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1
p. 3-67
DU STILE EPISTOLAIRE.
Début :
L'Ecriture est l'image de la Parole, comme la Parole [...]
Mots clefs :
Lettres, Amour, Écrire, Lettres galantes, Galanterie, Dire, Passion, Genre, Manière, Auteurs, Épîtres, Style, Homme, Monde, Billets, Lettres d'amour, Écriture, Gens, Personnes, Compliment, Voiture, Anciens, Belles, Parole, Papier, Aimer, Civilité, Manière d'écrire, Conversations
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texteReconnaissance textuelle : DU STILE EPISTOLAIRE.
DU STILE
EPISTOLAIRE. ⠀
L
' Ecriture eft l'image de la
Parole , comme la Parole
eft l'image de la Penſée . L'uſage
de la Parole eft divin , l'invention
de l'Ecriture merveilleuſe. Enfin
toutes les deux nous rendent do-
& es & raiſonnables. Rien n'eft
plus prompt que la Parole ; ce
n'eft qu'un fon que l'air forme
& diffipe en mefme temps . L'Ecriture
eft plus durable , elle fixe
ce Mercure , elle arrefte cette
Fléche, qui eftant décochée, ne
revient jamais. Elle donne du
A ij
7
Extraordinaire
corps à cette noble expreffion
de l'ame , & la rendant viſible à
nos yeux , pour me fervir des
termes d'un de nos Poëtes , elle
conferve plufieurs fiecles , ce qui
me fembloit mourir en naiffant.
Mais fi l'Ecriture perpétuë la
Parole, elle la fait encore entendre
à ceux qui font les plus éloignez,
& comme un Echo fidelle,
elle répete en mille lieux , & à
mille Gens , ce que l'on n'a dit
quelquefois qu'en fecret , & à
l'oreille. C'est ce qui la rend fi
neceffaire dans la vie , & particulierement
dans l'ufage du Stile
Epiftolaire ; car enfin l'Ecriture
qui a esté inventée pour conferver
les Sciences, & pour eternifer
les actions des Grands Hommes,
ne l'a pas moins efté pour fupléer
du Mercure Galant.
5.
à l'éloignement des lieux , & à
l'abſence des Perfonnes. On n'a
pas toûjours eu befoin de Contracts
& d'Hiftoires , pour infpirer
la vertu , & la bonne-foy.
Nos anciens Gaulois mefme ont
efté braves, vertueux, & fçavans,
fans le fecours de ce bel Art . La
Parole & la Memoire contenoient
toutes leurs fciences , &
toute leur étude ; mais dans le
commerce de la vie , où l'on ne
peut cftre toûjours enſemble,
y a.t. il rien de plus agreable, &
de plus utile, que de fe parler &
de s'entretenir par le moyen
d'une Lettre , comme fi l'on ef
toit dans un mefme lieu ? Bien
plus, fi nous en croyons l'amou
reuſe Portugaife , les Lettres
nous donnent une plus forte idée
A üj
Extraordinaire
de la Perfonne que nous aimons .
Il mefemble, dit - elle à fon Amant,
que je vous parle quandje vous écris,
&
que vous m'eftes un peu plus préfent.
Un Moderne a donc eu raifon
de nommer les Lettres les
Difcours des Abfens. L'Homme fe
répand & fe communique par
elles dans toutes les Parties du
Monde . Il fçait ce qui s'y paffe,
& il y agit mefme pendant qu'il
fe repofe ; un peu d'encre & de
papier , fait tous ces miracles.
Mais que j'ay de dépit contre
ceux , qui pour rendre ce com ..
mercé plus agreable , l'ont rendu
fi difficile, qu'au lieu d'un quartd'heure
qu'il falloit pour faire
fçavoir de fes nouvelles à quelqu'un
, il y faut employer quelquefois
unejournée entiere ! L'adu
Mercure Galant.
rangement
d'une douzaine
de
paroles emporte deux heures de
temps. C'eſt une affaire qu'une
Lettre , & tel qui gagneroit
fon
Procés , s'il prenoit la peine d'écrire
pour le folliciter
, aime
mieux le perdre comme le Mifantrope
de Moliere , que de
s'engager
dans un pareil embarras
.
On a prétendu mettre en Art
ce genre d'écrire , & quelquesuns
( comme de la Serre & fes
Imitateurs ) en ont voulu faire
leçon . Un Moderne mefme , parmy
tant de préceptes qu'il a
donnez pour l'éducation d'une
Perfonne de qualité, a traité de
la maniere d'écrire des Lettres ,
de leur diférence, & du ſtile qui
leur eft propre. Je veux croire
A iiij
8 Extraordinaire
qu'il a tres - bien réuffy en cela ;
mais n'y a-t- il point un peu d'affectation
baffe & inutile , de donner
pour regles, qu'aux Perſonnes
d'un rang au deffus de nous,
aufquelles on écrit, il faut fe fervir
de grand papier, que la feüille
foit double ,qu'on mette un feuillet
blanc, outre l'envelope pour
couvrir cette feuille , fi elle eft
écrite de tous coſtez , qu'il y ait
un grand efpace entre le Monfei
gneur & la premiere ligne , & cent
autres chofes de cette nature ?
Cela , dis-je , ne fent- il point la
bagatelle, & y a- t - il rien de plus
ridicule qu'un Homme qui fe
pique d'écrire , de plier , & de
cacheter des Lettres à la mode ,
comme parlent quelques Prétieux
? Ce font des minuties indi
du Mercure Galant.
9
gnes d'un honnefte Homme , &
d'un bel Efprit. Qui fçait faire
une belle Lettre , la fçait bien plier
fans qu'on luy en donne des préceptes
, & ces petites façons de
quelques Cavaliers & de quelques
Dames pour leurs Poulets,
font des galateries hors d'oeuvre,
& des marques de la petiteffe de
leur efprit,plutoft que de leur po
liteffe , & de leur honnefteté.
Leurs Lettres n'ont rien de galat,
fi vous en oftez le papier doré, la
foye, & la cire d'Espagne. Cet endroit
de la Civilité Françoiſe, me
fait fouvenir de cet autre des
Nouvelles nouvelles , où deux
prétédus beaux Efprits difputent
s'il faut mettre la datte d'une
Lettre au commencement , ou à
la fin. L'un répond, & peut-eftre
ΙΟ Extraordinaire
avec efprit, qu'aux Lettres d'af.
faires & de nouvelles , il faut
écrire la datte au haut , parce
qu'on eft bien - aiſe de fçavoir
d'abord le lieu & le temps qu'el
les font écrites ; mais que dans
les Lettres galantes & de complimens
, où ces chofes font de
nulle importance , il faut écrire
la datte tout au bas . Mais ils font
encore une autre Queſtion , fçavoir
, s'il faut écrire , de Madrid,
ou à Madrid ; & l'un d'eux la réfout
affez plaifamment , en difant
qu'il ne faut mettre ny à , ny de,
mais feulement Madrid ; & que
c'eft de la forte que le pratiquent
les Perfonnes de qualité.
Je fçay qu'il y a mille choſes
qu'il ne faut pas négliger dans
les Lettres, à l'égard du refpect,
du Mercure Galant . II
de l'honnefteté , & de la bien .
féance ; & c'est ce qu'on appelle
le decorum du Stile Epiftolaire,
qui en fait tantoft l'acceffoire,
& tantoft le principal. Toutes
ces formalitez font le principal
des Lettres de compliment, mais
elles ne font que l'acceffoire des
Lettres d'affaires, ou de galanterie.
Quand une Lettre inftru-
Ative, ou galante, eft bien écrite ,
on ne s'attache pas à examiner
s'il y a affez de Monfieur ou de
Madame , & fi le Serviteur treshumble
eft mis dans toutes les
formes ; mais dans une Lettre de
pure civilité , on doit obſerver
cela exactement . Ceux qui fçavent
vivre , & qui font dans le
commerce du grand monde, ne
manquent jamais à cela , me dira12
Extraordinaire
t - on , & ainfi il eft inutile de faire
ces fortes d'obfervations . Il eft
vray ;mais quandje voy que dans
les plus importantes négotiations
, un mot arrefte d'ordinaire
les meilleures teftes , & retarde
les dépefches les plus preffées,
quand je voy que l'Académie
Françoife fe trouve en peine
comment elle foufcrira au bas
d'une Lettre qu'elle veut écrire
à M' de Boifrobert , qu'elle ne
fçait fi elle doit mettre Vos tres
affclionnez Serviteurs, parce qu'
elle ne veut pas foufcrire vos tres
humbles Serviteurs , qu'enfin elle
cherche un tempérament , &
qu'elle foufcrit Vos tres paffionnez
Serviteurs , je croy que ces formalitez
font neceffaires , qu'on
peut entrer dans ces détails , &
81
du Mercure Galant.
13
s'en faire des regles judicieuſes &
certaines. Mais je ne puis approuver
qu'on aille prendre des
modelles de Lettres dans la Traduction
de Jofephe par M'd'Andilly
, car quel raport peut -il y
avoir entre un Gouverneur de
Province qui écrit à Lours LE
GRAND, & Zorobabel qui écrit
au Roy de Perfe ? Je ne m'étonne
donc pPfces Ecrivains
qui femblent eftre faits pour en
tretenir les Colporteurs, & pour
garnir les rebords du Pont. neuf,
n'ont pas réüffy dans les modelles
qu'ils nous ont donnez pour
bien écrire des Lettres. Leurs
Ouvrages font trop froids, ou de
pur caprice , & les Autheurs
n'eftoient pas prévenus des paffions
qu'il faut reffentir , pour
14
Extraordinaire
entrer dans le coeur de ceux qui
en font émûs. Perfonne ne fe
reconnoift dans leurs Lettres ,
parce que ce font des portraits
de fantaiſie , qui ne reſſemblent
pas . On n'a donc fait que fe di .
vertir des regles qu'ils nous ont
voulu preſcrire, & on a toûjours
crû qu'il eftoit impoffible de
fixer les Lettres dans un Royaume,
où l'on ne change pas moins
de mode pour écrire que pour
s'habiller.
La Nature nous eft icy plus
neceffaire que l'Art ; & l'Ecriture ,
qui eft le Miroir dans lequel elle
fe repréſente, ne rend jamais nos
Lettres meilleures , que
lors qu '
elles luy font plus femblables.
Comme rien n'eft plus naturel
à l'Homme que la parole , rien
du Mercure Galant.
IS
ne doit eftre plus naturel que fon
expreffion. L'Ecriture , comme
un Peintre fidelle, doit la repréfenter
à nos yeux de la mefme
maniere qu'elle frape nos oreilles
, & peindre dans une Lettre ,
ainfi que dans un Tableau , non
feulement nos paffions, mais encore
tous les mouvemens qui les
accompagnent. Jeſçay bien que
le Jugement venant au fecours
de l'Ecriture, retouche cette premiere
Ebauche , mais ce doit
eftre d'une maniere fi naturelle,
que l'Art n'y paroiffe aucunement
; car la beauté de cette
peinture confifte dans la naïveté.
Nos Lettres qui font des
Converfations par écrit, doivent
donc avoir une grande facilité,
pour atteindre à la perfection du
16 Extraordinaire
genre Epistolaire , & pour y
réüffir , les principales regies
qu'il faut obferver, font d'écrire
felon les temps , les lieux , & les
perfonnes. De l'obfervation de
ces trois circonstances dépend la
réüffite des belles Lettres, & des
Billets galants ; mais à dire vray,
tout le monde ne connoift pas
veritablement ce que c'est que
cet Art imaginaire , ny quelles
font les Lettres qui doivent eftre
dans les bornes du Stile Epiftolaire.
On les peut réduire toutes à
quatre fortes , les Lettres d'af
faires , les Lettres de compliment,
les Lettres de galanterie ,
les Lettres d'amour. Comme le
mot d'Epiſtre eft finonime à celuy
de Lettre, je ne m'arreſteray
du Mercure Galant. 17
point à expliquer cette petite
diférence. Je diray feulement
que le ftile de la Lettre doit eftre
fimple & coupé , & que le ftile
de l'Epiftre doit avoir plus d'ornement
& plus d'étendue , comme
on peut le remarquer chez
Fes Maiftres de l'Eloquence
Greque & Romaine .
Enfin
chacun fçait que le mot d'Epiftre
eft confacré dans la Langue Latine,
& qu'il n'eft en ufage parmy
nous , que dans les Vers, & àla
tefte des Livres qu'on dédie;
mais ce qui eft affez remarquable
, c'eft d'avoir donné le nom
de Lettres à cette maniere d'écrire
, ce nom comprenant toutes
les Sciences . On
peut neantmoins
le donner veritablement
à ces grandes & fçavantes Let-
Q.de Fuillet 1683.
B
18 Extraordinaire
tres de Balzac, de Coftar , & de
quelques autres celebres Autheurs
. Les Lettres d'affaires
font faciles , il ne faut qu'écrire
avec un peu de netteté , & -bien
prendre les moyens qui peuvent
faire obtenir ce qu'on demande.
Peu de ces Lettres voyent le jour,
& perfonne ne s'avife d'en faire
la Critique. Il n'en eft pas de
meline des Lettres de compli
ment . Comme elles font faites
pour fatisfaire à noftre vanité,
on les expoſe au grand jour , &
on les examine avec beaucoup
de rigueur. Il n'y en a prefque
point d'achevées , & l'on n'en
peut dire la raifon , fi ce n'eft que
de toutes les manieres d'écrire ,
le Panégyrique eft le plus difficile,
C'eft le dernier effort du
du Mercure Galant.
19
genre démonftratif. Ainfi il eſt
rare qu'une Lettre foit une veritable
Piece d'éloquence. De
plus , ces fortes de Lettres s'adreffent
toûjours à des Gens,
qui eftant prévenus de fortes
paffions , comme de la joye & de
la trifteffe , & qui ne manquant
pas de vanité & d'amour propre,
ne croyent jamais qu'on en dife
affez. Ceux- mefme qui n'y ont
point de part , en jugent felon
leur inclination , & ils trouvent
toûjours quelque chofe à redire,
parce que les louanges qu'on
donne aux autres , nous paroiffent
fades, par une fecrete envie
que le bien qu'on en dit nous
caufe. Mais au refte fi on eftoit
bien defabufé que les Lettres
ne font pas toujours des compli
Bij
20 Extraordinaire
mens & des civilitez par écrit,
qu'elles n'ont point de regles
précifes & certaines , peut- eſtre
n'en blâmeroit- on pas comme
l'on fait , de fort bonnes , & de
bien écrites. Si on eftoit encore
perfuadé que les Lettres font de
fidelles Interpretes de nos penfées
& de nos fentimens , que ce
1 font de veritables portraits de
nous.mefmes , où l'on remarque
jufques à nos actions & à nos manieres
, peut- eftre que les plus
négligées & les plus naturelles.
feroient les plus eſtimées . A la
yerité ces peintures , pour eſtre
quelquefois trop reffemblantes,
en font moins agreables, & c'eſt
pourquoy on s'étudie à ſe cacher
dans les Lettres de civilité, & de
compliment. Elles veulent du
du Mercure Galant. 21
fard ; & cette maniere réfervée
& refpectueuse dans laquelle
nous y paroiffons , réüffit bien
mieux qu'un air libre & enjoüé,
qui laiffe voir nos defauts, & qui
ne marque pas affez de foûmiffion
& de dépendance. Nous
voulons eftre veus du bon costé,
& on nous veut voir dans le ref
pect ; mais lors que l'on s'expofe
familierement , fans honte de
noftre part , & fans ceremonie
pour les autres, il eſt rare qu'on
nous aime , & qu'on nous approuve
, fur tout ceux qui ne
nous connoiffent pas , & qui ne
jugent des Gens que par de
beaux déhors. D'ailleurs comme
nos manieres ne plaiſent pas
tout le monde , il eft impoffible
que des Lettres qui en font plei
22
Extraordinaire
nes, ayent une approbation genérale.
Le Portrait plaiſt fouvent
encore moins que la Perfonne,
foit qu'il tienne à la fantaifie
du Peintre , ou à la fituation
dans laquelle on eftoit lors qu'on
s'eft fait peindre. Les Lettres
qu'on écrit quand on eft cha .
grin, font bien diférentes de celles
que l'on écrit dans la joye , &
dans ces heureufes difpofitions
où l'on fe trouve quelquefois ; &
ce font ces favorables momens
qui nous rendent aimables dans
tout ce que nous faifons . Il faudroit
donc n'écrire que lors
qu'on s'y est bien difpofe , car
toutes nos Epiftres chagrines ne
font pas fi agreables que celles
de Scarron. Mais enfin pour
réuffir dans les Lettres de civi-
"
du Mercure Galant.
23
lité , il faut avoir une grande
douceur d'efprit , des manieres
Alateuſes & infinuantes , un ftile
pur & élegant, du bon fens , &
de la jufteffe , car on a banny des
Complimens , le phébus & le
galimathias, qui en faifoient autrefois
toute la grace & toute la
beauté . Mais avant que de finir
cet Article , je croy qu'il eft à
propos de dire quelque chofe
du Compliment, qui fert de fond
& de fujet à ces fortes de Lettres.
Le Compliment , à le prendre
dans toute fon étenduë , eft un
genre de civilité , qui fubfifte
feul , fans le fecours de la Converfation
, des Harangues, & des
Lettres . Ainfi on dit , F'ay envoyé
faire un Compliment , on m'eft
24
Extraordinaire
venu faire un Compliment. Il entre
à la verité dans la Converſation ,
dans les Harangues , & dans les
Lettres , & il en conftitue l'effence
en quelque façon , mais il
en fort quelquefois, & lors qu'il
eft feul , il en difére effentiellement.
Il eft plus court , plus fimple,
plus jufte, & plus exact ; &
c'eſt de cette forte qu'il eft difficile
de le définir dans les termes
de la Rhétorique , parce qu'on
peut dire que les Anciens n'ont
fçeu ce que c'eftoit , au moins
de la maniere que nous le pratiquons
, & qu'ils ne nous en ont
point laiffé d'exemples . Tout
fentoit la Déclamation chez eux ,
& avoit le tour de l'Oraiſon , &
de la Harangue . Cependant je
dis que faire un Compliment à
quelqu'un,
du Mercure Galant.
