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1
p. 29-31
« Les Poëtes qui ont de tout temps esté de grands [...] »
Début :
Les Poëtes qui ont de tout temps esté de grands [...]
Mots clefs :
Poètes, Menteurs, Fable
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texteReconnaissance textuelle : « Les Poëtes qui ont de tout temps esté de grands [...] »
Les Poëtes qui ont de tout temps efté de grands men- teurs , ne diſent plus que des veritez , lorſqu'ils parlent des furprenantes Conquestes du Roy 5 mais comme ils ne pour- roient rien inventer , qui eût plus de ce merveilleux,qui ap- prochede la Fable , les Siecles àvenir pourroient bien pren- dre pour des fictions tout ce qu'ils diſent aujourd'huy de plus veritable. Ce n'eſt pas
GALANT. 23
leur faute ; pourquoy le Roy fait-il de fi grandes choſes que la Poſterité aurade la peine à
les croire ?
GALANT. 23
leur faute ; pourquoy le Roy fait-il de fi grandes choſes que la Poſterité aurade la peine à
les croire ?
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2
p. 3-74
DE LA LECTURE.
Début :
La Lecture est le canal des Sciences. C'est par là qu'elles coulent, [...]
Mots clefs :
Livres, Galant, Lecture, Auteurs, Esprit, Vérité, Expérience, Affaires, Lecteurs, Sciences, Foi, Monde, Savants, Connaissances, Jeunesse, Études, Usage, Nature, Sentiments, Anciens, Poètes, Éloquence, Instruction, Philosophes, Commerce, Moeurs, Politique, Connaissance
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texteReconnaissance textuelle : DE LA LECTURE.
DE
LA LECTURE
LS
A Lecture eft le canal des
Sciences. C'eft par là qu'elles
coulent , & qu'elles s'infi
nuent dans l'efprit des Hommes.
Elle donne les connoiffances acquifes
, & elle perfectionne les
habituelles. Sans la Lecture , le
meilleur fond d'efprit eft ftérile ,
& la plus forte contemplation
n'a que de la fechereffe. L'ame
reçoit par elle les connoiffances
qui luy font neceffaires ; & quoy
que l'inftruction & l'expérience
A ij
4
Extraordinaire
"
luy fournillent quelques lumieres
, elle en tire tous les jours de
grands avantages, outre qu'il luy
faut du temps pour profiter de
l'expérience , & qu'il eft peu
d'inftruction fans lecture . L'ame
y trouve en tout temps des lumieres
, à toute heure des exemples
, & par un feul coup d'oeil,
elle voit & elle fçait ce qu'elle
ne pourroit apprendre en pluhieurs
Siecles , car fouvent dans
la lecture, les yeux agiffent pour
les oreilles , & nous lifons bien
plus pour entendre , que pour
voir. Il n'y a que dans les Poëmes
& dans les Romans , où nos
yeux trouvent quelque fatisfation.
Par tout ailleurs , nous lifons
pour écouter. Les Orateurs
& les Philofophes , la Sainte Ecridu
Mercure Galant.
$
ture mefme, ne font lûs que pour
eftre entendus , & de là , foir
qu'on life , ou qu'on écoute , la
Science & la Foy nous font veritablement
communiquées par
loüye , Fides ex auditu. Enfin
nous concevons en vain de belles
penfées, nous avons inutilement
de beaux fentimens , il faut que
la lecture les appuye & les for ,
tifie; mais elle eft encore comme
une femence qui les fait naître,
& comme une habile Gouver
nantè qui nous regle , & qui nous
conduit dans la recherche des
Sciences . Les Livres nous font
comprendre dans un moment,
ce que la Nature a de plus fecret
& de plus curieux , ce que le
Ciel a de plus noble & de plus
grand , ce que la Terre a de plus,
A iij
Extraordinaire
beau & de plus rare . Par eux , les
Terres & les Mers nous font découvertes
. Ils nous enfeignent
la Religion, la Morale , & la Pofitique
, le Culte des Dieux , &
l'Art de gouverner les Hommes,
& de fe conduire foy - mefine ."
Rien n'eft plus agreable que
leur occupation ; car en un mor,
on trouve dans la Lecture un
Confeiller fidelle & definté.
reffé , un Medecin doux & charitable
.
Combien mérite de louanges
celuy qui par le moyen de l'Impreffion
nous a facilité cette le-
&are ! Ceft luy qui a donné veritablement
la vie aux produ-
&tions de l'Eſprit. L'Ecriture
leur avoit donné quelque corps
& quelque confiftance , mais c'é
du Mercure Galanı.
7
:(
roit un corps informe & groffier,
que l'Impreflion a poly & r . ndu
agreable aux yeux & à l'efprit
mefine, qui luy eft redevable en
quelque façon de nos Ecrits , car
fi l'Ecriture leur a donné la naif
fance , l'Impreffion les redreffe ,
les corrige , leur donne la perfe-
Яtion , & les met au jour. C'eft
donc une chofe fort utile & fort
agreable que la Lecture ; mais
elle ne doit pas cftre continuelle ,
fi l'on en veut recevoir quelque
utilité & quelque divertiffement,
Elle rebouche l'efprit, elle offuf
que l'imagination , & luy ofte
tour fon feu & toute fa vivacité .
Les Livres n'ennuyent pas, mais
ils étourdiffent & fatiguent bien
fouvet, & l'on en fait des indigeftions
auffi dangereuses à l'ame,
A i
8. Extraordinaire
que celle des Viandes eft nu fible.
au corps. Celle da Pain , qui eft
le foûtien de la vie , eft la plus à
craindre. Celle delilecture , qui
eft l'aliment de l'efprit , fe doit le
plus éviter. Tous les Hommes
ne font pas propres à devorer les
Livres comme le Prophete ; &
tous les Livres ne reffemblent
pas à celuy que l'Ange luy préfenta.
Ileft des Efprits caeochimes
commedes eftomachs, & il
eft des Livres comine le Fer, qui
ne fe digérent jamais. La nature
des alimens qu'on prend , cor
rompt fouvent la fanté , fi on ne
regle lufage des Viandes felon
les eftemachs . Il faut donc auffi
regler Pufige des Livres fuivant:
la force des Efprits , & prendre
garde à la lecture qu'on fait,
du Mercure Galant.
9
choifir bien les Livres , n'en prendre
trop , ny trop pcu . Eftre trop
longtemps fans lire , defleche &
amaigrit l'efprit ; lire trop fouvent,
l'accable & l'étouffe . Il fe
fit une trop grande replétion .
La mémoire , quoy qu'excellente,
& mefme divine en quelques-
uns, eft neantmoins limitée,
& ne peut agir que felon la bonté
des organes , ny fe remplir que
felon leur capacité . Lors qu'on
met dans un Vaiſſeau plus de liqueur
qu'il n'en peut contenir,
il faut qu'il créve , ou qu'elle fe
répande. Non feulement les organes
s'ufent & s'affoiblient ;
il fe fait encore une fi étrange
confufion dans la mémoire, par
la foule & par la diverfité des
images qui s'y rencontrent, qu'-
10 Extraordinaire
elle fe déregle , & mefme qu'elle
trouble le jugement. Je fçay bien
que nous avons une faculté, qui
eft comme un garde meuble , fi
j'ofe parler ainfi, qui place & qui
difpofe ces images , mais leur
trop grand nombre l'accable &
l'embaraffe . On me dira peuteftre,
qu'il importe peu de perdre
nos vieilles connoiffances , lors
que nous en acquérons de nouvelles
. Mais croit.on que ces
images fe faffent place ainfi dans
noftre mémoire ? Noftre ame
qui ne veut rien perdre , qui tâ
che de garder ce qu'elle a , &
d'acquérir toûjours quelque cho
fe , affoiblit extrémement nos
organes par ce moyen , & nous
peut caufer un déreglement d'ef
prit.. D'où vient qu'on voit tant
du Mercure Galant. IF
de Foux par la lecture , fi ce n'eft
la continuelle application & l'af
foibliffement des organes ? Mais
quand on les auroit de fer, & que
noftre cervelle feroit la mieux
timbrée du monde , on ne feroit
pas exempt de cette confufion
de mémoire qui embroüille les
plus beaux Efprits ; & il faudroit
toûjours avouer que nous per
dons plus de connoiffances que
nous n'en acquérons ; & en verité
nous ferions bien empefchez
dans le choix , des choſes que
nous avons oubliées , & de celles
que nous avons apprifes.
On peut affurer que les Livres
font tort aux Efprits naturels, &
à tous ceux en qui le bon fens
domine. Les Efprits vifs & brillans
d'imagination , achevent de
12 Extraordinaire
fe gafter par les Livres , parce
que le plus fouvent la folie eft le
fruit de leur lecture . Les Efprits -
folides & de jugement, s'altérent
& fe corrompent par les Livres.
La refléxion & la méditation eft
leur partage , & la feule Biblio .
teque qu'ils doivent confulter,
en toutes chofes , Ces Gens là
doivent tout fçavoir par recit
& par converfation , & étudier,
comme les anciens Drüides, qui ;
n'enfeignoient & n'apprenoient
les Sciences que de vive voix , par
tradition , & par mémoire. Si
faire des Livres eft une maladie,,
je crois que les lire eft une espece
de contagion , qui laiffe une
grande démangeaifon d'écrire,
ou du moins de racoter ce qu'on
a lú , & comme cette forte de
du Mercure Galant.
13
maladie eft de celles que Petrarque
nomme publiques & incu .
rables, il femble qu'il y ait quelque
infamie attachée à ce mal ,
& qu'on devroit féparer ou dif
tinguer les Autheurs & les Le-
&eurs , comme on faifoit autre .
fois les Ladres. Et en effet,
ajoûte Petrarque , un Homme
infecté de cette maladie, en infecte
beaucoup d'autres , & le
nombre des Malades croift de
plus en plus. Le Sage dit qu'il
n'y a jamais de fin pour les perpétuels
Ecrivains , & je penfe
qu'il n'y en a jamais pour les per-
Fétuels Lecteurs . Ce Sophifte
qui compofa fix mille Volumes ,
en avoit lû peut - cftre un plus
grand nombre.
Ceux qui ont plus de fens que
14
Extraordinaire
d'efprit, lifent peu, font délicats
en Livres , & ne les aiment guére;
mais ceux qui ont plus d'efprit
que de fens , lifent beaucoup,
font grands amateurs de Livres,
& s'accommodent de tout Ecrit,
foit bon ou mauvais , pourveu
qu'il en ait figure . Ces Gens - la
préferent les Livres aux Compa
gnies , & la Lecture à la Conver
fation. Vous leur entendez dire
fans ceffe, mes Livres fontbien plus
raisonnables. Il eft vray qu'il y a
des Livres bien raisonnables,
mais il y en a de bien impertinens
; & je ne fçay fi le nombre
des Sots & des Ignorans , n'eft
point auffi grand dans les Biblioteques
que dans les Affemblées
publiques , & dans la Societé civile,
ou l'on en voit fouvent deux
du Mercure Galant.
IS
enfemble , celuy qui parle , &
l'Autheur qu'il cite. Il eſt encore
vray qu'on gagne quelquefois
de quitter les Compagnies
pour s'entretenir avec les Livres,
mais enfin ce qui oblige à préferer
les bons Livres aux honneftes
Gens , & aux beaux Efprits mefme,
c'est que les Autheurs de ces
bons Livres , font la dans leurs
bons momens , & incapables de
changement , au lieu
que hors
leurs bons Livres , ils nous pa
roiftroient peut - eftre plus infuportables
que les autres Hommes.
Leurs Ouvrages ont fixé
leur belle humeur , leur agrément,
& leur complaifance ; ou
du moins, s'ils y paroiffent autre.
ment, & avec leurs foibleffes , ils
leur donnent du relief & de l'é.
16 Extraordinaire
clat. Leurs coleres, leurs haines ,
leurs amours, y font juftes & raifonnables.
Tout y plaiſt, mefme
jufqu'à leur fureur & à leur emportement.
Mais s'il y a des
Compagnies & des Converfations
dangereufes , il y a des Livres
& des Lectures fort préjudiciables
à la beauté de l'efprit,
& à la bonté des moeurs. Si les
grandes Biblioteques font des
Boutiques d'Aporicaires, comme
les appelloit un Roy d'Egypte,
il y a des Poifons auffi bien que)
des Romedes , & il cit facile de
s'y méprendre , & de faire d'étranges
qui pro quo . Lire de bons
Livres, & d'Autheurs d'un grand
fens, & d'une profonde doctrine;
cela donne de la force , de l'élevation
, & de la nobleſſe dans les
"
du Mercure Galant.
17
penfécs , dans les fentimens , &
dans les expreffions. On eft Philofophe
avec Socrate & Platon.
Mais lire des contes & des bagatelles
, cela infpire la badinerie,
la fadaife , & la turlupinade. On
voit bien dans l'entretien de ceux
qui lifent, quelles lectures ils font,
& par là , le caractere de leur ef
prit , car comme il y a des Gens
qui prennent plaifir à parler de
leur table , & de ce qu'ils mangent,
par où l'on reconnoift leur
gouft & leur délicateffe , il y en
a auffi qui parlent toujours de
certains Autheurs , & qui font
toûjours de certaines Hiftoires.
On remarque bientoft le génie
de ces Lecteurs , mais encore
comme on voit bien ceux qui
font délicatement , ou groffiére-
Q.d'Avril1684. B
18 Extraordinaire
ment nourris , on difcerne auffi
facilement ceux qui ont commerce
avec les bons ou les méchans
Autheurs. Cependant il
faut demeurer d'accord , que
comme il y a des chofes qui pour
eftre contraires à la fanté , ne
laiffent pás de nous eftre agreables
, & de nous flater le gouft,
de mefme il y a des Livres qui
font propres à réjouir & à diver.
tir l'efprit , qui le délaffent & le
recréent , femblables à la Salade,
qui nous réveille l'appétit .
Bien que la Lecture plaife &
foit utile en tout temps , il y a
neantmoins des faifons & des
conjonctures, où elle eft plus
profitable, & où elle donne plus
de plaifir. Dans la jeuneſſe , elle
bouche l'efprit , elle appéſantit
4
du Mercure Galant.
19
& altere le corps ; dans la vieilleffe
, elle laffe & fatigue. Dans
la jeuneffe , on lit fans choix &
fans jugement , dans la vicilleffe,
avec dégouft & avec chagrin,
Un Moderne appelle la Lecture,
une oifiveté laborieuſe , ce qui a
fait dire à un autre, que quelque
honnefte que foit le commerce
qu'on a avec les Livres, c'eſt déterrer
les Morts , & s'enterrer
avec eux, par une profonde mé
ditation ; que lire , c'eft travailler
aux Mines , & qu'on y court la
mefine fortune & les meſmes
accidens, puis qu'on en rapporte
toûjours un vifage pâle , & des
yeux enfoncez ; car pour dire
apres Cicéron , que les Livres
nous font paffer la vie innocem
ment & fans déplaiſirs, il faut en
Bij
20 Extraordinaire
fçavoir faire un bon uſage , au.
trement noftre lecture n'eft pas
fans peine & fans crime ; elle a
fes chagrins , fes veilles , & fes
i quiétudes , elle a auffi fes paſfions,
les déréglemens , & fes er.
reurs. Et puis enfin , fi par eux
on eft fçavant , qui acquiert la
Science , dit l'Eccléfiafte , acquiert
du travail & du tourment,
lors que cette Science eſt vaine ,
curieufe , & criminelle , car la
bonne Science apporte la paix &
le repos à l'efprit . Je veux que
cette occupation foit honnefte
& inftructive , & qu'elle nous
prépare mefme à l'action , elle
nous en détourne bien fouvent ,
& fi elle nous donne la fcience
& la fag ffe des Siecles paffez ,
elle ne nous rend pas toûjours
du Mercure Galant. 21
plus fages & plus fçavans . Il femble
encore que la Lecture ne foit
utile qu'à ceux qui n'ont pas le
loifir de s'étudier eux - mefmes;
car qui fe connoift & s'obſerve ,
n'a pas befoin d'autre modele
pour cftre prudent & fage dans
fa conduite, fi co n'eft que l'exemple
d'autruy nous touche
davantage . Mais y a- t- il rien qui
nous foit plus préfent & plus fenfible,
que ce que nous reffentons
en nous. mêmes ? Ce qui nous eft
arrivé, peut encore nous arriver.
Voyons donc ce que nous avons
fait , & difons le hardiment , il
vautmieux éftre obligé de noſtre
habileté à noftre efprit, qu'à nos
Livres. Tous ces grands Autheurs
qu'on ramene au College,
bien loin de nous inftruire dans
Extraordinaire
noftre jeuneffe , ne nous laiffent
ny amour ny eftime pour eux , &
il faut que l'âge & l'expérience
nous les faffent rapporter au Ca
binet , pour en profiter & pour
nous plaire . Ils nous laiffent
mefine peu de teinture de leur.
Langue, & ces Poëtes & ces
Orateurs , font les Tyrans de
noftre enfance , comme parle
M' Ogier, & nous font hair le
Grec & le Latin, avant que
nous le faire aimer,
de
Mais tous les Hommes ne font
pas comme les Tartares, qui femblent
avoir mangé , & s'eftre
nourris des Livres , c'eft à dire,
qu'ils font fçavans fans lecture , &
fans étude . Il faut des Livres
pour eftre fage , mais il en faut
beaucoup pour eftre fçavant.
du Mercure Galant,
Qu'on diftingue tant qu'on voudra
la Science en ſpéculative &
en pratique , l'une & l'autre a
befoin d'un grand nombre de
connoiffances , que l'expérience
& le naturel ne nous peuvent
donner. Si l'on eft jeune , peut- on
eftre docte fans Livres Et la
Philofophie du College peut- elle
faire un Sage & un Sçavant ? Je
ne dis pas un Docteur , car les
Enfans en fortent tout fourrez .
Mais peut- elle faire un habile
Homme à l'âge de quinze on
feize ans ? Mais dequoy peut- on
eftre capable dans la vieilleffe ?
Si la vie a efté partagée entre la
folitude & les affaires , le bon
fens naturel , & ce qu'on a veu,
ne fuffit pas pour eftre fage &
fçavant. Ce n'eft pas affez que
24 Extraordinaire
de belles reflexions & de fortes
méditations . Il manque des
exemples aux Solitaires, & mefme
l'art de penfer ; & l'Homme
public & politique, a befoin de
la théorie & de la fpéculation,
pour çavoir bien faire ce qu'il
fait heureufement & au hazard .
Mais outre cela , il manque à
tous les deux , mille chofes à fçavoir
pour leur falut & leur conduite,
qu'ils ne peuvent avoir en
eux-mefmes, & par les lumieres
naturelles. Tout ce qui regarde
les Sciences & les Arts , ne s'acquiert
point fans Livres. Du genie,
de l'invention , de l'induftrie,
tant qu'il vous plaira , de la communication
avec les Sçavans &
les Maiftres , il faut encor avoir
recours aux Livres , pour eftre
pleinement
51
du Mercure Galant.
25
pleinement inftruits des chofes.
Le Sage des Stoïciens fuffifoit
à foy - même; mais encore avoit - il
eu befoin de Livres , avant que
d'eftre en état de mépriſer tout
ce qui eftoit hors de luy ; & peut.
eftre fans eux, n'auroit- il pas fait
tant de bruit , & voila , dit- on , le
mal que font les Livres. Ils don
nent avec ce mépris de toutes
chofes , une fuffifance arrogante,
qui rend les faux Sages infolens
& ridicules. Mais files Livres
ont perdu quelques Pédans , qu'ils
ont fait Roys de la Férule , n'ontils
pas fait des Philofophes & de
veritables Sages , qu'ils ont élevez
fur le Trône , & entre les
mains defquels ils ont mis un
Sceptre d'or , pour l'ornement
& la protection des belles Let-
Q. d'Avril 1684.
C
26 Extraordinaire
tres, & pour le bien & la félicité
des Hommes ?
Par le moyen des Livres, toute
la fageffe des plus habiles devient
la noftre ; & files Sages n'ont pas
moins vefcu pour nous que pour
eux , c'eſt là que nous profitons
de leur vie , & fans la lecture,
tout ce qu'ils ont dit , & tout ce
qu'ils ont fait , feroit enfevely
dans leurs Tombeaux. Les Grecs
& les Romains ont fait de grandes
chofes, & nous ont donné de
grands exemples ; mais ils ont
perdu tout cela , & nous auffi , fi
nous ne l'apprenons dans les Livres
; & c'eſt par le
moyen de
l'Hiftoire , dont la connoiffance
nous eft fi neceffaire pour noftre
conduite , afin de regler les éve
nemens préfens fur les évenedu
Mercure Galant. 27
mens paffez . Ce qui arriva hyer,
peut eftre plus diférent de ce qui
eft arrivé aujourd'huy , que ce
qui s'eft paffé il y a mille ans ;
& alors l'expérience & la fageffe
ne fervent de rien . La relation
qui fe tire de là, eft toûjours imparfaite
& défectueuſe . Il faut
joindre la lecture à l'obſervation ,
pour en bien juger. Le Chancelier
Bacon dit qu'il arrive
tous les jours, par un caprice de
la Nature, que les Enfans reffemblent
à leurs Grands - Peres , &
meſme à leurs Biſayeuls , & n'ont
aucun trait de leurs Peres. De
mefme, continue.t - il , les affaires
par un caprice de la Fortune, auront
du raport avec ce qui fe fera
fait dans les Siecles les plus éloi
gnez , & n'en auront point du
Cij
28
Extraordinaire
tout avec ce qui vient d'eftre fait.
Il compare agreablement toutes
les connoiffances que la lecture
peut donner aux Tréfors publics,
à l'Epargne, & aux Finances d'un
grand Prince , & tout ce qu'un
bel Efprit peut produire de fon
propre fond , aux richeffes d'un
fimple Particulier. Il eſt aifé
d'en voir la diférence , & de conclure
, que l'expérience a beſoin
des Livres, pour rendre un Hom.
me veritablement fage & .prudent
; ce qui a fait dire qu'un
grand Politique , ou un grand
Miniftre fans étude & fans lecture
, eft un Empirique d'Etat,
qui tue plus de Malades qu'il
n'en guérit , parce qu'il fe conduit
par une fauffe pratique qui
n'a point d'exemples.
du Mercure Galant.
29
L'Hiftoire peut donc s'accommoder
avec les évenemens qui
nous arrivent, & nous eftre utile,
par raport à trois chofes , parce
que dans toutes les affaires il y a
ce qui les prépare , ce qui les dé
termine, & ce qui les fait réüffir.
Or l'Hiftoire , qui eft le récit
d'une chofe paffée , a ces trois
mefmes circonftances ; & il en
eft ce que Mademoiſelle deGour
nay a dit des Effais de Montaigne,
que c'eft le dernier bon Livre
qu'on doit prendre , comine
Je dernier qu'on doit quitter ; car
hormis les Fables & la Chronologie,
qu'il eft neceffaire de faire
aprendre aux Enfans, parce qu'ils
ont en cet âge. la plus de mé.
moire, & que cela leur donne le
gouft des Livres, je ne crois pas
C
30
Extraordinaire
qu'on leur doive abandonner
'Hiftoire
& la Politique
. Un
jeune Homme
doit aller par degrez
dans fa lecture ; car ce n'eft
pas affez d'avoir
le jugement
avancé , & l'intelligence
vigoureufe,
il faut un jugement
formé,
& une intelligence
confommée
.
On peut entendre
ces choſes.
dans la jeuneffe
, quand on a de
l'efprit, &une heureuſe
naiſſance
,
mais pour les bien digérer, & en
faire fon profit, on ne le peut que
dans un âge plus meûr, & apres
une longue expérience
. Les Livres
qui regardent
les moeurs , ne
fe doivent
lire que quand on eft
fage , comme
les autres ne fe
doivent
lire que lors qu'on eft.
jeune.
Comme il y a des Gens qui
du Mercure Galant.
font infuportables avec leur le-
&ture , & qui dans les affaires &
le commerce du monde ne font
pas fort habiles , on a douté fi
les Livres eftoient neceffaires
dans la Politique , & fi un grand
Lecteur pouvoit eftre un grand
Homme d'Etat . Il y a icy quel
que diférence à faire, & quelque
tempérament à garder. Traiter
les affaires fans Livres, c'eft ignorance.
Traiter les affaires par les
Livres , c'eft fimplicité. Ceux
qui n'ont que l'expérience , ſe
trompent groffiérement dans les
affaires , car pour juger fainement
des chofes, il les faut connoïftre
parfaitement , & cette
connoiffance ne peut venir de
l'expérience feule, qui n'eft qu'un
effet de l'occurrence des évene-
C iij
32
Extraordinaire
mens, parce qu'on ne fçait qu'apres
qu'ils font paffez , ſi l'on a
bien ou mal fait, de les laiffer paf
fer ainfi. De plus , il faudroit vivre
l'âge des Patriarches , pour
voir pendant fa vie plufieurs éve
nemens femblables . D'autre côté,
ceux qui n'ont que la lecture,
ne font pas moins fujets à faillir,
Ils reglent toutes chofes felon
leurs idées, & jugent plutoft par
mémoire que par jugement. Ils
s'amufent à compaffer les évenemens
paffez avec les préfens , &
font fi longtemps à en faire les
paralelles , que le mal arrive
avant que de le pouvoir empefcher
, & qu'il fe rend incurable
avant que d'y apporter le remede.
Les affaires, comme nous
avons dit, ont toûjours quelques
du Mercure Galant.
33
circonftances qui les diverfifient.
Si deux chofes qui arrivent en
mefme temps à une mefme perfonne,
font fi diffemblables , c'eft
bien pour qu'il y ait encore plus
de diférence entre le préfent &
le paffé. Ceux qui n'ont que la
lecture, n'ont point l'art de joindre
ces deux extrémitez , & de
comparer les affaires par où elles
fe reffemblent dans la théorie &
dans la pratique. Ils les voyent
venir de loin , & s'accoûtument
à cette veuë ; mais ils ne peuvent
s'en démêler, parce qu'ils n'ont
point d'expérience. Les autres
ne les apperçoivent point, qu'el
les ne les touchent , & s'épou
vantent à leur abord, parce qu'ils
n'ont ny lecture, ny étude. Mais
pour dignement fe débaraffer
34 Extraordinaire
des affaires , il faut remplir cet
entre- deux , & confondre ces
deux choſes. C'eſt le moyen de
faire un habile Homme , & un
grand Homme d'Etat.
Mais il faut eftre fçavant &
éclairé, pour bien juger des Livres,
& pour faire un bon ufage
des vieux & des nouveaux . Pour
peu qu'un Homme ait d'éloquence
& de teinture des belles
Lettres , il luy eft facile de faire
des Livres, & de remplir de gros
Volumes , de la maniere que l'on
compofe aujourd'huy. Ce n'eft
pas que nous foyons plus fçavans
que nos Peres , mais nousfommes
plus intelligens & plus intelligi
bles. Plus ils vouloient penétrer
le fond des Sciences , plus ils :
y rencontroient d'obſcurité ; &
du Mercure Galant.
35
ce qu'il y a de brillant & de lumi
neux dans leurs Ecrits, vient feulement
de la fuperficie. Ils ont
affecté mefine de paroiſtre tenébreux
, pour paroiſtre doctes ; ce
qui fait la rudeffe de leur langage
, & le galimathias de leur
ftile. Cependant nous leur fom.
mes redevables de nous avoir défriché,
& mâché les Sciences.
mais on nous doit pardonner, fi
nous n'allons pas plus avant que
leurs lumieres nous peuvent conduire
, par la briéveté de noftre
vie ; & l'on nous doit fçavoir
quelque gré , d'avoir plus d'ordre,
plus de difcernement , & plus
d'apropriation qu'eux , dans nos
Ouvrages , qui font des chofes
effentiellement neceffaires pour
plaire & pour inftruire, lefquelles
36
Extraordinaire
་
neantmoins ils ont négligées, par
ignorance , ou manque d'application.
Nous ne difons pas de
meilleures chofes , mais nous les
difons en meilleurs termes. Je
parle icy des Autheurs qui ont
écrit en noftre Langue . La facilité
& l'agrément de noſtre expreffion,
valent bien la fécondité
de leurs pointes , & l'artifice de
leurs figures . Ce qu'il y a de pré- a
tieux dans leurs Livres , font des
Diamans bruts, mal polis , & enchaffez
en cuivre tout le monde
n'en voit pas l'éclat , & n'en connoift
pas le prix , Il eſt vray qu'on
dit que les Ecrits d'apréſent font
comme les faux Diamans , qui
brillent davantage que les veritables
; mais on avoüera que cet
éclat , & l'art de les mettre en
du Mercure Galant.
37
ceuvre , vaut mieux que cette
fombre obfcurité , qui couvre
dans les vieux Livres les Pierreries
les plus rares, dont leur éloquence
eft parée. C'eſt une éloquence
ridée , qui à la verité a
des muſcles & des nerfs, mais qui
rebute les Lecteurs , & qui plaiſt
bien moins que la politeffe & la
pureté du ftile d'aujourd'huy.
Ces ridicules ornemens de la
vieille Rhétorique, & cette do-
Arine tenébreuſe, font-ils préferables
à un ordre & à un arrangement
naturel , qui débrouille
& qui difpofe les matieres les
plus confufes & les plus embaraffées
? A une diction fi claire
& fi intelligible , que les plus
groffiers par fon moyen penétrent
les choſes les plus fublimes
38
Extraordinaire
& les plus relevées ? Avoüons
donc que nos Autheurs modernes
l'emportent fur tous les anciens
qui ont écrit en hoftre
Langue , & bien loin de donner
le titre de Reyne à une vieille
Dame chargée de Médailles de
cuivre & de Chaînes de laton,
comme parle M' Paſcal, foúmettons
-la aux pieds de l'illuftre
Académie Françoiſe , qui doit
avec juſtice regner dans l'Empire
des belles Lettres.
Cependant comme la plûpart
des Livres nouveaux ne fortent
pas de cette Source d'éloquence
& de politeffe , on les lit feulement
pour dire qu'on les a lûs ;
car la lecture de ces fortes d'Ou.
vrages fait aujourd'huy une par.
tie de l'efprit de bien des Gens
du Mercure Galant.
39
devant lefquels on ne paroiftroit
que groffiérement fçavant, fi on
on ne citoit que les anciens Autheurs
, & fi on n'avoit pas
la
connoiffance de tous les petits
Livres de Vers & de Profe, que
les Cavaliers & les Dames portent
dans leurs poches , comme
une marque de politeffe & de
galanterie. On eft perfuadé que
i la lecture des Livres nouveaux
ne nous rend pas plus habiles ,
elle nous donne l'efprit du temps,
fans quoy nous ne fçaurions plai .
re, ny eftre à la mode. J'en connois
de fidélicats en cela , qu'ils
feroient fcrupule de citer le Plu
tarque d'Amiot , pour celuy de
l'Abbé Tallemant, & les Satires
de Regnier pour celles de Boileau.
C'eft pourquoy afin de
40
Extraordinaire
fçavoir les chofes anciennes
parmy
les nouvelles , on a traduit la
plupart des vieux Livres qui ont
quelque réputation . Mais enfin
foit qu'on life les vieux ou les
nouveaux Autheurs , ceux qui
écrivent doivent prendre garde
à l'uſage qu'ils font de leur le-
&ture ; car s'il faut avoir lû pour
bien écrire, il ne faut pas écrire
pour montrer qu'on a lû . C'eſt
neantmoins la folie de beaucoup
de Gens . Leurs Ouvrages ne
font que des Copies imparfaites
des Originaux qu'ils ont pillez,
Ils reffemblent à ceux qui s'enrichiffent
du bien d'autruy. Ils
fubfiftent de leur vivant, mais ils
ne laiffent à leurs Heritiers qu'-
une Succeffion qu'il faut rendre,
ou que l'on ne conferve qu'en fe
du Mercure Galant.
41
3
ruinant. Que demeureroit-il à
tant d'Autheurs, s'ils rendoient
aux Anciens ce qu'ils leur ont
pris ? Il ne leur refteroit qu'un
peu d'ordre & de mémoire ;
bien du papier blanc , & beau-
| coup de temps perdu. Tels font
ceux qui ne compofent que par
mémoire, & qui n'ont de l'invention
que pour arranger des lieux
communs , & les placer bien à
propos, Ils écrivent avec facilité
fur toutes fortes de fujets,
parce qu'ils ont une idée genérale
de toutes fortes de matieres,
& de pleins Magazins de paffa .
ges & de recherches . Si on leur
dit qu'ils ne font rien de nouveau
, & que leur abondance
vient de leur grande lecture , ils
répondent que ce font des no
Q.d Avril 1684- D
42
Extraordinaire
tious genérales & communes &
tous les beaux Efprits , & qu'ils
font honneur aux Autheurs qu'ils
alléguent. Cependant , je confeillerois
aux grands Lecteurs &
auxjeunes Gens, qui ne compo
fent encore que par imitation , &:
qui ont befoin de guide , de ne
fe flater point de cette penſée, &
d'éviter comme un écueil de pa
reilles compofitions , car c'eft le
vray moyen de ne faire jamais.
rien de foy-mefme , & de s'attirer
té mépris & indignation des .
Sçavans ; mais fur tout, ceux qui
écrivent , & ceux qui lifent, doi .
vent prendre garde d'avoir de
mauvais fentimens . On les prend
infenfiblement dans les méchans.
Livres , & on les communique
apres aux autres. L'Homme eft
du Mercure Galant.
43
naturellement idolâtre de les
opinions , & particulierement
dans fes Ecrits, qui les immorta.
lifent. Plus fes opinions font foi
bles , plus il s'éforce de les foû
tenir , & l'on diroit mefime que
fon opiniâtreté s'augmente , à
mefure qu'elles tombent en rui
ne ; & c'eft pourquoy il y a fi peu
d'Autheurs qui fe retractent.
Il y a des Gens qui lifent tou
tes fortes de Livres, & qui ne lifent
que pour lire , & pour dire
qu'ils ont lû , & ceux - là font auffi
habiles que s'ils n'avoient jamais
veu de Livres. Il y en a d'autres
qui à la verité lifent tout , fans
s'attacher à aucun Autheur particulier
, mais ils profitent de
tout, & font comme les Abeilles ,
qui compofent leur miel du fuck
Dij
44
Extraordinaire
de diverfes Fleurs. Ce font des
Efprits qui ne veulent point de
guide dans l'étude des belles
Lettres , & qui cherchent par
tout la fcience & la verité. Je
crois auffi qu'un Homme qui a
pris la voye de la Lecture pour
eftre fçavant (car on le peut eftre
par la méditation & par la refléxion
, mais qui eft une étude plus
feche & plus ennuyeufe; ) je croy,
dis-je, qu'un grand Lecteur doit
tout lire , pour eftre fatisfait ,
& pour eftre docte. Il ne doit
pas feulement éfleurer & parcourir
les Livres, il doit lire eny
tierement un Ouvrage & avec
application, & prefque toûjours
les Originaux, & dans leur propre
fource , afin d'en bien juger,
mais il doit encore lire tous les
du Mercure Galant.
45%
?
bons Livres du temps , s'il veut
eſtre un fouverain Arbitre en fait
de Littérature. Il y en a qui ne
s'attachent qu'à un certain nombre
de Livres choifis , qui font
toute leur étude & toute leur
application. Je ne blâme point
ceux qui ne lifent que les Livres
qu'ils entendent , parce qu'ils
n'ont pas affez d'intelligence &
de capacité pour lire des Autheurs
d'une plus grande force;
mais ceux qui pour faire parade
d'une fotte & ridicule fuffifance ,
lifent Platon & Ariftote , où ils
n'entendent rien , qui ne lifent
jamais que les grands Autheurs,
pour faire croire qu'ils ont un
grand commerce avec eux , &
pour montrer l'élevation de leur
génie , ceux- là, dis-je, méritent
bien d'eftre berpez des Sçavans
46
Extraordinaire
qu'ils fréquentent . Il faut avoueringénúment
noftre ignorance,
& ne citer pas fi hardiment des
Autheurs qu'on n'a veus qu'à la
marge d'un Livre , ou entendu
nommer qu'au Sermon . On ne
peut pas conoiftre à fons tous les
bons Autheurs , la vie de l'Homme
eſt trop courte , pour faire ;
habitude avec tous , c'eft bien
affez d'en connoiftre quelquesuns
de noſtre portée , & à noftre
ufage. Ce qui me fait fouvenir
de ce que répondit plaifammentun
Cavalier de mes Amis à quel
qu'un quiluy parloit de Scaliger;
qu'il ne le connoiffoit que de
veuë , pour l'avoir rencontré
quelque part , mais qu'il ne fçavoit
pas de quel Païs il eftoit.
Que dirons-nous encore de ceux
qui n'ont jamais veu ces grands
du Mercure Galant. 47
5
Autheurs , qu'en mafque , traveftis,
& déguiſez, & qui cependant
ne jurent que fur la verité
& la fidélité de leurs paroles? Il
les faut mettre au nombre de nos :
Dames Lectrices , qui citent Sear..
ron & Daffoucy, pour Ovide & Virgile . Il y a d'aul
Sçavans ,
qui par inclination ou par capri
ce , ne s'attachent qu'à de cera
tains Autheurs d'une doctrineextraordinaire
& chimérique, ce
quilés rend: fort finguliers & fort
attachez à leurs opinions. Il feroit
à fouhaiter pour le repos del'Eglife
, & de la focieté civile,
qu'ils n'euffent jamais lû que leur
Álmanach ; mais il eſt une amouraveugle
pour les Livres & pour
les Autheurs, auffi-bien que pour
les autres chofes , & cette folie
48 Extraordinaire
nous porte quelquefois juſqués à
choquer la bienséance & l'honnefteté.
Comme les productions
de l'efprit font plus nobles que
celles du corps, l'amour que chacun
a pour les Ecrits eft plus raifonnable
que celuy que nous
avons pour nos Enfans . Il eſt
auffi plus fort & plus folide , je
diray mefme qu'il eft plus tendre ;
car s'il eft rare que nos Enfans
nous reffemblent , nos Livres
nous reffemblent toûjours. Ce
font les vives images de noftre
efprit & de nous-mefmes. Il y a
deux amours pour les Livres, un
amour de Pere , & celuy- là, c'eft
l'amour des Autheurs pour leurs
Ouvrages. Il y a un amour d'A
mant, & c'eſt l'amour que nous
portons aux Ouvrages des au
fres .
du Mercure Galant.
49
tres. Tous deux font aveugles ,
& vont à l'excés . Ils font fujets
à faire bien de faux jugemens ;
& tous ceux qui fe font mêlez de
faire le difcernement des Livres,
foit anciens ou modernes , ont
toûjours manqué en cela , par
préoccupation & par enteftement.
Que de ridicules Biblioteques
dans le monde , par le
choix mefme de Gens fçavans !
Je pardonne ce fol amour de
Pere dans un Autheur ; mais je
ne puis pardonner à un Lecteur
cette amour bizarre , qui le rend
idolâtre de certains Livres indignes
de fon eftime , & qui luy
font perdre fa réputation , car
rien ne décrie plus un galant
Homme , que le mauvais gouſt
en toutes choſes . On feroit un
Q.d'Avril 1684. E
So
Extraordinaire
Roman de tous ces plaifans Le-
&eurs , & j'ay veu des Devots
contefter jufqu'à l'aigreur & à
l'emportement , pour la préference
de la Guide des Pecheurs ,
& de la Cour Sainte ; du Penfez- y
bien , & des Penfées Chreftien
nes ; de Philothée, & de l'Horreur
du Peché . Il n'y a fi petit
Docteur qui n'époufe un Pere
de l'Eglife , & qui ne fe faffe le
Palladin de fon éloquence & de
fa doctrine. Nous avons vû de.
puis quelques années un Prédicateur
fiamoureux de Tertulien ,
qu'il ne s'eft pas contenté de
prefcher par la bouche de ce
grand Homme , il l'a fait pref
cher par la fienne , & a intitulé
trois ou quatre gros Volumes de
Sermons, Tertulianus prædicans.
du Mercure Galant.
SA
Pour les Autheurs profanes,
S. Auguftin s'attendriffoit fur
l'Eneïde de Virgile ; & S. Jerôme
fut foüeté par les Anges , pour
avoir lû Cicéron avec trop d'attache.
Je ne parle point des Philofophes
& des Autheurs qui ont
fait Secte ; l'Ecole & le Païs
Latin, retentiffent encore tous les
jours du bruit qu'on fait pour
foutenir de fi vaines & de fi ridicules
affections. Mais on ne trouvera
jamais la verité tant qu'on´
s'amufera à contefter fur le mé.
rite de ceux qui l'ont cherchée.
Je ne dis rien non plus des fauffes
Clélies , des faux Cyrus , & des
fauffés Cléopatres ; car il y a des
Cavaliers & des Dames auffi
fous de ces Romans , que de Pédans
enteftez de Platon & d'AE
ij
52
Extraordinaire
riftote. J'ay un Amy fi prévenu
en faveur des Penfées de M' Pafcal,
qu'il a rompu vingt fois avec
moy, parce qu'il s'imaginoit que
je n'eftimois pas affez cet Au
theur. J'ay connu un illuſtre Prélat
, qui n'eftoit pas moins paf
fionné pour les Lettres Provin
ciales qu'on luy attribuë. Il les
avoit de trois ou quatre fortes,
pour la taille & pour l'impreffion ,
mais fur tout il les avoit en petit
dans un Sac de cuir mufqué trespropre
, qu'il portoit toujours
fur foy. Ce Prélat eſtoit neantmoins
du Party contraire , &
grand Amy des Jéfuites ; mais
tout cela n'avoit pú diminuer l'a
mour qu'il portoit à ces Lettres
agreables & fpirituelles .
Ccs belles Refléxions de M
du Mercure Galant.
53
le Duc de la Rochefoucaur,
n'ont - elles pas fait autant d'Idolâtres
qu'elles ont eu de Lecteurs
? Je connois encore des
Gens qui font fous de Montaigne,
de Charon , & de M ' de la
Hoguete ; mais ces trois Autheurs
fe reffemblent fi fort ,
qu'on ne peut en aimer l'un fans
aimer l'autre . Cet amour aveugle
pour quelques Livres , nous
en fait hair d'autres avec auffi
peu de raifon , & on feroit de
plaifans contes de ces fortes d'averfions
, mais on ne diroit rien.
que tout le monde ne fçache.
Enfin cette fympatie & cette
antipatie partagent tous les jours
les Lecteurs , & de la naiffent ces
agreables Difputes , & ces fçavantes
Differtations , qui font
E
iij
54
Extraordinaire
paroiftre les beaux Efprits, & ga
gner les Libraires . Il eft d'autres
Lecteurs qui ne s'attachent à
perfonne , & qui lifent tout fans
dégouft & fans paffion , pourveu
qu'il foit vray , ou qu'ils le
croyent tel , car autrement ils
feroient confcience de leur le-
&ture , & n'oferoient pas voir dans
l'Almanach quel temps il doit
faire, s'ils l'ont une fois reconnu
menteur.
La verité eft bien aimable , &
mérite bien qu'on la cherche par
tout où l'on peut la trouver;
mais il ne faut pas la chercher où
elle ne fut jamais , & où l'on fe
doit contenter de la vray -femblance
, qui pour n'eftre pas fi
forte, ne laiffe pas d'eftre fouvent
& plus utile , & plus agreable,
du Mercure Galant .
SS
S
Les fixions des Poëtes ne font
pas des menfonges criminels , &
on n'a point fait de Loix pour
les punir. Ce font des tromperies
innocentes & fpirituelles , qui
n'apportent aucun préjudice à
la focieté civile. Il y en a meſme
d'inftructives & de profitables
pour les bonnes moeurs. La vrayfemblance
eft quelquefois plus
propre à nous éloigner du vice ,
& à nous porter à la vertu ; &
dans les chofes indiférentes, elle
eſt préferable à une verité odieu.
fe , lors qu'elle ne choque ny
la
Foy hiftorique , ny la Créance
humaine. Ces Amateurs de la
verité , que je comparerois volontiers
à ceux qui cherchent la
Pierre Philofophale , devroient
s'attacher au fens, & non pas aux
E iiij
56
Extraordinaire
paroles , qui n'en font que l'é
corce. Lors que N. Seigneur
enfeignoit fes Difciples , il le faifoit
par des paraboles , qui êtoient
fouvent fauffes quant à la chofe,
mais fi veritables quant au fens,
qu'ils n'en pouvoient douter. Il
eftoit la verité meſme , mais il fe
fervoit de ces paraboles comme
d'un véhicule , pour faire entrer
fa doctrine dans leurs efprits , qui
auroit pû les ébloüir & les effrayer,
en fortant toute claire &
toute pure de cette fource de
-lumiere & de fainteté . Aucun de
fes Diſciples ne luy dit ; fi les
exemples que vous nous propofez
eftoient veritables , nous les
fuivrions ; mais les chofes que
vous nous contez eftant fauffes,
nous ne devons pas nous regler
du Mercure Galant.
57
là deffus . Au contraire , ils êtoient
charmez de fes recits , & cette
maniere de les enfeigner leur faifoit
comprendre , & les perfuadoit
des veritez les plus incroyables
, au lieu que lors qu'il leur
dit naïvement, & fans paraboles,
qui ne mangera pas ma chair, & qui
ne boira pas mon fang, n'aura point
la vie eternelle , ils fe récrient &
fe fcandalifent de cette verité.
Moïfe, dit Philon , a efté ennemy
des Fables, parce qu'il a toûjours
voulu marcher ſur les veftiges de
la verité. Cependant il eſt plein
de paraboles & d'allégories , &
il n'y en a pas moins dans l'Ancien
Teftament , que dans le
Nouveau . Ily a apparence mefme
que le Fils de Dieu ne s'eſt
fervy de cette maniere d'enſei
58
Extraordinaire
gner, que parce qu'elle estoit du
gouft & du génie des Juifs. D'où
vient donc cela ? ' C'eſt qu'il y a
cette diférence entre la Fable &
la Parabole , que celle- cy contient
la verité ſous la figure de la
vray -femblance , & celle . là fous
la figure du menfonge. La Fable
eft toûjours extraordinaire
&
merveilleufe ; la Parabole , toujours
fimple & naturelle, & voila
pourquoy Moïfe s'eft éloigné de
la Fable dans fes Ecrits ; mais au
refte il en eft comme de la Pein.
ture & de la Sculpture , que ce
Législateur défendit au Peuple
de Dieu. Ces ingénieufes fixions
ont eu leur utilité chez tous les
autres Peuples , & nous tirons.
encore tous les jours de grandes
inftructions
des Fables d'Efope
,
du Mercure Galant,
$9
dont l'Histoire eft fi oppoſée au
bon fens & à la raifon , mais dont
la morale eft fi jufte & fi raiſonnable.
Ce font des Beſtes qui
parlent, cela eft incroyable , mais
ce qu'elles difent eſt la verité
mefme . Lifons donc les Poëtes
en Poëtes , & les Hiftoriens en
Hiftoriens. Ce n'eſt pas dans les
chofes profanes que la verité eft
fi neceffaire pour noſtre inftruction
. C'eſt dans les choſes faintes,
encore y faut- il de la précaution
& du difcernement ; car la
Lettre tue , & la Bible renferme
des veritez plus capables de nous
fcandalifer, que de nous édifier.
Je parlerois icy de la lecture de
1'Ecriture Sainte , & des Saints
Peres, & du mauvais ufage qu'on.
en fait , car il ne faut pas croire
во Extraordinaire
qu'il n'y ait que les mauvais Livres
qui foient nuifibles. On
abufe des bons plus dangereufe
ment que des autres , & il faut
avoir de grandes lumieres pour
cette forte de lecture , mais ces
lumieres doivent eftre douces &
tempérées. Si les Livres profanes
fe lifent d'ordinaire aux Flambeaux
, ceux - cy fe doivent lire à
la Lampe , je veux dire dans le
Cabinet & dans la Solitude , avec
foûmiffion , avec fimplicité , avec
application, avec recueillement,
& non pas dans l'éclat & le bruit
du grand monde ; par curiofité ,
par fuffifance , par mépris , par
raillerie. Mais où vay- je m'embaraffer
? Je dois laiffer cette matiere
aux Maistres de la Vie fpirituelle,
& aux Peres de l'Egliſe,
du Mercure Galant. 61
5
qui nous ont appris eux- mefmes
comment nous les devons lire.
Il faut donc faire diftinction
des chofes qu'on lit, & de l'uſage
qu'on en peut faire . Si je lis une
Fable , je ne m'attache qu'au
fens , & j'en examine la verité,
par le raport que j'en fais à la
Philofophie, ou à la Theologie,
à la Nature, aux Moeurs, ou à la
Religion. Si c'eft quelque recit
plaifant, je m'endivertis, fans me
mettre en peine fi la choſe eft
fauffe, ou veritable , fielle eft de
l'invention de l'Autheur , ou s'il
n'en eft que l'Hiftorien ; parce
que cette circonstance ne fait
rien à mon divertiffement . Si
nos Ignorans veritables lifent les
Métamorphofes d'Ovide , ou les
Contes de Bocace , ils feront
62 Extraordinaire
une heure à dire , Cela eft faux,
Cela n'a jamais efté , Si cela eftoit
vray. Belle confidération! Comme
s'il leur importoit beaucoup,
qu'un tel ait fait telle chofe , que
Daphné ait efté changée en
Laurier, ou Aracné en Araignée .
Si on leur fait un Conte, en vain.
il eft ingénieux & plaifant ; ils ne
vous écouteront pas , fi vous ne
leur donnez Caution Bourgeoiſe,
de la verité du Fait pour l'HiL
toire. On peut y eftre fcrupuleux,
parce que la verité des éve.
nemens dépend des paroles de
l'Hiftorien ; mais il faut l'exami.
ner en honneſte Homme, & ne
pas démentir les Gens pour des
Vetilles & pour des bagatelles.
Il faut laiffer au Maréchal de
Baffompierre ces Remarques
du Mercure Galant.
63
Cavalieres fur Duplex , c'eft un
Sot, C'est un Ignorant, Il en a menty.
On foufre cela d'un Maréchal
de France , encore que dans l'Em .
pire des belles Lettres il n'y ait fi
petit Copifte, qui ne croye eftre
grand Seigneur . Je connois un
fort honnefte Homme , & bel
Efprit, qui a cette plaifante habitude
, de donner en lifant des
chiquenaudes à tout ce qui ne
luy plait pas. Si je lis quelque
Traité de Phyfique ou de Medecine,
& que j'y trouve une expérience
furprenante , ou une cure
merveilleufe , je confidere fi cela
peut faire naturellement , & s'il
eft ainfi , je donne ma créance à
ce Philofophe , & à ce Medecin ,
auffitoft qu'à un autre . Il eft encore
icy permis de douter, & de
64
Extraordinaire
•
dire , Cela feroit - il vray? parce
qu'il eft facile de fe laifler tromper
fur les fecrets de la Nature,
dont les nouveaux Philofophes
ont fait la découverte. Tout le
monde n'a pas la capacité d'en
bien juger , & il vaut mieux eftre
ignorant en Phyſique , que ridi.
culement fçavant . Enfin fi je lis
quelque Ouvrage de Theologie ,
ou de Pieté , c'eſt avec une foûmiffion
entiere de ma raiſon, facrifiant
à la Foy tous les doutes
que je pourrois avoir. Je croy
que la verité y eft , & ne m'amufe
pas à l'y chercher. Je m'en repofe
fur le foin & la fidelité de
ceux en qui Dieu a mis fon efprit
& fa doctrine .
Mais de tous ceux qui lifent
mal , les plus méchans ecteurs
du Mercure Galant.
65
font ceux qui font lire mal les
7. autres. J'entens parler des Pédans
, qui par ignorance , & manque
de difcernement, nous donnent
dans noftre jeuneffe une
méchante teinture des Livres .
Ils corrompent le fens , & défigurent
l'expreffion des meilleurs
Autheurs ; & à peine d'un fi
grand nombre qui font leur le.
cture continuelle de Cicéron &
de Virgile , s'en trouve- t - il un
3 feul qui les puiffent dignement
expliquer. Il faut pour cela une
netteté d'esprit dont ils ne font
pas capables , une imagination
noble & relevée , & une pro
fonde connoiffance de l'Antiquité.
Sices Autheurs pouvoient
foufrir quelque chofe en cette
vie , ce feroit de le voir déchirez
Q. d'Avril 1684.
F
66 Extraordinaire
par un fi grand nombre d'Igno
rans qui fe mêlent tous les jours
de les expliquer . En effet , les
Autheurs les plus polis nous paroiffent
barbares entre leurs
mains ; & jamais quelqu'un en
a- t-il fait fes delices pendant qu'il
a efté fous la difcipline de fon
Pėdant ? Au contraire , juſqu'à
ce qu'on foit hors de cet ignorant
efclavage , on préfereroitTabarin
à Térence , & Jean de Paris à
Cicéron. Ce n'eft point la jeuneffe
qui fait cela , c'eſt la mé .
chante inftruction qu'on nous.
donne.
Ce n'eft pas affez que la Le
cture nous rende fçavans & habiles
; il faut encore qu'elle nous
rende bien faits & polis , qu'elle
forme nos mours & noftre jugedu
Mercure Galant.
67
gement , qu'elle faffe noftre ef
prit, & donne à noftre naiſſance
S une élevation que la Fortune
nous avoit refuſée ; c'eſt à dire,
qu'elle fe falfe voir auffi - bien
dans nos fentimens que dans nos
paroles , & que nous devenions
par elle encore plus nobles que
fçavans,
Et quepar le travail d'une longue
lecture,
L'Art acheve les traits qu'ébauche
la Nature.
Que de Gens ont lû, qui ont
les fentimens auffi bas , & les manieres
auffi groffieres , que ceux
qui ne connoiffent pas les lettres
de l'Alphabet ! Que de Gens
ont lû, qui ne font pas plus vertueux
, & qui de toute leur le-
Eture n'en tirent pas la moindre
Fij
68 Extraordinaire
confolation dans leurs difgraces!
Cela s'appelle lire en Pédant, &
par une fotte curiofité d'apprendre.
Ils fe rempliffent du fatras
des Livres, incapables qu'ils font
de connoiftre ce qu'il y a de bon,
de le choiſir, & d'en profiter. Le
temps qu'ils employent à la leature
, eft un temps perdu , &
quelques -uns ont raiſon de s'en
confeffer.
Il y en a qui s'accufent de leur
lecture comme d'un grand peché
, & qui croyent que hormis
la Bible & la Legende , tous les
Livres font défendus . Leur conſcience
ſcrupuleuſe leur a renverfé
le ſens commun , en forte
qu'ils s'accufent du bien comme
du mal . Je connois des Devots,
qui fe font accuſez d'avoir lû les
du Mercure Galant.
69
$
Quatrains de Pibrac , & des Di.
recteurs qui ont défendu de lire
la Cour Sainte . Ce n'eſt
pastour .
jours ignorance & fimplicité , il
y a de la bizarrerie, de la paffion ,
& du faux zele. Mais ceux qui
par la corruption de leur nature,
fe fouillent, & fe gâtent à tout ce
qu'ils approchent, ne font- ils pas
indifcrets & teméraires, d'accufer
de leur defordre des Autheurs
innocens , & de les nommer en
confeffant leurs crimes ? Quoy,
un Autheur celebre par fon mérite
& par fa vertu , fera déclaré
infame, & chaffé de la focieté
civile, & meſme de l'Eglife, parce
qu'un Débauché abufera de ce
qu'il a écrit pour le divertiſſement
des honneftes Gens ? Et
s'il eft défendu de nommer les
70
Extraordinaire
Complices de nos crimes au Tribunal
de la Penitence, nous ferat
-il permis d'y eftre les Délateurs
de tant d'illuftres Ecrivains , qui
ne nous connoiffent pas ? Que
ces pernicieux Lecteurs s'accufent
fimplement dú mauvais
ufage qu'ils font des Livres , &
ne s'en prennent pas à leurs Autheurs.
Que ces faux Directeurs
ne confondent pas l'Innocent
avec le Coupable , & ne ſe vangent
pas , fous prétexte de l'intéreft
de l'Eglife , pour contenter
leur paffion & leur caprice . Ils
livrent au Bras féculier de la
Servante, comme parle l'Hiftorien
de Dom Quichote , les plus
celebres Autheurs . Quelle hote!
quelle infamie ! ou plutoft quel
Emportement quelle injuftice!
du Mercure Galant.
7ì
Le feu P. E. terminoit toutes
Tes Miffions par un ſemblable ſacrifice,
auquel il apportoit la paf
fion d'un Tyran , plutoft que le
zele d'un Apoftre. Là dans un
amas confus de Livres qu'il avoit
excroquez de fes Devots , on
voit Porta , Bellot , Agrippa, &
quelques Autheurs d'une réputation
un peu fcabreuſe ; mais
ce qui faifoit le plus grand nom
bre , on voit d'un autre cofté,
les Scudery , les Gomberville,
les Calprénede , les Moliere , &
les Corneilles mefme ; & ce que
Les plus éclairez ne pourroient
voir fans frémir , les Ecrits du
fameux Evefque du Bellay , n'étoient
pas reſpectez de ces flâmes
impures.
Je me fouviens toûjours du
72 Extraordinaire
pauvre Poléxandre, qu'une Da
me de cette Province conſerve
curieufement dans fon Cabinet,
depuis qu'elle le tira de cet indigne
Bacher , où une autre
Dame l'avoit lâchement aban.
donné . Il porte plufieurs marques
de cette infamie ; mais la
Dame l'en eftime davantage , &
elle dit merveille de fes proüeffes
en cette rencontre , & de la bonté
de fes Armes dorées , qui réſiſ.
térent aux flâmes , & qui aidérent
à l'en fauver. Elle entend
par
là une bonne Couverture de
Maroquin de Levant , dorée, &
ajuſtée, dont ce Livre eftoit re.
lié. Enfin elle raconte cette avanture
d'une maniere ſi naturelle &
fitouchante, que ce ne feroit pas
la moins belle partie de ce Roman,
du Mercure Galant.
73
man, fi on la vouloit ajoûter aux
infortunes du brave & genéreux
Poléxandre.
Je l'avoue ingénúment, quand
je confidere avec une férieuſe
refléxion le bien & le mal que
fait à la Jeuneffe la lecture des
Romans & des Poëtes, je n'oferois
ny en approuver, ny en con.
damner l'ufage , mais quand je
me fouviens que je les ay lús
dans mon enfance , & mefme
dans un âge plus avancé, fans la
moindre émotion, & queje leur
dois ce que j'ay d'éducation &
de teinture des belles Lettres ,
qu'ils m'ont ouvert la Porte des
Sciences , & donné le gouft des
Livres, je fuis forcé de dire qu'on
les peut lire fans danger du cofté
de l'ame, & avec utilité du cofté
Q.d'Avril 1684.
G
74
Extraordinaire'
de l'efprit , car enfin , je le répete
encore apres M' de Balzac, il doit
y avoir des Livres pour occuper,
& pour inftruire. Il doit y en
avoir pour délaffer & pour plaire ;
les uns font utiles , les autres
agreables ; & l'Homme a befoin
des uns & des autres. Si on veut
fuivre ce partage , & ne rien confondre,
on fera toujours un bon
ufage de la Lecture.
DE LA FEVRERIE .
LA LECTURE
LS
A Lecture eft le canal des
Sciences. C'eft par là qu'elles
coulent , & qu'elles s'infi
nuent dans l'efprit des Hommes.
Elle donne les connoiffances acquifes
, & elle perfectionne les
habituelles. Sans la Lecture , le
meilleur fond d'efprit eft ftérile ,
& la plus forte contemplation
n'a que de la fechereffe. L'ame
reçoit par elle les connoiffances
qui luy font neceffaires ; & quoy
que l'inftruction & l'expérience
A ij
4
Extraordinaire
"
luy fournillent quelques lumieres
, elle en tire tous les jours de
grands avantages, outre qu'il luy
faut du temps pour profiter de
l'expérience , & qu'il eft peu
d'inftruction fans lecture . L'ame
y trouve en tout temps des lumieres
, à toute heure des exemples
, & par un feul coup d'oeil,
elle voit & elle fçait ce qu'elle
ne pourroit apprendre en pluhieurs
Siecles , car fouvent dans
la lecture, les yeux agiffent pour
les oreilles , & nous lifons bien
plus pour entendre , que pour
voir. Il n'y a que dans les Poëmes
& dans les Romans , où nos
yeux trouvent quelque fatisfation.
Par tout ailleurs , nous lifons
pour écouter. Les Orateurs
& les Philofophes , la Sainte Ecridu
Mercure Galant.
$
ture mefme, ne font lûs que pour
eftre entendus , & de là , foir
qu'on life , ou qu'on écoute , la
Science & la Foy nous font veritablement
communiquées par
loüye , Fides ex auditu. Enfin
nous concevons en vain de belles
penfées, nous avons inutilement
de beaux fentimens , il faut que
la lecture les appuye & les for ,
tifie; mais elle eft encore comme
une femence qui les fait naître,
& comme une habile Gouver
nantè qui nous regle , & qui nous
conduit dans la recherche des
Sciences . Les Livres nous font
comprendre dans un moment,
ce que la Nature a de plus fecret
& de plus curieux , ce que le
Ciel a de plus noble & de plus
grand , ce que la Terre a de plus,
A iij
Extraordinaire
beau & de plus rare . Par eux , les
Terres & les Mers nous font découvertes
. Ils nous enfeignent
la Religion, la Morale , & la Pofitique
, le Culte des Dieux , &
l'Art de gouverner les Hommes,
& de fe conduire foy - mefine ."
Rien n'eft plus agreable que
leur occupation ; car en un mor,
on trouve dans la Lecture un
Confeiller fidelle & definté.
reffé , un Medecin doux & charitable
.
Combien mérite de louanges
celuy qui par le moyen de l'Impreffion
nous a facilité cette le-
&are ! Ceft luy qui a donné veritablement
la vie aux produ-
&tions de l'Eſprit. L'Ecriture
leur avoit donné quelque corps
& quelque confiftance , mais c'é
du Mercure Galanı.
7
:(
roit un corps informe & groffier,
que l'Impreflion a poly & r . ndu
agreable aux yeux & à l'efprit
mefine, qui luy eft redevable en
quelque façon de nos Ecrits , car
fi l'Ecriture leur a donné la naif
fance , l'Impreffion les redreffe ,
les corrige , leur donne la perfe-
Яtion , & les met au jour. C'eft
donc une chofe fort utile & fort
agreable que la Lecture ; mais
elle ne doit pas cftre continuelle ,
fi l'on en veut recevoir quelque
utilité & quelque divertiffement,
Elle rebouche l'efprit, elle offuf
que l'imagination , & luy ofte
tour fon feu & toute fa vivacité .
Les Livres n'ennuyent pas, mais
ils étourdiffent & fatiguent bien
fouvet, & l'on en fait des indigeftions
auffi dangereuses à l'ame,
A i
8. Extraordinaire
que celle des Viandes eft nu fible.
au corps. Celle da Pain , qui eft
le foûtien de la vie , eft la plus à
craindre. Celle delilecture , qui
eft l'aliment de l'efprit , fe doit le
plus éviter. Tous les Hommes
ne font pas propres à devorer les
Livres comme le Prophete ; &
tous les Livres ne reffemblent
pas à celuy que l'Ange luy préfenta.
Ileft des Efprits caeochimes
commedes eftomachs, & il
eft des Livres comine le Fer, qui
ne fe digérent jamais. La nature
des alimens qu'on prend , cor
rompt fouvent la fanté , fi on ne
regle lufage des Viandes felon
les eftemachs . Il faut donc auffi
regler Pufige des Livres fuivant:
la force des Efprits , & prendre
garde à la lecture qu'on fait,
du Mercure Galant.
9
choifir bien les Livres , n'en prendre
trop , ny trop pcu . Eftre trop
longtemps fans lire , defleche &
amaigrit l'efprit ; lire trop fouvent,
l'accable & l'étouffe . Il fe
fit une trop grande replétion .
La mémoire , quoy qu'excellente,
& mefme divine en quelques-
uns, eft neantmoins limitée,
& ne peut agir que felon la bonté
des organes , ny fe remplir que
felon leur capacité . Lors qu'on
met dans un Vaiſſeau plus de liqueur
qu'il n'en peut contenir,
il faut qu'il créve , ou qu'elle fe
répande. Non feulement les organes
s'ufent & s'affoiblient ;
il fe fait encore une fi étrange
confufion dans la mémoire, par
la foule & par la diverfité des
images qui s'y rencontrent, qu'-
10 Extraordinaire
elle fe déregle , & mefme qu'elle
trouble le jugement. Je fçay bien
que nous avons une faculté, qui
eft comme un garde meuble , fi
j'ofe parler ainfi, qui place & qui
difpofe ces images , mais leur
trop grand nombre l'accable &
l'embaraffe . On me dira peuteftre,
qu'il importe peu de perdre
nos vieilles connoiffances , lors
que nous en acquérons de nouvelles
. Mais croit.on que ces
images fe faffent place ainfi dans
noftre mémoire ? Noftre ame
qui ne veut rien perdre , qui tâ
che de garder ce qu'elle a , &
d'acquérir toûjours quelque cho
fe , affoiblit extrémement nos
organes par ce moyen , & nous
peut caufer un déreglement d'ef
prit.. D'où vient qu'on voit tant
du Mercure Galant. IF
de Foux par la lecture , fi ce n'eft
la continuelle application & l'af
foibliffement des organes ? Mais
quand on les auroit de fer, & que
noftre cervelle feroit la mieux
timbrée du monde , on ne feroit
pas exempt de cette confufion
de mémoire qui embroüille les
plus beaux Efprits ; & il faudroit
toûjours avouer que nous per
dons plus de connoiffances que
nous n'en acquérons ; & en verité
nous ferions bien empefchez
dans le choix , des choſes que
nous avons oubliées , & de celles
que nous avons apprifes.
On peut affurer que les Livres
font tort aux Efprits naturels, &
à tous ceux en qui le bon fens
domine. Les Efprits vifs & brillans
d'imagination , achevent de
12 Extraordinaire
fe gafter par les Livres , parce
que le plus fouvent la folie eft le
fruit de leur lecture . Les Efprits -
folides & de jugement, s'altérent
& fe corrompent par les Livres.
La refléxion & la méditation eft
leur partage , & la feule Biblio .
teque qu'ils doivent confulter,
en toutes chofes , Ces Gens là
doivent tout fçavoir par recit
& par converfation , & étudier,
comme les anciens Drüides, qui ;
n'enfeignoient & n'apprenoient
les Sciences que de vive voix , par
tradition , & par mémoire. Si
faire des Livres eft une maladie,,
je crois que les lire eft une espece
de contagion , qui laiffe une
grande démangeaifon d'écrire,
ou du moins de racoter ce qu'on
a lú , & comme cette forte de
du Mercure Galant.
13
maladie eft de celles que Petrarque
nomme publiques & incu .
rables, il femble qu'il y ait quelque
infamie attachée à ce mal ,
& qu'on devroit féparer ou dif
tinguer les Autheurs & les Le-
&eurs , comme on faifoit autre .
fois les Ladres. Et en effet,
ajoûte Petrarque , un Homme
infecté de cette maladie, en infecte
beaucoup d'autres , & le
nombre des Malades croift de
plus en plus. Le Sage dit qu'il
n'y a jamais de fin pour les perpétuels
Ecrivains , & je penfe
qu'il n'y en a jamais pour les per-
Fétuels Lecteurs . Ce Sophifte
qui compofa fix mille Volumes ,
en avoit lû peut - cftre un plus
grand nombre.
Ceux qui ont plus de fens que
14
Extraordinaire
d'efprit, lifent peu, font délicats
en Livres , & ne les aiment guére;
mais ceux qui ont plus d'efprit
que de fens , lifent beaucoup,
font grands amateurs de Livres,
& s'accommodent de tout Ecrit,
foit bon ou mauvais , pourveu
qu'il en ait figure . Ces Gens - la
préferent les Livres aux Compa
gnies , & la Lecture à la Conver
fation. Vous leur entendez dire
fans ceffe, mes Livres fontbien plus
raisonnables. Il eft vray qu'il y a
des Livres bien raisonnables,
mais il y en a de bien impertinens
; & je ne fçay fi le nombre
des Sots & des Ignorans , n'eft
point auffi grand dans les Biblioteques
que dans les Affemblées
publiques , & dans la Societé civile,
ou l'on en voit fouvent deux
du Mercure Galant.
IS
enfemble , celuy qui parle , &
l'Autheur qu'il cite. Il eſt encore
vray qu'on gagne quelquefois
de quitter les Compagnies
pour s'entretenir avec les Livres,
mais enfin ce qui oblige à préferer
les bons Livres aux honneftes
Gens , & aux beaux Efprits mefme,
c'est que les Autheurs de ces
bons Livres , font la dans leurs
bons momens , & incapables de
changement , au lieu
que hors
leurs bons Livres , ils nous pa
roiftroient peut - eftre plus infuportables
que les autres Hommes.
Leurs Ouvrages ont fixé
leur belle humeur , leur agrément,
& leur complaifance ; ou
du moins, s'ils y paroiffent autre.
ment, & avec leurs foibleffes , ils
leur donnent du relief & de l'é.
16 Extraordinaire
clat. Leurs coleres, leurs haines ,
leurs amours, y font juftes & raifonnables.
Tout y plaiſt, mefme
jufqu'à leur fureur & à leur emportement.
Mais s'il y a des
Compagnies & des Converfations
dangereufes , il y a des Livres
& des Lectures fort préjudiciables
à la beauté de l'efprit,
& à la bonté des moeurs. Si les
grandes Biblioteques font des
Boutiques d'Aporicaires, comme
les appelloit un Roy d'Egypte,
il y a des Poifons auffi bien que)
des Romedes , & il cit facile de
s'y méprendre , & de faire d'étranges
qui pro quo . Lire de bons
Livres, & d'Autheurs d'un grand
fens, & d'une profonde doctrine;
cela donne de la force , de l'élevation
, & de la nobleſſe dans les
"
du Mercure Galant.
17
penfécs , dans les fentimens , &
dans les expreffions. On eft Philofophe
avec Socrate & Platon.
Mais lire des contes & des bagatelles
, cela infpire la badinerie,
la fadaife , & la turlupinade. On
voit bien dans l'entretien de ceux
qui lifent, quelles lectures ils font,
& par là , le caractere de leur ef
prit , car comme il y a des Gens
qui prennent plaifir à parler de
leur table , & de ce qu'ils mangent,
par où l'on reconnoift leur
gouft & leur délicateffe , il y en
a auffi qui parlent toujours de
certains Autheurs , & qui font
toûjours de certaines Hiftoires.
On remarque bientoft le génie
de ces Lecteurs , mais encore
comme on voit bien ceux qui
font délicatement , ou groffiére-
Q.d'Avril1684. B
18 Extraordinaire
ment nourris , on difcerne auffi
facilement ceux qui ont commerce
avec les bons ou les méchans
Autheurs. Cependant il
faut demeurer d'accord , que
comme il y a des chofes qui pour
eftre contraires à la fanté , ne
laiffent pás de nous eftre agreables
, & de nous flater le gouft,
de mefme il y a des Livres qui
font propres à réjouir & à diver.
tir l'efprit , qui le délaffent & le
recréent , femblables à la Salade,
qui nous réveille l'appétit .
Bien que la Lecture plaife &
foit utile en tout temps , il y a
neantmoins des faifons & des
conjonctures, où elle eft plus
profitable, & où elle donne plus
de plaifir. Dans la jeuneſſe , elle
bouche l'efprit , elle appéſantit
4
du Mercure Galant.
19
& altere le corps ; dans la vieilleffe
, elle laffe & fatigue. Dans
la jeuneffe , on lit fans choix &
fans jugement , dans la vicilleffe,
avec dégouft & avec chagrin,
Un Moderne appelle la Lecture,
une oifiveté laborieuſe , ce qui a
fait dire à un autre, que quelque
honnefte que foit le commerce
qu'on a avec les Livres, c'eſt déterrer
les Morts , & s'enterrer
avec eux, par une profonde mé
ditation ; que lire , c'eft travailler
aux Mines , & qu'on y court la
mefine fortune & les meſmes
accidens, puis qu'on en rapporte
toûjours un vifage pâle , & des
yeux enfoncez ; car pour dire
apres Cicéron , que les Livres
nous font paffer la vie innocem
ment & fans déplaiſirs, il faut en
Bij
20 Extraordinaire
fçavoir faire un bon uſage , au.
trement noftre lecture n'eft pas
fans peine & fans crime ; elle a
fes chagrins , fes veilles , & fes
i quiétudes , elle a auffi fes paſfions,
les déréglemens , & fes er.
reurs. Et puis enfin , fi par eux
on eft fçavant , qui acquiert la
Science , dit l'Eccléfiafte , acquiert
du travail & du tourment,
lors que cette Science eſt vaine ,
curieufe , & criminelle , car la
bonne Science apporte la paix &
le repos à l'efprit . Je veux que
cette occupation foit honnefte
& inftructive , & qu'elle nous
prépare mefme à l'action , elle
nous en détourne bien fouvent ,
& fi elle nous donne la fcience
& la fag ffe des Siecles paffez ,
elle ne nous rend pas toûjours
du Mercure Galant. 21
plus fages & plus fçavans . Il femble
encore que la Lecture ne foit
utile qu'à ceux qui n'ont pas le
loifir de s'étudier eux - mefmes;
car qui fe connoift & s'obſerve ,
n'a pas befoin d'autre modele
pour cftre prudent & fage dans
fa conduite, fi co n'eft que l'exemple
d'autruy nous touche
davantage . Mais y a- t- il rien qui
nous foit plus préfent & plus fenfible,
que ce que nous reffentons
en nous. mêmes ? Ce qui nous eft
arrivé, peut encore nous arriver.
Voyons donc ce que nous avons
fait , & difons le hardiment , il
vautmieux éftre obligé de noſtre
habileté à noftre efprit, qu'à nos
Livres. Tous ces grands Autheurs
qu'on ramene au College,
bien loin de nous inftruire dans
Extraordinaire
noftre jeuneffe , ne nous laiffent
ny amour ny eftime pour eux , &
il faut que l'âge & l'expérience
nous les faffent rapporter au Ca
binet , pour en profiter & pour
nous plaire . Ils nous laiffent
mefine peu de teinture de leur.
Langue, & ces Poëtes & ces
Orateurs , font les Tyrans de
noftre enfance , comme parle
M' Ogier, & nous font hair le
Grec & le Latin, avant que
nous le faire aimer,
de
Mais tous les Hommes ne font
pas comme les Tartares, qui femblent
avoir mangé , & s'eftre
nourris des Livres , c'eft à dire,
qu'ils font fçavans fans lecture , &
fans étude . Il faut des Livres
pour eftre fage , mais il en faut
beaucoup pour eftre fçavant.
du Mercure Galant,
Qu'on diftingue tant qu'on voudra
la Science en ſpéculative &
en pratique , l'une & l'autre a
befoin d'un grand nombre de
connoiffances , que l'expérience
& le naturel ne nous peuvent
donner. Si l'on eft jeune , peut- on
eftre docte fans Livres Et la
Philofophie du College peut- elle
faire un Sage & un Sçavant ? Je
ne dis pas un Docteur , car les
Enfans en fortent tout fourrez .
Mais peut- elle faire un habile
Homme à l'âge de quinze on
feize ans ? Mais dequoy peut- on
eftre capable dans la vieilleffe ?
Si la vie a efté partagée entre la
folitude & les affaires , le bon
fens naturel , & ce qu'on a veu,
ne fuffit pas pour eftre fage &
fçavant. Ce n'eft pas affez que
24 Extraordinaire
de belles reflexions & de fortes
méditations . Il manque des
exemples aux Solitaires, & mefme
l'art de penfer ; & l'Homme
public & politique, a befoin de
la théorie & de la fpéculation,
pour çavoir bien faire ce qu'il
fait heureufement & au hazard .
Mais outre cela , il manque à
tous les deux , mille chofes à fçavoir
pour leur falut & leur conduite,
qu'ils ne peuvent avoir en
eux-mefmes, & par les lumieres
naturelles. Tout ce qui regarde
les Sciences & les Arts , ne s'acquiert
point fans Livres. Du genie,
de l'invention , de l'induftrie,
tant qu'il vous plaira , de la communication
avec les Sçavans &
les Maiftres , il faut encor avoir
recours aux Livres , pour eftre
pleinement
51
du Mercure Galant.
25
pleinement inftruits des chofes.
Le Sage des Stoïciens fuffifoit
à foy - même; mais encore avoit - il
eu befoin de Livres , avant que
d'eftre en état de mépriſer tout
ce qui eftoit hors de luy ; & peut.
eftre fans eux, n'auroit- il pas fait
tant de bruit , & voila , dit- on , le
mal que font les Livres. Ils don
nent avec ce mépris de toutes
chofes , une fuffifance arrogante,
qui rend les faux Sages infolens
& ridicules. Mais files Livres
ont perdu quelques Pédans , qu'ils
ont fait Roys de la Férule , n'ontils
pas fait des Philofophes & de
veritables Sages , qu'ils ont élevez
fur le Trône , & entre les
mains defquels ils ont mis un
Sceptre d'or , pour l'ornement
& la protection des belles Let-
Q. d'Avril 1684.
C
26 Extraordinaire
tres, & pour le bien & la félicité
des Hommes ?
Par le moyen des Livres, toute
la fageffe des plus habiles devient
la noftre ; & files Sages n'ont pas
moins vefcu pour nous que pour
eux , c'eſt là que nous profitons
de leur vie , & fans la lecture,
tout ce qu'ils ont dit , & tout ce
qu'ils ont fait , feroit enfevely
dans leurs Tombeaux. Les Grecs
& les Romains ont fait de grandes
chofes, & nous ont donné de
grands exemples ; mais ils ont
perdu tout cela , & nous auffi , fi
nous ne l'apprenons dans les Livres
; & c'eſt par le
moyen de
l'Hiftoire , dont la connoiffance
nous eft fi neceffaire pour noftre
conduite , afin de regler les éve
nemens préfens fur les évenedu
Mercure Galant. 27
mens paffez . Ce qui arriva hyer,
peut eftre plus diférent de ce qui
eft arrivé aujourd'huy , que ce
qui s'eft paffé il y a mille ans ;
& alors l'expérience & la fageffe
ne fervent de rien . La relation
qui fe tire de là, eft toûjours imparfaite
& défectueuſe . Il faut
joindre la lecture à l'obſervation ,
pour en bien juger. Le Chancelier
Bacon dit qu'il arrive
tous les jours, par un caprice de
la Nature, que les Enfans reffemblent
à leurs Grands - Peres , &
meſme à leurs Biſayeuls , & n'ont
aucun trait de leurs Peres. De
mefme, continue.t - il , les affaires
par un caprice de la Fortune, auront
du raport avec ce qui fe fera
fait dans les Siecles les plus éloi
gnez , & n'en auront point du
Cij
28
Extraordinaire
tout avec ce qui vient d'eftre fait.
Il compare agreablement toutes
les connoiffances que la lecture
peut donner aux Tréfors publics,
à l'Epargne, & aux Finances d'un
grand Prince , & tout ce qu'un
bel Efprit peut produire de fon
propre fond , aux richeffes d'un
fimple Particulier. Il eſt aifé
d'en voir la diférence , & de conclure
, que l'expérience a beſoin
des Livres, pour rendre un Hom.
me veritablement fage & .prudent
; ce qui a fait dire qu'un
grand Politique , ou un grand
Miniftre fans étude & fans lecture
, eft un Empirique d'Etat,
qui tue plus de Malades qu'il
n'en guérit , parce qu'il fe conduit
par une fauffe pratique qui
n'a point d'exemples.
du Mercure Galant.
29
L'Hiftoire peut donc s'accommoder
avec les évenemens qui
nous arrivent, & nous eftre utile,
par raport à trois chofes , parce
que dans toutes les affaires il y a
ce qui les prépare , ce qui les dé
termine, & ce qui les fait réüffir.
Or l'Hiftoire , qui eft le récit
d'une chofe paffée , a ces trois
mefmes circonftances ; & il en
eft ce que Mademoiſelle deGour
nay a dit des Effais de Montaigne,
que c'eft le dernier bon Livre
qu'on doit prendre , comine
Je dernier qu'on doit quitter ; car
hormis les Fables & la Chronologie,
qu'il eft neceffaire de faire
aprendre aux Enfans, parce qu'ils
ont en cet âge. la plus de mé.
moire, & que cela leur donne le
gouft des Livres, je ne crois pas
C
30
Extraordinaire
qu'on leur doive abandonner
'Hiftoire
& la Politique
. Un
jeune Homme
doit aller par degrez
dans fa lecture ; car ce n'eft
pas affez d'avoir
le jugement
avancé , & l'intelligence
vigoureufe,
il faut un jugement
formé,
& une intelligence
confommée
.
On peut entendre
ces choſes.
dans la jeuneffe
, quand on a de
l'efprit, &une heureuſe
naiſſance
,
mais pour les bien digérer, & en
faire fon profit, on ne le peut que
dans un âge plus meûr, & apres
une longue expérience
. Les Livres
qui regardent
les moeurs , ne
fe doivent
lire que quand on eft
fage , comme
les autres ne fe
doivent
lire que lors qu'on eft.
jeune.
Comme il y a des Gens qui
du Mercure Galant.
font infuportables avec leur le-
&ture , & qui dans les affaires &
le commerce du monde ne font
pas fort habiles , on a douté fi
les Livres eftoient neceffaires
dans la Politique , & fi un grand
Lecteur pouvoit eftre un grand
Homme d'Etat . Il y a icy quel
que diférence à faire, & quelque
tempérament à garder. Traiter
les affaires fans Livres, c'eft ignorance.
Traiter les affaires par les
Livres , c'eft fimplicité. Ceux
qui n'ont que l'expérience , ſe
trompent groffiérement dans les
affaires , car pour juger fainement
des chofes, il les faut connoïftre
parfaitement , & cette
connoiffance ne peut venir de
l'expérience feule, qui n'eft qu'un
effet de l'occurrence des évene-
C iij
32
Extraordinaire
mens, parce qu'on ne fçait qu'apres
qu'ils font paffez , ſi l'on a
bien ou mal fait, de les laiffer paf
fer ainfi. De plus , il faudroit vivre
l'âge des Patriarches , pour
voir pendant fa vie plufieurs éve
nemens femblables . D'autre côté,
ceux qui n'ont que la lecture,
ne font pas moins fujets à faillir,
Ils reglent toutes chofes felon
leurs idées, & jugent plutoft par
mémoire que par jugement. Ils
s'amufent à compaffer les évenemens
paffez avec les préfens , &
font fi longtemps à en faire les
paralelles , que le mal arrive
avant que de le pouvoir empefcher
, & qu'il fe rend incurable
avant que d'y apporter le remede.
Les affaires, comme nous
avons dit, ont toûjours quelques
du Mercure Galant.
33
circonftances qui les diverfifient.
Si deux chofes qui arrivent en
mefme temps à une mefme perfonne,
font fi diffemblables , c'eft
bien pour qu'il y ait encore plus
de diférence entre le préfent &
le paffé. Ceux qui n'ont que la
lecture, n'ont point l'art de joindre
ces deux extrémitez , & de
comparer les affaires par où elles
fe reffemblent dans la théorie &
dans la pratique. Ils les voyent
venir de loin , & s'accoûtument
à cette veuë ; mais ils ne peuvent
s'en démêler, parce qu'ils n'ont
point d'expérience. Les autres
ne les apperçoivent point, qu'el
les ne les touchent , & s'épou
vantent à leur abord, parce qu'ils
n'ont ny lecture, ny étude. Mais
pour dignement fe débaraffer
34 Extraordinaire
des affaires , il faut remplir cet
entre- deux , & confondre ces
deux choſes. C'eſt le moyen de
faire un habile Homme , & un
grand Homme d'Etat.
Mais il faut eftre fçavant &
éclairé, pour bien juger des Livres,
& pour faire un bon ufage
des vieux & des nouveaux . Pour
peu qu'un Homme ait d'éloquence
& de teinture des belles
Lettres , il luy eft facile de faire
des Livres, & de remplir de gros
Volumes , de la maniere que l'on
compofe aujourd'huy. Ce n'eft
pas que nous foyons plus fçavans
que nos Peres , mais nousfommes
plus intelligens & plus intelligi
bles. Plus ils vouloient penétrer
le fond des Sciences , plus ils :
y rencontroient d'obſcurité ; &
du Mercure Galant.
35
ce qu'il y a de brillant & de lumi
neux dans leurs Ecrits, vient feulement
de la fuperficie. Ils ont
affecté mefine de paroiſtre tenébreux
, pour paroiſtre doctes ; ce
qui fait la rudeffe de leur langage
, & le galimathias de leur
ftile. Cependant nous leur fom.
mes redevables de nous avoir défriché,
& mâché les Sciences.
mais on nous doit pardonner, fi
nous n'allons pas plus avant que
leurs lumieres nous peuvent conduire
, par la briéveté de noftre
vie ; & l'on nous doit fçavoir
quelque gré , d'avoir plus d'ordre,
plus de difcernement , & plus
d'apropriation qu'eux , dans nos
Ouvrages , qui font des chofes
effentiellement neceffaires pour
plaire & pour inftruire, lefquelles
36
Extraordinaire
་
neantmoins ils ont négligées, par
ignorance , ou manque d'application.
Nous ne difons pas de
meilleures chofes , mais nous les
difons en meilleurs termes. Je
parle icy des Autheurs qui ont
écrit en noftre Langue . La facilité
& l'agrément de noſtre expreffion,
valent bien la fécondité
de leurs pointes , & l'artifice de
leurs figures . Ce qu'il y a de pré- a
tieux dans leurs Livres , font des
Diamans bruts, mal polis , & enchaffez
en cuivre tout le monde
n'en voit pas l'éclat , & n'en connoift
pas le prix , Il eſt vray qu'on
dit que les Ecrits d'apréſent font
comme les faux Diamans , qui
brillent davantage que les veritables
; mais on avoüera que cet
éclat , & l'art de les mettre en
du Mercure Galant.
37
ceuvre , vaut mieux que cette
fombre obfcurité , qui couvre
dans les vieux Livres les Pierreries
les plus rares, dont leur éloquence
eft parée. C'eſt une éloquence
ridée , qui à la verité a
des muſcles & des nerfs, mais qui
rebute les Lecteurs , & qui plaiſt
bien moins que la politeffe & la
pureté du ftile d'aujourd'huy.
Ces ridicules ornemens de la
vieille Rhétorique, & cette do-
Arine tenébreuſe, font-ils préferables
à un ordre & à un arrangement
naturel , qui débrouille
& qui difpofe les matieres les
plus confufes & les plus embaraffées
? A une diction fi claire
& fi intelligible , que les plus
groffiers par fon moyen penétrent
les choſes les plus fublimes
38
Extraordinaire
& les plus relevées ? Avoüons
donc que nos Autheurs modernes
l'emportent fur tous les anciens
qui ont écrit en hoftre
Langue , & bien loin de donner
le titre de Reyne à une vieille
Dame chargée de Médailles de
cuivre & de Chaînes de laton,
comme parle M' Paſcal, foúmettons
-la aux pieds de l'illuftre
Académie Françoiſe , qui doit
avec juſtice regner dans l'Empire
des belles Lettres.
Cependant comme la plûpart
des Livres nouveaux ne fortent
pas de cette Source d'éloquence
& de politeffe , on les lit feulement
pour dire qu'on les a lûs ;
car la lecture de ces fortes d'Ou.
vrages fait aujourd'huy une par.
tie de l'efprit de bien des Gens
du Mercure Galant.
39
devant lefquels on ne paroiftroit
que groffiérement fçavant, fi on
on ne citoit que les anciens Autheurs
, & fi on n'avoit pas
la
connoiffance de tous les petits
Livres de Vers & de Profe, que
les Cavaliers & les Dames portent
dans leurs poches , comme
une marque de politeffe & de
galanterie. On eft perfuadé que
i la lecture des Livres nouveaux
ne nous rend pas plus habiles ,
elle nous donne l'efprit du temps,
fans quoy nous ne fçaurions plai .
re, ny eftre à la mode. J'en connois
de fidélicats en cela , qu'ils
feroient fcrupule de citer le Plu
tarque d'Amiot , pour celuy de
l'Abbé Tallemant, & les Satires
de Regnier pour celles de Boileau.
C'eft pourquoy afin de
40
Extraordinaire
fçavoir les chofes anciennes
parmy
les nouvelles , on a traduit la
plupart des vieux Livres qui ont
quelque réputation . Mais enfin
foit qu'on life les vieux ou les
nouveaux Autheurs , ceux qui
écrivent doivent prendre garde
à l'uſage qu'ils font de leur le-
&ture ; car s'il faut avoir lû pour
bien écrire, il ne faut pas écrire
pour montrer qu'on a lû . C'eſt
neantmoins la folie de beaucoup
de Gens . Leurs Ouvrages ne
font que des Copies imparfaites
des Originaux qu'ils ont pillez,
Ils reffemblent à ceux qui s'enrichiffent
du bien d'autruy. Ils
fubfiftent de leur vivant, mais ils
ne laiffent à leurs Heritiers qu'-
une Succeffion qu'il faut rendre,
ou que l'on ne conferve qu'en fe
du Mercure Galant.
41
3
ruinant. Que demeureroit-il à
tant d'Autheurs, s'ils rendoient
aux Anciens ce qu'ils leur ont
pris ? Il ne leur refteroit qu'un
peu d'ordre & de mémoire ;
bien du papier blanc , & beau-
| coup de temps perdu. Tels font
ceux qui ne compofent que par
mémoire, & qui n'ont de l'invention
que pour arranger des lieux
communs , & les placer bien à
propos, Ils écrivent avec facilité
fur toutes fortes de fujets,
parce qu'ils ont une idée genérale
de toutes fortes de matieres,
& de pleins Magazins de paffa .
ges & de recherches . Si on leur
dit qu'ils ne font rien de nouveau
, & que leur abondance
vient de leur grande lecture , ils
répondent que ce font des no
Q.d Avril 1684- D
42
Extraordinaire
tious genérales & communes &
tous les beaux Efprits , & qu'ils
font honneur aux Autheurs qu'ils
alléguent. Cependant , je confeillerois
aux grands Lecteurs &
auxjeunes Gens, qui ne compo
fent encore que par imitation , &:
qui ont befoin de guide , de ne
fe flater point de cette penſée, &
d'éviter comme un écueil de pa
reilles compofitions , car c'eft le
vray moyen de ne faire jamais.
rien de foy-mefme , & de s'attirer
té mépris & indignation des .
Sçavans ; mais fur tout, ceux qui
écrivent , & ceux qui lifent, doi .
vent prendre garde d'avoir de
mauvais fentimens . On les prend
infenfiblement dans les méchans.
Livres , & on les communique
apres aux autres. L'Homme eft
du Mercure Galant.
43
naturellement idolâtre de les
opinions , & particulierement
dans fes Ecrits, qui les immorta.
lifent. Plus fes opinions font foi
bles , plus il s'éforce de les foû
tenir , & l'on diroit mefime que
fon opiniâtreté s'augmente , à
mefure qu'elles tombent en rui
ne ; & c'eft pourquoy il y a fi peu
d'Autheurs qui fe retractent.
Il y a des Gens qui lifent tou
tes fortes de Livres, & qui ne lifent
que pour lire , & pour dire
qu'ils ont lû , & ceux - là font auffi
habiles que s'ils n'avoient jamais
veu de Livres. Il y en a d'autres
qui à la verité lifent tout , fans
s'attacher à aucun Autheur particulier
, mais ils profitent de
tout, & font comme les Abeilles ,
qui compofent leur miel du fuck
Dij
44
Extraordinaire
de diverfes Fleurs. Ce font des
Efprits qui ne veulent point de
guide dans l'étude des belles
Lettres , & qui cherchent par
tout la fcience & la verité. Je
crois auffi qu'un Homme qui a
pris la voye de la Lecture pour
eftre fçavant (car on le peut eftre
par la méditation & par la refléxion
, mais qui eft une étude plus
feche & plus ennuyeufe; ) je croy,
dis-je, qu'un grand Lecteur doit
tout lire , pour eftre fatisfait ,
& pour eftre docte. Il ne doit
pas feulement éfleurer & parcourir
les Livres, il doit lire eny
tierement un Ouvrage & avec
application, & prefque toûjours
les Originaux, & dans leur propre
fource , afin d'en bien juger,
mais il doit encore lire tous les
du Mercure Galant.
45%
?
bons Livres du temps , s'il veut
eſtre un fouverain Arbitre en fait
de Littérature. Il y en a qui ne
s'attachent qu'à un certain nombre
de Livres choifis , qui font
toute leur étude & toute leur
application. Je ne blâme point
ceux qui ne lifent que les Livres
qu'ils entendent , parce qu'ils
n'ont pas affez d'intelligence &
de capacité pour lire des Autheurs
d'une plus grande force;
mais ceux qui pour faire parade
d'une fotte & ridicule fuffifance ,
lifent Platon & Ariftote , où ils
n'entendent rien , qui ne lifent
jamais que les grands Autheurs,
pour faire croire qu'ils ont un
grand commerce avec eux , &
pour montrer l'élevation de leur
génie , ceux- là, dis-je, méritent
bien d'eftre berpez des Sçavans
46
Extraordinaire
qu'ils fréquentent . Il faut avoueringénúment
noftre ignorance,
& ne citer pas fi hardiment des
Autheurs qu'on n'a veus qu'à la
marge d'un Livre , ou entendu
nommer qu'au Sermon . On ne
peut pas conoiftre à fons tous les
bons Autheurs , la vie de l'Homme
eſt trop courte , pour faire ;
habitude avec tous , c'eft bien
affez d'en connoiftre quelquesuns
de noſtre portée , & à noftre
ufage. Ce qui me fait fouvenir
de ce que répondit plaifammentun
Cavalier de mes Amis à quel
qu'un quiluy parloit de Scaliger;
qu'il ne le connoiffoit que de
veuë , pour l'avoir rencontré
quelque part , mais qu'il ne fçavoit
pas de quel Païs il eftoit.
Que dirons-nous encore de ceux
qui n'ont jamais veu ces grands
du Mercure Galant. 47
5
Autheurs , qu'en mafque , traveftis,
& déguiſez, & qui cependant
ne jurent que fur la verité
& la fidélité de leurs paroles? Il
les faut mettre au nombre de nos :
Dames Lectrices , qui citent Sear..
ron & Daffoucy, pour Ovide & Virgile . Il y a d'aul
Sçavans ,
qui par inclination ou par capri
ce , ne s'attachent qu'à de cera
tains Autheurs d'une doctrineextraordinaire
& chimérique, ce
quilés rend: fort finguliers & fort
attachez à leurs opinions. Il feroit
à fouhaiter pour le repos del'Eglife
, & de la focieté civile,
qu'ils n'euffent jamais lû que leur
Álmanach ; mais il eſt une amouraveugle
pour les Livres & pour
les Autheurs, auffi-bien que pour
les autres chofes , & cette folie
48 Extraordinaire
nous porte quelquefois juſqués à
choquer la bienséance & l'honnefteté.
Comme les productions
de l'efprit font plus nobles que
celles du corps, l'amour que chacun
a pour les Ecrits eft plus raifonnable
que celuy que nous
avons pour nos Enfans . Il eſt
auffi plus fort & plus folide , je
diray mefme qu'il eft plus tendre ;
car s'il eft rare que nos Enfans
nous reffemblent , nos Livres
nous reffemblent toûjours. Ce
font les vives images de noftre
efprit & de nous-mefmes. Il y a
deux amours pour les Livres, un
amour de Pere , & celuy- là, c'eft
l'amour des Autheurs pour leurs
Ouvrages. Il y a un amour d'A
mant, & c'eſt l'amour que nous
portons aux Ouvrages des au
fres .
du Mercure Galant.
49
tres. Tous deux font aveugles ,
& vont à l'excés . Ils font fujets
à faire bien de faux jugemens ;
& tous ceux qui fe font mêlez de
faire le difcernement des Livres,
foit anciens ou modernes , ont
toûjours manqué en cela , par
préoccupation & par enteftement.
Que de ridicules Biblioteques
dans le monde , par le
choix mefme de Gens fçavans !
Je pardonne ce fol amour de
Pere dans un Autheur ; mais je
ne puis pardonner à un Lecteur
cette amour bizarre , qui le rend
idolâtre de certains Livres indignes
de fon eftime , & qui luy
font perdre fa réputation , car
rien ne décrie plus un galant
Homme , que le mauvais gouſt
en toutes choſes . On feroit un
Q.d'Avril 1684. E
So
Extraordinaire
Roman de tous ces plaifans Le-
&eurs , & j'ay veu des Devots
contefter jufqu'à l'aigreur & à
l'emportement , pour la préference
de la Guide des Pecheurs ,
& de la Cour Sainte ; du Penfez- y
bien , & des Penfées Chreftien
nes ; de Philothée, & de l'Horreur
du Peché . Il n'y a fi petit
Docteur qui n'époufe un Pere
de l'Eglife , & qui ne fe faffe le
Palladin de fon éloquence & de
fa doctrine. Nous avons vû de.
puis quelques années un Prédicateur
fiamoureux de Tertulien ,
qu'il ne s'eft pas contenté de
prefcher par la bouche de ce
grand Homme , il l'a fait pref
cher par la fienne , & a intitulé
trois ou quatre gros Volumes de
Sermons, Tertulianus prædicans.
du Mercure Galant.
SA
Pour les Autheurs profanes,
S. Auguftin s'attendriffoit fur
l'Eneïde de Virgile ; & S. Jerôme
fut foüeté par les Anges , pour
avoir lû Cicéron avec trop d'attache.
Je ne parle point des Philofophes
& des Autheurs qui ont
fait Secte ; l'Ecole & le Païs
Latin, retentiffent encore tous les
jours du bruit qu'on fait pour
foutenir de fi vaines & de fi ridicules
affections. Mais on ne trouvera
jamais la verité tant qu'on´
s'amufera à contefter fur le mé.
rite de ceux qui l'ont cherchée.
Je ne dis rien non plus des fauffes
Clélies , des faux Cyrus , & des
fauffés Cléopatres ; car il y a des
Cavaliers & des Dames auffi
fous de ces Romans , que de Pédans
enteftez de Platon & d'AE
ij
52
Extraordinaire
riftote. J'ay un Amy fi prévenu
en faveur des Penfées de M' Pafcal,
qu'il a rompu vingt fois avec
moy, parce qu'il s'imaginoit que
je n'eftimois pas affez cet Au
theur. J'ay connu un illuſtre Prélat
, qui n'eftoit pas moins paf
fionné pour les Lettres Provin
ciales qu'on luy attribuë. Il les
avoit de trois ou quatre fortes,
pour la taille & pour l'impreffion ,
mais fur tout il les avoit en petit
dans un Sac de cuir mufqué trespropre
, qu'il portoit toujours
fur foy. Ce Prélat eſtoit neantmoins
du Party contraire , &
grand Amy des Jéfuites ; mais
tout cela n'avoit pú diminuer l'a
mour qu'il portoit à ces Lettres
agreables & fpirituelles .
Ccs belles Refléxions de M
du Mercure Galant.
53
le Duc de la Rochefoucaur,
n'ont - elles pas fait autant d'Idolâtres
qu'elles ont eu de Lecteurs
? Je connois encore des
Gens qui font fous de Montaigne,
de Charon , & de M ' de la
Hoguete ; mais ces trois Autheurs
fe reffemblent fi fort ,
qu'on ne peut en aimer l'un fans
aimer l'autre . Cet amour aveugle
pour quelques Livres , nous
en fait hair d'autres avec auffi
peu de raifon , & on feroit de
plaifans contes de ces fortes d'averfions
, mais on ne diroit rien.
que tout le monde ne fçache.
Enfin cette fympatie & cette
antipatie partagent tous les jours
les Lecteurs , & de la naiffent ces
agreables Difputes , & ces fçavantes
Differtations , qui font
E
iij
54
Extraordinaire
paroiftre les beaux Efprits, & ga
gner les Libraires . Il eft d'autres
Lecteurs qui ne s'attachent à
perfonne , & qui lifent tout fans
dégouft & fans paffion , pourveu
qu'il foit vray , ou qu'ils le
croyent tel , car autrement ils
feroient confcience de leur le-
&ture , & n'oferoient pas voir dans
l'Almanach quel temps il doit
faire, s'ils l'ont une fois reconnu
menteur.
La verité eft bien aimable , &
mérite bien qu'on la cherche par
tout où l'on peut la trouver;
mais il ne faut pas la chercher où
elle ne fut jamais , & où l'on fe
doit contenter de la vray -femblance
, qui pour n'eftre pas fi
forte, ne laiffe pas d'eftre fouvent
& plus utile , & plus agreable,
du Mercure Galant .
SS
S
Les fixions des Poëtes ne font
pas des menfonges criminels , &
on n'a point fait de Loix pour
les punir. Ce font des tromperies
innocentes & fpirituelles , qui
n'apportent aucun préjudice à
la focieté civile. Il y en a meſme
d'inftructives & de profitables
pour les bonnes moeurs. La vrayfemblance
eft quelquefois plus
propre à nous éloigner du vice ,
& à nous porter à la vertu ; &
dans les chofes indiférentes, elle
eſt préferable à une verité odieu.
fe , lors qu'elle ne choque ny
la
Foy hiftorique , ny la Créance
humaine. Ces Amateurs de la
verité , que je comparerois volontiers
à ceux qui cherchent la
Pierre Philofophale , devroient
s'attacher au fens, & non pas aux
E iiij
56
Extraordinaire
paroles , qui n'en font que l'é
corce. Lors que N. Seigneur
enfeignoit fes Difciples , il le faifoit
par des paraboles , qui êtoient
fouvent fauffes quant à la chofe,
mais fi veritables quant au fens,
qu'ils n'en pouvoient douter. Il
eftoit la verité meſme , mais il fe
fervoit de ces paraboles comme
d'un véhicule , pour faire entrer
fa doctrine dans leurs efprits , qui
auroit pû les ébloüir & les effrayer,
en fortant toute claire &
toute pure de cette fource de
-lumiere & de fainteté . Aucun de
fes Diſciples ne luy dit ; fi les
exemples que vous nous propofez
eftoient veritables , nous les
fuivrions ; mais les chofes que
vous nous contez eftant fauffes,
nous ne devons pas nous regler
du Mercure Galant.
57
là deffus . Au contraire , ils êtoient
charmez de fes recits , & cette
maniere de les enfeigner leur faifoit
comprendre , & les perfuadoit
des veritez les plus incroyables
, au lieu que lors qu'il leur
dit naïvement, & fans paraboles,
qui ne mangera pas ma chair, & qui
ne boira pas mon fang, n'aura point
la vie eternelle , ils fe récrient &
fe fcandalifent de cette verité.
Moïfe, dit Philon , a efté ennemy
des Fables, parce qu'il a toûjours
voulu marcher ſur les veftiges de
la verité. Cependant il eſt plein
de paraboles & d'allégories , &
il n'y en a pas moins dans l'Ancien
Teftament , que dans le
Nouveau . Ily a apparence mefme
que le Fils de Dieu ne s'eſt
fervy de cette maniere d'enſei
58
Extraordinaire
gner, que parce qu'elle estoit du
gouft & du génie des Juifs. D'où
vient donc cela ? ' C'eſt qu'il y a
cette diférence entre la Fable &
la Parabole , que celle- cy contient
la verité ſous la figure de la
vray -femblance , & celle . là fous
la figure du menfonge. La Fable
eft toûjours extraordinaire
&
merveilleufe ; la Parabole , toujours
fimple & naturelle, & voila
pourquoy Moïfe s'eft éloigné de
la Fable dans fes Ecrits ; mais au
refte il en eft comme de la Pein.
ture & de la Sculpture , que ce
Législateur défendit au Peuple
de Dieu. Ces ingénieufes fixions
ont eu leur utilité chez tous les
autres Peuples , & nous tirons.
encore tous les jours de grandes
inftructions
des Fables d'Efope
,
du Mercure Galant,
$9
dont l'Histoire eft fi oppoſée au
bon fens & à la raifon , mais dont
la morale eft fi jufte & fi raiſonnable.
Ce font des Beſtes qui
parlent, cela eft incroyable , mais
ce qu'elles difent eſt la verité
mefme . Lifons donc les Poëtes
en Poëtes , & les Hiftoriens en
Hiftoriens. Ce n'eſt pas dans les
chofes profanes que la verité eft
fi neceffaire pour noſtre inftruction
. C'eſt dans les choſes faintes,
encore y faut- il de la précaution
& du difcernement ; car la
Lettre tue , & la Bible renferme
des veritez plus capables de nous
fcandalifer, que de nous édifier.
Je parlerois icy de la lecture de
1'Ecriture Sainte , & des Saints
Peres, & du mauvais ufage qu'on.
en fait , car il ne faut pas croire
во Extraordinaire
qu'il n'y ait que les mauvais Livres
qui foient nuifibles. On
abufe des bons plus dangereufe
ment que des autres , & il faut
avoir de grandes lumieres pour
cette forte de lecture , mais ces
lumieres doivent eftre douces &
tempérées. Si les Livres profanes
fe lifent d'ordinaire aux Flambeaux
, ceux - cy fe doivent lire à
la Lampe , je veux dire dans le
Cabinet & dans la Solitude , avec
foûmiffion , avec fimplicité , avec
application, avec recueillement,
& non pas dans l'éclat & le bruit
du grand monde ; par curiofité ,
par fuffifance , par mépris , par
raillerie. Mais où vay- je m'embaraffer
? Je dois laiffer cette matiere
aux Maistres de la Vie fpirituelle,
& aux Peres de l'Egliſe,
du Mercure Galant. 61
5
qui nous ont appris eux- mefmes
comment nous les devons lire.
Il faut donc faire diftinction
des chofes qu'on lit, & de l'uſage
qu'on en peut faire . Si je lis une
Fable , je ne m'attache qu'au
fens , & j'en examine la verité,
par le raport que j'en fais à la
Philofophie, ou à la Theologie,
à la Nature, aux Moeurs, ou à la
Religion. Si c'eft quelque recit
plaifant, je m'endivertis, fans me
mettre en peine fi la choſe eft
fauffe, ou veritable , fielle eft de
l'invention de l'Autheur , ou s'il
n'en eft que l'Hiftorien ; parce
que cette circonstance ne fait
rien à mon divertiffement . Si
nos Ignorans veritables lifent les
Métamorphofes d'Ovide , ou les
Contes de Bocace , ils feront
62 Extraordinaire
une heure à dire , Cela eft faux,
Cela n'a jamais efté , Si cela eftoit
vray. Belle confidération! Comme
s'il leur importoit beaucoup,
qu'un tel ait fait telle chofe , que
Daphné ait efté changée en
Laurier, ou Aracné en Araignée .
Si on leur fait un Conte, en vain.
il eft ingénieux & plaifant ; ils ne
vous écouteront pas , fi vous ne
leur donnez Caution Bourgeoiſe,
de la verité du Fait pour l'HiL
toire. On peut y eftre fcrupuleux,
parce que la verité des éve.
nemens dépend des paroles de
l'Hiftorien ; mais il faut l'exami.
ner en honneſte Homme, & ne
pas démentir les Gens pour des
Vetilles & pour des bagatelles.
Il faut laiffer au Maréchal de
Baffompierre ces Remarques
du Mercure Galant.
63
Cavalieres fur Duplex , c'eft un
Sot, C'est un Ignorant, Il en a menty.
On foufre cela d'un Maréchal
de France , encore que dans l'Em .
pire des belles Lettres il n'y ait fi
petit Copifte, qui ne croye eftre
grand Seigneur . Je connois un
fort honnefte Homme , & bel
Efprit, qui a cette plaifante habitude
, de donner en lifant des
chiquenaudes à tout ce qui ne
luy plait pas. Si je lis quelque
Traité de Phyfique ou de Medecine,
& que j'y trouve une expérience
furprenante , ou une cure
merveilleufe , je confidere fi cela
peut faire naturellement , & s'il
eft ainfi , je donne ma créance à
ce Philofophe , & à ce Medecin ,
auffitoft qu'à un autre . Il eft encore
icy permis de douter, & de
64
Extraordinaire
•
dire , Cela feroit - il vray? parce
qu'il eft facile de fe laifler tromper
fur les fecrets de la Nature,
dont les nouveaux Philofophes
ont fait la découverte. Tout le
monde n'a pas la capacité d'en
bien juger , & il vaut mieux eftre
ignorant en Phyſique , que ridi.
culement fçavant . Enfin fi je lis
quelque Ouvrage de Theologie ,
ou de Pieté , c'eſt avec une foûmiffion
entiere de ma raiſon, facrifiant
à la Foy tous les doutes
que je pourrois avoir. Je croy
que la verité y eft , & ne m'amufe
pas à l'y chercher. Je m'en repofe
fur le foin & la fidelité de
ceux en qui Dieu a mis fon efprit
& fa doctrine .
Mais de tous ceux qui lifent
mal , les plus méchans ecteurs
du Mercure Galant.
65
font ceux qui font lire mal les
7. autres. J'entens parler des Pédans
, qui par ignorance , & manque
de difcernement, nous donnent
dans noftre jeuneffe une
méchante teinture des Livres .
Ils corrompent le fens , & défigurent
l'expreffion des meilleurs
Autheurs ; & à peine d'un fi
grand nombre qui font leur le.
cture continuelle de Cicéron &
de Virgile , s'en trouve- t - il un
3 feul qui les puiffent dignement
expliquer. Il faut pour cela une
netteté d'esprit dont ils ne font
pas capables , une imagination
noble & relevée , & une pro
fonde connoiffance de l'Antiquité.
Sices Autheurs pouvoient
foufrir quelque chofe en cette
vie , ce feroit de le voir déchirez
Q. d'Avril 1684.
F
66 Extraordinaire
par un fi grand nombre d'Igno
rans qui fe mêlent tous les jours
de les expliquer . En effet , les
Autheurs les plus polis nous paroiffent
barbares entre leurs
mains ; & jamais quelqu'un en
a- t-il fait fes delices pendant qu'il
a efté fous la difcipline de fon
Pėdant ? Au contraire , juſqu'à
ce qu'on foit hors de cet ignorant
efclavage , on préfereroitTabarin
à Térence , & Jean de Paris à
Cicéron. Ce n'eft point la jeuneffe
qui fait cela , c'eſt la mé .
chante inftruction qu'on nous.
donne.
Ce n'eft pas affez que la Le
cture nous rende fçavans & habiles
; il faut encore qu'elle nous
rende bien faits & polis , qu'elle
forme nos mours & noftre jugedu
Mercure Galant.
67
gement , qu'elle faffe noftre ef
prit, & donne à noftre naiſſance
S une élevation que la Fortune
nous avoit refuſée ; c'eſt à dire,
qu'elle fe falfe voir auffi - bien
dans nos fentimens que dans nos
paroles , & que nous devenions
par elle encore plus nobles que
fçavans,
Et quepar le travail d'une longue
lecture,
L'Art acheve les traits qu'ébauche
la Nature.
Que de Gens ont lû, qui ont
les fentimens auffi bas , & les manieres
auffi groffieres , que ceux
qui ne connoiffent pas les lettres
de l'Alphabet ! Que de Gens
ont lû, qui ne font pas plus vertueux
, & qui de toute leur le-
Eture n'en tirent pas la moindre
Fij
68 Extraordinaire
confolation dans leurs difgraces!
Cela s'appelle lire en Pédant, &
par une fotte curiofité d'apprendre.
Ils fe rempliffent du fatras
des Livres, incapables qu'ils font
de connoiftre ce qu'il y a de bon,
de le choiſir, & d'en profiter. Le
temps qu'ils employent à la leature
, eft un temps perdu , &
quelques -uns ont raiſon de s'en
confeffer.
Il y en a qui s'accufent de leur
lecture comme d'un grand peché
, & qui croyent que hormis
la Bible & la Legende , tous les
Livres font défendus . Leur conſcience
ſcrupuleuſe leur a renverfé
le ſens commun , en forte
qu'ils s'accufent du bien comme
du mal . Je connois des Devots,
qui fe font accuſez d'avoir lû les
du Mercure Galant.
69
$
Quatrains de Pibrac , & des Di.
recteurs qui ont défendu de lire
la Cour Sainte . Ce n'eſt
pastour .
jours ignorance & fimplicité , il
y a de la bizarrerie, de la paffion ,
& du faux zele. Mais ceux qui
par la corruption de leur nature,
fe fouillent, & fe gâtent à tout ce
qu'ils approchent, ne font- ils pas
indifcrets & teméraires, d'accufer
de leur defordre des Autheurs
innocens , & de les nommer en
confeffant leurs crimes ? Quoy,
un Autheur celebre par fon mérite
& par fa vertu , fera déclaré
infame, & chaffé de la focieté
civile, & meſme de l'Eglife, parce
qu'un Débauché abufera de ce
qu'il a écrit pour le divertiſſement
des honneftes Gens ? Et
s'il eft défendu de nommer les
70
Extraordinaire
Complices de nos crimes au Tribunal
de la Penitence, nous ferat
-il permis d'y eftre les Délateurs
de tant d'illuftres Ecrivains , qui
ne nous connoiffent pas ? Que
ces pernicieux Lecteurs s'accufent
fimplement dú mauvais
ufage qu'ils font des Livres , &
ne s'en prennent pas à leurs Autheurs.
Que ces faux Directeurs
ne confondent pas l'Innocent
avec le Coupable , & ne ſe vangent
pas , fous prétexte de l'intéreft
de l'Eglife , pour contenter
leur paffion & leur caprice . Ils
livrent au Bras féculier de la
Servante, comme parle l'Hiftorien
de Dom Quichote , les plus
celebres Autheurs . Quelle hote!
quelle infamie ! ou plutoft quel
Emportement quelle injuftice!
du Mercure Galant.
7ì
Le feu P. E. terminoit toutes
Tes Miffions par un ſemblable ſacrifice,
auquel il apportoit la paf
fion d'un Tyran , plutoft que le
zele d'un Apoftre. Là dans un
amas confus de Livres qu'il avoit
excroquez de fes Devots , on
voit Porta , Bellot , Agrippa, &
quelques Autheurs d'une réputation
un peu fcabreuſe ; mais
ce qui faifoit le plus grand nom
bre , on voit d'un autre cofté,
les Scudery , les Gomberville,
les Calprénede , les Moliere , &
les Corneilles mefme ; & ce que
Les plus éclairez ne pourroient
voir fans frémir , les Ecrits du
fameux Evefque du Bellay , n'étoient
pas reſpectez de ces flâmes
impures.
Je me fouviens toûjours du
72 Extraordinaire
pauvre Poléxandre, qu'une Da
me de cette Province conſerve
curieufement dans fon Cabinet,
depuis qu'elle le tira de cet indigne
Bacher , où une autre
Dame l'avoit lâchement aban.
donné . Il porte plufieurs marques
de cette infamie ; mais la
Dame l'en eftime davantage , &
elle dit merveille de fes proüeffes
en cette rencontre , & de la bonté
de fes Armes dorées , qui réſiſ.
térent aux flâmes , & qui aidérent
à l'en fauver. Elle entend
par
là une bonne Couverture de
Maroquin de Levant , dorée, &
ajuſtée, dont ce Livre eftoit re.
lié. Enfin elle raconte cette avanture
d'une maniere ſi naturelle &
fitouchante, que ce ne feroit pas
la moins belle partie de ce Roman,
du Mercure Galant.
73
man, fi on la vouloit ajoûter aux
infortunes du brave & genéreux
Poléxandre.
Je l'avoue ingénúment, quand
je confidere avec une férieuſe
refléxion le bien & le mal que
fait à la Jeuneffe la lecture des
Romans & des Poëtes, je n'oferois
ny en approuver, ny en con.
damner l'ufage , mais quand je
me fouviens que je les ay lús
dans mon enfance , & mefme
dans un âge plus avancé, fans la
moindre émotion, & queje leur
dois ce que j'ay d'éducation &
de teinture des belles Lettres ,
qu'ils m'ont ouvert la Porte des
Sciences , & donné le gouft des
Livres, je fuis forcé de dire qu'on
les peut lire fans danger du cofté
de l'ame, & avec utilité du cofté
Q.d'Avril 1684.
G
74
Extraordinaire'
de l'efprit , car enfin , je le répete
encore apres M' de Balzac, il doit
y avoir des Livres pour occuper,
& pour inftruire. Il doit y en
avoir pour délaffer & pour plaire ;
les uns font utiles , les autres
agreables ; & l'Homme a befoin
des uns & des autres. Si on veut
fuivre ce partage , & ne rien confondre,
on fera toujours un bon
ufage de la Lecture.
DE LA FEVRERIE .
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3
p. 143-144
SUR LA MORT DE MR DE CORNEILLE.
Début :
L'Apollon de nos jours, dont la fertile Veine, [...]
Mots clefs :
Apollon, Couleurs, Mouvement, Spectacles, Corneille, Poètes, Admirateur, Hommage, Gloire, Mémoire, Pierre Corneille
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUR LA MORT DE MR DE CORNEILLE.
SUR LA MORT
DE M' DE CORNEILLE.
L'
'Apollon de nos jours , dont la
fertile Veine
Par fes vives couleurs , par fes raifonnemens
,
Marqua fi bien du coeur les divers
mouvemens ;
Le grand Corneille , hélas n'eft plus
qu'une Ombre vaine .
Que dis-je? Il vit toûjours dans nôtre
illuftre Scene ;
Toujours y regneront ces Spectacles
charmáns ,
Où l'esprit enchanté découvre à tous
momens
Mille nouveaux appas, dont la force
l'entraîne.
144
MERCURE
O vous, Hiftoriens, Poètes, Orateurs,
Ou jaloux de fon nom , ou fes admi .
rateurs ,
Rende luy voftre hommage , honorezSa
memoire.
vous Non; qui que vous soyeZtaisez vo
Ecrivains ;
Ses Ouvrages fans vous éternifent
Sa gloire ,
Et l'ont mis audeffus des Grecs &
des Romains.
DE M' DE CORNEILLE.
L'
'Apollon de nos jours , dont la
fertile Veine
Par fes vives couleurs , par fes raifonnemens
,
Marqua fi bien du coeur les divers
mouvemens ;
Le grand Corneille , hélas n'eft plus
qu'une Ombre vaine .
Que dis-je? Il vit toûjours dans nôtre
illuftre Scene ;
Toujours y regneront ces Spectacles
charmáns ,
Où l'esprit enchanté découvre à tous
momens
Mille nouveaux appas, dont la force
l'entraîne.
144
MERCURE
O vous, Hiftoriens, Poètes, Orateurs,
Ou jaloux de fon nom , ou fes admi .
rateurs ,
Rende luy voftre hommage , honorezSa
memoire.
vous Non; qui que vous soyeZtaisez vo
Ecrivains ;
Ses Ouvrages fans vous éternifent
Sa gloire ,
Et l'ont mis audeffus des Grecs &
des Romains.
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Résumé : SUR LA MORT DE MR DE CORNEILLE.
Le texte rend hommage à Pierre Corneille après sa mort, soulignant que son œuvre continue de captiver sur scène. Il appelle historiens, poètes et orateurs à honorer sa mémoire. Les écrits de Corneille assurent son immortalité, le plaçant au-dessus des auteurs grecs et romains.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 105-109
VIII.
Début :
Mercure, permettez que je hausse la voix [...]
Mots clefs :
Truite, Homme à cheval, Yeux, Poètes
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texteReconnaissance textuelle : VIII.
VIII.
MErcure, permettez, que jehausse
lavoix
Sur les deux Enigmes du mois.
La première inferwit une Truite,
Dont le goust délicat charme les plus
friands,
Dont les yeux font vifs & riants,
Le corp'sllger) prompta la fuite;
On peut la prendre au feu quand on
pesche la nuit,
On la prend à la ligne, au filet;
mais sans bruit.
Les eaux font son PIIYS, font le lit
de samere,
Elle aime les ruisseaux & la source
d'eau claire,
Elle chaj/c an GouJon,auGravier, au
Veron
y 'Aux autres Poiffonnels, aux Vers, au
Moucheron,
Elle prend quelquefois le raisin la
cerift. roil quel est son aliment,
Ajoutez, que sur fil chemise,
pourm'expliquer mieux
,
surson
éca>''lesrife,- On découvreordinairement
Des Etoilles abondamment.
Dans la feconde Enigme on voit Dme
Fleurette
D'une fort agreable humeur.
Elle y fait un Portrait qui pourroit
faire peur,
Mesme aux avaleurs de Charette.
Six jambes & deux brlU, quatre
oreilles, quatre yeux, Deux bouches
,
& de plus, écoutez
Curieux,
Marcher dessus des clous, la chose eftsinguliere,
jlvoir sur le dos un derriere.
Fuyez., Petits. Cachez.-vous fieuxi
Car si ce Tout avoit envie
De vous gober en un- morceau,
Ce feroit fait de vostre peau,
Ce feroit fait de vostre vie:
Cependant revenez. , VOHS n'aurez, point
de mlli,
Ce terrible Portraitnest qu'un Honu
me à Cheval.
M?!;j que diroit Dame Tleurette
Si ce Cheval estoit sans fcrs.
Si l'Homme estoit fani jambe
, ousans
moule à manchette,
Si borgne des deux jeux, l'un Wiar.
choit de travers?
Ma foy
j je croy que sa peinture
S'expliquerait a1 tavanture,
Et que qui voudroit disputer,
Et luy donner quelque torture,
Pourroit enfin la rebutter.
Mais supposé billes pareilles
Qu'ils , eussent chacun deux oreilles,
L'un quatre pieds, &l'autredeux,
Chacun fil bouche &ses deux yeux,
Et que les pieds de la monture,
Tour ne pas perdre leur chaujptret
Fussent garnis de clous pointus,
Que l'homme enfin de son derrière
Sans felle
,
sans bass, sans fessus-
TOHChAfl le des a nud de la beste a
criniere
Je croirois fort probablement
Le tout expliqué nettement.
A voflreavis, Seigneur Mercure*
Ay-ie fait bonne conjeEbure?
Et me pais-je flater davoir bien ren*
contré
Expliquant cette Enigme obscure?
Non, ee feroit vanité pure,
De croire que mon nom doiveestre enregifiré
Parmy ceux qui chez,vontfont si be/ú
figure, #
Qui font Poètes par nature,
Qui dlabord ont tout pénetré.
Ces Ssavons de toutes manieres,
Comme la doftc des Houlieres,
Lesublime Magnin, Cadmirable Morel,
La fage $cudery dont le bon naturel
Paroiff-dans [es Ecrits autant prudent
qu'habile,
L'incomparable Diereville,
Et tant £autres que tous les jours
V9Ht rendez, tres - recommen !ables
Par vos louanges AdmirAbles,
Ou bien pour leurs Ecrits, ou bien
pour leurs Amours.
LucuAPPE' de Lomprey.
MErcure, permettez, que jehausse
lavoix
Sur les deux Enigmes du mois.
La première inferwit une Truite,
Dont le goust délicat charme les plus
friands,
Dont les yeux font vifs & riants,
Le corp'sllger) prompta la fuite;
On peut la prendre au feu quand on
pesche la nuit,
On la prend à la ligne, au filet;
mais sans bruit.
Les eaux font son PIIYS, font le lit
de samere,
Elle aime les ruisseaux & la source
d'eau claire,
Elle chaj/c an GouJon,auGravier, au
Veron
y 'Aux autres Poiffonnels, aux Vers, au
Moucheron,
Elle prend quelquefois le raisin la
cerift. roil quel est son aliment,
Ajoutez, que sur fil chemise,
pourm'expliquer mieux
,
surson
éca>''lesrife,- On découvreordinairement
Des Etoilles abondamment.
Dans la feconde Enigme on voit Dme
Fleurette
D'une fort agreable humeur.
Elle y fait un Portrait qui pourroit
faire peur,
Mesme aux avaleurs de Charette.
Six jambes & deux brlU, quatre
oreilles, quatre yeux, Deux bouches
,
& de plus, écoutez
Curieux,
Marcher dessus des clous, la chose eftsinguliere,
jlvoir sur le dos un derriere.
Fuyez., Petits. Cachez.-vous fieuxi
Car si ce Tout avoit envie
De vous gober en un- morceau,
Ce feroit fait de vostre peau,
Ce feroit fait de vostre vie:
Cependant revenez. , VOHS n'aurez, point
de mlli,
Ce terrible Portraitnest qu'un Honu
me à Cheval.
M?!;j que diroit Dame Tleurette
Si ce Cheval estoit sans fcrs.
Si l'Homme estoit fani jambe
, ousans
moule à manchette,
Si borgne des deux jeux, l'un Wiar.
choit de travers?
Ma foy
j je croy que sa peinture
S'expliquerait a1 tavanture,
Et que qui voudroit disputer,
Et luy donner quelque torture,
Pourroit enfin la rebutter.
Mais supposé billes pareilles
Qu'ils , eussent chacun deux oreilles,
L'un quatre pieds, &l'autredeux,
Chacun fil bouche &ses deux yeux,
Et que les pieds de la monture,
Tour ne pas perdre leur chaujptret
Fussent garnis de clous pointus,
Que l'homme enfin de son derrière
Sans felle
,
sans bass, sans fessus-
TOHChAfl le des a nud de la beste a
criniere
Je croirois fort probablement
Le tout expliqué nettement.
A voflreavis, Seigneur Mercure*
Ay-ie fait bonne conjeEbure?
Et me pais-je flater davoir bien ren*
contré
Expliquant cette Enigme obscure?
Non, ee feroit vanité pure,
De croire que mon nom doiveestre enregifiré
Parmy ceux qui chez,vontfont si be/ú
figure, #
Qui font Poètes par nature,
Qui dlabord ont tout pénetré.
Ces Ssavons de toutes manieres,
Comme la doftc des Houlieres,
Lesublime Magnin, Cadmirable Morel,
La fage $cudery dont le bon naturel
Paroiff-dans [es Ecrits autant prudent
qu'habile,
L'incomparable Diereville,
Et tant £autres que tous les jours
V9Ht rendez, tres - recommen !ables
Par vos louanges AdmirAbles,
Ou bien pour leurs Ecrits, ou bien
pour leurs Amours.
LucuAPPE' de Lomprey.
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Résumé : VIII.
Le texte présente deux énigmes. La première décrit une truite, poisson au goût délicat, vivant dans des eaux claires comme les ruisseaux et les sources. Elle se nourrit de divers aliments tels que le goujon, le gravier, le veron, d'autres poissons, des vers, des moucherons, et parfois du raisin. Ses écailles brillantes ressemblent à des étoiles. La seconde énigme dépeint une créature effrayante avec six jambes, deux bras, quatre oreilles, quatre yeux et deux bouches, capable de marcher sur des clous et ayant un derrière sur le dos. Cette description est révélée être un homme à cheval. L'auteur imagine diverses modifications à cette créature pour expliquer l'énigme, comme un cheval sans fer, un homme sans jambe ou borgne. Il mentionne également plusieurs poètes célèbres, tels que la docte Scudéry, l'incomparable Diereville, et d'autres, loués par Mercure pour leurs écrits ou leurs amours. L'auteur, Lucappe de Lomprey, demande à Mercure s'il a bien résolu l'énigme, tout en reconnaissant l'excellence des poètes mentionnés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 299-300
AIR NOUVEAU.
Début :
Je crois pouvoir placer une Chanson aprés l'Eloge d'un homme / Fiers Aquilons, quittez nos Plaines, [...]
Mots clefs :
Aquilons, Poètes, Astre, Philis
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texteReconnaissance textuelle : AIR NOUVEAU.
Je crois pouvoir placer une
Chanfon aprés l'Eloge d'un
homme qui en a fait de fi bel-
les ; elle eft du Solitaire du
Bois du Val- Dieu..
AIR NOUVEAU.
Fiers Aquilons , quittez nos
Plaines ,
Laiffez regnerun ventplus doux.
Poëtes ,faites couler vos veines ;
Brouillards épais diffipez- vous.
Charmans Hoftes de ces Bocages ,
Oiseaux , reprenez vos ramages :
Plus belle que l'Aftre dujour
Philis revient faire icy fon fejour
Chanfon aprés l'Eloge d'un
homme qui en a fait de fi bel-
les ; elle eft du Solitaire du
Bois du Val- Dieu..
AIR NOUVEAU.
Fiers Aquilons , quittez nos
Plaines ,
Laiffez regnerun ventplus doux.
Poëtes ,faites couler vos veines ;
Brouillards épais diffipez- vous.
Charmans Hoftes de ces Bocages ,
Oiseaux , reprenez vos ramages :
Plus belle que l'Aftre dujour
Philis revient faire icy fon fejour
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6
p. 75-77
CHANSON.
Début :
Des climats Champenois [...]
Mots clefs :
Vin, Chanson, Musiciens, Poètes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CHANSON.
C'estune Chanson sur
le vin de Champagne ;
& le vin de Champagne
est une Recette plus naturelle
& plus éprouvée
que celle du bas-Normand.
CHANSON.
Des climats Champenois
où regne un air benin
Il nous vientfranche
JMarchandtJe,
Car lafranchife est dans
levin;
AiaïsauPaysNormand
rairetffrold&malin
Toutsy reJJènt du Dent
de Bisi
N'en attendez, ni bon
vin nifranchife.
Si cette Chanson ne
réussit point le Musicien
ne, s'en prendra pas au
Poëte
,
ni le Poëte au
Musicien. Je ne m'en
prendray qu'a mûY; car
j'ay fait seul l'air & les
paroles. S'il en estoit
ainsi des Opéra, que
dinvectivesépargnées
entre les Musiciens &C
les Poëtes.
,
Ce petit trait de satyre
m'estéchapé:j'endemande
pardon,sur tout
aux Poëtes. Je crainsencore
plus de me brouiller
avec eux qu'avec les.
Musiciens.
le vin de Champagne ;
& le vin de Champagne
est une Recette plus naturelle
& plus éprouvée
que celle du bas-Normand.
CHANSON.
Des climats Champenois
où regne un air benin
Il nous vientfranche
JMarchandtJe,
Car lafranchife est dans
levin;
AiaïsauPaysNormand
rairetffrold&malin
Toutsy reJJènt du Dent
de Bisi
N'en attendez, ni bon
vin nifranchife.
Si cette Chanson ne
réussit point le Musicien
ne, s'en prendra pas au
Poëte
,
ni le Poëte au
Musicien. Je ne m'en
prendray qu'a mûY; car
j'ay fait seul l'air & les
paroles. S'il en estoit
ainsi des Opéra, que
dinvectivesépargnées
entre les Musiciens &C
les Poëtes.
,
Ce petit trait de satyre
m'estéchapé:j'endemande
pardon,sur tout
aux Poëtes. Je crainsencore
plus de me brouiller
avec eux qu'avec les.
Musiciens.
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Résumé : CHANSON.
Le texte décrit une chanson vantant le vin de Champagne, jugé supérieur à celui du bas-Normand. Le climat champenois est favorable à un vin franc et de qualité, contrairement au climat normand. L'auteur revendique la chanson et s'excuse si elle déplaît, craignant particulièrement la réaction des poètes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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7
p. 79-80
Emulation. [titre d'après la table]
Début :
Critiques sçavantes, Réponses opiniâtres, vives Epigrammes pour attaquer, plus vives [...]
Mots clefs :
Courage, Poètes, Savants
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Emulation. [titre d'après la table]
Ce petit trait de satyre
m'estéchapé:j'endemande
pardon,sur tout
aux Poëtes. Je crainsencore
plus de me brouiller
avec eux qu'avec les.
Musiciens.
Ilest un certain nombre
d'Auteurs dont je
Toudrois estre airrçé fraternellement
comme je
les aime. Qui dit fraternellement
n'exclut point
les petites noises poëtiques
: tous les freres
ne font pas d'accord.
Deux ou trois disputes
par mois feroient un
fond pour mes Mercures
y ., A j'y mettrois même
jusquaux Critiquesqu'
on en feroit.
Courage Messieurs les
Auteurs, courage Messieurs
les Sçavants, animez-
vous un peu les
uns contre les autres, je
profiteray devos combats.
Critiques sçavantes,
Réponses opiniâtres, vives
Epigrammespourattaquer
,plus vives encore
pour se deffendre;
mais tour cela lans ma- lignité; point d'aigreur
dans vos ouvrages: 4
vous voulez que je les
imprime,je n'admettray
que de l'émulation.
Je voudroisque les
Poëtes & les Sçavants
disputassent noblement
Se poliment commelest
grands Guerriers font la
guerre. Voila le modele :
êtreennemis sans sehaïr9
aller au combat sans colere,
ôc s'entre- égorger
àl'amiable.
On ne devroit disputer
que contre ceuxqu'-
on eftline-,& ne critiquer
que dans la vûë de
/a-rtirer des réponsesinstructives
& curieuses.
m'estéchapé:j'endemande
pardon,sur tout
aux Poëtes. Je crainsencore
plus de me brouiller
avec eux qu'avec les.
Musiciens.
Ilest un certain nombre
d'Auteurs dont je
Toudrois estre airrçé fraternellement
comme je
les aime. Qui dit fraternellement
n'exclut point
les petites noises poëtiques
: tous les freres
ne font pas d'accord.
Deux ou trois disputes
par mois feroient un
fond pour mes Mercures
y ., A j'y mettrois même
jusquaux Critiquesqu'
on en feroit.
Courage Messieurs les
Auteurs, courage Messieurs
les Sçavants, animez-
vous un peu les
uns contre les autres, je
profiteray devos combats.
Critiques sçavantes,
Réponses opiniâtres, vives
Epigrammespourattaquer
,plus vives encore
pour se deffendre;
mais tour cela lans ma- lignité; point d'aigreur
dans vos ouvrages: 4
vous voulez que je les
imprime,je n'admettray
que de l'émulation.
Je voudroisque les
Poëtes & les Sçavants
disputassent noblement
Se poliment commelest
grands Guerriers font la
guerre. Voila le modele :
êtreennemis sans sehaïr9
aller au combat sans colere,
ôc s'entre- égorger
àl'amiable.
On ne devroit disputer
que contre ceuxqu'-
on eftline-,& ne critiquer
que dans la vûë de
/a-rtirer des réponsesinstructives
& curieuses.
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Résumé : Emulation. [titre d'après la table]
Le texte explore les relations entre auteurs, poètes et savants. L'auteur aspire à des liens fraternels tout en acceptant les disputes littéraires. Il encourage l'émulation entre auteurs et savants, mais sans aigreur. Les échanges doivent être nobles et polis, comme des guerriers respectueux. Les critiques et réponses doivent être instructives et curieuses, et les disputes doivent se faire contre des adversaires dignes de respect. La dignité et l'absence d'aigreur sont essentielles dans les débats littéraires.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 124-126
RÉPONSE.
Début :
Ce coup d'essay me fait souhaiter que tous ceux [...]
Mots clefs :
Poètes, Poésie, Coup d'essai
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE.
REPONSE.
Ce coup d'essay me
fait souhaiter que tous
ceux qui ne sont pas Poëtes,
s'essayent à faire des
Vers., car ceux qui en
font naturellement de
bons, font plus Poëtes
que les autres. Vousm'avez
permis par votre lettre
de changer quelques
mots, vous trouverez icy
deux Vers de moije
conviens qu'ils sont
moins vifs que les deux
votres, mais vous conviendrez
qu'ils sont
moins libres. Il est vrai
que nous sommes en
Carnaval
.,
mais quelqu'un
pourroit lire mon
Livre en Carême.
Ce coup d'essay me
fait souhaiter que tous
ceux qui ne sont pas Poëtes,
s'essayent à faire des
Vers., car ceux qui en
font naturellement de
bons, font plus Poëtes
que les autres. Vousm'avez
permis par votre lettre
de changer quelques
mots, vous trouverez icy
deux Vers de moije
conviens qu'ils sont
moins vifs que les deux
votres, mais vous conviendrez
qu'ils sont
moins libres. Il est vrai
que nous sommes en
Carnaval
.,
mais quelqu'un
pourroit lire mon
Livre en Carême.
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Résumé : RÉPONSE.
Le texte aborde la poésie et la liberté d'expression. L'auteur encourage à écrire des vers et distingue les poètes naturels. Il mentionne une lettre modifiant certains mots et présente deux vers prudents. Il reconnaît le contexte du Carnaval mais évoque aussi la lecture possible pendant le Carême.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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9
p. 153-168
LE CIDRE. ODE.
Début :
Qu'elles sont ces voix indiscrettes [...]
Mots clefs :
Cidre, Vin de Bourgogne, Vin de Champagne, Bacchus, Vignes, Poètes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE CIDRE. ODE.
Le fieur Grenan , Bourguignon , Profeffeur de Seconde au College d'Harcour a fait une Ode latine à
la loüange du Vin de Bourgogne ; Mr Coffin Champenois Profeffeur de Secon
de au College de Beauvais,
répondit à l'Ode du fieur
Grenan, par une Ode pour la
défenſe du Vin de Bourgo.
gne,M' Duhamel Normand
154 MERCURE
Profeffeur de Rhetorique
au College des Graffins a
fait une Ode latine , fur le
Cidre en voicy la tra
duction.
LE CIDRE
ODE.
Qu'ellesfont ces voix
indifcrettes
Qui fe font entendre en
tous lieux?
Quoy, Mufes deuxfa
meux Poëtes
S'ofent quereller à vos
GALANT. 155
yeux?
Pourquelfujet leurvaine
audace.
Allarme-t-elle du ParI
naffe
Lespacifiques Habitans?
Pour du Vin ?je le crois
à
peine.
Quoy des buveurs de
L'Hippocrene
Le Vin feroit des combattans ?
Poëtes la Guerre eft
fatalle
156 MERGURE
Que caufe un vain entêtement:
La faute entre vous est
égálle
Pareilfera le chaftiment.
Car, pourquoy par vos
Vers infignes VV
Louer fi hautement, vos
Vignes
Et blafmerles autres Liqueurs?
Commefi Bourgogne &
Champagne
Seules du Pais de
Cocagne.
GALANT: 157
Renfermoient toutes les
douceurs.
Je veux bien que Bacchus excite
Le phlegme d'un trop
froid rimeur
Et que
irrite
du Guerrier il
Quelquesfois l'indolente
bumeur
Mais ce feu de peu de
durée
N'a qu'une ardeur accelerée
158 MERCURE
Qui naist & peris à la
fois
Et fi les deftins trop faciles
Laiffent vieillir ces imbecilles
La goutte
Babois.
les met aux
23
Mais Pomone tes
Privileges
Signalent bien mieux ta
liqueur
Tu mets dans ceux que
tu proteges
GALANT, 159
Un efpritfolide,ungrand
cœur
Témoins ces Heros dont
la gloire
Gravel au Temple de
memoire
Honore leur pofterité
Témoins les fçavans
dont la plume
Afçuparplus d'un beau
volume
S'acquerir l'immortalité.
