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51
s. p.
AVERTISSEMENT.
Début :
NOUS avons lieu de rendre de nouvelles graces à nos Lecteurs, en leur [...]
Mots clefs :
Mercure, Pièces en prose et en vers, Livre, Public, Nouvelles, Mérite, Ouvrages, Mémoires
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texteReconnaissance textuelle : AVERTISSEMENT.
AVERLTISSEMENT;
NQUS avons lieu de rendre de noul
‘ vielles graves a nos Lecteurs, en leur
présentant aucommencement de cette année
‘Wëïïëëëëïëïäïîï '
le cent soixante-sixiéme Volume du Merm
cure de France , auquel nous travaillons de4
puis le mois de fuir: 17 u. sans que ce Li
‘ure ait soufièrt aucune interruption: il a.
toujours parû relgulierement au temps marqué
et quelquefois même avec des Supplémens ,'
selon Fexigence des cas. Nous redouàleroizs
nos soins et notre application pour que la
lecture du Mercure soit désormais encore
plus utile et plus agreable.
En remerciant nos Lecteurs du cas qu’ils
claignent faire de ce Livre ,V nous leur de
mandons toujours quelque ‘indulgence pourles
endroits qui leur paraîtront négligez et ois
la diction ne sera pas assez chatiée. Le Lec
teur judicieux fera _, s’il lui plaît , reflexiore
que dans un Ouvrage ‘tel que celui- ci , il
t5! îVÊI-ñisë de manquer, même dans les
choses les plus communes , dont chacune m
particulier est facile, mais qui ramassées ,'
font ensemHe une multiplicité si grande,
A n; ‘qm
AVERTISSEMENT.
qu'il est hien malaisé de donner à toutes la mg
me atfentio/Lquelqiue soin qu'on y apporte; sur
Iout quand une telle collection est faite en
aussi peu de temps. L’Auteur du Mercure
ne peut jamais avoir celui de faire sur cha
que article les reflésçions qu'y ferait une per
sonne qui n’a que cet article en tête, le seul
aitquel elle s’interesse et peut- être ‘le ‘seul
qu'elle lit. Une chose qui parois un Peu in
" juste , c'est qu'on nous reproche quelquefois
des inattentions , et qu'on ne nous sfache au
cun gré des corrections sans nomhre qu'on
fait et des fautes qu'on évite.
Nous; faisons de la part du Puhlic, de
nouvelles instances aux Lihraires qui en
woyent des Livres pour les annoncer dans
le Mercure, d'en marquer le prix au juste,
cela sert hcaucoup dans les Provinces aux
personnes qui se déterminent lit-dessus 2; les
acheter‘, et qui ne sont pas sûrs ‘de l’exac
litnde des Messagers et des autres persan-q
ne: qu’elles chagent de leurs commissions ,_
qui soin/en: les font surpayer. o
On invite aussi les Marchands et les Ou?
wriers qui ont quelques nouvelles Modes,
soit par des Etofles nouvelles _, Hahits _,
.Ajustemens , Perruques, C oeflures, Ornemens
de tête et autres parures , ainsiqtte de Meu
bles , Carosses , Chaises etautres choses , soit
four futilité _, soit pour Pagrément, d'en don
W57‘
AVERTISSEMENT.
mr quelques Memoires pour en avertir le
Public, ce qui pourra faire plaisir}; divers
Particuliers , et procurer un débit avantae
geux aux Marchands et aux Ouvriers.
Plusieurs Piéces en Prose et en Vers , en
voyées pour le Mercure , sont souvent si mal
écrites qu’on ne peut les déchzfrer, et elles sont
pourcela rejettées; d’autres sont bonnes. a quel;
ques égards et défectueuses a d’aittres; lors
qu’elles peuvent en valoir la peine , nous les
retoucloons avec soin s mais comme nous ne
prenons ce parti qu’a:vcc répugnance , nous
prions les Auteurs de ne le pas trouver mau
vais , et de travailler leurs Ouvrages avec le
plus d’attentian qu’il leur sera possible. «fi on
servait leur adresse _, on leur indiqueroit‘ les
corrections a faire. . '
Les Scavans et les Curieux sont priez. de
vouloir concourir avec nous pour rendre ce
Livre plus utile , en nous communiquant les
Mémoires et les Pièces en Prose et en Vers
qui peuvent instruire et amuser. Aucun genre
de Littérature n’est exclus‘ de ce Recueil, ou
l ’on tâche de faire regnerune agréable variété;
Poësie , -Elaquence , nouvelles Découvertes
dans les Arts et dans les Sciences, Morale,
Politique, Antiquitez, Histoire sacre’: et pro
fane, Voyages, Historiettes, Mythologie, Phy
sique et Métaphysique , Piéees de T/gäum ,
jurisprudence , Anatomie et Médocine _, Cri
» A iiij ' tique
I 2
AVERTISSEMENT.
tique , Mathématique, Mémoires , Projets;
Traductions , Grammaires , Piéccs amusan
tes et récréatives cÿc. Quand les morceaux
d’une certaine considération seront trop longs,
on les placera dans unVolumc extraordinaire,
tt on fera cnsorte qu’on puisse les en détacher
facilement pour la satisfaction des Ans/tours
et des personnes qui ne ‘veulent avoir que cer
taines Piéccs.
A [égard de la Jurisprudence, nous con?‘ 7
tinucrons autant que nous le pourrons, de faire
part au Public des Questions importantes,
nouvelles ou singuliers: qui se presentcront é! '
I
qui seront discutees et jugées‘ dans les diflè
rens Parlement et autres Cours S uperieures du
Royaume , en observant l'ordre et la métho
deque nous avons déja tenu en pareille ma.
tien , ‘sur quoi nous prions Messieurs les
Avocats et les Parties interessées de vouloir
bien nous fournir les [Mémoires nécessaires.
Il n’:st peut-être point dZ/Irticlc dans ce Li
vre qui regarde plus directement le bien pu
blic que celui-la _, et qui se fassc plus lim‘
Qtelques Morceaux de Pros: et de Vers
rtjetttz. par bonnes raisons , ont souvent don
né lieu a des plaintes de la part des person
nes intéressées; mais nous les prions de con
‘siderer que c’est toujours malgré nous que car-i
tains: Picces sont rclzutées ; nous ne nous en
rappartonspas toitjours à notre seul jigemflnt ,
- ñïh
I
w
I?‘
AVERTISSEMENT.
3ans l: choix que nous faisons de telles qui
méritent Ffmprossion. '
‘Un: autre espace d: plainte qui nous est
venue depuis pou , merite de trouver ici su
place. On est surpris, dit-on , de voir dun:
la Aigreur; ‘des Enigmes ct des Logogrjiphes
sur des mots qui ne sont point propres , et on
a raison: il faut dans la honno reg/e que l:
sujet en soit un mot purement physique. Les
noms de Villes ni de Lieux n’)! conviennent
point : moins encore des noms épiteihiqueLUn
Lagagqphe surlæidjectfCurie uxÿommc celui
du mois dejuillet dernier n'est pus régulier,
non plus que celui dont le mot est la Belouzc
dans le même endroit _, à muse de Partial: la
qui ne peut fumais entrer dans lu oomhinkison
du substantif, s. sujet du Logogiyphe Üo‘.
Qgpiqtfon dit toujours la précaution de
faire mettre un mais à lu tête de chaque Mer
cure , pour avertir qu’on ne recevra point de
Lettres ni de Paquets par lu Poste dont I:
port ne soit afinnchi , il en vient cependant -
quelquefois qu’on est obligé de rehutor. Ceux
qui n’uuront pas pris cette précaution ne doi
' vent point, être surpris de ne pus woirparoi
tre les Piéces qu’ils ont envoyées, lesquelles
sont dÿzilleurs perduës pour aux s’ils n’en
ont pusgurdé de Copie. '
Les personnes qui desireront riz/air le Mer
mrt des premiers , soit dans les Provinces ait
' A _v_ dans
A VERTISSEMÈNT.
dans le: Pais Etrangers , n'auront qu’): s’aol
dresser a NI. Moreau, Commis au Mer
cure , vis-à-viç la Comédie Françoise, à
Paris , qui leleur envoyera par la voie la
plu: convenable , et avant qu’il soit en vente
ici. Le: amis à qui on {adresse pour cela ne
sont pas ordinairement fort exacts: il: n’en—
voyant ‘gzteres acheter ce Livre précisément
dans le tems qu’il paraît ', ils ne manquent
pas de le lire , souvent il: le prÊtent, et ne«
Ëenvoyent enfin que fort tard, sou: le prétexte
specieux que le Mercure n’a pas paru plûtot.
a Nous renouvellon: la priere que nous avons
' olëja faite, quand on envoye des Piëees, soit en
Vers soit en Prose , ole le: faire transcrire lisi
blement sur de: papier: séparez et d'une gran
deur raisonnable avec des marges et que les
noms propres, surtout, soient exactement écrits.
Nous aurons toujours les même: égard: pour
les Auteurs qui ne veulent pas se faire con
naître; mai: il serait bon qu’ils olonnassent
une adresse, sur tout quanol il fagit de quel
que Ouvrage qui peut demander des éclair
cissemens ; car souvent faute aÏ’un tel secours
des Pièces nous restent entre les qnains sans
pouvoir le: employer. —
Nous prions peux , qui , par le moyen de
leur: corresponelance: , reçoivent des nouvel
les ÆAfrique . du Levant, de Perse , de
'* Tartarie , du Japon ,_ de la Chine , de: In
des
ÀVERTISS E MENT.
‘1"'
des Orientales et _Occidentales et d’autre:
Pays et Contrées éloignées; les Capitaines ,
Pilotes et Ofiiciers de Navires et les Voya
geurs , de vouloir nous faire part de ces Nou
velles a Padresse generale du Mercure. Ces
matieres peuvent rouler surles Guerres présen
tes de ces Etats et de leurs Voisinsgles Révo
lutions, les ‘Traitez. de Paix ou de Treve;
les- occupations ‘des Souverains , la Religion
des Peuples, leurs Céremonies , Coritumes et
‘Usages, les Phénomenes e_t ‘les Productions
de la Nature et de FArt, comme Pier
res précieuses, Pierres figurées , Marcassites
rares , Pétrifications et Cristalisations ex
traordtnaires , Coquillages _, eÿc Edzfices ,
anciens ei modernes , ‘Ruines , Statues , Bas-y
Reliefs , Inscriptions , qMédailles , Pierres
gravées , Tableaux , 0%.. _
Nous serons plus attentifs que jamais a
apprendre au Public la mort des Scavans
et de ceux qui se sont distinguée dans les
Arts et dans les Mécaniques; on y joindra
le récit cle leurs principales occupations , de
leurs Ouvrages et des plus consideraltles
actions de leur vie. L’Histoire des Lettres
et des Arts doit cette marque de reconnais
sance a la mémoire de ceux qui sjisont rené
dus celeltres ou qui les ont cultivez. avec
soin. Nous esperons que les parens et les
amiÿsde ces illustres Morts aideront volon
A vj fiers
i
AVERTISSEMENT.
,\.
tiers a leur rendre ce devoir par les instrucè‘
' ‘ tions qu’tls voudront bien nous fournir. Ce
que nous venons de dire, regarde, non-seu
lement Paris , mais encore toutes les Province:
du Royaume et lesPays Etrangersgqui peuvent
fournir des évenemens considerables, Morts ,
Mariages , Actes solemnels , FÊtes et autre!
faits dignes d'être transmis 2; la Pesterité.
On a fait au Mercure , et même plul
sieurs fois l'honneur ‘de le critiquer; c’est une
gloire qui manquait a ce Livre. On a beau
dire , nous ne changerons rien a notre
méthode, puisque nos Lecteurs la trouvent
passablement bonne. Un Ottvrage de la na
ture de celui- ci ne sgauroit plaire également
à tout le monde, à cause de la ntultiplicitê
et de la variera’ des matieres , dont quelques
unes sont lues parcertains Lecteurs avec plai
sir et avidité, et par'd’autres avec des dispo
sitions contraires. M du Fresni avait bien
raison de dire que pour que le Mercure fi:
generalement approuvé , ilfaudrait que com
me un autre Prothée , il pût prendre entre
les mains de chaque Lecteur, une forme cons
venable a l'idée qu’il s’en est faite.
C’est'assez pour ce Livre, de contribuer
tous les mois en quelque chose a l'instruc
tion et a Pamusement des Citoyens ; Le
Mercure ne doit rien ‘prétendre au-delä.
Nous sfavons, il est ‘vrai , que la Critique
outre:
AVERTISSEMENT’.
' 0m70’! ou la médisance, plus ou moins ma3
ligmmsflt épicée, fut toujours un mets dé.
llfitñîv‘ pour beaucoup de Lecteurs; mai!
outre que nous n‘): avons pas le moindre
perle/tant , nous renoncons et de très- bon coeur
àqla dangereuse gloire d’être lies et applaudi!
aux dépens dfpersonne.
Nou: serons encore plus retenus sur les
lvûflflgflî, que quelques Lecteurs n’ont pas
approuvées, et en eflet , nous nous sommes
apparent que nous y trouvions peu d’a—
vanrage; au contraire , nous nous somme!
_ vûs exposez. a des especes de reproches , au
lieu de témoignages de reconnaissances, sur
tout de l'a part des gens a talens , car
tel qrfon loue , ne doute nullement que ce
W r01‘! une cbose qui lui est absolument
dûë, souvent même il trouve qu’on ne le
loue pas assez, et ceux quîon neloue pas,‘
du qu’on loue moins , sonttres-indisposez; et
prétendant qu’on loite les autres à leurs dé
‘pans , ils sont doublement fêcloez.
Nous donnons ordinairement des Extraits
des Pieces nouvellesiqui paraissent ‘sur les
‘Ï/oéatres de Paris , et nous faisons quelques
observations d’aprês le jugement du Public,‘
sur les beautez. et sur les défiants qu’on y
V0M/63 la crainte de blesser la délicates-fi‘
des Auteurs , nous retient quelquefois et nous
empêche d’aller plus loin , et crainte aussi
quo
AVERTISSEMENT.
que voulant être plus sinceres , on ne nous‘
accuse efÊtre parriaux. Si les Aztteur: eux
même: voulaient bien prendre sur eux cl:
faire un Extrait ou un [Mémoire "de leur:
Ouvrage: , sans dissimuler les eieflauts qifon
y trouve, cela nous donnerait la hardiesse
a"e"tre un peu plu: severe:, le Lecteur leur
en sftturoit gré , et il: n’): periroient pas, par
les remarques , a charge et a décharge, que
nous ne manquerions paseïajoûter , sans au
Hier de faire remarquer Pextrême difiïculte’
qu'il y al de plaire aujourolVoui au Public
et le péril que courent tous les Ouvrages ot"es
prit qu’on lui présente : nous faisons avec
efaurant plus de confiance cette priere aux
Auteurs Dramatiques et à tous aietres , que
certainement Corneille, Qiinault , Moliere ,
Racine‘, Üc, nauroient pas rougi el’avouer
de: deflaut: dans leurs Pieces.
Nous têclaerons de conserver‘ dan: no:
Narration: la simplicitéJa clarté et la précision
que nous tâchons d) mettre, ainsi que Perdre
dans Farangement de: Pieces en Prose et en
Ver: , et dans la disposition des fait: , afin
qu’une infinité de circonstances que nous rap
portons et le grand détail dans lequelnoits som
mes souvent obligez. a"entrer, ne soient point a
charge aux Lecteurs , et ce qui est encore plus
essentiel dans un Ouvrage tel que celui-c): ,
nous zêcleeron: de soutenir le caractere de mo
' ‘ - ‘ deration
‘AVERTISSEMENT.
‘deration , de :incerité et olïmpartialité , qu'on
itou: a aléja fait la justice de nou: attribuer.
Le: Pieces :er0nt toûjours placée: sans af
fectation ole rang et sans distinction pour le
mérite et la primauté. Le: premiere: yeçtas
seront toûjours le: pretniere: employées, hors le
ca: qzfun Ouvrage soit tellement du temps qu’il
mérite pour cela seulement la prefirence.
Le: honnête: gens nous, scavent gré el’a4
voir garanti ce Livre depuis près ale-douze
an: que nous y travaillons , non-seulement
de toute Satyre , mai: mérite de Portrait: trop
ironique: , trop ressemhlan: et trop sus
ceptible: ofapplication. Mais nous admet
"zron: tres-volontier: le: Ouvrages dans les
quel: une plume legere sïelgayera, même vi
vement, contre divers caracteres bien incom
mode: et souvent très- dangereux dan: la
Sllclûté‘, encore y faut- il mettre cette clause ,
t que le Lecteur n’): puisse reconnaître une telle
permntte en paniculier, mai: que chaque Pa r
ticulier se puisse reconnaître en quelque chose
dan: la peinture gîflfiflîllf de: vice: et ale: ri
dicules ale :on siecle. _
Il nou: reste a marquer notre reconnoi:
sauce et a remercier au nom du Public, plu
Jieuïa‘ Sçavan: du premier ordre , Æaimahles
JI/Iuse: , et quantité ol’autre: permnne: Æun
mérite distingué , dont les Production: enri
chissent le Mercure, et le font lire et re
chercher,
NQUS avons lieu de rendre de noul
‘ vielles graves a nos Lecteurs, en leur
présentant aucommencement de cette année
‘Wëïïëëëëïëïäïîï '
le cent soixante-sixiéme Volume du Merm
cure de France , auquel nous travaillons de4
puis le mois de fuir: 17 u. sans que ce Li
‘ure ait soufièrt aucune interruption: il a.
toujours parû relgulierement au temps marqué
et quelquefois même avec des Supplémens ,'
selon Fexigence des cas. Nous redouàleroizs
nos soins et notre application pour que la
lecture du Mercure soit désormais encore
plus utile et plus agreable.
En remerciant nos Lecteurs du cas qu’ils
claignent faire de ce Livre ,V nous leur de
mandons toujours quelque ‘indulgence pourles
endroits qui leur paraîtront négligez et ois
la diction ne sera pas assez chatiée. Le Lec
teur judicieux fera _, s’il lui plaît , reflexiore
que dans un Ouvrage ‘tel que celui- ci , il
t5! îVÊI-ñisë de manquer, même dans les
choses les plus communes , dont chacune m
particulier est facile, mais qui ramassées ,'
font ensemHe une multiplicité si grande,
A n; ‘qm
AVERTISSEMENT.
qu'il est hien malaisé de donner à toutes la mg
me atfentio/Lquelqiue soin qu'on y apporte; sur
Iout quand une telle collection est faite en
aussi peu de temps. L’Auteur du Mercure
ne peut jamais avoir celui de faire sur cha
que article les reflésçions qu'y ferait une per
sonne qui n’a que cet article en tête, le seul
aitquel elle s’interesse et peut- être ‘le ‘seul
qu'elle lit. Une chose qui parois un Peu in
" juste , c'est qu'on nous reproche quelquefois
des inattentions , et qu'on ne nous sfache au
cun gré des corrections sans nomhre qu'on
fait et des fautes qu'on évite.
Nous; faisons de la part du Puhlic, de
nouvelles instances aux Lihraires qui en
woyent des Livres pour les annoncer dans
le Mercure, d'en marquer le prix au juste,
cela sert hcaucoup dans les Provinces aux
personnes qui se déterminent lit-dessus 2; les
acheter‘, et qui ne sont pas sûrs ‘de l’exac
litnde des Messagers et des autres persan-q
ne: qu’elles chagent de leurs commissions ,_
qui soin/en: les font surpayer. o
On invite aussi les Marchands et les Ou?
wriers qui ont quelques nouvelles Modes,
soit par des Etofles nouvelles _, Hahits _,
.Ajustemens , Perruques, C oeflures, Ornemens
de tête et autres parures , ainsiqtte de Meu
bles , Carosses , Chaises etautres choses , soit
four futilité _, soit pour Pagrément, d'en don
W57‘
AVERTISSEMENT.
mr quelques Memoires pour en avertir le
Public, ce qui pourra faire plaisir}; divers
Particuliers , et procurer un débit avantae
geux aux Marchands et aux Ouvriers.
Plusieurs Piéces en Prose et en Vers , en
voyées pour le Mercure , sont souvent si mal
écrites qu’on ne peut les déchzfrer, et elles sont
pourcela rejettées; d’autres sont bonnes. a quel;
ques égards et défectueuses a d’aittres; lors
qu’elles peuvent en valoir la peine , nous les
retoucloons avec soin s mais comme nous ne
prenons ce parti qu’a:vcc répugnance , nous
prions les Auteurs de ne le pas trouver mau
vais , et de travailler leurs Ouvrages avec le
plus d’attentian qu’il leur sera possible. «fi on
servait leur adresse _, on leur indiqueroit‘ les
corrections a faire. . '
Les Scavans et les Curieux sont priez. de
vouloir concourir avec nous pour rendre ce
Livre plus utile , en nous communiquant les
Mémoires et les Pièces en Prose et en Vers
qui peuvent instruire et amuser. Aucun genre
de Littérature n’est exclus‘ de ce Recueil, ou
l ’on tâche de faire regnerune agréable variété;
Poësie , -Elaquence , nouvelles Découvertes
dans les Arts et dans les Sciences, Morale,
Politique, Antiquitez, Histoire sacre’: et pro
fane, Voyages, Historiettes, Mythologie, Phy
sique et Métaphysique , Piéees de T/gäum ,
jurisprudence , Anatomie et Médocine _, Cri
» A iiij ' tique
I 2
AVERTISSEMENT.
tique , Mathématique, Mémoires , Projets;
Traductions , Grammaires , Piéccs amusan
tes et récréatives cÿc. Quand les morceaux
d’une certaine considération seront trop longs,
on les placera dans unVolumc extraordinaire,
tt on fera cnsorte qu’on puisse les en détacher
facilement pour la satisfaction des Ans/tours
et des personnes qui ne ‘veulent avoir que cer
taines Piéccs.
A [égard de la Jurisprudence, nous con?‘ 7
tinucrons autant que nous le pourrons, de faire
part au Public des Questions importantes,
nouvelles ou singuliers: qui se presentcront é! '
I
qui seront discutees et jugées‘ dans les diflè
rens Parlement et autres Cours S uperieures du
Royaume , en observant l'ordre et la métho
deque nous avons déja tenu en pareille ma.
tien , ‘sur quoi nous prions Messieurs les
Avocats et les Parties interessées de vouloir
bien nous fournir les [Mémoires nécessaires.
Il n’:st peut-être point dZ/Irticlc dans ce Li
vre qui regarde plus directement le bien pu
blic que celui-la _, et qui se fassc plus lim‘
Qtelques Morceaux de Pros: et de Vers
rtjetttz. par bonnes raisons , ont souvent don
né lieu a des plaintes de la part des person
nes intéressées; mais nous les prions de con
‘siderer que c’est toujours malgré nous que car-i
tains: Picces sont rclzutées ; nous ne nous en
rappartonspas toitjours à notre seul jigemflnt ,
- ñïh
I
w
I?‘
AVERTISSEMENT.
3ans l: choix que nous faisons de telles qui
méritent Ffmprossion. '
‘Un: autre espace d: plainte qui nous est
venue depuis pou , merite de trouver ici su
place. On est surpris, dit-on , de voir dun:
la Aigreur; ‘des Enigmes ct des Logogrjiphes
sur des mots qui ne sont point propres , et on
a raison: il faut dans la honno reg/e que l:
sujet en soit un mot purement physique. Les
noms de Villes ni de Lieux n’)! conviennent
point : moins encore des noms épiteihiqueLUn
Lagagqphe surlæidjectfCurie uxÿommc celui
du mois dejuillet dernier n'est pus régulier,
non plus que celui dont le mot est la Belouzc
dans le même endroit _, à muse de Partial: la
qui ne peut fumais entrer dans lu oomhinkison
du substantif, s. sujet du Logogiyphe Üo‘.
Qgpiqtfon dit toujours la précaution de
faire mettre un mais à lu tête de chaque Mer
cure , pour avertir qu’on ne recevra point de
Lettres ni de Paquets par lu Poste dont I:
port ne soit afinnchi , il en vient cependant -
quelquefois qu’on est obligé de rehutor. Ceux
qui n’uuront pas pris cette précaution ne doi
' vent point, être surpris de ne pus woirparoi
tre les Piéces qu’ils ont envoyées, lesquelles
sont dÿzilleurs perduës pour aux s’ils n’en
ont pusgurdé de Copie. '
Les personnes qui desireront riz/air le Mer
mrt des premiers , soit dans les Provinces ait
' A _v_ dans
A VERTISSEMÈNT.
dans le: Pais Etrangers , n'auront qu’): s’aol
dresser a NI. Moreau, Commis au Mer
cure , vis-à-viç la Comédie Françoise, à
Paris , qui leleur envoyera par la voie la
plu: convenable , et avant qu’il soit en vente
ici. Le: amis à qui on {adresse pour cela ne
sont pas ordinairement fort exacts: il: n’en—
voyant ‘gzteres acheter ce Livre précisément
dans le tems qu’il paraît ', ils ne manquent
pas de le lire , souvent il: le prÊtent, et ne«
Ëenvoyent enfin que fort tard, sou: le prétexte
specieux que le Mercure n’a pas paru plûtot.
a Nous renouvellon: la priere que nous avons
' olëja faite, quand on envoye des Piëees, soit en
Vers soit en Prose , ole le: faire transcrire lisi
blement sur de: papier: séparez et d'une gran
deur raisonnable avec des marges et que les
noms propres, surtout, soient exactement écrits.
Nous aurons toujours les même: égard: pour
les Auteurs qui ne veulent pas se faire con
naître; mai: il serait bon qu’ils olonnassent
une adresse, sur tout quanol il fagit de quel
que Ouvrage qui peut demander des éclair
cissemens ; car souvent faute aÏ’un tel secours
des Pièces nous restent entre les qnains sans
pouvoir le: employer. —
Nous prions peux , qui , par le moyen de
leur: corresponelance: , reçoivent des nouvel
les ÆAfrique . du Levant, de Perse , de
'* Tartarie , du Japon ,_ de la Chine , de: In
des
ÀVERTISS E MENT.
‘1"'
des Orientales et _Occidentales et d’autre:
Pays et Contrées éloignées; les Capitaines ,
Pilotes et Ofiiciers de Navires et les Voya
geurs , de vouloir nous faire part de ces Nou
velles a Padresse generale du Mercure. Ces
matieres peuvent rouler surles Guerres présen
tes de ces Etats et de leurs Voisinsgles Révo
lutions, les ‘Traitez. de Paix ou de Treve;
les- occupations ‘des Souverains , la Religion
des Peuples, leurs Céremonies , Coritumes et
‘Usages, les Phénomenes e_t ‘les Productions
de la Nature et de FArt, comme Pier
res précieuses, Pierres figurées , Marcassites
rares , Pétrifications et Cristalisations ex
traordtnaires , Coquillages _, eÿc Edzfices ,
anciens ei modernes , ‘Ruines , Statues , Bas-y
Reliefs , Inscriptions , qMédailles , Pierres
gravées , Tableaux , 0%.. _
Nous serons plus attentifs que jamais a
apprendre au Public la mort des Scavans
et de ceux qui se sont distinguée dans les
Arts et dans les Mécaniques; on y joindra
le récit cle leurs principales occupations , de
leurs Ouvrages et des plus consideraltles
actions de leur vie. L’Histoire des Lettres
et des Arts doit cette marque de reconnais
sance a la mémoire de ceux qui sjisont rené
dus celeltres ou qui les ont cultivez. avec
soin. Nous esperons que les parens et les
amiÿsde ces illustres Morts aideront volon
A vj fiers
i
AVERTISSEMENT.
,\.
tiers a leur rendre ce devoir par les instrucè‘
' ‘ tions qu’tls voudront bien nous fournir. Ce
que nous venons de dire, regarde, non-seu
lement Paris , mais encore toutes les Province:
du Royaume et lesPays Etrangersgqui peuvent
fournir des évenemens considerables, Morts ,
Mariages , Actes solemnels , FÊtes et autre!
faits dignes d'être transmis 2; la Pesterité.
On a fait au Mercure , et même plul
sieurs fois l'honneur ‘de le critiquer; c’est une
gloire qui manquait a ce Livre. On a beau
dire , nous ne changerons rien a notre
méthode, puisque nos Lecteurs la trouvent
passablement bonne. Un Ottvrage de la na
ture de celui- ci ne sgauroit plaire également
à tout le monde, à cause de la ntultiplicitê
et de la variera’ des matieres , dont quelques
unes sont lues parcertains Lecteurs avec plai
sir et avidité, et par'd’autres avec des dispo
sitions contraires. M du Fresni avait bien
raison de dire que pour que le Mercure fi:
generalement approuvé , ilfaudrait que com
me un autre Prothée , il pût prendre entre
les mains de chaque Lecteur, une forme cons
venable a l'idée qu’il s’en est faite.
C’est'assez pour ce Livre, de contribuer
tous les mois en quelque chose a l'instruc
tion et a Pamusement des Citoyens ; Le
Mercure ne doit rien ‘prétendre au-delä.
Nous sfavons, il est ‘vrai , que la Critique
outre:
AVERTISSEMENT’.
' 0m70’! ou la médisance, plus ou moins ma3
ligmmsflt épicée, fut toujours un mets dé.
llfitñîv‘ pour beaucoup de Lecteurs; mai!
outre que nous n‘): avons pas le moindre
perle/tant , nous renoncons et de très- bon coeur
àqla dangereuse gloire d’être lies et applaudi!
aux dépens dfpersonne.
Nou: serons encore plus retenus sur les
lvûflflgflî, que quelques Lecteurs n’ont pas
approuvées, et en eflet , nous nous sommes
apparent que nous y trouvions peu d’a—
vanrage; au contraire , nous nous somme!
_ vûs exposez. a des especes de reproches , au
lieu de témoignages de reconnaissances, sur
tout de l'a part des gens a talens , car
tel qrfon loue , ne doute nullement que ce
W r01‘! une cbose qui lui est absolument
dûë, souvent même il trouve qu’on ne le
loue pas assez, et ceux quîon neloue pas,‘
du qu’on loue moins , sonttres-indisposez; et
prétendant qu’on loite les autres à leurs dé
‘pans , ils sont doublement fêcloez.
Nous donnons ordinairement des Extraits
des Pieces nouvellesiqui paraissent ‘sur les
‘Ï/oéatres de Paris , et nous faisons quelques
observations d’aprês le jugement du Public,‘
sur les beautez. et sur les défiants qu’on y
V0M/63 la crainte de blesser la délicates-fi‘
des Auteurs , nous retient quelquefois et nous
empêche d’aller plus loin , et crainte aussi
quo
AVERTISSEMENT.
que voulant être plus sinceres , on ne nous‘
accuse efÊtre parriaux. Si les Aztteur: eux
même: voulaient bien prendre sur eux cl:
faire un Extrait ou un [Mémoire "de leur:
Ouvrage: , sans dissimuler les eieflauts qifon
y trouve, cela nous donnerait la hardiesse
a"e"tre un peu plu: severe:, le Lecteur leur
en sftturoit gré , et il: n’): periroient pas, par
les remarques , a charge et a décharge, que
nous ne manquerions paseïajoûter , sans au
Hier de faire remarquer Pextrême difiïculte’
qu'il y al de plaire aujourolVoui au Public
et le péril que courent tous les Ouvrages ot"es
prit qu’on lui présente : nous faisons avec
efaurant plus de confiance cette priere aux
Auteurs Dramatiques et à tous aietres , que
certainement Corneille, Qiinault , Moliere ,
Racine‘, Üc, nauroient pas rougi el’avouer
de: deflaut: dans leurs Pieces.
Nous têclaerons de conserver‘ dan: no:
Narration: la simplicitéJa clarté et la précision
que nous tâchons d) mettre, ainsi que Perdre
dans Farangement de: Pieces en Prose et en
Ver: , et dans la disposition des fait: , afin
qu’une infinité de circonstances que nous rap
portons et le grand détail dans lequelnoits som
mes souvent obligez. a"entrer, ne soient point a
charge aux Lecteurs , et ce qui est encore plus
essentiel dans un Ouvrage tel que celui-c): ,
nous zêcleeron: de soutenir le caractere de mo
' ‘ - ‘ deration
‘AVERTISSEMENT.
‘deration , de :incerité et olïmpartialité , qu'on
itou: a aléja fait la justice de nou: attribuer.
Le: Pieces :er0nt toûjours placée: sans af
fectation ole rang et sans distinction pour le
mérite et la primauté. Le: premiere: yeçtas
seront toûjours le: pretniere: employées, hors le
ca: qzfun Ouvrage soit tellement du temps qu’il
mérite pour cela seulement la prefirence.
Le: honnête: gens nous, scavent gré el’a4
voir garanti ce Livre depuis près ale-douze
an: que nous y travaillons , non-seulement
de toute Satyre , mai: mérite de Portrait: trop
ironique: , trop ressemhlan: et trop sus
ceptible: ofapplication. Mais nous admet
"zron: tres-volontier: le: Ouvrages dans les
quel: une plume legere sïelgayera, même vi
vement, contre divers caracteres bien incom
mode: et souvent très- dangereux dan: la
Sllclûté‘, encore y faut- il mettre cette clause ,
t que le Lecteur n’): puisse reconnaître une telle
permntte en paniculier, mai: que chaque Pa r
ticulier se puisse reconnaître en quelque chose
dan: la peinture gîflfiflîllf de: vice: et ale: ri
dicules ale :on siecle. _
Il nou: reste a marquer notre reconnoi:
sauce et a remercier au nom du Public, plu
Jieuïa‘ Sçavan: du premier ordre , Æaimahles
JI/Iuse: , et quantité ol’autre: permnne: Æun
mérite distingué , dont les Production: enri
chissent le Mercure, et le font lire et re
chercher,
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Résumé : AVERTISSEMENT.
Le texte est un avertissement concernant la publication du cent soixante-sixième volume du Mercure de France. L'éditeur exprime sa gratitude aux lecteurs et demande leur indulgence pour les éventuelles négligences, soulignant la difficulté de maintenir une attention constante sur chaque article, surtout compte tenu du délai de publication. Il invite les libraires à indiquer le prix exact des livres annoncés et les marchands à partager les nouvelles modes et produits. L'éditeur mentionne également la réception de pièces en prose et en vers, certaines étant rejetées pour des raisons de lisibilité ou de qualité. Les savants et curieux sont encouragés à contribuer avec des mémoires et des pièces instructives et amusantes. Le Mercure couvre divers genres littéraires et scientifiques, et les articles trop longs sont placés dans des volumes extraordinaires. L'éditeur promet de continuer à informer le public des questions juridiques importantes et des événements notables. Il demande également aux lecteurs de bien transcrire les pièces envoyées et de fournir des nouvelles de diverses régions du monde. Le Mercure vise à instruire et à divertir les citoyens chaque mois, sans prétendre à une approbation universelle. L'éditeur exprime son désir de recevoir des extraits ou des mémoires des auteurs eux-mêmes, afin de pouvoir offrir des critiques constructives. Par ailleurs, le texte est un avertissement préliminaire à un ouvrage. L'auteur souligne l'importance de la modération, de l'honnêteté et de l'impartialité dans son travail. Les pièces seront présentées sans affectation, sans distinction de mérite ou de primauté, sauf si l'ouvrage est ancien et mérite une préférence pour cette raison. L'auteur garantit que le livre, rédigé sur une période de près de douze ans, est exempt de satire et de portraits trop ironiques ou susceptibles d'application personnelle. Cependant, il accepte les œuvres où une plume légère critique des caractères incommodes et dangereux, à condition que chaque lecteur puisse se reconnaître dans la peinture des vices et des ridicules de son siècle. Enfin, l'auteur exprime sa reconnaissance et remercie divers savants, muses et personnes de mérite distingué dont les productions enrichissent le Mercure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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52
p. 626-642
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Caën, sur la Mort du R. P. de la Tour, Superieur General de la Congrégation de l'Oratoire.
Début :
Celui que nous pleurons si justement, n'a point été de ces Hommes qui [...]
Mots clefs :
Congrégation de l'Oratoire, Esprit, Mérite, Qualités, Génie, Religion, Fécondité, Charité, Éclat, Probité, Pierre-François d'Arerez de la Tour
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texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'une Lettre écrite de Caën, sur la Mort du R. P. de la Tour, Superieur General de la Congrégation de l'Oratoire.
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Caën,
sur la Mort du R. P. de la Tour , Superieur
General de la Congrégation de
POratoire.
Elui que nous pleurons si justement,
CEL
د
n'a point été de ces Hommes qui
enlevez de bonne heure et comme au
commencement de leur carriere , laissent
à la liberté des conjectures ce qu'ils
auroient été , s'ils eussent long- temps
vécu et qu'ils eussent eu le loisir de répondre
AVRIL. 1733 627
pondre à toutes les esperances qu'ils faisoient
concevoir ; le R. P. de la Tour a
tenu tout ce qu'on pouvoit se promettre
de lui ; il a été même beaucoup au - delà ;
il semble n'avoir passé par tous les degrez
de la vie humaine , que pour faire
sentir de quoi est capable un grand génie
cultivé par l'étude
l'étude , exercé par la
varieté et par la difficulté des conjonc
tures .
Son enfance brilla par tous les succès
litteraires qui recommandent un mérite
naissant. Ces fleurs qui contiennent ordinairement
d'heureux germes , produisirent
des fruits auffi exquis qu'abondans.
Il ne fut point de ces arbres qui
s'épuisent par une fécondité prématurée ;
il promit et accorda une longue et heureuse
fertilité. Né de parens dont la noblesse
recevoit un nouvel éclat de la probité
et de la Religion , son enfance fut
cultivée par une éducation qui dévelopa
promptement un naturel riche et propre
à toutes les Sciences.
La réputation de M. Cally , Professeur
de Philosophie dans l'Université de
Caën , attira le jeune de la Tour en cette
Ville , que les études ont rendue depuis
long- temps fameuse . La Philosophie de
Descartes y avoit été réduite à l'usage
A v des
628 MERCURE DE FRANCE
des Ecoles par ce celebre Professeur qui
eur Phonneur le premier de la rendre
méthodique et de la mettre à la portée
des jeunes gens , par cette clarté et par
cet air de démonstration qui éclatent
dans tout ce qu'il a écrit. Son Eleve ,
âgé de 17. ans , squtint des Theses publiques
à la fin de son Cours avec une
éclatante distinction .
Ce fut dans la Congrégation de l'O
ratoire où Dieu l'appella pour l'execution
de ses desseins sur lui , qu'il se trouva
au bout de quelque temps libre des
préjugez qui retiennent un esprit ordinaire
toujours captif. Sa penetration lui
fit concevoir que tous les sistêmes ne
sont en eux - mêmes qu'un arrangement ,
arbitraire d'idées , plus ou moins heureux
, suivant l'étendue et la force du
génie de ceux qui en sont les Auteurs.
>
Des vûës si saines éclairées par la Religion
, que le P. de la Tour étudia
avec le goût que la solidité de l'esprit
et la pureté des moeurs ne manquent
jamais d'inspirer , l'appliquerent de bonne
heure aux Instructions publiques . Un
stile pur sans affectation , noble sans en-
Aure une composition réguliere sans
être gênée , plus nourrie de l'Ecriture
Sainte et de la lecture des Peres qu'abondante
AVRÍL. · 1733 . 629
dante en ornemens et en descriptions
Aleuries ; une déclamation douce , un ton
gracieux , un geste naturel caracteriserent
ses discours et le firent écouter dans
Paris avec autant d'applaudissement que
de concours ; et ce qui fait la solide gloire
des Prédicateurs , ses Discours furent
accompagnez de beaucoup de fruits et
de succès bien marquez.
On ne tarda guéres à souhaiter d'a
voir pour Conducteur un homme en qui
on remarquoit tant de lumiere et tant
d'onction . Des pécheurs touchez , jugerent
qu'il leur préteroit volontiers une
main secourable pour rompre leurs chaînes
et pour les tirer de la région des
tenebres où les passions conduisent . Les
personnes qui avoient déja gouté le don
du Ciel , le regarderent comme un guide
assuré qui les meneroit par degrez vers
la perfection , &c.
Quelque éclat que jettât au- dehors le
mérite du P. de la Tour , on peut dire
qu'il n'en laissoit voir que la superficie.
Des talens beaucoup plus rares que celui
de l'Eloquence et de la Direction , se développoient
dans l'exercice de ses emplois
aux yeux de ceux qui avoient le
plus de droit d'en profiter. Ses Superieurs
et ses amis découvroient en li ce que
A vj l'hu630
MERCURE DE FRANCE
l'humilité chrétienne et une sincere mo
destie ne lui permettoient pas d'apper-
1
cevoir.
La démission volontaire du R. P. de
Sainte Marthe , cinquiéme General de
l'Oratoire , laissa une place où beaucoup
pouvoient aspirer , en considerant séparément
leurs grandes qualitez ; mais elle
ne pouvoit être glorieusement remplie
que par celui qui rassembloit , pour ainsi
dire , tous les divers mérites en sa personne.
(4) Ce Pere indiqua lui - même le
P. de la Tour , et tous les suffrages se
réünirent en faveur de la personne désignée.
Il falloit à la tête d'une Congréga
tion, protegée par ce qu'il y avoit de plus
distingue dans l'Eglise et dans l'Etat , un
homme d'une condition qui lui donnât
des entrées faciles chez les Grands , que
la naissance prévient toujours favorablement
. (b ) Le P. d'Arerez de la Tour étoit
d'une noblesse honorable. et attachée au
service du Prince . Ce privilege de la nais
sance , qui ne peut être difficilement suppléé
, étoit soutenu dans le P. de la Tour
par une taille avantageuse , par des traits
(a) Il étoit alors Directeur du Seminaire de Saint
Magloire
(b) Né à Paris en 1653 .
réguliers
AVRIL. 1733 631
réguliers et par une de ces belles phisionomies
qui sont comme l'image de
l'esprit et les premiers gàrants de la vertu .
Son exterieur sembloit avoir été fait pour
annoncer les qualitez d'une belle ame.
Il suffisoit de l'envisager pour être prévenu
en sa faveur . Lorsqu'il entreprenoit
d'insinuer quelque chose , son mérite
exterieur avoit déja préparé les voïes
à la persuasion .
Il falloit à la Congrégation de l'Oratoire
un genie assorti de toutes les
qualitez nécessaires à la constitution de
cet illustre Corps , qui se conduit par
des princips differens du Gouvernement
des Communautez Régulieres , et même
de presque toutes les Communautez Sé
culieres. On peut comparer cette Congrégation
à ces Etats politiques , où la
liberté a le plus d'étendue , où la subordination
ne fait point oublier à ceux qui
commandent qu'ils sont sujets , ni aux
sujets que leur obéissance est volontaire ,
et si j'ose me servir de ce terme , toute
spontanée.
La superiorité dans l'Oratoire y est
évitée avec autant de soin , qu'elle est
quelquefois recherchée ailleurs ; et la dépendance
, qui n'a rien de contraint ni
de servile , y jouit de presque toutes les
préro632
MERCURE DE FRANCE
prérogatives de l'égalité. On y est sans
défiance , parce qu'on n'a point d'interêt
de s'y supplanter . On ne s'y appréhende
point les uns les autres , parce que personne
n'y peut exercer une impérieuse
domination , et que le seul châtiment qui
y soit redoutable , est le malheur d'être
exclus d'une si aimable Societé.
Ce qui fait l'agrément de ceux qui dépendent
, rend dans l'Oratoire toute superiorité
onereuse et multiplie les difficultez
de la superiorité generale . Que de
talens divers ne faut il pas avoir pour en
remplir dignement les obligations ! Le
R. P. de la Tour étoit peut - être l'unique
qui pût en soutenir le poids auffi longtemps
sans s'affaiblir . Ce qui ne sera
point contesté , c'est qu'il a toûjours
mon ré une superiorité de vûës et une
fécondité de ressources .
Sa douceur toujours inalterable , lorsqu'il
ne s'agissoi que de ses propres interêts
, cedoit le plus tard et le plus rarement
qu'il étoit possible à une séverité
quelquefois nécessaire. Il accompagnoit
toujours les ordres que la nécessité lui
arrachoit , de tant de politesse et d'humanité
, que ceux à qui ils étoient envoyez
, étoient obligez de se blâmer euxmêmes
, dès que le trouble de la surprise
avoit
AVRIL. 1733 633
avoit fait place à de paisibles refléxions.
Ni les murmures enhardis par sa douceur
, ni les remontrances hors d'oeuvre ,
ni les plaintes trop peu respectueuses
qu'elle occasionna , ne purent jamais le
porter à user de ressentiment contre ceux
qui s'oublioient de la sorte à son égard .
Souvent ces indécens procedez ne faisoient
que reveiller son attention à multiplier
ses bons offices envers ceux qui
n'avoient lieu d'attendre que des mortifications.
Aussi peut- on dire que personne ne
connoissoit mieux les caracteres de la
charité que le R. P. de la Tour. C'étoit
le sujet ordinaire des discours qu'il faisoit
dans le cours de ses visites . Il mettoit
dans tour leur jour les traits que l'Apôtre
a employez pour peindre cette aimable
Vertu. Sa conduite étoit un sûr
interprete , son exemple un lumineux
commentaire. Que ceux qui ont eû le
-bonheur de le connoître , examinent
chacun de ces caracteres et le rapprochent
de la conduite de ce grand Homme
ils les trouveront tous , j'en suis
sûr , réalisez et réduits en pratique , sans
affoiblissement et sans interruption.
>
De-là ce désinteressement et cette génerosité
, dont le siécle présent n'a presque
334 MERCURE DE FRANCE
que conservé
que les noms. Ces sentimens
rares et encore respectez ,
pas
de ceux
mêmes qui n'ont la force de s'en revêtir
, ont passé par une heureuse émulation
du chef dans les membres .
Tant de réserve n'alloit pas à retenir
dans sa source la liberalité des personnes
riches : au contraire,en détournant la pente
de ces eaux qui auroient coulé dans
la Congrégation , il n'en étoit que plus
attentif à les conduire vers les lieux que
l'indigence ou des revers de fortune
avoient dessechez. Instruit des besoins
de plusieurs familles , qui pour sauver
l'éclat de leur nom , luttoient contre la
honte de la pauvreté , il avoit soin de
kur procurer des secours qui leur épargnoient
le pénible aveu de leur misere .
Rien ne feroit plus d'honneur à sa charité
que ce détail , s'il n'avoit caché ses .
bons offices avec plus de précaution que les
personnes nécessiteuses ne celoient leurs
besoins. Cependant on ne sçauroit taire
les génereux secours qu'il a fournis , non
seulement à plusieurs sujets de sa Congrégation
, mais encore à leurs parens ,
lorsqu'ils se trouvoient dans des conjonctures
fâcheuses. Il sembloit que leurs fa
milles cussent contracté une espece d'affinité
avec lui et eussent acquis un droit
à
A V RIL: 1733. 635
à son patrimoine. Il ne s'en réservoit que
ce qu'il ne pouvoit refuser à la simple
nécessité , aussi prodigue de son propre
bien qu'il étoit éloigné de recevoir celui
d'autrui.
L'usage qu'il a fait de son crédit ne
pouvoit pas aisément éviter les yeux du
Public. Comme il ne se déclaroit que
pour l'innocence attaquée et qu'il ne s'in
teressoit que pour des malheurs involontaires
, il ne craignoit point que ses démarches
fussent éclairées de trop près. Sa
candeur et sa probité ne lui permirent
jamais de surprendre la Religion des premiers
Magistrats en faveur de quelque
cause qui lui fut suspecte . Si leur confiance
pour lui alla jusqu'à le rendre dépositaire
des secrets de leur conscience ,
jamais il ne songea à retirer de ces marques
d'estime d'autre avantage que de
fournir de solides appuis à une Congrégation
qui lui étoit infiniment chere.
Une preuve indubitable de fa tendreffe
pour ce Corps célebre , est l'éloignement
qu'il témoigna pour les premieres dignitez
de l'Eglise. Son mérite étoit fort connu
à la Cour et ses amis songerent à lui
procurer le poids honorable de l'Episcopat
; mais il les pria de l'oublier à cet
égard , marquant un attachement pour
1
le
636 MERCURE DE FRANCE
le poste que la Providence lui avoit confié
, quoique moins éclatant.
Ce n'étoit pas le travail qu'il fuyoit.
Quels que soient les soins et la sollicitude
attachés à la qualité de Successeur des
Apôtres , la place qu'occuppoit le R. P.
de la Tour n'étoit ni moins difficile , ni
moins laborieuse . On peut dire qu'elle
étoit même plus pénible à plusieurs
égards , tant par les combats qu'il falloit
soûtenir au dehors , que par les craintes
qui regnoient au dedans. Borné , en apparence
, son emploi avoit une vaste étendûë
et tenoit à d'immenses détails. Il
vouloit tout voir et tout connoître par
lui -même. Toutes les réponses étoient de
sa main. La multitude des affaires ne
jettoit ni confusion dans ses idées , ni
désordre dans ses desseins , ni méprise
dans . l'execution . Consulté au-dehors et
au-dedans , il répondoit à toutes les questions
avec une netteté et une précision
toujours admirées. Admis au Conseil des
premiers Prélats du Royaume , sa facilité
à prévoir les inconveniens , la fécondité
de son génie pour découvrir des expédiens
, son habileté à prendre des tempéramens
justes entre des avis opposez ,
ramenoient souvent les opinions au sien ,
sans blesser la délicatesse des opinans .
La
AVRIL.
1733. 637
La
sagesse de ses décisions
sur toutes
les
questions
difficiles
, étoit
si connuë
, qu'il
étoit la ressource
ordinaire
et certaine
de
ceux
qui dans la nécessité
d'agir
, avoient
de la peine
à calmer
leurs
doutes
, et à
fixer
leur hésitation
. Ce qui donnoit
tant
de force
et un si grand
poids
à ses décisions
, c'étoit
une grande
connoissance
des
Loix
et de leurs
principes
, de la
Morale
et de ses sources
. Ces lumieres
qui dirigeoient
l'esprit
, avoient
une application
d'autant
plus
sure , qu'ennemie
des préjugez
, il étoit
toujours
en
garde
contre
la préocupation
. Des qualitez
si rares , même
dans
ceux qui gouvernent
, lui avoient
acquis
la confiance
de toute
la Congrégation
.
En tout cela , M. vous n'appercevez
que le mérite qui frappe les gens du
monde , pénetration d'esprit , étenduë de
génie , abondance de lumieres , connoissance
profonde des hommes ; en un mot ,
tout ce qui fait un grand homme capa
ble de gouverner les autres. Vous attendez
que j'acheve de vous montrer un
mérite qui subsiste au- delà des temps.
Vous admireriez quelques momens le
R. P. de la Tour , s'il n'avoit été pré
cisément qu'un génie sublime ; vous le
placeriez avec les grands Politiques , dont
les
638 MERCURE DE FRANCE
les noms sont conservez pour servir de
modeles à ceux qui occupent des postes
qu'ils ont laissez ; mais vous n'en seriez
que plus porté à gémir sur son sort , en
le voyant confondu avec tous ceux qui
après avoir fait un peu de bruit , descendent
et s'évanouissent dans l'obscurité
du tombeau . Vous le regarderiez en
soupirant comme un flambeau consumé
dont il ne resteroit qu'une inutile
cendre.
*
Rassurez - vous , M. cet homme , qui
au jugement d'un illustre Cardinal , *
juste estimateur du mérite , dont il avoit
obtenu l'amitié , avoit toutes les qualitez
propres pour gouverner ; cet homme
à qui M. le Premier Ministre , en loüant
sa sagesse , vient de donner un éloge
qu'il a emprunté de lui- même ; ce grand
homme étoit aussi pieux qu'éclairé. La
Religion présidoit à tout ce qu'il faisoit .
Toutes ces qualitez et toutes ses vertus
portoient sur le fondement solide de l'humilité
, simplicité parfaite en toutes choses
; simple dans son exterieur , simple
dans ses meubles , simple dans sa nourriture.
Point d'affectation , point de distinction
, point d'autre prééminence que
celle de son mérite . Son affabilité qui à
* Le Cardinal Gualterio,
augmenté
AVRIL. 17336 639
3
augmenté à mesure qu'il a jugé l'air grave
plus inutile , l'avoit rendu si populaire ,
qu'il paroissoit de niveau avec tout le
monde. Il ne pouvoit souffrir aucun respect
servile . Il étoit devenu l'Homme de
toutes les heures et de tous les momens.
Quoique chargé d'un grand nombre d'af
faires,et d'occupations , il ne faisoit point
sentir par un air distrait ou empressé
qu'on lui devenoit importun .
L'esprit d'Oraison qui fait un des plus
essentiels exercices de la Congrégation
de l'Oratoire ne s'affoiblit jamais en lui .
C'étoit dans sa communication avec Dieu
qu'il se délassoit de ses fatigues et qu'il
prenoit de nouvelles forces pour soutenir
le poids d'un travail continuel , G'étoit
aux pieds de Jesus - Christ qu'il portoit
ses tendres inquiétudes pour une
Congrégation qui a eté principalement
établie , afin de faire connoître et aimer
ce divin Sauveur. Il consultoit sans cesse
la Sagesse incarnée , qui est la lumiere
des Esprits , et il faisoit voir dans toute
sa conduite combien son commerce avec
ce Maître invisible , étoit intime et familier.
La tendresse du R. P. de la Tour pour
tous les Sujets de sa Congrégation ne se
terminoit pas à des soins généraux à l'égard
640 MERCURE DE FRANCE
gard de ceux qui étoient sous ses yeux.
Il ajoutoit sa vigilance à celles des Supericurs
, envers les malades qu'il visitoit
très-souvent. Il ne s'en tenoit point
à une stérile compassion , qui ne
vient quelquefois que d'un retour sur
soi-même , il ouvroit le chemin à des
consolations spirituelles par certaines
questions obligeantes , dont les malades
sentent tout le prix.
Je ne le suivrai point , M. dans toutes
les autres pratiques de pieté , ni dans
les augustes fonctions du Sacerdoce . Je
me contenterai de vous dire que l'esprit
de Religion les animoit toutes. Il étoit
aisé d'appercevoir qu'il étoit tout pénetré
de cet esprit qui donne le prix à nos
actions. Il n'en évitoit pas moins toute
singularité . On n'en remarquoit point
d'autre en lui , que celle de marcher toujours
d'un pas égal dans le chemin de la
Vertu. Comme il étoit par état le modele
d'une Congrégation entiere , il ne
laissoit voir que ce qui devoit être imité
de tous .
Il manqueroit un trait essentiel à la
foible esquisse que j'ai l'honneur de vous
envoyer , M. si j'oubliois que personne
n'avoit plus de qualitez pour se faire des
amis et pour les conserver . Son titre de
Superieur
AVRIL. 1733
641
Superieur ne le priva point des douceurs
d'une amitié intime , qu'il accorda à plusieurs
Sujets de la Congrégation . Sa charité
pour tous prenoit cette forme pour
des personnes dont le mérite approchoit
de plus près du sien , Cette disposition
à cultiver une vertu , dont le nom est
infiniment plus commun que la chose ,'
lui fit contracter au- dehors des amitiez
illustres , dont la seule mort a été le terme
inévitable.
per- Voilà , M. une légere idée de la
sonne que nous pleurons : Peinture trop
foible et trop imparfaite pour un Eloge ,
mais suffisante pour justifier l'étendue de
notre douleur, Les Amateurs de la probité
pleurent un modele , les Admirateurs
du mérite regrettent un homme
rare , les Personnes pieuses un guide
sûr et fidele , les Sujets de l'Oratoire ,
un Pere tendre et compatissant , la Congrégation
, son Protecteur et son plus
ferme appui .
2
Sa mort ne fut pas plutôt sçûë , qu'il
n'y eut personne de ceux qui sont éclairez
sur les veritables interêts de leur Corps ,
qui ne s'écriât comme Elisée lorsqu'Èlic
se sépara de lui . O mon Pere , mon Pere ;
vous nous êtes donc enlevé , vous qui étiez
le Char d'Israël et son Conducteur. Nous.
demeu842
MERCURE DE FRANCE
> demeurâmes saisis , consternez comme
si ce présent du Ciel nous avoit été donné
pour toûjours. Personne n'a refléchi
d'abord sur les avantages que l'illustre
mort acqueroit en quittant cette vie.
Nous n'avons été occupez jusqu'à présent
que de notre malheur."
Daigne le Ciel , si la Congrégation lui
est toujours chere , susciter un Elisée , en
qui l'efprit d'Elie se reproduise . Un homme
de Dieu dont la sage conduite soit
une imitation , ou plutôt une copie fidele
de celle à qui nous devons notre conservation
.
G. P. D. L.
A Caën , le 28. Février 1733 .
sur la Mort du R. P. de la Tour , Superieur
General de la Congrégation de
POratoire.
Elui que nous pleurons si justement,
CEL
د
n'a point été de ces Hommes qui
enlevez de bonne heure et comme au
commencement de leur carriere , laissent
à la liberté des conjectures ce qu'ils
auroient été , s'ils eussent long- temps
vécu et qu'ils eussent eu le loisir de répondre
AVRIL. 1733 627
pondre à toutes les esperances qu'ils faisoient
concevoir ; le R. P. de la Tour a
tenu tout ce qu'on pouvoit se promettre
de lui ; il a été même beaucoup au - delà ;
il semble n'avoir passé par tous les degrez
de la vie humaine , que pour faire
sentir de quoi est capable un grand génie
cultivé par l'étude
l'étude , exercé par la
varieté et par la difficulté des conjonc
tures .
Son enfance brilla par tous les succès
litteraires qui recommandent un mérite
naissant. Ces fleurs qui contiennent ordinairement
d'heureux germes , produisirent
des fruits auffi exquis qu'abondans.
Il ne fut point de ces arbres qui
s'épuisent par une fécondité prématurée ;
il promit et accorda une longue et heureuse
fertilité. Né de parens dont la noblesse
recevoit un nouvel éclat de la probité
et de la Religion , son enfance fut
cultivée par une éducation qui dévelopa
promptement un naturel riche et propre
à toutes les Sciences.
La réputation de M. Cally , Professeur
de Philosophie dans l'Université de
Caën , attira le jeune de la Tour en cette
Ville , que les études ont rendue depuis
long- temps fameuse . La Philosophie de
Descartes y avoit été réduite à l'usage
A v des
628 MERCURE DE FRANCE
des Ecoles par ce celebre Professeur qui
eur Phonneur le premier de la rendre
méthodique et de la mettre à la portée
des jeunes gens , par cette clarté et par
cet air de démonstration qui éclatent
dans tout ce qu'il a écrit. Son Eleve ,
âgé de 17. ans , squtint des Theses publiques
à la fin de son Cours avec une
éclatante distinction .
Ce fut dans la Congrégation de l'O
ratoire où Dieu l'appella pour l'execution
de ses desseins sur lui , qu'il se trouva
au bout de quelque temps libre des
préjugez qui retiennent un esprit ordinaire
toujours captif. Sa penetration lui
fit concevoir que tous les sistêmes ne
sont en eux - mêmes qu'un arrangement ,
arbitraire d'idées , plus ou moins heureux
, suivant l'étendue et la force du
génie de ceux qui en sont les Auteurs.
>
Des vûës si saines éclairées par la Religion
, que le P. de la Tour étudia
avec le goût que la solidité de l'esprit
et la pureté des moeurs ne manquent
jamais d'inspirer , l'appliquerent de bonne
heure aux Instructions publiques . Un
stile pur sans affectation , noble sans en-
Aure une composition réguliere sans
être gênée , plus nourrie de l'Ecriture
Sainte et de la lecture des Peres qu'abondante
AVRÍL. · 1733 . 629
dante en ornemens et en descriptions
Aleuries ; une déclamation douce , un ton
gracieux , un geste naturel caracteriserent
ses discours et le firent écouter dans
Paris avec autant d'applaudissement que
de concours ; et ce qui fait la solide gloire
des Prédicateurs , ses Discours furent
accompagnez de beaucoup de fruits et
de succès bien marquez.
On ne tarda guéres à souhaiter d'a
voir pour Conducteur un homme en qui
on remarquoit tant de lumiere et tant
d'onction . Des pécheurs touchez , jugerent
qu'il leur préteroit volontiers une
main secourable pour rompre leurs chaînes
et pour les tirer de la région des
tenebres où les passions conduisent . Les
personnes qui avoient déja gouté le don
du Ciel , le regarderent comme un guide
assuré qui les meneroit par degrez vers
la perfection , &c.
Quelque éclat que jettât au- dehors le
mérite du P. de la Tour , on peut dire
qu'il n'en laissoit voir que la superficie.
Des talens beaucoup plus rares que celui
de l'Eloquence et de la Direction , se développoient
dans l'exercice de ses emplois
aux yeux de ceux qui avoient le
plus de droit d'en profiter. Ses Superieurs
et ses amis découvroient en li ce que
A vj l'hu630
MERCURE DE FRANCE
l'humilité chrétienne et une sincere mo
destie ne lui permettoient pas d'apper-
1
cevoir.
La démission volontaire du R. P. de
Sainte Marthe , cinquiéme General de
l'Oratoire , laissa une place où beaucoup
pouvoient aspirer , en considerant séparément
leurs grandes qualitez ; mais elle
ne pouvoit être glorieusement remplie
que par celui qui rassembloit , pour ainsi
dire , tous les divers mérites en sa personne.
(4) Ce Pere indiqua lui - même le
P. de la Tour , et tous les suffrages se
réünirent en faveur de la personne désignée.
Il falloit à la tête d'une Congréga
tion, protegée par ce qu'il y avoit de plus
distingue dans l'Eglise et dans l'Etat , un
homme d'une condition qui lui donnât
des entrées faciles chez les Grands , que
la naissance prévient toujours favorablement
. (b ) Le P. d'Arerez de la Tour étoit
d'une noblesse honorable. et attachée au
service du Prince . Ce privilege de la nais
sance , qui ne peut être difficilement suppléé
, étoit soutenu dans le P. de la Tour
par une taille avantageuse , par des traits
(a) Il étoit alors Directeur du Seminaire de Saint
Magloire
(b) Né à Paris en 1653 .
réguliers
AVRIL. 1733 631
réguliers et par une de ces belles phisionomies
qui sont comme l'image de
l'esprit et les premiers gàrants de la vertu .
Son exterieur sembloit avoir été fait pour
annoncer les qualitez d'une belle ame.
Il suffisoit de l'envisager pour être prévenu
en sa faveur . Lorsqu'il entreprenoit
d'insinuer quelque chose , son mérite
exterieur avoit déja préparé les voïes
à la persuasion .
Il falloit à la Congrégation de l'Oratoire
un genie assorti de toutes les
qualitez nécessaires à la constitution de
cet illustre Corps , qui se conduit par
des princips differens du Gouvernement
des Communautez Régulieres , et même
de presque toutes les Communautez Sé
culieres. On peut comparer cette Congrégation
à ces Etats politiques , où la
liberté a le plus d'étendue , où la subordination
ne fait point oublier à ceux qui
commandent qu'ils sont sujets , ni aux
sujets que leur obéissance est volontaire ,
et si j'ose me servir de ce terme , toute
spontanée.
La superiorité dans l'Oratoire y est
évitée avec autant de soin , qu'elle est
quelquefois recherchée ailleurs ; et la dépendance
, qui n'a rien de contraint ni
de servile , y jouit de presque toutes les
préro632
MERCURE DE FRANCE
prérogatives de l'égalité. On y est sans
défiance , parce qu'on n'a point d'interêt
de s'y supplanter . On ne s'y appréhende
point les uns les autres , parce que personne
n'y peut exercer une impérieuse
domination , et que le seul châtiment qui
y soit redoutable , est le malheur d'être
exclus d'une si aimable Societé.
Ce qui fait l'agrément de ceux qui dépendent
, rend dans l'Oratoire toute superiorité
onereuse et multiplie les difficultez
de la superiorité generale . Que de
talens divers ne faut il pas avoir pour en
remplir dignement les obligations ! Le
R. P. de la Tour étoit peut - être l'unique
qui pût en soutenir le poids auffi longtemps
sans s'affaiblir . Ce qui ne sera
point contesté , c'est qu'il a toûjours
mon ré une superiorité de vûës et une
fécondité de ressources .
Sa douceur toujours inalterable , lorsqu'il
ne s'agissoi que de ses propres interêts
, cedoit le plus tard et le plus rarement
qu'il étoit possible à une séverité
quelquefois nécessaire. Il accompagnoit
toujours les ordres que la nécessité lui
arrachoit , de tant de politesse et d'humanité
, que ceux à qui ils étoient envoyez
, étoient obligez de se blâmer euxmêmes
, dès que le trouble de la surprise
avoit
AVRIL. 1733 633
avoit fait place à de paisibles refléxions.
Ni les murmures enhardis par sa douceur
, ni les remontrances hors d'oeuvre ,
ni les plaintes trop peu respectueuses
qu'elle occasionna , ne purent jamais le
porter à user de ressentiment contre ceux
qui s'oublioient de la sorte à son égard .
Souvent ces indécens procedez ne faisoient
que reveiller son attention à multiplier
ses bons offices envers ceux qui
n'avoient lieu d'attendre que des mortifications.
Aussi peut- on dire que personne ne
connoissoit mieux les caracteres de la
charité que le R. P. de la Tour. C'étoit
le sujet ordinaire des discours qu'il faisoit
dans le cours de ses visites . Il mettoit
dans tour leur jour les traits que l'Apôtre
a employez pour peindre cette aimable
Vertu. Sa conduite étoit un sûr
interprete , son exemple un lumineux
commentaire. Que ceux qui ont eû le
-bonheur de le connoître , examinent
chacun de ces caracteres et le rapprochent
de la conduite de ce grand Homme
ils les trouveront tous , j'en suis
sûr , réalisez et réduits en pratique , sans
affoiblissement et sans interruption.
>
De-là ce désinteressement et cette génerosité
, dont le siécle présent n'a presque
334 MERCURE DE FRANCE
que conservé
que les noms. Ces sentimens
rares et encore respectez ,
pas
de ceux
mêmes qui n'ont la force de s'en revêtir
, ont passé par une heureuse émulation
du chef dans les membres .
Tant de réserve n'alloit pas à retenir
dans sa source la liberalité des personnes
riches : au contraire,en détournant la pente
de ces eaux qui auroient coulé dans
la Congrégation , il n'en étoit que plus
attentif à les conduire vers les lieux que
l'indigence ou des revers de fortune
avoient dessechez. Instruit des besoins
de plusieurs familles , qui pour sauver
l'éclat de leur nom , luttoient contre la
honte de la pauvreté , il avoit soin de
kur procurer des secours qui leur épargnoient
le pénible aveu de leur misere .
Rien ne feroit plus d'honneur à sa charité
que ce détail , s'il n'avoit caché ses .
bons offices avec plus de précaution que les
personnes nécessiteuses ne celoient leurs
besoins. Cependant on ne sçauroit taire
les génereux secours qu'il a fournis , non
seulement à plusieurs sujets de sa Congrégation
, mais encore à leurs parens ,
lorsqu'ils se trouvoient dans des conjonctures
fâcheuses. Il sembloit que leurs fa
milles cussent contracté une espece d'affinité
avec lui et eussent acquis un droit
à
A V RIL: 1733. 635
à son patrimoine. Il ne s'en réservoit que
ce qu'il ne pouvoit refuser à la simple
nécessité , aussi prodigue de son propre
bien qu'il étoit éloigné de recevoir celui
d'autrui.
L'usage qu'il a fait de son crédit ne
pouvoit pas aisément éviter les yeux du
Public. Comme il ne se déclaroit que
pour l'innocence attaquée et qu'il ne s'in
teressoit que pour des malheurs involontaires
, il ne craignoit point que ses démarches
fussent éclairées de trop près. Sa
candeur et sa probité ne lui permirent
jamais de surprendre la Religion des premiers
Magistrats en faveur de quelque
cause qui lui fut suspecte . Si leur confiance
pour lui alla jusqu'à le rendre dépositaire
des secrets de leur conscience ,
jamais il ne songea à retirer de ces marques
d'estime d'autre avantage que de
fournir de solides appuis à une Congrégation
qui lui étoit infiniment chere.
Une preuve indubitable de fa tendreffe
pour ce Corps célebre , est l'éloignement
qu'il témoigna pour les premieres dignitez
de l'Eglise. Son mérite étoit fort connu
à la Cour et ses amis songerent à lui
procurer le poids honorable de l'Episcopat
; mais il les pria de l'oublier à cet
égard , marquant un attachement pour
1
le
636 MERCURE DE FRANCE
le poste que la Providence lui avoit confié
, quoique moins éclatant.
Ce n'étoit pas le travail qu'il fuyoit.
Quels que soient les soins et la sollicitude
attachés à la qualité de Successeur des
Apôtres , la place qu'occuppoit le R. P.
de la Tour n'étoit ni moins difficile , ni
moins laborieuse . On peut dire qu'elle
étoit même plus pénible à plusieurs
égards , tant par les combats qu'il falloit
soûtenir au dehors , que par les craintes
qui regnoient au dedans. Borné , en apparence
, son emploi avoit une vaste étendûë
et tenoit à d'immenses détails. Il
vouloit tout voir et tout connoître par
lui -même. Toutes les réponses étoient de
sa main. La multitude des affaires ne
jettoit ni confusion dans ses idées , ni
désordre dans ses desseins , ni méprise
dans . l'execution . Consulté au-dehors et
au-dedans , il répondoit à toutes les questions
avec une netteté et une précision
toujours admirées. Admis au Conseil des
premiers Prélats du Royaume , sa facilité
à prévoir les inconveniens , la fécondité
de son génie pour découvrir des expédiens
, son habileté à prendre des tempéramens
justes entre des avis opposez ,
ramenoient souvent les opinions au sien ,
sans blesser la délicatesse des opinans .
La
AVRIL.
1733. 637
La
sagesse de ses décisions
sur toutes
les
questions
difficiles
, étoit
si connuë
, qu'il
étoit la ressource
ordinaire
et certaine
de
ceux
qui dans la nécessité
d'agir
, avoient
de la peine
à calmer
leurs
doutes
, et à
fixer
leur hésitation
. Ce qui donnoit
tant
de force
et un si grand
poids
à ses décisions
, c'étoit
une grande
connoissance
des
Loix
et de leurs
principes
, de la
Morale
et de ses sources
. Ces lumieres
qui dirigeoient
l'esprit
, avoient
une application
d'autant
plus
sure , qu'ennemie
des préjugez
, il étoit
toujours
en
garde
contre
la préocupation
. Des qualitez
si rares , même
dans
ceux qui gouvernent
, lui avoient
acquis
la confiance
de toute
la Congrégation
.
En tout cela , M. vous n'appercevez
que le mérite qui frappe les gens du
monde , pénetration d'esprit , étenduë de
génie , abondance de lumieres , connoissance
profonde des hommes ; en un mot ,
tout ce qui fait un grand homme capa
ble de gouverner les autres. Vous attendez
que j'acheve de vous montrer un
mérite qui subsiste au- delà des temps.
Vous admireriez quelques momens le
R. P. de la Tour , s'il n'avoit été pré
cisément qu'un génie sublime ; vous le
placeriez avec les grands Politiques , dont
les
638 MERCURE DE FRANCE
les noms sont conservez pour servir de
modeles à ceux qui occupent des postes
qu'ils ont laissez ; mais vous n'en seriez
que plus porté à gémir sur son sort , en
le voyant confondu avec tous ceux qui
après avoir fait un peu de bruit , descendent
et s'évanouissent dans l'obscurité
du tombeau . Vous le regarderiez en
soupirant comme un flambeau consumé
dont il ne resteroit qu'une inutile
cendre.
*
Rassurez - vous , M. cet homme , qui
au jugement d'un illustre Cardinal , *
juste estimateur du mérite , dont il avoit
obtenu l'amitié , avoit toutes les qualitez
propres pour gouverner ; cet homme
à qui M. le Premier Ministre , en loüant
sa sagesse , vient de donner un éloge
qu'il a emprunté de lui- même ; ce grand
homme étoit aussi pieux qu'éclairé. La
Religion présidoit à tout ce qu'il faisoit .
Toutes ces qualitez et toutes ses vertus
portoient sur le fondement solide de l'humilité
, simplicité parfaite en toutes choses
; simple dans son exterieur , simple
dans ses meubles , simple dans sa nourriture.
Point d'affectation , point de distinction
, point d'autre prééminence que
celle de son mérite . Son affabilité qui à
* Le Cardinal Gualterio,
augmenté
AVRIL. 17336 639
3
augmenté à mesure qu'il a jugé l'air grave
plus inutile , l'avoit rendu si populaire ,
qu'il paroissoit de niveau avec tout le
monde. Il ne pouvoit souffrir aucun respect
servile . Il étoit devenu l'Homme de
toutes les heures et de tous les momens.
Quoique chargé d'un grand nombre d'af
faires,et d'occupations , il ne faisoit point
sentir par un air distrait ou empressé
qu'on lui devenoit importun .
L'esprit d'Oraison qui fait un des plus
essentiels exercices de la Congrégation
de l'Oratoire ne s'affoiblit jamais en lui .
C'étoit dans sa communication avec Dieu
qu'il se délassoit de ses fatigues et qu'il
prenoit de nouvelles forces pour soutenir
le poids d'un travail continuel , G'étoit
aux pieds de Jesus - Christ qu'il portoit
ses tendres inquiétudes pour une
Congrégation qui a eté principalement
établie , afin de faire connoître et aimer
ce divin Sauveur. Il consultoit sans cesse
la Sagesse incarnée , qui est la lumiere
des Esprits , et il faisoit voir dans toute
sa conduite combien son commerce avec
ce Maître invisible , étoit intime et familier.
La tendresse du R. P. de la Tour pour
tous les Sujets de sa Congrégation ne se
terminoit pas à des soins généraux à l'égard
640 MERCURE DE FRANCE
gard de ceux qui étoient sous ses yeux.
Il ajoutoit sa vigilance à celles des Supericurs
, envers les malades qu'il visitoit
très-souvent. Il ne s'en tenoit point
à une stérile compassion , qui ne
vient quelquefois que d'un retour sur
soi-même , il ouvroit le chemin à des
consolations spirituelles par certaines
questions obligeantes , dont les malades
sentent tout le prix.
Je ne le suivrai point , M. dans toutes
les autres pratiques de pieté , ni dans
les augustes fonctions du Sacerdoce . Je
me contenterai de vous dire que l'esprit
de Religion les animoit toutes. Il étoit
aisé d'appercevoir qu'il étoit tout pénetré
de cet esprit qui donne le prix à nos
actions. Il n'en évitoit pas moins toute
singularité . On n'en remarquoit point
d'autre en lui , que celle de marcher toujours
d'un pas égal dans le chemin de la
Vertu. Comme il étoit par état le modele
d'une Congrégation entiere , il ne
laissoit voir que ce qui devoit être imité
de tous .
Il manqueroit un trait essentiel à la
foible esquisse que j'ai l'honneur de vous
envoyer , M. si j'oubliois que personne
n'avoit plus de qualitez pour se faire des
amis et pour les conserver . Son titre de
Superieur
AVRIL. 1733
641
Superieur ne le priva point des douceurs
d'une amitié intime , qu'il accorda à plusieurs
Sujets de la Congrégation . Sa charité
pour tous prenoit cette forme pour
des personnes dont le mérite approchoit
de plus près du sien , Cette disposition
à cultiver une vertu , dont le nom est
infiniment plus commun que la chose ,'
lui fit contracter au- dehors des amitiez
illustres , dont la seule mort a été le terme
inévitable.
per- Voilà , M. une légere idée de la
sonne que nous pleurons : Peinture trop
foible et trop imparfaite pour un Eloge ,
mais suffisante pour justifier l'étendue de
notre douleur, Les Amateurs de la probité
pleurent un modele , les Admirateurs
du mérite regrettent un homme
rare , les Personnes pieuses un guide
sûr et fidele , les Sujets de l'Oratoire ,
un Pere tendre et compatissant , la Congrégation
, son Protecteur et son plus
ferme appui .
2
Sa mort ne fut pas plutôt sçûë , qu'il
n'y eut personne de ceux qui sont éclairez
sur les veritables interêts de leur Corps ,
qui ne s'écriât comme Elisée lorsqu'Èlic
se sépara de lui . O mon Pere , mon Pere ;
vous nous êtes donc enlevé , vous qui étiez
le Char d'Israël et son Conducteur. Nous.
demeu842
MERCURE DE FRANCE
> demeurâmes saisis , consternez comme
si ce présent du Ciel nous avoit été donné
pour toûjours. Personne n'a refléchi
d'abord sur les avantages que l'illustre
mort acqueroit en quittant cette vie.
Nous n'avons été occupez jusqu'à présent
que de notre malheur."
Daigne le Ciel , si la Congrégation lui
est toujours chere , susciter un Elisée , en
qui l'efprit d'Elie se reproduise . Un homme
de Dieu dont la sage conduite soit
une imitation , ou plutôt une copie fidele
de celle à qui nous devons notre conservation
.
G. P. D. L.
A Caën , le 28. Février 1733 .
Fermer
Résumé : EXTRAIT d'une Lettre écrite de Caën, sur la Mort du R. P. de la Tour, Superieur General de la Congrégation de l'Oratoire.
Le texte est un extrait d'une lettre écrite à Caen en avril 1733, annonçant la mort du Père de la Tour, supérieur général de la Congrégation de l'Oratoire. Le Père de la Tour est présenté comme un homme aux talents et qualités exceptionnels, dépassant largement les attentes. Son enfance a été marquée par des succès littéraires et une éducation soignée, favorisée par la noblesse et la piété de ses parents. À l'âge de 17 ans, il a brillamment soutenu des thèses publiques en philosophie sous la direction de M. Cally à Caen. Entré dans la Congrégation de l'Oratoire, il s'est rapidement libéré des préjugés grâce à son esprit pénétrant et à son étude approfondie de la religion. Ses sermons, caractérisés par un style pur et une déclamation douce, ont été très appréciés à Paris. Sa réputation de prédicateur et de directeur spirituel a rapidement grandi, attirant tant des pécheurs que des personnes déjà pieuses. Le Père de la Tour a été choisi pour succéder au Père de Sainte-Marthe en tant que supérieur général de l'Oratoire. Sa noblesse, son éducation et ses qualités personnelles en faisaient un candidat idéal pour diriger une congrégation protégée par les plus hautes instances de l'Église et de l'État. Sa gestion a été marquée par une grande douceur et une sévérité mesurée, toujours accompagnée de politesse et d'humanité. Il était également connu pour sa générosité et son désintéressement, aidant de nombreuses familles dans le besoin sans chercher de reconnaissance. Son usage du crédit et de son influence a toujours été au service de l'innocence et des causes justes. Malgré des offres pour des postes épiscopaux, il a préféré rester à son poste à l'Oratoire, démontrant ainsi son attachement et son dévouement à la congrégation. Sa sagesse et sa connaissance des lois et de la morale ont fait de lui une ressource précieuse pour les décisions importantes. Le Père de la Tour était reconnu pour sa vigilance contre les préoccupations et ses rares qualités de gouvernance, lui valant la confiance de toute la Congrégation. Ses mérites incluaient une pénétration d'esprit, une étendue de génie, une abondance de lumières et une connaissance profonde des hommes. Il était admiré pour sa sagesse et son humilité, évitant toute affectation et préférant la simplicité en toutes choses. Sa piété et sa dévotion étaient constantes, trouvant dans la communication avec Dieu un réconfort et une force pour ses responsabilités. Il était également connu pour sa tendresse et sa vigilance envers les membres de sa Congrégation, notamment les malades. Sa capacité à se faire des amis et à les conserver était remarquable. Sa mort a été profondément regrettée par tous ceux qui le connaissaient, laissant un vide immense dans la Congrégation.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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53
p. 1990-2002
REFLEXIONS.
Début :
Les hommes ne sçavent ni donner ni perdre à propos. [...]
Mots clefs :
Hommes, Mal, Mérite, Beauté, Politesse, Bienfaits, Esprit, Homme, Femmes, Justice, Grandeur, Paraître, Vertu, Réflexions, Défauts, Monde
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS.
REFLEXIONS.
Lperdre à
propos .
Es hommes ne sçavent ni donner ni
Pecuniam in loco negligere , maximum interdum
lucrum est. Terence . Adelph.
L'esprit de l'homme se connoît à ses
paroles et sa naissance ou son éducation
à ses actions.
C'est le destin de l'homme de ne jamais
SEPTEMBRE . 1733. 1991
mais connoîce Son vrai bien , et de chercher
courant à être plus mal , pour vou
mieux.
Il est plus aisé d'abuser les hommes
par une narration où il entre du merveilleux
, que de les instruire par un
récit simple et naïf.
Nous sommes presque tous de telle
condition , que nous sommes fâchez d'être
ce que nous sommes.
On ne doit jamais parler de soi ni en
bien , parce qu'on ne nous croit point ,
ni en mal , parce qu'on en croit plus
qu'on n'en dit.
Les hommes prétendent que les femmes
leur sont fort inferieures en mérite , cependant
ils ne veulent leur passer aucun
défaut , et ils éclatent en mauvaise
humeur quand elles en remarquent quelqu'un
marqué en eux . Ils devroient opter
, s'appliquer à avoir moins de défauts
qu'elles , ou avoir moins de sévérité pour
les leurs.
Un homme toujours satisfait de luimême
, l'est peu souvent des autres ; rarement
on l'est de lui.
On
1992 MERCURE DE FRANCE
On trouve bien des hommes qui s'avoient
avares , vindicatifs , yvrognes ,
orgueilleux , poltrons même ; mais l'en
vie et l'ingratitude sont des passions si
lâches et si odieuses, que jamais personne
n'en demeura d'accord. Il n'y a point
de vertus compatibles avec les vices , et
point de crimes ausquels elles ne puissent
conduire.
La plupart des hommes ont bien plus
d'affectation et d'adresse pour excuser
leurs fautes , que d'attention pour n'en
point commettre.
Quand on paroît aimable aux yeux
des hommes , on paroît à leur esprit
tout ce qu'on veut .
Il n'est pas plus dangereux de faire du
mal à la plupart des hommes , que de
leur faire trop de bien .
Les hommes ont plus d'interêt à cor
riger les défauts de l'esprit , que ceux du
corps ; ils agissent cependant comme s'ile
étoi.nt persuadez du contraire.
Les hommes ont une application continuelle
à cacher et à déguiser leurs vices
СБ
SEPTEMBRE. 1733. 1993
et leurs défauts ; ils auroient peut- être
moins de peine à s'en corriger.
La vertu est souvent voilée par la modestie
, et le vice par l'hypocrisie ; ainsi
il est bien difficile de pouvoir penetrer
l'interieur des hommes.
Il est aussi avantageux aux hommes
de publier les bienfaits qu'ils reçoivent,
u'il leur est desavantageux de se plaindre
de leurs disgraces.
qu'il
Les hommes sont aveugles dans leurs
desirs , leurs pensées sont trompeuses ,
leurs discours et leurs esperances folles ,
et leurs apétits dereglez. Omnes decipimur
specie recti , dit Horace . Car à plusieurs
une blessure a procuré la santé ,
et l'on s'est trouvé quelquefois au comble
de la gloire , quand on ne devoit attendre
que l'infamie ou la mort.
Les hommes ne sont pas obligez d'être
bien faits , d'êtres riches ; ils sont obligez
d'avoir de la probité et de l'honneur,
Les hommes trouvent presque toujours
la peine , quand ils la fuyent avec
trop d'empressement.
Etre
1994 MERCURE DE FRANCE
Etre utile au Public , est un call tere
brillant ; ne nuire à personne , est un
état de vertu obscur , mais for rava Il
faudroit que les hommes avant que d'êtres
utiles au Public , cessassent de nuire
à qui que ce soit.
On doit plaindre presque également
un homme riche qui n'a qu'une bonne table
, et un pauvre qui n'a que de l'apétit.
C'est une grande foiblesse à un Prince
de n'oser refuser justement ce qu'on ose
bien lui demander sans avoir égard à
la justice.
Les Grands , pour l'ordinaire , se contentent
de sentir qu'on leur est agréàble
, sans approfondir si on mérite de
l'être. Leur plus importante occupation
cependant devroit être de connoître les
hommes , puisqu'ils veulent passer pour
les images de la divinité ; mais ils craignent
en cela de se détromper , de peur
de trouver souvent leurs Favoris indignes
de leurs bontez , et les autres hommes
qu'ils ne regardent pas , dignes de
plus de distinction .
Les Souverains se picquent d'ordinaire
de
SEPTEMBRE. 1733. 1995
7
de constance ; ils condamneroient plutôt
leurs propres Enfans que de blâmer
un Sujet choisi de leur main . Ils ne crais
tant de paroître malheureux
dat leur famille
Pears
jugemens.
, que mal- habiles dans
Ifatti de Principi , hanno ogn'altra facsia
che la vera.
Il est bien rare que les Grands n'abusent
pas de leur grandeur.
Il y a cette difference entre le Peuple
et les Grands ; que celui - là perd fa- .
cilement le souvenir des bienfaits et des
injures , au lieu que celui- cy oublie facilement
les plaisirs reçûs , et se souvient
toujours des injures.
Plusieurs méprisent la grandeur , afin
de s'élever dans leur imagination audessus
des Grands et de se bâtir ainsi une
grandeur imaginaire. De même qu'en
méprisant les richesses, c'est souvent pour
se faire un petit trésor de vanité , qui
tienne lieu de ce qu'on n'a pas.
Les Princes doivent être extrémement
attentifs à moderer tellement , même
leurs
1996 MERCURE DE FRANCE
à
leurs vertus , que l'une ne nuise pas
l'autre par son excès . Prendre garde sur
tout que leur justice et leur bonté ne
s'entre- détruise ; car à vouloir êne trop
juste , on devient odieux ; à vouloir être
trop bon , on devient méprisable.
L'estime des Grands est quelquefois
facile à acquerir , mais elle est toujours
difficile à conserver.
Selon le sentiment d'Epicure , il doit
être plus agréable de donner que de recevoir.
L'ingratitude même ne doit pas nous
empêcher de faire du bien , car il vaut
encore mieux que les bienfaits se perdent
dans les mains des ingrats , que
dans les nôtres.
Rien ne s'achette plus cherement que
ce qu'on achette par les prieres.
L'avidité de recevoir un nouveau bien--
fait , fait oublier celui qu'on a déja reçû .
Cupiditas accipiendorum oblivionem facit
acceptorum. Seneq .
Nous traçons sur la poussiere les bienfaits
SEPTEMBRE . 1733. 1997
faits que nous recevons , et nous gravons
sur le marbre le mal qu'on nous
fait , dit un Ancien.
Un bienfait desaprouvé n'est gra
ce que pour un seul , et c'est une injure
pour plusieurs.
Le bienfait n'est tel que par le bon
usage qu'en fait celui qui le reçoit .
De toutes les choses du monde , celle
qui vieillit le plus aisément et le plu
tôt , c'est le bienfair.
- Plusieurs sçavent perdre leurs biens ;
mais peu les sçavent donner .
Faire du bien aux méchants
souvent faire du mal aux bons.
c'est
Presque toujours lorsque les bienfaits
vont trop loin , la haine prend la place
de la reconnoissance.
Il y a des plaisirs dont on se paye par
ses mains ; celui d'en faire aux autres
est de cette nature.
I Beneficii ordinariamente si vedono
E contra
1998 MERCURE DE FRANCE
sontra cambiati , con ingratitudine infinita ;
più per l'impertinenza che il Benef
usa nell'esigere la gratitudine del of
altrui , che per la discortesia di d
il beneficio.
Gli Beneficii si ricevano sempre volentieri
, ma non sempre volentieri si vede il
Benefattore.
Nous sommes toujours extrémement
agréables à ceux à qui nous donnons
occasion de l'être.
Une femme ne trouve rien de si diffi
cile à faire que de s'accoûtumer à n'être
plus belle , quand elle l'a été pare
faitement,
Il n'y a pas de femme , si laide soitelle
, qui ne se trouve quelque trait de
beauté.
Sibi quaque videtur amanda,
Pessima sit , nulli non sua forma placet.
Ovid. de Art. Am. L. 23
La beauté dans le Sexe expose à tant
de périls , qu'il est bien difficile qu'on
ne succombe pas à quelques- uns .
Les
SEPTEMBRE. 1733. 1999
gou-
Les femmes ont souvent raison de vouloir
, à quelque prix que ce soit , paroître
belies, puisque c'est tout ce que les hommes
leur ont laissé ; car , point de
vernement pour elles , point d'autorité
absoluë , point de conduite d'ames , point
de pouvoir dans l'Eglise , point de possession
de Charges , point d'entrée dans
le Secret des affaires d'Etat.Il semble même
qu'on leur veuille ôter jusqu'à l'esprit
, en traitant de précieuses celles qui
en font paroître. Laissons -leur donc la
beauté , et quand elles n'en ont point ,
laissons - leur du moins le plaisir de croire
qu'elles en ont.
La laideur fait quelquefois présumer la
vertu où elle n'est pas ; et la beauté a
cela de funeste , qu'on croit les belles
personnes capables de toutes les foiblesses
qu'elles causent .
La beauté sans la grace, est un apas sans
hameçon.
En désirant trop ardemment de plaire,
on ne se rend pas plus aimable.
La réputation qui vient de la beauté
est quelque chose de si délicat parmi les
E ij
Fem-
885481
2000 MERCURE DE FRANCE
Femmes, qu'encore qu'elles ayent la plus
grande indifférence du monde pour quel
qu'un , jamais pourtant cette indirerence
n'ira jusqu'à vouloir que ce quelqu'un
porte ailleurs ses hommages et ses soupirs.
Tant de fierté qu'on voudra , une
belle personne regarde toujours la fuite
d'un amant sans mérite si on veut , et
qu'elle n'estime pas , comme autant de
diminué sur son empire.
Il
y
des beautez si engageantes , que
si on ne fuit , sans hésiter, on ne fuit pas
loin. On ne peut aller tout au plus que
de la longueur de ses chaînes.
Le véritable Efprit de Politesse consiste
dans une certaine attention à faire ensorte
que par nos paroles et par nos manieres
, les autres soient contens de nous
et d'eux -mêmes.
L'incivilité n'est pas un vice de l'ame ;
elle est l'effet de plusieurs vices ; de la
sotte vanité , de l'ignorance de ses devoirs
, de la paresse , de la stupidité , de
la distraction , du mépris des autres de
la jalousie , & c.
Rien n'est plus contraire à la véritable
poSEPTEMDA
E. *733• 2001
politesse et à la bienséance , que
de l'observer
avec trop d'affectation ; c'est s'incommoder
, c'est s'embarrasser , pour incommoder
, pour embarrasser les autres.
Il eft presqu'autant contre la bienséance
de se cachet en faisant le bien , que de
chercher à se faire voir en faisant le mal.
Tel croit mériter le nom de Poli , qui
ne mérite que celui de Dameret ou de
Pindariseur. La vraie Politesse est souvent
confondue avec des qualitez qui
méritent plus de blâme que de loüange.
On doit obeir sans cesse à la Loy des
usages et des bienséances ; il n'y a que
les Loix de la necessité qui nous dispensent
de toutes les autres.
On voit beaucoup de gens qui sçavent
comme on vit , mais fort peu qui sçachent
vivre ; c'est qu'on est trop curieux
de sçavoir ce que le monde fait , et qu'on
ne l'est pas assez de ce qu'il devroit
Faire.
La Politesse ne donne pas le mérite ,
mais elle le rend agréable , sans elle ildevient
presque insupportable , car il est
farauche et sans agrément. E iij
2002 MERCURE DE FRANCE
"
On perd presque tout le mérite du
bien,si on le fait sans Politesse ; unc mauvaise
maniere gâte tout , elle, défigure
même la justice et la raison .
Le chef- d'oeuvre de la Politesse est de
n'insulter jamais à ceux qui en manquent,
et de se contenter de les instruire par
l'exemple , sans rien faire davantage .
Lperdre à
propos .
Es hommes ne sçavent ni donner ni
Pecuniam in loco negligere , maximum interdum
lucrum est. Terence . Adelph.
L'esprit de l'homme se connoît à ses
paroles et sa naissance ou son éducation
à ses actions.
C'est le destin de l'homme de ne jamais
SEPTEMBRE . 1733. 1991
mais connoîce Son vrai bien , et de chercher
courant à être plus mal , pour vou
mieux.
Il est plus aisé d'abuser les hommes
par une narration où il entre du merveilleux
, que de les instruire par un
récit simple et naïf.
Nous sommes presque tous de telle
condition , que nous sommes fâchez d'être
ce que nous sommes.
On ne doit jamais parler de soi ni en
bien , parce qu'on ne nous croit point ,
ni en mal , parce qu'on en croit plus
qu'on n'en dit.
Les hommes prétendent que les femmes
leur sont fort inferieures en mérite , cependant
ils ne veulent leur passer aucun
défaut , et ils éclatent en mauvaise
humeur quand elles en remarquent quelqu'un
marqué en eux . Ils devroient opter
, s'appliquer à avoir moins de défauts
qu'elles , ou avoir moins de sévérité pour
les leurs.
Un homme toujours satisfait de luimême
, l'est peu souvent des autres ; rarement
on l'est de lui.
On
1992 MERCURE DE FRANCE
On trouve bien des hommes qui s'avoient
avares , vindicatifs , yvrognes ,
orgueilleux , poltrons même ; mais l'en
vie et l'ingratitude sont des passions si
lâches et si odieuses, que jamais personne
n'en demeura d'accord. Il n'y a point
de vertus compatibles avec les vices , et
point de crimes ausquels elles ne puissent
conduire.
La plupart des hommes ont bien plus
d'affectation et d'adresse pour excuser
leurs fautes , que d'attention pour n'en
point commettre.
Quand on paroît aimable aux yeux
des hommes , on paroît à leur esprit
tout ce qu'on veut .
Il n'est pas plus dangereux de faire du
mal à la plupart des hommes , que de
leur faire trop de bien .
Les hommes ont plus d'interêt à cor
riger les défauts de l'esprit , que ceux du
corps ; ils agissent cependant comme s'ile
étoi.nt persuadez du contraire.
Les hommes ont une application continuelle
à cacher et à déguiser leurs vices
СБ
SEPTEMBRE. 1733. 1993
et leurs défauts ; ils auroient peut- être
moins de peine à s'en corriger.
La vertu est souvent voilée par la modestie
, et le vice par l'hypocrisie ; ainsi
il est bien difficile de pouvoir penetrer
l'interieur des hommes.
Il est aussi avantageux aux hommes
de publier les bienfaits qu'ils reçoivent,
u'il leur est desavantageux de se plaindre
de leurs disgraces.
qu'il
Les hommes sont aveugles dans leurs
desirs , leurs pensées sont trompeuses ,
leurs discours et leurs esperances folles ,
et leurs apétits dereglez. Omnes decipimur
specie recti , dit Horace . Car à plusieurs
une blessure a procuré la santé ,
et l'on s'est trouvé quelquefois au comble
de la gloire , quand on ne devoit attendre
que l'infamie ou la mort.
Les hommes ne sont pas obligez d'être
bien faits , d'êtres riches ; ils sont obligez
d'avoir de la probité et de l'honneur,
Les hommes trouvent presque toujours
la peine , quand ils la fuyent avec
trop d'empressement.
Etre
1994 MERCURE DE FRANCE
Etre utile au Public , est un call tere
brillant ; ne nuire à personne , est un
état de vertu obscur , mais for rava Il
faudroit que les hommes avant que d'êtres
utiles au Public , cessassent de nuire
à qui que ce soit.
On doit plaindre presque également
un homme riche qui n'a qu'une bonne table
, et un pauvre qui n'a que de l'apétit.
C'est une grande foiblesse à un Prince
de n'oser refuser justement ce qu'on ose
bien lui demander sans avoir égard à
la justice.
Les Grands , pour l'ordinaire , se contentent
de sentir qu'on leur est agréàble
, sans approfondir si on mérite de
l'être. Leur plus importante occupation
cependant devroit être de connoître les
hommes , puisqu'ils veulent passer pour
les images de la divinité ; mais ils craignent
en cela de se détromper , de peur
de trouver souvent leurs Favoris indignes
de leurs bontez , et les autres hommes
qu'ils ne regardent pas , dignes de
plus de distinction .
Les Souverains se picquent d'ordinaire
de
SEPTEMBRE. 1733. 1995
7
de constance ; ils condamneroient plutôt
leurs propres Enfans que de blâmer
un Sujet choisi de leur main . Ils ne crais
tant de paroître malheureux
dat leur famille
Pears
jugemens.
, que mal- habiles dans
Ifatti de Principi , hanno ogn'altra facsia
che la vera.
Il est bien rare que les Grands n'abusent
pas de leur grandeur.
Il y a cette difference entre le Peuple
et les Grands ; que celui - là perd fa- .
cilement le souvenir des bienfaits et des
injures , au lieu que celui- cy oublie facilement
les plaisirs reçûs , et se souvient
toujours des injures.
Plusieurs méprisent la grandeur , afin
de s'élever dans leur imagination audessus
des Grands et de se bâtir ainsi une
grandeur imaginaire. De même qu'en
méprisant les richesses, c'est souvent pour
se faire un petit trésor de vanité , qui
tienne lieu de ce qu'on n'a pas.
Les Princes doivent être extrémement
attentifs à moderer tellement , même
leurs
1996 MERCURE DE FRANCE
à
leurs vertus , que l'une ne nuise pas
l'autre par son excès . Prendre garde sur
tout que leur justice et leur bonté ne
s'entre- détruise ; car à vouloir êne trop
juste , on devient odieux ; à vouloir être
trop bon , on devient méprisable.
L'estime des Grands est quelquefois
facile à acquerir , mais elle est toujours
difficile à conserver.
Selon le sentiment d'Epicure , il doit
être plus agréable de donner que de recevoir.
L'ingratitude même ne doit pas nous
empêcher de faire du bien , car il vaut
encore mieux que les bienfaits se perdent
dans les mains des ingrats , que
dans les nôtres.
Rien ne s'achette plus cherement que
ce qu'on achette par les prieres.
L'avidité de recevoir un nouveau bien--
fait , fait oublier celui qu'on a déja reçû .
Cupiditas accipiendorum oblivionem facit
acceptorum. Seneq .
Nous traçons sur la poussiere les bienfaits
SEPTEMBRE . 1733. 1997
faits que nous recevons , et nous gravons
sur le marbre le mal qu'on nous
fait , dit un Ancien.
Un bienfait desaprouvé n'est gra
ce que pour un seul , et c'est une injure
pour plusieurs.
Le bienfait n'est tel que par le bon
usage qu'en fait celui qui le reçoit .
De toutes les choses du monde , celle
qui vieillit le plus aisément et le plu
tôt , c'est le bienfair.
- Plusieurs sçavent perdre leurs biens ;
mais peu les sçavent donner .
Faire du bien aux méchants
souvent faire du mal aux bons.
c'est
Presque toujours lorsque les bienfaits
vont trop loin , la haine prend la place
de la reconnoissance.
Il y a des plaisirs dont on se paye par
ses mains ; celui d'en faire aux autres
est de cette nature.
I Beneficii ordinariamente si vedono
E contra
1998 MERCURE DE FRANCE
sontra cambiati , con ingratitudine infinita ;
più per l'impertinenza che il Benef
usa nell'esigere la gratitudine del of
altrui , che per la discortesia di d
il beneficio.
Gli Beneficii si ricevano sempre volentieri
, ma non sempre volentieri si vede il
Benefattore.
Nous sommes toujours extrémement
agréables à ceux à qui nous donnons
occasion de l'être.
Une femme ne trouve rien de si diffi
cile à faire que de s'accoûtumer à n'être
plus belle , quand elle l'a été pare
faitement,
Il n'y a pas de femme , si laide soitelle
, qui ne se trouve quelque trait de
beauté.
Sibi quaque videtur amanda,
Pessima sit , nulli non sua forma placet.
Ovid. de Art. Am. L. 23
La beauté dans le Sexe expose à tant
de périls , qu'il est bien difficile qu'on
ne succombe pas à quelques- uns .
Les
SEPTEMBRE. 1733. 1999
gou-
Les femmes ont souvent raison de vouloir
, à quelque prix que ce soit , paroître
belies, puisque c'est tout ce que les hommes
leur ont laissé ; car , point de
vernement pour elles , point d'autorité
absoluë , point de conduite d'ames , point
de pouvoir dans l'Eglise , point de possession
de Charges , point d'entrée dans
le Secret des affaires d'Etat.Il semble même
qu'on leur veuille ôter jusqu'à l'esprit
, en traitant de précieuses celles qui
en font paroître. Laissons -leur donc la
beauté , et quand elles n'en ont point ,
laissons - leur du moins le plaisir de croire
qu'elles en ont.
La laideur fait quelquefois présumer la
vertu où elle n'est pas ; et la beauté a
cela de funeste , qu'on croit les belles
personnes capables de toutes les foiblesses
qu'elles causent .
La beauté sans la grace, est un apas sans
hameçon.
En désirant trop ardemment de plaire,
on ne se rend pas plus aimable.
La réputation qui vient de la beauté
est quelque chose de si délicat parmi les
E ij
Fem-
885481
2000 MERCURE DE FRANCE
Femmes, qu'encore qu'elles ayent la plus
grande indifférence du monde pour quel
qu'un , jamais pourtant cette indirerence
n'ira jusqu'à vouloir que ce quelqu'un
porte ailleurs ses hommages et ses soupirs.
Tant de fierté qu'on voudra , une
belle personne regarde toujours la fuite
d'un amant sans mérite si on veut , et
qu'elle n'estime pas , comme autant de
diminué sur son empire.
Il
y
des beautez si engageantes , que
si on ne fuit , sans hésiter, on ne fuit pas
loin. On ne peut aller tout au plus que
de la longueur de ses chaînes.
Le véritable Efprit de Politesse consiste
dans une certaine attention à faire ensorte
que par nos paroles et par nos manieres
, les autres soient contens de nous
et d'eux -mêmes.
L'incivilité n'est pas un vice de l'ame ;
elle est l'effet de plusieurs vices ; de la
sotte vanité , de l'ignorance de ses devoirs
, de la paresse , de la stupidité , de
la distraction , du mépris des autres de
la jalousie , & c.
Rien n'est plus contraire à la véritable
poSEPTEMDA
E. *733• 2001
politesse et à la bienséance , que
de l'observer
avec trop d'affectation ; c'est s'incommoder
, c'est s'embarrasser , pour incommoder
, pour embarrasser les autres.
Il eft presqu'autant contre la bienséance
de se cachet en faisant le bien , que de
chercher à se faire voir en faisant le mal.
Tel croit mériter le nom de Poli , qui
ne mérite que celui de Dameret ou de
Pindariseur. La vraie Politesse est souvent
confondue avec des qualitez qui
méritent plus de blâme que de loüange.
On doit obeir sans cesse à la Loy des
usages et des bienséances ; il n'y a que
les Loix de la necessité qui nous dispensent
de toutes les autres.
On voit beaucoup de gens qui sçavent
comme on vit , mais fort peu qui sçachent
vivre ; c'est qu'on est trop curieux
de sçavoir ce que le monde fait , et qu'on
ne l'est pas assez de ce qu'il devroit
Faire.
La Politesse ne donne pas le mérite ,
mais elle le rend agréable , sans elle ildevient
presque insupportable , car il est
farauche et sans agrément. E iij
2002 MERCURE DE FRANCE
"
On perd presque tout le mérite du
bien,si on le fait sans Politesse ; unc mauvaise
maniere gâte tout , elle, défigure
même la justice et la raison .
Le chef- d'oeuvre de la Politesse est de
n'insulter jamais à ceux qui en manquent,
et de se contenter de les instruire par
l'exemple , sans rien faire davantage .
Fermer
Résumé : REFLEXIONS.
Le texte examine divers aspects de la nature humaine et des comportements sociaux. Les hommes ont tendance à rechercher ce qui les rend malheureux et à éviter de reconnaître leurs véritables besoins. Les récits merveilleux trompent plus facilement que les récits simples. La plupart des gens sont insatisfaits de leur condition et évitent de discuter de leurs défauts ou qualités. Les hommes critiquent les femmes tout en étant intolérants à leurs propres défauts. L'hypocrisie et la modestie masquent souvent respectivement le vice et la vertu, rendant difficile la compréhension des individus. Les hommes préfèrent cacher leurs défauts plutôt que de les corriger. Le texte critique les erreurs de jugement des désirs humains et souligne la nécessité de la probité et de l'honneur. Les souverains sont reprochés pour leur manque de discernement et leur abus de pouvoir. Les princes doivent équilibrer leurs vertus pour éviter de devenir odieux ou méprisables. L'ingratitude ne doit pas dissuader les bienfaits, souvent oubliés rapidement. Le texte aborde également les bienfaits et la politesse. Les bienfaits sont vite oubliés, tandis que les méfaits sont mieux mémorisés. Un bienfait non apprécié peut être perçu comme une injure. Les bienfaits doivent être donnés à bon escient et peuvent se déprécier. Offrir des bienfaits aux méchants peut nuire aux bons, et une reconnaissance excessive peut se transformer en haine. Le plaisir de faire du bien est unique, mais les bénéfices sont souvent mal reçus en raison de l'impatience du bénéficiaire ou de l'indiscrétion du bienfaiteur. La beauté chez les femmes est également discutée, soulignant les dangers et les attentes associées. Les femmes cherchent à paraître belles en raison des limitations sociales. La beauté sans grâce est comparée à un appât sans hameçon, et la réputation liée à la beauté est délicate. Enfin, la politesse est définie comme une attention à rendre les autres contents d'eux-mêmes et de nous. L'incivilité résulte de divers vices, et observer la politesse avec affectation est contraire à la bienséance. La politesse rend le mérite agréable et insupportable sans elle. Elle ne doit pas être utilisée pour insulter ceux qui en manquent, mais pour les instruire par l'exemple.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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54
p. 2581-2585
LETTRE d'un Habitant du Parnasse, à M. Titon du Tillet.
Début :
MONSIEUR, La Renommée nous a apporté la description de votre [...]
Mots clefs :
Parnasse, Parnasse français, Titon du Tillet, Mérite, Noms, Bronze, Apollon
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE d'un Habitant du Parnasse, à M. Titon du Tillet.
LETTRE d'un Habitant du Parnasse,
à M. Titon du Tillet
ONSIEUR,.
La Renommée nous a apporté la description
de votre Parnasse. Ce Livre a
fait à nos illustres Compatriotes , autant
de plaisir que le Parnasse même. Les Anciens
, pour lesquels leurs. Mecènes et
1. Vol.
leurs
2582 MERCURE DE FRANCE
leurs Pollions n'ont jamais rien imaginé
d'aussi honorable , ont parû souffrir forc
impatiemment cet avantage des Modernes
. On a même été sur le point de renouveller
à cette occasion les anciennes
disputes ; mais Apollon a sur le champ
appaisé le bruit par ces paroles :
O vous , qui les premiers en Grece , en Ausonie,
Favoris des doctes Soeurs ,
Sçûtes gouter les douceurs
De la divine harmonie ,
Si dé nobles Rivaux du même zele épris ,
Osent vous disputer le Prix ,
S'ils sçavent dans leurs Vers faire couler vos
Graces ,
Vos accords , vos sons les plus doux ,
Grecs et Romains n'en soyez point jaloux ,
Ce n'est qu'en marchant sur vos traces
Qu'ils s'élevent jusques à vous.
Un compliment si flateur dans la bouche
d'Apollon , contenta ceux des Anciens
dont les Ecrits sont parvenus jusqu'à
nos tems , et nous ont servi de modele;
mais il en restoit un assez grand nombre
dont les noms et les Ouvrages sont absolument
inconnus , et qui sans être comparables
aux grands Maîtres , avoient cependant
un mérite réel. Ceux-là parois-
J. Vol. soient
DECEMBR E. 1733. 2583
soient les plus échauffez et se plaignoient
amérement de l'injustice du Destin , qui
avoit réservé aux Modernes un honneur
qu'ils croyoient eux - mêmes avoir bien
mérité. Ils avoient quelque raison .
Leur siecle en beaux Esprits fertile ,
Ne vit point pour leur gloire un Amateur des
Arts ,
Un homme tel que vous , qui d'une main habile
Sçut avec choix dans un Ouvrage utile
Rassembler tous leurs noms épars.
Si les Muses alors moins avares de gloire ,
Pour éterniser leur memoire ,
Dans les Fastes sçavans les avoient consacrez ,
On y verroit encor paroître ,
dévorez ,
Des noms par le temps
Noms dans leur siecle reverez ,
Et dignes sans doute de l'être.
Vous voyez , Monsieur , que je suis
'de votre avis sur les places qu'occupent
au Parnasse bien des Poëtes , qui sans
être du premier mérite , ne sont pourtant
point méprisables.
Apollon est un Dieu sévere ;
Cependant sur le Mont sacré ,
Il est encor plus d'un degré
Au-dessous de Sapho , de Virgile et d'Homere.
I. Vol. Je
2584 MERCURE DE FRANCE
*
Je reviens aux François , qui pendant
ce temps - là , déliberoient entre eux sur
la maniere de vous témoigner leur reconnoissance.
Quelqu'un se leva et dit :
De GARNIER * la sçavante main
Asçû l'Art d'animer et le Marbre et l'Airain ;
Mais dans sa course journaliere ,
Par sa seule mobilité ,
Le temps peut réduire en poussiere ,
Le Monument le plus vanté.
Bien mieux que sur le Bronze , en ses charmans
Ouvrages ,
TITON à notre gloire éleve un Monument ,
Qui jusques au dernier moment
Du Temps bravera les outrages.
pa- Dès qu'il eut fini un autre prit la
role,et s'exprima à peu près en ces termes ::
Garnier , des Héros de notre âge ,.
Sur le Bronze docile à gravé le visage ;.
Et Du Tillet en ses Ecrits
A fait revivre leurs esprits.
Cependant on ne concluoit rien , quelqu'un
le fit remarquer à la Compagnie ,
* Le Sculpteur qui a executé le Parnasse Fran- -
feis en Bronze sur le Dessein et les ordres de
M. Titon du Tillet.
I. Vol.
qui
DECEMBRE. 1733. 2585
qui voyant que l'immortalité étoit le seul
bien dont pussent disposer les Poëtes ,
s'écria aussi - tôt :
Titon sans doute a merité
Que notre Lyre l'éternise ;
Mais déja son Ouvrage et sa noble Entreprise
L'opt assuré sans nous de l'immortalité.
Tout le monde en convint , et cette
illustre Compagnie se sépara sur le champ.
Pour moi , Monsieur , j'ai crû vous faire
plaisir de vous mander ce qui s'étoit
passé sur le Parnasse à l'occasion de votre
Livre. Je suis avec toute l'estime la plus
parfaite , &c.
Le P. R ** J.
Sur le Parnasse ce 6. Septembre 1733 .
à M. Titon du Tillet
ONSIEUR,.
La Renommée nous a apporté la description
de votre Parnasse. Ce Livre a
fait à nos illustres Compatriotes , autant
de plaisir que le Parnasse même. Les Anciens
, pour lesquels leurs. Mecènes et
1. Vol.
leurs
2582 MERCURE DE FRANCE
leurs Pollions n'ont jamais rien imaginé
d'aussi honorable , ont parû souffrir forc
impatiemment cet avantage des Modernes
. On a même été sur le point de renouveller
à cette occasion les anciennes
disputes ; mais Apollon a sur le champ
appaisé le bruit par ces paroles :
O vous , qui les premiers en Grece , en Ausonie,
Favoris des doctes Soeurs ,
Sçûtes gouter les douceurs
De la divine harmonie ,
Si dé nobles Rivaux du même zele épris ,
Osent vous disputer le Prix ,
S'ils sçavent dans leurs Vers faire couler vos
Graces ,
Vos accords , vos sons les plus doux ,
Grecs et Romains n'en soyez point jaloux ,
Ce n'est qu'en marchant sur vos traces
Qu'ils s'élevent jusques à vous.
Un compliment si flateur dans la bouche
d'Apollon , contenta ceux des Anciens
dont les Ecrits sont parvenus jusqu'à
nos tems , et nous ont servi de modele;
mais il en restoit un assez grand nombre
dont les noms et les Ouvrages sont absolument
inconnus , et qui sans être comparables
aux grands Maîtres , avoient cependant
un mérite réel. Ceux-là parois-
J. Vol. soient
DECEMBR E. 1733. 2583
soient les plus échauffez et se plaignoient
amérement de l'injustice du Destin , qui
avoit réservé aux Modernes un honneur
qu'ils croyoient eux - mêmes avoir bien
mérité. Ils avoient quelque raison .
Leur siecle en beaux Esprits fertile ,
Ne vit point pour leur gloire un Amateur des
Arts ,
Un homme tel que vous , qui d'une main habile
Sçut avec choix dans un Ouvrage utile
Rassembler tous leurs noms épars.
Si les Muses alors moins avares de gloire ,
Pour éterniser leur memoire ,
Dans les Fastes sçavans les avoient consacrez ,
On y verroit encor paroître ,
dévorez ,
Des noms par le temps
Noms dans leur siecle reverez ,
Et dignes sans doute de l'être.
Vous voyez , Monsieur , que je suis
'de votre avis sur les places qu'occupent
au Parnasse bien des Poëtes , qui sans
être du premier mérite , ne sont pourtant
point méprisables.
Apollon est un Dieu sévere ;
Cependant sur le Mont sacré ,
Il est encor plus d'un degré
Au-dessous de Sapho , de Virgile et d'Homere.
I. Vol. Je
2584 MERCURE DE FRANCE
*
Je reviens aux François , qui pendant
ce temps - là , déliberoient entre eux sur
la maniere de vous témoigner leur reconnoissance.
Quelqu'un se leva et dit :
De GARNIER * la sçavante main
Asçû l'Art d'animer et le Marbre et l'Airain ;
Mais dans sa course journaliere ,
Par sa seule mobilité ,
Le temps peut réduire en poussiere ,
Le Monument le plus vanté.
Bien mieux que sur le Bronze , en ses charmans
Ouvrages ,
TITON à notre gloire éleve un Monument ,
Qui jusques au dernier moment
Du Temps bravera les outrages.
pa- Dès qu'il eut fini un autre prit la
role,et s'exprima à peu près en ces termes ::
Garnier , des Héros de notre âge ,.
Sur le Bronze docile à gravé le visage ;.
Et Du Tillet en ses Ecrits
A fait revivre leurs esprits.
Cependant on ne concluoit rien , quelqu'un
le fit remarquer à la Compagnie ,
* Le Sculpteur qui a executé le Parnasse Fran- -
feis en Bronze sur le Dessein et les ordres de
M. Titon du Tillet.
I. Vol.
qui
DECEMBRE. 1733. 2585
qui voyant que l'immortalité étoit le seul
bien dont pussent disposer les Poëtes ,
s'écria aussi - tôt :
Titon sans doute a merité
Que notre Lyre l'éternise ;
Mais déja son Ouvrage et sa noble Entreprise
L'opt assuré sans nous de l'immortalité.
Tout le monde en convint , et cette
illustre Compagnie se sépara sur le champ.
Pour moi , Monsieur , j'ai crû vous faire
plaisir de vous mander ce qui s'étoit
passé sur le Parnasse à l'occasion de votre
Livre. Je suis avec toute l'estime la plus
parfaite , &c.
Le P. R ** J.
Sur le Parnasse ce 6. Septembre 1733 .
Fermer
Résumé : LETTRE d'un Habitant du Parnasse, à M. Titon du Tillet.
Une lettre d'un habitant du Parnasse célèbre la publication du 'Parnasse' de M. Titon du Tillet, qui a suscité l'admiration des illustres compatriotes. Les Anciens, initialement jaloux, ont été apaisés par Apollon, reconnaissant que les Modernes s'élèvent en suivant leurs traces. Cependant, certains Anciens inconnus se sont plaints de ne pas être honorés. Le siècle des Anciens, riche en beaux esprits, manquait d'un amateur des arts pour rassembler et perpétuer leurs noms. Sur le Mont Parnasse, les Français ont débattu de la reconnaissance à accorder à Titon du Tillet. Garnier, le sculpteur, a souligné que les œuvres de Titon, contrairement aux monuments de marbre ou de bronze, braveront les outrages du temps. Un autre a ajouté que Titon a fait revivre les esprits des héros de leur âge. Tous ont convenu que l'ouvrage de Titon lui assurait déjà l'immortalité. L'habitant du Parnasse conclut en partageant ces événements avec Titon du Tillet, exprimant son estime et son admiration.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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55
p. 2759-2776
LETTRE de M. de Ponsan, Trésorier de France, à Toulouse, à Madame *** sur l'Amitié préférable à l'Amour ; lûë dans l'Académie des Jeux Floraux.
Début :
Il est tres-vrai, comme vous le dites, MADAME, qu'un véritable Ami est [...]
Mots clefs :
Amour, Amitié, Amants, Sentiments, Coeur, Charmes, Beauté, Mérite, Esprit, Honneur, Qualités, Personnes, Monde, Vertu
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. de Ponsan, Trésorier de France, à Toulouse, à Madame *** sur l'Amitié préférable à l'Amour ; lûë dans l'Académie des Jeux Floraux.
LETTRE de M. de Ponsan , Trésorier
de France , à Toulouse , à Madame
* * * sur l' Amitié préférable à l'Amours
Inë dans l'Académie des Jeux Floraux.
I'
L est tres - vrai , comme vous le dites ,
MADAME , qu'un véritable Ami est
d'une grande ressource pour soulager nos
peines et nos maux , c'est le trésor le plus
précieux et le plus rare , sur tout pour les
personnes de votre Sexe ; celles qui ont
assez de mérite pour dédaigner l'amour.
craignent , avec raison , en se livrant à
l'amitié , les jugemens du public , ce Tribunal
redoutable , qui ne voit rien qu'il
ne croye être de sa compétence , et qui
décide de tout sans examen ; la plupart
II. Vol. A iiij
des
2760 MERCURE DE FRANCE
gens sont toujours disposez à former des
soupçons injurieux , sur les sentimens
qu'on a pour les Dames ; j'ai éprouvé
cette injustice ; peu s'en est fallu qu'elle
ne m'ait été funeste auprès de vous ; tout
le monde en ces occasions , fait le tort à
l'amitié de la prendre pour l'amour ;
les Dames favorisent une erreur qui les
flatte du côté de leurs charmes et de leur
beauté,pourroient - elles éviter cet Ecueil?
Une vanité mal entendue les engage à
sapplaudir , de grossir le nombre des vils
Esclaves de l'Amour , aux dépens des illustres
sujets de l'Amitié ; plusieurs qui
ne peuvent avoir que des Amans, se font
honneur de confondre avec elles ces
personnes distinguées , qui ont sçu s'attacher
un ami fidele ; une infinité d'Experiences
n'ont pû les convaincre que l'amour
qu'elles inspirent ne suppose en
elles aucun mérite , et ne peut pas même
leur répondre qu'elles ayent de la beauté;
les vûës de leurs Adorateurs , et les motifs
qui les animent , devroient faire regarder
leurs empressemens avec mépris ,
et rendre l'amitié plus chere et plus respectable
; ses plaisirs sont purs , tranquiles
et innocens ; elle n'en goute ni n'en
recherche jamais d'autres ; la générosité
en est la source féconde ; Venus a les
11. Vol. GraDECEMBRE.
1733. 2761
Graces pour compagnes , et l'Amitié les
vertus ; mais ce qui marque bien la supériorité
de celle- cy , et qui fait le plus
éclater son triomphe , c'est que l'Amour
emprunte quelquefois son langage et se
cache sous ses dehors ; il a recours à ce
tour rafiné quand il a épuisé toutes ses
ruses et toutes ses supercheries. Ce déguisement
est l'hipocrisie de l'amour , il
aime mieux alors se trahir lui- même plutôt
que d'échoüer ; ' sa défiance décéle sa
foiblesse et sa honte ; il en fait par là un
aveu forcé N'est - ce pas un hommage
qu'il rend à l'Amitié ? Rappellez - vous ,
Madame , la belle ( 1 ) Sentence de M.de
la Rochefoucaut , que vous avez si souvent
admirée ; vous remarquerez , avec
plaisir , que ce qu'il dit du vice et de la
vertu , convient parfaitement à mon sujet
; cette conformité est aussi honteuse
pour l'amour , qu'elle est glorieuse pour
l'amitié ; elle justifie d'une maniere victorieuse
l'équité de mes invectives et de
mes éloges.
Pour s'assurer d'un accueil favorable
auprès des personnes les plus vertueuses
, l'Amitié n'a qu'à se présenter ; ce
qu'elle a de plus à craindre , c'est d'être
(1) L'Hypocrisie est un hommage que le vice:
rend à la vertu,
II.Vol. A v prise
2762 MERCURE DE FRANCE
prise pour l'Amour, et de devenir la victime
de cette erreur ; cette seule méprise
lui attire toutes les brusqueries qu'el
le essuye ; glorieuses humiliations ! Il lui
suffit d'étre reconnuë, et que tous les honneurs
soient pour elle. Tâchez , Madame,
de la distinguer à des traits certains , pour
vous épargner le chagrin où vous seriez
de lui avoir fait quelque affront; vous remarquerez
dans ses heureux favoris un
merveilleux assemblage des principales
qualitez du coeur et de l'esprit. Un Poëte
distingué a dit hardiment qu'un sot
ne sçauroit être un honnête homme ;
qualité inséparable d'un bon Ami .
Les liaisons d'une tendre amitié sont
entretenues par un commerce doux et
tranquille ; ses attentions , ses bons offices.
s'étendent aux choses importantes et sériuses
, sans oublier ni négliger les bagatelles
, ni les absences , ni les changemens
de fortune ne diminuent en rien
son ardeur ; les pertes de la beauté et de
la jeunesse serrent ses noeuds ; les vrais
amis soulagent leur douleur à la vûë
de ces infortunes per les occasions qu'elles
leur fournissent de signaler leur affection
, et de faire éclater leur tendresse.
Bien opposé à cet aimable caractère , le
temeraire Amour est toujours orageux
H.Vd. C'est
DECEMBRE. 1733. 2763
c'est le Dieu des Catastrophes , son origine
est des plus honteuses ; il doit sa
naissance à l'amour propre , source féconde
de la corruption du coeur , et des
travers de l'esprit ; digne fils d'un tel
Pere , il ne dégenere. pas ; il est aussi pervers
que son principe ; la fourberie , la
supercherie , et l'imposture sont les ressorts
cachez de toutes ses entreprises; tous
ses projets sont des crimes ; l'amitié illustre
et immortalise ses sujets , l'amour
déshonore et dégrade ses Esclaves , il est
P'ennemi irréconciliable de la bonne foy ;
leurs démêlez violens et journaliers les
ont forcez de jurer entre eux un divorce
éternel ; l'amour pur est une chimere ,
' où s'il en fut jamais , ce Phénix n'a pû
jouir du privilege de sa cendre ; on l'a
comparé justement à l'apparition des Esprits
dont tout le monde parle , quoique
personne n'en ait vu ; l'amour enfin est
le partage de la jeunesse , c'est la passion
favorite de cet âge , qui s'est arrogé
le droit d'être relevé de ses fautes, et qui
a la hardiesse de qualifier du nom d'amusemens
excusables , ses attentats les
plus criminels ; peu de gens , sans rien
cacher , ni déguiser , seroient en état ,
après leur jeunesse , de fournir une Enquête
honorable de vie et moeurs. Jose
11. Vol
A vi le
2764 MERCURE DE FRANCE
le dire , après vous , Madame , combien
d'hommes , si tous les mysteres d'iniquité
étoient expo ez au grand jour , seroient
obligez d'implorer lá clemence du
Prince pour ne pas subir la tigurur des
Loix ! Et n'oubliez pas , en faveur de votre
sexe , le sens general du nom d'homme
; la multitude des coupables leur
procure l'impunité , plusieurs abusant de
ce privilege honteux , perpétuent leur
minorité , et se rendent par là d'autant
plus criminels qu'il ne leur reste plus ni
frivoles prétextes , ni indignes excuses ;
je ne dois pas craindre de faire tort à l'amour
en le chargeant de tous les crimes
de la jeunesse , il en est presque toujours
l'auteur ou le complice..
?
La divine Amitié , ce présent du ciel ,
est de tous les âges , et de tous les Etats ;
elle en fit la gloire de tout temps ; ses far
yeurs inépuisables ne sont jamais accompagnées
de dégoûts ;, avec elle on n'a pas
à craindre de parvenir à la derniere ; les
présentes en annoncent toujours de nouvelles
, dont elles sont les infaillibles ga
rans, rien n'est capable d'en fixer le nom
bre, ni d'en borner le cours ; les vrais amis
trouvent à tous momens de nouveaux
charmes dans leur douce société ; mille
sujets interressans soutiennent et animent
II. Vola
leurs
DECEMBRE. 1733. 2765
leurs entretiens ; la délicieuse confiance
fournit toujours sans s'épuiser ; cette ressource
est plus sûre et plus grande que
celle de l'esprit. En tout genre ce qui
mérite le mépris est plus commun que ce
qui est digne d'estime ; ce caractere , matque
infaillible de leur véritable valeur
manque bien moins aux Amis qu'aux
Amans ; rien n'est plus ordinaire que l'amour
, même violent ; rien ne l'est moins
que l'amitié , même médiocre ; on peut
dire à l'honneur de celle cy qu'elle est
tout au moins aussi rare que la vertu ; ce
n'est pas- là le seul rapport qui la rend digne
de cette glorieuse comparaison.
·
Tout retentit des Eloges magnifiques
qu'on donne de toutes parts à l'Amitié ;
permettez- moy , de grace , Madame , de
les appeller des Eloges funébres , puisque
peu s'en faut qu'on ne parle d'une chose
qui n'existe plus ; on ne sçauroit , il
est vrai , faire un plus juste et plus noble
usage de la loüange ; mais l'amour propre,
qui trouve par tout des droits à exercer ,
ne s'oublie pas dans cette occasion ; le Panégiriste
, en publiant des sentimens d'estime
et de vénération pour elle , pense
souvent à s'illustrer lui - même ; on croit
se rendre recommandable par le cas
qu'on fait de cette vertu ; stériles éloges !
II. Vol. puis
2766 MERCURE DE FRANCE
puisqu'on ne voit que tres- peu de gens
qui connoissent les devoirs de l'amitié, et
bien moins qui les observent !
3
Tout le monde se glorifie de posseder
les qualitez propres à former un bon
ami , si nous en croyons les hommes sur
leur parole , il ne manque à chacun
d'eux , pour devenir des modeles de l'amitié
la plus parfaite , que de trouver
quelqu'un qui veuille les seconder dans
leurs prétendues dispositions ; ils souffrent
de ne pouvoir pas mettre en oeuvre
leurs sentimiens ; ceux dont le coeur est le
moins compatissant et le plus dur, livrez
à l'idolatrie la plus honteuse , qui est celle
de soi- même , dont l'interêt et l'amour
propre dirigent toutes les démarches 3
sont ordinairement ceux mêmes qui forment
sur cette matiere les regrets les plus
fréquens ; ils ont même le front de se
déchaîner contre les ingrats que leur
aveuglement est étrange ! où sont les
malheureux que leurs bons offices ont
prévenus et soulagez ? Sur qui se sont
répandus leurs bienfaits ? Qu'ils attendent
du moins , pour être en droit de
déclamer contre l'ingratitude et la dureté
, qu'il y ait quelqu'un dans l'Univers
qui puisse être ingrat à leur égard et qui
ait éprouvé leur sensibilité.
11. Vol
Ов
DECEMBRE. 1733. 2767
On trouve des gens qui voudroient
faire entendre que ce qui les arrête , et les
empêche de suivre leur panchant , c'est
la craipte d'être trompez , ou le danger
de faire des avances , auxquelles on ne
réponde pas ; ne soyons pas les dupes de
ces réfléxions trop prévoyantes ; quand
on est si prudent et si circonspect sur
cette matiere à s'assurer des premiers pas,
on n'est guere disposé à fiire les seconds ;
qui ne sçait point être généreux , ne sera
jamais reconnoissant; ces vertus adorables.
marchent toujours ensemble ; c'est les
détruire que de les séparer.
Vous me fournissez Madame , la
preuve de cette verité ; toutes les qualitez
d'une solide Amie se trouvent
réunies en vous ; à peine en eû je fair
l'heureuse découverte que ce merveil
leux assemblage me remplit d'admiration
, et détourna mes yeux de ce qui
attire d'abord sur vous ceux de tout le
monde , il me parut que ce seroit avilir
votre beauté d'en fire usage pour inspirer
des passions ; c'étoit une chose trop
aisée lui faire honneur , je voyois
pour
en vous avec complaisance tout ce qui
pouvoit servir de lustre à l'amitié , et lui
faire remporter sur l'amour la victoire la
plus éclatante ce ne fut pas sans des
II. Vol
efforts.
2768 MERCURE DE FRANCE
efforts puissants et redoublez que je
m'obstinai à approfondir ces idées ; les
réfléxions que je fis là- dessus furent le
plus sublime effort de ma Philosophie ;
sans leur secours j'aurois éprouvé le sort
commun , et vous m'auriez infailliblement
vû langur , comme mille autres, au
nombre de vos Amans , si vous ne m'aviez
paru mériter quelque chose de mieux
que de l'amour ; dès que je connus votre
coeur et toutes les qualitez qui le rendent
propre à faire gouter les douceurs et les
charmes de l'amitié , j'aurois rougi du
seul projet d'en faire un autre usage ; je
me suis mille fois glorifié de mon choix,
je lui do's l'heureuse préférence dont
vous m'avez honoré , et je vois bien que
c'étoit par là seulement que je pouvois
en obtenir de vous.
Mes soins assidus firent prendre le
change à vos Amans ; ils m'ont honoré
de leur jalousie , les plus clair- voyans, reconnoissant
la méprise , crurent être en
droit de faire peu de cas de mes sentimens
et de m'en faire un crime ; ils ignoroient
qu'on pouvoit vous rendre un
hommage plus digne de vous que les
leurs ; je ne me suis point allarmé , et ne
leur ai cédé en rien ; l'attachement que
j'avois pour vous étoit en état de soute-
II. Vol. Dis
DECEMBRE. 1733. 2769
nir toute comparaison ; mon amitié a
souvent fait rougir leur amour ; le vain
titre d'Amans dont ils faisoient tant de
gloire ,, a perdu tout son éclat à l'aspect
d'un véritable
ami ; ce parallele
en a détruit
tout le faux brillant.
Le succès n'ayant pas répondu à leur
attente , ils ont malicieusement affecté
de me traiter en Rival ; leur feinte jalousie
a tenté de vous faire entrer en défiance
sur mes sentimens. Ils ont essayé d'allarmer
votre délicatesse sur les jugemens
du public. C'est sur les choses qui
peuvent avoir quelque rapport à la galanterie
, que la licence des soupçons et
des propos est la plus effrénée ; le mensonge
et la médisance , la calomnie et l'imposture
s'exercent à l'envi sur cette matiere
, c'est là leur sujet favori ; ce champ
est le plus vaste qu'elles ayent pour triom
pher de l'innocence , parce qu'il est souvant
difficile de se justifier avec évidence
; les indices équivoques , les soupçons
injustes tiennent lieu de preuves completes
; le petit nombre de ceux qui tâ,
chent de sauver les apparences , tire peu
de fruit de leur contrainte, on aime mieux
tout croire étourdiment que de souffrir
que quelqu'un jouisse du fruit de ses
attentions.
II. Vol. Mal
2770 MERCURE DE FRANCE
Malgré cette funeste disposition , le
public , chez qui l'avis le plus favorable
n'a jimais prévalu , a été forcé , après
avoir quelque temps varié dans ses ju
gemens , de rendre témoignage à la vérité
; il s'est fait la violence de déclarer
que l'amitié seule formoit les noeuds qui
nous unfssoient ; cette décision fur pour
moi une victoire éclatante ; rarement on
en obtient de pareille devant un Juge
qui met ordinairement les apparences et
les préventions à la place des lumieres.
Vos Amans déconcertez se sont répandus
en murmures , ils ont donné à votre
coeur des qualifications injurieuses ; ils
l'ont traité d'insensible et de dur ; pour
ménager leur orgueil ils ont voulu vous
faire un crime du peu de cas que vous
ávez fait de leur amour ; injuste accusation
! Ils n'ont jamais été fondez à vous
reprocher votre prétendue insensibilité ,
vous vous êtes à cet égard pleinement
justifiée en faisant voir que vous réserviez
vos sentimens pour un plus digne
et plus noble usage que celui qu'ils leur
destinoient ; mal à propos ils ont appellé
dureté ce qui étoit en vous l'effet de la
glorieuse préférence que vous avez toujours
donnée à l'amitié Pour mériter et
pour obtenir toutes ses faveurs , vous lui
II. Vol. avez
DECEMBR E. 1733. 2771
avez offert les prémices de votre coeur ;
pour vous conserver digne d'elle , vous
n'avez jamais voulu la compromettre
avec l'amour ; vous avez la gloire , Madame
, d'avoir commencé par où bien
d'autres personnes de votre sexe ne peu
vent pas même finir ; leurs charmes et
avec eux leurs Amans les abandonnentils!
elles ne peuvent abandonner l'amour :
les dégoûts qu'elles ont alors à essuyer
les informent fréquemment que le temps
de plaire est passé ; s'il leur restoit quelque
mérite après avoir perdu leur beau.
elles pourroient se dédommager de
leurs pertes par le secours de l'amitié ; elles
n'auroient rien à regreter, si du débris de
leurs adorateurs elles avoient pû se ménager
un bon et fidele Arai , leur bonheur
seroit grand de connoître le prix
d'un échange si avantageux.
Ce parti ne sera jamais celui du grand
nombre ; les éclats souvent scandaleux ,
sont les dénouemens ordinaires des.commerces
galans : par le funeste panchant
des choses d'ic bas , tout tend à la corruption
, bien- plutôt qu'à la perfection ;
On voit souvent que l'amitié dégénére en
amour , mais il est bien rare que l'amour
ait la gloire de se convertir en amitié ;
cette route détournée et peu frayée a ton-
II. Vol.
jours
2772 MERCURE DE FRANCE
jours supposé d'excellentes qualitez dans
les personnes qui l'ont suivie avec succès;
revenus de la passion qui les aveugloit ,
les Amans conservent difficilement l'estime
mutuelle , sans laquelle l'amitié ne
sçauroit subsister; ceux qui ont cet avantage
ont sans doute un mérite éminent ;
on peut dire d'eux qu'ils étoient faits
pour l'amitié , quoiqu'ils ayent commencé
par l'amour ; ils méritent qu'on les
excuse d'avoir marché quelque temps
dans un sentier dont le terme a été aussi
heureux ; on doit croire , en leur faveur
qu'il y a eu de la surprise ; l'amour qui
ne connoît pas de meilleur titre que Pu
surpation pour étendre son empire , n'a
pas manqué de s'approprier des sujets de
Pamitié , qui s'étoient égarez , et a sçû
même quelquefois abuser de leur erreur ;
il n'a jamais été délicat sur les moyens de
parvenir à ses fins ; mais dès que ces
Amans privilégiez ont reconnu la méprise
, ils sont rentrez dans leur chemin ;
l'amitié leur a offert une retraite honorable
, elle a été pour eux un port tranquille
et assuré où ils ont goûté mille
délices et prévenu ou réparé de dangereux
naufrages.
Etes vous satisfaite , Madame ? trou
vez - vous que j'aye assez dégradé l'amour
II. Vol. et
DECEMBRE . 1733. 2773
pas
et exalté l'amitié ? Convenez que je n'ai
été inutilement à votre école ; si j'ai
quelques idées saines sur cette matiere
c'est à vous à qui je les dois , vos judisieuses
et profondes reflexions m'ont soutenu
dans mes sentimens ; vous m'avez
appris par vos discours la Theorie de la
Philosophie , et j'en ai appris la pratique
par les efforts que j'ai faits pour me borner
en vous voyant à la simple admiration
on est doublement Philosophe
quand on le devient auprès de vous ; vos
yeux sont de pressantes objections contre
les principes d'une science , qui fait consister
sa plus grande gloire à gourmander
les passions ; votre présence donne beau
coup d'éclat au mépris qu'on a pour l'amour
; vous sçavez qu'il a été mille fois
le funeste écueil des Philosophes les plus
aguerris , et que leur confiance n'a guere
été impunément temeraire ; mais , j'ose
le dire , je suis assuré de vous faire par là
ma cour; les charmes de vos discours ont
vaincu ceux de votre personne ; toutes
ces difficultez ont cedé à la solidité de
yos raisonnemens ; votre éloquence a
triomphe de votre beauté , nouveau genre
de victoire et le seul auquel vous êtes
sensible ! N'esperez pas que cet exemple
soit suivi ; vous êtes la premiere , et vous
11. Vol. screz
2774 MERCURE DE FRANCE
serez peut- être la derniere de votre sexe ,
qui , comblée des libéralitez de la nature,
emploira toute la finesse et la force d'un
génie heureux à faire comprendre aux
hommes que la beauté ne merite pas
leurs hommages ; ceux qui s'obstinent ,
malgré vous , à la regarder avec trop
d'admiration , vous paroissent manquer
de jugement, il a fallu pour mériter votre
estime , prendre la seule route que vous
offriez ; j'ai fuï ce que vous de extiez ,
j'ai haï l'amour , parce que vous haissiez
les Amans ; le souverain mépris que
vous marquez pour eux , m'a rendu ce
titre odieux ; mais vous m'avez appris
que je devois faire par raison , ce que je
ne faisois que pour me conformer à vos
idées .
Pardonnez , Madame , la liberté que je
me donne de parler de vos charmes , ils
font trop d'honneur à vos sentimens pour
pouvoir s'en dispenser ; vous devez même
me passer une espece de galanterie ,
qui se borne à peindre les obstacles que
j'ai eu à surmonter , pour me conserver
à vos yeux , digne de quelque preference
; vous m'avez permis de me parer du
glorieux titre de votre conquête , mais je
n'ai obtenu cette faveur qu'au nom de
l'amitié que vous sçavez être de tous les
11. Vol.
temps,
DECEM DAD. * 755° 4775
temps , au rang des vertus. Ceux qui
ont interessé l'amour auprès de vous se
sont bien- tôt apperçus du peu de crédit
qu'il avoit sur votre esprit; vous ne leur
avez pas laissé ignorer qu'étant compris
dans la liste des passions , vous n'hésitiez
pas de le mettre au rang des vices.
Je m'apperçois un peu tard,Madame
que je vais vous engager à une lecture
bien longue ; mais n'oubliez pas mon
excuse ; souvenez - vous que vous m'avez
demandé un volume , plaignez- vous si
vous voulez d'être trop obéïe ; pour moi
je ferai toujours gloire de me conformer
à vos volontez ; il m'importe d'ailleurs
que vous ne soyez pas obligée , pour vous
amuser plus long temps , de lire ma Lettre
plus d'une fois , comme vous m'en
aviez menacé , vous pourrez du moins
tirer un avantage de son excessive longueur,
elle vous servira à vous vanger de
Pennui que vous causent vos voisins ; il
ne faut pour cela que les obliger de la
lire.
इ VICT S
Sans doute , Madame , qu'à l'avenir
vous serez plus réservée à me demander
de longues Lettres vous voyez qu'il ne
faut pas se jouer à moy , je suis determi
né à executer aveuglément tout ce que
vous souhaiterez à mes périls et fortu-
11. Vol. ne
2776 MERCURE DE FRANCE
ne ; je n'ignore pas qu'en vous écrivant
aussi longuement je sacrifie les interêts
de mon esprit à ceux de mon coeur ; faites
moi la grace de croire que ce sacrifice
ne me coûte pas bien cher ; je me sens
disposé à vous en faire de beaucoup plus
considérables ; soyez persuadée que je
Vous aurai une obligation infinie toutes
les fois que vous voudrez bien me fournir
les occasions de vous donner de nouvelles
preuves du respectueux et sincere
attachement avec lequel j'ai l'honneur
d'être , &c.
de France , à Toulouse , à Madame
* * * sur l' Amitié préférable à l'Amours
Inë dans l'Académie des Jeux Floraux.
I'
L est tres - vrai , comme vous le dites ,
MADAME , qu'un véritable Ami est
d'une grande ressource pour soulager nos
peines et nos maux , c'est le trésor le plus
précieux et le plus rare , sur tout pour les
personnes de votre Sexe ; celles qui ont
assez de mérite pour dédaigner l'amour.
craignent , avec raison , en se livrant à
l'amitié , les jugemens du public , ce Tribunal
redoutable , qui ne voit rien qu'il
ne croye être de sa compétence , et qui
décide de tout sans examen ; la plupart
II. Vol. A iiij
des
2760 MERCURE DE FRANCE
gens sont toujours disposez à former des
soupçons injurieux , sur les sentimens
qu'on a pour les Dames ; j'ai éprouvé
cette injustice ; peu s'en est fallu qu'elle
ne m'ait été funeste auprès de vous ; tout
le monde en ces occasions , fait le tort à
l'amitié de la prendre pour l'amour ;
les Dames favorisent une erreur qui les
flatte du côté de leurs charmes et de leur
beauté,pourroient - elles éviter cet Ecueil?
Une vanité mal entendue les engage à
sapplaudir , de grossir le nombre des vils
Esclaves de l'Amour , aux dépens des illustres
sujets de l'Amitié ; plusieurs qui
ne peuvent avoir que des Amans, se font
honneur de confondre avec elles ces
personnes distinguées , qui ont sçu s'attacher
un ami fidele ; une infinité d'Experiences
n'ont pû les convaincre que l'amour
qu'elles inspirent ne suppose en
elles aucun mérite , et ne peut pas même
leur répondre qu'elles ayent de la beauté;
les vûës de leurs Adorateurs , et les motifs
qui les animent , devroient faire regarder
leurs empressemens avec mépris ,
et rendre l'amitié plus chere et plus respectable
; ses plaisirs sont purs , tranquiles
et innocens ; elle n'en goute ni n'en
recherche jamais d'autres ; la générosité
en est la source féconde ; Venus a les
11. Vol. GraDECEMBRE.
1733. 2761
Graces pour compagnes , et l'Amitié les
vertus ; mais ce qui marque bien la supériorité
de celle- cy , et qui fait le plus
éclater son triomphe , c'est que l'Amour
emprunte quelquefois son langage et se
cache sous ses dehors ; il a recours à ce
tour rafiné quand il a épuisé toutes ses
ruses et toutes ses supercheries. Ce déguisement
est l'hipocrisie de l'amour , il
aime mieux alors se trahir lui- même plutôt
que d'échoüer ; ' sa défiance décéle sa
foiblesse et sa honte ; il en fait par là un
aveu forcé N'est - ce pas un hommage
qu'il rend à l'Amitié ? Rappellez - vous ,
Madame , la belle ( 1 ) Sentence de M.de
la Rochefoucaut , que vous avez si souvent
admirée ; vous remarquerez , avec
plaisir , que ce qu'il dit du vice et de la
vertu , convient parfaitement à mon sujet
; cette conformité est aussi honteuse
pour l'amour , qu'elle est glorieuse pour
l'amitié ; elle justifie d'une maniere victorieuse
l'équité de mes invectives et de
mes éloges.
Pour s'assurer d'un accueil favorable
auprès des personnes les plus vertueuses
, l'Amitié n'a qu'à se présenter ; ce
qu'elle a de plus à craindre , c'est d'être
(1) L'Hypocrisie est un hommage que le vice:
rend à la vertu,
II.Vol. A v prise
2762 MERCURE DE FRANCE
prise pour l'Amour, et de devenir la victime
de cette erreur ; cette seule méprise
lui attire toutes les brusqueries qu'el
le essuye ; glorieuses humiliations ! Il lui
suffit d'étre reconnuë, et que tous les honneurs
soient pour elle. Tâchez , Madame,
de la distinguer à des traits certains , pour
vous épargner le chagrin où vous seriez
de lui avoir fait quelque affront; vous remarquerez
dans ses heureux favoris un
merveilleux assemblage des principales
qualitez du coeur et de l'esprit. Un Poëte
distingué a dit hardiment qu'un sot
ne sçauroit être un honnête homme ;
qualité inséparable d'un bon Ami .
