma juftification
; je fuis perfuadée
que fi vous me trouvez coupable
aprés cette vifite , ce ne
fera pas envers vous . Nôtre
Argus part demain pour un
procés , qui le retiendra huit
jours à Cheſter. Fe
le gagnera : mais je ſçai bien
qu'il ne tiendra qu'à vous
qu'il en perde un , qui lui tient
pour le moins autant au coeur
que celui qu'il va folliciter.
ne fçai s'il
Il y avoit dans cette lettre
de quoy faire donner
108 MERCURE
tête baiffée dans une avan
ture plus temeraire que
celle qu'on lui propoſoit ,
quoy qu'elle fût affez gaillarde.
Il ne voyoit pas trop
bien comment elle feroit
pour ſe juſtifier ; mais elle
l'affaroit qu'il feroit content
du voyage , & c'étoit
tout ce qu'il demandoit
pour lors.
Il avoit une parente au
prés de Madame de Chef.
terfield. Cette parente ,
qui l'avoit bien voulu fuivre
dans fon exil , étoit entrée
quelque peu dans leur
GALANT. 109
confidence. Ce fut par elle
qu'il reçut cette lettre, avec
toutes les inftructions neceffaires
fur fon départ &
fur fon arrivée. Dans ces
fortes d'expeditions le fet
cret eft neceffaire,du moins
1 avant que d'avoir mis l'avanture
à fin. Il prit la pof
te , & partit de nuit , animé
d'efperances fi tendres & fi
flateufes , qu'en moins de
rien , en comparaiſon du
temps & des chemins , il
eut fait cinquante mortelles
lieuës. A la derniere pof
te il renvoya difcretement
110 MERCURE
fon poftillon . Il n'étoit pas
encore jour ; & de peur des
rochers & des precipices ,
dont elle avoit fait mention
, il marchoit avec affez
de prudence pour un
homme amoureux.
Il evita done heureufement
tous les mauvais pas
& , fuivant fes inftructions ,
il mit pied à terre à certaine
petite cabane , qui joignoit
les murs du parc . Le lieu
n'étoit pas magnifique :
mais comme il avoit befoin
de repos, il y trouva ce qu'il
faloit pour cela. Il ne fe
GALANT. In
foucioit point de voir le
jour , & fe foucioit encore
moins d'en être vû ; c'eft
pourquoy s'etant renfermé
dans cette retraite obfcure,
il y dormit d'un profond
fommeil jufqu'à la moitié
du jour. Comme il ſentoit
une grande faim à fon ré
veil , il mangea fort & ferme
; & comme c'étoit
l'homme de la Cour le plus
e propre , & que la femme
d'Angleterre la plus propre
l'attendoit , il paffa le refte
de la journée à fe décraffer
, & à fe faire toutes les
112 MERCURE
preparations que le temps
& le lieu permettoient, fans
daigner ni mettre la tête un
moment dehors , ni faire
la moindre queftion à fes
hôtes. Enfin les ordres qu'il
attendoit avec
impatience
arriverent à l'entrée de la
nuit , par une espece de grifon
, qui lui fervant de guide
, aprés avoir erré pendant
une demi- heure dans
les boues d'un parc d'une
vafte étendue , le fit enfin
entrer dans un jardin , où
donnoit la porte d'une falle
baffe. Il fut pofté vis à vis
de
GALANT. 113
de cette porte , par laquelle
on devoir bientôt l'intro
duire dans des lieux plus:
agreables. Son guide lui
donna le bon foir la nuit .
fe ferma , mais la porte ne
s'ouvrit point.
1. On étoit à la fin de l'hy
ver ; cependant il fembloit
qu'on ne fûr qu'au commencement
du froid . Ilé.
toit croté juſques aux ge…]
noux , & fentoit que pour
peu qu'il prît encore l'air !
dans ce jardin, la gelée met
troit toute cette crore à fech
Ce commencement d'une
Avril
1714
- K
114
MERCURE
nuit fort âpre & fort obſcu
re eût été rude pour un au
tre: mais ce n'étoit rien pour
un homme qui fe flatoit
d'en paffer fi delicieufe
ment la fin. Il ne laiſſa pas
de s'étonner de tant de precautions
dans l'abfence du
mari . Son imagination
, que
mille tendres idées réchauf
foient , le foûtiac quelque
temps contre les cruautez
de l'impatience , & contre
les rigueurs du froid : mais
il la fentit peu à peu refroi
dir ; & deux heures , qui lui
parurent deux ficcles s'é
GALANT. 115
tant paffées fans qu'on lui
donnât le moindre figne de
vie ni de la porte , ni des fenêtres,
il ſe mit à faire quelques
raifonnemens en luimême
fur l'état prefent de
fes afaires , & fur le parti qu'il
yavoit à prendre dans cette
conjoncture. Si nousfrapions
à cette maudite porte, difoit il ;
I carencore eft-il plus honorable,
file malheur m'en veut, de perir
dans la maifon, que de mourir
de froid dans le jardin. Il
eft vrai, reprenoit,il , que ce
parti peut expofer une perfonne
, que quelque accident im
Kij
116 MERCURE
prévû met peut-être à l'heure
qu'il eft encore plus au defefpoir
que moy. Cette penſée
le munit de tout ce qu'il
pouvoit avoir de patience
& de fermeté contre les ennemis
qui le combattoient
.
Il fe mit à fe promener
à
grands pas , refolu d'attendre
le plus long temps qu'il
feroit poffible fans en mourir
la fin d'une avanture
qui commençoit
fi triſte
ment Tout cela fut inutile,
& , quelques mouvemens
qu'il fe donnât , envelopé
d'un gros manteau , l'enGALANT.
117
gourdiffement commençoit
à le faifir de tous cô.
tez, & le froid dominoit en
depit de tout ce que les empreffemens
de l'amour ont
de plus vif. Le jour n'étoit
pas loin ; & dans l'état où
la nuit l'avoit mís , jugeant
que ce feroit deformais inutilement
que cette porte enforcelée
s'ouvriroit , il re
gagna du mieux qu'il put
l'endroit d'où il étoit parti .
pour cette merveilleufe ex
pedition.
Il falut tous les fagots de
la petite maiſon pour le déc
118 MERCURE
geler. Plus il fongeoit à fon
avanture , plus les circonf
tances lui en paroiffoient ,
bizarres &
incomprehenſi-
,
bles. Mais loin de s'en prendre
à la charmante Chefterfield
, il avoit mille differentes
inquietudes pour elle.
Tantôt il s'amaginoit,
que fon mari pouvoit être
inopinément revenu ; tantôt
que quelque mal fubit
l'avoit faifie , enfin que quelque
obftacle s'étoit mal
heureulement mis à la traverfe
pour s'opposer à fon
bonheur ,juftement au fort
GALANT. 119
des bonnes
intentions qu'
on avoit pour lui. Mais
difoit- il , pourquoy m'avoir,
oublié dans ce maudit jardin ?
Quoy ! ne pas trouver un petit
moment pour mefaire au moins
quelque figne , puis qu'on ne
pouvoit ni me parler , ni me
recevoir ? Il ne fçavoir à laquelle
de ces conjectures
s'en tenir , ni que répondre
aux queftions qu'il s'étoit
faites mais comme il fe
flata que tout iroit mieux la
nuit fuivante , aprés avoir
fait vau de ne plus remertre
le pied dans ce malen
120 MERCURE
contreux jardin , il ordonna
qu'on l'avertît d'abord qu'-
on demanderoit
à lui parler
, fe coucha dans le plus
méchant lit du monde , &
ne laiffa pas de s'endormir
comme il eût fait dans le
meilleur. Il avoit compté
de n'être réveillé que par
quelque lettre , ou quelque
meffage de Madame de
Chesterfield : mais il n'avoit
pas dormi deux heures ,
qu'il le fut par un grand
bruit de cors & de chiens!
La chaumiere , qui lui fer
voit de retraite , touchoir ,
comGALANT.
121
me nous avons dit , les murailles
du parc. Il appella
fon hôte , pour fçavoir un
peu que diable c'étoit que
cette chaffe , qui fembloit
être au milieu de fa chambre
, tant le bruit augmentoit
en approchant. On lui
dit que c'étoit Monseigneur
qui couroit le lievre dans fon
parc. QuelMonfeigneur , ditil
tout étonné ? Monfeigneur
le Comte de Chesterfield , répondit
le payfan. Il fut fi
frapé de cette nouvelle ,
que dans fa premiere ſurprife
il mit la tête fous les
Avril 1714.
L
122 MERCURE
couvertures , croyant déja
le voir entrer avec tous fes
chiens. Mais dés qu'il fut
un peu revenu de fon étonnement
, il fe mit à maudire
les caprices de la fortune
, ne doutant pas que
le retour inopiné d'un ja
loux importun n'eût caufé
toutes les tribulations de la
nuit precedente.
Il n'y eut plus moyen de
fe rendormir aprés une telle
alarme. Il ſe leva , pour repaſſer
dans ſon eſprit tous .
les ftratagêmes qu'on a
coûtume d'employer pour
GALANT.
123
tromper , ou pour éloigner
un vilain mari , qui s'avifoit
de negliger fon procés pour
obfeder fa femme. Il achevoit
de s'habiller , & com- .
mençoit à queftionner ſon
hôte , lorfque le même grifon
qui l'avoit conduit au
jardin , lui rendit une lettre
, & difparut fans attendre
la réponſe . Cette lettre
étoit de fa parente , & voici
ce qu'elle contenoit .
Je fuis au defefpoir d'avoir
innocemment contribué à vous
attirer dans un licu où l'on ne
Lij
124 MERCURE
eût part :
vous fait venir que pour fe
・moquer de vous. Je m'étois opposée
au projet de ce voyage ,
quoique je fuffe perfuadée que
fa tendreffe feule y
mais elle vient de m'en defabufer.
Elle triomphe dans le
tour qu'elle vous a joué. Non
feulement fon mari n'a bougé
d'ici , mais il y refte par com-·
plaifance. Il la traite le mieux
du monde , c'est dans leur
raccommodement qu'elle afçû
que vous lui aviez confeillé de
la mener à la
t
campagne
. Elle
en a conçu tant de depit
d'averfion pour vous , que
de
GALANT. 125
la maniere dont elle m'en vient
de parler , fes reffentimens ne ..
font pas encorefatisfaits . Confolez-
vous de la haine d'une
creature dont le coeur ne meritoit
pas votre tendreffe . Partez
un plus longfejour ici ne
feroit que vous attirer quelque
nouvelle difgrace. Je n'y ref
terai pas long - temps . Je la
connois , Dieu merci. Je ne me
repens pas de la compaffion que
j'en ai d'abord enë : mais je
fuis dégoûtée d'un commerce
qui ne convient gueres à mon
humeur.
Liij
126 MERCURE
L'étonnement , la honte ,
le depit , & la fureur s'emparerent
de fon coeur áprés
cette lecture . Les menaces
enfuite , les invectives , &
les defirs de vengeance exciterent
tour à tour fon aigreur
& fes reſſentimens :
mais aprés y avoir bien
penſé , tout cela fe reduifit
à prendre doucement fon
petit cheval de pofte , pour
remporter à Londres un
bon rhume pardeffus les defirs
& les tendres empreffemens
qu'il en avoit ap
portez. Il s'éloigna de ces
GALANT . 127
5
perfides lieux avec un peu
plus de vîteffe qu'il n'y étoit
arrivé , quoy qu'il n'eût pas
à beaucoup prés la tête remplie
d'auffi agreables penfées.
Cependant quand il
fe crut hors de portée de
rencontrerMilord Chefterfield
& fa chaffe , il voulut
un peu fe retourner , pour
avoir au moins le plaifir de
voir la priſon où cette méchante
bête étoit renfermée
mais il fut bien furpris
de voir une trés belle
maiſon , fituée ſur le bord
d'une riviere , au milieu d'u-
:
Liiij
128 MERCURE
ne campagne la plus agreable
& la plus riante qu'on
pût voir. Au diable le precipice
, ou le rocher qu'il y
vit ; ils n'étoient que dans
la lettre de la perfide . Nouveau
fujet de reffentiment
& de confufion pour un
homme qui s'étoit crû fçavant
dans les rufes , auffi
bien que dans les foibleffes
du beau fexe , & qui ſe
voyoit la dupe d'une coquette
, qui fe raccommodoit
avec un époux pour
vanger d'un amant.
Il regagna la bonne ville,
fe
GALANT. 129
ل
prêt à foûtenir contre tous ,
qu'il faut être de bon nafe
fier à la ten- turel
pour
dreffe d'une femme qui
nous a déja trompez : mais
qu'il faut être fou pour courir
aprés.
Memoires de la Vie du Comte
de Grammont , qui contient
particulierement l'Hiftoire
amoureufe de la Cour d'Angleterre
, fous le regne
Charles II. Imprimez à Code
logne.
Ce Livre doit faire
plaifir à ceux qui aiment
les portraits vifs & naturels
, le ftile noble &
GALANT. 103
leger. Pour en donner
une idée , on a mis ici
une des avantures qu'il
contient.
Pour être au fait de
cette avanture détachée ,
il faut fçavoir que Madame
Chesterfield ayant
été foupçonnée mal à
propos d'une galanterie ,
& fon mari jaloux en
ayant fait confidence au
galant Hamilton qui en
• étoit
amoureux cet amant
, auffi jaloux
que
I iiij
104 MERCURE
le mari , lui confeilla
d'emmener fa femme à
la campagne
. C'eſt de
cette campagne
que Madame
de Chesterfield
écrit
à l'amoureux
& jaloux
Hamilton
la lettre
qui fuit.
Vous ferez auffifurpris de
cette lettre , que je la fus de
Fair impitoyable dont vous
vites mon départ. Je veux
croire que vous vous êtes imaginé
des raisons quijuftifioient
dans votre esprit un procedé
GALANT.
jos
fi peu concevable. Si vous êtes
encore dans la dureté de ces
fentimens , ce fera vous faire
plaifir , que de vous apprendre
ce que je fouffre dans la
plus affreufe des prifons . Tout
ce qu'une campagne a de plus
trifte dans cette faifon s'offre
par- tout à ma vûë. Affiegée
d'impenetrables bouës , dune
fenêtre je vois des rochers ,
de l'autre des precipices : mais
de quelque côté que je tourne
mes regards dans la maiſon ,
jy rencontre ceux d'un jaloux,
moins fupportables encore que
tes triftes objets qui m'envipar
106 MERCURE
ronnent . J'ajoûterois aux malbeurs
de ma vie celui de pa-.
roître criminelle
aux yeux
d'un
homme , qui devroit m'avoir
juftifiée contre les apparences
convaincantes, fi par une innocence
averée j'étois en droit
de me plaindre , ou de faire
des reproches. Mais comment
fe juftifier de fi loin ? & comment
fe flater que la defcription
d'un fejour épouvantable
ne vous empêchera pas de m'écouter
? Mais êtes- vous digne
que je le fouhaite ? Ciel !
que je vous haïrois , ſi je ne
vous aimois à la fureur. VeGALANT
107
nez donc me voir une feulė
fois , pour entendre ma juftification
; je fuis perfuadée
que fi vous me trouvez coupable
aprés cette vifite , ce ne
fera pas envers vous . Nôtre
Argus part demain pour un
procés , qui le retiendra huit
jours à Cheſter. Fe
le gagnera : mais je ſçai bien
qu'il ne tiendra qu'à vous
qu'il en perde un , qui lui tient
pour le moins autant au coeur
que celui qu'il va folliciter.
ne fçai s'il
Il y avoit dans cette lettre
de quoy faire donner
108 MERCURE
tête baiffée dans une avan
ture plus temeraire que
celle qu'on lui propoſoit ,
quoy qu'elle fût affez gaillarde.
Il ne voyoit pas trop
bien comment elle feroit
pour ſe juſtifier ; mais elle
l'affaroit qu'il feroit content
du voyage , & c'étoit
tout ce qu'il demandoit
pour lors.
Il avoit une parente au
prés de Madame de Chef.
terfield. Cette parente ,
qui l'avoit bien voulu fuivre
dans fon exil , étoit entrée
quelque peu dans leur
GALANT. 109
confidence. Ce fut par elle
qu'il reçut cette lettre, avec
toutes les inftructions neceffaires
fur fon départ &
fur fon arrivée. Dans ces
fortes d'expeditions le fet
cret eft neceffaire,du moins
1 avant que d'avoir mis l'avanture
à fin. Il prit la pof
te , & partit de nuit , animé
d'efperances fi tendres & fi
flateufes , qu'en moins de
rien , en comparaiſon du
temps & des chemins , il
eut fait cinquante mortelles
lieuës. A la derniere pof
te il renvoya difcretement
110 MERCURE
fon poftillon . Il n'étoit pas
encore jour ; & de peur des
rochers & des precipices ,
dont elle avoit fait mention
, il marchoit avec affez
de prudence pour un
homme amoureux.
Il evita done heureufement
tous les mauvais pas
& , fuivant fes inftructions ,
il mit pied à terre à certaine
petite cabane , qui joignoit
les murs du parc . Le lieu
n'étoit pas magnifique :
mais comme il avoit befoin
de repos, il y trouva ce qu'il
faloit pour cela. Il ne fe
GALANT. In
foucioit point de voir le
jour , & fe foucioit encore
moins d'en être vû ; c'eft
pourquoy s'etant renfermé
dans cette retraite obfcure,
il y dormit d'un profond
fommeil jufqu'à la moitié
du jour. Comme il ſentoit
une grande faim à fon ré
veil , il mangea fort & ferme
; & comme c'étoit
l'homme de la Cour le plus
e propre , & que la femme
d'Angleterre la plus propre
l'attendoit , il paffa le refte
de la journée à fe décraffer
, & à fe faire toutes les
112 MERCURE
preparations que le temps
& le lieu permettoient, fans
daigner ni mettre la tête un
moment dehors , ni faire
la moindre queftion à fes
hôtes. Enfin les ordres qu'il
attendoit avec
impatience
arriverent à l'entrée de la
nuit , par une espece de grifon
, qui lui fervant de guide
, aprés avoir erré pendant
une demi- heure dans
les boues d'un parc d'une
vafte étendue , le fit enfin
entrer dans un jardin , où
donnoit la porte d'une falle
baffe. Il fut pofté vis à vis
de
GALANT. 113
de cette porte , par laquelle
on devoir bientôt l'intro
duire dans des lieux plus:
agreables. Son guide lui
donna le bon foir la nuit .
fe ferma , mais la porte ne
s'ouvrit point.
1. On étoit à la fin de l'hy
ver ; cependant il fembloit
qu'on ne fûr qu'au commencement
du froid . Ilé.
toit croté juſques aux ge…]
noux , & fentoit que pour
peu qu'il prît encore l'air !
dans ce jardin, la gelée met
troit toute cette crore à fech
Ce commencement d'une
Avril
1714
- K
114
MERCURE
nuit fort âpre & fort obſcu
re eût été rude pour un au
tre: mais ce n'étoit rien pour
un homme qui fe flatoit
d'en paffer fi delicieufe
ment la fin. Il ne laiſſa pas
de s'étonner de tant de precautions
dans l'abfence du
mari . Son imagination
, que
mille tendres idées réchauf
foient , le foûtiac quelque
temps contre les cruautez
de l'impatience , & contre
les rigueurs du froid : mais
il la fentit peu à peu refroi
dir ; & deux heures , qui lui
parurent deux ficcles s'é
GALANT. 115
tant paffées fans qu'on lui
donnât le moindre figne de
vie ni de la porte , ni des fenêtres,
il ſe mit à faire quelques
raifonnemens en luimême
fur l'état prefent de
fes afaires , & fur le parti qu'il
yavoit à prendre dans cette
conjoncture. Si nousfrapions
à cette maudite porte, difoit il ;
I carencore eft-il plus honorable,
file malheur m'en veut, de perir
dans la maifon, que de mourir
de froid dans le jardin. Il
eft vrai, reprenoit,il , que ce
parti peut expofer une perfonne
, que quelque accident im
Kij
116 MERCURE
prévû met peut-être à l'heure
qu'il eft encore plus au defefpoir
que moy. Cette penſée
le munit de tout ce qu'il
pouvoit avoir de patience
& de fermeté contre les ennemis
qui le combattoient
.
Il fe mit à fe promener
à
grands pas , refolu d'attendre
le plus long temps qu'il
feroit poffible fans en mourir
la fin d'une avanture
qui commençoit
fi triſte
ment Tout cela fut inutile,
& , quelques mouvemens
qu'il fe donnât , envelopé
d'un gros manteau , l'enGALANT.
117
gourdiffement commençoit
à le faifir de tous cô.
tez, & le froid dominoit en
depit de tout ce que les empreffemens
de l'amour ont
de plus vif. Le jour n'étoit
pas loin ; & dans l'état où
la nuit l'avoit mís , jugeant
que ce feroit deformais inutilement
que cette porte enforcelée
s'ouvriroit , il re
gagna du mieux qu'il put
l'endroit d'où il étoit parti .
pour cette merveilleufe ex
pedition.
Il falut tous les fagots de
la petite maiſon pour le déc
118 MERCURE
geler. Plus il fongeoit à fon
avanture , plus les circonf
tances lui en paroiffoient ,
bizarres &
incomprehenſi-
,
bles. Mais loin de s'en prendre
à la charmante Chefterfield
, il avoit mille differentes
inquietudes pour elle.
Tantôt il s'amaginoit,
que fon mari pouvoit être
inopinément revenu ; tantôt
que quelque mal fubit
l'avoit faifie , enfin que quelque
obftacle s'étoit mal
heureulement mis à la traverfe
pour s'opposer à fon
bonheur ,juftement au fort
GALANT. 119
des bonnes
intentions qu'
on avoit pour lui. Mais
difoit- il , pourquoy m'avoir,
oublié dans ce maudit jardin ?
Quoy ! ne pas trouver un petit
moment pour mefaire au moins
quelque figne , puis qu'on ne
pouvoit ni me parler , ni me
recevoir ? Il ne fçavoir à laquelle
de ces conjectures
s'en tenir , ni que répondre
aux queftions qu'il s'étoit
faites mais comme il fe
flata que tout iroit mieux la
nuit fuivante , aprés avoir
fait vau de ne plus remertre
le pied dans ce malen
120 MERCURE
contreux jardin , il ordonna
qu'on l'avertît d'abord qu'-
on demanderoit
à lui parler
, fe coucha dans le plus
méchant lit du monde , &
ne laiffa pas de s'endormir
comme il eût fait dans le
meilleur. Il avoit compté
de n'être réveillé que par
quelque lettre , ou quelque
meffage de Madame de
Chesterfield : mais il n'avoit
pas dormi deux heures ,
qu'il le fut par un grand
bruit de cors & de chiens!
La chaumiere , qui lui fer
voit de retraite , touchoir ,
comGALANT.
121
me nous avons dit , les murailles
du parc. Il appella
fon hôte , pour fçavoir un
peu que diable c'étoit que
cette chaffe , qui fembloit
être au milieu de fa chambre
, tant le bruit augmentoit
en approchant. On lui
dit que c'étoit Monseigneur
qui couroit le lievre dans fon
parc. QuelMonfeigneur , ditil
tout étonné ? Monfeigneur
le Comte de Chesterfield , répondit
le payfan. Il fut fi
frapé de cette nouvelle ,
que dans fa premiere ſurprife
il mit la tête fous les
Avril 1714.
L
122 MERCURE
couvertures , croyant déja
le voir entrer avec tous fes
chiens. Mais dés qu'il fut
un peu revenu de fon étonnement
, il fe mit à maudire
les caprices de la fortune
, ne doutant pas que
le retour inopiné d'un ja
loux importun n'eût caufé
toutes les tribulations de la
nuit precedente.
Il n'y eut plus moyen de
fe rendormir aprés une telle
alarme. Il ſe leva , pour repaſſer
dans ſon eſprit tous .
les ftratagêmes qu'on a
coûtume d'employer pour
GALANT.
123
tromper , ou pour éloigner
un vilain mari , qui s'avifoit
de negliger fon procés pour
obfeder fa femme. Il achevoit
de s'habiller , & com- .
mençoit à queftionner ſon
hôte , lorfque le même grifon
qui l'avoit conduit au
jardin , lui rendit une lettre
, & difparut fans attendre
la réponſe . Cette lettre
étoit de fa parente , & voici
ce qu'elle contenoit .