Dieux, quelle Affemblée éclatante
160 MERCURE
D'eloquens & braves
CeZars !
Mufe, leur nombre m'épouvante,
Sauvons - nous, fuyons
les hazards.
Ce n'eft pas à mesfoibles
rithmes
A tracer les vertus fublimes
De ces grands foutiens
des Etats
Et vouloirfans voix &
Jansforce
Suivre une fi flateuſe
GALANT. 161
amorce
C'eſt courir fans fer
aux combats
Vous chers favoris de
Pom one
Qui beuvez fon jus à
longs traits
Contents des biens qu'elle
vous donne
Pour vous leVin eftfans
attraits Ne
Vous évitez cesfucs perfides
Qui rendent leurs beuMay 1712. O
162 MERCURE
veurs stupides
Ouquirenversefaraifon,
Et la liqueur traitreffe
&dure
Qui tranche & rompt.
mainte cointure
Eft pour vous un fatal
poifon.
Mais tels qu'une belle
Prairie
Qu'arrose un paisible
ruißeauties 20
Toujours verte toujours
fleurie Jackson is
TYM
JOIN
GALANT. 163
1.
N'offre rien aux yeux
que de beau,
Tels arrofez, du jus des
Pommes
Les Normand's entre
tous les hommes
Sontrobuftes &gracieux
Et grand gente en fa
2
courſe
Eft unfleuve qui dés la
fource
N'a rien eu que de
merveilleux
Ⓒ Cidre ! o celefte Ambroifie
O ij
164 MERCURE
Des dons que les Dieux
nous ontfaits ,
Quinteßence, Elixir de
vie ,
C'eft toy qui produis ces.
effets.
Poëtes , dans cette mer
d'ambre,
Dans ce charmant fus
de Septembre ,
Voyez fe jouer les Saphirs
Dieux, quelle exhalaifon
divine
S'elevant decettePifcine,
GALANT. 167
Mouille les ailes des Ze-
·
phirs.
Faut-il s'étonner fi la
Trouppe
Des Mufes, ces divines
Sœurs ,
Ayantgoûtédecette couppe...
En eftima tant les douceurs,
Side fon pays exilée
Elle enfut bien-toftconA folee, a
Ayantfait unplus digne
WM choixus
166 MERCURE
Enfinfifareconnoiffan
ce
Au Cidre donna lapuif
Cance
Que l'Hippocrene eut autrefois ?
學
Depuis cette heureuſe
arrivée
Le Cidre empreint d'un
feu divin
De lanature dépravée
Corrige le mauvais levain.
Dés-lors chez vous , belle
Neuftrie
GALANT. 167
Et la Sageße & Induf
trie
Trouverent uncharmant
Séjour.
Et l'on voit de vos riches
plages
Sortir de tous rangs , de
tous ages con
Mille grands hommes
chaque jour.
230
C'est ainsi, Deeßefincere's
Que vous répandez vos
faveurs
168 MERCURE
Sur chaque mortel qui
prefere
VoftreFus aux autres liqueurs.
Loin defouffrirqu'aucun
des vostres
Géde jamais la palme à
d'autres,
Vous comble leurs plus
douxfouhaits.
Vous, qui méprifez nos
breuvages ,
Poëtes dans le vin pew
fages,
Dorme , & n'écrivez
jamais.
la loüange du Vin de Bourgogne ; Mr Coffin Champenois Profeffeur de Secon
de au College de Beauvais,
répondit à l'Ode du fieur
Grenan, par une Ode pour la
défenſe du Vin de Bourgo.
gne,M' Duhamel Normand
154 MERCURE
Profeffeur de Rhetorique
au College des Graffins a
fait une Ode latine , fur le
Cidre en voicy la tra
duction.
LE CIDRE
ODE.
Qu'ellesfont ces voix
indifcrettes
Qui fe font entendre en
tous lieux?
Quoy, Mufes deuxfa
meux Poëtes
S'ofent quereller à vos
GALANT. 155
yeux?
Pourquelfujet leurvaine
audace.
Allarme-t-elle du ParI
naffe
Lespacifiques Habitans?
Pour du Vin ?je le crois
à
peine.
Quoy des buveurs de
L'Hippocrene
Le Vin feroit des combattans ?
Poëtes la Guerre eft
fatalle
156 MERGURE
Que caufe un vain entêtement:
La faute entre vous est
égálle
Pareilfera le chaftiment.
Car, pourquoy par vos
Vers infignes VV
Louer fi hautement, vos
Vignes
Et blafmerles autres Liqueurs?
Commefi Bourgogne &
Champagne
Seules du Pais de
Cocagne.
GALANT: 157
Renfermoient toutes les
douceurs.
Je veux bien que Bacchus excite
Le phlegme d'un trop
froid rimeur
Et que
irrite
du Guerrier il
Quelquesfois l'indolente
bumeur
Mais ce feu de peu de
durée
N'a qu'une ardeur accelerée
158 MERCURE
Qui naist & peris à la
fois
Et fi les deftins trop faciles
Laiffent vieillir ces imbecilles
La goutte
Babois.
les met aux
23
Mais Pomone tes
Privileges
Signalent bien mieux ta
liqueur
Tu mets dans ceux que
tu proteges
GALANT, 159
Un efpritfolide,ungrand
cœur
Témoins ces Heros dont
la gloire
Gravel au Temple de
memoire
Honore leur pofterité
Témoins les fçavans
dont la plume
Afçuparplus d'un beau
volume
S'acquerir l'immortalité.
Dieux, quelle Affemblée éclatante
160 MERCURE
D'eloquens & braves
CeZars !
Mufe, leur nombre m'épouvante,
Sauvons - nous, fuyons
les hazards.
Ce n'eft pas à mesfoibles
rithmes
A tracer les vertus fublimes
De ces grands foutiens
des Etats
Et vouloirfans voix &
Jansforce
Suivre une fi flateuſe
GALANT. 161
amorce
C'eſt courir fans fer
aux combats
Vous chers favoris de
Pom one
Qui beuvez fon jus à
longs traits
Contents des biens qu'elle
vous donne
Pour vous leVin eftfans
attraits Ne
Vous évitez cesfucs perfides
Qui rendent leurs beuMay 1712. O
162 MERCURE
veurs stupides
Ouquirenversefaraifon,
Et la liqueur traitreffe
&dure
Qui tranche & rompt.
mainte cointure
Eft pour vous un fatal
poifon.
Mais tels qu'une belle
Prairie
Qu'arrose un paisible
ruißeauties 20
Toujours verte toujours
fleurie Jackson is
TYM
JOIN
GALANT. 163
1.
N'offre rien aux yeux
que de beau,
Tels arrofez, du jus des
Pommes
Les Normand's entre
tous les hommes
Sontrobuftes &gracieux
Et grand gente en fa
2
courſe
Eft unfleuve qui dés la
fource
N'a rien eu que de
merveilleux
Ⓒ Cidre ! o celefte Ambroifie
O ij
164 MERCURE
Des dons que les Dieux
nous ontfaits ,
Quinteßence, Elixir de
vie ,
C'eft toy qui produis ces.
effets.
Poëtes , dans cette mer
d'ambre,
Dans ce charmant fus
de Septembre ,
Voyez fe jouer les Saphirs
Dieux, quelle exhalaifon
divine
S'elevant decettePifcine,
GALANT. 167
Mouille les ailes des Ze-
·
phirs.
Faut-il s'étonner fi la
Trouppe
Des Mufes, ces divines
Sœurs ,
Ayantgoûtédecette couppe...
En eftima tant les douceurs,
Side fon pays exilée
Elle enfut bien-toftconA folee, a
Ayantfait unplus digne
WM choixus
166 MERCURE
Enfinfifareconnoiffan
ce
Au Cidre donna lapuif
Cance
Que l'Hippocrene eut autrefois ?
學
Depuis cette heureuſe
arrivée
Le Cidre empreint d'un
feu divin
De lanature dépravée
Corrige le mauvais levain.
Dés-lors chez vous , belle
Neuftrie
GALANT. 167
Et la Sageße & Induf
trie
Trouverent uncharmant
Séjour.
Et l'on voit de vos riches
plages
Sortir de tous rangs , de
tous ages con
Mille grands hommes
chaque jour.
230
C'est ainsi, Deeßefincere's
Que vous répandez vos
faveurs
168 MERCURE
Sur chaque mortel qui
prefere
VoftreFus aux autres liqueurs.
Loin defouffrirqu'aucun
des vostres
Géde jamais la palme à
d'autres,
Vous comble leurs plus
douxfouhaits.
Vous, qui méprifez nos
breuvages ,
Poëtes dans le vin pew
fages,
Dorme , & n'écrivez
jamais.
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Résumé : LE CIDRE. ODE.
Le texte décrit une dispute littéraire entre trois professeurs de rhétorique concernant les mérites respectifs du vin de Bourgogne, du vin de Champagne et du cidre. Le professeur Grenan, originaire de Bourgogne, a composé une ode latine en l'honneur du vin de Bourgogne. En réponse, le professeur Coffin, Champenois, a écrit une ode pour défendre le vin de Champagne. Le professeur Duhamel, Normand, a ensuite composé une ode latine en faveur du cidre, dont une traduction est fournie. Dans son ode, Duhamel critique les querelles entre les poètes et souligne que les disputes sur le vin ne devraient pas diviser les habitants pacifiques. Il reconnaît que le vin peut exciter les passions, mais il souligne que ces effets sont de courte durée. Duhamel vante ensuite les mérites du cidre, affirmant qu'il procure un esprit solide et un grand cœur. Il cite des héros et des savants illustres qui ont bénéficié des bienfaits du cidre. Duhamel compare le cidre à une belle prairie toujours verte et fleurie, et loue les Normands pour leur robustesse et leur grâce. Il décrit le cidre comme une ambroisie, une quintessence de vie, capable de corriger les mauvaises mœurs. Il conclut en affirmant que le cidre répand ses faveurs sur tous ceux qui le préfèrent aux autres breuvages, et que ceux qui méprisent le cidre ne devraient pas écrire de poésie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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10
p. 88-95
Discours sur l'Acrostiche.
Début :
Voici un ouvrage dont je ne connais encore ni le / Ce n'est pas seulement en France, ni seulement dans [...]
Mots clefs :
Acrostiche, Discours, Mérite, Ouvrages, Poésies, Poètes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Discours sur l'Acrostiche.
Voici un ouvrage dont
je ne connois encore ni le
merite ni l'uſage ; c'eſt peutêtre
faute d'habitude : mais
tout ce que j'en peux dire
maintenant , c'eſt qu'il a
été preſenté au Roy parM.
de Meſſanges , qui est vraiment
nn homme d'eſprit
&d'érudition.
Dif
GALANT. 8
Discours sur l'Acroftiche.
9
Ce n'eſt pas ſeulement en
France , ni ſeulement dans
ces derniers temps que la
Poëfie , naturellement fertile
en conſtructions galantes
, a trouvé l'art de ce.
lebrer le merite & la vertu
par les tours ingenieux des
arrangemens figurez , &
par les artifices gracieux
des expreſſions façonnées.
Les Grecs qui ſont encore
aujourd'hui , comme ils ont
éré dans les ſiecles anciens ,
Sept. 1714. H
90
MERCURE
1
le modele de la politeſſe,
& la regle du bel eſprit ,
font des premiers qui nous
ont fourni les exemples de
cette delicateſſe. Nous al
vons encore de leurs Poё
fies , où les ſujets ſont exprimez
non ſeulement par
la ſignification des paroles,
mais auſſi par la figure même
que leurs vers tracent
fur le papier.
Ces morceaux ſe ſont
trouvez tellement du goût
de toutes les nations & de
tous les temps , qu'ils ont
bravé l'injure de deux mil
GALANT ور .
années, &ſe ſont conſervez
juſqu'à nos jours , comme
de precieux monumens de
la politeſſe de ces peuples.
Lamajestémême de l'Ecriture
ſainte n'a pas méprifé
ces jeux ; elle s'en oft
même ſervie d'ornemensde
ſes principales pieces. Les
retours& les repetitions affectées
dans chaque vers
non ſeulement du même
mot , mais encore de la mêmephraſe
, en ſont les preuves
; & les ſaints ouvrages
où se trouvent ces affectations
heureuſes , loin d'être
Hij
92
MERCURE
rendusennuyeux par ces redites
frequentes , n'en font
trouvez que plus touchans.
Nous n'avons rien dans
toute l'érenduë de la Poëſie
Françoiſe où ces jeux
ſoient employez plus à propos
que dans la piece que
L'on appelle Acroftiche ,
dans laquelle , par une difpoſition
étudiée , la premiere
lettre de chaque vers
étant priſe ſeparément,pour
être enſuite reunies toutes
enſemble par une lecture à
part , forme à deſſein un ou
pluſieurs mots qui ont rap-
ےک
GALANT. 93
port au ſujer , &faitle nom
même de la perſonne ou
de la choſe dont ony parle.
C'eſt donc àtortque des
perſonnes peu verlées dans
Je difcernement du veritable
goût de la Poëfie , tâ
chent de diminuer aujourd'hui
,par des jugemens injurieux
, le merite de ce
genre d'écrire plein d'induſtrie
&d'ornement, ne dif
tinguant pas le défaut de la
piece d'avec celui des auteurs
; puiſque s'il eſt rare
de rencontrer en ce genre
une piece ſupportable , ne
94 MERCURE
s'en trouvant preſque aucune
dont les vers ſoient
naturels , mais toûjours fi
forcez & fi peu fenſez , qu'à
peine peut- on les entendre,
ce n'eſt pas le défaut de l'Acroftiche
, qui , lors qu'elle
eſt naturelle &bien ſenſée ,
peut paffer pour un chefd'oeuvre
à cauſe de ſon extreme
difficulté : mais c'eſt
la faute des ouvriers , qui
ne s'étant pas aſſez conful.
tez eux- mêmes ſur ce ſujet,
entreprennent ces difficiles
ouvrages ſans avoir la force
d'y reüffir ; ouvrages qu'on
GALANT.
95
ne doit point avilir , ni mépriſer
pour n'avoir pas l'adreſſe
de les faite.
je ne connois encore ni le
merite ni l'uſage ; c'eſt peutêtre
faute d'habitude : mais
tout ce que j'en peux dire
maintenant , c'eſt qu'il a
été preſenté au Roy parM.
de Meſſanges , qui est vraiment
nn homme d'eſprit
&d'érudition.
Dif
GALANT. 8
Discours sur l'Acroftiche.
9
Ce n'eſt pas ſeulement en
France , ni ſeulement dans
ces derniers temps que la
Poëfie , naturellement fertile
en conſtructions galantes
, a trouvé l'art de ce.
lebrer le merite & la vertu
par les tours ingenieux des
arrangemens figurez , &
par les artifices gracieux
des expreſſions façonnées.
Les Grecs qui ſont encore
aujourd'hui , comme ils ont
éré dans les ſiecles anciens ,
Sept. 1714. H
90
MERCURE
1
le modele de la politeſſe,
& la regle du bel eſprit ,
font des premiers qui nous
ont fourni les exemples de
cette delicateſſe. Nous al
vons encore de leurs Poё
fies , où les ſujets ſont exprimez
non ſeulement par
la ſignification des paroles,
mais auſſi par la figure même
que leurs vers tracent
fur le papier.
Ces morceaux ſe ſont
trouvez tellement du goût
de toutes les nations & de
tous les temps , qu'ils ont
bravé l'injure de deux mil
GALANT ور .
années, &ſe ſont conſervez
juſqu'à nos jours , comme
de precieux monumens de
la politeſſe de ces peuples.
Lamajestémême de l'Ecriture
ſainte n'a pas méprifé
ces jeux ; elle s'en oft
même ſervie d'ornemensde
ſes principales pieces. Les
retours& les repetitions affectées
dans chaque vers
non ſeulement du même
mot , mais encore de la mêmephraſe
, en ſont les preuves
; & les ſaints ouvrages
où se trouvent ces affectations
heureuſes , loin d'être
Hij
92
MERCURE
rendusennuyeux par ces redites
frequentes , n'en font
trouvez que plus touchans.
Nous n'avons rien dans
toute l'érenduë de la Poëſie
Françoiſe où ces jeux
ſoient employez plus à propos
que dans la piece que
L'on appelle Acroftiche ,
dans laquelle , par une difpoſition
étudiée , la premiere
lettre de chaque vers
étant priſe ſeparément,pour
être enſuite reunies toutes
enſemble par une lecture à
part , forme à deſſein un ou
pluſieurs mots qui ont rap-
ےک
GALANT. 93
port au ſujer , &faitle nom
même de la perſonne ou
de la choſe dont ony parle.
C'eſt donc àtortque des
perſonnes peu verlées dans
Je difcernement du veritable
goût de la Poëfie , tâ
chent de diminuer aujourd'hui
,par des jugemens injurieux
, le merite de ce
genre d'écrire plein d'induſtrie
&d'ornement, ne dif
tinguant pas le défaut de la
piece d'avec celui des auteurs
; puiſque s'il eſt rare
de rencontrer en ce genre
une piece ſupportable , ne
94 MERCURE
s'en trouvant preſque aucune
dont les vers ſoient
naturels , mais toûjours fi
forcez & fi peu fenſez , qu'à
peine peut- on les entendre,
ce n'eſt pas le défaut de l'Acroftiche
, qui , lors qu'elle
eſt naturelle &bien ſenſée ,
peut paffer pour un chefd'oeuvre
à cauſe de ſon extreme
difficulté : mais c'eſt
la faute des ouvriers , qui
ne s'étant pas aſſez conful.
tez eux- mêmes ſur ce ſujet,
entreprennent ces difficiles
ouvrages ſans avoir la force
d'y reüffir ; ouvrages qu'on
GALANT.
95
ne doit point avilir , ni mépriſer
pour n'avoir pas l'adreſſe
de les faite.
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Résumé : Discours sur l'Acrostiche.
Le texte traite d'un ouvrage présenté au roi par Monsieur de Messanges, connu pour son esprit et son érudition. Il aborde la poésie acrostiche, un genre où les premières lettres de chaque vers forment un mot ou une phrase liée au sujet du poème. Cette forme poétique est ancienne et appréciée depuis les Grecs, qui en ont fourni des exemples raffinés. Les acrostiches ont perduré à travers les siècles et sont présents dans diverses cultures et époques. L'Écriture sainte utilise également des répétitions et des retours pour renforcer l'impact émotionnel des textes sacrés. En poésie française, l'acrostiche est notable pour sa difficulté et son ingéniosité. Cependant, nombreuses pièces acrostiches manquent de naturel et de sens, souvent en raison des auteurs plutôt que du genre lui-même. Une acrostiche bien réalisée peut être considérée comme un chef-d'œuvre malgré sa grande difficulté.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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11
p. 171-220
Extrait historique d'une Dissertation de M. de Menage sur les Sonnets pour la belle matineuse. / Sonnet de Petrarque / Sonnet d'Annibal Caro. / Sonnet de Raïnerio. / Sonnet d'Olivier de Magny. / Sonnet de M. de Meziriac. / Sonnet de Voiture. / Trois Sonnets de M. de Malleville. / Sonnet de M. Tristan. / Sonnet d'un Inconnu. / Madrigal de M. de Rampalle. / Autre Sonnet de M. de Voiture. / Sonnet de M. Tristan. / Sonnet de. M. l'Abbé Testu. / Sonnet moderne de M. D. C. / Autre du même Auteur. [titre d'après la table]
Début :
Pour moy, Messieurs, je ne pretends, que vous donner / Je ne trouve point, dit-il, (ce qui est remarquable) que les [...]
Mots clefs :
Vincent Voiture, Gilles Ménage, Sonnets, La belle matineuse, Quintus Catulus, Pétrarque, Sonnet, Soleil, Yeux, Aurore, Vers, Cieux, Nuit, Fleurs, Beauté, Lumière, Dissertation, Nymphe, Orient, Feux, Imitation, Flambeau, Poètes italiens, Poètes français, Épigramme, Poètes, Épigramme, Amour, Aurora, Sonetto, Terre, Annibal Caro, Claude-Gaspard Bachet de Méziriac, Tristan L'Hermite, Jacques Testu de Belval, Olivier de Magny, Daniel de Rampalle
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Extrait historique d'une Dissertation de M. de Menage sur les Sonnets pour la belle matineuse. / Sonnet de Petrarque / Sonnet d'Annibal Caro. / Sonnet de Raïnerio. / Sonnet d'Olivier de Magny. / Sonnet de M. de Meziriac. / Sonnet de Voiture. / Trois Sonnets de M. de Malleville. / Sonnet de M. Tristan. / Sonnet d'un Inconnu. / Madrigal de M. de Rampalle. / Autre Sonnet de M. de Voiture. / Sonnet de M. Tristan. / Sonnet de. M. l'Abbé Testu. / Sonnet moderne de M. D. C. / Autre du même Auteur. [titre d'après la table]
Pour moy , Meffieurs , je
ne pretends ,que vous donner
un abregé hiſtorique d'une
Differtation ſçavante queM.
deMenage écrit à M. Courar
ſon amy , fur l'origine des
Sonnets pour la belle Matineuſe
: &àla fin de cet extrait,
les derniers Sonnets qui ont
eſté faits ſur le même ſujet,
Pij
172 MERCURE
FeTe ne trouve point , dit- il ,
(ce qui est remarquable ) que les
PoëtesGrecs ayentcomparél'Aurore
, ou le Soleil , à une belle
perſonne que l'on rencontre à la
pointe du jour. Le premier des
autres Poëtes qui s'eſtſervy de
cette comparaison , je veux dire
lepremier de ceux qui font venusàma
connoissance, est un certa
n Quintus Catulus Et comme
il vivoit ſur la fin de la République
Romaine , c'est-à- dire dans
le fiecle d'or de la Latinité , il a
trés-noblement exprimé cette penſée
dans les beaux vers qu'ilfit
pour le Comedien Rofcius ,&
ةم
GALANT: 173
que Ciceron nous a confervédans
Jon Livre de la Nature des
Dieux.
Conſtiteram exorientem
Auroram forte ſalutans ,
Cum fubito à Læva Rof-
1 cius exoritur.
Pace mihi liceat , cooeleftes,
dicere veſtra ,
Mortalis viſus eſt pulchrior
effe Dea.
Jenesçaurois me refoudre à
vous expliquer ce Latin , je suis
trop difcret , & trop pareffeux ,
pour lefaire. Aprés ce Quintus
Piij
174 MERCURE
Catulus , un autre Poëte Latin
dont lenom nous est inconnu , a
heureusement employé la même
pensée dansſes Vers.
Occurris cum manemihi,
ni purior ipsâ
Luce novâ exoreris , lux
mea , diſpeream.
Quod fi nocte venis, ( jam
vero ignoſcite Divi )
Talis ab occiduis heſperus
exit aquis.
1
Ceux qui voudront prendre
la peine de lire la Differtation de
M.de Menage ,y verrontfon
GALANT. 175
Sentiment sur ces quatre Vers
qu'on trouvera parfaitement traduits
dans les deux Tercets du
premier Sonnet de M. de Malleville.
LesPoetes Italiens ont traduit
enfuite en leur Languel'Epigramme
de Catulus. Petrarque
qui tient le premier rang parmy
eux, la traduite de laforte.
SONETTO .
Il Cantar novo , él pianger
degli Augelli
In s'ul di fanno riſentir le
valli ,
Piiij
176 MERCURE
E'l mormorar dé liquidi
Criſtalli
Giuper lucidi, freſchi rivi,
e Snelli.
Quella ch' a neve il volto ,
oro i Capelli ;
Nel cui amor non fur mai
Inganni , nè falli ;
Deſtami al ſuon degli amo
roſi balli ,
Pertinando al ſuo Vecchio
i bianchi velli.
Coſi mi ſueglio a falutar
l'Aurora ,
E'l ſol ch' e ſeco : e più
GALANT. 177
l'altro , ond' io fui
Neprimi anni abbagliato ,
e ſono ancora.
I Gli ò veduti alcun giorno
ambedui
Levarſi inſieme : e'n un
punto , e'n u'n ora :
Quel far le Stelle , e queſto
ſparir lui.
Annibal Caro fi celebre par
ſes Lettres , que Montagne prefere
àtoutes les Italiennes , &
que M. Chapelain compare à
celles des anciens Latins, en afait
ceSonnet.
178 MERCURE
SONETTO.
Eran l'aer tranquillo , c
l'onde chiare :
Soſpirava favonio , e fuggia
Clori :
L'alma Ciprigna inanzi a i
primi albori
Ridendo empia d'amor la
terra él mare.
La ruggiadoſa Aurora in
Ciel più rare
Facea le Stelle : e di più
bei colori
GALANT. 179
Sparſe le Nubi , eimonti :
Uſcia già fuori
Febo , qual più lucente in
Delfo appare.
Quando altra Aurora un
più vezzoſo oſtello
Aperſe ; e lampeggiò ſereno
e puro
Il ſol , che fol m'abbaglia
e mi diſace.
Volfimi : e'n contro a lei
mi parue ofcuro
( Santi lumi del Ciel con
voſtra pace )
L'oriente , che dinanzi era
fibello.
180 MERCURE
Fose affeurer aprés M. de
Menage, que ce Sonnet eft admirable
pour la beauté des Vers ,
& je ſuis , comme luy , fort de
l'avis du Caporaly qui le trouve
le plus beau de tous ceux du
Caro.
Antonio Francesco Raïnério ,
Gentilhomme Milanois , Secretaire
du Cardinal Verulano ,
depuis de Pierre- Loüis Farnése ,
voulut àl'imitation du Caro dont
il eſtoit contemporain , & amy
particulier , s'égayer ſur la même
matiere. Il fit ce Sonnet qui ne
laif:f pas d'estre fort beau ,quoi-'
qu'il le ſoit moins que celuy dis
GALANT. 181
SONETTO.
Era tranquillo il mar : le
ſelve e i prati
Scoprian le pompe ſue ,
fior , frondi , al Cielo .
E la Notte s'en gia ſquarciando
il velo ,
Eſpronando icavai foſchi
& alati .
Scvotea l'Aurora da capegli
aurati
Perle d'un vivo traſparente
gielo : :
182 MERCURE
E già rotava il Dio che
nacque inDelo
Raggi da i Liti Eoi ricchi
odorati.
Quando eccod'occidente
un più bel fole
Spunto gli incontro , ferenando
il giorno ,
Et impallidio l'Orientale
Imago.
Velociffime luci eterne e
fole ,
(Con voſtra pace ) il mio
bel viſo adorno
Parve ancor più di voilucente
e vago.
GALANT. 183
,
Marcello Giovanetti a fait
auffi deux Madrigaux fur la
pensée de Catulus ; mais je renvoye
àla differtation deMonfieur
Menage ceux qui seront curieux
de les live , nonfeulement parce
que voila déja affez d'Italien
mais parce qu'ils ne sont pas
comparables au Sonnet du Caro ,
ny à ceux du Raïnerio.
Les Poëtes François ont auſſi
traduit l'Epigramme de Catulus
à l'exemple des Poëtes Italiens ;
le premier qui l'a traduit , fut
Olivier de Magny , qui vivoit
fousHenry 11. &ſous Charles
IX. Voicyfa traduction.
+
184 MERCURE
1
SONNΕΤ.
J'étois tout preſt à faluër
l'Aurore
Que je voyois de l'Orient
fortir
Et de ſes fleurs largement
départir
Aux Prez , aux Champs ,
aux Montagnes encore:
Quant tout à coup la
beauté que j'adore ,
Vint de ſes rays , ces clartez
amortir ,
Et moy craintif en glace
convertir ,
GALANY. 185
convertir ,
Puis auſſi-toſt en feu qui
me devore.
Pardonnez-moy , divin
flambeau des Cieux ,
Si par mes Vers j'oſe dire
en ces lieux
La verité d'un fait qui
vous importe.
4
Un corps mortel , bien
qu'il vienned'en haut ,
Nous a ſemblé plus relui
fant , & chaut ,
Que n'a de vous la lu
miere plus forte.
Decembre 1714
186 MERCURE
Aprés Olivier de Magny
Monfieurde Meziriac , qui éton
un des plus Sçavans hommes de
l'autre fiecle, un des plus dignes
Sujets de l'Academie Françoise ,
imita de la forte l'Epigramme de
Catu'us, ou le Sonnet du Caro ,
ou tous les deux enſemble.
SONNET.
Vous levant ſi matin ,
vous troublez tout le
monde ,
Vous faites que le jour
chaſſe trop-tôt la nuit ,
GALANT. 187 1
Et que d'un pas hâté chaque
Etoile s'enfuit
Penfant que le Soleil forte
déja de l'onde.
Auſſi voyant l'éclat de
cette treffe blonde ,
Et la vive clarté que ce
bel oeil produit ,
Qui ne diroit foudain ,
c'eſt le Soleil qui luit ,
Et va recommencer ſa
courſe vaggaabboonnddee..
L'Aurore qui venoit
d'un viſage riant
En volonté d'ouvrir les
Qij
188 MERCURE
portes d'Orient ,
Dans le lit de Tithon eſt
preſque retournée.
Voyez comme de honte
elle a le teint vermeil
,
Et change de couleur ,
tant elle eſt étonnée ,
Croyant de ſe lever plus
tard que le Soleil.
Depuis , Monfieur de Balzac
ayant lû le Sonnet du Caro avec
plaisir , &souhaitant de le voir
en noftre langue, pria Monfieur
de Voiture de le traduire.
GALANT . 189
Monfieur de Voiture s'en excufa
d'abordfurfapareffe ; mais
enfin sa pareffe ceda àla paſſion
qu'il avoit de plaire àMonſicur
de Balzac , &il luy envoya ce
Sonnet.
Desportes dumatin l'Amante
de Cephale
Ses rófes épandoit dans le
milieu des airs ,
Et jettoit fur les Cieux
nouvellement ouverts
Ces traits d'or & d'azur
qu'en naiſſant elle étale :
Quand la Nymphe divi
1,0 MERCURE
ne à mon repos fatale
Apparut , &brilla de tant
d'attraits divers ,
Qu'il ſembloit qu'elle ſeule
éclairoit l'Univers ,
Et rempliſſoit de feux la
rive Orientale.
Le Soleil ſe hâtant pour
la gloire des Cieux ,
Vint oppoſer ſa flamine à
l'éclat de fes yeux ,
Etprit tous les rayons dont
l'Olympe ſe dore.
L'onde , la terre ,& l'air
s'allumoient à l'entour ;
GALANT. 191
Mais auprés de Philis on le
prit pour l'Aurore ,
Et l'on crût que Philis étoit
l'aſtre du jour.
Ce Sonnet eftfi beau que M.
de Malleville jaloux defa beauté
voulut auſſi imiter celuy du
Caro : Et comme il avoit l'efpritfécond,
au lieu d'un Sonnet,
il en fit trois , & tous trois fi
bons ,que le moins bon ſemble
meilleur que les deux Italiens enfemble.
Les voicy tous trois.
192 MERCURE
SONNET.
Le filence regnoit ſur la
terre , & fur l'onde ,
L'air devenoit ferain , &
l'Olympe vermeil :
Et l'amoureux Zephir af-
✓ franchy du ſommeil
Reffuſcitoit les fleurs d'une
haleine feconde.
L'Aurore déployoit l'or
de ſa trefle blonde ,
Et ſemoit de rubis le chemin
du Soleil.
Enfin
GALANT . 193
Enfin ce Dieu venoit au
plusgrand appareil
Qu'il ſoit jamais venu pour
éclairer le monde.
Quand la jeune Philis au
viſage riant ,
Sortant de ſon Palais plus
clair que l'Orient
Fit voir une lumiere &
plus vive , & plus
belle.
Sacré flambeau du jour
n'en ſoyez point jaloux ,
Vous parûtes alors auſſi
peu devant elle
Decembre 1714. R
194 MERCURE
Que les feux de la nuit
avoient fait devant vous .
AUTRE.
La nuit ſe retiroit dans ſa
grotte profonde:
Ies oyſeaux commençoient
leur ramage
charmant :
Zephire ſe levoit , & les
fleurs ranimant
Parfumoit d'un douxair la
Campagne feconde.
L'Aurore en cheveux d'or
GALANT. 195 ےھک
ſe faiſoit voir au monde ,
Belle , comme elle eſtoit ,
aux yeux de ſon amant :
Et d'un feu tout nouveau
le ſoleil s'animant
Dans un char de rubis fortoit
du ſein de l'onde .
Mais lorſqu'en cettepompe
il montoit dans les
Cieux ,
Amarante parut , & du
feu de ſes yeux
Fit de l'Olympe ardent
étinceler la voute.
L'air fut tout embrazé
Rij
196 MERCURE
de ſes rayons divers ;
Et voyant tant d'éclat, on
ne fut plus en doute
Qui du ſoleil , ou d'elle ,
éclairoit l'Univers,
AUTRE.
L'Etoile de Venus fi
brillante , & fi belle
Annonçoit à nos yeux la
naiſſance du jour.
Zephire embraſſoit Flore ,
& foupirant d'amour ,
Baiſoit de fon beau ſein la
:
GALANT . 197
fraîcheur éternelle .
I'Aurore alloit chaffant
les ombres devant elle
Et peignoit d'incarnat le
celeſte ſéjour.
Et l'aſtre ſouverain revenant
à fon tour.
Jettoit un nouveau feu
dans ſa courſe nouvelle.
Quand Philis ſe levant
avecque le ſoleil
Dépoüilla l'Orient de tout
cet appareil ,
Et de clair qu'il eſtoit , le
fit devenir ſombre.
Riij
198 MERCURE
Pardon , ſacré flambeau
de la terre , & des
Cieux,
Sitoſt qu'elle parut, ta clarté
fut une ombre ,
Et l'on ne connut plus de
ſoleil que ſes yeux.
Ces trois Sonnets font fort
beaux , ily a cependant beaucoup
de chofes àdire contre les Vers.
Aprés M. de Voiture , &
M. deMalleville , M. Tristan
& pluſieurs autres en firent à
l'envy ſur le mêmesujet. Voicy
celuy deM. Tristan.
GALANT. 129
SONNET
REQUE DEC
LYON
ILLE
*1893*
L'Amante de Cephale
entre- ouvroit la barriere
Par où le Dieu du jour
monte ſur l'horifon ,
Et pour illuminer la plus
belle ſaiſon ,
Déja ce clair flambeau
commençoit ſa carriere.
Quand la Nymphe qui
tient mon ame priſonniere
,
Et de qui les appas font
Rinj
200 MERCURE
fans comparaiſon ,
En un pompeux habit fortant
de faſa maiſon ,
A cet aftre brillantoppoſa
ſa lumiere.
Le ſoleil s'arreſtant devant
cette beauté
Se trouva tout confus de
voir que ſa clarté
Cedoit au viféclat de l'objet
que j'adore.
Et tandis que de honte il
eſtoit tout vermeil ,
En verſant quelques pleurs
il paſſa pour l'Aurore ,
GALANT. 20
Et Philis en riant paff.
pour le Soleil .
En voicy un autre dont l'Auteur
est inconnu.
Au point qu'en treſſes
d'or l'Aurore échevelée
Venoit d'un front ferein
nous annoncer le jour ,
Et qu'aux yeux des humains
, joyeux de fon
retour
Elle avoit ſa richeſſe , & fa
pompe étalée :
Une Nymphe , en beau
202 MERCURE
té de nulle autre égalée ,
Ou pluſtoſt qu'une Nymphe
, un jeune aftre
d'amour
,
Se levant éclairât tous les
lieuxd'alentour ,
Par la fraîcheur de l'air
dans les champs ap-
: pellée.
L'Aurore qui venoit de
poindre dans les Cieux ,
Sur ce brillant objet ayant
jetté les yeux ,
Pallit d'étonnement d'une
fi belle montre.
GALANT . 203
Et le trouble effaçant
fon viſage riant,
Penſa que le ſoleil venoit
à ſa rencontre ,
Et crût avoir failly la route
d'Orient .
Il s'en faut beaucoup que ce
Sonnet ne soit parfait ; mais je
n'ay pas deBein, ny nefuis obligéd'enfaire
la critique.
Avant ceux de M. de Voiture
, & de M. de Malleville ,
M. de Rampalle avoit fait ce
Madrigalfur le mêmeſujet.
204 MERCURE
:
MADRIG AL.
L'Aurore en ſes plus
beaux habits
Ouvroit d'une clef de rubis
Le portail d'où le jour
commence ſa carriere ,
Et la terre admiroit le
Soleil qui la fuit ,
Triomphant des feux de
la nuit ,
Monté ſur un Char de
lumiere :
*
GALANT. 205
Quand Philis parut à
fon tour
Plus belle que l'Aſtre du
jour ,
Devant qui la nuit ſombre
avoit plié ſes voiles.
Et ſes yeux qui brilloient
d'un éclat non pareil,
Firent même affront au
Soleil
Qu'il venoit de faire aux
Etoiles.
Ce Madrigal n'est pas bon.
206 MERCURE
1
M. de Voiture , quelque
temps avant que d'avoirfaitfon
Sonnetpour cette belle qui au levé
du Soleil fut priſe pour le
Soleil , en avoit fait un autre
pour une autre belle , qui ayant
parudans unFardin , alors que le
Soleil ſe couchoit ,fut priſe pour
l'Aurore. Ce Sonnet est aussi une
efpece d'imitation de celuy dis
Caro.
SONNET.
Sous un habit de fleurs
la Nymphe que j'adore ,
GALANT 207
L'autre foir apparut fi
brillante en ces lieux ,
Qu'à l'éclat de ſon teint ,
&celuy de fes yeux
Tout le monde la prit pour
la naiſſante Aurore.
La terre en la voyant fit
mille fleurs éclore !
L'air fut par-tout remplis
de chants melodieux ,
Et les feux de la nuit pallirent
dans les Cieux ,
Et crurent que le jour recommençoit
encore.
Le Soleil qui tomboit
208 MERCURE
dans le ſein de Thetis ,
Rallumant tout à coup fes
rayons amortis
Fit tourner ſes chevaux
pour alleraprés elle .
Et l'Empire des flots ne
l'eut ſçû retenir :
Mais la regardant mieux ,
& la voyant fi belle ,
Il ſe cacha ſous l'onde , &
n'oſa revenir.
-Long- temps auparavantBernardino
Rota avoit fait un Sonnetfur
le même ſujetpour PorzsiaCapecéfafemme
: Ceux qui
voudront
GALANT . 209
.
voudront le voir , le trouveront
dans la Differtation de M. de
Menage.
A l'imitation de ce dernier
Sonnet de M. de Voiture , plufieurs
perſonnes en firent d'autres
ſur la même pensée. En voicy
un de M. Triftant.
SONNET.
Sur la fin de fon cours
le Soleil ſommeilloit :
Et déja ſes courſiers abor
doient la marine ,
QuandEliſe paſſa dans un
Decembre 1714. S
210 MERCURE
Char qui brilloit
De la ſeule ſplendeur de
ſa beauté divine .
Mille appas éclatans qui
font un nouveau jour ,
Et qui ſont couronnez
d'unegrace immortelle ,
Les rayons de la gloire ,
&les feux de l'amour
Ebloüiſſoient les yeux , &
brûloient avec elle.
Je regardois coucher le
bel aftre des Cieux ,
Lorſque cegrand éclat me
vint frappet les yeux ,
GALANT. 211
Etde cet accident ma raifon
fut ſurpriſe.
Mondefordre fut grand,
je ne le cele pas ,
Voyant baiſſer le jour , &
rencontrant Elife ,
Je crus que le ſoleil revenoit
ſur ſes pas.
En voicy un autre de M.
l'Abbé Testu.
SONNET.
1
Le belaſtre du jour ſe
retiroit ſous l'onde ,
Sij
212 MERCURE
Traîné pompeuſement fur
un Char de faphirs.
Et déja l'on ſentoit
mille petits Zephirs ,
Qui venoient moderer
fon ardeur ſans ſeconde.
En vain pour arrêter ſa
courſe vagabonde ,
Nouspouffions vers leCiel
mille & mille foupirs.
Par l'ordre des deſtins
malgré tous nos deſirs ,
Nous allions voir finir le
plus beau jour du
monde,
GALANT. 213
Quand l'aimable Philis
vint paroiſtre en ces
lieux ,
Et jetta tant de traits , tant
d'éclats de ſes yeux ,
Que l'Univers brilla d'une
flamme nouvelle .
On vit fans le Soleil
recommencer le jour ,
Et la terre luiſit d'une
clarté ſi belle ,
Qu'on ne fit plus de voeux
pour hater fon retour.
Vous venezde lire, Meffieurs ,
preſque tous les Sonnets qui ont
214 MERCURE
estéfaits pour la belleMatineuse;
jugezmaintenantfi lesModernes
les effacent , & fi le Caffé du
Mont Parnaffe, où trente beaux
eſprits ont contribué à la compofition
des deux Sonnets de M.
D*** n'ont pas fait au moins
pour l'honneur de noftre Siecle,
ce que Meffieurs de Voiture &
de Malleville ont fait pour la
gloire du leur.
6
1
SONNET.
Le Pere des Saiſons ſur
un Char de lumiere ,
GALANT. 215
Raſſemblant tout l'éclat
de l'immortelle Cour ,
Fourniſſoit dans les Cieux
ſa brillante carriere ,
Ses courſiers hanniſſants
fouffloient au loin le jour :
Quand tout à coup des
mois l'inégale courriere
Veut obfcurcir ſa gloire ,
& regner à fon tour ;
Entre Phoebus& nous fe
plaçant tout entiere ,
Elle couvre d'horreur le
terreſtre ſéjour.
Les Enfers ne font pas
216 MERCURE
plus affreux ny plus
fombres ,
Les mortels étonnez ſe parurent
des ombres ,
Le voile de la nuit ſe déploya
dans l'air.
Alors pour diſſiper ces
funeſtes allarmes ,
Iris de fes beaux yeux étala
tous les charmes :
Qui croira le prodige ! On
n'en vit pas plus clair.
Vous comprenez bien Meffieurs,
dans quel eſprit ce Sonnet
a estéfait , &vous m'avoüerez
que
GALANT. 217
que l'Iris de M. D *** auroit
eû bien de l'avantagefurlaPhilis
deMde Voiture , ſi ſes beaux
yeux avoient effacél'Aurore,fait
palirle Soleil,&diſſipé l'éclipse ;
mais cette belle Matineuse eût
beau étaler tous ses charmes ,
pour rendre la lumiere au monde,
on n'en vit pas plus clair.
ر
Parmiles Sonnets que j'aytiré
de la Dißertation de M. de
Menage, ily en a deux de M.
de Voiture un pour une belle,
qui , au levé du Soleil fut priſe
pour le Soleil , er l'autre , qui ,
le foir fut priſe pour l'Aurore.
Ces deux Sonnets furent égale-
Decembre 1714. T
218 MERCURE
ment faits à l'imitation de celuy
duCaro.En voicy encore un moderne,
dans le goût du dernier
deM. Voiture; mais ilſemble
avoir efté pluſtoſt fait à limitation
des quatres Vers Latins de
Quintus Catulus , qu'à l'imi
tation du Caro.
SONNET.
Sur de riches Côteaux
où la jeune Pomone
Du a Conquerant de l'Inde
aime à flater l'eſpoir ,
Bacchus .
GALANT. 219
Quand les heures fermoient
les barrieres du
foir ,
Et qu'au ſein de Thetis
dormoit bl'amant d'Oenone
.
Le cChaſſeur de l'Athmos
eft enchanté de voir
La d tenebreuſe Soeur du
beau Fils de Latone ,
Qui ſur ſon Char d'argent
d'Etoiles ſe couronne ,
Phoebus Endimion. d Diane
Tij
220 MERCURE
Du e Frere de la Mort ſecondant
le pouvoir...
Le filence couvroit la
terre de ſes aîles ,
Les Amans ſe livroient
aux fonges infideles ,
D'aſſoupiſſans pavots regnoient
furtous les yeux.
Diane à fon Berger vint
marquer ſa tendreffe ,
La Déeffe en ſes bras devint
plus que Déeſſe ,
Et le mortel heureux crût
eſtre au rang des Dieux.
ne pretends ,que vous donner
un abregé hiſtorique d'une
Differtation ſçavante queM.
deMenage écrit à M. Courar
ſon amy , fur l'origine des
Sonnets pour la belle Matineuſe
: &àla fin de cet extrait,
les derniers Sonnets qui ont
eſté faits ſur le même ſujet,
Pij
172 MERCURE
FeTe ne trouve point , dit- il ,
(ce qui est remarquable ) que les
PoëtesGrecs ayentcomparél'Aurore
, ou le Soleil , à une belle
perſonne que l'on rencontre à la
pointe du jour. Le premier des
autres Poëtes qui s'eſtſervy de
cette comparaison , je veux dire
lepremier de ceux qui font venusàma
connoissance, est un certa
n Quintus Catulus Et comme
il vivoit ſur la fin de la République
Romaine , c'est-à- dire dans
le fiecle d'or de la Latinité , il a
trés-noblement exprimé cette penſée
dans les beaux vers qu'ilfit
pour le Comedien Rofcius ,&
ةم
GALANT: 173
que Ciceron nous a confervédans
Jon Livre de la Nature des
Dieux.
Conſtiteram exorientem
Auroram forte ſalutans ,
Cum fubito à Læva Rof-
1 cius exoritur.
Pace mihi liceat , cooeleftes,
dicere veſtra ,
Mortalis viſus eſt pulchrior
effe Dea.
Jenesçaurois me refoudre à
vous expliquer ce Latin , je suis
trop difcret , & trop pareffeux ,
pour lefaire. Aprés ce Quintus
Piij
174 MERCURE
Catulus , un autre Poëte Latin
dont lenom nous est inconnu , a
heureusement employé la même
pensée dansſes Vers.
Occurris cum manemihi,
ni purior ipsâ
Luce novâ exoreris , lux
mea , diſpeream.
Quod fi nocte venis, ( jam
vero ignoſcite Divi )
Talis ab occiduis heſperus
exit aquis.
1
Ceux qui voudront prendre
la peine de lire la Differtation de
M.de Menage ,y verrontfon
GALANT. 175
Sentiment sur ces quatre Vers
qu'on trouvera parfaitement traduits
dans les deux Tercets du
premier Sonnet de M. de Malleville.
LesPoetes Italiens ont traduit
enfuite en leur Languel'Epigramme
de Catulus. Petrarque
qui tient le premier rang parmy
eux, la traduite de laforte.
SONETTO .
Il Cantar novo , él pianger
degli Augelli
In s'ul di fanno riſentir le
valli ,
Piiij
176 MERCURE
E'l mormorar dé liquidi
Criſtalli
Giuper lucidi, freſchi rivi,
e Snelli.
Quella ch' a neve il volto ,
oro i Capelli ;
Nel cui amor non fur mai
Inganni , nè falli ;
Deſtami al ſuon degli amo
roſi balli ,
Pertinando al ſuo Vecchio
i bianchi velli.
Coſi mi ſueglio a falutar
l'Aurora ,
E'l ſol ch' e ſeco : e più
GALANT. 177
l'altro , ond' io fui
Neprimi anni abbagliato ,
e ſono ancora.
I Gli ò veduti alcun giorno
ambedui
Levarſi inſieme : e'n un
punto , e'n u'n ora :
Quel far le Stelle , e queſto
ſparir lui.
Annibal Caro fi celebre par
ſes Lettres , que Montagne prefere
àtoutes les Italiennes , &
que M. Chapelain compare à
celles des anciens Latins, en afait
ceSonnet.
178 MERCURE
SONETTO.
Eran l'aer tranquillo , c
l'onde chiare :
Soſpirava favonio , e fuggia
Clori :
L'alma Ciprigna inanzi a i
primi albori
Ridendo empia d'amor la
terra él mare.
La ruggiadoſa Aurora in
Ciel più rare
Facea le Stelle : e di più
bei colori
GALANT. 179
Sparſe le Nubi , eimonti :
Uſcia già fuori
Febo , qual più lucente in
Delfo appare.
Quando altra Aurora un
più vezzoſo oſtello
Aperſe ; e lampeggiò ſereno
e puro
Il ſol , che fol m'abbaglia
e mi diſace.
Volfimi : e'n contro a lei
mi parue ofcuro
( Santi lumi del Ciel con
voſtra pace )
L'oriente , che dinanzi era
fibello.
180 MERCURE
Fose affeurer aprés M. de
Menage, que ce Sonnet eft admirable
pour la beauté des Vers ,
& je ſuis , comme luy , fort de
l'avis du Caporaly qui le trouve
le plus beau de tous ceux du
Caro.
Antonio Francesco Raïnério ,
Gentilhomme Milanois , Secretaire
du Cardinal Verulano ,
depuis de Pierre- Loüis Farnése ,
voulut àl'imitation du Caro dont
il eſtoit contemporain , & amy
particulier , s'égayer ſur la même
matiere. Il fit ce Sonnet qui ne
laif:f pas d'estre fort beau ,quoi-'
qu'il le ſoit moins que celuy dis
GALANT. 181
SONETTO.
Era tranquillo il mar : le
ſelve e i prati
Scoprian le pompe ſue ,
fior , frondi , al Cielo .
E la Notte s'en gia ſquarciando
il velo ,
Eſpronando icavai foſchi
& alati .
Scvotea l'Aurora da capegli
aurati
Perle d'un vivo traſparente
gielo : :
182 MERCURE
E già rotava il Dio che
nacque inDelo
Raggi da i Liti Eoi ricchi
odorati.
Quando eccod'occidente
un più bel fole
Spunto gli incontro , ferenando
il giorno ,
Et impallidio l'Orientale
Imago.
Velociffime luci eterne e
fole ,
(Con voſtra pace ) il mio
bel viſo adorno
Parve ancor più di voilucente
e vago.
GALANT. 183
,
Marcello Giovanetti a fait
auffi deux Madrigaux fur la
pensée de Catulus ; mais je renvoye
àla differtation deMonfieur
Menage ceux qui seront curieux
de les live , nonfeulement parce
que voila déja affez d'Italien
mais parce qu'ils ne sont pas
comparables au Sonnet du Caro ,
ny à ceux du Raïnerio.
Les Poëtes François ont auſſi
traduit l'Epigramme de Catulus
à l'exemple des Poëtes Italiens ;
le premier qui l'a traduit , fut
Olivier de Magny , qui vivoit
fousHenry 11. &ſous Charles
IX. Voicyfa traduction.
+
184 MERCURE
1
SONNΕΤ.
J'étois tout preſt à faluër
l'Aurore
Que je voyois de l'Orient
fortir
Et de ſes fleurs largement
départir
Aux Prez , aux Champs ,
aux Montagnes encore:
Quant tout à coup la
beauté que j'adore ,
Vint de ſes rays , ces clartez
amortir ,
Et moy craintif en glace
convertir ,
GALANY. 185
convertir ,
Puis auſſi-toſt en feu qui
me devore.
Pardonnez-moy , divin
flambeau des Cieux ,
Si par mes Vers j'oſe dire
en ces lieux
La verité d'un fait qui
vous importe.
4
Un corps mortel , bien
qu'il vienned'en haut ,
Nous a ſemblé plus relui
fant , & chaut ,
Que n'a de vous la lu
miere plus forte.
Decembre 1714
186 MERCURE
Aprés Olivier de Magny
Monfieurde Meziriac , qui éton
un des plus Sçavans hommes de
l'autre fiecle, un des plus dignes
Sujets de l'Academie Françoise ,
imita de la forte l'Epigramme de
Catu'us, ou le Sonnet du Caro ,
ou tous les deux enſemble.
SONNET.
Vous levant ſi matin ,
vous troublez tout le
monde ,
Vous faites que le jour
chaſſe trop-tôt la nuit ,
GALANT. 187 1
Et que d'un pas hâté chaque
Etoile s'enfuit
Penfant que le Soleil forte
déja de l'onde.
Auſſi voyant l'éclat de
cette treffe blonde ,
Et la vive clarté que ce
bel oeil produit ,
Qui ne diroit foudain ,
c'eſt le Soleil qui luit ,
Et va recommencer ſa
courſe vaggaabboonnddee..
L'Aurore qui venoit
d'un viſage riant
En volonté d'ouvrir les
Qij
188 MERCURE
portes d'Orient ,
Dans le lit de Tithon eſt
preſque retournée.
Voyez comme de honte
elle a le teint vermeil
,
Et change de couleur ,
tant elle eſt étonnée ,
Croyant de ſe lever plus
tard que le Soleil.
Depuis , Monfieur de Balzac
ayant lû le Sonnet du Caro avec
plaisir , &souhaitant de le voir
en noftre langue, pria Monfieur
de Voiture de le traduire.
GALANT . 189
Monfieur de Voiture s'en excufa
d'abordfurfapareffe ; mais
enfin sa pareffe ceda àla paſſion
qu'il avoit de plaire àMonſicur
de Balzac , &il luy envoya ce
Sonnet.
Desportes dumatin l'Amante
de Cephale
Ses rófes épandoit dans le
milieu des airs ,
Et jettoit fur les Cieux
nouvellement ouverts
Ces traits d'or & d'azur
qu'en naiſſant elle étale :
Quand la Nymphe divi
1,0 MERCURE
ne à mon repos fatale
Apparut , &brilla de tant
d'attraits divers ,
Qu'il ſembloit qu'elle ſeule
éclairoit l'Univers ,
Et rempliſſoit de feux la
rive Orientale.
Le Soleil ſe hâtant pour
la gloire des Cieux ,
Vint oppoſer ſa flamine à
l'éclat de fes yeux ,
Etprit tous les rayons dont
l'Olympe ſe dore.
L'onde , la terre ,& l'air
s'allumoient à l'entour ;
GALANT. 191
Mais auprés de Philis on le
prit pour l'Aurore ,
Et l'on crût que Philis étoit
l'aſtre du jour.
Ce Sonnet eftfi beau que M.
de Malleville jaloux defa beauté
voulut auſſi imiter celuy du
Caro : Et comme il avoit l'efpritfécond,
au lieu d'un Sonnet,
il en fit trois , & tous trois fi
bons ,que le moins bon ſemble
meilleur que les deux Italiens enfemble.
Les voicy tous trois.
192 MERCURE
SONNET.
Le filence regnoit ſur la
terre , & fur l'onde ,
L'air devenoit ferain , &
l'Olympe vermeil :
Et l'amoureux Zephir af-
✓ franchy du ſommeil
Reffuſcitoit les fleurs d'une
haleine feconde.
L'Aurore déployoit l'or
de ſa trefle blonde ,
Et ſemoit de rubis le chemin
du Soleil.
Enfin
GALANT . 193
Enfin ce Dieu venoit au
plusgrand appareil
Qu'il ſoit jamais venu pour
éclairer le monde.
Quand la jeune Philis au
viſage riant ,
Sortant de ſon Palais plus
clair que l'Orient
Fit voir une lumiere &
plus vive , & plus
belle.
Sacré flambeau du jour
n'en ſoyez point jaloux ,
Vous parûtes alors auſſi
peu devant elle
Decembre 1714. R
194 MERCURE
Que les feux de la nuit
avoient fait devant vous .
AUTRE.
La nuit ſe retiroit dans ſa
grotte profonde:
Ies oyſeaux commençoient
leur ramage
charmant :
Zephire ſe levoit , & les
fleurs ranimant
Parfumoit d'un douxair la
Campagne feconde.
L'Aurore en cheveux d'or
GALANT. 195 ےھک
ſe faiſoit voir au monde ,
Belle , comme elle eſtoit ,
aux yeux de ſon amant :
Et d'un feu tout nouveau
le ſoleil s'animant
Dans un char de rubis fortoit
du ſein de l'onde .
Mais lorſqu'en cettepompe
il montoit dans les
Cieux ,
Amarante parut , & du
feu de ſes yeux
Fit de l'Olympe ardent
étinceler la voute.
L'air fut tout embrazé
Rij
196 MERCURE
de ſes rayons divers ;
Et voyant tant d'éclat, on
ne fut plus en doute
Qui du ſoleil , ou d'elle ,
éclairoit l'Univers,
AUTRE.
L'Etoile de Venus fi
brillante , & fi belle
Annonçoit à nos yeux la
naiſſance du jour.
Zephire embraſſoit Flore ,
& foupirant d'amour ,
Baiſoit de fon beau ſein la
:
GALANT . 197
fraîcheur éternelle .
I'Aurore alloit chaffant
les ombres devant elle
Et peignoit d'incarnat le
celeſte ſéjour.
Et l'aſtre ſouverain revenant
à fon tour.
Jettoit un nouveau feu
dans ſa courſe nouvelle.
Quand Philis ſe levant
avecque le ſoleil
Dépoüilla l'Orient de tout
cet appareil ,
Et de clair qu'il eſtoit , le
fit devenir ſombre.
Riij
198 MERCURE
Pardon , ſacré flambeau
de la terre , & des
Cieux,
Sitoſt qu'elle parut, ta clarté
fut une ombre ,
Et l'on ne connut plus de
ſoleil que ſes yeux.
Ces trois Sonnets font fort
beaux , ily a cependant beaucoup
de chofes àdire contre les Vers.
Aprés M. de Voiture , &
M. deMalleville , M. Tristan
& pluſieurs autres en firent à
l'envy ſur le mêmesujet. Voicy
celuy deM. Tristan.
GALANT. 129
SONNET
REQUE DEC
LYON
ILLE
*1893*
L'Amante de Cephale
entre- ouvroit la barriere
Par où le Dieu du jour
monte ſur l'horifon ,
Et pour illuminer la plus
belle ſaiſon ,
Déja ce clair flambeau
commençoit ſa carriere.
Quand la Nymphe qui
tient mon ame priſonniere
,
Et de qui les appas font
Rinj
200 MERCURE
fans comparaiſon ,
En un pompeux habit fortant
de faſa maiſon ,
A cet aftre brillantoppoſa
ſa lumiere.
Le ſoleil s'arreſtant devant
cette beauté
Se trouva tout confus de
voir que ſa clarté
Cedoit au viféclat de l'objet
que j'adore.
Et tandis que de honte il
eſtoit tout vermeil ,
En verſant quelques pleurs
il paſſa pour l'Aurore ,
GALANT. 20
Et Philis en riant paff.
pour le Soleil .
En voicy un autre dont l'Auteur
est inconnu.
Au point qu'en treſſes
d'or l'Aurore échevelée
Venoit d'un front ferein
nous annoncer le jour ,
Et qu'aux yeux des humains
, joyeux de fon
retour
Elle avoit ſa richeſſe , & fa
pompe étalée :
Une Nymphe , en beau
202 MERCURE
té de nulle autre égalée ,
Ou pluſtoſt qu'une Nymphe
, un jeune aftre
d'amour
,
Se levant éclairât tous les
lieuxd'alentour ,
Par la fraîcheur de l'air
dans les champs ap-
: pellée.
L'Aurore qui venoit de
poindre dans les Cieux ,
Sur ce brillant objet ayant
jetté les yeux ,
Pallit d'étonnement d'une
fi belle montre.
GALANT . 203
Et le trouble effaçant
fon viſage riant,
Penſa que le ſoleil venoit
à ſa rencontre ,
Et crût avoir failly la route
d'Orient .
Il s'en faut beaucoup que ce
Sonnet ne soit parfait ; mais je
n'ay pas deBein, ny nefuis obligéd'enfaire
la critique.
Avant ceux de M. de Voiture
, & de M. de Malleville ,
M. de Rampalle avoit fait ce
Madrigalfur le mêmeſujet.
204 MERCURE
:
MADRIG AL.
L'Aurore en ſes plus
beaux habits
Ouvroit d'une clef de rubis
Le portail d'où le jour
commence ſa carriere ,
Et la terre admiroit le
Soleil qui la fuit ,
Triomphant des feux de
la nuit ,
Monté ſur un Char de
lumiere :
*
GALANT. 205
Quand Philis parut à
fon tour
Plus belle que l'Aſtre du
jour ,
Devant qui la nuit ſombre
avoit plié ſes voiles.
Et ſes yeux qui brilloient
d'un éclat non pareil,
Firent même affront au
Soleil
Qu'il venoit de faire aux
Etoiles.
Ce Madrigal n'est pas bon.
206 MERCURE
1
M. de Voiture , quelque
temps avant que d'avoirfaitfon
Sonnetpour cette belle qui au levé
du Soleil fut priſe pour le
Soleil , en avoit fait un autre
pour une autre belle , qui ayant
parudans unFardin , alors que le
Soleil ſe couchoit ,fut priſe pour
l'Aurore. Ce Sonnet est aussi une
efpece d'imitation de celuy dis
Caro.
SONNET.
Sous un habit de fleurs
la Nymphe que j'adore ,
GALANT 207
L'autre foir apparut fi
brillante en ces lieux ,
Qu'à l'éclat de ſon teint ,
&celuy de fes yeux
Tout le monde la prit pour
la naiſſante Aurore.
La terre en la voyant fit
mille fleurs éclore !
L'air fut par-tout remplis
de chants melodieux ,
Et les feux de la nuit pallirent
dans les Cieux ,
Et crurent que le jour recommençoit
encore.
Le Soleil qui tomboit
208 MERCURE
dans le ſein de Thetis ,
Rallumant tout à coup fes
rayons amortis
Fit tourner ſes chevaux
pour alleraprés elle .
Et l'Empire des flots ne
l'eut ſçû retenir :
Mais la regardant mieux ,
& la voyant fi belle ,
Il ſe cacha ſous l'onde , &
n'oſa revenir.
-Long- temps auparavantBernardino
Rota avoit fait un Sonnetfur
le même ſujetpour PorzsiaCapecéfafemme
: Ceux qui
voudront
GALANT . 209
.
voudront le voir , le trouveront
dans la Differtation de M. de
Menage.
A l'imitation de ce dernier
Sonnet de M. de Voiture , plufieurs
perſonnes en firent d'autres
ſur la même pensée. En voicy
un de M. Triftant.
SONNET.
Sur la fin de fon cours
le Soleil ſommeilloit :
Et déja ſes courſiers abor
doient la marine ,
QuandEliſe paſſa dans un
Decembre 1714. S
210 MERCURE
Char qui brilloit
De la ſeule ſplendeur de
ſa beauté divine .
Mille appas éclatans qui
font un nouveau jour ,
Et qui ſont couronnez
d'unegrace immortelle ,
Les rayons de la gloire ,
&les feux de l'amour
Ebloüiſſoient les yeux , &
brûloient avec elle.
Je regardois coucher le
bel aftre des Cieux ,
Lorſque cegrand éclat me
vint frappet les yeux ,
GALANT. 211
Etde cet accident ma raifon
fut ſurpriſe.
Mondefordre fut grand,
je ne le cele pas ,
Voyant baiſſer le jour , &
rencontrant Elife ,
Je crus que le ſoleil revenoit
ſur ſes pas.
En voicy un autre de M.
l'Abbé Testu.
SONNET.
1
Le belaſtre du jour ſe
retiroit ſous l'onde ,
Sij
212 MERCURE
Traîné pompeuſement fur
un Char de faphirs.
Et déja l'on ſentoit
mille petits Zephirs ,
Qui venoient moderer
fon ardeur ſans ſeconde.
En vain pour arrêter ſa
courſe vagabonde ,
Nouspouffions vers leCiel
mille & mille foupirs.
Par l'ordre des deſtins
malgré tous nos deſirs ,
Nous allions voir finir le
plus beau jour du
monde,
GALANT. 213
Quand l'aimable Philis
vint paroiſtre en ces
lieux ,
Et jetta tant de traits , tant
d'éclats de ſes yeux ,
Que l'Univers brilla d'une
flamme nouvelle .
On vit fans le Soleil
recommencer le jour ,
Et la terre luiſit d'une
clarté ſi belle ,
Qu'on ne fit plus de voeux
pour hater fon retour.
Vous venezde lire, Meffieurs ,
preſque tous les Sonnets qui ont
214 MERCURE
estéfaits pour la belleMatineuse;
jugezmaintenantfi lesModernes
les effacent , & fi le Caffé du
Mont Parnaffe, où trente beaux
eſprits ont contribué à la compofition
des deux Sonnets de M.
D*** n'ont pas fait au moins
pour l'honneur de noftre Siecle,
ce que Meffieurs de Voiture &
de Malleville ont fait pour la
gloire du leur.
6
1
SONNET.
Le Pere des Saiſons ſur
un Char de lumiere ,
GALANT. 215
Raſſemblant tout l'éclat
de l'immortelle Cour ,
Fourniſſoit dans les Cieux
ſa brillante carriere ,
Ses courſiers hanniſſants
fouffloient au loin le jour :
Quand tout à coup des
mois l'inégale courriere
Veut obfcurcir ſa gloire ,
& regner à fon tour ;
Entre Phoebus& nous fe
plaçant tout entiere ,
Elle couvre d'horreur le
terreſtre ſéjour.
Les Enfers ne font pas
216 MERCURE
plus affreux ny plus
fombres ,
Les mortels étonnez ſe parurent
des ombres ,
Le voile de la nuit ſe déploya
dans l'air.
Alors pour diſſiper ces
funeſtes allarmes ,
Iris de fes beaux yeux étala
tous les charmes :
Qui croira le prodige ! On
n'en vit pas plus clair.
Vous comprenez bien Meffieurs,
dans quel eſprit ce Sonnet
a estéfait , &vous m'avoüerez
que
GALANT. 217
que l'Iris de M. D *** auroit
eû bien de l'avantagefurlaPhilis
deMde Voiture , ſi ſes beaux
yeux avoient effacél'Aurore,fait
palirle Soleil,&diſſipé l'éclipse ;
mais cette belle Matineuse eût
beau étaler tous ses charmes ,
pour rendre la lumiere au monde,
on n'en vit pas plus clair.
ر
Parmiles Sonnets que j'aytiré
de la Dißertation de M. de
Menage, ily en a deux de M.
de Voiture un pour une belle,
qui , au levé du Soleil fut priſe
pour le Soleil , er l'autre , qui ,
le foir fut priſe pour l'Aurore.
Ces deux Sonnets furent égale-
Decembre 1714. T
218 MERCURE
ment faits à l'imitation de celuy
duCaro.En voicy encore un moderne,
dans le goût du dernier
deM. Voiture; mais ilſemble
avoir efté pluſtoſt fait à limitation
des quatres Vers Latins de
Quintus Catulus , qu'à l'imi
tation du Caro.
SONNET.
Sur de riches Côteaux
où la jeune Pomone
Du a Conquerant de l'Inde
aime à flater l'eſpoir ,
Bacchus .
GALANT. 219
Quand les heures fermoient
les barrieres du
foir ,
Et qu'au ſein de Thetis
dormoit bl'amant d'Oenone
.
Le cChaſſeur de l'Athmos
eft enchanté de voir
La d tenebreuſe Soeur du
beau Fils de Latone ,
Qui ſur ſon Char d'argent
d'Etoiles ſe couronne ,
Phoebus Endimion. d Diane
Tij
220 MERCURE
Du e Frere de la Mort ſecondant
le pouvoir...
Le filence couvroit la
terre de ſes aîles ,
Les Amans ſe livroient
aux fonges infideles ,
D'aſſoupiſſans pavots regnoient
furtous les yeux.
Diane à fon Berger vint
marquer ſa tendreffe ,
La Déeffe en ſes bras devint
plus que Déeſſe ,
Et le mortel heureux crût
eſtre au rang des Dieux.
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Résumé : Extrait historique d'une Dissertation de M. de Menage sur les Sonnets pour la belle matineuse. / Sonnet de Petrarque / Sonnet d'Annibal Caro. / Sonnet de Raïnerio. / Sonnet d'Olivier de Magny. / Sonnet de M. de Meziriac. / Sonnet de Voiture. / Trois Sonnets de M. de Malleville. / Sonnet de M. Tristan. / Sonnet d'un Inconnu. / Madrigal de M. de Rampalle. / Autre Sonnet de M. de Voiture. / Sonnet de M. Tristan. / Sonnet de. M. l'Abbé Testu. / Sonnet moderne de M. D. C. / Autre du même Auteur. [titre d'après la table]
Le texte présente un abrégé historique d'une dissertation de M. de Menage sur l'origine des sonnets dédiés à la belle Matineuse. Les poètes grecs n'ont jamais comparé l'Aurore ou le Soleil à une belle personne rencontrée au lever du jour. Cette comparaison apparaît d'abord chez Quintus Catulus, poète romain de la fin de la République, dont les vers sont conservés par Cicéron. Un autre poète latin anonyme a également utilisé cette comparaison. En Italie, Pétrarque et Annibal Caro ont traduit l'épigramme de Catulus. Caro est particulièrement connu pour son sonnet sur ce thème. Antonio Francesco Rainério et Marcello Giovanetti ont également écrit des œuvres inspirées de Catulus, bien que jugées inférieures à celles de Caro et Rainério. En France, Olivier de Magny et M. de Meziriac ont traduit l'épigramme de Catulus en sonnets. De Magny vivait sous les règnes d'Henri II et Charles IX, tandis que M. de Meziriac, savant et académicien, a imité soit l'épigramme de Catulus, soit le sonnet de Caro, ou les deux. Plusieurs sonnets français s'inspirent de l'épigramme de Catulus ou du sonnet de Caro, centrés sur la beauté féminine comparée à celle du soleil ou de l'aurore. Monsieur de Balzac demanda à Monsieur de Voiture de traduire un sonnet, ce qu'il fit malgré ses réticences initiales. Desportes, Monsieur de Malleville, Monsieur Tristan et l'Abbé Testu ont également écrit des sonnets sur ce thème. Le texte mentionne aussi des œuvres littéraires et des descriptions poétiques de scènes mythologiques, comme celles impliquant Bacchus, Pomone, Diane et Endymion. Il conclut en comparant les œuvres modernes à celles des auteurs classiques, notant que les premières n'ont pas atteint le même niveau de gloire.
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11
Extrait historique d'une Dissertation de M. de Menage sur les Sonnets pour la belle matineuse. / Sonnet de Petrarque / Sonnet d'Annibal Caro. / Sonnet de Raïnerio. / Sonnet d'Olivier de Magny. / Sonnet de M. de Meziriac. / Sonnet de Voiture. / Trois Sonnets de M. de Malleville. / Sonnet de M. Tristan. / Sonnet d'un Inconnu. / Madrigal de M. de Rampalle. / Autre Sonnet de M. de Voiture. / Sonnet de M. Tristan. / Sonnet de. M. l'Abbé Testu. / Sonnet moderne de M. D. C. / Autre du même Auteur. [titre d'après la table]
12
p. 348-351
Compliment de l'Auteur. [titre d'après la table]
Début :
Mais pourquoy, s'il vous plaît, ma verve s'échauffe-t-elle à présent [...]
Mots clefs :
Auteur, Mercure, Poètes, Poésie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Compliment de l'Auteur. [titre d'après la table]
Maispourquoy,s'il vous phit;
ma verve s'échauffe-t-elle à présent
? Cette extrême demangeaison
d'écrire qui mesaisit en cec
endroit, en-elle un vicede complaisance
,ou d'habitude. je vous
en fais Juges, Messieurs. Il est
naturelà un hommequi faittous
les mois.
*ZJnouvrage telquelemien,
^uonnommeen bon François , on
peu de chose, ou rien,
De représenter à son idée, autantqu'ille
peut, malgré la petitesse
de la chose, toute l'étenduë
de son travail, avant de
l'exposer à vos yeux.C'estceque
je fais. Et je considère avec beaucoup
d'inquietude pour vous, &
d'indulgence pour 4iioy , que j'ay
eu ce moiscy, comme les autres,
l'honneur de vous conter un
grand nombre dechosesinutiles;
mais il m'en reste une, avec un
scrupule& une réflexion qui ne
le font peut-êtrepas. Jesonge àme definir positivement
à moy-même ce que c'est
)
qu'on appelle dansle monde,
Vn Autheur. De grace songez-y
aussi, câpresavoir bien examiné
ma proposition, vous conviendrez,
sans qu'il soit besoin de
rapprochernos idées& nos susfrages,
qu'on ne doit presque
plus esperer maintenant de voir
naître dans la république des lettres
,des Sujets qui approchent
de ces grands modélesque nous
avons perdus,parce que desgens
nés avec les talens de l'éloquence
, ou dela Poësie
,
& qui pourroient
devenir excellents, languiront
dans l'indigence, ou se
verront meprisez fous les titres
de Poëtes ÔC d'Orateurs; mais
quand ces deux inconveniensn'y
feroient pas, oseroient-ils désormais
separer de ces mêmes titres,
tant qu'à: l'ombre des seules
richesses, l'ignorance heu
reuse usurpera peut-être des
honneurs qui nesont dûs qu'aux
Muses pourmoy.
Je fuis avec un trèsprofond
respect,
Messieurs,mesDames, &mes
Demoiselles,
Vôtre trés-humble &très
obéïssant ferviceur Mercur
ma verve s'échauffe-t-elle à présent
? Cette extrême demangeaison
d'écrire qui mesaisit en cec
endroit, en-elle un vicede complaisance
,ou d'habitude. je vous
en fais Juges, Messieurs. Il est
naturelà un hommequi faittous
les mois.
*ZJnouvrage telquelemien,
^uonnommeen bon François , on
peu de chose, ou rien,
De représenter à son idée, autantqu'ille
peut, malgré la petitesse
de la chose, toute l'étenduë
de son travail, avant de
l'exposer à vos yeux.C'estceque
je fais. Et je considère avec beaucoup
d'inquietude pour vous, &
d'indulgence pour 4iioy , que j'ay
eu ce moiscy, comme les autres,
l'honneur de vous conter un
grand nombre dechosesinutiles;
mais il m'en reste une, avec un
scrupule& une réflexion qui ne
le font peut-êtrepas. Jesonge àme definir positivement
à moy-même ce que c'est
)
qu'on appelle dansle monde,
Vn Autheur. De grace songez-y
aussi, câpresavoir bien examiné
ma proposition, vous conviendrez,
sans qu'il soit besoin de
rapprochernos idées& nos susfrages,
qu'on ne doit presque
plus esperer maintenant de voir
naître dans la république des lettres
,des Sujets qui approchent
de ces grands modélesque nous
avons perdus,parce que desgens
nés avec les talens de l'éloquence
, ou dela Poësie
,
& qui pourroient
devenir excellents, languiront
dans l'indigence, ou se
verront meprisez fous les titres
de Poëtes ÔC d'Orateurs; mais
quand ces deux inconveniensn'y
feroient pas, oseroient-ils désormais
separer de ces mêmes titres,
tant qu'à: l'ombre des seules
richesses, l'ignorance heu
reuse usurpera peut-être des
honneurs qui nesont dûs qu'aux
Muses pourmoy.
Je fuis avec un trèsprofond
respect,
Messieurs,mesDames, &mes
Demoiselles,
Vôtre trés-humble &très
obéïssant ferviceur Mercur
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Résumé : Compliment de l'Auteur. [titre d'après la table]
Dans une lettre destinée à un public distingué, l'auteur exprime son désir d'écrire et s'interroge sur la motivation derrière cet acte, se demandant s'il s'agit de complaisance ou d'habitude. Il justifie son œuvre en affirmant vouloir représenter au mieux ses idées, malgré la modestie du sujet traité. L'auteur reconnaît avoir partagé des informations inutiles par le passé et manifeste son inquiétude concernant la réception de son travail. Il réfléchit sur la définition d'un auteur et observe que les talents littéraires exceptionnels sont rares de nos jours. Les personnes douées pour l'éloquence ou la poésie risquent souvent la pauvreté ou le mépris, même lorsqu'elles portent les titres de poète ou d'orateur. De plus, même en l'absence de ces obstacles, l'ignorance pourrait usurper les honneurs dus aux Muses. L'auteur conclut en exprimant son profond respect envers ses lecteurs.
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13
p. 169-238
Critique modeste du Livre de Madame Dacier, qui a pour Titre, des Causes de la Corruption du goust. [titre d'après la table]
Début :
Au reste, Messieurs, quoique j'aye donné mon consentement à [...]
Mots clefs :
Madame Dacier, Auteur, Éloquence, Anciens, Modernes, Anciens et Modernes, Ouvrages, Antiquité, Homère, Poètes, Héros, Grecs, Belles-lettres, Esprit, Goût, Corruption du goût, Quintilien, Éducation, Opéra, Éducation, Public, Dialogue, Perfection, Amour
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Critique modeste du Livre de Madame Dacier, qui a pour Titre, des Causes de la Corruption du goust. [titre d'après la table]
Aureste,Meilleursquoique
j'aye donné mon consentementàl'Ouvrage
que vous
allez lire, quoi-que je l'aye
signé & paraphé, ne varietur,
& quoi-qu'en un mot il ne
tienne qu'à moi de me donner
des airs de sçavant à tort
6e à travers,& quand bon me
semble, gardez-vous bien de
faire à l'Auteur anonyme de
cette dissertation, lechagrin
de mecroirecapabled'unaut
si bon raisonnement. Je l'approuve,
& je pense comme
lui sur la matiere qu'il a traité.
Voila mon sentiment, lifez
donc cette piece, sans prévention,
si VOJS pouvez, Se
jeferai bien étonné, si vous
he pensez comme nous. Sinon
,àvous permis d'en penser
ôc d'en dire ce qui vous
plaira.
Memoires Littéraires, & CrU
qtiesP&c.
Sur la fin du dernier siecle
il s'alluma une querelle vive
dansla republique des Lettres.
Il estoitquestion de regler
un Cérémonial entre les
grandshommes de l'anna:ité,&
nosmaîtresmodernes
DeuxAcademiciens françois
dont l'un estoitencausepour
Jes Anciens,d'autre pour les
Modernes, aprés avoirconstesté
long-tems, avec grandevivacité,
pournerien dire
de plusn,se separerent enfin
au grand scandale du pufb1icy
£ànsr.avoirreg1éaucun
article. -->//
Cettequerelle serenouvelle
aujourdhuy entreMadame
Dacier & Monsieur dela
Motte.Il nes'agitneanmoins
encore,quedefixer les honmeursdûs
à Homere : Mais
ce qui fera décidé enfaveur
du plus grand desPoëte&
du plus reculé de nous, fcivira
de regle pour nossucres
ayeuls..<i
t i' l'..,.
1
Faits quieftabhfjent l'eflat de
- ', laqueflion.
: Il ya quelquesannées que
M. de la Motte conçut le desfein
de sauver la Nation du
reproche de n'avoir pu enfanter
un poëme digne d'estime.
Dans cette vûë il examina
la celebre Illiade d'Homere
:aprés un exact examen,
ilcrut sentir que le pere des
Pôëtesn'avoit donné qu'une
ébauche grossiere de son art. il reconnut àlavérité dans
cePoëme tant célébré
,
loue
ce qu'on peut exiger d'ungenie
rare& d'une imaginationriche,
à qui le secours
desregles &desbxémplîes^
manqué;mais il y sentit bien
des défauts qu'une plus grande
connoissance de l'art a sale
éviter àVirgile; &depuis à
quelques autres, que je ne
nommepasde peurdescan.
,dle.:tJ.r.,'rlc: Le sujetdel'Illiade, je veux
dire, le; fonds historique jdii
Poëmelui parut grand &.d«-
gne d'interesser.Paris.filsds
P,riamen*lew Helene èpoufc de
Menelas: Tous lesRoysdela
Grece seliguenten faveur ds
toffenfe,g/paffentJes Mers±
pour détruire un flçrifavt
t
ErfJt. pire!Voila.ungrandobjet
pour la curiosité. Cette guer
re est abondanteen grands
évenemens:lesDieuxsemeitent
de lapartie ttes unsse
declarent en faveur desGrecs.
les autresfavorisent lesTroyens
:
Quelle source demer,. veilleux!
- ïl est vray queles Dieux
n'agissentpas avec - dignité
Jns l'Iliade,& que leur puissance
y est exactementlimitée:
Mais si Homereavoit eq
une idée plusraisonnablede
sesDieux,il n'auroit pu en fii"Çyfff amusantôc
si varié dans son Ouvrage :
Supposé, par exemple, que
Jupiter eut esié le souverain
arbitre des destinées, Sarpedon
son fils n'auroit pu torn*-
ber fous les coups de Patron
cle, si les Dieux inférieurs
avoient esté parfaitementsubordonnez
à Jupiter: On ne
les eût pas vû divisez entre
les deux armées. La feule saveur
de Jupiter auroit acquis
tout le Ciel à un seul parti:
alors qu'auroit on pû esperer
pour l'autre? Les Dieux
de l'Iliade,tout méprisables
qu'ils sont EU WJI'I'IWCI'IWÔ ,
ne laissent pas d'estre
, par
leur petitessemême,plus propres
à jetter dans le Poëme
le genre de merveilleux que
nous amenons quelquefois
dans les nostres par le ministere
des enchanteurs,&.des
Fées.
Mais sila petitesse desDieux:
amene le merveilleux dans
l'Iliade, la grossiere rusticité
des Heros acteurs n'y amene
rien qui demande gracepour
elle. On ne doit pas
néanmoins faire un crimeà
Homere de n'avoir pas imaginé
des caracteres plus dignes
d'admiration, Il a peint
piftoriquement les Moeurs
baffes & grossieres de son
tems, & n'ayant aucune idée
decette politesse & de cette
veritable grandeur reservées
aux sieclessuivants, il seroit
injuste de ne lui pas faire grace
sur cela.
2
Il sembla donc à M. de la.
Motte qu'on pouvoit faire
de l'Iliaded'Homereun poë
me agreable dans nôtre lani.
gue,non pas en traduifanc
servilement, comme tant de
gens l'ont tenté, à la honte
deleurgoût, mais en corrigeantle
tissu de l'Hiiloire,
en supprimant certains traits
qui revoltent nos moeurs ou
quiblessent la vrai-semblance,
en avilissant un peu moins
les Dieux auteurs, qui neanmoins
ne peuvent,pour le
IQle qu'ils doivent jouer,estreélevez
jusqu'à leur verieqçn
pçqla^udefjTe&'larailicité,
peularedesse&
foppfiw^tipîpfiG^^repcisz,8oç^ peula,
o
des j en. un mot M. de la Mot-j
te seproposa, non de tradui- rHa,fgtu,lemen> c'sfti&w4$pren-î
dred sonouvragecequilui
sembloit bon,de cotri@erpli
supprimer e qu'il, j^geoif
dsfecueux&é féprehenfiQle
f .Dans,.cetespritilconippt
sa l'Jliade franoife.P9#.m
.hftribuéen :dqU¡é, Livresi
Ame&rje que cet Ouvrage
croissoit l'auteurle reckoitf
aux Assembléèspublicjùés-daf
l'Accademie, & l'onnêdciitt
pas craindre d'être démanti i
endisantqu'ilfuttoûjôurs
reçû du public avec accuei
avec acclamation enfinl'ouvrageachevé
5
M. de la Mot
técrût devoircompterau pu*
blicdes raisons pour lesquelles
il s'étoit tant écarté du
poëme original.Ilfit une
dHfertatÎotfk{url'lliadedHo
mere, il y rend hommage à
ce vieuxPoëte commeau plus
haut genie que lanature ait
peut-être enfanté,il declare
qu'àjuger de lui par le poër
mequ'ilahasardéavantque
JArG,suc( né,il seepersuade
que , dans quelque siecle oi*
Ú {teft«i&ei!oacplaçé rilHaur
roit_touj;oursét£le premier
Poëte dé ce siecle, & que
naissant dans un tems où les
reglesdel'Art auroient été
dévelopées,oules moeurs atiroientéteciviliséesou
l'on
auroic mieux connu la vertu
&. levericable heroisme,il auroit
fait un poëmeaccompli.
Ilfait l'enumeration des talents
naturels dont il voit les
fruits dans l'Ouvrage ; Mais
commetout Oev^agpihp.
main pàïcesoft ëâri&4reic
^ecéîefoûaiiÉeufpatqirôi^ûë
tléfaUtr)&qedÜUeuèil est
iïtïpôSi~lc~onm~nte~&
qu'onperfectionneuncoup
UnArtquidemandetant de
vûes i tant de lumieres ,tant
ifneditarions,!Nfcde;la
Mottenes'est pas crû enpe- rildepasserpouruninsensé
en dénonçant au public les
fautes grossieres qu'il a senîies
dans l'Iliade,fautes qu'il
n'allegue point en reproche
contre Homere
,
qui ne
nous devoit pas un prodige,
mais qu'il convientdéreprocher
à ces sçavans sans lu*.
rmeierce,qouni nne loes gîatvreent.pas
,.. D'abordquel'Ouvrage fut
public,le peupleConifaetitateur
interesse à mainrenir
le culte d'Homere dans torte
sa pureté
, s'émûtà la vue
des profanations sacrileges
de M. de la Motte, ils crurentqu'il
étoitimportant de
s'elever avec vigueur contre
cecriminel attentat,afin que
la crainte servît defrain dans
la fuite aux infideles.
Ils commencèrent donc
par qualifier le coupable
comme leurs Statuts le prescrivent,
c'est un homme sans
lumiere & sans goût, il nous
a bien trompé, nous lui trouvions
du talent&du genie,
il faut que la tête lu ait tourné,
c'efl: dommage? On endoctrinoit
le public, on combattait
vigoureusement l'adversaire
abfen t; la differtation
sur Homere, Messieurs,
est un poradoxe perpetuelle
poëme François, un Ouvrage
miserable & pire que leClo-
Vis,*&comment grandDieu 1
-
pouroit
*Puéme de Saint Sorlin.
pouroit-il naîtrequelquechose
depassablede lapaitd'uii
homme qui a assezpeu dç
goût pour trouver des dessauts
dans le divin Horoere.
Avec ces graves décisions ,
nos: confederez se faisoient
des échos de tous les cotez,
la plupartdes gens du,monde
ne sont pas fâchez d'entendre
condamner un Ouvrage
nouveau qu'ils se
croyent obligez de lire; c'est
une espece de dette dont on
acquitte leur parene.
Mais comment les confederez
pouront ils corrompre
le jugement des poëtes j
peupleindocileaujoug de
l'autorité V Ce que ne peut
furieuxl'autorité ;31a bassejalousieleva
faire. Ils souscrirontàr\
la,. condamnation du
poëme, en donnant des Eloges
hypocritesà la dissertatiort,
M.- de laMotte s'est
ouvert tant de chemins à la
réputation, il a excellé dans
tant de genres au grand préjudicéde
ces Messieurs,qu'il
doit leur pardonner cette legere
vengeance. L'affaire neanmoins devientserieuse
les poëtes,les
Juges de l'Art liguez avec
Je peuple Commentateur
entraînentla multitude, qui
oseras'opposer à ce torrent > lui Gfera-,* tout homme
d'honneur, qui, libre deprévention
& de vil interêt,aurà
senti que notre siecle n'a donné
aucun Ouvrage,où il
éclate plus de génie ,
plus de
conduite, plus de magnificence
poëtique,que dans Jeic
scandaleux poëme. Il en est,
chez les gens de lettres, de
ces hommes que je viens de
définir, j'en connoismême
entre les poëtes, quiont la
generosité de rendre justice
à M. de la Motte, au peril de
l'Epigramme & de la Satyre.
Les Journalistes de Paris,
ceux de Trevoux, & ceux
d'Hollande,enfin tous les
Tribunaux érigez, si j'ose le
dire, pour juger les Ouvrages
, ont donné de grands
éloges à celuy-ci. Les extraits
faits dans ces Journaux ont
fait lire l'Ouvrage, à tel qui lecondamnoit sur la foi d'autruy.
L'heresie faisoittous les
jours de nouveaux progrés :
Les confederez sentirentenfinla
necessité de tenter une
:ritique , ou l'onessaya de
demontrer la fausseté des
nouveaux dogmes.
Madame Dacier qui tient
ans contredit le premier
ang entre les Commentaleurs,
entreprit cette glorieux
efutation : Et elle s'est monrée
cette refutation, à la
grande joye de tout le parti,
e premier de ce mois.
En voicy le titre:
Des Cdufs de la corruption du
gouss ,par Madame Dacier.
E'ay(oic'yeledçffein; ÇfefïAuteur qui parle,
^efperefaireVoir d'une majniere
trcs-fible& tres-intel.
ligtble, que tout le difeours de M.
if la Motte) rouleJur de faux
principes: Que la critique des
passages dHomere quil a raeporteZ,
cftfrivole,& qu'il régnépar
tout un certaineyfrittrès
capable de nuire aux belles lettres
& à la Poësie.Apres a-
Voir examine le difeours>feutrcra;/
dans l'examen du Poeme.
fcwflamfor(kwwftç*qm
M.wMf)t.l 4$Mfg4metH
malheureux dans\cequ'il4. ref
tranché,dam et qtiii.a ajoutér
st) dans ce qu'ila changé9(§fc
ép4?Ja^çeJtê?Jtfieffatoz% si
frojaique3 qu'endemontaptJif
Vers yon riy trouvera pas la
tnoindreexpressiondtPoete, ttJ.
qu'on nefournoity fybflmer dg
prose plus familiere st)plus com~
muneMaispournepasfuir
re de cet Ouvrage un deces Outyrages
purement polémiquesyf$
que le hais, parce qu'ils me pafoijpnt
pluspropres à réjouir
quàwflmre tâcherai devif
tirer de cette- Vojye commune de
diffut;'&de fair&unetfpece
detraité quifera une recherche
descauses de la corruption du giujî j "ln.. '- \: "C'I.
>
MadameDaciernouspromet
beaucoup. Voyons commentelle
acquittera ses engagement.
Commençons par
son traité descauses de la
corruption du goût quin'occupe
que trois feuilletsd'un
livre de plus de six cent page
Nous examinerons ensuite
l'Ouvrage même, & nous jugéronsdes
coups qu'il porte
à M. de la MQtte.-- <
Mad1a- j
-
Madame Dacier nous a
donné autrefois une magnifiquedefiniton
du Goust
dans une Préface sur Ariftophane.
Elle n'estoit pas là
trop en place; mais elle auroit
eû , ce me semble, fort
bonne grace à la tête de son
petit Traité de la décadence
dugoût. On en va juger: la
voicy :
Tout le mondeparle dégoût,
&je n'ay encoretrouvéperjonne
qui l'ait bien défini les traite
quefen ay njûyneJont que des
idées confuses où il n'y a nijuflefjè
ni raiJon,Qjparconfèquentpoint.
de verité; fejpere que j'auray
este plus heureuse dans la recberch
e que *'en a 1
cherche j'enajfaite (t) que
la definition quefenVais donner,
contentera tous ceuxqui Voudront
Je donner lapeined'approfondir
ma pensee.
Le goût est une harmonie, un
accord de l'esprit&de la raison:
en en aplus ou moins ,Je/on que
cette harmonie efiplus ou moins
juste
y
cela étant, tous les objets
exterieurs quisepresentent à IL
maginationyjfontynonfeulement
une image,maisyrendent aussi
une efyece de soni Cartoutparle
à tefprit,sil'harmonie exterieure
Je trouve d'accordavec cette har:
monie intérieure : l'imagination
reçoit & approuve d'abord cet
objet, qu'elle ne manque jamais
de rejetter quand le contraire arrive.
Car comme l'harmonieM
l'accord eflla cause de l'amour
que ton a pour certains objets,
par la raijon des contraires; la
dissonance est certainement la
cause de la haineicettedissonance
Vient apurement ou de l'objet ou
de feJPrit qui juge, ou bienjou-
Vent de tous les deux; quand elle
Vient de l'objet, & que notre
esPrit a cette harmonieparfaite,
-dont je viens de parler; il estimpossible
que nous approuvions
l'objetqu'on nous presente
)
il
nous parditra toujoursdefectueux
quand la difonance vient
de nôtre esprit qui juge, alors les
meilleures cbojes nous paroiffint
mau-vasses, mais au lieu de nous
dccujernousmêmes, nous accusons
toujoursfobjet, parce que
comme nôtre esprit efl accoutume
à cette difJànance, il nesçauroit
de lui-même la remarquer ;
enfin quand elle efl dans l'un {$)
dans l'autre,&dans l'esprit&
dans l'objet, de là vient que les
plusmauvaises chosèspassentfort
fouVentpourbonnesy parce quellesfont
en proportion de di/Janance
avec le[prit.par ce moyen
on trouvera facilement la raifony
fourquoy un Ouvrage mediocre
trouve fort peu de censeurs, &
qiïun Ouvrage excellent ne pt«reout-ivtneombre.Sil'onvouqlouierpnofurft- petêtnombre.Sil'on
fer cette matiere à bout, ftj
tournermadéfinition entousfens,
jefinsperjuadéeqiïon auroit
l'explication des cbojes quiparoif
Jent les plus difficiles & lesplus
biZdres.
Il sieroit bien
, ce me semble,
au grand Aristote,d'être
l'Auteur de cette définition
tant elle est claire & inge**
nieufe, elle ne cede en rien
assurement à celle que ce
Prince des Philosophes a
donnée du rire immodérée
Madame Dacier la cite avec
élogedans saPréfacesur Terence
:Voicy ses termes.
Ce rirequHomereappelle mextinguible,
c"eft-a-dire,iull, nefinit
point,nest pas le lut de l&
-Comedie,(tJje [fay bon gré à
Aristote de l'avoir defini, une
difformitésans douleur qui corrompt
unepartiede lyhommefans
luyfaire aucun mal. C*esi pourfjuoy,
continuëc-elle~f/
condamne cerire immodéré,&
blâme fort Homere d'avoir t1t:'!.
tribué aux Dieux une passion
qui ricfi pas mêmepardonnable,
aux hommes. Cela est assurementadmirable,
mais revenons
augout, & voyons d'abord
commenton prouve
qu'il eu aujourd'huy corrompu.
Le bon gOllt, dit-on, qu'on*
ûnjm eu tant de peine à ftr
mer, est retombé danssa première
barbarie. Cette proposition
n'a pasbesoin de preuve
selon Madame Dacier,
c'est une véritéévidente,
c'est un fait denotoriété-,le
mal estconstant,il n'est plus
question que d'en demesler
les causes & de procéder à la
guerison. Passons lui sa proposition
,
puis qu'elle est si
évidemment vraye, mais
si le goût est retombé dans sa.
premiere barbarie; comment
s'est-il pu faire, comme Madame
Dacier le suppose,que
l'éloquence du barreau, &
celle de la chaire, quenôtre
poësie même, se soient garentiesdelacontagion;
changeons
l'ordre des propositions&
disons, si l'éloquent
ce &la poësie françoises sont
arrivées de nos jours au point
de pouvoir lutter contre les
travaux de l'antiquité, comment
peut - on dire que le
goût François soit tombé
dans la barbarie?Mais afin
qu'on ne m'accuse pas d'en
imposer
,
il est bon qu'on
voye comment Madame Daciers'explique.
j Véloquence de la chaire &
celle du barreau;) se font fau-
'Vez decette fejleJicontagieux
se. A quelle haut degré de perfèÛion
celle de U chaireti4
Uelle pas esiéportée de nos jours?
Où trouVe-t'on dans les anciens,
plus de Vehemence, plus
de passion
,
plus de force, plus
d'élévation d'efyrit3 des Images
plus Vives &plus magnifiques des , Figuresplusnobles}gr une
compositionplusmajeflueufe ?
ttJ quant à celle du barreau
pour ne pasparler de ces grands
personnages que nous avons perdus)&
qui ont acquis unegloire
immortelle par leur éloquence,
n'en Voyons -nous pas aujourd'huy
fr le .t dans le Parquet,
quAthènes (7 Rome auroient
conipte'Z autrefois parmi leurs
dusgrand Orateurs?Que dis-je
xotre éloquence,notrepoejîe mène
nes'elf- elle pas garantie
tussi de cette contagion
> &
less-elle pas devenue la rivale
le la poëjie des Grecs, entre,
es mains des grands poetes qui
Int bonnorè ledernier siecles
Dequoy donc se plaint
MadameDacier :l'éloquent
ce est actuellement au plus
iauc degré de perfection,où
elle se foit jamais élevée en
France ; lapoësie du dernier
Siecleestarrivée à son plus
haut point, Quand il seroit
vray ,
commeelle lesuppose
ensuite, que les poëtes qui
travaillentactuellement deshonoreroient
leurart, on ne
pourroit en rien conclure
contre le goût du public, à
qui l'on ne peut pas reprocher
de leur faire trop d'ae"
cueil. Ces grands Poëtes du
sïecle dernier,les Corneilles,
les Racines, les Molieres
vivent encore pour luy sur
nos Theatres?
Mais un peu de bonne foi.
Pourquoy Madame Dacier
ne dit - elle pas bonnemenc
son veritable grief: Relevons-
la du tort quesa mode-
[tie fait à sa cause.La preu-
Je, que le goût du Public eO:
âté, se tire des jugements
qu'il a porté destraductions
admirables qui lui ont esté
données des meilleurs Ouvrages
de l'antiquité. On lui
1 mis recemment fous les
eux le Poëme miraculeux
du divin Homere,avec des
notes qu'ilavertissentauxenendroits
qu'il doit le plus admira:
On luiavoitdonné cidevant
une Traduction des
Comedies admirables d'Ariftophanes,
avec des remarques
sur les endroits oùil est
du devoir de rire.
Qu'est-il arrivé? le public
indocile & brouillon a ri souvent
sur les endroits admirables
d'Homere, & arefusé
le devoir au grand Comique
d'Aristophanes : En
voilà assez pour devoir convenir
que noussommes tombez
dans la plus grossiere barbarie-
Ne chicannons donc
plus sur cette question de
fait. Examinons seulement
avec Madame Dacier lescauses
de nôtre infortune,
t» Lairc cause que Madame
Dacier allégué de la corruption
du goût, c'est le peu de
cas que l'on fait des anciens
auteurs. C'est, dit-elle
,
l'éltude
des Grecs&des Latins qui
nous a tirez de la grossiereté où
nous estions, st) nous allons Voir
que c'est l'ignorance&lemépris
decette même étude qui nous J.
replongent. : ?
: Jeconviens d'abord avec
Madame Dacier que sans les
Grecs & les Latins qui nous
ont autrefois mis sur les traces
des sciences&des Arts:
il nous eue salu une longue
fuite de siecles, pour acquérir
par nous - mêmes & inventer
ce qu'ils avoient inventez
par degrez durant une
longue suite de siecles :
Ils nous auroient donc fort
abregé le chemin du beau &
du parfait dans tous les genres
,
n'eussent
- ils fait que
nous en ouvrir les premieres
voyes : mais de ce que nous
sommes autrefois sortis de
la grossieretéparl'étudeassidu
des Grecs & des Latins,
il ne s'enfuit pas qu'un étude
deaussiassidudeces Auteurs
nous foit aujourd'huy nececfairepour
nous empêcher d'y
retomber. Pourquoi cela? le
voici.Tenez-vous-lepourdic
une bonne fois,Messieurs les
Commentateurs, & ne faites
plus reparoître vôtrevieux,
sophisme.On pretend donc
Meilleurs, que quand tous , les anciens Philosophes, les
Aristotes, lesPlatons , les
Socrates nousmanqueroient,
nous ne laisserions pas de faire
de grandsPhilosophes a-
,vec les Descartes, les Malbranches&
autres hommes
qui ne font pas distants de
nous d'un demi siecle:quand
les Cicerons & les Demosthenes
seroient perdus pour
nous, nostre siecle a ses Cicerons
& ses Demosthenes ; ilasesEuripides, ses Sophocles,
ses Aristophanes :ila
plus d'un Anacreon & plus
d'unHorace,il a mieux qu'un
Theocrite. Il est étonnant
que nos Scoliastessoient devenus
si passionnezcitoyens
deRome& d'Athenes, qu'ils
ne puissent les perdre un moment
de vûë, pours'attacher
à la consideration des merveilles
de tout genre nouvellement
écloses dans leur ve
litable Patrie.
,
Je n'applique point cette
reflexion à Madame Dacier.
je l'excepte feule pour l'aveu
qu'elle vient de faire en faveur
de nôtre éloquence, 8c
de nôtre Poësie. Mais cet aveu
est- il bien sincere? N'ac
corde-t-elle rien à la dureté
de nos coeurs? Défions-nous
encore de sa loüange, car si
elle estoit sincere, Madame
Dacier qui a l'esprit si juste failliroit dans ses consequen-,
ces.
Un excellent Auteur ne
jouirajamais parfaitementde
la reputation meritée par ses
Ouvrages. Pour estre bien
loué, il faut qu'il ui en coûte
la vie: Ses Rivaux que sa
su periorité irritoit, setrouventalorsà
leuraise,& maîtres
du champs de bataille:
ils ne plaindront pas à l'ennemi
des éloges qui ne vont
pas jusqu'à lui.
Tel pardonne à M.Dacier
d'avoir prêché queMalherbe
tient encore le sceptre de la
.p()ëe lirique,quine me pardonnera
jamais d'avoirdonné
cet éloge, quoique mieux
[uerité)à son rival vivant:
Les maîtres dans tous les arts
liberaux,ne promenentpoint
leur ambition jalouse hors
des limites de leur genre: Un peintre,parexemple,qui
excelle pour le Portrait, ne
fera point mortifié des honneurs
qu'un autre Peintre acquiert
dans le genre Historique
ou dans le Paysage:
Leur ambition n'a pour objet
que le prix de la carriereoù
ilscourrent. Il n'en est pas de
même des gens de lettres, te
sur tout des Poëtes , genre
d'hommes, sur qui les pa6t
sions ont fait de tout telUi!
leurs plus grands miracles:
Le Dramatique enviera les
succés de l'Epique: LeLirique
fera jaloux du Pastoral.
Anisi dés qu'un excellentOuvrage
dePoësie se montre,les
plus competens d'en juger,
les Poëtes rivaux s'en saisissent
& l'examinent, dans le
dessein,non d'en proteger les
beautez, mais d'en dénoncer
lesdéfauts.Ils recueillentprécieuféméc
les traits les moins
heureux: Ils chargent malignement
leur memoire des
versfoibles,qu'ilsdistribuent
ensuite liberalement dans le
nonde. Les voila soulagez:
ls ont esquivé la honte de:)
eur défaite.
Ne soy ons point les duppes
despassions des Auteurs.
Dés que le beau se montre à
10US &, se fait sentir, il faut
e reconnoître,&le proteger.
Jouïssons les premiers de*,
heureux genies de ce siecle:
Ze les decourageons pas par
d'injustesoutrages. Excitons
au contraire leur émulation
en leur accordant nous-mêmes
des loüanges utiles, que,
la posteritéjudicieuse leur
prodiguera en vain. ,-
Madame Dacier est bien
opposéeàcette maxime:elle
croit ne devoir aucunségards
à un Auteur tel que
M de la Motte. Le tems de
sa gloiren'est pasarrivé.Elle
le méprise de toutes ses forces
pendant qu'il est vivant,
& lui laisse pour toute consolation
l'esperance des honneurs
qu'on lui fera après Ca
mort. Voicy comment elle
s'explique dans saPreface sur
Aristophanes Pendant que
tonrccenjoupour bon cequiestok
toit Vieux, un Auteurpouwit au
moins efpererque le tems leferoit
jouïr du priviïege que Ion accordoit
à tout ce qui efloit ancien,
& pour se consoler du mépris
quon avoit pour luy pendantsa
*uie3 il n'aVoit qu'à fionger a
l'honneur quon luy feroit après
sa mort: eAu lieu qne la préruention
où l'on est aujourd'huy
osse toute efterance à ïeffrit :
Elle l'abatjse, & si sose me
jfruir icy de cette figure de
Platon: Elle cou pe ses aiiles,
(f) l'empêche d'arriruer à cette
élévation> qui est la source des
belles chçfes.
C'est a dire, selonMadame
Dacier,que si l'on rendoitjustice
aux bons auteurs vivans,
cette justicemême toute flateuse
qu'elle paroist, les jecteroit
dans le découragemet,
parce qu'elle leur feroit un
sûr augure du mépris qui les
attendroic dans des tems re-<
cu lez.
M. de la Motte ne se seroit
pas avisé de soupçonner qu'il
dût à la pure bien-veillance
de son adversaire, les mauvais
traitemens qu'il en reçoit,
elle se gardera bien de
le louer,de peur que ses éloges
ne lui fassent tort & ne
l'avissent dans les tems futurs.
L'extrême modestie deMadameDacier
promene sa charité
par des chemins bien singuliers.
Il me semble que
plus un Auteur a elleaccueilli
de ses contemporains,plus
il a lieu de se flatter que ses
Ouvrages feront bien reçus
de la posterité. Il est vrai que
comme on neconnoistpoint
de bornes fixesà l'éloquence
& à la poësie, il peut arriver
que l'un & l'autre arc atteignant
dans la suite une plus
haute perfection, tel Ouvrage
autrefois le modele de (on
genre,cesseroit de l'estre, &:
cederoit la place au nouveau
venu. Mais ce peril, tout réel
qu'il est, ne cause pas grand
effroi aux Auteurs de ce siecle,
& je ne crains pas de
couper les aislesàleurgenie en
le mettant sous leurs yeux: il faut servir nos contemporains
au gré de leurs desirs ; ilsnous demandent Justice,
il faut la leur accorder. Ne
nous defions point de la pofterité
,
elle fera son devoir à
leur égard: Elle fera plus,
elle leur feragrace: elle hefitera
long-tems à les avoüer
vaincusapres leur defaite :
à moins que leslumieres de
la nouvelle Philosophie ne
delivre la republique des lettres
de l'idolatre amour de
l'antique.
Envoila,je pense,assez,
sur la premiere cause de la
,
décadence du goût. Parcourons
les autres: elles n'auront
pas besoin d'une longue
discution. C'est Madame
Dacier qui parle.
Mais nous avons deux choses
qui nous font particulières
9 & qui contribuent autant que
tout le reste à la corruption du
gouss: L'une, cefont ces fpeflacleslicentieux
qui combattent
direélément la Religion g- les
moeurs, st) dont la poejie &la
musique
y
également molles&effeminées)
communiquenttout leur
poison à l'ame,st) relâchent tous
les nerfs de te/prit,
Uautre3 cefont ces Ouvrages
f-desftjfrivoles, dont ai parlé
dans la 'Preface sur l'Iliade :
cesfaux Poëmes épique^ces Romans
inftnseZ que l'ignorance
st) l'amour ont produits, & qui
métamorphosant lesplus grands
Héros de l'antiquité en Bourgeois
Damoiseaux,accoutument
tellement les jenfs pens à ces faux caraEtcres qu'iols ne peu-
'ventplus fouflrir les vrais Héros
y
s'ils ne ressemblent à cesperflnndgcsbizarres
& extravaxants.
- Il efl vrai que la Morale
des Operas n'est gueres cTaccord
avec la morale de l'évangile.
Ce reproche pourraits'étendre
à tous les
Ouvrages de Theatre, dont
la fin generale est de dérober
l'homme à luy-même
> d'agacer ses passions, & de
l'amuser de leur revolte.
Je suis d'accord en cela
avec Madame Dacier : OüyJ
la morale de nos Opéras est
un poison dangereux pour les
ameschrestiennes: mais qu'il
me soit permis de le dire,
la morale du Galant Anacreon
dont elle fait ses déli
ces, & qu'elle nousatraduit
en françois
,
n'est-elle pas
beaucoup plus licentieufe,
que celle de nos Operas? e.
le a jugé que cette Traduction
pouvoit aider auprogrés
du genre lyrique,& à
la perfection du gouss:)nlais
l'utilité des lettres,selon fou
principe, devoit ceder au péril
des moeurs. Auresteles
Operas que Madame Dacier
condamne avec un zele si
loüable pour leur morale licentreuse,
sont ,à les considerer
du côté de l'esprit, des
poëmes ingenieux qui exi*
gent de la part des Auteurs,
beaucoup d'art de goût & de
genie. Il est vray quecegenre
de spectacle porte le vice
de n'avoir pas elle inventé
en Grece, & voila assuremet
un grand vice. Je m'en rapporte
à Madame Dacier.
Passons aux Romans, que
Madame Dacier appelle en
cause,assez mal-à- propos,ce
me semble, je pourrois d'abord
opposer la prescri ption
en leur faveur. Il y a longtems
qu'ils ne font plus de
mode en France. Il y a environ
un siecle que les Cyrus,
les Cassandres, les Cleopatres&
les Amadis, ( car ce
font là les poëmes que Madame
Dacier designe par le
reproche d'avoir travesti les
plus grands Heros de l'antiquité
en Bourgeois Damoiseaux)
il y a, dis- je, prés d'un
siecle que ces longsRomans
faisoient les delices de laNation,
maiscette passion ne
dura pas -,
le goût se tourna
à d'autres genres, & l'on se
fit unprincipe d'éducation ,
d'interdire ces lectures à la
jeunesse) parce qu'elles lùy
donnoientdudégoût pourdes
travaux plus serieux, & des
ledtures plus utiles.
Je souscris à la Critique
que Madame Dacier fait de
ces Romans, pourvu qu'on
ne prenne pas taut-a, -crl.lt à,
la lettre l'expression de Bourgeois
Damoiseaux. En effet
ces vieux Romanciers se proposant
de peindre les Grands
hommes de l'antiquité
,
ils
devoient laisser a ces Grands
hommes la rudesse de leurs
siecles. Cette politesse des
derniers tems, cette galanterie
respectueuse, bienséante
à nos Héros,s'ajuste mal a
l'idée quel'histoire nous don
jie des Heros Grecs ôc Romains.
Au reste ces Ouvrages que
Madame Dacier traite il injurieusement,
meritent plus
d'égards,àc j'avoue que j'ay
une grande idée du genie de
leurs Auteurs.
Nous n'avons pas fait. Il
nous revient encore trois eauses
de nôtre mauvais Goût
qu'un ancien Rhereur fournie
à Madame Dacier.
Quintilien Auteur presque
contemporain de Ciceron,
a faitm-ilheureucement pour
nous , un traité en forme de
Dialogue, où il recherche
les causes de la corru ption
de l'éloquence de son tems.
Madame Dacier nous invite àmediter ce Traité, parce
qu'il agite laquestionqui regne
entre nous sur les Anciens
& les Modernes, & que
l'Auteur y fait triompher les
premiers:Nous le mediterons
& nous tirerons party
de ses leçons. Mais voyons
ce que Madame Dacier en
a tiré : trois eauses denostre
mauvais goust: Sçavoir :
La mdu\diÇe éducation.
L'ignorance des Maifires..
Laparesse st) la négligence
des jeunes gens.
Du tems de Quintilien les
enfans estoient paresseux &
negligens: ils ne le sont pas
moins aujourd'huy,maisen
quel siecle les a-t-onvû vigilans,
actifs, se porter d'euxmêmes
au travail des Lettres.
Du temps de Quintilien,
il a esté vray de dire
en général
, que les peres &
meres ne sont pas assez attentifsa
l'éducation de leurs
enfans, & que les précepteurs
auxquels on commet
leur éducation
,
se trouvent
rarement ca pables de leur
-
employ.
Voila desveritez detous
les âges, des inconvénients
de tous les siecles. Madame
Dacier ne sent-elle pas la petitesse
titesse deces reproches vagues.
Ellese donne bien de
la peine pour lés para phraser
avec un ton patetique.
CVS une pitié dit- elle,de
;.z.'oir cruels Preceptrurs on
donne pour l'ordinaire à ces
pauvres enfans Celaestvrai
Madame, il seroit à souhaitter
que tous les précepteurs
eullentvotre érudition ôc
vos lumières : mais en quel
sieclea-t-on vu ce prodige?
Revenons à Quintihen..
MadameDucierest elle bien
entréedansles vûës de son
dialogue? j'ai grand penchant
àcroire qu'elle
n'a pu prendre le change
: Mais je fuis un peu
scandalisé de voir dans
l'Auteur des Paralelles-
un Extrait de ce
Dialogue mcfmc, qui
supposenecessairement
dans Quintilien le dessein
de saryrifer les an- ciensOrateurs.Voilà
comme il s'explique en-
J
fuite de l'Extraite quil
en'd onne.
Ou je nay pas le sens corn.,
muny ou ce Dialogu de 0!!."
iilien
y
ntest autre chosè qu'une
Satyre contre les anciens Ora.
teurs
y quoy -
qu'il conclue rn
leur faveur. Les raisons dont
illes attaquefont sifortes st)
celles dont illes dejfendfon•tJî
foibles jque je ne doutepoint
qu'il n'ait voulu se ranger parla
de rinjufiiee quon rendoit
à son siecle. L'Eloquence
>
<lit-ilJst. tombée en décadcnce1parce
que les femmes, au
lieude donner à taitter ellesmêmes
2 leurs enfans> les ont
mis en nourrice , parce qu'au
l1e. u d 1. de mener les jeunes gens
entendre ceux qui plaidoient
bien, on leur a donné des Maistres
de l'Eloquence, * st) enfin
, parce que les manches de
leurs Robbcs font devenues
heaucou, plusétroites quelles
n'efloitnt du temps desgrands
,. z." * Qr-itilienejoitAI,v('rîrcdeJ -î'JI:-f¡a- î
&pr(miers ordteurs.
N'fft.ce pas là une raillerie
mamfefîe?^aimerois bien un
homme qui ne Voudroitpasdonfierfit
cause à un de nos meilleurs
Avocats,parce qu'il au-
,roitappris que cet Avocat auroit
esiemisen Alourice aVaugirard
: 0'aulzeu de le mener
Joigneujèment aux uiudiances.9
on lluuyyaauurrooiittddoonnnnéé un MMaaieflre re
de Phetoriliie: Et enfin parce
que les manches defit RcMc
ne jèroientpas assiz larges. Ilestfutprenant que
ce Dialogue ait frappé
si différemment l'Atiteur
des Parallèles,&
Madame Dacier. Lestile
neanmoins en est simple
& la dictionnaire:
Il faut sans douteque
l'Auteur des Paralleles
ne l'ait pas assez médité:
car Madame Dacier
convient qu'il faut le
méditer pour y trouver
que lesanciens y triomphent.
Nousvoilà
j'aye donné mon consentementàl'Ouvrage
que vous
allez lire, quoi-que je l'aye
signé & paraphé, ne varietur,
& quoi-qu'en un mot il ne
tienne qu'à moi de me donner
des airs de sçavant à tort
6e à travers,& quand bon me
semble, gardez-vous bien de
faire à l'Auteur anonyme de
cette dissertation, lechagrin
de mecroirecapabled'unaut
si bon raisonnement. Je l'approuve,
& je pense comme
lui sur la matiere qu'il a traité.
Voila mon sentiment, lifez
donc cette piece, sans prévention,
si VOJS pouvez, Se
jeferai bien étonné, si vous
he pensez comme nous. Sinon
,àvous permis d'en penser
ôc d'en dire ce qui vous
plaira.
Memoires Littéraires, & CrU
qtiesP&c.
Sur la fin du dernier siecle
il s'alluma une querelle vive
dansla republique des Lettres.
Il estoitquestion de regler
un Cérémonial entre les
grandshommes de l'anna:ité,&
nosmaîtresmodernes
DeuxAcademiciens françois
dont l'un estoitencausepour
Jes Anciens,d'autre pour les
Modernes, aprés avoirconstesté
long-tems, avec grandevivacité,
pournerien dire
de plusn,se separerent enfin
au grand scandale du pufb1icy
£ànsr.avoirreg1éaucun
article. -->//
Cettequerelle serenouvelle
aujourdhuy entreMadame
Dacier & Monsieur dela
Motte.Il nes'agitneanmoins
encore,quedefixer les honmeursdûs
à Homere : Mais
ce qui fera décidé enfaveur
du plus grand desPoëte&
du plus reculé de nous, fcivira
de regle pour nossucres
ayeuls..<i
t i' l'..,.
1
Faits quieftabhfjent l'eflat de
- ', laqueflion.
: Il ya quelquesannées que
M. de la Motte conçut le desfein
de sauver la Nation du
reproche de n'avoir pu enfanter
un poëme digne d'estime.
Dans cette vûë il examina
la celebre Illiade d'Homere
:aprés un exact examen,
ilcrut sentir que le pere des
Pôëtesn'avoit donné qu'une
ébauche grossiere de son art. il reconnut àlavérité dans
cePoëme tant célébré
,
loue
ce qu'on peut exiger d'ungenie
rare& d'une imaginationriche,
à qui le secours
desregles &desbxémplîes^
manqué;mais il y sentit bien
des défauts qu'une plus grande
connoissance de l'art a sale
éviter àVirgile; &depuis à
quelques autres, que je ne
nommepasde peurdescan.
,dle.:tJ.r.,'rlc: Le sujetdel'Illiade, je veux
dire, le; fonds historique jdii
Poëmelui parut grand &.d«-
gne d'interesser.Paris.filsds
P,riamen*lew Helene èpoufc de
Menelas: Tous lesRoysdela
Grece seliguenten faveur ds
toffenfe,g/paffentJes Mers±
pour détruire un flçrifavt
t
ErfJt. pire!Voila.ungrandobjet
pour la curiosité. Cette guer
re est abondanteen grands
évenemens:lesDieuxsemeitent
de lapartie ttes unsse
declarent en faveur desGrecs.
les autresfavorisent lesTroyens
:
Quelle source demer,. veilleux!
- ïl est vray queles Dieux
n'agissentpas avec - dignité
Jns l'Iliade,& que leur puissance
y est exactementlimitée:
Mais si Homereavoit eq
une idée plusraisonnablede
sesDieux,il n'auroit pu en fii"Çyfff amusantôc
si varié dans son Ouvrage :
Supposé, par exemple, que
Jupiter eut esié le souverain
arbitre des destinées, Sarpedon
son fils n'auroit pu torn*-
ber fous les coups de Patron
cle, si les Dieux inférieurs
avoient esté parfaitementsubordonnez
à Jupiter: On ne
les eût pas vû divisez entre
les deux armées. La feule saveur
de Jupiter auroit acquis
tout le Ciel à un seul parti:
alors qu'auroit on pû esperer
pour l'autre? Les Dieux
de l'Iliade,tout méprisables
qu'ils sont EU WJI'I'IWCI'IWÔ ,
ne laissent pas d'estre
, par
leur petitessemême,plus propres
à jetter dans le Poëme
le genre de merveilleux que
nous amenons quelquefois
dans les nostres par le ministere
des enchanteurs,&.des
Fées.
Mais sila petitesse desDieux:
amene le merveilleux dans
l'Iliade, la grossiere rusticité
des Heros acteurs n'y amene
rien qui demande gracepour
elle. On ne doit pas
néanmoins faire un crimeà
Homere de n'avoir pas imaginé
des caracteres plus dignes
d'admiration, Il a peint
piftoriquement les Moeurs
baffes & grossieres de son
tems, & n'ayant aucune idée
decette politesse & de cette
veritable grandeur reservées
aux sieclessuivants, il seroit
injuste de ne lui pas faire grace
sur cela.
2
Il sembla donc à M. de la.
Motte qu'on pouvoit faire
de l'Iliaded'Homereun poë
me agreable dans nôtre lani.
gue,non pas en traduifanc
servilement, comme tant de
gens l'ont tenté, à la honte
deleurgoût, mais en corrigeantle
tissu de l'Hiiloire,
en supprimant certains traits
qui revoltent nos moeurs ou
quiblessent la vrai-semblance,
en avilissant un peu moins
les Dieux auteurs, qui neanmoins
ne peuvent,pour le
IQle qu'ils doivent jouer,estreélevez
jusqu'à leur verieqçn
pçqla^udefjTe&'larailicité,
peularedesse&
foppfiw^tipîpfiG^^repcisz,8oç^ peula,
o
des j en. un mot M. de la Mot-j
te seproposa, non de tradui- rHa,fgtu,lemen> c'sfti&w4$pren-î
dred sonouvragecequilui
sembloit bon,de cotri@erpli
supprimer e qu'il, j^geoif
dsfecueux&é féprehenfiQle
f .Dans,.cetespritilconippt
sa l'Jliade franoife.P9#.m
.hftribuéen :dqU¡é, Livresi
Ame&rje que cet Ouvrage
croissoit l'auteurle reckoitf
aux Assembléèspublicjùés-daf
l'Accademie, & l'onnêdciitt
pas craindre d'être démanti i
endisantqu'ilfuttoûjôurs
reçû du public avec accuei
avec acclamation enfinl'ouvrageachevé
5
M. de la Mot
técrût devoircompterau pu*
blicdes raisons pour lesquelles
il s'étoit tant écarté du
poëme original.Ilfit une
dHfertatÎotfk{url'lliadedHo
mere, il y rend hommage à
ce vieuxPoëte commeau plus
haut genie que lanature ait
peut-être enfanté,il declare
qu'àjuger de lui par le poër
mequ'ilahasardéavantque
JArG,suc( né,il seepersuade
que , dans quelque siecle oi*
Ú {teft«i&ei!oacplaçé rilHaur
roit_touj;oursét£le premier
Poëte dé ce siecle, & que
naissant dans un tems où les
reglesdel'Art auroient été
dévelopées,oules moeurs atiroientéteciviliséesou
l'on
auroic mieux connu la vertu
&. levericable heroisme,il auroit
fait un poëmeaccompli.
Ilfait l'enumeration des talents
naturels dont il voit les
fruits dans l'Ouvrage ; Mais
commetout Oev^agpihp.
main pàïcesoft ëâri&4reic
^ecéîefoûaiiÉeufpatqirôi^ûë
tléfaUtr)&qedÜUeuèil est
iïtïpôSi~lc~onm~nte~&
qu'onperfectionneuncoup
UnArtquidemandetant de
vûes i tant de lumieres ,tant
ifneditarions,!Nfcde;la
Mottenes'est pas crû enpe- rildepasserpouruninsensé
en dénonçant au public les
fautes grossieres qu'il a senîies
dans l'Iliade,fautes qu'il
n'allegue point en reproche
contre Homere
,
qui ne
nous devoit pas un prodige,
mais qu'il convientdéreprocher
à ces sçavans sans lu*.
rmeierce,qouni nne loes gîatvreent.pas
,.. D'abordquel'Ouvrage fut
public,le peupleConifaetitateur
interesse à mainrenir
le culte d'Homere dans torte
sa pureté
, s'émûtà la vue
des profanations sacrileges
de M. de la Motte, ils crurentqu'il
étoitimportant de
s'elever avec vigueur contre
cecriminel attentat,afin que
la crainte servît defrain dans
la fuite aux infideles.
Ils commencèrent donc
par qualifier le coupable
comme leurs Statuts le prescrivent,
c'est un homme sans
lumiere & sans goût, il nous
a bien trompé, nous lui trouvions
du talent&du genie,
il faut que la tête lu ait tourné,
c'efl: dommage? On endoctrinoit
le public, on combattait
vigoureusement l'adversaire
abfen t; la differtation
sur Homere, Messieurs,
est un poradoxe perpetuelle
poëme François, un Ouvrage
miserable & pire que leClo-
Vis,*&comment grandDieu 1
-
pouroit
*Puéme de Saint Sorlin.
pouroit-il naîtrequelquechose
depassablede lapaitd'uii
homme qui a assezpeu dç
goût pour trouver des dessauts
dans le divin Horoere.
Avec ces graves décisions ,
nos: confederez se faisoient
des échos de tous les cotez,
la plupartdes gens du,monde
ne sont pas fâchez d'entendre
condamner un Ouvrage
nouveau qu'ils se
croyent obligez de lire; c'est
une espece de dette dont on
acquitte leur parene.
Mais comment les confederez
pouront ils corrompre
le jugement des poëtes j
peupleindocileaujoug de
l'autorité V Ce que ne peut
furieuxl'autorité ;31a bassejalousieleva
faire. Ils souscrirontàr\
la,. condamnation du
poëme, en donnant des Eloges
hypocritesà la dissertatiort,
M.- de laMotte s'est
ouvert tant de chemins à la
réputation, il a excellé dans
tant de genres au grand préjudicéde
ces Messieurs,qu'il
doit leur pardonner cette legere
vengeance. L'affaire neanmoins devientserieuse
les poëtes,les
Juges de l'Art liguez avec
Je peuple Commentateur
entraînentla multitude, qui
oseras'opposer à ce torrent > lui Gfera-,* tout homme
d'honneur, qui, libre deprévention
& de vil interêt,aurà
senti que notre siecle n'a donné
aucun Ouvrage,où il
éclate plus de génie ,
plus de
conduite, plus de magnificence
poëtique,que dans Jeic
scandaleux poëme. Il en est,
chez les gens de lettres, de
ces hommes que je viens de
définir, j'en connoismême
entre les poëtes, quiont la
generosité de rendre justice
à M. de la Motte, au peril de
l'Epigramme & de la Satyre.
Les Journalistes de Paris,
ceux de Trevoux, & ceux
d'Hollande,enfin tous les
Tribunaux érigez, si j'ose le
dire, pour juger les Ouvrages
, ont donné de grands
éloges à celuy-ci. Les extraits
faits dans ces Journaux ont
fait lire l'Ouvrage, à tel qui lecondamnoit sur la foi d'autruy.
L'heresie faisoittous les
jours de nouveaux progrés :
Les confederez sentirentenfinla
necessité de tenter une
:ritique , ou l'onessaya de
demontrer la fausseté des
nouveaux dogmes.
Madame Dacier qui tient
ans contredit le premier
ang entre les Commentaleurs,
entreprit cette glorieux
efutation : Et elle s'est monrée
cette refutation, à la
grande joye de tout le parti,
e premier de ce mois.
En voicy le titre:
Des Cdufs de la corruption du
gouss ,par Madame Dacier.
E'ay(oic'yeledçffein; ÇfefïAuteur qui parle,
^efperefaireVoir d'une majniere
trcs-fible& tres-intel.
ligtble, que tout le difeours de M.
if la Motte) rouleJur de faux
principes: Que la critique des
passages dHomere quil a raeporteZ,
cftfrivole,& qu'il régnépar
tout un certaineyfrittrès
capable de nuire aux belles lettres
& à la Poësie.Apres a-
Voir examine le difeours>feutrcra;/
dans l'examen du Poeme.
fcwflamfor(kwwftç*qm
M.wMf)t.l 4$Mfg4metH
malheureux dans\cequ'il4. ref
tranché,dam et qtiii.a ajoutér
st) dans ce qu'ila changé9(§fc
ép4?Ja^çeJtê?Jtfieffatoz% si
frojaique3 qu'endemontaptJif
Vers yon riy trouvera pas la
tnoindreexpressiondtPoete, ttJ.
qu'on nefournoity fybflmer dg
prose plus familiere st)plus com~
muneMaispournepasfuir
re de cet Ouvrage un deces Outyrages
purement polémiquesyf$
que le hais, parce qu'ils me pafoijpnt
pluspropres à réjouir
quàwflmre tâcherai devif
tirer de cette- Vojye commune de
diffut;'&de fair&unetfpece
detraité quifera une recherche
descauses de la corruption du giujî j "ln.. '- \: "C'I.
>
MadameDaciernouspromet
beaucoup. Voyons commentelle
acquittera ses engagement.
Commençons par
son traité descauses de la
corruption du goût quin'occupe
que trois feuilletsd'un
livre de plus de six cent page
Nous examinerons ensuite
l'Ouvrage même, & nous jugéronsdes
coups qu'il porte
à M. de la MQtte.-- <
Mad1a- j
-
Madame Dacier nous a
donné autrefois une magnifiquedefiniton
du Goust
dans une Préface sur Ariftophane.
Elle n'estoit pas là
trop en place; mais elle auroit
eû , ce me semble, fort
bonne grace à la tête de son
petit Traité de la décadence
dugoût. On en va juger: la
voicy :
Tout le mondeparle dégoût,
&je n'ay encoretrouvéperjonne
qui l'ait bien défini les traite
quefen ay njûyneJont que des
idées confuses où il n'y a nijuflefjè
ni raiJon,Qjparconfèquentpoint.
de verité; fejpere que j'auray
este plus heureuse dans la recberch
e que *'en a 1
cherche j'enajfaite (t) que
la definition quefenVais donner,
contentera tous ceuxqui Voudront
Je donner lapeined'approfondir
ma pensee.
Le goût est une harmonie, un
accord de l'esprit&de la raison:
en en aplus ou moins ,Je/on que
cette harmonie efiplus ou moins
juste
y
cela étant, tous les objets
exterieurs quisepresentent à IL
maginationyjfontynonfeulement
une image,maisyrendent aussi
une efyece de soni Cartoutparle
à tefprit,sil'harmonie exterieure
Je trouve d'accordavec cette har:
monie intérieure : l'imagination
reçoit & approuve d'abord cet
objet, qu'elle ne manque jamais
de rejetter quand le contraire arrive.
Car comme l'harmonieM
l'accord eflla cause de l'amour
que ton a pour certains objets,
par la raijon des contraires; la
dissonance est certainement la
cause de la haineicettedissonance
Vient apurement ou de l'objet ou
de feJPrit qui juge, ou bienjou-
Vent de tous les deux; quand elle
Vient de l'objet, & que notre
esPrit a cette harmonieparfaite,
-dont je viens de parler; il estimpossible
que nous approuvions
l'objetqu'on nous presente
)
il
nous parditra toujoursdefectueux
quand la difonance vient
de nôtre esprit qui juge, alors les
meilleures cbojes nous paroiffint
mau-vasses, mais au lieu de nous
dccujernousmêmes, nous accusons
toujoursfobjet, parce que
comme nôtre esprit efl accoutume
à cette difJànance, il nesçauroit
de lui-même la remarquer ;
enfin quand elle efl dans l'un {$)
dans l'autre,&dans l'esprit&
dans l'objet, de là vient que les
plusmauvaises chosèspassentfort
fouVentpourbonnesy parce quellesfont
en proportion de di/Janance
avec le[prit.par ce moyen
on trouvera facilement la raifony
fourquoy un Ouvrage mediocre
trouve fort peu de censeurs, &
qiïun Ouvrage excellent ne pt«reout-ivtneombre.Sil'onvouqlouierpnofurft- petêtnombre.Sil'on
fer cette matiere à bout, ftj
tournermadéfinition entousfens,
jefinsperjuadéeqiïon auroit
l'explication des cbojes quiparoif
Jent les plus difficiles & lesplus
biZdres.
Il sieroit bien
, ce me semble,
au grand Aristote,d'être
l'Auteur de cette définition
tant elle est claire & inge**
nieufe, elle ne cede en rien
assurement à celle que ce
Prince des Philosophes a
donnée du rire immodérée
Madame Dacier la cite avec
élogedans saPréfacesur Terence
:Voicy ses termes.
Ce rirequHomereappelle mextinguible,
c"eft-a-dire,iull, nefinit
point,nest pas le lut de l&
-Comedie,(tJje [fay bon gré à
Aristote de l'avoir defini, une
difformitésans douleur qui corrompt
unepartiede lyhommefans
luyfaire aucun mal. C*esi pourfjuoy,
continuëc-elle~f/
condamne cerire immodéré,&
blâme fort Homere d'avoir t1t:'!.
tribué aux Dieux une passion
qui ricfi pas mêmepardonnable,
aux hommes. Cela est assurementadmirable,
mais revenons
augout, & voyons d'abord
commenton prouve
qu'il eu aujourd'huy corrompu.
Le bon gOllt, dit-on, qu'on*
ûnjm eu tant de peine à ftr
mer, est retombé danssa première
barbarie. Cette proposition
n'a pasbesoin de preuve
selon Madame Dacier,
c'est une véritéévidente,
c'est un fait denotoriété-,le
mal estconstant,il n'est plus
question que d'en demesler
les causes & de procéder à la
guerison. Passons lui sa proposition
,
puis qu'elle est si
évidemment vraye, mais
si le goût est retombé dans sa.
premiere barbarie; comment
s'est-il pu faire, comme Madame
Dacier le suppose,que
l'éloquence du barreau, &
celle de la chaire, quenôtre
poësie même, se soient garentiesdelacontagion;
changeons
l'ordre des propositions&
disons, si l'éloquent
ce &la poësie françoises sont
arrivées de nos jours au point
de pouvoir lutter contre les
travaux de l'antiquité, comment
peut - on dire que le
goût François soit tombé
dans la barbarie?Mais afin
qu'on ne m'accuse pas d'en
imposer
,
il est bon qu'on
voye comment Madame Daciers'explique.
j Véloquence de la chaire &
celle du barreau;) se font fau-
'Vez decette fejleJicontagieux
se. A quelle haut degré de perfèÛion
celle de U chaireti4
Uelle pas esiéportée de nos jours?
Où trouVe-t'on dans les anciens,
plus de Vehemence, plus
de passion
,
plus de force, plus
d'élévation d'efyrit3 des Images
plus Vives &plus magnifiques des , Figuresplusnobles}gr une
compositionplusmajeflueufe ?
ttJ quant à celle du barreau
pour ne pasparler de ces grands
personnages que nous avons perdus)&
qui ont acquis unegloire
immortelle par leur éloquence,
n'en Voyons -nous pas aujourd'huy
fr le .t dans le Parquet,
quAthènes (7 Rome auroient
conipte'Z autrefois parmi leurs
dusgrand Orateurs?Que dis-je
xotre éloquence,notrepoejîe mène
nes'elf- elle pas garantie
tussi de cette contagion
> &
less-elle pas devenue la rivale
le la poëjie des Grecs, entre,
es mains des grands poetes qui
Int bonnorè ledernier siecles
Dequoy donc se plaint
MadameDacier :l'éloquent
ce est actuellement au plus
iauc degré de perfection,où
elle se foit jamais élevée en
France ; lapoësie du dernier
Siecleestarrivée à son plus
haut point, Quand il seroit
vray ,
commeelle lesuppose
ensuite, que les poëtes qui
travaillentactuellement deshonoreroient
leurart, on ne
pourroit en rien conclure
contre le goût du public, à
qui l'on ne peut pas reprocher
de leur faire trop d'ae"
cueil. Ces grands Poëtes du
sïecle dernier,les Corneilles,
les Racines, les Molieres
vivent encore pour luy sur
nos Theatres?
Mais un peu de bonne foi.
Pourquoy Madame Dacier
ne dit - elle pas bonnemenc
son veritable grief: Relevons-
la du tort quesa mode-
[tie fait à sa cause.La preu-
Je, que le goût du Public eO:
âté, se tire des jugements
qu'il a porté destraductions
admirables qui lui ont esté
données des meilleurs Ouvrages
de l'antiquité. On lui
1 mis recemment fous les
eux le Poëme miraculeux
du divin Homere,avec des
notes qu'ilavertissentauxenendroits
qu'il doit le plus admira:
On luiavoitdonné cidevant
une Traduction des
Comedies admirables d'Ariftophanes,
avec des remarques
sur les endroits oùil est
du devoir de rire.
Qu'est-il arrivé? le public
indocile & brouillon a ri souvent
sur les endroits admirables
d'Homere, & arefusé
le devoir au grand Comique
d'Aristophanes : En
voilà assez pour devoir convenir
que noussommes tombez
dans la plus grossiere barbarie-
Ne chicannons donc
plus sur cette question de
fait. Examinons seulement
avec Madame Dacier lescauses
de nôtre infortune,
t» Lairc cause que Madame
Dacier allégué de la corruption
du goût, c'est le peu de
cas que l'on fait des anciens
auteurs. C'est, dit-elle
,
l'éltude
des Grecs&des Latins qui
nous a tirez de la grossiereté où
nous estions, st) nous allons Voir
que c'est l'ignorance&lemépris
decette même étude qui nous J.
replongent. : ?
: Jeconviens d'abord avec
Madame Dacier que sans les
Grecs & les Latins qui nous
ont autrefois mis sur les traces
des sciences&des Arts:
il nous eue salu une longue
fuite de siecles, pour acquérir
par nous - mêmes & inventer
ce qu'ils avoient inventez
par degrez durant une
longue suite de siecles :
Ils nous auroient donc fort
abregé le chemin du beau &
du parfait dans tous les genres
,
n'eussent
- ils fait que
nous en ouvrir les premieres
voyes : mais de ce que nous
sommes autrefois sortis de
la grossieretéparl'étudeassidu
des Grecs & des Latins,
il ne s'enfuit pas qu'un étude
deaussiassidudeces Auteurs
nous foit aujourd'huy nececfairepour
nous empêcher d'y
retomber. Pourquoi cela? le
voici.Tenez-vous-lepourdic
une bonne fois,Messieurs les
Commentateurs, & ne faites
plus reparoître vôtrevieux,
sophisme.On pretend donc
Meilleurs, que quand tous , les anciens Philosophes, les
Aristotes, lesPlatons , les
Socrates nousmanqueroient,
nous ne laisserions pas de faire
de grandsPhilosophes a-
,vec les Descartes, les Malbranches&
autres hommes
qui ne font pas distants de
nous d'un demi siecle:quand
les Cicerons & les Demosthenes
seroient perdus pour
nous, nostre siecle a ses Cicerons
& ses Demosthenes ; ilasesEuripides, ses Sophocles,
ses Aristophanes :ila
plus d'un Anacreon & plus
d'unHorace,il a mieux qu'un
Theocrite. Il est étonnant
que nos Scoliastessoient devenus
si passionnezcitoyens
deRome& d'Athenes, qu'ils
ne puissent les perdre un moment
de vûë, pours'attacher
à la consideration des merveilles
de tout genre nouvellement
écloses dans leur ve
litable Patrie.
,
Je n'applique point cette
reflexion à Madame Dacier.
je l'excepte feule pour l'aveu
qu'elle vient de faire en faveur
de nôtre éloquence, 8c
de nôtre Poësie. Mais cet aveu
est- il bien sincere? N'ac
corde-t-elle rien à la dureté
de nos coeurs? Défions-nous
encore de sa loüange, car si
elle estoit sincere, Madame
Dacier qui a l'esprit si juste failliroit dans ses consequen-,
ces.
Un excellent Auteur ne
jouirajamais parfaitementde
la reputation meritée par ses
Ouvrages. Pour estre bien
loué, il faut qu'il ui en coûte
la vie: Ses Rivaux que sa
su periorité irritoit, setrouventalorsà
leuraise,& maîtres
du champs de bataille:
ils ne plaindront pas à l'ennemi
des éloges qui ne vont
pas jusqu'à lui.
Tel pardonne à M.Dacier
d'avoir prêché queMalherbe
tient encore le sceptre de la
.p()ëe lirique,quine me pardonnera
jamais d'avoirdonné
cet éloge, quoique mieux
[uerité)à son rival vivant:
Les maîtres dans tous les arts
liberaux,ne promenentpoint
leur ambition jalouse hors
des limites de leur genre: Un peintre,parexemple,qui
excelle pour le Portrait, ne
fera point mortifié des honneurs
qu'un autre Peintre acquiert
dans le genre Historique
ou dans le Paysage:
Leur ambition n'a pour objet
que le prix de la carriereoù
ilscourrent. Il n'en est pas de
même des gens de lettres, te
sur tout des Poëtes , genre
d'hommes, sur qui les pa6t
sions ont fait de tout telUi!
leurs plus grands miracles:
Le Dramatique enviera les
succés de l'Epique: LeLirique
fera jaloux du Pastoral.
Anisi dés qu'un excellentOuvrage
dePoësie se montre,les
plus competens d'en juger,
les Poëtes rivaux s'en saisissent
& l'examinent, dans le
dessein,non d'en proteger les
beautez, mais d'en dénoncer
lesdéfauts.Ils recueillentprécieuféméc
les traits les moins
heureux: Ils chargent malignement
leur memoire des
versfoibles,qu'ilsdistribuent
ensuite liberalement dans le
nonde. Les voila soulagez:
ls ont esquivé la honte de:)
eur défaite.
