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p. 1088-1092
LA FUITE DU MONDE. ODE.
Début :
Brillante Cour, funeste azile, [...]
Mots clefs :
Cour, Monde, Bergers, Riches, Lois
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texteReconnaissance textuelle : LA FUITE DU MONDE. ODE.
LA FUITE DU MONDE,
ODE.
Brillante Cour , funeste azile ,
Noir séjour de la trahison
Quand on a pris de ton poison ,
Peut-on être jamais tranquille !
Palais aussi beaux que les Cieux ,
Superbes Parcs , Bains merveilleux ,
Bois enchantez , riantes Plaines ,
Que mon cœur dans ce doux instant
Dégouté des grandeurs mondaines ,
Sent de plaisir en vous quittant !
M
Dans ces esperances trompeuses ,
Jouet d'une fatale erreur
L'homme remplit toûjours son cœur
De mille chimeres flateuses ,
1. Vol.
Mais
JUIN. 1732 1089
Mais bien-tôt trompé dans ses vœux
Il n'en est que plus malheureux ;
Tout lui présente de faux charmes ;
Ces biens dont l'éclat l'éblouit ,
Le comblent d'ennuis et d'allarmes ,
Dès le moment qu'il en joüit.
Cependant rempli de l'image ,
D'un bonheur qu'il ne trouve pas
Il vole d'Etats en Etats ,
Pourfinir son triste esclavage.
Mais ne goûtant nulles douceurs ,
Dans la gloire , dans les honneurs ,
Dans la pompe , dans la molesse
Enfin des faux biens dégoûté ,
Il voit que la seule sagesse ,
Procure la felicité.
Mes recherches étoient donc vaines .
Charmant repos , aimable paix ,
Puisqu'on ne vous trouve jamais ,
Dans les prosperitez mondaines.
Hélas ! je vous connois trop tard ,
Lieux pleins d'artifice et de fard ,
Lieux qu'un trouble éternel agite.
Mes vœux sont pourtant exaucez Mais I. Vol.
Togo MERCURE DE FRANCE
Mais faut-il que je ne vous quitte ,
Que quand mes beaux jours sont passezLa Cour a mille précipices ;
Que de pieges y sont tendus !
Les vices ysont des vertus •
Et les vertus y sont des vices ;
L'injustice l'ambition ,
L'orgueil et l'adulation ,
Y font éclatter leur puissancePendant que réduite aux abois,
Pour éviter leur violence ,
La vertu s'enfuit dans les bois.
老
Pour la suivre , sortons du monde ,
Où nous nous sommes égarez ;
Dans des lieux charmans retirez ,.,
Jouissons -d'une paix profonde.
Obiens qui nous fûtes`sï doux ,
Vous n'avez plus d'attraits pour nous ,~
N'attaqués plus notre foiblesse : -
Sages Maîtres de nos desirs,
Ce sera la seule sagesse ,
Qui reglera tous nos plaisirs.
Heureux , qui loin du bruit des Villes
Méprise les honneurs mondains !
I. Vol Exempt
JUIN. 1732. 10g1
Exempt d'ennuis et de chagrins ,
Il n'a plus que des jours tranquilles ,
Le sommeil , qui cherchant les Bois ,
Fuit les Palais brillans des Rois ,
N'abandonne jamais sa Hute ,
Aux tristes caprices du sort ,
Il ne seroit jamais en butte ,
Et sans crainte il attend la mort.
En vain les vents et les orages ,
Unis pour le combler de maux ,
Sur ses Moissons , sur ses Troupeaux,
Exercent mille affreux ravages.
Ainsi qu'un Rocher sourcilleux ,
Au milieu des flots écumeux ,
Subsiste et demeure immobile ,
Ainsi pressé de tous côtez,
Cet homme est d'un esprit tranquile,
Dans ces dures calamitez.
-Les Riches dans leur opulence ,
Jouissent- ils d'un sort si doux
Ils n'ont qu'ennuis et que dégoûts ,
Même au milieu de l'abondance ;
-En vain à la suite des Rois ,
Ils vont aux habitans des Bois, r
Livrer une cruelle gueire;
1. Vol.
Lo
1092 MERCURE DE FRANCE
*Le souci , ce tyran affreux ,
Plus prompt même que le Tonnerre ,
Monte en croupe et court avec eux.
Que dis-je sur le Trône même ;
Peut-on se flatter d'être heureux ?
Est-on au comble de ses vœux ,
Pour être assis au rang suprême ?
En vain les plus superbes Rois ,
Au Monde entier donnent des Loix ,,
Ils sont soumis aux Loix des Parques
Leurs biens sont des biens passagers >
Et la mort brävant les Monarques ,
Les confond avec les Bergers.
ODE.
Brillante Cour , funeste azile ,
Noir séjour de la trahison
Quand on a pris de ton poison ,
Peut-on être jamais tranquille !
Palais aussi beaux que les Cieux ,
Superbes Parcs , Bains merveilleux ,
Bois enchantez , riantes Plaines ,
Que mon cœur dans ce doux instant
Dégouté des grandeurs mondaines ,
Sent de plaisir en vous quittant !
M
Dans ces esperances trompeuses ,
Jouet d'une fatale erreur
L'homme remplit toûjours son cœur
De mille chimeres flateuses ,
1. Vol.
Mais
JUIN. 1732 1089
Mais bien-tôt trompé dans ses vœux
Il n'en est que plus malheureux ;
Tout lui présente de faux charmes ;
Ces biens dont l'éclat l'éblouit ,
Le comblent d'ennuis et d'allarmes ,
Dès le moment qu'il en joüit.
Cependant rempli de l'image ,
D'un bonheur qu'il ne trouve pas
Il vole d'Etats en Etats ,
Pourfinir son triste esclavage.
Mais ne goûtant nulles douceurs ,
Dans la gloire , dans les honneurs ,
Dans la pompe , dans la molesse
Enfin des faux biens dégoûté ,
Il voit que la seule sagesse ,
Procure la felicité.
Mes recherches étoient donc vaines .
Charmant repos , aimable paix ,
Puisqu'on ne vous trouve jamais ,
Dans les prosperitez mondaines.
Hélas ! je vous connois trop tard ,
Lieux pleins d'artifice et de fard ,
Lieux qu'un trouble éternel agite.
Mes vœux sont pourtant exaucez Mais I. Vol.
Togo MERCURE DE FRANCE
Mais faut-il que je ne vous quitte ,
Que quand mes beaux jours sont passezLa Cour a mille précipices ;
Que de pieges y sont tendus !
Les vices ysont des vertus •
Et les vertus y sont des vices ;
L'injustice l'ambition ,
L'orgueil et l'adulation ,
Y font éclatter leur puissancePendant que réduite aux abois,
Pour éviter leur violence ,
La vertu s'enfuit dans les bois.
老
Pour la suivre , sortons du monde ,
Où nous nous sommes égarez ;
Dans des lieux charmans retirez ,.,
Jouissons -d'une paix profonde.
Obiens qui nous fûtes`sï doux ,
Vous n'avez plus d'attraits pour nous ,~
N'attaqués plus notre foiblesse : -
Sages Maîtres de nos desirs,
Ce sera la seule sagesse ,
Qui reglera tous nos plaisirs.
Heureux , qui loin du bruit des Villes
Méprise les honneurs mondains !
I. Vol Exempt
JUIN. 1732. 10g1
Exempt d'ennuis et de chagrins ,
Il n'a plus que des jours tranquilles ,
Le sommeil , qui cherchant les Bois ,
Fuit les Palais brillans des Rois ,
N'abandonne jamais sa Hute ,
Aux tristes caprices du sort ,
Il ne seroit jamais en butte ,
Et sans crainte il attend la mort.
En vain les vents et les orages ,
Unis pour le combler de maux ,
Sur ses Moissons , sur ses Troupeaux,
Exercent mille affreux ravages.
Ainsi qu'un Rocher sourcilleux ,
Au milieu des flots écumeux ,
Subsiste et demeure immobile ,
Ainsi pressé de tous côtez,
Cet homme est d'un esprit tranquile,
Dans ces dures calamitez.
-Les Riches dans leur opulence ,
Jouissent- ils d'un sort si doux
Ils n'ont qu'ennuis et que dégoûts ,
Même au milieu de l'abondance ;
-En vain à la suite des Rois ,
Ils vont aux habitans des Bois, r
Livrer une cruelle gueire;
1. Vol.
Lo
1092 MERCURE DE FRANCE
*Le souci , ce tyran affreux ,
Plus prompt même que le Tonnerre ,
Monte en croupe et court avec eux.
Que dis-je sur le Trône même ;
Peut-on se flatter d'être heureux ?
Est-on au comble de ses vœux ,
Pour être assis au rang suprême ?
En vain les plus superbes Rois ,
Au Monde entier donnent des Loix ,,
Ils sont soumis aux Loix des Parques
Leurs biens sont des biens passagers >
Et la mort brävant les Monarques ,
Les confond avec les Bergers.
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Résumé : LA FUITE DU MONDE. ODE.
Le texte 'La fuite du monde, Ode' exprime un profond mépris pour les grandeurs mondaines et les artifices de la cour, décrite comme un lieu de trahison et de poison. Les plaisirs y sont éphémères et trompeurs, et les biens matériels et les honneurs apportent plus d'ennuis que de bonheur. L'auteur souligne que l'homme, trompé dans ses vœux, cherche vainement le bonheur à travers les États et les richesses, mais finit par comprendre que la véritable sagesse réside dans la simplicité et la paix. Il regrette de ne pas avoir découvert cette sagesse plus tôt, soulignant les dangers et les pièges de la cour, où les vertus sont perverties. Il aspire à une vie retirée, loin du bruit des villes et des honneurs mondains, pour jouir d'une paix profonde et d'un esprit tranquille. Même face aux calamités, cet homme reste serein, contrairement aux riches tourmentés par le souci et les ennuis. Le texte conclut en soulignant que les rois, malgré leur pouvoir, sont soumis aux lois des Parques et que la mort égalise tous les hommes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 254-269
REFLEXIONS de M. Simonnet Prieur d'Heurgeville, sur la Question proposée dans le Mercure d'Août 1733. Quel est l'état le plus propre à acquerir la Sagesse, de la Richesse ou de la Pauvreté.
Début :
Il est une vraye et une fausse Sagesse, et les hommes sont si aveugles ou si [...]
Mots clefs :
Sagesse, Richesses, Pauvreté, Passions, Riches, Vertu, Hommes, Vérité, Monde, Préjugés
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texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS de M. Simonnet Prieur d'Heurgeville, sur la Question proposée dans le Mercure d'Août 1733. Quel est l'état le plus propre à acquerir la Sagesse, de la Richesse ou de la Pauvreté.
REFLEXIONS de M. Simonnet
Prieur d'Heurgeville , sur la Question
proposée dans le Mercure d'Août 1733 .
Quel est l'état le plus propre à acquerir la
Sagesse , de la Richesse ou de la Pauvreté.
I
و
L est une vraye et une fausse Sagesse ,
et les hommes sont si aveugles ou si
pervers , qu'il est très - rare qu'ils ne recherchent
et n'estiment plutôt ce vain
fantôme de Sagesse que la Sagesse
même , qu'ils traitent de foiblesse et de
simplicité ; tant le déreglement du coeur
a répandu de profondes ténébres dans
l'esprit. Ce seroit donc " bâtir en l'air et
établir des principes sans fondement, que
de vouloir assigner l'état le plus favora
ble à la Sagesse , sans avoir auparavant
défini ce que l'on entend ordinairement,
et ce que l'on doit entendre par ce terme
si commun , mais dont on a des idées și
peu justes et si confuses.
En quoi le monde fait-il consister la
Sagesse ? Dans un extérieur de probité
que le coeur dément ; dans l'art de dissimuler
ses sentimens ; à parler d'une
façon et penser d'une autre ; à donner à
la fausseté, des couleurs de la verité; et à
couvrir
FEVRIER. 1734. 255
couvrir celle - ci des apparences odieuses
du mensonge ; à faire jouer mille ressorts
et mille machines pour venir à ses fins ;
et à engager les hommes droits dans les
piéges qu'on leur tend : c'est ce qu'on
nomme fine politique , Sagesse consommée.