25
que
paquelqu'un,
n'eft autre choſe
de luy marquer par de belles
roles , l'eftime & le refpect que
nous avons pour luy. Complimenter
quelqu'un , eft encore
s'humilier agreablement devant
luy. Enfin un Compliment eft
un Combat de civilitez réciproques
; ce qui a fait dire à M
Coftar
, que les Lettres eftoient
des Duels , où l'on fe bat fouvent
de raiſons , & où l'on employe
fes forces fans réſerve & fans retenuë
. Il eſt vray qu'il y en a
qui n'y gardent aucunes mefures ,
mais nos Complimens ne font .
ils pas des oppofitions , & des
contradictions perpétuelles ? On
y cherche à vaincre , mais le
Vaincu devient enfin le Victo .
rieux par fon opiniâtreté . Quelle
2. de Juillet 1683.
Queli
26 Extraordinaire
ridicule & bizare civilité , que
celle des Complimens ! Il entre
encore de la rufe & de l'artifice
dans cette forte de Combat , &
je ne m'étonne pas files Homes
fracs & finceres y font fi peu propres,
& regardent nos Compli
mens comme un ouvrage de la
Politique, comme un effet de la
corruption du Siecle, comme la
pefte de la Societé civile . Ils apellent
cela faire la Comédie, & difent
qu'on doit y ajoûter peu de
foy, parce que c'eſt une maxime
du Sage , qu'on n'eſt pas obligé
de garantir la verité des Compli
mens. Ainfi la meilleure maniere
de répondre aux louanges, c'eſt
de les contredire agreablement,
& de marquer de bonne grace
qu'on ne les croit pas , ou plutoft
du Mercure Galant.
27
toute la juſtice qu'on peut rendre
aux méchantes Lettres , & aux
fades Complimens , eft de ne les
pas lire, & de n'y pas répondre.
Les Lettres de galanterie font
difficiles.
Cependant c'eſt le
genre où l'on en trouve de plus
raifonnables. Un peu d'air & des
manieres du monde, une expreffion
aifée & agreable, je- ne -fçay
quelle délicateffe de penfer & de
dire les choſes, avec le fecret de
bien appliquer ce que l'on a de
lecture & d'étude , tout cela en
compofe le veritable caractere,
& en fait tout le prix & tout le
mérite. Cicéron eft le feul des
Anciens qui ait écrit des Lettres
galantes , en prenant icy le mot
de galanterie pour celuy de politeffe
&
d'urbanité , comme par-
C
ij
28 Extraordinaire
loient les Romains , c'est à dire,
du ftile qu'ils appelloient tocofum
&Facetum, Il eft certain auffi que
Voiture a la gloire d'avoir efté le
premier , & peut- eftre l'unique
entre les Autheurs modernes ,
qui ait excellé en ce genre de
Lettres. Mr Sorel dit mefme qu'il
en eſt l'Inventeur , & que nous
luy avons beaucoup d'obligation
de nous avoir garantis de l'importunité
des anciens Complimens
, dont les Lettres eftoient
pleines , & d'auoir introduit une
plus belle & facile méthode d'écrire.
M'de Girac, fon plus grand
Ennemy , demeure d'accord ,
qu'on ne peut rien penfer de plus
agreable que fes Lettres galantes,
qu'elles font remplies de fel
Attique , qu'elles ont toute la
du Mercure Galant. 294
douceur & l'élegance de Terence
, & l'enjoüement de Lucien
. Il faut donc avoir le génie
de Voiture , ou de Balzac , pour
bien faire des Lettres galantes.
Le remercîment d'un Fromage;
ou d'une Paire de Gans, leur en
fourniffoit une ample matiere,
& ç'a efté par là qu'ils ont acquis
une fi grande réputation.
Nous n'avons point de belles
Lettres d'amour, & mefme il s'en
trouve peu chez les Anciens . Ce
n'eft pas affez que de fçavoir bien
écrire , il faut aimer. Ceux qui
réüffiffent ne font pas Autheurs.
Les Autheurs qui aiment, cherchent
trop à plaire ; & comme
les Billets d'amour les plus né .
gligez font les meilleurs , ils croiroient
fe faire tort s'ils paroif.
C iij
30 Extraordinaire
foient de la forte. Chacun fait
encore miftere de fa tendreffe ,
& craint d'eftre veu dans cette
négligence amoureuſe . Mais ce
qui fait auffi noftre délicateffe
fur ce fujet , c'eſt que la paffion
des autres nous femble une ridicule
chimere . Il faut donc aimer.
C'eſt là tout le fecret pour bien
écrire d'amour , & pour en bien
juger.
Pourbien chanter d'amour, ilfaut
eftre amoureux.
Je croy
meſme que
l'Amour a
efté le premier
Inventeur
des
Lettres. Il eft Peintre , il eft
Graveur, il eft encore un fidelle
Courrier
qui porte aux Amans
des nouvelles de ce qu'ils aiment.
La grande affaire a toûjours
eſté
celle du coeur. L'amour qui d'adu
Mercure Galant.
31
bord unit les Hommes, ne leur
donna point de plus grands defirs
que ceux de le voir & de fe
communiquer, lors qu'ils eftoient
féparez par une cruelle abfence.
Leurs foûpirs portoient dans les
airs leurs impatiences amoureufes
; mais ces foûpirs eftoient
trop foibles , quelques violens
qu'ils fuffent , pour ſe pouvoir
rencontrer . Ils demeuroient toû
jours en chemin , ardens , mais
inutiles meffagers des coeurs,
Mille Chifres gravoient fur les
Arbres , & fur les matieres les
plus dures , leurs inquiétudes &
leurs peines ; mais les Zéphirs
qui les baifoient en paffant, n'en
pouvoient conferver l'image, ny
la faire voir aux Amans abfens.
Les Portraits qui confervent fi
C iiij
32
Extraordinaire
vivement l'idée de l'Objet aimé ,
ne pouvoient répondre à leurs
careffes paffionnées . Il fallut
donc d'autres Interpretes , d'au.
tres Simboles , d'autres Images
, pour le faire entendre , fe &
pour s'expliquer , dans une fi
fâcheufe abfence ; & on s'eſt
fervy des Lettres qui , apres les
yeux , ne laiffent rien à defirer à
l'efprit , puis qu'elles font les
plus exacts , & les plus fidelles
Secretaires de nos coeurs . En
effet, ne font-elles pas fufceptibles
de toutes les paffions ? Elles
font triftes , gayes , coleres, amou
reufes , & quelquefois remplies
de haine & de reffentiment , car
les paffions fe peignent fur le
papier comme fur le vifage . On
avoit befoin de l'expreffion de
du Mercure Galant.
33
ces mouvemens, pour bien juger
de nos Amis pendant l'abſence.
C'est à l'Ecriture qu'on en eft
redevable , mais fur tout à l'A- .
mour, qui l'a inventée , Littera
opus amoris.
La gloire de bien écrire des
Lettres d'amour , a donc efté
réſervée avec juſtice au galant
Ovide. Il fçavoit l'art d'aimer,
& le mettoit en pratique. Quoy
qu'il ait pris quelquefois des fu
jets feints pour exprimer cette
paffion , il a fouvent traité de ſes
amours fous des noms empruncar
enfin qu'auroit - il pû
dire de plus pour luy mefme ?
Peut- on rien voir de plus touchant
& de plus tendre que les
Epiftres d'Ariane à Théfée , de
Sapho à Phaon , & de Léandre
tez ;
34
Extraordinaire
à Héro ? Mais ce que j'y admire
fur tout , ce font certains traits
fins & délicats , où le coeur a
bien plus de part que l'efprit.
Au refte on ne doit pas eftre
furpris , fi les Epiftres d'Ovide
l'emportent fur toutes
les Lettres d'amour , qui nous
font restées de l'Antiquité , &
mefme fur les Billets les plus galans
& les plus tendres d'apré.
fent. Elles font en Vers , & l'a
mour est l'entretien des Mufes.
Il eſt plus vif & plus animé dans
la Poëfie , que dans fa propre
effence , dit Montagne . L'avantage
de bien écrire d'amour appartient
aux Poëtes , affure M
de Girac ; & le langage des Hommes
eft trop bas pour exprimer
une paffion fi noble. C'est peutdu
Mercure Galant.
35
eftre la raison pourquoy nos
vieux Courtisans faifoient pref
que toujours leur Déclaration
d'amour en Vers , ou plutoft la
faifoient faire aux meilleurs Poëtes
de leur temps , parce qu'ils
croyoient qu'il n'y avoit rien de
plus excellent que la Poëfie , pour
bien repréſenter cette paffion ,
& pour l'inspirer dans les ames.
Mais tout le monde ne peut
pas eftre Poëte, & il y a encore
une autre raifon , qui fait que
nous avons fi peu de belles Lettres
d'amour ; c'eft qu'elles ne
font pas faites pour eftre veuës.
Ce font des oeuvres de tenebres,
qui fe diffipent au grand jour ; &
ce qui me le fait croire, c'eſt que
dans tous les Romans , où l'amour
eſt peint fi au naturel , où
36
Extraordinaire
les paffions font fi vives & fi ardentes
, où les mouvemens font
fi tendres & fi touchans , où les
fentimens font fi fins & fi délicats
; dans ces Romans , dis je,
dont l'amour profane a dicté toutes
les paroles , on ne trouvera
pas à prendre depuis l'Aſtrée jufqu'à
la Princeffe de Cléves , de
Lettres excellentes, & qui foient
achevées en ce genre. C'eft là
où prefque tous les Autheurs de
ces Fables ingénieuſes ont échoué.
Toutes les intrigues en
font merveilleufes , toutes les
avantures furprenantes , toutes
les converfations admirables ,
mais toutes les Lettres en font
médiocres ; & la raiſon eft, que
ces fortes de Lettres ne font pas
originales . Ce font des fantaifies,
du Mercure Galant. 37
des idées , & des peintures , qui
n'ont aucune reffemblance . Ces
Autheurs n'ont écrit ny pour
Cyrus , ny pour Clélie, ny pour
eux , mais feulement pour le Public
, dont ils ont quelquefois
trop étudié le gouft & les manieres
. Mais outre cela , s'il eft
permis de raconter les conqueftes
& les victoires de l'Amour,
les combats & les foufrances des
Amans , la gloire du Vainqueur,
la honte & les foûpirs des Vaincus
, il est défendu de réveler les
fecrets & les miſteres de ce Dieu,
& c'est ce que renferment les
Billets doux & les Lettres d'amour.
Il est dangereux de les intercepter
, & de les communiquer
à qui que ce ſoit qu'aux Intéreflez,
qui en connoiffent l'im38
Extraordinaire
portance. Le don de penétrer &
de bien goufter ces Lettres , n'apartient
pas aux Efprits fiers &
fuperbes , mais aux Ames fimples ,
pures & finceres , à qui l'amour
communique toutes les delices.
Les grands Génies fe perdent
dans cet abîme . Les fiers , les infenfibles
, les inconftans , enfin
ceux qui raiſonnent de l'amour,
& qui préfument tant de leurs
forces , ne connoiffent rien en
toutes ces chofés .
On ne doit pas chercher un
grand ordre dans les Lettres d'amour
, fur tout lors qu'elles repréfentent
une paffion naiffante,
& qui n'ofe fe déclarer ; mais il
faut un peu plus d'exactitude
dans les Réponses qu'on y fait.
Une Perfonne qui a épanché ſon
du Mercure Galant.
39
coeur fur plufieurs articles, & qui
eft entrée dans le détail de ſa paffion
, veut qu'on n'oublie rien, &
qu'on réponde à tout. Elle ne
feroit pas contente de ce qu'on
luy diroit en gros de tendre &
de paffionné , & le moindre article
négligé , luy paroiftroit d'un
mépris, & d'une indiférence impardonnable.
Le premier qui
écrit, peut répandre fur le papier
toutes les penfées de fon coeur,
fans y garder aucun ordre, & s'abandonner
à tous fes mouvemens
; mais celuy qui répond ,
a toûjours plus de modération .
Il obferve l'autre , le fuit pas
pas, & ne s'emporte qu'aux endroits
, où il juge que la paffion
eft neceffaire , car enfin les af
faires du coeur ont leur ordre &
à
40
Extraordinaire
leur exactitude auffi- bien que les
autres. J'avoue que ces Lettres
ont moins de feu , moins de bril .
lant , & moins d'emportement
que les premieres ; mais pour
eftre plus moderées & plus tranquilles
, elles ne font pas moins
tendres & moins amoureuſes.
Si l'on confidere fur ce pied - là
les Réponses aux Lettres Portugaifes
, on ne les trouvera pas fi
froides & fi languiffantes que
quelques- uns ont dit. C'est un
Homme qui écrit , dont le cara-
&tere eft toûjours plus judicieux
que celuy d'une Femme. Il fe
juftifie, il raffure l'efprit inquiet
de fa Maîtreffe , il luy ofte fes
fcrupules , il la confole enfin , il
répond exactement à tout . Cela
demande plus d'ordre , que les
du Mercure Galant.
41
faillies volontaires de l'amour,
dont les Lettres Portugaiſes font
remplies . Si les Réponses font
plus raisonnables , elles font auffi
tendres & auffi touchantes que
les autres , defquelles pour ne
rien dire de pis , on peut affurer
qu'elles font des images de la
paffion la plus defordonnée qui
fut jamais. L'amour y eft auffi
naturellement écrit , qu'il eftoit
naturellement reffenty . C'eft
une violence & un déreglement
épouvantable . S'il ne faut que
bien des foibleffes pour prouver
la force d'une paffion , fans -doute
que la Dame Portugaife aime
bien mieux que le Cavalier François
, mais s'il faut de la raiſon ,
du jugement, & de la conduite,
pour rendre l'amour folide &
Q. deJuillet 1683.
D
42 Extraordinaire
durable , on avoüera que le Cavalier
aime encore mieux que la
Dame. Les Femmes fe flatent
qu'elles aiment mieux que nous,
parce que l'amour fait un plus
grand ravage dans leurs ames,
& qu'elles s'y abandonnent entierement
; mais elles ne doivent
pas tirer de vanité de leur foibleffe
. L'Amour eft chez elles
un Conquérant, qui ne trouvant
aucune réfiftance dans leurs
cours, paffe comme un torrent,
& n'a pas plutoſt aſſujetty leur
raiſon, qu'il abandonne la place.
Mais chez nous , c'eſt un Ufurpateur
fin & rufé , qui fe retranche
dans nos coeurs , & qui les
conferve avec le mefine foin qu'il
les a pris . Il s'accommode avec
noftre raiſon , & il aime mieux
du Mercure Galant.
43
regner plus feûrement & plus
longtemps avec elle , que de
commander feul , & craindre à
tous momens la revolte de fon
Ennemie . C'eſt donc le bon fens
abufé , & la raiſon féduite , qui
rendent l'amour conftant & in
vincible , & c'eft de cette forte
d'amour dont nous voyons le
portrait dans les Réponses aux
Lettres Portugaifes, & dans prefque
toutes celles qui ont le veritable
caractere de l'Homme.
Ovide ne brille jamais tant dans
les Epiftres de fes Héros , que
dans celles de fes Héroïnes. Il
obſerve dans les premieres plus
de fageffe , plus de retenue , &
bien moins d'emportement
. On
fe trompe donc de croire
que
Lettres amoureufes ne doivent
les
Dij
44
Extraordinaire
Ne pas eftre fi raisonnables .
feroit.ce point plutoft que les
Femmes fentant que nous avons
l'avantage fur elles pour les Lettres
, & que nous regagnons à
bien écrire , ce qu'elles nous of
tent à bien parler , ont introduir
cette maxime, qu'elles l'emportoient
fur nous pour les Lettres
d'amour , qui pour eſtre bien paf
fionnées , ne demandent pas, difent
elles , tant d'ordre , de liaifon,
& de fuite ? Cette erreur a
gagné la plupart des Efprits, qui
font valoir je - ne - fçay quels Billets
déreglez , où l'on voit bien
de la paffion , mais peu d'efprit
& de délicateſſe
, non pas que je
veüille avec Mi de Girac , que
pour réüffir dans les Lettres d'amour
, on ait tant d'efprit , &
du Mercure Galant,
45
qu'on ne puiffe fçavoir trop de
chofes. La paffion manque rarement
d'eftre éloquente , a dit
agreablement un de nos Autheurs
; & en matiere d'amour,
on n'a qu'à fuivre les mouvemens
de fon coeur. Le Bourgeois Gentilhomme
n'eftoit pas fi ridicule
qu'on croiroit bien , de ne vou
loir ny les feux , ny les traits du
Pédant Hortenfius, pour déclarer
fa paffion à fa Maîtreffe, mais
feulement luy écrire , Belle Marquife,
vos beauxyeux me font mourir
d'amour. C'en feroit fouvent affez ,
& plus que toute la fauffe galanterie
de tant de Gens du monde,
qui n'avancent guére leurs affaires
avec tous leurs Billets doux,
qui cherchent fineffe à tout , &
qui fe tuënt à écrire des Riens,
46
Extraordinaire
d'une maniere galante , & qui
foient tournez gentiment , comme
parle encore le Bourgeois Gentilhomme.
Ceux qui ont examiné de pres
les Lettres amoureufes de Voiture
, n'y trouvent point d'autre
defaut que le peu d'amour . Voiture
avoit de l'efprit , il eftoit
galant, il prenoit feu meſme aupres
des Belles ; mais il n'aimoit
guére, & fongeoit plutoft à dire
de jolies chofes , qu'à exprimer
fa paffion. Il eftoit de compléxion
amoureufe, dit M' Pelliffon
dans fa Vie , ou du moins feignoit
de l'eftre, car on l'accuſoit
de n'avoir jamais veritablement
aimé. Tout fon amour eftoit
dans fa tefte , & ne defcendoit
jamais dans fon coeur. Cet amour
du Mercure Galant. · 47
fpirituel & coquet eft encore la
caufe pourquoy fes Lettres font
fi peu touchantes , & prefque
toutes remplies de fauffes pointes,
qui marquent un efprit badin
qui ne fçait que plaifanter . Or il
eft certain qu'en amour la plaifanterie
n'eft pas moins ridicule,
qu'une trop grande fageffe. Les
Lettres amoureufes de Voiture
ne font
pas des Originaux que la
Jeuneffe doive copier , mais que
dis-je , copier? Toutes les Lettres.
d'amour doivent eftre originales.