Je fuis au defefpoir d'avoir
innocemment contribué à vous
attirer dans un licu où l'on ne
Lij
124 MERCURE
eût part :
vous fait venir que pour fe
・moquer de vous. Je m'étois opposée
au projet de ce voyage ,
quoique je fuffe perfuadée que
fa tendreffe feule y
mais elle vient de m'en defabufer.
Elle triomphe dans le
tour qu'elle vous a joué. Non
feulement fon mari n'a bougé
d'ici , mais il y refte par com-·
plaifance. Il la traite le mieux
du monde , c'est dans leur
raccommodement qu'elle afçû
que vous lui aviez confeillé de
la mener à la
t
campagne
. Elle
en a conçu tant de depit
d'averfion pour vous , que
de
GALANT. 125
la maniere dont elle m'en vient
de parler , fes reffentimens ne ..
font pas encorefatisfaits . Confolez-
vous de la haine d'une
creature dont le coeur ne meritoit
pas votre tendreffe . Partez
un plus longfejour ici ne
feroit que vous attirer quelque
nouvelle difgrace. Je n'y ref
terai pas long - temps . Je la
connois , Dieu merci. Je ne me
repens pas de la compaffion que
j'en ai d'abord enë : mais je
fuis dégoûtée d'un commerce
qui ne convient gueres à mon
humeur.
Liij
126 MERCURE
L'étonnement , la honte ,
le depit , & la fureur s'emparerent
de fon coeur áprés
cette lecture . Les menaces
enfuite , les invectives , &
les defirs de vengeance exciterent
tour à tour fon aigreur
& fes reſſentimens :
mais aprés y avoir bien
penſé , tout cela fe reduifit
à prendre doucement fon
petit cheval de pofte , pour
remporter à Londres un
bon rhume pardeffus les defirs
& les tendres empreffemens
qu'il en avoit ap
portez. Il s'éloigna de ces
GALANT . 127
5
perfides lieux avec un peu
plus de vîteffe qu'il n'y étoit
arrivé , quoy qu'il n'eût pas
à beaucoup prés la tête remplie
d'auffi agreables penfées.
Cependant quand il
fe crut hors de portée de
rencontrerMilord Chefterfield
& fa chaffe , il voulut
un peu fe retourner , pour
avoir au moins le plaifir de
voir la priſon où cette méchante
bête étoit renfermée
mais il fut bien furpris
de voir une trés belle
maiſon , fituée ſur le bord
d'une riviere , au milieu d'u-
:
Liiij
128 MERCURE
ne campagne la plus agreable
& la plus riante qu'on
pût voir. Au diable le precipice
, ou le rocher qu'il y
vit ; ils n'étoient que dans
la lettre de la perfide . Nouveau
fujet de reffentiment
& de confufion pour un
homme qui s'étoit crû fçavant
dans les rufes , auffi
bien que dans les foibleffes
du beau fexe , & qui ſe
voyoit la dupe d'une coquette
, qui fe raccommodoit
avec un époux pour
vanger d'un amant.
Il regagna la bonne ville,
fe
GALANT. 129
ل
prêt à foûtenir contre tous ,
qu'il faut être de bon nafe
fier à la ten- turel
pour
dreffe d'une femme qui
nous a déja trompez : mais
qu'il faut être fou pour courir
aprés.
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Résumé : LIVRE NOUVEAU. Memoires de la Vie du Comte de Grammont, qui contient particulierement l'Histoire amoureuse de la Cour d'Angleterre, sous le regne de Charles II. Imprimez à Cologne.
Le texte extrait des 'Mémoires de la Vie du Comte de Grammont' relate une aventure amoureuse à la cour d'Angleterre sous le règne de Charles II. L'histoire se concentre sur Madame de Chesterfield, injustement soupçonnée d'infidélité par son mari jaloux. Ce dernier, influencé par Hamilton, un amant jaloux de Madame de Chesterfield, lui conseille de l'emmener à la campagne pour la surveiller. Madame de Chesterfield écrit à Hamilton une lettre désespérée, se décrivant prisonnière dans un lieu affreux, entouré de boues, de rochers et de précipices, et surveillée par son mari jaloux. Elle exprime son amour pour Hamilton et le supplie de venir la voir pour qu'elle puisse se justifier. Hamilton, malgré ses doutes, décide de se rendre à la campagne, guidé par une parente de Madame de Chesterfield. À son arrivée, Hamilton attend toute la nuit dans un jardin glacial, sans que la porte de la maison s'ouvre. Le matin, il retourne à sa retraite, perplexe et engourdi par le froid. Il est réveillé par la chasse du Comte de Chesterfield, ce qui le plonge dans la confusion. Il reçoit ensuite une lettre de sa parente, révélant que Madame de Chesterfield s'est moquée de lui et s'est réconciliée avec son mari. Hamilton, furieux et humilié, retourne à Londres. Il découvre alors que la maison de Madame de Chesterfield est en réalité belle et agréable, contrairement à la description de la lettre.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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10
p. 64-90
Histoire. [titre d'après la table]
Début :
Je vous rends mille graces, Madame de la bonté que [...]
Mots clefs :
Conseiller, Chevalier, Femme, Temps, Mari, Femme, Abbé, Voyage, Joie, Homme, Mari, Époux, Sommeil, Yeux, Nuit, Jaloux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Histoire. [titre d'après la table]
Je vous rends mille graces,
Madame , de la bonté que
vous avez cûë de m'envoyer
une Hiftoire. Je vous affeure
que vous eftes l'unique perfonne
à qui j'ay cette obligation
, & que malgré mes inftances
, on m'a laiſſe impitoyablement
donner vingt - deux
volumes au Public , fans me
faire un pareil prefent . Ma reconnoiffance
proportionnée à
voftre generofité , trouvez bon
que je falle part aux lecteurs
du
A
GALANT.
65
du don que vous m'avez fait ..
Dans une Ville dont je ne
tairois pas le nom fi je ne
craignois que mon indifcretion
ne demafqua trop mes
Acteurs , une jeune Demoifelle
de qualité, belle à l'avenant ,
nommée Julie , époufa , il y
a quelque temps , par inclination
un homme de condition
qui luy donna bientoſt aprés
fujet de fe repentir du choix
imprudent de fon coeur. Il
devint fi extraordinairement
jaloux , qu'il fit toutes les extravagances
du plus bouru de
tous les hommes , & qu'il fut
Novembre
1715 . F
66
MERCURE
cent fois fur le point d'en ufer
avec fa femme felon l'ufage
que les maris jaloux pratiquene
fagement en Italie; mais cette
précaution n'auroit pas encore
fuffi pour mettre fon efprit
en repos. Cependant Julie
vivoit d'une façon qui ne luy
donnoit aucune prife fur fa
conduire ; mais comme c'eft
le propre de la jalouſic , de
rendre continuellement foup.
çonneux , la fageffe la plus
aultere n'oppole que de foibles
remparts contre les furcurs
d'un jaloux.
Il y avoit prés d'un an qu'ils
GALANT. 67
s'étoient volontairement fé-
4
parez de biens , & quoiqu'ils
habitaffent une même maiſon
ils ne fe voyoient que lorfque
les accez frenetiques de fa
jaloufic portoient cet homme
fâcheux à des excés qui pouffoient
à bout la patience de
Julie. Forcée de fouffrir fans
fe plaindre , elle gemiffoit
dans l'horreur de fon efclava-
`ge. Cette trifte victime de la
fureur d'un brutal n'avoit
pour tout appuy , qu'un frere.
qui put la mettre à l'abry de
fes violences ; mais malheureuſement
ce frere qu'elle ai-
Fij
63
MERCURE
elle
moit autant qu'elle en étoit
aimée , étant abfent
n'attendoit que du Ciel l'adouciffement
de fon fort : aprés
avoir longtemps langui dans
une condition fi miferable ,
elle fe vie tout d'un coup &
contre fon attente au moment
de gouter quelques
repos . Se
trouvant
un foir indifpofées
,
elle ordonna
à fa femme de
chambre
de laiffer bruler toute
la nuit de la bougie dans
fon appartement
. La chambre
de fan mary qui étoit vis -à - vis
de la fienne , le trouvant
éclai
rée par la reverberation
de la
j
je
in
fo
lun
tou
land
com
de
to
les
Pr
pas
m
Tang
GALANT . 69
lumiere , la nouveauté de cette
lueur furprit fort ce jaloux.
Comme le fommeil n'avoit
jamais d'empire fur les yeux , &
qu'auffi troublez que fon coeur
ils luy reprefentoient les objets
fuivant le rapport de fon
imagination , il trouve dans
fon raifonnement fur cette
lumiere , de quoy augmenter
tous fes foupçons , & fans balancer
un inftant , il fe leve
comme un furieux , il s'arme
de toutes pieces , il forme mille
projets qui ne rendoient
pas moins qu'à laver dans le
fang de Julic, la honte qu'il s'i70
MERCURE
maginoit eltre faite à lon honneur
;il arrive à l'appartement
.
de fa femme dont il trouve
la porte à demy ouverte ; alors
une étincelle de moderation
qui ne luy étoit pas ordinaire ,
fuccede
à fes emportements
,
il avance fans bruit jufqu'au
lit de Julie , tenant un Alimbeau
d'une main , & fon épée
de l'autre,qu'il laiffe tomber à
terre dans le moment qu'il
reconnoift le peu de befoin
qu'il en a ,
fans que le bruit
qu'elle fair en tombant réveille
fa Julie.
Le fommeil donne quelGALANT.
7-19
quefois de l'avantage , outre
que Julie étoit admirablement
belle , elle éroit alors
dans une fituation à faire naî
tre mille defirs , & fon cruel
époux a depuis cette avanture
, avoué cent fois , qu'elle
n'avoit jamais paru fi belle à
fes yeux ; il éteignit , dans le
plaifir de la regarder , toute la
fureur de fon dernier caprice ;
enfin il s'affic for fon lir où le .
bruit d'un rideau qu'il tira
avec affez de force l'arracha
des bras du fommeil. Il eft
difficile d'exprimer ce qu'elle
devint à la vûë de fon mari ;
72 MERCURE
mais conftamment une faïeur
mortelle s'empara de les lens ;
elle ne prefagea rien que de
funelte du fujet de cette vifite ,
& elle.crut que fon époux ne
la luy rendoit que pour luy
donner la mort ; alors le defefpoir
, ou la fermeté fuccedant
à fes noires inquietudes , elle
conjura fon époux en verfant
un torrent de larmes de luy
ravir enfin une miferable vie
qu'elle ne pouvoit plus traîner
dans de pareilles horreurs .Mais
ce mari éperdu n'eût garde
d'écouter une telle prière , il la
raffeura au contraire par des
paroles
GALANT . 73
paroles pleines de tendreffe ,
il luy demanda mille pardons
de l'indignité de ſes foupçons ,
il luy avoüa que cette même
nuit il en avoit conceu de fi
terribles qu'il ne pouvoit affez
fe reprocher l'injuftice qu'il
faifoit à fa vertu ; ilajouta que
quand il étoit capable de raifon
il gemifloit amerement
des folles erreurs où le plon;
geoit la jaloufie ; mais que
n'étant pas le maitre de fes
odieux
mouvements il la
prioit pour mettre fon efprit
& fa perfonne en repos , de
fe retirer dans un Convent ,
Novembre 1715. G
›
74 MERCURE
feulement pendant le temps
d'un voyage qu'il alloit entreprendre
, que ce voyage ne
dureroit pas plus de trois mois,
& qu'il efperoit qu'à fon retour
elle le trouveroit tel qu'il
devoit eftre pour meriter fa
confiance & fon amour.
Julie charmée de cette propofition
l'accepta avec joye ,
elle ne put affez admirer le
changement de fon mari , &
pour mieux cimenter cette
reconciliation , elle confentit
à luy laiffer paffer le reste de la
nuit avec elle , & oublia bientoft
dans les bras du fommeil ,
i
GALANT.
75
ou fi l'on veut même d'une
autre Divinité , tout ce qu'elle
avoit receu
d'outrages pendant
le cours de deux années .
Elle ne demanda qu'un jour
pour le preparer à entrer dans
un Convent qu'elle choisit à
dix lieues de fa Ville , fon mari
l'y conduifit avec toute la
démonstration de joye que
peut donner un homme content
, & il ne luy refufa rien de
tout ce qui luy
convenoit pour
la mettre en état de
paroiftre
avec
diftinction dans un endroit
où le fafte eft aufli- bien
établi , ou du moins cherche à
Gij
76 MERCURE
·
s'établir avec autant d'empire
que dans le monde. Leur féparation
fut touchante &
Julie pleurant de joye , cub
la confolation de voir fon
mari verfer des larmes de dout
leur en luy difant adieu
4
03
Il luy donna pendant fix
femaines exactement
de fes
nouvelles : nais le temps de la
faire fortir de fon Convent ,
étant preft d'expirer , fes empreffements
foralentirent
, fes
lettres devinrent moins frequefites
, & enfin il ne luy écrivit
plus. Julie n'auroiteû garde
de fe plaindre de l'inconfGALANT
77
1
tance de ſon époux , fi le
défaut des fecours les plus neceffaires
ne luy cut appris à
murmurerɔde la négligence.
D'ailleurs aune indifpofition
dont elle ne pouvoit pas connoiftre
la cauſe , & qui cependant
étoit vrayement une fuite
de la complaifance qu'elle
avoit cu dans fon dernier raccommodement
avec fon mari ,
neluy permit pas de refter davantage
dans fon Convent ;
la difette où elle commençoit
à fe voir , & la neceffité indif
penfable de veiller à ſa ſanté ,
en arracherent , elle retourna
Giij
78 MERCURE
à la Ville-dont elle étoit fortie
avec tant de joye , pour aller
fe mettre dans un faint azyle
à couvert des fureurs de fon
mari , qui de fon côté n'avoit
entrepris le voyage done on
a parlé , que pour avoir lieu
d'accufet la femme de luy'
avoir fait un prefent , qu'il
ne devoit qu'à la liberalité
d'une Maîtreffe qu'il entretenoit
depuis longtemps ; mais
c'eftoit fa femme qu'il vouloir
rendre de tous coûtez la victi
me de cette avanture.
< Sur ces entrefaités quelques
perfonnes touchées de fon
GALANT. 79
E
état luy donnerent avis que
fon mari formoit de funeftes
deffeins contre elle ; la jufte
haine qu'elle avoit conccuë
pour luy , & la crainte de fe
1 voir expofée à de pareilles
violences , la déterminerent à
prendre fon party , dés qu'elle
vit fa fanté un peu rétablie.
Comme elle n'étoit pas en
feureté dans fa Ville , fon
mary ayant obtenu une Lettre
de cachet pour la faire
honteufement enfermer , elle
fongea à fe mettre à couvert
des perquifitions qu'il ne
on manqueroit pas de faire con-
·
>
Giiij
80 MERCURE
tre elle , & fe fut à la faveur
d'un déguiſement qu'elle le
rendit dans la Capitale de la
Province. Elle s'infinua fous
le nom du Chevalier de l'Ile
dans toutes les compagnies où
l'on fe piquoit de recevoir le
beau monde ; elle paffa pour
un jeune Officier nouvellement
arrivé des Indes , heureufement
qu'elle en fçavoit la
carte , & répondoit fi pertinemment
à toutes les queftions
qu'on luy faifoit fur ce
chapitre , que l'on ne s'ayilat
jamais de la foupçonner de
menfonge ; fon mari s'y tromGALANT.
81
pa comme les autres , il s'étoit
douté qu'elle avoit choisi cette
Ville pour le lieu de la retraite ;
mais il ne l'auroit jamais cherchée
au milieu de tout ce qu'il
y avoit de jeunes gens dans les
affemblées , dans les caffez , &
au billard même , où elle luy
gagna un jour partie, revange ,
& le tour. Il eft vray que par
le fecours d'une pommade
elle s'étoit fi bien bruniele tein ,
qu'elle avoit auparavant d'une
blancheur éblouffante
, que
cela la rendoit entierement
méconnoiffable ; auffi ne l'auroit
on jamais reconnue fans
82
MERCURE
la trahison d'une femme de
chambre qui apprit à fon mari
toutes les circonstances de fon
déguisement.
Ce fut un coup de foudre
pour la pauvre Julie , quand
on l'avertit de fonger à s'éloigner
encore . Une feule perfonne
qui veilloit à fes interefts
auprés de fon mari , avoit découvert
que fon fecret étoit
éventé , & luy avoit fait dire
qu'il n'y avoit plus de ſcureté
pour elle à rester dans la Ville
où elle étoit Elle forma alors
le deffein de fe rendre à Paris
& prit en même temps une
GALANT.
83
ferme réfolution de ne jama s
paroiftre ce que fon fexe exigeoit
qu'elle parut.
Avant de quitter la Province
, elle fe rendir à l'affemblée
des Etats qui fe tenoient cette
année à ***. Une Dame de fes
amies qui avoit fon fecret , &
à qui elle avoit fait confidence
du deffein qu'elle avoit d'aller
à Paris , propofa à un jeune
Confeiller de fes parents de
faire ce voyage avec le Chevafier
de l'Ifle , ce que le Confeiller
accepta avec joye ; il
mit même de la particunAbbé
de fes camis , homme de fort
84 MERCURE
bonne mine , & de bonne
compagnie.
A la premiere couchée il ne
fe trouva que deux lits dans
l'Auberge , le Chevalier de
I'lfle voulut feul en occuper
un , l'Abbé prouva par bel &
bon argument fondé fur fon
embonpoint , qu'il devoit oc
cuper l'autre: c'eft à dire, Meffieurs
, dit le Confeiller , que
vous m'en deftinez un à la bel
le étoile ; les nuits font un peur
trop fraîches pour cela , ainfi
il eft à propos que le fort en
decide & me faffe au inoins
conchers avec l'unirde a vous
GALANT. 83
deux ; le Chevalier de l'lfle
n'eût pas le mot à repliquer ,
le fort tomba fur luy , & quel
que chofe qu'il fit pour le dé ,
fendre de coucher en compa
gnic il fallut en paſſer par là ,
ou découvrir des raifons que
fon interêt luy ordonnoit de
taire enfin aprés avoir bien
marchandé , chacun fe coucha
, il prit de temps en temps
de fi longues envies de rire au
Chevalier, qu'il luy fut impoffible
de fermer les yeux , & de
laiffer dormir fon camarade :
ces faillies le firent pafler dans
l'efprit du Confeiller pour un
86 MERCURE
P
tres mauvais coucheur , il dit
même le lendemain où il leur
arriva encore la même chofe
que la veille , qu'il ne tireroit
plus au fort , & qu'il vouloit
coucher feulà fon tour . L'Ab
be vit bien que le Chevalier
de l'Ifle alloit être fon camarade
pour cettes nuit ;
ils s'en
défendirent l'un & l'autre autant
qu'ils purent , mais il fallut
ceder au temps , & le Chevalier
fut obligé de coucher avec
l'Abbé ; la quantité de monde
que l'Affemblée des Etats avoit
attiré dans les Villes voifines
de celle où ils fe tenoient
, renGALANT.
87
doit par tout aux environs les
logemens fi rares , que pendant
quatre jours le Confeiller,
le Chevalier & l'Abbé fe virent
contraints tous les foirs
de coucher enſemble à tour
de rolle ; comme ils conti
nuoient leur route , Julie reçût
une lettre qui luy apprenoit
que fon mary à l'extrêmi
té , demandoir à la voir avec
beaucoup d'instance , pour luy
faire une réparation publique
du tort que luy avoit fait dans
le monde l'indignité de fes
foupçons . Elle n'auroit ajouté
aucune foy à cette nouvelle ,
88 MERCURE
fi elle n'avoit cu une confiance
entiere en la perfonne qui la
luy avoit écrite , & fi elle ne s'étoit
jufqu'à lors parfaitement
bien trouvée des confeils qu'
elle avoit reçû d'elle . Elle ne
perdit point de temps , elle
declara à l'Abbé , & au Confeiller
le fecret de ſon déguifement
; elle interrompit fon
voyage & le leur , & fe mit
enfin d'une façon à pouvoir
reparoiftre aux yeux de fon
mary ,qui heureufement pour
elle rendit l'ame entre fes bras,
le fur -lendemain de fon arrivéc,
aprés néanmoins luy avoir
faic
GALANT. 89
!
fait une ample amende honorable
, & luy avoir demandé
fincerement pardon de tous
les mauvais traitemens qu'il
luy avoit faits , Julie le regre
ta comme fi elle avoit cu toute
la vie fujet de s'en loüer ;
l'Abbé & le Confeiller l'allerent
voir , & la complimenterent
de la façon dont elle
étoit échapée de leurs mains ;
le Confeiller fur tout concut
tant d'eftime pour elle , qu'a
prés la premiere année de fon
deüil il luy propofa de l'époufer
, ce qu'elle accepta ; & voila
dequoy , dit l'Hiftoire, ils font
Novembre 1715.
H
90 MERCURE
encore trés - contens . Il n'y eut
que l'Abbé qui n'eut pas les
rieurs de fon colté , & qui
fit voeu de ne coucher avec
perfonne , fans s'informer ſi
c'étoit chair ou poiffon
Madame , de la bonté que
vous avez cûë de m'envoyer
une Hiftoire. Je vous affeure
que vous eftes l'unique perfonne
à qui j'ay cette obligation
, & que malgré mes inftances
, on m'a laiſſe impitoyablement
donner vingt - deux
volumes au Public , fans me
faire un pareil prefent . Ma reconnoiffance
proportionnée à
voftre generofité , trouvez bon
que je falle part aux lecteurs
du
A
GALANT.
65
du don que vous m'avez fait ..
Dans une Ville dont je ne
tairois pas le nom fi je ne
craignois que mon indifcretion
ne demafqua trop mes
Acteurs , une jeune Demoifelle
de qualité, belle à l'avenant ,
nommée Julie , époufa , il y
a quelque temps , par inclination
un homme de condition
qui luy donna bientoſt aprés
fujet de fe repentir du choix
imprudent de fon coeur. Il
devint fi extraordinairement
jaloux , qu'il fit toutes les extravagances
du plus bouru de
tous les hommes , & qu'il fut
Novembre
1715 . F
66
MERCURE
cent fois fur le point d'en ufer
avec fa femme felon l'ufage
que les maris jaloux pratiquene
fagement en Italie; mais cette
précaution n'auroit pas encore
fuffi pour mettre fon efprit
en repos. Cependant Julie
vivoit d'une façon qui ne luy
donnoit aucune prife fur fa
conduire ; mais comme c'eft
le propre de la jalouſic , de
rendre continuellement foup.
çonneux , la fageffe la plus
aultere n'oppole que de foibles
remparts contre les furcurs
d'un jaloux.
Il y avoit prés d'un an qu'ils
GALANT. 67
s'étoient volontairement fé-
4
parez de biens , & quoiqu'ils
habitaffent une même maiſon
ils ne fe voyoient que lorfque
les accez frenetiques de fa
jaloufic portoient cet homme
fâcheux à des excés qui pouffoient
à bout la patience de
Julie. Forcée de fouffrir fans
fe plaindre , elle gemiffoit
dans l'horreur de fon efclava-
`ge. Cette trifte victime de la
fureur d'un brutal n'avoit
pour tout appuy , qu'un frere.
qui put la mettre à l'abry de
fes violences ; mais malheureuſement
ce frere qu'elle ai-
Fij
63
MERCURE
elle
moit autant qu'elle en étoit
aimée , étant abfent
n'attendoit que du Ciel l'adouciffement
de fon fort : aprés
avoir longtemps langui dans
une condition fi miferable ,
elle fe vie tout d'un coup &
contre fon attente au moment
de gouter quelques
repos . Se
trouvant
un foir indifpofées
,
elle ordonna
à fa femme de
chambre
de laiffer bruler toute
la nuit de la bougie dans
fon appartement
. La chambre
de fan mary qui étoit vis -à - vis
de la fienne , le trouvant
éclai
rée par la reverberation
de la
j
je
in
fo
lun
tou
land
com
de
to
les
Pr
pas
m
Tang
GALANT . 69
lumiere , la nouveauté de cette
lueur furprit fort ce jaloux.