Paroître avec un visage riant et un
visage ouvert , lorsque l'on est rongé intérieurement
d'envie , de jalousie , d'animosité
faire obligeamment mille offres
de services à ceux même que l'on verroit
avec joye perir et abîmer, parce que l'interêt
et l'ambition le demandent; sçavoir
prendre des souterrains qui cachent le
crime et l'injustice , pour se pousser et
faire son chemin à quelque prix que ce
soit ; se deffendre des vices grossiers ,
énormes et infamans , sans se mettre en
peine de toutes les horreurs qui se cachent
sous le voile des ténébres et du silence
; c'est ce qui s'appelle être Sage :
en un mot, certe Sagesse du monde n'est
que le déguisement des passions criminelles
dont on est l'esclave ; au lieu que
la vraie Sagesse en est la victoire et le
triomphe, ou du moins elle apprend à les
regler , à les moderer , à les maîtriser.
Il y en a qui mettent la Sagesse dans
une humeur sombre, mélancolique , austere
; dans un air triste et morne ; dans
C vj
une
256 MERCURE DE FRANCE
une certaine pesanteur ennuyeuse et à
charge à tout le monde ; mais ils se
trompent: la vraye sagesse n'a rien de farouche
ni de rebutant , c'est une vertu
de societé qui lie les hommes par la bonté
, la douceur , l'amitié sincere , qui les
instruit et les corrige , sans les choquer
ni les aigrir , elle s'insinue dans les coeurs
par des charmes dont ils ne peuvent se
deffendre. Quoiqu'elle soit ennemie du
déguisement et de la duplicité , elle
sçait dissimuler à propos, et semble ne pas
appereevoit ce qu'elle ne peut rectifier.
Elle fait valoir agréablement les interêts
de la justice et de la verité , et elle a le
secret de les rendre aimables ; si elle est
obligée de combattre vigoureusement
ou de souffrir pour les deffendre , elle le
fait avec joye , sans fiel , sans animosité.
Sa constance la soutient dans tous les
maux et dans les disgraces : quoiqu'elle
n'y soit pas insensible , elle aime mieux en
étre la victime que de les susciter, quand
elle le pourroit , à ceux qui se déclarent
ses ennemis .
Les Stoïciens se sont rendus ridicules,
par l'idée extravagante qu'ils donnoient
de leur Sage. A les entendre il étoit aussi
insensible qu'un rocher contte lequel
viennent se briser les flots de la Mer. Les
inforFEVRIER
. 1734. 257
infortunes , les pertes , les afflictions les
plus accablantes ne lui causoient pas la
moindre émotion. Il étoit à l'épreuve des
douleurs les plus cuisantes , des playes les
plus profondes , des plus terribles coups,
dont un homme puisse être frappé . Il n'y
avoit ni peines ni tourmens si affreux qui
pussent troubler la severité de son ame,
et l'empêcher d'être heureux. Voilà à
quelle outrance le feu de l'imagination
a porté des hommes , d'ailleurs éclairez
, qui faisoient l'admiration de leur
tems , et qui s'appliquoient uniquement
à la recherche de la Sagesse ; telle étoit
l'idée fausse et chimerique qu'ils en
avoient conçue , et qu'ils vouloient en faire
concevoir aux autres . Il falloit qu'ils connussent
bien peu l'Homme naturellement
si sensible et si délicat , pour le croire
capable d'une telle insensibilité , d'une
telle dureté , qui seroit contre sa nature
et qui dégenereroit en vice. Ils ne sçavoient
gueres ce que c'étoit que la vertu
pour en forger une de cette trempe. La
vertu ne consiste pas à être insensible
mais à vaincre la sensibilité par une fermeté
et une constance inébranlable qui
tienne inviolablement attaché au devoir.
C'est ainsi que de tout tems chacun
s'est figuré une Sagesse à son gré , et selon
258 MERCURE DE FRANCE;
,
lon son caprice; on est tombé tantôt dans
un excès, tantôt dans un autre . On a consulté
ses vûës , ses desseins , ses intérêts
pour paroître Sage sans l'être effectivement
, les passions se sont travesties et
ont voulu se montrer sous l'habillement
de la Sagesse ; mais si elles ont trompé
quelque tems les yeux des hommes peu
éclairez , on les a enfin reconnues pour
ce qu'elles étoient , et elles ont été honteu
sement dépouillées de ce vain ornement
dont elles avoient eu l'audace de se parer.
La parole du sage : rien de trop , est
peut-être la notion la plus juste , la plus
précise , la plus exacte que l'on puisse
donner de la vraie Sagesse. La difficulté
est de trouver et de garder ce juste milieu
en quoi elle consiste. Le sentier est extrémement
étroit et glissant ; il n'est pas
aisé de l'appercevoir , et il est presque
impossible de n'y pas broncher : delà
vient qu'il y a si peu de personnes qui
y entrent et qui s'y soutiennent. Les uns
sont trop promps , trop vifs , trop ardens ;
les autres trop flegmatiques , trop indolens
: vous en verrez qui affectent un
sérieux et une gravité qui glace : its
veulent paroître Sages et ce sont de vrais
Pedants; d'autres, pour éviter ce travers,
sont sottement folâtres et badins sans
>
rien
FEVRIER. 1734. 259
›
rien rabattre de la bonne opinion qu'ils
ont d'eux - mêmes ; beaucoup ont des manieres
trop libres et peu décentes , d'autres
sont trop resserrez , trop pointilleux .
Franchement à regarder les hommes tels
qu'ils sont , il n'y en a point dont on
puisse prononcer absolument qu'ils sont
Sages. Ils ont tous leurs défauts
et la
vraye Sagesse n'en souffre point , parce
que les défauts sont autant de dérangemens
de la raison , d'accès de folie , moins
durables , à la verité , et moins sensibles
mais aussi réels qu'une folie déclarée et
perseverante. La parfaite Sagesse est plutôt
dans le Ciel que sur la terre ; notre
partage est d'y tendre et d'en approcher
autant que la foiblesse humaine le permet
, en réprimant et retranchant lesdéfauts
que nous remarquons en nous : ( et
heureux qui les connoît ! c'est un commencement
de Sagesse , ) mais il ne faut
pas être assez vain pour s'imaginer jamais
de l'avoir acquise dans toute sa perfection.
·
Cette sublime vertu consiste donc dans
une certaine force , une certaine vigueur,
qui tient l'ame comme sur un point fixe
dans un exact équilibre entre l'excès.de
joye et de tristesse , de fermeté et de sensibilité,
d'amour et d'indifférence, de lentear
260 MERCURE DE FRANCE
>
teur et de vivacité , de bravoure et de
retenuë , de crainte et d'intrépidité ; qui
la rend maîtresse de tous ses mouvemens ,
qu'elle regle et qu'elle modere selon les
loix d'une raison éclairée qui la met audessus
de toute révolte des sens , de tout
déreglement des passions qu'elle gouverne
et qu'elle réduit avec un empire absolu.
Telle est la vraye Sagesse , qui convient
à l'homme,à laquelle il peut et doit
aspirer , mais dont, foible comme il est ,
il s'écartera toujours de quelque degré
à proportion de sa foiblesse ; s'il ne lus
est pas donné de parvenir au comble de
la perfection , où réside la Sagesse dans
son plein , il n'est pas moins obligé de
travailler à en approcher et à mesure qu'il
fera du progrès , on pourra dire qu'il
augmente en Sagesse .
у
Or en ce sens y a- t- il un état plus
propre que l'autre à l'acquerir ? la fausse
Sagesse est fort asservie à la situation des
personnes, et dépendante des circonstances
, des erreurs , des passions qui la favorisent
et qui la soutiennent. Il n'en est
pas ainsi de la vraie Sagesse ; elle est libre
et indépendante ; comme une puissante
Reine elle domine souverainement sur
tous les Etats , sur toutes les conditions;
Elle brille dans la prosperité , elle triomphe
FEVRIER 1734. 261
phe dans l'adversité les Richesses ne
peuvent la corrompre ; les miseres de la
Pauvreté ne peuvent l'avilir ; Elle habite
noblement dans la chaumière et s'assie
modestement sur le trône ; son éclat et
sa force se font sentir sous de vils haillons
, comme sous la pourpre
des Rois.
Elle appelle , elle invite tous les peuples ,
toutes les nations , tous les hommes jeunes
et vieux , grands et petits , riches et
pauvres ; mais qu'il y en a peu qui l'écoutent
! presque tous aiment mieux se laisser
entraîner par la passion , que conduire
par la Sagesse. C'est une lumiere bienfaisante
et universelle qui luit dans les ténébres
, mais les ténébres ne la com
prennent pas ; l'erreur , les préjugez ,
les passions dominantes du coeur humain
forment dans l'ame des nuages épais qui
empêchent ordinairement ses rayons d'y
pénétrer. Ainsi, quoique la Sagesse d'ellemême
soit indépendante , et que par sa
force elle puisse absolument surmonter
tous les obstacles et triompher de tous ses
ennemis ; il faut cependant avouer que
comme elle n'agit point avec violence ,
les oppositions qu'elle rencontre dans
certains états l'en éloignent ; il est
vrai que celui là est plus propre à l'acquerir
où elle trouve moins de résistance
et
262 MERCURE DE FRANCE
et où elle s'insinue avec plus de facilité.
Il s'agit donc ici d'exantiner lequel des
deux Etats de Richesse ou de Pauvreté
présente à la Sagesse plus ou moins de
difficultés et d'obstacles à surmonter: Ces
obstacles se réduisent , comme je l'ai déja
insinué, aux erreurs, aux préjugez , aux
passions .
Il est constant que dans l'état de Pauvreté
les erreurs et les préjugez sont en
plus petit nombre et moins difficiles à
vaincre. La verité s'y fait jour beaucoup
plus aisément chez les grands et les riches
dont elle ne peut presque aborder. Une
troupe de flatteurs les assiegent : on a
interêt de les menager ; on n'ose choquer
leurs préjugez et leur parler avec franchise
dans la crainte de s'attirer quelque
facheuse affaire . Si on leur annonce la verité
, ce n'est qu'avec des ménagemens
et des adoucissemens qui l'énervent et la
défigurent : rarement ils la reconnoissent
sous les déguisemens dont on la couvre
et encore plus rarement ils se l'appliquent.
Un homme qui se mêle d'instruire
ou de reprendre, quelque précaution qu'il
prenne pour le faire honnêtement , devient
importun et passe pour incivil
chez les personnes d'un certain rang : on
craint de le voir et il est trop heureux si
on
FEVRIER. 1734 263
on ne le chasse pas honteusement , si
même on ne lance pas contre lui quelques
traits d'indignation et de vengeance .
Les Petits et les pauvres sont plus dociles
et moins délicats , on en approche sans
peine ; on leur fait voir la verité dans
tout son jour ; on ne craint point de les
fatiguer de remontrances ; si quelquefois
ils ne les reçoivent pas bien , on en est
quitte pour avoir perdu sa peine ; du
moins ils ne sont pas redoutables. On
voit par expérience qu'ils ne tiennent pas
beaucoup aux erreurs et aux préjugez ,
quand on veut se donner le soin de les
instruire. D'ailleurs ils en ont moins que
les riches les faux principes du monde
ne leur ont pas si fort gâté l'esprit et cor.
rompu le jugement .
:
Il y a parmi les personnes du commun
plus de droiture , de simplicité , de candeur
; excellentes dispositions pour donner
entrée à la Sagesse . Ils n'ont pas de
si grands interêts qui les dominent et qui
les aveuglent ; ils ne sont pas étourdis
par tout ce tumulte , ces intrigues , ces
grands mouvemens qui agitent les riches
et qui étouffent la voix de la Sagesse . Les
passions les plus vives, les plus flatteuses,
ou les plus turbulentes qui dévorent
coux-ci , et qui ferment toutes les ave-
: nues
264 MERCURE DE FRANCE
و
nuës à la Sagesse , sont bien amorties
dans la Pauvreté , parce qu'elles n'y trouvent
presque point d'amorce . Ces dangereuses
maîtresses du coeur humain ne
font que languis dans un état où elles
manquent d'aliment , où rien ne les favorise
, où tout semble conjuré pour
leur perte. L'amour propre , ce tyran des
grandes fortunes est presque anéanti
dans les humiliations de la Pauvreté ;
l'ambition toujours inquiéte inquiéte et jamais
contente, n'y voit point de jour à se produire
et demeure sans action , sans mouvement
, dans une espece de l'éthargie,
l'attachement aux Richesses qui suit la
possession , cette honteuse ct insatiable
avarice n'a gueres lieu où elle ne sent rien
qui l'attire et qui puisse la contenter.