Les liaisons d'une tendre amitié sont
entretenues par un commerce doux et
tranquille ; ses attentions , ses bons offices.
s'étendent aux choses importantes et sériuses
, sans oublier ni négliger les bagatelles
, ni les absences , ni les changemens
de fortune ne diminuent en rien
son ardeur ; les pertes de la beauté et de
la jeunesse serrent ses noeuds ; les vrais
amis soulagent leur douleur à la vûë
de ces infortunes per les occasions qu'elles
leur fournissent de signaler leur affection
, et de faire éclater leur tendresse.
Bien opposé à cet aimable caractère , le
temeraire Amour est toujours orageux
H.Vd. C'est
DECEMBRE. 1733. 2763
c'est le Dieu des Catastrophes , son origine
est des plus honteuses ; il doit sa
naissance à l'amour propre , source féconde
de la corruption du coeur , et des
travers de l'esprit ; digne fils d'un tel
Pere , il ne dégenere. pas ; il est aussi pervers
que son principe ; la fourberie , la
supercherie , et l'imposture sont les ressorts
cachez de toutes ses entreprises; tous
ses projets sont des crimes ; l'amitié illustre
et immortalise ses sujets , l'amour
déshonore et dégrade ses Esclaves , il est
P'ennemi irréconciliable de la bonne foy ;
leurs démêlez violens et journaliers les
ont forcez de jurer entre eux un divorce
éternel ; l'amour pur est une chimere ,
' où s'il en fut jamais , ce Phénix n'a pû
jouir du privilege de sa cendre ; on l'a
comparé justement à l'apparition des Esprits
dont tout le monde parle , quoique
personne n'en ait vu ; l'amour enfin est
le partage de la jeunesse , c'est la passion
favorite de cet âge , qui s'est arrogé
le droit d'être relevé de ses fautes, et qui
a la hardiesse de qualifier du nom d'amusemens
excusables , ses attentats les
plus criminels ; peu de gens , sans rien
cacher , ni déguiser , seroient en état ,
après leur jeunesse , de fournir une Enquête
honorable de vie et moeurs. Jose
11. Vol
A vi le
2764 MERCURE DE FRANCE
le dire , après vous , Madame , combien
d'hommes , si tous les mysteres d'iniquité
étoient expo ez au grand jour , seroient
obligez d'implorer lá clemence du
Prince pour ne pas subir la tigurur des
Loix ! Et n'oubliez pas , en faveur de votre
sexe , le sens general du nom d'homme
; la multitude des coupables leur
procure l'impunité , plusieurs abusant de
ce privilege honteux , perpétuent leur
minorité , et se rendent par là d'autant
plus criminels qu'il ne leur reste plus ni
frivoles prétextes , ni indignes excuses ;
je ne dois pas craindre de faire tort à l'amour
en le chargeant de tous les crimes
de la jeunesse , il en est presque toujours
l'auteur ou le complice..
?
La divine Amitié , ce présent du ciel ,
est de tous les âges , et de tous les Etats ;
elle en fit la gloire de tout temps ; ses far
yeurs inépuisables ne sont jamais accompagnées
de dégoûts ;, avec elle on n'a pas
à craindre de parvenir à la derniere ; les
présentes en annoncent toujours de nouvelles
, dont elles sont les infaillibles ga
rans, rien n'est capable d'en fixer le nom
bre, ni d'en borner le cours ; les vrais amis
trouvent à tous momens de nouveaux
charmes dans leur douce société ; mille
sujets interressans soutiennent et animent
II. Vola
leurs
DECEMBRE. 1733. 2765
leurs entretiens ; la délicieuse confiance
fournit toujours sans s'épuiser ; cette ressource
est plus sûre et plus grande que
celle de l'esprit. En tout genre ce qui
mérite le mépris est plus commun que ce
qui est digne d'estime ; ce caractere , matque
infaillible de leur véritable valeur
manque bien moins aux Amis qu'aux
Amans ; rien n'est plus ordinaire que l'amour
, même violent ; rien ne l'est moins
que l'amitié , même médiocre ; on peut
dire à l'honneur de celle cy qu'elle est
tout au moins aussi rare que la vertu ; ce
n'est pas- là le seul rapport qui la rend digne
de cette glorieuse comparaison.
·
Tout retentit des Eloges magnifiques
qu'on donne de toutes parts à l'Amitié ;
permettez- moy , de grace , Madame , de
les appeller des Eloges funébres , puisque
peu s'en faut qu'on ne parle d'une chose
qui n'existe plus ; on ne sçauroit , il
est vrai , faire un plus juste et plus noble
usage de la loüange ; mais l'amour propre,
qui trouve par tout des droits à exercer ,
ne s'oublie pas dans cette occasion ; le Panégiriste
, en publiant des sentimens d'estime
et de vénération pour elle , pense
souvent à s'illustrer lui - même ; on croit
se rendre recommandable par le cas
qu'on fait de cette vertu ; stériles éloges !
II. Vol. puis
2766 MERCURE DE FRANCE
puisqu'on ne voit que tres- peu de gens
qui connoissent les devoirs de l'amitié, et
bien moins qui les observent !
3
Tout le monde se glorifie de posseder
les qualitez propres à former un bon
ami , si nous en croyons les hommes sur
leur parole , il ne manque à chacun
d'eux , pour devenir des modeles de l'amitié
la plus parfaite , que de trouver
quelqu'un qui veuille les seconder dans
leurs prétendues dispositions ; ils souffrent
de ne pouvoir pas mettre en oeuvre
leurs sentimiens ; ceux dont le coeur est le
moins compatissant et le plus dur, livrez
à l'idolatrie la plus honteuse , qui est celle
de soi- même , dont l'interêt et l'amour
propre dirigent toutes les démarches 3
sont ordinairement ceux mêmes qui forment
sur cette matiere les regrets les plus
fréquens ; ils ont même le front de se
déchaîner contre les ingrats que leur
aveuglement est étrange ! où sont les
malheureux que leurs bons offices ont
prévenus et soulagez ? Sur qui se sont
répandus leurs bienfaits ? Qu'ils attendent
du moins , pour être en droit de
déclamer contre l'ingratitude et la dureté
, qu'il y ait quelqu'un dans l'Univers
qui puisse être ingrat à leur égard et qui
ait éprouvé leur sensibilité.
11. Vol
Ов
DECEMBRE. 1733. 2767
On trouve des gens qui voudroient
faire entendre que ce qui les arrête , et les
empêche de suivre leur panchant , c'est
la craipte d'être trompez , ou le danger
de faire des avances , auxquelles on ne
réponde pas ; ne soyons pas les dupes de
ces réfléxions trop prévoyantes ; quand
on est si prudent et si circonspect sur
cette matiere à s'assurer des premiers pas,
on n'est guere disposé à fiire les seconds ;
qui ne sçait point être généreux , ne sera
jamais reconnoissant; ces vertus adorables.
marchent toujours ensemble ; c'est les
détruire que de les séparer.
Vous me fournissez Madame , la
preuve de cette verité ; toutes les qualitez
d'une solide Amie se trouvent
réunies en vous ; à peine en eû je fair
l'heureuse découverte que ce merveil
leux assemblage me remplit d'admiration
, et détourna mes yeux de ce qui
attire d'abord sur vous ceux de tout le
monde , il me parut que ce seroit avilir
votre beauté d'en fire usage pour inspirer
des passions ; c'étoit une chose trop
aisée lui faire honneur , je voyois
pour
en vous avec complaisance tout ce qui
pouvoit servir de lustre à l'amitié , et lui
faire remporter sur l'amour la victoire la
plus éclatante ce ne fut pas sans des
II. Vol
efforts.
2768 MERCURE DE FRANCE
efforts puissants et redoublez que je
m'obstinai à approfondir ces idées ; les
réfléxions que je fis là- dessus furent le
plus sublime effort de ma Philosophie ;
sans leur secours j'aurois éprouvé le sort
commun , et vous m'auriez infailliblement
vû langur , comme mille autres, au
nombre de vos Amans , si vous ne m'aviez
paru mériter quelque chose de mieux
que de l'amour ; dès que je connus votre
coeur et toutes les qualitez qui le rendent
propre à faire gouter les douceurs et les
charmes de l'amitié , j'aurois rougi du
seul projet d'en faire un autre usage ; je
me suis mille fois glorifié de mon choix,
je lui do's l'heureuse préférence dont
vous m'avez honoré , et je vois bien que
c'étoit par là seulement que je pouvois
en obtenir de vous.
Mes soins assidus firent prendre le
change à vos Amans ; ils m'ont honoré
de leur jalousie , les plus clair- voyans, reconnoissant
la méprise , crurent être en
droit de faire peu de cas de mes sentimens
et de m'en faire un crime ; ils ignoroient
qu'on pouvoit vous rendre un
hommage plus digne de vous que les
leurs ; je ne me suis point allarmé , et ne
leur ai cédé en rien ; l'attachement que
j'avois pour vous étoit en état de soute-
II. Vol. Dis
DECEMBRE. 1733. 2769
nir toute comparaison ; mon amitié a
souvent fait rougir leur amour ; le vain
titre d'Amans dont ils faisoient tant de
gloire ,, a perdu tout son éclat à l'aspect
d'un véritable
ami ; ce parallele
en a détruit
tout le faux brillant.
Le succès n'ayant pas répondu à leur
attente , ils ont malicieusement affecté
de me traiter en Rival ; leur feinte jalousie
a tenté de vous faire entrer en défiance
sur mes sentimens. Ils ont essayé d'allarmer
votre délicatesse sur les jugemens
du public. C'est sur les choses qui
peuvent avoir quelque rapport à la galanterie
, que la licence des soupçons et
des propos est la plus effrénée ; le mensonge
et la médisance , la calomnie et l'imposture
s'exercent à l'envi sur cette matiere
, c'est là leur sujet favori ; ce champ
est le plus vaste qu'elles ayent pour triom
pher de l'innocence , parce qu'il est souvant
difficile de se justifier avec évidence
; les indices équivoques , les soupçons
injustes tiennent lieu de preuves completes
; le petit nombre de ceux qui tâ,
chent de sauver les apparences , tire peu
de fruit de leur contrainte, on aime mieux
tout croire étourdiment que de souffrir
que quelqu'un jouisse du fruit de ses
attentions.
II. Vol. Mal
2770 MERCURE DE FRANCE
Malgré cette funeste disposition , le
public , chez qui l'avis le plus favorable
n'a jimais prévalu , a été forcé , après
avoir quelque temps varié dans ses ju
gemens , de rendre témoignage à la vérité
; il s'est fait la violence de déclarer
que l'amitié seule formoit les noeuds qui
nous unfssoient ; cette décision fur pour
moi une victoire éclatante ; rarement on
en obtient de pareille devant un Juge
qui met ordinairement les apparences et
les préventions à la place des lumieres.
Vos Amans déconcertez se sont répandus
en murmures , ils ont donné à votre
coeur des qualifications injurieuses ; ils
l'ont traité d'insensible et de dur ; pour
ménager leur orgueil ils ont voulu vous
faire un crime du peu de cas que vous
ávez fait de leur amour ; injuste accusation
! Ils n'ont jamais été fondez à vous
reprocher votre prétendue insensibilité ,
vous vous êtes à cet égard pleinement
justifiée en faisant voir que vous réserviez
vos sentimens pour un plus digne
et plus noble usage que celui qu'ils leur
destinoient ; mal à propos ils ont appellé
dureté ce qui étoit en vous l'effet de la
glorieuse préférence que vous avez toujours
donnée à l'amitié Pour mériter et
pour obtenir toutes ses faveurs , vous lui
II. Vol. avez
DECEMBR E. 1733. 2771
avez offert les prémices de votre coeur ;
pour vous conserver digne d'elle , vous
n'avez jamais voulu la compromettre
avec l'amour ; vous avez la gloire , Madame
, d'avoir commencé par où bien
d'autres personnes de votre sexe ne peu
vent pas même finir ; leurs charmes et
avec eux leurs Amans les abandonnentils!
elles ne peuvent abandonner l'amour :
les dégoûts qu'elles ont alors à essuyer
les informent fréquemment que le temps
de plaire est passé ; s'il leur restoit quelque
mérite après avoir perdu leur beau.
elles pourroient se dédommager de
leurs pertes par le secours de l'amitié ; elles
n'auroient rien à regreter, si du débris de
leurs adorateurs elles avoient pû se ménager
un bon et fidele Arai , leur bonheur
seroit grand de connoître le prix
d'un échange si avantageux.
Ce parti ne sera jamais celui du grand
nombre ; les éclats souvent scandaleux ,
sont les dénouemens ordinaires des.commerces
galans : par le funeste panchant
des choses d'ic bas , tout tend à la corruption
, bien- plutôt qu'à la perfection ;
On voit souvent que l'amitié dégénére en
amour , mais il est bien rare que l'amour
ait la gloire de se convertir en amitié ;
cette route détournée et peu frayée a ton-
II. Vol.
jours
2772 MERCURE DE FRANCE
jours supposé d'excellentes qualitez dans
les personnes qui l'ont suivie avec succès;
revenus de la passion qui les aveugloit ,
les Amans conservent difficilement l'estime
mutuelle , sans laquelle l'amitié ne
sçauroit subsister; ceux qui ont cet avantage
ont sans doute un mérite éminent ;
on peut dire d'eux qu'ils étoient faits
pour l'amitié , quoiqu'ils ayent commencé
par l'amour ; ils méritent qu'on les
excuse d'avoir marché quelque temps
dans un sentier dont le terme a été aussi
heureux ; on doit croire , en leur faveur
qu'il y a eu de la surprise ; l'amour qui
ne connoît pas de meilleur titre que Pu
surpation pour étendre son empire , n'a
pas manqué de s'approprier des sujets de
Pamitié , qui s'étoient égarez , et a sçû
même quelquefois abuser de leur erreur ;
il n'a jamais été délicat sur les moyens de
parvenir à ses fins ; mais dès que ces
Amans privilégiez ont reconnu la méprise
, ils sont rentrez dans leur chemin ;
l'amitié leur a offert une retraite honorable
, elle a été pour eux un port tranquille
et assuré où ils ont goûté mille
délices et prévenu ou réparé de dangereux
naufrages.
Etes vous satisfaite , Madame ? trou
vez - vous que j'aye assez dégradé l'amour
II. Vol. et
DECEMBRE . 1733. 2773
pas
et exalté l'amitié ? Convenez que je n'ai
été inutilement à votre école ; si j'ai
quelques idées saines sur cette matiere
c'est à vous à qui je les dois , vos judisieuses
et profondes reflexions m'ont soutenu
dans mes sentimens ; vous m'avez
appris par vos discours la Theorie de la
Philosophie , et j'en ai appris la pratique
par les efforts que j'ai faits pour me borner
en vous voyant à la simple admiration
on est doublement Philosophe
quand on le devient auprès de vous ; vos
yeux sont de pressantes objections contre
les principes d'une science , qui fait consister
sa plus grande gloire à gourmander
les passions ; votre présence donne beau
coup d'éclat au mépris qu'on a pour l'amour
; vous sçavez qu'il a été mille fois
le funeste écueil des Philosophes les plus
aguerris , et que leur confiance n'a guere
été impunément temeraire ; mais , j'ose
le dire , je suis assuré de vous faire par là
ma cour; les charmes de vos discours ont
vaincu ceux de votre personne ; toutes
ces difficultez ont cedé à la solidité de
yos raisonnemens ; votre éloquence a
triomphe de votre beauté , nouveau genre
de victoire et le seul auquel vous êtes
sensible ! N'esperez pas que cet exemple
soit suivi ; vous êtes la premiere , et vous
11. Vol. screz
2774 MERCURE DE FRANCE
serez peut- être la derniere de votre sexe ,
qui , comblée des libéralitez de la nature,
emploira toute la finesse et la force d'un
génie heureux à faire comprendre aux
hommes que la beauté ne merite pas
leurs hommages ; ceux qui s'obstinent ,
malgré vous , à la regarder avec trop
d'admiration , vous paroissent manquer
de jugement, il a fallu pour mériter votre
estime , prendre la seule route que vous
offriez ; j'ai fuï ce que vous de extiez ,
j'ai haï l'amour , parce que vous haissiez
les Amans ; le souverain mépris que
vous marquez pour eux , m'a rendu ce
titre odieux ; mais vous m'avez appris
que je devois faire par raison , ce que je
ne faisois que pour me conformer à vos
idées .
Pardonnez , Madame , la liberté que je
me donne de parler de vos charmes , ils
font trop d'honneur à vos sentimens pour
pouvoir s'en dispenser ; vous devez même
me passer une espece de galanterie ,
qui se borne à peindre les obstacles que
j'ai eu à surmonter , pour me conserver
à vos yeux , digne de quelque preference
; vous m'avez permis de me parer du
glorieux titre de votre conquête , mais je
n'ai obtenu cette faveur qu'au nom de
l'amitié que vous sçavez être de tous les
11. Vol.
temps,
DECEM DAD. * 755° 4775
temps , au rang des vertus. Ceux qui
ont interessé l'amour auprès de vous se
sont bien- tôt apperçus du peu de crédit
qu'il avoit sur votre esprit; vous ne leur
avez pas laissé ignorer qu'étant compris
dans la liste des passions , vous n'hésitiez
pas de le mettre au rang des vices.
Je m'apperçois un peu tard,Madame
que je vais vous engager à une lecture
bien longue ; mais n'oubliez pas mon
excuse ; souvenez - vous que vous m'avez
demandé un volume , plaignez- vous si
vous voulez d'être trop obéïe ; pour moi
je ferai toujours gloire de me conformer
à vos volontez ; il m'importe d'ailleurs
que vous ne soyez pas obligée , pour vous
amuser plus long temps , de lire ma Lettre
plus d'une fois , comme vous m'en
aviez menacé , vous pourrez du moins
tirer un avantage de son excessive longueur,
elle vous servira à vous vanger de
Pennui que vous causent vos voisins ; il
ne faut pour cela que les obliger de la
lire.
इ VICT S
Sans doute , Madame , qu'à l'avenir
vous serez plus réservée à me demander
de longues Lettres vous voyez qu'il ne
faut pas se jouer à moy , je suis determi
né à executer aveuglément tout ce que
vous souhaiterez à mes périls et fortu-
11. Vol. ne
2776 MERCURE DE FRANCE
ne ; je n'ignore pas qu'en vous écrivant
aussi longuement je sacrifie les interêts
de mon esprit à ceux de mon coeur ; faites
moi la grace de croire que ce sacrifice
ne me coûte pas bien cher ; je me sens
disposé à vous en faire de beaucoup plus
considérables ; soyez persuadée que je
Vous aurai une obligation infinie toutes
les fois que vous voudrez bien me fournir
les occasions de vous donner de nouvelles
preuves du respectueux et sincere
attachement avec lequel j'ai l'honneur
d'être , &c.
Fermer
Résumé : LETTRE de M. de Ponsan, Trésorier de France, à Toulouse, à Madame *** sur l'Amitié préférable à l'Amour ; lûë dans l'Académie des Jeux Floraux.
La lettre de M. de Ponsan, Trésorier de France à Toulouse, adressée à une dame, met en avant la supériorité de l'amitié sur l'amour. L'auteur souligne que l'amitié est une ressource précieuse, particulièrement pour les femmes méritantes qui craignent les jugements publics. Il observe que l'amour et l'amitié sont souvent confondus, ce qui peut nuire à l'amitié. L'amour est motivé par la vanité et la beauté, tandis que l'amitié repose sur la générosité et les vertus. L'auteur note que l'amour peut emprunter le langage de l'amitié par hypocrisie. Il insiste sur la pureté et la tranquillité des plaisirs de l'amitié, contrastant avec les tumultes de l'amour. L'amitié persiste à travers les épreuves et les changements de fortune, renforçant les liens entre les amis. En revanche, l'amour est décrit comme orageux et corrupteur, né de l'amour-propre et source de crimes. L'auteur admire les qualités de la dame, qui incarnent une amitié solide et véritable, et se félicite de son choix de préférer l'amitié à l'amour. Il mentionne également les jaloux qui ont tenté de semer la défiance, mais son amitié est restée inébranlable. La lettre, publiée dans le Mercure de France en décembre 1733, exalte l'amitié comme seule capable de former des liens authentiques. L'auteur relate comment le public, après des jugements variés, a finalement reconnu la supériorité de l'amitié. Elle décrit les réactions de ses anciens amants, qui l'ont accusée d'insensibilité et de dureté, mais se justifie en expliquant qu'elle réservait ses sentiments pour un usage plus noble. L'auteur souligne que l'amitié est souvent compromise par l'amour, mais que l'inverse est rare. Elle loue les personnes capables de transformer leur amour en amitié, les qualifiant de méritantes. Elle exprime sa gratitude envers une dame dont les réflexions philosophiques l'ont influencée. Elle admire cette dame pour son intelligence et sa beauté, mais surtout pour son mépris de l'amour et son attachement à l'amitié. L'auteur conclut en affirmant son dévouement et son respect pour cette dame, prêt à sacrifier ses intérêts pour lui prouver son attachement sincère.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
56
p. 203-208
ELOGE de Madame de Bethune d'Orval, Abbesse de l'Abbaye Royale de N. D. du Val de Giff, Diocèse de Paris.
Début :
Depuis que nous avons publié la mort de cette illustre Dame dans [...]
Mots clefs :
Abbesse, Béthune d'Orval, Abbaye du Val-de-Gif, Mort, Piété, Religieuse, Gouvernement, Montglat, Amour, Mérite, Vertus
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ELOGE de Madame de Bethune d'Orval, Abbesse de l'Abbaye Royale de N. D. du Val de Giff, Diocèse de Paris.
ELOGE de Madame de Bethune d'Or
val , Abbesse de l'Abbaye Royale de N.
D. du Val de Giff , Diocèse de Paris.
D nous
Epuis que nous avons publié la
mort de cette illustre Dame dans
le premier volume du Mercure de Décembre
dernier , nous avons eu communication
d'une Lettre , qui a été écrite
sur ce sujet par la Dame Prieure et Communauté
de la même Abbaye . Cette
Lettre nous a paru si édifiante et si digne
de considération en toute maniere ,
que nous avons crû devoir en raporter
du moins les traits les plus marquez , pour
rendre à la mémoire d'une Personne si
respectable une partie des devoirs que le
Public est en droit d'exiger de nous en
certaines occasions.
D. Anne Eleonor - Marie de Bethune
d'Orval, étoit fille de François de Bethu-
* Duc d'Orval , Pair de France
Chevalier des Ordres du Roy , Lieutenant
General de ses Armées , et du Pays Charne
,
"
* Le Duc d'Orval êtoit fils de Maximilien de
Bethune , Duc du Sully Pair et Maréchal de
France &c. Ministre d'Etat &c. et de Rachel de
Cachefilet , sa seconde femme.
A iiij train ,
204 MERCURE DE FRANCE
train , Premier Ecuyer de la Reine Anne
d'Autriche , et de Dame Anne de Harville
de Palaiseau .
Ce fut une de ces Ames privilegiées
sur lesquelles une Providence attentive
veille dès le berceau , et dont elle dirige
tous les pas vers le terme heureux qu'elle
leur a destiné dès l'Eternité . Elle fut
dérobée au monde avant qu'elle pût en
éprouver la corruption : dès l'âge de trois
ans,le Seigneur prit soin de la cacher dans
l'Abbaye de Royal- Lieu , comme dans
un azile assuré pour son innocence. Elle
y fut élevée sous les yeux de Madame
deVaucelas sa Tante qui en étoit Abbesse ;
et la premiere attention qu'on cut sur
cette jeune Plante , fût de lui interdire
avec une severité qui pouvoit paroître
excessive , toute délicatesse , toute marque
extérieure de distinction , tout ce
qui peut flater ce fond d'orgueil et d'amour
de nous-mêmes avec lequel nous
naissons tous et que nous portons jusqu'au
tombeau. Mais on ne négligea pas
de cultiver les heureuses dispositions
qu'on trouva dans son esprit , et on eût
soin de l'orner de toutes les connoissances
qui convenoient à son sexe , en même
tems qu'on s'appliquoit à répandre dans
son coeur les semences d'une pieté d'autant
FEVRIER 1734. 205
cant plus solide qu'elle seroit plus éclairée.
Elle n'hésita point sur le parti qu'elle
devoit prendre dès qu'elle en fût
en fût capable.
Tout ce que l'éclat de sa naissance
et plus encore ses qualitez personnelles ,
pouvoient lui promettre dans le monde ,
devint pour elle la matiere d'un sacrifice
très volontaire , et coûta peu à son coeur
déja détaché de tout.
Dès l'âge de quatorze ans elle entra au
Noviciat , et elle prit l'habit de Novice,
à quinze. Son année d'épreuve n'étoit pas
achevée lorsque Madame de Vaucelas fût
transferée à une autre Abbaye. Elle se
sépara de sa chere Tante sans s'ébranler,
et pouvant la suivre par toute sorte de
raisons , elle se fixa à Royal - Lieu , Maison
où Dieu l'avoit prévenuë de ses Bénédictions
, par la Profession Religieuse qu'elle
fit à seize ans entre les mains de la nouvelle
Abbesse.
Elle ne pensoit qu'à se sanctifier dans
l'état de simple Religieuse , ne prévoyant
rien qui peut l'obliger d'en sortir, Mais
Dieu avoit d'autres desseins sur elle . Son
mérite lui fit tort , quelque soin qu'elle
prit de le cacher: elle fut mise à de grandes
épreuves ; il fallut l'arracher enfin
d'une Maison qu'elle avoit choisie par
préférence à tout et de laquelle elle étoit
tendrement aimée. AT
1
206 MERCURE DE FRANCE
Elle se retira dans l'Abbaye de S. Pierre
de Reims auprès de Madame sa Soeur
qui en étoit Abbesse . Elle Y porta l'édiy
fication et l'exemple de toutes les vertus
Chrétiennes et Religieuses. Sa retraite
dans cette Abbaye fût de cinq années.
Cependant Madame de Clermont
Monglat , Abbesse de * Giff , voulant se
décharger d'un fardeau sous lequel ses
infirmitez et encore plus son humilité
la faisoient gémir , chercha avec soin un
sujet propre à la remplacer , et à affermir
l'ouvrage de l'étroite Observance de la
Regle de S. Bencft ,'elle le trouva dans
Madame de Bethune d'Orval ,
Teile fut la vocation de cette digne
Religieuse , âgée alors de vingt- neuf ans .
Nulle considération humaine n'y eût part;
et il parut bien - tôt que Dieu avoit béni
des veues aussi pures que celles de Madame
de Monglat , et que la nouvelle
Abbesse étoit pour le Monastere de Giff
un don de sa Miséricorde .
La mort de Madame de Monglat , qui
survecût près de quinze ans à sa demis-
Cette Abaye est nommée dans les anciens
Titres. Beata Maria Valis de Giffo . Maurice de
Sully Evêque de Paris , la fonda vers l'an 1140 .
sur la petite Riviere d'Yvette , à cinq lieues de
Paris. sion ,
FEVRIER 1734. 207
sion , ne fit que mettre dans un plus
grand jour le merite deMadame d'Orval,
er justifier de plus en plus le choix qu'elle
en avoit fait pour la remplacer. Il faudroit
entreprendre d'écrire un volume
entier pour donner l'Histoire de sa vie
et de son gouvernement avec le détail
qu'elle merite ce gouvernement a été
de quarante sept ans , pendant lesquels
la résidence de la pieuse Abbesse dans
son Monastere , n'a été interrompuë
qu'une seule fois pour peu de tems , et par
ordre exprès de M. l'Archevêque de
Paris.
4
Qu'il nous soit permis du moins pour
ne point excéder nos bornes , de tracer
ici en deux mots son caractere . Une pieté
tendre , mais éclairée et sans petitesse ;
une humilité profonde mais sans pussillanimité
, un amour universel de la penitence,
mais sans ostentation ; une charité
inépuisable , mais sins acception de
personnes ; un amour de l'Ordre et de
la Regle ferme , mais sans dureté une
regularité toujours égale et toujours
sourenue , un don d'exhorter et d'instruire
peu communj appuyé d'un exemple
encore plus éloquent er plus efficace :
ajoûtons qu'une politesse simple et
noble accompagnoit toutes ces grandes
vertus.
,
A vj
Arri
208 MERCURE DE FRANCE
Arrive à la fin de sa carriere , et étant
au lit de la mort , elle dit à ses filles
qu'elle pouvoit s'appliquer ce que S. Jean
dit de J. C. que les ayant aimées pendant
sa vie , elle les aimoit jusqu'à la fin , surquoi
elle leur fit un Discours digne de sa
grande pieté et de sa parfaite charité.
Elle a conservé jusqu'au dernier soupir
tout son jugement et sa présence d'esprit,
et elle en a fait un excellent usage, pour
mettre à profit ces momens d'autant plus
précieux qu'ils touchent à l'Eternité . Son
extréme patience dans une oppression longue
et très penible, la pieté avec laquelle
elle reçut encore une fois le S. Viatique ,
quelques heures avant sa mort, et un dernier
effort qu'elle fit après cette action
ne pouvant presque plus parler , pour
demander que la Communauté récitât
Hymne d'Actions de graces , pour celle
qu'elle venoit de recevor ,
terminerent
enfin une vie sainte et riche en vertus et
enbonnes oeuvres. Elle expira doucement
au milieu de ses Filles le soir du 28 de
Novembre dernier dans la soixanteseizième
année de son âge, la soixantiéme
de sa Profession Religieuse , et la qua
rante-septiéme de son gouvernement.
val , Abbesse de l'Abbaye Royale de N.
D. du Val de Giff , Diocèse de Paris.
D nous
Epuis que nous avons publié la
mort de cette illustre Dame dans
le premier volume du Mercure de Décembre
dernier , nous avons eu communication
d'une Lettre , qui a été écrite
sur ce sujet par la Dame Prieure et Communauté
de la même Abbaye . Cette
Lettre nous a paru si édifiante et si digne
de considération en toute maniere ,
que nous avons crû devoir en raporter
du moins les traits les plus marquez , pour
rendre à la mémoire d'une Personne si
respectable une partie des devoirs que le
Public est en droit d'exiger de nous en
certaines occasions.
D. Anne Eleonor - Marie de Bethune
d'Orval, étoit fille de François de Bethu-
* Duc d'Orval , Pair de France
Chevalier des Ordres du Roy , Lieutenant
General de ses Armées , et du Pays Charne
,
"
* Le Duc d'Orval êtoit fils de Maximilien de
Bethune , Duc du Sully Pair et Maréchal de
France &c. Ministre d'Etat &c. et de Rachel de
Cachefilet , sa seconde femme.
A iiij train ,
204 MERCURE DE FRANCE
train , Premier Ecuyer de la Reine Anne
d'Autriche , et de Dame Anne de Harville
de Palaiseau .
Ce fut une de ces Ames privilegiées
sur lesquelles une Providence attentive
veille dès le berceau , et dont elle dirige
tous les pas vers le terme heureux qu'elle
leur a destiné dès l'Eternité . Elle fut
dérobée au monde avant qu'elle pût en
éprouver la corruption : dès l'âge de trois
ans,le Seigneur prit soin de la cacher dans
l'Abbaye de Royal- Lieu , comme dans
un azile assuré pour son innocence. Elle
y fut élevée sous les yeux de Madame
deVaucelas sa Tante qui en étoit Abbesse ;
et la premiere attention qu'on cut sur
cette jeune Plante , fût de lui interdire
avec une severité qui pouvoit paroître
excessive , toute délicatesse , toute marque
extérieure de distinction , tout ce
qui peut flater ce fond d'orgueil et d'amour
de nous-mêmes avec lequel nous
naissons tous et que nous portons jusqu'au
tombeau. Mais on ne négligea pas
de cultiver les heureuses dispositions
qu'on trouva dans son esprit , et on eût
soin de l'orner de toutes les connoissances
qui convenoient à son sexe , en même
tems qu'on s'appliquoit à répandre dans
son coeur les semences d'une pieté d'autant
FEVRIER 1734. 205
cant plus solide qu'elle seroit plus éclairée.
Elle n'hésita point sur le parti qu'elle
devoit prendre dès qu'elle en fût
en fût capable.
Tout ce que l'éclat de sa naissance
et plus encore ses qualitez personnelles ,
pouvoient lui promettre dans le monde ,
devint pour elle la matiere d'un sacrifice
très volontaire , et coûta peu à son coeur
déja détaché de tout.
Dès l'âge de quatorze ans elle entra au
Noviciat , et elle prit l'habit de Novice,
à quinze. Son année d'épreuve n'étoit pas
achevée lorsque Madame de Vaucelas fût
transferée à une autre Abbaye. Elle se
sépara de sa chere Tante sans s'ébranler,
et pouvant la suivre par toute sorte de
raisons , elle se fixa à Royal - Lieu , Maison
où Dieu l'avoit prévenuë de ses Bénédictions
, par la Profession Religieuse qu'elle
fit à seize ans entre les mains de la nouvelle
Abbesse.
Elle ne pensoit qu'à se sanctifier dans
l'état de simple Religieuse , ne prévoyant
rien qui peut l'obliger d'en sortir, Mais
Dieu avoit d'autres desseins sur elle . Son
mérite lui fit tort , quelque soin qu'elle
prit de le cacher: elle fut mise à de grandes
épreuves ; il fallut l'arracher enfin
d'une Maison qu'elle avoit choisie par
préférence à tout et de laquelle elle étoit
tendrement aimée. AT
1
206 MERCURE DE FRANCE
Elle se retira dans l'Abbaye de S. Pierre
de Reims auprès de Madame sa Soeur
qui en étoit Abbesse . Elle Y porta l'édiy
fication et l'exemple de toutes les vertus
Chrétiennes et Religieuses. Sa retraite
dans cette Abbaye fût de cinq années.
Cependant Madame de Clermont
Monglat , Abbesse de * Giff , voulant se
décharger d'un fardeau sous lequel ses
infirmitez et encore plus son humilité
la faisoient gémir , chercha avec soin un
sujet propre à la remplacer , et à affermir
l'ouvrage de l'étroite Observance de la
Regle de S. Bencft ,'elle le trouva dans
Madame de Bethune d'Orval ,
Teile fut la vocation de cette digne
Religieuse , âgée alors de vingt- neuf ans .
Nulle considération humaine n'y eût part;
et il parut bien - tôt que Dieu avoit béni
des veues aussi pures que celles de Madame
de Monglat , et que la nouvelle
Abbesse étoit pour le Monastere de Giff
un don de sa Miséricorde .
La mort de Madame de Monglat , qui
survecût près de quinze ans à sa demis-
Cette Abaye est nommée dans les anciens
Titres. Beata Maria Valis de Giffo . Maurice de
Sully Evêque de Paris , la fonda vers l'an 1140 .
sur la petite Riviere d'Yvette , à cinq lieues de
Paris. sion ,
FEVRIER 1734. 207
sion , ne fit que mettre dans un plus
grand jour le merite deMadame d'Orval,
er justifier de plus en plus le choix qu'elle
en avoit fait pour la remplacer. Il faudroit
entreprendre d'écrire un volume
entier pour donner l'Histoire de sa vie
et de son gouvernement avec le détail
qu'elle merite ce gouvernement a été
de quarante sept ans , pendant lesquels
la résidence de la pieuse Abbesse dans
son Monastere , n'a été interrompuë
qu'une seule fois pour peu de tems , et par
ordre exprès de M. l'Archevêque de
Paris.
4
Qu'il nous soit permis du moins pour
ne point excéder nos bornes , de tracer
ici en deux mots son caractere . Une pieté
tendre , mais éclairée et sans petitesse ;
une humilité profonde mais sans pussillanimité
, un amour universel de la penitence,
mais sans ostentation ; une charité
inépuisable , mais sins acception de
personnes ; un amour de l'Ordre et de
la Regle ferme , mais sans dureté une
regularité toujours égale et toujours
sourenue , un don d'exhorter et d'instruire
peu communj appuyé d'un exemple
encore plus éloquent er plus efficace :
ajoûtons qu'une politesse simple et
noble accompagnoit toutes ces grandes
vertus.
,
A vj
Arri
208 MERCURE DE FRANCE
Arrive à la fin de sa carriere , et étant
au lit de la mort , elle dit à ses filles
qu'elle pouvoit s'appliquer ce que S. Jean
dit de J. C. que les ayant aimées pendant
sa vie , elle les aimoit jusqu'à la fin , surquoi
elle leur fit un Discours digne de sa
grande pieté et de sa parfaite charité.
Elle a conservé jusqu'au dernier soupir
tout son jugement et sa présence d'esprit,
et elle en a fait un excellent usage, pour
mettre à profit ces momens d'autant plus
précieux qu'ils touchent à l'Eternité . Son
extréme patience dans une oppression longue
et très penible, la pieté avec laquelle
elle reçut encore une fois le S. Viatique ,
quelques heures avant sa mort, et un dernier
effort qu'elle fit après cette action
ne pouvant presque plus parler , pour
demander que la Communauté récitât
Hymne d'Actions de graces , pour celle
qu'elle venoit de recevor ,
terminerent
enfin une vie sainte et riche en vertus et
enbonnes oeuvres. Elle expira doucement
au milieu de ses Filles le soir du 28 de
Novembre dernier dans la soixanteseizième
année de son âge, la soixantiéme
de sa Profession Religieuse , et la qua
rante-septiéme de son gouvernement.
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Résumé : ELOGE de Madame de Bethune d'Orval, Abbesse de l'Abbaye Royale de N. D. du Val de Giff, Diocèse de Paris.
Le texte rend hommage à Madame de Bethune d'Orval, Abbesse de l'Abbaye Royale de Val-de-Giff, dans le Diocèse de Paris. Après l'annonce de sa mort dans le Mercure de Décembre précédent, les auteurs reçoivent une lettre de la Dame Prieure et de la Communauté de l'Abbaye, qu'ils résument pour honorer sa mémoire. Madame Anne Éléonore-Marie de Bethune d'Orval était la fille de François de Bethune, Duc d'Orval, Pair de France, et de Dame Anne de Harville de Palaiseau. Son grand-père paternel était Maximilien de Bethune, Duc de Sully, Maréchal de France et Ministre d'État. Dès son jeune âge, elle fut placée à l'Abbaye de Royal-Lieu, où elle fut élevée par sa tante, Madame de Vaucelas, Abbesse de l'Abbaye. Elle y reçut une éducation basée sur la simplicité et la piété, tout en cultivant ses dispositions naturelles. À l'âge de quatorze ans, elle entra au Noviciat et prit l'habit de Novice à quinze ans. Elle fit sa Profession Religieuse à seize ans. Bien qu'elle souhaitât rester simple Religieuse, elle fut nommée Abbesse de l'Abbaye de Saint-Pierre de Reims, puis de l'Abbaye de Val-de-Giff à l'âge de vingt-neuf ans. Son gouvernement dura quarante-sept ans, caractérisé par une piété tendre et éclairée, une humilité profonde, une charité inépuisable, et un amour de l'Ordre et de la Règle. À sa mort, le 28 novembre, elle conserva jusqu'au dernier moment son jugement et sa présence d'esprit. Elle reçut le Saint Viatique avec piété et demanda à la Communauté de réciter un Hymne d'Actions de grâces. Elle s'éteignit à l'âge de soixante-six ans, après soixante ans de Profession Religieuse et quarante-sept ans de gouvernement.
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57
p. 341-342
PROGRAMME.
Début :
L'Académie des Belles-Lettres de Marseille avertit le Public que le 25. Août prochain, [...]
Mots clefs :
Académie des belles-lettres de Marseille, Lettres, Prix, Auteurs, Secrétaire, Protecteur, Récépissé, Mérite, Envie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PROGRAMME.
PROGRAMME.
'Académie des Belles - Lettres de Marseille
Lavertit le Public que le 25. Août prochain
jour et Fête de S. Louis de cette année 1734.
elle adjugera le Prix fondé par M. le Maréchal
de Villars , son Protecteur , qui sera une Médaille
d'or de la valeur de 300. livres , portant
d'un côté le Buste , et de l'autre la devise de son
Protecteur , à un Discours en Prose d'un quart
d'heure , ou tout au plus d'une demie heure de
lecture , dont le Sujet sera : LES AVANTAGES
QUE LE MERITE PEUT TIRER DE L'ENVIE.
On adressera , comme de coûtume , les Ou-
Trages à M.de Chalamont de la Visclede, Secretai-
G
342 MERCURE DE FRANCE
re perpetuel de l'Académie des Belles - Lettres de
Marseille , rue de l'Evêché , à Marseille. On
affranchira les Paquets à la Poste , sans quoi ils
ne seront point retirez. Ils ne seront reçus que
jusqu'au premier May inclusivement. Les Auteurs
ne mettront point leur nom au bas de leurs
Ouvrages , mais une Sentence de l'Ecriture , des
Peres de l'Eglise , ou des Auteurs profanes.Onmarà
M. le Secretaire une adresse quera , à laquelle
il envoira son Récepissé .
On prie les Auteurs de prendre les mesures necessaires
pour n'être point connus jusqu'au jour
de la decision , et de ne point signer les Lettres
qu'ils pourront écrire à M.le Secretaire, ou à tout
autre Académicien ; et on les avertit que s'ils sont
connus par leur faute , ils seront exclus du
concours.
L'Auteur qui aura remporté le Prix , viendra le
recevoir dans la Sale de PAcadémie , le jour de
Ja Séance publique , s'il est à Marseille , et s'il
est absent , il envoira à une personne domiciliée
dans cette Ville , le Récepissé de M. le Secretaire,
moyennant lequel on remettra le Prix à cette
Personne,
'Académie des Belles - Lettres de Marseille
Lavertit le Public que le 25. Août prochain
jour et Fête de S. Louis de cette année 1734.
elle adjugera le Prix fondé par M. le Maréchal
de Villars , son Protecteur , qui sera une Médaille
d'or de la valeur de 300. livres , portant
d'un côté le Buste , et de l'autre la devise de son
Protecteur , à un Discours en Prose d'un quart
d'heure , ou tout au plus d'une demie heure de
lecture , dont le Sujet sera : LES AVANTAGES
QUE LE MERITE PEUT TIRER DE L'ENVIE.
On adressera , comme de coûtume , les Ou-
Trages à M.de Chalamont de la Visclede, Secretai-
G
342 MERCURE DE FRANCE
re perpetuel de l'Académie des Belles - Lettres de
Marseille , rue de l'Evêché , à Marseille. On
affranchira les Paquets à la Poste , sans quoi ils
ne seront point retirez. Ils ne seront reçus que
jusqu'au premier May inclusivement. Les Auteurs
ne mettront point leur nom au bas de leurs
Ouvrages , mais une Sentence de l'Ecriture , des
Peres de l'Eglise , ou des Auteurs profanes.Onmarà
M. le Secretaire une adresse quera , à laquelle
il envoira son Récepissé .
On prie les Auteurs de prendre les mesures necessaires
pour n'être point connus jusqu'au jour
de la decision , et de ne point signer les Lettres
qu'ils pourront écrire à M.le Secretaire, ou à tout
autre Académicien ; et on les avertit que s'ils sont
connus par leur faute , ils seront exclus du
concours.
L'Auteur qui aura remporté le Prix , viendra le
recevoir dans la Sale de PAcadémie , le jour de
Ja Séance publique , s'il est à Marseille , et s'il
est absent , il envoira à une personne domiciliée
dans cette Ville , le Récepissé de M. le Secretaire,
moyennant lequel on remettra le Prix à cette
Personne,
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Résumé : PROGRAMME.
L'Académie des Belles-Lettres de Marseille annoncera l'attribution d'un prix le 25 août 1734, à l'occasion de la fête de Saint Louis. Ce prix, créé par le Maréchal de Villars, se compose d'une médaille d'or valant 300 livres, ornée du buste du protecteur et de sa devise. Il sera attribué à un discours en prose, d'une durée de lecture de 15 à 30 minutes, sur le thème 'Les avantages que le mérite peut tirer de l'envie'. Les candidatures doivent être envoyées à M. de Chalamont de la Visclede, secrétaire perpétuel de l'Académie, rue de l'Évêché à Marseille, avant le 1er mai inclusivement. Les manuscrits doivent être anonymes, sans signature, mais accompagnés d'une sentence tirée de l'Écriture, des Pères de l'Église ou des auteurs profanes. Les auteurs doivent rester anonymes jusqu'à la décision finale et ne pas signer les correspondances avec l'Académie. Le lauréat recevra le prix lors de la séance publique à l'Académie s'il est présent à Marseille, ou enverra un mandataire domicilié dans la ville avec le récépissé du secrétaire.
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58
p. 1090-1091
RÉPONSE de Mlle de Malcrais de la Vigne.
Début :
Dans l'utile Traité dont tu m'as fait un don, [...]
Mots clefs :
Ouvrage, Mérite
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE de Mlle de Malcrais de la Vigne.
REPONSE de Mlle de Malcrais
de la Vigne.
DAns l'utile Traité dont tu m'as fait un don
Claville j'ai trouvé des leçons bien sensées.
Un sel paisé dans Ciceron
I.Vol.
Ex
JUIN 1734.
1091
niveau de l'exacte raison ,
En assaisonne les pensées.
Par elles au
Je vois finement redressées
Les moeurs du genre humain, diversement tortų
So crate n'eût pas mieux instruit à la vertu
Le jeune , le brillant , l'aimable Alcibiade ,
Que tu fais ton cher nourrisson.
Ta puissante doctrine éclaire et persuade ,
Si son coeur fut docile à prendre ta façon ,
Il a du vrai merite atteint le plus haut grade.
Pour moi je n'ai point merité
Les éloges flatteurs dont m'honore ta muses
Ton Ouvrage me desabuse ,
Et m'ôte toute vanité.
Comme on sort d'un sermon dont la morale est
pzze ,
Pathétique , éloquent , entraînant sous sa loi
La revolte des sens trompés par la nature ,
Ainsi de ton Ouvrage en quittant la lecture
Je suis très- contente de toi ,
Mais très-mécontente de moi,
de la Vigne.
DAns l'utile Traité dont tu m'as fait un don
Claville j'ai trouvé des leçons bien sensées.
Un sel paisé dans Ciceron
I.Vol.
Ex
JUIN 1734.
1091
niveau de l'exacte raison ,
En assaisonne les pensées.
Par elles au
Je vois finement redressées
Les moeurs du genre humain, diversement tortų
So crate n'eût pas mieux instruit à la vertu
Le jeune , le brillant , l'aimable Alcibiade ,
Que tu fais ton cher nourrisson.
Ta puissante doctrine éclaire et persuade ,
Si son coeur fut docile à prendre ta façon ,
Il a du vrai merite atteint le plus haut grade.
Pour moi je n'ai point merité
Les éloges flatteurs dont m'honore ta muses
Ton Ouvrage me desabuse ,
Et m'ôte toute vanité.
Comme on sort d'un sermon dont la morale est
pzze ,
Pathétique , éloquent , entraînant sous sa loi
La revolte des sens trompés par la nature ,
Ainsi de ton Ouvrage en quittant la lecture
Je suis très- contente de toi ,
Mais très-mécontente de moi,
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Résumé : RÉPONSE de Mlle de Malcrais de la Vigne.
En juin 1734, Mlle de Malcrais de la Vigne remercie pour le traité de Claville, qu'elle juge instructif et clair. Elle compare ses leçons à celles de Cicéron et note leur pouvoir moralisateur. L'ouvrage la désabuse et la prive de toute vanité. Elle se déclare contente de l'auteur mais mécontente d'elle-même après lecture.
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59
p. 1159-1174
LETTRE de M.... sur la Continuation des Memoires du R. P. Niceron.
Début :
J'ai à vous parler ici, Monsieur, du XXIII. et du XXIV. volumes des Memoires [...]
Mots clefs :
Jérôme Bignon, Paris, Louis XIII, Mémoires, Avocat, Homme, Ouvrages, Fils, Ans, Temps, Voyage, Faveur, Jean-Pierre Niceron, Emmius, Mérite, Cardinal, Savants, Érudition, Roland Bignon, Thomas Browne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M.... sur la Continuation des Memoires du R. P. Niceron.
LETTRE de M.... sur la Continuation
des Memoires du R. P. Niceron.
J'ai à vous parler ici , Monsieur , du
XXIII. et du XXIV. volumes des Memoires
pour servir à l'Histoire des Hommes
Illustres dans la République des Lettres que
le Sr Briasson , Libraire rue S. Jacques ',
continuë de publier avec succè . Voici
les noms des Scavans dont il est parlé
dans le premier de ces deux Volumes.
Rodolphe Agricola , Jean- Louis Guez
de Balzac, François Bernier, Jean Bernier,
Jerome Bignon , Henri Blount , Denis de
Salvaing de Boissieu , Thomas Brovvne le
Médecin , Thomas Brovvne le Théologien,
Guillaume Camden , Marc- Antoine Ca-
1 Vol.
pelli
1160 MERCURE DE FRANCE
pelli , Thomas Corneille , Robert Creyghton,
Cristophe Davenport , Louis Duret , Ubo
Emmius,Guillaume Estius, Gabriel Fano,
Nicolas Faret, Pierre Gilles , George- Henri
Goetze , Louise Labé , Adam Littleton
Nicolas Lloyd , Olivier Maillard , Jean
Maldonat ,Pierre - Martyr d'Anghiera
Pierre- Martyr Vermilio , Etienne Pavillon,
Alexandre Piccolomini , François Piccolo
mini , Jean Price , Jules - Cesar Scaliger ;
Joseph-Juste Scaliger , Jean- Ginés de Sepulveda
, Antoine Sherley , Thomas Sher-
Ley , et André Thevet.
Entre tous ces Sçavants je n'en trouve
aucun de plus distingué et de plus Illustre
, que notre célébre Jerôme Bignon,
dont l'article par conséquent soit et plus
curieux & plus agréable à lire. Vous nie
sçaurez sans doute bon gré de l'avoir
choisi par préférence , et de le voir ici
tel qu'on le trouve dans nôtre Auteur,
JEROME BIGNon.
Jerôme Bignon , nâquit à Paris , l'an
1590. de Rolland Bignon , Avocat au
Parlement , d'une ancienne Famille originaire
d'Anjou , et de Marie Ogier ,
fille de Christophe Ogier aussi Avocat au
Parlement.
Rolland Bignon , qui est mal appellé
t
1
I Vol.
JcJUIN.
1734- 1161
Jerôme dans les opuscules de Loysel
page 582. né au mois de Fevrier de l'an
15. fut un des plus Sçavans hommes
de son siècle. Il avoit été Disciple de
Mrs Roaldés et Maran , fameux Jurisconsultes
de l'Université de Toulouze ;
et lorsque le premier se retira dans celle
de Cahors il laissa sa Chaire de Professeur
en Droit à Rolland Bignon, qui , comme
cetteProfession étoit alors très honorable,
y enseigna publiquement pendant une
année , et dicta d'excellents Paratitles sur
les 5 Livres des Décretales ; étant ensuite
venu à Paris il exerça avec beaucoup
de réputation la Profession d'Avocat ,
laquelle se bornoient alors plusieurs personnes
de naissance et de merite , qui
conservoient la modération des anciennes
Moeurs , et qui étoient prévenus d'une
espece d'aversion contre la validité des
charges introduite depuis peu . Après
avoir brillé dans le Bareau il devint celébre
dans les Consultations, et fut generalement
estimé comme un homme d'une
rare suffisance, etd'une probité singuliere .
Persuadé qu'il étoit plus redevable à
son fils qu'à tout autre il ne voulut confier
son éducation qu'à lui - même. Jerôme
Bignon n'eût pas besoin d'aller chercher
une autre Ecole pour aprendre les Lan
1Vol.
gues
1162 MERCURE DE FRANCE
gues , les Humanitez , l'Eloquence , la
Philosophie , les Mathematiques , l'Histoire
, la Jurisprudence , & la Theologie .
Il aprit sous un si excellent Maître toutes
ces Sciences avec une rapidité extraordinaire
, et se vit presque à la fin de ses
Etudes dans un âge où l'on ne commence.
gueres qu'à délibérer sur les
faire étudier les Enfans .
V
moyens
dev
Dès l'âge de dix ans il donna au Public
un essai de son Erudition qui lui fit dèslors
mériter la qualité d'Auteur . C'est
une Chorographie on Description de la Terre
Sainte , qui fût une preuve des conroissances
qu'il avoit déja acquises dans l'Histoire
, la Geographie et l'Ecriture Sainte,
il n'en demeura pas là , et on fût encore
surpris de voir trois ans après paroître
deux autres Ouvrages de sa composition ,
Ouvrages qui le firent connoître à tout
ce qu'il y avoit de personnes habiles et
considerables dans la France .
Le Roy Henry IV. ayant entendu
patler de lui voulut le voir , et le choisit
pour être en qualité d'Enfant d'Honneur
auprès du Dauphin qui fut depuis
le Roy Louis XIII .
Le jeune Bignon parût à la Cour avec
des manieres tout à fait aisées et polies.
L'austerité d'une Etude assidue n'avoit
I Vol. point
JUIN 1734.
1163
" 2
point obscurci les dispositions naturelles
qu'il avoit pour paroître dans le grand
monde , et le Tumulte et les Engagements
de la Cour ne fû ent point capables
d'affoiblir l'inclination qu'il se sentoit
pour les Sciences.
Il composa en ce tems- là un Traité de
l'Excellence des Rois et du Royaume de
France , pour prouver que les Rois de
France doivent avoir la préséance sur
tous les autres Rois , qui lui attira bien
des aplaudissements. Il le dédia au Roy
Henry IV. qui l'engagea par ordre exprès
à pousser plus loin ses recherches
sur cette matiere .
Mais la Mort funeste de ce Prince arrivée
peu de tems après interrompit ce.
Projet , et détermina même M.Bignon à se
retirer de la Cour. Ce ne fut pas cependant
pour long tems , il y fut bien tôt
rapellé à la sollicitation de Nicolas le
Fevre , nouveau Précepteur du Roy Louis
XIII. et ne put se défendre d'y demeufer
jusqu'à la mort de cet ami, Il travailla
dans cet intervale à l'Edition des Formules
de Marculphe.
En 1614. il fir un voyage en Italie ;
et y visita par tout les plus Illustres d'entre
les Sçavants , qu'il convainquit par
sa présence de ce que la Renommée leur
1. Vol. avoit
1164 MERCURE DE FRANCE
avoit apris de plus incroyable en sa faveur.
Le Pape Paul V. lui donna des marques
singulieres de son estime ; le Cardinal
de Sainte Suzanne , qui n'étoit alors
qne Sécretaire des Brefs , établit avec lui
un commerce d'amitié très étroit , et le
célébre Fra - Paolo charmé de sa conver
sation , l'arrêta quelque tems à Venise
pour en profiter.
Au retour de ce voyage M. Bignon se
donna tout entier aux exercices du Barreau
, où ses premieres actions eûrent un
grand succès .
Son pere le fit pourvoir en 16 20. d'une
Charge d'Avocat General au Grand Conseil
, dans les fonctions de laquelle il surpassa
tout ce qu'on pouvoit attendre de
lui , et il s'acquit une si grande réputation
, que le Roy quelque tems après lo
nomma Conseiller d'Etat , et enfin Avocat
General au Parlement à la place de
M. Servin sur la fin de l'année 1625 .
3
Tout le monde aplaudit à ce choix . Le
Clergé même qui avoit nommé des Députez
pour prier le Roy de faire revivre
en sa faveur l'Ancien Droit , suivant lequel
un des Avocats Generaux devoit
être Clerc , ayant sçû le choix que le
Roy avoit fait de M. Bignon , ne se
I Vol.
conJUIN.
1734. 1165
Contenta pas de renoncer à ses prétentions
on faveur de cet Illustre Magistrat , mais
députa encore vers Sa Majesté pour lui
en faire des remerciments, et vers M. Bignon
pour l'en féliciter.
En effet jamais cette importante place
n'avoit été remplie plus dignement 3 car
sans parler de ses talents naturels qu'on y
vit briller dans toute leur étendue, il signala
en mille occasions sa vigueur à soutenir
les interêts du Parlement , son zele inviolable
pour la justice et sa fermeté inébranlable
contre toutes les attaques de la
faveur. Vertus dont ses envieux entrepri
rent de lui faire des crimes ; après la harangue
sincere , quoique respectueuse
qu'il prononça devant le Roy Louis XIII.
séant en son Lit de Juftice pour la vérification
de quelques Edits . Mais ce Prince
justement prévenu en sa faveur , oposa
la parfaite connoissance qu'il avoit de ses
bonnes intentions aux complots et à l'avidité
des gens d'affaires déchaînez contre
sa trop grande probité.
En 1641. résolu de ne plus vaquer
qu'aux Emplois qu'il occupoit dans le
Conseil d'Etat , il céda sa Chargé d'Avocat
General à M. Briquet son Gendre .
L'année suivante le Cardinal de Richelieu
, quoiqu'assez mal intentionné à son
égard
1. Vol. F
1165 MERCURE DE FRANCE
que
égard , le fit nommer Grand- Maître de
la Bibliothéque duRoy , dans la persuasion
le Public le destinoit par avance à
cette Charge , et seroit choqué qu'elle
fut remplie par un autre. L'amour que
M. Bignon avoit pour les Lettres la lui
fit accepter , et son désinteressement lui
fit refuser dans la suite celle de Sur - Intendant
des Finances.
M. Briquet son Gendre étant mort en
1645. il fut obligé de reprendre sa Charge
pour la conserver à son fils , et continua
de l'exercer jusqu'à sa mort , quoique
de Premier Avocat General,il fut des
venu le second.
Il fut outre cela employé à d'autres
Affaires importantes pour l'Etat ; on sçait
combien il eût de part à l'Ordonnance
de 1639. et avec combien d'équité il
exerça les Commissions de l'Arriereban ,
des Amortissemens et du Domaine , qui
lui furent confiées en differents temps.
La Reine Anne d'Autriche l'apella pen
dant sa Regence aux Conseils les plus
importants.
Ce fut lui qui accommoda, les differends
de Mrs d'Avau et Servien , Plenipotentiaires
à Munster , et qui travailla
avec Mrs de Brienne et d'Emery au
Traité d'Alliance avec la Hollande en
IVol. 1649.
JUIN 1734. 1167
1649. Il fut aussi choisi en l'année 1651 .
pour regler la grande Affaire de la Succession
de Mantoüe , et en 1654. pour
conclure le Traité avec les Villes Anseatiques.
Enfin ce grand Homme qui avoit
toujours fait servir la pieté de baze aux
autres vertus qu'il avoit constamment
pratiqué , finit par une mort précieuse
devant Dieu , le cours d'une vie si glo-.
rieuse aux yeux des hommes. Il mourut
le 7 Avril 1656. d'un Asthme dont il
avoit été attaqué dès l'Automne précédent
, mais qui ne lui fit point cesser
ses fonctions ordinaires . Il étoit alors dans
sa 67, année. Il fut enterré à S. Nicolas
du Chardonnet , où vous avez vû son
Buste de Marbre , fait de la main de Gi
rardon , avec une longue Epitaphe qui
^ commence par ces mots : Hieronimus Bignon
,sui sæculi Amor , Decus , Exemplum,
Miraculum & c.
Iln'avoitjamais voulu permettre qu'on
fit son portrait , mais on le tira pendant
qu'il portoit la parole à la grand- Chambre
; c'est pour cela que Lochon qui l'a
gravé , a mis au bas ces mots. R. Lochon
ad vivumfurtim delineavit.
Voici le Catalogue de ses Ouvrages.
1. Chorographie on Description de la
Terre Sainte, Paris 1600. Cette Description-
A. 1 Vol. Fij . qu'il
1168 MERCURE DE FRANCE
qu'il publia à l'âge de 10 ans , est plus
exacte que toutes celles qui avoient paru
auparavant.
2. Discours de la Ville de Rome Prin
cipales Antiquitez , et singularitez d'icelle.
Paris 1604. in 8. Livre peu commun , dit
l'Abbé Lenglet , et qui vient d'une personne
qui joignoit à un grand goût une
extrême exactitude.
3. Traité Sommaire de l'Election des Pa
pes. Plus le Plan du Conclave. Paris 1605,
in 8. Il y a bien de l'érudition dans ce
petit Ouvrage.
4. De l'Excellence des Rois et du Royaume
de France , traitant de la Preséance et des
Prérogatives des Rois de France par dessus
tous les autres , et des causes d'icelles.
Paris 161c . in 8. Cet Ouvrage a été fait
pour refuter celui que Diego Valdès Con
seiller de la Chambre
Royale de Grenade
,
avoit publié pour soutenir
la Preséance
des Rois d'Espagne
, sous ce Titre : de
Dignitate
Regum Hispania. Granata 1602 . in fol
5. Marculfi Monachi Formula ex Biblioteca
Regia Hier. Bignonius edidit , es
Notis illustravit . Paris 1613. in 8.Idem Are.
gentorati.1655 in 4.Id. Editio.auctior. Accessit
Liber Legis Salica, a. f. R. Pithao , et
calem BignonisNotis illustratus.Paris 1666,
I Vol.
ink
JUIN. 1734- 1189
in 4. Cette seconde Edition qui est con
sidérablement augmentée , a paru par les
soins de ses Fils . Les Notes de M.Bignon
sont si remplies d'érudition et si justes
qu'elles font encore l'admiration des
Sçavants cependant il n'avoit que 23
ans lorsqu'il les donna pour la premiere
fois.
6.Voyage de François Pyrard de Laval,
contenant sa navigation aux Indes Orien
tales , Maldives , Moluques et au Brezil
Paris 1615. in 8. Id. nouvelle Edition augmentée
de divers Traitez. Paris 1679.in 8.
C'est à Jerôme Bignon que nous sommes
redevables de la publication de ce Voyage.
Les Découvertes de Pyrard , homme de
bon sens, mais incapable de s'énoncer par
écrit , seroient demeurées ensevelies dans
l'oubli , si M. Bignon ne l'eût attiré chez
lui , l'invitant même à sa table , et n'eût
pris soin de mettre tous les soirs sur le
papier , ce qu'il tiroit à différentes reprises
de ses entretiens.
Ubbo Emmius , Sçavant Hollandois du
XVI. siécle , fait encore une très bonne
figure dans ce 23. vol. desMem . du P.Niceron,
et l'article mérite d'être lû avec attention
. Il mourut à Groningue le 9 Decem
. 1625. dans sa 79 année. Il a composé
plusieurs bons Ouvrages , dont le plus
Fiij im- I. Vol.
170 MERCURE DE FRANCE
important est celui qui concerne l'An
cienne Grece , et dont voici le titre Vetus
Gracia illustrata complectens Descriptionem
Gracia , res gestas Græcorum, statum Rerumpublicarum
Græcarum. Lugd. Bat. Elzevir.
1626. 3. vol. 8.
>
, Emmius , dit l'Auteur des Memoires ,
qui vit commencer et peut- être finir cette
Edition mit écrit le 6 Decembre
par
1625. trois jours avant sa mort ce qu'il
en pensoit. L'Imprimeur , dit- il , a fait
deux fautes. 1. İl a mis mon Ouvrage
in 8. contre la promesse qu'il m'avoit
faite de l'imprimer in folio , et a rendu
ainsi inutiles des Tables Chorographiques
que j'avois dressées avec beaucoup de soin
en cette forme , pour y être inserées et
dont le Livre a indispensablement besoin,
2º. Il a fait traîner si fort en longueur
l'impression , que le chagrin qui m'est
survenu par la mort de mon fils Egbert,
et ensuite mes infirmitez m'ont empêché
de travailler à une ample Préface que
j'avois dessein de composer lorsque le
Livre seroit prêt à paroître , et dans laquelle
j'aurois fait une comparaison entre
les anciennes Republiques Grecques [ et
celles d'à- présent , montrant ce qu'il y a
* Ce Fils mourut à Orleans
Epitaphe que son Pere lui fit &c.
et on rapporte
1Vol. de
JUIN. 1734 7171
de bon et de mauvais dans les unes et
les autres.
L'Ouvrage d'Emmius a été inseré dans
les Antiquitez Grecques de Gronovius ,
tome 4. page 85. avec des additions
Anecdotes de sa façon . Le troisiéme tome
qui contient l'Etat des principales Republiques
de la Grece , a été imprimé séparement
l'an 1632. à Leyde , chez Elzevir
en 2 vol. in 24. pour être joint au corps
des petites Républiques .
Quand ce Sçavant Homme mourut il
travailloit à l'Histoire de Philippe Roy
de Macédoine et son dessein étoit d'y
montrer pour l'usage des Provinces unies,
par quels moyens ce Prince avoit opprimé
la liberté de la Grece. Il avoit déja
conduit l'Histoire jusqu'à la 15. année du
Regne de ce Monarque.
Au reste on doit sçavoir gré au P. Niceron
d'avoir donné à cet Auteur une/
place dans ces Memoires ; car je trouve
que malgré tout son mérite il n'est guere
connu du commun des Gens de Lettres ,
sur tout dans les Provinces. L'Auteur de
la * Dissertation Historique sur l'ancienne
* Cette Dissertation est dans le Recueil des
Piéces présentées à l'Académie de Marseille pour le
Prix de l'année 1727. avec les Distours prononcez
&c. A Marseille chez Jean- Baptiste Boy , e.
$727. Fiij Aca→
172 MERCURE DE FRANCE
Académie de Marseille, n'avoit sans doute
jamais rien vû par lui même de notre
Ubbe Emmins , puisqu'en le citant il fait
du même homme deux Auteurs différents.
C'est dans la même citation que du Boulay
en latin Bullaus , Auteur de l'Histoire Latine
de l'Université de Paris , est nommé
Bouilland , par une assez plaisante méprise.
>
Passons au XXIV. Tome des Memoires.
De trente-sept Articles de Sçavans
qui le composent , je ne vous nommerai
que ceux pour lesquels je prévois que vous
vous interesserez , tels sont Juste Lipse
Pierre Belon , Pierre Patrix on Patris de
Caën , Provençal d'origine , Honorat de
Beuil de Racan , Nicolas Boileau Despreaux
et Jean Baptiste- Henri du Trousset de Valincourt.
Les autres Articles ont aussi le
mérite d'instruire agréablement , et par
conséquent leur utilité .
J'avois dessein d'insérer ici celui de
Pierre Belon du Mans , le plus grand et
le plus curieux voyageur de son temps ,
mais j'aurois excedé les bornes d'une Lettre.
Deux ou trois Remarques que je ferai
sur son sujet suffiront ici. Belon étoit
grand Physicien , bon Médecin et habile
Botaniste mais il faut convenir qu'il
n'étoit ni Geographe ni Antiquaire , ni
I Vol.
bon
JUIN. 1734. 1173**
bon Critique , cela paroît par les differentes
méprises dans lesquelles il est tombé
à cet égard, et dont j'ai donné des preuve
ailleurs , dans le Livre de ses Observations
de plusieurs singularitez et choses memorables
trouvées en Grece , Asie , Judée ,
Egypte , Arabie et autres Pays étrangers
redigees en trois Livres , avec des Figures ,
imprimé pour la premiere fois à Paris
1553. in 4. C'est cependant un bon Livre
P'exactitude de l'Auteur et par sa capacité
dans tout ce qui concerne l'Histoire
naturelle des Pays qu'il a parcourus. Il a
été traduit en latin par Charles Clusius
d'Arras et imprimé à Anvers.en 1589 .
1. vol. 8 .
par
Belon étoit l'Eleve de Pierre Gilles
attaché au Cardinal d'Armagnac , lequel
a fait deux beauxOuvrages sur le Bosphore
de Thrace , et sur la Ville de Constantinople
, mais on prétend qu'il avoit
péu profité sous un si bon Maître pour
les autres connoissances qui lui manquoient.
De retour de ses voyages , il se
retira à l'Abbaye de S. Germain des Prez,
dont étoit alors Abbé le Cardinal de
Tournon , à qui il étoit fort étroitement
* P. Gilles a aussi écrit sur d'autres sujets . Son
Article est curieux dans le XXIII . T. des Memoires
p. 403.
: I. Vol. Fv attaché
174 MERCURE DE FRANCE
attaché. Suivant les Memoires du P. Niceron
, Belon fut assassiné près de Paris)
par un de ses ennemis , l'an 1564. étant
âgé d'environ 47. ans .
Outre son Voyage du Levant , sous
le nom d'Observations , & c. nous avons
du même Auteur plusieurs autres bons
Ouvrages sur differens sujets de l'Histoire
Naturelle , qui ont été publiés de son
vivant , les uns en Latin , les autres en
François.
des Memoires du R. P. Niceron.
J'ai à vous parler ici , Monsieur , du
XXIII. et du XXIV. volumes des Memoires
pour servir à l'Histoire des Hommes
Illustres dans la République des Lettres que
le Sr Briasson , Libraire rue S. Jacques ',
continuë de publier avec succè . Voici
les noms des Scavans dont il est parlé
dans le premier de ces deux Volumes.
Rodolphe Agricola , Jean- Louis Guez
de Balzac, François Bernier, Jean Bernier,
Jerome Bignon , Henri Blount , Denis de
Salvaing de Boissieu , Thomas Brovvne le
Médecin , Thomas Brovvne le Théologien,
Guillaume Camden , Marc- Antoine Ca-
1 Vol.
pelli
1160 MERCURE DE FRANCE
pelli , Thomas Corneille , Robert Creyghton,
Cristophe Davenport , Louis Duret , Ubo
Emmius,Guillaume Estius, Gabriel Fano,
Nicolas Faret, Pierre Gilles , George- Henri
Goetze , Louise Labé , Adam Littleton
Nicolas Lloyd , Olivier Maillard , Jean
Maldonat ,Pierre - Martyr d'Anghiera
Pierre- Martyr Vermilio , Etienne Pavillon,
Alexandre Piccolomini , François Piccolo
mini , Jean Price , Jules - Cesar Scaliger ;
Joseph-Juste Scaliger , Jean- Ginés de Sepulveda
, Antoine Sherley , Thomas Sher-
Ley , et André Thevet.
Entre tous ces Sçavants je n'en trouve
aucun de plus distingué et de plus Illustre
, que notre célébre Jerôme Bignon,
dont l'article par conséquent soit et plus
curieux & plus agréable à lire. Vous nie
sçaurez sans doute bon gré de l'avoir
choisi par préférence , et de le voir ici
tel qu'on le trouve dans nôtre Auteur,
JEROME BIGNon.
Jerôme Bignon , nâquit à Paris , l'an
1590. de Rolland Bignon , Avocat au
Parlement , d'une ancienne Famille originaire
d'Anjou , et de Marie Ogier ,
fille de Christophe Ogier aussi Avocat au
Parlement.
Rolland Bignon , qui est mal appellé
t
1
I Vol.
JcJUIN.
1734- 1161
Jerôme dans les opuscules de Loysel
page 582. né au mois de Fevrier de l'an
15. fut un des plus Sçavans hommes
de son siècle. Il avoit été Disciple de
Mrs Roaldés et Maran , fameux Jurisconsultes
de l'Université de Toulouze ;
et lorsque le premier se retira dans celle
de Cahors il laissa sa Chaire de Professeur
en Droit à Rolland Bignon, qui , comme
cetteProfession étoit alors très honorable,
y enseigna publiquement pendant une
année , et dicta d'excellents Paratitles sur
les 5 Livres des Décretales ; étant ensuite
venu à Paris il exerça avec beaucoup
de réputation la Profession d'Avocat ,
laquelle se bornoient alors plusieurs personnes
de naissance et de merite , qui
conservoient la modération des anciennes
Moeurs , et qui étoient prévenus d'une
espece d'aversion contre la validité des
charges introduite depuis peu . Après
avoir brillé dans le Bareau il devint celébre
dans les Consultations, et fut generalement
estimé comme un homme d'une
rare suffisance, etd'une probité singuliere .
Persuadé qu'il étoit plus redevable à
son fils qu'à tout autre il ne voulut confier
son éducation qu'à lui - même. Jerôme
Bignon n'eût pas besoin d'aller chercher
une autre Ecole pour aprendre les Lan
1Vol.
gues
1162 MERCURE DE FRANCE
gues , les Humanitez , l'Eloquence , la
Philosophie , les Mathematiques , l'Histoire
, la Jurisprudence , & la Theologie .
Il aprit sous un si excellent Maître toutes
ces Sciences avec une rapidité extraordinaire
, et se vit presque à la fin de ses
Etudes dans un âge où l'on ne commence.
gueres qu'à délibérer sur les
faire étudier les Enfans .
V
moyens
dev
Dès l'âge de dix ans il donna au Public
un essai de son Erudition qui lui fit dèslors
mériter la qualité d'Auteur . C'est
une Chorographie on Description de la Terre
Sainte , qui fût une preuve des conroissances
qu'il avoit déja acquises dans l'Histoire
, la Geographie et l'Ecriture Sainte,
il n'en demeura pas là , et on fût encore
surpris de voir trois ans après paroître
deux autres Ouvrages de sa composition ,
Ouvrages qui le firent connoître à tout
ce qu'il y avoit de personnes habiles et
considerables dans la France .
Le Roy Henry IV. ayant entendu
patler de lui voulut le voir , et le choisit
pour être en qualité d'Enfant d'Honneur
auprès du Dauphin qui fut depuis
le Roy Louis XIII .
Le jeune Bignon parût à la Cour avec
des manieres tout à fait aisées et polies.
L'austerité d'une Etude assidue n'avoit
I Vol. point
JUIN 1734.
1163
" 2
point obscurci les dispositions naturelles
qu'il avoit pour paroître dans le grand
monde , et le Tumulte et les Engagements
de la Cour ne fû ent point capables
d'affoiblir l'inclination qu'il se sentoit
pour les Sciences.
Il composa en ce tems- là un Traité de
l'Excellence des Rois et du Royaume de
France , pour prouver que les Rois de
France doivent avoir la préséance sur
tous les autres Rois , qui lui attira bien
des aplaudissements. Il le dédia au Roy
Henry IV. qui l'engagea par ordre exprès
à pousser plus loin ses recherches
sur cette matiere .
Mais la Mort funeste de ce Prince arrivée
peu de tems après interrompit ce.
Projet , et détermina même M.Bignon à se
retirer de la Cour. Ce ne fut pas cependant
pour long tems , il y fut bien tôt
rapellé à la sollicitation de Nicolas le
Fevre , nouveau Précepteur du Roy Louis
XIII. et ne put se défendre d'y demeufer
jusqu'à la mort de cet ami, Il travailla
dans cet intervale à l'Edition des Formules
de Marculphe.
En 1614. il fir un voyage en Italie ;
et y visita par tout les plus Illustres d'entre
les Sçavants , qu'il convainquit par
sa présence de ce que la Renommée leur
1. Vol. avoit
1164 MERCURE DE FRANCE
avoit apris de plus incroyable en sa faveur.
Le Pape Paul V. lui donna des marques
singulieres de son estime ; le Cardinal
de Sainte Suzanne , qui n'étoit alors
qne Sécretaire des Brefs , établit avec lui
un commerce d'amitié très étroit , et le
célébre Fra - Paolo charmé de sa conver
sation , l'arrêta quelque tems à Venise
pour en profiter.
Au retour de ce voyage M. Bignon se
donna tout entier aux exercices du Barreau
, où ses premieres actions eûrent un
grand succès .
Son pere le fit pourvoir en 16 20. d'une
Charge d'Avocat General au Grand Conseil
, dans les fonctions de laquelle il surpassa
tout ce qu'on pouvoit attendre de
lui , et il s'acquit une si grande réputation
, que le Roy quelque tems après lo
nomma Conseiller d'Etat , et enfin Avocat
General au Parlement à la place de
M. Servin sur la fin de l'année 1625 .
3
Tout le monde aplaudit à ce choix . Le
Clergé même qui avoit nommé des Députez
pour prier le Roy de faire revivre
en sa faveur l'Ancien Droit , suivant lequel
un des Avocats Generaux devoit
être Clerc , ayant sçû le choix que le
Roy avoit fait de M. Bignon , ne se
I Vol.
conJUIN.
1734. 1165
Contenta pas de renoncer à ses prétentions
on faveur de cet Illustre Magistrat , mais
députa encore vers Sa Majesté pour lui
en faire des remerciments, et vers M. Bignon
pour l'en féliciter.
En effet jamais cette importante place
n'avoit été remplie plus dignement 3 car
sans parler de ses talents naturels qu'on y
vit briller dans toute leur étendue, il signala
en mille occasions sa vigueur à soutenir
les interêts du Parlement , son zele inviolable
pour la justice et sa fermeté inébranlable
contre toutes les attaques de la
faveur. Vertus dont ses envieux entrepri
rent de lui faire des crimes ; après la harangue
sincere , quoique respectueuse
qu'il prononça devant le Roy Louis XIII.
séant en son Lit de Juftice pour la vérification
de quelques Edits . Mais ce Prince
justement prévenu en sa faveur , oposa
la parfaite connoissance qu'il avoit de ses
bonnes intentions aux complots et à l'avidité
des gens d'affaires déchaînez contre
sa trop grande probité.
En 1641. résolu de ne plus vaquer
qu'aux Emplois qu'il occupoit dans le
Conseil d'Etat , il céda sa Chargé d'Avocat
General à M. Briquet son Gendre .
L'année suivante le Cardinal de Richelieu
, quoiqu'assez mal intentionné à son
égard
1. Vol. F
1165 MERCURE DE FRANCE
que
égard , le fit nommer Grand- Maître de
la Bibliothéque duRoy , dans la persuasion
le Public le destinoit par avance à
cette Charge , et seroit choqué qu'elle
fut remplie par un autre. L'amour que
M. Bignon avoit pour les Lettres la lui
fit accepter , et son désinteressement lui
fit refuser dans la suite celle de Sur - Intendant
des Finances.
M. Briquet son Gendre étant mort en
1645. il fut obligé de reprendre sa Charge
pour la conserver à son fils , et continua
de l'exercer jusqu'à sa mort , quoique
de Premier Avocat General,il fut des
venu le second.
Il fut outre cela employé à d'autres
Affaires importantes pour l'Etat ; on sçait
combien il eût de part à l'Ordonnance
de 1639. et avec combien d'équité il
exerça les Commissions de l'Arriereban ,
des Amortissemens et du Domaine , qui
lui furent confiées en differents temps.
La Reine Anne d'Autriche l'apella pen
dant sa Regence aux Conseils les plus
importants.
Ce fut lui qui accommoda, les differends
de Mrs d'Avau et Servien , Plenipotentiaires
à Munster , et qui travailla
avec Mrs de Brienne et d'Emery au
Traité d'Alliance avec la Hollande en
IVol. 1649.
JUIN 1734. 1167
1649. Il fut aussi choisi en l'année 1651 .
pour regler la grande Affaire de la Succession
de Mantoüe , et en 1654. pour
conclure le Traité avec les Villes Anseatiques.
Enfin ce grand Homme qui avoit
toujours fait servir la pieté de baze aux
autres vertus qu'il avoit constamment
pratiqué , finit par une mort précieuse
devant Dieu , le cours d'une vie si glo-.
rieuse aux yeux des hommes. Il mourut
le 7 Avril 1656. d'un Asthme dont il
avoit été attaqué dès l'Automne précédent
, mais qui ne lui fit point cesser
ses fonctions ordinaires . Il étoit alors dans
sa 67, année. Il fut enterré à S. Nicolas
du Chardonnet , où vous avez vû son
Buste de Marbre , fait de la main de Gi
rardon , avec une longue Epitaphe qui
^ commence par ces mots : Hieronimus Bignon
,sui sæculi Amor , Decus , Exemplum,
Miraculum & c.
Iln'avoitjamais voulu permettre qu'on
fit son portrait , mais on le tira pendant
qu'il portoit la parole à la grand- Chambre
; c'est pour cela que Lochon qui l'a
gravé , a mis au bas ces mots. R. Lochon
ad vivumfurtim delineavit.
Voici le Catalogue de ses Ouvrages.
1. Chorographie on Description de la
Terre Sainte, Paris 1600. Cette Description-
A. 1 Vol. Fij . qu'il
1168 MERCURE DE FRANCE
qu'il publia à l'âge de 10 ans , est plus
exacte que toutes celles qui avoient paru
auparavant.
2. Discours de la Ville de Rome Prin
cipales Antiquitez , et singularitez d'icelle.
Paris 1604. in 8. Livre peu commun , dit
l'Abbé Lenglet , et qui vient d'une personne
qui joignoit à un grand goût une
extrême exactitude.
3. Traité Sommaire de l'Election des Pa
pes. Plus le Plan du Conclave. Paris 1605,
in 8. Il y a bien de l'érudition dans ce
petit Ouvrage.
4. De l'Excellence des Rois et du Royaume
de France , traitant de la Preséance et des
Prérogatives des Rois de France par dessus
tous les autres , et des causes d'icelles.
Paris 161c . in 8. Cet Ouvrage a été fait
pour refuter celui que Diego Valdès Con
seiller de la Chambre
Royale de Grenade
,
avoit publié pour soutenir
la Preséance
des Rois d'Espagne
, sous ce Titre : de
Dignitate
Regum Hispania. Granata 1602 . in fol
5. Marculfi Monachi Formula ex Biblioteca
Regia Hier. Bignonius edidit , es
Notis illustravit . Paris 1613. in 8.Idem Are.
gentorati.1655 in 4.Id. Editio.auctior. Accessit
Liber Legis Salica, a. f. R. Pithao , et
calem BignonisNotis illustratus.Paris 1666,
I Vol.
ink
JUIN. 1734- 1189
in 4. Cette seconde Edition qui est con
sidérablement augmentée , a paru par les
soins de ses Fils . Les Notes de M.Bignon
sont si remplies d'érudition et si justes
qu'elles font encore l'admiration des
Sçavants cependant il n'avoit que 23
ans lorsqu'il les donna pour la premiere
fois.
6.Voyage de François Pyrard de Laval,
contenant sa navigation aux Indes Orien
tales , Maldives , Moluques et au Brezil
Paris 1615. in 8. Id. nouvelle Edition augmentée
de divers Traitez. Paris 1679.in 8.
C'est à Jerôme Bignon que nous sommes
redevables de la publication de ce Voyage.
Les Découvertes de Pyrard , homme de
bon sens, mais incapable de s'énoncer par
écrit , seroient demeurées ensevelies dans
l'oubli , si M. Bignon ne l'eût attiré chez
lui , l'invitant même à sa table , et n'eût
pris soin de mettre tous les soirs sur le
papier , ce qu'il tiroit à différentes reprises
de ses entretiens.
Ubbo Emmius , Sçavant Hollandois du
XVI. siécle , fait encore une très bonne
figure dans ce 23. vol. desMem . du P.Niceron,
et l'article mérite d'être lû avec attention
. Il mourut à Groningue le 9 Decem
. 1625. dans sa 79 année. Il a composé
plusieurs bons Ouvrages , dont le plus
Fiij im- I. Vol.
170 MERCURE DE FRANCE
important est celui qui concerne l'An
cienne Grece , et dont voici le titre Vetus
Gracia illustrata complectens Descriptionem
Gracia , res gestas Græcorum, statum Rerumpublicarum
Græcarum. Lugd. Bat. Elzevir.
1626. 3. vol. 8.
>
, Emmius , dit l'Auteur des Memoires ,
qui vit commencer et peut- être finir cette
Edition mit écrit le 6 Decembre
par
1625. trois jours avant sa mort ce qu'il
en pensoit. L'Imprimeur , dit- il , a fait
deux fautes. 1. İl a mis mon Ouvrage
in 8. contre la promesse qu'il m'avoit
faite de l'imprimer in folio , et a rendu
ainsi inutiles des Tables Chorographiques
que j'avois dressées avec beaucoup de soin
en cette forme , pour y être inserées et
dont le Livre a indispensablement besoin,
2º. Il a fait traîner si fort en longueur
l'impression , que le chagrin qui m'est
survenu par la mort de mon fils Egbert,
et ensuite mes infirmitez m'ont empêché
de travailler à une ample Préface que
j'avois dessein de composer lorsque le
Livre seroit prêt à paroître , et dans laquelle
j'aurois fait une comparaison entre
les anciennes Republiques Grecques [ et
celles d'à- présent , montrant ce qu'il y a
* Ce Fils mourut à Orleans
Epitaphe que son Pere lui fit &c.
et on rapporte
1Vol. de
JUIN. 1734 7171
de bon et de mauvais dans les unes et
les autres.
L'Ouvrage d'Emmius a été inseré dans
les Antiquitez Grecques de Gronovius ,
tome 4. page 85. avec des additions
Anecdotes de sa façon . Le troisiéme tome
qui contient l'Etat des principales Republiques
de la Grece , a été imprimé séparement
l'an 1632. à Leyde , chez Elzevir
en 2 vol. in 24. pour être joint au corps
des petites Républiques .
Quand ce Sçavant Homme mourut il
travailloit à l'Histoire de Philippe Roy
de Macédoine et son dessein étoit d'y
montrer pour l'usage des Provinces unies,
par quels moyens ce Prince avoit opprimé
la liberté de la Grece. Il avoit déja
conduit l'Histoire jusqu'à la 15. année du
Regne de ce Monarque.
Au reste on doit sçavoir gré au P. Niceron
d'avoir donné à cet Auteur une/
place dans ces Memoires ; car je trouve
que malgré tout son mérite il n'est guere
connu du commun des Gens de Lettres ,
sur tout dans les Provinces. L'Auteur de
la * Dissertation Historique sur l'ancienne
* Cette Dissertation est dans le Recueil des
Piéces présentées à l'Académie de Marseille pour le
Prix de l'année 1727. avec les Distours prononcez
&c. A Marseille chez Jean- Baptiste Boy , e.
$727. Fiij Aca→
172 MERCURE DE FRANCE
Académie de Marseille, n'avoit sans doute
jamais rien vû par lui même de notre
Ubbe Emmins , puisqu'en le citant il fait
du même homme deux Auteurs différents.
C'est dans la même citation que du Boulay
en latin Bullaus , Auteur de l'Histoire Latine
de l'Université de Paris , est nommé
Bouilland , par une assez plaisante méprise.
>
Passons au XXIV. Tome des Memoires.
De trente-sept Articles de Sçavans
qui le composent , je ne vous nommerai
que ceux pour lesquels je prévois que vous
vous interesserez , tels sont Juste Lipse
Pierre Belon , Pierre Patrix on Patris de
Caën , Provençal d'origine , Honorat de
Beuil de Racan , Nicolas Boileau Despreaux
et Jean Baptiste- Henri du Trousset de Valincourt.
Les autres Articles ont aussi le
mérite d'instruire agréablement , et par
conséquent leur utilité .
J'avois dessein d'insérer ici celui de
Pierre Belon du Mans , le plus grand et
le plus curieux voyageur de son temps ,
mais j'aurois excedé les bornes d'une Lettre.
Deux ou trois Remarques que je ferai
sur son sujet suffiront ici. Belon étoit
grand Physicien , bon Médecin et habile
Botaniste mais il faut convenir qu'il
n'étoit ni Geographe ni Antiquaire , ni
I Vol.
bon
JUIN. 1734. 1173**
bon Critique , cela paroît par les differentes
méprises dans lesquelles il est tombé
à cet égard, et dont j'ai donné des preuve
ailleurs , dans le Livre de ses Observations
de plusieurs singularitez et choses memorables
trouvées en Grece , Asie , Judée ,
Egypte , Arabie et autres Pays étrangers
redigees en trois Livres , avec des Figures ,
imprimé pour la premiere fois à Paris
1553. in 4. C'est cependant un bon Livre
P'exactitude de l'Auteur et par sa capacité
dans tout ce qui concerne l'Histoire
naturelle des Pays qu'il a parcourus. Il a
été traduit en latin par Charles Clusius
d'Arras et imprimé à Anvers.en 1589 .
1. vol. 8 .
par
Belon étoit l'Eleve de Pierre Gilles
attaché au Cardinal d'Armagnac , lequel
a fait deux beauxOuvrages sur le Bosphore
de Thrace , et sur la Ville de Constantinople
, mais on prétend qu'il avoit
péu profité sous un si bon Maître pour
les autres connoissances qui lui manquoient.
De retour de ses voyages , il se
retira à l'Abbaye de S. Germain des Prez,
dont étoit alors Abbé le Cardinal de
Tournon , à qui il étoit fort étroitement
* P. Gilles a aussi écrit sur d'autres sujets . Son
Article est curieux dans le XXIII . T. des Memoires
p. 403.
: I. Vol. Fv attaché
174 MERCURE DE FRANCE
attaché. Suivant les Memoires du P. Niceron
, Belon fut assassiné près de Paris)
par un de ses ennemis , l'an 1564. étant
âgé d'environ 47. ans .
Outre son Voyage du Levant , sous
le nom d'Observations , & c. nous avons
du même Auteur plusieurs autres bons
Ouvrages sur differens sujets de l'Histoire
Naturelle , qui ont été publiés de son
vivant , les uns en Latin , les autres en
François.
Fermer
Résumé : LETTRE de M.... sur la Continuation des Memoires du R. P. Niceron.
La lettre traite des volumes XXIII et XXIV des 'Mémoires pour servir à l'Histoire des Hommes Illustres dans la République des Lettres', publiés par le libraire Briasson. Elle met en lumière plusieurs savants, notamment Jérôme Bignon, né à Paris en 1590. Fils de Rolland Bignon, avocat au Parlement, et de Marie Ogier, Jérôme Bignon reçut une éducation complète incluant les langues, les humanités, l'éloquence, la philosophie, les mathématiques, l'histoire, la jurisprudence et la théologie. À dix ans, il publia une 'Chorographie ou Description de la Terre Sainte', suivie de deux autres ouvrages à treize ans. Le roi Henri IV, impressionné par son érudition, le nomma Enfant d'Honneur auprès du Dauphin. Bignon composa un traité sur l'excellence des rois de France, dédié à Henri IV. Après la mort du roi, il se retira temporairement de la cour avant d'y revenir à la demande de Nicolas Le Fèvre, précepteur de Louis XIII. En 1614, il voyagea en Italie, où il rencontra plusieurs savants illustres et reçut des marques d'estime du pape Paul V et du cardinal de Sainte Suzanne. De retour en France, Bignon reprit ses activités au barreau et fut nommé avocat général au Grand Conseil en 1620. En 1625, il devint conseiller d'État et avocat général au Parlement. Il céda sa charge d'avocat général en 1641 et fut nommé grand-maître de la Bibliothèque du Roi par le cardinal de Richelieu en 1642. Bignon fut impliqué dans plusieurs affaires importantes pour l'État, notamment l'ordonnance de 1639 et les traités de Munster et d'Alliance avec la Hollande. Il mourut le 7 avril 1656 à l'âge de 67 ans. Ses œuvres incluent la 'Chorographie de la Terre Sainte', des discours sur Rome, un traité sur l'élection des papes, et des éditions de textes juridiques. La lettre mentionne également Ubbo Emmius, un savant hollandais du XVIe siècle, connu pour son ouvrage sur l'ancienne Grèce. L'auteur exprime sa gratitude au Père Niceron pour avoir donné une place à cet auteur dans ses mémoires, notant qu'Emmius est peu connu parmi les gens de lettres. Le texte évoque également l'œuvre d'Emmius, insérée dans les 'Antiquités Grecques' de Gronovius, et mentionne ses travaux sur les républiques grecques et l'histoire de Philippe II de Macédoine. Le texte traite également de Pierre Belon, un grand voyageur, physicien, médecin et botaniste. Bien que ses compétences en géographie, antiquités et critique soient jugées insuffisantes, Belon a rédigé plusieurs ouvrages sur l'histoire naturelle des pays qu'il a visités, traduits en latin par Charles Clusius. Le texte mentionne également Pierre Gilles, maître de Belon, et ses œuvres sur le Bosphore de Thrace et Constantinople. Belon a été assassiné près de Paris en 1564 à l'âge d'environ 47 ans.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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60
p. 1720-1735
DISCOURS Latin sur l'Amour de la Patrie. EXTRAIT.
Début :
CE Discours fut prononcé le 10 Février 1744, par R. P. Geoffroy, de la [...]
Mots clefs :
Orateur, Amour de la patrie, Citoyen, Hommes, Mérite, Nature, Héros, Éloge, Coeur, Membres
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS Latin sur l'Amour de la Patrie. EXTRAIT.
DISCOURS Latin fur l'Amour de la
CE
Patrie.
EXTRAIT.
E Difcours fut prononcé le ro Février
1744 , par le R. P. Geoffroy , de la
Compagnie de Jefus , Profeffeur de Rhétorique
au Collège de LOUIS LE GRAND,
L'Orateur répondit parfaitement à l'idée
avantageufe qu'on s'étoit formée de fon mérite
& de fes talens , & parut digne , dès fon
entrée dans la carriere, de marcher àla fuire
de tant d'hommes célebres , qui ont rempli
avec gloire , prefque fans interruption , depuis
plus d'un fiècle , la place qu'il occupe
aujourd'hui. Son Difcours mérita les éloges
d'un Auditoire nombreux & choifi, & il n'a
point démenti à l'impreffion le brillant fuccès
qu'il a eu à la prononciation . Nous en
allons donner , autant qu'il eft poffible , une
analyſe exacte & un précis fidèle , fans prétendre
néanmoins en réunir toutes les beautés
il faudroit copier la Piéce même & la
mettre toute entiere fous les yeux du Lecteur;
AOUST. 1744. 172.1
teur ; c'eft un beau Tableau qu'il faut voir
dans fon jour ; quelques traits repréſentés fidélement
aux yeux du Lecteur éclairé , fuffiront
pour le mettre fur les voyes, & lui faire
juger par analogie , du mérite de tout l'Ouvrage.
ر د
Le Sujet eft vafte , mais intéreffant ,
puifqu'il n'y a point d'homme , qui n'ait des
devoirs à remplir à l'égard de la Patrie . L'E
xorde commence par une précaution' oratoire
, que l'Orateur a jugé néceffaite . » L'a-)
» mour de la Patrie , dit il , étant fi nature
» à tous les hommes , & particulierement
>> aux François , on s'étonnera peut- être de
» me voir traiter un Sujet , qui n'ayant nila
grace de la nouveauté, ni la furprife du Pa
» radoxe, n'offre rien, ce femble, qui doive
» intéreffer ou piquer l'Auditeur .... Il eſt
» vrai , M M. mais n'étant encore recom-
» mandable par aucun endroit auprès de
» vous , au défaut de tout autre mérite , j'ai
» crû que c'en feroit un pour moi, fi l'A-
» mour de la Patrie fignaloit les premiers
» efforts de mon Eloquence , & fr elle en
portoit , pour ainfi dire , l'empreinte &
» les couleurs . Si Eloquentia qualifcumque
» mea primos conatus apud vos per ipfa Patria
» veluti lineamenta effingerem.
Appellé , continue- t'il , dans ce Lycée ,
» pour y former, moins des Orateurs que
dea
A v » Ci
1722 MERCURE DE FRANCE.
» Citoyens, ai -je dû paroître Orateur à vos
» yeux,avant que d'y paroître Citoyen ? N'é-
» toit il pas jufte au contraire , &c. La jeune
Nobleffe élevée dans les Lettres & dans la
Vertu au Collège de Louis LE GRAND ,
n'eſt pas oubliée dans ce morceau .
Suit un Eloge du P. de la Sante , ancien
Maître & prédeceffeur immédiat de notre
Orateur dans l'épineux emploi de Profeffeur
de Rhétorique au Collège de LOUIS LE
GRAND. Cet Eloge eft ingénieux , & ne
fait pas moins d'honneur au Difciple reconnoiffant
, qu'au grand Maître , qui en eft
l'objet. Il mérite d'être lû.
L'Orateur paffe enſuite à ſa diviſion , &
fe propofe d'examiner 1 ° . ce que c'eft que
l'Amour de la Patrie , & combien il eſt digue
du Citoyen.
20. Ce qu'il exige du Citoyen , pour être
digne d'elle.
Il termine fon Exorde , en priant l'Auditeur
de pardonner au Citoyen tout ce qu'il
trouvera de défectueux dans l'Orateur. Orator
quidquid peccaverit condonate Civi.
La force impérieufe de l'Amour de la Patrie
, le courage invincible qu'il infpire ,
Pattrait enchanteur dont il captive & enchaîne
tous les coeurs , font les trois fubdivilions
, qui partagent & rempliffent la premiere
Partie.
» Les
AOUST . 1744.
1723
89
"
Les autres affections du coeur , dit l'O-
>>rateur , doivent bien fouvent leur origine
» à l'Education & au Préjugé , quelquefois
» à l'imagination , & prefque toujours à la
» Paffion ; elles ont leurs viciffitudes , leurs
« révolutions , leur décadence ..... L'Amour
de la Patrie ne connoît point ces
» variations bizarres ; il naît & meurt avec
» nous ... naſcitur nobifcum ... illo præeunte
»infantis cujufque apud fe nati animum tacitè
quodammodo ingreditur, Civemque defignans
» in homine vix delineato , primos fibi vendicat
» vagitus pueri , viri fingultus habitura veľ
" ultimos . Ardet ignis ifte finu nondum calente
»fervidus , vitalis anima praviofpiritu ventilatus
, infantia fafciolis impeditus non cap-
» tivus , immerſus umbris non oppreſſus , rora-
» tus lacrymis non extinctus , nec ceffat inter
» obferatos fenfuum meatus vi quâdam invictâ
obftrepere,donec per depaftos pueritia obicès
» ad rationis ufque facem eluctatus iter , eas ab
» illâ concipiat flammas , quæ fubindè ad imperii
totius fplendorem fulgeant.
"
""
Les Peuples , même les plus barbares &
les plus infenfibles à tout le refte , ne le
font point à l'Amour de la Patrie : » Scytham
fuccendit inter nives , Hircanum fovet
»inter nemora , Perfam & Indum Caucafea
interfaxafubigit, Thracem rapit ad arma,& c .
L'Orateur nous repréfente enfuite l'affec-
A vj
tion
$ 724 MERCURE DE FRANCE.
"
tion pour la Patrie, comme une Reine puif
fante, qui exerce un pouvoir abfolu für tous
les coeurs ; l'Univers eft fon Empire , tous
les Peuples fes Sujets , tous les Tréfors fes
revenus , tous les hommes fes Guerriers.
Voyez-les , dit-il , ces hommes magnani-
»mes , guidés par l'Amour de la Patrie ; ils
bravent les périls & les dangers.... Envain
« leurs Epoufes éplorées s'efforcent- elles de
les retenir ; envain leur offrent - elles les
tendres gages de leur amour ; la Patrie
» parle ; fourds à toute autre voix , à celle
» même de la tendreffe & de l'amour , ils
courent avec joye le précipiter au milieu.
» des hazards.
Vient enfuite le Caractére des differentes
Nations de l'Europe , des Anglois , des Allemands
, des Italiens , des Savoyards . Voici
ceux des Hollandois , des Eſpagnols & des .
François. « In Bataviâ , non aliter ac merca-
» tus quem exercet , intentus fænori , moras lu
»cro novit apponere ; haud tamen culpandus ,
»nifi , ut fit fæpè in mercatu , lateat infidiosa
nocte , luce ut quaftuosâ fulgeat .... In Hifpania
parturit graviter , eventum trulinat,
»&fortunam lentâ quâdamfeſtinatione concis
»liatam ad fe deducit , tunc magis ipfe timendus
cim timere magis ipfe videtur ....In Galliâ
aflu præceps , ingenitâ quâdam alacritate for-
20.1unam pracurrit , eventumque præoccupat ,.
2. bac
B
AOUST. 1744 172
hoc magis cavendus aliis , quod fibi minus
sipfi caveat.
33
La Haine d'Annibal , ce fier ennemi de
Rome , & le courage invincible du Peuple
Romain à défendre la Patrie après les fanglantes
Journées du Tefin , de Trebie & de
Cannes , offrent un beau champ à l'Orateur,
» Odium Romæ jurafti , Annibal ; aderit fua
fed nec omnis nec omni Sacramento fides
» Illam inter Ticini Undas fpectabis prop
» naufragantem , femianimem ad Trafimeni
»Lacus fpoliabis , urgebis ardentem ad Trebia
» Ripus , in agris Cannenfibus habebis propè
funeratam. Plura ne fperaveris
Te ad
» Capitoliumfiftet illa vel undique pervia ,vincet
vel indefenfa , vel attrita conteret ....
» Illa tibi opponet Cives , quos vel ipfo Larium
»fuorum intuitu & igne fuccenfa pairie fax
» ad redimendas clades fuas eo inflammabir
» aftu, qui te vel inter laureatos victoria
multiplicis aggeres clade non reparanda
» obruat , &c.
ל כ
La ruine de Sagonte mérite encore de
trouver place ici . » In Italiam properanti
» ( Annibali) occurrit Sagantus , Orl's quan-
» tula , fed quanta Civitas ! Cedit hac victori
Alpium ; arcem ingredere qua jam tus eft....
» Illam requiris in illa medias ? Rogum hunc
afpice congeftis ædibus ardentem , bic omnis
Saguntus eft.Gentem petis? hac vide hominum
»fimulacra
1726 MERCURE DE FRANCE.
39
»fimulacra fervente buſto pro mortis jure de-
»certantia ; in his ftat tota Gens . Opes repofcis
victori promiffas Militi ? Hunc cinerem oc-
»cupa , nifi hunc etiam defendant funere in
ipfo vivaces anima , & inter incendia pugnaces
umbra tueantur. Quaris hos ignes quis in-
»jecerit ? Civilis Amor .... odio tuo atrocior.
On voit par tous ces traits & par le ſtyle
qui y régne , que Pline & Seneque ne font
pas les Héros de notre Orateur .
Les Républiques Grecques & Romaine
offroient bien d'autres exemples fameux du
courage invincible, qu'infpire l'Amour de la
Patrie , mais l'Orateur , par une fage oeconomie
, n'a fait que les indiquer , & il termine
cette feconde fubdivifion par un parallele
fuivi de nos Héros François avec les Héros
Grecs & Romains. Les Caractéres de du
Guefclin , du Connétable de Montmorenci ,
du Duc de Guife , d'Alexandre, & de Henri
IV , font touchés avec une fineffe & une délicateffe
de Pinceau , peu communes . Voici
ceux de Charles XII , Roi de Suede & du
Czar Pierre le Grand , Ce morceau vientimmédiatement
après le parallele d'Alexandre
& de Henri IV. » Principem utrumque pari
» indole , exitu diffimili propè redivivum ætas
» etiam noftra fufpexit , Alexandrum in Carolo,
Succo Principe , fed fobrium, magis acrem,
» tam animoſum, æquè precipitem, Heroëmfortè
« nimis ,
AOUST. 1744. 1727
nimis , nec fatis Regem Henricum ( IV) in
» Petro , Mofcho Cafare , magis ferocem inge-
» nio , ac ftudio fubactum , humanum cultu ,
» exercitationepropè Gallum, Regem fortè ma-
»gis quam Heroëm , fed nec indigum Heroica
laudis , & laude Regiâ cumulatum : ambo
>
» bellis mutuis exercitati .... Carolus Germa-
» niam armis concufferat , Poloniam praliis
» occupaverat Mofcoviam labefactaverat
» victoriis , Orbem penè totum nominis fui ter-
» rore ità repleverat , ut praviafortitudinis fa-
» ma opera vix quidquam fortitudini relinque-
» ret. Mofchus vero Cafar victus fæpe , num-
» quam fractus , Imperio propè fuperftes Impe-
» rator , ita ftetit in adversâ forte , ut ab ipsâ
»fortunæ pertinacia conftantiam edoceretur que
» illam frangeret. Suecia Rex occidit eo demùm
faro quod Alexandri decebat amulum ....
»populisque nihil fui præter famamfactis pa-
» rem , nec minus famâ ipsâ defiderium reliquit,
» Heros major fi magis Civis. Regnavit Mof
» covia reparator eå dudum fortunâ quam
Henricus meruerat , imperia luftravit plurima
non fpectator otiofus ,fed operofus explorator ;
» Artes in eis varias didicit Tyro , tractavit
» Artifex , in Patriam afportavit redux , fua-
»fit Hortator , Magifter edocuit , illuftravit
"
Princeps , Imperator promovit , & inter illa-
» rum ftudia occumbens , Gentem reliquit inf
» tructam claffibus . ... Litteris perpolitam....
» imbutam
1728 MERCURE DE FRANCE
» imbutam Moribus .... virtutum fucco non-
» dum vegetam , fed jam earumfuffufam colorë
at nexu foederatam , maximus Princeps idem
w & Civis optimus .
L'Exemple d'Ovide , qui foupire avec tant
de grace & d'harmonie après fa Terre natale,
& celui d'Uliffe , qui cherche à travers mille
écueils fa Patrie fugitive , prouvent d'une
maniere fenfible & touchante l'attrait enchanteur
qu'a pour tout homme la Terre
qui l'a vu naître.
»
Echappé , dit le P. Geoffroy , aux fu-
" reurs & aux poifons de Circé , un heureux
» naufrage vous fait aborder , Uliffe ,à l'Iſle
» enchantée de Calypfo;là tout s'empreffe a
vous faire oublier vos malheurs . Le fommeil,
fi long- tems refufé à vos defirs , vient
affoupir fur un lit de fleurs vos fens épui-
"fés , & rendre à vos membres fatigués leur
premiere vigueur ....Tout s'offre à vos
» défirs, tout les prévient ; les ris & les jeux
»vous environnent de toutes parts & volti-
»gent fans ceffe autour de vous; des plaifirs de
» toute efpece, tels que l'imagination riante
» d'un Fenelon peut feule enfanter & décrire,
» s'offrent en foule. Pour comble de faveur,
» une Déeffe aimable vous offre l'immorta-
» lité . Joüiffez , trop heureux Uliffe , d'un
fort fi doux & fi flateur ; fixez votre féjour
dans cette Terre délicieufe ; oubliez la Mer
ל כ
30
» &
A O UST. 17.44 1729
»
'
& les écueils ; oubliez .... non , MM ;
» inſenſible à tout autre bonheur qu'à celui
" de revoir fa Patrie , l'immortalité ne le
» touche point.Ithaque eft toujours préfente
» à fon efprit; elle occupe toutes fes pensées;
elle emporte tous les défirs de fon coeur....
» mais qu'eft-ce que cette Ithaque , direz-
» vous ? Une Terre ingrate & deferte , une
" roche aride & ftérile. N'importe ; c'eft fa
» Patrie ; il aime mieux payer le tribut à la
» Nature fur ce rocher qui l'a vû naître
» que de vivre immortel , mais Etranger
» dans l'Ile fortunée de Calypfo ... Ulyffe ,
» dira - t'on, étoit Roi d'Ithaque ; l'éclat d'u-
>> ne Couronne peut éblouir ....
éblouir .... Voici ,
» continue l'Orateur , ce Sauvage nouvelle-
» ment arrivé des Forêts de l'Amérique.
» Dieux ! quelle figure ! Eft ce un hom-
» me ?... mais pourquoi cet air fombre &
» rêveur ? .... Eh quoi ! lui dit-on , l'allegreffe
de tant d'hommes qui vous envi-
» ronnent ; leurs défirs empreffés ; leurs ca-
» reffes ne peuvent- ils vous diftraire un moment?
Ne prendrez- vous aucune part à la
» joye publique , vous qui en faites la meilleure
partie ... Jettez au moins les yeux
« fur cette Ville fuperbe ; joiiffez du charmant
fpectacle qu'elle vous offre ; voyez
la majefté de fes Edifices , leur nombre ,
> leur grandeur , leur richeffe , leur magni-
» ficence ,
99
3
1730 MERCURE DE FRANCE.
» ficence , leur ftructure , leur fymmétrie ;
»voyez la multitude innombrable de fes ha-
» bitans , la largeur & la beauté de fes ruës ;
» voyez ces Places publiques , couronnées
» de Palais fomptueux ; voyez-y ces Monu-
"mens , chef-d'oeuvres de l'Art & du Goût;
» contemplez , & c ..... Que penfe- t'il de
» tout cela, M M ? Ces maffes énormés frap-
» pent à la vérité ſa vûë errante & étonnée ;
"il les regarde avec furprife ; l'éclat dont
elles brillent l'ébloüit , mais fon coeur les
» dédaigne. Quorfum verò ? Nemorofos Penates,
Lares erraticos , confcios natalium receffus
, & confignata infantia rudimentis antra
cogitat. Sed hæc vix humana ſunt , imờ
»ne humana quidem , fed in his Patria Tellus
» eft. Et que vix habitanda videntur homini ,
» Civem totum loca fibi vendicant.
Les devoirs que l'Amour de la Patrie exige
du Citoyen , ce qui fait la feconde Partie,
fe réduifent à deux. Faites pour elle tout ce
qu'elle mérite que vous faffiez. Ne faites pour
elle que ce qu'elle veut que vous faffiez . Ces
deux fubdivifions , toutes fimples qu'elles
font , fourniffent à l'Orateur l'occafion de
fe déveloper , en quelque forte , lui- même,
& de faire agir les refforts d'une Eloquence,
également ingénieuſe , délicate & enjoüée.
Il compare d'abord le Corps Politique .
avec le Corps Humain. » Les uns , dit-il
« font
AOUST. 1744. 1731
"
»font dans le Corps Politique ce qu'eſt la
» Tête dans le Corps Humain . Elevés aux
≫ premiers rangs , ils exercent un pouvoir
» abfolu fur les Membres qui leur font ſub-
» ordonnés ; fubordination précieuſe ! C'eſt
» à elle que font attachés le fort & la defti-
» née des Empires.....Vous l'avez éprou-
" vé , Rome , Ecole féconde de Vices & de
<< Vertus , en fait de Politique , comme en
» toute autre choſe. Tandis qu'une douce
» union a regné entre les Membres de votre
République , tranquille au- dedans , redou
» tée au déhors , vous avez été la Maîtreffe
» du Monde . L'harmonie a-t'elle été trou-
» blée ? La difcorde , l'ambition , la jaloufie,
» la fureur , ont- elles armé le Citoyen con-
» tre le Citoyen , & défuni les Membres de
» de vafte Corps ? quelles Scénes tragiques
» n'avez - vous pas données au Monde !
Quelles révolutions ! Quelle décadence
» n'avez-vous pas éprouvées ! ...Agité par
» le fouffle féditieux des factions oppofées,
quelles tempêtes n'a pas effuyé le Vaiffeau
» de la République ? A quels écueils n'eft- il
" pas venu fe brifer ? &c. France , tu n'as
» pas un fort pareil à craindre. Eo tenente
Sceptrum Rege, qui varia per obfequia diffufos
Regni ordines Imperio fuo ita colligit , ut te
»fatifecuram tui , alieni arbitram , Orbis par-
»tim amicus gratuletur , partim inimicus ti-
» meat,
و ر
و و
1732 MERCURE DE FRANCE.
و د
meat , Spectator omnis admiretur . Mais quel
lugubre Spectacle ne t'offriront point tes.
propres Faftes, Si ex hoc fublimiorefelicitatis
gradu oculos in eam atatem conjicias , quâ
tuis à te defcifcentibus,ruentibus in te exteris,
utrifque præda & ludibrium ità miferè jacebas
, ut tibi imperaret nemo , fervires omniwbus
, & ipfa Regnum tolleret Regnantum
» multitudo.
L'Orateur peint enfuite les qualités que
doit avoir un vrai Citoyen . Quem appellabo
Civem ? &c. A la tête de ceux qu'il juge dignes
de ce Titre flateur , on voit marcher
M. le Prince de Conty , Général de l'armée
d'Italie. » Civem appello Heroëm , qualem fran-
»genda expectant Alpium culmina , & percuſſa
»jam faxa refonant , quem , fi de ejus praftan-
» tiâ Proceres interrogaveris , dicant animo ut
genere Principem..... St fortitudinem à mi
»litibus repetas , votis efflagitent Ducem; quem
» deniqu : Aula , ut fuas delicias indicet, Civi
stas ut fuos amores exprimat , Caftra utfuam
fpem fignificent gratulatione divisâ , concor
di admiratione , CONTIUM nuncupabunt.
»
M. le Premier Préfident tient auffi un
rang diftingué parmi les vrais Citoyens.
Civem appello virum , qui in eo Senatu conftitutus
, cujus fplendor Gallia ipsâ longiùs
» diffunditur , ità in variis ejus dignitatum gra-
»dibus ftetit , ut primum autingeret excelfitate
» mentis,
A O UST. 1744. 1738
mentis , primum ità occupat , ut omnes labo-
→ rum univerfitate complectatur ; qui munus
» quàmſplendidum tam difficile tunc auſpica-
»tus cum gravia juberet gravior neceffitas , ità
2fe geffit Regi gratus ac Populo , ut alterius
»promoveret jura , alterius fuperaret vota
confuleret utriufque commodis , & amores colligeret
; dignus qui & ab Auguftiffimo Sena-
» tu ftudiorum fuorum interpres , unus præter
» morem electus, mitteretur in Regiam; & beni-
»gnè admitteretur ab eo Rege , qui optima mo-
» neri cùm velit , audire amat optimos .
Cet Eloge , où le coeur * ne parle pas
moins que l'efprit,fut extrêmement applau
di , & excita dans l'Auditoire un murmure
d'approbation , non moins flateur pour
l'illuftre Magiftrat , que pour l'Orateur.
Les Membres illuftres des trois Académies
de Paris font encore mis par le Pere
Geoffroy au nombre des Citoyens utiles .
L'Eloge de l'Académie Françoife eft fort
beau , & digne de cette brillante Societé
Littéraire.
L'Orateur termine cette feconde Partie
par une fuite de Caractéres d'hommes inutiles
à l'Etat , ou peu propres par leur ignorance
, leur peu de lumieres , leur molleffe ,
leur inconftance , leur incapacité de rendre
* M. le Premier Préfident honore l'Orateur de
fon eftime & de fon amitié.
fervice
1734 MERCURE DE FRANCE.
fervice à la Patrie.Cette feconde fubdivifion
n'eft pas la moins intéreflante. Nous en allons
citer quelques morceaux , par lefquels
nous finirons cet Extrait.
Voici ce qu'il dit d'une certaine efpece
d'hommes , qui n'eft malheureuſement que
trop commune aujourd'hui. On verra s'il
les peint d'après nature .... » Homuncio-
» nes polituli , quorum laus eft unica , ftertere
» molliter , blandiri ferociter , ineptire ſuaviter
, & cum pretio quodam vilefcere .
»fero pueri , citò fenes , numquam viri……….
Il peint ainfi ces hommes , » qui faginate
» molis intrà cancellos defidiosè revoluti , na-
» tura pinguis orbe fluenti ac nitido verfant
»fefe cum labore &fine opere , ficque in Patriå
» vrvunt , non ut ejus opes ftudio foecundo reno-
» vent veluti apes induftria , fed inertes fuci
Dvoraci otio abfumant.
"
Et ces Mifantropes , » qui fic apud fe vic-
» titant foli ac fegreges, ut nec aliis vivant nec
»fibi , in Patria Tellure hofpites , in propria
»familiâ exules , alieni apud fuos , apud fe
»ipfos peregrini , raro cum hominibus , vix
» unquam homines.
Nous ne fçavons fi le morceau fuivant
fera fort goûté par une certaine Secte de
Politiques. » Illos ejice Civilium rerum exploratores
faftiofos , qui tunc fibi maximè
m in gente fua fapiunt , cum fapit ipfis nihil
» quod
A O UST. 1744. 1735
»quod gentile fuerit , Philofophi nomine , maledici
officio , alieni ftudio , affectu propè hof-
» tes , Regionis omnis præter quam sua pracones
,fua & omnis imperiti aquè & ofores ,
» laudatores Reipublica , quoniam in Regno
» nati , futuri laudatores Regni , fi in Repu-
» blicâ editi.
Ces Peintures font ingénieufes & de bon
goût. C'est une juftice qu'on doit rendre
au P. Geoffroy ; fon Pinceau eft véridique ;
il caractériſe bien chaque chofe , & la peint
avec les couleurs qui lui font propres. Ses
Héros font tirés d'après nature , & tels que
l'Hiftoire nous les repréfente. Le brillant
du coloris ajoûte encore un nouvel éclat à
fes Portraits , en rehauffe la fineffe , & leur
communique un nouveau luftre ; on peut
dire auffi qu'il s'eft peint lui -même dans ce
Difcours , puifque tout y refpire le grand
Orateur & le bon Citoyen.
CE
Patrie.
EXTRAIT.
E Difcours fut prononcé le ro Février
1744 , par le R. P. Geoffroy , de la
Compagnie de Jefus , Profeffeur de Rhétorique
au Collège de LOUIS LE GRAND,
L'Orateur répondit parfaitement à l'idée
avantageufe qu'on s'étoit formée de fon mérite
& de fes talens , & parut digne , dès fon
entrée dans la carriere, de marcher àla fuire
de tant d'hommes célebres , qui ont rempli
avec gloire , prefque fans interruption , depuis
plus d'un fiècle , la place qu'il occupe
aujourd'hui. Son Difcours mérita les éloges
d'un Auditoire nombreux & choifi, & il n'a
point démenti à l'impreffion le brillant fuccès
qu'il a eu à la prononciation . Nous en
allons donner , autant qu'il eft poffible , une
analyſe exacte & un précis fidèle , fans prétendre
néanmoins en réunir toutes les beautés
il faudroit copier la Piéce même & la
mettre toute entiere fous les yeux du Lecteur;
AOUST. 1744. 172.1
teur ; c'eft un beau Tableau qu'il faut voir
dans fon jour ; quelques traits repréſentés fidélement
aux yeux du Lecteur éclairé , fuffiront
pour le mettre fur les voyes, & lui faire
juger par analogie , du mérite de tout l'Ouvrage.
ر د
Le Sujet eft vafte , mais intéreffant ,
puifqu'il n'y a point d'homme , qui n'ait des
devoirs à remplir à l'égard de la Patrie . L'E
xorde commence par une précaution' oratoire
, que l'Orateur a jugé néceffaite . » L'a-)
» mour de la Patrie , dit il , étant fi nature
» à tous les hommes , & particulierement
>> aux François , on s'étonnera peut- être de
» me voir traiter un Sujet , qui n'ayant nila
grace de la nouveauté, ni la furprife du Pa
» radoxe, n'offre rien, ce femble, qui doive
» intéreffer ou piquer l'Auditeur .... Il eſt
» vrai , M M. mais n'étant encore recom-
» mandable par aucun endroit auprès de
» vous , au défaut de tout autre mérite , j'ai
» crû que c'en feroit un pour moi, fi l'A-
» mour de la Patrie fignaloit les premiers
» efforts de mon Eloquence , & fr elle en
portoit , pour ainfi dire , l'empreinte &
» les couleurs . Si Eloquentia qualifcumque
» mea primos conatus apud vos per ipfa Patria
» veluti lineamenta effingerem.
Appellé , continue- t'il , dans ce Lycée ,
» pour y former, moins des Orateurs que
dea
A v » Ci
1722 MERCURE DE FRANCE.
» Citoyens, ai -je dû paroître Orateur à vos
» yeux,avant que d'y paroître Citoyen ? N'é-
» toit il pas jufte au contraire , &c. La jeune
Nobleffe élevée dans les Lettres & dans la
Vertu au Collège de Louis LE GRAND ,
n'eſt pas oubliée dans ce morceau .
Suit un Eloge du P. de la Sante , ancien
Maître & prédeceffeur immédiat de notre
Orateur dans l'épineux emploi de Profeffeur
de Rhétorique au Collège de LOUIS LE
GRAND. Cet Eloge eft ingénieux , & ne
fait pas moins d'honneur au Difciple reconnoiffant
, qu'au grand Maître , qui en eft
l'objet. Il mérite d'être lû.
L'Orateur paffe enſuite à ſa diviſion , &
fe propofe d'examiner 1 ° . ce que c'eft que
l'Amour de la Patrie , & combien il eſt digue
du Citoyen.
20. Ce qu'il exige du Citoyen , pour être
digne d'elle.
Il termine fon Exorde , en priant l'Auditeur
de pardonner au Citoyen tout ce qu'il
trouvera de défectueux dans l'Orateur. Orator
quidquid peccaverit condonate Civi.
La force impérieufe de l'Amour de la Patrie
, le courage invincible qu'il infpire ,
Pattrait enchanteur dont il captive & enchaîne
tous les coeurs , font les trois fubdivilions
, qui partagent & rempliffent la premiere
Partie.
» Les
AOUST . 1744.
1723
89
"
Les autres affections du coeur , dit l'O-
>>rateur , doivent bien fouvent leur origine
» à l'Education & au Préjugé , quelquefois
» à l'imagination , & prefque toujours à la
» Paffion ; elles ont leurs viciffitudes , leurs
« révolutions , leur décadence ..... L'Amour
de la Patrie ne connoît point ces
» variations bizarres ; il naît & meurt avec
» nous ... naſcitur nobifcum ... illo præeunte
»infantis cujufque apud fe nati animum tacitè
quodammodo ingreditur, Civemque defignans
» in homine vix delineato , primos fibi vendicat
» vagitus pueri , viri fingultus habitura veľ
" ultimos . Ardet ignis ifte finu nondum calente
»fervidus , vitalis anima praviofpiritu ventilatus
, infantia fafciolis impeditus non cap-
» tivus , immerſus umbris non oppreſſus , rora-
» tus lacrymis non extinctus , nec ceffat inter
» obferatos fenfuum meatus vi quâdam invictâ
obftrepere,donec per depaftos pueritia obicès
» ad rationis ufque facem eluctatus iter , eas ab
» illâ concipiat flammas , quæ fubindè ad imperii
totius fplendorem fulgeant.
"
""
Les Peuples , même les plus barbares &
les plus infenfibles à tout le refte , ne le
font point à l'Amour de la Patrie : » Scytham
fuccendit inter nives , Hircanum fovet
»inter nemora , Perfam & Indum Caucafea
interfaxafubigit, Thracem rapit ad arma,& c .
L'Orateur nous repréfente enfuite l'affec-
A vj
tion
$ 724 MERCURE DE FRANCE.
"
tion pour la Patrie, comme une Reine puif
fante, qui exerce un pouvoir abfolu für tous
les coeurs ; l'Univers eft fon Empire , tous
les Peuples fes Sujets , tous les Tréfors fes
revenus , tous les hommes fes Guerriers.
Voyez-les , dit-il , ces hommes magnani-
»mes , guidés par l'Amour de la Patrie ; ils
bravent les périls & les dangers.... Envain
« leurs Epoufes éplorées s'efforcent- elles de
les retenir ; envain leur offrent - elles les
tendres gages de leur amour ; la Patrie
» parle ; fourds à toute autre voix , à celle
» même de la tendreffe & de l'amour , ils
courent avec joye le précipiter au milieu.
» des hazards.
Vient enfuite le Caractére des differentes
Nations de l'Europe , des Anglois , des Allemands
, des Italiens , des Savoyards . Voici
ceux des Hollandois , des Eſpagnols & des .
François. « In Bataviâ , non aliter ac merca-
» tus quem exercet , intentus fænori , moras lu
»cro novit apponere ; haud tamen culpandus ,
»nifi , ut fit fæpè in mercatu , lateat infidiosa
nocte , luce ut quaftuosâ fulgeat .... In Hifpania
parturit graviter , eventum trulinat,
»&fortunam lentâ quâdamfeſtinatione concis
»liatam ad fe deducit , tunc magis ipfe timendus
cim timere magis ipfe videtur ....In Galliâ
aflu præceps , ingenitâ quâdam alacritate for-
20.1unam pracurrit , eventumque præoccupat ,.
2. bac
B
AOUST. 1744 172
hoc magis cavendus aliis , quod fibi minus
sipfi caveat.
33
La Haine d'Annibal , ce fier ennemi de
Rome , & le courage invincible du Peuple
Romain à défendre la Patrie après les fanglantes
Journées du Tefin , de Trebie & de
Cannes , offrent un beau champ à l'Orateur,
» Odium Romæ jurafti , Annibal ; aderit fua
fed nec omnis nec omni Sacramento fides
» Illam inter Ticini Undas fpectabis prop
» naufragantem , femianimem ad Trafimeni
»Lacus fpoliabis , urgebis ardentem ad Trebia
» Ripus , in agris Cannenfibus habebis propè
funeratam. Plura ne fperaveris
Te ad
» Capitoliumfiftet illa vel undique pervia ,vincet
vel indefenfa , vel attrita conteret ....
» Illa tibi opponet Cives , quos vel ipfo Larium
»fuorum intuitu & igne fuccenfa pairie fax
» ad redimendas clades fuas eo inflammabir
» aftu, qui te vel inter laureatos victoria
multiplicis aggeres clade non reparanda
» obruat , &c.
ל כ
La ruine de Sagonte mérite encore de
trouver place ici . » In Italiam properanti
» ( Annibali) occurrit Sagantus , Orl's quan-
» tula , fed quanta Civitas ! Cedit hac victori
Alpium ; arcem ingredere qua jam tus eft....
» Illam requiris in illa medias ? Rogum hunc
afpice congeftis ædibus ardentem , bic omnis
Saguntus eft.Gentem petis? hac vide hominum
»fimulacra
1726 MERCURE DE FRANCE.
39
»fimulacra fervente buſto pro mortis jure de-
»certantia ; in his ftat tota Gens . Opes repofcis
victori promiffas Militi ? Hunc cinerem oc-
»cupa , nifi hunc etiam defendant funere in
ipfo vivaces anima , & inter incendia pugnaces
umbra tueantur. Quaris hos ignes quis in-
»jecerit ? Civilis Amor .... odio tuo atrocior.
On voit par tous ces traits & par le ſtyle
qui y régne , que Pline & Seneque ne font
pas les Héros de notre Orateur .
Les Républiques Grecques & Romaine
offroient bien d'autres exemples fameux du
courage invincible, qu'infpire l'Amour de la
Patrie , mais l'Orateur , par une fage oeconomie
, n'a fait que les indiquer , & il termine
cette feconde fubdivifion par un parallele
fuivi de nos Héros François avec les Héros
Grecs & Romains. Les Caractéres de du
Guefclin , du Connétable de Montmorenci ,
du Duc de Guife , d'Alexandre, & de Henri
IV , font touchés avec une fineffe & une délicateffe
de Pinceau , peu communes . Voici
ceux de Charles XII , Roi de Suede & du
Czar Pierre le Grand , Ce morceau vientimmédiatement
après le parallele d'Alexandre
& de Henri IV. » Principem utrumque pari
» indole , exitu diffimili propè redivivum ætas
» etiam noftra fufpexit , Alexandrum in Carolo,
Succo Principe , fed fobrium, magis acrem,
» tam animoſum, æquè precipitem, Heroëmfortè
« nimis ,
AOUST. 1744. 1727
nimis , nec fatis Regem Henricum ( IV) in
» Petro , Mofcho Cafare , magis ferocem inge-
» nio , ac ftudio fubactum , humanum cultu ,
» exercitationepropè Gallum, Regem fortè ma-
»gis quam Heroëm , fed nec indigum Heroica
laudis , & laude Regiâ cumulatum : ambo
>
» bellis mutuis exercitati .... Carolus Germa-
» niam armis concufferat , Poloniam praliis
» occupaverat Mofcoviam labefactaverat
» victoriis , Orbem penè totum nominis fui ter-
» rore ità repleverat , ut praviafortitudinis fa-
» ma opera vix quidquam fortitudini relinque-
» ret. Mofchus vero Cafar victus fæpe , num-
» quam fractus , Imperio propè fuperftes Impe-
» rator , ita ftetit in adversâ forte , ut ab ipsâ
»fortunæ pertinacia conftantiam edoceretur que
» illam frangeret. Suecia Rex occidit eo demùm
faro quod Alexandri decebat amulum ....
»populisque nihil fui præter famamfactis pa-
» rem , nec minus famâ ipsâ defiderium reliquit,
» Heros major fi magis Civis. Regnavit Mof
» covia reparator eå dudum fortunâ quam
Henricus meruerat , imperia luftravit plurima
non fpectator otiofus ,fed operofus explorator ;
» Artes in eis varias didicit Tyro , tractavit
» Artifex , in Patriam afportavit redux , fua-
»fit Hortator , Magifter edocuit , illuftravit
"
Princeps , Imperator promovit , & inter illa-
» rum ftudia occumbens , Gentem reliquit inf
» tructam claffibus . ... Litteris perpolitam....
» imbutam
1728 MERCURE DE FRANCE
» imbutam Moribus .... virtutum fucco non-
» dum vegetam , fed jam earumfuffufam colorë
at nexu foederatam , maximus Princeps idem
w & Civis optimus .
L'Exemple d'Ovide , qui foupire avec tant
de grace & d'harmonie après fa Terre natale,
& celui d'Uliffe , qui cherche à travers mille
écueils fa Patrie fugitive , prouvent d'une
maniere fenfible & touchante l'attrait enchanteur
qu'a pour tout homme la Terre
qui l'a vu naître.
»
Echappé , dit le P. Geoffroy , aux fu-
" reurs & aux poifons de Circé , un heureux
» naufrage vous fait aborder , Uliffe ,à l'Iſle
» enchantée de Calypfo;là tout s'empreffe a
vous faire oublier vos malheurs . Le fommeil,
fi long- tems refufé à vos defirs , vient
affoupir fur un lit de fleurs vos fens épui-
"fés , & rendre à vos membres fatigués leur
premiere vigueur ....Tout s'offre à vos
» défirs, tout les prévient ; les ris & les jeux
»vous environnent de toutes parts & volti-
»gent fans ceffe autour de vous; des plaifirs de
» toute efpece, tels que l'imagination riante
» d'un Fenelon peut feule enfanter & décrire,
» s'offrent en foule. Pour comble de faveur,
» une Déeffe aimable vous offre l'immorta-
» lité . Joüiffez , trop heureux Uliffe , d'un
fort fi doux & fi flateur ; fixez votre féjour
dans cette Terre délicieufe ; oubliez la Mer
ל כ
30
» &
A O UST. 17.44 1729
»
'
& les écueils ; oubliez .... non , MM ;
» inſenſible à tout autre bonheur qu'à celui
" de revoir fa Patrie , l'immortalité ne le
» touche point.Ithaque eft toujours préfente
» à fon efprit; elle occupe toutes fes pensées;
elle emporte tous les défirs de fon coeur....
» mais qu'eft-ce que cette Ithaque , direz-
» vous ? Une Terre ingrate & deferte , une
" roche aride & ftérile. N'importe ; c'eft fa
» Patrie ; il aime mieux payer le tribut à la
» Nature fur ce rocher qui l'a vû naître
» que de vivre immortel , mais Etranger
» dans l'Ile fortunée de Calypfo ... Ulyffe ,
» dira - t'on, étoit Roi d'Ithaque ; l'éclat d'u-
>> ne Couronne peut éblouir ....
éblouir .... Voici ,
» continue l'Orateur , ce Sauvage nouvelle-
» ment arrivé des Forêts de l'Amérique.
» Dieux ! quelle figure ! Eft ce un hom-
» me ?... mais pourquoi cet air fombre &
» rêveur ? .... Eh quoi ! lui dit-on , l'allegreffe
de tant d'hommes qui vous envi-
» ronnent ; leurs défirs empreffés ; leurs ca-
» reffes ne peuvent- ils vous diftraire un moment?
Ne prendrez- vous aucune part à la
» joye publique , vous qui en faites la meilleure
partie ... Jettez au moins les yeux
« fur cette Ville fuperbe ; joiiffez du charmant
fpectacle qu'elle vous offre ; voyez
la majefté de fes Edifices , leur nombre ,
> leur grandeur , leur richeffe , leur magni-
» ficence ,
99
3
1730 MERCURE DE FRANCE.
» ficence , leur ftructure , leur fymmétrie ;
»voyez la multitude innombrable de fes ha-
» bitans , la largeur & la beauté de fes ruës ;
» voyez ces Places publiques , couronnées
» de Palais fomptueux ; voyez-y ces Monu-
"mens , chef-d'oeuvres de l'Art & du Goût;
» contemplez , & c ..... Que penfe- t'il de
» tout cela, M M ? Ces maffes énormés frap-
» pent à la vérité ſa vûë errante & étonnée ;
"il les regarde avec furprife ; l'éclat dont
elles brillent l'ébloüit , mais fon coeur les
» dédaigne. Quorfum verò ? Nemorofos Penates,
Lares erraticos , confcios natalium receffus
, & confignata infantia rudimentis antra
cogitat. Sed hæc vix humana ſunt , imờ
»ne humana quidem , fed in his Patria Tellus
» eft. Et que vix habitanda videntur homini ,
» Civem totum loca fibi vendicant.
Les devoirs que l'Amour de la Patrie exige
du Citoyen , ce qui fait la feconde Partie,
fe réduifent à deux. Faites pour elle tout ce
qu'elle mérite que vous faffiez. Ne faites pour
elle que ce qu'elle veut que vous faffiez . Ces
deux fubdivifions , toutes fimples qu'elles
font , fourniffent à l'Orateur l'occafion de
fe déveloper , en quelque forte , lui- même,
& de faire agir les refforts d'une Eloquence,
également ingénieuſe , délicate & enjoüée.
Il compare d'abord le Corps Politique .
avec le Corps Humain. » Les uns , dit-il
« font
AOUST. 1744. 1731
"
»font dans le Corps Politique ce qu'eſt la
» Tête dans le Corps Humain . Elevés aux
≫ premiers rangs , ils exercent un pouvoir
» abfolu fur les Membres qui leur font ſub-
» ordonnés ; fubordination précieuſe ! C'eſt
» à elle que font attachés le fort & la defti-
» née des Empires.....Vous l'avez éprou-
" vé , Rome , Ecole féconde de Vices & de
<< Vertus , en fait de Politique , comme en
» toute autre choſe. Tandis qu'une douce
» union a regné entre les Membres de votre
République , tranquille au- dedans , redou
» tée au déhors , vous avez été la Maîtreffe
» du Monde . L'harmonie a-t'elle été trou-
» blée ? La difcorde , l'ambition , la jaloufie,
» la fureur , ont- elles armé le Citoyen con-
» tre le Citoyen , & défuni les Membres de
» de vafte Corps ? quelles Scénes tragiques
» n'avez - vous pas données au Monde !
Quelles révolutions ! Quelle décadence
» n'avez-vous pas éprouvées ! ...Agité par
» le fouffle féditieux des factions oppofées,
quelles tempêtes n'a pas effuyé le Vaiffeau
» de la République ? A quels écueils n'eft- il
" pas venu fe brifer ? &c. France , tu n'as
» pas un fort pareil à craindre. Eo tenente
Sceptrum Rege, qui varia per obfequia diffufos
Regni ordines Imperio fuo ita colligit , ut te
»fatifecuram tui , alieni arbitram , Orbis par-
»tim amicus gratuletur , partim inimicus ti-
» meat,
و ر
و و
1732 MERCURE DE FRANCE.
و د
meat , Spectator omnis admiretur . Mais quel
lugubre Spectacle ne t'offriront point tes.
propres Faftes, Si ex hoc fublimiorefelicitatis
gradu oculos in eam atatem conjicias , quâ
tuis à te defcifcentibus,ruentibus in te exteris,
utrifque præda & ludibrium ità miferè jacebas
, ut tibi imperaret nemo , fervires omniwbus
, & ipfa Regnum tolleret Regnantum
» multitudo.
L'Orateur peint enfuite les qualités que
doit avoir un vrai Citoyen . Quem appellabo
Civem ? &c. A la tête de ceux qu'il juge dignes
de ce Titre flateur , on voit marcher
M. le Prince de Conty , Général de l'armée
d'Italie. » Civem appello Heroëm , qualem fran-
»genda expectant Alpium culmina , & percuſſa
»jam faxa refonant , quem , fi de ejus praftan-
» tiâ Proceres interrogaveris , dicant animo ut
genere Principem..... St fortitudinem à mi
»litibus repetas , votis efflagitent Ducem; quem
» deniqu : Aula , ut fuas delicias indicet, Civi
stas ut fuos amores exprimat , Caftra utfuam
fpem fignificent gratulatione divisâ , concor
di admiratione , CONTIUM nuncupabunt.
»
M. le Premier Préfident tient auffi un
rang diftingué parmi les vrais Citoyens.
Civem appello virum , qui in eo Senatu conftitutus
, cujus fplendor Gallia ipsâ longiùs
» diffunditur , ità in variis ejus dignitatum gra-
»dibus ftetit , ut primum autingeret excelfitate
» mentis,
A O UST. 1744. 1738
mentis , primum ità occupat , ut omnes labo-
→ rum univerfitate complectatur ; qui munus
» quàmſplendidum tam difficile tunc auſpica-
»tus cum gravia juberet gravior neceffitas , ità
2fe geffit Regi gratus ac Populo , ut alterius
»promoveret jura , alterius fuperaret vota
confuleret utriufque commodis , & amores colligeret
; dignus qui & ab Auguftiffimo Sena-
» tu ftudiorum fuorum interpres , unus præter
» morem electus, mitteretur in Regiam; & beni-
»gnè admitteretur ab eo Rege , qui optima mo-
» neri cùm velit , audire amat optimos .
Cet Eloge , où le coeur * ne parle pas
moins que l'efprit,fut extrêmement applau
di , & excita dans l'Auditoire un murmure
d'approbation , non moins flateur pour
l'illuftre Magiftrat , que pour l'Orateur.
Les Membres illuftres des trois Académies
de Paris font encore mis par le Pere
Geoffroy au nombre des Citoyens utiles .
L'Eloge de l'Académie Françoife eft fort
beau , & digne de cette brillante Societé
Littéraire.
L'Orateur termine cette feconde Partie
par une fuite de Caractéres d'hommes inutiles
à l'Etat , ou peu propres par leur ignorance
, leur peu de lumieres , leur molleffe ,
leur inconftance , leur incapacité de rendre
* M. le Premier Préfident honore l'Orateur de
fon eftime & de fon amitié.
fervice
1734 MERCURE DE FRANCE.
fervice à la Patrie.Cette feconde fubdivifion
n'eft pas la moins intéreflante. Nous en allons
citer quelques morceaux , par lefquels
nous finirons cet Extrait.
Voici ce qu'il dit d'une certaine efpece
d'hommes , qui n'eft malheureuſement que
trop commune aujourd'hui. On verra s'il
les peint d'après nature .... » Homuncio-
» nes polituli , quorum laus eft unica , ftertere
» molliter , blandiri ferociter , ineptire ſuaviter
, & cum pretio quodam vilefcere .
»fero pueri , citò fenes , numquam viri……….
Il peint ainfi ces hommes , » qui faginate
» molis intrà cancellos defidiosè revoluti , na-
» tura pinguis orbe fluenti ac nitido verfant
»fefe cum labore &fine opere , ficque in Patriå
» vrvunt , non ut ejus opes ftudio foecundo reno-
» vent veluti apes induftria , fed inertes fuci
Dvoraci otio abfumant.
"
Et ces Mifantropes , » qui fic apud fe vic-
» titant foli ac fegreges, ut nec aliis vivant nec
»fibi , in Patria Tellure hofpites , in propria
»familiâ exules , alieni apud fuos , apud fe
»ipfos peregrini , raro cum hominibus , vix
» unquam homines.
Nous ne fçavons fi le morceau fuivant
fera fort goûté par une certaine Secte de
Politiques. » Illos ejice Civilium rerum exploratores
faftiofos , qui tunc fibi maximè
m in gente fua fapiunt , cum fapit ipfis nihil
» quod
A O UST. 1744. 1735
»quod gentile fuerit , Philofophi nomine , maledici
officio , alieni ftudio , affectu propè hof-
» tes , Regionis omnis præter quam sua pracones
,fua & omnis imperiti aquè & ofores ,
» laudatores Reipublica , quoniam in Regno
» nati , futuri laudatores Regni , fi in Repu-
» blicâ editi.
Ces Peintures font ingénieufes & de bon
goût. C'est une juftice qu'on doit rendre
au P. Geoffroy ; fon Pinceau eft véridique ;
il caractériſe bien chaque chofe , & la peint
avec les couleurs qui lui font propres. Ses
Héros font tirés d'après nature , & tels que
l'Hiftoire nous les repréfente. Le brillant
du coloris ajoûte encore un nouvel éclat à
fes Portraits , en rehauffe la fineffe , & leur
communique un nouveau luftre ; on peut
dire auffi qu'il s'eft peint lui -même dans ce
Difcours , puifque tout y refpire le grand
Orateur & le bon Citoyen.
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61
p. 2-41
AVIS à un Journaliste, 10 Mai 1737.
Début :
L'Ouvrage périodique auquel vous avez dessein de travailler, Monsieur, peut [...]
Mots clefs :
Philosophie, Histoire, Comédie, Tragédie, Poésie, Littérature, Anecdotes littéraires, Langues, Style, Journaliste, Pièces, Public, Goût, Ouvrages, Auteurs, Français, Art, Monde, Hommes, Lettres, Esprit, Théâtre, Roi, Pièce, Auteur, Journal, Livres, Gens, Sujet, Molière, Mérite, Jean Racine, Ouvrage, Pays, Beau, Pierre Corneille, Lecteurs, Europe, Nation, Idées
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texteReconnaissance textuelle : AVIS à un Journaliste, 10 Mai 1737.
AVIS à un Journaliste , 10 Mai 1737.
L'OUVRAGE périodique auquel vous
avez deſſein de travailler , Monfieur , peut
très-bien réüflir , quoiqu'il y en ait déja de
cette eſpéce. Vous me demandez comment
il faut s'y prendre , pour qu'un tel Journal
plaiſe à notre Siecle & à la Posterité. Je
vous répondrai en deux mots ; ſoyez impartial.
Vous avez la ſcience & le goût , ſi avec
cela vous êtes juſte , je vous prédis un ſuccès
durable. Notre Nation aime tous les genres
de Litterature , depuis les Mathématiques
juſqu'à l'Epigramme. Aucun des Journaux
ne parle communément de la partie la
plus brillante des Belles-Lettres , qui font
les piéces de Théatre , n'y de tant de jolis
Ouvrages de Poësie , qui ſoutiennent tous
les jours le caractere aimable de notre Nation.
Tout peut entrer dans votre eſpece de
Journal , juſqu'à une Chanſon qui ſera bien
faite. Rien n'eſt à dédaigner. La Gréce qui
fe vante d'avoir fait naître Platon , fe glorifie
encore d'Anacreon & Ciceron ne
fait point oublier Catulle.
SUR LA PHILOSOPHIE ..
Vous ſçavez affés de Géométrie & de
Phyſique , pour rendre un compte exact des
Livres de ce genre , & vous avez affez d'efprit
pour en parler avec cet art qui leur ôte
NOVEMBRE. 1744. ॐ
Leurs épines ſans les charger de fleurs qui ne
Jeur conviennent pas .
Je vous confeillerois fur tout , quand vous
ferez des extraits de Philofophie , d'expofer
d'abord au Lecteur une eſpéce d'abregé Hiftorique
des opinions qu'on propoſe , ou des
vérités qu'on établit. Par exemple , s'agit- il
de l'opinion du vuide ? Dites en deux mots
comment Epicure croyoit le prouver , montrez
comment Gaſſendi l'a rendu plus vraifemblable
, expoſez lesdegrés infinisde probabilité
que Neuton a ajoutés enfin à cette
opinion par ſes raiſonnemens , par ſes obfervations
& par ſes calculs..
S'agit- il d'un Ouvrage ſur la Nature de
l'Air ? il est bon de montrer d'abord qu'Ariftote
& tous les Philofophes ont connu fa
péſanteur , mais non ſon degré de péfanreur.
Beaucoup d'ignorans qui voudroient
au moins ſçavoir l'Hiſtoire des Sciences ,
les gens du Monde , les jeunes Etudians
verront avec avidité par quelle raifon &
par quelles expériences , le grand Galilée
combattit le premier l'erreur d'Ariftote , au
ſujet de l'Air ; avec quel art Torricelli le
peſa , ainſi qu'on peſe un poids dans une
balance , comment on connut ſon reffort ,
comment enfin les admirables expériences
de M. Hales & de Boheraave , ont découvert
les effets de l'Air , qu'on eſt preſque forcé
4 MERCURE DE FRANCE.
d'attribuer à des propriétés de la matiere ,
inconnuës juſqu'à nos jours.
