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p. 61-83
ELOGE HISTORIQUE De M. le Cardinal de Rohan, lû le 15 Novembre 1749, dans l'Assemblée publique de l'Académie Royale des Inscriptions & Belles-Lettres.
Début :
L'ouvrage suivant a été imprimé dans une Ville de Province, d'où il nous a / Armand-Gaston-Maximilien de Rohan, Cardinal Prêtre de la Sainte [...]
Mots clefs :
Cardinal de Rohan, Lettres, Strasbourg, Saverne, Roi, Nom, Roi, Prince, Rome, Abbé de Soubise, Église, Évêque, Alsace, Empire, Prince de Soubise, Palais, Bibliothèque, Académie, Charmes, Mérite, Allemagne, Religion, Magnificence
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texteReconnaissance textuelle : ELOGE HISTORIQUE De M. le Cardinal de Rohan, lû le 15 Novembre 1749, dans l'Assemblée publique de l'Académie Royale des Inscriptions & Belles-Lettres.
Lo
'Ouvrage fuivant a été imprimé dans
une Ville de Province , d'où il nous
a été envoyé . Comme il n'eft guéres répandu
, nous nous croyons autorités à l'inferer
dans notre Journal. La lecture de ce
morceau convaincra tout le Royaume que
M. de Bougainville écrit avec le naturel ,
l'élégance, & la dignité qui conviennent à
l'importante place qu'il occupe.
ELOGE HISTORIQUE
De M. le Cardinal de Rohan , lû le 15 Novembre
1749 , dans l'Aſſemblée publique
de l'Académie Royale des Inſcriptions &
Belles-Lettres.
A
-
Rmand Gafton - Maximilien de
Rohan , Cardinal Prêtre de la Sainte
Eglife Romaine du Titre de la Trinité
du Mont , Evêque & Prince de Strasbourg,
62 MERCURE DE FRANCE.
Landgrave d'Alface , Prince du Saint Empire
, Grand Aumônier de France , Commandeur
de l'Ordre du Saint Efprit , Proviſeur
de Sorbonne , Abbé de Saint Waft
d'Arras , de la Chaiſe- Dieu , & de Foigny ,
l'un des Quarante de l'Académie Françoife,
& Honoraire de celle des Belles Lettres ,
naquit à Paris le 26 Juin 1674. Il étoit
le quatriéme fils de François , Prince de
Rohan- Soubife , & d'Anne de Chabot ,
fille aînée d'Henri de Chabot , Duc de
Rohan.
Une figure noble , & dont les traits heureux
fembloient formés par les graces , fut
le moindre des préfens qu'il reçut de la
Nature. Elle lui prodigua fes dons les plus
précieux . Aux faillies d'une imagination
brillante , aux agrémens d'un efprit vif &
jufte , fe joignit tout ce qui peut annoncer
un coeur fenfible , vertueux , bienfaifant;
& le germe de ces qualités aimables ,
qui devoient le rendre fi cher à la Société,
fe développa rapidement avec l'âge . Son
enfance fut l'aurore d'un beau jour.
L'éducation feconda fes talens naturels.
Ses études eurent un fuccès , dont l'éclat
n'eft point effacé par celui qui couvre le
refte de fa vie. La Ville de Bourges , où il
les commença fous les yeux du Prince de
Soubife , fon pere , Gouverneur de Berry ,
JUI N. 1751 .
63
en partage la gloire avec le Collége de
Harcourt , où il vint les achever. Les
charmes de cette Littérature agréable ,
dont nous cueillons les prémices dans le
cours des Humanités , ne l'empêcherent
pas de fentir le mérite réel de la Philofophie.
Cependant il falloit alors une gran
de pénétration pour le reconnoître , au
travers des ronces , dont cette Science étoit
hérifiée. Il l'envifagea , comme une introduction
à la Théologie , vers laquelle il
tournoit toutes les vues , pour fe difpofer
à l'Etat Eccléfiaftique.
Son rang , qui le mettoit en droit d'afpirer
avec fuccès aux plus hautes dignités
de l'Eglife , ne lui parut pas une difpenfe
des qualités néceffaires pour les remplir.
Quoique pouvant fe repofer fur fa uaiffance
, l'Abbé de Soubife voulut ne rien
devoir au nom qu'il portoit , & für en
quelque forte de tout obtenir , il eut la
noble prétention de tout mériter . L'eftime
générale qu'il s'étoit acquife dans fes
premieres études le fuivit en Sorbonne .
Tous ceux qui couroient avec lui cette
longue & laborieufe carriere , charmés de
fa politeffe , admiroient fon application .
Il étoit en même tems leurs délices & leur
modéle.
La Théologie , de toutes les Sciences la
64 MERCURE DE FRANCE .
plus noble & la plus importante , eft peutêtre
aufli la plus difficile . Mais que ne peut
l'opiniâtreté du travail , foutenue par un
jugement folide , une mémoire heureuſe ,
un génie élevé ? Les progrès de M. l'Abbé
de Soubife furent rapides & brillans . Sa
premiere Théfe eft du mois de Mars 1696.
Il la foutint couvert , avec tous les honneurs
, qu'on ne défere qu'aux Princes
iffus de Maifons Souveraines . Cet Acte ,
où fon érudition eut fes Maîtres eux -mêmes
pour admirateurs , mit dans un nouveau
jour le talent fingulier qu'il avoit
pour la parole.
Il en donna des preuves encore plus
frappantes deux ans après , dans le Panégyrique
de Louis XIV , qu'il prononça
comme Prieur de Sorbonne Panégyrique
comparable à celui de Trajan ; mais dont
l'Auteur connoiffoit mieux que Pline la
véritable éloquence . La fienne avoit cette
noble fimplicité qui fait en tout genre le
caractére effentiel du beau . Ce difcours
enleva tous les fuffrages , & la Traduction
Françoife qu'on en fit fur le champ , multiplia
les éloges : le talent de l'Orateur parut
égaler la grandeur du fujet.
* Ces honneurs confiftent à parler couvert , à être
ganté , & à être traité de Sereniffime Princeps , tant
par le Président de la Théfe ,' que par les Bacheliers,
qui argumentent.
JUIN. 1751. 65
La Renommée porta dans l'Europe fçavante
le nom de M. l'Abbé de Soubife .
Ces traits de fa jeuneffe font d'autant plus
remarquables , que l'idée qu'ils donnoient
de fon caractére , contribua beaucoup à
fon élevation . Ce fut autant fon mérite
que fa naiffance , qui le fit élire en 1701 ,
Coadjuteur de Strasbourg.
Cette Ville importante étoit alors une
nouvelle conquête pour la France & pour
la Religion. Louis XIV , en la réuniflant
à fa Couronne , venoit de la faire rentrer
dans le fein de l'Eglife Romaine . Sous les
aufpices de ce Prince , les Catholiques
avcient ti 1681 repris poncion de la
Cathédrale , ufurpée depuis plus d'un fiécle
par les Proteftans. Mais , quoique la
Réforme eût ceffé d'être dominante dans
fes murs , elle y confervoit toujours un
parti confidérable. L'Univerfité tenoit
hautement pour elle , avec la moitié des
Citoyens. Cette divifion formoit comme
deux Villes dans l'enceinte d'une feule .
L'invafion du Luthéranifme & les guerres,
dont l'Alface étoit depuis long- tems le
théatre , avoient de plus introduit des abus
fans nombre , dans la difcipline & dans les
moeurs. Enfin les Evêques de Strasbourg ,
Souverains au delà du Rhin , faifoient partie
du Corps Germanique . Ils avoient
66 MERCURE DE FRANCE.
féance dans la Diette générale ; & tirés
prefque tous des plus grandes Maifons de
I'Empire , ils étoient à la tête du Chapitre,
le plus noble de l'Allemagne .