S'il y a quelques exemples du contraire,
ce sont des prodiges qui ne tirent pas
conséquence. Pour peu qu'on connoisse
de Pauvre , on le voit plus satisfait dans
les bornes étroites de sa condition , et
moins avide des biens périssables , que la
plupart des riches du siécle ; la volupté ,
des délices qui corrompent le coeur , qui
empoisonnent l'ame , et qui étouffent la
Sagesse , ces funestes syrenes qui attirent,
qui chatment, qui enchantent, pour donner
la mort , trouvent peu d'ouverture
dans
FEVRIER 1734. 265
dans un état dont la peine et le travail
sont inséparables , où l'on gagne difficilement
son pain à la sueur de son front,
où le corps est masté par de rudes et de
continuelles fatigues , où l'on ne voit aucune
des douceurs et des commoditez
qui engendrent et qui fomentent la mollesse.
La vie dure et laborieuse n'est pas
compatible avec les délicatesses de la sensualité
, dont les Richesses et l'abondance
sont le pernicieux aliment. Le Pauvre est
donc plus libre , plus dégagé , moins
esclave des passions.
Il faut avouer que ces veritez sont désolantes
pour les Riches , qui n'ont pas
perdu tout sentiment d'honneur et de
probité, et qui conservent encore du gout
pour la vertu. Tel est le danger de leur
état , qu'à moins qu'ils ne soient continuellement
en garde , et qu'ils n'ayent
le courage de rompre toutes ces barrieres,
de dissiper tous ces nuages , d'écarter
tous ces obstacles , la vraie Sagesse ne
peut avoir accès auprès d'eux . Rien n'est
plus propre à rabattre la présomption
trop ordinaire aux personnes distinguées
dans le monde par les faveurs de la fortune
, et à leur faire sentir combien est
injuste le mépris qu'ils font de la Pauvreté
, qui , à ne consulter même que les
lumieres
266 MERCURE DE FRANCE
lumieres naturelles , est préferable à l'affluence
des richesses , parce qu'elle est
plus favorable à la sagesse et à la vertu .
Les hommes les plus éclairez du Paganisme
, ces anciens Philosophes si cebres
dans l'Antiquité , s'accordent en
ce point avec les Chrétiens. Ils regardent
la pauvreté jointe à la frugalité et
à la vie dure , qui en sont les suites naturelles
, comme l'Ecole de la vertu . Au
contraire tout le soin , l'attirail , les agitations
qui accompagnent les richesses ,
leur paroissent un veritable esclavage, qui
entraîne celui de toutes les passions qu'elles
font naître et qu'elles nourrissent . Lycurgue
, ce fameux Législateur de Sparte ,
netrouva pas de moïen plus sûr et plus
puissant pour former les Laccdémoniensà
la sagesse et à la vertu , que de leur deffendre
l'usage de l'or et de l'argent.Jamais les
anciens Romains ne parurent si sages et si:
vertueux que lorsqu'ils témoignerent un
souverain mépris pour les richesses , et.
dès que l'abondance et le luxe s'y furent
introduits , ils tomberent dans les folies,
er les extravagances des passions les plus
effienées. Socrate , déclaré par l'Oracle ,,
l'homme le plus sage de la Grece , n'étoit
que le fils d'un simple Artisan , et
quoique l'éclat de son mérite eût pû le
mettre
FEVRIER 1734. 267
mettre au large et lui procurer les graces
de la fortune , il méprisa constammant
les richesses , et témoigna en toute
Occasion l'estime qu'il faisoit de la Pauvreté.
A la vûë de tout ce que la pompe
et le luxe pouvoient étaler de plus brillant
, il se félicitoit lui- même de pouvoir
s'en passer ; que de choses , disoit- il,
dont je n'ai pas besoin .
Que les Riches ne fassent donc point
si fort les hommes importans ; qu'ils ne
se flattent point tant des avantages d'une
florissante prosperité ; qu'ils ne regar
dent pas d'un air si méprisant ; qu'ils
ne traitent pas avec tant de hauteur et
de dureté le Pauvre qui les fait vivre de
son travail , de son industrie et qui les
aide de ses services , plus necessaires.
que ceux qu'ils peuvent eux mêmes lui
rendre . En vain possederoient- ils tous les
trésors du monde , sans le Laboureur ,
le Vigneron , le Jardinier qui cultivens
la terre ; avec tout leur or et leur
argent
ils n'auroient pas de quoi fournir aux
besoins les plus pressants de la vie ; sans
P'Artisan qui travaille utilement pour
cux , sans les Serviteurs qui sont à leurs .
gages ; malgré l'abondance de leurs richesses
, ils manqueroient d'habits pour
se couvrir , et seroient privez de toutes
les
268 MERCURE DE FRANCE
1
les commoditez et les délices qu'ils recherchent
avec tant d'empressement.
Quoique les Riches disent et pensent ,
ils ne peuvent se passer du Pauvre , et
le Pauvre pourroit absolument se passer
d'eux. Accoutumé à se contenter de peu
et à vivre frugalement du travail de ses
mais , il subsisteroit sans l'usage de l'or
et de l'argent ; il tireroit toujours de la
fécondité de la terre , les vrayes richesses
qu'elle renferme dans son sein et qu'elle
reproduit chaque année ; il vivroit tranquille,
sans les injustes vexations des Riches
qui s'engraissent de sa substance
qui lui ravissent trop souvent , par fraude
ou à force ouverte , le juste fruit de
ses travaux et le modique heritage de
ses peres . La sagesse et la vertu , quand
il a le bonheur de les posseder , sont les
seuls biens solides qu'on ne peut lui ôter;
ils lui appartiennent préferablement au
Riche,qui s'en rend indigne par le choix
qu'il fait des biens périssables ; les heureuses
dispositions qu'il y apporte par
son état même le dédommagent bien de
ce qui lui manque du côté de la fortune.
Nonobstant les préjugez contraires, on
ne peut disconvenir que naturellement
la prosperité n'aveugle et l'adversité ne
donne d'excellentes leçons de sagesse . Il
est
FEVRIER 1734. 269
est donc prouvé que la Richesse qui est
un état de prosperité , est moins propre
à l'acquerir que la Pauvreté , dont l'Adversité
est la fidelle Compagne .
La suite pour le Mercure prochain.
Prieur d'Heurgeville , sur la Question
proposée dans le Mercure d'Août 1733 .
Quel est l'état le plus propre à acquerir la
Sagesse , de la Richesse ou de la Pauvreté.
I
و
L est une vraye et une fausse Sagesse ,
et les hommes sont si aveugles ou si
pervers , qu'il est très - rare qu'ils ne recherchent
et n'estiment plutôt ce vain
fantôme de Sagesse que la Sagesse
même , qu'ils traitent de foiblesse et de
simplicité ; tant le déreglement du coeur
a répandu de profondes ténébres dans
l'esprit. Ce seroit donc " bâtir en l'air et
établir des principes sans fondement, que
de vouloir assigner l'état le plus favora
ble à la Sagesse , sans avoir auparavant
défini ce que l'on entend ordinairement,
et ce que l'on doit entendre par ce terme
si commun , mais dont on a des idées și
peu justes et si confuses.
En quoi le monde fait-il consister la
Sagesse ? Dans un extérieur de probité
que le coeur dément ; dans l'art de dissimuler
ses sentimens ; à parler d'une
façon et penser d'une autre ; à donner à
la fausseté, des couleurs de la verité; et à
couvrir
FEVRIER. 1734. 255
couvrir celle - ci des apparences odieuses
du mensonge ; à faire jouer mille ressorts
et mille machines pour venir à ses fins ;
et à engager les hommes droits dans les
piéges qu'on leur tend : c'est ce qu'on
nomme fine politique , Sagesse consommée.
Paroître avec un visage riant et un
visage ouvert , lorsque l'on est rongé intérieurement
d'envie , de jalousie , d'animosité
faire obligeamment mille offres
de services à ceux même que l'on verroit
avec joye perir et abîmer, parce que l'interêt
et l'ambition le demandent; sçavoir
prendre des souterrains qui cachent le
crime et l'injustice , pour se pousser et
faire son chemin à quelque prix que ce
soit ; se deffendre des vices grossiers ,
énormes et infamans , sans se mettre en
peine de toutes les horreurs qui se cachent
sous le voile des ténébres et du silence
; c'est ce qui s'appelle être Sage :
en un mot, certe Sagesse du monde n'est
que le déguisement des passions criminelles
dont on est l'esclave ; au lieu que
la vraie Sagesse en est la victoire et le
triomphe, ou du moins elle apprend à les
regler , à les moderer , à les maîtriser.
Il y en a qui mettent la Sagesse dans
une humeur sombre, mélancolique , austere
; dans un air triste et morne ; dans
C vj
une
256 MERCURE DE FRANCE
une certaine pesanteur ennuyeuse et à
charge à tout le monde ; mais ils se
trompent: la vraye sagesse n'a rien de farouche
ni de rebutant , c'est une vertu
de societé qui lie les hommes par la bonté
, la douceur , l'amitié sincere , qui les
instruit et les corrige , sans les choquer
ni les aigrir , elle s'insinue dans les coeurs
par des charmes dont ils ne peuvent se
deffendre. Quoiqu'elle soit ennemie du
déguisement et de la duplicité , elle
sçait dissimuler à propos, et semble ne pas
appereevoit ce qu'elle ne peut rectifier.
Elle fait valoir agréablement les interêts
de la justice et de la verité , et elle a le
secret de les rendre aimables ; si elle est
obligée de combattre vigoureusement
ou de souffrir pour les deffendre , elle le
fait avec joye , sans fiel , sans animosité.
Sa constance la soutient dans tous les
maux et dans les disgraces : quoiqu'elle
n'y soit pas insensible , elle aime mieux en
étre la victime que de les susciter, quand
elle le pourroit , à ceux qui se déclarent
ses ennemis .
Les Stoïciens se sont rendus ridicules,
par l'idée extravagante qu'ils donnoient
de leur Sage. A les entendre il étoit aussi
insensible qu'un rocher contte lequel
viennent se briser les flots de la Mer. Les
inforFEVRIER
. 1734. 257
infortunes , les pertes , les afflictions les
plus accablantes ne lui causoient pas la
moindre émotion. Il étoit à l'épreuve des
douleurs les plus cuisantes , des playes les
plus profondes , des plus terribles coups,
dont un homme puisse être frappé . Il n'y
avoit ni peines ni tourmens si affreux qui
pussent troubler la severité de son ame,
et l'empêcher d'être heureux. Voilà à
quelle outrance le feu de l'imagination
a porté des hommes , d'ailleurs éclairez
, qui faisoient l'admiration de leur
tems , et qui s'appliquoient uniquement
à la recherche de la Sagesse ; telle étoit
l'idée fausse et chimerique qu'ils en
avoient conçue , et qu'ils vouloient en faire
concevoir aux autres . Il falloit qu'ils connussent
bien peu l'Homme naturellement
si sensible et si délicat , pour le croire
capable d'une telle insensibilité , d'une
telle dureté , qui seroit contre sa nature
et qui dégenereroit en vice. Ils ne sçavoient
gueres ce que c'étoit que la vertu
pour en forger une de cette trempe. La
vertu ne consiste pas à être insensible
mais à vaincre la sensibilité par une fermeté
et une constance inébranlable qui
tienne inviolablement attaché au devoir.
C'est ainsi que de tout tems chacun
s'est figuré une Sagesse à son gré , et selon
258 MERCURE DE FRANCE;
,
lon son caprice; on est tombé tantôt dans
un excès, tantôt dans un autre . On a consulté
ses vûës , ses desseins , ses intérêts
pour paroître Sage sans l'être effectivement
, les passions se sont travesties et
ont voulu se montrer sous l'habillement
de la Sagesse ; mais si elles ont trompé
quelque tems les yeux des hommes peu
éclairez , on les a enfin reconnues pour
ce qu'elles étoient , et elles ont été honteu
sement dépouillées de ce vain ornement
dont elles avoient eu l'audace de se parer.
La parole du sage : rien de trop , est
peut-être la notion la plus juste , la plus
précise , la plus exacte que l'on puisse
donner de la vraie Sagesse. La difficulté
est de trouver et de garder ce juste milieu
en quoi elle consiste. Le sentier est extrémement
étroit et glissant ; il n'est pas
aisé de l'appercevoir , et il est presque
impossible de n'y pas broncher : delà
vient qu'il y a si peu de personnes qui
y entrent et qui s'y soutiennent. Les uns
sont trop promps , trop vifs , trop ardens ;
les autres trop flegmatiques , trop indolens
: vous en verrez qui affectent un
sérieux et une gravité qui glace : its
veulent paroître Sages et ce sont de vrais
Pedants; d'autres, pour éviter ce travers,
sont sottement folâtres et badins sans
>
rien
FEVRIER. 1734. 259
›
rien rabattre de la bonne opinion qu'ils
ont d'eux - mêmes ; beaucoup ont des manieres
trop libres et peu décentes , d'autres
sont trop resserrez , trop pointilleux .