Paroît- il un Livre hériſſé de Calculs & de
Problêmes ſur la Lumiere ? quel plaifir ne
faites-vous pas au Public de lui montrer les
foibles idées que l'éloquente & ignorante
Gréce avoit de la réfraction & ce qu'en dit
l'Arabe Alhazen , le feul Géométre de ſon
tems : ce que devine Antonio de Dominis ;
ce que Deſcartes met habilement & Géométriquement
en uſage , quoiqu'en ſe trompant
; ce que découvre ce Grimaldi , qui a
trop peu vécu , enfin ce que Neuton pouffe
juſqu'aux vérités les plus déliées & les plus
hardies , auſquelles l'eſprit humain puiffe
atteindre , vérités qui nous font voir un
nouveauMonde, înais qui laiſſent un nuage
derriere elles ?
Compofera- t'on quelque Ouvrage ſur la
Gravitation des Aſtres , fur cette admirable
partie des démonstrations de Neuton ? ne
vous aura-t'on pas obligation , ſi vous rendez
l'Hiſtoire de cette Gravitation des Aftres
, depuis Copernic qui l'entrevit , depuis
Repler qui oſa l'annoncer comme par
inftinct , juſqu'à Neuton qui a démontré à
la terre étonnée , qu'elle peſe ſur le Soleil ,
&le Soleil fur elle ? Nommez dans l'occafion
les Inventeurs de toutes les découvertes
nouvelles ; que votre Ouvrage ſoit un ReNOVEMBRE.
1744. 5
giſtre fidéle de la gloire des Grands Hommes
, ſurtout en expoſant des opinions , en
les appuyant , en les combattant , évitez les
paroles injurieuſes qui irritent un Auteur &
ſouvent toute une Nation , ſans éclairer
perſonne. Point d'animoſité, point d'ironie.
Que diriez - vous d'un Avocat Général , qui
en réſumant tout un Procès , outrageroit par
des mots piquans la Partie qu'il condamne ?
Le rolle d'un Journaliſte n'eſt pas fi reſpectable
, mais fon devoir eſt à peu près le même.
Vous ne croyez point l'Harmonie préétablie
, faudra-t'il pour cela décrier Leibnits
?
SUR L'HISTOIRE.
Ce que les Journaliſtes aiment peut-être
le mieux à traiter , ce ſont les Morceaux
d'Hiſtoire , c'eſt là ce qui eſt le plus à la por .
tée de tous les hommes & le plus de leur
goût. Ce n'eſt pas que dans le fond on ne
foit auffi curieux pour le moins de connoître
la Nature , que de ſçavoir ce qu'a fait Sefoftris
ou Bachus , mais il en coure de l'application
pour examiner : par exemple, par quelle
Machine on pourroit fournir beaucoup d'eau
à la Ville de Paris , ce qui nous importe
pourtant affés , & on n'a qu'à ouvrir les
yeux pour lire les anciens Contes , qui nous
fonttranſmis ſous le nom d'Hiſtoire , qu'on
MERCURE DE FRANCE.
nous répéte tous les jours & qui ne nous
importentgueres.
Si vous rendez compte de l'Hiſtoire ancienne
, proſcrivez , je vous en conjure ,
toutes cesdéclamations contre certains Conquérans.
Laiſſez Juvenal & Boileau, donner
du fond de leur Cabinet , des ridicules à
Alexandre , qu'ils euſſent fatigué d'encens
s'ils euffent vêcu fous lui , qu'ils appellent
Alexandre inſenſé. Vous Philoſophe impartial
, regardez dans Alexandre ce Capitaine
Général de la Gréce , ſemblable à peu près à
un Scanderberg , à un Huniade , chargé
comme eux de venger ſon Pays , mais plus
heureux , plus grand , plus poli & plus magnifique
:ne le faites pas voir ſeulement
fubjuguant tout l'Empire de l'ennemi deş
Grecs , & portant fes Conquêtes juſqu'à
l'Inde , où s'étendoit la domination de Darius
, mais repréſentez le donnant des Loix
au milieude la Guerre , formant des Colonies
, établiſſant le Commerce , fondant
Alexandrie & Scanderon , qui font aujourd'hui
le centre du Négoce : c'eſt par là furtout
qu'il faut confiderer les Rois , &
c'eſt ce qu'on néglige. Quel bon Citoyen
n'aimera pas mieux qu'on l'entretienne des
Villes&des Ports que Céſar a bâris , du Calendrier
qu'il a réformé,&c.que des hommes
qu'ila fait égorger ?
NOVEMBRE. 1744 . 7
Inſpirez ſurtout aux jeunes gens plus de
goût pour l'Hiſtoire des tems récents , qui
eſt pour nous de néceſſité , que pour l'ancienne
, qui n'est que de curioſité ; qu'ils
fongentque la moderne a l'avantage d'être
plus certaine , par celanmême qu'elle eſt moderne.
Je voudrois ſurtout que vous recommandaffiez
de commencer ſérieuſement l'étude
de l'Histoire , an fiécle qui précede immédiatement
Charles-Quint, Léon X , François
Premier. C'eſt- là qu'il ſe fait dans l'efprit
humain dans notre Monde une révolutionqui
a tout changé. Conftantinople eſt
priſe , & la puiſſance des Tures eſt établie
enEurope ; l'Amérique est découverte &
conquife. L'Europe s'enrichit des tréſors du
Nouveau Monde.Veniſe, qui faisoit tout le
commerce , perd cet avantage. Les Portugais
paffent le Cap de Bonne-Efpérance ,
établiffent le Commerce des grandes Indes
par l'Ocean . La Chine , Siam , deviennent
des Alliés des Rois Europeans. Une nouvelle
politique , qui fait la balance de l'Europe,
éleve une barriere infurmontable à l'ambition
de la Monarchie univerſelle .
Une nouvelle Religion diviſe le Monde
Chrétien de créance & d'intérêt. Les Let
tres , tous les Beaux- Arts , renaiſſent , brillent
en Italie ,& répandent quelque foible
8 MERCURE DE FRANCE.
Aurore fur la France , l'Angleterre & l'E
pagne ;les Langages de l'Europe& les moeurs
ſe poliffent. Enfin c'eſt un nouveau cahos
qui ſe débroüille , & d'où naît le Monde
Chrétien , tel qu'il eſt aujourd'hui.
Le beau fiécle de Louis XIV acheve de
perfectionner ce que LéonX , tous les Médicis
, Charles Quint , François Premier ,
avoient commencé. Je travaille depuis longtems
à l'Hiſtoire de ce dernier fiécle , qui .
doit être l'exemple des fiécles à venir ; j'eſ
faye de faire voir le progrès de l'eſprit humain-&
de tous les Arts , ſous Louis XIV.
Puiſſai-je avant que de mourir laiſſfer ce Мо-
nument à lagloire de ma Nation ! J'ai bien
des matériaux pour élever cet Edifice, je ne
manque point de Mémoires ſur les avantages
que le grand Colbert a procurés & vouloit
faire à la Nation & au Monde , ſur la
vigilance infatigable , fur la prévoyance
d'un Miniſtre de la Guerre , né pour être le
Miniſtre d'un Conquérant , ſur des révolutions
arrivées dans l'Europe , fur la vie privée
de Louis XIV , qui a été dans ſon Domeſtique
, l'exemple des hommes , comme
il a été celui des Rois. J'oſe parler des faures
inſéparables de l'humanité , parce qu'elles
font valoir les vertus, & j'applique à ***
ce beau mot de Henri IV, qui diſoit à l'Ambaſſadeur
de Don Pedre : quoi donc , votre
NOVEMBRE. 1744. ,
Maître n'a-t'il pas affés de vertu pour avoir
des défauts ! mais j'ai bien peur de n'avoir
ni le tems ni la force de conduire à ſa fin ce
grandOuvrage.
,
Je vous prierai de bien faire fentir que fi
nos Hiſtoires modernes , écrites par des
Contemporains , ſont plus certaines & plus
générales que toutes les Hiſtoires anciennes,
elles font quelquefois plus douteuſes dans
les détails. Je m'explique, les hommes different
entre eux d'état, de parti , de Religion;
le Guerrier , le Magiſtrat , le ** , le ***
ne voyent point les mêmes faits avec les
mêmes yeux , c'eſt le vice de tous les tems,
Un Carthaginois n'eût point écrit les guerres
Puniques dans l'eſprit d'un Romain , &
il eût reproché à Rome la mauvaiſe foi dont
Rome accufoit Carthage.Nousn'avons gueres
d'Hiſtoriens anciens qui ayent écrit les
unscontre lesautres ſur lemêmeEvénement,
ils auroient répandu le Scepticiſme ſur des
chofes que nous prenons aujourd'hui pour
inconteſtables , quelque peu vrai-femblables
qu'elles foient , &que nous reſpectons pour
deux raiſons , parce qu'elles ſont anciennes,
&parce qu'elles n'ont pas été contredites.
Nous autres Hiſtoriens Contemporains ,
nous ſommes dans un cas bien different ; il
nous arrive ſouvent la même choſe qu'aux
Puiſſances qui ſont en guerre. Chaque Parti
t
10 MERCURE DE FRANCE.
chante victoire , chacun a raiſondeſon coté.
Voyez que de contradictions ſur Marie
Stuard, ſur les Guerres Civiles d'Angleterre ,
ſur les Troubles de Hongrie , ſur l'établiſſement
de la Religion Proteftante ; ſur le
Concile de Trente. Que dis-je ? La même
Nation aubout de vingt ans , n'a plus les
mêmes idées qu'elle avoit ſur le même Evenement&
fur la même perſonne. J'en ai été
témoin au ſujetdu feu Roi Louis XIV ; mais
quelles contradictions n'aurai-je pas a effuyer
ſur l'Hiſtoire de Charles XII ? J'ai
écrit ſa Vie finguliere ſur les Mémoires de
M.de Fabrice, qui a été huit ans ſon Favori ;
fur les Lettres de M. de Fierville , Envoyé
de France auprès de lui ; ſur celles deM.de
Villelongue ,long-tems Colonel à fon fervice;
fur celles de M. de Poniatousky. J'ai
confulté M. de Croiſſy , Ambaſſadeur de
France auprès de ce Prince , & j'apprends
à préſent que M. Norberg , Chapelain de
Charles XII , écrit une Hiſtoire de ſon Regne;
je ſuis sûrque leChapelain aura ſouvent
vû les mêmes choſes avec d'autres yeux que
le Favori , & l'Ambaſſadeur. Quel parti
prendre en ce cas ? celui de me corriger fur
le champdans les choſes où ce nouvel Hiftorien
aura évidemment raiſon , & de laifſer
les autres au jugement des Lecteurs défintéreſſes.
Que ſuis-je en tout cela ? Je ne
NOVEMBRE. 1744. Is
fuis qu'un Peintre , qui cherche à repréſenter
d'un pinceau foible , mais vrai , les hommes
tels qu'ils ont été. Tout m'eſt indifferent
de Charles XII & de Pierre-le-Grand,
excepté le bien que ce dernier a pû faire aux
hommes , je n'ai aucun ſujet de les flater ni
d'enmédire ; je les traiterai avec le refpe&
qu'on doit aux Têtes couronnées, qui viennent
de mourir , & avec le reſpect qu'on
doir à la vérité , qui ne mourrajamais.
SUR LA COMEDIE.
Venons aux Belles-Lettres ,qui ferontun
des principaux articles de votre Journal ;
vous comptez parler beaucoup des Piéces de
Théatre ; ce Projet eſt d'autant plus raifonnable
, que le Théatre eſt plus épuré parmi
nous , & qu'il eſt devenu une Ecole de
moeurs.
Vous vous garderez bien , ſans doute , de
ſuivre l'exemple de quelques Ecrivains, qui
cherchent à rabaiſſer tous leurs Contemporains
, & à décourager les Arts , dont un
bon Journaliſte doit être le ſoûtien. Il eſt
juſte de donner la préférence à Moliere, fur
les Comiques de tous les tems & de tous
les Pays, mais ne donnez point d'excluſion ;
imitez les ſages Italiens ,qui placent Raphaël
au premier rang , mais qui admirens
12 MERCURE DE FRANCE.
les Paul Veroneſe , les Carache , les Correge
, les Dominiquin , &c .
Moliere eſt le premier , mais il ſeroit injuſte
& ridicule de ne pas mettre le foncur
à côté de ſes meilleures Piéces. Refufer
ſon eſtime aux Menechmes , ne pas s'amuſer
beaucoup au Légataire univerſel, ſeroit d'un
homme ſans juſtice & fas goût , & qui ne
ſe plaît pas à Renard , n'eſt pas digne d'admirer
Moliere .
Ofez avouer avec courage, que beaucoup
de nos petites Pieces , comme le Grondeur ,
le Galant Jardinier , la Pupille , le double
Veuvage , l'Eſprit de contradiction , la Coquette
de Village , le Florentin , &c. font
au- deſſus de la plupart des petites Piéces de
Moliere. Je dis au-deſſus pour la fineſſedes
Caractéres , pour l'eſprit dont la plupart
font affaiſonnées ,& même pour la bonne
plaiſanterie.
Je ne prétends point ici entrer dans le
détailde tant de Piéces nouvelles , ni déplaire
à beaucoup de monde par des loiianges
données à peu d'Ecrivains, qui peut-être
n'en feroient pas fatisfaits ; maisje dirai hardiment
que quand on donnera des Ouvrages
pleins de moeurs , & où l'on trouve de
l'intérêt, comme le Préjugé à la mode, quand
les François ſeront affés heureux,pour qu'on
leur donne une Piéce telle que le Glorieux ,
gardezNOVEMBRE.
1744. 13
gardez-vous bien de vouloir rabaiffer leur
ſuccès , ſous prétexte que ce ne ſont pas des
Comédies dans le goût de Moliere ; évitez
ce malheureux entêtement, qui ne prend ſa
ſource que dans l'envie ; ne cherchez point
à proſcrire les Scénes attendriſſantes , qui ſe
trouvent dans cesOuvrages , car lorſqu'une
Comédie , outre le mérite qui lui eſt propre
, a encore celui d'intéreſſer , il faut
être de bien mauvaiſe humeur , pour ſe facher
qu'on donne au Public un plaifir de
plus.
J'oſe dire que ſi les Piéces excellentes de
Moliere étoient un peuplus intéreſſantes,on
veroit plus de monde à leurs repréſentations.
LeMiſantrope ſeroit auſſi ſuivi qu'il eſt eſtimé;
il ne faut pas que la Comédie dégénére
en Tragédie Bourgeoiſe. L'Art d'étendre ſes
limites ſans les confondre avec celles de la
Tragédie , eſt un grand Art qu'il feroit beau
d'encourager,&honteux de vouloir détruire
; c'en est un que ſçavoir bien rendre
compte, d'une Piéce de Théatre. J'ai toîû
jours reconnu l'eſprit des jeunes gens , au
détail qu'ils faifoient d'une Piece nouvelle
qu'ils venoient d'entendre,&j'ai remarqué
que tous ceux qui s'en acquittoient le mieux,
ont été ceux qui depuis ont acquis le plus
de réputation dans leurs Emplois , tant il eſt
vrai qu'au fond l'eſprit des affaires & le
1. Vol. B
14 MERCURE DE FRANCE.
véritable eſprit des Belles-Lettres font les
mêmes.
Expoſer en termes clairs & élégants un
ſujet , qui quelquefois eft embroiüillé , &
fans s'atracher à la diviſion des Actes,éclaircir
l'intrigue & le dénoiement , les raconter
comme une Hiſtoire intéreſſante , peindre
d'un trait les Caractéres ,dire enſuite ce
qui a paru plus ou moins vrai-ſemblable ,
bien ou mal préparé,retenir les Vers les plus
heureux ,bien ſaiſir le mérite ou le vice général
du ſtyle , c'eſt ce que j'ai vû faire
quelquefois , mais ce qui eſt fort rare chés
les Gens de Lettres même , qui s'en font
une étude , car il eſt plus facile à certains efprits
de ſuivre leurs propres idées , que de
rendre compte de celles des autres.
DE LA TRAGEDIE .
Je dirai à peu près de la Tragédie , ce que
j'ai dit de la Comédie. Vous ſçavez quel
honneur ce bel Art a fait à la France , Art
d'autant plus difficile & d'autant plus audeſſus
de la Comédie , qu'il faut être vraiment
Poëte pour faire une belle Tragédie ,
au lieu que la Comédie demande ſeulement
quelque talent pour les Vers.
Vous , Monfieur , qui entendez fi bien
Sophocle & Euripide , ne cherchez point
NOVEMBRE. 1744.
une vaine récompenſe du travail qu'il vous
en a coûté pour les entendre , dans le malheureux
plaiſir de les préferer contre votre
ſentiment à nos grands Auteurs François.
Souvenez-vous que quand je vous ai défié
de me montrer dans les Tragiques de l'Antiquité
, des morceaux comparables à certains
traits des Piéces de P. Corneille , je
dis de ſes moins bonnes , vous avouâtes
que c'étoitune choſe impoſſible. Ces traits,
dont je parle , étoient , par exemple , ces
Vers de la Tragédie de Nicomede.
Je veux , dit Prusias ,
Ecouter à la fois l'Amour & la Nature ;
Etre Pere& Maridans cette conjoncture.
Nicomede.
Seigneur , voulez-vous bien vous en fier à moi ?
Ne ſoyez l'un ni l'autre .
Prufias.
Eh que dois-je être!
Nicomede.
Roi ;
Reprenez hautement ce noble Caractére ;
Un véritable Roi n'eſt ni Mari ni Pere ,
Il regarde ſon Trône & rien de plus ; regnez ;
Rome vous craindra plus que vous ne la craignez .
Bij
16 MERCURE DE FRANCE.
Vous n'infererez point que les dernieres
Piéces de ce Pere du Théatre , foient bonnes,
parce qu'il s'y trouve de ſi beaux éclairs.
Avoüez leur extrême foibleſſe avec tout le
Public.
Agefilas & Surena ne peuvent rien diminuer
de l'honneur que Cinna & Polieucte
font à la France . M. de Fontenelle , neveu
du grand Corneille , dit dans la Vie de
fonOncle, que fi le Proverbe : Cela est beau
comme le Cid , paſſa trop tôt , il faut s'en
prendre aux Auteurs , qui avoient intérêt
à l'abolir. Non , les Auteurs ne pouvoient
pas plus cauſer la chute du Proverbe , que
celle du Cid. C'eſt Corneille lui-même qui
le détruiſit , c'eſt à Cinna qu'il faut s'en
prendre,
Ne dites point avec l'Abbé de S. Pierre ,
que dans cinquante ans , on ne joiiera plus
les Piéces de Racine ; je plains nos enfans ,
s'ils ne goûtent pas ces chefs-d'oeuvres d'élégance.
Comment leur coeur ſera-t'il donc
fait , fi Racine ne les intéreſſe pas ?
Il y a apparence que les bons Auteurs du
fiécle de Louis XIV , dureront autant que
la Langue Françoiſe , mais ne découragez
pas leurs fucceſſeurs , en affûrant que
la carriere eſt remplie , & qu'il n'y a plus
deplace. Corneille n'eſt pas aſſés intéref-
Lant; ſouvent Racine n'eſt pas affés tragiNOVEMBRE.
1744 . 17
que.L'Auteur de Vinceſlas, celui de Rhadamiſte
& d'Electre , ont des beautés particulieres
, qui manquent à ces deux grands
Hommes ,& il eſt à préſumer que ces trois
Pieces reſteront toûjours ſur le Théatre
François , puiſqu'elles s'y ſont ſoûtenuës
avec des Acteurs differens, car c'eſt la vraye
épreuve d'une Tragédie. Que dirai-je de
Manlius , Piéce digne de Corneille , & du
beau rôle d'Arianne , & du grand intérêt
qui regne dans Amaſis ? Je ne vous parlerai
point des Piéces Tragiques , faites depuis
vingt années ; comme j'en ai compoſé quelques-
unes , il ne m'appartient pas d'ofer apprécier
le mérite des Contemporains , qui
valent mieux que moi , & à l'égard de mes
Ouvrages de Théatre , tout ce que je peux
vous en dire , & vous prier d'en dire aux
Lecteurs , c'eſt que je les corrige tous les
jours.
Mais quand il paroîtra une Piéce nouvelle,
ne dites jamais la Piéce eſt excellente , ou
elle eſt mauvaiſe , ou tel Acte eſt impertinent
, ou tel rôle eſt pitoyable ; prouvez
folidement ce que vous en penfez , & laiſſez
au Public le foin de prononcer l'Arrêt ;
ſoyez für que l'Arrêt ſera contre vous, toutes
les fois que vous déciderez ſans preuve,
quand même vous auriez raiſon , car ce
n'eſt pas votre Jugement qu'on demande ,
B iij
18 MERCURE DE FRANCE .
mais le rapport du Procès , que le Public
doit juger.
Ce qui rendra furtout votre Journal précieux
, c'eſt le foin que vous aurez de comparer
les Piéces nouvelles avec celles des
Pays Etrangers , qui feront fondées ſur le
même ſujet. Voilà à quoi l'on manqua dans
le fiecte paffé ; loſqu'on fit l'examen du
Cid , on ne rapporta que quelques Vers de
P'Original Eſpagnol ; il falloit comparer les
fituations. Je ſuppoſe qu'on nous donne
aujourd'hui Manlius , de la Foffe , pour la
premiere fois , il ſeroit très- agréable de
mettre fous les yeux du Lecteur la Tragédie
Angloiſe , dont elle eſt tirée.
Paroît- il quelque Ouvrage inſtructif ſur
les Piéces de l'illuſtre Racine ? détrompez
le Public de l'idée où l'on eſt que jamais les
Anglois n'ont pû admettre le ſujet de Phédre
ſur leur Theatre ; apprenez aux Lecteurs
que laPhédrede Smith eſt une des plus
belles Piéces qu'on ait à Londres ; apprenez
leur que l'Auteur a imité tout de Racine ,
juſqu'à l'amour d'Hippolite ; qu'on a joint
enfemble l'intrigue de Phédre & celle de
Bajizet , & que cependant l'Auteur ſe vante
d'avoir tiré tout d'Euripide. Je crois que
le Lecteurs feroient charmés de voir ſous
leurs yeux la comparaiſon de quelques Scénes
de la Phédre Grecque , de la Latine ,
NOVEMBRE. 1744. 19
de la Françoiſe &de l'Angloiſe. C'eſt ainſi ,
à mon gré , que la ſage & faine Critique
perfectionneroit encore le goût des François
, & peut-être de l'Europe. Mais quelle
vraye Critique avons-nous depuis celle que
l'Académie Françoiſe fit du Cid , & à la
quelle ilmanque encore autant de choſes
qu'au Cid même ?
DES PIECES DE POESIE .
Vous répandrez beaucoup d'agrément
fur votre Journal, ſi vousl'ornez de tems en
tems de ces petites Piéces Fugitives , marquées
aubon coin,dont les Porte feüilles des
Curieux font remplis.On a desVersduCom
teAntoineHamilton,né en France,qui refpirent
tantôt le feu poëtique, tantôt la douce
facilité du ſtyle Epiſtolaire. On a mille pe
tits Ouvrages charmans de Mrs Duflé , de
S. Aulaire, Ferrand, de la Faye , de Fieubet,
de M. le P. Henaut , & de tant d'autres.
Ces fortes de petits Ouvrages, dont je vous
parle , ſuffiſoient autrefois à faire la réputation
des Voiture , des Sarrafin , des Chapelle;
ce mérite étoit rare alors. Aujourd'hui
qu'il eſt plus répandu , il donne peutêtre
moins de réputation , mais il ne fait
pas moins de plaiſir aux Lecteurs délicats.
NosChanfons valent mieux que celles d'A
B iiij
20 MERCURE DE FRANCE.
• nacreon , & le nombre en eſt étonnant ; on
en trouve même qui joignent la morale
avec la gayeté , & qui annoncées avec art ,
n'aviliroient point du tout un Journal ſérieux
; ce ſeroit perfectionner le goût , fans
nuire aux moeurs.
Comme vous n'aurez pas tous les jours
des Livres nouveaux , qui méritent votre
examen , ces petits morceaux de Littérature
rempliront très-bien les vuides de votre
Journal. S'il y a quelques Ouvrages de Profe
ou de Poësie, qui faſſent beaucoup de bruit
dans Paris , qui partagent les eſprits , & fur
leſquels on fouhaite une Critique éclairée ,
c'eſt alors qu'il faut ofer fervir de Maître
au Public , ſans le paroître ,& le conduifant
comme par la main, lui faire remarquer
les beautés ſans emphafe, & les défauts
ſans aigreur ; c'eſt alors qu'on aime en vous
cette Critique , qu'on déteſte & qu'on mépriſe
dans d'autres.
Un de mes amis, examinant trois Epitres
en Vers diffilabes , qui exciterent beaucoup
de murmure il y a quelque tems , fit de la
ſeconde , où tous nosAuteurs font inſultés,
l'examen ſuivant , dont voici un échantillon
, qui paroît dicté par la juſteſſe & la
modération.
Voici le commencement de la Piéce qu'il
examinoir.
NOVEMBRE. 1744 . 21
Tout Inſtitut , tout Art , toute Police ,
Subordonnée au pouvoir du caprice ;
Doit être auffi conféquemment pour tous ,
Subordonnée à nos differens goûts .
Mais de ces goûts la diſſemblance extrême ,
A le bien prendre , eſt un foible Problême ,
Et , quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais
Par des talens que le travail cultive ,
A ce premier , pas pas , on arrive ,
Et le Public , que ſa bonté prévient ,
Pour quelque tems , s'y fixe & s'y maintient.
Mais ébloüis enfin par l'étincelle
De quelque mode inconnue & nouvelle ,
L'ennui du beau nous fait aimer le laid ,
Et préférer le moindre au plus parfait.
:
Voici l'Examen.
Ce premier Vers , tout Institut , tout Art ,
toute Police , ſemble avoir le défaut , je ne
dis pas d'être Profaïque , car toutes ces Epitres
le font , mais d'être une Profe un peu
trop foible & dépourvûë d'élégance & de
clarté. La Police ſemble n'avoir aucun rapport
au goût dont il eſt queſtion. De plus ,
le terme de Police doit- il entrer dans des
Vers ? conféquemment , doit à peine être admis
dans la Proſe noble. Cette répetition
du mot Subordonnée ,ſeroit ridicule , quand
:
By
1
22 MERCURE DE FRANCE.
:
même le terme feroit élégant , & ſemble
infupportable , puiſque ce terme eſt une
expreffion plus convenable àdes affaires ,
qu'à la Poësie. La Diſſemblance ne paroît
pas le mot propre ; dire que la diffemblance
desgoûts est un foible Problême , je ne crois
pas que cela foit François. A le bien prendre
, paroît une expreffion trop inutile &
trop baffe. Enfin , il ſemble qu'un Problê
me n'eſt ni foible ni fort , il peut être aiſe
ou difficile , & ſa ſolution peut être fauffe ,
équivoque , erronnée .
Et quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais.
Non-feulement la Poëſie aimable s'accommode
peu de cet air de dilemme &
d'une pareille ſechereſſe , mais la raiſon
femble peu s'accommoder de voir en huit
Vers , que tout Art eſt ſubordonné à nos
differens goûts , & que cependant il n'y a
que deuxgoûts.
Arriver au goût pas-à-pas , eſt encore , je
crois, une façon de parler peu convenable
même en Profe.
Et le Public , que la bonté previent
Est- ce la bonté du Public ; eſt- ce la bonté
du goût ?
L'ennui dubeau nous fait aimer le laid ,
Enpréférer le moindre au plus plus parfait..
NOVEMBRE. 1744. 23
I1 °. Le beau & le laid , font des exprefhons
réſervées au bas Comique. 2° . Si on
aime le laid , ce n'eſt pas la peine de dire
enſuite qu'on préfére le moins parfait. 3 °.
Le moindre n'est pas oppoſé Grammaticalement
au plus parfait. 4". Le moindre eſt un
mot qui n'entre jamais dans la Poësie. C'eſt
ainſi que ce Critique faifoir fentir fans amertume
, toute la foibleſſe de ces Epitres. II
n'y avoit pas trente Vers qui échapafflent à
ſajuſte cenfure ,& pour mieux inſtruire les
jeunes gens , il comparoît à cet Ouvrage un
autreOuvrage du même Auteur ſur un fujet
de Littérature à peu près ſemblable. Il rapportoit
les Vers de l'Epitre aux Mufes , imités
de Deſpreaux , & cet objet de comparaifon
achevoit de perfuader mieux que les
diſcuſſions les plus folides & les plus fubtiles.
De l'expoſé de tous ces Vers diſſillabes ,
ilprenoit occafion de faire voir qu'il ne
faut jamais confondre les Vers de cinq pieds.
avec les Vers Marotiques. Il prouvoit que
le ſtyle,qu'on appelle de Marot,ne doit être
admis que dans une Epigramme &dans un
Conte , comme les figures de Calor ne doivent
paroître que dans des Groteſques
mais quand il faut mettre la Raifon enVers ,
peindre , émouvoir , écrire élégamment ,
alors ce mêlange monstrueux de la Langue
Bvj
24 MERCURE DE FRANCE.
qu'on parloit il y a 200 ans , & de la 、
Langue de nos jours , eſt l'abus le plus condamnable
qui fe foit gliffé dans la Poefie.
Marot parloit ſa Langue ; il faut que nous
parlions la nôtre. Cette bigarure eſt auffi
révoltante pour les hommes judicieux , que
le feroit PArchitecture Gothique mêlée avec
la Moderne : vous aurez ſouvent occafion
dedétruire ce faux goût. Les jeunes gens
s'adonnent à ce ſtyle , parce qu'il eſt malheureuſement
facile.
Il en a couté peut-être à Defpreaux pour
dire élégamment :
Faites choix d'un Cenſeur ſolide& falutaire,
Que la Raiſon conduiſe & le ſçavoir éclaire ,
Et dont le crayon sûr, d'abord aille chercher
L'endroit que l'on fent foible , & qu'on veut ſe
cacher.
Mais il eſt bien difficile , & est- il bien
élégant de dire ?
Donc, fi Phoebus ſes échets vous adjuge ,
Pour bien joüer , confultez tout bon Juge.
Pour bien joüer , hantez les bons Joüeurs ,
Sur tout , craignez le poiſon des Loüeurs;
Acoſtez - vous de fidéles Critiques.
Ce n'est pas qu'il faille condamner des
NOVEMBRE. 1744. 25
Vers familiers dans ces Piéces de Poësie , au
contraire , ils y font néceſſaires , comme les
jointures dans le corps humain , ou plutôt
:
comme des repos dans un Voyage.
Nam Sermone opus eſt , modo triſti ,ſepè jocoso
Deffendente vices modo Rhetoris atque Poeta ,
Interdum urbani parcentis viribus , atque
Extenuantis eas confulto.
Tout ne doit pas être orné , mais rien ne
doit être rebutant. Un langage obfcur &&
groteſque n'est pas de la fimplicité , c'eſt de
la grofiereté recherchée .
DES MELANGES DE LITTERATURE ,
Et des Anecdoctes Littéraires.
Je raſſemble ici ſous le nom de Mêlanges
de Littérature , tous les Morceaux dé
tachés d'Hiftoire , d'Eloquence , de Morale
, de Critique , & ces petits Romans qui
paroiſſent ſi ſouvent. Nous avons des Chefsd'oeuvres
en tous ces genres ; je ne crois pas
qu'aucune Nation puiſſe ſe vanter d'un fi
grand nombre d'aufli jolis Ouvrages de Bekles-
Lettres. Il eſt vrai qu'aujourd'hui , ce
genre facile produit une, foule d'Auteurs.
On en compteroit quatre ou cinq mille depuis
cent ans. Mais un Lecteur en uſe avee
1
26 MERCURE DE FRANCE.
les Livres , comme un Citoyen avec les
hommes. On ne vit pas avec tous ſes Contemporains
; on choiſit quelques amis. Il ne
faut pas plus s'effaroucher de voir cent cinquante
mille Volumes à la Bibliothéque du
Roi , que de ce qu'il y a cent cinquante
mille hommes dans Paris. Tous ces Livres ,
dans lesquels on trouve ſouvent des chofes
agréables , amuſent ſucceſſivement les honnêtes-
gens , délaſſent l'homme férieux dans
l'intervalle de ſes travaux , & entretiennent
dans la Nation cette fleur d'eſprit , & cette
délicateſſe, qui fait fon caractere.
Ne condamnez point avec dureté tout
cequi ne ſera pas la Rochefoucaut ou la
Fayette ; tout ce qui ne fera pas auffi parfait
que la Conſpiration de Veniſe de l'Abbé de
S. Real , auſſi plaiſant & auffi original que
la converſation du Pere Canaye & du Maréchal
d'Hocquincourt , écrite par Charleval
& à laquelle S. Evremont a ajouté
une fin moins plaiſante , & qui languit un
peu ; enfin , tout ce qui ne ſera pas aufli naturel
, auſſi fin , auffi guai que le Voyage ,
quoiqu'un peu inégal,de Bachaumont &de
Chapelle.
د
Non fi primores Moconius tenet
Sedes Homerus , Pindarica latent,
Caique Alcaique minaces :
Steficorique graves camana
NOVEMBRE. 1744. 27
Necfi quid olim lufit Anacreon ,
Delevit atas , Spirat adhuc amor ,
Vivuntque commiffi calores
Æolis fidibus puella.
Dans l'expofition que vous ferez de ces
Ouvrages ingénieux , badinant à leur exemple
avec vos Lecteurs,&répandant les fleurs
avec ces Auteurs dont vous parlerez , vous
ne tomberez pas dans cette ſévérité de quelques
Critiques , qui veulent que tout foit
écrit dans le goût de Ciceron ou de Quintilien.
Ils crient que l'éloquence eſt énervée,
que le bon goût eſt perdu , parce qu'on aura
prononcé dans une Académie un Difcours
brillant , qui ne ſeroit pas convenable
au Barreau. Ils voudroient qu'un Conte fur
écrit du ſtyle de Bourdaloiie. Ne diftingueront-
ils jamais le tems , les lieux & les perfonnes
?Veulent-ils que Jacob ,dans lePayfan
parvenu , s'exprime comme Péliffon ou
Patru ? Une éloquence mâle , noble , ennemie
des petits ornemens , convient à tous
les grands Ouvrages. Une penſée trop fine
feroit une tache dans le Diſcours fur l'Hiftoire
Univerſelle de l'éloquent Boffuet.
Mais dans un Ouvrage d'agrément , dansun
Compliment , dans une Plaifanterie , toutes
les graces légeres , la naiveté ou la fineſſe
, les plus petits ornemens , trouvent
leur place. Examinons-nous nous-mêmes.
28 MERCURE DE FRANCE.
Parlons -nous d'affaires , du ton des entretiens
d'un repas ? Les Livres ſont la peinture
de la vie humaine ; il en faut de folides
, & on en doit permettre d'agréables .
N'oubliez jamais , en rapportant les traits
ingénieux de tous ces Livres , de marquer
ceux qui font à peu près ſemblables chés les
autres peuples, ou dans nos anciens Auteurs.
On nous donne peu de penſées , que l'on ne
trouve dans Sénéque , dans Gratien , dans
Montagne , dans Bacon , dans le Spectateur
Anglois. Les comparer enſemble ( & c'eſt
en quoi le goût conſiſte ) c'eſt exciter les
Auteurs à dire , s'il ſe peut , des chofes nouvelles
; c'eſt entretenir l'émulation , qui eft
la mere des Arts : quelle fatisfaction pour
un Lecteur délicat , de voir d'un coup d'oeil
ces idées qu'Horace a exprimées dans des
Vers négligés , mais avec des paroles ſi expreſſives
: ce que Deſpreaux a rendu d'une
maniere ſi correcte , ce que Driden & Rocheſter
ont renouvellé avec le feu de leur
génie ! Il en eſt de ces paralleles comme de
l'Anatomie comparée , qui fait connoître la
Nature : c'eſt par là que vous ferez voir
fouvent , non-feulement ce qu'un Auteur a
dit , mais ce qu'il auroit pû dire , car fi vous
ne faires que le répéter , à quoi bon faire un
Journal ?
Il y a fur tout des Anecdotes Littéraires ,
NOVEMBRE. 1744. 29
fur leſquelles il eſt toujours bon d'inſtruire
le Public , afin de rendre à chacun ce qui lui
appartient.
Apprenez par exemple au Public , que le
Chef-d'oeuvre d'un inconnu , ou Matanafius
eſt de feuM. Deſallengre , & d'un illuſtre
Mathématicien , conſommé dans tout
genre de Littérature , & qui joint l'eſprit à
Férudition ; enfin , de tous ceux qui travailloient
à la Haye au Journal Littéraire , &
que M. de S. Hyacinte fournit la Chanſon
avec beaucoup de Remarques. Mais ſi on
ajoute à cette plaiſanterie une infame Brochure
digne de la plus vile canaille , & faite
fans doute par un de ces mauvais François
qui vontdans les Pays Etrangers deshonorer
les Belles- Lettres & leur Patrie , faites
fentir l'horreur & le ridicule de cet affemblage
monstrueux .
Faites- vous toujours un mérite de venger
les bons Ecrivains des Zoïles obfcurs qui
les attaquent. Démêlez les artifices de l'envie
: publiez par exemple que les ennemis
de notre illuftre Racine firent réimprimer
quelques vieilles Piéces oubliées , où ils inférerent
plusde cent Vers de ce Poëte.admi
rable. J'en ai vû une intitulée , S. Jean-
Baptiste , dans laquelle on retrouvoit une
Scéne preſque entiere de Berenice, Ces malheureux
, aveuglés par leur paffion , ne fenSo
MERCURE DE FRANCE.
toient pas même la difference des ſtyles , &
croyoient qu'on s'y méprendroit , tant la
fureur de lajaloufie eſt ſouvent abfurde.
En deffendant lesAuteurs contre l'ignorance
& l'envie qui leur imputent de mauvais
Ouvrages , ne permettez pas non plus
qu'on attribuë à de grands hommes des Livres
, peut-être bons en eux mêmes , mais
qu'on veut accréditer par des noms illuftres,
auſquels ils n'appartiennent point.
Le projet de la prétenduë Paix univerſelle,
attribué à Henri IV par les Sécretaires de
Maximilien de Sully , qui rédigerent fes
Mémoires , ne ſe trouve en aucun autre endroit.
Les Mémoires de Villeroy n'endiſent
mot ; on n'en voit aucune trace dans aucun
Livre du tems. Joignez à ce filence la confideration
de l'état ou l'Europe étoit alors ,
& voyez ſi un Prince auſſi ſage que Henrile-
Grand a pû concevoir un projet d'une
exécution impoffible.
Si on réimprime ( comme on me le mande)
le Livre fameux , connu ſous le nom du
Teſtament Politique du Cardinal de Richelieu
, montrez combien on doit douter que
cegrand Miniſtre en ſoit l'Auteur . 1º. Parceque
jamais le Manuſcrit n'a été vû , ni connu
chés ſes héritiers , ni chés les Miniſtres
qui lui fuccederent. 2°. Parce qu'il fut imprimé
trente ans après ſa mort , ſans avoir
NOVEMBRE.
1744. 31
été annoncé auparavant. 3 °. Parce que l'Editeur
n'oſe pas ſeulement dire de qui il
tient le Manufcrit , ce qu'il eſt devenu , en
quelle main il l'a déposé. 4°. Parce qu'il eſt
d'un ſtyle très-different des autres Ouvrages
du Cardinal de Richelieu. 5°. Parce qu'on
lui fait ſigner ſon nom d'une façon dont il
ne ſe ſervoit pas. 6° . Parce que dans l'Ouvrage
il y a beaucoup d'expreſſions & d'idées
, peu convenables à un Grand Miniftre
, qui parle à un Grand Roi. Il n'y a pas
d'apparence qu'un homme auſſi poli que
le Cardinal de Richelieu , eur appellé la
Dame d'Honneur de la Reine La Dufargis,
comme s'il eut parlé d'une femme publique.
Eſt- il vrai -femblable que le Miniſtre d'un
Roi de quarante ans , lui faſſe des leçons ,
plus propres à un jeune Dauphin qu'on
éléve , qu'à un Monarque âgé , de qui l'on
dépend ?
Dans le ſecond Chapitre , il avance cette
nouvelle propoſition, que la Raifon doit être
la règle de la conduite. Dans un autre , il dit
que l'Eſpagne , en donnant un million par
an aux Proteftans , rendoit les Indes qui
fourniffoient cet argent , tributaires de l'Enfer.
Expreffion plus digne d'un mauvais
Orateur , que d'un Miniſtre éloquent , tel
que ce Cardinal. Dans un autre , il appelle
le Duc de Mantouë , ce pauvre Prince. Enfin
32 MERCURE DE FRANCE.
eſt-il vraiſemblable , qu'il eut rapporté au
Roi des bons mots de Bautru , & cent minuties
pareilles dans un Teſtament Politique
?
7°. Comment celui qui a fait parler le
Cardinal de Richelieu , peut-il faire dire
(dans les premieres pages ) que dès qu'il
fut appelle au Conſeil ,il promit au Roi
d'abaiſſer ſes ennemis , les Huguenots , &
les Grands du Royaume ? Ne devoit- on pas
ſe ſouvenir , que le Cardinal de Richelieu ,
remis dans le Conſeil par les bontés de la
Reine-Mere , n'y fut que le ſecond pendant
plus d'un an , & qu'il étoit alors bien loin
d'avoir de l'aſcendant ſur l'eſprit du Roi , &
d'être premier Miniſtre ?
8 °. On prétend ( dans le ſecond Chapitre
Livre premier ) que pendant cinq
ans le Roi dépenſa pour la Guerre 60 mil
lions par an , qui en valent environ fixvingt
de notre monnoye , & cela , fans cefſer
de payer les Charges de l'Etat & fans
moyens extraordinaires ; & d'un autre côté ,
dans le Chapitre 9 , ſeconde Partie , il eſt
dit qu'en tems de Paix , il entroit à l'épargne
environ par an trente-cinq millions ,
dont il falloit encore rabattre beaucoup . Ne
paroît-il pas entre ces deux calculs une contradiction
évidente ?
:
9. Est- il d'un Miniſtre d'appeller à tout
NOVEMBRE. 1744. 33
moment les Rentes à 8 , à 6 , às pour cent,
des Rentes au denier 8 , au denier 6 , au
deniers ? Ledenier cinq eſt vingt pour cent;
& le denier vingt eſt cinq pour cent ; ce
ſont des choſes qu'un apprentif ne confondroit
pas.
10º. Eſt- il vraiſemblable que le Cardinal
de Richelieu ait appellé les Parlemens ,
Cours Souveraines , & qu'il propoſe , Chap.
໑ , Part, 2 , de faire payer la Taille à ces
Cours Souveraines ? 11º. Eſt- il vraiſemblable
qu'il ait propoſé de ſupprimer lesGa
belles ; & ce projet n'a-t'il pas été fait par
un Politique oiſif, plutôt que par un homme
nourri dans les affaires ? 12°. Enfin ne
voit- on pas combien il eſt incroyable qu'un
Miniſtre , au milieu de la Guerre la plus
vive , ait intitulé un Chapitre : Succinte narration
des Actions du Roi , jusqu'à la Paix ?
Voilà bien des raiſons de douter , que cet
illuſtre Miniſtre ſoit l'Auteur de ce Livre.
Je me souviens d'avoir entendu dire dans
mon enfance à un Vieillard très-inſtruit ,
que le Teftament Politique étoit de l'Abbé
de Bourſeis , l'un des premiers Académiciens.
Mais je crois qu'il eſt plus aiſé de ſçavoir
de qui ce Liyre n'eſt pas , que de connoître
ſon Auteur ; & en rendant ainſi juftice
à tout le monde , en péſant tout dans
une balance exacte , élevez-vous fur tout
contre la calomnie.
34 MERCURE DE FRANCE.
(
4
Parlez avec courage contre ces injuftices
, & faites ſentir à tous les Auteurs
de ces infamies , que le mépris & l'horreur
du Public feront éternellement leur partage.
SUR LES LANGUES.
Il faut qu'un bon Journaliſte ſcache au
moins l'Anglois & l'Italien , car il y a beaucoup
d'Ouvrages de génie dans ces Langues,&
legénie n'eſt preſque jamais traduit.
Ce font , je crois , les deux Langues de l'Europe
les plus néceſſaires à un François. Les
Italiens ſont les premiers qui ayent retiré
les Arts de la Barbarie , & il y a tant de
grandeur , tant de force d'imagination , jufquesdans
les fautes des Anglois , qu'on ne
peut trop conſeiller l'étude de leur Langue.
Il eſt triſte que leGrec ſoit négligé en
France , mais il n'eſt pas permis à un Journaliſte
de l'ignorer. Sans cette connoiſſance
, il y a un grand nombre de mors François
,dont il n'aura jamais qu'une idée confuſe
: car depuis l'Arithmétique juſqu'à
l'Aſtronomie , quel eſt le terme d' Art , qui
ne dérive de cette Langue admirable ?A
peine y a-t'il un muscle , une veie , un ligament
dans notre corps , une maladie , ut.
reméde, dont le nom ne ſoitGrec ; donnez
NOVEMBRE. 1744. 35
moi deux jeunesgens , dont l'un ſçaura cette
Langue & dont l'autre l'ignorera , que ni
l'un ni l'autre n'ait la moindre teinture
d'Anatomie , qu'ils entendent dire qu'un
homme eſt malade , d'une péripneumonie ,
celui qui ſçait le Grec entendra tout d'un
coup dequoi il s'agit , parce qu'il voit dequoi
ces mots ſont compoſés ; l'autre ne
comprendra abſolument rien.
Pluſieurs mauvais Journaliſtes ont ofé
donner la préférence à l'Iliade de la Motte
fur l'Iliade d'Homere . Certainement s'ils
avoient lû Homere en leur Langue , il eufſent
vû que la Traduction eſt plus au-defſous
de l'Original , que Segrais n'eſt audeſſous
de Virgile.
Un Journaliſte , verſé dans la LangueGrecque
, pourra-t'il s'empêcher de remarquer
dans les Traductions que Toureils a fait de
Demofthene , quelques foibleſſes au milieu
de ſes beautés ?
Si quelqu'un ( dit le Traducteur ) vous demande,
Meſſieurs les Athéniens, avez- vous la
Paix?Non, de parJupiter , répondez - vous ,
nous avons la Guerre avec Philippe.
Le Lecteur , ſur cet expoſé , pourroit croirequeDemofthene
plaiſante à contre-tems ;
que ces termes familiers ,& réſervés pour le
bas Comique : Meſſieurs les Athéniens depar
Jupiter , répondent à de pareilles expref
1
36 MERCURE DE FRANCE.
1
,
Lions Grecques. Il n'en est pourtant rien , &
cette faute appartient toute entiere au Traducteur.
Ce font mille petites inadvertences
pareilles , qu'un Journaliſte éclairé peut
faire obſerver , pourvû qu'en même- tems
il remarque encore plus les beautés.
Il feroitàſouhaiter que les Sçavans dans
les Langues Orientales ,nous euffent donné
des Journaux des Livres de l'Orient. Le
Public ne feroit pas dans la profonde ignorance
où il eſt de l'Hiſtoire de la plus grande
parrie de notre Globe ; nous nous accoutumerions
à réformer notre Chronologie ;
nous ferions plus inſtruits de la Religion de
Zoroastre , dont les Sectateurs ſubſiſtent en
core , quoique ſans Patrie , à peu près com
me les Juifs , & quelques autres Sociétés ſuperftitieuſes
, répandues de tems immémo
rial dans l'Afie ;on connoîtroit les reſtes de
L'ancienne Philofophie Indienne ; on ne
donneroit plus le nom faſtueux d'Hiſtoire
Univerſelle à des Recueils de quelques Fables
d'Egypte , des Révolutions d'un Pays ,
grand comme la Champagne , nommé la
Gréce , & du Peuple Romain , qui tout
grand qu'il a été , n'a jamais eu ſous ſa domination
tant d'Etats que le peuple de Mahomet
, & qui n'a jamais conquis la dixiéme
partie du monde.
Mais auffi que votre amour pour les Langues
NOVEMBRE. 1744. 37
guer étrangeres ne vous faſſe pas mépriſer
ce qui s'écrit dans votre Patrie ; ne ſoyez
point comme ce faux délicat , à qui Pétrone
faitdire :
Ales phaſiacis petita colchis ,
Atque afra volucres placent palato ,
Quid quid quæritur optimum videtur.
On ne trouva dans la Bibliothéque de
l'Abbé de Longuerue , après ſa mort , aucun
Poëte François.
و en fait Je voudrois , encore une fois
de Belles-Lettres , qu'on fût de tous les
Pays , & furtout du ſien. J'appliquerai à ce
ſujet , des Vers de M. de la Motte , car
il en a fait d'excellens.
C'eſt par l'étude que nous ſommes
Contemporains de tous les hommes ,
Et Citoyens de tous les Lieux.
DU STYLE D'UN JOURNALISTE.
Quant au ſtyle d'un Journaliſte , Bayle
eſt peut-être le premier modéle , s'il vous
en faut un; c'eſt le plus profondDialecticien
qui ait jamais écrit ; c'eſt le ſeul Compilateur
qui ait du goût; cependant dans ſon
I. Vol. C
38 MERCURE DE FRANCE.
ſtyle , toûjours clair & naturel , il y a top
de négligence , trop d'oubli des bienféancess
, trop d'incorrection. Il eſt diffus ; il
fait , à la vérité , converſation avec ſon
Lecteur , comme Montagne , & en cela il
charme tout le monde , mais il s'abandonne
à une molleſſe de ſtyle , & aux expreſſions
triviales d'une converſation trop ſimple ,
& en cela il rebute ſouvent l'homme de
gofût .
En voici un exemple , qui me tombe fous
la main , c'eſt l'article d'Abaillard , dans
fon Dictionnaire . Abaillard , dit- il, s'amufoit
plus a tâtonner & à baiſer ſon Ecoliere ,
qu'à lui expliquer un Auteur. Un tel défaut
lui eſt trop familier ; ne l'imitez pas.
Nul chef- d'oeuvre, par vous écrit juſqu'aujourd'hui,
Ne vous donne le droit de faillir comme à lui .
N'employez jamais un mot nouveau , à
moins qu'il n'ait ces trois qualités , d'être
néceſſaire , intelligible , & fonore. Des
idées nouvelles , furtouten Phyſique , exigent
des expreſſions nouvelles, mais ſubſtituer
à un mot d'uſage un autre mot , qui
n'a que le mérite de la nouveauté , ce n'eſt
pas enrichir la Langue , c'eſt la gâter. Le
fiécle de Louis XIV. mérite ce reſpect des
François , que jamais ils ne parlent un auNOVEMBRE.
1744. 39
tre Langage,que celui qui a fait lagloire de
ces belles années .
Songez ſurtout que ce n'eſt point avec la
familiarité du ſtyle Epiſtolaire,mais que c'eſt
avec ladignitédu ſtyledeCiceron,qu'ondoit
traiter la Philoſophie. Mallebranche, moins
pur que Ciceron , mais plus fort & plus
rempli d'images , me paroît un grand modéle
dans ce genre , & plût à Dieu qu'il
eût établi des vérit ésauſſi ſolidement, qu'il
a expoſé ſes opinions avec éloquence !
Loke , moins élevé que Mallebranche ,
peut-être trop diffus , mais plus élégant ,
s'exprime toûjours dans ſa Langue avec netreté&
avec grace ; ſon ſtyle eft charmant ,
puroque fimillimus amni. Vous ne trouvez
dans ces Auteurs aucune envie de briller à
contre-tems , aucune pointe , aucun artifice.
Ne les ſuivez pas ſervilement : O imitatores
fervum pecus ! mais à leur exemple ,
rempliſſez -vous d'idées profondes & juttes;
alors les mots viennent aisément , Rem verba
fequuntur. Remarquez que les hommes
qui ont le mieux penſe , ſont auſſi ceux qui
ont le mieux écrit.
Si la Langue Françoiſe doit bien-tôt ſe
corrompre, cette altération viendra de deux
ſources; l'une eſt le ſtyle affecté de quelques
Auteurs qui ont vêcu en France; l'autre eſt
ને
Cij
40 MERCURE DE FRANCE.
la négligence des Ecrivains qui réſident
dans les Pays Etrangers ; les Papiers publics
& les Journaux ſont infectés continuellement
d'expreſſions impropres , aufquelles
le Public s'accoûtume , à force de
les relire .
Par exemple , rien n'eſt plus commun
dans les Gazettes que cette phrase , nous
apprenons que les affiégeans auroient un
zeljourbattu en breche ; on ditque les deux
armées ſeſeroient approchées ; au lieu de , les
deux armées ſeſont approchées ; les affiégeans
ont battu en breche , &c.
Cette conſtruction , très-vicieuſe , eſt
imitée du ſtyle qu'on a malheureuſement
conſervédans le Barreau ,& dans quelques
Edits; on fait dans ces Piéces parler au Souverain
un Langage gothique. Il dit, on nous
auroit remontré , au lieu de , on nous a remontré
; Lettres Royaux , au lieu de Lettres
Royales ; voulons & nous plaît , au lieu de
toute autre phrafe plus méthodique & plus
grammaticale ; ce ſtyle gothique des Edits
&des Loix, eft comme une cérémonie dans
laquelle on porte des habits antiques , mais
il ne faut point les porter ailleurs. On feroit
même beaucoup mieux de faire parler
le Langage ordinaire aux Loix qui ſont faites
pour être entenduës aisément ; on de
NOVEMBRE.
1744. 41
vroit imiter l'élégance des Inſtituts de Juftinien.
Les Ecrivains doivent éviter cet abus ,
dans lequel donnent tous les Gazetiers
Etrangers ; il faut imiter le ſtyle de la
Gazette qui s'imprime à Paris ; elle dit
correctement les choſes qu'elle doit dire .
La plupart des Gens de Lettres , qui travaillent
en Hollande , où ſe fait le plus
grand commerce de Livres , s'infectent d'une
autre eſpece de barbarie , qui vient du
Langage desMarchands ; ils commencent à
écrire par contre , pour au contraire ; cette
préſente, au lieude cette Lettre ; le change ,
au lieu de changement. J'ai vû des Traductions
d'excellents Livres , remplies de ces
expreſſions. Le ſeul expoſé de pareilles fautes
doit ſuffire pour corriger les Auteurs .
L'OUVRAGE périodique auquel vous
avez deſſein de travailler , Monfieur , peut
très-bien réüflir , quoiqu'il y en ait déja de
cette eſpéce. Vous me demandez comment
il faut s'y prendre , pour qu'un tel Journal
plaiſe à notre Siecle & à la Posterité. Je
vous répondrai en deux mots ; ſoyez impartial.
Vous avez la ſcience & le goût , ſi avec
cela vous êtes juſte , je vous prédis un ſuccès
durable. Notre Nation aime tous les genres
de Litterature , depuis les Mathématiques
juſqu'à l'Epigramme. Aucun des Journaux
ne parle communément de la partie la
plus brillante des Belles-Lettres , qui font
les piéces de Théatre , n'y de tant de jolis
Ouvrages de Poësie , qui ſoutiennent tous
les jours le caractere aimable de notre Nation.
Tout peut entrer dans votre eſpece de
Journal , juſqu'à une Chanſon qui ſera bien
faite. Rien n'eſt à dédaigner. La Gréce qui
fe vante d'avoir fait naître Platon , fe glorifie
encore d'Anacreon & Ciceron ne
fait point oublier Catulle.
SUR LA PHILOSOPHIE ..
Vous ſçavez affés de Géométrie & de
Phyſique , pour rendre un compte exact des
Livres de ce genre , & vous avez affez d'efprit
pour en parler avec cet art qui leur ôte
NOVEMBRE. 1744. ॐ
Leurs épines ſans les charger de fleurs qui ne
Jeur conviennent pas .
Je vous confeillerois fur tout , quand vous
ferez des extraits de Philofophie , d'expofer
d'abord au Lecteur une eſpéce d'abregé Hiftorique
des opinions qu'on propoſe , ou des
vérités qu'on établit. Par exemple , s'agit- il
de l'opinion du vuide ? Dites en deux mots
comment Epicure croyoit le prouver , montrez
comment Gaſſendi l'a rendu plus vraifemblable
, expoſez lesdegrés infinisde probabilité
que Neuton a ajoutés enfin à cette
opinion par ſes raiſonnemens , par ſes obfervations
& par ſes calculs..
S'agit- il d'un Ouvrage ſur la Nature de
l'Air ? il est bon de montrer d'abord qu'Ariftote
& tous les Philofophes ont connu fa
péſanteur , mais non ſon degré de péfanreur.
Beaucoup d'ignorans qui voudroient
au moins ſçavoir l'Hiſtoire des Sciences ,
les gens du Monde , les jeunes Etudians
verront avec avidité par quelle raifon &
par quelles expériences , le grand Galilée
combattit le premier l'erreur d'Ariftote , au
ſujet de l'Air ; avec quel art Torricelli le
peſa , ainſi qu'on peſe un poids dans une
balance , comment on connut ſon reffort ,
comment enfin les admirables expériences
de M. Hales & de Boheraave , ont découvert
les effets de l'Air , qu'on eſt preſque forcé
4 MERCURE DE FRANCE.
d'attribuer à des propriétés de la matiere ,
inconnuës juſqu'à nos jours.
Paroît- il un Livre hériſſé de Calculs & de
Problêmes ſur la Lumiere ? quel plaifir ne
faites-vous pas au Public de lui montrer les
foibles idées que l'éloquente & ignorante
Gréce avoit de la réfraction & ce qu'en dit
l'Arabe Alhazen , le feul Géométre de ſon
tems : ce que devine Antonio de Dominis ;
ce que Deſcartes met habilement & Géométriquement
en uſage , quoiqu'en ſe trompant
; ce que découvre ce Grimaldi , qui a
trop peu vécu , enfin ce que Neuton pouffe
juſqu'aux vérités les plus déliées & les plus
hardies , auſquelles l'eſprit humain puiffe
atteindre , vérités qui nous font voir un
nouveauMonde, înais qui laiſſent un nuage
derriere elles ?
Compofera- t'on quelque Ouvrage ſur la
Gravitation des Aſtres , fur cette admirable
partie des démonstrations de Neuton ? ne
vous aura-t'on pas obligation , ſi vous rendez
l'Hiſtoire de cette Gravitation des Aftres
, depuis Copernic qui l'entrevit , depuis
Repler qui oſa l'annoncer comme par
inftinct , juſqu'à Neuton qui a démontré à
la terre étonnée , qu'elle peſe ſur le Soleil ,
&le Soleil fur elle ? Nommez dans l'occafion
les Inventeurs de toutes les découvertes
nouvelles ; que votre Ouvrage ſoit un ReNOVEMBRE.
1744. 5
giſtre fidéle de la gloire des Grands Hommes
, ſurtout en expoſant des opinions , en
les appuyant , en les combattant , évitez les
paroles injurieuſes qui irritent un Auteur &
ſouvent toute une Nation , ſans éclairer
perſonne. Point d'animoſité, point d'ironie.
Que diriez - vous d'un Avocat Général , qui
en réſumant tout un Procès , outrageroit par
des mots piquans la Partie qu'il condamne ?
Le rolle d'un Journaliſte n'eſt pas fi reſpectable
, mais fon devoir eſt à peu près le même.
Vous ne croyez point l'Harmonie préétablie
, faudra-t'il pour cela décrier Leibnits
?
SUR L'HISTOIRE.
Ce que les Journaliſtes aiment peut-être
le mieux à traiter , ce ſont les Morceaux
d'Hiſtoire , c'eſt là ce qui eſt le plus à la por .
tée de tous les hommes & le plus de leur
goût. Ce n'eſt pas que dans le fond on ne
foit auffi curieux pour le moins de connoître
la Nature , que de ſçavoir ce qu'a fait Sefoftris
ou Bachus , mais il en coure de l'application
pour examiner : par exemple, par quelle
Machine on pourroit fournir beaucoup d'eau
à la Ville de Paris , ce qui nous importe
pourtant affés , & on n'a qu'à ouvrir les
yeux pour lire les anciens Contes , qui nous
fonttranſmis ſous le nom d'Hiſtoire , qu'on
MERCURE DE FRANCE.
nous répéte tous les jours & qui ne nous
importentgueres.
Si vous rendez compte de l'Hiſtoire ancienne
, proſcrivez , je vous en conjure ,
toutes cesdéclamations contre certains Conquérans.
Laiſſez Juvenal & Boileau, donner
du fond de leur Cabinet , des ridicules à
Alexandre , qu'ils euſſent fatigué d'encens
s'ils euffent vêcu fous lui , qu'ils appellent
Alexandre inſenſé. Vous Philoſophe impartial
, regardez dans Alexandre ce Capitaine
Général de la Gréce , ſemblable à peu près à
un Scanderberg , à un Huniade , chargé
comme eux de venger ſon Pays , mais plus
heureux , plus grand , plus poli & plus magnifique
:ne le faites pas voir ſeulement
fubjuguant tout l'Empire de l'ennemi deş
Grecs , & portant fes Conquêtes juſqu'à
l'Inde , où s'étendoit la domination de Darius
, mais repréſentez le donnant des Loix
au milieude la Guerre , formant des Colonies
, établiſſant le Commerce , fondant
Alexandrie & Scanderon , qui font aujourd'hui
le centre du Négoce : c'eſt par là furtout
qu'il faut confiderer les Rois , &
c'eſt ce qu'on néglige. Quel bon Citoyen
n'aimera pas mieux qu'on l'entretienne des
Villes&des Ports que Céſar a bâris , du Calendrier
qu'il a réformé,&c.que des hommes
qu'ila fait égorger ?
NOVEMBRE. 1744 . 7
Inſpirez ſurtout aux jeunes gens plus de
goût pour l'Hiſtoire des tems récents , qui
eſt pour nous de néceſſité , que pour l'ancienne
, qui n'est que de curioſité ; qu'ils
fongentque la moderne a l'avantage d'être
plus certaine , par celanmême qu'elle eſt moderne.
Je voudrois ſurtout que vous recommandaffiez
de commencer ſérieuſement l'étude
de l'Histoire , an fiécle qui précede immédiatement
Charles-Quint, Léon X , François
Premier. C'eſt- là qu'il ſe fait dans l'efprit
humain dans notre Monde une révolutionqui
a tout changé. Conftantinople eſt
priſe , & la puiſſance des Tures eſt établie
enEurope ; l'Amérique est découverte &
conquife. L'Europe s'enrichit des tréſors du
Nouveau Monde.Veniſe, qui faisoit tout le
commerce , perd cet avantage. Les Portugais
paffent le Cap de Bonne-Efpérance ,
établiffent le Commerce des grandes Indes
par l'Ocean . La Chine , Siam , deviennent
des Alliés des Rois Europeans. Une nouvelle
politique , qui fait la balance de l'Europe,
éleve une barriere infurmontable à l'ambition
de la Monarchie univerſelle .
Une nouvelle Religion diviſe le Monde
Chrétien de créance & d'intérêt. Les Let
tres , tous les Beaux- Arts , renaiſſent , brillent
en Italie ,& répandent quelque foible
8 MERCURE DE FRANCE.
Aurore fur la France , l'Angleterre & l'E
pagne ;les Langages de l'Europe& les moeurs
ſe poliffent. Enfin c'eſt un nouveau cahos
qui ſe débroüille , & d'où naît le Monde
Chrétien , tel qu'il eſt aujourd'hui.
Le beau fiécle de Louis XIV acheve de
perfectionner ce que LéonX , tous les Médicis
, Charles Quint , François Premier ,
avoient commencé. Je travaille depuis longtems
à l'Hiſtoire de ce dernier fiécle , qui .
doit être l'exemple des fiécles à venir ; j'eſ
faye de faire voir le progrès de l'eſprit humain-&
de tous les Arts , ſous Louis XIV.
Puiſſai-je avant que de mourir laiſſfer ce Мо-
nument à lagloire de ma Nation ! J'ai bien
des matériaux pour élever cet Edifice, je ne
manque point de Mémoires ſur les avantages
que le grand Colbert a procurés & vouloit
faire à la Nation & au Monde , ſur la
vigilance infatigable , fur la prévoyance
d'un Miniſtre de la Guerre , né pour être le
Miniſtre d'un Conquérant , ſur des révolutions
arrivées dans l'Europe , fur la vie privée
de Louis XIV , qui a été dans ſon Domeſtique
, l'exemple des hommes , comme
il a été celui des Rois. J'oſe parler des faures
inſéparables de l'humanité , parce qu'elles
font valoir les vertus, & j'applique à ***
ce beau mot de Henri IV, qui diſoit à l'Ambaſſadeur
de Don Pedre : quoi donc , votre
NOVEMBRE. 1744. ,
Maître n'a-t'il pas affés de vertu pour avoir
des défauts ! mais j'ai bien peur de n'avoir
ni le tems ni la force de conduire à ſa fin ce
grandOuvrage.
,
Je vous prierai de bien faire fentir que fi
nos Hiſtoires modernes , écrites par des
Contemporains , ſont plus certaines & plus
générales que toutes les Hiſtoires anciennes,
elles font quelquefois plus douteuſes dans
les détails. Je m'explique, les hommes different
entre eux d'état, de parti , de Religion;
le Guerrier , le Magiſtrat , le ** , le ***
ne voyent point les mêmes faits avec les
mêmes yeux , c'eſt le vice de tous les tems,
Un Carthaginois n'eût point écrit les guerres
Puniques dans l'eſprit d'un Romain , &
il eût reproché à Rome la mauvaiſe foi dont
Rome accufoit Carthage.Nousn'avons gueres
d'Hiſtoriens anciens qui ayent écrit les
unscontre lesautres ſur lemêmeEvénement,
ils auroient répandu le Scepticiſme ſur des
chofes que nous prenons aujourd'hui pour
inconteſtables , quelque peu vrai-femblables
qu'elles foient , &que nous reſpectons pour
deux raiſons , parce qu'elles ſont anciennes,
&parce qu'elles n'ont pas été contredites.
Nous autres Hiſtoriens Contemporains ,
nous ſommes dans un cas bien different ; il
nous arrive ſouvent la même choſe qu'aux
Puiſſances qui ſont en guerre. Chaque Parti
t
10 MERCURE DE FRANCE.
chante victoire , chacun a raiſondeſon coté.
Voyez que de contradictions ſur Marie
Stuard, ſur les Guerres Civiles d'Angleterre ,
ſur les Troubles de Hongrie , ſur l'établiſſement
de la Religion Proteftante ; ſur le
Concile de Trente. Que dis-je ? La même
Nation aubout de vingt ans , n'a plus les
mêmes idées qu'elle avoit ſur le même Evenement&
fur la même perſonne. J'en ai été
témoin au ſujetdu feu Roi Louis XIV ; mais
quelles contradictions n'aurai-je pas a effuyer
ſur l'Hiſtoire de Charles XII ? J'ai
écrit ſa Vie finguliere ſur les Mémoires de
M.de Fabrice, qui a été huit ans ſon Favori ;
fur les Lettres de M. de Fierville , Envoyé
de France auprès de lui ; ſur celles deM.de
Villelongue ,long-tems Colonel à fon fervice;
fur celles de M. de Poniatousky. J'ai
confulté M. de Croiſſy , Ambaſſadeur de
France auprès de ce Prince , & j'apprends
à préſent que M. Norberg , Chapelain de
Charles XII , écrit une Hiſtoire de ſon Regne;
je ſuis sûrque leChapelain aura ſouvent
vû les mêmes choſes avec d'autres yeux que
le Favori , & l'Ambaſſadeur. Quel parti
prendre en ce cas ? celui de me corriger fur
le champdans les choſes où ce nouvel Hiftorien
aura évidemment raiſon , & de laifſer
les autres au jugement des Lecteurs défintéreſſes.
Que ſuis-je en tout cela ? Je ne
NOVEMBRE. 1744. Is
fuis qu'un Peintre , qui cherche à repréſenter
d'un pinceau foible , mais vrai , les hommes
tels qu'ils ont été. Tout m'eſt indifferent
de Charles XII & de Pierre-le-Grand,
excepté le bien que ce dernier a pû faire aux
hommes , je n'ai aucun ſujet de les flater ni
d'enmédire ; je les traiterai avec le refpe&
qu'on doit aux Têtes couronnées, qui viennent
de mourir , & avec le reſpect qu'on
doir à la vérité , qui ne mourrajamais.
SUR LA COMEDIE.
Venons aux Belles-Lettres ,qui ferontun
des principaux articles de votre Journal ;
vous comptez parler beaucoup des Piéces de
Théatre ; ce Projet eſt d'autant plus raifonnable
, que le Théatre eſt plus épuré parmi
nous , & qu'il eſt devenu une Ecole de
moeurs.
Vous vous garderez bien , ſans doute , de
ſuivre l'exemple de quelques Ecrivains, qui
cherchent à rabaiſſer tous leurs Contemporains
, & à décourager les Arts , dont un
bon Journaliſte doit être le ſoûtien. Il eſt
juſte de donner la préférence à Moliere, fur
les Comiques de tous les tems & de tous
les Pays, mais ne donnez point d'excluſion ;
imitez les ſages Italiens ,qui placent Raphaël
au premier rang , mais qui admirens
12 MERCURE DE FRANCE.
les Paul Veroneſe , les Carache , les Correge
, les Dominiquin , &c .
Moliere eſt le premier , mais il ſeroit injuſte
& ridicule de ne pas mettre le foncur
à côté de ſes meilleures Piéces. Refufer
ſon eſtime aux Menechmes , ne pas s'amuſer
beaucoup au Légataire univerſel, ſeroit d'un
homme ſans juſtice & fas goût , & qui ne
ſe plaît pas à Renard , n'eſt pas digne d'admirer
Moliere .
Ofez avouer avec courage, que beaucoup
de nos petites Pieces , comme le Grondeur ,
le Galant Jardinier , la Pupille , le double
Veuvage , l'Eſprit de contradiction , la Coquette
de Village , le Florentin , &c. font
au- deſſus de la plupart des petites Piéces de
Moliere. Je dis au-deſſus pour la fineſſedes
Caractéres , pour l'eſprit dont la plupart
font affaiſonnées ,& même pour la bonne
plaiſanterie.
Je ne prétends point ici entrer dans le
détailde tant de Piéces nouvelles , ni déplaire
à beaucoup de monde par des loiianges
données à peu d'Ecrivains, qui peut-être
n'en feroient pas fatisfaits ; maisje dirai hardiment
que quand on donnera des Ouvrages
pleins de moeurs , & où l'on trouve de
l'intérêt, comme le Préjugé à la mode, quand
les François ſeront affés heureux,pour qu'on
leur donne une Piéce telle que le Glorieux ,
gardezNOVEMBRE.
1744. 13
gardez-vous bien de vouloir rabaiffer leur
ſuccès , ſous prétexte que ce ne ſont pas des
Comédies dans le goût de Moliere ; évitez
ce malheureux entêtement, qui ne prend ſa
ſource que dans l'envie ; ne cherchez point
à proſcrire les Scénes attendriſſantes , qui ſe
trouvent dans cesOuvrages , car lorſqu'une
Comédie , outre le mérite qui lui eſt propre
, a encore celui d'intéreſſer , il faut
être de bien mauvaiſe humeur , pour ſe facher
qu'on donne au Public un plaifir de
plus.
J'oſe dire que ſi les Piéces excellentes de
Moliere étoient un peuplus intéreſſantes,on
veroit plus de monde à leurs repréſentations.
LeMiſantrope ſeroit auſſi ſuivi qu'il eſt eſtimé;
il ne faut pas que la Comédie dégénére
en Tragédie Bourgeoiſe. L'Art d'étendre ſes
limites ſans les confondre avec celles de la
Tragédie , eſt un grand Art qu'il feroit beau
d'encourager,&honteux de vouloir détruire
; c'en est un que ſçavoir bien rendre
compte, d'une Piéce de Théatre. J'ai toîû
jours reconnu l'eſprit des jeunes gens , au
détail qu'ils faifoient d'une Piece nouvelle
qu'ils venoient d'entendre,&j'ai remarqué
que tous ceux qui s'en acquittoient le mieux,
ont été ceux qui depuis ont acquis le plus
de réputation dans leurs Emplois , tant il eſt
vrai qu'au fond l'eſprit des affaires & le
1. Vol. B
14 MERCURE DE FRANCE.
véritable eſprit des Belles-Lettres font les
mêmes.
Expoſer en termes clairs & élégants un
ſujet , qui quelquefois eft embroiüillé , &
fans s'atracher à la diviſion des Actes,éclaircir
l'intrigue & le dénoiement , les raconter
comme une Hiſtoire intéreſſante , peindre
d'un trait les Caractéres ,dire enſuite ce
qui a paru plus ou moins vrai-ſemblable ,
bien ou mal préparé,retenir les Vers les plus
heureux ,bien ſaiſir le mérite ou le vice général
du ſtyle , c'eſt ce que j'ai vû faire
quelquefois , mais ce qui eſt fort rare chés
les Gens de Lettres même , qui s'en font
une étude , car il eſt plus facile à certains efprits
de ſuivre leurs propres idées , que de
rendre compte de celles des autres.
DE LA TRAGEDIE .
Je dirai à peu près de la Tragédie , ce que
j'ai dit de la Comédie. Vous ſçavez quel
honneur ce bel Art a fait à la France , Art
d'autant plus difficile & d'autant plus audeſſus
de la Comédie , qu'il faut être vraiment
Poëte pour faire une belle Tragédie ,
au lieu que la Comédie demande ſeulement
quelque talent pour les Vers.
Vous , Monfieur , qui entendez fi bien
Sophocle & Euripide , ne cherchez point
NOVEMBRE. 1744.
une vaine récompenſe du travail qu'il vous
en a coûté pour les entendre , dans le malheureux
plaiſir de les préferer contre votre
ſentiment à nos grands Auteurs François.
Souvenez-vous que quand je vous ai défié
de me montrer dans les Tragiques de l'Antiquité
, des morceaux comparables à certains
traits des Piéces de P. Corneille , je
dis de ſes moins bonnes , vous avouâtes
que c'étoitune choſe impoſſible. Ces traits,
dont je parle , étoient , par exemple , ces
Vers de la Tragédie de Nicomede.
Je veux , dit Prusias ,
Ecouter à la fois l'Amour & la Nature ;
Etre Pere& Maridans cette conjoncture.
Nicomede.
Seigneur , voulez-vous bien vous en fier à moi ?
Ne ſoyez l'un ni l'autre .
Prufias.
Eh que dois-je être!
Nicomede.
Roi ;
Reprenez hautement ce noble Caractére ;
Un véritable Roi n'eſt ni Mari ni Pere ,
Il regarde ſon Trône & rien de plus ; regnez ;
Rome vous craindra plus que vous ne la craignez .
Bij
16 MERCURE DE FRANCE.
Vous n'infererez point que les dernieres
Piéces de ce Pere du Théatre , foient bonnes,
parce qu'il s'y trouve de ſi beaux éclairs.
Avoüez leur extrême foibleſſe avec tout le
Public.
Agefilas & Surena ne peuvent rien diminuer
de l'honneur que Cinna & Polieucte
font à la France . M. de Fontenelle , neveu
du grand Corneille , dit dans la Vie de
fonOncle, que fi le Proverbe : Cela est beau
comme le Cid , paſſa trop tôt , il faut s'en
prendre aux Auteurs , qui avoient intérêt
à l'abolir. Non , les Auteurs ne pouvoient
pas plus cauſer la chute du Proverbe , que
celle du Cid. C'eſt Corneille lui-même qui
le détruiſit , c'eſt à Cinna qu'il faut s'en
prendre,
Ne dites point avec l'Abbé de S. Pierre ,
que dans cinquante ans , on ne joiiera plus
les Piéces de Racine ; je plains nos enfans ,
s'ils ne goûtent pas ces chefs-d'oeuvres d'élégance.
Comment leur coeur ſera-t'il donc
fait , fi Racine ne les intéreſſe pas ?
Il y a apparence que les bons Auteurs du
fiécle de Louis XIV , dureront autant que
la Langue Françoiſe , mais ne découragez
pas leurs fucceſſeurs , en affûrant que
la carriere eſt remplie , & qu'il n'y a plus
deplace. Corneille n'eſt pas aſſés intéref-
Lant; ſouvent Racine n'eſt pas affés tragiNOVEMBRE.
1744 . 17
que.L'Auteur de Vinceſlas, celui de Rhadamiſte
& d'Electre , ont des beautés particulieres
, qui manquent à ces deux grands
Hommes ,& il eſt à préſumer que ces trois
Pieces reſteront toûjours ſur le Théatre
François , puiſqu'elles s'y ſont ſoûtenuës
avec des Acteurs differens, car c'eſt la vraye
épreuve d'une Tragédie. Que dirai-je de
Manlius , Piéce digne de Corneille , & du
beau rôle d'Arianne , & du grand intérêt
qui regne dans Amaſis ? Je ne vous parlerai
point des Piéces Tragiques , faites depuis
vingt années ; comme j'en ai compoſé quelques-
unes , il ne m'appartient pas d'ofer apprécier
le mérite des Contemporains , qui
valent mieux que moi , & à l'égard de mes
Ouvrages de Théatre , tout ce que je peux
vous en dire , & vous prier d'en dire aux
Lecteurs , c'eſt que je les corrige tous les
jours.
Mais quand il paroîtra une Piéce nouvelle,
ne dites jamais la Piéce eſt excellente , ou
elle eſt mauvaiſe , ou tel Acte eſt impertinent
, ou tel rôle eſt pitoyable ; prouvez
folidement ce que vous en penfez , & laiſſez
au Public le foin de prononcer l'Arrêt ;
ſoyez für que l'Arrêt ſera contre vous, toutes
les fois que vous déciderez ſans preuve,
quand même vous auriez raiſon , car ce
n'eſt pas votre Jugement qu'on demande ,
B iij
18 MERCURE DE FRANCE .
mais le rapport du Procès , que le Public
doit juger.
Ce qui rendra furtout votre Journal précieux
, c'eſt le foin que vous aurez de comparer
les Piéces nouvelles avec celles des
Pays Etrangers , qui feront fondées ſur le
même ſujet. Voilà à quoi l'on manqua dans
le fiecte paffé ; loſqu'on fit l'examen du
Cid , on ne rapporta que quelques Vers de
P'Original Eſpagnol ; il falloit comparer les
fituations. Je ſuppoſe qu'on nous donne
aujourd'hui Manlius , de la Foffe , pour la
premiere fois , il ſeroit très- agréable de
mettre fous les yeux du Lecteur la Tragédie
Angloiſe , dont elle eſt tirée.
Paroît- il quelque Ouvrage inſtructif ſur
les Piéces de l'illuſtre Racine ? détrompez
le Public de l'idée où l'on eſt que jamais les
Anglois n'ont pû admettre le ſujet de Phédre
ſur leur Theatre ; apprenez aux Lecteurs
que laPhédrede Smith eſt une des plus
belles Piéces qu'on ait à Londres ; apprenez
leur que l'Auteur a imité tout de Racine ,
juſqu'à l'amour d'Hippolite ; qu'on a joint
enfemble l'intrigue de Phédre & celle de
Bajizet , & que cependant l'Auteur ſe vante
d'avoir tiré tout d'Euripide. Je crois que
le Lecteurs feroient charmés de voir ſous
leurs yeux la comparaiſon de quelques Scénes
de la Phédre Grecque , de la Latine ,
NOVEMBRE. 1744. 19
de la Françoiſe &de l'Angloiſe. C'eſt ainſi ,
à mon gré , que la ſage & faine Critique
perfectionneroit encore le goût des François
, & peut-être de l'Europe. Mais quelle
vraye Critique avons-nous depuis celle que
l'Académie Françoiſe fit du Cid , & à la
quelle ilmanque encore autant de choſes
qu'au Cid même ?
DES PIECES DE POESIE .
Vous répandrez beaucoup d'agrément
fur votre Journal, ſi vousl'ornez de tems en
tems de ces petites Piéces Fugitives , marquées
aubon coin,dont les Porte feüilles des
Curieux font remplis.On a desVersduCom
teAntoineHamilton,né en France,qui refpirent
tantôt le feu poëtique, tantôt la douce
facilité du ſtyle Epiſtolaire. On a mille pe
tits Ouvrages charmans de Mrs Duflé , de
S. Aulaire, Ferrand, de la Faye , de Fieubet,
de M. le P. Henaut , & de tant d'autres.
Ces fortes de petits Ouvrages, dont je vous
parle , ſuffiſoient autrefois à faire la réputation
des Voiture , des Sarrafin , des Chapelle;
ce mérite étoit rare alors. Aujourd'hui
qu'il eſt plus répandu , il donne peutêtre
moins de réputation , mais il ne fait
pas moins de plaiſir aux Lecteurs délicats.
NosChanfons valent mieux que celles d'A
B iiij
20 MERCURE DE FRANCE.
• nacreon , & le nombre en eſt étonnant ; on
en trouve même qui joignent la morale
avec la gayeté , & qui annoncées avec art ,
n'aviliroient point du tout un Journal ſérieux
; ce ſeroit perfectionner le goût , fans
nuire aux moeurs.
Comme vous n'aurez pas tous les jours
des Livres nouveaux , qui méritent votre
examen , ces petits morceaux de Littérature
rempliront très-bien les vuides de votre
Journal. S'il y a quelques Ouvrages de Profe
ou de Poësie, qui faſſent beaucoup de bruit
dans Paris , qui partagent les eſprits , & fur
leſquels on fouhaite une Critique éclairée ,
c'eſt alors qu'il faut ofer fervir de Maître
au Public , ſans le paroître ,& le conduifant
comme par la main, lui faire remarquer
les beautés ſans emphafe, & les défauts
ſans aigreur ; c'eſt alors qu'on aime en vous
cette Critique , qu'on déteſte & qu'on mépriſe
dans d'autres.
Un de mes amis, examinant trois Epitres
en Vers diffilabes , qui exciterent beaucoup
de murmure il y a quelque tems , fit de la
ſeconde , où tous nosAuteurs font inſultés,
l'examen ſuivant , dont voici un échantillon
, qui paroît dicté par la juſteſſe & la
modération.
Voici le commencement de la Piéce qu'il
examinoir.
NOVEMBRE. 1744 . 21
Tout Inſtitut , tout Art , toute Police ,
Subordonnée au pouvoir du caprice ;
Doit être auffi conféquemment pour tous ,
Subordonnée à nos differens goûts .
Mais de ces goûts la diſſemblance extrême ,
A le bien prendre , eſt un foible Problême ,
Et , quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais
Par des talens que le travail cultive ,
A ce premier , pas pas , on arrive ,
Et le Public , que ſa bonté prévient ,
Pour quelque tems , s'y fixe & s'y maintient.
Mais ébloüis enfin par l'étincelle
De quelque mode inconnue & nouvelle ,
L'ennui du beau nous fait aimer le laid ,
Et préférer le moindre au plus parfait.
:
Voici l'Examen.
Ce premier Vers , tout Institut , tout Art ,
toute Police , ſemble avoir le défaut , je ne
dis pas d'être Profaïque , car toutes ces Epitres
le font , mais d'être une Profe un peu
trop foible & dépourvûë d'élégance & de
clarté. La Police ſemble n'avoir aucun rapport
au goût dont il eſt queſtion. De plus ,
le terme de Police doit- il entrer dans des
Vers ? conféquemment , doit à peine être admis
dans la Proſe noble. Cette répetition
du mot Subordonnée ,ſeroit ridicule , quand
:
By
1
22 MERCURE DE FRANCE.
:
même le terme feroit élégant , & ſemble
infupportable , puiſque ce terme eſt une
expreffion plus convenable àdes affaires ,
qu'à la Poësie. La Diſſemblance ne paroît
pas le mot propre ; dire que la diffemblance
desgoûts est un foible Problême , je ne crois
pas que cela foit François. A le bien prendre
, paroît une expreffion trop inutile &
trop baffe. Enfin , il ſemble qu'un Problê
me n'eſt ni foible ni fort , il peut être aiſe
ou difficile , & ſa ſolution peut être fauffe ,
équivoque , erronnée .
Et quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais.
Non-feulement la Poëſie aimable s'accommode
peu de cet air de dilemme &
d'une pareille ſechereſſe , mais la raiſon
femble peu s'accommoder de voir en huit
Vers , que tout Art eſt ſubordonné à nos
differens goûts , & que cependant il n'y a
que deuxgoûts.
Arriver au goût pas-à-pas , eſt encore , je
crois, une façon de parler peu convenable
même en Profe.
Et le Public , que la bonté previent
Est- ce la bonté du Public ; eſt- ce la bonté
du goût ?
L'ennui dubeau nous fait aimer le laid ,
Enpréférer le moindre au plus plus parfait..
NOVEMBRE. 1744. 23
I1 °. Le beau & le laid , font des exprefhons
réſervées au bas Comique. 2° . Si on
aime le laid , ce n'eſt pas la peine de dire
enſuite qu'on préfére le moins parfait. 3 °.
Le moindre n'est pas oppoſé Grammaticalement
au plus parfait. 4". Le moindre eſt un
mot qui n'entre jamais dans la Poësie. C'eſt
ainſi que ce Critique faifoir fentir fans amertume
, toute la foibleſſe de ces Epitres. II
n'y avoit pas trente Vers qui échapafflent à
ſajuſte cenfure ,& pour mieux inſtruire les
jeunes gens , il comparoît à cet Ouvrage un
autreOuvrage du même Auteur ſur un fujet
de Littérature à peu près ſemblable. Il rapportoit
les Vers de l'Epitre aux Mufes , imités
de Deſpreaux , & cet objet de comparaifon
achevoit de perfuader mieux que les
diſcuſſions les plus folides & les plus fubtiles.
De l'expoſé de tous ces Vers diſſillabes ,
ilprenoit occafion de faire voir qu'il ne
faut jamais confondre les Vers de cinq pieds.
avec les Vers Marotiques. Il prouvoit que
le ſtyle,qu'on appelle de Marot,ne doit être
admis que dans une Epigramme &dans un
Conte , comme les figures de Calor ne doivent
paroître que dans des Groteſques
mais quand il faut mettre la Raifon enVers ,
peindre , émouvoir , écrire élégamment ,
alors ce mêlange monstrueux de la Langue
Bvj
24 MERCURE DE FRANCE.
qu'on parloit il y a 200 ans , & de la 、
Langue de nos jours , eſt l'abus le plus condamnable
qui fe foit gliffé dans la Poefie.
Marot parloit ſa Langue ; il faut que nous
parlions la nôtre. Cette bigarure eſt auffi
révoltante pour les hommes judicieux , que
le feroit PArchitecture Gothique mêlée avec
la Moderne : vous aurez ſouvent occafion
dedétruire ce faux goût. Les jeunes gens
s'adonnent à ce ſtyle , parce qu'il eſt malheureuſement
facile.
Il en a couté peut-être à Defpreaux pour
dire élégamment :
Faites choix d'un Cenſeur ſolide& falutaire,
Que la Raiſon conduiſe & le ſçavoir éclaire ,
Et dont le crayon sûr, d'abord aille chercher
L'endroit que l'on fent foible , & qu'on veut ſe
cacher.
Mais il eſt bien difficile , & est- il bien
élégant de dire ?
Donc, fi Phoebus ſes échets vous adjuge ,
Pour bien joüer , confultez tout bon Juge.
Pour bien joüer , hantez les bons Joüeurs ,
Sur tout , craignez le poiſon des Loüeurs;
Acoſtez - vous de fidéles Critiques.
Ce n'est pas qu'il faille condamner des
NOVEMBRE. 1744. 25
Vers familiers dans ces Piéces de Poësie , au
contraire , ils y font néceſſaires , comme les
jointures dans le corps humain , ou plutôt
:
comme des repos dans un Voyage.
Nam Sermone opus eſt , modo triſti ,ſepè jocoso
Deffendente vices modo Rhetoris atque Poeta ,
Interdum urbani parcentis viribus , atque
Extenuantis eas confulto.
Tout ne doit pas être orné , mais rien ne
doit être rebutant. Un langage obfcur &&
groteſque n'est pas de la fimplicité , c'eſt de
la grofiereté recherchée .
DES MELANGES DE LITTERATURE ,
Et des Anecdoctes Littéraires.
Je raſſemble ici ſous le nom de Mêlanges
de Littérature , tous les Morceaux dé
tachés d'Hiftoire , d'Eloquence , de Morale
, de Critique , & ces petits Romans qui
paroiſſent ſi ſouvent. Nous avons des Chefsd'oeuvres
en tous ces genres ; je ne crois pas
qu'aucune Nation puiſſe ſe vanter d'un fi
grand nombre d'aufli jolis Ouvrages de Bekles-
Lettres. Il eſt vrai qu'aujourd'hui , ce
genre facile produit une, foule d'Auteurs.
On en compteroit quatre ou cinq mille depuis
cent ans. Mais un Lecteur en uſe avee
1
26 MERCURE DE FRANCE.
les Livres , comme un Citoyen avec les
hommes. On ne vit pas avec tous ſes Contemporains
; on choiſit quelques amis. Il ne
faut pas plus s'effaroucher de voir cent cinquante
mille Volumes à la Bibliothéque du
Roi , que de ce qu'il y a cent cinquante
mille hommes dans Paris. Tous ces Livres ,
dans lesquels on trouve ſouvent des chofes
agréables , amuſent ſucceſſivement les honnêtes-
gens , délaſſent l'homme férieux dans
l'intervalle de ſes travaux , & entretiennent
dans la Nation cette fleur d'eſprit , & cette
délicateſſe, qui fait fon caractere.
Ne condamnez point avec dureté tout
cequi ne ſera pas la Rochefoucaut ou la
Fayette ; tout ce qui ne fera pas auffi parfait
que la Conſpiration de Veniſe de l'Abbé de
S. Real , auſſi plaiſant & auffi original que
la converſation du Pere Canaye & du Maréchal
d'Hocquincourt , écrite par Charleval
& à laquelle S. Evremont a ajouté
une fin moins plaiſante , & qui languit un
peu ; enfin , tout ce qui ne ſera pas aufli naturel
, auſſi fin , auffi guai que le Voyage ,
quoiqu'un peu inégal,de Bachaumont &de
Chapelle.
د
Non fi primores Moconius tenet
Sedes Homerus , Pindarica latent,
Caique Alcaique minaces :
Steficorique graves camana
NOVEMBRE. 1744. 27
Necfi quid olim lufit Anacreon ,
Delevit atas , Spirat adhuc amor ,
Vivuntque commiffi calores
Æolis fidibus puella.
Dans l'expofition que vous ferez de ces
Ouvrages ingénieux , badinant à leur exemple
avec vos Lecteurs,&répandant les fleurs
avec ces Auteurs dont vous parlerez , vous
ne tomberez pas dans cette ſévérité de quelques
Critiques , qui veulent que tout foit
écrit dans le goût de Ciceron ou de Quintilien.
Ils crient que l'éloquence eſt énervée,
que le bon goût eſt perdu , parce qu'on aura
prononcé dans une Académie un Difcours
brillant , qui ne ſeroit pas convenable
au Barreau. Ils voudroient qu'un Conte fur
écrit du ſtyle de Bourdaloiie. Ne diftingueront-
ils jamais le tems , les lieux & les perfonnes
?Veulent-ils que Jacob ,dans lePayfan
parvenu , s'exprime comme Péliffon ou
Patru ? Une éloquence mâle , noble , ennemie
des petits ornemens , convient à tous
les grands Ouvrages. Une penſée trop fine
feroit une tache dans le Diſcours fur l'Hiftoire
Univerſelle de l'éloquent Boffuet.
Mais dans un Ouvrage d'agrément , dansun
Compliment , dans une Plaifanterie , toutes
les graces légeres , la naiveté ou la fineſſe
, les plus petits ornemens , trouvent
leur place. Examinons-nous nous-mêmes.
28 MERCURE DE FRANCE.
Parlons -nous d'affaires , du ton des entretiens
d'un repas ? Les Livres ſont la peinture
de la vie humaine ; il en faut de folides
, & on en doit permettre d'agréables .
N'oubliez jamais , en rapportant les traits
ingénieux de tous ces Livres , de marquer
ceux qui font à peu près ſemblables chés les
autres peuples, ou dans nos anciens Auteurs.
On nous donne peu de penſées , que l'on ne
trouve dans Sénéque , dans Gratien , dans
Montagne , dans Bacon , dans le Spectateur
Anglois. Les comparer enſemble ( & c'eſt
en quoi le goût conſiſte ) c'eſt exciter les
Auteurs à dire , s'il ſe peut , des chofes nouvelles
; c'eſt entretenir l'émulation , qui eft
la mere des Arts : quelle fatisfaction pour
un Lecteur délicat , de voir d'un coup d'oeil
ces idées qu'Horace a exprimées dans des
Vers négligés , mais avec des paroles ſi expreſſives
: ce que Deſpreaux a rendu d'une
maniere ſi correcte , ce que Driden & Rocheſter
ont renouvellé avec le feu de leur
génie ! Il en eſt de ces paralleles comme de
l'Anatomie comparée , qui fait connoître la
Nature : c'eſt par là que vous ferez voir
fouvent , non-feulement ce qu'un Auteur a
dit , mais ce qu'il auroit pû dire , car fi vous
ne faires que le répéter , à quoi bon faire un
Journal ?
Il y a fur tout des Anecdotes Littéraires ,
NOVEMBRE. 1744. 29
fur leſquelles il eſt toujours bon d'inſtruire
le Public , afin de rendre à chacun ce qui lui
appartient.
Apprenez par exemple au Public , que le
Chef-d'oeuvre d'un inconnu , ou Matanafius
eſt de feuM. Deſallengre , & d'un illuſtre
Mathématicien , conſommé dans tout
genre de Littérature , & qui joint l'eſprit à
Férudition ; enfin , de tous ceux qui travailloient
à la Haye au Journal Littéraire , &
que M. de S. Hyacinte fournit la Chanſon
avec beaucoup de Remarques. Mais ſi on
ajoute à cette plaiſanterie une infame Brochure
digne de la plus vile canaille , & faite
fans doute par un de ces mauvais François
qui vontdans les Pays Etrangers deshonorer
les Belles- Lettres & leur Patrie , faites
fentir l'horreur & le ridicule de cet affemblage
monstrueux .
Faites- vous toujours un mérite de venger
les bons Ecrivains des Zoïles obfcurs qui
les attaquent. Démêlez les artifices de l'envie
: publiez par exemple que les ennemis
de notre illuftre Racine firent réimprimer
quelques vieilles Piéces oubliées , où ils inférerent
plusde cent Vers de ce Poëte.admi
rable. J'en ai vû une intitulée , S. Jean-
Baptiste , dans laquelle on retrouvoit une
Scéne preſque entiere de Berenice, Ces malheureux
, aveuglés par leur paffion , ne fenSo
MERCURE DE FRANCE.
toient pas même la difference des ſtyles , &
croyoient qu'on s'y méprendroit , tant la
fureur de lajaloufie eſt ſouvent abfurde.
En deffendant lesAuteurs contre l'ignorance
& l'envie qui leur imputent de mauvais
Ouvrages , ne permettez pas non plus
qu'on attribuë à de grands hommes des Livres
, peut-être bons en eux mêmes , mais
qu'on veut accréditer par des noms illuftres,
auſquels ils n'appartiennent point.
Le projet de la prétenduë Paix univerſelle,
attribué à Henri IV par les Sécretaires de
Maximilien de Sully , qui rédigerent fes
Mémoires , ne ſe trouve en aucun autre endroit.
Les Mémoires de Villeroy n'endiſent
mot ; on n'en voit aucune trace dans aucun
Livre du tems. Joignez à ce filence la confideration
de l'état ou l'Europe étoit alors ,
& voyez ſi un Prince auſſi ſage que Henrile-
Grand a pû concevoir un projet d'une
exécution impoffible.
Si on réimprime ( comme on me le mande)
le Livre fameux , connu ſous le nom du
Teſtament Politique du Cardinal de Richelieu
, montrez combien on doit douter que
cegrand Miniſtre en ſoit l'Auteur . 1º. Parceque
jamais le Manuſcrit n'a été vû , ni connu
chés ſes héritiers , ni chés les Miniſtres
qui lui fuccederent. 2°. Parce qu'il fut imprimé
trente ans après ſa mort , ſans avoir
NOVEMBRE.
1744. 31
été annoncé auparavant. 3 °. Parce que l'Editeur
n'oſe pas ſeulement dire de qui il
tient le Manufcrit , ce qu'il eſt devenu , en
quelle main il l'a déposé. 4°. Parce qu'il eſt
d'un ſtyle très-different des autres Ouvrages
du Cardinal de Richelieu. 5°. Parce qu'on
lui fait ſigner ſon nom d'une façon dont il
ne ſe ſervoit pas. 6° . Parce que dans l'Ouvrage
il y a beaucoup d'expreſſions & d'idées
, peu convenables à un Grand Miniftre
, qui parle à un Grand Roi. Il n'y a pas
d'apparence qu'un homme auſſi poli que
le Cardinal de Richelieu , eur appellé la
Dame d'Honneur de la Reine La Dufargis,
comme s'il eut parlé d'une femme publique.
Eſt- il vrai -femblable que le Miniſtre d'un
Roi de quarante ans , lui faſſe des leçons ,
plus propres à un jeune Dauphin qu'on
éléve , qu'à un Monarque âgé , de qui l'on
dépend ?
Dans le ſecond Chapitre , il avance cette
nouvelle propoſition, que la Raifon doit être
la règle de la conduite. Dans un autre , il dit
que l'Eſpagne , en donnant un million par
an aux Proteftans , rendoit les Indes qui
fourniffoient cet argent , tributaires de l'Enfer.
Expreffion plus digne d'un mauvais
Orateur , que d'un Miniſtre éloquent , tel
que ce Cardinal. Dans un autre , il appelle
le Duc de Mantouë , ce pauvre Prince. Enfin
32 MERCURE DE FRANCE.
eſt-il vraiſemblable , qu'il eut rapporté au
Roi des bons mots de Bautru , & cent minuties
pareilles dans un Teſtament Politique
?
7°. Comment celui qui a fait parler le
Cardinal de Richelieu , peut-il faire dire
(dans les premieres pages ) que dès qu'il
fut appelle au Conſeil ,il promit au Roi
d'abaiſſer ſes ennemis , les Huguenots , &
les Grands du Royaume ? Ne devoit- on pas
ſe ſouvenir , que le Cardinal de Richelieu ,
remis dans le Conſeil par les bontés de la
Reine-Mere , n'y fut que le ſecond pendant
plus d'un an , & qu'il étoit alors bien loin
d'avoir de l'aſcendant ſur l'eſprit du Roi , &
d'être premier Miniſtre ?
8 °. On prétend ( dans le ſecond Chapitre
Livre premier ) que pendant cinq
ans le Roi dépenſa pour la Guerre 60 mil
lions par an , qui en valent environ fixvingt
de notre monnoye , & cela , fans cefſer
de payer les Charges de l'Etat & fans
moyens extraordinaires ; & d'un autre côté ,
dans le Chapitre 9 , ſeconde Partie , il eſt
dit qu'en tems de Paix , il entroit à l'épargne
environ par an trente-cinq millions ,
dont il falloit encore rabattre beaucoup . Ne
paroît-il pas entre ces deux calculs une contradiction
évidente ?
:
9. Est- il d'un Miniſtre d'appeller à tout
NOVEMBRE. 1744. 33
moment les Rentes à 8 , à 6 , às pour cent,
des Rentes au denier 8 , au denier 6 , au
deniers ? Ledenier cinq eſt vingt pour cent;
& le denier vingt eſt cinq pour cent ; ce
ſont des choſes qu'un apprentif ne confondroit
pas.
10º. Eſt- il vraiſemblable que le Cardinal
de Richelieu ait appellé les Parlemens ,
Cours Souveraines , & qu'il propoſe , Chap.
໑ , Part, 2 , de faire payer la Taille à ces
Cours Souveraines ? 11º. Eſt- il vraiſemblable
qu'il ait propoſé de ſupprimer lesGa
belles ; & ce projet n'a-t'il pas été fait par
un Politique oiſif, plutôt que par un homme
nourri dans les affaires ? 12°. Enfin ne
voit- on pas combien il eſt incroyable qu'un
Miniſtre , au milieu de la Guerre la plus
vive , ait intitulé un Chapitre : Succinte narration
des Actions du Roi , jusqu'à la Paix ?
Voilà bien des raiſons de douter , que cet
illuſtre Miniſtre ſoit l'Auteur de ce Livre.
Je me souviens d'avoir entendu dire dans
mon enfance à un Vieillard très-inſtruit ,
que le Teftament Politique étoit de l'Abbé
de Bourſeis , l'un des premiers Académiciens.
Mais je crois qu'il eſt plus aiſé de ſçavoir
de qui ce Liyre n'eſt pas , que de connoître
ſon Auteur ; & en rendant ainſi juftice
à tout le monde , en péſant tout dans
une balance exacte , élevez-vous fur tout
contre la calomnie.
34 MERCURE DE FRANCE.
(
4
Parlez avec courage contre ces injuftices
, & faites ſentir à tous les Auteurs
de ces infamies , que le mépris & l'horreur
du Public feront éternellement leur partage.
SUR LES LANGUES.
Il faut qu'un bon Journaliſte ſcache au
moins l'Anglois & l'Italien , car il y a beaucoup
d'Ouvrages de génie dans ces Langues,&
legénie n'eſt preſque jamais traduit.
Ce font , je crois , les deux Langues de l'Europe
les plus néceſſaires à un François. Les
Italiens ſont les premiers qui ayent retiré
les Arts de la Barbarie , & il y a tant de
grandeur , tant de force d'imagination , jufquesdans
les fautes des Anglois , qu'on ne
peut trop conſeiller l'étude de leur Langue.
Il eſt triſte que leGrec ſoit négligé en
France , mais il n'eſt pas permis à un Journaliſte
de l'ignorer. Sans cette connoiſſance
, il y a un grand nombre de mors François
,dont il n'aura jamais qu'une idée confuſe
: car depuis l'Arithmétique juſqu'à
l'Aſtronomie , quel eſt le terme d' Art , qui
ne dérive de cette Langue admirable ?A
peine y a-t'il un muscle , une veie , un ligament
dans notre corps , une maladie , ut.
reméde, dont le nom ne ſoitGrec ; donnez
NOVEMBRE. 1744. 35
moi deux jeunesgens , dont l'un ſçaura cette
Langue & dont l'autre l'ignorera , que ni
l'un ni l'autre n'ait la moindre teinture
d'Anatomie , qu'ils entendent dire qu'un
homme eſt malade , d'une péripneumonie ,
celui qui ſçait le Grec entendra tout d'un
coup dequoi il s'agit , parce qu'il voit dequoi
ces mots ſont compoſés ; l'autre ne
comprendra abſolument rien.
Pluſieurs mauvais Journaliſtes ont ofé
donner la préférence à l'Iliade de la Motte
fur l'Iliade d'Homere . Certainement s'ils
avoient lû Homere en leur Langue , il eufſent
vû que la Traduction eſt plus au-defſous
de l'Original , que Segrais n'eſt audeſſous
de Virgile.
Un Journaliſte , verſé dans la LangueGrecque
, pourra-t'il s'empêcher de remarquer
dans les Traductions que Toureils a fait de
Demofthene , quelques foibleſſes au milieu
de ſes beautés ?
Si quelqu'un ( dit le Traducteur ) vous demande,
Meſſieurs les Athéniens, avez- vous la
Paix?Non, de parJupiter , répondez - vous ,
nous avons la Guerre avec Philippe.
Le Lecteur , ſur cet expoſé , pourroit croirequeDemofthene
plaiſante à contre-tems ;
que ces termes familiers ,& réſervés pour le
bas Comique : Meſſieurs les Athéniens depar
Jupiter , répondent à de pareilles expref
1
36 MERCURE DE FRANCE.
1
,
Lions Grecques. Il n'en est pourtant rien , &
cette faute appartient toute entiere au Traducteur.
Ce font mille petites inadvertences
pareilles , qu'un Journaliſte éclairé peut
faire obſerver , pourvû qu'en même- tems
il remarque encore plus les beautés.
Il feroitàſouhaiter que les Sçavans dans
les Langues Orientales ,nous euffent donné
des Journaux des Livres de l'Orient. Le
Public ne feroit pas dans la profonde ignorance
où il eſt de l'Hiſtoire de la plus grande
parrie de notre Globe ; nous nous accoutumerions
à réformer notre Chronologie ;
nous ferions plus inſtruits de la Religion de
Zoroastre , dont les Sectateurs ſubſiſtent en
core , quoique ſans Patrie , à peu près com
me les Juifs , & quelques autres Sociétés ſuperftitieuſes
, répandues de tems immémo
rial dans l'Afie ;on connoîtroit les reſtes de
L'ancienne Philofophie Indienne ; on ne
donneroit plus le nom faſtueux d'Hiſtoire
Univerſelle à des Recueils de quelques Fables
d'Egypte , des Révolutions d'un Pays ,
grand comme la Champagne , nommé la
Gréce , & du Peuple Romain , qui tout
grand qu'il a été , n'a jamais eu ſous ſa domination
tant d'Etats que le peuple de Mahomet
, & qui n'a jamais conquis la dixiéme
partie du monde.
Mais auffi que votre amour pour les Langues
NOVEMBRE. 1744. 37
guer étrangeres ne vous faſſe pas mépriſer
ce qui s'écrit dans votre Patrie ; ne ſoyez
point comme ce faux délicat , à qui Pétrone
faitdire :
Ales phaſiacis petita colchis ,
Atque afra volucres placent palato ,
Quid quid quæritur optimum videtur.
On ne trouva dans la Bibliothéque de
l'Abbé de Longuerue , après ſa mort , aucun
Poëte François.
و en fait Je voudrois , encore une fois
de Belles-Lettres , qu'on fût de tous les
Pays , & furtout du ſien. J'appliquerai à ce
ſujet , des Vers de M. de la Motte , car
il en a fait d'excellens.
C'eſt par l'étude que nous ſommes
Contemporains de tous les hommes ,
Et Citoyens de tous les Lieux.
DU STYLE D'UN JOURNALISTE.
Quant au ſtyle d'un Journaliſte , Bayle
eſt peut-être le premier modéle , s'il vous
en faut un; c'eſt le plus profondDialecticien
qui ait jamais écrit ; c'eſt le ſeul Compilateur
qui ait du goût; cependant dans ſon
I. Vol. C
38 MERCURE DE FRANCE.
ſtyle , toûjours clair & naturel , il y a top
de négligence , trop d'oubli des bienféancess
, trop d'incorrection. Il eſt diffus ; il
fait , à la vérité , converſation avec ſon
Lecteur , comme Montagne , & en cela il
charme tout le monde , mais il s'abandonne
à une molleſſe de ſtyle , & aux expreſſions
triviales d'une converſation trop ſimple ,
& en cela il rebute ſouvent l'homme de
gofût .
En voici un exemple , qui me tombe fous
la main , c'eſt l'article d'Abaillard , dans
fon Dictionnaire . Abaillard , dit- il, s'amufoit
plus a tâtonner & à baiſer ſon Ecoliere ,
qu'à lui expliquer un Auteur. Un tel défaut
lui eſt trop familier ; ne l'imitez pas.
Nul chef- d'oeuvre, par vous écrit juſqu'aujourd'hui,
Ne vous donne le droit de faillir comme à lui .
N'employez jamais un mot nouveau , à
moins qu'il n'ait ces trois qualités , d'être
néceſſaire , intelligible , & fonore. Des
idées nouvelles , furtouten Phyſique , exigent
des expreſſions nouvelles, mais ſubſtituer
à un mot d'uſage un autre mot , qui
n'a que le mérite de la nouveauté , ce n'eſt
pas enrichir la Langue , c'eſt la gâter. Le
fiécle de Louis XIV. mérite ce reſpect des
François , que jamais ils ne parlent un auNOVEMBRE.
1744. 39
tre Langage,que celui qui a fait lagloire de
ces belles années .
Songez ſurtout que ce n'eſt point avec la
familiarité du ſtyle Epiſtolaire,mais que c'eſt
avec ladignitédu ſtyledeCiceron,qu'ondoit
traiter la Philoſophie. Mallebranche, moins
pur que Ciceron , mais plus fort & plus
rempli d'images , me paroît un grand modéle
dans ce genre , & plût à Dieu qu'il
eût établi des vérit ésauſſi ſolidement, qu'il
a expoſé ſes opinions avec éloquence !
Loke , moins élevé que Mallebranche ,
peut-être trop diffus , mais plus élégant ,
s'exprime toûjours dans ſa Langue avec netreté&
avec grace ; ſon ſtyle eft charmant ,
puroque fimillimus amni. Vous ne trouvez
dans ces Auteurs aucune envie de briller à
contre-tems , aucune pointe , aucun artifice.
Ne les ſuivez pas ſervilement : O imitatores
fervum pecus ! mais à leur exemple ,
rempliſſez -vous d'idées profondes & juttes;
alors les mots viennent aisément , Rem verba
fequuntur. Remarquez que les hommes
qui ont le mieux penſe , ſont auſſi ceux qui
ont le mieux écrit.
Si la Langue Françoiſe doit bien-tôt ſe
corrompre, cette altération viendra de deux
ſources; l'une eſt le ſtyle affecté de quelques
Auteurs qui ont vêcu en France; l'autre eſt
ને
Cij
40 MERCURE DE FRANCE.
la négligence des Ecrivains qui réſident
dans les Pays Etrangers ; les Papiers publics
& les Journaux ſont infectés continuellement
d'expreſſions impropres , aufquelles
le Public s'accoûtume , à force de
les relire .
Par exemple , rien n'eſt plus commun
dans les Gazettes que cette phrase , nous
apprenons que les affiégeans auroient un
zeljourbattu en breche ; on ditque les deux
armées ſeſeroient approchées ; au lieu de , les
deux armées ſeſont approchées ; les affiégeans
ont battu en breche , &c.
Cette conſtruction , très-vicieuſe , eſt
imitée du ſtyle qu'on a malheureuſement
conſervédans le Barreau ,& dans quelques
Edits; on fait dans ces Piéces parler au Souverain
un Langage gothique. Il dit, on nous
auroit remontré , au lieu de , on nous a remontré
; Lettres Royaux , au lieu de Lettres
Royales ; voulons & nous plaît , au lieu de
toute autre phrafe plus méthodique & plus
grammaticale ; ce ſtyle gothique des Edits
&des Loix, eft comme une cérémonie dans
laquelle on porte des habits antiques , mais
il ne faut point les porter ailleurs. On feroit
même beaucoup mieux de faire parler
le Langage ordinaire aux Loix qui ſont faites
pour être entenduës aisément ; on de
NOVEMBRE.
1744. 41
vroit imiter l'élégance des Inſtituts de Juftinien.
Les Ecrivains doivent éviter cet abus ,
dans lequel donnent tous les Gazetiers
Etrangers ; il faut imiter le ſtyle de la
Gazette qui s'imprime à Paris ; elle dit
correctement les choſes qu'elle doit dire .
La plupart des Gens de Lettres , qui travaillent
en Hollande , où ſe fait le plus
grand commerce de Livres , s'infectent d'une
autre eſpece de barbarie , qui vient du
Langage desMarchands ; ils commencent à
écrire par contre , pour au contraire ; cette
préſente, au lieude cette Lettre ; le change ,
au lieu de changement. J'ai vû des Traductions
d'excellents Livres , remplies de ces
expreſſions. Le ſeul expoſé de pareilles fautes
doit ſuffire pour corriger les Auteurs .
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Résumé : AVIS à un Journaliste, 10 Mai 1737.
Dans une lettre datée du 10 mai 1737, l'auteur donne des conseils à un journaliste pour la création d'un journal périodique. Il insiste sur l'impartialité et la diversité des genres littéraires à inclure, tels que les mathématiques, la poésie, les pièces de théâtre et les œuvres poétiques. Pour les articles philosophiques, il suggère de résumer les opinions et les vérités historiques, en illustrant les évolutions des idées à travers les contributions de philosophes et scientifiques comme Épicure, Newton, Aristote et Galilée. En histoire, il recommande de traiter les sujets avec soin, en évitant les critiques excessives, et met en avant l'importance de l'histoire récente, marquée par des événements comme la prise de Constantinople et la découverte de l'Amérique. L'auteur exprime également son désir de rédiger l'histoire du siècle de Louis XIV. Concernant les œuvres théâtrales, il préconise une critique équilibrée, reconnaissant la valeur des œuvres modernes tout en respectant les classiques. Il critique ceux qui refusent de reconnaître la valeur des œuvres contemporaines et souligne l'importance de l'intérêt et de la moralité dans les pièces de théâtre. Pour la tragédie, il reconnaît la difficulté et la supériorité de cet art, mentionnant des auteurs comme Corneille et Racine. Il encourage à comparer les œuvres françaises avec celles des pays étrangers pour enrichir la critique. Le texte met également en lumière la littérature théâtrale française, en particulier les comédies et tragédies. L'auteur admire les œuvres modernes comme 'Le Préjugé à la mode' et 'Le Glorieux', tout en reconnaissant la valeur des pièces de Molière. Il valorise la diversité des œuvres littéraires et encourage à apprécier les livres pour leur capacité à divertir et à enrichir l'esprit. Il insiste sur l'importance de comparer les idées des auteurs pour encourager l'innovation et l'émulation. L'auteur critique l'ignorance générale concernant l'histoire mondiale et encourage la maîtrise de plusieurs langues pour accéder à des œuvres non traduites. Il prône un style journalistique digne et élégant, comparable à celui de Cicéron, Malebranche et Locke, et met en garde contre les abus linguistiques.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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62
p. 61-83
ELOGE HISTORIQUE De M. le Cardinal de Rohan, lû le 15 Novembre 1749, dans l'Assemblée publique de l'Académie Royale des Inscriptions & Belles-Lettres.
Début :
L'ouvrage suivant a été imprimé dans une Ville de Province, d'où il nous a / Armand-Gaston-Maximilien de Rohan, Cardinal Prêtre de la Sainte [...]
Mots clefs :
Cardinal de Rohan, Lettres, Strasbourg, Saverne, Roi, Nom, Roi, Prince, Rome, Abbé de Soubise, Église, Évêque, Alsace, Empire, Prince de Soubise, Palais, Bibliothèque, Académie, Charmes, Mérite, Allemagne, Religion, Magnificence
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texteReconnaissance textuelle : ELOGE HISTORIQUE De M. le Cardinal de Rohan, lû le 15 Novembre 1749, dans l'Assemblée publique de l'Académie Royale des Inscriptions & Belles-Lettres.
Lo
'Ouvrage fuivant a été imprimé dans
une Ville de Province , d'où il nous
a été envoyé . Comme il n'eft guéres répandu
, nous nous croyons autorités à l'inferer
dans notre Journal. La lecture de ce
morceau convaincra tout le Royaume que
M. de Bougainville écrit avec le naturel ,
l'élégance, & la dignité qui conviennent à
l'importante place qu'il occupe.
ELOGE HISTORIQUE
De M. le Cardinal de Rohan , lû le 15 Novembre
1749 , dans l'Aſſemblée publique
de l'Académie Royale des Inſcriptions &
Belles-Lettres.
A
-
Rmand Gafton - Maximilien de
Rohan , Cardinal Prêtre de la Sainte
Eglife Romaine du Titre de la Trinité
du Mont , Evêque & Prince de Strasbourg,
62 MERCURE DE FRANCE.
Landgrave d'Alface , Prince du Saint Empire
, Grand Aumônier de France , Commandeur
de l'Ordre du Saint Efprit , Proviſeur
de Sorbonne , Abbé de Saint Waft
d'Arras , de la Chaiſe- Dieu , & de Foigny ,
l'un des Quarante de l'Académie Françoife,
& Honoraire de celle des Belles Lettres ,
naquit à Paris le 26 Juin 1674. Il étoit
le quatriéme fils de François , Prince de
Rohan- Soubife , & d'Anne de Chabot ,
fille aînée d'Henri de Chabot , Duc de
Rohan.
Une figure noble , & dont les traits heureux
fembloient formés par les graces , fut
le moindre des préfens qu'il reçut de la
Nature. Elle lui prodigua fes dons les plus
précieux . Aux faillies d'une imagination
brillante , aux agrémens d'un efprit vif &
jufte , fe joignit tout ce qui peut annoncer
un coeur fenfible , vertueux , bienfaifant;
& le germe de ces qualités aimables ,
qui devoient le rendre fi cher à la Société,
fe développa rapidement avec l'âge . Son
enfance fut l'aurore d'un beau jour.
L'éducation feconda fes talens naturels.
Ses études eurent un fuccès , dont l'éclat
n'eft point effacé par celui qui couvre le
refte de fa vie. La Ville de Bourges , où il
les commença fous les yeux du Prince de
Soubife , fon pere , Gouverneur de Berry ,
JUI N. 1751 .
63
en partage la gloire avec le Collége de
Harcourt , où il vint les achever. Les
charmes de cette Littérature agréable ,
dont nous cueillons les prémices dans le
cours des Humanités , ne l'empêcherent
pas de fentir le mérite réel de la Philofophie.
Cependant il falloit alors une gran
de pénétration pour le reconnoître , au
travers des ronces , dont cette Science étoit
hérifiée. Il l'envifagea , comme une introduction
à la Théologie , vers laquelle il
tournoit toutes les vues , pour fe difpofer
à l'Etat Eccléfiaftique.
Son rang , qui le mettoit en droit d'afpirer
avec fuccès aux plus hautes dignités
de l'Eglife , ne lui parut pas une difpenfe
des qualités néceffaires pour les remplir.
Quoique pouvant fe repofer fur fa uaiffance
, l'Abbé de Soubife voulut ne rien
devoir au nom qu'il portoit , & für en
quelque forte de tout obtenir , il eut la
noble prétention de tout mériter . L'eftime
générale qu'il s'étoit acquife dans fes
premieres études le fuivit en Sorbonne .
Tous ceux qui couroient avec lui cette
longue & laborieufe carriere , charmés de
fa politeffe , admiroient fon application .
Il étoit en même tems leurs délices & leur
modéle.
La Théologie , de toutes les Sciences la
64 MERCURE DE FRANCE .
plus noble & la plus importante , eft peutêtre
aufli la plus difficile . Mais que ne peut
l'opiniâtreté du travail , foutenue par un
jugement folide , une mémoire heureuſe ,
un génie élevé ? Les progrès de M. l'Abbé
de Soubife furent rapides & brillans . Sa
premiere Théfe eft du mois de Mars 1696.
Il la foutint couvert , avec tous les honneurs
, qu'on ne défere qu'aux Princes
iffus de Maifons Souveraines . Cet Acte ,
où fon érudition eut fes Maîtres eux -mêmes
pour admirateurs , mit dans un nouveau
jour le talent fingulier qu'il avoit
pour la parole.
Il en donna des preuves encore plus
frappantes deux ans après , dans le Panégyrique
de Louis XIV , qu'il prononça
comme Prieur de Sorbonne Panégyrique
comparable à celui de Trajan ; mais dont
l'Auteur connoiffoit mieux que Pline la
véritable éloquence . La fienne avoit cette
noble fimplicité qui fait en tout genre le
caractére effentiel du beau . Ce difcours
enleva tous les fuffrages , & la Traduction
Françoife qu'on en fit fur le champ , multiplia
les éloges : le talent de l'Orateur parut
égaler la grandeur du fujet.
* Ces honneurs confiftent à parler couvert , à être
ganté , & à être traité de Sereniffime Princeps , tant
par le Président de la Théfe ,' que par les Bacheliers,
qui argumentent.
JUIN. 1751. 65
La Renommée porta dans l'Europe fçavante
le nom de M. l'Abbé de Soubife .
Ces traits de fa jeuneffe font d'autant plus
remarquables , que l'idée qu'ils donnoient
de fon caractére , contribua beaucoup à
fon élevation . Ce fut autant fon mérite
que fa naiffance , qui le fit élire en 1701 ,
Coadjuteur de Strasbourg.
Cette Ville importante étoit alors une
nouvelle conquête pour la France & pour
la Religion. Louis XIV , en la réuniflant
à fa Couronne , venoit de la faire rentrer
dans le fein de l'Eglife Romaine . Sous les
aufpices de ce Prince , les Catholiques
avcient ti 1681 repris poncion de la
Cathédrale , ufurpée depuis plus d'un fiécle
par les Proteftans. Mais , quoique la
Réforme eût ceffé d'être dominante dans
fes murs , elle y confervoit toujours un
parti confidérable. L'Univerfité tenoit
hautement pour elle , avec la moitié des
Citoyens. Cette divifion formoit comme
deux Villes dans l'enceinte d'une feule .
L'invafion du Luthéranifme & les guerres,
dont l'Alface étoit depuis long- tems le
théatre , avoient de plus introduit des abus
fans nombre , dans la difcipline & dans les
moeurs. Enfin les Evêques de Strasbourg ,
Souverains au delà du Rhin , faifoient partie
du Corps Germanique . Ils avoient
66 MERCURE DE FRANCE.
féance dans la Diette générale ; & tirés
prefque tous des plus grandes Maifons de
I'Empire , ils étoient à la tête du Chapitre,
le plus noble de l'Allemagne .
Pour occuper une telle place dans de
pareilles circonstances , il falloit un homme
, dont l'extraction répondît à celle de
fes Prédéceffeurs ; qui , fans rien devoir à
fon titre , pût tenir par lui- même un rang
diftingué dans une République de Souverains
, qui joignant au don de repréfenter
,toutes les vertus folides , foutînt par
fa magnificence l'éclat du nom François ,
& le fit chérir par fon affabilité : il falloit
un Prélat , dont le zéle pour la Religion ,
& la difcipline Eccléfiaftique , fût réglé
par la prudence ; qui fe regardant moins ,
comme le Chef d'un parti , que comme le
Pere d'enfans divifés , protégeât les uns ,
fans bleffer la tolérance qu'il devoit aux
autres , & fçût , au défaut de l'unanimité ,
maintenir la paix : qui fenfible au plaifir
d'être aimé , fût perfuadé que le vrai , pour
fubjuguer utilement les efprits , doit triom
pher des coeurs.
On vit ce Prélat dans M. l'Abbé de
Soubife . Toutes les qualités qu'il réuniffoit
firent tomber fur lui le choix du Roi , de
l'Evêque & du Chapitre . Le Cardinal de
Furftemberg , en l'adoptant , le facra dans
JUIN. 1751. 67
P'Eglife Abbatiale de Saint Germain - des-
Prez. L'Alface applaudit à cette Election .
Elle vit avec plaifir un Siége, fouvent occupé
par des Archiducs , par des Princes
de Lorraine , de Brandebourg & de Baviere,
à la veille d'être rempli par un Evêque
de la Maifon de Rohan ; de cette ancienne
Maiſon , l'une des premieres du
Royaume , & qui , depuis tant de fiécles ,
joint à fa propre grandeur , celle donnent
les Alliances les plus auguftes .
L'évenement juftifia les efperances que
la Province avoit conçues. Le Coadju
reur , devenu Titulaire en 1704 , fçut fe
montrer à la fois Evêque & Prince. ra w
que
nie
vit foûtenir la dignité de fon Siége , avec
une nobleffe , qui lui mérita l'eftime & la
confidération de toute l'Allemagne ; corriger
les abus ; rendre au Service Divin fa
majeftueufe décence ; rétablir dans fon
Diocéfe l'ordre & la tranquillité ; ménager
les prétentions de la Réforme , en confervant
avec vigueur les droits de la Religion
Catholique . Le nombre des Proteftans eft
à préfent beaucoup moindre , & diminue
dejour en jour. Pour les ramener , il n'employa
jamais que la douceur , les liberalités
, la raifon , & cet heureux don qu'il eur
toujours de plaire & de perfuader. Je ne
dois qu'indiquer ici ces faits intére ffans : le
68 MERCURE DE FRANCE .
détail en appartient à l'Hiftoire Eccléfiaftique
d'Alface.
Ce feroit encore attenter aux droits des
Hiftoriens de l'Eglife , que de m'étendre
fur la part importante qu'il eut en France
aux affaires de la Religion , vers la fin du
dernier Regne & fous la minorité du Roi.
On fçait que fur la nomination de Louis
XIV , Clément XI le créa Cardinal en
1712 ; que Grand Aumônier de France en
1713 , il fut un des Préfidens de l'Affemblée
extraordinaire , convoquée pour l'acceptation
de la Bulle Unigenitus ; qu'en
qualité de Chef de la Commiffion , il ſe
Change du
dan
rapport & que le Corps ref
pectable auquel il rendit compte , en louant
fon zéle , admira fon éloquence .
La mort de Clément XI ouvrit en
1721 , une brillante carriere aux talens
politiques de M. le Cardinal de Rohan. Il
étoit en chemin pour Rome , où il alloit
réfider au nom du Roi . Cette nouvelle
lui fit hâter fa marche. Il entra au Conclave
le z Avril , & le 8 Mai fuivant , Innocent
XIII fut élû. La part qu'eut à cette
élection le Cardinal de Rohan , ſon mérite
perfonnel , fa réputation , fa magnificence
, fixerent fur lui tous les yeux dans la
Capitale du Monde Chrétien . On s'y rappelle
encore les pieufes largeffes qu'il fit
JUIN. 1751 69
à l'occafion de la convalefcence du Roi.
L'éclat qui l'environnoit fut un fpectacle
pour une Ville où les grands fpectacles
font fi communs , & qui les aime encore ,
comme elle les aimoit fous le regne d'Augufte.
Mais en trême tems que ces dehors '
pompeux repaifoient l'avide curiofité des
Habitans de Rome , fon affabilité , les
charmes de fon efprit , la protection qu'il
accordoit au mérite , & l'ufage qu'il fit
pendant fon féjour de la confiance du Souverain
Pontife lui concilioient tous les
coeurs.
Le Sacré Collège , qui dans le Conclave
avoit vû briller fa pénétration & fon habileté
, eut fouvent depuis occafion d'admirer
fes connoiffances & la jufteffe de
fon efprit . Il en donna particulierement
des preuves dans une affaire importante ,
dont l'examen étoit du reffort d'une Congrégation
où le Pape l'avoit fait entrer.
M. le Cardinal de Rohan , s'étant apperçu
qu'on s'écartoit du point de la queſtion ,
prit la parole , & fon avis forma celui du
Tribunal. Comme l'italien ne lui étoit pas
encore familier , il eut recours dans cette
rencontre à la Langue Latine , & charma
fes Auditeurs par la facilité de l'expreffion ,
en même tems qu'il les perfuada par la
force du raifonnement. Les Cardinaux
73 MERCURE DE FRANCE.
étrangers que la vacance du Saint Siége
avoit attirés en grand nombre à Rome ,
reçurent le Chapeau dans un Confiftoire
folemnel , où M. le Cardinal de Rohan ,
qui fe trouvoit à leur tête , fit au nom de
tous un difcours , hautement applaudi de
cette augufte Affemblée. Celui , par lequel
il prit congé du Pape au mois de Décembre
, ne le fut pas moins. Il étoit devenu
le fujet des entretiens de Rome , & l'on
s'apperçut long- tems du vuide qu'y laiſſa
fon départ.
Tous les Princes d'Italie , dont il traverſa
les Etats , en reprenant la route de
France , fe féliciterent d'être fur fon paffage.
Le Duc de Parme alla au devant de
lui. Le Roi de Sardaigne le reçut en Prince
; & dans les honneurs , dont par tout
on le combla , il eut le plaifir fenfible de
voir fa perfonne diftinguée de fon rang.
Cette réputation qu'il s'étoit acquife
pendant fon premier féjour , il l'a foûtenue
, & même augmentée dans les trois
voyages qu'il a faits depuis , pour l'Election
de Benoît XIII , de Clément XII , &
du Pape , aujourd'hui regnant . Son entrée
dans Rome étoit une efpéce de triomphe ,
où la joye de le revoir éclattoit par mille
applaudillemens. A ces marques de fatisfaction
fuccédoient bientôt les regrets de
JUIN. 1751. 71
le perdre. Mais en s'éloignant il étoit fûr
de n'être pas oublié . Son nom fera longtems
cher aux Citoyens de Rome.
Ce nom ne l'eft pas moins aux Amateurs
des Lettres, M. le Cardinal de Rohan les
a chéris , protégés , encouragés par fes bienfaits.
11 leur faifoit un accueil , d'autant
plus fatisfaifant pour eux , que fon goût
leur étoit connu. Quoique le torrent des
affaires parût l'entraîner , il avoit fçû dérober
à fes occupations affez de tems pour
acquerir de nouvelles connoiffances , &
pour cultiver les genres d'étude aufquels
la jeuneffe s'étoit confacrée. Les Sçavans
même de profeffion trouvoient à profiter
auprès de lui . Toujours affez inftruit pour
les entendre , il l'éroit fouvent affez pour
leur faire des objections , pour leur donner
des vûes fines & lumineufes , pour
propofer à leurs recherches des objets curieux
& nouveaux . La politeffe & le ton
d'égalité , qui regnoit fans affectation dans
ces entretiens , faifoient prefque perdre de
vûe le Cardinal Evêque de Strasbourg ,
pour ne montrer que l'Académicien .
Ce titre , dont fe paroit un homme revêtu
des plus éminentes dignités , étoit
moins un hommage qu'une juftice , que
la République des Lettres avoit crû lui
devoir. Nous avons déja cité plufieurs oc72
MERCURE
DE FRANCE
.
cafions où fon éloquence parut avec éclat.
Elles ne font les feules ; & nous pou- pas
vons donner les mêmes éloges à tous les
difcours qu'il a prononcés dans l'exercice
de fes diverfes fonctions ; entre autres à
ceux , dont il accompagna la célébration
du Mariage du Roi , qu'il fit à Strasbourg,
& dont il renouvella la Cérémonie à Fontainebleau
, comme Grand Aumônier de
France .
Cet Art de manier la parole , d'afſujettir
au ton du fujet un ftyle toujours noble
& pur ,
eft un des traits qui caractériſent
M. le Cardinal de Rohan. Il étoit , à ce
titre feul , un des principaux ornemens de
l'Académie Françoife , dans laquelle il prit
féance le 31 Janvier 1704 ; jour heureux
& brillant pour cette Compagnie , où fon
entrée rétablit le calme , troublé depuis
quelque tems par un de ces orages , que
les paffions excitent dans les Sociétés Littéraires
, comme dans les autres .
pour
ainli
Dès 1701 , le Roi l'avoit mis au
nombre des Honoraires
, qu'il donnoit à
l'Académie
des Belles Lettres , par le Ré
glement , qui la renouvella
dire , en lui faifant prendre une forme
plus ftable & plus réguliere . Il en fut nommé
Préfident en 1712 , & continué l'année
ſuivante . Nos Regiſtres parlent fouvent
JUIN
73
1751.
vent alors de l'ardeur & de l'émulation
qu'entretenoient dans nos Affemblées fa
préfence , & le goût qu'il marquoit pour
les objets de nos travaux. Quoique l'eftime
foit un tribut , dont le fçavoir & les
talens ne peuvent êrre fruftrés fans injuftice
, c'eſt un tribut flatteur , que reçoivent
toujours avec reconnoiffance ceux qui feroient
le plus en droit de l'exiger. Mais
il les flatte furtout de la part d'un homme
qu'ils admirent eux-mêmes , & qui , fait
pour fixer leurs regards , paroît s'occuper
d'eux. C'eft alors une véritable récompenfe
, dont leur amour propre fent tout le
prix ; & le defir de la mériter , en animant
leurs efforts , eft une des fources de leurs
faccès.
M. le Cardinal de Rohan , prodigue de
cette eftime , fi capable d'encourager les
gens de Lettres , en a fouvent aidé plufieurs
à l'obtenir , par les fecours qu'ils
puifoient dans fa Bibliothéque , l'une des
plus nombreufes & des mieux choilies.
qui foient en Europe . Celle de M. de
Thou , poffedée depuis par M. le Préfident
de Menars , en compofe le fonds.
Elle étoit prête à fe difperfer en 1701
& la France auroit vû paffer dans de
mains étrangeres une partie de ce tréfos ,
amaffé par un de fes plus grands Hommes ,
1. Vol.
D
74 MERCURE DE FRANCE .
fi le goût de M. l'Evêque de Strasbourg
pour les Lettres ne nous l'eût conſervé. Il
l'acheta dans le fort d'une guerre opiniâtre
& ruineufe . Les follicitations de M.
l'Abbé de Boiffy , qu'il s'étoit attaché dès
le tems de fa Licence , & qui fut depuis
Affocié de l'Académie , contribuerent à le
déterminer.
Ce Recueil étoit renommé pour les
belles reliûres , pour les excellentes édi
tions , & furtout pour les Livres en grand
papier , que M. de Thou poffedoit feul. Il
avoit fçu fe les procurer par un moyen,
qui fuppofe la curiofité d'un Amateur , &
le crédit d'un Magiftrat généralement efti
mé. 11 envoyoit aux Miniftres du Roi ,
dans les differentes Cours , le plus beau
papier qu'on eût alors , pour faire tirer un,
ou quelquefois deux exemplaires des meil
leurs ouvrages qui s'imprimoient chez les
Etrangers. Ses vûes ne fe bornoient pas
à cet objet , qui n'eft après tout , qu'une
fingularité plus remarquable qu'utile. Il
s'étoit propofé de former une Bibliothé
que univerfelle.
M. le Cardinal de Rohan fuivit princi
palement fur cet article le plan du Fonda
teur. Malgré les dépenfes néceffaires &
continuelles qu'il faifoit dans fon Diocéle,
& par tout où l'exigeoit fon état , il n'á
·
JUIN.
75
1751
ceffé d'augmenter cette collection , déja
très-nombreuſe. L'accroiffement qu'elle a
reçu par les foins , eft fi confidérable , que
l'ancien fonds en fait aujourd'hui la moindre
portion . Entre autres articles importans
, elle offre une fuite des meilleurs ouvrages
compofés fur le Droit public , dont
l'étude eft très-Aloriffante en Allemagne.
Le nombre , la condition , la rareté des
Livres qui forment cette Bibliothéque ,
f'ordre même dans lequel ils font difpofés,
tout annonce le goût de celui qui la poffedoit
; & c'est moins pour lui que pour
elle qu'il fembloit avoir conftruit le Palais
dont elle occupe une partie,
Peu de tems après fon retour de Rome
en 1722 , M. le Cardinal de Rohan ou .
vrit fa Bibliothéque à des Conférences ,
où regnoient fous fes aufpices la politeffe ,
l'efprit & l'érudition . Dom Calmer , Dom
Bernard de Monfaucon , le Pere de Tournemine
, & plufieurs autres de nos plus
célébres Littérateurs s'y trouvoient à des
jours marqués , pour s'entretenir fur des
matieres de Critique ou d'Hiftoire . Il préfidoit
quelquefois lui-même à ces fçavantes
Affemblées , où chacun , obligé de remplir
à fon tour une féance entiere , choififoit
à fon gré le fujer de fa differtation.
Mais ce que nous ne pouvons trop re-
Dij
76. MERCURE DE FRANCE.
marquer dans un éloge littéraire , c'eſt
l'accès que les Sçavans de tout état , &
principalement les Eccléfiaftiques
›
→ ont
toujours eu dans cette Bibliothèque . Elle
s'ouvroit pour eux à toute heure : ils y
trouvoient outre les Livres dont ils
avoient befoin , toutes les facilités néceffaires
pour le travail . M. le Cardinal de
Rohan , qui pendant fon féjour à Paris
venoit de tems en tems la viſiter , étoit
charmé d'y rencontrer des Lecteurs . Il fe
faifoit un plaifir de les queftionner fur
l'objet de leurs études , & de les encoura
ger par l'intérêt qu'il paroifoit y prendre.
Les gens de Lettres n'avoient pas feulement
la liberté d'emprunter les Livres , &
de les garder à loifir . S'ils en demandoient
quelques-uns qui ne fuffent pas dans la
Bibliothéque , on les achetoit fur le champ,
pour leur en procurer la lecture. Le zéle
du Bibliothéquaire fecondoit de fi louables
difpofitions. M. l'Abbé Oliva fatisfaifoit
en les fuivant , fon goût pour les
Lettres.
C'est à les foins , & à la liberalité de M.
le Cardinal de Rohan , que le Public doit
1 ,édition de plufieurs Lettres du Pogge
Florentin , & de fon Traité fur les viciffi
indes de la Fortune : ouvrage curieux , dont
le manufcrit appartenoit au Cardinal Ot
JUIN. 1751. 77
toboni. L'Italie recéle peut-être encore un
grand nombre d'écrits de fes plus illuftres
- Sçavans , dont la connoiffance jetteroit un
nouveau jour fur l'Hiftoire des derniéts
fiéeles , fi l'exemple de M. le Cardinal de
Rohan trouvoit beaucoup d'imitateurs.
Ce morceau du Pogge , qu'il fit imprimer
à les frais , parut en 1723 fous fes
aufpices. C'est une forte d'hommage qu'il
a reçu plus d'une fois , & dont il fat toujours
redevable à la réputation qu'il s'étoit
acquife dans l'Europe. De tous les
ouvrages qui lui furent dédiés , je ne citerai
que le Tréfor des Anecdotes du Pere
Martenne ; les Antiquités de l'Eglife d'Efpagne
, & la Traduction Italienne de nos
Mémoires , dont le premier volume parut
à Venife en 17 ; o . La flatterie n'eut aucune
part à ces témoignages publics d'une
jufte reconnoiffance . Les gens de Lettres
pouvoient- ils en avoir trop pour un Amateur
illuftre , qui s'attachoit à former unte
Bibliothéque immenfe pour leur ufage ,
autant que pour le fien à Il en avoit deux
autres , dont il étoit plus fouvent à portée
de jouir , l'une à Strasbourg , & l'autre à
Saverne .
?
En effet , Strasbourg & Saverne ont été
Ies lieux de fa réfidence ordinaire ; & c'eft
la furtout qu'il étoit grand , fi c'eft mériter
D iij.
78 MERCURE DE FRANCE.
ce nom , que d'être affable avec dignité
magnifique avec économie , zélé fans intolérance
, modéré fans foibleffe , ferme
& prudent , ami de la paix & confervateur
de l'ordre . Nous avons déja parlé de
ce qu'il a fait dans fon Diocéfe , où les
foins ont rétabli la régularité . Son départ
y répandoit la trifteffe : on l'eût regardé
comme un malheur public, fans l'efperance
d'un retour prochain. Il rentroit au bruit
des acclamations , & la joye qu'infpiroit
fa préfence,étoit peinte dans tous les yeux.
Son Palais toujours ouvert , étoit toujours
rempli. Au milieu de cette affluence , M.
le Cardinal de Rohan s'occupoit , comme
s'il eût été dans une profonde folitude.
Ce concours le charmoit fans le diftraire.
Ceux qui l'abordoient , au lieu d'une au
dience , trouvoient un entretien plein de
bonté . Il s'intéreſfoit à leur fituation ; il
accommodoit leurs differends. L'air obli
geant , dont il accordoit une grace en relevoit
le prix ; & la peine qu'il témoignoit
à refufer confoloit de fes refus ; il étoit le
lien & l'arbitre des familles , des Corps
des differens partis . Quoiqu'il ait fçû défendre
fes prérogatives avec vigueur , fon
Chapitre conferva toujours avec lui l'union
la plus parfaite.
Dans la difcuffion des matieres les plus
>
И
79
JUIN.
1751.
épineufes , on admiroit fa douceur , fa pénétration
, la jufteffe de fes idées . D'un
coup d'oeil il faififfoit le point de la queftion
, & fans s'arrêter aux branches , il
s'attachoit aux difficultés effentielles . La
raifon , qui pour convaincre les hommes
a befoin de les féduire , ne fut jamais fi
feduifante que dans fa bouche. Les graces
de fa perfonne , la nobleſſe de ſa diction ,
l'élégance toujours naturelle des tours qu'il
employoit , cette politeffe qui proportionnoit
fon langage au rang , au mérite , aux
circonstances , tout concouroit à lui donner
fur les efprits un empire , dont il ne
fe fervoit fouvent , que pour faire goûter
des confeils utiles , ou des partis avanta
geux. C'étoit un Enchanteur aimable , qui
n'abufoit point de fes charmes; & c'eſt à
ce caractére , à cette conduite qu'il a dû
Feftime & l'amour des peuples confiés à
fes foins , tandis que fa magnificence attiroit
fur lui les regards des Etrangers.
M. le Cardinal de Rohan , placé fur la
plus importante de nos frontieres entre
deux Peuples puiffans & rivaux , fembloit
être chargé de repréſenter la France auprès
de l'Allemagne. Perfonne n'étoit plus fait
pour réuffir dans cette brillante fonction..
La beauté de les jardins & de fes Palais ,
orués par tous les Arts , donnoit une haute-
Diiij
Bo MERCURE DE FRANCE.
idée de notre goût : fes manieres faifoient
aimer nos moeurs : & la grandeur du Sujet
annonçoit la Majefté du Souverain . Ses
correfpondances continuelles avec les Princes
de l'Empire , les ont fouvent mis à
portée de lui donner des marques des fentimens
qu'ils avoient pour lui. Il étoit
dans l'habitude de leur faire des préfens ,
& d'en recevoir d'eux . Les Princes de
Waldeck , de Bade , de Darmstadt ,, & des
Deuxponts venoient pafler plufieurs jours
avec lui . L'Electeur de Cologne lui rendit
vifite en 1739 , & trouva Saverne au - deſſus
de fa réputation.
Cette eftime , dont jouiffoit M. le Cardinal
de Rohan , ne ſe bornoit point à des
démonftrations vagues & paffageres. Il en
a fçu tirer en plufieurs rencontres des avantages
réels ; mais furtout s'en fervir pour
remettre fon Siége en poffeffion de fes plus
beaux droits. En 1721 , il obtint de l'Empereur
l'Inveftiture des Etats que l'Evêché
de Strasbourg poffede en Allemagne ; &
reconnu par cette cérémonie Membre de
l'Empire , il reprit dans la Diette générale
une féance , dont les deux Evêques précédens
n'avoient pas joui.
Si la fplendeur dans laquelle il vivoic
n'eût été qu'une vaine décoration , faite
uniquement pour les yeux , ce ne feroit
JUI N. 1751. 81
pas un fujet d'éloge. Mais fa magnificence
n'étoit point un abus des richeffes. Ce n'étoit
ni cette pompe frivole , dont l'éclat
eft inutile à ceux qu'il éblouit , ni ce fafte
odieux que le Sage méprife , & que le vul →
gaire contemple en murmurant. Bienfai
fante & liberale , elle allioit les dehors de
la repréſentation avec le foulagement des
malheureux : elle entretenoit les Arts &
l'induftrie ; elle répandoit dans l'Alface
l'abondance & la joye. Les Eccléfiaftiques ,
les Militaires , les gens de Lettres étoient
admis à la table & logés dans fon Palais ,
forfqu'ils vouloient y faire quelque féjour.
Il fuffifoit de lui être préfenté , pour y demeurer
auffi long- tems que la néceffité des
affaires , les charmes du lieu , ceux de la
fociété pouvoient y retenir ; & l'on en fortoit
plein de reconnoiffance , pour faire
place à d'autres qui devoient y trouver les
mêmes agrémens : Les foldats ennemis
retenus prifonniers pendant la guerre aux
environs de Strasbourg , ont reffenti les
effets de fa généreufe compaffion . Hommes
, femmes , enfans , il ' les a fair venir
dans fon Palais ; & les a confolés dans leur
mifére par des fecours de toute efpéce.
Saverne étoit un Temple confacré par la
grandeur à l'hofpitalité.
.
A
François & Guillaume de Furftemberg
Dav
82 MERCURE DE FRANCE.
avoient conftruit ce fuperbe édifice , mais
il doit tous les embelliffemens à M. le Cardinal
de Rohan . Le Palais Epifcopal de
Strasbourg eft fon ouvrage. Il l'a commencé
en 1730 , & tous les connoiffeurs
en admirent l'élegance & la nobleffe .
Cependant , malgré tant de dépenſes ,
les revenus de l'Evêché font augmentés
confidérablement . Il avoit trouvé fon
Diocéfe dans cet état de défordre que de-.
voient produire l'anarchie dans laquelle il:
avoit long- tems gémi , l'abſence de fes
Evêques , & le mêlange des Religions. Il
le laiffe réglé, tranquille , rétabli dans ſon
ancien luftre , embelli de bâtimens fomptueux.