Ne soy ons point les duppes
despassions des Auteurs.
Dés que le beau se montre à
10US &, se fait sentir, il faut
e reconnoître,&le proteger.
Jouïssons les premiers de*,
heureux genies de ce siecle:
Ze les decourageons pas par
d'injustesoutrages. Excitons
au contraire leur émulation
en leur accordant nous-mêmes
des loüanges utiles, que,
la posteritéjudicieuse leur
prodiguera en vain. ,-
Madame Dacier est bien
opposéeàcette maxime:elle
croit ne devoir aucunségards
à un Auteur tel que
M de la Motte. Le tems de
sa gloiren'est pasarrivé.Elle
le méprise de toutes ses forces
pendant qu'il est vivant,
& lui laisse pour toute consolation
l'esperance des honneurs
qu'on lui fera après Ca
mort. Voicy comment elle
s'explique dans saPreface sur
Aristophanes Pendant que
tonrccenjoupour bon cequiestok
toit Vieux, un Auteurpouwit au
moins efpererque le tems leferoit
jouïr du priviïege que Ion accordoit
à tout ce qui efloit ancien,
& pour se consoler du mépris
quon avoit pour luy pendantsa
*uie3 il n'aVoit qu'à fionger a
l'honneur quon luy feroit après
sa mort: eAu lieu qne la préruention
où l'on est aujourd'huy
osse toute efterance à ïeffrit :
Elle l'abatjse, & si sose me
jfruir icy de cette figure de
Platon: Elle cou pe ses aiiles,
(f) l'empêche d'arriruer à cette
élévation> qui est la source des
belles chçfes.
C'est a dire, selonMadame
Dacier,que si l'on rendoitjustice
aux bons auteurs vivans,
cette justicemême toute flateuse
qu'elle paroist, les jecteroit
dans le découragemet,
parce qu'elle leur feroit un
sûr augure du mépris qui les
attendroic dans des tems re-<
cu lez.
M. de la Motte ne se seroit
pas avisé de soupçonner qu'il
dût à la pure bien-veillance
de son adversaire, les mauvais
traitemens qu'il en reçoit,
elle se gardera bien de
le louer,de peur que ses éloges
ne lui fassent tort & ne
l'avissent dans les tems futurs.
L'extrême modestie deMadameDacier
promene sa charité
par des chemins bien singuliers.
Il me semble que
plus un Auteur a elleaccueilli
de ses contemporains,plus
il a lieu de se flatter que ses
Ouvrages feront bien reçus
de la posterité. Il est vrai que
comme on neconnoistpoint
de bornes fixesà l'éloquence
& à la poësie, il peut arriver
que l'un & l'autre arc atteignant
dans la suite une plus
haute perfection, tel Ouvrage
autrefois le modele de (on
genre,cesseroit de l'estre, &:
cederoit la place au nouveau
venu. Mais ce peril, tout réel
qu'il est, ne cause pas grand
effroi aux Auteurs de ce siecle,
& je ne crains pas de
couper les aislesàleurgenie en
le mettant sous leurs yeux: il faut servir nos contemporains
au gré de leurs desirs ; ilsnous demandent Justice,
il faut la leur accorder. Ne
nous defions point de la pofterité
,
elle fera son devoir à
leur égard: Elle fera plus,
elle leur feragrace: elle hefitera
long-tems à les avoüer
vaincusapres leur defaite :
à moins que leslumieres de
la nouvelle Philosophie ne
delivre la republique des lettres
de l'idolatre amour de
l'antique.
Envoila,je pense,assez,
sur la premiere cause de la
,
décadence du goût. Parcourons
les autres: elles n'auront
pas besoin d'une longue
discution. C'est Madame
Dacier qui parle.
Mais nous avons deux choses
qui nous font particulières
9 & qui contribuent autant que
tout le reste à la corruption du
gouss: L'une, cefont ces fpeflacleslicentieux
qui combattent
direélément la Religion g- les
moeurs, st) dont la poejie &la
musique
y
également molles&effeminées)
communiquenttout leur
poison à l'ame,st) relâchent tous
les nerfs de te/prit,
Uautre3 cefont ces Ouvrages
f-desftjfrivoles, dont ai parlé
dans la 'Preface sur l'Iliade :
cesfaux Poëmes épique^ces Romans
inftnseZ que l'ignorance
st) l'amour ont produits, & qui
métamorphosant lesplus grands
Héros de l'antiquité en Bourgeois
Damoiseaux,accoutument
tellement les jenfs pens à ces faux caraEtcres qu'iols ne peu-
'ventplus fouflrir les vrais Héros
y
s'ils ne ressemblent à cesperflnndgcsbizarres
& extravaxants.
- Il efl vrai que la Morale
des Operas n'est gueres cTaccord
avec la morale de l'évangile.
Ce reproche pourraits'étendre
à tous les
Ouvrages de Theatre, dont
la fin generale est de dérober
l'homme à luy-même
> d'agacer ses passions, & de
l'amuser de leur revolte.
Je suis d'accord en cela
avec Madame Dacier : OüyJ
la morale de nos Opéras est
un poison dangereux pour les
ameschrestiennes: mais qu'il
me soit permis de le dire,
la morale du Galant Anacreon
dont elle fait ses déli
ces, & qu'elle nousatraduit
en françois
,
n'est-elle pas
beaucoup plus licentieufe,
que celle de nos Operas? e.
le a jugé que cette Traduction
pouvoit aider auprogrés
du genre lyrique,& à
la perfection du gouss:)nlais
l'utilité des lettres,selon fou
principe, devoit ceder au péril
des moeurs. Auresteles
Operas que Madame Dacier
condamne avec un zele si
loüable pour leur morale licentreuse,
sont ,à les considerer
du côté de l'esprit, des
poëmes ingenieux qui exi*
gent de la part des Auteurs,
beaucoup d'art de goût & de
genie. Il est vray quecegenre
de spectacle porte le vice
de n'avoir pas elle inventé
en Grece, & voila assuremet
un grand vice. Je m'en rapporte
à Madame Dacier.
Passons aux Romans, que
Madame Dacier appelle en
cause,assez mal-à- propos,ce
me semble, je pourrois d'abord
opposer la prescri ption
en leur faveur. Il y a longtems
qu'ils ne font plus de
mode en France. Il y a environ
un siecle que les Cyrus,
les Cassandres, les Cleopatres&
les Amadis, ( car ce
font là les poëmes que Madame
Dacier designe par le
reproche d'avoir travesti les
plus grands Heros de l'antiquité
en Bourgeois Damoiseaux)
il y a, dis- je, prés d'un
siecle que ces longsRomans
faisoient les delices de laNation,
maiscette passion ne
dura pas -,
le goût se tourna
à d'autres genres, & l'on se
fit unprincipe d'éducation ,
d'interdire ces lectures à la
jeunesse) parce qu'elles lùy
donnoientdudégoût pourdes
travaux plus serieux, & des
ledtures plus utiles.
Je souscris à la Critique
que Madame Dacier fait de
ces Romans, pourvu qu'on
ne prenne pas taut-a, -crl.lt à,
la lettre l'expression de Bourgeois
Damoiseaux. En effet
ces vieux Romanciers se proposant
de peindre les Grands
hommes de l'antiquité
,
ils
devoient laisser a ces Grands
hommes la rudesse de leurs
siecles. Cette politesse des
derniers tems, cette galanterie
respectueuse, bienséante
à nos Héros,s'ajuste mal a
l'idée quel'histoire nous don
jie des Heros Grecs ôc Romains.
Au reste ces Ouvrages que
Madame Dacier traite il injurieusement,
meritent plus
d'égards,àc j'avoue que j'ay
une grande idée du genie de
leurs Auteurs.
Nous n'avons pas fait. Il
nous revient encore trois eauses
de nôtre mauvais Goût
qu'un ancien Rhereur fournie
à Madame Dacier.
Quintilien Auteur presque
contemporain de Ciceron,
a faitm-ilheureucement pour
nous , un traité en forme de
Dialogue, où il recherche
les causes de la corru ption
de l'éloquence de son tems.
Madame Dacier nous invite àmediter ce Traité, parce
qu'il agite laquestionqui regne
entre nous sur les Anciens
& les Modernes, & que
l'Auteur y fait triompher les
premiers:Nous le mediterons
& nous tirerons party
de ses leçons. Mais voyons
ce que Madame Dacier en
a tiré : trois eauses denostre
mauvais goust: Sçavoir :
La mdu\diÇe éducation.
L'ignorance des Maifires..
Laparesse st) la négligence
des jeunes gens.
Du tems de Quintilien les
enfans estoient paresseux &
negligens: ils ne le sont pas
moins aujourd'huy,maisen
quel siecle les a-t-onvû vigilans,
actifs, se porter d'euxmêmes
au travail des Lettres.
Du temps de Quintilien,
il a esté vray de dire
en général
, que les peres &
meres ne sont pas assez attentifsa
l'éducation de leurs
enfans, & que les précepteurs
auxquels on commet
leur éducation
,
se trouvent
rarement ca pables de leur
-
employ.
Voila desveritez detous
les âges, des inconvénients
de tous les siecles. Madame
Dacier ne sent-elle pas la petitesse
titesse deces reproches vagues.
Ellese donne bien de
la peine pour lés para phraser
avec un ton patetique.
CVS une pitié dit- elle,de
;.z.'oir cruels Preceptrurs on
donne pour l'ordinaire à ces
pauvres enfans Celaestvrai
Madame, il seroit à souhaitter
que tous les précepteurs
eullentvotre érudition ôc
vos lumières : mais en quel
sieclea-t-on vu ce prodige?
Revenons à Quintihen..
MadameDucierest elle bien
entréedansles vûës de son
dialogue? j'ai grand penchant
àcroire qu'elle
n'a pu prendre le change
: Mais je fuis un peu
scandalisé de voir dans
l'Auteur des Paralelles-
un Extrait de ce
Dialogue mcfmc, qui
supposenecessairement
dans Quintilien le dessein
de saryrifer les an- ciensOrateurs.Voilà
comme il s'explique en-
J
fuite de l'Extraite quil
en'd onne.
Ou je nay pas le sens corn.,
muny ou ce Dialogu de 0!!."
iilien
y
ntest autre chosè qu'une
Satyre contre les anciens Ora.
teurs
y quoy -
qu'il conclue rn
leur faveur. Les raisons dont
illes attaquefont sifortes st)
celles dont illes dejfendfon•tJî
foibles jque je ne doutepoint
qu'il n'ait voulu se ranger parla
de rinjufiiee quon rendoit
à son siecle. L'Eloquence
>
<lit-ilJst. tombée en décadcnce1parce
que les femmes, au
lieude donner à taitter ellesmêmes
2 leurs enfans> les ont
mis en nourrice , parce qu'au
l1e. u d 1. de mener les jeunes gens
entendre ceux qui plaidoient
bien, on leur a donné des Maistres
de l'Eloquence, * st) enfin
, parce que les manches de
leurs Robbcs font devenues
heaucou, plusétroites quelles
n'efloitnt du temps desgrands
,. z." * Qr-itilienejoitAI,v('rîrcdeJ -î'JI:-f¡a- î
&pr(miers ordteurs.
N'fft.ce pas là une raillerie
mamfefîe?^aimerois bien un
homme qui ne Voudroitpasdonfierfit
cause à un de nos meilleurs
Avocats,parce qu'il au-
,roitappris que cet Avocat auroit
esiemisen Alourice aVaugirard
: 0'aulzeu de le mener
Joigneujèment aux uiudiances.9
on lluuyyaauurrooiittddoonnnnéé un MMaaieflre re
de Phetoriliie: Et enfin parce
que les manches defit RcMc
ne jèroientpas assiz larges. Ilestfutprenant que
ce Dialogue ait frappé
si différemment l'Atiteur
des Parallèles,&
Madame Dacier. Lestile
neanmoins en est simple
& la dictionnaire:
Il faut sans douteque
l'Auteur des Paralleles
ne l'ait pas assez médité:
car Madame Dacier
convient qu'il faut le
méditer pour y trouver
que lesanciens y triomphent.
Nousvoilà
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14
p. 60-127
PARALELLE de deux Tragedies nouvelles, dont la mort de Caton est le sujet ; l'une est Angloise de Monsieur Addison ; l'autre Françoise de Monsieur Deschamps. LETTRE à Mylord ***
Début :
Je vous promis le mois passé un examen de la Tragedie / Vous vous plaignez, Mylord, fort vivement, que M. [...]
Mots clefs :
Tragédie, César, Amour, Rome, Théâtre, Vertu, Coeur, Troupes, Liberté, Auteur, Scènes, Paix, Pompée, Poème, Poètes, Romains, Dieux, Sentiments, Public, Corneille, Reine, Parallèle, Mépris, Homme, Ambition, Hymen, Aristote, Père, Frère, Princesse, Théâtre anglais, Théâtre français, Parthes, Ciel
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PARALELLE de deux Tragedies nouvelles, dont la mort de Caton est le sujet ; l'une est Angloise de Monsieur Addison ; l'autre Françoise de Monsieur Deschamps. LETTRE à Mylord ***
Je vous promis le mois paffé
un examen de la Tragedie
de Caton , j'avois déja même
fait fur cette piece prefque autant
de remarques qu'il en fal
GALANT. 64
loit pour vous apprendre ce
que le public en penfe ; &
j'étois enfin déterminé à les
faire imprimer , lorſque j'ay
receu la Differtation ſuivante.
Quoyque j'aye ſenti des differences
affez confiderables entre
mes ſentimens & ceux
qu'on vient de m'envoyer ,
j'aime cependant mieux vous
faire part des raiſonnements
des autres que des miens. Sauf
neanmoins à vous , Meffieurs,
àm'ordonner de vous entretenir
à ma mode , quand il
vous plaira m'obliger à le faire .
Vouspourrez en attendant re
62 MERCURE
cevoir comme vous lejugerez
à propos , le Paralelle que je
vous preſente.
PARALELLE
de deux Tragedies nouvelles ,
dont la mort de Caton est le
Sujet : l'une est Angloise de
Monsieur Addison ; l'autre
Françoise de Monfieur Defchamps
.
r
LETTRE
à Mylord * * *
Vous vous plaignez , Mylord,
fort vivement , que M.
GALANNTT.. 63
Dacier ait decidé qu'il ne faut
pas attendre des Anglois une
bonne Tragedie ; & qu'il les ait
crû incapables d'obſerver les
regles d'Ariftote : comme les
jugemens de M. Dacier ne
ſont pas ſouverains , qu'on en
peut appeller ,& qu'on en appelle
ſouvent ; touché de vos
plaintes , Mylord , j'ay examinécette
déciſion, elle m'a paru
auſſi fauſſequ'elle eſt injuricuſe
à la Nation Angloiſe. Les
Anglois ſçavent la plupart
affez de François pour profiter
des remarques de M. Dacier
fur la Poëtique d'Ariftote.
64 MERCURE
Ceux à qui la connoiſſance diu
François manqueroit ou qui
feroient détournez de ſe ſervir
de cesſçavantesremarques par
la diſgrace du pauvre de Trie,
ont le Commentaire Latin de
Goulſton , un de leurscompatriotes
, qui peut aſſurement
leur tenir lieu de celuy du
Grammairien François.
Vous ne ſçavez pas peuteſtre
ce qu'il en coûta à de
Trie pour s'eſtre rempli de
l'eſprit de M. Dacier : fitoft
que ſa Poëtique parut , de
Trie quitta tout autre Livre, il
conçût d'abord ungrand mépris
GALANT. 65
pris pour Corneille , ilmepriſa
Racine un peu moins ; mais il
mépriſa extrêmement la France,
qui les avoit admirez tous
deux.Le Diſciple de M. Dacier
diſoit des François ce que ſon
Maître a ditdes Anglois ; nous
manquions à ce qu'il afſuroit
d'une bonne Tragedie , & par
pitiépour ſa Nation il voulut
luy en donner une parfaite ;
il choiſit pour ce ſujet les Heraclides
: tout fat reglé , compaſſe
ſur les remarques de M.
Dacier , la piece fut joüéc ;
mais elle ne fut joüée qu'une
fois,& le public gâté parCor-
Mars 1718. F
66 MERCURE
neille n'eût mall z d'érudition
pour goûter la nouvelleTragedie
, ni affez de patiencepour
la ſouffiir. De Trie ſe plaignic
de ſon guide , il ne ſe plaignoit
pas d'Ariftote , Corneil
le l'avoit lû ; mais Corneille
n'avoit point lû M. Dacier
&de Trie l'avoit trop lû.
Vos Poëtes , Mylord, évite
ront un pareil malheur , ils
fontchoquez du mépris que le
Grammairien François a fait
deleur Nation ,& ils ont raifon
d'en eſtre choquez ; appartient
il à un homme fans
gouft pour le Theatre ,fans
GALANT. 67
connoiffance du Theatre Anglois
deprononcer qu'il nefaut
pas attendre des Anglois une bonne
Tragedie ; s'il avoit penetré
legenieAnglois , il ſeroit convaincu
qu'il eſt tout tragique ,
&qu'il n'y a pas peut eſtre de
Nation plus capable de donner
aux pieces de Theatre , le
terrible des pieces Grecques ;
d'ailleurs la Langue Angloiſea
une force ,une abondance ,
une liberté qui convient au
Theatre; il faudra, je l'avouë ,
queles Anglois captivent un
peu leur imagination fougueude
ſous le joug des regles ,
Rij
68 MERCURE
qu'ils ne ſe permettent plus
de Metaphores outrées , qu'ils
prennent garde de tomber
dans certaines baffeffes que les
Poëtes Grecs n'ont pas affez
évitées ; qu'ils ſe défaſſent des
idées romaneſques , s'ils parviennent
àſe corriger de ces
défauts ,&ils y parviendront:
le Theatre Anglois égalera le
Theâtre François , il ne l'a pas
encore égalé , ſouffrez que je
lediſe , ſouffrez même que je
le prouve par un Paralelle du
Caton Anglois de M. Addiſon
*&du.Caton de M.Deschamps.
Le Caton François a cité favor
-
GALANT. 6,
rablement receudu public, jamais
piece n'a eu en Angleterreun
fuccés pareil à celuy du
Caton Anglois.
Je ne puis done mieux établir
la ſuperiorité du Theâtre
François fur le Theatre Anglois
qu'en montrant que M.
Addiſondoit ceder à M. Defchamps.
Je ſuis ſi perfuadé de
la bonté de la cauſe que je
deffens & de voſtre équité
Mylord , que je ne veux point
d'autre Juge que vous.
Caton eſt un nom fameux ,
ce grand homme adonné des
exemples fi éclatants de l'a
د
70 MERCURE
mourde la patrie&de la liberté
, qu'on fouff oit avec peine
qu'il n'eût point encore paru
fur aucunTheatre . M. l'Abbé
Abeille a choiſi ſa mort pour
le ſujetd'uneTragedie:tous les
connoiffeurs qui l'ont luë , ou
entendu lire en parlentaveode
grands éloges ; mais l'Auteur
s'obſtine à la refufer au public.
M. Addiſion & M. Defchamps
ont formé en même
temps le deffein de travailler
fur ce beau fujet , & d'abord
ils en ont apperceu la ſecherefſe
Caton enfermé dans les
murs d'Utique ſe tua pour ne
GALANT. 71
,&
pas tomber entre les mains de
Cefar . L'Histoire ne fournit
rien de plus ,& pour remplir
l'étendue d'une Tragedie , il
faut de la fiction& des épiſodes:
nos deux Poëtes ont feinc
en effet ; mais avec cette difference
avantageuſe pour le
François que les épiſodes tiennent
au ſujet , qu'ils en font le
noeud , & qu'ils en produiſent
le dénoüement. Les Epiſodes
du PoëreAnglois ſont abſolu
ment détachez de l'action prin
cipale , ils la cachent,il la
fontdiſparoiſtre affez ſouvent,
en unmot ils ne fervent qu'à
72 MERCURE
fournir des Scenes qui rempliffent
les vuides de la Tra
gedie.
UnecourteAnalyſe desdeux
pieces fera voir ſenſiblement
de défaut dans le Poëme Anglois
, cette beauté dans le
Poëme François.
:
Dans le PoëmeAnglois,Ca
ton eſt renfermé dans Utique
avec peu de Romains &quelque
Cavalerie Numide , qui as
☐ſuivi le jeune Juba. Cefar envoye
propoſer la Paix on la
refufe : il fait marcher ſcs
,
troupes. Caton ſe voyant hors
d'état de refifter,ſe tue.Voilà
coute
GALANT. 73
toute l'oeconomie de l'action .
Voicy les Epiſodes.
Portius & Marcus fils de
Caton aiment Lucie fille d'un
Senateur Romain : Portius
confident de ſon frere qui ne
le connoiſt pas pour fon rival
ſe comporte en homme genereux
fans vaincre ſon amour
&fans trahir ſon frere. Marcus
eſt tué , Portius épouſe
Lucie.
Autre Epiſode également
détaché du ſujet & du premier
Epiſode.
Le jeune Juba aime Marcie
fille de Caton, que Sempronius
Mars 1715 . G
74 MERCURE
Romain aime aufli . Sempronius
eſt un perfide qui veur
trahir Caton. Syphax , Numide,
conſpire avec luy ; ils font
foulever les Romains : Caton
les appaiſe. Syphax propoſe à
Sempronius d'enlever Marcie,
& de prendre les Habits
Royaux de Juba pour executer
ce crime avec moins d'obſtacle,
Juba ſurvient , il tuë
Sempronius , Syphax s'enfuir.
Le Poëme Anglois , comne
on le voit , n'a plus d'unité;
ce font trois Tragedies l'une
dans l'autre , & l'Auteur a fenGALANT.
75
ti luy-même que l'action principale
luy échappoit ; illa rappelle
de tems en tems par les
reflexions que font les Amans
qu'ils auroient autre choſe à
faire que l'amour ,&que dans
un ſi grand peril ils ont tort
de s'amuſer à des converſa
tions galantes..
Le Poëte François a micux
imaginé ſa fable ; il l'a diſpofée
plus habilement.
Caton eſt dans Utique ca
état de ſe deffendre, fi un accident
imprevû ne rompoit
fes meſures ,& par- là ſa fermeté
n'eſt plus un deſeſpoir 1
Gij
76 MERCURE
1
comme dans le Poëme Anglois
; il peur , il doit même
refuſer la Paix. Caton a dans
le Port d'Utique les Vaifleaux
du Roy de Pont ; il a ſesTroucampées
avec les fiennes
pprroocchhee llee Port. Ce n'eſt pas
dans Utique que ſe paſſe l'action
, c'eſt dans un Palais des
Rois deNumidie aſſez éloigné
des murs , pour que Cefar y
puiffe venir en ſeureté fur la
parole de Caton ; l'entrepriſe
de mettre Cefar & Caton en
ſemble ſur la Scene a été une
entrepriſe hardie ; elle a réüli
à M. Deſchamps. Cefar y paGALANT.
77
reſt auſſi grand que le peint
l'Histoire ; incapable d'obéïr ,
digne de commander même
aux Romains Maiſtres de l'Univers;
affez brave , affez ſage,
affez heureux pour les foumettre
par les Armes , affez politique
pour vouloir les foumertre
fans combat; intrepide ennemy
, vainqueur genereux ,
vertueux autant que l'ambition
le permet , ſenſible àl'amour
, mais plus ſenſible à la
grandeur qu'à l'amour.Caton
l'efface un peu , il doit l'effacer
; la vertu doit briller plus
que le vice ,& l'infortune ſou-
Giij
78 MERCURE
tenue avec courage, donneun
nouveau luſtre à la vertu.Phar
nace ce fils de Mithridate fi fa
meuxpar ſes crimes, étoit propre
à ſervir d'ombre à Cefar ,
&à Caton. Le choix de ces
trois caracteres ſibien contraf
tez eſt d'un grand art , l'en
chaînement de la fable mar
queencoremieux l'habileté du
Poëte. Pharnace chaſſe de ſes
Etats par Cefar vient joindre
les reſtesdu party de Pompée.
Arfene crûe Reine des Parthes
attachée au même party par
les engagements qu'avoit pris
fon pere , y vient auffi pour
GALANT. 79
rompre fon mariage projetté
avec Pharnace , & pouffée par
un ſecres instinct qui la porte
vers Caton; c'eſt par leur entreveue
quela piece commence..
La prétendueë Reine des
Parthes est bientoſt reconnuë
pour Portie fille de Caton .
Quand l'Auteur, auroit
hazardé cette fiction fansluy
donnerune exacte vray - femblance,
elle produitde fi beaux
effets,qu'on nepourroit la condamner
; mais l'imagination
de M. Deschamps eſt toûjours
reglée parun jugement ſolide:
tout ce qu'il ſuppoſe pofe convient convi
Giiij
80 MERCURE
à ce que les Hiltonens nous
apprennent : il feint que la
femme de Crafſus avoit emmené
avec elle Portie ſa niéce
encore enfant , que dans la
déroute de Craſſus , Portie devenuë
Eſclave , fut preſentée
au Roy des Parthes ; le rapport
des traits de ſon viſage
avec ceuxde la Princeſſe ſa fille,
ſeul enfant quiluy reſtoit ,luy
inſpire pour Portie une tendreffe
preſque paternelle : la
Princeſſe meurt & le Roy auquel
il étoit important de ne
pas paroiſtre manquer d'heri.
tiers , fait paffer Portie pour ſa
GALANT. 881
fille. Cefar à qui il n'eſtoit pas.
moins important de s'affurer
du Roy des Parthes , vient àla
Cour de ceMonarque , ſans ſe
faire connoiſtre , pour le détourner
d'embraſſer le parti de
Pompée , il ne réüffit pas : mais
il voit la Princeſſe , il l'aime
fans la connoiſtre pour Portie ,
elle l'aime fans le connoiſtre
pour Cefar : on arrête leMariage
de la fauſſe Princeſſe des
Parthes avec Pharnace,le coeur
de Portie n'y peut conſentir :
les crimes de Pharnace & fur
tout l'affaffinat de Pacorus
Princedes Parthes ſon frere ,
82 MERCURE
;
de
dont elle découvre qu'il eſt
auteur,luy ſerventde pretexte
pour rompre : elle a beſoin
L'aveu des chefs du parti de
Pompée , elle vient l'obtenir ,
&elle retrouve ſon pere dans
Caton , & fon amant dans
Cefar. Son Mariage rompu
détermine Pharnace à faire
affaffiner Caton: il le faitpropofer
à Cefar ,l'illustre Romaina
horreur de la perfidic,
du fils de Mithridate,& il avertit
Caton :Pharnace au defefpoir
veut perdre Caton &
Cefar , ſe rendre maître du
lieu dela conference de Por- C.
GALANT. 83
tie & d'Utique. Le peril de
Cefar fait accourir ſes troupes,
Pharnace eft chaſſé : mais les
Romainsqui ſuivoient Caton
ſe teiniffent aux troupes de
Cefar , & Caton n'a plus de
parti à prendre que celuy de
fléchir devant l'ufurpateur
oudeſe tuer :Caton ne poùvoitdans
ces circonstances , en
prendre un autre que celuyde
llaamort.
2
Il faut remarquer , que la
liaiſon des évenemens eft fi
bien menagée , que tout fe
réünit à l'action principale ; fi
l'arrivée de la Reine des Par84
MERCURE
thes ,eſt la cauſe des entrepri
ſes de Pharnace , qui mettent
Caton dans la neceffité de fe
tuër ; c'eſt encore la Reine des
Parthes qui attire Gefar dans
le lieu de la Conference , &
qui l'engage dans le peril. Co
peril , comme onl'avû , attire
dans Ucique les Troupes de
Cefar, & ôre toute refſſource à
Caton; il n'y a pas un évenement
qui n'amene le denoücment
, tousles pas des Acteurs
y tendent , ſi j'oſe m'exprimerainfi.
M. Deschamps l'emporte
donc pour la juſteſſe des EpiGALANT.
85
fodes, il l'emporte encore par
le bel effet qu'ils produiſent ;
le mépris que fait Caton d'un
des premiers Trônes du monde
, Thorreur avec laquelle il
Voit une Couronne dans ſa famille,
font des traits bienpropres
à faire connoître cette
grande Ame : l'amour de Ce
far &de Portie , de la fille de
Caton& du Tyran de Rome ,
intereſſe autrement que la froide
galanterie de Portius & de
Lucie , de Sempronius & de
Marcie ; Caton obligé de la
vie à Cefar , Cefar combattant
pour Caton, font des fi
86 MERCURE
tuations , s'il ſe peut , encore
plus intereſſantes que l'amour
de Cefar &de Portie.
Vous en conviendrez ,Mylord
, la conſtitution de la Fabledans
laTragedie Françoiſe
eſt reguliere , merveilleuſe ,
vray-femblable, intereſſante ,
grande ; a-t- elle ces perfections
dansle Poëme Anglois ?
>Comparons maintenant
nos deux Poëtes par la maniere
dont ils ont ſoûtenu le
caractere de Caton , & ceux
des autres Acteurs ; nous les
comparerons enſuite par les ſituations&
par les ſentiments,
GALANT. 87
car pour l'expreſſion , je ſuis
aſſez équitable pour ne pas juger
de celle de M.Addiſon ſur
une Traduction en profe.
M. Addiſſon & M. Defchamps
ont peint tous deux
Catonau naturel. Dans la piece
Angloiſe l'admiration de
Juba pour Caton, les cenfures
que Sempronius & Syphax
font de l'auſterité de ſa vertu ,
en donnent une grande idée ;
il la ſoûtient par la fermeté au
milieu de la revolte de ſes
Troupes ;par la maniere dont
il parle de ſon fils mort pour
la patrie , par ſa mort ; mais
88 MERCURE
l'oppofition de Cefar neceffaire
pour rehauſſer ſon éclar ,
luy manque dans la Tragedie
Angloiſe , & il y paroît trop
peu ſur la Scene. On ne le
perd point de vûë dans la
Tragedie Françoiſe. Tout ce
qu'il dit porte ſon caractere ,
& tout ce qu'on dit de luy releve
l'idée qu'on s'en eſt formé
dés la premiere Scene. Le
Trône des Parthes mepriſé , la
Paix offerte en vain parCefar ,
Caton abandonné& envelop.
pé des Troupes de Cefar, font
des occaſions où toute ſa vertu
doit paroître , & où elle paroît.
Achevons
GALANT. 89
Achevons le paralelle des
deux Tragedies par la compa.
raiſon des ſituations&des ſentimens.
Commençons par
mettre dans tout leur jour les
beaux endroits de la piece Angloiſe.
Le premier ſe trouve
au commencement de la cin
quiéme Scene du troiſieme
Acte: on arrive juſques là par
des Scenes galantes, inutiles au
ſujet , par des converſations
morales de Portius & de Marcus
, fils deCaton , de Juba&
de Syphax ; par une froideDeliberation
du Senat ; mais il
faut avoüer qu'on eft. frappé
Mars 1715. H
9. MERCURE
de voir le Theatre plein des
Chefs revoltez par Sempronius
, rendus immobiles, atterez
, deſarmez par la preſence
intrepide & le ſage difcours
deCaton.
CATON.
Où ſont ces intrepides fils de
Mars, qui avec tantde bravoure
tournent ledosà l'ennemi ,
qui avec tant d'audaceſe revoltent
contre leur General
SEMPRONIUS à part.
Que le Ciel confondeces ames
laches ! comme ils font étonnez
éperdus!
GALANT 21
CATON.
Perfides ! est- ce ainsi , que
vous voulezflécrir vos lauriers
ternir vostre reputation ? rene
connoiffez vous donc que ce
toit ny zele pour la Patrie, ny
l'amour de la liberté , ny le defir
de la gloire ; mais feulement l'avidité
du butin & l'esperance
de partager les dépoüilles des Villes
,&des Provinces conquifes
qui vous ont conduits ici? Animez
de tels motifs , vous faites
bion de vous joindre aux ennemis
de Caton,&de vous ran
gerſous les Etendars de Cefar.
Pourquoy aije échappé àla mor
Hij
92 MERCURE
fure fatale de l'afpic , & aux
mortelles atteintes des monstres de
l'Afrique pour voir ceque je vois
aujourd'huy ? pourquoy Caton
n'est- il pas mortſans que vous
fuffiez criminels ? voilà ingrats ,
voilàmonfeinpreſtà recevoir vos
coups: que celuy àquij'ayfaitinjustice
frappe le premier. Parlez
.. quel de vous croit avoirſujet
de ſe plaindre , ou s'imagine qu'il
Souffre plus que Caton ? ya t-il
quelque distinction entre vous
moy; sice n'estdans les travaux,
dans les soins dans les veilles ,
dont j'ay la plus grande part?
n'estce pas là toute lafuperiorité
GALANT. 93
que j'ay ſur vous ?
SEMPRONIUS à parr.
Le coeur leur manque : maudits
foient ces traitres ! tout eft
perdu.
CATON.
fr
Avez vous oublié les deferts
brûlans de la Lybie,ſes rochers
Steriles ,ſes montagnes de fable ,
Son air infecté &ſes diverſes
efpeces de ferpens ? qui a été le
premier à frayer un chemin lorfque
la mortſe preſentoit àchaque
pas dans une route inconnie ? ou
qui est-ce quidans une longue&
penible marche étoit le dernier de
L'Arméeàétancherſaſoif, lors94
MERCURE
que ſur les bords d'un ruisseau
que la fortune nous avoir fair "
rencontrer , vous tarifſſiez le conrant
, en beuvant à longs traits.
SEMPRONIUS.
Sipar hazard on trouvoit quelque
petite ſource , & que vous
offriffiez à Caton l'eau vive,
dontàpeine vous aviezpû remplir
un casque , ne la repandoit il
pasfansy toucher ? n'a- t-ilpas
marchéàvoſtre teſte pendant les
plus ardentes chaleurs du jour,
&à travers les müages de pouf-
•fiere ?fon front a-t- il efté moins
exposé que le vostre aux traits du
foleil&àlafueur.
:
GALANT. 25
CATON.
Loin d'ici infames , loin dici .
Allez vous plaindre à Cefar ,
que vous ne pouviezpasfoutenir
les travaux er les fatigues que
vostre General effuye... T
On conviendra que cette
Scene feroit belle,fi Sempronius
n'y jettoit pas un Comique
qui en bannit le ſerieux&
legrandicen'eſtpas ſeulement
en cetendroit que le Poëtes'abaiffe
, la converſation de Juba
& de Syphax , & la mafearade
de Sempronius fentent
un peu la farce. Cette mafcarade
amene une ſituation fort
1
MERCURE
,
,
touchante ; Marcie voyant
Sempronius reveltu desHabits
Royaux étendu mort , le
prend pour Juba ; ce Prince
qui ſurvient eſt témoin de la
douleur de fa maîtreffe , &
par là il apprend qu'il eſt aimé
; mais il ne le connoît qu'a .
prés s'eſtre trompé quelques
moments , & avoir crû que
Sempronius faifoit couler les
larmesde Marcie. Tout ce jeu
de Theatre eſt conduit avec
art , les ſentimens font vifs ,
&l'expreſſiondans laTraduc
tion même paroît ſerrée , animée
&touchante. :
T
GALANT. 97
La Scene douziéme du quatriéme
Acte preſente encore
une belle ſituation : On apporte
à Caton le corps de
Marcus ſon fils, mort pour la
Patric; Caton le plaint , mais
enCaton.
CATON rencontrant le corps
Mort
Te voilà mort, mon fils , mais
zel que je t'embraße ! arrestezmes
amis : placez le devant moy , afin
que mesyeux se repaiffentde ce
Sangtant objet , &que je compte
•Ses bleßures. Quela mort eſt belle,
lorſque la vertu l'accompa-
- gne? qui est ce qui ne voudroitpas
Mars 1715 . I
98 MERCURE
estre à la place de ce jeune homme
? Ab! que ne peut on mourir
plus d'unefois pourſapatrie?mais
pourquoy vous afftigez vous,
mes amis ? je rougirois de hontefi
la maison de Caton eftait tranquille
&floriſſante pendant les
horreurs d'une Guerre Civile..
Portius regarde ton frere, &fouviens-
toy que ta vie n'est pas à
toy , lorſque Rome la demande.
JUBA àpart
Jamais moriel a- t- il fait paroître
tant de fermeté
CATON ば
Helas ! mes amis , pourquoy
pleurez vous une pente particu-
HEQUE DE
-
LYON
ے ہ
GALANT.
liere .C'eft Rome qui deman
larmes : Rome! la Maiſtreſe de
l'Univers; Rome ! Mere feconde
des Heros , & les delices des
Dieux; Romequi humilioit l'orguëildes
Tyrans de la Terre,&
qui briſoit lesfers des Nations ..
Helas! Rome n'est plus .. O liberte
!O vertu !O Patric!
JUBA à part. Il pleure.
Dieux ! quelle integrité! quel
amour de la Patrie ! il a veu
d'un oeil ſec un fils couchédans
les bras dela mort,&ilfonden
larmes pour Rome.
٢٠٠ CATON. 1
Toutceque la vertu Romaine
I ij
100 MERCURE
a dompté , tout ce que le Soleil
éclaire , tout est à Cefar. C'est
pourluyque les Decius fe font
devoüez ; c'est pour luy que les
Fabiusfont morts les armes à la
main; c'est pour luy que legrand
Scipion a fait des conquestes ;
que Pompée même a combattu.
Helas, mes amis ! qu'est devenu
le travaille des Deſtinées ? qu'est
devenu l'ouvrage de tant de
fiecles ?où est l'Empire Romain ?
funeste ambition ! tout est éva
noi, tout estabsorbé dans Cefar !
nos illuftres Ancestres ne luy
avoient rien laiſſé à vaincre que
faPatric!
GALANT. For
L'Auteur Anglois a diſpoſé
fort habilement ſon cinquiéme
Acte :laſeule mort deCa.
ton le semplit , il la fufpend
avec beaucoup d'art ; le commencement
de cet Acte eft
magnifique.
CATONfeul , affis &reveur,
tenant enſamain le Livre
dePlaton de l'Immortalité
de l'Ame , une épée nuëfur la
table.
Cela ne peut être autrement...
Platon tu raiſonnesjuſte! .. Car
enfind'où nous vient cetteflatteufe
esperance , cet ardent defir de
I iij
102 MERCURE
l'immortalité d'où nous vient
cette craintefecrete& cette horreur
interieure du néant ? d'où
vient que l'ameſe revolte contre
cette pensée ? c'eſtlaDivinitéqui
agit en nous ; c'est le Ciel même
qui nous fait entrevoirun avenir
une Eternité. Une Eternité!
idée agreable , og terrible en même
temps ! dans quels mondes divers
& inconnus devons-nous
paffer? quels changemens devonsnous
fubir dans ce vaste infini ?
ce grand objet , cet espace fans
bornes , eft dervant moy : mais des
ombres , des nuages , &des te
nebres le cachent àma venë....
GALANT. 103
de
Jem'en tiens à cecy : s'ily aune
Puißance au deffus de nous ( eg
les merveilles que les ouvrages
lanature étalent à nos yeux ne
nous permettentpas d'en douter )
il faut que cette Puißance aime
la vertu , & ce qui est l'objet de
fon amour ne sçauroit manquer
d'être heureux : mais quand ?
comment?ce monde a étéfaitpour
Cefar!...Jeſuis las de mes incertitudes
: ceci les finira , (mettant
la main fur l'épée ) me
voilà doublement armé ; la mors
&la vie , le poison & Antidotefonten
mes mains : l'un dans
un inſtant tranche le fil de mes
Liiij
104 MERCURE
jours ; l'autre m'apprend que je
fuis immortel. L'ame feure de
fon existence , mepriſe te poignard
brave la mort. Les Aftres perdront
leur fplendeur , la brillante
lumiere du Soleil s'éreindra avec
le tems ; toute la naturefuccomberaſous
le poids des années;mais
mon ame joüira d'une jeunesse
éternelle , & elle ne reffentira
cune atteinte , parmi le furieux
chocdes Elemens , le naufrage de
aula
matiere , &la diſſolution de
l'Univers.
Oppoſons maintenant les
beaux endroits de la piece
Françoiſe aux beaux endroits
ALANT. τος
de la piece Angloiſe. Je vous
avoie que le choix de ces
beaux endroits m'a embarraf
ſe , & que j'en omets beaucoup
qui m'ont charmé , &
qui plairont auxLecteurs peutêtre
autant que ceux que j'oppoſe
aux beautez de la piece
Anglorſe.
Je vous ay fait regarder le
mépris de Caton pour la Couronne
des Parthes , comme
unedes belles ſituations de la
piece Françoiſe. Ecoutez Caton
l'exprimer.
نم
Quoymonfang offre encore un
objet àma haine ?
106 MERCURE
Quoy l'ennemi des Rois eft pere
d'une Reine ?
Dieux !justifi z- vous les crimes
de Cefar?
Voulez-vous attacher les Romains
àfon char?
Mafille par vos foins ne m'estelle
renduë
Que pour marque de haine ,
pour bleßer ma vue ?
Si je ſens du plaisir à rappeller
fes traits,
Son deftin le détruit
en regrets.
le change
Comment me plairoit- elle avee
une Couronne?
Rome me le défend ,fi lefang
GALANT. 107
me l'ordonne.
La nature feroit en ce moment
cruct
D'un pere trop fenſible un Romain
criminel.
Que ma fille renonce à la gran.
1. deurSuprême !
Hatons- nous de fouleraux pieds.
fon Dradéme.
Le reste de la Scene eſt de
même force : le commencement
de la feconde Scene du
fecond Acte ſuffiroit pour faire
connoiſtre Caron.
CATON
Eh bien , Domitius , qu'avezvous
àme dire ?
108 MERCURE
DOMITIUS .
Cefar m'a commandé , Seigneur,
de vous inftruire ....
CATON.
L
Quoy Cefar vous commande?
vous obéiffez!
}
DOMITIUS.
Oüy , Seigneur.
CATONI
Vil esclave , arrêtez , c'ef
affez
C'est trop deshonorer vos glatieux
Ancêtres
Qui n'avoient comme moy ,
qu'eux & les Dieux pour
Maistres.
GALANT. 109 .
Deux vers de la premiere
Scene du troifiéme Acte donnent
la veritable idée de Cefar
Amant.
:
L'amour n'enchaîne pas les
Herosàfon char ,
EtCefar en aimant n'en estpas
moins Cefar.
La Scene ſeconde du troifiéme
Acte , où Portie reconnoît
ſon Amant dans Cefar ,
met l'un & l'autre dans une
fituation touchante . La conference
de Cefar & de Caton
qui ſuit , étoit un endroit perilleux
pour l'Auteur. La conference
deSertorius&dePomHO
MERCURE
2
pée eſt un modele qu'il eſt
preſque impoſſible d'égaler ;
il eſt même plus difficile de
faire parler Cefar & Caton ,
que de faire parler Sertorius
& Pompée : la conference de
Caton & de Cefar a plû cependant
, & plû fi generalement
, que les Critiques les
plus impitoyables n'ont ofé y
toucher : je ne la tranfcriray
pas, vous l'aurez lûë, Mylord,
plus d'une fois , &mille gens
la ſçavent par coeur. 1
Quand on ſe plaint que
M. Deſchamps n'a pas faitCcfar
affez grand , fait- on refleGALANT.
xion à ces fix vers que dit Caton
dans la premiere Scene du
quatrieme Acte.
: S'il nous étoit permis de nous
choifir un Maistre ,
Peut-être Cesar ſeul meriteroit
de l'être;
د
Mais il veut s'éleverſur le débrisdes
Loix.
Afferuir des Heros qui détrânent
lesRois,
Et cette ambition , ce penchant
detestable
Du plus grand des Mortels en
faitleplus coupable.
Quelles fituations que cel
les des deux Scenes fuivantes!
J
112 MERCURE
4
Portie reconnoît qu'elle eft
fine de Caton. Caton reconnoît
que fa fille aime Cefar.
Cefar reconnoît que ſa Maîtreſſe
eſt fille de ſon plus grand
ennemy; que leurs ſentimens
ſont conformes à leur caractere.
Ecoutons- les.
PORTIΑ .
Il est vray , ma naißance &
droit de te ſurprendre ,
Jel'ignoray toûjours , &je viens
de l'apprendre ;
Voy, Cefar , à quel point mon
deftin est affreux ,
Tu m'aimois &mon coeur répondoitàtes
voeux.
Fe
GALANT 13
Je dois en fremißant rougir de
ma victoire,
Etje trouve ma honte où je met-
1
tois ma gloire.
Ah ! devois -je éprouver en ce
funestejour ,
Que l'innocence est peu d'accord
avec l'amour ?
२
CESAR.
MOTAS
Et pourquoy regarder noſtre
amour comme un crime ?
De la haine pourquoy le rendre
la victime ?
C'est unpreſentdu Ciel qui veut
nous reunir.
Mars 1715. K
14 MERCURE
à Portia.
Loinde le mépriſer ,ilfaut l'enà
Caton.
tretenir.
71
Pourquoy nous séparer quandle
Ciel nous affemble ?
àl'un &àl'autre.
Que la paix & Phymen nous
uniffent enſemble.
CATON.
Jedonnerois plutoſt en Sacrifi
ce aux Dieux
Etlefang de ma fille&le mien
àtesyeux.
Cefar ,par cet hymen ne croy
-pas mefurprendre
GALANT5
DinfortuvePompée en devenant
Nepútſegarantir des traits de ta
fureur
Et ce lien facré commenga fon
Mais quandà cet hymen Caton
pourroit foufcrire
Ton coeur infatiable affamé de
N'enferoit pas moins fier , ny
moins ambitieux
Etje me chargerois d'un forfais
Το Πο Daodieux.
La nouvelle de la perfidie
de Pharnace qui veut s'emparet
du licu de la conference
Kij
16 MERCURE
finit ecete belle Scene. Cefar
court s'y oppofer , ce qu'il dit
peint au naturel ſon intrepide
generofité.
CESAR Portia
Ne vous allarmez pas du fors
qui nous menace ,
Fay puni Prolomée&puniray
Pharnace
LeCielferoit en vain des mortels
S'il ne
genereux
les rendoit pas
pas quelquefois
malheureux
Le cinquiéme Acte eſt affûrement
le plus beau de la
piece ; l'action y eft vive ,&
comme Horace le preferit,
GALANT. 117
elle va rapidementà la fin.Ceffaarrrreevviieennttaapprrèéssaavvoir
repouffé
Pharnace : Portic le recoit en
luy demandant : 09
Cefar, est- ce un Romain qui
paroist en ces lieux,
Ou n'est-ce qu'un Tiran qui ſe
montre à mes yeux ?
thaToure cette Scene eft.comparable
aux plus belles Scenes
des Tragedies les plus eftimécs.
Portic offre à Cefar de
l'épouſer , pourvû qu'il laiſſe
Rome libre: Cefar a de la peine
à facrifier ſon ambition à
fon amour. Portie s'en irrite ;
fon tranſport n'est pas fort
18 MERCURE
inferieur àla fureur deCamille
dans l'Horace de Corneille,&
il eſt mieux placé.
PORTIA pul
C'en esttrop , il est remps que
mon courroux éclate ,
Moy- même je rougis de l'espoir
qui te flatte :
S
N'attend pas que t'hymen d'un
que voy
Soüille lapuretédufang qui con
le en moy
Mon coeur defonamour ne triom
phoir qu'à peine
Mais tes cruels refus me livrentà
la barneol
Si ton bras deftructeur met my
GALANT9
jougl'Univers, ١٠
Par uneprompte mortje previendray
tes fers.
Tu ne commanderas qu'àces ames
1
ferviles
Qui t'ont prêté leurs bras dans
lesGuerres Civiles.
Aces perfecuteurs des vertus de
Aces ingrats Romains , quin'en
ontque lenom.
Puißent tes Succeffeurs pour
monteràl'Empire
Chercher avidemment l'un l'autre
àse détruire',
Dufer& du poison emprunter
120 MERCURE
D'un pere vieilliſſant precipiter
les jours ;
Exercerdans lapaix les fureurs
de la guerre ;
Faire un bucher de Rome , un
८
defert de la terre ;
Unir étroitement par un crime
nouveau
Les vivans & les morts dans
le même tombeau ; ८
Par un hymen prophane &des
Liens impies
Epouvanterles Cieux,
lesfuries
&
Et pour voir àplaifir laſource
deteurSang
D'une mere immolée ouvrir le
srifte
GALANT. 121
trifte flanc!
Puiffent tous leurs forfaits eftre
peints dans l'Histoire !
Puiſſeàjamais le monde abhorrer
ta memoire !
Puisse-t- il indigné contre tant
de fureurs
N'accuſerque toyſeul de toutes
ces horreurs !
Cependant les Troupes de
Cefar qui croïent qu'on a
manqué à la parole donnée à
leurGeneral ,& qui imputent
àCaton la perfidie de Pharnace
, fondent fur le peu de
Troupes qui reſtoient àcet illuſtre
Romain ; prêt de tom-
Mars 171,5.
L
122 MERCURE
ber entre les mains des ennemis
il ſedonne la mort. Cefar
arrive trop tard pour l'empê
cher; on apporteCatonmourant
fur le Theatre , ſes dernieres
paroles ſont dignes de
luy ; on les comparera fans
doute avec ceque dit Mithridate
mourant , & Racine
peut-être ne l'emportera pas
fur M. Deschamps de toutes
les voix.
PORTIA.
Ab mon pere ..
CATON
Etouffezd'inutiles douleurs ;
Romeſeuleen cejour doit exciter
GALANT. 123
vos pleurs
Rome preste à perir , noftre chere
Patric
Qui d'un cruel Tiran éprouve la
furic.
PleurezRome ... pour moy mon
destin est trop beau ,
La liberté me ſuit dans la nuit
du tombeau :
Le trépas de Gaton est un choix
volontaire
Le Ciel n'en a pas fait un malheur
neceßaine.
Au milieu des horreurs du plus
cruel destin ,
Fay vêcu glorieux , &j'expire
enRomain.
Lij
124 MERCURE
Souvenez-vous toûjours de qui
vous êtes née.
PORTIA .
Amourir avec vous je mesuis
condamnée.
Vivez.
t
CATON.
PORTIA .
Quoy dans les fers je traînerois
monfort ?
Queje vous doive tout
la mort ?
CATON.
Tous estes libre encor د
nex Utique ,
la vie
abandon
achezde foutenir la liberté publique:
GALANT. 125
Vivez pour fervir Rome ,
que vos pas errans
Cherchent tous les climats ennemis
des Tirans.
L'Espagne maintenant doit eftre
: voſtre azile.
Ereignezàjamais uneflamefervile.
AuSalut del Esatdévoñezvosre
caur,
Que Rome en vostre Epoux trouveun
Liberateur.
Que je revive en vous , que ma
haine implacable
Soit toujours par vos foins aux
Tirans formidable.
Mafille ,approchez vous : dans
Liij
126 MERCURE
८ cet embraſſement
Si nouveau pour mon coeur , fi
doux &ficharmant ,
D'un pere qui des Cieux va quitterlalumiere
د
Mafille, recevez la veriu toute
L entiere.
Leprocés eſt inſtruit , prononcez
Mylord ; je l'ay dit ,
& je ne m'en répens pas , je
confens d'être jugé même par
un Anglois. Au reſte , je n'ay
point eu d'autre intention que
d'exciter entre M. Addiſſon ,
& M. Defchamps , une émulation
qui anime le dernier à
marcher ſur les pas de Cor
GALANT. 127
neille , & qui pouffe le premier
à donner un Corneille à
l'Angleterre.
un examen de la Tragedie
de Caton , j'avois déja même
fait fur cette piece prefque autant
de remarques qu'il en fal
GALANT. 64
loit pour vous apprendre ce
que le public en penfe ; &
j'étois enfin déterminé à les
faire imprimer , lorſque j'ay
receu la Differtation ſuivante.
Quoyque j'aye ſenti des differences
affez confiderables entre
mes ſentimens & ceux
qu'on vient de m'envoyer ,
j'aime cependant mieux vous
faire part des raiſonnements
des autres que des miens. Sauf
neanmoins à vous , Meffieurs,
àm'ordonner de vous entretenir
à ma mode , quand il
vous plaira m'obliger à le faire .
Vouspourrez en attendant re
62 MERCURE
cevoir comme vous lejugerez
à propos , le Paralelle que je
vous preſente.
PARALELLE
de deux Tragedies nouvelles ,
dont la mort de Caton est le
Sujet : l'une est Angloise de
Monsieur Addison ; l'autre
Françoise de Monfieur Defchamps
.
r
LETTRE
à Mylord * * *
Vous vous plaignez , Mylord,
fort vivement , que M.
GALANNTT.. 63
Dacier ait decidé qu'il ne faut
pas attendre des Anglois une
bonne Tragedie ; & qu'il les ait
crû incapables d'obſerver les
regles d'Ariftote : comme les
jugemens de M. Dacier ne
ſont pas ſouverains , qu'on en
peut appeller ,& qu'on en appelle
ſouvent ; touché de vos
plaintes , Mylord , j'ay examinécette
déciſion, elle m'a paru
auſſi fauſſequ'elle eſt injuricuſe
à la Nation Angloiſe. Les
Anglois ſçavent la plupart
affez de François pour profiter
des remarques de M. Dacier
fur la Poëtique d'Ariftote.
64 MERCURE
Ceux à qui la connoiſſance diu
François manqueroit ou qui
feroient détournez de ſe ſervir
de cesſçavantesremarques par
la diſgrace du pauvre de Trie,
ont le Commentaire Latin de
Goulſton , un de leurscompatriotes
, qui peut aſſurement
leur tenir lieu de celuy du
Grammairien François.
Vous ne ſçavez pas peuteſtre
ce qu'il en coûta à de
Trie pour s'eſtre rempli de
l'eſprit de M. Dacier : fitoft
que ſa Poëtique parut , de
Trie quitta tout autre Livre, il
conçût d'abord ungrand mépris
GALANT. 65
pris pour Corneille , ilmepriſa
Racine un peu moins ; mais il
mépriſa extrêmement la France,
qui les avoit admirez tous
deux.Le Diſciple de M. Dacier
diſoit des François ce que ſon
Maître a ditdes Anglois ; nous
manquions à ce qu'il afſuroit
d'une bonne Tragedie , & par
pitiépour ſa Nation il voulut
luy en donner une parfaite ;
il choiſit pour ce ſujet les Heraclides
: tout fat reglé , compaſſe
ſur les remarques de M.
Dacier , la piece fut joüéc ;
mais elle ne fut joüée qu'une
fois,& le public gâté parCor-
Mars 1718. F
66 MERCURE
neille n'eût mall z d'érudition
pour goûter la nouvelleTragedie
, ni affez de patiencepour
la ſouffiir. De Trie ſe plaignic
de ſon guide , il ne ſe plaignoit
pas d'Ariftote , Corneil
le l'avoit lû ; mais Corneille
n'avoit point lû M. Dacier
&de Trie l'avoit trop lû.
Vos Poëtes , Mylord, évite
ront un pareil malheur , ils
fontchoquez du mépris que le
Grammairien François a fait
deleur Nation ,& ils ont raifon
d'en eſtre choquez ; appartient
il à un homme fans
gouft pour le Theatre ,fans
GALANT. 67
connoiffance du Theatre Anglois
deprononcer qu'il nefaut
pas attendre des Anglois une bonne
Tragedie ; s'il avoit penetré
legenieAnglois , il ſeroit convaincu
qu'il eſt tout tragique ,
&qu'il n'y a pas peut eſtre de
Nation plus capable de donner
aux pieces de Theatre , le
terrible des pieces Grecques ;
d'ailleurs la Langue Angloiſea
une force ,une abondance ,
une liberté qui convient au
Theatre; il faudra, je l'avouë ,
queles Anglois captivent un
peu leur imagination fougueude
ſous le joug des regles ,
Rij
68 MERCURE
qu'ils ne ſe permettent plus
de Metaphores outrées , qu'ils
prennent garde de tomber
dans certaines baffeffes que les
Poëtes Grecs n'ont pas affez
évitées ; qu'ils ſe défaſſent des
idées romaneſques , s'ils parviennent
àſe corriger de ces
défauts ,&ils y parviendront:
le Theatre Anglois égalera le
Theâtre François , il ne l'a pas
encore égalé , ſouffrez que je
lediſe , ſouffrez même que je
le prouve par un Paralelle du
Caton Anglois de M. Addiſon
*&du.Caton de M.Deschamps.
Le Caton François a cité favor
-
GALANT. 6,
rablement receudu public, jamais
piece n'a eu en Angleterreun
fuccés pareil à celuy du
Caton Anglois.
Je ne puis done mieux établir
la ſuperiorité du Theâtre
François fur le Theatre Anglois
qu'en montrant que M.
Addiſondoit ceder à M. Defchamps.
Je ſuis ſi perfuadé de
la bonté de la cauſe que je
deffens & de voſtre équité
Mylord , que je ne veux point
d'autre Juge que vous.
Caton eſt un nom fameux ,
ce grand homme adonné des
exemples fi éclatants de l'a
د
70 MERCURE
mourde la patrie&de la liberté
, qu'on fouff oit avec peine
qu'il n'eût point encore paru
fur aucunTheatre . M. l'Abbé
Abeille a choiſi ſa mort pour
le ſujetd'uneTragedie:tous les
connoiffeurs qui l'ont luë , ou
entendu lire en parlentaveode
grands éloges ; mais l'Auteur
s'obſtine à la refufer au public.
M. Addiſion & M. Defchamps
ont formé en même
temps le deffein de travailler
fur ce beau fujet , & d'abord
ils en ont apperceu la ſecherefſe
Caton enfermé dans les
murs d'Utique ſe tua pour ne
GALANT. 71
,&
pas tomber entre les mains de
Cefar . L'Histoire ne fournit
rien de plus ,& pour remplir
l'étendue d'une Tragedie , il
faut de la fiction& des épiſodes:
nos deux Poëtes ont feinc
en effet ; mais avec cette difference
avantageuſe pour le
François que les épiſodes tiennent
au ſujet , qu'ils en font le
noeud , & qu'ils en produiſent
le dénoüement. Les Epiſodes
du PoëreAnglois ſont abſolu
ment détachez de l'action prin
cipale , ils la cachent,il la
fontdiſparoiſtre affez ſouvent,
en unmot ils ne fervent qu'à
72 MERCURE
fournir des Scenes qui rempliffent
les vuides de la Tra
gedie.
UnecourteAnalyſe desdeux
pieces fera voir ſenſiblement
de défaut dans le Poëme Anglois
, cette beauté dans le
Poëme François.
:
Dans le PoëmeAnglois,Ca
ton eſt renfermé dans Utique
avec peu de Romains &quelque
Cavalerie Numide , qui as
☐ſuivi le jeune Juba. Cefar envoye
propoſer la Paix on la
refufe : il fait marcher ſcs
,
troupes. Caton ſe voyant hors
d'état de refifter,ſe tue.Voilà
coute
GALANT. 73
toute l'oeconomie de l'action .
Voicy les Epiſodes.
Portius & Marcus fils de
Caton aiment Lucie fille d'un
Senateur Romain : Portius
confident de ſon frere qui ne
le connoiſt pas pour fon rival
ſe comporte en homme genereux
fans vaincre ſon amour
&fans trahir ſon frere. Marcus
eſt tué , Portius épouſe
Lucie.
Autre Epiſode également
détaché du ſujet & du premier
Epiſode.
Le jeune Juba aime Marcie
fille de Caton, que Sempronius
Mars 1715 . G
74 MERCURE
Romain aime aufli . Sempronius
eſt un perfide qui veur
trahir Caton. Syphax , Numide,
conſpire avec luy ; ils font
foulever les Romains : Caton
les appaiſe. Syphax propoſe à
Sempronius d'enlever Marcie,
& de prendre les Habits
Royaux de Juba pour executer
ce crime avec moins d'obſtacle,
Juba ſurvient , il tuë
Sempronius , Syphax s'enfuir.
Le Poëme Anglois , comne
on le voit , n'a plus d'unité;
ce font trois Tragedies l'une
dans l'autre , & l'Auteur a fenGALANT.
75
ti luy-même que l'action principale
luy échappoit ; illa rappelle
de tems en tems par les
reflexions que font les Amans
qu'ils auroient autre choſe à
faire que l'amour ,&que dans
un ſi grand peril ils ont tort
de s'amuſer à des converſa
tions galantes..
Le Poëte François a micux
imaginé ſa fable ; il l'a diſpofée
plus habilement.
Caton eſt dans Utique ca
état de ſe deffendre, fi un accident
imprevû ne rompoit
fes meſures ,& par- là ſa fermeté
n'eſt plus un deſeſpoir 1
Gij
76 MERCURE
1
comme dans le Poëme Anglois
; il peur , il doit même
refuſer la Paix. Caton a dans
le Port d'Utique les Vaifleaux
du Roy de Pont ; il a ſesTroucampées
avec les fiennes
pprroocchhee llee Port. Ce n'eſt pas
dans Utique que ſe paſſe l'action
, c'eſt dans un Palais des
Rois deNumidie aſſez éloigné
des murs , pour que Cefar y
puiffe venir en ſeureté fur la
parole de Caton ; l'entrepriſe
de mettre Cefar & Caton en
ſemble ſur la Scene a été une
entrepriſe hardie ; elle a réüli
à M. Deſchamps. Cefar y paGALANT.
77
reſt auſſi grand que le peint
l'Histoire ; incapable d'obéïr ,
digne de commander même
aux Romains Maiſtres de l'Univers;
affez brave , affez ſage,
affez heureux pour les foumettre
par les Armes , affez politique
pour vouloir les foumertre
fans combat; intrepide ennemy
, vainqueur genereux ,
vertueux autant que l'ambition
le permet , ſenſible àl'amour
, mais plus ſenſible à la
grandeur qu'à l'amour.Caton
l'efface un peu , il doit l'effacer
; la vertu doit briller plus
que le vice ,& l'infortune ſou-
Giij
78 MERCURE
tenue avec courage, donneun
nouveau luſtre à la vertu.Phar
nace ce fils de Mithridate fi fa
meuxpar ſes crimes, étoit propre
à ſervir d'ombre à Cefar ,
&à Caton. Le choix de ces
trois caracteres ſibien contraf
tez eſt d'un grand art , l'en
chaînement de la fable mar
queencoremieux l'habileté du
Poëte. Pharnace chaſſe de ſes
Etats par Cefar vient joindre
les reſtesdu party de Pompée.
Arfene crûe Reine des Parthes
attachée au même party par
les engagements qu'avoit pris
fon pere , y vient auffi pour
GALANT. 79
rompre fon mariage projetté
avec Pharnace , & pouffée par
un ſecres instinct qui la porte
vers Caton; c'eſt par leur entreveue
quela piece commence..
La prétendueë Reine des
Parthes est bientoſt reconnuë
pour Portie fille de Caton .
Quand l'Auteur, auroit
hazardé cette fiction fansluy
donnerune exacte vray - femblance,
elle produitde fi beaux
effets,qu'on nepourroit la condamner
; mais l'imagination
de M. Deschamps eſt toûjours
reglée parun jugement ſolide:
tout ce qu'il ſuppoſe pofe convient convi
Giiij
80 MERCURE
à ce que les Hiltonens nous
apprennent : il feint que la
femme de Crafſus avoit emmené
avec elle Portie ſa niéce
encore enfant , que dans la
déroute de Craſſus , Portie devenuë
Eſclave , fut preſentée
au Roy des Parthes ; le rapport
des traits de ſon viſage
avec ceuxde la Princeſſe ſa fille,
ſeul enfant quiluy reſtoit ,luy
inſpire pour Portie une tendreffe
preſque paternelle : la
Princeſſe meurt & le Roy auquel
il étoit important de ne
pas paroiſtre manquer d'heri.
tiers , fait paffer Portie pour ſa
GALANT. 881
fille. Cefar à qui il n'eſtoit pas.
moins important de s'affurer
du Roy des Parthes , vient àla
Cour de ceMonarque , ſans ſe
faire connoiſtre , pour le détourner
d'embraſſer le parti de
Pompée , il ne réüffit pas : mais
il voit la Princeſſe , il l'aime
fans la connoiſtre pour Portie ,
elle l'aime fans le connoiſtre
pour Cefar : on arrête leMariage
de la fauſſe Princeſſe des
Parthes avec Pharnace,le coeur
de Portie n'y peut conſentir :
les crimes de Pharnace & fur
tout l'affaffinat de Pacorus
Princedes Parthes ſon frere ,
82 MERCURE
;
de
dont elle découvre qu'il eſt
auteur,luy ſerventde pretexte
pour rompre : elle a beſoin
L'aveu des chefs du parti de
Pompée , elle vient l'obtenir ,
&elle retrouve ſon pere dans
Caton , & fon amant dans
Cefar. Son Mariage rompu
détermine Pharnace à faire
affaffiner Caton: il le faitpropofer
à Cefar ,l'illustre Romaina
horreur de la perfidic,
du fils de Mithridate,& il avertit
Caton :Pharnace au defefpoir
veut perdre Caton &
Cefar , ſe rendre maître du
lieu dela conference de Por- C.
GALANT. 83
tie & d'Utique. Le peril de
Cefar fait accourir ſes troupes,
Pharnace eft chaſſé : mais les
Romainsqui ſuivoient Caton
ſe teiniffent aux troupes de
Cefar , & Caton n'a plus de
parti à prendre que celuy de
fléchir devant l'ufurpateur
oudeſe tuer :Caton ne poùvoitdans
ces circonstances , en
prendre un autre que celuyde
llaamort.
2
Il faut remarquer , que la
liaiſon des évenemens eft fi
bien menagée , que tout fe
réünit à l'action principale ; fi
l'arrivée de la Reine des Par84
MERCURE
thes ,eſt la cauſe des entrepri
ſes de Pharnace , qui mettent
Caton dans la neceffité de fe
tuër ; c'eſt encore la Reine des
Parthes qui attire Gefar dans
le lieu de la Conference , &
qui l'engage dans le peril. Co
peril , comme onl'avû , attire
dans Ucique les Troupes de
Cefar, & ôre toute refſſource à
Caton; il n'y a pas un évenement
qui n'amene le denoücment
, tousles pas des Acteurs
y tendent , ſi j'oſe m'exprimerainfi.
M. Deschamps l'emporte
donc pour la juſteſſe des EpiGALANT.
85
fodes, il l'emporte encore par
le bel effet qu'ils produiſent ;
le mépris que fait Caton d'un
des premiers Trônes du monde
, Thorreur avec laquelle il
Voit une Couronne dans ſa famille,
font des traits bienpropres
à faire connoître cette
grande Ame : l'amour de Ce
far &de Portie , de la fille de
Caton& du Tyran de Rome ,
intereſſe autrement que la froide
galanterie de Portius & de
Lucie , de Sempronius & de
Marcie ; Caton obligé de la
vie à Cefar , Cefar combattant
pour Caton, font des fi
86 MERCURE
tuations , s'il ſe peut , encore
plus intereſſantes que l'amour
de Cefar &de Portie.
Vous en conviendrez ,Mylord
, la conſtitution de la Fabledans
laTragedie Françoiſe
eſt reguliere , merveilleuſe ,
vray-femblable, intereſſante ,
grande ; a-t- elle ces perfections
dansle Poëme Anglois ?
>Comparons maintenant
nos deux Poëtes par la maniere
dont ils ont ſoûtenu le
caractere de Caton , & ceux
des autres Acteurs ; nous les
comparerons enſuite par les ſituations&
par les ſentiments,
GALANT. 87
car pour l'expreſſion , je ſuis
aſſez équitable pour ne pas juger
de celle de M.Addiſon ſur
une Traduction en profe.
M. Addiſſon & M. Defchamps
ont peint tous deux
Catonau naturel. Dans la piece
Angloiſe l'admiration de
Juba pour Caton, les cenfures
que Sempronius & Syphax
font de l'auſterité de ſa vertu ,
en donnent une grande idée ;
il la ſoûtient par la fermeté au
milieu de la revolte de ſes
Troupes ;par la maniere dont
il parle de ſon fils mort pour
la patrie , par ſa mort ; mais
88 MERCURE
l'oppofition de Cefar neceffaire
pour rehauſſer ſon éclar ,
luy manque dans la Tragedie
Angloiſe , & il y paroît trop
peu ſur la Scene. On ne le
perd point de vûë dans la
Tragedie Françoiſe. Tout ce
qu'il dit porte ſon caractere ,
& tout ce qu'on dit de luy releve
l'idée qu'on s'en eſt formé
dés la premiere Scene. Le
Trône des Parthes mepriſé , la
Paix offerte en vain parCefar ,
Caton abandonné& envelop.
pé des Troupes de Cefar, font
des occaſions où toute ſa vertu
doit paroître , & où elle paroît.
Achevons
GALANT. 89
Achevons le paralelle des
deux Tragedies par la compa.
raiſon des ſituations&des ſentimens.
Commençons par
mettre dans tout leur jour les
beaux endroits de la piece Angloiſe.
Le premier ſe trouve
au commencement de la cin
quiéme Scene du troiſieme
Acte: on arrive juſques là par
des Scenes galantes, inutiles au
ſujet , par des converſations
morales de Portius & de Marcus
, fils deCaton , de Juba&
de Syphax ; par une froideDeliberation
du Senat ; mais il
faut avoüer qu'on eft. frappé
Mars 1715. H
9. MERCURE
de voir le Theatre plein des
Chefs revoltez par Sempronius
, rendus immobiles, atterez
, deſarmez par la preſence
intrepide & le ſage difcours
deCaton.
CATON.
Où ſont ces intrepides fils de
Mars, qui avec tantde bravoure
tournent ledosà l'ennemi ,
qui avec tant d'audaceſe revoltent
contre leur General
SEMPRONIUS à part.
Que le Ciel confondeces ames
laches ! comme ils font étonnez
éperdus!
GALANT 21
CATON.
Perfides ! est- ce ainsi , que
vous voulezflécrir vos lauriers
ternir vostre reputation ? rene
connoiffez vous donc que ce
toit ny zele pour la Patrie, ny
l'amour de la liberté , ny le defir
de la gloire ; mais feulement l'avidité
du butin & l'esperance
de partager les dépoüilles des Villes
,&des Provinces conquifes
qui vous ont conduits ici? Animez
de tels motifs , vous faites
bion de vous joindre aux ennemis
de Caton,&de vous ran
gerſous les Etendars de Cefar.
Pourquoy aije échappé àla mor
Hij
92 MERCURE
fure fatale de l'afpic , & aux
mortelles atteintes des monstres de
l'Afrique pour voir ceque je vois
aujourd'huy ? pourquoy Caton
n'est- il pas mortſans que vous
fuffiez criminels ? voilà ingrats ,
voilàmonfeinpreſtà recevoir vos
coups: que celuy àquij'ayfaitinjustice
frappe le premier. Parlez
.. quel de vous croit avoirſujet
de ſe plaindre , ou s'imagine qu'il
Souffre plus que Caton ? ya t-il
quelque distinction entre vous
moy; sice n'estdans les travaux,
dans les soins dans les veilles ,
dont j'ay la plus grande part?
n'estce pas là toute lafuperiorité
GALANT. 93
que j'ay ſur vous ?
SEMPRONIUS à parr.
Le coeur leur manque : maudits
foient ces traitres ! tout eft
perdu.
CATON.
fr
Avez vous oublié les deferts
brûlans de la Lybie,ſes rochers
Steriles ,ſes montagnes de fable ,
Son air infecté &ſes diverſes
efpeces de ferpens ? qui a été le
premier à frayer un chemin lorfque
la mortſe preſentoit àchaque
pas dans une route inconnie ? ou
qui est-ce quidans une longue&
penible marche étoit le dernier de
L'Arméeàétancherſaſoif, lors94
MERCURE
que ſur les bords d'un ruisseau
que la fortune nous avoir fair "
rencontrer , vous tarifſſiez le conrant
, en beuvant à longs traits.
SEMPRONIUS.
Sipar hazard on trouvoit quelque
petite ſource , & que vous
offriffiez à Caton l'eau vive,
dontàpeine vous aviezpû remplir
un casque , ne la repandoit il
pasfansy toucher ? n'a- t-ilpas
marchéàvoſtre teſte pendant les
plus ardentes chaleurs du jour,
&à travers les müages de pouf-
•fiere ?fon front a-t- il efté moins
exposé que le vostre aux traits du
foleil&àlafueur.
:
GALANT. 25
CATON.
Loin d'ici infames , loin dici .
Allez vous plaindre à Cefar ,
que vous ne pouviezpasfoutenir
les travaux er les fatigues que
vostre General effuye... T
On conviendra que cette
Scene feroit belle,fi Sempronius
n'y jettoit pas un Comique
qui en bannit le ſerieux&
legrandicen'eſtpas ſeulement
en cetendroit que le Poëtes'abaiffe
, la converſation de Juba
& de Syphax , & la mafearade
de Sempronius fentent
un peu la farce. Cette mafcarade
amene une ſituation fort
1
MERCURE
,
,
touchante ; Marcie voyant
Sempronius reveltu desHabits
Royaux étendu mort , le
prend pour Juba ; ce Prince
qui ſurvient eſt témoin de la
douleur de fa maîtreffe , &
par là il apprend qu'il eſt aimé
; mais il ne le connoît qu'a .
prés s'eſtre trompé quelques
moments , & avoir crû que
Sempronius faifoit couler les
larmesde Marcie. Tout ce jeu
de Theatre eſt conduit avec
art , les ſentimens font vifs ,
&l'expreſſiondans laTraduc
tion même paroît ſerrée , animée
&touchante. :
T
GALANT. 97
La Scene douziéme du quatriéme
Acte preſente encore
une belle ſituation : On apporte
à Caton le corps de
Marcus ſon fils, mort pour la
Patric; Caton le plaint , mais
enCaton.
CATON rencontrant le corps
Mort
Te voilà mort, mon fils , mais
zel que je t'embraße ! arrestezmes
amis : placez le devant moy , afin
que mesyeux se repaiffentde ce
Sangtant objet , &que je compte
•Ses bleßures. Quela mort eſt belle,
lorſque la vertu l'accompa-
- gne? qui est ce qui ne voudroitpas
Mars 1715 . I
98 MERCURE
estre à la place de ce jeune homme
? Ab! que ne peut on mourir
plus d'unefois pourſapatrie?mais
pourquoy vous afftigez vous,
mes amis ? je rougirois de hontefi
la maison de Caton eftait tranquille
&floriſſante pendant les
horreurs d'une Guerre Civile..
Portius regarde ton frere, &fouviens-
toy que ta vie n'est pas à
toy , lorſque Rome la demande.
JUBA àpart
Jamais moriel a- t- il fait paroître
tant de fermeté
CATON ば
Helas ! mes amis , pourquoy
pleurez vous une pente particu-
HEQUE DE
-
LYON
ے ہ
GALANT.
liere .C'eft Rome qui deman
larmes : Rome! la Maiſtreſe de
l'Univers; Rome ! Mere feconde
des Heros , & les delices des
Dieux; Romequi humilioit l'orguëildes
Tyrans de la Terre,&
qui briſoit lesfers des Nations ..
Helas! Rome n'est plus .. O liberte
!O vertu !O Patric!
JUBA à part. Il pleure.
Dieux ! quelle integrité! quel
amour de la Patrie ! il a veu
d'un oeil ſec un fils couchédans
les bras dela mort,&ilfonden
larmes pour Rome.
٢٠٠ CATON. 1
Toutceque la vertu Romaine
I ij
100 MERCURE
a dompté , tout ce que le Soleil
éclaire , tout est à Cefar. C'est
pourluyque les Decius fe font
devoüez ; c'est pour luy que les
Fabiusfont morts les armes à la
main; c'est pour luy que legrand
Scipion a fait des conquestes ;
que Pompée même a combattu.
Helas, mes amis ! qu'est devenu
le travaille des Deſtinées ? qu'est
devenu l'ouvrage de tant de
fiecles ?où est l'Empire Romain ?
funeste ambition ! tout est éva
noi, tout estabsorbé dans Cefar !
nos illuftres Ancestres ne luy
avoient rien laiſſé à vaincre que
faPatric!
GALANT. For
L'Auteur Anglois a diſpoſé
fort habilement ſon cinquiéme
Acte :laſeule mort deCa.
ton le semplit , il la fufpend
avec beaucoup d'art ; le commencement
de cet Acte eft
magnifique.
CATONfeul , affis &reveur,
tenant enſamain le Livre
dePlaton de l'Immortalité
de l'Ame , une épée nuëfur la
table.
Cela ne peut être autrement...
Platon tu raiſonnesjuſte! .. Car
enfind'où nous vient cetteflatteufe
esperance , cet ardent defir de
I iij
102 MERCURE
l'immortalité d'où nous vient
cette craintefecrete& cette horreur
interieure du néant ? d'où
vient que l'ameſe revolte contre
cette pensée ? c'eſtlaDivinitéqui
agit en nous ; c'est le Ciel même
qui nous fait entrevoirun avenir
une Eternité. Une Eternité!
idée agreable , og terrible en même
temps ! dans quels mondes divers
& inconnus devons-nous
paffer? quels changemens devonsnous
fubir dans ce vaste infini ?
ce grand objet , cet espace fans
bornes , eft dervant moy : mais des
ombres , des nuages , &des te
nebres le cachent àma venë....
GALANT. 103
de
Jem'en tiens à cecy : s'ily aune
Puißance au deffus de nous ( eg
les merveilles que les ouvrages
lanature étalent à nos yeux ne
nous permettentpas d'en douter )
il faut que cette Puißance aime
la vertu , & ce qui est l'objet de
fon amour ne sçauroit manquer
d'être heureux : mais quand ?
comment?ce monde a étéfaitpour
Cefar!...Jeſuis las de mes incertitudes
: ceci les finira , (mettant
la main fur l'épée ) me
voilà doublement armé ; la mors
&la vie , le poison & Antidotefonten
mes mains : l'un dans
un inſtant tranche le fil de mes
Liiij
104 MERCURE
jours ; l'autre m'apprend que je
fuis immortel. L'ame feure de
fon existence , mepriſe te poignard
brave la mort. Les Aftres perdront
leur fplendeur , la brillante
lumiere du Soleil s'éreindra avec
le tems ; toute la naturefuccomberaſous
le poids des années;mais
mon ame joüira d'une jeunesse
éternelle , & elle ne reffentira
cune atteinte , parmi le furieux
chocdes Elemens , le naufrage de
aula
matiere , &la diſſolution de
l'Univers.
Oppoſons maintenant les
beaux endroits de la piece
Françoiſe aux beaux endroits
ALANT. τος
de la piece Angloiſe. Je vous
avoie que le choix de ces
beaux endroits m'a embarraf
ſe , & que j'en omets beaucoup
qui m'ont charmé , &
qui plairont auxLecteurs peutêtre
autant que ceux que j'oppoſe
aux beautez de la piece
Anglorſe.
Je vous ay fait regarder le
mépris de Caton pour la Couronne
des Parthes , comme
unedes belles ſituations de la
piece Françoiſe. Ecoutez Caton
l'exprimer.
نم
Quoymonfang offre encore un
objet àma haine ?
106 MERCURE
Quoy l'ennemi des Rois eft pere
d'une Reine ?
Dieux !justifi z- vous les crimes
de Cefar?
Voulez-vous attacher les Romains
àfon char?
Mafille par vos foins ne m'estelle
renduë
Que pour marque de haine ,
pour bleßer ma vue ?
Si je ſens du plaisir à rappeller
fes traits,
Son deftin le détruit
en regrets.
le change
Comment me plairoit- elle avee
une Couronne?
Rome me le défend ,fi lefang
GALANT. 107
me l'ordonne.
La nature feroit en ce moment
cruct
D'un pere trop fenſible un Romain
criminel.
Que ma fille renonce à la gran.
1. deurSuprême !
Hatons- nous de fouleraux pieds.
fon Dradéme.
Le reste de la Scene eſt de
même force : le commencement
de la feconde Scene du
fecond Acte ſuffiroit pour faire
connoiſtre Caron.
CATON
Eh bien , Domitius , qu'avezvous
àme dire ?
108 MERCURE
DOMITIUS .
Cefar m'a commandé , Seigneur,
de vous inftruire ....
CATON.
L
Quoy Cefar vous commande?
vous obéiffez!
}
DOMITIUS.
Oüy , Seigneur.
CATONI
Vil esclave , arrêtez , c'ef
affez
C'est trop deshonorer vos glatieux
Ancêtres
Qui n'avoient comme moy ,
qu'eux & les Dieux pour
Maistres.
GALANT. 109 .
Deux vers de la premiere
Scene du troifiéme Acte donnent
la veritable idée de Cefar
Amant.
:
L'amour n'enchaîne pas les
Herosàfon char ,
EtCefar en aimant n'en estpas
moins Cefar.
La Scene ſeconde du troifiéme
Acte , où Portie reconnoît
ſon Amant dans Cefar ,
met l'un & l'autre dans une
fituation touchante . La conference
de Cefar & de Caton
qui ſuit , étoit un endroit perilleux
pour l'Auteur. La conference
deSertorius&dePomHO
MERCURE
2
pée eſt un modele qu'il eſt
preſque impoſſible d'égaler ;
il eſt même plus difficile de
faire parler Cefar & Caton ,
que de faire parler Sertorius
& Pompée : la conference de
Caton & de Cefar a plû cependant
, & plû fi generalement
, que les Critiques les
plus impitoyables n'ont ofé y
toucher : je ne la tranfcriray
pas, vous l'aurez lûë, Mylord,
plus d'une fois , &mille gens
la ſçavent par coeur. 1
Quand on ſe plaint que
M. Deſchamps n'a pas faitCcfar
affez grand , fait- on refleGALANT.
xion à ces fix vers que dit Caton
dans la premiere Scene du
quatrieme Acte.
: S'il nous étoit permis de nous
choifir un Maistre ,
Peut-être Cesar ſeul meriteroit
de l'être;
د
Mais il veut s'éleverſur le débrisdes
Loix.
Afferuir des Heros qui détrânent
lesRois,
Et cette ambition , ce penchant
detestable
Du plus grand des Mortels en
faitleplus coupable.
Quelles fituations que cel
les des deux Scenes fuivantes!
J
112 MERCURE
4
Portie reconnoît qu'elle eft
fine de Caton. Caton reconnoît
que fa fille aime Cefar.
Cefar reconnoît que ſa Maîtreſſe
eſt fille de ſon plus grand
ennemy; que leurs ſentimens
ſont conformes à leur caractere.
Ecoutons- les.
PORTIΑ .
Il est vray , ma naißance &
droit de te ſurprendre ,
Jel'ignoray toûjours , &je viens
de l'apprendre ;
Voy, Cefar , à quel point mon
deftin est affreux ,
Tu m'aimois &mon coeur répondoitàtes
voeux.
Fe
GALANT 13
Je dois en fremißant rougir de
ma victoire,
Etje trouve ma honte où je met-
1
tois ma gloire.
Ah ! devois -je éprouver en ce
funestejour ,
Que l'innocence est peu d'accord
avec l'amour ?
२
CESAR.
MOTAS
Et pourquoy regarder noſtre
amour comme un crime ?
De la haine pourquoy le rendre
la victime ?
C'est unpreſentdu Ciel qui veut
nous reunir.
Mars 1715. K
14 MERCURE
à Portia.
Loinde le mépriſer ,ilfaut l'enà
Caton.
tretenir.
71
Pourquoy nous séparer quandle
Ciel nous affemble ?
àl'un &àl'autre.
Que la paix & Phymen nous
uniffent enſemble.
CATON.
Jedonnerois plutoſt en Sacrifi
ce aux Dieux
Etlefang de ma fille&le mien
àtesyeux.
Cefar ,par cet hymen ne croy
-pas mefurprendre
GALANT5
DinfortuvePompée en devenant
Nepútſegarantir des traits de ta
fureur
Et ce lien facré commenga fon
Mais quandà cet hymen Caton
pourroit foufcrire
Ton coeur infatiable affamé de
N'enferoit pas moins fier , ny
moins ambitieux
Etje me chargerois d'un forfais
Το Πο Daodieux.
La nouvelle de la perfidie
de Pharnace qui veut s'emparet
du licu de la conference
Kij
16 MERCURE
finit ecete belle Scene. Cefar
court s'y oppofer , ce qu'il dit
peint au naturel ſon intrepide
generofité.
CESAR Portia
Ne vous allarmez pas du fors
qui nous menace ,
Fay puni Prolomée&puniray
Pharnace
LeCielferoit en vain des mortels
S'il ne
genereux
les rendoit pas
pas quelquefois
malheureux
Le cinquiéme Acte eſt affûrement
le plus beau de la
piece ; l'action y eft vive ,&
comme Horace le preferit,
GALANT. 117
elle va rapidementà la fin.Ceffaarrrreevviieennttaapprrèéssaavvoir
repouffé
Pharnace : Portic le recoit en
luy demandant : 09
Cefar, est- ce un Romain qui
paroist en ces lieux,
Ou n'est-ce qu'un Tiran qui ſe
montre à mes yeux ?
thaToure cette Scene eft.comparable
aux plus belles Scenes
des Tragedies les plus eftimécs.
Portic offre à Cefar de
l'épouſer , pourvû qu'il laiſſe
Rome libre: Cefar a de la peine
à facrifier ſon ambition à
fon amour. Portie s'en irrite ;
fon tranſport n'est pas fort
18 MERCURE
inferieur àla fureur deCamille
dans l'Horace de Corneille,&
il eſt mieux placé.
PORTIA pul
C'en esttrop , il est remps que
mon courroux éclate ,
Moy- même je rougis de l'espoir
qui te flatte :
S
N'attend pas que t'hymen d'un
que voy
Soüille lapuretédufang qui con
le en moy
Mon coeur defonamour ne triom
phoir qu'à peine
Mais tes cruels refus me livrentà
la barneol
Si ton bras deftructeur met my
GALANT9
jougl'Univers, ١٠
Par uneprompte mortje previendray
tes fers.
Tu ne commanderas qu'àces ames
1
ferviles
Qui t'ont prêté leurs bras dans
lesGuerres Civiles.
Aces perfecuteurs des vertus de
Aces ingrats Romains , quin'en
ontque lenom.
Puißent tes Succeffeurs pour
monteràl'Empire
Chercher avidemment l'un l'autre
àse détruire',
Dufer& du poison emprunter
120 MERCURE
D'un pere vieilliſſant precipiter
les jours ;
Exercerdans lapaix les fureurs
de la guerre ;
Faire un bucher de Rome , un
८
defert de la terre ;
Unir étroitement par un crime
nouveau
Les vivans & les morts dans
le même tombeau ; ८
Par un hymen prophane &des
Liens impies
Epouvanterles Cieux,
lesfuries
&
Et pour voir àplaifir laſource
deteurSang
D'une mere immolée ouvrir le
srifte
GALANT. 121
trifte flanc!
Puiffent tous leurs forfaits eftre
peints dans l'Histoire !
Puiſſeàjamais le monde abhorrer
ta memoire !
Puisse-t- il indigné contre tant
de fureurs
N'accuſerque toyſeul de toutes
ces horreurs !
Cependant les Troupes de
Cefar qui croïent qu'on a
manqué à la parole donnée à
leurGeneral ,& qui imputent
àCaton la perfidie de Pharnace
, fondent fur le peu de
Troupes qui reſtoient àcet illuſtre
Romain ; prêt de tom-
Mars 171,5.
L
122 MERCURE
ber entre les mains des ennemis
il ſedonne la mort. Cefar
arrive trop tard pour l'empê
cher; on apporteCatonmourant
fur le Theatre , ſes dernieres
paroles ſont dignes de
luy ; on les comparera fans
doute avec ceque dit Mithridate
mourant , & Racine
peut-être ne l'emportera pas
fur M. Deschamps de toutes
les voix.
PORTIA.
Ab mon pere ..
CATON
Etouffezd'inutiles douleurs ;
Romeſeuleen cejour doit exciter
GALANT. 123
vos pleurs
Rome preste à perir , noftre chere
Patric
Qui d'un cruel Tiran éprouve la
furic.
PleurezRome ... pour moy mon
destin est trop beau ,
La liberté me ſuit dans la nuit
du tombeau :
Le trépas de Gaton est un choix
volontaire
Le Ciel n'en a pas fait un malheur
neceßaine.
Au milieu des horreurs du plus
cruel destin ,
Fay vêcu glorieux , &j'expire
enRomain.
Lij
124 MERCURE
Souvenez-vous toûjours de qui
vous êtes née.
PORTIA .
Amourir avec vous je mesuis
condamnée.
Vivez.
t
CATON.
PORTIA .
Quoy dans les fers je traînerois
monfort ?
Queje vous doive tout
la mort ?
CATON.
Tous estes libre encor د
nex Utique ,
la vie
abandon
achezde foutenir la liberté publique:
GALANT. 125
Vivez pour fervir Rome ,
que vos pas errans
Cherchent tous les climats ennemis
des Tirans.
L'Espagne maintenant doit eftre
: voſtre azile.
Ereignezàjamais uneflamefervile.
AuSalut del Esatdévoñezvosre
caur,
Que Rome en vostre Epoux trouveun
Liberateur.
Que je revive en vous , que ma
haine implacable
Soit toujours par vos foins aux
Tirans formidable.
Mafille ,approchez vous : dans
Liij
126 MERCURE
८ cet embraſſement
Si nouveau pour mon coeur , fi
doux &ficharmant ,
D'un pere qui des Cieux va quitterlalumiere
د
Mafille, recevez la veriu toute
L entiere.
Leprocés eſt inſtruit , prononcez
Mylord ; je l'ay dit ,
& je ne m'en répens pas , je
confens d'être jugé même par
un Anglois. Au reſte , je n'ay
point eu d'autre intention que
d'exciter entre M. Addiſſon ,
& M. Defchamps , une émulation
qui anime le dernier à
marcher ſur les pas de Cor
GALANT. 127
neille , & qui pouffe le premier
à donner un Corneille à
l'Angleterre.
Fermer
15
p. 9-25
INVITATION aux Poëtes à faire l'Eloge de Loüis le Grand.
Début :
Favoris d'Apollon, dont les doctes ouvrages [...]
Mots clefs :
Louis le Grand, Poètes, Majesté, Louis, Éloge, Roi, Parnasse
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texteReconnaissance textuelle : INVITATION aux Poëtes à faire l'Eloge de Loüis le Grand.
INVITATION
aux Poëtes à faire l'Eloge
de Loüis le Grand..
Favoris d'Apollon , dont les
doctes ouvrages
Sçavent braver des sems,les funoftes
racinges;
Vous qui poßedez l'art de tracer
21 Joucesportraitsup odabi
Dont les vives douleurs ne s'effacent
jamais Le
10 MERCURE
Grands , fublimes efprits ,fi feconds
en miracles
Qui dufacré Vallon nous dictez
les oracles, comul
Poëtes ! de LOUIS fi les faits
Téclatans IVHI
Ontfervi tantdefois de matiere
alvos chantejo ob
Etfide jour en jourl'on vitavec
Deſes bienfaus fur vous , augmenter
la mesured, o
Ilfaut enfafuorur, malgrél'ar-
Montrer que vousfauvez les
Hiros dela mom.201 ANOCI
Chargez du noble employ d'éterGALANT
niferfa gloire ,
Jusqu'auxfieclesfuturs transmettez
sa memoireid
Dépeignez en vos vers cet air
majestueux
Ce maintien de Heros ceport
digne des Dieux
De cet auguste front la majesté
Suprême
Si propre àfoutenir l'éclat du
diadema hivi ?
Mettez dans tout leur jour fes
rares qualitez
Son coeur&fon esprit si juſte-
Ce courage indompté, cette haute
prudence
12 MERCURE
Safolide vertu ,sa vaste intelli
101.3
gence,
par cent Ce long regne illustré
fameux exploits ,
Qui l'ont fait le modele
T
le
foûtiendes Rois.
Tantôt faites - le voir, dans
un âge encor tendre ,
Marchant en Conquerantfurles
pas d'Alexandre ,
Suivi des escadrons d'intrepides
guerriers,
Cüeillir au champ de Mars de
penibles lauriers.
La Victoire en volant le couvre
cakede fes altes ,
Et le conduit toûjours par des
GALANT.
routes nouvelles.
Qu'on le voye, en dépit desfou.n.
gueux aquilons
Atravers les frimats menerfes
bataillons,
ヤ
Fondreſur l'ennemi plus prompt
que n'estlafoudre
Renwerferſes remparts,mettreſes
murs en poudre ,
Par les plus obſtinezfaire acceppeterfarloy
Etporter dans les coeurs la terreur
&l'effroy
Mais ensuite changeant&de
ton destile
Peignez-le toûjours grand, mais
déja plus tranquile ,
*4 MERCURE
Agissant de la tête encor plus que
du bras ,
Soûtenantfeul le poids deſes daf-
છું છે : હું tesEtats.
Ici deſes arrests la rigueurfalutaire
Reprime des duels lafureurfan-
2
guinaires
Et contre l'ennemi détournant la
valeur,
Sur le pied du devoir , regle le
point d'honneur,
D'une autre part Themis , avec
fa faur Aftrée ,
Préferantfon Empireàla voûte
azurée,
Reviennent parses foins préſider
GALANT
aux Aniels
Que leur fait redreffer le plus
suitgrand des Mornalsme
La chicane àleur vûë, & l'infame
quarice
L'inique oppreffion &l'horrible
Enfans inceſtueux de cent monfsopres
divers d
Rentrent en fremiſſant dans le
quên mua sin des enfers.aldo W
Puis fur d'autres objets rappellant
noire que
Deſes vaſtes projets marquez
bien kétenduö
Dites parquel prodige enſes def-
Seins centfois, τα
16 MERCURE
Ilſcut aßujettir la natureàfes
-
toix
Comment , comptantpour rienles
plus fach ux obstacles ,
Ilsembla laforceràfairedes mirades.
Témoin ce grand projet qu'admira
l'univers ,
Quand malgré la distance il réunit
deux mers
N'oubliezpasfur- toutpourvotre
propre gloire , I
Combien il protegea les Filles de
Si malgré le tumulte , & lesfa
reurs de Mars and
Nous vîmes parmi nous triompher
GALANT. 17
pher les beaux Arts ,
Etfi tout lefracas desplus rudes
tempêtes ,
DuParnaßejamaisn'interrompit
lesfêtes
Muſes , vous le sçavez, ce n'est
qu'àla faveur
Que vous fçûtes joüir d'un fi rare
bonheur:
Tandis que parcourant une noble
carriere
Ses vertusà vos chants,fournisfoient
la matierez q
Ses bienfaits animans vos tendres
nourriffons,
Les rendoit atentifs à vos doctes
Merlegons
Decembre 1715. B
18 MERCURE
Mais je croy vous oüir ,Religion
facrée !
Déeffe, deLOUIS, en tout tems
reverée ,
Vous dont il fut toûjours le plus
folide appui
Craignez- vous que nos verss'en
taiſent aujourd'hui ?
Pourrions- nous oublier que pour
vôtre défenſe
Ilſignala cent fois de fon brasla
Narvik puißances
Que plus souvent encor, docileà
Il mépriſa pour vous la victoire
fes droits.
Offert àvos autels,presque avant
C
GALANT 19:
zenia i que de naître
Son attache pour vousſefitbientôt
connoître
Ilcrut que le pouvoirn'étoit mis
agram les mains
Que pour vous affervir le reste des
humains.
C'est pour vous qu'animéde l'ardour
d'unfaintzela,
De vos auguſtes droits confervateur
fidele
On lui vit conſommer tant de
nobles projets
Pour ramener à vous , de rebeles
ben føjets
L'Univers admira des nations
Bij
20 MERCURE
Ouvrirenfin lesyeux aux divines
a's lumierengqua
Et les peuples affis aux regions
2. des Morts
Revoir un jour plus purparfes
ach fages efforts, en
Viton , tant qu'il vécut , le
demon du blafpheme 10
Braver impunément la Majesté
Supreme al
L'impicen ſes fureurs , ofa-t- il
Etle crimefans masque,àſesyeux
Ye montrer ?
Que de Temples batis!que d'illuftres
Frophées
Monumens éternels , des erreurs
GALANT. 7 21
sétouffées !
Que d'aziles ſacrez où la chafte
pudeur
Acouvert des dangers
Sonhonneur!
Poëtes ,c'est Loüis
conferve
ffaauutt llee dépeindre ;
tel qu'il
Heureux en ce tableau de n'avoir
- rienàfeindresul
Mais auffi prenez garde , en
traçant ceportrait ,
Qu'un trop foible pinceau n'en
dérobe aucun trait
Faites voirfes vertus égalantfa
puiffance ,
Son merite plus grand, encorque
wafanaissance
22 MERCURE
Humble , malgré l'éclat d'une
bante ſplendent
Sçachantparsa bonté tempererſa
grandeur ,
Poßedant fans orguëil la majesté
Supreme
Maistre deſesſujets , plus encor
deluy même 2.19.201
Exact&vigilant ,fobre , labo-
Faisant tout par ses mains ,
voyant tout parfesyeux
Liberal genereux , profand ,
impenetrables esti
Du crime&de l'erreur wangeur
inexorable to no
Le défenseur des bons le fleau
GALANT. 23
! des méchans ,
Leprotecteur des Arts ,lefoûtien
des Sçavans ;
Le coeurfincere &droit , vaſte ,
conftant,folide,
Fermedans les dangers , coura
geux , intrepide ,
Toûjours égalàlui,dans lesfuccés
divers,
Grand, lors qu'il fut heureux,
plusgrand, dans les revers
Confervant jusqu'au bout d'une
Longue carriere
Desplus pures vertus lefacré
caractere.
Plein d'amour pour ſon Dieu ,
Soumis àfes decrets
14 MERCURE
Dans l'excésdeses maux, benif-
Santfes arrests,
Offrantfans murmureraux coups
८ defa justice
De ſes jours glorieux l'auguſte
facrifice ;
Montrantjusqu'au tombeau qu'il
ne lui manqua rien
DuRoy, ni du Heros,du Grand,
ni duChrétien.
:
Mais tandis que nos vers traceront
ces peintures ,
Illuftres monumens pour les races
futures,
PHILIPPES , digne appui du
trône de Loüis ,
Sur les traits de l'Ayeulformez
le Petit Fils ; De
GALANT 25
DuMonarque Françoisfoûtenez
Qu'il écoute dans vous la voix
de la Sageße : 10.01
Inſtruisez- le dans l'art de ces charmes
vainqueurs ,
Qui du Peuple des Grands
vous attirent les coeurs.
Quede Dous il apprenne àregler
Son courage,
Qu'il puiße à votre exemple être
vaillant &ſage;
Que de Loüis mourant il rempliffe
les voeux , :
Et qu'unjour comme vous ilfaſſe
des heureux.
J. MARGAT , D. L. C. D. J.
Decembre 1715.
aux Poëtes à faire l'Eloge
de Loüis le Grand..
Favoris d'Apollon , dont les
doctes ouvrages
Sçavent braver des sems,les funoftes
racinges;
Vous qui poßedez l'art de tracer
21 Joucesportraitsup odabi
Dont les vives douleurs ne s'effacent
jamais Le
10 MERCURE
Grands , fublimes efprits ,fi feconds
en miracles
Qui dufacré Vallon nous dictez
les oracles, comul
Poëtes ! de LOUIS fi les faits
Téclatans IVHI
Ontfervi tantdefois de matiere
alvos chantejo ob
Etfide jour en jourl'on vitavec
Deſes bienfaus fur vous , augmenter
la mesured, o
Ilfaut enfafuorur, malgrél'ar-
Montrer que vousfauvez les
Hiros dela mom.201 ANOCI
Chargez du noble employ d'éterGALANT
niferfa gloire ,
Jusqu'auxfieclesfuturs transmettez
sa memoireid
Dépeignez en vos vers cet air
majestueux
Ce maintien de Heros ceport
digne des Dieux
De cet auguste front la majesté
Suprême
Si propre àfoutenir l'éclat du
diadema hivi ?
Mettez dans tout leur jour fes
rares qualitez
Son coeur&fon esprit si juſte-
Ce courage indompté, cette haute
prudence
12 MERCURE
Safolide vertu ,sa vaste intelli
101.3
gence,
par cent Ce long regne illustré
fameux exploits ,
Qui l'ont fait le modele
T
le
foûtiendes Rois.
Tantôt faites - le voir, dans
un âge encor tendre ,
Marchant en Conquerantfurles
pas d'Alexandre ,
Suivi des escadrons d'intrepides
guerriers,
Cüeillir au champ de Mars de
penibles lauriers.
La Victoire en volant le couvre
cakede fes altes ,
Et le conduit toûjours par des
GALANT.
routes nouvelles.
Qu'on le voye, en dépit desfou.n.
gueux aquilons
Atravers les frimats menerfes
bataillons,
ヤ
Fondreſur l'ennemi plus prompt
que n'estlafoudre
Renwerferſes remparts,mettreſes
murs en poudre ,
Par les plus obſtinezfaire acceppeterfarloy
Etporter dans les coeurs la terreur
&l'effroy
Mais ensuite changeant&de
ton destile
Peignez-le toûjours grand, mais
déja plus tranquile ,
*4 MERCURE
Agissant de la tête encor plus que
du bras ,
Soûtenantfeul le poids deſes daf-
છું છે : હું tesEtats.
Ici deſes arrests la rigueurfalutaire
Reprime des duels lafureurfan-
2
guinaires
Et contre l'ennemi détournant la
valeur,
Sur le pied du devoir , regle le
point d'honneur,
D'une autre part Themis , avec
fa faur Aftrée ,
Préferantfon Empireàla voûte
azurée,
Reviennent parses foins préſider
GALANT
aux Aniels
Que leur fait redreffer le plus
suitgrand des Mornalsme
La chicane àleur vûë, & l'infame
quarice
L'inique oppreffion &l'horrible
Enfans inceſtueux de cent monfsopres
divers d
Rentrent en fremiſſant dans le
quên mua sin des enfers.aldo W
Puis fur d'autres objets rappellant
noire que
Deſes vaſtes projets marquez
bien kétenduö
Dites parquel prodige enſes def-
Seins centfois, τα
16 MERCURE
Ilſcut aßujettir la natureàfes
-
toix
Comment , comptantpour rienles
plus fach ux obstacles ,
Ilsembla laforceràfairedes mirades.
Témoin ce grand projet qu'admira
l'univers ,
Quand malgré la distance il réunit
deux mers
N'oubliezpasfur- toutpourvotre
propre gloire , I
Combien il protegea les Filles de
Si malgré le tumulte , & lesfa
reurs de Mars and
Nous vîmes parmi nous triompher
GALANT. 17
pher les beaux Arts ,
Etfi tout lefracas desplus rudes
tempêtes ,
DuParnaßejamaisn'interrompit
lesfêtes
Muſes , vous le sçavez, ce n'est
qu'àla faveur
Que vous fçûtes joüir d'un fi rare
bonheur:
Tandis que parcourant une noble
carriere
Ses vertusà vos chants,fournisfoient
la matierez q
Ses bienfaits animans vos tendres
nourriffons,
Les rendoit atentifs à vos doctes
Merlegons
Decembre 1715. B
18 MERCURE
Mais je croy vous oüir ,Religion
facrée !
Déeffe, deLOUIS, en tout tems
reverée ,
Vous dont il fut toûjours le plus
folide appui
Craignez- vous que nos verss'en
taiſent aujourd'hui ?
Pourrions- nous oublier que pour
vôtre défenſe
Ilſignala cent fois de fon brasla
Narvik puißances
Que plus souvent encor, docileà
Il mépriſa pour vous la victoire
fes droits.
Offert àvos autels,presque avant
C
GALANT 19:
zenia i que de naître
Son attache pour vousſefitbientôt
connoître
Ilcrut que le pouvoirn'étoit mis
agram les mains
Que pour vous affervir le reste des
humains.
C'est pour vous qu'animéde l'ardour
d'unfaintzela,
De vos auguſtes droits confervateur
fidele
On lui vit conſommer tant de
nobles projets
Pour ramener à vous , de rebeles
ben føjets
L'Univers admira des nations
Bij
20 MERCURE
Ouvrirenfin lesyeux aux divines
a's lumierengqua
Et les peuples affis aux regions
2. des Morts
Revoir un jour plus purparfes
ach fages efforts, en
Viton , tant qu'il vécut , le
demon du blafpheme 10
Braver impunément la Majesté
Supreme al
L'impicen ſes fureurs , ofa-t- il
Etle crimefans masque,àſesyeux
Ye montrer ?
Que de Temples batis!que d'illuftres
Frophées
Monumens éternels , des erreurs
GALANT. 7 21
sétouffées !
Que d'aziles ſacrez où la chafte
pudeur
Acouvert des dangers
Sonhonneur!
Poëtes ,c'est Loüis
conferve
ffaauutt llee dépeindre ;
tel qu'il
Heureux en ce tableau de n'avoir
- rienàfeindresul
Mais auffi prenez garde , en
traçant ceportrait ,
Qu'un trop foible pinceau n'en
dérobe aucun trait
Faites voirfes vertus égalantfa
puiffance ,
Son merite plus grand, encorque
wafanaissance
22 MERCURE
Humble , malgré l'éclat d'une
bante ſplendent
Sçachantparsa bonté tempererſa
grandeur ,
Poßedant fans orguëil la majesté
Supreme
Maistre deſesſujets , plus encor
deluy même 2.19.201
Exact&vigilant ,fobre , labo-
Faisant tout par ses mains ,
voyant tout parfesyeux
Liberal genereux , profand ,
impenetrables esti
Du crime&de l'erreur wangeur
inexorable to no
Le défenseur des bons le fleau
GALANT. 23
! des méchans ,
Leprotecteur des Arts ,lefoûtien
des Sçavans ;
Le coeurfincere &droit , vaſte ,
conftant,folide,
Fermedans les dangers , coura
geux , intrepide ,
Toûjours égalàlui,dans lesfuccés
divers,
Grand, lors qu'il fut heureux,
plusgrand, dans les revers
Confervant jusqu'au bout d'une
Longue carriere
Desplus pures vertus lefacré
caractere.
Plein d'amour pour ſon Dieu ,
Soumis àfes decrets
14 MERCURE
Dans l'excésdeses maux, benif-
Santfes arrests,
Offrantfans murmureraux coups
८ defa justice
De ſes jours glorieux l'auguſte
facrifice ;
Montrantjusqu'au tombeau qu'il
ne lui manqua rien
DuRoy, ni du Heros,du Grand,
ni duChrétien.
:
Mais tandis que nos vers traceront
ces peintures ,
Illuftres monumens pour les races
futures,
PHILIPPES , digne appui du
trône de Loüis ,
Sur les traits de l'Ayeulformez
le Petit Fils ; De
GALANT 25
DuMonarque Françoisfoûtenez
Qu'il écoute dans vous la voix
de la Sageße : 10.01
Inſtruisez- le dans l'art de ces charmes
vainqueurs ,
Qui du Peuple des Grands
vous attirent les coeurs.
Quede Dous il apprenne àregler
Son courage,
Qu'il puiße à votre exemple être
vaillant &ſage;
Que de Loüis mourant il rempliffe
les voeux , :
Et qu'unjour comme vous ilfaſſe
des heureux.
J. MARGAT , D. L. C. D. J.
Decembre 1715.
Fermer
16
p. 176-190
ARTICLE DES LIVRES.
Début :
Mr Richer vient d'enrichir le Public d'une Traduction en Vers, des [...]
Mots clefs :
Livres, Traductions, Poètes, Langue, Auteur, Virgile, Maisons souveraines d'Europe, Géographie, Flûtes traversières, Navigation, Marc Antoine, Écrivain, Anagramme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ARTICLE DES LIVRES.
ARTICLE DES LIVRES.
R Richer vient d'enrichir
le Public d'une Traduction
en Vers , des Eglogues de Virgile .
Il m'a paru que , fi on peut faire
paffer dans nôtre Langue toutes
les Beautés de cePrince des Poëtes,
le nouvel Auteur y a reuffi. Il ne
s'eft pas cependant affervi trop
fcrupuleufement à fon Original ,
ayant bien fenti que rien n'éteigDE
MAY 177
noit plus le feu de l'imagination ,
que cette contrainte : Par-là,il s'eft
mis à fon aife dans les endroits
où fon Auteur le génoit trop. Il a
même hazardé d'ajouter du fien
dans quelques autres . Il a fupprimé
certains termes profcrits dans nôtrè
poëfie , comme les expreffions de
Bouc & de Vache. Il a même en
Poëte pudique , fubftitué dans plufieurs
Eglogues , des noms de
Bergeres à ceux des Bergers, pour
rectifier la paffion. Deplus , il a
ajouté aux dix Eglogues de Vir
gile , trois autres Idylles de fon invention
, qui fe font lire avec plai
fir , malgré la prévention où l'on
le fameux Poëte Manpour
toüan. Peut -on rien de plus délicat
que ce qu'il prêre à deux Ber
geres de fa premiere Eglogue dans
un entretien qu'elles ont enfemble
?
eſt
-Califte qui en eft une , invite
Sylvanire à fe repofer , & lui dit.
Repofons - nous maſoeur , & reſpetons
ces Plantes.
178 LEMERCURE
Ecoutons gazouiller tous ces peties
Oifeaux
Peut être rendons-nous les Nymphe's
mécontentes ,
En moiffonnant les fleurs qui con—
ronnent leurs Eaux.
SYLVANIRE
Helas il m'en souvient , pour une
même caufe
Dryope en arbre verd jadis ſe vit
changer ;
Si vous me puniſſés , que je devienne
Rofe ;
Déeffes , c'est la fleur quiplaît à mon
Berger,
CALISTE.
Et moi , que je devienne une belle
Anemone
Que careffentfouvent les amoureux
Zephirs.
Mon Berger au Printems en porte
une Couronne ,
Et je ferai toujours l'objet de fes
défirs
DEMAY.
-
Ces Eglogues font fuivies de
quelques Poëfies diverfes , dans
lefquelles on remarque , comme
dans les précédentes , une douceur
de Stile qui décéle dans M. Richers
des moeurs auffi douces qu'aimables
་
On vient de finir l'Impreffion
d'un Livre , qu'on affiche fous le
titre d'Introduction à l'Hiftoire des
Maifons Souveraines de l'Europe ,
pour apprendre & retenir aisément
leur Origine & leurs diverses Bran
ches ; leurs Prérogatives & leurs
Domaines; les Changemens arrivez
dans leur état , & le caractere des
Princes qui les ont illuftrées ; avec
le fecours d'un grand nombre de Tables
Genealogiques gravées & imprimées.
Si l'execution de cet Ouvrage
répond à fon titre , il doit ê
tre des plus utiles , & même des
plus neceffaires ; ne fut-ce que pour
être au fait des affaires courantes
de l'Europe ; on ne peut les entendre
fans bien connoître ce qui re
garde les Princes qui en font le fu
180 LE MERCURE
jet & qui y font intereffez . Les Tables
Généalogiques font voir d'un
coup d'oeil , l'ordre des Branches &
des filiations qu'il eft impoffible de
bien démêler fans leurs fecours . Ce
Livre fe vend à Paris chez Coûtelier
, Quai des Auguftins , & chez
Giffart , rue S. Jacques..
Ilferoit à fouhaiter que tous ceux
qui voyagent dans les Pays Etrangers
, s'y appliquaffent avec autant
de foin, que M. l'Abbé de Vayrac ,
pour,en apprendre la Langue , les .
Maurs , les Coûtumes , les Ufages,
& le Gouvernement ; afin de communiquer
à leurs Compatriotes ,
leurs obfervations ; c'est ce que va
faire cet Abbé à l'égard de l'Efpagne
, par un Livre de fa façon , qui
doit paroiftre inceffamment fous le
Titre d'Etat prefent , de l'Espagne,
où l'on voit une Geographie Hiftorique
du Pays , l'Etabl ffement de
la Monarchie , fes Revolutions , fa
Décadence , fon Rétabliffement &
Les Accroiffemens : les Prérogatives
de la Couronne , le Rang des
Princes
DE MAY.
Princes & des Grands : l'Inftitution
& les Fonctions des Officiers de
la Maifon du Roy , avec un Céréa.cnial
du Palais : la Forme du Gouvernement
Ecclefiaftique , Militaire
, Civil & Politique: Les Moeurs,
les Coutumes , & les Ufages des Efpagnols.
Le tout extrait des Loix
Fondamentales du Royaume , des
Réglemens , des Pragmatiques les
plus authentiques & des meilleurs
Auteurs. En quatre Volumes in 12.
enrichis de Cartes Geographiques.
de chaque Royaume & de chaque
Province , qui compofent la Monarchie
Espagnole.
M. Hotteterre le Romain vient
de donner un Livre dePieces , à deux
deffus pour les Flutes Traverfieres,
& autres Inftrumens, avec une Baffe
adjoûtée feparément , c'eft for
fixiéme Oeuvre ; il eft le premier
qui ait fait connoiftre ce genre de
piéces . Le prix eft de as fols. 35
Le St Dantes Capitaine de Vaiffeaux
, a dedié depuis pen à S. A.
R Mr. le Regent , une grande Car182
MERCURE
te , fort utile pour les Perfonnes
qui veulent s'inftruire facilement
de toutes les Parties qui regardent
la Navigation , le Commerce , & les
Changes Etrangers ; elle eft fur
tout remarquable par la Deſcription
qu'ily fait d'un Vaiffeau de nouvelle
conftruction. Cet ouvrage fe
vend dans la Rue faint Jacques à la
Rofe Blanche , vis-à- vis l'Eglife
des Jefuites .
M. de Selincour tnous a donné depuis
peu l'Apologie de la loüange
, fon utilité & les juftes bornes,
avec des médailles fur quelques
actions de Mgr le Duc d'Orleans
Regent de France. L'Auteur a emploié
la forme du Dialogue , comme
la plus propre à traiter fon fujet
. Ses Interlocuteurs font , Clitandre
& Philarque.
Comme l'Auteur a pour objet
principal , de louer ce grand Prince ;
ce feroit bien fa. faure s'il ne rempliffoit
dignement fon Sujet. La matiere
eft des plus abondantes. Il s'eft
cependant contenté d'en prendre
DE MAY.
183 .
la fleur & de la femer de differents
traits Hiftoriques , qui placez à propos
, relevent le merite de fon Ouvrage.
L'éloignement qu'il reconnoiſt
dans le Regent de la France ,
pour tout ce qui s'appelle Louange
, que ce Prince regarde comme
Les effets de la Flaterie, lui en a
fourni d'heureux , tel eft le fuivant..
Marc Antoine entrant en Triom ,
phe dans Athenes , le Tirfe en
main , la Couronne de Pampres fur ,
la tête , avec tous les ornemens
dont étoit revêtu Bachus , lorfqu'il
revint de la Conquête des Indes, fut
reçû des Atheniens comme s'il eût
été le fils de Jupiter; ils le prierent
d'époufer Minerve leur Déeffe Tutelaire
: Antoine accepta le Parti ,
mais il voulut mille Talents pour
la dot. Un d'entr'eux prenant la
Parole , lui dit , Seigneur , nous
n'avons pas oui dire que Jupiter
vôtre Pere en ait exigé autant de
vôtre mere Semelé; lorfqu'il l'époufa
: Le Nouveau Dieu , malgré la
remiontrance
, punit leur lâche adu-
Qij
184 LE MERCURE
lation,en exigeant cette fomme qui
montoit environ à deux millions
de nôtre monnoye.
Pourquoi , ajoute cet Ecrivain , ne
pas s'entenir à la verité ; quand un
Tableau n'est pas reffemblant , les
efforts de l'art font découvrir plus
aifément les défauts della Nature ;
mais, pour faire l'Eloge de Mgr le
Regent , les Ornemens étrangers
font auffi inutils que cette Draperie
dont un mal habile Sculpteur couvrir
autrefois fa Venus : Il ne faut
que reprefenter nôtre Heros tel
'il eft. Qu'on expofe fans flateries
les Journées de Steinkerque ,
de Turin , les Siéges de Mons , Nanaur
& Lerida , où la Vertu de ce
Prince s'eft fi fort diftinguée , &
l'on fera forcé de l'admirer fans
dégoût .
L'Auteur a décoré fon Livre de
differentes Médailles dont l'application
paroift heureufe : Entre plufieurs
autres , on en voit une fort remarquable.
Un côté repreſente le
Prince Regent élevé für un BouDE
MAY.
185
-
clier ; Mars Dieu des Armées , &
Cibelle Déeffe de la Terre , lui
offrent chacun une Couronne dont
l'exedre eft ainfi exprimé : Patri
Patria & exercituum. Au Pere de
la Patrie & des Armées.
Sur le revers, cette même reconnoiffance
fe trouve marquée par
une Anagrame en vers, tirée du
nom du Prince .
Philippes d'Orleans Regent de ce
Royaume.
ANAGRAME.
Aimons ce grand Heros , il eft
Pere du Peuple.
Je finirai cet Extrait par l'interrogation
que fait Clitandre à Philarque.
Le premier voyant une autre
Médaille , demande au fecond.
Que voulez -vous marquer par ce
Neptune fur les Flots .
PHILARQUE répond
Je prétens marquer les foins du
Prince Regent, à calmer les troubles
qui agitent le Vaiffeau de l'Eglife
; les paffions font aux termes
de l'Apôtre , les vents orageux qui
Qiij
186 LEMERCURE
excitent ces tempêtes d'autant plus
dangereufes , que les hommes ayant
pour Guide & pour Pilote que
l'orgueil & l'opiniâtreté , ils courent
rife à tout moment de faire
naufrage : * Afcendunt ufque ad
Celum,& defcendunt uſque ad abiffos
turbati funt & moti funt ficut ebrius
, &c. C'eft la Religion , difent-
ils , qui les conduit. Hélas !
dans leur aveuglement peuvent - ils
la connoiftre ? ils ne fe connoiſſent
pas eux-mêmes. Plus ils voguent ,
plus ils s'écartent , & plus ils trouvent
d'écueils où leur vanité échouë
& fe brife. En effet , la Religion
peut- elle nous induire en erreur par
elle -même , & nous plonger dans
l'abîme Peut -elle être caufe des
excès & des défordres où l'on fe
jette ? Non, elle n'en peut être que
le faux prétexte. On prend pour
zéle de Religion , ce qui n'eſt que
l'effet de l'entêtement de l'interêt ,
ou de l'amour propre . Ce n'eft
Ff. 106.
DE MA Y. 18%
point la caufe de Dieu qu'on défend
, c'ett fa propre querelle qu'
onfoûtient , & qu'on venge par les
voyes les plus contraires à la Religion
même. On fouleve tout l'U-
.nivers pour le mettre dans fon parti
, on entraîne à foy les efprits
flotans & incertains des Peuples.
On fonne le tocfin qui perce juf
qu'aux enfers. Le Démon de la difcorde
excite fes ferpens , ils parcourent
la terre , & s'emparent du
coeur des foibles humains , & y
diftilent le fiel & le poifon. De là
les guerres les plus fanglantes & les
inimitiez les plus irreconciliables,
On n'entend plus la voix de la nature
ni du devoir. Le Sujet fe révolte
contre fon Souverain , porte
fa main facrilege fur l'oing du Seigneur
; & par un motif de pieté &
de Religion , lui enfonce le poignard
dans le fein. Le pere facrifie
fon propre enfant. Le fils , dans fa
*
* Nos Hiftoires n'en fourniſſent
que trop d'exemples.
188 LE MERCURE
fureur, immole fon propre pere, les
freres s'égorgent impitoyablement.
Tout ne refpire que vengeance &
qu'horreur. Eft-ce là cette charité,
fans laquelle la foy eft vaine ? Eftlà
cette concorde & cet amour du
prochain que Dieu nous preferit,
comme la bafe & le fondement de
la Loy ; cependant fi l'on vouloit
s'expliquer ou s'entendre , en viendroit-
on à de fi cruelles extrémitez
? Ce font ces dangers & ces fuites
malheureufes que le Prince Regent
a prévues & qu'il veut écarter
, c'est dans cette idée que je l'ai
peint fous la figure de Neptune armé
de fon Trident , appaifant une
tempête. On lit autour , ces Vers
de Virgile. *
Motos praftat componere "flitus.
Des flots impétueux il calme la fureur.
CLITANDRE.
Qui croiroit qu'une partie de l'E-
* Eneid. 2.
DE MAI. 189
glife * eût été en feu pour la cucule
d'un Moine ? Qui s'imagineroit que
pendant prés d'un fiécle il y ait cû
des Excommunications fulminées ,
des guerres allumées & tant de
fang répandu pour la décifion d'une
queftion auffi frivole, qu'eft celle de
fçavoir, fi les Cordeliers ont l'ufufruit
, ou la proprieté du Pain qu'ils
mangent ? Hélas ! où est la fageffe
des Sages , & la prudence des Prudens
, s'écrie S. Paul ; * Que le
Ciel beniffe & feconde les pieux
deffeins du Prince Regent : Que
cet Ange Tutelaire puiffe,enchaîner
( pourme fervir des paroles de l'E
criture , ) l'efprit de divifion & de
fuperbe , nôtre ancien ennemi qut
necherche qu'à féduire ceux qui
marchent dans la fimplicité.
* Sous les Papes Nicolas IV. &
Jean XXII.
*Jean XXII. excommunia l'Empereur
Louis de Baviere , & mit fes
Etats en interdi&t. Cet Empereur
paffa en Italie, & dépoffeda le Pape .
Aux Corinth.
190 LE MERCURE
>
On trouve chez Pierre Ribou
un Livre Nouveau , fous le Titre
d'Anecdotes du Miniftere du Cardinal
de Richelieu & du Regne de
Louis XIII. Je me propofe d'en
extraire quelques endroits pour le
mois prochain.
Outre le Mercuré de May , l'Aureur
vient de donner feparément un
Extraordinaire,contenant un Abbregé
de l'Hiftoire du Czar , avec une
Relation de l'Etat préfent de la
Mofcovie & de ce qui s'eft paffé
de plus confiderable, depuis fon arrivée
en France , jufqu'à ce jour ,
dedié à S. M. Cz . le prix eft de
20 fols , & fe vend chez Pierre Ri¬
bon , Quai des Auguftins , à l'Ima
ge S. Louis, & Gregoire Dupuis
rue S. Jacques à la Fontaine d'Or.
R Richer vient d'enrichir
le Public d'une Traduction
en Vers , des Eglogues de Virgile .
Il m'a paru que , fi on peut faire
paffer dans nôtre Langue toutes
les Beautés de cePrince des Poëtes,
le nouvel Auteur y a reuffi. Il ne
s'eft pas cependant affervi trop
fcrupuleufement à fon Original ,
ayant bien fenti que rien n'éteigDE
MAY 177
noit plus le feu de l'imagination ,
que cette contrainte : Par-là,il s'eft
mis à fon aife dans les endroits
où fon Auteur le génoit trop. Il a
même hazardé d'ajouter du fien
dans quelques autres . Il a fupprimé
certains termes profcrits dans nôtrè
poëfie , comme les expreffions de
Bouc & de Vache. Il a même en
Poëte pudique , fubftitué dans plufieurs
Eglogues , des noms de
Bergeres à ceux des Bergers, pour
rectifier la paffion. Deplus , il a
ajouté aux dix Eglogues de Vir
gile , trois autres Idylles de fon invention
, qui fe font lire avec plai
fir , malgré la prévention où l'on
le fameux Poëte Manpour
toüan. Peut -on rien de plus délicat
que ce qu'il prêre à deux Ber
geres de fa premiere Eglogue dans
un entretien qu'elles ont enfemble
?
eſt
-Califte qui en eft une , invite
Sylvanire à fe repofer , & lui dit.
Repofons - nous maſoeur , & reſpetons
ces Plantes.
178 LEMERCURE
Ecoutons gazouiller tous ces peties
Oifeaux
Peut être rendons-nous les Nymphe's
mécontentes ,
En moiffonnant les fleurs qui con—
ronnent leurs Eaux.
SYLVANIRE
Helas il m'en souvient , pour une
même caufe
Dryope en arbre verd jadis ſe vit
changer ;
Si vous me puniſſés , que je devienne
Rofe ;
Déeffes , c'est la fleur quiplaît à mon
Berger,
CALISTE.
Et moi , que je devienne une belle
Anemone
Que careffentfouvent les amoureux
Zephirs.
Mon Berger au Printems en porte
une Couronne ,
Et je ferai toujours l'objet de fes
défirs
DEMAY.
-
Ces Eglogues font fuivies de
quelques Poëfies diverfes , dans
lefquelles on remarque , comme
dans les précédentes , une douceur
de Stile qui décéle dans M. Richers
des moeurs auffi douces qu'aimables
་
On vient de finir l'Impreffion
d'un Livre , qu'on affiche fous le
titre d'Introduction à l'Hiftoire des
Maifons Souveraines de l'Europe ,
pour apprendre & retenir aisément
leur Origine & leurs diverses Bran
ches ; leurs Prérogatives & leurs
Domaines; les Changemens arrivez
dans leur état , & le caractere des
Princes qui les ont illuftrées ; avec
le fecours d'un grand nombre de Tables
Genealogiques gravées & imprimées.
Si l'execution de cet Ouvrage
répond à fon titre , il doit ê
tre des plus utiles , & même des
plus neceffaires ; ne fut-ce que pour
être au fait des affaires courantes
de l'Europe ; on ne peut les entendre
fans bien connoître ce qui re
garde les Princes qui en font le fu
180 LE MERCURE
jet & qui y font intereffez . Les Tables
Généalogiques font voir d'un
coup d'oeil , l'ordre des Branches &
des filiations qu'il eft impoffible de
bien démêler fans leurs fecours . Ce
Livre fe vend à Paris chez Coûtelier
, Quai des Auguftins , & chez
Giffart , rue S. Jacques..
Ilferoit à fouhaiter que tous ceux
qui voyagent dans les Pays Etrangers
, s'y appliquaffent avec autant
de foin, que M. l'Abbé de Vayrac ,
pour,en apprendre la Langue , les .
Maurs , les Coûtumes , les Ufages,
& le Gouvernement ; afin de communiquer
à leurs Compatriotes ,
leurs obfervations ; c'est ce que va
faire cet Abbé à l'égard de l'Efpagne
, par un Livre de fa façon , qui
doit paroiftre inceffamment fous le
Titre d'Etat prefent , de l'Espagne,
où l'on voit une Geographie Hiftorique
du Pays , l'Etabl ffement de
la Monarchie , fes Revolutions , fa
Décadence , fon Rétabliffement &
Les Accroiffemens : les Prérogatives
de la Couronne , le Rang des
Princes
DE MAY.
Princes & des Grands : l'Inftitution
& les Fonctions des Officiers de
la Maifon du Roy , avec un Céréa.cnial
du Palais : la Forme du Gouvernement
Ecclefiaftique , Militaire
, Civil & Politique: Les Moeurs,
les Coutumes , & les Ufages des Efpagnols.
Le tout extrait des Loix
Fondamentales du Royaume , des
Réglemens , des Pragmatiques les
plus authentiques & des meilleurs
Auteurs. En quatre Volumes in 12.
enrichis de Cartes Geographiques.
de chaque Royaume & de chaque
Province , qui compofent la Monarchie
Espagnole.
M. Hotteterre le Romain vient
de donner un Livre dePieces , à deux
deffus pour les Flutes Traverfieres,
& autres Inftrumens, avec une Baffe
adjoûtée feparément , c'eft for
fixiéme Oeuvre ; il eft le premier
qui ait fait connoiftre ce genre de
piéces . Le prix eft de as fols. 35
Le St Dantes Capitaine de Vaiffeaux
, a dedié depuis pen à S. A.
R Mr. le Regent , une grande Car182
MERCURE
te , fort utile pour les Perfonnes
qui veulent s'inftruire facilement
de toutes les Parties qui regardent
la Navigation , le Commerce , & les
Changes Etrangers ; elle eft fur
tout remarquable par la Deſcription
qu'ily fait d'un Vaiffeau de nouvelle
conftruction. Cet ouvrage fe
vend dans la Rue faint Jacques à la
Rofe Blanche , vis-à- vis l'Eglife
des Jefuites .
M. de Selincour tnous a donné depuis
peu l'Apologie de la loüange
, fon utilité & les juftes bornes,
avec des médailles fur quelques
actions de Mgr le Duc d'Orleans
Regent de France. L'Auteur a emploié
la forme du Dialogue , comme
la plus propre à traiter fon fujet
. Ses Interlocuteurs font , Clitandre
& Philarque.
Comme l'Auteur a pour objet
principal , de louer ce grand Prince ;
ce feroit bien fa. faure s'il ne rempliffoit
dignement fon Sujet. La matiere
eft des plus abondantes. Il s'eft
cependant contenté d'en prendre
DE MAY.
183 .
la fleur & de la femer de differents
traits Hiftoriques , qui placez à propos
, relevent le merite de fon Ouvrage.
L'éloignement qu'il reconnoiſt
dans le Regent de la France ,
pour tout ce qui s'appelle Louange
, que ce Prince regarde comme
Les effets de la Flaterie, lui en a
fourni d'heureux , tel eft le fuivant..
Marc Antoine entrant en Triom ,
phe dans Athenes , le Tirfe en
main , la Couronne de Pampres fur ,
la tête , avec tous les ornemens
dont étoit revêtu Bachus , lorfqu'il
revint de la Conquête des Indes, fut
reçû des Atheniens comme s'il eût
été le fils de Jupiter; ils le prierent
d'époufer Minerve leur Déeffe Tutelaire
: Antoine accepta le Parti ,
mais il voulut mille Talents pour
la dot. Un d'entr'eux prenant la
Parole , lui dit , Seigneur , nous
n'avons pas oui dire que Jupiter
vôtre Pere en ait exigé autant de
vôtre mere Semelé; lorfqu'il l'époufa
: Le Nouveau Dieu , malgré la
remiontrance
, punit leur lâche adu-
Qij
184 LE MERCURE
lation,en exigeant cette fomme qui
montoit environ à deux millions
de nôtre monnoye.
Pourquoi , ajoute cet Ecrivain , ne
pas s'entenir à la verité ; quand un
Tableau n'est pas reffemblant , les
efforts de l'art font découvrir plus
aifément les défauts della Nature ;
mais, pour faire l'Eloge de Mgr le
Regent , les Ornemens étrangers
font auffi inutils que cette Draperie
dont un mal habile Sculpteur couvrir
autrefois fa Venus : Il ne faut
que reprefenter nôtre Heros tel
'il eft. Qu'on expofe fans flateries
les Journées de Steinkerque ,
de Turin , les Siéges de Mons , Nanaur
& Lerida , où la Vertu de ce
Prince s'eft fi fort diftinguée , &
l'on fera forcé de l'admirer fans
dégoût .
L'Auteur a décoré fon Livre de
differentes Médailles dont l'application
paroift heureufe : Entre plufieurs
autres , on en voit une fort remarquable.
Un côté repreſente le
Prince Regent élevé für un BouDE
MAY.
185
-
clier ; Mars Dieu des Armées , &
Cibelle Déeffe de la Terre , lui
offrent chacun une Couronne dont
l'exedre eft ainfi exprimé : Patri
Patria & exercituum. Au Pere de
la Patrie & des Armées.
Sur le revers, cette même reconnoiffance
fe trouve marquée par
une Anagrame en vers, tirée du
nom du Prince .
Philippes d'Orleans Regent de ce
Royaume.
ANAGRAME.
Aimons ce grand Heros , il eft
Pere du Peuple.
Je finirai cet Extrait par l'interrogation
que fait Clitandre à Philarque.
Le premier voyant une autre
Médaille , demande au fecond.
Que voulez -vous marquer par ce
Neptune fur les Flots .
PHILARQUE répond
Je prétens marquer les foins du
Prince Regent, à calmer les troubles
qui agitent le Vaiffeau de l'Eglife
; les paffions font aux termes
de l'Apôtre , les vents orageux qui
Qiij
186 LEMERCURE
excitent ces tempêtes d'autant plus
dangereufes , que les hommes ayant
pour Guide & pour Pilote que
l'orgueil & l'opiniâtreté , ils courent
rife à tout moment de faire
naufrage : * Afcendunt ufque ad
Celum,& defcendunt uſque ad abiffos
turbati funt & moti funt ficut ebrius
, &c. C'eft la Religion , difent-
ils , qui les conduit. Hélas !
dans leur aveuglement peuvent - ils
la connoiftre ? ils ne fe connoiſſent
pas eux-mêmes. Plus ils voguent ,
plus ils s'écartent , & plus ils trouvent
d'écueils où leur vanité échouë
& fe brife. En effet , la Religion
peut- elle nous induire en erreur par
elle -même , & nous plonger dans
l'abîme Peut -elle être caufe des
excès & des défordres où l'on fe
jette ? Non, elle n'en peut être que
le faux prétexte. On prend pour
zéle de Religion , ce qui n'eſt que
l'effet de l'entêtement de l'interêt ,
ou de l'amour propre . Ce n'eft
Ff. 106.
DE MA Y. 18%
point la caufe de Dieu qu'on défend
, c'ett fa propre querelle qu'
onfoûtient , & qu'on venge par les
voyes les plus contraires à la Religion
même. On fouleve tout l'U-
.nivers pour le mettre dans fon parti
, on entraîne à foy les efprits
flotans & incertains des Peuples.
On fonne le tocfin qui perce juf
qu'aux enfers. Le Démon de la difcorde
excite fes ferpens , ils parcourent
la terre , & s'emparent du
coeur des foibles humains , & y
diftilent le fiel & le poifon. De là
les guerres les plus fanglantes & les
inimitiez les plus irreconciliables,
On n'entend plus la voix de la nature
ni du devoir. Le Sujet fe révolte
contre fon Souverain , porte
fa main facrilege fur l'oing du Seigneur
; & par un motif de pieté &
de Religion , lui enfonce le poignard
dans le fein. Le pere facrifie
fon propre enfant. Le fils , dans fa
*
* Nos Hiftoires n'en fourniſſent
que trop d'exemples.
188 LE MERCURE
fureur, immole fon propre pere, les
freres s'égorgent impitoyablement.
Tout ne refpire que vengeance &
qu'horreur. Eft-ce là cette charité,
fans laquelle la foy eft vaine ? Eftlà
cette concorde & cet amour du
prochain que Dieu nous preferit,
comme la bafe & le fondement de
la Loy ; cependant fi l'on vouloit
s'expliquer ou s'entendre , en viendroit-
on à de fi cruelles extrémitez
? Ce font ces dangers & ces fuites
malheureufes que le Prince Regent
a prévues & qu'il veut écarter
, c'est dans cette idée que je l'ai
peint fous la figure de Neptune armé
de fon Trident , appaifant une
tempête. On lit autour , ces Vers
de Virgile. *
Motos praftat componere "flitus.
Des flots impétueux il calme la fureur.
CLITANDRE.
Qui croiroit qu'une partie de l'E-
* Eneid. 2.
DE MAI. 189
glife * eût été en feu pour la cucule
d'un Moine ? Qui s'imagineroit que
pendant prés d'un fiécle il y ait cû
des Excommunications fulminées ,
des guerres allumées & tant de
fang répandu pour la décifion d'une
queftion auffi frivole, qu'eft celle de
fçavoir, fi les Cordeliers ont l'ufufruit
, ou la proprieté du Pain qu'ils
mangent ? Hélas ! où est la fageffe
des Sages , & la prudence des Prudens
, s'écrie S. Paul ; * Que le
Ciel beniffe & feconde les pieux
deffeins du Prince Regent : Que
cet Ange Tutelaire puiffe,enchaîner
( pourme fervir des paroles de l'E
criture , ) l'efprit de divifion & de
fuperbe , nôtre ancien ennemi qut
necherche qu'à féduire ceux qui
marchent dans la fimplicité.
* Sous les Papes Nicolas IV. &
Jean XXII.
*Jean XXII. excommunia l'Empereur
Louis de Baviere , & mit fes
Etats en interdi&t. Cet Empereur
paffa en Italie, & dépoffeda le Pape .
Aux Corinth.
190 LE MERCURE
>
On trouve chez Pierre Ribou
un Livre Nouveau , fous le Titre
d'Anecdotes du Miniftere du Cardinal
de Richelieu & du Regne de
Louis XIII. Je me propofe d'en
extraire quelques endroits pour le
mois prochain.
Outre le Mercuré de May , l'Aureur
vient de donner feparément un
Extraordinaire,contenant un Abbregé
de l'Hiftoire du Czar , avec une
Relation de l'Etat préfent de la
Mofcovie & de ce qui s'eft paffé
de plus confiderable, depuis fon arrivée
en France , jufqu'à ce jour ,
dedié à S. M. Cz . le prix eft de
20 fols , & fe vend chez Pierre Ri¬
bon , Quai des Auguftins , à l'Ima
ge S. Louis, & Gregoire Dupuis
rue S. Jacques à la Fontaine d'Or.
Fermer
17
p. 1179
QUESTION, si la gloire des Orateurs est préférable à celle des Poëtes.
Début :
QUESTION, si la gloire des Orateurs est préférable à celle des Poëtes. [...]
Mots clefs :
Orateurs, Poètes
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texteReconnaissance textuelle : QUESTION, si la gloire des Orateurs est préférable à celle des Poëtes.
QUESTION, fi la gloire des Orateurs
eft préférable à celle des Poëtes.
eft préférable à celle des Poëtes.
Fermer
18
p. 2382-2398
LETTRE sur la gloire des Orateurs & des Poëtes.
Début :
Lorsque vous m'avez fait l'honneur, Monsieur, de me proposer la question [...]
Mots clefs :
Poètes, Poésie, Orateur, Éloquence, Discours, Homère, Expression, Force, Vérité, Racine, Homme, Esprit, Âme, Discours
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE sur la gloire des Orateurs & des Poëtes.
LETTRE fur la gloire des Orateurs
& des Poëtes.
Lorfque vous m'avez fait l'honneur
Monfieur , de me propofer la queftion
, fçavoir : Si la gloire des Orateurs eft
preferable à celle des Poëtes , je l'avois déja
lue dans le Mercure du mois du Juin
premier Volume. Il eft certain que ceux
qui excellent dans des fujets difficiles , &
en même-tems très utiles , & très agréa
bles , acquierent plus de gloire & d'honneur
que ceux qui excellent dans des fujets
qui le font beaucoup moins. Pour ju
ger plus fainement de la queſtion dont il
s'agit , il fuffit d'examiner deux chofes ;
la
NOVEMBRE . 1730. 2383
la premiere
quel eft celui de ces deux
genres du Difcours ou de la Poëfie qui
demande plus de talens
pour y exceller
& la feconde : quel eft le plus utile & le
plus agréable.
*
a Les Poëtes comme les Orateurs fe
propofent
d'inftruire
& de plaire , tous leurs efforts tendent à cette même fin
mais ils y arrivent les uns & les autres
par des voyes bien differentes . b L'inven
tion , la difpofition
, l'élocution
, la mémoire
& la prononciation
font tout le mérite des Orateurs. La Poëfie eft affujetie
à un bien plus grand nombre de regles.