Franchement à regarder les hommes tels
qu'ils sont , il n'y en a point dont on
puisse prononcer absolument qu'ils sont
Sages. Ils ont tous leurs défauts
et la
vraye Sagesse n'en souffre point , parce
que les défauts sont autant de dérangemens
de la raison , d'accès de folie , moins
durables , à la verité , et moins sensibles
mais aussi réels qu'une folie déclarée et
perseverante. La parfaite Sagesse est plutôt
dans le Ciel que sur la terre ; notre
partage est d'y tendre et d'en approcher
autant que la foiblesse humaine le permet
, en réprimant et retranchant lesdéfauts
que nous remarquons en nous : ( et
heureux qui les connoît ! c'est un commencement
de Sagesse , ) mais il ne faut
pas être assez vain pour s'imaginer jamais
de l'avoir acquise dans toute sa perfection.
·
Cette sublime vertu consiste donc dans
une certaine force , une certaine vigueur,
qui tient l'ame comme sur un point fixe
dans un exact équilibre entre l'excès.de
joye et de tristesse , de fermeté et de sensibilité,
d'amour et d'indifférence, de lentear
260 MERCURE DE FRANCE
>
teur et de vivacité , de bravoure et de
retenuë , de crainte et d'intrépidité ; qui
la rend maîtresse de tous ses mouvemens ,
qu'elle regle et qu'elle modere selon les
loix d'une raison éclairée qui la met audessus
de toute révolte des sens , de tout
déreglement des passions qu'elle gouverne
et qu'elle réduit avec un empire absolu.
Telle est la vraye Sagesse , qui convient
à l'homme,à laquelle il peut et doit
aspirer , mais dont, foible comme il est ,
il s'écartera toujours de quelque degré
à proportion de sa foiblesse ; s'il ne lus
est pas donné de parvenir au comble de
la perfection , où réside la Sagesse dans
son plein , il n'est pas moins obligé de
travailler à en approcher et à mesure qu'il
fera du progrès , on pourra dire qu'il
augmente en Sagesse .
у
Or en ce sens y a- t- il un état plus
propre que l'autre à l'acquerir ? la fausse
Sagesse est fort asservie à la situation des
personnes, et dépendante des circonstances
, des erreurs , des passions qui la favorisent
et qui la soutiennent. Il n'en est
pas ainsi de la vraie Sagesse ; elle est libre
et indépendante ; comme une puissante
Reine elle domine souverainement sur
tous les Etats , sur toutes les conditions;
Elle brille dans la prosperité , elle triomphe
FEVRIER 1734. 261
phe dans l'adversité les Richesses ne
peuvent la corrompre ; les miseres de la
Pauvreté ne peuvent l'avilir ; Elle habite
noblement dans la chaumière et s'assie
modestement sur le trône ; son éclat et
sa force se font sentir sous de vils haillons
, comme sous la pourpre
des Rois.
Elle appelle , elle invite tous les peuples ,
toutes les nations , tous les hommes jeunes
et vieux , grands et petits , riches et
pauvres ; mais qu'il y en a peu qui l'écoutent
! presque tous aiment mieux se laisser
entraîner par la passion , que conduire
par la Sagesse. C'est une lumiere bienfaisante
et universelle qui luit dans les ténébres
, mais les ténébres ne la com
prennent pas ; l'erreur , les préjugez ,
les passions dominantes du coeur humain
forment dans l'ame des nuages épais qui
empêchent ordinairement ses rayons d'y
pénétrer. Ainsi, quoique la Sagesse d'ellemême
soit indépendante , et que par sa
force elle puisse absolument surmonter
tous les obstacles et triompher de tous ses
ennemis ; il faut cependant avouer que
comme elle n'agit point avec violence ,
les oppositions qu'elle rencontre dans
certains états l'en éloignent ; il est
vrai que celui là est plus propre à l'acquerir
où elle trouve moins de résistance
et
262 MERCURE DE FRANCE
et où elle s'insinue avec plus de facilité.
Il s'agit donc ici d'exantiner lequel des
deux Etats de Richesse ou de Pauvreté
présente à la Sagesse plus ou moins de
difficultés et d'obstacles à surmonter: Ces
obstacles se réduisent , comme je l'ai déja
insinué, aux erreurs, aux préjugez , aux
passions .
Il est constant que dans l'état de Pauvreté
les erreurs et les préjugez sont en
plus petit nombre et moins difficiles à
vaincre. La verité s'y fait jour beaucoup
plus aisément chez les grands et les riches
dont elle ne peut presque aborder. Une
troupe de flatteurs les assiegent : on a
interêt de les menager ; on n'ose choquer
leurs préjugez et leur parler avec franchise
dans la crainte de s'attirer quelque
facheuse affaire . Si on leur annonce la verité
, ce n'est qu'avec des ménagemens
et des adoucissemens qui l'énervent et la
défigurent : rarement ils la reconnoissent
sous les déguisemens dont on la couvre
et encore plus rarement ils se l'appliquent.
Un homme qui se mêle d'instruire
ou de reprendre, quelque précaution qu'il
prenne pour le faire honnêtement , devient
importun et passe pour incivil
chez les personnes d'un certain rang : on
craint de le voir et il est trop heureux si
on
FEVRIER. 1734 263
on ne le chasse pas honteusement , si
même on ne lance pas contre lui quelques
traits d'indignation et de vengeance .
Les Petits et les pauvres sont plus dociles
et moins délicats , on en approche sans
peine ; on leur fait voir la verité dans
tout son jour ; on ne craint point de les
fatiguer de remontrances ; si quelquefois
ils ne les reçoivent pas bien , on en est
quitte pour avoir perdu sa peine ; du
moins ils ne sont pas redoutables. On
voit par expérience qu'ils ne tiennent pas
beaucoup aux erreurs et aux préjugez ,
quand on veut se donner le soin de les
instruire. D'ailleurs ils en ont moins que
les riches les faux principes du monde
ne leur ont pas si fort gâté l'esprit et cor.
rompu le jugement .
:
Il y a parmi les personnes du commun
plus de droiture , de simplicité , de candeur
; excellentes dispositions pour donner
entrée à la Sagesse . Ils n'ont pas de
si grands interêts qui les dominent et qui
les aveuglent ; ils ne sont pas étourdis
par tout ce tumulte , ces intrigues , ces
grands mouvemens qui agitent les riches
et qui étouffent la voix de la Sagesse . Les
passions les plus vives, les plus flatteuses,
ou les plus turbulentes qui dévorent
coux-ci , et qui ferment toutes les ave-
: nues
264 MERCURE DE FRANCE
و
nuës à la Sagesse , sont bien amorties
dans la Pauvreté , parce qu'elles n'y trouvent
presque point d'amorce . Ces dangereuses
maîtresses du coeur humain ne
font que languis dans un état où elles
manquent d'aliment , où rien ne les favorise
, où tout semble conjuré pour
leur perte. L'amour propre , ce tyran des
grandes fortunes est presque anéanti
dans les humiliations de la Pauvreté ;
l'ambition toujours inquiéte inquiéte et jamais
contente, n'y voit point de jour à se produire
et demeure sans action , sans mouvement
, dans une espece de l'éthargie,
l'attachement aux Richesses qui suit la
possession , cette honteuse ct insatiable
avarice n'a gueres lieu où elle ne sent rien
qui l'attire et qui puisse la contenter.
S'il y a quelques exemples du contraire,
ce sont des prodiges qui ne tirent pas
conséquence. Pour peu qu'on connoisse
de Pauvre , on le voit plus satisfait dans
les bornes étroites de sa condition , et
moins avide des biens périssables , que la
plupart des riches du siécle ; la volupté ,
des délices qui corrompent le coeur , qui
empoisonnent l'ame , et qui étouffent la
Sagesse , ces funestes syrenes qui attirent,
qui chatment, qui enchantent, pour donner
la mort , trouvent peu d'ouverture
dans
FEVRIER 1734. 265
dans un état dont la peine et le travail
sont inséparables , où l'on gagne difficilement
son pain à la sueur de son front,
où le corps est masté par de rudes et de
continuelles fatigues , où l'on ne voit aucune
des douceurs et des commoditez
qui engendrent et qui fomentent la mollesse.
La vie dure et laborieuse n'est pas
compatible avec les délicatesses de la sensualité
, dont les Richesses et l'abondance
sont le pernicieux aliment. Le Pauvre est
donc plus libre , plus dégagé , moins
esclave des passions.
Il faut avouer que ces veritez sont désolantes
pour les Riches , qui n'ont pas
perdu tout sentiment d'honneur et de
probité, et qui conservent encore du gout
pour la vertu. Tel est le danger de leur
état , qu'à moins qu'ils ne soient continuellement
en garde , et qu'ils n'ayent
le courage de rompre toutes ces barrieres,
de dissiper tous ces nuages , d'écarter
tous ces obstacles , la vraie Sagesse ne
peut avoir accès auprès d'eux . Rien n'est
plus propre à rabattre la présomption
trop ordinaire aux personnes distinguées
dans le monde par les faveurs de la fortune
, et à leur faire sentir combien est
injuste le mépris qu'ils font de la Pauvreté
, qui , à ne consulter même que les
lumieres
266 MERCURE DE FRANCE
lumieres naturelles , est préferable à l'affluence
des richesses , parce qu'elle est
plus favorable à la sagesse et à la vertu .
Les hommes les plus éclairez du Paganisme
, ces anciens Philosophes si cebres
dans l'Antiquité , s'accordent en
ce point avec les Chrétiens. Ils regardent
la pauvreté jointe à la frugalité et
à la vie dure , qui en sont les suites naturelles
, comme l'Ecole de la vertu . Au
contraire tout le soin , l'attirail , les agitations
qui accompagnent les richesses ,
leur paroissent un veritable esclavage, qui
entraîne celui de toutes les passions qu'elles
font naître et qu'elles nourrissent . Lycurgue
, ce fameux Législateur de Sparte ,
netrouva pas de moïen plus sûr et plus
puissant pour former les Laccdémoniensà
la sagesse et à la vertu , que de leur deffendre
l'usage de l'or et de l'argent.Jamais les
anciens Romains ne parurent si sages et si:
vertueux que lorsqu'ils témoignerent un
souverain mépris pour les richesses , et.
dès que l'abondance et le luxe s'y furent
introduits , ils tomberent dans les folies,
er les extravagances des passions les plus
effienées. Socrate , déclaré par l'Oracle ,,
l'homme le plus sage de la Grece , n'étoit
que le fils d'un simple Artisan , et
quoique l'éclat de son mérite eût pû le
mettre
FEVRIER 1734. 267
mettre au large et lui procurer les graces
de la fortune , il méprisa constammant
les richesses , et témoigna en toute
Occasion l'estime qu'il faisoit de la Pauvreté.
A la vûë de tout ce que la pompe
et le luxe pouvoient étaler de plus brillant
, il se félicitoit lui- même de pouvoir
s'en passer ; que de choses , disoit- il,
dont je n'ai pas besoin .
Que les Riches ne fassent donc point
si fort les hommes importans ; qu'ils ne
se flattent point tant des avantages d'une
florissante prosperité ; qu'ils ne regar
dent pas d'un air si méprisant ; qu'ils
ne traitent pas avec tant de hauteur et
de dureté le Pauvre qui les fait vivre de
son travail , de son industrie et qui les
aide de ses services , plus necessaires.
que ceux qu'ils peuvent eux mêmes lui
rendre . En vain possederoient- ils tous les
trésors du monde , sans le Laboureur ,
le Vigneron , le Jardinier qui cultivens
la terre ; avec tout leur or et leur
argent
ils n'auroient pas de quoi fournir aux
besoins les plus pressants de la vie ; sans
P'Artisan qui travaille utilement pour
cux , sans les Serviteurs qui sont à leurs .
gages ; malgré l'abondance de leurs richesses
, ils manqueroient d'habits pour
se couvrir , et seroient privez de toutes
les
268 MERCURE DE FRANCE
1
les commoditez et les délices qu'ils recherchent
avec tant d'empressement.