Ne pouvoit- il pas à quelques égards .
s'approprier la réflexion que fit Auguftefur
l'état où Rome étoit , lorfqu'il prit les
rénes de l'Empire , & fur celui dans lequel
à fa mort il laiffa cette Capitale du monde ?
Mais plus heureux que ce Prince , il a ce
qu'Augufte ne put ou ne voulut pas avoir,
un fucceffeur digne de lui , formé par fes
foins , héritier de fon nom , de fes qualités
aimables , de fon goût pour la Littérature,
& dont les vertus confoleront l'Alface .
Quoique M. le Cardinal de Rohan fût
fujet à de fréquentes attaques de goute ,
la bonté de fon tempéramment fembloit
lui promettre des jours plus longs. Une
JUIN. 17316 83
maladie que d'abord on ne crut pas mortelle
l'emporta prefque fubitement au mois
de Juillet dernier , dans la foixantefeizième
année de fon âge. Il est mort
pleuré de fa famille , d'un grand nombre
d'amis illuftres , d'un peuple nombreux
dont il fut les délices , & regretté d'un
Souverain , digne de regner fur les plus .
grands hommes . C'est une vraie perte , a dit
le Roi en apprenant fa mort. Le Cardinal
de Rohan a bien fervi l'Etat ; il étoit bon Citoyen
grand Seigneur , je n'ai jamais été
harangué par perfonne qui m'ait plû davantage.
'Ouvrage fuivant a été imprimé dans
une Ville de Province , d'où il nous
a été envoyé . Comme il n'eft guéres répandu
, nous nous croyons autorités à l'inferer
dans notre Journal. La lecture de ce
morceau convaincra tout le Royaume que
M. de Bougainville écrit avec le naturel ,
l'élégance, & la dignité qui conviennent à
l'importante place qu'il occupe.
ELOGE HISTORIQUE
De M. le Cardinal de Rohan , lû le 15 Novembre
1749 , dans l'Aſſemblée publique
de l'Académie Royale des Inſcriptions &
Belles-Lettres.
A
-
Rmand Gafton - Maximilien de
Rohan , Cardinal Prêtre de la Sainte
Eglife Romaine du Titre de la Trinité
du Mont , Evêque & Prince de Strasbourg,
62 MERCURE DE FRANCE.
Landgrave d'Alface , Prince du Saint Empire
, Grand Aumônier de France , Commandeur
de l'Ordre du Saint Efprit , Proviſeur
de Sorbonne , Abbé de Saint Waft
d'Arras , de la Chaiſe- Dieu , & de Foigny ,
l'un des Quarante de l'Académie Françoife,
& Honoraire de celle des Belles Lettres ,
naquit à Paris le 26 Juin 1674. Il étoit
le quatriéme fils de François , Prince de
Rohan- Soubife , & d'Anne de Chabot ,
fille aînée d'Henri de Chabot , Duc de
Rohan.
Une figure noble , & dont les traits heureux
fembloient formés par les graces , fut
le moindre des préfens qu'il reçut de la
Nature. Elle lui prodigua fes dons les plus
précieux . Aux faillies d'une imagination
brillante , aux agrémens d'un efprit vif &
jufte , fe joignit tout ce qui peut annoncer
un coeur fenfible , vertueux , bienfaifant;
& le germe de ces qualités aimables ,
qui devoient le rendre fi cher à la Société,
fe développa rapidement avec l'âge . Son
enfance fut l'aurore d'un beau jour.
L'éducation feconda fes talens naturels.
Ses études eurent un fuccès , dont l'éclat
n'eft point effacé par celui qui couvre le
refte de fa vie. La Ville de Bourges , où il
les commença fous les yeux du Prince de
Soubife , fon pere , Gouverneur de Berry ,
JUI N. 1751 .
63
en partage la gloire avec le Collége de
Harcourt , où il vint les achever. Les
charmes de cette Littérature agréable ,
dont nous cueillons les prémices dans le
cours des Humanités , ne l'empêcherent
pas de fentir le mérite réel de la Philofophie.
Cependant il falloit alors une gran
de pénétration pour le reconnoître , au
travers des ronces , dont cette Science étoit
hérifiée. Il l'envifagea , comme une introduction
à la Théologie , vers laquelle il
tournoit toutes les vues , pour fe difpofer
à l'Etat Eccléfiaftique.
Son rang , qui le mettoit en droit d'afpirer
avec fuccès aux plus hautes dignités
de l'Eglife , ne lui parut pas une difpenfe
des qualités néceffaires pour les remplir.
Quoique pouvant fe repofer fur fa uaiffance
, l'Abbé de Soubife voulut ne rien
devoir au nom qu'il portoit , & für en
quelque forte de tout obtenir , il eut la
noble prétention de tout mériter . L'eftime
générale qu'il s'étoit acquife dans fes
premieres études le fuivit en Sorbonne .
Tous ceux qui couroient avec lui cette
longue & laborieufe carriere , charmés de
fa politeffe , admiroient fon application .
Il étoit en même tems leurs délices & leur
modéle.
La Théologie , de toutes les Sciences la
64 MERCURE DE FRANCE .
plus noble & la plus importante , eft peutêtre
aufli la plus difficile . Mais que ne peut
l'opiniâtreté du travail , foutenue par un
jugement folide , une mémoire heureuſe ,
un génie élevé ? Les progrès de M. l'Abbé
de Soubife furent rapides & brillans . Sa
premiere Théfe eft du mois de Mars 1696.
Il la foutint couvert , avec tous les honneurs
, qu'on ne défere qu'aux Princes
iffus de Maifons Souveraines . Cet Acte ,
où fon érudition eut fes Maîtres eux -mêmes
pour admirateurs , mit dans un nouveau
jour le talent fingulier qu'il avoit
pour la parole.
Il en donna des preuves encore plus
frappantes deux ans après , dans le Panégyrique
de Louis XIV , qu'il prononça
comme Prieur de Sorbonne Panégyrique
comparable à celui de Trajan ; mais dont
l'Auteur connoiffoit mieux que Pline la
véritable éloquence . La fienne avoit cette
noble fimplicité qui fait en tout genre le
caractére effentiel du beau . Ce difcours
enleva tous les fuffrages , & la Traduction
Françoife qu'on en fit fur le champ , multiplia
les éloges : le talent de l'Orateur parut
égaler la grandeur du fujet.
* Ces honneurs confiftent à parler couvert , à être
ganté , & à être traité de Sereniffime Princeps , tant
par le Président de la Théfe ,' que par les Bacheliers,
qui argumentent.
JUIN. 1751. 65
La Renommée porta dans l'Europe fçavante
le nom de M. l'Abbé de Soubife .
Ces traits de fa jeuneffe font d'autant plus
remarquables , que l'idée qu'ils donnoient
de fon caractére , contribua beaucoup à
fon élevation . Ce fut autant fon mérite
que fa naiffance , qui le fit élire en 1701 ,
Coadjuteur de Strasbourg.
Cette Ville importante étoit alors une
nouvelle conquête pour la France & pour
la Religion. Louis XIV , en la réuniflant
à fa Couronne , venoit de la faire rentrer
dans le fein de l'Eglife Romaine . Sous les
aufpices de ce Prince , les Catholiques
avcient ti 1681 repris poncion de la
Cathédrale , ufurpée depuis plus d'un fiécle
par les Proteftans. Mais , quoique la
Réforme eût ceffé d'être dominante dans
fes murs , elle y confervoit toujours un
parti confidérable. L'Univerfité tenoit
hautement pour elle , avec la moitié des
Citoyens. Cette divifion formoit comme
deux Villes dans l'enceinte d'une feule .
L'invafion du Luthéranifme & les guerres,
dont l'Alface étoit depuis long- tems le
théatre , avoient de plus introduit des abus
fans nombre , dans la difcipline & dans les
moeurs. Enfin les Evêques de Strasbourg ,
Souverains au delà du Rhin , faifoient partie
du Corps Germanique . Ils avoient
66 MERCURE DE FRANCE.
féance dans la Diette générale ; & tirés
prefque tous des plus grandes Maifons de
I'Empire , ils étoient à la tête du Chapitre,
le plus noble de l'Allemagne .
Pour occuper une telle place dans de
pareilles circonstances , il falloit un homme
, dont l'extraction répondît à celle de
fes Prédéceffeurs ; qui , fans rien devoir à
fon titre , pût tenir par lui- même un rang
diftingué dans une République de Souverains
, qui joignant au don de repréfenter
,toutes les vertus folides , foutînt par
fa magnificence l'éclat du nom François ,
& le fit chérir par fon affabilité : il falloit
un Prélat , dont le zéle pour la Religion ,
& la difcipline Eccléfiaftique , fût réglé
par la prudence ; qui fe regardant moins ,
comme le Chef d'un parti , que comme le
Pere d'enfans divifés , protégeât les uns ,
fans bleffer la tolérance qu'il devoit aux
autres , & fçût , au défaut de l'unanimité ,
maintenir la paix : qui fenfible au plaifir
d'être aimé , fût perfuadé que le vrai , pour
fubjuguer utilement les efprits , doit triom
pher des coeurs.
On vit ce Prélat dans M. l'Abbé de
Soubife . Toutes les qualités qu'il réuniffoit
firent tomber fur lui le choix du Roi , de
l'Evêque & du Chapitre . Le Cardinal de
Furftemberg , en l'adoptant , le facra dans
JUIN. 1751. 67
P'Eglife Abbatiale de Saint Germain - des-
Prez. L'Alface applaudit à cette Election .
Elle vit avec plaifir un Siége, fouvent occupé
par des Archiducs , par des Princes
de Lorraine , de Brandebourg & de Baviere,
à la veille d'être rempli par un Evêque
de la Maifon de Rohan ; de cette ancienne
Maiſon , l'une des premieres du
Royaume , & qui , depuis tant de fiécles ,
joint à fa propre grandeur , celle donnent
les Alliances les plus auguftes .
L'évenement juftifia les efperances que
la Province avoit conçues. Le Coadju
reur , devenu Titulaire en 1704 , fçut fe
montrer à la fois Evêque & Prince. ra w
que
nie
vit foûtenir la dignité de fon Siége , avec
une nobleffe , qui lui mérita l'eftime & la
confidération de toute l'Allemagne ; corriger
les abus ; rendre au Service Divin fa
majeftueufe décence ; rétablir dans fon
Diocéfe l'ordre & la tranquillité ; ménager
les prétentions de la Réforme , en confervant
avec vigueur les droits de la Religion
Catholique . Le nombre des Proteftans eft
à préfent beaucoup moindre , & diminue
dejour en jour. Pour les ramener , il n'employa
jamais que la douceur , les liberalités
, la raifon , & cet heureux don qu'il eur
toujours de plaire & de perfuader. Je ne
dois qu'indiquer ici ces faits intére ffans : le
68 MERCURE DE FRANCE .
détail en appartient à l'Hiftoire Eccléfiaftique
d'Alface.
Ce feroit encore attenter aux droits des
Hiftoriens de l'Eglife , que de m'étendre
fur la part importante qu'il eut en France
aux affaires de la Religion , vers la fin du
dernier Regne & fous la minorité du Roi.
On fçait que fur la nomination de Louis
XIV , Clément XI le créa Cardinal en
1712 ; que Grand Aumônier de France en
1713 , il fut un des Préfidens de l'Affemblée
extraordinaire , convoquée pour l'acceptation
de la Bulle Unigenitus ; qu'en
qualité de Chef de la Commiffion , il ſe
Change du
dan
rapport & que le Corps ref
pectable auquel il rendit compte , en louant
fon zéle , admira fon éloquence .
La mort de Clément XI ouvrit en
1721 , une brillante carriere aux talens
politiques de M. le Cardinal de Rohan. Il
étoit en chemin pour Rome , où il alloit
réfider au nom du Roi . Cette nouvelle
lui fit hâter fa marche. Il entra au Conclave
le z Avril , & le 8 Mai fuivant , Innocent
XIII fut élû. La part qu'eut à cette
élection le Cardinal de Rohan , ſon mérite
perfonnel , fa réputation , fa magnificence
, fixerent fur lui tous les yeux dans la
Capitale du Monde Chrétien . On s'y rappelle
encore les pieufes largeffes qu'il fit
JUIN. 1751 69
à l'occafion de la convalefcence du Roi.
L'éclat qui l'environnoit fut un fpectacle
pour une Ville où les grands fpectacles
font fi communs , & qui les aime encore ,
comme elle les aimoit fous le regne d'Augufte.
Mais en trême tems que ces dehors '
pompeux repaifoient l'avide curiofité des
Habitans de Rome , fon affabilité , les
charmes de fon efprit , la protection qu'il
accordoit au mérite , & l'ufage qu'il fit
pendant fon féjour de la confiance du Souverain
Pontife lui concilioient tous les
coeurs.
Le Sacré Collège , qui dans le Conclave
avoit vû briller fa pénétration & fon habileté
, eut fouvent depuis occafion d'admirer
fes connoiffances & la jufteffe de
fon efprit . Il en donna particulierement
des preuves dans une affaire importante ,
dont l'examen étoit du reffort d'une Congrégation
où le Pape l'avoit fait entrer.
M. le Cardinal de Rohan , s'étant apperçu
qu'on s'écartoit du point de la queſtion ,
prit la parole , & fon avis forma celui du
Tribunal. Comme l'italien ne lui étoit pas
encore familier , il eut recours dans cette
rencontre à la Langue Latine , & charma
fes Auditeurs par la facilité de l'expreffion ,
en même tems qu'il les perfuada par la
force du raifonnement. Les Cardinaux
73 MERCURE DE FRANCE.
étrangers que la vacance du Saint Siége
avoit attirés en grand nombre à Rome ,
reçurent le Chapeau dans un Confiftoire
folemnel , où M. le Cardinal de Rohan ,
qui fe trouvoit à leur tête , fit au nom de
tous un difcours , hautement applaudi de
cette augufte Affemblée. Celui , par lequel
il prit congé du Pape au mois de Décembre
, ne le fut pas moins. Il étoit devenu
le fujet des entretiens de Rome , & l'on
s'apperçut long- tems du vuide qu'y laiſſa
fon départ.
Tous les Princes d'Italie , dont il traverſa
les Etats , en reprenant la route de
France , fe féliciterent d'être fur fon paffage.
Le Duc de Parme alla au devant de
lui. Le Roi de Sardaigne le reçut en Prince
; & dans les honneurs , dont par tout
on le combla , il eut le plaifir fenfible de
voir fa perfonne diftinguée de fon rang.
Cette réputation qu'il s'étoit acquife
pendant fon premier féjour , il l'a foûtenue
, & même augmentée dans les trois
voyages qu'il a faits depuis , pour l'Election
de Benoît XIII , de Clément XII , &
du Pape , aujourd'hui regnant . Son entrée
dans Rome étoit une efpéce de triomphe ,
où la joye de le revoir éclattoit par mille
applaudillemens. A ces marques de fatisfaction
fuccédoient bientôt les regrets de
JUIN. 1751. 71
le perdre. Mais en s'éloignant il étoit fûr
de n'être pas oublié . Son nom fera longtems
cher aux Citoyens de Rome.
Ce nom ne l'eft pas moins aux Amateurs
des Lettres, M. le Cardinal de Rohan les
a chéris , protégés , encouragés par fes bienfaits.
11 leur faifoit un accueil , d'autant
plus fatisfaifant pour eux , que fon goût
leur étoit connu. Quoique le torrent des
affaires parût l'entraîner , il avoit fçû dérober
à fes occupations affez de tems pour
acquerir de nouvelles connoiffances , &
pour cultiver les genres d'étude aufquels
la jeuneffe s'étoit confacrée. Les Sçavans
même de profeffion trouvoient à profiter
auprès de lui . Toujours affez inftruit pour
les entendre , il l'éroit fouvent affez pour
leur faire des objections , pour leur donner
des vûes fines & lumineufes , pour
propofer à leurs recherches des objets curieux
& nouveaux . La politeffe & le ton
d'égalité , qui regnoit fans affectation dans
ces entretiens , faifoient prefque perdre de
vûe le Cardinal Evêque de Strasbourg ,
pour ne montrer que l'Académicien .
Ce titre , dont fe paroit un homme revêtu
des plus éminentes dignités , étoit
moins un hommage qu'une juftice , que
la République des Lettres avoit crû lui
devoir. Nous avons déja cité plufieurs oc72
MERCURE
DE FRANCE
.
cafions où fon éloquence parut avec éclat.
Elles ne font les feules ; & nous pou- pas
vons donner les mêmes éloges à tous les
difcours qu'il a prononcés dans l'exercice
de fes diverfes fonctions ; entre autres à
ceux , dont il accompagna la célébration
du Mariage du Roi , qu'il fit à Strasbourg,
& dont il renouvella la Cérémonie à Fontainebleau
, comme Grand Aumônier de
France .
Cet Art de manier la parole , d'afſujettir
au ton du fujet un ftyle toujours noble
& pur ,
eft un des traits qui caractériſent
M. le Cardinal de Rohan. Il étoit , à ce
titre feul , un des principaux ornemens de
l'Académie Françoife , dans laquelle il prit
féance le 31 Janvier 1704 ; jour heureux
& brillant pour cette Compagnie , où fon
entrée rétablit le calme , troublé depuis
quelque tems par un de ces orages , que
les paffions excitent dans les Sociétés Littéraires
, comme dans les autres .
pour
ainli
Dès 1701 , le Roi l'avoit mis au
nombre des Honoraires
, qu'il donnoit à
l'Académie
des Belles Lettres , par le Ré
glement , qui la renouvella
dire , en lui faifant prendre une forme
plus ftable & plus réguliere . Il en fut nommé
Préfident en 1712 , & continué l'année
ſuivante . Nos Regiſtres parlent fouvent
JUIN
73
1751.
vent alors de l'ardeur & de l'émulation
qu'entretenoient dans nos Affemblées fa
préfence , & le goût qu'il marquoit pour
les objets de nos travaux. Quoique l'eftime
foit un tribut , dont le fçavoir & les
talens ne peuvent êrre fruftrés fans injuftice
, c'eſt un tribut flatteur , que reçoivent
toujours avec reconnoiffance ceux qui feroient
le plus en droit de l'exiger. Mais
il les flatte furtout de la part d'un homme
qu'ils admirent eux-mêmes , & qui , fait
pour fixer leurs regards , paroît s'occuper
d'eux. C'eft alors une véritable récompenfe
, dont leur amour propre fent tout le
prix ; & le defir de la mériter , en animant
leurs efforts , eft une des fources de leurs
faccès.
M. le Cardinal de Rohan , prodigue de
cette eftime , fi capable d'encourager les
gens de Lettres , en a fouvent aidé plufieurs
à l'obtenir , par les fecours qu'ils
puifoient dans fa Bibliothéque , l'une des
plus nombreufes & des mieux choilies.
qui foient en Europe . Celle de M. de
Thou , poffedée depuis par M. le Préfident
de Menars , en compofe le fonds.
Elle étoit prête à fe difperfer en 1701
& la France auroit vû paffer dans de
mains étrangeres une partie de ce tréfos ,
amaffé par un de fes plus grands Hommes ,
1. Vol.
D
74 MERCURE DE FRANCE .
fi le goût de M. l'Evêque de Strasbourg
pour les Lettres ne nous l'eût conſervé. Il
l'acheta dans le fort d'une guerre opiniâtre
& ruineufe . Les follicitations de M.
l'Abbé de Boiffy , qu'il s'étoit attaché dès
le tems de fa Licence , & qui fut depuis
Affocié de l'Académie , contribuerent à le
déterminer.
Ce Recueil étoit renommé pour les
belles reliûres , pour les excellentes édi
tions , & furtout pour les Livres en grand
papier , que M. de Thou poffedoit feul. Il
avoit fçu fe les procurer par un moyen,
qui fuppofe la curiofité d'un Amateur , &
le crédit d'un Magiftrat généralement efti
mé. 11 envoyoit aux Miniftres du Roi ,
dans les differentes Cours , le plus beau
papier qu'on eût alors , pour faire tirer un,
ou quelquefois deux exemplaires des meil
leurs ouvrages qui s'imprimoient chez les
Etrangers. Ses vûes ne fe bornoient pas
à cet objet , qui n'eft après tout , qu'une
fingularité plus remarquable qu'utile. Il
s'étoit propofé de former une Bibliothé
que univerfelle.
M. le Cardinal de Rohan fuivit princi
palement fur cet article le plan du Fonda
teur. Malgré les dépenfes néceffaires &
continuelles qu'il faifoit dans fon Diocéle,
& par tout où l'exigeoit fon état , il n'á
·
JUIN.
75
1751
ceffé d'augmenter cette collection , déja
très-nombreuſe. L'accroiffement qu'elle a
reçu par les foins , eft fi confidérable , que
l'ancien fonds en fait aujourd'hui la moindre
portion . Entre autres articles importans
, elle offre une fuite des meilleurs ouvrages
compofés fur le Droit public , dont
l'étude eft très-Aloriffante en Allemagne.
Le nombre , la condition , la rareté des
Livres qui forment cette Bibliothéque ,
f'ordre même dans lequel ils font difpofés,
tout annonce le goût de celui qui la poffedoit
; & c'est moins pour lui que pour
elle qu'il fembloit avoir conftruit le Palais
dont elle occupe une partie,
Peu de tems après fon retour de Rome
en 1722 , M. le Cardinal de Rohan ou .
vrit fa Bibliothéque à des Conférences ,
où regnoient fous fes aufpices la politeffe ,
l'efprit & l'érudition . Dom Calmer , Dom
Bernard de Monfaucon , le Pere de Tournemine
, & plufieurs autres de nos plus
célébres Littérateurs s'y trouvoient à des
jours marqués , pour s'entretenir fur des
matieres de Critique ou d'Hiftoire . Il préfidoit
quelquefois lui-même à ces fçavantes
Affemblées , où chacun , obligé de remplir
à fon tour une féance entiere , choififoit
à fon gré le fujer de fa differtation.
Mais ce que nous ne pouvons trop re-
Dij
76. MERCURE DE FRANCE.
marquer dans un éloge littéraire , c'eſt
l'accès que les Sçavans de tout état , &
principalement les Eccléfiaftiques
›
→ ont
toujours eu dans cette Bibliothèque . Elle
s'ouvroit pour eux à toute heure : ils y
trouvoient outre les Livres dont ils
avoient befoin , toutes les facilités néceffaires
pour le travail . M. le Cardinal de
Rohan , qui pendant fon féjour à Paris
venoit de tems en tems la viſiter , étoit
charmé d'y rencontrer des Lecteurs . Il fe
faifoit un plaifir de les queftionner fur
l'objet de leurs études , & de les encoura
ger par l'intérêt qu'il paroifoit y prendre.
Les gens de Lettres n'avoient pas feulement
la liberté d'emprunter les Livres , &
de les garder à loifir . S'ils en demandoient
quelques-uns qui ne fuffent pas dans la
Bibliothéque , on les achetoit fur le champ,
pour leur en procurer la lecture. Le zéle
du Bibliothéquaire fecondoit de fi louables
difpofitions. M. l'Abbé Oliva fatisfaifoit
en les fuivant , fon goût pour les
Lettres.
C'est à les foins , & à la liberalité de M.
le Cardinal de Rohan , que le Public doit
1 ,édition de plufieurs Lettres du Pogge
Florentin , & de fon Traité fur les viciffi
indes de la Fortune : ouvrage curieux , dont
le manufcrit appartenoit au Cardinal Ot
JUIN. 1751. 77
toboni. L'Italie recéle peut-être encore un
grand nombre d'écrits de fes plus illuftres
- Sçavans , dont la connoiffance jetteroit un
nouveau jour fur l'Hiftoire des derniéts
fiéeles , fi l'exemple de M. le Cardinal de
Rohan trouvoit beaucoup d'imitateurs.
Ce morceau du Pogge , qu'il fit imprimer
à les frais , parut en 1723 fous fes
aufpices. C'est une forte d'hommage qu'il
a reçu plus d'une fois , & dont il fat toujours
redevable à la réputation qu'il s'étoit
acquife dans l'Europe. De tous les
ouvrages qui lui furent dédiés , je ne citerai
que le Tréfor des Anecdotes du Pere
Martenne ; les Antiquités de l'Eglife d'Efpagne
, & la Traduction Italienne de nos
Mémoires , dont le premier volume parut
à Venife en 17 ; o . La flatterie n'eut aucune
part à ces témoignages publics d'une
jufte reconnoiffance . Les gens de Lettres
pouvoient- ils en avoir trop pour un Amateur
illuftre , qui s'attachoit à former unte
Bibliothéque immenfe pour leur ufage ,
autant que pour le fien à Il en avoit deux
autres , dont il étoit plus fouvent à portée
de jouir , l'une à Strasbourg , & l'autre à
Saverne .
?
En effet , Strasbourg & Saverne ont été
Ies lieux de fa réfidence ordinaire ; & c'eft
la furtout qu'il étoit grand , fi c'eft mériter
D iij.
78 MERCURE DE FRANCE.
ce nom , que d'être affable avec dignité
magnifique avec économie , zélé fans intolérance
, modéré fans foibleffe , ferme
& prudent , ami de la paix & confervateur
de l'ordre . Nous avons déja parlé de
ce qu'il a fait dans fon Diocéfe , où les
foins ont rétabli la régularité . Son départ
y répandoit la trifteffe : on l'eût regardé
comme un malheur public, fans l'efperance
d'un retour prochain. Il rentroit au bruit
des acclamations , & la joye qu'infpiroit
fa préfence,étoit peinte dans tous les yeux.
Son Palais toujours ouvert , étoit toujours
rempli. Au milieu de cette affluence , M.
le Cardinal de Rohan s'occupoit , comme
s'il eût été dans une profonde folitude.
Ce concours le charmoit fans le diftraire.
Ceux qui l'abordoient , au lieu d'une au
dience , trouvoient un entretien plein de
bonté . Il s'intéreſfoit à leur fituation ; il
accommodoit leurs differends. L'air obli
geant , dont il accordoit une grace en relevoit
le prix ; & la peine qu'il témoignoit
à refufer confoloit de fes refus ; il étoit le
lien & l'arbitre des familles , des Corps
des differens partis . Quoiqu'il ait fçû défendre
fes prérogatives avec vigueur , fon
Chapitre conferva toujours avec lui l'union
la plus parfaite.
Dans la difcuffion des matieres les plus
>
И
79
JUIN.
1751.
épineufes , on admiroit fa douceur , fa pénétration
, la jufteffe de fes idées . D'un
coup d'oeil il faififfoit le point de la queftion
, & fans s'arrêter aux branches , il
s'attachoit aux difficultés effentielles . La
raifon , qui pour convaincre les hommes
a befoin de les féduire , ne fut jamais fi
feduifante que dans fa bouche. Les graces
de fa perfonne , la nobleſſe de ſa diction ,
l'élégance toujours naturelle des tours qu'il
employoit , cette politeffe qui proportionnoit
fon langage au rang , au mérite , aux
circonstances , tout concouroit à lui donner
fur les efprits un empire , dont il ne
fe fervoit fouvent , que pour faire goûter
des confeils utiles , ou des partis avanta
geux. C'étoit un Enchanteur aimable , qui
n'abufoit point de fes charmes; & c'eſt à
ce caractére , à cette conduite qu'il a dû
Feftime & l'amour des peuples confiés à
fes foins , tandis que fa magnificence attiroit
fur lui les regards des Etrangers.
M. le Cardinal de Rohan , placé fur la
plus importante de nos frontieres entre
deux Peuples puiffans & rivaux , fembloit
être chargé de repréſenter la France auprès
de l'Allemagne. Perfonne n'étoit plus fait
pour réuffir dans cette brillante fonction..
La beauté de les jardins & de fes Palais ,
orués par tous les Arts , donnoit une haute-
Diiij
Bo MERCURE DE FRANCE.
idée de notre goût : fes manieres faifoient
aimer nos moeurs : & la grandeur du Sujet
annonçoit la Majefté du Souverain . Ses
correfpondances continuelles avec les Princes
de l'Empire , les ont fouvent mis à
portée de lui donner des marques des fentimens
qu'ils avoient pour lui. Il étoit
dans l'habitude de leur faire des préfens ,
& d'en recevoir d'eux . Les Princes de
Waldeck , de Bade , de Darmstadt ,, & des
Deuxponts venoient pafler plufieurs jours
avec lui . L'Electeur de Cologne lui rendit
vifite en 1739 , & trouva Saverne au - deſſus
de fa réputation.
Cette eftime , dont jouiffoit M. le Cardinal
de Rohan , ne ſe bornoit point à des
démonftrations vagues & paffageres. Il en
a fçu tirer en plufieurs rencontres des avantages
réels ; mais furtout s'en fervir pour
remettre fon Siége en poffeffion de fes plus
beaux droits. En 1721 , il obtint de l'Empereur
l'Inveftiture des Etats que l'Evêché
de Strasbourg poffede en Allemagne ; &
reconnu par cette cérémonie Membre de
l'Empire , il reprit dans la Diette générale
une féance , dont les deux Evêques précédens
n'avoient pas joui.
Si la fplendeur dans laquelle il vivoic
n'eût été qu'une vaine décoration , faite
uniquement pour les yeux , ce ne feroit
JUI N. 1751. 81
pas un fujet d'éloge. Mais fa magnificence
n'étoit point un abus des richeffes. Ce n'étoit
ni cette pompe frivole , dont l'éclat
eft inutile à ceux qu'il éblouit , ni ce fafte
odieux que le Sage méprife , & que le vul →
gaire contemple en murmurant. Bienfai
fante & liberale , elle allioit les dehors de
la repréſentation avec le foulagement des
malheureux : elle entretenoit les Arts &
l'induftrie ; elle répandoit dans l'Alface
l'abondance & la joye. Les Eccléfiaftiques ,
les Militaires , les gens de Lettres étoient
admis à la table & logés dans fon Palais ,
forfqu'ils vouloient y faire quelque féjour.
Il fuffifoit de lui être préfenté , pour y demeurer
auffi long- tems que la néceffité des
affaires , les charmes du lieu , ceux de la
fociété pouvoient y retenir ; & l'on en fortoit
plein de reconnoiffance , pour faire
place à d'autres qui devoient y trouver les
mêmes agrémens : Les foldats ennemis
retenus prifonniers pendant la guerre aux
environs de Strasbourg , ont reffenti les
effets de fa généreufe compaffion . Hommes
, femmes , enfans , il ' les a fair venir
dans fon Palais ; & les a confolés dans leur
mifére par des fecours de toute efpéce.
Saverne étoit un Temple confacré par la
grandeur à l'hofpitalité.
.
A
François & Guillaume de Furftemberg
Dav
82 MERCURE DE FRANCE.
avoient conftruit ce fuperbe édifice , mais
il doit tous les embelliffemens à M. le Cardinal
de Rohan . Le Palais Epifcopal de
Strasbourg eft fon ouvrage. Il l'a commencé
en 1730 , & tous les connoiffeurs
en admirent l'élegance & la nobleffe .
Cependant , malgré tant de dépenſes ,
les revenus de l'Evêché font augmentés
confidérablement . Il avoit trouvé fon
Diocéfe dans cet état de défordre que de-.
voient produire l'anarchie dans laquelle il:
avoit long- tems gémi , l'abſence de fes
Evêques , & le mêlange des Religions. Il
le laiffe réglé, tranquille , rétabli dans ſon
ancien luftre , embelli de bâtimens fomptueux.
Ne pouvoit- il pas à quelques égards .
s'approprier la réflexion que fit Auguftefur
l'état où Rome étoit , lorfqu'il prit les
rénes de l'Empire , & fur celui dans lequel
à fa mort il laiffa cette Capitale du monde ?
Mais plus heureux que ce Prince , il a ce
qu'Augufte ne put ou ne voulut pas avoir,
un fucceffeur digne de lui , formé par fes
foins , héritier de fon nom , de fes qualités
aimables , de fon goût pour la Littérature,
& dont les vertus confoleront l'Alface .
Quoique M. le Cardinal de Rohan fût
fujet à de fréquentes attaques de goute ,
la bonté de fon tempéramment fembloit
lui promettre des jours plus longs. Une
JUIN. 17316 83
maladie que d'abord on ne crut pas mortelle
l'emporta prefque fubitement au mois
de Juillet dernier , dans la foixantefeizième
année de fon âge. Il est mort
pleuré de fa famille , d'un grand nombre
d'amis illuftres , d'un peuple nombreux
dont il fut les délices , & regretté d'un
Souverain , digne de regner fur les plus .
grands hommes . C'est une vraie perte , a dit
le Roi en apprenant fa mort. Le Cardinal
de Rohan a bien fervi l'Etat ; il étoit bon Citoyen
grand Seigneur , je n'ai jamais été
harangué par perfonne qui m'ait plû davantage.
Fermer
63
p. 94-101
LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur Madame la Comtesse de Vertillac.
Début :
Puisque les éloges que vous avez entendu faire partout de Madame la [...]
Mots clefs :
Marie-Madeleine-Angélique de La Brousse de Verteillac, Vertillac, Mérite, Esprit, Amis, Comtesse, Vie, Femme, Périgord, Gouverneur
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur Madame la Comtesse de Vertillac.
LETTRE
A l'Auteur du Mercure, sur Madame la
Comtesse de Vertillac.
Puisque les éloges que vous avez entendu
faire partout de Madame la
Comtesse de Vertillac, vous donnent la
curiosité de la connoître encore davan-
tage, j'ai l'honneur de vous en voyer cette
légere exquisse de ses vertus: il m'en
coutera des larmes pour vous satisfaire;
mais le souvenit du merite éminent de
ceux que l'on a aimé & respecté pendant
leur vie, est une espece de consolation
qui nous reste après leur mort. Je n'ai à
craindre qu'une chose, que ce que je vous
dirai ne soit fort au-dessous de l'idée,
qu'ont, de Madame de Vertillac, ceux qui
ont eu le bonheur de vivre dans la societé
de cette femme admirable, qui, de l'aveu
de tous ceux qui l'ont connue, réunissoit
un esprit élevé avec les qualités propres à
inspirer l'estime & la vénération.
Elle étoit née à Paris, mais elle étoit
originaire de Perigord, d'une ancienne &
illustre noblesse (a), alliée à tout ce qu'il y
(a) Voyez la vie du Bienheureux Theodore de
Celles, & l'Epstre Dédicatoire aux très-illus-
JANVIER. 1752.
93
a de meilleur dans la Province; elle étoit
sille umque de Messire Nicolas de la Brous-
se, Comie de Vertiliac, Maréchal des Campt
& Armées du Rri, Lieutenant dans sa Pro-
vince de Perigord, & Gouverneur de Mons
& du Hain.ini; lequel après avoir mis en fui-
ie les ennemis à la journee de Bossu, sous Val-
couri, y fut frappé de plusieurs coups mor-
tels (a).
L'éloge qu'un grand Roi, qui connois-
soit le mérite & qui sçavoit le récompen-
ser, sit de cet excellent Officier, est un
sûr garant, que s'il n'eût pas été enle vé de
ce monde à la fleur de son âge, il pouvoit
de flatter de parvenir aux plus grands hon-
neurs de la guerre. Louis XIV. dit à sa
veuve (b) qu il avoit perdu dans le Comte
de Vertillac, le meilleur Officier d'Infan-
terie qu'il cût aeu depuis le Maréchal de
Turonne.
Mademoiselle de Vertillac, orpheline
crès-joune, resta entre les mains d'une
mere d'un mérite distingué, qui lui don-
na la meilleure éducation; elle avoit reçum
tres & puissans Seigneurs Mossiours d'Athis & de
Vertillac.
(a) Ce sont les propres termes de l'Epitaphe de
de M. le Comte de Vertillac, telle qu'elle est dans
l'Eglise des Jesuites de Mons.
(6) Vie du Comte de Vertillac, imprimée à
Avignon en 1725 page 20.
00
ed by
96 MERCUREDE FRANCE.
de si heureuses dispositions de la nature,
qu'il fut fort aisé a ceux qui l'éleverent
d en faire quelque chose de surprenant.
Née avec un fond de curiosité inépuisable,
une netteté d'esprit & une profondeur
singuliere, elle crut que la connoissance
de toutes les sciences & de tous les arts
étoient du ressort de ceux qui se propo-
soient de cultiver leur esprit, aussi y avoit-
il peu de choses dont elle n'eût des idées
tres- exactes. Elle chercha toute sa vie à
faire connoissance avec les Artistes cele-
bres & les scavans illustres, & elle leur
donna plus d'une fois de l'étonnement de
l'étendue de ses connoissances. On en a vû
souvent convenir qu'elle leur avoit appris
des détails sur leur profession qu'ils avoient
ignorés jusqu'alors: plusieurs gens de Let-
tres lui ont lû leurs ouvrages avant que de
les donner au Public, & ont avoué qu'on
ne pouvoit pas faire des remarques plus
judicieuses. Mademoiselle Lheritier, con-
nue par plusieurs Livres, lui en a dédié
deux, les Caprices du destin en 1719, &
la traduction en vers François des Epstres
Héroiques d'Ovide en 1732. Les Epitres
dédicatoires de cette Fille scavante &
vertueuse nous apprennent que Madame
de Vertillac étoit son Héroine.
Aimable
zed by Goo
JANVIER.
1752.
97
Aimable Fille d'un Guerrier
Dont le frent fût cent fois couronné de laurier,
Si daus le champ de Mars il courut à la gloire,
Vous irez, pas les dons des Filles de mémoire.
Ou voit briller en vous avec tant d'agrément
La justesse d'esprit, l'heureux discernement;
Vous possedez si bien & la Fable & l'Histoire,
Vous pensez, vous parlez toujours si noblement
Et vous jugez si finement,
Qu'on ne voit point pour un Ouvrage
Un plus glorieux avantage
Que celui d'attirer votre applaudissement.
On ne sçait qui charme le plus
Ou vos sûres clartés, ou vos rares vertus.
Eh 1 quelle noble modestie,
A ce touchant mérite est encore assortie
Tant de charmes divers, qu'en vous le calme
a mis,
Vous donneront tonjours les plus parfaits amis
C'est ainsi qu'en 1719. parloit une per-
sonne illustre (a) connue pour avoit tou-
jours respecté la vérité & aimé la vertu:
elle ne sexprimoit pas avec moins d'ad-
mitation en 1732.
Aimable & sc. vante Comtesse,
Que vous auriez brillé dans Rome & dans la Grece,
Par ce godt sin & ce rate sçavoit
Qu'en tous les tems vous faites voir.
(a) Epitre dédicatoire das Capricos du Destin,
1. Vol.
Digsiras b 300
98 MERCUREDEFRANCE.
Athènes ni la Cour d'Auguste
N'ont jamais vs d'esprit plus éclaité, plus jucte
Et tous ces hommes excellens
Dont elles admuirroient les sublimes talens;
Eussent été chamés si vos doctes sussrages
Eussent couronné leurs Ouvrages (a)
Le célebre Marquis Maffei, la gloire de
Verone & un des principaux ornemens de
l'Italie, avec qui elle avoit fait une gran-
de liaison il y a 20 ans, lorsqu'il vint à Paris,
lui a dédic la belle édition de sa Mérope(6);
il a toûjours conservé pour Mme de Vertil-
lac, la plus parfaite estime; on lui a souvent
entendu dire que dans l'Italie entiere, où
il y a beaucoup de femmes de mérite, il
ny en avoit pas une qui pût être comparée
cette femme illustre.
Elle écrivoit avec la plus grande élégan-
ce; on en peut juger par cette lettre ingé-
nieuse que M. Remond de S. Mard a fait
imprimer, dans laquelle on voit qu'elle
avoit fait les réflexions les plus fines & les
plus délicates sur les nuances qui peuvent
le plus contribuer à l'agrément du stile.
Le Public seroit plus à portée de connoître
son mérite littéraire, si sa modestie n'eût
pas été supérieure même à ses talens.
Ja) Préface des Epitres héroiques
6) La Merope, imprimée à Verone l'an 1745
JANVIER. 1752.
99
Quelques uns de ses amis ont scû qu'elle
faisoit par occasion de très-jolis vers, mais
elle ne permetroit pas qu'on en prît des
copies, elle faisoit même tout ce qui dé-
pendoit d'elle, sans blesser ouvertement
la vérité, pour laister croire que ce n'é-
toit pas elle qui les avoit faits. On sçait
qu'elle a composé plusieurs petits Ouvra-
ges, écrits avec autant de solidité que d'a-
grément; mais elle ne les a fait voir qu'à
un très-petit nombre d'amis, & toujours
à condition que ce seroit un mystere pour
le Public. Son coeur n'étoit pas moins ad-
mirable que son esprit; on n'a jamais por-
té plus loin le désir d'obliger; elle n'étoit
occupée qu'à diminuer le mérite de la re-
connoissance, &, par cette raison même,
elle l'augmenton: elle regardoit le mon-
de entiet comme une societé de freres qui
ne devoient être occupés qu'à se rendre
service mutuellement, & elle agissoit en
consequence; jamais elle n'a differé une
occasion d'être utile, & l'on peut dire
d'elle, avec vérité, qu'elle n'a jamais per-
du un jour de sa vic. On ne pouvoit la
voir sans désirer d'avoir part à son amitié
aussi acqueroit. elle tous les jours de nou-
veaux amis; & ce qu'il y a de rate, ce n'é-
toit jamais aux dépens des anciennes ami-
tiés, que ces acquisitions se faisoient. Il
Eij
100 MERCURE DEFRANCE.
est surptenant combien, par ses avis &
par ses leçons les plus efficaces, elle a fa-
vorisé des talens naissans que sans elle l'in-
digence auroit étouffée; mais elle avoit
grand soin de prendre les plus grandes
précautions pour que ses bonnes actions
fussent ignorées: sa modestie a souvent été
trahie innocemment par la reconnoissance
de quelques uns qui ont mieux aimé être
indiscrets qu'ingrats.
Une égalité constante que l'on peut re-
garder comme le propre caractere de la
sagesse, rendoit sa société délicieuse; tou-
tes les fois que ses amis la revoyoient, elle
sentoit & leur communiquoit cette joie
douce & charmante qui auroit réchauffé
leurs sentimens, s'ils en eussent eu besoin,
ce n'étoit jamais qu'avec peine qu'on se
séparoit d'elle; on ne s'en consoloit que
dans l'espérance de la revoir avec un nou-
veau plaisir, parce qu'on étoit toujours
sût de trouver chez elle l'esprit uni avec
la vertu.
Une si digne femme devoit être pleurée
amerement de tous ses amis, aussi il n'en
est point qui n'ait dit du fond de son
cœeiis;
*
Quis desiderio sit pudor aus modus,
Tam rari capitis.
Quando ullum invenient parem. Horace.
JANVIER. 1752. 101
Une fièvre quarte, suivie d'une fiévre
maligne, la mit au tombeau à Dourdan
le 21 Octobre 1751 âgée d'environ soi-
xante ans.
Elle avoit épousé en 1727 M. le Comte
de Vertillac, Gouverneur & Grand Sene-
chal de Perigord, & Gouverneur de Dour-
dan, son cousin germain; elle en a eu un
fils, actuellement Gouverneur & Grand
Sénéchal de Perigord & Capitaine de Ca-
valerie dans le Régiment de Penthiévre.
Quoique j'aie été lié bien des années
avant vous, Monsieur, avec Madame la
Comtesse de Vertillac, vous l'avez assez
connue pour sçavoir qu'il n'y a rien d'exa-
géré dans le portrait que j'en ai fait. Je
me serois fait un scrupule d'emploier la
flatierie, & n'ême l'art, lorsqu'il est
question de vous parler d'une femme il-
lustre, dont la modestie faisoit un des
principaux ornemens, & qui aimoit la
vérité plus que toutes choses.
J'ai l'honneur, &c.
A Paris, ce premier Decembre 1751.
A l'Auteur du Mercure, sur Madame la
Comtesse de Vertillac.
Puisque les éloges que vous avez entendu
faire partout de Madame la
Comtesse de Vertillac, vous donnent la
curiosité de la connoître encore davan-
tage, j'ai l'honneur de vous en voyer cette
légere exquisse de ses vertus: il m'en
coutera des larmes pour vous satisfaire;
mais le souvenit du merite éminent de
ceux que l'on a aimé & respecté pendant
leur vie, est une espece de consolation
qui nous reste après leur mort. Je n'ai à
craindre qu'une chose, que ce que je vous
dirai ne soit fort au-dessous de l'idée,
qu'ont, de Madame de Vertillac, ceux qui
ont eu le bonheur de vivre dans la societé
de cette femme admirable, qui, de l'aveu
de tous ceux qui l'ont connue, réunissoit
un esprit élevé avec les qualités propres à
inspirer l'estime & la vénération.
Elle étoit née à Paris, mais elle étoit
originaire de Perigord, d'une ancienne &
illustre noblesse (a), alliée à tout ce qu'il y
(a) Voyez la vie du Bienheureux Theodore de
Celles, & l'Epstre Dédicatoire aux très-illus-
JANVIER. 1752.
93
a de meilleur dans la Province; elle étoit
sille umque de Messire Nicolas de la Brous-
se, Comie de Vertiliac, Maréchal des Campt
& Armées du Rri, Lieutenant dans sa Pro-
vince de Perigord, & Gouverneur de Mons
& du Hain.ini; lequel après avoir mis en fui-
ie les ennemis à la journee de Bossu, sous Val-
couri, y fut frappé de plusieurs coups mor-
tels (a).
L'éloge qu'un grand Roi, qui connois-
soit le mérite & qui sçavoit le récompen-
ser, sit de cet excellent Officier, est un
sûr garant, que s'il n'eût pas été enle vé de
ce monde à la fleur de son âge, il pouvoit
de flatter de parvenir aux plus grands hon-
neurs de la guerre. Louis XIV. dit à sa
veuve (b) qu il avoit perdu dans le Comte
de Vertillac, le meilleur Officier d'Infan-
terie qu'il cût aeu depuis le Maréchal de
Turonne.
Mademoiselle de Vertillac, orpheline
crès-joune, resta entre les mains d'une
mere d'un mérite distingué, qui lui don-
na la meilleure éducation; elle avoit reçum
tres & puissans Seigneurs Mossiours d'Athis & de
Vertillac.
(a) Ce sont les propres termes de l'Epitaphe de
de M. le Comte de Vertillac, telle qu'elle est dans
l'Eglise des Jesuites de Mons.
(6) Vie du Comte de Vertillac, imprimée à
Avignon en 1725 page 20.
00
ed by
96 MERCUREDE FRANCE.
de si heureuses dispositions de la nature,
qu'il fut fort aisé a ceux qui l'éleverent
d en faire quelque chose de surprenant.
Née avec un fond de curiosité inépuisable,
une netteté d'esprit & une profondeur
singuliere, elle crut que la connoissance
de toutes les sciences & de tous les arts
étoient du ressort de ceux qui se propo-
soient de cultiver leur esprit, aussi y avoit-
il peu de choses dont elle n'eût des idées
tres- exactes. Elle chercha toute sa vie à
faire connoissance avec les Artistes cele-
bres & les scavans illustres, & elle leur
donna plus d'une fois de l'étonnement de
l'étendue de ses connoissances. On en a vû
souvent convenir qu'elle leur avoit appris
des détails sur leur profession qu'ils avoient
ignorés jusqu'alors: plusieurs gens de Let-
tres lui ont lû leurs ouvrages avant que de
les donner au Public, & ont avoué qu'on
ne pouvoit pas faire des remarques plus
judicieuses. Mademoiselle Lheritier, con-
nue par plusieurs Livres, lui en a dédié
deux, les Caprices du destin en 1719, &
la traduction en vers François des Epstres
Héroiques d'Ovide en 1732. Les Epitres
dédicatoires de cette Fille scavante &
vertueuse nous apprennent que Madame
de Vertillac étoit son Héroine.
Aimable
zed by Goo
JANVIER.
1752.
97
Aimable Fille d'un Guerrier
Dont le frent fût cent fois couronné de laurier,
Si daus le champ de Mars il courut à la gloire,
Vous irez, pas les dons des Filles de mémoire.
Ou voit briller en vous avec tant d'agrément
La justesse d'esprit, l'heureux discernement;
Vous possedez si bien & la Fable & l'Histoire,
Vous pensez, vous parlez toujours si noblement
Et vous jugez si finement,
Qu'on ne voit point pour un Ouvrage
Un plus glorieux avantage
Que celui d'attirer votre applaudissement.
On ne sçait qui charme le plus
Ou vos sûres clartés, ou vos rares vertus.
Eh 1 quelle noble modestie,
A ce touchant mérite est encore assortie
Tant de charmes divers, qu'en vous le calme
a mis,
Vous donneront tonjours les plus parfaits amis
C'est ainsi qu'en 1719. parloit une per-
sonne illustre (a) connue pour avoit tou-
jours respecté la vérité & aimé la vertu:
elle ne sexprimoit pas avec moins d'ad-
mitation en 1732.
Aimable & sc. vante Comtesse,
Que vous auriez brillé dans Rome & dans la Grece,
Par ce godt sin & ce rate sçavoit
Qu'en tous les tems vous faites voir.
(a) Epitre dédicatoire das Capricos du Destin,
1. Vol.
Digsiras b 300
98 MERCUREDEFRANCE.
Athènes ni la Cour d'Auguste
N'ont jamais vs d'esprit plus éclaité, plus jucte
Et tous ces hommes excellens
Dont elles admuirroient les sublimes talens;
Eussent été chamés si vos doctes sussrages
Eussent couronné leurs Ouvrages (a)
Le célebre Marquis Maffei, la gloire de
Verone & un des principaux ornemens de
l'Italie, avec qui elle avoit fait une gran-
de liaison il y a 20 ans, lorsqu'il vint à Paris,
lui a dédic la belle édition de sa Mérope(6);
il a toûjours conservé pour Mme de Vertil-
lac, la plus parfaite estime; on lui a souvent
entendu dire que dans l'Italie entiere, où
il y a beaucoup de femmes de mérite, il
ny en avoit pas une qui pût être comparée
cette femme illustre.
Elle écrivoit avec la plus grande élégan-
ce; on en peut juger par cette lettre ingé-
nieuse que M. Remond de S. Mard a fait
imprimer, dans laquelle on voit qu'elle
avoit fait les réflexions les plus fines & les
plus délicates sur les nuances qui peuvent
le plus contribuer à l'agrément du stile.
Le Public seroit plus à portée de connoître
son mérite littéraire, si sa modestie n'eût
pas été supérieure même à ses talens.
Ja) Préface des Epitres héroiques
6) La Merope, imprimée à Verone l'an 1745
JANVIER. 1752.
99
Quelques uns de ses amis ont scû qu'elle
faisoit par occasion de très-jolis vers, mais
elle ne permetroit pas qu'on en prît des
copies, elle faisoit même tout ce qui dé-
pendoit d'elle, sans blesser ouvertement
la vérité, pour laister croire que ce n'é-
toit pas elle qui les avoit faits. On sçait
qu'elle a composé plusieurs petits Ouvra-
ges, écrits avec autant de solidité que d'a-
grément; mais elle ne les a fait voir qu'à
un très-petit nombre d'amis, & toujours
à condition que ce seroit un mystere pour
le Public. Son coeur n'étoit pas moins ad-
mirable que son esprit; on n'a jamais por-
té plus loin le désir d'obliger; elle n'étoit
occupée qu'à diminuer le mérite de la re-
connoissance, &, par cette raison même,
elle l'augmenton: elle regardoit le mon-
de entiet comme une societé de freres qui
ne devoient être occupés qu'à se rendre
service mutuellement, & elle agissoit en
consequence; jamais elle n'a differé une
occasion d'être utile, & l'on peut dire
d'elle, avec vérité, qu'elle n'a jamais per-
du un jour de sa vic. On ne pouvoit la
voir sans désirer d'avoir part à son amitié
aussi acqueroit. elle tous les jours de nou-
veaux amis; & ce qu'il y a de rate, ce n'é-
toit jamais aux dépens des anciennes ami-
tiés, que ces acquisitions se faisoient. Il
Eij
100 MERCURE DEFRANCE.
est surptenant combien, par ses avis &
par ses leçons les plus efficaces, elle a fa-
vorisé des talens naissans que sans elle l'in-
digence auroit étouffée; mais elle avoit
grand soin de prendre les plus grandes
précautions pour que ses bonnes actions
fussent ignorées: sa modestie a souvent été
trahie innocemment par la reconnoissance
de quelques uns qui ont mieux aimé être
indiscrets qu'ingrats.
Une égalité constante que l'on peut re-
garder comme le propre caractere de la
sagesse, rendoit sa société délicieuse; tou-
tes les fois que ses amis la revoyoient, elle
sentoit & leur communiquoit cette joie
douce & charmante qui auroit réchauffé
leurs sentimens, s'ils en eussent eu besoin,
ce n'étoit jamais qu'avec peine qu'on se
séparoit d'elle; on ne s'en consoloit que
dans l'espérance de la revoir avec un nou-
veau plaisir, parce qu'on étoit toujours
sût de trouver chez elle l'esprit uni avec
la vertu.
Une si digne femme devoit être pleurée
amerement de tous ses amis, aussi il n'en
est point qui n'ait dit du fond de son
cœeiis;
*
Quis desiderio sit pudor aus modus,
Tam rari capitis.
Quando ullum invenient parem. Horace.
JANVIER. 1752. 101
Une fièvre quarte, suivie d'une fiévre
maligne, la mit au tombeau à Dourdan
le 21 Octobre 1751 âgée d'environ soi-
xante ans.
Elle avoit épousé en 1727 M. le Comte
de Vertillac, Gouverneur & Grand Sene-
chal de Perigord, & Gouverneur de Dour-
dan, son cousin germain; elle en a eu un
fils, actuellement Gouverneur & Grand
Sénéchal de Perigord & Capitaine de Ca-
valerie dans le Régiment de Penthiévre.
Quoique j'aie été lié bien des années
avant vous, Monsieur, avec Madame la
Comtesse de Vertillac, vous l'avez assez
connue pour sçavoir qu'il n'y a rien d'exa-
géré dans le portrait que j'en ai fait. Je
me serois fait un scrupule d'emploier la
flatierie, & n'ême l'art, lorsqu'il est
question de vous parler d'une femme il-
lustre, dont la modestie faisoit un des
principaux ornemens, & qui aimoit la
vérité plus que toutes choses.
J'ai l'honneur, &c.
A Paris, ce premier Decembre 1751.
Fermer
64
p. 94-100
Traduction de la Réponse que M. de Montiano, Directeur de l'Académie Royale d'Histoire d'Espagne, a faite au discours précédent.
Début :
On ne pouvoit, Monsieur, présenter à cette Académie Royale un objet qui fût [...]
Mots clefs :
Titon du Tillet, Mérite, Académie royale d'histoire d'Espagne, Louanges, Gloire, Histoire, Honneur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Traduction de la Réponse que M. de Montiano, Directeur de l'Académie Royale d'Histoire d'Espagne, a faite au discours précédent.
Traduction de la Réponse que M. de Montiano,
Directeur de l'Académie Royale
d'Histoire d'Espagne, a faite au discours
précédent.
On ne pouvoit, Monsieur, présenter à
cette Académie Royale un objet qui fût
plus digne de sa reconnoissance que les
nques du généreux souvenir de M. Ti-
ton Dutillet que vous lui remettez au-
jourd'hui; mais en même temps elle ne
pouvoit trouver un Iuterprête moins pro-
pre que moi à exprimer l'étendue de ses
sentimens & à les proportionnet au mé-
FEVRIER.
1752.
95
rite d'un tel bienfait. Tous les membres
qui compofent aujourd'hui son assemblée
voudroient que je pusse me servir d'ex-
pressions particulieres & capables de faire
connoître non seulement combien elle
estime cet illustre Auteur & ses Ouvra-
ges, mais encore la main de qui elle re-
çoit une aussi grande satisfaction. Je con-
sidere la force de mon engagement; j'en
sens toutes les difficultés; je sçais que je
ne puis les éviter.
Si le sçavant Auteur du Parnasse Fran-
çois n'étoit déja connu dans toute l'Euro-
pe, si les compagnies les plus célebres
d'Espagne, d'Italie, d'Allemagne & de
Ftance ne l'avoient déja tant admiré, on
pourroit sans peine entreprendre l'éloge
qu'il mérite; mais après les louanges tant
de fois répetées, & qui ont déja placé
cette excellente plume au Temple de la
Renommée, que pourois je dire qui ne
parût trop foible au monde entier, à l'A-
cadémie & à moi-même.
L'Antiquité nous a laissé peu d'exem-
ples, & pour parler plus vrai, elle ne
nous en foutnit aucun que l'on puisse
comparer à cet homme illustre. Nous y
lisons de grandes actions entreprises pour
l'amour de la Patrie. Nous voyons à cha-
que pas dans l'Histoire l'attention des
Digstunas hoL0
96 MERCUREDEFRANCE.
Auteurs à exagéter les hauts faits de leur
Concitoyens; mais nous y remarquons
aussi souvent le peu de fruits que les uns
& les autres ont retiré de leurs travaux;
soit parce que la raison ne justisioit pas
les faits, soit parce que la passion en a
accumulé les louanges. C'est à M. Titon
Dutillet seul, & pour sa gloire, que de
pareils succès étoient réservés. Quel au-
tre particulier immortalisa jamais à ses
proptes dépens le mérite de ses plus ha-
biles Compatriotes: & quels sont les gé-
nies les plus jaloux d'une si grande gloire
qui se soient présentés pour retlir l'ob-
jet d'une si noble entreprise?
Cette réflexion que fait l'Académie
ainsi que je vous la rends, vous confit-
mera, Monsieur, la vénération sincere
que nous avons pour M. Titon Dutillet,
& combien nous sont agréables les mar-
ques qu'il nous donne de son amitié. Elles
vivront éternellement dans ses Archives,
comme dans le cœeur de chacun de ses
membres. Elles seront célébrées par ceux
qui nous succederont, & peut-être la mé-
moire en sera-t-elle renouvellée dans les
siècles à venir, quandenos productiono,
fruit de nos études, passeront dans toute l'é-
tendue de la postérité: en attendant, elles
autont toujours l'accueil qui est dû à l'a-
mitié
FEVRIER.
1752.
27
mitié que nous témoigne M. Titon Du-
tillet.
Vous ne vous êtes pas trompé, Mon-
sieur, en avançant qu'on pouvoit regar-
der M. Titon Dutillet Coadémicien de
l'Histoire. Notre inclination ne peut re-
fuser cet honneur à un Auteur qui en a em-
brassé une partie si éminente. Il a donc
pû se regarder comme tel dès l'instant que
ses ouvrages ont touché le portique de l'A-
cadémie; il le peut encore par les louan-
ges multipliées qui les suivent, la géné-
rosité avec laquelle il nous les offre, &
notre empressement à les recevoir.
Nous ny sommes pas moins portés;
(ce qui caractérise particulierement le nom
immortel de Philippe V. notre Fonda-
teur) en découvrant à l'inspection du
Parnasse François combien les Lettres ont
fleuri sous le Regne de Louis XIV,
Circonstance dont vous faites, Monsieur,
une juste application à la protection dé-
clarée que leur accorda, & à l'amour qua
eu pour elles le Prince son petit fils, qui
furent la source de cette noble émulation
qu'il eut toujours de suivre les sages maxi-
mes du grand Roi son Ayeul.
Le tendre souvenir que nous en con-
servons rend encore plus vif le desir que
nous avons de le publier, & d'en orner nos
as
93 MERCURE DE FRANCE.
Statuts; c est un tribut que nous payona
à la protection Royale & aux bontes dont
cet Auguste Souverain a bien voulu les
honorer. C'est aussi par la même raison
que nous croyons devoir inscrire dans
nos fastes un homme qui a particuliere-
ment travaillé, à éterniser le lustre des
plus dignes Enfans de cet âge d'or, sou-
tenu par le plus illustre des Princes de son
temps. Un homme qui contribue aujour-
d'hui par l'honneur qu'il rend à l'Acadé-
mie, & les louanges dont vous relevez
son établissement, à la gloire que nous
devons au Monarque bien faisant qui en a
posé les fondemens.
Outre les vœux & la satisfaction que
M. Titon Dutillet a sçu se concilier par
des motifs aussi justes, il a encore en sa
faveur, celui de vous avoir donné occa-
sion, Monsieur, de penser comme pen-
sent heureusement les sujets de notre très-
religieux Roi & notre Protecteur Ferdi-
nand VI. La justice que vous rendez à
ses vertus, la verité avec laquelle vous
manifestez l'amour de ses peuples, en
même temps qu'elles flattent notre joie
& notre félicite, nous excitent à publier
aussi de notre côté de la maniere la plus
expressive, l'obligation que nous avons
au Ciel qui nous a donné un Monarque
FEVRIER. 1752.
99
si digne du Trône qu'il occupe. Il ny a
quasi pas un seul Académicien qui n'ait
éprouvé des marques convaincantes de
la douceur d'un si aimable Maître. Tous.
le connoissent, tous l'aiment. Peut-il y
avoir des preuves plus fortes de la sincé-
rité de notre reconnoissance, que de sça-
voir distinguer le mobile auquel on don-
ne tant d'applaudissemens.
Je vous ai dit, Monsieur, suivant les
pouvoirs que m'en avoit donné l'Acadé-
mie, & je vous le confirme, que, quant,
à ce qui regarde M. Titon Dutillet, &
la juste rétribution que mérite son at-
tention, elle est resolue de lui prouver
dès à-présent l'estime particulière qu'elle
a de sa personne, pour suppléer à tout ce
que je puis oublier dans mes expressions:
je voudrois pouvoir vous peindre encore
tout ce que je lis dans le cœeur de mes
confreres, vous y verriez, Monsieur, la
distinction particuliere quel'Académie fait
de votre merite, & combien elle se félicite
d'en avoir reçu des preuves réelles. Je vous
dirai enfin qu'elle espere obtenir du temps
une occasioa favorable de pouvoir fran-
chir les bornes étroites où sa volonté se
trouve renfermée aujourd'hui.
Quant à ce qui me regarde en parti-
culier, je ne sçai comment vous répon-
E ij
nad
700 MERCURE DE FRANCE.
dte, Monsieur. Si je vous remercie des
louanges que vous me prodiguez, ce sera
donner une espéce de consentement à
un honneur si peu mérité. Si je les dissimu-
le en les couvrant d'un silence affecté
on interprétera ce silence comme une
impolitesse. Je me sens incapable de
tomber dans aucun de ces deux égare-
mens, & pour éviter l'un & l'autre
quelqu'inexcusable que je puisse vous pa-
roître, je vous laisse le juge, Monsieur,
des justes motifs qui mengagent à ne
plus parler d'une matiere où je suis le
seul interessé, & où mes remercimens
ne peuvent rien ajoûter à votre gloire.
Directeur de l'Académie Royale
d'Histoire d'Espagne, a faite au discours
précédent.
On ne pouvoit, Monsieur, présenter à
cette Académie Royale un objet qui fût
plus digne de sa reconnoissance que les
nques du généreux souvenir de M. Ti-
ton Dutillet que vous lui remettez au-
jourd'hui; mais en même temps elle ne
pouvoit trouver un Iuterprête moins pro-
pre que moi à exprimer l'étendue de ses
sentimens & à les proportionnet au mé-
FEVRIER.
1752.
95
rite d'un tel bienfait. Tous les membres
qui compofent aujourd'hui son assemblée
voudroient que je pusse me servir d'ex-
pressions particulieres & capables de faire
connoître non seulement combien elle
estime cet illustre Auteur & ses Ouvra-
ges, mais encore la main de qui elle re-
çoit une aussi grande satisfaction. Je con-
sidere la force de mon engagement; j'en
sens toutes les difficultés; je sçais que je
ne puis les éviter.
Si le sçavant Auteur du Parnasse Fran-
çois n'étoit déja connu dans toute l'Euro-
pe, si les compagnies les plus célebres
d'Espagne, d'Italie, d'Allemagne & de
Ftance ne l'avoient déja tant admiré, on
pourroit sans peine entreprendre l'éloge
qu'il mérite; mais après les louanges tant
de fois répetées, & qui ont déja placé
cette excellente plume au Temple de la
Renommée, que pourois je dire qui ne
parût trop foible au monde entier, à l'A-
cadémie & à moi-même.
L'Antiquité nous a laissé peu d'exem-
ples, & pour parler plus vrai, elle ne
nous en foutnit aucun que l'on puisse
comparer à cet homme illustre. Nous y
lisons de grandes actions entreprises pour
l'amour de la Patrie. Nous voyons à cha-
que pas dans l'Histoire l'attention des
Digstunas hoL0
96 MERCUREDEFRANCE.
Auteurs à exagéter les hauts faits de leur
Concitoyens; mais nous y remarquons
aussi souvent le peu de fruits que les uns
& les autres ont retiré de leurs travaux;
soit parce que la raison ne justisioit pas
les faits, soit parce que la passion en a
accumulé les louanges. C'est à M. Titon
Dutillet seul, & pour sa gloire, que de
pareils succès étoient réservés. Quel au-
tre particulier immortalisa jamais à ses
proptes dépens le mérite de ses plus ha-
biles Compatriotes: & quels sont les gé-
nies les plus jaloux d'une si grande gloire
qui se soient présentés pour retlir l'ob-
jet d'une si noble entreprise?
Cette réflexion que fait l'Académie
ainsi que je vous la rends, vous confit-
mera, Monsieur, la vénération sincere
que nous avons pour M. Titon Dutillet,
& combien nous sont agréables les mar-
ques qu'il nous donne de son amitié. Elles
vivront éternellement dans ses Archives,
comme dans le cœeur de chacun de ses
membres. Elles seront célébrées par ceux
qui nous succederont, & peut-être la mé-
moire en sera-t-elle renouvellée dans les
siècles à venir, quandenos productiono,
fruit de nos études, passeront dans toute l'é-
tendue de la postérité: en attendant, elles
autont toujours l'accueil qui est dû à l'a-
mitié
FEVRIER.
1752.
27
mitié que nous témoigne M. Titon Du-
tillet.
Vous ne vous êtes pas trompé, Mon-
sieur, en avançant qu'on pouvoit regar-
der M. Titon Dutillet Coadémicien de
l'Histoire. Notre inclination ne peut re-
fuser cet honneur à un Auteur qui en a em-
brassé une partie si éminente. Il a donc
pû se regarder comme tel dès l'instant que
ses ouvrages ont touché le portique de l'A-
cadémie; il le peut encore par les louan-
ges multipliées qui les suivent, la géné-
rosité avec laquelle il nous les offre, &
notre empressement à les recevoir.
Nous ny sommes pas moins portés;
(ce qui caractérise particulierement le nom
immortel de Philippe V. notre Fonda-
teur) en découvrant à l'inspection du
Parnasse François combien les Lettres ont
fleuri sous le Regne de Louis XIV,
Circonstance dont vous faites, Monsieur,
une juste application à la protection dé-
clarée que leur accorda, & à l'amour qua
eu pour elles le Prince son petit fils, qui
furent la source de cette noble émulation
qu'il eut toujours de suivre les sages maxi-
mes du grand Roi son Ayeul.
Le tendre souvenir que nous en con-
servons rend encore plus vif le desir que
nous avons de le publier, & d'en orner nos
as
93 MERCURE DE FRANCE.
Statuts; c est un tribut que nous payona
à la protection Royale & aux bontes dont
cet Auguste Souverain a bien voulu les
honorer. C'est aussi par la même raison
que nous croyons devoir inscrire dans
nos fastes un homme qui a particuliere-
ment travaillé, à éterniser le lustre des
plus dignes Enfans de cet âge d'or, sou-
tenu par le plus illustre des Princes de son
temps. Un homme qui contribue aujour-
d'hui par l'honneur qu'il rend à l'Acadé-
mie, & les louanges dont vous relevez
son établissement, à la gloire que nous
devons au Monarque bien faisant qui en a
posé les fondemens.
Outre les vœux & la satisfaction que
M. Titon Dutillet a sçu se concilier par
des motifs aussi justes, il a encore en sa
faveur, celui de vous avoir donné occa-
sion, Monsieur, de penser comme pen-
sent heureusement les sujets de notre très-
religieux Roi & notre Protecteur Ferdi-
nand VI. La justice que vous rendez à
ses vertus, la verité avec laquelle vous
manifestez l'amour de ses peuples, en
même temps qu'elles flattent notre joie
& notre félicite, nous excitent à publier
aussi de notre côté de la maniere la plus
expressive, l'obligation que nous avons
au Ciel qui nous a donné un Monarque
FEVRIER. 1752.
99
si digne du Trône qu'il occupe. Il ny a
quasi pas un seul Académicien qui n'ait
éprouvé des marques convaincantes de
la douceur d'un si aimable Maître. Tous.
le connoissent, tous l'aiment. Peut-il y
avoir des preuves plus fortes de la sincé-
rité de notre reconnoissance, que de sça-
voir distinguer le mobile auquel on don-
ne tant d'applaudissemens.
Je vous ai dit, Monsieur, suivant les
pouvoirs que m'en avoit donné l'Acadé-
mie, & je vous le confirme, que, quant,
à ce qui regarde M. Titon Dutillet, &
la juste rétribution que mérite son at-
tention, elle est resolue de lui prouver
dès à-présent l'estime particulière qu'elle
a de sa personne, pour suppléer à tout ce
que je puis oublier dans mes expressions:
je voudrois pouvoir vous peindre encore
tout ce que je lis dans le cœeur de mes
confreres, vous y verriez, Monsieur, la
distinction particuliere quel'Académie fait
de votre merite, & combien elle se félicite
d'en avoir reçu des preuves réelles. Je vous
dirai enfin qu'elle espere obtenir du temps
une occasioa favorable de pouvoir fran-
chir les bornes étroites où sa volonté se
trouve renfermée aujourd'hui.
Quant à ce qui me regarde en parti-
culier, je ne sçai comment vous répon-
E ij
nad
700 MERCURE DE FRANCE.
dte, Monsieur. Si je vous remercie des
louanges que vous me prodiguez, ce sera
donner une espéce de consentement à
un honneur si peu mérité. Si je les dissimu-
le en les couvrant d'un silence affecté
on interprétera ce silence comme une
impolitesse. Je me sens incapable de
tomber dans aucun de ces deux égare-
mens, & pour éviter l'un & l'autre
quelqu'inexcusable que je puisse vous pa-
roître, je vous laisse le juge, Monsieur,
des justes motifs qui mengagent à ne
plus parler d'une matiere où je suis le
seul interessé, & où mes remercimens
ne peuvent rien ajoûter à votre gloire.
Fermer
65
p. 13-33
Suite des Réflexions sur l'exil, par Milord Bolinbroke.
Début :
Un changement de place peut donc être supporté par tout homme ; il [...]
Mots clefs :
Homme, Esprit, Exil, Nature, Maux, Hommes, Rang, Pauvreté, Pays, Vie, Fortune, Perte, Pouvoir, Mérite, Vérité, Avantages, Monde, Grands, Zénon, Malheurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Suite des Réflexions sur l'exil, par Milord Bolinbroke.
Suite des Réflexions sur l'exil, par Milord
Bolinbroke.
UN changement de place peut donc
être supporté par tout homme ; il
fait même le plaisir de plufieurs; mais qui
peut soutenir les maux qui accompagnent
l'exil? Vous-mêmes qui en faites la ques-
tion, pouvez les soutenir. Tous ceux qui
les considerent tels qu'ils sont en eux mê-
mes; au lieu de les regarder au travers du
voise que le prejugé met devant nos yeux.
Car quoi. Vous avez perdu votre bien
réduisez vos désirs, & vous vous trouverez
aussi riche que jamais, avec cet avantage
que vos soins seront diminués. Les besoins
réels de la Nature sont renfermés en d'étroi-
res bornes, mais ceuxque l'éducation & l'ha-
bitude ont créés, n en ontaucunes. La vérité
a un circuit fixé & petit; mais l'erreur n'en
a point. C'est pourquoi si vous laissez écha-
per vos désirs au-delà de ce circuit, ils er-
reront éternellement. Nous devenons né-
cessiteux au milieu de l'abondance, &
notre pauvreté augmente avec nos riches-
fes. Réduisez vos défirs, pout être capable
de dire avec l'Oracle de la grace auquel
Erasme étoit prêt d'adresser ses prieres:
14 MERCURE DE FRANCE.
quàm mul is ipse non egeo? Banissez de vo-
tre exil tous les besoins imaginaires, &
vous n'en souffrirez aucuns réels, le pe-
rit filet d'eau qui vous est laissé, suffira
pour étancher la soif de la Nature, & si
elle ne peut être étanchée, ce n'est pas
une soif, mais une maladie formée par les
habitudes vicieuses de votre esprit & non-
la suite de l'exil. Combien de gens sou-
tiennent la même pauvreté gayment, par-
ce qu'ils y ont été élevés, & y sont ac-
coutumés: ne ferons-nous pas capables
d'acquerir par la raison & par la réflexion
ce que le moindre artisan possede par ha-
bitude; ceux qui ont tant d'avantages au-
dessus de lui, seront-ils les esclaves des
besoins & des nécessités qu'il ignore. Les
riches dont les apetits délicats ne peuvent
être satisfaits, ni par les productions de
tout un pays, ni même par celles d'une
partie du Monde, pour lesquels le Globe
entier est pillé, pour lesquels les Carava-
nes du Levant sont continuellement en
marche, & les Mers les plus reculés cou-
vertes de vaisseaux: ces hommes volup-
tueux rassasiés par la superfluité, sont
fouvent bien aise d'habiter dans une hum-
ble demeure, & de faire un repas simple.
Insensés qu'ils sont, ils vivent toujours
dans la crainte de de qu'ils souhaitent
AVRIL.
1752.
1§.
quesquefois, & fuyent une vie qu'ils imi-
tent par luxe.
Jettons nos yeux en arriere sur ces
grands hommes qui vivorent dans les sié-
cles de vertu, de simplicité & de frugali-
té, & rougissons de penser que nous jouis-
sons dans le banissement de plus de biens
qu'ils n'en avoient au milieu de leur gloi-
re & dans l'éclat de leur fortune. Imagi-
nons-nous que nous voyons un grand Dic-
tateur donnant audience aux Ambassadeurs
Samnites, & préparant sur le foyer son-
médiocre repas de la même main de la-
quelle il avoit si souvent subjugué les en-
nemis de la République, & porté le lau-
rier triomphal au Capitole. Souvenons-
nous que Platon n avoit que trois valets,
& que Zenon n'en avoit point: Socrate,
le Réformateur de son pays, fut nourri,
& Menenius Agripa, l'arbitre du sien, fut,
enseveli aux dépens de la République.
Pendant qu Attilius Regulus battoit les
Carthaginois en Afrique, la fuire de fon
valet de charue réduisit chez lui sa famil-
le à la mendicité, & le labourage de sa
petite ferme, devint l'objet des soins pu-
blics. Scipion mourut sans laisser de
quor marier ses filles, & leur dot fut
payée du trésor de l'Etat. Car il étoit
bien juste que le Peuple de Rome, payât
16 MERCURE DEFRANCE.
une fois tribut à celui qui avoit établi un
tribut perpétuel sur Carthage. Après de
rels exemples, pourrons-nous être effrayés
de la pauvreté, & dédaignerons nous d'ê-
tre adoptés dans une famille qui a tant
d'illustres Ancêtres: nous plaindrons-nous
du banissement, parce qu'il nous ôte ce
dont les plus grands Philosophes, & les
plus grands Héros de l'Antiquité n'ont
jamais joui.
Vous trouverez peut-être mauvais, &
regarderez comme un artifice que je consi-
dere séparément des malheurs qui tom-
bent tous ensemble sur un homme exilé,
& l'accablent sous leurs poids réuni. Vous
supporteriez, direz- vous, le change-
ment de place, s'il n'étoit pas accompa-
gné de la pauvreté, ou la pauvreté si elle
n'étoit pas accompagnée de la séparation
de votre famille & de vos amis, de la
perte de votre rang, de votre considé-
ration & de votre pouvoir, du mépris &
de l'ignominie.
Quiconque raisonne de cette maniere,
qu'il se fasse la reponse suivante. La plus
petite de ces circonstances en particulier
est suffisante pour rendre misérable l'hom-
me qui ny est pas préparé, qui ne s'est
pas dépouillé de cette passion, sur laquel-
ie elle est propre à agir, mais celui qui
AVRIL. 1752.
17
est venu à bont de maîtriser toutes ses
passions; celui qui a prévu tous ces ac-
cidens, & qui a préparé son esprit à les
endurer, nous sera supérieur à tous, & à
tous à la fois, aussi-bien qu'à chacun en
particulier. Il ne supportera pas la perte
de son rang, parce qu'il pourra sup-
porter la perte de son bien, mais il sup-
portera l'un & l'autre, parce qu'il est pré-
paré à l'un & à l'autre, & parce qu'il est
libre d'ambition, aussi-bien que d'avarice.
Vous êtes séparé de votre famille & de
vos amis, faites-en la liste, considérez-la:
combien peu en trouverez-vous dans vo-
tre famille qui méritent le nom d'amis, &
combien peu parmi ceux-ci qui soient réel-
lement tels. Effacez le nom de ceux qui ne
doivent pas rester dans ce rôle, & le gros
catalogue sera bientôt réduit à un bien pe-
tit volume. Regrettez, si vous voulez,
votre séparation de ce petit reste: car,
Dieu ne plaise, que je veuille bannir le
sentiment d'une amitié vertueufe, quand
je déclame contre une honteuse & vicieu-
se foiblesse de l'esprit. Regrettez votre
féparation de vos amis, regrettez-la com-
me un homme qui mérite d'être le leur:
ceci est force & non foiblesse d'esprit:
c est vertu & non vice; mais la moindre
inquiétude pour la perte du rang que
18 MERCURE DE FRANCE.
nous tenions est ignominieuse. Il nya
point de rang estimable parmi les hom-
mes que celui que donne le mérite réel.
Les Princes peuvent donner des noms, &
instituer des cérémonies & en exiger l'ob-
servation. Ils peuvent revêtir des fous &
des fripons avec des robes d'honneur, &
avec des emblêmes de sagesse & de vertu.
Mais nul homme ne peut être véritable-
ment supérieur à un autre sans un mérite
supérieur, & ce rang ne sçauroit non
plus nous être ôté, que le mérite qui l'é-
rablit.
L'autorité suprême donne une valeur
imaginaire & arbitraire aux espéces d'or
& d'argent: c'est pourquoi elles nont
pas le même cours en tout tems & en tous
lieux; mais la valeur réelle reste invaria-
ble, & l'homme prévoyant se défait aus-
si-tôt qu'il peut de ses pieces légeres, &
amasse le bon argent. Ainsi le mérite ne
peut procurer la même considération uni-
versellement, mais le titre à cette consi-
dération est le même, & sera reconnu le
même en chaque circonstance par ceux
qui sont sages & vertueux; s'il n'est pas
reconnu par ceux qui ne sont ni sages ni
vertueux, rien cependant ne nous est ôté.
Nous navons pas raison de nous plain-
dre: ces derniers nous considéroient pour
AVRIL. 1752.
19.
un ratig que nous avions pour notre ti-
tre, non pour notre valeur intrinseque.
Nous n'avons plus ce rang, ce titre; ils
ne nous considerent plus: ils admiroient
en nous ce que nous nadmirions pas
nous mêmes: s'ils apprennent à nous né-
gliger, apprenons à avoir pitié d'eux;
ieur assiduité étoit importune: ne nous-
plaignons pas du repos que leur change-
ment nous procure; appréhendons plutôt
le retour de ce rang & de ce pouvoir, le-
quel semblable à un jour de Soleil, pour-
roit ramener ces insectes, & les faire four-
miller autout de nous. L'inclination à
faire autant de bien qu'il est possible est
inséparable d'une ame vertueuse; mais
l'homme sage se contente lui-même,
quand il en fait autant que sa situation lui
permet d'en faire, & il n'y a point de si-
tuation dans laquelle nous n'en puissions
faire beaucoup; il se console d'être privé.
d'un plus grand pouvoir, de faire le
bien, parce qu'il évite les tentations de
faire le mal.
Les inconvéniens dont nous avons par-
lé, n'entraînent donc avec eux rien de
difficile à soutenir par un homme sage &
vertueux, & ceux dont il nous reste à
parler. Le mépris & l'ignominie ne peu-
vent jamais tomber dans son lot. Il est im-
10. MERCUREDE FRANCE.
possible que celui qui se respecte lui-men-
me, puisse être méprisé par les autres, &
comment l'ignominie peut elle intéresser
un homme qui rassemble toutes ses forces
en lui-même, qui appelle du jugement de
la multitude à un autre tribunal, & vit
indépendant du genre humain & des ac-
cidens de la vie.
Caton manqua d'être élu Préteur &
Consul. Y a-t-il personne assez aveugle
pour imaginer que ces refus ayent desho-
noré un si grand homme. La dignité de
ces deux Magistratures auroit été augmen-
tée, s'il en eut été révêtu: elles en souf
frirent, non Caton.
Vous avez remplis les devoirs d'un bon
citoyen; vous vous êtes fidelement acqui-
tez de ce qui vous avoit été confié; vous
avez suivi les intérets de votre pays, sans
regarder aux ennemis que vous vous fai-
fiez, & aux dangers qui vous entour-
roient: votre pays recueille le bénéfice
de ces services, & vous souffrez pout les
avoir rendus: les personnes malgrez les-
quelles vous serviez ou même sauviez le
Public, conspirent & achevent votre rui-
ne particuliere; ils sont vos accusateurs,
& la foule inconstante & ingrate est vo-
tre juge, votre nom est suspendu dans les
tables de proscription, & l'artifice joint
AVRIL.
1752.
21
à la malice entreptend de faire passer vos
meilleurs actions pour des crimes & de
ternir votre réputation: pour cet effet,
la sacrée voix du Sénat est obligée de pro-
noncer un mensonge, & ces Registres
qui doivent être l'éternel monument de
la vérité, deviennent les témoins de l'im-
posture & de la calomnie.
Vous croyez que de telles circonstances
sont intollérables, & vous préféreriez la
mort à un exil si ignominieux: ne vous y
trompez pas, l'ignominie reste sur ceux qui
persécutent injustement, & non sur celui
qui souffre une injuste persécution.
Supposé que dans l'acte qui vous ban-
nit, il fut déclaré que vous avez quelque
maladie contagieuse, ou que vous êtes
bossu ou défiguré; ceci rendroit les Légis-
lateurs ridicules, l'autre les rend infâmes.
Mais nul des deux ne peut intéresser un
homme, qui dans un corps sain & bien
proportionné, jouit d'une conscience net-
te de toutes les fautes qu'on lui attribue.
Mettons ceci dans un plus grand jour,
en supposant quelques cas encore plus
particuliers. Vous êtes banni & poursuivi
avec acharnement, parce que vous sépa-
riez les intérêts de votre pays de l'intérêt
des Factieux qui le troublent, & de ses
voisins: ceux que vous empêchi:z de
itredy0O
22 MERCURE DEFRANCE.
triompher plus long tems à ses dépens, se
rangent aux vôtres. Voudriez-vous re-
tourner chez vous, à condition de ne
donner que la troisième place aux intérêts
de votre Patrie, de prostituer son pouvoir
à l'ambition des autres Puissances, sous
prétexte de la sauver des dangers imaginai-
res, & à condition de faire passer les ri-
chesses entre les mains des plus vils & des
plus méprisables de ses concitoyens, sous
l'apparence de payer les dettes réelles. Si
vous pouvez vous soumettre à une aussi
infâme composition, vousn'êtes pas l'hom-
me auquel j adresse mon discours, mais si
vous avez assez de vertu pour la mépriser
pourquoi vous repentiriez-vous de l'autre
alternative; être banni d'un tel pays &
avec de tels circonstances, c'est être dé-
livré de prison. Diogene fut chassé de
Royaume du Pont pour avoit contrefait
la monoye du Prince; Stratonicus crut
qu'il lui étoit permis d'être faussaire, pour
pouvoir obtenir d'être banni de Seriphos.
Mais vous, vous avez obtenu votre li-
berté pour faire votre devoir. De toutes
les ignominies, une mort ignominieuse
est censée la plus grande; & néanmoins
quel est le blasphémateur qui osera diffa-
mer la mort de Socrate. Ce grand homme
entra dans la prison avec la même ferme-
AVRIL. 1752.
23
té avec laquelle il réduisit les trente Ty-
rans, & il rendit ce lieu respectable: car
comment eût-il été une infâme prison,
quand Socrate y étoit.
Le banissement avec toute la suite de
meaux qui l'accompagnent, loin d'être la
cause du mépris rend respectable celui
qui le supporte avec un esprit ferme. Pen-
dant que tant d'autres en sont abattus
celui- ci érige sur ces mêmes malheurs un
trophée à la réputation; car tel est la dis-
position de notre esprit que rien ne le frap-
pe avec plus d'admiration qu'un homme
intrepi de au milieu de l'infortune. Lors-
qu'Aristide fut mené au supplice tous ceux
qui rencontroient cette triste marche bais-
soient les yeux, & le cœeur serré pleuroient,
non l'homme innocent, mais la Justice
elle-même qui étoit condamnée en lui:
néanmoins il se trouva là un misérable,
car les monstres sont quelquefois produits
contre les regles de la nature, qui lui
cracha au visage, Aristide essuya sa joue,
sourit & se tournant vers le Magistrat:
admonestés, lui dit-il, cet homme pour
qu'il ne soit pas si sale à l'avenir.
L'ignominie ne peut donc prendre
sur la vertu; car la vertu est en chaque
condition la même, & exige le même res-
pect; nous applaudissons le monde quand
24 MERCUREDE FRANCE.
elle prospere, & quand elle tomnbe dans
l'adversité nous l'applaudissons elle- même:
semblable aux temples des Dieux elle est
vénérable même dans ses ruines.
Ceci posé, n'est-ce pas un dégré de folie
de différer un moment à acquerir les seu-
les armes capables de nous défendre con-
tre les attaques ausquelles nous sommes à
chaque moment exposés. Lebonheur de no-
tre vieillessedépend de la manieredont nous
avons passé notre jeunesse, & nous som-
mes heureux ou malheureux quand nous
tombons dans l'infortune, selon que nous
avons joui de notre prospérité. Si nous
nous sommes appliqués de bonne heure
à l'étude de la sagesse & à la pratique de
la vertu, ces maux deviendront indiffé-
rens: si nous avons négligé de le faire ils
deviendront pesans: dans ce premier cas
ils ne sont pas des maux, & dans le se-
cond, ils sont des remedes à de plus
grands maux.
Zénon se rejouissoit de ce qu'un naufrage
l'avoit jetté sur les côtes d'Athenes: il
dut à la perte de sa fortune l'acquisition de
la vertu de la sagesse & de l'immortalité. Il
y a de bons & de mauvais airs pour l'esprit
aussi-bien que pour le corps: souvent la
prospérité irrite nos maladies habituelles,
& nous laisse sans esperance de trouver de
spécifique
AVRIL.
1752.
25
spécisique que dans l'adversité: dans ce
cas le bannissement est semblable à un
changement d'air, & les maux que nous
y souffrons, semb ables à autant de médeci-
nes appliquées à des maladies invétérées.
Ce qu'Anacharsis disoit de la vigne,
peut être dit de la prospérité: elle porte
les trois grapes, de plaisir, d'yvresse & de
chagrin. Heureux est celui que la derniere
peut guérir du mas qu'ont opéré les deux
autres; mais si l'affliction manque d'avoir
ce salutaire effet, le cas est desespêré: cat
le dernier remede dont l'indulgente Pro-
vidence use envers nous, s'il manque,
nous languirons & mourrons dans la mi-
sere & dans le mépris.
Hommes vains que nous sommes! Com-
bien rarement Içavons-nous que souhai-
ter ou que demander: quand nous prions
pour éloigner de nous ces malheurs, &
quand nous les craignons le plus, nous en
avons le plus de besoin. C'étoit par cette
raison que Pythagore défendit à ses Dis-
ciples de demander à Dieu aucune chose
en particulier, la meilleure & la plus cour-
te priere que nous puissions adresser a ce-
Jui qui connoît nos besoins & notre igno-
rance dans nos demandes est celle- ci: ta
volonté soit faite.
Ciceron dit en quelque endroit de ses
26 MERCURE DEFRANCE.
Ouvrages que, comme le bonheur est l'ob-
jet de toute Philosophie, les disputes par-
mi les Philosophes proviennent de leurs
différentes idées du souverain bien. Ré-
conciliez-les en ce point, vous les récon-
cilirez dans le reste. L'Ecole de Zénon
plaçoit le souverain bien dans la vertu
nue. Il poussa ce principe au-delà du plus
haut point de la Nature & de la vérité.
Un esprit d'opposition à une autre doc-
trine qui devint en grande vogue, pen-
dant que Zénon étoit à la mode, pou-
voit être l'ocasion de cet excès.
Epicure plaçoit le souverain bien daus
la volupté; ces termes volontairement, ou
par hazard mal entendus par ses Secta-
teurs pouvoient aider à pervertir sa Doc-
trine; mais ce fut la rivalité qui aigrit la
dispute; car en vérité il n'y a pas si grande
différence qu'on se l'imagine entre le
Sroicisme réduit à des termes raisonnables
& intelligibles, & le vrai & ortodoxe
Epicurisme. Le felicis animi immota tran-
quillitas du premier; & le voluptas de
l'autre sont proches alliés, & je doute si
le plus ferme Héros du Portique auroit
supporté un accès de pierre sur les princi-
pes de Zénon, avec plus de magnanimité
& de patience que fit Epicure sur ceux de
sa propre Philosophie. Cependant Aristo-
AVRIL.
1752.
27
te prit un milieu, on s'expliqua mieux, il
plaça le bonheur dans ces avantages joints
ensemble, ceux de l'esprit ceux du corps
& ceux de la fortune, ils sont raisonna-
blement joints; mais il est certain qu'ils
ne doivent pas être placés sur un pied
égal. Nous pouvons beaucoup mieux sup-
porter la privation des dernieres que celle
des autres, & la pauvreté même de laquel-
le le genre humain est si effrayé, est sute-
ment moins fâcheuse que la folie ou la
pierre, quoiqu en pensât Chrisipe, qui di-
soit quil étoit meilleur de vivre fou que
de ne pas vivre.
Si le bannissement donc, en nous ôtant
les avantages de la fortune, ne peut nous
oter des avantages plus précieux, qui sont
ceux de l'esprit & du corps, & si cet
accident est capable quand nous les possé-
dons, de nous les rendre quand nous les
avons perdus: le bannissement est un
léger malheur pour ceux qui sont déja
sous la domination de la raison, & un
très-grand bien pour ceux qui sont encore
plongés dans des vices capables de ruiner
la santé du corps & de l'esprit. L'exil doit
être souhaité comme une faveur par ceux-
ci, & ne doit être craint par personne, si
nous sommes dans ce cas, secondons les
desleins de la Providence en notre fa-
B ij
28 MERCUREDE FRANCE.
veur: réparons la perte despremieres occa-
sions, en ne laissant pas échapper la der-
niere.
Nous pouvons racourcir la durée des
maux que nous aurions pu prevenir, & à
mesure que nous prendrons le dessus sur
nos passions desordonnées, & sur nos vi-
cieuses habitudes, nous sentirons nos pei-
nes diminuer à proportion. Chaque pas
qu'on fait dans le chemin de la vertu est
consolant. Avec combien de joie l'hom-
me qui prosite de ses malheurs en cette
maniere découvrira-t. il que ces maux qu'il
attribue à son exil, n'avoient leur source
que dans la vanité & la folie, & disparois-
sent avec elles.
Il verra que dans sa premiere disposi-
tion d'esprit, il ressembloit à ce Prince ef-
féminé qui ne vouloit nulle autrę eau que
celle de la riviere de Choaspes, ou à cette
sotte Reine, qui dans une des Tragédies
d'Euripide, se plaint amérement qu'elle
n'avoit pas allumé la torche nuptiale, &
que la riviere Ismeus n'avoit pas fourni
de l'eau aux nôces de son fils.
La vûe d'un état si humiliant lui en fera
souhaiter un autre; lorsqu'il y sera atrivé,
il sera convaincu par sa propre expérien-
ce, la plus forte de toutes les preuves,
qu il étoit malheureux, parce qu'il étoit vi-
AVRIL. 1752.
29
cieux & non parcequ'il étoit banni. Si je ne
traignois qu on ne dit que c'est trop rafi-
ner, je me garderois de parler ici de quel-
ques avantages de la fortune, qui nous
sont donnés pour balancer ceux que l'exil
nous ôte. Ily en a un qui a été négligé par
de grands hommes, & même par des Sages.
Démetrius Phalérius banni d'Athenes,
devint premier Ministre du Roi d'Agyp-
te, & Thémistoeles fut si bien reçu a la
Cour de Perse, qu'il disoit que sa fortu-
ne auroit été perdue, s'il n'avoit pas été
ruiné, mais Démétrius s'exposa par sa fa-
veur, sous le premier Ptolomée, à une
nouvelle disgrace; & sous le second
Thémistocles qui avoit été le Capitaine
d'un Peuple libre, devint le vassal du
Prince qu'il avoit lui-même batu. Ne vaut-
il' pas mieux jouir de l'avantage qui est
propre à l'exil, & vivre pour nous-mê-
mes, quand nous ne sommes plus obliges
de vivre pour autrui,
Si vous êtes sage, votre loisir sera uti-
lement employé, & votre retraite ajou-
tera un nouveau lustre à votre caractere.
Imitez Thucidide en Thrace, ou Xé-
nophon dans fa petite ferme à Sillus; dans
une telle retraite, vous pourrez vous éta-
blit comme un habitant d'Elis qui voyoit
les jeux Olympiques, sans y prendre aucune
Biij
30 MERCURE DEFRANCE.
part: loin de l'embaras du monde & pres-
qu'indifférent Spectateur, ayant payé dans
une viè publique, ce que vous deviez au
fiécle présent payes dans une vie privée
te que vous deviez à la postérité.
Eorivez comme vous vivez, sans pas-
tion, & établisses votte réputation, com-
me vous établissen cotre bonheur sur les
fondemens de la vérité: s'il vous manque
les talens, l'inclination ou les matériaun
nécessaires pour de tels Ouvrages; ne
tombez pas pourtant dans l'oisiveté, tâ-
chea de eopier l'exemple de Scipion à l'In-
ternum, & d'être capable de vous dire à
vous-même innocuus amo delicias, doctam-
que quietem 3 j'aime les plaisirs innocens;
& le sçavant repos.
Les amusemens rustiques & les médita-
tions Philosophiques feront couler douce-
ment vos heures; & si la bonté du Ciel
vous à donné un ami semblable à Lelius,
rien ne manquera à votre parfait bonheur.
Ce sont. là quelques unes des réflexions
qui peuvent servir à fortifier l'esprit con-
tre l'exil & contre les autres malheurs de la
vie ausquels chaque homme a intérêt de se
préparer, parce qu'ils sont communs à tous
les hommes: je dis qu'ils sont communs
à tous les hommes, car ceux qui les évitent
y sont également exposés. Les dards de la
AVRIL. 1732.
3
mauvaise fortune sont toujourspointés con-
tre nos tentes: quesques uns nous attrapent:
quelques autres glissent sur nous, & s'en-
volent pour blesser nos voisins; c'est pour-
quoi tenons notre esprit dans une égale
disposition, & payons sans murmurer le
tribut que nous devons à l'humanité: l'hy-
ver apporte le froid, & nous sommes
glacés: l'Eté ramene la chaleur, & nous
brulons: l'intempérance de l'air dérange
notre santé: ici nous sommes exposés aux
bêtes sauvages, & là à des hommes plus
sauvages que les bêtes, & si nous écha-
pons aux dangers de l'air & de la terre,
il y a des dangers d'eau & de feu: il
n est pas en notre pouvoit de changer cet
ordre des choses qui est établi; mais il est
en notre pouvoir de nous approprier une
élévation dans l'ame convenable à des
liommes sages & vertueux qui nous rende
capable de combattre avec fermeté les ac-
cidens de la vie, & de nous conformer
aux ordres de la Nature: or la Nature
gouverne son grand Royaume, le monde
par de continuelles mutations, les nuées
se dispersent, & le firmament devient clair.
Le calme succede à l'orage, & l'orage au
calme: les vents soufflent à leur tour de
chaque côté: les jours suivent les nuits,
& les nuits suivent les jours: les planet-
B iiij
32 MERCUREDE FRANCE.
tes se levent & se couchent selon leurs
différens cours; & ainsi l'éternité est con-
nue par une perpétuelle révolution de
contraires. Ceci est l'ordre auquel nous
de vons conformer nos esprits; suivons-
le, soumettons-nous y, pensons que tout
ce qui arrive doit arriver, & ne soyons
jamais assez fous pour nous plaindre de la
Nature: la meilleure résolution que nous
puissions pendre, est de fouffrir ce que
nous ne pouvons changer, & de suivre
fans murmurer la route que la Providence
qui dirige chaque chose, nous a marquée;
car ce n'est pas assez de la suivre, & ce-
lui-là, est un mauvais soldat qui soupire
& marche avec répugnance: nous devons
recevoir nos ordres avec courage & gaye-
té, & ne pas chercher à échaper du poste
qui nous est assigné dans ce bel ordre, &
cette belle disposition des choses dont nos
fouffrances mêmes font une partie néces-
saire: adressons-nous à Dieu qui gouver-
ne tout, comme Cléante fit dans ces ad-
mirables vers, qui vont perdre une partie
de leur grace & de leur énergie dans ma
Traduction.
Pere de la Nature, maître du monde,
tu vois mes pas se tourner avec une joyeu-
se résignation par tout où ta providence
les conduit.
AVRIL. 1752.
33
La Destinée mêne ceux qui marchent
volontairement, & entraîne ceux qui ré-
sistent.
Pourquoi pleurerois je quand malgré
mes pleurs il faut souffrir.
Ou pourquoi recevrai-je sans mérite co
qu'il ne dépend que de moi de recevoir
en méritant.
Parlons & agissons ainsi, la résignation
à la Providence est la véritable magnani-
mité, mais la marque d'un esprit bas &
pusillanisme est de cenfurer les ordres de
Dieu, & au lieu de rectifier notre propre
conduite, de nous élever contre celle de
notre Créateur.
Bolinbroke.
UN changement de place peut donc
être supporté par tout homme ; il
fait même le plaisir de plufieurs; mais qui
peut soutenir les maux qui accompagnent
l'exil? Vous-mêmes qui en faites la ques-
tion, pouvez les soutenir. Tous ceux qui
les considerent tels qu'ils sont en eux mê-
mes; au lieu de les regarder au travers du
voise que le prejugé met devant nos yeux.
Car quoi. Vous avez perdu votre bien
réduisez vos désirs, & vous vous trouverez
aussi riche que jamais, avec cet avantage
que vos soins seront diminués. Les besoins
réels de la Nature sont renfermés en d'étroi-
res bornes, mais ceuxque l'éducation & l'ha-
bitude ont créés, n en ontaucunes. La vérité
a un circuit fixé & petit; mais l'erreur n'en
a point. C'est pourquoi si vous laissez écha-
per vos désirs au-delà de ce circuit, ils er-
reront éternellement. Nous devenons né-
cessiteux au milieu de l'abondance, &
notre pauvreté augmente avec nos riches-
fes. Réduisez vos défirs, pout être capable
de dire avec l'Oracle de la grace auquel
Erasme étoit prêt d'adresser ses prieres:
14 MERCURE DE FRANCE.
quàm mul is ipse non egeo? Banissez de vo-
tre exil tous les besoins imaginaires, &
vous n'en souffrirez aucuns réels, le pe-
rit filet d'eau qui vous est laissé, suffira
pour étancher la soif de la Nature, & si
elle ne peut être étanchée, ce n'est pas
une soif, mais une maladie formée par les
habitudes vicieuses de votre esprit & non-
la suite de l'exil. Combien de gens sou-
tiennent la même pauvreté gayment, par-
ce qu'ils y ont été élevés, & y sont ac-
coutumés: ne ferons-nous pas capables
d'acquerir par la raison & par la réflexion
ce que le moindre artisan possede par ha-
bitude; ceux qui ont tant d'avantages au-
dessus de lui, seront-ils les esclaves des
besoins & des nécessités qu'il ignore. Les
riches dont les apetits délicats ne peuvent
être satisfaits, ni par les productions de
tout un pays, ni même par celles d'une
partie du Monde, pour lesquels le Globe
entier est pillé, pour lesquels les Carava-
nes du Levant sont continuellement en
marche, & les Mers les plus reculés cou-
vertes de vaisseaux: ces hommes volup-
tueux rassasiés par la superfluité, sont
fouvent bien aise d'habiter dans une hum-
ble demeure, & de faire un repas simple.
Insensés qu'ils sont, ils vivent toujours
dans la crainte de de qu'ils souhaitent
AVRIL.
1752.
1§.
quesquefois, & fuyent une vie qu'ils imi-
tent par luxe.
Jettons nos yeux en arriere sur ces
grands hommes qui vivorent dans les sié-
cles de vertu, de simplicité & de frugali-
té, & rougissons de penser que nous jouis-
sons dans le banissement de plus de biens
qu'ils n'en avoient au milieu de leur gloi-
re & dans l'éclat de leur fortune. Imagi-
nons-nous que nous voyons un grand Dic-
tateur donnant audience aux Ambassadeurs
Samnites, & préparant sur le foyer son-
médiocre repas de la même main de la-
quelle il avoit si souvent subjugué les en-
nemis de la République, & porté le lau-
rier triomphal au Capitole. Souvenons-
nous que Platon n avoit que trois valets,
& que Zenon n'en avoit point: Socrate,
le Réformateur de son pays, fut nourri,
& Menenius Agripa, l'arbitre du sien, fut,
enseveli aux dépens de la République.
Pendant qu Attilius Regulus battoit les
Carthaginois en Afrique, la fuire de fon
valet de charue réduisit chez lui sa famil-
le à la mendicité, & le labourage de sa
petite ferme, devint l'objet des soins pu-
blics. Scipion mourut sans laisser de
quor marier ses filles, & leur dot fut
payée du trésor de l'Etat. Car il étoit
bien juste que le Peuple de Rome, payât
16 MERCURE DEFRANCE.
une fois tribut à celui qui avoit établi un
tribut perpétuel sur Carthage. Après de
rels exemples, pourrons-nous être effrayés
de la pauvreté, & dédaignerons nous d'ê-
tre adoptés dans une famille qui a tant
d'illustres Ancêtres: nous plaindrons-nous
du banissement, parce qu'il nous ôte ce
dont les plus grands Philosophes, & les
plus grands Héros de l'Antiquité n'ont
jamais joui.
Vous trouverez peut-être mauvais, &
regarderez comme un artifice que je consi-
dere séparément des malheurs qui tom-
bent tous ensemble sur un homme exilé,
& l'accablent sous leurs poids réuni. Vous
supporteriez, direz- vous, le change-
ment de place, s'il n'étoit pas accompa-
gné de la pauvreté, ou la pauvreté si elle
n'étoit pas accompagnée de la séparation
de votre famille & de vos amis, de la
perte de votre rang, de votre considé-
ration & de votre pouvoir, du mépris &
de l'ignominie.
Quiconque raisonne de cette maniere,
qu'il se fasse la reponse suivante. La plus
petite de ces circonstances en particulier
est suffisante pour rendre misérable l'hom-
me qui ny est pas préparé, qui ne s'est
pas dépouillé de cette passion, sur laquel-
ie elle est propre à agir, mais celui qui
AVRIL. 1752.
17
est venu à bont de maîtriser toutes ses
passions; celui qui a prévu tous ces ac-
cidens, & qui a préparé son esprit à les
endurer, nous sera supérieur à tous, & à
tous à la fois, aussi-bien qu'à chacun en
particulier. Il ne supportera pas la perte
de son rang, parce qu'il pourra sup-
porter la perte de son bien, mais il sup-
portera l'un & l'autre, parce qu'il est pré-
paré à l'un & à l'autre, & parce qu'il est
libre d'ambition, aussi-bien que d'avarice.
Vous êtes séparé de votre famille & de
vos amis, faites-en la liste, considérez-la:
combien peu en trouverez-vous dans vo-
tre famille qui méritent le nom d'amis, &
combien peu parmi ceux-ci qui soient réel-
lement tels. Effacez le nom de ceux qui ne
doivent pas rester dans ce rôle, & le gros
catalogue sera bientôt réduit à un bien pe-
tit volume. Regrettez, si vous voulez,
votre séparation de ce petit reste: car,
Dieu ne plaise, que je veuille bannir le
sentiment d'une amitié vertueufe, quand
je déclame contre une honteuse & vicieu-
se foiblesse de l'esprit. Regrettez votre
féparation de vos amis, regrettez-la com-
me un homme qui mérite d'être le leur:
ceci est force & non foiblesse d'esprit:
c est vertu & non vice; mais la moindre
inquiétude pour la perte du rang que
18 MERCURE DE FRANCE.
nous tenions est ignominieuse. Il nya
point de rang estimable parmi les hom-
mes que celui que donne le mérite réel.
Les Princes peuvent donner des noms, &
instituer des cérémonies & en exiger l'ob-
servation. Ils peuvent revêtir des fous &
des fripons avec des robes d'honneur, &
avec des emblêmes de sagesse & de vertu.
Mais nul homme ne peut être véritable-
ment supérieur à un autre sans un mérite
supérieur, & ce rang ne sçauroit non
plus nous être ôté, que le mérite qui l'é-
rablit.
L'autorité suprême donne une valeur
imaginaire & arbitraire aux espéces d'or
& d'argent: c'est pourquoi elles nont
pas le même cours en tout tems & en tous
lieux; mais la valeur réelle reste invaria-
ble, & l'homme prévoyant se défait aus-
si-tôt qu'il peut de ses pieces légeres, &
amasse le bon argent. Ainsi le mérite ne
peut procurer la même considération uni-
versellement, mais le titre à cette consi-
dération est le même, & sera reconnu le
même en chaque circonstance par ceux
qui sont sages & vertueux; s'il n'est pas
reconnu par ceux qui ne sont ni sages ni
vertueux, rien cependant ne nous est ôté.
Nous navons pas raison de nous plain-
dre: ces derniers nous considéroient pour
AVRIL. 1752.
19.
un ratig que nous avions pour notre ti-
tre, non pour notre valeur intrinseque.
Nous n'avons plus ce rang, ce titre; ils
ne nous considerent plus: ils admiroient
en nous ce que nous nadmirions pas
nous mêmes: s'ils apprennent à nous né-
gliger, apprenons à avoir pitié d'eux;
ieur assiduité étoit importune: ne nous-
plaignons pas du repos que leur change-
ment nous procure; appréhendons plutôt
le retour de ce rang & de ce pouvoir, le-
quel semblable à un jour de Soleil, pour-
roit ramener ces insectes, & les faire four-
miller autout de nous. L'inclination à
faire autant de bien qu'il est possible est
inséparable d'une ame vertueuse; mais
l'homme sage se contente lui-même,
quand il en fait autant que sa situation lui
permet d'en faire, & il n'y a point de si-
tuation dans laquelle nous n'en puissions
faire beaucoup; il se console d'être privé.
d'un plus grand pouvoir, de faire le
bien, parce qu'il évite les tentations de
faire le mal.
Les inconvéniens dont nous avons par-
lé, n'entraînent donc avec eux rien de
difficile à soutenir par un homme sage &
vertueux, & ceux dont il nous reste à
parler. Le mépris & l'ignominie ne peu-
vent jamais tomber dans son lot. Il est im-
10. MERCUREDE FRANCE.
possible que celui qui se respecte lui-men-
me, puisse être méprisé par les autres, &
comment l'ignominie peut elle intéresser
un homme qui rassemble toutes ses forces
en lui-même, qui appelle du jugement de
la multitude à un autre tribunal, & vit
indépendant du genre humain & des ac-
cidens de la vie.
Caton manqua d'être élu Préteur &
Consul. Y a-t-il personne assez aveugle
pour imaginer que ces refus ayent desho-
noré un si grand homme. La dignité de
ces deux Magistratures auroit été augmen-
tée, s'il en eut été révêtu: elles en souf
frirent, non Caton.
Vous avez remplis les devoirs d'un bon
citoyen; vous vous êtes fidelement acqui-
tez de ce qui vous avoit été confié; vous
avez suivi les intérets de votre pays, sans
regarder aux ennemis que vous vous fai-
fiez, & aux dangers qui vous entour-
roient: votre pays recueille le bénéfice
de ces services, & vous souffrez pout les
avoir rendus: les personnes malgrez les-
quelles vous serviez ou même sauviez le
Public, conspirent & achevent votre rui-
ne particuliere; ils sont vos accusateurs,
& la foule inconstante & ingrate est vo-
tre juge, votre nom est suspendu dans les
tables de proscription, & l'artifice joint
AVRIL.
1752.
21
à la malice entreptend de faire passer vos
meilleurs actions pour des crimes & de
ternir votre réputation: pour cet effet,
la sacrée voix du Sénat est obligée de pro-
noncer un mensonge, & ces Registres
qui doivent être l'éternel monument de
la vérité, deviennent les témoins de l'im-
posture & de la calomnie.
Vous croyez que de telles circonstances
sont intollérables, & vous préféreriez la
mort à un exil si ignominieux: ne vous y
trompez pas, l'ignominie reste sur ceux qui
persécutent injustement, & non sur celui
qui souffre une injuste persécution.
Supposé que dans l'acte qui vous ban-
nit, il fut déclaré que vous avez quelque
maladie contagieuse, ou que vous êtes
bossu ou défiguré; ceci rendroit les Légis-
lateurs ridicules, l'autre les rend infâmes.
Mais nul des deux ne peut intéresser un
homme, qui dans un corps sain & bien
proportionné, jouit d'une conscience net-
te de toutes les fautes qu'on lui attribue.
Mettons ceci dans un plus grand jour,
en supposant quelques cas encore plus
particuliers. Vous êtes banni & poursuivi
avec acharnement, parce que vous sépa-
riez les intérêts de votre pays de l'intérêt
des Factieux qui le troublent, & de ses
voisins: ceux que vous empêchi:z de
itredy0O
22 MERCURE DEFRANCE.
triompher plus long tems à ses dépens, se
rangent aux vôtres. Voudriez-vous re-
tourner chez vous, à condition de ne
donner que la troisième place aux intérêts
de votre Patrie, de prostituer son pouvoir
à l'ambition des autres Puissances, sous
prétexte de la sauver des dangers imaginai-
res, & à condition de faire passer les ri-
chesses entre les mains des plus vils & des
plus méprisables de ses concitoyens, sous
l'apparence de payer les dettes réelles. Si
vous pouvez vous soumettre à une aussi
infâme composition, vousn'êtes pas l'hom-
me auquel j adresse mon discours, mais si
vous avez assez de vertu pour la mépriser
pourquoi vous repentiriez-vous de l'autre
alternative; être banni d'un tel pays &
avec de tels circonstances, c'est être dé-
livré de prison. Diogene fut chassé de
Royaume du Pont pour avoit contrefait
la monoye du Prince; Stratonicus crut
qu'il lui étoit permis d'être faussaire, pour
pouvoir obtenir d'être banni de Seriphos.
Mais vous, vous avez obtenu votre li-
berté pour faire votre devoir. De toutes
les ignominies, une mort ignominieuse
est censée la plus grande; & néanmoins
quel est le blasphémateur qui osera diffa-
mer la mort de Socrate. Ce grand homme
entra dans la prison avec la même ferme-
AVRIL. 1752.
23
té avec laquelle il réduisit les trente Ty-
rans, & il rendit ce lieu respectable: car
comment eût-il été une infâme prison,
quand Socrate y étoit.
Le banissement avec toute la suite de
meaux qui l'accompagnent, loin d'être la
cause du mépris rend respectable celui
qui le supporte avec un esprit ferme. Pen-
dant que tant d'autres en sont abattus
celui- ci érige sur ces mêmes malheurs un
trophée à la réputation; car tel est la dis-
position de notre esprit que rien ne le frap-
pe avec plus d'admiration qu'un homme
intrepi de au milieu de l'infortune. Lors-
qu'Aristide fut mené au supplice tous ceux
qui rencontroient cette triste marche bais-
soient les yeux, & le cœeur serré pleuroient,
non l'homme innocent, mais la Justice
elle-même qui étoit condamnée en lui:
néanmoins il se trouva là un misérable,
car les monstres sont quelquefois produits
contre les regles de la nature, qui lui
cracha au visage, Aristide essuya sa joue,
sourit & se tournant vers le Magistrat:
admonestés, lui dit-il, cet homme pour
qu'il ne soit pas si sale à l'avenir.
L'ignominie ne peut donc prendre
sur la vertu; car la vertu est en chaque
condition la même, & exige le même res-
pect; nous applaudissons le monde quand
24 MERCUREDE FRANCE.
elle prospere, & quand elle tomnbe dans
l'adversité nous l'applaudissons elle- même:
semblable aux temples des Dieux elle est
vénérable même dans ses ruines.
Ceci posé, n'est-ce pas un dégré de folie
de différer un moment à acquerir les seu-
les armes capables de nous défendre con-
tre les attaques ausquelles nous sommes à
chaque moment exposés. Lebonheur de no-
tre vieillessedépend de la manieredont nous
avons passé notre jeunesse, & nous som-
mes heureux ou malheureux quand nous
tombons dans l'infortune, selon que nous
avons joui de notre prospérité. Si nous
nous sommes appliqués de bonne heure
à l'étude de la sagesse & à la pratique de
la vertu, ces maux deviendront indiffé-
rens: si nous avons négligé de le faire ils
deviendront pesans: dans ce premier cas
ils ne sont pas des maux, & dans le se-
cond, ils sont des remedes à de plus
grands maux.
Zénon se rejouissoit de ce qu'un naufrage
l'avoit jetté sur les côtes d'Athenes: il
dut à la perte de sa fortune l'acquisition de
la vertu de la sagesse & de l'immortalité. Il
y a de bons & de mauvais airs pour l'esprit
aussi-bien que pour le corps: souvent la
prospérité irrite nos maladies habituelles,
& nous laisse sans esperance de trouver de
spécifique
AVRIL.
1752.
25
spécisique que dans l'adversité: dans ce
cas le bannissement est semblable à un
changement d'air, & les maux que nous
y souffrons, semb ables à autant de médeci-
nes appliquées à des maladies invétérées.
Ce qu'Anacharsis disoit de la vigne,
peut être dit de la prospérité: elle porte
les trois grapes, de plaisir, d'yvresse & de
chagrin. Heureux est celui que la derniere
peut guérir du mas qu'ont opéré les deux
autres; mais si l'affliction manque d'avoir
ce salutaire effet, le cas est desespêré: cat
le dernier remede dont l'indulgente Pro-
vidence use envers nous, s'il manque,
nous languirons & mourrons dans la mi-
sere & dans le mépris.
Hommes vains que nous sommes! Com-
bien rarement Içavons-nous que souhai-
ter ou que demander: quand nous prions
pour éloigner de nous ces malheurs, &
quand nous les craignons le plus, nous en
avons le plus de besoin. C'étoit par cette
raison que Pythagore défendit à ses Dis-
ciples de demander à Dieu aucune chose
en particulier, la meilleure & la plus cour-
te priere que nous puissions adresser a ce-
Jui qui connoît nos besoins & notre igno-
rance dans nos demandes est celle- ci: ta
volonté soit faite.
Ciceron dit en quelque endroit de ses
26 MERCURE DEFRANCE.
Ouvrages que, comme le bonheur est l'ob-
jet de toute Philosophie, les disputes par-
mi les Philosophes proviennent de leurs
différentes idées du souverain bien. Ré-
conciliez-les en ce point, vous les récon-
cilirez dans le reste. L'Ecole de Zénon
plaçoit le souverain bien dans la vertu
nue. Il poussa ce principe au-delà du plus
haut point de la Nature & de la vérité.
Un esprit d'opposition à une autre doc-
trine qui devint en grande vogue, pen-
dant que Zénon étoit à la mode, pou-
voit être l'ocasion de cet excès.
Epicure plaçoit le souverain bien daus
la volupté; ces termes volontairement, ou
par hazard mal entendus par ses Secta-
teurs pouvoient aider à pervertir sa Doc-
trine; mais ce fut la rivalité qui aigrit la
dispute; car en vérité il n'y a pas si grande
différence qu'on se l'imagine entre le
Sroicisme réduit à des termes raisonnables
& intelligibles, & le vrai & ortodoxe
Epicurisme. Le felicis animi immota tran-
quillitas du premier; & le voluptas de
l'autre sont proches alliés, & je doute si
le plus ferme Héros du Portique auroit
supporté un accès de pierre sur les princi-
pes de Zénon, avec plus de magnanimité
& de patience que fit Epicure sur ceux de
sa propre Philosophie. Cependant Aristo-
AVRIL.
1752.
27
te prit un milieu, on s'expliqua mieux, il
plaça le bonheur dans ces avantages joints
ensemble, ceux de l'esprit ceux du corps
& ceux de la fortune, ils sont raisonna-
blement joints; mais il est certain qu'ils
ne doivent pas être placés sur un pied
égal. Nous pouvons beaucoup mieux sup-
porter la privation des dernieres que celle
des autres, & la pauvreté même de laquel-
le le genre humain est si effrayé, est sute-
ment moins fâcheuse que la folie ou la
pierre, quoiqu en pensât Chrisipe, qui di-
soit quil étoit meilleur de vivre fou que
de ne pas vivre.
Si le bannissement donc, en nous ôtant
les avantages de la fortune, ne peut nous
oter des avantages plus précieux, qui sont
ceux de l'esprit & du corps, & si cet
accident est capable quand nous les possé-
dons, de nous les rendre quand nous les
avons perdus: le bannissement est un
léger malheur pour ceux qui sont déja
sous la domination de la raison, & un
très-grand bien pour ceux qui sont encore
plongés dans des vices capables de ruiner
la santé du corps & de l'esprit. L'exil doit
être souhaité comme une faveur par ceux-
ci, & ne doit être craint par personne, si
nous sommes dans ce cas, secondons les
desleins de la Providence en notre fa-
B ij
28 MERCUREDE FRANCE.
veur: réparons la perte despremieres occa-
sions, en ne laissant pas échapper la der-
niere.
Nous pouvons racourcir la durée des
maux que nous aurions pu prevenir, & à
mesure que nous prendrons le dessus sur
nos passions desordonnées, & sur nos vi-
cieuses habitudes, nous sentirons nos pei-
nes diminuer à proportion. Chaque pas
qu'on fait dans le chemin de la vertu est
consolant. Avec combien de joie l'hom-
me qui prosite de ses malheurs en cette
maniere découvrira-t. il que ces maux qu'il
attribue à son exil, n'avoient leur source
que dans la vanité & la folie, & disparois-
sent avec elles.
Il verra que dans sa premiere disposi-
tion d'esprit, il ressembloit à ce Prince ef-
féminé qui ne vouloit nulle autrę eau que
celle de la riviere de Choaspes, ou à cette
sotte Reine, qui dans une des Tragédies
d'Euripide, se plaint amérement qu'elle
n'avoit pas allumé la torche nuptiale, &
que la riviere Ismeus n'avoit pas fourni
de l'eau aux nôces de son fils.
La vûe d'un état si humiliant lui en fera
souhaiter un autre; lorsqu'il y sera atrivé,
il sera convaincu par sa propre expérien-
ce, la plus forte de toutes les preuves,
qu il étoit malheureux, parce qu'il étoit vi-
AVRIL. 1752.
29
cieux & non parcequ'il étoit banni. Si je ne
traignois qu on ne dit que c'est trop rafi-
ner, je me garderois de parler ici de quel-
ques avantages de la fortune, qui nous
sont donnés pour balancer ceux que l'exil
nous ôte. Ily en a un qui a été négligé par
de grands hommes, & même par des Sages.
Démetrius Phalérius banni d'Athenes,
devint premier Ministre du Roi d'Agyp-
te, & Thémistoeles fut si bien reçu a la
Cour de Perse, qu'il disoit que sa fortu-
ne auroit été perdue, s'il n'avoit pas été
ruiné, mais Démétrius s'exposa par sa fa-
veur, sous le premier Ptolomée, à une
nouvelle disgrace; & sous le second
Thémistocles qui avoit été le Capitaine
d'un Peuple libre, devint le vassal du
Prince qu'il avoit lui-même batu. Ne vaut-
il' pas mieux jouir de l'avantage qui est
propre à l'exil, & vivre pour nous-mê-
mes, quand nous ne sommes plus obliges
de vivre pour autrui,
Si vous êtes sage, votre loisir sera uti-
lement employé, & votre retraite ajou-
tera un nouveau lustre à votre caractere.
Imitez Thucidide en Thrace, ou Xé-
nophon dans fa petite ferme à Sillus; dans
une telle retraite, vous pourrez vous éta-
blit comme un habitant d'Elis qui voyoit
les jeux Olympiques, sans y prendre aucune
Biij
30 MERCURE DEFRANCE.
part: loin de l'embaras du monde & pres-
qu'indifférent Spectateur, ayant payé dans
une viè publique, ce que vous deviez au
fiécle présent payes dans une vie privée
te que vous deviez à la postérité.
Eorivez comme vous vivez, sans pas-
tion, & établisses votte réputation, com-
me vous établissen cotre bonheur sur les
fondemens de la vérité: s'il vous manque
les talens, l'inclination ou les matériaun
nécessaires pour de tels Ouvrages; ne
tombez pas pourtant dans l'oisiveté, tâ-
chea de eopier l'exemple de Scipion à l'In-
ternum, & d'être capable de vous dire à
vous-même innocuus amo delicias, doctam-
que quietem 3 j'aime les plaisirs innocens;
& le sçavant repos.
Les amusemens rustiques & les médita-
tions Philosophiques feront couler douce-
ment vos heures; & si la bonté du Ciel
vous à donné un ami semblable à Lelius,
rien ne manquera à votre parfait bonheur.
Ce sont. là quelques unes des réflexions
qui peuvent servir à fortifier l'esprit con-
tre l'exil & contre les autres malheurs de la
vie ausquels chaque homme a intérêt de se
préparer, parce qu'ils sont communs à tous
les hommes: je dis qu'ils sont communs
à tous les hommes, car ceux qui les évitent
y sont également exposés. Les dards de la
AVRIL. 1732.
3
mauvaise fortune sont toujourspointés con-
tre nos tentes: quesques uns nous attrapent:
quelques autres glissent sur nous, & s'en-
volent pour blesser nos voisins; c'est pour-
quoi tenons notre esprit dans une égale
disposition, & payons sans murmurer le
tribut que nous devons à l'humanité: l'hy-
ver apporte le froid, & nous sommes
glacés: l'Eté ramene la chaleur, & nous
brulons: l'intempérance de l'air dérange
notre santé: ici nous sommes exposés aux
bêtes sauvages, & là à des hommes plus
sauvages que les bêtes, & si nous écha-
pons aux dangers de l'air & de la terre,
il y a des dangers d'eau & de feu: il
n est pas en notre pouvoit de changer cet
ordre des choses qui est établi; mais il est
en notre pouvoir de nous approprier une
élévation dans l'ame convenable à des
liommes sages & vertueux qui nous rende
capable de combattre avec fermeté les ac-
cidens de la vie, & de nous conformer
aux ordres de la Nature: or la Nature
gouverne son grand Royaume, le monde
par de continuelles mutations, les nuées
se dispersent, & le firmament devient clair.
Le calme succede à l'orage, & l'orage au
calme: les vents soufflent à leur tour de
chaque côté: les jours suivent les nuits,
& les nuits suivent les jours: les planet-
B iiij
32 MERCUREDE FRANCE.
tes se levent & se couchent selon leurs
différens cours; & ainsi l'éternité est con-
nue par une perpétuelle révolution de
contraires. Ceci est l'ordre auquel nous
de vons conformer nos esprits; suivons-
le, soumettons-nous y, pensons que tout
ce qui arrive doit arriver, & ne soyons
jamais assez fous pour nous plaindre de la
Nature: la meilleure résolution que nous
puissions pendre, est de fouffrir ce que
nous ne pouvons changer, & de suivre
fans murmurer la route que la Providence
qui dirige chaque chose, nous a marquée;
car ce n'est pas assez de la suivre, & ce-
lui-là, est un mauvais soldat qui soupire
& marche avec répugnance: nous devons
recevoir nos ordres avec courage & gaye-
té, & ne pas chercher à échaper du poste
qui nous est assigné dans ce bel ordre, &
cette belle disposition des choses dont nos
fouffrances mêmes font une partie néces-
saire: adressons-nous à Dieu qui gouver-
ne tout, comme Cléante fit dans ces ad-
mirables vers, qui vont perdre une partie
de leur grace & de leur énergie dans ma
Traduction.
Pere de la Nature, maître du monde,
tu vois mes pas se tourner avec une joyeu-
se résignation par tout où ta providence
les conduit.
AVRIL. 1752.
33
La Destinée mêne ceux qui marchent
volontairement, & entraîne ceux qui ré-
sistent.
Pourquoi pleurerois je quand malgré
mes pleurs il faut souffrir.
Ou pourquoi recevrai-je sans mérite co
qu'il ne dépend que de moi de recevoir
en méritant.
Parlons & agissons ainsi, la résignation
à la Providence est la véritable magnani-
mité, mais la marque d'un esprit bas &
pusillanisme est de cenfurer les ordres de
Dieu, & au lieu de rectifier notre propre
conduite, de nous élever contre celle de
notre Créateur.
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66
p. 80-102
DISCOURS Qui a été lû dans une Séance de l'Académie des Jeux-Floraux, tenuë le 21 Mars 1752. pour la réception de M. Basin, Conseiller au Parlement ; par M. de Ponsan, Trésorier de France, un des Académiciens.
Début :
MESSIEURS, Il n'est rien de si généralement reconnu que [...]
Mots clefs :
Académie des Jeux floraux, Lettres, Compagnie, Qualités, Académies, Esprit, Moeurs, Homme, Mérite, Académie, Confrères, Sujet, Compagnies littéraires, Homme sociable, Avantages, Honneur, Égards, Offenses, Paroles, Belles-lettres
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS Qui a été lû dans une Séance de l'Académie des Jeux-Floraux, tenuë le 21 Mars 1752. pour la réception de M. Basin, Conseiller au Parlement ; par M. de Ponsan, Trésorier de France, un des Académiciens.
DISCOURS
Qui a été lû dans une Séance de l'Académie
des Jeux Floraux, tenuë le 2 1 Mars 1752.
pour la réception de M. Rafin , Confeiller
au Parlement ; par M. de Ponfan , Tréſorier
de France , un des Académiciens.
MESSIEURS ,
Il n'eft rien de fi géneralement reconnu
que l'utilité des Académies ; on a fait voir
dans plufieurs Ouvrages que les Corps Litteraires
procurent de grands avantages à
l'Empire des Lettres , & ce qu'on a dit fur
ce fujet fe juftifie tous les jours par autant
d'experiences qu'il y a d'Académies . Mais
plus l'utilité des Académies eft démontrée,
plus il importe de foutenir les exercices
d'où naiffent tous ces avantages.
Pour y parvenir dans cette Compagnie,
il faut fur-tout s'attacher à réparer folidement
nos trop fréquentes pertes. Il n'eft
rien de plus effentiel pour maintenir l'ancien
éclat de cette Académie , que de nommer
des fujets dignes de fuccéder aux Confreres
qu'elle a le malheur de perdre ; fans
cette attention tout ce qu'on pourroit faire
JUILLET. 1752. 8 &
à fon avantage feroit entierement inutile ;
fe négliger fur cet article important , c'eft
anéantir ce Corps litteraire & le faper par
les fondemens.
Ces réflexions m'ont déterminé d'examiner
aujourd'hui quelles font les qualités
que doivent avoir les fujets propres à remplir
les places de Mainteneurs.
Je me flate , Meffieurs , de mériter votre
attention par l'importance & la nouveauté
de cette matiere ; perfonne que je fçache
ne l'a encore traitée.
Si l'Académie pouvoit efperer d'être auffi
heureufe à l'avenir fur le choix de fes
Confreres qu'elle l'a été jufqu'à préfent ,
rien ne feroit plus évidemment inutile que
de parler fur ce fujer. Les dernieres nominations
fourniffent de nouvelles preuves de
fon extrême bonheur dans les élections .
Le génie qui depuis plus de quatre fiécles
foutient avec honneur cette célébre
Compagnie , ne l'abandonne jamais dans
ces occafions importantes ; il a toujours
écarté malgré les follicitations & les brigues
tout ce qui auroit pû ternir fa gloire.
Nous éprouvons en ce jour les utiles , les
agréables effets de fa favorable protection ;
en fournirois avec plaifir des preuves
victorieufes s'il m'étoit permis d'empiétes
fur les droits de M. le Modérateur.
D.Y
82 MERCURE DE FRANCE.
Continuons , Meffieurs , de faire de bons
choix , il importe beaucoup de ne pas nous.
laiffer furprendre par des apparences quelquefois
trompeufes , les méprifes font fur
cette matiere d'une grande conféquence
elles deviennent irréparables.
Aucune confidération ne doit nous empêcher
d'examiner fi les Prétendans ont
toutes les qualités néceffaires pour être
admis dans cette Compagnie.
Mais , me dira-t'on , quelles font ces
qualités ne fuffit- il pas d'avoir cultivé
les Belles Lettres & de les aimer ?
Non , Meffieurs , cela ne fuffit pas ; vous
fçavez mieux que moi qu'il faut encore
avoir des moeurs douces & faciles , & polféder
ce qu'on appelle dans le monde le
fçavoir vivres fcience rare , plus difficile
à acquerir & tout au moins auffi néceffaire
dans les Compagnies académiques
que le bon goût & les connoiffances hu
maines.
On peut à tout âge fe perfectionner
dans l'étude des Belles- Lettres ; mais la
politeffe ne s'acquiert gueres que dans la
jeuneffe , c'est le fruit d'une heureuſe naiffance
, accompagnée d'une excellente édu
cation , bien difficile à prendre fi l'on ne
fréquente un peu jeune les, bonnes compagnies.
JUILLET.
1732 83:
Ce n'eſt
que par l'ufage du monde qu'on
peut acquerir des manieres de vivre , d'a
gir & de parler , civiles , polies & honnê
tes ; fans ce fecours on conferve prefque
Foujours des moeurs rudes & groffieres ,
on manque aux égards & aux bienséances ;,
on s'oublie jufqu'à tenir à fes confreres
des difcours defobligeans , qui les déterminent
quelquefois à s'éloigner de nos
affemblées .
Les perfonnes les mieux élevées font:
fouvent peu endurantes ; remplies d'atten
tions envers tout le monde , elles ont droit
d'être plus fenfibles quand on les offenſe .
Il faut remarquer , Meffieurs , qu'aucun
motif intéreffant n'engage à l'affiduité dans
les Académies ; de là vient qu'on prend
aifément le parti de fair les occafions d'ef
fuyer des propos impolis : un homme
fage & délicat ne veut s'expofer ni à les
fouffrir , ni à la néceffité de les repouffer .
Cet objet a paru fi important à notre
fage Légiflateur , dont la bonté , la douceur
&la politeffe faifoit le caractere dominant ,
qu'il a jugé néceffaire d'établir une Loi
bien rigoureufe. Voici comment il s'explique
à l'article 22 des Statuts qu'il a dreffés
pour cette Compagnie , & que Louis XIV.
a autorifés par fes Lettres Patentes.
Si quelqu'un de ce Corps offenfe le Chan-
Dvj.
84 MERCURE DE FRANCE.
celier ou un des Mainteneurs ou des Maîtres,
il pourra être exclu du Corps.
Vous voyez , Meffieurs , que pour des
paroles outrageufes on encourt une peine
des plus griéves , que feroit- ce fi cette of
fenfe étoit fous les yeux du Public ?
M. de Laloubere n'a pas prévu ce cas ,
il a cru fans doute qu'il n'étoit pas poffible
qu'un Membre de cette Compagnie pût jamais
être Auteur d'un Ecrit injurieux , it
n'a craint que ce qui peut quelquefois
échaper dans la vivacité & le feu de la
difpute.
Le prudent Réformateur de nos Jeux a
cru également inutile d'exclure du nombre
des Propofés pour remplir une place vacante
, tous ceux qui auroient eu la témérité
de parler ou d'écrire contre la Compagnie
ou contre quelqu'un de ceux qui
la compofent ; il a fans doute jugé que
la fage Loi qui exclut du Corps celui qui
offenfe le Chancelier ou un des Mainteneurs
, en interdit l'entrée à toutes les perfonnes
qui feroient tombées dans un des
cas que je viens d'expofer. Pourroit- on
penfer d'y admettre un fujet qui devroit en
être exclu s'il en étoit ?
Mais fi l'Anteur d'une offenfe publique
contre une Académie ou quelqu'un des
Académiciens.ofoit y folliciter une place,
JUILLET. 1752. 85
he feroit-on pas bien furpris de fon au
dace ? Tous les Membres de cette Compagnie
fe croiroient fans doute obligés d'en
défendre les intérêts , & d'époufer ceux
d'un Confrere offenfé ; ils feroient fes vengeurs
s'il avoit la générofité d'étouffer fon
jufte reffentiment.
L'honneur du Corps & les égards que ſe
doivent les Particuliers qui le compofent,.
fuffiroient non feulement pour refufer les
fuffrages à ce téméraire Prétendant , mais.
pour l'exclure à jamais du nombre des
Propofés.
Etre en pareil cas favorable à l'offenfeur,
ce feroit lui applaudir & fe déclarer complice
de fa faute , ce feroit lui accorder
une grace dans le tems qu'il mériteroit
répréhension , ce feroit faire une nouvelle
injure à un Confrere à laquelle il devroit
être plus fenfible qu'à la premiere , & qui
le banniroir fans doute pour toujours des
Séances Académiques.
Gardons- nous , Meffieurs , de donner entrée
dans cette Compagnie à des Sujets
qui puiffent être incompatibles avec quel
qu'un ou plufieurs de nous. En acquerant
de nouveaux Mainteneurs , ne manquons
jamais à ce qui eft dû aux anciens; évitons
avec foin de multiplier les moyens de perdre
nos. Confreres ; ne nous privons pas.
86 MERCURE DE FRANCE.
de leur préfence, tandis que nous pouvons
enjouir, l'inexorable mort doit feule nous .
en féparer.
Pour prévenir les divifions dans les
Corps Littéraires , on doit être extrêmement
attentif à n'y donner entrée qu'à des
Sujets dont l'efprit foit d'un bon caractere,
& qui aient des moeurs faciles & agréables ; -
ees précieufes qualités font dans toutes les
Académies auffi effentielles que les talens.
Aucun motif ne doit engager d'intro--
duire dans ces afyles de la douceur & de
la paix , ni les faifeurs de Libelles , ni ces›
perfonnes dont les propos indifcrets &
hardis peuvent faire craindre de voir naî→
tre des diffentions & des troubles ; la faute
la plus legere doit allarmer ; tour peut être
en ce genre fuffifant pour donner l'exclufron.
Y a- t'il rien à ménager pour ne pas
courir le rifque de fe trouver un jour
dans la cruelle néceffité de procéder extraor
dinairement contre un Confrere ?
$
Il eft de la prudence des Académies de
n'expofer pas à ce danger ces efprits critiques
& malins ; c'eft un bonheur pour
eux & pour toutes les Sociétés Littéraires
qu'ils ayent fait connoître leur caractere.
avant d'y être reçus. Il vaut bien mieux
n'être pas admis dans un Corps que d'en
être retranché , car fuivant la penſée d'Q--
vide ,
JUILLET. 87 1752 1952 .
Turpiùs ejicitur quàm non admittitur hofpes..
Pour fixer nos idées d'une maniere exacte
& préciſe fur tout ce que nous devons
confiderer dans le choix de nos Confreres,,
il faut faire attention à ce qui nous a été
preferit fur ce fujet important dans l'arti
cle 26 de nos Statuts , il s'explique en ces
termes ::
La place d'un Mainteneur doit être remplie
par un homme de mérite , fociable
aimant les Lettres.
Ce peu de paroles renferment un grand
fens ; elles comprennent tout ce qu'on..
peut defirer dans un excellent Académi
cien , il ne faut qu'en pénétrer toute l'étenduë
Un homme de mérite digne d'occuper:
une place dans cette Compagnie , eft un
homme qui poffède un heureux affemblage..
des principales qualités naturelles & ac-.
quifes de l'efprit & du coeur.
Cette définition renferme tout ce qu'on
doit entendre par un homme de mérite
relativement à tous les Corps Académiques.
Il y a des qualités qui font un riche pré
fent de la Nature , & que nous tenons de
fa liberalité ; il en eft d'autres dont nous
fommes redevables au travail & à l'étude ; ,
88 MERCURE DE FRANCE.
elles fe prêtent toutes de mutuels fecours
l'art perfectionne les qualités naturelles
mais fes préceptes feroient vains & inutiles
s'ils n'étoient pas fecondés par d'heureufes
difpofitions. L'efprit eft une pierre
précieufe qui a befoin de la main du Lapidaire
pour jetter tout fon feu.
Ce que je dis des qualités de l'efprit , on
peut le dire également de celles du coeur ,
les unes & les autres doivent être mifes
en oeuvre pour briller de tout fon éclat.
C'est le concours & l'affemblage de tout
tes ces qualités bien cultivées qui forment
cet homme de mérite , propre à remplir
la place d'un Mainteneur , & c'eft ce qui
doit déterminer les fuffrages dans tous
les Corps Littéraires pour en réparer dignement
les pertes.
Notre Législateur ajoûte que cet homme
de mérite doit être fociable , qualité qui
en fuppofe un grand nombre d'autres.
Pour être fociable dans une Académie ib
faut fur-tout avoir des moeurs , c'eft le premier
fondement de toute fociété parmi les
honnêtes gens. Il faut avoir les inclinations
bierifaifantes , une humeur affable , un ef◄
prit doux , un naturel facile & complai
fant, qui tend toujours d'un bon & agréas
ble commerce.
Un homme fociable eft celui qui pofléde
JUILLET. 1752. 89
le précieux fecret de fçavoir vivre avec
les perfonnes qui ne le font pas , & de ſe
ménager avec toutes fortes de caracteres ;
fes manieres font toujours accompagnées
d'égards , & les difcours remplis de politeffe
.
Il fçait combattre le fentiment de fes
Confreres fans altercation ; il eft auffi fatisfait
de fe rendre à leur avis que de les
ramener au fien , la vérité ne l'offenfe
jamais , il l'écoute toujours avec plaifir ,
elle lui eft également précieufe , foit qu'on
la lui faffe connoître , foit qu'il la découvre
; il l'embraffe avec le même empreffement
d'où qu'elle parte ; il ne difpute que
pour l'éclaircir & la faire briller de tout
fon éclat.
Un homme fociable eft fur- tout l'ennemi
juré de toutes fortes de malignité , il détefte
la médiſance & la calomnie , jamais
il ne lui échape ni dans fes paroles ni
dans les écrits des traits piquans & injurieux.
La qualité d'homme fociable ne fçauroit
compâtir avec les vices qui troublent
le repos public , & dont la peine eft d'être
banni de la fociété.
Enfin , Meffieurs , cet homme de mérite
fociable , pour être digne d'occuper une
place dans cette Compagnie , doit aimer
les Lettres.
90 MERCURE DE FRANCE.
Quoique ce goût bien cultivé foit ef
fentiellement ce qui conftitue un véritable
Académicien , il faut remarquer que c'eſt
néanmoins la derniere chofe dont il eft
ici parlé.
Notre Légiflateur plein de droiture &
de probité , a eu l'attention de placer les
qualités de l'ame à la tête du portrait qu'il
nous a tracé d'un Mainteneur digne de
ce titre ; il a voulu fans doute nous faire
entendre par là qu'elles doivent tenir par
tout le premier rang , & que dans nos
élections l'amour & la connoiffance des
Lettres ne peuvent fixer notre choix que
lorfque ces avantages fe trouvent heureutement
raffemblés dans le même fujet avec
les vertus de l'ame & les qualités du
coeur.
Je ne puis , Meffieurs , me difpenfer pour
l'honneur de toutes les Académies de rapporter
ici ce qu'a dit à leur avantage l'Au
teur du Difcours couronné à Dijon l'année
derniere.
Ce bel efprit qui a répandu & prodigué
tant d'éloquence pour décrier les Sciences,
a fait voir feulement d'une maniere brillante
qu'on peut abufer des meilleures cho-.
fes. Mais voulant rendre juftice aux Compagnies
Académiques , il s'eft expliqué en
Ces termes..
JUILLET. 1752. 9%
Les Sociétés Littéraires , dit- il , font
chargées à la fois du dangereux dépôt
» des connoiffances humaines & du dépôt
» facré des moeurs ; elles ont attention d'en
» maintenir chez elles toute la pureté , &
» de l'exiger dans les Membres qu'elles,
» reçoivent.
"
»
» Ces fages inftitutions , ajoûte-t'il , fervent
de frein aux gens de lettres ; afpirant
tous à l'honneur d'être admis dans.
les Académies , ils veilleront fur eux-
» mêmes , & tâcheront de s'en rendre di
» gnes par des ouvrages utiles , & furtout
par des moeurs irréprochables.
M. Rouffeau malgré fon déchaînement
contre les Arts & les Sciences , a épargné
les Corps Littéraires , en faveur de leur
utilité pour les bonnes moeurs ; ſes ménagemens
& les égards pour les Académies
ne pouvoient pas avoir une caufe ni plus:
honorable ni plus glorieufe.
N'oublions donc jamais , Meffieurs , en
nommant aux places. vacantes , que nous
#devons conferver avec foin ce dépôt facré
des moeurs dont nous fommes dépofitaires
, ne le confions qu'en de mains fûres ,
évitons de nous relâcher fur cet article
capital .
3
La crainte d'émouffer ce précieux frein
qui contient les Gens de fettres ,, & qui
92 MERCURE DE FRANCE...
les oblige de veiller fur eux- mêmes, doit
exciter toute notre attention pour refufer
conftamment l'entrée de cette Compagnie
à tous les Sujets que ce puiffant frein n'a
pas été capable de contenir .
Ne perdons jamais de vûë , que les con
noiffances humaines ne peuvent mériter
notre attention qu'autant qu'elles fe trouvent
réunies avec des moeurs irréprocha
bles , avec beaucoup de prudence , de difcrétion
& de fagetle dans les écrits , dans
les paroles & dans les actions.
Ces maximes ont toujours été inviolables
dans toutes les Académies , elles en
ont exclu de nos jours un Littérateur périodique,
de beaucoup de mérite , mais noté
par fon indifcrétion & fa malignité.
Ce petit épiſode ne me fait pas oublier,
Meffieurs , qu'il me reste à vous parler de
cette partie effentielle d'un Académicien,
qui confifte à fe connoître en Eloquence
& en Poëfie.
M. de Laloubere s'eft contenté de dire
que pour mériter une place de Mainteneur
il faut aimer les Lettres. Ce peu de
paroles lui ont paru fuffifantes , parce qu'il
n'ignotoit pas que quand on aime ces précieux
Arts , il n'eft rien de plus attrayant
que le plaifir de les cultiver , & que cette
culture dirigée par de bonnes études , eft
JUILLET. 1752. .9 $
E rarement infructueufe ; les vrais amateurs
des Lettres font toujours d'excellens Académiciens.
ད་
Cette inclination eft ordinairement accompagnée
des talens néceffaires pour faire
de grands progrès dans les Sciences ; ces
progrès donnent de nouvelles forces à ce
noble penchant , on s'attache malgré foi
à ce que l'on entend , on n'abandonne jamais
ce que l'on aime.
pour N'apréhendons pas que l'affection
les Belles -Lettres foit volage & paffagere
chez les perfonnes de goût & de génie ,
il feroit plutôt à craindre qu'elles s'y adonnaffent
avec trop d'ardeur , & jufqu'à négliger
les Sciences de leur état.