Pour occuper une telle place dans de
pareilles circonstances , il falloit un homme
, dont l'extraction répondît à celle de
fes Prédéceffeurs ; qui , fans rien devoir à
fon titre , pût tenir par lui- même un rang
diftingué dans une République de Souverains
, qui joignant au don de repréfenter
,toutes les vertus folides , foutînt par
fa magnificence l'éclat du nom François ,
& le fit chérir par fon affabilité : il falloit
un Prélat , dont le zéle pour la Religion ,
& la difcipline Eccléfiaftique , fût réglé
par la prudence ; qui fe regardant moins ,
comme le Chef d'un parti , que comme le
Pere d'enfans divifés , protégeât les uns ,
fans bleffer la tolérance qu'il devoit aux
autres , & fçût , au défaut de l'unanimité ,
maintenir la paix : qui fenfible au plaifir
d'être aimé , fût perfuadé que le vrai , pour
fubjuguer utilement les efprits , doit triom
pher des coeurs.
On vit ce Prélat dans M. l'Abbé de
Soubife . Toutes les qualités qu'il réuniffoit
firent tomber fur lui le choix du Roi , de
l'Evêque & du Chapitre . Le Cardinal de
Furftemberg , en l'adoptant , le facra dans
JUIN. 1751. 67
P'Eglife Abbatiale de Saint Germain - des-
Prez. L'Alface applaudit à cette Election .
Elle vit avec plaifir un Siége, fouvent occupé
par des Archiducs , par des Princes
de Lorraine , de Brandebourg & de Baviere,
à la veille d'être rempli par un Evêque
de la Maifon de Rohan ; de cette ancienne
Maiſon , l'une des premieres du
Royaume , & qui , depuis tant de fiécles ,
joint à fa propre grandeur , celle donnent
les Alliances les plus auguftes .
L'évenement juftifia les efperances que
la Province avoit conçues. Le Coadju
reur , devenu Titulaire en 1704 , fçut fe
montrer à la fois Evêque & Prince. ra w
que
nie
vit foûtenir la dignité de fon Siége , avec
une nobleffe , qui lui mérita l'eftime & la
confidération de toute l'Allemagne ; corriger
les abus ; rendre au Service Divin fa
majeftueufe décence ; rétablir dans fon
Diocéfe l'ordre & la tranquillité ; ménager
les prétentions de la Réforme , en confervant
avec vigueur les droits de la Religion
Catholique . Le nombre des Proteftans eft
à préfent beaucoup moindre , & diminue
dejour en jour. Pour les ramener , il n'employa
jamais que la douceur , les liberalités
, la raifon , & cet heureux don qu'il eur
toujours de plaire & de perfuader. Je ne
dois qu'indiquer ici ces faits intére ffans : le
68 MERCURE DE FRANCE .
détail en appartient à l'Hiftoire Eccléfiaftique
d'Alface.
Ce feroit encore attenter aux droits des
Hiftoriens de l'Eglife , que de m'étendre
fur la part importante qu'il eut en France
aux affaires de la Religion , vers la fin du
dernier Regne & fous la minorité du Roi.
On fçait que fur la nomination de Louis
XIV , Clément XI le créa Cardinal en
1712 ; que Grand Aumônier de France en
1713 , il fut un des Préfidens de l'Affemblée
extraordinaire , convoquée pour l'acceptation
de la Bulle Unigenitus ; qu'en
qualité de Chef de la Commiffion , il ſe
Change du
dan
rapport & que le Corps ref
pectable auquel il rendit compte , en louant
fon zéle , admira fon éloquence .
La mort de Clément XI ouvrit en
1721 , une brillante carriere aux talens
politiques de M. le Cardinal de Rohan. Il
étoit en chemin pour Rome , où il alloit
réfider au nom du Roi . Cette nouvelle
lui fit hâter fa marche. Il entra au Conclave
le z Avril , & le 8 Mai fuivant , Innocent
XIII fut élû. La part qu'eut à cette
élection le Cardinal de Rohan , ſon mérite
perfonnel , fa réputation , fa magnificence
, fixerent fur lui tous les yeux dans la
Capitale du Monde Chrétien . On s'y rappelle
encore les pieufes largeffes qu'il fit
JUIN. 1751 69
à l'occafion de la convalefcence du Roi.
L'éclat qui l'environnoit fut un fpectacle
pour une Ville où les grands fpectacles
font fi communs , & qui les aime encore ,
comme elle les aimoit fous le regne d'Augufte.
Mais en trême tems que ces dehors '
pompeux repaifoient l'avide curiofité des
Habitans de Rome , fon affabilité , les
charmes de fon efprit , la protection qu'il
accordoit au mérite , & l'ufage qu'il fit
pendant fon féjour de la confiance du Souverain
Pontife lui concilioient tous les
coeurs.
Le Sacré Collège , qui dans le Conclave
avoit vû briller fa pénétration & fon habileté
, eut fouvent depuis occafion d'admirer
fes connoiffances & la jufteffe de
fon efprit . Il en donna particulierement
des preuves dans une affaire importante ,
dont l'examen étoit du reffort d'une Congrégation
où le Pape l'avoit fait entrer.
M. le Cardinal de Rohan , s'étant apperçu
qu'on s'écartoit du point de la queſtion ,
prit la parole , & fon avis forma celui du
Tribunal. Comme l'italien ne lui étoit pas
encore familier , il eut recours dans cette
rencontre à la Langue Latine , & charma
fes Auditeurs par la facilité de l'expreffion ,
en même tems qu'il les perfuada par la
force du raifonnement. Les Cardinaux
73 MERCURE DE FRANCE.
étrangers que la vacance du Saint Siége
avoit attirés en grand nombre à Rome ,
reçurent le Chapeau dans un Confiftoire
folemnel , où M. le Cardinal de Rohan ,
qui fe trouvoit à leur tête , fit au nom de
tous un difcours , hautement applaudi de
cette augufte Affemblée. Celui , par lequel
il prit congé du Pape au mois de Décembre
, ne le fut pas moins. Il étoit devenu
le fujet des entretiens de Rome , & l'on
s'apperçut long- tems du vuide qu'y laiſſa
fon départ.
Tous les Princes d'Italie , dont il traverſa
les Etats , en reprenant la route de
France , fe féliciterent d'être fur fon paffage.
Le Duc de Parme alla au devant de
lui. Le Roi de Sardaigne le reçut en Prince
; & dans les honneurs , dont par tout
on le combla , il eut le plaifir fenfible de
voir fa perfonne diftinguée de fon rang.
Cette réputation qu'il s'étoit acquife
pendant fon premier féjour , il l'a foûtenue
, & même augmentée dans les trois
voyages qu'il a faits depuis , pour l'Election
de Benoît XIII , de Clément XII , &
du Pape , aujourd'hui regnant . Son entrée
dans Rome étoit une efpéce de triomphe ,
où la joye de le revoir éclattoit par mille
applaudillemens. A ces marques de fatisfaction
fuccédoient bientôt les regrets de
JUIN. 1751. 71
le perdre. Mais en s'éloignant il étoit fûr
de n'être pas oublié . Son nom fera longtems
cher aux Citoyens de Rome.
Ce nom ne l'eft pas moins aux Amateurs
des Lettres, M. le Cardinal de Rohan les
a chéris , protégés , encouragés par fes bienfaits.
11 leur faifoit un accueil , d'autant
plus fatisfaifant pour eux , que fon goût
leur étoit connu. Quoique le torrent des
affaires parût l'entraîner , il avoit fçû dérober
à fes occupations affez de tems pour
acquerir de nouvelles connoiffances , &
pour cultiver les genres d'étude aufquels
la jeuneffe s'étoit confacrée. Les Sçavans
même de profeffion trouvoient à profiter
auprès de lui . Toujours affez inftruit pour
les entendre , il l'éroit fouvent affez pour
leur faire des objections , pour leur donner
des vûes fines & lumineufes , pour
propofer à leurs recherches des objets curieux
& nouveaux . La politeffe & le ton
d'égalité , qui regnoit fans affectation dans
ces entretiens , faifoient prefque perdre de
vûe le Cardinal Evêque de Strasbourg ,
pour ne montrer que l'Académicien .
Ce titre , dont fe paroit un homme revêtu
des plus éminentes dignités , étoit
moins un hommage qu'une juftice , que
la République des Lettres avoit crû lui
devoir. Nous avons déja cité plufieurs oc72
MERCURE
DE FRANCE
.
cafions où fon éloquence parut avec éclat.