Comme le fommeil n'avoit
jamais d'empire fur les yeux , &
qu'auffi troublez que fon coeur
ils luy reprefentoient les objets
fuivant le rapport de fon
imagination , il trouve dans
fon raifonnement fur cette
lumiere , de quoy augmenter
tous fes foupçons , & fans balancer
un inftant , il fe leve
comme un furieux , il s'arme
de toutes pieces , il forme mille
projets qui ne rendoient
pas moins qu'à laver dans le
fang de Julic, la honte qu'il s'i70
MERCURE
maginoit eltre faite à lon honneur
;il arrive à l'appartement
.
de fa femme dont il trouve
la porte à demy ouverte ; alors
une étincelle de moderation
qui ne luy étoit pas ordinaire ,
fuccede
à fes emportements
,
il avance fans bruit jufqu'au
lit de Julie , tenant un Alimbeau
d'une main , & fon épée
de l'autre,qu'il laiffe tomber à
terre dans le moment qu'il
reconnoift le peu de befoin
qu'il en a ,
fans que le bruit
qu'elle fair en tombant réveille
fa Julie.
Le fommeil donne quelGALANT.
7-19
quefois de l'avantage , outre
que Julie étoit admirablement
belle , elle éroit alors
dans une fituation à faire naî
tre mille defirs , & fon cruel
époux a depuis cette avanture
, avoué cent fois , qu'elle
n'avoit jamais paru fi belle à
fes yeux ; il éteignit , dans le
plaifir de la regarder , toute la
fureur de fon dernier caprice ;
enfin il s'affic for fon lir où le .
bruit d'un rideau qu'il tira
avec affez de force l'arracha
des bras du fommeil. Il eft
difficile d'exprimer ce qu'elle
devint à la vûë de fon mari ;
72 MERCURE
mais conftamment une faïeur
mortelle s'empara de les lens ;
elle ne prefagea rien que de
funelte du fujet de cette vifite ,
& elle.crut que fon époux ne
la luy rendoit que pour luy
donner la mort ; alors le defefpoir
, ou la fermeté fuccedant
à fes noires inquietudes , elle
conjura fon époux en verfant
un torrent de larmes de luy
ravir enfin une miferable vie
qu'elle ne pouvoit plus traîner
dans de pareilles horreurs .Mais
ce mari éperdu n'eût garde
d'écouter une telle prière , il la
raffeura au contraire par des
paroles
GALANT . 73
paroles pleines de tendreffe ,
il luy demanda mille pardons
de l'indignité de ſes foupçons ,
il luy avoüa que cette même
nuit il en avoit conceu de fi
terribles qu'il ne pouvoit affez
fe reprocher l'injuftice qu'il
faifoit à fa vertu ; ilajouta que
quand il étoit capable de raifon
il gemifloit amerement
des folles erreurs où le plon;
geoit la jaloufie ; mais que
n'étant pas le maitre de fes
odieux
mouvements il la
prioit pour mettre fon efprit
& fa perfonne en repos , de
fe retirer dans un Convent ,
Novembre 1715. G
›
74 MERCURE
feulement pendant le temps
d'un voyage qu'il alloit entreprendre
, que ce voyage ne
dureroit pas plus de trois mois,
& qu'il efperoit qu'à fon retour
elle le trouveroit tel qu'il
devoit eftre pour meriter fa
confiance & fon amour.
Julie charmée de cette propofition
l'accepta avec joye ,
elle ne put affez admirer le
changement de fon mari , &
pour mieux cimenter cette
reconciliation , elle confentit
à luy laiffer paffer le reste de la
nuit avec elle , & oublia bientoft
dans les bras du fommeil ,
i
GALANT.
75
ou fi l'on veut même d'une
autre Divinité , tout ce qu'elle
avoit receu
d'outrages pendant
le cours de deux années .
Elle ne demanda qu'un jour
pour le preparer à entrer dans
un Convent qu'elle choisit à
dix lieues de fa Ville , fon mari
l'y conduifit avec toute la
démonstration de joye que
peut donner un homme content
, & il ne luy refufa rien de
tout ce qui luy
convenoit pour
la mettre en état de
paroiftre
avec
diftinction dans un endroit
où le fafte eft aufli- bien
établi , ou du moins cherche à
Gij
76 MERCURE
·
s'établir avec autant d'empire
que dans le monde. Leur féparation
fut touchante &
Julie pleurant de joye , cub
la confolation de voir fon
mari verfer des larmes de dout
leur en luy difant adieu
4
03
Il luy donna pendant fix
femaines exactement
de fes
nouvelles : nais le temps de la
faire fortir de fon Convent ,
étant preft d'expirer , fes empreffements
foralentirent
, fes
lettres devinrent moins frequefites
, & enfin il ne luy écrivit
plus. Julie n'auroiteû garde
de fe plaindre de l'inconfGALANT
77
1
tance de ſon époux , fi le
défaut des fecours les plus neceffaires
ne luy cut appris à
murmurerɔde la négligence.
D'ailleurs aune indifpofition
dont elle ne pouvoit pas connoiftre
la cauſe , & qui cependant
étoit vrayement une fuite
de la complaifance qu'elle
avoit cu dans fon dernier raccommodement
avec fon mari ,
neluy permit pas de refter davantage
dans fon Convent ;
la difette où elle commençoit
à fe voir , & la neceffité indif
penfable de veiller à ſa ſanté ,
en arracherent , elle retourna
Giij
78 MERCURE
à la Ville-dont elle étoit fortie
avec tant de joye , pour aller
fe mettre dans un faint azyle
à couvert des fureurs de fon
mari , qui de fon côté n'avoit
entrepris le voyage done on
a parlé , que pour avoir lieu
d'accufet la femme de luy'
avoir fait un prefent , qu'il
ne devoit qu'à la liberalité
d'une Maîtreffe qu'il entretenoit
depuis longtemps ; mais
c'eftoit fa femme qu'il vouloir
rendre de tous coûtez la victi
me de cette avanture.
< Sur ces entrefaités quelques
perfonnes touchées de fon
GALANT. 79
E
état luy donnerent avis que
fon mari formoit de funeftes
deffeins contre elle ; la jufte
haine qu'elle avoit conccuë
pour luy , & la crainte de fe
1 voir expofée à de pareilles
violences , la déterminerent à
prendre fon party , dés qu'elle
vit fa fanté un peu rétablie.
Comme elle n'étoit pas en
feureté dans fa Ville , fon
mary ayant obtenu une Lettre
de cachet pour la faire
honteufement enfermer , elle
fongea à fe mettre à couvert
des perquifitions qu'il ne
on manqueroit pas de faire con-
·
>
Giiij
80 MERCURE
tre elle , & fe fut à la faveur
d'un déguiſement qu'elle le
rendit dans la Capitale de la
Province. Elle s'infinua fous
le nom du Chevalier de l'Ile
dans toutes les compagnies où
l'on fe piquoit de recevoir le
beau monde ; elle paffa pour
un jeune Officier nouvellement
arrivé des Indes , heureufement
qu'elle en fçavoit la
carte , & répondoit fi pertinemment
à toutes les queftions
qu'on luy faifoit fur ce
chapitre , que l'on ne s'ayilat
jamais de la foupçonner de
menfonge ; fon mari s'y tromGALANT.
81
pa comme les autres , il s'étoit
douté qu'elle avoit choisi cette
Ville pour le lieu de la retraite ;
mais il ne l'auroit jamais cherchée
au milieu de tout ce qu'il
y avoit de jeunes gens dans les
affemblées , dans les caffez , &
au billard même , où elle luy
gagna un jour partie, revange ,
& le tour. Il eft vray que par
le fecours d'une pommade
elle s'étoit fi bien bruniele tein ,
qu'elle avoit auparavant d'une
blancheur éblouffante
, que
cela la rendoit entierement
méconnoiffable ; auffi ne l'auroit
on jamais reconnue fans
82
MERCURE
la trahison d'une femme de
chambre qui apprit à fon mari
toutes les circonstances de fon
déguisement.
Ce fut un coup de foudre
pour la pauvre Julie , quand
on l'avertit de fonger à s'éloigner
encore . Une feule perfonne
qui veilloit à fes interefts
auprés de fon mari , avoit découvert
que fon fecret étoit
éventé , & luy avoit fait dire
qu'il n'y avoit plus de ſcureté
pour elle à rester dans la Ville
où elle étoit Elle forma alors
le deffein de fe rendre à Paris
& prit en même temps une
GALANT.
83
ferme réfolution de ne jama s
paroiftre ce que fon fexe exigeoit
qu'elle parut.
Avant de quitter la Province
, elle fe rendir à l'affemblée
des Etats qui fe tenoient cette
année à ***. Une Dame de fes
amies qui avoit fon fecret , &
à qui elle avoit fait confidence
du deffein qu'elle avoit d'aller
à Paris , propofa à un jeune
Confeiller de fes parents de
faire ce voyage avec le Chevafier
de l'Ifle , ce que le Confeiller
accepta avec joye ; il
mit même de la particunAbbé
de fes camis , homme de fort
84 MERCURE
bonne mine , & de bonne
compagnie.
A la premiere couchée il ne
fe trouva que deux lits dans
l'Auberge , le Chevalier de
I'lfle voulut feul en occuper
un , l'Abbé prouva par bel &
bon argument fondé fur fon
embonpoint , qu'il devoit oc
cuper l'autre: c'eft à dire, Meffieurs
, dit le Confeiller , que
vous m'en deftinez un à la bel
le étoile ; les nuits font un peur
trop fraîches pour cela , ainfi
il eft à propos que le fort en
decide & me faffe au inoins
conchers avec l'unirde a vous
GALANT. 83
deux ; le Chevalier de l'lfle
n'eût pas le mot à repliquer ,
le fort tomba fur luy , & quel
que chofe qu'il fit pour le dé ,
fendre de coucher en compa
gnic il fallut en paſſer par là ,
ou découvrir des raifons que
fon interêt luy ordonnoit de
taire enfin aprés avoir bien
marchandé , chacun fe coucha
, il prit de temps en temps
de fi longues envies de rire au
Chevalier, qu'il luy fut impoffible
de fermer les yeux , & de
laiffer dormir fon camarade :
ces faillies le firent pafler dans
l'efprit du Confeiller pour un
86 MERCURE
P
tres mauvais coucheur , il dit
même le lendemain où il leur
arriva encore la même chofe
que la veille , qu'il ne tireroit
plus au fort , & qu'il vouloit
coucher feulà fon tour . L'Ab
be vit bien que le Chevalier
de l'Ifle alloit être fon camarade
pour cettes nuit ;
ils s'en
défendirent l'un & l'autre autant
qu'ils purent , mais il fallut
ceder au temps , & le Chevalier
fut obligé de coucher avec
l'Abbé ; la quantité de monde
que l'Affemblée des Etats avoit
attiré dans les Villes voifines
de celle où ils fe tenoient
, renGALANT.
87
doit par tout aux environs les
logemens fi rares , que pendant
quatre jours le Confeiller,
le Chevalier & l'Abbé fe virent
contraints tous les foirs
de coucher enſemble à tour
de rolle ; comme ils conti
nuoient leur route , Julie reçût
une lettre qui luy apprenoit
que fon mary à l'extrêmi
té , demandoir à la voir avec
beaucoup d'instance , pour luy
faire une réparation publique
du tort que luy avoit fait dans
le monde l'indignité de fes
foupçons . Elle n'auroit ajouté
aucune foy à cette nouvelle ,
88 MERCURE
fi elle n'avoit cu une confiance
entiere en la perfonne qui la
luy avoit écrite , & fi elle ne s'étoit
jufqu'à lors parfaitement
bien trouvée des confeils qu'
elle avoit reçû d'elle . Elle ne
perdit point de temps , elle
declara à l'Abbé , & au Confeiller
le fecret de ſon déguifement
; elle interrompit fon
voyage & le leur , & fe mit
enfin d'une façon à pouvoir
reparoiftre aux yeux de fon
mary ,qui heureufement pour
elle rendit l'ame entre fes bras,
le fur -lendemain de fon arrivéc,
aprés néanmoins luy avoir
faic
GALANT. 89
!
fait une ample amende honorable
, & luy avoir demandé
fincerement pardon de tous
les mauvais traitemens qu'il
luy avoit faits , Julie le regre
ta comme fi elle avoit cu toute
la vie fujet de s'en loüer ;
l'Abbé & le Confeiller l'allerent
voir , & la complimenterent
de la façon dont elle
étoit échapée de leurs mains ;
le Confeiller fur tout concut
tant d'eftime pour elle , qu'a
prés la premiere année de fon
deüil il luy propofa de l'époufer
, ce qu'elle accepta ; & voila
dequoy , dit l'Hiftoire, ils font
Novembre 1715.
H
90 MERCURE
encore trés - contens . Il n'y eut
que l'Abbé qui n'eut pas les
rieurs de fon colté , & qui
fit voeu de ne coucher avec
perfonne , fans s'informer ſi
c'étoit chair ou poiffon
Fermer
11
p. 151-164
Réponse aux Questions. [titre d'après la table]
Début :
On m'a envoyé plusieurs réponses aux Questions que j'ay [...]
Mots clefs :
Homme, Question, Devoir, Amant, Désirs, Femme, Homère, Tendresse, Jaloux, Beau, Modernes, Fidèle
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Réponse aux Questions. [titre d'après la table]
On m'a envoyé plufieurs
réponſes aux Queſtions que
j'ay propofées le mois paffé :
j'en remercie les Auteurs, mais
en même temps je fuis obligé
d'avouer du moins par recon
noiffance, qu'il y en a une bonne
demie douzaine de qui je
plains infiniment la peine qu'ils
ont pris à les faire : Er voicy
ce que j'ay reçû de meilleur
fur ce chapitre.
Premiere Question.
On a defiré fçavoir jufqu'à
quel point il eft permis à un
honnete homme d'eftre jaloux.
Niiij
152 MERCURE
On répond :
Jufqu'au Mariage.
Seconde Queftion.
On a demandé fi un Amant
a droit de foupçonner ſa Maîtreffe
de peu de tendreffe , lorf
qu'elle oppofe le devoir à fes
defirs , & fi ce beau nom n'eſt
point l'artifice d'un coeur peu
touché.
On répond :
Sur ma déciſion reglez tous vos
defirs
Curieux vous pouvez m'en
croire
,
Le coquet a plus de plaifirs ;
Mais le fidele a plus de gloire.
GALANT. 153
Traifiéme Queſtion.
Qui eft le plus heureux
d'un Amant fidele qui trouve
du retour , ou d'un coquet qui
en trouve auffi.
On répond :
Amants n'en doutez point , ce
•n'est qu'un artifice ,
Quandpour vous refuſer onparle
de devoir
,
Qui raifonne autrement n'eft encor
qu'un novice
Il eft facile de le voir.
Jamais àfes defirs femme nefut
rebelle ,
Nature a decidé le cas :
Et lorsqu'elle fait la cruelle ,
154 MERCURE
C'est que l'Amant ne luy plaift
pas.
Quatrieme Question .
On a été grandement curieux
d'apprendre fi Helene
étoit brune ou blonde , &c.
On répond :
Argument
incontestable
.
Helene fut jadis la plus belle dis
monde
,
Climene l'eft dans ce tems- cy ,
Chacun fçait que Climene eft
blonde ,
Donc Helene l'étoit auffi.
-Cinquiéme Question .
Qu'on nous dife enfin s'il y
a cu un Homere , & qu'on
GALANT . 155
réponde cette fois par un ouy ,
ou par un non définitif.
Onrépond :
Ony , Meffieurs , il fut un Ho-
1. mere
د
6
F'en croy la Motte & Terraffon
Des Poëtes ilfut le pere
Par le temps non par raiſon.
Ces autres Réponses font
d'un autre genre , & me paroiffent
parfaitement bonnes.
A la premiere Question .
Le terme de jaloufierenfer
me deux chofes , l'opinion où
l'on peut être d'avoir fujet
d'être jaloux & les marques
exterieures que l'on en donne.
156 MERCURE
La premiere nem reçoito de
loix fouvent que du caprice
nous ne fommes pas les maîtres
de nos foupçons , nous pou
vons feulement rallentir & négliger
des recherches que nous
prévoyons devoir troubler
noftre repos . Il femble dona
que la queſtion roule principalement
fur le plus ou le
moins qu'un honnête homme.
faire éclater fa jaloufic ;
peut
&
je voudrois auparavant que
de regler les actions , définir
ce que nous entendons par .
l'honnefte homme, of 5065
L'honnefte
homme dus
GALANT. 157
monde qui feroit encore
mieux rendu par le mot de
galant homme , fait ſon principal
merite d'une circonfpec
tion réguliere aux bienféances ,
& aux ufages établis dans le
monde , les vertus de la focieté
font fes premieres qualitez ,
il peut eftre veritablement vertueux
Xmais
il eft toûjours
certain qu'il met fa réputation
au deffus de fon devoir . Il y a
une autre forte d'honneftes
gens , proprietaires de ce beau
titre qui ne cherchent dans la
vertu que la vertu même , la
plus fcrupuleuſe probité , &
7
158 MERCURE
4
la plus parfaite indépendance
des jugements du monde forment
leur caractere , on les
appelle Philofophes ou quelquefois
Milantropes . Ceux - là
peuvent ceder aux mouvemens
de leur jaloufie fans fonger
à les réprimer & fans craindre
le ridicule des éclats & des
fcenes qu'un jaloux donne au
public , pourvû qu'ils évitent
les moyens indignes & crimi
nels de fe vanger de qui les
outrage , ils croyent pouvoir
fe donner librement carriere
fur tout le refte.
L'honnefte homme du mon
GALANT. 159
de , fenfible à l'infidelité d'une
femme , à proportion de la
tendreffe qu'il avoit pour elle ,
fçait quel eft le malheur d'avoir
une femme infidelle
mais en même temsil connoift
toute la petiteffe de ce mal.
Il doit mettre tout fon art à
éviter également le perfonnage
groffier d'homme facile à
tromper, & le titre odieux de
jaloux , il fçait fe faire loüer
dans le monde de fes bons
procedez & paffer pour bon
mari plutoft que pour mari
commode. On dira que ce
n'eft pas répondre à la queſtion
160 MERCURE
de que mettre des bornes fi
étroites à la jalouſic ; mais fi
l'on convient que c'est une
foiblefle ; pourquoy n'en pas
deffendre les moindres apparences,
Il m'a 'parû que les deux
autres queſtions qui fuivoient
celle-cy , ne donnoient guerre
matiere à difpute. La meilleure
raifon pour ne pas croire fort
touchée une maîtreffe qui oppoſe
un importun devoir aux
defirs de fon amant`, c'eſt le
grand nombre de celles qui
abandonnent leurs Amants
fans honte , fi l'amour veut
bien
GALANT. 161
bien encore les reconnoiftre ,
elles n'occupent dans fon empire
que le rang des fujets rebelles.
L'amant fidele dont la tendreffe
n'est pas fans récompenſe
, a toûjours efté regardé
comme le feul des mortels ,
qui pût fe dire parfaitement
heureux , on l'a dit vingt fois
& rien n'est plus vray que le
volage ne goûte l'amour que
comme un amufement , les
vrais plaiſirs lui font inconnus.
J'avoueray que la déciſion
des deux dernieres questions
telle qu'on la demande , paffe
Novembre
1715.
palle
;
162 MERCURE
la portee de mon érudition ,
ainfi réduit à juger par conjectures
, j'ay eftimé fur la réputation
generale , Helene pour
la plus belle femme qui ait jamais
efté ; & fuivant fur cela
mon goût qui me perfuade :
qu'il n'y a rien de plus beau
qu'une belle blonde , je maintiens
qu'Helene l'étoit . Quand
on rejettera ce qu'Homere :
peut en avoir temoigné , les
avis feront fur cela auffi partagez
que s'il ne s'agiffoit point
d'Helene.
Il me paroît enfin qu'il y a
de l'abfurde à propofer la
GALANT. 163
1
queftion , s'il y a eu un Homere
, les Partifans des Modernes
avec une bonne caufe , fe jetreroient
là dans un mauvais
incident , s'ils foûtenoient ferieufement
la negative . Le mê
me ftyle & les mêmes fautes
repandues dans tout le corps.
du Poëme de l'Iliade prouvent
affez que c'est l'Ouvrage d'un
feul homme ; fi rien n'aſſeure
que cet homme là ne s'appelle
pas Homere , qui oblige de le
débaptifer aujourd'huy. Qu'ils
refufent donc de l'encenfer
continuellement , à la bonne
heure ; mais qu'ils ne paffent
164 MERCURE
pas de l'indevotion à l'athéïfme.
réponſes aux Queſtions que
j'ay propofées le mois paffé :
j'en remercie les Auteurs, mais
en même temps je fuis obligé
d'avouer du moins par recon
noiffance, qu'il y en a une bonne
demie douzaine de qui je
plains infiniment la peine qu'ils
ont pris à les faire : Er voicy
ce que j'ay reçû de meilleur
fur ce chapitre.
Premiere Question.
On a defiré fçavoir jufqu'à
quel point il eft permis à un
honnete homme d'eftre jaloux.
Niiij
152 MERCURE
On répond :
Jufqu'au Mariage.
Seconde Queftion.
On a demandé fi un Amant
a droit de foupçonner ſa Maîtreffe
de peu de tendreffe , lorf
qu'elle oppofe le devoir à fes
defirs , & fi ce beau nom n'eſt
point l'artifice d'un coeur peu
touché.
On répond :
Sur ma déciſion reglez tous vos
defirs
Curieux vous pouvez m'en
croire
,
Le coquet a plus de plaifirs ;
Mais le fidele a plus de gloire.
GALANT. 153
Traifiéme Queſtion.
Qui eft le plus heureux
d'un Amant fidele qui trouve
du retour , ou d'un coquet qui
en trouve auffi.
On répond :
Amants n'en doutez point , ce
•n'est qu'un artifice ,
Quandpour vous refuſer onparle
de devoir
,
Qui raifonne autrement n'eft encor
qu'un novice
Il eft facile de le voir.
Jamais àfes defirs femme nefut
rebelle ,
Nature a decidé le cas :
Et lorsqu'elle fait la cruelle ,
154 MERCURE
C'est que l'Amant ne luy plaift
pas.
Quatrieme Question .
On a été grandement curieux
d'apprendre fi Helene
étoit brune ou blonde , &c.
On répond :
Argument
incontestable
.
Helene fut jadis la plus belle dis
monde
,
Climene l'eft dans ce tems- cy ,
Chacun fçait que Climene eft
blonde ,
Donc Helene l'étoit auffi.
-Cinquiéme Question .
Qu'on nous dife enfin s'il y
a cu un Homere , & qu'on
GALANT . 155
réponde cette fois par un ouy ,
ou par un non définitif.
Onrépond :
Ony , Meffieurs , il fut un Ho-
1. mere
د
6
F'en croy la Motte & Terraffon
Des Poëtes ilfut le pere
Par le temps non par raiſon.
Ces autres Réponses font
d'un autre genre , & me paroiffent
parfaitement bonnes.
A la premiere Question .
Le terme de jaloufierenfer
me deux chofes , l'opinion où
l'on peut être d'avoir fujet
d'être jaloux & les marques
exterieures que l'on en donne.
156 MERCURE
La premiere nem reçoito de
loix fouvent que du caprice
nous ne fommes pas les maîtres
de nos foupçons , nous pou
vons feulement rallentir & négliger
des recherches que nous
prévoyons devoir troubler
noftre repos . Il femble dona
que la queſtion roule principalement
fur le plus ou le
moins qu'un honnête homme.
faire éclater fa jaloufic ;
peut
&
je voudrois auparavant que
de regler les actions , définir
ce que nous entendons par .
l'honnefte homme, of 5065
L'honnefte
homme dus
GALANT. 157
monde qui feroit encore
mieux rendu par le mot de
galant homme , fait ſon principal
merite d'une circonfpec
tion réguliere aux bienféances ,
& aux ufages établis dans le
monde , les vertus de la focieté
font fes premieres qualitez ,
il peut eftre veritablement vertueux
Xmais
il eft toûjours
certain qu'il met fa réputation
au deffus de fon devoir . Il y a
une autre forte d'honneftes
gens , proprietaires de ce beau
titre qui ne cherchent dans la
vertu que la vertu même , la
plus fcrupuleuſe probité , &
7
158 MERCURE
4
la plus parfaite indépendance
des jugements du monde forment
leur caractere , on les
appelle Philofophes ou quelquefois
Milantropes . Ceux - là
peuvent ceder aux mouvemens
de leur jaloufie fans fonger
à les réprimer & fans craindre
le ridicule des éclats & des
fcenes qu'un jaloux donne au
public , pourvû qu'ils évitent
les moyens indignes & crimi
nels de fe vanger de qui les
outrage , ils croyent pouvoir
fe donner librement carriere
fur tout le refte.