Quoique les Riches disent et pensent ,
ils ne peuvent se passer du Pauvre , et
le Pauvre pourroit absolument se passer
d'eux. Accoutumé à se contenter de peu
et à vivre frugalement du travail de ses
mais , il subsisteroit sans l'usage de l'or
et de l'argent ; il tireroit toujours de la
fécondité de la terre , les vrayes richesses
qu'elle renferme dans son sein et qu'elle
reproduit chaque année ; il vivroit tranquille,
sans les injustes vexations des Riches
qui s'engraissent de sa substance
qui lui ravissent trop souvent , par fraude
ou à force ouverte , le juste fruit de
ses travaux et le modique heritage de
ses peres . La sagesse et la vertu , quand
il a le bonheur de les posseder , sont les
seuls biens solides qu'on ne peut lui ôter;
ils lui appartiennent préferablement au
Riche,qui s'en rend indigne par le choix
qu'il fait des biens périssables ; les heureuses
dispositions qu'il y apporte par
son état même le dédommagent bien de
ce qui lui manque du côté de la fortune.
Nonobstant les préjugez contraires, on
ne peut disconvenir que naturellement
la prosperité n'aveugle et l'adversité ne
donne d'excellentes leçons de sagesse . Il
est
FEVRIER 1734. 269
est donc prouvé que la Richesse qui est
un état de prosperité , est moins propre
à l'acquerir que la Pauvreté , dont l'Adversité
est la fidelle Compagne .
La suite pour le Mercure prochain.
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Résumé : REFLEXIONS de M. Simonnet Prieur d'Heurgeville, sur la Question proposée dans le Mercure d'Août 1733. Quel est l'état le plus propre à acquerir la Sagesse, de la Richesse ou de la Pauvreté.
Le texte 'Réflexions de M. Simonnet, Prieur d'Heurgeville, sur la Question proposée dans le Mercure d'Août 1733' distingue la vraie sagesse de la fausse sagesse. La fausse sagesse est vue comme un masque des passions criminelles, marquée par la dissimulation et la manipulation. La vraie sagesse, en revanche, est une vertu sociale qui unit les hommes par la bonté, la douceur et l'amitié sincère. Elle sait également dissimuler à bon escient et rendre la justice et la vérité aimables. Le texte critique les Stoïciens pour leur vision extrême de la sagesse, qui prône une insensibilité totale aux malheurs. Il affirme que la véritable vertu consiste à dominer la sensibilité par une fermeté et une constance inébranlable. La sagesse est définie par la modération et l'équilibre entre les extrêmes, incarnée par la parole du sage : 'rien de trop'. La sagesse est indépendante des circonstances et peut être acquise dans tous les états, qu'il s'agisse de richesse ou de pauvreté. Cependant, la pauvreté présente moins d'obstacles à la sagesse, car elle est moins soumise aux erreurs, aux préjugés et aux passions. Les pauvres sont plus dociles et moins délicats, ce qui facilite l'accès à la vérité et à la sagesse. Les riches, en revanche, sont souvent entourés de flatteurs et craignent de choquer les préjugés, rendant l'accès à la vérité plus difficile. Le texte explore également la relation entre la richesse et la pauvreté, soulignant que l'avarice est omniprésente et difficile à satisfaire. Les pauvres, malgré leur condition modeste, sont souvent plus satisfaits et moins avides des biens matériels que les riches. La vie dure et laborieuse des pauvres les rend moins esclaves des passions et des délices qui corrompent l'âme. Les riches, en revanche, doivent constamment se garder des tentations pour accéder à la sagesse. La pauvreté, associée à la frugalité et à une vie dure, est présentée comme une école de vertu. Les philosophes anciens et les chrétiens s'accordent sur ce point. Lycurgue, par exemple, interdit l'usage de l'or et de l'argent à Sparte pour former les citoyens à la sagesse. Les Romains furent sages et vertueux tant qu'ils méprisèrent les richesses. Socrate, malgré son mérite, méprisa toujours les richesses et estima la pauvreté. Le texte invite les riches à ne pas se considérer comme supérieurs et à reconnaître leur dépendance envers les pauvres, sans qui ils ne pourraient subsister. Les pauvres, accoutumés à se contenter de peu, pourraient se passer des riches, contrairement à ces derniers. La sagesse et la vertu sont les seuls biens solides que les riches ne peuvent ôter aux pauvres. Enfin, le texte conclut que la prospérité aveugle tandis que l'adversité enseigne la sagesse, prouvant que la pauvreté est plus propice à l'acquisition de la sagesse que la richesse.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
3
p. 431-447
SUITE des Réfléxions de M. Simonnet, sur la Question proposée dans le Mercure d'Août.
Début :
Quoy ! dira-t-on, un état de Pauvreté où l'on voit tant de grossiereté, [...]
Mots clefs :
Pauvreté, Riche, Sagesse, Éducation, Monde, Riches, Passions, Esprit, Coeur, Hommes, Vie, Homme, Sage, Parents, Grands
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE des Réfléxions de M. Simonnet, sur la Question proposée dans le Mercure d'Août.
SUITE des Réfléxions de M. Simonnet
sur la Question proposée dans le Mercure
d'Août.
! dira- t- on , un état de Pauvreté
où l'on voit tant de grossiereté
, de rusticité , qui n'a que des оссира-
tions basses et terrestres sans presque
aucun des secours qui forment l'esprit et
cultivent les moeurs , cet état sera plus
propre
à la Sagesse que celui des Riches ,
où l'on trouve les avantages de la politesse
de la vie aisée et sur tout de l'Edu-
QUoy
!dira-t- on
cat on ?
Qu'on allegue tout ce qu'on voudra ;
l'expérience plus sûre et plus incontestable
que tous les raisonnemens, décide en
faveur du Pauvre : elle le montre presque
toujours plus moderé dans ses désirs,
plus reglé dans ses moeurs et moins escla
ve des passions ; par conséquent plus
Sage , ou du moins plus propre à le devenir
, que le Riche.
La politesse dont se flattent les personnes
du Monde , le dégagement des
Occupations viles et mécaniques , le train
d'une vie douce et commode , ne sont
pas d'un grand secours pour l'acquisition
de
432 MERCURE DE FRANCE
de la Sagesse. Peut - être trouvera t on
qu'ils y sont plus nuisibles , que profitables.
Il n'est pas facile de se persuader
que cet extérieur si mondain , souvent si
effeminé, qui fait le bel air et la politesse
du siécle ; que ce qu'on appelle vie aisée ,
c'est-à- dire vie molle et inutile , vie de
bonne chere , de jeu , de plaisirs , de divertissemens
, ou vie uniquement occu
pée d'intrigues , de projets ambitieux
de vûës d'interêt ; que tout cela soit plus
propre à devenir Sage qu'une vie simple
, innocente , rustique , laborieuse
dont les occupatious , toutes basses et
terrestres qu'elles paroissent , n'ont rien
que de loüable rien qui dissipe trop
l'esprit et le coeur , rien qui favorise les
déreglemens , rien qui ne mortifie les
inclinations vicieuses:
3
Les anciens Patriarches , ces hommes
choisis , ces favoris de Dieu , ces parfaits
modeles de Sagesse , s'il y en cut
jamais sur la Terre , n'avoient ni nos manieres
de politesse , ni tant de commoditez
s'ils paroissoient dans le Monde
avec leur extérieur simple , et leur vie
dure , nous ne manquerions pas de les
prendre pour
des gens grossiers , impolis
, peu propres à la societé et au commerce
du beau Monde; en un mot, pour
de
MARS 1734.
433
de bons Villageois . A les voir eux et leurs
Enfans ,de l'un et de l'autre sexe, occupez
à conduire eux -mêmes leurs Troupeaux ;
à chercher des eaux et des pâturages en
différents cantons avec des peines infinies ,
sans posseder en propre un pouce de
terre ; obligez de parcourir diverses Provinces
, de s'exposer à mille dangers
d'errer dans des Pays deserts et inconnus,
où ils se trouvoient quelquefois contraints
par la famine de se retirer ; à les
voir avec un pareil train et dans un tel
équipage, qui s'imagineroit que ce fussent
les plus Sages de tous les Hommes ? Ils
l'étoient cependant , et ils ne se démentirent
jamais ; au lieu que Salomon avec
toute la pompe et la magnificence du
plus puissant et du plus riche des Rois ,
avec tous les avantages d'une vie à laquelle
rien ne manquoit , n'eut pas la
force de se soutenir , et tomba du plus
haut dégré de Sagesse dans les plus
honteux excès ? tant il est vrai que la
vie dure et laborieuse du Pauvre est plus
propre à la Sagesse , que la vie du Kiche
avec tous ses aises et toutes ses commoditez
.
On dira peut-être que les Patriarches
n'étoient pas Pauvres Ils n'avoient cependant
ni fonds ni demeure assurée ; ils
:
B se
1
434 MERCURE DE FRANCE
se trouvoient souvent réduits à des états
fort tristes. Avec tout ce qu'ils pouvoient
avoir , ils essuyoient les plus facheux
inconveniens de la Pauvreté, et la
protection du Tout- puissant étoit leur
unique ressource . Si les Riches de nos
jours menoient communément une vie
aussi innocente et aussi penible , on ne
diroit pas que leur état fut peu propre à
acquerir la Sagesse : mais quelle énorme
différence entre leur maniere de vivre
et celle de ces Saints Personnages !
Au reste, il ne s'agit pas ici de l'extrême
indigence dont un ingenieux Auteur'a
dit qu'elle est la mere des crimes , et qu'elle
ne donne jamais que de mauvais conseils ;
mais d'une honnête Pauvreté qui excite
l'industrie et oblige au travail , où l'ơn
ne manque pas absolument de tout ;
mais où l'on n'a pas tout ce qu'il faut
pour vivre sans se donner de la peine et
du mouvement. Dans une Pauvreté excessive
on n'a guere vû de Sages de
quelque réputation , qu'un Diogene
admiré par un Alexandre , ( si cependant
il doit passer pour tel ) mais l'un et l'autre
étoient des hommes si singuliers en
différents genres , qu'ils ne peuvent
preuve , ni servis d'exemple.
faire
preuve ,
Il ne faut pas non plus confondre la
PauMARS
1734 435
,
Pauvreté dont nous parlons , avec la médiocrité
, où l'on a dequoi vivre commodément
, en se renfermant dans les
bornes de son état , sans aspirer à rien de
plus. Telle est la situation de quelques
Personnes qui avec un bien modique ,
filent tranquillement leurs jours dans une
molle oisiveté , et perdent agréablement
dans les jeux et les délices , un tems
précieux qu'ils devroient mettre à profit.
Un état où l'on n'a rien qui réveille
, qui anime , qui exerce l'esprit
et qui mette en oeuvre les heureux talens
qu'on a reçûs de la nature ; cet état engendre
naturellement la nonchalance et
la paresse , auxquelles le penchant ordinaire
entraîne ; et l'on sent assez combien
un tel Etat est peu propre à la Sagesse.
Rien au contraire ne lui est plus favorable
que la Pauvreté qui met l'homme
dans l'heureuse necessité d'agir , de s'occuper
utilement , de mettre en exercice
toutes ses forces , et de tirer de son fond
´tout ce qu'il peut produire de meilleur.
- 迪
et
En effet d'où amenoit - t'on ces grands
hommes ces illustres Romains qui
gouvernerent avec tant de Sagesse ,
qui deffendirent également par leur prudence
et par leur courage la République
dans les tems les plus difficiles et les plus
Bij
ora436
MERCURE DE FRANCE
و
orageux ? ce n'étoit ni de la sombre retraite
d'une pitoyable mendicité , ni du
somptueux éclat de l'abondance et du
luxe , ni du sein de la molesse et d'une
oisive mediocrité ; on venoit prendre ces
fameux Dictateurs à la charuë d'autres
fois on les trouvoit la Bêche à la main ,
exposez aux ardeurs du Soleil et aux injures
des Saisons , cultivant un petit bien
qui faisoit toute leur fortune: et ces hommes
rompus au travail , endurcis à toutes
les fatigues d'une vie champêtre , accoutumez
à la temperance et à la sobrieté,
sans passions , sans vices , alloient prendre
d'une main robuste et vigoureuse le
gouvernail de l'Etat , et le conduisoient
par leur profonde Sagesse à un Port assuré.
On ne s'arrêtoit pas à ces manieres
si polies , à cette vie douce et commode
qu'on préconise de nos jours. On cherchoit
le Sage où il se trouve ; dans une
vie Pauvre et laborieuse. Que les tems et
les moeurs sont changez le fond des
choses est toujours le même , et il n'en
est pas moins vrai qu'autrefois que les
avantages qu'on suppose dans les Riches,
nuisent plus à la Sagesse, qu'ils ne lui sont
utilės.