Elles ne font les feules ; & nous pou- pas
vons donner les mêmes éloges à tous les
difcours qu'il a prononcés dans l'exercice
de fes diverfes fonctions ; entre autres à
ceux , dont il accompagna la célébration
du Mariage du Roi , qu'il fit à Strasbourg,
& dont il renouvella la Cérémonie à Fontainebleau
, comme Grand Aumônier de
France .
Cet Art de manier la parole , d'afſujettir
au ton du fujet un ftyle toujours noble
& pur ,
eft un des traits qui caractériſent
M. le Cardinal de Rohan. Il étoit , à ce
titre feul , un des principaux ornemens de
l'Académie Françoife , dans laquelle il prit
féance le 31 Janvier 1704 ; jour heureux
& brillant pour cette Compagnie , où fon
entrée rétablit le calme , troublé depuis
quelque tems par un de ces orages , que
les paffions excitent dans les Sociétés Littéraires
, comme dans les autres .
pour
ainli
Dès 1701 , le Roi l'avoit mis au
nombre des Honoraires
, qu'il donnoit à
l'Académie
des Belles Lettres , par le Ré
glement , qui la renouvella
dire , en lui faifant prendre une forme
plus ftable & plus réguliere . Il en fut nommé
Préfident en 1712 , & continué l'année
ſuivante . Nos Regiſtres parlent fouvent
JUIN
73
1751.
vent alors de l'ardeur & de l'émulation
qu'entretenoient dans nos Affemblées fa
préfence , & le goût qu'il marquoit pour
les objets de nos travaux. Quoique l'eftime
foit un tribut , dont le fçavoir & les
talens ne peuvent êrre fruftrés fans injuftice
, c'eſt un tribut flatteur , que reçoivent
toujours avec reconnoiffance ceux qui feroient
le plus en droit de l'exiger. Mais
il les flatte furtout de la part d'un homme
qu'ils admirent eux-mêmes , & qui , fait
pour fixer leurs regards , paroît s'occuper
d'eux. C'eft alors une véritable récompenfe
, dont leur amour propre fent tout le
prix ; & le defir de la mériter , en animant
leurs efforts , eft une des fources de leurs
faccès.
M. le Cardinal de Rohan , prodigue de
cette eftime , fi capable d'encourager les
gens de Lettres , en a fouvent aidé plufieurs
à l'obtenir , par les fecours qu'ils
puifoient dans fa Bibliothéque , l'une des
plus nombreufes & des mieux choilies.
qui foient en Europe . Celle de M. de
Thou , poffedée depuis par M. le Préfident
de Menars , en compofe le fonds.
Elle étoit prête à fe difperfer en 1701
& la France auroit vû paffer dans de
mains étrangeres une partie de ce tréfos ,
amaffé par un de fes plus grands Hommes ,
1. Vol.
D
74 MERCURE DE FRANCE .
fi le goût de M. l'Evêque de Strasbourg
pour les Lettres ne nous l'eût conſervé. Il
l'acheta dans le fort d'une guerre opiniâtre
& ruineufe . Les follicitations de M.
l'Abbé de Boiffy , qu'il s'étoit attaché dès
le tems de fa Licence , & qui fut depuis
Affocié de l'Académie , contribuerent à le
déterminer.
Ce Recueil étoit renommé pour les
belles reliûres , pour les excellentes édi
tions , & furtout pour les Livres en grand
papier , que M. de Thou poffedoit feul. Il
avoit fçu fe les procurer par un moyen,
qui fuppofe la curiofité d'un Amateur , &
le crédit d'un Magiftrat généralement efti
mé. 11 envoyoit aux Miniftres du Roi ,
dans les differentes Cours , le plus beau
papier qu'on eût alors , pour faire tirer un,
ou quelquefois deux exemplaires des meil
leurs ouvrages qui s'imprimoient chez les
Etrangers. Ses vûes ne fe bornoient pas
à cet objet , qui n'eft après tout , qu'une
fingularité plus remarquable qu'utile. Il
s'étoit propofé de former une Bibliothé
que univerfelle.
M. le Cardinal de Rohan fuivit princi
palement fur cet article le plan du Fonda
teur. Malgré les dépenfes néceffaires &
continuelles qu'il faifoit dans fon Diocéle,
& par tout où l'exigeoit fon état , il n'á
·
JUIN.
75
1751
ceffé d'augmenter cette collection , déja
très-nombreuſe. L'accroiffement qu'elle a
reçu par les foins , eft fi confidérable , que
l'ancien fonds en fait aujourd'hui la moindre
portion . Entre autres articles importans
, elle offre une fuite des meilleurs ouvrages
compofés fur le Droit public , dont
l'étude eft très-Aloriffante en Allemagne.
Le nombre , la condition , la rareté des
Livres qui forment cette Bibliothéque ,
f'ordre même dans lequel ils font difpofés,
tout annonce le goût de celui qui la poffedoit
; & c'est moins pour lui que pour
elle qu'il fembloit avoir conftruit le Palais
dont elle occupe une partie,
Peu de tems après fon retour de Rome
en 1722 , M. le Cardinal de Rohan ou .
vrit fa Bibliothéque à des Conférences ,
où regnoient fous fes aufpices la politeffe ,
l'efprit & l'érudition . Dom Calmer , Dom
Bernard de Monfaucon , le Pere de Tournemine
, & plufieurs autres de nos plus
célébres Littérateurs s'y trouvoient à des
jours marqués , pour s'entretenir fur des
matieres de Critique ou d'Hiftoire . Il préfidoit
quelquefois lui-même à ces fçavantes
Affemblées , où chacun , obligé de remplir
à fon tour une féance entiere , choififoit
à fon gré le fujer de fa differtation.
Mais ce que nous ne pouvons trop re-
Dij
76. MERCURE DE FRANCE.
marquer dans un éloge littéraire , c'eſt
l'accès que les Sçavans de tout état , &
principalement les Eccléfiaftiques
›
→ ont
toujours eu dans cette Bibliothèque . Elle
s'ouvroit pour eux à toute heure : ils y
trouvoient outre les Livres dont ils
avoient befoin , toutes les facilités néceffaires
pour le travail . M. le Cardinal de
Rohan , qui pendant fon féjour à Paris
venoit de tems en tems la viſiter , étoit
charmé d'y rencontrer des Lecteurs . Il fe
faifoit un plaifir de les queftionner fur
l'objet de leurs études , & de les encoura
ger par l'intérêt qu'il paroifoit y prendre.
Les gens de Lettres n'avoient pas feulement
la liberté d'emprunter les Livres , &
de les garder à loifir . S'ils en demandoient
quelques-uns qui ne fuffent pas dans la
Bibliothéque , on les achetoit fur le champ,
pour leur en procurer la lecture. Le zéle
du Bibliothéquaire fecondoit de fi louables
difpofitions. M. l'Abbé Oliva fatisfaifoit
en les fuivant , fon goût pour les
Lettres.
C'est à les foins , & à la liberalité de M.
le Cardinal de Rohan , que le Public doit
1 ,édition de plufieurs Lettres du Pogge
Florentin , & de fon Traité fur les viciffi
indes de la Fortune : ouvrage curieux , dont
le manufcrit appartenoit au Cardinal Ot
JUIN. 1751. 77
toboni. L'Italie recéle peut-être encore un
grand nombre d'écrits de fes plus illuftres
- Sçavans , dont la connoiffance jetteroit un
nouveau jour fur l'Hiftoire des derniéts
fiéeles , fi l'exemple de M. le Cardinal de
Rohan trouvoit beaucoup d'imitateurs.
Ce morceau du Pogge , qu'il fit imprimer
à les frais , parut en 1723 fous fes
aufpices. C'est une forte d'hommage qu'il
a reçu plus d'une fois , & dont il fat toujours
redevable à la réputation qu'il s'étoit
acquife dans l'Europe. De tous les
ouvrages qui lui furent dédiés , je ne citerai
que le Tréfor des Anecdotes du Pere
Martenne ; les Antiquités de l'Eglife d'Efpagne
, & la Traduction Italienne de nos
Mémoires , dont le premier volume parut
à Venife en 17 ; o . La flatterie n'eut aucune
part à ces témoignages publics d'une
jufte reconnoiffance . Les gens de Lettres
pouvoient- ils en avoir trop pour un Amateur
illuftre , qui s'attachoit à former unte
Bibliothéque immenfe pour leur ufage ,
autant que pour le fien à Il en avoit deux
autres , dont il étoit plus fouvent à portée
de jouir , l'une à Strasbourg , & l'autre à
Saverne .