L'honnefte homme du mon
GALANT. 159
de , fenfible à l'infidelité d'une
femme , à proportion de la
tendreffe qu'il avoit pour elle ,
fçait quel eft le malheur d'avoir
une femme infidelle
mais en même temsil connoift
toute la petiteffe de ce mal.
Il doit mettre tout fon art à
éviter également le perfonnage
groffier d'homme facile à
tromper, & le titre odieux de
jaloux , il fçait fe faire loüer
dans le monde de fes bons
procedez & paffer pour bon
mari plutoft que pour mari
commode. On dira que ce
n'eft pas répondre à la queſtion
160 MERCURE
de que mettre des bornes fi
étroites à la jalouſic ; mais fi
l'on convient que c'est une
foiblefle ; pourquoy n'en pas
deffendre les moindres apparences,
Il m'a 'parû que les deux
autres queſtions qui fuivoient
celle-cy , ne donnoient guerre
matiere à difpute. La meilleure
raifon pour ne pas croire fort
touchée une maîtreffe qui oppoſe
un importun devoir aux
defirs de fon amant`, c'eſt le
grand nombre de celles qui
abandonnent leurs Amants
fans honte , fi l'amour veut
bien
GALANT. 161
bien encore les reconnoiftre ,
elles n'occupent dans fon empire
que le rang des fujets rebelles.
L'amant fidele dont la tendreffe
n'est pas fans récompenſe
, a toûjours efté regardé
comme le feul des mortels ,
qui pût fe dire parfaitement
heureux , on l'a dit vingt fois
& rien n'est plus vray que le
volage ne goûte l'amour que
comme un amufement , les
vrais plaiſirs lui font inconnus.
J'avoueray que la déciſion
des deux dernieres questions
telle qu'on la demande , paffe
Novembre
1715.
palle
;
162 MERCURE
la portee de mon érudition ,
ainfi réduit à juger par conjectures
, j'ay eftimé fur la réputation
generale , Helene pour
la plus belle femme qui ait jamais
efté ; & fuivant fur cela
mon goût qui me perfuade :
qu'il n'y a rien de plus beau
qu'une belle blonde , je maintiens
qu'Helene l'étoit . Quand
on rejettera ce qu'Homere :
peut en avoir temoigné , les
avis feront fur cela auffi partagez
que s'il ne s'agiffoit point
d'Helene.
Il me paroît enfin qu'il y a
de l'abfurde à propofer la
GALANT. 163
1
queftion , s'il y a eu un Homere
, les Partifans des Modernes
avec une bonne caufe , fe jetreroient
là dans un mauvais
incident , s'ils foûtenoient ferieufement
la negative . Le mê
me ftyle & les mêmes fautes
repandues dans tout le corps.
du Poëme de l'Iliade prouvent
affez que c'est l'Ouvrage d'un
feul homme ; fi rien n'aſſeure
que cet homme là ne s'appelle
pas Homere , qui oblige de le
débaptifer aujourd'huy. Qu'ils
refufent donc de l'encenfer
continuellement , à la bonne
heure ; mais qu'ils ne paffent
164 MERCURE
pas de l'indevotion à l'athéïfme.
Fermer
12
p. 1870-1873
L'AMANT FUGITIF, CANTATE.
Début :
L'Amour joignoit Medor à l'aimable Amarille ; [...]
Mots clefs :
Amour, Amant fugitif, Jaloux, Tendresse, Navire, Foudre, Monstres maritimes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'AMANT FUGITIF, CANTATE.
L'AMANT FUGITIF
CANTAT E.
L'Amour joignoitMedor à l'aimableAmarille j
Jaloux de leur état tranquille ,
Le rigoureux Destin les voulut séparer ,
L'Amant surpris à sa sombre tristesse ,
Redoutant d'affliger l'objet de sa tendresse ,
Lui cache sa douleur et tâche à l'éviter ,
In differens desseins il se laisse égarer ,
Dans le trouble affreux qui l'agite
Un Navire s'offre à sa fuite.
Aprenez, sensible coeur,
Que si l'Amour vous anime ,
Toute l'Onde Maritime ,
· N'éteindra point votre ardeur¿
Em
A O UST. 1731 . 1871
d'Alcide ,
En vain sur les pas
Jusques au Rivage humide ,
Vous traversez les deux Mers §
C'est traîner par tout les fers ,
Du Dieu malin qui vous guide ,
Et l'apprendre à l'Univers.
r
Quel bruit inopiné nous annonce l'orage
Dieux ! que vois- je ? l'humide plage
Flance en bouillonnant ses flots tumultueux ;
Le bruyant Aquilon , frissonne dans nos voiles
L'air d'une fausse nuit ne cache les Etoilles ,
Que pour nous éblouir par de sinistres feux ;
Le Tonnerre en grondant fend le cercle des Cieus
La Foudre va bien- tôt éclater sur nos têtes , os
Medor que ses malheurs ont rendu furieux ,
Invoque par ces mots de nouvelles tempêtes -
Superbe Eleinent ,
Ouvre tes abîmes ,
Monstres Maritimes ;
Sortez promtement ,
Vagues mutinées ,
Cachez-nous les Airs ,
Et dans les Nuées ,
Joignez les Eclairs
La seule Amarille »
Bvj Pout
1872 MERCURE DE FRANCE
Peut troubler mon coeur ,
Votre Onde en fureur
Me laisse tranquille..
>
Le Dieu dont l'Ocean fait respecter la Loy
Sort à ces mots du sein des Ondes ,
D'un souffle il fait rentrer dans leurs prisons
profondes ,
Les vents qui causoient notre effroy ;
La nuit n'ose laisser tomber d'épaisses voiles ,
Sur la Voute Atherée où brillent les Etoilles ,
Favorables aux Matelots ;
Le terrible Trident calme l'humide Plaine
Je vois sillonner l'Onde au gré de la Baleine ,
Le nid de l'Alcion est porté sur les flots.
De l'un à l'autre Hemisphere ,
L'on peut braver le danger,
Mais vers l'lfle de Cythere ,
Redoutons de voyager.
Une Planette chérie
Du Nocher épouvanté
Souvent calme la furie
De l'Ocean irrité.
Mais dans l'amoureux voyage ;
A O UST. 17310 1873
Si le coeur est agité ,
Il est rare que l'orage .
Cede à la tranquillité.
L. C. D. N. D. M
CANTAT E.
L'Amour joignoitMedor à l'aimableAmarille j
Jaloux de leur état tranquille ,
Le rigoureux Destin les voulut séparer ,
L'Amant surpris à sa sombre tristesse ,
Redoutant d'affliger l'objet de sa tendresse ,
Lui cache sa douleur et tâche à l'éviter ,
In differens desseins il se laisse égarer ,
Dans le trouble affreux qui l'agite
Un Navire s'offre à sa fuite.
Aprenez, sensible coeur,
Que si l'Amour vous anime ,
Toute l'Onde Maritime ,
· N'éteindra point votre ardeur¿
Em
A O UST. 1731 . 1871
d'Alcide ,
En vain sur les pas
Jusques au Rivage humide ,
Vous traversez les deux Mers §
C'est traîner par tout les fers ,
Du Dieu malin qui vous guide ,
Et l'apprendre à l'Univers.
r
Quel bruit inopiné nous annonce l'orage
Dieux ! que vois- je ? l'humide plage
Flance en bouillonnant ses flots tumultueux ;
Le bruyant Aquilon , frissonne dans nos voiles
L'air d'une fausse nuit ne cache les Etoilles ,
Que pour nous éblouir par de sinistres feux ;
Le Tonnerre en grondant fend le cercle des Cieus
La Foudre va bien- tôt éclater sur nos têtes , os
Medor que ses malheurs ont rendu furieux ,
Invoque par ces mots de nouvelles tempêtes -
Superbe Eleinent ,
Ouvre tes abîmes ,
Monstres Maritimes ;
Sortez promtement ,
Vagues mutinées ,
Cachez-nous les Airs ,
Et dans les Nuées ,
Joignez les Eclairs
La seule Amarille »
Bvj Pout
1872 MERCURE DE FRANCE
Peut troubler mon coeur ,
Votre Onde en fureur
Me laisse tranquille..
>
Le Dieu dont l'Ocean fait respecter la Loy
Sort à ces mots du sein des Ondes ,
D'un souffle il fait rentrer dans leurs prisons
profondes ,
Les vents qui causoient notre effroy ;
La nuit n'ose laisser tomber d'épaisses voiles ,
Sur la Voute Atherée où brillent les Etoilles ,
Favorables aux Matelots ;
Le terrible Trident calme l'humide Plaine
Je vois sillonner l'Onde au gré de la Baleine ,
Le nid de l'Alcion est porté sur les flots.
De l'un à l'autre Hemisphere ,
L'on peut braver le danger,
Mais vers l'lfle de Cythere ,
Redoutons de voyager.
Une Planette chérie
Du Nocher épouvanté
Souvent calme la furie
De l'Ocean irrité.
Mais dans l'amoureux voyage ;
A O UST. 17310 1873
Si le coeur est agité ,
Il est rare que l'orage .
Cede à la tranquillité.
L. C. D. N. D. M
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Résumé : L'AMANT FUGITIF, CANTATE.
'L'Amant Fugitif' narre l'histoire de Medor et Amarille, deux amants séparés par le destin. Medor, jaloux de leur bonheur, cache sa tristesse à Amarille et décide de fuir en mer, espérant que la distance éteindra son amour. Cependant, il découvre que l'amour persiste malgré les obstacles. Durant sa fuite, Medor affronte une tempête en mer et invoque de nouvelles tempêtes pour apaiser son cœur tourmenté. Le dieu de l'océan apparaît alors et calme la tempête, soulignant la puissance de l'amour. Le texte met en garde contre les dangers de voyager vers l'île de Cythère, associée à l'amour, et souligne la difficulté d'apaiser les tempêtes intérieures liées à l'amour agité.
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13
p. 2780-2783
LA COQUETTE, CANTATE. Mise en Musique par M. Clerambault ; Organiste de S. Sulpice.
Début :
Dans un miroir flatteur consultant ses attraits, [...]
Mots clefs :
Coquette, Miroir, Chimère, Jaloux, Courroux
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texteReconnaissance textuelle : LA COQUETTE, CANTATE. Mise en Musique par M. Clerambault ; Organiste de S. Sulpice.
LA COQUETTE,
CANTAT E.
'Mise en Musique par M. Clerambault ;
Organiste de S. Sulpice.
DANSAns un miroir flateur consultant ses attraits,
Dorine , artistement parée ,
Croyoit avoir de Cytherée ,
Get éclat que les ans ne ternissent jamais
Illusion ! vaine chimere !
De la volage Deïté ,
Elle a toute l'humeur et rien de la beauté
Que l'amour progre lui suggere,
Venez admirer mès appas ;
Jeunes coeurs , volez sur mes pas :
Une autre Venus vous appelle,
Sans vous , sans les heureux momens ;
Que produit une Cour d'Amans ,
Que me serviroit d'être belle
1. Vol
D'un
DECEMBRE. 1737. 278€
D'un Alcide vif et jaloux ,
J'ai l'Art d'appaiser le couroux ,
Par un souris de préference ;
It d'ua Adonis languissant ,
Je sçai d'un coup d'oeil caressant
Flater la timide esperance.
De Dorine en ces mots se dévoile le coeut j
Quand Lisandre jaloux de fixer l'inconstante
L'aborde contre son attente ,
>
lui déclare ainsi son amoureuse ardeur. -
D'un Amant qui cherche à vous plaire .
Dorine , recevez les voeux ;
Pour la Déesse de Cythere ,
Mars n'eut jamais un coeur plus amoureux,
Des Adorateurs que vous faites ,
Ilne troublera point la Cour.
Partagez leur vos amourettes ;
Mais à lui seul accordez votre amour.
Il dit sous les dehors de la délicatesse ,
Dorine assez long- temps scut contraindre
feux :
Enfin l'Amant devint heureux;
Les mêmes soins alors et la même tendresse ;
J. Vola
Sent
4781 MERCURE DE FRANCE
Sembloient les animer tous deux ;
Mais l'Amante bien-tôt se lafla de ses noeuds,
Qui peut d'une Coquette attendre un coeur fidele
L'esprit et la discretion ,
Ont de foibles attraits pour elle ;
Lisandre se douta d'une intrigue nouvelle
Et n'eut qu'un pas à faire à la conviction,
La Coquette vole sans cesse ,
Où l'appelle la nouveauté.
L'instant même de sa tendresse
N'est pas sans infidelité.
Jamais la jalousie,
Ne réveille ses desirs ;
Sans effort elle oublie
Amans, faveurs, et plaisirs
Sa fiere indifference ,
N'est qu'une bienseance
Que dément sa passion ;
Trouvez-la dans le silence ,
Bien-tôt elle vous dispense .
Della déclaration.
Telle est une Enigme ambiguë ::
Elle amuse notre loisir
Vol Mais
DECEMBRE 1731 2782
Mais souvent lorsqu'elle est connuë ,,
Le dégout succede au plaisir.
P. F. M ***** de Blois:
CANTAT E.
'Mise en Musique par M. Clerambault ;
Organiste de S. Sulpice.
DANSAns un miroir flateur consultant ses attraits,
Dorine , artistement parée ,
Croyoit avoir de Cytherée ,
Get éclat que les ans ne ternissent jamais
Illusion ! vaine chimere !
De la volage Deïté ,
Elle a toute l'humeur et rien de la beauté
Que l'amour progre lui suggere,
Venez admirer mès appas ;
Jeunes coeurs , volez sur mes pas :
Une autre Venus vous appelle,
Sans vous , sans les heureux momens ;
Que produit une Cour d'Amans ,
Que me serviroit d'être belle
1. Vol
D'un
DECEMBRE. 1737. 278€
D'un Alcide vif et jaloux ,
J'ai l'Art d'appaiser le couroux ,
Par un souris de préference ;
It d'ua Adonis languissant ,
Je sçai d'un coup d'oeil caressant
Flater la timide esperance.
De Dorine en ces mots se dévoile le coeut j
Quand Lisandre jaloux de fixer l'inconstante
L'aborde contre son attente ,
>
lui déclare ainsi son amoureuse ardeur. -
D'un Amant qui cherche à vous plaire .
Dorine , recevez les voeux ;
Pour la Déesse de Cythere ,
Mars n'eut jamais un coeur plus amoureux,
Des Adorateurs que vous faites ,
Ilne troublera point la Cour.
Partagez leur vos amourettes ;
Mais à lui seul accordez votre amour.
Il dit sous les dehors de la délicatesse ,
Dorine assez long- temps scut contraindre
feux :
Enfin l'Amant devint heureux;
Les mêmes soins alors et la même tendresse ;
J. Vola
Sent
4781 MERCURE DE FRANCE
Sembloient les animer tous deux ;
Mais l'Amante bien-tôt se lafla de ses noeuds,
Qui peut d'une Coquette attendre un coeur fidele
L'esprit et la discretion ,
Ont de foibles attraits pour elle ;
Lisandre se douta d'une intrigue nouvelle
Et n'eut qu'un pas à faire à la conviction,
La Coquette vole sans cesse ,
Où l'appelle la nouveauté.
L'instant même de sa tendresse
N'est pas sans infidelité.
Jamais la jalousie,
Ne réveille ses desirs ;
Sans effort elle oublie
Amans, faveurs, et plaisirs
Sa fiere indifference ,
N'est qu'une bienseance
Que dément sa passion ;
Trouvez-la dans le silence ,
Bien-tôt elle vous dispense .
Della déclaration.
Telle est une Enigme ambiguë ::
Elle amuse notre loisir
Vol Mais
DECEMBRE 1731 2782
Mais souvent lorsqu'elle est connuë ,,
Le dégout succede au plaisir.
P. F. M ***** de Blois:
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Résumé : LA COQUETTE, CANTATE. Mise en Musique par M. Clerambault ; Organiste de S. Sulpice.
Le texte décrit une pièce intitulée 'La Coquette', composée par M. Clerambault, organiste de Saint-Sulpice. L'intrigue se concentre sur Dorine, une jeune femme convaincue de sa beauté éternelle après s'être observée dans un miroir flatteur. Elle se compare à Vénus et invite les jeunes cœurs à l'admirer, tout en reconnaissant que son charme est éphémère et dépend de l'amour. Dorine se vante de pouvoir apaiser la jalousie d'Alcide et flatter l'espoir d'Adonis. Lisandre lui déclare son amour et lui demande son cœur exclusif. Après une résistance initiale, Dorine finit par céder, mais se lasse rapidement de ses engagements amoureux. Sa nature inconstante et son attirance pour la nouveauté la poussent à oublier facilement ses amants et les plaisirs passés. Sa fière indifférence cache une passion qu'elle révèle seulement dans le silence, la rendant énigmatique et souvent décevante pour ceux qui la connaissent.
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14
p. 299-300
L'AMOUR ET LA JALOUSIE, Fable Allégorique.
Début :
La Jalousie un jour [...]
Mots clefs :
Jalousie, Amour, Jaloux
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texteReconnaissance textuelle : L'AMOUR ET LA JALOUSIE, Fable Allégorique.
L'AMOUR ET LA JALOUSIE
LA
Fable Allégorique.
A Jalousie un jour
S'entretenant avec l'Amour ,
Lui dit ; séparons-nous , mon frere ;
On dit assez communément ,
Que l'on n'est jaloux qu'en aimant ,
Et je veux prouver le contraire .
L'Amour toppe au marché ; ce qui fut dit fut
fait ,
Ils se quitterent l'un et l'autre.
L'Amour en parut satisfait ;
Il y gagnoit le bon Apôtre ,
En cessant d'être tourmenté
Par l'affreuse frénésie
Que fait naître la jalousie ;
Mais celle-ci de son côté
Ne faisoit pas grande fortune
THEQUE
DE
LA
LYON
13334
LLE
Chez ceux pour qui l'Amour n'avoit aucung
appas ;
Elle ne paroissoit qu'à titre d'importune
Où ce Dieu ne se trouvoit pas ;
Or donc la Jalousie en personne prudente ,
Revint à Cupidon ; et ce fort à propos ,
E iiij
Car
300MERCURE DE FRANCE
Car pendant qu'elle étoit absente
Il s'étoit endormi dans un trop long repos,
Lorsque la Jalousie arrive , il se réveille ,
Il est plus vif et plus dispos
Quand il a la puce à l'oreille.
Où trouver des Jaloux qui n'ayent point d'a
mour ?
Je n'en sçais point ; mais à mon tour,
Si je puis décider selon ma fantaisie ,
Il est aussi fort peu d'amours sans jalousie.
Pesselier , de la Ferté - sous -Jouare.
LA
Fable Allégorique.
A Jalousie un jour
S'entretenant avec l'Amour ,
Lui dit ; séparons-nous , mon frere ;
On dit assez communément ,
Que l'on n'est jaloux qu'en aimant ,
Et je veux prouver le contraire .
L'Amour toppe au marché ; ce qui fut dit fut
fait ,
Ils se quitterent l'un et l'autre.
L'Amour en parut satisfait ;
Il y gagnoit le bon Apôtre ,
En cessant d'être tourmenté
Par l'affreuse frénésie
Que fait naître la jalousie ;
Mais celle-ci de son côté
Ne faisoit pas grande fortune
THEQUE
DE
LA
LYON
13334
LLE
Chez ceux pour qui l'Amour n'avoit aucung
appas ;
Elle ne paroissoit qu'à titre d'importune
Où ce Dieu ne se trouvoit pas ;
Or donc la Jalousie en personne prudente ,
Revint à Cupidon ; et ce fort à propos ,
E iiij
Car
300MERCURE DE FRANCE
Car pendant qu'elle étoit absente
Il s'étoit endormi dans un trop long repos,
Lorsque la Jalousie arrive , il se réveille ,
Il est plus vif et plus dispos
Quand il a la puce à l'oreille.
Où trouver des Jaloux qui n'ayent point d'a
mour ?
Je n'en sçais point ; mais à mon tour,
Si je puis décider selon ma fantaisie ,
Il est aussi fort peu d'amours sans jalousie.
Pesselier , de la Ferté - sous -Jouare.
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Résumé : L'AMOUR ET LA JALOUSIE, Fable Allégorique.
Le texte présente une fable allégorique intitulée 'L'Amour et la Jalousie'. La Jalousie suggère à l'Amour de se séparer pour démontrer que la jalousie peut exister indépendamment de l'amour. Après leur séparation, l'Amour se réjouit de ne plus être tourmenté, tandis que la Jalousie constate qu'elle n'a pas de succès auprès des personnes qui n'aiment pas. Elle revient alors vers l'Amour, qui se réveille et devient plus vif en sa présence. La Jalousie affirme qu'il est rare de trouver des jaloux sans amour et vice versa. La fable se conclut par une réflexion sur l'interdépendance de l'amour et de la jalousie.
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15
p. 97
AUTRE.
Début :
Je suis un animal incommode & craintif ; [...]
Mots clefs :
Jaloux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
E fuis un animal incommode & craintif;
Le moindre bruit , le vent le plus chétif ,
Un phantôme , un rien m'inquiéte';
Pour m'allarmer il ne faut qu'un enfant ;
Un atôme à mes yeux eft une groffe bête ;
Une mouche eft un élephant ;
Je me mets en fureur pour une bagatelle ;
Je fuis toujours au guet, to jours en fentinelle,
Pour éviter le fort d'une Divinité
Qui d'un air férieux , dans le célefte empire.
Aux autres Dieux jadis apprêta bien à rire ,
Les regalant de gente nouveauté.
Mais voici le pis de la choſe ;
Les peines que je prends dans ma fotte frayeur ,
Pour m'épargner certain malheur ,
En font fouvent la principale cauſe ;
Oui ,fouvent je n'en dois la dofe
Qu'à mon chagrin , qu'à ma rigueur.
Les excès défiants de ma mauvaiſe humeur
Réaliſent le mal , au lieu de m'y ſouftraire.
On ne penfoit pas à le faire ;
J'en donne le deffein vengeur .
Que ton étoile & ton bon caractére
T'en préſervent , ami Lecteur.
E fuis un animal incommode & craintif;
Le moindre bruit , le vent le plus chétif ,
Un phantôme , un rien m'inquiéte';
Pour m'allarmer il ne faut qu'un enfant ;
Un atôme à mes yeux eft une groffe bête ;
Une mouche eft un élephant ;
Je me mets en fureur pour une bagatelle ;
Je fuis toujours au guet, to jours en fentinelle,
Pour éviter le fort d'une Divinité
Qui d'un air férieux , dans le célefte empire.
Aux autres Dieux jadis apprêta bien à rire ,
Les regalant de gente nouveauté.
Mais voici le pis de la choſe ;
Les peines que je prends dans ma fotte frayeur ,
Pour m'épargner certain malheur ,
En font fouvent la principale cauſe ;
Oui ,fouvent je n'en dois la dofe
Qu'à mon chagrin , qu'à ma rigueur.
Les excès défiants de ma mauvaiſe humeur
Réaliſent le mal , au lieu de m'y ſouftraire.
On ne penfoit pas à le faire ;
J'en donne le deffein vengeur .
Que ton étoile & ton bon caractére
T'en préſervent , ami Lecteur.
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16
p. 27-29
JUPITER ET JUNON.
Début :
JUPITI s'ennuyoit aux Cieux : [...]
Mots clefs :
Princesses, Dieux, Fidèle , Jaloux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : JUPITER ET JUNON.
JUPITER ET JUNON.
*
JUPITI UPITER s'ennuyoit aux Cieux :
Il n'avoit plu qu'à des Déeffes :
O Princes qui n'aimez qu'en Dieux
Vous baillez près de vos Princeſſes.
En vain il paffoit tous les ans ,
Des plus belles aux plus gentilles ;
Malgré leurs charmes féduifans ,
C'étoit pour lui pâté d'anguilles.
Toujours la Reine du Printemps ,
Toujours Venus , toujours l'Aurore ,
Allufion au fameux Conte de la Fontaine.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Hébé, vous étiez jeune encore ,
Mais c'étoit depuis fi long- temps!
Ah ! dans la céleste demeure
Il faut jouer la dignité ;
で
Ce ton laffe au premier quart- d'heure ,
Jugez durant l'éternité.