Dans toutes les autres on peut
prendre de bons modelles ,
les imiter ; mais icy il faut que
le coeur parle fans Truchement.
Qui fe laiffe gagner par des paroles
empruntées , mérite bien
d'en eftre la Dupe. L'amour eft
&
48
Extraordinaire
affez éloquent , laiffez le faire ;
s'il eft réciproque, on fçaura vous
entendre, & vous répondre . Mais
c'eft affez parler des Lettres d'a
mour, tout le monde s'y croit le
plus grand Maiftre.
Je pourrois ajoûter icy les Lettres
de Politique ; mais outre
qu'elles font compriſes dans les
Lettres d'affaires, il en eft comme
de celles d'amour. Le Cabinet
& la Ruelle obfervent des
regles particulieres , qui ne font
connues que des Maiftres . Il n'y
a point d'autres préceptes à pra
tiquer, que ceux que l'Amour &
la Politique infpirent ; mais neanmoins
fi l'on veut des modelles
des Lettres d'affaires, on ne peut
en trouver de meilleures que celles
du Cardinal du Perron , & du
Cardinal
du Mercure Galant.
49
Cardinal d'Offat, puis qu'au fentiment
de M'de la Mote leVayer,
la Politique n'a rien de plus confiderable
que les Lettres de ce
dernier.
Voila à peu prés l'ordre qu'on
peut tenir dans les Lettres . Cependant
il faut avouer qu'elles ne
font plus aujourd'huy das les bor.
nes du StileEpiftolaire . Celles des
Sçavans , font des Differtations ,
& des Préfaces ; celles des Cavaliers
& des Dames , des Entretiens
divers , & des Converſations
galantes. Si un Ecclefiaftique
écrit à quelqu'un fur la naiffance
d'un Enfant , il luy fait un
Sermon fur la fécondité du Ma.
riage , & fur l'éducation de la
Jeuneffe. Si c'eſt un Cavalier qui
traite le mefme fujet , il fe divertit
Q.de Fuillet 1683.
E
So Extraordinaire
fur les Couches de Madame , il
complimente le petit Emmailloté
, & faifant l'Aftrologue avant
que de finir fa Lettre , il
allume déja les feux de joye de
fesVictoires, & compofe l'Epithalame
de fes Nôces. Neantmoins
on appelle tout cela de belles &
de grandes Lettres ; mais on de
vroit plus juſtement les appeller
de grands Difcours , & de petits
Livres , au bas deſquels , comme
dit M' de Girac , on a mis voftre
tres-humble & tres- obeiſſant Serviteur.
Il n'y a plus que les Procureurs
qui demeurent dans le veritable
caractere des Lettres . On
ne craint point d'accabler une
Perfonne par un gros Livre fous
le nom de Lettre ; & je me fouviens
toûjours de la Lettre de
du Mercure Galant.
SI
trente- fix pages que Balfac écrivit
à Coftar , & dont ce dernier
ſe tenoit fi honoré. C'eſt à qui
en fera de plus grandes , & qui
pour un mot d'avis , compoſera
un Avertiffement au Lecteur,
mais quand on envoye de ces
grandes Lettres à quelqu'un , on
peut luy dire ce que Coftar dit
à Voiture , peut - eſtre dans un
autre fens , Habes ponderofiffimam
Epiftolam ,, quanquam non maximi
ponderis. Mais ces Meffieurs veu
lent employer le papier & écrire,
donec charta defecerit. C'est ce qu'a
fait M' de la Motte le Vayer dans
1 fes Lettres , qui ne font que des
compilations de lieux communs,
S & qu'avec raifon il a nommées
petits Traitez en forme de Lettres
, écrites à diverfes Perfonnes
E ij
32 Extraordinaire
ftudieuſes. Cependant il prétend
à la qualité de Seneque François,
& il dit que perfonne n'avoit encore
tenté d'en donner à la France
, à l'imitation de ce Philofophe.
Il éleve extrémement les
Epiftres de Seneque , afin de
donner du luftre aux fiennes . II
a raifon ; car il eft certain que
toute l'Antiquité n'a rien de
comparable en ce genre , non pas
mefme les Epiftres de Cicéron ,
qui toutes élegantes , & toutes
arbaniques qu'elles font , n'ont
rien qui approche, non feulement
du brillant & du folide de celles
de Seneque , mais encore de jene-
fçay- quel air , qui touche , qui
plaift , & qui gagne le coeur &
l'efprit , dés la premiere lecture .
Mais enfin quoy que ces petits
du Mercure Galant.
53
Ouvrages qu'on appelle Lettres,
n'ayent que le nom de Lettres,
c'eſt une façon d'écrire tres - fpirituelle
, tres- agreable , & mefme
tres - utile , comme on le voit par
les Lettres de M' de la Motte le
Vayer , qui font pleines d'érudi
tion , d'une immenfe lecture , &
d'une folide doctrine . Il n'a tenu
qu'à la Fortune , dit M' Ogier,
que les Lettres fçavantes de Balzac,
n'ayet efté des Harangues &
des Difcours d'Etat . Si on en ofte
le Monfeigneur , & voftre tres-humble
Serviteur , elles feront tout ce
• qu'il nous plaira ; & il ajoûte
apres Quintilien , que le Stile
des Lettres qui traitent de Sciences
, va du pair avec celuy de
l'Oraifon . Je voudrois donc qu'on
donnaſt un nouveau nom à ce
E iij
34
Extraordinaire
genre d'écrire , puis que c'eft
une nouvelle choſe. Je voudrois
encore qu'on laiſſaſt aux
Lettres d'affaires & de refpect,
l'ancien Stile Epiſtolaire , & que
tout le refte des chofes qu'on
peut traiter avec fes Amis , ou
avec les Maîtreffes , portaft le
nom dont on feroit convenu .
En effet ne feroit- il pas à propos
qu'une Lettre qu'on écrit à un
Homme fur la mort de fa Femme
, ne fuft pas une Oraifon funebre
; celle de conjoüiffance ,
une Panilodie , celle de recommandation
, un Plaidoyé , & ainſi
des autres , que les diverfes conjonctures
nous obligent d'écrire.
Ce n'eft pas que ces Livres en
forme de Lettres , manquent d'agrément
& d'utilité , on les peut
du Mercure Galant.
55
3.
lire fans ennuy quand elles font
bien écrites , & mefme on y apprend
quelquefois plus de chofes
que dans les autres Ouvrages ,
qui tiennent de l'ordre Romanefque
, ou de l'Ecole ; mais on ne
doit trouver dans chaque chofe
que ce qu'elle doit contenir. On
cherche des Civilitez & des
Complimens dans les Lettres , &
non pas des Hiftoires , des Sermons
, ou des Harangues ; on a
raifon de dire qu'il faut du temps
pour faire une Lettre courte , &
fuccincte. Ce n'eft pas un paradoxe
, non plus que cette autre
maxime , qu'il eft plus aifé de
faire de longues Lettres , que de
courtes ; tout le monde n'a pas
cette brieveté d'Empereur dont
parle Tacite , & tous les demis
E iiij
36
Extraordinaire
beaux Efprits ne croyent jamais
en dire affez , quoy qu'ils en difent
toûjours trop .
Il feroit donc à propos qu'on
remift les chofes au premier état,
on trouveroit encore affez d'autres
fujets , pour faire ce qu'on
appelle de grandes Lettres , &
l'on auroit plus de plaifir à y travailler
fous un autre nom ; car ce
qui fait aimer cette façon d'écrire
, c'est que beaucoup de
Perfonnes qui ont extrémement
de l'efprit , le font paroiftre par là.
Tout le monde ne fe plaift pas à
faire des Livres , & il feroit fâcheux
à bien des Gens , d'étoufer
tant de belles penſées , & de
beaux fentimens , dont ils veulent
faire part à leurs Amis. Les
Femmes fpirituelles font intedu
Mercure Galant.
$7
reffées en ce que je dis , auffibien
que les Hommes galans .
Ces Hommes doctes du Cercle ,
& de la Rüelle , dont les opinions
valent mieux que toute la doctrine
de l'Univerfité , & dont un
jour d'entretien vaut dix ans d'école
; les Balzac , les Coftar, les
Voiture , fe font rendus inimortels
par leurs grandes Lettres , &
cette lecture a plus poly d'Efprits ,
& plus fait d'honneftes Gens , que
tous les autres Livres. En effet
il y a bien de la diférence entre
leur Stile , & le langage figuré
de la Poëfie , l'emphatique des
Romans , & le guindé des Orateurs
, fans parler de cet ar de
politeffe , & de galanterie , qu'on
ne trouve paschez les autres Autheurs.
Si nous en croyons CoЯar
$8
Extraordinaire
dans Epiftre de fes Entretiens
qu'il dédie à Conrard , l'invention
de ces fortes de Lettres luy
eft deuë , & à Voiture . Nous
nous avifames , dit- il , M' de Voiture
& moy de cette forte d'Entretiens
qui nous fembloit une image
affez naturelle de nos Converfations
ordinaires, & qui lioit une fi étroite
communication de pensées entre deux
abfens , que dans noftre éloignement,
nous ne trouvions guéres à dire
qu'une fimple & legere fatisfaction
de nos yeux , & de nos oreilles. Tout
ce qu'on peut ajoûter à cela , eſt
que ces fortes de Lettres font feu
lement l'image de la Converfation
de deux Sçavans ; car d'autres
Lettres auffi longues , feroient
de faides images de la Converfation
des Ignorans , & du
du Mercure Galant.
59
vulgaire , mais enfin je voudrois
que l'Académie euft efté le Parain
de ce que nous appellons de
grandes Lettres.
Difons maintenant quelque
chofe des Billets , qu'on peut
nommer les Baftards des Lettres
& des Epiftres,fi j'ofe parler ainfi.
Ce que j'appellois tantoft des
Lettres d'affaires , fe nomme
quelquefois des Billets . Les Amans
mefme s'en fervent , quand
ils expriment leur paffion en racourcy
. Ce genre d'écrire fuplée
à toutes les Lettres communes,
& ce qui eft commode c'eft
qu'on n'y obferve point les qualitez
. Les noms de Monfieur &
de Madame s'y trouvent peu , toû
jours en parenteſe , & jamais au
commencement. J'ay crû que
60 Extraordinaire
cette invention eftoit venuë de la
lecture des Romans , où l'on s'appelle
Tirfis & Silvandre , & où
il n'y a que les Roys , & les Reynes
, aufquels on donne la qualité
de Seigneurs , & de Dames ; mais
j'ay remarqué qu'autrefois dans
les Lettres les plus férieuſes , on
n'obfervoit pas ces délicateffes
de cerémonies , comme de mettre
toûjours à la tefte , Sire, écrivant
au Roy ; ou Monseigneur , écrivant
à quelque Prince, ou à quelque
Grand, & de laiffer un grand
eſpace entre le commencement
de la Lettre. Toutes les Epiftres
dédicatoires de nos anciens Autheurs
en font foy , & commencent
comme celles des Tragédies
de Garnier. Si nous , originaires
Sujets de Voftre Majesté, Sire , vous
du Mercure Galant. 61
devons naturellement nos Perfonnes,
&c. Voila comme ce Poëte écrit
à Henry III . & à M¹ de Rambouillet
, Quand la Nobleffe Françoife
embraffant la vertu comme vous
faites , Monfeigneur , &c. Cela
femble imiter le Stile Epiſtolaire
des Anciens , dont le cerémonial
eftoit à peu prés de cette forte ,
car j'appelle ainfi ces fcrupuleuſes
regles de civilité , que
quelques uns ont introduites
dans les Lettres. Quoy qu'il en
foit , on dit que Madame la Marquife
de Sablé a inventé cette
maniere d'écrire commode &
galante , qu'on nomme des Billets.
Nous luy fommes bien redeva
bles de nous avoir délivrez par
ce moyen de tant de civilitez fâcheufes
, & de complimens in
-
62 Extraordinaire
fuportables. Ce n'eft pas qu'il n'y
faille apporter quelque modification
, car on en abufe en beaucoup
de rencontres , & l'on rend
un peu trop commun , ce qui n'ef
toit employé autrefois que par les
Perfonnes de la premiere qualité,
envers leurs inférieurs , d'égal à
égal , & dans quelque affaire de
peu d'importance , ou dans une
occafion preffante. Enfin les Bil
lets doivent eftre fuccincts pour
l'ordinaire , & n'eftre pas fans
civilité. Seneque veut que ceux
que nous écrivons à nos Amis ,
foient courts. Quandje vous écris,
dit- il à Lucilius , il me semble que
je ne dois pas faire une Lettre , mais
un Billet , parce que je vous vois , je
vous entens , & je fuis avec vous.
En effet , les Billets n'ayant lieu
du Mercure Galant.
63
que lors qu'on n'eft pas éloigné
les uns des autres , ou lors qu'on
n'a pas le loifir d'écrire plus amplement
, il n'eft pas befoin d'un
grand nombre de paroles , il ne
faut écrire que ce qui eft abfolument
neceffaire , & remettre
le refte à la premiere occafion.
Il femble qu'avec la connoiffance
de toutes ces chofes , il ne
foit pas difficile de réüffir dans le
Stile Epiftolaire. Cependant je
ne craindray point de dire que
les plus habiles Hommes n'y rencontrent
pas toûjours le mieux,
& qu'une Lettre bien faite eft le
chefd'oeuvre d'un bel Efprit . Il
y a mefme des Gens qui en ont
infiniment , qui n'ont aucun talent
pour cela , & qui envient
avec M' Sarazin , la condition de
64
Extraordinaire
leurs Procureurs , qui commencent
toutes leurs Lettres par je
vous diray , & les finiffent par je
fuis. Je ne m'en étonne pas . Il
n'y a point de plaifir à fe com.
mettre , & c'eft ordinairement
par les Lettres qu'on juge de l'ef
prit d'un Homme . Če doit eftre
fon veritable portrait , & s'il a
du bon fens , ou s'il en manque,
il cft impoffible qu'on ne le voye
par là . On voit bien à ta Lettre ,
dit Théophile répondant à un
Fat , que tu n'es pas capable de
beaucoup de choses. Qui ne fait pas
bien écrire , ne fçait pas bien imaginer.
Ton entendement n'eft pas
plus agreable que ton file. Ceux
qui brillent dans la Converfation
, & dans les Ouvrages de
galanterie , ont quelquefois de
du Mercure Galant. 65
la peine à s'affujettir aux regles
aufteres d'une Lettre férieufe. Il
ya encore bien des Gens qui ne
fçauroient écrire que comme ils
parlent , & ce n'eft pas cela .
Rien n'impofe fur le papier , la
voix , le gefte , ne peuvent s'y
peindre avec le difcours , & ces
chofes bien fouvent en veulent
plus dire que ce qu'on écrit . Mais
comme on ne dit pas aux Gens
les chofes de la maniere qu'on les
écrit , on ne doit pas auffi leur
écrire de la maniere qu'on leur
parle , & comme dit M le Chevalier
de Meré , Il y a de cerm
taines Perfonnes quiparlent bien en
apparence , & qui ne parlent pas
bien en effet. Comme ilfaut duſoin,
& de l'application pour bien écrire
& de
tes Perfonnes ne veulent pas fe don-
Q.deJuillet 1683 .
E
66 Extraordinaire
ner tant depeines , & c'est pourquoy
elles font rarement de belles Lettres .
De plus , ajoûte´ce galant Homme
, ces beaux Efprits commencent
toûjours leurs Lettres trop finement,
ils ne fçauroient les foutenir. Cela
les ennuye , les laffe , & les dégoûte.
Cependant ilfaut toûjours rencherir
fur ce qu'on adit en commençant, &
lors qu'une Lettre eft longue , tant de
fubtilité devient laffante. Enfin il ne
faut ny outrer, nyforcer , ny tirer de
loin ce qu'on veut dire , cela réuſſit
toûjours mal.
La pratique de toutes ces regles
, peut rendre un Homme ha
bile en ce genre d'écrire , & rien
n'eſt plus capable de luy donner
de la réputation. Nous l'avons
veu dans quelques Autheurs modernes
, & ce que les Anciens
du Mercure Galant.
67
2
J
1
S
nous ont laiſſé du Stile Epifto .
laire , l'emporte pour l'agrément
& la délicateffe , fur tous les autres
Ecrits. Les Epiftres de Ci
céron , les Epiftres de Seneque,
& celles d'Ovide , font encore
les délices des Sçavans , pour ne
rien dire des Epiftres de S. Jérôme
, de S. Grégoire , de S. Ber
nard , & de plufieurs autres Peres
de l'Eglife , où l'on ne voit pas
moins d'efprit , & d'éloquence,
que de doctrine , & de pieté.
EPISTOLAIRE. ⠀
L
' Ecriture eft l'image de la
Parole , comme la Parole
eft l'image de la Penſée . L'uſage
de la Parole eft divin , l'invention
de l'Ecriture merveilleuſe. Enfin
toutes les deux nous rendent do-
& es & raiſonnables. Rien n'eft
plus prompt que la Parole ; ce
n'eft qu'un fon que l'air forme
& diffipe en mefme temps . L'Ecriture
eft plus durable , elle fixe
ce Mercure , elle arrefte cette
Fléche, qui eftant décochée, ne
revient jamais. Elle donne du
A ij
7
Extraordinaire
corps à cette noble expreffion
de l'ame , & la rendant viſible à
nos yeux , pour me fervir des
termes d'un de nos Poëtes , elle
conferve plufieurs fiecles , ce qui
me fembloit mourir en naiffant.
Mais fi l'Ecriture perpétuë la
Parole, elle la fait encore entendre
à ceux qui font les plus éloignez,
& comme un Echo fidelle,
elle répete en mille lieux , & à
mille Gens , ce que l'on n'a dit
quelquefois qu'en fecret , & à
l'oreille. C'est ce qui la rend fi
neceffaire dans la vie , & particulierement
dans l'ufage du Stile
Epiftolaire ; car enfin l'Ecriture
qui a esté inventée pour conferver
les Sciences, & pour eternifer
les actions des Grands Hommes,
ne l'a pas moins efté pour fupléer
du Mercure Galant.