Le Poëte Epique doit d'abord former
un plan ingénieux
de toute la fuite
de fon action , en tranfportant
dès l'entrée
fon Lecteur au milieu , ou prefque à la fin
du fujet , en lui laiffant croire qu'il n'a
plus qu'un pas à faire pour voir la conclufion
de l'action , en faifant naître enfuite
mille obftacles qui la reculent , &
qui irritent les defirs du Lecteur , en lui
rappellant
les évenemens
qui ont précedé
,
, par des récits placés avec bienfeance,
en les amenant enfin avec des liaiſons &
à Cic. de Oratore.
b Quintil.
* Arift. Poët.
Horat. Art. Poët.
-
Defpr. Art. Poës.
Cüiti des
2384 MERCURE DE FRANCE
des préparations qui reveillent fa curiofité
, qui l'intereffent de plus en plus ,
qui l'entretiennent dans une douce inquiétude
, & le menent de ſurpriſe en
furprife jufqu'au dénouement ; récits cu
rieux , expreffions vives & furprenantes ,
defcriptions riches & agréables , compa
raifons nobles , difcours touchans , incidens
nouveaux , rencontres inopinées ,
paffions bien peintes ; joignez à cela une
ingénieufe diftribution de toutes ces parties
, avec une verfification harmonieuſe ,
pure & variée ; voilà des beautés prefque
toutes inconnuës à l'Orateur . * Ciceron
lui - même , d'ailleurs fi rempli d'eſtime
pour l'Eloquence , ne peut pas s'empêcher
de mettre la Poëfie beaucoup au- deffus
de la Profe : elle eft , dit- il , un enthoufiafme
un tranfport divin qui éleve
P'homme au- deffus de lui-même ; les vers
que nous avons de lui , quoique mauvais
, nous font bien voir le cas qu'il
faifoit de la Poëfie , il fit auffi tout ce qu'il
pût pour y réuffir ; mais tout grand Órateur
qu'il étoit, il n'avoit pas affez d'imagination
, & il manquoit des autres talens
neceffaires pour devenir un bon
Poëte.
,
Il faut affurément de grands talens
* De Orati
pour
NOVEMBRE . 1730. •
238 5
pour faire un bon Orateur , de la fécondité
dans l'invention , de la nobleffe dans
les idées & dans les fentimens , de l'ima
gination , de la magnificence & de la hardieffe
dans les expreffions . Les mêmes talens
font neceffaires à la Poëfie ; mais il
faut les poffeder dans un degré bien plus.
parfait pour y réuffir ; elle cherche les
penfées & les expreffions les plus nobles,
elle accumule les figures les plus hardies,
elle multiplie les comparaifons & les
images les plus vives , elle parcourt la
nature , & en épuife les richeffes pour
peindre ce qu'elle fent , elle ſe plaît à im→
primer à fes paroles le nombre , la mefu
re & la cadence ; la Poëfie doit être élevée
& foutenue par tout ce qu'on peut imaginer
de plus vif & de plus ingenieux ; en
un mot , elle change tout , mais elle le
change en beau:
* Là pour nous enchanter tout eft mis en
usage ;
Tout prend un corps , une ame , un eſprit , un
viſage ;
·Chaque vertu devient une Divinité ;
Minerve eft la prudence , & Venus la beauté,
Ce n'est plus la vapeur qui produit le tonnerres
C'eft Jupiter armé pour effrayer la terre .
Un orage terrible aux yeux des Matelois
* Defer. Art. Poët. Chant 111.
(
C v C'efe
2386 MERCURE DE FRANCE
Ceft Neptune en couroux qui gourmande les
flots.
Echo n'eft plus un fon qui dans l'air retentiffe,
C'est une Nymphe en pleurs qui fe plaint de
Narciffe.
'Ainfi dans cet amas de nobles fictions
Le Poëte s'égaye en mille inventions ,
Orne , éleve , embellit , agrandit toutes chofes,
Et trouve fous fa main des fleurs toujours éclo
Jes
La Profe n'oblige pas à tant de frais ,
& ne prépare pas à tant de chofes ; au
contraire il faut que l'imagination regne
dans les Vers , & s'ils ne font rehauffés
par quelque penfées fublimes , ou fines &
délicates , ils font froids & languiffans ; la
Poëfie ne fouffre rien de médiocre : ainfi
ce n'eſt pas fans raison que l'on a comparé
les Poëtes aux Cavaliers à caufe du feu &
de la rapidité qui animent la Poëſie , &
les Orateurs aux Fantaffins qui marchent
plus tranquilement & avec moins de bruit.
D'ailleurs la Poëfie s'exerce fur toutes
fortes de genres , le badin , le férieux , le
comique le tragique , l'héroïque. Le
foin des troupeaux , les beautés de la nature
& les plaifirs ruftiques en font fouvent
les plus nobles fujets. Enfin Moïſe
Ifaïe , David ne trouverent que la Poëfie
digne de chanter les louanges du Créa-
,
teur
NOVEMBRE . 1730. 2387
teur , de relever fes divins attributs & de
celebrer fes bienfaits ; les Dieux de la Fa
ble , les Héros , les fondateurs des Villes
& les liberateurs de la Patrie auroient
dédaigné tout autre langage ; la Poëfic
feule étoit capable de celebrer leur gloire
& leurs exploits. * Auffi ne fe fervoit- on
anciennement que de la Poëfie : tout jufqu'à
l'hipire même étoit écrit en Vers ,
& l'on ne commença que fort tard à employer
la Profe . La Nature comme épuifée
ne pouvant plus foutenir le langage
fublime de la Poëfie , fut obligée d'avoir
recours à un Difcours moins cadencé &
moins difficile.
Tous les bons connoiffeurs , entr'autres
le P. Bouhours , le P. Rapin , le P. Le
Boffu & M. Daubignac conviennent que
le Poëme Epique eft le chef- d'oeuvre de
l'efprit humain. Avons - nous quelque
harrangue où il y ait tant de fublime ,
d'élevation & de jugement que dans
P'Iliade ou l'Eneide. L'Eloquence ellemême
n'est jamais employée avec plus
d'éclat & plus de fuccès que lors qu'elle
eft foutenue par la Poëffe. Y a - t'il en
effet quelque genre d'Eloquence dont les
Poëmes d'Homere ne fourniffent des mo
deles parfaits ? c'eft chez lui que les Ora-
* Plutarq
C vj teurs
2388 MERCURE DE FRANCE
teurs ont puifé les regles & les beautés
de leur art , ce n'eft qu'en l'imitant qu'ils
ont acquis de la gloire . Pour fe convaincre
de cette verité il fuffit de jetter les
yeux fur quelques unes de fes Harangues
, & l'on conviendra fans peine qu'elles
font au- deffus des plus belles de Ciceron
& de Demofthenes auffi bien que des Modernes.
Les Harangues d'Uliffe de Phenix
& d'Ajax qui furent députés par
l'Armée des Grecs vers Achile pour l'engager
à reprendre les armes , font de ce
genre. Il faut voir a l'art admirable avec
lequel Homere fait parler le Prince d'Ithaque
: il paroît d'abord embaraffé & timide
, les yeux fixes & baiffés , fans geſte
& fans mouvement , ayant affaire à un
homme difficile & intraitable , il employe
des manieres infinuantes , douces & touchantes
; mais quand il s'eft animé ce n'eſt
plus le même homme , & femblable à un
torrent qui tombe avec impétuofité du
haut d'un rocher , il entraîne tous les efprits
par la force de fon éloquence. Les
deux autres ne parlent pas avec moins
d'art moins de force & d'adreffe , & il
eft remarquable que chaque perfonage
parle toujours felon fon caractere , ce qui¹
fait une des principales beautés du Poëa
Il. III. 2. 16. 224
me
NOVEMBRE . 1730 : 238 g*
me Epique. Rien n'eft plus éloquent que
le petit Difcours d'Antiloque à Achile ,
par lequel il lui apprend la mort de Pa
trocle . L'endroit a où Hector prêt d'aller
au combat, fait ſes adieux à Andromaque
& embraffe Aftianax , eft un des plus
beaux & des plus touchans. M. Racine
en a imité une partie dans l'endroit où
Andromaque parle ainfi à ſa confidente :
bab ! de quel fouvenir viens- tu frapper mon
ame !
Quoi ! Cephife , j'irai voir expirer encor
Ce fils , ma feule joye , & l'image d'Hector ?
Ce fils que de fa flamme il me laiſſa pourgage?
Helas je m'en fonviens , le jour que son courage
Lui fit chercher Achille , ou plutôt le trépas ,
Il demanda fon fils , & le prit dans fes bras :
Chere Epouse ( dit- il , en effuyant mes larmes )
J'ignore quelfuccès lè fort garde à mes armes ,
Je te laiffe mon fils , pour gage de ma fòi ;
S'il me perdje prétends qu'il me retrouve en
toi;
Si d'un heureux hymen la mémoire t'eſt chere
Montre au fils à quel point tu chériffois le
pere.
Le Difcours de Priam à Achille
a Il VI. 390. 494 •
b Androm . Act. 117. Scen. VIII.
, par
lequel
2390 MERCURE DE FRANCE
lequel il lui demande le corps de fon fils
Hector , renferme encore des beautés admirables.
Pour les bien fentir il faut fe
rappeller le caractere d'Achille , brufque,
violent & intraitable ; mais il étoit fils
& avoit un pere , & c'eft par où Priam
commence & finit fon difcours . Etant entré
dans la tente d'Achille , il ſe jette à
fes genoux , lui baife la main ; Achille
eft fort furpris d'un fpectacle fi imprévu ,
tous ceux qui l'environnent font dans le
même étonnement & gardent un profond
filence . Alors Priam prenant la parole :
Divin Achille , dit-il , fouvenez - vous
que vous avez un pere avancé en âge comme
moi , & peut- être de même accablé de
maux , fans fecours & fans appui ; mais il
fait que vous vivez , & la douce efperance
de revoir bientôt un fils tendrement aimé le
foutient & le confole : & moi le plus infortuné
des peres de cette troupe nombreufe d'enfans
dont j'étois environné , je n'en ai confervé
aucun : j'en avois cinquante quand les
Grecs aborderent fur ce rivage , le cruel Mars
me les aprefque tous ravis : l'unique qui me
reftoit , feule reffource de ma famille & de
Troye , mon cher Hector , vient d'expirer
fous votre bras vainqueur en deffendant genereuſementfa
Patrie. Je viens ici chargé de
* II. XXIV. 48ĥ
préfens
4
NOVEMBRE. 1730. 239T
prefens pour racheter fon corps : Achille
Taiffez- vous fléchir par le fouvenir de votre
pere , par le refpect que vous devez aux
Dieux , par la vie de mes cruels malheurs
Fut-il jamais un pere plus à plaindre que
moi qui fuis obligé de baifer une main bomicide
, encore fumante du fang de mes enfans.
par
C'eſt la nature même qui s'exprime
la bouche de ce venerable Vieillard
& quelque impitoyable que fut Achille ,
Il ne pût refifter à un Difcours fi touchant,
le doux nom de pere lui arracha des lar
mes. Il eft aifé de comprendre que la Profe
fait perdre à ce Difcours une partie de fa
beauté , il a bien plus de grace & de force
revêtu de tout l'éclat des expreffions
Poëtiques. Il y a dans Homere une infinité
d'autres endroits , peut- être encore
plus beaux ; mais il faut fe borner.
L'éloquence de la Chaire & du Barreau
font affurément d'une grande utilité,
& il faut convenir qu'on a bien de l'obligation
à ceux qui veulent bien y em-
.ployer leurs talens. Mais après tout tous
nos Orateurs enfemble ne fourniroient
pas un endroit qui exprimât avec tant,
d'éclat , de nobleffe & d'élevation la gran
deur & la puiffance du fouverain Maître
de l'Univers que ces Vers de Racine.
Que
2392 MERCURE DE FRANCE
a Que peuvent contre lui tous les Rois de la
terre i
En vain ils s'uniroient pour lui faire la guerre,
Pour diffiper leur ligue il n'a qu'à ſe montrer ;
Il parle , dans la poudre il les fait tous renfrer.
Au feul fon de fa voix la mer fuit , le Ciel
tremble ;
Il voit comme un néant tout l'Univers enfemble
,
Et les foibles Mortels , vains jouets du trépas ,
Sont tous devant fes yeux comme s'ils n'étoienz
pas.
Que de grandeur ! que de nobleffe !
qui ne fent que les mêmes penfées tournées
en Profe par une habile main perdroient
toute leur grace & toute leur force.
Voici un endroit dans le même goût,
tiré d'un de nos plus celebres Orateurs.
O Dieu terrible , mais jufte dans vos confeils
fur les enfans des hommes , vous difpofez
& des Vainqueurs & des Victoires pour
accomplir vos volontés & faire craindre vos
jugemens votre puiſſance renverse ceux que
votre puissance avoit élevés : vous immolez
à votre fouveraine grandeur de grandes victimes
, & vous frappez quand il vous plaît
ces têtes illuftres que vous avez tant de fois
couronnées..
a Efther Att. II. Scen. K
Cee
NOVEMBRE. 1730. 2393
Cet endroit , quoique grand , eft bien
au-deffous des Vers de Racine , c'eſt cependant
un des plus grands efforts de
l'éloquence de M. Flechier, a Cet autre
trait du même Poëte , quoiqu'en un feul
Vers , n'eſt pas moins inimitable à l'Orateur.
b Je crains Dieu , cher Abner , & n'ai point
d'autre crainte.
Pour prouver fans réplique combien
la Poëfie prête à PEloquence , que l'on
mette en Profe les morceaux les plus éloquens
des Poëtes , qu'on les revête de
toutes les expreffions les plus brillantes ;
& l'on jugera aifément combien ils per
dent dans ce changement. Je pourrois
en donner des exemples d'Homere , de
Sophocle & des autres Poëtes , & citer
tous nos Traducteurs ; mais je renvoye
au feul récit de Theramene dans la Tragédie
de Phedre de Racine , & je prie les
partifans de l'éloquence de la Profe de le
rendre fans l'harmonie des Vers auffi touchant
, auffi vif , j'ajoûte même auffi effrayant
qu'il l'eft dans ce Poëte. Qu'un
habile Poëte, au contraire , prenne les endroits
les plus éloquens & les plus pathe
a Oraif. Funebre de M. de Turr.
b Athalie , A &t . 1. Scen. X.
tiques
2394 MERCURE DE FRANCE
tiques de Demofthenes & de Ciceron
qu'il les pare de tous les ornemens de ce
même recit de Theramene , & l'on juge
ra alors combien ils y auront gagné.
Y a t'il quelque chofe qui foit fi propre
à infpirer des fentimens nobles & genereux
fur la Religion que ce que Cor
neille fait dire à Polieucte ; les mêmes Y
chofes en Profe feroient belles, fans doute,
mais bien plus froides & plus languiffantes.
Quelle eft la Harangue qui renferme
une plus belle morale que celle que
Rouffeau a inferée dans fon Ode fur la
Fortune ? trouve- t'on quelque part la ve
tité accompagnée de tant d'agrémens &
de tant de force.
Fortune dont la main couronné
Les forfaits les plus inoùis ,
Du faux éclat qui t'environne
Serons-nous toujours éblouis ;
Jufques à quand , trompeuſe Idole
D'un culte honteux & frivole
Honorerons- nous tes Autels ?
Verra t'on toujours tes caprices
Confacrés par les facrifices ,
Et par l'hommage des mortels . &c.
Toute la fuite de cette Ode renfermé
une infinité de traits admirables ; je pourois
NOVEMBRE. 1730. 2395
rois ajoûter encore les Odes facrées du
même Auteur qui font bien au - deffus de
celle ci , les Pleaumes de Madame Des
Houllieres , ceux de Malherbe &c . où l'on
trouve des traits que l'éloquence la plus
vive ne sçauroit imiter. Mais fi on vouloit
rapporter tout ce qu'il y a de plus
beau tant en Vers qu'en Proſe , on ne finiroit
point.
On s'ennuye du moins en beaucoup
d'endroits d'un beau Sermon qui contient
les mêmes penſées fur les mêmes fujets
, qui annonce les mêmes verités
qu'une Piece de Poëfie , les vers nous y
rendent beaucoup plus fenfibles , on eſt
plus
plus touché , on entre plus dans toutes
les paffions du Poëte , on s'efforce de la
fuivre , on ſe plaît à fes expreffions , on
aime fes penfées qu'on tâche de retenir ,
on fe fait même un plaifir & un honneur
de les reciter. L'éloquence férieuſe de
F'Orateur fait bien moins d'impreffion
que ces peintures vives & naturelles
du vice que
le Poëte fçait rendre fi méprifable
, & ce n'eft
fans raifon que
Rouffeau a dit que
pas
Des fictions la vive liberté
Peint fouvent mieux l'austere verité
Que neferoit la froideur Monacale
D'une lugubre & pefante morale.
En
2396 MERCURE DE FRANCË
cette
En effet , rien ne touche le coeur de
l'homme , rien n'eft capable de lui faire
impreffion que ce qui lui plaît ; la Poëfie
nous montre la verité avec un viſage
doux & riant , par là elle l'infinue adroitement
entraînés par le plaifir , nous
entrons infenfiblement dans les fentimens
du Poëte , dans fes maximes ; nous prenons
de lui cette nobleffe , cette grandeur
d'ame , ce défintereffement
haine de l'injuftice & cet amour de la
vertu qui éclatent de toutes parts dans
fes Vers. La verité , au contraire , dite
par un Orateur , nous paroît bien plus
fevere , elle n'eft pas accompagnée de ces
graces , de ces ornemens , enfin de toutes
čes beautés qui la rendent aimable , l'efprit
fe ferme à fa voix , & fi quelquefois
on l'écoute , ce n'eft que par un grand
effort de la raifon. Quelqu'un dira peutêtre
que l'éloquence oratoire eft plus utile
à l'Orateur pour fa fortune , & on aura
raifon de dire comme Bachaumont :
a Non non , les doctes damoiselles
N'eurent jamais un bon morceau
Et ces vieilles fempiternelles
Ne burent jamais que de l'eau.
Les Poëtes ont toujours été bien éloia
Voyage de Bach. & de la Chapelle.
gnés
NOVEMBRE. 1730. 2397
grés de cette avidité qui fait dire à tant
de
gens
•
Quærenda pecunia primùm eft
Virtus poft nummos.
Je ne doute point que les gens d'efprit
& de bon goût , les Heros & fur tout le
beau fexe, à qui la Poëfie a fait tant d'honneur
, & dont elle a fi fouvent relevé la
beauté & le mérite , ne préferent la gloire
des Poëtes à celle des Orateurs , &
quand je n'aurois que leur fuffrage j'aurois
toujours celui de la plus brillante
partie du monde . Au refte , on peut encore
juger de la gloire des Poëtes par l'eftime
& la veneration qu'ont eûs pour eux
de tout tems les hommes les plus illuftres
& les plus grands Princes. b Ptolomée
Philopator fit élever un Temple à Homere
; il l'y plaça fur un Trône , & fit repréfenter
autour de lui les fept Villes qui
Te difputoient l'honneur de fa naiffance.
c. Alexandre avoit toujours l'Iliade fous
le chevet de fon lit , enfermé dans la caffete
de Cyrus. d Hyparque , Prince des
Athéniens , envoya une Galere exprès
chercher Anacréon pour faire honneur à
b Elien.
Plutarq. in Vita Alexand.
Elien,
yous
2398 MERCURE DE FRANCE
fa Patrie. Hyeron de Syracufe voulut
avoir Pindare & Simonide à fa Cour .
& perfonne n'ignore que dans le fac
de Thebes Alexandre ordonna qu'on
épargnat la maiſon & la famille du pre
mier des deux Poëtes que je viens de nommer.
On fçait le crédit qu'eurent Virgile
& Horace à la Cour d'Augufte , & enfin
l'eftime particuliere dont Louis XIV. a
toujours honoré nos Poëtes François , Mais
pourquoi chercher de nouvelles preuves?
Le langage des hommes égalera- t'il jamais
le langage des Dieux ? Je fens bien
que je dois me borner à ce petit nombre
de réfléxions , quoiqu'il foit difficile d'être
court en parlant des beautés de la
Poëfie , où l'on trouve tant de choſes qui
enchantent que l'on en pourroit dire ce
que difoit Tibulle de toutes les actions
de fa Maîtreffe
Componit furtim , fubfequiturque decor.
J'ai l'honneur d'être & c .
& des Poëtes.
Lorfque vous m'avez fait l'honneur
Monfieur , de me propofer la queftion
, fçavoir : Si la gloire des Orateurs eft
preferable à celle des Poëtes , je l'avois déja
lue dans le Mercure du mois du Juin
premier Volume. Il eft certain que ceux
qui excellent dans des fujets difficiles , &
en même-tems très utiles , & très agréa
bles , acquierent plus de gloire & d'honneur
que ceux qui excellent dans des fujets
qui le font beaucoup moins. Pour ju
ger plus fainement de la queſtion dont il
s'agit , il fuffit d'examiner deux chofes ;
la
NOVEMBRE . 1730. 2383
la premiere
quel eft celui de ces deux
genres du Difcours ou de la Poëfie qui
demande plus de talens
pour y exceller
& la feconde : quel eft le plus utile & le
plus agréable.
*
a Les Poëtes comme les Orateurs fe
propofent
d'inftruire
& de plaire , tous leurs efforts tendent à cette même fin
mais ils y arrivent les uns & les autres
par des voyes bien differentes . b L'inven
tion , la difpofition
, l'élocution
, la mémoire
& la prononciation
font tout le mérite des Orateurs. La Poëfie eft affujetie
à un bien plus grand nombre de regles.
Le Poëte Epique doit d'abord former
un plan ingénieux
de toute la fuite
de fon action , en tranfportant
dès l'entrée
fon Lecteur au milieu , ou prefque à la fin
du fujet , en lui laiffant croire qu'il n'a
plus qu'un pas à faire pour voir la conclufion
de l'action , en faifant naître enfuite
mille obftacles qui la reculent , &
qui irritent les defirs du Lecteur , en lui
rappellant
les évenemens
qui ont précedé
,
, par des récits placés avec bienfeance,
en les amenant enfin avec des liaiſons &
à Cic. de Oratore.
b Quintil.
* Arift. Poët.
Horat. Art. Poët.
-
Defpr. Art. Poës.
Cüiti des
2384 MERCURE DE FRANCE
des préparations qui reveillent fa curiofité
, qui l'intereffent de plus en plus ,
qui l'entretiennent dans une douce inquiétude
, & le menent de ſurpriſe en
furprife jufqu'au dénouement ; récits cu
rieux , expreffions vives & furprenantes ,
defcriptions riches & agréables , compa
raifons nobles , difcours touchans , incidens
nouveaux , rencontres inopinées ,
paffions bien peintes ; joignez à cela une
ingénieufe diftribution de toutes ces parties
, avec une verfification harmonieuſe ,
pure & variée ; voilà des beautés prefque
toutes inconnuës à l'Orateur . * Ciceron
lui - même , d'ailleurs fi rempli d'eſtime
pour l'Eloquence , ne peut pas s'empêcher
de mettre la Poëfie beaucoup au- deffus
de la Profe : elle eft , dit- il , un enthoufiafme
un tranfport divin qui éleve
P'homme au- deffus de lui-même ; les vers
que nous avons de lui , quoique mauvais
, nous font bien voir le cas qu'il
faifoit de la Poëfie , il fit auffi tout ce qu'il
pût pour y réuffir ; mais tout grand Órateur
qu'il étoit, il n'avoit pas affez d'imagination
, & il manquoit des autres talens
neceffaires pour devenir un bon
Poëte.
,
Il faut affurément de grands talens
* De Orati
pour
NOVEMBRE . 1730. •
238 5
pour faire un bon Orateur , de la fécondité
dans l'invention , de la nobleffe dans
les idées & dans les fentimens , de l'ima
gination , de la magnificence & de la hardieffe
dans les expreffions . Les mêmes talens
font neceffaires à la Poëfie ; mais il
faut les poffeder dans un degré bien plus.
parfait pour y réuffir ; elle cherche les
penfées & les expreffions les plus nobles,
elle accumule les figures les plus hardies,
elle multiplie les comparaifons & les
images les plus vives , elle parcourt la
nature , & en épuife les richeffes pour
peindre ce qu'elle fent , elle ſe plaît à im→
primer à fes paroles le nombre , la mefu
re & la cadence ; la Poëfie doit être élevée
& foutenue par tout ce qu'on peut imaginer
de plus vif & de plus ingenieux ; en
un mot , elle change tout , mais elle le
change en beau:
* Là pour nous enchanter tout eft mis en
usage ;
Tout prend un corps , une ame , un eſprit , un
viſage ;
·Chaque vertu devient une Divinité ;
Minerve eft la prudence , & Venus la beauté,
Ce n'est plus la vapeur qui produit le tonnerres
C'eft Jupiter armé pour effrayer la terre .
Un orage terrible aux yeux des Matelois
* Defer. Art. Poët. Chant 111.
(
C v C'efe
2386 MERCURE DE FRANCE
Ceft Neptune en couroux qui gourmande les
flots.
Echo n'eft plus un fon qui dans l'air retentiffe,
C'est une Nymphe en pleurs qui fe plaint de
Narciffe.
'Ainfi dans cet amas de nobles fictions
Le Poëte s'égaye en mille inventions ,
Orne , éleve , embellit , agrandit toutes chofes,
Et trouve fous fa main des fleurs toujours éclo
Jes
La Profe n'oblige pas à tant de frais ,
& ne prépare pas à tant de chofes ; au
contraire il faut que l'imagination regne
dans les Vers , & s'ils ne font rehauffés
par quelque penfées fublimes , ou fines &
délicates , ils font froids & languiffans ; la
Poëfie ne fouffre rien de médiocre : ainfi
ce n'eſt pas fans raison que l'on a comparé
les Poëtes aux Cavaliers à caufe du feu &
de la rapidité qui animent la Poëſie , &
les Orateurs aux Fantaffins qui marchent
plus tranquilement & avec moins de bruit.
D'ailleurs la Poëfie s'exerce fur toutes
fortes de genres , le badin , le férieux , le
comique le tragique , l'héroïque. Le
foin des troupeaux , les beautés de la nature
& les plaifirs ruftiques en font fouvent
les plus nobles fujets. Enfin Moïſe
Ifaïe , David ne trouverent que la Poëfie
digne de chanter les louanges du Créa-
,
teur
NOVEMBRE . 1730. 2387
teur , de relever fes divins attributs & de
celebrer fes bienfaits ; les Dieux de la Fa
ble , les Héros , les fondateurs des Villes
& les liberateurs de la Patrie auroient
dédaigné tout autre langage ; la Poëfic
feule étoit capable de celebrer leur gloire
& leurs exploits. * Auffi ne fe fervoit- on
anciennement que de la Poëfie : tout jufqu'à
l'hipire même étoit écrit en Vers ,
& l'on ne commença que fort tard à employer
la Profe . La Nature comme épuifée
ne pouvant plus foutenir le langage
fublime de la Poëfie , fut obligée d'avoir
recours à un Difcours moins cadencé &
moins difficile.
Tous les bons connoiffeurs , entr'autres
le P. Bouhours , le P. Rapin , le P. Le
Boffu & M. Daubignac conviennent que
le Poëme Epique eft le chef- d'oeuvre de
l'efprit humain. Avons - nous quelque
harrangue où il y ait tant de fublime ,
d'élevation & de jugement que dans
P'Iliade ou l'Eneide. L'Eloquence ellemême
n'est jamais employée avec plus
d'éclat & plus de fuccès que lors qu'elle
eft foutenue par la Poëffe. Y a - t'il en
effet quelque genre d'Eloquence dont les
Poëmes d'Homere ne fourniffent des mo
deles parfaits ? c'eft chez lui que les Ora-
* Plutarq
C vj teurs
2388 MERCURE DE FRANCE
teurs ont puifé les regles & les beautés
de leur art , ce n'eft qu'en l'imitant qu'ils
ont acquis de la gloire . Pour fe convaincre
de cette verité il fuffit de jetter les
yeux fur quelques unes de fes Harangues
, & l'on conviendra fans peine qu'elles
font au- deffus des plus belles de Ciceron
& de Demofthenes auffi bien que des Modernes.
Les Harangues d'Uliffe de Phenix
& d'Ajax qui furent députés par
l'Armée des Grecs vers Achile pour l'engager
à reprendre les armes , font de ce
genre. Il faut voir a l'art admirable avec
lequel Homere fait parler le Prince d'Ithaque
: il paroît d'abord embaraffé & timide
, les yeux fixes & baiffés , fans geſte
& fans mouvement , ayant affaire à un
homme difficile & intraitable , il employe
des manieres infinuantes , douces & touchantes
; mais quand il s'eft animé ce n'eſt
plus le même homme , & femblable à un
torrent qui tombe avec impétuofité du
haut d'un rocher , il entraîne tous les efprits
par la force de fon éloquence. Les
deux autres ne parlent pas avec moins
d'art moins de force & d'adreffe , & il
eft remarquable que chaque perfonage
parle toujours felon fon caractere , ce qui¹
fait une des principales beautés du Poëa
Il. III. 2. 16. 224
me
NOVEMBRE . 1730 : 238 g*
me Epique. Rien n'eft plus éloquent que
le petit Difcours d'Antiloque à Achile ,
par lequel il lui apprend la mort de Pa
trocle . L'endroit a où Hector prêt d'aller
au combat, fait ſes adieux à Andromaque
& embraffe Aftianax , eft un des plus
beaux & des plus touchans. M. Racine
en a imité une partie dans l'endroit où
Andromaque parle ainfi à ſa confidente :
bab ! de quel fouvenir viens- tu frapper mon
ame !
Quoi ! Cephife , j'irai voir expirer encor
Ce fils , ma feule joye , & l'image d'Hector ?
Ce fils que de fa flamme il me laiſſa pourgage?
Helas je m'en fonviens , le jour que son courage
Lui fit chercher Achille , ou plutôt le trépas ,
Il demanda fon fils , & le prit dans fes bras :
Chere Epouse ( dit- il , en effuyant mes larmes )
J'ignore quelfuccès lè fort garde à mes armes ,
Je te laiffe mon fils , pour gage de ma fòi ;
S'il me perdje prétends qu'il me retrouve en
toi;
Si d'un heureux hymen la mémoire t'eſt chere
Montre au fils à quel point tu chériffois le
pere.
Le Difcours de Priam à Achille
a Il VI. 390. 494 •
b Androm . Act. 117. Scen. VIII.
, par
lequel
2390 MERCURE DE FRANCE
lequel il lui demande le corps de fon fils
Hector , renferme encore des beautés admirables.
Pour les bien fentir il faut fe
rappeller le caractere d'Achille , brufque,
violent & intraitable ; mais il étoit fils
& avoit un pere , & c'eft par où Priam
commence & finit fon difcours . Etant entré
dans la tente d'Achille , il ſe jette à
fes genoux , lui baife la main ; Achille
eft fort furpris d'un fpectacle fi imprévu ,
tous ceux qui l'environnent font dans le
même étonnement & gardent un profond
filence . Alors Priam prenant la parole :
Divin Achille , dit-il , fouvenez - vous
que vous avez un pere avancé en âge comme
moi , & peut- être de même accablé de
maux , fans fecours & fans appui ; mais il
fait que vous vivez , & la douce efperance
de revoir bientôt un fils tendrement aimé le
foutient & le confole : & moi le plus infortuné
des peres de cette troupe nombreufe d'enfans
dont j'étois environné , je n'en ai confervé
aucun : j'en avois cinquante quand les
Grecs aborderent fur ce rivage , le cruel Mars
me les aprefque tous ravis : l'unique qui me
reftoit , feule reffource de ma famille & de
Troye , mon cher Hector , vient d'expirer
fous votre bras vainqueur en deffendant genereuſementfa
Patrie. Je viens ici chargé de
* II. XXIV. 48ĥ
préfens
4
NOVEMBRE. 1730. 239T
prefens pour racheter fon corps : Achille
Taiffez- vous fléchir par le fouvenir de votre
pere , par le refpect que vous devez aux
Dieux , par la vie de mes cruels malheurs
Fut-il jamais un pere plus à plaindre que
moi qui fuis obligé de baifer une main bomicide
, encore fumante du fang de mes enfans.
par
C'eſt la nature même qui s'exprime
la bouche de ce venerable Vieillard
& quelque impitoyable que fut Achille ,
Il ne pût refifter à un Difcours fi touchant,
le doux nom de pere lui arracha des lar
mes. Il eft aifé de comprendre que la Profe
fait perdre à ce Difcours une partie de fa
beauté , il a bien plus de grace & de force
revêtu de tout l'éclat des expreffions
Poëtiques. Il y a dans Homere une infinité
d'autres endroits , peut- être encore
plus beaux ; mais il faut fe borner.
L'éloquence de la Chaire & du Barreau
font affurément d'une grande utilité,
& il faut convenir qu'on a bien de l'obligation
à ceux qui veulent bien y em-
.ployer leurs talens. Mais après tout tous
nos Orateurs enfemble ne fourniroient
pas un endroit qui exprimât avec tant,
d'éclat , de nobleffe & d'élevation la gran
deur & la puiffance du fouverain Maître
de l'Univers que ces Vers de Racine.
Que
2392 MERCURE DE FRANCE
a Que peuvent contre lui tous les Rois de la
terre i
En vain ils s'uniroient pour lui faire la guerre,
Pour diffiper leur ligue il n'a qu'à ſe montrer ;
Il parle , dans la poudre il les fait tous renfrer.
Au feul fon de fa voix la mer fuit , le Ciel
tremble ;
Il voit comme un néant tout l'Univers enfemble
,
Et les foibles Mortels , vains jouets du trépas ,
Sont tous devant fes yeux comme s'ils n'étoienz
pas.
Que de grandeur ! que de nobleffe !
qui ne fent que les mêmes penfées tournées
en Profe par une habile main perdroient
toute leur grace & toute leur force.
Voici un endroit dans le même goût,
tiré d'un de nos plus celebres Orateurs.
O Dieu terrible , mais jufte dans vos confeils
fur les enfans des hommes , vous difpofez
& des Vainqueurs & des Victoires pour
accomplir vos volontés & faire craindre vos
jugemens votre puiſſance renverse ceux que
votre puissance avoit élevés : vous immolez
à votre fouveraine grandeur de grandes victimes
, & vous frappez quand il vous plaît
ces têtes illuftres que vous avez tant de fois
couronnées..
a Efther Att. II. Scen. K
Cee
NOVEMBRE. 1730. 2393
Cet endroit , quoique grand , eft bien
au-deffous des Vers de Racine , c'eſt cependant
un des plus grands efforts de
l'éloquence de M. Flechier, a Cet autre
trait du même Poëte , quoiqu'en un feul
Vers , n'eſt pas moins inimitable à l'Orateur.
b Je crains Dieu , cher Abner , & n'ai point
d'autre crainte.
Pour prouver fans réplique combien
la Poëfie prête à PEloquence , que l'on
mette en Profe les morceaux les plus éloquens
des Poëtes , qu'on les revête de
toutes les expreffions les plus brillantes ;
& l'on jugera aifément combien ils per
dent dans ce changement. Je pourrois
en donner des exemples d'Homere , de
Sophocle & des autres Poëtes , & citer
tous nos Traducteurs ; mais je renvoye
au feul récit de Theramene dans la Tragédie
de Phedre de Racine , & je prie les
partifans de l'éloquence de la Profe de le
rendre fans l'harmonie des Vers auffi touchant
, auffi vif , j'ajoûte même auffi effrayant
qu'il l'eft dans ce Poëte. Qu'un
habile Poëte, au contraire , prenne les endroits
les plus éloquens & les plus pathe
a Oraif. Funebre de M. de Turr.
b Athalie , A &t . 1. Scen. X.
tiques
2394 MERCURE DE FRANCE
tiques de Demofthenes & de Ciceron
qu'il les pare de tous les ornemens de ce
même recit de Theramene , & l'on juge
ra alors combien ils y auront gagné.
Y a t'il quelque chofe qui foit fi propre
à infpirer des fentimens nobles & genereux
fur la Religion que ce que Cor
neille fait dire à Polieucte ; les mêmes Y
chofes en Profe feroient belles, fans doute,
mais bien plus froides & plus languiffantes.
Quelle eft la Harangue qui renferme
une plus belle morale que celle que
Rouffeau a inferée dans fon Ode fur la
Fortune ? trouve- t'on quelque part la ve
tité accompagnée de tant d'agrémens &
de tant de force.
Fortune dont la main couronné
Les forfaits les plus inoùis ,
Du faux éclat qui t'environne
Serons-nous toujours éblouis ;
Jufques à quand , trompeuſe Idole
D'un culte honteux & frivole
Honorerons- nous tes Autels ?
Verra t'on toujours tes caprices
Confacrés par les facrifices ,
Et par l'hommage des mortels . &c.
Toute la fuite de cette Ode renfermé
une infinité de traits admirables ; je pourois
NOVEMBRE. 1730. 2395
rois ajoûter encore les Odes facrées du
même Auteur qui font bien au - deffus de
celle ci , les Pleaumes de Madame Des
Houllieres , ceux de Malherbe &c . où l'on
trouve des traits que l'éloquence la plus
vive ne sçauroit imiter. Mais fi on vouloit
rapporter tout ce qu'il y a de plus
beau tant en Vers qu'en Proſe , on ne finiroit
point.
On s'ennuye du moins en beaucoup
d'endroits d'un beau Sermon qui contient
les mêmes penſées fur les mêmes fujets
, qui annonce les mêmes verités
qu'une Piece de Poëfie , les vers nous y
rendent beaucoup plus fenfibles , on eſt
plus
plus touché , on entre plus dans toutes
les paffions du Poëte , on s'efforce de la
fuivre , on ſe plaît à fes expreffions , on
aime fes penfées qu'on tâche de retenir ,
on fe fait même un plaifir & un honneur
de les reciter. L'éloquence férieuſe de
F'Orateur fait bien moins d'impreffion
que ces peintures vives & naturelles
du vice que
le Poëte fçait rendre fi méprifable
, & ce n'eft
fans raifon que
Rouffeau a dit que
pas
Des fictions la vive liberté
Peint fouvent mieux l'austere verité
Que neferoit la froideur Monacale
D'une lugubre & pefante morale.
En
2396 MERCURE DE FRANCË
cette
En effet , rien ne touche le coeur de
l'homme , rien n'eft capable de lui faire
impreffion que ce qui lui plaît ; la Poëfie
nous montre la verité avec un viſage
doux & riant , par là elle l'infinue adroitement
entraînés par le plaifir , nous
entrons infenfiblement dans les fentimens
du Poëte , dans fes maximes ; nous prenons
de lui cette nobleffe , cette grandeur
d'ame , ce défintereffement
haine de l'injuftice & cet amour de la
vertu qui éclatent de toutes parts dans
fes Vers. La verité , au contraire , dite
par un Orateur , nous paroît bien plus
fevere , elle n'eft pas accompagnée de ces
graces , de ces ornemens , enfin de toutes
čes beautés qui la rendent aimable , l'efprit
fe ferme à fa voix , & fi quelquefois
on l'écoute , ce n'eft que par un grand
effort de la raifon. Quelqu'un dira peutêtre
que l'éloquence oratoire eft plus utile
à l'Orateur pour fa fortune , & on aura
raifon de dire comme Bachaumont :
a Non non , les doctes damoiselles
N'eurent jamais un bon morceau
Et ces vieilles fempiternelles
Ne burent jamais que de l'eau.
Les Poëtes ont toujours été bien éloia
Voyage de Bach. & de la Chapelle.
gnés
NOVEMBRE. 1730. 2397
grés de cette avidité qui fait dire à tant
de
gens
•
Quærenda pecunia primùm eft
Virtus poft nummos.
Je ne doute point que les gens d'efprit
& de bon goût , les Heros & fur tout le
beau fexe, à qui la Poëfie a fait tant d'honneur
, & dont elle a fi fouvent relevé la
beauté & le mérite , ne préferent la gloire
des Poëtes à celle des Orateurs , &
quand je n'aurois que leur fuffrage j'aurois
toujours celui de la plus brillante
partie du monde . Au refte , on peut encore
juger de la gloire des Poëtes par l'eftime
& la veneration qu'ont eûs pour eux
de tout tems les hommes les plus illuftres
& les plus grands Princes. b Ptolomée
Philopator fit élever un Temple à Homere
; il l'y plaça fur un Trône , & fit repréfenter
autour de lui les fept Villes qui
Te difputoient l'honneur de fa naiffance.
c. Alexandre avoit toujours l'Iliade fous
le chevet de fon lit , enfermé dans la caffete
de Cyrus. d Hyparque , Prince des
Athéniens , envoya une Galere exprès
chercher Anacréon pour faire honneur à
b Elien.
Plutarq. in Vita Alexand.
Elien,
yous
2398 MERCURE DE FRANCE
fa Patrie. Hyeron de Syracufe voulut
avoir Pindare & Simonide à fa Cour .
& perfonne n'ignore que dans le fac
de Thebes Alexandre ordonna qu'on
épargnat la maiſon & la famille du pre
mier des deux Poëtes que je viens de nommer.
On fçait le crédit qu'eurent Virgile
& Horace à la Cour d'Augufte , & enfin
l'eftime particuliere dont Louis XIV. a
toujours honoré nos Poëtes François , Mais
pourquoi chercher de nouvelles preuves?
Le langage des hommes égalera- t'il jamais
le langage des Dieux ? Je fens bien
que je dois me borner à ce petit nombre
de réfléxions , quoiqu'il foit difficile d'être
court en parlant des beautés de la
Poëfie , où l'on trouve tant de choſes qui
enchantent que l'on en pourroit dire ce
que difoit Tibulle de toutes les actions
de fa Maîtreffe
Componit furtim , fubfequiturque decor.
J'ai l'honneur d'être & c .
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Résumé : LETTRE sur la gloire des Orateurs & des Poëtes.
La lettre compare la gloire des orateurs à celle des poètes, en soulignant que ceux qui excellent dans des sujets difficiles, utiles et agréables acquièrent plus de renommée. Pour évaluer cette question, l'auteur propose d'examiner le talent requis et l'utilité de chaque domaine. Les poètes et les orateurs visent à instruire et à plaire, mais par des moyens différents. Les orateurs se distinguent par l'invention, la disposition, l'élocution, la mémoire et la prononciation. La poésie, quant à elle, est soumise à plus de règles et nécessite un plan ingénieux, des descriptions riches et des expressions vives. Cicéron, bien qu'il admire l'éloquence, reconnaît la supériorité de la poésie, qu'il décrit comme un enthousiasme divin. La poésie demande des talents plus élevés, tels que la fécondité dans l'invention, la noblesse des idées et une imagination riche. Elle transforme tout en beauté et utilise des fictions nobles pour enchanter le lecteur. La poésie s'exerce dans divers genres, du badin au sérieux, et a été utilisée par des figures bibliques comme Moïse et David pour chanter les louanges du Créateur. Les anciens utilisaient la poésie pour tous les écrits, y compris l'histoire, et n'ont commencé à utiliser la prose que plus tard. Des experts comme le Père Bouhours et le Père Rapin conviennent que le poème épique est le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Les harangues d'Homère sont citées comme des modèles parfaits d'éloquence, surpassant même celles de Cicéron et Démosthène. Par exemple, la harangue d'Ulysse à Achille est louée pour son art et sa force. Enfin, la lettre compare des extraits de la poésie de Racine et de l'éloquence de Flechier, concluant que les pensées poétiques, même traduites en prose, perdent de leur grâce et de leur force. La poésie est ainsi présentée comme supérieure en termes de sublimité, d'élévation et de jugement.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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19
p. 324-327
Programme sur un exercice de Belles Lettres, [titre d'après la table]
Début :
Nous venons de recevoir de Nîmes un Programme, imprimé à Montpellier, au sujet d'un [...]
Mots clefs :
Exercice, Belles-lettres, Programme, Poètes, Orateurs, Historiens, Assemblée
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Programme sur un exercice de Belles Lettres, [titre d'après la table]
Nous venons de recevoir de Nîmes un Programme
, imprimé à Montpellier , au sujet d'un
Exercice de Belles- Lettres, dans lequel M.de Bernage
, fils de M. de Bernage ,Intendant de la Province
de Languedoc, a donné le 21 du mois passé,
en presence des Etats assemblez ,des preuves d'une
capacité fort audessus de son âge. Il commença
són Exercice par un compliment tres-délicat,addressé
à l'Illustre Assemblée que composoient
Messieurs des Etats.
Voicy le plan, selon ce Programme, que M.de
Bernage a eu en vue de remplir. 1. D'expliquer.
un grand nombre des plus beaux endroits des
Auteurs Latins , Poëtes , Historiens , Orateurs
et autres . 2. De réciter quelques - uns de ceux qui
paroissent les plus propres à orner l'esprit. 3. De
rappeller et de réciter dans le cours de son explication,
quantité de traits choisis dans nos Poëtes
François , qui peuvent avoir quelque rapport
aux Auteurs Latins.4.D'y ajoûterplusieurs Notes
de Chronologie , de Mythologie et d'Histoire.
Entre les Poëtes Latins , ausquels M. Bernage
s'est attaché , sont , 1. Horace , dont il étoit en
état de réciter près de 30 Odes , aprés les avoir
expliquées ; cinq ou six Satyres entieres , sans
compter un nombre considérable de Pieces détachées
des autres Satyres ; plusieurs des Epîtres de
cet Auteur , et un grand nombre de morceaux
détachez des autres Epîtres.
Quant à l'Art Poëtique d'Horace , M, de Bernage
étoit aussi en état d'en réciter les Endroits
les plus remarquables et les plus utiles qui font la
beauté et le prix de ce Traité.
2.Virgile,auquel M.de Bernage s'est attaché avec
une singuliere application . On voit par le Programme
qu'il avoit fait uneAnalyse presque complette
de l'Eneide ; mais il en avoit trois Livres
prinFEVRIER.
1731. 325
principaux en vûë dans son explication ; sçavoir ,
le 1. remarquable par la versification châtiée. Le
4. où les mouvemens du coeur sont mènagez avec
tant d'art. Et le 6. qui est le plus rempli de la
Théologie Payenne. Il n'oublia pas de parcourir.
de même les Géorgiques , dont il pouvoit réciter
plusieurs beaux Endroits , et expliquer le reste ;
préparé d'ailleurs à réciter un nombre prodigieux.
de Piéces de nos Poëtes François qui ont imité
ces celebres Auteurs , ou dont les pensées ont
quelque rapport avec les Passages des Poëtes
Latins.
3. M. de Bernage n'étoit pas moins préparé
sur les Métamorphoses , les Fastes , les Tristes ,
et les Livres de Ponto , d'Ovide . L
4. Pour ne pas passer les bornes d'un Extrait
nous nous contenterons d'indiquer les autres
Poetes , sur lesquels le Répondant étoit préparé.
Tels sont entre les Poëtes Latins , Juvenal, Perse ,
Martial , Catule , Tibule , Pétrone et Phédre . Il
étoit en état d'en réciter un grand nombre de
Piéces , de les expliquer, avec quantité d'autres ,
de rapprocher du Texte latin les endroits de nos
Poetes François qui y ont rapport , sans oublier
les principaux points de Mythologie qui se
trouvent à discuter dans ces Poëtes , et sur lesquels
M. de Bernage étoit prêt de satisfaire.
Entre les Poëtes François qu'il avoit en vûë ,
et que nous rapporterons dans le même ordre
alphabétique , qu'ils se trouvent au commencement
du Programme ; on remarque Boileau ,
Corneille , Deshoulieres , du Cerceau , la Fontaine
, la Mothe , Lingendes , Malherbe , Maynard
, Moliere , Pellegrin, Racan , Racine,Rousseau
, Scarron , Voiture , et un nombre d'autres ,
que nous passons sous silence.
M. de Bernage avoit choisi entre les Orateurs ,
Fiij
Cice316
MERCURE DE FRANCE
Ciceron , dont il pouvoit expliquer un grand
nombre de beaux endroits.
Parmi les Auteurs renommez pour le style
Epistolaire, il s'étoit appliqué à Pline le jeune, et
entre ses Lettres , à celles qui sont les plus remarquables.
;-
Il nous suffira aussi de nommer les Historiens
dont M. de Bernage pouvoit rendre compte ; ils
sont sur l'Histoire Romaine , Tite-Live , Florus ,
Velleius-Paterculus , Salluste , Cesar , Suetone
dans lesquels le Répondant avoit choisi les endroits
les plus considerables , lesquels réunis ,
metrent tout d'un coup sous les yeux une chaîne
et une suite des plus grands Evenemens qui ont
illustré ou obscurci la gloire de Rome , soit pen
dant le tems de ses Rois , soit dans son indépendance
Républicaine , soit pendant le regne de ses.
Empereurs. I joignit à l'Histoire Romaine celled'Alexandre
le Grand , écrite par Quinte -Curce;.
et enfin celle d'un grand nombre de Peuples
écrite par Justin.
Tels sont les principaux Auteurs dont M. de
Bernage rendit compte , dont il récita de mémoi➡
re les endroits les plus beaux et les plus frappans,
qu'il expliqua lorsqu'on le lui demanda Il faut
ajoûter qu'il eut soin à chaque Auteur dont il eut
occasion de parler , de rapporter le jugement
qu'en ont fait les Sçavans et les Critiques.
Entre ceux qui firent à M. Bernage l'honneur
de l'interroger , on distingue MM . les Archevêques
de Toulouse et d'Alby ; et MM . les Evêques
de Beziers , d'Agde , d'Alet , de S. Papoul et de
Viviers ; et pour nous servir des termes d'une
Lettre que nous avons reçûë de Nîmes sur ce sujet ,
il étonna toute l'Assemblée, tant par la quantité des,
choses qu'il sçavoit , que par la maniere aisée avec
laquelle il s'énonça en les expliquant et en les
dé
"
FEVRIER . 1731. 327
développant. Il finit par un remerciment trèscourt
, mais très- bien ménagé à l'Assemblée qui
l'avoit honoré de sa présence et de son attention."
Voici des Stances adressées à M. de Bernage
de S. Maurice , Intendant de Languedoc , à l'oc-'
casion de l'Exercice dont nous venons de rendre
compte. Nous sçavons bon gré à l'Auteur de la
Lettre écrite de Nîmes , qui les a ajoûtées à sa
Lettre en nous envoyant le Programinę.
, imprimé à Montpellier , au sujet d'un
Exercice de Belles- Lettres, dans lequel M.de Bernage
, fils de M. de Bernage ,Intendant de la Province
de Languedoc, a donné le 21 du mois passé,
en presence des Etats assemblez ,des preuves d'une
capacité fort audessus de son âge. Il commença
són Exercice par un compliment tres-délicat,addressé
à l'Illustre Assemblée que composoient
Messieurs des Etats.
Voicy le plan, selon ce Programme, que M.de
Bernage a eu en vue de remplir. 1. D'expliquer.
un grand nombre des plus beaux endroits des
Auteurs Latins , Poëtes , Historiens , Orateurs
et autres . 2. De réciter quelques - uns de ceux qui
paroissent les plus propres à orner l'esprit. 3. De
rappeller et de réciter dans le cours de son explication,
quantité de traits choisis dans nos Poëtes
François , qui peuvent avoir quelque rapport
aux Auteurs Latins.4.D'y ajoûterplusieurs Notes
de Chronologie , de Mythologie et d'Histoire.
Entre les Poëtes Latins , ausquels M. Bernage
s'est attaché , sont , 1. Horace , dont il étoit en
état de réciter près de 30 Odes , aprés les avoir
expliquées ; cinq ou six Satyres entieres , sans
compter un nombre considérable de Pieces détachées
des autres Satyres ; plusieurs des Epîtres de
cet Auteur , et un grand nombre de morceaux
détachez des autres Epîtres.
Quant à l'Art Poëtique d'Horace , M, de Bernage
étoit aussi en état d'en réciter les Endroits
les plus remarquables et les plus utiles qui font la
beauté et le prix de ce Traité.
2.Virgile,auquel M.de Bernage s'est attaché avec
une singuliere application . On voit par le Programme
qu'il avoit fait uneAnalyse presque complette
de l'Eneide ; mais il en avoit trois Livres
prinFEVRIER.
1731. 325
principaux en vûë dans son explication ; sçavoir ,
le 1. remarquable par la versification châtiée. Le
4. où les mouvemens du coeur sont mènagez avec
tant d'art. Et le 6. qui est le plus rempli de la
Théologie Payenne. Il n'oublia pas de parcourir.
de même les Géorgiques , dont il pouvoit réciter
plusieurs beaux Endroits , et expliquer le reste ;
préparé d'ailleurs à réciter un nombre prodigieux.
de Piéces de nos Poëtes François qui ont imité
ces celebres Auteurs , ou dont les pensées ont
quelque rapport avec les Passages des Poëtes
Latins.
3. M. de Bernage n'étoit pas moins préparé
sur les Métamorphoses , les Fastes , les Tristes ,
et les Livres de Ponto , d'Ovide . L
4. Pour ne pas passer les bornes d'un Extrait
nous nous contenterons d'indiquer les autres
Poetes , sur lesquels le Répondant étoit préparé.
Tels sont entre les Poëtes Latins , Juvenal, Perse ,
Martial , Catule , Tibule , Pétrone et Phédre . Il
étoit en état d'en réciter un grand nombre de
Piéces , de les expliquer, avec quantité d'autres ,
de rapprocher du Texte latin les endroits de nos
Poetes François qui y ont rapport , sans oublier
les principaux points de Mythologie qui se
trouvent à discuter dans ces Poëtes , et sur lesquels
M. de Bernage étoit prêt de satisfaire.
Entre les Poëtes François qu'il avoit en vûë ,
et que nous rapporterons dans le même ordre
alphabétique , qu'ils se trouvent au commencement
du Programme ; on remarque Boileau ,
Corneille , Deshoulieres , du Cerceau , la Fontaine
, la Mothe , Lingendes , Malherbe , Maynard
, Moliere , Pellegrin, Racan , Racine,Rousseau
, Scarron , Voiture , et un nombre d'autres ,
que nous passons sous silence.
M. de Bernage avoit choisi entre les Orateurs ,
Fiij
Cice316
MERCURE DE FRANCE
Ciceron , dont il pouvoit expliquer un grand
nombre de beaux endroits.
Parmi les Auteurs renommez pour le style
Epistolaire, il s'étoit appliqué à Pline le jeune, et
entre ses Lettres , à celles qui sont les plus remarquables.
;-
Il nous suffira aussi de nommer les Historiens
dont M. de Bernage pouvoit rendre compte ; ils
sont sur l'Histoire Romaine , Tite-Live , Florus ,
Velleius-Paterculus , Salluste , Cesar , Suetone
dans lesquels le Répondant avoit choisi les endroits
les plus considerables , lesquels réunis ,
metrent tout d'un coup sous les yeux une chaîne
et une suite des plus grands Evenemens qui ont
illustré ou obscurci la gloire de Rome , soit pen
dant le tems de ses Rois , soit dans son indépendance
Républicaine , soit pendant le regne de ses.
Empereurs. I joignit à l'Histoire Romaine celled'Alexandre
le Grand , écrite par Quinte -Curce;.
et enfin celle d'un grand nombre de Peuples
écrite par Justin.
Tels sont les principaux Auteurs dont M. de
Bernage rendit compte , dont il récita de mémoi➡
re les endroits les plus beaux et les plus frappans,
qu'il expliqua lorsqu'on le lui demanda Il faut
ajoûter qu'il eut soin à chaque Auteur dont il eut
occasion de parler , de rapporter le jugement
qu'en ont fait les Sçavans et les Critiques.
Entre ceux qui firent à M. Bernage l'honneur
de l'interroger , on distingue MM . les Archevêques
de Toulouse et d'Alby ; et MM . les Evêques
de Beziers , d'Agde , d'Alet , de S. Papoul et de
Viviers ; et pour nous servir des termes d'une
Lettre que nous avons reçûë de Nîmes sur ce sujet ,
il étonna toute l'Assemblée, tant par la quantité des,
choses qu'il sçavoit , que par la maniere aisée avec
laquelle il s'énonça en les expliquant et en les
dé
"
FEVRIER . 1731. 327
développant. Il finit par un remerciment trèscourt
, mais très- bien ménagé à l'Assemblée qui
l'avoit honoré de sa présence et de son attention."
Voici des Stances adressées à M. de Bernage
de S. Maurice , Intendant de Languedoc , à l'oc-'
casion de l'Exercice dont nous venons de rendre
compte. Nous sçavons bon gré à l'Auteur de la
Lettre écrite de Nîmes , qui les a ajoûtées à sa
Lettre en nous envoyant le Programinę.
Fermer
Résumé : Programme sur un exercice de Belles Lettres, [titre d'après la table]
Le 21 du mois précédent, M. de Bernage, fils de l'Intendant de la Province de Languedoc, a réalisé un exercice de Belles-Lettres en présence des États assemblés à Montpellier. Cet exercice a mis en lumière ses compétences exceptionnelles pour son âge. M. de Bernage a expliqué et récité des passages d'auteurs latins tels que Horace, Virgile, Ovide, Juvenal, Perse, Martial, Catulle, Tibulle, Pétrone et Phèdre. Il a également interprété des œuvres de poètes français comme Boileau, Corneille, La Fontaine, Molière et Racine. Parmi les orateurs, il a choisi Cicéron, et parmi les auteurs épistoliers, Pline le Jeune. En histoire, il a couvert Tite-Live, Florus, Velleius Paterculus, Salluste, César, Suétone, Quinte-Curce et Justin. M. de Bernage a également rapporté les jugements des savants et des critiques sur chaque auteur mentionné. Lors de cet exercice, M. de Bernage a été interrogé par plusieurs dignitaires ecclésiastiques, notamment les archevêques de Toulouse et d'Alby, ainsi que les évêques de Béziers, d'Agde, d'Alet, de Saint-Papoul et de Viviers. Ces derniers ont été impressionnés par sa connaissance approfondie et sa facilité d'expression. L'exercice s'est conclu par un remerciement adressé à l'assemblée.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
20
p. 469-479
RÉPONSE à la Lettre anonime sur la gloire des Orateurs et des Poëtes, inserée dans le Mercure de Novembre 1730.
Début :
MONSIEUR, Quoique vous preniez plaisir à scandaliser le Public en hazardant une décision [...]
Mots clefs :
Rhéteur, Orateurs, Poètes, Éloquence, Poésie, Rhétorique, Inspiration , Discours
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE à la Lettre anonime sur la gloire des Orateurs et des Poëtes, inserée dans le Mercure de Novembre 1730.
REPONSE à la Lettre anonime sur
la gloire des Orateurs et des Poëtes , inserée
dans le Mercure de Novembre 1730.
MONSIE ONSIEUR ,
Quoique vous preniez plaisir à scandaliser
le Public , en hazardant une décision
injuste sur ce qui fait , à peine , la
matiere d'une question , on vous sçait cependant
bon gré de faire marcher les
Orateurs avant les Poëtes à la tête de votre
Lettre , et si vous leur donniez toujours
le pas , elle seroit , ce semble , intitulée
avec plus de raison , sur la gloire des
Orateurs &c. Mais vous vous efforcez de
dégrader
l'Eloquence
par un parallele captieux
qui la représentant
avec ses moindres
attraits , la raproche
d'un enthou ~
siasme dont l'excellence
exagerée se trou-
CV ve
1
470 MERCURE DE FRANCE
ve soutenue des exemples les plus spe
cieux . C'est pourquoi , la seule question
qui se présente aujourd'hui consiste
sçavoir si vous avez atteint à votre but
et je ne crois pas que la décision en soit
difficile.
Pour juger d'abord sainement , il nesuffit
point d'examiner quel est celui des
deux genres , du Discours ou de la Poësie ,
qui demande le plus de talens pour y exceller
? car les plus excellens Poëtes sont
moins redevables de leur mérite à l'art
qu'à la nature , encore en est-il peu du
nombre de ceux dont on peut dire nascuntur
Poeta : nous ne pouvons , au-contraire
, parvenir à la gloire des Orateurs
qu'aprés bien des veilles et bien des travaux:
fiunt Oratores. Il s'agit encore moins
d'examiner quel est le plus utile et le plus
agréable du Discours ou de la Poësie ;
celle- ci peut s'arroger tout au plus l'agréable
, son utilité ne consistant que
dans le plaisir qu'elle donne au Lecteur ;
celui - là , non content de nous plaire ,
nous instruit , nous touche , nous persuade
, et conséquemment tient à des- `
honneur la parité d'objets qu'on lui
donne mal à propos avec la Poësie.
Oiii , Monsieur , la nature semble contribuer
toute seule à la gloire des Poëtes
une naissance heureuse pour la versifica
tion,
MARS. 1731. 471
tion , c'est à quoi peuvent se réduire les
talens des plus illustres , et ils n'ont rien
en cela que de commun avec l'Orateur
qui ne peut être parfait sans avoir des
dispositions naturelles ·la
pour prononciation
, au moins on conviendra que s'il
lui faut pour paroître en Public avec plus
de décence , une voix claire et distincte
et un visage qui n'ait rien de rebutant ;
ce n'est
pas l'Arr qui lui donne ces qualités
; c'est aussi où se termine tout le
parallele qu'on peut faire des Poëtes avec
les Orateurs. L'Eloquence exige bien.
d'autres talens que ceux de la prononciation
, puisqu'elle consiste encore , selon
vous , dans l'invention , la disposition
, l'élocution et la mémoire , que je
ne détaillerai point , il me suffit de vous
dire avec l'Auteur des Refléxions sur l'Eloquence
, qu'outré le naturel , il faut.
encore pour être éloquent beaucoup d'élevation
, un grand feu et une solidité
naturelle d'esprit , qui doit être perfecrionnée
par l'usage du monde , et par une
connoissance profonde des lettres , qu'il
faut aussi une grande étendue de mémoire
et d'imagination , une compréhension
aisée , beaucoup de capacité et d'application
, et que dans cet attachement
au travail et cette assiduité au Cabinet, qui
sont necessaires pour se remplir des connoissances
Cvj
472 MERCURE DE FRANCE
noissances propres à l'Eloquence , il est
bon de puiser dans les sources , d'étudier
à fond les Anciens , principalement ceux
qui sont originaux . Multo labore , assiduo
studio , varia exercitatione , pluribus experimentis
, altissimâ prudentia , potentissimo
consilio constat ars dicendi. * Enfin un enthousiasme
heureux , un beau vertige song
tout le mérite des Poëtes , sic insanire decorum
est. Un Discours Oratoire assujettie
à bien des regles , le bon sens , la prudence
et la sagesse en doivent être le mo
bile , et c'est là ce qu'on peut appeller
des beautés presque toujours inconnuës
aux Poëtes , Eloquentia fundamentum sapientia.
Tout cela n'est encore qu'une foible
ébauche des dispositions requises pour
parvenir à la gloire des Orateurs , et je
ne finirois jamais si j'entrois dans un plus
grand détail ; mais il s'agit de parcourir
votre Lettre .
•
Vous faites d'abord parade des qualités
dont on doit revêtir un Poëme Epique ,
et des beautés qui s'y rencontrent , lorsqu'il
en est revêtu ; si de mon côté je décrivois
ici les regles qu'on doit observer
pour mettre en oeuvre la moindre figure
de Rhétorique , sa beauté , son énergie ,
Fab, L. 2. C. 13.
MARS. 1731. 473
sa force , lorsqu'elle est bien maniée , je
me flatte que cette description ne donneroit
pas moins de relief à ma Lettreque
la peinture du Poëme Epique en donne
à la votre ; mais c'est à quoi je ne m'at
tacherai pas.
Tout ce qui me chagrine , c'est qu'en
parant les Poëtes de tous les talens qui ac
compagnent d'ordinaire l'Eloquence
vous osiez avancer qu'ils les possedent
dans un dégré plus éminent que les Ora
teurs ; car ce prétendu dégré de perfection
ne nous annonce rien autre chose
qu'un enthousiasme , un transport , que Ci
ceron a bien voulu diviniser en faveur
de ceux qui se mêlent de faire des Vers ;
en un mot , un vertige qui renverse l'ordre
de la nature , qui déïfie les plus grands
scelerats ,, qui personifie les choses les
plus idéales , qui change tout enfin , et le
change en faux.
Ce n'eft plus la vapeur qui produit le tonnerré
C'eft Jupiter armé pour effrayer la terre &c.
En verité , Monsieur , je trouve Ciceron
fort à plaindre ; vous vous inscrivez
en faux contre ses Vers , et votre moyen
a Cic. de Orat.
Despr. Art, Poët. Chant fo
est
474 MERCURE DE FRANCE
est fondé sur le deffaut de son imagina→
tion ; vous dépouillez le plus éloquent
des hommes du talent le plus essentiel à
l'Eloquence , et vous refusez une imagi
nation féconde à l'Orateur , dont les discours
sont remplis des plus vives images ;
si vous n'épousiez pas des interêrs Poëtiques
, j'aurois de la peine à vous pardonner
de si grands écarts..
Ignorez- vous qu'un grand Orateur dont
la vraye éloquence n'avoit rien que de
réél , et consistoit à dire les choses comme
elles étoient , qui né dans le sein du Pa
ganisme et de l'idolâtrie avoit néanmoins
sçû préserver son esprit de la contagion ,
et en instruire tout l'Univers par ses Trai
tés admirables de la Nature des Dieux et
de l'immortalité de l'ame , que Ciceron ,
dis-je , ne pouvoit pas astreindre ce mê
me esprit à des fictions ridicules ? il n'étoit
susceptible d'aucuns délires , et sauf
le respect que je dois à Homere , voici
comme s'explique le P. Gautruche : * Les
Grecs inventerent la plupart de ces folies et
de ces superstitions , qui étoient aussi le plus
ordinaire sujet de leurs Foësies , et ensuite
les répandirent par toutes les autres Nations.
Nos Poëtes modernes qui suivant ce
principe n'ont pas le mérite de l'inven-
Hist. Poët. Avantpropos , page 60
tion
MARS. 1731. 475
tion sont réduits à bien peu de choses.
J'avoue qu'il ne faut pas moins d'imagi
nation pour la Poësie que pour l'Eloquence
; mais Ciceron en étoit trop oeconome
pour perdre à cadencer un Vers le
tems précieux que sa docte plume employoit
plus à propos à coucher par écrit
les pensées sublimes qu'un génie fécond
lui suggeroit à tout moment , et si tous
les hommes se le proposoient en cela pour
modele , nous aurions un plus grand nombre
de bons Orateurs et moins de mauvais
Poëtes . La Poësie a d'ailleurs un fort triste
inconvenient , et les magnifiques morceaux
que vous citez n'y apportent aucun
remede ; la mesure d'un Vers qu'il faut
remplir ou qu'il ne faut pas exceder fait
toujours beaucoup perdre à une pensée ou
de sa force ou de sa beauté. Qu'il me soit
permis de vous retorquer ici M. Des
preaux , dont l'autorité cimente mon opinion
; l'excellente Traduction du Rheteur
Longin que nous avons de lui, fait bien
voir le cas qu'il faisoit de l'Eloquence , et
la Satire qu'il adresse à Moliere ne peint
pas avantageusement la Poësie , c'est un
caprice , c'est un Démon qui l'inspire
c'est un feu qui se rallume chez lui , c'est
un torrent qui l'entraîne c'est une de→
mangeaison qui se trouve dans son sang ;
nascuntur Poëta ; et cet excellent Poëte se
récrie
476 MERCURE DE FRANCE.
récrié ainsi dans le fort d'un enthousias
me qui met son esprit à la torture.
Maudit soit le premier dont la verve insensée
Dans les bornes d'un Vers renferma sa pensée,
Et donnant à ses mots une étroite prison
Voulut avec la rime enchaîner la raison.
›
Votre comparaison des Orateurs avec
les Fantassins , et des Poëtes avec les Cavaliers
me réjouit beaucoup , et je com-.
mence à comprendre comment la Prose
n'oblige pas à tant de frais que la Poësie ,
puisque chaque Cavalier doit avoir son
Pegaze , et ce qui m'en plaît davantage
c'est que l'Infanterie est un Corps d'un
plus grand service que la Cavalerie .
De tous les sujets dont vous faites l'énumération
, il n'en est aucun qui ne s'accommodât
aussi bien d'une Prose élegante
que d'une narration Poëtique , et quoique
Moïse , Isaye et David ayent eu quelquefois
recours à la Poësie pour chanter les
loüanges de Dieu , vous ne devez pas bor
ner là toute leur gloire; car ils m'assurent
que lorsqu'il s'agissoit de faire des conquêtes
au Seigneur , ou de contenir les
Peuples qui leur étoient confiés dans le
devoir , ils parloient un tout autre langa
ge- que celui des Muses. Il n'est pas non
plus étonnant que les Héros ayent été flas
τές
MARS. 1731. 477
•
tés de l'espoir de l'immortalité que promet
la Poësie , l'Eloquence n'ayant pas
moins contribué que la valeur à leur Héroïsme
; il n'est , dis -je, pas étonnant que
les Orateurs ayent crû mériter que des
Poëtes employassent leur suffisance et
leurs veilles à les louer dignement.
Plutarque aura de la peine à nous prouver
que les premiers hommes étoient tous
Poëtes , et que l'Histoire même étoit écrite
en Vers. Il ne nous reste aucuns Ouvrages
de ces tèms fabuleux , et le Déluge
universel qui n'épargna rien n'a , ce semble
, respecté Noé et sa famille que parcequ'ils
n'étoient pas Poëtes ; car depuis
eux nous ne voyons plus l'Historien emprunter
le langage des Dieux , et l'Histoire
n'est belle qu'autant qu'elle est
vraye et qu'elle est sincere.
Le Poëme Epique est veritablement le
chef-d'oeuvre de l'esprit humain ; mais
cela ne doit s'entendre que de la Posie ;
car l'Eloquence qui est beaucoup au - dessus
de la Poësie étant aussi du ressort de
l'esprit humain , les chefs-d'oeuvre de
P'Orateur surpassent toujours ceux des
Poëtes. La Poësie elle - même n'est jamais
employée avec plus d'éclat et de succès que
lorsqu'elle est soutenue par l'Eloquence. Y a
t'il , en effet , quelques genres de discours
dont Homere n'ait pris soin de décorer
ses.
478 MERCURE DE FRANCE
ses Poëmes , c'est chez lui qu'on aprend
à estimer les grands Orateurs ; cet illustre
Poëte ne croiroit point la gloire de
ses Héros complette , s'ils ne joignoient'
une éloquence mâle à un courage intrépide
; ce n'est qu'en imitant leurs Harangues
qu'il s'est acquis de la gloire. Pour
se convaincre de ces verités , il suffit de
jetter les yeux sur ses Ouvrages , et l'on
conviendra sans peine que les Orateurs
sont au-dessus des plus grands Poëtes ;
Il fait parler Ulisse , Phenix et Ajax avec
beaucoup de grace , il peint l'art admirable
que le Prince d'Itaque employe à
toucher un homme dur et intraitable
les differentes routes qu'il prend en un
moment pour aller jusqu'au coeur d'Achile
, les differens Rôles qu'il jouë pour
le préparer à ce qu'il veut lui dire , pour´
l'émouvoir , le déterminer enfin et l'entraîner
dans son sentiment ; j'avoue cependant
que le nombre , la cadence et la
mesure qui sont l'attirail ordinaire des
Poëtes , font perdre aur Discours d'Ulisse
beaucoup de sa force et de son énergie ,
et que ces trois illustres personnages qui
étoient députés vers Achille pour l'engager
à reprendre les armes , au lieu de le
toucher et de le convaincre , n'auroient
fait tout au plus que l'émouvoir ou le
réjouir avec un discours revêtu des expressions
MAR. S. 173T.
479%
sions Poëtiques. Quoiqu'il en soit , je veux
croire que la lecture des Poëtes est un
acheminement à l'Eloquence , sur cout
lorsqu'on s'attache à demasquer leurs Ouvrages
et à distinguer l'hyperbole Poërique
d'avec le vrai sublime ; c'est là l'unique
moyen de s'endoctriner avec la Poë--
sie , en lui faisant beaucoup gagner ; l'on
peut même dire que le clinquant des
Poëtes devient un or pur dans les mains
d'un Rhéteur habile..
La suite pour un autre Mercure
la gloire des Orateurs et des Poëtes , inserée
dans le Mercure de Novembre 1730.
MONSIE ONSIEUR ,
Quoique vous preniez plaisir à scandaliser
le Public , en hazardant une décision
injuste sur ce qui fait , à peine , la
matiere d'une question , on vous sçait cependant
bon gré de faire marcher les
Orateurs avant les Poëtes à la tête de votre
Lettre , et si vous leur donniez toujours
le pas , elle seroit , ce semble , intitulée
avec plus de raison , sur la gloire des
Orateurs &c. Mais vous vous efforcez de
dégrader
l'Eloquence
par un parallele captieux
qui la représentant
avec ses moindres
attraits , la raproche
d'un enthou ~
siasme dont l'excellence
exagerée se trou-
CV ve
1
470 MERCURE DE FRANCE
ve soutenue des exemples les plus spe
cieux . C'est pourquoi , la seule question
qui se présente aujourd'hui consiste
sçavoir si vous avez atteint à votre but
et je ne crois pas que la décision en soit
difficile.
Pour juger d'abord sainement , il nesuffit
point d'examiner quel est celui des
deux genres , du Discours ou de la Poësie ,
qui demande le plus de talens pour y exceller
? car les plus excellens Poëtes sont
moins redevables de leur mérite à l'art
qu'à la nature , encore en est-il peu du
nombre de ceux dont on peut dire nascuntur
Poeta : nous ne pouvons , au-contraire
, parvenir à la gloire des Orateurs
qu'aprés bien des veilles et bien des travaux:
fiunt Oratores. Il s'agit encore moins
d'examiner quel est le plus utile et le plus
agréable du Discours ou de la Poësie ;
celle- ci peut s'arroger tout au plus l'agréable
, son utilité ne consistant que
dans le plaisir qu'elle donne au Lecteur ;
celui - là , non content de nous plaire ,
nous instruit , nous touche , nous persuade
, et conséquemment tient à des- `
honneur la parité d'objets qu'on lui
donne mal à propos avec la Poësie.
Oiii , Monsieur , la nature semble contribuer
toute seule à la gloire des Poëtes
une naissance heureuse pour la versifica
tion,
MARS. 1731. 471
tion , c'est à quoi peuvent se réduire les
talens des plus illustres , et ils n'ont rien
en cela que de commun avec l'Orateur
qui ne peut être parfait sans avoir des
dispositions naturelles ·la
pour prononciation
, au moins on conviendra que s'il
lui faut pour paroître en Public avec plus
de décence , une voix claire et distincte
et un visage qui n'ait rien de rebutant ;
ce n'est
pas l'Arr qui lui donne ces qualités
; c'est aussi où se termine tout le
parallele qu'on peut faire des Poëtes avec
les Orateurs. L'Eloquence exige bien.
d'autres talens que ceux de la prononciation
, puisqu'elle consiste encore , selon
vous , dans l'invention , la disposition
, l'élocution et la mémoire , que je
ne détaillerai point , il me suffit de vous
dire avec l'Auteur des Refléxions sur l'Eloquence
, qu'outré le naturel , il faut.
encore pour être éloquent beaucoup d'élevation
, un grand feu et une solidité
naturelle d'esprit , qui doit être perfecrionnée
par l'usage du monde , et par une
connoissance profonde des lettres , qu'il
faut aussi une grande étendue de mémoire
et d'imagination , une compréhension
aisée , beaucoup de capacité et d'application
, et que dans cet attachement
au travail et cette assiduité au Cabinet, qui
sont necessaires pour se remplir des connoissances
Cvj
472 MERCURE DE FRANCE
noissances propres à l'Eloquence , il est
bon de puiser dans les sources , d'étudier
à fond les Anciens , principalement ceux
qui sont originaux . Multo labore , assiduo
studio , varia exercitatione , pluribus experimentis
, altissimâ prudentia , potentissimo
consilio constat ars dicendi. * Enfin un enthousiasme
heureux , un beau vertige song
tout le mérite des Poëtes , sic insanire decorum
est. Un Discours Oratoire assujettie
à bien des regles , le bon sens , la prudence
et la sagesse en doivent être le mo
bile , et c'est là ce qu'on peut appeller
des beautés presque toujours inconnuës
aux Poëtes , Eloquentia fundamentum sapientia.
Tout cela n'est encore qu'une foible
ébauche des dispositions requises pour
parvenir à la gloire des Orateurs , et je
ne finirois jamais si j'entrois dans un plus
grand détail ; mais il s'agit de parcourir
votre Lettre .
•
Vous faites d'abord parade des qualités
dont on doit revêtir un Poëme Epique ,
et des beautés qui s'y rencontrent , lorsqu'il
en est revêtu ; si de mon côté je décrivois
ici les regles qu'on doit observer
pour mettre en oeuvre la moindre figure
de Rhétorique , sa beauté , son énergie ,
Fab, L. 2. C. 13.
MARS. 1731. 473
sa force , lorsqu'elle est bien maniée , je
me flatte que cette description ne donneroit
pas moins de relief à ma Lettreque
la peinture du Poëme Epique en donne
à la votre ; mais c'est à quoi je ne m'at
tacherai pas.
Tout ce qui me chagrine , c'est qu'en
parant les Poëtes de tous les talens qui ac
compagnent d'ordinaire l'Eloquence
vous osiez avancer qu'ils les possedent
dans un dégré plus éminent que les Ora
teurs ; car ce prétendu dégré de perfection
ne nous annonce rien autre chose
qu'un enthousiasme , un transport , que Ci
ceron a bien voulu diviniser en faveur
de ceux qui se mêlent de faire des Vers ;
en un mot , un vertige qui renverse l'ordre
de la nature , qui déïfie les plus grands
scelerats ,, qui personifie les choses les
plus idéales , qui change tout enfin , et le
change en faux.
Ce n'eft plus la vapeur qui produit le tonnerré
C'eft Jupiter armé pour effrayer la terre &c.
En verité , Monsieur , je trouve Ciceron
fort à plaindre ; vous vous inscrivez
en faux contre ses Vers , et votre moyen
a Cic. de Orat.
Despr. Art, Poët. Chant fo
est
474 MERCURE DE FRANCE
est fondé sur le deffaut de son imagina→
tion ; vous dépouillez le plus éloquent
des hommes du talent le plus essentiel à
l'Eloquence , et vous refusez une imagi
nation féconde à l'Orateur , dont les discours
sont remplis des plus vives images ;
si vous n'épousiez pas des interêrs Poëtiques
, j'aurois de la peine à vous pardonner
de si grands écarts..
Ignorez- vous qu'un grand Orateur dont
la vraye éloquence n'avoit rien que de
réél , et consistoit à dire les choses comme
elles étoient , qui né dans le sein du Pa
ganisme et de l'idolâtrie avoit néanmoins
sçû préserver son esprit de la contagion ,
et en instruire tout l'Univers par ses Trai
tés admirables de la Nature des Dieux et
de l'immortalité de l'ame , que Ciceron ,
dis-je , ne pouvoit pas astreindre ce mê
me esprit à des fictions ridicules ? il n'étoit
susceptible d'aucuns délires , et sauf
le respect que je dois à Homere , voici
comme s'explique le P. Gautruche : * Les
Grecs inventerent la plupart de ces folies et
de ces superstitions , qui étoient aussi le plus
ordinaire sujet de leurs Foësies , et ensuite
les répandirent par toutes les autres Nations.
Nos Poëtes modernes qui suivant ce
principe n'ont pas le mérite de l'inven-
Hist. Poët. Avantpropos , page 60
tion
MARS. 1731. 475
tion sont réduits à bien peu de choses.
J'avoue qu'il ne faut pas moins d'imagi
nation pour la Poësie que pour l'Eloquence
; mais Ciceron en étoit trop oeconome
pour perdre à cadencer un Vers le
tems précieux que sa docte plume employoit
plus à propos à coucher par écrit
les pensées sublimes qu'un génie fécond
lui suggeroit à tout moment , et si tous
les hommes se le proposoient en cela pour
modele , nous aurions un plus grand nombre
de bons Orateurs et moins de mauvais
Poëtes . La Poësie a d'ailleurs un fort triste
inconvenient , et les magnifiques morceaux
que vous citez n'y apportent aucun
remede ; la mesure d'un Vers qu'il faut
remplir ou qu'il ne faut pas exceder fait
toujours beaucoup perdre à une pensée ou
de sa force ou de sa beauté. Qu'il me soit
permis de vous retorquer ici M. Des
preaux , dont l'autorité cimente mon opinion
; l'excellente Traduction du Rheteur
Longin que nous avons de lui, fait bien
voir le cas qu'il faisoit de l'Eloquence , et
la Satire qu'il adresse à Moliere ne peint
pas avantageusement la Poësie , c'est un
caprice , c'est un Démon qui l'inspire
c'est un feu qui se rallume chez lui , c'est
un torrent qui l'entraîne c'est une de→
mangeaison qui se trouve dans son sang ;
nascuntur Poëta ; et cet excellent Poëte se
récrie
476 MERCURE DE FRANCE.
récrié ainsi dans le fort d'un enthousias
me qui met son esprit à la torture.
Maudit soit le premier dont la verve insensée
Dans les bornes d'un Vers renferma sa pensée,
Et donnant à ses mots une étroite prison
Voulut avec la rime enchaîner la raison.
›
Votre comparaison des Orateurs avec
les Fantassins , et des Poëtes avec les Cavaliers
me réjouit beaucoup , et je com-.
mence à comprendre comment la Prose
n'oblige pas à tant de frais que la Poësie ,
puisque chaque Cavalier doit avoir son
Pegaze , et ce qui m'en plaît davantage
c'est que l'Infanterie est un Corps d'un
plus grand service que la Cavalerie .
De tous les sujets dont vous faites l'énumération
, il n'en est aucun qui ne s'accommodât
aussi bien d'une Prose élegante
que d'une narration Poëtique , et quoique
Moïse , Isaye et David ayent eu quelquefois
recours à la Poësie pour chanter les
loüanges de Dieu , vous ne devez pas bor
ner là toute leur gloire; car ils m'assurent
que lorsqu'il s'agissoit de faire des conquêtes
au Seigneur , ou de contenir les
Peuples qui leur étoient confiés dans le
devoir , ils parloient un tout autre langa
ge- que celui des Muses. Il n'est pas non
plus étonnant que les Héros ayent été flas
τές
MARS. 1731. 477
•
tés de l'espoir de l'immortalité que promet
la Poësie , l'Eloquence n'ayant pas
moins contribué que la valeur à leur Héroïsme
; il n'est , dis -je, pas étonnant que
les Orateurs ayent crû mériter que des
Poëtes employassent leur suffisance et
leurs veilles à les louer dignement.
Plutarque aura de la peine à nous prouver
que les premiers hommes étoient tous
Poëtes , et que l'Histoire même étoit écrite
en Vers. Il ne nous reste aucuns Ouvrages
de ces tèms fabuleux , et le Déluge
universel qui n'épargna rien n'a , ce semble
, respecté Noé et sa famille que parcequ'ils
n'étoient pas Poëtes ; car depuis
eux nous ne voyons plus l'Historien emprunter
le langage des Dieux , et l'Histoire
n'est belle qu'autant qu'elle est
vraye et qu'elle est sincere.
Le Poëme Epique est veritablement le
chef-d'oeuvre de l'esprit humain ; mais
cela ne doit s'entendre que de la Posie ;
car l'Eloquence qui est beaucoup au - dessus
de la Poësie étant aussi du ressort de
l'esprit humain , les chefs-d'oeuvre de
P'Orateur surpassent toujours ceux des
Poëtes. La Poësie elle - même n'est jamais
employée avec plus d'éclat et de succès que
lorsqu'elle est soutenue par l'Eloquence. Y a
t'il , en effet , quelques genres de discours
dont Homere n'ait pris soin de décorer
ses.
478 MERCURE DE FRANCE
ses Poëmes , c'est chez lui qu'on aprend
à estimer les grands Orateurs ; cet illustre
Poëte ne croiroit point la gloire de
ses Héros complette , s'ils ne joignoient'
une éloquence mâle à un courage intrépide
; ce n'est qu'en imitant leurs Harangues
qu'il s'est acquis de la gloire. Pour
se convaincre de ces verités , il suffit de
jetter les yeux sur ses Ouvrages , et l'on
conviendra sans peine que les Orateurs
sont au-dessus des plus grands Poëtes ;
Il fait parler Ulisse , Phenix et Ajax avec
beaucoup de grace , il peint l'art admirable
que le Prince d'Itaque employe à
toucher un homme dur et intraitable
les differentes routes qu'il prend en un
moment pour aller jusqu'au coeur d'Achile
, les differens Rôles qu'il jouë pour
le préparer à ce qu'il veut lui dire , pour´
l'émouvoir , le déterminer enfin et l'entraîner
dans son sentiment ; j'avoue cependant
que le nombre , la cadence et la
mesure qui sont l'attirail ordinaire des
Poëtes , font perdre aur Discours d'Ulisse
beaucoup de sa force et de son énergie ,
et que ces trois illustres personnages qui
étoient députés vers Achille pour l'engager
à reprendre les armes , au lieu de le
toucher et de le convaincre , n'auroient
fait tout au plus que l'émouvoir ou le
réjouir avec un discours revêtu des expressions
MAR. S. 173T.
479%
sions Poëtiques. Quoiqu'il en soit , je veux
croire que la lecture des Poëtes est un
acheminement à l'Eloquence , sur cout
lorsqu'on s'attache à demasquer leurs Ouvrages
et à distinguer l'hyperbole Poërique
d'avec le vrai sublime ; c'est là l'unique
moyen de s'endoctriner avec la Poë--
sie , en lui faisant beaucoup gagner ; l'on
peut même dire que le clinquant des
Poëtes devient un or pur dans les mains
d'un Rhéteur habile..
La suite pour un autre Mercure
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Résumé : RÉPONSE à la Lettre anonime sur la gloire des Orateurs et des Poëtes, inserée dans le Mercure de Novembre 1730.
Le texte est une réponse à une lettre anonyme publiée dans le Mercure de novembre 1730, qui discutait de la gloire des orateurs et des poètes. L'auteur de la réponse critique l'idée que les poètes soient supérieurs aux orateurs. Il argue que l'éloquence, nécessaire aux orateurs, demande plus de talents et de travail que la poésie. Les poètes bénéficient souvent de dispositions naturelles, tandis que les orateurs doivent acquérir leurs compétences par des efforts soutenus. L'éloquence exige l'invention, la disposition, l'élocution, la mémoire, ainsi qu'une compréhension profonde des lettres et une grande étendue de mémoire et d'imagination. L'auteur souligne également que l'éloquence est utile et instructive, contrairement à la poésie qui se limite au plaisir du lecteur. Il critique l'idée que les poètes possèdent des talents d'éloquence de manière plus éminente, affirmant que l'enthousiasme poétique peut souvent mener à des excès et des fictions ridicules. L'auteur conclut en affirmant que les chefs-d'œuvre des orateurs surpassent ceux des poètes et que la poésie est plus efficace lorsqu'elle est soutenue par l'éloquence.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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21
p. 560-563
Épitaphe de la Dlle Oldfield, Comedienne, [titre d'après la table]
Début :
LE NOUVELLISTE DU PARNASSE, sixiéme Lettre. Nous emprunterons de cette [...]
Mots clefs :
Épitaphes, Anne Oldfield, Théâtre anglais, Actrice, Comédie, Tragédie, Louanges, Poètes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Épitaphe de la Dlle Oldfield, Comedienne, [titre d'après la table]
NOUVELISTE DU PARNASSE,
sixiéme Lettre .
Nous emprunterons
de cette feuille
deux Epitaphes
qui manquent à ce que nous avons dit de la celebre Actrice du
Théatre Anglois dans le Mercure de Novembre
dernier , page 2494. morte à Londres
le 23. Octobre 1730. et inhumée dans
la Chapelle Royale de Westminster
. Le
Nouveliste
compare cette illustre défunte
à notre inimitable
Le Couvreur.
Hic
MARS. 17318 567
Hic juxta requiescit
Tot inter Poëtarum laudata nomina
Anna Oldfield.
>
Nec ipsa minore laude digna
Quippe quæ eorum opera
In Scenam quoties prodivit ,
Illustravit semper et nobilitavit ;
Nunquam ingenium idem ad partes diversissimas
Habilius fuit :
,
Ita tamen ut ad singulas
Non facta , sed nata esse videretur.
In Tragediis
›
Formæ splendor , oris dignitas , incessu
majestas ,
Tanta vocis suavitate temperabantur ,
Ut nemo esset tam agrestis , tam durus
spectator ,
Quin in admirationem totus raperetur ;
In Comoedia autem
Tanta vis , tam venusta hilaritas , tam curiosa
felicitas
Ut neque sufficerent spectando oculi ,
Neque plaudendo manus.
TRADUCTION .
Ici repose parmi les Poëtes les plus renommés
Anne Oldfield , digne de partager leur
gloire , puisqu'elle n'a jamais paru sur la
Scene sans donner un nouvel éclat à leurs
Gj
Onura-
>
562 MERCURE DE FRANCE.
Ouvrages. On ne vit jamais un même génie
saisir tant de Rôles opposés ; elle sembloit
née pour chacun en particulier. Dans le Tragique
, l'éclat de sa beauté , sa noble phisionomie
et son port majestueux étoient temperespar
une voix si charmante , que le plus
feroce spectateur étoit forcé d'admirer ; dans
le Comique , c'étoit une si grande force , un
enjouement si plein de graces , des attraits si
picquans,que les yeux ne pouvoient se lasser
de regarder , ni les mains d'applaudir.
La seconde Epitaphe est en Anglois ;
nous n'en donnerons que cetteTraduction :
Ici repose le corps d'Anne Oldfield , la
plus celebre Actrice , non-seulement de son
tems , mais de tous les tems.
Formée également par la nature et par l'art,
pour plaire , pour engager et interesser tous
les coeurs;
Applaudie dans la vie publique par tous
ceux qui l'ont vuë ,
Aimée dans la vie privée de tous ceux qui
Pont connuë.
{ ELOGE DES NORMANDS , où l'on
trouvera un petit Abregé de leur Histoire
, avec les grands hommes qui en
sont sortis , et les belles qualitês qui doivent
les rendre respectables à l'Univers
entier. Par M. Riviere. A Paris , chez
la
MARS. 1731.
563
la Veuve Guillaume , Quay des Augustins,
1731. broch. de 44. pages in 12.
SIMON et BORDELET , Libraires à Paris, viennent
de réimprîmer les Géorgiques du R. P. Vanier
, Jésuite , avec quelques autres Ouvrages de
cet excellent Poëte Latin , sous ce titre : VANIERII
, Pradium rusticum Editio emendatior cui
accesserunt Libri duo ejusdem opuscula varia.
sixiéme Lettre .
Nous emprunterons
de cette feuille
deux Epitaphes
qui manquent à ce que nous avons dit de la celebre Actrice du
Théatre Anglois dans le Mercure de Novembre
dernier , page 2494. morte à Londres
le 23. Octobre 1730. et inhumée dans
la Chapelle Royale de Westminster
. Le
Nouveliste
compare cette illustre défunte
à notre inimitable
Le Couvreur.
Hic
MARS. 17318 567
Hic juxta requiescit
Tot inter Poëtarum laudata nomina
Anna Oldfield.
>
Nec ipsa minore laude digna
Quippe quæ eorum opera
In Scenam quoties prodivit ,
Illustravit semper et nobilitavit ;
Nunquam ingenium idem ad partes diversissimas
Habilius fuit :
,
Ita tamen ut ad singulas
Non facta , sed nata esse videretur.
In Tragediis
›
Formæ splendor , oris dignitas , incessu
majestas ,
Tanta vocis suavitate temperabantur ,
Ut nemo esset tam agrestis , tam durus
spectator ,
Quin in admirationem totus raperetur ;
In Comoedia autem
Tanta vis , tam venusta hilaritas , tam curiosa
felicitas
Ut neque sufficerent spectando oculi ,
Neque plaudendo manus.
TRADUCTION .
Ici repose parmi les Poëtes les plus renommés
Anne Oldfield , digne de partager leur
gloire , puisqu'elle n'a jamais paru sur la
Scene sans donner un nouvel éclat à leurs
Gj
Onura-
>
562 MERCURE DE FRANCE.
Ouvrages. On ne vit jamais un même génie
saisir tant de Rôles opposés ; elle sembloit
née pour chacun en particulier. Dans le Tragique
, l'éclat de sa beauté , sa noble phisionomie
et son port majestueux étoient temperespar
une voix si charmante , que le plus
feroce spectateur étoit forcé d'admirer ; dans
le Comique , c'étoit une si grande force , un
enjouement si plein de graces , des attraits si
picquans,que les yeux ne pouvoient se lasser
de regarder , ni les mains d'applaudir.
La seconde Epitaphe est en Anglois ;
nous n'en donnerons que cetteTraduction :
Ici repose le corps d'Anne Oldfield , la
plus celebre Actrice , non-seulement de son
tems , mais de tous les tems.
Formée également par la nature et par l'art,
pour plaire , pour engager et interesser tous
les coeurs;
Applaudie dans la vie publique par tous
ceux qui l'ont vuë ,
Aimée dans la vie privée de tous ceux qui
Pont connuë.
{ ELOGE DES NORMANDS , où l'on
trouvera un petit Abregé de leur Histoire
, avec les grands hommes qui en
sont sortis , et les belles qualitês qui doivent
les rendre respectables à l'Univers
entier. Par M. Riviere. A Paris , chez
la
MARS. 1731.
563
la Veuve Guillaume , Quay des Augustins,
1731. broch. de 44. pages in 12.
SIMON et BORDELET , Libraires à Paris, viennent
de réimprîmer les Géorgiques du R. P. Vanier
, Jésuite , avec quelques autres Ouvrages de
cet excellent Poëte Latin , sous ce titre : VANIERII
, Pradium rusticum Editio emendatior cui
accesserunt Libri duo ejusdem opuscula varia.
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Résumé : Épitaphe de la Dlle Oldfield, Comedienne, [titre d'après la table]
Le 'Nouveliste du Parnasse' publie une lettre rendant hommage à l'actrice anglaise Anne Oldfield, décédée à Londres le 23 octobre 1730 et inhumée dans la Chapelle Royale de Westminster. La lettre présente deux épitaphes, l'une en latin et l'autre en français, comparant Oldfield à l'acteur français Le Couvreur. La première épitaphe souligne son talent exceptionnel, affirmant qu'elle illuminait et nobilisait chaque rôle, qu'il soit tragique ou comique. La seconde épitaphe, traduite de l'anglais, la décrit comme la plus célèbre actrice de son temps et de tous les temps, formée par la nature et l'art pour plaire et toucher les cœurs. Le texte mentionne également la réimpression des 'Géorgiques' du Père Vanier par les libraires Simon et Bordelet à Paris.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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22
p. 657-664
SUITE de la Réponse à la Lettre sur la gloire des Orateurs et des Poëtes.
Début :
L'Éloquence de la Chaire et du Barreau sont d'une si grande utilité, [...]
Mots clefs :
Éloquence, Poètes, Orateurs, Chaire, Discours, Racine, Christianisme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de la Réponse à la Lettre sur la gloire des Orateurs et des Poëtes.
SUITE de la Réponse à la Lettre sur
la gloire des Orateurs et des Poëtes.
L'Eloquence
de la Chaire et du Bary
reau sont d'une si grande utilité
qu'on a une obligation infinie à ceux qui
veulent bien y employer leurs talens ; il
n'en est pas de même des Poëtes , et
quelque préference que vous vous effor-
Bv
ciez
658 MERCURE DE FRANCE.
ciez de donner à Racine sur M. Flechier,
dans l'endroit où ils peignent tous les
deux la puissance du souverain Maître
de l'Univers , je crois que le Discours a
plus fructifié que le Poëme , et si l'un
paroît plus élevé que l'autre , c'est que
les pensées ne sont pas précisement les
mêmes , et que la Chaire de verité qui ne
souffre rien d'enflé , rien d'empoulé , rien
d'allambiqué , ne permettoit pas au sçavant
Evêque de Nîmes , de donner dans
le Phebus ; d'ailleurs on conviendra que
ces images monstrueuses d'un Dieu , tendent
plus à surprendre , qu'à émouvoir
à frapper l'esprit , qu'à toucher le coeur
et à effrayer l'Auditoire , qu'à le convaincre
de la Puissance divine.
Pour fasciner les yeux du Lecteur , vous
analisez les chefs- d'oeuvres des plus grands
Maîtres de la Poësie , vous mettez en oeuvre
tout ce qu'on peut imaginer de speeleux
pour étayer un sentiment ruineux,
et je vois bien qu'on ne pourroit vous
convaincre ' de l'hereticité de votre opinion
, qu'avec l'autorité des exemples ;
mais comme le grand nombre que j'aurois
à citer , si je ne voulois jamais finir ,
m'effraye ; j'ai fermé les yeux sur une
infinité d'éloquens Ouvrages que nous
voyons sortir de l'Académie Françoise
comme les Ruisseaux de leur source
و
et
$
AVRIL 1731. 659
y
et je me suis borné à ce qui suit.
Un de nos Rois qui marchoit à la tête
de son armée , voyant l'Ennemi et l'heure
du combat s'approcher , fait une Harangue
à ses Soldats. J'en appelle au jugement
des fameux Poëtes de l'Antiquité ;
n'invoqueroient-ils pas toutes les Puissances
du Parnasse pour faire parler dignement
ce grand Prince ? Oui , sans doute ,
ils le prépareroient par un talia fatur ou
par quelque chose d'équivalant , à circonstancier
l'approche de l'Ennemi , sans
oublier le son bruyant des Trompettes,
ni l'éclat que leurs Armes reçoivent de
la refléxion du Soleil ; après avoir promené
les Soldats dans tous les endroits
signalez par leurs anciennes Victoires , ils
les reconduiroient au Champ de bataille ,
où par une exageration fastueuse de l'honneur
qu'ils ont d'avoir le Roi à leur tête
et des récompenses qu'ils en peuvent attendre
, ils employeroient tout le tems
du combat à les haranguer. Que ces Nourrissons
des Muses , qui font descendre
leurs Héros dans un détail trop poëtique,
apprennent de ce grand Roi, à ne plus
dégrader l'Eloquence héroïque , il parle
moins qu'eux , et il dit davantage ; écou
tons comme il s'explique. Voila l'Ennemi,
Vous êtes François , je suis votre Roi. Quelle
dignité quelle majesté ! quelle sublimité
B vj tous
660 MERCURE DE FRANCE
tous les Poëtes ensemble feroient de vains
efforts pour nous donner quelque chose
qui approchât de ce Discours ; jamais si
peu de paroles n'ont renfermé un si grand
sens , et cette citation ne vous laissant rien'
à desirer , Monsieur , je me contente de
renvoyer les curieux aux Oraisons Funebres
de M. Flechier , aux Plaidoyers de
Patru , aux Oeuvres de S. Evremont , aux
Caracteres de la Bruyere , et à mille autres
Ouvrages de ce genre , qui préconisent
d'eux- mêmes l'Eloquence , et dont
les beautez frappantes font assez son
éloge.
و J'avoue Monsieur , à la honte du
Christianisme , que l'on fréquente plus
volontiers les Jeux et les Spectacles que
la Maison du Seigneur , et qu'on s'y plaît
davantage ; le fruit qu'on en tire est cependant
bien funeste , et nos Pieces comiques
dont une intrigue amoureuse est
toûjours le mobile , soüillent l'ame , énervent
l'esprit , et corrompent le coeur de
quiconque n'a pas assez de discernement
pour voir que la verité y est toûjours fardée
, et que le crime y prend un caractere
d'héroïsme qu'on ne doit
dre avec la vertu .
pas confon-
Cet abus vient encore de ce qu'on veut
être touché à la Comedie , et se plaire
au Sermon ; si on y assistoit dans un autre
esprit
AVRIL. 1731. 661
esprit , on sortiroit sain et sauf du Spectacle
, et on rapporteroit toûjours de l'Eglise
un exterieur content , un coeur penetré
, un esprit docile et une ame exemte
de soüillure ; la Chaire même et le Bareau
, ont des Sujets capables de nous dédommager
de toute la Poësie du monde ,
il ne faut pas un si grand effort de la raison
pour leur rendre cette justice.
L'indigence des Poëtes n'enrichit certainement
pas leur Panegyrique , et le
langage du Renard de la Fable à l'aspect
d'un Raisin qu'il desire et qu'il ne sçauroit
avoir , contribuë fort peu à leur justification
; il est plus vrai de dire que la
Poësie n'est utile aux Poëtes qu'autant
qu'ils le sont eux-mêmes au Public. L'Eloquence
rend, au contraire , l'Orateur
puissant et recommandable , parce qu'elle
sert à tout. Elle s'occupe aux interêts de
la Religion et à ceux de l'Etat , elle s'attache
à la Campagne aussi- bien qu'au Cabinet
, elle préside aux Etats , elle opine
dans les Conseils de Guerre ,va au combat,
et elle a plus de part au gouvernement
des Royaumes et au Ministere , que les
Ministres mêmes.
les
Jugez après cela si ce n'est pas compromettre
gens d'esprit et de bon gout ,
les Héros et le beau Sexe que de se vanter
de leur suffrage dans une aussi mauvaise
cause,
662 MERCURE DE FRANCE
se . Je suis persuadé qu'ils desavoüent unanimement
votre Lettre , les Dames y ont
sur tout un interêt fort sensible , la Poësie
en fait des portraits grotesques où la
vraisemblance est si peu gardée , que
leur merite seroit encore inconnu , si une
Prose élegante n'avoit pris soin de peindre
le beau Sexe tel qu'il est , c'est- à-dire,
joignant à toutes les
du graces corps les
plus puissans charmes de l'esprit , et cet
usage du monde qu'il faut avoir pour
être parfaitement éloquent , n'étant autre
chose que le commerce des Dames , j'ose
assurer qu'elles prennent plus de part à
la gloire des Orateurs qu'à celle des
Poëtes.
A Dieu ne plaise cependant que j'aye
intention de dégrader la Poësie , je sçais
trop l'estime qu'ont eu pour elle de tout
rems les hommes les plus illustres , mais
je suis bien aise de vous apprendre que
Fes Orateurs étoient si distinguez parmi
les Grecs et les Romains , qu'on faisoit
faire souvent des images , des Statuës et
des Inscriptions à leur honneur , que
leur mérite étoit une voye de parvenir
à tout , même au souverain pouvoir , et
qu'ainsi tout le crédit qu'avoient les Poëtes
à la Cour des plus grands Princes ,
peut s'entendre de l'honneur qu'ils recevoient
le plus souvent de ceux que ?
PE
AVRIL. 173.1 . 663
l'Eloquence avoit élevez à la souveraineté
.
Au reste on peut encore juger de l'éclat
des Orateurs pour l'importance des
personnages que l'on compte parmi eux,
comme les Cesars , les Scipions , les
Gachques , et tant d'autres Romains illustres
d'ailleurs par les plus grands exploits .
La Chaire retentit aussi tous les jours du
nom respectable des Chrisostômes , des
Ambroises , des Gregoires et des saints
Prédicateurs , dont l'eloquence victorieuse
a ravagé tant de consciences , subjugué
tant d'esprits et conquis tant d'ames.
La France enfin nous fournit assez de
preuves , et sans aller plus loin , nous
voyons les trois premiers emplois du
Royaume si bien distribuez , qu'on diroit
que l'Eloquence elle même en estrevêtuë,
Episcopat , le Ministere et les Charges
de Magistrature n'ont rien de trop élevé,
et à quoi ne puisse parvenir un homme
éloquent ; les Poëtes , au contraire , re
sont jamais que des Poëtes , ils n'ont de
rang , de crédit et d'autorité qu'au Par
nasse , tout leur bonheur consiste dans-
Festime qu'on fait d'eux lorsqu'ils s'en
rendent dignes ; et ce prétendu langage
des Dieux , que vous ne pouvez préconiser
qu'avec celui des hommes, c'est-à- dire,
sans le secours de l'Eloquence dont votre
Lettre
664 MERCURE DE FRANCE
Lettre est un modele parfait , suffit pour
faire respecter un talent qu'on ne sçauroit
attaquer qu'en l'opposant à lui - même
; pour moi , Monsieur , qui n'ai d'autre
mérite que le zele , je m'estimerai
très-heureux si le desir que j'ai eu de
vous desabuser , peut vous persuader de
l'estime particuliere avec laquelle j'ai
l'honneur d'être , &c.
J. G. Duchasteau , Bachelier en Droit.
la gloire des Orateurs et des Poëtes.
L'Eloquence
de la Chaire et du Bary
reau sont d'une si grande utilité
qu'on a une obligation infinie à ceux qui
veulent bien y employer leurs talens ; il
n'en est pas de même des Poëtes , et
quelque préference que vous vous effor-
Bv
ciez
658 MERCURE DE FRANCE.
ciez de donner à Racine sur M. Flechier,
dans l'endroit où ils peignent tous les
deux la puissance du souverain Maître
de l'Univers , je crois que le Discours a
plus fructifié que le Poëme , et si l'un
paroît plus élevé que l'autre , c'est que
les pensées ne sont pas précisement les
mêmes , et que la Chaire de verité qui ne
souffre rien d'enflé , rien d'empoulé , rien
d'allambiqué , ne permettoit pas au sçavant
Evêque de Nîmes , de donner dans
le Phebus ; d'ailleurs on conviendra que
ces images monstrueuses d'un Dieu , tendent
plus à surprendre , qu'à émouvoir
à frapper l'esprit , qu'à toucher le coeur
et à effrayer l'Auditoire , qu'à le convaincre
de la Puissance divine.
Pour fasciner les yeux du Lecteur , vous
analisez les chefs- d'oeuvres des plus grands
Maîtres de la Poësie , vous mettez en oeuvre
tout ce qu'on peut imaginer de speeleux
pour étayer un sentiment ruineux,
et je vois bien qu'on ne pourroit vous
convaincre ' de l'hereticité de votre opinion
, qu'avec l'autorité des exemples ;
mais comme le grand nombre que j'aurois
à citer , si je ne voulois jamais finir ,
m'effraye ; j'ai fermé les yeux sur une
infinité d'éloquens Ouvrages que nous
voyons sortir de l'Académie Françoise
comme les Ruisseaux de leur source
و
et
$
AVRIL 1731. 659
y
et je me suis borné à ce qui suit.
Un de nos Rois qui marchoit à la tête
de son armée , voyant l'Ennemi et l'heure
du combat s'approcher , fait une Harangue
à ses Soldats. J'en appelle au jugement
des fameux Poëtes de l'Antiquité ;
n'invoqueroient-ils pas toutes les Puissances
du Parnasse pour faire parler dignement
ce grand Prince ? Oui , sans doute ,
ils le prépareroient par un talia fatur ou
par quelque chose d'équivalant , à circonstancier
l'approche de l'Ennemi , sans
oublier le son bruyant des Trompettes,
ni l'éclat que leurs Armes reçoivent de
la refléxion du Soleil ; après avoir promené
les Soldats dans tous les endroits
signalez par leurs anciennes Victoires , ils
les reconduiroient au Champ de bataille ,
où par une exageration fastueuse de l'honneur
qu'ils ont d'avoir le Roi à leur tête
et des récompenses qu'ils en peuvent attendre
, ils employeroient tout le tems
du combat à les haranguer. Que ces Nourrissons
des Muses , qui font descendre
leurs Héros dans un détail trop poëtique,
apprennent de ce grand Roi, à ne plus
dégrader l'Eloquence héroïque , il parle
moins qu'eux , et il dit davantage ; écou
tons comme il s'explique. Voila l'Ennemi,
Vous êtes François , je suis votre Roi. Quelle
dignité quelle majesté ! quelle sublimité
B vj tous
660 MERCURE DE FRANCE
tous les Poëtes ensemble feroient de vains
efforts pour nous donner quelque chose
qui approchât de ce Discours ; jamais si
peu de paroles n'ont renfermé un si grand
sens , et cette citation ne vous laissant rien'
à desirer , Monsieur , je me contente de
renvoyer les curieux aux Oraisons Funebres
de M. Flechier , aux Plaidoyers de
Patru , aux Oeuvres de S. Evremont , aux
Caracteres de la Bruyere , et à mille autres
Ouvrages de ce genre , qui préconisent
d'eux- mêmes l'Eloquence , et dont
les beautez frappantes font assez son
éloge.
و J'avoue Monsieur , à la honte du
Christianisme , que l'on fréquente plus
volontiers les Jeux et les Spectacles que
la Maison du Seigneur , et qu'on s'y plaît
davantage ; le fruit qu'on en tire est cependant
bien funeste , et nos Pieces comiques
dont une intrigue amoureuse est
toûjours le mobile , soüillent l'ame , énervent
l'esprit , et corrompent le coeur de
quiconque n'a pas assez de discernement
pour voir que la verité y est toûjours fardée
, et que le crime y prend un caractere
d'héroïsme qu'on ne doit
dre avec la vertu .
pas confon-
Cet abus vient encore de ce qu'on veut
être touché à la Comedie , et se plaire
au Sermon ; si on y assistoit dans un autre
esprit
AVRIL. 1731. 661
esprit , on sortiroit sain et sauf du Spectacle
, et on rapporteroit toûjours de l'Eglise
un exterieur content , un coeur penetré
, un esprit docile et une ame exemte
de soüillure ; la Chaire même et le Bareau
, ont des Sujets capables de nous dédommager
de toute la Poësie du monde ,
il ne faut pas un si grand effort de la raison
pour leur rendre cette justice.
L'indigence des Poëtes n'enrichit certainement
pas leur Panegyrique , et le
langage du Renard de la Fable à l'aspect
d'un Raisin qu'il desire et qu'il ne sçauroit
avoir , contribuë fort peu à leur justification
; il est plus vrai de dire que la
Poësie n'est utile aux Poëtes qu'autant
qu'ils le sont eux-mêmes au Public. L'Eloquence
rend, au contraire , l'Orateur
puissant et recommandable , parce qu'elle
sert à tout. Elle s'occupe aux interêts de
la Religion et à ceux de l'Etat , elle s'attache
à la Campagne aussi- bien qu'au Cabinet
, elle préside aux Etats , elle opine
dans les Conseils de Guerre ,va au combat,
et elle a plus de part au gouvernement
des Royaumes et au Ministere , que les
Ministres mêmes.
les
Jugez après cela si ce n'est pas compromettre
gens d'esprit et de bon gout ,
les Héros et le beau Sexe que de se vanter
de leur suffrage dans une aussi mauvaise
cause,
662 MERCURE DE FRANCE
se . Je suis persuadé qu'ils desavoüent unanimement
votre Lettre , les Dames y ont
sur tout un interêt fort sensible , la Poësie
en fait des portraits grotesques où la
vraisemblance est si peu gardée , que
leur merite seroit encore inconnu , si une
Prose élegante n'avoit pris soin de peindre
le beau Sexe tel qu'il est , c'est- à-dire,
joignant à toutes les
du graces corps les
plus puissans charmes de l'esprit , et cet
usage du monde qu'il faut avoir pour
être parfaitement éloquent , n'étant autre
chose que le commerce des Dames , j'ose
assurer qu'elles prennent plus de part à
la gloire des Orateurs qu'à celle des
Poëtes.
A Dieu ne plaise cependant que j'aye
intention de dégrader la Poësie , je sçais
trop l'estime qu'ont eu pour elle de tout
rems les hommes les plus illustres , mais
je suis bien aise de vous apprendre que
Fes Orateurs étoient si distinguez parmi
les Grecs et les Romains , qu'on faisoit
faire souvent des images , des Statuës et
des Inscriptions à leur honneur , que
leur mérite étoit une voye de parvenir
à tout , même au souverain pouvoir , et
qu'ainsi tout le crédit qu'avoient les Poëtes
à la Cour des plus grands Princes ,
peut s'entendre de l'honneur qu'ils recevoient
le plus souvent de ceux que ?
PE
AVRIL. 173.1 . 663
l'Eloquence avoit élevez à la souveraineté
.
Au reste on peut encore juger de l'éclat
des Orateurs pour l'importance des
personnages que l'on compte parmi eux,
comme les Cesars , les Scipions , les
Gachques , et tant d'autres Romains illustres
d'ailleurs par les plus grands exploits .
La Chaire retentit aussi tous les jours du
nom respectable des Chrisostômes , des
Ambroises , des Gregoires et des saints
Prédicateurs , dont l'eloquence victorieuse
a ravagé tant de consciences , subjugué
tant d'esprits et conquis tant d'ames.
La France enfin nous fournit assez de
preuves , et sans aller plus loin , nous
voyons les trois premiers emplois du
Royaume si bien distribuez , qu'on diroit
que l'Eloquence elle même en estrevêtuë,
Episcopat , le Ministere et les Charges
de Magistrature n'ont rien de trop élevé,
et à quoi ne puisse parvenir un homme
éloquent ; les Poëtes , au contraire , re
sont jamais que des Poëtes , ils n'ont de
rang , de crédit et d'autorité qu'au Par
nasse , tout leur bonheur consiste dans-
Festime qu'on fait d'eux lorsqu'ils s'en
rendent dignes ; et ce prétendu langage
des Dieux , que vous ne pouvez préconiser
qu'avec celui des hommes, c'est-à- dire,
sans le secours de l'Eloquence dont votre
Lettre
664 MERCURE DE FRANCE
Lettre est un modele parfait , suffit pour
faire respecter un talent qu'on ne sçauroit
attaquer qu'en l'opposant à lui - même
; pour moi , Monsieur , qui n'ai d'autre
mérite que le zele , je m'estimerai
très-heureux si le desir que j'ai eu de
vous desabuser , peut vous persuader de
l'estime particuliere avec laquelle j'ai
l'honneur d'être , &c.
J. G. Duchasteau , Bachelier en Droit.
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Résumé : SUITE de la Réponse à la Lettre sur la gloire des Orateurs et des Poëtes.
Le texte traite de la comparaison entre l'utilité et la gloire des orateurs et des poètes. L'auteur met en avant l'éloquence de la chaire et du barreau comme étant d'une grande utilité, contrairement à la poésie qui, bien qu'elle puisse surprendre, ne touche pas nécessairement le cœur. Il compare un discours de Racine à un sermon de M. Flechier, estimant que ce dernier a eu plus d'impact. L'auteur critique les poètes pour leur tendance à utiliser des images monstrueuses et à fasciner les lecteurs avec des détails superflus. L'auteur illustre son propos en citant l'exemple d'un roi haranguant ses soldats avant une bataille, montrant que la simplicité et la dignité du discours royal surpassent les ornements poétiques. Il renvoie aux œuvres de Flechier, Patru, Saint-Évremond, et La Bruyère pour illustrer l'éloquence. Le texte aborde également la fréquentation des spectacles et des jeux plutôt que des lieux de culte, soulignant les effets néfastes des pièces comiques sur l'âme et l'esprit. L'auteur affirme que l'éloquence est plus utile et puissante, servant la religion, l'État, et le gouvernement, contrairement à la poésie qui n'enrichit pas son panégyrique. L'auteur mentionne l'importance des orateurs dans l'histoire, citant des figures illustres comme les Césars, les Scipions, et des saints prédicateurs. En France, les emplois élevés comme l'épiscopat, le ministère, et la magistrature sont accessibles aux hommes éloquents, tandis que les poètes restent confinés au Parnasse. Enfin, l'auteur exprime son désir de persuader son interlocuteur de l'estime particulière qu'il porte à l'éloquence, tout en reconnaissant la valeur de la poésie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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23
p. 1284-1303
REPONSE à la Lettre inserée dans le Mercure de Novembre 1730. sur la gloire des Orateurs et des Poëtes.
Début :
N'y aura t'il personne, Monsieur, qui veüille prendre en main les interêts [...]
Mots clefs :
Éloquence, Orateurs, Poètes, Empire des Lettres, Modernes, Anciens, Ouvrages
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REPONSE à la Lettre inserée dans le Mercure de Novembre 1730. sur la gloire des Orateurs et des Poëtes.
REPONSE à la Lettre.inserée dans le
Mercure de Novembre 1739, sur la gloi
re des Orateurs et des Poëtes.
aura t'il
N'qui veuille prendre en main les in
erêts de l'Eloquence , attaquée dans le
Ja Vola
Mer
JUIN De 1731. 1285
Mercure de Novembre dernier ? On y a
donné la préférence aux Poëtes sur les
Orateurs , et c'est là - dessus que je sens
réveiller toute l'ardeur de mon zele ; je
me vois obligé presque malgré moi à
vous déclarer mes sentimens : je dis mal
gré moi , n'aimant pas naturellement à
me produire aux yeux du Public , outre
que la cause qu'il s'agit de soutenir me
paroît fort superieure à la foiblesse de
mes forces ; mais aprés tout , ce seroit ,
à mon avis , une lâcheté que de laisser dé
grader l'Eloquence du haut rang qu'elle a
tenu jusqu'ici , et qu'elle a dû tenir dans
l'Empire des Lettres , soit parmi les An
ciens , soit parmi les Modernes. J'ent e
prens donc de faire valoir les droits de l'E
loquence , et de repondre à tout ce que
l'Auteur de la Lettre , inserée dans le
Mercure, a dit en faveur de la Poësie. Que
si je ne m'acquite pas tout à fait de ce que
j'entreprens , il ne tiendra qu'à vous de
supléer par vôtre pétration et par vos
lumieres , à ce qui manquera à mes Re
flexions et à mes paroles.
On ne me fera point un crime de join
dre ici les Letrres Françoises avec les
Grecques et les Latines : car quelque res
pect que l'on doive aux Anciens , on est ,
ce me semble , convenu dans ce siecle
I. Val.
D vj que
1286 MERCURE DE FRANCE
que les Modernes en approchent d'assés
prés , pour ne leur être point tout à fait
inferieurs. En effet , nous avons d'aussi
habiles Orateurs , et d'aussi grands Poë
tes que l'Antiquité en a eu , non pas tout
à fait , si l'on veut , dans le Poëme Epique,
qui est le seul genre , dans lequel l'Auteur
de la Lettre a fait un préjugé incontesta
ble en faveur des Anciens contre les Mo
dernes , mais dans les autres especes de
Poësie , telles que sont la Tragedie , fa
Comedie , la Satyre , les Fables , dans les
quelles il est certain que nos Auteurs
ont égalé , pour ne pas dire , surpassé les
'Anciens..
Mais , comme il faut se renfermer ici
dans le seul parallele des Orateurs et des
Poëtes , afin de repondre précisement à
la Lettre inserée dans le Mercure , jose
dire hardiment , et sans crainte d'être dé
menti par les connoisseurs habiles et ju
dicieux , que l'Eloquence est en toute
maniere préferable à la Poësie , et voici
sur quelles raisons je fonde la solidité de
mon sentiment.
J'avance premierement , que l'Elo
quence est d'un usage plus utile , plus
étendu , plus important que la Poësie ,
parcequ'elle estproprement et par un titre
particulier , l'arbitre du bon sens , de la
J.Kol verité
JUIN. 1731. 1287
verité , et de la raison ; au lieu que la Poë
sie n'est, à le bien prendre, que l'ouvrage
de l'invention et de l'imagination humai
ne : Car on convient que le but principal
et même unique des Poëtes , est de plaire
par la beauté des images, par les hardiesses
figurées de l'expression et du langage .
C'est ce qu'on peut voir dans le discours
que M. de la Motte a fait sur la Poësie
en general , et qu'il a mis à la tête de ses
Odes : mais l'Eloquence a non seulement
pour objet l'art de plaire , elle triomphe
des Passions , elle se rend maitresse des
volontez ; Ce qui est beaucoup plus no
ble , plus difficile , et demande de plus
grands efforts de la part des Orateurs ,
que de celle des Poëtes qui ne touchent et
ne meuvent que par occasion , et , pour
ainsi dire , par hazard , par la raison qu'ils
ne s'attachent qu'à flatter , qu'à favoriser
les passions , plutôt qu'à les combattre..
En un mot , tout ce qu'il y a de sçavans
hommes demeurent d'accord , que la
Poësie n'est presque qu'un amusement de
PEsprit humain ; que son unique partage
est d'embellir les objets qu'elle represente,
d'où vient que par un abus qui lui est
propre , elle s'employe plus souvent à
farder le vice , qu'à honorer la vertu ;:
mais ils conviennent tous que l'avantage
L. Vol.
de
# 288 MERCURE DE FRANCE
de l'Eloquence est de regner sur l'esprit
des Princes , des Magistrats , et des Peu
ples entiers , de soutenir la raison et la
justice , de faire vouloir aux hommes ce
qu'ils ne vouloient pas , de donner enfin
la Loy aux Coeurs les plus obstinez et les
plus rebelles .
Il s'agit maintenant de ce qu'a dit l'Au
teur de la Lettre , qui rapporte le témoi
gnage de Ciceron , pour faire voir que la
Poësie est un Art divin , qui éleve l'hom
me au dessus de lui-même , et que c'est
dans cette vue qu'il a écrit que les Poëtes
étoient comme animez d'un souffle et
d'un esprit divin , Spiritu quodam divino
affati. Mais à ce témoignage de Ciceron,
j'en oppose un autre qui n'est pas moins
respectable , et qui lui est trés- avantageux
à lui même et à l'Eloquence. C'est celui
du celebre Longin , qui dans le Traité
du Sublime , que M. Despréaux a si bien
traduit en notre langue , a donné la plus
grande idée du merite de Ciceron et de
Demosthéne. Il compare le premier à un
grand embrasement qui dévore et consume
tout ce qu'il rencontre , avec un feu qui ne
s'eteint point , qu'il répand diversement danș
ses ouvrages , et qui à mesure qu'il s'avance,
prend toujours de nouvelles forces. Et pour
Le second , c'est - à-dire , Demosthéne , il le
I. Vol.
compare
JUIN. 1731. 1289
ra
compare à une tempête et à un foudre , à
cause de la violence , de la rapidité , de la
force , et de la vehemence avec laquelle il
vage ,pour ainsi dire,et emporte tout. Demos
théne , dit - il , ayant ramassé en soi toutes les
qualitez d'un Orateur veritablement né aw
sublime , et entierement perfectionné par l'étu
de ; ce ton de majesté , et de grandeur , ces
mouvemens animez , cette fertilité , cette
adresse , cette promptitude , et ce qu'on doit
sur tout estimer en luy , cette force et cette ve
bemence , dont jamais personne n'a pû ap
procher. Par toutes ces divines qualitez ,
que je regarde en effet , dit il , comme autant
derares presens qu'il avoit reçus des Dieux¸et
qu'il ne m'est pas permis d'appeller des qua
linez humaines , il a effacé tout ce qu'il y
a eu d'Orateurs celebres dans tous les siecles,
les laissant comme abbatus ct éblouis , pour
ainsi dire , de ses tonnerres et de ses éclairs ;
car dans les parties où il excelle , il est tel
lement élevé au dessus d'eux , qu'il repare
entierement par là celles qui lui manquent.
Et certainement , ajoute- t'il , il est plus aisé
d'envisager fixement et les yeux ouverts , les
foudres qui tombent du Ciel , que de n'être
point ému des violentes passions qui regnent
en foule dans ses ouvrages .
Tel est le passage de Longin , traduit
dans toute sa force par M. Despreaux
Jo Vola
Quel
1290 MERCURE DE FRANCE
Quelles reflexions ne peut- on pas faire
là dessus ? voilà l'Eloquence traitée de
qualité plus qu'humaine , de qualité divi
ne. la voilà comparée à ce qu'il y a de plus
fort , de plus puissant dans la nature , je
veux dire , aux tempêtes , et aux foudres .
A t'on jamais attribué quelque chose de
semblable à la Poësie ? Et n'est- il pas évi
dent que l'Eloquence a par cet endroit
là un avantage que tous les charmes et
les agrémens de la Poësie ne sçauroient
égaler .
On n'a qu'à se rappeller ici les grands
fuccès qui accompagnoient l'Eloquence de
Ciceron. Ignore- t'on l'avantage qu'il eur,.
en faisant l'Apologie de Ligarius , en pre
sence de Jules - Cesar , son ennemi declaré
, et qui avoit résolu de le proscrire ?
C'étoit dans ce dessein qu'il s'étoit rendu
au Senat ; et malgré tous les mouvemerrs
de sa haine et de son ambition , on vit
eet Empereur , aussi distingué par son
esprit que par ses armes victorieuses ,
rendre hommage, pour ainsi dire , à l'Elo
quence de Ciceron ; laisser tomber le pa
pier qu'il tenoit dans sa main , par la sur
prise où il étoit de voir justifier comme in
nocent celui qu'il avoit regardé comme
coupable.
C'est ainsi que l'Eloquence sçait se ren.
Lo.Vol.
dre ,
JUIN. 1731. 12.9
dre maîtresse des volontez ; et qu'on ne
dise pas que Ciceron ne dût ce succès
qu'à la vehemence de sa prononciation.
Ce n'étoit point le sentiment du grand
Prince de Condé ; Ce Prince aussi céle
bre que Cesar par son génie et par ses
Conquêtes , soutenoit qu'on ne pouvoit
lire les Ouvrages de Ciceron sans en être
ému ; cela fait voir que le talent même
de la prononciation , dont là plûpart des
Poëtes ne font nul usage , n'empêche pas
que les Discours des Orateurs , par la lec
ture qu'on en fait , ne triomphent dans
tous les Pays et dans tous les siecles.
Que dire après cela , du mépris que
l'Auteur de la Lettre fait de la Prose :
qu'il met au - dessous de la versification et
de l'harmonie de la Poësie , comme si
cette harmonie étoit particuliere aux Pdë
tes , et qu'il ne fût pas possible aux Ora
teurs d'enchanter les esprits par les char
mes de la parole ? on sçait , sans doute, ce
qui arriva au fameux Alphonse Roy d'Ar
ragon. Attaqué d'une maladie de lan
gueur qui paroissoit incurable aux Mede
cins , il recouvra sa santé par la lecture
de l'Histoire de Quint Curce : a t'on ja
mais crû que les Histoires appartiennent
à la Poësie ? ne sont-elles pas uniquement
du ressort de l'Eloquence qui sçait ramas
I. Vol
ser
1292 MERCURE DE FRANCE
ser quand elle veut , et les agrémens du
Discours, et les images les plus vives de la
nature.
Quant à ce que l'Auteur a dit de l'en
tousiasme de David et des Prophetes , qui
se sont servis du langage de la Poësie pour
exprimer leurs sentimens , il est aisé de ré
pondre que ce Saint Roy n'écrivit ces
Oracles en vers , que parce qu'il voulut
qu'ils fussent chantez dans les assemblées
du Peuple , et l'on sçait bien que le chant
ne peut se passer de la cadence de la Poë
sie ; mais il ne s'ensuit pas delà , que les
Exhortations des Prophetes n'ayent eu
de la force que parce qu'elles étoient en
vers : au contraire, plusieurs d'entr'eux se
sont servis de la Prose pour parler aux
Peuples , et l'on sent encore, en les lisant
que rien ne manque à la grandeur et à
la majesté qui convenoit à Dieu même
qui les inspiroit.
Il est tems de venir aux Modernes , et
à l'Eloquence de notre siecle. Est- il pos
sible que l'Auteur de la lettre ait si fort.
méconnu le merite de nos Orateurs et de
nos Ecrivains , que de leur préferer les
agrémens de la Poësie ? Croit -il avoir ga
gné sa cause en établissant sur le senti
ment du P. Bouhours , du P. Rapin , de
M. D'Aubignac, que le Poëme Epique est
I. Vola le
JUIN. 1731. 1293
>
le Chef- d'oeuvre de l'esprit humain ? Je
le surpre ndrai bien plus , quand je luy
dirai qu'il y a tel Discours en nôtre lan
gue , tel Panegyrique , telle Harangue
qui est un Chef-d'oeuvre de l'esprit hu
main : et cela est d'autant plus vrai , que
sans avoir recours aux Fables , aux sup
positions , aux chimeres de la Poësie , on
s'en trouve charmé par la seule verité
par la seule force de la parole. Je le re- .
péte: il y a dans ces Discours dont je par
le , autant d'art , de vivacité , de gran
deur , et quelquefois plus , que dans tous.
les Poëmes anciens et modernes.
Que dis - je ? l'Eloquence n'a - t'elle pas
plus de force ordinairement par la liber
té qu'elle a de se tourner de tous côtés ;
de pousser ou de moderer la vigueur et
la rapidité de son style , selon les occa
sions , ou les passions qu'elle fait agir ; on
sçait que dans la Poësie la raison se trouve
enchainée par les loix rigoureuses de la
versification : les plus excellens Poëtes s'en
sont plaints , et ils n'ont pû dissimuler
leur contrainte : mais dans la Prose l'esprit
peut prendre tout son essor , il a le choix
de ces images vives , justes et agréables ,
qui par un doux charme saisissent l'esprit
et le coeur. Dans la Poësie , la nature est
quelquefois si envelopée sous des figures
8
1
3
1
1
1. Vol.
étrangeres ,
1294 MERCURE DE FRANCE
étrangeres , qu'on a de la peine à la récon
noître mais l'Eloquence présente toûjours
une fidele image de la nature , et il n'ap
partient qu'à elle de faire bien valoir la
verité et la raison .
L'Auteur a crû beaucoup avancer en
rapportant quelques endroits d'Homere
et de Racine , qu'il défie nos Ecrivains de
mettre en Prose avec le même succés , mais
il se fait illusion à lui-même. S'il y a des
traits dans les Poëtes que la Prose ne puis
se égaler , on en voit aussi dans les Ora
teurs où la Poësie ne sçauroit atteindre :
cela dépend de la justesse et de la préci
sion avec laquelle les uns et les autres se
sont exprimés . Il est certain que ce qui est
exprimé fortement et noblement dans
une langue ou dans un genre , ne peut
passer avec la même grace dans un autre.
On en voit des preuves dans toutes les
Traductions qu'on a faites des ouvrages
des Anciens et des Modernes : et on a tou
jours été convaincu que les Traductions
mêmes de nos Auteurs François ne valent
pas les Originaux ; il en est de même des
Orateurs et des Poëtes ; mais il ne s'ensuit
point de ce parallele que la Poësie ait au
cun avantage sur l'Eloquence .
Puisque l'Auteur de la Lettre a employé
les citations en faveur de la Poësie , il nous
I. Vol
doit
JUIN. 1731. 1295
par
E doit être permis de les employer aussi
pour l'Eloquence : en voici une d'un Ora
teur celebre qui a été en son temps une
lumiere de l'Eglise ; je parle de M. Bos
suet Evêque de Meaux ; on l'a comparé
à Demosthéne. C'est dans l'Oraison fune
bre de la Reine d'Angleterre
, Epouse
du Roy Charles premier , où ce grand
Prélat , aprés avoir marqué tous les mal
heurs qui arriverent à ce Prince , et sa
détention les Ennemis
de sa person
ne et de son Royaume , s'exprime ainsi .
Le Roy est mené de captivité en captivi
té: et la Reine remue en vain la France ,
la Hollande , la Pologne même , et les Puis
sances du Nord les plus éloignées : elle ranime
les Ecossois , qui arment trente mille hom
mes ; ellefait avec le Duc de Lorraine une
entreprise pour la delivrance du Roy , dont
le succés paroit infaillible , tant le concert en
est justes elle retire ses chers enfans , l'uni
que esperance de sa maison , et confesse cette
fois , que parmi les plus mortelles douleurs ,
on est encore capable de joye : elle console
le Roy , qui lui écrit de saprison même , qu'elle
seule soutient son esprit , et qu'il ne faut
craindre de lui aucune bassesse , parceque
sans cesse il se souvient qu'il est à elle. O
Mere ! O Femme ! O Reine admirable !
et digne d'une meilleure Fortune , si les For
དྲ
3
S
$
i
5
*
I. Vol.
tunes
1296 MERCURE DE FRANCE
tunes de la Terre éroient quelque chose ! en
fin , il faut ceder à vôtre sort ; vous avez as
sés soutenu l'Etat qui est attaqué par uneforce
invincible et divine ; il ne reste plus désor
mais sinon que vous teniez ferme parmi fes
ruines.
Qui cependant , continua t- il , pourroit
exprimer ses juftes douleurs ? Qui pourroit ra
conter ses plaintes t Non , Messieurs , Jere
mie lui-même , qui seul semble être capable
d'égaler les lamentations aux calamitez , ne
suffiroit pas à de tels regrets . Elle s'écrie avec
eeProphéte : Voyez , Seigneur , mon affliction ;
mon ennemi s'est fortifié , et mes enfans sont
perdus ; le cruel amis sa main sacrilege surce
qui m'étoit le plus cher ; la Royauté a été pro
fanée , et les Princes sont foulez aux pieds ;
baiffez-moi , je pleurerai amérement ; n'en
trepenez pas de me consoler : Le glaive afra
pé au dehors , mais je sens en moi - même une
mort semblable.
Voilà l'endroit de M. Boffuet , qu'on
a été obligé de rapporter tout entier , quoi
qu'un peu long. Quelle foule de paffions
& de mouvemens ne voit- on pas dans
cette Description du malheur de ce Prince?
mais quelle addreffe , de s'arrêter tout
d'un coup , pour ne pas raconter la funefte
mort qu'on lui fit souffrir & de relever
par son silence , ce qu'il sentoit bien ne
I. Vel pou
E JUIN. 1731 . 1297
To
T
#
TE
+
"
1
7
pouvoir égaler par fon discours , de passer
enfin à cette apoftrophe imprevûë , par
laquelle il s'écrie , comme s'il eût été hors
de lui- même , O mere ! O femme ! O
Reine admirable , & digne d'une meilleure
fortune , fi les fortunes de la Terre étoient
quelque chose .... On doit admirer encore
l'application merveilleuse qu'il fait à cette
Reine , des expressions de Jeremie , qui
repreſentent fi fortement la grandeur de
son infortune et de ses douleurs . Peut- on
rien voir de plus frappant ? que la Poësie
s'efforce de mettre en Vers cet en
droit , & plufieurs autres qui se trouvent
dans cette Oraison funebre , & dans celle
de la Duchesse d'Orleans qui la suit
immediatement , elle n'en viendra ja
mais à bout.
>
On peut encore se souvenir de celle
du Grand Prince de Condé faite par le
même Prélat , où tout ce que la Guerre
a de plus héroïque , tout ce que l'esprit
& le coeur ont de plus grand se trouve
renfermé de la maniere du monde la plus
vive , sans parler du détail qu'il y fait de
la mort de ce Héros , Ouvrage immor
tel , où l'on a dit avec raison , que cet
admirable Orateur s'étoit surpaffé lui-mê
me. Tout cela est fort au - deffus des agré
mens de la Poësie .
1. Vol.
Que
1298 MERCURE DE FRANCE
Que s'il faut passer aux Orateurs de
notre siécle , qu'y a- t'il de plus beau , de
plus éloquent , de plus sublime , que les
Eloges funebres , composez par M. Fle
chier , Evêque de Nîmes. On sçait qu'il
a porté l'Art de la louange à un point de
perfection , où les Anciens ni les Moder
nes n'ont presque pû atteindre . On n'a
qu'à lire ces Eloges , on y trouvera une
infinité d'endroits que les plus grands
Poëtes auroient bien de la peine à égaler.
Entr'autres , celui - ci qui se voit à la fin de
P'Oraison funebre de la Reine,
Que lui restoit-il à demander à Dieu , dit
il , ou à desirer sur la terre ? Elle voyoit le
Roy au comble des prosperitez humaines ; ai
mé des uns , craint des autres , estimé de tous;
pouvant tout ce qu'il veut , et ne voulant que
ce qu'il doit ; au dessus de tout par sa
gloire , et par sa moderation au dessus de sa
gloire même.
Quelle précision ! Quelle grandeur ! dans
ce peu de mots , qui comprennent tout ce
qu'on a dit de plus beau à la gloire de
Louis le Grand ? mais quelle cadence !
quelle harmonic ! en peut- on trouver da
vantage dans les Poëtes les plus confom
mez ?
Il ne faut qu'ouvrir l'Eloge funebre
qu'il a fait du Grand Turenne. C'est- là
1. Vol.
qu'il
JUIN. 1731. X299
W
qu'il a déployé toute la force de son Art.
Il s'y est élevé aussi haut que la gloire du
Heros qu'il vouloit loüer. En voici des
traits inimitables .
Oùbrillent, dit- il, avecplus d'éclat les effets
glorieux de la vertu Militaire conduites
d'Armées, Sieges de Places , Prises de Villes
Passages de Rivieres : Attaques hardies , Re
traites honorables , Campemens bien ordon
nez , Combats soutenus , Batailles gagnées ,
Ennemis vaincus par la force , dissipez par
Paddresse, lassez et consumez par une sage et
noble patience où peut-on trouver tant et de
si puissans exemples , que dans les actions
d'un Homme sage , liberal , desinterressé
dévoué au Service du Prince & de la Patrie;
grand dans l'adversité par son courage
dans la prosperité par sa modestie , dans.
les difficultez par sa prudence , dans les
perils par sa valeur , dans la Religion par
sa pieté ? ...
Villes , que nos Ennemis s'étoient déja
partagées , vous êtes encore dans l'enceinte de
notre Empire. Provinces qu'ils avoient déja
ravagées dans le desir et dans la pensée , vous
avez encore recueilli vos moissons. Vous du
rez encore , Places que l'Art et la Nature a
fortifiées , et qu'ils avoient dessein de démo
lir et vous n'avez tremblé que sous de
projets frivoles d'un Vainqueur en idée , qui
I.Vol. - E 1 comp
.
333107
1300 MERCURE DE FRANCE .
comptoit le nombre de nos Soldats et qui
ne songeoit pas à la sagesse de leur Capi
taine
د
....
Ilparle , chacun écoute ses Oracles : il com
mande , chacun avec joye suit ses ordres ; il
marche , chacun croit courir à la gloire. On
diroit qu'il va combattre des Rois , confe
derez avec sa seule Maison comme un au
tre Abraham ; que ceux qui le suivent sont
ses Soldats et ses Domestiques , et qu'il est
General et Pere de Famille tout ensem
ble ....
Il se cache ; mais sa réputation le décou
vresilmarche sans suite et sans équipage,mais
chacun dans son esprit le met sur un Char
de Triomphe : On compte en le voyant les
ennemis qu'il a vaincus, nonpas les Serviteurs
qui le suivent tout seul qu'il est , on se figure
autour de lui ses vertus et ses victoires qui
Paccompagnent ; il y a je ne sçai quoi de no
ble dans cette honnête simplicité , et moins
il est superbe , plus il devient venerable ...