?
En effet , Strasbourg & Saverne ont été
Ies lieux de fa réfidence ordinaire ; & c'eft
la furtout qu'il étoit grand , fi c'eft mériter
D iij.
78 MERCURE DE FRANCE.
ce nom , que d'être affable avec dignité
magnifique avec économie , zélé fans intolérance
, modéré fans foibleffe , ferme
& prudent , ami de la paix & confervateur
de l'ordre . Nous avons déja parlé de
ce qu'il a fait dans fon Diocéfe , où les
foins ont rétabli la régularité . Son départ
y répandoit la trifteffe : on l'eût regardé
comme un malheur public, fans l'efperance
d'un retour prochain. Il rentroit au bruit
des acclamations , & la joye qu'infpiroit
fa préfence,étoit peinte dans tous les yeux.
Son Palais toujours ouvert , étoit toujours
rempli. Au milieu de cette affluence , M.
le Cardinal de Rohan s'occupoit , comme
s'il eût été dans une profonde folitude.
Ce concours le charmoit fans le diftraire.
Ceux qui l'abordoient , au lieu d'une au
dience , trouvoient un entretien plein de
bonté . Il s'intéreſfoit à leur fituation ; il
accommodoit leurs differends. L'air obli
geant , dont il accordoit une grace en relevoit
le prix ; & la peine qu'il témoignoit
à refufer confoloit de fes refus ; il étoit le
lien & l'arbitre des familles , des Corps
des differens partis . Quoiqu'il ait fçû défendre
fes prérogatives avec vigueur , fon
Chapitre conferva toujours avec lui l'union
la plus parfaite.
Dans la difcuffion des matieres les plus
>
И
79
JUIN.
1751.
épineufes , on admiroit fa douceur , fa pénétration
, la jufteffe de fes idées . D'un
coup d'oeil il faififfoit le point de la queftion
, & fans s'arrêter aux branches , il
s'attachoit aux difficultés effentielles . La
raifon , qui pour convaincre les hommes
a befoin de les féduire , ne fut jamais fi
feduifante que dans fa bouche. Les graces
de fa perfonne , la nobleſſe de ſa diction ,
l'élégance toujours naturelle des tours qu'il
employoit , cette politeffe qui proportionnoit
fon langage au rang , au mérite , aux
circonstances , tout concouroit à lui donner
fur les efprits un empire , dont il ne
fe fervoit fouvent , que pour faire goûter
des confeils utiles , ou des partis avanta
geux. C'étoit un Enchanteur aimable , qui
n'abufoit point de fes charmes; & c'eſt à
ce caractére , à cette conduite qu'il a dû
Feftime & l'amour des peuples confiés à
fes foins , tandis que fa magnificence attiroit
fur lui les regards des Etrangers.
M. le Cardinal de Rohan , placé fur la
plus importante de nos frontieres entre
deux Peuples puiffans & rivaux , fembloit
être chargé de repréſenter la France auprès
de l'Allemagne. Perfonne n'étoit plus fait
pour réuffir dans cette brillante fonction..
La beauté de les jardins & de fes Palais ,
orués par tous les Arts , donnoit une haute-
Diiij
Bo MERCURE DE FRANCE.
idée de notre goût : fes manieres faifoient
aimer nos moeurs : & la grandeur du Sujet
annonçoit la Majefté du Souverain . Ses
correfpondances continuelles avec les Princes
de l'Empire , les ont fouvent mis à
portée de lui donner des marques des fentimens
qu'ils avoient pour lui. Il étoit
dans l'habitude de leur faire des préfens ,
& d'en recevoir d'eux . Les Princes de
Waldeck , de Bade , de Darmstadt ,, & des
Deuxponts venoient pafler plufieurs jours
avec lui . L'Electeur de Cologne lui rendit
vifite en 1739 , & trouva Saverne au - deſſus
de fa réputation.
Cette eftime , dont jouiffoit M. le Cardinal
de Rohan , ne ſe bornoit point à des
démonftrations vagues & paffageres. Il en
a fçu tirer en plufieurs rencontres des avantages
réels ; mais furtout s'en fervir pour
remettre fon Siége en poffeffion de fes plus
beaux droits. En 1721 , il obtint de l'Empereur
l'Inveftiture des Etats que l'Evêché
de Strasbourg poffede en Allemagne ; &
reconnu par cette cérémonie Membre de
l'Empire , il reprit dans la Diette générale
une féance , dont les deux Evêques précédens
n'avoient pas joui.
Si la fplendeur dans laquelle il vivoic
n'eût été qu'une vaine décoration , faite
uniquement pour les yeux , ce ne feroit
JUI N. 1751. 81
pas un fujet d'éloge. Mais fa magnificence
n'étoit point un abus des richeffes. Ce n'étoit
ni cette pompe frivole , dont l'éclat
eft inutile à ceux qu'il éblouit , ni ce fafte
odieux que le Sage méprife , & que le vul →
gaire contemple en murmurant. Bienfai
fante & liberale , elle allioit les dehors de
la repréſentation avec le foulagement des
malheureux : elle entretenoit les Arts &
l'induftrie ; elle répandoit dans l'Alface
l'abondance & la joye. Les Eccléfiaftiques ,
les Militaires , les gens de Lettres étoient
admis à la table & logés dans fon Palais ,
forfqu'ils vouloient y faire quelque féjour.
Il fuffifoit de lui être préfenté , pour y demeurer
auffi long- tems que la néceffité des
affaires , les charmes du lieu , ceux de la
fociété pouvoient y retenir ; & l'on en fortoit
plein de reconnoiffance , pour faire
place à d'autres qui devoient y trouver les
mêmes agrémens : Les foldats ennemis
retenus prifonniers pendant la guerre aux
environs de Strasbourg , ont reffenti les
effets de fa généreufe compaffion . Hommes
, femmes , enfans , il ' les a fair venir
dans fon Palais ; & les a confolés dans leur
mifére par des fecours de toute efpéce.
Saverne étoit un Temple confacré par la
grandeur à l'hofpitalité.
.
A
François & Guillaume de Furftemberg
Dav
82 MERCURE DE FRANCE.
avoient conftruit ce fuperbe édifice , mais
il doit tous les embelliffemens à M. le Cardinal
de Rohan . Le Palais Epifcopal de
Strasbourg eft fon ouvrage. Il l'a commencé
en 1730 , & tous les connoiffeurs
en admirent l'élegance & la nobleffe .
Cependant , malgré tant de dépenſes ,
les revenus de l'Evêché font augmentés
confidérablement . Il avoit trouvé fon
Diocéfe dans cet état de défordre que de-.
voient produire l'anarchie dans laquelle il:
avoit long- tems gémi , l'abſence de fes
Evêques , & le mêlange des Religions. Il
le laiffe réglé, tranquille , rétabli dans ſon
ancien luftre , embelli de bâtimens fomptueux.
Ne pouvoit- il pas à quelques égards .
s'approprier la réflexion que fit Auguftefur
l'état où Rome étoit , lorfqu'il prit les
rénes de l'Empire , & fur celui dans lequel
à fa mort il laiffa cette Capitale du monde ?
Mais plus heureux que ce Prince , il a ce
qu'Augufte ne put ou ne voulut pas avoir,
un fucceffeur digne de lui , formé par fes
foins , héritier de fon nom , de fes qualités
aimables , de fon goût pour la Littérature,
& dont les vertus confoleront l'Alface .