5.
à l'éloignement des lieux , & à
l'abſence des Perfonnes. On n'a
pas toûjours eu befoin de Contracts
& d'Hiftoires , pour infpirer
la vertu , & la bonne-foy.
Nos anciens Gaulois mefme ont
efté braves, vertueux, & fçavans,
fans le fecours de ce bel Art . La
Parole & la Memoire contenoient
toutes leurs fciences , &
toute leur étude ; mais dans le
commerce de la vie , où l'on ne
peut cftre toûjours enſemble,
y a.t. il rien de plus agreable, &
de plus utile, que de fe parler &
de s'entretenir par le moyen
d'une Lettre , comme fi l'on ef
toit dans un mefme lieu ? Bien
plus, fi nous en croyons l'amou
reuſe Portugaife , les Lettres
nous donnent une plus forte idée
A üj
Extraordinaire
de la Perfonne que nous aimons .
Il mefemble, dit - elle à fon Amant,
que je vous parle quandje vous écris,
&
que vous m'eftes un peu plus préfent.
Un Moderne a donc eu raifon
de nommer les Lettres les
Difcours des Abfens. L'Homme fe
répand & fe communique par
elles dans toutes les Parties du
Monde . Il fçait ce qui s'y paffe,
& il y agit mefme pendant qu'il
fe repofe ; un peu d'encre & de
papier , fait tous ces miracles.
Mais que j'ay de dépit contre
ceux , qui pour rendre ce com ..
mercé plus agreable , l'ont rendu
fi difficile, qu'au lieu d'un quartd'heure
qu'il falloit pour faire
fçavoir de fes nouvelles à quelqu'un
, il y faut employer quelquefois
unejournée entiere ! L'adu
Mercure Galant.
rangement
d'une douzaine
de
paroles emporte deux heures de
temps. C'eſt une affaire qu'une
Lettre , & tel qui gagneroit
fon
Procés , s'il prenoit la peine d'écrire
pour le folliciter
, aime
mieux le perdre comme le Mifantrope
de Moliere , que de
s'engager
dans un pareil embarras
.
On a prétendu mettre en Art
ce genre d'écrire , & quelquesuns
( comme de la Serre & fes
Imitateurs ) en ont voulu faire
leçon . Un Moderne mefme , parmy
tant de préceptes qu'il a
donnez pour l'éducation d'une
Perfonne de qualité, a traité de
la maniere d'écrire des Lettres ,
de leur diférence, & du ſtile qui
leur eft propre. Je veux croire
A iiij
8 Extraordinaire
qu'il a tres - bien réuffy en cela ;
mais n'y a-t- il point un peu d'affectation
baffe & inutile , de donner
pour regles, qu'aux Perſonnes
d'un rang au deffus de nous,
aufquelles on écrit, il faut fe fervir
de grand papier, que la feüille
foit double ,qu'on mette un feuillet
blanc, outre l'envelope pour
couvrir cette feuille , fi elle eft
écrite de tous coſtez , qu'il y ait
un grand efpace entre le Monfei
gneur & la premiere ligne , & cent
autres chofes de cette nature ?
Cela , dis-je , ne fent- il point la
bagatelle, & y a- t - il rien de plus
ridicule qu'un Homme qui fe
pique d'écrire , de plier , & de
cacheter des Lettres à la mode ,
comme parlent quelques Prétieux
? Ce font des minuties indi
du Mercure Galant.
9
gnes d'un honnefte Homme , &
d'un bel Efprit. Qui fçait faire
une belle Lettre , la fçait bien plier
fans qu'on luy en donne des préceptes
, & ces petites façons de
quelques Cavaliers & de quelques
Dames pour leurs Poulets,
font des galateries hors d'oeuvre,
& des marques de la petiteffe de
leur efprit,plutoft que de leur po
liteffe , & de leur honnefteté.
Leurs Lettres n'ont rien de galat,
fi vous en oftez le papier doré, la
foye, & la cire d'Espagne. Cet endroit
de la Civilité Françoiſe, me
fait fouvenir de cet autre des
Nouvelles nouvelles , où deux
prétédus beaux Efprits difputent
s'il faut mettre la datte d'une
Lettre au commencement , ou à
la fin. L'un répond, & peut-eftre
ΙΟ Extraordinaire
avec efprit, qu'aux Lettres d'af.
faires & de nouvelles , il faut
écrire la datte au haut , parce
qu'on eft bien - aiſe de fçavoir
d'abord le lieu & le temps qu'el
les font écrites ; mais que dans
les Lettres galantes & de complimens
, où ces chofes font de
nulle importance , il faut écrire
la datte tout au bas . Mais ils font
encore une autre Queſtion , fçavoir
, s'il faut écrire , de Madrid,
ou à Madrid ; & l'un d'eux la réfout
affez plaifamment , en difant
qu'il ne faut mettre ny à , ny de,
mais feulement Madrid ; & que
c'eft de la forte que le pratiquent
les Perfonnes de qualité.
Je fçay qu'il y a mille choſes
qu'il ne faut pas négliger dans
les Lettres, à l'égard du refpect,
du Mercure Galant . II
de l'honnefteté , & de la bien .
féance ; & c'est ce qu'on appelle
le decorum du Stile Epiftolaire,
qui en fait tantoft l'acceffoire,
& tantoft le principal. Toutes
ces formalitez font le principal
des Lettres de compliment, mais
elles ne font que l'acceffoire des
Lettres d'affaires, ou de galanterie.
Quand une Lettre inftru-
Ative, ou galante, eft bien écrite ,
on ne s'attache pas à examiner
s'il y a affez de Monfieur ou de
Madame , & fi le Serviteur treshumble
eft mis dans toutes les
formes ; mais dans une Lettre de
pure civilité , on doit obſerver
cela exactement . Ceux qui fçavent
vivre , & qui font dans le
commerce du grand monde, ne
manquent jamais à cela , me dira12
Extraordinaire
t - on , & ainfi il eft inutile de faire
ces fortes d'obfervations . Il eft
vray ;mais quandje voy que dans
les plus importantes négotiations
, un mot arrefte d'ordinaire
les meilleures teftes , & retarde
les dépefches les plus preffées,
quand je voy que l'Académie
Françoife fe trouve en peine
comment elle foufcrira au bas
d'une Lettre qu'elle veut écrire
à M' de Boifrobert , qu'elle ne
fçait fi elle doit mettre Vos tres
affclionnez Serviteurs, parce qu'
elle ne veut pas foufcrire vos tres
humbles Serviteurs , qu'enfin elle
cherche un tempérament , &
qu'elle foufcrit Vos tres paffionnez
Serviteurs , je croy que ces formalitez
font neceffaires , qu'on
peut entrer dans ces détails , &
81
du Mercure Galant.
13
s'en faire des regles judicieuſes &
certaines. Mais je ne puis approuver
qu'on aille prendre des
modelles de Lettres dans la Traduction
de Jofephe par M'd'Andilly
, car quel raport peut -il y
avoir entre un Gouverneur de
Province qui écrit à Lours LE
GRAND, & Zorobabel qui écrit
au Roy de Perfe ? Je ne m'étonne
donc pPfces Ecrivains
qui femblent eftre faits pour en
tretenir les Colporteurs, & pour
garnir les rebords du Pont. neuf,
n'ont pas réüffy dans les modelles
qu'ils nous ont donnez pour
bien écrire des Lettres. Leurs
Ouvrages font trop froids, ou de
pur caprice , & les Autheurs
n'eftoient pas prévenus des paffions
qu'il faut reffentir , pour
14
Extraordinaire
entrer dans le coeur de ceux qui
en font émûs. Perfonne ne fe
reconnoift dans leurs Lettres ,
parce que ce font des portraits
de fantaiſie , qui ne reſſemblent
pas . On n'a donc fait que fe di .
vertir des regles qu'ils nous ont
voulu preſcrire, & on a toûjours
crû qu'il eftoit impoffible de
fixer les Lettres dans un Royaume,
où l'on ne change pas moins
de mode pour écrire que pour
s'habiller.
La Nature nous eft icy plus
neceffaire que l'Art ; & l'Ecriture ,
qui eft le Miroir dans lequel elle
fe repréſente, ne rend jamais nos
Lettres meilleures , que
lors qu '
elles luy font plus femblables.
Comme rien n'eft plus naturel
à l'Homme que la parole , rien
du Mercure Galant.
IS
ne doit eftre plus naturel que fon
expreffion. L'Ecriture , comme
un Peintre fidelle, doit la repréfenter
à nos yeux de la mefme
maniere qu'elle frape nos oreilles
, & peindre dans une Lettre ,
ainfi que dans un Tableau , non
feulement nos paffions, mais encore
tous les mouvemens qui les
accompagnent. Jeſçay bien que
le Jugement venant au fecours
de l'Ecriture, retouche cette premiere
Ebauche , mais ce doit
eftre d'une maniere fi naturelle,
que l'Art n'y paroiffe aucunement
; car la beauté de cette
peinture confifte dans la naïveté.
Nos Lettres qui font des
Converfations par écrit, doivent
donc avoir une grande facilité,
pour atteindre à la perfection du
16 Extraordinaire
genre Epistolaire , & pour y
réüffir , les principales regies
qu'il faut obferver, font d'écrire
felon les temps , les lieux , & les
perfonnes. De l'obfervation de
ces trois circonstances dépend la
réüffite des belles Lettres, & des
Billets galants ; mais à dire vray,
tout le monde ne connoift pas
veritablement ce que c'est que
cet Art imaginaire , ny quelles
font les Lettres qui doivent eftre
dans les bornes du Stile Epiftolaire.
On les peut réduire toutes à
quatre fortes , les Lettres d'af
faires , les Lettres de compliment,
les Lettres de galanterie ,
les Lettres d'amour. Comme le
mot d'Epiſtre eft finonime à celuy
de Lettre, je ne m'arreſteray
du Mercure Galant. 17
point à expliquer cette petite
diférence. Je diray feulement
que le ftile de la Lettre doit eftre
fimple & coupé , & que le ftile
de l'Epiftre doit avoir plus d'ornement
& plus d'étendue , comme
on peut le remarquer chez
Fes Maiftres de l'Eloquence
Greque & Romaine .
Enfin
chacun fçait que le mot d'Epiftre
eft confacré dans la Langue Latine,
& qu'il n'eft en ufage parmy
nous , que dans les Vers, & àla
tefte des Livres qu'on dédie;
mais ce qui eft affez remarquable
, c'eft d'avoir donné le nom
de Lettres à cette maniere d'écrire
, ce nom comprenant toutes
les Sciences . On
peut neantmoins
le donner veritablement
à ces grandes & fçavantes Let-
Q.de Fuillet 1683.
B
18 Extraordinaire
tres de Balzac, de Coftar , & de
quelques autres celebres Autheurs
. Les Lettres d'affaires
font faciles , il ne faut qu'écrire
avec un peu de netteté , & -bien
prendre les moyens qui peuvent
faire obtenir ce qu'on demande.
Peu de ces Lettres voyent le jour,
& perfonne ne s'avife d'en faire
la Critique. Il n'en eft pas de
meline des Lettres de compli
ment . Comme elles font faites
pour fatisfaire à noftre vanité,
on les expoſe au grand jour , &
on les examine avec beaucoup
de rigueur. Il n'y en a prefque
point d'achevées , & l'on n'en
peut dire la raifon , fi ce n'eft que
de toutes les manieres d'écrire ,
le Panégyrique eft le plus difficile,
C'eft le dernier effort du
du Mercure Galant.
19
genre démonftratif. Ainfi il eſt
rare qu'une Lettre foit une veritable
Piece d'éloquence. De
plus , ces fortes de Lettres s'adreffent
toûjours à des Gens,
qui eftant prévenus de fortes
paffions , comme de la joye & de
la trifteffe , & qui ne manquant
pas de vanité & d'amour propre,
ne croyent jamais qu'on en dife
affez. Ceux- mefme qui n'y ont
point de part , en jugent felon
leur inclination , & ils trouvent
toûjours quelque chofe à redire,
parce que les louanges qu'on
donne aux autres , nous paroiffent
fades, par une fecrete envie
que le bien qu'on en dit nous
caufe. Mais au refte fi on eftoit
bien defabufé que les Lettres
ne font pas toujours des compli
Bij
20 Extraordinaire
mens & des civilitez par écrit,
qu'elles n'ont point de regles
précifes & certaines , peut- eſtre
n'en blâmeroit- on pas comme
l'on fait , de fort bonnes , & de
bien écrites. Si on eftoit encore
perfuadé que les Lettres font de
fidelles Interpretes de nos penfées
& de nos fentimens , que ce
1 font de veritables portraits de
nous.mefmes , où l'on remarque
jufques à nos actions & à nos manieres
, peut- eftre que les plus
négligées & les plus naturelles.
feroient les plus eſtimées . A la
yerité ces peintures , pour eſtre
quelquefois trop reffemblantes,
en font moins agreables, & c'eſt
pourquoy on s'étudie à ſe cacher
dans les Lettres de civilité, & de
compliment. Elles veulent du
du Mercure Galant. 21
fard ; & cette maniere réfervée
& refpectueuse dans laquelle
nous y paroiffons , réüffit bien
mieux qu'un air libre & enjoüé,
qui laiffe voir nos defauts, & qui
ne marque pas affez de foûmiffion
& de dépendance. Nous
voulons eftre veus du bon costé,
& on nous veut voir dans le ref
pect ; mais lors que l'on s'expofe
familierement , fans honte de
noftre part , & fans ceremonie
pour les autres, il eſt rare qu'on
nous aime , & qu'on nous approuve
, fur tout ceux qui ne
nous connoiffent pas , & qui ne
jugent des Gens que par de
beaux déhors. D'ailleurs comme
nos manieres ne plaiſent pas
tout le monde , il eft impoffible
que des Lettres qui en font plei
22
Extraordinaire
nes, ayent une approbation genérale.
Le Portrait plaiſt fouvent
encore moins que la Perfonne,
foit qu'il tienne à la fantaifie
du Peintre , ou à la fituation
dans laquelle on eftoit lors qu'on
s'eft fait peindre. Les Lettres
qu'on écrit quand on eft cha .
grin, font bien diférentes de celles
que l'on écrit dans la joye , &
dans ces heureufes difpofitions
où l'on fe trouve quelquefois ; &
ce font ces favorables momens
qui nous rendent aimables dans
tout ce que nous faifons . Il faudroit
donc n'écrire que lors
qu'on s'y est bien difpofe , car
toutes nos Epiftres chagrines ne
font pas fi agreables que celles
de Scarron. Mais enfin pour
réuffir dans les Lettres de civi-
"
du Mercure Galant.
23
lité , il faut avoir une grande
douceur d'efprit , des manieres
Alateuſes & infinuantes , un ftile
pur & élegant, du bon fens , &
de la jufteffe , car on a banny des
Complimens , le phébus & le
galimathias, qui en faifoient autrefois
toute la grace & toute la
beauté . Mais avant que de finir
cet Article , je croy qu'il eft à
propos de dire quelque chofe
du Compliment, qui fert de fond
& de fujet à ces fortes de Lettres.
Le Compliment , à le prendre
dans toute fon étenduë , eft un
genre de civilité , qui fubfifte
feul , fans le fecours de la Converfation
, des Harangues, & des
Lettres . Ainfi on dit , F'ay envoyé
faire un Compliment , on m'eft
24
Extraordinaire
venu faire un Compliment. Il entre
à la verité dans la Converſation ,
dans les Harangues , & dans les
Lettres , & il en conftitue l'effence
en quelque façon , mais il
en fort quelquefois, & lors qu'il
eft feul , il en difére effentiellement.
Il eft plus court , plus fimple,
plus jufte, & plus exact ; &
c'eſt de cette forte qu'il eft difficile
de le définir dans les termes
de la Rhétorique , parce qu'on
peut dire que les Anciens n'ont
fçeu ce que c'eftoit , au moins
de la maniere que nous le pratiquons
, & qu'ils ne nous en ont
point laiffé d'exemples . Tout
fentoit la Déclamation chez eux ,
& avoit le tour de l'Oraiſon , &
de la Harangue . Cependant je
dis que faire un Compliment à
quelqu'un,
du Mercure Galant.
25
que
paquelqu'un,
n'eft autre choſe
de luy marquer par de belles
roles , l'eftime & le refpect que
nous avons pour luy. Complimenter
quelqu'un , eft encore
s'humilier agreablement devant
luy. Enfin un Compliment eft
un Combat de civilitez réciproques
; ce qui a fait dire à M
Coftar
, que les Lettres eftoient
des Duels , où l'on fe bat fouvent
de raiſons , & où l'on employe
fes forces fans réſerve & fans retenuë
. Il eſt vray qu'il y en a
qui n'y gardent aucunes mefures ,
mais nos Complimens ne font .
ils pas des oppofitions , & des
contradictions perpétuelles ? On
y cherche à vaincre , mais le
Vaincu devient enfin le Victo .
rieux par fon opiniâtreté . Quelle
2. de Juillet 1683.
Queli
26 Extraordinaire
ridicule & bizare civilité , que
celle des Complimens ! Il entre
encore de la rufe & de l'artifice
dans cette forte de Combat , &
je ne m'étonne pas files Homes
fracs & finceres y font fi peu propres,
& regardent nos Compli
mens comme un ouvrage de la
Politique, comme un effet de la
corruption du Siecle, comme la
pefte de la Societé civile . Ils apellent
cela faire la Comédie, & difent
qu'on doit y ajoûter peu de
foy, parce que c'eſt une maxime
du Sage , qu'on n'eſt pas obligé
de garantir la verité des Compli
mens. Ainfi la meilleure maniere
de répondre aux louanges, c'eſt
de les contredire agreablement,
& de marquer de bonne grace
qu'on ne les croit pas , ou plutoft
du Mercure Galant.
27
toute la juſtice qu'on peut rendre
aux méchantes Lettres , & aux
fades Complimens , eft de ne les
pas lire, & de n'y pas répondre.