L'enviefut étouffée , ou par le mépris qu'il
en fit , ou par des accroissemens perpetuels
d'honneur et de gloire : le merite l'avoit fait
naître , le merite la fit mourir. Ceux qui
lui étoient moins favorables
combien il étoit necessaire à l'Etat ceux
qui ne pouvoient souffrir son élevation se
srurent enfin oblige d'y consentir , et n'o
ont reconnu
د
I. Vol. sens
JUIN. 1731. 1301
sans s'affliger de la prosperité d'un Hom
me qui ne leur avoit jamais donné la mise
rable consolation de se réjouir de quelqu'une
de ses fautes , ils joignirent leur voix à la voix
publique et crurent qu'être fon Ennemi
>
c'étoit l'Etre de toute la France ...
En voilà bien assez , et un peu trop ,
pour faire repentir l'Auteur de la Lettre
du mépris qu'il a fait de l'Eloquence , fion
a cité un peu au long cet éloge de M. de
Turenne c'est que tout le monde con
vient que c'est un chef - d'oeuvre de
l'Esprit humain , et que M. Fléchier s'eſt
immortalisé lui-même , en immortalisant
le Heros .
›
>
On ne dira rien ici du Panegyrique
du Roy par M. Pelisson , qui a été traduit
en toutes sortes de Langues de l'Europe
à l'honneur de la nôtre ni de tant
de Harangues prononcées , soit à l'Aca
demie , soit ailleurs ; cela nous meneroit
trop loin ; mais qu'eft-il besoin de s'é
tendre davantage ? Quel a été jusqu'ici
le but de l'Académie Françoise ? Eft - ce
de cultiver principalement la Poësie , &
de la préferer à l'Eloquence ? qu'on le
demande aux sçavans Hommes qui l'a
composent , Ils diront que c'est l'Elo
quence qui a toujours fait le principal
objet de leurs soins ; qu'ils n'ont rien ou
1. Vol
E ij blié
יכ
LVLM JP 1 дауUD
blié
par leurs
Ecrits
, pour
la rendre
su
blime
, touchante
, et digne
enfin
de toute
la gloire
de
notre
Siècle
. Ils
diront
qu'ils
connoissent
tous
le
mérite
de
la Poësie
.
qu'ils
couronnent
tous
les ans
par
des
prix
;
mais
qu'ils
sont
persuadez
que
l'Eloquence
qui
est
aussi
couronnée
par
leurs
mains
,
est
d'un
usage
plus
étendu
, plus
utile
,
plus
noble
et plus
importants
que
l'on
di
se après
cela
que
la Poësie
eft le langage
des
Dieux
, on répond
que
l'Eloquence
,étant
le
langage
des
Hommes
, & des
Hommes
les
plus
distinguez
, elle
a plus
de droit
sur
leur
estime
, & qu'on
doit
s'attacher
avec
plus
de soin
à la cultiver
et à la maintenir
dans
sa
perfection
.
On doit conclure de tout ce qu'il vient
d'être dit , que la Poësie ne regardant que
le plaisir de l'esprit , et l'Eloquence ayant
pour objet la vérité , la juftice , la vertu et
la sagesse , elle mérite par conséquent
d'être préférée à la Poësie.
On n'a pas eu le tems de s'étendre sur
ce qu'a dit l'Auteur de la Lettre au sujet
des Prédicateurs , qu'il prétend être fades
et ennuyeux , un Amateur des Théatres
et des Operas doit avoir quelque peine à
les gouter ; mais il ne laisse pas d'être vrai
que
que l'Eloquence de la Chaire a été portée
de nos jours à une très grande perfection ;
I. Vol. et
JUIN. 1731. 1303
et qu'on ne sçauroit mépriser les Prédica
teurs , sans se moquer des Saints Peres qui
'en sont les modéles , un Ambroise , un
Cyprien , un Auguſtin , un Chrysostome
que nos Orateurs Chrétiens suivent de
fort près : Ces Grands Hommes ont été
infiniment au dessus de tous les Poëtes.
Le 3. Janvier 1731.
Mercure de Novembre 1739, sur la gloi
re des Orateurs et des Poëtes.
aura t'il
N'qui veuille prendre en main les in
erêts de l'Eloquence , attaquée dans le
Ja Vola
Mer
JUIN De 1731. 1285
Mercure de Novembre dernier ? On y a
donné la préférence aux Poëtes sur les
Orateurs , et c'est là - dessus que je sens
réveiller toute l'ardeur de mon zele ; je
me vois obligé presque malgré moi à
vous déclarer mes sentimens : je dis mal
gré moi , n'aimant pas naturellement à
me produire aux yeux du Public , outre
que la cause qu'il s'agit de soutenir me
paroît fort superieure à la foiblesse de
mes forces ; mais aprés tout , ce seroit ,
à mon avis , une lâcheté que de laisser dé
grader l'Eloquence du haut rang qu'elle a
tenu jusqu'ici , et qu'elle a dû tenir dans
l'Empire des Lettres , soit parmi les An
ciens , soit parmi les Modernes. J'ent e
prens donc de faire valoir les droits de l'E
loquence , et de repondre à tout ce que
l'Auteur de la Lettre , inserée dans le
Mercure, a dit en faveur de la Poësie. Que
si je ne m'acquite pas tout à fait de ce que
j'entreprens , il ne tiendra qu'à vous de
supléer par vôtre pétration et par vos
lumieres , à ce qui manquera à mes Re
flexions et à mes paroles.
On ne me fera point un crime de join
dre ici les Letrres Françoises avec les
Grecques et les Latines : car quelque res
pect que l'on doive aux Anciens , on est ,
ce me semble , convenu dans ce siecle
I. Val.
D vj que
1286 MERCURE DE FRANCE
que les Modernes en approchent d'assés
prés , pour ne leur être point tout à fait
inferieurs. En effet , nous avons d'aussi
habiles Orateurs , et d'aussi grands Poë
tes que l'Antiquité en a eu , non pas tout
à fait , si l'on veut , dans le Poëme Epique,
qui est le seul genre , dans lequel l'Auteur
de la Lettre a fait un préjugé incontesta
ble en faveur des Anciens contre les Mo
dernes , mais dans les autres especes de
Poësie , telles que sont la Tragedie , fa
Comedie , la Satyre , les Fables , dans les
quelles il est certain que nos Auteurs
ont égalé , pour ne pas dire , surpassé les
'Anciens..
Mais , comme il faut se renfermer ici
dans le seul parallele des Orateurs et des
Poëtes , afin de repondre précisement à
la Lettre inserée dans le Mercure , jose
dire hardiment , et sans crainte d'être dé
menti par les connoisseurs habiles et ju
dicieux , que l'Eloquence est en toute
maniere préferable à la Poësie , et voici
sur quelles raisons je fonde la solidité de
mon sentiment.
J'avance premierement , que l'Elo
quence est d'un usage plus utile , plus
étendu , plus important que la Poësie ,
parcequ'elle estproprement et par un titre
particulier , l'arbitre du bon sens , de la
J.Kol verité
JUIN. 1731. 1287
verité , et de la raison ; au lieu que la Poë
sie n'est, à le bien prendre, que l'ouvrage
de l'invention et de l'imagination humai
ne : Car on convient que le but principal
et même unique des Poëtes , est de plaire
par la beauté des images, par les hardiesses
figurées de l'expression et du langage .
C'est ce qu'on peut voir dans le discours
que M. de la Motte a fait sur la Poësie
en general , et qu'il a mis à la tête de ses
Odes : mais l'Eloquence a non seulement
pour objet l'art de plaire , elle triomphe
des Passions , elle se rend maitresse des
volontez ; Ce qui est beaucoup plus no
ble , plus difficile , et demande de plus
grands efforts de la part des Orateurs ,
que de celle des Poëtes qui ne touchent et
ne meuvent que par occasion , et , pour
ainsi dire , par hazard , par la raison qu'ils
ne s'attachent qu'à flatter , qu'à favoriser
les passions , plutôt qu'à les combattre..
En un mot , tout ce qu'il y a de sçavans
hommes demeurent d'accord , que la
Poësie n'est presque qu'un amusement de
PEsprit humain ; que son unique partage
est d'embellir les objets qu'elle represente,
d'où vient que par un abus qui lui est
propre , elle s'employe plus souvent à
farder le vice , qu'à honorer la vertu ;:
mais ils conviennent tous que l'avantage
L. Vol.
de
# 288 MERCURE DE FRANCE
de l'Eloquence est de regner sur l'esprit
des Princes , des Magistrats , et des Peu
ples entiers , de soutenir la raison et la
justice , de faire vouloir aux hommes ce
qu'ils ne vouloient pas , de donner enfin
la Loy aux Coeurs les plus obstinez et les
plus rebelles .
Il s'agit maintenant de ce qu'a dit l'Au
teur de la Lettre , qui rapporte le témoi
gnage de Ciceron , pour faire voir que la
Poësie est un Art divin , qui éleve l'hom
me au dessus de lui-même , et que c'est
dans cette vue qu'il a écrit que les Poëtes
étoient comme animez d'un souffle et
d'un esprit divin , Spiritu quodam divino
affati. Mais à ce témoignage de Ciceron,
j'en oppose un autre qui n'est pas moins
respectable , et qui lui est trés- avantageux
à lui même et à l'Eloquence. C'est celui
du celebre Longin , qui dans le Traité
du Sublime , que M. Despréaux a si bien
traduit en notre langue , a donné la plus
grande idée du merite de Ciceron et de
Demosthéne. Il compare le premier à un
grand embrasement qui dévore et consume
tout ce qu'il rencontre , avec un feu qui ne
s'eteint point , qu'il répand diversement danș
ses ouvrages , et qui à mesure qu'il s'avance,
prend toujours de nouvelles forces. Et pour
Le second , c'est - à-dire , Demosthéne , il le
I. Vol.
compare
JUIN. 1731. 1289
ra
compare à une tempête et à un foudre , à
cause de la violence , de la rapidité , de la
force , et de la vehemence avec laquelle il
vage ,pour ainsi dire,et emporte tout. Demos
théne , dit - il , ayant ramassé en soi toutes les
qualitez d'un Orateur veritablement né aw
sublime , et entierement perfectionné par l'étu
de ; ce ton de majesté , et de grandeur , ces
mouvemens animez , cette fertilité , cette
adresse , cette promptitude , et ce qu'on doit
sur tout estimer en luy , cette force et cette ve
bemence , dont jamais personne n'a pû ap
procher. Par toutes ces divines qualitez ,
que je regarde en effet , dit il , comme autant
derares presens qu'il avoit reçus des Dieux¸et
qu'il ne m'est pas permis d'appeller des qua
linez humaines , il a effacé tout ce qu'il y
a eu d'Orateurs celebres dans tous les siecles,
les laissant comme abbatus ct éblouis , pour
ainsi dire , de ses tonnerres et de ses éclairs ;
car dans les parties où il excelle , il est tel
lement élevé au dessus d'eux , qu'il repare
entierement par là celles qui lui manquent.
Et certainement , ajoute- t'il , il est plus aisé
d'envisager fixement et les yeux ouverts , les
foudres qui tombent du Ciel , que de n'être
point ému des violentes passions qui regnent
en foule dans ses ouvrages .
Tel est le passage de Longin , traduit
dans toute sa force par M. Despreaux
Jo Vola
Quel
1290 MERCURE DE FRANCE
Quelles reflexions ne peut- on pas faire
là dessus ? voilà l'Eloquence traitée de
qualité plus qu'humaine , de qualité divi
ne. la voilà comparée à ce qu'il y a de plus
fort , de plus puissant dans la nature , je
veux dire , aux tempêtes , et aux foudres .
A t'on jamais attribué quelque chose de
semblable à la Poësie ? Et n'est- il pas évi
dent que l'Eloquence a par cet endroit
là un avantage que tous les charmes et
les agrémens de la Poësie ne sçauroient
égaler .
On n'a qu'à se rappeller ici les grands
fuccès qui accompagnoient l'Eloquence de
Ciceron. Ignore- t'on l'avantage qu'il eur,.
en faisant l'Apologie de Ligarius , en pre
sence de Jules - Cesar , son ennemi declaré
, et qui avoit résolu de le proscrire ?
C'étoit dans ce dessein qu'il s'étoit rendu
au Senat ; et malgré tous les mouvemerrs
de sa haine et de son ambition , on vit
eet Empereur , aussi distingué par son
esprit que par ses armes victorieuses ,
rendre hommage, pour ainsi dire , à l'Elo
quence de Ciceron ; laisser tomber le pa
pier qu'il tenoit dans sa main , par la sur
prise où il étoit de voir justifier comme in
nocent celui qu'il avoit regardé comme
coupable.
C'est ainsi que l'Eloquence sçait se ren.
Lo.Vol.
dre ,
JUIN. 1731. 12.9
dre maîtresse des volontez ; et qu'on ne
dise pas que Ciceron ne dût ce succès
qu'à la vehemence de sa prononciation.
Ce n'étoit point le sentiment du grand
Prince de Condé ; Ce Prince aussi céle
bre que Cesar par son génie et par ses
Conquêtes , soutenoit qu'on ne pouvoit
lire les Ouvrages de Ciceron sans en être
ému ; cela fait voir que le talent même
de la prononciation , dont là plûpart des
Poëtes ne font nul usage , n'empêche pas
que les Discours des Orateurs , par la lec
ture qu'on en fait , ne triomphent dans
tous les Pays et dans tous les siecles.
Que dire après cela , du mépris que
l'Auteur de la Lettre fait de la Prose :
qu'il met au - dessous de la versification et
de l'harmonie de la Poësie , comme si
cette harmonie étoit particuliere aux Pdë
tes , et qu'il ne fût pas possible aux Ora
teurs d'enchanter les esprits par les char
mes de la parole ? on sçait , sans doute, ce
qui arriva au fameux Alphonse Roy d'Ar
ragon. Attaqué d'une maladie de lan
gueur qui paroissoit incurable aux Mede
cins , il recouvra sa santé par la lecture
de l'Histoire de Quint Curce : a t'on ja
mais crû que les Histoires appartiennent
à la Poësie ? ne sont-elles pas uniquement
du ressort de l'Eloquence qui sçait ramas
I. Vol
ser
1292 MERCURE DE FRANCE
ser quand elle veut , et les agrémens du
Discours, et les images les plus vives de la
nature.
Quant à ce que l'Auteur a dit de l'en
tousiasme de David et des Prophetes , qui
se sont servis du langage de la Poësie pour
exprimer leurs sentimens , il est aisé de ré
pondre que ce Saint Roy n'écrivit ces
Oracles en vers , que parce qu'il voulut
qu'ils fussent chantez dans les assemblées
du Peuple , et l'on sçait bien que le chant
ne peut se passer de la cadence de la Poë
sie ; mais il ne s'ensuit pas delà , que les
Exhortations des Prophetes n'ayent eu
de la force que parce qu'elles étoient en
vers : au contraire, plusieurs d'entr'eux se
sont servis de la Prose pour parler aux
Peuples , et l'on sent encore, en les lisant
que rien ne manque à la grandeur et à
la majesté qui convenoit à Dieu même
qui les inspiroit.
Il est tems de venir aux Modernes , et
à l'Eloquence de notre siecle. Est- il pos
sible que l'Auteur de la lettre ait si fort.
méconnu le merite de nos Orateurs et de
nos Ecrivains , que de leur préferer les
agrémens de la Poësie ? Croit -il avoir ga
gné sa cause en établissant sur le senti
ment du P. Bouhours , du P. Rapin , de
M. D'Aubignac, que le Poëme Epique est
I. Vola le
JUIN. 1731. 1293
>
le Chef- d'oeuvre de l'esprit humain ? Je
le surpre ndrai bien plus , quand je luy
dirai qu'il y a tel Discours en nôtre lan
gue , tel Panegyrique , telle Harangue
qui est un Chef-d'oeuvre de l'esprit hu
main : et cela est d'autant plus vrai , que
sans avoir recours aux Fables , aux sup
positions , aux chimeres de la Poësie , on
s'en trouve charmé par la seule verité
par la seule force de la parole. Je le re- .
péte: il y a dans ces Discours dont je par
le , autant d'art , de vivacité , de gran
deur , et quelquefois plus , que dans tous.
les Poëmes anciens et modernes.
Que dis - je ? l'Eloquence n'a - t'elle pas
plus de force ordinairement par la liber
té qu'elle a de se tourner de tous côtés ;
de pousser ou de moderer la vigueur et
la rapidité de son style , selon les occa
sions , ou les passions qu'elle fait agir ; on
sçait que dans la Poësie la raison se trouve
enchainée par les loix rigoureuses de la
versification : les plus excellens Poëtes s'en
sont plaints , et ils n'ont pû dissimuler
leur contrainte : mais dans la Prose l'esprit
peut prendre tout son essor , il a le choix
de ces images vives , justes et agréables ,
qui par un doux charme saisissent l'esprit
et le coeur. Dans la Poësie , la nature est
quelquefois si envelopée sous des figures
8
1
3
1
1
1. Vol.
étrangeres ,
1294 MERCURE DE FRANCE
étrangeres , qu'on a de la peine à la récon
noître mais l'Eloquence présente toûjours
une fidele image de la nature , et il n'ap
partient qu'à elle de faire bien valoir la
verité et la raison .
L'Auteur a crû beaucoup avancer en
rapportant quelques endroits d'Homere
et de Racine , qu'il défie nos Ecrivains de
mettre en Prose avec le même succés , mais
il se fait illusion à lui-même. S'il y a des
traits dans les Poëtes que la Prose ne puis
se égaler , on en voit aussi dans les Ora
teurs où la Poësie ne sçauroit atteindre :
cela dépend de la justesse et de la préci
sion avec laquelle les uns et les autres se
sont exprimés . Il est certain que ce qui est
exprimé fortement et noblement dans
une langue ou dans un genre , ne peut
passer avec la même grace dans un autre.
On en voit des preuves dans toutes les
Traductions qu'on a faites des ouvrages
des Anciens et des Modernes : et on a tou
jours été convaincu que les Traductions
mêmes de nos Auteurs François ne valent
pas les Originaux ; il en est de même des
Orateurs et des Poëtes ; mais il ne s'ensuit
point de ce parallele que la Poësie ait au
cun avantage sur l'Eloquence .
Puisque l'Auteur de la Lettre a employé
les citations en faveur de la Poësie , il nous
I. Vol
doit
JUIN. 1731. 1295
par
E doit être permis de les employer aussi
pour l'Eloquence : en voici une d'un Ora
teur celebre qui a été en son temps une
lumiere de l'Eglise ; je parle de M. Bos
suet Evêque de Meaux ; on l'a comparé
à Demosthéne. C'est dans l'Oraison fune
bre de la Reine d'Angleterre
, Epouse
du Roy Charles premier , où ce grand
Prélat , aprés avoir marqué tous les mal
heurs qui arriverent à ce Prince , et sa
détention les Ennemis
de sa person
ne et de son Royaume , s'exprime ainsi .
Le Roy est mené de captivité en captivi
té: et la Reine remue en vain la France ,
la Hollande , la Pologne même , et les Puis
sances du Nord les plus éloignées : elle ranime
les Ecossois , qui arment trente mille hom
mes ; ellefait avec le Duc de Lorraine une
entreprise pour la delivrance du Roy , dont
le succés paroit infaillible , tant le concert en
est justes elle retire ses chers enfans , l'uni
que esperance de sa maison , et confesse cette
fois , que parmi les plus mortelles douleurs ,
on est encore capable de joye : elle console
le Roy , qui lui écrit de saprison même , qu'elle
seule soutient son esprit , et qu'il ne faut
craindre de lui aucune bassesse , parceque
sans cesse il se souvient qu'il est à elle. O
Mere ! O Femme ! O Reine admirable !
et digne d'une meilleure Fortune , si les For
དྲ
3
S
$
i
5
*
I. Vol.
tunes
1296 MERCURE DE FRANCE
tunes de la Terre éroient quelque chose ! en
fin , il faut ceder à vôtre sort ; vous avez as
sés soutenu l'Etat qui est attaqué par uneforce
invincible et divine ; il ne reste plus désor
mais sinon que vous teniez ferme parmi fes
ruines.
Qui cependant , continua t- il , pourroit
exprimer ses juftes douleurs ? Qui pourroit ra
conter ses plaintes t Non , Messieurs , Jere
mie lui-même , qui seul semble être capable
d'égaler les lamentations aux calamitez , ne
suffiroit pas à de tels regrets . Elle s'écrie avec
eeProphéte : Voyez , Seigneur , mon affliction ;
mon ennemi s'est fortifié , et mes enfans sont
perdus ; le cruel amis sa main sacrilege surce
qui m'étoit le plus cher ; la Royauté a été pro
fanée , et les Princes sont foulez aux pieds ;
baiffez-moi , je pleurerai amérement ; n'en
trepenez pas de me consoler : Le glaive afra
pé au dehors , mais je sens en moi - même une
mort semblable.
Voilà l'endroit de M. Boffuet , qu'on
a été obligé de rapporter tout entier , quoi
qu'un peu long. Quelle foule de paffions
& de mouvemens ne voit- on pas dans
cette Description du malheur de ce Prince?
mais quelle addreffe , de s'arrêter tout
d'un coup , pour ne pas raconter la funefte
mort qu'on lui fit souffrir & de relever
par son silence , ce qu'il sentoit bien ne
I. Vel pou
E JUIN. 1731 . 1297
To
T
#
TE
+
"
1
7
pouvoir égaler par fon discours , de passer
enfin à cette apoftrophe imprevûë , par
laquelle il s'écrie , comme s'il eût été hors
de lui- même , O mere ! O femme ! O
Reine admirable , & digne d'une meilleure
fortune , fi les fortunes de la Terre étoient
quelque chose .... On doit admirer encore
l'application merveilleuse qu'il fait à cette
Reine , des expressions de Jeremie , qui
repreſentent fi fortement la grandeur de
son infortune et de ses douleurs . Peut- on
rien voir de plus frappant ? que la Poësie
s'efforce de mettre en Vers cet en
droit , & plufieurs autres qui se trouvent
dans cette Oraison funebre , & dans celle
de la Duchesse d'Orleans qui la suit
immediatement , elle n'en viendra ja
mais à bout.
>
On peut encore se souvenir de celle
du Grand Prince de Condé faite par le
même Prélat , où tout ce que la Guerre
a de plus héroïque , tout ce que l'esprit
& le coeur ont de plus grand se trouve
renfermé de la maniere du monde la plus
vive , sans parler du détail qu'il y fait de
la mort de ce Héros , Ouvrage immor
tel , où l'on a dit avec raison , que cet
admirable Orateur s'étoit surpaffé lui-mê
me. Tout cela est fort au - deffus des agré
mens de la Poësie .
1. Vol.
Que
1298 MERCURE DE FRANCE
Que s'il faut passer aux Orateurs de
notre siécle , qu'y a- t'il de plus beau , de
plus éloquent , de plus sublime , que les
Eloges funebres , composez par M. Fle
chier , Evêque de Nîmes. On sçait qu'il
a porté l'Art de la louange à un point de
perfection , où les Anciens ni les Moder
nes n'ont presque pû atteindre . On n'a
qu'à lire ces Eloges , on y trouvera une
infinité d'endroits que les plus grands
Poëtes auroient bien de la peine à égaler.
Entr'autres , celui - ci qui se voit à la fin de
P'Oraison funebre de la Reine,
Que lui restoit-il à demander à Dieu , dit
il , ou à desirer sur la terre ? Elle voyoit le
Roy au comble des prosperitez humaines ; ai
mé des uns , craint des autres , estimé de tous;
pouvant tout ce qu'il veut , et ne voulant que
ce qu'il doit ; au dessus de tout par sa
gloire , et par sa moderation au dessus de sa
gloire même.
Quelle précision ! Quelle grandeur ! dans
ce peu de mots , qui comprennent tout ce
qu'on a dit de plus beau à la gloire de
Louis le Grand ? mais quelle cadence !
quelle harmonic ! en peut- on trouver da
vantage dans les Poëtes les plus confom
mez ?
Il ne faut qu'ouvrir l'Eloge funebre
qu'il a fait du Grand Turenne. C'est- là
1. Vol.
qu'il
JUIN. 1731. X299
W
qu'il a déployé toute la force de son Art.
Il s'y est élevé aussi haut que la gloire du
Heros qu'il vouloit loüer. En voici des
traits inimitables .
Oùbrillent, dit- il, avecplus d'éclat les effets
glorieux de la vertu Militaire conduites
d'Armées, Sieges de Places , Prises de Villes
Passages de Rivieres : Attaques hardies , Re
traites honorables , Campemens bien ordon
nez , Combats soutenus , Batailles gagnées ,
Ennemis vaincus par la force , dissipez par
Paddresse, lassez et consumez par une sage et
noble patience où peut-on trouver tant et de
si puissans exemples , que dans les actions
d'un Homme sage , liberal , desinterressé
dévoué au Service du Prince & de la Patrie;
grand dans l'adversité par son courage
dans la prosperité par sa modestie , dans.
les difficultez par sa prudence , dans les
perils par sa valeur , dans la Religion par
sa pieté ? ...
Villes , que nos Ennemis s'étoient déja
partagées , vous êtes encore dans l'enceinte de
notre Empire. Provinces qu'ils avoient déja
ravagées dans le desir et dans la pensée , vous
avez encore recueilli vos moissons. Vous du
rez encore , Places que l'Art et la Nature a
fortifiées , et qu'ils avoient dessein de démo
lir et vous n'avez tremblé que sous de
projets frivoles d'un Vainqueur en idée , qui
I.Vol. - E 1 comp
.
333107
1300 MERCURE DE FRANCE .
comptoit le nombre de nos Soldats et qui
ne songeoit pas à la sagesse de leur Capi
taine
د
....
Ilparle , chacun écoute ses Oracles : il com
mande , chacun avec joye suit ses ordres ; il
marche , chacun croit courir à la gloire. On
diroit qu'il va combattre des Rois , confe
derez avec sa seule Maison comme un au
tre Abraham ; que ceux qui le suivent sont
ses Soldats et ses Domestiques , et qu'il est
General et Pere de Famille tout ensem
ble ....
Il se cache ; mais sa réputation le décou
vresilmarche sans suite et sans équipage,mais
chacun dans son esprit le met sur un Char
de Triomphe : On compte en le voyant les
ennemis qu'il a vaincus, nonpas les Serviteurs
qui le suivent tout seul qu'il est , on se figure
autour de lui ses vertus et ses victoires qui
Paccompagnent ; il y a je ne sçai quoi de no
ble dans cette honnête simplicité , et moins
il est superbe , plus il devient venerable ...
L'enviefut étouffée , ou par le mépris qu'il
en fit , ou par des accroissemens perpetuels
d'honneur et de gloire : le merite l'avoit fait
naître , le merite la fit mourir. Ceux qui
lui étoient moins favorables
combien il étoit necessaire à l'Etat ceux
qui ne pouvoient souffrir son élevation se
srurent enfin oblige d'y consentir , et n'o
ont reconnu
د
I. Vol. sens
JUIN. 1731. 1301
sans s'affliger de la prosperité d'un Hom
me qui ne leur avoit jamais donné la mise
rable consolation de se réjouir de quelqu'une
de ses fautes , ils joignirent leur voix à la voix
publique et crurent qu'être fon Ennemi
>
c'étoit l'Etre de toute la France ...
En voilà bien assez , et un peu trop ,
pour faire repentir l'Auteur de la Lettre
du mépris qu'il a fait de l'Eloquence , fion
a cité un peu au long cet éloge de M. de
Turenne c'est que tout le monde con
vient que c'est un chef - d'oeuvre de
l'Esprit humain , et que M. Fléchier s'eſt
immortalisé lui-même , en immortalisant
le Heros .
›
>
On ne dira rien ici du Panegyrique
du Roy par M. Pelisson , qui a été traduit
en toutes sortes de Langues de l'Europe
à l'honneur de la nôtre ni de tant
de Harangues prononcées , soit à l'Aca
demie , soit ailleurs ; cela nous meneroit
trop loin ; mais qu'eft-il besoin de s'é
tendre davantage ? Quel a été jusqu'ici
le but de l'Académie Françoise ? Eft - ce
de cultiver principalement la Poësie , &
de la préferer à l'Eloquence ? qu'on le
demande aux sçavans Hommes qui l'a
composent , Ils diront que c'est l'Elo
quence qui a toujours fait le principal
objet de leurs soins ; qu'ils n'ont rien ou
1. Vol
E ij blié
יכ
LVLM JP 1 дауUD
blié
par leurs
Ecrits
, pour
la rendre
su
blime
, touchante
, et digne
enfin
de toute
la gloire
de
notre
Siècle
. Ils
diront
qu'ils
connoissent
tous
le
mérite
de
la Poësie
.
qu'ils
couronnent
tous
les ans
par
des
prix
;
mais
qu'ils
sont
persuadez
que
l'Eloquence
qui
est
aussi
couronnée
par
leurs
mains
,
est
d'un
usage
plus
étendu
, plus
utile
,
plus
noble
et plus
importants
que
l'on
di
se après
cela
que
la Poësie
eft le langage
des
Dieux
, on répond
que
l'Eloquence
,étant
le
langage
des
Hommes
, & des
Hommes
les
plus
distinguez
, elle
a plus
de droit
sur
leur
estime
, & qu'on
doit
s'attacher
avec
plus
de soin
à la cultiver
et à la maintenir
dans
sa
perfection
.
On doit conclure de tout ce qu'il vient
d'être dit , que la Poësie ne regardant que
le plaisir de l'esprit , et l'Eloquence ayant
pour objet la vérité , la juftice , la vertu et
la sagesse , elle mérite par conséquent
d'être préférée à la Poësie.
On n'a pas eu le tems de s'étendre sur
ce qu'a dit l'Auteur de la Lettre au sujet
des Prédicateurs , qu'il prétend être fades
et ennuyeux , un Amateur des Théatres
et des Operas doit avoir quelque peine à
les gouter ; mais il ne laisse pas d'être vrai
que
que l'Eloquence de la Chaire a été portée
de nos jours à une très grande perfection ;
I. Vol. et
JUIN. 1731. 1303
et qu'on ne sçauroit mépriser les Prédica
teurs , sans se moquer des Saints Peres qui
'en sont les modéles , un Ambroise , un
Cyprien , un Auguſtin , un Chrysostome
que nos Orateurs Chrétiens suivent de
fort près : Ces Grands Hommes ont été
infiniment au dessus de tous les Poëtes.
Le 3. Janvier 1731.
Fermer
Résumé : REPONSE à la Lettre inserée dans le Mercure de Novembre 1730. sur la gloire des Orateurs et des Poëtes.
Le texte est une réponse à une lettre publiée dans le Mercure de Novembre 1739, qui accordait la préférence aux poètes sur les orateurs. L'auteur, bien que réticent à s'exprimer publiquement, se sent obligé de défendre l'éloquence contre cette dépréciation. Il affirme que l'éloquence a toujours occupé une place supérieure dans l'Empire des Lettres, tant chez les Anciens que chez les Modernes. L'auteur soutient que l'éloquence est plus utile et plus importante que la poésie, car elle est l'arbitre du bon sens, de la vérité et de la raison. Contrairement à la poésie, qui se limite à plaire par la beauté des images et l'imagination, l'éloquence triomphe des passions et maîtrise les volontés. Il cite des exemples comme Cicéron, dont l'éloquence a su convaincre Jules César, et Démosthène, comparé à une tempête par Longin. Le texte critique également l'idée que la poésie est un art divin, en opposant le témoignage de Cicéron à celui de Longin sur Démosthène. Il souligne que l'éloquence a un pouvoir supérieur, capable de régner sur les esprits des princes, des magistrats et des peuples. En ce qui concerne les Modernes, l'auteur affirme que les orateurs et écrivains français sont aussi habiles que les Anciens. Il mentionne que des discours en prose peuvent être des chefs-d'œuvre de l'esprit humain, sans recourir aux fables et aux suppositions de la poésie. Il conclut en affirmant que l'éloquence a plus de force et de liberté d'expression que la poésie, qui est contrainte par les lois de la versification. Le texte présente également des exemples d'orateurs célèbres, comme Bossuet, évêque de Meaux, comparé à Démosthène, et son oraison funèbre pour la reine d'Angleterre, épouse du roi Charles Ier. Bossuet y décrit les malheurs du roi, sa captivité et les efforts vains de la reine pour le libérer. Il exprime l'admiration pour la reine et la force de son esprit malgré les épreuves. Le texte souligne également l'éloquence de Bossuet dans d'autres discours, comme celui pour le prince de Condé, où il dépeint héroïquement la guerre et la mort du héros. Le texte mentionne ensuite Flechier, évêque de Nîmes, et ses éloges funèbres, notamment celui de la reine et du maréchal Turenne, où il atteint une grande perfection dans l'art de la louange. Il insiste sur la supériorité de l'éloquence sur la poésie, car elle traite de la vérité, de la justice, de la vertu et de la sagesse, contrairement à la poésie qui se limite au plaisir de l'esprit. Il conclut en affirmant que l'éloquence est plus utile et noble, et qu'elle mérite d'être cultivée avec soin. Enfin, il mentionne brièvement la perfection atteinte par l'éloquence de la chaire et les grands prédicateurs chrétiens.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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24
p. 1557-1560
NOUVEAU REGLEMENT pour le Palinod de l'Université de Caën, et Avis aux Poëtes.
Début :
Les Poëtes les plus distingués se sont fait dans tous les tems un honneur d'envoyer des pieces [...]
Mots clefs :
Poètes, Ode alcaïque, Ode Iambique, Chant, Sonnet, Dizain, Ode française, Ballade
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : NOUVEAU REGLEMENT pour le Palinod de l'Université de Caën, et Avis aux Poëtes.
NOUVEAU REGLEMENT
pour le Palinod de l'Université de Caën ,
et Avis aux Poëtes.
›
LES
Es Poëtes les plus distingués se sont fait dans
tous les tems un honneur d'envoyer des pieces
remporter des Prix au Palinod , entr'au
tres les Marot les Corneille , les Huet , les
Duc de Saint Aignan , les Segrais , &c...
et de
>
Pour rendre cette Cérémonie plus interessante,
et pour exciter l'émulation des Poëtes qui parois
soit un peu se ralentir , l'Université vient de sta◄
tuer , le 19. Mai 1731. ) qu'à l'avenir les Prix
seront distribuez le jour même que se tient le Pa
finod , c'est- à - dire , le jour de la Conception de
la Sainte Vierge : on ne lira sur le Pui , que les
Pieces qui auront remporté les Prix , et celles qui
en auront approché ; Aussi - tôt après on fera
imprimer les Pieces couronnées , et quelques -unes
des meilleures à la suite , si elles sont jugées di
gnes de l'impression.
En consequence du même Reglement, les Poë
tes envoyeront leurs Pieces depuis le commence
II. Vol.
ment G
1558 MERCURE DE FRANCÈ
ment d'Octobre , jusqu'à la . Saint Martin , lequel
tems expiré , on n'en recevra plus pour le pro
chain Palinod. Ils les adresseront au Secretaire
de l'Université , quien donnera son récépissé , el
les seront affranchies de port , faute de quoi el
les seront mises au rebut , sans être iûes : ils ne
mettront point leur nom à leurs Pieces , mais seu
lement une Sentence et quelques chiffres , sans se
faire connoître avant le jugement , à peine de
perdre le prix ; et pour se faire connoître avant
le jugement , ils présenteront ou feront présenter
les mêmes Sentences et chiffres écrits de la même
main.
Le jour du Palinod , les Prix seront donnés
immédiatement après la lecture des Pieces , si les
Auteurs sont présens et qu'ils se fassent connoître ;
sinon ils resteront entre les mains du Secretaire
de l'Université , pour être distribués , à l'ordre de
M. le Recteur, lorsque les Auteurs seront connus.
Il y a lieu d'efperer que les Poëtes furs d'ê
tre récompenfez promptement & publique
ment , vont travailler avec une nouvelle ar
deur ; on a cru devoir ajoûter ce qui fuit en fa
veur de ceux qui ne feroient pas au fait des
ufages de cet établissement..
2
Il y a des Prix fondés pour huit sortes de Pie
ces , Epigramme Latine Chant Royal , Bal
lade , Sonner , Dizain , Ode Françoise , Ode en
Vers Alcaïques , et Ode en Vers Iambes.
Les Poëtes doivent prendre pour argument de
leurs Pieces , quelque sujet qui puisse faire al
lusion à l'Immaculée Conception de la Sainte
Vierge ; par exemple , si l'on prend pour sujet de
l'Epigramme Latine , Jonas in utero Ceri inco
lumis , l'allusion pourra être , Bellua nil vati
nocuit , nil culpa Maria
11. Vol. L'Epigramme
JUIN. 1731
T
1559
L'Epigramme Latine doit être de trente
Vers , ni plus ni moins , y compris l'allusion .
Le Chint Royal doit être de cinq Strophes ,non
comprise l'allusion , chaque Strophe est compo
sée d'onze Vers de dix syllabes ; le dernier Vers,
qui est le refrein doit être feminin ; il doit y avoir
un repos à la fin des cinquième et huitiéme Vers.
L'usage est que le cinquième Vers soit masculin ;
les sixième et septiéme feminins et de même ri
me , et tous les autres entremêléz à la volonté du
Poëte. L'allusion peut contenir une sixieme stro
phe entiere , ou du moins une derniere moitié de
Strophe , qui est de six Vers. Il n'est pas be
soin d'avertir que toutes les strophes doivent se
ressembler pour les rimes , et leur arrangement.
La Ballade est de trois strophes , non com
prise l'allusion qui doit être une quatriéme stro
phe entiere, ou du moins une moitié de strophe ;
chaque strophe est composée de 2 quatrains , dont
les Vers sont de huit syllabes ; l'usage est que les
quatre premiers soient de rimes entremêlées ,
de sorte que le premier et le quatriéme soient de
même rime, masculins ou feminins , à la volonté
du Poëte ; et les quatre derniers entremêlés , de→
sorte que le dernier , qui est le refrein , soit femi
nin, et rime avec le sixième. Toutes les strophes ,
comme l'on sçait , doivent se ressembler pour les
rimés , tant des premiers que
des seconds qua
trains.
Le Sonnet est toujours composé de grands
Vers.
Le Dizain est composé , le plus ordinaire
ment , de grands et petits Vers entremêlés.
L'Ode Françoife est de dix strophes , y com
prise l'allusion ; chaque strophe de dix Vers
de huit syllabes. On sçair assez que ce seroit un
II. Vol. G .. grand
1,60 MERCURE DE FRANCE
grand défaut , s'll ne se trouvoit pas un repos
la fin des quatrième et septiéme Vers.
L'Ode Alcaïque est de douze strophes , y com
prise l'allusion .
$
L'Ode Iambique'est de quarante- huit Vers , y
comprise l'allusion ; à l'imitation de la quatriéme
Fable du quatriéme Livre de Phedre qui com
mence par ces mots : Plus esse in uno fæpe ,
quam in turbâ boni.
Les Prix de ces Pieces, sont pour l'Epigramme ;
premier Prix,les Armes de l'Université; deuxiéme
Prix l'Anneau d'or. Chant Royal , premier Prix ,
les Armes du Fondateur ; second Prix , la Palme ;
Balade , premier Prix , les Armes du Fondateur
second Prix , l'Etoile. Sonnet , premier Prix ,
les
Armes du Fondateur ; second Prix , la branche de
Laurier. Dixain , la Plume d'argent.
Tous ces Prix font redimez par d'autres Prix
d'honnête valeur.
+
Le Prix de l'Ode Françoise est une bourse de
Jettons d'argent , celui de l'Ode Alcaïque est de
vingt livres fet celui de l'Ode lambique de même.
L'Univerfité fouhaiteroit fort que tous ces Pri
fuffent bien plus confiderables 3 poury Supplées
Autant qu'il lui fera poffible , elle n'omettra riem
de tout ce qui pourra faire honneur aux Poëte
victorieux ; & à ceux qui les auront fuivis e 2
plus prés. Ils sont très -inftamment priez d'en .
voyer leurs Pieces pour la fin d'Octobre ou a
commencement de Novembre , tant de la pr
sente année 1731. que des fuivantes
pour le Palinod de l'Université de Caën ,
et Avis aux Poëtes.
›
LES
Es Poëtes les plus distingués se sont fait dans
tous les tems un honneur d'envoyer des pieces
remporter des Prix au Palinod , entr'au
tres les Marot les Corneille , les Huet , les
Duc de Saint Aignan , les Segrais , &c...
et de
>
Pour rendre cette Cérémonie plus interessante,
et pour exciter l'émulation des Poëtes qui parois
soit un peu se ralentir , l'Université vient de sta◄
tuer , le 19. Mai 1731. ) qu'à l'avenir les Prix
seront distribuez le jour même que se tient le Pa
finod , c'est- à - dire , le jour de la Conception de
la Sainte Vierge : on ne lira sur le Pui , que les
Pieces qui auront remporté les Prix , et celles qui
en auront approché ; Aussi - tôt après on fera
imprimer les Pieces couronnées , et quelques -unes
des meilleures à la suite , si elles sont jugées di
gnes de l'impression.
En consequence du même Reglement, les Poë
tes envoyeront leurs Pieces depuis le commence
II. Vol.
ment G
1558 MERCURE DE FRANCÈ
ment d'Octobre , jusqu'à la . Saint Martin , lequel
tems expiré , on n'en recevra plus pour le pro
chain Palinod. Ils les adresseront au Secretaire
de l'Université , quien donnera son récépissé , el
les seront affranchies de port , faute de quoi el
les seront mises au rebut , sans être iûes : ils ne
mettront point leur nom à leurs Pieces , mais seu
lement une Sentence et quelques chiffres , sans se
faire connoître avant le jugement , à peine de
perdre le prix ; et pour se faire connoître avant
le jugement , ils présenteront ou feront présenter
les mêmes Sentences et chiffres écrits de la même
main.
Le jour du Palinod , les Prix seront donnés
immédiatement après la lecture des Pieces , si les
Auteurs sont présens et qu'ils se fassent connoître ;
sinon ils resteront entre les mains du Secretaire
de l'Université , pour être distribués , à l'ordre de
M. le Recteur, lorsque les Auteurs seront connus.
Il y a lieu d'efperer que les Poëtes furs d'ê
tre récompenfez promptement & publique
ment , vont travailler avec une nouvelle ar
deur ; on a cru devoir ajoûter ce qui fuit en fa
veur de ceux qui ne feroient pas au fait des
ufages de cet établissement..
2
Il y a des Prix fondés pour huit sortes de Pie
ces , Epigramme Latine Chant Royal , Bal
lade , Sonner , Dizain , Ode Françoise , Ode en
Vers Alcaïques , et Ode en Vers Iambes.
Les Poëtes doivent prendre pour argument de
leurs Pieces , quelque sujet qui puisse faire al
lusion à l'Immaculée Conception de la Sainte
Vierge ; par exemple , si l'on prend pour sujet de
l'Epigramme Latine , Jonas in utero Ceri inco
lumis , l'allusion pourra être , Bellua nil vati
nocuit , nil culpa Maria
11. Vol. L'Epigramme
JUIN. 1731
T
1559
L'Epigramme Latine doit être de trente
Vers , ni plus ni moins , y compris l'allusion .
Le Chint Royal doit être de cinq Strophes ,non
comprise l'allusion , chaque Strophe est compo
sée d'onze Vers de dix syllabes ; le dernier Vers,
qui est le refrein doit être feminin ; il doit y avoir
un repos à la fin des cinquième et huitiéme Vers.
L'usage est que le cinquième Vers soit masculin ;
les sixième et septiéme feminins et de même ri
me , et tous les autres entremêléz à la volonté du
Poëte. L'allusion peut contenir une sixieme stro
phe entiere , ou du moins une derniere moitié de
Strophe , qui est de six Vers. Il n'est pas be
soin d'avertir que toutes les strophes doivent se
ressembler pour les rimes , et leur arrangement.
La Ballade est de trois strophes , non com
prise l'allusion qui doit être une quatriéme stro
phe entiere, ou du moins une moitié de strophe ;
chaque strophe est composée de 2 quatrains , dont
les Vers sont de huit syllabes ; l'usage est que les
quatre premiers soient de rimes entremêlées ,
de sorte que le premier et le quatriéme soient de
même rime, masculins ou feminins , à la volonté
du Poëte ; et les quatre derniers entremêlés , de→
sorte que le dernier , qui est le refrein , soit femi
nin, et rime avec le sixième. Toutes les strophes ,
comme l'on sçait , doivent se ressembler pour les
rimés , tant des premiers que
des seconds qua
trains.
Le Sonnet est toujours composé de grands
Vers.
Le Dizain est composé , le plus ordinaire
ment , de grands et petits Vers entremêlés.
L'Ode Françoife est de dix strophes , y com
prise l'allusion ; chaque strophe de dix Vers
de huit syllabes. On sçair assez que ce seroit un
II. Vol. G .. grand
1,60 MERCURE DE FRANCE
grand défaut , s'll ne se trouvoit pas un repos
la fin des quatrième et septiéme Vers.
L'Ode Alcaïque est de douze strophes , y com
prise l'allusion .
$
L'Ode Iambique'est de quarante- huit Vers , y
comprise l'allusion ; à l'imitation de la quatriéme
Fable du quatriéme Livre de Phedre qui com
mence par ces mots : Plus esse in uno fæpe ,
quam in turbâ boni.
Les Prix de ces Pieces, sont pour l'Epigramme ;
premier Prix,les Armes de l'Université; deuxiéme
Prix l'Anneau d'or. Chant Royal , premier Prix ,
les Armes du Fondateur ; second Prix , la Palme ;
Balade , premier Prix , les Armes du Fondateur
second Prix , l'Etoile. Sonnet , premier Prix ,
les
Armes du Fondateur ; second Prix , la branche de
Laurier. Dixain , la Plume d'argent.
Tous ces Prix font redimez par d'autres Prix
d'honnête valeur.
+
Le Prix de l'Ode Françoise est une bourse de
Jettons d'argent , celui de l'Ode Alcaïque est de
vingt livres fet celui de l'Ode lambique de même.
L'Univerfité fouhaiteroit fort que tous ces Pri
fuffent bien plus confiderables 3 poury Supplées
Autant qu'il lui fera poffible , elle n'omettra riem
de tout ce qui pourra faire honneur aux Poëte
victorieux ; & à ceux qui les auront fuivis e 2
plus prés. Ils sont très -inftamment priez d'en .
voyer leurs Pieces pour la fin d'Octobre ou a
commencement de Novembre , tant de la pr
sente année 1731. que des fuivantes
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Résumé : NOUVEAU REGLEMENT pour le Palinod de l'Université de Caën, et Avis aux Poëtes.
Le nouveau règlement du Palinod de l'Université de Caen, promulgué le 19 mai 1731, a pour objectif de rendre la cérémonie plus attrayante et de stimuler la compétition entre les poètes. Les prix seront désormais attribués le jour de la Conception de la Sainte Vierge. Seules les œuvres primées et celles ayant approché du prix seront lues lors de la cérémonie. Les poètes doivent soumettre leurs œuvres entre le début du mois d'octobre et la Saint-Martin, sans indiquer leur nom. Pour l'identification, ils doivent utiliser une sentence et des chiffres. Les prix seront remis immédiatement après la lecture si les auteurs sont présents, sinon ils seront conservés par le secrétaire de l'Université. Le règlement spécifie les types de pièces acceptées : épigramme latine, chant royal, ballade, sonnet, dizain, ode française, ode en vers alcaïques et ode en vers iambiques. Chaque type de pièce a des règles spécifiques concernant la structure et le contenu, notamment une allusion obligatoire à l'Immaculée Conception de la Sainte Vierge. Les prix varient en fonction du type de pièce, allant des armes de l'Université à des bourses de jetons d'argent. L'Université espère que ces mesures inciteront les poètes à participer avec plus d'enthousiasme.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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25
p. 1741-1755
Discours sur la Comedie, ou Traité, &c. [titre d'après la table]
Début :
DISCOURS SUR LA COMEDIE, ou Traité Historique et Dogmatique des Jeux de [...]
Mots clefs :
Jeux, Poètes, Parlement, Paris, Théâtre
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texteReconnaissance textuelle : Discours sur la Comedie, ou Traité, &c. [titre d'après la table]
DISCOURS SUR LA COMEDIE , ou Traité
Historique et Dogmatique des Jeux de
Théatre & c. 2. Edition , augmentée de
plus de la moitié. par le P. le Brun de l'Oratoire
, rue S. Jacques , chez la veuve
Delaulne. 1731 .
>
Aprés l'Extrait que nous avons donné
de la premiere moitié de cet Ouvrage
sur les anciens Jeux de Théatre &c. Il
nous reste à dire quelque chose des Spectacles
et des Pieces de Théatre en France
, de leur origine , de leur succès &c.
Au treizieme Siecle , il y eut en France
beaucoup de Poëtes , et les Provenceaux
furent ceux qu'on estima dayantage.
On faisoit beaucoup de cas de la
Langue Provençale que l'on appelloit la
Langue Romaine , à cause qu'elle en
approchoit beaucoup , et que la Provence
seule avoit retenu le nom de Province ,
eu Province des Romains , qu'on don
noit
1742 MERCURE DE FRANCE
noit à toute la Gaule Narbonnoise , qui
comprenoit Toulouse et Genéve , c'està-
dire , tout ce que les Romains possedoient
dans les Gaulès , lorsque Cesar y
vint pour la premiere fois.
Depuis le X. Siecle on se piquoit presque
dans toutes les Cours de l'Europe
de parler Provençal , et les Pieces d'esprit
ne paroissoient ordinairement qu'en cette
Langue , ce qui fit qu'on appella ces Pieces
des Romans , ou Romances , à cause
qu'elles étoient écrites en langage Romain
, ou Romance , c'est - à- dire Provençal.
Comme le François se perfectionna depuis
Philippe Auguste , on voit au XIII .
Siecle par la Bible de Guiart des Moulins,
que le langage de Paris s'appelloit indifferemment
le François ou le Romain.
Quoiqu'il en soit , le desir de parler purement
Provençal , porta plusieurs Princes
à appeller des Poëtes Provençaux dans
leur Cour. Il en sortit , en effet , un assez
grand nombre de Provence , et la plupart
étoient des personnes distinguées par
leur naissance et par leur génie. Le Poëte
Foulquet qui écrivoit à Marseille au commencement
du XIII . siecle , à qui on
a attribué la gloire d'avoir le premier
donné et observé les regles de bien rimer ,
s'étant
JUILLET. 1731. 1643
•
s'étant retiré dans un Monastere , fut fait
Evêque de Marseille , puis de Toulouse ,
et plusieurs autres s'avançoient beaucoup
auprès des Princes .
Alphonse Comte de Poitiers et de Toulouse
, frere de S.Louis , avoit auprès de lui
plusieurs de ces Poëtes , et par tout on les
recherchoit avec empressement, et on leur
isoit des présens magnifiques . Ceux qui
' étoient pas fixes dans quelques Cours
Composoient de petites bandes de trois
ɔu quatre amis , Poëtes , Chantres et
Joueurs d'Instrumens , et alloient de Ville
n Ville , ou plutôt de Château en Château
, réciter leurs Ouvrages , et c'étoit
à ceux qu'on appelloit communément
les Auteurs de la Science guaye , les Troubadours
ou les Trouveres , c'est-à - dire
Inventeurs.
La plupart de ces Bouffons s'appelloient
Ministerales , Minetrales , Ministrelli
d'où est venu le nom de Menetrier. Ils
ne s'appliquoient pas seulement à réjoüir
les Princes par leurs plaisanteries , mais
encore ils chantoient au son des Instrumens
leurs loüanges et celles de leurs Ancêtres
. Quelquefois ils déclamoient agréablement
les Exploits des Héros , ou les
chantoient , jouant en même- tems du
Violon ou de quelqu'autre Instrument ,
excitant
1744 MERCURE DE FRANCE
excitant ainsi à la vertu ceux qui les écoutoient.
On voit au même endroit que dans
un Festin d'Apparat,donné par LouisVIII.
pere de S. Louis , parut un de ces Menetriers
, qui chanta les louanges du Roi au
son de la Lyre.
Ces personnes ne pouvoient pas être
censées infames , par les loix qui déclarent
que ceux qui n'avoient représenté
que dans des Maisons particulieres , ne
seront pas déclarez infames. Pline le
jeune , louant la vie d'un homme fort
distingué , dit qu'il faisoit souvent venir
à sa table un Comédien pour entendre
quelque chose de bon pendant le repas.
On trouve jusqu'au milieu du XIV . Siecle
environ cent Poëtes Provençaux des
plus distinguez , dont les vies ont été
écrites par le sçavant Cibo , Moine de L'erins
, par Huges de S. Cesaire , Moine
de Montmajour, par Rostang de Brignole,
Moine de S Victor de Marseille , et par
Jean et César Nostradamus .
Ce dernier Historien en 1344. compte
90. Poëtes , dont le Roi Robert fit recueillir
les Ouvrages . Le Cardinal de Richelieu
a fait aussi rechercher en Provence
plusieurs Pieces de cette nature , et ce
sont peut- être celles qu'on conserve dans
la Bibliotheque Royale.
Vers
JUILLET . 1731. 1745
Vers le milieu du XV. siecle , les Poëtes
Provençaux se négligerent , et leur
langue ne fut plus cultivée comme elle
l'avoit été durant quelques siecles . Mais
les Italiens , que le séjour des Papes àAvignon
avoit attirez en Provence , y étoient
devenus Poëtes . On en voyoit déja parmi
eux un grand nombre , tant bons que
méchans ; et comme en Italie on a toujours
eu beaucoup de disposition à être
Saltinbanque , il y eut bientôt plusieurs
Poëtes qui prirent le parti de monter sur
des Theatres . Les moins polis se distinguerent
par le choix de quelques Sujets
de pieté , et tels furent ces Pelerins que
M. Despréaux a dépeints ainsi dans le
troisiéme Chant de l'Art Poëtique.
Chez nos dévots Ayeux le Théatre abhorré ,
Fut long- temps dans la France un plaisir ignoré;
De Pelerins , dit-on , une Troupe grossiere ,
En public à Paris y monta la premiere ,
Et sottement zelée en sa simplicité ,
Joua les Saints , la Vierge, et Dieu par pieté.
Ces dévots Comédiens vinrent à Paris
au commencement du XIV. siecle ; et
le Cardinal le Moine , Fondateur du College
qui porte son nom , acheta l'Hôtel
de Bourgogne et le leur donna ,à condition
F qu'ils
1745 MERCURE DE FRANCE
qu'ils ne représenteroient jamais que des
Pieces pieuses. Cependant ces Jeux n'ont
pas toujours continué , comme plusieurs
semblent le croire.
Dans un Arrêt du Parlement de Paris,
donné sous François I. en 1541. il est
parlé de ces prétendues Pieces de dévotion
comme d'un usage qui ne s'étoit introduit
que depuis deux ou trois ans ,
et que le Parlement ne pouvoit tolerer.
Il l'interdit en effet sous de rigoureuses
peines par le même Arrêt , dont quelques-
uns des motifs sont , 19. Que pour
réjouir le peuple on mêle ordinairement à ces
sortes de feux des Farces ou Comédies dérisoires
, qui sont choses deffendues par les
saints Canons. 2 ° . Que les Auteurs de ces
Piecesjouant pour le gain , ils devoient pas
ser pour Histrions , Joculateurs on Bateleurs.
3. Que les Assemblées de ces Jeux donnoient
lieu à des parties ou d'assignations d'adultere
et de fornication . 4. Que cela fait dépenser
de l'argent mal à propos aux Bourgeois
et aux Artisans de la Ville.
Ces motifs montrent assez qu'il n'y
avcit pas alors d'autres Jeux de Théatre
à Paris. Il paroît que ces Comédies pieuses
furent encore jouées pendant quelque
emps. Dans une Requête présentée au
Parlement , les Auteurs de ces Jeux disent
JUILLET. 1731. 2747
sent qu'ils les faisoientjouer de temps immemorial
et par des privileges confirmez par
les Rois de France , à l'édification du commun
populaire sans offense generale ou particuliere.
Ce ne fut qu'en 1545. que leurs Jeux
cesserent , le Parlement ayant converti
en logement pour les pauvres , la Salle
de la Passion. Trois ans après , ils acheterent
une nouvelle Salle , et demanderent
que suivant lesdits Privileges , il leur
fût permis de continuer la représentation
desdits Misteres , du profit desquels , disentils
, étoit entretenu le Service divin en la
Chapelle de ladite Confrairie , avec deffenses
à tous autres de jouer à l'avenir , tant
en la Ville que Fauxbourgs et Banlieuë de
Cette Ville , sinon que ce fut sous le titre de
la dite Confrairie. Voici les termes de l'Arrêt
: La Cour a inhibé et deffendu , inhibe
et deffend ausdits Suppliants de jouer le
Mystere de la Passion de N. Sauveur , ne
autres Mysteres sacrez , sur peine d'amende
arbitraire , leur permettant neantmoins de
pouvoirjouer autres Mysteres profanes , honnêtes
et licites , sans offenser et injurier aucunes
personnes , et deffend ladite Cour de
jouer ou représenter dorénavant aucuns Jeux
ou Mysteres , tant en la Ville et Fauxbourg's ,
que Banlieue de Paris , sinon que sous le
Fij nom
1743 MERCURE DE FRANCE
nom ladite Confrairie et au profit d'icelle.
Le Parlement ne voulant point souffrir
d'autres Jeux que ceux de ces Confreres
de la Passion , la Chambre des Vacations
s'éleva le 15. Septembre 1531. contre une
Troupe de Comédiens qui depuis quelque
temps joüoient des Farces et des Jeux
publics , et avoient à ce sujet exigé de
ceux qui y avoient assisté , quatre , cinq
et six sols , somme excessive et non accoutumée
d'être levée en tel cas , qui est espece
d'exaction sur le pauvre peuple. La Cour
leur deffendit de jouer à l'avenir des Farces
sans permission , sous peine de prison et
de punition corporelle , et à tous les Manans
et Habitans de Paris et des Faux-'
bourgs , de quelque état et qualité qu'ils
fussent , d'assister à ces Jeux , sous peine
de dix livres parisis.
Cette Confrairie eût un demêlé avec
Maître René Benoît , Curé de S. Eustache
, lequel obtint de la Chambre séante
au Châtelet , que les Confreres de la
Passion n'ouvriroient les portes de leurs
Jeux , sinon aprés les Vespres dites . Ces
Confreres représenterent au Parlement
que cette Ordonnance rendoit leurs Privileges
illusoires et sans effet , parcequ'il
leur seroit impossible , étant les jours
Courts , vaquer à leursdits Jeux , pour â
les
JUILLET . 1731. 1749
les préparatifs desquels ils auroient fait
une infinité de frais . Ils disent dans cette
Requête , qu'ils payoient cent écus de
rente à la Recette du Roi pour le Logis ,
et 300. liv . Tournois de rente aux Enfans
de la Trinité , tant pour le Service divin
que pour l'entretien des Pauvres . Ils
demanderent qu'il leur fût permis d'ouvrir
les portes de leurs Jeux pour les
allans et venans en la maniere accoutumée
, à la charge toutefois qu'ils ne commenceront
leurs Jeux qu'à trois heures
sonnées , à laquelle heure les Vespres
avoient accoutumées d'être dites . Le Parlement
leur accorda ce qu'ils demandoient
, mais à condition qu'ils repondroient
des scandales qui pourroient leur
arriver. Cet Arrêt fut confirmé par un
autre rendu le 20. Septembre 1577.
Cependant dès l'an 1551. sous Henry
II. les Poëtes François avoit commencé
à faire des Tragédies et des Comédies
et Jodelle fut le premier qui en fit repré
senter , comme nous l'apprend Ronsard
dans les vers que Pasquier a cités au 7.
Livre de ses Recherches , Chap . 7•
Aprés amour la France abandonna ;
Et lors Jodelle heureusement sonna
D'une voix humble et d'une voix hardie ,
F iij
La
1750 MERCURE DE FRANCE
La Comédie avec la Tragédie ,
Et d'un ton double , ore bas , ore haut ,
Remplit premier le François Echafaut.
Sous le Regne d'Henry III , dit Mezeray
, le luxe qui cherchóit par tout des
divertissemens , appella du fond de l'Italie
, une bande de Comédiens , dont les
Pieces , toutes d'intrigues , d'amourettes
et d'inventions agréables , pour exciter
et chatouiller les plus douces passions
étoient de pernicieuses leçons d'impudicité.
Ils obtinrent des Lettres Patentes
pour leur établissement , comme si c'eut
été quelque celebre Compagnie. Le Parlement
les rebuta comme personnes que
les bonnes moeurs , les SS. Canons , les
PP. de l'Eglise , et nos Rois mêmes ,
avoient toujours reputés infames
leur deffendit de jouer , ni de plus obte
nir de semblables Lettres ; et néanmoins,
dès que la Cour fut de retour de Poitiers
le Roy voulut qu'ils ouvrissent leur
Theatre.
و et
Le Concile de Bâle , dont l'autorité
est si grande en France , dans la Sess.
XX. en l'an 1435. se plaint que dans
quelques Eglises , pendant certaines Fêtes,
on voyoit des gens en habits pontifi-
'caux ,
JUILLET. 1731. 1751
caux , avec une Crosse et une Mitre ,
donner la Benediction comme les Evêques
; que d'autres s'habilloient en Rois
ou en Ducs , ce qu'on appelle dans quelques
endroits , la Fête des Foux , des
Innocens ou des Enfans, et que quelquesans
représentoient des Jeux de Theatre ,
faisoient des mascarades et des danses
d'hommes et de femmes. Ce Concile
aprés avoir exprimé l'horreur qu'il a
pour toutes ces extravagances , ordonne
aux Evêques , aux Doyens et aux Curés ,
sous peine de suspense et de privation
de leurs revenus Ecclesiastiques pendant
trois mois , de ne pas permettre à l'ave
nir de semblables bouffonneries .
. Le Concile de Tolede tenu en 1565 .
fait la même déffense . ( C'étoit principalement
le jour de la Fête des SS. Inãocens
qu'on créoit ces faux Evêques . )
Un Concile de la Province de Bordeaux
tenu à Copriniacum en 1215. et non pas
en 1260. comme le veut le P. Hardouin ,
avoit déffendu sous peine d'excommunication
, les danses qui se faisoient ce
jour- là , aussi bien que cette burlesque
création d'Evêques . Predictas balleationes
ulterius sub intimatione Anathematis fieri
prohibemus : nec non et Episcopos in predicto
Festo creari. Avec quelle force ,
Fij
continue
1752 MERCURE DE FRANCE
continue l'Auteur , ces Conciles se seroient-
ils élevé contre de Comiques
Processions semblables à celle qu'on fait
tous les ans à Aix le jour de la Fête- Dieu
où les Misteres de l'ancien et du nouveau
Testament sont deshonorez par
des Farces et des Répresentations indecentes
?
Il paroît par un Concile de Sens de
l'an 1486. que ces danses et ces répresentations
Comiques se faisoient dans les
Eglises et autres lieux sacrés.
On apprend par les Statuts Synodaux
du Diocèse de Beauvais , publiés en 1554.
que lorsque les Prêtres disoient leur
premiere
Messe , on faisoit venir des Bouffons
, des Histrions , des Joueurs d'Ins
trumens et differens autres Farceurs ; ce
desordre est severement déffendu aussi
bien que les danses et les représentations
des Spectacles dans les Eglises et les Cimetieres
. La même déffense se trouve
dans les Statuts Synodaux du Diocèse de
Soissons , imprimés en 1561. Les danses
se faisoient quelquefois devant l'Eglise .
Un autre abus aussi pernicieux , condamné
dans un Synode de Paris tenu en
1557. par Eustache du Bellay ; c'est que
les jours de Fêtes de certaines Confrairies
, on alloit avec des Images attachées
sur
JUILLET. 1731. 1783
sur des batons, aux Maisons des Laïques ;
ces burlesques Processions étoient composées
de Prêtres , de femmes et de Bouf
fons ; le Synode les déffend sous peine
d'excommunication et d'une amande arbitraire
, ordonnant aux Clercs de ne
prendre aucune part à ces folies.
En 1980. S. Charles Borromée qui
avoit long- tems travaillé à chasser les
Comédiens de son Diocèse , obtint enfin
d'un Gouverneur de Milan qu'on ne souf
friroit aucune Piece qui n'eut été examinée
et trouvée.conforme à la Morale
chrétienne , et qu'on n'en réprésenteroit
jamais ni le vendredy , ni les jours de
Fête .
eut
Le Parlement de Paris garda toujours
la même severité à l'égard des Comédiens
, jusqu'à ce que le Cardinal de Richelieu
, passionné pour la Poësie ,
fait esperer qu'on verroit des Comédies
où il n'y auroit rien qui ne fut dans la
bienséance. Par son ordre , Desmarets ,
Corneille et Colletet composerent quel
ques Pieces assés honnêtes , et en 1641
il fit enregistrer au Parlement une Déclaration
du Roy , par laquelle aprés
avoir renouvellé les peines ordinaires
contre les Comédiens , qui useront d'aucunes
paroles lascives ou à double entente
F v qui
1754 MERCURE DE FRANCE
qui puisse blesser l'honnêteté publique , it
est dit , qu'au cas qu'ils observent ces conditions
, ils ne seront pas à l'avenir notés.
d'infamie.
"
A la page 287. l'Auteur cite cette
maxime, prise , dit-il , d'un petit livre:
qui lui est tombé entre les mains , par où
nous finirons cet Extrait. Tous les grands:
divertiffemens sont dangereux pour la vie
chrétienne ; mais entre tous ceux que le monde
a inventés , il n'y en a point qui soit
plus à craindre que la Comédie. C'est une
peinture fi naturelle et fi délicate des passions
, qu'elle les anime et les fait naître
dans notre coeur , et surtout celle de l'amour
principalement lorsqu'on se represente qu'il
est chaste etfort honnête : car plus il paroît
innocent aux ames innocentes , plus elles:
sont capables d'en étre touchées . On je fait
en même-temps une conscience fondée fur
Phonnêteté de ces sentimens ; et on s'imagine
que ce n'eft pas bleffer la pureté , que d'ai
mer d'un amour fi sage. Ainsi on sort de la
Comédie le coeur si rempli de toutes les dou
ceurs de l'amour , et l'esprit si persuadé de
son innocence , qu'on eft tout préparé à recevoir
ses premieres impreffions , ou plutôt à:
chercher Poccasion de les faire naître dans.
Le coeur de quelqu'un , pour recevoir les mêmes
plaifirs et les mêmes sacrifices qu'on a
•
uns
JUILLET. 1731 1755
vus fi bien réprefentés fur le Theatre.
MEDITATIONS SUR L'EVANGILE
Ouvrage posthume de M. Jacques Benigne
Bossuet , Evêque de Meaux , Conseiller
du Roy en ses Conseils , et ordinaire
en son Conseil d'Etat, Precepteur de
Monseigneur le Dauphin , premier Aumônier
des deux derniers Dauphins. A
Paris , chez P. J. Mariette ,rue S.Jacques,.
1731. 4. volumes in 12. premier vol.
pp. 519. 2. vol . pp. 464. 3. vol . pp. 454.
4. vol . pp. 506. sans compter un Mandement
de M. l'Evêque de Troyes pour
recommander la lecture de cet Ouvrage
aux Fideles de son Diocèse , de 62. pag .
et sans les Tables .
LES VEILLE' ES DE THESSALIE . Premiere et
seconde Veillées . Rue S. Jacques , chez J.
F. Josse 1731. 2. vol. in 12 ..
La lecture de cet Ouvrage , qui est trés
bien écrit , est fort amusante. Le Librai--
re en promet la suite .
Historique et Dogmatique des Jeux de
Théatre & c. 2. Edition , augmentée de
plus de la moitié. par le P. le Brun de l'Oratoire
, rue S. Jacques , chez la veuve
Delaulne. 1731 .
>
Aprés l'Extrait que nous avons donné
de la premiere moitié de cet Ouvrage
sur les anciens Jeux de Théatre &c. Il
nous reste à dire quelque chose des Spectacles
et des Pieces de Théatre en France
, de leur origine , de leur succès &c.
Au treizieme Siecle , il y eut en France
beaucoup de Poëtes , et les Provenceaux
furent ceux qu'on estima dayantage.
On faisoit beaucoup de cas de la
Langue Provençale que l'on appelloit la
Langue Romaine , à cause qu'elle en
approchoit beaucoup , et que la Provence
seule avoit retenu le nom de Province ,
eu Province des Romains , qu'on don
noit
1742 MERCURE DE FRANCE
noit à toute la Gaule Narbonnoise , qui
comprenoit Toulouse et Genéve , c'està-
dire , tout ce que les Romains possedoient
dans les Gaulès , lorsque Cesar y
vint pour la premiere fois.
Depuis le X. Siecle on se piquoit presque
dans toutes les Cours de l'Europe
de parler Provençal , et les Pieces d'esprit
ne paroissoient ordinairement qu'en cette
Langue , ce qui fit qu'on appella ces Pieces
des Romans , ou Romances , à cause
qu'elles étoient écrites en langage Romain
, ou Romance , c'est - à- dire Provençal.
Comme le François se perfectionna depuis
Philippe Auguste , on voit au XIII .
Siecle par la Bible de Guiart des Moulins,
que le langage de Paris s'appelloit indifferemment
le François ou le Romain.
Quoiqu'il en soit , le desir de parler purement
Provençal , porta plusieurs Princes
à appeller des Poëtes Provençaux dans
leur Cour. Il en sortit , en effet , un assez
grand nombre de Provence , et la plupart
étoient des personnes distinguées par
leur naissance et par leur génie. Le Poëte
Foulquet qui écrivoit à Marseille au commencement
du XIII . siecle , à qui on
a attribué la gloire d'avoir le premier
donné et observé les regles de bien rimer ,
s'étant
JUILLET. 1731. 1643
•
s'étant retiré dans un Monastere , fut fait
Evêque de Marseille , puis de Toulouse ,
et plusieurs autres s'avançoient beaucoup
auprès des Princes .
Alphonse Comte de Poitiers et de Toulouse
, frere de S.Louis , avoit auprès de lui
plusieurs de ces Poëtes , et par tout on les
recherchoit avec empressement, et on leur
isoit des présens magnifiques . Ceux qui
' étoient pas fixes dans quelques Cours
Composoient de petites bandes de trois
ɔu quatre amis , Poëtes , Chantres et
Joueurs d'Instrumens , et alloient de Ville
n Ville , ou plutôt de Château en Château
, réciter leurs Ouvrages , et c'étoit
à ceux qu'on appelloit communément
les Auteurs de la Science guaye , les Troubadours
ou les Trouveres , c'est-à - dire
Inventeurs.
La plupart de ces Bouffons s'appelloient
Ministerales , Minetrales , Ministrelli
d'où est venu le nom de Menetrier. Ils
ne s'appliquoient pas seulement à réjoüir
les Princes par leurs plaisanteries , mais
encore ils chantoient au son des Instrumens
leurs loüanges et celles de leurs Ancêtres
. Quelquefois ils déclamoient agréablement
les Exploits des Héros , ou les
chantoient , jouant en même- tems du
Violon ou de quelqu'autre Instrument ,
excitant
1744 MERCURE DE FRANCE
excitant ainsi à la vertu ceux qui les écoutoient.
On voit au même endroit que dans
un Festin d'Apparat,donné par LouisVIII.
pere de S. Louis , parut un de ces Menetriers
, qui chanta les louanges du Roi au
son de la Lyre.
Ces personnes ne pouvoient pas être
censées infames , par les loix qui déclarent
que ceux qui n'avoient représenté
que dans des Maisons particulieres , ne
seront pas déclarez infames. Pline le
jeune , louant la vie d'un homme fort
distingué , dit qu'il faisoit souvent venir
à sa table un Comédien pour entendre
quelque chose de bon pendant le repas.
On trouve jusqu'au milieu du XIV . Siecle
environ cent Poëtes Provençaux des
plus distinguez , dont les vies ont été
écrites par le sçavant Cibo , Moine de L'erins
, par Huges de S. Cesaire , Moine
de Montmajour, par Rostang de Brignole,
Moine de S Victor de Marseille , et par
Jean et César Nostradamus .
Ce dernier Historien en 1344. compte
90. Poëtes , dont le Roi Robert fit recueillir
les Ouvrages . Le Cardinal de Richelieu
a fait aussi rechercher en Provence
plusieurs Pieces de cette nature , et ce
sont peut- être celles qu'on conserve dans
la Bibliotheque Royale.
Vers
JUILLET . 1731. 1745
Vers le milieu du XV. siecle , les Poëtes
Provençaux se négligerent , et leur
langue ne fut plus cultivée comme elle
l'avoit été durant quelques siecles . Mais
les Italiens , que le séjour des Papes àAvignon
avoit attirez en Provence , y étoient
devenus Poëtes . On en voyoit déja parmi
eux un grand nombre , tant bons que
méchans ; et comme en Italie on a toujours
eu beaucoup de disposition à être
Saltinbanque , il y eut bientôt plusieurs
Poëtes qui prirent le parti de monter sur
des Theatres . Les moins polis se distinguerent
par le choix de quelques Sujets
de pieté , et tels furent ces Pelerins que
M. Despréaux a dépeints ainsi dans le
troisiéme Chant de l'Art Poëtique.
Chez nos dévots Ayeux le Théatre abhorré ,
Fut long- temps dans la France un plaisir ignoré;
De Pelerins , dit-on , une Troupe grossiere ,
En public à Paris y monta la premiere ,
Et sottement zelée en sa simplicité ,
Joua les Saints , la Vierge, et Dieu par pieté.
Ces dévots Comédiens vinrent à Paris
au commencement du XIV. siecle ; et
le Cardinal le Moine , Fondateur du College
qui porte son nom , acheta l'Hôtel
de Bourgogne et le leur donna ,à condition
F qu'ils
1745 MERCURE DE FRANCE
qu'ils ne représenteroient jamais que des
Pieces pieuses. Cependant ces Jeux n'ont
pas toujours continué , comme plusieurs
semblent le croire.
Dans un Arrêt du Parlement de Paris,
donné sous François I. en 1541. il est
parlé de ces prétendues Pieces de dévotion
comme d'un usage qui ne s'étoit introduit
que depuis deux ou trois ans ,
et que le Parlement ne pouvoit tolerer.
Il l'interdit en effet sous de rigoureuses
peines par le même Arrêt , dont quelques-
uns des motifs sont , 19. Que pour
réjouir le peuple on mêle ordinairement à ces
sortes de feux des Farces ou Comédies dérisoires
, qui sont choses deffendues par les
saints Canons. 2 ° . Que les Auteurs de ces
Piecesjouant pour le gain , ils devoient pas
ser pour Histrions , Joculateurs on Bateleurs.
3. Que les Assemblées de ces Jeux donnoient
lieu à des parties ou d'assignations d'adultere
et de fornication . 4. Que cela fait dépenser
de l'argent mal à propos aux Bourgeois
et aux Artisans de la Ville.
Ces motifs montrent assez qu'il n'y
avcit pas alors d'autres Jeux de Théatre
à Paris. Il paroît que ces Comédies pieuses
furent encore jouées pendant quelque
emps. Dans une Requête présentée au
Parlement , les Auteurs de ces Jeux disent
JUILLET. 1731. 2747
sent qu'ils les faisoientjouer de temps immemorial
et par des privileges confirmez par
les Rois de France , à l'édification du commun
populaire sans offense generale ou particuliere.
Ce ne fut qu'en 1545. que leurs Jeux
cesserent , le Parlement ayant converti
en logement pour les pauvres , la Salle
de la Passion. Trois ans après , ils acheterent
une nouvelle Salle , et demanderent
que suivant lesdits Privileges , il leur
fût permis de continuer la représentation
desdits Misteres , du profit desquels , disentils
, étoit entretenu le Service divin en la
Chapelle de ladite Confrairie , avec deffenses
à tous autres de jouer à l'avenir , tant
en la Ville que Fauxbourgs et Banlieuë de
Cette Ville , sinon que ce fut sous le titre de
la dite Confrairie. Voici les termes de l'Arrêt
: La Cour a inhibé et deffendu , inhibe
et deffend ausdits Suppliants de jouer le
Mystere de la Passion de N. Sauveur , ne
autres Mysteres sacrez , sur peine d'amende
arbitraire , leur permettant neantmoins de
pouvoirjouer autres Mysteres profanes , honnêtes
et licites , sans offenser et injurier aucunes
personnes , et deffend ladite Cour de
jouer ou représenter dorénavant aucuns Jeux
ou Mysteres , tant en la Ville et Fauxbourg's ,
que Banlieue de Paris , sinon que sous le
Fij nom
1743 MERCURE DE FRANCE
nom ladite Confrairie et au profit d'icelle.
Le Parlement ne voulant point souffrir
d'autres Jeux que ceux de ces Confreres
de la Passion , la Chambre des Vacations
s'éleva le 15. Septembre 1531. contre une
Troupe de Comédiens qui depuis quelque
temps joüoient des Farces et des Jeux
publics , et avoient à ce sujet exigé de
ceux qui y avoient assisté , quatre , cinq
et six sols , somme excessive et non accoutumée
d'être levée en tel cas , qui est espece
d'exaction sur le pauvre peuple. La Cour
leur deffendit de jouer à l'avenir des Farces
sans permission , sous peine de prison et
de punition corporelle , et à tous les Manans
et Habitans de Paris et des Faux-'
bourgs , de quelque état et qualité qu'ils
fussent , d'assister à ces Jeux , sous peine
de dix livres parisis.
Cette Confrairie eût un demêlé avec
Maître René Benoît , Curé de S. Eustache
, lequel obtint de la Chambre séante
au Châtelet , que les Confreres de la
Passion n'ouvriroient les portes de leurs
Jeux , sinon aprés les Vespres dites . Ces
Confreres représenterent au Parlement
que cette Ordonnance rendoit leurs Privileges
illusoires et sans effet , parcequ'il
leur seroit impossible , étant les jours
Courts , vaquer à leursdits Jeux , pour â
les
JUILLET . 1731. 1749
les préparatifs desquels ils auroient fait
une infinité de frais . Ils disent dans cette
Requête , qu'ils payoient cent écus de
rente à la Recette du Roi pour le Logis ,
et 300. liv . Tournois de rente aux Enfans
de la Trinité , tant pour le Service divin
que pour l'entretien des Pauvres . Ils
demanderent qu'il leur fût permis d'ouvrir
les portes de leurs Jeux pour les
allans et venans en la maniere accoutumée
, à la charge toutefois qu'ils ne commenceront
leurs Jeux qu'à trois heures
sonnées , à laquelle heure les Vespres
avoient accoutumées d'être dites . Le Parlement
leur accorda ce qu'ils demandoient
, mais à condition qu'ils repondroient
des scandales qui pourroient leur
arriver. Cet Arrêt fut confirmé par un
autre rendu le 20. Septembre 1577.
Cependant dès l'an 1551. sous Henry
II. les Poëtes François avoit commencé
à faire des Tragédies et des Comédies
et Jodelle fut le premier qui en fit repré
senter , comme nous l'apprend Ronsard
dans les vers que Pasquier a cités au 7.
Livre de ses Recherches , Chap . 7•
Aprés amour la France abandonna ;
Et lors Jodelle heureusement sonna
D'une voix humble et d'une voix hardie ,
F iij
La
1750 MERCURE DE FRANCE
La Comédie avec la Tragédie ,
Et d'un ton double , ore bas , ore haut ,
Remplit premier le François Echafaut.
Sous le Regne d'Henry III , dit Mezeray
, le luxe qui cherchóit par tout des
divertissemens , appella du fond de l'Italie
, une bande de Comédiens , dont les
Pieces , toutes d'intrigues , d'amourettes
et d'inventions agréables , pour exciter
et chatouiller les plus douces passions
étoient de pernicieuses leçons d'impudicité.
Ils obtinrent des Lettres Patentes
pour leur établissement , comme si c'eut
été quelque celebre Compagnie. Le Parlement
les rebuta comme personnes que
les bonnes moeurs , les SS. Canons , les
PP. de l'Eglise , et nos Rois mêmes ,
avoient toujours reputés infames
leur deffendit de jouer , ni de plus obte
nir de semblables Lettres ; et néanmoins,
dès que la Cour fut de retour de Poitiers
le Roy voulut qu'ils ouvrissent leur
Theatre.
و et
Le Concile de Bâle , dont l'autorité
est si grande en France , dans la Sess.
XX. en l'an 1435. se plaint que dans
quelques Eglises , pendant certaines Fêtes,
on voyoit des gens en habits pontifi-
'caux ,
JUILLET. 1731. 1751
caux , avec une Crosse et une Mitre ,
donner la Benediction comme les Evêques
; que d'autres s'habilloient en Rois
ou en Ducs , ce qu'on appelle dans quelques
endroits , la Fête des Foux , des
Innocens ou des Enfans, et que quelquesans
représentoient des Jeux de Theatre ,
faisoient des mascarades et des danses
d'hommes et de femmes. Ce Concile
aprés avoir exprimé l'horreur qu'il a
pour toutes ces extravagances , ordonne
aux Evêques , aux Doyens et aux Curés ,
sous peine de suspense et de privation
de leurs revenus Ecclesiastiques pendant
trois mois , de ne pas permettre à l'ave
nir de semblables bouffonneries .
. Le Concile de Tolede tenu en 1565 .
fait la même déffense . ( C'étoit principalement
le jour de la Fête des SS. Inãocens
qu'on créoit ces faux Evêques . )
Un Concile de la Province de Bordeaux
tenu à Copriniacum en 1215. et non pas
en 1260. comme le veut le P. Hardouin ,
avoit déffendu sous peine d'excommunication
, les danses qui se faisoient ce
jour- là , aussi bien que cette burlesque
création d'Evêques . Predictas balleationes
ulterius sub intimatione Anathematis fieri
prohibemus : nec non et Episcopos in predicto
Festo creari. Avec quelle force ,
Fij
continue
1752 MERCURE DE FRANCE
continue l'Auteur , ces Conciles se seroient-
ils élevé contre de Comiques
Processions semblables à celle qu'on fait
tous les ans à Aix le jour de la Fête- Dieu
où les Misteres de l'ancien et du nouveau
Testament sont deshonorez par
des Farces et des Répresentations indecentes
?
Il paroît par un Concile de Sens de
l'an 1486. que ces danses et ces répresentations
Comiques se faisoient dans les
Eglises et autres lieux sacrés.
On apprend par les Statuts Synodaux
du Diocèse de Beauvais , publiés en 1554.
que lorsque les Prêtres disoient leur
premiere
Messe , on faisoit venir des Bouffons
, des Histrions , des Joueurs d'Ins
trumens et differens autres Farceurs ; ce
desordre est severement déffendu aussi
bien que les danses et les représentations
des Spectacles dans les Eglises et les Cimetieres
. La même déffense se trouve
dans les Statuts Synodaux du Diocèse de
Soissons , imprimés en 1561. Les danses
se faisoient quelquefois devant l'Eglise .
Un autre abus aussi pernicieux , condamné
dans un Synode de Paris tenu en
1557. par Eustache du Bellay ; c'est que
les jours de Fêtes de certaines Confrairies
, on alloit avec des Images attachées
sur
JUILLET. 1731. 1783
sur des batons, aux Maisons des Laïques ;
ces burlesques Processions étoient composées
de Prêtres , de femmes et de Bouf
fons ; le Synode les déffend sous peine
d'excommunication et d'une amande arbitraire
, ordonnant aux Clercs de ne
prendre aucune part à ces folies.
En 1980. S. Charles Borromée qui
avoit long- tems travaillé à chasser les
Comédiens de son Diocèse , obtint enfin
d'un Gouverneur de Milan qu'on ne souf
friroit aucune Piece qui n'eut été examinée
et trouvée.conforme à la Morale
chrétienne , et qu'on n'en réprésenteroit
jamais ni le vendredy , ni les jours de
Fête .
eut
Le Parlement de Paris garda toujours
la même severité à l'égard des Comédiens
, jusqu'à ce que le Cardinal de Richelieu
, passionné pour la Poësie ,
fait esperer qu'on verroit des Comédies
où il n'y auroit rien qui ne fut dans la
bienséance. Par son ordre , Desmarets ,
Corneille et Colletet composerent quel
ques Pieces assés honnêtes , et en 1641
il fit enregistrer au Parlement une Déclaration
du Roy , par laquelle aprés
avoir renouvellé les peines ordinaires
contre les Comédiens , qui useront d'aucunes
paroles lascives ou à double entente
F v qui
1754 MERCURE DE FRANCE
qui puisse blesser l'honnêteté publique , it
est dit , qu'au cas qu'ils observent ces conditions
, ils ne seront pas à l'avenir notés.
d'infamie.
"
A la page 287. l'Auteur cite cette
maxime, prise , dit-il , d'un petit livre:
qui lui est tombé entre les mains , par où
nous finirons cet Extrait. Tous les grands:
divertiffemens sont dangereux pour la vie
chrétienne ; mais entre tous ceux que le monde
a inventés , il n'y en a point qui soit
plus à craindre que la Comédie. C'est une
peinture fi naturelle et fi délicate des passions
, qu'elle les anime et les fait naître
dans notre coeur , et surtout celle de l'amour
principalement lorsqu'on se represente qu'il
est chaste etfort honnête : car plus il paroît
innocent aux ames innocentes , plus elles:
sont capables d'en étre touchées . On je fait
en même-temps une conscience fondée fur
Phonnêteté de ces sentimens ; et on s'imagine
que ce n'eft pas bleffer la pureté , que d'ai
mer d'un amour fi sage. Ainsi on sort de la
Comédie le coeur si rempli de toutes les dou
ceurs de l'amour , et l'esprit si persuadé de
son innocence , qu'on eft tout préparé à recevoir
ses premieres impreffions , ou plutôt à:
chercher Poccasion de les faire naître dans.
Le coeur de quelqu'un , pour recevoir les mêmes
plaifirs et les mêmes sacrifices qu'on a
•
uns
JUILLET. 1731 1755
vus fi bien réprefentés fur le Theatre.
MEDITATIONS SUR L'EVANGILE
Ouvrage posthume de M. Jacques Benigne
Bossuet , Evêque de Meaux , Conseiller
du Roy en ses Conseils , et ordinaire
en son Conseil d'Etat, Precepteur de
Monseigneur le Dauphin , premier Aumônier
des deux derniers Dauphins. A
Paris , chez P. J. Mariette ,rue S.Jacques,.
1731. 4. volumes in 12. premier vol.
pp. 519. 2. vol . pp. 464. 3. vol . pp. 454.
4. vol . pp. 506. sans compter un Mandement
de M. l'Evêque de Troyes pour
recommander la lecture de cet Ouvrage
aux Fideles de son Diocèse , de 62. pag .
et sans les Tables .
LES VEILLE' ES DE THESSALIE . Premiere et
seconde Veillées . Rue S. Jacques , chez J.
F. Josse 1731. 2. vol. in 12 ..
La lecture de cet Ouvrage , qui est trés
bien écrit , est fort amusante. Le Librai--
re en promet la suite .
Fermer
Résumé : Discours sur la Comedie, ou Traité, &c. [titre d'après la table]
Le texte 'Discours sur la Comédie' explore l'histoire des jeux de théâtre en France, en se concentrant sur les XIIIe au XVe siècles. Au XIIIe siècle, la France comptait de nombreux poètes, les Provençaux étant particulièrement estimés. La langue provençale, appelée langue romaine, était valorisée pour sa proximité avec le latin et était parlée dans la Gaule Narbonnaise, incluant Toulouse et Genève. Depuis le Xe siècle, le provençal était utilisé dans les cours européennes pour les pièces d'esprit, appelées romans ou romances. Avec le perfectionnement du français sous Philippe Auguste, le langage de Paris devint indifféremment appelé français ou romain. Plusieurs princes invitèrent des poètes provençaux à leurs cours, comme Alphonse, comte de Poitiers et frère de Saint Louis. Ces poètes, appelés troubadours ou trouvères, se déplaçaient en bandes pour réciter leurs œuvres et jouer de la musique. Ils étaient également connus sous le nom de ménétriers ou ministeriales et chantaient les louanges des princes et des héros. Au milieu du XIVe siècle, environ cent poètes provençaux distingués étaient répertoriés. Leur langue commença à décliner au milieu du XVe siècle, mais les Italiens, attirés par le séjour des papes à Avignon, devinrent des poètes en Provence. Certains d'entre eux commencèrent à monter sur des théâtres pour jouer des pièces de piété. À Paris, au début du XIVe siècle, des comédiens dévots jouèrent des pièces pieuses, comme la Passion du Christ, dans l'Hôtel de Bourgogne. Cependant, ces représentations furent interdites par le Parlement en 1541 en raison de leur mélange avec des farces et des comportements immoraux. Les comédiens pieux continuèrent leurs représentations jusqu'en 1545, date à laquelle le Parlement leur interdit de jouer des mystères sacrés, leur permettant seulement des mystères profanes. En 1551, sous Henri II, les poètes français commencèrent à écrire des tragédies et des comédies. Jodelle fut le premier à en faire représenter. Sous Henri III, des comédiens italiens furent invités à la cour, mais le Parlement les interdit en raison de leur réputation d'infamie. Malgré cela, le roi permit leur établissement à son retour de Poitiers. Les conciles de Bâle (1435), de Tolède (1565) et de Bordeaux (1215) condamnèrent les jeux de théâtre et les mascarades, notamment les fêtes des fous et des innocents, où des personnes se déguisaient en évêques ou en rois. Ces conciles ordonnèrent aux autorités ecclésiastiques de prohiber ces pratiques sous peine de sanctions. Le texte traite également des abus et des désordres liés aux représentations comiques et aux danses dans les lieux sacrés en France, ainsi que des mesures prises pour les interdire. En 1486, un concile de Sens condamna les danses et les représentations comiques dans les églises. Les statuts synodaux des diocèses de Beauvais (1554) et de Soissons (1561) interdirent les bouffons, histrions, et autres farceurs lors des premières messes des prêtres, ainsi que les danses et spectacles dans les églises et cimetières. Un synode de Paris en 1557 condamna les processions burlesques impliquant des prêtres, des femmes et des bouffons. Saint Charles Borromée obtint en 1580 que les pièces de théâtre soient examinées pour leur conformité à la morale chrétienne et interdites les vendredis et jours de fête. Le Parlement de Paris, sous l'influence du Cardinal de Richelieu, autorisa les comédies à condition qu'elles respectent la bienséance et n'incluent pas de paroles lascives ou à double sens.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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26
p. 1264-1291
RÉPONSE DE Mlle de Malcrais de la Vigne, à la Lettre que Mr Carrelet de Hautefeüille lui a addressée dans le Mercure de Janvier 1732. page 75.
Début :
Le Seigneur Mercure s'est donné la peine, Monsieur, de [...]
Mots clefs :
Réponse, Lettre, Messager, Mercure, Strophe, Vers marotiques, Vers d'Horace, Ovide, Muses, Peines, Gloire, Dante, Rousseau, Chapelain, Auteurs, Poètes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE DE Mlle de Malcrais de la Vigne, à la Lettre que Mr Carrelet de Hautefeüille lui a addressée dans le Mercure de Janvier 1732. page 75.
REPONSE de Mlle de Malerais de
la Vigne , à la Lettre que M Carrelet
de Hautefeuille lui a addressée dans le
Mercure de Janvier 1732. page 75.
Leine,Monsieur,de m'apportervos
E Seigneur Mercure s'est donné la
peine , Monsieur , de m'apporter vos
Poulets , vos Billets doux , vos Relations,
en un mot votre Lettre ; car cette Lettre
sçavante et polie renferme en elle toutes
ces especes', par les differentes matieres
qu'elle traitte , et par les tours ingénieux
dont elle est agréablement variée ; je me
Alatte aussi que ce fidele Messager , non
moins habile que gracieux , voudra bien
se charger de ma réponse.
Vous m'écrivez , Monsieur, qu'on vous
a volé ; vous ne pouviez vous addresser à
personne qui fut plus sensible à ce qui
vous touche, ni par conséquent plus portée à vous plaindre. Quoi ! Monsieur, on
K
II. Vol.
vous
JUIN. 1732. 1265
vous a volé ? On vous a volé , Monsieur?
Quel accident ! Quelle perfidie ! Quelle
cruauté ! Eh! que vous a- t - on volé ?
Grands Dieux ! Proh! Dii immortales ! Facinus indignum quod narras !
Ce n'est point deux Vers , une Strophe, un Madrigal, une Epigramme seulement: Ciel ! c'est sur une Ode entiere qu'on
a eu l'audace de mettre la main.
Le trait est noir ; oui , certes, et des plus
noirs. Ce sont- là de ces coups qu'un Poëte
supporte rarement avec patience, à moins
qu'il n'ait , comme vous , l'ame bourrée
d'une Jacque de Maille à la Stoïcienne.
Sans doute que le Voleur en faisant ce
larcin, s'étoit fondé sur ces deux premiers
Vers du 15 Chant de Roland le furieux.
Fù il vincer sempre mai laudabil cosa ,
Vinca si è per fortuna , o per ingegno.
L'Arioste me paroît avoir escroqué
cette pensée à Virgile , dans le 2. liv. de l'Enéïde.
Dolus an virtus , quis in hoste requirat ?
·
Cependant le voleur dont il s'agit ,' n'est
point pardonnable. C'est là mal interprêter la chose , et faire en matiere de
Lettres, ce que font les hérétiques en maII. Vol.
A v tiere
1266 MERCURE DE FRANCE
"
tiere de Religion, qui tournent et retournent certains Passages de tant de côtez
qu'ils leur trouvent à la fin un sens ambigu , et qui , quelque louche qu'il soit ,
leur paroît neanmoins d'accord avec leur
morale. Mais comme on ne les confond
ensuite , qu'en opposant citation contre
citation , authorité contre authorité , il
faut donc objecter aux Filoux du Parnasse
le sentiment d'un autre Italien. Auvertite
che voi vi vestite degli honori , e delle glorie
altrui , et v'attribuite quello che non è vostro. Voi sarete chiamati la cornacchia d'Esopo , et quello ch'è peggio , bisognerà restituire i furti con grandissimo scorno , e biasmo come suole intervenire a certi poetuzzi
moderni che alla scoperta rubbano a tutti ,
non rimanendo loro di proprio che la fatica , l'inchiestro , la carta , et il tempo gettato via.
Sérieusement , Monsieur , votre situation me paroît triste , et d'autant plus
qu'on ne croit pas toujours le plaignant
sur sa déposition. C'est vainement qu'il
dira , oui , Messieurs , je fis cette Strophe
un tel jour , à telle heure ; et la preuve ,
la voilà : Absorbé que j'étois dans la poëtique rêverie , je me rongeai les ongles
jusqu'au vif: Voyez - vous ? Regardez ,
ces deux doigts écorchez par le bout, sont
€
II. Vol. de
JUIN. 1732. 1267
de sûrs garans de la vérité de mes paroles.
Vains propos : Plus de la moitié de vos
juges ne sçauroient résoudre leurs doutes
et l'on balance toujours entre le proprié
taire et le voleur. Pour moi , si j'avois été
en votre place , j'aurois mis cent Mouches en campagne pour dénicher le Larron , et le faire sans délai convenir du
larcin.
J'aurois fait aussi- tot galopper sur sa trace
Le grand Prevôt du Parnasse,
Mais hélas ! que les choses sont aujourd'hui changées ; on insulte , on pille , on
brave Apollon sur son Thrône même.
La Marêchaussée du Pinde n'a plus la
force de cheminer. Plutus , le seul Plutus
sçait se faire obéïr , se faire craindre , se
faire rendre justice , et l'on prétend que
c'est lui qui la distribuë; quant aux Citoyens de la double Colline , l'équité ne
s'observe ni à leur égard , ni à l'égard de
leurs ouvrages. Un Financier au moyen
d'une douzaine de chiffres , voit pleuvoir à millier les Louis dans son Coffre
fort , et ce profit amené , ne sera souvent
le fruit que de quelques heures ; cependant un malheureux , nud jusqu'à la chemise,transsi defroid , demi mort de faim,
se glisse adroitement dans son Bureau ,
II. Vol A vj qu'il
1268 MERCURE DE FRANCE
qu'il écrême si peu que rien le superfluz
de son cher métail ; en court après , on
l'arrête , on l'emprisonne ; le coupable
n'est déja plus. Pourquoi ne poursuit- on
pas avec la même diligence et la même
sévérité les Voleurs des Ouvrages ingénieux ? L'Esprit est- il moins estimable
que l'or ?
Vilius argentum est auro , virtutibus aurum:
Un Financier a plutôt gagné vingt mil
le écus , qu'un Poëte n'a fait une belle:
Ode. Si le travail , si la difficulté donnele prix aux choses , les Métaux , les Diamans qui ne sont que de la bouë pétrifiée
et polie ensuite par l'Ouvrier , sont - ils
donc préférables aux pures et l'aborieuses
productions de l'ame.
Otempora! ô mores ! Depuis que les Boileaux , les Molieres , les Saint- Evremond,
ces Turennes , ces Condez du Parnasse
sont allez guerroyer dans les champs Eli-
-sées ; la licence et le désordre ont envahi le Païs des Lettres ; où la force manque, tout est toléré. Platon se détaille
en Comédies, les Lettres se composent en
Madrigaux , les Oraisons prétintaillées
sont toutes frisées d'antithéses , l'Historien passe avec rapidité sur la politique et
l'interressant , et se promene à pas comII.Vol.
ptez
JUIN. 17320 1269
ptez dans la région fleurie des descriptions , et passe de- là par une fausse porte
dans la grande contrée des digressions
vagues et inutiles.
Jugez , Monsieur , par la mauvaise humeur où je suis , combien votre malheur
m'a affligée ; ce qui redouble encore mon
chagrin, c'est d'apprendre de vous-même
que vous avez dit adieu au Parnasse.Quoi
le dépit d'avoir perdu une Ode , doit-il
vous porter à des extrémitez pareilles ?
La perte est réparable. Ne vous est-il pas
resté un Canif pour tailler votre Plume?
Mais avez-vous bien refléchi sur la résolution que vous vous imaginez avoir
prise ? Croyez-vous pouvoir tenir ferme
contre le penchant dont vous êtes l'esclave ? Je vous en défie , j'en ai dit tout autant que vous , cent et cent fois.
n'a
Verbaque pracipites diripuere noti.
J'ai trouvé que le feu Pere du Cerceau
pas eu tort d'écrire :
39 Qui fit des Vers , toujours des Vers fera,
C'est le Moulin qui moulut et moudra;
»Contre l'étoile il n'est dépit qui tienne ,
» Et je me cabre en vain contre la mienne.
Le P. du Cerceau a rendu par ces quaIL. Vol.
tre
1270 MERCURE DE FRANCE
tre Vers Marotiques , le Vers d'Horace
qui suit :
Naturam expellas furca tamen usque recurret.
Ce que je ne sçais quel autre a traduit
én deux Vers :
Quand , la Fourche à la main, nature on chase seroit >
Nature cependant toujours retourneroit.
Ovide , dont l'esprit est si fécond et si
délié , ce Poëte qui quelque sçavant qu'il
fut , devoit moins à l'Art qu'à la Nature. Ovide est forcé d'avouer que c'est en
vain qu'on tâche de combattre ce penchant imperieux.
At mihijam puero coelestia sacra placebant ,
Inque suum furtim Musa trahebat opus..
Sæpe Pater dixit , studium quid inutilè tentas ?
Moonides nullas ipse reliquit opes ,
Motus eram dictis , totoque Helicone relictor
Scribere conabar verba soluta modis,
Sponte sua carmen numeros veniebat adaptos
Quidquid tentabam scribere versus erat.………
Le Pere d'Ovide séche de chagrin de
voir son fils en proye à cette manie tirannique ; il ne néglige rien pour en rompre
les accès , il lui montre le vuide de cette
II. Vol. occu-
JUIN. 1732. 1271
Occupation aussi pénible qu'infructueuse.
L'exemple d'Homere qui vécut toujours
pauvre, malgré ses grands talens , lui sert
à prouver l'importante vérité de ses leçons salutaires. Il conseille , il commande, il prie , il menace, et s'emporte même
jusqu'à le maltraiter ; le fils paroît se rendre à la volonté du pere , et se croyant
déja le maître de sa passion , lui promet
de ne plus faire de Vers de sa vie.
•
C'est en Prose qu'il écrira désormais ,
le parti en est pris ; il faut que l'agréa
ble cede à l'utile , il n'y a plus à balancer.
En un mot , le voilà la plume à la main
résolu d'exécuter ce qu'il s'est proposé.
Mais qu'arrive-t- il ? La tête lui tourne , il
se figure écrire de la Prose, et ce sont des
Vers qui coulent sur le papier.
Quidquid tentabam scribere , versus erat.
Ovide ne péchoit point par ignorance,
et l'on a sans cesse répété depuis tant de
siècles , les deux Vers suivans , enfans de
sa veine : que l'esprit avoit été autrefois
plus précieux que l'or , mais qui dans le
temps présent , c'étoit être tout à-fait
barbare, que d'être entierement dépourvû des dons de la fortune.
Ingenium quondam fuerat preciosius auro.
II. Vol. Pour
1272 MERCURE DE FRANCE
Pour moi je crois que ce quondam , cet
autrefois , n'a jamais été.
At nunc barbaries grandis habere nihil.
Quant à ce Nunc , ce maintenant , je
crois qu'il a été de tout temps.C'est donc
en Ovide que la volonté est maîtrisée par
le temperament ; et c'est-là qu'on peut dire que le libre arbitre fait nauffrage.
Après tout , je conviens avec vous et
avec toutes les personnes sensées , que
quand on n'est pas né avec beaucoup de
bien, on doit tâcher d'arriver par les belles voyes à certaine fortune , à labri de
laquelle on puisse vivre à l'aise , et faire la
figure convenable à son rang.
Nil habet infelix paupertas durius in se
Quam quod ridiculos homines , facit.
La pauvreté est le plus grand des maux
qui soient sortis de la funeste Boëte de
Pandore , et l'on craint autant l'haleine
d'un homme qui n'a rien , que celle d'un
pestiferé.
Yo
Déplorons donc le sort de ceux qu'un
ascendant fatal attache à ce libertinage
d'esprit. Sénéque , ce Philosophe sentencieux , qu'on peut comparer au Rat hipo
crite , qui prêche la mortification dans
un Fromage de Hollande , ou à la four11. Vol.
mi,
JUIN. 1732. 1273
mi, qui fait l'éloge de l'abstinence, montée sur un tas de grain. Cet illustre Charlatan débitoit autrefois la morale austére,
qu'il nous a laissée dans ses Livres ; mais
y croyoit-on ? et pouvoit - on plutôt ne
pas mépriser un homme qui conseilloit
la sobriété , la bouche pleine , et la
vreté , tandis que ses coffres regorgeoient
de Richesses ? Nicolas de Palerme parloit
avec bien plus de sincerité , quand après
avoir lû un Livre, dans lequel on préténdoit que la pauvreté étoit un bien, il s'écria : Délivrez-moi d'un tel bien , ô mon
Dieu !
pauTravaillez , nous dit-on , divins éleves
des Muses , veillez , suez , frappez - vous
le front , mordez-vous les doigts , brisez
votre pupitre , au fort de votre entousiasme. Virum Musa beat. La gloire se
peut-elle achepter par trop de peines ?
Quel honneur! quel espoir que celui de se survivre éternellement à soi - même !
Erreur , folie , idée chimerique.
Gloria quantalibet quid erit , si gloria tantum est.
Ne vaut- il pas mieux vivre pendant
qu'on est en vie , et que l'on se sent vivre réellement : Homere , ce Chantre fameux , qui jadis entonnoit ses Rapsodies
sur les Ponts-Neufs des Villes de Gréce ;
II.Vol. en
1274 MERCURE DE FRANCE
en traîna- t-il de moins tristes jours , quoi
quele Supplément de Quinte- Curce nous
dise que ses Ouvrages se sont reposez
après sa mort , sous l'oreiller du Grand
Alexandre. On logea ses Poëmes dans des
Coffrets d'or , enrichis de Pierreries ; et
pendant qu'il vécut , à peine trouva- t- il
une Maison où se mettre à l'abri des injures de l'air ? Fecit enim nominis ejus claritas , ut quem virum rebus omnibus egentem nemo agnoverit , nunc multe Gracia ?
Urbes certatim sibi vindicent. Dante , dans
le 22 Chant du Purgatoire , désigne ainsi
cet illustre Poëter
QuelGreco
Chele Muse lattar più ch'altro mai.
Pour moi , je dis que si les Muses sont
des Nourrices , ce ne sont que des Nousrices séches ; leurs Nourrissons s'attendent
à recueillir un aliment qui les rassasie
mais au lieu de lait , ils n'en tirent que du
vent qui les fatigue et les extenue. Ceci
revient à l'endroit de votre Lettre , où
vous dites agréablement en Vers , que les
Poëtes ne moissonnent que du vent avec
leur plume. Ainsi je crois qu'on les peut
appeller des Instrumens à vent , qui ne
rendent que du vent , ne travaillent que
pour du vent , et ne sont récompensez
II. Volo que
JUIN. 1732. 1275 1
que de vent; disons donc avec Pétronne :
Heu! ast heu! utres inflati sumus , minoris
quàm Muscasumus, tamen aliquamvirtutem
habent , nos non pluris quam bulla. Voici
une Boutade de ma façon à ce sujet :
si le vent est la nourriture ,
Des Bourgeois malheureux du stérile Hélicon;.
Ils devroient , au lieu d'Apollon ,
Pour ne point manquer de Pâture ,
D'Eole le venteux , avoir fait leur Patron.
Plusieurs Singes du Docte Erasme , se
sont émancipez de nos jours , à faire divers éloges pointilleux , de l'Yvresse , du
Mensonge , de Rien , de quelque chose ,
et nombre d'autres bagatelles bizarres
dans le même goût; mais je n'en vois point
qui se plaisent à faire l'éloge de la Pauvreté; Paupertas habet scabiem. Juvenal ,
ce grondeur éternel , cet impitoïable censeur des mœurs de son siècle , ne sçauroits'empêcher de sortir de sa Philosophie , et
de soupirer après les biens de la fortune ;
il déteste la pauvreté, il déplore la misere
du Poëte Stace , et sa septiéme Satyre est
toute farcie de plaintes.
Frange miser calamos , vigilataque prælia dele ,
Quifacis in parva sublimia carmina cella ,
Ut dignus venias hederis et imagine macrâ :
II. Vol.
Spes
1276 MERCURE DE FRANCE
Spes nulla ulterior , didicit jam dives avarus
Tantum admirari, tantùm laudare disertos,
Ut pueri ,junonis avem.
Cette matiere est si- bien traitrée dans
cette Satyre, qu'elle mériteroit d'être rapportée toute entiere , si cet Auteur n'étoit entre les mains de tout le monde : La
pauvreté, dit-on, est la Mere des Arts.
Labor omnia vincit
Improbus, et duris urgens in rebus egestas.
Oui , la Mere des Arts mécaniques ; un
Manœuvre vit du travail de ses mains ;
mais les Poëmes ne se vendent point en
détail , si ce n'est chez les Marchands de
Drogues. Cette réfléxion me donne lieu de
rapporter la Parodie que j'ai faite de quelques-unes des belles Stances de Rousseau:
Que l'homme , &c.
Qu'un Livre est bien pendant sa vie
Un parfait miroir de douleurs
En naissant sous la Presse il crie ,
Et semble prévoir ses malheurs.
諾
Un Essain d'insolens Censeurs .
D'abord qu'il commence à paroître ,
<
II. Vol. En
JUIN. 1732. 1277
En dégoute les achepteurs ,
Qui le blament sans le connoître.
A la fin pour comble de maux ,
Un Droguiste qui s'en rend maître ,
En habille Poivre et Pruneaux ;
C'étoit bien la peine de naître.
On raconte que Zeuxis faisoit une telle
estime de ses peintures,que s'il ne les pouvoit bien vendre,il aimoit mieux les donner que d'en retirer un prix médiocre.
Les Auteurs n'ont point cette alternative,
et le Libraire s'imagine les trop payer encore , en leur donnant un petit nombre
d'Exemplaires. Il arrive même que le Libraire se ruine à force de faire gémir la
Presse. A qui donc se doit imputer la
cause d'un pareil dérangement? A la corruption du goût , au grand nombre de
Brochures ridicules , de Romans monstrueux qui s'impriment tous les jours , et
qui se vont effrontément placer dans la
Boutique, à côté des la Bruyeres, des Pascals , des Corneilles , des Molieres , des
Fénelons , des Rousseaux , des Voltaires ,
et des autres Ecrivains du premier Ordre.
Ce queje trouve de pis, c'est que tous ces
vils Auteurs communiquent leur Lépre
II, Vol. aux
178 MERCURE DE FRANCE
aux autres par le voisinage. L'Ignorance
vient ensuite , et sa main confondant
ce qu'il y a de pitoyable avec ce qu'il y a
d'exquis , recueille l'Ivraye, tandis qu'elle
néglige et qu'elle laisse le Froment le plus
pur. S'il y avoit des Protecteurs d'un certain esprit, qui sçussent peser les Ouvrages au poids du discernement , pour en
récompenser les Auteurs avec bonté et
justice , les mauvais tomberoient , et les
bons se multipliroient. Les Virgiles ne manquent point quand il y a des Méce- *
nas.C'est ce que dit Martial dans un Vers
de ses Epigrammes , et je me suis égayée
à paraphraser ce Vers en notre langue.
Sint Maecenates , non deerunt , Flacce , Marones.
Aujourd'hui les Seigneurs ne donnent
Aux Doctes ni maille ni sou ,
Par quoi pour aller au Perou ,
Beaux Esprits , Parnasse abandonnent
Mais quand les Mécenas , foisonnent ,
De Virgiles on trouve prou.
Virgile , l'Aigle des genies superieurs eut la satisfaction de voir son merite reconnu et recompensé. Servius rapporte ,
que les presens que lui firent Octave
Cesar et Mécenas, furent de si grande va
leur , que sa fortune monta en peu de
II.Vol. temps
JUIN. 1732. 1279
temps jusqu'à six mille Sesterces ; il étoit
aimé et honoré à Rome, il y avoit même
un Palais magnifique. Un jour il prononça en présence de l'Empereur et d'Octavie , mere de Marcellus , quelques Vers
de l'Enéïde ; quand il fut à l'endroit du
sixiéme Livre , où il parle de la mort de
Marcellus , d'une maniere si élégante et
si pathétique , le cœur d'Octavie en fut si
vivement touché , qu'elle tomba évanoüie , et revenant à soi , comme son évanoüissement l'avoit empêchée d'entendre
douze Vers , elle fit donner à Virgile dix
Sesterces par chaque. Quels présens n'at-on point fait depuis àSannazar ; et de
quel prix n'a-t- on point honoré sa belle
Epigramme sur la Ville de Venise ? Sa
reputation en imposoit tellement qu'il
suffisoit qu'une piéce passat pour sienne ,
pour être jugée excellente. Ce trait singulier a été remarqué par le Comte Baldessar Castiglione , dans son Courtisan.
Essendo appresentati alcuni versi sotto il no
ma del Sannazaro , à tulti par vero motto
excellenti , e furono laudati con la Meraviglie è esclamationi ; poi sapendosi per certo ,
che erano d'un altro , Persero subito la re
putatione , et par vero meno che mediocri.
Charles IX. aimoit les Lettres , mais il
étoit tres réservé dans ses récompenses.
II. Vol. Ce
1280 MERCURE DE FRANCE
les
Ce Prince , dit Brantome , aimoit fort les
Vers, et récompensoit ceux qui lui en présentoient , non pas tout à coup , disant que
Poëtes ressemblent les Chevaux , qu'ilfalloit
nourrir , non pas trop saouller , ni engraisser,
car après il ne valent plus rien. Je crois
que ni vous ni moi ne sommes trop contens de sa comparaison , et ce Prince s'étoit peut-être encore figuré qu'il en est
des Poëtes, comme des Maîtres de Danse,
qui , pour bien exercer leur Métier , doivent avoir la taille légere. Hélas ! pour
un petit nombre de Poëtes à qui la Fortune a fait part de ses faveurs ; combien
y en a- t il eu de malheureux,jusqu'à manquer du necessaire ? Consultez là- dessus
les mélanges d'Histoire et de Litterature
de Vigneul Marville. Parmi la multitude
des Sçavans infortunez dont il parle , je
me suis principalement attendrie sur la
déplorable condition du Tasse dont j'adore l'Aminte et la Jerusalem délivrée.
Le Tasse , dit ce Compilateur , étoit réduit à une si grande extrémité , qu'il fut
obligé d'emprunter un écu d'un ami pour
subsister pendant une semaine, et de prier
sa Chatte , par un joli Sonnet , de lui
prêter la nuit la lumiere de ses yeux , non
havendo candele per iscrivere i suoi versi. ·
Nous avons eu quelques Poëtes en France,
II. Vol. envers
JUIN. 1732. 1281
envers lesquels on a vû les Grands signader leur goût , ou plutôt leur caprice ; et
Desportes est plus célebre aujourd'hui par
les pensions et les présens qui lui furent
faits , que par ses Poësies.
Le jugement de l'Homme , ou plutôt son caprice,
Pour quantité d'esprits , n'a que de l'injustice.
Cor. la Gal. du Pal. act. 1. sect. 7. ,
Chapelain , dont on peut dire qu'il nâquit parfaitement coiffé, quoique suivant
la Parodie de Despréaux , il ne porta jamais qu'une vieille Tignasse : Chapelain
eut plus de bonheur que nul autre ; car
il se vit payé par avance , de l'intention
qu'il avoit de donner un Poëme excellent;
joüit pendant vingt ans d'une grosse
pension , et son intention mal exécutée
le rendit à la fin possesseur d'une fortune
considérable , tandis que Corneille et Patru pouvoient à peine fournir aux besoins
dont la nature nous a faits les esclaves.
·
D'autres Auteurs ont vû le fruit de
leurs veilles se borner aux attentions, aux
caresses des Grands . Cela flatte d'abord la
vanité ; mais de retour chez soi , on n'y est
pas un instant , sans en appercevoir le
vuide dans toute son étenduë. Trente
baisers , plus doux encore que celui dont
II.Vol B Mar-
1282 MERCURE DE FRANCE
Marguerite d'Ecosse régala Alain Chartier , ne feront point une vie gracieuse à
un Poëte , si l'on s'en tient aux démonstrations extérieures. On n'est point avare
à notre égard de complimens et de ceremonies , et l'on nous traite à la façon des
Morts , avec de l'eau benite. Peut - être
aussi que les bons Poëtes ayant été comparez aux Cigales , par quelques Anciens ,
car les mauvais leur ont été comparez
par d'autres ) on s'est figuré , que comme
elles , ils ne doivent vivre que de rosée.
Hoggi è fatta ( ô secolo inhumano
L'Arte del Poetar troppo infelice
Tuto nido , esca dolce , aura cortese,
Bramano i cigni , è non si vàin Parnasso ,
Con le cure mordaci, è chi pur garre ,
Semper col suo destino , è col disagio ,
Vien roco , è perde il canto , è lafavella.
GUARINI.
Mais , ne direz-vous pas , Monsieur , en
lisant ma longue Lettre , que c'est moi
qui pour mon babil , dois être mise en
parallele avec les Cigales de la derniere
espece ; j'en conviens avec vous , et je ne
nie pas que je ne scis de mon sexe tout
comme une autre,Prenez donc encore une
prise de Tabac pour vous réveiller et vous
II.Vol. forti-
JUIN. 1732. 1283
fortifier un peu contre l'ennui que vous
pourroient causer quelques lignes qu'il
me reste à écrire.
J'en reviens à l'adieu que vous prétendez dire aux neufSœurs ; permettez- moi
de vous assurer derechef¸ que c'est en
vain que vous vous le persuadez ; vous
ferez comme le Poëte Mainard , vous ré.
péterez inutilement , en prenant congé d'elles :
Je veux pourtant quitter leur bande ,
L'Art des Vers est un art divin , '
Mais leur prix est une Guirlande ,
Qui vaut moins qu'un bouchon à vin.
Vos efforts révolteront votre penchant
contre vous , et ne serviront qu'à rendre
sa rebellion plus opiniâtre; votre raison
même trop amoureuse de la rime , n'entendra plus vos cris , et ne pourra se résoudre à faire divorce avec elle. Mais
Monsieur, vous vous plaignez d'avoir été
dolié par la nature d'un mérite inutile an
bonheur de votre vie : Vous vous plaignez ! Eh, croyez vous être le seul à qui
la cruauté du sort a laissé le droit de le
maudire. Ma situation , par exemple, n'estelle point encore plus fâcheuse que la vô
tre? Je ne suis jamais sortie de ma Province,
presque toujours exilée dans le sein de
II.Vol. Bij ma
1284 MERCURE DE FRANCE
ma Patrie ; triste habitante d'un Port de
Mer , où les Lettres sont , pour ainsi dire,
ignorées: J'y avois un compatriote, un illustre ami , M. Bouguer , ce Mathématicien fameux , que l'Académie des Sciences , qui l'a couronné trois fois , a reçu au
nombre de ses Membres , au grand contentement de ses Rivaux découragez ,
mais il n'est plus de notre païs ; le Havre
de Grace nous l'a envié , et il y professe
aujourd'hui l'Hydrographie ; nous avons
pourtant en son frere ,qui remplit sa place avec honneur , une digne portion de
lui-même. Le peu de réputation que j'ai
je ne la dois qu'à moi seule et à deux cens
volumes François , Grecs traduits , Latins
et Italiens, qui forment ma petite Bibliotheque. La nombreuse famille dans laquelle je suis née ( comme vous l'avez pâ
voir dans mon Ode , sur la mort de mon
pere ) ne me laisse point assez de superAlu pour faire le voyage de Paris. Cependant Baile , dans son Dictionaire, au mot
le Païs , veut que les Parisiens n'estiment
point un Ouvrage en notre langue , s'il
n'est conçu dans l'enceinte de leur Ville ,
ou du moins s'il n'y a reçu les derniers
coups de lime.
Après tout , les injures que vous dites
àla Poësie ne me paroissent pas des mieux
II. Vol. fondées
JUIN 17328 1285
fondées , s'il est vrai qu'en rimant en or,
vous ayez trouvé la Pierre Philosophale.
Je vous avouerai pourtant que cela ne me
paroît pas naturel ; il faut absolument
qu'il y entre de l'abracadabra, ou que vous
fassiez usage de partie des Sortileges dont
le Cavalier Marin nous a donné une longue liste , dans le 13 chant de l'Adone.
Suggelli , è Rombi , è Turbini , è figure.
Il y a même dans votre projet d'autant
plus de difficulté , que les rimes en or sont
tres-rares. Richelet , ce curieux trésorier
des mots , s'est épuisé à faire la recherche
de ces rimes dorées , et n'en a pû trouver
qu'environ une demie douzaine , si vous
en exceptez les noms propres
*
Vous voulez donc rimer en or ,
La rime en or est difficile ,
Et ne vous permet pas de prendre un libre es
sor ,
Mais sçavez-vous pourquoi cette rime est sté- rile ?
C'est qu'Apollon voyant qu'à la Cour,à la Ville,
Rarement à rimer on amasse un trésor ,
Ce Dieu prudent , jugea qu'il étoit inutile
De vouloir fabriquer tant de rimes en or.
J'ai de plus un avis à vous donner en
II. Vol.
amie , B iij
T286 MERCURE DE FRANCE
amie , qui est que si en rimant en or , vous avez le moyen de gagner de l'or , vous
vous donniez bien de garde de dire votre
secrettrop haut;les autres l'apprendroient,
et vous sçavez que le grand nombre d'ou
vriers fait diminuer le prix des marchandises.
Il me reste à vous parler de M. de la
Motte , dont votre Lettre m'a appris la
mort. J'ai remarqué dans les Livres de cet
Académicien , un esprit exact , un jugement profond , des pensées solides , avec
un certain air de probité qui ne regnoit
pas moins , nous dit on , dans son cœur ,
que dans ses. divers Ouvrages. Cette derniere qualité est sur tout estimable. Un
Auteur est exempt d'excuser son cœur en
accusant sa plume , comme fait Martiak
dans une Epigramme.
Est lasciva mihi pagina , vita proba.
Ce que Mainard a traduit si gaillardement , que la modestie de mon sexe ne
me permet pas de le citer , dautant que
l'obscenité est dans les termes. Parti tunicam prætende tegenda. Je ne sçaurois passer la grossiereté des expressions en quelque langue que ce soit , et ce défaut est
moins pardonnable aux François qu'aux
autres ; notre Nation surpassant en poliII. Vol.
tesse
JUIN. 1732.
1287
tesses les anciens Romains même. Il en est
des Vers comme d'une Lettre polie ; il
leur faut une enveloppe.Personne ne prise
plus que moi les Epigrammes de Rousseau ; je ne m'offense pas jusqu'à faire la
grimace , en lisant quantité de ces petites
Piéces , dont le sens est un peu libertin ,
mais je ne sçaurois souffrir celles où la pudeur est directement heurtée par les termes. Boileau , dans le 2 chant de son Art
Poëtique , ne permet point en notre langue ces libertez d'expression qu'il tolere
en Catule et en Pétronne.
Le Latin dans les mots brave l'honnêteté ,
Mais le Lecteur François veut être res pecté.
Ma façon d'écrire vous paroîtra singu
lieure , Monsieur ; je cours çà et là , sans
tenir de route certaine , et comme si j'érois enfoncée dans un Labirinte, je quitte
une allée pour en enfiler une autre je
m'égare , je retourne sur mes pas ; faisant
de cette maniere beaucoup de chemin ,
sans beaucoup avancer.
Or pour en revenir à M. de la Motte ,
après avoir loué ce que j'ai trouvé d'admirable en lui , dût - on me faire mont
procès , il faut que j'avoue ce qui m'a déplu. Je dis donc qu'il est trop gravement
II.Vol. Biiij moral
1288 MERCURE DE FRANCE
moral dans ses Odes , que son stile est
triste , que , que la Poësie languit dans ses Tragédies, que ses Fables ne sont point naïves , et que ce n'est que dans quelques endroits de ses Opéra que je découvre les
étincelles du beau feu qui caractérise le
Poëte. Le Quattrain qui suit , et que vous
citez dans votre Lettre , n'est pas de mon
goût , n'en déplaise aux Manes de M. de
la Motte.
»Vous loüez délicatement
"Une Piéce peu délicate ,
>> Permettez-moi que je la datte
- Du jour de votre compliment.
Je n'entends gueres ces quatre Vers ,
et il me paroît que le bon sens de M. de
la Motte a fait un faux pas en cette occasion. Vous me marquez qu'ayant lû une
Piece infiniment délicate , vous dites à M.
de la Motte qu'il falloit qu'elle fut de lui
ou de M. de Fontenelles que répond t- id
dans son Quattrain impromptu , sinon ,
1º. que cette Piéce qu'il avoit trouvée de
mauvais aloi auparavant , devient bonne,
parce que vous avez crû qu'elle étoit de
lui ou de M. de Fontenelle. 2°. Qu'elle
n'est bonne que du jour de votre compliment , et que c'est ce compliment qui
fait une partie de sa bonté. En verité cela
II. Vol. ne
JUIN. 1732. 1289
ne meparoît pas raisonnable.Mais ne passerai-je pas dans votre esprit , Monsieur ,
pour une indiscrete de déclarer mon sentiment avec tant de liberté sur un Auteur
aussi célebre que M.de la Motte ? Ne pas- serois - je pas même pour une ingrate , si
vous sçaviez que c'est lui qui m'a adressé
les quatre Vers que vous avez peut- être
lû dans le Mercure de Janvier, page 75.
qu'y faire ? Je suis femme , et par conséquent peu maîtresse de me taire. De plus
j'ai vu le jour au milieu d'une nation, dont
la naïveté et la franchise ont toujours été
le partage. Mais il me souvient que vous
m'engagez sur la fin de votre Lettre à faire l'Epitaphe de M. de la Motte , je le devrois , ne fusse que pour me vanger de sa
politesse , je le devrois , je ne le puis. Cependant , attendez , révons un moment;
foy de Bretonne.voici tout ce que je sçau.
rois tirer de mon petit cerveau.
Cy git la Motte , dont le nom
Vola de Paris jusqu'à Rome ;
Etoit-il bon Poëte ? Non ,
Qu'importe Il étoit honnête homme,
Je ne doute point que cette Critique ne
souleve contre moiles trois quarts du Par
nasse. Les Partisans de M.de la Morte , et
peut-être vous-même me regarderez com
II.Vol. By me:
1290 MERCURE DE FRANCE
me une sacrilege. Ils diront qu'il ne m'appartient pas de mettre un pié profane dans le sanctuaire. Je commence par les :
avertir que je ne répondrai rien , c'est à- dire , que je me tairai si je le puis , sinon
on verra,furens quid fœmina possit. Eh !
depuis quand prétend- t- on ôter la liberté
de dire ce qu'on pense sur les Ouvrages
d'esprit?Les Loix de la critique sont comme celles de la Guerre ; il est permis de
tirer , mais il est défendu d'envenimer les
Bales. Pourquoi me feroit-on un crime
de prendre sur les Ouvrages de M. de la
Motte les mêmes droits qu'il s'est attribués sur ceux d'Homere, de Pindare, d'Anacréon , et des Latins et des François? Au
surplus si la critique est mal fondée , les
traits que lance le Censeur reviennent
sur lui. Si au contraire elle est judicieuse ,
les défauts qu'on fait appercevoir aux autres , servent à les corriger et à les rendre
amoureux du vrai beau et de la pure exactitude.
Je ne m'ennuye point avec vous , Monfeur , mais je crains que mes discours ne
'ous ennuyent; je ne dirai pas comme
Pascal, dans sa seiziéme Lettre:Je n'aifait
celle- ci plus longue que parce queje n'ai pas
eu le loisir de la faire plus courte. Je dirai
plutôt , comme dans sa huitiéme : Le pa- II.Vol.
Pier
JUIN. 1732. 1291
pier me manque toujours , et non pas les Passages et je ne fais cette Lettre si courte
que parce que je ne la veux pas faire plus
longue , dans la crainte que j'ai , ou que
sa prolixité ne la fasse rebuter de l'Auteur
du Mercure, ou que vous ne vous donniez
pas la peine dela lire jusqu'à la fin , et je
vous avoue que je vous en voudrois du
mal , d'autant plus que c'est ici que vous
trouverez ce que j'ai sur tout envie que
vous sçachiez , que je suis avec un parfait retour d'estime, Monsieur , votre treshumble , &c.
Au Croisic , ce 15 d'Avril , 1732.
la Vigne , à la Lettre que M Carrelet
de Hautefeuille lui a addressée dans le
Mercure de Janvier 1732. page 75.
Leine,Monsieur,de m'apportervos
E Seigneur Mercure s'est donné la
peine , Monsieur , de m'apporter vos
Poulets , vos Billets doux , vos Relations,
en un mot votre Lettre ; car cette Lettre
sçavante et polie renferme en elle toutes
ces especes', par les differentes matieres
qu'elle traitte , et par les tours ingénieux
dont elle est agréablement variée ; je me
Alatte aussi que ce fidele Messager , non
moins habile que gracieux , voudra bien
se charger de ma réponse.
Vous m'écrivez , Monsieur, qu'on vous
a volé ; vous ne pouviez vous addresser à
personne qui fut plus sensible à ce qui
vous touche, ni par conséquent plus portée à vous plaindre. Quoi ! Monsieur, on
K
II. Vol.
vous
JUIN. 1732. 1265
vous a volé ? On vous a volé , Monsieur?
Quel accident ! Quelle perfidie ! Quelle
cruauté ! Eh! que vous a- t - on volé ?
Grands Dieux ! Proh! Dii immortales ! Facinus indignum quod narras !
Ce n'est point deux Vers , une Strophe, un Madrigal, une Epigramme seulement: Ciel ! c'est sur une Ode entiere qu'on
a eu l'audace de mettre la main.
Le trait est noir ; oui , certes, et des plus
noirs. Ce sont- là de ces coups qu'un Poëte
supporte rarement avec patience, à moins
qu'il n'ait , comme vous , l'ame bourrée
d'une Jacque de Maille à la Stoïcienne.
Sans doute que le Voleur en faisant ce
larcin, s'étoit fondé sur ces deux premiers
Vers du 15 Chant de Roland le furieux.
Fù il vincer sempre mai laudabil cosa ,
Vinca si è per fortuna , o per ingegno.
L'Arioste me paroît avoir escroqué
cette pensée à Virgile , dans le 2. liv. de l'Enéïde.
Dolus an virtus , quis in hoste requirat ?
·
Cependant le voleur dont il s'agit ,' n'est
point pardonnable. C'est là mal interprêter la chose , et faire en matiere de
Lettres, ce que font les hérétiques en maII. Vol.
A v tiere
1266 MERCURE DE FRANCE
"
tiere de Religion, qui tournent et retournent certains Passages de tant de côtez
qu'ils leur trouvent à la fin un sens ambigu , et qui , quelque louche qu'il soit ,
leur paroît neanmoins d'accord avec leur
morale. Mais comme on ne les confond
ensuite , qu'en opposant citation contre
citation , authorité contre authorité , il
faut donc objecter aux Filoux du Parnasse
le sentiment d'un autre Italien. Auvertite
che voi vi vestite degli honori , e delle glorie
altrui , et v'attribuite quello che non è vostro. Voi sarete chiamati la cornacchia d'Esopo , et quello ch'è peggio , bisognerà restituire i furti con grandissimo scorno , e biasmo come suole intervenire a certi poetuzzi
moderni che alla scoperta rubbano a tutti ,
non rimanendo loro di proprio che la fatica , l'inchiestro , la carta , et il tempo gettato via.
Sérieusement , Monsieur , votre situation me paroît triste , et d'autant plus
qu'on ne croit pas toujours le plaignant
sur sa déposition. C'est vainement qu'il
dira , oui , Messieurs , je fis cette Strophe
un tel jour , à telle heure ; et la preuve ,
la voilà : Absorbé que j'étois dans la poëtique rêverie , je me rongeai les ongles
jusqu'au vif: Voyez - vous ? Regardez ,
ces deux doigts écorchez par le bout, sont
€
II. Vol. de
JUIN. 1732. 1267
de sûrs garans de la vérité de mes paroles.
Vains propos : Plus de la moitié de vos
juges ne sçauroient résoudre leurs doutes
et l'on balance toujours entre le proprié
taire et le voleur. Pour moi , si j'avois été
en votre place , j'aurois mis cent Mouches en campagne pour dénicher le Larron , et le faire sans délai convenir du
larcin.
J'aurois fait aussi- tot galopper sur sa trace
Le grand Prevôt du Parnasse,
Mais hélas ! que les choses sont aujourd'hui changées ; on insulte , on pille , on
brave Apollon sur son Thrône même.
La Marêchaussée du Pinde n'a plus la
force de cheminer. Plutus , le seul Plutus
sçait se faire obéïr , se faire craindre , se
faire rendre justice , et l'on prétend que
c'est lui qui la distribuë; quant aux Citoyens de la double Colline , l'équité ne
s'observe ni à leur égard , ni à l'égard de
leurs ouvrages. Un Financier au moyen
d'une douzaine de chiffres , voit pleuvoir à millier les Louis dans son Coffre
fort , et ce profit amené , ne sera souvent
le fruit que de quelques heures ; cependant un malheureux , nud jusqu'à la chemise,transsi defroid , demi mort de faim,
se glisse adroitement dans son Bureau ,
II. Vol A vj qu'il
1268 MERCURE DE FRANCE
qu'il écrême si peu que rien le superfluz
de son cher métail ; en court après , on
l'arrête , on l'emprisonne ; le coupable
n'est déja plus. Pourquoi ne poursuit- on
pas avec la même diligence et la même
sévérité les Voleurs des Ouvrages ingénieux ? L'Esprit est- il moins estimable
que l'or ?
Vilius argentum est auro , virtutibus aurum:
Un Financier a plutôt gagné vingt mil
le écus , qu'un Poëte n'a fait une belle:
Ode. Si le travail , si la difficulté donnele prix aux choses , les Métaux , les Diamans qui ne sont que de la bouë pétrifiée
et polie ensuite par l'Ouvrier , sont - ils
donc préférables aux pures et l'aborieuses
productions de l'ame.
Otempora! ô mores ! Depuis que les Boileaux , les Molieres , les Saint- Evremond,
ces Turennes , ces Condez du Parnasse
sont allez guerroyer dans les champs Eli-
-sées ; la licence et le désordre ont envahi le Païs des Lettres ; où la force manque, tout est toléré. Platon se détaille
en Comédies, les Lettres se composent en
Madrigaux , les Oraisons prétintaillées
sont toutes frisées d'antithéses , l'Historien passe avec rapidité sur la politique et
l'interressant , et se promene à pas comII.Vol.
ptez
JUIN. 17320 1269
ptez dans la région fleurie des descriptions , et passe de- là par une fausse porte
dans la grande contrée des digressions
vagues et inutiles.
Jugez , Monsieur , par la mauvaise humeur où je suis , combien votre malheur
m'a affligée ; ce qui redouble encore mon
chagrin, c'est d'apprendre de vous-même
que vous avez dit adieu au Parnasse.Quoi
le dépit d'avoir perdu une Ode , doit-il
vous porter à des extrémitez pareilles ?
La perte est réparable. Ne vous est-il pas
resté un Canif pour tailler votre Plume?
Mais avez-vous bien refléchi sur la résolution que vous vous imaginez avoir
prise ? Croyez-vous pouvoir tenir ferme
contre le penchant dont vous êtes l'esclave ? Je vous en défie , j'en ai dit tout autant que vous , cent et cent fois.
n'a
Verbaque pracipites diripuere noti.
J'ai trouvé que le feu Pere du Cerceau
pas eu tort d'écrire :
39 Qui fit des Vers , toujours des Vers fera,
C'est le Moulin qui moulut et moudra;
»Contre l'étoile il n'est dépit qui tienne ,
» Et je me cabre en vain contre la mienne.
Le P. du Cerceau a rendu par ces quaIL. Vol.
tre
1270 MERCURE DE FRANCE
tre Vers Marotiques , le Vers d'Horace
qui suit :
Naturam expellas furca tamen usque recurret.
Ce que je ne sçais quel autre a traduit
én deux Vers :
Quand , la Fourche à la main, nature on chase seroit >
Nature cependant toujours retourneroit.
Ovide , dont l'esprit est si fécond et si
délié , ce Poëte qui quelque sçavant qu'il
fut , devoit moins à l'Art qu'à la Nature. Ovide est forcé d'avouer que c'est en
vain qu'on tâche de combattre ce penchant imperieux.
At mihijam puero coelestia sacra placebant ,
Inque suum furtim Musa trahebat opus..
Sæpe Pater dixit , studium quid inutilè tentas ?
Moonides nullas ipse reliquit opes ,
Motus eram dictis , totoque Helicone relictor
Scribere conabar verba soluta modis,
Sponte sua carmen numeros veniebat adaptos
Quidquid tentabam scribere versus erat.………
Le Pere d'Ovide séche de chagrin de
voir son fils en proye à cette manie tirannique ; il ne néglige rien pour en rompre
les accès , il lui montre le vuide de cette
II. Vol. occu-
JUIN. 1732. 1271
Occupation aussi pénible qu'infructueuse.
L'exemple d'Homere qui vécut toujours
pauvre, malgré ses grands talens , lui sert
à prouver l'importante vérité de ses leçons salutaires. Il conseille , il commande, il prie , il menace, et s'emporte même
jusqu'à le maltraiter ; le fils paroît se rendre à la volonté du pere , et se croyant
déja le maître de sa passion , lui promet
de ne plus faire de Vers de sa vie.
•
C'est en Prose qu'il écrira désormais ,
le parti en est pris ; il faut que l'agréa
ble cede à l'utile , il n'y a plus à balancer.
En un mot , le voilà la plume à la main
résolu d'exécuter ce qu'il s'est proposé.
Mais qu'arrive-t- il ? La tête lui tourne , il
se figure écrire de la Prose, et ce sont des
Vers qui coulent sur le papier.
Quidquid tentabam scribere , versus erat.
Ovide ne péchoit point par ignorance,
et l'on a sans cesse répété depuis tant de
siècles , les deux Vers suivans , enfans de
sa veine : que l'esprit avoit été autrefois
plus précieux que l'or , mais qui dans le
temps présent , c'étoit être tout à-fait
barbare, que d'être entierement dépourvû des dons de la fortune.
Ingenium quondam fuerat preciosius auro.
II. Vol. Pour
1272 MERCURE DE FRANCE
Pour moi je crois que ce quondam , cet
autrefois , n'a jamais été.
At nunc barbaries grandis habere nihil.
Quant à ce Nunc , ce maintenant , je
crois qu'il a été de tout temps.C'est donc
en Ovide que la volonté est maîtrisée par
le temperament ; et c'est-là qu'on peut dire que le libre arbitre fait nauffrage.
Après tout , je conviens avec vous et
avec toutes les personnes sensées , que
quand on n'est pas né avec beaucoup de
bien, on doit tâcher d'arriver par les belles voyes à certaine fortune , à labri de
laquelle on puisse vivre à l'aise , et faire la
figure convenable à son rang.
Nil habet infelix paupertas durius in se
Quam quod ridiculos homines , facit.
La pauvreté est le plus grand des maux
qui soient sortis de la funeste Boëte de
Pandore , et l'on craint autant l'haleine
d'un homme qui n'a rien , que celle d'un
pestiferé.
Yo
Déplorons donc le sort de ceux qu'un
ascendant fatal attache à ce libertinage
d'esprit. Sénéque , ce Philosophe sentencieux , qu'on peut comparer au Rat hipo
crite , qui prêche la mortification dans
un Fromage de Hollande , ou à la four11. Vol.
mi,
JUIN. 1732. 1273
mi, qui fait l'éloge de l'abstinence, montée sur un tas de grain. Cet illustre Charlatan débitoit autrefois la morale austére,
qu'il nous a laissée dans ses Livres ; mais
y croyoit-on ? et pouvoit - on plutôt ne
pas mépriser un homme qui conseilloit
la sobriété , la bouche pleine , et la
vreté , tandis que ses coffres regorgeoient
de Richesses ? Nicolas de Palerme parloit
avec bien plus de sincerité , quand après
avoir lû un Livre, dans lequel on préténdoit que la pauvreté étoit un bien, il s'écria : Délivrez-moi d'un tel bien , ô mon
Dieu !
pauTravaillez , nous dit-on , divins éleves
des Muses , veillez , suez , frappez - vous
le front , mordez-vous les doigts , brisez
votre pupitre , au fort de votre entousiasme. Virum Musa beat. La gloire se
peut-elle achepter par trop de peines ?
Quel honneur! quel espoir que celui de se survivre éternellement à soi - même !
Erreur , folie , idée chimerique.
Gloria quantalibet quid erit , si gloria tantum est.