Tout ce que notre Législateur nous à
preferit fur le choix d'un Mainteneur at
toujours été très- fidelement obfervé dans
cette Compagnie , nous n'aurions rien à
défirer fi nous pouvions jouir de tous nos
Confreres , mais nous voyons avec regret
que quelques- uns ne font par leur abfence
utiles à l'Académie que pour décorer fa
lifte , & lui faire honneur dans les villes
où ils ont fixé leur féjour. Plufieurs autres
que nous voyons rarement o nt de très- légitimes
excufes , les raifons qui nous privent
de leur préfence font des éloges pour:
sux ; les fonctions de leurs charges rem96
MERCURE DEFRANCE.
guliere érudition que par leur profond fça
voir dans la ſcience du Droit & de la Ju
risprudence.
Les noms des Minuts , des Dufaurs , des
Bertiers , des Catels , des Fieubets , & d'un
grand nombre d'autres font gravés dans le
Temple de Mémoire , ils ont été célébrés
par tous les Auteurs qui ont élevé des
monumens à la gloire des amateurs des
Lettres.
Ces refpectables & fçavans Magiftrats qui
étoient des Aigles aauu PPaallaaiiss ,, auroient pû
être en même tems des ornemens de l'A-
- cadémie Françoife , ils auroient tenu leur
place avec diftinction & dans l'Areopage
& fur le Parnaffe. Themis & les Mufes les
occupoient tour à tour dès leurs plus tendres
années .
Car , Meffieurs, l'étude des Belles Lettres
dans laquelle on peut toujours le perfectionner,
ne sçauroit être commencée dans
cet âge fait pour jouir des avantages qu'elle
procure ; il faut en avoir pris dans la jeuneffe
le goût & les principes , il feroit fans,
cela bien difficile d'y faire des progrès dans
un âge un peu avancé , l'ignorance déter- .
mine alors à regarder comme peu néceffaire
un art dont on ignore les premiers
élemens. On fait ordinairement peu de cas
des Sciences pour lesquelles on ne fe fent
aucune
JUILLET.
17528 97
aucune difpofition ni aptitude , & dont
on n'a aucune teinture.
•
Mais le don de la parole , l'art d'écrire
avec quelque pureté de ftile & de diction
feroient des avantages vains , quelquefois
dangereux , s'ils n'étoient pas accompagnés
de beaucoup de capacité ; les armes trèsnéceffaires
pour combattre font d'un foible
fecours fans la force & le courage.
>
J'ajoute , Meffieurs , que le profond fçavoir
fourniroit des alimens à l'erreur , s'il
n'étoit pas dirigé par la jufteffe de l'efptit.
Cette précieufe qualité eft plus rare que
les talens , il eft plus difficile de l'acquerir
que les connoiffances , c'eft un riche préfent
de la Nature dont elle n'eft pas prodigue.
Tout le monde croit le poffeder
parce que perfonne n'en peut fentir la
privation. L'efprit faux ne fe connoit pas
lui - même s'il fe connoiffoit , il cefferoit
d'être faux , fes lumieres font trop
bornées ou trop vaftes , le jour ne l'éclaire
pas , ou il l'offufque & l'éblouit , la lenteur
& la fougue de l'efprit égarent également,
l'un n'arrive pas au terme , l'autre va audelà
, & lorſqu'on paffe le but , dit Montagne
, on y touche auffi peu , que quand
on n'y arrive pas .
Ce défaut eft la fource d'une infinité de
défordres dans la fociété , il fe fair princi-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
palement fentir dans les corps , & plus ils
font nombreux ,plus il y devient dominant .
C'eft la fauffeté de l'efprit qui fait fourmiller
les procès , & qui fournit du travail
à toutes les Jurifdictions , ce défaut
eft caule qu'on foutient les droits les plus
injuftes , & que les Arrêts juftifient fouvent
la témérité des plaideurs.
Dans toutes les Compagnies quelquesuns
des Membres , faute de juſteſſe , n'en
connoiffent pas les véritables intérêts ,
quelques autres en les connoiffant les facrifient
à des intérêts particuliers . Ceux
qui ont de bonnes vues & une volonté
conftante de les fuivre fe trouvant en petit
nombre , on ne doit pas être furpris que
les corps prennent rarement le bon parti
dans leurs délibérations ; de- là vient que.
la République Romaine dans les tems les
plus difficiles remettoit toute l'autorité
entre les mains d'un Dictateur.
Quand on a reçu de la Nature ce précieux
fondement de toute forte de connoiffances
, qui confifte dans la jufſteſſe de
l'efprit , on ne doit rien négliger pour entretenir
& fortifier cette heureufe difpofition.
Il feroit aifé de faire voir combien les
Belles - Lettres peuvent être utiles à cet
ufage ; on s'accoutume en les cultivant à >
JUILLET. 1752. 99
former des raifonnemens qui faffenr fenur
la jufte liaifon que les conféquences ont
avec les principes : ce n'eft pas là ou les
termes de l'art peuvent tenir lieu de preuves
, il n'eft pas permis de s'envelopper
dans de mifterieufes obfcurités. La clarté
& l'évidence eft ce qu'on exige principalement
dans les ouvrages d'efprit & de
littérature , tout ce qui manque de cette
qualité effentielle eft toujours réprouvé.
J'abandonne brufquement cette matiére
qu'il feroit très important d'approfondir
pour l'avantage de ces perfonnes que leur
mérite rend très- dignes d'être défabufées
de leurs préventions ; mais ce fujet mêneroit
aujourd'hui trop loin , & je ne puis
me difpenfer de dire encore un mot de nos
élections qui font mon principal objet
dans cette féance .
J'ai parlé , Meffieurs , des qualités néceffaires
pour être admis dans les Académies,
& de celles qui en doivent exclure , j'ajoute
qu'aucun de nous ne devroit le déterminer
fur le choix d'un fujet & prendre
à coeur fon élection , fans être affuré
que ce fujet eft en général agréable & à la
Compagnie & à celui qui en remplit la
premiere place . Conviendroit-il à un particulier
d'entreprendre de nous donner un
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Confrere fans avoir pris cette fage précaution.
Permettez moi , Meffieurs , d'obferver
encore que quand on nomme dans un jour
d'élection les afpirans à une place vacante,
on ne parle que de leurs bonnes qualités ,
mille confidérations engagent alors à garder
le filence fur tout ce qui ne feroit pas
à leur avantage
.
Les circonfpections & les égards ont
fait des progrès dans nos moeurs , à mefure
que les chofes dignes de blâme le font
multipliées ; à proportion qu'il y a eu à cacher,
on a étendu les bienféances de déguifer
& de fe taire , ce qu'on condamne en
fecret eft fouvent la matiére des éloges
publics.
•
De- là vient , Meffieurs , que nous ne devons
pas nous attendre un jour d'élection
d'être informés de ce qu'il conviendroit
de fçavoir fur les fujets propofés. C'eſt à
chacun de nous en particulier de découvrir
à l'avance par des informations fecrettes
leurs inclinations & leur caractere , tâchons
de les connoître avant de les nommer.
Gardons-nous fur tout , je le répete encore
une fois , gardons- nous , Meffieurs , de
nous laiffer impofer par les qualités de
JUILLET . 1752. ΤΟΥ
l'efprit , par les lumieres & les connoiffan
ces , n'héfitons pas de compter pour rien
tous ces avantages quand ils ne contribuent
pas à la beauté de l'ame..N'oublions jamais
que dans tous les Corps l'enquête de vie &
moeurs précede toujours l'examen du réci
piendaire.
Les Compagnies littéraires , fur tout
celles qui ont les mêmes occupations que
l'Académie Françoife , ont toujours été expofées
aux railleries indifcretes & aux
iniques improbations. Sur cet article la.
Province & la Capitale éprouvent le même
fort , nous ne pouvons éviter , autant
qu'il eft poffible , la cenfure du Public
qu'en nommant aux places vacantes des
perfonnes dignes de l'eftime publique &
par leurs vertus & par leurs talens .
Les Académies qui fe multiplient tous
les jours au grand avantage des lettres , ſont
les feuls Corps dans lefquels la vénalité ne
s'eft pas encore introduite ; ils ont par là
un grand avantage pour
être bien compofés
, & s'ils ne l'étoient pas , ils ne pourroient
l'imputer qu'à eux mêmes , & en
cela le blâme & la critique du Public ne
feroient pas injuftes à leur égard .
Pour rappeller en finiffant toutes nos
obligations fur le choix d'un Académicien
digne de ce titre , il fuffit de dire que nous
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
devons avoir une grande attention d'élire
des Sujets que la Nature ait favorisés des
biens de l'efprit , mais furtout des biens de
l'ame , & qui ayent donné avec fuccès tous
leurs foins à cultiver ces précieux biens.
C'eft la Loi qu'on doit fuivre dans toutes
les Académies ; elle a été obſervée juſqu'au
jour prefent avec beaucoup d'exactitude
dans cette Compagnie. Vous en
fourniffez , Meffieurs, les preuves victorieufes
, & je fournis l'exception qui confirme
cette belle régle.
Qui a été lû dans une Séance de l'Académie
des Jeux Floraux, tenuë le 2 1 Mars 1752.
pour la réception de M. Rafin , Confeiller
au Parlement ; par M. de Ponfan , Tréſorier
de France , un des Académiciens.
MESSIEURS ,
Il n'eft rien de fi géneralement reconnu
que l'utilité des Académies ; on a fait voir
dans plufieurs Ouvrages que les Corps Litteraires
procurent de grands avantages à
l'Empire des Lettres , & ce qu'on a dit fur
ce fujet fe juftifie tous les jours par autant
d'experiences qu'il y a d'Académies . Mais
plus l'utilité des Académies eft démontrée,
plus il importe de foutenir les exercices
d'où naiffent tous ces avantages.
Pour y parvenir dans cette Compagnie,
il faut fur-tout s'attacher à réparer folidement
nos trop fréquentes pertes. Il n'eft
rien de plus effentiel pour maintenir l'ancien
éclat de cette Académie , que de nommer
des fujets dignes de fuccéder aux Confreres
qu'elle a le malheur de perdre ; fans
cette attention tout ce qu'on pourroit faire
JUILLET. 1752. 8 &
à fon avantage feroit entierement inutile ;
fe négliger fur cet article important , c'eft
anéantir ce Corps litteraire & le faper par
les fondemens.
Ces réflexions m'ont déterminé d'examiner
aujourd'hui quelles font les qualités
que doivent avoir les fujets propres à remplir
les places de Mainteneurs.
Je me flate , Meffieurs , de mériter votre
attention par l'importance & la nouveauté
de cette matiere ; perfonne que je fçache
ne l'a encore traitée.
Si l'Académie pouvoit efperer d'être auffi
heureufe à l'avenir fur le choix de fes
Confreres qu'elle l'a été jufqu'à préfent ,
rien ne feroit plus évidemment inutile que
de parler fur ce fujer. Les dernieres nominations
fourniffent de nouvelles preuves de
fon extrême bonheur dans les élections .
Le génie qui depuis plus de quatre fiécles
foutient avec honneur cette célébre
Compagnie , ne l'abandonne jamais dans
ces occafions importantes ; il a toujours
écarté malgré les follicitations & les brigues
tout ce qui auroit pû ternir fa gloire.
Nous éprouvons en ce jour les utiles , les
agréables effets de fa favorable protection ;
en fournirois avec plaifir des preuves
victorieufes s'il m'étoit permis d'empiétes
fur les droits de M. le Modérateur.
D.Y
82 MERCURE DE FRANCE.
Continuons , Meffieurs , de faire de bons
choix , il importe beaucoup de ne pas nous.
laiffer furprendre par des apparences quelquefois
trompeufes , les méprifes font fur
cette matiere d'une grande conféquence
elles deviennent irréparables.
Aucune confidération ne doit nous empêcher
d'examiner fi les Prétendans ont
toutes les qualités néceffaires pour être
admis dans cette Compagnie.
Mais , me dira-t'on , quelles font ces
qualités ne fuffit- il pas d'avoir cultivé
les Belles Lettres & de les aimer ?
Non , Meffieurs , cela ne fuffit pas ; vous
fçavez mieux que moi qu'il faut encore
avoir des moeurs douces & faciles , & polféder
ce qu'on appelle dans le monde le
fçavoir vivres fcience rare , plus difficile
à acquerir & tout au moins auffi néceffaire
dans les Compagnies académiques
que le bon goût & les connoiffances hu
maines.
On peut à tout âge fe perfectionner
dans l'étude des Belles- Lettres ; mais la
politeffe ne s'acquiert gueres que dans la
jeuneffe , c'est le fruit d'une heureuſe naiffance
, accompagnée d'une excellente édu
cation , bien difficile à prendre fi l'on ne
fréquente un peu jeune les, bonnes compagnies.
JUILLET.
1732 83:
Ce n'eſt
que par l'ufage du monde qu'on
peut acquerir des manieres de vivre , d'a
gir & de parler , civiles , polies & honnê
tes ; fans ce fecours on conferve prefque
Foujours des moeurs rudes & groffieres ,
on manque aux égards & aux bienséances ;,
on s'oublie jufqu'à tenir à fes confreres
des difcours defobligeans , qui les déterminent
quelquefois à s'éloigner de nos
affemblées .
Les perfonnes les mieux élevées font:
fouvent peu endurantes ; remplies d'atten
tions envers tout le monde , elles ont droit
d'être plus fenfibles quand on les offenſe .
Il faut remarquer , Meffieurs , qu'aucun
motif intéreffant n'engage à l'affiduité dans
les Académies ; de là vient qu'on prend
aifément le parti de fair les occafions d'ef
fuyer des propos impolis : un homme
fage & délicat ne veut s'expofer ni à les
fouffrir , ni à la néceffité de les repouffer .
Cet objet a paru fi important à notre
fage Légiflateur , dont la bonté , la douceur
&la politeffe faifoit le caractere dominant ,
qu'il a jugé néceffaire d'établir une Loi
bien rigoureufe. Voici comment il s'explique
à l'article 22 des Statuts qu'il a dreffés
pour cette Compagnie , & que Louis XIV.
a autorifés par fes Lettres Patentes.
Si quelqu'un de ce Corps offenfe le Chan-
Dvj.
84 MERCURE DE FRANCE.
celier ou un des Mainteneurs ou des Maîtres,
il pourra être exclu du Corps.
Vous voyez , Meffieurs , que pour des
paroles outrageufes on encourt une peine
des plus griéves , que feroit- ce fi cette of
fenfe étoit fous les yeux du Public ?
M. de Laloubere n'a pas prévu ce cas ,
il a cru fans doute qu'il n'étoit pas poffible
qu'un Membre de cette Compagnie pût jamais
être Auteur d'un Ecrit injurieux , it
n'a craint que ce qui peut quelquefois
échaper dans la vivacité & le feu de la
difpute.
Le prudent Réformateur de nos Jeux a
cru également inutile d'exclure du nombre
des Propofés pour remplir une place vacante
, tous ceux qui auroient eu la témérité
de parler ou d'écrire contre la Compagnie
ou contre quelqu'un de ceux qui
la compofent ; il a fans doute jugé que
la fage Loi qui exclut du Corps celui qui
offenfe le Chancelier ou un des Mainteneurs
, en interdit l'entrée à toutes les perfonnes
qui feroient tombées dans un des
cas que je viens d'expofer. Pourroit- on
penfer d'y admettre un fujet qui devroit en
être exclu s'il en étoit ?
Mais fi l'Anteur d'une offenfe publique
contre une Académie ou quelqu'un des
Académiciens.ofoit y folliciter une place,
JUILLET. 1752. 85
he feroit-on pas bien furpris de fon au
dace ? Tous les Membres de cette Compagnie
fe croiroient fans doute obligés d'en
défendre les intérêts , & d'époufer ceux
d'un Confrere offenfé ; ils feroient fes vengeurs
s'il avoit la générofité d'étouffer fon
jufte reffentiment.
L'honneur du Corps & les égards que ſe
doivent les Particuliers qui le compofent,.
fuffiroient non feulement pour refufer les
fuffrages à ce téméraire Prétendant , mais.
pour l'exclure à jamais du nombre des
Propofés.
Etre en pareil cas favorable à l'offenfeur,
ce feroit lui applaudir & fe déclarer complice
de fa faute , ce feroit lui accorder
une grace dans le tems qu'il mériteroit
répréhension , ce feroit faire une nouvelle
injure à un Confrere à laquelle il devroit
être plus fenfible qu'à la premiere , & qui
le banniroir fans doute pour toujours des
Séances Académiques.
Gardons- nous , Meffieurs , de donner entrée
dans cette Compagnie à des Sujets
qui puiffent être incompatibles avec quel
qu'un ou plufieurs de nous. En acquerant
de nouveaux Mainteneurs , ne manquons
jamais à ce qui eft dû aux anciens; évitons
avec foin de multiplier les moyens de perdre
nos. Confreres ; ne nous privons pas.
86 MERCURE DE FRANCE.
de leur préfence, tandis que nous pouvons
enjouir, l'inexorable mort doit feule nous .
en féparer.
Pour prévenir les divifions dans les
Corps Littéraires , on doit être extrêmement
attentif à n'y donner entrée qu'à des
Sujets dont l'efprit foit d'un bon caractere,
& qui aient des moeurs faciles & agréables ; -
ees précieufes qualités font dans toutes les
Académies auffi effentielles que les talens.
Aucun motif ne doit engager d'intro--
duire dans ces afyles de la douceur & de
la paix , ni les faifeurs de Libelles , ni ces›
perfonnes dont les propos indifcrets &
hardis peuvent faire craindre de voir naî→
tre des diffentions & des troubles ; la faute
la plus legere doit allarmer ; tour peut être
en ce genre fuffifant pour donner l'exclufron.
Y a- t'il rien à ménager pour ne pas
courir le rifque de fe trouver un jour
dans la cruelle néceffité de procéder extraor
dinairement contre un Confrere ?
$
Il eft de la prudence des Académies de
n'expofer pas à ce danger ces efprits critiques
& malins ; c'eft un bonheur pour
eux & pour toutes les Sociétés Littéraires
qu'ils ayent fait connoître leur caractere.
avant d'y être reçus. Il vaut bien mieux
n'être pas admis dans un Corps que d'en
être retranché , car fuivant la penſée d'Q--
vide ,
JUILLET. 87 1752 1952 .
Turpiùs ejicitur quàm non admittitur hofpes..
Pour fixer nos idées d'une maniere exacte
& préciſe fur tout ce que nous devons
confiderer dans le choix de nos Confreres,,
il faut faire attention à ce qui nous a été
preferit fur ce fujet important dans l'arti
cle 26 de nos Statuts , il s'explique en ces
termes ::
La place d'un Mainteneur doit être remplie
par un homme de mérite , fociable
aimant les Lettres.
Ce peu de paroles renferment un grand
fens ; elles comprennent tout ce qu'on..
peut defirer dans un excellent Académi
cien , il ne faut qu'en pénétrer toute l'étenduë
Un homme de mérite digne d'occuper:
une place dans cette Compagnie , eft un
homme qui poffède un heureux affemblage..
des principales qualités naturelles & ac-.
quifes de l'efprit & du coeur.
Cette définition renferme tout ce qu'on
doit entendre par un homme de mérite
relativement à tous les Corps Académiques.
Il y a des qualités qui font un riche pré
fent de la Nature , & que nous tenons de
fa liberalité ; il en eft d'autres dont nous
fommes redevables au travail & à l'étude ; ,
88 MERCURE DE FRANCE.
elles fe prêtent toutes de mutuels fecours
l'art perfectionne les qualités naturelles
mais fes préceptes feroient vains & inutiles
s'ils n'étoient pas fecondés par d'heureufes
difpofitions. L'efprit eft une pierre
précieufe qui a befoin de la main du Lapidaire
pour jetter tout fon feu.
Ce que je dis des qualités de l'efprit , on
peut le dire également de celles du coeur ,
les unes & les autres doivent être mifes
en oeuvre pour briller de tout fon éclat.
C'est le concours & l'affemblage de tout
tes ces qualités bien cultivées qui forment
cet homme de mérite , propre à remplir
la place d'un Mainteneur , & c'eft ce qui
doit déterminer les fuffrages dans tous
les Corps Littéraires pour en réparer dignement
les pertes.
Notre Législateur ajoûte que cet homme
de mérite doit être fociable , qualité qui
en fuppofe un grand nombre d'autres.
Pour être fociable dans une Académie ib
faut fur-tout avoir des moeurs , c'eft le premier
fondement de toute fociété parmi les
honnêtes gens. Il faut avoir les inclinations
bierifaifantes , une humeur affable , un ef◄
prit doux , un naturel facile & complai
fant, qui tend toujours d'un bon & agréas
ble commerce.
Un homme fociable eft celui qui pofléde
JUILLET. 1752. 89
le précieux fecret de fçavoir vivre avec
les perfonnes qui ne le font pas , & de ſe
ménager avec toutes fortes de caracteres ;
fes manieres font toujours accompagnées
d'égards , & les difcours remplis de politeffe
.
Il fçait combattre le fentiment de fes
Confreres fans altercation ; il eft auffi fatisfait
de fe rendre à leur avis que de les
ramener au fien , la vérité ne l'offenfe
jamais , il l'écoute toujours avec plaifir ,
elle lui eft également précieufe , foit qu'on
la lui faffe connoître , foit qu'il la découvre
; il l'embraffe avec le même empreffement
d'où qu'elle parte ; il ne difpute que
pour l'éclaircir & la faire briller de tout
fon éclat.
Un homme fociable eft fur- tout l'ennemi
juré de toutes fortes de malignité , il détefte
la médiſance & la calomnie , jamais
il ne lui échape ni dans fes paroles ni
dans les écrits des traits piquans & injurieux.
La qualité d'homme fociable ne fçauroit
compâtir avec les vices qui troublent
le repos public , & dont la peine eft d'être
banni de la fociété.
Enfin , Meffieurs , cet homme de mérite
fociable , pour être digne d'occuper une
place dans cette Compagnie , doit aimer
les Lettres.
90 MERCURE DE FRANCE.
Quoique ce goût bien cultivé foit ef
fentiellement ce qui conftitue un véritable
Académicien , il faut remarquer que c'eſt
néanmoins la derniere chofe dont il eft
ici parlé.
Notre Légiflateur plein de droiture &
de probité , a eu l'attention de placer les
qualités de l'ame à la tête du portrait qu'il
nous a tracé d'un Mainteneur digne de
ce titre ; il a voulu fans doute nous faire
entendre par là qu'elles doivent tenir par
tout le premier rang , & que dans nos
élections l'amour & la connoiffance des
Lettres ne peuvent fixer notre choix que
lorfque ces avantages fe trouvent heureutement
raffemblés dans le même fujet avec
les vertus de l'ame & les qualités du
coeur.
Je ne puis , Meffieurs , me difpenfer pour
l'honneur de toutes les Académies de rapporter
ici ce qu'a dit à leur avantage l'Au
teur du Difcours couronné à Dijon l'année
derniere.
Ce bel efprit qui a répandu & prodigué
tant d'éloquence pour décrier les Sciences,
a fait voir feulement d'une maniere brillante
qu'on peut abufer des meilleures cho-.
fes. Mais voulant rendre juftice aux Compagnies
Académiques , il s'eft expliqué en
Ces termes..
JUILLET. 1752. 9%
Les Sociétés Littéraires , dit- il , font
chargées à la fois du dangereux dépôt
» des connoiffances humaines & du dépôt
» facré des moeurs ; elles ont attention d'en
» maintenir chez elles toute la pureté , &
» de l'exiger dans les Membres qu'elles,
» reçoivent.
"
»
» Ces fages inftitutions , ajoûte-t'il , fervent
de frein aux gens de lettres ; afpirant
tous à l'honneur d'être admis dans.
les Académies , ils veilleront fur eux-
» mêmes , & tâcheront de s'en rendre di
» gnes par des ouvrages utiles , & furtout
par des moeurs irréprochables.
M. Rouffeau malgré fon déchaînement
contre les Arts & les Sciences , a épargné
les Corps Littéraires , en faveur de leur
utilité pour les bonnes moeurs ; ſes ménagemens
& les égards pour les Académies
ne pouvoient pas avoir une caufe ni plus:
honorable ni plus glorieufe.
N'oublions donc jamais , Meffieurs , en
nommant aux places. vacantes , que nous
#devons conferver avec foin ce dépôt facré
des moeurs dont nous fommes dépofitaires
, ne le confions qu'en de mains fûres ,
évitons de nous relâcher fur cet article
capital .
3
La crainte d'émouffer ce précieux frein
qui contient les Gens de fettres ,, & qui
92 MERCURE DE FRANCE...
les oblige de veiller fur eux- mêmes, doit
exciter toute notre attention pour refufer
conftamment l'entrée de cette Compagnie
à tous les Sujets que ce puiffant frein n'a
pas été capable de contenir .
Ne perdons jamais de vûë , que les con
noiffances humaines ne peuvent mériter
notre attention qu'autant qu'elles fe trouvent
réunies avec des moeurs irréprocha
bles , avec beaucoup de prudence , de difcrétion
& de fagetle dans les écrits , dans
les paroles & dans les actions.
Ces maximes ont toujours été inviolables
dans toutes les Académies , elles en
ont exclu de nos jours un Littérateur périodique,
de beaucoup de mérite , mais noté
par fon indifcrétion & fa malignité.
Ce petit épiſode ne me fait pas oublier,
Meffieurs , qu'il me reste à vous parler de
cette partie effentielle d'un Académicien,
qui confifte à fe connoître en Eloquence
& en Poëfie.
M. de Laloubere s'eft contenté de dire
que pour mériter une place de Mainteneur
il faut aimer les Lettres. Ce peu de
paroles lui ont paru fuffifantes , parce qu'il
n'ignotoit pas que quand on aime ces précieux
Arts , il n'eft rien de plus attrayant
que le plaifir de les cultiver , & que cette
culture dirigée par de bonnes études , eft
JUILLET. 1752. .9 $
E rarement infructueufe ; les vrais amateurs
des Lettres font toujours d'excellens Académiciens.
ད་
Cette inclination eft ordinairement accompagnée
des talens néceffaires pour faire
de grands progrès dans les Sciences ; ces
progrès donnent de nouvelles forces à ce
noble penchant , on s'attache malgré foi
à ce que l'on entend , on n'abandonne jamais
ce que l'on aime.
pour N'apréhendons pas que l'affection
les Belles -Lettres foit volage & paffagere
chez les perfonnes de goût & de génie ,
il feroit plutôt à craindre qu'elles s'y adonnaffent
avec trop d'ardeur , & jufqu'à négliger
les Sciences de leur état.
Tout ce que notre Législateur nous à
preferit fur le choix d'un Mainteneur at
toujours été très- fidelement obfervé dans
cette Compagnie , nous n'aurions rien à
défirer fi nous pouvions jouir de tous nos
Confreres , mais nous voyons avec regret
que quelques- uns ne font par leur abfence
utiles à l'Académie que pour décorer fa
lifte , & lui faire honneur dans les villes
où ils ont fixé leur féjour. Plufieurs autres
que nous voyons rarement o nt de très- légitimes
excufes , les raifons qui nous privent
de leur préfence font des éloges pour:
sux ; les fonctions de leurs charges rem96
MERCURE DEFRANCE.
guliere érudition que par leur profond fça
voir dans la ſcience du Droit & de la Ju
risprudence.
Les noms des Minuts , des Dufaurs , des
Bertiers , des Catels , des Fieubets , & d'un
grand nombre d'autres font gravés dans le
Temple de Mémoire , ils ont été célébrés
par tous les Auteurs qui ont élevé des
monumens à la gloire des amateurs des
Lettres.
Ces refpectables & fçavans Magiftrats qui
étoient des Aigles aauu PPaallaaiiss ,, auroient pû
être en même tems des ornemens de l'A-
- cadémie Françoife , ils auroient tenu leur
place avec diftinction & dans l'Areopage
& fur le Parnaffe. Themis & les Mufes les
occupoient tour à tour dès leurs plus tendres
années .
Car , Meffieurs, l'étude des Belles Lettres
dans laquelle on peut toujours le perfectionner,
ne sçauroit être commencée dans
cet âge fait pour jouir des avantages qu'elle
procure ; il faut en avoir pris dans la jeuneffe
le goût & les principes , il feroit fans,
cela bien difficile d'y faire des progrès dans
un âge un peu avancé , l'ignorance déter- .
mine alors à regarder comme peu néceffaire
un art dont on ignore les premiers
élemens. On fait ordinairement peu de cas
des Sciences pour lesquelles on ne fe fent
aucune
JUILLET.
17528 97
aucune difpofition ni aptitude , & dont
on n'a aucune teinture.
•
Mais le don de la parole , l'art d'écrire
avec quelque pureté de ftile & de diction
feroient des avantages vains , quelquefois
dangereux , s'ils n'étoient pas accompagnés
de beaucoup de capacité ; les armes trèsnéceffaires
pour combattre font d'un foible
fecours fans la force & le courage.
>
J'ajoute , Meffieurs , que le profond fçavoir
fourniroit des alimens à l'erreur , s'il
n'étoit pas dirigé par la jufteffe de l'efptit.
Cette précieufe qualité eft plus rare que
les talens , il eft plus difficile de l'acquerir
que les connoiffances , c'eft un riche préfent
de la Nature dont elle n'eft pas prodigue.
Tout le monde croit le poffeder
parce que perfonne n'en peut fentir la
privation. L'efprit faux ne fe connoit pas
lui - même s'il fe connoiffoit , il cefferoit
d'être faux , fes lumieres font trop
bornées ou trop vaftes , le jour ne l'éclaire
pas , ou il l'offufque & l'éblouit , la lenteur
& la fougue de l'efprit égarent également,
l'un n'arrive pas au terme , l'autre va audelà
, & lorſqu'on paffe le but , dit Montagne
, on y touche auffi peu , que quand
on n'y arrive pas .
Ce défaut eft la fource d'une infinité de
défordres dans la fociété , il fe fair princi-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
palement fentir dans les corps , & plus ils
font nombreux ,plus il y devient dominant .
C'eft la fauffeté de l'efprit qui fait fourmiller
les procès , & qui fournit du travail
à toutes les Jurifdictions , ce défaut
eft caule qu'on foutient les droits les plus
injuftes , & que les Arrêts juftifient fouvent
la témérité des plaideurs.
Dans toutes les Compagnies quelquesuns
des Membres , faute de juſteſſe , n'en
connoiffent pas les véritables intérêts ,
quelques autres en les connoiffant les facrifient
à des intérêts particuliers . Ceux
qui ont de bonnes vues & une volonté
conftante de les fuivre fe trouvant en petit
nombre , on ne doit pas être furpris que
les corps prennent rarement le bon parti
dans leurs délibérations ; de- là vient que.
la République Romaine dans les tems les
plus difficiles remettoit toute l'autorité
entre les mains d'un Dictateur.
Quand on a reçu de la Nature ce précieux
fondement de toute forte de connoiffances
, qui confifte dans la jufſteſſe de
l'efprit , on ne doit rien négliger pour entretenir
& fortifier cette heureufe difpofition.
Il feroit aifé de faire voir combien les
Belles - Lettres peuvent être utiles à cet
ufage ; on s'accoutume en les cultivant à >
JUILLET. 1752. 99
former des raifonnemens qui faffenr fenur
la jufte liaifon que les conféquences ont
avec les principes : ce n'eft pas là ou les
termes de l'art peuvent tenir lieu de preuves
, il n'eft pas permis de s'envelopper
dans de mifterieufes obfcurités. La clarté
& l'évidence eft ce qu'on exige principalement
dans les ouvrages d'efprit & de
littérature , tout ce qui manque de cette
qualité effentielle eft toujours réprouvé.
J'abandonne brufquement cette matiére
qu'il feroit très important d'approfondir
pour l'avantage de ces perfonnes que leur
mérite rend très- dignes d'être défabufées
de leurs préventions ; mais ce fujet mêneroit
aujourd'hui trop loin , & je ne puis
me difpenfer de dire encore un mot de nos
élections qui font mon principal objet
dans cette féance .
J'ai parlé , Meffieurs , des qualités néceffaires
pour être admis dans les Académies,
& de celles qui en doivent exclure , j'ajoute
qu'aucun de nous ne devroit le déterminer
fur le choix d'un fujet & prendre
à coeur fon élection , fans être affuré
que ce fujet eft en général agréable & à la
Compagnie & à celui qui en remplit la
premiere place . Conviendroit-il à un particulier
d'entreprendre de nous donner un
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Confrere fans avoir pris cette fage précaution.
Permettez moi , Meffieurs , d'obferver
encore que quand on nomme dans un jour
d'élection les afpirans à une place vacante,
on ne parle que de leurs bonnes qualités ,
mille confidérations engagent alors à garder
le filence fur tout ce qui ne feroit pas
à leur avantage
.
Les circonfpections & les égards ont
fait des progrès dans nos moeurs , à mefure
que les chofes dignes de blâme le font
multipliées ; à proportion qu'il y a eu à cacher,
on a étendu les bienféances de déguifer
& de fe taire , ce qu'on condamne en
fecret eft fouvent la matiére des éloges
publics.
•
De- là vient , Meffieurs , que nous ne devons
pas nous attendre un jour d'élection
d'être informés de ce qu'il conviendroit
de fçavoir fur les fujets propofés. C'eſt à
chacun de nous en particulier de découvrir
à l'avance par des informations fecrettes
leurs inclinations & leur caractere , tâchons
de les connoître avant de les nommer.
Gardons-nous fur tout , je le répete encore
une fois , gardons- nous , Meffieurs , de
nous laiffer impofer par les qualités de
JUILLET . 1752. ΤΟΥ
l'efprit , par les lumieres & les connoiffan
ces , n'héfitons pas de compter pour rien
tous ces avantages quand ils ne contribuent
pas à la beauté de l'ame..N'oublions jamais
que dans tous les Corps l'enquête de vie &
moeurs précede toujours l'examen du réci
piendaire.
Les Compagnies littéraires , fur tout
celles qui ont les mêmes occupations que
l'Académie Françoife , ont toujours été expofées
aux railleries indifcretes & aux
iniques improbations. Sur cet article la.
Province & la Capitale éprouvent le même
fort , nous ne pouvons éviter , autant
qu'il eft poffible , la cenfure du Public
qu'en nommant aux places vacantes des
perfonnes dignes de l'eftime publique &
par leurs vertus & par leurs talens .
Les Académies qui fe multiplient tous
les jours au grand avantage des lettres , ſont
les feuls Corps dans lefquels la vénalité ne
s'eft pas encore introduite ; ils ont par là
un grand avantage pour
être bien compofés
, & s'ils ne l'étoient pas , ils ne pourroient
l'imputer qu'à eux mêmes , & en
cela le blâme & la critique du Public ne
feroient pas injuftes à leur égard .
Pour rappeller en finiffant toutes nos
obligations fur le choix d'un Académicien
digne de ce titre , il fuffit de dire que nous
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
devons avoir une grande attention d'élire
des Sujets que la Nature ait favorisés des
biens de l'efprit , mais furtout des biens de
l'ame , & qui ayent donné avec fuccès tous
leurs foins à cultiver ces précieux biens.
C'eft la Loi qu'on doit fuivre dans toutes
les Académies ; elle a été obſervée juſqu'au
jour prefent avec beaucoup d'exactitude
dans cette Compagnie. Vous en
fourniffez , Meffieurs, les preuves victorieufes
, & je fournis l'exception qui confirme
cette belle régle.
Fermer
Résumé : DISCOURS Qui a été lû dans une Séance de l'Académie des Jeux-Floraux, tenuë le 21 Mars 1752. pour la réception de M. Basin, Conseiller au Parlement ; par M. de Ponsan, Trésorier de France, un des Académiciens.
Le discours de M. de Ponfan, Trésorier de France, prononcé à l'Académie des Jeux Floraux le 21 mars 1752, met en lumière l'importance des académies et la nécessité de maintenir leur excellence. Les académies apportent de grands avantages à l'Empire des Lettres, et leur utilité est régulièrement confirmée par les expériences. Pour préserver cet éclat, il est crucial de remplacer dignement les membres décédés par des successeurs compétents, dotés de compétences littéraires, de mœurs douces et d'un savoir-vivre. M. de Ponfan insiste sur la sélection de candidats possédant des qualités morales essentielles, développées durant la jeunesse grâce à une bonne éducation et à la fréquentation de bonnes compagnies. Une loi rigoureuse, approuvée par Louis XIV, prévoit l'exclusion des membres offensants pour garantir le respect et la politesse au sein de l'académie. Les critères de sélection mettent en avant la protection de l'honneur et de la paix au sein de l'institution. Les talents seuls ne suffisent pas ; les qualités morales, telles que la sociabilité, la bienveillance et la douceur, sont essentielles. Les statuts de l'Académie stipulent que les membres doivent être des hommes de mérite, sociables et aimant les lettres. Le texte souligne également l'importance de la probité, de la sociabilité et de l'amour des lettres. Les sociétés littéraires doivent maintenir la pureté des connaissances humaines et des mœurs, incitant les littérateurs à produire des œuvres utiles et à avoir des mœurs irréprochables. Les élections académiques doivent privilégier la beauté de l'âme et la moralité des candidats. Le texte aborde les défis rencontrés par les compagnies littéraires et les académies face aux moqueries et aux critiques injustifiées. Pour éviter la censure publique, il est essentiel de désigner des personnes dignes et talentueuses pour occuper les postes disponibles. Les académies, bien que nombreuses et bénéfiques pour les lettres, doivent rester exemptes de corruption afin de préserver leur intégrité. Leur composition repose sur leur propre vigilance, et toute critique publique serait légitime en cas de mauvais choix.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
67
p. 71-102
LE MIROIR. Par M. DE MARIVAUX.
Début :
Si vous aimez, Monsieur, les aventures un peu singulieres, en voici une [...]
Mots clefs :
Aventure singulière, Esprits, Esprit, Hommes, Idées, Auteur, Génies, Homme, Sophocole, Racine, Corneille, Jean Chapelain, Miroir, Mérite, Estime, Poème, Cicéron
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE MIROIR. Par M. DE MARIVAUX.
LE MIROIR.
Par M. DE MARIVAU X.
vous aimez , Monfieur , les aventures
un peu fingulieres , en voici une
qui a dequoi vous contenter : je ne vous
prefferai point de la croire ; vous pouvez
la regarder comme un pur jeu d'efprit ,
elle a l'air de cela ; cependant c'eſt à moi
qu'elle est arrivée.
Je ne vous dirai point au refte dans quel
endroit de la terre j'ai vû ce que je vais
vous dire. C'eft un pays dont les Géographes
n'ont jamais fait mention , non qu'il
ne foit très- fréquenté ; tout le monde y va ,
vous y avez fouvent voyagé vous- même ,
& c'est l'envie de m'y amufer qui m'y a
infenfiblement conduit. Commençons.
Il y avoit trois ou quatre jours que j'étois
à ma campagne , quand je m'avifai
un matin de me promener dans une allée
de mon parc ; retenez bien cette allée ,
car c'eft de la d'où je fuis parti pour le
voyage dont j'ai à vous entretenir.
Dans cette allée je lifois un livre dont
la lecture me jetta dans de profondes réflexions
fur les hommes,
Et de réflexions en réflexions , tou72
MERCURE DE FRANCE.
jours marchant , toujours allant , je mar
chai tant , j'allai tant , je réfléchis tant , &
fi diverſement , que fans prendre garde à
ce que je devenois , fans obferver par où
je paffois , je me trouvai infenfiblement
dans le pays dont je parlois tout à l'heure ,
où j'achevai de m'oublier , pour me livrer
tout entier au plaifir d'examiner ce qui
s'offroit à mes regards , & en effet le ſpectacle
étoit curieux. Il me fembla donc ;
mais je dis mal , il ne me fembla point :
je vis fûrement une infinité de fourneaux
plus ou moins ardens , mais dont le feune
m'incommodait point , quoique j'en
approchaffe de fort près.
Je ne vous dirai pas à préſent à quoi
ils fervoient ; il n'eft pas encore tems .
Ce n'eft pas là tout ; j'ai bien d'autres
chofes à vous raconter. Au milieu de tous
les fourneaux étoit une perfonne , ou , fi
vous voulez , une Divinité , dont il me feroit
inutile d'entreprendre le portrait , auſſi
n'y tâcherai-je point.
Qu'il vous fuffife de fçavoir que cette
perfonne ou cette Divinité , qui en gros
me parut avoir l'air jeune , & cependant
antique , étoit dans un mouvement perpétuel
, & en même tems fi rapide , qu'il
me fut impoffible de la confiderer en face.
Ce qui eft de certain , c'eft que dans le
mouvement
JANVIER. 1755 . 73
mouvement qui l'agitoit , je la vis fous
tant d'afpects , que je crus voir fucceffivement
paffer toutes les phifionomies du
monde , fans pouvoir faifir la fienne , qui
apparemment les contenoit toutes.
Ce que je démêlai le mieux , & ce que
je ne perdis jamais de vue , malgré fon
agitation continuelle , ce fut une efpece
de bandeau , ou de diadême , qui lui ceignoit
le front, & fur lequel on voyoit écrit
LA NATURE.
Ce bandeau étoit large , élevé , & comme
partagé en deux Miroirs éclatans ,
dans l'un defquels on voyoit une repréfentation
inexplicable de l'étendue en gé
néral , & de tous les myfteres ; je veux
dire des vertus occultes de la matiere , de
l'efpace qu'elle occupe , du reffort qui la
meut , de fa divifibilité à l'infini ; en un
mot de tous les attributs dont nous ne
connoiffons qu'une partie.
L'autre miroir qui n'étoit féparé du
premier que d'une ligne extrêmement déliée
, repréſentoit un être encore plus indéfiniffable.
C'étoit comme une image de l'ame , ou
de la penſée en général ; car j'y vis toutes
les façons poffibles de penfer & de fentir
des hommes , avec la fubdivifion de tous
les degrés d'efprit & de fentiment , de vices
D
74 MERCURE DE FRANCE.
& de vertus , de courage & de foibleffe ,
de malice & de bonté , de vanité & de
fimplicité que nous pouvons avoir.
Enfin tout ce que les hommes font ,
tout ce qu'ils peuvent être , & tout ce
qu'ils ont été , fe trouvoit dans cet exemplaire
des grandeurs & des miferes de l'ane
humaine.
J'y vis , je ne fçai comment , tout ce
qu'en fait d'ouvrages , l'efprit de l'homme
avoit jufqu'ici produit ou rêvé , c'eſt-àdire
j'y vis depuis le plus mauvais conte
de Fée , jufqu'aux fyftêmes anciens & modernes
les plus ingénieufement imaginés
; depuis le plus plat écrivain jufqu'à
l'auteur des Mondes : c'étoit y trouver les
deux extrêmités. J'y remarquai l'obſcure
Philofophie d'Ariftote ; & malgré fon obfcurité
, j'en admirai l'auteur , dont l'efprit
n'a point eu d'autres bornes que celles que
l'efprit humain avoit de fon tems ; il me
fembla même qu'il les avoit paffées .
J'y obfervai l'incompréhenfible & merveilleux
tour d'imagination de ceux qui
durant tant de fiécles ont cru non feulement
qu'Ariftote avoit tout connu , tout
expliqué , tout entendu , mais qui ont encore
cru tout comprendre eux - mêmes ,
& pouvoir rendre raifon de tout d'après
lui.
JANVIER. 1755. 75
J'y trouvai cette idée du Pere Mallebranche
, ou , fi vous voulez , cette viſion
auffi raifonnée que fubtile & finguliere ,
& qui n'a pu s'arranger qu'avec tant d'efprit
, qui eft que nous voyons tout en
Dieu .
Le fyftême du fameux Defcartes , cet
homme unique , à qui tous les hommes
des fiécles à venir auront l'éternelle obligation
de fçavoir penfer , & de penfer
mieux que lui ; cet homme qui a éclairé
la terre , qui a détruit cette ancienne idole
de notre ignorance ; je veux dire le tiſſu
de fuppofitions , refpecté depuis fi longtems
, qu'on appelloit Philofophie , & qui
n'en étoit pas moins l'ouvrage des meil,
leurs génies de l'antiquité ; cet homme
enfin qui , même en s'écartant quelquefois
de la vérité , ne s'en écarte plus en
enfant comme on faifoit avant lui , mais
en homme , mais en Philofophe , qui nous
a appris à remarquer quand il s'en écarte
qui nous a laiffé le fecret de nous redreffer
nous mêmes ; qui , d'enfans que nous
étions , nous a changés en hommes à notre
tour, & qui, n'eût- il fait qu'un excellent Roman
, comme quelques- uns le difent , nous
a du moins mis en état de n'en plus faire .
Le fyftême du célebre , du grand
Newton , & par la fagacité de fes dé-
D ij
75 MERCURE DE FRANCE.
couvertes , peut-être plus grand que Defcartes
même , s'il n'avoit pas été bien plus
aifé d'être Newton après Defcartes , que
d'être Defcartes fans le fecours de perfonne
, & fi ce n'étoit pas avec les forces
que ce dernier a données à l'efprit humain
, qu'on peut aujourd'hui furpaffer
Defcartes même. Auffi voyois- je qu'il y a
des génies admirables , pourvû qu'ils viennent
après d'autres , & qu'il y en a de faits
pour venir les premiers. Les uns changent
l'état de l'efprit humain , ils caufent une
révolution dans les idées. Les autres , pour
être à leur place , ont befoin de trouver
cette révolution toute arrivée , ils en corrigent
les Auteurs , & cependant ils ne l'auroient
pas faite .
J'obfervai tous les Poëmes qu'on appelle
épiques , celui de l'Iliade dont je ne
juge point , parce que je n'en fuis pas digne
, attendu que je ne l'ai lû qu'en françois
, & que ce n'eft pas la le connoître
mais qu'on met le premier de tous , &
qui auroit bien de la peine à ne pas l'être ,
parce qu'il eft Grec , & le plus ancien, Celui
de l'Enéide qui a tort de n'être venu
que le fecond , & dont j'admirai l'éléganla
fageffe & la majefté ; mais qui eft
ce ,
un peu long.
Celui du Taffe qui eft fi intéressant ,
JANVIER. 1755 77
qui eft un ouvrage fi bien fait , qu'on lit
encore avec tant de plaifir dans la derniere
traduction françoife qu'un habile
Académicien en a faite ; qui y a conſervé
tant de graces; qui ne vous enleve pas ,
mais qui vous mene avec douceur , par un
attrait moins apperçu que fenti ; enfin qui
vous gagne , & que vous aimez à fuivre ,
en françois comme en italien , malgré
quelques petits conchettis qu'on lui reproche
, & qui ne font pas fréquens.
Celui de Milton , qui eft peut - être le
plus fuivi , le plus contagieux , le plus fublime
écart de l'imagination qu'on ait ja
mais vû jufques ici
J'y vis le Paradis terreftre , imité de Mil
ron , par Madame Du .. Bo ... ouvrage
dont Milton même eut infailliblement
adopté la fageffe & les corrections , &
qui prouve que les forces de l'efprit humain
n'ont point de fexe . Ouvrage enfin
fait par un auteur qui par-tout y a laiffé
l'empreinte d'un efprit à fon tour créateur
de ce qu'il imite , & qui tient en lui , quand
il voudra , de quoi mériter l'honneur d'être
imité lui-même.
Celui de la Henriade , ce Poëme fi agréa
blement irrégulier , & qui à force de
beautés vives , jeunes , brillantes & continues
, nous a prouvé qu'il y a une magie
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
d'efprit , au moyen de laquelle un ouvrage
peut avoir des défauts fans conféquence.
J'oubliois celui de Lucain qui mérite
attention, & où je trouvai une fierté tantôt
Romaine & tantôt Gafconne , qui m'amufa
beaucoup.
Je n'aurois jamais fait fi je voulois parler
de tous les Poëmes que je vis ; mais
j'avoue que je confiderai quelque tems
celui de Chapelain , cette Pucelle fi fameufe
& fi admirée avant qu'elle parut ,
& fi ridicule dès qu'elle fe montra .
L'efprit que Chapelain avoit en de fon
vivant , étoit là auffi bien que fon Poëme ,
& il me fembla que le Poëme étoit bien
au deffous de l'efprit.
J'examinai en même tems d'où cela ve
noit , & je compris , à n'en pouvoir douter
, que fi Chapelain n'avoit fçu que la
moitié de la bonne opinion qu'on avoit
de lui , fon Poëme auroit été meilleur , ou
moins mauvais.
·
Mais cet auteur , fur la foi de fa réputation
, conçut une fi grande & fi férieuſe
vénération pour lui-même , fe crut obligé
d'être fi merveilleux , qu'en cet état il n'y
eut point de vers fur lequel il ne s'appefantit
gravement pour le mieux faire ,
point de raffinement difficile & bizarre
dont il ne s'avisất ; & qu'enfin il ne fir
JANVIER, 1755. 79
plus que des efforts de miférable pédant ,
qui prend les contorfions de fon efprit
pour de l'art , fon froid orgueil pour de la
capacité , & fes recherches hétéroclites
pour du fublime.
Et je voyois que tout cela ne lui feroit
point arrivé , s'il avoit ignoré l'admiration
qu'on avoit eue d'avance pour fa Pucelle .
Je voyois que Chapelain moins eftimé
en feroit devenu plus eftimable ; car dans
le fond il avoit beaucoup d'efprit , mais il
n'en avoit pas affez pour voir clair à travers
tout l'amour propre qu'on lui donna ;
& ce fut un malheur pour lui d'avoir été
mis à une fi forte épreuve que bien d'autres
que lui n'ont pas foutenue.
Il n'y a gueres que les hommes abfolument
fupérieurs qui la foutiennent, & qui
en profitent , parce qu'ils ne prennent jamais
de ce fentiment d'amour propre que
ce qu'il leur en faut pour encourager leur
efprit .
Auffi le public peut-il préfumer de ceuxlà
tant qu'il voudra , il n'y fera point
trompé , & ils n'en feront que mieux . Ce
n'eft qu'en les admirant un peu d'avance ,
qu'il les met en état de devenir admirables
; ils n'oferoient pas l'être fans cela ,
on peut- être ignoreroient- ils combien ils
peuvent l'être.
Div
So MERCURE DE FRANCE.
Voici encore des hommes d'une autre
efpece à cet égard là , & que je vis auffi
dans la glace . L'eftime du public perdit
Chapelain , elle fut caufe qu'il s'excéda
pour s'élever au deffus de la haute idée
qu'on avoit de lui , & il y périt : ceux- ci
au contraire fe relâchent en pareil cas ;
dès que le public eft prévenu d'une cer
taine maniere en leur faveur , ils ofent en
conclure qu'il le fera toujours , & qu'ils
ont tant d'efprit , que même en le laiffant
aller cavalierement à ce qui leur en viendra
, fans tant fe fatiguer, ils ne fçauroient
manquer d'en avoir affez & de reite , pour
continuer de plaire à ce public déja fr
prévenu.
Là- deffus ils fe négligent , & ils tombent.
Ce n'eft pas là tout. Veulent - ils fe
corriger de cet excès de confiance qui leur
a nui ? je compris qu'ils s'en corrigent
tant , qu'après cela ils ne fçavent plus où
ils en font. Je vis que dans la peur qui
les prend de mal faire , ils ne peuvent plus
fe remettre à cet heureux point de hardieffe
& de retenue , où ils étoient avant
leur chûte , & qui a fait le fuccès de leurs
premiers ouvrages.
C'est comme un équilibre qu'ils ne re
trouvent plus , & quand ils le retrouve
roient , le public ne s'en apperçoit pas d'a
JANVIER. 1755.
8'r
bord : il renonce difficilement à fe mocquer
d'eux ; il aime à prendre fa revanche de
l'eftime qu'il leur a accordée ; leur chûte
eft une bonne fortune pour lui.
Il faut pourtant faire une obfervation :
c'est que parmi ceux dont je parle , il y en
a quelques- uns que leur difgrace fcandalife
plus qu'elle ne les abbat , & qui ramaffant
fierement leurs forces , lancent ,
pour ainfi dire , un ouvrage qui fait taire
les rieurs , & qui rétablit l'ordre.
En voilà affez là - deffus : je me fuis:
peut-être un peu trop arrêté fur cette matere
; mais on fait volontiers de trop longues,
relations des chofes qu'on a confidérées
avec attention .
Venons à d'autres objets : j'en remar
quai quatre ou cinq qui me frapperent ,
& quí , chacun dans leur genre , étoient
d'une beauté fublime :
C'étoit l'inimitable élégance de Racine ,
le puiffant génie de Corneille , la fagacité
de l'efprit de la Motte , l'emportement admirable
du fentiment de l'auteur de Rhadamifte
, & le charme des graces de l'auteur
de Zaïre .
Je m'attendriffois avec Racine , je me
trouvois grand avec Corneille ; j'aimois
mes foibleffes avec l'un , elles m'auroient:
deshonoré avec l'autre,
D vi
82 MERCURE DE FRANCE.
L'auteur de Zaïre ennobliffoit mes idées
celui de Rhadamifte m'infpiroit des paffions
terribles ; il fondoit les profondeurs
de mon ame , & je penfois avec la Motte.
Permettez-moi de m'arrêter un peu
fur ce
dernier.
C'étoit un excellent homme , quoiqu'il
ait eu tant de contradicteurs : on l'a mis
au deffous de gens qui étoient bien audeffous
de lui , & le miroir m'a appris d'où
cela venoit en partie .
C'eft qu'il étoit bon à tout , ce qui eft un
grand défaut il vaut mieux , avec les hommes
, n'être bon qu'à quelque chofe , & la
Motte avoit ce tort.
Qu'est- ce que c'eft qu'un homme qui ne
fe contente pas d'être un des meilleurs
efprits du monde en profe , & qui veut
encore faire des opera , des tragédies , des
odes pindariques , anacréontiques , des
comédies même , & qui réuffit en tout
ce que je dis là , qui plus eft cela eſt ri—·
dicule.
Il faut prendre un état dans la République
des Lettres , & ce n'eft pas en avoir
un que d'y faire le métier de tout le
monde ; auffi fes critiques ont- ils habilement
découvert que la Motte avec toute fa.
capacité prétendue , n'étoit qu'un Philofophe
adroit qui fçavoit fe déguifer en ce qu'il
JANVIER. 1755 .
83
vouloit être , au point que fans fon excellent
efprit, qui le trahiffoit quelquefois ,
on l'auroit pris pour un très -bel efprit ;
c'étoit comme un fage qui auroit très - bien
contrefait le petit maître .
On dit que la premiere tragédie dont
on ignoroit qu'il fut l'auteur , paſſa d'abord
pour être un ouvrage pofthume de
Racine.
Dans fes fables même qu'on a tant décriées
, il y en a quelques- unes où il abufe
tant de fa foupleffe , que des gens d'ef
prit qui les avoient lûes fans plaifit dans
le recueil , mais qui ne s'en reffouvenoient
plus , & à qui un mauvais plaifant , quel
que tems après , les récitoit comme de la
Fontaine , les trouverent admirables , &
crurent en effet. que c'étoit la Fontaine qui
les avoit faites. Voilà le plus fouvent comme
on juge, & cependant on croit juger,
Car pourquoi leur avoient- elles paru mauvaifes
la premiere fois qu'ils les avoient
lues : c'eft que la mode étoit que l'auteur
ne réuffit pas; c'eft qu'ils fçavoient alors
que la Motte en étoit l'auteur ; c'eft qu'à la
tête du livre ils avoient vû le nom d'un
homme qui vouloit avoir trop de fortes
de mérite à la fois , qui effectivement les
auroit eus , fi on n'avoit pas empêché le
public de s'y méprendre , & qui même n'a
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
pas laiffé de les avoir à travers les contra--
dictions qu'il a éprouvées ; car on l'a plus
perfécuté que détruit , malgré l'efpece d'oftracifme
qu'on a exercé contre lui , & qu'il'
méritoit bien.
Il faut pourtant convenir qu'on lui fait
un reproche affez juſte , c'eſt qu'il remuoit
moins qu'il n'éclairoit ; qu'il parloit
plus à l'homme intelligent qu'à l'hom
me fenfible ; ce qui eft un defavantage:
avec nous , qu'un auteur ne peut affectionner
ni rendre attentifs à l'efprit qu'il nous.
préfente , qu'en donnant , pour ainfi dire ,
des chairs à fes idées ; ne nous donner
que des lumieres , ce n'eft encore embraffer
que la moitié de ce que nous fommes ,
& même la moitié qui nous eft la plus indifférente
: nous nous fouçions bien moins
de connoître que de jouir , & en pareit
cas l'ame jouit quand elle fent.
Mais je fais une reflexion ; je vous ai
parlé de la Motte , de Corneille , de Racine
, des Poëmes d'Homere , de Virgile ,
du Taffe , de Milton , de Chapelain , des
fyftèmes des Philofophes paffés , & il n'y
a pas de mal à cela.
pas
Beaucoup de gens , je penfe , ne feront
de l'avis du Miroir , & je m'y attends ,
par hazard vous montrez mes relations
comme je vous permets de le faire.
fi
JANVIER. 1755. 85
Mais en ce cas , fupprimez- en , je vous
prie , tout ce qui regardera les auteurs vivans.
Je connois ces Meffieurs là , ils ne
feroient pas même contens des éloges que
j'ai trouvés pour eux.
Je veux pourtant bien qu'ils fçachent
que je les épargne , & qu'il ne tiendroit
qu'à moi de rapporter leurs défauts qui fe
trouvoient auffi ; qu'à la vérité , j'ai vu
moins diftinctement que leurs beautés ,
parce que je n'ai pas voulu m'y arrêter ,
& que je n'ai fait que les appercevoir.
Mais c'eft affez que d'appercevoir des
défauts pour les avoir bien vûs , on a malgré
foi de fi bons yeux là - deffus. Il n'y a
que le mérite des gens qui a befoin d'être
extrêmement confidéré pour être connu ; on
croit toujours s'être trompé quand on n'a
fait que le voir. Quoiqu'il en foit , j'ai remarqué
les défauts de nos auteurs , & je
m'abſtiens de les dire . Il me femble même
les avoir oubliés : mais ce font encore là
de ces chofes qu'on oublie toujours affez
mal , & je me les rappellerois bien s'il
le falloit ; qu'on ne me fache pas ..
A propos d'Auteurs ou de Poëtes , j'apperçus
un Poëme intitulé le Bonheur , qui
n'a point encore paru , & qui vient d'un
génie qui ne s'eft point encore montré an
public , qui s'eft formé dans le filence ,
86 MERCURE DE FRANCE.
& qui menaceroit nos plus grands Poëtes
de l'apparition la plus brillante : il iroit
de pair avec eux , ou , pour me fervir de
l'expreffion de Racine , il marcheroit du
moins leur égal , fi le plaifir de penfer philofophiquement
en profe ne le débauche
pas , comme j'en ai peur.
Il étoit fur la ligne des meilleurs efprits ;
il y occupoit même une place à part , &
étoit là comme en réferve fous une trèsaimable
figure , mais en même tems fi
modefte qu'il ne tint pas à lui que je ne
le viffe point.
Mais venons à d'autres objets ; je parle
des génies du tems paffé ou de ceux d'au
jourd'hui , fuivant que leur article fe préfente
à ma mémoire ; ne m'en demandez
pas davantage. Il y en aura beaucoup d'autres
, tant auteurs tragiques que comiques
, dont je ferai mention dans la fuite
de ma relation .
Entre tous ceux de l'antiquité qu'on
admire encore > & par l'excellence de
leurs talens , & par une ancienne tradition
d'eftime qui s'eft confervée pour eux ; enfin
par une fage précaution contre le mérite
des modernes , car il entre de tout
cela dans cette perpétuité d'admiration qui
fe foutient en leur faveur.
Entre tant de beaux génies , dis -je , Eus
JANVIE R. 1755 . 87
ripide & Sophocle furent de ceux que je
diftinguai les plus dans le miroir.
Je les confiderai donc fort attentivement
& avec grand plaifir , fans les trouver
, je l'avoue , auffi inimitables qu'ils le
font dans l'opinion des partifans des anciens.
L'idée qui me les a montrés n'eft
d'aucun parti , elle leur fait auffi beaucoup
plus d'honneur que ne leur en font les
partifans des modernes.
Il eft vrai que le fentiment de ceux- ci
ne fera jamais le plus généralement applaudi
; car ils difent qu'on peut valoir les anciens
, ce qui eft déja bien hardi ; ils difent
qu'on peut valoir mieux , ce qui eſt encore
pis.
Ils foutiennent que des gens de notre
nation , que nous avons vûs ou que nous
aurions pû voir ; en un mot , que des modernes
qui vivoient il n'y a gueres plus
d'un demi-fiécle , les ont furpaffés ; voilà
qui eft bien mal entendu .
Car cette poffibilité de les valoir , &
même de valoir mieux , une fois bien établie
, & tirée d'après des modernes qui
vivoient il n'y a pas long- tems , pourquoi
nos illuftres modernes d'aujourd'hui ne
pourroient- ils pas à leur tour leur être
égaux , & même leur être fupérieurs ? il
ne feroit pas ridicule de le penfer ; il ne
SS MERCURE DE FRANCE.
fe feroit pas même de regarder la chofe
comme arrivée ; mais ce qui eft ridicule
& même infenfé , à ce que marque la glace
, c'eft d'efperer que cette poffibilité &
fes conféquences puiffent jamais paffer.
Quoi , nous aurons parmi nous des
hommes qu'il feroit raifonnable d'honorer"
autant & plus que d'anciens Grecs ou d'anciens
Romains !
Eh mais , que feroit- on d'eux dans la fociété
: & quel fcandale ne feroit -ce point là ?
Comment ! des hommes à qui on ne'
pourroit plus faire que de très- humbles
repréſentations fur leurs ouvrages , & non
pas des critiques de pair à pair comme en
font tant de gens du monde , qui pour'
n'être point auteurs , ne prétendent pas
en avoir moins d'efprit que ceux qui le
font , & qui ont peut- être raifon ?
Des hommes vis- à vis de qui tant de
fçavans auteurs & traducteurs des anciens
ne feroient plus rien , & perdroient leus
état ? car ils en ont un très- diftingué , &
qu'ils meritent , à l'excès près des privileges
qu'ils fe donnent. Un fçavant eft
exempt d'admirer les plus grands génies
de fon tems ; il tient leur mérite en échec ,
il leur fait face ; il en a bien vû d'autres.
Des hommes enfin qui romproient tout
équilibre dans la république des Lettres 2:
JAN VIE K. 1755.
qui laifferoient une diſtance trop décidée
entr'eux & leurs confreres ? diftance qui a
toujours plus l'air d'une opinion que d'un
fait.
Non , Monfieur , jamais il n'y eut de
pareils modernes , & il n'y en aura jamais .
La nature elle-même eft trop fage pour
avoir permis que les grands hommes de
chaque fiécle affiftaffent en perfonne à la
plénitude des éloges qu'ils méritent , &
qu'on pourra leur donner quelque jour
il feroit indécent pour eux & injurieux
pour les autres qu'ils en fuffent témoins .
Auffi dans tous les âges ont- ils affaire
à un public fait exprès pour les tenir en
refpect , & dont je vais en deux mots vous
définir le caractere.
Je commence par vous dire que c'eft le
public de leur tems ; voilà déja fa définition
bien avancée .
Ce public , tout à la fois juge & partie
de ces grands hommes qu'il aime & qu'il
humilie ; ce public , tout avide qu'il eft
des plaifirs qu'ils s'efforcent de lui donner
, & qu'en effet ils lui donnent , eft ce--
pendant aflez curieux de les voir manquer
leur coup , & l'on diroit qu'il manque
le fien , quand il eft content d'eux.
Au furplus la glace m'a convaincu d'une
shofe ; c'eft que la poftérité , fi nos grands
90 MERCURE DE FRANCE.
}
hommes parviennent juſqu'à elle , ne ſçaura
ni fi bien , nifi exactement ce qu'ils valent
que nous pouvons le fçavoir aujourd'hui .
Cette poftérité , faite comme toutes les poftérités
du monde , aura infailliblement le
défaut de les louer trop , elle voudra qu'ils
foient incomparables ; elle s'imaginera fentir
qu'ils le font , fans fe douter que ce
ne fera là qu'une malice de fa part pour
mortifier fes illuftres modernes , & pour
fe difpenfer de leur rendre juftice. Or je
vous le demande , dans de pareilles difpofitions
pourra-t- elle apprécier nos modernes
qui feront fes anciens le mérite
imaginaire qu'elle voudra leur trouver , ne
l'empêchera-t- il pas de difcerner le mérite
réel qu'ils auront ? Qui eft-ce qui pourra
démêler alors à quel dégré d'eftime on
s'arrêteroit pour eux , fi on n'avoit pas
envie de les eftimer tant au lieu qu'au
jourd'hui je fçais à peu près au jufte la
véritable opinion qu'on a d'eux , & je fuis
fûr que je le fçais bien , car il me l'a dit ,
à moins qu'elle ne lui échappe.
Je pourrois m'y tromper fi je n'en croyois
que la diverfité des difcours qu'il tient
mais il fe hâte d'acheter & de lire leurs
ouvrages , mais il court aux parodies qu'on
en fait , mais il eft avide de toutes les critiques
bien ou mal tournées qu'on répand
1
JANVIER. 1755. 91
contr'eux ; & qu'est- ce que tout cela fignifie
finon beaucoup d'eftime qu'on
ne veut pas déclarer franchement.
Eh ! ne fommes nous pas toujours de cette
humeur là ? n'aimons nous pas mieux vanter
un étranger qu'un compatriote ? un homme
abfent qu'un homme préfent ? Prenez-y.
garde , avons-nous deux citoyens également
illuftres celui dont on eft le plus
voifin eft celui qu'on loue le plus fobrement.
Si Euripide & Sophocle , fi Virgile &
le divin Homere lui-même revenoient au
monde , je ne dis pas avec l'efprit de leur
tems , car il ne fuffiroit peut-être pas aujourd'hui
pour nous ; mais avec la même
capacité d'efprit qu'ils avoient, précisément
avec le même cerveau , qui fe rempliroit
des idées de notre âge ; fi fans nous avertir
de ce qu'ils ont été , ils devenoient nos
contemporains , dans l'efpérance de nous
ravir & de nous enchanter encore , en s'adonnant
au même genre d'ouvrage auquel
ils s'adonnerent autrefois , ils feroient
bien étourdis de voir qu'il faudroit qu'ils
s'humiliaffent devant ce qu'ils furent; qu'ils
ne pourroient plus entrer en comparaiſon
avec eux-mêmes , à quelque fublimité d'efprit
qu'ils s'élevaffent ; bien étourdis de fe
trouver de fumples modernes apparemment
2 MERCURE DE FRANCE.
bons ou excellens , mais cependant des
Poëtes médiocres auprès de l'Euripide ,
du Sophocle , du Virgile , & de l'Homere
d'autrefois , qui leur paroîtroient , fuivant
toute apparence, bien inférieurs à ce qu'ils
feroient alors. Car comment , diroient-ils ,
ne ferions-nous pas à préfent plus habiles
que nous ne l'étions ? Ce n'eft pas la capa
cité qui nous manque' ; on n'a rien changé
à la tête excellente que nous avions , &
qui fait dire à nos partifans qu'il n'y en a
plus de pareilles. L'efprit humain dont nous.
avons aujourd'hui notre part , auroit- il
baiffé ? au contraire il doit être plus avancé
que jamais ; il y a fi long- tems qu'il féjourne
fur la terre , & qu'il y voyage , &
qu'il s'y inftruit ; il y a vu tant de chofes
, & il s'y eft fortifié de tant d'expériences
, diroient- ils .... Vous riez , Monfieur
; voilà pourtant ce qui leur arrive
roit , & ce qu'ils diroient . Je vous parle
d'après la glace , d'où je recueille tout ce
que je vous dis-là,
Il ne faut pas croire que les plus grands'
hommes de l'antiquité ayent joui dans'
leur tems de cette admiration que nous
avons pour eux , & qui eft devenue avec
juftice , comme un dogme de religion litréraire.
Il ne faut pas croire que Demof
thene & que Ciceron ( & c'eft ce que nous
JANVIER. 1755. 93
avons de plus grand ) n'ayent pas fçu à
leur tour ce que c'étoit que d'être modernes,
& n'ayent pas effuyé les contradictions
attachées à cette condition- là ? Figurezvous
, Monfieur , qu'il n'y a pas un homine
illuftre à qui fon fiécle ait pardonné l'eftime
& la réputation qu'il y a acquifes , &
qu'enfin jamais le mérite n'a été impuné
ment contemporain .
Quelques vertus , quelques qualités
qu'on ait , par quelque talent qu'on ſe diftingue
, c'est toujours en pareil cas un
grand défaut que de vivre.
Je ne fçache que les Rois , qui de leur
tems même & pendant qu'ils regnent, ayent
le privilege d'être d'avance un peu anciens;
encore l'hommage que nous leur rendons
alors , eft-il bien inférieur à celui qu'on
leur rend cent ans après eux. On ne fçauroit
croire jufqu'où va là deffus la force ,
le bénéfice & le preftige des diftances .
Leur effet s'étend fi loin , qu'il n'y a point
aujourd'hui de femme qu'on n'honorât,
qu'on ne patût flater en la comparant à
Helene ; & je vous garantis , fur la foi
de la glace , qu'Helene , dans fon-tems , fut
extrêmement critiquée , & qu'on vantoit
alors quelque ancienne beauté qu'on mettoit
bien au- deffus d'elle , parce qu'on ne
la voyoit plus , & qu'on voyoit Helene ,
94 MERCURE DE FRANCE.
Je vous affure que nous avons actuellement
d'auffi belles femmes que les plus
belles de l'antiquité ; mais fuffent - elles
des Anges dans leur fexe ( & je ris moimême
de ce que je vais dire ) ce font des
Anges qui ont le tort d'être vifibles , &
qui dans notre opinion jalouſe ne ſçauroient
approcher des beautés anciennes que
nous ne faifons qu'imaginer , & que nous
avons la malice ou la duperie de nous repréfenter
comme des prodiges fans retour.
Revenons à Sophocle & à Euripide dont
j'ai déja parlé ; & achevons d'en rapporter
ce que le miroir m'en a appris.
C'eft qu'ils ont été , pour le moins , les
Corneille , les Racine , les Crébillon &
les Voltaire de leur tems , & qu'ils auroient
été tout cela du nôtre ; de même
que nos modernes , à ce que je voyois auffi
, auroient été à peu près les SSoophocle
& les Euripide du tems paffé.
Je dis à peu près , car je ne veux blafphêmer
dans l'efprit d'aucun amateur des
anciens : il eſt vrai que ce n'eft pas là mé
nager les modernes , mais je ne fais pas
tant de façon avec eux qu'avec les partifans
des anciens , qui n'entendent pas raillerie
fur cet article - ci ; au lieu que les
autres , en leur qualité de modernes & de
gens moins favorifés , font plus accommoJANVIER.
1755. 95
dans , & le prennent fur un ton moins fier .
J'avouerai pourtant que la glace n'eft pas
de l'avis des premiers fur le prétendu affoibliffement
des efprits d'aujourd'hui .
Non, Monfieur, la nature n'eft pas fur fon
déclin, du moins ne reffemblons - nous guere
à des vieillards , & la force de nos paſſions ,
de nos folies , & la médiocrité de nos connoiffances
, malgré les progrès qu'elles ont
faites , devroient nous faire foupçonner que
cette nature est encore bien jeune en nous.
Quoiqu'il en foit , nous ne fçavons pas
l'âge qu'elle a , peut - être n'en a- t -elle point,
& le miroir ne m'a rien appris là - deſſus.
Mais ce que j'y ai remarqué , c'eft que
depuis les tems fi renommés de Rome &
d'Athenes , il n'y a pas eu de fiécle où il n'y
ait eu d'auffi grands efprits qu'il en fut
jamais , où il n'y ait eu d'auffi bonnes têtes
que l'étoient celles de Ciceron , de Démofthene
, de Virgile , de Sophocle , d'Euripide
, d'Homere même , de cet homme
divin , que je fuis comme effrayé de ne pas
voir excepté dans la glace , mais enfin qui
ne l'eft point.
Voilà qui eft bien fort, m'allez-vous dire
comment donc votre glace l'entend- elle ?
Où font ces grands efprits , comparables
à ceux de l'antiquité & depuis les Grecs
& les Romains , où prendrez- vous ces Ci96
MERCURE DE FRANCE.
1
ceron , ces Démofthene , &c. dont vous
parlez ?
Sera -ce dans notre nation , chez qui ,
pendant je ne fçais combien de fiécles &
jufqu'à celui de Louis XIV , il n'a paru en
fait de Belles- Lettres , que de mauvais ouvrages
, que des ouvrages ridicules ?
Oui , Monfieur , vous avez raifon , trèsridicules
, le miroir lui- même en convient,
& n'en fait pas plus de cas que vous ; &
cependant il affure qu'il y eut alors des génies
fupérieurs , des hommes de la plus
grande capacité..
Que firent- ils donc ? de mauvais - ouvrages
auffi , tant en vers qu'en profe ; mais
des infiniment moins mauvais ,
ouvrages
( pefez ce que je vous dis là ) infiniment
moins ridicules que ceux de leurs contemporains.
Et la capacité qu'il fallut avoir alors
pour n'y laiffer que le degré de ridicule
dont je parle , auroit fuffi dans d'autres
tems pour les rendre admirables .
N'imputez point à leurs Auteurs ce
qu'il y refta de vicieux , prenez - vous en
aux fiécles barbares où ces grands efprits
arriverent , & à la déteſtable éducation
qu'ils y recurent en fait d'ouvrages d'efprit .
Ils auroient été les premiers efprits d'un
autre fiécle , comme ils furent les premiers
efprits
JANVIER. 1755 . 97
efprits du left ; il ne falloit pas pour cela
qu'ils fuffent plus forts , il falloit feulement
qu'ils fuffent mieux placés .
Ciceron auffi mal élevé , auffi peu encouragé
qu'eux , né comme eux dans un fiécle
groffier , où il n'auroit trouvé ni cette
tribune aux harangues , ni ce Sénat , ni ces
affemblées du peuple devant qui il s'agiffoit
des plus grands intérêts du monde , ni
enfin toute cette forme de gouvernement
qui foumettoit la fortune des nations &
des Rois au pouvoir & à l'autorité de l'éloquence
, & qui déféroit les honneurs &
les dignités à l'orateur qui fçavoit le mieux
parler.
Ciceron privé des reffources que je viens
de dire , ne s'en feroit pas mieux tiré que
ceux dont il eft queftion ; & quoiqu'infailliblement
il eut été l'homme de fon tems
le plus éloquent , l'homme le plus éloquent
de ce tems là ne feroit pas aujourd'hui
l'objet de notre admiration ; il nous paroîtroit
bien étrange que la glace en fit un
homme fupérieur , & ce feroit pourtant
Ciceron , c'est -à- dire un des plus grands
hommes du monde, que nous n'eftimerions
pas plus que ceux dont nous parlons , & à
qui , comme je l'ai dit , il n'a manqué que
d'avoir été mieux placés.
Quand je dis mieux placés , je n'entends
E
93 MERCURE DE FRANCE.
pas que l'efprit manquât dans les fiécles que
j'appelle barbares. Jamais encore il n'y en
avoit eu tant de répandu ni d'amaffé parmi
les hommes , comme j'ai remarqué que
l'auroient dit Euripide & Sophocle que
j'ai fait parler plus bas.
Jamais l'efprit humain n'avoit encore
été le produit de tant d'efprits , c'est une
vérité que la glace m'a rendu fenfible .
J'y ai vû que l'accroiffement de l'efprit
eft une fuite infaillible de la durée du
monde , & qu'il en auroit toujours été
nné fuite , à la vérité plus lente , quand
Fécriture d'abord , enfuite l'imprimerie
n'auroient jamais été inventées.
Il feroit en effet impoffible , Monfieur ,
que tant de générations d'hommes euffent
paffé fur la terre fans y verfer de nouvelles
idées , & fans y en verfer beaucoup plus
que les révolutions , ou d'autres accidens ,
n'ont pû en anéantir ou en diffiper.
Ajoûtez que les idées qui fe diffipent ou
qui s'éteignent , ne font pas comme fi elles
n'avoient jamais été ; elles ne difparoiffent
pas en pure perte ; l'impreffion en refte
dans l'humanité , qui en vaut mieux feulement
de les avoir eues , & qui leur doit
une infinité d'idées qu'elle n'auroit pas
fans elles.
eue
Le plus ftupide ou le plus borné de tous
JANVIER. 1755 . ୭୭
les peuples d'aujourd'hui , l'eft beaucoup
moins que ne l'étoit le plus borné de tous
les peuples d'autrefois .
La difette d'efprit dans le monde connu ,
n'eft nulle part à préfent auffi grande qu'elle
l'a été , ce n'eft plus la même difette.
La glace va plus loin. Par- tout où il y a
des hommes bien ou mal affemblés , ditelle
, quelqu'inconnus qu'ils foient au reſte
de la terre , ils fe fuffifent à eux - mêmes
pour acquerir des idées ; ils en ont aujourd'hui
plus qu'ils n'en avoient il y a deux
mille ans , l'efprit n'a pû demeurer chez
eux dans le même état .
Comparez , fi vous voulez , cet efprit
à un infiniment petit , qui par un accroiffement
infiniment lent , perd toujours quelque
chofe de fa petiteffe.
Enfin , je le repéte encore , l'humanité
en général reçoit toujours plus d'idées
qu'il ne lui en échappe , & fes malheurs
même lui en donnent fouvent plus qu'ils
ne lui en enlevent.
La quantité d'idées qui étoit dans le
monde avant que les Romains l'euffent
foumis , & par conféquent tant agité , étoit
bien au-deffous de la quantité d'idées qui
y entra par l'infolente profpérité des vainqueurs
, & par le trouble & l'abaiffement
du monde vaincu..
E ij
335236
100 MERCURE DE FRANCE.
Chacun de ces états enfanta un nouvel
efprit , & fut une expérience de plus pour.
la terre.
Et de même qu'on n'a pas encore trouvé
toutes les formes dont la matiere eſt
fufceptible , l'ame humaine n'a pas encore
montré tout ce qu'elle peut être ; toutes
fes façons poffibles de penfer & de fentir
ne font pas épuifées .
Et de ce que les hommes ont toujours
les mêmes pailions , les mêmes vices & les
mêmes vertus , il ne faut pas en conclure
qu'ils ne font plus que fe repérer.
Il en eft de cela comme des vifages ; il
n'y en a pas un qui n'ait un nez , une bouche
& des yeux ; mais auffi pas un qui n'ait
tout ce que je dis là avec des différences
& des fingularités qui l'empêchent de reffembler
exactement à tout autre vifage.
Mais revenons à ces efprits fupérieurs
de notre nation , qui firent de mauvais
ouvrages dans les fiécles paflés.
J'ai dit qu'ils y trouverent plus d'idées
qu'il n'y en avoit dans les précédens , mais
malheureufement ils n'y trouverent point
de goût ; de forte qu'ils n'en eurent que
plus d'efpace pour s'égarer.
La quantité d'idées en pareil cas , Monfieur
, eft un inconvénient , & non pas
un fecours ; elle empêche d'être fimple ,
JANVIER. 1755 . TOI'
& fournit abondamment les moyens d'être
tidicule.
Mettez beaucoup de ticheffes entre les
mains d'un homme qui ne fçait pas s'en
fervir , toutes les dépenfes ne feront que
des folies.
Et les anciens n'avoient pas de quoi être
auffi fous , auffi ridicules qu'il ne tierdroit
qu'à nous de l'être.
En revanche jamais ils n'ont été fimples.
avec autant de magnificence que nous ; il
en faut convenir. C'eft du moins le fentiment
de la glace , qui en louant la fimplicité
des anciens, dit qu'elle eft plus litterale
que la nôtre , & que la nôtre eft plus riche
; c'eft fimplicité de grand Seigneur .
Attendez , me direz - vous encore , vous
parlez de fiécles où il n'y avoit point de
goût , quoiqu'il y eût plus d'efprit & plus
d'idées que jamais ; cela n'implique-t- il pas
quelque contradiction ?
Non , Monfieur , fi j'en crois la glace ;
une grande quantité d'idées & une grande
difette de goût dans les ouvrages d'efprit ,
peuvent fort bien fe rencontrer enfemble ,
& ne font point du tout incompatibles.
L'augmentation des idées eft une fuite infaillible
de la durée du monde : la fource
de cette augmentation ne tarit point tant
qu'ily a des hommes qui fe fuccédent , &
E iij
101 MERCURE DE FRANCE.
des aventures qui leur arrivent.
:
Mais l'art d'employer les idées pour des
ouvrages d'efprit , pent fe perdre les lettres
tombent , la critique & le goût difpa-
.roiffent ; les Auteurs deviennent ridicules
ou groffiers , pendant que le fond de l'efprit
humain va toujours croiffant parmi les
hommes.
Par M. DE MARIVAU X.
vous aimez , Monfieur , les aventures
un peu fingulieres , en voici une
qui a dequoi vous contenter : je ne vous
prefferai point de la croire ; vous pouvez
la regarder comme un pur jeu d'efprit ,
elle a l'air de cela ; cependant c'eſt à moi
qu'elle est arrivée.
Je ne vous dirai point au refte dans quel
endroit de la terre j'ai vû ce que je vais
vous dire. C'eft un pays dont les Géographes
n'ont jamais fait mention , non qu'il
ne foit très- fréquenté ; tout le monde y va ,
vous y avez fouvent voyagé vous- même ,
& c'est l'envie de m'y amufer qui m'y a
infenfiblement conduit. Commençons.
Il y avoit trois ou quatre jours que j'étois
à ma campagne , quand je m'avifai
un matin de me promener dans une allée
de mon parc ; retenez bien cette allée ,
car c'eft de la d'où je fuis parti pour le
voyage dont j'ai à vous entretenir.
Dans cette allée je lifois un livre dont
la lecture me jetta dans de profondes réflexions
fur les hommes,
Et de réflexions en réflexions , tou72
MERCURE DE FRANCE.
jours marchant , toujours allant , je mar
chai tant , j'allai tant , je réfléchis tant , &
fi diverſement , que fans prendre garde à
ce que je devenois , fans obferver par où
je paffois , je me trouvai infenfiblement
dans le pays dont je parlois tout à l'heure ,
où j'achevai de m'oublier , pour me livrer
tout entier au plaifir d'examiner ce qui
s'offroit à mes regards , & en effet le ſpectacle
étoit curieux. Il me fembla donc ;
mais je dis mal , il ne me fembla point :
je vis fûrement une infinité de fourneaux
plus ou moins ardens , mais dont le feune
m'incommodait point , quoique j'en
approchaffe de fort près.
Je ne vous dirai pas à préſent à quoi
ils fervoient ; il n'eft pas encore tems .
Ce n'eft pas là tout ; j'ai bien d'autres
chofes à vous raconter. Au milieu de tous
les fourneaux étoit une perfonne , ou , fi
vous voulez , une Divinité , dont il me feroit
inutile d'entreprendre le portrait , auſſi
n'y tâcherai-je point.
Qu'il vous fuffife de fçavoir que cette
perfonne ou cette Divinité , qui en gros
me parut avoir l'air jeune , & cependant
antique , étoit dans un mouvement perpétuel
, & en même tems fi rapide , qu'il
me fut impoffible de la confiderer en face.
Ce qui eft de certain , c'eft que dans le
mouvement
JANVIER. 1755 . 73
mouvement qui l'agitoit , je la vis fous
tant d'afpects , que je crus voir fucceffivement
paffer toutes les phifionomies du
monde , fans pouvoir faifir la fienne , qui
apparemment les contenoit toutes.
Ce que je démêlai le mieux , & ce que
je ne perdis jamais de vue , malgré fon
agitation continuelle , ce fut une efpece
de bandeau , ou de diadême , qui lui ceignoit
le front, & fur lequel on voyoit écrit
LA NATURE.
Ce bandeau étoit large , élevé , & comme
partagé en deux Miroirs éclatans ,
dans l'un defquels on voyoit une repréfentation
inexplicable de l'étendue en gé
néral , & de tous les myfteres ; je veux
dire des vertus occultes de la matiere , de
l'efpace qu'elle occupe , du reffort qui la
meut , de fa divifibilité à l'infini ; en un
mot de tous les attributs dont nous ne
connoiffons qu'une partie.
L'autre miroir qui n'étoit féparé du
premier que d'une ligne extrêmement déliée
, repréſentoit un être encore plus indéfiniffable.
C'étoit comme une image de l'ame , ou
de la penſée en général ; car j'y vis toutes
les façons poffibles de penfer & de fentir
des hommes , avec la fubdivifion de tous
les degrés d'efprit & de fentiment , de vices
D
74 MERCURE DE FRANCE.
& de vertus , de courage & de foibleffe ,
de malice & de bonté , de vanité & de
fimplicité que nous pouvons avoir.
Enfin tout ce que les hommes font ,
tout ce qu'ils peuvent être , & tout ce
qu'ils ont été , fe trouvoit dans cet exemplaire
des grandeurs & des miferes de l'ane
humaine.
J'y vis , je ne fçai comment , tout ce
qu'en fait d'ouvrages , l'efprit de l'homme
avoit jufqu'ici produit ou rêvé , c'eſt-àdire
j'y vis depuis le plus mauvais conte
de Fée , jufqu'aux fyftêmes anciens & modernes
les plus ingénieufement imaginés
; depuis le plus plat écrivain jufqu'à
l'auteur des Mondes : c'étoit y trouver les
deux extrêmités. J'y remarquai l'obſcure
Philofophie d'Ariftote ; & malgré fon obfcurité
, j'en admirai l'auteur , dont l'efprit
n'a point eu d'autres bornes que celles que
l'efprit humain avoit de fon tems ; il me
fembla même qu'il les avoit paffées .
J'y obfervai l'incompréhenfible & merveilleux
tour d'imagination de ceux qui
durant tant de fiécles ont cru non feulement
qu'Ariftote avoit tout connu , tout
expliqué , tout entendu , mais qui ont encore
cru tout comprendre eux - mêmes ,
& pouvoir rendre raifon de tout d'après
lui.
JANVIER. 1755. 75
J'y trouvai cette idée du Pere Mallebranche
, ou , fi vous voulez , cette viſion
auffi raifonnée que fubtile & finguliere ,
& qui n'a pu s'arranger qu'avec tant d'efprit
, qui eft que nous voyons tout en
Dieu .
Le fyftême du fameux Defcartes , cet
homme unique , à qui tous les hommes
des fiécles à venir auront l'éternelle obligation
de fçavoir penfer , & de penfer
mieux que lui ; cet homme qui a éclairé
la terre , qui a détruit cette ancienne idole
de notre ignorance ; je veux dire le tiſſu
de fuppofitions , refpecté depuis fi longtems
, qu'on appelloit Philofophie , & qui
n'en étoit pas moins l'ouvrage des meil,
leurs génies de l'antiquité ; cet homme
enfin qui , même en s'écartant quelquefois
de la vérité , ne s'en écarte plus en
enfant comme on faifoit avant lui , mais
en homme , mais en Philofophe , qui nous
a appris à remarquer quand il s'en écarte
qui nous a laiffé le fecret de nous redreffer
nous mêmes ; qui , d'enfans que nous
étions , nous a changés en hommes à notre
tour, & qui, n'eût- il fait qu'un excellent Roman
, comme quelques- uns le difent , nous
a du moins mis en état de n'en plus faire .
Le fyftême du célebre , du grand
Newton , & par la fagacité de fes dé-
D ij
75 MERCURE DE FRANCE.
couvertes , peut-être plus grand que Defcartes
même , s'il n'avoit pas été bien plus
aifé d'être Newton après Defcartes , que
d'être Defcartes fans le fecours de perfonne
, & fi ce n'étoit pas avec les forces
que ce dernier a données à l'efprit humain
, qu'on peut aujourd'hui furpaffer
Defcartes même. Auffi voyois- je qu'il y a
des génies admirables , pourvû qu'ils viennent
après d'autres , & qu'il y en a de faits
pour venir les premiers. Les uns changent
l'état de l'efprit humain , ils caufent une
révolution dans les idées. Les autres , pour
être à leur place , ont befoin de trouver
cette révolution toute arrivée , ils en corrigent
les Auteurs , & cependant ils ne l'auroient
pas faite .
J'obfervai tous les Poëmes qu'on appelle
épiques , celui de l'Iliade dont je ne
juge point , parce que je n'en fuis pas digne
, attendu que je ne l'ai lû qu'en françois
, & que ce n'eft pas la le connoître
mais qu'on met le premier de tous , &
qui auroit bien de la peine à ne pas l'être ,
parce qu'il eft Grec , & le plus ancien, Celui
de l'Enéide qui a tort de n'être venu
que le fecond , & dont j'admirai l'éléganla
fageffe & la majefté ; mais qui eft
ce ,
un peu long.
Celui du Taffe qui eft fi intéressant ,
JANVIER. 1755 77
qui eft un ouvrage fi bien fait , qu'on lit
encore avec tant de plaifir dans la derniere
traduction françoife qu'un habile
Académicien en a faite ; qui y a conſervé
tant de graces; qui ne vous enleve pas ,
mais qui vous mene avec douceur , par un
attrait moins apperçu que fenti ; enfin qui
vous gagne , & que vous aimez à fuivre ,
en françois comme en italien , malgré
quelques petits conchettis qu'on lui reproche
, & qui ne font pas fréquens.
Celui de Milton , qui eft peut - être le
plus fuivi , le plus contagieux , le plus fublime
écart de l'imagination qu'on ait ja
mais vû jufques ici
J'y vis le Paradis terreftre , imité de Mil
ron , par Madame Du .. Bo ... ouvrage
dont Milton même eut infailliblement
adopté la fageffe & les corrections , &
qui prouve que les forces de l'efprit humain
n'ont point de fexe . Ouvrage enfin
fait par un auteur qui par-tout y a laiffé
l'empreinte d'un efprit à fon tour créateur
de ce qu'il imite , & qui tient en lui , quand
il voudra , de quoi mériter l'honneur d'être
imité lui-même.
Celui de la Henriade , ce Poëme fi agréa
blement irrégulier , & qui à force de
beautés vives , jeunes , brillantes & continues
, nous a prouvé qu'il y a une magie
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
d'efprit , au moyen de laquelle un ouvrage
peut avoir des défauts fans conféquence.
J'oubliois celui de Lucain qui mérite
attention, & où je trouvai une fierté tantôt
Romaine & tantôt Gafconne , qui m'amufa
beaucoup.
Je n'aurois jamais fait fi je voulois parler
de tous les Poëmes que je vis ; mais
j'avoue que je confiderai quelque tems
celui de Chapelain , cette Pucelle fi fameufe
& fi admirée avant qu'elle parut ,
& fi ridicule dès qu'elle fe montra .
L'efprit que Chapelain avoit en de fon
vivant , étoit là auffi bien que fon Poëme ,
& il me fembla que le Poëme étoit bien
au deffous de l'efprit.
J'examinai en même tems d'où cela ve
noit , & je compris , à n'en pouvoir douter
, que fi Chapelain n'avoit fçu que la
moitié de la bonne opinion qu'on avoit
de lui , fon Poëme auroit été meilleur , ou
moins mauvais.
·
Mais cet auteur , fur la foi de fa réputation
, conçut une fi grande & fi férieuſe
vénération pour lui-même , fe crut obligé
d'être fi merveilleux , qu'en cet état il n'y
eut point de vers fur lequel il ne s'appefantit
gravement pour le mieux faire ,
point de raffinement difficile & bizarre
dont il ne s'avisất ; & qu'enfin il ne fir
JANVIER, 1755. 79
plus que des efforts de miférable pédant ,
qui prend les contorfions de fon efprit
pour de l'art , fon froid orgueil pour de la
capacité , & fes recherches hétéroclites
pour du fublime.
Et je voyois que tout cela ne lui feroit
point arrivé , s'il avoit ignoré l'admiration
qu'on avoit eue d'avance pour fa Pucelle .
Je voyois que Chapelain moins eftimé
en feroit devenu plus eftimable ; car dans
le fond il avoit beaucoup d'efprit , mais il
n'en avoit pas affez pour voir clair à travers
tout l'amour propre qu'on lui donna ;
& ce fut un malheur pour lui d'avoir été
mis à une fi forte épreuve que bien d'autres
que lui n'ont pas foutenue.
Il n'y a gueres que les hommes abfolument
fupérieurs qui la foutiennent, & qui
en profitent , parce qu'ils ne prennent jamais
de ce fentiment d'amour propre que
ce qu'il leur en faut pour encourager leur
efprit .
Auffi le public peut-il préfumer de ceuxlà
tant qu'il voudra , il n'y fera point
trompé , & ils n'en feront que mieux . Ce
n'eft qu'en les admirant un peu d'avance ,
qu'il les met en état de devenir admirables
; ils n'oferoient pas l'être fans cela ,
on peut- être ignoreroient- ils combien ils
peuvent l'être.
Div
So MERCURE DE FRANCE.
Voici encore des hommes d'une autre
efpece à cet égard là , & que je vis auffi
dans la glace . L'eftime du public perdit
Chapelain , elle fut caufe qu'il s'excéda
pour s'élever au deffus de la haute idée
qu'on avoit de lui , & il y périt : ceux- ci
au contraire fe relâchent en pareil cas ;
dès que le public eft prévenu d'une cer
taine maniere en leur faveur , ils ofent en
conclure qu'il le fera toujours , & qu'ils
ont tant d'efprit , que même en le laiffant
aller cavalierement à ce qui leur en viendra
, fans tant fe fatiguer, ils ne fçauroient
manquer d'en avoir affez & de reite , pour
continuer de plaire à ce public déja fr
prévenu.
Là- deffus ils fe négligent , & ils tombent.
Ce n'eft pas là tout. Veulent - ils fe
corriger de cet excès de confiance qui leur
a nui ? je compris qu'ils s'en corrigent
tant , qu'après cela ils ne fçavent plus où
ils en font. Je vis que dans la peur qui
les prend de mal faire , ils ne peuvent plus
fe remettre à cet heureux point de hardieffe
& de retenue , où ils étoient avant
leur chûte , & qui a fait le fuccès de leurs
premiers ouvrages.
C'est comme un équilibre qu'ils ne re
trouvent plus , & quand ils le retrouve
roient , le public ne s'en apperçoit pas d'a
JANVIER. 1755.
8'r
bord : il renonce difficilement à fe mocquer
d'eux ; il aime à prendre fa revanche de
l'eftime qu'il leur a accordée ; leur chûte
eft une bonne fortune pour lui.
Il faut pourtant faire une obfervation :
c'est que parmi ceux dont je parle , il y en
a quelques- uns que leur difgrace fcandalife
plus qu'elle ne les abbat , & qui ramaffant
fierement leurs forces , lancent ,
pour ainfi dire , un ouvrage qui fait taire
les rieurs , & qui rétablit l'ordre.
En voilà affez là - deffus : je me fuis:
peut-être un peu trop arrêté fur cette matere
; mais on fait volontiers de trop longues,
relations des chofes qu'on a confidérées
avec attention .
Venons à d'autres objets : j'en remar
quai quatre ou cinq qui me frapperent ,
& quí , chacun dans leur genre , étoient
d'une beauté fublime :
C'étoit l'inimitable élégance de Racine ,
le puiffant génie de Corneille , la fagacité
de l'efprit de la Motte , l'emportement admirable
du fentiment de l'auteur de Rhadamifte
, & le charme des graces de l'auteur
de Zaïre .
Je m'attendriffois avec Racine , je me
trouvois grand avec Corneille ; j'aimois
mes foibleffes avec l'un , elles m'auroient:
deshonoré avec l'autre,
D vi
82 MERCURE DE FRANCE.
L'auteur de Zaïre ennobliffoit mes idées
celui de Rhadamifte m'infpiroit des paffions
terribles ; il fondoit les profondeurs
de mon ame , & je penfois avec la Motte.
Permettez-moi de m'arrêter un peu
fur ce
dernier.
C'étoit un excellent homme , quoiqu'il
ait eu tant de contradicteurs : on l'a mis
au deffous de gens qui étoient bien audeffous
de lui , & le miroir m'a appris d'où
cela venoit en partie .
C'eft qu'il étoit bon à tout , ce qui eft un
grand défaut il vaut mieux , avec les hommes
, n'être bon qu'à quelque chofe , & la
Motte avoit ce tort.
Qu'est- ce que c'eft qu'un homme qui ne
fe contente pas d'être un des meilleurs
efprits du monde en profe , & qui veut
encore faire des opera , des tragédies , des
odes pindariques , anacréontiques , des
comédies même , & qui réuffit en tout
ce que je dis là , qui plus eft cela eſt ri—·
dicule.
Il faut prendre un état dans la République
des Lettres , & ce n'eft pas en avoir
un que d'y faire le métier de tout le
monde ; auffi fes critiques ont- ils habilement
découvert que la Motte avec toute fa.
capacité prétendue , n'étoit qu'un Philofophe
adroit qui fçavoit fe déguifer en ce qu'il
JANVIER. 1755 .
83
vouloit être , au point que fans fon excellent
efprit, qui le trahiffoit quelquefois ,
on l'auroit pris pour un très -bel efprit ;
c'étoit comme un fage qui auroit très - bien
contrefait le petit maître .
On dit que la premiere tragédie dont
on ignoroit qu'il fut l'auteur , paſſa d'abord
pour être un ouvrage pofthume de
Racine.
Dans fes fables même qu'on a tant décriées
, il y en a quelques- unes où il abufe
tant de fa foupleffe , que des gens d'ef
prit qui les avoient lûes fans plaifit dans
le recueil , mais qui ne s'en reffouvenoient
plus , & à qui un mauvais plaifant , quel
que tems après , les récitoit comme de la
Fontaine , les trouverent admirables , &
crurent en effet. que c'étoit la Fontaine qui
les avoit faites. Voilà le plus fouvent comme
on juge, & cependant on croit juger,
Car pourquoi leur avoient- elles paru mauvaifes
la premiere fois qu'ils les avoient
lues : c'eft que la mode étoit que l'auteur
ne réuffit pas; c'eft qu'ils fçavoient alors
que la Motte en étoit l'auteur ; c'eft qu'à la
tête du livre ils avoient vû le nom d'un
homme qui vouloit avoir trop de fortes
de mérite à la fois , qui effectivement les
auroit eus , fi on n'avoit pas empêché le
public de s'y méprendre , & qui même n'a
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
pas laiffé de les avoir à travers les contra--
dictions qu'il a éprouvées ; car on l'a plus
perfécuté que détruit , malgré l'efpece d'oftracifme
qu'on a exercé contre lui , & qu'il'
méritoit bien.
Il faut pourtant convenir qu'on lui fait
un reproche affez juſte , c'eſt qu'il remuoit
moins qu'il n'éclairoit ; qu'il parloit
plus à l'homme intelligent qu'à l'hom
me fenfible ; ce qui eft un defavantage:
avec nous , qu'un auteur ne peut affectionner
ni rendre attentifs à l'efprit qu'il nous.
préfente , qu'en donnant , pour ainfi dire ,
des chairs à fes idées ; ne nous donner
que des lumieres , ce n'eft encore embraffer
que la moitié de ce que nous fommes ,
& même la moitié qui nous eft la plus indifférente
: nous nous fouçions bien moins
de connoître que de jouir , & en pareit
cas l'ame jouit quand elle fent.
Mais je fais une reflexion ; je vous ai
parlé de la Motte , de Corneille , de Racine
, des Poëmes d'Homere , de Virgile ,
du Taffe , de Milton , de Chapelain , des
fyftèmes des Philofophes paffés , & il n'y
a pas de mal à cela.
pas
Beaucoup de gens , je penfe , ne feront
de l'avis du Miroir , & je m'y attends ,
par hazard vous montrez mes relations
comme je vous permets de le faire.
fi
JANVIER. 1755. 85
Mais en ce cas , fupprimez- en , je vous
prie , tout ce qui regardera les auteurs vivans.
Je connois ces Meffieurs là , ils ne
feroient pas même contens des éloges que
j'ai trouvés pour eux.
Je veux pourtant bien qu'ils fçachent
que je les épargne , & qu'il ne tiendroit
qu'à moi de rapporter leurs défauts qui fe
trouvoient auffi ; qu'à la vérité , j'ai vu
moins diftinctement que leurs beautés ,
parce que je n'ai pas voulu m'y arrêter ,
& que je n'ai fait que les appercevoir.
Mais c'eft affez que d'appercevoir des
défauts pour les avoir bien vûs , on a malgré
foi de fi bons yeux là - deffus. Il n'y a
que le mérite des gens qui a befoin d'être
extrêmement confidéré pour être connu ; on
croit toujours s'être trompé quand on n'a
fait que le voir. Quoiqu'il en foit , j'ai remarqué
les défauts de nos auteurs , & je
m'abſtiens de les dire . Il me femble même
les avoir oubliés : mais ce font encore là
de ces chofes qu'on oublie toujours affez
mal , & je me les rappellerois bien s'il
le falloit ; qu'on ne me fache pas ..
A propos d'Auteurs ou de Poëtes , j'apperçus
un Poëme intitulé le Bonheur , qui
n'a point encore paru , & qui vient d'un
génie qui ne s'eft point encore montré an
public , qui s'eft formé dans le filence ,
86 MERCURE DE FRANCE.
& qui menaceroit nos plus grands Poëtes
de l'apparition la plus brillante : il iroit
de pair avec eux , ou , pour me fervir de
l'expreffion de Racine , il marcheroit du
moins leur égal , fi le plaifir de penfer philofophiquement
en profe ne le débauche
pas , comme j'en ai peur.
Il étoit fur la ligne des meilleurs efprits ;
il y occupoit même une place à part , &
étoit là comme en réferve fous une trèsaimable
figure , mais en même tems fi
modefte qu'il ne tint pas à lui que je ne
le viffe point.
Mais venons à d'autres objets ; je parle
des génies du tems paffé ou de ceux d'au
jourd'hui , fuivant que leur article fe préfente
à ma mémoire ; ne m'en demandez
pas davantage. Il y en aura beaucoup d'autres
, tant auteurs tragiques que comiques
, dont je ferai mention dans la fuite
de ma relation .
Entre tous ceux de l'antiquité qu'on
admire encore > & par l'excellence de
leurs talens , & par une ancienne tradition
d'eftime qui s'eft confervée pour eux ; enfin
par une fage précaution contre le mérite
des modernes , car il entre de tout
cela dans cette perpétuité d'admiration qui
fe foutient en leur faveur.
Entre tant de beaux génies , dis -je , Eus
JANVIE R. 1755 . 87
ripide & Sophocle furent de ceux que je
diftinguai les plus dans le miroir.
Je les confiderai donc fort attentivement
& avec grand plaifir , fans les trouver
, je l'avoue , auffi inimitables qu'ils le
font dans l'opinion des partifans des anciens.
L'idée qui me les a montrés n'eft
d'aucun parti , elle leur fait auffi beaucoup
plus d'honneur que ne leur en font les
partifans des modernes.
Il eft vrai que le fentiment de ceux- ci
ne fera jamais le plus généralement applaudi
; car ils difent qu'on peut valoir les anciens
, ce qui eft déja bien hardi ; ils difent
qu'on peut valoir mieux , ce qui eſt encore
pis.
Ils foutiennent que des gens de notre
nation , que nous avons vûs ou que nous
aurions pû voir ; en un mot , que des modernes
qui vivoient il n'y a gueres plus
d'un demi-fiécle , les ont furpaffés ; voilà
qui eft bien mal entendu .
Car cette poffibilité de les valoir , &
même de valoir mieux , une fois bien établie
, & tirée d'après des modernes qui
vivoient il n'y a pas long- tems , pourquoi
nos illuftres modernes d'aujourd'hui ne
pourroient- ils pas à leur tour leur être
égaux , & même leur être fupérieurs ? il
ne feroit pas ridicule de le penfer ; il ne
SS MERCURE DE FRANCE.
fe feroit pas même de regarder la chofe
comme arrivée ; mais ce qui eft ridicule
& même infenfé , à ce que marque la glace
, c'eft d'efperer que cette poffibilité &
fes conféquences puiffent jamais paffer.
Quoi , nous aurons parmi nous des
hommes qu'il feroit raifonnable d'honorer"
autant & plus que d'anciens Grecs ou d'anciens
Romains !
Eh mais , que feroit- on d'eux dans la fociété
: & quel fcandale ne feroit -ce point là ?
Comment ! des hommes à qui on ne'
pourroit plus faire que de très- humbles
repréſentations fur leurs ouvrages , & non
pas des critiques de pair à pair comme en
font tant de gens du monde , qui pour'
n'être point auteurs , ne prétendent pas
en avoir moins d'efprit que ceux qui le
font , & qui ont peut- être raifon ?
Des hommes vis- à vis de qui tant de
fçavans auteurs & traducteurs des anciens
ne feroient plus rien , & perdroient leus
état ? car ils en ont un très- diftingué , &
qu'ils meritent , à l'excès près des privileges
qu'ils fe donnent. Un fçavant eft
exempt d'admirer les plus grands génies
de fon tems ; il tient leur mérite en échec ,
il leur fait face ; il en a bien vû d'autres.
Des hommes enfin qui romproient tout
équilibre dans la république des Lettres 2:
JAN VIE K. 1755.
qui laifferoient une diſtance trop décidée
entr'eux & leurs confreres ? diftance qui a
toujours plus l'air d'une opinion que d'un
fait.
Non , Monfieur , jamais il n'y eut de
pareils modernes , & il n'y en aura jamais .
La nature elle-même eft trop fage pour
avoir permis que les grands hommes de
chaque fiécle affiftaffent en perfonne à la
plénitude des éloges qu'ils méritent , &
qu'on pourra leur donner quelque jour
il feroit indécent pour eux & injurieux
pour les autres qu'ils en fuffent témoins .
Auffi dans tous les âges ont- ils affaire
à un public fait exprès pour les tenir en
refpect , & dont je vais en deux mots vous
définir le caractere.
Je commence par vous dire que c'eft le
public de leur tems ; voilà déja fa définition
bien avancée .
Ce public , tout à la fois juge & partie
de ces grands hommes qu'il aime & qu'il
humilie ; ce public , tout avide qu'il eft
des plaifirs qu'ils s'efforcent de lui donner
, & qu'en effet ils lui donnent , eft ce--
pendant aflez curieux de les voir manquer
leur coup , & l'on diroit qu'il manque
le fien , quand il eft content d'eux.
Au furplus la glace m'a convaincu d'une
shofe ; c'eft que la poftérité , fi nos grands
90 MERCURE DE FRANCE.
}
hommes parviennent juſqu'à elle , ne ſçaura
ni fi bien , nifi exactement ce qu'ils valent
que nous pouvons le fçavoir aujourd'hui .
Cette poftérité , faite comme toutes les poftérités
du monde , aura infailliblement le
défaut de les louer trop , elle voudra qu'ils
foient incomparables ; elle s'imaginera fentir
qu'ils le font , fans fe douter que ce
ne fera là qu'une malice de fa part pour
mortifier fes illuftres modernes , & pour
fe difpenfer de leur rendre juftice. Or je
vous le demande , dans de pareilles difpofitions
pourra-t- elle apprécier nos modernes
qui feront fes anciens le mérite
imaginaire qu'elle voudra leur trouver , ne
l'empêchera-t- il pas de difcerner le mérite
réel qu'ils auront ? Qui eft-ce qui pourra
démêler alors à quel dégré d'eftime on
s'arrêteroit pour eux , fi on n'avoit pas
envie de les eftimer tant au lieu qu'au
jourd'hui je fçais à peu près au jufte la
véritable opinion qu'on a d'eux , & je fuis
fûr que je le fçais bien , car il me l'a dit ,
à moins qu'elle ne lui échappe.
Je pourrois m'y tromper fi je n'en croyois
que la diverfité des difcours qu'il tient
mais il fe hâte d'acheter & de lire leurs
ouvrages , mais il court aux parodies qu'on
en fait , mais il eft avide de toutes les critiques
bien ou mal tournées qu'on répand
1
JANVIER. 1755. 91
contr'eux ; & qu'est- ce que tout cela fignifie
finon beaucoup d'eftime qu'on
ne veut pas déclarer franchement.
Eh ! ne fommes nous pas toujours de cette
humeur là ? n'aimons nous pas mieux vanter
un étranger qu'un compatriote ? un homme
abfent qu'un homme préfent ? Prenez-y.
garde , avons-nous deux citoyens également
illuftres celui dont on eft le plus
voifin eft celui qu'on loue le plus fobrement.
Si Euripide & Sophocle , fi Virgile &
le divin Homere lui-même revenoient au
monde , je ne dis pas avec l'efprit de leur
tems , car il ne fuffiroit peut-être pas aujourd'hui
pour nous ; mais avec la même
capacité d'efprit qu'ils avoient, précisément
avec le même cerveau , qui fe rempliroit
des idées de notre âge ; fi fans nous avertir
de ce qu'ils ont été , ils devenoient nos
contemporains , dans l'efpérance de nous
ravir & de nous enchanter encore , en s'adonnant
au même genre d'ouvrage auquel
ils s'adonnerent autrefois , ils feroient
bien étourdis de voir qu'il faudroit qu'ils
s'humiliaffent devant ce qu'ils furent; qu'ils
ne pourroient plus entrer en comparaiſon
avec eux-mêmes , à quelque fublimité d'efprit
qu'ils s'élevaffent ; bien étourdis de fe
trouver de fumples modernes apparemment
2 MERCURE DE FRANCE.
bons ou excellens , mais cependant des
Poëtes médiocres auprès de l'Euripide ,
du Sophocle , du Virgile , & de l'Homere
d'autrefois , qui leur paroîtroient , fuivant
toute apparence, bien inférieurs à ce qu'ils
feroient alors. Car comment , diroient-ils ,
ne ferions-nous pas à préfent plus habiles
que nous ne l'étions ? Ce n'eft pas la capa
cité qui nous manque' ; on n'a rien changé
à la tête excellente que nous avions , &
qui fait dire à nos partifans qu'il n'y en a
plus de pareilles. L'efprit humain dont nous.
avons aujourd'hui notre part , auroit- il
baiffé ? au contraire il doit être plus avancé
que jamais ; il y a fi long- tems qu'il féjourne
fur la terre , & qu'il y voyage , &
qu'il s'y inftruit ; il y a vu tant de chofes
, & il s'y eft fortifié de tant d'expériences
, diroient- ils .... Vous riez , Monfieur
; voilà pourtant ce qui leur arrive
roit , & ce qu'ils diroient . Je vous parle
d'après la glace , d'où je recueille tout ce
que je vous dis-là,
Il ne faut pas croire que les plus grands'
hommes de l'antiquité ayent joui dans'
leur tems de cette admiration que nous
avons pour eux , & qui eft devenue avec
juftice , comme un dogme de religion litréraire.
Il ne faut pas croire que Demof
thene & que Ciceron ( & c'eft ce que nous
JANVIER. 1755. 93
avons de plus grand ) n'ayent pas fçu à
leur tour ce que c'étoit que d'être modernes,
& n'ayent pas effuyé les contradictions
attachées à cette condition- là ? Figurezvous
, Monfieur , qu'il n'y a pas un homine
illuftre à qui fon fiécle ait pardonné l'eftime
& la réputation qu'il y a acquifes , &
qu'enfin jamais le mérite n'a été impuné
ment contemporain .
Quelques vertus , quelques qualités
qu'on ait , par quelque talent qu'on ſe diftingue
, c'est toujours en pareil cas un
grand défaut que de vivre.
Je ne fçache que les Rois , qui de leur
tems même & pendant qu'ils regnent, ayent
le privilege d'être d'avance un peu anciens;
encore l'hommage que nous leur rendons
alors , eft-il bien inférieur à celui qu'on
leur rend cent ans après eux. On ne fçauroit
croire jufqu'où va là deffus la force ,
le bénéfice & le preftige des diftances .
Leur effet s'étend fi loin , qu'il n'y a point
aujourd'hui de femme qu'on n'honorât,
qu'on ne patût flater en la comparant à
Helene ; & je vous garantis , fur la foi
de la glace , qu'Helene , dans fon-tems , fut
extrêmement critiquée , & qu'on vantoit
alors quelque ancienne beauté qu'on mettoit
bien au- deffus d'elle , parce qu'on ne
la voyoit plus , & qu'on voyoit Helene ,
94 MERCURE DE FRANCE.
Je vous affure que nous avons actuellement
d'auffi belles femmes que les plus
belles de l'antiquité ; mais fuffent - elles
des Anges dans leur fexe ( & je ris moimême
de ce que je vais dire ) ce font des
Anges qui ont le tort d'être vifibles , &
qui dans notre opinion jalouſe ne ſçauroient
approcher des beautés anciennes que
nous ne faifons qu'imaginer , & que nous
avons la malice ou la duperie de nous repréfenter
comme des prodiges fans retour.
Revenons à Sophocle & à Euripide dont
j'ai déja parlé ; & achevons d'en rapporter
ce que le miroir m'en a appris.
C'eft qu'ils ont été , pour le moins , les
Corneille , les Racine , les Crébillon &
les Voltaire de leur tems , & qu'ils auroient
été tout cela du nôtre ; de même
que nos modernes , à ce que je voyois auffi
, auroient été à peu près les SSoophocle
& les Euripide du tems paffé.
Je dis à peu près , car je ne veux blafphêmer
dans l'efprit d'aucun amateur des
anciens : il eſt vrai que ce n'eft pas là mé
nager les modernes , mais je ne fais pas
tant de façon avec eux qu'avec les partifans
des anciens , qui n'entendent pas raillerie
fur cet article - ci ; au lieu que les
autres , en leur qualité de modernes & de
gens moins favorifés , font plus accommoJANVIER.
1755. 95
dans , & le prennent fur un ton moins fier .
J'avouerai pourtant que la glace n'eft pas
de l'avis des premiers fur le prétendu affoibliffement
des efprits d'aujourd'hui .
Non, Monfieur, la nature n'eft pas fur fon
déclin, du moins ne reffemblons - nous guere
à des vieillards , & la force de nos paſſions ,
de nos folies , & la médiocrité de nos connoiffances
, malgré les progrès qu'elles ont
faites , devroient nous faire foupçonner que
cette nature est encore bien jeune en nous.
Quoiqu'il en foit , nous ne fçavons pas
l'âge qu'elle a , peut - être n'en a- t -elle point,
& le miroir ne m'a rien appris là - deſſus.
Mais ce que j'y ai remarqué , c'eft que
depuis les tems fi renommés de Rome &
d'Athenes , il n'y a pas eu de fiécle où il n'y
ait eu d'auffi grands efprits qu'il en fut
jamais , où il n'y ait eu d'auffi bonnes têtes
que l'étoient celles de Ciceron , de Démofthene
, de Virgile , de Sophocle , d'Euripide
, d'Homere même , de cet homme
divin , que je fuis comme effrayé de ne pas
voir excepté dans la glace , mais enfin qui
ne l'eft point.
Voilà qui eft bien fort, m'allez-vous dire
comment donc votre glace l'entend- elle ?
Où font ces grands efprits , comparables
à ceux de l'antiquité & depuis les Grecs
& les Romains , où prendrez- vous ces Ci96
MERCURE DE FRANCE.
1
ceron , ces Démofthene , &c. dont vous
parlez ?
Sera -ce dans notre nation , chez qui ,
pendant je ne fçais combien de fiécles &
jufqu'à celui de Louis XIV , il n'a paru en
fait de Belles- Lettres , que de mauvais ouvrages
, que des ouvrages ridicules ?
Oui , Monfieur , vous avez raifon , trèsridicules
, le miroir lui- même en convient,
& n'en fait pas plus de cas que vous ; &
cependant il affure qu'il y eut alors des génies
fupérieurs , des hommes de la plus
grande capacité..
Que firent- ils donc ? de mauvais - ouvrages
auffi , tant en vers qu'en profe ; mais
des infiniment moins mauvais ,
ouvrages
( pefez ce que je vous dis là ) infiniment
moins ridicules que ceux de leurs contemporains.
Et la capacité qu'il fallut avoir alors
pour n'y laiffer que le degré de ridicule
dont je parle , auroit fuffi dans d'autres
tems pour les rendre admirables .
N'imputez point à leurs Auteurs ce
qu'il y refta de vicieux , prenez - vous en
aux fiécles barbares où ces grands efprits
arriverent , & à la déteſtable éducation
qu'ils y recurent en fait d'ouvrages d'efprit .
Ils auroient été les premiers efprits d'un
autre fiécle , comme ils furent les premiers
efprits
JANVIER. 1755 . 97
efprits du left ; il ne falloit pas pour cela
qu'ils fuffent plus forts , il falloit feulement
qu'ils fuffent mieux placés .
Ciceron auffi mal élevé , auffi peu encouragé
qu'eux , né comme eux dans un fiécle
groffier , où il n'auroit trouvé ni cette
tribune aux harangues , ni ce Sénat , ni ces
affemblées du peuple devant qui il s'agiffoit
des plus grands intérêts du monde , ni
enfin toute cette forme de gouvernement
qui foumettoit la fortune des nations &
des Rois au pouvoir & à l'autorité de l'éloquence
, & qui déféroit les honneurs &
les dignités à l'orateur qui fçavoit le mieux
parler.
Ciceron privé des reffources que je viens
de dire , ne s'en feroit pas mieux tiré que
ceux dont il eft queftion ; & quoiqu'infailliblement
il eut été l'homme de fon tems
le plus éloquent , l'homme le plus éloquent
de ce tems là ne feroit pas aujourd'hui
l'objet de notre admiration ; il nous paroîtroit
bien étrange que la glace en fit un
homme fupérieur , & ce feroit pourtant
Ciceron , c'est -à- dire un des plus grands
hommes du monde, que nous n'eftimerions
pas plus que ceux dont nous parlons , & à
qui , comme je l'ai dit , il n'a manqué que
d'avoir été mieux placés.
Quand je dis mieux placés , je n'entends
E
93 MERCURE DE FRANCE.
pas que l'efprit manquât dans les fiécles que
j'appelle barbares. Jamais encore il n'y en
avoit eu tant de répandu ni d'amaffé parmi
les hommes , comme j'ai remarqué que
l'auroient dit Euripide & Sophocle que
j'ai fait parler plus bas.
Jamais l'efprit humain n'avoit encore
été le produit de tant d'efprits , c'est une
vérité que la glace m'a rendu fenfible .
J'y ai vû que l'accroiffement de l'efprit
eft une fuite infaillible de la durée du
monde , & qu'il en auroit toujours été
nné fuite , à la vérité plus lente , quand
Fécriture d'abord , enfuite l'imprimerie
n'auroient jamais été inventées.
Il feroit en effet impoffible , Monfieur ,
que tant de générations d'hommes euffent
paffé fur la terre fans y verfer de nouvelles
idées , & fans y en verfer beaucoup plus
que les révolutions , ou d'autres accidens ,
n'ont pû en anéantir ou en diffiper.
Ajoûtez que les idées qui fe diffipent ou
qui s'éteignent , ne font pas comme fi elles
n'avoient jamais été ; elles ne difparoiffent
pas en pure perte ; l'impreffion en refte
dans l'humanité , qui en vaut mieux feulement
de les avoir eues , & qui leur doit
une infinité d'idées qu'elle n'auroit pas
fans elles.
eue
Le plus ftupide ou le plus borné de tous
JANVIER. 1755 . ୭୭
les peuples d'aujourd'hui , l'eft beaucoup
moins que ne l'étoit le plus borné de tous
les peuples d'autrefois .
La difette d'efprit dans le monde connu ,
n'eft nulle part à préfent auffi grande qu'elle
l'a été , ce n'eft plus la même difette.
La glace va plus loin. Par- tout où il y a
des hommes bien ou mal affemblés , ditelle
, quelqu'inconnus qu'ils foient au reſte
de la terre , ils fe fuffifent à eux - mêmes
pour acquerir des idées ; ils en ont aujourd'hui
plus qu'ils n'en avoient il y a deux
mille ans , l'efprit n'a pû demeurer chez
eux dans le même état .
Comparez , fi vous voulez , cet efprit
à un infiniment petit , qui par un accroiffement
infiniment lent , perd toujours quelque
chofe de fa petiteffe.
Enfin , je le repéte encore , l'humanité
en général reçoit toujours plus d'idées
qu'il ne lui en échappe , & fes malheurs
même lui en donnent fouvent plus qu'ils
ne lui en enlevent.
La quantité d'idées qui étoit dans le
monde avant que les Romains l'euffent
foumis , & par conféquent tant agité , étoit
bien au-deffous de la quantité d'idées qui
y entra par l'infolente profpérité des vainqueurs
, & par le trouble & l'abaiffement
du monde vaincu..
E ij
335236
100 MERCURE DE FRANCE.
Chacun de ces états enfanta un nouvel
efprit , & fut une expérience de plus pour.
la terre.
Et de même qu'on n'a pas encore trouvé
toutes les formes dont la matiere eſt
fufceptible , l'ame humaine n'a pas encore
montré tout ce qu'elle peut être ; toutes
fes façons poffibles de penfer & de fentir
ne font pas épuifées .
Et de ce que les hommes ont toujours
les mêmes pailions , les mêmes vices & les
mêmes vertus , il ne faut pas en conclure
qu'ils ne font plus que fe repérer.
Il en eft de cela comme des vifages ; il
n'y en a pas un qui n'ait un nez , une bouche
& des yeux ; mais auffi pas un qui n'ait
tout ce que je dis là avec des différences
& des fingularités qui l'empêchent de reffembler
exactement à tout autre vifage.
Mais revenons à ces efprits fupérieurs
de notre nation , qui firent de mauvais
ouvrages dans les fiécles paflés.
J'ai dit qu'ils y trouverent plus d'idées
qu'il n'y en avoit dans les précédens , mais
malheureufement ils n'y trouverent point
de goût ; de forte qu'ils n'en eurent que
plus d'efpace pour s'égarer.
La quantité d'idées en pareil cas , Monfieur
, eft un inconvénient , & non pas
un fecours ; elle empêche d'être fimple ,
JANVIER. 1755 . TOI'
& fournit abondamment les moyens d'être
tidicule.
Mettez beaucoup de ticheffes entre les
mains d'un homme qui ne fçait pas s'en
fervir , toutes les dépenfes ne feront que
des folies.
Et les anciens n'avoient pas de quoi être
auffi fous , auffi ridicules qu'il ne tierdroit
qu'à nous de l'être.
En revanche jamais ils n'ont été fimples.
avec autant de magnificence que nous ; il
en faut convenir. C'eft du moins le fentiment
de la glace , qui en louant la fimplicité
des anciens, dit qu'elle eft plus litterale
que la nôtre , & que la nôtre eft plus riche
; c'eft fimplicité de grand Seigneur .
Attendez , me direz - vous encore , vous
parlez de fiécles où il n'y avoit point de
goût , quoiqu'il y eût plus d'efprit & plus
d'idées que jamais ; cela n'implique-t- il pas
quelque contradiction ?
Non , Monfieur , fi j'en crois la glace ;
une grande quantité d'idées & une grande
difette de goût dans les ouvrages d'efprit ,
peuvent fort bien fe rencontrer enfemble ,
& ne font point du tout incompatibles.
L'augmentation des idées eft une fuite infaillible
de la durée du monde : la fource
de cette augmentation ne tarit point tant
qu'ily a des hommes qui fe fuccédent , &
E iij
101 MERCURE DE FRANCE.
des aventures qui leur arrivent.
:
Mais l'art d'employer les idées pour des
ouvrages d'efprit , pent fe perdre les lettres
tombent , la critique & le goût difpa-
.roiffent ; les Auteurs deviennent ridicules
ou groffiers , pendant que le fond de l'efprit
humain va toujours croiffant parmi les
hommes.
Fermer
Résumé : LE MIROIR. Par M. DE MARIVAUX.
Le texte 'Le Miroir' de Marivaux relate une aventure singulière vécue par le narrateur lors d'une promenade dans son parc. Il se retrouve dans un pays inconnu où il observe des fourneaux ardents sans en être incommodé. Au milieu de ces fourneaux, il aperçoit une entité en perpétuel mouvement, portant un bandeau avec l'inscription 'LA NATURE', divisé en deux miroirs. Le premier miroir représente les mystères de la matière, tandis que le second montre les différentes façons de penser et de sentir des hommes, ainsi que leurs œuvres et leurs vertus. Le narrateur observe divers systèmes philosophiques et littéraires, des philosophes anciens comme Aristote aux modernes comme Descartes et Newton. Il admire des poèmes épiques tels que l'Iliade, l'Énéide, et le Paradis perdu, ainsi que des œuvres contemporaines comme la Henriade. Il critique la Pucelle de Chapelain, soulignant les dangers de l'excès d'admiration. Le texte explore également les dangers de l'excès de confiance et de la peur de mal faire, qui peuvent empêcher les auteurs de retrouver leur équilibre créatif. Le narrateur mentionne des qualités littéraires telles que l'élégance de Racine, le génie de Corneille, et le charme de Voltaire. Il critique la mode et les préjugés qui influencent les jugements littéraires, soulignant que les critiques peuvent être injustes et influencées par des opinions préconçues. Le texte aborde la difficulté de juger équitablement les auteurs contemporains, notant que les défauts sont souvent mieux perçus que les qualités. Il mentionne un poème intitulé 'Le Bonheur', écrit par un génie prometteur mais encore inconnu. La réflexion se poursuit sur les grands auteurs de l'antiquité, comme Euripide et Sophocle, dont les œuvres sont admirées pour leur excellence et leur tradition d'estime. L'auteur critique ceux qui pensent que les modernes peuvent égaler ou surpasser les anciens, estimant que cette idée est ridicule et injuste envers les anciens. Il explore également la nature du public et de la postérité, notant que les grands hommes sont souvent mieux appréciés après leur mort. Le texte conclut en soulignant la difficulté de juger équitablement les œuvres littéraires en raison des préjugés et des modes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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68
p. 148-174
ARCHITECTURE. LETTRE A M. L'ABBÉ R*** fur une très-mauvaise plaisanterie qu'il a laissé imprimer dans le Mercure du mois de Décembre 1754, par une société d'Architectes, qui pourroient bien aussi prétendre être du premier mérite & de la premiere réputation, quoiqu'ils ne soient pas de l'Académie.
Début :
Nous sommes surpris, Monsieur, qu'un homme d'esprit & un aussi bon citoyen [...]
Mots clefs :
Société d'architectes, Architecture, Architecture antique, Architectes, Génie, Public, Paris, Manière, Genre, Goût, Art, Vérité, Réputation, Mérite
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ARCHITECTURE. LETTRE A M. L'ABBÉ R*** fur une très-mauvaise plaisanterie qu'il a laissé imprimer dans le Mercure du mois de Décembre 1754, par une société d'Architectes, qui pourroient bien aussi prétendre être du premier mérite & de la premiere réputation, quoiqu'ils ne soient pas de l'Académie.
LETTRE A M. L'ABBE' R ***
fur une très - mauvaise plaifanterie qu'il a
laiffe imprimer dans le Mercure du mois
de Décembre 17 54 › par une société d'Architectes
, qui pourroient bien auffi prétendre
être du premier mérite & de la premiere
réputation , quoiqu'ils ne foient pas
de l'Académie.
N
Ousfommes furpris, Monfieur, qu'un
homme d'efprit & un auffi bon citoyen
que vous , ait autorifé un écrit fatyrique
, dont le but eft fi évidemment de
renverser l'Architecture moderne , & de
détruire la confiance que l'on accorde aux
Architectes , en mettant le public à portée
de juger par lui-même du bien ou du mal
des ouvrages que nous faifons pour lui
FEVRIER. 1755. 149
Pouvons-nous croire que vous n'ayez pas
apperçu cette conféquence ? ou que l'ayant
vue vous n'ayez pas eu quelque fcrupule
de vous prêter à décrier des inventions
qui depuis tant de tems font les délices de
Paris , & qu'enfin les étrangers commencent
à goûter avec une avidité finguliere
Il eft aifé de deviner d'où partent ces
plaintes , & nous ne croirons pas auffi
facilement que vous que ce foient fimplement
les idées d'un feul artiſte. C'eſt
un complot formé par plufieurs qui , à la
vérité , ont da mérite dans leur genre ,
mais qui feroient mieux de s'y attacher
que de fe mêler d'un art qui eft fi fort
au- deffus de la fphere de leurs conoiffances.
Nous foupçonnons avec raifon quelques
Peintres célebres de tremper dans
cette conjuration ; malheur à eux fi nous
le découvrons. Ils ont déja pû remarquer
que pour nous avoir fâché , nous avons
fupprimé de tous les édifices modernes
la grande peinture d'hiftoire. Nous leur
avions laiffé par grace quelque deffus de
porte; mais nous les forcerons dans ce dernier
retranchement , & nous les réduirons
à ne plus faire que dé petits tableaux de
modes , & encore en camaïeux . Qu'ils faffent
attention que nous avons l'invention
des vernis : le public a beau fe plaindre de
G iij
So MERCURE DE FRANCE!
leur peu de durée , il fera verni & rever
ni. Cependant nous voulons bien ne pas
attribuer ces critiques à mauvaife volonté,
mais plutôt au malheur qu'ils ont de s'être
formé le goût en Italie. Ils y ont vû ces
reftes d'architecture antique , que tout le
monde eft convenu d'admirer , fans que
nous puiffions deviner pourquoi. C'eft ,
dit-on , un air de grandeur & de fimpli
cité qui en fait le caractere. On y trouve
une régularité fymmétrique , des richeffes
répandues avec économie & entremêlées
de grandes parties qui y donnent du repos
. Ils s'en laiffent éblouir , & reviennent
ici remplis de prétendus , principes , qui ne
font dans le fond que des préjugés , &
qui , grace à la mode agréable que nous
avons amenée , ne peuvent leur être d'aucun
ufage. Nous nous fommes bien gardés
de faire pareille folie ; & tandis que nos
camarades font allés perdre leur tems à
admirer & à étudier avec bien des fatigues
cette trifte architecture , nous nous fommes
appliqués à faire ici des connoiffan
ces & à répandre de toutes parts nos gentilles
productions.
4
On nous a des obligations infinies :
nous avons affaire à une nation gaie qu'il
faut amufer ; nous avons répandu l'agré
ment & la gaieté par tout . Au bon vieux
FEVRIER. 1755 151
4
"
tems on croyoit que les Eglifes devoient
préfenter uunn aaffppeecctt ggrraavvee & même fevere ;
les perfonnes les plus diffipées pouvoient
à peine y entrer, fans s'y trouver pénétrées
d'idées férieufes. Nous avons bien changé
tout cela ; il n'y a pas maintenant de
cabinet de toilette plus joli que les chapelles
que nous y décorons. Si l'on y met
encore quelques tombeaux , nous les contournons
gentiment , nous les dorons par
tout , enfin nous leur ôtons tout ce qu'ils
pourroient avoir de lugubre : il n'y a pas
jufquà nos confeffionaux qui ont un air
de galanterie.
Si l'on a égard à l'avancement de l'art ,
quelle extenfion ne lui avons - nous pas
procuré nous avons multiplié le nombre
des Architectes excellens à tel point que
la quantité en eft prefque innombrable.
Ce talent qui , dans le fyftême de l'architecture
antique , eft hériffé de difficultés ,
devient dans le nôtre la chofe du monde
la plus aifée ; & l'expérience fait voir que
le maître Maçon le plus borné du côté du
deffein & du goût , dès qu'il a travaillé
quelque tems fous nos ordres , fe trouve
en état de fe déclarer architecte , & à bien
peu de chofe près auffi bon que nous .
Nous ajoûterons à la gloire de la France
& à fon avantage , que les étrangers com-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
mencent à adopter notre goût , & qu'il y
a apparence qu'ils viendront en foule l'apprendre
chez nous. Les Anglois même , fi
jaloux de notre fupériorité dans tous les
arts , en font devenus fi foux qu'ils en
ont abandonné leur Inigo Jones , & leur
habitude de copier exactement les ouvrages
de Palladio. Ce qui pourra peut- être
nuire à cet avantage , c'eft l'imprudence
qu'on a eu de laiffer graver quelques- unes
de nos décorations de portes & de cheminées
, qui d'abord ont apprêté à rire aux
autres nations , parce qu'ils n'en fentoient
pas toute la beauté ; mais qu'enfuite ils
n'ont pu fe refufer d'imiter. Malheureuſement
ces eftampes dévoilent notre fecret ,
qui d'ailleurs n'eft pas difficile à appren
dre , & l'on peut trouver en tout pays un
grand nombre de génies propres à faifir
ces graces légeres. Au refte , fi cela arrive ,
nous nous en confolerons en citoyens de
l'univers , & nous nous féliciterons d'avoir
rendu tous les hommes architectes à
peu
de frais. Ces grands avantages nous
ont coûté quelques peines ; on ne détruit
pas facilement les idées du beau , reçues
dans une nation éclairée & dans un fiécle
qu'on fe figuroit devoir fervir de modele à
tous ceux qui le fuivroient . Il étoit appuyé
fur les plus grands noms ; il falloit
FEVRIER . 1755 153
trouver auffi quelques noms célebres qui
puffent nous fervir d'appui. On avoit découvert
prefque tout ce qui pouvoit fe
faire de beau dans ce genre , & les génies
ordinaires ne pouvoient prétendre qu'à être
imitateurs ; deux ou trois perfonnes auroient
paru avec éclat , & les autres feroient
demeurées dans l'oubli Il falloit
donc trouver un nouveau genre d'architecture
où chacun pût fe diftinguer , &
faire goûter au public des moyens d'être
habile homme qui fuffent à la portée de
tout le monde : cependant il ne falloit pas
'choquer groffierement les préjugés reçus ,
en mettant tout d'un coup au jour des nouveautés
trop éloignées du goût 1egnant ,
& rifquer de fe faire fifler fans retour.
Le fameux Oppenor nous fervit dans ces
commencemens avec beaucoup de zéle ;
il s'étoit fait une grande réputation par fes
deffeins ; la touche hardie qu'il y donnoit ,
féduifit prefque tout le monde , & on fut
long - tems à s'appercevoir qu'ils ne faifoient
pas le même effet en exécution . Il
fe fervit abondamment de nos ornemens
favoris , & les mit en crédit. Il nous eft
même encore d'une grande utilité , & nous
pouvons compter au nombre des nôtres
ceux qui le prennent pour modele . Cependant
ce n'étoit pas encore l'homme
Gv
154 MERCURE DE FRANCE:
qu'il nous falloit ; il ne pouvoit s'empê
cher de retomber fouvent dans l'architecture
ancienne , qu'il avoit étudiée dans fa
jeuneffe. Nous trouvâmes un appui plus .
folide dans les talens du grand Meiffonnier.
Il avoit à la vérité étudié en
Italie ,
& par conféquent n'étoit pas entierement
des nôtres ; mais comme il y avoit fagement
préféré le goût de Borromini au goût
ennuyeux de l'antique , il s'étoit par là
rapproché de nous ; car le Borromini a rendu
à l'Italie le même fervice que nous
avons rendu à la France , en y introduifant
une architecture gaie & indépendante
de toutes les régles de ce que l'on appelloit
anciennement le bon goût . Les Italiens ont
depuis bien perfectionné cette premiere
tentative , & du côté de l'architecture plai
fante ils ne nous le cédent en rien . Leur
goût n'eft pas le nôtre dans ce nouveau
genre , il est beaucoup plus lourd ; mais
nous avons cela de commun , que nous
avons également abandonné toutes les
vieilles modes pour lefquelles on avoit un
refpect fuperftitieux . Meiffonnier commen-
са à détruire toutes les lignes droites qui
étoient du vieil ufage ; il tourna & fit
bomber les corniches de toutes façons , il
les ceintra en haut & en bas , en devant ,
en arriere , donna des formes à tout , mêFEVRIER.
1755 155
me aux moulures qui en paroiffoient les
moins fufceptibles ; il inventa les contraftes
, c'est-à- dire qu'il bannit la fymmétrie
& qu'il ne fit plus les deux côtés des panneaux
femblables l'un à l'autre ; au contraire
, ces côtés fembloient fe défier à qui
s'éloigneroit le plus , & de la maniere la
plus finguliere , de la ligne droite à laquelle
ils avoient jufqu'alors été affervis .
Rien n'eſt fi admirable que de voir de
-quelle maniere il engageoit les corniches
des marbres les plus durs à fe prêter avec
complaifance aux bizarreries ingénieufes
des formes de cartels ou autres chofes qui
-devoient porter deffus. Les balcons ou les
-rampes d'efcalier n'eurent plus la permiffion
de paffer droit leur chemin ; il leur
fallut ferpenter à fa volonté , & les matieres
les plus roides devinrent fouples fous
fa main triomphante. Ce fut lui qui mic
-en vogue ces charmans contours en S , que
votre auteur croit rendre ridicules , en difant
que leur origine vient des maîtres
Ecrivains ; comme fi les arts ne devoient
pas le prêter des fecours mutuels il les
employa par tout , & à proprement parler
fes deffeins , même pour des plans de bâtimens
, ne furent qu'une combinaifon de
cette forme dans tous les fens poffibles . Il
nous apprit à terminer nos moulures en
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
rouleau , lorfque nous ne fçaurions com
ment les lier les unes aux autres , & mille
autres chofes non moins admirables qu'il
feroit trop long de vous citer : enfin l'on
peut dire que nous n'avons rien produit
depuis dont on ne trouve les femences
dans fes ouvrages. Quels fervices n'a-t- il
pas rendus à l'orfevrerie ? il rejetta bien
loin toutes les formes quarrées , rondes ou
ovales , & toutes ces moulures dont les
ornemens repérés avec exactitude donnent
tant de fujétion ; avec fes chers contours
en S , il remplaça tout. Ce qu'il y a
de particulier , c'eft qu'en moins de rien
l'orfevrerie & les bijoux devinrent trèsaifés
à traiter avec génie. En vain le célebré
Germain voulut s'opposer au torrent
& foutenir le vieux goût dont il avoit été
bercé dans fon enfance , fa réputation même
en fut quelque peu éclipfée , & il fe
vit fouvent préférer Meiffonnier , par l'appui
que nous lui donnions fous main ; cependant
, le croiriez-vous ! ce grand Meiffonnier
n'étoit pas encore notre homme ,
il tenoit trop à ce qu'ils appellent grande.
maniere. De plus il eut l'imprudence de
laiffer graver plufieurs ouvrages de lui , &
mit par là le public à portée de voir que
ce génie immenfe qu'on lui croyoit , n'étoit
qu'une répétition ennuyeufe des mê
FEVRIER. 1755 157
mes formes. Il fe décrédita , & nous l'abandonnâmes
d'autant plus facilement ,
que malgré les fecours que nous lui avions
prêtés pour l'établiſſement de fa réputation
, il ne vouloit point faire corps avec
& nous traitoit hautement d'igno- nous ,
rans : quelle ingratitude !
Nous fimes enfin la découverte du héros
dont nous avions befoin. Ce fut un
Sculpteur , qui n'avoit point pû fe gâter à
Rome , car il n'y avoit point été , bien
qu'il eût vû beaucoup de pays. Il s'étoit
formé avec nous , & avoit fi bien goûté
notre maniere , & fi peu ces prétendues
régles anciennes , que rien ne pouvoit reftreindre
l'abondance de fon génie . Il fçavoit
affez d'architecture ancienne pour ne
pas contrecarrer directement ceux qui y
tenoient avec trop d'obftination ; mais il
la déguifoit avec tant d'adreffe qu'il avoit
le mérite de l'invention , & qu'on ne la
reconnoiffoit qu'à peine. Il allégea toutes
ces moulures & tous ces profils où Oppenor
& Meiffonnier avoient voulu conferver
un caractere qu'ils appelloient mâle ; il
les traita d'une délicateffe qui les fait prefque
échapper à la vûe ; il trouva dans les
mêmes efpaces le moyen d'en mettre fix
fois davantage ; il s'affranchit tout d'un
coup de la loi qu'ils s'étoient follement
18 MERCURE DE FRANCE.
impofée de lier toujours leurs ornemens les
uns aux autres ; il les divifa , les coupa
en mille pieces , toujours terminées par ce
-rouleau qui eft notre principale reffource ;
& afin que ceux qui aimoient la liaiſon
ne s'apperçuffent pas trop de ces interruptions
, il fit paroître des liaiſons apparen
tes , par le fecours d'une fleur , qui ellemême
ne tenoit à rien , ou par quelque légereté
également ingénieufe ; il renonça
pour jamais à la régle & au compas : on
avoit déja banni la fymmetrie , il rencherit
encore là-deffus . S'il lui échappa quelquefois
de faire des panneaux femblables
l'un à l'autre , il mit ces objets fymmétriques
fi loin l'un de l'autre , qu'il auroit
fallu une attention bien fuivie pour s'appercevoir
de leur reffemblance. Aux agra
fes du ceintre des croifées qui ci-devant
ne repréfentoient que la clef de l'arc décorée
, il fubftitua de petits cartels enrichis
de mille gentilleffes & pofés de travers
, dont le pendant fe trouvoit à l'au
tre extrêmité du bâtiment . C'eſt à lui qu'on
doit l'emploi abondant des palmiers , qui
à la vérité avoient été trouvés avant lui ,
& que votre auteur blâme fi ridiculement.
Il établit folidement l'ufage de fupprimer
tous les plafonds , en faifant faire à des
Sculpteurs , à bon marché , de jolies petites
FEVRIER.
1755 159
dentelles en bas- relief , qui réuffirent fi
bien , qu'on prit le fage parti de fupprimer
les corniches des appartemens pour les enrichir
de ces charmantes dentelles . C'eft
notre triomphe que cette profcription des
corniches ; rien ne nous donnoit plus de
fujétion que ces miferes antiques dont on
les ornoit , & aufquelles votre écrivain
paroît fi attaché. Il y falloit une exactitude
& une jufteffe , qui pour peu qu'on y
manquât , fe déceloit d'abord à des yeux
un peu feveres. Nous regrettons encore
ce grand homme , quoique fes merveilleux
talens ayent été remplacés fur le champ
par quantité de Sculpteurs , non moins
abondans que lui dans cette forte de génie.
C'eft à lui que nous avons l'obligation
de cette fupériorité que nous avons acqui
fe , & que nous fçaurons conferver ; & on
peut dire à fa gloire que tout ce qui s'éloigne
du goût antique lui doit fon inven
tion , ou fa perfection.
}
En fuivant fes principes , nous avons
abfolument rejetté tous ces anciens plafonds
chargés de fculptures & de dorures ,
qui à la vérité avoient de la magnificence ,
& contre lefquels nous n'avons rien à dire
, fi ce n'eft qu'ils ne font plus de mode.
En dépit des cris de toute l'Académie de
Peinture , nous avons fçu perfuader à tous
160
MERCURE DE
FRANCE.
tes les
perſonnes chez qui nous avons
quelque crédit , que les plafonds peints
obfcurciffent les
appartemens & les rendent
triftes.
Inutilement veut- on nous repréfenter
que nous avons
juſtement dans
notre fiécle des Peintres , dont la couleur
eft très-agréable , & qui aiment à rendre
leurs tableaux
lumineux ; qu'en traitant
les plafonds d'une couleur claire ils n'auroient
point le
defagrément qu'on reproche
aux anciens , & qu'ils auroient de plus
le mérite de
repréfenter quelque chofe
d'amufant par le fujet , &
d'agréable par
la variété des couleurs. Les Peintres n'y
gagneront rien , ils nous ont irrité en méprifant
nos premieres
productions ; & nous
voulons d'autant plus les perdre que nous
n'efperons pas de pouvoir les gagner ; ils
ne fe rendroient qu'avec des
reftrictions
qui ne font pas de notre goût. Les Sculp
seurs de figures feront auffi compris dans
cette
profcription ; ils feroient encore plus
à portée de nous faire de mauvaiſes chicanes.