Les Lettres de galanterie font
difficiles.
Cependant c'eſt le
genre où l'on en trouve de plus
raifonnables. Un peu d'air & des
manieres du monde, une expreffion
aifée & agreable, je- ne -fçay
quelle délicateffe de penfer & de
dire les choſes, avec le fecret de
bien appliquer ce que l'on a de
lecture & d'étude , tout cela en
compofe le veritable caractere,
& en fait tout le prix & tout le
mérite. Cicéron eft le feul des
Anciens qui ait écrit des Lettres
galantes , en prenant icy le mot
de galanterie pour celuy de politeffe
&
d'urbanité , comme par-
C
ij
28 Extraordinaire
loient les Romains , c'est à dire,
du ftile qu'ils appelloient tocofum
&Facetum, Il eft certain auffi que
Voiture a la gloire d'avoir efté le
premier , & peut- eftre l'unique
entre les Autheurs modernes ,
qui ait excellé en ce genre de
Lettres. Mr Sorel dit mefme qu'il
en eſt l'Inventeur , & que nous
luy avons beaucoup d'obligation
de nous avoir garantis de l'importunité
des anciens Complimens
, dont les Lettres eftoient
pleines , & d'auoir introduit une
plus belle & facile méthode d'écrire.
M'de Girac, fon plus grand
Ennemy , demeure d'accord ,
qu'on ne peut rien penfer de plus
agreable que fes Lettres galantes,
qu'elles font remplies de fel
Attique , qu'elles ont toute la
du Mercure Galant. 294
douceur & l'élegance de Terence
, & l'enjoüement de Lucien
. Il faut donc avoir le génie
de Voiture , ou de Balzac , pour
bien faire des Lettres galantes.
Le remercîment d'un Fromage;
ou d'une Paire de Gans, leur en
fourniffoit une ample matiere,
& ç'a efté par là qu'ils ont acquis
une fi grande réputation.
Nous n'avons point de belles
Lettres d'amour, & mefme il s'en
trouve peu chez les Anciens . Ce
n'eft pas affez que de fçavoir bien
écrire , il faut aimer. Ceux qui
réüffiffent ne font pas Autheurs.
Les Autheurs qui aiment, cherchent
trop à plaire ; & comme
les Billets d'amour les plus né .
gligez font les meilleurs , ils croiroient
fe faire tort s'ils paroif.
C iij
30 Extraordinaire
foient de la forte. Chacun fait
encore miftere de fa tendreffe ,
& craint d'eftre veu dans cette
négligence amoureuſe . Mais ce
qui fait auffi noftre délicateffe
fur ce fujet , c'eſt que la paffion
des autres nous femble une ridicule
chimere . Il faut donc aimer.
C'eſt là tout le fecret pour bien
écrire d'amour , & pour en bien
juger.
Pourbien chanter d'amour, ilfaut
eftre amoureux.
Je croy
meſme que
l'Amour a
efté le premier
Inventeur
des
Lettres. Il eft Peintre , il eft
Graveur, il eft encore un fidelle
Courrier
qui porte aux Amans
des nouvelles de ce qu'ils aiment.
La grande affaire a toûjours
eſté
celle du coeur. L'amour qui d'adu
Mercure Galant.
31
bord unit les Hommes, ne leur
donna point de plus grands defirs
que ceux de le voir & de fe
communiquer, lors qu'ils eftoient
féparez par une cruelle abfence.
Leurs foûpirs portoient dans les
airs leurs impatiences amoureufes
; mais ces foûpirs eftoient
trop foibles , quelques violens
qu'ils fuffent , pour ſe pouvoir
rencontrer . Ils demeuroient toû
jours en chemin , ardens , mais
inutiles meffagers des coeurs,
Mille Chifres gravoient fur les
Arbres , & fur les matieres les
plus dures , leurs inquiétudes &
leurs peines ; mais les Zéphirs
qui les baifoient en paffant, n'en
pouvoient conferver l'image, ny
la faire voir aux Amans abfens.
Les Portraits qui confervent fi
C iiij
32
Extraordinaire
vivement l'idée de l'Objet aimé ,
ne pouvoient répondre à leurs
careffes paffionnées . Il fallut
donc d'autres Interpretes , d'au.
tres Simboles , d'autres Images
, pour le faire entendre , fe &
pour s'expliquer , dans une fi
fâcheufe abfence ; & on s'eſt
fervy des Lettres qui , apres les
yeux , ne laiffent rien à defirer à
l'efprit , puis qu'elles font les
plus exacts , & les plus fidelles
Secretaires de nos coeurs . En
effet, ne font-elles pas fufceptibles
de toutes les paffions ? Elles
font triftes , gayes , coleres, amou
reufes , & quelquefois remplies
de haine & de reffentiment , car
les paffions fe peignent fur le
papier comme fur le vifage . On
avoit befoin de l'expreffion de
du Mercure Galant.
33
ces mouvemens, pour bien juger
de nos Amis pendant l'abſence.
C'est à l'Ecriture qu'on en eft
redevable , mais fur tout à l'A- .
mour, qui l'a inventée , Littera
opus amoris.
La gloire de bien écrire des
Lettres d'amour , a donc efté
réſervée avec juſtice au galant
Ovide. Il fçavoit l'art d'aimer,
& le mettoit en pratique. Quoy
qu'il ait pris quelquefois des fu
jets feints pour exprimer cette
paffion , il a fouvent traité de ſes
amours fous des noms empruncar
enfin qu'auroit - il pû
dire de plus pour luy mefme ?
Peut- on rien voir de plus touchant
& de plus tendre que les
Epiftres d'Ariane à Théfée , de
Sapho à Phaon , & de Léandre
tez ;
34
Extraordinaire
à Héro ? Mais ce que j'y admire
fur tout , ce font certains traits
fins & délicats , où le coeur a
bien plus de part que l'efprit.
Au refte on ne doit pas eftre
furpris , fi les Epiftres d'Ovide
l'emportent fur toutes
les Lettres d'amour , qui nous
font restées de l'Antiquité , &
mefme fur les Billets les plus galans
& les plus tendres d'apré.
fent. Elles font en Vers , & l'a
mour est l'entretien des Mufes.
Il eſt plus vif & plus animé dans
la Poëfie , que dans fa propre
effence , dit Montagne . L'avantage
de bien écrire d'amour appartient
aux Poëtes , affure M
de Girac ; & le langage des Hommes
eft trop bas pour exprimer
une paffion fi noble. C'est peutdu
Mercure Galant.
35
eftre la raison pourquoy nos
vieux Courtisans faifoient pref
que toujours leur Déclaration
d'amour en Vers , ou plutoft la
faifoient faire aux meilleurs Poëtes
de leur temps , parce qu'ils
croyoient qu'il n'y avoit rien de
plus excellent que la Poëfie , pour
bien repréſenter cette paffion ,
& pour l'inspirer dans les ames.
Mais tout le monde ne peut
pas eftre Poëte, & il y a encore
une autre raifon , qui fait que
nous avons fi peu de belles Lettres
d'amour ; c'eft qu'elles ne
font pas faites pour eftre veuës.
Ce font des oeuvres de tenebres,
qui fe diffipent au grand jour ; &
ce qui me le fait croire, c'eſt que
dans tous les Romans , où l'amour
eſt peint fi au naturel , où
36
Extraordinaire
les paffions font fi vives & fi ardentes
, où les mouvemens font
fi tendres & fi touchans , où les
fentimens font fi fins & fi délicats
; dans ces Romans , dis je,
dont l'amour profane a dicté toutes
les paroles , on ne trouvera
pas à prendre depuis l'Aſtrée jufqu'à
la Princeffe de Cléves , de
Lettres excellentes, & qui foient
achevées en ce genre. C'eft là
où prefque tous les Autheurs de
ces Fables ingénieuſes ont échoué.
Toutes les intrigues en
font merveilleufes , toutes les
avantures furprenantes , toutes
les converfations admirables ,
mais toutes les Lettres en font
médiocres ; & la raiſon eft, que
ces fortes de Lettres ne font pas
originales . Ce font des fantaifies,
du Mercure Galant. 37
des idées , & des peintures , qui
n'ont aucune reffemblance . Ces
Autheurs n'ont écrit ny pour
Cyrus , ny pour Clélie, ny pour
eux , mais feulement pour le Public
, dont ils ont quelquefois
trop étudié le gouft & les manieres
. Mais outre cela , s'il eft
permis de raconter les conqueftes
& les victoires de l'Amour,
les combats & les foufrances des
Amans , la gloire du Vainqueur,
la honte & les foûpirs des Vaincus
, il est défendu de réveler les
fecrets & les miſteres de ce Dieu,
& c'est ce que renferment les
Billets doux & les Lettres d'amour.
Il est dangereux de les intercepter
, & de les communiquer
à qui que ce ſoit qu'aux Intéreflez,
qui en connoiffent l'im38
Extraordinaire
portance. Le don de penétrer &
de bien goufter ces Lettres , n'apartient
pas aux Efprits fiers &
fuperbes , mais aux Ames fimples ,
pures & finceres , à qui l'amour
communique toutes les delices.
Les grands Génies fe perdent
dans cet abîme . Les fiers , les infenfibles
, les inconftans , enfin
ceux qui raiſonnent de l'amour,
& qui préfument tant de leurs
forces , ne connoiffent rien en
toutes ces chofés .
On ne doit pas chercher un
grand ordre dans les Lettres d'amour
, fur tout lors qu'elles repréfentent
une paffion naiffante,
& qui n'ofe fe déclarer ; mais il
faut un peu plus d'exactitude
dans les Réponses qu'on y fait.
Une Perfonne qui a épanché ſon
du Mercure Galant.
39
coeur fur plufieurs articles, & qui
eft entrée dans le détail de ſa paffion
, veut qu'on n'oublie rien, &
qu'on réponde à tout. Elle ne
feroit pas contente de ce qu'on
luy diroit en gros de tendre &
de paffionné , & le moindre article
négligé , luy paroiftroit d'un
mépris, & d'une indiférence impardonnable.
Le premier qui
écrit, peut répandre fur le papier
toutes les penfées de fon coeur,
fans y garder aucun ordre, & s'abandonner
à tous fes mouvemens
; mais celuy qui répond ,
a toûjours plus de modération .
Il obferve l'autre , le fuit pas
pas, & ne s'emporte qu'aux endroits
, où il juge que la paffion
eft neceffaire , car enfin les af
faires du coeur ont leur ordre &
à
40
Extraordinaire
leur exactitude auffi- bien que les
autres. J'avoue que ces Lettres
ont moins de feu , moins de bril .
lant , & moins d'emportement
que les premieres ; mais pour
eftre plus moderées & plus tranquilles
, elles ne font pas moins
tendres & moins amoureuſes.
Si l'on confidere fur ce pied - là
les Réponses aux Lettres Portugaifes
, on ne les trouvera pas fi
froides & fi languiffantes que
quelques- uns ont dit. C'est un
Homme qui écrit , dont le cara-
&tere eft toûjours plus judicieux
que celuy d'une Femme. Il fe
juftifie, il raffure l'efprit inquiet
de fa Maîtreffe , il luy ofte fes
fcrupules , il la confole enfin , il
répond exactement à tout . Cela
demande plus d'ordre , que les
du Mercure Galant.
41
faillies volontaires de l'amour,
dont les Lettres Portugaiſes font
remplies . Si les Réponses font
plus raisonnables , elles font auffi
tendres & auffi touchantes que
les autres , defquelles pour ne
rien dire de pis , on peut affurer
qu'elles font des images de la
paffion la plus defordonnée qui
fut jamais. L'amour y eft auffi
naturellement écrit , qu'il eftoit
naturellement reffenty . C'eft
une violence & un déreglement
épouvantable . S'il ne faut que
bien des foibleffes pour prouver
la force d'une paffion , fans -doute
que la Dame Portugaife aime
bien mieux que le Cavalier François
, mais s'il faut de la raiſon ,
du jugement, & de la conduite,
pour rendre l'amour folide &
Q. deJuillet 1683.
D
42 Extraordinaire
durable , on avoüera que le Cavalier
aime encore mieux que la
Dame. Les Femmes fe flatent
qu'elles aiment mieux que nous,
parce que l'amour fait un plus
grand ravage dans leurs ames,
& qu'elles s'y abandonnent entierement
; mais elles ne doivent
pas tirer de vanité de leur foibleffe
. L'Amour eft chez elles
un Conquérant, qui ne trouvant
aucune réfiftance dans leurs
cours, paffe comme un torrent,
& n'a pas plutoſt aſſujetty leur
raiſon, qu'il abandonne la place.
Mais chez nous , c'eſt un Ufurpateur
fin & rufé , qui fe retranche
dans nos coeurs , & qui les
conferve avec le mefine foin qu'il
les a pris . Il s'accommode avec
noftre raiſon , & il aime mieux
du Mercure Galant.
43
regner plus feûrement & plus
longtemps avec elle , que de
commander feul , & craindre à
tous momens la revolte de fon
Ennemie . C'eſt donc le bon fens
abufé , & la raiſon féduite , qui
rendent l'amour conftant & in
vincible , & c'eft de cette forte
d'amour dont nous voyons le
portrait dans les Réponses aux
Lettres Portugaifes, & dans prefque
toutes celles qui ont le veritable
caractere de l'Homme.
Ovide ne brille jamais tant dans
les Epiftres de fes Héros , que
dans celles de fes Héroïnes. Il
obſerve dans les premieres plus
de fageffe , plus de retenue , &
bien moins d'emportement
. On
fe trompe donc de croire
que
Lettres amoureufes ne doivent
les
Dij
44
Extraordinaire
Ne pas eftre fi raisonnables .
feroit.ce point plutoft que les
Femmes fentant que nous avons
l'avantage fur elles pour les Lettres
, & que nous regagnons à
bien écrire , ce qu'elles nous of
tent à bien parler , ont introduir
cette maxime, qu'elles l'emportoient
fur nous pour les Lettres
d'amour , qui pour eſtre bien paf
fionnées , ne demandent pas, difent
elles , tant d'ordre , de liaifon,
& de fuite ? Cette erreur a
gagné la plupart des Efprits, qui
font valoir je - ne - fçay quels Billets
déreglez , où l'on voit bien
de la paffion , mais peu d'efprit
& de délicateſſe
, non pas que je
veüille avec Mi de Girac , que
pour réüffir dans les Lettres d'amour
, on ait tant d'efprit , &
du Mercure Galant,
45
qu'on ne puiffe fçavoir trop de
chofes. La paffion manque rarement
d'eftre éloquente , a dit
agreablement un de nos Autheurs
; & en matiere d'amour,
on n'a qu'à fuivre les mouvemens
de fon coeur. Le Bourgeois Gentilhomme
n'eftoit pas fi ridicule
qu'on croiroit bien , de ne vou
loir ny les feux , ny les traits du
Pédant Hortenfius, pour déclarer
fa paffion à fa Maîtreffe, mais
feulement luy écrire , Belle Marquife,
vos beauxyeux me font mourir
d'amour. C'en feroit fouvent affez ,
& plus que toute la fauffe galanterie
de tant de Gens du monde,
qui n'avancent guére leurs affaires
avec tous leurs Billets doux,
qui cherchent fineffe à tout , &
qui fe tuënt à écrire des Riens,
46
Extraordinaire
d'une maniere galante , & qui
foient tournez gentiment , comme
parle encore le Bourgeois Gentilhomme.
Ceux qui ont examiné de pres
les Lettres amoureufes de Voiture
, n'y trouvent point d'autre
defaut que le peu d'amour . Voiture
avoit de l'efprit , il eftoit
galant, il prenoit feu meſme aupres
des Belles ; mais il n'aimoit
guére, & fongeoit plutoft à dire
de jolies chofes , qu'à exprimer
fa paffion. Il eftoit de compléxion
amoureufe, dit M' Pelliffon
dans fa Vie , ou du moins feignoit
de l'eftre, car on l'accuſoit
de n'avoir jamais veritablement
aimé. Tout fon amour eftoit
dans fa tefte , & ne defcendoit
jamais dans fon coeur. Cet amour
du Mercure Galant. · 47
fpirituel & coquet eft encore la
caufe pourquoy fes Lettres font
fi peu touchantes , & prefque
toutes remplies de fauffes pointes,
qui marquent un efprit badin
qui ne fçait que plaifanter . Or il
eft certain qu'en amour la plaifanterie
n'eft pas moins ridicule,
qu'une trop grande fageffe. Les
Lettres amoureufes de Voiture
ne font
pas des Originaux que la
Jeuneffe doive copier , mais que
dis-je , copier? Toutes les Lettres.
d'amour doivent eftre originales.
Dans toutes les autres on peut
prendre de bons modelles ,
les imiter ; mais icy il faut que
le coeur parle fans Truchement.
Qui fe laiffe gagner par des paroles
empruntées , mérite bien
d'en eftre la Dupe. L'amour eft
&
48
Extraordinaire
affez éloquent , laiffez le faire ;
s'il eft réciproque, on fçaura vous
entendre, & vous répondre . Mais
c'eft affez parler des Lettres d'a
mour, tout le monde s'y croit le
plus grand Maiftre.
Je pourrois ajoûter icy les Lettres
de Politique ; mais outre
qu'elles font compriſes dans les
Lettres d'affaires, il en eft comme
de celles d'amour. Le Cabinet
& la Ruelle obfervent des
regles particulieres , qui ne font
connues que des Maiftres . Il n'y
a point d'autres préceptes à pra
tiquer, que ceux que l'Amour &
la Politique infpirent ; mais neanmoins
fi l'on veut des modelles
des Lettres d'affaires, on ne peut
en trouver de meilleures que celles
du Cardinal du Perron , & du
Cardinal
du Mercure Galant.
49
Cardinal d'Offat, puis qu'au fentiment
de M'de la Mote leVayer,
la Politique n'a rien de plus confiderable
que les Lettres de ce
dernier.