Ne vaut- il pas mieux vivre pendant
qu'on est en vie , et que l'on se sent vivre réellement : Homere , ce Chantre fameux , qui jadis entonnoit ses Rapsodies
sur les Ponts-Neufs des Villes de Gréce ;
II.Vol. en
1274 MERCURE DE FRANCE
en traîna- t-il de moins tristes jours , quoi
quele Supplément de Quinte- Curce nous
dise que ses Ouvrages se sont reposez
après sa mort , sous l'oreiller du Grand
Alexandre. On logea ses Poëmes dans des
Coffrets d'or , enrichis de Pierreries ; et
pendant qu'il vécut , à peine trouva- t- il
une Maison où se mettre à l'abri des injures de l'air ? Fecit enim nominis ejus claritas , ut quem virum rebus omnibus egentem nemo agnoverit , nunc multe Gracia ?
Urbes certatim sibi vindicent. Dante , dans
le 22 Chant du Purgatoire , désigne ainsi
cet illustre Poëter
QuelGreco
Chele Muse lattar più ch'altro mai.
Pour moi , je dis que si les Muses sont
des Nourrices , ce ne sont que des Nousrices séches ; leurs Nourrissons s'attendent
à recueillir un aliment qui les rassasie
mais au lieu de lait , ils n'en tirent que du
vent qui les fatigue et les extenue. Ceci
revient à l'endroit de votre Lettre , où
vous dites agréablement en Vers , que les
Poëtes ne moissonnent que du vent avec
leur plume. Ainsi je crois qu'on les peut
appeller des Instrumens à vent , qui ne
rendent que du vent , ne travaillent que
pour du vent , et ne sont récompensez
II. Volo que
JUIN. 1732. 1275 1
que de vent; disons donc avec Pétronne :
Heu! ast heu! utres inflati sumus , minoris
quàm Muscasumus, tamen aliquamvirtutem
habent , nos non pluris quam bulla. Voici
une Boutade de ma façon à ce sujet :
si le vent est la nourriture ,
Des Bourgeois malheureux du stérile Hélicon;.
Ils devroient , au lieu d'Apollon ,
Pour ne point manquer de Pâture ,
D'Eole le venteux , avoir fait leur Patron.
Plusieurs Singes du Docte Erasme , se
sont émancipez de nos jours , à faire divers éloges pointilleux , de l'Yvresse , du
Mensonge , de Rien , de quelque chose ,
et nombre d'autres bagatelles bizarres
dans le même goût; mais je n'en vois point
qui se plaisent à faire l'éloge de la Pauvreté; Paupertas habet scabiem. Juvenal ,
ce grondeur éternel , cet impitoïable censeur des mœurs de son siècle , ne sçauroits'empêcher de sortir de sa Philosophie , et
de soupirer après les biens de la fortune ;
il déteste la pauvreté, il déplore la misere
du Poëte Stace , et sa septiéme Satyre est
toute farcie de plaintes.
Frange miser calamos , vigilataque prælia dele ,
Quifacis in parva sublimia carmina cella ,
Ut dignus venias hederis et imagine macrâ :
II. Vol.
Spes
1276 MERCURE DE FRANCE
Spes nulla ulterior , didicit jam dives avarus
Tantum admirari, tantùm laudare disertos,
Ut pueri ,junonis avem.
Cette matiere est si- bien traitrée dans
cette Satyre, qu'elle mériteroit d'être rapportée toute entiere , si cet Auteur n'étoit entre les mains de tout le monde : La
pauvreté, dit-on, est la Mere des Arts.
Labor omnia vincit
Improbus, et duris urgens in rebus egestas.
Oui , la Mere des Arts mécaniques ; un
Manœuvre vit du travail de ses mains ;
mais les Poëmes ne se vendent point en
détail , si ce n'est chez les Marchands de
Drogues. Cette réfléxion me donne lieu de
rapporter la Parodie que j'ai faite de quelques-unes des belles Stances de Rousseau:
Que l'homme , &c.
Qu'un Livre est bien pendant sa vie
Un parfait miroir de douleurs
En naissant sous la Presse il crie ,
Et semble prévoir ses malheurs.
諾
Un Essain d'insolens Censeurs .
D'abord qu'il commence à paroître ,
<
II. Vol. En
JUIN. 1732. 1277
En dégoute les achepteurs ,
Qui le blament sans le connoître.
A la fin pour comble de maux ,
Un Droguiste qui s'en rend maître ,
En habille Poivre et Pruneaux ;
C'étoit bien la peine de naître.
On raconte que Zeuxis faisoit une telle
estime de ses peintures,que s'il ne les pouvoit bien vendre,il aimoit mieux les donner que d'en retirer un prix médiocre.
Les Auteurs n'ont point cette alternative,
et le Libraire s'imagine les trop payer encore , en leur donnant un petit nombre
d'Exemplaires. Il arrive même que le Libraire se ruine à force de faire gémir la
Presse. A qui donc se doit imputer la
cause d'un pareil dérangement? A la corruption du goût , au grand nombre de
Brochures ridicules , de Romans monstrueux qui s'impriment tous les jours , et
qui se vont effrontément placer dans la
Boutique, à côté des la Bruyeres, des Pascals , des Corneilles , des Molieres , des
Fénelons , des Rousseaux , des Voltaires ,
et des autres Ecrivains du premier Ordre.
Ce queje trouve de pis, c'est que tous ces
vils Auteurs communiquent leur Lépre
II, Vol. aux
178 MERCURE DE FRANCE
aux autres par le voisinage. L'Ignorance
vient ensuite , et sa main confondant
ce qu'il y a de pitoyable avec ce qu'il y a
d'exquis , recueille l'Ivraye, tandis qu'elle
néglige et qu'elle laisse le Froment le plus
pur. S'il y avoit des Protecteurs d'un certain esprit, qui sçussent peser les Ouvrages au poids du discernement , pour en
récompenser les Auteurs avec bonté et
justice , les mauvais tomberoient , et les
bons se multipliroient. Les Virgiles ne manquent point quand il y a des Méce- *
nas.C'est ce que dit Martial dans un Vers
de ses Epigrammes , et je me suis égayée
à paraphraser ce Vers en notre langue.
Sint Maecenates , non deerunt , Flacce , Marones.
Aujourd'hui les Seigneurs ne donnent
Aux Doctes ni maille ni sou ,
Par quoi pour aller au Perou ,
Beaux Esprits , Parnasse abandonnent
Mais quand les Mécenas , foisonnent ,
De Virgiles on trouve prou.
Virgile , l'Aigle des genies superieurs eut la satisfaction de voir son merite reconnu et recompensé. Servius rapporte ,
que les presens que lui firent Octave
Cesar et Mécenas, furent de si grande va
leur , que sa fortune monta en peu de
II.Vol. temps
JUIN. 1732. 1279
temps jusqu'à six mille Sesterces ; il étoit
aimé et honoré à Rome, il y avoit même
un Palais magnifique. Un jour il prononça en présence de l'Empereur et d'Octavie , mere de Marcellus , quelques Vers
de l'Enéïde ; quand il fut à l'endroit du
sixiéme Livre , où il parle de la mort de
Marcellus , d'une maniere si élégante et
si pathétique , le cœur d'Octavie en fut si
vivement touché , qu'elle tomba évanoüie , et revenant à soi , comme son évanoüissement l'avoit empêchée d'entendre
douze Vers , elle fit donner à Virgile dix
Sesterces par chaque. Quels présens n'at-on point fait depuis àSannazar ; et de
quel prix n'a-t- on point honoré sa belle
Epigramme sur la Ville de Venise ? Sa
reputation en imposoit tellement qu'il
suffisoit qu'une piéce passat pour sienne ,
pour être jugée excellente. Ce trait singulier a été remarqué par le Comte Baldessar Castiglione , dans son Courtisan.
Essendo appresentati alcuni versi sotto il no
ma del Sannazaro , à tulti par vero motto
excellenti , e furono laudati con la Meraviglie è esclamationi ; poi sapendosi per certo ,
che erano d'un altro , Persero subito la re
putatione , et par vero meno che mediocri.
Charles IX. aimoit les Lettres , mais il
étoit tres réservé dans ses récompenses.
II. Vol. Ce
1280 MERCURE DE FRANCE
les
Ce Prince , dit Brantome , aimoit fort les
Vers, et récompensoit ceux qui lui en présentoient , non pas tout à coup , disant que
Poëtes ressemblent les Chevaux , qu'ilfalloit
nourrir , non pas trop saouller , ni engraisser,
car après il ne valent plus rien. Je crois
que ni vous ni moi ne sommes trop contens de sa comparaison , et ce Prince s'étoit peut-être encore figuré qu'il en est
des Poëtes, comme des Maîtres de Danse,
qui , pour bien exercer leur Métier , doivent avoir la taille légere. Hélas ! pour
un petit nombre de Poëtes à qui la Fortune a fait part de ses faveurs ; combien
y en a- t il eu de malheureux,jusqu'à manquer du necessaire ? Consultez là- dessus
les mélanges d'Histoire et de Litterature
de Vigneul Marville. Parmi la multitude
des Sçavans infortunez dont il parle , je
me suis principalement attendrie sur la
déplorable condition du Tasse dont j'adore l'Aminte et la Jerusalem délivrée.
Le Tasse , dit ce Compilateur , étoit réduit à une si grande extrémité , qu'il fut
obligé d'emprunter un écu d'un ami pour
subsister pendant une semaine, et de prier
sa Chatte , par un joli Sonnet , de lui
prêter la nuit la lumiere de ses yeux , non
havendo candele per iscrivere i suoi versi. ·
Nous avons eu quelques Poëtes en France,
II. Vol. envers
JUIN. 1732. 1281
envers lesquels on a vû les Grands signader leur goût , ou plutôt leur caprice ; et
Desportes est plus célebre aujourd'hui par
les pensions et les présens qui lui furent
faits , que par ses Poësies.
Le jugement de l'Homme , ou plutôt son caprice,
Pour quantité d'esprits , n'a que de l'injustice.
Cor. la Gal. du Pal. act. 1. sect. 7. ,
Chapelain , dont on peut dire qu'il nâquit parfaitement coiffé, quoique suivant
la Parodie de Despréaux , il ne porta jamais qu'une vieille Tignasse : Chapelain
eut plus de bonheur que nul autre ; car
il se vit payé par avance , de l'intention
qu'il avoit de donner un Poëme excellent;
joüit pendant vingt ans d'une grosse
pension , et son intention mal exécutée
le rendit à la fin possesseur d'une fortune
considérable , tandis que Corneille et Patru pouvoient à peine fournir aux besoins
dont la nature nous a faits les esclaves.
·
D'autres Auteurs ont vû le fruit de
leurs veilles se borner aux attentions, aux
caresses des Grands . Cela flatte d'abord la
vanité ; mais de retour chez soi , on n'y est
pas un instant , sans en appercevoir le
vuide dans toute son étenduë. Trente
baisers , plus doux encore que celui dont
II.Vol B Mar-
1282 MERCURE DE FRANCE
Marguerite d'Ecosse régala Alain Chartier , ne feront point une vie gracieuse à
un Poëte , si l'on s'en tient aux démonstrations extérieures. On n'est point avare
à notre égard de complimens et de ceremonies , et l'on nous traite à la façon des
Morts , avec de l'eau benite. Peut - être
aussi que les bons Poëtes ayant été comparez aux Cigales , par quelques Anciens ,
car les mauvais leur ont été comparez
par d'autres ) on s'est figuré , que comme
elles , ils ne doivent vivre que de rosée.
Hoggi è fatta ( ô secolo inhumano
L'Arte del Poetar troppo infelice
Tuto nido , esca dolce , aura cortese,
Bramano i cigni , è non si vàin Parnasso ,
Con le cure mordaci, è chi pur garre ,
Semper col suo destino , è col disagio ,
Vien roco , è perde il canto , è lafavella.
GUARINI.
Mais , ne direz-vous pas , Monsieur , en
lisant ma longue Lettre , que c'est moi
qui pour mon babil , dois être mise en
parallele avec les Cigales de la derniere
espece ; j'en conviens avec vous , et je ne
nie pas que je ne scis de mon sexe tout
comme une autre,Prenez donc encore une
prise de Tabac pour vous réveiller et vous
II.Vol. forti-
JUIN. 1732. 1283
fortifier un peu contre l'ennui que vous
pourroient causer quelques lignes qu'il
me reste à écrire.
J'en reviens à l'adieu que vous prétendez dire aux neufSœurs ; permettez- moi
de vous assurer derechef¸ que c'est en
vain que vous vous le persuadez ; vous
ferez comme le Poëte Mainard , vous ré.
péterez inutilement , en prenant congé d'elles :
Je veux pourtant quitter leur bande ,
L'Art des Vers est un art divin , '
Mais leur prix est une Guirlande ,
Qui vaut moins qu'un bouchon à vin.
Vos efforts révolteront votre penchant
contre vous , et ne serviront qu'à rendre
sa rebellion plus opiniâtre; votre raison
même trop amoureuse de la rime , n'entendra plus vos cris , et ne pourra se résoudre à faire divorce avec elle. Mais
Monsieur, vous vous plaignez d'avoir été
dolié par la nature d'un mérite inutile an
bonheur de votre vie : Vous vous plaignez ! Eh, croyez vous être le seul à qui
la cruauté du sort a laissé le droit de le
maudire. Ma situation , par exemple, n'estelle point encore plus fâcheuse que la vô
tre? Je ne suis jamais sortie de ma Province,
presque toujours exilée dans le sein de
II.Vol. Bij ma
1284 MERCURE DE FRANCE
ma Patrie ; triste habitante d'un Port de
Mer , où les Lettres sont , pour ainsi dire,
ignorées: J'y avois un compatriote, un illustre ami , M. Bouguer , ce Mathématicien fameux , que l'Académie des Sciences , qui l'a couronné trois fois , a reçu au
nombre de ses Membres , au grand contentement de ses Rivaux découragez ,
mais il n'est plus de notre païs ; le Havre
de Grace nous l'a envié , et il y professe
aujourd'hui l'Hydrographie ; nous avons
pourtant en son frere ,qui remplit sa place avec honneur , une digne portion de
lui-même. Le peu de réputation que j'ai
je ne la dois qu'à moi seule et à deux cens
volumes François , Grecs traduits , Latins
et Italiens, qui forment ma petite Bibliotheque. La nombreuse famille dans laquelle je suis née ( comme vous l'avez pâ
voir dans mon Ode , sur la mort de mon
pere ) ne me laisse point assez de superAlu pour faire le voyage de Paris. Cependant Baile , dans son Dictionaire, au mot
le Païs , veut que les Parisiens n'estiment
point un Ouvrage en notre langue , s'il
n'est conçu dans l'enceinte de leur Ville ,
ou du moins s'il n'y a reçu les derniers
coups de lime.
Après tout , les injures que vous dites
àla Poësie ne me paroissent pas des mieux
II. Vol. fondées
JUIN 17328 1285
fondées , s'il est vrai qu'en rimant en or,
vous ayez trouvé la Pierre Philosophale.
Je vous avouerai pourtant que cela ne me
paroît pas naturel ; il faut absolument
qu'il y entre de l'abracadabra, ou que vous
fassiez usage de partie des Sortileges dont
le Cavalier Marin nous a donné une longue liste , dans le 13 chant de l'Adone.
Suggelli , è Rombi , è Turbini , è figure.
Il y a même dans votre projet d'autant
plus de difficulté , que les rimes en or sont
tres-rares. Richelet , ce curieux trésorier
des mots , s'est épuisé à faire la recherche
de ces rimes dorées , et n'en a pû trouver
qu'environ une demie douzaine , si vous
en exceptez les noms propres
*
Vous voulez donc rimer en or ,
La rime en or est difficile ,
Et ne vous permet pas de prendre un libre es
sor ,
Mais sçavez-vous pourquoi cette rime est sté- rile ?
C'est qu'Apollon voyant qu'à la Cour,à la Ville,
Rarement à rimer on amasse un trésor ,
Ce Dieu prudent , jugea qu'il étoit inutile
De vouloir fabriquer tant de rimes en or.
J'ai de plus un avis à vous donner en
II. Vol.
amie , B iij
T286 MERCURE DE FRANCE
amie , qui est que si en rimant en or , vous avez le moyen de gagner de l'or , vous
vous donniez bien de garde de dire votre
secrettrop haut;les autres l'apprendroient,
et vous sçavez que le grand nombre d'ou
vriers fait diminuer le prix des marchandises.
Il me reste à vous parler de M. de la
Motte , dont votre Lettre m'a appris la
mort. J'ai remarqué dans les Livres de cet
Académicien , un esprit exact , un jugement profond , des pensées solides , avec
un certain air de probité qui ne regnoit
pas moins , nous dit on , dans son cœur ,
que dans ses. divers Ouvrages. Cette derniere qualité est sur tout estimable. Un
Auteur est exempt d'excuser son cœur en
accusant sa plume , comme fait Martiak
dans une Epigramme.
Est lasciva mihi pagina , vita proba.
Ce que Mainard a traduit si gaillardement , que la modestie de mon sexe ne
me permet pas de le citer , dautant que
l'obscenité est dans les termes. Parti tunicam prætende tegenda. Je ne sçaurois passer la grossiereté des expressions en quelque langue que ce soit , et ce défaut est
moins pardonnable aux François qu'aux
autres ; notre Nation surpassant en poliII. Vol.
tesse
JUIN. 1732.
1287
tesses les anciens Romains même. Il en est
des Vers comme d'une Lettre polie ; il
leur faut une enveloppe.Personne ne prise
plus que moi les Epigrammes de Rousseau ; je ne m'offense pas jusqu'à faire la
grimace , en lisant quantité de ces petites
Piéces , dont le sens est un peu libertin ,
mais je ne sçaurois souffrir celles où la pudeur est directement heurtée par les termes. Boileau , dans le 2 chant de son Art
Poëtique , ne permet point en notre langue ces libertez d'expression qu'il tolere
en Catule et en Pétronne.
Le Latin dans les mots brave l'honnêteté ,
Mais le Lecteur François veut être res pecté.
Ma façon d'écrire vous paroîtra singu
lieure , Monsieur ; je cours çà et là , sans
tenir de route certaine , et comme si j'érois enfoncée dans un Labirinte, je quitte
une allée pour en enfiler une autre je
m'égare , je retourne sur mes pas ; faisant
de cette maniere beaucoup de chemin ,
sans beaucoup avancer.
Or pour en revenir à M. de la Motte ,
après avoir loué ce que j'ai trouvé d'admirable en lui , dût - on me faire mont
procès , il faut que j'avoue ce qui m'a déplu. Je dis donc qu'il est trop gravement
II.Vol. Biiij moral
1288 MERCURE DE FRANCE
moral dans ses Odes , que son stile est
triste , que , que la Poësie languit dans ses Tragédies, que ses Fables ne sont point naïves , et que ce n'est que dans quelques endroits de ses Opéra que je découvre les
étincelles du beau feu qui caractérise le
Poëte. Le Quattrain qui suit , et que vous
citez dans votre Lettre , n'est pas de mon
goût , n'en déplaise aux Manes de M. de
la Motte.
»Vous loüez délicatement
"Une Piéce peu délicate ,
>> Permettez-moi que je la datte
- Du jour de votre compliment.
Je n'entends gueres ces quatre Vers ,
et il me paroît que le bon sens de M. de
la Motte a fait un faux pas en cette occasion. Vous me marquez qu'ayant lû une
Piece infiniment délicate , vous dites à M.
de la Motte qu'il falloit qu'elle fut de lui
ou de M. de Fontenelles que répond t- id
dans son Quattrain impromptu , sinon ,
1º. que cette Piéce qu'il avoit trouvée de
mauvais aloi auparavant , devient bonne,
parce que vous avez crû qu'elle étoit de
lui ou de M. de Fontenelle. 2°. Qu'elle
n'est bonne que du jour de votre compliment , et que c'est ce compliment qui
fait une partie de sa bonté. En verité cela
II. Vol. ne
JUIN. 1732. 1289
ne meparoît pas raisonnable.Mais ne passerai-je pas dans votre esprit , Monsieur ,
pour une indiscrete de déclarer mon sentiment avec tant de liberté sur un Auteur
aussi célebre que M.de la Motte ? Ne pas- serois - je pas même pour une ingrate , si
vous sçaviez que c'est lui qui m'a adressé
les quatre Vers que vous avez peut- être
lû dans le Mercure de Janvier, page 75.
qu'y faire ? Je suis femme , et par conséquent peu maîtresse de me taire. De plus
j'ai vu le jour au milieu d'une nation, dont
la naïveté et la franchise ont toujours été
le partage. Mais il me souvient que vous
m'engagez sur la fin de votre Lettre à faire l'Epitaphe de M. de la Motte , je le devrois , ne fusse que pour me vanger de sa
politesse , je le devrois , je ne le puis. Cependant , attendez , révons un moment;
foy de Bretonne.voici tout ce que je sçau.
rois tirer de mon petit cerveau.
Cy git la Motte , dont le nom
Vola de Paris jusqu'à Rome ;
Etoit-il bon Poëte ? Non ,
Qu'importe Il étoit honnête homme,
Je ne doute point que cette Critique ne
souleve contre moiles trois quarts du Par
nasse. Les Partisans de M.de la Morte , et
peut-être vous-même me regarderez com
II.Vol. By me:
1290 MERCURE DE FRANCE
me une sacrilege. Ils diront qu'il ne m'appartient pas de mettre un pié profane dans le sanctuaire. Je commence par les :
avertir que je ne répondrai rien , c'est à- dire , que je me tairai si je le puis , sinon
on verra,furens quid fœmina possit. Eh !
depuis quand prétend- t- on ôter la liberté
de dire ce qu'on pense sur les Ouvrages
d'esprit?Les Loix de la critique sont comme celles de la Guerre ; il est permis de
tirer , mais il est défendu d'envenimer les
Bales. Pourquoi me feroit-on un crime
de prendre sur les Ouvrages de M. de la
Motte les mêmes droits qu'il s'est attribués sur ceux d'Homere, de Pindare, d'Anacréon , et des Latins et des François? Au
surplus si la critique est mal fondée , les
traits que lance le Censeur reviennent
sur lui. Si au contraire elle est judicieuse ,
les défauts qu'on fait appercevoir aux autres , servent à les corriger et à les rendre
amoureux du vrai beau et de la pure exactitude.
Je ne m'ennuye point avec vous , Monfeur , mais je crains que mes discours ne
'ous ennuyent; je ne dirai pas comme
Pascal, dans sa seiziéme Lettre:Je n'aifait
celle- ci plus longue que parce queje n'ai pas
eu le loisir de la faire plus courte. Je dirai
plutôt , comme dans sa huitiéme : Le pa- II.Vol.
Pier
JUIN. 1732. 1291
pier me manque toujours , et non pas les Passages et je ne fais cette Lettre si courte
que parce que je ne la veux pas faire plus
longue , dans la crainte que j'ai , ou que
sa prolixité ne la fasse rebuter de l'Auteur
du Mercure, ou que vous ne vous donniez
pas la peine dela lire jusqu'à la fin , et je
vous avoue que je vous en voudrois du
mal , d'autant plus que c'est ici que vous
trouverez ce que j'ai sur tout envie que
vous sçachiez , que je suis avec un parfait retour d'estime, Monsieur , votre treshumble , &c.
Au Croisic , ce 15 d'Avril , 1732.
Fermer
Résumé : RÉPONSE DE Mlle de Malcrais de la Vigne, à la Lettre que Mr Carrelet de Hautefeüille lui a addressée dans le Mercure de Janvier 1732. page 75.
Mlle de Malerais de la Vigne répond à la lettre de M. Carrelet de Hautefeuille, publiée dans le Mercure de janvier 1732, exprimant sa surprise et sa sympathie après avoir appris qu'une ode lui a été volée. Elle compare ce vol à une perfidie et une cruauté, soulignant que les poètes supportent rarement de tels actes avec patience. Elle critique le voleur, le comparant à des hérétiques qui interprètent les textes à leur convenance. Elle déplore la situation actuelle où les auteurs ne sont pas protégés et où la justice n'est pas rendue de manière équitable. Mlle de Malerais de la Vigne évoque également la difficulté de prouver la propriété d'une œuvre volée, comparant cela à une situation judiciaire où le plaignant n'est pas toujours cru. Elle regrette que les auteurs ne soient pas défendus avec la même rigueur que les financiers. Elle critique la société actuelle où les lettres et les arts sont dévalorisés et où la licence et le désordre règnent. Elle exhorte M. Carrelet de Hautefeuille à ne pas abandonner la poésie, soulignant que le penchant pour l'écriture est irrésistible. Elle cite plusieurs auteurs, dont Ovide et Horace, pour illustrer cette idée. Elle conclut en déplorant le sort des poètes, souvent méprisés et mal récompensés, et en comparant les Muses à des nourrices sèches qui ne donnent que du vent. Le texte traite de la condition des poètes et de la pauvreté, souvent glorifiée mais difficile à vivre. Juvenal, malgré son cynisme, déplore la misère des poètes. La pauvreté est décrite comme la mère des arts mécaniques, mais les poèmes ne se vendent pas facilement. Le texte critique la corruption du goût et la prolifération de mauvais ouvrages qui nuisent aux bons auteurs. Il évoque également l'importance des mécènes, comme Mécène pour Virgile, et la reconnaissance tardive ou insuffisante des poètes. Des exemples historiques, comme le Tasse et Desportes, illustrent les difficultés financières des poètes. Le texte se termine par une réflexion sur la rarité des rimes en or et l'importance de garder secrets les moyens de réussite. Le texte est une lettre datée de juin 1732, dans laquelle l'auteur discute de la grossièreté des expressions dans la langue française, soulignant que les Français devraient surpasser les anciens Romains en politesse. L'auteur apprécie les épigrammes de Rousseau mais condamne celles qui heurtent la pudeur. Il critique également le style de M. de la Motte, le trouvant trop moral et triste dans ses odes, et manque de naïveté dans ses fables. L'auteur avoue ne pas apprécier un quatrain de M. de la Motte, le jugeant peu raisonnable. Elle exprime son sentiment librement, malgré la célébrité de M. de la Motte, et compose une épitaphe humoristique pour lui. Elle défend son droit à critiquer les œuvres d'esprit, comparant les lois de la critique à celles de la guerre. L'auteur conclut en espérant que sa lettre ne soit pas ennuyeuse et exprime son estime pour le destinataire.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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27
p. 242[1]-2430
Le Parnasse François, &c. [titre d'après la table]
Début :
LE PARNASSE FRANCOIS, dédié au Roi, par M. Titon du Tillet, Commissaire [...]
Mots clefs :
Parnasse, Vignettes, Estampes, Poètes, Musiciens, Histoire générale, Titon du Tillet, Médailles
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Le Parnasse François, &c. [titre d'après la table]
LE PARNASSE FRANÇOIS , dédié au Roi ,
par M. Titon DuTillet,Commissaire Provincial des Guerres , ci devant Capitaine
de Dragons , et Maître d'Hôtel de feuë
MADAME LA DAUPHINE , MERE DU ROI.
in -fol. de près de 800 pages , orné de 10.
Vignettes , et de 13 Estampes en taillesdouces. AParis, chez Coignard le fils, Im
primeur du Roi et de l'Académie Françoise,
1732. prix 24 liv. le grand papier , et
15 liv. le petit. Ce volume contient 1.
un Discours sur le dessein que l'Auteur
s'est proposé en faisant éxécuter en Bronze le PARNASSE FRANÇOIS A LA GLOIRS
PE LA FRANCE ET DE LOUIS LE GRAND ,
**
2422 MERCURE DE FRANCE
ET A LA MEMOIRE DES ILLUSTRES POETES
ET MUSICIENS FRANÇOIS. Il donne dans
ce discours une idée des honneurs et des
Monumens que les Peuples les plus célébres de l'Antiquité , surtout les Grecs et
les Romains , accordoient aux personnes
qui se distinguoient dans les Sciences et
dans les beaux Arts ; il marque qu'il a
imité leur exemple en élevant le Parnasse
François.
2. Il fait la description de ce Parnasse ;
qu'il divise en trois parties. La premiere
fait connoître les figures qui composent
ce Groupe , ce qu'elles représentent , et
les rangs différens que nos Poëtes et nos
Musiciens y occupent. Dans la seconde
on voit la disposition de tout ce qui forme će Monument , et l'arrangement des
Figures avec leurs Attributs et leurs Simboles. Dans la troisième , on marque en
quoi le Parnasse FRANÇOIS est allégorique et analogique au PARNASSE DE LA
GRECE , et en quoi il est d'une nouvelle
invention. 3. Un ordre Chronologique
des Poëtes et des Musiciens rassemblez
jusqu'à présent sur lePARNASSE FRANÇOIS,
où l'on donne un Extrait de leur vie
un Catalogue de leurs Ouvrages , sur les
quels on rapporte les jugemens de plusieurs sçavans Critiques.
4.
NOVEMBRE. 1732. 2423
4. Un Essai , ou des Remarques sur la
Poësie et sur la Musique en géneral.
5. Des Remarques plus étenduës sur
l'origine et sur le progrès de la Poësie et
de la Musique Françoise , et particulierement sur nos Spectacles et nos Piéces, de
Théatre.
et
6. Un Poëme Latin du Pere Vaniere , Jésuite , sur le Parnasse François ,
avec une Imitation de ce Poëme en François , la plus grande partie en Vers ,
l'autre en Prose , par le Pere Brumoy , Jésuite. Une Lettre de M. Rousseau , et une
de M. de Saint Hyacinthe à M. Titon
Du Tillet sur son Parnasse.
M. Titon DuTillet a fait graver en 1723-
une grande et magnifique Estampe du
Parnasse dont nous avons fait la description dans le Mercure du mois de Septembre 172 3. et depuis il a donné une description de ce Monument avec une liste
alphabétique des Poëtes et des Musiciens
qui y sont rassemblez ; nous en avons fait
mention au mois de Juin 1727. que parut
cette Edition ; mais celle dont il vient de
faire part au Public est infiniment plus
ample , parce qu'il y a augmenté le nombre des Poëtes et des Musiciens sur le
Parnasse , et qu'il s'est étendu davantage
sur les articles de ceux dont il avoit parlé
dans la premiere Edition ; outre l'Essai et
les
#424 MERCURE DE FRANCE
les Remarques sur la Poësie et sur la Mu¬
sique qu'il donne dans celle- ci.
On peut dire de cet Ouvrage que nonseulement c'est la description du Parnasse François ; mais encore une Histoi
re générale de la Poësie et de la Musi
que Françoise, où les Curieux trouveront
de quoi se satisfaire.
>
CommeM. Titon du Tillet fait paroî
tre sur le Parnasse environ 250 Poëtes ou
Musiciens , il les distribuë en trois et même en quatre classes pour les y placer. I
marque dans son premier Discours, qu'il
ne lui convient pas d'être aussi severe que
Horace et Despréaux , dont il n'ignore pas
les Arrêts redoutables55; le premier dit
Dieux ni les hommes ne peuvent soufrir la
médiocrité dans les Vers , et qu'on arrache
jusqu'aux Affiches de leurs Ouvrages , mises
sur les Colonnes et aux coins des ruës.
Mediocribus esse Poëtis.
que
Non Di , non homines , non concessere columna.
let
Despréaux est du même sentiment , et
s'explique de cette maniere :
Mais dans l'art dangereux de rimer et d'écrire ;
Il n'est point de dégrez du médiocre au pire.
Et dans un autre endroit, en parlant de
peuxqui veulent meriter une place sur le Par
NOVEMBRE. 1732. 242
Farnasse , en traitant des sujets nobles et
élevez , il dit :
Qui ne vole au sommet, tombe au plus bas dégré
Mais il ne faut pas prendre Horace et
Defpreaux tout-à-fait à la lettre dans les
Passages cy-dessus où ils parlent du caracte- re élevé et du sublime de la Poësie , tel que
celui de l'Epopée ou du Poëte Epique , de
Ode Héroïque , et de la Tragedie ; car il est
d'autresgoûts de Poësie , où celui qui y réussit merite le titre de Poëte , et quelque rang
sur le Parnasse.
le Pourquoi voudroit- on qu'il n'y eut que
sommet du Parnasse d'habité , le milieu et
tes differentes Terrasses de cette Montagne
n'offrent-elles pas des endroits rians et délieieux où l'onpeutêtre placé avec distinction et selon le mérite de ses ouvrages.
Voici les Classes ou les Monumens diffe
rens qui distinguent les Poëtes et les Musisiens sur le Parnasse François. 1. Lafigure,
en Pied. 2. Les Médaillons ( cette Classe
peut bien êtrejointe avec la premiere ). 3. Les
noms gravez sur un premier Rouleau de
Bronze. 4. Un second Rouleau contient encore d'autres noms. 5. Un autre Rouleau où
sont écrits les noms de plusieurs personnes
d'un excellent gout , Amateurs et Protecteurs
de la Poësie et de la Musique , qui ont composé
2426 MERCURE DE FRANCE
posé aussi quelques jolis vers ou qui ont excellé dans l'art de chanter ou de jouer de
quelque Instrument. A la tête des Amateurs
et des Protecteurs de la Poësie , on a placé
LE CARDINAL DE RICHELIEU.
Pour faire encore quelque honneur à
notre Nation, M. Titon a mis à la fin de
ce volume une Liste d'environ cinq cent
Poëtes ou Musiciens , dont quelques- uns
peuvent avoir quelque mérite. Il les place dans les Avances ou dans les Campagnes qui environnent le Parnasse , afin
qu'Apollon et son Conseil puissent en admettre quelques- uns sur ce Mont sacré ,
s'ils les en trouvent dignes. Les Curieux
en Poësie et en Musique doivent lui sçavoir bon gré de leur rappelfer les noms
de tous ces Poëtes et de tous ces Musiciens , et en même temps de leur donner
une idée générale de l'hiftoire de notre
Poësie et de notre Musique , d'en faire
voir l'origine , les progrès et le haut
point de perfection où ces deux beaux
Arts sont montez en France, sous le Regne de Louis le Grand , qui est l'Apollon
du Parnasse François.
Pour revenir aux Poëtes et aux Musiciens qu'il a placés sur ce Parnasse , il dit :
Je n'ai point prétendu , comme on peut le
voir , par les differens monumens qu'on trouve
NOVEMBRE. 1732 2427
trouve sur ce Groupe de Bronze , et même
par les Places differentes que les Figures et
Les Médaillons y occupent , que tous les Poëtes et les Musiciens qui y sont rassemblez
soient d'un merite égal et digne des mêmes
honneurs. Je sçai bien qu'on ne trouve pas
facilement des MALHERBES et des RAGANS
pour l'ODE ; des CORNEILLES et des RACINES pour la TRAGEDIE ; des MOLIERESpour
la COMEDIE ; des LA FONTAINE pour LES
FABLES et LES CONTES ; des CHAPELLESpour
la Poësie naturelle , legere et badine ;` des
RACANS et des SEGRAIS pour la PASTORALE et l'EGLOGUE ; des DESPREAUX pour la
SATIRE ; des QUINAULTS pour la MUSIQUE
GHANTANTE ; des LULLYSpourla MUSIQUE,
et des Poëtes François et des Poëtes Latins
tels que les principaux de notre Parnasse
et des DAMES , telles que Mesdames de la
SUZE , des HouLIERES et Mad. de SCUDERY, qui y representent les 3 GRACES.
Il a fallu quelquefois plusieurs siècles pour
trouver un seul de ces beaux génies , et c'est
peut- être le plus grand effort de la nature de
les avoir tous produits dans un même siecle ;
sans parler de tant d'autres hommes qui ont
excellé en même-temps en France dans toutes
Les autres sciences et dans tous les autres beaux
Arts , differens de la Poësie et de la Musique.
Qu'on
2428 MERCURE DE FRANCE
1
Qu'on compteroit peu de ces grands hommes
depuis le regne de César et d'Auguste ! On
roiroit que la nature ce seroit reposée plus de
dix- sept cent ans pourfaire un pareil prodige et rendre le Regne de Louis LE GRAND
T'admiration de tous les siècles.
>
Rendons les bonneurs suprêmes à nosgrands
Poëtes , les Souverains du Parnasse , et
jouissons de leurs excellens Ouvrages ; mais
rendons aussijustice à plusieurs autres de nos.
Poëtes , qui ne les ont point égalé , mais dont
les écrits ne laissent pas d'avoir leur beauté
et leur agrément , donnant à chacun la gloire
et la récompense qui lui est dûë.
Stet sua cuique Mercos.
Comme le Parnasse François n'est consacré qu'aux Poëtes et qu'aux Musiciens
que la mort a enlevez , M. Titon y a
laissé des Places destinées pour y mettre
nos illustres Poëtes et nos fameux Musiciens vivans après leur mort. Il marque
même qu'il sera aisé d'augmenter de
moitié ce Groupe , en y ajoutant par la
Base , deux ou trois terrasses de Bronze
sur lesquelles on pourra placer autant de
figures qu'on le jugera à propos , et pour
y mettre tous les grands Poëtes et tous les fameux Musiciens dont la nature voudra favoriser la France dans les siécles
avenir.
I
NOVEMBRE. 1732. 2429
Il paroît que M. Titon auroit bien souhaité pouvoir passer les bornes qu'il a dû
se prescrire par ces paroles d'un ancien
Auteur , Cineri gloria datur ; les Monu
mens les plus glorieux ne s'accordent
qu'après la mort. Il a même crû qu'il lui
étoit permis de faire exécuter les Médail
lons de nos trois plus anciens Poëtes vi
vans , qui jouissent d'une grande réputa- tion: Ce sont Messieurs de FONTENELLE et
Rousseau , Poëtes François ; et le P. VANIERE, Jésuite , Poëte Latin ; et ceux de
nos deux plus anciens Musiciens pour les
Opéra; Mess. CAMPRA et DESTOUCHES.
Il est bienpersuadé que les Personnes d'esprit et de mérite ne lui en sçauront pas
mauvais gré ; ce fera dans la suite aux Maîtres de l'Art à leur assigner sur le
Parnasse les places qu'ils y méritent. Il
annonce aussi qu'il doit faire exécuter
des Médaillons des Poëtes qui ont le plus
de réputation parmi ceux dont les noms
sont gravez sur le premier Rouleau qu'on
voit sur le Parnasse , et même ceux de
nos Poëtes vivans , qu'il tiendra toûjours
en reserve , pour être placez , quand il
conviendra , sur le Parnasse. Pour rendre
la suite des Médaillons des Poëtes et des
Musiciens François plus complette , il
compte de donner dans quelque- temps les
F Médail
4430 MERCURE DE FRANCE
Médaillons des Poëtes , et des Musiciens qui sont representez en figures
en pied sur le Parnasse , comme ceux
des Dames, qui y representent les trois
Graces.
Il a fait exécuter jusqu'à present 24
Médaillons de Bronze , qui ont deux pou
ces de diametre : Voici les noms de ceux
qui y sont représentez : LA REINE MARGUERITE , CLEMENT MAROT , MALHERJE , VOITURE , SCEVOLE DE SAINTE
MARTHE , MAYNARD , SARASIN , SCARRÓN, BENSERADE, QUINAULT, SANTEUIL,
RAPIN , COMMIRE , LA RUE , LAINEZ ,
LA LANDE, MARAIS , LA MOTTE , LE P.
VANIERE, FONTENELLE, ROUSSEAU,CAMPRA, DESTOUCHES , MAD, DE LA GUERRE.
Sur les revers de ces Médaillons on
mis des devifes et des symboles conve
nables aux caracteres des Personnes qui
font representées sur la tête des Médail
lons
Le sieur Curé , Sculpteur et Cizeleur ,
demeurant à la descente du Quai Pelle
rier,a exécuté ces Médaillons; et M.Titon
lui a permis de les vendre, pour satisfaire
ceux qui en feront curieux.
par M. Titon DuTillet,Commissaire Provincial des Guerres , ci devant Capitaine
de Dragons , et Maître d'Hôtel de feuë
MADAME LA DAUPHINE , MERE DU ROI.
in -fol. de près de 800 pages , orné de 10.
Vignettes , et de 13 Estampes en taillesdouces. AParis, chez Coignard le fils, Im
primeur du Roi et de l'Académie Françoise,
1732. prix 24 liv. le grand papier , et
15 liv. le petit. Ce volume contient 1.
un Discours sur le dessein que l'Auteur
s'est proposé en faisant éxécuter en Bronze le PARNASSE FRANÇOIS A LA GLOIRS
PE LA FRANCE ET DE LOUIS LE GRAND ,
**
2422 MERCURE DE FRANCE
ET A LA MEMOIRE DES ILLUSTRES POETES
ET MUSICIENS FRANÇOIS. Il donne dans
ce discours une idée des honneurs et des
Monumens que les Peuples les plus célébres de l'Antiquité , surtout les Grecs et
les Romains , accordoient aux personnes
qui se distinguoient dans les Sciences et
dans les beaux Arts ; il marque qu'il a
imité leur exemple en élevant le Parnasse
François.
2. Il fait la description de ce Parnasse ;
qu'il divise en trois parties. La premiere
fait connoître les figures qui composent
ce Groupe , ce qu'elles représentent , et
les rangs différens que nos Poëtes et nos
Musiciens y occupent. Dans la seconde
on voit la disposition de tout ce qui forme će Monument , et l'arrangement des
Figures avec leurs Attributs et leurs Simboles. Dans la troisième , on marque en
quoi le Parnasse FRANÇOIS est allégorique et analogique au PARNASSE DE LA
GRECE , et en quoi il est d'une nouvelle
invention. 3. Un ordre Chronologique
des Poëtes et des Musiciens rassemblez
jusqu'à présent sur lePARNASSE FRANÇOIS,
où l'on donne un Extrait de leur vie
un Catalogue de leurs Ouvrages , sur les
quels on rapporte les jugemens de plusieurs sçavans Critiques.
4.
NOVEMBRE. 1732. 2423
4. Un Essai , ou des Remarques sur la
Poësie et sur la Musique en géneral.
5. Des Remarques plus étenduës sur
l'origine et sur le progrès de la Poësie et
de la Musique Françoise , et particulierement sur nos Spectacles et nos Piéces, de
Théatre.
et
6. Un Poëme Latin du Pere Vaniere , Jésuite , sur le Parnasse François ,
avec une Imitation de ce Poëme en François , la plus grande partie en Vers ,
l'autre en Prose , par le Pere Brumoy , Jésuite. Une Lettre de M. Rousseau , et une
de M. de Saint Hyacinthe à M. Titon
Du Tillet sur son Parnasse.
M. Titon DuTillet a fait graver en 1723-
une grande et magnifique Estampe du
Parnasse dont nous avons fait la description dans le Mercure du mois de Septembre 172 3. et depuis il a donné une description de ce Monument avec une liste
alphabétique des Poëtes et des Musiciens
qui y sont rassemblez ; nous en avons fait
mention au mois de Juin 1727. que parut
cette Edition ; mais celle dont il vient de
faire part au Public est infiniment plus
ample , parce qu'il y a augmenté le nombre des Poëtes et des Musiciens sur le
Parnasse , et qu'il s'est étendu davantage
sur les articles de ceux dont il avoit parlé
dans la premiere Edition ; outre l'Essai et
les
#424 MERCURE DE FRANCE
les Remarques sur la Poësie et sur la Mu¬
sique qu'il donne dans celle- ci.
On peut dire de cet Ouvrage que nonseulement c'est la description du Parnasse François ; mais encore une Histoi
re générale de la Poësie et de la Musi
que Françoise, où les Curieux trouveront
de quoi se satisfaire.
>
CommeM. Titon du Tillet fait paroî
tre sur le Parnasse environ 250 Poëtes ou
Musiciens , il les distribuë en trois et même en quatre classes pour les y placer. I
marque dans son premier Discours, qu'il
ne lui convient pas d'être aussi severe que
Horace et Despréaux , dont il n'ignore pas
les Arrêts redoutables55; le premier dit
Dieux ni les hommes ne peuvent soufrir la
médiocrité dans les Vers , et qu'on arrache
jusqu'aux Affiches de leurs Ouvrages , mises
sur les Colonnes et aux coins des ruës.
Mediocribus esse Poëtis.
que
Non Di , non homines , non concessere columna.
let
Despréaux est du même sentiment , et
s'explique de cette maniere :
Mais dans l'art dangereux de rimer et d'écrire ;
Il n'est point de dégrez du médiocre au pire.
Et dans un autre endroit, en parlant de
peuxqui veulent meriter une place sur le Par
NOVEMBRE. 1732. 242
Farnasse , en traitant des sujets nobles et
élevez , il dit :
Qui ne vole au sommet, tombe au plus bas dégré
Mais il ne faut pas prendre Horace et
Defpreaux tout-à-fait à la lettre dans les
Passages cy-dessus où ils parlent du caracte- re élevé et du sublime de la Poësie , tel que
celui de l'Epopée ou du Poëte Epique , de
Ode Héroïque , et de la Tragedie ; car il est
d'autresgoûts de Poësie , où celui qui y réussit merite le titre de Poëte , et quelque rang
sur le Parnasse.
le Pourquoi voudroit- on qu'il n'y eut que
sommet du Parnasse d'habité , le milieu et
tes differentes Terrasses de cette Montagne
n'offrent-elles pas des endroits rians et délieieux où l'onpeutêtre placé avec distinction et selon le mérite de ses ouvrages.
Voici les Classes ou les Monumens diffe
rens qui distinguent les Poëtes et les Musisiens sur le Parnasse François. 1. Lafigure,
en Pied. 2. Les Médaillons ( cette Classe
peut bien êtrejointe avec la premiere ). 3. Les
noms gravez sur un premier Rouleau de
Bronze. 4. Un second Rouleau contient encore d'autres noms. 5. Un autre Rouleau où
sont écrits les noms de plusieurs personnes
d'un excellent gout , Amateurs et Protecteurs
de la Poësie et de la Musique , qui ont composé
2426 MERCURE DE FRANCE
posé aussi quelques jolis vers ou qui ont excellé dans l'art de chanter ou de jouer de
quelque Instrument. A la tête des Amateurs
et des Protecteurs de la Poësie , on a placé
LE CARDINAL DE RICHELIEU.
Pour faire encore quelque honneur à
notre Nation, M. Titon a mis à la fin de
ce volume une Liste d'environ cinq cent
Poëtes ou Musiciens , dont quelques- uns
peuvent avoir quelque mérite. Il les place dans les Avances ou dans les Campagnes qui environnent le Parnasse , afin
qu'Apollon et son Conseil puissent en admettre quelques- uns sur ce Mont sacré ,
s'ils les en trouvent dignes. Les Curieux
en Poësie et en Musique doivent lui sçavoir bon gré de leur rappelfer les noms
de tous ces Poëtes et de tous ces Musiciens , et en même temps de leur donner
une idée générale de l'hiftoire de notre
Poësie et de notre Musique , d'en faire
voir l'origine , les progrès et le haut
point de perfection où ces deux beaux
Arts sont montez en France, sous le Regne de Louis le Grand , qui est l'Apollon
du Parnasse François.
Pour revenir aux Poëtes et aux Musiciens qu'il a placés sur ce Parnasse , il dit :
Je n'ai point prétendu , comme on peut le
voir , par les differens monumens qu'on trouve
NOVEMBRE. 1732 2427
trouve sur ce Groupe de Bronze , et même
par les Places differentes que les Figures et
Les Médaillons y occupent , que tous les Poëtes et les Musiciens qui y sont rassemblez
soient d'un merite égal et digne des mêmes
honneurs. Je sçai bien qu'on ne trouve pas
facilement des MALHERBES et des RAGANS
pour l'ODE ; des CORNEILLES et des RACINES pour la TRAGEDIE ; des MOLIERESpour
la COMEDIE ; des LA FONTAINE pour LES
FABLES et LES CONTES ; des CHAPELLESpour
la Poësie naturelle , legere et badine ;` des
RACANS et des SEGRAIS pour la PASTORALE et l'EGLOGUE ; des DESPREAUX pour la
SATIRE ; des QUINAULTS pour la MUSIQUE
GHANTANTE ; des LULLYSpourla MUSIQUE,
et des Poëtes François et des Poëtes Latins
tels que les principaux de notre Parnasse
et des DAMES , telles que Mesdames de la
SUZE , des HouLIERES et Mad. de SCUDERY, qui y representent les 3 GRACES.
Il a fallu quelquefois plusieurs siècles pour
trouver un seul de ces beaux génies , et c'est
peut- être le plus grand effort de la nature de
les avoir tous produits dans un même siecle ;
sans parler de tant d'autres hommes qui ont
excellé en même-temps en France dans toutes
Les autres sciences et dans tous les autres beaux
Arts , differens de la Poësie et de la Musique.
Qu'on
2428 MERCURE DE FRANCE
1
Qu'on compteroit peu de ces grands hommes
depuis le regne de César et d'Auguste ! On
roiroit que la nature ce seroit reposée plus de
dix- sept cent ans pourfaire un pareil prodige et rendre le Regne de Louis LE GRAND
T'admiration de tous les siècles.
>
Rendons les bonneurs suprêmes à nosgrands
Poëtes , les Souverains du Parnasse , et
jouissons de leurs excellens Ouvrages ; mais
rendons aussijustice à plusieurs autres de nos.
Poëtes , qui ne les ont point égalé , mais dont
les écrits ne laissent pas d'avoir leur beauté
et leur agrément , donnant à chacun la gloire
et la récompense qui lui est dûë.
Stet sua cuique Mercos.
Comme le Parnasse François n'est consacré qu'aux Poëtes et qu'aux Musiciens
que la mort a enlevez , M. Titon y a
laissé des Places destinées pour y mettre
nos illustres Poëtes et nos fameux Musiciens vivans après leur mort. Il marque
même qu'il sera aisé d'augmenter de
moitié ce Groupe , en y ajoutant par la
Base , deux ou trois terrasses de Bronze
sur lesquelles on pourra placer autant de
figures qu'on le jugera à propos , et pour
y mettre tous les grands Poëtes et tous les fameux Musiciens dont la nature voudra favoriser la France dans les siécles
avenir.
I
NOVEMBRE. 1732. 2429
Il paroît que M. Titon auroit bien souhaité pouvoir passer les bornes qu'il a dû
se prescrire par ces paroles d'un ancien
Auteur , Cineri gloria datur ; les Monu
mens les plus glorieux ne s'accordent
qu'après la mort. Il a même crû qu'il lui
étoit permis de faire exécuter les Médail
lons de nos trois plus anciens Poëtes vi
vans , qui jouissent d'une grande réputa- tion: Ce sont Messieurs de FONTENELLE et
Rousseau , Poëtes François ; et le P. VANIERE, Jésuite , Poëte Latin ; et ceux de
nos deux plus anciens Musiciens pour les
Opéra; Mess. CAMPRA et DESTOUCHES.
Il est bienpersuadé que les Personnes d'esprit et de mérite ne lui en sçauront pas
mauvais gré ; ce fera dans la suite aux Maîtres de l'Art à leur assigner sur le
Parnasse les places qu'ils y méritent. Il
annonce aussi qu'il doit faire exécuter
des Médaillons des Poëtes qui ont le plus
de réputation parmi ceux dont les noms
sont gravez sur le premier Rouleau qu'on
voit sur le Parnasse , et même ceux de
nos Poëtes vivans , qu'il tiendra toûjours
en reserve , pour être placez , quand il
conviendra , sur le Parnasse. Pour rendre
la suite des Médaillons des Poëtes et des
Musiciens François plus complette , il
compte de donner dans quelque- temps les
F Médail
4430 MERCURE DE FRANCE
Médaillons des Poëtes , et des Musiciens qui sont representez en figures
en pied sur le Parnasse , comme ceux
des Dames, qui y representent les trois
Graces.
Il a fait exécuter jusqu'à present 24
Médaillons de Bronze , qui ont deux pou
ces de diametre : Voici les noms de ceux
qui y sont représentez : LA REINE MARGUERITE , CLEMENT MAROT , MALHERJE , VOITURE , SCEVOLE DE SAINTE
MARTHE , MAYNARD , SARASIN , SCARRÓN, BENSERADE, QUINAULT, SANTEUIL,
RAPIN , COMMIRE , LA RUE , LAINEZ ,
LA LANDE, MARAIS , LA MOTTE , LE P.
VANIERE, FONTENELLE, ROUSSEAU,CAMPRA, DESTOUCHES , MAD, DE LA GUERRE.
Sur les revers de ces Médaillons on
mis des devifes et des symboles conve
nables aux caracteres des Personnes qui
font representées sur la tête des Médail
lons
Le sieur Curé , Sculpteur et Cizeleur ,
demeurant à la descente du Quai Pelle
rier,a exécuté ces Médaillons; et M.Titon
lui a permis de les vendre, pour satisfaire
ceux qui en feront curieux.
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Résumé : Le Parnasse François, &c. [titre d'après la table]
Le texte présente 'Le Parnasse Français', un ouvrage de M. Titon Du Tillet dédié au Roi et publié en 1732. Ce livre de près de 800 pages, illustré de vignettes et d'estampes, se compose de plusieurs sections clés. La première section expose le projet de l'auteur de créer un monument en bronze célébrant la gloire de la France et de Louis le Grand, en hommage aux poètes et musiciens français. L'auteur compare cet hommage aux honneurs accordés aux artistes dans l'Antiquité, notamment par les Grecs et les Romains. Le livre décrit ensuite le Parnasse Français, divisé en trois parties. La première partie présente les figures et leurs représentations. La deuxième détaille la disposition du monument et l'arrangement des figures avec leurs attributs et symboles. La troisième explique les analogies et les innovations par rapport au Parnasse grec. L'ouvrage inclut également un ordre chronologique des poètes et musiciens, des essais sur la poésie et la musique, des remarques sur l'origine et le progrès de ces arts en France, et un poème latin avec son imitation en français. Des lettres de M. Rousseau et de M. de Saint Hyacinthe à M. Titon Du Tillet sont également présentes. M. Titon Du Tillet a augmenté le nombre de poètes et de musiciens représentés dans cette édition par rapport à la précédente, et a ajouté des essais et des remarques sur la poésie et la musique. Le Parnasse Français est ainsi présenté comme une histoire générale de la poésie et de la musique françaises. L'auteur classe les poètes et musiciens en différentes catégories, reconnaissant que tous ne sont pas de mérite égal. Il mentionne des figures emblématiques comme Malherbe, Racine, Molière, et Lully, tout en rendant hommage à d'autres poètes et musiciens moins célèbres mais méritants. Le Parnasse Français est consacré aux poètes et musiciens décédés, mais des places sont laissées pour les artistes vivants. M. Titon Du Tillet a également fait exécuter des médaillons de bronze pour certains poètes et musiciens, dont les noms sont listés dans le texte.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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28
p. 95-100
Abregé de l'Histoire des 24. Peres de l'Eglise, &c. [titre d'après la table]
Début :
ABREGÉ de l'Histoire des 24. Peres de l'Eglise. HISTOIRE abregée des Empereurs [...]
Mots clefs :
Style, Empereurs romains, Beau, Poètes, Règne, Auteurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Abregé de l'Histoire des 24. Peres de l'Eglise, &c. [titre d'après la table]
Anneau’ dePHistoire de 24. Peres de
PEglise} Hrsrome abregée des Empereurs
Romains , depuis JulesÎCesar jusqu?
Constantin le Grand. CARACTERES de 58 A
des meilleurs Historiens , Orareurs , et
Poëtes Grecs , Latins et François. Brochu
re in-u, Le prix est 1g sols. A Pari; f
' - chez‘,
9?,‘ ME RCU RE DE FRANC Ë
1
cheg. ‘Tintin , rua? Judas , Montagne sainte
Genwiéw , 173 z. -
Cet Ouvrage est propre à orner l’es-‘
prit des jeunes gens des deux sexes, qui
pourront acquérir en très-peu de tems une_
connaissance generale des matieres qui y
sont traitées. Il est coznposé de trois par
ties. Dans la premier-e , l’Auteur rapporte
en peu de mots la vie de chacun des 2.4.
Petes de l’E lise. Dans la seconde , il dé-L
crit d’un stiFe vif et animé la vie des an
ciens Empereurs Romains , avec les traits
les plus frapans et les mieux marquez qui
ont signalé leur Empire. On n’a qu’à_lire,
entr’auttes,l’article de Neton et de Dio-À
cletien. Dans la troisième , il marque d’u
ne manière nette et concise, quel a été.
le caractere des Auteurs dont il traite _,’
les bonnes et les mauvaises qualirez de
leur stile. Il n’a dit que deux mots de nos
Poëtes François , Corneille , Racine, Boi
leau, Moliete , 8C0. parce qu'ils sont assez -
con nus.
Cet Ouvrage en general est bien écrit.‘
Le stile des Caracteres est fleuri et bril-j
lant. O'n en pourra juger si on lit l’arti—‘
cle de Tire-Live , page 12,4. Les Çarac-Ï
reres de Fenelon , page 145. et les suivans
jusqu’à la page r55. La beauté du papier:
ctdes caradtcres répondent à la maniete
- ’ ' ‘ dont
u
a
JANVIE R. 1733. 97
dont il est écrit , mais pour mettre sous
les yeux du Lecteur quelque chose qui
_ lui donne une idée de ces Portraits, choi
sissons celui-ci parmi les Empereurs Ro
mains. '
. v
Au meilleur de tous les Peres succeda a
le plus méchant derous les fils. Commo
de ayant pris les Rênes de l’Empire dans
un âge encore tendre , se iaissa entiere
ment corrompre par les flateurs ; de sorte
que sans avoir aucune des qualitez de
Marc-Aurele , il eut presque tous les via
ces de Neron ', quoique son extrême
cruauté cr ses infames débauches eussent
fait revivre le tems malheureux de Domi
tien et de Caligula , il voulut cependant
que son Règne fut appellé le siècle d’or.
"Les Palmes fréquentes qu’il remporta
dans les Combats des Gladiateurs , étoient
quelque chose pour lui de plus grand que
les Triomphes les plus honorables et les
plus glorieux. Il étoit si adroit à lancer le
Javelot et à tirer de l’A rc,qu’il tuoit quel-a
‘quefois en un seul jour cent bêtes sauva
ges. Il lançoit ensuite les Javelots et les
Flèches sur le peuple pour couronner un‘
si beau spectacle. Fier de semblables Ex
ploits , il ajoûta au grand nombre des tia
tres magnifiques qu'il s’étoit déja donnés ,
çeluî dflnvincible et d’Hercule Romaicn.
e
98-M'ERCURE DE FRANCE.‘
Ce monstre plus féroce que toutes les
bêtes qu’il avoir fait périr , fut empoison
né par sa Maîtresse Marcia , e: ensuite
étranglé par un Athlète nommé Narcis
'se ,.la r56 année de son Règne , et la 32.5
“de son âge.
MALHERBE est un des Auteurs à qui la
. Poésie Françoise a le plus dbbligarion.
C’est lui quile premier fit sentir une jus
te cadence dans nos Vers , et qui nous
apprit le choix et Parrangement des mots.
La Nature ne l’avoit pas faitgrand Poëte t,
mais il cortigea cedéfaut par son esprit
et par son travail. (Qelques-unes de ses,
Odes ne vieilliront jamais , parce que le
bon goût est de tous les siécles. Il y mon;
tre d’un stile plein et uniforme tout ce
que la Nature a de plus sublime et de
plus beau , de plus naïf et de plus sim
ple. Ses pensées sont justes , ses expresà
rions sont nobles , son vers aisé , sesifign
tes variées , mais il ne s’en permet jamais
de trop hardies , et sage jusques dans ses
cmportemens , il a presque toujours fait
voit qu’en peut être raisonnable sans être
froid.
-“ Rousseau s’est rendu très-celébre par‘
ses Poésies. C’est un des Auteurs de notre
siecle qu’on lit et qu’en estime le plus.
Le Poëte , mais leaPoëtc admirable {par
J. a roi:
Ï JANVIER)‘ 1733.
‘toit dans plusieurs de ses Odes. On
toit , en lisant sa Traduction des Pseaue
mes de David , qu’il étoit animé du mê- u
‘ me feu dont ce Prophete étoit embrasé.‘
Son Ode contre la Fortune , vaut seule
un long Poëme , et surpasse tout ce que
les Anciens ont jamais fait de meilleur en
ce genre , 86C. * ,.
. LA M o -r r s. La Politesse de lîexpresa
sion , et la justesse du raisonnement," forà
ment le caractere propre de cet Illustre
Académicien , 8m. .
LA FONTAINE , qu’on peut appeller le
Phedre François , est dans toutes ses fa.
‘blcs ingénieux , naïf et charmant a on ne
peut le lire sans être agréablement ÏDSÂ
truie , et on n’en peut quitter la lecture,
tans souhaiter de la reprendre. .
t CLsMaNr MARDI‘ vivoit sous le Regne
de François I. c’est le plus ancien de nos
bons Poëtes; mais il semble renaître tous
les ans; sa vivacité naturelle er son agré
ment lui donnentun air de jeunesse qui’
brille jusques dans son vieux langage. Il
afait en qznelque- sorte la fortune de beau
coup d’anciens motsnqubn emprunte
volontiers de lui , et qu on employe mê
me à titre d'ornement. Jamais il ne fiat
plus à la mode qu'à ptesent ',.il est du hel
esprit de le copier t, et on est presque sûr
d’être
t
äooMEiRCURiîeDEFRANCËg
d’êtte applaudi de certaines gcns,avcc
une piece Marotique. .
Du CsaceAu a mieux imité que per.‘
sonne, l'élégant badinage de Marot. La
charmante naïveté qui se trouve dans ses
pensées, ses tours ingénieux, sa diction
pure et enjoüée ne sont pas ses seuls ta
ens , il sçait aussi répandre une noblesse
et une dignité merveilleuse sur les cho
ses qui en patoissent le moins suscepti
bles. Cc qu’il dit,est ordinairement assez
commun pour le Fond , mais il le presen
te sous des jours qui lui donnent un
air de nouveauté et quelque chose de pi-q
quant. Le naturel et le vrai sont , pour
ainsi dire, le fond et la matiere de ses
Ouvrages. Rien de plus simple pour l’ot
dinairc que ses sujets ; mais il a soin de
les relever par une ‘versification aisée et
coulante; par une fécondité, une délicaé
tesse 5 une netteté d'expression , et , si
j'ose le dire , par une qui plaisent infinimentl.égSèareMtéusdee Pesitncgeaayu;‘ l
ct badine , mais elle ne s’écarte jamais des
regles de la bienséance et du devoir.
PEglise} Hrsrome abregée des Empereurs
Romains , depuis JulesÎCesar jusqu?
Constantin le Grand. CARACTERES de 58 A
des meilleurs Historiens , Orareurs , et
Poëtes Grecs , Latins et François. Brochu
re in-u, Le prix est 1g sols. A Pari; f
' - chez‘,
9?,‘ ME RCU RE DE FRANC Ë
1
cheg. ‘Tintin , rua? Judas , Montagne sainte
Genwiéw , 173 z. -
Cet Ouvrage est propre à orner l’es-‘
prit des jeunes gens des deux sexes, qui
pourront acquérir en très-peu de tems une_
connaissance generale des matieres qui y
sont traitées. Il est coznposé de trois par
ties. Dans la premier-e , l’Auteur rapporte
en peu de mots la vie de chacun des 2.4.
Petes de l’E lise. Dans la seconde , il dé-L
crit d’un stiFe vif et animé la vie des an
ciens Empereurs Romains , avec les traits
les plus frapans et les mieux marquez qui
ont signalé leur Empire. On n’a qu’à_lire,
entr’auttes,l’article de Neton et de Dio-À
cletien. Dans la troisième , il marque d’u
ne manière nette et concise, quel a été.
le caractere des Auteurs dont il traite _,’
les bonnes et les mauvaises qualirez de
leur stile. Il n’a dit que deux mots de nos
Poëtes François , Corneille , Racine, Boi
leau, Moliete , 8C0. parce qu'ils sont assez -
con nus.
Cet Ouvrage en general est bien écrit.‘
Le stile des Caracteres est fleuri et bril-j
lant. O'n en pourra juger si on lit l’arti—‘
cle de Tire-Live , page 12,4. Les Çarac-Ï
reres de Fenelon , page 145. et les suivans
jusqu’à la page r55. La beauté du papier:
ctdes caradtcres répondent à la maniete
- ’ ' ‘ dont
u
a
JANVIE R. 1733. 97
dont il est écrit , mais pour mettre sous
les yeux du Lecteur quelque chose qui
_ lui donne une idée de ces Portraits, choi
sissons celui-ci parmi les Empereurs Ro
mains. '
. v
Au meilleur de tous les Peres succeda a
le plus méchant derous les fils. Commo
de ayant pris les Rênes de l’Empire dans
un âge encore tendre , se iaissa entiere
ment corrompre par les flateurs ; de sorte
que sans avoir aucune des qualitez de
Marc-Aurele , il eut presque tous les via
ces de Neron ', quoique son extrême
cruauté cr ses infames débauches eussent
fait revivre le tems malheureux de Domi
tien et de Caligula , il voulut cependant
que son Règne fut appellé le siècle d’or.
"Les Palmes fréquentes qu’il remporta
dans les Combats des Gladiateurs , étoient
quelque chose pour lui de plus grand que
les Triomphes les plus honorables et les
plus glorieux. Il étoit si adroit à lancer le
Javelot et à tirer de l’A rc,qu’il tuoit quel-a
‘quefois en un seul jour cent bêtes sauva
ges. Il lançoit ensuite les Javelots et les
Flèches sur le peuple pour couronner un‘
si beau spectacle. Fier de semblables Ex
ploits , il ajoûta au grand nombre des tia
tres magnifiques qu'il s’étoit déja donnés ,
çeluî dflnvincible et d’Hercule Romaicn.
e
98-M'ERCURE DE FRANCE.‘
Ce monstre plus féroce que toutes les
bêtes qu’il avoir fait périr , fut empoison
né par sa Maîtresse Marcia , e: ensuite
étranglé par un Athlète nommé Narcis
'se ,.la r56 année de son Règne , et la 32.5
“de son âge.
MALHERBE est un des Auteurs à qui la
. Poésie Françoise a le plus dbbligarion.
C’est lui quile premier fit sentir une jus
te cadence dans nos Vers , et qui nous
apprit le choix et Parrangement des mots.
La Nature ne l’avoit pas faitgrand Poëte t,
mais il cortigea cedéfaut par son esprit
et par son travail. (Qelques-unes de ses,
Odes ne vieilliront jamais , parce que le
bon goût est de tous les siécles. Il y mon;
tre d’un stile plein et uniforme tout ce
que la Nature a de plus sublime et de
plus beau , de plus naïf et de plus sim
ple. Ses pensées sont justes , ses expresà
rions sont nobles , son vers aisé , sesifign
tes variées , mais il ne s’en permet jamais
de trop hardies , et sage jusques dans ses
cmportemens , il a presque toujours fait
voit qu’en peut être raisonnable sans être
froid.
-“ Rousseau s’est rendu très-celébre par‘
ses Poésies. C’est un des Auteurs de notre
siecle qu’on lit et qu’en estime le plus.
Le Poëte , mais leaPoëtc admirable {par
J. a roi:
Ï JANVIER)‘ 1733.
‘toit dans plusieurs de ses Odes. On
toit , en lisant sa Traduction des Pseaue
mes de David , qu’il étoit animé du mê- u
‘ me feu dont ce Prophete étoit embrasé.‘
Son Ode contre la Fortune , vaut seule
un long Poëme , et surpasse tout ce que
les Anciens ont jamais fait de meilleur en
ce genre , 86C. * ,.
. LA M o -r r s. La Politesse de lîexpresa
sion , et la justesse du raisonnement," forà
ment le caractere propre de cet Illustre
Académicien , 8m. .
LA FONTAINE , qu’on peut appeller le
Phedre François , est dans toutes ses fa.
‘blcs ingénieux , naïf et charmant a on ne
peut le lire sans être agréablement ÏDSÂ
truie , et on n’en peut quitter la lecture,
tans souhaiter de la reprendre. .
t CLsMaNr MARDI‘ vivoit sous le Regne
de François I. c’est le plus ancien de nos
bons Poëtes; mais il semble renaître tous
les ans; sa vivacité naturelle er son agré
ment lui donnentun air de jeunesse qui’
brille jusques dans son vieux langage. Il
afait en qznelque- sorte la fortune de beau
coup d’anciens motsnqubn emprunte
volontiers de lui , et qu on employe mê
me à titre d'ornement. Jamais il ne fiat
plus à la mode qu'à ptesent ',.il est du hel
esprit de le copier t, et on est presque sûr
d’être
t
äooMEiRCURiîeDEFRANCËg
d’êtte applaudi de certaines gcns,avcc
une piece Marotique. .
Du CsaceAu a mieux imité que per.‘
sonne, l'élégant badinage de Marot. La
charmante naïveté qui se trouve dans ses
pensées, ses tours ingénieux, sa diction
pure et enjoüée ne sont pas ses seuls ta
ens , il sçait aussi répandre une noblesse
et une dignité merveilleuse sur les cho
ses qui en patoissent le moins suscepti
bles. Cc qu’il dit,est ordinairement assez
commun pour le Fond , mais il le presen
te sous des jours qui lui donnent un
air de nouveauté et quelque chose de pi-q
quant. Le naturel et le vrai sont , pour
ainsi dire, le fond et la matiere de ses
Ouvrages. Rien de plus simple pour l’ot
dinairc que ses sujets ; mais il a soin de
les relever par une ‘versification aisée et
coulante; par une fécondité, une délicaé
tesse 5 une netteté d'expression , et , si
j'ose le dire , par une qui plaisent infinimentl.égSèareMtéusdee Pesitncgeaayu;‘ l
ct badine , mais elle ne s’écarte jamais des
regles de la bienséance et du devoir.
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Résumé : Abregé de l'Histoire des 24. Peres de l'Eglise, &c. [titre d'après la table]
Le document présente un ouvrage intitulé 'Anneau de l'Histoire de 24 Pères de l'Église et des Empereurs Romains, depuis Jules César jusqu'à Constantin le Grand'. Cet ouvrage est structuré en trois parties. La première partie expose brièvement la vie de 24 Pères de l'Église. La seconde partie décrit de manière vivante la vie des anciens empereurs romains, en mettant en avant leurs traits les plus marquants. La troisième partie évalue de façon concise les caractéristiques des auteurs grecs, latins et français, en mentionnant brièvement des poètes français tels que Corneille, Racine, Boileau et Molière. L'ouvrage est bien écrit, avec un style fleuri et brillant, et est destiné à enrichir l'esprit des jeunes gens des deux sexes en leur offrant une connaissance générale des matières traitées. Parmi les empereurs romains, le texte mentionne Commode, fils de Marc-Aurèle, qui se laissa corrompre par les flatteurs. Son règne fut marqué par la cruauté et les débauches. Commode fut empoisonné par sa maîtresse Marcia et ensuite étranglé par un athlète nommé Narcisse. Le document mentionne également des poètes français tels que Malherbe, connu pour avoir introduit une juste cadence dans la poésie française, et Rousseau, célèbre pour ses poésies et sa traduction des Psaumes de David. La Fontaine est décrit comme le Phèdre français, ingénieux et charmant. Marot, vivant sous le règne de François I, est loué pour sa vivacité et son agrément, tandis que Du Bellay est apprécié pour son élégant badinage et sa diction pure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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29
p. 917-929
LETTRE de M. Titon du Tillet, à M. de la R......
Début :
MONSIEUR, J'ai lû dans votre Mercure du mois de [...]
Mots clefs :
Poètes, Musiciens, Manière, Lully, Parnasse, Auteur, Fautes, Édition, Académie française
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Titon du Tillet, à M. de la R......
LETTRE de M. Titon du Tillet
M. de la R..
M
...
ONSIEUR ,
'ai lû dans votre Mercure du mois de
Mars , P.481.une Lettre qui m'est addressée
au sujet de l'Edition du Liv , intitule
le Parnasse François , que j'ai donnée :
Dame d'un esprit peu ordinaire.
L'année
18 MERCURE DE FRANCE
l'année derniere. Si je connoissois l'Auteur
de cette Lettre , je lui addresserois
ma réponse , et je le remercirois plus am
plement que je ne le fais icy , de la maniere
avantageuse dont il parle de cet
Ouvrage qu'il veut bien traiter d'Excellent
, et qu'il marque ne pouvoir être que
d'une extrême utilité et d'un agrément infini
à ceux qui voudront connoître le genie des
Poëtes et des Musiciens François , que mon
zele et mes travaux n'immortalisent pas
moins , que les Ouvrages qu'ils ont laissez.
Les louanges qu'on me fait l'honneur
de me donner sur mon zele, me font des
plus agréables , et je les reçois volontiers;
Personne ne pouvant en avoir davantage
pour la gloire de notre Nation et pour
celle des grands Hommes qu'elle a produits.
A l'égard des louanges qu'on me
donne sur mes travaux pour célébrer le
génie et les talens de nos. Poëtes et de nos
Musiciens , je sens que je suis encore bien
éloigné de la perfection où j'aurois souhaite
porter un pareil Ouvrage ; c'est
pourquoi je suis tres-obligé à celui qui
m' crit des Remarques ,dont il veut bien
me faire part sur quelques fautes qui ont
pû s'y glisser. Je reçois donc , avec plaisir
, ses Remarques , mais il me permettra
de lui dire que la plupart des fautes
qu'il
MA Y. 1733 .
1
919
qu'il a trouvées dans cette Edition ne me
paroissent pas réellement des fautes , où
que si elles en sont , elles ne sont pas .
bien essentielles.
Il prétend que le nom de des Iveteaux
doit commencer par un Y et non pas un
I ; cependant de Vigneul Marville 1 qui
fait un article assez étendu de des Iveteaux
, écrit ce nom par un I simple, de
même qu'il l'est dans le Dictionnaire de
Moreri . Il est vrai que Baillet , au cin .
quiéme volume des Jugemens des Sçavans ,
le met par un Y. L'Imprimeur auroit du
mettre dans mon Livre , à l'article des
Iveteaux , le premier v consonne , comme
il l'a mis à la Liste Alphabetique des
Poëtes et des Musiciens.
On doit écrire , dit l' Anonyme , Lulli ,
et non pas Lully , car c'est faire un nom
François d'un nom Italien. Je sçai bien
que les Italiens ne se servent point dans
leur Alphabet des Lettres K, X , Y ; c'est
pourquoi je ne dirai pas si Lully avoit
voulu mettre un Y à son nom , étant
dans son Païs , ou s'il l'a pris depuis qu'il
se fit naturaliser François ; mais il est certain
qu'il signoit Lully , avec un Y; c'est
ainsi qu'on peut le voir sur differens
1 Mélanges d'Histoire et de Litterature ;
tame 3.
Exem920
MERCURE DE FRANCE
Exemplaires imprimez , qui sont encore
aujourd'hui chez Ballard , paraphez de sa
propre main , de cette maniere , J. B.
Lully , &c.
Dans tous les Opéra que Lully a fait
imprimer et dans toutes les Epîtres Dédicatoires
au Roy, son nom est toujours
terminé par un Y , &c. Le nom de ce
fameux Musicien , mis au bas de son Portrait
gravé , est avec un Y. Charles Perrault
, dans ses Hommes Illustres , l'écrit
de même ; enfin la famille de Lully , qui
lui a fait élever un superbe Mausolée dans
P'Eglise des Petits Peres à Paris, a fait mettre
dans l'Inscription , son nom gravé
par un Y. Son fils et son petit - fils dans
leur fignature , mettent de même un Yà
leur nom . Il est vrai que dans le Dictionnaire
de Moreri on a écrit Lulli .
Il marque que le nom d'une illustre Chanteuse
est tout - à-fait défiguré , qu'on doit
écrire Mlle de Leufroy , et non pas Mlle le
Froid. Je répondrai que je connois cette
Demoiselle depuis plus de trente ans ,
qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire , et
qu'elle signe , le Froid , comme je l'ai
écrit. Il y a huit jours que je lui rendis
visite chez elle , ruë S.Loiiis dans l'Isle ;
elle me confirma qu'elle , ni son pere , ni
sa mere n'avoient jamais signé leur nom
autrement que le Froid.. A
MAY. 1733 . 527
A l'égard du nom du Président Nicole
qu'il croit devoir être écrit avec deux L,
comme Bayle le met dans son Dictionnaire
; je lui dirai qu'il n'est pas surprenant
que Bayle dans plus d'un million de
noms propres qu'il rapporte dans cet Ouvrage
, n'ait mis un L de plus qu'il ne
faut à ce nom ; mais que le celebre Nicole
, Auteur de plusieurs excellens Ouvrages
de Morale et de Piété, ne mettoit
qu'un Là son nom (comme on le voit dans
Moreri)et que dans les Oeuvres Poëtiques
du President Nicole, son parent, avec son
Epître Dédicatoire au Roy , imprimée
chez Charles de Sercy , Paris , 1670 &
1693. le nom de Nicole n'est écrit qu'avec
un L , de la maniere dont M. Nicole
, Lieutenant General et Président du
Présidial de Chartes , petit- fils du Poëte,
dont j'ai fait mention , signe encore son
nom aujourd'hui ,
J'ai écrit Montreul ( de même qu'il est
dans le Moreri ) en marquant qu'il faut
prononcer Montreuil celui qui me fait
part de ses Remarques dit qu'il faut écri
de Montereul , comme le marquent Pellisson
et l'Abbé d'Olivet , dans leur Histoire
de l'Académie Françoise ; pour moi
j'ai crû pouvoir faire le nom de Montreul
de deux sillabes , parce que Baillet , Mo-
•
reri
922 MERCURE DE FRANCE
.
reri, et Despréaux le font de même.com.
me on le voit dans ces Vers :
On ne voit point mes Vers , à l'envi de Mons
treuil ,
Grossir impunément les Feuillets d'un Recueil.
Montreuil , lui-même écrivoit , selon
toutes les apparences , son nom de cette
maniere ; ses Oeuvres avec son Epître
dédicatoire à M. Molé , et son Portrait
gravé au commencement , en sont des
prenves , car son nom y est par tout écrit,
Montreuil.
Voici des fautes qu'il m'objecte avec
raison . Les noms de Beüil , de Pillet , de
Pilles , sont mal écrits ; on doit mettre du
Bueil , de Pilet , de Piles ; aussi dans l'Edition
de mon Livre a t on mis quatre
ou cinq fois de Piles, et une seule fois de
Pilles. Il faut joindre aussi , comme il le
marque , les sillabes de chacun de ces
Noms, Lalande, Desmarets ; au lieu qu'on
les a séparé , la Lande , des Marets.
Je crois qu'il a raison de dire , qu'on
doit écrire Amfrye de Chaulieu, ou peutêtre
Affie , comme e l'ai mis dans le
premier Essai que j'ai donné de la Des
cription du Parnasse François , parce qu'il
est écrit de même sur les Registres mor
tuaires de l'Eglise du Temple,à Paris ; et
je
MAY. 1733 . $23
je pourrois bien avoir mal fait d'avoir
mis Auffre dans cette seconde Edition ,
sur ce que m'a assuré un célébre Académi
cien, qu'il falloit l'écrire de cette maniere ,
et comme il est imprime dans le Mercure
de Juillet 1720 .
Pour ce qui regarde quelques dattes de
la naissance , de la mort et de l'age des
Poëtes et des Musiciens dont je fait mention
, il n'est pas aisé parmi plus de trois
mille dattes , comprises celles de l'impression
de leurs Ouvrages , qu'on mette
quelquefois un chiffre pour un autre ;
mais dans huit ou dix endroits où il me
reprend sur ces dattès , qui ne sont pas
exactes , l'erreur ne va pas à quinze jours
de plus ou de moins, ou s'il va plus loin ,
comme peut être au seul article de Daniel
Huet , où l'on a marqué sa mort en
1711 , au lieu de 1741. pour lors le Leeteur
peut y suppléer facilement, et recon-
Loître l'erreur, parce qu'ayant mis à l'intitulé
de son article ; Daniel Huet , né en
1630. mort en 1711. âgé de 91 ans ; on
voit clairement qu'il faut mettre 1721 .
afin qu'il eut 91 à sa mort ; d'autant plus
que j'ai placé les Poëtes et les Musiciens
par ordie chronologique , ayant mis devant
Daniel Huet , l'Abbé de Chaulieu
M. Dacier , et Jacques Vergier , tous les
trois
24 MERCURE DE FRANCE
trois morts en 1720. cependant on a corrigé
cette faute à la main , dans la plus
grande partie des Exemplaires ; de même
que quatre ou cinq autres principales.
Santeuil est mort dans sa 68.année , au
lieu que je l'ai mis dans sa 67. et Thomas
Corneille dans sa 85. année , au lieu
qu'on l'a mis dans sa 84.
Il marque aussi d'après l'Abbé d'Oli
vet , dans son Histoire de l'Académie
Françoise , que du Ryer est mort en 1658.
et non pas en 1656. j'ai suivi cette detniere
datte d'après Ballet , Bayle et Moreri
, qui mettent la date de sa mort en
1656. on peut la vérifier sur les Regis
tres Mortuaires de la Paroisse de S. Gervais
, où il a été inhumé ; j'ai cependant
beaucoup de confiance en l'Abbé d'Olivet,
pour ce qui regarde les Académiciens
dont il a écrir la Vie , et je m'en
suis servi utilement dans cette seconde
Edition pour quelques-uns de nos Poëtes,
qui étoient de l'Académie .
J'ai omis , dit- il , les dates du temps
de la naissance de Ségrais , de Fléchier ,
de la Monnoye , de Valincour, du Pere
du Cerceau. J'ai négligé de mettre quelquefois
ces dates , parce qu'ayant mis
l'année de la mort d'une personne et celle
de son âge , on trouve aisément celle de
sa naissance.
,
MAY. • 1733.
925
Je n'ai pas oublié , comme il le marque ,
le Poëte de Lingendes , qu'il nomme Jean
au lieu de Pierre , cat Jean de Lingendes ,
parent de celui - cy , étoit un celebre Prédicateur
, qui fut nommé à l'Evêché de
Sarlat , puis à celui de Mâcon , et le
Pere de Lingendes , Jésuite , son cousin ,
aussi Prédicateur de réputation , s'appelloit
Claude. J'ai fait un article de Pierre
de Lingendes avec Montfuron , qui est
l'article LIII. pages 210. et 211. où
j'ai rapporté la maniere dont l'illustre
Mlle de Scudery , a celebré ces deux Poëtes
, au Tome 8. de son Roman de Clélie
, et que Barbin , dans son Recueil de
Poësies choisies , Tome 3. a donné des Vers
de Lingendes.
Boësset le pere , et Boësset le fils , Musiciens
, ne sont pas non plus oubliez ,
comme il le dit , j'ai marqué l'article de
Lambert ,, ppaaggee 339922.. »» qquuee de son temps.
il parut plusieurs Musiciens qui sui-
» virent ses traces , c'est- à- dire qui tra-
» vaillerent dans un goût tendre et gra-
>> cieux ; on doit mettre de ce nombre
»Boësset et le Camus , tous deux Maîtres
>> et Compositeurs de la Musique de la
» Chambre du Roy , qui s'acquirent de
» la réputation , par leurs Chansons ; on
"peut mettre aussi de ce nombre Boësset
;
}
926 MERCURE DE FRANCE
» set le fils , Mollie , Sicard , Moulinić ,
» du Buisson , &c. les Recueils de leurs
» Airs sont impriméz chez J. B. Chris-
»tophe Ballard.
A l'Article de Campistron , j'ai dit qu'il
composa par ordre du Duc de Vendôme ,
une Piece Lyrique , pour être chantée
en son Château d'Anet , où Monseigneur
le Dauphin passa quelques jours , j'aurois
bien fait de dire que cette Piece est
intitulée , Acis et Galatée , Pastorale Héroïque
, représentée en 1687. à Anet , et
la même année sur le Théatre de l'Opéra.
L'Auteur de ces Remarques auroit souhaité
que j'eusse fait mention dans l'ordre
chronologique des Poëtes et des Musiciens
de Jean Dasjac , de l'Académie
Françoise , homme connu par divers Ouvrages
en Prose Latine et Françoise , et
qui a composé aussi quelques Vers François
et Latins ; mais j'ai fait connoître
que mon dessein n'étoit pas de faire paroître
sur le Parnasse tous les François
qui se sont exercez dans la Poësie , dans
la Musique. J'ai crû même avoir trop
entrepris d'en présenter à Apollon plus
de 260. outre quatre ou cinq cens autres
dont j'ai rapporté seulement les noms,
et que j'ai dit qu'on pouvoit supposer s'y
promener
MAY. 1733 928
promener dans les Avenues riantes et
dans les Campagnes agréables qui environnent
le Parnasse , en attendant qu'Apollon
décide de leur sort. Je sçai bien
qu'il ne seroit pas difficile de mettre encore
les noms de plus de 200. autres François
qui ont donné au Public quelques petites
Poësies , et quelques Pieces de Théatre
; on trouve leurs noms entre ceux
de plusieurs autres Poëtes dont j'ai fait
mention sur le Parnasse . 1º . Au cinquiéme
volume des Jugemens des Sçavans
sur les Poëtes modernes , par Baillet . 2 ° .
Dans un Livre intitulé , Bibliotheque des
Théatres , qui vient de paroître en cette
année 1733. 3 ° . Dans les Recueils de Poësies
de Sercy , de la Fontaine , de Barbin ,
et du P. Bouhours , & c.
J'ai averti aussi au bas de la premiere
page de mon Livre , que j'avois laissé des
places en blanc,au bas de chaque Rouleau
où j'ai écrit les noms des Poëtes et des
Musiciens de notre Parnasse , et même
dans quelques autres endroits où j'ai mis
une suite d'autres noms de Personnes illustres
dans les Sciences et dans les Beaux
Arts , afin que les Partisans de quelquesunes
dont ils ne voyent point les noms ,
ayent la satisfaction de remplir eux - mêmes
ces vuides ou blancs , en y mettant
E les
928 MERCURE DE FRANCE
les noms de ces personnes ; on verra dans
mon Livre ces places que j'ai laissées en
blanc , depuis la page 35. jusqu'à la
page 45.
Si l'Auteur anonime avoit bien voulu
me communiquer ses Remarques avant
que de les faire imprimer , je crois qu'au
lieu de six pages qu'elles contiennent ,
nous aurions pû les renfermer dans une
demi page , à quoi j'aurois ajoûté une
autre demi page de quelques autres fau
tes sur lesquelles il a bien voulu me ménager;
mais il est bien difficile que dans
un volume in folio de près de 800. pages
, où l'on rapporte plus de 15oc . noms
propres , et plus de 3000. dates en chiffre,
il ne se glisse quelques fautes de l'Auteur
et encore plus de l'Imprimeur. J'a-
Joûterai cependant que je n'en ai point
trouvé de bien essentielles et auxquelles
le Lecteur éclairé ne puisse aisément suppléer.
Je vous prie , Monsieur , si vous connoissez
l'Auteur de cette Lettre , de vou
loir bien le remercier de ma part de la
maniere obligeante dont il a parlé de mon
Livre , et de lui dire que je serai charmé
de faire connoissance avec lui, et de lui
présenter un Exemplaire de cet Ouvrage
dont il témoigne que la lecture lui a fait
plaisir;
MAY. 1733.
929
plaisir ; je ne lui sçai que très - bon gré
des Remarques dont il m'a fait part ,
et je lui en serai toujours obligé , comme
je le serai à toutes les personnes d'éru
dition et de goût , qui voudront bien
m'aider de leurs avis pour perfectionner
un Ouvrage tel que celui que j'ai entrepris.
Je suis , & c .
M. de la R..
M
...
ONSIEUR ,
'ai lû dans votre Mercure du mois de
Mars , P.481.une Lettre qui m'est addressée
au sujet de l'Edition du Liv , intitule
le Parnasse François , que j'ai donnée :
Dame d'un esprit peu ordinaire.
L'année
18 MERCURE DE FRANCE
l'année derniere. Si je connoissois l'Auteur
de cette Lettre , je lui addresserois
ma réponse , et je le remercirois plus am
plement que je ne le fais icy , de la maniere
avantageuse dont il parle de cet
Ouvrage qu'il veut bien traiter d'Excellent
, et qu'il marque ne pouvoir être que
d'une extrême utilité et d'un agrément infini
à ceux qui voudront connoître le genie des
Poëtes et des Musiciens François , que mon
zele et mes travaux n'immortalisent pas
moins , que les Ouvrages qu'ils ont laissez.
Les louanges qu'on me fait l'honneur
de me donner sur mon zele, me font des
plus agréables , et je les reçois volontiers;
Personne ne pouvant en avoir davantage
pour la gloire de notre Nation et pour
celle des grands Hommes qu'elle a produits.
A l'égard des louanges qu'on me
donne sur mes travaux pour célébrer le
génie et les talens de nos. Poëtes et de nos
Musiciens , je sens que je suis encore bien
éloigné de la perfection où j'aurois souhaite
porter un pareil Ouvrage ; c'est
pourquoi je suis tres-obligé à celui qui
m' crit des Remarques ,dont il veut bien
me faire part sur quelques fautes qui ont
pû s'y glisser. Je reçois donc , avec plaisir
, ses Remarques , mais il me permettra
de lui dire que la plupart des fautes
qu'il
MA Y. 1733 .
1
919
qu'il a trouvées dans cette Edition ne me
paroissent pas réellement des fautes , où
que si elles en sont , elles ne sont pas .
bien essentielles.
Il prétend que le nom de des Iveteaux
doit commencer par un Y et non pas un
I ; cependant de Vigneul Marville 1 qui
fait un article assez étendu de des Iveteaux
, écrit ce nom par un I simple, de
même qu'il l'est dans le Dictionnaire de
Moreri . Il est vrai que Baillet , au cin .
quiéme volume des Jugemens des Sçavans ,
le met par un Y. L'Imprimeur auroit du
mettre dans mon Livre , à l'article des
Iveteaux , le premier v consonne , comme
il l'a mis à la Liste Alphabetique des
Poëtes et des Musiciens.
On doit écrire , dit l' Anonyme , Lulli ,
et non pas Lully , car c'est faire un nom
François d'un nom Italien. Je sçai bien
que les Italiens ne se servent point dans
leur Alphabet des Lettres K, X , Y ; c'est
pourquoi je ne dirai pas si Lully avoit
voulu mettre un Y à son nom , étant
dans son Païs , ou s'il l'a pris depuis qu'il
se fit naturaliser François ; mais il est certain
qu'il signoit Lully , avec un Y; c'est
ainsi qu'on peut le voir sur differens
1 Mélanges d'Histoire et de Litterature ;
tame 3.
Exem920
MERCURE DE FRANCE
Exemplaires imprimez , qui sont encore
aujourd'hui chez Ballard , paraphez de sa
propre main , de cette maniere , J. B.
Lully , &c.
Dans tous les Opéra que Lully a fait
imprimer et dans toutes les Epîtres Dédicatoires
au Roy, son nom est toujours
terminé par un Y , &c. Le nom de ce
fameux Musicien , mis au bas de son Portrait
gravé , est avec un Y. Charles Perrault
, dans ses Hommes Illustres , l'écrit
de même ; enfin la famille de Lully , qui
lui a fait élever un superbe Mausolée dans
P'Eglise des Petits Peres à Paris, a fait mettre
dans l'Inscription , son nom gravé
par un Y. Son fils et son petit - fils dans
leur fignature , mettent de même un Yà
leur nom . Il est vrai que dans le Dictionnaire
de Moreri on a écrit Lulli .
Il marque que le nom d'une illustre Chanteuse
est tout - à-fait défiguré , qu'on doit
écrire Mlle de Leufroy , et non pas Mlle le
Froid. Je répondrai que je connois cette
Demoiselle depuis plus de trente ans ,
qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire , et
qu'elle signe , le Froid , comme je l'ai
écrit. Il y a huit jours que je lui rendis
visite chez elle , ruë S.Loiiis dans l'Isle ;
elle me confirma qu'elle , ni son pere , ni
sa mere n'avoient jamais signé leur nom
autrement que le Froid.. A
MAY. 1733 . 527
A l'égard du nom du Président Nicole
qu'il croit devoir être écrit avec deux L,
comme Bayle le met dans son Dictionnaire
; je lui dirai qu'il n'est pas surprenant
que Bayle dans plus d'un million de
noms propres qu'il rapporte dans cet Ouvrage
, n'ait mis un L de plus qu'il ne
faut à ce nom ; mais que le celebre Nicole
, Auteur de plusieurs excellens Ouvrages
de Morale et de Piété, ne mettoit
qu'un Là son nom (comme on le voit dans
Moreri)et que dans les Oeuvres Poëtiques
du President Nicole, son parent, avec son
Epître Dédicatoire au Roy , imprimée
chez Charles de Sercy , Paris , 1670 &
1693. le nom de Nicole n'est écrit qu'avec
un L , de la maniere dont M. Nicole
, Lieutenant General et Président du
Présidial de Chartes , petit- fils du Poëte,
dont j'ai fait mention , signe encore son
nom aujourd'hui ,
J'ai écrit Montreul ( de même qu'il est
dans le Moreri ) en marquant qu'il faut
prononcer Montreuil celui qui me fait
part de ses Remarques dit qu'il faut écri
de Montereul , comme le marquent Pellisson
et l'Abbé d'Olivet , dans leur Histoire
de l'Académie Françoise ; pour moi
j'ai crû pouvoir faire le nom de Montreul
de deux sillabes , parce que Baillet , Mo-
•
reri
922 MERCURE DE FRANCE
.
reri, et Despréaux le font de même.com.
me on le voit dans ces Vers :
On ne voit point mes Vers , à l'envi de Mons
treuil ,
Grossir impunément les Feuillets d'un Recueil.
Montreuil , lui-même écrivoit , selon
toutes les apparences , son nom de cette
maniere ; ses Oeuvres avec son Epître
dédicatoire à M. Molé , et son Portrait
gravé au commencement , en sont des
prenves , car son nom y est par tout écrit,
Montreuil.
Voici des fautes qu'il m'objecte avec
raison . Les noms de Beüil , de Pillet , de
Pilles , sont mal écrits ; on doit mettre du
Bueil , de Pilet , de Piles ; aussi dans l'Edition
de mon Livre a t on mis quatre
ou cinq fois de Piles, et une seule fois de
Pilles. Il faut joindre aussi , comme il le
marque , les sillabes de chacun de ces
Noms, Lalande, Desmarets ; au lieu qu'on
les a séparé , la Lande , des Marets.
Je crois qu'il a raison de dire , qu'on
doit écrire Amfrye de Chaulieu, ou peutêtre
Affie , comme e l'ai mis dans le
premier Essai que j'ai donné de la Des
cription du Parnasse François , parce qu'il
est écrit de même sur les Registres mor
tuaires de l'Eglise du Temple,à Paris ; et
je
MAY. 1733 . $23
je pourrois bien avoir mal fait d'avoir
mis Auffre dans cette seconde Edition ,
sur ce que m'a assuré un célébre Académi
cien, qu'il falloit l'écrire de cette maniere ,
et comme il est imprime dans le Mercure
de Juillet 1720 .
Pour ce qui regarde quelques dattes de
la naissance , de la mort et de l'age des
Poëtes et des Musiciens dont je fait mention
, il n'est pas aisé parmi plus de trois
mille dattes , comprises celles de l'impression
de leurs Ouvrages , qu'on mette
quelquefois un chiffre pour un autre ;
mais dans huit ou dix endroits où il me
reprend sur ces dattès , qui ne sont pas
exactes , l'erreur ne va pas à quinze jours
de plus ou de moins, ou s'il va plus loin ,
comme peut être au seul article de Daniel
Huet , où l'on a marqué sa mort en
1711 , au lieu de 1741. pour lors le Leeteur
peut y suppléer facilement, et recon-
Loître l'erreur, parce qu'ayant mis à l'intitulé
de son article ; Daniel Huet , né en
1630. mort en 1711. âgé de 91 ans ; on
voit clairement qu'il faut mettre 1721 .
afin qu'il eut 91 à sa mort ; d'autant plus
que j'ai placé les Poëtes et les Musiciens
par ordie chronologique , ayant mis devant
Daniel Huet , l'Abbé de Chaulieu
M. Dacier , et Jacques Vergier , tous les
trois
24 MERCURE DE FRANCE
trois morts en 1720. cependant on a corrigé
cette faute à la main , dans la plus
grande partie des Exemplaires ; de même
que quatre ou cinq autres principales.
Santeuil est mort dans sa 68.année , au
lieu que je l'ai mis dans sa 67. et Thomas
Corneille dans sa 85. année , au lieu
qu'on l'a mis dans sa 84.
Il marque aussi d'après l'Abbé d'Oli
vet , dans son Histoire de l'Académie
Françoise , que du Ryer est mort en 1658.
et non pas en 1656. j'ai suivi cette detniere
datte d'après Ballet , Bayle et Moreri
, qui mettent la date de sa mort en
1656. on peut la vérifier sur les Regis
tres Mortuaires de la Paroisse de S. Gervais
, où il a été inhumé ; j'ai cependant
beaucoup de confiance en l'Abbé d'Olivet,
pour ce qui regarde les Académiciens
dont il a écrir la Vie , et je m'en
suis servi utilement dans cette seconde
Edition pour quelques-uns de nos Poëtes,
qui étoient de l'Académie .
J'ai omis , dit- il , les dates du temps
de la naissance de Ségrais , de Fléchier ,
de la Monnoye , de Valincour, du Pere
du Cerceau. J'ai négligé de mettre quelquefois
ces dates , parce qu'ayant mis
l'année de la mort d'une personne et celle
de son âge , on trouve aisément celle de
sa naissance.
,
MAY. • 1733.
925
Je n'ai pas oublié , comme il le marque ,
le Poëte de Lingendes , qu'il nomme Jean
au lieu de Pierre , cat Jean de Lingendes ,
parent de celui - cy , étoit un celebre Prédicateur
, qui fut nommé à l'Evêché de
Sarlat , puis à celui de Mâcon , et le
Pere de Lingendes , Jésuite , son cousin ,
aussi Prédicateur de réputation , s'appelloit
Claude. J'ai fait un article de Pierre
de Lingendes avec Montfuron , qui est
l'article LIII. pages 210. et 211. où
j'ai rapporté la maniere dont l'illustre
Mlle de Scudery , a celebré ces deux Poëtes
, au Tome 8. de son Roman de Clélie
, et que Barbin , dans son Recueil de
Poësies choisies , Tome 3. a donné des Vers
de Lingendes.
Boësset le pere , et Boësset le fils , Musiciens
, ne sont pas non plus oubliez ,
comme il le dit , j'ai marqué l'article de
Lambert ,, ppaaggee 339922.. »» qquuee de son temps.
il parut plusieurs Musiciens qui sui-
» virent ses traces , c'est- à- dire qui tra-
» vaillerent dans un goût tendre et gra-
>> cieux ; on doit mettre de ce nombre
»Boësset et le Camus , tous deux Maîtres
>> et Compositeurs de la Musique de la
» Chambre du Roy , qui s'acquirent de
» la réputation , par leurs Chansons ; on
"peut mettre aussi de ce nombre Boësset
;
}
926 MERCURE DE FRANCE
» set le fils , Mollie , Sicard , Moulinić ,
» du Buisson , &c. les Recueils de leurs
» Airs sont impriméz chez J. B. Chris-
»tophe Ballard.
A l'Article de Campistron , j'ai dit qu'il
composa par ordre du Duc de Vendôme ,
une Piece Lyrique , pour être chantée
en son Château d'Anet , où Monseigneur
le Dauphin passa quelques jours , j'aurois
bien fait de dire que cette Piece est
intitulée , Acis et Galatée , Pastorale Héroïque
, représentée en 1687. à Anet , et
la même année sur le Théatre de l'Opéra.
L'Auteur de ces Remarques auroit souhaité
que j'eusse fait mention dans l'ordre
chronologique des Poëtes et des Musiciens
de Jean Dasjac , de l'Académie
Françoise , homme connu par divers Ouvrages
en Prose Latine et Françoise , et
qui a composé aussi quelques Vers François
et Latins ; mais j'ai fait connoître
que mon dessein n'étoit pas de faire paroître
sur le Parnasse tous les François
qui se sont exercez dans la Poësie , dans
la Musique. J'ai crû même avoir trop
entrepris d'en présenter à Apollon plus
de 260. outre quatre ou cinq cens autres
dont j'ai rapporté seulement les noms,
et que j'ai dit qu'on pouvoit supposer s'y
promener
MAY. 1733 928
promener dans les Avenues riantes et
dans les Campagnes agréables qui environnent
le Parnasse , en attendant qu'Apollon
décide de leur sort. Je sçai bien
qu'il ne seroit pas difficile de mettre encore
les noms de plus de 200. autres François
qui ont donné au Public quelques petites
Poësies , et quelques Pieces de Théatre
; on trouve leurs noms entre ceux
de plusieurs autres Poëtes dont j'ai fait
mention sur le Parnasse . 1º . Au cinquiéme
volume des Jugemens des Sçavans
sur les Poëtes modernes , par Baillet . 2 ° .
Dans un Livre intitulé , Bibliotheque des
Théatres , qui vient de paroître en cette
année 1733. 3 ° . Dans les Recueils de Poësies
de Sercy , de la Fontaine , de Barbin ,
et du P. Bouhours , & c.
J'ai averti aussi au bas de la premiere
page de mon Livre , que j'avois laissé des
places en blanc,au bas de chaque Rouleau
où j'ai écrit les noms des Poëtes et des
Musiciens de notre Parnasse , et même
dans quelques autres endroits où j'ai mis
une suite d'autres noms de Personnes illustres
dans les Sciences et dans les Beaux
Arts , afin que les Partisans de quelquesunes
dont ils ne voyent point les noms ,
ayent la satisfaction de remplir eux - mêmes
ces vuides ou blancs , en y mettant
E les
928 MERCURE DE FRANCE
les noms de ces personnes ; on verra dans
mon Livre ces places que j'ai laissées en
blanc , depuis la page 35. jusqu'à la
page 45.
Si l'Auteur anonime avoit bien voulu
me communiquer ses Remarques avant
que de les faire imprimer , je crois qu'au
lieu de six pages qu'elles contiennent ,
nous aurions pû les renfermer dans une
demi page , à quoi j'aurois ajoûté une
autre demi page de quelques autres fau
tes sur lesquelles il a bien voulu me ménager;
mais il est bien difficile que dans
un volume in folio de près de 800. pages
, où l'on rapporte plus de 15oc . noms
propres , et plus de 3000. dates en chiffre,
il ne se glisse quelques fautes de l'Auteur
et encore plus de l'Imprimeur. J'a-
Joûterai cependant que je n'en ai point
trouvé de bien essentielles et auxquelles
le Lecteur éclairé ne puisse aisément suppléer.
Je vous prie , Monsieur , si vous connoissez
l'Auteur de cette Lettre , de vou
loir bien le remercier de ma part de la
maniere obligeante dont il a parlé de mon
Livre , et de lui dire que je serai charmé
de faire connoissance avec lui, et de lui
présenter un Exemplaire de cet Ouvrage
dont il témoigne que la lecture lui a fait
plaisir;
MAY. 1733.
929
plaisir ; je ne lui sçai que très - bon gré
des Remarques dont il m'a fait part ,
et je lui en serai toujours obligé , comme
je le serai à toutes les personnes d'éru
dition et de goût , qui voudront bien
m'aider de leurs avis pour perfectionner
un Ouvrage tel que celui que j'ai entrepris.
Je suis , & c .
Fermer
Résumé : LETTRE de M. Titon du Tillet, à M. de la R......
M. Titon du Tillet répond à une lettre publiée dans le Mercure de France, qui loue son ouvrage 'Le Parnasse François'. Il exprime sa gratitude pour les éloges et reconnaît l'utilité de son ouvrage pour connaître les poètes et musiciens français. Il accepte les remarques sur les fautes présentes dans son livre, bien qu'il conteste certaines corrections proposées. Par exemple, il défend l'orthographe 'Lully' avec un 'Y', en citant des sources et des signatures de Lully lui-même. Il corrige également des erreurs sur les noms de personnes comme Mlle de Leufroy et le Président Nicole. Il admet quelques erreurs de dates et de noms, mais justifie certaines omissions et erreurs mineures. Il mentionne avoir laissé des espaces blancs dans son livre pour que les lecteurs puissent ajouter des noms manquants. Enfin, il regrette que les remarques n'aient pas été partagées avant l'impression pour éviter des corrections inutiles. L'auteur du texte reconnaît également la présence de fautes, tant de sa part que de celle de l'imprimeur, mais estime qu'elles ne sont pas essentielles et que le lecteur éclairé pourra les corriger facilement. Il demande à son interlocuteur de remercier l'auteur de la lettre pour ses commentaires favorables sur son livre et exprime son désir de faire sa connaissance. Il offre également de lui envoyer un exemplaire de son ouvrage. L'auteur du texte apprécie les remarques faites et se déclare prêt à les utiliser pour améliorer son œuvre. Il exprime sa gratitude envers toutes les personnes érudites et de goût qui souhaiteraient l'aider à perfectionner son ouvrage.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
30
p. 2587-2609
DES HIEROGLYPHES, et de leurs usages dans l'Antiquité. Discours où l'on fait voir qu'ils sont l'origine de tous les Monstres et de tous les Animaux chimeriques dont les Anciens nous ont parlé. Par M. Beneton de Perrin.
Début :
Les premiers hommes, avec la seule faculté du langage par les organes [...]
Mots clefs :
Hiéroglyphes, Figures, Hiéroglyphe, Marques, Hommes, Animaux, Religion, Écriture, Sciences, Marque, Monstres, Caractères, Homme, Figure, Chevaux, Terre, Explication, Connaissance , Symbole, Poètes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DES HIEROGLYPHES, et de leurs usages dans l'Antiquité. Discours où l'on fait voir qu'ils sont l'origine de tous les Monstres et de tous les Animaux chimeriques dont les Anciens nous ont parlé. Par M. Beneton de Perrin.
DES HIEROGLYPHES , et de
leurs usages dans l'Antiquité. Discours
où l'on fait voir qu'ils sont l'origine de
tous les Monstres et de tous les Animaux
chimeriques dont les Anciens nous ont
parlé. Par M. Beneton de Perrin .
Es premiers hommes , avec la seule
Lfaculté du langage par les organes
de la voix , auroient manqué de moyens
pour s'entretenir absents les uns des
-autres , et n'auroient pû avoir commerce
entre eux que difficilement, Pour remedier
à ces inconveniens , ils inventerent
des figures et convinrent qu'elles serviroient
à représenter leurs pensées , pour
ne les découvrir qu'à ceux qui en auroient
l'intelligence. Les actions et les
passions étant des accidens qui agitent
également la Nature et les hommes ;
ces figures emblêmatiques servirent d'a
bord à exprimer les unes et les autres
de ces choses , et formerent par-là un
langage muet , qui montroit le coeur
de l'homme aux yeux sans le secours
de la parole.
Les Grecs nommerent ces figures Hie-
1. Vol.
roglyphes
2588 MERCURE DE FRANCE
rogliphes , des mots Ιερος et γλύφος , com .
me qui diroit Sacra Sculptura , parce que
ce furent les Prêtres qui les premiers s'en
servirent pour écrire sur la Religion , et
envelopper par là les Mysteres. Le Pere
Kirker dérive le terme d'Hierogliphe des
mots da T. espos na gaúços , ce qui revient
assez à ce que j'ai dit qu'ils servoient
à une Ecriture sacrée , faite pour
être gravée ou taillée sur le bois ou sur
la pierre , Quasi sacra scalpendo ; les Hierogliphes
se multiplierent à mesure que
Part de parler se perfectionna et que les
Sciences se formerent.
Je les distingue en deux classes ; sçavoir
, les Hierogliphes animez , qui se
représentoient sous des formes de bêtes
soit Quadrupedes , Reptiles , Oiseaux ,
"Poissons et Plantes vegétatives , et les
Hierogliphes inanimez , qu'il faut plutôt
nommer Hierogrammes , parce qu'ils n'étoient
que des figures que les hommes
se firent à leur fantaisie , la plupart desquelles
formerent les Lettres qu'on nomma
Alphabetiques , en s'en servant pour
une autre Ecriture que le Hierogliphique
, comme j'aurai occasion de le faire
voir dans la suite. Les Chaldéens ayant
les premiers observé les Cieux et considere
l'ordre que semblent garder entre
I. Vol. elles
DECEMBRE. 1733. 2589
elles les Etoilles rassemblées , comme par
pelotons , dans ce vaste espace , ils tracerent
des figures dans le même arrangement
, et comme dans les choses mises
en confusion , on croit voir tout ce
qu'on a dessein d'y voir ; ils crurent
avoir remarqué dans ces assemblages d'Etoilles
, des formes distinctes d'hommes ,
d'oiseaux et d'animaux , ce qui leur fit
donner à ces amas ou conjonctions d'Astres
, les noms de Sagittaire , de Vierge ,
de Cigne , d'Ours , de Chien , &c. les
marquant des mêmes figures sur leurs
Tables Astronomiques.
>
Les Grecs nommerent aussi beaucoup
'de Constellations , les appellant du nom
de leurs Héros , et sur tout de ceux qui
se distinguerent dans l'Expedition de la
Colchide , sous le nom d'Argonautes
parce que ces Braves ayant été les
miers hommes qui eussent osé s'exposer
en pleine Mer , et ne se guidant que
par les Etoilles , les Poëtes jugerent qu'u
ne pareille hardie se méritoit que ces
Etoilles portassent leurs noms .
pre-
Les Astres une fois personnifiez , firent
naître l'Idolatrie ; on adora non - seulement
l'Astre en original , que l'on croyoit
influer sur un Pays ; mais encore sa figure
taillée et son Symbole ou Hiero-
I. Vol
C gliphes
2890 MERCURE DE FRANCE
gliphes, devinrent une chose respectable.
On alla même encore plus loin dans la
Deification des Corps de l'Univers ; car
la Terre étant deifiée comme les autres
Corps , on partagea sa divinité pour mul
tiplier les Dieux. Chacune de ces productions
eut séparément cet avantage , et
furent symbolisées par de nouveaux Hicrogliphes
, ce qui augmenta considerablement
et le nombre des cultes et celui
des figures.
Enfin le comble de l'Idolatrie fut qu'on
déïfia les hommes , regardant comme
des Dieux les Héros et les Inventeurs des
Sciences et des Arts. Alors on acheva de
faire porter aux Astres les noms des
personnes illustres , et confondant l'homme
et l'Astre , on honora le tout ensemble
sous la Statue ou le Hierogliphe
qui désignoit également ces deux choses
confonduës.
Par exemple , la Lyre , le Serpent ,
le Centaure , étoient des Signes Celestes ,
ces mêmes Signes ou Hierogliphes , désignoient
un Apollon , Pere prétendu
des Poëtes et des Musiciens ; un Esculape ,
Pere de la Médecine , et un Neptune ,
qui le premier dompta des Chevaux pour
s'en servir à la guerre et à la Chasse.
Mais ce qui embroüilla beaucoup la
I, Vol, signifi
DECEMBRE. 1733. 259%
signification des Hierogliphes , et quit
commença à en rendre l'explication malaisée
, c'est que tous les Personnages qui
réüssissoient dans les Sciences , et qui par
conséquent marchoient sur les traces de
ces hommes déïfiez pour en avoir été
les Inventeurs , se disoient leurs Enfans ;
de bons Poëtes et Musiciens étoient dits
Enfans d'Apollon ; un bon Médecin se
disoit fils d'Esculape , et d'habiles Cavaliers
se mettoient au nombre des descendans
de Neptune , le dompteur de
Chevaux. On qualifioit d'Enfans de Vulcain
tous ceux qui travailloient à forger
les Armes et les Outils pour l'Agriculture.
La Fable ne donne qu'un oeil aux
Cyclopes , pour signifier que les Ouvriers
qui travailloient aux Mines dans les en
trailles de la Terre , séjour continuellement
ténebreux , ne joüissoient que
d'un des deux avantages communs aux
autres hommes qui voyent alternativement
la luraiere du Soleil après l'obscu
rité de la nuit ; d'habiles Pilotes et Mariniers
étoient considerez comme fils
d'Eole et de l'Ocean.
Toutes ces personnes désignoient leur
Art sous un Hierogliphe , lequel souvent
les désignoit aussi eux - mêmes. La marque
étoit relative à la Profession et à
1. Vol. Cij l'Ou2592
MERCURE DE FRANCE
l'Ouvrier , et ces deux qualitez à la Divinité
Protectrice de l'Ouvrage , celafait
qu'un même Hierogliphe pouvoit signifier
trois choses bien differentes , une Sacrée ,
comme marque du Dieu d'un Art ; unc
Méchanique , comme marque de l'Art
même ; enfin une simple marque d'Ouvrier
Ainsi le même Hierogliphe qui
désignoit un Dieu , se mettoit souvent
sur le Tombeau d'un homme , pour montrer
la Profession dont il avoit été . Je
me servirai pour donner de cela un exem
ple sensible , d'un usage observé égale
ment par les Payens et par les premiers
Chrétiens en enterrant leurs Morts , les
uns mettoient souvent une hache sur
leurs Tombeaux , ce qui ne désignoit
pas toujours que celui qui étoit renfermé ||
dedans eût été un Ouvrier , ce pouvoit
être une personne de consideration qui
avoit eu pour Patron quelque Dieu Protecteur
d'un Art ou d'une Science , et
la hache étoit alors le Hierogliphe du
Dieu et non pas celui du Mort . Voilà
selon moi , ce qu'on doit entendre par
les Tombeaux érigez Sub ascia. Pan étoit
le Dieu des Campagnes , on n'enterroit
que là ; il a pû se faire que la hache ou
le hoyau , Instrumens propres à couper
les bois ou à remuer les terres
1. Vel
?
>
ont été
Les
DECEMBRE. 1733 2393
les Symboles des Dieux Champêtres , et
én mettant les Morts sous la protection
de ces Dieux , on mettoit leur Symbole
sur les Tombeaux .
A l'égard des Chrétiens , ils gravoient
une Pale sur les Sépulchres de feurs Martyrs
; ce Hierogliphe avoit une double
signification , l'une de passion , qui étoft
la gloire que s'étoient procuré ces Saints
par la souffrance , et l'autre de Religion , *
qui faisoit connoître celle dont ces illustres
avoient été les soutiens .
La représentation de differentes choses
par le même Hierogliphe , est ce qui
rend aujourd'hui presque impossible l'explication
des Monumens écrits avec ces ·
figures.
Comme je m'étendrai plus sur les Hierogliphes
que sur les Hierogrammes
quoique le mêlange des uns avec les
autres servit à fournir plus de moyens
d'exprimer ce qu'on avoit à faire sentir ;
je ne puis m'empêcher de faire une reflexion
qui tombe également sur tou
tes ces marques , c'est qu'il seroit à
souhaiter que les personnes qui s'appliquent
à les étudier , s'attachassent
bien à distinguer les deux especes dont
je parle , et les differents sujets ausquels
elles convenoient. Chacune de
1. Vol. Cij nos
2594 MERCURE DE FRANCE
nos Sciences a ses termes propres , il
en devoit être de même des Sciences
anciennes qui devoient par la même
Taison avoir aussi leurs marques propres.
Je ne dis pas que l'attention que
j'exige des Etudians en Hierogliphes fût
suffisante pour les conduire à une entiere
connoissance de ces figures énig .
matiques , on sçait assez que les Prêtres
et les Philosophes qui se servirent d'elles
depuis que l'on eut les Caracteres alphabetiques
, ne le faisoient que pour ca
cher une partie des choses dont ils ne
vouloient pas que le commun du peuple
fût instruit , mais du moins pár la
distinction des Hierogliphes on pourroit
en apprendre assez pour distinguer dans
les Monumens qui en sont chargez , ce qui
est de sacré d'avec ce qui est de prophane,
on tiendroit par là en bride les Charlatans
de la Litterature , qui trouvant
dans ces Monumens tout ce que leur
imagination y veut mettre , ne font
qu'embrouiller l'Histoire , loin de l'éclaircir
, et ils se trouveroient par ce
moyen hors d'état d'en imposer et d'ébloüir
les ignorans .
Revenons presentement à l'objet prin
cipal de cet Ouvrage , qui est de montrer
qu'entre toutes ces figures dont les
1. Vol. hommes
DECEMBRE. 1733. 2595
hommes se servirent pour expliquer leurs
connoissances , celles qui représentoient
des Animaux de differente nature , devinrent
dans les siecles où l'intelligence
de ces figures se trouva perduë, des Monstres
que l'ignorance fit croire avoir été
ou être existans. Je pense neanmoins que
dès - lors les Sçavans qui voulurent se mêler
de l'explication de ces Emblêmes , le
firent à l'avanture , et n'ont pas eu sur
cela plus d'avantage que ceux qui ont
voulu marcher sur leurs traces dans des
temps posterieurs , tels qu'Horus Apollo,
Pierrius Valerianus , les sieurs Langlois ,
et Dinet , et les Peres Kirker et Caussini
qui ont donné de ces Explications autant
justes qu'il est possible de le faire
dans une matiere aussi obscure ;il ne faut
pas douter que ce nombre infini de marques
de choses , tant animées qu'inanimées
qui se trouvent rangées dans un si bel ordre
sur les vieux Monumens Egyptiens , ne
contiennent des narrations bien suivies
sur differentes choses dont il falloit être
Instruit , tout s'écrivoit ainsi , et la connoissance
de la Religion , des Sciences ,
et de l'Histoire , ne se conservoit que
par le moyen de cette écriture figurée ,
la preuve de cela s'en peut tirer ( selon
moi ) de ce que dans ces longues nar-
L. Vol Ciiij rations
2596 MERCURE DE FRANCE
rations , certains Caracteres y sont répétez
souvent , et d'autres moins ; il y en
a même qui sont uniques , ou qui ne se.
trouvent répétez que deux ou trois fois
dans une longue Inscription ; ce qui devoit
faire la même chose que ce qu'on
peut remarquer dans notre écriture , où
nous avons des Lettres , comme les cinq
Voyelles qui reviennent souvent, pendant
que les K , les X , les Y , et les Z , y pa
roissent bien moins.
Il y avoit des Hyerogliphes qui contenoient
seuls un sens complet , ou une
pensée entiere; d'autres qui étoient d'abréviation
, et d'autres qui pouvoient ne former
que des demi mots et des mots dont
il étoit nécessaire de joindre plusieurs
ensemble,pour en former une expression
ou un sens déterminés de même que nous
employons en écrivant plusieurs mots ,
composés de différentes syllabes , pour
former une Phrase parfaite. J'ai fait cette
remarque en étudiant avec un peu d'attention
l'Obélisque Pamphile , que nous
a donné le Pere Kirker.
On y voit de fréquentes répétitions de
bras posez en fasce , les uns à mains ouvertes
, et les autres à poing fermé ; beaucoup
de signes en ziguezagues ; des Enfans
assis sur leur cul , le Panier de Séra-
1. Vol.
pis
DECEMBRE . 1733 . 2597
pis sur la tête , de Serpents , d'Anubis, de
Cynocéphales , &c. pendant qu'entre toutes
ces marques , souvent répétées , on ne
trouve qu'un seul sautoir , un seul tourteau
, qui est chargé d'une Croix pattée ,
quelques Etoiles , mais en petit nombre ;
tout cela donne lieu de conjecturer que
cet Obélisque contient des Enseignemens
de plusieurs natures , tant de Religion ,
de Science , que de Politique ; et que
chacune de ces choses avoit ses figures
propres à sonexpression ; ce qui fait que
les unes de ces figures paroissent souvent
dans un endroit , et bien moins dans un
autre , où il s'en trouve d'autres qui n'avoient
point encore paru.
Souvent pour donner à un Hyerogli
phe la force d'exprimer une action complete
, ou une pensée entiere , on étoit
obligé de le faire d'un composé de différens
membres d'animaux , et alors cette
figure devenoit monstrueuse ; tels étoient
les Hyérogliphes d'hommes à tête de
Chien , d'Oyseaux à face humaine , de
Corps à plusieurs têtes , et de têtes à plusieurs
visages ; ce dernier qui servit aux
Romains à symboliser leur Dieu Janus
étoit donc un Hyerogliphe plus ancien
qu'eux , il représentoit chez les Perses
Orimase et Arimane , et chez les Egyp-
1. Vola Cv tiens
2598 MERCURE DE FRANCE
tiens Osiris et Tiphon , c'est -à- dire , les
deux principes que les premiers Philosophes
admettoient pour Auteurs de toutes
choses , bonnes et mauvaises.
A l'égard des Hyerogrammes ou marques
fantasques , les plus simples comme
Le Cercle , le Triangle , le Quarré , le
Chevron, la Croix droite et la Croix panchée
composerent dans la suite les Caracteres
Litteraires , comme l'Omicron
le Delta , le Mi , l'Alpha, le Tau , le Chi
et autres , dont on se servit en quittant
P'Ecriture Hyerogliphique. Celle qui étoit
composée de Lettres , paroissant plus aisée
et plus propre à lier les pensées , et
à les produire dans un Discours suivi .
Je me sers de l'exemple des Caracteres
Grecs , parce que c'est par les Grecs que
nous avons la premiere connoissance de
T'usage que les Egyptiens faisoient de
leurs Hyerogliphes.
Les Hiérogrammes joints aux Hyerogliphes
, ne laissoient pas dans les temps où
l'on n'eut que cette sorte d'Ecriture
d'expliquer assez parfaitement les choses
dont les hommes 'devoient être instruits,
le faisant seulement plus en abrégé que
ne le fait l'Ecriture courante , ainsi il faut
croire que l'Ecriture figurée a toujours
été plus difficile à expliquer , sur tout l'étude
des Hyerogliphes Monstres deman-
1. Vol.
doit
DECEMBRE. 1733 2559
doit une grande attention et une grande
connoissance, puisqu'un seul pouvoit renfermer
un mystere de Religion , ou la
maniere de réussir dans un Ouvrage scientifique
, au lieu qu'il auroit fallu plusieurs
Hyérogrammes pour enseigner ces
choses ; cependant ces marques- cy firent
évanouir les autres ; kes Arabes , Mahométans
, à qui la Religion ne permettoit
pas d'écrire avec des figures d'hommes
et d'animaux , ne conserverent que les
Hyérogrammes, et quoiqu'ils eussent des
Caracteres Litteraires , ils se servirent des
premiers pour l'expression plus abrégée
et plus simple de leurs opérations Philosophiques
et Chimiques , continuant
par- là de faire de ces marques le même
usage qu'en faisoient les Egyptiens , qui
étoit de montrer par elles , la maniere de
décomposer et de recomposer les Corps
élémentaires. Ces mêmes marques ont
passé jusqu'à nos Phisiciens , qui les emploient
aux mêmes usages.
Le monde et toutes les sciences qu'on
peut acquerir se symbolisoient sous un
Hyerogliphe de figure tres bizare. C'étoit
un Globe avec des aîles , et des Serpens
autour de son Disque ; ce qui fait appeller
ce Hyérogliphe par le Pere Kirker :
Ali-Sphero Serpenti formem. On le voit
I. Vola
C vj paz
2600 MERCURE DE FRANCE
ན
paroître au haut de presque tous les
Obélisques , et on le mettoit là , comme
un titre , qui annonçoit que tout le Discours
qui alloit suivre , n'étoit que pour
instruire des choses connues dans l'Univers
, dont ce Globe volant étoit le type,
du mouvement , er des actions qui agitent
eet Univers .
Les Phéniciens , les Egyptiens et les
Chinois sont les premiers peuples qui firent
usage des Hyerogliphes , et qui leur
donnerent l'arrangement méthodique
dont je viens de parler , les divisant par
Classes , pour s'en servir aux différentes
applications qu'ils avoient à en faire s
leur figure fut d'abord fort simple dans
les premiers temps ; le trafic ne se faisoit
que par l'échange des Denrées; pour
le faire ( quand on n'étoit pas present )
on n'avoit d'autres moyens que d'envoyer
la figure gravée sur quelque chose
de ce qu'on vouloit vendre , et de ce
qu'on vouloit en retour. Un homme ,
par exemple , qui vouloit vendre un
Boeuf pour des Moutons , envoyoit à un
autre homme la figure d'autant de Moutons
qu'il prétendoit en avoir pour l'échange
du Boeuf, l'échange des Oyseaux
et des fruits de la terre se faisoit de même;
un Arbre se désignoit par un Arbre,
J.Val
DECEMBR E. 1733 . 260
et une personne qui auroit voulu faire
couper des Bois , en envoyoit l'ordre par
un Arbre renversé . On verra facilement
par ces seuls exemples, comment un hom
me pouvoit faire sçavoir ses volontez à
un autre , par le moyen des Hyérogli
phes, qui furent les premieres Monnoyes,
quoiqu'il n'eussent point de valeur en
eux-mêmes ; les accidens avoient leur
marque , la maladie avoit la sienne , une
personne qui vouloit faire consulter le
mal dont elle étoit affligée , envoyoit au
Médecin le symbole general de la maladie
, auquel étoit joint le symbole particulier
de la partie du corps qui étoit affectée
; si c'étoit le coeur , on mettoit un
coeur , et un oeil , ou un pied , si c'érbit
l'oeil ou le pied qui fut malade. Cela se
fait encore à peu près de même chez les
Chinois , qui ont beaucoup de Caracteres
figurez pour les mêmes choses , qu'ils
ont besoin d'exprimer.
Suivant l'explication qu'un de nos Académiciens
a donnée de la Fable des Gorgones
, il paroît que ce n'est qu'une action
de commerce que P'on avoit mis par
écrit en Hyérogliphes , et qu'après qu'on
eut perdu l'intelligence de ces marques,
en voyant des Yeux , des Dents , des Serpens
, qui n'étoient que la Relation du
LVel
voya
2602 MERCURE DE FRANCE
yoyage et l'énumération
des Marchandises
qu'une Flotte , partant de la Mer Méditerranée
, avoit rapporté des Terres situées
sur la Mer Océane , où le commerce
l'avoit attiré. On a cru que c'étoit
toute autre chose : et sur cela les Poëtes
composerent une Fiction Historique , où
de ces Gorgones , qui n'étoient que des
Vaisseaux revenus , chargez de Diamans ',
de Poudre d'or , et de Dents d'Eléphans ;
ils en firent des Filles horribles , qui
avoient la tête pleine de Serpens .
Parmi les Hyérogliphes il y en avoit
de plus simples les uns que les autres ;
les simples étoient les figures naturelles ,
véritables , et sans exagération ; au lieu
que les autres étoient des figures de pure
imagination; c'est ceux - cy qui ont donné
naissance à certains monstres qui ne
peuvent point avoir existé ; plusieurs
choses ont pû occasionner l'invention de
ces figures si extraordinaires ; par exemple
, un Chef de Nation qui vainquoit
différens ennemis , marquoit son triomphe
par une Bête allégorique , à qui on
donnoit autant de têtes que ce Chef avoit
terrassé de Peuples, ennemis. Voilà d'où
viennent les ( 1 ) Amphisbenes , les Cerbe-
( 1 ) Serpent qui pique par les deux extrémitez de
son corps.
1. Vol. ECS,
DECEMBRE. 1733 280g.
res et les Hydres , représentez avec 2 , 3 ,
et jusqu'à 7 têtes.
Apollon fut surnommé Pythiep , pour
avoir tué , disent les Mythologues , le Ser
pent Python , Monstre affreux qui s'étoie
formé du Limon échauffé , que les eaux
du Déluge avoient laissé sur la terre d'Egypte
; mais il est plus croyable que cette
Fable est une allégorie d'un effet naturel
que le Soleil opére tous les ans par sa
chaleur , qui desseche le Limon du Nil
et que les Rayons de l'astre sont les Flé
ches qui détruisent une pourriture , qui
infecteroit la terre sans ce secours annuel,
auquel on donna un mérite particulier
la premiere fois qu'on remarqua ce salutaire
effet , wu , en grec , signifie putrefaction
.
J'ai déja dit qu'entre les Hyérogliphes il
y en avoit de plus propres les uns que
les autres à caractériser certaines choses,
ainsi en suivant ce principe , la Religion
devoit avoir les siens , et les actions et
passions humaines les leurs ; ce que je
viens de remarquer des Gorgones , et de
ces guerriers symbolisés par des Monstres
suffira pour faire voir quels pouvoient
être les Hyérogliphes d'actions. Passons
présentement à la connoissance de quelques-
uns de ceux de passion , pour venir
I. Vol.
enfin
2604 MERCURE DE FRANCE
enfin à connoître quels étoient ceux de
Religion .
Il faut distinguer les passions humaines
en actives et en passives ; c'est nous
qui agissons dans les unes et nous recevons
l'action dans les autres les premiers
se symbolisoient par des marques fort
simples et les secondes par de plus composées,
un seul exemple suffira pour preu
ve de ce qu'étoient les dernieres , qui fera
l'explication du Hyérogliphe de la fortune
; cette Divinité fantasque , qui malgré
ses caprices , a toujours été l'objet
des désirs de tous les hommes , elle se
symbolisoit diversement selon le gout, le
sexe , l'âge et la condition de ses adorateurs
; on la faisoit tantôt homme , tantôt
femme , tantôt vieille et tantôt jeune,
en l'invoquant sous des noms qui avoient
rapport à ces changemens de figures.
>
Comme fortune aimée , fortuna primis
genia , elle étoit proprement le hazard
que quelques Philosophes soutenoient
avoir seul servi au débrouillement duz
Cahos . Les autres surnoms de la fortune
étoient , fortuna obsequens , l'obéissante
patrone des gens heureux ; privata , la
médiocre , qui est celle qui contente les
Sçavans ; fortuna mulier et virgo ; celle des
femmes et des filles,fortuna virilis;celle des
I, Vol
hom
DECEMBRE . 1733. 2605
hommes qui se représentoit de sexe mas
culin , il y avoit même la fortune des
vieillards , représentée avec une longue
barbe , et celle-cy étoit sans doute de
toutes les fortunes celle qu'on honoroit
le plus tard .
Cette Divinité se représentoit en general
avec tout l'appareil significatif des
effets que ses caprices produisoient dans
le monde , montée sur une roue, avec des
aîles sur le dos , un bandeau sur les yeux,
ses cheveux assemblez sur le devant de
la tête , et chauve par derriere , tout cela
pour montrer son instabilité , son inconstance
, son aveuglement dans la dispensation
de ses dons , et la difficulté de
la ratraper quand elle nous a tourné le
dos ; on lui mettoit aussi un Globe en
une main , et un Gouvernail ou une Corne
d'abondance en l'autre , pour mon
trer qu'elle gouverne le Monde , et y répand
les biens à sa volonté , ce qui étoit
encore signifié par un Soleil et une Lune
qui accompagnoient sa tête ; enfin cette
Deïté , qui est , pour ainsi dire, l'ame du
monde , pouvoit- elle manquer d'être fi
gurée par un Hierogliphe des plus composez
? C'est peut- être celui qui donna
l'idée de faire les figures panthées dont
je parlerai bien-tôt.
1. Vet. Quan
2606 MERCURE DE FRANCE
:
Quant aux Hierogliphes des passions
actives qui sont au - dedans de nous - mê
mes , ils étoient tous simples quand on
n'avoit à lés représenter que chacun séparément
; la Genisse , l'Agneau , la Colombe
, la Tourterelle , & c. marquoient
la pureté , l'innocence , l'amitié et la
constance. La virginité paroissoit sous la
marque d'une fille échevelée , vétuë de
blanc , les Vertus étoient symbolisées par
des Animaux de figures aimables , et les
vices , au contraire , étoient figurez par
des Animaux affreux , dont la seule vûe
causoit de l'horreur ; la Religion Chrétienne
a conservé ces usages , on a dé
signé les pechez capitaux par les plus
hideuses bêtes que nous connoissions , à
l'imitation des Anciens qui inventerent
des Monstres qui n'existoient point, pour
dépeindre les vices avec des couleurs plus
effrayantes.
Ils imaginerent un Basilic qui tuë de
son regard ; un Serpent qui empoisonne
de son écume toutes les herbes où il se
traîne; une infinité d'autres bêtes affreuses
étoient les Symboles des deffauts les plus
nuisibles à la Societé , comme la calomnie
, le mensonge et d'autres ; l'Hiene
étoit la marque de la cruauté ; et comme
les femmes ne sont pas exemptes de ce
I. Vol. vice
DECEMBRE . 1733. 2607
vice , on fit cet Animal hermaphrodite.
Toutes ces Images que je viens de représenter
, étoient simples ; mais quand
il falloit caracteriser en un même Symbole
plusieurs vices ou plusieurs vertus ,
il falloit bien composer un Hierogliphe
dans lequel les Symboles particuliers de
toutes ces choses entrassent , et cela formoit
des Panthées de passions , semblables
aux Panthées sacrez.
L'Antiquité eut des Héros et des braves
, qui ainsi que nos Chevaliers Errans
du temps de Charlemagne , se dévoüoient
à passer leur vie en courant le Monde
pour secourir les foibles et purger la Terre
des brigands , qui en étoient les veritables
Monstres ; tels furent parmi les
Gercs Hercule , Thesée , Jason , Persée ,
et autres. Je métonne que les Auteurs
zelez pour la gloire de notre ancienne
Chevalerie , ayent borné son origine
aux Chevaliers Romains , et qu'ils ne
l'ayent pas remontée jusqu'aux demi-
Dieux de la Grece , nos vieux Romanciers
leur en avoient donné l'ouverture ,
par le merveilleux qu'ils ont répandu sur
les avantures de nos valeureux Paladins ,
Renaud , Roland et Amadis , en leur
fournissant à point nommé des montures
diaboliques pour les conduire plus
par
B.I. Vel
prem
2303 MERCURE DE FRANCE
promptement vers les Géants qu'ils devoient
exterminer , à l'exemple des Poëtes
Grecs qui trouvoient des Pégases pour
en fournir fort à propos aux Deffenseurs
des Dames , télles qu'Andromede et Hésione.
Michel de Cervantes et Rabelais , pour
se mocquer des idées folles des Auteurs
de Romans , ont imaginé les Oriflants ,
les Hippogriphes et les Chevillards , don't
ils ont parlé , l'un dans son Don Quichote
, et l'autre dans son Gargantua .
›
Ce sont ces Chevaux ailez de la Fable
qui ont pû persuader qu'il y avoit des
Licornes ( autres animaux aussi fabuleux )
il est aisé de voir de quelle source partoit
cette fausse persuasion . L'Yvoire venoir
, à ce qu'on disoit d'une Corne de
bête qui se trouvoit en Afrique et
Pline dans son Histoire Naturelle ( L. 8.
C. 21. ) admet des Chevaux volants et
des Chevaux à Cornes , à qui il donne
également le nom de Pégase , et les fait
trouver en Ethiopie , Pays voisin des
Monts Athlas , où Persée eut occasion
de se servir d'un de ces Chevaux . Æthiopia
generat , multaque alia Monstro similia
Pennatos equos et Cornibus armatos
quos Pegasos vocant ; ce Passage ne m'empêchera
pas de conclure que , puisque
I. Vol. los
DECEMBRE . 1733. 2609
tes Pégases sont chimeriques , les Licornes
ne le sont pas moins , et la description
que continue d'en faire le méme
Auteur , achevera de prouver que ces
Animaux ne doivent être regardez que
comme des chimeres , ou plutôt ce sont
des Hierogliphes qui ont eu cette forme
, la Licorne a pû êrre une image
Panthée propre à désigner la fécondité
cu les perfections dans le genre animal ,,
elle avoit le corps d'un Cheval , la tête
d'un Cerf , les pieds d'Elephant , sa
queue d'un Sanglier , avec une corne de
deux coudées de long , placée au milieu
du front.
"
L'Auteur promet la suite.
leurs usages dans l'Antiquité. Discours
où l'on fait voir qu'ils sont l'origine de
tous les Monstres et de tous les Animaux
chimeriques dont les Anciens nous ont
parlé. Par M. Beneton de Perrin .
Es premiers hommes , avec la seule
Lfaculté du langage par les organes
de la voix , auroient manqué de moyens
pour s'entretenir absents les uns des
-autres , et n'auroient pû avoir commerce
entre eux que difficilement, Pour remedier
à ces inconveniens , ils inventerent
des figures et convinrent qu'elles serviroient
à représenter leurs pensées , pour
ne les découvrir qu'à ceux qui en auroient
l'intelligence. Les actions et les
passions étant des accidens qui agitent
également la Nature et les hommes ;
ces figures emblêmatiques servirent d'a
bord à exprimer les unes et les autres
de ces choses , et formerent par-là un
langage muet , qui montroit le coeur
de l'homme aux yeux sans le secours
de la parole.
Les Grecs nommerent ces figures Hie-
1. Vol.
roglyphes
2588 MERCURE DE FRANCE
rogliphes , des mots Ιερος et γλύφος , com .
me qui diroit Sacra Sculptura , parce que
ce furent les Prêtres qui les premiers s'en
servirent pour écrire sur la Religion , et
envelopper par là les Mysteres. Le Pere
Kirker dérive le terme d'Hierogliphe des
mots da T. espos na gaúços , ce qui revient
assez à ce que j'ai dit qu'ils servoient
à une Ecriture sacrée , faite pour
être gravée ou taillée sur le bois ou sur
la pierre , Quasi sacra scalpendo ; les Hierogliphes
se multiplierent à mesure que
Part de parler se perfectionna et que les
Sciences se formerent.
Je les distingue en deux classes ; sçavoir
, les Hierogliphes animez , qui se
représentoient sous des formes de bêtes
soit Quadrupedes , Reptiles , Oiseaux ,
"Poissons et Plantes vegétatives , et les
Hierogliphes inanimez , qu'il faut plutôt
nommer Hierogrammes , parce qu'ils n'étoient
que des figures que les hommes
se firent à leur fantaisie , la plupart desquelles
formerent les Lettres qu'on nomma
Alphabetiques , en s'en servant pour
une autre Ecriture que le Hierogliphique
, comme j'aurai occasion de le faire
voir dans la suite. Les Chaldéens ayant
les premiers observé les Cieux et considere
l'ordre que semblent garder entre
I. Vol. elles
DECEMBRE. 1733. 2589
elles les Etoilles rassemblées , comme par
pelotons , dans ce vaste espace , ils tracerent
des figures dans le même arrangement
, et comme dans les choses mises
en confusion , on croit voir tout ce
qu'on a dessein d'y voir ; ils crurent
avoir remarqué dans ces assemblages d'Etoilles
, des formes distinctes d'hommes ,
d'oiseaux et d'animaux , ce qui leur fit
donner à ces amas ou conjonctions d'Astres
, les noms de Sagittaire , de Vierge ,
de Cigne , d'Ours , de Chien , &c. les
marquant des mêmes figures sur leurs
Tables Astronomiques.
>
Les Grecs nommerent aussi beaucoup
'de Constellations , les appellant du nom
de leurs Héros , et sur tout de ceux qui
se distinguerent dans l'Expedition de la
Colchide , sous le nom d'Argonautes
parce que ces Braves ayant été les
miers hommes qui eussent osé s'exposer
en pleine Mer , et ne se guidant que
par les Etoilles , les Poëtes jugerent qu'u
ne pareille hardie se méritoit que ces
Etoilles portassent leurs noms .
pre-
Les Astres une fois personnifiez , firent
naître l'Idolatrie ; on adora non - seulement
l'Astre en original , que l'on croyoit
influer sur un Pays ; mais encore sa figure
taillée et son Symbole ou Hiero-
I. Vol
C gliphes
2890 MERCURE DE FRANCE
gliphes, devinrent une chose respectable.