Mais ,dira - t- on, qui peut mieux y con
tribuer que l'Education ? Les Riches
n'ont
MARS 1734.
437
n'ont - ils pas ce privilége sur les Pauvres
? On leur choisit les plus excellens
Maîtres , on ne les quitte point de vûë ,
on les dresse avec beaucoup de soins et
de dépenses à tous les exercices convenables
; on porte l'attention jusqu'aux
premiers momens de leur naissance pour
en écarter tous les présages funestes , ou
les accidens facheux; on regarde avec une
attention scrupuleuse au lait qu'ils succent
, aux nourritures qu'ils prennent ,
à l'air qu'ils respirent : que ne fait t -on
pas pour les disposer de bonne heure à
soutenir honorablement les illustres Emplois
, les Dignitez éminentes ausquels ils
sont destinez ?
Voilà assurément de grandes précau-,
tions : mais enfin à quoi aboutissent elles ?
Les Riches , les Puissans du siècle avec
tout ce bel appareil d'Education , sont- ils
plus moderez , plus pieux , plus modestes,
plus exacts à leurs devoirs , plus équita-
Bles , plus humains , plus judicieux ; en
un mot , plus sages pour l'ordinaire, que
le reste des hommes ? Il ne s'en voit point
de si vains , de si fiers , de si emportez ,
de si vindicatifs , de si injustes, de si peu
maîtres d'eux- mêmes , de si
à la Religion , de si
gations de leur état ,
peu attachez
peu fideles
aux obliet
par conséquent
Bij
de
438 MERCURE DE FRANCE
de si éloignez de la Sagesse . A quoi sert
donc toute l'Education qu'on leur donne?
Il faut malgré tant de soins que l'on
prend , qu'ils soient bien mal cultivez
ou que l'arbre soit bien sauvage pour
produire de si mauvais fruits. L'un et
l'autre n'arrive que trop souvent .
,
Beaucoup de Riches sortent d'une Race
infectée , pleine de concussions et de rapines
, corrompue par les funestes impressions
du vice , qui se perpetue de génerations
en génerations. Ils tiennent
tantôt des inclinations d'une mere voluptueuse
, sensuelle , intempérante , qui ne
respire que luxe et que vanité ; tantôt du
mauvais coeur d'un pere injuste , avare ,
ambitieux , perfide , inhumain ; quelquefois
ils tirent de tous les deux une mauvaise
seve qui se trouve ensuite animée
de la parole et de l'exemple : on se donnera
des peines infinies pour exterminer
› le naturel ; il revient presque toujours ;
malgré les instructions , les remontrances
, les efforts même d'une juste severité
c'est un grand hazard s'il ne prend le
dessus , et s'il ne secoue le joug de toute
autorité qui le gêne.
;
D'un autre côté l'Education des Riches
est- elle si excellente qu'on se l'imagine ?
Plusieurs sont idolatres de leurs Enfans
св
MARS 1734:
439
et les perdent à force de les flatter. On
commence par leur souffrir tout ; on se
fait un jeu , un plaisir, un divertissement
de leurs passions naissantes , et on ne
prend pas garde que si l'on n'a soin de les
réprimer de bonne heure , on le tentera
inutilement, ou que l'on ne les domptera
qu'avec des peines extrêmes , quand une
fois elles se seront fortifiées avec l'âge,
Bien loin d'étouffer les passions dès leur
naissance , quoi de plus commun parmi
les Riches que de les faire naître et de les
amorcer à peine les premieres lueurs
d'une foible raison commencent à paroître
dans les Enfans , qu'on prend à tâche
de leur inspirer la vanité , l'amour propre
, la mollesse , l'attachement aux plaisirs,
qui les seduit avant même qu'ils ayent -
assez de jugement pour en connoître le
danger. On ne fait que leur souffler le
venin des fausses et dangereuses maximes
du monde , qui deviennent pour eux des
principes sur lesquels roulera toute la
conduite de leur vie. On ne manque pas
de leur apprendre toutes les loix les plus
bizarres d'une certaine bienséance ; on
leur fait étudier les modes ridicules et les
usages du monde. L'imagination, l'esprit,
le coeur de ces tendres Enfans sont obsedez
par le vain éclat des honneurs , du
B iiij
faste,
440 MERCURE DE FRANCE .
faste , et de la pompe du siècle : pendant
ce tems là rien ne les rapelle à la raison,
au sentiment , à la regle , à l'esprit de
Religion . Ainsi se passe l'Enfance de la
plupart des Riches. N'est- ce pas là un
grand acheminement pour la Sagesse ?
Les Pauvres dans leur simplicité ont
communément l'avantage de naître de
parens moins vicieux , qui leur inspirent.
l'horreur de bien des déreglemens , dont
le beau monde ne se fait pas tant de scrupule
. On les laisse dans l'innocence de
feur âge , sans les corrompre par les funestes
attraits du vice. On les éleve mieux
parce qu'on les ménage moins , et qu'on
ne les flatte pas tant. Ils commencent
dès -lors à sentir que l'homme est né pour
la peine et le travail , comme l'oiseau
pour voler ; ils ne regardent toutes les
grandeurs du Monde qu'en éloignements
et avec indifférence ; la droite raison se
forme , la Religion entre et s'établit plus
aisément dans ces petits coeurs où les
impressions étrangeres et les passions dangereuses
n'ont point fait tant de ravages ,
et moins ils sont élevez pour le Monde ,
plus ils ont de disposition à la Sagesse .
Les Riches ne se chargent pas beaucoup
, ni longtems de l'Education de
leurs Enfans , ils s'en rapportent à des
DoMARS
1734.
447
>
Domestiques, le plus souvent déréglez ;
ils la confient à des Gouverneurs des
Maîtres et des Précepteurs : mais la diffi-.
culté est d'en trouver de bons . Rien de
plus commun que les personnes qui se
mêlent d'élever la jeunesse , et rien de
plus rare que ceux qui ont toutes les
qualitcz requises pour un emploi si important.
Il faut du sçavoir , avec beaucoup
de probité ; de la prudence , du
désinteressement. On en trouve ass zqui
ont de la science : ils sont habiles Grammairiens
, grands Poëtes , fameux Orateurs
, versez dans toutes les subtilitez
de la Dialectique et de la plus fine Métaphysique,
ils connoissent parfaitement
toutes les expériences et pénetrent les
secrets de la nature . Ils sçavent l'Histoire ,
la Géographie , le Blason , quelquefois la
Géometrie et les Mathématiques : c'est
ce qui les fait briller , ce qui ébloüit
et ce qui leur procure la confiance des
Grands et des Riches : cependant ce
n'est là que la moindre qualité , et avec
tous ces beaux talens ils peuvent être de
très-mauvais Maîtres.
S'ils manquent de probité , comment
s'acquiteront- ils de la principale partie
de l'éducation , qui consiste à inspirer à
leurs disciples. l'horreur du vice et l'a
B. v mour
442 MERCURE DE FRANCE
mour de la vertu ? Pourvû que ces jeunes
Eleves se forment aux études , qu'ils apprennent
à bégayer un peu de Latin et de
Grec , à tourner des Vers , à construire
des Periodes et des Figures , à former des
Syllogismes , à disputer , à se tirer tant
bien que mal d'un raisonnement captieux;
le Maître les laissera tranquillement suivre
les funestes penchans de leur coeur
se plonger quelquefois dans les plus affreux
déreglemens , et Dieu veuille qu'il
n'en soit pas lui même ou le complice ,
où l'Auteur ?
,
2
S'il est en défaut du côté de la prudence
: avec tout le Grec et le Latin dont
il sera hérissé avec son enthousiasme
Poëtique , ou le pompeux étalage de son
Eloquence , avec les rafinemens de sa
Dialectique , il ne sera peut- être qu'un .
étourdi , un emporté, un esprit bourru
un homme sans raison , qui grondera à
tort et à travers , qui outragera mal- àpropos
ses disciples , et les accablera sans
discrétion de mauvais traitemens , plus
capable de les décourager et de les déde
l'étude et de la vertu que de
gouter
les y porters ou par un autre caprice
laura pour eux une douceur meurtriere ,
et sous prétexte de les ménager , il les
perdra par de lâches complaisances.
و
Un
MARS 1734. 443
Un Maître interessé qui n'a en vuë
qu'un gain sordide , ne sera guere capable
d'inspirer des sentimens d'honneur
et l'amour du devoir à ses disciples . Une
ame mercenaire n'entre point dans ces
dispositions , et n'a pas même la pensée
d'y faire entrer ses Eleves. Un homme
qui ne cherche qu'à faire fortune auprès
des Riches , comme il y en a beaucoup
, les flattera et les entretiendra
dans les inclinations vicieuses , pour se
ménager leurs faveurs . Il craindroit de
les irriter , s'il étoit plus ferme . On en
trouve peu qui agissent avec des vuës
aussi pures que le fameux Arsene , Précepteur
d'Arcadius , et qui aiment .
mieux , comme lui , s'exposer à perdre
leur Place et leurs espérances , que de
mollir dans les occasions , où la rigueur
est nécessaire .
Qu'il est rare dans le monde que les
Parens fassent un aussi heureux choix
en fait de Précepteur , que celui du Grand
Théodose ! qu'ils confient leurs Enfans à
un homme tel qu'Arsene ! qu'ils leur ordonnent
la même déférence , le même respect
pour leur Maître ! et qu'ils entrent
dans les sentimens de ce Religieux Empereur
, qui répetoit souvent , que les
Princes sesEnfans seroient veritablement di-
B-vj gness
444 MERCURE DE FRANCE
gnes de l'Empire, s'ils sçavoient joindre la¸
piété avecla science !
La plupart des Parens riches , ou ne se
donnent pas la peine de chercher de
bons Maîtres , ou n'ont pas le bonheur
de les trouver , et prennent pour tels
ceux qui brillent par de grands talens
pour les sciences , quoique tout le reste
leur manque ; ou enfin les Parens n'ont
pas eux- mêmes le goût de la bonne éducation
; ils se plaisent à étouffer les semences
de vertu que les Maîtres ont jettées
dans l'ame des Enfans , et à leur inspirer
la fureur des Jeux , des Bals , des Spectacles
, et de tout ce qui gâte l'esprit et corrompt
le coeur.
A quoi se réduit donc la belle éducation
dont les Riches se vantent? A parler
passablement quelques langues mortes , à
prendre quelque légere teinture de Philosophie
, de Jurisprudence ; à sçavoir
Danser , Escrimer , Monter à Cheval ;
mais dequoi sert tout cela pour acquerir
la sagesse ? Cela tout seul, n'est bon qu'à
rendre vain , présomptueux , entêté d'un
faux mérite , à donner du ressort aux passions
et à les rendre plus fougueuses ; ce
sont des armes entre les mains d'un furieux.
Du côté des moeurs et de la Religion,
les Pauvres ont tout l'avantage , on
les
MARS. 1734 445
les y forme presque toujours avec plus de
soin que les Riches ; c'est le principal et
l'essentiel de leur éducation qui n'est pas
si sujette à être corrompue et infectée par
le mauvais levain des plaisirs sensuels .
Quand on supposeroit même que les
Riches ont la plus parfaite éducation , elle
se perd bien- tôt dans l'air contagieux du
monde. Ils se regardent sous la discipline
des Maîtres, comme dans un triste esclavage
, et au sortir des études ils ne
font usage d'une trop grande liberté
qu'on leur laisse , ou qu'ils prennent de
vive force , que pout se dédommager en
quelque sorte de la contrainte et de la
gêne où ils ont vécu . Bien - tôt ils se donnent
carriere , et trouvant tout favorable
aux penchans de leur coeur, ils se livrent,
comme le jeune Augustin , à un affreux
libertinage. Le pas est glissant , on tombe
aisément dans le précipice ; mais il est
difficile de s'en retirer. Il fallut un miracle
pour convertir Augustin.
Voilà donc l'Education des Riches , le
plus souvent tres mauvaise dès l'Enfance,
confiée ensuite à des mains ou peu capables
, ou infidelles , qui n'en cultivent
que la moindre partie, et enfin gâtée dans.
ce qu'elle pourroit avoir de bon , par la.
Saute des Parens, et par le pernicieux usa--
gc
447 MERCURE DE FRANCE
ge du monde. Qu'attendre d'une pareille
éducation ? et quel fond y faire pour l'acquisition
de la sagesse ?
Je ne dis pas qu'il n'y ait eu dans tous
les siécles , et qu'il n'y ait encore des sages
parmi les Grands et les Riches ; nous
en avons d'illustres exemples devant les
yeux.