Voila à peu prés l'ordre qu'on
peut tenir dans les Lettres . Cependant
il faut avouer qu'elles ne
font plus aujourd'huy das les bor.
nes du StileEpiftolaire . Celles des
Sçavans , font des Differtations ,
& des Préfaces ; celles des Cavaliers
& des Dames , des Entretiens
divers , & des Converſations
galantes. Si un Ecclefiaftique
écrit à quelqu'un fur la naiffance
d'un Enfant , il luy fait un
Sermon fur la fécondité du Ma.
riage , & fur l'éducation de la
Jeuneffe. Si c'eſt un Cavalier qui
traite le mefme fujet , il fe divertit
Q.de Fuillet 1683.
E
So Extraordinaire
fur les Couches de Madame , il
complimente le petit Emmailloté
, & faifant l'Aftrologue avant
que de finir fa Lettre , il
allume déja les feux de joye de
fesVictoires, & compofe l'Epithalame
de fes Nôces. Neantmoins
on appelle tout cela de belles &
de grandes Lettres ; mais on de
vroit plus juſtement les appeller
de grands Difcours , & de petits
Livres , au bas deſquels , comme
dit M' de Girac , on a mis voftre
tres-humble & tres- obeiſſant Serviteur.
Il n'y a plus que les Procureurs
qui demeurent dans le veritable
caractere des Lettres . On
ne craint point d'accabler une
Perfonne par un gros Livre fous
le nom de Lettre ; & je me fouviens
toûjours de la Lettre de
du Mercure Galant.
SI
trente- fix pages que Balfac écrivit
à Coftar , & dont ce dernier
ſe tenoit fi honoré. C'eſt à qui
en fera de plus grandes , & qui
pour un mot d'avis , compoſera
un Avertiffement au Lecteur,
mais quand on envoye de ces
grandes Lettres à quelqu'un , on
peut luy dire ce que Coftar dit
à Voiture , peut - eſtre dans un
autre fens , Habes ponderofiffimam
Epiftolam ,, quanquam non maximi
ponderis. Mais ces Meffieurs veu
lent employer le papier & écrire,
donec charta defecerit. C'est ce qu'a
fait M' de la Motte le Vayer dans
1 fes Lettres , qui ne font que des
compilations de lieux communs,
S & qu'avec raifon il a nommées
petits Traitez en forme de Lettres
, écrites à diverfes Perfonnes
E ij
32 Extraordinaire
ftudieuſes. Cependant il prétend
à la qualité de Seneque François,
& il dit que perfonne n'avoit encore
tenté d'en donner à la France
, à l'imitation de ce Philofophe.
Il éleve extrémement les
Epiftres de Seneque , afin de
donner du luftre aux fiennes . II
a raifon ; car il eft certain que
toute l'Antiquité n'a rien de
comparable en ce genre , non pas
mefme les Epiftres de Cicéron ,
qui toutes élegantes , & toutes
arbaniques qu'elles font , n'ont
rien qui approche, non feulement
du brillant & du folide de celles
de Seneque , mais encore de jene-
fçay- quel air , qui touche , qui
plaift , & qui gagne le coeur &
l'efprit , dés la premiere lecture .
Mais enfin quoy que ces petits
du Mercure Galant.
53
Ouvrages qu'on appelle Lettres,
n'ayent que le nom de Lettres,
c'eſt une façon d'écrire tres - fpirituelle
, tres- agreable , & mefme
tres - utile , comme on le voit par
les Lettres de M' de la Motte le
Vayer , qui font pleines d'érudi
tion , d'une immenfe lecture , &
d'une folide doctrine . Il n'a tenu
qu'à la Fortune , dit M' Ogier,
que les Lettres fçavantes de Balzac,
n'ayet efté des Harangues &
des Difcours d'Etat . Si on en ofte
le Monfeigneur , & voftre tres-humble
Serviteur , elles feront tout ce
• qu'il nous plaira ; & il ajoûte
apres Quintilien , que le Stile
des Lettres qui traitent de Sciences
, va du pair avec celuy de
l'Oraifon . Je voudrois donc qu'on
donnaſt un nouveau nom à ce
E iij
34
Extraordinaire
genre d'écrire , puis que c'eft
une nouvelle choſe. Je voudrois
encore qu'on laiſſaſt aux
Lettres d'affaires & de refpect,
l'ancien Stile Epiſtolaire , & que
tout le refte des chofes qu'on
peut traiter avec fes Amis , ou
avec les Maîtreffes , portaft le
nom dont on feroit convenu .
En effet ne feroit- il pas à propos
qu'une Lettre qu'on écrit à un
Homme fur la mort de fa Femme
, ne fuft pas une Oraifon funebre
; celle de conjoüiffance ,
une Panilodie , celle de recommandation
, un Plaidoyé , & ainſi
des autres , que les diverfes conjonctures
nous obligent d'écrire.
Ce n'eft pas que ces Livres en
forme de Lettres , manquent d'agrément
& d'utilité , on les peut
du Mercure Galant.
55
3.
lire fans ennuy quand elles font
bien écrites , & mefme on y apprend
quelquefois plus de chofes
que dans les autres Ouvrages ,
qui tiennent de l'ordre Romanefque
, ou de l'Ecole ; mais on ne
doit trouver dans chaque chofe
que ce qu'elle doit contenir. On
cherche des Civilitez & des
Complimens dans les Lettres , &
non pas des Hiftoires , des Sermons
, ou des Harangues ; on a
raifon de dire qu'il faut du temps
pour faire une Lettre courte , &
fuccincte. Ce n'eft pas un paradoxe
, non plus que cette autre
maxime , qu'il eft plus aifé de
faire de longues Lettres , que de
courtes ; tout le monde n'a pas
cette brieveté d'Empereur dont
parle Tacite , & tous les demis
E iiij
36
Extraordinaire
beaux Efprits ne croyent jamais
en dire affez , quoy qu'ils en difent
toûjours trop .
Il feroit donc à propos qu'on
remift les chofes au premier état,
on trouveroit encore affez d'autres
fujets , pour faire ce qu'on
appelle de grandes Lettres , &
l'on auroit plus de plaifir à y travailler
fous un autre nom ; car ce
qui fait aimer cette façon d'écrire
, c'est que beaucoup de
Perfonnes qui ont extrémement
de l'efprit , le font paroiftre par là.
Tout le monde ne fe plaift pas à
faire des Livres , & il feroit fâcheux
à bien des Gens , d'étoufer
tant de belles penſées , & de
beaux fentimens , dont ils veulent
faire part à leurs Amis. Les
Femmes fpirituelles font intedu
Mercure Galant.
$7
reffées en ce que je dis , auffibien
que les Hommes galans .
Ces Hommes doctes du Cercle ,
& de la Rüelle , dont les opinions
valent mieux que toute la doctrine
de l'Univerfité , & dont un
jour d'entretien vaut dix ans d'école
; les Balzac , les Coftar, les
Voiture , fe font rendus inimortels
par leurs grandes Lettres , &
cette lecture a plus poly d'Efprits ,
& plus fait d'honneftes Gens , que
tous les autres Livres. En effet
il y a bien de la diférence entre
leur Stile , & le langage figuré
de la Poëfie , l'emphatique des
Romans , & le guindé des Orateurs
, fans parler de cet ar de
politeffe , & de galanterie , qu'on
ne trouve paschez les autres Autheurs.
Si nous en croyons CoЯar
$8
Extraordinaire
dans Epiftre de fes Entretiens
qu'il dédie à Conrard , l'invention
de ces fortes de Lettres luy
eft deuë , & à Voiture . Nous
nous avifames , dit- il , M' de Voiture
& moy de cette forte d'Entretiens
qui nous fembloit une image
affez naturelle de nos Converfations
ordinaires, & qui lioit une fi étroite
communication de pensées entre deux
abfens , que dans noftre éloignement,
nous ne trouvions guéres à dire
qu'une fimple & legere fatisfaction
de nos yeux , & de nos oreilles. Tout
ce qu'on peut ajoûter à cela , eſt
que ces fortes de Lettres font feu
lement l'image de la Converfation
de deux Sçavans ; car d'autres
Lettres auffi longues , feroient
de faides images de la Converfation
des Ignorans , & du
du Mercure Galant.
59
vulgaire , mais enfin je voudrois
que l'Académie euft efté le Parain
de ce que nous appellons de
grandes Lettres.
Difons maintenant quelque
chofe des Billets , qu'on peut
nommer les Baftards des Lettres
& des Epiftres,fi j'ofe parler ainfi.
Ce que j'appellois tantoft des
Lettres d'affaires , fe nomme
quelquefois des Billets . Les Amans
mefme s'en fervent , quand
ils expriment leur paffion en racourcy
. Ce genre d'écrire fuplée
à toutes les Lettres communes,
& ce qui eft commode c'eft
qu'on n'y obferve point les qualitez
. Les noms de Monfieur &
de Madame s'y trouvent peu , toû
jours en parenteſe , & jamais au
commencement. J'ay crû que
60 Extraordinaire
cette invention eftoit venuë de la
lecture des Romans , où l'on s'appelle
Tirfis & Silvandre , & où
il n'y a que les Roys , & les Reynes
, aufquels on donne la qualité
de Seigneurs , & de Dames ; mais
j'ay remarqué qu'autrefois dans
les Lettres les plus férieuſes , on
n'obfervoit pas ces délicateffes
de cerémonies , comme de mettre
toûjours à la tefte , Sire, écrivant
au Roy ; ou Monseigneur , écrivant
à quelque Prince, ou à quelque
Grand, & de laiffer un grand
eſpace entre le commencement
de la Lettre. Toutes les Epiftres
dédicatoires de nos anciens Autheurs
en font foy , & commencent
comme celles des Tragédies
de Garnier. Si nous , originaires
Sujets de Voftre Majesté, Sire , vous
du Mercure Galant. 61
devons naturellement nos Perfonnes,
&c. Voila comme ce Poëte écrit
à Henry III . & à M¹ de Rambouillet
, Quand la Nobleffe Françoife
embraffant la vertu comme vous
faites , Monfeigneur , &c. Cela
femble imiter le Stile Epiſtolaire
des Anciens , dont le cerémonial
eftoit à peu prés de cette forte ,
car j'appelle ainfi ces fcrupuleuſes
regles de civilité , que
quelques uns ont introduites
dans les Lettres. Quoy qu'il en
foit , on dit que Madame la Marquife
de Sablé a inventé cette
maniere d'écrire commode &
galante , qu'on nomme des Billets.
Nous luy fommes bien redeva
bles de nous avoir délivrez par
ce moyen de tant de civilitez fâcheufes
, & de complimens in
-
62 Extraordinaire
fuportables. Ce n'eft pas qu'il n'y
faille apporter quelque modification
, car on en abufe en beaucoup
de rencontres , & l'on rend
un peu trop commun , ce qui n'ef
toit employé autrefois que par les
Perfonnes de la premiere qualité,
envers leurs inférieurs , d'égal à
égal , & dans quelque affaire de
peu d'importance , ou dans une
occafion preffante. Enfin les Bil
lets doivent eftre fuccincts pour
l'ordinaire , & n'eftre pas fans
civilité. Seneque veut que ceux
que nous écrivons à nos Amis ,
foient courts. Quandje vous écris,
dit- il à Lucilius , il me semble que
je ne dois pas faire une Lettre , mais
un Billet , parce que je vous vois , je
vous entens , & je fuis avec vous.
En effet , les Billets n'ayant lieu
du Mercure Galant.
63
que lors qu'on n'eft pas éloigné
les uns des autres , ou lors qu'on
n'a pas le loifir d'écrire plus amplement
, il n'eft pas befoin d'un
grand nombre de paroles , il ne
faut écrire que ce qui eft abfolument
neceffaire , & remettre
le refte à la premiere occafion.
Il femble qu'avec la connoiffance
de toutes ces chofes , il ne
foit pas difficile de réüffir dans le
Stile Epiftolaire. Cependant je
ne craindray point de dire que
les plus habiles Hommes n'y rencontrent
pas toûjours le mieux,
& qu'une Lettre bien faite eft le
chefd'oeuvre d'un bel Efprit . Il
y a mefme des Gens qui en ont
infiniment , qui n'ont aucun talent
pour cela , & qui envient
avec M' Sarazin , la condition de
64
Extraordinaire
leurs Procureurs , qui commencent
toutes leurs Lettres par je
vous diray , & les finiffent par je
fuis. Je ne m'en étonne pas . Il
n'y a point de plaifir à fe com.
mettre , & c'eft ordinairement
par les Lettres qu'on juge de l'ef
prit d'un Homme . Če doit eftre
fon veritable portrait , & s'il a
du bon fens , ou s'il en manque,
il cft impoffible qu'on ne le voye
par là . On voit bien à ta Lettre ,
dit Théophile répondant à un
Fat , que tu n'es pas capable de
beaucoup de choses. Qui ne fait pas
bien écrire , ne fçait pas bien imaginer.
Ton entendement n'eft pas
plus agreable que ton file. Ceux
qui brillent dans la Converfation
, & dans les Ouvrages de
galanterie , ont quelquefois de
du Mercure Galant. 65
la peine à s'affujettir aux regles
aufteres d'une Lettre férieufe. Il
ya encore bien des Gens qui ne
fçauroient écrire que comme ils
parlent , & ce n'eft pas cela .
Rien n'impofe fur le papier , la
voix , le gefte , ne peuvent s'y
peindre avec le difcours , & ces
chofes bien fouvent en veulent
plus dire que ce qu'on écrit . Mais
comme on ne dit pas aux Gens
les chofes de la maniere qu'on les
écrit , on ne doit pas auffi leur
écrire de la maniere qu'on leur
parle , & comme dit M le Chevalier
de Meré , Il y a de cerm
taines Perfonnes quiparlent bien en
apparence , & qui ne parlent pas
bien en effet. Comme ilfaut duſoin,
& de l'application pour bien écrire
& de
tes Perfonnes ne veulent pas fe don-
Q.deJuillet 1683 .
E
66 Extraordinaire
ner tant depeines , & c'est pourquoy
elles font rarement de belles Lettres .
De plus , ajoûte´ce galant Homme
, ces beaux Efprits commencent
toûjours leurs Lettres trop finement,
ils ne fçauroient les foutenir. Cela
les ennuye , les laffe , & les dégoûte.
Cependant ilfaut toûjours rencherir
fur ce qu'on adit en commençant, &
lors qu'une Lettre eft longue , tant de
fubtilité devient laffante. Enfin il ne
faut ny outrer, nyforcer , ny tirer de
loin ce qu'on veut dire , cela réuſſit
toûjours mal.
La pratique de toutes ces regles
, peut rendre un Homme ha
bile en ce genre d'écrire , & rien
n'eſt plus capable de luy donner
de la réputation. Nous l'avons
veu dans quelques Autheurs modernes
, & ce que les Anciens
du Mercure Galant.
67
2
J
1
S
nous ont laiſſé du Stile Epifto .
laire , l'emporte pour l'agrément
& la délicateffe , fur tous les autres
Ecrits. Les Epiftres de Ci
céron , les Epiftres de Seneque,
& celles d'Ovide , font encore
les délices des Sçavans , pour ne
rien dire des Epiftres de S. Jérôme
, de S. Grégoire , de S. Ber
nard , & de plufieurs autres Peres
de l'Eglife , où l'on ne voit pas
moins d'efprit , & d'éloquence,
que de doctrine , & de pieté.
Fermer
Résumé : DU STILE EPISTOLAIRE.
Le texte explore l'art épistolaire, soulignant que l'écriture est l'image de la parole, elle-même reflet de la pensée. La parole est divine et rapide, tandis que l'écriture est durable et fixe les pensées, permettant ainsi de communiquer à distance et de conserver les connaissances et les actions des grands hommes. L'écriture épistolaire est particulièrement utile pour suppléer à l'absence et à l'éloignement des personnes. Les anciens Gaulois, par exemple, étaient braves et savants sans l'aide de l'écriture, mais dans le commerce de la vie, les lettres permettent de se parler et de s'entretenir comme si l'on était ensemble. Elles donnent une forte idée de la personne aimée, comme le dit une amoureuse portugaise, et sont nommées les 'discours des absents', permettant à l'homme de se répandre et de se communiquer dans le monde entier. Le texte critique ceux qui rendent l'écriture des lettres difficile et fastidieuse, préférant la simplicité et la naturalité. Il mentionne que l'art de l'écriture épistolaire a été formalisé par certains auteurs, mais que ces règles peuvent sembler affectées et inutiles. Les lettres doivent respecter le decorum, c'est-à-dire le respect, l'honnêteté et la bienséance, mais ces formalités varient selon le type de lettre (compliment, affaire, galanterie). Le texte distingue quatre types de lettres : les lettres d'affaires, les lettres de compliment, les lettres de galanterie et les lettres d'amour. Les lettres de compliment sont les plus difficiles à écrire, car elles doivent flatter la vanité des destinataires. Les lettres doivent être naturelles et refléter les pensées et les sentiments de l'auteur, même si elles sont souvent fardées pour plaire. Le texte aborde également les caractéristiques des lettres amoureuses et des réponses aux Lettres portugaises, soulignant que ces réponses ne sont pas froides ou languissantes, mais plutôt judicieuses et rassurantes. Il compare les expressions de l'amour entre hommes et femmes, notant que les femmes se laissent souvent submerger par la passion, tandis que les hommes intègrent la raison et la conduite pour rendre l'amour constant et durable. Les lettres d'amour sont rares et nécessitent de véritables sentiments amoureux. L'amour est présenté comme l'inventeur des lettres, permettant aux amants de communiquer à distance. Ces lettres doivent être tenues secrètes et sont mieux exprimées en poésie. Le texte discute des 'grandes Lettres' qui reflètent la conversation entre savants, et des 'Billets', qualifiés de 'bâtards des Lettres et des Épîtres', utilisés pour des communications brèves et informelles. Les billets sont pratiques car ils ne suivent pas les formalités des lettres traditionnelles. Ils sont attribués à Madame la Marquise de Sablé, qui a simplifié les lettres en supprimant les civilités excessives. Cependant, les billets doivent rester courtois et concis, adaptés aux situations urgentes ou aux communications entre proches. Le texte souligne la difficulté de bien écrire une lettre, considérant qu'elle est le chef-d'œuvre d'un bel esprit. Il mentionne que certains, malgré leur intelligence, manquent de talent épistolaire. Les lettres bien écrites révèlent l'esprit de leur auteur. Enfin, le texte insiste sur la nécessité de suivre des règles pour maîtriser l'art épistolaire, citant des auteurs anciens et modernes dont les épîtres sont des modèles de délicatesse et d'agrément.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 252-285
ELOGE DU GRAND CORNEILLE A MONSIEUR L'ABBÉ DES VIVIERS AUMOSNIER du Roy, Chanoine de Constance, Protonotaire du Saint Siege.