On alla même encore plus loin dans la
Deification des Corps de l'Univers ; car
la Terre étant deifiée comme les autres
Corps , on partagea sa divinité pour mul
tiplier les Dieux. Chacune de ces productions
eut séparément cet avantage , et
furent symbolisées par de nouveaux Hicrogliphes
, ce qui augmenta considerablement
et le nombre des cultes et celui
des figures.
Enfin le comble de l'Idolatrie fut qu'on
déïfia les hommes , regardant comme
des Dieux les Héros et les Inventeurs des
Sciences et des Arts. Alors on acheva de
faire porter aux Astres les noms des
personnes illustres , et confondant l'homme
et l'Astre , on honora le tout ensemble
sous la Statue ou le Hierogliphe
qui désignoit également ces deux choses
confonduës.
Par exemple , la Lyre , le Serpent ,
le Centaure , étoient des Signes Celestes ,
ces mêmes Signes ou Hierogliphes , désignoient
un Apollon , Pere prétendu
des Poëtes et des Musiciens ; un Esculape ,
Pere de la Médecine , et un Neptune ,
qui le premier dompta des Chevaux pour
s'en servir à la guerre et à la Chasse.
Mais ce qui embroüilla beaucoup la
I, Vol, signifi
DECEMBRE. 1733. 259%
signification des Hierogliphes , et quit
commença à en rendre l'explication malaisée
, c'est que tous les Personnages qui
réüssissoient dans les Sciences , et qui par
conséquent marchoient sur les traces de
ces hommes déïfiez pour en avoir été
les Inventeurs , se disoient leurs Enfans ;
de bons Poëtes et Musiciens étoient dits
Enfans d'Apollon ; un bon Médecin se
disoit fils d'Esculape , et d'habiles Cavaliers
se mettoient au nombre des descendans
de Neptune , le dompteur de
Chevaux. On qualifioit d'Enfans de Vulcain
tous ceux qui travailloient à forger
les Armes et les Outils pour l'Agriculture.
La Fable ne donne qu'un oeil aux
Cyclopes , pour signifier que les Ouvriers
qui travailloient aux Mines dans les en
trailles de la Terre , séjour continuellement
ténebreux , ne joüissoient que
d'un des deux avantages communs aux
autres hommes qui voyent alternativement
la luraiere du Soleil après l'obscu
rité de la nuit ; d'habiles Pilotes et Mariniers
étoient considerez comme fils
d'Eole et de l'Ocean.
Toutes ces personnes désignoient leur
Art sous un Hierogliphe , lequel souvent
les désignoit aussi eux - mêmes. La marque
étoit relative à la Profession et à
1. Vol. Cij l'Ou2592
MERCURE DE FRANCE
l'Ouvrier , et ces deux qualitez à la Divinité
Protectrice de l'Ouvrage , celafait
qu'un même Hierogliphe pouvoit signifier
trois choses bien differentes , une Sacrée ,
comme marque du Dieu d'un Art ; unc
Méchanique , comme marque de l'Art
même ; enfin une simple marque d'Ouvrier
Ainsi le même Hierogliphe qui
désignoit un Dieu , se mettoit souvent
sur le Tombeau d'un homme , pour montrer
la Profession dont il avoit été . Je
me servirai pour donner de cela un exem
ple sensible , d'un usage observé égale
ment par les Payens et par les premiers
Chrétiens en enterrant leurs Morts , les
uns mettoient souvent une hache sur
leurs Tombeaux , ce qui ne désignoit
pas toujours que celui qui étoit renfermé ||
dedans eût été un Ouvrier , ce pouvoit
être une personne de consideration qui
avoit eu pour Patron quelque Dieu Protecteur
d'un Art ou d'une Science , et
la hache étoit alors le Hierogliphe du
Dieu et non pas celui du Mort . Voilà
selon moi , ce qu'on doit entendre par
les Tombeaux érigez Sub ascia. Pan étoit
le Dieu des Campagnes , on n'enterroit
que là ; il a pû se faire que la hache ou
le hoyau , Instrumens propres à couper
les bois ou à remuer les terres
1. Vel
?
>
ont été
Les
DECEMBRE. 1733 2393
les Symboles des Dieux Champêtres , et
én mettant les Morts sous la protection
de ces Dieux , on mettoit leur Symbole
sur les Tombeaux .
A l'égard des Chrétiens , ils gravoient
une Pale sur les Sépulchres de feurs Martyrs
; ce Hierogliphe avoit une double
signification , l'une de passion , qui étoft
la gloire que s'étoient procuré ces Saints
par la souffrance , et l'autre de Religion , *
qui faisoit connoître celle dont ces illustres
avoient été les soutiens .
La représentation de differentes choses
par le même Hierogliphe , est ce qui
rend aujourd'hui presque impossible l'explication
des Monumens écrits avec ces ·
figures.
Comme je m'étendrai plus sur les Hierogliphes
que sur les Hierogrammes
quoique le mêlange des uns avec les
autres servit à fournir plus de moyens
d'exprimer ce qu'on avoit à faire sentir ;
je ne puis m'empêcher de faire une reflexion
qui tombe également sur tou
tes ces marques , c'est qu'il seroit à
souhaiter que les personnes qui s'appliquent
à les étudier , s'attachassent
bien à distinguer les deux especes dont
je parle , et les differents sujets ausquels
elles convenoient. Chacune de
1. Vol. Cij nos
2594 MERCURE DE FRANCE
nos Sciences a ses termes propres , il
en devoit être de même des Sciences
anciennes qui devoient par la même
Taison avoir aussi leurs marques propres.
Je ne dis pas que l'attention que
j'exige des Etudians en Hierogliphes fût
suffisante pour les conduire à une entiere
connoissance de ces figures énig .
matiques , on sçait assez que les Prêtres
et les Philosophes qui se servirent d'elles
depuis que l'on eut les Caracteres alphabetiques
, ne le faisoient que pour ca
cher une partie des choses dont ils ne
vouloient pas que le commun du peuple
fût instruit , mais du moins pár la
distinction des Hierogliphes on pourroit
en apprendre assez pour distinguer dans
les Monumens qui en sont chargez , ce qui
est de sacré d'avec ce qui est de prophane,
on tiendroit par là en bride les Charlatans
de la Litterature , qui trouvant
dans ces Monumens tout ce que leur
imagination y veut mettre , ne font
qu'embrouiller l'Histoire , loin de l'éclaircir
, et ils se trouveroient par ce
moyen hors d'état d'en imposer et d'ébloüir
les ignorans .
Revenons presentement à l'objet prin
cipal de cet Ouvrage , qui est de montrer
qu'entre toutes ces figures dont les
1. Vol. hommes
DECEMBRE. 1733. 2595
hommes se servirent pour expliquer leurs
connoissances , celles qui représentoient
des Animaux de differente nature , devinrent
dans les siecles où l'intelligence
de ces figures se trouva perduë, des Monstres
que l'ignorance fit croire avoir été
ou être existans. Je pense neanmoins que
dès - lors les Sçavans qui voulurent se mêler
de l'explication de ces Emblêmes , le
firent à l'avanture , et n'ont pas eu sur
cela plus d'avantage que ceux qui ont
voulu marcher sur leurs traces dans des
temps posterieurs , tels qu'Horus Apollo,
Pierrius Valerianus , les sieurs Langlois ,
et Dinet , et les Peres Kirker et Caussini
qui ont donné de ces Explications autant
justes qu'il est possible de le faire
dans une matiere aussi obscure ;il ne faut
pas douter que ce nombre infini de marques
de choses , tant animées qu'inanimées
qui se trouvent rangées dans un si bel ordre
sur les vieux Monumens Egyptiens , ne
contiennent des narrations bien suivies
sur differentes choses dont il falloit être
Instruit , tout s'écrivoit ainsi , et la connoissance
de la Religion , des Sciences ,
et de l'Histoire , ne se conservoit que
par le moyen de cette écriture figurée ,
la preuve de cela s'en peut tirer ( selon
moi ) de ce que dans ces longues nar-
L. Vol Ciiij rations
2596 MERCURE DE FRANCE
rations , certains Caracteres y sont répétez
souvent , et d'autres moins ; il y en
a même qui sont uniques , ou qui ne se.
trouvent répétez que deux ou trois fois
dans une longue Inscription ; ce qui devoit
faire la même chose que ce qu'on
peut remarquer dans notre écriture , où
nous avons des Lettres , comme les cinq
Voyelles qui reviennent souvent, pendant
que les K , les X , les Y , et les Z , y pa
roissent bien moins.
Il y avoit des Hyerogliphes qui contenoient
seuls un sens complet , ou une
pensée entiere; d'autres qui étoient d'abréviation
, et d'autres qui pouvoient ne former
que des demi mots et des mots dont
il étoit nécessaire de joindre plusieurs
ensemble,pour en former une expression
ou un sens déterminés de même que nous
employons en écrivant plusieurs mots ,
composés de différentes syllabes , pour
former une Phrase parfaite. J'ai fait cette
remarque en étudiant avec un peu d'attention
l'Obélisque Pamphile , que nous
a donné le Pere Kirker.
On y voit de fréquentes répétitions de
bras posez en fasce , les uns à mains ouvertes
, et les autres à poing fermé ; beaucoup
de signes en ziguezagues ; des Enfans
assis sur leur cul , le Panier de Séra-
1. Vol.
pis
DECEMBRE . 1733 . 2597
pis sur la tête , de Serpents , d'Anubis, de
Cynocéphales , &c. pendant qu'entre toutes
ces marques , souvent répétées , on ne
trouve qu'un seul sautoir , un seul tourteau
, qui est chargé d'une Croix pattée ,
quelques Etoiles , mais en petit nombre ;
tout cela donne lieu de conjecturer que
cet Obélisque contient des Enseignemens
de plusieurs natures , tant de Religion ,
de Science , que de Politique ; et que
chacune de ces choses avoit ses figures
propres à sonexpression ; ce qui fait que
les unes de ces figures paroissent souvent
dans un endroit , et bien moins dans un
autre , où il s'en trouve d'autres qui n'avoient
point encore paru.
Souvent pour donner à un Hyerogli
phe la force d'exprimer une action complete
, ou une pensée entiere , on étoit
obligé de le faire d'un composé de différens
membres d'animaux , et alors cette
figure devenoit monstrueuse ; tels étoient
les Hyérogliphes d'hommes à tête de
Chien , d'Oyseaux à face humaine , de
Corps à plusieurs têtes , et de têtes à plusieurs
visages ; ce dernier qui servit aux
Romains à symboliser leur Dieu Janus
étoit donc un Hyerogliphe plus ancien
qu'eux , il représentoit chez les Perses
Orimase et Arimane , et chez les Egyp-
1. Vola Cv tiens
2598 MERCURE DE FRANCE
tiens Osiris et Tiphon , c'est -à- dire , les
deux principes que les premiers Philosophes
admettoient pour Auteurs de toutes
choses , bonnes et mauvaises.
A l'égard des Hyerogrammes ou marques
fantasques , les plus simples comme
Le Cercle , le Triangle , le Quarré , le
Chevron, la Croix droite et la Croix panchée
composerent dans la suite les Caracteres
Litteraires , comme l'Omicron
le Delta , le Mi , l'Alpha, le Tau , le Chi
et autres , dont on se servit en quittant
P'Ecriture Hyerogliphique. Celle qui étoit
composée de Lettres , paroissant plus aisée
et plus propre à lier les pensées , et
à les produire dans un Discours suivi .
Je me sers de l'exemple des Caracteres
Grecs , parce que c'est par les Grecs que
nous avons la premiere connoissance de
T'usage que les Egyptiens faisoient de
leurs Hyerogliphes.
Les Hiérogrammes joints aux Hyerogliphes
, ne laissoient pas dans les temps où
l'on n'eut que cette sorte d'Ecriture
d'expliquer assez parfaitement les choses
dont les hommes 'devoient être instruits,
le faisant seulement plus en abrégé que
ne le fait l'Ecriture courante , ainsi il faut
croire que l'Ecriture figurée a toujours
été plus difficile à expliquer , sur tout l'étude
des Hyerogliphes Monstres deman-
1. Vol.
doit
DECEMBRE. 1733 2559
doit une grande attention et une grande
connoissance, puisqu'un seul pouvoit renfermer
un mystere de Religion , ou la
maniere de réussir dans un Ouvrage scientifique
, au lieu qu'il auroit fallu plusieurs
Hyérogrammes pour enseigner ces
choses ; cependant ces marques- cy firent
évanouir les autres ; kes Arabes , Mahométans
, à qui la Religion ne permettoit
pas d'écrire avec des figures d'hommes
et d'animaux , ne conserverent que les
Hyérogrammes, et quoiqu'ils eussent des
Caracteres Litteraires , ils se servirent des
premiers pour l'expression plus abrégée
et plus simple de leurs opérations Philosophiques
et Chimiques , continuant
par- là de faire de ces marques le même
usage qu'en faisoient les Egyptiens , qui
étoit de montrer par elles , la maniere de
décomposer et de recomposer les Corps
élémentaires. Ces mêmes marques ont
passé jusqu'à nos Phisiciens , qui les emploient
aux mêmes usages.
Le monde et toutes les sciences qu'on
peut acquerir se symbolisoient sous un
Hyerogliphe de figure tres bizare. C'étoit
un Globe avec des aîles , et des Serpens
autour de son Disque ; ce qui fait appeller
ce Hyérogliphe par le Pere Kirker :
Ali-Sphero Serpenti formem. On le voit
I. Vola
C vj paz
2600 MERCURE DE FRANCE
ན
paroître au haut de presque tous les
Obélisques , et on le mettoit là , comme
un titre , qui annonçoit que tout le Discours
qui alloit suivre , n'étoit que pour
instruire des choses connues dans l'Univers
, dont ce Globe volant étoit le type,
du mouvement , er des actions qui agitent
eet Univers .
Les Phéniciens , les Egyptiens et les
Chinois sont les premiers peuples qui firent
usage des Hyerogliphes , et qui leur
donnerent l'arrangement méthodique
dont je viens de parler , les divisant par
Classes , pour s'en servir aux différentes
applications qu'ils avoient à en faire s
leur figure fut d'abord fort simple dans
les premiers temps ; le trafic ne se faisoit
que par l'échange des Denrées; pour
le faire ( quand on n'étoit pas present )
on n'avoit d'autres moyens que d'envoyer
la figure gravée sur quelque chose
de ce qu'on vouloit vendre , et de ce
qu'on vouloit en retour. Un homme ,
par exemple , qui vouloit vendre un
Boeuf pour des Moutons , envoyoit à un
autre homme la figure d'autant de Moutons
qu'il prétendoit en avoir pour l'échange
du Boeuf, l'échange des Oyseaux
et des fruits de la terre se faisoit de même;
un Arbre se désignoit par un Arbre,
J.Val
DECEMBR E. 1733 . 260
et une personne qui auroit voulu faire
couper des Bois , en envoyoit l'ordre par
un Arbre renversé . On verra facilement
par ces seuls exemples, comment un hom
me pouvoit faire sçavoir ses volontez à
un autre , par le moyen des Hyérogli
phes, qui furent les premieres Monnoyes,
quoiqu'il n'eussent point de valeur en
eux-mêmes ; les accidens avoient leur
marque , la maladie avoit la sienne , une
personne qui vouloit faire consulter le
mal dont elle étoit affligée , envoyoit au
Médecin le symbole general de la maladie
, auquel étoit joint le symbole particulier
de la partie du corps qui étoit affectée
; si c'étoit le coeur , on mettoit un
coeur , et un oeil , ou un pied , si c'érbit
l'oeil ou le pied qui fut malade. Cela se
fait encore à peu près de même chez les
Chinois , qui ont beaucoup de Caracteres
figurez pour les mêmes choses , qu'ils
ont besoin d'exprimer.
Suivant l'explication qu'un de nos Académiciens
a donnée de la Fable des Gorgones
, il paroît que ce n'est qu'une action
de commerce que P'on avoit mis par
écrit en Hyérogliphes , et qu'après qu'on
eut perdu l'intelligence de ces marques,
en voyant des Yeux , des Dents , des Serpens
, qui n'étoient que la Relation du
LVel
voya
2602 MERCURE DE FRANCE
yoyage et l'énumération
des Marchandises
qu'une Flotte , partant de la Mer Méditerranée
, avoit rapporté des Terres situées
sur la Mer Océane , où le commerce
l'avoit attiré. On a cru que c'étoit
toute autre chose : et sur cela les Poëtes
composerent une Fiction Historique , où
de ces Gorgones , qui n'étoient que des
Vaisseaux revenus , chargez de Diamans ',
de Poudre d'or , et de Dents d'Eléphans ;
ils en firent des Filles horribles , qui
avoient la tête pleine de Serpens .
Parmi les Hyérogliphes il y en avoit
de plus simples les uns que les autres ;
les simples étoient les figures naturelles ,
véritables , et sans exagération ; au lieu
que les autres étoient des figures de pure
imagination; c'est ceux - cy qui ont donné
naissance à certains monstres qui ne
peuvent point avoir existé ; plusieurs
choses ont pû occasionner l'invention de
ces figures si extraordinaires ; par exemple
, un Chef de Nation qui vainquoit
différens ennemis , marquoit son triomphe
par une Bête allégorique , à qui on
donnoit autant de têtes que ce Chef avoit
terrassé de Peuples, ennemis. Voilà d'où
viennent les ( 1 ) Amphisbenes , les Cerbe-
( 1 ) Serpent qui pique par les deux extrémitez de
son corps.
1. Vol. ECS,
DECEMBRE. 1733 280g.
res et les Hydres , représentez avec 2 , 3 ,
et jusqu'à 7 têtes.
Apollon fut surnommé Pythiep , pour
avoir tué , disent les Mythologues , le Ser
pent Python , Monstre affreux qui s'étoie
formé du Limon échauffé , que les eaux
du Déluge avoient laissé sur la terre d'Egypte
; mais il est plus croyable que cette
Fable est une allégorie d'un effet naturel
que le Soleil opére tous les ans par sa
chaleur , qui desseche le Limon du Nil
et que les Rayons de l'astre sont les Flé
ches qui détruisent une pourriture , qui
infecteroit la terre sans ce secours annuel,
auquel on donna un mérite particulier
la premiere fois qu'on remarqua ce salutaire
effet , wu , en grec , signifie putrefaction
.
J'ai déja dit qu'entre les Hyérogliphes il
y en avoit de plus propres les uns que
les autres à caractériser certaines choses,
ainsi en suivant ce principe , la Religion
devoit avoir les siens , et les actions et
passions humaines les leurs ; ce que je
viens de remarquer des Gorgones , et de
ces guerriers symbolisés par des Monstres
suffira pour faire voir quels pouvoient
être les Hyérogliphes d'actions. Passons
présentement à la connoissance de quelques-
uns de ceux de passion , pour venir
I. Vol.
enfin
2604 MERCURE DE FRANCE
enfin à connoître quels étoient ceux de
Religion .
Il faut distinguer les passions humaines
en actives et en passives ; c'est nous
qui agissons dans les unes et nous recevons
l'action dans les autres les premiers
se symbolisoient par des marques fort
simples et les secondes par de plus composées,
un seul exemple suffira pour preu
ve de ce qu'étoient les dernieres , qui fera
l'explication du Hyérogliphe de la fortune
; cette Divinité fantasque , qui malgré
ses caprices , a toujours été l'objet
des désirs de tous les hommes , elle se
symbolisoit diversement selon le gout, le
sexe , l'âge et la condition de ses adorateurs
; on la faisoit tantôt homme , tantôt
femme , tantôt vieille et tantôt jeune,
en l'invoquant sous des noms qui avoient
rapport à ces changemens de figures.
>
Comme fortune aimée , fortuna primis
genia , elle étoit proprement le hazard
que quelques Philosophes soutenoient
avoir seul servi au débrouillement duz
Cahos . Les autres surnoms de la fortune
étoient , fortuna obsequens , l'obéissante
patrone des gens heureux ; privata , la
médiocre , qui est celle qui contente les
Sçavans ; fortuna mulier et virgo ; celle des
femmes et des filles,fortuna virilis;celle des
I, Vol
hom
DECEMBRE . 1733. 2605
hommes qui se représentoit de sexe mas
culin , il y avoit même la fortune des
vieillards , représentée avec une longue
barbe , et celle-cy étoit sans doute de
toutes les fortunes celle qu'on honoroit
le plus tard .
Cette Divinité se représentoit en general
avec tout l'appareil significatif des
effets que ses caprices produisoient dans
le monde , montée sur une roue, avec des
aîles sur le dos , un bandeau sur les yeux,
ses cheveux assemblez sur le devant de
la tête , et chauve par derriere , tout cela
pour montrer son instabilité , son inconstance
, son aveuglement dans la dispensation
de ses dons , et la difficulté de
la ratraper quand elle nous a tourné le
dos ; on lui mettoit aussi un Globe en
une main , et un Gouvernail ou une Corne
d'abondance en l'autre , pour mon
trer qu'elle gouverne le Monde , et y répand
les biens à sa volonté , ce qui étoit
encore signifié par un Soleil et une Lune
qui accompagnoient sa tête ; enfin cette
Deïté , qui est , pour ainsi dire, l'ame du
monde , pouvoit- elle manquer d'être fi
gurée par un Hierogliphe des plus composez
? C'est peut- être celui qui donna
l'idée de faire les figures panthées dont
je parlerai bien-tôt.
1. Vet. Quan
2606 MERCURE DE FRANCE
:
Quant aux Hierogliphes des passions
actives qui sont au - dedans de nous - mê
mes , ils étoient tous simples quand on
n'avoit à lés représenter que chacun séparément
; la Genisse , l'Agneau , la Colombe
, la Tourterelle , & c. marquoient
la pureté , l'innocence , l'amitié et la
constance. La virginité paroissoit sous la
marque d'une fille échevelée , vétuë de
blanc , les Vertus étoient symbolisées par
des Animaux de figures aimables , et les
vices , au contraire , étoient figurez par
des Animaux affreux , dont la seule vûe
causoit de l'horreur ; la Religion Chrétienne
a conservé ces usages , on a dé
signé les pechez capitaux par les plus
hideuses bêtes que nous connoissions , à
l'imitation des Anciens qui inventerent
des Monstres qui n'existoient point, pour
dépeindre les vices avec des couleurs plus
effrayantes.
Ils imaginerent un Basilic qui tuë de
son regard ; un Serpent qui empoisonne
de son écume toutes les herbes où il se
traîne; une infinité d'autres bêtes affreuses
étoient les Symboles des deffauts les plus
nuisibles à la Societé , comme la calomnie
, le mensonge et d'autres ; l'Hiene
étoit la marque de la cruauté ; et comme
les femmes ne sont pas exemptes de ce
I. Vol. vice
DECEMBRE . 1733. 2607
vice , on fit cet Animal hermaphrodite.
Toutes ces Images que je viens de représenter
, étoient simples ; mais quand
il falloit caracteriser en un même Symbole
plusieurs vices ou plusieurs vertus ,
il falloit bien composer un Hierogliphe
dans lequel les Symboles particuliers de
toutes ces choses entrassent , et cela formoit
des Panthées de passions , semblables
aux Panthées sacrez.
L'Antiquité eut des Héros et des braves
, qui ainsi que nos Chevaliers Errans
du temps de Charlemagne , se dévoüoient
à passer leur vie en courant le Monde
pour secourir les foibles et purger la Terre
des brigands , qui en étoient les veritables
Monstres ; tels furent parmi les
Gercs Hercule , Thesée , Jason , Persée ,
et autres. Je métonne que les Auteurs
zelez pour la gloire de notre ancienne
Chevalerie , ayent borné son origine
aux Chevaliers Romains , et qu'ils ne
l'ayent pas remontée jusqu'aux demi-
Dieux de la Grece , nos vieux Romanciers
leur en avoient donné l'ouverture ,
par le merveilleux qu'ils ont répandu sur
les avantures de nos valeureux Paladins ,
Renaud , Roland et Amadis , en leur
fournissant à point nommé des montures
diaboliques pour les conduire plus
par
B.I. Vel
prem
2303 MERCURE DE FRANCE
promptement vers les Géants qu'ils devoient
exterminer , à l'exemple des Poëtes
Grecs qui trouvoient des Pégases pour
en fournir fort à propos aux Deffenseurs
des Dames , télles qu'Andromede et Hésione.
Michel de Cervantes et Rabelais , pour
se mocquer des idées folles des Auteurs
de Romans , ont imaginé les Oriflants ,
les Hippogriphes et les Chevillards , don't
ils ont parlé , l'un dans son Don Quichote
, et l'autre dans son Gargantua .
›
Ce sont ces Chevaux ailez de la Fable
qui ont pû persuader qu'il y avoit des
Licornes ( autres animaux aussi fabuleux )
il est aisé de voir de quelle source partoit
cette fausse persuasion . L'Yvoire venoir
, à ce qu'on disoit d'une Corne de
bête qui se trouvoit en Afrique et
Pline dans son Histoire Naturelle ( L. 8.
C. 21. ) admet des Chevaux volants et
des Chevaux à Cornes , à qui il donne
également le nom de Pégase , et les fait
trouver en Ethiopie , Pays voisin des
Monts Athlas , où Persée eut occasion
de se servir d'un de ces Chevaux . Æthiopia
generat , multaque alia Monstro similia
Pennatos equos et Cornibus armatos
quos Pegasos vocant ; ce Passage ne m'empêchera
pas de conclure que , puisque
I. Vol. los
DECEMBRE . 1733. 2609
tes Pégases sont chimeriques , les Licornes
ne le sont pas moins , et la description
que continue d'en faire le méme
Auteur , achevera de prouver que ces
Animaux ne doivent être regardez que
comme des chimeres , ou plutôt ce sont
des Hierogliphes qui ont eu cette forme
, la Licorne a pû êrre une image
Panthée propre à désigner la fécondité
cu les perfections dans le genre animal ,,
elle avoit le corps d'un Cheval , la tête
d'un Cerf , les pieds d'Elephant , sa
queue d'un Sanglier , avec une corne de
deux coudées de long , placée au milieu
du front.
"
L'Auteur promet la suite.
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Résumé : DES HIEROGLYPHES, et de leurs usages dans l'Antiquité. Discours où l'on fait voir qu'ils sont l'origine de tous les Monstres et de tous les Animaux chimeriques dont les Anciens nous ont parlé. Par M. Beneton de Perrin.
Le texte 'Des hiéroglyphes, et de leurs usages dans l'Antiquité' de M. Beneton de Perrin explore l'origine et l'évolution des hiéroglyphes. Les premiers hommes, limités par la communication orale, inventèrent des figures pour représenter leurs pensées, appelées hiéroglyphes. Ces figures servaient à exprimer les actions et les passions, formant un langage muet. Les Grecs nommèrent ces figures hiéroglyphes, dérivant du terme 'sacra sculptura' car les prêtres les utilisaient pour écrire sur la religion et envelopper les mystères. Les hiéroglyphes se multiplièrent avec le perfectionnement du langage et des sciences. Ils sont distingués en deux classes : les hiéroglyphes animés, représentant des formes de bêtes ou de plantes, et les hiéroglyphes inanimés, ou hiérogrammes, qui étaient des figures fantaisistes formant souvent les lettres alphabétiques. Les Chaldéens, observant les cieux, traçaient des figures correspondant aux constellations, nommant des amas d'étoiles comme le Sagittaire ou la Vierge. Les Grecs nommèrent également des constellations d'après leurs héros, notamment les Argonautes. Cette personnification des astres conduisit à l'idolatrie, où les figures taillées et les symboles hiéroglyphiques devinrent respectables. L'idolatrie s'intensifia avec la déification des hommes illustres, comme Apollon ou Esculape, et des arts qu'ils inventèrent. Les hiéroglyphes devinrent complexes, signifiant parfois trois choses différentes : sacrée, mécanique, et personnelle. Par exemple, une hache sur un tombeau pouvait désigner un ouvrier ou une personne protégée par un dieu. Les hiéroglyphes étaient utilisés pour conserver la connaissance de la religion, des sciences et de l'histoire. Leur interprétation est rendue difficile par le mélange des hiéroglyphes et des hiérogrammes. Le texte souligne l'importance de distinguer ces figures pour éviter les erreurs historiques et les interprétations trompeuses. Les hiéroglyphes représentaient des concepts complexes et des principes philosophiques, comme Orimase et Arimane chez les Perses, et Osiris et Tiphon chez les Égyptiens, symbolisant les forces du bien et du mal. Les hiérogrammes, des marques plus simples comme le cercle, le triangle, et la croix, ont évolué pour former des caractères littéraires utilisés dans l'écriture courante. Les hiéroglyphes étaient utilisés pour représenter des idées abstraites et des concepts religieux, souvent difficiles à interpréter et nécessitant une grande connaissance pour être compris. Les Arabes, en raison de leurs restrictions religieuses, ont conservé les hiérogrammes pour des usages philosophiques et chimiques, une pratique adoptée par les physiciens modernes. Le texte mentionne également un hiéroglyphe particulier, un globe ailé avec des serpents, souvent trouvé sur les obélisques, symbolisant l'univers et ses mouvements. Les Phéniciens, les Égyptiens et les Chinois sont cités comme les premiers peuples à avoir utilisé les hiéroglyphes de manière méthodique. Les hiéroglyphes étaient utilisés pour diverses applications, comme le commerce et la médecine. Par exemple, une figure d'un animal ou d'une partie du corps pouvait indiquer une maladie ou une demande de traitement. Les hiéroglyphes étaient également utilisés pour représenter des passions humaines, des vertus et des vices, souvent symbolisés par des animaux. Le texte explore également les hiéroglyphes liés à la fortune, représentée par une divinité capricieuse et instable, souvent figurée avec une roue, des ailes et un bandeau sur les yeux. Les passions actives et passives étaient symbolisées par des marques simples ou composées, respectivement. Enfin, le texte compare les héros grecs, comme Hercule et Thésée, aux chevaliers errants de la chevalerie médiévale, notant les similitudes dans leurs quêtes pour secourir les faibles et combattre les monstres.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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30
31
p. 2633-2641
LETTRE sur la HENRIADE, écrite par M. Antonio Coichy, Lecteur de Pise, à Monsignor Rinveimi, Sécretaire d'Etat de Florence, traduite par M. le Baron de C. Chambellan du Roi de Suede.
Début :
Selon moi, Monseigneur, il n'y a rien de plus beau que le Poëme de [...]
Mots clefs :
Poème, Henriade, Poète, Homère, Poètes, Style, Jugement, Poésie, Virgile, Voltaire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE sur la HENRIADE, écrite par M. Antonio Coichy, Lecteur de Pise, à Monsignor Rinveimi, Sécretaire d'Etat de Florence, traduite par M. le Baron de C. Chambellan du Roi de Suede.
LETTRE fur la HENRIADE , écrite
par M. Antonio Coichy , Lecteur de
Pise , à Monsignor Rinveimi , Secretaire
d'Etat de Florence , traduite parM.
le Baron de C. Chambellan du Roi de
Suede.
S
Elon moi , Monseigneur , il n'y a
rien de plus beau que le Poëme de
la Henriade que vous avez eu la bonté de
me préter.
J'ose vous dire mon jugement avec
d'autant plus d'assurance , que j'ai remarqué
qu'ayant lû quelques pages de
ce Poëme à gens de differente condition ,
1. Vol.
de
2634 MERCURE DE FRANCE
f
de différent génie , adonnez à divers genres
d'érudition , tout cela n'a pas empêché
la Henriade de plaire également à
tous , ce qui est la preuve la plus certaine
que l'on puisse aporter de sa perfection
réelle.
Les Actions chantées dans la Henriade
regardent , à la verité , les François plus
particulierement que nous ; mais comme
elle sont véritables , grandes , simples
fondées sur la justice et entre- mêlées
d'incidens qui frappent , elles excitent
l'attention de tout le monde ?
Qui est celui qui ne se plairoit point
à voir une rébellion étouffée , et l'héri
tier du trône, s'y maintenir en assiégeant
sa Capitale rebelle , en donnant une
sanglante Bataille , et en prenant toutes
les mesures dans fesquelles la force , la
valeur , la prudence et la générosité brillent
à l'envi?
Il eft vrai que certaines circonstances
Historiques sont changées dans le Poëme;
mais outre que les veritables sont notoi
yes et recentes , ces changemens étant
ajustez à la vraisemblance , ne doivent
point embarrasser l'esprit d'un Lecteur
, tant soit peu accoutumé à considerer
un Poëme comme l'imitation du possible
et de l'ordinaire liez ensemble par
des fictions ingenieuses. Tous
DECEM DA E. 1733. 2635
a
Tout l'Eloge que puisse jamais meriter
un Poëme pour le bon choix de son sujet
est certainement dû à la Henriade , d'autant
plus que par une suite naturelle il
été nécessaire d'y raconter le massacre de
la S. Barthelemy ,le meurtre de Henri III .
la Bataille d'Yvri et la famine de Paris
Evenemens tous vrais , tous extraordinaires
, tous terribles , et tous représentez ,
avec cette admirable vivacité qui excite
dans le spectateur et de l'horreur et de
la compassion : effets que doivent produire
pareilles peintures ,quand elles sont
de main de Maître.
Le nombre d'Acteurs dans la Henriade
n'est pas grand , mais ils sont tous remarquables
dans leur Rôle , et extrémement
bien dépeints dans leurs moeurs.
Le Caractere du Héros , Henri IV. est
d'autant plus incomparable que l'on y
voit la valeur , la prudence militaire
l'humanité et l'amour s'entre -disputer le
pas , et se le céder tour à tour et toujours
à propos pour sa gloire .
Celui de Mornais , son ami intime , est
certainement rare il est representé
comme un Philosophe sçavant , courageux
, prudent et bon.
Les Etres invisibles , sans l'entre- mise
desquels les Poëtes n'oseroient entrepren-
I. Vol, dre
2636 MERCURE DE FRANCE
dre un Poëme , sont bien ménagez dans
eclui- ci et aisez à suposer ; tels sont l'ame
de S. Louis et quelques passions humaimes
personifiées , encore l'Auteur les à- t'il
employées avec tant de jugement et d'oeconomie
, que l'on peut facilement les
prendre pour des allegories.
En voyant que ce Poëme soutient
toujours sa beauté sans être farci , comme
tous les autres d'une infinité d'Agens surnaturels
, cela m'a confirmé dans l'idée
quej'ai toujours eûe, que si on retranchoit
de la Poësie épique ces personnages imaginaires
, invisibles , et tout puissants , et
qu'on les remplaçat comme dans les Tragédies
par des personnages réels , le
Poëme n'en deviendroit que plus beau .
Ce qui m'a d'abord fait venir cette
pensée, c'est d'avoir observé que dans Homere,
Virgile, Dante , Arioste, le Tasse,
Milton,et en un mot dans tous ceux que
j'ai lûs , les plus beaux Endroits de leurs
Poëmes n'y sont pas ceux où ils font agir
ou parler les Dieux , le Diable , le Destin
et les Esprits ; au contraire tout cela
souvent fait rire sans jamais produire
dans le coeur ces sentimens touchants qui
naissent de la représentation de quelque
action insigne, proportionnée à la capaci
té de l'homme notre égal, et qui ne passe
1. Vol.
point
DECEMBRE. 1733. 2639
2637
point la Sphere ordinaire des passions de
-notre ame .
C'est pourquoi j'ai admiré le jugement
de ce Poëte , qui pour renfermer sa fiction
dans les bornes de la vraisemblance,
et des facultez humaines , a placé le
transport
de son Hétos au Ciel et aux
Enfers dans un songe dans lequel ces sortes
de visions peuvent paroître naturelles
et croiables .
>
D'ailleurs il faut avouer que sur la
constitution de l'Univers , sur les Loix
de la nature sur la Morale et sur l'idée
qu'il faut se former du mal et du bien,
des vertus et du vice , le Poëte sur tout
cela a parlé avec tant de force et de
justesse que l'on ne peut s'empêcher de
reconnoître en lui un genie superieur et
une connoissance parfaite de tout ce
que les Philosophes Modernes ont de
plus raisonnable dans leur systême.
Il semble raporter toute la science à
inspirer au Monde entier une espece d'amitié
universelle et une horreur générapour
la cruauté et pour le Fanatisme.
le
Également ennemi de l'irréligion , le
Poëte dans les disputes que notre raison
ne sçauroit décider , qui dépendent de la
révélation , adjuge avec modestie et solidité
la préference à notre Doctrine Romai-
I. Vol.
1 E ne
2638 MERCURE DE FRANCE
ne, dont il éclaircit même plusieurs obscuritez.
Pour juger de son stile il seroit néces
saire de connoître toute l'étendue et la
force de sa langue ; habilité à laquelle il
est presque impossible qu'un étranger
puisse atteindre , et sans laquelle il n'est
pas facile d'approfondir la pureté de la
diction.
Tout ce que je puis dire là - dessus
c'est qu'à l'oreille ses vers paroissent aisez
et harmonieux , et que dans tout le
Poëme je n'ai trouvé rien de puerile ,
rien de languissant , ni aucune fausse
pensée , défauts dont les plus excellents
Poëtes ne sont pas tout-à- fait exempts.
Dans Homere et dans Virgile, on en voit
quelques-uns , mais rares ; on en trouve
beaucoup dans les principaux , ou pour
mieux dire, dans tous les Poëtes de Langues
modernes, et sur tout dans ceux de
la seconde Classe de l'Antiquité..
A l'égard du stile , je puis encore ajouter
une expérience qui j'ai faite qui donne
beaucoup à présumer en faveur du sien .
Ayant traduit ce Poëme couramment
en le lisant à différentes personnes , je m
suis apperçû qu'elles en ont senti toute l
grace et la majesté ; indice infaillible qu
le stile en est très excellent , aussi l'Au
1.Vol. teu
DECEMBRE. 1733. 2639
teur se sert- il d'une noble simplicité et
briéveté pour exprimer des choses difficiles
et vastes , sans néanmoins rien laisser
à désirer pour leur entiere intelligentalent
bien rare , et qui fait l'essence
du vrai sublime .
ce ,
>
Après avoir fait connoître en general
le prix et le mérite de ce Poëme
il est
inutile d'entrer dans un détail particulier
de ses beautez les plus éclatantes. Il y en
a, je l'avouë, plusieurs dont je crois reconnoître
les Originaux dans Homere, et sut
tout dans l'Iliade , copiée depuis avec différens
succès par tous les Poëtes posterieurs
; mais on trouve aussi dans ce
Poëme une infinité de beautez qui semblent
neuves, et appartenir en propre à la
Henriade.
Telle est , par exemple , la noblesse et
l'allegorie de tout le 4me. Livre ; l'endroit
où le Poëte représente l'infame
meurtre d'Henri III. et sa juste réfléxion
pag.. sur ce misérable assassin . Edition
de Londres 1733. chez Innis.
C'est encore quelque chose de nouveau
dans la Poësie que le discours ingenieux
que l'on lit au milieu de la page 145 .
sur les châtimens à subir après la mort.
Il ne me souvient pas non plus d'avoir
vû ailleurs ce beau trait qu'il met page
✓ 1. Vol. Eij: I 12,
2640 MERCURE DE FRANCE
112. dans ce caractere de Mornais , qu'il
combattoit sans vouloir tuer personne.
La mort du jeune d'Ailly massacré par
son pere sans en être connu , m'a fait
verser des larmes quoique j'eusse là une
avanture un peu semblable dans le Tasses
mais celle de M. de Voltaire , étant décrite
avec plus de précision , m'a paru
nouvelle et plus sublime.
Les vers page 175. sur l'Amitié sont
d'une beauté inimitable , et rien ne les
égale , si ce n'est la Description de la
modestie de la belle d'Estrée page , 197 .
Enfin dans ce Poëme sont répanduës
mille graces qui démontrent que l'Auteur
né avec un goût infini pour le beau,
s'est perfectionné encore davantage par
une application infatigable à toute sorte
de Science , afin de devoir sa réputation
moins à la nature qu'à lui-même.
Plus il y a réussi , plus il est obligeant
envers notre Italie , d'avoir dans un
discours à la suite de son Poëme préferé
Virgile et notre Tasse à toute autre Poëte
quoique nous n'osions nous mêmes les
égaler à Homere , qui a été le premier
Fondateur de la belle Poësie.
Une légere indisposition et de petites
affaires m'ont empêché , Monseigneur
d'obéïr plûtôt à l'ordre que vous m'a
I. Vol.
いvez
DECEMBRE 1733. 2643
vez donné de vous rendre compte de
eet Ouvrage , j'espere que vous en pardonnerez
le délai , en vous suppliant de
me croire avec respect , Monseigneur
votre , & c.
par M. Antonio Coichy , Lecteur de
Pise , à Monsignor Rinveimi , Secretaire
d'Etat de Florence , traduite parM.
le Baron de C. Chambellan du Roi de
Suede.
S
Elon moi , Monseigneur , il n'y a
rien de plus beau que le Poëme de
la Henriade que vous avez eu la bonté de
me préter.
J'ose vous dire mon jugement avec
d'autant plus d'assurance , que j'ai remarqué
qu'ayant lû quelques pages de
ce Poëme à gens de differente condition ,
1. Vol.
de
2634 MERCURE DE FRANCE
f
de différent génie , adonnez à divers genres
d'érudition , tout cela n'a pas empêché
la Henriade de plaire également à
tous , ce qui est la preuve la plus certaine
que l'on puisse aporter de sa perfection
réelle.
Les Actions chantées dans la Henriade
regardent , à la verité , les François plus
particulierement que nous ; mais comme
elle sont véritables , grandes , simples
fondées sur la justice et entre- mêlées
d'incidens qui frappent , elles excitent
l'attention de tout le monde ?
Qui est celui qui ne se plairoit point
à voir une rébellion étouffée , et l'héri
tier du trône, s'y maintenir en assiégeant
sa Capitale rebelle , en donnant une
sanglante Bataille , et en prenant toutes
les mesures dans fesquelles la force , la
valeur , la prudence et la générosité brillent
à l'envi?
Il eft vrai que certaines circonstances
Historiques sont changées dans le Poëme;
mais outre que les veritables sont notoi
yes et recentes , ces changemens étant
ajustez à la vraisemblance , ne doivent
point embarrasser l'esprit d'un Lecteur
, tant soit peu accoutumé à considerer
un Poëme comme l'imitation du possible
et de l'ordinaire liez ensemble par
des fictions ingenieuses. Tous
DECEM DA E. 1733. 2635
a
Tout l'Eloge que puisse jamais meriter
un Poëme pour le bon choix de son sujet
est certainement dû à la Henriade , d'autant
plus que par une suite naturelle il
été nécessaire d'y raconter le massacre de
la S. Barthelemy ,le meurtre de Henri III .
la Bataille d'Yvri et la famine de Paris
Evenemens tous vrais , tous extraordinaires
, tous terribles , et tous représentez ,
avec cette admirable vivacité qui excite
dans le spectateur et de l'horreur et de
la compassion : effets que doivent produire
pareilles peintures ,quand elles sont
de main de Maître.
Le nombre d'Acteurs dans la Henriade
n'est pas grand , mais ils sont tous remarquables
dans leur Rôle , et extrémement
bien dépeints dans leurs moeurs.
Le Caractere du Héros , Henri IV. est
d'autant plus incomparable que l'on y
voit la valeur , la prudence militaire
l'humanité et l'amour s'entre -disputer le
pas , et se le céder tour à tour et toujours
à propos pour sa gloire .
Celui de Mornais , son ami intime , est
certainement rare il est representé
comme un Philosophe sçavant , courageux
, prudent et bon.
Les Etres invisibles , sans l'entre- mise
desquels les Poëtes n'oseroient entrepren-
I. Vol, dre
2636 MERCURE DE FRANCE
dre un Poëme , sont bien ménagez dans
eclui- ci et aisez à suposer ; tels sont l'ame
de S. Louis et quelques passions humaimes
personifiées , encore l'Auteur les à- t'il
employées avec tant de jugement et d'oeconomie
, que l'on peut facilement les
prendre pour des allegories.
En voyant que ce Poëme soutient
toujours sa beauté sans être farci , comme
tous les autres d'une infinité d'Agens surnaturels
, cela m'a confirmé dans l'idée
quej'ai toujours eûe, que si on retranchoit
de la Poësie épique ces personnages imaginaires
, invisibles , et tout puissants , et
qu'on les remplaçat comme dans les Tragédies
par des personnages réels , le
Poëme n'en deviendroit que plus beau .
Ce qui m'a d'abord fait venir cette
pensée, c'est d'avoir observé que dans Homere,
Virgile, Dante , Arioste, le Tasse,
Milton,et en un mot dans tous ceux que
j'ai lûs , les plus beaux Endroits de leurs
Poëmes n'y sont pas ceux où ils font agir
ou parler les Dieux , le Diable , le Destin
et les Esprits ; au contraire tout cela
souvent fait rire sans jamais produire
dans le coeur ces sentimens touchants qui
naissent de la représentation de quelque
action insigne, proportionnée à la capaci
té de l'homme notre égal, et qui ne passe
1. Vol.
point
DECEMBRE. 1733. 2639
2637
point la Sphere ordinaire des passions de
-notre ame .
C'est pourquoi j'ai admiré le jugement
de ce Poëte , qui pour renfermer sa fiction
dans les bornes de la vraisemblance,
et des facultez humaines , a placé le
transport
de son Hétos au Ciel et aux
Enfers dans un songe dans lequel ces sortes
de visions peuvent paroître naturelles
et croiables .
>
D'ailleurs il faut avouer que sur la
constitution de l'Univers , sur les Loix
de la nature sur la Morale et sur l'idée
qu'il faut se former du mal et du bien,
des vertus et du vice , le Poëte sur tout
cela a parlé avec tant de force et de
justesse que l'on ne peut s'empêcher de
reconnoître en lui un genie superieur et
une connoissance parfaite de tout ce
que les Philosophes Modernes ont de
plus raisonnable dans leur systême.
Il semble raporter toute la science à
inspirer au Monde entier une espece d'amitié
universelle et une horreur générapour
la cruauté et pour le Fanatisme.
le
Également ennemi de l'irréligion , le
Poëte dans les disputes que notre raison
ne sçauroit décider , qui dépendent de la
révélation , adjuge avec modestie et solidité
la préference à notre Doctrine Romai-
I. Vol.
1 E ne
2638 MERCURE DE FRANCE
ne, dont il éclaircit même plusieurs obscuritez.
Pour juger de son stile il seroit néces
saire de connoître toute l'étendue et la
force de sa langue ; habilité à laquelle il
est presque impossible qu'un étranger
puisse atteindre , et sans laquelle il n'est
pas facile d'approfondir la pureté de la
diction.
Tout ce que je puis dire là - dessus
c'est qu'à l'oreille ses vers paroissent aisez
et harmonieux , et que dans tout le
Poëme je n'ai trouvé rien de puerile ,
rien de languissant , ni aucune fausse
pensée , défauts dont les plus excellents
Poëtes ne sont pas tout-à- fait exempts.
Dans Homere et dans Virgile, on en voit
quelques-uns , mais rares ; on en trouve
beaucoup dans les principaux , ou pour
mieux dire, dans tous les Poëtes de Langues
modernes, et sur tout dans ceux de
la seconde Classe de l'Antiquité..
A l'égard du stile , je puis encore ajouter
une expérience qui j'ai faite qui donne
beaucoup à présumer en faveur du sien .
Ayant traduit ce Poëme couramment
en le lisant à différentes personnes , je m
suis apperçû qu'elles en ont senti toute l
grace et la majesté ; indice infaillible qu
le stile en est très excellent , aussi l'Au
1.Vol. teu
DECEMBRE. 1733. 2639
teur se sert- il d'une noble simplicité et
briéveté pour exprimer des choses difficiles
et vastes , sans néanmoins rien laisser
à désirer pour leur entiere intelligentalent
bien rare , et qui fait l'essence
du vrai sublime .
ce ,
>
Après avoir fait connoître en general
le prix et le mérite de ce Poëme
il est
inutile d'entrer dans un détail particulier
de ses beautez les plus éclatantes. Il y en
a, je l'avouë, plusieurs dont je crois reconnoître
les Originaux dans Homere, et sut
tout dans l'Iliade , copiée depuis avec différens
succès par tous les Poëtes posterieurs
; mais on trouve aussi dans ce
Poëme une infinité de beautez qui semblent
neuves, et appartenir en propre à la
Henriade.
Telle est , par exemple , la noblesse et
l'allegorie de tout le 4me. Livre ; l'endroit
où le Poëte représente l'infame
meurtre d'Henri III. et sa juste réfléxion
pag.. sur ce misérable assassin . Edition
de Londres 1733. chez Innis.
C'est encore quelque chose de nouveau
dans la Poësie que le discours ingenieux
que l'on lit au milieu de la page 145 .
sur les châtimens à subir après la mort.
Il ne me souvient pas non plus d'avoir
vû ailleurs ce beau trait qu'il met page
✓ 1. Vol. Eij: I 12,
2640 MERCURE DE FRANCE
112. dans ce caractere de Mornais , qu'il
combattoit sans vouloir tuer personne.
La mort du jeune d'Ailly massacré par
son pere sans en être connu , m'a fait
verser des larmes quoique j'eusse là une
avanture un peu semblable dans le Tasses
mais celle de M. de Voltaire , étant décrite
avec plus de précision , m'a paru
nouvelle et plus sublime.
Les vers page 175. sur l'Amitié sont
d'une beauté inimitable , et rien ne les
égale , si ce n'est la Description de la
modestie de la belle d'Estrée page , 197 .
Enfin dans ce Poëme sont répanduës
mille graces qui démontrent que l'Auteur
né avec un goût infini pour le beau,
s'est perfectionné encore davantage par
une application infatigable à toute sorte
de Science , afin de devoir sa réputation
moins à la nature qu'à lui-même.
Plus il y a réussi , plus il est obligeant
envers notre Italie , d'avoir dans un
discours à la suite de son Poëme préferé
Virgile et notre Tasse à toute autre Poëte
quoique nous n'osions nous mêmes les
égaler à Homere , qui a été le premier
Fondateur de la belle Poësie.
Une légere indisposition et de petites
affaires m'ont empêché , Monseigneur
d'obéïr plûtôt à l'ordre que vous m'a
I. Vol.
いvez
DECEMBRE 1733. 2643
vez donné de vous rendre compte de
eet Ouvrage , j'espere que vous en pardonnerez
le délai , en vous suppliant de
me croire avec respect , Monseigneur
votre , & c.
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Résumé : LETTRE sur la HENRIADE, écrite par M. Antonio Coichy, Lecteur de Pise, à Monsignor Rinveimi, Sécretaire d'Etat de Florence, traduite par M. le Baron de C. Chambellan du Roi de Suede.
Dans sa lettre à Monsignor Rinveimi, Antonio Coichy exalte la 'Henriade' de Voltaire, soulignant son succès auprès de divers lecteurs, ce qui atteste de sa perfection. Le poème épique, bien que centré sur des événements français, est apprécié universellement pour sa vérité, sa grandeur et sa simplicité. Il inclut des événements historiques tels que le massacre de la Saint-Barthélemy et la bataille d'Ivry, représentés avec vivacité et émotion. Les personnages, notamment Henri IV et son ami Mornais, sont remarquablement dépeints. Coichy admire le choix des sujets et la manière dont Voltaire intègre des éléments surnaturels de façon judicieuse. Le poème évite les excès de personnages imaginaires, préférant des actions humaines et touchantes. Le style de Voltaire est jugé excellent, avec des vers harmonieux et une diction pure. La lettre mentionne également des beautés spécifiques du poème, comme la noblesse du quatrième livre et des réflexions sur la mort. Coichy conclut en soulignant le goût et la science de Voltaire, ainsi que son respect pour les grands poètes comme Virgile et le Tasse.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
32
p. 54
ADRESSE aux Poëtes qui ont célébré la Convalescence du Roi.
Début :
J'AI fait comme tant & tant d'autres, [...]
Mots clefs :
Poètes, Roi, Rimeurs, Délire, Peuple
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ADRESSE aux Poëtes qui ont célébré la Convalescence du Roi.
ADRESSE aux Poëtes qui ont célébré
la Convalefcence du Roi.
J''AAiifait commetant&tantd'autres,
1
Quelques Vers ſur l'heureux retour
De la ſanté du Roi , l'objet de notre amour ;
Mais écoutez , Confreres nôtres ,
Poëtes & Rimeurs , que vous figurez - vous ,
Qu'à l'envi nous ayons tâché d'exprimer tous
Dansles bruyans accès d'un ſuperbe délire ?
Trois mots que ſans emphaſe & d'auſſi bonne foi
Le Peuple hautement en tous lieux aime à dire ,
Et les voici , VIVEA RO
Des Forges Maillard,
la Convalefcence du Roi.
J''AAiifait commetant&tantd'autres,
1
Quelques Vers ſur l'heureux retour
De la ſanté du Roi , l'objet de notre amour ;
Mais écoutez , Confreres nôtres ,
Poëtes & Rimeurs , que vous figurez - vous ,
Qu'à l'envi nous ayons tâché d'exprimer tous
Dansles bruyans accès d'un ſuperbe délire ?
Trois mots que ſans emphaſe & d'auſſi bonne foi
Le Peuple hautement en tous lieux aime à dire ,
Et les voici , VIVEA RO
Des Forges Maillard,
Fermer
33
p. 140-145
L'ACADEMIE des Sciences, des Belles Lettres & des Arts établie à Rouen, par Lettres Patentes du Roi données à Lille au mois de Juin 1744, tint sa premiere assemblée publique dans la salle de l'Hôtel de Ville le Mardi premier Juin 1745.
Début :
M. De Premagny Conseiller, Echevin & Secretaire pour les Belles Lettres, en [...]
Mots clefs :
Académie, Philosophes, Belles-lettres, Mémoire, Poètes, Sciences, Mythologie, Divinités
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texteReconnaissance textuelle : L'ACADEMIE des Sciences, des Belles Lettres & des Arts établie à Rouen, par Lettres Patentes du Roi données à Lille au mois de Juin 1744, tint sa premiere assemblée publique dans la salle de l'Hôtel de Ville le Mardi premier Juin 1745.
L'ACADEMIE des Sciences, des Belles
Lettres & des Arts établie à Rouen , par
Lettres Patentes du Roi données à Lille
au mois de Juin 1744 , tint fa premiere af- ·
femblée publique dans la faile de l'Hôtel de
Ville le Mardi premier Juin 1745.
M. De Premagny Confeiller , Echevin
& Secretaire pour les Belles Lettres , en
fit l'ouverture par un difcours fur la néceffité
du travail , fur l'utilité de la critique
& fur l'établiffement de l'Académie où il fit
l'éloge hiftorique de M. l'Abbé le Gendre ,
Chanoine & Sous- Chantre de Notre Dame
de Paris bienfaiteur de l'Académie , connû
par plufieurs ouvrages , & principalement
par fon Hiftoire de France : il y fit enfuite
mention des trois Académiciens décedés pendant
le cours de cette premiere année ; fçavoir
M.Clerot Avocat, fort verfé dans l'étude
des Antiquités de cette Province ; M. de la
Houffaye de Fourmetot bon Phyficien &
qui s'étoit particulierement attaché à la Chymie
; M. de Bettencourt Avocat & Secretaire
de l'Académie pour les Belles Lettres ,
connu par nombre de Poefies ingénieufes ,
& entr'autres par une Ode adreffée à M. de
Fontenelle , au fujet de l'Académie de
Rouen ; ce difcours fut terminé par l'élo
NOVEMBRE 1745. 141
ge de M. le Duc de Luxembourg , Gouverneur
de la Province & Protecteur de
l'Académie , lequel vient de lui donner de
nouvelles preuves de fa bienveillance , en
fondant un prix annuel de la valeur de 300
liv. & alternatifpour les Sciences & les Belles
Lettres ; & enfin par celui du Roi quị
a accordé les Lettres Patentes pour l'établiſ
fement de l'Académie au milieu de fes conquêtes
de l'année derniere , dont l'heureuſe
convalefcence fut l'époque de fa fondation ,
& dont les nouveaux triomphes dans la prefente
Campagne ont été le fujet de fon premier
exercice public.
ANALYSE D'un Mémoire Jur
l'origine & le progrès de la Mythologie des
Anciens.
M. GUERIN Secretaire de l'Académie
pour les Sciences lût enfuite un Mémoire en
forme d'effai fur l'origine, le progrès & la décadence
de la Mythologie des anciens, dont
on ne donne ici que l'analyſe ; il fait voir d'abord
que l'homme ayant laiffé affoiblir l'im
preffion des verités qu'il tenoit de l'auteur
de fon être , furtout celles qui regardent la
nature de la Divinité & la création du mon
de , la Philofophie voulut fuppléer à cet
142 MERCURE DE FRANCE
que
le.
obfcurciffement , mais ne confultant
témoignage des fens , les Philofophes ne
reconnurent dans l'Univers que det x principes
, la matiere & la vertu active qu'ils lui
attribuoient ; ces deux principes donnerent
naiffance aux deux premieres Divinités de
J'Egypte , Iris & Oziris ; le nombre des
Dieux s'accrût à mefure que ce genre de Philofophie
fe dévelopa.
Les quatre élemens de la Phyfique ancienne
, le feu , l'air , l'eau & la terre ajoû,
terent quatre Divinités aux deux premieres,
Jupiter , Junon , Neptune & Pluton. Les
fubftances compofées de la combinaifon de
ces élemens en augmenterent encore le
nombre : fous un Ciel ferain où les impreffions
font vives & perpetuelles , dans un
S plein de force où les productions font
abondar tes & delicieufes , tout fut déifié par
des hon mes qui ne connoilloient prefque
point d'autre bonheur que celui des fens &
d'autre être capable d'agir fur eux que la
matiere.
C'est plus en confultant les moeurs & la
doctrine des premiers Philofophes fur les
princip es de la nature , que les Auteurs qui
ont écrit fur cette matiere , que M. Guerin
donne à la Mythologie cette origine ; on
en voit pourtant des traces , dit - il , dans
quelques anciens Mythologiftes , mais la
NOVEMBRE 1745 . 143
plus grande partie des autres ont formé
differens plans qu'on peut toujours foupçonner
d'être un peu plus arbitraires.
L'Auteur du Mémoire montre enfuite que
les Philofophes Grecs qui venoient d'Egypte
s'inftruire chés eux , prirent les erreurs
de ces derniers , & y en ajouterent de nouvelles
. La Métempficofe laquelle n'étoit
originairement chés les Philofophes Egyptiens
qu'une queftion de Phyfique qui expliquoit
les diferentes révolutions des parties
de la matiere, qui agitées par un mouvemen
inteftin & divifées en parcelles , forment
tantôt un corps , & en forment tantôt
un autre : cette Métempficofe Phyfique fervit
en Grece & en Italie aux Philofophes qui
fe méloient du Gouvernement des Etats , àકે
établir une Métempficofe des ames , fur laquelle
ils fondoient en partie la recompenſe
de la vertu & la punition du vice. Autre
exemple. Le refpect qu'on avoit pour les
Grands Hommes , les éloges qu'on en faifoit
en Egypte à leur mort donnerent lieu
à l'Apotheofe que les autres Nations firent
dans la fuite de leurs Héros ; l'abus fuivit de
près l'erreur , la flaterie déïfia des monftres
dont la mémoire auroit dú refter dans une.
éternelle exécration. Orphée qui porta dans
fon Pays le détail des cérémonies funébres
des Egyptiens , donna occafion , felon Diodore
de Sicile , à la Fable des Champs Eli
44 MERCURE DE FRANCE.
fées , & du Tartare . Chés les Egyptiens c'étoit
un ufage qui influoit dans les moeurs :
chés les Grecs c'étoit une croyance populaire
; pour nous , dit l'Auteur du Mémoire ,
nous y reconnoiffons les traces d'une ancienne
vérité.
M. Guerin montre enfuite que les Poëtes
qui étoient les Ecrivains des premiers
tems , conferverent dans leurs Ecrits ce plan
de Religion , & fervirent à perpetuer l'erreur
; ce défordre , remarque l'Auteur , ne
doit point être imputé à la Poëfie , & on ne
doit point en prendre occafion de décrier un
Art qui dans fon inftitution étoit confacré à
la Religion & à la Morale ; les Poëtes ont
parlé , comme tout autre Ecrivain l'auroit
fait, conformément aux préjugés de leur Pays
& de leur fiécle, ce n'eft point comme Poëtes
qu'ils nous ont donné de fauffes idées de la
Divinité , c'eft précisément comme Grecs &
comme Romains. On peut feulement les blâmer
d'avoir donné occafion à de nouvelles erreurs
par leurs expreffions trop figurées ; c'eft
le défaut qu'on reproche à la Poeſie d'Homere
, dont le fens qui fe prefente d'abord à
l'efprit , ne forme que des idées de Divinités
bizarres , injuftes , paffionnées .... mais il
ne peint que les actions des hommes allégorifées
par le Poëte , & non celles des Dieux
qui étoient pour lors l'objet du culte public.
L'Auteur
NOVEMBRE. 1745. 145
L'Auteur finit fon Mémoire , en diſant
que le peuple fut la trife victime de l'égarement
de l'efprit des Philofophes , de la
fauffe prudence des Politiques & de l'imagination
trop brillante des Poëtes. Telle étoit,
dit- il & plus défigurée encore , la Religion
Payenne à la naiffance du Chriftianifme.
Porphire & Jamblique , Philofophes Platoniciens
tenterent en vain de donner un
fens raisonnable à toutes ces fables , ils n'y
réuffirent pas, méme vis- à- vis des Payens de
leur tems , pour lefquels la Doctrine de ces
Philofophes étoit plutôt une nouvauté que
le renouvellement de l'ancienne Théologie
Payenne .
Lafaite dans le premier Mercure.
Lettres & des Arts établie à Rouen , par
Lettres Patentes du Roi données à Lille
au mois de Juin 1744 , tint fa premiere af- ·
femblée publique dans la faile de l'Hôtel de
Ville le Mardi premier Juin 1745.
M. De Premagny Confeiller , Echevin
& Secretaire pour les Belles Lettres , en
fit l'ouverture par un difcours fur la néceffité
du travail , fur l'utilité de la critique
& fur l'établiffement de l'Académie où il fit
l'éloge hiftorique de M. l'Abbé le Gendre ,
Chanoine & Sous- Chantre de Notre Dame
de Paris bienfaiteur de l'Académie , connû
par plufieurs ouvrages , & principalement
par fon Hiftoire de France : il y fit enfuite
mention des trois Académiciens décedés pendant
le cours de cette premiere année ; fçavoir
M.Clerot Avocat, fort verfé dans l'étude
des Antiquités de cette Province ; M. de la
Houffaye de Fourmetot bon Phyficien &
qui s'étoit particulierement attaché à la Chymie
; M. de Bettencourt Avocat & Secretaire
de l'Académie pour les Belles Lettres ,
connu par nombre de Poefies ingénieufes ,
& entr'autres par une Ode adreffée à M. de
Fontenelle , au fujet de l'Académie de
Rouen ; ce difcours fut terminé par l'élo
NOVEMBRE 1745. 141
ge de M. le Duc de Luxembourg , Gouverneur
de la Province & Protecteur de
l'Académie , lequel vient de lui donner de
nouvelles preuves de fa bienveillance , en
fondant un prix annuel de la valeur de 300
liv. & alternatifpour les Sciences & les Belles
Lettres ; & enfin par celui du Roi quị
a accordé les Lettres Patentes pour l'établiſ
fement de l'Académie au milieu de fes conquêtes
de l'année derniere , dont l'heureuſe
convalefcence fut l'époque de fa fondation ,
& dont les nouveaux triomphes dans la prefente
Campagne ont été le fujet de fon premier
exercice public.
ANALYSE D'un Mémoire Jur
l'origine & le progrès de la Mythologie des
Anciens.
M. GUERIN Secretaire de l'Académie
pour les Sciences lût enfuite un Mémoire en
forme d'effai fur l'origine, le progrès & la décadence
de la Mythologie des anciens, dont
on ne donne ici que l'analyſe ; il fait voir d'abord
que l'homme ayant laiffé affoiblir l'im
preffion des verités qu'il tenoit de l'auteur
de fon être , furtout celles qui regardent la
nature de la Divinité & la création du mon
de , la Philofophie voulut fuppléer à cet
142 MERCURE DE FRANCE
que
le.
obfcurciffement , mais ne confultant
témoignage des fens , les Philofophes ne
reconnurent dans l'Univers que det x principes
, la matiere & la vertu active qu'ils lui
attribuoient ; ces deux principes donnerent
naiffance aux deux premieres Divinités de
J'Egypte , Iris & Oziris ; le nombre des
Dieux s'accrût à mefure que ce genre de Philofophie
fe dévelopa.
Les quatre élemens de la Phyfique ancienne
, le feu , l'air , l'eau & la terre ajoû,
terent quatre Divinités aux deux premieres,
Jupiter , Junon , Neptune & Pluton. Les
fubftances compofées de la combinaifon de
ces élemens en augmenterent encore le
nombre : fous un Ciel ferain où les impreffions
font vives & perpetuelles , dans un
S plein de force où les productions font
abondar tes & delicieufes , tout fut déifié par
des hon mes qui ne connoilloient prefque
point d'autre bonheur que celui des fens &
d'autre être capable d'agir fur eux que la
matiere.
C'est plus en confultant les moeurs & la
doctrine des premiers Philofophes fur les
princip es de la nature , que les Auteurs qui
ont écrit fur cette matiere , que M. Guerin
donne à la Mythologie cette origine ; on
en voit pourtant des traces , dit - il , dans
quelques anciens Mythologiftes , mais la
NOVEMBRE 1745 . 143
plus grande partie des autres ont formé
differens plans qu'on peut toujours foupçonner
d'être un peu plus arbitraires.
L'Auteur du Mémoire montre enfuite que
les Philofophes Grecs qui venoient d'Egypte
s'inftruire chés eux , prirent les erreurs
de ces derniers , & y en ajouterent de nouvelles
. La Métempficofe laquelle n'étoit
originairement chés les Philofophes Egyptiens
qu'une queftion de Phyfique qui expliquoit
les diferentes révolutions des parties
de la matiere, qui agitées par un mouvemen
inteftin & divifées en parcelles , forment
tantôt un corps , & en forment tantôt
un autre : cette Métempficofe Phyfique fervit
en Grece & en Italie aux Philofophes qui
fe méloient du Gouvernement des Etats , àકે
établir une Métempficofe des ames , fur laquelle
ils fondoient en partie la recompenſe
de la vertu & la punition du vice. Autre
exemple. Le refpect qu'on avoit pour les
Grands Hommes , les éloges qu'on en faifoit
en Egypte à leur mort donnerent lieu
à l'Apotheofe que les autres Nations firent
dans la fuite de leurs Héros ; l'abus fuivit de
près l'erreur , la flaterie déïfia des monftres
dont la mémoire auroit dú refter dans une.
éternelle exécration. Orphée qui porta dans
fon Pays le détail des cérémonies funébres
des Egyptiens , donna occafion , felon Diodore
de Sicile , à la Fable des Champs Eli
44 MERCURE DE FRANCE.
fées , & du Tartare . Chés les Egyptiens c'étoit
un ufage qui influoit dans les moeurs :
chés les Grecs c'étoit une croyance populaire
; pour nous , dit l'Auteur du Mémoire ,
nous y reconnoiffons les traces d'une ancienne
vérité.
M. Guerin montre enfuite que les Poëtes
qui étoient les Ecrivains des premiers
tems , conferverent dans leurs Ecrits ce plan
de Religion , & fervirent à perpetuer l'erreur
; ce défordre , remarque l'Auteur , ne
doit point être imputé à la Poëfie , & on ne
doit point en prendre occafion de décrier un
Art qui dans fon inftitution étoit confacré à
la Religion & à la Morale ; les Poëtes ont
parlé , comme tout autre Ecrivain l'auroit
fait, conformément aux préjugés de leur Pays
& de leur fiécle, ce n'eft point comme Poëtes
qu'ils nous ont donné de fauffes idées de la
Divinité , c'eft précisément comme Grecs &
comme Romains. On peut feulement les blâmer
d'avoir donné occafion à de nouvelles erreurs
par leurs expreffions trop figurées ; c'eft
le défaut qu'on reproche à la Poeſie d'Homere
, dont le fens qui fe prefente d'abord à
l'efprit , ne forme que des idées de Divinités
bizarres , injuftes , paffionnées .... mais il
ne peint que les actions des hommes allégorifées
par le Poëte , & non celles des Dieux
qui étoient pour lors l'objet du culte public.
L'Auteur
NOVEMBRE. 1745. 145
L'Auteur finit fon Mémoire , en diſant
que le peuple fut la trife victime de l'égarement
de l'efprit des Philofophes , de la
fauffe prudence des Politiques & de l'imagination
trop brillante des Poëtes. Telle étoit,
dit- il & plus défigurée encore , la Religion
Payenne à la naiffance du Chriftianifme.
Porphire & Jamblique , Philofophes Platoniciens
tenterent en vain de donner un
fens raisonnable à toutes ces fables , ils n'y
réuffirent pas, méme vis- à- vis des Payens de
leur tems , pour lefquels la Doctrine de ces
Philofophes étoit plutôt une nouvauté que
le renouvellement de l'ancienne Théologie
Payenne .
Lafaite dans le premier Mercure.
Fermer
34
p. 92-120
MELANGES de Littérature, d'Histoire & de Philosophie. Nouvelle édition.
Début :
Ce Recueil de quelques Ouvrages de M. Dalembert contient nombre de morceaux [...]
Mots clefs :
Jean Le Rond d'Alembert, Traduction, Lettres, Homme, Caractère, Morceaux, Genève, Hommes, Langues, Spectacles, Théâtre, Gens de lettres, Vie, Génie, Sentiments, Philosophie, Traduire, Religion, Écrivains, Langue, Lois, Écrivain, Jean-Jacques Rousseau, Moeurs, Manière, Poètes, Pères, Femmes, Éloges, Essai
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MELANGES de Littérature, d'Histoire & de Philosophie. Nouvelle édition.
MELANGES de Littérature , d'Hiftoire
& de Philofophie . Nouvelle édition.
CE Recueil de quelques Ouvrages de
M. Dalembert contient nombre de morceaux
déjà connus ; tels font le difcours
préliminaire de l'Encyclopédie , & la Préface
du troifième Volume de ce Dictionnaire
; l'Effai fur la Société des Gens de
Lettres & des Grands ; les Eloges académiques
de M. Bernoulli , de M. l'Abbé
JUILLET. 1759. 93
Terraffon , de M. le Préſident de Montefquieu,
avec l'Analyſe de l'Eſprit des Loix ;
celui de M. l'Abbé Mallet, & celui de M.
Dumarſais ; les Mémoires de Chriſtine, le
Difcours de réception de M. Dalembert
à l'Académie Françoife , avec des réflexions
fur l'élocution oratoire & fur le ſtyle
en général ; une Deſcription abrégée du
Gouvernement de Genève , & un Effai de
traduction de quelques morceaux de Tacite.
M. Dalembert nous avertit que parmi
ces morceaux déjà foumis au jugement du
Public , il en eft plufieurs qui reparoiffent
avec des augmentations & des changemens
, comme l'Eſſai de traduction des
morceaux de Tacite , le difcours fur l'élocution
&c.
Il a retouché de même l'Effai fur les
Gens de Lettres , & il y a fait quelques
additions relatives à l'état préfent de la
République Littéraire. Il fçait que la liberté
avec laquelle il s'eft exprimé dans
cet Eſſai , a excité quelques murmures ;
» mais a-t-il dit la vérité ? Voilà ce qui
» importe au Public. A- t- il attaqué ou
» même défigné quelqu'un ? Voilà ce qui
» importe aux Particuliers.
Je ferai cependant une obſervation fur
cette franchife philofophique dont per
94 MERCURE DE FRANCE .
fonne n'a droit de s'offenfer & dont fi peu
de gens s'accommodent. On la pardonne à
un Auteur qui n'eft plus , on l'admire dans
fes écrits comme portant le cara & ere
d'une ame libre & courageufe ; mais elle
choque dans un Auteur vivant , & la raifon
en eft bien naturelle. On regarde celui-
ci comme ufurpateur d'une autorité
que l'on veut n'accorder à perſonne ; expofé
à vivre avec lui , on exige qu'il fe
foumette aux loix de cette complaifance
fociale qui épargne la vanité des uns en
cachant la fupériorité des autres. Le plus
inévitable de tous les afcendans , & par
conféquent le plus importun
le plus
odieux pour les ames vaines , c'est l'empire
de la raiſon. Celui qui le fait fentir
fans égards , fans ménagement , eft donc
affuré de déplaire .
,
C'eft à l'homme qui penfe & qui juge
mieux que la multitude , à voir s'il a le
courage de faire des mécontens pendant
fa vie , pour avoir des admirateurs après
fa mort. On propofe un parti modéré :
ce feroit non feulement d'éviter les perfonalités
offenfantes , mais encore de préfenter
les vérités générales avec une circonfpection
timide. Mais la vérité fous
le voile en eft beaucoup moins frappante;
elle languit dans les détours ; la politeffe
JUILLET. 1759. 95 .
l'amollit & l'énerve ; & fouvent en fait
de morale l'éloquence perd de fa force
en perdant de fon âpreté , pareille à ces
remèdes dont on affoiblit la vertu fi on
leur ôte leur amertume . Un Ecrivain
brafque & tranchant doit donc renoncer
à la faveur des gens du monde ; mais fon
parti pris fur cette privation , il n'a plus
qu'un mot à dire: Lecteurs , fuppofez
que je fuis mort , & que j'écrivois il y
» a mille ans. » C'eft au moins dans ce
point de vue que l'on doit confidérer un
Ecrivain Philofophe lorfqu'on veut le
Juger équitablement . On doit l'ifoler de
la fociété , écarter toutes les confidéra
tions perfonnelles , oublier l'homme &
peler les écrits .
Les morceaux dont M. Dalembert a
nouvellement enrichi fes Mélanges , font
des réfléxions fur les éloges Académiques
; une réponse à la Lettre de M.
Rouffeau , Citoven de Genève , fur l'Article
Genève de l'Encyclopédie ; des Ob
fervations fur l'art de traduire ; un Effai
fur les Elémens de Philofophie , ou fur les
principes des connoiffances humaines ; des
réflexions
fur l'ufage & fur l'abus de la
Philofophie
en matière de goût , fur l'abus
en matière de Religion ; fur
dela
critique
la liberté dela
Mufique.
1
96 MERCURE DE FRANCE.
Parmi les additions faites aux morceaux
déjà connus & qui font en trèsgrand
nombre , ( furtout dans les effais
de traduction de Tacite ) je ne citerai
qu'un endroit de l'effai fur la fociété des
Gens de Lettres avec les Grands. Il s'agit
des protecteurs . » Ce qu'il y a de plus
honteux , pour les Grands & pour la
» Littérature , c'eft que des Ecrivains qui
» deshonorent leur état par la fatyre ,
» trouvent des protecteurs encore plus
» méprifables qu'eux. L'homme de Lettres
"
و د
digne de ce nom dédaigne également
»& de fe plaindre des uns & de répon-
» dre aux autres ; mais quelque peu ſen-
» fible qu'il doive- être aux injures prifes
» en elles-mêmes , il ne doit pas fermer
» les yeux fur l'appui qu'on leur prête ,
»ne fût ce que pour fe former une idée
jufte de ceux qui daignent les favori-
» fer. Dans les pays où la preffe n'eft pas
» libre , la licence d'infulter les Gens de
» Lettres par des fatyres , n'eft qu'une
»preuve du peu de confidération réelle
» qu'on a pour eux , du plaifir même
» qu'on prend à les voir infultés. Et pourquoi
eft-il plus permis d'outrager un
» homme de Lettres qui honore ſa na-
»tion , que de rendre ridicule un homme
» en place qui avilit la fienne ?... Je ne
و ر
» puis
JUILLET. 1759. 97
puisme difpenfer de rapporter à cette
» occafion une anecdote bien propre à
» faire connoître le caractère & l'injufti-
» ce des hommes dont je parle. Un d'entr'eux
tournoit en ridicule la délicateffe
»> exceffive d'un Ecrivain célèbre, qui avoit
» témoigné un chagrin ( trop grand fans
doute ) de quelques fatyres publiées.
» contre lui : l'Ecrivain célèbre fit une
» Chanfon où l'homme en place étoit
» effleuré très- légèrement. Si on eût cru
" l'offenfé , les Loix n'avoient pas affez
»de fupplices pour punir l'injure qu'on
» lui avoit faite. »
Je vais parcourir auffi rapidement qu'il
me fera poffible les morceaux nouvellement
ajoutés à ce Recueil ; mais il en
eft qui demandent une férieufe attention,
Dans les réfléxions fur les éloges académiques
, M. Dalembert ne diffimule
pas les abus de l'ufage où l'on eft de
célébrer des hommes qui ne méritent
que l'oubli ; mais ces abus lui paroiffent
légers en comparaifon des avantages.
»Si les anciens qui élevoient des Statues
aux grands hommes , avoient eu le
"même foin que nous , d'écrire la vie
"des gens de Lettres ; nous aurions , il
eft vrai , quelques Mémoires inutiles ,
I, Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
و د
mais nous ferions plus inftruits fur les
progrès des fciences & des arts & fur les
» découvertes de tous les âges ; hiſtoire
» plus intéreffante pour nous que celle
» d'une foule de Souverains qui n'ont
» fait que du mal aux hommes. >>
Il ne veut pas que l'on fe borne à dire
ce que l'homme de Lettres a fait ; il croit
auffi utile de faire connoître ce qu'il a
été , & de peindre l'homme en mêmetemps
que l'Ecrivain . » Cependant le but
» des éloges littéraires eft de rendre les
» Lettres refpectables , & non de les avi-
» lir. Si donc la conduite a deshonoré
» les ouvrages , quel parti prendre ? Louer
» les ouvrages . Et fi d'un autre côté la
» conduite eft fans reproches & les ou-
» vrages fans mérite , que dire alors ? Se
» taire. » C'eſt en effet le parti le plus
fage & le plus décent : car il me paroît
bien difficile d'obferver dans la peinture
morale des caractères cette diſtinction
délicate que prefcrit M. Dalembert entre
les traits défectueux que l'on peut relever
& ceux qu'on doit paffer fous filence ;
& quand les limites font auffi peu marquées
, en approcher de trop près , c'eſt
s'expofer à les franchir. Ainfi la liberté
que peut fe donner à cet égard un Ecrivain
fûr de lui-même , ne doit jamais tirer
JUILLET. 1759 99
à conféquence , encore moins paffer en
régle, & le plaifir d'obferver le contraſte
ou l'accord des écrits & des moeurs d'un
homme de Lettres qui n'eft plus , ne doit
pas l'emporter fur le danger d'introduire
dans les Sociétés littéraires la fatyre perfonnelle.
» Le ton d'un éloge hiftorique ne doit
» être ni celui d'un Difcours oratoire , ni
» celui d'une narration aride. Les réflexions
philofophiques font l'ame & la
fubitance de ce genre d'écrits .... Ceft
en cela que l'illuftre Secrétaire de l'Académie
des Sciences ( M. de Fonte-
» nelle ) a furtout excellé : c'eſt par-là
» qu'il fera principalement époque dans
» l'Hiſtoire de la Philofophie : c'eſt par- là
» enfin qu'il a rendu fi dangereufe à occu-
» per aujourd'hui la place qu'il a remplie
» avec tant de fuccès. Si on peut lui re-
» procher de légers défauts , c'eft quel-
» quefois trop de familiarité dans le ftyle,
quelquefois trop de recherches & de
>> rafinement dans les idées ; ici une forte
» d'affectation à montrer en petit les
» grandes choſes ; là quelques détails pué-
» rils peu dignes de la gravité d'un ouvrage
philofophique. Voilà pourtant ,
» qui le croiroit ? en quoi la plupart de
E ij
535004
}
Too
MERCURE
DE
FRANCE
. " nos faifeurs d'éloges ont cherché à lu
>> reffembler. >>
»
Les obfervations de M. D. fur l'art de
traduire font pleines de Philofophie & de
goût. De quelque côté qu'on le tourne
» dans les Beaux-arts, dit M , Dalembert ,
» on voit partout la médiocrité dictant les
» Loix , & le génie s'abaiſſant à lui obéir.
C'eſt un Souverain empriſonné par des
» efclaves ; cependant s'il ne doit pas fe
» laiffer fubjuguer , il ne doit
ود
"
pas non
L'art
de la traduction
eft foumis
à cette
régle comme
toutes
les parties.de la littérature
: l'Auteur
en examine
les Loix ; 1.° eu égard
au génie
des Langues
;
2.º relativement
au génie
des Auteurs
; 3. par rapport
aux principes
qu'on
peut
fe faire dans
ce genre
d'écrire
.
plus tout fe permettre. »
Il femble que plus le caractère d'une
Langue approche de celui d'une autre ,
plus il eft facile de bien traduire ; mais
cette même facilité donneroit , felon M.
Dalembert , plus de Traducteurs médiocres
& moins d'excellens. Satisfait du
mérite de la reflemblance , on néglige-
Foit les graces de la diction : or une des
grandes difficultés de l'art d'écrire , &
principalement des traductions , eft , ditil
, de fçavoir jufqu'à quel point on peut
JUILLET. 1759.
101
facrifier l'énergie à la nobleffe , la correction
à la facilité , la juſteſſe rigoureuſe à
la méchanique du ftyle , & une imitation
froide & fervile eft une mauvaiſe traduction.
D'un autre côté , la différence de caractère
des Langues , laiffe au Traducteur
une liberté dangereufe. Ne pouvant donner
à la copie une parfaite reffemblance ,
il doit craindre de ne lui pas donner toute
celle qu'elle peut avoir.
Si l'on étoit difpenfé de bien connoître
le génie & les fineffes des Langues , ce
devroit être des Langues anciennes : cependant
les Traducteurs des Anciens font
traités plus févèrement que les autres.
La fuperftition en faveur de l'antiquité
nous fait fuppofer que les Anciens fe font
toujours exprimés de la manière la plus
heureufe ; c'eft à qui leur trouvera plus
de fineffe & de beautés.
On a prétendu que les Langues n'avoient
point de caractere particulier. M.
Dalembert convient qu'entre les mains
d'un homme de génie chaque Langue ſe
prête à tous les ftyles.
» Mais fi toutes font également propres
à chaque genre d'ouvrage , elles ne le
font pas également à exprimer une
" même idée : c'eft en quoi confifte la
diverfité de leur génie. E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
» Les Langues , dit -il , en conféquence
» de cette diverfité , doivent avoir les
» unes fur les autres des avantages réci-
» proques.
Mais leurs avantages feront en
général d'autant plus grands qu'elles
» auront plus de variété dans les tours
» & de brièveté dans la conftruction , de
» licences, & de richeffes . » De toutes les
Langues cultivées par les gens de Lettres ,
F'Italienne eft, felon M. Dalembert, celle
qui réunit ces avantages au plus haut
degré. La Langué Françoife au contraire ,
celle qui met le plus à la gêne les Tra
ducteurs comme les Poëtes.
و د
Si les Langues ont leur génie , les
» Ecrivains ont auffi le leur. Le caractere
de l'original doit donc paffer auffi dans
la copie. Sans cette qualité les tra-
» ductions font des beautés régulieres ,
» fans ame & fans phyfionomie. Repré
» fenter de la même maniere des Au-
» teurs différens , c'eft l'efpéce de contrefens
qui fait le plus de tort à une
» Traduction ; les autres font paffagers
» & fe corrigent .
و د
Le caractère des Ecrivains eft ou dans
la penfée, ou dans le ftyle , ou dans
l'un & dans l'autre. Les Ecrivains dont
le caractère eft dans la penſée , font ceux
qui paffent le moins dans une Langue
JUILLET. 1759. 103
étrangère. Corneille , conclut M. Dalembert
, doit donc être plus facile à traduire
que Racine , & Tacite plus que Sallufte.
» Les Ecrivains les plus intraitables à
» la traduction , font ceux dont la maniere
» d'écrire eſt à eux. Les Anglois ont affez
» bien traduit quelques Tragédies de Ra-
» cine ; je doute , dit M. D. qu'ils tradui-
» fiffent avec le même fuccès les Fables
» de la Fontaine , l'ouvrage peut - être le
plus original que la Langue Françoiſs
» ait produit. "
Les Poëtes peuvent- ils être traduits en
Vers ? Doit - on ne les traduire qu'en
Profe ? M. Dalembert prouve très- bien
que l'un & l'autre eft impoffible . En
Profe l'original eſt dénué du nombre &
de l'harmonie ; en Vers il prend un nombre
& une harmonie nouvelle ; & il faut
avouer que les Poëtes anciens perdent au
change , dans quelque Langue qu'on les
traduife. La gêne du Vers oblige de plus
le Traducteur à dénaturer fouvent l'original
en fubftituant une fentence à une image
, une image à un ſentiment : ce qui
donne beaucoup d'avantage à la traduction
en Profe ; mais dans les Vers la régularité
de la cadence eft une beauté
pour l'oreille , à laquelle la Profe ne peut
E iv
104
MERCURE DE FRANCE.
fuppléer. Ainfi la traduction en Profe
eft une copie reffemblante mais foible :
» la
traduction en Vers eft un ouvrage
» fur le même fujet , plutôt qu'une copie.»
M. Dalembert veut qu'un Traducteur
ofe fe permettre de corriger les traits défectueux
de l'original , qu'il fçache riſquer
au befoin des expreffions nouvelles qu'il
appelle expreffions de génie , & par-là
il entend la réunion néceffaire & adroite
de quelques termes connus , mais qui
n'ont pas encore été mis enfemble. « C'eft,
» dit- il , prefque la feule maniere d'in-
»nover qui foit permife en écrivant. »
Il en donne pour exemple les termes
énergiques & finguliers
qu'employent des
Etrangers de beaucoup d'efprit qui parlent
facilement &
hardiment le françois.
Leur maniere de penfer dans leur Langue
& de s'exprimer dans la nôtre , eft, dit- il,
l'image d'une bonne traduction ; & il prétend
avec raifon que des
traductions bien
faites feroient le moyen le plus fûr & le
plus prompt d'enrichir les Langues. Elles
feront plus , » elles
multiplieront les bons
» modeles ; elles aideront à connoître le
» caractere des Ecrivains , des fiécles &
» des peuples ; elles feront
appercevoir
les nuances qui
diftinguent le goût uni-
» verfel & abfolu du goût national. »
JUILLET. 1759. 105
M. Dalembert invite les Traducteurs à
s'affranchir de l'obligation de traduire un
Auteur d'un bout à l'autre. J'avoue qu'il
feroit avantageux d'abréger en traduifant ,
mais fans laiſſer de lacune , & à condition
qu'on garderoit le fil du récit dans les
Hiftoriens , du raifonnement dans les Philofophes
, & de l'action dans les Poëtes .
C'eft ainfi que je defire depuis longtemps
qu'on ofe traduire le Poëme de Lucain
où je trouve , comme M. Dalembert , de
la déclamation & de la monotonie ; mais
que je ne crois pas auffi dénué d'images
que M. Dalembert le prétend. Les principes
qu'il vient d'expofer font ceux qu'il
a cru devoir fuivre dans la traduction de
différents morceaux de Tacite ; & la maniere
dont il rend compte de fon travail ,
en donneroit feule la plushaute idée. Il faut
en avoir fenti , comme il a fait , toutes les
difficultés pour être en état de les vaincre.
Un des morceaux les plus curieux de
ce Recueil eft la réponſe de M. Dalembert
à M. Rouſſeau , Citoyen de Genêve. Si
j'avois pû la prévoir je n'aurois pas pris
fur moi de juftifier nos Spectacles : ils ont
dans M. Dalembert un Apologifte bien
plus éloquent que moi . J'ai eu le bonheur
de me rencontrer avec lui en bien des
points . Les vérités fimples fe préfentent
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
1
à tout le monde ; mais il n'eft pas donné
à tout le monde de les rendre avec certe
force que leur donne le ftyle de M. D.
و د
Pourquoi des amusemens dit M.
Rouffeau , la vie eft fi courte & le temps
» eft fi précieux ! Qui en doute ? répond
» M. Dalembert . Mais en même temps
» la vie eft fi malheureufe & le plaifir fi
» rare ! Pourquoi envier aux hommes ,
» deftinés prefqu'uniquement par la na-
» ture à pleurer & à mourir, quelques délaffemens
paffagers qui les aident à fup-
» porter l'amertume ou l'infipidité de leur
» exiſtence !... Sans doute tous nos divertiffemens
forcés & factices , inventés &
» mis en ufage par l'oifiveté, font bien au-
» deffous des plaifirs fi purs & fimples
» que devroient nous offrir les devoirs de
» citoyen , d'ami , d'époux , de fils , &
» de pere : mais rendez- nous donc , fi vous
le pouvez , ces devoirs moins pénibles
» & moins triftes ; ou fouffrez qu'après les
» avoir remplis de notre mieux nous nous
» confolions de notre mieux auffi des
chagrins qui les accompagnent. Rendez
» les peuples plus heureux , & par conféquent
les Citoyens moins rares
» amis plus fenfibles & plus conftans ,
» les peres plus juftes , les enfans plus
» tendres , les femmes plus fidèles & plus
ود
"
"
»
ود
les
JUILLET. 1759. 107
vraies : nous ne chercherons point alors
» d'autres plaifirs que ceux qu'on goûte
» au fein de l'amitié , de la Patrie , de la
» nature & de l'amour. »
M. Dalembert avoue que l'eftime pu→
blique eft le but principal des Poëtes
dramatiques comme de tous les Ecrivains,
fans en excepter les Philofophes , qui déclament
contr'elle , & qui femblent la
dédaigner. » L'indifference fe taît , & ne
» fait point tant de bruit ; les injures
» même dites à une nation , ne font quel-
» quefois qu'un moyen plus piquant de
» fe rappeller à fon fouvenir. Et le fa-
» meux Cynique.de la Grèce eût bientôt
» quitté ce tonneau d'où il bravoit les
» préjugés & les Rois , fi les Athéniens
» euffent paffé leur chemin fans le regarder
& fans l'entendre . La vraie Philofophie
ne confifte point à fouler aux
pieds la gloire , & encore moins à le
» dire ; mais à n'en pas faire dépendre
» fon bonheur , même en tâchant de la
» mériter. >>
Mais fi la gloire eft le premier objet
des Poëtes , l'utilité publique peut être au
moins le fecond : or » l'effet de la morale
»du théâtre eſt moins d'opérer un chan-
"gement fubit dans les coeurs corrompus,
que de prémunir contre le vice les ames
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
foibles par l'exercice des fentimens
" honnêtes , & d'affermir dans ces mê
» mes fentimens les ames vertueuſes.
و ر
M. Rouffeau voudroit bannir du théâtre
la Tragédie de Mahomet. » Plût à
» Dieu , dit M. Dalembert , qu'elle y fût
» plus ancienne de deux cens ans ! L'efprit
philofophique qui l'a dictée feroit
» de même date parmi nous , & peut-être
» eût épargné à la Nation Françoife ,
» d'ailleurs fi paifible & fi douce , les
» horreurs & les atrocités religieufes auxquelles
elle s'eft livrée. Si cette Tragédie
laiffe quelque chofe à regretter aux
Sages ,, c'eft de n'y voir que les forfaits
» caufés par le zèle d'une fauffe Religion,
» & non les malheurs encore plus déplo-
» rables , où le zèle aveugle pour une
Religion vraie , peut quelquefois en-
» traîner les hommes.
4
و د
ود
"
و د
A l'égard de l'Amour » Voudriez-vous
» le bannir de la fociété ? demande M.
» Dalembert à M. Rouffeau. Ce feroit ,
» je crois , pour elle , un grand bien &
» un grand mal ; mais vous chercheriez
» en vain à détruire cette paffion... Or fi
» on ne peut & fi on ne doit peut - être
» pas étouffer l'amour dans le coeur des
» hommes , que reste- t-il à faire finon de
» le diriger vers une fin honnête , & de
JUILLET. 1759: 109
» nous montrer dans des exemples illuftres
fes fureurs & fes foibleffes , pour
» nous en défaire ou nous en guérir ?
A l'égard de la Comédie , M. Dalembert
convient que nous fommes plus
frappés du ridicule qu'elle joue que des
vices dont ce ridicule eft la fource ; mais
il obferve avec raifon qu'elle fuppofe
déjà le vice déteſté comme il doit l'être ,
& que c'est le ridicule qu'elle s'attache à
faire fentir. Il eft donc tout fimple ;
» dit-il , que le fentiment qu'elle fuppofe ,
" nous affecte moins ( dans le moment
» de la repréſentation ) que celui qu'elle
» cherche à exciter en nous, fans que pour
» cela elle nous falſe prendre le change
»fur celui de ces deux fentimens qui doit
» dominer dans notre ame. »
En réfutant la critique de M. Roufſeau
fur le caractère du Miſantrope , il en
fait une beaucoup plus jufte à ce qui me
ſemble, du caractère de Philinte. Il trouve
que dans la Scène du Sonnet , Philinte
devoit attendre qu'Oronte lui demandât
fon avis , & fe borner à une approbation
foible. » La colère du Mifantrope fur la
» complaifance de Philinte , n'en eût été
» que plus plaifante , parce qu'elle eût
» été moins fondée ; & la fituation des
» perſonnages eût produit un jeu de théâTO
MERCURE DE FRANCE .
tre d'autant plus grand , que Philinte
" eût été partagé entre l'embarras de
» contredire Alcefte & la crainte de cho-
"quer Oronte. »
M. Dalembert regarde avec raifon la
Comédie attendriffante dont l'Enfant Prodigue
eft le modèle , comme plus intéreffante
pour nous que la Tragédie ellemême.
Les malheurs de la vie privée
» font , dit-il , l'image fidelle des peines
» qui nous affligent ou qui nous mena-
» cent ; un Roi n'eft prefque pas notre
» femblable , & le fort de nos pareils a
bien plus de droits à nos larmes. »
Sur l'Article des Comédiens » com
» ment n'avez-vous pas fenti, demandeM.
D. à M. R. que fi ceux qui repréfentent
» nos pièces méritent d'être deshonorés ,
» ceux qui les compofent mériteroient
auffi de l'être ; & qu'ainfi en élevant
les uns & en aviliffant les autres , nous
» avons été tout à la fois bien inconfé-
» quens & bien barbares , »
Avant que d'aller plus loin , qu'il me
foit permis derépondre un mot à ce qu'ont
dit de moi & de mon Apologie du Théâtre
des Journaliſtes avec lefquels je ferai
toujours fort aife de difcuter mes opinions
itera 5.Luci
On m'a reproché ( Journal de TrévouK,
) JUILLET 17599 III
Avril 1759 , page 859 & fuivantes ) d'être
du nombre de ceux qui arment l'erreur
» de tant de fophifmes, qu'il n'eft prefque
plus poffible de reconnoître ce qu'il
faut croire. Si dans la controverfe des
» Spectacles on n'infifte pas fur les preuves
tirées de la Religion , les Partiſans du
" Théâtre fe fauveront toujours , dit- on ,
» dans le nuage dont ils fçavent fi bien
» s'envelopper. »
»
Rien n'est plus aifé que de démêler
le vice d'un Sophifme ; fi j'en ai employé
quelqu'un en faveur des Spectacles,
il étoit juſte de m'en convaincre & voilà
ce qu'on n'a pas fait . Les preuves tirées
de la Religion décident une queftion
que je n'ai pas révoquée en doute ;
fçavoir que les Spectacles dangereux pour
les moeurs , tels que les ont condamnés
les Peres & les Docteurs de l'Egliſe ,
font en effet condamnables & doivent
être profcrits. Mais peut-il y avoir des
Spectacles utiles aux moeurs ? Et ceux-là
doivent- ils être confervés ? Le Théâtre
François eft-il dans le cas de cette exception
, confidéré feulement comme
compofé de nos Tragédies les plus eftjmées
& de nos meilleures Comédies ?
Voilà de quoi il s'agiffoit dans mes analyfes
de la Lettre de M. Rouſſeau. Sur
11½ MERCURE DE FRANCE.
و د
la Scene Françoife , ai-je dit , » toutes
» les inclinations pernicieufes font con-
» damnées , toutes les paffions funeftes y
infpirent l'horreur , toutes les foibleffes
» malheureuſes y font naître la pitié &
la crainte. Les fentimens qui de leur
>> nature peuvent être dirigés au bien &
» au mal , comme l'ambition & l'amour ,
"y font peints avec des couleurs inté-
» reffantes ou odieufes , felon les cir-
» conftancès qui les décident ou vertueux
» ou criminels. Telle eft la régle inva-
» riable de la ſcène tragique , & le Poëte
qui l'auroit violée révolteroit tous les
39
efprits. Ceft-là le fait que j'ai tâché
de prouver à l'égard de la Tragédie : fi
ce fait eft vrai, il eſt évident que le Théâtre
Tragique François n'eft pas du nombre
des Spectacles que l'Evangile & les
Peres de l'Eglife ont condamnés ; mais
que ce fait foit vrai ou non , c'est une
queftion qu'ils n'ont pas décidée , & que
j'ai eu par conféquent la liberté d'exa
miner.
Al'égard de la Comédie , j'ai reconnu
» que le Théâtre , quoique purgé de fon
» ancienne indécence , n'eft pas encore
» affez châtié ; que Dancourt , Monfleury
» & leurs femblables devroient en être
à jamais bannis ; qu'en un mot le feul
JUILLET. 1959. 113
» comique honnête & moral doit être
» donné en ſpectacle. » Il s'agiffoit donc
d'examiner, non pas s'il y avoit des Comédies
répréhensibles du côté des moeurs :
j'en tombois d'accord ; mais s'il y avoit
des Comédies dont les moeurs fuffent bonnes
& les leçons utiles . Et c'eft fur quoi
je croyois que l'Evargile ni les Peres de
l'Eglife n'avoient rien décidé pour le fiécle
préfent.
L'Evangile , difent les Journaliſtes de
Trévoux , condamne tout fans modification
ni reftriction quelconque. Il condamneroit
don cauffi les Tragédies de Collège. Mais
c'eft ce que je ne crois pas. C'est ce que ne
croyoit pas M. Boffuet lorsqu'il répondit
indirectement fur cette queſtion des
Spectacles :qu'il y avoit de grands exemples
pour , & de grandes raifons contre :
car il eft certain qu'il n'eût pas biaifé
fur un point formellement décidé par
l'Evangile. C'eft ce que ne croyoit pas
non plus le Pere Porée , cet homme
pieux , lorfqu'en attaquant les Spectacles
tels qu'ils étoient , il les approuvoit tels
qu'ils pouvoient être. C'eft ce qu'on ne
croit pas à Rome où les Spectacles font
permis & fréquentés par des perfonnes
d'une vie très-édifiante ; ni en France
dans les fociétés chargées de l'éducation
114 MERCURE DE FRANCE.
de la ieuneffe qui prefque toutes , depuis
le Collège de Louis le Grand jufqu'à S.
Cyr , font entrer l'exercice de la déclamation
Théâtrale dans l'inftitution des
jeunes perfonnes de l'un & de l'autre
féxe , comme un moyen de leur former
l'efprit & le coeur. Il eft vrai qu'on choifit
pour cela les piéces les plus épurées ;
mais il ne s'enfuit pas moins qu'un Spectacle
dont les moeurs font bonnes eft
un amuſement permis & utile ; & quant
à la queftion particulière , fi les niceurs
de telle ou de telle de nos piéces font
bonnes ou mauvaiſes , ni l'Evangile ni
les Peres n'ont vraisemblalement rien
prononcé là-deffus. J'ai donc pû entrer
dans cette difcuffion avec M. Rouffeau ,
fans m'expofer à d'autres reproches qu'à
celui de m'être trompé , encore faut- il
qu'on le prouve. Du refte je fuis trèsfenfible
à ce que les mêmes Journaliſtes
ont bien voulu dire d'obligeant fur mes
analyſes ; mais ils me font l'honneur d'y
fuppofer un art que je n'y ai pas mis ;
& je ferois bien plus reconnoiffant s'ils
euffent voulu y appercevoir la fimplicité
& la bonne foi avec lefquelles je dis ce
que je penſe.
K
Revenons à M. Dalembert. Après avoir
juſtifié le Théâtre François , il fait en
JUILLET. 1759. 115
paffant l'apologie des femmes que M. R.:
a fi violemment attaquées. » Le genre:
» humain feroit bien à plaindre , lui ditil
, » fi l'objet le plus digne de nos hom-
» mages étoit en effet auffi rare que
vous le dites. Mais fi par malheur vous
» aviez raifon , quelle en feroit la trifte
caufe ? L'esclavage & l'efpéce d'avilif-
» fement où nous avons mis les femmes.
»Nous traitons la Nature en elles comme
» nous la traitons dans nos jardins : nous
» cherchons à l'orner en l'étouffant. Si la
plupart des Nations ont agi comme
nous à leur égard , c'eft que partout
>> les hommes ont été les plus forts , &
» que partout le plus fort eft l'oppref-
»feur & le tyran du plus foible. Je ne
fçai fi je me trompe , mais il me fem-
» ble que l'éloignement où nous tenons
» les femmes , de tout ce qui peut les
» éclairer & leur élever l'ame , eſt bien
capable , en mettant leur vanité à la
gêne , de flatter leur amour-propre. On
»diroit que nous fentons leurs avanta-
»ges , & que nous voulons les empê¬
cher d'en profiter.
"
Il s'élève contre l'éducation puérile
qu'on leur donne ; & ce morceau plein
d'éloquence ne ſçauroit être affez connu.
Nous avons éprouvé tant de fois , dit-il ,
116 MERCURE DE FRANCE:
SIZEA
co
esc
» combien la culture de l'efprit & l'exer-
» cice des talens font propres à nous dif-
» traire de nos maux , & à nous conſoler
dans nos peines ! pourquoi refufer à la
» plus aimable moitié du genre humain ,
» deftinée à partager avec nous le malheur
d'être , le foulagement le plus pro-
» pre à le lui faire fupporter ? Philofophes
"" que la Nature a répandus fur la ſurface , d
» de la terre , c'eſt à vous à détruire , s'il
vous eft poffible , un préjugé fi funefte ;
c'eft à ceux d'entre vous qui éprouvent
la douceur ou le chagrin d'être peres ,
» d'ofer les premiers fecouer le joug d'un
» barbare uſage , en donnant à leurs filless for
la même éducation qu'à leurs autres
enfans. Qu'elles apprennent feulement
»de vous en recevant cette éducation , el
précieuſe , à la regarder uniquement
» comme un préfervatif contre l'oifivété ,
un rempart contre les malheurs ; & non
»comme l'aliment d'une curiofité vaine
» & le fujet d'une oftentation frivole.o
» Voilà tout ce que vous devez & tout &pasl'id
» ce qu'elles doivent à l'opinion publique , les aux
qui peut les condamner à paroître igno- que
❤rantes , mais non pas les forcer à l'être.quile
» On vous a vu fi
fouvent
pour des motifs esfer
» très-légers , par vanité , ou par humeur ,
»
22 heurter de front les idées de votre
ble
qui
les
les
le
fermet
ful
roient
JUILLET. 1759 117
"
33
-
la´vie
fiécle ;pour quel intérêt plus grand pou-
» vez-vous le braver , que pour l'avantage
de ce que vous devez avoir de plus
cher au monde , pour rendre la vie
» moins amère à ceux qui la tiennent de
» vous , & que la Nature a deſtinés à vous
»furvivre & à fouffrir ; pour leur procurer
» dans l'infortune , dans les maladies , dans
la pauvreté , dans la vieilleffe , des ref-
»fourcesdont notre injuftice les a privées?
» on regarde communément , Monfieur ,
» les femmes comme très fenfibles &
"très foibles ; je les crois au contraire ou
» moins fenfibles ou moins foibles que
» nous. Sans force de corps , fans talens ,
»fans étude qui puiffe les arracher à leurs
" peines , & les leur faire oublier quelques
» momens , elles les fupportent néan-
» moins , elles les dévorent , & fçavent
» quelquefois les cacher mieux que nous :
» cette fermeté fuppofe en elles , ou une
"ame peu fufceptible d'impreffions pro-
» fondes , ou un courage dont nous n'a-
" vons pas l'idée. Combien de fituations
cruelles auxquelles les hommes ne réfiftent
que par le tourbillon d'occupa-
" tions qui les entraîne : les chagrins des
» femmes feroient- ils moins pénétrans &
» moins vifs que les nôtres ? Ils ne le
» devroient pas être. Leurs peines vien-
»
18 MERCURE DE FRANCE.
» nent ordinairement du coeur ; les nôtres
»n'ont fouvent pour principe que la vanité
& l'ambition . Mais ces fentimens
étrangers que l'éducation a portés dans
notre ame , que l'habitude y a gravés ,
»& que l'exemple fortifie , deviennent
( à la honte de l'humanité ) plus puif
fants fur nous que les fentimens naturels;
la douleur fait plus périr de Miniftres
déplacés que d'Amans malheureux. »
و د
M. Dalembert a réfervé pour la fin de
fa Lettre l'Article qui intéreffe Genêve ,
& cet Article a deux objets : le fpectacle,
& le dogme des Miniftres. Quant au premier
, il avoue que la Comédie feroit au
moins inutile aux Génévois s'ils en étoient
encore à l'âge d'or ; mais ils m'ont paru ,
dit-il , affez avancés , ou fi vous voulez
affez pervertis pour pouvoir entendre
Brutus & Rome fauvée , fans avoir à
craindre d'en devenir pires.
A l'égard de la dépenſe , » la Ville de
» Genêve eft , à proportion de fon éten-
» due , une des plus riches de l'Europe , »
& M. Dalembert dit avoir lieu de croire
que plufieurs Citoyens opulens de cette
Ville , qui defireroient y avoir un théâtre
, fourniroient fans peine une partie
de la dépenfe. Un ou deux jours de la
femaine fuffiroient à cet amuſement , &
JUILLET. 1759 . 119
"
on pourroit prendre pour l'un de ces
jours celui où le Peuple fe repofe. Du
refte , dans un état auffi petit , où l'oeil
vigilant des Magiftrats peut s'étendre au
même inftant d'une frontiere à l'autre , il
feroit facile d'éclairer la conduite des
Comédiens , & de maintenir les loix
fomptuaires. » Il ne falloit pas moins ,
pourfuit M. Dalembert , » qu'un Philofophe
exercé comme vous aux paradoxes,
» pour nous foutenir qu'il y a moins de
» mal à s'enyvrer & à médire , qu'à voir
repréſenter Cinna & Polieucte . Il ajoute
que les Citoyens de Genêve ſe récrient
» fort contre cette peinture que M. R. a
» faite de leur vie journalière , qu'ils fe
plaignent que le peu de féjour qu'a
» fait M. R. parmi eux , ne lui ayant
pas laiffé le temps de les connoître
» ni d'en fréquenter affez les différens
» états , il a repréſenté comme l'efprit
général de cette fage République , ce
» qui n'eft tout au plus que le vice obfcur
& méprifé de quelques Sociétés
>> particulières.
A l'égard des fentimens que M. Dālembert
a attribué aux Miniftres de Genêve
en matiere de Religion , il dit en
avoir parlé , non d'après un fecret confié
mais d'après leurs ouvrages , & d'après
120 MERCURE DE FRANCE.
des converfations publiques. Moyens que
M. Rouffeau n'avoit pas compris dans
fon énumération . » Si je me ſuis trompé ,
» ajoute M. Dalembert , tout autre que
» moi , j'oſe le dire , eût été trompé
» de même. Il obferve de plus que les
fentimens qu'il attribue aux Miniftres de
Genêve font une fuite néceffaire de leurs
principes , d'après lefquels il prétend
que quand ils ne feroient pas Sociniens
, il faudroit qu'ils le devinffent ,
non pour l'honneur de leur Religion ,
» mais pour celui de leur Philofophie.
( Je réserve l'Extrait du quatrième Volume
pour le Mercure prochain . )
& de Philofophie . Nouvelle édition.
CE Recueil de quelques Ouvrages de
M. Dalembert contient nombre de morceaux
déjà connus ; tels font le difcours
préliminaire de l'Encyclopédie , & la Préface
du troifième Volume de ce Dictionnaire
; l'Effai fur la Société des Gens de
Lettres & des Grands ; les Eloges académiques
de M. Bernoulli , de M. l'Abbé
JUILLET. 1759. 93
Terraffon , de M. le Préſident de Montefquieu,
avec l'Analyſe de l'Eſprit des Loix ;
celui de M. l'Abbé Mallet, & celui de M.
Dumarſais ; les Mémoires de Chriſtine, le
Difcours de réception de M. Dalembert
à l'Académie Françoife , avec des réflexions
fur l'élocution oratoire & fur le ſtyle
en général ; une Deſcription abrégée du
Gouvernement de Genève , & un Effai de
traduction de quelques morceaux de Tacite.
M. Dalembert nous avertit que parmi
ces morceaux déjà foumis au jugement du
Public , il en eft plufieurs qui reparoiffent
avec des augmentations & des changemens
, comme l'Eſſai de traduction des
morceaux de Tacite , le difcours fur l'élocution
&c.
Il a retouché de même l'Effai fur les
Gens de Lettres , & il y a fait quelques
additions relatives à l'état préfent de la
République Littéraire. Il fçait que la liberté
avec laquelle il s'eft exprimé dans
cet Eſſai , a excité quelques murmures ;
» mais a-t-il dit la vérité ? Voilà ce qui
» importe au Public. A- t- il attaqué ou
» même défigné quelqu'un ? Voilà ce qui
» importe aux Particuliers.
Je ferai cependant une obſervation fur
cette franchife philofophique dont per
94 MERCURE DE FRANCE .
fonne n'a droit de s'offenfer & dont fi peu
de gens s'accommodent. On la pardonne à
un Auteur qui n'eft plus , on l'admire dans
fes écrits comme portant le cara & ere
d'une ame libre & courageufe ; mais elle
choque dans un Auteur vivant , & la raifon
en eft bien naturelle. On regarde celui-
ci comme ufurpateur d'une autorité
que l'on veut n'accorder à perſonne ; expofé
à vivre avec lui , on exige qu'il fe
foumette aux loix de cette complaifance
fociale qui épargne la vanité des uns en
cachant la fupériorité des autres. Le plus
inévitable de tous les afcendans , & par
conféquent le plus importun
le plus
odieux pour les ames vaines , c'est l'empire
de la raiſon. Celui qui le fait fentir
fans égards , fans ménagement , eft donc
affuré de déplaire .
,
C'eft à l'homme qui penfe & qui juge
mieux que la multitude , à voir s'il a le
courage de faire des mécontens pendant
fa vie , pour avoir des admirateurs après
fa mort. On propofe un parti modéré :
ce feroit non feulement d'éviter les perfonalités
offenfantes , mais encore de préfenter
les vérités générales avec une circonfpection
timide. Mais la vérité fous
le voile en eft beaucoup moins frappante;
elle languit dans les détours ; la politeffe
JUILLET. 1759. 95 .
l'amollit & l'énerve ; & fouvent en fait
de morale l'éloquence perd de fa force
en perdant de fon âpreté , pareille à ces
remèdes dont on affoiblit la vertu fi on
leur ôte leur amertume . Un Ecrivain
brafque & tranchant doit donc renoncer
à la faveur des gens du monde ; mais fon
parti pris fur cette privation , il n'a plus
qu'un mot à dire: Lecteurs , fuppofez
que je fuis mort , & que j'écrivois il y
» a mille ans. » C'eft au moins dans ce
point de vue que l'on doit confidérer un
Ecrivain Philofophe lorfqu'on veut le
Juger équitablement . On doit l'ifoler de
la fociété , écarter toutes les confidéra
tions perfonnelles , oublier l'homme &
peler les écrits .
Les morceaux dont M. Dalembert a
nouvellement enrichi fes Mélanges , font
des réfléxions fur les éloges Académiques
; une réponse à la Lettre de M.
Rouffeau , Citoven de Genève , fur l'Article
Genève de l'Encyclopédie ; des Ob
fervations fur l'art de traduire ; un Effai
fur les Elémens de Philofophie , ou fur les
principes des connoiffances humaines ; des
réflexions
fur l'ufage & fur l'abus de la
Philofophie
en matière de goût , fur l'abus
en matière de Religion ; fur
dela
critique
la liberté dela
Mufique.
1
96 MERCURE DE FRANCE.
Parmi les additions faites aux morceaux
déjà connus & qui font en trèsgrand
nombre , ( furtout dans les effais
de traduction de Tacite ) je ne citerai
qu'un endroit de l'effai fur la fociété des
Gens de Lettres avec les Grands. Il s'agit
des protecteurs . » Ce qu'il y a de plus
honteux , pour les Grands & pour la
» Littérature , c'eft que des Ecrivains qui
» deshonorent leur état par la fatyre ,
» trouvent des protecteurs encore plus
» méprifables qu'eux. L'homme de Lettres
"
و د
digne de ce nom dédaigne également
»& de fe plaindre des uns & de répon-
» dre aux autres ; mais quelque peu ſen-
» fible qu'il doive- être aux injures prifes
» en elles-mêmes , il ne doit pas fermer
» les yeux fur l'appui qu'on leur prête ,
»ne fût ce que pour fe former une idée
jufte de ceux qui daignent les favori-
» fer. Dans les pays où la preffe n'eft pas
» libre , la licence d'infulter les Gens de
» Lettres par des fatyres , n'eft qu'une
»preuve du peu de confidération réelle
» qu'on a pour eux , du plaifir même
» qu'on prend à les voir infultés. Et pourquoi
eft-il plus permis d'outrager un
» homme de Lettres qui honore ſa na-
»tion , que de rendre ridicule un homme
» en place qui avilit la fienne ?... Je ne
و ر
» puis
JUILLET. 1759. 97
puisme difpenfer de rapporter à cette
» occafion une anecdote bien propre à
» faire connoître le caractère & l'injufti-
» ce des hommes dont je parle. Un d'entr'eux
tournoit en ridicule la délicateffe
»> exceffive d'un Ecrivain célèbre, qui avoit
» témoigné un chagrin ( trop grand fans
doute ) de quelques fatyres publiées.
» contre lui : l'Ecrivain célèbre fit une
» Chanfon où l'homme en place étoit
» effleuré très- légèrement. Si on eût cru
" l'offenfé , les Loix n'avoient pas affez
»de fupplices pour punir l'injure qu'on
» lui avoit faite. »
Je vais parcourir auffi rapidement qu'il
me fera poffible les morceaux nouvellement
ajoutés à ce Recueil ; mais il en
eft qui demandent une férieufe attention,
Dans les réfléxions fur les éloges académiques
, M. Dalembert ne diffimule
pas les abus de l'ufage où l'on eft de
célébrer des hommes qui ne méritent
que l'oubli ; mais ces abus lui paroiffent
légers en comparaifon des avantages.
»Si les anciens qui élevoient des Statues
aux grands hommes , avoient eu le
"même foin que nous , d'écrire la vie
"des gens de Lettres ; nous aurions , il
eft vrai , quelques Mémoires inutiles ,
I, Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
و د
mais nous ferions plus inftruits fur les
progrès des fciences & des arts & fur les
» découvertes de tous les âges ; hiſtoire
» plus intéreffante pour nous que celle
» d'une foule de Souverains qui n'ont
» fait que du mal aux hommes. >>
Il ne veut pas que l'on fe borne à dire
ce que l'homme de Lettres a fait ; il croit
auffi utile de faire connoître ce qu'il a
été , & de peindre l'homme en mêmetemps
que l'Ecrivain . » Cependant le but
» des éloges littéraires eft de rendre les
» Lettres refpectables , & non de les avi-
» lir. Si donc la conduite a deshonoré
» les ouvrages , quel parti prendre ? Louer
» les ouvrages . Et fi d'un autre côté la
» conduite eft fans reproches & les ou-
» vrages fans mérite , que dire alors ? Se
» taire. » C'eſt en effet le parti le plus
fage & le plus décent : car il me paroît
bien difficile d'obferver dans la peinture
morale des caractères cette diſtinction
délicate que prefcrit M. Dalembert entre
les traits défectueux que l'on peut relever
& ceux qu'on doit paffer fous filence ;
& quand les limites font auffi peu marquées
, en approcher de trop près , c'eſt
s'expofer à les franchir. Ainfi la liberté
que peut fe donner à cet égard un Ecrivain
fûr de lui-même , ne doit jamais tirer
JUILLET. 1759 99
à conféquence , encore moins paffer en
régle, & le plaifir d'obferver le contraſte
ou l'accord des écrits & des moeurs d'un
homme de Lettres qui n'eft plus , ne doit
pas l'emporter fur le danger d'introduire
dans les Sociétés littéraires la fatyre perfonnelle.
» Le ton d'un éloge hiftorique ne doit
» être ni celui d'un Difcours oratoire , ni
» celui d'une narration aride. Les réflexions
philofophiques font l'ame & la
fubitance de ce genre d'écrits .... Ceft
en cela que l'illuftre Secrétaire de l'Académie
des Sciences ( M. de Fonte-
» nelle ) a furtout excellé : c'eſt par-là
» qu'il fera principalement époque dans
» l'Hiſtoire de la Philofophie : c'eſt par- là
» enfin qu'il a rendu fi dangereufe à occu-
» per aujourd'hui la place qu'il a remplie
» avec tant de fuccès. Si on peut lui re-
» procher de légers défauts , c'eft quel-
» quefois trop de familiarité dans le ftyle,
quelquefois trop de recherches & de
>> rafinement dans les idées ; ici une forte
» d'affectation à montrer en petit les
» grandes choſes ; là quelques détails pué-
» rils peu dignes de la gravité d'un ouvrage
philofophique. Voilà pourtant ,
» qui le croiroit ? en quoi la plupart de
E ij
535004
}
Too
MERCURE
DE
FRANCE
. " nos faifeurs d'éloges ont cherché à lu
>> reffembler. >>
»
Les obfervations de M. D. fur l'art de
traduire font pleines de Philofophie & de
goût. De quelque côté qu'on le tourne
» dans les Beaux-arts, dit M , Dalembert ,
» on voit partout la médiocrité dictant les
» Loix , & le génie s'abaiſſant à lui obéir.
C'eſt un Souverain empriſonné par des
» efclaves ; cependant s'il ne doit pas fe
» laiffer fubjuguer , il ne doit
ود
"
pas non
L'art
de la traduction
eft foumis
à cette
régle comme
toutes
les parties.de la littérature
: l'Auteur
en examine
les Loix ; 1.° eu égard
au génie
des Langues
;
2.º relativement
au génie
des Auteurs
; 3. par rapport
aux principes
qu'on
peut
fe faire dans
ce genre
d'écrire
.
plus tout fe permettre. »
Il femble que plus le caractère d'une
Langue approche de celui d'une autre ,
plus il eft facile de bien traduire ; mais
cette même facilité donneroit , felon M.
Dalembert , plus de Traducteurs médiocres
& moins d'excellens. Satisfait du
mérite de la reflemblance , on néglige-
Foit les graces de la diction : or une des
grandes difficultés de l'art d'écrire , &
principalement des traductions , eft , ditil
, de fçavoir jufqu'à quel point on peut
JUILLET. 1759.
101
facrifier l'énergie à la nobleffe , la correction
à la facilité , la juſteſſe rigoureuſe à
la méchanique du ftyle , & une imitation
froide & fervile eft une mauvaiſe traduction.
D'un autre côté , la différence de caractère
des Langues , laiffe au Traducteur
une liberté dangereufe. Ne pouvant donner
à la copie une parfaite reffemblance ,
il doit craindre de ne lui pas donner toute
celle qu'elle peut avoir.
Si l'on étoit difpenfé de bien connoître
le génie & les fineffes des Langues , ce
devroit être des Langues anciennes : cependant
les Traducteurs des Anciens font
traités plus févèrement que les autres.
La fuperftition en faveur de l'antiquité
nous fait fuppofer que les Anciens fe font
toujours exprimés de la manière la plus
heureufe ; c'eft à qui leur trouvera plus
de fineffe & de beautés.
On a prétendu que les Langues n'avoient
point de caractere particulier. M.
Dalembert convient qu'entre les mains
d'un homme de génie chaque Langue ſe
prête à tous les ftyles.
» Mais fi toutes font également propres
à chaque genre d'ouvrage , elles ne le
font pas également à exprimer une
" même idée : c'eft en quoi confifte la
diverfité de leur génie. E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
» Les Langues , dit -il , en conféquence
» de cette diverfité , doivent avoir les
» unes fur les autres des avantages réci-
» proques.
Mais leurs avantages feront en
général d'autant plus grands qu'elles
» auront plus de variété dans les tours
» & de brièveté dans la conftruction , de
» licences, & de richeffes . » De toutes les
Langues cultivées par les gens de Lettres ,
F'Italienne eft, felon M. Dalembert, celle
qui réunit ces avantages au plus haut
degré. La Langué Françoife au contraire ,
celle qui met le plus à la gêne les Tra
ducteurs comme les Poëtes.
و د
Si les Langues ont leur génie , les
» Ecrivains ont auffi le leur. Le caractere
de l'original doit donc paffer auffi dans
la copie. Sans cette qualité les tra-
» ductions font des beautés régulieres ,
» fans ame & fans phyfionomie. Repré
» fenter de la même maniere des Au-
» teurs différens , c'eft l'efpéce de contrefens
qui fait le plus de tort à une
» Traduction ; les autres font paffagers
» & fe corrigent .
و د
Le caractère des Ecrivains eft ou dans
la penfée, ou dans le ftyle , ou dans
l'un & dans l'autre. Les Ecrivains dont
le caractère eft dans la penſée , font ceux
qui paffent le moins dans une Langue
JUILLET. 1759. 103
étrangère. Corneille , conclut M. Dalembert
, doit donc être plus facile à traduire
que Racine , & Tacite plus que Sallufte.
» Les Ecrivains les plus intraitables à
» la traduction , font ceux dont la maniere
» d'écrire eſt à eux. Les Anglois ont affez
» bien traduit quelques Tragédies de Ra-
» cine ; je doute , dit M. D. qu'ils tradui-
» fiffent avec le même fuccès les Fables
» de la Fontaine , l'ouvrage peut - être le
plus original que la Langue Françoiſs
» ait produit. "
Les Poëtes peuvent- ils être traduits en
Vers ? Doit - on ne les traduire qu'en
Profe ? M. Dalembert prouve très- bien
que l'un & l'autre eft impoffible . En
Profe l'original eſt dénué du nombre &
de l'harmonie ; en Vers il prend un nombre
& une harmonie nouvelle ; & il faut
avouer que les Poëtes anciens perdent au
change , dans quelque Langue qu'on les
traduife. La gêne du Vers oblige de plus
le Traducteur à dénaturer fouvent l'original
en fubftituant une fentence à une image
, une image à un ſentiment : ce qui
donne beaucoup d'avantage à la traduction
en Profe ; mais dans les Vers la régularité
de la cadence eft une beauté
pour l'oreille , à laquelle la Profe ne peut
E iv
104
MERCURE DE FRANCE.
fuppléer. Ainfi la traduction en Profe
eft une copie reffemblante mais foible :
» la
traduction en Vers eft un ouvrage
» fur le même fujet , plutôt qu'une copie.»
M. Dalembert veut qu'un Traducteur
ofe fe permettre de corriger les traits défectueux
de l'original , qu'il fçache riſquer
au befoin des expreffions nouvelles qu'il
appelle expreffions de génie , & par-là
il entend la réunion néceffaire & adroite
de quelques termes connus , mais qui
n'ont pas encore été mis enfemble. « C'eft,
» dit- il , prefque la feule maniere d'in-
»nover qui foit permife en écrivant. »
Il en donne pour exemple les termes
énergiques & finguliers
qu'employent des
Etrangers de beaucoup d'efprit qui parlent
facilement &
hardiment le françois.
Leur maniere de penfer dans leur Langue
& de s'exprimer dans la nôtre , eft, dit- il,
l'image d'une bonne traduction ; & il prétend
avec raifon que des
traductions bien
faites feroient le moyen le plus fûr & le
plus prompt d'enrichir les Langues. Elles
feront plus , » elles
multiplieront les bons
» modeles ; elles aideront à connoître le
» caractere des Ecrivains , des fiécles &
» des peuples ; elles feront
appercevoir
les nuances qui
diftinguent le goût uni-
» verfel & abfolu du goût national. »
JUILLET. 1759. 105
M. Dalembert invite les Traducteurs à
s'affranchir de l'obligation de traduire un
Auteur d'un bout à l'autre. J'avoue qu'il
feroit avantageux d'abréger en traduifant ,
mais fans laiſſer de lacune , & à condition
qu'on garderoit le fil du récit dans les
Hiftoriens , du raifonnement dans les Philofophes
, & de l'action dans les Poëtes .
C'eft ainfi que je defire depuis longtemps
qu'on ofe traduire le Poëme de Lucain
où je trouve , comme M. Dalembert , de
la déclamation & de la monotonie ; mais
que je ne crois pas auffi dénué d'images
que M. Dalembert le prétend. Les principes
qu'il vient d'expofer font ceux qu'il
a cru devoir fuivre dans la traduction de
différents morceaux de Tacite ; & la maniere
dont il rend compte de fon travail ,
en donneroit feule la plushaute idée. Il faut
en avoir fenti , comme il a fait , toutes les
difficultés pour être en état de les vaincre.
Un des morceaux les plus curieux de
ce Recueil eft la réponſe de M. Dalembert
à M. Rouſſeau , Citoyen de Genêve. Si
j'avois pû la prévoir je n'aurois pas pris
fur moi de juftifier nos Spectacles : ils ont
dans M. Dalembert un Apologifte bien
plus éloquent que moi . J'ai eu le bonheur
de me rencontrer avec lui en bien des
points . Les vérités fimples fe préfentent
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
1
à tout le monde ; mais il n'eft pas donné
à tout le monde de les rendre avec certe
force que leur donne le ftyle de M. D.
و د
Pourquoi des amusemens dit M.
Rouffeau , la vie eft fi courte & le temps
» eft fi précieux ! Qui en doute ? répond
» M. Dalembert . Mais en même temps
» la vie eft fi malheureufe & le plaifir fi
» rare ! Pourquoi envier aux hommes ,
» deftinés prefqu'uniquement par la na-
» ture à pleurer & à mourir, quelques délaffemens
paffagers qui les aident à fup-
» porter l'amertume ou l'infipidité de leur
» exiſtence !... Sans doute tous nos divertiffemens
forcés & factices , inventés &
» mis en ufage par l'oifiveté, font bien au-
» deffous des plaifirs fi purs & fimples
» que devroient nous offrir les devoirs de
» citoyen , d'ami , d'époux , de fils , &
» de pere : mais rendez- nous donc , fi vous
le pouvez , ces devoirs moins pénibles
» & moins triftes ; ou fouffrez qu'après les
» avoir remplis de notre mieux nous nous
» confolions de notre mieux auffi des
chagrins qui les accompagnent. Rendez
» les peuples plus heureux , & par conféquent
les Citoyens moins rares
» amis plus fenfibles & plus conftans ,
» les peres plus juftes , les enfans plus
» tendres , les femmes plus fidèles & plus
ود
"
"
»
ود
les
JUILLET. 1759. 107
vraies : nous ne chercherons point alors
» d'autres plaifirs que ceux qu'on goûte
» au fein de l'amitié , de la Patrie , de la
» nature & de l'amour. »
M. Dalembert avoue que l'eftime pu→
blique eft le but principal des Poëtes
dramatiques comme de tous les Ecrivains,
fans en excepter les Philofophes , qui déclament
contr'elle , & qui femblent la
dédaigner. » L'indifference fe taît , & ne
» fait point tant de bruit ; les injures
» même dites à une nation , ne font quel-
» quefois qu'un moyen plus piquant de
» fe rappeller à fon fouvenir. Et le fa-
» meux Cynique.de la Grèce eût bientôt
» quitté ce tonneau d'où il bravoit les
» préjugés & les Rois , fi les Athéniens
» euffent paffé leur chemin fans le regarder
& fans l'entendre . La vraie Philofophie
ne confifte point à fouler aux
pieds la gloire , & encore moins à le
» dire ; mais à n'en pas faire dépendre
» fon bonheur , même en tâchant de la
» mériter. >>
Mais fi la gloire eft le premier objet
des Poëtes , l'utilité publique peut être au
moins le fecond : or » l'effet de la morale
»du théâtre eſt moins d'opérer un chan-
"gement fubit dans les coeurs corrompus,
que de prémunir contre le vice les ames
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
foibles par l'exercice des fentimens
" honnêtes , & d'affermir dans ces mê
» mes fentimens les ames vertueuſes.
و ر
M. Rouffeau voudroit bannir du théâtre
la Tragédie de Mahomet. » Plût à
» Dieu , dit M. Dalembert , qu'elle y fût
» plus ancienne de deux cens ans ! L'efprit
philofophique qui l'a dictée feroit
» de même date parmi nous , & peut-être
» eût épargné à la Nation Françoife ,
» d'ailleurs fi paifible & fi douce , les
» horreurs & les atrocités religieufes auxquelles
elle s'eft livrée. Si cette Tragédie
laiffe quelque chofe à regretter aux
Sages ,, c'eft de n'y voir que les forfaits
» caufés par le zèle d'une fauffe Religion,
» & non les malheurs encore plus déplo-
» rables , où le zèle aveugle pour une
Religion vraie , peut quelquefois en-
» traîner les hommes.
4
و د
ود
"
و د
A l'égard de l'Amour » Voudriez-vous
» le bannir de la fociété ? demande M.
» Dalembert à M. Rouffeau. Ce feroit ,
» je crois , pour elle , un grand bien &
» un grand mal ; mais vous chercheriez
» en vain à détruire cette paffion... Or fi
» on ne peut & fi on ne doit peut - être
» pas étouffer l'amour dans le coeur des
» hommes , que reste- t-il à faire finon de
» le diriger vers une fin honnête , & de
JUILLET. 1759: 109
» nous montrer dans des exemples illuftres
fes fureurs & fes foibleffes , pour
» nous en défaire ou nous en guérir ?
A l'égard de la Comédie , M. Dalembert
convient que nous fommes plus
frappés du ridicule qu'elle joue que des
vices dont ce ridicule eft la fource ; mais
il obferve avec raifon qu'elle fuppofe
déjà le vice déteſté comme il doit l'être ,
& que c'est le ridicule qu'elle s'attache à
faire fentir. Il eft donc tout fimple ;
» dit-il , que le fentiment qu'elle fuppofe ,
" nous affecte moins ( dans le moment
» de la repréſentation ) que celui qu'elle
» cherche à exciter en nous, fans que pour
» cela elle nous falſe prendre le change
»fur celui de ces deux fentimens qui doit
» dominer dans notre ame. »
En réfutant la critique de M. Roufſeau
fur le caractère du Miſantrope , il en
fait une beaucoup plus jufte à ce qui me
ſemble, du caractère de Philinte. Il trouve
que dans la Scène du Sonnet , Philinte
devoit attendre qu'Oronte lui demandât
fon avis , & fe borner à une approbation
foible. » La colère du Mifantrope fur la
» complaifance de Philinte , n'en eût été
» que plus plaifante , parce qu'elle eût
» été moins fondée ; & la fituation des
» perſonnages eût produit un jeu de théâTO
MERCURE DE FRANCE .
tre d'autant plus grand , que Philinte
" eût été partagé entre l'embarras de
» contredire Alcefte & la crainte de cho-
"quer Oronte. »
M. Dalembert regarde avec raifon la
Comédie attendriffante dont l'Enfant Prodigue
eft le modèle , comme plus intéreffante
pour nous que la Tragédie ellemême.
Les malheurs de la vie privée
» font , dit-il , l'image fidelle des peines
» qui nous affligent ou qui nous mena-
» cent ; un Roi n'eft prefque pas notre
» femblable , & le fort de nos pareils a
bien plus de droits à nos larmes. »
Sur l'Article des Comédiens » com
» ment n'avez-vous pas fenti, demandeM.
D. à M. R. que fi ceux qui repréfentent
» nos pièces méritent d'être deshonorés ,
» ceux qui les compofent mériteroient
auffi de l'être ; & qu'ainfi en élevant
les uns & en aviliffant les autres , nous
» avons été tout à la fois bien inconfé-
» quens & bien barbares , »
Avant que d'aller plus loin , qu'il me
foit permis derépondre un mot à ce qu'ont
dit de moi & de mon Apologie du Théâtre
des Journaliſtes avec lefquels je ferai
toujours fort aife de difcuter mes opinions
itera 5.Luci
On m'a reproché ( Journal de TrévouK,
) JUILLET 17599 III
Avril 1759 , page 859 & fuivantes ) d'être
du nombre de ceux qui arment l'erreur
» de tant de fophifmes, qu'il n'eft prefque
plus poffible de reconnoître ce qu'il
faut croire. Si dans la controverfe des
» Spectacles on n'infifte pas fur les preuves
tirées de la Religion , les Partiſans du
" Théâtre fe fauveront toujours , dit- on ,
» dans le nuage dont ils fçavent fi bien
» s'envelopper. »
»
Rien n'est plus aifé que de démêler
le vice d'un Sophifme ; fi j'en ai employé
quelqu'un en faveur des Spectacles,
il étoit juſte de m'en convaincre & voilà
ce qu'on n'a pas fait . Les preuves tirées
de la Religion décident une queftion
que je n'ai pas révoquée en doute ;
fçavoir que les Spectacles dangereux pour
les moeurs , tels que les ont condamnés
les Peres & les Docteurs de l'Egliſe ,
font en effet condamnables & doivent
être profcrits. Mais peut-il y avoir des
Spectacles utiles aux moeurs ? Et ceux-là
doivent- ils être confervés ? Le Théâtre
François eft-il dans le cas de cette exception
, confidéré feulement comme
compofé de nos Tragédies les plus eftjmées
& de nos meilleures Comédies ?
Voilà de quoi il s'agiffoit dans mes analyfes
de la Lettre de M. Rouſſeau. Sur
11½ MERCURE DE FRANCE.
و د
la Scene Françoife , ai-je dit , » toutes
» les inclinations pernicieufes font con-
» damnées , toutes les paffions funeftes y
infpirent l'horreur , toutes les foibleffes
» malheureuſes y font naître la pitié &
la crainte. Les fentimens qui de leur
>> nature peuvent être dirigés au bien &
» au mal , comme l'ambition & l'amour ,
"y font peints avec des couleurs inté-
» reffantes ou odieufes , felon les cir-
» conftancès qui les décident ou vertueux
» ou criminels. Telle eft la régle inva-
» riable de la ſcène tragique , & le Poëte
qui l'auroit violée révolteroit tous les
39
efprits. Ceft-là le fait que j'ai tâché
de prouver à l'égard de la Tragédie : fi
ce fait eft vrai, il eſt évident que le Théâtre
Tragique François n'eft pas du nombre
des Spectacles que l'Evangile & les
Peres de l'Eglife ont condamnés ; mais
que ce fait foit vrai ou non , c'est une
queftion qu'ils n'ont pas décidée , & que
j'ai eu par conféquent la liberté d'exa
miner.
Al'égard de la Comédie , j'ai reconnu
» que le Théâtre , quoique purgé de fon
» ancienne indécence , n'eft pas encore
» affez châtié ; que Dancourt , Monfleury
» & leurs femblables devroient en être
à jamais bannis ; qu'en un mot le feul
JUILLET. 1959. 113
» comique honnête & moral doit être
» donné en ſpectacle. » Il s'agiffoit donc
d'examiner, non pas s'il y avoit des Comédies
répréhensibles du côté des moeurs :
j'en tombois d'accord ; mais s'il y avoit
des Comédies dont les moeurs fuffent bonnes
& les leçons utiles . Et c'eft fur quoi
je croyois que l'Evargile ni les Peres de
l'Eglife n'avoient rien décidé pour le fiécle
préfent.
L'Evangile , difent les Journaliſtes de
Trévoux , condamne tout fans modification
ni reftriction quelconque. Il condamneroit
don cauffi les Tragédies de Collège. Mais
c'eft ce que je ne crois pas. C'est ce que ne
croyoit pas M. Boffuet lorsqu'il répondit
indirectement fur cette queſtion des
Spectacles :qu'il y avoit de grands exemples
pour , & de grandes raifons contre :
car il eft certain qu'il n'eût pas biaifé
fur un point formellement décidé par
l'Evangile. C'eft ce que ne croyoit pas
non plus le Pere Porée , cet homme
pieux , lorfqu'en attaquant les Spectacles
tels qu'ils étoient , il les approuvoit tels
qu'ils pouvoient être. C'eft ce qu'on ne
croit pas à Rome où les Spectacles font
permis & fréquentés par des perfonnes
d'une vie très-édifiante ; ni en France
dans les fociétés chargées de l'éducation
114 MERCURE DE FRANCE.
de la ieuneffe qui prefque toutes , depuis
le Collège de Louis le Grand jufqu'à S.
Cyr , font entrer l'exercice de la déclamation
Théâtrale dans l'inftitution des
jeunes perfonnes de l'un & de l'autre
féxe , comme un moyen de leur former
l'efprit & le coeur. Il eft vrai qu'on choifit
pour cela les piéces les plus épurées ;
mais il ne s'enfuit pas moins qu'un Spectacle
dont les moeurs font bonnes eft
un amuſement permis & utile ; & quant
à la queftion particulière , fi les niceurs
de telle ou de telle de nos piéces font
bonnes ou mauvaiſes , ni l'Evangile ni
les Peres n'ont vraisemblalement rien
prononcé là-deffus. J'ai donc pû entrer
dans cette difcuffion avec M. Rouffeau ,
fans m'expofer à d'autres reproches qu'à
celui de m'être trompé , encore faut- il
qu'on le prouve. Du refte je fuis trèsfenfible
à ce que les mêmes Journaliſtes
ont bien voulu dire d'obligeant fur mes
analyſes ; mais ils me font l'honneur d'y
fuppofer un art que je n'y ai pas mis ;
& je ferois bien plus reconnoiffant s'ils
euffent voulu y appercevoir la fimplicité
& la bonne foi avec lefquelles je dis ce
que je penſe.
K
Revenons à M. Dalembert. Après avoir
juſtifié le Théâtre François , il fait en
JUILLET. 1759. 115
paffant l'apologie des femmes que M. R.:
a fi violemment attaquées. » Le genre:
» humain feroit bien à plaindre , lui ditil
, » fi l'objet le plus digne de nos hom-
» mages étoit en effet auffi rare que
vous le dites. Mais fi par malheur vous
» aviez raifon , quelle en feroit la trifte
caufe ? L'esclavage & l'efpéce d'avilif-
» fement où nous avons mis les femmes.