Quoique M. le Cardinal de Rohan fût
fujet à de fréquentes attaques de goute ,
la bonté de fon tempéramment fembloit
lui promettre des jours plus longs. Une
JUIN. 17316 83
maladie que d'abord on ne crut pas mortelle
l'emporta prefque fubitement au mois
de Juillet dernier , dans la foixantefeizième
année de fon âge. Il est mort
pleuré de fa famille , d'un grand nombre
d'amis illuftres , d'un peuple nombreux
dont il fut les délices , & regretté d'un
Souverain , digne de regner fur les plus .
grands hommes . C'est une vraie perte , a dit
le Roi en apprenant fa mort. Le Cardinal
de Rohan a bien fervi l'Etat ; il étoit bon Citoyen
grand Seigneur , je n'ai jamais été
harangué par perfonne qui m'ait plû davantage.
'Ouvrage fuivant a été imprimé dans
une Ville de Province , d'où il nous
a été envoyé . Comme il n'eft guéres répandu
, nous nous croyons autorités à l'inferer
dans notre Journal. La lecture de ce
morceau convaincra tout le Royaume que
M. de Bougainville écrit avec le naturel ,
l'élégance, & la dignité qui conviennent à
l'importante place qu'il occupe.
ELOGE HISTORIQUE
De M. le Cardinal de Rohan , lû le 15 Novembre
1749 , dans l'Aſſemblée publique
de l'Académie Royale des Inſcriptions &
Belles-Lettres.
A
-
Rmand Gafton - Maximilien de
Rohan , Cardinal Prêtre de la Sainte
Eglife Romaine du Titre de la Trinité
du Mont , Evêque & Prince de Strasbourg,
62 MERCURE DE FRANCE.
Landgrave d'Alface , Prince du Saint Empire
, Grand Aumônier de France , Commandeur
de l'Ordre du Saint Efprit , Proviſeur
de Sorbonne , Abbé de Saint Waft
d'Arras , de la Chaiſe- Dieu , & de Foigny ,
l'un des Quarante de l'Académie Françoife,
& Honoraire de celle des Belles Lettres ,
naquit à Paris le 26 Juin 1674. Il étoit
le quatriéme fils de François , Prince de
Rohan- Soubife , & d'Anne de Chabot ,
fille aînée d'Henri de Chabot , Duc de
Rohan.
Une figure noble , & dont les traits heureux
fembloient formés par les graces , fut
le moindre des préfens qu'il reçut de la
Nature. Elle lui prodigua fes dons les plus
précieux . Aux faillies d'une imagination
brillante , aux agrémens d'un efprit vif &
jufte , fe joignit tout ce qui peut annoncer
un coeur fenfible , vertueux , bienfaifant;
& le germe de ces qualités aimables ,
qui devoient le rendre fi cher à la Société,
fe développa rapidement avec l'âge . Son
enfance fut l'aurore d'un beau jour.
L'éducation feconda fes talens naturels.
Ses études eurent un fuccès , dont l'éclat
n'eft point effacé par celui qui couvre le
refte de fa vie. La Ville de Bourges , où il
les commença fous les yeux du Prince de
Soubife , fon pere , Gouverneur de Berry ,
JUI N. 1751 .
63
en partage la gloire avec le Collége de
Harcourt , où il vint les achever. Les
charmes de cette Littérature agréable ,
dont nous cueillons les prémices dans le
cours des Humanités , ne l'empêcherent
pas de fentir le mérite réel de la Philofophie.
Cependant il falloit alors une gran
de pénétration pour le reconnoître , au
travers des ronces , dont cette Science étoit
hérifiée. Il l'envifagea , comme une introduction
à la Théologie , vers laquelle il
tournoit toutes les vues , pour fe difpofer
à l'Etat Eccléfiaftique.
Son rang , qui le mettoit en droit d'afpirer
avec fuccès aux plus hautes dignités
de l'Eglife , ne lui parut pas une difpenfe
des qualités néceffaires pour les remplir.
Quoique pouvant fe repofer fur fa uaiffance
, l'Abbé de Soubife voulut ne rien
devoir au nom qu'il portoit , & für en
quelque forte de tout obtenir , il eut la
noble prétention de tout mériter . L'eftime
générale qu'il s'étoit acquife dans fes
premieres études le fuivit en Sorbonne .
Tous ceux qui couroient avec lui cette
longue & laborieufe carriere , charmés de
fa politeffe , admiroient fon application .
Il étoit en même tems leurs délices & leur
modéle.
La Théologie , de toutes les Sciences la
64 MERCURE DE FRANCE .
plus noble & la plus importante , eft peutêtre
aufli la plus difficile . Mais que ne peut
l'opiniâtreté du travail , foutenue par un
jugement folide , une mémoire heureuſe ,
un génie élevé ? Les progrès de M. l'Abbé
de Soubife furent rapides & brillans . Sa
premiere Théfe eft du mois de Mars 1696.
Il la foutint couvert , avec tous les honneurs
, qu'on ne défere qu'aux Princes
iffus de Maifons Souveraines . Cet Acte ,
où fon érudition eut fes Maîtres eux -mêmes
pour admirateurs , mit dans un nouveau
jour le talent fingulier qu'il avoit
pour la parole.
Il en donna des preuves encore plus
frappantes deux ans après , dans le Panégyrique
de Louis XIV , qu'il prononça
comme Prieur de Sorbonne Panégyrique
comparable à celui de Trajan ; mais dont
l'Auteur connoiffoit mieux que Pline la
véritable éloquence . La fienne avoit cette
noble fimplicité qui fait en tout genre le
caractére effentiel du beau . Ce difcours
enleva tous les fuffrages , & la Traduction
Françoife qu'on en fit fur le champ , multiplia
les éloges : le talent de l'Orateur parut
égaler la grandeur du fujet.
* Ces honneurs confiftent à parler couvert , à être
ganté , & à être traité de Sereniffime Princeps , tant
par le Président de la Théfe ,' que par les Bacheliers,
qui argumentent.
JUIN. 1751. 65
La Renommée porta dans l'Europe fçavante
le nom de M. l'Abbé de Soubife .
Ces traits de fa jeuneffe font d'autant plus
remarquables , que l'idée qu'ils donnoient
de fon caractére , contribua beaucoup à
fon élevation . Ce fut autant fon mérite
que fa naiffance , qui le fit élire en 1701 ,
Coadjuteur de Strasbourg.
Cette Ville importante étoit alors une
nouvelle conquête pour la France & pour
la Religion. Louis XIV , en la réuniflant
à fa Couronne , venoit de la faire rentrer
dans le fein de l'Eglife Romaine . Sous les
aufpices de ce Prince , les Catholiques
avcient ti 1681 repris poncion de la
Cathédrale , ufurpée depuis plus d'un fiécle
par les Proteftans. Mais , quoique la
Réforme eût ceffé d'être dominante dans
fes murs , elle y confervoit toujours un
parti confidérable. L'Univerfité tenoit
hautement pour elle , avec la moitié des
Citoyens. Cette divifion formoit comme
deux Villes dans l'enceinte d'une feule .
L'invafion du Luthéranifme & les guerres,
dont l'Alface étoit depuis long- tems le
théatre , avoient de plus introduit des abus
fans nombre , dans la difcipline & dans les
moeurs. Enfin les Evêques de Strasbourg ,
Souverains au delà du Rhin , faifoient partie
du Corps Germanique . Ils avoient
66 MERCURE DE FRANCE.
féance dans la Diette générale ; & tirés
prefque tous des plus grandes Maifons de
I'Empire , ils étoient à la tête du Chapitre,
le plus noble de l'Allemagne .
Pour occuper une telle place dans de
pareilles circonstances , il falloit un homme
, dont l'extraction répondît à celle de
fes Prédéceffeurs ; qui , fans rien devoir à
fon titre , pût tenir par lui- même un rang
diftingué dans une République de Souverains
, qui joignant au don de repréfenter
,toutes les vertus folides , foutînt par
fa magnificence l'éclat du nom François ,
& le fit chérir par fon affabilité : il falloit
un Prélat , dont le zéle pour la Religion ,
& la difcipline Eccléfiaftique , fût réglé
par la prudence ; qui fe regardant moins ,
comme le Chef d'un parti , que comme le
Pere d'enfans divifés , protégeât les uns ,
fans bleffer la tolérance qu'il devoit aux
autres , & fçût , au défaut de l'unanimité ,
maintenir la paix : qui fenfible au plaifir
d'être aimé , fût perfuadé que le vrai , pour
fubjuguer utilement les efprits , doit triom
pher des coeurs.