J'ai avancé que la Sagesse est de tous les
Etats , de toutes les conditions ; mais je
prétends que les Richesses d'elles - mêmes
ne fournissent pas plus de moyens pour
Pacquerir , qué la pauvreté , et qu'elles y
sont plutôt un grand obstacle , soit pour
l'avidité insatiable avec laquelle on les recherche
, et le trop grand attachement ,
qui en est presque inséparable ; soit par la
vie molle et sensuelle qu'elles fomentent ;
soit par la facilité qu'elles donnent à assouvir
les passions. C'est une vraie gloire
de les posséder sans attache , de se deffendre
de leurs séductions , et de conserver
dans une riche abondance toute la modération
de la sagesse ; mais cette gloire
n'est pas commune , parce qu'il est beaucoup
plus difficile d'y atteindre , que d'ê
tre sage dans les bornes étroites d'une
honnête pauvreté.Il est si vrai que ce dernier
état est plus propre à la sagesse ; que
le riche lui - même ne peut être sage ,
qu'au
MARS. 1734.
447
qu'autant qu'il est pauvre dans le coeur ;
c'est-à dire , qu'il approche des dispositions
du Pauvre et de son indifférence à
l'égard des biens périssables.
sur la Question proposée dans le Mercure
d'Août.
! dira- t- on , un état de Pauvreté
où l'on voit tant de grossiereté
, de rusticité , qui n'a que des оссира-
tions basses et terrestres sans presque
aucun des secours qui forment l'esprit et
cultivent les moeurs , cet état sera plus
propre
à la Sagesse que celui des Riches ,
où l'on trouve les avantages de la politesse
de la vie aisée et sur tout de l'Edu-
QUoy
!dira-t- on
cat on ?
Qu'on allegue tout ce qu'on voudra ;
l'expérience plus sûre et plus incontestable
que tous les raisonnemens, décide en
faveur du Pauvre : elle le montre presque
toujours plus moderé dans ses désirs,
plus reglé dans ses moeurs et moins escla
ve des passions ; par conséquent plus
Sage , ou du moins plus propre à le devenir
, que le Riche.
La politesse dont se flattent les personnes
du Monde , le dégagement des
Occupations viles et mécaniques , le train
d'une vie douce et commode , ne sont
pas d'un grand secours pour l'acquisition
de
432 MERCURE DE FRANCE
de la Sagesse. Peut - être trouvera t on
qu'ils y sont plus nuisibles , que profitables.
Il n'est pas facile de se persuader
que cet extérieur si mondain , souvent si
effeminé, qui fait le bel air et la politesse
du siécle ; que ce qu'on appelle vie aisée ,
c'est-à- dire vie molle et inutile , vie de
bonne chere , de jeu , de plaisirs , de divertissemens
, ou vie uniquement occu
pée d'intrigues , de projets ambitieux
de vûës d'interêt ; que tout cela soit plus
propre à devenir Sage qu'une vie simple
, innocente , rustique , laborieuse
dont les occupatious , toutes basses et
terrestres qu'elles paroissent , n'ont rien
que de loüable rien qui dissipe trop
l'esprit et le coeur , rien qui favorise les
déreglemens , rien qui ne mortifie les
inclinations vicieuses:
3
Les anciens Patriarches , ces hommes
choisis , ces favoris de Dieu , ces parfaits
modeles de Sagesse , s'il y en cut
jamais sur la Terre , n'avoient ni nos manieres
de politesse , ni tant de commoditez
s'ils paroissoient dans le Monde
avec leur extérieur simple , et leur vie
dure , nous ne manquerions pas de les
prendre pour
des gens grossiers , impolis
, peu propres à la societé et au commerce
du beau Monde; en un mot, pour
de
MARS 1734.
433
de bons Villageois . A les voir eux et leurs
Enfans ,de l'un et de l'autre sexe, occupez
à conduire eux -mêmes leurs Troupeaux ;
à chercher des eaux et des pâturages en
différents cantons avec des peines infinies ,
sans posseder en propre un pouce de
terre ; obligez de parcourir diverses Provinces
, de s'exposer à mille dangers
d'errer dans des Pays deserts et inconnus,
où ils se trouvoient quelquefois contraints
par la famine de se retirer ; à les
voir avec un pareil train et dans un tel
équipage, qui s'imagineroit que ce fussent
les plus Sages de tous les Hommes ? Ils
l'étoient cependant , et ils ne se démentirent
jamais ; au lieu que Salomon avec
toute la pompe et la magnificence du
plus puissant et du plus riche des Rois ,
avec tous les avantages d'une vie à laquelle
rien ne manquoit , n'eut pas la
force de se soutenir , et tomba du plus
haut dégré de Sagesse dans les plus
honteux excès ? tant il est vrai que la
vie dure et laborieuse du Pauvre est plus
propre à la Sagesse , que la vie du Kiche
avec tous ses aises et toutes ses commoditez
.
On dira peut-être que les Patriarches
n'étoient pas Pauvres Ils n'avoient cependant
ni fonds ni demeure assurée ; ils
:
B se
1
434 MERCURE DE FRANCE
se trouvoient souvent réduits à des états
fort tristes. Avec tout ce qu'ils pouvoient
avoir , ils essuyoient les plus facheux
inconveniens de la Pauvreté, et la
protection du Tout- puissant étoit leur
unique ressource . Si les Riches de nos
jours menoient communément une vie
aussi innocente et aussi penible , on ne
diroit pas que leur état fut peu propre à
acquerir la Sagesse : mais quelle énorme
différence entre leur maniere de vivre
et celle de ces Saints Personnages !
Au reste, il ne s'agit pas ici de l'extrême
indigence dont un ingenieux Auteur'a
dit qu'elle est la mere des crimes , et qu'elle
ne donne jamais que de mauvais conseils ;
mais d'une honnête Pauvreté qui excite
l'industrie et oblige au travail , où l'ơn
ne manque pas absolument de tout ;
mais où l'on n'a pas tout ce qu'il faut
pour vivre sans se donner de la peine et
du mouvement. Dans une Pauvreté excessive
on n'a guere vû de Sages de
quelque réputation , qu'un Diogene
admiré par un Alexandre , ( si cependant
il doit passer pour tel ) mais l'un et l'autre
étoient des hommes si singuliers en
différents genres , qu'ils ne peuvent
preuve , ni servis d'exemple.
faire
preuve ,
Il ne faut pas non plus confondre la
PauMARS
1734 435
,
Pauvreté dont nous parlons , avec la médiocrité
, où l'on a dequoi vivre commodément
, en se renfermant dans les
bornes de son état , sans aspirer à rien de
plus. Telle est la situation de quelques
Personnes qui avec un bien modique ,
filent tranquillement leurs jours dans une
molle oisiveté , et perdent agréablement
dans les jeux et les délices , un tems
précieux qu'ils devroient mettre à profit.
Un état où l'on n'a rien qui réveille
, qui anime , qui exerce l'esprit
et qui mette en oeuvre les heureux talens
qu'on a reçûs de la nature ; cet état engendre
naturellement la nonchalance et
la paresse , auxquelles le penchant ordinaire
entraîne ; et l'on sent assez combien
un tel Etat est peu propre à la Sagesse.
Rien au contraire ne lui est plus favorable
que la Pauvreté qui met l'homme
dans l'heureuse necessité d'agir , de s'occuper
utilement , de mettre en exercice
toutes ses forces , et de tirer de son fond
´tout ce qu'il peut produire de meilleur.
- 迪
et
En effet d'où amenoit - t'on ces grands
hommes ces illustres Romains qui
gouvernerent avec tant de Sagesse ,
qui deffendirent également par leur prudence
et par leur courage la République
dans les tems les plus difficiles et les plus
Bij
ora436
MERCURE DE FRANCE
و
orageux ? ce n'étoit ni de la sombre retraite
d'une pitoyable mendicité , ni du
somptueux éclat de l'abondance et du
luxe , ni du sein de la molesse et d'une
oisive mediocrité ; on venoit prendre ces
fameux Dictateurs à la charuë d'autres
fois on les trouvoit la Bêche à la main ,
exposez aux ardeurs du Soleil et aux injures
des Saisons , cultivant un petit bien
qui faisoit toute leur fortune: et ces hommes
rompus au travail , endurcis à toutes
les fatigues d'une vie champêtre , accoutumez
à la temperance et à la sobrieté,
sans passions , sans vices , alloient prendre
d'une main robuste et vigoureuse le
gouvernail de l'Etat , et le conduisoient
par leur profonde Sagesse à un Port assuré.
On ne s'arrêtoit pas à ces manieres
si polies , à cette vie douce et commode
qu'on préconise de nos jours. On cherchoit
le Sage où il se trouve ; dans une
vie Pauvre et laborieuse. Que les tems et
les moeurs sont changez le fond des
choses est toujours le même , et il n'en
est pas moins vrai qu'autrefois que les
avantages qu'on suppose dans les Riches,
nuisent plus à la Sagesse, qu'ils ne lui sont
utilės.
Mais ,dira - t- on, qui peut mieux y con
tribuer que l'Education ? Les Riches
n'ont
MARS 1734.
437
n'ont - ils pas ce privilége sur les Pauvres
? On leur choisit les plus excellens
Maîtres , on ne les quitte point de vûë ,
on les dresse avec beaucoup de soins et
de dépenses à tous les exercices convenables
; on porte l'attention jusqu'aux
premiers momens de leur naissance pour
en écarter tous les présages funestes , ou
les accidens facheux; on regarde avec une
attention scrupuleuse au lait qu'ils succent
, aux nourritures qu'ils prennent ,
à l'air qu'ils respirent : que ne fait t -on
pas pour les disposer de bonne heure à
soutenir honorablement les illustres Emplois
, les Dignitez éminentes ausquels ils
sont destinez ?
Voilà assurément de grandes précau-,
tions : mais enfin à quoi aboutissent elles ?
Les Riches , les Puissans du siècle avec
tout ce bel appareil d'Education , sont- ils
plus moderez , plus pieux , plus modestes,
plus exacts à leurs devoirs , plus équita-
Bles , plus humains , plus judicieux ; en
un mot , plus sages pour l'ordinaire, que
le reste des hommes ? Il ne s'en voit point
de si vains , de si fiers , de si emportez ,
de si vindicatifs , de si injustes, de si peu
maîtres d'eux- mêmes , de si
à la Religion , de si
gations de leur état ,
peu attachez
peu fideles
aux obliet
par conséquent
Bij
de
438 MERCURE DE FRANCE
de si éloignez de la Sagesse . A quoi sert
donc toute l'Education qu'on leur donne?
Il faut malgré tant de soins que l'on
prend , qu'ils soient bien mal cultivez
ou que l'arbre soit bien sauvage pour
produire de si mauvais fruits. L'un et
l'autre n'arrive que trop souvent .
,
Beaucoup de Riches sortent d'une Race
infectée , pleine de concussions et de rapines
, corrompue par les funestes impressions
du vice , qui se perpetue de génerations
en génerations. Ils tiennent
tantôt des inclinations d'une mere voluptueuse
, sensuelle , intempérante , qui ne
respire que luxe et que vanité ; tantôt du
mauvais coeur d'un pere injuste , avare ,
ambitieux , perfide , inhumain ; quelquefois
ils tirent de tous les deux une mauvaise
seve qui se trouve ensuite animée
de la parole et de l'exemple : on se donnera
des peines infinies pour exterminer
› le naturel ; il revient presque toujours ;
malgré les instructions , les remontrances
, les efforts même d'une juste severité
c'est un grand hazard s'il ne prend le
dessus , et s'il ne secoue le joug de toute
autorité qui le gêne.
;
D'un autre côté l'Education des Riches
est- elle si excellente qu'on se l'imagine ?