Début :
Il seroit difficile que l'Ouvrage qui suit ne vous plust pas, / Je voy bien, Monsieur, que vous m'écrivez, non seulement pour m'apprendre [...]
Mots clefs :
Grand, Corneille, Poète, Gloire, Horace, Roi, Ouvrage, Théâtre, Vieillesse, Pièces, Éclat, Louanges, Sentiments, Divertissements, Beauté, Esprit, Agréable, Mort, Excellence, Déclin, Éloge funèbre, Discours
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ELOGE DU GRAND CORNEILLE A MONSIEUR L'ABBÉ DES VIVIERS AUMOSNIER du Roy, Chanoine de Constance, Protonotaire du Saint Siege.
isseroitdifficile que fOuvrage qui
fuitne t'eus plaflpàs,puùqu'ilefi de
M. de laFevrtrie
,
&fait à la gloire
du fameux M.deCorneille, àla mort
duquelveuiavez, donnédeslarmes»
ELOGE
DU GRAND CORNEILLE
A MONSIEURL'ABBE
DES VIVIERS AUMOSNIER.
du Roy, Chanoine de Constance,
Protonotaire du Saint
Siege. jE voy bien, Monsieur, que
vous m'écrivez, non feulement
- - pour mapprendre la mort de
l'incomparable Monsieur Corneille,
mais encore pour m'engagerà
faire son Oraison Funèbre,
comme si un Panégyrique de ma
façon
,
pouvoit contribuer quelque
chose à sa mémoire ; mais
enfin il ne tiendra pas à*vous,5c àmoy
,
quetoutle monde no
l'admire, &; que ses Envieux, 6c
ses Ennemis, ne soient contraints
de reconnoistre son mérite.Mélons
donc nos larmes avec celles
du Parnasse, &de tous les beaux
esprits qui pleurent la mort de
cet Illustre, ouplutost mélons
nos voix parmy celles de toute la
France, qui chante si hautement
ses louanges. Que dis-je, toute
la France? Rome & l'Italie. entiere
ne luy refuseront pas à sa
mort, des applaudissemens qu'-
elles luy accorderent pendant sa
vie, lors qu'un grand Pape en fit
les éloges ; car enfin, Monsieur.
qui n'est pas convaincu du prix
& de l'excellence de l'admirable
Corneille?Et ne pouvons-nous
pasdirede luy,ceque Virgilea
ditautrefois de son Héros, ou du
moins de ion Daphnis?
Bine ufqm adfydera moins.
Le plus excellent Critique de
nostre Siecle
,
& qu'on pourroit
justement appeller le Génie de la
Satyre,a reconnu leméritédece
grand Homme. Il a remarqué
des défautsdans les plus celébré-
Aurheursj il a fait la guerre
genéralementà tous nos Poëtes,
& par sa delicatesse
,
& par ion
,discernement
,
il les a presque
tous mis au desespoir. Cependant
il a toûjours excepté de sa
cenfute l'Illustre Mr Corneille,
.& mesme ill'a toujours proposé
comme un grand Maistre de
FAit; digne de leiintnattalité., Zc
- de la donner aux autres. Voicy
comme il en parle au Roy.
Etparmy tant£Autbeurs,jtveux
bien£avouer,
Apollon en connoiifqui te peuvent
-
louer.
oiji,j*efcay quentre ceux qui t'adrèssent
leursveilles,
Parmy les Pelletiers,eonn ccoommpittee des
corneilles.
Et dans sa Poëtique, où il désigne
quatre Poëtes qui doivent
travailler à la gloire&au divertissementdu
Rov. eCornâUe pourtoyrallumantfo»
audace,
Soit encor le Corneille, & du Cid &
£Horace.
I.
Il sembleroit d'abord que M.
Despreaux feroit du sentiment
de ceux dont M. Corneille se
plaint dans cette belle Epistre
qu'il adressa au Roy, il y aquelquesannées.
;
J'affaiblis, ou dumoins ilssi le jermaient.
Et qu'il n'arien faitdepuis Horace
&.. le Çid,deUÉorcede ces
deux Pièces ; mais si l'on y fait
un peu de reflexion,on verra
que M. Boisleau est d'un sentimenttout
contraire. Illuytrouve
encore la mesme vigueur, &
le juge capable plus quejamais de
travailler au divertissement du
plus grand, Roy du monde. Ce
feu estoit encore sous la cendre,
il n'estoit pas encore éteint ,il
n'estoit feulement qu'assoupy, &
on levoyoit avec lemefme éclat
& la mesme ardeurquand il en
estoitbesoin. Estcequ'ilneparoissoit
pas dans Sertorius, dans
Oedipe& dans Rhodogune?Eftce
que ces Ouvrages estoientsans
force & languissans
, &que luy
mesme ait eu raison de dire au
Roy?
1
-
Cefont desmalheureux élouffiZJ AU
Berceau, jqL Jjhtunfiul de tes regards peut tirer
du Tomkedu.
Non, non, M. Corneillea
toujours eu le mesmefeu &Ilde
mcÍme génie que dans Horace
,& dans le Cid. Les regards de
sa Majesté pouvoient, je l'avoue,
donner un nouveau lustreàses
Pieces; mais elles meritoient bien
aussi ses regards favorables ; car
il n'y en a aucune qui manque
de grace& de beauté, ôc il a pû
dire hardiment de ses Ouvrages.
Achevé, les derniers rient rien qttï
dégénéré,
Rienqui lesfajfecroire enfansdut*
autrepere.
Il faut donc avouer que M,
Corneille n'a point vieilly,&n'a
point dégeneré. Cependant
l'Autheur des Nouvelles nouvelles,
ditqu'il a pris un vol 1J
haut, que l'âge l'oblige malgré
luy de descendre. Si cet Autheur
a dit cela en parlant de Sophonisbe,
qu'a-t'il pû dire depuis
Mais enfin si les Pieces du grand
Corneille n'ont pas toutes la mesme
vigueur,&la mesme beauté,,
est-ce une raison de l'acculerde
vieillesse, &de s'écrier foy-meC.
we? • Pour bien écrire encorjay trop long*
tempsécrity1l -'r,.
MUls rides dufient passent jufq$ta*
l'esprit
Les Poëtes ont cela de commun
avec les belles Femmes,
qu'iln'y a rienqu'ils a pprehendent
tant que de vieillir
, ou di*
moins de paroistre vieux; & pour
ce sujet, ils font à leurs écrits,
tout ce que lesautres font à leurs
visages. Il semble que les Mufes
leur ayent inspiré cette inclinanation.
Comme elles font toujours
vierges & belles
,
ils,! voudraient
ettre toujours jeunes&
vigonreux Il n'y a rien qu'ils
ne faisent pour conserver cet
agrément,& cette fleur de jeunesse
quifait tout l'êclat, &tout
le brillant de leurs Ouvrages,
Horaceestoitdece sentiment;il
nesouhaitoit ny les honneurs, ny
les richesses
;
il secontentoitd'une
viefrugale & tranquille. Mais ildemandoit au grand Apollon,
d'estre toujourscet Horace
agréable& charmant, cet Horace
plein d'esprit & de feu, cet
Horace les délices de Mecenas ôc
d'Auguste.
Frui parâtù dr validomt'hi
LatoedûRtsxc?precorintégra
Cllm ment*:ntc turptm fencttam
Degere, ueccythata camtim.
Vous voyezcomme il appréhende
la vieillesse, & qu'il l'appelle
la honte & l'infamie des
Poëtes.UnCommentateurd'Horace
, dit sur ces paroles,Nec turpcm
Sencctam. Non delirentem, vel
inhonoratam ferutttutrn,fed lauda
hiltvt
,
dr jucundam. En effet,
Horace & tous les Poëtes doivent
craindre ces deux choses.
Le bon sens & la faveur ne les accompagnent
pas toujours.L'oserây-
je dire, en vous parlant de
M. Corneille? Les Poëtes ontun
grand panchant à la folie;& le
déclin de leur âge est bien souvent
le déclin de leur fortune. Il
faut donc sacrifieràApollon,pour
obtenir comme Horace cette
vieillesse agréable & glorieuse
toutenfemble.
Mais les voeux de Virgile sontà
mon gré bien plus nobles, &bien
plusgenéreux. Horacenecherche
icy que sa [atisFaébon- particuliere.
Unedemandequeleplaisir
&lajoye;&il craintautant
que sa vieillessene soit privée de laMusique, que de l'honneur &
dela gloire. Il ne demande pas
une longue vie, ny une vieillesse
heureuse pour loüer Auguste, &
Mecenas ; mais feulement pour
vivre long-temps,& pour vivre
agréablement:.Virgile au contraire
ne souhaite de longues années
& d'heureux jours, que
pour loüer dignementPollion,
& pour chanter sa gloire.
Omwitamlonge marnâtpars ultimA
vit*,
Spiritut,&\quantumfat erittua di.
cercfaté.
M.Corneille faitles mêmes fou*
haits,& il est bien plus fasché d'être
vieux, que de ce qu'on croit
qu'il a vieilly.Cependant il confa.
creau Roy ce qui luy reste de vie,
& veut finir comme il a commencé
, en travaillant toujours
à la gloire de son Prince, mais il
veut que le Roy profice du temps,
8c fc haste de luy commander
quelque chose. Car
L'offreriejipasbicngranâe, &le
moindre moment,
Teut dispenser mes voeux de l'accomplissement.
Préviens ce dur moment par des ordres
propices,
Compte tous mes desirs pourautant de
x, Jervices. Et laraisonqui l'obligeà parler
dela sorte, c'est que
Cesilluflresbien-tofiriauront plus
- rienàcraindre,
C'estledernier édat d'un feu prefA
s'éteindre,
Sur le pointd'expirer il ta"cbee--
blouir,
Etnefrappt les yeux queiosrs'éva
nüir.
Ou
Oucommeil aditailleurs:
IJ^uipq7rcujtaiJulcc'oambetrftoeusilanmotr,t Jetteun plus viféclat,& tout£uii
coup séteint. ,,,,",,,,, w
»"* Mais,Monsieur
, ce quifaifoit
sa crainte, n'estoit pas la perte
d'une si belle vie, de cette vie
de l'esprit qui le rendra immortel
àla Posterité, & dont lesderniersmomensont
jetté tant d'éclat
& de lumieres; ill'a toujours
possedée sans interruption & sans
foiblesse, & il pouvoit direaussi
iustementque Malherbe.
Je fuù vaincu du temps,jecede kses
outrages,
Mon cjprii feulementexemptdesi "- rigueur9-' Adequoy témoignerenCes derniers
Ouvrages,
SApremierevigueur.
LuJuiJJànüs faveurs dont Pllrnaf/è
m'honore.
Non loin de mon Berceau commencèrent
leur cours,
Je les pojfedayjeune, & les possede
encore,
AUfin de mes jonrs.
Il n'y -avoit queles foiblesses
du corps ,
qui pouvoient allarmer
Mr Corneille,&luy faire dira
en parlant de Sophocle.
le niraypassiloin, d" si mes quinzeluflres,
Fontencor quelque peineaux Modernesillujlres.
S'il en eft^defâcheuxjujqu'a s'en chagriner,
lenauraypou long-tempsA lesimportuner.
Cependant un peu de j-al-ousie
femblefe mêleràsa viei llesse, &
luy faire regarder la reputatiort
de nos jeunes Poëtes, avecquelque
sorte d'émulation; mais pouvoit-
il estre fâché de voir briller
ses Disciples de l'éclat de ses
rayons, & qu'ils empruntaient
quelques lumieres de cette gloire
qui l'environnoit?N'étoit-il point
assez remply de cette éclatante
renommée qu'il s'était acquise,&
que personne ne luy avoit disputée?
Ilest vray que l'honneur est
quelque chose de plus cher, èc
de plus prétieux que la vie. Il
est vray que la vieillesse est ordinairement
avare, mais quelqu'un
a-t-ilpilléoucritiquéses Ouvrages?
On les fuit, on les imite, en
cela feulement où ils ne font pas
inimitables
; car c'est encoreun
avantage qui luy est particulier.
Il a ouvert la Carriere, mais qui
a pû courre avec luy ? Y at'il encor
quelque chose à remporter
au delà du prix qui luy estoit deu?
Nos Poëtes modernes ont prétendu
feulement envisager le but
qu'il avoit touché, & de quelques
loüanges qu'ils soient dignes
, & quelques récompenses
qu'ils reçoivent de la Posterité,
le grand Corneilleaura toûjours
l'avantage de les avoir devancez
en gloire aussi bien qu'en mérite.
Pour 010Y ,
s'il m'est permis de
dire mon sentiment des Ouvrages
de M[ Corneille,je trouve
que trois choses l'ontmisau det:
fus de tous les Autheurs qui ont
paru en ce genre d'écrire; & ces
trois choses l'ont rendu avec justice
digne de la réputation & de
l'immortalité qu'il s'est acquise.
Personne n'a mieux appliquéce
qu'il a pris des Anciens que luy.
Personne n'a mieux entendu le
Théeatre que luy. Personne enfin
n'a écrit en ce genre,d'unemaniére
plus solide& plus durable.Voila,
Monsieur, de la maniere que je
comprens le grand Corneille,&
cequifaitàmonavis,qu'on luy a
donné tant de loüanges.
Si le Théâtre doit en France
toute sa gloire & tout son appuy
au grand Cardinal de Richelieu,il
doit toute sa beauté, & tous ses
ornemens à l'incomparableCorneille.
Commeavant ceCardinal
Théatre estoit peu de chose, le
avant ce Poëtela Comédieavoit
peu d'estime. Les Pieces de Théatre
n'estoient que de grossieres
ébauchesaussi imparfaites quele
Théâtre mesme. Celuy icy n'avoit
point de Loix
,
celles-là n'avoient
point de Regles ; mais ce
grand Ministre faisant son divertissement
de Li Comédie, la Scene
vit alors le plus grand changement
qui eut jamais paru sur le
Théatre. La pudeurJ'honnesteté
,
la bienséance en chasserent
l'effronterie
,
l'impudence & le
libertinage. Enfin la presence
du Cardinal ne purifia pas seulementle
Théâtre
,
il devinr une
étude aussibienqu'unlieude divertissement.
Mais de tous les
Poëtes qui travaillerent à ce
grand Ouvrage, Mr Corneille
sur celuy qui remplir mieux l'idée
que ce Ministre en avoit
conceuë. En effet qui a porté
plus loin que luy l'excellence &
la majesté du Poëme Dramatique?
Qui en a mieux connu les
régles? Qui a eu plus de lumieres
sur ce sujet? Il a réprimé cette
colereimpétueuse, 8ccet amour
licentieux qui faisoient l'horreur
& la corruption de la Scene. Il
en a modéré toutes les passions,
& a joint l'utile, & l'agréable
dans <;es patrions. Il a suivy les
régles avec exactitude
,
mais il
s'en est détaché avec prudence,
& je ne sçay s'il est plus admirable
,
lors qu'illes fuit, que lors
qu'il s'en éloigne. Lors qu'il les
observe,ilsuit Aristote, Horace
& l'antiquité qui souvent n'est
pas sans défauts,&quis'oppose
presque toûjours à nos moeurs,
Seà nostre temps; mais lors qu'il
s'en écarte
,
c'eil: un grand génie
qui sçait ce qui nous plaist,&ce
qui nous déplaist; & pour lors les
regles qu'il tire de cette connoifs-- sance, bien qu'opposées à celles
d'Aristote,sont pourtant les plus
seures&les plus infaillibles. ,:.7 Quelques-uns jaloux de la
gloire de Mr Corneille, n'ont pû
souffrir qu'il ait porté la connois.
sance du Théâtre
,
plus loin que
la Poëtique d'Arsftore. Ils ont
critiquéses Pieces, & ont voulu
que les regles condamnasssent un desesOuvrages, qui avoitréüssi
sans les regles. On dit mesme
que le grand Cardinal estoit de
la partie; maisles beaux Ouvrages
font non seulement au dessüs
des regles, ils font encore au
dessus de lasuffisance&del'authorité.
En vain contre le Cidm Minijhefi"
ligue,
Tout Paris four cbimenea lesjeux
de Rodrigue.
&AcadémieenCerps a beau le cesurer,
Le Public révoltés'objlineal'admirer.
Le Cid fera donc toujours une
preuve immortelle de l'excellent
génie de Mr Corneille. Mairet,
des Marets, Scudery
,
&tant
d'autresont travaillé comme luy
au Poëme Dramatique
,
mais
qu'ont ilsfait devant ou après le
Cid, qui approche du merite de
cette Piece ? Scudcrv, tour appuyé
qu'il estoit d'Aristote,& du
grand Cardinal qui faisoit la for.
tune& la destinée des Ouvrages
de son temps, n'a jamais pu faire
en faveur de l'AmourTirannique,
ce que le Public a fait pour le
Cid. Mais si l'Illustre Corneille atriomphé en dépit d'Aristote,
quelsavantages n'ail point eus
lors qu'il a suivy cét excellent
Maistre de l'Art Poërique? Qjelles
Pieces approchent de la réhu,
laritéde celles qu'il a travaillées
sur ses Préceptes ? Arminius le
disputera-ila ~Ciuna? toineà Rodogune ? Les Vinonmiresà
Dom Sanche d'Aragon?"
Il faut donc demeurer d'accord
qu'il l'emporte en ce genre sur
tous les Poëtes qui l'ont précedé
, soit qu'il suive Aristote ou
qu'il s'en éloigne
; & comme il
dit quelque part luy mesme;si les
premiers qui ont travaillé pour
le Théâtre
, ont travaillé sans
exemple, n'auronsnous pas le
mesme privilege ? Les regles des
Anciens font bonnes, continuëil,
mais leur methode n'est pas
de nostre Siècle; &. qui s'attacheroit
à ne marcher que sur
leurs pas, feroit sans doute peu
de progrez, & divertiroit mal
sonAuditoire. C'estlàentendre
Aristore, mais c'est mieux entendre
le Théatre qu'Aristote. Il
faut lire les Anciens, il faut les
étudier,il fautconnoistre.