On vit ce Prélat dans M. l'Abbé de
Soubife . Toutes les qualités qu'il réuniffoit
firent tomber fur lui le choix du Roi , de
l'Evêque & du Chapitre . Le Cardinal de
Furftemberg , en l'adoptant , le facra dans
JUIN. 1751. 67
P'Eglife Abbatiale de Saint Germain - des-
Prez. L'Alface applaudit à cette Election .
Elle vit avec plaifir un Siége, fouvent occupé
par des Archiducs , par des Princes
de Lorraine , de Brandebourg & de Baviere,
à la veille d'être rempli par un Evêque
de la Maifon de Rohan ; de cette ancienne
Maiſon , l'une des premieres du
Royaume , & qui , depuis tant de fiécles ,
joint à fa propre grandeur , celle donnent
les Alliances les plus auguftes .
L'évenement juftifia les efperances que
la Province avoit conçues. Le Coadju
reur , devenu Titulaire en 1704 , fçut fe
montrer à la fois Evêque & Prince. ra w
que
nie
vit foûtenir la dignité de fon Siége , avec
une nobleffe , qui lui mérita l'eftime & la
confidération de toute l'Allemagne ; corriger
les abus ; rendre au Service Divin fa
majeftueufe décence ; rétablir dans fon
Diocéfe l'ordre & la tranquillité ; ménager
les prétentions de la Réforme , en confervant
avec vigueur les droits de la Religion
Catholique . Le nombre des Proteftans eft
à préfent beaucoup moindre , & diminue
dejour en jour. Pour les ramener , il n'employa
jamais que la douceur , les liberalités
, la raifon , & cet heureux don qu'il eur
toujours de plaire & de perfuader. Je ne
dois qu'indiquer ici ces faits intére ffans : le
68 MERCURE DE FRANCE .
détail en appartient à l'Hiftoire Eccléfiaftique
d'Alface.
Ce feroit encore attenter aux droits des
Hiftoriens de l'Eglife , que de m'étendre
fur la part importante qu'il eut en France
aux affaires de la Religion , vers la fin du
dernier Regne & fous la minorité du Roi.
On fçait que fur la nomination de Louis
XIV , Clément XI le créa Cardinal en
1712 ; que Grand Aumônier de France en
1713 , il fut un des Préfidens de l'Affemblée
extraordinaire , convoquée pour l'acceptation
de la Bulle Unigenitus ; qu'en
qualité de Chef de la Commiffion , il ſe
Change du
dan
rapport & que le Corps ref
pectable auquel il rendit compte , en louant
fon zéle , admira fon éloquence .
La mort de Clément XI ouvrit en
1721 , une brillante carriere aux talens
politiques de M. le Cardinal de Rohan. Il
étoit en chemin pour Rome , où il alloit
réfider au nom du Roi . Cette nouvelle
lui fit hâter fa marche. Il entra au Conclave
le z Avril , & le 8 Mai fuivant , Innocent
XIII fut élû. La part qu'eut à cette
élection le Cardinal de Rohan , ſon mérite
perfonnel , fa réputation , fa magnificence
, fixerent fur lui tous les yeux dans la
Capitale du Monde Chrétien . On s'y rappelle
encore les pieufes largeffes qu'il fit
JUIN. 1751 69
à l'occafion de la convalefcence du Roi.
L'éclat qui l'environnoit fut un fpectacle
pour une Ville où les grands fpectacles
font fi communs , & qui les aime encore ,
comme elle les aimoit fous le regne d'Augufte.
Mais en trême tems que ces dehors '
pompeux repaifoient l'avide curiofité des
Habitans de Rome , fon affabilité , les
charmes de fon efprit , la protection qu'il
accordoit au mérite , & l'ufage qu'il fit
pendant fon féjour de la confiance du Souverain
Pontife lui concilioient tous les
coeurs.
Le Sacré Collège , qui dans le Conclave
avoit vû briller fa pénétration & fon habileté
, eut fouvent depuis occafion d'admirer
fes connoiffances & la jufteffe de
fon efprit . Il en donna particulierement
des preuves dans une affaire importante ,
dont l'examen étoit du reffort d'une Congrégation
où le Pape l'avoit fait entrer.
M. le Cardinal de Rohan , s'étant apperçu
qu'on s'écartoit du point de la queſtion ,
prit la parole , & fon avis forma celui du
Tribunal. Comme l'italien ne lui étoit pas
encore familier , il eut recours dans cette
rencontre à la Langue Latine , & charma
fes Auditeurs par la facilité de l'expreffion ,
en même tems qu'il les perfuada par la
force du raifonnement. Les Cardinaux
73 MERCURE DE FRANCE.
étrangers que la vacance du Saint Siége
avoit attirés en grand nombre à Rome ,
reçurent le Chapeau dans un Confiftoire
folemnel , où M. le Cardinal de Rohan ,
qui fe trouvoit à leur tête , fit au nom de
tous un difcours , hautement applaudi de
cette augufte Affemblée. Celui , par lequel
il prit congé du Pape au mois de Décembre
, ne le fut pas moins. Il étoit devenu
le fujet des entretiens de Rome , & l'on
s'apperçut long- tems du vuide qu'y laiſſa
fon départ.
Tous les Princes d'Italie , dont il traverſa
les Etats , en reprenant la route de
France , fe féliciterent d'être fur fon paffage.
Le Duc de Parme alla au devant de
lui. Le Roi de Sardaigne le reçut en Prince
; & dans les honneurs , dont par tout
on le combla , il eut le plaifir fenfible de
voir fa perfonne diftinguée de fon rang.
Cette réputation qu'il s'étoit acquife
pendant fon premier féjour , il l'a foûtenue
, & même augmentée dans les trois
voyages qu'il a faits depuis , pour l'Election
de Benoît XIII , de Clément XII , &
du Pape , aujourd'hui regnant . Son entrée
dans Rome étoit une efpéce de triomphe ,
où la joye de le revoir éclattoit par mille
applaudillemens. A ces marques de fatisfaction
fuccédoient bientôt les regrets de
JUIN. 1751. 71
le perdre. Mais en s'éloignant il étoit fûr
de n'être pas oublié . Son nom fera longtems
cher aux Citoyens de Rome.
Ce nom ne l'eft pas moins aux Amateurs
des Lettres, M. le Cardinal de Rohan les
a chéris , protégés , encouragés par fes bienfaits.
11 leur faifoit un accueil , d'autant
plus fatisfaifant pour eux , que fon goût
leur étoit connu. Quoique le torrent des
affaires parût l'entraîner , il avoit fçû dérober
à fes occupations affez de tems pour
acquerir de nouvelles connoiffances , &
pour cultiver les genres d'étude aufquels
la jeuneffe s'étoit confacrée. Les Sçavans
même de profeffion trouvoient à profiter
auprès de lui . Toujours affez inftruit pour
les entendre , il l'éroit fouvent affez pour
leur faire des objections , pour leur donner
des vûes fines & lumineufes , pour
propofer à leurs recherches des objets curieux
& nouveaux . La politeffe & le ton
d'égalité , qui regnoit fans affectation dans
ces entretiens , faifoient prefque perdre de
vûe le Cardinal Evêque de Strasbourg ,
pour ne montrer que l'Académicien .
Ce titre , dont fe paroit un homme revêtu
des plus éminentes dignités , étoit
moins un hommage qu'une juftice , que
la République des Lettres avoit crû lui
devoir. Nous avons déja cité plufieurs oc72
MERCURE
DE FRANCE
.
cafions où fon éloquence parut avec éclat.
Elles ne font les feules ; & nous pou- pas
vons donner les mêmes éloges à tous les
difcours qu'il a prononcés dans l'exercice
de fes diverfes fonctions ; entre autres à
ceux , dont il accompagna la célébration
du Mariage du Roi , qu'il fit à Strasbourg,
& dont il renouvella la Cérémonie à Fontainebleau
, comme Grand Aumônier de
France .