Plusieurs sont idolatres de leurs Enfans
св
MARS 1734:
439
et les perdent à force de les flatter. On
commence par leur souffrir tout ; on se
fait un jeu , un plaisir, un divertissement
de leurs passions naissantes , et on ne
prend pas garde que si l'on n'a soin de les
réprimer de bonne heure , on le tentera
inutilement, ou que l'on ne les domptera
qu'avec des peines extrêmes , quand une
fois elles se seront fortifiées avec l'âge,
Bien loin d'étouffer les passions dès leur
naissance , quoi de plus commun parmi
les Riches que de les faire naître et de les
amorcer à peine les premieres lueurs
d'une foible raison commencent à paroître
dans les Enfans , qu'on prend à tâche
de leur inspirer la vanité , l'amour propre
, la mollesse , l'attachement aux plaisirs,
qui les seduit avant même qu'ils ayent -
assez de jugement pour en connoître le
danger. On ne fait que leur souffler le
venin des fausses et dangereuses maximes
du monde , qui deviennent pour eux des
principes sur lesquels roulera toute la
conduite de leur vie. On ne manque pas
de leur apprendre toutes les loix les plus
bizarres d'une certaine bienséance ; on
leur fait étudier les modes ridicules et les
usages du monde. L'imagination, l'esprit,
le coeur de ces tendres Enfans sont obsedez
par le vain éclat des honneurs , du
B iiij
faste,
440 MERCURE DE FRANCE .
faste , et de la pompe du siècle : pendant
ce tems là rien ne les rapelle à la raison,
au sentiment , à la regle , à l'esprit de
Religion . Ainsi se passe l'Enfance de la
plupart des Riches. N'est- ce pas là un
grand acheminement pour la Sagesse ?
Les Pauvres dans leur simplicité ont
communément l'avantage de naître de
parens moins vicieux , qui leur inspirent.
l'horreur de bien des déreglemens , dont
le beau monde ne se fait pas tant de scrupule
. On les laisse dans l'innocence de
feur âge , sans les corrompre par les funestes
attraits du vice. On les éleve mieux
parce qu'on les ménage moins , et qu'on
ne les flatte pas tant. Ils commencent
dès -lors à sentir que l'homme est né pour
la peine et le travail , comme l'oiseau
pour voler ; ils ne regardent toutes les
grandeurs du Monde qu'en éloignements
et avec indifférence ; la droite raison se
forme , la Religion entre et s'établit plus
aisément dans ces petits coeurs où les
impressions étrangeres et les passions dangereuses
n'ont point fait tant de ravages ,
et moins ils sont élevez pour le Monde ,
plus ils ont de disposition à la Sagesse .
Les Riches ne se chargent pas beaucoup
, ni longtems de l'Education de
leurs Enfans , ils s'en rapportent à des
DoMARS
1734.
447
>
Domestiques, le plus souvent déréglez ;
ils la confient à des Gouverneurs des
Maîtres et des Précepteurs : mais la diffi-.
culté est d'en trouver de bons . Rien de
plus commun que les personnes qui se
mêlent d'élever la jeunesse , et rien de
plus rare que ceux qui ont toutes les
qualitcz requises pour un emploi si important.
Il faut du sçavoir , avec beaucoup
de probité ; de la prudence , du
désinteressement. On en trouve ass zqui
ont de la science : ils sont habiles Grammairiens
, grands Poëtes , fameux Orateurs
, versez dans toutes les subtilitez
de la Dialectique et de la plus fine Métaphysique,
ils connoissent parfaitement
toutes les expériences et pénetrent les
secrets de la nature . Ils sçavent l'Histoire ,
la Géographie , le Blason , quelquefois la
Géometrie et les Mathématiques : c'est
ce qui les fait briller , ce qui ébloüit
et ce qui leur procure la confiance des
Grands et des Riches : cependant ce
n'est là que la moindre qualité , et avec
tous ces beaux talens ils peuvent être de
très-mauvais Maîtres.
S'ils manquent de probité , comment
s'acquiteront- ils de la principale partie
de l'éducation , qui consiste à inspirer à
leurs disciples. l'horreur du vice et l'a
B. v mour
442 MERCURE DE FRANCE
mour de la vertu ? Pourvû que ces jeunes
Eleves se forment aux études , qu'ils apprennent
à bégayer un peu de Latin et de
Grec , à tourner des Vers , à construire
des Periodes et des Figures , à former des
Syllogismes , à disputer , à se tirer tant
bien que mal d'un raisonnement captieux;
le Maître les laissera tranquillement suivre
les funestes penchans de leur coeur
se plonger quelquefois dans les plus affreux
déreglemens , et Dieu veuille qu'il
n'en soit pas lui même ou le complice ,
où l'Auteur ?
,
2
S'il est en défaut du côté de la prudence
: avec tout le Grec et le Latin dont
il sera hérissé avec son enthousiasme
Poëtique , ou le pompeux étalage de son
Eloquence , avec les rafinemens de sa
Dialectique , il ne sera peut- être qu'un .
étourdi , un emporté, un esprit bourru
un homme sans raison , qui grondera à
tort et à travers , qui outragera mal- àpropos
ses disciples , et les accablera sans
discrétion de mauvais traitemens , plus
capable de les décourager et de les déde
l'étude et de la vertu que de
gouter
les y porters ou par un autre caprice
laura pour eux une douceur meurtriere ,
et sous prétexte de les ménager , il les
perdra par de lâches complaisances.
و
Un
MARS 1734. 443
Un Maître interessé qui n'a en vuë
qu'un gain sordide , ne sera guere capable
d'inspirer des sentimens d'honneur
et l'amour du devoir à ses disciples . Une
ame mercenaire n'entre point dans ces
dispositions , et n'a pas même la pensée
d'y faire entrer ses Eleves. Un homme
qui ne cherche qu'à faire fortune auprès
des Riches , comme il y en a beaucoup
, les flattera et les entretiendra
dans les inclinations vicieuses , pour se
ménager leurs faveurs . Il craindroit de
les irriter , s'il étoit plus ferme . On en
trouve peu qui agissent avec des vuës
aussi pures que le fameux Arsene , Précepteur
d'Arcadius , et qui aiment .
mieux , comme lui , s'exposer à perdre
leur Place et leurs espérances , que de
mollir dans les occasions , où la rigueur
est nécessaire .
Qu'il est rare dans le monde que les
Parens fassent un aussi heureux choix
en fait de Précepteur , que celui du Grand
Théodose ! qu'ils confient leurs Enfans à
un homme tel qu'Arsene ! qu'ils leur ordonnent
la même déférence , le même respect
pour leur Maître ! et qu'ils entrent
dans les sentimens de ce Religieux Empereur
, qui répetoit souvent , que les
Princes sesEnfans seroient veritablement di-
B-vj gness
444 MERCURE DE FRANCE
gnes de l'Empire, s'ils sçavoient joindre la¸
piété avecla science !
La plupart des Parens riches , ou ne se
donnent pas la peine de chercher de
bons Maîtres , ou n'ont pas le bonheur
de les trouver , et prennent pour tels
ceux qui brillent par de grands talens
pour les sciences , quoique tout le reste
leur manque ; ou enfin les Parens n'ont
pas eux- mêmes le goût de la bonne éducation
; ils se plaisent à étouffer les semences
de vertu que les Maîtres ont jettées
dans l'ame des Enfans , et à leur inspirer
la fureur des Jeux , des Bals , des Spectacles
, et de tout ce qui gâte l'esprit et corrompt
le coeur.
A quoi se réduit donc la belle éducation
dont les Riches se vantent? A parler
passablement quelques langues mortes , à
prendre quelque légere teinture de Philosophie
, de Jurisprudence ; à sçavoir
Danser , Escrimer , Monter à Cheval ;
mais dequoi sert tout cela pour acquerir
la sagesse ? Cela tout seul, n'est bon qu'à
rendre vain , présomptueux , entêté d'un
faux mérite , à donner du ressort aux passions
et à les rendre plus fougueuses ; ce
sont des armes entre les mains d'un furieux.
Du côté des moeurs et de la Religion,
les Pauvres ont tout l'avantage , on
les
MARS. 1734 445
les y forme presque toujours avec plus de
soin que les Riches ; c'est le principal et
l'essentiel de leur éducation qui n'est pas
si sujette à être corrompue et infectée par
le mauvais levain des plaisirs sensuels .
Quand on supposeroit même que les
Riches ont la plus parfaite éducation , elle
se perd bien- tôt dans l'air contagieux du
monde. Ils se regardent sous la discipline
des Maîtres, comme dans un triste esclavage
, et au sortir des études ils ne
font usage d'une trop grande liberté
qu'on leur laisse , ou qu'ils prennent de
vive force , que pout se dédommager en
quelque sorte de la contrainte et de la
gêne où ils ont vécu . Bien - tôt ils se donnent
carriere , et trouvant tout favorable
aux penchans de leur coeur, ils se livrent,
comme le jeune Augustin , à un affreux
libertinage. Le pas est glissant , on tombe
aisément dans le précipice ; mais il est
difficile de s'en retirer. Il fallut un miracle
pour convertir Augustin.
Voilà donc l'Education des Riches , le
plus souvent tres mauvaise dès l'Enfance,
confiée ensuite à des mains ou peu capables
, ou infidelles , qui n'en cultivent
que la moindre partie, et enfin gâtée dans.
ce qu'elle pourroit avoir de bon , par la.
Saute des Parens, et par le pernicieux usa--
gc
447 MERCURE DE FRANCE
ge du monde. Qu'attendre d'une pareille
éducation ? et quel fond y faire pour l'acquisition
de la sagesse ?
Je ne dis pas qu'il n'y ait eu dans tous
les siécles , et qu'il n'y ait encore des sages
parmi les Grands et les Riches ; nous
en avons d'illustres exemples devant les
yeux.
J'ai avancé que la Sagesse est de tous les
Etats , de toutes les conditions ; mais je
prétends que les Richesses d'elles - mêmes
ne fournissent pas plus de moyens pour
Pacquerir , qué la pauvreté , et qu'elles y
sont plutôt un grand obstacle , soit pour
l'avidité insatiable avec laquelle on les recherche
, et le trop grand attachement ,
qui en est presque inséparable ; soit par la
vie molle et sensuelle qu'elles fomentent ;
soit par la facilité qu'elles donnent à assouvir
les passions. C'est une vraie gloire
de les posséder sans attache , de se deffendre
de leurs séductions , et de conserver
dans une riche abondance toute la modération
de la sagesse ; mais cette gloire
n'est pas commune , parce qu'il est beaucoup
plus difficile d'y atteindre , que d'ê
tre sage dans les bornes étroites d'une
honnête pauvreté.Il est si vrai que ce dernier
état est plus propre à la sagesse ; que
le riche lui - même ne peut être sage ,
qu'au
MARS. 1734.
447
qu'autant qu'il est pauvre dans le coeur ;
c'est-à dire , qu'il approche des dispositions
du Pauvre et de son indifférence à
l'égard des biens périssables.
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Résumé : SUITE des Réfléxions de M. Simonnet, sur la Question proposée dans le Mercure d'Août.
Le texte 'Suite des Réflexions de M. Simonnet' examine la question de savoir si la pauvreté ou la richesse favorise davantage la sagesse. L'auteur affirme que la pauvreté, malgré ses inconvénients, est plus propice à la sagesse. Les pauvres, modérés dans leurs désirs et mieux régulés dans leurs mœurs, sont moins esclaves des passions et donc plus sages que les riches. La politesse et les avantages de la vie aisée des riches sont jugés nuisibles pour l'acquisition de la sagesse. L'auteur compare les anciens Patriarches, modèles de sagesse, à Salomon, qui, malgré sa richesse et sa puissance, tomba dans des excès honteux. Les Patriarches, souvent réduits à des états tristes, trouvaient leur sagesse dans une vie dure et laborieuse. L'auteur distingue la pauvreté honnête, qui incite à l'industrie et au travail, de l'extrême indigence ou de la médiocrité qui engendre la nonchalance et la paresse. Le texte mentionne que les grands hommes de Rome, tels que les dictateurs, provenaient souvent de milieux pauvres et laborieux, ce qui les préparait à gouverner avec sagesse. L'éducation des riches est souvent corrompue par des influences vicieuses et des passions dangereuses. Les pauvres, élevés dans la simplicité et l'innocence, ont plus de dispositions à la sagesse. L'auteur déplore la difficulté de trouver des éducateurs compétents et probes pour les enfants riches. Les précepteurs doivent posséder des talents académiques, de la probité et de la prudence pour inspirer la vertu. Un précepteur défaillant peut laisser ses élèves suivre leurs penchants vicieux ou les décourager par des traitements injustes ou des complaisances excessives. Les parents riches ne cherchent pas toujours de bons précepteurs ou n'ont pas le goût de la bonne éducation, préférant étouffer les semences de vertu et encourager des activités frivoles. L'éducation des riches se réduit souvent à l'apprentissage de langues mortes, de philosophie, de jurisprudence, et de compétences sociales, mais cela ne conduit pas à la sagesse. Les pauvres reçoivent une éducation plus morale et moins corrompue. Le texte conclut que les richesses peuvent être un obstacle à l'acquisition de la sagesse en raison de l'avidité, de la vie sensuelle et de la facilité à assouvir les passions. La véritable sagesse réside dans la modération et l'indifférence aux biens matériels.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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