Il quitta les fempiternelles ,
Et j'en aurois bien fait autant ;
Il vint dans les bras de nos Belles ,
Et l'on n'eft Dieu qu'en l'imitant.
Junon, dans la jalouſe flâme ,
Fit grand bruit de fes trahisons.
Elle avoit tort par vingt raiſons :
D'abord c'eft qu'elle étoit fa femme.
Plus , elle avoit de trop grands yeux :
Je l'ai cent fois lû dans Homere ;
Je crois , comme il étoit pieux ,
Que du refte il s'eft voulu taire.
D'ailleurs , pourquoi tant quereller ,
Quand le reméde eft fi facile ?
En hommes , pour la confoler ,
La terre étoit affez fertile .
* Homere appelle prefque toujours Junon la
Déeffe aux yeux de boeuf.
FEVRIER. 1763. 29
Par gloire ou curiofité ,
Qui n'eût pris part à fa trifteffe ?
Le coeur s'enfle de vanité
Entre les bras d'une Déeffe.
Ma foi , pour cet honneur divin
J'aurois paffé fur l'agréable ;
Changer Jupiter en Vulcain
Eft un exploit très- mémorable.
Je fais que cet époux coquet
N'étoit pas un époux commode ; !
Le ton de Paris lui manquoit.
Nous l'aurions mis à notre mode.
Contre Ixion ſon fier courroux
Dégrade fa gloire immortelle ;
Oh ! le bonheur d'être infidèle
Ote le droit d'être jaloux.
*
JUPITI UPITER s'ennuyoit aux Cieux :
Il n'avoit plu qu'à des Déeffes :
O Princes qui n'aimez qu'en Dieux
Vous baillez près de vos Princeſſes.
En vain il paffoit tous les ans ,
Des plus belles aux plus gentilles ;
Malgré leurs charmes féduifans ,
C'étoit pour lui pâté d'anguilles.
Toujours la Reine du Printemps ,
Toujours Venus , toujours l'Aurore ,
Allufion au fameux Conte de la Fontaine.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Hébé, vous étiez jeune encore ,
Mais c'étoit depuis fi long- temps!
Ah ! dans la céleste demeure
Il faut jouer la dignité ;
で
Ce ton laffe au premier quart- d'heure ,
Jugez durant l'éternité.
Il quitta les fempiternelles ,
Et j'en aurois bien fait autant ;
Il vint dans les bras de nos Belles ,
Et l'on n'eft Dieu qu'en l'imitant.
Junon, dans la jalouſe flâme ,
Fit grand bruit de fes trahisons.
Elle avoit tort par vingt raiſons :
D'abord c'eft qu'elle étoit fa femme.
Plus , elle avoit de trop grands yeux :
Je l'ai cent fois lû dans Homere ;
Je crois , comme il étoit pieux ,
Que du refte il s'eft voulu taire.
D'ailleurs , pourquoi tant quereller ,
Quand le reméde eft fi facile ?
En hommes , pour la confoler ,
La terre étoit affez fertile .
* Homere appelle prefque toujours Junon la
Déeffe aux yeux de boeuf.
FEVRIER. 1763. 29
Par gloire ou curiofité ,
Qui n'eût pris part à fa trifteffe ?
Le coeur s'enfle de vanité
Entre les bras d'une Déeffe.
Ma foi , pour cet honneur divin
J'aurois paffé fur l'agréable ;
Changer Jupiter en Vulcain
Eft un exploit très- mémorable.
Je fais que cet époux coquet
N'étoit pas un époux commode ; !
Le ton de Paris lui manquoit.
Nous l'aurions mis à notre mode.
Contre Ixion ſon fier courroux
Dégrade fa gloire immortelle ;
Oh ! le bonheur d'être infidèle
Ote le droit d'être jaloux.
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Résumé : JUPITER ET JUNON.
Le texte décrit l'ennui de Jupiter aux Cieux, malgré ses relations avec des déesses telles que la Reine du Printemps, Vénus et l'Aurore. Hébé, autrefois jeune, ne l'attirait plus. Jupiter trouva plus de satisfaction auprès des mortelles. Junon, jalouse des infidélités de Jupiter, protesta. Cependant, le texte suggère que Junon, en tant qu'épouse de Jupiter et dotée de grands yeux comme décrit par Homère, aurait dû chercher du réconfort auprès d'autres hommes sur Terre. Le narrateur admire l'expérience de Jupiter avec les déesses et envisage positivement de devenir Vulcain, l'époux de Junon. Il critique également la jalousie de Jupiter envers Ixion, soulignant que l'infidélité ôte le droit d'être jaloux. Le texte se termine par une réflexion sur le caractère difficile de Jupiter en tant qu'époux et sur l'absence du 'ton de Paris' chez lui.
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17
p. 35-38
CRISTALLIDE LA CURIEUSE, CONTE tiré des MILLE ET UNE NUITS.
Début :
QUI veut garder une femme, s'abuse ; [...]
Mots clefs :
Jaloux, Ruse, Fragilité, Sexe féminin, Beauté
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CRISTALLIDE LA CURIEUSE, CONTE tiré des MILLE ET UNE NUITS.
CRISTALLIDE LA CURIEUSE ,
CONTE tiré des MILLE ET UNE
QUI
NUITS.
UI veut garder une femme ,s'abufe ;
L'art de tromper fut de tout temps leur lot ;
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
La moins fubtile a toujours quelque rufe ;
Et le jaloux finit par être for.
De leur vertu repofez-vous fur elle.
Mais en ce cas feront- elles fidéles ?
Oui- dà ! peut-être ; mais du moins
Vous vous épargnerez des foins.
Schariar , Roi de l'Inde & Schagenan fon frere,
Tous deux beaux & bienfaits , furprirent un matin
Leurs très -chaftes moitiés s'embarquant pour Cythère
,
L'une avec un Faquir , & l'autre avec un Nain .
Sur ces couples galans tous deux firent mainbaſſe
;
C'étoit trop de rigueur : chez nous on eût fait
grace
A la fragilité du Séxe féminin ;
Mais fur les bords groffiers du Gange ,
De Joconde & du Roi Lombard
Le cas dut fembler fort étrange ,
Si tel cas doit pourtant étonner quelque part.
Tout vengé qu'il étoit , Schariar plein de rage ,
Ne pouvoit digérer qu'on eût fait cet outrage
Au front augufte d'un Sultan.
Mon cher frére , dit-il , un jour à Schagenan ,
Sortons de ce Palais où cette horrible image
Sans ceffe eft préſente à mes yeux .
Les voilà tous deux en voyage.
Près des bords de la mer un bois délicieux
Par fa fraicheur & fon ombrage
MARS. 1763. 37
Contre les traits du jour leur prêtoit du couverr ;
Lorfque du fein des flors ouvert ,
Ils virent à grand bruit s'élever jufqu'aux nues
Un Coloffe éffrayant , qui d'écume couvert
Traverſoit les ondes émues.
D'un haut cédre à l'inftant ils gagnent le fommer,
Non fans invoquer Mahomet.
Le Coloffe aborde & prend tèrre.
Des noirs enfans d'Eblis c'étoit le plus hideur s
Son dos étoit chargé d'une caiſſe de vèrre.
Il la poſe à quelques pas d'eur ,
Ouvre avec quatre clefs tout autant de ferrures.
Il en fort une Déité
Brillante de l'éclat des plus belles parures ,
Plus brillante cent fois encor de fa beauté.
>> Dame qui plaifez feule à mon âme enchantée ,
Dit notre Poly phême à cette Galatée :
» Séyez-vous près de moi , j'ai besoin de repost
La Belle , à ce galant propos ,
S'affit ; & le Monftre difforme
Des genoux de Vénus faifant fon oreiller ,
Il repofe fa tête énorme ,
S'endort & bientôt ronfle à faire tout trembler..
La Dame étoit très - éveillée :
Sur le faîte de l'arbre elle apperçoit nos gens ,
Qui fe cachoient fous la feuillée..
Par mille geftes obligeans,,
A defcendre elle les convie.
Bux de s'en excufer , en montrant le Génie
38 MERCURE DE FRANCE.
A ce Monftre auffitôt dérobant fes genoux ,
Elle fe léve , accourt , & leur dit en courroux :
Ou defcendez , ou je l'éveille.
Ils defcendirent donc . Alors , d'un ton plus doux :
Profitons du temps qu'il fommeille.
Voyez- vous ce gazon... puis fans dire le refte ,
En rougiffant elle y guida leurs pas ;
Mais que ce fût une rougeur modeſte ,
Ami Lecteur , vous ne le croirez pas.
La Dame étoit grande caufeuſe ;
Mais je fupprime l'entretien :
Suffit qu'elle prouva très bien
Qu'on ne la nommoit pas pour rien
Criftallide la Curieufe .
De chaque Prince enfuite exigeant un anneau
En voici cent , dit - elle , en y joignant les vôtres ,
Cent de bon compte qui font nôtres ,
Cent qu'à caufer aînſi j'ai gagné bien & beau ,
Et j'efpére en gagner bien d'autres,
Malgré les foins jaloux de ce vilain brutal ;
Malgré fa prifon de criftal.
Adieu , Prince , partez , Mahomet vous le rende ;
Son paradis fans doute a des plaifirs bien doux ; .
Mais croyez-moi , tromper un furveillant jaloux >
Il n'eft point ici-bas de volupté plus grande :
C'eſt vrai plaifir de femme & le premier de tous.
Elle court à ces mots rejoindre le Génie ,
Souléve fa tête endormie ,
Et la remet fur les genoux.
CONTE tiré des MILLE ET UNE
QUI
NUITS.
UI veut garder une femme ,s'abufe ;
L'art de tromper fut de tout temps leur lot ;
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
La moins fubtile a toujours quelque rufe ;
Et le jaloux finit par être for.
De leur vertu repofez-vous fur elle.
Mais en ce cas feront- elles fidéles ?
Oui- dà ! peut-être ; mais du moins
Vous vous épargnerez des foins.
Schariar , Roi de l'Inde & Schagenan fon frere,
Tous deux beaux & bienfaits , furprirent un matin
Leurs très -chaftes moitiés s'embarquant pour Cythère
,
L'une avec un Faquir , & l'autre avec un Nain .
Sur ces couples galans tous deux firent mainbaſſe
;
C'étoit trop de rigueur : chez nous on eût fait
grace
A la fragilité du Séxe féminin ;
Mais fur les bords groffiers du Gange ,
De Joconde & du Roi Lombard
Le cas dut fembler fort étrange ,
Si tel cas doit pourtant étonner quelque part.
Tout vengé qu'il étoit , Schariar plein de rage ,
Ne pouvoit digérer qu'on eût fait cet outrage
Au front augufte d'un Sultan.
Mon cher frére , dit-il , un jour à Schagenan ,
Sortons de ce Palais où cette horrible image
Sans ceffe eft préſente à mes yeux .
Les voilà tous deux en voyage.
Près des bords de la mer un bois délicieux
Par fa fraicheur & fon ombrage
MARS. 1763. 37
Contre les traits du jour leur prêtoit du couverr ;
Lorfque du fein des flors ouvert ,
Ils virent à grand bruit s'élever jufqu'aux nues
Un Coloffe éffrayant , qui d'écume couvert
Traverſoit les ondes émues.
D'un haut cédre à l'inftant ils gagnent le fommer,
Non fans invoquer Mahomet.
Le Coloffe aborde & prend tèrre.
Des noirs enfans d'Eblis c'étoit le plus hideur s
Son dos étoit chargé d'une caiſſe de vèrre.
Il la poſe à quelques pas d'eur ,
Ouvre avec quatre clefs tout autant de ferrures.
Il en fort une Déité
Brillante de l'éclat des plus belles parures ,
Plus brillante cent fois encor de fa beauté.
>> Dame qui plaifez feule à mon âme enchantée ,
Dit notre Poly phême à cette Galatée :
» Séyez-vous près de moi , j'ai besoin de repost
La Belle , à ce galant propos ,
S'affit ; & le Monftre difforme
Des genoux de Vénus faifant fon oreiller ,
Il repofe fa tête énorme ,
S'endort & bientôt ronfle à faire tout trembler..
La Dame étoit très - éveillée :
Sur le faîte de l'arbre elle apperçoit nos gens ,
Qui fe cachoient fous la feuillée..
Par mille geftes obligeans,,
A defcendre elle les convie.
Bux de s'en excufer , en montrant le Génie
38 MERCURE DE FRANCE.
A ce Monftre auffitôt dérobant fes genoux ,
Elle fe léve , accourt , & leur dit en courroux :
Ou defcendez , ou je l'éveille.
Ils defcendirent donc . Alors , d'un ton plus doux :
Profitons du temps qu'il fommeille.
Voyez- vous ce gazon... puis fans dire le refte ,
En rougiffant elle y guida leurs pas ;
Mais que ce fût une rougeur modeſte ,
Ami Lecteur , vous ne le croirez pas.
La Dame étoit grande caufeuſe ;
Mais je fupprime l'entretien :
Suffit qu'elle prouva très bien
Qu'on ne la nommoit pas pour rien
Criftallide la Curieufe .
De chaque Prince enfuite exigeant un anneau
En voici cent , dit - elle , en y joignant les vôtres ,
Cent de bon compte qui font nôtres ,
Cent qu'à caufer aînſi j'ai gagné bien & beau ,
Et j'efpére en gagner bien d'autres,
Malgré les foins jaloux de ce vilain brutal ;
Malgré fa prifon de criftal.
Adieu , Prince , partez , Mahomet vous le rende ;
Son paradis fans doute a des plaifirs bien doux ; .
Mais croyez-moi , tromper un furveillant jaloux >
Il n'eft point ici-bas de volupté plus grande :
C'eſt vrai plaifir de femme & le premier de tous.
Elle court à ces mots rejoindre le Génie ,
Souléve fa tête endormie ,
Et la remet fur les genoux.
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Résumé : CRISTALLIDE LA CURIEUSE, CONTE tiré des MILLE ET UNE NUITS.
Le conte 'Cristallide la curieuse' des Mille et Une Nuits explore la difficulté de garder une femme fidèle et les dangers de la jalousie. Les rois Schariar et Schagenan, frères et souverains de l'Inde, découvrent leurs épouses avec des amants. Indignés, ils quittent leur palais et se cachent près de la mer. Ils observent un colosse effrayant transportant une caisse de verre, d'où sort une déité magnifique nommée Cristallide. Elle invite les princes à descendre et les conduit à un endroit isolé pour prouver sa réputation de grande causeuse. Cristallide exige un anneau de chaque prince en échange de ses faveurs, affirmant en avoir déjà cent. Elle les encourage à profiter des plaisirs de la vie et à tromper les jaloux, avant de rejoindre le colosse endormi.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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18
p. 16
VERS pour mettre au bas du Portrait de Madame GUIBERT.
Début :
APOLLON & l'Amour, jaloux de leurs succès, [...]
Mots clefs :
Amour, Traits, Lyre, Jaloux
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texteReconnaissance textuelle : VERS pour mettre au bas du Portrait de Madame GUIBERT.
VERS pour mettre au bas du Portrait
de Madame GUIBERT .
APOLLON & l'Amour , jaloux de leurs fuccès ,
Noulurent la fixer tous deux fous leur empire:
Celui- ci lui donna fes traits ,
Et l'autre lui remit fa lyre.
Par M. D..…….
de Madame GUIBERT .
APOLLON & l'Amour , jaloux de leurs fuccès ,
Noulurent la fixer tous deux fous leur empire:
Celui- ci lui donna fes traits ,
Et l'autre lui remit fa lyre.
Par M. D..…….
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19
p. 25-54
SUITE DES PÉRIS ET DES NÉRIS, Ou l'Amour comme on le méne. CONTE.
Début :
EN VÉRITÉ, disoit Alcindor à Zélinde, en traversant les airs, je regarde [...]
Mots clefs :
Alcindor, Zélinde, Amour, Jeune, Femmes, Néris, Péris, Femme, Maître, Nation, Lieu, Belle, Usage, Mot, Française, Espagnol, Mari, Jaloux, Jalousie, Recherches, Aimer, Français, Marquise , Croire, Maris, Gazettes, Liberté, Veuve, Savoir, Voyageurs
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texteReconnaissance textuelle : SUITE DES PÉRIS ET DES NÉRIS, Ou l'Amour comme on le méne. CONTE.
SUITE
DES
PÉRIS ET DES
NÉRIS ,
Ou
l'Amour
comme on le méne.
CONTE.
EN VÉRITÉ , diſoit Alcindor à Zelinde
, en traverſant les airs , je regarde
notre voyage comme une franche corvée
!C'eſtfaire trop d'honneur aux hom-
B
26 MERCURE DE FRANCE.
mes. Eſt-il à croire que nous trouvions
chez eux ce qui nous manque ? N'est-ce
pas à eux plutôt à ſe modéler fur nous ?
C'eſt ce qui ne leur arrive que trop fouvent
, reprit Zélinde , comme à nous de
prétendre égaler les plus fublimes Intelligences.
Que réſulte-t-il de cette double
ambition ? L'ennui pour nous & pour
eux. Il faut ſçavoir deſcendre à propos :
c'eſt la route que fuit prèſque toujours
le bonheur. Tout en philofophant ainsi ,
nos voyageurs ſe trouvèrent au centre
des vaſtes Etats du Mogol. Ils y firent
diverſes pauſes , & ne virent dans.certains
cantons , que ce qu'ils avoient déja
vu dans quelques autres : des Bonzes
qui ſéduiſoient de jeunes innocentes ,&
s'accordoient , on ne peut mieux , avec
celles qui n'avoient pas beſoin d'être ſéduites
: des femmes qui ſe brûloient fur
le corps d'un mari qu'elles avoient haï
& trompé ; des maris qui méritoient
toute l'averſion de leurs femmes , &
qu'on traitoit ſelon leur mérite. Plus
loin , de vaſtes Sérails remplis de belles
eſclaves ignorées, pour la plupart, de leur
Maître , & qui riſquoient de mourir fans
avoir fait ſa connoiſſance. Celles même..
quien jouiſſoient avoient prèſque auffi
ſouvent lieu de s'ennuyer que les preFEVRIER.
1764 . 27
mières. Un amour fi partagé mettoit
peu de différence entre l'état des unes &
des autres.
Alcindor & Zélinde jugèrent qu'il
étoit à propos de paſſer outre. Ils pénétrèrent
dans les Etats du Sophi de Perſe ,
&ſe rendirent à Iſpahan. Mais ils crurent
être encore une fois à la Chine ,
tantcertainsuſages leur parurent ſemblables
chez les deux Nations. A Iſpahan ,
comme à Pekin, l'union des deux ſéxes
eſt un véritablejeu de haſard. Un Perſan
époufe une femme comme unjoueur accepte
une carte , ſans ſçavoir ce qu'elle
vaut , ni de quelle couleur elle eſt . Il
arrive auſſi que l'une & l'autre eſt miſe à
l'écart dès qu'elle ſe trouve remplacée
par quelque choſe de mieux. Il eſt même
permis à un Perſan de chercher ce mieux
autant de fois qu'il eſpère le rencontrer :
privilége qu'il ſçait faire valoir dans toute
fon étendue.
Zélinde entra , ſans ſe laiſſer voir ,
dans une maiſon de noble apparence.
Elle en vit le Maître occupé à compter
une ſomme en or à une très -belle femme
, qui enſuite fut embraſſer , en verſant
quelques larmes , deux petits enfans
placés aux pieds d'une autre femme affife
elle-même dans un fauteuil magnifique.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Après quoi la première ſe proſternahumblement
devant la ſeconde , qui la congédia
d'un figne de tête.,Voilà , diſoit intérieurement
la Néris , voilà fans doute
une Eſclave qui prend congéde ſes Maîtres
& de leurs enfans. Mais bientôt elle
reconnoît que ces mêmes enfans font
ceux de cette Eſclave prétendue; que le
Maître de la maiſon a été ſon époux , &
n'a ceffé de l'être que parce que le bail
paffé entre eux eſt expiré. La Dame affife
étoit réellement la Dame en titre ,
celle que le mari ne peut répudier qu'après
certaines formalités : mais il peut la
négliger , & la néglige. En revanche ,
elle eft réputée la mère de tous les enfans
qu'il a de ſes rivales.
Tandis que Zélinde obſervoit toutes
ces chofes , Alcindor ne reſtoit pas oifif.
Il aborde une jeune Perſanne qui marchoit
à viſage découvert. Un eſclave la
devançoit en fonnant de la cimbale . Elle
étoit vêtue d'une robe de brocard d'argent
, affez courte pour laiſſer voir la
beauté de ſa jambe. Ses longs cheveux
étoient artiſtement relevés ſur ſa tête.
Une gaſe d'or ſervoit à les attacher , &
flottoit en partie au gré du vent. De riches
pierreries ornoient ſes oreilles :
des fleurs couvroient ſes bras. De plus ,
FEVRIER. 1764 . 29
elle étoit belle , & fembloit fort defirer
de le paroître. Alcindor entra dans ſes
vues , loua fes charmes , & ſe félicita de
ce qu'elle daignoit les rendre vifibles ,
en dépit de l'uſage. Point du tout , reprit-
elle , c'eſt l'usage qui me défend de
les cacher. J'ai acquis le droit de paroître
telle que je fuis , de parler comme je
penſe , d'agir comme je le ſouhaite. Bien
des femmes qui mépriſent moi & mes
ſemblables , feroient grand cas de nos
priviléges : mais il faut des talens pour
les acquérir & pour les conferver. Ces
talens , comme Alcindor l'apprit d'ellemême,
conſiſtoient fur- toutdans la Mufique&
la Danſe. Le Périsdemanda à la
Danfeufe , quels talens il falloit avoirauſſi
pour lui plaire. Mon nom vous le dira ,
répondit-elle : je m'appelle la Vingt tomans
* ; jamais on ne ſcut m'attendrir à
moins,&je m'attendris à proportion que
le nombre en augmente.
En parlant ainfi , la jeune Perfanne
continuoit de marcher , mais Alcindor
ceſſa de la ſuivre. Il rejoignit Zélinde
qui lui fit part de ce qu'elle avoit vû.
Elle ajouta que dans cette contrée les
hommes étoient trop abfolus. Et les
* Le toman eſt une Monnoie Perſanne qui équi--
vaut à nos Louis d'or de France.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
femmes trop dociles , reprit Alcindor.
Voyons files unes & les autres différent
dans le reſte de l'Afie.
Ils eurent hou d'admirer les charmes
des Géorgiennes , des Circaſſiennes , des
Mingréliennes . On diroit que la beauté
ne ſe plaît que dans ces païs barbares ,
tant ſes dons s'y trouvent généralement
répandus. Une laide femme y paroît un
phénomène. Une femme délicate en eſt
un bien plus rare encore. Toutes ſe
croyent faites pour être vendues & non
pour ſe donner . Ce font de vrais meuble
de férail. Ces meubles ne font cependant
pas toujours neufs lorſqu'ils y
arrivent. C'eſt de quoi Alcindor pouvoit
s'inſtruire à fond , & ce qu'il négligea
de faire. Les femmes qui ont leurs
maris font encore moins circonſpectes ';
mais ces maris, quoiqu'Aſiatiques, font
peu jaloux. Une belle Mingrélienne s'étoit
enfermée avec Alcindor: il n'avoit
fur elle aucun deſſein qui éxigeât cette
précaution. Le mari ſurvient & ne
la croit pas inutile. Tu ne peux t'en
défendre , dit-il au voyageur ,le cochon
m'eſt dû : c'eſt l'amende qu'on paye en
pareil cas . Je conſens même à le manger
avec toi. Il eſt inutile d'ajouter qu'Alcindor
difparut fans rien répondre , & que
FEVRIER. 1764. 31
Zelinde& lui continuerent leur voyage.
De pauſe en pauſe ils arrivent à Conftantinople.
Son étendue leur fait éſperer
d'heureuſes découvertes , des uſages qui
lui foient propres. Ils font bien-tôt détrompés.
Ils n'y apperçoivent que ce
qu'ils ont déja vû ailleurs ; une jaloufie
affreuſe dans les hommes , une ſervile
obeiſſance dens les femmes ; peu d'Amour
de part & d'autre . Un Turc entre
dans ſon Sérail. Aucun objet déterminé
ne l'occupe. U eſt ſans paffion , ſouvent
même ſans deſirs. Une troupe d'Eſclaves
s'empreſſe de les faire naître , & n'éprouve
elle-même que des beſoins. Zélinde
, qui ſans être vue voyoit toutes
ces chofes , en conclut que l'Amour
à la Turque feroit peu du goût des Néris.