Notre
Sculpteur favori nous a don
né mille moyens de nous paffer d'eux : aù
lieu de tout cela il a imaginé une rofette
charmante , qu'à peine on
apperçoit , &
qu'il met au milieu du plancher , à l'endroit
où
s'attache le luftre : voilà ce qu'on
préfère avec raiſon aux plus belles produce
FEVRIER. 1755
161
tions de leur art. Il y a encore un petit
nombre de criards qui répandent par-tour
que le bon goût eft perdu , & qu'il y a
très- peu d'Architectes qui entendent la
décoration ; que c'eft le grand goût de la
décoration qui fait le caractere effentiel
de l'Architecte . Nous détruifons tous ces
argumens , en foutenant hautement que
ce qui diftingue l'Architecte , eft l'art de
la diftribution. Ils ont beau dire qu'elle
n'eft pas auffi difficile que nous voulons
le faire croire , & qu'il eft évident qu'avec
un peu d'intelligence chaque particulier
peut arranger fa maifon d'une maniere
qui lui foit commode , relativement aux
befoins de fon état ; que la difficulté que
le particulier ne fçauroit lever , ni nous
non plus , & qui demande toutes les lumieres
d'un grand architecte , eft d'ajuſter
cette diftribution commode avec une décoration
exacte , fymmétrique , & dans ce
qu'ils appellent le bon goût , foit dans les
dehors , foit dans les dedans voilà juſtement
ce qui nous rendra toujours victorieux.
Comme notre architecture n'a aucunes
régles qui l'aftreignent , qu'elle eſt
commode , & qu'en quelque façon elle
prête , nous nous fommes faits un grand
nombre de partifans qui fatisfaits de notre
facilité à remplir toutes leurs fantaisies ,
162 MERCURE DE FRANCE.
›
nous foutiendront toujours. Nous voudrions
bien voir ces Meffieurs de l'antique
entreprendre de décorer l'extérieur d'un
bâtiment avec toutes les fujétions que
nous leur avons impofées. Comme les plus
grands cris avoient d'abord été contre nos
décorations extérieures , parce qu'elles
étoient expofées à la vûe de tout le monde ;
que d'ailleurs le vuide ne coûte rien à décorer
, & ne donne point de prife à la critique
, nous avons amené la multitude des
fenêtres, qui a parfaitement bien réuffi ; car
il eft infiniment agréable d'avoir trois fenê
tres dans une chambre , qui jadis en auroit
eu à peine deux. Cela donne à la vérité
plus de froid dans l'hiver & plus de chaleur
dans l'été mais que nous importe ? il n'en
-eſt
: pas moins fûr qu'à préſent chacun veut
que fa maifon foit toute percée , & que
-nos Meffieurs du goût ancien , qui ne fçavent
décorer que du plein , n'y trouvent
plus de place. Qu'ils y mettent , s'ils le peutvent
, de leurs fenêtres décorées , qu'ils
tâchent d'y placer leurs frontons à l'antique
, qui , difent - ils , décorent la fenêtre
, & mettent à couvert ceux qui y
font nous y avons remédié en élevant
les fenêtres jufques au haut du plancher.
Rien n'eft fi amufant que de voir un
pauvre architecte revenant d'Italie , à qui
:
FEVRIER. 1755 163
(
"
Ton donne une pareille cage à décorer , ſe
tordre l'imagination pour y appliquer ces
chers principes , qu'il s'eft donné tant de
peine à apprendre ; & s'il lui arrive d'y
réuffir , ce qu'il ne peut fans diminuer les
croifées , c'eſt alors que nous faifons voir
clairement combien fa production eft trifte
& mauffade . Vous ne verrez pas clair chez
vous , leur difons- nous , vous n'aurez pas
d'air pour refpirer , à peine verrez- vous le
foleil dans les beaux jours : ces nouveaux artiftes
fe retirent confus,& font enfin obligés
de fe joindre à nous , pour trouver jour à
percer dans le monde. Nous n'avons pas encore
entierement abandonné les frontons
dont les anciens fe fervoient pour terminer
le haut de leurs bâtimens , & qui repréfentoient
le toît , quoique nous aimions bien
mieux employer certaines terminaiſons en
façon d'orfevrerie , qui font de notre crû.
A l'égard des frontons , nous avons du
moins trouvé le moyen de les placer ou
on ne s'attendoit pas à les voir ; nous les
mettons au premier étage , & plus heureufement
encore au fecond ; & nous ne manquons
gueres d'élever un étage au -deffus
, afin qu'ils ayent le moins de rapport
qu'il eft poffible avec ceux des anciens.
Nous avons ou peu s'en faut , banni les
colonnes , uniquement parce que c'eft un
164 MERCURE DE FRANCE
→
des plus beaux ornemens de ce trifte goût
ancien , & nous ne les rétablirons que
lorfque nous aurons trouvé le moyen de
les rendre fi nouvelles qu'elles n'ayent plus
aucune reffemblance avec toutes ces antiquailles.
D'ailleurs elles ne fçauroient s'accommoder
avec nos gentilleffes légeres ,
elles font paroître mefquin tout ce qui
les accompagne. Beaucoup de gens tenoient
encore à cette forte d'ornement , qui leur
paroiffoit avoir une grande beauté mais
nous avons fçu perfuader aux uns , que
cela coûtoit beaucoup plus que toutes les
chofes que nous leur faifions , quoique
peut-être en économifant bien , cela pût
ne revenir qu'à la même dépenſe ; aux
autres , que cette décoration ne convenoit
point à leur état , & qu'elle étoit reſervée
pour les temples de Dieu & les palais des
Rois ; que quelques énormes dépenfes que
nous leur fiffions faire chez eux , perfonne
n'en fçauroit rien , quoiqu'ils le fiffent
voir à tout le monde ; au lieu qu'une petite
colonnade , qui ne coûteroit peut-être
gueres , feroit un bruit épouventable dans
Paris. Nous avons accepté les pilaftres jufqu'à
un certain point , c'eft- à- dire forfque
nous avons pû les dépayfer par des
chapiteaux divertiffans. Les piédeftaux font
auffi reçus chez nous , mais nous avons
FEVRIER. 1755. 165
·
trouvé l'art de les contourner , en élargiffant
par le bas , comme s'ils crevoient fous
le fardeau , ou plus gaiement encore , en
les faifant enfler du haut , & toujours en
S, comme s'ils réuniffoient leur force en
cę lieu
ce pour mieux porter. Mais où notre
génie triomphe , c'eſt dans les bordures
des deffus de porte , que nous pouvons
nous vanter d'avoir varié prefque à l'infini.
Les Peintres nous en maudiffent , parce
qu'ils ne fçavent comment compofer leurs
fujets avec les incurfions que nos ornemens
font fur leur toile ; mais tant pis
pour eux : lorfque nous faifons une fi grande
dépenfe de génie , ils peuvent bien auffi
s'évertuer ; ce font des efpéces de bouts
rimés que nous leur donnons à remplir.
Il auroit pû refter quelque reffource à la
vieille architecture pour fe produire à Paris
; mais nous avons coupé l'arbre dans fa
racine , en annonçant la mode des petits
appartemens , & nous avons fappé l'ancien
préjugé , qui vouloit que les perfonnes
diftinguées par leur état caffent un appar !
tement de répréfentation grand & magnifique.
Nous efperons que dorénavant la
regle fera que plus la perfonne fera élevée
en dignité , plus fon appartement fera
patit : vous voyez qu'alors il fera difficile
de nous faire defemparer, Ceux qui poure
GG MERCURE DE FRANCE.
ront faire de la dépenfe , ne la feront qu'en
petit , & s'adrefferont à nous. Il ne reſtera
pour occuper ces Meffieurs , que ceux qui
n'ont pas le moyen de rien faire.
Voyez , je vous prie , l'impertinence de
votre auteur critique ; il s'ennuye , dit- il ,
de voir par-tout des croifées ceintrées ,
mais il n'ofe pas difconvenir que cette forte
de croifée ne foit bonne . Peut-on avoir
trop d'une bonne chofe ? & pourquoi veutil
qu'on aille fe fatiguer l'imagination pour
trouver des variétés , lorfqu'une chofe eft
de mode , & qu'on eft fûr du fuccès ? Ne
voit-il pas que toutes nos portes , nos cheminées
, nos fenêtres , avec leur plat-bandeau
, font à peu près la même choſe :
puifqu'on en eft content , pourquoi fe tuer
à en chercher d'autres ? Il blâme nos portes
oùles moulures fe tournent circulairement ;
invention heureuſe que nous appliquons à
tout avec le plus grand fuccès. Il faut :
qu'il foit bien étranger lui-même dans
Paris , pour ne pas fçavoir de qui nous
la - tenons. C'est d'un Architecte à qui les
amateurs de l'antique donnent le nom de
grand. Le célébre François Manſard la
employée dans fon portail des Filles de :
Sainte Marie , rue Saint Antoine ; voilà
une autorité qu'il ne peut recufer.Pour vous
faire voir combien cette forte de fronton
FEVRIER. 1755 . 1671
7
réuffit quand elle eft traitée à notre façon ,
& combien elle l'emporte fur l'architecture
ancienne ; comparez le portail des Capucines
de la place de Louis le Grand ,
morceau fi admirable qu'on vient de le
reftaurer , de peur que la poſtérité n'en fût
privée ; comparez- le avec le portail à colonnes
de l'Affomption , qui n'en eft pas
loin , & vous toucherez au doigt la différence
qui eft entre nous & les Architectes:
du fiécle paffé.
Mais laiffons là ce critique ; ce feroitperdre
le tems que de s'amufer à lui démontrer
en détail l'abfurdité de fes jugemens.
Nous ne vous diffimulerons pas que
nous fommes actuellement dans une pofi-:
tion un peu critique , & qu'une révolu-.
tion dans le goût de l'architecture nous
paroîtroit prochaine fi nous la croyions
poffible. Il fe rencontre actuellement plufeurs
obftacles à nos progrès ; maudite
foit cette architecture antique , fa féduction
, dont on a bien de la peine à revenir
lorfqu'une fois on s'y eft laiffé prendre
nous a enlevé un protecteur qui auroit
peut- être été pour nous l'appui le plus fo
lide , fi nous avions été chargés du foin
de l'endocriner. Pourquoi aller chercher
bien loin ce qu'on peut trouver chez foi
nous amufons en inftruifant ; ne peut-on
168 MERCURE DE FRANCE.
pas ſe former le goût en voyant nos deffeins
de boudoirs , de garde-robes , de
pavillons à la Turque , de cabinets à la
Chinoife ? Est- ce quelque chofe de fort
agréable que cette Eglife demefurée de S.
Pierre , ou que cette rotonde antique , dont
le portail n'a qu'un ordre dans une hauteur
où nous , qui avons du génie , aurions
trouvé de la place pour en mettre au moins
trois il n'eft pas concevable qu'on puiffe
balancer. Cependant cette perte eft irrépa
rable : cela eft defolant ; car tous les projets
que nous préfentons paroiffent comiques
à des yeux ainfi prévenus . Nous avons
même tenté de mêler quelque chofe d'antique
dans nos deffeins , voyez quel facrifice
! pour faire paffer avec notre marchandife
, tout cela fans fuccès : on nous
devine d'abord.
Autre obſtacle qui eft une fuite du premier.
Les bâtimens du Roi nous ont donné
une exclufion totale ; tout ce qui s'y
fait fent la vieille architecture , & ce même
public , que nous comptions avoir ſubjugué
, s'écrie : voilà qui eft beau. Il y a
une fatalité attachée à cette vieille mode ,.
par-tout où elle fe montre elle nous dépare
; l'Académie même a peine à fe défendre
de cette contagion , il femble qu'elle
ne veuille plus donner de prix qu'à ceux
qui
FEVRIER. 1755. 169'
I
qui s'approchent le plus du goût de l'antique.
Cela nous expofe à des avanies , de
la part même de ces jeunes étourdis , qui fe
donnent les airs de rire de notre goût moderne.
Cette confpiration eft bien foutenue
; car , à ne vous rien céler , il y a encore
plufieurs Architectes de réputation
& même qui n'ont pas vû l'Italie , mais
qui par choix en ont adopté le goût , que
nous n'avons jamais pû attirer dans notre
parti . Il y a plus ; quelques - uns que nous
avons crû long tems des nôtres , à la
miere occafion qu'ils ont eu de faire quelque
chofe de remarquable , nous ont laiffés
là , & fe font jettés dans l'ancien
goût.
pre-
Vous êtes , fans doute , pénétré de compaffion
à la vûe du danger où nous nous
trouvons , & nous vous faifons pitié ; mais
confolez- vous , nous avons dés reffources
; nous fçaurons bien arrêter ces nouveaux
débarqués d'Italie . Nous leur oppoferons
tant d'obftacles que nous les empêcherons
de rien faire , & peut- être les'
forcerons-nous d'aller chez l'étranger exercer
des talens qui nous déplaifent. Ils aiment
à employer des colonnades avec des
architraves en plate - bande ; nous en déclarerons
la bâtiffe impoffible. Ils auront
beau citer la colonnade du Louvre , la
H
170 MERCURE DE FRANCE.
chapelle de Verſailles , & autres bâtimens
dont on ne peut contefter la folidité ; qui
eft - ce qui les en croira ? leur voix fera- telle
d'un plus grand poids que celle de
gens qui ont bâti des petites maifons par
milliers dans Paris ? mais voici l'argument
invincible que nous leur gardons pour le
dernier. Nous leur demanderons ce qu'ils
ont bâti : il faudra bien qu'ils conviennent
qu'ils n'en ont point encore eu l'occafion .
C'est là où nous les attendons : comment ,
dirons- nous , quelle imprudence ! confier
un bâtiment à un jeune homme fans expérience
? Cette objection eft fans réplique.
On ne s'avifera pas de faire réflexion
qu'un jeune homme de mérite , & d'un
caractere docile , peut facilement s'affocier
un homme qui , fans prétendre à la décoration
, ait une longue pratique du bâtiment
, & lui donneroit les confeils néceffaires
, en cas qu'il hazardât quelque chofe
de trop hardi ; que d'ailleurs il Y auroit
dans Paris bien des maifons en ruines , fi
le premier bâtiment de chaque Architecte
manquoit de folidité.
Au refte , ne croyez point que ce foit
dans le deffein de nuire à ces jeunes gens
que nous leur ferons ces difficultés : c'eft
uniquement pour leur bien , & pour leur
donner le tems , pendant quelques années ,
FEVRIER.
1755.171.
d'apprendre le bon goût que nous avons
établi , & de quitter leurs préjugés ultramontains
nous avons l'expérience que
cela a rarement manqué de nous réuffic .
: Si donc vous connoiffez cette fociété .
d'Artiſtes qui prend la liberté de nous blâmer
, avertiffez-les d'être plus retenus à
l'avenir ; leurs critiques font fuperflues.
Le public nous aime , nous l'avons accoutumé
à nous d'ailleurs chacun de ceux
qui font bâtir , même des édifices publics
, eft perfuadé que quiconque a les
fonds pour bâtir , a de droit les connoiffances
néceffaires pour le bien faire. Peuton
manquer de goût quand on a de l'argent
? Nous fommes déja fûrs des Procureurs
de la plupart des Communautés ,
des Marguilliers de prefque toutes les
Paroiffes , & de tant d'autres qui font
à la tête des entrepriſes. Enfin foyez certains
que nous & nos amis nous ferons
toujours le plus grand nombre. Nous fommes
, &c.
On voit que le faux bel efprit gagne les
beaux arts , ainfi que les belles- lettres . On
force la nature dans tous les genres , on
contourne les figures , on met tout en S :
qu'il y a de Meiffonniers en poëfie & en
éloquence , comme en architecture !
レン
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
ARC DE TRIOMPHE à la gloire du Roi ,
qui a été élevé, fur les deffeins du Chevalier
Servandoni , le jour que M. le Duc de Gefvres
a pofé , au nom de Sa Majefté , la premiere
pierre de la place commencée devant
l'Eglife de S. Sulpice le 2 Octobre 1754 :
dédié à M. Dulau d'Allemans , Curé de S.
Sulpice , gravé par P. Patte , & fe vend
chez lui rue des Noyers , la fixieme porte .
cochere à droite en entrant par la rue Saint·
Jacques , grandeur de la feuille du nom de
Jefus. Prix 1 liv. 10 fols. I
L'eftampe que nous annonçons eft gravée
à l'aide d'une feule taille , ou ligne , à
peu près dans la maniere dont le célébre
Piranefi s'eft fervi pour rendre fes compofitions
d'architecture , dont les connoiffeurs
font tant de cas. Il feroit peut- être à fouhaiter
que cette manoeuvre de gravûre fut
ufitée en France ; elle pourroit donner à
nos eftampes d'architecture une perfection
qu'elles n'ont point eu jufqu'à préfent. En
effet , la pratique d'exprimer les ombres
dans les gravûres ordinaires de nos édifices
par deux tailles , c'eft-à- dire par deux ;
lignes qui s'entrecoupent quarrément ou
ea lofange , rend à la vérité ce genre de
gravûre aifé & expéditif ; mais elle lui ,
donne un air froid , commun , & une dureté
qui femble faire une efpéce d'injure
FEVRIER. 1755. 173
aux yeux ; c'eſt le jugement qu'ont tou-
-jours porté nos artiftes fur ces fortes d'ef
tampes. Auffi peut-on remarquer qu'on
n'a pas crû. devoir accorder à leurs Graveurs
aucune place dans nos Académies ,
foit de peinture , foit d'architecture ; ce
que l'on eût fait affurément , fi leurs talens
euffent paru aux connoiffeurs devoir
mériter quelque diftinction . On a effayé ,
dans la planche que nous propofons , de
mettre ce genre de gravûre dans quelque
eftime , par une nouvelle manoeuvre qui
fente l'art , & qui remédie aux défauts de
l'ancienne. Chaque ombre y eft énoncée
par une feule ligne , plus ou moins groffe
ou ferrée , dont la direction exprime continuellement
la perſpective du corps d'architecture
fur lequel elle eft portée. Afin d'ôter
toute dureté , on a affecté de ne point terminer
les extrêmités de chaque ombre par
aucune ligne , mais feulement par la fin de
toutes les lignes , qui forme l'ombre , ce qui
femble affez bien imiter les arrêtes de la pierre,
lefquelles confervent toujours une efpéce
de rondeur. Toutes les teintes générales ,
quelles qu'elles foient , y font exprimées
à la pointe féche , ce qui eft propre à donner
à cette gravûre un ton fuave , qui
femble participer de cette couleur aërienne
répandue fur la furface de nos bâtimens ;
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
ton auquel on ne peut atteindre avec le
fecours de l'eau forte , comme on le pratique
ordinairement. Au refte , c'eft à la
-vue de cette planche à parler en faveur des
avantages de fa nouvelle manoeuvre , & on
fe flatte qu'elle convaincra fans peine que
cette maniere de faire eft bien plus favora
ble que l'autre pour les effets de la perf
pective ; qu'elle eft analogue à la maniere
dont on deffine l'architecture à la plume ,
:& que la parfaite égalité qu'elle demande
doit fatisfaire agréablement la vue des fçavans
comme des ignorans ; quelques lignes
plus ou moins ferrées dans les ombres
étant capables d'y faire une difcordance
de ton irrémédiable , & qui faute aux yeux
de chacun . Cette maniere de traiter l'architecture
eft ; il eft vrai , très-laborieufe
& difficile à bien exécuter ; mais elle
pour-
.roit donner un prix à nos eftampes d'architecture
, & les élever à décorer avec diftinction
les cabinets des curieux.
F
C'eft aux artistes à apprécier ces réflexions,
par la comparaifon de l'eftampe qu'on leur
offre , avec celles que nous avons dans le
genre oppofé. Le feul but que l'on fe propofe
en les faifant , eft de contribuer à la
perfection d'un genre de gravure que l'on
n'a peut- être pas affez cherché jufqu'ici à
rendre recommendable,
fur une très - mauvaise plaifanterie qu'il a
laiffe imprimer dans le Mercure du mois
de Décembre 17 54 › par une société d'Architectes
, qui pourroient bien auffi prétendre
être du premier mérite & de la premiere
réputation , quoiqu'ils ne foient pas
de l'Académie.
N
Ousfommes furpris, Monfieur, qu'un
homme d'efprit & un auffi bon citoyen
que vous , ait autorifé un écrit fatyrique
, dont le but eft fi évidemment de
renverser l'Architecture moderne , & de
détruire la confiance que l'on accorde aux
Architectes , en mettant le public à portée
de juger par lui-même du bien ou du mal
des ouvrages que nous faifons pour lui
FEVRIER. 1755. 149
Pouvons-nous croire que vous n'ayez pas
apperçu cette conféquence ? ou que l'ayant
vue vous n'ayez pas eu quelque fcrupule
de vous prêter à décrier des inventions
qui depuis tant de tems font les délices de
Paris , & qu'enfin les étrangers commencent
à goûter avec une avidité finguliere
Il eft aifé de deviner d'où partent ces
plaintes , & nous ne croirons pas auffi
facilement que vous que ce foient fimplement
les idées d'un feul artiſte. C'eſt
un complot formé par plufieurs qui , à la
vérité , ont da mérite dans leur genre ,
mais qui feroient mieux de s'y attacher
que de fe mêler d'un art qui eft fi fort
au- deffus de la fphere de leurs conoiffances.
Nous foupçonnons avec raifon quelques
Peintres célebres de tremper dans
cette conjuration ; malheur à eux fi nous
le découvrons. Ils ont déja pû remarquer
que pour nous avoir fâché , nous avons
fupprimé de tous les édifices modernes
la grande peinture d'hiftoire. Nous leur
avions laiffé par grace quelque deffus de
porte; mais nous les forcerons dans ce dernier
retranchement , & nous les réduirons
à ne plus faire que dé petits tableaux de
modes , & encore en camaïeux . Qu'ils faffent
attention que nous avons l'invention
des vernis : le public a beau fe plaindre de
G iij
So MERCURE DE FRANCE!
leur peu de durée , il fera verni & rever
ni. Cependant nous voulons bien ne pas
attribuer ces critiques à mauvaife volonté,
mais plutôt au malheur qu'ils ont de s'être
formé le goût en Italie. Ils y ont vû ces
reftes d'architecture antique , que tout le
monde eft convenu d'admirer , fans que
nous puiffions deviner pourquoi. C'eft ,
dit-on , un air de grandeur & de fimpli
cité qui en fait le caractere. On y trouve
une régularité fymmétrique , des richeffes
répandues avec économie & entremêlées
de grandes parties qui y donnent du repos
. Ils s'en laiffent éblouir , & reviennent
ici remplis de prétendus , principes , qui ne
font dans le fond que des préjugés , &
qui , grace à la mode agréable que nous
avons amenée , ne peuvent leur être d'aucun
ufage. Nous nous fommes bien gardés
de faire pareille folie ; & tandis que nos
camarades font allés perdre leur tems à
admirer & à étudier avec bien des fatigues
cette trifte architecture , nous nous fommes
appliqués à faire ici des connoiffan
ces & à répandre de toutes parts nos gentilles
productions.
4
On nous a des obligations infinies :
nous avons affaire à une nation gaie qu'il
faut amufer ; nous avons répandu l'agré
ment & la gaieté par tout . Au bon vieux
FEVRIER. 1755 151
4
"
tems on croyoit que les Eglifes devoient
préfenter uunn aaffppeecctt ggrraavvee & même fevere ;
les perfonnes les plus diffipées pouvoient
à peine y entrer, fans s'y trouver pénétrées
d'idées férieufes. Nous avons bien changé
tout cela ; il n'y a pas maintenant de
cabinet de toilette plus joli que les chapelles
que nous y décorons. Si l'on y met
encore quelques tombeaux , nous les contournons
gentiment , nous les dorons par
tout , enfin nous leur ôtons tout ce qu'ils
pourroient avoir de lugubre : il n'y a pas
jufquà nos confeffionaux qui ont un air
de galanterie.
Si l'on a égard à l'avancement de l'art ,
quelle extenfion ne lui avons - nous pas
procuré nous avons multiplié le nombre
des Architectes excellens à tel point que
la quantité en eft prefque innombrable.
Ce talent qui , dans le fyftême de l'architecture
antique , eft hériffé de difficultés ,
devient dans le nôtre la chofe du monde
la plus aifée ; & l'expérience fait voir que
le maître Maçon le plus borné du côté du
deffein & du goût , dès qu'il a travaillé
quelque tems fous nos ordres , fe trouve
en état de fe déclarer architecte , & à bien
peu de chofe près auffi bon que nous .
Nous ajoûterons à la gloire de la France
& à fon avantage , que les étrangers com-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
mencent à adopter notre goût , & qu'il y
a apparence qu'ils viendront en foule l'apprendre
chez nous. Les Anglois même , fi
jaloux de notre fupériorité dans tous les
arts , en font devenus fi foux qu'ils en
ont abandonné leur Inigo Jones , & leur
habitude de copier exactement les ouvrages
de Palladio. Ce qui pourra peut- être
nuire à cet avantage , c'eft l'imprudence
qu'on a eu de laiffer graver quelques- unes
de nos décorations de portes & de cheminées
, qui d'abord ont apprêté à rire aux
autres nations , parce qu'ils n'en fentoient
pas toute la beauté ; mais qu'enfuite ils
n'ont pu fe refufer d'imiter. Malheureuſement
ces eftampes dévoilent notre fecret ,
qui d'ailleurs n'eft pas difficile à appren
dre , & l'on peut trouver en tout pays un
grand nombre de génies propres à faifir
ces graces légeres. Au refte , fi cela arrive ,
nous nous en confolerons en citoyens de
l'univers , & nous nous féliciterons d'avoir
rendu tous les hommes architectes à
peu
de frais. Ces grands avantages nous
ont coûté quelques peines ; on ne détruit
pas facilement les idées du beau , reçues
dans une nation éclairée & dans un fiécle
qu'on fe figuroit devoir fervir de modele à
tous ceux qui le fuivroient . Il étoit appuyé
fur les plus grands noms ; il falloit
FEVRIER . 1755 153
trouver auffi quelques noms célebres qui
puffent nous fervir d'appui. On avoit découvert
prefque tout ce qui pouvoit fe
faire de beau dans ce genre , & les génies
ordinaires ne pouvoient prétendre qu'à être
imitateurs ; deux ou trois perfonnes auroient
paru avec éclat , & les autres feroient
demeurées dans l'oubli Il falloit
donc trouver un nouveau genre d'architecture
où chacun pût fe diftinguer , &
faire goûter au public des moyens d'être
habile homme qui fuffent à la portée de
tout le monde : cependant il ne falloit pas
'choquer groffierement les préjugés reçus ,
en mettant tout d'un coup au jour des nouveautés
trop éloignées du goût 1egnant ,
& rifquer de fe faire fifler fans retour.
Le fameux Oppenor nous fervit dans ces
commencemens avec beaucoup de zéle ;
il s'étoit fait une grande réputation par fes
deffeins ; la touche hardie qu'il y donnoit ,
féduifit prefque tout le monde , & on fut
long - tems à s'appercevoir qu'ils ne faifoient
pas le même effet en exécution . Il
fe fervit abondamment de nos ornemens
favoris , & les mit en crédit. Il nous eft
même encore d'une grande utilité , & nous
pouvons compter au nombre des nôtres
ceux qui le prennent pour modele . Cependant
ce n'étoit pas encore l'homme
Gv
154 MERCURE DE FRANCE:
qu'il nous falloit ; il ne pouvoit s'empê
cher de retomber fouvent dans l'architecture
ancienne , qu'il avoit étudiée dans fa
jeuneffe. Nous trouvâmes un appui plus .
folide dans les talens du grand Meiffonnier.
Il avoit à la vérité étudié en
Italie ,
& par conféquent n'étoit pas entierement
des nôtres ; mais comme il y avoit fagement
préféré le goût de Borromini au goût
ennuyeux de l'antique , il s'étoit par là
rapproché de nous ; car le Borromini a rendu
à l'Italie le même fervice que nous
avons rendu à la France , en y introduifant
une architecture gaie & indépendante
de toutes les régles de ce que l'on appelloit
anciennement le bon goût . Les Italiens ont
depuis bien perfectionné cette premiere
tentative , & du côté de l'architecture plai
fante ils ne nous le cédent en rien . Leur
goût n'eft pas le nôtre dans ce nouveau
genre , il est beaucoup plus lourd ; mais
nous avons cela de commun , que nous
avons également abandonné toutes les
vieilles modes pour lefquelles on avoit un
refpect fuperftitieux . Meiffonnier commen-
са à détruire toutes les lignes droites qui
étoient du vieil ufage ; il tourna & fit
bomber les corniches de toutes façons , il
les ceintra en haut & en bas , en devant ,
en arriere , donna des formes à tout , mêFEVRIER.
1755 155
me aux moulures qui en paroiffoient les
moins fufceptibles ; il inventa les contraftes
, c'est-à- dire qu'il bannit la fymmétrie
& qu'il ne fit plus les deux côtés des panneaux
femblables l'un à l'autre ; au contraire
, ces côtés fembloient fe défier à qui
s'éloigneroit le plus , & de la maniere la
plus finguliere , de la ligne droite à laquelle
ils avoient jufqu'alors été affervis .
Rien n'eſt fi admirable que de voir de
-quelle maniere il engageoit les corniches
des marbres les plus durs à fe prêter avec
complaifance aux bizarreries ingénieufes
des formes de cartels ou autres chofes qui
-devoient porter deffus. Les balcons ou les
-rampes d'efcalier n'eurent plus la permiffion
de paffer droit leur chemin ; il leur
fallut ferpenter à fa volonté , & les matieres
les plus roides devinrent fouples fous
fa main triomphante. Ce fut lui qui mic
-en vogue ces charmans contours en S , que
votre auteur croit rendre ridicules , en difant
que leur origine vient des maîtres
Ecrivains ; comme fi les arts ne devoient
pas le prêter des fecours mutuels il les
employa par tout , & à proprement parler
fes deffeins , même pour des plans de bâtimens
, ne furent qu'une combinaifon de
cette forme dans tous les fens poffibles . Il
nous apprit à terminer nos moulures en
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
rouleau , lorfque nous ne fçaurions com
ment les lier les unes aux autres , & mille
autres chofes non moins admirables qu'il
feroit trop long de vous citer : enfin l'on
peut dire que nous n'avons rien produit
depuis dont on ne trouve les femences
dans fes ouvrages. Quels fervices n'a-t- il
pas rendus à l'orfevrerie ? il rejetta bien
loin toutes les formes quarrées , rondes ou
ovales , & toutes ces moulures dont les
ornemens repérés avec exactitude donnent
tant de fujétion ; avec fes chers contours
en S , il remplaça tout. Ce qu'il y a
de particulier , c'eft qu'en moins de rien
l'orfevrerie & les bijoux devinrent trèsaifés
à traiter avec génie. En vain le célebré
Germain voulut s'opposer au torrent
& foutenir le vieux goût dont il avoit été
bercé dans fon enfance , fa réputation même
en fut quelque peu éclipfée , & il fe
vit fouvent préférer Meiffonnier , par l'appui
que nous lui donnions fous main ; cependant
, le croiriez-vous ! ce grand Meiffonnier
n'étoit pas encore notre homme ,
il tenoit trop à ce qu'ils appellent grande.
maniere. De plus il eut l'imprudence de
laiffer graver plufieurs ouvrages de lui , &
mit par là le public à portée de voir que
ce génie immenfe qu'on lui croyoit , n'étoit
qu'une répétition ennuyeufe des mê
FEVRIER. 1755 157
mes formes. Il fe décrédita , & nous l'abandonnâmes
d'autant plus facilement ,
que malgré les fecours que nous lui avions
prêtés pour l'établiſſement de fa réputation
, il ne vouloit point faire corps avec
& nous traitoit hautement d'igno- nous ,
rans : quelle ingratitude !
Nous fimes enfin la découverte du héros
dont nous avions befoin. Ce fut un
Sculpteur , qui n'avoit point pû fe gâter à
Rome , car il n'y avoit point été , bien
qu'il eût vû beaucoup de pays. Il s'étoit
formé avec nous , & avoit fi bien goûté
notre maniere , & fi peu ces prétendues
régles anciennes , que rien ne pouvoit reftreindre
l'abondance de fon génie . Il fçavoit
affez d'architecture ancienne pour ne
pas contrecarrer directement ceux qui y
tenoient avec trop d'obftination ; mais il
la déguifoit avec tant d'adreffe qu'il avoit
le mérite de l'invention , & qu'on ne la
reconnoiffoit qu'à peine. Il allégea toutes
ces moulures & tous ces profils où Oppenor
& Meiffonnier avoient voulu conferver
un caractere qu'ils appelloient mâle ; il
les traita d'une délicateffe qui les fait prefque
échapper à la vûe ; il trouva dans les
mêmes efpaces le moyen d'en mettre fix
fois davantage ; il s'affranchit tout d'un
coup de la loi qu'ils s'étoient follement
18 MERCURE DE FRANCE.
impofée de lier toujours leurs ornemens les
uns aux autres ; il les divifa , les coupa
en mille pieces , toujours terminées par ce
-rouleau qui eft notre principale reffource ;
& afin que ceux qui aimoient la liaiſon
ne s'apperçuffent pas trop de ces interruptions
, il fit paroître des liaiſons apparen
tes , par le fecours d'une fleur , qui ellemême
ne tenoit à rien , ou par quelque légereté
également ingénieufe ; il renonça
pour jamais à la régle & au compas : on
avoit déja banni la fymmetrie , il rencherit
encore là-deffus . S'il lui échappa quelquefois
de faire des panneaux femblables
l'un à l'autre , il mit ces objets fymmétriques
fi loin l'un de l'autre , qu'il auroit
fallu une attention bien fuivie pour s'appercevoir
de leur reffemblance. Aux agra
fes du ceintre des croifées qui ci-devant
ne repréfentoient que la clef de l'arc décorée
, il fubftitua de petits cartels enrichis
de mille gentilleffes & pofés de travers
, dont le pendant fe trouvoit à l'au
tre extrêmité du bâtiment . C'eſt à lui qu'on
doit l'emploi abondant des palmiers , qui
à la vérité avoient été trouvés avant lui ,
& que votre auteur blâme fi ridiculement.
Il établit folidement l'ufage de fupprimer
tous les plafonds , en faifant faire à des
Sculpteurs , à bon marché , de jolies petites
FEVRIER.
1755 159
dentelles en bas- relief , qui réuffirent fi
bien , qu'on prit le fage parti de fupprimer
les corniches des appartemens pour les enrichir
de ces charmantes dentelles . C'eft
notre triomphe que cette profcription des
corniches ; rien ne nous donnoit plus de
fujétion que ces miferes antiques dont on
les ornoit , & aufquelles votre écrivain
paroît fi attaché. Il y falloit une exactitude
& une jufteffe , qui pour peu qu'on y
manquât , fe déceloit d'abord à des yeux
un peu feveres. Nous regrettons encore
ce grand homme , quoique fes merveilleux
talens ayent été remplacés fur le champ
par quantité de Sculpteurs , non moins
abondans que lui dans cette forte de génie.
C'eft à lui que nous avons l'obligation
de cette fupériorité que nous avons acqui
fe , & que nous fçaurons conferver ; & on
peut dire à fa gloire que tout ce qui s'éloigne
du goût antique lui doit fon inven
tion , ou fa perfection.
}
En fuivant fes principes , nous avons
abfolument rejetté tous ces anciens plafonds
chargés de fculptures & de dorures ,
qui à la vérité avoient de la magnificence ,
& contre lefquels nous n'avons rien à dire
, fi ce n'eft qu'ils ne font plus de mode.
En dépit des cris de toute l'Académie de
Peinture , nous avons fçu perfuader à tous
160
MERCURE DE
FRANCE.
tes les
perſonnes chez qui nous avons
quelque crédit , que les plafonds peints
obfcurciffent les
appartemens & les rendent
triftes.
Inutilement veut- on nous repréfenter
que nous avons
juſtement dans
notre fiécle des Peintres , dont la couleur
eft très-agréable , & qui aiment à rendre
leurs tableaux
lumineux ; qu'en traitant
les plafonds d'une couleur claire ils n'auroient
point le
defagrément qu'on reproche
aux anciens , & qu'ils auroient de plus
le mérite de
repréfenter quelque chofe
d'amufant par le fujet , &
d'agréable par
la variété des couleurs. Les Peintres n'y
gagneront rien , ils nous ont irrité en méprifant
nos premieres
productions ; & nous
voulons d'autant plus les perdre que nous
n'efperons pas de pouvoir les gagner ; ils
ne fe rendroient qu'avec des
reftrictions
qui ne font pas de notre goût. Les Sculp
seurs de figures feront auffi compris dans
cette
profcription ; ils feroient encore plus
à portée de nous faire de mauvaiſes chicanes.
Notre
Sculpteur favori nous a don
né mille moyens de nous paffer d'eux : aù
lieu de tout cela il a imaginé une rofette
charmante , qu'à peine on
apperçoit , &
qu'il met au milieu du plancher , à l'endroit
où
s'attache le luftre : voilà ce qu'on
préfère avec raiſon aux plus belles produce
FEVRIER. 1755
161
tions de leur art. Il y a encore un petit
nombre de criards qui répandent par-tour
que le bon goût eft perdu , & qu'il y a
très- peu d'Architectes qui entendent la
décoration ; que c'eft le grand goût de la
décoration qui fait le caractere effentiel
de l'Architecte . Nous détruifons tous ces
argumens , en foutenant hautement que
ce qui diftingue l'Architecte , eft l'art de
la diftribution. Ils ont beau dire qu'elle
n'eft pas auffi difficile que nous voulons
le faire croire , & qu'il eft évident qu'avec
un peu d'intelligence chaque particulier
peut arranger fa maifon d'une maniere
qui lui foit commode , relativement aux
befoins de fon état ; que la difficulté que
le particulier ne fçauroit lever , ni nous
non plus , & qui demande toutes les lumieres
d'un grand architecte , eft d'ajuſter
cette diftribution commode avec une décoration
exacte , fymmétrique , & dans ce
qu'ils appellent le bon goût , foit dans les
dehors , foit dans les dedans voilà juſtement
ce qui nous rendra toujours victorieux.
Comme notre architecture n'a aucunes
régles qui l'aftreignent , qu'elle eſt
commode , & qu'en quelque façon elle
prête , nous nous fommes faits un grand
nombre de partifans qui fatisfaits de notre
facilité à remplir toutes leurs fantaisies ,
162 MERCURE DE FRANCE.
›
nous foutiendront toujours. Nous voudrions
bien voir ces Meffieurs de l'antique
entreprendre de décorer l'extérieur d'un
bâtiment avec toutes les fujétions que
nous leur avons impofées. Comme les plus
grands cris avoient d'abord été contre nos
décorations extérieures , parce qu'elles
étoient expofées à la vûe de tout le monde ;
que d'ailleurs le vuide ne coûte rien à décorer
, & ne donne point de prife à la critique
, nous avons amené la multitude des
fenêtres, qui a parfaitement bien réuffi ; car
il eft infiniment agréable d'avoir trois fenê
tres dans une chambre , qui jadis en auroit
eu à peine deux. Cela donne à la vérité
plus de froid dans l'hiver & plus de chaleur
dans l'été mais que nous importe ? il n'en
-eſt
: pas moins fûr qu'à préſent chacun veut
que fa maifon foit toute percée , & que
-nos Meffieurs du goût ancien , qui ne fçavent
décorer que du plein , n'y trouvent
plus de place. Qu'ils y mettent , s'ils le peutvent
, de leurs fenêtres décorées , qu'ils
tâchent d'y placer leurs frontons à l'antique
, qui , difent - ils , décorent la fenêtre
, & mettent à couvert ceux qui y
font nous y avons remédié en élevant
les fenêtres jufques au haut du plancher.
Rien n'eft fi amufant que de voir un
pauvre architecte revenant d'Italie , à qui
:
FEVRIER. 1755 163
(
"
Ton donne une pareille cage à décorer , ſe
tordre l'imagination pour y appliquer ces
chers principes , qu'il s'eft donné tant de
peine à apprendre ; & s'il lui arrive d'y
réuffir , ce qu'il ne peut fans diminuer les
croifées , c'eſt alors que nous faifons voir
clairement combien fa production eft trifte
& mauffade . Vous ne verrez pas clair chez
vous , leur difons- nous , vous n'aurez pas
d'air pour refpirer , à peine verrez- vous le
foleil dans les beaux jours : ces nouveaux artiftes
fe retirent confus,& font enfin obligés
de fe joindre à nous , pour trouver jour à
percer dans le monde. Nous n'avons pas encore
entierement abandonné les frontons
dont les anciens fe fervoient pour terminer
le haut de leurs bâtimens , & qui repréfentoient
le toît , quoique nous aimions bien
mieux employer certaines terminaiſons en
façon d'orfevrerie , qui font de notre crû.
A l'égard des frontons , nous avons du
moins trouvé le moyen de les placer ou
on ne s'attendoit pas à les voir ; nous les
mettons au premier étage , & plus heureufement
encore au fecond ; & nous ne manquons
gueres d'élever un étage au -deffus
, afin qu'ils ayent le moins de rapport
qu'il eft poffible avec ceux des anciens.
Nous avons ou peu s'en faut , banni les
colonnes , uniquement parce que c'eft un
164 MERCURE DE FRANCE
→
des plus beaux ornemens de ce trifte goût
ancien , & nous ne les rétablirons que
lorfque nous aurons trouvé le moyen de
les rendre fi nouvelles qu'elles n'ayent plus
aucune reffemblance avec toutes ces antiquailles.
D'ailleurs elles ne fçauroient s'accommoder
avec nos gentilleffes légeres ,
elles font paroître mefquin tout ce qui
les accompagne. Beaucoup de gens tenoient
encore à cette forte d'ornement , qui leur
paroiffoit avoir une grande beauté mais
nous avons fçu perfuader aux uns , que
cela coûtoit beaucoup plus que toutes les
chofes que nous leur faifions , quoique
peut-être en économifant bien , cela pût
ne revenir qu'à la même dépenſe ; aux
autres , que cette décoration ne convenoit
point à leur état , & qu'elle étoit reſervée
pour les temples de Dieu & les palais des
Rois ; que quelques énormes dépenfes que
nous leur fiffions faire chez eux , perfonne
n'en fçauroit rien , quoiqu'ils le fiffent
voir à tout le monde ; au lieu qu'une petite
colonnade , qui ne coûteroit peut-être
gueres , feroit un bruit épouventable dans
Paris. Nous avons accepté les pilaftres jufqu'à
un certain point , c'eft- à- dire forfque
nous avons pû les dépayfer par des
chapiteaux divertiffans. Les piédeftaux font
auffi reçus chez nous , mais nous avons
FEVRIER. 1755. 165
·
trouvé l'art de les contourner , en élargiffant
par le bas , comme s'ils crevoient fous
le fardeau , ou plus gaiement encore , en
les faifant enfler du haut , & toujours en
S, comme s'ils réuniffoient leur force en
cę lieu
ce pour mieux porter. Mais où notre
génie triomphe , c'eſt dans les bordures
des deffus de porte , que nous pouvons
nous vanter d'avoir varié prefque à l'infini.
Les Peintres nous en maudiffent , parce
qu'ils ne fçavent comment compofer leurs
fujets avec les incurfions que nos ornemens
font fur leur toile ; mais tant pis
pour eux : lorfque nous faifons une fi grande
dépenfe de génie , ils peuvent bien auffi
s'évertuer ; ce font des efpéces de bouts
rimés que nous leur donnons à remplir.
Il auroit pû refter quelque reffource à la
vieille architecture pour fe produire à Paris
; mais nous avons coupé l'arbre dans fa
racine , en annonçant la mode des petits
appartemens , & nous avons fappé l'ancien
préjugé , qui vouloit que les perfonnes
diftinguées par leur état caffent un appar !
tement de répréfentation grand & magnifique.
Nous efperons que dorénavant la
regle fera que plus la perfonne fera élevée
en dignité , plus fon appartement fera
patit : vous voyez qu'alors il fera difficile
de nous faire defemparer, Ceux qui poure
GG MERCURE DE FRANCE.
ront faire de la dépenfe , ne la feront qu'en
petit , & s'adrefferont à nous. Il ne reſtera
pour occuper ces Meffieurs , que ceux qui
n'ont pas le moyen de rien faire.
Voyez , je vous prie , l'impertinence de
votre auteur critique ; il s'ennuye , dit- il ,
de voir par-tout des croifées ceintrées ,
mais il n'ofe pas difconvenir que cette forte
de croifée ne foit bonne . Peut-on avoir
trop d'une bonne chofe ? & pourquoi veutil
qu'on aille fe fatiguer l'imagination pour
trouver des variétés , lorfqu'une chofe eft
de mode , & qu'on eft fûr du fuccès ? Ne
voit-il pas que toutes nos portes , nos cheminées
, nos fenêtres , avec leur plat-bandeau
, font à peu près la même choſe :
puifqu'on en eft content , pourquoi fe tuer
à en chercher d'autres ? Il blâme nos portes
oùles moulures fe tournent circulairement ;
invention heureuſe que nous appliquons à
tout avec le plus grand fuccès. Il faut :
qu'il foit bien étranger lui-même dans
Paris , pour ne pas fçavoir de qui nous
la - tenons. C'est d'un Architecte à qui les
amateurs de l'antique donnent le nom de
grand. Le célébre François Manſard la
employée dans fon portail des Filles de :
Sainte Marie , rue Saint Antoine ; voilà
une autorité qu'il ne peut recufer.Pour vous
faire voir combien cette forte de fronton
FEVRIER. 1755 . 1671
7
réuffit quand elle eft traitée à notre façon ,
& combien elle l'emporte fur l'architecture
ancienne ; comparez le portail des Capucines
de la place de Louis le Grand ,
morceau fi admirable qu'on vient de le
reftaurer , de peur que la poſtérité n'en fût
privée ; comparez- le avec le portail à colonnes
de l'Affomption , qui n'en eft pas
loin , & vous toucherez au doigt la différence
qui eft entre nous & les Architectes:
du fiécle paffé.
Mais laiffons là ce critique ; ce feroitperdre
le tems que de s'amufer à lui démontrer
en détail l'abfurdité de fes jugemens.
Nous ne vous diffimulerons pas que
nous fommes actuellement dans une pofi-:
tion un peu critique , & qu'une révolu-.
tion dans le goût de l'architecture nous
paroîtroit prochaine fi nous la croyions
poffible. Il fe rencontre actuellement plufeurs
obftacles à nos progrès ; maudite
foit cette architecture antique , fa féduction
, dont on a bien de la peine à revenir
lorfqu'une fois on s'y eft laiffé prendre
nous a enlevé un protecteur qui auroit
peut- être été pour nous l'appui le plus fo
lide , fi nous avions été chargés du foin
de l'endocriner. Pourquoi aller chercher
bien loin ce qu'on peut trouver chez foi
nous amufons en inftruifant ; ne peut-on
168 MERCURE DE FRANCE.
pas ſe former le goût en voyant nos deffeins
de boudoirs , de garde-robes , de
pavillons à la Turque , de cabinets à la
Chinoife ? Est- ce quelque chofe de fort
agréable que cette Eglife demefurée de S.
Pierre , ou que cette rotonde antique , dont
le portail n'a qu'un ordre dans une hauteur
où nous , qui avons du génie , aurions
trouvé de la place pour en mettre au moins
trois il n'eft pas concevable qu'on puiffe
balancer. Cependant cette perte eft irrépa
rable : cela eft defolant ; car tous les projets
que nous préfentons paroiffent comiques
à des yeux ainfi prévenus . Nous avons
même tenté de mêler quelque chofe d'antique
dans nos deffeins , voyez quel facrifice
! pour faire paffer avec notre marchandife
, tout cela fans fuccès : on nous
devine d'abord.
Autre obſtacle qui eft une fuite du premier.
Les bâtimens du Roi nous ont donné
une exclufion totale ; tout ce qui s'y
fait fent la vieille architecture , & ce même
public , que nous comptions avoir ſubjugué
, s'écrie : voilà qui eft beau. Il y a
une fatalité attachée à cette vieille mode ,.
par-tout où elle fe montre elle nous dépare
; l'Académie même a peine à fe défendre
de cette contagion , il femble qu'elle
ne veuille plus donner de prix qu'à ceux
qui
FEVRIER. 1755. 169'
I
qui s'approchent le plus du goût de l'antique.
Cela nous expofe à des avanies , de
la part même de ces jeunes étourdis , qui fe
donnent les airs de rire de notre goût moderne.
Cette confpiration eft bien foutenue
; car , à ne vous rien céler , il y a encore
plufieurs Architectes de réputation
& même qui n'ont pas vû l'Italie , mais
qui par choix en ont adopté le goût , que
nous n'avons jamais pû attirer dans notre
parti . Il y a plus ; quelques - uns que nous
avons crû long tems des nôtres , à la
miere occafion qu'ils ont eu de faire quelque
chofe de remarquable , nous ont laiffés
là , & fe font jettés dans l'ancien
goût.
pre-
Vous êtes , fans doute , pénétré de compaffion
à la vûe du danger où nous nous
trouvons , & nous vous faifons pitié ; mais
confolez- vous , nous avons dés reffources
; nous fçaurons bien arrêter ces nouveaux
débarqués d'Italie . Nous leur oppoferons
tant d'obftacles que nous les empêcherons
de rien faire , & peut- être les'
forcerons-nous d'aller chez l'étranger exercer
des talens qui nous déplaifent. Ils aiment
à employer des colonnades avec des
architraves en plate - bande ; nous en déclarerons
la bâtiffe impoffible. Ils auront
beau citer la colonnade du Louvre , la
H
170 MERCURE DE FRANCE.
chapelle de Verſailles , & autres bâtimens
dont on ne peut contefter la folidité ; qui
eft - ce qui les en croira ? leur voix fera- telle
d'un plus grand poids que celle de
gens qui ont bâti des petites maifons par
milliers dans Paris ? mais voici l'argument
invincible que nous leur gardons pour le
dernier. Nous leur demanderons ce qu'ils
ont bâti : il faudra bien qu'ils conviennent
qu'ils n'en ont point encore eu l'occafion .
C'est là où nous les attendons : comment ,
dirons- nous , quelle imprudence ! confier
un bâtiment à un jeune homme fans expérience
? Cette objection eft fans réplique.
On ne s'avifera pas de faire réflexion
qu'un jeune homme de mérite , & d'un
caractere docile , peut facilement s'affocier
un homme qui , fans prétendre à la décoration
, ait une longue pratique du bâtiment
, & lui donneroit les confeils néceffaires
, en cas qu'il hazardât quelque chofe
de trop hardi ; que d'ailleurs il Y auroit
dans Paris bien des maifons en ruines , fi
le premier bâtiment de chaque Architecte
manquoit de folidité.
Au refte , ne croyez point que ce foit
dans le deffein de nuire à ces jeunes gens
que nous leur ferons ces difficultés : c'eft
uniquement pour leur bien , & pour leur
donner le tems , pendant quelques années ,
FEVRIER.
1755.171.
d'apprendre le bon goût que nous avons
établi , & de quitter leurs préjugés ultramontains
nous avons l'expérience que
cela a rarement manqué de nous réuffic .
: Si donc vous connoiffez cette fociété .
d'Artiſtes qui prend la liberté de nous blâmer
, avertiffez-les d'être plus retenus à
l'avenir ; leurs critiques font fuperflues.
Le public nous aime , nous l'avons accoutumé
à nous d'ailleurs chacun de ceux
qui font bâtir , même des édifices publics
, eft perfuadé que quiconque a les
fonds pour bâtir , a de droit les connoiffances
néceffaires pour le bien faire. Peuton
manquer de goût quand on a de l'argent
? Nous fommes déja fûrs des Procureurs
de la plupart des Communautés ,
des Marguilliers de prefque toutes les
Paroiffes , & de tant d'autres qui font
à la tête des entrepriſes. Enfin foyez certains
que nous & nos amis nous ferons
toujours le plus grand nombre. Nous fommes
, &c.
On voit que le faux bel efprit gagne les
beaux arts , ainfi que les belles- lettres . On
force la nature dans tous les genres , on
contourne les figures , on met tout en S :
qu'il y a de Meiffonniers en poëfie & en
éloquence , comme en architecture !
レン
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
ARC DE TRIOMPHE à la gloire du Roi ,
qui a été élevé, fur les deffeins du Chevalier
Servandoni , le jour que M. le Duc de Gefvres
a pofé , au nom de Sa Majefté , la premiere
pierre de la place commencée devant
l'Eglife de S. Sulpice le 2 Octobre 1754 :
dédié à M. Dulau d'Allemans , Curé de S.
Sulpice , gravé par P. Patte , & fe vend
chez lui rue des Noyers , la fixieme porte .
cochere à droite en entrant par la rue Saint·
Jacques , grandeur de la feuille du nom de
Jefus. Prix 1 liv. 10 fols. I
L'eftampe que nous annonçons eft gravée
à l'aide d'une feule taille , ou ligne , à
peu près dans la maniere dont le célébre
Piranefi s'eft fervi pour rendre fes compofitions
d'architecture , dont les connoiffeurs
font tant de cas. Il feroit peut- être à fouhaiter
que cette manoeuvre de gravûre fut
ufitée en France ; elle pourroit donner à
nos eftampes d'architecture une perfection
qu'elles n'ont point eu jufqu'à préfent. En
effet , la pratique d'exprimer les ombres
dans les gravûres ordinaires de nos édifices
par deux tailles , c'eft-à- dire par deux ;
lignes qui s'entrecoupent quarrément ou
ea lofange , rend à la vérité ce genre de
gravûre aifé & expéditif ; mais elle lui ,
donne un air froid , commun , & une dureté
qui femble faire une efpéce d'injure
FEVRIER. 1755. 173
aux yeux ; c'eſt le jugement qu'ont tou-
-jours porté nos artiftes fur ces fortes d'ef
tampes. Auffi peut-on remarquer qu'on
n'a pas crû. devoir accorder à leurs Graveurs
aucune place dans nos Académies ,
foit de peinture , foit d'architecture ; ce
que l'on eût fait affurément , fi leurs talens
euffent paru aux connoiffeurs devoir
mériter quelque diftinction . On a effayé ,
dans la planche que nous propofons , de
mettre ce genre de gravûre dans quelque
eftime , par une nouvelle manoeuvre qui
fente l'art , & qui remédie aux défauts de
l'ancienne. Chaque ombre y eft énoncée
par une feule ligne , plus ou moins groffe
ou ferrée , dont la direction exprime continuellement
la perſpective du corps d'architecture
fur lequel elle eft portée. Afin d'ôter
toute dureté , on a affecté de ne point terminer
les extrêmités de chaque ombre par
aucune ligne , mais feulement par la fin de
toutes les lignes , qui forme l'ombre , ce qui
femble affez bien imiter les arrêtes de la pierre,
lefquelles confervent toujours une efpéce
de rondeur. Toutes les teintes générales ,
quelles qu'elles foient , y font exprimées
à la pointe féche , ce qui eft propre à donner
à cette gravûre un ton fuave , qui
femble participer de cette couleur aërienne
répandue fur la furface de nos bâtimens ;
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
ton auquel on ne peut atteindre avec le
fecours de l'eau forte , comme on le pratique
ordinairement. Au refte , c'eft à la
-vue de cette planche à parler en faveur des
avantages de fa nouvelle manoeuvre , & on
fe flatte qu'elle convaincra fans peine que
cette maniere de faire eft bien plus favora
ble que l'autre pour les effets de la perf
pective ; qu'elle eft analogue à la maniere
dont on deffine l'architecture à la plume ,
:& que la parfaite égalité qu'elle demande
doit fatisfaire agréablement la vue des fçavans
comme des ignorans ; quelques lignes
plus ou moins ferrées dans les ombres
étant capables d'y faire une difcordance
de ton irrémédiable , & qui faute aux yeux
de chacun . Cette maniere de traiter l'architecture
eft ; il eft vrai , très-laborieufe
& difficile à bien exécuter ; mais elle
pour-
.roit donner un prix à nos eftampes d'architecture
, & les élever à décorer avec diftinction
les cabinets des curieux.
F
C'eft aux artistes à apprécier ces réflexions,
par la comparaifon de l'eftampe qu'on leur
offre , avec celles que nous avons dans le
genre oppofé. Le feul but que l'on fe propofe
en les faifant , eft de contribuer à la
perfection d'un genre de gravure que l'on
n'a peut- être pas affez cherché jufqu'ici à
rendre recommendable,
Fermer
Résumé : ARCHITECTURE. LETTRE A M. L'ABBÉ R*** fur une très-mauvaise plaisanterie qu'il a laissé imprimer dans le Mercure du mois de Décembre 1754, par une société d'Architectes, qui pourroient bien aussi prétendre être du premier mérite & de la premiere réputation, quoiqu'ils ne soient pas de l'Académie.
En décembre 1754, une lettre critique une plaisanterie publiée dans le Mercure, visant les architectes modernes. L'auteur s'étonne que M. l'Abbé R, homme d'esprit, ait autorisé cette satire, qui cherche à discréditer l'architecture moderne et à détruire la confiance du public. La lettre suggère un complot impliquant des peintres jaloux, influencés par l'architecture antique italienne, cherchant à imposer des préjugés obsolètes. Les architectes modernes se défendent en soulignant leur contribution à l'agrément de Paris et à l'extension de l'art architectural, adoptée même par les étrangers, comme les Anglais. Les architectes modernes critiquent l'imprudence de graver des décorations révélant leurs secrets. Ils ont trouvé des moyens pour que chacun puisse apprécier l'architecture, s'opposant aux idées du beau reçues dans une nation éclairée. Ils citent des figures comme Oppenord et Meissonnier, innovateurs en architecture. Ils célèbrent également un sculpteur formé en France, rompant avec les règles anciennes et les symétries rigides. Un architecte influent a popularisé l'utilisation abondante de palmiers et supprimé les plafonds traditionnels, les remplaçant par des dentelles en bas-relief sculptées. Cette approche a conduit à l'abandon des corniches ornées dans les appartements. L'auteur regrette la perte de cet architecte, bien que ses talents aient été rapidement remplacés par d'autres sculpteurs. Le texte critique les plafonds anciens, jugés démodés, et préfère les plafonds peints. Les sculpteurs de figures sont exclus en faveur de rosettes discrètes. L'auteur souligne la commodité et la flexibilité de leur architecture, permettant de satisfaire toutes les fantaisies des clients. Les fenêtres multiples sont préférées, malgré les inconvénients climatiques, et les frontons antiques sont modifiés pour éviter toute ressemblance avec les styles anciens. Les colonnes sont bannies en raison de leur association avec le goût ancien, et les pilastres sont acceptés seulement s'ils sont modifiés par des chapiteaux divertissants. La mode des petits appartements est promue, rendant les grands appartements de représentation obsolètes. Le texte critique un auteur s'ennuyant des croisées cintrées mais reconnaît leur qualité. Il défend l'utilisation des moulures circulaires, inspirées par François Mansart. En février 1755, une controverse architecturale en France oppose les architectes modernes à ceux influencés par le goût antique, souvent revenus d'Italie. Les auteurs expriment leur intention de contrer ces nouveaux architectes en remettant en question leur expérience et leur capacité à construire des bâtiments solides. Ils mentionnent une nouvelle technique de gravure architecturale, inspirée par Piranesi, visant à améliorer la qualité des estampes en France. Cette technique utilise une seule ligne pour exprimer les ombres, offrant une perspective plus douce et plus réaliste. Les auteurs espèrent que cette innovation sera reconnue et valorisée par les connaisseurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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68
69
p. 56-67
Lettre apologétique d'un Gentilhomme Italien à M. l'Abbé Prevot. Sur l'article du Journal étranger de Janvier 1755, qui a pour titre Introduction à la partie historique.
Début :
Plus l'Italie a sçu apprécier & goûter la saine morale que vous avez répandue [...]
Mots clefs :
Italie, Abbé Prévost, Mérite, Journal étranger, Poésie, Littérature, Art, Peintres, Architecture
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Lettre apologétique d'un Gentilhomme Italien à M. l'Abbé Prevot. Sur l'article du Journal étranger de Janvier 1755, qui a pour titre Introduction à la partie historique.
Lettre apologétique d'un Gentilhomme
Italien à M. l'Abbé Prevot.
Sur l'article du Journal étranger de Janvier
1755 , qui a pour titre Introduction à
la partie hiftorique.
Plaine morale que vous avez répandue
Lus l'Italie a fçu apprécier & goûter la
dans vos Romans , chefs - d'oeuvre d'une
imagination vive & féconde , & d'un coeur
qui fans effort a adopté la vertu & réprouvé
le vice , plus elle a dû être fenfible aux
idées defavantageufes que vous donneriez
de fes habitans à qui n'en jugeroit que
d'après vos fuffrages. Mere des fciences &
des arts elle fe voit à regret accufée par
un juge auffi intégre qu'éclairé , d'en être
devenue la marâtre , & de n'avoir pas vou
lu conferver chez elle ce goût même qui y
avoit pris naiſſance.
Affez malheureux pour être né dans un
pays qui nefe reffemble plus , je le ne fuis pas
au point de négliger entierement fa réputation
. L'amour de la patrie, peut- être le
defir d'être éclairé par vos lumieres , m'ont
fait entreprendre fa juftification. Ces deux
principes qui me guident , méritent l'inJUILLET.
1755. 57
dulgence d'un auteur vertueux : daignez
en leur faveur pardonner à un étranger
des fautes de ſtyle ou de langage.
vous ,
Tous les étrangers conviennent , dites-
Monfieur , que cette belle partie de
Europe n'est plus que la dépofitaire oifive
des travaux de fes ancêtres ; les écoles n'y
font plus des corps fubfiftans de peinture ...
L'art refte encore ; mais les ouvriers manquent
à lart .
Sans entrer dans une difcuffion , qui n'eſt
point de ma compétence , fur la derniere
de ces phrafes , qui pourroit être regardée
même par un François comme peu intellible
, permettez que j'en examine ce qui
fait mon objet : La vérité.
Pour que l'Italie fut la dépofitaire oifive
des travaux de fes ancêtres , il faudroit
néceffairement , de deux chofes l'une , ou
qu'on n'y travaillât plus du tout dans les
mêmes genres , ou qu'on trouvât ( .chez
fes voisins qui fe font élevés , tandis qu'elle
s'eft mal foutenue ) des Artiſtes fort fupérieurs.
Quant à la premiere de ces propofitions
il faudroit , Monfieur , que vous cuffiez
paffé vos jours dans le trifte tombeau de
Selima , pour ignorer avec quelle ardeur
on cultive encore en Italie la peinture , la
fculpture & l'architecture .
Cv
58 MERCURE DE FRANCE..
La feconde propofition mérite un peut
plus d'être difcutée.
Quoiqu'il foit peut- être vrai que nous
ne fuivions
pas d'affez près les grands modeles
du fiécle de Léon X , il faut voir fi
les arts de l'Italie font fi fort dégénérés
dans le nôtre , qu'on ne puiffe les comparer
à ceux de fes voifins.
Peut-être , Monfieur , avec l'étendue
de connoiffances que vous poffedez , découvrirez-
vous parmi eux des Peintres fupérieurs
à l'Espagnolet , au Tréviſan , à Sebaftien
Coucha , à Solimene , à Carle Maratte
, au Tripolo , au Piazzetta , au Panini
tous de ces derniers tems , & dont quelques-
uns jouiffent encore de leur réputation.
La France qui a fur ce point le tort
de ne pas penfer comme vous , tache en
attendant d'enrichir fes galeries des ouvrages
de ces Artiſtes médiocres , guidés uniquement
par leur instinct mêlé de goût &
de raifon , tandis que notre pauvre Italie
n'a pas encore décoré les fiennes des morceaux
rares & précieux de vos Peintres
modernes non qu'elle leur refufât le génie
& le talent , mais parce qu'elle les croiroit
un peu moins approchant des grands
modeles de Raphaël , du Titien , des Carraches
dont elle eft l'oifive dépofutaire. Les
noms fameux de leurs fucceffeurs que je
JUILLET. 1755. 59
viens de vous indiquer , vous prouveront
du moins les ouvriers ne manquent
point à l'art , au moins dans ce genre.
que
L'architecture & la fculpture s'y fou
tiennent de même avec un vif empreffement
d'atteindre à la perfection des grands
modeles . Un homme de condition qui s'eft
adonné en homme de génie * au premier
de ces arts , ne nous laifferoit point regretter
le fiécle de Vitruve , s'il ne falloit
que du talent pour exécuter de grandes
chofes. Tout ce qui nous refte de la belle
antiquité , eft devenu inimitable ; non
pas faute de goût ni de lumieres dans nos
artiftes , mais faute de moyens dans ceux
qui les emploient . Où prendroient nos
Architectes les fonds néceffaires à la conftruction
de ces thermes , ces amphithéatres
, ces cirques , ces arcs de triomphe ,
ces temples , ces palais , ornemens de l'ancienne
Rome ? Maîtreffe de l'univers elle
pouvoit fournir à ces dépenfes prodigieufes
. Des Etats dont les bornes font refferrées
, les revenus médiocres , les citoyens
peu riches , ne peuvent fans donner dans le
ridicule , envifager de fi grands objets.
Pour juger fainement du talent des Ar-
M. le Comte Alfieri , Architecte de S. M. le
Roi de Sardaigne.
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
tiſtes, il faut examiner fi dans la proportion
des moyens , leurs ouvrages ont atteint le
vrai beau. Sans remonter plus haut que le
Pontife regnant , je ne vous citerai de Rome
que la feule fontaine de Trevi : oppofez-
lui , Monfieur , la plus belle des vôtres.
Ecoutez vos Artiſtes même les plus diftingués
, vos Académiciens jufqu'au Mécene *
qui dirige , qui éclaire , qui anime leurs
travaux , tous éleves de l'Italie , ils lui doivent
trop pour ne pas prendre fa défenfe .
Ce feroit entrer dans une difcuffion dont
on eft déja fatigué , que de m'étendre ici
fur notre Mufique ; il fuffit qu'en général
on lui accorde la fupériorité.
J'aime fi fort , Monfieur , à m'en rapporter
à vos décifions , que je ne vous
difputerai point l'origine de la langue
italienne . Je crois avec vous qu'elle tire
fa fource du Grec & du Latin ; mais je ne
fçaurois vous paffer , Monfieur , cette application
que vous nous fuppofez à décliner
de notre fource : nous y puifons.
journellement , non feulement les termes ,
mais les phraſes entieres ; & nos Académiciens
della Crufca en adoptent entierement
la fyntaxe. Ce n'eft , décidez -vous , qu'à
Rome & à Florence qu'elle fe conferve dans
toute fa pureté. Mais que diriez - vous de
quelqu'un qui affureroit qu'on ne parle
JUILLET. 1755. 61.
François qu'à Blois , & Allemand qu'à
Leipfick ? Vous avez confondu avec la
langue même les différens idiômes du même
peuple que vous appellés en France
patois. Penfez-y , Monfieur , & lifez nos
écrits modernes , vous verrez que les gens
de lettres parlent ou du moins écrivent
auffi-bien à Naples qu'à Rome , à Padoue
qu'à Florence , & ainfi de toutes les langues
de l'univers.
Pardonnez , fi j'appelle auffi de l'arrêt
que vous prononcez fur le mérite de cette
langue : Vous avez la bonté de lui accorder
la moleffe & la douce harmonie, mais
vous lui refuſez la force & l'énergie :
Souffrez , Monfieur , une queftion qui ne
doit jamais offenfer un homme de lettres
lorfqu'il cherche la vérité. La connoiffezvous
affez cette langue & les morceaux de
force qu'elle a produits , pour donner un
certain dégré d'autenticité à l'oracle que
vous prononcez ? Lifez , s'il vous plaît ,
ces huit ou dix vers que je cite au hazard ,
de quelqu'un qui n'eft pas auteur de profeffion
* , ( c'eft le defefpoir d'un amant ; )
vous me direz de bonne foi fi vous connoiffez
un crayon plus noir & plus énergique.
* M. le Comte Pietro Scoți de Sarmato.
62 MERCURE DE FRANCE.
Tra balge & rupi inpenetrabile fia
Latro ritiro ; urli di lupi ogn'ora ,
Turbino i fonni , e la nafcente aurora »
Tarda ritorni a ricondurre il giorno.
Forbida luce de Digiuno fuoco .
Qual ne i fepolcri la pietá racchiude
O poco fcemi , o crefca orrore al loco,
Qui federommi al mio dolor Vicino ,
Stanco d'effer materia all ' atra incude
Del fiero amore del crudel deftino.
Je me flate , Monfieur , que vous ne
refuferez pas plus à ces vers la force &
l'énergie que le fon & l'harmonie : La
peinture y eft affreufe , mais d'une vérité
frappante ; & ne diroit- on pas que l'ima
gination qui en a broyé les couleurs , avoit
pris fes nuances dans Cleveland , ou l'Homme
de qualité ?
λ
Mais laiffons enfin les arts agréables
pour nous élever jufqu'aux fciences fublimes.
Je fuis trop preffé de vous remercier
au nom de toute ma nation de ce que
vous lui permettez d'avoir fes Hiftoriens ,
fes Philofophes & fes Poëtes , pour m'ar
rêter plus long-tems à des objets fur lef
quels je crois l'avoir fuffisamment juftifiée.
Je crois voir cependant que ce petit éloge
n'eft qu'un buiffon de fleurs deftiné à cacher
un ferpent : J'apperçois trop que vous
JUILLE T. 1755. 03
.
nous refufez la folidité néceffaire pour
les recherches profondes , la jufteffe d'efprit
fans laquelle on ne peut imaginer ,
fuivre & détailler un fyftême , la longue
& patiente méditation par laquelle on parvient
à la connoiffance des vérités philofophiques.
MM. d'Alembert & Clairault ,
Mathématiciens françois , que l'Italie fait
gloire d'honorer & de refpecter , vous diront
cependant qu'ils eftiment un Marquis
Poleni , un Zachieri , & beaucoup d'autres
dont les noms peut- être vous font inconnus
des études différentes détournoient
votre attention ) ; mais ils n'ont
point échappé aux autres Mathématiciens
de l'Europe. M. Morand , que les étrangers
n'en eftiment pas moins , parce que
la France l'admire , daigne avouer Morgagni
& Molinelli . Vous n'avez point de
Botanifte qui ne faffe le plus grand cas de
Pontedera , & la Tofcane feule fournit
plufieurs Naturaliftes dont les Buffon &
les Réaumur n'ignorent dès long-tems ni
l'existence ni le mérite . Ajoutons à ces
noms célebres deux femmes illuftres dignes
rivales de votre Emilie , Mefdames Baffi &
Agnefi que les Italiens & les étrangers admirent
également , & dans leurs profonds
écrits & dans les chaires de Profeffeurs ,
que la premiere remplit à Bologne.
64 MERCURE DE FRANCE.
Si vous aviez connu , Monfieur , tous
ces noms déja confacrés dans les faftes
du fçavoir , auriez vous foupçonné nos
Philofophes de ne pouvoir fe garantir des
préjugés de la Magie & de l'Aftrologie 2 à
ce foupçon ma réponſe eft bien fimple
Long - tems avant les procès fameux de
Gauffredi , d'Urbain Grandier , de la Maréchale
d'Ancre & d'autres affaires d'éclat
qui plus récemment ont occupé la France ,
nos Philofophes & nos fçavans ne parloient
déja plus de Magie. A l'égard de
l'Aftrologie lifez vos hiftoriens , ils vous
diront que la France commença de s'en
entêter lorfque l'Italie achevoit de s'en
defabufer ; mais avouons de bonne foi
qu'on s'en moque aujourd'hui autant d'un
côté que de l'autre.
,
J
» Il s'en faut beaucoup que l'Italie mo-
» derne ait des modeles à nous offrir , ni
» qu'elle approche de ceux qu'elle a reçus
» comme nous de l'Italie latine . Tel eft ,
Monfieur votre jugement au fujet de
l'hiftoire ; il eft vrai que nous n'avons plus
les Tites Live , les Salufte , les Tacite
& c , mais nous refuferez - vous Guicciardin
, Macchiaveli , Bembo , Davila , Frapaolo;
& de nos jours les Gianoni , les
Muratori & les Burnamici . Vous avez
affurement lû ces hiftoriens , convenez
JUILLET. 175 5 :
qu'ils auroient mérité votre approbation .
Sur l'éloquence de la chaire , vous êtes
encore en défaut ; vous nous accufez ,
Monfieur , d'un vice que nous condamnons
dans le mauvais fiécle du Seicento
où les Bifchicci , les Allegories , & mille
autres puérilités de même nature remplaçoient
fouvent la morale , l'onction & let
raifonnement . Revenus nous - mêmes de
notre erreur paffée nous déplorons les fautes
de nos ancêtres , & nous blâmons autant
les modernes qui y retombent que
ceux qui nous condamnent fans nous connoître.
Que répondriez-vous à un critique
qui jugeroit vos prédicateurs fur les fermons
de Coiffereau , ou fur les capucinades
de vos Miffionaires.
Je ne vous fuivrai point à la piſte dans
le labyrinthe des phrafes un peu entortillées
, où vous déclamez contre notre genre
dramatique : Je ne vous faifirai qu'au paffage
, où vous imaginez ne pas bleffer la
vraiſemblance en ofant avancer qu'en Italie
c'est l'imperfection de la fociété , le peu de
commerce entre les deux fexes qui a retardé
les progrès du théatre comique . Je reſpecte
trop les gens
de lettres , & vous particu-:
lierement , Monfieur , pour vous paffer
les propofitions que vous hazardez à ce
fujet.
,
66 MERCURE DE FRANCE.
A
Vous , Monfieur , qui fçavez , & qui
nous apprenez fi bien les moeurs de tant
de peuples dont on connoit à peine les
noms , comment avez - vous pu imaginer
les deux fexes auíli féparés que vous les
fuppofez en Italie ? fi moins attaché à vos
Penates vous aviez daigné employer quel
ques mois feulement à la connoiffance de
nos climats , vous auriez vû avec plaifir
que les deux fexes y font bien plus réunis
qu'à Paris. Là au lieu de fe raffembler a
T'heure d'un fouper on fe voit toute la
journée , toutes les maifons font ouvertes
à la bonne compagnie depuis le matin juſ
qu'affez avant dans la nuit , coutumé qui
rend inutile chez nous l'établiffement de
ces petites maiſons où chacun à Paris fem
ble chercher plutôt un afyle pour la liberté
& pour le plaifir qu'un théatre du fentiment
& des grandes paffions.
Je ferai , fi vous voulez , un peu plus
d'accord avec vous fur la rareté que vous
croyez voir en Italie de certains ouvrages
de pur agrément , tel que les pieces fugiti
ves , les effais , les mêlanges de littérature &
de poësie , & tant d'autres productions lé
geres dont la France abonde , & qui peuvent
recevoir le nom de liberiinage d'esprit.
Mais hélas ! Monfieur , croiriez- vous de
bonne foi que nous duffions tant vous en
JUILLET. 1753. 207
vier cette abondance , & vous fembler fi
fort à plaindre de n'écrire guères que pour
notre raiſon ?
Telles font , Monfieur , les obfervations
que j'ai crû devoir faire fur votre introduction
à la partie hiftorique. Avec moins
d'envie de mériter vos éloges , j'aurois
peut-être négligé la défenſe de ma patrie.
Je vous crois trop d'efprit , de modération
& d'impartialité pour ne pas m'en fçavoir
quelque gré. Un Journal étranger eft fait
pour plaire à toute l'Europe ; il ne faut
donc point qu'il prenne trop le goût du
terroir qui l'a produit ; & fi jamais il étoit
permis de s'écarter du vrai , du moins il
feroit plus fûr de flater que de cenfurer
trop légerement des nations entieres : celles-
ci pourroient à leur tour apprécier trop
vite l'auteur fur l'étiquete de l'ouvrage.
Italien à M. l'Abbé Prevot.
Sur l'article du Journal étranger de Janvier
1755 , qui a pour titre Introduction à
la partie hiftorique.
Plaine morale que vous avez répandue
Lus l'Italie a fçu apprécier & goûter la
dans vos Romans , chefs - d'oeuvre d'une
imagination vive & féconde , & d'un coeur
qui fans effort a adopté la vertu & réprouvé
le vice , plus elle a dû être fenfible aux
idées defavantageufes que vous donneriez
de fes habitans à qui n'en jugeroit que
d'après vos fuffrages. Mere des fciences &
des arts elle fe voit à regret accufée par
un juge auffi intégre qu'éclairé , d'en être
devenue la marâtre , & de n'avoir pas vou
lu conferver chez elle ce goût même qui y
avoit pris naiſſance.
Affez malheureux pour être né dans un
pays qui nefe reffemble plus , je le ne fuis pas
au point de négliger entierement fa réputation
. L'amour de la patrie, peut- être le
defir d'être éclairé par vos lumieres , m'ont
fait entreprendre fa juftification. Ces deux
principes qui me guident , méritent l'inJUILLET.
1755. 57
dulgence d'un auteur vertueux : daignez
en leur faveur pardonner à un étranger
des fautes de ſtyle ou de langage.
vous ,
Tous les étrangers conviennent , dites-
Monfieur , que cette belle partie de
Europe n'est plus que la dépofitaire oifive
des travaux de fes ancêtres ; les écoles n'y
font plus des corps fubfiftans de peinture ...
L'art refte encore ; mais les ouvriers manquent
à lart .
Sans entrer dans une difcuffion , qui n'eſt
point de ma compétence , fur la derniere
de ces phrafes , qui pourroit être regardée
même par un François comme peu intellible
, permettez que j'en examine ce qui
fait mon objet : La vérité.
Pour que l'Italie fut la dépofitaire oifive
des travaux de fes ancêtres , il faudroit
néceffairement , de deux chofes l'une , ou
qu'on n'y travaillât plus du tout dans les
mêmes genres , ou qu'on trouvât ( .chez
fes voisins qui fe font élevés , tandis qu'elle
s'eft mal foutenue ) des Artiſtes fort fupérieurs.
Quant à la premiere de ces propofitions
il faudroit , Monfieur , que vous cuffiez
paffé vos jours dans le trifte tombeau de
Selima , pour ignorer avec quelle ardeur
on cultive encore en Italie la peinture , la
fculpture & l'architecture .
Cv
58 MERCURE DE FRANCE..
La feconde propofition mérite un peut
plus d'être difcutée.
Quoiqu'il foit peut- être vrai que nous
ne fuivions
pas d'affez près les grands modeles
du fiécle de Léon X , il faut voir fi
les arts de l'Italie font fi fort dégénérés
dans le nôtre , qu'on ne puiffe les comparer
à ceux de fes voifins.
Peut-être , Monfieur , avec l'étendue
de connoiffances que vous poffedez , découvrirez-
vous parmi eux des Peintres fupérieurs
à l'Espagnolet , au Tréviſan , à Sebaftien
Coucha , à Solimene , à Carle Maratte
, au Tripolo , au Piazzetta , au Panini
tous de ces derniers tems , & dont quelques-
uns jouiffent encore de leur réputation.
La France qui a fur ce point le tort
de ne pas penfer comme vous , tache en
attendant d'enrichir fes galeries des ouvrages
de ces Artiſtes médiocres , guidés uniquement
par leur instinct mêlé de goût &
de raifon , tandis que notre pauvre Italie
n'a pas encore décoré les fiennes des morceaux
rares & précieux de vos Peintres
modernes non qu'elle leur refufât le génie
& le talent , mais parce qu'elle les croiroit
un peu moins approchant des grands
modeles de Raphaël , du Titien , des Carraches
dont elle eft l'oifive dépofutaire. Les
noms fameux de leurs fucceffeurs que je
JUILLET. 1755. 59
viens de vous indiquer , vous prouveront
du moins les ouvriers ne manquent
point à l'art , au moins dans ce genre.
que
L'architecture & la fculpture s'y fou
tiennent de même avec un vif empreffement
d'atteindre à la perfection des grands
modeles . Un homme de condition qui s'eft
adonné en homme de génie * au premier
de ces arts , ne nous laifferoit point regretter
le fiécle de Vitruve , s'il ne falloit
que du talent pour exécuter de grandes
chofes. Tout ce qui nous refte de la belle
antiquité , eft devenu inimitable ; non
pas faute de goût ni de lumieres dans nos
artiftes , mais faute de moyens dans ceux
qui les emploient . Où prendroient nos
Architectes les fonds néceffaires à la conftruction
de ces thermes , ces amphithéatres
, ces cirques , ces arcs de triomphe ,
ces temples , ces palais , ornemens de l'ancienne
Rome ? Maîtreffe de l'univers elle
pouvoit fournir à ces dépenfes prodigieufes
. Des Etats dont les bornes font refferrées
, les revenus médiocres , les citoyens
peu riches , ne peuvent fans donner dans le
ridicule , envifager de fi grands objets.
Pour juger fainement du talent des Ar-
M. le Comte Alfieri , Architecte de S. M. le
Roi de Sardaigne.
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
tiſtes, il faut examiner fi dans la proportion
des moyens , leurs ouvrages ont atteint le
vrai beau. Sans remonter plus haut que le
Pontife regnant , je ne vous citerai de Rome
que la feule fontaine de Trevi : oppofez-
lui , Monfieur , la plus belle des vôtres.
Ecoutez vos Artiſtes même les plus diftingués
, vos Académiciens jufqu'au Mécene *
qui dirige , qui éclaire , qui anime leurs
travaux , tous éleves de l'Italie , ils lui doivent
trop pour ne pas prendre fa défenfe .
Ce feroit entrer dans une difcuffion dont
on eft déja fatigué , que de m'étendre ici
fur notre Mufique ; il fuffit qu'en général
on lui accorde la fupériorité.
J'aime fi fort , Monfieur , à m'en rapporter
à vos décifions , que je ne vous
difputerai point l'origine de la langue
italienne . Je crois avec vous qu'elle tire
fa fource du Grec & du Latin ; mais je ne
fçaurois vous paffer , Monfieur , cette application
que vous nous fuppofez à décliner
de notre fource : nous y puifons.
journellement , non feulement les termes ,
mais les phraſes entieres ; & nos Académiciens
della Crufca en adoptent entierement
la fyntaxe. Ce n'eft , décidez -vous , qu'à
Rome & à Florence qu'elle fe conferve dans
toute fa pureté. Mais que diriez - vous de
quelqu'un qui affureroit qu'on ne parle
JUILLET. 1755. 61.
François qu'à Blois , & Allemand qu'à
Leipfick ? Vous avez confondu avec la
langue même les différens idiômes du même
peuple que vous appellés en France
patois. Penfez-y , Monfieur , & lifez nos
écrits modernes , vous verrez que les gens
de lettres parlent ou du moins écrivent
auffi-bien à Naples qu'à Rome , à Padoue
qu'à Florence , & ainfi de toutes les langues
de l'univers.
Pardonnez , fi j'appelle auffi de l'arrêt
que vous prononcez fur le mérite de cette
langue : Vous avez la bonté de lui accorder
la moleffe & la douce harmonie, mais
vous lui refuſez la force & l'énergie :
Souffrez , Monfieur , une queftion qui ne
doit jamais offenfer un homme de lettres
lorfqu'il cherche la vérité. La connoiffezvous
affez cette langue & les morceaux de
force qu'elle a produits , pour donner un
certain dégré d'autenticité à l'oracle que
vous prononcez ? Lifez , s'il vous plaît ,
ces huit ou dix vers que je cite au hazard ,
de quelqu'un qui n'eft pas auteur de profeffion
* , ( c'eft le defefpoir d'un amant ; )
vous me direz de bonne foi fi vous connoiffez
un crayon plus noir & plus énergique.
* M. le Comte Pietro Scoți de Sarmato.
62 MERCURE DE FRANCE.
Tra balge & rupi inpenetrabile fia
Latro ritiro ; urli di lupi ogn'ora ,
Turbino i fonni , e la nafcente aurora »
Tarda ritorni a ricondurre il giorno.
Forbida luce de Digiuno fuoco .
Qual ne i fepolcri la pietá racchiude
O poco fcemi , o crefca orrore al loco,
Qui federommi al mio dolor Vicino ,
Stanco d'effer materia all ' atra incude
Del fiero amore del crudel deftino.
Je me flate , Monfieur , que vous ne
refuferez pas plus à ces vers la force &
l'énergie que le fon & l'harmonie : La
peinture y eft affreufe , mais d'une vérité
frappante ; & ne diroit- on pas que l'ima
gination qui en a broyé les couleurs , avoit
pris fes nuances dans Cleveland , ou l'Homme
de qualité ?
λ
Mais laiffons enfin les arts agréables
pour nous élever jufqu'aux fciences fublimes.
Je fuis trop preffé de vous remercier
au nom de toute ma nation de ce que
vous lui permettez d'avoir fes Hiftoriens ,
fes Philofophes & fes Poëtes , pour m'ar
rêter plus long-tems à des objets fur lef
quels je crois l'avoir fuffisamment juftifiée.
Je crois voir cependant que ce petit éloge
n'eft qu'un buiffon de fleurs deftiné à cacher
un ferpent : J'apperçois trop que vous
JUILLE T. 1755. 03
.
nous refufez la folidité néceffaire pour
les recherches profondes , la jufteffe d'efprit
fans laquelle on ne peut imaginer ,
fuivre & détailler un fyftême , la longue
& patiente méditation par laquelle on parvient
à la connoiffance des vérités philofophiques.
MM. d'Alembert & Clairault ,
Mathématiciens françois , que l'Italie fait
gloire d'honorer & de refpecter , vous diront
cependant qu'ils eftiment un Marquis
Poleni , un Zachieri , & beaucoup d'autres
dont les noms peut- être vous font inconnus
des études différentes détournoient
votre attention ) ; mais ils n'ont
point échappé aux autres Mathématiciens
de l'Europe. M. Morand , que les étrangers
n'en eftiment pas moins , parce que
la France l'admire , daigne avouer Morgagni
& Molinelli . Vous n'avez point de
Botanifte qui ne faffe le plus grand cas de
Pontedera , & la Tofcane feule fournit
plufieurs Naturaliftes dont les Buffon &
les Réaumur n'ignorent dès long-tems ni
l'existence ni le mérite . Ajoutons à ces
noms célebres deux femmes illuftres dignes
rivales de votre Emilie , Mefdames Baffi &
Agnefi que les Italiens & les étrangers admirent
également , & dans leurs profonds
écrits & dans les chaires de Profeffeurs ,
que la premiere remplit à Bologne.
64 MERCURE DE FRANCE.
Si vous aviez connu , Monfieur , tous
ces noms déja confacrés dans les faftes
du fçavoir , auriez vous foupçonné nos
Philofophes de ne pouvoir fe garantir des
préjugés de la Magie & de l'Aftrologie 2 à
ce foupçon ma réponſe eft bien fimple
Long - tems avant les procès fameux de
Gauffredi , d'Urbain Grandier , de la Maréchale
d'Ancre & d'autres affaires d'éclat
qui plus récemment ont occupé la France ,
nos Philofophes & nos fçavans ne parloient
déja plus de Magie. A l'égard de
l'Aftrologie lifez vos hiftoriens , ils vous
diront que la France commença de s'en
entêter lorfque l'Italie achevoit de s'en
defabufer ; mais avouons de bonne foi
qu'on s'en moque aujourd'hui autant d'un
côté que de l'autre.
,
J
» Il s'en faut beaucoup que l'Italie mo-
» derne ait des modeles à nous offrir , ni
» qu'elle approche de ceux qu'elle a reçus
» comme nous de l'Italie latine . Tel eft ,
Monfieur votre jugement au fujet de
l'hiftoire ; il eft vrai que nous n'avons plus
les Tites Live , les Salufte , les Tacite
& c , mais nous refuferez - vous Guicciardin
, Macchiaveli , Bembo , Davila , Frapaolo;
& de nos jours les Gianoni , les
Muratori & les Burnamici . Vous avez
affurement lû ces hiftoriens , convenez
JUILLET. 175 5 :
qu'ils auroient mérité votre approbation .
Sur l'éloquence de la chaire , vous êtes
encore en défaut ; vous nous accufez ,
Monfieur , d'un vice que nous condamnons
dans le mauvais fiécle du Seicento
où les Bifchicci , les Allegories , & mille
autres puérilités de même nature remplaçoient
fouvent la morale , l'onction & let
raifonnement . Revenus nous - mêmes de
notre erreur paffée nous déplorons les fautes
de nos ancêtres , & nous blâmons autant
les modernes qui y retombent que
ceux qui nous condamnent fans nous connoître.
Que répondriez-vous à un critique
qui jugeroit vos prédicateurs fur les fermons
de Coiffereau , ou fur les capucinades
de vos Miffionaires.
Je ne vous fuivrai point à la piſte dans
le labyrinthe des phrafes un peu entortillées
, où vous déclamez contre notre genre
dramatique : Je ne vous faifirai qu'au paffage
, où vous imaginez ne pas bleffer la
vraiſemblance en ofant avancer qu'en Italie
c'est l'imperfection de la fociété , le peu de
commerce entre les deux fexes qui a retardé
les progrès du théatre comique . Je reſpecte
trop les gens
de lettres , & vous particu-:
lierement , Monfieur , pour vous paffer
les propofitions que vous hazardez à ce
fujet.
,
66 MERCURE DE FRANCE.
A
Vous , Monfieur , qui fçavez , & qui
nous apprenez fi bien les moeurs de tant
de peuples dont on connoit à peine les
noms , comment avez - vous pu imaginer
les deux fexes auíli féparés que vous les
fuppofez en Italie ? fi moins attaché à vos
Penates vous aviez daigné employer quel
ques mois feulement à la connoiffance de
nos climats , vous auriez vû avec plaifir
que les deux fexes y font bien plus réunis
qu'à Paris. Là au lieu de fe raffembler a
T'heure d'un fouper on fe voit toute la
journée , toutes les maifons font ouvertes
à la bonne compagnie depuis le matin juſ
qu'affez avant dans la nuit , coutumé qui
rend inutile chez nous l'établiffement de
ces petites maiſons où chacun à Paris fem
ble chercher plutôt un afyle pour la liberté
& pour le plaifir qu'un théatre du fentiment
& des grandes paffions.
Je ferai , fi vous voulez , un peu plus
d'accord avec vous fur la rareté que vous
croyez voir en Italie de certains ouvrages
de pur agrément , tel que les pieces fugiti
ves , les effais , les mêlanges de littérature &
de poësie , & tant d'autres productions lé
geres dont la France abonde , & qui peuvent
recevoir le nom de liberiinage d'esprit.
Mais hélas ! Monfieur , croiriez- vous de
bonne foi que nous duffions tant vous en
JUILLET. 1753. 207
vier cette abondance , & vous fembler fi
fort à plaindre de n'écrire guères que pour
notre raiſon ?
Telles font , Monfieur , les obfervations
que j'ai crû devoir faire fur votre introduction
à la partie hiftorique. Avec moins
d'envie de mériter vos éloges , j'aurois
peut-être négligé la défenſe de ma patrie.
Je vous crois trop d'efprit , de modération
& d'impartialité pour ne pas m'en fçavoir
quelque gré. Un Journal étranger eft fait
pour plaire à toute l'Europe ; il ne faut
donc point qu'il prenne trop le goût du
terroir qui l'a produit ; & fi jamais il étoit
permis de s'écarter du vrai , du moins il
feroit plus fûr de flater que de cenfurer
trop légerement des nations entieres : celles-
ci pourroient à leur tour apprécier trop
vite l'auteur fur l'étiquete de l'ouvrage.
Fermer
Résumé : Lettre apologétique d'un Gentilhomme Italien à M. l'Abbé Prevot. Sur l'article du Journal étranger de Janvier 1755, qui a pour titre Introduction à la partie historique.
La lettre apologétique d'un gentilhomme italien adressée à l'abbé Prévost répond à un article du *Journal étranger* de janvier 1755, qui critiquait l'Italie en la qualifiant de 'marâtre' des sciences et des arts. L'auteur reconnaît les mérites de Prévost mais défend l'Italie contre ces accusations. Il souligne que l'Italie reste un berceau des arts et des sciences, malgré les difficultés économiques actuelles qui empêchent la réalisation de grands projets architecturaux. Pour prouver que les arts y sont toujours cultivés, il cite plusieurs artistes italiens contemporains. Il aborde également la musique, la langue italienne et les sciences, mentionnant des savants et des écrivains italiens respectés en Europe. La lettre critique les préjugés de Prévost sur l'Italie moderne, notamment sur la séparation des sexes et le théâtre comique. L'auteur conclut en invitant Prévost à mieux connaître les mœurs italiennes pour éviter les malentendus. Un autre texte, daté de juillet 1753, discute de la profusion de productions légères en France, telles que les essais et les mélanges de littérature et de poésie, qualifiées de 'libertinage d'esprit'. L'auteur exprime son regret de devoir critiquer cette abondance et déplore que ses écrits soient principalement destinés à la raison. Il justifie ses observations en introduisant une partie historique, soulignant qu'il a agi par amour pour sa patrie. L'auteur reconnaît l'esprit, la modération et l'impartialité de son interlocuteur et espère que celui-ci appréciera ses efforts. Il souligne que, bien qu'un journal étranger doive plaire à toute l'Europe, il ne doit pas trop refléter le goût local. L'auteur conseille de flatter plutôt que de censurer trop légèrement des nations entières, afin d'éviter que celles-ci ne jugent l'auteur sur la base de son ouvrage.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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70
p. 90-108
SUITE d'une discussion sur la nature du goût, où après avoir prouvé que ses principes sont invariables, qu'ils ne sont point sujets aux révolutions de la mode, on examine s'ils sont soumis au pouvoir du tems, & à la différence des climats, & quels sont ses objets principaux.
Début :
La révolution des tems, la succession des différens âges sont [...]
Mots clefs :
Goût, Bon goût, Nature, Hommes, Peuple, Homme de goût, Climats, Peuple, Mérite, Plaisirs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE d'une discussion sur la nature du goût, où après avoir prouvé que ses principes sont invariables, qu'ils ne sont point sujets aux révolutions de la mode, on examine s'ils sont soumis au pouvoir du tems, & à la différence des climats, & quels sont ses objets principaux.
SUITE d'une difcuffion fur la nature
du goût , où après avoir prouvé
que fes principes font invariables
qu'ils ne font pointfujets aux révolutions
de la mode , on examine
s'ils font foumis au pouvoir du
tems , & à la différence des climats
, & quels fontfes objets principaux.
> A révolution des tems la fucceffion
des différens âges font
fans doute plus à redouter pour le goûr ,
que l'empire momentanée de la mode.
Rien , dit -on , pour le tems n'eft facré.
La force de cet agent eft terrible , je l'avoue
, mais poufferoit- il la barbarie jufqu'à
faire fentir au bon goût les triftes
effets de fon pouvoir ? Aidé par l'enchaînement
des événemens humains , favorifé
par quelques circonftances décifives
, il peut étendre ou refferrer fa domination.
Parcourons nos annales , confultons
l'antiquité , jettons nos regards fur les
peuples qui nous environnent , & nous
JUILLET. 1755. ༡ ་
verrons qu'il eft encore de fon reffort de
transferer le trône du bon goût d'une nation
dans une autre . Pour cela détruit- il
fes principes ? non : je le dis avec confiance
; ce fier deftructeur refpecte les monumens
précieux qui conftatent les progrès
de l'efprit humain . Villes fécondes en
grands hommes ! Athenes , Rome , vous n'avez
pas été à l'abri de fes coups ! Orateurs
immortels , Démofthenes , Ciceron , vous
vivez , & le tems , loin de vous faire outrage
, a réuni fous vos loix tous les peuples
du monde lettré. C'est le tems qui ,
de tant de nations différentes en a formé
une feule & même république , & vous
en êtes les premiers citoyens.
Par quel fecret les poëtes , les peintres ,
les muficiens , les fculpteurs , tant anciens
que modernes, fe font ils fouftraits à la loi
commune ? comment ont- ils reçu une nouvelle
vie de la postérité ? c'est parce que
dans leurs ouvrages on trouve l'expreffion
fidele de la belle nature. Heureufe expreffion
! elle fait les délices de l'homme de
goût , je dis plus , de tous ceux fur qui la
raifon n'a pas perdu tous fes droits ; expreffion
enfin qui , par le choix judicieux
des ornemens , la vivacité des images ,
nous rend des traits de la nature ſous aut
tant de formes , qu'elle varie elle -même
92 MERCURE DE FRANCE.
fes mouvemens & fes opérations.
Convenons néanmoins qu'il eft des tems
critiques pour les talens . Ce n'eft point
en jettant les fondemeus d'une monarchie
qu'un fouverain peut fe flater de faire fleurir
les beaux arts. En vain effayeroit- il
de fixer le bon goût dans fes Etats , tandis
que , le fer à la main , il en difputera
les limites contre fes voifins. Il étoit refervé
à Athenes d'enfanter fes plus grands
hommes dans les plus grands périls . Periclès
, Ifocrate , Demofthenes , fe font formés
au fein de la tempête , il eft vrai ; mais
l'éloquence , chez cette nation , étoit une
qualité indifpenfable. L'Orateur & le Capitaine
prefque toujours étoient réunis dans
la même perfonne ; & chez nous ils feroient
deux grands hommes : la paix eft
donc la mere des beaux arts , le trône du
bon goût n'est jamais mieux placé que
dan's
fon temple. Le trouble , l'agitation , fuïtes
inevitables de la guerre , rendent les ef
prits prefque incapables de toute autre application
; un ébranlement violent dure encore
après que la caufe en a ceffé . L'ame
fortie de fon affiette ordinaire par les fecouffes
qu'elle a éprouvées, ne recouvre pas
fi - tôt le calme & la tranquilité néceffaires
pour reprendre le fil délié d'une étude fuivie.
JUILLET. 1755. 93
Il eft donc des tems plus favorables que
d'autres aux talens ; mais pour cela le tems
n'attaque point le bon goût dans fon principe.
La gloire dont jouiffent tant d'auteurs
célébres , celle qui a été le prix des
travaux illuftres de tous ceux qui fe font
diftingués , foit dans la pénible carriere
des hautes fciences , foit dans celle d'une
littérature fine & exquife , les honneurs
qu'ils ont reçus dans tous les fiecles , l'eftime
, l'admiration dont ils font en poflef
fion depuis tant d'années , l'application
des artiſtes de nos jours à mériter les fuffrages
de l'homme de goût , leurs fuccès enfin
ne font-ce pas là des preuves démonfratives
que le fentiment du beau , du vrai ,
eft de tous les âges , & qu'un goût épuré
pour ce beau , pour ce vrai , feul eft exempt
des variations qu'éprouvent le refte des
chofes humaines.
(b) De tout tems on eft convenu de la dif
férence de l'air qui regne dans les climats
; mais on a parlé diverſement de fes
effets. Il feroit égalememt abfurde de dire
que l'air ne peut rien fur le bon goût , ou
de prétendre qu'il peut tout. Saififfons un
jufte milieu : la différence de la température
de l'air forme celle des climats ; fon
( b ) Climats
94 MERCURE DE FRANCE .
influence n'eft point chimérique , l'air agit
fur le corps , le corps imprime fes mouvemens
à l'ame , & fes mouvemens font
fouvent proportionels à ceux que le corps
éprouve ; il fuffit de refpirer pour s'en
convaincre. Mais fi l'union du corps & de
l'ame foumet cette derniere partie à une
certaine dépendance à l'égard de la pre-
-miere , fi celle- ci eft foumife à fon tour
aux influences de l'air qui varie dans chaque
climat , peut - on en conclure que l'ame
foit fervilement fubordonnée dans toutes
fes opérations à ces deux caufes , qui d'ailleurs
lui font fi inférieures ? Un efprit fain
ne jugeroit-il pas autrement ? H verroir
fans doute , dans une fubordination mu→
tuelle , une nouvelle preuve de l'attention
du fouverain être qui veille à la confervation
de ces deux fubftances hétérogenes.
Quelque foit l'effet de l'air fur le
corps , & celui du corps fur l'ame , jamais
on ne prouvera que le concours de ces
deux puiffances , foit auffi abfolu qu'on fe
le perfuade communément. En vain m'objetera
t -on que l'air eft une caufe générale
qui foumet à fon pouvoir tous les
hommes ; fans vouloir fe fouftraire à fa
puiffance , ne peut-on pas examiner quelles
en font les limites ? un oeil éclairé en
reconnoîtra l'étendue , il eft vrai , mais il
JUILLET. 1755- 95
la verra bornée , cette étendue , par la fage
prudence de Dieu - même.
Interrogeons l'Hiftoire , appellons à notre
fecours la Phyfique fousun même point
de vûe , celle- ci nous repréfentera les habitans
de ce vafte univers caracterisés par
des attributs particuliers , cette autre , après
un mûr examen , jugera de la conftitution
de leurs climats ; & elles décideront toutes
deux que l'influence de l'air ne peut dans
aucune région , tyranifer le corps au point
d'interdire à l'ame l'exercice de fes plus
nobles fonctions . L'heureufe pofition de
l'Arabie & de l'Egypte a fait éclore , diton
, au milieu de leurs peuples les principes
des beaux arts. C'est dans le fein de
cette terre féconde , qu'on a vû germer les
élémens de toutes les fciences. Pourquoi
les habitans de ces contrées fortunées fontils
fi différens de ce qu'ils étoient autrefois
? quelle étrange métamorphofe ? la nature
du climat leur avoit été fi favorable
dabord : pourquoi n'eft- elle plus leur bienfaictrice
? qu'eft devenue cette fagacité ,
cette pénétration qui les rendoit fi profonds
dans l'étude des hautes fciences ? L'air d'un
fiecle a un autre , éprouve à la vérité des
variations aufquelles le corps eft foumis ;
mais comme les émanations de la terre
conflituent principalement les qualités de
MERCURE DE FRANCE
l'air , & comme les qualités de ces émanations
dépendent de la nature des corps qui
les forment , il s'enfuit que ces corps n'ayant
pas pû changer entierement de nature , leurs /
émanations ne font pas affez différentes
de ce qu'elles étoient autrefois , pour altérer
les qualités de l'air au point de caufer
des changemens auffi prodigieux que nous
le remarquons dans les Egyptiens : ont- ils
d'ailleurs perdu quelque chofe de cette vivacité
, de ce feu dont ils étoient doués
anciennement ? il a feulement changé d'objet.
L'amour des fciences a été remplacé
par celui des plaifirs.
S'il eft vrai que la bonne température
de l'air faffe éclore le bon goût , le génie
Efpagnol ne devroit -il pas porter l'empreinte
de l'excellence de fon terrein ? cependant
pourroit- on le définir fans tomber
dans des contradictions ? Ce peuple a droit
de réaliſer dans fa vie privée les peintures
extravagantes dont le ridicule fait le principal
mérite de fes ouvrages.
Les Grecs , autrefois fi déliés , font ils
reconnoiffables ? contens de croupir aujourd'hui
dans une molle oifiveté , ils cedent
aux nations étrangeres la gloire de
connoître le prix des ouvrages de leurs
peres ; & leur ignorance groffiere forceroit
quiconque voudroit les rapprocher de leurs
ancêtres
JUILLET. 1755 97
ancêtres , à avouer la différence du parallele.
Si la température de l'air influe tellement
fur le progrès des fciences , fi la bonté
de cet air produit le bon goût , fi fes
mauvaises qualité le détruifent entierement
, pourquoi voit- on une différence fi
prodigieufe entre les Athéniens & les habitans
de la Beotie? Dira -t- on que la fituation
des deux pays a produit cette fingularité
remarquable ? y auroit - il de la vraifemblance
ne fçait- on pas qu'ils n'étoient
féparés que par le mont Cytheron ? cette
diftance auroit- elle produit un phénomene
de cette espéce ?
N'avons- nous pas vû d'ailleurs des changemens
uniformes dans le caractere des
mêmes peuples , fans qu'il foit arrivé aucune
révolution dans leur climat ? Le Perfan
, fous Darius , eft- il le même que fous
le regne des Arfacides ? Avant les victoires
de Charles XII , eut - on foupçonné les
Mofcovites de valeur ? & avant les fuccès
du Czar , eut-on cru qu'on pouvoit les
policer ? fi la puiffance de l'air étoit telle
qu'on fe l'imagine vulgairement , l'ame
des Indiens , amollie en quelque forte par
la chaleur du climat , feroit-elle capable
des plus terribles refolutions ? confidérons
les peuples du nord , un froid glacial en-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
gourdit leurs membres , leurs fibres compactes
s'émeuvent à peine : manquent- ils
ponr cela de raifon ? n'ont- ils pas le jugement
fain ? ne comparent-ils pas avec facilité
eft-il un peuple qui poffede à un plus
haut dégré la perception des rapports.
Avouons donc que tout climat peut être
celui des beaux arts. Par tout où il y a des
hommes , il y a de la raiſon , du fens , du
jugement , & les fciences y peuvent être cultivées
; il n'eft donc point de régions inacceffibles
au bon goût , & s'il en eft encore où
les fciences n'ayent pas pénétré , l'éducation
que reçoivent les fujets , les occupations
auxquelles l'Etat les oblige de fe livrer
, la forme du gouvernement , les qualités
& les difpofitious de ceux à qui ils
obéiffent , y contribuent , fans doute , plus
puiffamment que le climat. Ce n'eft donc
point par les dégrés de latitude qu'on mefure
l'empire du goût.
(c) Que fe propofent les artiſtes ? l'imitation
de la belle nature : quel eft le but de
l'homme de goût ? de fentir & de juger le
dégré de cette heureufe imitation . L'objet
eft commun , les opérations font différentes
: le premier produit ,, enfante ; le fecond
approuve ou condamne. Une tendre
(c ) Objets du goût.
JUILLET. 1755. 99
complaifance peut aveugler l'un ', fur les
défauts de fes plus cheres productions ;
l'autre eft un juge éclairé , équitable , févere
, quoique fenfible . L'idée archetype
હતી pour celui- ci un trait de lumiere qui le
dirige dans le cours entier de l'exécution
de fon ouvrage ; elle guide , elle éclaire
Fautre dans les décifions les plus délicates.
La nature , comme une glace fidele , tranf
met à tous deux les traits principaux de
ce divin original : c'eft de ce point qu'ils
partent , c'eft dans ce centre qu'ils ſe réuhiffent.
Confultent-ils cette copie ? l'un y
fit l'éloge ou la cenfure de fon ouvrage , il
y trouve une matiere inépuifable d'imitation
; l'autre y découvre une fource de
plaifirs épurés , de ces plaifirs refervés
au noble & rare exercice d'une faculté fenfible
& intelligente. L'objet du travail de
l'artifte eft auffi folide que le domaine de
l'homme de goût eft étendu ; je vois tous
les grands maîtres de l'univers s'envier la
gloire d'exciter le plus de mouvemens dans
fon ame.
(d) Par l'art d'un pinceau créateur , une
toile , une foible toile , vit , refpire , la fiction
prend la couleur de la vérité , l'ame
du fpectateur frappée , faifie , émue , fe
( d ) Peinture,
335288
E if
100 MERCURE DE FRANCE.
livre avec impétuofité aux délicieuſes agitations
qu'elle éprouve ; chaque trait fem
ble fe réfléchir fur elle-même , il s'y imprime
, il s'y colore ; rien n'échappe , tout
eft vivement fenti . Ici une touche gracieufe
& légere attire , flate , féduit : l'homme de
goût entre dans le myftere , il voit la nature
fourire à cet artifte bien aimé ; là un
craïon mâle ,vrai , nerveux, peint noblement
de nobles objets : it fixe , il attache , mais
il ne fatigue pas ; la vérité fut fon guide ,
le fuffrage de l'homme de goût eft fa récompenfe.
Quel eft ce pinceau fier & menaçant
crée-t-il de nouvelles paffions ▸
non : il maîtrife celles de mon ame : ce
peintre m'étonne , m'éfraye , mais il me
touche. Ici l'imitation l'emporte fur la réalité
; des objets véritables , mais auffi terribles
ne produiroient en moi que des fentimens
lugubres ou tumultueux ; font- ils
repréſentés ? ma fituation eft moins critique
, l'éloignement de l'objet réel me raffure
: je goûte le plaifir de l'émotion , je
n'en fens point le défordre ; émotion vraiment
digne d'un être penfant ; de fimples
fenfations n'en font pas le terme : des ob
jers ainfi exprimés fervent de dégrés à l'ame
, ils l'élevent jufqu'à la fource des
perfections : c'eft en elle que l'homme de
goût juftifie fes plaifirs , & l'artiſte ſes
fuccès,
JUILLET. 1755 . 1755. Idr
(e) Ici, un cifeau donne du fentiment à un
marbre froid , brute , infenfible ; une main
le guide , le héros eft reproduit. Art heureux
qui , pour tenir de plus près à la nature
, ne produit que plus difficilement
des chef- d'oeuvres : en ce genre , les artiftes
excellens font auffi rares que les beautés
parfaites , ou les héros accomplis . Pour
me toucher , j'exige des Phidias , ou des
Puget; des Praxitelle ou des Girardon . Le
fond où ces artiſtes ont puifé les traits qui
vivifient leurs ouvrages , les préferve de
l'inconftance de l'efprit humain dans fes
jugemens : en quelque fiécle que paroiffent
des morceaux auffi achevés , la copie forcera
les hommes malgré leurs préjugés à
remonter jufqu'à l'original.
(f) C'eft en le confultant que s'eft ennobli
cet art , né de la néceffité , ébauché par
l'ignorance , défiguré & perfectionné par
le luxe. L'imitation de la belle nature s'y
fait moins remarquer ; ce n'eft cependant
que de fa main qu'il reçoit fes charmes &
fes agrémens ; elle fit entendre fa voix à
Vitruve : il prit goût à fes leçons , l'idée
du fouverain modele qu'elle offrit à fes
yeux lui en développa les principes , &
parce qu'il ne s'écarta point de ce guide ,
(e ) Sculpture.
(f) Architecture.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
l'homme de goût l'a établi le légiflateur de
ceux qui lui fuccederont à jamais .
(g) Quels plaifirs ne lui procure pas cet
art dont le mérite confifte à rendre fidelement
celui des autres ? avec quelle vérité
n'expofe - t - il pas à nos yeux les majestueu ,
fes productions de l'Architecture & de la
Sculpture. Le burin eft l'imitateur du pinceau
, fans vouloir en être le rival ; il
s'immortalife en éternifant les artiftes . Sans
doute qu'en faveur des gens de goût la
nature a laiffé échapper de fon fein cet
art ingénieux : fi elle a fait le ferment de
ne produire que rarement des grands hommes
; elle l'a modifiée en quelque forte
en confiant à la Gravûre le foin de multiplier
leurs chef-d'oeuvres . Cet art mérite
d'exercer le talent de l'artifte , parce qu'il
peut ne travailler que d'après le génie des
grands maîtres. Mais fi la gloire le tou
che , que fon oeil pénétrant fe familiarife
en quelque forte avec le fublime de l'idée
archetype ; l'exacte obfervation de
cette regle univerfelle a fait le mérite de
de ceux qu'il imite , elle feule l'immortali
fera comme eux.
(b ) C'est par cette voie que fe font placés
au temple de Mémoire les créateurs de la
(g ) Gravure.
(b ) Mufique.
JUILLET . 1753. 103
mufique. Cette four aînée des beaux arts
répand l'aménité fur les travaux de l'homme
de goût la douceur de fes accords
charme fes fens , fon ame épuifée de reflexions
reprend une nouvelle activité ,
après s'être livrée aux délices d'une ivreffe
momentanée ; l'harmonie fufpend fa penfée
, comment n'en reconnoîtroit -elle pas
les droits ? ceux qu'elle exerce fur elle font
fi naturels !
Jufqu'ici l'artiste a fourni aux plaifirs
de l'homme de goût ; l'homme de lettres
n'y contribue pas moins efficacement. Ceux
qu'il lui procure ayant moins à démêler
avec la matiere , ont plus de rapport avec
la nobleffe de fon origine , les belles connoiffances
forment fon véritable élément ,
tous ceux qui cultivent les belles lettres
avec fuccès , ont droit à fon eftime , parce
qu'ils font partie de fon bonheur.
(i ) Cependant quelque fouveraine que
foit l'éloquence fur fon ame , elle la maî
trife plus fouvent qu'elle ne la remplit . O !
vous , qui fûtes l'oracle de votre fiécle ,
Boffuet , l'orateur de ma nation , vos foudres
m'annoncent votre puiffance , je la
reconnois , vous me captivez , vous m'enchaînez
; mais je découvre en portant vos
(i) L'éloquence.
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
fers un autre maître que vous ; vous n'êtes
point l'orateur dont j'ai l'idée , vous me
le repréfentez feulement. Tant il eſt vrai
que les objets intermédiaires , quels qu'ils
foient , ne ralentiffent point la marche
d'une ame dégagée du preftige des fens ;
ils ne forment que le milieu à travers
lequel elle s'éleve avec rapidité , jufques à
la fource des perfections.
(k) C'est dans cette fource que le Poëte
puife le fublime dont l'homme de goût
connoît fi bien les effets. Les auteurs de
notre fiécle qui ont obtenu fon fuffrage
ont mérité fa critique . L'heureuſe alliance
d'un fentiment exquis & d'une droite raifon
, ont établi de tout tems l'homme de
goût le juge du poëte ; ce génie formé de
deux contraires le jugement & l'enthou
fiafme.
( 1 ) Quelques fatisfaifans que foient les
objets que j'ai parcourus, l'homme de goût
n'y eft pas borné : fans prétendre à l'univerfalité
des connoiffances , il fçait étendre
fa fphere , & fes propres reflexions
lui fourniffent toujours les plaifirs les plus
délicats. L'étude des langues eft digne de
fes foins ; il s'y livre , mais le défir d'aggrandir
fon efprit en eft plutôt le motifque
(k ) Poëfie. :)
(1 ) Etabliffement des Langues,
JUILLET . 1755 105
Fenvie d'orner fa mémoire ; pour lui l'établiffement
des langues n'eft point le réfultat
de l'affemblage bizarre & fortuit de
fyllabes & de mots : il voit la connexion
intime de l'art de la parole à celui de pen
fer , les efforts réunis du métaphyficien
délié , & de l'homme de goût , feuls ont
été capables de concevoir & d'executer un
projet auffi immenſe .
Avec quelle complaifance ne jette-t- il
pas fes regards dans le lointain là il découvre
les peuples de l'univers tyrranifés
par les paffions , féparés par la différence
des religions , divifés par l'intérêt , & réunis
par le goût ; fon difcernement lui fait
appercevoir , il eft vrai , que ce point dans
lequel les nations conviennent n'eft pas
indivifible ; mais la nature lui en découvre
la caufe ; le petit efpace qu'elle a laiffé
libre en donnant plus de jeu aux inclina
tions de chaque peuple , caractériſe leur
génie particulier.
J'ai montré que le beau , le vrai en tout
genre , faifoient impreffion fur l'homme de
goût. Ce n'eft point le tirer de la foule , ill
a des prérogatives ; repréfentons- nous les' ,.
nous aurons fon caractere diftinctif. Quoi--
que la faculté de fentir le vrai , le beau ,,
foit la nourriture de toute ame qui n'eft:
point dégénérée , convenons qu'il y a au
E.V
106 MERCURE DE FRANCE.
tant de dégrés dans ce fentiment exquis
que les connoiffeurs diftinguent de tons
différens dans les couleurs. Offrez un tableau
aux yeux d'un homme de bon lens
fans culture , & à ceux d'un efprit mûri &
perfectionné par l'étude ; il eft bean , s'écriront
ils tous deux : l'expreflion eft la
même , l'impreffion ne l'eft pas . Dans le
premier , ce tableau reveille une ame oifive
, qui avoit oublié d'ufer de ſes richeffes
; l'objet fenfible renouvelle heureufement
l'idée archetype , gravée dans le
fond de cet être fans qu'il le foupçonnât.
Le défaut de penfer l'empêchoit d'en faire
une féconde application ; la reffemblance
des traits fe fait jour , l'ame fe ranime , &
les perfections de l'original qu'elle ne peut
méconnoître la font juger fainement du
mérite de la copie. D'un oeil pénétrant ,
mais refpectueux , l'homme de goût leve le
voile qui interdit au refte des mortels , le
fpectacle de Dieu même repréfenté dans
fes ouvrages ; l'habitude de refléchir lui a
acquis le droit ineftimable d'être en fociété
avec la nature & fon auteur. Il faifit
avec rapidité tout ce qui a trait à cet
objet intéreffant ; quoique les objets materiels
l'affectent fenfiblement , cependant
il accorde moins au plaifir d'être émû qu'à
celui de comparer & de réfléchir ; chez
JUILLET 1755 . 107
lui le fentiment du beau eft vif , éclairé ,
foutenu , fon jugement eft fain , vrai , ir,
révocable. Une exacte perception des гар-
ports en eft le principe , une profonde connoiffance
de caufe en eft le fondement. t
Tels font les titres précieux dont la nature
décore ceux qui , par une reflexion
continue , ont appris à connoître les perfections
de leur auteur dans celles qu'elle
renferme elle - même. En vain me flatterois-
je que ces confidérations fur la nature
du goût , augmenteront le nombre des
amateurs . Réduire fous les loix d'une faine
philofophie , ce que quelques perfonnes ,
peut- être trop intéreffées , vouloient regarder
comme abandonné à la bizarrerie
des goûts , aux révolutions de la mode ,
des tems , & à la différente température
des climats , c'étoit mon deffein. J'ai fait
quelques efforts pour remonter aux fources
du beau ; puiffent -ils ne pas paroître
inutiles à celui dont j'ai foutenu les droits.
Cette fuite eft de M. Guiard , de Troyes .
La premiere partie de fon ouvrage a été
imprimée dans le Journal de Verdun ,
mois de Mai 1753 .
MÉTHODES NOUVELLES pour apprendre
à lire aifément & en peu de tems ,
même par maniere de jeu & d'amufement ,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE
auffi inftructives pour les Maîtres que
commodes aux peres & meres , & faciles.
aux enfans.
Voilà tous les avantages qu'on peut defirer
, réunis dans le feul titre. On y joint
les moyens de remédier à plufieurs équivoques
& bizarreries de l'ortographe fran
çoife : c'eft encore un nouveau mérite qu'il
n'eſt pas aifé d'avoir.
Le nom de l'Auteur eft prefque un chif
fre. C'eft S. Ch. Ch. R. d. N. & d. P. Comme
on ne voit plus d'ouvrage fans épigraphe
, celui-ci a la fienne , qui eft tirée de
S. Jerôme , épitre à Læta. Non funt contemnenda
quafi parva , fine quibus magna conf
tare non poffunt. Il fe vend chez Lottin , rue-
S. Jacques , au Coq: 1755.
Le Libraire avertit qu'on trouvera chez
lui au premier Août prochain différens
alphabets en quinze planches pour fervir
de premieres leçons aux enfans. On y trouvera
auffi le livre que nous annonçons relié
en carton & parchemin pour leur en
faciliter l'acquifition ..
du goût , où après avoir prouvé
que fes principes font invariables
qu'ils ne font pointfujets aux révolutions
de la mode , on examine
s'ils font foumis au pouvoir du
tems , & à la différence des climats
, & quels fontfes objets principaux.
> A révolution des tems la fucceffion
des différens âges font
fans doute plus à redouter pour le goûr ,
que l'empire momentanée de la mode.
Rien , dit -on , pour le tems n'eft facré.
La force de cet agent eft terrible , je l'avoue
, mais poufferoit- il la barbarie jufqu'à
faire fentir au bon goût les triftes
effets de fon pouvoir ? Aidé par l'enchaînement
des événemens humains , favorifé
par quelques circonftances décifives
, il peut étendre ou refferrer fa domination.
Parcourons nos annales , confultons
l'antiquité , jettons nos regards fur les
peuples qui nous environnent , & nous
JUILLET. 1755. ༡ ་
verrons qu'il eft encore de fon reffort de
transferer le trône du bon goût d'une nation
dans une autre . Pour cela détruit- il
fes principes ? non : je le dis avec confiance
; ce fier deftructeur refpecte les monumens
précieux qui conftatent les progrès
de l'efprit humain . Villes fécondes en
grands hommes ! Athenes , Rome , vous n'avez
pas été à l'abri de fes coups ! Orateurs
immortels , Démofthenes , Ciceron , vous
vivez , & le tems , loin de vous faire outrage
, a réuni fous vos loix tous les peuples
du monde lettré. C'est le tems qui ,
de tant de nations différentes en a formé
une feule & même république , & vous
en êtes les premiers citoyens.
Par quel fecret les poëtes , les peintres ,
les muficiens , les fculpteurs , tant anciens
que modernes, fe font ils fouftraits à la loi
commune ? comment ont- ils reçu une nouvelle
vie de la postérité ? c'est parce que
dans leurs ouvrages on trouve l'expreffion
fidele de la belle nature. Heureufe expreffion
! elle fait les délices de l'homme de
goût , je dis plus , de tous ceux fur qui la
raifon n'a pas perdu tous fes droits ; expreffion
enfin qui , par le choix judicieux
des ornemens , la vivacité des images ,
nous rend des traits de la nature ſous aut
tant de formes , qu'elle varie elle -même
92 MERCURE DE FRANCE.
fes mouvemens & fes opérations.
Convenons néanmoins qu'il eft des tems
critiques pour les talens . Ce n'eft point
en jettant les fondemeus d'une monarchie
qu'un fouverain peut fe flater de faire fleurir
les beaux arts. En vain effayeroit- il
de fixer le bon goût dans fes Etats , tandis
que , le fer à la main , il en difputera
les limites contre fes voifins. Il étoit refervé
à Athenes d'enfanter fes plus grands
hommes dans les plus grands périls . Periclès
, Ifocrate , Demofthenes , fe font formés
au fein de la tempête , il eft vrai ; mais
l'éloquence , chez cette nation , étoit une
qualité indifpenfable. L'Orateur & le Capitaine
prefque toujours étoient réunis dans
la même perfonne ; & chez nous ils feroient
deux grands hommes : la paix eft
donc la mere des beaux arts , le trône du
bon goût n'est jamais mieux placé que
dan's
fon temple. Le trouble , l'agitation , fuïtes
inevitables de la guerre , rendent les ef
prits prefque incapables de toute autre application
; un ébranlement violent dure encore
après que la caufe en a ceffé . L'ame
fortie de fon affiette ordinaire par les fecouffes
qu'elle a éprouvées, ne recouvre pas
fi - tôt le calme & la tranquilité néceffaires
pour reprendre le fil délié d'une étude fuivie.
JUILLET. 1755. 93
Il eft donc des tems plus favorables que
d'autres aux talens ; mais pour cela le tems
n'attaque point le bon goût dans fon principe.
La gloire dont jouiffent tant d'auteurs
célébres , celle qui a été le prix des
travaux illuftres de tous ceux qui fe font
diftingués , foit dans la pénible carriere
des hautes fciences , foit dans celle d'une
littérature fine & exquife , les honneurs
qu'ils ont reçus dans tous les fiecles , l'eftime
, l'admiration dont ils font en poflef
fion depuis tant d'années , l'application
des artiſtes de nos jours à mériter les fuffrages
de l'homme de goût , leurs fuccès enfin
ne font-ce pas là des preuves démonfratives
que le fentiment du beau , du vrai ,
eft de tous les âges , & qu'un goût épuré
pour ce beau , pour ce vrai , feul eft exempt
des variations qu'éprouvent le refte des
chofes humaines.
(b) De tout tems on eft convenu de la dif
férence de l'air qui regne dans les climats
; mais on a parlé diverſement de fes
effets. Il feroit égalememt abfurde de dire
que l'air ne peut rien fur le bon goût , ou
de prétendre qu'il peut tout. Saififfons un
jufte milieu : la différence de la température
de l'air forme celle des climats ; fon
( b ) Climats
94 MERCURE DE FRANCE .
influence n'eft point chimérique , l'air agit
fur le corps , le corps imprime fes mouvemens
à l'ame , & fes mouvemens font
fouvent proportionels à ceux que le corps
éprouve ; il fuffit de refpirer pour s'en
convaincre. Mais fi l'union du corps & de
l'ame foumet cette derniere partie à une
certaine dépendance à l'égard de la pre-
-miere , fi celle- ci eft foumife à fon tour
aux influences de l'air qui varie dans chaque
climat , peut - on en conclure que l'ame
foit fervilement fubordonnée dans toutes
fes opérations à ces deux caufes , qui d'ailleurs
lui font fi inférieures ? Un efprit fain
ne jugeroit-il pas autrement ? H verroir
fans doute , dans une fubordination mu→
tuelle , une nouvelle preuve de l'attention
du fouverain être qui veille à la confervation
de ces deux fubftances hétérogenes.
Quelque foit l'effet de l'air fur le
corps , & celui du corps fur l'ame , jamais
on ne prouvera que le concours de ces
deux puiffances , foit auffi abfolu qu'on fe
le perfuade communément. En vain m'objetera
t -on que l'air eft une caufe générale
qui foumet à fon pouvoir tous les
hommes ; fans vouloir fe fouftraire à fa
puiffance , ne peut-on pas examiner quelles
en font les limites ? un oeil éclairé en
reconnoîtra l'étendue , il eft vrai , mais il
JUILLET. 1755- 95
la verra bornée , cette étendue , par la fage
prudence de Dieu - même.
Interrogeons l'Hiftoire , appellons à notre
fecours la Phyfique fousun même point
de vûe , celle- ci nous repréfentera les habitans
de ce vafte univers caracterisés par
des attributs particuliers , cette autre , après
un mûr examen , jugera de la conftitution
de leurs climats ; & elles décideront toutes
deux que l'influence de l'air ne peut dans
aucune région , tyranifer le corps au point
d'interdire à l'ame l'exercice de fes plus
nobles fonctions . L'heureufe pofition de
l'Arabie & de l'Egypte a fait éclore , diton
, au milieu de leurs peuples les principes
des beaux arts. C'est dans le fein de
cette terre féconde , qu'on a vû germer les
élémens de toutes les fciences. Pourquoi
les habitans de ces contrées fortunées fontils
fi différens de ce qu'ils étoient autrefois
? quelle étrange métamorphofe ? la nature
du climat leur avoit été fi favorable
dabord : pourquoi n'eft- elle plus leur bienfaictrice
? qu'eft devenue cette fagacité ,
cette pénétration qui les rendoit fi profonds
dans l'étude des hautes fciences ? L'air d'un
fiecle a un autre , éprouve à la vérité des
variations aufquelles le corps eft foumis ;
mais comme les émanations de la terre
conflituent principalement les qualités de
MERCURE DE FRANCE
l'air , & comme les qualités de ces émanations
dépendent de la nature des corps qui
les forment , il s'enfuit que ces corps n'ayant
pas pû changer entierement de nature , leurs /
émanations ne font pas affez différentes
de ce qu'elles étoient autrefois , pour altérer
les qualités de l'air au point de caufer
des changemens auffi prodigieux que nous
le remarquons dans les Egyptiens : ont- ils
d'ailleurs perdu quelque chofe de cette vivacité
, de ce feu dont ils étoient doués
anciennement ? il a feulement changé d'objet.
L'amour des fciences a été remplacé
par celui des plaifirs.
S'il eft vrai que la bonne température
de l'air faffe éclore le bon goût , le génie
Efpagnol ne devroit -il pas porter l'empreinte
de l'excellence de fon terrein ? cependant
pourroit- on le définir fans tomber
dans des contradictions ? Ce peuple a droit
de réaliſer dans fa vie privée les peintures
extravagantes dont le ridicule fait le principal
mérite de fes ouvrages.
Les Grecs , autrefois fi déliés , font ils
reconnoiffables ? contens de croupir aujourd'hui
dans une molle oifiveté , ils cedent
aux nations étrangeres la gloire de
connoître le prix des ouvrages de leurs
peres ; & leur ignorance groffiere forceroit
quiconque voudroit les rapprocher de leurs
ancêtres
JUILLET. 1755 97
ancêtres , à avouer la différence du parallele.
Si la température de l'air influe tellement
fur le progrès des fciences , fi la bonté
de cet air produit le bon goût , fi fes
mauvaises qualité le détruifent entierement
, pourquoi voit- on une différence fi
prodigieufe entre les Athéniens & les habitans
de la Beotie? Dira -t- on que la fituation
des deux pays a produit cette fingularité
remarquable ? y auroit - il de la vraifemblance
ne fçait- on pas qu'ils n'étoient
féparés que par le mont Cytheron ? cette
diftance auroit- elle produit un phénomene
de cette espéce ?
N'avons- nous pas vû d'ailleurs des changemens
uniformes dans le caractere des
mêmes peuples , fans qu'il foit arrivé aucune
révolution dans leur climat ? Le Perfan
, fous Darius , eft- il le même que fous
le regne des Arfacides ? Avant les victoires
de Charles XII , eut - on foupçonné les
Mofcovites de valeur ? & avant les fuccès
du Czar , eut-on cru qu'on pouvoit les
policer ? fi la puiffance de l'air étoit telle
qu'on fe l'imagine vulgairement , l'ame
des Indiens , amollie en quelque forte par
la chaleur du climat , feroit-elle capable
des plus terribles refolutions ? confidérons
les peuples du nord , un froid glacial en-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
gourdit leurs membres , leurs fibres compactes
s'émeuvent à peine : manquent- ils
ponr cela de raifon ? n'ont- ils pas le jugement
fain ? ne comparent-ils pas avec facilité
eft-il un peuple qui poffede à un plus
haut dégré la perception des rapports.
Avouons donc que tout climat peut être
celui des beaux arts. Par tout où il y a des
hommes , il y a de la raiſon , du fens , du
jugement , & les fciences y peuvent être cultivées
; il n'eft donc point de régions inacceffibles
au bon goût , & s'il en eft encore où
les fciences n'ayent pas pénétré , l'éducation
que reçoivent les fujets , les occupations
auxquelles l'Etat les oblige de fe livrer
, la forme du gouvernement , les qualités
& les difpofitious de ceux à qui ils
obéiffent , y contribuent , fans doute , plus
puiffamment que le climat. Ce n'eft donc
point par les dégrés de latitude qu'on mefure
l'empire du goût.
(c) Que fe propofent les artiſtes ? l'imitation
de la belle nature : quel eft le but de
l'homme de goût ? de fentir & de juger le
dégré de cette heureufe imitation . L'objet
eft commun , les opérations font différentes
: le premier produit ,, enfante ; le fecond
approuve ou condamne. Une tendre
(c ) Objets du goût.
JUILLET. 1755. 99
complaifance peut aveugler l'un ', fur les
défauts de fes plus cheres productions ;
l'autre eft un juge éclairé , équitable , févere
, quoique fenfible . L'idée archetype
હતી pour celui- ci un trait de lumiere qui le
dirige dans le cours entier de l'exécution
de fon ouvrage ; elle guide , elle éclaire
Fautre dans les décifions les plus délicates.
La nature , comme une glace fidele , tranf
met à tous deux les traits principaux de
ce divin original : c'eft de ce point qu'ils
partent , c'eft dans ce centre qu'ils ſe réuhiffent.
Confultent-ils cette copie ? l'un y
fit l'éloge ou la cenfure de fon ouvrage , il
y trouve une matiere inépuifable d'imitation
; l'autre y découvre une fource de
plaifirs épurés , de ces plaifirs refervés
au noble & rare exercice d'une faculté fenfible
& intelligente. L'objet du travail de
l'artifte eft auffi folide que le domaine de
l'homme de goût eft étendu ; je vois tous
les grands maîtres de l'univers s'envier la
gloire d'exciter le plus de mouvemens dans
fon ame.
(d) Par l'art d'un pinceau créateur , une
toile , une foible toile , vit , refpire , la fiction
prend la couleur de la vérité , l'ame
du fpectateur frappée , faifie , émue , fe
( d ) Peinture,
335288
E if
100 MERCURE DE FRANCE.
livre avec impétuofité aux délicieuſes agitations
qu'elle éprouve ; chaque trait fem
ble fe réfléchir fur elle-même , il s'y imprime
, il s'y colore ; rien n'échappe , tout
eft vivement fenti . Ici une touche gracieufe
& légere attire , flate , féduit : l'homme de
goût entre dans le myftere , il voit la nature
fourire à cet artifte bien aimé ; là un
craïon mâle ,vrai , nerveux, peint noblement
de nobles objets : it fixe , il attache , mais
il ne fatigue pas ; la vérité fut fon guide ,
le fuffrage de l'homme de goût eft fa récompenfe.
Quel eft ce pinceau fier & menaçant
crée-t-il de nouvelles paffions ▸
non : il maîtrife celles de mon ame : ce
peintre m'étonne , m'éfraye , mais il me
touche. Ici l'imitation l'emporte fur la réalité
; des objets véritables , mais auffi terribles
ne produiroient en moi que des fentimens
lugubres ou tumultueux ; font- ils
repréſentés ? ma fituation eft moins critique
, l'éloignement de l'objet réel me raffure
: je goûte le plaifir de l'émotion , je
n'en fens point le défordre ; émotion vraiment
digne d'un être penfant ; de fimples
fenfations n'en font pas le terme : des ob
jers ainfi exprimés fervent de dégrés à l'ame
, ils l'élevent jufqu'à la fource des
perfections : c'eft en elle que l'homme de
goût juftifie fes plaifirs , & l'artiſte ſes
fuccès,
JUILLET. 1755 . 1755. Idr
(e) Ici, un cifeau donne du fentiment à un
marbre froid , brute , infenfible ; une main
le guide , le héros eft reproduit. Art heureux
qui , pour tenir de plus près à la nature
, ne produit que plus difficilement
des chef- d'oeuvres : en ce genre , les artiftes
excellens font auffi rares que les beautés
parfaites , ou les héros accomplis . Pour
me toucher , j'exige des Phidias , ou des
Puget; des Praxitelle ou des Girardon . Le
fond où ces artiſtes ont puifé les traits qui
vivifient leurs ouvrages , les préferve de
l'inconftance de l'efprit humain dans fes
jugemens : en quelque fiécle que paroiffent
des morceaux auffi achevés , la copie forcera
les hommes malgré leurs préjugés à
remonter jufqu'à l'original.
(f) C'eft en le confultant que s'eft ennobli
cet art , né de la néceffité , ébauché par
l'ignorance , défiguré & perfectionné par
le luxe. L'imitation de la belle nature s'y
fait moins remarquer ; ce n'eft cependant
que de fa main qu'il reçoit fes charmes &
fes agrémens ; elle fit entendre fa voix à
Vitruve : il prit goût à fes leçons , l'idée
du fouverain modele qu'elle offrit à fes
yeux lui en développa les principes , &
parce qu'il ne s'écarta point de ce guide ,
(e ) Sculpture.
(f) Architecture.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
l'homme de goût l'a établi le légiflateur de
ceux qui lui fuccederont à jamais .
(g) Quels plaifirs ne lui procure pas cet
art dont le mérite confifte à rendre fidelement
celui des autres ? avec quelle vérité
n'expofe - t - il pas à nos yeux les majestueu ,
fes productions de l'Architecture & de la
Sculpture. Le burin eft l'imitateur du pinceau
, fans vouloir en être le rival ; il
s'immortalife en éternifant les artiftes . Sans
doute qu'en faveur des gens de goût la
nature a laiffé échapper de fon fein cet
art ingénieux : fi elle a fait le ferment de
ne produire que rarement des grands hommes
; elle l'a modifiée en quelque forte
en confiant à la Gravûre le foin de multiplier
leurs chef-d'oeuvres . Cet art mérite
d'exercer le talent de l'artifte , parce qu'il
peut ne travailler que d'après le génie des
grands maîtres. Mais fi la gloire le tou
che , que fon oeil pénétrant fe familiarife
en quelque forte avec le fublime de l'idée
archetype ; l'exacte obfervation de
cette regle univerfelle a fait le mérite de
de ceux qu'il imite , elle feule l'immortali
fera comme eux.
(b ) C'est par cette voie que fe font placés
au temple de Mémoire les créateurs de la
(g ) Gravure.
(b ) Mufique.
JUILLET . 1753. 103
mufique. Cette four aînée des beaux arts
répand l'aménité fur les travaux de l'homme
de goût la douceur de fes accords
charme fes fens , fon ame épuifée de reflexions
reprend une nouvelle activité ,
après s'être livrée aux délices d'une ivreffe
momentanée ; l'harmonie fufpend fa penfée
, comment n'en reconnoîtroit -elle pas
les droits ? ceux qu'elle exerce fur elle font
fi naturels !
Jufqu'ici l'artiste a fourni aux plaifirs
de l'homme de goût ; l'homme de lettres
n'y contribue pas moins efficacement. Ceux
qu'il lui procure ayant moins à démêler
avec la matiere , ont plus de rapport avec
la nobleffe de fon origine , les belles connoiffances
forment fon véritable élément ,
tous ceux qui cultivent les belles lettres
avec fuccès , ont droit à fon eftime , parce
qu'ils font partie de fon bonheur.
(i ) Cependant quelque fouveraine que
foit l'éloquence fur fon ame , elle la maî
trife plus fouvent qu'elle ne la remplit . O !
vous , qui fûtes l'oracle de votre fiécle ,
Boffuet , l'orateur de ma nation , vos foudres
m'annoncent votre puiffance , je la
reconnois , vous me captivez , vous m'enchaînez
; mais je découvre en portant vos
(i) L'éloquence.
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
fers un autre maître que vous ; vous n'êtes
point l'orateur dont j'ai l'idée , vous me
le repréfentez feulement. Tant il eſt vrai
que les objets intermédiaires , quels qu'ils
foient , ne ralentiffent point la marche
d'une ame dégagée du preftige des fens ;
ils ne forment que le milieu à travers
lequel elle s'éleve avec rapidité , jufques à
la fource des perfections.
(k) C'est dans cette fource que le Poëte
puife le fublime dont l'homme de goût
connoît fi bien les effets. Les auteurs de
notre fiécle qui ont obtenu fon fuffrage
ont mérité fa critique . L'heureuſe alliance
d'un fentiment exquis & d'une droite raifon
, ont établi de tout tems l'homme de
goût le juge du poëte ; ce génie formé de
deux contraires le jugement & l'enthou
fiafme.
( 1 ) Quelques fatisfaifans que foient les
objets que j'ai parcourus, l'homme de goût
n'y eft pas borné : fans prétendre à l'univerfalité
des connoiffances , il fçait étendre
fa fphere , & fes propres reflexions
lui fourniffent toujours les plaifirs les plus
délicats. L'étude des langues eft digne de
fes foins ; il s'y livre , mais le défir d'aggrandir
fon efprit en eft plutôt le motifque
(k ) Poëfie. :)
(1 ) Etabliffement des Langues,
JUILLET . 1755 105
Fenvie d'orner fa mémoire ; pour lui l'établiffement
des langues n'eft point le réfultat
de l'affemblage bizarre & fortuit de
fyllabes & de mots : il voit la connexion
intime de l'art de la parole à celui de pen
fer , les efforts réunis du métaphyficien
délié , & de l'homme de goût , feuls ont
été capables de concevoir & d'executer un
projet auffi immenſe .
Avec quelle complaifance ne jette-t- il
pas fes regards dans le lointain là il découvre
les peuples de l'univers tyrranifés
par les paffions , féparés par la différence
des religions , divifés par l'intérêt , & réunis
par le goût ; fon difcernement lui fait
appercevoir , il eft vrai , que ce point dans
lequel les nations conviennent n'eft pas
indivifible ; mais la nature lui en découvre
la caufe ; le petit efpace qu'elle a laiffé
libre en donnant plus de jeu aux inclina
tions de chaque peuple , caractériſe leur
génie particulier.
J'ai montré que le beau , le vrai en tout
genre , faifoient impreffion fur l'homme de
goût. Ce n'eft point le tirer de la foule , ill
a des prérogatives ; repréfentons- nous les' ,.
nous aurons fon caractere diftinctif. Quoi--
que la faculté de fentir le vrai , le beau ,,
foit la nourriture de toute ame qui n'eft:
point dégénérée , convenons qu'il y a au
E.V
106 MERCURE DE FRANCE.
tant de dégrés dans ce fentiment exquis
que les connoiffeurs diftinguent de tons
différens dans les couleurs. Offrez un tableau
aux yeux d'un homme de bon lens
fans culture , & à ceux d'un efprit mûri &
perfectionné par l'étude ; il eft bean , s'écriront
ils tous deux : l'expreflion eft la
même , l'impreffion ne l'eft pas . Dans le
premier , ce tableau reveille une ame oifive
, qui avoit oublié d'ufer de ſes richeffes
; l'objet fenfible renouvelle heureufement
l'idée archetype , gravée dans le
fond de cet être fans qu'il le foupçonnât.
Le défaut de penfer l'empêchoit d'en faire
une féconde application ; la reffemblance
des traits fe fait jour , l'ame fe ranime , &
les perfections de l'original qu'elle ne peut
méconnoître la font juger fainement du
mérite de la copie. D'un oeil pénétrant ,
mais refpectueux , l'homme de goût leve le
voile qui interdit au refte des mortels , le
fpectacle de Dieu même repréfenté dans
fes ouvrages ; l'habitude de refléchir lui a
acquis le droit ineftimable d'être en fociété
avec la nature & fon auteur. Il faifit
avec rapidité tout ce qui a trait à cet
objet intéreffant ; quoique les objets materiels
l'affectent fenfiblement , cependant
il accorde moins au plaifir d'être émû qu'à
celui de comparer & de réfléchir ; chez
JUILLET 1755 . 107
lui le fentiment du beau eft vif , éclairé ,
foutenu , fon jugement eft fain , vrai , ir,
révocable. Une exacte perception des гар-
ports en eft le principe , une profonde connoiffance
de caufe en eft le fondement. t
Tels font les titres précieux dont la nature
décore ceux qui , par une reflexion
continue , ont appris à connoître les perfections
de leur auteur dans celles qu'elle
renferme elle - même. En vain me flatterois-
je que ces confidérations fur la nature
du goût , augmenteront le nombre des
amateurs . Réduire fous les loix d'une faine
philofophie , ce que quelques perfonnes ,
peut- être trop intéreffées , vouloient regarder
comme abandonné à la bizarrerie
des goûts , aux révolutions de la mode ,
des tems , & à la différente température
des climats , c'étoit mon deffein. J'ai fait
quelques efforts pour remonter aux fources
du beau ; puiffent -ils ne pas paroître
inutiles à celui dont j'ai foutenu les droits.
Cette fuite eft de M. Guiard , de Troyes .
La premiere partie de fon ouvrage a été
imprimée dans le Journal de Verdun ,
mois de Mai 1753 .
MÉTHODES NOUVELLES pour apprendre
à lire aifément & en peu de tems ,
même par maniere de jeu & d'amufement ,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE
auffi inftructives pour les Maîtres que
commodes aux peres & meres , & faciles.
aux enfans.
Voilà tous les avantages qu'on peut defirer
, réunis dans le feul titre. On y joint
les moyens de remédier à plufieurs équivoques
& bizarreries de l'ortographe fran
çoife : c'eft encore un nouveau mérite qu'il
n'eſt pas aifé d'avoir.
Le nom de l'Auteur eft prefque un chif
fre. C'eft S. Ch. Ch. R. d. N. & d. P. Comme
on ne voit plus d'ouvrage fans épigraphe
, celui-ci a la fienne , qui eft tirée de
S. Jerôme , épitre à Læta. Non funt contemnenda
quafi parva , fine quibus magna conf
tare non poffunt. Il fe vend chez Lottin , rue-
S. Jacques , au Coq: 1755.
Le Libraire avertit qu'on trouvera chez
lui au premier Août prochain différens
alphabets en quinze planches pour fervir
de premieres leçons aux enfans. On y trouvera
auffi le livre que nous annonçons relié
en carton & parchemin pour leur en
faciliter l'acquifition ..
Fermer
Résumé : SUITE d'une discussion sur la nature du goût, où après avoir prouvé que ses principes sont invariables, qu'ils ne sont point sujets aux révolutions de la mode, on examine s'ils sont soumis au pouvoir du tems, & à la différence des climats, & quels sont ses objets principaux.