»Nous traitons la Nature en elles comme
» nous la traitons dans nos jardins : nous
» cherchons à l'orner en l'étouffant. Si la
plupart des Nations ont agi comme
nous à leur égard , c'eft que partout
>> les hommes ont été les plus forts , &
» que partout le plus fort eft l'oppref-
»feur & le tyran du plus foible. Je ne
fçai fi je me trompe , mais il me fem-
» ble que l'éloignement où nous tenons
» les femmes , de tout ce qui peut les
» éclairer & leur élever l'ame , eſt bien
capable , en mettant leur vanité à la
gêne , de flatter leur amour-propre. On
»diroit que nous fentons leurs avanta-
»ges , & que nous voulons les empê¬
cher d'en profiter.
"
Il s'élève contre l'éducation puérile
qu'on leur donne ; & ce morceau plein
d'éloquence ne ſçauroit être affez connu.
Nous avons éprouvé tant de fois , dit-il ,
116 MERCURE DE FRANCE:
SIZEA
co
esc
» combien la culture de l'efprit & l'exer-
» cice des talens font propres à nous dif-
» traire de nos maux , & à nous conſoler
dans nos peines ! pourquoi refufer à la
» plus aimable moitié du genre humain ,
» deftinée à partager avec nous le malheur
d'être , le foulagement le plus pro-
» pre à le lui faire fupporter ? Philofophes
"" que la Nature a répandus fur la ſurface , d
» de la terre , c'eſt à vous à détruire , s'il
vous eft poffible , un préjugé fi funefte ;
c'eft à ceux d'entre vous qui éprouvent
la douceur ou le chagrin d'être peres ,
» d'ofer les premiers fecouer le joug d'un
» barbare uſage , en donnant à leurs filless for
la même éducation qu'à leurs autres
enfans. Qu'elles apprennent feulement
»de vous en recevant cette éducation , el
précieuſe , à la regarder uniquement
» comme un préfervatif contre l'oifivété ,
un rempart contre les malheurs ; & non
»comme l'aliment d'une curiofité vaine
» & le fujet d'une oftentation frivole.o
» Voilà tout ce que vous devez & tout &pasl'id
» ce qu'elles doivent à l'opinion publique , les aux
qui peut les condamner à paroître igno- que
❤rantes , mais non pas les forcer à l'être.quile
» On vous a vu fi
fouvent
pour des motifs esfer
» très-légers , par vanité , ou par humeur ,
»
22 heurter de front les idées de votre
ble
qui
les
les
le
fermet
ful
roient
JUILLET. 1759 117
"
33
-
la´vie
fiécle ;pour quel intérêt plus grand pou-
» vez-vous le braver , que pour l'avantage
de ce que vous devez avoir de plus
cher au monde , pour rendre la vie
» moins amère à ceux qui la tiennent de
» vous , & que la Nature a deſtinés à vous
»furvivre & à fouffrir ; pour leur procurer
» dans l'infortune , dans les maladies , dans
la pauvreté , dans la vieilleffe , des ref-
»fourcesdont notre injuftice les a privées?
» on regarde communément , Monfieur ,
» les femmes comme très fenfibles &
"très foibles ; je les crois au contraire ou
» moins fenfibles ou moins foibles que
» nous. Sans force de corps , fans talens ,
»fans étude qui puiffe les arracher à leurs
" peines , & les leur faire oublier quelques
» momens , elles les fupportent néan-
» moins , elles les dévorent , & fçavent
» quelquefois les cacher mieux que nous :
» cette fermeté fuppofe en elles , ou une
"ame peu fufceptible d'impreffions pro-
» fondes , ou un courage dont nous n'a-
" vons pas l'idée. Combien de fituations
cruelles auxquelles les hommes ne réfiftent
que par le tourbillon d'occupa-
" tions qui les entraîne : les chagrins des
» femmes feroient- ils moins pénétrans &
» moins vifs que les nôtres ? Ils ne le
» devroient pas être. Leurs peines vien-
»
18 MERCURE DE FRANCE.
» nent ordinairement du coeur ; les nôtres
»n'ont fouvent pour principe que la vanité
& l'ambition . Mais ces fentimens
étrangers que l'éducation a portés dans
notre ame , que l'habitude y a gravés ,
»& que l'exemple fortifie , deviennent
( à la honte de l'humanité ) plus puif
fants fur nous que les fentimens naturels;
la douleur fait plus périr de Miniftres
déplacés que d'Amans malheureux. »
و د
M. Dalembert a réfervé pour la fin de
fa Lettre l'Article qui intéreffe Genêve ,
& cet Article a deux objets : le fpectacle,
& le dogme des Miniftres. Quant au premier
, il avoue que la Comédie feroit au
moins inutile aux Génévois s'ils en étoient
encore à l'âge d'or ; mais ils m'ont paru ,
dit-il , affez avancés , ou fi vous voulez
affez pervertis pour pouvoir entendre
Brutus & Rome fauvée , fans avoir à
craindre d'en devenir pires.
A l'égard de la dépenſe , » la Ville de
» Genêve eft , à proportion de fon éten-
» due , une des plus riches de l'Europe , »
& M. Dalembert dit avoir lieu de croire
que plufieurs Citoyens opulens de cette
Ville , qui defireroient y avoir un théâtre
, fourniroient fans peine une partie
de la dépenfe. Un ou deux jours de la
femaine fuffiroient à cet amuſement , &
JUILLET. 1759 . 119
"
on pourroit prendre pour l'un de ces
jours celui où le Peuple fe repofe. Du
refte , dans un état auffi petit , où l'oeil
vigilant des Magiftrats peut s'étendre au
même inftant d'une frontiere à l'autre , il
feroit facile d'éclairer la conduite des
Comédiens , & de maintenir les loix
fomptuaires. » Il ne falloit pas moins ,
pourfuit M. Dalembert , » qu'un Philofophe
exercé comme vous aux paradoxes,
» pour nous foutenir qu'il y a moins de
» mal à s'enyvrer & à médire , qu'à voir
repréſenter Cinna & Polieucte . Il ajoute
que les Citoyens de Genêve ſe récrient
» fort contre cette peinture que M. R. a
» faite de leur vie journalière , qu'ils fe
plaignent que le peu de féjour qu'a
» fait M. R. parmi eux , ne lui ayant
pas laiffé le temps de les connoître
» ni d'en fréquenter affez les différens
» états , il a repréſenté comme l'efprit
général de cette fage République , ce
» qui n'eft tout au plus que le vice obfcur
& méprifé de quelques Sociétés
>> particulières.
A l'égard des fentimens que M. Dālembert
a attribué aux Miniftres de Genêve
en matiere de Religion , il dit en
avoir parlé , non d'après un fecret confié
mais d'après leurs ouvrages , & d'après
120 MERCURE DE FRANCE.
des converfations publiques. Moyens que
M. Rouffeau n'avoit pas compris dans
fon énumération . » Si je me ſuis trompé ,
» ajoute M. Dalembert , tout autre que
» moi , j'oſe le dire , eût été trompé
» de même. Il obferve de plus que les
fentimens qu'il attribue aux Miniftres de
Genêve font une fuite néceffaire de leurs
principes , d'après lefquels il prétend
que quand ils ne feroient pas Sociniens
, il faudroit qu'ils le devinffent ,
non pour l'honneur de leur Religion ,
» mais pour celui de leur Philofophie.
( Je réserve l'Extrait du quatrième Volume
pour le Mercure prochain . )
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Résumé : MELANGES de Littérature, d'Histoire & de Philosophie. Nouvelle édition.
Le document présente une nouvelle édition des 'Mélanges de Littérature, d'Histoire & de Philosophie' de Diderot, incluant des œuvres telles que le discours préliminaire de l'Encyclopédie et des éloges académiques de figures comme Montesquieu et Dumarsais. Diderot aborde la liberté d'expression philosophique, suggérant de présenter les vérités générales sans offenser et de juger les écrits philosophiques comme s'ils étaient écrits par un auteur décédé. Les nouvelles contributions couvrent divers sujets, notamment les éloges académiques, la traduction, la philosophie et la critique musicale. Dalembert, dans ses réflexions, reconnaît les abus dans les éloges académiques mais en souligne les avantages pour l'instruction. Il critique les écrivains qui introduisent la satire personnelle dans les sociétés littéraires et valorise les traductions en prose. Le texte traite également des rôles du théâtre. D'Alembert défend la tragédie 'Mahomet' de Voltaire et critique le personnage de Philinte dans 'Le Misanthrope'. Il répond aux critiques de Rousseau sur les comédiens, affirmant que les auteurs de pièces méritent autant de respect que les acteurs. L'auteur examine la moralité des spectacles théâtraux, reconnaissant la nécessité de proscrire les spectacles nuisibles aux mœurs tout en discutant des bénéfices potentiels des tragédies et comédies. Concernant l'éducation des femmes, le texte critique les préjugés et l'oisiveté imposées aux femmes, plaidant pour une éducation égale pour les filles et les garçons. À Genève, D'Alembert discute de l'utilité d'un théâtre, estimant que les Genevois sont suffisamment évolués pour en bénéficier sans risque moral.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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35
p. 90-98
LETTRE à l'Auteur du Mercure, au sujet du premier Vers de la première OLYMPIENNE de Pindare.
Début :
Vous rappellez-vous, Monsieur, d'avoir lû, il y a quelques jours, dans [...]
Mots clefs :
Combats, Éléments, Prééminence , Soleil, Explication, Traduction, Poètes, Richesses, Grecs, Philosophes
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE à l'Auteur du Mercure, au sujet du premier Vers de la première OLYMPIENNE de Pindare.
LETTRE à l'Auteur du Mercure ,
au fujet du premier Vers de la pre-.
mière OLYMPIENNE de Pindare.
Vous
rappellez - vous ,
›
Monfieur
d'avoir lû , il y a quelques jours , dans
la trente -fixiéme feuille de l'Année Littéraire
un article fur les traditions que
Boileau & Charles Pérault ont données
de la première Ode des Olympiennes
de Pindare ? L'Auteur de cet article
fait voir à M. Freron , qu'on n'a jamais
bien entendu ce premier Vers de Pindare
ägisov μèv idup . Boileau , dit- il , a traduit
ainfi » Il n'y a rien de fi excel-
» lent que l'eau : il n'y a rien de plus
» éclatant que l'or , & il fe diftingue
» entre toutes les autres fuperbes richef-
» fes , comme un feu qui brille dans
» la nuit . Mais ô mon efprit , puifque
» c'eſt des combats que tu veux chan-
» ter , ne va point te figurer que dans
1
MA I. 1763. 91
ود
?
-
" les vaftes déferts du Ciel quand il
» fait jour , ou puiffe voir quelqu'autre
» aftre auffi lumineux que le Soleil ,
» ni que fur la Terre nous puiffions.
» dire qu'il y ait quelqu'autre com-
» bat auffi excellent que le combat
» olympique , & c . » Charles Perault n'a
» pas mieux traduit , ajoute- t - il , l'eau,
eft très bonne à la vérité , & l'or ,
» qui brille comme le feu durant la
» nuit éclate merveilleufement par-
» mi les richeffes qui rendent l'homme
fuperbe ; mais mon efprit , fi tu de-
» fires chanter des combats , ne con-
» temple point d'autre aftre plus lumi-
» neux que le Soleil pendant le jour
» dans le vague de l'air ; car nous ne
» fçaurions chanter des combats plus
" illuftres que les combats olympi-
" ques , &c. » Boileau & Perault
dit-il , fe font trompés tous deux , &
il s'agit ici de la prééminence de l'eau
fur tous les élémens , parce que Pindare
fait allufion à l'opinion du Philofophe
Thales qui prétendoit que l'eau étoit .
le premier des élémens , & qu'elle avoit .
donné , ainfi que le rapporte Diogène
Laërce , naiffance à tous les êtres exiftans
fur la Terre . Il ne s'agit donc pas ,
dit judicieuſement l'Auteur de l'expli
?
92 MERCURE DE FRANCE.
cation , de la qualité de l'eau , mais de
fa prééminence fur tous les élémens.
Ainfi pour bien rendre la penfée de
Pindare , il faut dire l'eau eft le premier
des clémens. Il n'y a pas là de
ridicule , ajoute l'Auteur.
›
Il est bien étonnant Monfieur
qu'en nous rapportant les différentes
traductions qu'on a faites de cette Ode
de Pindare , l'ingénieux Auteur de cette
explication ne nous air rien dit d'une
ancienne traduction de Pindare donnée
en 1617 par François- Marin Champenois.
Sans doute qu'elle lui eft inconnue.
Je me fuis rappellé de l'avoir
lue toute entière à la Bibliothéque du
Roi , & je l'ai actuellement entre mes
mains. Voici l'explication de Marin.
Son ftyle eft celui de fon fiècle ; il n'eſt
pas bien agréable , mais il n'a rien de
dégoutant , & d'ailleurs il ne s'agit ici
que du fens des paroles de Pindare.
» Tout ainsi que l'eau excelle entre les
» élémens , & que l'or ( ne plus ni
» moins qu'un feu brillant fe faict pa-
» roiftre durant la nuit ) furpaffe toute
» autre magnifique richeffe ; de même
" auffi qu'en plain jour l'on ne peut
» vefir par le vague de l'air un aftre
apparant qui flamboye davantage que
M. A I. 1763. 93
»le Soleil : ainfi , ma chère Mufe , fi ma
» tu defires que nous célébricns les
» jeux , n'en cherchons pas de plus
» excel.ens ou plus dignes de nos vers ,
» que les combats qui fe font aux champs
» olympiques , &c.
Si je ne craignois pas d'affoiblir cette
verfion de Marin , & de mériter le reproche
qu'on fit à l'Abbé Tallemant
je la rendrois ainfi " Comme l'eau
l'emporte fur tous les élémens , &
» comme l'or , femblable à un feu
» qu'on voit briller pendant la nuit ,
» furpaffe toutes les richeffes qui flat-
" tent le plus la vanité de l'homme ,
» ou comme le foleil , qui par qui par l'éclat
» de fes rayons éfface tous les altres
épars dans la vafte profondeur des
airs tels font , divine Mufe
» combats qui fe livrent aux champs
» Olympiques ; & puifque vous vou-
» lez célébrer des combats , n'en cher-
» chez ni de plus glorieux , ni de plus
» dignes de vos chants. Cette immenfe
» carrière offre aux Poëtes , & c.
"
les
A cette explication , Marin ajoute
la note fuivante qui développe parfaitement
le fens qu'il a donné à Pindare.
» Les anciens Philofophes , dit- il , ont
» été fort en peine pour trouver le
94 MERCURE DE FRANCE.
premier principe des chofes naturelles,
» Voyez ce qu'en note briévement à
» Sancto Paulo queft. 4 du premier
Traité de la première partie de fa
» Phyfique , & un peu plus amplement
» Eufébe Chap. 5 , Liv. 1 de la prépa-
» ration Evangélique ( a) . Or Pindare
" avec Thalès eft de l'opinion de ceux
» qui difoient que l'eau eft le principe
» de toutes chofes , fuivant laquelle
» opinion quelques anciens Grecs fai-
» foient offrande de leur poil aux
» fleuves ( b ) .
Marin cft plein d'excellentes recherches
& de notes très fçavantes . Il avoit
du goût pour fon fiècle , & ne manquoit
pas de jufteffe dans l'efprit . Vous
trouverez fur-tout qu'il explique toujours
très-bien le début des Odes de
Pindare. Il fait voir que ce début eft
toujours lié au fujet ; & généralement
(a) Le Père Berruyer a très -bien expliqué le
fentiment d'Eufebe.
(b ) On trouve encore aujourd'hui en Perfe
des veftiges de cette coutume. Pour ne point
fouiller les élémens , dit M. de Montefquieu
Tom. 2 de l'Eſprit des Loix , les Perfes ne navigeoient
pas fur les fleuves. Ils n'ont point de
commerce maritime , & ils traitent d'Athées ceux
qui vont fur mer. Voyez Chardin.
M A I. 1763. 95
il ne reconnoît d'écart & de digreffion
dans les Odes de Pindare , que les
écarts que Pindare y reconnoît luimême
(c ) . Voici une note qui vous
donnera une idée de fa façon de penfer
touchant les Poëfies de fon temps.
» Si nos Poëtes François , dit- il page
» 106 , qui font aujourd'hui , puifoient
» dans les fontaines des doctes anciens
" Grecs & Latins , ils furvivroient à
» leurs ouvrages plus long- temps qu'ils
» ne feront. » Et à la page 236 fur ce
vers is ' iv ɛutuxiα. » Le monde , dit-
» il , prife plus les riches que les gens
» de bien. Car fi le monde parle d'un
» homme qui fe foit enrichi juftement
» ou injuſtement , il dit , c'est un homme
d'esprit , c'est un galant homme ; il
" a bien fait fes affaires . » Vous y
trouverez quantité d'autres naïvetés qui
vous feront plaifir. J'ai vu Marin cité
dans plufieurs Auteurs. Il étoit furtout
très-connu à l'Abbé Desfontaines qui
parle de fa traduction de Pindare ,
quelque part dans fes Obfervations .
On doit donc dire , Monfieur , que
Marin a la gloire d'avoir été , parmi
tous les
Traducteurs François , le pre-
( c) Comme par exemple , lorfque Pindare
avertit fa Muſe de reprendre fon Sujet.
96 MERCURE DE FRANCE.
mier qui ait trouvé le vrai fens de
Pindare ; & pour ne vous laiffer rien
à defirer à cet égard , il ne me reſte
plus qu'à vous citer la traduction de la
Gaufie , avec celle de l'Auteur du Dif
cours fur l'Ode , afin que vous puilliez
mieux juger de toutes les traductions
françoifes de cette première Ode de
Pindare. Le fieur de la Gaufie donna en
1626 une traduction de Pindare mêlée
de vers & de profe . Voici fon début.
» La force de chaque élément
» Paroît par leurs effets contraires ,
Mais le moindre de l'eau furmonte abfolument
>> Tous ceux de fes trois frères.
Celui- ci a une interprétation différente
; il s'éloigne du fens que Marin
a donné à Pindare , & il a cru que le
Poëte avoit en vue , non la prééminence
de l'eau , mais fa qualité , fes
ufages , & fes effets .
L'Auteur du Difcours fur l'Ode ,
donné en 1762 , rend ainfi cette première
ftrophe. " L'eau fans doute eft
" le premier des élémens. L'or brille
» entre les plus fuperbes richeffes comme
une flamme éclatante dans les
» ombres de la nuit. Mais , ô mon efprit
, fi tu veux chanter des combats
ne
MA I. 1763 . 97
» ne va point en plein jour chercher
» dans les vaftes déferts du ciel un aftre
» plus lumineux que le Soleil , ni fur
» la Terre des jeux plus illuftres que
» ceux d'Olympie. C'eft - là que les
Poëtes , & c.
,
Du refte , Monfieur , je n'éxamine
point ici fi so eft un fuperlatif
d'Ayatos , ou fi c'est un nom verbal
(a) formé d'agiseven , dominari , præcel-
. (a ) S'il eft vrai , fuivant l'explication inférée
dans l'Année Littaire , que ce terme agisov ne
foit pas formé d'ayatos , & par conféquent que
le premier vers de Pindare ne puiffe admettre
cette verfion littérale , l'eau est très bonne , il
fera vrai autfi de dire que tous les Grecs contemporains
de Pindare & autres qui ont fuivi ,
n'entendoient pas bien le Grec. Erafine Schmitt ,
dans fon Commentaire fur Pindare , rapporte
deux Epigrammes du Liv. 4 de l'Anthologie où
l'on badine Pindare fur ce premier vers de fon
Ode . En voici à - peu près le fens : En vérité ,
Pindare , nous ne voudrions point que vous fufiez
notre Médecin , & fi nous étions affez inconfidérés
pour confier nos corps entre vos mains , vous nous
diriez pour tout remède que l'eau est très - bonne.
En un mot , rappellez vous le Docteur Sangralo .
Voici encore un autre témoignage. Ariftote , au
Liv. de fa Rhétorique , Chap . 7 Art. 19 ,
après avoir fait voir » Qu'une choſe qu'on aura
» en abondance fera meilleure qu'une aurre qui
» fera plus rare , parce qu'on le fert beaucoup
plus de l'une que de l'autre , & que tout ce
E
98 MERCURE DE FRANCE.
cellere , ni fi l'on doit traduire comme
Marin , les Olympionniques pour les
Olympiennes , les Néméoniques , pour
les Néméennes , & c. Ce n'eft point ici
le lieu d'agiter cette queftion , & elle eft
étrangère à l'objet que je me fuis propofé
, qui eft de rendre juftice à Marin
comme au premier qui ait trouvé le
vrai fens de Pindare.
J'ai l'honneur d'être , & c .
» qui fert très-fouvent vaut mieux que ce qui
» ne fert que quelquefois & très- peu , il ajoute ,
» voilà ce qui a fait dire à Pindare dans une de
» fes Odes , il n'eft rien defi bon que l'eau. Ariftote
croyoit donc que Pindare avoit voulu défigner
les ufages de l'eau & non fa prééminence & c...
Mais jugeons Pindare par lui-même . Pindare le
répéte quelquefois dans fes comparaifons quoique
fort rarement. Dans l'Odé troifiéme des Olympiennes
, épode 3 , vers 3 , on trouve :
Ει δ ' αρισεύει μεν ύδωρ.
Si autem excellit quidem aqua.
Ici Pindare a ôté l'équivoque , & il eſt évident
qu'il s'agit dans cette troifiéme Ode , de la prééminence
de l'eau Il ne s'agit plus que de fçavoir
en quel temps ces deux Odes ont été compolées
. Suivant Schmitt , la premiere Olympienne
parut dans la foixante - treiziéme Olympiade , &
l'Ode troifiéme à Thécon dans la foixante- dixfeptiéme.
On peut donc croire que dans cet intervalle
, Pindare eut tout le loifir de reconnoître
au fujet du premier Vers de la pre-.
mière OLYMPIENNE de Pindare.
Vous
rappellez - vous ,
›
Monfieur
d'avoir lû , il y a quelques jours , dans
la trente -fixiéme feuille de l'Année Littéraire
un article fur les traditions que
Boileau & Charles Pérault ont données
de la première Ode des Olympiennes
de Pindare ? L'Auteur de cet article
fait voir à M. Freron , qu'on n'a jamais
bien entendu ce premier Vers de Pindare
ägisov μèv idup . Boileau , dit- il , a traduit
ainfi » Il n'y a rien de fi excel-
» lent que l'eau : il n'y a rien de plus
» éclatant que l'or , & il fe diftingue
» entre toutes les autres fuperbes richef-
» fes , comme un feu qui brille dans
» la nuit . Mais ô mon efprit , puifque
» c'eſt des combats que tu veux chan-
» ter , ne va point te figurer que dans
1
MA I. 1763. 91
ود
?
-
" les vaftes déferts du Ciel quand il
» fait jour , ou puiffe voir quelqu'autre
» aftre auffi lumineux que le Soleil ,
» ni que fur la Terre nous puiffions.
» dire qu'il y ait quelqu'autre com-
» bat auffi excellent que le combat
» olympique , & c . » Charles Perault n'a
» pas mieux traduit , ajoute- t - il , l'eau,
eft très bonne à la vérité , & l'or ,
» qui brille comme le feu durant la
» nuit éclate merveilleufement par-
» mi les richeffes qui rendent l'homme
fuperbe ; mais mon efprit , fi tu de-
» fires chanter des combats , ne con-
» temple point d'autre aftre plus lumi-
» neux que le Soleil pendant le jour
» dans le vague de l'air ; car nous ne
» fçaurions chanter des combats plus
" illuftres que les combats olympi-
" ques , &c. » Boileau & Perault
dit-il , fe font trompés tous deux , &
il s'agit ici de la prééminence de l'eau
fur tous les élémens , parce que Pindare
fait allufion à l'opinion du Philofophe
Thales qui prétendoit que l'eau étoit .
le premier des élémens , & qu'elle avoit .
donné , ainfi que le rapporte Diogène
Laërce , naiffance à tous les êtres exiftans
fur la Terre . Il ne s'agit donc pas ,
dit judicieuſement l'Auteur de l'expli
?
92 MERCURE DE FRANCE.
cation , de la qualité de l'eau , mais de
fa prééminence fur tous les élémens.
Ainfi pour bien rendre la penfée de
Pindare , il faut dire l'eau eft le premier
des clémens. Il n'y a pas là de
ridicule , ajoute l'Auteur.
›
Il est bien étonnant Monfieur
qu'en nous rapportant les différentes
traductions qu'on a faites de cette Ode
de Pindare , l'ingénieux Auteur de cette
explication ne nous air rien dit d'une
ancienne traduction de Pindare donnée
en 1617 par François- Marin Champenois.
Sans doute qu'elle lui eft inconnue.
Je me fuis rappellé de l'avoir
lue toute entière à la Bibliothéque du
Roi , & je l'ai actuellement entre mes
mains. Voici l'explication de Marin.
Son ftyle eft celui de fon fiècle ; il n'eſt
pas bien agréable , mais il n'a rien de
dégoutant , & d'ailleurs il ne s'agit ici
que du fens des paroles de Pindare.
» Tout ainsi que l'eau excelle entre les
» élémens , & que l'or ( ne plus ni
» moins qu'un feu brillant fe faict pa-
» roiftre durant la nuit ) furpaffe toute
» autre magnifique richeffe ; de même
" auffi qu'en plain jour l'on ne peut
» vefir par le vague de l'air un aftre
apparant qui flamboye davantage que
M. A I. 1763. 93
»le Soleil : ainfi , ma chère Mufe , fi ma
» tu defires que nous célébricns les
» jeux , n'en cherchons pas de plus
» excel.ens ou plus dignes de nos vers ,
» que les combats qui fe font aux champs
» olympiques , &c.
Si je ne craignois pas d'affoiblir cette
verfion de Marin , & de mériter le reproche
qu'on fit à l'Abbé Tallemant
je la rendrois ainfi " Comme l'eau
l'emporte fur tous les élémens , &
» comme l'or , femblable à un feu
» qu'on voit briller pendant la nuit ,
» furpaffe toutes les richeffes qui flat-
" tent le plus la vanité de l'homme ,
» ou comme le foleil , qui par qui par l'éclat
» de fes rayons éfface tous les altres
épars dans la vafte profondeur des
airs tels font , divine Mufe
» combats qui fe livrent aux champs
» Olympiques ; & puifque vous vou-
» lez célébrer des combats , n'en cher-
» chez ni de plus glorieux , ni de plus
» dignes de vos chants. Cette immenfe
» carrière offre aux Poëtes , & c.
"
les
A cette explication , Marin ajoute
la note fuivante qui développe parfaitement
le fens qu'il a donné à Pindare.
» Les anciens Philofophes , dit- il , ont
» été fort en peine pour trouver le
94 MERCURE DE FRANCE.
premier principe des chofes naturelles,
» Voyez ce qu'en note briévement à
» Sancto Paulo queft. 4 du premier
Traité de la première partie de fa
» Phyfique , & un peu plus amplement
» Eufébe Chap. 5 , Liv. 1 de la prépa-
» ration Evangélique ( a) . Or Pindare
" avec Thalès eft de l'opinion de ceux
» qui difoient que l'eau eft le principe
» de toutes chofes , fuivant laquelle
» opinion quelques anciens Grecs fai-
» foient offrande de leur poil aux
» fleuves ( b ) .
Marin cft plein d'excellentes recherches
& de notes très fçavantes . Il avoit
du goût pour fon fiècle , & ne manquoit
pas de jufteffe dans l'efprit . Vous
trouverez fur-tout qu'il explique toujours
très-bien le début des Odes de
Pindare. Il fait voir que ce début eft
toujours lié au fujet ; & généralement
(a) Le Père Berruyer a très -bien expliqué le
fentiment d'Eufebe.
(b ) On trouve encore aujourd'hui en Perfe
des veftiges de cette coutume. Pour ne point
fouiller les élémens , dit M. de Montefquieu
Tom. 2 de l'Eſprit des Loix , les Perfes ne navigeoient
pas fur les fleuves. Ils n'ont point de
commerce maritime , & ils traitent d'Athées ceux
qui vont fur mer. Voyez Chardin.
M A I. 1763. 95
il ne reconnoît d'écart & de digreffion
dans les Odes de Pindare , que les
écarts que Pindare y reconnoît luimême
(c ) . Voici une note qui vous
donnera une idée de fa façon de penfer
touchant les Poëfies de fon temps.
» Si nos Poëtes François , dit- il page
» 106 , qui font aujourd'hui , puifoient
» dans les fontaines des doctes anciens
" Grecs & Latins , ils furvivroient à
» leurs ouvrages plus long- temps qu'ils
» ne feront. » Et à la page 236 fur ce
vers is ' iv ɛutuxiα. » Le monde , dit-
» il , prife plus les riches que les gens
» de bien. Car fi le monde parle d'un
» homme qui fe foit enrichi juftement
» ou injuſtement , il dit , c'est un homme
d'esprit , c'est un galant homme ; il
" a bien fait fes affaires . » Vous y
trouverez quantité d'autres naïvetés qui
vous feront plaifir. J'ai vu Marin cité
dans plufieurs Auteurs. Il étoit furtout
très-connu à l'Abbé Desfontaines qui
parle de fa traduction de Pindare ,
quelque part dans fes Obfervations .
On doit donc dire , Monfieur , que
Marin a la gloire d'avoir été , parmi
tous les
Traducteurs François , le pre-
( c) Comme par exemple , lorfque Pindare
avertit fa Muſe de reprendre fon Sujet.
96 MERCURE DE FRANCE.
mier qui ait trouvé le vrai fens de
Pindare ; & pour ne vous laiffer rien
à defirer à cet égard , il ne me reſte
plus qu'à vous citer la traduction de la
Gaufie , avec celle de l'Auteur du Dif
cours fur l'Ode , afin que vous puilliez
mieux juger de toutes les traductions
françoifes de cette première Ode de
Pindare. Le fieur de la Gaufie donna en
1626 une traduction de Pindare mêlée
de vers & de profe . Voici fon début.
» La force de chaque élément
» Paroît par leurs effets contraires ,
Mais le moindre de l'eau furmonte abfolument
>> Tous ceux de fes trois frères.
Celui- ci a une interprétation différente
; il s'éloigne du fens que Marin
a donné à Pindare , & il a cru que le
Poëte avoit en vue , non la prééminence
de l'eau , mais fa qualité , fes
ufages , & fes effets .
L'Auteur du Difcours fur l'Ode ,
donné en 1762 , rend ainfi cette première
ftrophe. " L'eau fans doute eft
" le premier des élémens. L'or brille
» entre les plus fuperbes richeffes comme
une flamme éclatante dans les
» ombres de la nuit. Mais , ô mon efprit
, fi tu veux chanter des combats
ne
MA I. 1763 . 97
» ne va point en plein jour chercher
» dans les vaftes déferts du ciel un aftre
» plus lumineux que le Soleil , ni fur
» la Terre des jeux plus illuftres que
» ceux d'Olympie. C'eft - là que les
Poëtes , & c.
,
Du refte , Monfieur , je n'éxamine
point ici fi so eft un fuperlatif
d'Ayatos , ou fi c'est un nom verbal
(a) formé d'agiseven , dominari , præcel-
. (a ) S'il eft vrai , fuivant l'explication inférée
dans l'Année Littaire , que ce terme agisov ne
foit pas formé d'ayatos , & par conféquent que
le premier vers de Pindare ne puiffe admettre
cette verfion littérale , l'eau est très bonne , il
fera vrai autfi de dire que tous les Grecs contemporains
de Pindare & autres qui ont fuivi ,
n'entendoient pas bien le Grec. Erafine Schmitt ,
dans fon Commentaire fur Pindare , rapporte
deux Epigrammes du Liv. 4 de l'Anthologie où
l'on badine Pindare fur ce premier vers de fon
Ode . En voici à - peu près le fens : En vérité ,
Pindare , nous ne voudrions point que vous fufiez
notre Médecin , & fi nous étions affez inconfidérés
pour confier nos corps entre vos mains , vous nous
diriez pour tout remède que l'eau est très - bonne.
En un mot , rappellez vous le Docteur Sangralo .
Voici encore un autre témoignage. Ariftote , au
Liv. de fa Rhétorique , Chap . 7 Art. 19 ,
après avoir fait voir » Qu'une choſe qu'on aura
» en abondance fera meilleure qu'une aurre qui
» fera plus rare , parce qu'on le fert beaucoup
plus de l'une que de l'autre , & que tout ce
E
98 MERCURE DE FRANCE.
cellere , ni fi l'on doit traduire comme
Marin , les Olympionniques pour les
Olympiennes , les Néméoniques , pour
les Néméennes , & c. Ce n'eft point ici
le lieu d'agiter cette queftion , & elle eft
étrangère à l'objet que je me fuis propofé
, qui eft de rendre juftice à Marin
comme au premier qui ait trouvé le
vrai fens de Pindare.
J'ai l'honneur d'être , & c .
» qui fert très-fouvent vaut mieux que ce qui
» ne fert que quelquefois & très- peu , il ajoute ,
» voilà ce qui a fait dire à Pindare dans une de
» fes Odes , il n'eft rien defi bon que l'eau. Ariftote
croyoit donc que Pindare avoit voulu défigner
les ufages de l'eau & non fa prééminence & c...
Mais jugeons Pindare par lui-même . Pindare le
répéte quelquefois dans fes comparaifons quoique
fort rarement. Dans l'Odé troifiéme des Olympiennes
, épode 3 , vers 3 , on trouve :
Ει δ ' αρισεύει μεν ύδωρ.
Si autem excellit quidem aqua.
Ici Pindare a ôté l'équivoque , & il eſt évident
qu'il s'agit dans cette troifiéme Ode , de la prééminence
de l'eau Il ne s'agit plus que de fçavoir
en quel temps ces deux Odes ont été compolées
. Suivant Schmitt , la premiere Olympienne
parut dans la foixante - treiziéme Olympiade , &
l'Ode troifiéme à Thécon dans la foixante- dixfeptiéme.
On peut donc croire que dans cet intervalle
, Pindare eut tout le loifir de reconnoître
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Résumé : LETTRE à l'Auteur du Mercure, au sujet du premier Vers de la première OLYMPIENNE de Pindare.
La lettre examine l'interprétation du premier vers de la première Olympique de Pindare, 'agisov μèv idup'. L'auteur fait référence à un article publié dans la trente-sixième feuille de l'Année Littéraire, qui critique les traductions de Boileau et Charles Perrault. Selon cet article, ces traducteurs ont mal interprété le vers, qui ne traite pas de la qualité de l'eau mais de sa prééminence sur les autres éléments, en lien avec la philosophie de Thalès. L'auteur souligne que François-Marine Champenois, dans une traduction de 1617, a correctement expliqué ce vers. Champenois traduit le vers comme 'Comme l'eau l'emporte sur tous les éléments', mettant en avant la supériorité de l'eau. Cette traduction a été consultée par l'auteur à la Bibliothèque du Roi. La lettre mentionne également d'autres traductions, telles que celle de la Gaufie en 1626 et un discours de 1762, qui proposent des interprétations différentes. L'auteur conclut en affirmant que Champenois est le premier traducteur français à avoir correctement compris le sens de Pindare.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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36
p. 55-66
EXTRAIT de quelques Lettres de Madame la Comtesse de GRIGNAN, du Chevalier de GRIGNAN, du Marquis de SEVIGNÉ, & de M. de BUSSY-RABUTIN, Evêque de Luçon.
Début :
De Madame de GRIGNAN à son mari. SI ce Major s'en retourne, je le [...]
Mots clefs :
Chevalier, Poètes, Lettre, Grignan, Simiane, Télémaque, Poètes, Sévigné, Monde, Maladie
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texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT de quelques Lettres de Madame la Comtesse de GRIGNAN, du Chevalier de GRIGNAN, du Marquis de SEVIGNÉ, & de M. de BUSSY-RABUTIN, Evêque de Luçon.
EXTRAIT de quelques Lettres de
Madame la Comteſſe de GRIGNAN ,
du Chevalier de GRIGN AN , du Marquis
de SEVIGNÉ , & de M. de Bus-
SY-RABUTIN , Evêque de Luçon .
De Madame de GRIGNAN à fon mari.
*
SII ce Major s'en retourne , je le
chargerai d'une petite lettre de douceur;
* Nous tenons ces Extraits de M l'Abbé Tr2-
blet , de l'Académie Françoife , & il les tenoit de
feu M. le Chevalier de Perrin , Editeur des Lettres
de Mde de Sévigné. Il a bien voulu y joindre
quelques notes.
Civ
36 MERCURE DE FRANCE:
j'y joindrai les nouvelles que je pourrai
attraper ; elles font rares & les plus
confidérables font légères , quand on en
retranche les médifances qui égayent
la converfation.
Mde de Monaco fe meurt : M. Brayer
( fon Médecin , ) lui annonça il y a
deux jours que le temps de la vie étoit
court ; qu'il étoit obligé de l'en avertir ,
afin d'en difpofer pour l'éternité , & c.
Elle envoya querir le P. Céfar , & fe
confeffa fort longtemps ; elle reçut N. S.
fit fon teftament , & avec une fermeté
admirable ; ne parla plus de la mort ,
&c. Elle eft encore au même état , &
fe verra mourir toute en vie , fans perdre
un moment la connoiffance. Il
faut bien de la conftance pour foutenir
longtemps une fi pénible vue ; les feuls
Pères de la Trappe me paroiffent la pouvoir
regarder de fang froid.
A Madame de SIMIANE , fa fille.
Je ne fais d'attrait nouveau à Marfeille
, que la préfence de M. de Ventadour
, qui a choifi ce domicile pour cet
hyver ; cette compagnie me gâte fort
le foleil de Provence. M. de Ventadour
me paroît une violente éclipfe.
JUILLET. 1763. 57
Je m'afflige de l'anéantiffement des
grandes Maifons , c'eſt une parure de
moins au monde.
Sa jeuneffe furannée ( de la bellemère
de Madame de Simiane ) me fait
aimer votre jeuneffe prématurée.
J'ai fort regretté notre Soeur du Janet;
mais pourquoi ? C'eft une Sainte
& elle étoit martyre.
Quoique nous n'ayons pas gran1.
chofe à nous dire , cela ne vous difpenfe
pas de m'inftruire de ce qui vous regarde
, puifque votre filence ne me
difpenfe pas de fentir pour vous bien
de l'amitié ,
Les circonftances de la mort fubite
de Monfieur , ( le 9 Juin 1701. ) font
dignes de grandes réflexions , mais d'ordinaire
les réflexions n'agiffent que
fur les perfonnes qui en ont le moins
de befoin , & qui font déja bien diſpofées.
A la même fur la couche d'une fille.
Je fais peu d'attention à l'efpéce ; il
n'y en a que de deux façons ; ce qui
ne fe fait pas une fois fe répare l'autre.
Cv
58
MERCURE
DE
FRANCE
. Vous avez trouvé le fecret de me
rendre attentive en me parlant de votre
coeur & de votre amitié ; j'ai peſé
vos expreffions ; j'y aurois cru de l'éxagération
, fi je ne vous croyois affez
exacte fur la vérité , pour ne pas dire
une parole qui ne ferve à l'exprimer.
Je fuis très - touchée de vos fentimens
& de pouvoir faire votre joie ou votre
peine , par la manière dont je vivrai
avec vous ; je n'en fçaurois changer ,
quand votre coeur fera fon devoir ; c'eſt
lui qui eft ma régle & qui détermine
mes démonftrations. Vous êtes devenue
fi raiſonnable , fi dégagée des fentimens
qui font les conduites bifarres & capricieufes
, que je puis vous répondre
de moi , parce que je me réponds de
vous. J'ai fort envie que nous éprouvions
l'une & l'autre l'égalité & la
douceur d'un commerce aimable &
tendre. J'ai fort envie de vous avoir
auprès de moi , mais je me pique d'amour
pur & défintéreffé ; vous fçavez
que je connois la richeffe des privations
; le bonheur de s'y accoutumer
eft le plus réel de la vie.
Le Roi d'Espagne ( Philippe V. )
a rempli toutes les lettres comme il remJUILLET
. 1763 . 59
pliffoit tous les efprits & toutes les converfations.
Ne feriez - vous point curieufe
de voir en ce pays Mrs les Princes ?
C'est une belle occafion de leur en
faire les honneurs. Mais il ne faut point
tenter le jeune Télémaque de s'arrêter
dans le cours de fes voyages , ni lui préfenter
quelqu'un de plus aimable qu'Eu
charis & qu'il auroit peut-être plus de
peine à quitter. Cette raifon vous retiendra.
Je fuis peu furpriſe de vos profpérités
chez M. & Mde de Chamillard. Ce
n'eft pas à leur bonté & à leur égalité
que vous devez leur conftance , c'eft
à vous & à leur bon goût. Je ne vous
parle point de mon retour , parce que
ce difcours eft inutile , à vous qui favez
mes fentimens , & au monde qui ne
s'en foucie point.
Le fimple récit de l'accident du Chevalier
de Grignan fuffit pour vous faire
faire toutes les réfléxions au grand mépris
de la prévoyance de la prudence
humaine ; il vient ici pour éviter les
douleurs , & il y trouve des accidens
qui lui font fouffrir des douleurs infupportables.
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
On ne peut mander une maladie
d'une manière plus propre à raffurer
que vous me mandez celle de mon frère
( le Marquis de Sévigné) ; cela s'appelle
une maladie digne d'envie : c'eft la
peur d'avoir la migraine qui le retient
dans ſa chambre , qui raffemble le monde
chez lui , qui vous amufe tous .
En vérité je le plaindrai quand il jugera
à propos de fe guérir.
J'ai fçu votre voyage de Champlatreux;
je me fuis repréfenté vos plaifirs ; ils
auroient été plus parfaits,fi le malheur au
jeu ne les avoit troublés. Je fuis dans
l'épreuve de cette forte de tribulation ;
la Cométe déconcerte ma tranquillité ,
comme les As rouges démontent M.
de Grignan. Mde de Rochebonne fait
avec moi la récolte de ce qui manque à
la médiocrité de fes revenus , & je fuis
fa dupe , fans pouvoir me corriger de
mal jouer ni de jouer.
Il faut faire un éffort pour tirer M.
de Simiane d'une charge de fubalterne ;
bonne pour y paffer , & humiliante
quand on y féjourne trop long-temps .
J'ai eu ici Mde de Simiane , elle eft
JUILLET. 1763.
61
cent fois plus jeune que vous ; mais
toujours utile à fa famille par fon attention
habile. Elle eft inquiéte de ces
mouvemens de Troupes qui préfagent
la guerre. Je ne fçais fi elle fera auffi
effective qu'elle eft apparente ; mais il y
a bien affez de l'apparence pour éffrayer.
On m'a dit que le P. le Rat * avoit
fuccédé au P. Malinco ; cela fera des
Rates , ou des Eratées , ou bien des
Ratières ; la terminaiſon n'empêche pas
que la conduite ne foit folide .
On n'obtiendra jamais ma compaffion
par quelque chofe d'auffi defirable
à mes yeux que la fécondité.
Du Chevalier de Grignan , à Mde de
Grignan , fa belle-foeur.
Tous vos parens vous embraffent .
Moi qui fuis parent , je vous embraffe
auffi ma chère Soeur. Nous fommes
ici dans la lecture des Ouvrages de ma
Soeur qui ont pour titre : Abrégé des
vertus de notre Soeur une telle ; elle y
rapporte qu'une béate avoit tant de
faim après une maladie, qu'elle mangeoit
De l'Oratoire , Confeffeur de Mlle de Grie
gnan & de Mde de Sévigné la Bru,
62 MERCURE DE FRANCE.
du bois ; enfin le Diable la tenta , elle
mangea du pain bis ; le Confeffeur
fçachant que c'étoit par une faim qui
fuivoit une maladie , au lieu de lui ordonner
une pénitence , lui dit d'en manger
tous les matins autant.
De Mde de Grignan à Mde de
Simiane.
*
J'ai été incommodée & me fuis guérie
fans reméde ; je fuis perfuadée de
votre inquiétude , & que vous voulez
que je dure autant que l'Univers . Ne
manquez pas à m'envoyer l'Opéra de
Télémaque ; je le lirai avec grand plaifir
, en attendant celui que j'aurai de le
voir ; car je furmonterai l'ennui qui
m'empêche d'aller aux autres Opéra ,
pour voir celui-là . Je crois que M. de
Cambrai fera obligé d'en faire les vers
s'il faut que ce foit un bel - efprit &
un grand Archevêque qui les faffe ;
mais ce n'eft point un Archevêque qui
a fait l'Ile de Calipfo ni Télémaque ;
c'eft le Précepteur d'un grand Prince.
>
* C'eft celui que Danchet & Campra mirent au
Théâtre en 1704.& qu'ils avoient compofé de divers
Fragmens d'autres Opéra . Mde de Grignan
croyoit que cette Tragédie étoit entiérement
nouvelle.
JUILLET. 1763. 63
qui devoit à fon difciple l'inftruction
néceffaire pour éviter tous les écueils
de la vie humaine , dont le plus grand
eft celui des paffions. Il vouloit lui donner
de fortes impreffions des défordres
que caufe ce qui paroît le plus agréable
, & lui apprendre que le grand reméde
eft la fuite du péril. Voilà de
grandes & d'utiles inftructions , fans
compter toutes celles qui fe trouvent
dans ce livre , capable de former un
honnête homme & un grand Prince . Si
dans cet Opéra qu'on fait , on conſerve
cet efprit & ce caractère , il fera plus
de fruit que les Sermons du P. Maffillon.
Vous n'avez pas pris chez lui &
chez fes Confrères le ridicule que vous
voulez donner à Télémaque ; les Pères
de l'Oratoire fçavent trop que l'ufage
eft de faire lire les Poëtes aux jeunes
gens. Les Poëtes font pleins d'une peinture
terrible des paffions , il n'y en a
aucune de cette nature dans Télémaque ;
tout y eft délicat , pur , modefte , & le;
reméde eft toujours prêt & toujours
prompt. Les Poëtes anciens n'ont pas eu
ces précautions , & font pourtant admis
dans les Colléges par les Docteurs les plus
févères ; le Port-Royal a traduit Terence
, Plaute , Petrone. M. d'Andilly
64 MERCURE DE FRANCE.
( Arnauld ) a traduit le 4 & le 6º L. de
l'Eneide ; perfonne ne l'obligeoit à mettre
en langue vulgaire & dans les mains
de tout le monde la peinture de la paffion
la plus forte & la plus funefte qui
ait jamais été ; il le faifoit pour aider
quelque Précepteur de fes amis a inftruire
quelque Difciple de Port-Roval.
Vous voyez donc que ces Meffieurs ne
vous avoueroient pas , s'ils fçavoient
que vous tournez en ridicule un Précepteur
qui apprend les Poëtes à fon
Difciple d'une manière pure , délicate ,
& capable de rectifier les autres Poëtes.
qu'il ne peut éviter de lire dans le
cours de fes humanités . Je vous réponds
bien férieufement , ma fille , j'en fuis
honteufe ; car tant que tu parleras en
enfant , je ne dois pas prodiguer la Raifon
& le Raifonnement .
Adieu , ma fille : le Soleil dore nos
montagnes ; les troupeaux bondiffent
dans nos champs ; la joie & la vigilance
animent tous les Acteurs.
La jeuneffe a fes peines comme les
autres âges , & plus rudes à proportion
de fes plaifirs ; c'eft une compenfation
que la Juftice Divine obferve pour la
confolation & humiliation de tous les
JUILLET. 1763.6 65
Mortels , afin qu'ils foient tous égaux
& n'ayent rien à fe reprocher.
Je trouve mon fils ( le Marquis de
Grignan ) d'un efprit fi ferme , fi raifonnable
& fi augmenté en mérite , que je
fuis ravie d'avoir le loifir de le connoître
à fond ; car à Paris ce ne font que
des momens , on ne fait ce qu'on voit.
L'efprit de Madame de Fortia eft vif,
& la charité n'a point encore diminué
l'agrément de fa converſation .
Le mot d'Adieu eft bon à retrancher
à deux coeurs fenfibles & à deux fantés
délicates ; je me fuis donc dérobée & à
vous ce cruel moment.
L'Abbé de Buffy * m'a fait confidence
qu'il n'a point vu de Dévote qu'on
ait tant d'envie de revoir que vous.
* L'Abbé de Buffy étoit le fils du Comte de
Buffy Rabutin ; il fut depuis Evêque de Luçon.
Il fut auffi de l'Académie Françoiſe , & y fuccéda
à M. de la Motte , au commencement de 1732.
M. de Fontenelle répondit fon Difcours de réception
. On peut voir l'éloge de ce Prélat dans le
Temple du Goût par M. de Voltaire , T 2. de fes
Euvres , p. 327 Edition de 1756. Il y parle
comme Mde de Grignan , de l'agrément de fa
converfation .
1
66 MERCURE DE FRANCE .
difficilement trouverez - vous meilleure
compagnie & plus au goût que je vous
ai vu d'un badinage aifé & gai . Je vous
devois l'un à l'autre .
Madame la Comteſſe de GRIGNAN ,
du Chevalier de GRIGN AN , du Marquis
de SEVIGNÉ , & de M. de Bus-
SY-RABUTIN , Evêque de Luçon .
De Madame de GRIGNAN à fon mari.
*
SII ce Major s'en retourne , je le
chargerai d'une petite lettre de douceur;
* Nous tenons ces Extraits de M l'Abbé Tr2-
blet , de l'Académie Françoife , & il les tenoit de
feu M. le Chevalier de Perrin , Editeur des Lettres
de Mde de Sévigné. Il a bien voulu y joindre
quelques notes.
Civ
36 MERCURE DE FRANCE:
j'y joindrai les nouvelles que je pourrai
attraper ; elles font rares & les plus
confidérables font légères , quand on en
retranche les médifances qui égayent
la converfation.
Mde de Monaco fe meurt : M. Brayer
( fon Médecin , ) lui annonça il y a
deux jours que le temps de la vie étoit
court ; qu'il étoit obligé de l'en avertir ,
afin d'en difpofer pour l'éternité , & c.
Elle envoya querir le P. Céfar , & fe
confeffa fort longtemps ; elle reçut N. S.
fit fon teftament , & avec une fermeté
admirable ; ne parla plus de la mort ,
&c. Elle eft encore au même état , &
fe verra mourir toute en vie , fans perdre
un moment la connoiffance. Il
faut bien de la conftance pour foutenir
longtemps une fi pénible vue ; les feuls
Pères de la Trappe me paroiffent la pouvoir
regarder de fang froid.
A Madame de SIMIANE , fa fille.
Je ne fais d'attrait nouveau à Marfeille
, que la préfence de M. de Ventadour
, qui a choifi ce domicile pour cet
hyver ; cette compagnie me gâte fort
le foleil de Provence. M. de Ventadour
me paroît une violente éclipfe.
JUILLET. 1763. 57
Je m'afflige de l'anéantiffement des
grandes Maifons , c'eſt une parure de
moins au monde.
Sa jeuneffe furannée ( de la bellemère
de Madame de Simiane ) me fait
aimer votre jeuneffe prématurée.
J'ai fort regretté notre Soeur du Janet;
mais pourquoi ? C'eft une Sainte
& elle étoit martyre.
Quoique nous n'ayons pas gran1.
chofe à nous dire , cela ne vous difpenfe
pas de m'inftruire de ce qui vous regarde
, puifque votre filence ne me
difpenfe pas de fentir pour vous bien
de l'amitié ,
Les circonftances de la mort fubite
de Monfieur , ( le 9 Juin 1701. ) font
dignes de grandes réflexions , mais d'ordinaire
les réflexions n'agiffent que
fur les perfonnes qui en ont le moins
de befoin , & qui font déja bien diſpofées.
A la même fur la couche d'une fille.
Je fais peu d'attention à l'efpéce ; il
n'y en a que de deux façons ; ce qui
ne fe fait pas une fois fe répare l'autre.
Cv
58
MERCURE
DE
FRANCE
. Vous avez trouvé le fecret de me
rendre attentive en me parlant de votre
coeur & de votre amitié ; j'ai peſé
vos expreffions ; j'y aurois cru de l'éxagération
, fi je ne vous croyois affez
exacte fur la vérité , pour ne pas dire
une parole qui ne ferve à l'exprimer.
Je fuis très - touchée de vos fentimens
& de pouvoir faire votre joie ou votre
peine , par la manière dont je vivrai
avec vous ; je n'en fçaurois changer ,
quand votre coeur fera fon devoir ; c'eſt
lui qui eft ma régle & qui détermine
mes démonftrations. Vous êtes devenue
fi raiſonnable , fi dégagée des fentimens
qui font les conduites bifarres & capricieufes
, que je puis vous répondre
de moi , parce que je me réponds de
vous. J'ai fort envie que nous éprouvions
l'une & l'autre l'égalité & la
douceur d'un commerce aimable &
tendre. J'ai fort envie de vous avoir
auprès de moi , mais je me pique d'amour
pur & défintéreffé ; vous fçavez
que je connois la richeffe des privations
; le bonheur de s'y accoutumer
eft le plus réel de la vie.
Le Roi d'Espagne ( Philippe V. )
a rempli toutes les lettres comme il remJUILLET
. 1763 . 59
pliffoit tous les efprits & toutes les converfations.
Ne feriez - vous point curieufe
de voir en ce pays Mrs les Princes ?
C'est une belle occafion de leur en
faire les honneurs. Mais il ne faut point
tenter le jeune Télémaque de s'arrêter
dans le cours de fes voyages , ni lui préfenter
quelqu'un de plus aimable qu'Eu
charis & qu'il auroit peut-être plus de
peine à quitter. Cette raifon vous retiendra.
Je fuis peu furpriſe de vos profpérités
chez M. & Mde de Chamillard. Ce
n'eft pas à leur bonté & à leur égalité
que vous devez leur conftance , c'eft
à vous & à leur bon goût. Je ne vous
parle point de mon retour , parce que
ce difcours eft inutile , à vous qui favez
mes fentimens , & au monde qui ne
s'en foucie point.
Le fimple récit de l'accident du Chevalier
de Grignan fuffit pour vous faire
faire toutes les réfléxions au grand mépris
de la prévoyance de la prudence
humaine ; il vient ici pour éviter les
douleurs , & il y trouve des accidens
qui lui font fouffrir des douleurs infupportables.
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
On ne peut mander une maladie
d'une manière plus propre à raffurer
que vous me mandez celle de mon frère
( le Marquis de Sévigné) ; cela s'appelle
une maladie digne d'envie : c'eft la
peur d'avoir la migraine qui le retient
dans ſa chambre , qui raffemble le monde
chez lui , qui vous amufe tous .
En vérité je le plaindrai quand il jugera
à propos de fe guérir.
J'ai fçu votre voyage de Champlatreux;
je me fuis repréfenté vos plaifirs ; ils
auroient été plus parfaits,fi le malheur au
jeu ne les avoit troublés. Je fuis dans
l'épreuve de cette forte de tribulation ;
la Cométe déconcerte ma tranquillité ,
comme les As rouges démontent M.
de Grignan. Mde de Rochebonne fait
avec moi la récolte de ce qui manque à
la médiocrité de fes revenus , & je fuis
fa dupe , fans pouvoir me corriger de
mal jouer ni de jouer.
Il faut faire un éffort pour tirer M.
de Simiane d'une charge de fubalterne ;
bonne pour y paffer , & humiliante
quand on y féjourne trop long-temps .
J'ai eu ici Mde de Simiane , elle eft
JUILLET. 1763.
61
cent fois plus jeune que vous ; mais
toujours utile à fa famille par fon attention
habile. Elle eft inquiéte de ces
mouvemens de Troupes qui préfagent
la guerre. Je ne fçais fi elle fera auffi
effective qu'elle eft apparente ; mais il y
a bien affez de l'apparence pour éffrayer.
On m'a dit que le P. le Rat * avoit
fuccédé au P. Malinco ; cela fera des
Rates , ou des Eratées , ou bien des
Ratières ; la terminaiſon n'empêche pas
que la conduite ne foit folide .
On n'obtiendra jamais ma compaffion
par quelque chofe d'auffi defirable
à mes yeux que la fécondité.
Du Chevalier de Grignan , à Mde de
Grignan , fa belle-foeur.
Tous vos parens vous embraffent .
Moi qui fuis parent , je vous embraffe
auffi ma chère Soeur. Nous fommes
ici dans la lecture des Ouvrages de ma
Soeur qui ont pour titre : Abrégé des
vertus de notre Soeur une telle ; elle y
rapporte qu'une béate avoit tant de
faim après une maladie, qu'elle mangeoit
De l'Oratoire , Confeffeur de Mlle de Grie
gnan & de Mde de Sévigné la Bru,
62 MERCURE DE FRANCE.
du bois ; enfin le Diable la tenta , elle
mangea du pain bis ; le Confeffeur
fçachant que c'étoit par une faim qui
fuivoit une maladie , au lieu de lui ordonner
une pénitence , lui dit d'en manger
tous les matins autant.
De Mde de Grignan à Mde de
Simiane.
*
J'ai été incommodée & me fuis guérie
fans reméde ; je fuis perfuadée de
votre inquiétude , & que vous voulez
que je dure autant que l'Univers . Ne
manquez pas à m'envoyer l'Opéra de
Télémaque ; je le lirai avec grand plaifir
, en attendant celui que j'aurai de le
voir ; car je furmonterai l'ennui qui
m'empêche d'aller aux autres Opéra ,
pour voir celui-là . Je crois que M. de
Cambrai fera obligé d'en faire les vers
s'il faut que ce foit un bel - efprit &
un grand Archevêque qui les faffe ;
mais ce n'eft point un Archevêque qui
a fait l'Ile de Calipfo ni Télémaque ;
c'eft le Précepteur d'un grand Prince.
>
* C'eft celui que Danchet & Campra mirent au
Théâtre en 1704.& qu'ils avoient compofé de divers
Fragmens d'autres Opéra . Mde de Grignan
croyoit que cette Tragédie étoit entiérement
nouvelle.
JUILLET. 1763. 63
qui devoit à fon difciple l'inftruction
néceffaire pour éviter tous les écueils
de la vie humaine , dont le plus grand
eft celui des paffions. Il vouloit lui donner
de fortes impreffions des défordres
que caufe ce qui paroît le plus agréable
, & lui apprendre que le grand reméde
eft la fuite du péril. Voilà de
grandes & d'utiles inftructions , fans
compter toutes celles qui fe trouvent
dans ce livre , capable de former un
honnête homme & un grand Prince . Si
dans cet Opéra qu'on fait , on conſerve
cet efprit & ce caractère , il fera plus
de fruit que les Sermons du P. Maffillon.
Vous n'avez pas pris chez lui &
chez fes Confrères le ridicule que vous
voulez donner à Télémaque ; les Pères
de l'Oratoire fçavent trop que l'ufage
eft de faire lire les Poëtes aux jeunes
gens. Les Poëtes font pleins d'une peinture
terrible des paffions , il n'y en a
aucune de cette nature dans Télémaque ;
tout y eft délicat , pur , modefte , & le;
reméde eft toujours prêt & toujours
prompt. Les Poëtes anciens n'ont pas eu
ces précautions , & font pourtant admis
dans les Colléges par les Docteurs les plus
févères ; le Port-Royal a traduit Terence
, Plaute , Petrone. M. d'Andilly
64 MERCURE DE FRANCE.
( Arnauld ) a traduit le 4 & le 6º L. de
l'Eneide ; perfonne ne l'obligeoit à mettre
en langue vulgaire & dans les mains
de tout le monde la peinture de la paffion
la plus forte & la plus funefte qui
ait jamais été ; il le faifoit pour aider
quelque Précepteur de fes amis a inftruire
quelque Difciple de Port-Roval.
Vous voyez donc que ces Meffieurs ne
vous avoueroient pas , s'ils fçavoient
que vous tournez en ridicule un Précepteur
qui apprend les Poëtes à fon
Difciple d'une manière pure , délicate ,
& capable de rectifier les autres Poëtes.
qu'il ne peut éviter de lire dans le
cours de fes humanités . Je vous réponds
bien férieufement , ma fille , j'en fuis
honteufe ; car tant que tu parleras en
enfant , je ne dois pas prodiguer la Raifon
& le Raifonnement .
Adieu , ma fille : le Soleil dore nos
montagnes ; les troupeaux bondiffent
dans nos champs ; la joie & la vigilance
animent tous les Acteurs.
La jeuneffe a fes peines comme les
autres âges , & plus rudes à proportion
de fes plaifirs ; c'eft une compenfation
que la Juftice Divine obferve pour la
confolation & humiliation de tous les
JUILLET. 1763.6 65
Mortels , afin qu'ils foient tous égaux
& n'ayent rien à fe reprocher.
Je trouve mon fils ( le Marquis de
Grignan ) d'un efprit fi ferme , fi raifonnable
& fi augmenté en mérite , que je
fuis ravie d'avoir le loifir de le connoître
à fond ; car à Paris ce ne font que
des momens , on ne fait ce qu'on voit.
L'efprit de Madame de Fortia eft vif,
& la charité n'a point encore diminué
l'agrément de fa converſation .
Le mot d'Adieu eft bon à retrancher
à deux coeurs fenfibles & à deux fantés
délicates ; je me fuis donc dérobée & à
vous ce cruel moment.
L'Abbé de Buffy * m'a fait confidence
qu'il n'a point vu de Dévote qu'on
ait tant d'envie de revoir que vous.
* L'Abbé de Buffy étoit le fils du Comte de
Buffy Rabutin ; il fut depuis Evêque de Luçon.
Il fut auffi de l'Académie Françoiſe , & y fuccéda
à M. de la Motte , au commencement de 1732.
M. de Fontenelle répondit fon Difcours de réception
. On peut voir l'éloge de ce Prélat dans le
Temple du Goût par M. de Voltaire , T 2. de fes
Euvres , p. 327 Edition de 1756. Il y parle
comme Mde de Grignan , de l'agrément de fa
converfation .
1
66 MERCURE DE FRANCE .
difficilement trouverez - vous meilleure
compagnie & plus au goût que je vous
ai vu d'un badinage aifé & gai . Je vous
devois l'un à l'autre .
Fermer
Résumé : EXTRAIT de quelques Lettres de Madame la Comtesse de GRIGNAN, du Chevalier de GRIGNAN, du Marquis de SEVIGNÉ, & de M. de BUSSY-RABUTIN, Evêque de Luçon.
Madame de Grignan échange des lettres avec son mari, le Chevalier de Grignan, sa fille Madame de Simiane, le Marquis de Sévigné et M. de Bussy-Rabutin. Elle exprime sa tristesse face à la mort imminente de Madame de Monaco et à la disparition des grandes maisons nobles, ainsi qu'à la perte de sa sœur, qu'elle qualifie de sainte et martyre. Elle mentionne la présence de M. de Ventadour à Marseille et la mort subite de Monsieur. Madame de Grignan parle des succès de sa fille chez M. et Mme de Chamillard, attribués au bon goût et à la confiance mutuelle. Elle relate l'accident du Chevalier de Grignan et la maladie simulée de son frère, le Marquis de Sévigné. Elle partage des anecdotes sur les jeux, les difficultés financières de Mme de Rochebonne et les mouvements de troupes présageant la guerre. Madame de Grignan exprime son inquiétude face à ces mouvements et mentionne un changement de confesseur. Elle souhaite recevoir l'opéra de Télémaque et admire l'Archevêque de Cambrai. Elle décrit la beauté de la nature autour d'elle et exprime sa fierté pour son fils, le Marquis de Grignan, ainsi que son admiration pour l'esprit vif de Madame de Fortia.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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37
p. 286-293
Essai sur la Musique, [titre d'après la table]
Début :
Essai sur la Musique, deux volumes in-4o. orné d'un grand nombre de Figures & [...]
Mots clefs :
Musique, Ouvrage, Grecs, Chansons, Livre, Temps, Romains, Nombre, Poètes, Musiciens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Essai sur la Musique, [titre d'après la table]
Efai fur la Mufique , deux volumes in- 40.
orné d'un grand nombre de Figures &
de Chanfons notées , propofé par foufcription
. L'Ouvrage fera divifé en cinq
Livres.
LIVRE PREMIER .
CH. Ier, De la Mufique en général .
CH. II. Sa Divifion.
CH. III.
CH . IV .
CH. V.
CH . VI .
CH. VII.
CH . VIII.
CH, IX .
CH. X.
CH . XI .
CH. XII.
Divifion de la Mufique inftrumentale
ou pratique.
Antiquité de la Mufique.
Comment elle fut trouvée.
Des premiers Chants confacrés
à Dieu.
De la Mufique après le Déluge.
Dans les Funérailles des Hébreux
& des Égyptiens.
Quelle connoiffance Moïfe eut
de la Mufique.
De la Mufique du temps de
David.
Du temps de Salomon.
Depuis Salomon jufqu'à Cyrus.
DE FRANCE. 287
CH. XIII. De la Mufique dans les Repas ,
les Vendanges & les Obféques.
CH. XIV. De la Mufique des Chaldéens
CH. XV .
CH. XVI.
& autres Orientaux .
De celle des Égyptiens.
De celle des Grecs.
CH. XVII. De celle des Romains.
CH. XVIII . De la Mufique en Italie .
CH. XIX. De la Saltation , ou Art de la
Pantomime.
CH. XX.
CH. XXI.
Des Jeux publics des Grecs &
des Romains.
Des Acclamations & Applau
diffemens chez les Anciens,
CH. XXII . De la Mufique depuis les Gau
lois jufqu'à nous,
CH. XXIII . Explication des Signes & Caractères
de la Mufique an
cienne , depuis le quatorzième
Siècle environ , juf
qu'au feizième .
CH. XXIV . De la Mufique & des Inftru-
CH. Ier,
CH. II.
mens des Chinois.
LIVRE SE CON D,
Poëtes Muficiens , Grecs &
Romains , avec une Notice
de leurs Vies & de leurs
Ouvrages.
Muficiens Grecs & Romains,
28 . MERCURE
CH. III .
CH. IV .
CH. V.
CH . VI
CH. VII.
CH. VIII.
CH. IX .
Auteurs Grecs & Romains ,
qui ont écrit fur la Mufique.
Poëtes Lyriques , Italiens &
François.
Troubadours & autres Poëtes
Provençaux , avec quelques,
unes de leurs Chanfons.
Compofiteurs Italiens.
Compofiteurs François.
Muficiens Italiens & François,
Auteurs Italiens & François ,
qui ont écrit fur la Mufique,
LIVRE TROISIÈME.
Ce Livre renfermera un Traité de compofition
à l'ufage des Gens du Monde , pour
les mettre à portée d'entendre cette matière ,
abftraite par elle- même , & quelquefois fort
embrouillée par les Gens de l'Art .
pas
Il faut excepter de cette Claffe : 1 ° . L'Ouvrage
d'un fameux Géomètre , qui n'a
dédaigné d'éclaircir plufieurs Principes obfcurs
de Rameau. Cet excellent Ouvrage de
M. d'Alembert, doit être le Guide des jeunes
Compofiteurs. 2 ° . Les favantes Differtations
de M. l'Abbé Arnaud , de l'Académie
Françoiſe & de celle des Infcriptions &
Belles- Lettres , qui fait allier le goût le plus
délicat , aux plus profondes connoiffances
dans plufieurs genres ; & que l'on preſſe en
vain depuis long-temps de mettre au jour
les
DE FRANCE. 289
les fruits de fes laborieufes recherches.
3º. Les Ouvrages de M. l'Abbé Rouſſier , à
connu par la clarté qu'il répand dans fes
Ecrits , & particulièrement dans fon excellent
Mémoire fur la mufique des Anciens.
1 eût été plus heureux pour le Public , qu'il
eût voulu remplir la tâche que nous avons
hafardée ; perfonne ne pouvoit mieux s'en
acquitter que lui , & nous aurions été les
premiers à l'en remercier. 40. L'Effai fut
' Union de la Poéfie & de la Mufique , pat
M. le Chevalier de Chaftellux , de l'Académie
Françoife ; Ouvrage auffi bien fenti
que raifonné , & qui a fervi de fignal à la
dernière révolution de la mufique en France.
C'eft à lui que l'on doit , peut- être , les réflexions
que nos Poëtes lyriques & nos nouveaux
Muficiens , ont commencé à faire fut
un Art , qui , malgré les chef- d'oeuvres.de
Quinault , de Lully & du grand Rameau ,
n'étoit encore qu'à fon enfance , & depuis
ce temps-là s'aggrandit de jour en jour.
5º. L'Ellai fur la révolution de la Mufique
en Françe , par M. de Marmontel , de l'Académie
Françoife ; Ouvrage que l'on n'a tant
critiqué , que parce qu'on ne l'a pas affez
médité , & qui mérite , à tant de titres ,
l'eftime & les éloges des Lecteurs fans par
tialité , & c.
as Septembre 1778.
N
290
MERCURE
LIVRE QUATRIÈME,
Il comprendra l'Hiftoire des Chanfons
depuis celles des Anciens jufqu'aux nôtres.
On y en a inféré un grand nombre , qui ont
paru dignes d'être fauvées de l'oubli, & on en
trouvera de plufieurs fiècles , afin de pouvoir
juger de l'efprit qui régnoit aux temps de
ces différentes époques des Arts : on en
trouvera auffi une grande quantité de Provençales
, dont plufieurs remontent jufqu'au
temps des Troubadours. On a déchiffré les
anciens Airs du mieux qu'on a pu´, & cè
n'eft pas fans peine qu'on y eft parvenu.
Plufieurs de ces Airs font charmans , & au
ront le mérite de la nouveauté. Pour en faire
fentir l'harmonie , on en a mis le plus grand
nombre à quatre parties , & on efe affuret
que l'effet en eft agréable , lorfqu'on les
exécute avec précifion , & fur- tout à demivoix.
Les trois parties ajoutées , ne font
point obligées ; ainfi ces Chanfons pour ~
font fe chanter à voix feule , quand on le
voudra.
On y trouvera plufieurs exemples de la
mufique des Grecs. Les Airs ont été déchiffrés
par le favant M. Burette , & on
pourra les exécuter à quatre parties , quoique
les Grecs ne les aient jamais entendus
de cette manière. Par- là , on a voulu prouver
que cette mufique étoit fufceptible de.
DE FRANCE.
la plus belle harmonie ; qu'il est étonnant
que les Grecs ne l'aient pas connue , &
qu'ils font impardonnables s'ils l'ont connue
& rejettée .
On n'a épargné ni peines ni foins , pour
que cette partie de l'Ouvrage parut intéreſ
fante aux Lecteurs.
LIVRE CINQUIÈME.
Ce dernier Livre renfermera l'Hiftoire
de tous les Inftrumens de mufique , connus
depuis plus de deux mille ans. Il fera orné
d'Eftampes faites avec foin , qui repréſenteront
tous ces Inftrumens , & enfeigneront
à les monter & à les accorder. L'Auteur a
reçu les plus grands fecours en ce genre ,
des plus habiles Maîtres pour les Inftrumens
connus de notre temps , & s'empreffera de
publier la reconnoiffance qu'il leur doir.
Enfin , on n'a rien négligé pour rendre
cet Effai digne des bontés du Public . L'envie
feule d'être utile , a pu réfoudre l'Auteur
à dépouiller tous les Livres & Manufcrits
de la Bibliothèque du Roi , qui traitent
de la mufique , ainfi que toutes les richeſſes
de M. le Duc de la Vallière , & de M. le
Marquis de Paulmy , en ce genre. La feule
récompenfe qu'il ofe en attendre , c'eſt la
gloire d'avoir été utile.
Les frais qu'entraîne une pareille Edition ,
ornée de beaucoup de Figures , & d'une
Nij
291 MERCURE
grande quantité de Chanfons gravées avec
le plus grand foin , ont déterminé les Édireurs
à propofer cet Ouvrage par foufcription.
Le Public peut compter fur la plus
grande exactitude à remplir les conditions
que l'on va lui propofer.
Il y aura deux volumes in -4° , ornés de
figures & d'un grand nombre de Chanfons
à quatre parties ; & pour la commodité
de ceux qui voudront les exécuter , on
joindra à chaque exemplaire quatre Parties
féparées de ces Chanfons.
Les deux volumes & les quatre parties
féparées , coûteront aux Soufcripteurs la
fomme de quarante- huit livres , dont un
louis en foufcrivant , & un louis en recevant
l'Ouvrage , au plus tard à Pâques prochain ,
& peut-être beaucoup plus tôt,
Ceux qui n'auront pas fouferit paieront
foixante & douze livres , & il ne fera tiré
que très-peu d'exemplaires par de - là le
nombre néceffaire pour remplir les foufcriptions.
On pourra foufcrire pour la France jufqu'au
premier Novembre prochain , & pour
Etranger jufqu'au premier Décembre faivant.
Ceux qui foufcriront pour douze exemplaires
, auront le treizième fans payer.
On ſouſcrit à Rome , chez M. Lefevre de
Revel , chez M, Digne , Conful de France ;
DE FRANCE. 293
à Londres, chez M. Swinton & Compagnie ,
Editeur du Courrier de l'Europe; aux Deux-
Ponts , à l'Imprimerie Ducale ; & à Paris
chez MM. Née & Mafquelier , Graveurs ,
rue des Francs - Bourgeois , Place Saint - Michel
; de la Foffe , Graveur , rue du Petit-
Caroufel ; Ruault , Libraire , rue de la
Harpe.
Cet Ouvrage eft de M. de Laborde. Ses
talens & fes connoiffances en mufique , lui
donnent bien le droit d'être l'Hiftorien d'un
Art qu'il a cultivé toute fa vie avec fuccès ,
& fon amour pour les Arts doit intéreffer
tous les Artiftes à fes travaux.
orné d'un grand nombre de Figures &
de Chanfons notées , propofé par foufcription
. L'Ouvrage fera divifé en cinq
Livres.
LIVRE PREMIER .
CH. Ier, De la Mufique en général .
CH. II. Sa Divifion.
CH. III.
CH . IV .
CH. V.
CH . VI .
CH. VII.
CH . VIII.
CH, IX .
CH. X.
CH . XI .
CH. XII.
Divifion de la Mufique inftrumentale
ou pratique.
Antiquité de la Mufique.
Comment elle fut trouvée.
Des premiers Chants confacrés
à Dieu.
De la Mufique après le Déluge.
Dans les Funérailles des Hébreux
& des Égyptiens.
Quelle connoiffance Moïfe eut
de la Mufique.
De la Mufique du temps de
David.
Du temps de Salomon.
Depuis Salomon jufqu'à Cyrus.
DE FRANCE. 287
CH. XIII. De la Mufique dans les Repas ,
les Vendanges & les Obféques.
CH. XIV. De la Mufique des Chaldéens
CH. XV .
CH. XVI.
& autres Orientaux .
De celle des Égyptiens.
De celle des Grecs.
CH. XVII. De celle des Romains.
CH. XVIII . De la Mufique en Italie .
CH. XIX. De la Saltation , ou Art de la
Pantomime.
CH. XX.
CH. XXI.
Des Jeux publics des Grecs &
des Romains.
Des Acclamations & Applau
diffemens chez les Anciens,
CH. XXII . De la Mufique depuis les Gau
lois jufqu'à nous,
CH. XXIII . Explication des Signes & Caractères
de la Mufique an
cienne , depuis le quatorzième
Siècle environ , juf
qu'au feizième .
CH. XXIV . De la Mufique & des Inftru-
CH. Ier,
CH. II.
mens des Chinois.
LIVRE SE CON D,
Poëtes Muficiens , Grecs &
Romains , avec une Notice
de leurs Vies & de leurs
Ouvrages.
Muficiens Grecs & Romains,
28 . MERCURE
CH. III .
CH. IV .
CH. V.
CH . VI
CH. VII.
CH. VIII.
CH. IX .
Auteurs Grecs & Romains ,
qui ont écrit fur la Mufique.
Poëtes Lyriques , Italiens &
François.
Troubadours & autres Poëtes
Provençaux , avec quelques,
unes de leurs Chanfons.
Compofiteurs Italiens.
Compofiteurs François.
Muficiens Italiens & François,
Auteurs Italiens & François ,
qui ont écrit fur la Mufique,
LIVRE TROISIÈME.
Ce Livre renfermera un Traité de compofition
à l'ufage des Gens du Monde , pour
les mettre à portée d'entendre cette matière ,
abftraite par elle- même , & quelquefois fort
embrouillée par les Gens de l'Art .
pas
Il faut excepter de cette Claffe : 1 ° . L'Ouvrage
d'un fameux Géomètre , qui n'a
dédaigné d'éclaircir plufieurs Principes obfcurs
de Rameau. Cet excellent Ouvrage de
M. d'Alembert, doit être le Guide des jeunes
Compofiteurs. 2 ° . Les favantes Differtations
de M. l'Abbé Arnaud , de l'Académie
Françoiſe & de celle des Infcriptions &
Belles- Lettres , qui fait allier le goût le plus
délicat , aux plus profondes connoiffances
dans plufieurs genres ; & que l'on preſſe en
vain depuis long-temps de mettre au jour
les
DE FRANCE. 289
les fruits de fes laborieufes recherches.
3º. Les Ouvrages de M. l'Abbé Rouſſier , à
connu par la clarté qu'il répand dans fes
Ecrits , & particulièrement dans fon excellent
Mémoire fur la mufique des Anciens.
1 eût été plus heureux pour le Public , qu'il
eût voulu remplir la tâche que nous avons
hafardée ; perfonne ne pouvoit mieux s'en
acquitter que lui , & nous aurions été les
premiers à l'en remercier. 40. L'Effai fut
' Union de la Poéfie & de la Mufique , pat
M. le Chevalier de Chaftellux , de l'Académie
Françoife ; Ouvrage auffi bien fenti
que raifonné , & qui a fervi de fignal à la
dernière révolution de la mufique en France.
C'eft à lui que l'on doit , peut- être , les réflexions
que nos Poëtes lyriques & nos nouveaux
Muficiens , ont commencé à faire fut
un Art , qui , malgré les chef- d'oeuvres.de
Quinault , de Lully & du grand Rameau ,
n'étoit encore qu'à fon enfance , & depuis
ce temps-là s'aggrandit de jour en jour.
5º. L'Ellai fur la révolution de la Mufique
en Françe , par M. de Marmontel , de l'Académie
Françoife ; Ouvrage que l'on n'a tant
critiqué , que parce qu'on ne l'a pas affez
médité , & qui mérite , à tant de titres ,
l'eftime & les éloges des Lecteurs fans par
tialité , & c.
as Septembre 1778.
N
290
MERCURE
LIVRE QUATRIÈME,
Il comprendra l'Hiftoire des Chanfons
depuis celles des Anciens jufqu'aux nôtres.
On y en a inféré un grand nombre , qui ont
paru dignes d'être fauvées de l'oubli, & on en
trouvera de plufieurs fiècles , afin de pouvoir
juger de l'efprit qui régnoit aux temps de
ces différentes époques des Arts : on en
trouvera auffi une grande quantité de Provençales
, dont plufieurs remontent jufqu'au
temps des Troubadours. On a déchiffré les
anciens Airs du mieux qu'on a pu´, & cè
n'eft pas fans peine qu'on y eft parvenu.
Plufieurs de ces Airs font charmans , & au
ront le mérite de la nouveauté. Pour en faire
fentir l'harmonie , on en a mis le plus grand
nombre à quatre parties , & on efe affuret
que l'effet en eft agréable , lorfqu'on les
exécute avec précifion , & fur- tout à demivoix.
Les trois parties ajoutées , ne font
point obligées ; ainfi ces Chanfons pour ~
font fe chanter à voix feule , quand on le
voudra.
On y trouvera plufieurs exemples de la
mufique des Grecs. Les Airs ont été déchiffrés
par le favant M. Burette , & on
pourra les exécuter à quatre parties , quoique
les Grecs ne les aient jamais entendus
de cette manière. Par- là , on a voulu prouver
que cette mufique étoit fufceptible de.
DE FRANCE.
la plus belle harmonie ; qu'il est étonnant
que les Grecs ne l'aient pas connue , &
qu'ils font impardonnables s'ils l'ont connue
& rejettée .
On n'a épargné ni peines ni foins , pour
que cette partie de l'Ouvrage parut intéreſ
fante aux Lecteurs.
LIVRE CINQUIÈME.
Ce dernier Livre renfermera l'Hiftoire
de tous les Inftrumens de mufique , connus
depuis plus de deux mille ans. Il fera orné
d'Eftampes faites avec foin , qui repréſenteront
tous ces Inftrumens , & enfeigneront
à les monter & à les accorder. L'Auteur a
reçu les plus grands fecours en ce genre ,
des plus habiles Maîtres pour les Inftrumens
connus de notre temps , & s'empreffera de
publier la reconnoiffance qu'il leur doir.
Enfin , on n'a rien négligé pour rendre
cet Effai digne des bontés du Public . L'envie
feule d'être utile , a pu réfoudre l'Auteur
à dépouiller tous les Livres & Manufcrits
de la Bibliothèque du Roi , qui traitent
de la mufique , ainfi que toutes les richeſſes
de M. le Duc de la Vallière , & de M. le
Marquis de Paulmy , en ce genre. La feule
récompenfe qu'il ofe en attendre , c'eſt la
gloire d'avoir été utile.
Les frais qu'entraîne une pareille Edition ,
ornée de beaucoup de Figures , & d'une
Nij
291 MERCURE
grande quantité de Chanfons gravées avec
le plus grand foin , ont déterminé les Édireurs
à propofer cet Ouvrage par foufcription.
Le Public peut compter fur la plus
grande exactitude à remplir les conditions
que l'on va lui propofer.
Il y aura deux volumes in -4° , ornés de
figures & d'un grand nombre de Chanfons
à quatre parties ; & pour la commodité
de ceux qui voudront les exécuter , on
joindra à chaque exemplaire quatre Parties
féparées de ces Chanfons.
Les deux volumes & les quatre parties
féparées , coûteront aux Soufcripteurs la
fomme de quarante- huit livres , dont un
louis en foufcrivant , & un louis en recevant
l'Ouvrage , au plus tard à Pâques prochain ,
& peut-être beaucoup plus tôt,
Ceux qui n'auront pas fouferit paieront
foixante & douze livres , & il ne fera tiré
que très-peu d'exemplaires par de - là le
nombre néceffaire pour remplir les foufcriptions.
On pourra foufcrire pour la France jufqu'au
premier Novembre prochain , & pour
Etranger jufqu'au premier Décembre faivant.
Ceux qui foufcriront pour douze exemplaires
, auront le treizième fans payer.
On ſouſcrit à Rome , chez M. Lefevre de
Revel , chez M, Digne , Conful de France ;
DE FRANCE. 293
à Londres, chez M. Swinton & Compagnie ,
Editeur du Courrier de l'Europe; aux Deux-
Ponts , à l'Imprimerie Ducale ; & à Paris
chez MM. Née & Mafquelier , Graveurs ,
rue des Francs - Bourgeois , Place Saint - Michel
; de la Foffe , Graveur , rue du Petit-
Caroufel ; Ruault , Libraire , rue de la
Harpe.
Cet Ouvrage eft de M. de Laborde. Ses
talens & fes connoiffances en mufique , lui
donnent bien le droit d'être l'Hiftorien d'un
Art qu'il a cultivé toute fa vie avec fuccès ,
& fon amour pour les Arts doit intéreffer
tous les Artiftes à fes travaux.
Fermer
Résumé : Essai sur la Musique, [titre d'après la table]
L'ouvrage 'Efai fur la Mufique' est structuré en deux volumes et cinq livres. Le premier livre analyse l'histoire et les pratiques musicales à travers différentes époques et cultures, couvrant la musique instrumentale, religieuse, funéraire, ainsi que celle associée aux repas, vendanges et obsèques. Il explore également la musique des Chaldéens, Égyptiens, Grecs, Romains et autres civilisations anciennes. Le deuxième livre se focalise sur les poètes musiciens grecs et romains, ainsi que sur les compositeurs italiens et français. Le troisième livre offre un traité de composition musicale accessible au grand public, recommandant des ouvrages de d'Alembert, l'abbé Arnaud, l'abbé Roussier, le chevalier de Chastellux et Marmontel. Le quatrième livre retrace l'histoire des chansons depuis l'Antiquité jusqu'aux époques modernes, incluant des airs grecs et des chansons provençales. Le cinquième livre traite de l'histoire des instruments de musique connus depuis plus de deux mille ans, accompagné d'illustrations et de conseils techniques d'experts. L'auteur, M. de Laborde, a consulté divers livres et manuscrits de la Bibliothèque du Roi, ainsi que les collections du Duc de la Vallière et du Marquis de Paulmy. L'ouvrage est enrichi de nombreuses figures et chansons gravées avec soin. Pour couvrir les frais d'édition, l'ouvrage est proposé par souscription à un coût de quarante-huit livres pour les souscripteurs, payables en deux fois, et soixante-douze livres pour les non-souscripteurs. Les souscriptions sont ouvertes jusqu'au 1er novembre en France et jusqu'au 1er décembre à l'étranger, avec des réductions pour les achats de douze exemplaires. Les souscriptions peuvent être effectuées à Rome, Londres, Deux-Ponts et Paris auprès de plusieurs libraires et graveurs mentionnés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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38
p. 165-181
ALMANACH des Muses, 1783. A Paris, chez Delalain l'aîné, Libraire, rue Saint-Jacques, vis à-vis celle du Plâtre.
Début :
ON sait que de tous les Recueils Poétiques qui paroissent annuellement, l'Almanach [...]
Mots clefs :
Almanach des Muses, Vers, Année, Poètes, Mérite, Paris, Nouveauté, Journal, Poésie, Recueils poétiques, Éditeur, Poètes du jour, Journal de Paris
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texteReconnaissance textuelle : ALMANACH des Muses, 1783. A Paris, chez Delalain l'aîné, Libraire, rue Saint-Jacques, vis à-vis celle du Plâtre.
ALMAN AcH des Muſes , 1783. A Paris,
chez Delalain l'aîné, Libraire, rue Saint
Jacques, vis à-vis celle du Plâtre.
-
- " " ,
ON ſait que de tous les Recueils Poétiques
qui paroiffent annuellement , l'Almanach
des Muſes eft le plus ancien & le plus ré
pandu. On le donne, on le reçoit en étren
nes , il eſt attendu, deſiré par les Amateurs,
par les jeunes Faiſeurs ſur-tout, qui brûlent
de ſavoir ſi leur nom eſt enregiſtré à ce greffe
poétique ; & l'on ſe demande comment on
trouve le nouvel.Almanach, avec le même
intérêt que met un Agriculteur à demander
ſi la récoltel de l'année eſt bonne ou mau
vaiſe. On n'eſt pas d'accord tous les ans †
ſon degré de mérite ; les opinions ſe parta
gent quelquefois , & plus d'un jugement
qu'on en porte dépend bien moins de la
1 66 M E R C U R E
bonté réelle des poéſies,que du genre de vers
qºi domine dans le Recueil, parce que telle
ou telle eſpèce de poëme a toujours plus ou
moins d'attraits pour les juges, même les
plus éclairés. Souvent auſſi le tribut d'une
année ſe trouve réellement inférieur à celui
des précédentes ; mais, tour-à-tour un peu
moins bien, un peu moins mal, l'Almansch
des Muſes a toujours pafſe pour être le meil
leur de nos Recueils poetiques. Le goût
exercé de l'Éditeur, la confiance méritée des ^
meilleurs Poëtes du jour, concourent à l'en
richir; & ſi depuis quelques années la mort
lui a enlevé ſes plus riches tributaires, une
nouvelle race de Poëtes ſemble ſortir de leur
cendre, & réclamer leur héritage. - .
Cependant, il faut en convenir, ce Re
cueil a perdu, ſinonde ſon mérite,au moins un
peu de ſa nouveauté. Preſque toutes les Pièces
qu'on y inſéroit autrefois n'avoient pas en
core vû le jour ; celles qui le compoſent
aujourd'hui ont paru en partie dans le Mer
cure ou dans 1e Journal de Paris; & la raiſon
de cette différence, c'eſt que le Journal de
Paris n'exiſtoit pas encore, & que les Poëtes
connus dédaignoient alors d'envoyer leurs
productions au Mercure, effrayés peut-être
par ces deux vers plaiſans & énergiques que
· M. Robé avoit appliqués à ce Journal :
· vaſte Clamart, où tant de trépaſſés . #
, Giſſent en paix l'un ſur l'autre entaſſés. -
Mais aujourd'hui que le Joutnal de Par -
•.
- *
D E F R A N C E. I 67
offre aux Poëtes du jour une grande &
prompte célebrité, & que le Mercure, plus
en credit, leur paroît un dépôt plus digne de
leurs Ouvrages , ces deux Journaux ſont de
venus une des mines les plus fécondes dé
l'Almanach des Muſes. En perdant ce degré
de-nouveauté, encore une fois, il n'a rien
perdu de ſon mérite; mais il devroit exciter
moins d'empreſſement , & puiſque ſon ſuccès
eſt toujours le même, c'eſt un nouveau motif
d'eloge pour l'Éditeur.Il eſt vrai qu'il s'y trou
ve encore tous les ans aſſez de vers nouveaux
pour plaire, même à ceux qui courent moins
après le mérite qu'après la nouveauté. -
' Au reſte, cette Collection, qui n'eſt guère
compoſée que de vers faits dans l'année ,
préſente un tableau utile à ceux qui veulent
obſerver les progrès ou la décadence de la
poéſie. On peut y voir les diverſes nuances ſe
prolonger ou diſparoître ſucceſſivemenr; on
peut y découvrir tous les ans quel genre de
poéſie vient de perdre ou de gagner ſous la
plume de nos Écrivains. Cette réflexion nous
inſpire l'idée de changer notre plan pour l'ex
trait que nous devons en faire. Nous parcour
rons les divers genres de poéſie dans leſquels
ſe ſont exercés les Auteurs qui ont contribué
au Volume de l'année; & par cette marche,
que nous ſuivrons dorénavant , nous met
trons nos Lecteurs à portée de voir par eux
imêmes, dans quels genres nos Muſes mo
dernes ont à déplorer leurs pertes, ou à s'éporgueillir
de leurs acquiſitions, . , .
*- -
168 M E R C U R E /
Commençons par la grande poéſſe, & -
mettons M. de Fontanes à la tête de ceux -
qui s'y ſont exercés. Nous aurions deſiré plas -=--
de jet, plus de liberté dans ſa Traduction de -----
l'Ode d'Horace , Sic te diva potezs cypri. *RP ----
-
- -- -z-- - 272
Après avoir dit : | # # r = 3R
Garde, & rends-moi mon cher Virgile, - *= rr --
-
-Asr" -PA"
-
- - --I cI
Il ne falloit pas finir la ſtrophe par ce vers s s **as 2--
qui ſuit immédiatement : | | 2ºº2xs a . -
| .. , , | | o dss, º < rs ;
Garde la moitié de mon coeur. i - T Pr c= F
, -S>5-5 CeS- --^T. - r
parce que l'idée de garde devient froide, Sss rs, º=v=s--
quand, dans le vers qui précède, on y ajoint ssr s#. *ezBAS,s
celle de rends moi , qui ajoute au ſens. Il y Ls s "ºs <is Es, º a auſſi une eſpèce d'irrégularité dans l'arran- | ** les e,s . 1 r .
gement des vers de la quatrième ſtrophe; C)rs t * Fr--
| -- * , ' . . - | * ces ; FS>i> t
L'homme oſe tout : de crime en crime , C ºx-c-; -
- • • - | e - -
Se précipite ſa fureur. vv º º , il §s et Q> sa s
-- • • · · · · l - - > w-ty
Quand ſon eſſor illégitime sºl a * J'sa Ao *age,
- · · · · · · r:
-Eut ravi le feu créateur , | #- c'* S º Ierse
- - «• • . L> La faim, la peſte, aux yeux livides, &e, les <2
. . rº " ux yeux #vide *º Pleins *#rres º#L>-
Le ſens qui finit après le ſecond vers, ne de- , co§ § bar, $ * Pre,
vroit finir qu'après le quatrième, parce que $ *éPc ou # #e- ,
le premier quatraind'une ſtrophe de dixvers si º au ſei *t vre
doit être ſéparé par le ſens des deux tercets 8ºnir ! ºn des nºs
qui la terminent. Cette eſpèce d'enjambe- En vain * éehe, *aits
| ment de phraſe n'eſt plus permiſe aujour- *pé fººPos º ſon
-d'hui. Rien n'eſt impoſſible aux humains, qui l] § #ºs vsii, ºt de r,
ſe trouveplus bas , n'eſt ni aſſez élégant, ni $ désuic "° atTiſz
/ - • " 1 ! ... , · ºu Dis ºstiiſ& G c ſi, aſſez poétique dans une ode # n *Yus l
Nous parlerons avec plus de plaiſir (parce ºteur Sosa - $e > à - e
" | $ ss.§
- 8 , s ^ ncé q *
| & E.2 :9ui ne
|
A Q.§
Su
C
Q.
ſ
U]
le
Y
Oi
· D E , F R A N C E. 169
eue nous avons plus de bien à en dire ) de
ka Chartreuſe de Paris, Pièce où nous avons
retrouvé l'énergie de peinture & de ſenti
ment qui caractériſe M. de Fontanes. Elle
reſpire & communique une mélancolie pro
fonde & attachante.
Ici, dans les détours de ces ſentiers couverts,
Je jouis du ſoleil, de l'ombre & du ſilence.
O doux calme ! ces chars où s'aſſied l'opulence,
Tous ces travat,x, ce peuple à grands flots agité,
Ces ſons confus qu'élève une vaſte cité,
Des enfans de Bruno ne troublent point l'aſyle :
Le bruit les environne, & leur âme eſt tranquille.
On y trouve nombre de vers comparables
à ces deux-ci :
CeTemple, où chaque aurore entend de ſaints concerts
Sortir d'un long ſilence & monter dans les airs.
Sortir d'un long ſilence, peint avec hardieſſe,
& les aurres expreſſions ſont poétiques &
pleines d'harmonie. Bornons-nous à citer en
core ſept ou huit vers de la même Pièce.
Souvent au ſein des nuits la plainte de l'Amour
Fit gémir les échos du ſombre Monaſtère.
En vain le repouſſant de ſon regard auſtère .
La pénitence veille aſſiſe ſur le ſeuil,
Il entre déguiſé ſous les voiles du deuil.
Au Dieu conſolateur en pleurant il ſe donne.
A Comminge, à Rancé, Dieu ſans doute pardonne ;
4Comminge, à Rancé,quine doit quelques pleurs?&c-
, Nº. 8, 22 Février 1733.
*
17o M E R C U R E ,
Le morceau que M. de Fontanes a imité des
· poéſies erſes , ne nous paroît pas inférieur à
ſa Chartreuſe. La manière en eſt large, har
monieuſe & lyrique.
M. Bérenger, qui a ſouvent enrichi ce
Reeueil de pluſieurs morceaux de poéſie lé
gère , s'eſt exercé plus d'une fois dans la
· grande poéſie. Quoique ſa Pièce ſur l'Hiver,
inſérée dans le Volume de cette année, ne
ſoit pas ſon meilleur Ouvrage, il y a des
détails très heureuſement exprimés, & qui
confirment la réputation qu'il s'eſt acquiſe.
On lit de lui, dans ce même Volume, deux
Pièces dans un autre genre : à mon Hermi
tage, & les deux Chiennes. Ce dernier Ou
vrage eſt plein de grâce & d'intérêt.
M. de Bonneville, qui s'étoit fait connoî
tre avantageuſement par un Dialogue inſéré
l'année dernière, a donné quatre morceaux
de grande poéſie. Ce ſont des imitations,
qui, en laiſſant deſirer quelquefois plus de
correétion & de ſoin , prouvent un talent
qu'on doit encourager. -
Nous ne quitterons pas l'article des grands
vers ſans faire mentiond'un talent plus récent
encore que celui dont nous venons de parler.
Le nom de M. le Chevalier de Rivarol
n'avoit jamais paru dans l'Almanach des Mu
ſes. On concevra une opinion avantageuſe
de ſon talent, d'après une Épître qu'il adre (ie
à M. le Baron de Salis - Marſcheins. En
voici quelques vers : - !
Mais ce globe embrâſé qui s'allume ſans ceſſe, -
D E F R A N C E. 17 r
Pourroit-il, comme nous, éprouver la vieilleſſe ?
O déſaſtre inoui! ſi le flambeau du jour ,
Conſumé par le temps s'éclipſoit ſans retour,
Les planètes en deuil, veuves abandonnées,
Rouleroient dans les cieux, d'ombres environnées;
La déſolation rempliroit l'Univers ;
Les plus ſombres vapeurs infecteroient les airs ;
Le chaos renaîtroit : dans cette nuit impure,
Bientôt un froid mortel glaceroit la Nature. -
L'homme & les animaux pêle-mêle égarés,
Pouſſeroient en mourant des cris déſeſpérés,
Et la mort, de ſon crêpe enveloppant l'abîme,
Se détruiroit enfin pour dernière victime.
M. l'Abbé Aub...., Mme de la Fer., M.
Drobecq , M. G**, & M. de Monvel, ont
traité le genre de la Fable. Celle de M. l'Abbé
Aub....., qui commence le Volume, & qui
eſt un peu moins propre, à être citée depuis
la nouvelle de la paix, eſt ingénieuſe & pi
quante. C'eſt un des meilleurs Ouvrages de
ſen Auteur. Nous ne citerons pas non plus
celle de M. de Monvel, parce qu'elle a déjà
paru dans ce Journal avec les louanges
qu'elle mérite. Nous avons déjà payé à Mme
la Marquiſe de la Fer.... un tribut d'eloges ;
mais chaque Pièce qu'on lit de cette Muſe
ſi intéreſſante, eſt une nouvelle dette que
l'on contracte. Tout ce qui échappe à ſa
plume porte l'empreinte d'un eſprit aimable
& d'un coeur ſenſible. Nous invitons nos
H j
/ ,
172 M E R C U R E
Lecteurs à lire les trois Fables dont elle a
enrichi l'Almanach des Muſes. Nous allons
en citer une plus courte , où l'on trouve de
l'eſprit ſans affectation , & de la préciſion
ſans ſéchereſſe. Celle-ci eſt anonyme.
Le Garde-Chaſſe & les Perdrix , Fable.
DANs une immenſe & riche plaine,
Sur les bords rians de la Seine,
Maintes Perdrix vivoient tranquillement.
Un Garde-Chaſſe vigilant
Les garantiiſoit de l'outrage
De la belette au nez pointu,
De l'émouchet au doigt crochu,
Et des matoux du voifinage.
Tranquilles dans cet hermitage ,
Leurs jours étoient des jours heureux ;
Et ſi Perdrix forment des voeux,
- Elles en ont formé, je gage,
Pour leur protecteur généreux.
Qu'il eſt attentif, diſoient-elles !
Combien nous éprouvons ſes ſoins & ſa bonté !
C'eſt un Dieu deſcendu des voûtes immortelles
Pour préſider à notre sûreté
Dans ces retraites.
Elles ſe trompoient les pauvrettes.
Le temps de la chaſſe arriva,
Et le plomb, plus léger que leurs rapides ailes,
En les attcignant leur prouva
Qu'on ne les gardoit pas pour elles,
D E F R A N C E. 173
Pour les épîtres, poéſies légères cu éroti
ques, nous avons pluſieurs perſonnes à citer
avec éloge. Mme de Bourdic, qui, jeune en -
core, a ſu dejà illuſtrer deux noms * par les
productions de ſon eſprit, eſt connue par
un bon goût de verſification, des penſees
gracieuſes, & un ſtyle piquant & vrai. On
lira d'elle avec plaiſir deux Pièces , l'une
adreſſée à M. Sabbatier , l'autre à Mme la
Vicomtefſe de **.
Une nouvelle rivale s'eſt montrée cette
année dans la carrière poétique ; c'eft Mlle
de Gaudin, dont on lira avec plaiſir un
petit Conte, intitulé : la Raiſon dupe d :
l'Amour. Le talent des jolis vers doit plaire
à un ſexe à qui la Nature a ſur-tout confié
le don de plaire. Le charme de la poéſie de
vient dans ſes mains un nouveau moyen de
ſéduction; il ſoumet à leur eſprit ceux qui
ont échappé à leurs charmes, même ceux
qui n'ont pu les connoître. Mais notre ſexe
re ſe plaindra jamais d'un nouveau danger
qui lui procure de nouvelles jouiſſances.
On trouve dans le mêrne Volume ſix Pièces
de M. de Choiſy, qui confirment les éloges
qu'on a donnés à ſa Muſe ingénieuſe & bril
lante; trois de M. Romans, pleines de vé
rité & de grâce ; deux de M. de la Loup
tière, connu & diſtingué depuis long temps
parmi nos Poëtes érotiques ; & une Épître
* On ſait que c'étoit auparavant Mme la Mar
quiſe d'Entremont.
H iij
174 M E R C U R E
fort gaie & fort piquante de M. le Comte
Raiecki, Polonois, adreſſée à M. Blanchard,
ſur ſon bateau volant. On lira auſſi avec
plaiſir une Épître de M. Mugnerot à M.
Robbé.
On ne doit pas craindre de nous voir ou
blier M. le Chevalier de Parny.Une pareille
diſtraction tiendroit de l'ingratitude. Quand
à un goût ſain, à un ſtyle plein de vérité,
on joint une manière ingénieuſe, & ce char
me indéfiniſſable qui manque plus d'une fois
aux eſprits les plus brillans, on ne doit pas
craindre de produire des impreſſions paſſa
gères, & l'on peut compter ſur un revenu
de gloire en retour du plaiſir qu'on a donné.
M. le C hevalier de Parny a contribué pour
trois Pièces , dignes toutes les trois de ſon
talent depuis long-temps apprécié. Nous al
lons citer la première, parce qu'elle eſt des
plus courtes.
A C H L o É.
SELoN vous, mon ſexe eſt léger ;
Le vôtre nous paroît volage ;
Ce procès qu'on ne peut juger,
Eſt renouvelé d'âge en âge.
Vous prononcez dans ce moment ;
Mais j'appelle de la ſentence.
Croyez-moi, c'eſt injuſtement
Que l'on s'accuſe d'inconſtance.
IL n'eſt point de longues amours,
D E F R A*N C E. 175
J'en conviens ; mais preſque toujours
Votre âme s'abuſe elle-même.
Dans ſa douce crédulité,
Souvent de ſa propre beauté
Elle embellit celui qu'elle aime.
Il a tout du moment qu'il plaît :
Grâce au deſir qu'il a fait naître,
Vous voyez ce qu'il devroit être,
Vous ne voyez plus ce qu'il eſt.
Oui, vous placez ſur ſon viſage
Un maſque façonné par vous;
Et, ſéduite par votre image,
Vous diviniſez votre ouvrage,
Et vous tombez à ſes genoux.
Mais le temps & l'expérience
Écartant ce maſque emprunté,
De l'idole que l'on encenſe,
Montre bientôt la nudité :
On ſe relève avec ſurpriſe ;
On doute encor de ſa mépriſe ;
On cherche d'un oeil affligé
Ce qu'on aimoit, ce que l'on aime ;
L'illuſion n'eſt plus la même,
Et l'on dit : vous avez changé.
Du reproche, ſuivant l'uſage,
On paſſe au refroidiſſement ;
Et tandis qu'on paroît volage,
On eſt détrompé ſeulement.
H iv
176 M E R C U R E
DE s Amantes voilà l hiſtoire,
Chloé; mais, vous pouvez m'en croire,
C'eſt auſſi celle des Amans.
En vain votre coeur en murmure ;
C'eſt la bonne vieille nature
Qui fit tous ces arrangemens.
Quant au remède, je l'ignore.
Sans doute il n'en exiſte aucun ;-
Car le vôtre n'en eſt pas un :
Ne point aimer, c'eſt pis encore.
Il y a cette année fort peu de Coates d'une
certaine étendue. Ceux qui ſe ſont exercés
dans ce genre, ou dans celui des bons mors
rimés qui rentreut dans la même claſſe, ſont
M. Collin , M. Duault, M. D. T. , M.
Guyétand, M. Maſſon de Morvilliers, M.
Pons de Verdun, & M. Pouteau. Le Devin
# n'eſ#pas Sorcier, Conſultation dialoguée,
outient la réputation de gaîté & d'origina
lité que M. Collin s'eſt déjà faite par ſes pre
miers eſſais; le dialogue en eſt fort naturel.
Le Père Laconique , par M. Duault, eſt une
boutade aſſez plaiſante , & il y a beaucoup
de gaîté dans le Préſent incomplet , de M.
Pons de Verdun. Le voici : -
A douze élus qui formoient un Chapitre,
Depuis trois mois, Paul devoit mille fra2cs ;
Mais ſa caſſette, en dépit du bon titre,
Pour les payer, lui demandoit trois ans.
Le verre en main, & les coudes ſur table,
-
D E F R A N C E. 177
Rêvant un jour à ſortir d'embarras,
Il ſe ſouvient qu'il a dans ſon étable
Douze gorets bien tendres & bien gras,
Que fraîchement ſa truye avoit mis bas.
En porter un à chaque vénérable
Pour l'attendrir en lui contant ſon cas,
Eſt un projet que Paul trouve admirable.
« C'eſt le bon Dieu qui m'inſpire ceci !
» Remarque bien, dit il à ſon épouſe,
» Remarque bien que nos gorets ſont douze,
» Et ces Meſſieurs tout juſte douze auſſi. »
Joyeux, Dieu ſait ! le Manant s'endimanche ;
Il va trouver nos Béats en ſecret ;
A chacun d'eux il préſente un goret,
Et chacun d'eux lui promet carte blanche,
Trois ans de plus, comme il le deſircit,
Le lendemain le Chapitre s'aſſemble :
Paul fait alors un grand ſigne de croix :
» Chacun à part m'ayant promis ſa voix,
» J'aurai, dit-il , les deuze voix enſemble ,
» Si qu'il chantoit d'avance alleluia ! »
Quand le Chapitre en ſortant lui ctia :
« Point de quartier , dès demain paye ou tremble. »
Pour le calmer, lors d'un ton papelard,
Chaque Béat le tirant à l'écart,
Lui dit : « mon cher, j'ai parlé fort & ferme
» En ta faveur, & j'ai vingt fois conclu
» Que l'on devcit t'accorder un lorg terme ;
· H v
178 . M E R C U R E. .
» Notre Chapitre ainſi ne l'a voulu. »
Paul, attiiité du refus qu'il eſſuye,
Songe aux gorets; & d'un air ingénu
S'écrie : hélas! que n'ai-je donc connu
Votre Chapitre, il auroit eû ma truye !
Le bon mot qu'a rimé M. Pouteau eſt plaiſant.
Parmi quelques épigrammes, on diſtin
guera celle intitulée : le Repentir , par M.
Maſſon de Morvilliers, connu par de jolis
vers dans plus d'un genre, mais ſur tout par
le tour vif & mordant qu'il ſait donner à
l'épigramme.
Mbs E, alte-là! j'abjure l'épigramme.
Ne peux-tu donc m'inſpirer d'autres chants ?
Comme un forçat, j'ai langui ſur ma rame ;
Qu'ai-je gagné : la haine des méchans.
SI d'un pédant je peins le lourd mérite,
Damon ſe croit déſigné dans mes vers.
Que je perſiffie un rimeur hypocrite,
Cléon me lance un regard de travers.
D'UN mot plaiſant, fi je force à ſe taire
Ces plats grimauds, toujours fi contens d'eux,
Qui vont traînant leur honte héréditaire,
" Damis ſoutient qu'un ſot & lui font deux.
CHANToNs plutôt la candeur, la ſcience,
La modeſtie avec tous ſes attraits;
Et ces Meſſieurs, du moins en conſcience,
Ne crciront plus qu'on faſſe leurs portraits.
D E F R A N C E. 179
Ces vers ſont plaiſans, mais ces Meſſieurs
trouveront que cette réparation eſt pire que
l'offenſe, & qu'un pareil repentir reſſemble
beaucoup à ce qu'on appelle impénitence
finale.
Il nous reſte à parler de la Chanſon. On
en voit très - peu dans le Recueil de cette
année. Il y a de la gaîté dans le Pareffèux,
de M. de Br..., & des détails agréables dans
la Romance & la Chanſon de M. Garnier.
La Romance de M. Grouvelle, intitulée : la
Vieille de ſeize ans , eſt ingenieuſe. Nous !
allons rapporter un couplet de M. L **, qui
nous a paru heureux.
Couplet à une Dame , qui prétendoit que
perdre la raiſon & perdre la memoire ,
étoient la même choſe.
EN dépit de votre argument,
Je prouve le cortraire.
Daignez m'accorder ſeulemen
Un baiſer pour ſalaire.
Si j'obtenois un pareil don
Pour prix de ma victoire,
Je pourrois perdre la raiſon,
Mais non pas la mémoire.
Les jolis couplets de M. A.... ſur un air
d'Albanège, avoient déjà couru manuſcrits,
& on les retrouve avec plaiſir dans ce Re
cueil, ainſi qu'une chanſon guerrière de
M. Berquin, ſi connu par ſes Romances
H vj
18o M E R C U R E
& ſes Idylles, avant de l'être par d'autres
Ouvrages.
Après avoir parcouru les divers genres de
poéſies, pour mettre nes Lecteurs à portee
d'apprécier nos richeſſes de cette année, nous
allons citer d'autres noms qui parent encore
pluſieurs pages de ce Volume. Deux Hom
mes de Lettres fort connus, M. Blin de Sain
mcre & M. de la Harpe, ſe ſont réunis (par
haſard ſans doute ) pour célébrer le Comte
du Nord. Le talent de ces deux Écrivains eſt
connu, & leurs Épîtres répondent à l'idee
qu'en a conçu depuis longtemps le Public.
Nous ne devrions peut-être pas parler de
Voltaire, n'ayant à louer de lui dans ce Re
cueil que quelques détails dans une Épître,
& une fort jolie épigramme. Un pareil éloge,
adreſſé à un auſſi grand nom, eſt trep peu de
choſe , mais il vaut encore mieux acquitter
une dette ſi modique, que de ſe rendre ſuſ
pect d'un oubli criminel.
On lira avec plaiſir , dans ce même Vo
lume, diverſes Pièces de M. le Chevalier de
Loeillard, de M. Doigny, de M. François de
Neufchâteau, de M. Flins, de M. Maréchal,
& de M. de Sauv.**, dont la réputation eſt
fondée ſur des Ouvrages plus importans,
& qui jouiſſent de l'eſtime du Public.
Nous aurions voulu parler auſſi de M. le
Marquis de Villette, de qui on lit tous les
ans quelques Pièces ingénieuſes, de M.
l'Abbé Dourneau, de M. Fallet, de M.
Fréron, de M. Marſ**, de M. de Piis, de
D E F R A N C E. 181
M. Salaur, de M. Vigée, de M. Royou, de
M. Rebel, & c. qui ont contribué avec ſuc
cès à l'Almanach de cette année , mais la
multiplicité des noms qui enrichiſſent ce
Recueil, nous met fort à l'étroit dans les
bornes qui nous ſont preſcrites, & nous
force d'abréger tout à la fois & la critique
& la louange. -
On s'appercevra peut-être auſſi qu'il y a
quelques Ouvrages dont nous n'avons point ,
parle, ceux qui ſont ſouſcrits de notre nom,
en gardant le ſilence ſur ces bagatelles, nous
n'avons pas la prétention de faire dire que
c'eſt par modeſte : Dieu veuille ſeulement
qu'on ne diſe point que c'eſt par juſtice !
( Cet Article eſt de M. Imbert. )
chez Delalain l'aîné, Libraire, rue Saint
Jacques, vis à-vis celle du Plâtre.
-
- " " ,
ON ſait que de tous les Recueils Poétiques
qui paroiffent annuellement , l'Almanach
des Muſes eft le plus ancien & le plus ré
pandu. On le donne, on le reçoit en étren
nes , il eſt attendu, deſiré par les Amateurs,
par les jeunes Faiſeurs ſur-tout, qui brûlent
de ſavoir ſi leur nom eſt enregiſtré à ce greffe
poétique ; & l'on ſe demande comment on
trouve le nouvel.Almanach, avec le même
intérêt que met un Agriculteur à demander
ſi la récoltel de l'année eſt bonne ou mau
vaiſe. On n'eſt pas d'accord tous les ans †
ſon degré de mérite ; les opinions ſe parta
gent quelquefois , & plus d'un jugement
qu'on en porte dépend bien moins de la
1 66 M E R C U R E
bonté réelle des poéſies,que du genre de vers
qºi domine dans le Recueil, parce que telle
ou telle eſpèce de poëme a toujours plus ou
moins d'attraits pour les juges, même les
plus éclairés. Souvent auſſi le tribut d'une
année ſe trouve réellement inférieur à celui
des précédentes ; mais, tour-à-tour un peu
moins bien, un peu moins mal, l'Almansch
des Muſes a toujours pafſe pour être le meil
leur de nos Recueils poetiques. Le goût
exercé de l'Éditeur, la confiance méritée des ^
meilleurs Poëtes du jour, concourent à l'en
richir; & ſi depuis quelques années la mort
lui a enlevé ſes plus riches tributaires, une
nouvelle race de Poëtes ſemble ſortir de leur
cendre, & réclamer leur héritage. - .
Cependant, il faut en convenir, ce Re
cueil a perdu, ſinonde ſon mérite,au moins un
peu de ſa nouveauté. Preſque toutes les Pièces
qu'on y inſéroit autrefois n'avoient pas en
core vû le jour ; celles qui le compoſent
aujourd'hui ont paru en partie dans le Mer
cure ou dans 1e Journal de Paris; & la raiſon
de cette différence, c'eſt que le Journal de
Paris n'exiſtoit pas encore, & que les Poëtes
connus dédaignoient alors d'envoyer leurs
productions au Mercure, effrayés peut-être
par ces deux vers plaiſans & énergiques que
· M. Robé avoit appliqués à ce Journal :
· vaſte Clamart, où tant de trépaſſés . #
, Giſſent en paix l'un ſur l'autre entaſſés. -
Mais aujourd'hui que le Joutnal de Par -
•.
- *
D E F R A N C E. I 67
offre aux Poëtes du jour une grande &
prompte célebrité, & que le Mercure, plus
en credit, leur paroît un dépôt plus digne de
leurs Ouvrages , ces deux Journaux ſont de
venus une des mines les plus fécondes dé
l'Almanach des Muſes. En perdant ce degré
de-nouveauté, encore une fois, il n'a rien
perdu de ſon mérite; mais il devroit exciter
moins d'empreſſement , & puiſque ſon ſuccès
eſt toujours le même, c'eſt un nouveau motif
d'eloge pour l'Éditeur.Il eſt vrai qu'il s'y trou
ve encore tous les ans aſſez de vers nouveaux
pour plaire, même à ceux qui courent moins
après le mérite qu'après la nouveauté. -
' Au reſte, cette Collection, qui n'eſt guère
compoſée que de vers faits dans l'année ,
préſente un tableau utile à ceux qui veulent
obſerver les progrès ou la décadence de la
poéſie. On peut y voir les diverſes nuances ſe
prolonger ou diſparoître ſucceſſivemenr; on
peut y découvrir tous les ans quel genre de
poéſie vient de perdre ou de gagner ſous la
plume de nos Écrivains. Cette réflexion nous
inſpire l'idée de changer notre plan pour l'ex
trait que nous devons en faire. Nous parcour
rons les divers genres de poéſie dans leſquels
ſe ſont exercés les Auteurs qui ont contribué
au Volume de l'année; & par cette marche,
que nous ſuivrons dorénavant , nous met
trons nos Lecteurs à portée de voir par eux
imêmes, dans quels genres nos Muſes mo
dernes ont à déplorer leurs pertes, ou à s'éporgueillir
de leurs acquiſitions, . , .
*- -
168 M E R C U R E /
Commençons par la grande poéſſe, & -
mettons M. de Fontanes à la tête de ceux -
qui s'y ſont exercés. Nous aurions deſiré plas -=--
de jet, plus de liberté dans ſa Traduction de -----
l'Ode d'Horace , Sic te diva potezs cypri. *RP ----
-
- -- -z-- - 272
Après avoir dit : | # # r = 3R
Garde, & rends-moi mon cher Virgile, - *= rr --
-
-Asr" -PA"
-
- - --I cI
Il ne falloit pas finir la ſtrophe par ce vers s s **as 2--
qui ſuit immédiatement : | | 2ºº2xs a . -
| .. , , | | o dss, º < rs ;
Garde la moitié de mon coeur. i - T Pr c= F
, -S>5-5 CeS- --^T. - r
parce que l'idée de garde devient froide, Sss rs, º=v=s--
quand, dans le vers qui précède, on y ajoint ssr s#. *ezBAS,s
celle de rends moi , qui ajoute au ſens. Il y Ls s "ºs <is Es, º a auſſi une eſpèce d'irrégularité dans l'arran- | ** les e,s . 1 r .
gement des vers de la quatrième ſtrophe; C)rs t * Fr--
| -- * , ' . . - | * ces ; FS>i> t
L'homme oſe tout : de crime en crime , C ºx-c-; -
- • • - | e - -
Se précipite ſa fureur. vv º º , il §s et Q> sa s
-- • • · · · · l - - > w-ty
Quand ſon eſſor illégitime sºl a * J'sa Ao *age,
- · · · · · · r:
-Eut ravi le feu créateur , | #- c'* S º Ierse
- - «• • . L> La faim, la peſte, aux yeux livides, &e, les <2
. . rº " ux yeux #vide *º Pleins *#rres º#L>-
Le ſens qui finit après le ſecond vers, ne de- , co§ § bar, $ * Pre,
vroit finir qu'après le quatrième, parce que $ *éPc ou # #e- ,
le premier quatraind'une ſtrophe de dixvers si º au ſei *t vre
doit être ſéparé par le ſens des deux tercets 8ºnir ! ºn des nºs
qui la terminent. Cette eſpèce d'enjambe- En vain * éehe, *aits
| ment de phraſe n'eſt plus permiſe aujour- *pé fººPos º ſon
-d'hui. Rien n'eſt impoſſible aux humains, qui l] § #ºs vsii, ºt de r,
ſe trouveplus bas , n'eſt ni aſſez élégant, ni $ désuic "° atTiſz
/ - • " 1 ! ... , · ºu Dis ºstiiſ& G c ſi, aſſez poétique dans une ode # n *Yus l
Nous parlerons avec plus de plaiſir (parce ºteur Sosa - $e > à - e
" | $ ss.§
- 8 , s ^ ncé q *
| & E.2 :9ui ne
|
A Q.§
Su
C
Q.
ſ
U]
le
Y
Oi
· D E , F R A N C E. 169
eue nous avons plus de bien à en dire ) de
ka Chartreuſe de Paris, Pièce où nous avons
retrouvé l'énergie de peinture & de ſenti
ment qui caractériſe M. de Fontanes. Elle
reſpire & communique une mélancolie pro
fonde & attachante.
Ici, dans les détours de ces ſentiers couverts,
Je jouis du ſoleil, de l'ombre & du ſilence.
O doux calme ! ces chars où s'aſſied l'opulence,
Tous ces travat,x, ce peuple à grands flots agité,
Ces ſons confus qu'élève une vaſte cité,
Des enfans de Bruno ne troublent point l'aſyle :
Le bruit les environne, & leur âme eſt tranquille.
On y trouve nombre de vers comparables
à ces deux-ci :
CeTemple, où chaque aurore entend de ſaints concerts
Sortir d'un long ſilence & monter dans les airs.
Sortir d'un long ſilence, peint avec hardieſſe,
& les aurres expreſſions ſont poétiques &
pleines d'harmonie. Bornons-nous à citer en
core ſept ou huit vers de la même Pièce.
Souvent au ſein des nuits la plainte de l'Amour
Fit gémir les échos du ſombre Monaſtère.
En vain le repouſſant de ſon regard auſtère .
La pénitence veille aſſiſe ſur le ſeuil,
Il entre déguiſé ſous les voiles du deuil.
Au Dieu conſolateur en pleurant il ſe donne.
A Comminge, à Rancé, Dieu ſans doute pardonne ;
4Comminge, à Rancé,quine doit quelques pleurs?&c-
, Nº. 8, 22 Février 1733.
*
17o M E R C U R E ,
Le morceau que M. de Fontanes a imité des
· poéſies erſes , ne nous paroît pas inférieur à
ſa Chartreuſe. La manière en eſt large, har
monieuſe & lyrique.
M. Bérenger, qui a ſouvent enrichi ce
Reeueil de pluſieurs morceaux de poéſie lé
gère , s'eſt exercé plus d'une fois dans la
· grande poéſie. Quoique ſa Pièce ſur l'Hiver,
inſérée dans le Volume de cette année, ne
ſoit pas ſon meilleur Ouvrage, il y a des
détails très heureuſement exprimés, & qui
confirment la réputation qu'il s'eſt acquiſe.
On lit de lui, dans ce même Volume, deux
Pièces dans un autre genre : à mon Hermi
tage, & les deux Chiennes. Ce dernier Ou
vrage eſt plein de grâce & d'intérêt.
M. de Bonneville, qui s'étoit fait connoî
tre avantageuſement par un Dialogue inſéré
l'année dernière, a donné quatre morceaux
de grande poéſie. Ce ſont des imitations,
qui, en laiſſant deſirer quelquefois plus de
correétion & de ſoin , prouvent un talent
qu'on doit encourager. -
Nous ne quitterons pas l'article des grands
vers ſans faire mentiond'un talent plus récent
encore que celui dont nous venons de parler.
Le nom de M. le Chevalier de Rivarol
n'avoit jamais paru dans l'Almanach des Mu
ſes. On concevra une opinion avantageuſe
de ſon talent, d'après une Épître qu'il adre (ie
à M. le Baron de Salis - Marſcheins. En
voici quelques vers : - !
Mais ce globe embrâſé qui s'allume ſans ceſſe, -
D E F R A N C E. 17 r
Pourroit-il, comme nous, éprouver la vieilleſſe ?
O déſaſtre inoui! ſi le flambeau du jour ,
Conſumé par le temps s'éclipſoit ſans retour,
Les planètes en deuil, veuves abandonnées,
Rouleroient dans les cieux, d'ombres environnées;
La déſolation rempliroit l'Univers ;
Les plus ſombres vapeurs infecteroient les airs ;
Le chaos renaîtroit : dans cette nuit impure,
Bientôt un froid mortel glaceroit la Nature. -
L'homme & les animaux pêle-mêle égarés,
Pouſſeroient en mourant des cris déſeſpérés,
Et la mort, de ſon crêpe enveloppant l'abîme,
Se détruiroit enfin pour dernière victime.
M. l'Abbé Aub...., Mme de la Fer., M.
Drobecq , M. G**, & M. de Monvel, ont
traité le genre de la Fable. Celle de M. l'Abbé
Aub....., qui commence le Volume, & qui
eſt un peu moins propre, à être citée depuis
la nouvelle de la paix, eſt ingénieuſe & pi
quante. C'eſt un des meilleurs Ouvrages de
ſen Auteur. Nous ne citerons pas non plus
celle de M. de Monvel, parce qu'elle a déjà
paru dans ce Journal avec les louanges
qu'elle mérite. Nous avons déjà payé à Mme
la Marquiſe de la Fer.... un tribut d'eloges ;
mais chaque Pièce qu'on lit de cette Muſe
ſi intéreſſante, eſt une nouvelle dette que
l'on contracte. Tout ce qui échappe à ſa
plume porte l'empreinte d'un eſprit aimable
& d'un coeur ſenſible. Nous invitons nos
H j
/ ,
172 M E R C U R E
Lecteurs à lire les trois Fables dont elle a
enrichi l'Almanach des Muſes. Nous allons
en citer une plus courte , où l'on trouve de
l'eſprit ſans affectation , & de la préciſion
ſans ſéchereſſe. Celle-ci eſt anonyme.
Le Garde-Chaſſe & les Perdrix , Fable.
DANs une immenſe & riche plaine,
Sur les bords rians de la Seine,
Maintes Perdrix vivoient tranquillement.
Un Garde-Chaſſe vigilant
Les garantiiſoit de l'outrage
De la belette au nez pointu,
De l'émouchet au doigt crochu,
Et des matoux du voifinage.
Tranquilles dans cet hermitage ,
Leurs jours étoient des jours heureux ;
Et ſi Perdrix forment des voeux,
- Elles en ont formé, je gage,
Pour leur protecteur généreux.
Qu'il eſt attentif, diſoient-elles !
Combien nous éprouvons ſes ſoins & ſa bonté !
C'eſt un Dieu deſcendu des voûtes immortelles
Pour préſider à notre sûreté
Dans ces retraites.
Elles ſe trompoient les pauvrettes.
Le temps de la chaſſe arriva,
Et le plomb, plus léger que leurs rapides ailes,
En les attcignant leur prouva
Qu'on ne les gardoit pas pour elles,
D E F R A N C E. 173
Pour les épîtres, poéſies légères cu éroti
ques, nous avons pluſieurs perſonnes à citer
avec éloge. Mme de Bourdic, qui, jeune en -
core, a ſu dejà illuſtrer deux noms * par les
productions de ſon eſprit, eſt connue par
un bon goût de verſification, des penſees
gracieuſes, & un ſtyle piquant & vrai. On
lira d'elle avec plaiſir deux Pièces , l'une
adreſſée à M. Sabbatier , l'autre à Mme la
Vicomtefſe de **.
Une nouvelle rivale s'eſt montrée cette
année dans la carrière poétique ; c'eft Mlle
de Gaudin, dont on lira avec plaiſir un
petit Conte, intitulé : la Raiſon dupe d :
l'Amour. Le talent des jolis vers doit plaire
à un ſexe à qui la Nature a ſur-tout confié
le don de plaire. Le charme de la poéſie de
vient dans ſes mains un nouveau moyen de
ſéduction; il ſoumet à leur eſprit ceux qui
ont échappé à leurs charmes, même ceux
qui n'ont pu les connoître. Mais notre ſexe
re ſe plaindra jamais d'un nouveau danger
qui lui procure de nouvelles jouiſſances.
On trouve dans le mêrne Volume ſix Pièces
de M. de Choiſy, qui confirment les éloges
qu'on a donnés à ſa Muſe ingénieuſe & bril
lante; trois de M. Romans, pleines de vé
rité & de grâce ; deux de M. de la Loup
tière, connu & diſtingué depuis long temps
parmi nos Poëtes érotiques ; & une Épître
* On ſait que c'étoit auparavant Mme la Mar
quiſe d'Entremont.
H iij
174 M E R C U R E
fort gaie & fort piquante de M. le Comte
Raiecki, Polonois, adreſſée à M. Blanchard,
ſur ſon bateau volant. On lira auſſi avec
plaiſir une Épître de M. Mugnerot à M.
Robbé.
On ne doit pas craindre de nous voir ou
blier M. le Chevalier de Parny.Une pareille
diſtraction tiendroit de l'ingratitude. Quand
à un goût ſain, à un ſtyle plein de vérité,
on joint une manière ingénieuſe, & ce char
me indéfiniſſable qui manque plus d'une fois
aux eſprits les plus brillans, on ne doit pas
craindre de produire des impreſſions paſſa
gères, & l'on peut compter ſur un revenu
de gloire en retour du plaiſir qu'on a donné.
M. le C hevalier de Parny a contribué pour
trois Pièces , dignes toutes les trois de ſon
talent depuis long-temps apprécié. Nous al
lons citer la première, parce qu'elle eſt des
plus courtes.
A C H L o É.
SELoN vous, mon ſexe eſt léger ;
Le vôtre nous paroît volage ;
Ce procès qu'on ne peut juger,
Eſt renouvelé d'âge en âge.
Vous prononcez dans ce moment ;
Mais j'appelle de la ſentence.
Croyez-moi, c'eſt injuſtement
Que l'on s'accuſe d'inconſtance.
IL n'eſt point de longues amours,
D E F R A*N C E. 175
J'en conviens ; mais preſque toujours
Votre âme s'abuſe elle-même.
Dans ſa douce crédulité,
Souvent de ſa propre beauté
Elle embellit celui qu'elle aime.
Il a tout du moment qu'il plaît :
Grâce au deſir qu'il a fait naître,
Vous voyez ce qu'il devroit être,
Vous ne voyez plus ce qu'il eſt.
Oui, vous placez ſur ſon viſage
Un maſque façonné par vous;
Et, ſéduite par votre image,
Vous diviniſez votre ouvrage,
Et vous tombez à ſes genoux.
Mais le temps & l'expérience
Écartant ce maſque emprunté,
De l'idole que l'on encenſe,
Montre bientôt la nudité :
On ſe relève avec ſurpriſe ;
On doute encor de ſa mépriſe ;
On cherche d'un oeil affligé
Ce qu'on aimoit, ce que l'on aime ;
L'illuſion n'eſt plus la même,
Et l'on dit : vous avez changé.
Du reproche, ſuivant l'uſage,
On paſſe au refroidiſſement ;
Et tandis qu'on paroît volage,
On eſt détrompé ſeulement.
H iv
176 M E R C U R E
DE s Amantes voilà l hiſtoire,
Chloé; mais, vous pouvez m'en croire,
C'eſt auſſi celle des Amans.
En vain votre coeur en murmure ;
C'eſt la bonne vieille nature
Qui fit tous ces arrangemens.
Quant au remède, je l'ignore.
Sans doute il n'en exiſte aucun ;-
Car le vôtre n'en eſt pas un :
Ne point aimer, c'eſt pis encore.
Il y a cette année fort peu de Coates d'une
certaine étendue. Ceux qui ſe ſont exercés
dans ce genre, ou dans celui des bons mors
rimés qui rentreut dans la même claſſe, ſont
M. Collin , M. Duault, M. D. T. , M.
Guyétand, M. Maſſon de Morvilliers, M.
Pons de Verdun, & M. Pouteau. Le Devin
# n'eſ#pas Sorcier, Conſultation dialoguée,
outient la réputation de gaîté & d'origina
lité que M. Collin s'eſt déjà faite par ſes pre
miers eſſais; le dialogue en eſt fort naturel.
Le Père Laconique , par M. Duault, eſt une
boutade aſſez plaiſante , & il y a beaucoup
de gaîté dans le Préſent incomplet , de M.
Pons de Verdun. Le voici : -
A douze élus qui formoient un Chapitre,
Depuis trois mois, Paul devoit mille fra2cs ;
Mais ſa caſſette, en dépit du bon titre,
Pour les payer, lui demandoit trois ans.
Le verre en main, & les coudes ſur table,
-
D E F R A N C E. 177
Rêvant un jour à ſortir d'embarras,
Il ſe ſouvient qu'il a dans ſon étable
Douze gorets bien tendres & bien gras,
Que fraîchement ſa truye avoit mis bas.
En porter un à chaque vénérable
Pour l'attendrir en lui contant ſon cas,
Eſt un projet que Paul trouve admirable.
« C'eſt le bon Dieu qui m'inſpire ceci !
» Remarque bien, dit il à ſon épouſe,
» Remarque bien que nos gorets ſont douze,
» Et ces Meſſieurs tout juſte douze auſſi. »
Joyeux, Dieu ſait ! le Manant s'endimanche ;
Il va trouver nos Béats en ſecret ;
A chacun d'eux il préſente un goret,
Et chacun d'eux lui promet carte blanche,
Trois ans de plus, comme il le deſircit,
Le lendemain le Chapitre s'aſſemble :
Paul fait alors un grand ſigne de croix :
» Chacun à part m'ayant promis ſa voix,
» J'aurai, dit-il , les deuze voix enſemble ,
» Si qu'il chantoit d'avance alleluia ! »
Quand le Chapitre en ſortant lui ctia :
« Point de quartier , dès demain paye ou tremble. »
Pour le calmer, lors d'un ton papelard,
Chaque Béat le tirant à l'écart,
Lui dit : « mon cher, j'ai parlé fort & ferme
» En ta faveur, & j'ai vingt fois conclu
» Que l'on devcit t'accorder un lorg terme ;
· H v
178 . M E R C U R E. .
» Notre Chapitre ainſi ne l'a voulu. »
Paul, attiiité du refus qu'il eſſuye,
Songe aux gorets; & d'un air ingénu
S'écrie : hélas! que n'ai-je donc connu
Votre Chapitre, il auroit eû ma truye !
Le bon mot qu'a rimé M. Pouteau eſt plaiſant.
Parmi quelques épigrammes, on diſtin
guera celle intitulée : le Repentir , par M.
Maſſon de Morvilliers, connu par de jolis
vers dans plus d'un genre, mais ſur tout par
le tour vif & mordant qu'il ſait donner à
l'épigramme.
Mbs E, alte-là! j'abjure l'épigramme.
Ne peux-tu donc m'inſpirer d'autres chants ?
Comme un forçat, j'ai langui ſur ma rame ;
Qu'ai-je gagné : la haine des méchans.
SI d'un pédant je peins le lourd mérite,
Damon ſe croit déſigné dans mes vers.
Que je perſiffie un rimeur hypocrite,
Cléon me lance un regard de travers.
D'UN mot plaiſant, fi je force à ſe taire
Ces plats grimauds, toujours fi contens d'eux,
Qui vont traînant leur honte héréditaire,
" Damis ſoutient qu'un ſot & lui font deux.
CHANToNs plutôt la candeur, la ſcience,
La modeſtie avec tous ſes attraits;
Et ces Meſſieurs, du moins en conſcience,
Ne crciront plus qu'on faſſe leurs portraits.
D E F R A N C E. 179
Ces vers ſont plaiſans, mais ces Meſſieurs
trouveront que cette réparation eſt pire que
l'offenſe, & qu'un pareil repentir reſſemble
beaucoup à ce qu'on appelle impénitence
finale.
Il nous reſte à parler de la Chanſon. On
en voit très - peu dans le Recueil de cette
année. Il y a de la gaîté dans le Pareffèux,
de M. de Br..., & des détails agréables dans
la Romance & la Chanſon de M. Garnier.
La Romance de M. Grouvelle, intitulée : la
Vieille de ſeize ans , eſt ingenieuſe. Nous !
allons rapporter un couplet de M. L **, qui
nous a paru heureux.
Couplet à une Dame , qui prétendoit que
perdre la raiſon & perdre la memoire ,
étoient la même choſe.
EN dépit de votre argument,
Je prouve le cortraire.
Daignez m'accorder ſeulemen
Un baiſer pour ſalaire.
Si j'obtenois un pareil don
Pour prix de ma victoire,
Je pourrois perdre la raiſon,
Mais non pas la mémoire.
Les jolis couplets de M. A.... ſur un air
d'Albanège, avoient déjà couru manuſcrits,
& on les retrouve avec plaiſir dans ce Re
cueil, ainſi qu'une chanſon guerrière de
M. Berquin, ſi connu par ſes Romances
H vj
18o M E R C U R E
& ſes Idylles, avant de l'être par d'autres
Ouvrages.
Après avoir parcouru les divers genres de
poéſies, pour mettre nes Lecteurs à portee
d'apprécier nos richeſſes de cette année, nous
allons citer d'autres noms qui parent encore
pluſieurs pages de ce Volume. Deux Hom
mes de Lettres fort connus, M. Blin de Sain
mcre & M. de la Harpe, ſe ſont réunis (par
haſard ſans doute ) pour célébrer le Comte
du Nord. Le talent de ces deux Écrivains eſt
connu, & leurs Épîtres répondent à l'idee
qu'en a conçu depuis longtemps le Public.
Nous ne devrions peut-être pas parler de
Voltaire, n'ayant à louer de lui dans ce Re
cueil que quelques détails dans une Épître,
& une fort jolie épigramme. Un pareil éloge,
adreſſé à un auſſi grand nom, eſt trep peu de
choſe , mais il vaut encore mieux acquitter
une dette ſi modique, que de ſe rendre ſuſ
pect d'un oubli criminel.
On lira avec plaiſir , dans ce même Vo
lume, diverſes Pièces de M. le Chevalier de
Loeillard, de M. Doigny, de M. François de
Neufchâteau, de M. Flins, de M. Maréchal,
& de M. de Sauv.**, dont la réputation eſt
fondée ſur des Ouvrages plus importans,
& qui jouiſſent de l'eſtime du Public.
Nous aurions voulu parler auſſi de M. le
Marquis de Villette, de qui on lit tous les
ans quelques Pièces ingénieuſes, de M.
l'Abbé Dourneau, de M. Fallet, de M.
Fréron, de M. Marſ**, de M. de Piis, de
D E F R A N C E. 181
M. Salaur, de M. Vigée, de M. Royou, de
M. Rebel, & c. qui ont contribué avec ſuc
cès à l'Almanach de cette année , mais la
multiplicité des noms qui enrichiſſent ce
Recueil, nous met fort à l'étroit dans les
bornes qui nous ſont preſcrites, & nous
force d'abréger tout à la fois & la critique
& la louange. -
On s'appercevra peut-être auſſi qu'il y a
quelques Ouvrages dont nous n'avons point ,
parle, ceux qui ſont ſouſcrits de notre nom,
en gardant le ſilence ſur ces bagatelles, nous
n'avons pas la prétention de faire dire que
c'eſt par modeſte : Dieu veuille ſeulement
qu'on ne diſe point que c'eſt par juſtice !
( Cet Article eſt de M. Imbert. )
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Résumé : ALMANACH des Muses, 1783. A Paris, chez Delalain l'aîné, Libraire, rue Saint-Jacques, vis à-vis celle du Plâtre.
L'Almanach des Muses, publié en 1783 à Paris par Delalain l'aîné, est le plus ancien et le plus répandu des recueils poétiques annuels. Il suscite un grand intérêt parmi les amateurs et les jeunes poètes, qui espèrent y voir leurs œuvres publiées. Les avis sur sa qualité varient chaque année, souvent en fonction du genre de poèmes dominants. Bien que certains contributeurs célèbres aient disparu, une nouvelle génération de poètes émerge. Cependant, l'Almanach a perdu une partie de sa nouveauté, car beaucoup des pièces qu'il contient ont déjà été publiées dans le Mercure ou le Journal de Paris. Ces journaux sont devenus des sources importantes pour l'Almanach, offrant aux poètes une célébrité rapide et un dépôt digne de leurs œuvres. Malgré cela, l'Almanach reste apprécié pour ses vers nouveaux et offre un tableau des progrès ou de la décadence de la poésie. Le texte critique la traduction d'une ode d'Horace par M. de Fontanes, notant des erreurs de style et de rythme, tout en louant la 'Chartreuse de Paris' de M. de Fontanes pour son énergie et sa mélancolie attachante. La critique littéraire porte également sur divers poèmes et auteurs, soulignant leurs talents respectifs en poésie. Parmi les œuvres mentionnées figurent celles de M. Bérenger, M. de Bonneville, et le Chevalier de Rivarol. Des fables de l'Abbé Aub..., Mme de la Fer..., M. Drobecq, et M. de Monvel sont également commentées, avec des éloges pour leur ingéniosité et leur sensibilité. Le texte se termine par des mentions de poésies légères et érotiques, notant les contributions de Mme de Bourdic et Mlle de Gaudin, appréciées pour leur charme et leur capacité à séduire.
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