Pour Alcindor , il fut moins prompt à
fe décider. Peut- être , diſoit-il en lui
même , le beſoin d'aimer , & la difficul
té d'avoir des Amans , réduiſent-ils une
femme Turque à chérir ſon mari. Il en
vit une qui prodiguoit au ſien toutes
les marques extérieures de la plus vive
tendreſſe. L'un & l'autre fortirent pour
pour ſe rendre à la Moſquée , & Alcindor
les ſuivit. La belle Turque étoit
voilée , ſelon l'uſage inventé par la
jaloufie : mais il exiſte un autre uſage
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
peu favorable aux jaloux ; c'eſt que le
voile & l'habit des femmes font ordinairement
les mêmes pour la forme &
la couleur. De forte qu'un mari qui perd
un inſtant de vue ſa femme , riſque de
ne la pouvoir plus diftinguer parmi les
autres. C'eſt de quoiAlcindor fut témoin.
Le couple qu'il avoit ſuivi ſe ſépara dans
la Moſquée , lieu où les deux ſexes n'ont
pas la liberté d'être confondus. Le mari
de la belle Ottomane ſe poſta vis-à- vis
d'elle . Alcindor , toujours inviſible , ſe
plaça tout à côté. Il la vit , au bout de
quelques inftans , ſe mêler parmi ſes
voiſines , s'éloigner de plus en plus , &
enfin diſparoître entièrement. On préfume
bien qu'il la ſuivit. La traite ne
fut pas longue ; elle entra dans une mai-
Yon tierce où un jeune Turc l'avoit devancée.
Leur abord indiquoit aſſez bien
le motif de leur entrevue , & Alcindorn'eut
pas beſoin de faire uſage de toute
ſon intelligence pour prévoir quelles
en ſeroient les ſuites. Il ſortit , perfuadé
que les précautions inventées par
la jalouſie des Aſiatiques , n'étoient éfficaces
que contre eux-mêmes.
Zélinde & lui mirent en queſtion s'ils
viſiteroient l'Europe où ils avoient déja
mis le pied , ou s'ils donneroient la préFEVRIER.
1764 . 33
férence à l'Afrique. La Néris opina pour
le ſecond parti , & Alcindor fit ce qu'elle
voulut. Ils en prirent occafion de vifiter
l'Arabie & l'Egypte , qu'ils n'avoient fait
que cotoyer. Ni l'un , ni l'autre pays ne
borna leurs recherches . C'étoit une répétition
de ce qu'ils avoient vu & blamé
ailleurs. La brûlante Ethiopie offrit
à leurs yeux un Peuple immenſe. L'extrême
chaleur du climat influoit également
ſur les deux ſéxes ; ils lui devoient
tout le penchant qui les attiroit l'ün vers:
l'autre ; & ce penchant n'étoit que matériel.
Ce fut encore pis à mesure que
nos voyageurs avancèrent. Parvenusau
centre de la Guinée , ce qu'ils avoient
vu ne leur parut que l'ombre de ce qu'ils
voyoient: Alcindor prit plaifir à écouter
l'entretien d'un jeune homme & d'une
jeune fille de Congo. Ils se connoiffoient
àpeine : ce qui n'empêcha pas le jeune
Africain de débuter ainſi: Silava in
quinté, je te ſalue , ma femme. Elle ré--
pondit fur le champ. Silava moïné , je ter
ſalue , Maître. Gay zoleze minou , pour
fuivit- il , m'aimes-tu bien ? Gayté moi
nézolezé béné , reprit- elle , oui , Maître ,
je t'aime bien: Le jeune homme porta
beaucoupplus loin ſes queſtions , & elle
y fit cette docile réponſe : Ninga moï-
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
né, oui , Maître. Alors elle ſe mit à genou
en battant des mains , & s'écriant
par trois fois , Silava moïné , je te ſalue ,
Maître. A quoi il répondit , en remuant
tous les doigts , calam bom botté , cela eft
bon . Enfuite , il lui donna ſa main noire
à baifer. Ce qu'elle fit avec autant de joie
que d'empreſſement. Enfuite lui-même
la prit ſous le bras , & la conduiſit en un
lieu plus commode pour achever l'entretien.
A quelques pas plus loin , le couple
voyageur fit rencontre d'une jeune Africaine
, qu'on n'eût pas priſe pour telle à
ſa couleur. Toute ſa perſonne étoit couverte
d'une pommade rouge , faite avec
de l'huile de palme , & du bois de toucoula.
Que fignifie cet ornement , lui
demanda Zélinde ? Que j'ai l'honneur
d'avoir caffé calbaſſe , répondit - elle ;
konneur le plus grand qui puiſſe arriver
à une fille parmi nous. Cette couleur
doit tomber d'elle-même , & juſqu'a ce
qu'elle m'ait entièrement quittée , je ne
dois prendre part à aucun travail ; je ne
dois m'occuper que du plaifir. Eh quelles
feront les ſuites de tout cela , demanda
encore la Néris ? D'être vendue , reprit
l'Africaine , par celui qui m'aura époufée
, & qui épouſera vingt femmes pour
avoir l'avantage de les vendre,
FEVRIER. 1764. 35
Zelinde n'en voulut pas ſçavoir davanrage
, & Alcindor en ſavoit déja trop.
Ils continuerent à faire le tour de l'Afrique
& arriverent chez les Caffres ,
nation qui n'en mérite guères mieux le
tître que ces troupes de Bêtes féroces fi
communes dans cette partie du Monde,
Le nom même de l'Amour est ignoré
chez ce Peuple barbare. Une même
cabane raſſemble durant la nuit toute
une Tribu. Le brutalité y trouve amplement
à ſe fatisfaire , ne s'y refuſe rien ,
n'y eſt jamais contredite. Là , nulle diftinction
, nul choix , nul reſpect pour
les noeuds du ſang , nul ſouvenir des
liens de la Veille.... Alcindor& Zélinde
détournerent leurs yeux de cet affreux
Tableau. Ce qu'ils virent , en avançant
toujours , ne leur parut guères moins
révoltant. Ils furent un peu plus fatisfaits
de la Barbarie , contrée qui , malgré
fon nom , est vraiment le païs policé
de l'Afrique. Mais ils n'y retrouverent
que les moeurs Arabes & Turques , &
dès - lors n'y trouverent pas ce qu'ils
cherchoient. Ils prirent donc le parti de
viſiter l'Europe ; ce qu'ils regardoient ,
à-peu-près , comme un parti déféſperé.
L'Eſpagne ſembloit s'offrir d'elle même
à leurs recherches. L'Italie n'étoit
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
guères moins à leur portée. Ils aimerent
mieux débuter par le Nord. Mais bientôt
ils s'apperçurent que , ſi. Vénus étoit
née dans l'eau , les Amours jouoient
rarement ſur la glace. On eſt , à coup
fûr , plus tendre dans un boſquet fleuri
qu'au pied d'une montagne de neige.
Alcindor & Zélinde s'avancerent au
centre de l'Allemagne. Les coeurs s'y
adoucifſoient en raiſon du climat. Toutefois
, les hommes parurent à la Néris
tenir encore des Germains leurs aïeux ,
nation plus guerrière que galante. Les
femmes elles-mêmes parurent aux yeux
du Péris , être en général plutôt foibles
que tendres. Dailleurs , dans ce païs
l'Amour ne ſçait point déroger. Un
noble ne peut s'y réfoudre à aimer une
Plébéienne. Il faut pour le ſéduire au
moins ſeize quartiers. Il enviſage moins
les attraits de ſa Maîtreffe que l'antiquité
de ſes parchemins. En un mot , l'Amour
au lieu de carquois & de flambeau
, porte un Magazin d'Ecuffons&
des Arbres Généalogiques.
Alcindor & Zélinde mirent en quef
tion la route qu'ils devoient tenir. Tout
endifputant , ils ſe trouverent aux fronrieres
d'Italie. Il faut, dit la Néris, hazarder
quelques recherches dans cette Con
FEVRIER. 1764. 37
trée. Hé bien ! dit Alcindor , d'un ton
qui marquoit peu d'eſpérance , voyons
ce qui en arrivera. Ils s'avancerent jufques
dans cette ville qui fut autrefois
la Capitale du Monde.
9.
Les veſtiges de fon ancienne grandeur
occupoient les regards d'une foule
d'Etrangers. Nos voyageurs n'y firent
aucune attention. Ils n'avoient qu'un
objet , ils ne le perdoient pas un inſtant
de vue. Mais le remplir c'étoit là le
point vraiment difficile , & Rome ne
leur parut pas devoir abréger ces difficultés.
Aux Temples près , ils ſe crurent
au ſein d'une Ville d'Afie. Les femmes
n'y fortent que voilées , fortent rarement
& plus rarement encore ſont
viſitées chez elles . En un mot, la jaloufie
des Romains modernes égale celle des
Afiatiques de tous les tems. Alcindor
apprit même qu'elle avoit recours àdes
éxpédiens dont les plus jaloux d'entre
les Orientaux rougiroientde faire uſage.
Ah quelle horreur ! s'écrioit Zélindes
Au moins , diſoit Alcindor , s'il n'eſt
guères poffible qu'on les aime , il ne
l'eſt pas plus qu'on les trompe. A peine
il achevoit ces mots qu'une Duègne
ſeptuagénaire lui fait figne d'une certaine
diſtance. Il s'approche , & elle l'exhorte
38 MERCURE DE FRANCE.
à metre à profit le bien que lui veut
une jeune Beauté qui vient de l'appercevoir
à travers de ſa jaloufie. Le Péris
demande qui peut être cette perſonne
obligeante ? C'eſt ma maîtreſſe , reprit
la vieille : l'inſtant eſt merveilleux à
ſaiſir. Notre jaloux eſt abſent & ſe repoſe
entierement ſur moi du ſoin de lui
garder un tréſor que vous méritez mieux
que lui . J'ai rempli d'abord ma charge
avec aſſez de rigueur ; mais je ſuis naturellement
bonne , & voici la vingtiéme
fois que je donne à ma maîtreſſe de
pareilles preuves de bonté. Alcindor admiroitla
bienfaiſance de l'une & de l'au
tre. Mais , pourſuivit-il ,n'éxiſte t- il pas
d'autres obſtacles ? Oh ! nous faurons
les lever , quels qu'ils foient , reprit la
Duégne : cen'est pas la première fois....
Un incidenttragique interrompit le difcours
de la vieille. Un Italien aborda
& poignarda furtivement certain François
qui avoit ſçu lever certains obſtacles.
Onne parut étonné ni du fait , ni de
lavengeance. L'affaffin eut le bonheur
de gagner un Temple voifin , & par
conféquent de ſe voir abſous.
Pour Alcindor il rejoignit Zelinde.
L'une& l'autre quitterent l'ancienne Patriedes
Cefars. Ils vifiterent d'autresVil
FEVRIER . 1764. 39
les d'Italie où ils n'apperçurent que ce
qu'ils avoient vû à Rome & ſouvent pis
encore . Ah ! s'écrioit Zélinde avec indignation
, franchiſſons vîte les Alpest
Mais Alcindor , on ignore pourquoi ,
la détermina à franchir les mers , & à fe
rendre en Eſpagne.
Là , ils virent d'autres Tableaux. L'amour
fidéle juſqu'à l'obſtination y régne
pour ainſi dire de toutes parts . L'amourjaloux
juſqu'à la frénéfie l'accompagne
pour l'ordinaire. Là ſe réaliſent
les paffions éternelles; paſſions qui n'oſent
plus figurer ailleurs , même dans les
Romans. Alcindor & Zélinde prirent
l'extérieur d'un François & d'une Françoiſe.
L'alliance venoit d'être , plus que
jamais , reſſerrée entre les deux nations ,
&nos voyageurs furent traités en amis.
Zélinde fit autant de conquêtes qu'elle
en voulut faire& plus qu'elle n'en vouloit
garder. Elle parut donner la préférence
à un jeune Eſpagnol qui à mille
égards la méritoit. Il n'en devint que
plus tendre & plus empreſſé , mais en
même temps plus jaloux. A peine eur
il lieu de préſumer qu'on l'aimoit , qu'il:
craignit qu'on ne ceſſât de l'aimer. Il
étoit reſpectueux dans ſes manières ; il
l'étoit dans ſes diſcours , & ce fut auffi
très- reſpectueuſement qu'il pria la Néris
40 MERCURE DE FRANCE..
d'interdire fa maiſon à tout autre qu'à
lui. Alcindor lui - même n'en fut pas
éxcepté. Voilà,diſoit intérieurement Zélinde
, voilà une inquiétude qui tient de
la tyrannie, une délicateſſe qu'on porte
juſqu'à l'outrage. N'importe , pourſuivit-
elle , voyons fi ces demandes , une
fois fatisfaites , feront ſuivies de quelques
autres. Dès ce moment elle devient
inacceffible à tous ceux que l'Eſpagnol
regarde comme ſes rivaux. Alcindor
lui -même , ſe prête à cette épreuve.
Tant de ſacrifices comblerent de
joie l'amoureux Caſtillan , & ne purent
le tranquiliſer. Il trouva que la prétendue
Françoiſe n'oubloit point affez les
uſages de ſa Nation. Zélinde adopta
fur le champ ceux d'une véritable Efpagnole
, ne parut plus que maſquée ,
ſe montra même très-rarement ſous cet
attirail ; en un mot , elle marqua fur
tous ces points une docilité capable
de décéler qu'elle n'étoit pas Françoiſe.
Le jour ſuivant elle vit l'Epagnol à ſes
genoux la remercier de toutes ces preuves
de complaiſance & en éxiger une
nouvelle . C'étoit de permettre qu'on
réformât ſes jaloufies de manière qu'en
voulant voir , elle- même ne riſquât
point d'être apperçue . Zélinde vit bien
FEVRIER . 1764. 41
qu'il s'agiſſoit de l'empêcher elle-même
de rien appercevoir. Elle ordonna
ce qu'on la prioit tacitement de permettre.
Le jour ſuivant l'Eſpagnol ſe
retrouve à ſes genoux & lui préſente
humblement une Duégne .
Ce dernier trait lui parut une ſuite
naturelle des précédens. Elle le ſoutint.
comme elle avoit fait les autres ; mais
la fin de l'épreuve approchoit. L'Eſpagnol
fortit & la Duégne reſta. Au milieu
de la nuit ſuivante , Zélinde entendit ſous
ſes fenêtres un concert de pluſieurs inftrumens.
Degrands cris & un cliquetisd'armes
ſuccédèrent à cette muſique :ce
qui déſignoit au moins une Tragédie-
Opéra. Le lendemain , Zélinde apprit
que fon Amant avoit voulu la gratifier
d'une ſérénade , ſelon l'uſage du pays ;
qu'un autre Eſpagnol , dont la maîtreſſe
logeoit vis-à-vis d'elle , étoit furvenu
dans le même deſſein : que les deux galans
s'étoient crus rivaux , s'étoient battus
en conféquence ,& mis l'un & l'autre
au bord de la tombe: preuve certaine,di--
foit-on, que l'un & l'autre aimoit bien ſa
maîtreffe. On ajoutoitqu'une telle preu
ve d'amour alloit rendre jalouſes toutes
lès beautés de Madrid. Mais Zélinde en
inféra de nouveau , que l'amour Eſpas
42 MERCURE DE FRANCE.
gnol ne ſéduiroit ni elle ni ſes compagnes.
Pour Alcindor , il plaiſoit beaucoup à
une jeune & belle Caftillanne , qui jufqu'alors
avoit été nommée l'inſenſible .
Malheureuſement ſa manière d'aimer
étoit toute ſemblable à celle des Néris.
Tout ſe réduiſoit aux petits ſoins , & a
l'affiduité la plus rigoureuſe. Elle vouloit
qu'on défirất ſans ceſſe , & ne laiſſoit
jamais rien eſpérer. Après tout , diſoit
Alcindor , l'objet de mon voyage feroit
bien mal rempli. Prudes pour bégueules ,
il valoit autant ne pas me déplacer. In
fit d'autres recherches & vit que c'étoit-
là le génie dominant du beau fexe
Ibérien . Zélinde , elle-même étoit ſuffiſamment
inſtruite. Elle propoſa au Péris
de riſquer une tournée en France ; mais
il n'attendoit abfolument rien de cette
démarche. Il détermina la Néris à paſſer
chez certain Peuple , rival éternel de la
Nation Françoiſe , & qui ſe pique de ne
l'imiter en rien .
C'eſt avoir fuffifamment déſigné l'Angleterre.
Le couple voyageury parut ſous
I'habit Eſpagnol. Dès les premiers jours ,
la Néris apperçut dans les hommes de
cette ifle peu d'eſtime pour les femmes ,
&encore moins de complaiſance . DèsFEVRIER.
1764. 43
lors , elle rallentit fes recherches , & s'épargna
, en effet , une peine inutile.
Alcindor augura mieux de celles qu'il
alloit prendre. Il remarqua dans le Beau-
Séxe Anglois un germe de tendreffe qui
faifoit comme partie de ſon exiſtence.
*Quel dommage , diſoit- il , qu'un naturel
fi heureux foit négligé par ceux qui ſont
le plus intéreſſés àle faire valoir ! Il voulut
, cependant , voir par lui - même ,
c'est-à- dire , voir juſqu'à un certain
point , le parti qu'on pouvoit tirer de ces
favorables diſpoſitions. Auparavant il lui
tomba ſous la main unpapier public , où
il lut ces propres paroles : >> Depuis l'or-
>> dinaire dernier ( c'est-à-dire depuis
>> trois jours ) on n'a retiré que fix jeu-
>> nes perſonnes du Lac de Roſémonde.
>> Il faut croire que les amours ont été
>> moins vifs , ou plus heureuxqu'à l'or-
>>> dinaire durantcetintervalle: ily a bien
>> eu auſſi quelques galans poignardés
>>par leurs Belles , qu'ils avoient quit-
>> tées : mais , pour cette fois , cela ne
>> fait pas nombre. C'eſt pourquoi nous
>>ne les déſignerons qu'avec ceux de la
>> feuille prochaine. »
Le Péris ajouta peu de foi à cet article.
Il jugea que , depuis le rétabliffement
de la paix ,le Gazetier en étoit
44 MERCURE DE FRANCE.
réduit à compoſer des fables périodiques,
& il réſolut de n'en croire que fa propre
expérience. L'occaſion s'en préſenta
d'abord comme d'elle-même. Une jeune
veuve qui avoit le regard tendre &
doux , lui parut très- propre à démentir
le Gazetier ſatyrique. Il s'attacha à lui
plaire , y réuffit & parvint même à la
fixer entiérement. Il vit enfin combien
le coeur des femmes de cette contrée
eſt actif : mais ce coeur éxige qu'on le
ſuive ; il défend , ſurtout , de rétrograder.
Alcindor , qui ne vouloit pas aller
trop loin , ralentit ſubitement ſa marche
,& bientôt même parut diſpoſé à
faire retraite. Ce fut alors qu'il eut lieu
de juger qu'une gazette n'eſt pas tou
jours fauſſe. La jeune veuve n'épargna
rien pour prévenir ſon inconſtance. Elle
pria , ſupplia , gémit ; & lorſqu'elle vit
que tout étoit fuperflu , elle fit fuccéder
les menaces aux gémiſſemens , la
fureur aux menaces : en un mot le poignard
fut levé. On préſume bien d'avance
que ce fut en vain : mais la veuve
n'en devint que plus furieuſe. Elle fortit,
réſolue de ſe punir elle-même de ſa cré--
dulité. Elle alloit fournir un article à la
Gazette prochaine : déja même elle s'é
toit élancée à l'endroit le plus profond
FEVRIER . 1764 . 45
du lac. Le Péris , qui avoit pris une autre
forme pour la ſuivre, la ſecourut à temps,
la conſola de ſon mieux,& fi bien qu'elle
eut de la joie d'avoir pour libérateur un
homme ſi propre à faire oublier les torts
de ſes pareils. Alcindor ſe garda bien de
la détromper. Il ſe rendit auprès de Zélinde
, pourdécider avec elle ſi leur miffion
n'étoit pas réellement terminée. Ils
avoient parcouru toute la terre , excepté
-la France ; & la France leur ſembloitafſez
inutile à parcourir. Tout confidéré
cependant , ils s'y déterminèrent ; moins
dans l'eſpérance de trouver là ce qu'ils
cherchoient , que pour éviter le reproche
de ne l'avoir pas éxactement cherché.
Arrivés dans la Capitale , ils s'y annoncerent
pour Anglois. Ils en avoient
pris l'extérieur , & en affectoient le langage.
Cet expédient leur eût mal réuſſi
un fiécle plutôt ; mais depuis peu tout
avoit bien changé de face. La mode
régnante à Paris étoit d'admirer les
Anglois en tout& partout. On les applaudiſſoit
ſur la Scène , on les fêtoit
dans les cercles , on les copioit dans les
Livres , on ſacrifioit nos héroïnes à
leur héros .... D'après ces diſpoſitions
le couple voyageur ne pouvoit manquer
d'être bien accueilli. Il le fut mieux
46 MERCURE DE FRANCE.
encore qu'il n'avoit ofé le prévoir. Zélinde
qui à la beauté des plus belles Angloiſes
affectoit de joindre leur air tant
ſoit peu gauche , trouva une foule d'Elégans
qui tous aſpiroient à la former.
Leur perfifflage ne lui parut pas dangereux
; mais il l'amuſoit. Elle mit fur
le chapitre de la conſtance un Petit-
Maître des plus à la mode. Il en parla en
homme qui la pratique peu , & qui
l'eſtime encore moins. La conſtance en
amour , diſoit- il , n'est bonne qu'a fournir
vingt volumes à unRomancier. C'eſt
une vertu qui de tous ſes héros fait autant
de vitimes : & d'ailleurs , un amant
fidéle eſt un être ſi infipide , ſi incommode
! Il n'en eſt pas moins vrai ,
Madame , pourſuivit le François , que
vous m'allez contraindre d'imiter ce que
je blâme dans autrui : mais daignez me
pardonner d'avance l'ennui queje vais
vous caufer. On n'a point avec vous la
liberté du choix .
....
C'étoit-là le ton qu'en général on prenoit
avec Zélinde. Elleen conclut qu'en
France l'amour n'étoit point misau rang
des affaires férieuſes. Alcindor lui-même
tiroit des conféquences toutes ſemblables
dece qu'ilvoyoit. L'extrême liberté dont
jouiffoient les femmes , l'usage qu'elles
FEVRIER. 1764. 47
en faifoient , le peu de penchant qu'ont
leurs maris , ou leurs amans à la jaloufie ,
le ridicule attaché à ce foible ; en un
mot, ce qu'on nomme en France le ton
delabonne compagnie : tout cela diftinguoit
, felon lui , cette Nation d'avec
toutes les autres .
Il parut s'attacher à une jeune Marquiſe
, devenue veuve , & par cette raiſon
encore plus libre qu'étant mariée :
ce qui fignifie beaucoup. Sa maiſon
étoit fréquentée par une foule de jeunes
gens du bon ton , qui tous s'affichoient
pour rivaux , & n'en étoient pas moins
bons amis. Les politeſſes qu'Alcindor en
reçut lui- même l'étonnèrent Il s'en expliqua
ingenuement avec l'un d'entr'eux.
Voici la réponſe que lui fit lejeune François.
Nos aïeux avoient la manie d'adorer
leurs Dames , de n'ofer le leur dire ,
&de s'égorger entr'eux pour les en informer.
Nous ſuivons un tout autre
uſage. Nous débutons par un je vous
aime ; nous aimons beaucoup moins
que nos aïeux , & chacun de nous croit
être aimé. Dès-lors plus de jaloufie. Nous
n'enviſageons un rival que comme le
témoinde notre triomphe actuel , ou futur.
C'eſt une victime que nous plaignons
fincèrement , loin de la hair ; &
48 MERCURE DE FRANCE.
d'ailleurs , ce pays eſt ſi fertile en refſources
! Les femmes ſont devenues ſi raiſonnables
! Elles ſe prêtent ſi volontiers
ànos arrangemens ! ... Oh parbleu ! il
faudroit être bien gauche pour ſe trouvet
au dépourvu ; & chez les Spartiates , où
les fonds étoient en commun , y eut-il
jamais de diſputes d'intérêts ?