Le texte explore l'influence du temps et des climats sur le goût, affirmant que les principes du goût sont invariables et ne sont pas soumis aux caprices de la mode. Le temps, bien que puissant, ne détruit pas ces principes mais peut modifier leur influence. Les grandes œuvres littéraires et artistiques, comme celles de Démosthène et Cicéron, survivent au temps et sont admirées par les générations futures. L'impact des climats sur le goût est également examiné. L'air influence le corps, qui à son tour affecte l'âme, mais cette influence n'est pas totale. L'histoire et la physique montrent que l'air ne peut interdire à l'âme d'exercer ses fonctions nobles. Des exemples comme l'Égypte et l'Arabie illustrent que les changements dans les sociétés ne sont pas uniquement dus au climat mais aussi à des facteurs sociaux et politiques. Le goût est universel et peut s'épanouir dans tous les climats. Les différences observées entre les peuples sont dues à l'éducation, aux occupations et à la forme du gouvernement. Le texte aborde ensuite les plaisirs et les émotions esthétiques éprouvés par un homme de goût face à diverses formes d'art. L'auteur apprécie l'émotion sans en ressentir le désordre, trouvant dans les œuvres d'art des degrés d'élévation de l'âme. Il admire la sculpture, un art difficile qui produit rarement des chefs-d'œuvre, et la gravure, qui immortalise les œuvres des grands maîtres. L'architecture et la musique sont également louées pour leurs qualités respectives. L'éloquence, bien que puissante, ne remplit pas toujours l'âme de manière complète. La poésie, alliée du sentiment et de la raison, est jugée par l'homme de goût. L'étude des langues et l'établissement des langues sont également des sujets d'intérêt, révélant la connexion entre l'art de la parole et la pensée. L'homme de goût distingue les degrés de sentiment esthétique et possède un jugement sûr et éclairé. Le texte se conclut par une réflexion sur la nature du goût et les efforts pour comprendre les sources du beau.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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71
p. 75-82
DE L'ESTIME DE SOI-MESME, Par M. de Bastide.
Début :
J'entreprends de donner aux hommes des leçons d'amour propre. Ce projet [...]
Mots clefs :
Estime de soi, Amour propre, Orgueil, Homme, Mérite, Esprit, Gloire, Foi
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texteReconnaissance textuelle : DE L'ESTIME DE SOI-MESME, Par M. de Bastide.
DE L'ESTIME DE SOI - MESME ,
Par M. de Baftide.
J'Entreprends de donner aux hommes
des leçons d'amour propre. Ce projet
paroîtra le fonge d'un jeune homme à qui
le coeur humain n'eft pas encore connu.
L'art de l'amour propre n'eft-il pas épuifé ?
J'aurois fait , à vingt ans , cette queſtion
qui ne peut être pardonnable qu'à cet âge ,
& qui , à trente , prouveroit une ame &
un efprit médiocres . L'amour propre eft un
être immenfe. Il a toute forte d'intérêts , de
prétentions , toute forte de droits ; il реце
donc avoir toute forte de formes . Il eft vifiblement
partout , car ilfe fait fentir dans tout
les hommes ont fait. C'eſt un acteur
public à qui chacun fait jouer un rôle différent
dont le but est le même. Semblable
à l'immortel Baron qui jouoit pour Pradon
& pour Racine ; mais avec cette différence
que Baron repréfentoit toujours fupérieuce
que
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
rement pour le Poëte admirable , comme
pour le verfificateur ridicule , & que l'art
de l'amour propre acteur dépend précifement
de l'efprit de celui qui lui donne un
rôle à jouer.
Rien n'eft fi néceffaire que de fentir
l'amour propre. Je le diftingue de l'orgueil
qui eft un vice de l'ame d'après lequel on
peut juger d'un homme & le méprifer. Je
parle de ce défir actif& délicat d'être cité ,
loué , récompenfé que l'on fent lorſqu'on
a mérité de l'etre . Ce défir a été la fource
de tout ce qu'il y a de bien dans le monde.
On fait bien à proportion qu'on le regarde
comme un premier moyen de bien faire.
Pour le fentir , il faut s'eftimer ce que l'on
vaut. Si l'on doute de fon mérite , on doutera
de fes reffources , on ne s'élevera jamais
que foiblement au- deffus du médiocre
; on travaillera , parce que l'efprit eft
un feu qu'il faut nourrir & qui fçait nous
y contraindre , mais ce fera avec beaucoup
moins de talent & beaucoup plus de peine,
& l'on ignorera qu'on peut très -bien faire
même après avoir très - bien fait .
L'avantage de fçavoir s'apprécier ne fe
borne pas au bien perfonnel ; il s'étend à
l'infini , il eft une fource d'avantages pour
la fociété, L'homme qui fçait ce qu'il vaut ,
devient extrêmement utile aux autres.
A OUST. 1755: 77
S'agit- il , par exemple , de donner un confeil
dans une occafion où l'on a pris de faufſes
meſures & à un efprit orgueilleux qui
ne veut pas fouffrir qu'on le défabuſe ? il
parle avec une fierté active qui déconcerte
l'orgueil aveugle ; il fe cite , parle de fes
lumieres , de fes fuccès , de fa réputation.
Il réuffit , il perfuade , mais c'eft furtout ,
au ton qu'il a pris qu'il doit fon fuccès . Ses
raifons toutes folides qu'elles étoient n'auroient
pas fuffi .
Cette façon de fe citer , de parler avantageufement
de foi , n'eft pas feulement
légitime ; les circonftances la rendent néceffaire.
Henri IV , alors fimplement roi
de Navarre , ayant à combattre une armée
puiffante , fort fupérieure en nombre à la
fienne , trouva , dans le bonheur d'avoir
fçu fe rendre juſtice , le moyen d'illuſtrer
à jamais fa petite troupe . Au moment de
l'action il fe tourna vers les princes de
Condé & de Soiffons , & , parlant d'un ton
affuré , je ne vous dirai rien autre chofe , leur
dit- il , finon que vous êtes de la maison de
Bourbon , & vive Dicu , je vous montrerai
que je fuis votre aîné. Son armée qui devoit
être taillée en pieces , fit des prodiges , &
fut victorieufe. Il eft aifé de fentir qu'elle
dut fa victoire à celui à qui elle devoit fon
grand courage.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Les hommes aiment à fentir l'admira
tion. Le mérite modefte ne l'infpira prefque
jamais. Cette admiration mene à tout
ceux qui la fentent & celui qui l'infpire ; il
faut donc y prétendre lorfqu'on doit efpérer
de la faire naître ; c'eſt un ſervice que
l'on rend aux hommes dont la gloire éclatante
pique l'émulation ; c'eft de plus une
juftice que l'on doit à foi - même , à fes
amis & à fes defcendans. Trop de modeftie
nuiroit à cette fage ambition . Pour la
faire naître en foi , ou du moins pour s'exciter
à en écouter les confeils & les infpirations
, il faut s'entretenir complaifamment
avec foi-même de ce que l'on vaut. Dès
qu'une fois l'on a fenti ce que l'on mérite ,
on fouhäitte bientôt de mériter encore d'avantage
, & ce fouhait conduit infenfiblement
aux grandes chofes dont on ne feroit
pas devenu capable fi l'on ne s'étoit rendu
compte de ce que l'on valoit.
L'orgueil tout méprifable qu'il eft , peut
rendre les mêmes fervices que l'amour propre
le plus refpectable. La plupart des hommes
célébres dans tous les genres , ont dû
à fon impulfion cette fureur de gloire qui
les a conduit à ce qu'on appelle vulgairement
l'immortalité. Mais fe regardera- t- on
comme grand tant que l'on ne pourra fe
flatter d'être l'exemple du fage , & jouira
A O UST. 1755 . 79
t-on bien paisiblement d'une gloire ufurpée
qu'on ne pourra s'empêcher de fentir qui
n'eft que l'effet de l'erreur des hommes ?
L'orgueilleux porte dans fon coeur fon juge
& fon châtiment. Il eft jaloux du vrai mérire
, il dévore la gloire des autres , il ne
jouit pas de la fienne , il fent qu'il n'en a
point. L'orgueil eft une ivreffe qu'une
cruelle agitation fuit toujours ; il nous
aveugle & nous cache la vraie valeur de
toutes chofes , il nous montre les autres
plus grands qu'ils ne font & nous montre
à nous- mêmes plus petits que nous ne
fommes , il nous réduit prefque à rien malgré
l'apparence , malgré l'éclat qui nous
environne dès qu'une fois il a ceffé de nous
empêcher de nous connoître.
L'orgueil eft l'abus de l'amour propre .
En s'y livrant , on peut faire une certaine
illufion & goûter un certain plaifir , mais
on vit intérieurement malheureux & l'on
eft toujours méprifable . Un fort bien différent
eft réſervé à celui qui en s'eftimant
n'abuſe point de l'opinion de fon mérite &
ne s'accorde que ce qui lui eft du. L'action
de fa vanité fe tourne en fentiment ; il
s'eftime avec fécurité parce que les louanges
fecretes qu'il fe donne , n'empruntent
rien d'un certain mépris pour les autres ,
ne le rendent ni vain ni jaloux , & font la
Div
82 MERCURE DE FRANCE.
le rifque d'eftimer les autres plus qu'ils ne
valent , ce qui eft d'une très - grande importance
dans le monde où il n'y a aucune
forte de vertu dont on ne cherche à abufer.
Quel avantage n'a pas fur vous l'homme
le plus médiocre s'il vous voit embarraffél
devant lui , foir dans une concurrence ,
foit dans un démêlé , foit dans une converfation
? C'eft prendre fon role & lui
céder le vôtre , vous pouviez être le facrificateur
, vous devenez la victime ; il abuſe
de votre modeftie qui l'aveugle après l'avoir
étonné ; la caufe de fon triomphe dif
paroît à fes yeux , fa fatuité fe fait honneur
des armes que vous lui avez fournies ;
il devient préfomptueux & infolent de
modefte qu'il eut peut-être été , & vous
devenez en quelque façon comptable de
tout le mal que fon orgueil va faire.
Il eft donc abfolument néceffaire de
s'apprécier ce que l'on vaut ; mais cela ne
fuffic pas ; il faut joindre à l'eftime de foimême
l'art d'augmenter celle des autres.
C'eft une fuite que nous donnerons le
mois prochain.
L'Epitre à Eglé par Mademoiſelle Loiſeau,
que nous avons inférée dans le Mercure de
Juillet , nous a été envoyée à l'infçu de l'auteur ;
c'est malgré fa modestie que cette piece a vu le
jour.
Par M. de Baftide.
J'Entreprends de donner aux hommes
des leçons d'amour propre. Ce projet
paroîtra le fonge d'un jeune homme à qui
le coeur humain n'eft pas encore connu.
L'art de l'amour propre n'eft-il pas épuifé ?
J'aurois fait , à vingt ans , cette queſtion
qui ne peut être pardonnable qu'à cet âge ,
& qui , à trente , prouveroit une ame &
un efprit médiocres . L'amour propre eft un
être immenfe. Il a toute forte d'intérêts , de
prétentions , toute forte de droits ; il реце
donc avoir toute forte de formes . Il eft vifiblement
partout , car ilfe fait fentir dans tout
les hommes ont fait. C'eſt un acteur
public à qui chacun fait jouer un rôle différent
dont le but est le même. Semblable
à l'immortel Baron qui jouoit pour Pradon
& pour Racine ; mais avec cette différence
que Baron repréfentoit toujours fupérieuce
que
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
rement pour le Poëte admirable , comme
pour le verfificateur ridicule , & que l'art
de l'amour propre acteur dépend précifement
de l'efprit de celui qui lui donne un
rôle à jouer.
Rien n'eft fi néceffaire que de fentir
l'amour propre. Je le diftingue de l'orgueil
qui eft un vice de l'ame d'après lequel on
peut juger d'un homme & le méprifer. Je
parle de ce défir actif& délicat d'être cité ,
loué , récompenfé que l'on fent lorſqu'on
a mérité de l'etre . Ce défir a été la fource
de tout ce qu'il y a de bien dans le monde.
On fait bien à proportion qu'on le regarde
comme un premier moyen de bien faire.
Pour le fentir , il faut s'eftimer ce que l'on
vaut. Si l'on doute de fon mérite , on doutera
de fes reffources , on ne s'élevera jamais
que foiblement au- deffus du médiocre
; on travaillera , parce que l'efprit eft
un feu qu'il faut nourrir & qui fçait nous
y contraindre , mais ce fera avec beaucoup
moins de talent & beaucoup plus de peine,
& l'on ignorera qu'on peut très -bien faire
même après avoir très - bien fait .
L'avantage de fçavoir s'apprécier ne fe
borne pas au bien perfonnel ; il s'étend à
l'infini , il eft une fource d'avantages pour
la fociété, L'homme qui fçait ce qu'il vaut ,
devient extrêmement utile aux autres.
A OUST. 1755: 77
S'agit- il , par exemple , de donner un confeil
dans une occafion où l'on a pris de faufſes
meſures & à un efprit orgueilleux qui
ne veut pas fouffrir qu'on le défabuſe ? il
parle avec une fierté active qui déconcerte
l'orgueil aveugle ; il fe cite , parle de fes
lumieres , de fes fuccès , de fa réputation.
Il réuffit , il perfuade , mais c'eft furtout ,
au ton qu'il a pris qu'il doit fon fuccès . Ses
raifons toutes folides qu'elles étoient n'auroient
pas fuffi .
Cette façon de fe citer , de parler avantageufement
de foi , n'eft pas feulement
légitime ; les circonftances la rendent néceffaire.
Henri IV , alors fimplement roi
de Navarre , ayant à combattre une armée
puiffante , fort fupérieure en nombre à la
fienne , trouva , dans le bonheur d'avoir
fçu fe rendre juſtice , le moyen d'illuſtrer
à jamais fa petite troupe . Au moment de
l'action il fe tourna vers les princes de
Condé & de Soiffons , & , parlant d'un ton
affuré , je ne vous dirai rien autre chofe , leur
dit- il , finon que vous êtes de la maison de
Bourbon , & vive Dicu , je vous montrerai
que je fuis votre aîné. Son armée qui devoit
être taillée en pieces , fit des prodiges , &
fut victorieufe. Il eft aifé de fentir qu'elle
dut fa victoire à celui à qui elle devoit fon
grand courage.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Les hommes aiment à fentir l'admira
tion. Le mérite modefte ne l'infpira prefque
jamais. Cette admiration mene à tout
ceux qui la fentent & celui qui l'infpire ; il
faut donc y prétendre lorfqu'on doit efpérer
de la faire naître ; c'eſt un ſervice que
l'on rend aux hommes dont la gloire éclatante
pique l'émulation ; c'eft de plus une
juftice que l'on doit à foi - même , à fes
amis & à fes defcendans. Trop de modeftie
nuiroit à cette fage ambition . Pour la
faire naître en foi , ou du moins pour s'exciter
à en écouter les confeils & les infpirations
, il faut s'entretenir complaifamment
avec foi-même de ce que l'on vaut. Dès
qu'une fois l'on a fenti ce que l'on mérite ,
on fouhäitte bientôt de mériter encore d'avantage
, & ce fouhait conduit infenfiblement
aux grandes chofes dont on ne feroit
pas devenu capable fi l'on ne s'étoit rendu
compte de ce que l'on valoit.
L'orgueil tout méprifable qu'il eft , peut
rendre les mêmes fervices que l'amour propre
le plus refpectable. La plupart des hommes
célébres dans tous les genres , ont dû
à fon impulfion cette fureur de gloire qui
les a conduit à ce qu'on appelle vulgairement
l'immortalité. Mais fe regardera- t- on
comme grand tant que l'on ne pourra fe
flatter d'être l'exemple du fage , & jouira
A O UST. 1755 . 79
t-on bien paisiblement d'une gloire ufurpée
qu'on ne pourra s'empêcher de fentir qui
n'eft que l'effet de l'erreur des hommes ?
L'orgueilleux porte dans fon coeur fon juge
& fon châtiment. Il eft jaloux du vrai mérire
, il dévore la gloire des autres , il ne
jouit pas de la fienne , il fent qu'il n'en a
point. L'orgueil eft une ivreffe qu'une
cruelle agitation fuit toujours ; il nous
aveugle & nous cache la vraie valeur de
toutes chofes , il nous montre les autres
plus grands qu'ils ne font & nous montre
à nous- mêmes plus petits que nous ne
fommes , il nous réduit prefque à rien malgré
l'apparence , malgré l'éclat qui nous
environne dès qu'une fois il a ceffé de nous
empêcher de nous connoître.
L'orgueil eft l'abus de l'amour propre .
En s'y livrant , on peut faire une certaine
illufion & goûter un certain plaifir , mais
on vit intérieurement malheureux & l'on
eft toujours méprifable . Un fort bien différent
eft réſervé à celui qui en s'eftimant
n'abuſe point de l'opinion de fon mérite &
ne s'accorde que ce qui lui eft du. L'action
de fa vanité fe tourne en fentiment ; il
s'eftime avec fécurité parce que les louanges
fecretes qu'il fe donne , n'empruntent
rien d'un certain mépris pour les autres ,
ne le rendent ni vain ni jaloux , & font la
Div
82 MERCURE DE FRANCE.
le rifque d'eftimer les autres plus qu'ils ne
valent , ce qui eft d'une très - grande importance
dans le monde où il n'y a aucune
forte de vertu dont on ne cherche à abufer.
Quel avantage n'a pas fur vous l'homme
le plus médiocre s'il vous voit embarraffél
devant lui , foir dans une concurrence ,
foit dans un démêlé , foit dans une converfation
? C'eft prendre fon role & lui
céder le vôtre , vous pouviez être le facrificateur
, vous devenez la victime ; il abuſe
de votre modeftie qui l'aveugle après l'avoir
étonné ; la caufe de fon triomphe dif
paroît à fes yeux , fa fatuité fe fait honneur
des armes que vous lui avez fournies ;
il devient préfomptueux & infolent de
modefte qu'il eut peut-être été , & vous
devenez en quelque façon comptable de
tout le mal que fon orgueil va faire.
Il eft donc abfolument néceffaire de
s'apprécier ce que l'on vaut ; mais cela ne
fuffic pas ; il faut joindre à l'eftime de foimême
l'art d'augmenter celle des autres.
C'eft une fuite que nous donnerons le
mois prochain.
L'Epitre à Eglé par Mademoiſelle Loiſeau,
que nous avons inférée dans le Mercure de
Juillet , nous a été envoyée à l'infçu de l'auteur ;
c'est malgré fa modestie que cette piece a vu le
jour.
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Résumé : DE L'ESTIME DE SOI-MESME, Par M. de Bastide.
Dans le texte 'De l'estime de soi-même', M. de Baftide examine l'importance de l'amour-propre et le distingue de l'orgueil. L'auteur présente l'amour-propre comme un être immense aux multiples intérêts et droits, omniprésent et variable selon les individus, comparable à un acteur public jouant différents rôles. Il le définit comme un désir actif et délicat d'être reconnu et récompensé, contrairement à l'orgueil, qu'il considère comme un vice de l'âme. Ce désir a été une force motrice pour de nombreuses actions positives dans le monde. L'estime de soi est cruciale non seulement pour le bien personnel mais aussi pour la société. Elle permet de donner des conseils efficacement, même dans des situations délicates. Par exemple, Henri IV a utilisé son estime de soi pour motiver ses troupes face à une armée supérieure en nombre. Les hommes recherchent l'admiration, et le mérite modeste l'inspire rarement. L'auteur encourage à reconnaître sa propre valeur pour s'améliorer continuellement. L'orgueil, bien que méprisable, peut aussi pousser les hommes à la gloire. Cependant, il aveugle et rend malheureux intérieurement. L'amour-propre bien géré permet de s'estimer sans abuser de l'opinion des autres, évitant ainsi la vanité et la jalousie. L'auteur conclut qu'il est crucial de s'apprécier soi-même tout en augmentant l'estime des autres, un sujet qu'il promet d'aborder dans un prochain texte.
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72
p. 44-48
LETTRE A UN AMI, Sur la suite d'une discussion sur la nature du goût, imprimée dans le Mercure de Juillet 1755.
Début :
MONSIEUR, dans le Mercure de Juillet, j'ai lû entre plusieurs piéces [...]
Mots clefs :
Goût, Génie, Peuple, Mérite
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE A UN AMI, Sur la suite d'une discussion sur la nature du goût, imprimée dans le Mercure de Juillet 1755.
LETTRE
A UN
AMI ,
Sur la fuite d'une difcuffion fur la nature
du goût , imprimée dans le Mercure de
Juillet 1755 .
M ONSIEUR , dans le Mercure de
Juillet , j'ai lû entre plufieurs piéces
fugitives , un morceau qui m'a fait un
OCTOBRE. 1755 . 45
plaifir fingulier : c'est la fuite d'une difcuffion
fur la nature du goût , par M. Guiard de
Troyes : Je crois avoir compris toute la
folidité des réflexions de cet Ecrivain : cependant
je ne fuis pas tout-à- fait content
de moi . Il y a , pag. 96 , un paffage dont
je n'ai pas encore deviné le fens. Le voici.
S'il est vrai que la bonne température de
lair fait éclore le bon goût , le génie de l'Efpagnol
ne devroit - il pas porter l'empreinte
de l'excellence de fon terrein ? cependant
pourroit-on le définir fans tomber dans des
contradictions ? Ce peuple a droit de réaliſer
dans fa vie privée les peintures extravagantes
, dont le ridicule fait le principal mérite
de fes ouvrages
.
Je me veux un mal infini de ne pouvoir
atteindre la fublimité de ces penfées.
Vous fçavez qu'il n'y a pas long-tems que
je fuis de retour en ce pays- ci , & que j'ai
paffé dix-huit ans en Eſpagne. Seroit - il
bien poſſible , avec le goût décidé que j'ai
toujours eu pour la lecture , & le foin
que j'ai pris de m'entretenir dans le François
, que je n'entendiffe plus ma langue ,
ou le ftyle des beaux efprits d'aujourd'hui ,
eft il plus relevé que celui d'autrefois ?
Je vous protefte que je ne fuis pas homme
àme rebuter d'une premiere difficulté ;
je redouble d'attention dans les endroits
46 MERCURE DE FRANCE.
qui me paroiffent obfcurs . Pour que vous
en foyez bien perfuadé , je vais hazarder
mes conjectures ou mon commentaire ,
( car c'est tout un ) fur ces phrafes de M.
Guiard.
S'il eft vrai que la bonne température de
l'air faffe éclore le bon goût , le génie Efpagnol
ne devroit- il pas porter l'empreinte de
l'excellence de fon terrein ? cependant pourroit-
on le définir fans tomber dans des contradictions
?
Cette période à mon fens doit fignifier
qu'il n'y a pas eu encore en Eſpagne d'ex
cellent génie , ni d'homme de goût ; je
dis encore , parce M. Guiard , quelques
pages enfuite , ajoute :
›
Par tout où il y a des hommes il y a de la
raiſon , du fens , du jugement , & les fciencesy
peuvent être cultivées : il n'eft donc point
de régions inacceffibles au bon goût .
Voilà qui me raffure pour les Efpagnols
à venir. Je n'ofe même préfumer
que M. Guiard ait eu intention de marquer
tant de mépris pour ceux des fiécles
paffés , ni pour ceux d'à préfent : & quoique
ce peuple ait droit de réalifer dans fa
vie privée les peintures extravagantes , dont
le ridicule fait le principal mérite de fes onvrages
, j'aime mieux vous avouer trèsingénuement
que quelques efforts que je
OCTOBRE. 1755. 47
faffe ,je ne puis pénétrer la profondeur de
tant d'imagination.
Penfez- vous , Monfieur , que cela voudroit
dire au moins que M. Guiard feroit
prévenu contre les Efpagnols. Un homme
auffi inftruit qu'il paroît l'être , un Métaphyficien
fi exact abjure tous les préjugés,
& péfe tout au poids de la réalité. On laiffe
au commun du peuple d'avoir toujours fur
les yeux le bandeau de la prévention . Les
jugemens de ce dernier font de fi mince
conféquence , qu'il ne les affiche pas ; je
ne me figurerai pas plus volontiers que
M. Guiard air eu en vue quelques cantons
de Sauvages hors de notre hémifphere ,
ou qu'il n'ait lû que fon Don Quichotte en
François. Il n'eſt pas de ceux qui croiroient
que dans un voyage fur mer on a pû voir
tous les pays étrangers : Difons mieux
M. Guiard connoit auffi- bien que perfonne
le mérite d'une nation fi refpectable à
tous égards : j'oferois avancer qu'il eft
prêt à lui rendre juftice , & à s'expliquer
fans attendre de lettre apologétique , comme
celle du Gentilhomme Italien à M.
l'Abbé Prévôt * : car au fond ce n'eft pas
la faute des Espagnols , fi M. Guiard eft
né François.
* Cette lettre fe lit dans le Mercure du mois de
Juillet 1755.
48 MERCURE DE FRANCE.
J'ai l'honneur d'être , & c.
P. P. C. G. D. L. C. D. M.
A Paris , le 23 Juillet 1755.
A UN
AMI ,
Sur la fuite d'une difcuffion fur la nature
du goût , imprimée dans le Mercure de
Juillet 1755 .
M ONSIEUR , dans le Mercure de
Juillet , j'ai lû entre plufieurs piéces
fugitives , un morceau qui m'a fait un
OCTOBRE. 1755 . 45
plaifir fingulier : c'est la fuite d'une difcuffion
fur la nature du goût , par M. Guiard de
Troyes : Je crois avoir compris toute la
folidité des réflexions de cet Ecrivain : cependant
je ne fuis pas tout-à- fait content
de moi . Il y a , pag. 96 , un paffage dont
je n'ai pas encore deviné le fens. Le voici.
S'il est vrai que la bonne température de
lair fait éclore le bon goût , le génie de l'Efpagnol
ne devroit - il pas porter l'empreinte
de l'excellence de fon terrein ? cependant
pourroit-on le définir fans tomber dans des
contradictions ? Ce peuple a droit de réaliſer
dans fa vie privée les peintures extravagantes
, dont le ridicule fait le principal mérite
de fes ouvrages
.
Je me veux un mal infini de ne pouvoir
atteindre la fublimité de ces penfées.
Vous fçavez qu'il n'y a pas long-tems que
je fuis de retour en ce pays- ci , & que j'ai
paffé dix-huit ans en Eſpagne. Seroit - il
bien poſſible , avec le goût décidé que j'ai
toujours eu pour la lecture , & le foin
que j'ai pris de m'entretenir dans le François
, que je n'entendiffe plus ma langue ,
ou le ftyle des beaux efprits d'aujourd'hui ,
eft il plus relevé que celui d'autrefois ?
Je vous protefte que je ne fuis pas homme
àme rebuter d'une premiere difficulté ;
je redouble d'attention dans les endroits
46 MERCURE DE FRANCE.
qui me paroiffent obfcurs . Pour que vous
en foyez bien perfuadé , je vais hazarder
mes conjectures ou mon commentaire ,
( car c'est tout un ) fur ces phrafes de M.
Guiard.
S'il eft vrai que la bonne température de
l'air faffe éclore le bon goût , le génie Efpagnol
ne devroit- il pas porter l'empreinte de
l'excellence de fon terrein ? cependant pourroit-
on le définir fans tomber dans des contradictions
?
Cette période à mon fens doit fignifier
qu'il n'y a pas eu encore en Eſpagne d'ex
cellent génie , ni d'homme de goût ; je
dis encore , parce M. Guiard , quelques
pages enfuite , ajoute :
›
Par tout où il y a des hommes il y a de la
raiſon , du fens , du jugement , & les fciencesy
peuvent être cultivées : il n'eft donc point
de régions inacceffibles au bon goût .
Voilà qui me raffure pour les Efpagnols
à venir. Je n'ofe même préfumer
que M. Guiard ait eu intention de marquer
tant de mépris pour ceux des fiécles
paffés , ni pour ceux d'à préfent : & quoique
ce peuple ait droit de réalifer dans fa
vie privée les peintures extravagantes , dont
le ridicule fait le principal mérite de fes onvrages
, j'aime mieux vous avouer trèsingénuement
que quelques efforts que je
OCTOBRE. 1755. 47
faffe ,je ne puis pénétrer la profondeur de
tant d'imagination.
Penfez- vous , Monfieur , que cela voudroit
dire au moins que M. Guiard feroit
prévenu contre les Efpagnols. Un homme
auffi inftruit qu'il paroît l'être , un Métaphyficien
fi exact abjure tous les préjugés,
& péfe tout au poids de la réalité. On laiffe
au commun du peuple d'avoir toujours fur
les yeux le bandeau de la prévention . Les
jugemens de ce dernier font de fi mince
conféquence , qu'il ne les affiche pas ; je
ne me figurerai pas plus volontiers que
M. Guiard air eu en vue quelques cantons
de Sauvages hors de notre hémifphere ,
ou qu'il n'ait lû que fon Don Quichotte en
François. Il n'eſt pas de ceux qui croiroient
que dans un voyage fur mer on a pû voir
tous les pays étrangers : Difons mieux
M. Guiard connoit auffi- bien que perfonne
le mérite d'une nation fi refpectable à
tous égards : j'oferois avancer qu'il eft
prêt à lui rendre juftice , & à s'expliquer
fans attendre de lettre apologétique , comme
celle du Gentilhomme Italien à M.
l'Abbé Prévôt * : car au fond ce n'eft pas
la faute des Espagnols , fi M. Guiard eft
né François.
* Cette lettre fe lit dans le Mercure du mois de
Juillet 1755.
48 MERCURE DE FRANCE.
J'ai l'honneur d'être , & c.
P. P. C. G. D. L. C. D. M.
A Paris , le 23 Juillet 1755.
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Résumé : LETTRE A UN AMI, Sur la suite d'une discussion sur la nature du goût, imprimée dans le Mercure de Juillet 1755.
L'auteur écrit à un ami pour discuter d'une dissertation sur la nature du goût, publiée dans le Mercure de Juillet 1755 par M. Guiard de Troyes. Il exprime son admiration pour le texte mais avoue ne pas comprendre entièrement un passage spécifique. Ce passage interroge la relation entre la température de l'air et le développement du goût, en prenant l'exemple du génie espagnol. L'auteur se demande si le climat espagnol devrait favoriser un bon goût, mais note que les œuvres espagnoles sont souvent marquées par l'extravagance et le ridicule. L'auteur, récemment de retour en France après dix-huit ans en Espagne, s'interroge sur sa compréhension actuelle du style littéraire français. Il propose une interprétation du passage obscur, suggérant que M. Guiard pourrait indiquer l'absence d'excellents génies en Espagne jusqu'à présent, tout en espérant que cela changera. Il réfute l'idée que M. Guiard méprise les Espagnols, affirmant que ce dernier reconnaît le potentiel de toutes les nations pour cultiver le bon goût. L'auteur conclut en exprimant son respect pour la connaissance et l'ouverture d'esprit de M. Guiard.
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73
p. 230-231
VERS à Madame Vien, sur sa réception à l'Académie royale de Peinture & de Sculpture.
Début :
O d'un illustre époux, compagne illustre & sage, [...]
Mots clefs :
Illustre, Mérite
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS à Madame Vien, sur sa réception à l'Académie royale de Peinture & de Sculpture.
VERS à Madame Vien , fur fa réception
à l'Académie royale de Peinture & de
Sculpture .
Od'un illuftre époux , compagne illuftre & fage,
Souffrez qu'au vrai mérite offrant un pur hommage
,
J'apprenne à l'univers que vos fenfibles coeurs
Sont unis par l'amour , les talens & les moeurs.
Le flambeau de l'Hymen éclaire de ſes flammes
Les noeuds dont les vertus ont enchaîné vos ames ;
Et pour les refferrer & les rendre éternels ,
Apollon vous a ceints de lauriers immortels.
Les équitables Dieux vous devoient l'un à l'autre.
Vous méritez fon coeur , il mérite le vôtre :
Au milieu des fuccès , fon air modefte & doux
Défarme de fon art tant de rivaux jaloux :
Votre ton enchanteur eft la tendre harmonie ,
Dont vous calmez la haine & confolez l'envie ;
Et votre fexe enfin de fon fexe ennemi ,
S'émeut à votre aſpect & devient votre ami .
Tandis que fon pinceau conduit par la nature ,
Séduit nos yeux furpris d'une douce impofture ,
Autour des papillons que peint fur le vélin
Des plus riches couleurs votre légere main ,
De mille papillons l'effain court & voltige ,.
Va , revient & retourne , & s'empreffe , & s'afflige
SEPTEMBRE . 1757. 231
Du deftin qui retient tous ces infortunés ,
Libres enfans de l'air , fous la glace enchaînés .
Mais que fert après tout que ma Mufe animée
Chante vos tendres feux ; déja la Renommée
Dans fon Temple a placé , ſous le même palmier,
Vos noms entrelaffés de myrthe & de laurier .
à l'Académie royale de Peinture & de
Sculpture .
Od'un illuftre époux , compagne illuftre & fage,
Souffrez qu'au vrai mérite offrant un pur hommage
,
J'apprenne à l'univers que vos fenfibles coeurs
Sont unis par l'amour , les talens & les moeurs.
Le flambeau de l'Hymen éclaire de ſes flammes
Les noeuds dont les vertus ont enchaîné vos ames ;
Et pour les refferrer & les rendre éternels ,
Apollon vous a ceints de lauriers immortels.
Les équitables Dieux vous devoient l'un à l'autre.
Vous méritez fon coeur , il mérite le vôtre :
Au milieu des fuccès , fon air modefte & doux
Défarme de fon art tant de rivaux jaloux :
Votre ton enchanteur eft la tendre harmonie ,
Dont vous calmez la haine & confolez l'envie ;
Et votre fexe enfin de fon fexe ennemi ,
S'émeut à votre aſpect & devient votre ami .
Tandis que fon pinceau conduit par la nature ,
Séduit nos yeux furpris d'une douce impofture ,
Autour des papillons que peint fur le vélin
Des plus riches couleurs votre légere main ,
De mille papillons l'effain court & voltige ,.
Va , revient & retourne , & s'empreffe , & s'afflige
SEPTEMBRE . 1757. 231
Du deftin qui retient tous ces infortunés ,
Libres enfans de l'air , fous la glace enchaînés .
Mais que fert après tout que ma Mufe animée
Chante vos tendres feux ; déja la Renommée
Dans fon Temple a placé , ſous le même palmier,
Vos noms entrelaffés de myrthe & de laurier .
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Résumé : VERS à Madame Vien, sur sa réception à l'Académie royale de Peinture & de Sculpture.
Le poème célèbre l'union de Madame Vien et de son époux, soulignant que leurs cœurs sont unis par l'amour, les talents et les mœurs. Cette union est comparée à un mariage sacré, bénie par Apollon qui les couronne de lauriers immortels. Les dieux sont décrits comme ayant destiné ces deux personnes l'une à l'autre, chacun méritant le cœur de l'autre. Le talent de l'époux est mis en avant, notamment sa modestie et son art qui désarment les rivaux jaloux. Madame Vien est louée pour sa voix enchanteuse qui apaise la haine et console l'envie, et pour sa capacité à transformer même ses ennemis en amis. Le poème décrit également le travail artistique de Madame Vien, qui peint des papillons sur du vélin avec des couleurs riches et légères. Enfin, il mentionne que la Renommée a déjà placé leurs noms entrelacés de myrthe et de laurier dans son temple.
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74
p. 187-188
COMPLIMENT fait à M. de Brou, Intendant de la Généralité de Rouen, en la Ville de Magny, par M... à la tête de la Bourgeoisie, le 28 Octobre 1757.
Début :
Monseigneur, nous apportons aux pieds de votre grandeur le tribut [...]
Mots clefs :
Compliments, Hommages, Respect, Mérite, Magistrats, Province
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMPLIMENT fait à M. de Brou, Intendant de la Généralité de Rouen, en la Ville de Magny, par M... à la tête de la Bourgeoisie, le 28 Octobre 1757.
COMPLIMENT fait à M. de Brou , Intendant
de la Généralité de Rouen , en la Ville de Magny
, par M... à la tête de la Bourgeoifie , le
28 Octobre 1757.
MONSEIGNEUR
ONSEIGNEUR , nous apportons aux pieds de
votre grandeur le tribut de nos hommages, & le
préfent de nos coeurs . Recevez l'un , il vous eft
dû ; agréez l'autre , il eft digne de vous.
Quoi de plus beau , Monfeigneur , que d'imprimer
le refpect par l'éclat d'un rang qu'on
doit au mérite ? Quoi de plus doux que de s'attirer
l'amour par les vertus précieufes de l'humanité
?
Vous jouiffez , Monfeigneur , de ce double
avantage. Nous refpectons en vous le Magiftrat
éclairé , fage , integre . Nous aimons l'homme
bienfaifant , tendre , compatiffant,
Puiffe le Ciel favorable à nos voeux , laiſſer en188
MERCURE DE FRANCE.
core long-temps en vos mains , Monfeigneur,
les rênes de cette province , que vous gouvernez
avec tant de douceur , & qui n'enviſage point
dans l'avenir de plus grand malheur que celui de
vous perdre !
de la Généralité de Rouen , en la Ville de Magny
, par M... à la tête de la Bourgeoifie , le
28 Octobre 1757.
MONSEIGNEUR
ONSEIGNEUR , nous apportons aux pieds de
votre grandeur le tribut de nos hommages, & le
préfent de nos coeurs . Recevez l'un , il vous eft
dû ; agréez l'autre , il eft digne de vous.
Quoi de plus beau , Monfeigneur , que d'imprimer
le refpect par l'éclat d'un rang qu'on
doit au mérite ? Quoi de plus doux que de s'attirer
l'amour par les vertus précieufes de l'humanité
?
Vous jouiffez , Monfeigneur , de ce double
avantage. Nous refpectons en vous le Magiftrat
éclairé , fage , integre . Nous aimons l'homme
bienfaifant , tendre , compatiffant,
Puiffe le Ciel favorable à nos voeux , laiſſer en188
MERCURE DE FRANCE.
core long-temps en vos mains , Monfeigneur,
les rênes de cette province , que vous gouvernez
avec tant de douceur , & qui n'enviſage point
dans l'avenir de plus grand malheur que celui de
vous perdre !
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Résumé : COMPLIMENT fait à M. de Brou, Intendant de la Généralité de Rouen, en la Ville de Magny, par M... à la tête de la Bourgeoisie, le 28 Octobre 1757.
Le 28 octobre 1757, la bourgeoisie de Magny adresse un compliment à M. de Brou, Intendant de Rouen. Ils louent ses qualités de magistrat éclairé, sage et intègre, ainsi que son humanité et sa bienveillance. Ils souhaitent qu'il continue à gouverner la province avec douceur et expriment leur crainte de le perdre.
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75
p. 92-129
OBSERVATIONS D'UNE SOCIÉTÉ D'AMATEURS, sur les Tableaux exposés au Sallon cette année 1761 ; tirées de L'OBSERVATEUR LITTÉRAIRE de M. l'Abbé DELAPORTE. A Paris, chez Duchesne, Libraire, rue S. Jacques, au Temple du Goût ; Borchure in-12 de 72 pages, prix, 21 sols.
Début :
CETTE Société d'Amateurs, soit qu'elle existe réellement, soit qu'elle ne serve que [...]
Mots clefs :
Tableau, Peintre, Amateurs, Tableaux, Salon, Observations, Vérité, Public, Tête, Art, Parties, Nature, Arts, Attention, Talents, Genre, Figure, Morceau, Ouvrages, Mérite, Manière, Artistes, Sentiment, Force, Effet, Yeux, Connaisseurs, Portrait
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : OBSERVATIONS D'UNE SOCIÉTÉ D'AMATEURS, sur les Tableaux exposés au Sallon cette année 1761 ; tirées de L'OBSERVATEUR LITTÉRAIRE de M. l'Abbé DELAPORTE. A Paris, chez Duchesne, Libraire, rue S. Jacques, au Temple du Goût ; Borchure in-12 de 72 pages, prix, 21 sols.
OBSERVATIONS D'UNE SOCIÉTÉ
D'AMATEURS , fur les Tableaux
expofés au Sallon cette année 2761 ;
tirées de L'OBSERVATEUR LITTÉRAIRE
de M. l'Abbé DELAPORTE.
A Paris , chez Duchefne ,
Libraire , rue S. Jacques, au Temple
du Goût ; Brochure in-12 . de 72 pages
, prix , 21 fols.
CETTE Société d' Amateurs ,ſoit qu'elle
exifte réellement , foit qu'elle ne ferve que
de voile à un feul Auteur , a commencé les
obfervations en 1759 fur diverfes productions
modernes des Arts. M. l'Abbé Delaporte
en a mis au jour quelques Morceaux
en différens temps dans fon Journal . Dès
qu'elles parurent , elles attirérent affez l'attention
des Artiſtes , pour exciter des dif
cuffions, où la fatalité des difputes polémi
ques avoit femé de l'aigreur , tan fis que
Public y voyoit avec affez d'étonnement ,
des connoillances dans les Arts plus profondes
qu'on ne vouloit en montrer, & plus
le
OCTOBRE. 1761 . 93
qu'on n'en fuppoſoit même à des Gens de
Lettres ; en même temps qu'on y reconnoiffoit
dans le ftyle , un talent exercé , & une
méthode de raifonnement fupérieure à ce
que laiffe de loifir aux Artiftes l'exercice de
leurs études ordinaires.
Les dernières obfervations de cette Société
, imprimées féparément dans cette
Brochure , portent fpécialement fur le dernier
Sallon . Il nous a paru qu'en général
le Public y avoit trouvé des vues d'Artiftes
& de Connoiffeurs délicats , préſentées
avec l'ordre & l'agrément des talens littéraires
; une convenance de ftyle analogue
aux divers fujets dont on y rend compte ;
de la Philofophie même dans la recherche
du rapport des effets avec leurs caufes, dans
plufieurs Morceaux de Peinture &de Sculpture
; enfin , ce qui nous a déterminés
pardeffus tour à en faire mention , une
modération très- louable , juſques dans les
critiques , & un fi fage tempérament d'éloges
& de cenfures , que les Artistes même
qui en font l'obiet , ne pourroient ni
affecter de refufer l'éloge , ni fe formaliſer
de la cenfure . Nous copierons plufieurs endroits
en entier , pour laiffer juger de ce
que nous venons de dire : nous commencerons
par le préambule qui eft à la tête
de ces remarques.
94 MERCURE DE FRANCE.
"
"
» Cette révolution de deux années , qui
» conftamment ouvre dans le Palais de nos
» Rois , le tréfor public des Arts , paroif-
» foit à notre impatience plus intéreffante
» que jamais. Nous penfions bien le
que
goût naturel de la Nation , l'émulation
" animée par les regards du Souverain , la
» libérale curiofité de quelques Connoif-
»feurs diftingués , & furtout la vigilante
bienfaifance d'un Mécène , plus protec-
» teur encore par amour que par état, ſuf-
» firoient fans le fecours de la paix , pour
> entretenir avec éclat les travaux de nos
» Artiſtes : mais nous ne nous attendions
» pas , que tandis que l'Europe gémit fous
» le poids d'une guerre dont nous fuppor-
» tons le plus grand fardeau , Paris verroit
» de nouveaux progrès dans les Arts , &
» une auffi fomptueufe abondance de leurs
plus belles productions.
"
"
و د
Le refte de cette courte Préface annonce
l'intention de l'Auteur fur l'impartialité
& fur la modération dans les jugemens.
MM. les Amateurs commencent par
l'examen du Tableau de M. Dumont, fait à
l'occafion de la Paix publiée en 1749. Ils
remarquent que le Peintre a traité le Sujet
plus dans le genre de l'Hiftoire , que dans
la fervile exactitude du Portrait . Ils donnent
des éloges à la fermeté du pinceau
OCTOBRE. 1761. 95
de l'Artiſte , à la belle & fage diftribution
des lumières , ainfi qu'à l'heureufe difpofition
des Groupes . Ils décrivent très- clairement
l'allégorie qui enrichit une partie de
ce Tableau ;ils en juftifient l'alliage avec la
repréſentation naturelle des autres perfonnages
, par l'exemple des compofitions de
Rubens. En feignant de répondre à ceux
auxquels cette forte de mêlange répugne ,
& en autorifant les Peintres par l'ufage des
Sculpteurs dans les Statues , ils font adroitement
fentir l'abfurdité de l'abus , par lequel
» la poſtérité verra les Rois de Fran-
» ce des 17 & 18 ° fiécles , fous les vête-
» mens des Héros de la Gréce & de Rome.
Si ces figures , fouvent ifolées & par
conféquent fans aucun rapport allégorique
, confondent ainsi, au gré des Sculp
» teurs , les temps , les lieux , les perfon-
" nes , pourquoi les Peintres n'auroient- ils
»pas le même droit , furtout lorfqu'il s'agit
d'enrichir une compofition qui pour..
» roit devenir trop froide fans le fecours de
l'allégorie ? Notre filence à l'égard de ces
» ftatues , eft fans doute un reproche que
"nous aurions à nous faire , fi la confidé-
» ration due à des chefs-d'oeuvre,& les mé-
» nagemens convenables pour les grands .
» Artiſtes qui les produifent , n'exigeoient
» de nous des hommages plutôt que des
» leçons .
"
"
>
96 MERCURE DE FRANCE
A la fuite de quelques remarques fur la
vérité de couleur dans quelques parties
de ce Tableau , & fur ce qu'on defireroit ,
d'après le Public , plus de richeffes & moins
d'âpreté dans la figure du Héros qui défigne
le Souverain , on finit cet article en difant :
» Ces légères critiques , dont on n'honore-
» roit point un ouvrage médiocre , n'enlè-
» vent rien à ce Tableau , de ce qui doit
» le faire confidérer comme une belle &
fçavante production d'un de nos plus
» habiles Maîtres , & comme un morceau
» très digne de fon honorable deftination .
"
و و
»
Nous croirions dérober un des plus
agréables tributs de l'admiration due à M.
Carle Van-Loo , fi nous ne rapprochions
pas en entier le premier article des Obfervations
fur fes Tableaux. » Le pinceau
» de ce Peintre , auffi précieux à l'oeil
» du Connoiffeur , qu'agréable à celui du
vulgaire , a enrichi le fuperbe fpectacle
» du Sallon de plufieurs fcènes , qui toutes
» méritent cette attention qu'on donne
» ordinairement à fes ouvrages . Mais un
» attrait univerfel ramène toujours à celui
» qui représente un jeune Eſpagnol lifant
» ' n Roman à deux jeunes filles , qui pa-
» roiffent être les deux fours . Au caractère
» d'intérêt qu'elles y prennent , on recon-
» noît le genre du Livre ; cette lecture fait
naître
OCTOBRE. 1761. 97
» naître en elles un fentiment vif & neuf ,
par lequel on pénétre jufqu'aux idées
» tumultueufes dont fe rempliffent ces
jeunes têtes. La mère affife à quelque
» diſtance, fufpend fon ouvrage pour écou-
» ter: fon attention eft fenfiblement dif-
» férente de celle de fes filles . On remar-
» que bien en elle ce goût pour les avan-
» tures amoureuſes , commun à toutes les
perfonnes de fon fexe ; mais ce qui eft
exprimé dans les jeunes foeurs, ne paroît
» dans la mère , qu'une curiofité caulée
» par la réminifcence ; ou fi l'on y foupçonne
quelque fentiment , c'eft celui du
» regret. Une troifiéme foeur , encore enfant
, faifant voltiger un oifeau au bout
» d'un fil , fans prendre aucun intérêt à la
» lecture , donne le dernier trait de vérité
» à cette fcène piquante dans fa fimplici-
>>
"
ן כ
→
té , & rendue plus intéreffante fur la
» toile , qu'elle ne le feroit peut être dans
» la nature . Au mérite de cette agréable
compofition le joignent les parties les
plus admirables de la Peinture . Un ac-
» cord harmonieux des tons ne gêne ni
» n'altére la vérité des couleurs locales
» dans les carnations , les étoffes & les
"
fites. Ce même gracieux , ce même fua-
» ve fur lequel la vue fe repofe fi volup-
» tueulement dans tous les Tableaux da
II. Vol E
98 MERCURE DE FRANCE.
7
•
» même Peintre , eft allié dans celui - ci , à
» une force fupérieure de coloris . Une
transparence générale en embellit tous
» les objets. Les plans y font diftincte-
» ment déterminés. La vue paffe aisément
» dans toutes les parties . L'air circule au-
» tour de tous les corps . En un mot , tout
» nous a paru charmant dans cette agréa-
» ble compofition .
On donne ici au Tableau du même Peintre
, qui repréfente une Offrande à l'Amour
, & à celui de l'Amour menaçant ,
des éloges différens & convenables à chacun
de ces Morceaux. On obſerve dans
celui de la Madelaine pénitente , que la
claire des Spectateurs qui fans connoiffances
détaillées fe croit Juge des convenances
, n'a pas trouvé les fignes de pénitence
affez indiqués dans la Madelaine . » D'au-
» tres vont jufqu'à defirer dans la tête
» cette expreffion de douleur & d'atténua-
» tion établies fur les ruines d'une Beauté
voluptueufe dont on verroit encore les
"
>> traces .
Si l'on doit applaudir à la juſteſſe des
vues de MM . les Amateurs , & à la délicateffe
du tour dont ils ornent leurs obfervations
, on doit leur tenir plus compte
encore de l'attention avec laquelle ils vont
fubitement à la défenfe du célèbre Artifte .
OCTOBRE. 1761. 99
"
C'eft ainfi , ajoutent-ils auffitôt , que
la critique trop facile à confeiller , perd
» de vue la difficulté de l'exécution ; par-
» ce qu'elle aura vû quelquefois des mira-
» cles de l'effort humain , elle en exige
» toujours de nouveaux . » Ce que prend
eccafion de dire l'Auteurdes Obfervations ,
fur les critiques honnêtes que l'on fait des
ouvrages des Artiftes , nous paroît fi fage
& fi inftructif , que nous ne pouvons nous
difpenfer de le copier , d'autant qu'il raméne
à un fentiment honorable pour le
Tableau de M. Vanloo .
و ر
» Le grand Artiſte fçait mieux que nous,
> apprécier ces fortes de difcuffions . Il les
»reſpecte & en profite, fi elles ont quelque
» fondement; il les néglige & ne s'en offen-
Girelles
» fe pas ,
à faux. Mais dans
portent
» aucun cas elles ne peuvent altérer fa
gloire , ni empêcher que l'on n'admire ,
» entr'autres perfections de cet ouvrage, le
» beau vaporeux qui y regne. Il n'eft peut-
» être aucun de ceux qui ont fait toutes
» ces remarques , qui ne defirât être l'Au-
» teur ou le poffelfeur de ce morceau .
">
Parmi le petit nombre de morceaux
qu'a expofés M. Boucher ( ce font les expreffions
de MM. les Amateurs ) ils diftinguent
un petit Tableau ovale qui repréfente
une Paftorale. Ils louent beaucoup
E ij
Too MERCURE DE FRANCE.
l'agrément des caractères de tête, le facile
enchaînement du grouppe, la vérité de couleur
locale dans les étoffes , la légèreté &
le naturel des draperies . Ils affectent officieuſement
d'infifter fur la force de couleur
& fur l'empâtement , qui en effet diftinguent
ce Tableau . Ils n'obmettent pas
le bel accord des tons qui lui procure un
agréable effet.
On a pu juger du ftyle pittorefque de
ces Obfervations, par ce que nous en avons
rapporté fur le Tableau de la Lecture de
M. Carlo-Vanloo . Les Amateurs , ou leur
redacteur peignent à l'efprit du Lecteur ce
que leurs yeux ont vû dans les Tableaux ,
& ils le peignent quelquefois comme on
defireroit le voir. Ils ne privent pas M.
Boucher du bon office de leur talent , en
rendant compte de deux autres petits Tableaux
, dont l'un repréfente Jupiter fous
figure de Diane , trompant une trop
crédule Nymphe , & l'autre des Nymphes
endormiesfurpriſes par un Satyre.On ne
remarque rien à l'égard de l'Art fur ces
deux Tableaux , finon que M. Boucher
» voit ordinairement la nature dans un
ور
point de beauté , dont elle n'eſt qu'idéą-
» lement fufceptible, » Remarque agréable
pour ce Peintre , mais dont la fineffe n'échappera
pas aux Connoifleurs . Celle du
pinceau littéraire de nos Obfervateurs fe
OCTOBRE. 1761. 161
laiffe pénétrer dans ce que nous allons copier.
» Les Nymphes endormies , autre Ta-
» bleau du même Auteur , offrent à dé-
» couvert les charmes les plus féducteurs
» de la nature ; tandis que le Satyre qui
les furprend , préfente l'image de l'ar-
»dent & fombre defir , fous une vieille
"peau tannée. Son regard enflammé dé-
» céle ce qu'il médite , & profane déja ce
qu'il contemple. On ne fçait à qui ap-'
partient ce Tableau ; mais plus d'un
»homme pourroit fervir de modéle à ce
Satyre.
On juftifie un autre Tableau du même
Maître, dans lequel un grand nombre d'ob .
jets , au rapport des Obfervateurs , ne préfente
aucun Sujet déterminé , en difant de
M. Boucher , que le Peintre des graces eft
auffi le Peintre de tous les genres. Ils qualifient
ce Tableau : » Un admirable rudi-
» ment de peinture , enrichi des meilleurs
» exemples fur toutes les parties que ren-
»ferme cet Art. » Nous ne pouvons paffer
une réfléxion vive & judicieufe à l'occafion
du peu d'ouvrages de ce Peintre au Sallon .
Pourquoi les Artiftes les plus chers à
» ce même Public , Juge fouverain , & vé-
>> ritable maître des talens , paroîtroient - ils
» en négliger le fuffrage ? L'amitié flatte
E iij
102. MERCURE DE FRANCE.
» & careffe ; l'opulence paye ; le feul Pu-
» blic couronne. Qui dédaigneroit ce prix,
» ne feroit pas digne de le mériter.
Les Tableaux de M. Pierre occupent .
enfuite l'attention de nos Amateurs : fur
celui qui repréſente un Chrift defcendu de
la Croix, voici comme ils s'excufent de pro
noncer . » Nous ne pouvons rien rapporter .
» ni des jugemens du Public , ni de nos.
ni - de
»propres opinions fur quelques- uns de ces .
» fortes d'ouvrages . Lorfque les fujets en
»font convenablement traités pour fuffire
» à la piété des Fidéles ou doit croire .
ן כ
qu'ils ont atteint le principal but de leur
» deſtination . Il eft vrai que le réſultat des
» principes des Arts , doit être d'offrir au
» Public des chofes qui lui plaifent ; mais
" il eft dans ces mêmes Arts , des mystères
» qui lui font affez inconnus , pour qu'il
» ne puiffe pas toujours juger du mérite
» de leurs pratiques.
de
Dans le Jugement de Paris , Tableau
21 pieds de large fur 14 de haut , cette
Société penfe que l'étendue eft trop vafte
pour la scène qu'on y repréfente , & que
cet inconvénient fait perdre , dans l'effet
général , le mérite que l'on reconnoît &
que l'on applaudit dans l'exécution pittorefque
de bien des parties . On defireroit
encore dans ces Obfervations , que le fils.
OCTOBRE. 1761. 103
de Priam fût reconnoiffable par le cofume
Phrygien dans fes vêtemens . On défapprouve
l'ufage de repréfenter les Bergers
Poëtiques , tantôt comme nos Paftres modernes
& nationaux tantôt comme les
Bergers de Théâtre. D'ailleurs on y donne
à la figure de Vénus des éloges bien mérités
, ainfi qu'à la jufteffe & à l'accord des
tons , à la fageffe & à la tranquillité du
coloris , lequel felon cette Obfervation
» fans monotonie ne laiffe rien dominer, en
» faifant tout valoir. » Enfin on annonce
ce Tableau comme très eſtimable pour les
Connoiffeurs .
Ce que l'on remarque fur la Décolation
de S. Jean , autre Tableau du même Artifte
, mérite d'être rapporté en entier.
Le fujet est très - bien conçu . Le Peintre
» a judicieuſement éludé l'aspect répugnant
» d'un col , d'où le fang doit jaillir enco-
» re la poſition du perfonnage qui vient
» d'exécuter l'ordre du Tyran , cache cer-
» te partie dégoûtante. Le refte du cada-
» vre , très-bien peint, eft deffiné avec une
» fineffe admirable. L'horreur qu'inſpire
» naturellement un femblable fpectacle ,
» eft ingénieufement exprimée dans la fi-
" gure de la femme , à qui on préfente la
» tête du Saint. La fcène eft nette, quoi-
22 que bien remplie ; & le fite , qui eft l'ex-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ور
» térieur d'une prifon , ne laiffe rien à de-
» firer de ce qui peut completter la vérité
» & les convenances. Nous nous flattons
» de n'être démentis par aucun Amateur
»impartial , fur l'éloge que nous donnons
» à cet ouvrage.
"
Un Tableau de M. Hallé repréfentant la
prédication de S. Vincent de Paul , eft
bien détaillé , & les beautés en font fenties
& remarquées par la Société , comme
elles l'ont été par l'Auteur des remarques
fur les Tableaux dans le précédent Mercure
.
S. Germain donnant une Médaille à
Sainte Geneviève , Tableau de M. Vien ,
fait dire avec plaifir à la Société , » que la
réputation qu'il s'eft acquife par les pre- *
» miers ouvrages , étoit plus l'effet de la
réalité de fes talens , que de la préven-
» tion de quelques Connoiffeurs.
Au jugement des Amateurs, ceTableau eft
» en général lumineux & d'un grand effet :
» les maffes des vêtemens facrés font ri-
» ches , de grande manière , & d'un bon
ton , &c. Après avoir applaudi à la juſteffe
des caractères dans les têtes des principaux
perfonnages , ils terminent fur ce
Tableau, en difant. » Les beautés de l'exé-
» cution marquent autant de préciſion
» dans la pratique que dans l'efprit de l'Au-
33
>> teur.
و د
OCTOBRE. 1761 . 101
A l'occafion d'un autre Tableau de M.
Vien , repréfentant une jeune Grecque
qui orne un vafe de bronze avec une
guirlande de fleurs ; après beaucoup d'é-
Toges pour le Peintre & pour le goût de
l'antique dont il a cherché à fe rapprocher
dans ce petit Morceau, nos Amateurs
conviennent qu'aux yeux d'un grand nom
bre de Spectateurs la févérité des principes
pourroit fe confondre avec la froideur
de l'expreffion , fi l'on adoptoit
toujours ce genre. » Pour bien juger ,
» ajoutent- ils , de ces fortes d'études , il
» faut fe rappeller l'origine , peut- être
» même l'enfance de la Peinture. Nous
» n'entendons faire tomber la comparaifon
, que fur la pureté ingénue de cet
» âge.
>>
Nous pafferons les éloges , quoique trèsmérités,
que donnent ces mêmes Obfervations
au Tableau d'une des circonstances
du Martyre de S. André , par M. Deshayes
* , pour rapporter en entier la relation
vive & touchante d'un autre de fes
Tableaux » : on a été univerfellement af-
» fecté d'un fentiment d'admiration en
» confidérant le Tableau où S. Benoît
ود
* Ce jeune Peintre avoit jetté les fondemens
de fa célébrité au Sallon précédent , par un Tableau
d'une autre circonſtance du même mar¬
syre.
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
» mourant reçoit le Viatique à l'Autel
» La figure de ce Saint tombant fur les
» genoux entre les bras de fes Religieux ,
» a été regardée comme un chef- d'oeuvre
d'expreffion ; tous les traits caractériſti-
» ques de cette tête mourante défignent
» ce moment fatal , qu'à peine l'oeil hu-
» main peut faifir dans la nature. Ce n'eft
ود
ود
point un homme qui vient d'expirer ; ce
» n'eft point un homme qui va mourir ;
» c'eſt un homme qui meurt , & cet hom-
» me eft un Saint : on n'en fçauroit dou-
» ter au premier afpect. On voit fur fes
» lévres , dans un inftant unique , la double
action d'une âme qui appelle fon
» Dieu , & du dernier fouffle qui la lui
»porte. Une fenfibilité fraternelle , une..
» 'tendre vénération font peintes fur tous
les vifages des Religieux , & particulie
» rement fur celui du Diacre qui foutient
» le Saint Inſtituteur . L'amour , le reſpect
filial , & un peu de terreur infpirée par
ود
l'image de la mort , font joints à la trifsteffe
des jeunes Acolytes qui portent les
» flambeaux. Le Célébrant eft celui de
» tous, qui paroît le moins dominé par la
douleur. Le Peintre a confidéré , fans
doute, que la grandeur de fon miniſtere
» devoit feule l'occuper. On remarque
pourtant en lui , une attention trifle ,
OCTOBRE . 1761 . 107
quoique fervente , partagée entre le Sa-
» crement qu'il tient , & le Saint auquel il
» va l'adminiftrer . Une certaine foupleffe
» des épaules annonce dans cette figure ,
» & l'action & le fentiment qu'elle exige .
» Quant aux beautés pratiques de la Pein-
» ture , nous avons entendu les Connoiffeurs
admirer furtout , dans ce Tableau
de M. Deshayes , ce que les gens de
» l'Art appellent la perfection de la va-
»peur ; moyen par lequel lé Peintre eft
parvenu à raffembler les couleurs des dif-
» férens objets , pour en faire un coloris
» général , en les uniffant toutes fans les
» confondre . La lumière heureuſement
» diftribuée , diverfifie par les ombres &
les clairs , les habits facerdoraux que
le coftume du Rit affujettit à l'uniformi-
» té. Quoique l'efpace réel ne foit que
» de fix pieds en largeur , & qu'il contien-
» ne néceffairement beaucoup de figures de
»
par
"
grandeur naturelle , tous les plans font
» diftincts & de la plus grande netteté . En-
» fin , nous ne pouvons dire fur cet ouvra-
" ge , tout ce qu'il a dit lui-même à ceux
» qui ont joui du plaifir de le voir .
Si les bornes d'un Extrait permettoient
de rapporter ce que contiennent les obfervations
fur deux autres Tableaux admirables
de M. Deshayes , celui de S.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Pierre & celui de S. Victor , nos Lecteurs
jugeroient encore mieux & des talens fupérieurs
de ce jeune Maître , & de l'art
avec lequel ils font annoncés dans cette
critique . A l'égard de celui de S. Pierre ,
on y fait obferver l'éclat de la lumière
célefte & furnaturelle qui femble l'éclairer.
L'extafe de l'Apôtre , la beauté de la figure
de l'Ange , l'ordonnance nette & précife
du Tableau , la vérité des fites & des
tons &c . Il faudroit lire dans l'Ouvrage
même ce qui eft dit du Tableau de S. Victor
, Morceau qui difpute de beauté avec
celui de S. Benoît . Une remarque géné
rale & importante pour la gloire de M.
Deshayes & pour augurer de la réputation
où il doit atteindre , eft celle par laquelle
on termine fon Article. » La diverfité
des ftyles ou des manières de ce Pein-
» tre , eft ce qui le rend particulierement
» recommandable. Nous avons reproché
autrefois aux plus grands Maîtres , d'a-
» voir pour tous les Sujets qu'ils traitent,
» une efpéce de furteinte , ( nous hafar-
» dons ce terme ) les uns en jaune , les
» autres en rouge , en verd , en brun , &c .
» On diroit que celui- ci a des yeux particuliers
pour chaque objet, un pinceau dif-
* Voyez l'Obfervateur Littéraire 1759 , Tom.
IV , pages 111 & 180 .
"
"
OCTOBRE. 1761. 109
33
و د
férent pour les rendre , & une touche
» propre à chaque action qu'elle repréfente
. Le Tableau de S. Victor eft par-
» faitement dans le ton de l'Ecole d'Italie .
» Le coloris, quoique vrai dans les détails,
» a , par anticipation , ce vernis du temps,
» ſi reſpecté de quelques Amateurs . Celui
de S. André eft tout différent . Il y a une
» force & une décision que l'on accuferoit
» de dureté , fi l'on ne fenroit qu'elles font
» néceffaires à l'expreffion du Sujet. Au
» contraire , celui de S. Benoît a tout le
fuave qu'on admire dans les Ouvrages
» de le Sueur. Le Tableau de S. Pierre ,
où la vigueur & l'éclat fe marient fans
» fe détruire , eft d'une touche & d'un co-
» loris qui le différencient encore de tous
» les autres .
و د
و د
D'autres morceaux, remarquent les mêmes
obfervations , dans des genres oppofés
aux précédens ,prouvent dans M. Deshayes
une aptitude générale aux diverfes parties
de fon Art.
On diftingue de M. Amédée Vanloo
deux manières dans les Tableaux qu'il a
expofés , L'une ( dans fes repréfentations
bacchiques ) d'un coloris forcé au- delà des
objets confidérés felon l'ordre naturel ; l'autre
d'un ton qui fe rapproche de celui que
femble avoir adopté fa famille. C'eſt dans
10 MERCURE DE FRANCE.
cette dernière que font peints la Guérifon
de S. Roch, & le Baptême de J. C. par
S. Jean. On fait des remarques favorables
à l'égard du premier de ces Tableaux .
En parlant de ceux de M. Chardin ,
cette brochure renouvelle d'une manière
auffi ingénieufe que conforme à la vérité ,
la gloire , & pour ainfi dire les Talens de
cet inimitable Peintre .
On parcourt tous les ouvrages de M.
Bachelier. On tourne en mérite relativement
à l'avantage de la Tapifferie , ce que
ceux qui n'auroient pas fait cette réflexion ,
ont pu critiquer dans un très-grand Tableau
de ce Peintre , deftiné pour la Manufacture
des Gobelins . Celui de Milon le Crotoniate
, eft confidéré comme une fort bonne
étude. On renvoye à un des Mercures de
cette année pour le tableau fur les quatre
Parties duMonde.Nos Amateurs paroiffent
s'être arrêtés avec plaifir fur celui qui repréfente
un très-beau Chat Angola . Mais nous
les laiffons parler eux-mêmes fur un objet qui
femble les avoir avantageuſement affectés .
Ce n'eft pas fans quelque étonnement, que
l'on paffe de la plupart des Tableaux de ce
Peintre ( M. Bachelier ) à une efquiffe en
grifaille , où il a repréfenté une defcente
de Croix. Ce morceau eft, fans outrer
l'éloge , le germe des plus grandes parties
»
OCTOBRE . 1761.
» de l'Art. Un enchaînement fage & ingénieux
dans la compofition , des effets
juftes & frappans d'expreffions & de lamières
, tout ce qui fuffiroit pour conftituer
le grand Peintre , fe trouveroit dans
» le développement de cette belle inten-
» tion , fi elle étoit exécutée dans un Tableau
avec le même fuccès que dans l'ef-
» quiffe.
Les mêmes Amateurs donnent aux Tableaux
de M. Vernet les éloges que l'on.
eft accoutumé de lire & d'entendre fur tout
ce qu'il produit.
» Les talens de M. de Machi pour l'Ar-.
chitecture , difent MM . les Amateurs, dé-
» couvrent à nos yeux impatiens la nouvel
» le Eglife de Sainte Geneviève, avant même
que cet édifice foit conftruit . Ce mo-
» nument de la piété , & qui doit l'être en
» même temps de la gloire de notre Architecture
, eft faifi d'après les projets
» du célébre M. Soufflot , de manière à
» en développer les principales beautés..
Nous y voyons avec la complaifance de
» l'amour propre , combien nos principes
fur la forme des Temples antiques & les
as convenances du Rit Chrétien * , fe font
>> rencontrés avec ceux de ce grand Archi-
»
22
-*
+
* Voyez l'Obfervateur Littéraire 1760 , Tomer
, page 295... IV,
112 MERCURE DE FRANCE.
"
و ر
» tecte . Le goût & le génie qui ont préfidė
» à l'ordonnance de cet édifice , font des
» autorités refpectables qui juftifient les
» obfervationsque nous avions faites à l'é-
» gard du Maître- Autel dans les Eglifes . On
» doit auffi remarquer dans ce nouveau
Temple, avec quelle intelligence par l'emplacement
du grand Autel renfermé dans
» un augufte Sanctuaire , M.Soufflot a diftin-
» gué ce qu'exigeoit l'ineffable majesté des
» Saints Mystères , & par la pofition de la
» Châffe, ce qui convenoit tant à la dignité
» des Reliques , qu'à la commodité des actes-
» de dévotion du Peuple. Nous n'entrerons
point dans le détail de toutes les per-
» fections de l'Art répandues fur cet ad-
» mirable Tableau * ; nous craindrions
» d'être au- deffous & du ſujet , & des éloges
répétés & unanimes des Connoiffeurs
& du Public.
33
ود
Parvenus au Tableau de Vénus bleſſée
par Dioméde, de M. Doyen, nos Amateurs
pefent & balancent tout ce qu'on a dit de
favorable & de défavantageux fur cet Ou-
* N. B. M. l'Abbé Delaporte , Editeur de ces
Obfervations , nous informe que c'eſt par une erreur
dans l'impreffion que le mot de Projet s'étoit
gliffé à la place de celui de Tableau de M. de
Machi , attendu que tout ce qui précéde déclaré
bien que le Projet eft de M. Soufflot.
OCTOBRE . 1761 . 113
,
vrage. Le résultat de leur examen eft un éfpoir
très- flatteur pour ce jeune Artiſte , auquel
ils accordent tout le feu & toute l'élévation
du Poëte Grec dont il a tiré fon fujet
. S'ils conviennent d'une part que tous
les plans ne font pas bien diftincts , que la
chaîne de lumières eft rompue en plufieurs
endroits , &c ; ils rendent juftice à la beauté
de plufieurs parties , entre autres à celles
de ces corps morts ou mourants près
d'un cheval qui lui - même , pour employer
leurs expreffions , foufle pour ainfi dire
lafureur avec le fang. Ils juftifient ce que
quelques Cenfeurs avoient trouvé d'exagégéré
dans la figure de Dioméde ; ils applaudiffent
au caractère de plufieurs autres.
Ils rendent raifon de ce qui a pu donner
lieu à des critiques fur lesquelles ils ne
prononcent pas . Enfin faire connoître
tout ce qu'ils efpérent de ce Peintre
ils terminent ainfi . » Il y a des écarts où
» entraîne un talent trop impérieux pour
»fubir le joug des régles , & qui font
» néanmoins une fource d'efpoir pour la
perfection . Si M. Doyen et tombé dans
quelques uns , ils ne peuvent être que
» de cette espéce . Que ce jeune Artiſte
» étudie encore les Maîtres de l'Art , & il
» le deviendra bientôt lui même.
و د
ود
pour
Ils ne négligent pas de remarquer que l'e
114 MERCURE DE FRANCE.
fuccès d'un Tableau du même Peintre re- .
préfentant une Lifeufe , a été fans contradicteurs.
Nous copions avec plaifir la façon
agréablement ingénieufe dont on annonce
M. Greuze dans ces Obfervations .
» Au Théâtre il eft des Acteurs que le
» Public admire , & aufquels il paye le
» tribut dû aux grands talens ; mais il en
» eft prèfque toujours un qu'il aime davantage
, parce qu'il lui procure un plai-
» fir plus familier . Les premiers font, pour
» ainfi dire , les maîtres , l'autre eft l'ami
» du Parterre ; & cet ami eſt toujours ce-
» lui dont le jeu fe rapproche le plus de la
» naïveté de la nature. Depuis quelques
années c'eft M. Grenze qui jouit de cet
» avantage fur le grand Théâtre Pitto : eſque
du Sallon . Il a eu des prédéceffeurs
» dans l'uſage intéreſſant qu'il fait de ſon
» Art ; mais il en a étendu l'effet , en y
joignant les graces à l'énergie du carac-
» tère : ſon pinceau ſçait ennoblir le
ruftique , fans en altérer la vérité.
L'aimable Tableau de la petite Blanchif
fenfe , & plufieurs têtes admirables font
les premiers objets des louanges très - juftes
& très-raifonnées de ces Obfervations ;
elles vont jufqu'à l'admiration pour le Tableau
qui a fait retourner tout Paris au
ور
genre
OCTOBRE. 1761. 113
Sallon. Nos Lecteurs perdroient trop à extraire
ce morceau .
» Ce qui eft au- deffus de toutes nos
» louanges , au- deffus même de l'idée que
» nous voudrions en donner , c'eſt le Ta-
» bleau fi long- temps attendu au Sallon, &
» dont la fcène eft dans le fein d'une hon-
» nête famille rurale . L'inftant de l'action
-33
qu'a repréſentée M. Greuze , eft celui out
»le pere de l'accordée délivre à fon gen-
» dre futur , l'argent de la dot de fa fille .
» Ce pere affis dans la partie apparente ,
» eft un vieillard d'une phyfionomie ou-
» verte , avec toute la nobleffe de fon état.
" On remarque que c'eft moins la décré-
» pitude de l'âge , que le travail & l'im- .
preffion de l'air , qui a fillonné fon vifa-
» ge. Le pinceau parle dans ce vieillard ;
on entend ce qu'il dit au jeune homme à
qui il remet le fac d'argent , & qui l'é-
» coute debout avec une attention refpectueufe.
On voit qu'il l'exhorte à faire.
» un ufage utile & honnête de cette dot ,
» & on lit fa confiance dans la manière.
» dont il lui parle. La jeune accordée a un.
» bras entrelacé dans celui du jeune hom-
» me. On s'apperçoit que la pudeur & la
préfence des parens retiennent fa main
prête à fe pofer fur celle du futur , qu'elle
defice , mais qu'elle n'ofe toucher . Son
"
".
>>
116 MERCURE DE FRANCÈ.
"autre bras eft embraffé par la bonne mère,
affife vis-à -vis du vieillard . Le chagrin
dé la féparation & la tendreffe maternel-
» le accompagnent & rendent plus inté-
" reffantes les leçons qu'elle donne à ſa fil-
» le. Rien n'eft fi piquant que la figure de
» cette accordée , ni de fi fpirituellement
» adapté au Sujet. Sa tête eft charmante ;
" & les yeux baiffés vers la mère avec ume
" modefte contrainte, ne laiffent que mieux
» deviner le charme naïf de fa phyfiono-
» mie. On y diftingue jufqu'à une petite
hypocrifie douce & honnête , qui couvre
» le véritable intérêt dont elle eft occupée
» dans ce moment. Les foupleffes gracieufes
d'une jolie taille , qui fort des mains
" de la nature, & qu'aucim artifice n'a for-
" mée ni foutenue , font exprimées avec
»une délicateffe au deffus de tout éloge . Il
" n'eſt pas jufqu'à fon tablier blanc , qui
» dans fa chûte naturelle , & fans recherche
apparente , ne concoure à la perfec-
» tion de ce caractère. Une petite foeur ,
» penchée fur les bras de cette accordée ,
pleure leur féparation , comme c'est l'afage
des foeurs cadettes , tandis que derrière
tout ce monde, un petit frère à che-
» veux blonds bouclés , fe léve fur la poin-
» te des pieds pour mieux voir ce qui fe
pafle. L'importance dont eft cette action
""
97
OCTOBRE . 1761. 117
dans une famille , la lui fait croire une
» cérémonie fort curicule. Ce qui ajoute
» infiniment à l'intérêt de la fcène , c'eft le
"3
mêlange de dépit , de regret & de jalou-
» fie qu'on apperçoit diftinctement fur la
phyfionomie d'une autre jeune perfonne,
» qui , le bas du viſage fur la main , derrière
» le fiége du vieillard , léve des yeux mécontens
fur le couple, & particulierement
»fur le futur. Sans reflembler à l'accordée,
» on la reconnoît pourtant à l'air de famil-
» le, pour une foeur aînée , que le choix du
jeune homme a facrifiée à fa cadette.
» Près du vieillard , fur le devant de la toile,
» le Peintre a placé le perfonnage indifpen-
» fable : c'eft le Tabellion avec fon habit
. و د
noir & fon manteau. On voit qu'il fe
» donne l'importance de fon ministère de-
» vant ces bonnes gens , & tout , jufqu'au
» tour de fon chapeau , indique & l'état &
» le perfonnage . En obfervant en détail
" tout ce tableau , on y remarque , de la
» part du Peintre, une attention réfléchie
» & étendue fur toutes les vérités de la na-
» ture , attention qui a peu d'exemples, &
» dont on defireroit plus d'imitateurs .
» Non-feulement les têtes , mais encore
» les jambes , les mains & les carnations
» marquent dans chaque perfonnage l'âge,
» le fixe , l'état , & ce que le plus ou le
118 MERCURE DE FRANCE.
"
33
"3
» moins de fatigue du corps y doit occafionner
de différence . On ne peut trop
» admirer la chaîne heureufe de lumière ,
»qui met tous les objets dans leur véritable
place & dans le ton vrai que
chaque place doit leur donner. Des
ombres fondues avec les clairs opérent
les preftiges de l'illufion , comme on le
» remarque à l'égard d'une armoire placée
»pour faire fond au group pe du vieillard.
La vue en mefure la profondeur & les
faillies , fans le fecours des ombres tranchées
, toujours fauffes lorfque la caufe
de la lumière ne frappe pas l'objet immédiatement.
Les vuides du tableau
"
«
"
و د
و و
33
33
"
و و
font agréablement remplis par quelques
perfonnages épifodiques, mais naturelle-
„ ment acceffoires au fujet. Ce morceau
précieux appartient au Mécène même ,
» qui préfide fur les Arts , ce que nous ré-
» marquons ici , tant pour l'honneur du
» Peintre , que pour celui du goût d'un
,, Protecteur utile aux Artiſtes , non - feu-
» lement par l'ufage de fon autorité , mais
» encore par l'emploi de fes propres fonds.
» Cet hommage que nous lui rendons au
» nom des Artiftes , nous rappelle la jufte
» reconnoiffance qu'ils doivent auffi , &
» qu'ils reffentent tous pour cette généreu-
»fe & conſtante bienfaitrice, qui feconde
و ر
OCTOBRE. 1761 .
» fi ardemment & fi utilement les vues de
» leur Protecteur . C'eſt à elle qu'appar-
» tient un autre Tableau de M. Grenze
repréſentant un Berger qui confulte le
» fort en foufflant fur une fleur. Il a été
» fait pour fervir de pendant à celui de
» l'ingénuité , vu avec tant de plaifir au
» précédent Sallon . Il ne céde point au premier
par le mérite de l'Art ; mais peut-
» être par les graces du caractère de fimpli-
» cité , plus touchantes dans un fexe que
» dans un autre . *
»
On n'a pas omis les deffeins de ce Peintre
qui étoient expofés . On remarque à
l'occafion de ce qu'ils repréfentent , que
» les fujets qu'imagine & que rend fi bien-
» ce jeune Peintre , pourront former un jour
» unTraité complet de morale domestique.
Il paroît que M. Cafanove eft regardé
par MM. les Amateurs, comme le Peintre
qui doit remplacer ceux que nous avons
perdus pour le genre des Batailles . Ils s'expriment
fortement fur la vigueur & fur la
force de la manière de ce Peintre Son
grand Tableau , difent- ils , dévore la vue &
porte la terreur dans l'âme. Expreffion nou .
velle , mais qui rend rapidement & avec
énergie, l'idée de la couleur & de la manière
du nouveau Peintre qui paroît fur la Scè-
* Ces deux Tableaux appartiennent à Madame
la Marquile de Pompadour.
120 MERCURE DE FRANCE.
ne. Ils cherchent enfuite fi cette force dévorante
eft youjours l'imitation exacte de
la nature.
»Le Purgatoire de M. Briard , difent
» nos Amateurs , annonce qu'il n'en deme-
» rera pas là . Ils approuvent & font re-
» marquer beaucoup de parties eftimables
» dans ce Tableau , de la forme la plus in-
» grate pour la compofition . Ils finiffent
» par ce rapport favorable : » Tout ce qui
» peut encourager un jeune Artifte , eft le
» réfultat de l'examen qu'on a fait de ce
» Tableau.
Ce feroit faire tort à M. Roland de la
Porte , nouvel Académicien pour le genre
des imitations , de ne pas copier un trait
qu'on trouve dans l'examen de fes Tableaux
.
"
"
» Si les oifeaux béquetoient des raifins
qui ont fi fort féduit la facile admiration
» de l'antiquité , il feroit très poffible que
» des enfans de nos jours , pour peu qu'ils
» euffent de gourmandife , portaffent la
» main fur les petits pains de notre Pein .
» tre. Ce qui ajoute au mérite de fa ma-
» nière , c'eft qu'elle eft tellement finie &
» fondue , que les yeux fur le Tableau ,
» l'illufion dure encore & n'en devient que
" plus forte.
L'Article des Portraits n'étant pas fort
étendu ,
OCTOBRE. 1761 . Izr
étendu , nous le rapportons prèfqu'en entier.
C
" Le magnifique Portrait du Roi par M.
Michel Van-loo , placé dans l'endroit
» le plus apparent du Sallon , eft un mo-
» nument de ce temps , précieux à la Na-
» tion par l'exactitude de la reffemblan-
» ce , & admiré de tous les Connoiffeurs
» par la beauté du coloris , par l'heu-
» reux agencement de fes parties , & en-
» fin par toute l'ordonnance , où l'on re-
» trouve auffi dans fon exécution , le Pein-
» tre du grand genre.
و د
"
"
» Les Portraits qu'a expofés M. de la
» Tour , foutiennent tous la réputation
qu'il s'eft acquife à fi jufte titre ; c'eſt
» en faire l'éloge le plus flatteur , & le
" plus généralement entendu. Il en est
» plufieurs qui feroient la gloire des Pein-
» tres du premier genre , par la manière
fçavante dont les têtes font travaillées.
Tel eft celui d'un Prince cher aujour-
» d'hui à notre Nation * , & d'un Poëte
Tragique qui jouit de fa mémoire ,
» comme Corneille , dont il a vu les der-
» niers jours , avoit joui de la fienne.
"
"
**
» Nous ne devons pas omettre un au-
» tre Citoyen eftimé , que l'on voit en
* M. le Comte de Luface.
** M. de Crébillon .
II.Vol.
122 MERCURE DE FRANCE.
>
robe de chambre , affis de côté fur une
» chaife dont le doffier lui fert d'appui.
» On ne parle pas de la reffemblance
» mérite ordinaire à ce Peintre ; mais on
ne peut voir une pofition plus facile ,
» plus vraie , & plus d'illufion dans au-
» cun Portrait qui foit forti des mains
» de M. de la Tour.
"
" M. Rofiina exécuté en Peintre de
» Portrait , un des grands Tableaux def-
» tinés à être placés dans l'Hôtel- de -Ville
» de Paris. C'est l'inftant où le Roi, après
» fa maladie , eft reçu dans cette Ville à
» fon retour de Metz. On voit encore
» une partie du carroffe qui a conduit
ce Monarque. Le Prince n'eft pas la
perfonne la plus en évidence , & en-
» core moins celle dont la reffemblance
foit plus exacte. L'Auteur qui eft étranger
, n'a peut -être pas fenti que dans
quelque circonftance que ce puiffe être,
» cette perfonne feroit toujours la plus
s intéreffante à voir pour des fpectateurs
» François; celle que leurs yeux cherchent
d'abord , & fur laquelle ils fixeront tous
leurs regards. M. de Bernage , alors
» Prévôt des Marchands , Magiftrat qui
» s'eft trouvé chargé de confacrer les épo-
» ques les plus mémorables de ce Régne ,
y eft très - reconnoiffable, quoique le co-
و و
15
OCTOBRE. 1761. 123
» loris foit un peu forcé dans les carna-
»tions. On parle , pour ainfi dire , & l'on
» converfe avec les autres perfonnes qui
"
"
"2
compofoient alors le Bureau de la Ville.
» Un petit Page qui court à pied auprès
» d'un Ecuyer , derriere le grouppe où eft
» le Roi , a été généralement remarqué.
» Dans le Portrait de M. le Marquis de
Marigny , par le même Peintre , tout
le Public , en convenant d'une parfaite
» reffemblance dans les traits , a cru voir
» une carnation plus forte & plus arden-
» te , qu'elle n'eft dans l'original . Les Ar-
» tiftes fe font plaints de n'y pas retrouver
» certaine expreffion d'une âme ouverte
» & affable , qui vient auffitôt fe peindre
fur fon vifage , lorfqu'ils approchent de
» lui.
ود
•
» La plupart des Portraits de M. Roflin
lui font encore honneur par la cé-
» lébrité des perfonnes qu'ils repréfentent.
» Les Artiſtes y reconnoiffent M. Bou
» cher , leur Confrère , très- fortement
» reffemblant , dans un de ces inftans qui
» ne font pas donnés au plaifir. Le Por
» trait de Madame Boucher , fa femme ,
» est bien peint , bien ajuſté , & très -re-
» connoiffable : cependant en le compa
» rant à celui du mari , on s'apperçoit que
» le pinceau faifit toujours mieux l'humeur
» que les grâces. Fij
و د
124 MERCURE DE FRANCE.
و د
" Plufieurs Portraits de M. Drouais
» confirment fa réputation par la fraî
» cheur de fon coloris & la vivacité de
fon effet. Tels font entr'autres, ceux de
» MM. de Bethune & d'un des enfans de
» M. le Préfident Defvieux ; mais fur-
» tout , celui d'un jeune Eléve , Tableau
du Cabinet de M. de Marigny. Il eſt
d'un piquant admirable , & peut foute-
» nir & fatisfaire les regards les plus diffi
» ciles . Un autre petit garçon jouant de la
» vielle , peint dans le même genre , eft
» encore un des ouvrages diftingués de
» M. Drouais dans ce Sallon.
ود
"
"
» Les Portraits ramènent à M. Greuze.
» Parmi ceux qu'il a expofés , on doit regarder
le fien comme une galanterie
faite aux Amateurs de la Peinture , auxquels
fes talens font chers. Mais celui
,, de M. Babuty , fon beau- père , fera
confidéré comme un vrai chef- d'oeuvre
peut être propofé comme une utile
leçon , dans la manière de bien traiter
une tête. Ce n'eft pas
feulement par
» caricatures que gravent les années , qu'il
» a donné à ce Portrait la force de l'effet ,
&
و و
"
"
"
les
& la vérité du caractère ; mais c'eſt par
» des paffages , dans les teintes des car-
» nations , dérobés à la Nature même
» avec cette fineffe qui lui eft uniquement
» réſervée.
OCTOBRE. 1761. 125
Nous ne pouvons donner que les premiers
articles de la Sculpture ; l'examen
des autres nous entraîneroit hors des bornes
ordinaires d'un l'Extrait.
» Le Sallon du Louvre , difent MM.
» les Amateurs , eft devenu pour les
» Arts , le Lycée d'Athènes & le Capi-
>> tole de Rome ; c'eft le lieu le plus au-
» gufte de leur Patrie ; les images de ceux
à qui les Arts doivent de la reconnoif-
» fance, y figureront toujours bien. On y
» voit donc avec plaifir , le Bufte en mar-
» bre de Madame la Marquife de Pom-
» padour , par M. le Moine. L'éloge
» qu'on a fait de cet Ouvrage , & qui eft
>> aujourd'hui généralement confirmé par
» les fuffrages du Public , fe trouve dans
» un des Mercures de cette année.Nous y
>> renvoyons nos Lecteurs, dans la crainte
» de ne pas rendre avec autant de jufteffe
& de précifion , tous les détails de ce
» qui conftitue le mérite de ce morceau.
"
» D'autres Portraits expofés au Sallon
» par le même Maître , y font , par
"
» des relations différentes , très - convena-
» bles & très -intéreffans pour le Public &
» pour les Artiftes. Tel eft d'abord celui
» de M. Reftout , refpectable par
» de & belle carrière qu'il a remplie ; &
" enfuite la tête de l'héritier des forces
la
gran-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
» & du génie de Corneille fur notre ſcène
» tragique * . La touche du premier eft
» facile , hardie & fpirituelle. La tête de
» M. de Crébillon eft reffemblante , &
» modelée avec fentiment . Une tête de
» petite fille joue & badine , pour ainſi
» dire , entre la dignité de ces deux Por
» traits. Une touche légere y fait voltiger
» les premieres graces , & cette naïveté
fine , dont la nature pare quelquefois
» notre enfance. Ces trois têtes font en
» terre cuite; ainfi le méchaniſme de l'Art
» en eft plus à découvert , & l'efprit qui
» le guide , plus diftinctement articulé.
» Combien un Artifte ne doit-il pas être
flaté d'avoir contribué à l'immortalité
» de ceux qui , par des talens d'un autre
genre, ont droit de l'attendre de la mé-
» moire des hommes ? Le Bufte en mar-
» bre de Mlle Clairon , procure cet avantage
à M. le Moine. Cette Actrice ini-
» mitable , eft repréfentée fous l'allégorie
» de Melpomène invoquant Apollon , ou
» pour mieux dire , recevant de ce Dieu
» l'infpiration du plus fublime talent de
l'action dramatique . Ce Portrait eſt très-
» reffemblant ; le caractère en eſt noble
» & touchant. Il eft pris fous un de ces
» beaux afpects , par lefquels elle exerce
» fi fouvent au Théâtre , un empire fou-
* M. de Crébillon .
OCTOBRE613 827
verain fur les âmes dont elle fait à fon
» gré moavoir tous les refforts . On nous
accuferoit , peut- être , de trop de prévention
en faveur des Artiftes célébres ,
fi nous n'avions pas foin de remarquer
que quelquefois dans le méchaniſme de
» leur Art , ils négligent trop les recher-
» ches laborieuſes , qui feules finiffent &
» perfectionnent cette vérité d'imitation
que doit prendre la matière fous les
doigts de l'Artifte dans tous les détails .
"
2
,
M. Falconet , dont les Ouvrages portent
toujours le fceau de la vérité embellie
par l'efprit ou par les graces,nous
» fait voir deux petits grouppes de fem-
» mes en plâtre , qui ont attiré notre attention
. Ils font difpofés de manière ,
que de chaque face ils préfentent les
» différens afpects d'une figure de femme.
L'élégance des formes , le choix heureux
» des pofitions , l'agrément des caractères
» de têtes & celui des coëffures , font réu-
» nis dans ces deux grouppes . Pour les
» définir en peu de mots , ce font les di-
» verfes beautés dont eft fufceptible la
» figure d'une femme , diftribuées fous
" quatre points de vue , & rendues avec
» une fidélité qui n'ajoute rien d'idéal à la
» nature. Ces grouppes font des fupports
» de chandeliers , qui doivent être exécu
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE!
tés en argent , & faire partie d'un fer-
» vice de table pour une Cour étrangère.
» Les Amateurs des Arts & ceux de l'hon-
» nêteté , ont applaudi au procédé de M.
» Germain. Il a publié avec une franchi-
»fe , malheureufement peu commune, le
choix qu'il a fait de M. Falconet pour
» l'exécution des modèles de toutes les
figures dans ce Sur-tout. Il foutient ce
» fentiment qui lui fait honneur , par
le
>>
plaifir que paroît lui faire l'expofition
» de ces deux modéles. D'ailleurs , en ren-
» dant publiques les principales études de
» cet ouvrage , M. Falconet affure davan-
» tage à M. Germain le fuccès de fon entrepriſe.
Il eft à préfumer qu'un Auteur
» qui fe foumet à tant de Juges , fait plus
» d'efforts pour mériter les fuffrages .
ور
و د
و د
par
» Nous avons remarqué , avec la plus
> grande diftinction , la tête d'un Philofophe
citoyen ( titres aujourd'hui trop
» fouvent oppofés dans l'opinion publi-
» que célèbre non -feulement la
» fcience & par l'érudition , mais encore
» par toutes les qualités fociales, qui ren-
> dent un homme cher & refpectable à
» fes Compatriotes. Ce Citoyen , ce Philofophe
, porte le même nom que l'Artifte
, qui en a fait un monument auffi
glorieux pour fes talens , qu'honorable
>>
OCTOBRE. 1761. 129
» pour fon coeur *. Nous avons éprouvé
» à l'égard de cette tête , la fatisfaction ,
» flateuſe d'entendre confirmer notre pro-
» pre fentiment , par la déclaration unanime
des Connoiffeurs & des Artiftes
» les plus éclairés. Ils y ont reconnu ,
» ainfi que nous , non - feulement une vé-
» rité de reffemblance égale à la Nature
» même , mais encore une vérité dans le
» travail , qui met ce morceau au nombre
» des modéles propofés pour atteindre à
» la perfection. Nous nous fervirons des
» termes propres à ces Juges , en difant
» que dans ce Bufte , le marbre paroît
» modélé , c'eſt-à- dire , que le cifeau a pris
» toute la liberté , tout l'efprit &la vérité
» de la premiere touche , en confervant
» le fini qu'il doit produire .
Nos Amateurs ne parlent point des Eftampes
qui fe multiplient par l'impreffion;
mais à l'article des Graveurs, ils font avec
juftice un éloge détaillé d'un très - beau
deffein à la Sanguine de M. Cochin , repréfentant
Lycurgue qui appaife une fédition
.
* M. Falconet le Médecin a fait lui- même cette
épigraphe gravée derriere fon Bufte . OMONY-
ΜΟΙΝ ΕΤΕΡΟΣ ΕΤΕΡΟΝ ΕΠΛΑΤΤΕ ΝΕΟΣ
ПРEΣYTÍN , » L'un des deux Omonymes a fait
>> l'autre : le jeune a fait le vieux, »
F v
D'AMATEURS , fur les Tableaux
expofés au Sallon cette année 2761 ;
tirées de L'OBSERVATEUR LITTÉRAIRE
de M. l'Abbé DELAPORTE.
A Paris , chez Duchefne ,
Libraire , rue S. Jacques, au Temple
du Goût ; Brochure in-12 . de 72 pages
, prix , 21 fols.
CETTE Société d' Amateurs ,ſoit qu'elle
exifte réellement , foit qu'elle ne ferve que
de voile à un feul Auteur , a commencé les
obfervations en 1759 fur diverfes productions
modernes des Arts. M. l'Abbé Delaporte
en a mis au jour quelques Morceaux
en différens temps dans fon Journal . Dès
qu'elles parurent , elles attirérent affez l'attention
des Artiſtes , pour exciter des dif
cuffions, où la fatalité des difputes polémi
ques avoit femé de l'aigreur , tan fis que
Public y voyoit avec affez d'étonnement ,
des connoillances dans les Arts plus profondes
qu'on ne vouloit en montrer, & plus
le
OCTOBRE. 1761 . 93
qu'on n'en fuppoſoit même à des Gens de
Lettres ; en même temps qu'on y reconnoiffoit
dans le ftyle , un talent exercé , & une
méthode de raifonnement fupérieure à ce
que laiffe de loifir aux Artiftes l'exercice de
leurs études ordinaires.
Les dernières obfervations de cette Société
, imprimées féparément dans cette
Brochure , portent fpécialement fur le dernier
Sallon . Il nous a paru qu'en général
le Public y avoit trouvé des vues d'Artiftes
& de Connoiffeurs délicats , préſentées
avec l'ordre & l'agrément des talens littéraires
; une convenance de ftyle analogue
aux divers fujets dont on y rend compte ;
de la Philofophie même dans la recherche
du rapport des effets avec leurs caufes, dans
plufieurs Morceaux de Peinture &de Sculpture
; enfin , ce qui nous a déterminés
pardeffus tour à en faire mention , une
modération très- louable , juſques dans les
critiques , & un fi fage tempérament d'éloges
& de cenfures , que les Artistes même
qui en font l'obiet , ne pourroient ni
affecter de refufer l'éloge , ni fe formaliſer
de la cenfure . Nous copierons plufieurs endroits
en entier , pour laiffer juger de ce
que nous venons de dire : nous commencerons
par le préambule qui eft à la tête
de ces remarques.
94 MERCURE DE FRANCE.
"
"
» Cette révolution de deux années , qui
» conftamment ouvre dans le Palais de nos
» Rois , le tréfor public des Arts , paroif-
» foit à notre impatience plus intéreffante
» que jamais. Nous penfions bien le
que
goût naturel de la Nation , l'émulation
" animée par les regards du Souverain , la
» libérale curiofité de quelques Connoif-
»feurs diftingués , & furtout la vigilante
bienfaifance d'un Mécène , plus protec-
» teur encore par amour que par état, ſuf-
» firoient fans le fecours de la paix , pour
> entretenir avec éclat les travaux de nos
» Artiſtes : mais nous ne nous attendions
» pas , que tandis que l'Europe gémit fous
» le poids d'une guerre dont nous fuppor-
» tons le plus grand fardeau , Paris verroit
» de nouveaux progrès dans les Arts , &
» une auffi fomptueufe abondance de leurs
plus belles productions.
"
"
و د
Le refte de cette courte Préface annonce
l'intention de l'Auteur fur l'impartialité
& fur la modération dans les jugemens.
MM. les Amateurs commencent par
l'examen du Tableau de M. Dumont, fait à
l'occafion de la Paix publiée en 1749. Ils
remarquent que le Peintre a traité le Sujet
plus dans le genre de l'Hiftoire , que dans
la fervile exactitude du Portrait . Ils donnent
des éloges à la fermeté du pinceau
OCTOBRE. 1761. 95
de l'Artiſte , à la belle & fage diftribution
des lumières , ainfi qu'à l'heureufe difpofition
des Groupes . Ils décrivent très- clairement
l'allégorie qui enrichit une partie de
ce Tableau ;ils en juftifient l'alliage avec la
repréſentation naturelle des autres perfonnages
, par l'exemple des compofitions de
Rubens. En feignant de répondre à ceux
auxquels cette forte de mêlange répugne ,
& en autorifant les Peintres par l'ufage des
Sculpteurs dans les Statues , ils font adroitement
fentir l'abfurdité de l'abus , par lequel
» la poſtérité verra les Rois de Fran-
» ce des 17 & 18 ° fiécles , fous les vête-
» mens des Héros de la Gréce & de Rome.
Si ces figures , fouvent ifolées & par
conféquent fans aucun rapport allégorique
, confondent ainsi, au gré des Sculp
» teurs , les temps , les lieux , les perfon-
" nes , pourquoi les Peintres n'auroient- ils
»pas le même droit , furtout lorfqu'il s'agit
d'enrichir une compofition qui pour..
» roit devenir trop froide fans le fecours de
l'allégorie ? Notre filence à l'égard de ces
» ftatues , eft fans doute un reproche que
"nous aurions à nous faire , fi la confidé-
» ration due à des chefs-d'oeuvre,& les mé-
» nagemens convenables pour les grands .
» Artiſtes qui les produifent , n'exigeoient
» de nous des hommages plutôt que des
» leçons .
"
"
>
96 MERCURE DE FRANCE
A la fuite de quelques remarques fur la
vérité de couleur dans quelques parties
de ce Tableau , & fur ce qu'on defireroit ,
d'après le Public , plus de richeffes & moins
d'âpreté dans la figure du Héros qui défigne
le Souverain , on finit cet article en difant :
» Ces légères critiques , dont on n'honore-
» roit point un ouvrage médiocre , n'enlè-
» vent rien à ce Tableau , de ce qui doit
» le faire confidérer comme une belle &
fçavante production d'un de nos plus
» habiles Maîtres , & comme un morceau
» très digne de fon honorable deftination .
"
و و
»
Nous croirions dérober un des plus
agréables tributs de l'admiration due à M.
Carle Van-Loo , fi nous ne rapprochions
pas en entier le premier article des Obfervations
fur fes Tableaux. » Le pinceau
» de ce Peintre , auffi précieux à l'oeil
» du Connoiffeur , qu'agréable à celui du
vulgaire , a enrichi le fuperbe fpectacle
» du Sallon de plufieurs fcènes , qui toutes
» méritent cette attention qu'on donne
» ordinairement à fes ouvrages . Mais un
» attrait univerfel ramène toujours à celui
» qui représente un jeune Eſpagnol lifant
» ' n Roman à deux jeunes filles , qui pa-
» roiffent être les deux fours . Au caractère
» d'intérêt qu'elles y prennent , on recon-
» noît le genre du Livre ; cette lecture fait
naître
OCTOBRE. 1761. 97
» naître en elles un fentiment vif & neuf ,
par lequel on pénétre jufqu'aux idées
» tumultueufes dont fe rempliffent ces
jeunes têtes. La mère affife à quelque
» diſtance, fufpend fon ouvrage pour écou-
» ter: fon attention eft fenfiblement dif-
» férente de celle de fes filles . On remar-
» que bien en elle ce goût pour les avan-
» tures amoureuſes , commun à toutes les
perfonnes de fon fexe ; mais ce qui eft
exprimé dans les jeunes foeurs, ne paroît
» dans la mère , qu'une curiofité caulée
» par la réminifcence ; ou fi l'on y foupçonne
quelque fentiment , c'eft celui du
» regret. Une troifiéme foeur , encore enfant
, faifant voltiger un oifeau au bout
» d'un fil , fans prendre aucun intérêt à la
» lecture , donne le dernier trait de vérité
» à cette fcène piquante dans fa fimplici-
>>
"
ן כ
→
té , & rendue plus intéreffante fur la
» toile , qu'elle ne le feroit peut être dans
» la nature . Au mérite de cette agréable
compofition le joignent les parties les
plus admirables de la Peinture . Un ac-
» cord harmonieux des tons ne gêne ni
» n'altére la vérité des couleurs locales
» dans les carnations , les étoffes & les
"
fites. Ce même gracieux , ce même fua-
» ve fur lequel la vue fe repofe fi volup-
» tueulement dans tous les Tableaux da
II. Vol E
98 MERCURE DE FRANCE.
7
•
» même Peintre , eft allié dans celui - ci , à
» une force fupérieure de coloris . Une
transparence générale en embellit tous
» les objets. Les plans y font diftincte-
» ment déterminés. La vue paffe aisément
» dans toutes les parties . L'air circule au-
» tour de tous les corps . En un mot , tout
» nous a paru charmant dans cette agréa-
» ble compofition .
On donne ici au Tableau du même Peintre
, qui repréfente une Offrande à l'Amour
, & à celui de l'Amour menaçant ,
des éloges différens & convenables à chacun
de ces Morceaux. On obſerve dans
celui de la Madelaine pénitente , que la
claire des Spectateurs qui fans connoiffances
détaillées fe croit Juge des convenances
, n'a pas trouvé les fignes de pénitence
affez indiqués dans la Madelaine . » D'au-
» tres vont jufqu'à defirer dans la tête
» cette expreffion de douleur & d'atténua-
» tion établies fur les ruines d'une Beauté
voluptueufe dont on verroit encore les
"
>> traces .
Si l'on doit applaudir à la juſteſſe des
vues de MM . les Amateurs , & à la délicateffe
du tour dont ils ornent leurs obfervations
, on doit leur tenir plus compte
encore de l'attention avec laquelle ils vont
fubitement à la défenfe du célèbre Artifte .
OCTOBRE. 1761. 99
"
C'eft ainfi , ajoutent-ils auffitôt , que
la critique trop facile à confeiller , perd
» de vue la difficulté de l'exécution ; par-
» ce qu'elle aura vû quelquefois des mira-
» cles de l'effort humain , elle en exige
» toujours de nouveaux . » Ce que prend
eccafion de dire l'Auteurdes Obfervations ,
fur les critiques honnêtes que l'on fait des
ouvrages des Artiftes , nous paroît fi fage
& fi inftructif , que nous ne pouvons nous
difpenfer de le copier , d'autant qu'il raméne
à un fentiment honorable pour le
Tableau de M. Vanloo .
و ر
» Le grand Artiſte fçait mieux que nous,
> apprécier ces fortes de difcuffions . Il les
»reſpecte & en profite, fi elles ont quelque
» fondement; il les néglige & ne s'en offen-
Girelles
» fe pas ,
à faux. Mais dans
portent
» aucun cas elles ne peuvent altérer fa
gloire , ni empêcher que l'on n'admire ,
» entr'autres perfections de cet ouvrage, le
» beau vaporeux qui y regne. Il n'eft peut-
» être aucun de ceux qui ont fait toutes
» ces remarques , qui ne defirât être l'Au-
» teur ou le poffelfeur de ce morceau .
">
Parmi le petit nombre de morceaux
qu'a expofés M. Boucher ( ce font les expreffions
de MM. les Amateurs ) ils diftinguent
un petit Tableau ovale qui repréfente
une Paftorale. Ils louent beaucoup
E ij
Too MERCURE DE FRANCE.
l'agrément des caractères de tête, le facile
enchaînement du grouppe, la vérité de couleur
locale dans les étoffes , la légèreté &
le naturel des draperies . Ils affectent officieuſement
d'infifter fur la force de couleur
& fur l'empâtement , qui en effet diftinguent
ce Tableau . Ils n'obmettent pas
le bel accord des tons qui lui procure un
agréable effet.
On a pu juger du ftyle pittorefque de
ces Obfervations, par ce que nous en avons
rapporté fur le Tableau de la Lecture de
M. Carlo-Vanloo . Les Amateurs , ou leur
redacteur peignent à l'efprit du Lecteur ce
que leurs yeux ont vû dans les Tableaux ,
& ils le peignent quelquefois comme on
defireroit le voir. Ils ne privent pas M.
Boucher du bon office de leur talent , en
rendant compte de deux autres petits Tableaux
, dont l'un repréfente Jupiter fous
figure de Diane , trompant une trop
crédule Nymphe , & l'autre des Nymphes
endormiesfurpriſes par un Satyre.On ne
remarque rien à l'égard de l'Art fur ces
deux Tableaux , finon que M. Boucher
» voit ordinairement la nature dans un
ور
point de beauté , dont elle n'eſt qu'idéą-
» lement fufceptible, » Remarque agréable
pour ce Peintre , mais dont la fineffe n'échappera
pas aux Connoifleurs . Celle du
pinceau littéraire de nos Obfervateurs fe
OCTOBRE. 1761. 161
laiffe pénétrer dans ce que nous allons copier.
» Les Nymphes endormies , autre Ta-
» bleau du même Auteur , offrent à dé-
» couvert les charmes les plus féducteurs
» de la nature ; tandis que le Satyre qui
les furprend , préfente l'image de l'ar-
»dent & fombre defir , fous une vieille
"peau tannée. Son regard enflammé dé-
» céle ce qu'il médite , & profane déja ce
qu'il contemple. On ne fçait à qui ap-'
partient ce Tableau ; mais plus d'un
»homme pourroit fervir de modéle à ce
Satyre.
On juftifie un autre Tableau du même
Maître, dans lequel un grand nombre d'ob .
jets , au rapport des Obfervateurs , ne préfente
aucun Sujet déterminé , en difant de
M. Boucher , que le Peintre des graces eft
auffi le Peintre de tous les genres. Ils qualifient
ce Tableau : » Un admirable rudi-
» ment de peinture , enrichi des meilleurs
» exemples fur toutes les parties que ren-
»ferme cet Art. » Nous ne pouvons paffer
une réfléxion vive & judicieufe à l'occafion
du peu d'ouvrages de ce Peintre au Sallon .
Pourquoi les Artiftes les plus chers à
» ce même Public , Juge fouverain , & vé-
>> ritable maître des talens , paroîtroient - ils
» en négliger le fuffrage ? L'amitié flatte
E iij
102. MERCURE DE FRANCE.
» & careffe ; l'opulence paye ; le feul Pu-
» blic couronne. Qui dédaigneroit ce prix,
» ne feroit pas digne de le mériter.
Les Tableaux de M. Pierre occupent .
enfuite l'attention de nos Amateurs : fur
celui qui repréſente un Chrift defcendu de
la Croix, voici comme ils s'excufent de pro
noncer . » Nous ne pouvons rien rapporter .
» ni des jugemens du Public , ni de nos.
ni - de
»propres opinions fur quelques- uns de ces .
» fortes d'ouvrages . Lorfque les fujets en
»font convenablement traités pour fuffire
» à la piété des Fidéles ou doit croire .
ן כ
qu'ils ont atteint le principal but de leur
» deſtination . Il eft vrai que le réſultat des
» principes des Arts , doit être d'offrir au
» Public des chofes qui lui plaifent ; mais
" il eft dans ces mêmes Arts , des mystères
» qui lui font affez inconnus , pour qu'il
» ne puiffe pas toujours juger du mérite
» de leurs pratiques.
de
Dans le Jugement de Paris , Tableau
21 pieds de large fur 14 de haut , cette
Société penfe que l'étendue eft trop vafte
pour la scène qu'on y repréfente , & que
cet inconvénient fait perdre , dans l'effet
général , le mérite que l'on reconnoît &
que l'on applaudit dans l'exécution pittorefque
de bien des parties . On defireroit
encore dans ces Obfervations , que le fils.
OCTOBRE. 1761. 103
de Priam fût reconnoiffable par le cofume
Phrygien dans fes vêtemens . On défapprouve
l'ufage de repréfenter les Bergers
Poëtiques , tantôt comme nos Paftres modernes
& nationaux tantôt comme les
Bergers de Théâtre. D'ailleurs on y donne
à la figure de Vénus des éloges bien mérités
, ainfi qu'à la jufteffe & à l'accord des
tons , à la fageffe & à la tranquillité du
coloris , lequel felon cette Obfervation
» fans monotonie ne laiffe rien dominer, en
» faifant tout valoir. » Enfin on annonce
ce Tableau comme très eſtimable pour les
Connoiffeurs .
Ce que l'on remarque fur la Décolation
de S. Jean , autre Tableau du même Artifte
, mérite d'être rapporté en entier.
Le fujet est très - bien conçu . Le Peintre
» a judicieuſement éludé l'aspect répugnant
» d'un col , d'où le fang doit jaillir enco-
» re la poſition du perfonnage qui vient
» d'exécuter l'ordre du Tyran , cache cer-
» te partie dégoûtante. Le refte du cada-
» vre , très-bien peint, eft deffiné avec une
» fineffe admirable. L'horreur qu'inſpire
» naturellement un femblable fpectacle ,
» eft ingénieufement exprimée dans la fi-
" gure de la femme , à qui on préfente la
» tête du Saint. La fcène eft nette, quoi-
22 que bien remplie ; & le fite , qui eft l'ex-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ور
» térieur d'une prifon , ne laiffe rien à de-
» firer de ce qui peut completter la vérité
» & les convenances. Nous nous flattons
» de n'être démentis par aucun Amateur
»impartial , fur l'éloge que nous donnons
» à cet ouvrage.
"
Un Tableau de M. Hallé repréfentant la
prédication de S. Vincent de Paul , eft
bien détaillé , & les beautés en font fenties
& remarquées par la Société , comme
elles l'ont été par l'Auteur des remarques
fur les Tableaux dans le précédent Mercure
.
S. Germain donnant une Médaille à
Sainte Geneviève , Tableau de M. Vien ,
fait dire avec plaifir à la Société , » que la
réputation qu'il s'eft acquife par les pre- *
» miers ouvrages , étoit plus l'effet de la
réalité de fes talens , que de la préven-
» tion de quelques Connoiffeurs.
Au jugement des Amateurs, ceTableau eft
» en général lumineux & d'un grand effet :
» les maffes des vêtemens facrés font ri-
» ches , de grande manière , & d'un bon
ton , &c. Après avoir applaudi à la juſteffe
des caractères dans les têtes des principaux
perfonnages , ils terminent fur ce
Tableau, en difant. » Les beautés de l'exé-
» cution marquent autant de préciſion
» dans la pratique que dans l'efprit de l'Au-
33
>> teur.
و د
OCTOBRE. 1761 . 101
A l'occafion d'un autre Tableau de M.
Vien , repréfentant une jeune Grecque
qui orne un vafe de bronze avec une
guirlande de fleurs ; après beaucoup d'é-
Toges pour le Peintre & pour le goût de
l'antique dont il a cherché à fe rapprocher
dans ce petit Morceau, nos Amateurs
conviennent qu'aux yeux d'un grand nom
bre de Spectateurs la févérité des principes
pourroit fe confondre avec la froideur
de l'expreffion , fi l'on adoptoit
toujours ce genre. » Pour bien juger ,
» ajoutent- ils , de ces fortes d'études , il
» faut fe rappeller l'origine , peut- être
» même l'enfance de la Peinture. Nous
» n'entendons faire tomber la comparaifon
, que fur la pureté ingénue de cet
» âge.
>>
Nous pafferons les éloges , quoique trèsmérités,
que donnent ces mêmes Obfervations
au Tableau d'une des circonstances
du Martyre de S. André , par M. Deshayes
* , pour rapporter en entier la relation
vive & touchante d'un autre de fes
Tableaux » : on a été univerfellement af-
» fecté d'un fentiment d'admiration en
» confidérant le Tableau où S. Benoît
ود
* Ce jeune Peintre avoit jetté les fondemens
de fa célébrité au Sallon précédent , par un Tableau
d'une autre circonſtance du même mar¬
syre.
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
» mourant reçoit le Viatique à l'Autel
» La figure de ce Saint tombant fur les
» genoux entre les bras de fes Religieux ,
» a été regardée comme un chef- d'oeuvre
d'expreffion ; tous les traits caractériſti-
» ques de cette tête mourante défignent
» ce moment fatal , qu'à peine l'oeil hu-
» main peut faifir dans la nature. Ce n'eft
ود
ود
point un homme qui vient d'expirer ; ce
» n'eft point un homme qui va mourir ;
» c'eſt un homme qui meurt , & cet hom-
» me eft un Saint : on n'en fçauroit dou-
» ter au premier afpect. On voit fur fes
» lévres , dans un inftant unique , la double
action d'une âme qui appelle fon
» Dieu , & du dernier fouffle qui la lui
»porte. Une fenfibilité fraternelle , une..
» 'tendre vénération font peintes fur tous
les vifages des Religieux , & particulie
» rement fur celui du Diacre qui foutient
» le Saint Inſtituteur . L'amour , le reſpect
filial , & un peu de terreur infpirée par
ود
l'image de la mort , font joints à la trifsteffe
des jeunes Acolytes qui portent les
» flambeaux. Le Célébrant eft celui de
» tous, qui paroît le moins dominé par la
douleur. Le Peintre a confidéré , fans
doute, que la grandeur de fon miniſtere
» devoit feule l'occuper. On remarque
pourtant en lui , une attention trifle ,
OCTOBRE . 1761 . 107
quoique fervente , partagée entre le Sa-
» crement qu'il tient , & le Saint auquel il
» va l'adminiftrer . Une certaine foupleffe
» des épaules annonce dans cette figure ,
» & l'action & le fentiment qu'elle exige .
» Quant aux beautés pratiques de la Pein-
» ture , nous avons entendu les Connoiffeurs
admirer furtout , dans ce Tableau
de M. Deshayes , ce que les gens de
» l'Art appellent la perfection de la va-
»peur ; moyen par lequel lé Peintre eft
parvenu à raffembler les couleurs des dif-
» férens objets , pour en faire un coloris
» général , en les uniffant toutes fans les
» confondre . La lumière heureuſement
» diftribuée , diverfifie par les ombres &
les clairs , les habits facerdoraux que
le coftume du Rit affujettit à l'uniformi-
» té. Quoique l'efpace réel ne foit que
» de fix pieds en largeur , & qu'il contien-
» ne néceffairement beaucoup de figures de
»
par
"
grandeur naturelle , tous les plans font
» diftincts & de la plus grande netteté . En-
» fin , nous ne pouvons dire fur cet ouvra-
" ge , tout ce qu'il a dit lui-même à ceux
» qui ont joui du plaifir de le voir .
Si les bornes d'un Extrait permettoient
de rapporter ce que contiennent les obfervations
fur deux autres Tableaux admirables
de M. Deshayes , celui de S.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Pierre & celui de S. Victor , nos Lecteurs
jugeroient encore mieux & des talens fupérieurs
de ce jeune Maître , & de l'art
avec lequel ils font annoncés dans cette
critique . A l'égard de celui de S. Pierre ,
on y fait obferver l'éclat de la lumière
célefte & furnaturelle qui femble l'éclairer.
L'extafe de l'Apôtre , la beauté de la figure
de l'Ange , l'ordonnance nette & précife
du Tableau , la vérité des fites & des
tons &c . Il faudroit lire dans l'Ouvrage
même ce qui eft dit du Tableau de S. Victor
, Morceau qui difpute de beauté avec
celui de S. Benoît . Une remarque géné
rale & importante pour la gloire de M.
Deshayes & pour augurer de la réputation
où il doit atteindre , eft celle par laquelle
on termine fon Article. » La diverfité
des ftyles ou des manières de ce Pein-
» tre , eft ce qui le rend particulierement
» recommandable. Nous avons reproché
autrefois aux plus grands Maîtres , d'a-
» voir pour tous les Sujets qu'ils traitent,
» une efpéce de furteinte , ( nous hafar-
» dons ce terme ) les uns en jaune , les
» autres en rouge , en verd , en brun , &c .
» On diroit que celui- ci a des yeux particuliers
pour chaque objet, un pinceau dif-
* Voyez l'Obfervateur Littéraire 1759 , Tom.
IV , pages 111 & 180 .
"
"
OCTOBRE. 1761. 109
33
و د
férent pour les rendre , & une touche
» propre à chaque action qu'elle repréfente
. Le Tableau de S. Victor eft par-
» faitement dans le ton de l'Ecole d'Italie .
» Le coloris, quoique vrai dans les détails,
» a , par anticipation , ce vernis du temps,
» ſi reſpecté de quelques Amateurs . Celui
de S. André eft tout différent . Il y a une
» force & une décision que l'on accuferoit
» de dureté , fi l'on ne fenroit qu'elles font
» néceffaires à l'expreffion du Sujet. Au
» contraire , celui de S. Benoît a tout le
fuave qu'on admire dans les Ouvrages
» de le Sueur. Le Tableau de S. Pierre ,
où la vigueur & l'éclat fe marient fans
» fe détruire , eft d'une touche & d'un co-
» loris qui le différencient encore de tous
» les autres .
و د
و د
D'autres morceaux, remarquent les mêmes
obfervations , dans des genres oppofés
aux précédens ,prouvent dans M. Deshayes
une aptitude générale aux diverfes parties
de fon Art.
On diftingue de M. Amédée Vanloo
deux manières dans les Tableaux qu'il a
expofés , L'une ( dans fes repréfentations
bacchiques ) d'un coloris forcé au- delà des
objets confidérés felon l'ordre naturel ; l'autre
d'un ton qui fe rapproche de celui que
femble avoir adopté fa famille. C'eſt dans
10 MERCURE DE FRANCE.
cette dernière que font peints la Guérifon
de S. Roch, & le Baptême de J. C. par
S. Jean. On fait des remarques favorables
à l'égard du premier de ces Tableaux .
En parlant de ceux de M. Chardin ,
cette brochure renouvelle d'une manière
auffi ingénieufe que conforme à la vérité ,
la gloire , & pour ainfi dire les Talens de
cet inimitable Peintre .
On parcourt tous les ouvrages de M.
Bachelier. On tourne en mérite relativement
à l'avantage de la Tapifferie , ce que
ceux qui n'auroient pas fait cette réflexion ,
ont pu critiquer dans un très-grand Tableau
de ce Peintre , deftiné pour la Manufacture
des Gobelins . Celui de Milon le Crotoniate
, eft confidéré comme une fort bonne
étude. On renvoye à un des Mercures de
cette année pour le tableau fur les quatre
Parties duMonde.Nos Amateurs paroiffent
s'être arrêtés avec plaifir fur celui qui repréfente
un très-beau Chat Angola . Mais nous
les laiffons parler eux-mêmes fur un objet qui
femble les avoir avantageuſement affectés .
Ce n'eft pas fans quelque étonnement, que
l'on paffe de la plupart des Tableaux de ce
Peintre ( M. Bachelier ) à une efquiffe en
grifaille , où il a repréfenté une defcente
de Croix. Ce morceau eft, fans outrer
l'éloge , le germe des plus grandes parties
»
OCTOBRE . 1761.
» de l'Art. Un enchaînement fage & ingénieux
dans la compofition , des effets
juftes & frappans d'expreffions & de lamières
, tout ce qui fuffiroit pour conftituer
le grand Peintre , fe trouveroit dans
» le développement de cette belle inten-
» tion , fi elle étoit exécutée dans un Tableau
avec le même fuccès que dans l'ef-
» quiffe.
Les mêmes Amateurs donnent aux Tableaux
de M. Vernet les éloges que l'on.
eft accoutumé de lire & d'entendre fur tout
ce qu'il produit.
» Les talens de M. de Machi pour l'Ar-.
chitecture , difent MM . les Amateurs, dé-
» couvrent à nos yeux impatiens la nouvel
» le Eglife de Sainte Geneviève, avant même
que cet édifice foit conftruit . Ce mo-
» nument de la piété , & qui doit l'être en
» même temps de la gloire de notre Architecture
, eft faifi d'après les projets
» du célébre M. Soufflot , de manière à
» en développer les principales beautés..
Nous y voyons avec la complaifance de
» l'amour propre , combien nos principes
fur la forme des Temples antiques & les
as convenances du Rit Chrétien * , fe font
>> rencontrés avec ceux de ce grand Archi-
»
22
-*
+
* Voyez l'Obfervateur Littéraire 1760 , Tomer
, page 295... IV,
112 MERCURE DE FRANCE.
"
و ر
» tecte . Le goût & le génie qui ont préfidė
» à l'ordonnance de cet édifice , font des
» autorités refpectables qui juftifient les
» obfervationsque nous avions faites à l'é-
» gard du Maître- Autel dans les Eglifes . On
» doit auffi remarquer dans ce nouveau
Temple, avec quelle intelligence par l'emplacement
du grand Autel renfermé dans
» un augufte Sanctuaire , M.Soufflot a diftin-
» gué ce qu'exigeoit l'ineffable majesté des
» Saints Mystères , & par la pofition de la
» Châffe, ce qui convenoit tant à la dignité
» des Reliques , qu'à la commodité des actes-
» de dévotion du Peuple. Nous n'entrerons
point dans le détail de toutes les per-
» fections de l'Art répandues fur cet ad-
» mirable Tableau * ; nous craindrions
» d'être au- deffous & du ſujet , & des éloges
répétés & unanimes des Connoiffeurs
& du Public.
33
ود
Parvenus au Tableau de Vénus bleſſée
par Dioméde, de M. Doyen, nos Amateurs
pefent & balancent tout ce qu'on a dit de
favorable & de défavantageux fur cet Ou-
* N. B. M. l'Abbé Delaporte , Editeur de ces
Obfervations , nous informe que c'eſt par une erreur
dans l'impreffion que le mot de Projet s'étoit
gliffé à la place de celui de Tableau de M. de
Machi , attendu que tout ce qui précéde déclaré
bien que le Projet eft de M. Soufflot.
OCTOBRE . 1761 . 113
,
vrage. Le résultat de leur examen eft un éfpoir
très- flatteur pour ce jeune Artiſte , auquel
ils accordent tout le feu & toute l'élévation
du Poëte Grec dont il a tiré fon fujet
. S'ils conviennent d'une part que tous
les plans ne font pas bien diftincts , que la
chaîne de lumières eft rompue en plufieurs
endroits , &c ; ils rendent juftice à la beauté
de plufieurs parties , entre autres à celles
de ces corps morts ou mourants près
d'un cheval qui lui - même , pour employer
leurs expreffions , foufle pour ainfi dire
lafureur avec le fang. Ils juftifient ce que
quelques Cenfeurs avoient trouvé d'exagégéré
dans la figure de Dioméde ; ils applaudiffent
au caractère de plufieurs autres.
Ils rendent raifon de ce qui a pu donner
lieu à des critiques fur lesquelles ils ne
prononcent pas . Enfin faire connoître
tout ce qu'ils efpérent de ce Peintre
ils terminent ainfi . » Il y a des écarts où
» entraîne un talent trop impérieux pour
»fubir le joug des régles , & qui font
» néanmoins une fource d'efpoir pour la
perfection . Si M. Doyen et tombé dans
quelques uns , ils ne peuvent être que
» de cette espéce . Que ce jeune Artiſte
» étudie encore les Maîtres de l'Art , & il
» le deviendra bientôt lui même.
و د
ود
pour
Ils ne négligent pas de remarquer que l'e
114 MERCURE DE FRANCE.
fuccès d'un Tableau du même Peintre re- .
préfentant une Lifeufe , a été fans contradicteurs.
Nous copions avec plaifir la façon
agréablement ingénieufe dont on annonce
M. Greuze dans ces Obfervations .
» Au Théâtre il eft des Acteurs que le
» Public admire , & aufquels il paye le
» tribut dû aux grands talens ; mais il en
» eft prèfque toujours un qu'il aime davantage
, parce qu'il lui procure un plai-
» fir plus familier . Les premiers font, pour
» ainfi dire , les maîtres , l'autre eft l'ami
» du Parterre ; & cet ami eſt toujours ce-
» lui dont le jeu fe rapproche le plus de la
» naïveté de la nature. Depuis quelques
années c'eft M. Grenze qui jouit de cet
» avantage fur le grand Théâtre Pitto : eſque
du Sallon . Il a eu des prédéceffeurs
» dans l'uſage intéreſſant qu'il fait de ſon
» Art ; mais il en a étendu l'effet , en y
joignant les graces à l'énergie du carac-
» tère : ſon pinceau ſçait ennoblir le
ruftique , fans en altérer la vérité.
L'aimable Tableau de la petite Blanchif
fenfe , & plufieurs têtes admirables font
les premiers objets des louanges très - juftes
& très-raifonnées de ces Obfervations ;
elles vont jufqu'à l'admiration pour le Tableau
qui a fait retourner tout Paris au
ور
genre
OCTOBRE. 1761. 113
Sallon. Nos Lecteurs perdroient trop à extraire
ce morceau .
» Ce qui eft au- deffus de toutes nos
» louanges , au- deffus même de l'idée que
» nous voudrions en donner , c'eſt le Ta-
» bleau fi long- temps attendu au Sallon, &
» dont la fcène eft dans le fein d'une hon-
» nête famille rurale . L'inftant de l'action
-33
qu'a repréſentée M. Greuze , eft celui out
»le pere de l'accordée délivre à fon gen-
» dre futur , l'argent de la dot de fa fille .
» Ce pere affis dans la partie apparente ,
» eft un vieillard d'une phyfionomie ou-
» verte , avec toute la nobleffe de fon état.
" On remarque que c'eft moins la décré-
» pitude de l'âge , que le travail & l'im- .
preffion de l'air , qui a fillonné fon vifa-
» ge. Le pinceau parle dans ce vieillard ;
on entend ce qu'il dit au jeune homme à
qui il remet le fac d'argent , & qui l'é-
» coute debout avec une attention refpectueufe.
On voit qu'il l'exhorte à faire.
» un ufage utile & honnête de cette dot ,
» & on lit fa confiance dans la manière.
» dont il lui parle. La jeune accordée a un.
» bras entrelacé dans celui du jeune hom-
» me. On s'apperçoit que la pudeur & la
préfence des parens retiennent fa main
prête à fe pofer fur celle du futur , qu'elle
defice , mais qu'elle n'ofe toucher . Son
"
".
>>
116 MERCURE DE FRANCÈ.
"autre bras eft embraffé par la bonne mère,
affife vis-à -vis du vieillard . Le chagrin
dé la féparation & la tendreffe maternel-
» le accompagnent & rendent plus inté-
" reffantes les leçons qu'elle donne à ſa fil-
» le. Rien n'eft fi piquant que la figure de
» cette accordée , ni de fi fpirituellement
» adapté au Sujet. Sa tête eft charmante ;
" & les yeux baiffés vers la mère avec ume
" modefte contrainte, ne laiffent que mieux
» deviner le charme naïf de fa phyfiono-
» mie. On y diftingue jufqu'à une petite
hypocrifie douce & honnête , qui couvre
» le véritable intérêt dont elle eft occupée
» dans ce moment. Les foupleffes gracieufes
d'une jolie taille , qui fort des mains
" de la nature, & qu'aucim artifice n'a for-
" mée ni foutenue , font exprimées avec
»une délicateffe au deffus de tout éloge . Il
" n'eſt pas jufqu'à fon tablier blanc , qui
» dans fa chûte naturelle , & fans recherche
apparente , ne concoure à la perfec-
» tion de ce caractère. Une petite foeur ,
» penchée fur les bras de cette accordée ,
pleure leur féparation , comme c'est l'afage
des foeurs cadettes , tandis que derrière
tout ce monde, un petit frère à che-
» veux blonds bouclés , fe léve fur la poin-
» te des pieds pour mieux voir ce qui fe
pafle. L'importance dont eft cette action
""
97
OCTOBRE . 1761. 117
dans une famille , la lui fait croire une
» cérémonie fort curicule. Ce qui ajoute
» infiniment à l'intérêt de la fcène , c'eft le
"3
mêlange de dépit , de regret & de jalou-
» fie qu'on apperçoit diftinctement fur la
phyfionomie d'une autre jeune perfonne,
» qui , le bas du viſage fur la main , derrière
» le fiége du vieillard , léve des yeux mécontens
fur le couple, & particulierement
»fur le futur. Sans reflembler à l'accordée,
» on la reconnoît pourtant à l'air de famil-
» le, pour une foeur aînée , que le choix du
jeune homme a facrifiée à fa cadette.
» Près du vieillard , fur le devant de la toile,
» le Peintre a placé le perfonnage indifpen-
» fable : c'eft le Tabellion avec fon habit
. و د
noir & fon manteau. On voit qu'il fe
» donne l'importance de fon ministère de-
» vant ces bonnes gens , & tout , jufqu'au
» tour de fon chapeau , indique & l'état &
» le perfonnage . En obfervant en détail
" tout ce tableau , on y remarque , de la
» part du Peintre, une attention réfléchie
» & étendue fur toutes les vérités de la na-
» ture , attention qui a peu d'exemples, &
» dont on defireroit plus d'imitateurs .
» Non-feulement les têtes , mais encore
» les jambes , les mains & les carnations
» marquent dans chaque perfonnage l'âge,
» le fixe , l'état , & ce que le plus ou le
118 MERCURE DE FRANCE.
"
33
"3
» moins de fatigue du corps y doit occafionner
de différence . On ne peut trop
» admirer la chaîne heureufe de lumière ,
»qui met tous les objets dans leur véritable
place & dans le ton vrai que
chaque place doit leur donner. Des
ombres fondues avec les clairs opérent
les preftiges de l'illufion , comme on le
» remarque à l'égard d'une armoire placée
»pour faire fond au group pe du vieillard.
La vue en mefure la profondeur & les
faillies , fans le fecours des ombres tranchées
, toujours fauffes lorfque la caufe
de la lumière ne frappe pas l'objet immédiatement.
Les vuides du tableau
"
«
"
و د
و و
33
33
"
و و
font agréablement remplis par quelques
perfonnages épifodiques, mais naturelle-
„ ment acceffoires au fujet. Ce morceau
précieux appartient au Mécène même ,
» qui préfide fur les Arts , ce que nous ré-
» marquons ici , tant pour l'honneur du
» Peintre , que pour celui du goût d'un
,, Protecteur utile aux Artiſtes , non - feu-
» lement par l'ufage de fon autorité , mais
» encore par l'emploi de fes propres fonds.
» Cet hommage que nous lui rendons au
» nom des Artiftes , nous rappelle la jufte
» reconnoiffance qu'ils doivent auffi , &
» qu'ils reffentent tous pour cette généreu-
»fe & conſtante bienfaitrice, qui feconde
و ر
OCTOBRE. 1761 .
» fi ardemment & fi utilement les vues de
» leur Protecteur . C'eſt à elle qu'appar-
» tient un autre Tableau de M. Grenze
repréſentant un Berger qui confulte le
» fort en foufflant fur une fleur. Il a été
» fait pour fervir de pendant à celui de
» l'ingénuité , vu avec tant de plaifir au
» précédent Sallon . Il ne céde point au premier
par le mérite de l'Art ; mais peut-
» être par les graces du caractère de fimpli-
» cité , plus touchantes dans un fexe que
» dans un autre . *
»
On n'a pas omis les deffeins de ce Peintre
qui étoient expofés . On remarque à
l'occafion de ce qu'ils repréfentent , que
» les fujets qu'imagine & que rend fi bien-
» ce jeune Peintre , pourront former un jour
» unTraité complet de morale domestique.
Il paroît que M. Cafanove eft regardé
par MM. les Amateurs, comme le Peintre
qui doit remplacer ceux que nous avons
perdus pour le genre des Batailles . Ils s'expriment
fortement fur la vigueur & fur la
force de la manière de ce Peintre Son
grand Tableau , difent- ils , dévore la vue &
porte la terreur dans l'âme. Expreffion nou .
velle , mais qui rend rapidement & avec
énergie, l'idée de la couleur & de la manière
du nouveau Peintre qui paroît fur la Scè-
* Ces deux Tableaux appartiennent à Madame
la Marquile de Pompadour.
120 MERCURE DE FRANCE.
ne. Ils cherchent enfuite fi cette force dévorante
eft youjours l'imitation exacte de
la nature.
»Le Purgatoire de M. Briard , difent
» nos Amateurs , annonce qu'il n'en deme-
» rera pas là . Ils approuvent & font re-
» marquer beaucoup de parties eftimables
» dans ce Tableau , de la forme la plus in-
» grate pour la compofition . Ils finiffent
» par ce rapport favorable : » Tout ce qui
» peut encourager un jeune Artifte , eft le
» réfultat de l'examen qu'on a fait de ce
» Tableau.
Ce feroit faire tort à M. Roland de la
Porte , nouvel Académicien pour le genre
des imitations , de ne pas copier un trait
qu'on trouve dans l'examen de fes Tableaux
.
"
"
» Si les oifeaux béquetoient des raifins
qui ont fi fort féduit la facile admiration
» de l'antiquité , il feroit très poffible que
» des enfans de nos jours , pour peu qu'ils
» euffent de gourmandife , portaffent la
» main fur les petits pains de notre Pein .
» tre. Ce qui ajoute au mérite de fa ma-
» nière , c'eft qu'elle eft tellement finie &
» fondue , que les yeux fur le Tableau ,
» l'illufion dure encore & n'en devient que
" plus forte.
L'Article des Portraits n'étant pas fort
étendu ,
OCTOBRE. 1761 . Izr
étendu , nous le rapportons prèfqu'en entier.
C
" Le magnifique Portrait du Roi par M.
Michel Van-loo , placé dans l'endroit
» le plus apparent du Sallon , eft un mo-
» nument de ce temps , précieux à la Na-
» tion par l'exactitude de la reffemblan-
» ce , & admiré de tous les Connoiffeurs
» par la beauté du coloris , par l'heu-
» reux agencement de fes parties , & en-
» fin par toute l'ordonnance , où l'on re-
» trouve auffi dans fon exécution , le Pein-
» tre du grand genre.
و د
"
"
» Les Portraits qu'a expofés M. de la
» Tour , foutiennent tous la réputation
qu'il s'eft acquife à fi jufte titre ; c'eſt
» en faire l'éloge le plus flatteur , & le
" plus généralement entendu. Il en est
» plufieurs qui feroient la gloire des Pein-
» tres du premier genre , par la manière
fçavante dont les têtes font travaillées.
Tel eft celui d'un Prince cher aujour-
» d'hui à notre Nation * , & d'un Poëte
Tragique qui jouit de fa mémoire ,
» comme Corneille , dont il a vu les der-
» niers jours , avoit joui de la fienne.
"
"
**
» Nous ne devons pas omettre un au-
» tre Citoyen eftimé , que l'on voit en
* M. le Comte de Luface.
** M. de Crébillon .
II.Vol.
122 MERCURE DE FRANCE.
>
robe de chambre , affis de côté fur une
» chaife dont le doffier lui fert d'appui.
» On ne parle pas de la reffemblance
» mérite ordinaire à ce Peintre ; mais on
ne peut voir une pofition plus facile ,
» plus vraie , & plus d'illufion dans au-
» cun Portrait qui foit forti des mains
» de M. de la Tour.
"
" M. Rofiina exécuté en Peintre de
» Portrait , un des grands Tableaux def-
» tinés à être placés dans l'Hôtel- de -Ville
» de Paris. C'est l'inftant où le Roi, après
» fa maladie , eft reçu dans cette Ville à
» fon retour de Metz. On voit encore
» une partie du carroffe qui a conduit
ce Monarque. Le Prince n'eft pas la
perfonne la plus en évidence , & en-
» core moins celle dont la reffemblance
foit plus exacte. L'Auteur qui eft étranger
, n'a peut -être pas fenti que dans
quelque circonftance que ce puiffe être,
» cette perfonne feroit toujours la plus
s intéreffante à voir pour des fpectateurs
» François; celle que leurs yeux cherchent
d'abord , & fur laquelle ils fixeront tous
leurs regards. M. de Bernage , alors
» Prévôt des Marchands , Magiftrat qui
» s'eft trouvé chargé de confacrer les épo-
» ques les plus mémorables de ce Régne ,
y eft très - reconnoiffable, quoique le co-
و و
15
OCTOBRE. 1761. 123
» loris foit un peu forcé dans les carna-
»tions. On parle , pour ainfi dire , & l'on
» converfe avec les autres perfonnes qui
"
"
"2
compofoient alors le Bureau de la Ville.
» Un petit Page qui court à pied auprès
» d'un Ecuyer , derriere le grouppe où eft
» le Roi , a été généralement remarqué.
» Dans le Portrait de M. le Marquis de
Marigny , par le même Peintre , tout
le Public , en convenant d'une parfaite
» reffemblance dans les traits , a cru voir
» une carnation plus forte & plus arden-
» te , qu'elle n'eft dans l'original . Les Ar-
» tiftes fe font plaints de n'y pas retrouver
» certaine expreffion d'une âme ouverte
» & affable , qui vient auffitôt fe peindre
fur fon vifage , lorfqu'ils approchent de
» lui.
ود
•
» La plupart des Portraits de M. Roflin
lui font encore honneur par la cé-
» lébrité des perfonnes qu'ils repréfentent.
» Les Artiſtes y reconnoiffent M. Bou
» cher , leur Confrère , très- fortement
» reffemblant , dans un de ces inftans qui
» ne font pas donnés au plaifir. Le Por
» trait de Madame Boucher , fa femme ,
» est bien peint , bien ajuſté , & très -re-
» connoiffable : cependant en le compa
» rant à celui du mari , on s'apperçoit que
» le pinceau faifit toujours mieux l'humeur
» que les grâces. Fij
و د
124 MERCURE DE FRANCE.
و د
" Plufieurs Portraits de M. Drouais
» confirment fa réputation par la fraî
» cheur de fon coloris & la vivacité de
fon effet. Tels font entr'autres, ceux de
» MM. de Bethune & d'un des enfans de
» M. le Préfident Defvieux ; mais fur-
» tout , celui d'un jeune Eléve , Tableau
du Cabinet de M. de Marigny. Il eſt
d'un piquant admirable , & peut foute-
» nir & fatisfaire les regards les plus diffi
» ciles . Un autre petit garçon jouant de la
» vielle , peint dans le même genre , eft
» encore un des ouvrages diftingués de
» M. Drouais dans ce Sallon.
ود
"
"
» Les Portraits ramènent à M. Greuze.
» Parmi ceux qu'il a expofés , on doit regarder
le fien comme une galanterie
faite aux Amateurs de la Peinture , auxquels
fes talens font chers. Mais celui
,, de M. Babuty , fon beau- père , fera
confidéré comme un vrai chef- d'oeuvre
peut être propofé comme une utile
leçon , dans la manière de bien traiter
une tête. Ce n'eft pas
feulement par
» caricatures que gravent les années , qu'il
» a donné à ce Portrait la force de l'effet ,
&
و و
"
"
"
les
& la vérité du caractère ; mais c'eſt par
» des paffages , dans les teintes des car-
» nations , dérobés à la Nature même
» avec cette fineffe qui lui eft uniquement
» réſervée.
OCTOBRE. 1761. 125
Nous ne pouvons donner que les premiers
articles de la Sculpture ; l'examen
des autres nous entraîneroit hors des bornes
ordinaires d'un l'Extrait.
» Le Sallon du Louvre , difent MM.
» les Amateurs , eft devenu pour les
» Arts , le Lycée d'Athènes & le Capi-
>> tole de Rome ; c'eft le lieu le plus au-
» gufte de leur Patrie ; les images de ceux
à qui les Arts doivent de la reconnoif-
» fance, y figureront toujours bien. On y
» voit donc avec plaifir , le Bufte en mar-
» bre de Madame la Marquife de Pom-
» padour , par M. le Moine. L'éloge
» qu'on a fait de cet Ouvrage , & qui eft
>> aujourd'hui généralement confirmé par
» les fuffrages du Public , fe trouve dans
» un des Mercures de cette année.Nous y
>> renvoyons nos Lecteurs, dans la crainte
» de ne pas rendre avec autant de jufteffe
& de précifion , tous les détails de ce
» qui conftitue le mérite de ce morceau.
"
» D'autres Portraits expofés au Sallon
» par le même Maître , y font , par
"
» des relations différentes , très - convena-
» bles & très -intéreffans pour le Public &
» pour les Artiftes. Tel eft d'abord celui
» de M. Reftout , refpectable par
» de & belle carrière qu'il a remplie ; &
" enfuite la tête de l'héritier des forces
la
gran-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
» & du génie de Corneille fur notre ſcène
» tragique * . La touche du premier eft
» facile , hardie & fpirituelle. La tête de
» M. de Crébillon eft reffemblante , &
» modelée avec fentiment . Une tête de
» petite fille joue & badine , pour ainſi
» dire , entre la dignité de ces deux Por
» traits. Une touche légere y fait voltiger
» les premieres graces , & cette naïveté
fine , dont la nature pare quelquefois
» notre enfance. Ces trois têtes font en
» terre cuite; ainfi le méchaniſme de l'Art
» en eft plus à découvert , & l'efprit qui
» le guide , plus diftinctement articulé.
» Combien un Artifte ne doit-il pas être
flaté d'avoir contribué à l'immortalité
» de ceux qui , par des talens d'un autre
genre, ont droit de l'attendre de la mé-
» moire des hommes ? Le Bufte en mar-
» bre de Mlle Clairon , procure cet avantage
à M. le Moine. Cette Actrice ini-
» mitable , eft repréfentée fous l'allégorie
» de Melpomène invoquant Apollon , ou
» pour mieux dire , recevant de ce Dieu
» l'infpiration du plus fublime talent de
l'action dramatique . Ce Portrait eſt très-
» reffemblant ; le caractère en eſt noble
» & touchant. Il eft pris fous un de ces
» beaux afpects , par lefquels elle exerce
» fi fouvent au Théâtre , un empire fou-
* M. de Crébillon .
OCTOBRE613 827
verain fur les âmes dont elle fait à fon
» gré moavoir tous les refforts . On nous
accuferoit , peut- être , de trop de prévention
en faveur des Artiftes célébres ,
fi nous n'avions pas foin de remarquer
que quelquefois dans le méchaniſme de
» leur Art , ils négligent trop les recher-
» ches laborieuſes , qui feules finiffent &
» perfectionnent cette vérité d'imitation
que doit prendre la matière fous les
doigts de l'Artifte dans tous les détails .
"
2
,
M. Falconet , dont les Ouvrages portent
toujours le fceau de la vérité embellie
par l'efprit ou par les graces,nous
» fait voir deux petits grouppes de fem-
» mes en plâtre , qui ont attiré notre attention
. Ils font difpofés de manière ,
que de chaque face ils préfentent les
» différens afpects d'une figure de femme.
L'élégance des formes , le choix heureux
» des pofitions , l'agrément des caractères
» de têtes & celui des coëffures , font réu-
» nis dans ces deux grouppes . Pour les
» définir en peu de mots , ce font les di-
» verfes beautés dont eft fufceptible la
» figure d'une femme , diftribuées fous
" quatre points de vue , & rendues avec
» une fidélité qui n'ajoute rien d'idéal à la
» nature. Ces grouppes font des fupports
» de chandeliers , qui doivent être exécu
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE!
tés en argent , & faire partie d'un fer-
» vice de table pour une Cour étrangère.
» Les Amateurs des Arts & ceux de l'hon-
» nêteté , ont applaudi au procédé de M.
» Germain. Il a publié avec une franchi-
»fe , malheureufement peu commune, le
choix qu'il a fait de M. Falconet pour
» l'exécution des modèles de toutes les
figures dans ce Sur-tout. Il foutient ce
» fentiment qui lui fait honneur , par
le
>>
plaifir que paroît lui faire l'expofition
» de ces deux modéles. D'ailleurs , en ren-
» dant publiques les principales études de
» cet ouvrage , M. Falconet affure davan-
» tage à M. Germain le fuccès de fon entrepriſe.
Il eft à préfumer qu'un Auteur
» qui fe foumet à tant de Juges , fait plus
» d'efforts pour mériter les fuffrages .