Cet Art de manier la parole , d'afſujettir
au ton du fujet un ftyle toujours noble
& pur ,
eft un des traits qui caractériſent
M. le Cardinal de Rohan. Il étoit , à ce
titre feul , un des principaux ornemens de
l'Académie Françoife , dans laquelle il prit
féance le 31 Janvier 1704 ; jour heureux
& brillant pour cette Compagnie , où fon
entrée rétablit le calme , troublé depuis
quelque tems par un de ces orages , que
les paffions excitent dans les Sociétés Littéraires
, comme dans les autres .
pour
ainli
Dès 1701 , le Roi l'avoit mis au
nombre des Honoraires
, qu'il donnoit à
l'Académie
des Belles Lettres , par le Ré
glement , qui la renouvella
dire , en lui faifant prendre une forme
plus ftable & plus réguliere . Il en fut nommé
Préfident en 1712 , & continué l'année
ſuivante . Nos Regiſtres parlent fouvent
JUIN
73
1751.
vent alors de l'ardeur & de l'émulation
qu'entretenoient dans nos Affemblées fa
préfence , & le goût qu'il marquoit pour
les objets de nos travaux. Quoique l'eftime
foit un tribut , dont le fçavoir & les
talens ne peuvent êrre fruftrés fans injuftice
, c'eſt un tribut flatteur , que reçoivent
toujours avec reconnoiffance ceux qui feroient
le plus en droit de l'exiger. Mais
il les flatte furtout de la part d'un homme
qu'ils admirent eux-mêmes , & qui , fait
pour fixer leurs regards , paroît s'occuper
d'eux. C'eft alors une véritable récompenfe
, dont leur amour propre fent tout le
prix ; & le defir de la mériter , en animant
leurs efforts , eft une des fources de leurs
faccès.
M. le Cardinal de Rohan , prodigue de
cette eftime , fi capable d'encourager les
gens de Lettres , en a fouvent aidé plufieurs
à l'obtenir , par les fecours qu'ils
puifoient dans fa Bibliothéque , l'une des
plus nombreufes & des mieux choilies.
qui foient en Europe . Celle de M. de
Thou , poffedée depuis par M. le Préfident
de Menars , en compofe le fonds.
Elle étoit prête à fe difperfer en 1701
& la France auroit vû paffer dans de
mains étrangeres une partie de ce tréfos ,
amaffé par un de fes plus grands Hommes ,
1. Vol.
D
74 MERCURE DE FRANCE .
fi le goût de M. l'Evêque de Strasbourg
pour les Lettres ne nous l'eût conſervé. Il
l'acheta dans le fort d'une guerre opiniâtre
& ruineufe . Les follicitations de M.
l'Abbé de Boiffy , qu'il s'étoit attaché dès
le tems de fa Licence , & qui fut depuis
Affocié de l'Académie , contribuerent à le
déterminer.
Ce Recueil étoit renommé pour les
belles reliûres , pour les excellentes édi
tions , & furtout pour les Livres en grand
papier , que M. de Thou poffedoit feul. Il
avoit fçu fe les procurer par un moyen,
qui fuppofe la curiofité d'un Amateur , &
le crédit d'un Magiftrat généralement efti
mé. 11 envoyoit aux Miniftres du Roi ,
dans les differentes Cours , le plus beau
papier qu'on eût alors , pour faire tirer un,
ou quelquefois deux exemplaires des meil
leurs ouvrages qui s'imprimoient chez les
Etrangers. Ses vûes ne fe bornoient pas
à cet objet , qui n'eft après tout , qu'une
fingularité plus remarquable qu'utile. Il
s'étoit propofé de former une Bibliothé
que univerfelle.
M. le Cardinal de Rohan fuivit princi
palement fur cet article le plan du Fonda
teur. Malgré les dépenfes néceffaires &
continuelles qu'il faifoit dans fon Diocéle,
& par tout où l'exigeoit fon état , il n'á
·
JUIN.
75
1751
ceffé d'augmenter cette collection , déja
très-nombreuſe. L'accroiffement qu'elle a
reçu par les foins , eft fi confidérable , que
l'ancien fonds en fait aujourd'hui la moindre
portion . Entre autres articles importans
, elle offre une fuite des meilleurs ouvrages
compofés fur le Droit public , dont
l'étude eft très-Aloriffante en Allemagne.
Le nombre , la condition , la rareté des
Livres qui forment cette Bibliothéque ,
f'ordre même dans lequel ils font difpofés,
tout annonce le goût de celui qui la poffedoit
; & c'est moins pour lui que pour
elle qu'il fembloit avoir conftruit le Palais
dont elle occupe une partie,
Peu de tems après fon retour de Rome
en 1722 , M. le Cardinal de Rohan ou .
vrit fa Bibliothéque à des Conférences ,
où regnoient fous fes aufpices la politeffe ,
l'efprit & l'érudition . Dom Calmer , Dom
Bernard de Monfaucon , le Pere de Tournemine
, & plufieurs autres de nos plus
célébres Littérateurs s'y trouvoient à des
jours marqués , pour s'entretenir fur des
matieres de Critique ou d'Hiftoire . Il préfidoit
quelquefois lui-même à ces fçavantes
Affemblées , où chacun , obligé de remplir
à fon tour une féance entiere , choififoit
à fon gré le fujer de fa differtation.
Mais ce que nous ne pouvons trop re-
Dij
76. MERCURE DE FRANCE.
marquer dans un éloge littéraire , c'eſt
l'accès que les Sçavans de tout état , &
principalement les Eccléfiaftiques
›
→ ont
toujours eu dans cette Bibliothèque . Elle
s'ouvroit pour eux à toute heure : ils y
trouvoient outre les Livres dont ils
avoient befoin , toutes les facilités néceffaires
pour le travail . M. le Cardinal de
Rohan , qui pendant fon féjour à Paris
venoit de tems en tems la viſiter , étoit
charmé d'y rencontrer des Lecteurs . Il fe
faifoit un plaifir de les queftionner fur
l'objet de leurs études , & de les encoura
ger par l'intérêt qu'il paroifoit y prendre.
Les gens de Lettres n'avoient pas feulement
la liberté d'emprunter les Livres , &
de les garder à loifir . S'ils en demandoient
quelques-uns qui ne fuffent pas dans la
Bibliothéque , on les achetoit fur le champ,
pour leur en procurer la lecture. Le zéle
du Bibliothéquaire fecondoit de fi louables
difpofitions. M. l'Abbé Oliva fatisfaifoit
en les fuivant , fon goût pour les
Lettres.
C'est à les foins , & à la liberalité de M.
le Cardinal de Rohan , que le Public doit
1 ,édition de plufieurs Lettres du Pogge
Florentin , & de fon Traité fur les viciffi
indes de la Fortune : ouvrage curieux , dont
le manufcrit appartenoit au Cardinal Ot
JUIN. 1751. 77
toboni. L'Italie recéle peut-être encore un
grand nombre d'écrits de fes plus illuftres
- Sçavans , dont la connoiffance jetteroit un
nouveau jour fur l'Hiftoire des derniéts
fiéeles , fi l'exemple de M. le Cardinal de
Rohan trouvoit beaucoup d'imitateurs.
Ce morceau du Pogge , qu'il fit imprimer
à les frais , parut en 1723 fous fes
aufpices. C'est une forte d'hommage qu'il
a reçu plus d'une fois , & dont il fat toujours
redevable à la réputation qu'il s'étoit
acquife dans l'Europe. De tous les
ouvrages qui lui furent dédiés , je ne citerai
que le Tréfor des Anecdotes du Pere
Martenne ; les Antiquités de l'Eglife d'Efpagne
, & la Traduction Italienne de nos
Mémoires , dont le premier volume parut
à Venife en 17 ; o . La flatterie n'eut aucune
part à ces témoignages publics d'une
jufte reconnoiffance . Les gens de Lettres
pouvoient- ils en avoir trop pour un Amateur
illuftre , qui s'attachoit à former unte
Bibliothéque immenfe pour leur ufage ,
autant que pour le fien à Il en avoit deux
autres , dont il étoit plus fouvent à portée
de jouir , l'une à Strasbourg , & l'autre à
Saverne .
?