Le Péris ne trouva pas ce diſcours des
plus ridicules. Peut- être , diſoit- il , aimet-
on moins ici qu'ailleurs ; mais l'amour
yprend une phyſionomie plus riante. La
confiance le guide , & ne l'abandonne
jamais. Un échec eſt prèſque toujours
fuivi d'un triomphe : un triomphe ne ſe
fait attendre qu'autant qu'il eſt néceſſaire.
L'Amour enfin eſt ici le Dieu de la concorde
, lui qui ſéme la diviſion chez tant
de Peuples , qui a caufé la ruine de tant
d'autres. Ah ! ſans doute , que Troye
éxiſteroit encorree , fi Ménélas eût été
François .
Il revit la jeune Marquiſe. Elle parut
flattée de ſes viſites ; mais elle en
recevoit une foule d'autres , & aucune
ne ſembloit lui déplaire. Le faux Anglois
en témoigna quelque inquiétude ,
ce qui divertit beaucoup lajeune Françoiſe.
Eh quoi , Monfieur , lui dit-elle ,
êtes-vous donc encore ſi peu au fait ?
Quelles
FEVRIER . 1764 . 49
Quelles que foient vos prétentions ,
ignorez-vous que la confiance eſt l'âme
de la Société ? Voyez le Monde , Monfieur
, & ces miféres- là vous paſſeront.
Elle-même voulut lui ſervir d'Introductrice.
Il admiroit l'aiſance avec laquelle
cette jeune veuve le préſentoit
dans différens cercles choifis . Ces cercles
étoient pour lui un autre genre de
Spectacle où les femmes jouoient toujours
les grands rôles , où les maris n'ofoient
paroître,ou ne paroiffoient qu'incognito.
La vivacité d'eſprit qui diftingue
les Françoiſes , la gaîté qui anime
leurs diſcours , les grâces qui accompagnent
toutes leurs actions , ſe diſputoient
le prix dans ces momens , &
furtout au milieu d'un élégant ſoupé.
Quel dommage diſoit Alcindor ,
que des objets ſi ſéduiſans ne ſe bornent
qu'à plaire ! choſe qui ne leur eſt
que trop facile. Grace à cette extrême
facilité elles dédaignent de garder
leurs conquêtes. Alexandre donnoit des
couronnes , persuadé qu'il lui étoit aifé
d'en conquérir d'autres. Telles font les
Françoiſes .
,
,
Il eut cependant lieu de juger que
l'amour conſtant n'étoit pas un phénomène
chez cette Nation. Mais cet amour
C
50 MERCURE DE FRANCE .
eſt ſi paiſible , fi peu éxigeant , ſi peu
jaloux , qu'ailleurs il paſſeroit pour indifférence.
Ah , s'il eſt ainſi , diſoit notre
voyageur , à coup für la jeuneMarquiſe
m'aime , & m'aime un peu plus
qu'à la Françoiſe . Il eſt bon d'obſerver
que fi le Péris avoit avoit le don de
prendre la même forme que les humains
, il n'avoit pas celui de lire dans
leur intérieur.
Il voulut donc que l'âme de la Marquiſe
ſe manifeſtât au dehors. C'étoit
pour lui un paſſetemps affez flatteur de
pouvoir d'un ſeul coup dérouter trente
Petits-Maîtres. Il plaignoit cependant
la belle Françoise , & redoutoit quelque
avanture ſemblable à celle de Londres.
Il est vrai ,diſoit- il, que ni le Mercure
de France , ni le nombre exceffif
de Journaux & de Gazettes qu'on y diftribue
, n'offrent nulle tracede pareilles
catastrophes.Mais, pourſuivoit Alcindor ,
il eſt toujours fâcheux de moleſter une
jolie femme.
Au milieu de ces réflexions , il reçoit
de la Marquiſe une lettre de reproches .
Elle s'y plaignoit ſpirituellement de fon
abfence , & même de ſa tiédeur. C'étoit
le confirmer dans l'opinion qu'il
avoit de ſa bonne fortune . Il retourne
FEVRIER . 1764. 5
auprès d'elle , expoſe des griefs , des
inquiétudes , veut éxiger des facrifices ,
en un mot , joue le rôle d'un Amant
Eſpagnol. Mais la ſcène devint affez comique
des deux parts. La jeune Marquiſe
le pria de s'épargner un ridicule.
un travers intolérable. Profitez mieux ,
lui dit-elle , des exemples que vous offre
ma Nation , la ſeule qui ſcache réduire
l'Amour à ce qu'il doit être,ou du moins
à ce qu'il doit paroître. Ce n'eſt pas
'qu'il ne briſe quelquefois les entraves
qu'on lui donne. Eh , où en ferionsnous
, pourſuivit-elle , fi malheureuſement
je vous aimois aſſez pour vous
croire!
Qu'entends-je ? s'écria le Péris étonné
, est- il bien vrai que vous ne me diftinguiez
pas del'éſſain frivole qui vous
entoureprèſque ſans ceſſe ? Pardonnezmoi
, Mylord , reprit la Marquiſe , je
vous diftingue ; j'ai voulu vous faire les
honneurs de ma Nation : mais tous ces
égards diſparoîtront s'il eſt jamais queftion
de vous aimer. L'étonnement d'Alcindor
augmentoit à chaque parole de
la jeune Françoiſe. Au moins , Madame
, pourſuivit-il , daignez faire votre
confident de celui qui aſpiroit à quelque
choſe de plus : daignez me faire
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
,
ce
connoître l'heureux Mortel que vous
me préférez. Dites qui vous a prévenu ,
reprit la Marquise ; quant au reſte
n'eſt point un myſtère. Un peu plus de
connoiffance de nos uſages vous eût d'abord
mis au fait. L'heureux Mortel dont
vous parlez eſt le même qui vous a introduit
chez moi , que vous avez vû y
& donner entrée à beaucoup d'autres , &
qui s'y montre plus rarement que vous
& eux. Telle eſt chez nous la conduite
ordinaire d'un Amant préféré : celle
d'un époux eft encore plus circonfpecte
. Il lui eſt permis d'aimer tacitement
ſa femme , & c'eſt tout: garre le ridicule
s'il ofe afficher la tendreſſe & l'affiduité
! En un mot , les chaînes de l'Amour
& de l'Hymen font devenues
pour nous fi légères , qu'une Françoife
peut ſe croire libre en les portant.
Après tout , diſoit Alcindor en luimême
, cette liberté a fon mérite ; les
deux ſéxes peuvent y trouver leur compte
: refte à ſçavoir fi la fatifaction eſt
générale. Toutes les nouvelles recherches
que fit Alcindor lui prouvérent
qu'elle l'étoit. Zélinde elle-même commençoit
à goûter cette manière de vivre
cette liberté qui tient le milieu
entre la licence & le bégueulisme. L'A-
و
FEVRIER. 1764. 53
mour est un enfant ,diſoit-elle au Péris
, il faut badiner avec lui ſi l'on veut
lui plaire , ou qu'il plaiſe.
Ce fut dans ces diſpoſitions qu'Alcindor
& Zélinde retournérent à leur féjour
habituel. Ils arrivent, ſe ſéparent ,
& aſſemblent , l'une ſes compagnes ,
l'autre ſes compagnons. Des deux
parts l'empreſſement est le même à les
entourer ; l'attention qu'on leur prête
eſt égale , & leur rapport tout ſemblable.
A l'inſtant on s'écrie chez les Péris
qu'il faut appeller des Françoiſes. Les
Néris parurent moins promptes à ſe décider
: elles vouloient qu'on délibérât
fur cette matière , au moins pour la
forme. Hélas ! mes chères compagnes ,
leur dit Zélinde , une délibération eſt
bien ſuperflue , quand la queſtion ſe
trouve jugée d'avance. Epargnons aux
Péris une démarche qui va nous en
coûter d'autres ; & d'ailleurs n'eſpérez
pas trouver les François plus refpectueux
que nos voiſins. Cette remontrance
produifit ſon effet : les deux partis
ſe rapprochérent : Alcindor & Zelinde
firent l'office de médiateurs , & leurs
foins furent fi éfficaces , on ſe trouva
fi bien de leurs avis , que la plus mo-
4.
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
defte des Néris grava en lettres d'or cette
maxime : Ceux qui ont beaucoup viê
font bons à confulter.
DES
PÉRIS ET DES
NÉRIS ,
Ou
l'Amour
comme on le méne.
CONTE.
EN VÉRITÉ , diſoit Alcindor à Zelinde
, en traverſant les airs , je regarde
notre voyage comme une franche corvée
!C'eſtfaire trop d'honneur aux hom-
B
26 MERCURE DE FRANCE.
mes. Eſt-il à croire que nous trouvions
chez eux ce qui nous manque ? N'est-ce
pas à eux plutôt à ſe modéler fur nous ?
C'eſt ce qui ne leur arrive que trop fouvent
, reprit Zélinde , comme à nous de
prétendre égaler les plus fublimes Intelligences.
Que réſulte-t-il de cette double
ambition ? L'ennui pour nous & pour
eux. Il faut ſçavoir deſcendre à propos :
c'eſt la route que fuit prèſque toujours
le bonheur. Tout en philofophant ainsi ,
nos voyageurs ſe trouvèrent au centre
des vaſtes Etats du Mogol. Ils y firent
diverſes pauſes , & ne virent dans.certains
cantons , que ce qu'ils avoient déja
vu dans quelques autres : des Bonzes
qui ſéduiſoient de jeunes innocentes ,&
s'accordoient , on ne peut mieux , avec
celles qui n'avoient pas beſoin d'être ſéduites
: des femmes qui ſe brûloient fur
le corps d'un mari qu'elles avoient haï
& trompé ; des maris qui méritoient
toute l'averſion de leurs femmes , &
qu'on traitoit ſelon leur mérite. Plus
loin , de vaſtes Sérails remplis de belles
eſclaves ignorées, pour la plupart, de leur
Maître , & qui riſquoient de mourir fans
avoir fait ſa connoiſſance. Celles même..
quien jouiſſoient avoient prèſque auffi
ſouvent lieu de s'ennuyer que les preFEVRIER.
1764 . 27
mières. Un amour fi partagé mettoit
peu de différence entre l'état des unes &
des autres.
Alcindor & Zélinde jugèrent qu'il
étoit à propos de paſſer outre. Ils pénétrèrent
dans les Etats du Sophi de Perſe ,
&ſe rendirent à Iſpahan. Mais ils crurent
être encore une fois à la Chine ,
tantcertainsuſages leur parurent ſemblables
chez les deux Nations. A Iſpahan ,
comme à Pekin, l'union des deux ſéxes
eſt un véritablejeu de haſard. Un Perſan
époufe une femme comme unjoueur accepte
une carte , ſans ſçavoir ce qu'elle
vaut , ni de quelle couleur elle eſt . Il
arrive auſſi que l'une & l'autre eſt miſe à
l'écart dès qu'elle ſe trouve remplacée
par quelque choſe de mieux. Il eſt même
permis à un Perſan de chercher ce mieux
autant de fois qu'il eſpère le rencontrer :
privilége qu'il ſçait faire valoir dans toute
fon étendue.
Zélinde entra , ſans ſe laiſſer voir ,
dans une maiſon de noble apparence.
Elle en vit le Maître occupé à compter
une ſomme en or à une très -belle femme
, qui enſuite fut embraſſer , en verſant
quelques larmes , deux petits enfans
placés aux pieds d'une autre femme affife
elle-même dans un fauteuil magnifique.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Après quoi la première ſe proſternahumblement
devant la ſeconde , qui la congédia
d'un figne de tête.,Voilà , diſoit intérieurement
la Néris , voilà fans doute
une Eſclave qui prend congéde ſes Maîtres
& de leurs enfans. Mais bientôt elle
reconnoît que ces mêmes enfans font
ceux de cette Eſclave prétendue; que le
Maître de la maiſon a été ſon époux , &
n'a ceffé de l'être que parce que le bail
paffé entre eux eſt expiré. La Dame affife
étoit réellement la Dame en titre ,
celle que le mari ne peut répudier qu'après
certaines formalités : mais il peut la
négliger , & la néglige. En revanche ,
elle eft réputée la mère de tous les enfans
qu'il a de ſes rivales.
Tandis que Zélinde obſervoit toutes
ces chofes , Alcindor ne reſtoit pas oifif.
Il aborde une jeune Perſanne qui marchoit
à viſage découvert. Un eſclave la
devançoit en fonnant de la cimbale . Elle
étoit vêtue d'une robe de brocard d'argent
, affez courte pour laiſſer voir la
beauté de ſa jambe. Ses longs cheveux
étoient artiſtement relevés ſur ſa tête.
Une gaſe d'or ſervoit à les attacher , &
flottoit en partie au gré du vent. De riches
pierreries ornoient ſes oreilles :
des fleurs couvroient ſes bras. De plus ,
FEVRIER. 1764 . 29
elle étoit belle , & fembloit fort defirer
de le paroître. Alcindor entra dans ſes
vues , loua fes charmes , & ſe félicita de
ce qu'elle daignoit les rendre vifibles ,
en dépit de l'uſage. Point du tout , reprit-
elle , c'eſt l'usage qui me défend de
les cacher. J'ai acquis le droit de paroître
telle que je fuis , de parler comme je
penſe , d'agir comme je le ſouhaite. Bien
des femmes qui mépriſent moi & mes
ſemblables , feroient grand cas de nos
priviléges : mais il faut des talens pour
les acquérir & pour les conferver. Ces
talens , comme Alcindor l'apprit d'ellemême,
conſiſtoient fur- toutdans la Mufique&
la Danſe. Le Périsdemanda à la
Danfeufe , quels talens il falloit avoirauſſi
pour lui plaire. Mon nom vous le dira ,
répondit-elle : je m'appelle la Vingt tomans
* ; jamais on ne ſcut m'attendrir à
moins,&je m'attendris à proportion que
le nombre en augmente.
En parlant ainfi , la jeune Perfanne
continuoit de marcher , mais Alcindor
ceſſa de la ſuivre. Il rejoignit Zélinde
qui lui fit part de ce qu'elle avoit vû.
Elle ajouta que dans cette contrée les
hommes étoient trop abfolus. Et les
* Le toman eſt une Monnoie Perſanne qui équi--
vaut à nos Louis d'or de France.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
femmes trop dociles , reprit Alcindor.
Voyons files unes & les autres différent
dans le reſte de l'Afie.
Ils eurent hou d'admirer les charmes
des Géorgiennes , des Circaſſiennes , des
Mingréliennes . On diroit que la beauté
ne ſe plaît que dans ces païs barbares ,
tant ſes dons s'y trouvent généralement
répandus. Une laide femme y paroît un
phénomène. Une femme délicate en eſt
un bien plus rare encore. Toutes ſe
croyent faites pour être vendues & non
pour ſe donner . Ce font de vrais meuble
de férail. Ces meubles ne font cependant
pas toujours neufs lorſqu'ils y
arrivent. C'eſt de quoi Alcindor pouvoit
s'inſtruire à fond , & ce qu'il négligea
de faire. Les femmes qui ont leurs
maris font encore moins circonſpectes ';
mais ces maris, quoiqu'Aſiatiques, font
peu jaloux. Une belle Mingrélienne s'étoit
enfermée avec Alcindor: il n'avoit
fur elle aucun deſſein qui éxigeât cette
précaution. Le mari ſurvient & ne
la croit pas inutile. Tu ne peux t'en
défendre , dit-il au voyageur ,le cochon
m'eſt dû : c'eſt l'amende qu'on paye en
pareil cas . Je conſens même à le manger
avec toi. Il eſt inutile d'ajouter qu'Alcindor
difparut fans rien répondre , & que
FEVRIER. 1764. 31
Zelinde& lui continuerent leur voyage.
De pauſe en pauſe ils arrivent à Conftantinople.
Son étendue leur fait éſperer
d'heureuſes découvertes , des uſages qui
lui foient propres. Ils font bien-tôt détrompés.
Ils n'y apperçoivent que ce
qu'ils ont déja vû ailleurs ; une jaloufie
affreuſe dans les hommes , une ſervile
obeiſſance dens les femmes ; peu d'Amour
de part & d'autre . Un Turc entre
dans ſon Sérail. Aucun objet déterminé
ne l'occupe. U eſt ſans paffion , ſouvent
même ſans deſirs. Une troupe d'Eſclaves
s'empreſſe de les faire naître , & n'éprouve
elle-même que des beſoins. Zélinde
, qui ſans être vue voyoit toutes
ces chofes , en conclut que l'Amour
à la Turque feroit peu du goût des Néris.
Pour Alcindor , il fut moins prompt à
fe décider. Peut- être , diſoit-il en lui
même , le beſoin d'aimer , & la difficul
té d'avoir des Amans , réduiſent-ils une
femme Turque à chérir ſon mari. Il en
vit une qui prodiguoit au ſien toutes
les marques extérieures de la plus vive
tendreſſe. L'un & l'autre fortirent pour
pour ſe rendre à la Moſquée , & Alcindor
les ſuivit. La belle Turque étoit
voilée , ſelon l'uſage inventé par la
jaloufie : mais il exiſte un autre uſage
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
peu favorable aux jaloux ; c'eſt que le
voile & l'habit des femmes font ordinairement
les mêmes pour la forme &
la couleur. De forte qu'un mari qui perd
un inſtant de vue ſa femme , riſque de
ne la pouvoir plus diftinguer parmi les
autres. C'eſt de quoiAlcindor fut témoin.
Le couple qu'il avoit ſuivi ſe ſépara dans
la Moſquée , lieu où les deux ſexes n'ont
pas la liberté d'être confondus. Le mari
de la belle Ottomane ſe poſta vis-à- vis
d'elle . Alcindor , toujours inviſible , ſe
plaça tout à côté. Il la vit , au bout de
quelques inftans , ſe mêler parmi ſes
voiſines , s'éloigner de plus en plus , &
enfin diſparoître entièrement. On préfume
bien qu'il la ſuivit. La traite ne
fut pas longue ; elle entra dans une mai-
Yon tierce où un jeune Turc l'avoit devancée.
Leur abord indiquoit aſſez bien
le motif de leur entrevue , & Alcindorn'eut
pas beſoin de faire uſage de toute
ſon intelligence pour prévoir quelles
en ſeroient les ſuites. Il ſortit , perfuadé
que les précautions inventées par
la jalouſie des Aſiatiques , n'étoient éfficaces
que contre eux-mêmes.
Zélinde & lui mirent en queſtion s'ils
viſiteroient l'Europe où ils avoient déja
mis le pied , ou s'ils donneroient la préFEVRIER.
1764 . 33
férence à l'Afrique. La Néris opina pour
le ſecond parti , & Alcindor fit ce qu'elle
voulut. Ils en prirent occafion de vifiter
l'Arabie & l'Egypte , qu'ils n'avoient fait
que cotoyer. Ni l'un , ni l'autre pays ne
borna leurs recherches . C'étoit une répétition
de ce qu'ils avoient vu & blamé
ailleurs. La brûlante Ethiopie offrit
à leurs yeux un Peuple immenſe. L'extrême
chaleur du climat influoit également
ſur les deux ſéxes ; ils lui devoient
tout le penchant qui les attiroit l'ün vers:
l'autre ; & ce penchant n'étoit que matériel.
Ce fut encore pis à mesure que
nos voyageurs avancèrent. Parvenusau
centre de la Guinée , ce qu'ils avoient
vu ne leur parut que l'ombre de ce qu'ils
voyoient: Alcindor prit plaifir à écouter
l'entretien d'un jeune homme & d'une
jeune fille de Congo. Ils se connoiffoient
àpeine : ce qui n'empêcha pas le jeune
Africain de débuter ainſi: Silava in
quinté, je te ſalue , ma femme. Elle ré--
pondit fur le champ. Silava moïné , je ter
ſalue , Maître. Gay zoleze minou , pour
fuivit- il , m'aimes-tu bien ? Gayté moi
nézolezé béné , reprit- elle , oui , Maître ,
je t'aime bien: Le jeune homme porta
beaucoupplus loin ſes queſtions , & elle
y fit cette docile réponſe : Ninga moï-
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
né, oui , Maître. Alors elle ſe mit à genou
en battant des mains , & s'écriant
par trois fois , Silava moïné , je te ſalue ,
Maître. A quoi il répondit , en remuant
tous les doigts , calam bom botté , cela eft
bon . Enfuite , il lui donna ſa main noire
à baifer. Ce qu'elle fit avec autant de joie
que d'empreſſement. Enfuite lui-même
la prit ſous le bras , & la conduiſit en un
lieu plus commode pour achever l'entretien.
A quelques pas plus loin , le couple
voyageur fit rencontre d'une jeune Africaine
, qu'on n'eût pas priſe pour telle à
ſa couleur. Toute ſa perſonne étoit couverte
d'une pommade rouge , faite avec
de l'huile de palme , & du bois de toucoula.
Que fignifie cet ornement , lui
demanda Zélinde ? Que j'ai l'honneur
d'avoir caffé calbaſſe , répondit - elle ;
konneur le plus grand qui puiſſe arriver
à une fille parmi nous. Cette couleur
doit tomber d'elle-même , & juſqu'a ce
qu'elle m'ait entièrement quittée , je ne
dois prendre part à aucun travail ; je ne
dois m'occuper que du plaifir. Eh quelles
feront les ſuites de tout cela , demanda
encore la Néris ? D'être vendue , reprit
l'Africaine , par celui qui m'aura époufée
, & qui épouſera vingt femmes pour
avoir l'avantage de les vendre,
FEVRIER. 1764. 35
Zelinde n'en voulut pas ſçavoir davanrage
, & Alcindor en ſavoit déja trop.
Ils continuerent à faire le tour de l'Afrique
& arriverent chez les Caffres ,
nation qui n'en mérite guères mieux le
tître que ces troupes de Bêtes féroces fi
communes dans cette partie du Monde,
Le nom même de l'Amour est ignoré
chez ce Peuple barbare. Une même
cabane raſſemble durant la nuit toute
une Tribu. Le brutalité y trouve amplement
à ſe fatisfaire , ne s'y refuſe rien ,
n'y eſt jamais contredite. Là , nulle diftinction
, nul choix , nul reſpect pour
les noeuds du ſang , nul ſouvenir des
liens de la Veille.... Alcindor& Zélinde
détournerent leurs yeux de cet affreux
Tableau. Ce qu'ils virent , en avançant
toujours , ne leur parut guères moins
révoltant. Ils furent un peu plus fatisfaits
de la Barbarie , contrée qui , malgré
fon nom , est vraiment le païs policé
de l'Afrique. Mais ils n'y retrouverent
que les moeurs Arabes & Turques , &
dès - lors n'y trouverent pas ce qu'ils
cherchoient. Ils prirent donc le parti de
viſiter l'Europe ; ce qu'ils regardoient ,
à-peu-près , comme un parti déféſperé.
L'Eſpagne ſembloit s'offrir d'elle même
à leurs recherches. L'Italie n'étoit
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
guères moins à leur portée. Ils aimerent
mieux débuter par le Nord. Mais bientôt
ils s'apperçurent que , ſi. Vénus étoit
née dans l'eau , les Amours jouoient
rarement ſur la glace. On eſt , à coup
fûr , plus tendre dans un boſquet fleuri
qu'au pied d'une montagne de neige.
Alcindor & Zélinde s'avancerent au
centre de l'Allemagne. Les coeurs s'y
adoucifſoient en raiſon du climat. Toutefois
, les hommes parurent à la Néris
tenir encore des Germains leurs aïeux ,
nation plus guerrière que galante. Les
femmes elles-mêmes parurent aux yeux
du Péris , être en général plutôt foibles
que tendres. Dailleurs , dans ce païs
l'Amour ne ſçait point déroger. Un
noble ne peut s'y réfoudre à aimer une
Plébéienne. Il faut pour le ſéduire au
moins ſeize quartiers. Il enviſage moins
les attraits de ſa Maîtreffe que l'antiquité
de ſes parchemins. En un mot , l'Amour
au lieu de carquois & de flambeau
, porte un Magazin d'Ecuffons&
des Arbres Généalogiques.
Alcindor & Zélinde mirent en quef
tion la route qu'ils devoient tenir. Tout
endifputant , ils ſe trouverent aux fronrieres
d'Italie. Il faut, dit la Néris, hazarder
quelques recherches dans cette Con
FEVRIER. 1764. 37
trée. Hé bien ! dit Alcindor , d'un ton
qui marquoit peu d'eſpérance , voyons
ce qui en arrivera. Ils s'avancerent jufques
dans cette ville qui fut autrefois
la Capitale du Monde.