ور
و د
و د
par
» Nous avons remarqué , avec la plus
> grande diftinction , la tête d'un Philofophe
citoyen ( titres aujourd'hui trop
» fouvent oppofés dans l'opinion publi-
» que célèbre non -feulement la
» fcience & par l'érudition , mais encore
» par toutes les qualités fociales, qui ren-
> dent un homme cher & refpectable à
» fes Compatriotes. Ce Citoyen , ce Philofophe
, porte le même nom que l'Artifte
, qui en a fait un monument auffi
glorieux pour fes talens , qu'honorable
>>
OCTOBRE. 1761. 129
» pour fon coeur *. Nous avons éprouvé
» à l'égard de cette tête , la fatisfaction ,
» flateuſe d'entendre confirmer notre pro-
» pre fentiment , par la déclaration unanime
des Connoiffeurs & des Artiftes
» les plus éclairés. Ils y ont reconnu ,
» ainfi que nous , non - feulement une vé-
» rité de reffemblance égale à la Nature
» même , mais encore une vérité dans le
» travail , qui met ce morceau au nombre
» des modéles propofés pour atteindre à
» la perfection. Nous nous fervirons des
» termes propres à ces Juges , en difant
» que dans ce Bufte , le marbre paroît
» modélé , c'eſt-à- dire , que le cifeau a pris
» toute la liberté , tout l'efprit &la vérité
» de la premiere touche , en confervant
» le fini qu'il doit produire .
Nos Amateurs ne parlent point des Eftampes
qui fe multiplient par l'impreffion;
mais à l'article des Graveurs, ils font avec
juftice un éloge détaillé d'un très - beau
deffein à la Sanguine de M. Cochin , repréfentant
Lycurgue qui appaife une fédition
.
* M. Falconet le Médecin a fait lui- même cette
épigraphe gravée derriere fon Bufte . OMONY-
ΜΟΙΝ ΕΤΕΡΟΣ ΕΤΕΡΟΝ ΕΠΛΑΤΤΕ ΝΕΟΣ
ПРEΣYTÍN , » L'un des deux Omonymes a fait
>> l'autre : le jeune a fait le vieux, »
F v
Fermer
77
p. 192-202
COMÉDIE ITALIENNE.
Début :
ON trouve chez Duchesne à Paris un Extrait imprimé de l'Amour paternel, [...]
Mots clefs :
Comédie, Musique, Théâtre, Succès, Pièce, Créanciers, Mérite, Ariette
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMÉDIE ITALIENNE.
COMÉDIE ITALIENNE.
ONN trouve chez Duchefne à Paris un
Extrait imprimé de l'Amour paternel ,
Comédie Italienne dont nous avons parlé
dans nos précédens Mercures. Cer
Extrait , ainfi que les Lettres du Traducteur
, fuffit pour faire connoître à
ceux qui n'auroient pas lu les OEuvres
de M. GOLDONI , combien cet Auteur
mérite la célébrité qu'il s'eft acquife.
L'habitude où nous fommes de ne nous
plaire , de ne rire & de ne prêter quelqu'attention
qu'aux fcènes où paroiffent
ce qu'on appelle les Mafques ; d'ailleurs,
les grands talens des Acteurs qui les portent
actuellement , entr'autres l'Arlequin
& le Pantalon , tout cela n'a pas
permis à M. GOLDONI de les bannir
ici
AVRIL 1763. 193
,
ici comme il a fait de fon Théâtre patriotique
. Malgré cette efpéce de fervitude
, qui affujettit au comique un peu
chargé , il n'en a pas mis moins d'intrigue
, moins de conduite & d'enchaî →
nement dans la plupart des Scènes
moins d'ordre , & d'éloquence naturelle
dans le ftyle . Comme de nouvelles difficultés
font ordinairement créer de nouveaux
moyens aux véritables génies ,
celui - ci a tourné en plufieurs endroi's
de fes nouvelles Piéces , le Lazi au
profit du Sentiment ; c'eft particuliérement
ce qu'on ne peut conteſter dans
une Scène de l'Amour paternel , où
l'art confommé de M. CARRELIN eft
admirablement fecondé par l'heureux
naturel de Mlle CAMILLE . On peut
dire la même chofe de plufieurs parties
des rôles de Pantalon dans cette Comédie
& dans celles qui l'ont fuivie ,
-éxécutées avec un pathétique admirable
dans le genre par M. COLALTO , Acteur
Italien de ce Théâtre .
Dans, la Comédie Italienne en un
A&te , intitulée Arlequin cru mort ,
M. GOLDONI s'eft prêté encore
plus aux Spectateurs François en mettant
les fcènes plus étendues entre l'Ar-
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
lequin & le Scapin , qui font dans l'ufage
de parler François dans les Comédies
Italiennes . On fent , malgré cette
conformité avec les farces fur Canevas,
combien l'efprit de l'Auteur & fon génie
pour le vrai comique ajoutent d'agrément
à cette nouvelle fcène, par l'ordre
des idées & par l'efprit qui orne
les plaifanteries , conditions fans lefquelles
il n'y a nulle- part de plaifanterie
que pour ceux qu'il eft quelquefois
humiliant d'amufer. Cette Piéce donnée
pour la premiere fois le 25 Février , a
donc eu un fuccès plus étendu dans
tous les ordres des Spectateurs , même
parmi ceux qui ne peuvent plus s'amufer
que de l'Opéra- Comique : Avantage
fans doute fort au -deffous des talens
de l'Auteur & du mérite de fes Ouvrages
, mais qui doit être auffi précieux
pour lui que l'étoit autrefois pour Mo-
LIERE , l'honneur d'introduire la Comédie
, en la mafquant quelquefois des
livrées de la farce . Ceci doit s'appliquer
auffi à une Comédie en cinq Actes du
même Auteur , intitulée Arlequin Valet
de deux Maîtres , repréfentée pour la
rrefois le 4 Mars.Cette Piéce contient un
Imbroglio foutenu avec un Génié fin-
.:
AVRIL. 1763. 195
gulier & qui produit des Scènes fort comiques
. Elle a été fuivie & a paru réuffir
généralement.
n'a
Le 28 Février , on a donné pour la
première fois le Bucheron ou les trois
Souhaits , Comédie en Vers & en un
Acte , mêlée d'Ariettes ; elle fut unaniment
applaudie. Ce fuccès tres - mérité
tant par la Mufique que par la conftitution
agréable & riante du Poëme ,
fait qu'augmenter. Le Public l'a toujours
revue , jufqu'à la clôture de ce Théâtre ,
avec un nouveau plaifir ; nous en aurions
nous-mêmes à nous étendre davantage
fur cette Nouveauté , fi nous n'en
avions déja parlé dans les Spectacles de
la Cour. ( a ) Elle est tirée d'un Conte
de PERRAULT , imprimé à la tête de
la Piéce. Nous croyons que nos Lecteurs
en verront l'Analyfe avec plaifir.
EXTRAIT DU BUCHERON.
, fort d'une BLAISE le Bucheron
foret , un fagot & une cognée fur
l'épaule , une bouteille d'ofier à la
main. Il fe repofe ; tandis qu'il déplore
les peines de fon état , il en
( a ) Voyez ci-deffus l'Article des Spectacles de
la Cour.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
ra ,
tend gronder le tonnerre , il tremble ;
MERCURE paroît fur un nuage : ah !
Seigneur , lui dit BLAISE , que je
fouffre toujours pourvu que je vive !
MERCURE , après l'avoir raffuré , lui
annonce qu'il aura trois Souhaits à former
qui feront accomplis , & lui recominande
en partant , de profiter de la
bonté de JUPITER . BLAISE exprime
d'abord fon étonnement , il fe livre
à la joie , il rêve à ce qu'il fouhaiteil
est bien embaraffé , tout ce qu'il
fe propoſe , il le rejette. Il avale le
refte de fa bouteille , comptant que cela
lui ouvrira l'efprit. MARGOT , fa femme,
le furprend , elle le gronde fur fon
oifiveté , lui reproche fon peu d'amour
pour elle pour fes enfans lui dit
qu'il ne fonge point à établir SUZETTE
, leur fille , que SIMON , riche Fermier
la demande en mariage ; à ce
nom BLAISE , hauffe les épaules ,
MARGOT , queftionne , & on la met
affez difficilement au fait de l'heureufe
avanture qui fait méprifer SIMON. Elle
fe radoucit,flatte fonMari autant qu'elle
l'a querellé ; il fort pour confulter le
BAILLI & appaifer fes Créanciers .
MARGOT , feule , fe fait un portrait
extravagant de fa grandeur future , &
,
AVRIL. 1763. 197
faute de joie ; SIMON vient s'informer
quand il époufera SUZETTE ?pour toute
réponse on lui rit au nez . Arrivent un
CABARETIER & une MEUNIERE ,
qui font les Créanciers ; on les reçoit
de même ; au mot de tréfor que lâche
MARGOT , ils ceffent leurs menaces ,
lui font les offres les plus obligeantes
& fe retirent perfuadés qu'elle a trouvé
un tréfor. SIMON eft auffi dans cette
erreur , SUZETTE la confirme en venant
parler gaîment de la richeffe prochaine
de fon père , MARGOT lui impofe
filence , & lui enjoint de ne plus
penfer à SIMON : elle avoue ingénument
qu'elle n'y a jamais penfé ; & fur
ce que la mère dit qu'elle lui réferve
quelqu'un qui fera mieux fon fait , la
jeune fille , qui a paru dans la première
Scène avec COLIN, fon amant , croyant
qué c'eft de lui qu'il eft queftion , le
nomme ; MARGOT s'emporte. SIMON
qui triomphe de la voir traverfée , rit ,
& SUZETTE s'obſtine à vouloir Co-
LIN. L'abfence de BLAISE inquiette
l'ambitieufe MARGOT , elle fort pour
l'aller rejoindre , en ordonnant à fa fille
de refter avec SIMOM , homme d'àge,
qu'elle ne craint pas comme le jeune
COLIN . Empreffemens & fleurettes de
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
la part de SIMON , éloges contraftés de
COLIN , cet amant furvient ; le bon
Fermier touché de leurs amours naïfs,
fait un retour fur lui-même & promet
de les feconder auprès de BLAISE.
>
BLAISE améne le BAILI , homme
qui vante beaucoup fes confeils &
qui ne fait que boire & manger en
préfcrivant toujours la modération. Le
BUCHERON rempli de fes idées de
fortune , entend avec peine une propofition
de mariage qui retarde l'accompliffement
de fes trois Souhaits , il fe
débarraffe de SUZETTE & de COLIN
par des promeffes vagues , & retient
SIMON qui le complimente. MARGOT
revient on fe met à table , chacun
donne un avis conforme à fon goût ,
on mange quelques petits poiffons ,
BLAISE excite fes convives & furtout
le BAILLI ; " encore , s'écrie- t-il , que
» n'avons je à la place , car je fçai que
» vous les aimez …….. là .... une belle
» anguille ! il en paroît une dans le plat
toute accommodée . BLAISE fe dépite
, MARGOT l'invective , le BAILLI
& SIMON mangent & boivent. La colère
& le déluge de propos de la femmé
réduifent le mari qui ne peut l'adoucir
parles deux fouhaits qu'il dit avoir encore
AV- RIL. 1763.. 199
à former , à fouhaiter fans y fonger .
qu'elle devienne muette ; elle veut continuer
fes injures , mais en vain ; de
rage elle renverfe les bancs & fort défefpérée
. Le BAILLI Confeille , BLAISE
fe défole & SIMON plaifante. SUZETTE
arrive tout en pleurant , elle fe plaint
que fa mère l'a battue , elle fe confole
dans l'efperance qu'on la mariera avec
COLIN , & s'afflige après l'explication
des deux malheurs , fçavoir l'anguille
& la perte de la parole. COLIN vient
demander fi MARGOT confent enfin à
l'accepter pour gendre , on le renvoye
à BLAISE , qui gémit de n'avoir plus
qu'un fouhait . MARGOT reparoît amenée
par une Commère qui lui fert d'interpréte
; Blaife propofe à fa femme de
la faire Reine , par fon dernier fouhait,
Reine & ne point parler , dit le
BAILLI , non , non. Cela met dans une
grande perplexité le mari , il s'attendrit ;
il maudit fon indifcrétion . Tout le monde
fe joint pour l'engager à rendre la
parole à la pauvre MARGOT ; il héfite
longtemps ; il céde , elle ne tient plus
en place , ce font des remercîmens , &
un caquet infinis . SIMON rit à gorge
déployée ; le BAILLI , dont la manie
eft de fe montrer le maître dit à
I iv
2.00 MERCURE DE FRANCE.
BLAISE que le fouvenir de fes dettes
tourmente , qu'il arrangera cette affaire
& obtiendra du temps des Créanciers.
Tout fe pacifie , le Bucheron reprend fa
cognée en chantant l'amour du travail
& des biens naturels , on fe difpofe à
unir COLIN & SUZETTE. La Piéce eft
terminée par un Vaudeville qui en dérive
, & dont le refrain eft : Trop de pe
tulance gâte tout.
REMARQUES.
On trouve dans ce petit Drame , une conduîte
fage , un ftyle proportionné au Sujet , des plaifanteries
unes , une gaité franche , des traits
même de Morale , mais jettés fans prétention }
les Ariettes y font adroitement enchâllées , & la
Mufique , qui eft de M. Philidor , eft de la plus
grande beauté. Les plaintes du Bucheron fur fa
mifére , le plaifir enfuite d'avoir trois fouhaits à
former , bonheur qui lui paroît un fonge , le
Quatuor des Créanciers , &c. le Trio des Confultations
, le Septuor de la fin , Morceau détaillé
fans la moindre confuſion & les airs de Sur
zette & de Colin tout cet enfemble faifit &
frappe par la vérité des caractères de chaque Interlocuteur
établis dans cette Mufique pittoresque.
>
›
Il n'y a que les Exemplaires pour la Cour
qui portent le nom de M. Guichard ; mais il
nous a écrit qu'il étoit fâché de le voir nommer
feul dans une Piéce faite cnnjointement avec M.
C***, qui lui en a infpiré l'idée d'après le Conte' ;
que même leur intention à tous deux étoit de
AVRIL 1763 .
201
garder l'Anonyme , fentant bien que le fuccès
des Comédies à Ariettes appartient plus de droit
aux Muficiens qu'aux Poëtes. Nous ne pouvons
qu'applaudir à la modeftie de l'un & de l'autre
& à l'équité de M. Guichard.
La Mufique de cette Piéce fait d'autant plus
d'honneur à M. PHILIDOR , déja fi connu par
fes précédens ouvrages ; qu'à la fcience de l'harmonie
, fur laquelle il a reçu des éloges fans
contradiction , il a joint en cette occafion l'ufage
du goût qui affortit le genre muſical_aux détails
des paroles. Sans ceffer d'être auſſi Harmonifte
, iikl a tourné fon génie à cette mélodie
agréable & phragée que notre Langue exige , &
à laquelle on reviendra toujours , malgré même
quelques fuccès dans un genre qui dénature en
même temps l'efprit de la Langue & celui dela
Mufique qu'on y veut adapter.
Tous les Acteurs ont joué dans cette Piéce
avec beaucoup de feu & d'intelligence . M.CAILLOT
, M. DE LA RUETTE , M. CHAMPVILLE &
M. CLAIRVAL , Miles LA RUETTE , BERAUD &
DESGLANDS en exécutoient les rôles,
>
Un Acteur nouveau , dans les rôles
de chant , a débuté für ce Théâtre
le 1 Mars par celui du Prince dans
Nintete à la Cour & par celui du Mπ-
ficien dans le Magafin des Modernes ,
avec beaucoup de fuccès ; le Public
a confirmé ce 1er fuffrage dans tous
les rôles par lefquels il a continué fon
début jufqu'à la clôture , qui ne s'aſt
pas faite comme celle de l'Opéra
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
& du Théâre François , le dernier
jour avant la Semaine de la Paffion ,
mais le Samedi veille du Dimanche
des Rameaux. Pendant cette dernière
Semaine depuis le Dimanche , vingt ,
jufqu'au vingt- fix Mars , inclufivement ,
excepté le jour de la Fête de l'Annonciation
, on a éxécuté le Bucheron ,
dont on vient de parler & plufieurs
autres Spectacles mêlés de Mufique ,
du Répertoire de ce Théâtre & de celui
de l'Opéra - Comique , lefquels ont
été alors tous intitulés fur les Affiches ,
Piéces mêlées d'Arriettes.
On a donné le jour de la clôture
la quartorziéme repréfentation du Bucheron
, précédé du Roi & le Fermier.
On ne peut avoir un plus grand
concours de Spectateurs qu'en a eu
ce Spectacle , auquel la foule a toujours
été incroyable pendant cet hyver.
ONN trouve chez Duchefne à Paris un
Extrait imprimé de l'Amour paternel ,
Comédie Italienne dont nous avons parlé
dans nos précédens Mercures. Cer
Extrait , ainfi que les Lettres du Traducteur
, fuffit pour faire connoître à
ceux qui n'auroient pas lu les OEuvres
de M. GOLDONI , combien cet Auteur
mérite la célébrité qu'il s'eft acquife.
L'habitude où nous fommes de ne nous
plaire , de ne rire & de ne prêter quelqu'attention
qu'aux fcènes où paroiffent
ce qu'on appelle les Mafques ; d'ailleurs,
les grands talens des Acteurs qui les portent
actuellement , entr'autres l'Arlequin
& le Pantalon , tout cela n'a pas
permis à M. GOLDONI de les bannir
ici
AVRIL 1763. 193
,
ici comme il a fait de fon Théâtre patriotique
. Malgré cette efpéce de fervitude
, qui affujettit au comique un peu
chargé , il n'en a pas mis moins d'intrigue
, moins de conduite & d'enchaî →
nement dans la plupart des Scènes
moins d'ordre , & d'éloquence naturelle
dans le ftyle . Comme de nouvelles difficultés
font ordinairement créer de nouveaux
moyens aux véritables génies ,
celui - ci a tourné en plufieurs endroi's
de fes nouvelles Piéces , le Lazi au
profit du Sentiment ; c'eft particuliérement
ce qu'on ne peut conteſter dans
une Scène de l'Amour paternel , où
l'art confommé de M. CARRELIN eft
admirablement fecondé par l'heureux
naturel de Mlle CAMILLE . On peut
dire la même chofe de plufieurs parties
des rôles de Pantalon dans cette Comédie
& dans celles qui l'ont fuivie ,
-éxécutées avec un pathétique admirable
dans le genre par M. COLALTO , Acteur
Italien de ce Théâtre .
Dans, la Comédie Italienne en un
A&te , intitulée Arlequin cru mort ,
M. GOLDONI s'eft prêté encore
plus aux Spectateurs François en mettant
les fcènes plus étendues entre l'Ar-
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
lequin & le Scapin , qui font dans l'ufage
de parler François dans les Comédies
Italiennes . On fent , malgré cette
conformité avec les farces fur Canevas,
combien l'efprit de l'Auteur & fon génie
pour le vrai comique ajoutent d'agrément
à cette nouvelle fcène, par l'ordre
des idées & par l'efprit qui orne
les plaifanteries , conditions fans lefquelles
il n'y a nulle- part de plaifanterie
que pour ceux qu'il eft quelquefois
humiliant d'amufer. Cette Piéce donnée
pour la premiere fois le 25 Février , a
donc eu un fuccès plus étendu dans
tous les ordres des Spectateurs , même
parmi ceux qui ne peuvent plus s'amufer
que de l'Opéra- Comique : Avantage
fans doute fort au -deffous des talens
de l'Auteur & du mérite de fes Ouvrages
, mais qui doit être auffi précieux
pour lui que l'étoit autrefois pour Mo-
LIERE , l'honneur d'introduire la Comédie
, en la mafquant quelquefois des
livrées de la farce . Ceci doit s'appliquer
auffi à une Comédie en cinq Actes du
même Auteur , intitulée Arlequin Valet
de deux Maîtres , repréfentée pour la
rrefois le 4 Mars.Cette Piéce contient un
Imbroglio foutenu avec un Génié fin-
.:
AVRIL. 1763. 195
gulier & qui produit des Scènes fort comiques
. Elle a été fuivie & a paru réuffir
généralement.
n'a
Le 28 Février , on a donné pour la
première fois le Bucheron ou les trois
Souhaits , Comédie en Vers & en un
Acte , mêlée d'Ariettes ; elle fut unaniment
applaudie. Ce fuccès tres - mérité
tant par la Mufique que par la conftitution
agréable & riante du Poëme ,
fait qu'augmenter. Le Public l'a toujours
revue , jufqu'à la clôture de ce Théâtre ,
avec un nouveau plaifir ; nous en aurions
nous-mêmes à nous étendre davantage
fur cette Nouveauté , fi nous n'en
avions déja parlé dans les Spectacles de
la Cour. ( a ) Elle est tirée d'un Conte
de PERRAULT , imprimé à la tête de
la Piéce. Nous croyons que nos Lecteurs
en verront l'Analyfe avec plaifir.
EXTRAIT DU BUCHERON.
, fort d'une BLAISE le Bucheron
foret , un fagot & une cognée fur
l'épaule , une bouteille d'ofier à la
main. Il fe repofe ; tandis qu'il déplore
les peines de fon état , il en
( a ) Voyez ci-deffus l'Article des Spectacles de
la Cour.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
ra ,
tend gronder le tonnerre , il tremble ;
MERCURE paroît fur un nuage : ah !
Seigneur , lui dit BLAISE , que je
fouffre toujours pourvu que je vive !
MERCURE , après l'avoir raffuré , lui
annonce qu'il aura trois Souhaits à former
qui feront accomplis , & lui recominande
en partant , de profiter de la
bonté de JUPITER . BLAISE exprime
d'abord fon étonnement , il fe livre
à la joie , il rêve à ce qu'il fouhaiteil
est bien embaraffé , tout ce qu'il
fe propoſe , il le rejette. Il avale le
refte de fa bouteille , comptant que cela
lui ouvrira l'efprit. MARGOT , fa femme,
le furprend , elle le gronde fur fon
oifiveté , lui reproche fon peu d'amour
pour elle pour fes enfans lui dit
qu'il ne fonge point à établir SUZETTE
, leur fille , que SIMON , riche Fermier
la demande en mariage ; à ce
nom BLAISE , hauffe les épaules ,
MARGOT , queftionne , & on la met
affez difficilement au fait de l'heureufe
avanture qui fait méprifer SIMON. Elle
fe radoucit,flatte fonMari autant qu'elle
l'a querellé ; il fort pour confulter le
BAILLI & appaifer fes Créanciers .
MARGOT , feule , fe fait un portrait
extravagant de fa grandeur future , &
,
AVRIL. 1763. 197
faute de joie ; SIMON vient s'informer
quand il époufera SUZETTE ?pour toute
réponse on lui rit au nez . Arrivent un
CABARETIER & une MEUNIERE ,
qui font les Créanciers ; on les reçoit
de même ; au mot de tréfor que lâche
MARGOT , ils ceffent leurs menaces ,
lui font les offres les plus obligeantes
& fe retirent perfuadés qu'elle a trouvé
un tréfor. SIMON eft auffi dans cette
erreur , SUZETTE la confirme en venant
parler gaîment de la richeffe prochaine
de fon père , MARGOT lui impofe
filence , & lui enjoint de ne plus
penfer à SIMON : elle avoue ingénument
qu'elle n'y a jamais penfé ; & fur
ce que la mère dit qu'elle lui réferve
quelqu'un qui fera mieux fon fait , la
jeune fille , qui a paru dans la première
Scène avec COLIN, fon amant , croyant
qué c'eft de lui qu'il eft queftion , le
nomme ; MARGOT s'emporte. SIMON
qui triomphe de la voir traverfée , rit ,
& SUZETTE s'obſtine à vouloir Co-
LIN. L'abfence de BLAISE inquiette
l'ambitieufe MARGOT , elle fort pour
l'aller rejoindre , en ordonnant à fa fille
de refter avec SIMOM , homme d'àge,
qu'elle ne craint pas comme le jeune
COLIN . Empreffemens & fleurettes de
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
la part de SIMON , éloges contraftés de
COLIN , cet amant furvient ; le bon
Fermier touché de leurs amours naïfs,
fait un retour fur lui-même & promet
de les feconder auprès de BLAISE.
>
BLAISE améne le BAILI , homme
qui vante beaucoup fes confeils &
qui ne fait que boire & manger en
préfcrivant toujours la modération. Le
BUCHERON rempli de fes idées de
fortune , entend avec peine une propofition
de mariage qui retarde l'accompliffement
de fes trois Souhaits , il fe
débarraffe de SUZETTE & de COLIN
par des promeffes vagues , & retient
SIMON qui le complimente. MARGOT
revient on fe met à table , chacun
donne un avis conforme à fon goût ,
on mange quelques petits poiffons ,
BLAISE excite fes convives & furtout
le BAILLI ; " encore , s'écrie- t-il , que
» n'avons je à la place , car je fçai que
» vous les aimez …….. là .... une belle
» anguille ! il en paroît une dans le plat
toute accommodée . BLAISE fe dépite
, MARGOT l'invective , le BAILLI
& SIMON mangent & boivent. La colère
& le déluge de propos de la femmé
réduifent le mari qui ne peut l'adoucir
parles deux fouhaits qu'il dit avoir encore
AV- RIL. 1763.. 199
à former , à fouhaiter fans y fonger .
qu'elle devienne muette ; elle veut continuer
fes injures , mais en vain ; de
rage elle renverfe les bancs & fort défefpérée
. Le BAILLI Confeille , BLAISE
fe défole & SIMON plaifante. SUZETTE
arrive tout en pleurant , elle fe plaint
que fa mère l'a battue , elle fe confole
dans l'efperance qu'on la mariera avec
COLIN , & s'afflige après l'explication
des deux malheurs , fçavoir l'anguille
& la perte de la parole. COLIN vient
demander fi MARGOT confent enfin à
l'accepter pour gendre , on le renvoye
à BLAISE , qui gémit de n'avoir plus
qu'un fouhait . MARGOT reparoît amenée
par une Commère qui lui fert d'interpréte
; Blaife propofe à fa femme de
la faire Reine , par fon dernier fouhait,
Reine & ne point parler , dit le
BAILLI , non , non. Cela met dans une
grande perplexité le mari , il s'attendrit ;
il maudit fon indifcrétion . Tout le monde
fe joint pour l'engager à rendre la
parole à la pauvre MARGOT ; il héfite
longtemps ; il céde , elle ne tient plus
en place , ce font des remercîmens , &
un caquet infinis . SIMON rit à gorge
déployée ; le BAILLI , dont la manie
eft de fe montrer le maître dit à
I iv
2.00 MERCURE DE FRANCE.
BLAISE que le fouvenir de fes dettes
tourmente , qu'il arrangera cette affaire
& obtiendra du temps des Créanciers.
Tout fe pacifie , le Bucheron reprend fa
cognée en chantant l'amour du travail
& des biens naturels , on fe difpofe à
unir COLIN & SUZETTE. La Piéce eft
terminée par un Vaudeville qui en dérive
, & dont le refrain eft : Trop de pe
tulance gâte tout.
REMARQUES.
On trouve dans ce petit Drame , une conduîte
fage , un ftyle proportionné au Sujet , des plaifanteries
unes , une gaité franche , des traits
même de Morale , mais jettés fans prétention }
les Ariettes y font adroitement enchâllées , & la
Mufique , qui eft de M. Philidor , eft de la plus
grande beauté. Les plaintes du Bucheron fur fa
mifére , le plaifir enfuite d'avoir trois fouhaits à
former , bonheur qui lui paroît un fonge , le
Quatuor des Créanciers , &c. le Trio des Confultations
, le Septuor de la fin , Morceau détaillé
fans la moindre confuſion & les airs de Sur
zette & de Colin tout cet enfemble faifit &
frappe par la vérité des caractères de chaque Interlocuteur
établis dans cette Mufique pittoresque.
>
›
Il n'y a que les Exemplaires pour la Cour
qui portent le nom de M. Guichard ; mais il
nous a écrit qu'il étoit fâché de le voir nommer
feul dans une Piéce faite cnnjointement avec M.
C***, qui lui en a infpiré l'idée d'après le Conte' ;
que même leur intention à tous deux étoit de
AVRIL 1763 .
201
garder l'Anonyme , fentant bien que le fuccès
des Comédies à Ariettes appartient plus de droit
aux Muficiens qu'aux Poëtes. Nous ne pouvons
qu'applaudir à la modeftie de l'un & de l'autre
& à l'équité de M. Guichard.
La Mufique de cette Piéce fait d'autant plus
d'honneur à M. PHILIDOR , déja fi connu par
fes précédens ouvrages ; qu'à la fcience de l'harmonie
, fur laquelle il a reçu des éloges fans
contradiction , il a joint en cette occafion l'ufage
du goût qui affortit le genre muſical_aux détails
des paroles. Sans ceffer d'être auſſi Harmonifte
, iikl a tourné fon génie à cette mélodie
agréable & phragée que notre Langue exige , &
à laquelle on reviendra toujours , malgré même
quelques fuccès dans un genre qui dénature en
même temps l'efprit de la Langue & celui dela
Mufique qu'on y veut adapter.
Tous les Acteurs ont joué dans cette Piéce
avec beaucoup de feu & d'intelligence . M.CAILLOT
, M. DE LA RUETTE , M. CHAMPVILLE &
M. CLAIRVAL , Miles LA RUETTE , BERAUD &
DESGLANDS en exécutoient les rôles,
>
Un Acteur nouveau , dans les rôles
de chant , a débuté für ce Théâtre
le 1 Mars par celui du Prince dans
Nintete à la Cour & par celui du Mπ-
ficien dans le Magafin des Modernes ,
avec beaucoup de fuccès ; le Public
a confirmé ce 1er fuffrage dans tous
les rôles par lefquels il a continué fon
début jufqu'à la clôture , qui ne s'aſt
pas faite comme celle de l'Opéra
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
& du Théâre François , le dernier
jour avant la Semaine de la Paffion ,
mais le Samedi veille du Dimanche
des Rameaux. Pendant cette dernière
Semaine depuis le Dimanche , vingt ,
jufqu'au vingt- fix Mars , inclufivement ,
excepté le jour de la Fête de l'Annonciation
, on a éxécuté le Bucheron ,
dont on vient de parler & plufieurs
autres Spectacles mêlés de Mufique ,
du Répertoire de ce Théâtre & de celui
de l'Opéra - Comique , lefquels ont
été alors tous intitulés fur les Affiches ,
Piéces mêlées d'Arriettes.
On a donné le jour de la clôture
la quartorziéme repréfentation du Bucheron
, précédé du Roi & le Fermier.
On ne peut avoir un plus grand
concours de Spectateurs qu'en a eu
ce Spectacle , auquel la foule a toujours
été incroyable pendant cet hyver.
Fermer
Résumé : COMÉDIE ITALIENNE.
Le texte met en lumière plusieurs pièces de théâtre italiennes et françaises, en se concentrant particulièrement sur les œuvres de Carlo Goldoni. Un extrait imprimé de 'L'Amour paternel' de Goldoni, disponible chez Duchefne à Paris, témoigne de la renommée de cet auteur. Goldoni parvient à intégrer intrigue, conduite et éloquence naturelle dans ses scènes, malgré la préférence du public pour les masques traditionnels comme Arlequin et Pantalon. Dans 'Arlequin cru mort', Goldoni adapte les scènes pour plaire au public français tout en conservant l'esprit comique et l'ordre des idées. Cette pièce, représentée pour la première fois le 25 février 1763, a connu un succès notable. Le 28 février, la comédie en vers et en un acte 'Le Bucheron ou les trois Souhaits', mêlée d'ariettes, a été applaudie à l'unanimité. Tirée d'un conte de Perrault, cette pièce a été acclamée pour sa musique et son poème agréable. L'intrigue de 'Le Bucheron' raconte comment Blaise, un bûcheron, reçoit trois souhaits de Mercure et les utilise de manière comique et moralisante. La pièce se termine par un vaudeville et des remarques sur la conduite sage, le style proportionné au sujet, et les plaisanteries fines. Les auteurs Guichard et C*** montrent une grande modestie concernant la paternité de la pièce. La musique de Philidor est louée pour son harmonie et son adaptation au langage français. Les acteurs ont joué avec beaucoup de feu et d'intelligence, et un nouvel acteur a débuté avec succès le 1 mars. La saison s'est terminée le samedi avant le Dimanche des Rameaux, avec un grand concours de spectateurs pour 'Le Bucheron'.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
78
s. p.
EPITRE. A M. le Comte ANDRÉ PETROVITSCH DE SCHOUVALOW, Chambellan de Sa Majesté l'Impératrice de toutes les Russies.
Début :
AINSI donc au printemps de l'âge [...]
Mots clefs :
Plaisirs, Sage, Orgueil, Saison des amours, Printemps de l'âge, Arts, Bienfaisant, Amour, Mérite, Dignité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE. A M. le Comte ANDRÉ PETROVITSCH DE SCHOUVALOW, Chambellan de Sa Majesté l'Impératrice de toutes les Russies.
EPITRE
A M. le Comte ANDRÉ PETROVITSCH
DE SCHOUVALOW ,
Chambellan de Sa Majesté l'Impératrice
de toutes les Ruffies.
AINSI donc au printemps de l'âge
Et dans la ſaiſon des amours ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Tout- a-coup un ſombre nuage,
Cher Comte, obſeurcit vos beaux jours.
Cette aimable & vive Déeffe ,
Que ſuivent les Ris & les Jeux ,
Qui fe plaît avec la jeuneſſe ,
Sans laquelle on n'eſt point heureux ,
La Gaité par ſa douce flamme
Hélas ! n'anime plus vos ſens ,
Et ne verſe plus dans votre âme
Ses plaiſirs toujours renaiſſans.
- Dans une retraite profonde,
Trop Philoſophe en vérité ,
Vous fuyez la Cour& le Monde,
Pour méditer en liberté.
Avec Nollet , de la nature
Vous interrogez les ſecrets ,
Et d'une main adroite & fûre ,
Vous en démontrez les effets .
Et la Muſique & la Peinture-
Tour-à-tour fervent vos loiſirs ;
D'une morale auſtère & pure
Les Loix dirigent vos defirs.
Tous ces goûts , ces dons d'Uranie
Sont bien dignes de vous charmer.
Qu'il eſt beau du feu du Génie ,
A votre âge de s'enflammer !
Mais il faut auffinde l'étude
Modérer lanyimacité ;
Le triſte ennui , la folitude
!
JUIN. 1763. 7
0
Des moeurs flétrit l'aménité.
L'eſprit eſt un feu qui dévore ,
Il a beſoin d'un aliment ;
Mais il a plus beſoin encore
De repos & d'amuſement.
De ce Miſantrope fublime
Retiré dans l'ombre des bois ,
A qui tout paroît vice ou crime ,
Gardez-vous d'écouter la voix.
Laiffez ce Sage atrabilaire
De noires vapeurs tourmenté ,
Déclamer avec dureté
Contre undéſorde néceſſaire,
Et faire injuſtement la guerre
Aux Arts , à la Société.
De les moeurs & de ſon ſyſtème
L'orgueil en ſecret eſt l'appui ,
Et ſa fingularité même
Le trahit toujours malgré lui .
Le Sage à ſes devoirs fidèle ,
Humain,bienfaiſant , généreux ,
Pratique la vertu pour elle ,
Sans étalage faſtueux.
Aux défauts , à quelque foibleſſe
Indulgent il ſçait pardonner :
Il ne va point fronder ſans ceſſe
Maint abus , mainte periteſſe ,
Qu'en lui-même il peut condamner.
Toujours utile à la Patrie ,
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
১
Il lui conſacre ſes talens ;
Et croit que la Philofophie ,
Parla grandeur plus annoblie ,
Peut s'exercer dans tous les rangs..
Aux plaiſirs quelquefois ſenſible ,
S'il goûte ſes tendres douceurs ,
Toujours libre & toujours paiſible
De l'Amour il plaint les erreurs ;
Et ce Dieu ſi ſouvent terrible
Ne l'enchaîne qu'avec des fleurs .
Loin de la ſtupide moleſſe ,
De la ſotte fatuité ,
Sans arrogance & fans baſſeſſe ,
Aux vertus il joint la nobleſſe,
Le mérite à la dignité.
L'éclat d'un brillant équipage ,
D'un Palais les lambris dorés
Ne tiennent point dans l'eſclavage
Ses ſens dans l'ivreſſe égarés.
Des biens il embellit l'uſage ,
Et par des ſecours généreux ,
Sa main ſçait réparer l'outrage
Qu'un injuſte & cruel partage ,
A fais à tant de malheureux.
Ainſi tant qu'il voit la lumière ,
Chéri, de la nature entière ,
Tous ſes jours coulent dans la Paix ;
Et quand la Parque meurtrière,
Terminant enfin ſa carriére
JUIN. 1763 . 9
2
L'enléve malgré nos regrets ,
Son nom furvit à la pouſſière ,
Et fa vertn ne meurt jamais.
Cher Comte , voilà le vrai Sage
Que j'offre à vos yeux fatisfaits.
Un jour on verra ſon image
Briller en vous des mêmes traits .
A préſent fixez ſur vos traces
L'éſſain folâtre des Amours.
Des plaiſirs reprenez le cours ;
Et que Minerve avec les Grâces
Préſide au bonheur de vos jours.
100% G
:
RAOUL.
A M. le Comte ANDRÉ PETROVITSCH
DE SCHOUVALOW ,
Chambellan de Sa Majesté l'Impératrice
de toutes les Ruffies.
AINSI donc au printemps de l'âge
Et dans la ſaiſon des amours ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Tout- a-coup un ſombre nuage,
Cher Comte, obſeurcit vos beaux jours.
Cette aimable & vive Déeffe ,
Que ſuivent les Ris & les Jeux ,
Qui fe plaît avec la jeuneſſe ,
Sans laquelle on n'eſt point heureux ,
La Gaité par ſa douce flamme
Hélas ! n'anime plus vos ſens ,
Et ne verſe plus dans votre âme
Ses plaiſirs toujours renaiſſans.
- Dans une retraite profonde,
Trop Philoſophe en vérité ,
Vous fuyez la Cour& le Monde,
Pour méditer en liberté.
Avec Nollet , de la nature
Vous interrogez les ſecrets ,
Et d'une main adroite & fûre ,
Vous en démontrez les effets .
Et la Muſique & la Peinture-
Tour-à-tour fervent vos loiſirs ;
D'une morale auſtère & pure
Les Loix dirigent vos defirs.
Tous ces goûts , ces dons d'Uranie
Sont bien dignes de vous charmer.
Qu'il eſt beau du feu du Génie ,
A votre âge de s'enflammer !
Mais il faut auffinde l'étude
Modérer lanyimacité ;
Le triſte ennui , la folitude
!
JUIN. 1763. 7
0
Des moeurs flétrit l'aménité.
L'eſprit eſt un feu qui dévore ,
Il a beſoin d'un aliment ;
Mais il a plus beſoin encore
De repos & d'amuſement.
De ce Miſantrope fublime
Retiré dans l'ombre des bois ,
A qui tout paroît vice ou crime ,
Gardez-vous d'écouter la voix.
Laiffez ce Sage atrabilaire
De noires vapeurs tourmenté ,
Déclamer avec dureté
Contre undéſorde néceſſaire,
Et faire injuſtement la guerre
Aux Arts , à la Société.
De les moeurs & de ſon ſyſtème
L'orgueil en ſecret eſt l'appui ,
Et ſa fingularité même
Le trahit toujours malgré lui .
Le Sage à ſes devoirs fidèle ,
Humain,bienfaiſant , généreux ,
Pratique la vertu pour elle ,
Sans étalage faſtueux.
Aux défauts , à quelque foibleſſe
Indulgent il ſçait pardonner :
Il ne va point fronder ſans ceſſe
Maint abus , mainte periteſſe ,
Qu'en lui-même il peut condamner.
Toujours utile à la Patrie ,
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
১
Il lui conſacre ſes talens ;
Et croit que la Philofophie ,
Parla grandeur plus annoblie ,
Peut s'exercer dans tous les rangs..
Aux plaiſirs quelquefois ſenſible ,
S'il goûte ſes tendres douceurs ,
Toujours libre & toujours paiſible
De l'Amour il plaint les erreurs ;
Et ce Dieu ſi ſouvent terrible
Ne l'enchaîne qu'avec des fleurs .
Loin de la ſtupide moleſſe ,
De la ſotte fatuité ,
Sans arrogance & fans baſſeſſe ,
Aux vertus il joint la nobleſſe,
Le mérite à la dignité.
L'éclat d'un brillant équipage ,
D'un Palais les lambris dorés
Ne tiennent point dans l'eſclavage
Ses ſens dans l'ivreſſe égarés.
Des biens il embellit l'uſage ,
Et par des ſecours généreux ,
Sa main ſçait réparer l'outrage
Qu'un injuſte & cruel partage ,
A fais à tant de malheureux.
Ainſi tant qu'il voit la lumière ,
Chéri, de la nature entière ,
Tous ſes jours coulent dans la Paix ;
Et quand la Parque meurtrière,
Terminant enfin ſa carriére
JUIN. 1763 . 9
2
L'enléve malgré nos regrets ,
Son nom furvit à la pouſſière ,
Et fa vertn ne meurt jamais.
Cher Comte , voilà le vrai Sage
Que j'offre à vos yeux fatisfaits.
Un jour on verra ſon image
Briller en vous des mêmes traits .
A préſent fixez ſur vos traces
L'éſſain folâtre des Amours.
Des plaiſirs reprenez le cours ;
Et que Minerve avec les Grâces
Préſide au bonheur de vos jours.
100% G
:
RAOUL.
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Résumé : EPITRE. A M. le Comte ANDRÉ PETROVITSCH DE SCHOUVALOW, Chambellan de Sa Majesté l'Impératrice de toutes les Russies.
L'épître est destinée à M. le Comte André Petrovitch de Schouvalow, chambellan de l'Impératrice de toutes les Russies. L'auteur s'inquiète de la mélancolie du comte, qui a succédé à sa gaieté juvénile. Le comte se retire pour méditer et étudier la nature avec Nollet, tout en pratiquant la musique et la peinture. Cependant, l'auteur avertit contre l'excès d'étude et l'ennui, préconisant un équilibre entre travail et repos. Le texte critique le misanthrope qui voit des vices partout et dénigre les arts et la société. Il prône une sagesse humaine, bienfaisante et généreuse, pratiquant la vertu sans ostentation et pardonnant les faiblesses. Le sage véritable est utile à la patrie, sensible aux plaisirs sans en être esclave, et utilise ses biens pour aider les malheureux. L'auteur espère que le comte adoptera cette sagesse pour retrouver le bonheur et la paix.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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79
p. 198-200
COMÉDIE ITALIENNE.
Début :
ON a repris quelques représentations des Deux Talens : Piéce dont nous avions [...]
Mots clefs :
Pièce, Public, Drame, Mérite
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMÉDIE ITALIENNE.
COMÉDIE ITALIENNE.
O
Na repris quelques repréfentations
des Deux Talens : Piéce dont nous avions
annoncé la nouveauté dans le précédent
Volume. On dit qu'elle a été imprimée
, ainfi le Public étant en état de
juger du mérite du Drame , nous fommes
difpenfés d'en parler. A l'égard de
la Mufique , l'accueil que le Public lui
a fait , & fur-tout le jugement des Connoiffeurs
, font très - propres à encoura
ger l'Amateur qui l'a compofée , & qui
avoit déja donné des preuves agréables
de fon goût & de fes connoiffances dans
cet Art.
Le 17 Août dernier , le Sr Jourdan
avoit débuté par le rôle de Pandolfe dans
la Servante Maîtreffe. Il a joué depuis
celui de Lucas dans les Troqueurs , &
s'eft retiré .
Le 31 du même mois , Mlle Dugué
avoit débuté par le rôle de la Femme
Savetiere dans Blaife. Elle n'a pas reparu
depuis ce premier début .
Le fept Septembre Mlle Beaupré ,
jeune Actrice de la Troupe qui repréfentoit
à Compiegne pendant le
oyage de Cour, a paru pour la première
OCTOBRE . 1763. 199
fois fur le Théâtre Italien à Paris . Les
Rôles de ce début ont été Ninette , la
Servante Maîtreffe ; Life dans le Maître
en Droit , & Annette dans la Piéce de ce
nom . Le début de ce jeune Sujet a été
très-brillant par les applaudiffemens & par
la foule des Spectateurs . Le Public a trouvé
qu'elle promettoit beaucoup , & les
Connoiffeurs ont applaudi dans ce qu'ils
voyoient , ce qu'ils efpéroient voir dans
la fuite , de la part de cette A&trice.
Elle paroît avoir de la fineffe , un peu
d'excès dans l'action femble être en elle
un effet de vivacité & de fentiment:
défaut pour lequel le Spectateur a toujours
de l'indulgence , en faveur de la
caufe qu'il foupçonne. Elle a peu de
voix , mais elle la conduit avec adreffe ;
ce qui mérite en elle beaucoup d'éloges ,
& ce qui fupplée à la foibleffe de l'organe
, eft une grande netteté & une
grande précifion dans l'articulation . On
efpére revoir Mlle Beaupré fur ce même
Théâtre à Pâques prochain , lorf
qu'elle aura rempli un engagement qui
la retient actuellement à ROUEN.
Le 27 Septembre on a donné la premiere
repréfentation d'une Piéce nouvelle
en Italien , intitulée les Amours
d'Arlequin & de Camille , qui a eu le
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
4 4
plus grand fuccès , & qui ne pouvoit en
avoir jamais autant qu'elle en mérite.
Ce Drame charmant eft du célébre M.
GOLDONI. ,
On ne fçauroit croire combien , dans
un Sujet fi fimple , il y a de beautés du
vrai genre de la Comédie. Rien n'eft
afi riche d'incidens & chacun fort naturellement
, & prefque néceffairement de
celui qui le précéde.
Dans tout le Drame , le Pathétique
de la nature & le Comique le plus plaifant
font tellement affortis & mêlés
enfemble , qu'ils ne font jamais difparate
& produisent chacun leur effet fans fe
détruire. Cette Piéce eft très- bien jouée ,
elle donne lieu fur-tout à développer les
admirables talens de l'Acteur qui porte
la mafque de Pantalon ; & ceux que
l'on connoît àMile CAMILLE pour l'Art
d'exprimer & d'émouvoir par les infléxions
du récit , comme par le jeu du
vifage . M. CARRELIN , fous le mafque
d'Arlequin , & M. CIAVARELLI dans le
rôle de Scapin , n'y font pas moins diſtingués
, chacun dans le Jeu que l'Auteur
feur a ingénieufement diftribué.
O
Na repris quelques repréfentations
des Deux Talens : Piéce dont nous avions
annoncé la nouveauté dans le précédent
Volume. On dit qu'elle a été imprimée
, ainfi le Public étant en état de
juger du mérite du Drame , nous fommes
difpenfés d'en parler. A l'égard de
la Mufique , l'accueil que le Public lui
a fait , & fur-tout le jugement des Connoiffeurs
, font très - propres à encoura
ger l'Amateur qui l'a compofée , & qui
avoit déja donné des preuves agréables
de fon goût & de fes connoiffances dans
cet Art.
Le 17 Août dernier , le Sr Jourdan
avoit débuté par le rôle de Pandolfe dans
la Servante Maîtreffe. Il a joué depuis
celui de Lucas dans les Troqueurs , &
s'eft retiré .
Le 31 du même mois , Mlle Dugué
avoit débuté par le rôle de la Femme
Savetiere dans Blaife. Elle n'a pas reparu
depuis ce premier début .
Le fept Septembre Mlle Beaupré ,
jeune Actrice de la Troupe qui repréfentoit
à Compiegne pendant le
oyage de Cour, a paru pour la première
OCTOBRE . 1763. 199
fois fur le Théâtre Italien à Paris . Les
Rôles de ce début ont été Ninette , la
Servante Maîtreffe ; Life dans le Maître
en Droit , & Annette dans la Piéce de ce
nom . Le début de ce jeune Sujet a été
très-brillant par les applaudiffemens & par
la foule des Spectateurs . Le Public a trouvé
qu'elle promettoit beaucoup , & les
Connoiffeurs ont applaudi dans ce qu'ils
voyoient , ce qu'ils efpéroient voir dans
la fuite , de la part de cette A&trice.
Elle paroît avoir de la fineffe , un peu
d'excès dans l'action femble être en elle
un effet de vivacité & de fentiment:
défaut pour lequel le Spectateur a toujours
de l'indulgence , en faveur de la
caufe qu'il foupçonne. Elle a peu de
voix , mais elle la conduit avec adreffe ;
ce qui mérite en elle beaucoup d'éloges ,
& ce qui fupplée à la foibleffe de l'organe
, eft une grande netteté & une
grande précifion dans l'articulation . On
efpére revoir Mlle Beaupré fur ce même
Théâtre à Pâques prochain , lorf
qu'elle aura rempli un engagement qui
la retient actuellement à ROUEN.
Le 27 Septembre on a donné la premiere
repréfentation d'une Piéce nouvelle
en Italien , intitulée les Amours
d'Arlequin & de Camille , qui a eu le
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
4 4
plus grand fuccès , & qui ne pouvoit en
avoir jamais autant qu'elle en mérite.
Ce Drame charmant eft du célébre M.
GOLDONI. ,
On ne fçauroit croire combien , dans
un Sujet fi fimple , il y a de beautés du
vrai genre de la Comédie. Rien n'eft
afi riche d'incidens & chacun fort naturellement
, & prefque néceffairement de
celui qui le précéde.
Dans tout le Drame , le Pathétique
de la nature & le Comique le plus plaifant
font tellement affortis & mêlés
enfemble , qu'ils ne font jamais difparate
& produisent chacun leur effet fans fe
détruire. Cette Piéce eft très- bien jouée ,
elle donne lieu fur-tout à développer les
admirables talens de l'Acteur qui porte
la mafque de Pantalon ; & ceux que
l'on connoît àMile CAMILLE pour l'Art
d'exprimer & d'émouvoir par les infléxions
du récit , comme par le jeu du
vifage . M. CARRELIN , fous le mafque
d'Arlequin , & M. CIAVARELLI dans le
rôle de Scapin , n'y font pas moins diſtingués
, chacun dans le Jeu que l'Auteur
feur a ingénieufement diftribué.
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80
p. 6-9
HISTOIRE du Discours prononcé par M. T. CICERON, en faveur du Poëte ARCHIAS.
Début :
UNE coutume assez ordinaire aux Orateurs du Barreau, c'est de faire l'éloge de [...]
Mots clefs :
Cicéron, Poète Archias, Mérite, Poète, Titre, Maître
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE du Discours prononcé par M. T. CICERON, en faveur du Poëte ARCHIAS.
HISTOIRE du Discours prononcépar
M. T. CICERON , enfaveur du Poëte
ARCHIAS.
UNE coutume aſſez ordinaire aux Orateurs
du Barreau , c'eſt de faire l'éloge de
ceux pour qui ils parlent ; c'eſt un moyen
de plus d'intéreſſer les Juges en leur faveur.
Quoique Ciceron ait uſé de cette
eſpèce de privilége , en plaidant laCauſe
FEVRIER. 1764. 7
du Poëte Archias , les louanges qu'il
prodigue à cet homme célébre ne doivent
point paroître ſuſpectes. Les Ouvrages
de ce génie diſtingué , malheureufement
perdus pour la poſtérité , firent
dans leur temps les délices de tout ce
qu'il y avoit de gens éclairés à Rome.
Le titre du Diſcours de Ciceron porte
qu'il fut prononcé pour défendre la cauſe
du Poëte Archias. Cette épithète ſemble
avoir fait tort à ſes autres qualités. Perfonne
ne lui conteſte ſon mérite en Poëfre
; mais on veut qu'il n'en ait eu que
dans ce genre. Outre qu'il étoit bon
Poëte , il fut cependant encore profond
Mathématicien , Hiſtorien fincère & impartial
, Ecrivain élégant & délicat. Aces
traits d'un mérite peu commun , il joignoit
les qualités du coeur les plus eſtimables.
Philoſophe ami de l'humanité , il ne
fitcasde ſes talens , qu'autant qu'ilput en
faire jouir ſes ſemblables. Il préſida à l'éducation
des Citoyens des meilleures
Maiſons de la République ; & , ce qui
eſt bien rare , prèſque tous ſes élèves
lui firent honneur. Ciceron fut de ce
nombre. C'eſt un problême que je laiſſe
à réfoudre , lequel fut le plus heureux ,
ou le Maître d'avoir eu un tel Diſciple ,
ou le Difciple d'avoir été formé par un
tel Maître ? Aiv
Voici ce qui donna occafion à ce dernier
de compoſer & de prononcer le
Difcours dont il eſt queſtion .
A. Licinius Archias étoit d'Antioche .
Il vint à Rome l'an 648 de ſa fondation .
Treize ans après , c'est-à-dire , l'an 661 ,
on lui donna le droit de Bourgeoifie
Romaine. La République étoit alors
dans ſes beaux jours , & le titre de Citoye.
nRomain honoroit juſqu'aux Souverains.
Une distinction fi flateuſe étoit
bien dûe au mérite de notre Philoſophe .
La Ville d'Héraclée , quelque temps auparavant,
s'étoit empreſſée de rendre
juſtice au mérite , en le faiſant inſcrire
fur le tableau de ſes Citoyens. Il jouit
en paix de tous ces avantages pendant
l'eſpace de vingt-huit ans ; reçu dans les
meilleures ſociétés dont il faiſoit l'ornement
par l'agrément de ſon commerce ,
recherché des Sçavans qu'il éclairoit ,
chéri du Public dont ſes Ouvrages faifoient
les délices , ſes jours ſe paſſoient
dans cette tranquillité philoſophique qui
fait le charme de la vie d'un Sage. Un
certain Grætius, jaloux ſans doute de voir
jouir Archias d'un bonheur ſans mêlange
,& plus encore peut-être de fon mérite
perſonnel,s'aviſa, ſur je ne ſçais quel fondement
, de lui diſputer le titre de Citoyen
Romain , & les prérogatives qui
1704. 9
y étoient attachées. Ciceron ſaiſit avec
empreſſement cette occafion de marquer
fa reconnoiſſance à fon ancien Maître .
Le diſcours qu'il prononça , & dont l'éloquence
victorieuſe triompha des lâches
artifices de ſon adverſaire , a été regardé
par tous les Gens de Lettres comme un
chef d'oeuvre d'éloquence & de délicarefſfe.
Les âmes ſenſibles , & c'eſt ce qui
en fait le plus bel éloge , les âmes fenfibles
yont vu quelque choſe de plus : um
monument élevé à la gloire de leur vertu
favorite. Par M. D.F.
M. T. CICERON , enfaveur du Poëte
ARCHIAS.
UNE coutume aſſez ordinaire aux Orateurs
du Barreau , c'eſt de faire l'éloge de
ceux pour qui ils parlent ; c'eſt un moyen
de plus d'intéreſſer les Juges en leur faveur.
Quoique Ciceron ait uſé de cette
eſpèce de privilége , en plaidant laCauſe
FEVRIER. 1764. 7
du Poëte Archias , les louanges qu'il
prodigue à cet homme célébre ne doivent
point paroître ſuſpectes. Les Ouvrages
de ce génie diſtingué , malheureufement
perdus pour la poſtérité , firent
dans leur temps les délices de tout ce
qu'il y avoit de gens éclairés à Rome.
Le titre du Diſcours de Ciceron porte
qu'il fut prononcé pour défendre la cauſe
du Poëte Archias. Cette épithète ſemble
avoir fait tort à ſes autres qualités. Perfonne
ne lui conteſte ſon mérite en Poëfre
; mais on veut qu'il n'en ait eu que
dans ce genre. Outre qu'il étoit bon
Poëte , il fut cependant encore profond
Mathématicien , Hiſtorien fincère & impartial
, Ecrivain élégant & délicat. Aces
traits d'un mérite peu commun , il joignoit
les qualités du coeur les plus eſtimables.
Philoſophe ami de l'humanité , il ne
fitcasde ſes talens , qu'autant qu'ilput en
faire jouir ſes ſemblables. Il préſida à l'éducation
des Citoyens des meilleures
Maiſons de la République ; & , ce qui
eſt bien rare , prèſque tous ſes élèves
lui firent honneur. Ciceron fut de ce
nombre. C'eſt un problême que je laiſſe
à réfoudre , lequel fut le plus heureux ,
ou le Maître d'avoir eu un tel Diſciple ,
ou le Difciple d'avoir été formé par un
tel Maître ? Aiv
Voici ce qui donna occafion à ce dernier
de compoſer & de prononcer le
Difcours dont il eſt queſtion .
A. Licinius Archias étoit d'Antioche .
Il vint à Rome l'an 648 de ſa fondation .
Treize ans après , c'est-à-dire , l'an 661 ,
on lui donna le droit de Bourgeoifie
Romaine. La République étoit alors
dans ſes beaux jours , & le titre de Citoye.
nRomain honoroit juſqu'aux Souverains.
Une distinction fi flateuſe étoit
bien dûe au mérite de notre Philoſophe .
La Ville d'Héraclée , quelque temps auparavant,
s'étoit empreſſée de rendre
juſtice au mérite , en le faiſant inſcrire
fur le tableau de ſes Citoyens. Il jouit
en paix de tous ces avantages pendant
l'eſpace de vingt-huit ans ; reçu dans les
meilleures ſociétés dont il faiſoit l'ornement
par l'agrément de ſon commerce ,
recherché des Sçavans qu'il éclairoit ,
chéri du Public dont ſes Ouvrages faifoient
les délices , ſes jours ſe paſſoient
dans cette tranquillité philoſophique qui
fait le charme de la vie d'un Sage. Un
certain Grætius, jaloux ſans doute de voir
jouir Archias d'un bonheur ſans mêlange
,& plus encore peut-être de fon mérite
perſonnel,s'aviſa, ſur je ne ſçais quel fondement
, de lui diſputer le titre de Citoyen
Romain , & les prérogatives qui
1704. 9
y étoient attachées. Ciceron ſaiſit avec
empreſſement cette occafion de marquer
fa reconnoiſſance à fon ancien Maître .
Le diſcours qu'il prononça , & dont l'éloquence
victorieuſe triompha des lâches
artifices de ſon adverſaire , a été regardé
par tous les Gens de Lettres comme un
chef d'oeuvre d'éloquence & de délicarefſfe.
Les âmes ſenſibles , & c'eſt ce qui
en fait le plus bel éloge , les âmes fenfibles
yont vu quelque choſe de plus : um
monument élevé à la gloire de leur vertu
favorite. Par M. D.F.
Fermer
81
p. 116-121
Le Nécrologe des hommes célèbres, [titre d'après la table]
Début :
Le Nécrologe des hommes célèbres de France ; par une société de gens de lettres. [...]
Mots clefs :
Éloges, Genève, Jean-Jacques Rousseau, Pierre Le Guay de Prémontval, Firmin Abauzit, Genève, Lettres, Mérite, Histoire, Berlin
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Le Nécrologe des hommes célèbres, [titre d'après la table]
Le Nécrologe des hommes célèbresde Fran
ce ; par une ſociété de gens de lettres.
AParis , de l'imprimerie de G. Defprez
, imprimeur du Roi , 1770 ; avec
privilége du Roi ; brochure in- 12. de
415 pag.
Les gens de lettres , les artiſtes, les ac
teurs célèbres , tous ceux enfin qui , pendant
leur vie , auront mérité la reconnoiſſance
ou l'attention de leur fiécle, recevront
dans cet ouvrage , entrepris depuis
fix ans , un tribut d'éloges & de regrets.
On s'arrêtera moins aux anecdotes
communes de leur vie privée qu'à l'hiſtoire
de leur génie &de leurs talens. "La
>>vie d'un grand général eſt dans ſes cam
AVRIL. 1770. 117
pagnes ; celle d'un homme de lettres
>> ou d'un artiſte fameux eſt dans ſes ou-
» vrages. » Ce recueil pourroit contenir
les faſtes de la littérature &des arts, li les
perſonnes qui doivent s'intéreſſer à la
gloire des hommes célèbres , vouloient
bien concourir au but louable de noszélés
nécrologues , en leur procurant les mémoires
& les inſtructions qu'ils ne ceſſent
de folliciter..
Ce volume renferme vingt- quatre éloges.
Nous avons déjà jeté quelques fleurs
fur les tombeaux de pluſieurs écrivains
loués dans ce nécrologe d'une maniere
plus digne d'eux. Les noms des de l'Iſle,
des Sauvages, Ménard , d'Olivet , de Parcieux
, &c. feront encore conſacrés dans
l'hiſtoire des académies . Nous nous arrêterons
principalement aux éloges de deux
ſavans qui s'étoient retirés dans les pays
étrangers , MM. de Prémontval & Abauzit.
André-Pierre le Guay , de Prémontval,
né à Charenton en 1716 , donna un cours
gratuit de mathématiques à Paris vers
l'année 1740. Son mérite , ſon amour
propre & ſa hardieſſe lui attirerent des
ennemis. Il alla rechercherdes récompenſes
hors de ſa patrie , & après avoir erré
118 MERCURE DE FRANCE.
en Suifle & en Allemagne , il ſe fixa à
Berlin où il fut favorablement accueilli
par l'académie des ſciences , & honoré
des bienfaits du Roi de Pruffe. En 1751,
ilpublia un très-ſavant& très- fingulier
ouvrage , en 3 vol. in 8°. ſous le titre de
Monogamie ou l'unité dans le mariage.
Le mauvais ſuccès de ce livre l'engagea
à en brûler la fuite qu'il avoit annoncée
avec la plus douce confiance. Il nous apprendque
tel a été le ført de pluſieurs autres
productions de ſa plume. La fingu
larité eſt le caractere distinctif des ouvrages
de ce ſavant. " Je ne fais pourtant ,
>>dit l'auteur de ſon éloge , ſi l'on doit
>> appeler fingularité ce qui tend à être
>>bizarre. Ce petit mérite a été ſi fort re-
>> cherché de nos jours ; tant d'auteurs ,
>> ſinges les uns des autres , ont cru ſe
>> rendre originaux , en heurtant de front
>> les opinions générales , que ce n'eſt plus
»une fingularité, &que c'en ſera bientôt
>> une au contraire , que de vouloir ſerap-
>> procher des idées communes.>>
M. de Prémontval , né avec un caracteretrop
difficile & trop emporté , eut , à
Berlin , des procédés extraordinaires envers
M. Formey , fecrétaire perpétuel de
l'académie , qui ne les repouſſa jamais
AVRIL. 1770 . 119
qu'avec la douceur & la modération , &
qui a même conſacré la mémoire de M.
de P. par un éloge inſéré dans le 25º vol .
des mémoires de l'académie de Berlin .
Entr'autres livres de métaphyfique , il
publia la Théologie de l'Etre , eſpéce de
Lêverie philoſophique dans laquelle il rejette
les preuves ordinaires de l'existence
de Dieu , pour yſubſtituer des preuvesde
fon imagination . Vanini , accuſé d'athéif.
me , ſe baiſſa , ramaſſa un fétu , & dit :
Je n'ai besoin que de ce fétu pour me prouver
invinciblement ce qu'on m'accuse de
nier.
M. de P. eſt mort à Berlin en 1767 .
L'Allemagne lui doit un écrit très- utile:
ce ſont ſes préſervatifs contre la corruptionde
la langue françoiſe enAllemagne.
>> Si le mauvais goût , l'amour des folles
>> innovations & l'oubli dédaigneux de
>> tous les anciens principes , continuent
>> à s'accréditer parmi nous , on aura bien-
>> tôt beſoin d'un pareil ouvrage en Fran-
>> ce& au ſein même de la capitale.>>
Firmin Abauzit naquit à Uzès , ſur la
fin du ſiècle paſſé. Ses parens l'emmenerentdebonne
heure à Genève , où on lui
confia , dès ſa jeuneſſe , la bibliotheque
de la ville. Jouiſſant de l'état de citoyen,
420 MERCURE DE FRANCE.
il conſacra ſes travaux à ſa patrie nouvelle
: il donna , en 1730 , une édition de
l'hiſtoire de cetteVille &de l'Etat,que Jacob
Spon avoit publiée en 2 vol. in- 12 .
vers le dernier ſiècle. Dans des notes
pleines d'une érudition vaſte & choifie
il éclaircit , il développe , il rectifie le
texte : quelques differtations&des remarques
ſur l'hiſtoire naturelle des environs
de Genève , lui appartiennent en entier ;
on lit ces morceaux avec plaifir & avec
fruit. Les auteurs de fon éloge regrettent
que la modeftie de ce ſcavant nous aie
privés de les autres écrits : nous en jouirons
bientôt. Il s'en fait actuellement
deux éditions , l'une à Genève & l'autre
à Londres deſtinée pour Amſterdam ; la
premiere , ſur les manufcrits trouvés dans
les papiers de M. Abauzit par fon exécuteur
teftamentaire , & la ſeconde ſur des
copies que les libraires de Genève ſe ſont
procurées. M. Abauzit eſt mort en 1768
dans une petite folitude où il s'étoit retiré
près de Genève . Il étoit preſqu'inconnu
en France , avant que M. Rouffeau
eût publié ſa lettre ſur les ſpectacles, dans
laquelle le philoſophe ſenſible parle de
fon ancien concitoyen , avec une admiration
& une vénération dont on a été furpris
AVRIL. 1770. 121
pris , parce qu'on ne connoiſſoit point
M.Abauzit.
Mde Bontems , MM. Denelle , Malfilâtre
, de la Grange , Macquart , l'abbé
Roger , le Fort de la Moriniere , Léonard
desMalpeines , de Montdorge , Maucomble
, de la Marche , l'abbé Laugier, Poinfinet
, de Saint-Maur, font les autres gens
de lettres loués dans ce recueil. Avec
leurs éloges , font mêlés ceux de MM.
Fournier le jeune , Blavet & François.
L'ouvrage eſt terminé par des obſervations
, &c. fur les deuils.
Le mérite de ce recueil eſt connu. On
pourroit appeler ces éloges des morts la
cenſure des vivans.
ce ; par une ſociété de gens de lettres.
AParis , de l'imprimerie de G. Defprez
, imprimeur du Roi , 1770 ; avec
privilége du Roi ; brochure in- 12. de
415 pag.
Les gens de lettres , les artiſtes, les ac
teurs célèbres , tous ceux enfin qui , pendant
leur vie , auront mérité la reconnoiſſance
ou l'attention de leur fiécle, recevront
dans cet ouvrage , entrepris depuis
fix ans , un tribut d'éloges & de regrets.
On s'arrêtera moins aux anecdotes
communes de leur vie privée qu'à l'hiſtoire
de leur génie &de leurs talens. "La
>>vie d'un grand général eſt dans ſes cam
AVRIL. 1770. 117
pagnes ; celle d'un homme de lettres
>> ou d'un artiſte fameux eſt dans ſes ou-
» vrages. » Ce recueil pourroit contenir
les faſtes de la littérature &des arts, li les
perſonnes qui doivent s'intéreſſer à la
gloire des hommes célèbres , vouloient
bien concourir au but louable de noszélés
nécrologues , en leur procurant les mémoires
& les inſtructions qu'ils ne ceſſent
de folliciter..
Ce volume renferme vingt- quatre éloges.
Nous avons déjà jeté quelques fleurs
fur les tombeaux de pluſieurs écrivains
loués dans ce nécrologe d'une maniere
plus digne d'eux. Les noms des de l'Iſle,
des Sauvages, Ménard , d'Olivet , de Parcieux
, &c. feront encore conſacrés dans
l'hiſtoire des académies . Nous nous arrêterons
principalement aux éloges de deux
ſavans qui s'étoient retirés dans les pays
étrangers , MM. de Prémontval & Abauzit.
André-Pierre le Guay , de Prémontval,
né à Charenton en 1716 , donna un cours
gratuit de mathématiques à Paris vers
l'année 1740. Son mérite , ſon amour
propre & ſa hardieſſe lui attirerent des
ennemis. Il alla rechercherdes récompenſes
hors de ſa patrie , & après avoir erré
118 MERCURE DE FRANCE.
en Suifle & en Allemagne , il ſe fixa à
Berlin où il fut favorablement accueilli
par l'académie des ſciences , & honoré
des bienfaits du Roi de Pruffe. En 1751,
ilpublia un très-ſavant& très- fingulier
ouvrage , en 3 vol. in 8°. ſous le titre de
Monogamie ou l'unité dans le mariage.
Le mauvais ſuccès de ce livre l'engagea
à en brûler la fuite qu'il avoit annoncée
avec la plus douce confiance. Il nous apprendque
tel a été le ført de pluſieurs autres
productions de ſa plume. La fingu
larité eſt le caractere distinctif des ouvrages
de ce ſavant. " Je ne fais pourtant ,
>>dit l'auteur de ſon éloge , ſi l'on doit
>> appeler fingularité ce qui tend à être
>>bizarre. Ce petit mérite a été ſi fort re-
>> cherché de nos jours ; tant d'auteurs ,
>> ſinges les uns des autres , ont cru ſe
>> rendre originaux , en heurtant de front
>> les opinions générales , que ce n'eſt plus
»une fingularité, &que c'en ſera bientôt
>> une au contraire , que de vouloir ſerap-
>> procher des idées communes.>>
M. de Prémontval , né avec un caracteretrop
difficile & trop emporté , eut , à
Berlin , des procédés extraordinaires envers
M. Formey , fecrétaire perpétuel de
l'académie , qui ne les repouſſa jamais
AVRIL. 1770 . 119
qu'avec la douceur & la modération , &
qui a même conſacré la mémoire de M.
de P. par un éloge inſéré dans le 25º vol .
des mémoires de l'académie de Berlin .
Entr'autres livres de métaphyfique , il
publia la Théologie de l'Etre , eſpéce de
Lêverie philoſophique dans laquelle il rejette
les preuves ordinaires de l'existence
de Dieu , pour yſubſtituer des preuvesde
fon imagination . Vanini , accuſé d'athéif.
me , ſe baiſſa , ramaſſa un fétu , & dit :
Je n'ai besoin que de ce fétu pour me prouver
invinciblement ce qu'on m'accuse de
nier.
M. de P. eſt mort à Berlin en 1767 .
L'Allemagne lui doit un écrit très- utile:
ce ſont ſes préſervatifs contre la corruptionde
la langue françoiſe enAllemagne.
>> Si le mauvais goût , l'amour des folles
>> innovations & l'oubli dédaigneux de
>> tous les anciens principes , continuent
>> à s'accréditer parmi nous , on aura bien-
>> tôt beſoin d'un pareil ouvrage en Fran-
>> ce& au ſein même de la capitale.>>
Firmin Abauzit naquit à Uzès , ſur la
fin du ſiècle paſſé. Ses parens l'emmenerentdebonne
heure à Genève , où on lui
confia , dès ſa jeuneſſe , la bibliotheque
de la ville. Jouiſſant de l'état de citoyen,
420 MERCURE DE FRANCE.
il conſacra ſes travaux à ſa patrie nouvelle
: il donna , en 1730 , une édition de
l'hiſtoire de cetteVille &de l'Etat,que Jacob
Spon avoit publiée en 2 vol. in- 12 .
vers le dernier ſiècle. Dans des notes
pleines d'une érudition vaſte & choifie
il éclaircit , il développe , il rectifie le
texte : quelques differtations&des remarques
ſur l'hiſtoire naturelle des environs
de Genève , lui appartiennent en entier ;
on lit ces morceaux avec plaifir & avec
fruit. Les auteurs de fon éloge regrettent
que la modeftie de ce ſcavant nous aie
privés de les autres écrits : nous en jouirons
bientôt. Il s'en fait actuellement
deux éditions , l'une à Genève & l'autre
à Londres deſtinée pour Amſterdam ; la
premiere , ſur les manufcrits trouvés dans
les papiers de M. Abauzit par fon exécuteur
teftamentaire , & la ſeconde ſur des
copies que les libraires de Genève ſe ſont
procurées. M. Abauzit eſt mort en 1768
dans une petite folitude où il s'étoit retiré
près de Genève . Il étoit preſqu'inconnu
en France , avant que M. Rouffeau
eût publié ſa lettre ſur les ſpectacles, dans
laquelle le philoſophe ſenſible parle de
fon ancien concitoyen , avec une admiration
& une vénération dont on a été furpris
AVRIL. 1770. 121
pris , parce qu'on ne connoiſſoit point
M.Abauzit.
Mde Bontems , MM. Denelle , Malfilâtre
, de la Grange , Macquart , l'abbé
Roger , le Fort de la Moriniere , Léonard
desMalpeines , de Montdorge , Maucomble
, de la Marche , l'abbé Laugier, Poinfinet
, de Saint-Maur, font les autres gens
de lettres loués dans ce recueil. Avec
leurs éloges , font mêlés ceux de MM.
Fournier le jeune , Blavet & François.
L'ouvrage eſt terminé par des obſervations
, &c. fur les deuils.
Le mérite de ce recueil eſt connu. On
pourroit appeler ces éloges des morts la
cenſure des vivans.
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Résumé : Le Nécrologe des hommes célèbres, [titre d'après la table]
Le 'Nécrologe des hommes célèbres de France' a été publié en 1770 à Paris par G. Defprez, imprimeur du Roi. Ce recueil, commencé six ans plus tôt, honore les gens de lettres, artistes et acteurs ayant marqué leur époque. Il met l'accent sur l'histoire de leur génie et de leurs talents plutôt que sur les détails de leur vie privée. L'ouvrage comprend vingt-quatre éloges, parmi lesquels ceux de de l'Isle, des Sauvages, Ménard, d'Olivet et Parcieux. Deux savants ayant vécu à l'étranger sont particulièrement distingués : MM. de Prémontval et Abauzit. André-Pierre le Guay de Prémontval, né en 1716, enseigna les mathématiques à Paris avant de s'exiler en Suisse et en Allemagne. Il publia plusieurs ouvrages, dont 'Monogamie ou l'unité dans le mariage'. Malgré un caractère difficile et des comportements extraordinaires à Berlin, il fut honoré par l'académie des sciences. Il décéda en 1767. Firmin Abauzit, né à Uzès, s'installa à Genève où il devint bibliothécaire. Il édita l'histoire de Genève et publia des notes érudites. Modeste, il laissa plusieurs écrits inédits qui furent publiés à Genève et Londres après sa mort en 1768. D'autres personnalités telles que Mme Bontems, MM. Denelle et Malfilâtre sont également louées dans ce recueil. L'ouvrage se conclut par des observations sur les deuils et est perçu comme une censure des vivants.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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82
p. 135-138
CONCERT SPIRITUEL.
Début :
Le Concert du Lundi 9 Décembre, a commencé par une symphonie nouvelle de M. [...]
Mots clefs :
Concert, Chant, Mérite, Mademoiselle Duverger, Joseph Haydn, Jean-Jacques Rousseau, Langue, Mérite, Voix, Talent
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CONCERT SPIRITUEL.
CONCERT SPIRITUEL.
LE Concert du Lundi 9 Décembre , a commencé
par une fymphonie nouvelle de M.
Hayden , dans laquelle on a retrouvé la marche
favante de ce célèbre Compofiteur ; l'Ar
dante fur- tout , qui a le caractère d'un air
de danfe , a paru plein de grâce & d'efprit.
Le troifième morceau n'eft peut être pas du
même mérite que le refte. Mlle Duverger ,
qui avoit obtenu déjà des applaudiffemens à
136 MERCURE
ce Concert , où elle a joué plufieurs fois de
la harpe , en a mérité de nouveaux dans le
chant. On a trouvé la voix fort belle , furtout
dans le Medium , qui eft plein & fonore.
Comme Mlle Duverger eft jeune , &
qu'elle donne de grandes efpérances , c'eft
rendre hommage à fon talent que de l'avertir
des différens objets qu'il lui reſte à cultiver :
les cordes aigues de fa voix , ont quelquefois
de l'aigreur qu'un exercice bien dirigé
peut faire aifément difparoître. Nous l'invitons
auffi à foigner fon articulation , qui
n'eſt pas toujours très- nette. Nous avons
l'expérience qu'avec de l'attention on parvient
à corriger , même les vices de l'organe.
Nous ne parlons pas de la manière dont elle
prononce la langue Italienne. Il eft bien difficile
, il eft prefque impoffible à une Françoife
d'obtenir jamais la pureté de pronon
ciation , le véritable accent qui font le charme
de cette langue. D'après cette vérité , qui
devroit être triviale , il eft bien étonnait
que prefque toutes les jeures Chanteufes
qui fe fentent du talent , abandonnent les
paroles Françoifes pour chanter exclufivement
des paroles Italiennes , & que la plupart
des Amateurs encouragent cette défertion.
Le préjugé qu'établit autrefois J. J.
Rouffeau contre la langue Françoife , prévau
droit- il encore fur le fentiment & le choix
deMM. Gluck , Piccini , Sacchini , fur l'hommage
que ces grands Maîtres ont rendu à
cette même langue ? Ne feroit- ce pas plutôt
DE FRANCE.
137
que certaines de ne pas être entendues de la
plupart des Auditeurs , ces Chanteufes fe
croient plus à leur aife fur la prononciation
qu'elles négligent entièrement , fous prétexte
de donner à leur chant plus de douceur &
de molleffe ? Mais il arrive que fans acquérir
l'accent Italien , elles perdent l'articulation
Françoife ; qu'elles font défagréables à ceux
qui entendent l'Italien , & qu'elles ennuient
ceux qui ne l'entendent pas ; leur chant n'eft
plus pour eux alors qu'un Conceito à voix
feule. Cette digreflion , au furplus , eft en
tièrement étrangère à Mile Duverger. Nous
ajouterons feulement pour elle que fon talent
en eft maintenant au point de la rendre trèsfcrupuleufe
fur le choix de fes Maîtres , fur
les confeils auxquels elle voudra fe livrer.
MM . Chéron , Laïs & Rouffeau ont fait entendre
une nouveauté très piquante ; c'eft
un Motet de M , Goffec , O Salutaris , qui
n'eft accompagné d'aucun inftrument. Quoique
ce morceau ne foit nullement deftiné au
local du Concert Spirituel , qu'il y eût pu
même paroître déplacé , s'il eût eu moins de
mérite , fon harmonie pure , fon chant delicieux
& fon exécution parfaite , ont fait un
plaifir fi grand , fi général , qu'on a témoigné
par des acclamations le defir de l'entendre
deux fois. M. Chartrain s'eft fait applandir
doublement , comme Compofiteur , dans
une Ode Sacrée , dont on a trouvé plufieurs
morceaux d'un chant agréable , & comme
Exécutant, dans un joli Concerto de fa com
238
MERCURE
pofition. Mme Saint- Huberty , MM. Ozy
& Bezozzy ont achevé de rendre le Concert
très agréable , par une exécution digne de la
téputation qu'ils le font acquife .
LE Concert du Lundi 9 Décembre , a commencé
par une fymphonie nouvelle de M.
Hayden , dans laquelle on a retrouvé la marche
favante de ce célèbre Compofiteur ; l'Ar
dante fur- tout , qui a le caractère d'un air
de danfe , a paru plein de grâce & d'efprit.
Le troifième morceau n'eft peut être pas du
même mérite que le refte. Mlle Duverger ,
qui avoit obtenu déjà des applaudiffemens à
136 MERCURE
ce Concert , où elle a joué plufieurs fois de
la harpe , en a mérité de nouveaux dans le
chant. On a trouvé la voix fort belle , furtout
dans le Medium , qui eft plein & fonore.
Comme Mlle Duverger eft jeune , &
qu'elle donne de grandes efpérances , c'eft
rendre hommage à fon talent que de l'avertir
des différens objets qu'il lui reſte à cultiver :
les cordes aigues de fa voix , ont quelquefois
de l'aigreur qu'un exercice bien dirigé
peut faire aifément difparoître. Nous l'invitons
auffi à foigner fon articulation , qui
n'eſt pas toujours très- nette. Nous avons
l'expérience qu'avec de l'attention on parvient
à corriger , même les vices de l'organe.
Nous ne parlons pas de la manière dont elle
prononce la langue Italienne. Il eft bien difficile
, il eft prefque impoffible à une Françoife
d'obtenir jamais la pureté de pronon
ciation , le véritable accent qui font le charme
de cette langue. D'après cette vérité , qui
devroit être triviale , il eft bien étonnait
que prefque toutes les jeures Chanteufes
qui fe fentent du talent , abandonnent les
paroles Françoifes pour chanter exclufivement
des paroles Italiennes , & que la plupart
des Amateurs encouragent cette défertion.
Le préjugé qu'établit autrefois J. J.
Rouffeau contre la langue Françoife , prévau
droit- il encore fur le fentiment & le choix
deMM. Gluck , Piccini , Sacchini , fur l'hommage
que ces grands Maîtres ont rendu à
cette même langue ? Ne feroit- ce pas plutôt
DE FRANCE.
137
que certaines de ne pas être entendues de la
plupart des Auditeurs , ces Chanteufes fe
croient plus à leur aife fur la prononciation
qu'elles négligent entièrement , fous prétexte
de donner à leur chant plus de douceur &
de molleffe ? Mais il arrive que fans acquérir
l'accent Italien , elles perdent l'articulation
Françoife ; qu'elles font défagréables à ceux
qui entendent l'Italien , & qu'elles ennuient
ceux qui ne l'entendent pas ; leur chant n'eft
plus pour eux alors qu'un Conceito à voix
feule. Cette digreflion , au furplus , eft en
tièrement étrangère à Mile Duverger. Nous
ajouterons feulement pour elle que fon talent
en eft maintenant au point de la rendre trèsfcrupuleufe
fur le choix de fes Maîtres , fur
les confeils auxquels elle voudra fe livrer.
MM . Chéron , Laïs & Rouffeau ont fait entendre
une nouveauté très piquante ; c'eft
un Motet de M , Goffec , O Salutaris , qui
n'eft accompagné d'aucun inftrument. Quoique
ce morceau ne foit nullement deftiné au
local du Concert Spirituel , qu'il y eût pu
même paroître déplacé , s'il eût eu moins de
mérite , fon harmonie pure , fon chant delicieux
& fon exécution parfaite , ont fait un
plaifir fi grand , fi général , qu'on a témoigné
par des acclamations le defir de l'entendre
deux fois. M. Chartrain s'eft fait applandir
doublement , comme Compofiteur , dans
une Ode Sacrée , dont on a trouvé plufieurs
morceaux d'un chant agréable , & comme
Exécutant, dans un joli Concerto de fa com
238
MERCURE
pofition. Mme Saint- Huberty , MM. Ozy
& Bezozzy ont achevé de rendre le Concert
très agréable , par une exécution digne de la
téputation qu'ils le font acquife .
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Résumé : CONCERT SPIRITUEL.
Le concert spirituel du 9 décembre a commencé avec une symphonie de Haydn, appréciée pour sa marche et son ardeur. Le troisième morceau a été moins bien accueilli. Mlle Duverger, harpiste et chanteuse, a été applaudie pour sa voix, notamment dans le médium, mais doit améliorer ses aigus et son articulation. La critique souligne la difficulté pour une Française de maîtriser l'italien, préférant souvent cette langue pour éviter les erreurs en français. Les messieurs Chéron, Laïs et Rouffeau ont interprété un motet de Goffec, 'O Salutaris', sans accompagnement, acclamé et redemandé. M. Chartrain a été applaudi pour une ode sacrée et un concerto. Mme Saint-Huberty, MM. Ozy et Bezozzy ont également contribué à la qualité du concert.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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83
p. 165-181
ALMANACH des Muses, 1783. A Paris, chez Delalain l'aîné, Libraire, rue Saint-Jacques, vis à-vis celle du Plâtre.
Début :
ON sait que de tous les Recueils Poétiques qui paroissent annuellement, l'Almanach [...]
Mots clefs :
Almanach des Muses, Vers, Année, Poètes, Mérite, Paris, Nouveauté, Journal, Poésie, Recueils poétiques, Éditeur, Poètes du jour, Journal de Paris
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ALMANACH des Muses, 1783. A Paris, chez Delalain l'aîné, Libraire, rue Saint-Jacques, vis à-vis celle du Plâtre.
ALMAN AcH des Muſes , 1783. A Paris,
chez Delalain l'aîné, Libraire, rue Saint
Jacques, vis à-vis celle du Plâtre.
-
- " " ,
ON ſait que de tous les Recueils Poétiques
qui paroiffent annuellement , l'Almanach
des Muſes eft le plus ancien & le plus ré
pandu. On le donne, on le reçoit en étren
nes , il eſt attendu, deſiré par les Amateurs,
par les jeunes Faiſeurs ſur-tout, qui brûlent
de ſavoir ſi leur nom eſt enregiſtré à ce greffe
poétique ; & l'on ſe demande comment on
trouve le nouvel.Almanach, avec le même
intérêt que met un Agriculteur à demander
ſi la récoltel de l'année eſt bonne ou mau
vaiſe. On n'eſt pas d'accord tous les ans †
ſon degré de mérite ; les opinions ſe parta
gent quelquefois , & plus d'un jugement
qu'on en porte dépend bien moins de la
1 66 M E R C U R E
bonté réelle des poéſies,que du genre de vers
qºi domine dans le Recueil, parce que telle
ou telle eſpèce de poëme a toujours plus ou
moins d'attraits pour les juges, même les
plus éclairés. Souvent auſſi le tribut d'une
année ſe trouve réellement inférieur à celui
des précédentes ; mais, tour-à-tour un peu
moins bien, un peu moins mal, l'Almansch
des Muſes a toujours pafſe pour être le meil
leur de nos Recueils poetiques. Le goût
exercé de l'Éditeur, la confiance méritée des ^
meilleurs Poëtes du jour, concourent à l'en
richir; & ſi depuis quelques années la mort
lui a enlevé ſes plus riches tributaires, une
nouvelle race de Poëtes ſemble ſortir de leur
cendre, & réclamer leur héritage. - .
Cependant, il faut en convenir, ce Re
cueil a perdu, ſinonde ſon mérite,au moins un
peu de ſa nouveauté. Preſque toutes les Pièces
qu'on y inſéroit autrefois n'avoient pas en
core vû le jour ; celles qui le compoſent
aujourd'hui ont paru en partie dans le Mer
cure ou dans 1e Journal de Paris; & la raiſon
de cette différence, c'eſt que le Journal de
Paris n'exiſtoit pas encore, & que les Poëtes
connus dédaignoient alors d'envoyer leurs
productions au Mercure, effrayés peut-être
par ces deux vers plaiſans & énergiques que
· M. Robé avoit appliqués à ce Journal :
· vaſte Clamart, où tant de trépaſſés . #
, Giſſent en paix l'un ſur l'autre entaſſés. -
Mais aujourd'hui que le Joutnal de Par -
•.
- *
D E F R A N C E. I 67
offre aux Poëtes du jour une grande &
prompte célebrité, & que le Mercure, plus
en credit, leur paroît un dépôt plus digne de
leurs Ouvrages , ces deux Journaux ſont de
venus une des mines les plus fécondes dé
l'Almanach des Muſes. En perdant ce degré
de-nouveauté, encore une fois, il n'a rien
perdu de ſon mérite; mais il devroit exciter
moins d'empreſſement , & puiſque ſon ſuccès
eſt toujours le même, c'eſt un nouveau motif
d'eloge pour l'Éditeur.Il eſt vrai qu'il s'y trou
ve encore tous les ans aſſez de vers nouveaux
pour plaire, même à ceux qui courent moins
après le mérite qu'après la nouveauté. -
' Au reſte, cette Collection, qui n'eſt guère
compoſée que de vers faits dans l'année ,
préſente un tableau utile à ceux qui veulent
obſerver les progrès ou la décadence de la
poéſie. On peut y voir les diverſes nuances ſe
prolonger ou diſparoître ſucceſſivemenr; on
peut y découvrir tous les ans quel genre de
poéſie vient de perdre ou de gagner ſous la
plume de nos Écrivains. Cette réflexion nous
inſpire l'idée de changer notre plan pour l'ex
trait que nous devons en faire. Nous parcour
rons les divers genres de poéſie dans leſquels
ſe ſont exercés les Auteurs qui ont contribué
au Volume de l'année; & par cette marche,
que nous ſuivrons dorénavant , nous met
trons nos Lecteurs à portée de voir par eux
imêmes, dans quels genres nos Muſes mo
dernes ont à déplorer leurs pertes, ou à s'éporgueillir
de leurs acquiſitions, . , .
*- -
168 M E R C U R E /
Commençons par la grande poéſſe, & -
mettons M. de Fontanes à la tête de ceux -
qui s'y ſont exercés. Nous aurions deſiré plas -=--
de jet, plus de liberté dans ſa Traduction de -----
l'Ode d'Horace , Sic te diva potezs cypri. *RP ----
-
- -- -z-- - 272
Après avoir dit : | # # r = 3R
Garde, & rends-moi mon cher Virgile, - *= rr --
-
-Asr" -PA"
-
- - --I cI
Il ne falloit pas finir la ſtrophe par ce vers s s **as 2--
qui ſuit immédiatement : | | 2ºº2xs a . -
| .. , , | | o dss, º < rs ;
Garde la moitié de mon coeur. i - T Pr c= F
, -S>5-5 CeS- --^T. - r
parce que l'idée de garde devient froide, Sss rs, º=v=s--
quand, dans le vers qui précède, on y ajoint ssr s#. *ezBAS,s
celle de rends moi , qui ajoute au ſens. Il y Ls s "ºs <is Es, º a auſſi une eſpèce d'irrégularité dans l'arran- | ** les e,s . 1 r .
gement des vers de la quatrième ſtrophe; C)rs t * Fr--
| -- * , ' . . - | * ces ; FS>i> t
L'homme oſe tout : de crime en crime , C ºx-c-; -
- • • - | e - -
Se précipite ſa fureur. vv º º , il §s et Q> sa s
-- • • · · · · l - - > w-ty
Quand ſon eſſor illégitime sºl a * J'sa Ao *age,
- · · · · · · r:
-Eut ravi le feu créateur , | #- c'* S º Ierse
- - «• • . L> La faim, la peſte, aux yeux livides, &e, les <2
. . rº " ux yeux #vide *º Pleins *#rres º#L>-
Le ſens qui finit après le ſecond vers, ne de- , co§ § bar, $ * Pre,
vroit finir qu'après le quatrième, parce que $ *éPc ou # #e- ,
le premier quatraind'une ſtrophe de dixvers si º au ſei *t vre
doit être ſéparé par le ſens des deux tercets 8ºnir ! ºn des nºs
qui la terminent. Cette eſpèce d'enjambe- En vain * éehe, *aits
| ment de phraſe n'eſt plus permiſe aujour- *pé fººPos º ſon
-d'hui. Rien n'eſt impoſſible aux humains, qui l] § #ºs vsii, ºt de r,
ſe trouveplus bas , n'eſt ni aſſez élégant, ni $ désuic "° atTiſz
/ - • " 1 ! ... , · ºu Dis ºstiiſ& G c ſi, aſſez poétique dans une ode # n *Yus l
Nous parlerons avec plus de plaiſir (parce ºteur Sosa - $e > à - e
" | $ ss.§
- 8 , s ^ ncé q *
| & E.2 :9ui ne
|
A Q.§
Su
C
Q.
ſ
U]
le
Y
Oi
· D E , F R A N C E. 169
eue nous avons plus de bien à en dire ) de
ka Chartreuſe de Paris, Pièce où nous avons
retrouvé l'énergie de peinture & de ſenti
ment qui caractériſe M. de Fontanes. Elle
reſpire & communique une mélancolie pro
fonde & attachante.
Ici, dans les détours de ces ſentiers couverts,
Je jouis du ſoleil, de l'ombre & du ſilence.
O doux calme ! ces chars où s'aſſied l'opulence,
Tous ces travat,x, ce peuple à grands flots agité,
Ces ſons confus qu'élève une vaſte cité,
Des enfans de Bruno ne troublent point l'aſyle :
Le bruit les environne, & leur âme eſt tranquille.
On y trouve nombre de vers comparables
à ces deux-ci :
CeTemple, où chaque aurore entend de ſaints concerts
Sortir d'un long ſilence & monter dans les airs.
Sortir d'un long ſilence, peint avec hardieſſe,
& les aurres expreſſions ſont poétiques &
pleines d'harmonie. Bornons-nous à citer en
core ſept ou huit vers de la même Pièce.
Souvent au ſein des nuits la plainte de l'Amour
Fit gémir les échos du ſombre Monaſtère.
En vain le repouſſant de ſon regard auſtère .
La pénitence veille aſſiſe ſur le ſeuil,
Il entre déguiſé ſous les voiles du deuil.
Au Dieu conſolateur en pleurant il ſe donne.
A Comminge, à Rancé, Dieu ſans doute pardonne ;
4Comminge, à Rancé,quine doit quelques pleurs?&c-
, Nº. 8, 22 Février 1733.
*
17o M E R C U R E ,
Le morceau que M. de Fontanes a imité des
· poéſies erſes , ne nous paroît pas inférieur à
ſa Chartreuſe. La manière en eſt large, har
monieuſe & lyrique.
M. Bérenger, qui a ſouvent enrichi ce
Reeueil de pluſieurs morceaux de poéſie lé
gère , s'eſt exercé plus d'une fois dans la
· grande poéſie. Quoique ſa Pièce ſur l'Hiver,
inſérée dans le Volume de cette année, ne
ſoit pas ſon meilleur Ouvrage, il y a des
détails très heureuſement exprimés, & qui
confirment la réputation qu'il s'eſt acquiſe.
On lit de lui, dans ce même Volume, deux
Pièces dans un autre genre : à mon Hermi
tage, & les deux Chiennes. Ce dernier Ou
vrage eſt plein de grâce & d'intérêt.
M. de Bonneville, qui s'étoit fait connoî
tre avantageuſement par un Dialogue inſéré
l'année dernière, a donné quatre morceaux
de grande poéſie. Ce ſont des imitations,
qui, en laiſſant deſirer quelquefois plus de
correétion & de ſoin , prouvent un talent
qu'on doit encourager. -
Nous ne quitterons pas l'article des grands
vers ſans faire mentiond'un talent plus récent
encore que celui dont nous venons de parler.
Le nom de M. le Chevalier de Rivarol
n'avoit jamais paru dans l'Almanach des Mu
ſes. On concevra une opinion avantageuſe
de ſon talent, d'après une Épître qu'il adre (ie
à M. le Baron de Salis - Marſcheins. En
voici quelques vers : - !
Mais ce globe embrâſé qui s'allume ſans ceſſe, -
D E F R A N C E. 17 r
Pourroit-il, comme nous, éprouver la vieilleſſe ?
O déſaſtre inoui! ſi le flambeau du jour ,
Conſumé par le temps s'éclipſoit ſans retour,
Les planètes en deuil, veuves abandonnées,
Rouleroient dans les cieux, d'ombres environnées;
La déſolation rempliroit l'Univers ;
Les plus ſombres vapeurs infecteroient les airs ;
Le chaos renaîtroit : dans cette nuit impure,
Bientôt un froid mortel glaceroit la Nature. -
L'homme & les animaux pêle-mêle égarés,
Pouſſeroient en mourant des cris déſeſpérés,
Et la mort, de ſon crêpe enveloppant l'abîme,
Se détruiroit enfin pour dernière victime.
M. l'Abbé Aub...., Mme de la Fer., M.
Drobecq , M. G**, & M. de Monvel, ont
traité le genre de la Fable. Celle de M. l'Abbé
Aub....., qui commence le Volume, & qui
eſt un peu moins propre, à être citée depuis
la nouvelle de la paix, eſt ingénieuſe & pi
quante. C'eſt un des meilleurs Ouvrages de
ſen Auteur. Nous ne citerons pas non plus
celle de M. de Monvel, parce qu'elle a déjà
paru dans ce Journal avec les louanges
qu'elle mérite. Nous avons déjà payé à Mme
la Marquiſe de la Fer.... un tribut d'eloges ;
mais chaque Pièce qu'on lit de cette Muſe
ſi intéreſſante, eſt une nouvelle dette que
l'on contracte. Tout ce qui échappe à ſa
plume porte l'empreinte d'un eſprit aimable
& d'un coeur ſenſible. Nous invitons nos
H j
/ ,
172 M E R C U R E
Lecteurs à lire les trois Fables dont elle a
enrichi l'Almanach des Muſes. Nous allons
en citer une plus courte , où l'on trouve de
l'eſprit ſans affectation , & de la préciſion
ſans ſéchereſſe. Celle-ci eſt anonyme.
Le Garde-Chaſſe & les Perdrix , Fable.
DANs une immenſe & riche plaine,
Sur les bords rians de la Seine,
Maintes Perdrix vivoient tranquillement.
Un Garde-Chaſſe vigilant
Les garantiiſoit de l'outrage
De la belette au nez pointu,
De l'émouchet au doigt crochu,
Et des matoux du voifinage.
Tranquilles dans cet hermitage ,
Leurs jours étoient des jours heureux ;
Et ſi Perdrix forment des voeux,
- Elles en ont formé, je gage,
Pour leur protecteur généreux.
Qu'il eſt attentif, diſoient-elles !
Combien nous éprouvons ſes ſoins & ſa bonté !
C'eſt un Dieu deſcendu des voûtes immortelles
Pour préſider à notre sûreté
Dans ces retraites.
Elles ſe trompoient les pauvrettes.
Le temps de la chaſſe arriva,
Et le plomb, plus léger que leurs rapides ailes,
En les attcignant leur prouva
Qu'on ne les gardoit pas pour elles,
D E F R A N C E. 173
Pour les épîtres, poéſies légères cu éroti
ques, nous avons pluſieurs perſonnes à citer
avec éloge. Mme de Bourdic, qui, jeune en -
core, a ſu dejà illuſtrer deux noms * par les
productions de ſon eſprit, eſt connue par
un bon goût de verſification, des penſees
gracieuſes, & un ſtyle piquant & vrai. On
lira d'elle avec plaiſir deux Pièces , l'une
adreſſée à M. Sabbatier , l'autre à Mme la
Vicomtefſe de **.
Une nouvelle rivale s'eſt montrée cette
année dans la carrière poétique ; c'eft Mlle
de Gaudin, dont on lira avec plaiſir un
petit Conte, intitulé : la Raiſon dupe d :
l'Amour. Le talent des jolis vers doit plaire
à un ſexe à qui la Nature a ſur-tout confié
le don de plaire. Le charme de la poéſie de
vient dans ſes mains un nouveau moyen de
ſéduction; il ſoumet à leur eſprit ceux qui
ont échappé à leurs charmes, même ceux
qui n'ont pu les connoître. Mais notre ſexe
re ſe plaindra jamais d'un nouveau danger
qui lui procure de nouvelles jouiſſances.
On trouve dans le mêrne Volume ſix Pièces
de M. de Choiſy, qui confirment les éloges
qu'on a donnés à ſa Muſe ingénieuſe & bril
lante; trois de M. Romans, pleines de vé
rité & de grâce ; deux de M. de la Loup
tière, connu & diſtingué depuis long temps
parmi nos Poëtes érotiques ; & une Épître
* On ſait que c'étoit auparavant Mme la Mar
quiſe d'Entremont.
H iij
174 M E R C U R E
fort gaie & fort piquante de M. le Comte
Raiecki, Polonois, adreſſée à M. Blanchard,
ſur ſon bateau volant. On lira auſſi avec
plaiſir une Épître de M. Mugnerot à M.
Robbé.
On ne doit pas craindre de nous voir ou
blier M. le Chevalier de Parny.Une pareille
diſtraction tiendroit de l'ingratitude. Quand
à un goût ſain, à un ſtyle plein de vérité,
on joint une manière ingénieuſe, & ce char
me indéfiniſſable qui manque plus d'une fois
aux eſprits les plus brillans, on ne doit pas
craindre de produire des impreſſions paſſa
gères, & l'on peut compter ſur un revenu
de gloire en retour du plaiſir qu'on a donné.
M. le C hevalier de Parny a contribué pour
trois Pièces , dignes toutes les trois de ſon
talent depuis long-temps apprécié. Nous al
lons citer la première, parce qu'elle eſt des
plus courtes.
A C H L o É.
SELoN vous, mon ſexe eſt léger ;
Le vôtre nous paroît volage ;
Ce procès qu'on ne peut juger,
Eſt renouvelé d'âge en âge.
Vous prononcez dans ce moment ;
Mais j'appelle de la ſentence.
Croyez-moi, c'eſt injuſtement
Que l'on s'accuſe d'inconſtance.
IL n'eſt point de longues amours,
D E F R A*N C E. 175
J'en conviens ; mais preſque toujours
Votre âme s'abuſe elle-même.
Dans ſa douce crédulité,
Souvent de ſa propre beauté
Elle embellit celui qu'elle aime.
Il a tout du moment qu'il plaît :
Grâce au deſir qu'il a fait naître,
Vous voyez ce qu'il devroit être,
Vous ne voyez plus ce qu'il eſt.
Oui, vous placez ſur ſon viſage
Un maſque façonné par vous;
Et, ſéduite par votre image,
Vous diviniſez votre ouvrage,
Et vous tombez à ſes genoux.
Mais le temps & l'expérience
Écartant ce maſque emprunté,
De l'idole que l'on encenſe,
Montre bientôt la nudité :
On ſe relève avec ſurpriſe ;
On doute encor de ſa mépriſe ;
On cherche d'un oeil affligé
Ce qu'on aimoit, ce que l'on aime ;
L'illuſion n'eſt plus la même,
Et l'on dit : vous avez changé.
Du reproche, ſuivant l'uſage,
On paſſe au refroidiſſement ;
Et tandis qu'on paroît volage,
On eſt détrompé ſeulement.
H iv
176 M E R C U R E
DE s Amantes voilà l hiſtoire,
Chloé; mais, vous pouvez m'en croire,
C'eſt auſſi celle des Amans.
En vain votre coeur en murmure ;
C'eſt la bonne vieille nature
Qui fit tous ces arrangemens.
Quant au remède, je l'ignore.
Sans doute il n'en exiſte aucun ;-
Car le vôtre n'en eſt pas un :
Ne point aimer, c'eſt pis encore.
Il y a cette année fort peu de Coates d'une
certaine étendue. Ceux qui ſe ſont exercés
dans ce genre, ou dans celui des bons mors
rimés qui rentreut dans la même claſſe, ſont
M. Collin , M. Duault, M. D. T. , M.
Guyétand, M. Maſſon de Morvilliers, M.
Pons de Verdun, & M. Pouteau. Le Devin
# n'eſ#pas Sorcier, Conſultation dialoguée,
outient la réputation de gaîté & d'origina
lité que M. Collin s'eſt déjà faite par ſes pre
miers eſſais; le dialogue en eſt fort naturel.
Le Père Laconique , par M. Duault, eſt une
boutade aſſez plaiſante , & il y a beaucoup
de gaîté dans le Préſent incomplet , de M.
Pons de Verdun. Le voici : -
A douze élus qui formoient un Chapitre,
Depuis trois mois, Paul devoit mille fra2cs ;
Mais ſa caſſette, en dépit du bon titre,
Pour les payer, lui demandoit trois ans.
Le verre en main, & les coudes ſur table,
-
D E F R A N C E. 177
Rêvant un jour à ſortir d'embarras,
Il ſe ſouvient qu'il a dans ſon étable
Douze gorets bien tendres & bien gras,
Que fraîchement ſa truye avoit mis bas.
En porter un à chaque vénérable
Pour l'attendrir en lui contant ſon cas,
Eſt un projet que Paul trouve admirable.
« C'eſt le bon Dieu qui m'inſpire ceci !
» Remarque bien, dit il à ſon épouſe,
» Remarque bien que nos gorets ſont douze,
» Et ces Meſſieurs tout juſte douze auſſi. »
Joyeux, Dieu ſait ! le Manant s'endimanche ;
Il va trouver nos Béats en ſecret ;
A chacun d'eux il préſente un goret,
Et chacun d'eux lui promet carte blanche,
Trois ans de plus, comme il le deſircit,
Le lendemain le Chapitre s'aſſemble :
Paul fait alors un grand ſigne de croix :
» Chacun à part m'ayant promis ſa voix,
» J'aurai, dit-il , les deuze voix enſemble ,
» Si qu'il chantoit d'avance alleluia ! »
Quand le Chapitre en ſortant lui ctia :
« Point de quartier , dès demain paye ou tremble. »
Pour le calmer, lors d'un ton papelard,
Chaque Béat le tirant à l'écart,
Lui dit : « mon cher, j'ai parlé fort & ferme
» En ta faveur, & j'ai vingt fois conclu
» Que l'on devcit t'accorder un lorg terme ;
· H v
178 . M E R C U R E. .
» Notre Chapitre ainſi ne l'a voulu. »
Paul, attiiité du refus qu'il eſſuye,
Songe aux gorets; & d'un air ingénu
S'écrie : hélas! que n'ai-je donc connu
Votre Chapitre, il auroit eû ma truye !
Le bon mot qu'a rimé M. Pouteau eſt plaiſant.
Parmi quelques épigrammes, on diſtin
guera celle intitulée : le Repentir , par M.
Maſſon de Morvilliers, connu par de jolis
vers dans plus d'un genre, mais ſur tout par
le tour vif & mordant qu'il ſait donner à
l'épigramme.
Mbs E, alte-là! j'abjure l'épigramme.
Ne peux-tu donc m'inſpirer d'autres chants ?
Comme un forçat, j'ai langui ſur ma rame ;
Qu'ai-je gagné : la haine des méchans.
SI d'un pédant je peins le lourd mérite,
Damon ſe croit déſigné dans mes vers.
Que je perſiffie un rimeur hypocrite,
Cléon me lance un regard de travers.
D'UN mot plaiſant, fi je force à ſe taire
Ces plats grimauds, toujours fi contens d'eux,
Qui vont traînant leur honte héréditaire,
" Damis ſoutient qu'un ſot & lui font deux.
CHANToNs plutôt la candeur, la ſcience,
La modeſtie avec tous ſes attraits;
Et ces Meſſieurs, du moins en conſcience,
Ne crciront plus qu'on faſſe leurs portraits.
D E F R A N C E. 179
Ces vers ſont plaiſans, mais ces Meſſieurs
trouveront que cette réparation eſt pire que
l'offenſe, & qu'un pareil repentir reſſemble
beaucoup à ce qu'on appelle impénitence
finale.
Il nous reſte à parler de la Chanſon. On
en voit très - peu dans le Recueil de cette
année. Il y a de la gaîté dans le Pareffèux,
de M. de Br..., & des détails agréables dans
la Romance & la Chanſon de M. Garnier.
La Romance de M. Grouvelle, intitulée : la
Vieille de ſeize ans , eſt ingenieuſe. Nous !
allons rapporter un couplet de M. L **, qui
nous a paru heureux.
Couplet à une Dame , qui prétendoit que
perdre la raiſon & perdre la memoire ,
étoient la même choſe.
EN dépit de votre argument,
Je prouve le cortraire.
Daignez m'accorder ſeulemen
Un baiſer pour ſalaire.
Si j'obtenois un pareil don
Pour prix de ma victoire,
Je pourrois perdre la raiſon,
Mais non pas la mémoire.
Les jolis couplets de M. A.... ſur un air
d'Albanège, avoient déjà couru manuſcrits,
& on les retrouve avec plaiſir dans ce Re
cueil, ainſi qu'une chanſon guerrière de
M. Berquin, ſi connu par ſes Romances
H vj
18o M E R C U R E
& ſes Idylles, avant de l'être par d'autres
Ouvrages.
Après avoir parcouru les divers genres de
poéſies, pour mettre nes Lecteurs à portee
d'apprécier nos richeſſes de cette année, nous
allons citer d'autres noms qui parent encore
pluſieurs pages de ce Volume. Deux Hom
mes de Lettres fort connus, M. Blin de Sain
mcre & M. de la Harpe, ſe ſont réunis (par
haſard ſans doute ) pour célébrer le Comte
du Nord. Le talent de ces deux Écrivains eſt
connu, & leurs Épîtres répondent à l'idee
qu'en a conçu depuis longtemps le Public.
Nous ne devrions peut-être pas parler de
Voltaire, n'ayant à louer de lui dans ce Re
cueil que quelques détails dans une Épître,
& une fort jolie épigramme. Un pareil éloge,
adreſſé à un auſſi grand nom, eſt trep peu de
choſe , mais il vaut encore mieux acquitter
une dette ſi modique, que de ſe rendre ſuſ
pect d'un oubli criminel.
On lira avec plaiſir , dans ce même Vo
lume, diverſes Pièces de M. le Chevalier de
Loeillard, de M. Doigny, de M. François de
Neufchâteau, de M. Flins, de M. Maréchal,
& de M. de Sauv.**, dont la réputation eſt
fondée ſur des Ouvrages plus importans,
& qui jouiſſent de l'eſtime du Public.
Nous aurions voulu parler auſſi de M. le
Marquis de Villette, de qui on lit tous les
ans quelques Pièces ingénieuſes, de M.
l'Abbé Dourneau, de M. Fallet, de M.
Fréron, de M. Marſ**, de M. de Piis, de
D E F R A N C E. 181
M. Salaur, de M. Vigée, de M. Royou, de
M. Rebel, & c. qui ont contribué avec ſuc
cès à l'Almanach de cette année , mais la
multiplicité des noms qui enrichiſſent ce
Recueil, nous met fort à l'étroit dans les
bornes qui nous ſont preſcrites, & nous
force d'abréger tout à la fois & la critique
& la louange. -
On s'appercevra peut-être auſſi qu'il y a
quelques Ouvrages dont nous n'avons point ,
parle, ceux qui ſont ſouſcrits de notre nom,
en gardant le ſilence ſur ces bagatelles, nous
n'avons pas la prétention de faire dire que
c'eſt par modeſte : Dieu veuille ſeulement
qu'on ne diſe point que c'eſt par juſtice !
( Cet Article eſt de M. Imbert. )
chez Delalain l'aîné, Libraire, rue Saint
Jacques, vis à-vis celle du Plâtre.
-
- " " ,
ON ſait que de tous les Recueils Poétiques
qui paroiffent annuellement , l'Almanach
des Muſes eft le plus ancien & le plus ré
pandu. On le donne, on le reçoit en étren
nes , il eſt attendu, deſiré par les Amateurs,
par les jeunes Faiſeurs ſur-tout, qui brûlent
de ſavoir ſi leur nom eſt enregiſtré à ce greffe
poétique ; & l'on ſe demande comment on
trouve le nouvel.Almanach, avec le même
intérêt que met un Agriculteur à demander
ſi la récoltel de l'année eſt bonne ou mau
vaiſe. On n'eſt pas d'accord tous les ans †
ſon degré de mérite ; les opinions ſe parta
gent quelquefois , & plus d'un jugement
qu'on en porte dépend bien moins de la
1 66 M E R C U R E
bonté réelle des poéſies,que du genre de vers
qºi domine dans le Recueil, parce que telle
ou telle eſpèce de poëme a toujours plus ou
moins d'attraits pour les juges, même les
plus éclairés. Souvent auſſi le tribut d'une
année ſe trouve réellement inférieur à celui
des précédentes ; mais, tour-à-tour un peu
moins bien, un peu moins mal, l'Almansch
des Muſes a toujours pafſe pour être le meil
leur de nos Recueils poetiques. Le goût
exercé de l'Éditeur, la confiance méritée des ^
meilleurs Poëtes du jour, concourent à l'en
richir; & ſi depuis quelques années la mort
lui a enlevé ſes plus riches tributaires, une
nouvelle race de Poëtes ſemble ſortir de leur
cendre, & réclamer leur héritage. - .
Cependant, il faut en convenir, ce Re
cueil a perdu, ſinonde ſon mérite,au moins un
peu de ſa nouveauté. Preſque toutes les Pièces
qu'on y inſéroit autrefois n'avoient pas en
core vû le jour ; celles qui le compoſent
aujourd'hui ont paru en partie dans le Mer
cure ou dans 1e Journal de Paris; & la raiſon
de cette différence, c'eſt que le Journal de
Paris n'exiſtoit pas encore, & que les Poëtes
connus dédaignoient alors d'envoyer leurs
productions au Mercure, effrayés peut-être
par ces deux vers plaiſans & énergiques que
· M. Robé avoit appliqués à ce Journal :
· vaſte Clamart, où tant de trépaſſés . #
, Giſſent en paix l'un ſur l'autre entaſſés. -
Mais aujourd'hui que le Joutnal de Par -
•.
- *
D E F R A N C E. I 67
offre aux Poëtes du jour une grande &
prompte célebrité, & que le Mercure, plus
en credit, leur paroît un dépôt plus digne de
leurs Ouvrages , ces deux Journaux ſont de
venus une des mines les plus fécondes dé
l'Almanach des Muſes. En perdant ce degré
de-nouveauté, encore une fois, il n'a rien
perdu de ſon mérite; mais il devroit exciter
moins d'empreſſement , & puiſque ſon ſuccès
eſt toujours le même, c'eſt un nouveau motif
d'eloge pour l'Éditeur.Il eſt vrai qu'il s'y trou
ve encore tous les ans aſſez de vers nouveaux
pour plaire, même à ceux qui courent moins
après le mérite qu'après la nouveauté. -
' Au reſte, cette Collection, qui n'eſt guère
compoſée que de vers faits dans l'année ,
préſente un tableau utile à ceux qui veulent
obſerver les progrès ou la décadence de la
poéſie. On peut y voir les diverſes nuances ſe
prolonger ou diſparoître ſucceſſivemenr; on
peut y découvrir tous les ans quel genre de
poéſie vient de perdre ou de gagner ſous la
plume de nos Écrivains. Cette réflexion nous
inſpire l'idée de changer notre plan pour l'ex
trait que nous devons en faire. Nous parcour
rons les divers genres de poéſie dans leſquels
ſe ſont exercés les Auteurs qui ont contribué
au Volume de l'année; & par cette marche,
que nous ſuivrons dorénavant , nous met
trons nos Lecteurs à portée de voir par eux
imêmes, dans quels genres nos Muſes mo
dernes ont à déplorer leurs pertes, ou à s'éporgueillir
de leurs acquiſitions, . , .
*- -
168 M E R C U R E /
Commençons par la grande poéſſe, & -
mettons M. de Fontanes à la tête de ceux -
qui s'y ſont exercés. Nous aurions deſiré plas -=--
de jet, plus de liberté dans ſa Traduction de -----
l'Ode d'Horace , Sic te diva potezs cypri. *RP ----
-
- -- -z-- - 272
Après avoir dit : | # # r = 3R
Garde, & rends-moi mon cher Virgile, - *= rr --
-
-Asr" -PA"
-
- - --I cI
Il ne falloit pas finir la ſtrophe par ce vers s s **as 2--
qui ſuit immédiatement : | | 2ºº2xs a . -
| .. , , | | o dss, º < rs ;
Garde la moitié de mon coeur. i - T Pr c= F
, -S>5-5 CeS- --^T. - r
parce que l'idée de garde devient froide, Sss rs, º=v=s--
quand, dans le vers qui précède, on y ajoint ssr s#. *ezBAS,s
celle de rends moi , qui ajoute au ſens. Il y Ls s "ºs <is Es, º a auſſi une eſpèce d'irrégularité dans l'arran- | ** les e,s . 1 r .
gement des vers de la quatrième ſtrophe; C)rs t * Fr--
| -- * , ' . . - | * ces ; FS>i> t
L'homme oſe tout : de crime en crime , C ºx-c-; -
- • • - | e - -
Se précipite ſa fureur. vv º º , il §s et Q> sa s
-- • • · · · · l - - > w-ty
Quand ſon eſſor illégitime sºl a * J'sa Ao *age,
- · · · · · · r:
-Eut ravi le feu créateur , | #- c'* S º Ierse
- - «• • . L> La faim, la peſte, aux yeux livides, &e, les <2
. . rº " ux yeux #vide *º Pleins *#rres º#L>-
Le ſens qui finit après le ſecond vers, ne de- , co§ § bar, $ * Pre,
vroit finir qu'après le quatrième, parce que $ *éPc ou # #e- ,
le premier quatraind'une ſtrophe de dixvers si º au ſei *t vre
doit être ſéparé par le ſens des deux tercets 8ºnir ! ºn des nºs
qui la terminent. Cette eſpèce d'enjambe- En vain * éehe, *aits
| ment de phraſe n'eſt plus permiſe aujour- *pé fººPos º ſon
-d'hui. Rien n'eſt impoſſible aux humains, qui l] § #ºs vsii, ºt de r,
ſe trouveplus bas , n'eſt ni aſſez élégant, ni $ désuic "° atTiſz
/ - • " 1 ! ... , · ºu Dis ºstiiſ& G c ſi, aſſez poétique dans une ode # n *Yus l
Nous parlerons avec plus de plaiſir (parce ºteur Sosa - $e > à - e
" | $ ss.§
- 8 , s ^ ncé q *
| & E.2 :9ui ne
|
A Q.§
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Q.
ſ
U]
le
Y
Oi
· D E , F R A N C E. 169
eue nous avons plus de bien à en dire ) de
ka Chartreuſe de Paris, Pièce où nous avons
retrouvé l'énergie de peinture & de ſenti
ment qui caractériſe M. de Fontanes. Elle
reſpire & communique une mélancolie pro
fonde & attachante.
Ici, dans les détours de ces ſentiers couverts,
Je jouis du ſoleil, de l'ombre & du ſilence.
O doux calme ! ces chars où s'aſſied l'opulence,
Tous ces travat,x, ce peuple à grands flots agité,
Ces ſons confus qu'élève une vaſte cité,
Des enfans de Bruno ne troublent point l'aſyle :
Le bruit les environne, & leur âme eſt tranquille.
On y trouve nombre de vers comparables
à ces deux-ci :
CeTemple, où chaque aurore entend de ſaints concerts
Sortir d'un long ſilence & monter dans les airs.
Sortir d'un long ſilence, peint avec hardieſſe,
& les aurres expreſſions ſont poétiques &
pleines d'harmonie. Bornons-nous à citer en
core ſept ou huit vers de la même Pièce.
Souvent au ſein des nuits la plainte de l'Amour
Fit gémir les échos du ſombre Monaſtère.
En vain le repouſſant de ſon regard auſtère .
La pénitence veille aſſiſe ſur le ſeuil,
Il entre déguiſé ſous les voiles du deuil.
Au Dieu conſolateur en pleurant il ſe donne.
A Comminge, à Rancé, Dieu ſans doute pardonne ;
4Comminge, à Rancé,quine doit quelques pleurs?&c-
, Nº. 8, 22 Février 1733.
*
17o M E R C U R E ,
Le morceau que M. de Fontanes a imité des
· poéſies erſes , ne nous paroît pas inférieur à
ſa Chartreuſe. La manière en eſt large, har
monieuſe & lyrique.
M. Bérenger, qui a ſouvent enrichi ce
Reeueil de pluſieurs morceaux de poéſie lé
gère , s'eſt exercé plus d'une fois dans la
· grande poéſie. Quoique ſa Pièce ſur l'Hiver,
inſérée dans le Volume de cette année, ne
ſoit pas ſon meilleur Ouvrage, il y a des
détails très heureuſement exprimés, & qui
confirment la réputation qu'il s'eſt acquiſe.
On lit de lui, dans ce même Volume, deux
Pièces dans un autre genre : à mon Hermi
tage, & les deux Chiennes. Ce dernier Ou
vrage eſt plein de grâce & d'intérêt.
M. de Bonneville, qui s'étoit fait connoî
tre avantageuſement par un Dialogue inſéré
l'année dernière, a donné quatre morceaux
de grande poéſie. Ce ſont des imitations,
qui, en laiſſant deſirer quelquefois plus de
correétion & de ſoin , prouvent un talent
qu'on doit encourager. -
Nous ne quitterons pas l'article des grands
vers ſans faire mentiond'un talent plus récent
encore que celui dont nous venons de parler.
Le nom de M. le Chevalier de Rivarol
n'avoit jamais paru dans l'Almanach des Mu
ſes. On concevra une opinion avantageuſe
de ſon talent, d'après une Épître qu'il adre (ie
à M. le Baron de Salis - Marſcheins. En
voici quelques vers : - !
Mais ce globe embrâſé qui s'allume ſans ceſſe, -
D E F R A N C E. 17 r
Pourroit-il, comme nous, éprouver la vieilleſſe ?
O déſaſtre inoui! ſi le flambeau du jour ,
Conſumé par le temps s'éclipſoit ſans retour,
Les planètes en deuil, veuves abandonnées,
Rouleroient dans les cieux, d'ombres environnées;
La déſolation rempliroit l'Univers ;
Les plus ſombres vapeurs infecteroient les airs ;
Le chaos renaîtroit : dans cette nuit impure,
Bientôt un froid mortel glaceroit la Nature. -
L'homme & les animaux pêle-mêle égarés,
Pouſſeroient en mourant des cris déſeſpérés,
Et la mort, de ſon crêpe enveloppant l'abîme,
Se détruiroit enfin pour dernière victime.
M. l'Abbé Aub...., Mme de la Fer., M.
Drobecq , M. G**, & M. de Monvel, ont
traité le genre de la Fable. Celle de M. l'Abbé
Aub....., qui commence le Volume, & qui
eſt un peu moins propre, à être citée depuis
la nouvelle de la paix, eſt ingénieuſe & pi
quante. C'eſt un des meilleurs Ouvrages de
ſen Auteur. Nous ne citerons pas non plus
celle de M. de Monvel, parce qu'elle a déjà
paru dans ce Journal avec les louanges
qu'elle mérite. Nous avons déjà payé à Mme
la Marquiſe de la Fer.... un tribut d'eloges ;
mais chaque Pièce qu'on lit de cette Muſe
ſi intéreſſante, eſt une nouvelle dette que
l'on contracte. Tout ce qui échappe à ſa
plume porte l'empreinte d'un eſprit aimable
& d'un coeur ſenſible. Nous invitons nos
H j
/ ,
172 M E R C U R E
Lecteurs à lire les trois Fables dont elle a
enrichi l'Almanach des Muſes. Nous allons
en citer une plus courte , où l'on trouve de
l'eſprit ſans affectation , & de la préciſion
ſans ſéchereſſe. Celle-ci eſt anonyme.
Le Garde-Chaſſe & les Perdrix , Fable.
DANs une immenſe & riche plaine,
Sur les bords rians de la Seine,
Maintes Perdrix vivoient tranquillement.
Un Garde-Chaſſe vigilant
Les garantiiſoit de l'outrage
De la belette au nez pointu,
De l'émouchet au doigt crochu,
Et des matoux du voifinage.
Tranquilles dans cet hermitage ,
Leurs jours étoient des jours heureux ;
Et ſi Perdrix forment des voeux,
- Elles en ont formé, je gage,
Pour leur protecteur généreux.
Qu'il eſt attentif, diſoient-elles !
Combien nous éprouvons ſes ſoins & ſa bonté !
C'eſt un Dieu deſcendu des voûtes immortelles
Pour préſider à notre sûreté
Dans ces retraites.
Elles ſe trompoient les pauvrettes.
Le temps de la chaſſe arriva,
Et le plomb, plus léger que leurs rapides ailes,
En les attcignant leur prouva
Qu'on ne les gardoit pas pour elles,
D E F R A N C E. 173
Pour les épîtres, poéſies légères cu éroti
ques, nous avons pluſieurs perſonnes à citer
avec éloge. Mme de Bourdic, qui, jeune en -
core, a ſu dejà illuſtrer deux noms * par les
productions de ſon eſprit, eſt connue par
un bon goût de verſification, des penſees
gracieuſes, & un ſtyle piquant & vrai. On
lira d'elle avec plaiſir deux Pièces , l'une
adreſſée à M. Sabbatier , l'autre à Mme la
Vicomtefſe de **.
Une nouvelle rivale s'eſt montrée cette
année dans la carrière poétique ; c'eft Mlle
de Gaudin, dont on lira avec plaiſir un
petit Conte, intitulé : la Raiſon dupe d :
l'Amour. Le talent des jolis vers doit plaire
à un ſexe à qui la Nature a ſur-tout confié
le don de plaire. Le charme de la poéſie de
vient dans ſes mains un nouveau moyen de
ſéduction; il ſoumet à leur eſprit ceux qui
ont échappé à leurs charmes, même ceux
qui n'ont pu les connoître. Mais notre ſexe
re ſe plaindra jamais d'un nouveau danger
qui lui procure de nouvelles jouiſſances.
On trouve dans le mêrne Volume ſix Pièces
de M. de Choiſy, qui confirment les éloges
qu'on a donnés à ſa Muſe ingénieuſe & bril
lante; trois de M. Romans, pleines de vé
rité & de grâce ; deux de M. de la Loup
tière, connu & diſtingué depuis long temps
parmi nos Poëtes érotiques ; & une Épître
* On ſait que c'étoit auparavant Mme la Mar
quiſe d'Entremont.
H iij
174 M E R C U R E
fort gaie & fort piquante de M. le Comte
Raiecki, Polonois, adreſſée à M. Blanchard,
ſur ſon bateau volant. On lira auſſi avec
plaiſir une Épître de M. Mugnerot à M.
Robbé.
On ne doit pas craindre de nous voir ou
blier M. le Chevalier de Parny.Une pareille
diſtraction tiendroit de l'ingratitude. Quand
à un goût ſain, à un ſtyle plein de vérité,
on joint une manière ingénieuſe, & ce char
me indéfiniſſable qui manque plus d'une fois
aux eſprits les plus brillans, on ne doit pas
craindre de produire des impreſſions paſſa
gères, & l'on peut compter ſur un revenu
de gloire en retour du plaiſir qu'on a donné.
M. le C hevalier de Parny a contribué pour
trois Pièces , dignes toutes les trois de ſon
talent depuis long-temps apprécié. Nous al
lons citer la première, parce qu'elle eſt des
plus courtes.
A C H L o É.
SELoN vous, mon ſexe eſt léger ;
Le vôtre nous paroît volage ;
Ce procès qu'on ne peut juger,
Eſt renouvelé d'âge en âge.
Vous prononcez dans ce moment ;
Mais j'appelle de la ſentence.
Croyez-moi, c'eſt injuſtement
Que l'on s'accuſe d'inconſtance.
IL n'eſt point de longues amours,
D E F R A*N C E. 175
J'en conviens ; mais preſque toujours
Votre âme s'abuſe elle-même.
Dans ſa douce crédulité,
Souvent de ſa propre beauté
Elle embellit celui qu'elle aime.
Il a tout du moment qu'il plaît :
Grâce au deſir qu'il a fait naître,
Vous voyez ce qu'il devroit être,
Vous ne voyez plus ce qu'il eſt.
Oui, vous placez ſur ſon viſage
Un maſque façonné par vous;
Et, ſéduite par votre image,
Vous diviniſez votre ouvrage,
Et vous tombez à ſes genoux.
Mais le temps & l'expérience
Écartant ce maſque emprunté,
De l'idole que l'on encenſe,
Montre bientôt la nudité :
On ſe relève avec ſurpriſe ;
On doute encor de ſa mépriſe ;
On cherche d'un oeil affligé
Ce qu'on aimoit, ce que l'on aime ;
L'illuſion n'eſt plus la même,
Et l'on dit : vous avez changé.
Du reproche, ſuivant l'uſage,
On paſſe au refroidiſſement ;
Et tandis qu'on paroît volage,
On eſt détrompé ſeulement.
H iv
176 M E R C U R E
DE s Amantes voilà l hiſtoire,
Chloé; mais, vous pouvez m'en croire,
C'eſt auſſi celle des Amans.
En vain votre coeur en murmure ;
C'eſt la bonne vieille nature
Qui fit tous ces arrangemens.
Quant au remède, je l'ignore.
Sans doute il n'en exiſte aucun ;-
Car le vôtre n'en eſt pas un :
Ne point aimer, c'eſt pis encore.
Il y a cette année fort peu de Coates d'une
certaine étendue. Ceux qui ſe ſont exercés
dans ce genre, ou dans celui des bons mors
rimés qui rentreut dans la même claſſe, ſont
M. Collin , M. Duault, M. D. T. , M.
Guyétand, M. Maſſon de Morvilliers, M.
Pons de Verdun, & M. Pouteau. Le Devin
# n'eſ#pas Sorcier, Conſultation dialoguée,
outient la réputation de gaîté & d'origina
lité que M. Collin s'eſt déjà faite par ſes pre
miers eſſais; le dialogue en eſt fort naturel.
Le Père Laconique , par M. Duault, eſt une
boutade aſſez plaiſante , & il y a beaucoup
de gaîté dans le Préſent incomplet , de M.
Pons de Verdun. Le voici : -
A douze élus qui formoient un Chapitre,
Depuis trois mois, Paul devoit mille fra2cs ;
Mais ſa caſſette, en dépit du bon titre,
Pour les payer, lui demandoit trois ans.
Le verre en main, & les coudes ſur table,
-
D E F R A N C E. 177
Rêvant un jour à ſortir d'embarras,
Il ſe ſouvient qu'il a dans ſon étable
Douze gorets bien tendres & bien gras,
Que fraîchement ſa truye avoit mis bas.
En porter un à chaque vénérable
Pour l'attendrir en lui contant ſon cas,
Eſt un projet que Paul trouve admirable.
« C'eſt le bon Dieu qui m'inſpire ceci !
» Remarque bien, dit il à ſon épouſe,
» Remarque bien que nos gorets ſont douze,
» Et ces Meſſieurs tout juſte douze auſſi. »
Joyeux, Dieu ſait ! le Manant s'endimanche ;
Il va trouver nos Béats en ſecret ;
A chacun d'eux il préſente un goret,
Et chacun d'eux lui promet carte blanche,
Trois ans de plus, comme il le deſircit,
Le lendemain le Chapitre s'aſſemble :
Paul fait alors un grand ſigne de croix :
» Chacun à part m'ayant promis ſa voix,
» J'aurai, dit-il , les deuze voix enſemble ,
» Si qu'il chantoit d'avance alleluia ! »
Quand le Chapitre en ſortant lui ctia :
« Point de quartier , dès demain paye ou tremble. »
Pour le calmer, lors d'un ton papelard,
Chaque Béat le tirant à l'écart,
Lui dit : « mon cher, j'ai parlé fort & ferme
» En ta faveur, & j'ai vingt fois conclu
» Que l'on devcit t'accorder un lorg terme ;
· H v
178 . M E R C U R E. .
» Notre Chapitre ainſi ne l'a voulu. »
Paul, attiiité du refus qu'il eſſuye,
Songe aux gorets; & d'un air ingénu
S'écrie : hélas! que n'ai-je donc connu
Votre Chapitre, il auroit eû ma truye !
Le bon mot qu'a rimé M. Pouteau eſt plaiſant.
Parmi quelques épigrammes, on diſtin
guera celle intitulée : le Repentir , par M.
Maſſon de Morvilliers, connu par de jolis
vers dans plus d'un genre, mais ſur tout par
le tour vif & mordant qu'il ſait donner à
l'épigramme.
Mbs E, alte-là! j'abjure l'épigramme.
Ne peux-tu donc m'inſpirer d'autres chants ?
Comme un forçat, j'ai langui ſur ma rame ;
Qu'ai-je gagné : la haine des méchans.
SI d'un pédant je peins le lourd mérite,
Damon ſe croit déſigné dans mes vers.
Que je perſiffie un rimeur hypocrite,
Cléon me lance un regard de travers.
D'UN mot plaiſant, fi je force à ſe taire
Ces plats grimauds, toujours fi contens d'eux,
Qui vont traînant leur honte héréditaire,
" Damis ſoutient qu'un ſot & lui font deux.
CHANToNs plutôt la candeur, la ſcience,
La modeſtie avec tous ſes attraits;
Et ces Meſſieurs, du moins en conſcience,
Ne crciront plus qu'on faſſe leurs portraits.
D E F R A N C E. 179
Ces vers ſont plaiſans, mais ces Meſſieurs
trouveront que cette réparation eſt pire que
l'offenſe, & qu'un pareil repentir reſſemble
beaucoup à ce qu'on appelle impénitence
finale.
Il nous reſte à parler de la Chanſon. On
en voit très - peu dans le Recueil de cette
année. Il y a de la gaîté dans le Pareffèux,
de M. de Br..., & des détails agréables dans
la Romance & la Chanſon de M. Garnier.
La Romance de M. Grouvelle, intitulée : la
Vieille de ſeize ans , eſt ingenieuſe. Nous !
allons rapporter un couplet de M. L **, qui
nous a paru heureux.
Couplet à une Dame , qui prétendoit que
perdre la raiſon & perdre la memoire ,
étoient la même choſe.
EN dépit de votre argument,
Je prouve le cortraire.
Daignez m'accorder ſeulemen
Un baiſer pour ſalaire.
Si j'obtenois un pareil don
Pour prix de ma victoire,
Je pourrois perdre la raiſon,
Mais non pas la mémoire.
Les jolis couplets de M. A.... ſur un air
d'Albanège, avoient déjà couru manuſcrits,
& on les retrouve avec plaiſir dans ce Re
cueil, ainſi qu'une chanſon guerrière de
M. Berquin, ſi connu par ſes Romances
H vj
18o M E R C U R E
& ſes Idylles, avant de l'être par d'autres
Ouvrages.
Après avoir parcouru les divers genres de
poéſies, pour mettre nes Lecteurs à portee
d'apprécier nos richeſſes de cette année, nous
allons citer d'autres noms qui parent encore
pluſieurs pages de ce Volume. Deux Hom
mes de Lettres fort connus, M. Blin de Sain
mcre & M. de la Harpe, ſe ſont réunis (par
haſard ſans doute ) pour célébrer le Comte
du Nord. Le talent de ces deux Écrivains eſt
connu, & leurs Épîtres répondent à l'idee
qu'en a conçu depuis longtemps le Public.
Nous ne devrions peut-être pas parler de
Voltaire, n'ayant à louer de lui dans ce Re
cueil que quelques détails dans une Épître,
& une fort jolie épigramme. Un pareil éloge,
adreſſé à un auſſi grand nom, eſt trep peu de
choſe , mais il vaut encore mieux acquitter
une dette ſi modique, que de ſe rendre ſuſ
pect d'un oubli criminel.
On lira avec plaiſir , dans ce même Vo
lume, diverſes Pièces de M. le Chevalier de
Loeillard, de M. Doigny, de M. François de
Neufchâteau, de M. Flins, de M. Maréchal,
& de M. de Sauv.**, dont la réputation eſt
fondée ſur des Ouvrages plus importans,
& qui jouiſſent de l'eſtime du Public.
Nous aurions voulu parler auſſi de M. le
Marquis de Villette, de qui on lit tous les
ans quelques Pièces ingénieuſes, de M.
l'Abbé Dourneau, de M. Fallet, de M.
Fréron, de M. Marſ**, de M. de Piis, de
D E F R A N C E. 181
M. Salaur, de M. Vigée, de M. Royou, de
M. Rebel, & c. qui ont contribué avec ſuc
cès à l'Almanach de cette année , mais la
multiplicité des noms qui enrichiſſent ce
Recueil, nous met fort à l'étroit dans les
bornes qui nous ſont preſcrites, & nous
force d'abréger tout à la fois & la critique
& la louange. -
On s'appercevra peut-être auſſi qu'il y a
quelques Ouvrages dont nous n'avons point ,
parle, ceux qui ſont ſouſcrits de notre nom,
en gardant le ſilence ſur ces bagatelles, nous
n'avons pas la prétention de faire dire que
c'eſt par modeſte : Dieu veuille ſeulement
qu'on ne diſe point que c'eſt par juſtice !
( Cet Article eſt de M. Imbert. )
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Résumé : ALMANACH des Muses, 1783. A Paris, chez Delalain l'aîné, Libraire, rue Saint-Jacques, vis à-vis celle du Plâtre.
L'Almanach des Muses, publié en 1783 à Paris par Delalain l'aîné, est le plus ancien et le plus répandu des recueils poétiques annuels. Il suscite un grand intérêt parmi les amateurs et les jeunes poètes, qui espèrent y voir leurs œuvres publiées. Les avis sur sa qualité varient chaque année, souvent en fonction du genre de poèmes dominants. Bien que certains contributeurs célèbres aient disparu, une nouvelle génération de poètes émerge. Cependant, l'Almanach a perdu une partie de sa nouveauté, car beaucoup des pièces qu'il contient ont déjà été publiées dans le Mercure ou le Journal de Paris. Ces journaux sont devenus des sources importantes pour l'Almanach, offrant aux poètes une célébrité rapide et un dépôt digne de leurs œuvres. Malgré cela, l'Almanach reste apprécié pour ses vers nouveaux et offre un tableau des progrès ou de la décadence de la poésie. Le texte critique la traduction d'une ode d'Horace par M. de Fontanes, notant des erreurs de style et de rythme, tout en louant la 'Chartreuse de Paris' de M. de Fontanes pour son énergie et sa mélancolie attachante. La critique littéraire porte également sur divers poèmes et auteurs, soulignant leurs talents respectifs en poésie. Parmi les œuvres mentionnées figurent celles de M. Bérenger, M. de Bonneville, et le Chevalier de Rivarol. Des fables de l'Abbé Aub..., Mme de la Fer..., M. Drobecq, et M. de Monvel sont également commentées, avec des éloges pour leur ingéniosité et leur sensibilité. Le texte se termine par des mentions de poésies légères et érotiques, notant les contributions de Mme de Bourdic et Mlle de Gaudin, appréciées pour leur charme et leur capacité à séduire.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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84
p. 99-101
AUX CRITIQUES qui louent excessivement les Morts pour déprimer les Vivans.
Début :
QUE le génie est malheureux ! [...]
Mots clefs :
Critiques, Mérite, Morts, Génie, Critique, Pédanterie
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texteReconnaissance textuelle : AUX CRITIQUES qui louent excessivement les Morts pour déprimer les Vivans.
AUx CRITIQUEs qui louent exceſſivememe
les Morts pour déprimer les Vivans.
QUE le génie eſt malheureux !
Et quels jugemens ſont les nôtres ! ...
Vivent-ils ces mortehs fameux,
Quidu vi ci, qui du beau ſont les dignes apôtres;
Qui, ſenſibles & généreux, -
Nous font ſeuls tout ce que nous ſommes?
La critique les ſuit & les preſſe en tous lieux.
Sur leurs ſages Écrit , reſpectables comme eux,
Sa main paſſe & epaſſe un ſtyle tdédaigneux,
Et ces hommes $ grands, ſont à peine des hommes.
: Sont ils morts ;.... elle en fait des Dieux.
Critiques dont le goût eſt ſi sûr & ſi rare ! -
Chez vous un abus dangereux . .. _ -
Par un autre abus ſe répare. .
Je n'imiterai point ce procédé bartare,
Plus ridicule qu'odieux. º ; '
Quoil le père du jour, quoi! cet aſtre pompeux
Commence avec ſplendeur ſa brillante carrière,
E ij
IOG M E R C U R E
Et, triſte obſervateur de ſon cours glorieux.
Pour admirer l'éclat de ſa vive lumière,
Vilingrat, j'attendrai qu'il échappe à mes yeux,
Et que ſon diſque radieux ,
Emporté loin de nous, éclaire
Une autre terre & d'autres cieux ?....
Mon eſprit n'admet point une erreur ſi groſſière ;
J'admire le ſoleil auſſitôt que ſes feux
-
Ont franchi de la nuit l'impuiſſante barrière. ',
Le mérite à quinze ans eſt auſſi précieux
Que le mérite octogénaire. · •.
Oui, ſagement audacieux,
-
L'aiglon, au ſéjour du tonnerre,
Peut atteindre & paſſer l'aigle ſon heureux père.
Nos maîtres ont bien fait, je les loue, & j'eſpère
Que leurs diſciples feront mieux.
A la raiſon, ſi tu le peux, -
Eſprit trop prévenu, ceſſe de faire injure.
Eh quoi ! l'inépuiſable & ſublime Nature
De ſes dons renaiſſans nous enrichit encor, -
· Et tu dépriſes le tréſor - - · · · :
Que forme ſous tes yeux ſa main féconde & pure ?
J'entends; l'or, à ton gré, ceſſe d'être de l'or.
Mépriſe donc auſſi la nouvelle parure
De ces prés où bondit, où paît le tendre agneau ;
Fais arracher les fleurs qui bordent ce ruiſſeau,
Dont le flot argenté ſi doucement murmure ;
Ferme, ferme l'oreille aux chants du jeune oiſeau
Qui charme Philémon dans ſa cabane obſcure, º
-
)
-
D E F R A N C E. I b1
_
Et les Bergers de ce hameau ;
Garde-toi bien de trouver beau
Le doux réveil de la Nature.
Ah ! plutôt avec nous admire & ſois heureux.
Quitte les attributs de la pédanterie ;
Sois ſage; mais ſenſible & plus officieux,
Sème de quelques fleurs la route du génie.
( Par M. Drobecq, Membre du Muſée
de Paris, & Correſpondant du Cercle
des Philadelphes du Cap François, )
les Morts pour déprimer les Vivans.
QUE le génie eſt malheureux !
Et quels jugemens ſont les nôtres ! ...
Vivent-ils ces mortehs fameux,
Quidu vi ci, qui du beau ſont les dignes apôtres;
Qui, ſenſibles & généreux, -
Nous font ſeuls tout ce que nous ſommes?
La critique les ſuit & les preſſe en tous lieux.
Sur leurs ſages Écrit , reſpectables comme eux,
Sa main paſſe & epaſſe un ſtyle tdédaigneux,
Et ces hommes $ grands, ſont à peine des hommes.
: Sont ils morts ;.... elle en fait des Dieux.
Critiques dont le goût eſt ſi sûr & ſi rare ! -
Chez vous un abus dangereux . .. _ -
Par un autre abus ſe répare. .
Je n'imiterai point ce procédé bartare,
Plus ridicule qu'odieux. º ; '
Quoil le père du jour, quoi! cet aſtre pompeux
Commence avec ſplendeur ſa brillante carrière,
E ij
IOG M E R C U R E
Et, triſte obſervateur de ſon cours glorieux.
Pour admirer l'éclat de ſa vive lumière,
Vilingrat, j'attendrai qu'il échappe à mes yeux,
Et que ſon diſque radieux ,
Emporté loin de nous, éclaire
Une autre terre & d'autres cieux ?....
Mon eſprit n'admet point une erreur ſi groſſière ;
J'admire le ſoleil auſſitôt que ſes feux
-
Ont franchi de la nuit l'impuiſſante barrière. ',
Le mérite à quinze ans eſt auſſi précieux
Que le mérite octogénaire. · •.
Oui, ſagement audacieux,
-
L'aiglon, au ſéjour du tonnerre,
Peut atteindre & paſſer l'aigle ſon heureux père.
Nos maîtres ont bien fait, je les loue, & j'eſpère
Que leurs diſciples feront mieux.
A la raiſon, ſi tu le peux, -
Eſprit trop prévenu, ceſſe de faire injure.
Eh quoi ! l'inépuiſable & ſublime Nature
De ſes dons renaiſſans nous enrichit encor, -
· Et tu dépriſes le tréſor - - · · · :
Que forme ſous tes yeux ſa main féconde & pure ?
J'entends; l'or, à ton gré, ceſſe d'être de l'or.
Mépriſe donc auſſi la nouvelle parure
De ces prés où bondit, où paît le tendre agneau ;
Fais arracher les fleurs qui bordent ce ruiſſeau,
Dont le flot argenté ſi doucement murmure ;
Ferme, ferme l'oreille aux chants du jeune oiſeau
Qui charme Philémon dans ſa cabane obſcure, º
-
)
-
D E F R A N C E. I b1
_
Et les Bergers de ce hameau ;
Garde-toi bien de trouver beau
Le doux réveil de la Nature.
Ah ! plutôt avec nous admire & ſois heureux.
Quitte les attributs de la pédanterie ;
Sois ſage; mais ſenſible & plus officieux,
Sème de quelques fleurs la route du génie.
( Par M. Drobecq, Membre du Muſée
de Paris, & Correſpondant du Cercle
des Philadelphes du Cap François, )
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Résumé : AUX CRITIQUES qui louent excessivement les Morts pour déprimer les Vivans.
Le texte critique les excès de la critique littéraire contemporaine, qui tend à dévaloriser les œuvres des écrivains vivants tout en exaltant celles des auteurs décédés. L'auteur regrette que les critiques, bien que rares et sûrs, abusent de leur position en dénigrant les écrivains actuels et en idéalisant les écrivains passés. Il refuse cette pratique et estime que le mérite doit être reconnu dès le plus jeune âge, valorisant ainsi les talents émergents autant que les maîtres établis. L'auteur encourage à apprécier les beautés du monde présent plutôt que de les mépriser. Il appelle à une attitude plus bienveillante et constructive envers les nouvelles œuvres littéraires, invitant les critiques à soutenir et à enrichir le parcours des écrivains contemporains.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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