LE MIRoIR DE LA VÉRITÉ.
Fable.
Us Artiſte plein de génie,
Inventa jadis un miroir
C v - . :
58 MERCURE DE FRANCE. \
Si merveilleux, ſi beau, qu'en Europe , en Aſie, ,
Que par-tout on brûloit du deſir de s'y voir ;
Tout le monde y couroit comme à la Comédie
- D'avides ſpectateurs, étonnés, confondus » •,!
La tête encor toute remplie ,
| | Des phénomènes qu'ils ont vus, $
Interdits, muets & confus, |
S'en reviennent de compagnie,
Et ſe promettent bien de n'y retourner plus. ·
Quel miroir !... Il peignoit non le maſque, maits
l'homme. -
La honte & l'effroi des pervers,
Il fit rougir Paris, Pékin, Londres & Rome ;
Il eût fait hontc à l'Univers.
sous l'utile manteau de l'humaine ſageſſe,
Là, le Sage apperçoit mille défauts divers ;
Mais le miroir ſévère épargnoit la foibleſſe,
Et rectifioit les travers.
Parmi des fous de teute eſpèce,
Là rougit une Agnès qui ſe moque d'un ſot;.
Là meurt de honte une Lucrèce,
G2ui ſe voit confondue & ne peut dire un mot.
De ſes charmes vainqueurs Laïs préoccupée,
S'avance vers la glace & regarde à ſon tour.
La coquette fut bien trompée, -
Et ſon miroir ici lui joue un cruel tour : ,
J A N V I E R. 1777. 59
Il offre à ſes regards... une froide poupée,
Triſte jouet de mille enfans,
Qui, devenus enfin ſages à leurs dépens,
Dégoûtés d'un plaiſir que le coeur déſavoue,
Et qui ne dit plus rien aux ſens,
Jettent avec mépris leur jouet dans la boue.
Turcaret, dans la glace ayant jeté les yeux,
Voit paroître un cheval lourd, pouſſif, ombra
geux, -
Fier d'une houſſe à triple frange,
Fier d'un brillant harnois qui le rend plus affreux :
Un vil porc engraiſſé du ſang des malheureux,
| Un vaſe d'or rempli de fange.
Un Grand bien fier, bien dédaigneux,
Et dont l'ame étoit des plus baſſes,
Voit ſur un théâtre pompeux,
Un Nain guindé ſur des échâſſes.
A l'oeil ſuperbe & dur du plus fier des Sultans,
Au milieu de ſa cour tremblante,
On expoſe, on offre, on préſente
Le miroir, l'effroi des Tyrans.
D'un trône que le crime & la mort environnent,
S'élève un parricide, au ſiniſtre regard,
Un deſpote cruel que des cyprès couronnent,
· Etdont le ſceptre horrible eſt un ſanglant poignard.
- C vj
| 6o MERCURE DE FRANCE. .
, Tout change : & ce trône ſublime
N'eſt plus qu'un funeſte échafaud ;
Le fier Monarque eſt la victime,
· Son propre fils eſt le bourreau.
Le monſtre expire & tout s'efface.
Le ſpectateur pâlit & détourne les yeux.
Au courroux la terreur fait place,
- Et le miroir audacieux
Eſt renverſé, briſé, pour prix de ſon audace
Bientôt le Héros en fureur,
, Sur les débris épars de la fidelle glace,
· Perce. fait expirer l'intrépide inventeur.
Par M. Drobecq.