En effet , Strasbourg & Saverne ont été
Ies lieux de fa réfidence ordinaire ; & c'eft
la furtout qu'il étoit grand , fi c'eft mériter
D iij.
78 MERCURE DE FRANCE.
ce nom , que d'être affable avec dignité
magnifique avec économie , zélé fans intolérance
, modéré fans foibleffe , ferme
& prudent , ami de la paix & confervateur
de l'ordre . Nous avons déja parlé de
ce qu'il a fait dans fon Diocéfe , où les
foins ont rétabli la régularité . Son départ
y répandoit la trifteffe : on l'eût regardé
comme un malheur public, fans l'efperance
d'un retour prochain. Il rentroit au bruit
des acclamations , & la joye qu'infpiroit
fa préfence,étoit peinte dans tous les yeux.
Son Palais toujours ouvert , étoit toujours
rempli. Au milieu de cette affluence , M.
le Cardinal de Rohan s'occupoit , comme
s'il eût été dans une profonde folitude.
Ce concours le charmoit fans le diftraire.
Ceux qui l'abordoient , au lieu d'une au
dience , trouvoient un entretien plein de
bonté . Il s'intéreſfoit à leur fituation ; il
accommodoit leurs differends. L'air obli
geant , dont il accordoit une grace en relevoit
le prix ; & la peine qu'il témoignoit
à refufer confoloit de fes refus ; il étoit le
lien & l'arbitre des familles , des Corps
des differens partis . Quoiqu'il ait fçû défendre
fes prérogatives avec vigueur , fon
Chapitre conferva toujours avec lui l'union
la plus parfaite.
Dans la difcuffion des matieres les plus
>
И
79
JUIN.
1751.
épineufes , on admiroit fa douceur , fa pénétration
, la jufteffe de fes idées . D'un
coup d'oeil il faififfoit le point de la queftion
, & fans s'arrêter aux branches , il
s'attachoit aux difficultés effentielles . La
raifon , qui pour convaincre les hommes
a befoin de les féduire , ne fut jamais fi
feduifante que dans fa bouche. Les graces
de fa perfonne , la nobleſſe de ſa diction ,
l'élégance toujours naturelle des tours qu'il
employoit , cette politeffe qui proportionnoit
fon langage au rang , au mérite , aux
circonstances , tout concouroit à lui donner
fur les efprits un empire , dont il ne
fe fervoit fouvent , que pour faire goûter
des confeils utiles , ou des partis avanta
geux. C'étoit un Enchanteur aimable , qui
n'abufoit point de fes charmes; & c'eſt à
ce caractére , à cette conduite qu'il a dû
Feftime & l'amour des peuples confiés à
fes foins , tandis que fa magnificence attiroit
fur lui les regards des Etrangers.
M. le Cardinal de Rohan , placé fur la
plus importante de nos frontieres entre
deux Peuples puiffans & rivaux , fembloit
être chargé de repréſenter la France auprès
de l'Allemagne. Perfonne n'étoit plus fait
pour réuffir dans cette brillante fonction..
La beauté de les jardins & de fes Palais ,
orués par tous les Arts , donnoit une haute-
Diiij
Bo MERCURE DE FRANCE.
idée de notre goût : fes manieres faifoient
aimer nos moeurs : & la grandeur du Sujet
annonçoit la Majefté du Souverain . Ses
correfpondances continuelles avec les Princes
de l'Empire , les ont fouvent mis à
portée de lui donner des marques des fentimens
qu'ils avoient pour lui. Il étoit
dans l'habitude de leur faire des préfens ,
& d'en recevoir d'eux . Les Princes de
Waldeck , de Bade , de Darmstadt ,, & des
Deuxponts venoient pafler plufieurs jours
avec lui . L'Electeur de Cologne lui rendit
vifite en 1739 , & trouva Saverne au - deſſus
de fa réputation.
Cette eftime , dont jouiffoit M. le Cardinal
de Rohan , ne ſe bornoit point à des
démonftrations vagues & paffageres. Il en
a fçu tirer en plufieurs rencontres des avantages
réels ; mais furtout s'en fervir pour
remettre fon Siége en poffeffion de fes plus
beaux droits. En 1721 , il obtint de l'Empereur
l'Inveftiture des Etats que l'Evêché
de Strasbourg poffede en Allemagne ; &
reconnu par cette cérémonie Membre de
l'Empire , il reprit dans la Diette générale
une féance , dont les deux Evêques précédens
n'avoient pas joui.
Si la fplendeur dans laquelle il vivoic
n'eût été qu'une vaine décoration , faite
uniquement pour les yeux , ce ne feroit
JUI N. 1751. 81
pas un fujet d'éloge. Mais fa magnificence
n'étoit point un abus des richeffes. Ce n'étoit
ni cette pompe frivole , dont l'éclat
eft inutile à ceux qu'il éblouit , ni ce fafte
odieux que le Sage méprife , & que le vul →
gaire contemple en murmurant. Bienfai
fante & liberale , elle allioit les dehors de
la repréſentation avec le foulagement des
malheureux : elle entretenoit les Arts &
l'induftrie ; elle répandoit dans l'Alface
l'abondance & la joye. Les Eccléfiaftiques ,
les Militaires , les gens de Lettres étoient
admis à la table & logés dans fon Palais ,
forfqu'ils vouloient y faire quelque féjour.
Il fuffifoit de lui être préfenté , pour y demeurer
auffi long- tems que la néceffité des
affaires , les charmes du lieu , ceux de la
fociété pouvoient y retenir ; & l'on en fortoit
plein de reconnoiffance , pour faire
place à d'autres qui devoient y trouver les
mêmes agrémens : Les foldats ennemis
retenus prifonniers pendant la guerre aux
environs de Strasbourg , ont reffenti les
effets de fa généreufe compaffion . Hommes
, femmes , enfans , il ' les a fair venir
dans fon Palais ; & les a confolés dans leur
mifére par des fecours de toute efpéce.
Saverne étoit un Temple confacré par la
grandeur à l'hofpitalité.
.
A
François & Guillaume de Furftemberg
Dav
82 MERCURE DE FRANCE.
avoient conftruit ce fuperbe édifice , mais
il doit tous les embelliffemens à M. le Cardinal
de Rohan . Le Palais Epifcopal de
Strasbourg eft fon ouvrage. Il l'a commencé
en 1730 , & tous les connoiffeurs
en admirent l'élegance & la nobleffe .
Cependant , malgré tant de dépenſes ,
les revenus de l'Evêché font augmentés
confidérablement . Il avoit trouvé fon
Diocéfe dans cet état de défordre que de-.
voient produire l'anarchie dans laquelle il:
avoit long- tems gémi , l'abſence de fes
Evêques , & le mêlange des Religions. Il
le laiffe réglé, tranquille , rétabli dans ſon
ancien luftre , embelli de bâtimens fomptueux.
Ne pouvoit- il pas à quelques égards .
s'approprier la réflexion que fit Auguftefur
l'état où Rome étoit , lorfqu'il prit les
rénes de l'Empire , & fur celui dans lequel
à fa mort il laiffa cette Capitale du monde ?
Mais plus heureux que ce Prince , il a ce
qu'Augufte ne put ou ne voulut pas avoir,
un fucceffeur digne de lui , formé par fes
foins , héritier de fon nom , de fes qualités
aimables , de fon goût pour la Littérature,
& dont les vertus confoleront l'Alface .
Quoique M. le Cardinal de Rohan fût
fujet à de fréquentes attaques de goute ,
la bonté de fon tempéramment fembloit
lui promettre des jours plus longs. Une
JUIN. 17316 83
maladie que d'abord on ne crut pas mortelle
l'emporta prefque fubitement au mois
de Juillet dernier , dans la foixantefeizième
année de fon âge. Il est mort
pleuré de fa famille , d'un grand nombre
d'amis illuftres , d'un peuple nombreux
dont il fut les délices , & regretté d'un
Souverain , digne de regner fur les plus .
grands hommes . C'est une vraie perte , a dit
le Roi en apprenant fa mort. Le Cardinal
de Rohan a bien fervi l'Etat ; il étoit bon Citoyen
grand Seigneur , je n'ai jamais été
harangué par perfonne qui m'ait plû davantage.
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