9.
Les veſtiges de fon ancienne grandeur
occupoient les regards d'une foule
d'Etrangers. Nos voyageurs n'y firent
aucune attention. Ils n'avoient qu'un
objet , ils ne le perdoient pas un inſtant
de vue. Mais le remplir c'étoit là le
point vraiment difficile , & Rome ne
leur parut pas devoir abréger ces difficultés.
Aux Temples près , ils ſe crurent
au ſein d'une Ville d'Afie. Les femmes
n'y fortent que voilées , fortent rarement
& plus rarement encore ſont
viſitées chez elles . En un mot, la jaloufie
des Romains modernes égale celle des
Afiatiques de tous les tems. Alcindor
apprit même qu'elle avoit recours àdes
éxpédiens dont les plus jaloux d'entre
les Orientaux rougiroientde faire uſage.
Ah quelle horreur ! s'écrioit Zélindes
Au moins , diſoit Alcindor , s'il n'eſt
guères poffible qu'on les aime , il ne
l'eſt pas plus qu'on les trompe. A peine
il achevoit ces mots qu'une Duègne
ſeptuagénaire lui fait figne d'une certaine
diſtance. Il s'approche , & elle l'exhorte
38 MERCURE DE FRANCE.
à metre à profit le bien que lui veut
une jeune Beauté qui vient de l'appercevoir
à travers de ſa jaloufie. Le Péris
demande qui peut être cette perſonne
obligeante ? C'eſt ma maîtreſſe , reprit
la vieille : l'inſtant eſt merveilleux à
ſaiſir. Notre jaloux eſt abſent & ſe repoſe
entierement ſur moi du ſoin de lui
garder un tréſor que vous méritez mieux
que lui . J'ai rempli d'abord ma charge
avec aſſez de rigueur ; mais je ſuis naturellement
bonne , & voici la vingtiéme
fois que je donne à ma maîtreſſe de
pareilles preuves de bonté. Alcindor admiroitla
bienfaiſance de l'une & de l'au
tre. Mais , pourſuivit-il ,n'éxiſte t- il pas
d'autres obſtacles ? Oh ! nous faurons
les lever , quels qu'ils foient , reprit la
Duégne : cen'est pas la première fois....
Un incidenttragique interrompit le difcours
de la vieille. Un Italien aborda
& poignarda furtivement certain François
qui avoit ſçu lever certains obſtacles.
Onne parut étonné ni du fait , ni de
lavengeance. L'affaffin eut le bonheur
de gagner un Temple voifin , & par
conféquent de ſe voir abſous.
Pour Alcindor il rejoignit Zelinde.
L'une& l'autre quitterent l'ancienne Patriedes
Cefars. Ils vifiterent d'autresVil
FEVRIER . 1764. 39
les d'Italie où ils n'apperçurent que ce
qu'ils avoient vû à Rome & ſouvent pis
encore . Ah ! s'écrioit Zélinde avec indignation
, franchiſſons vîte les Alpest
Mais Alcindor , on ignore pourquoi ,
la détermina à franchir les mers , & à fe
rendre en Eſpagne.
Là , ils virent d'autres Tableaux. L'amour
fidéle juſqu'à l'obſtination y régne
pour ainſi dire de toutes parts . L'amourjaloux
juſqu'à la frénéfie l'accompagne
pour l'ordinaire. Là ſe réaliſent
les paffions éternelles; paſſions qui n'oſent
plus figurer ailleurs , même dans les
Romans. Alcindor & Zélinde prirent
l'extérieur d'un François & d'une Françoiſe.
L'alliance venoit d'être , plus que
jamais , reſſerrée entre les deux nations ,
&nos voyageurs furent traités en amis.
Zélinde fit autant de conquêtes qu'elle
en voulut faire& plus qu'elle n'en vouloit
garder. Elle parut donner la préférence
à un jeune Eſpagnol qui à mille
égards la méritoit. Il n'en devint que
plus tendre & plus empreſſé , mais en
même temps plus jaloux. A peine eur
il lieu de préſumer qu'on l'aimoit , qu'il:
craignit qu'on ne ceſſât de l'aimer. Il
étoit reſpectueux dans ſes manières ; il
l'étoit dans ſes diſcours , & ce fut auffi
très- reſpectueuſement qu'il pria la Néris
40 MERCURE DE FRANCE..
d'interdire fa maiſon à tout autre qu'à
lui. Alcindor lui - même n'en fut pas
éxcepté. Voilà,diſoit intérieurement Zélinde
, voilà une inquiétude qui tient de
la tyrannie, une délicateſſe qu'on porte
juſqu'à l'outrage. N'importe , pourſuivit-
elle , voyons fi ces demandes , une
fois fatisfaites , feront ſuivies de quelques
autres. Dès ce moment elle devient
inacceffible à tous ceux que l'Eſpagnol
regarde comme ſes rivaux. Alcindor
lui -même , ſe prête à cette épreuve.
Tant de ſacrifices comblerent de
joie l'amoureux Caſtillan , & ne purent
le tranquiliſer. Il trouva que la prétendue
Françoiſe n'oubloit point affez les
uſages de ſa Nation. Zélinde adopta
fur le champ ceux d'une véritable Efpagnole
, ne parut plus que maſquée ,
ſe montra même très-rarement ſous cet
attirail ; en un mot , elle marqua fur
tous ces points une docilité capable
de décéler qu'elle n'étoit pas Françoiſe.
Le jour ſuivant elle vit l'Epagnol à ſes
genoux la remercier de toutes ces preuves
de complaiſance & en éxiger une
nouvelle . C'étoit de permettre qu'on
réformât ſes jaloufies de manière qu'en
voulant voir , elle- même ne riſquât
point d'être apperçue . Zélinde vit bien
FEVRIER . 1764. 41
qu'il s'agiſſoit de l'empêcher elle-même
de rien appercevoir. Elle ordonna
ce qu'on la prioit tacitement de permettre.
Le jour ſuivant l'Eſpagnol ſe
retrouve à ſes genoux & lui préſente
humblement une Duégne .
Ce dernier trait lui parut une ſuite
naturelle des précédens. Elle le ſoutint.
comme elle avoit fait les autres ; mais
la fin de l'épreuve approchoit. L'Eſpagnol
fortit & la Duégne reſta. Au milieu
de la nuit ſuivante , Zélinde entendit ſous
ſes fenêtres un concert de pluſieurs inftrumens.
Degrands cris & un cliquetisd'armes
ſuccédèrent à cette muſique :ce
qui déſignoit au moins une Tragédie-
Opéra. Le lendemain , Zélinde apprit
que fon Amant avoit voulu la gratifier
d'une ſérénade , ſelon l'uſage du pays ;
qu'un autre Eſpagnol , dont la maîtreſſe
logeoit vis-à-vis d'elle , étoit furvenu
dans le même deſſein : que les deux galans
s'étoient crus rivaux , s'étoient battus
en conféquence ,& mis l'un & l'autre
au bord de la tombe: preuve certaine,di--
foit-on, que l'un & l'autre aimoit bien ſa
maîtreffe. On ajoutoitqu'une telle preu
ve d'amour alloit rendre jalouſes toutes
lès beautés de Madrid. Mais Zélinde en
inféra de nouveau , que l'amour Eſpas
42 MERCURE DE FRANCE.
gnol ne ſéduiroit ni elle ni ſes compagnes.
Pour Alcindor , il plaiſoit beaucoup à
une jeune & belle Caftillanne , qui jufqu'alors
avoit été nommée l'inſenſible .
Malheureuſement ſa manière d'aimer
étoit toute ſemblable à celle des Néris.
Tout ſe réduiſoit aux petits ſoins , & a
l'affiduité la plus rigoureuſe. Elle vouloit
qu'on défirất ſans ceſſe , & ne laiſſoit
jamais rien eſpérer. Après tout , diſoit
Alcindor , l'objet de mon voyage feroit
bien mal rempli. Prudes pour bégueules ,
il valoit autant ne pas me déplacer. In
fit d'autres recherches & vit que c'étoit-
là le génie dominant du beau fexe
Ibérien . Zélinde , elle-même étoit ſuffiſamment
inſtruite. Elle propoſa au Péris
de riſquer une tournée en France ; mais
il n'attendoit abfolument rien de cette
démarche. Il détermina la Néris à paſſer
chez certain Peuple , rival éternel de la
Nation Françoiſe , & qui ſe pique de ne
l'imiter en rien .
C'eſt avoir fuffifamment déſigné l'Angleterre.
Le couple voyageury parut ſous
I'habit Eſpagnol. Dès les premiers jours ,
la Néris apperçut dans les hommes de
cette ifle peu d'eſtime pour les femmes ,
&encore moins de complaiſance . DèsFEVRIER.
1764. 43
lors , elle rallentit fes recherches , & s'épargna
, en effet , une peine inutile.
Alcindor augura mieux de celles qu'il
alloit prendre. Il remarqua dans le Beau-
Séxe Anglois un germe de tendreffe qui
faifoit comme partie de ſon exiſtence.
*Quel dommage , diſoit- il , qu'un naturel
fi heureux foit négligé par ceux qui ſont
le plus intéreſſés àle faire valoir ! Il voulut
, cependant , voir par lui - même ,
c'est-à- dire , voir juſqu'à un certain
point , le parti qu'on pouvoit tirer de ces
favorables diſpoſitions. Auparavant il lui
tomba ſous la main unpapier public , où
il lut ces propres paroles : >> Depuis l'or-
>> dinaire dernier ( c'est-à-dire depuis
>> trois jours ) on n'a retiré que fix jeu-
>> nes perſonnes du Lac de Roſémonde.
>> Il faut croire que les amours ont été
>> moins vifs , ou plus heureuxqu'à l'or-
>>> dinaire durantcetintervalle: ily a bien
>> eu auſſi quelques galans poignardés
>>par leurs Belles , qu'ils avoient quit-
>> tées : mais , pour cette fois , cela ne
>> fait pas nombre. C'eſt pourquoi nous
>>ne les déſignerons qu'avec ceux de la
>> feuille prochaine. »
Le Péris ajouta peu de foi à cet article.
Il jugea que , depuis le rétabliffement
de la paix ,le Gazetier en étoit
44 MERCURE DE FRANCE.
réduit à compoſer des fables périodiques,
& il réſolut de n'en croire que fa propre
expérience. L'occaſion s'en préſenta
d'abord comme d'elle-même. Une jeune
veuve qui avoit le regard tendre &
doux , lui parut très- propre à démentir
le Gazetier ſatyrique. Il s'attacha à lui
plaire , y réuffit & parvint même à la
fixer entiérement. Il vit enfin combien
le coeur des femmes de cette contrée
eſt actif : mais ce coeur éxige qu'on le
ſuive ; il défend , ſurtout , de rétrograder.
Alcindor , qui ne vouloit pas aller
trop loin , ralentit ſubitement ſa marche
,& bientôt même parut diſpoſé à
faire retraite. Ce fut alors qu'il eut lieu
de juger qu'une gazette n'eſt pas tou
jours fauſſe. La jeune veuve n'épargna
rien pour prévenir ſon inconſtance. Elle
pria , ſupplia , gémit ; & lorſqu'elle vit
que tout étoit fuperflu , elle fit fuccéder
les menaces aux gémiſſemens , la
fureur aux menaces : en un mot le poignard
fut levé. On préſume bien d'avance
que ce fut en vain : mais la veuve
n'en devint que plus furieuſe. Elle fortit,
réſolue de ſe punir elle-même de ſa cré--
dulité. Elle alloit fournir un article à la
Gazette prochaine : déja même elle s'é
toit élancée à l'endroit le plus profond
FEVRIER . 1764 . 45
du lac. Le Péris , qui avoit pris une autre
forme pour la ſuivre, la ſecourut à temps,
la conſola de ſon mieux,& fi bien qu'elle
eut de la joie d'avoir pour libérateur un
homme ſi propre à faire oublier les torts
de ſes pareils. Alcindor ſe garda bien de
la détromper. Il ſe rendit auprès de Zélinde
, pourdécider avec elle ſi leur miffion
n'étoit pas réellement terminée. Ils
avoient parcouru toute la terre , excepté
-la France ; & la France leur ſembloitafſez
inutile à parcourir. Tout confidéré
cependant , ils s'y déterminèrent ; moins
dans l'eſpérance de trouver là ce qu'ils
cherchoient , que pour éviter le reproche
de ne l'avoir pas éxactement cherché.
Arrivés dans la Capitale , ils s'y annoncerent
pour Anglois. Ils en avoient
pris l'extérieur , & en affectoient le langage.
Cet expédient leur eût mal réuſſi
un fiécle plutôt ; mais depuis peu tout
avoit bien changé de face. La mode
régnante à Paris étoit d'admirer les
Anglois en tout& partout. On les applaudiſſoit
ſur la Scène , on les fêtoit
dans les cercles , on les copioit dans les
Livres , on ſacrifioit nos héroïnes à
leur héros .... D'après ces diſpoſitions
le couple voyageur ne pouvoit manquer
d'être bien accueilli. Il le fut mieux
46 MERCURE DE FRANCE.
encore qu'il n'avoit ofé le prévoir. Zélinde
qui à la beauté des plus belles Angloiſes
affectoit de joindre leur air tant
ſoit peu gauche , trouva une foule d'Elégans
qui tous aſpiroient à la former.
Leur perfifflage ne lui parut pas dangereux
; mais il l'amuſoit. Elle mit fur
le chapitre de la conſtance un Petit-
Maître des plus à la mode. Il en parla en
homme qui la pratique peu , & qui
l'eſtime encore moins. La conſtance en
amour , diſoit- il , n'est bonne qu'a fournir
vingt volumes à unRomancier. C'eſt
une vertu qui de tous ſes héros fait autant
de vitimes : & d'ailleurs , un amant
fidéle eſt un être ſi infipide , ſi incommode
! Il n'en eſt pas moins vrai ,
Madame , pourſuivit le François , que
vous m'allez contraindre d'imiter ce que
je blâme dans autrui : mais daignez me
pardonner d'avance l'ennui queje vais
vous caufer. On n'a point avec vous la
liberté du choix .
....
C'étoit-là le ton qu'en général on prenoit
avec Zélinde. Elleen conclut qu'en
France l'amour n'étoit point misau rang
des affaires férieuſes. Alcindor lui-même
tiroit des conféquences toutes ſemblables
dece qu'ilvoyoit. L'extrême liberté dont
jouiffoient les femmes , l'usage qu'elles
FEVRIER. 1764. 47
en faifoient , le peu de penchant qu'ont
leurs maris , ou leurs amans à la jaloufie ,
le ridicule attaché à ce foible ; en un
mot, ce qu'on nomme en France le ton
delabonne compagnie : tout cela diftinguoit
, felon lui , cette Nation d'avec
toutes les autres .
Il parut s'attacher à une jeune Marquiſe
, devenue veuve , & par cette raiſon
encore plus libre qu'étant mariée :
ce qui fignifie beaucoup. Sa maiſon
étoit fréquentée par une foule de jeunes
gens du bon ton , qui tous s'affichoient
pour rivaux , & n'en étoient pas moins
bons amis. Les politeſſes qu'Alcindor en
reçut lui- même l'étonnèrent Il s'en expliqua
ingenuement avec l'un d'entr'eux.
Voici la réponſe que lui fit lejeune François.
Nos aïeux avoient la manie d'adorer
leurs Dames , de n'ofer le leur dire ,
&de s'égorger entr'eux pour les en informer.
Nous ſuivons un tout autre
uſage. Nous débutons par un je vous
aime ; nous aimons beaucoup moins
que nos aïeux , & chacun de nous croit
être aimé. Dès-lors plus de jaloufie. Nous
n'enviſageons un rival que comme le
témoinde notre triomphe actuel , ou futur.
C'eſt une victime que nous plaignons
fincèrement , loin de la hair ; &
48 MERCURE DE FRANCE.
d'ailleurs , ce pays eſt ſi fertile en refſources
! Les femmes ſont devenues ſi raiſonnables
! Elles ſe prêtent ſi volontiers
ànos arrangemens ! ... Oh parbleu ! il
faudroit être bien gauche pour ſe trouvet
au dépourvu ; & chez les Spartiates , où
les fonds étoient en commun , y eut-il
jamais de diſputes d'intérêts ?
Le Péris ne trouva pas ce diſcours des
plus ridicules. Peut- être , diſoit- il , aimet-
on moins ici qu'ailleurs ; mais l'amour
yprend une phyſionomie plus riante. La
confiance le guide , & ne l'abandonne
jamais. Un échec eſt prèſque toujours
fuivi d'un triomphe : un triomphe ne ſe
fait attendre qu'autant qu'il eſt néceſſaire.
L'Amour enfin eſt ici le Dieu de la concorde
, lui qui ſéme la diviſion chez tant
de Peuples , qui a caufé la ruine de tant
d'autres. Ah ! ſans doute , que Troye
éxiſteroit encorree , fi Ménélas eût été
François .
Il revit la jeune Marquiſe. Elle parut
flattée de ſes viſites ; mais elle en
recevoit une foule d'autres , & aucune
ne ſembloit lui déplaire. Le faux Anglois
en témoigna quelque inquiétude ,
ce qui divertit beaucoup lajeune Françoiſe.
Eh quoi , Monfieur , lui dit-elle ,
êtes-vous donc encore ſi peu au fait ?
Quelles
FEVRIER . 1764 . 49
Quelles que foient vos prétentions ,
ignorez-vous que la confiance eſt l'âme
de la Société ? Voyez le Monde , Monfieur
, & ces miféres- là vous paſſeront.
Elle-même voulut lui ſervir d'Introductrice.
Il admiroit l'aiſance avec laquelle
cette jeune veuve le préſentoit
dans différens cercles choifis . Ces cercles
étoient pour lui un autre genre de
Spectacle où les femmes jouoient toujours
les grands rôles , où les maris n'ofoient
paroître,ou ne paroiffoient qu'incognito.
La vivacité d'eſprit qui diftingue
les Françoiſes , la gaîté qui anime
leurs diſcours , les grâces qui accompagnent
toutes leurs actions , ſe diſputoient
le prix dans ces momens , &
furtout au milieu d'un élégant ſoupé.
Quel dommage diſoit Alcindor ,
que des objets ſi ſéduiſans ne ſe bornent
qu'à plaire ! choſe qui ne leur eſt
que trop facile. Grace à cette extrême
facilité elles dédaignent de garder
leurs conquêtes. Alexandre donnoit des
couronnes , persuadé qu'il lui étoit aifé
d'en conquérir d'autres. Telles font les
Françoiſes .
,
,
Il eut cependant lieu de juger que
l'amour conſtant n'étoit pas un phénomène
chez cette Nation. Mais cet amour
C
50 MERCURE DE FRANCE .
eſt ſi paiſible , fi peu éxigeant , ſi peu
jaloux , qu'ailleurs il paſſeroit pour indifférence.
Ah , s'il eſt ainſi , diſoit notre
voyageur , à coup für la jeuneMarquiſe
m'aime , & m'aime un peu plus
qu'à la Françoiſe . Il eſt bon d'obſerver
que fi le Péris avoit avoit le don de
prendre la même forme que les humains
, il n'avoit pas celui de lire dans
leur intérieur.
Il voulut donc que l'âme de la Marquiſe
ſe manifeſtât au dehors. C'étoit
pour lui un paſſetemps affez flatteur de
pouvoir d'un ſeul coup dérouter trente
Petits-Maîtres. Il plaignoit cependant
la belle Françoise , & redoutoit quelque
avanture ſemblable à celle de Londres.
Il est vrai ,diſoit- il, que ni le Mercure
de France , ni le nombre exceffif
de Journaux & de Gazettes qu'on y diftribue
, n'offrent nulle tracede pareilles
catastrophes.Mais, pourſuivoit Alcindor ,
il eſt toujours fâcheux de moleſter une
jolie femme.
Au milieu de ces réflexions , il reçoit
de la Marquiſe une lettre de reproches .
Elle s'y plaignoit ſpirituellement de fon
abfence , & même de ſa tiédeur. C'étoit
le confirmer dans l'opinion qu'il
avoit de ſa bonne fortune . Il retourne
FEVRIER . 1764. 5
auprès d'elle , expoſe des griefs , des
inquiétudes , veut éxiger des facrifices ,
en un mot , joue le rôle d'un Amant
Eſpagnol. Mais la ſcène devint affez comique
des deux parts. La jeune Marquiſe
le pria de s'épargner un ridicule.
un travers intolérable. Profitez mieux ,
lui dit-elle , des exemples que vous offre
ma Nation , la ſeule qui ſcache réduire
l'Amour à ce qu'il doit être,ou du moins
à ce qu'il doit paroître. Ce n'eſt pas
'qu'il ne briſe quelquefois les entraves
qu'on lui donne. Eh , où en ferionsnous
, pourſuivit-elle , fi malheureuſement
je vous aimois aſſez pour vous
croire!
Qu'entends-je ? s'écria le Péris étonné
, est- il bien vrai que vous ne me diftinguiez
pas del'éſſain frivole qui vous
entoureprèſque ſans ceſſe ? Pardonnezmoi
, Mylord , reprit la Marquiſe , je
vous diftingue ; j'ai voulu vous faire les
honneurs de ma Nation : mais tous ces
égards diſparoîtront s'il eſt jamais queftion
de vous aimer. L'étonnement d'Alcindor
augmentoit à chaque parole de
la jeune Françoiſe. Au moins , Madame
, pourſuivit-il , daignez faire votre
confident de celui qui aſpiroit à quelque
choſe de plus : daignez me faire
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
,
ce
connoître l'heureux Mortel que vous
me préférez. Dites qui vous a prévenu ,
reprit la Marquise ; quant au reſte
n'eſt point un myſtère. Un peu plus de
connoiffance de nos uſages vous eût d'abord
mis au fait. L'heureux Mortel dont
vous parlez eſt le même qui vous a introduit
chez moi , que vous avez vû y
& donner entrée à beaucoup d'autres , &
qui s'y montre plus rarement que vous
& eux. Telle eſt chez nous la conduite
ordinaire d'un Amant préféré : celle
d'un époux eft encore plus circonfpecte
. Il lui eſt permis d'aimer tacitement
ſa femme , & c'eſt tout: garre le ridicule
s'il ofe afficher la tendreſſe & l'affiduité
! En un mot , les chaînes de l'Amour
& de l'Hymen font devenues
pour nous fi légères , qu'une Françoife
peut ſe croire libre en les portant.
Après tout , diſoit Alcindor en luimême
, cette liberté a fon mérite ; les
deux ſéxes peuvent y trouver leur compte
: refte à ſçavoir fi la fatifaction eſt
générale. Toutes les nouvelles recherches
que fit Alcindor lui prouvérent
qu'elle l'étoit. Zélinde elle-même commençoit
à goûter cette manière de vivre
cette liberté qui tient le milieu
entre la licence & le bégueulisme. L'A-
و
FEVRIER. 1764. 53
mour est un enfant ,diſoit-elle au Péris
, il faut badiner avec lui ſi l'on veut
lui plaire , ou qu'il plaiſe.
Ce fut dans ces diſpoſitions qu'Alcindor
& Zélinde retournérent à leur féjour
habituel. Ils arrivent, ſe ſéparent ,
& aſſemblent , l'une ſes compagnes ,
l'autre ſes compagnons. Des deux
parts l'empreſſement est le même à les
entourer ; l'attention qu'on leur prête
eſt égale , & leur rapport tout ſemblable.
A l'inſtant on s'écrie chez les Péris
qu'il faut appeller des Françoiſes. Les
Néris parurent moins promptes à ſe décider
: elles vouloient qu'on délibérât
fur cette matière , au moins pour la
forme. Hélas ! mes chères compagnes ,
leur dit Zélinde , une délibération eſt
bien ſuperflue , quand la queſtion ſe
trouve jugée d'avance. Epargnons aux
Péris une démarche qui va nous en
coûter d'autres ; & d'ailleurs n'eſpérez
pas trouver les François plus refpectueux
que nos voiſins. Cette remontrance
produifit ſon effet : les deux partis
ſe rapprochérent : Alcindor & Zelinde
firent l'office de médiateurs , & leurs
foins furent fi éfficaces , on ſe trouva
fi bien de leurs avis , que la plus mo-
4.
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
defte des Néris grava en lettres d'or cette
maxime : Ceux qui ont beaucoup viê
font bons à confulter.
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