- -- vos exemplaria Groecs.
NoBumbvcrfate wauu ,
verfite
diurnâ.
Mais ilne faut pas toujours les
suivre, il faut s'en éloigner quelquefois.
C'estunArt,il faut le
perfectionner, & pour cela aller
plus loin que les Anciens, si l'on
veut découvrir quelque
-
chose.
Il faut. aller au delà des regles
pour en établir de meilleures.
.Nilintcntatum nostri liquere Poé't£t
Nccminimum mtruere decus, vejligia
Groeca
Aufidefcrere.
Il faut faire de nouvelles découvertes.
Il faut risquer quand
ce feroit à ses périls, comme il l'a
dit luy mesme
,
& c'est ce qu'il a
pratiqué si heureusement
,
qu'il
s'est acquis par là la réputation
du piusgrand MustreduThéâtre
qui ait jamaisesté.
Mais s'il a esté plus loin que
les Anciens
,
il a ponssé les Anciens
plus loin qu'ils ne croyoient
aller. Ilapenetréleurgenie,&
luya donné toute l'étenauë qu'il
pouvoit avoir. Ila rectifié, leurs
moeurs, & leurs sentimens, sans
les rendre semblables aux nôtres.
Il a fait les Anciens meilleurs
sans nous les faite ressembler,
ny parler comme nous, 8c
nous comme|eux. Enfin tous ces
Caractères ont esté plûtost des
Originaux que des Copies. Il a
embelly Rome&Athènes;mais
de Rome & d'Athènes, il n'en a
point fait Paris. Il a toujours distingue
l'Areopage & le Senar,
du Parlement, & du Chastelet;
& si LOÜIS LE GRAND ressembleà
Cesar, il distingue toujours
l'Empereur des François,du Conquerant
des Gaules. Voila pour
ce qui regarde les moeurs, & les
caracteres. Quedirons-nousdes
Piecesde Théatre des Anciens,
qu'il a traitées & donc il a soûtenu
le genie & l'invention? Telles
font OCdlpé, Medée, & les
autres qu'il a tirées des Grecs &
des Latins, dans lesquelles on
peut voir cette belle & délicate
imitation des Anciens. Il donne
un tour à tout ce qu'il prend
d'eux, qu'il accommode à son
genie, mais qui est toujours propre
à leur caractere. Ce n'est
point du Latin en François,encore
moins du François en Latin,
Vous m'entendez
,
Monsieur, il
rend les pcnÍees des Anciens naturelles
en nostre Langue, mais
ces pensées ne font point Françoises,
elles demeurent toujours
Grecques & Romaines. C'estoit
le défaut des Poëtes qui l'avoient
précedé
,
ils parloient toujours
comme les Anciens, & faisoient
toujours parler les Anciens comme
eux;c'est à dire que leurs sentimens
estoient François, & leurs
expressions Latines. Quelleconfusion!
quelle barbarie! Cependant
cette Science pedantesque
faisoit une partie de leur entousiasme.
Ils faisoient gloire des
Galimathias, & croyoient n'être
pas Poëtes, si leurs Ouvrages
ne ressembloient aux Oracles.
Pour moy je vous avoüe que je
reconnois la Poësie divine en
cela, de s'estre tirée d'une pareille
obscurité. !Ær Corneille est
un de ceux quia le plus travaillé
à luy donner cette élegance &
cette pureté, dans laquelle nous
la voyions aujourd'huy. Rien
n'est plus net, rien n'est plusno- -
ble que sa diction. Il a de la facilité,
de la.grâce ; il*le
beau tour ,
&. ce font lesqualitez
deson slilequilerendent à mon
avis si recommandable
, & qui
l'élevent au dessus des autres. Il
a écrit d'une maniere solide &
durable, & propre pour tous
les temps ; d'un stile égal, ny
trop vieux, ny trop nouveau.
Point d'affectation
,
point de
préciosité, s'il m'est permis d'user
de ce mot. Toutes ses expressions
font de mise & de bon aloy
,
& sa
Poësie est aussi chaste pour les
moeurs, que pour le stile, ce qui
rendra sa memoire immortelle,
& fera estimer ses Ouvrages dans
tous les Siecles.
Aprés cela, Monsieur
,
puisje
trouver à redire aux honneurs
qu'il a receus de nostre grand
Monarque
,
& luy refuser un
grain d'encens, lors qu'on luy
donne par toutmille loüanges?
Je souscris hautement à cette
grande réputation
,
& j'approuve
qu'il ait dit au Roy dans son remerciement.
Mais centre ces abtu que j'aurûts de
fiffrages
Situ donnois le tiena mes derniers
Ouvrages!
iz me souviens mesme avec
joye du renouvellement d'estime
qu'il plut à Sa Majesté de luy
marquer il y a quelques années,
& qu'Ellese soit Souvenuëdece
Vers.
Sire, un bon mot de grace an Pere de
la chaise.
On ne sçauroit trop payer le
fli vice des Muses, & sur toutle
travail de M. Corneille.
lefers depuàdix am, mais cefi pat
d'autres bras,
J>)ucje versepour toy dufangdans
noscombats,
lepleureciicoreunFils & trembleray
pour l'autre,
Tant que Mtirstroublera Un repos é*
le fJofJre.
Jamais Virgile ne sur plus à
plaindre,quandil décritles maux
que la Guerreluy avoit faits.
Barbarmhasfeçetes?
Mig jamais aussiVirgilenefut
mieux récompensé d'Auguste,
que Mr Corneille l'a esté de nôtre
Grand Monarque. Ilest certain
que tout ce qu'Alexandre a
fait pour Homere, tout ce qu'-
Augusteafait pour Virgile, tout
qu Henry III. a fait pour des
Portes, n'approche point de l'estime
que le Roy a toujours euë
pourcetexcellent Poëte.
Il en connoissoit le merite, &
son rare discernement rendra
toujours sa glorie solide & durable.
Ainsi il pouvoit dire dans
un autre sens que Virgile.
- - - -- Sedcarminatantum
Ncflra valent,
Mais pour joüir d'uneréputatation
aussi longue & aussi glorieuse
que celle de Sophocle, auquel
il a ressemblé en tant de
choses
,
& jusqu'à son vieil âge,
il a toujours eu en veüe lesActions
éclatantes du Roy,& ena iaiffe
une éternelle image dans tous ses
écrits. Le Théatre en effet, ne
peur mieux estre employé qu'à
representerlesvertus du Prince,
& le Prince ne peut ailleurs recevoir
de plus dignes loüanges.
Sa gloire y paroist sans flaterie.
Il y remarque sa Personne & sa
conduite. Il y voit ce qu'il a fait
& ce qu'il doit faire. Enfin quand
le Poëte est habile, le Poëme
Dramatique est un miroir,où le
Prince se voit, & où les Sujets
voyentlePrince.Quinereconnoift
dans Attila nostre invincible
Monarque
,
fous le nom de
Meroüée? Ce n'est point là Celà..
ou Alexandre, c'est L o ii i s
LE GRAND.Ce n'est pointaussi
Aristophane ou Virgile qui en
ont fait le Portraie, c'est l'incomparable
Corneille qui pouvoir
direen mourant quis caneret
Nympk,is, ou plutost quis canerct
Ktccs ? Car si Appelles seul estoit
digne de peindre Alexandre,Corneille.
seul étoit digne depeindre
Loiiis LEGRAND. C'est ce que
j'ay toujourspensédecetillustre
Poëte, & ce que j'ay crudevoir
vous écrire pour vostre Msraction,
& la mienne. Je fuis, &c.
fuitne t'eus plaflpàs,puùqu'ilefi de
M. de laFevrtrie
,
&fait à la gloire
du fameux M.deCorneille, àla mort
duquelveuiavez, donnédeslarmes»
ELOGE
DU GRAND CORNEILLE
A MONSIEURL'ABBE
DES VIVIERS AUMOSNIER.
du Roy, Chanoine de Constance,
Protonotaire du Saint
Siege. jE voy bien, Monsieur, que
vous m'écrivez, non feulement
- - pour mapprendre la mort de
l'incomparable Monsieur Corneille,
mais encore pour m'engagerà
faire son Oraison Funèbre,
comme si un Panégyrique de ma
façon
,
pouvoit contribuer quelque
chose à sa mémoire ; mais
enfin il ne tiendra pas à*vous,5c àmoy
,
quetoutle monde no
l'admire, &; que ses Envieux, 6c
ses Ennemis, ne soient contraints
de reconnoistre son mérite.Mélons
donc nos larmes avec celles
du Parnasse, &de tous les beaux
esprits qui pleurent la mort de
cet Illustre, ouplutost mélons
nos voix parmy celles de toute la
France, qui chante si hautement
ses louanges. Que dis-je, toute
la France? Rome & l'Italie. entiere
ne luy refuseront pas à sa
mort, des applaudissemens qu'-
elles luy accorderent pendant sa
vie, lors qu'un grand Pape en fit
les éloges ; car enfin, Monsieur.
qui n'est pas convaincu du prix
& de l'excellence de l'admirable
Corneille?Et ne pouvons-nous
pasdirede luy,ceque Virgilea
ditautrefois de son Héros, ou du
moins de ion Daphnis?
Bine ufqm adfydera moins.
Le plus excellent Critique de
nostre Siecle
,
& qu'on pourroit
justement appeller le Génie de la
Satyre,a reconnu leméritédece
grand Homme. Il a remarqué
des défautsdans les plus celébré-
Aurheursj il a fait la guerre
genéralementà tous nos Poëtes,
& par sa delicatesse
,
& par ion
,discernement
,
il les a presque
tous mis au desespoir. Cependant
il a toûjours excepté de sa
cenfute l'Illustre Mr Corneille,
.& mesme ill'a toujours proposé
comme un grand Maistre de
FAit; digne de leiintnattalité., Zc
- de la donner aux autres. Voicy
comme il en parle au Roy.
Etparmy tant£Autbeurs,jtveux
bien£avouer,
Apollon en connoiifqui te peuvent
-
louer.
oiji,j*efcay quentre ceux qui t'adrèssent
leursveilles,
Parmy les Pelletiers,eonn ccoommpittee des
corneilles.
Et dans sa Poëtique, où il désigne
quatre Poëtes qui doivent
travailler à la gloire&au divertissementdu
Rov. eCornâUe pourtoyrallumantfo»
audace,
Soit encor le Corneille, & du Cid &
£Horace.
I.
Il sembleroit d'abord que M.
Despreaux feroit du sentiment
de ceux dont M. Corneille se
plaint dans cette belle Epistre
qu'il adressa au Roy, il y aquelquesannées.
;
J'affaiblis, ou dumoins ilssi le jermaient.
Et qu'il n'arien faitdepuis Horace
&.. le Çid,deUÉorcede ces
deux Pièces ; mais si l'on y fait
un peu de reflexion,on verra
que M. Boisleau est d'un sentimenttout
contraire. Illuytrouve
encore la mesme vigueur, &
le juge capable plus quejamais de
travailler au divertissement du
plus grand, Roy du monde. Ce
feu estoit encore sous la cendre,
il n'estoit pas encore éteint ,il
n'estoit feulement qu'assoupy, &
on levoyoit avec lemefme éclat
& la mesme ardeurquand il en
estoitbesoin. Estcequ'ilneparoissoit
pas dans Sertorius, dans
Oedipe& dans Rhodogune?Eftce
que ces Ouvrages estoientsans
force & languissans
, &que luy
mesme ait eu raison de dire au
Roy?
1
-
Cefont desmalheureux élouffiZJ AU
Berceau, jqL Jjhtunfiul de tes regards peut tirer
du Tomkedu.
Non, non, M. Corneillea
toujours eu le mesmefeu &Ilde
mcÍme génie que dans Horace
,& dans le Cid. Les regards de
sa Majesté pouvoient, je l'avoue,
donner un nouveau lustreàses
Pieces; mais elles meritoient bien
aussi ses regards favorables ; car
il n'y en a aucune qui manque
de grace& de beauté, ôc il a pû
dire hardiment de ses Ouvrages.
Achevé, les derniers rient rien qttï
dégénéré,
Rienqui lesfajfecroire enfansdut*
autrepere.
Il faut donc avouer que M,
Corneille n'a point vieilly,&n'a
point dégeneré. Cependant
l'Autheur des Nouvelles nouvelles,
ditqu'il a pris un vol 1J
haut, que l'âge l'oblige malgré
luy de descendre. Si cet Autheur
a dit cela en parlant de Sophonisbe,
qu'a-t'il pû dire depuis
Mais enfin si les Pieces du grand
Corneille n'ont pas toutes la mesme
vigueur,&la mesme beauté,,
est-ce une raison de l'acculerde
vieillesse, &de s'écrier foy-meC.
we? • Pour bien écrire encorjay trop long*
tempsécrity1l -'r,.
MUls rides dufient passent jufq$ta*
l'esprit
Les Poëtes ont cela de commun
avec les belles Femmes,
qu'iln'y a rienqu'ils a pprehendent
tant que de vieillir
, ou di*
moins de paroistre vieux; & pour
ce sujet, ils font à leurs écrits,
tout ce que lesautres font à leurs
visages. Il semble que les Mufes
leur ayent inspiré cette inclinanation.
Comme elles font toujours
vierges & belles
,
ils,! voudraient
ettre toujours jeunes&
vigonreux Il n'y a rien qu'ils
ne faisent pour conserver cet
agrément,& cette fleur de jeunesse
quifait tout l'êclat, &tout
le brillant de leurs Ouvrages,
Horaceestoitdece sentiment;il
nesouhaitoit ny les honneurs, ny
les richesses
;
il secontentoitd'une
viefrugale & tranquille. Mais ildemandoit au grand Apollon,
d'estre toujourscet Horace
agréable& charmant, cet Horace
plein d'esprit & de feu, cet
Horace les délices de Mecenas ôc
d'Auguste.
Frui parâtù dr validomt'hi
LatoedûRtsxc?precorintégra
Cllm ment*:ntc turptm fencttam
Degere, ueccythata camtim.
Vous voyezcomme il appréhende
la vieillesse, & qu'il l'appelle
la honte & l'infamie des
Poëtes.UnCommentateurd'Horace
, dit sur ces paroles,Nec turpcm
Sencctam. Non delirentem, vel
inhonoratam ferutttutrn,fed lauda
hiltvt
,
dr jucundam. En effet,
Horace & tous les Poëtes doivent
craindre ces deux choses.
Le bon sens & la faveur ne les accompagnent
pas toujours.L'oserây-
je dire, en vous parlant de
M. Corneille? Les Poëtes ontun
grand panchant à la folie;& le
déclin de leur âge est bien souvent
le déclin de leur fortune. Il
faut donc sacrifieràApollon,pour
obtenir comme Horace cette
vieillesse agréable & glorieuse
toutenfemble.
Mais les voeux de Virgile sontà
mon gré bien plus nobles, &bien
plusgenéreux. Horacenecherche
icy que sa [atisFaébon- particuliere.
Unedemandequeleplaisir
&lajoye;&il craintautant
que sa vieillessene soit privée de laMusique, que de l'honneur &
dela gloire. Il ne demande pas
une longue vie, ny une vieillesse
heureuse pour loüer Auguste, &
Mecenas ; mais feulement pour
vivre long-temps,& pour vivre
agréablement:.Virgile au contraire
ne souhaite de longues années
& d'heureux jours, que
pour loüer dignementPollion,
& pour chanter sa gloire.
Omwitamlonge marnâtpars ultimA
vit*,
Spiritut,&\quantumfat erittua di.
cercfaté.
M.Corneille faitles mêmes fou*
haits,& il est bien plus fasché d'être
vieux, que de ce qu'on croit
qu'il a vieilly.Cependant il confa.
creau Roy ce qui luy reste de vie,
& veut finir comme il a commencé
, en travaillant toujours
à la gloire de son Prince, mais il
veut que le Roy profice du temps,
8c fc haste de luy commander
quelque chose. Car
L'offreriejipasbicngranâe, &le
moindre moment,
Teut dispenser mes voeux de l'accomplissement.
Préviens ce dur moment par des ordres
propices,
Compte tous mes desirs pourautant de
x, Jervices. Et laraisonqui l'obligeà parler
dela sorte, c'est que
Cesilluflresbien-tofiriauront plus
- rienàcraindre,
C'estledernier édat d'un feu prefA
s'éteindre,
Sur le pointd'expirer il ta"cbee--
blouir,
Etnefrappt les yeux queiosrs'éva
nüir.
Ou
Oucommeil aditailleurs:
IJ^uipq7rcujtaiJulcc'oambetrftoeusilanmotr,t Jetteun plus viféclat,& tout£uii
coup séteint. ,,,,",,,,, w
»"* Mais,Monsieur
, ce quifaifoit
sa crainte, n'estoit pas la perte
d'une si belle vie, de cette vie
de l'esprit qui le rendra immortel
àla Posterité, & dont lesderniersmomensont
jetté tant d'éclat
& de lumieres; ill'a toujours
possedée sans interruption & sans
foiblesse, & il pouvoit direaussi
iustementque Malherbe.
Je fuù vaincu du temps,jecede kses
outrages,
Mon cjprii feulementexemptdesi "- rigueur9-' Adequoy témoignerenCes derniers
Ouvrages,
SApremierevigueur.
LuJuiJJànüs faveurs dont Pllrnaf/è
m'honore.
Non loin de mon Berceau commencèrent
leur cours,
Je les pojfedayjeune, & les possede
encore,
AUfin de mes jonrs.
Il n'y -avoit queles foiblesses
du corps ,
qui pouvoient allarmer
Mr Corneille,&luy faire dira
en parlant de Sophocle.
le niraypassiloin, d" si mes quinzeluflres,
Fontencor quelque peineaux Modernesillujlres.
S'il en eft^defâcheuxjujqu'a s'en chagriner,
lenauraypou long-tempsA lesimportuner.
Cependant un peu de j-al-ousie
femblefe mêleràsa viei llesse, &
luy faire regarder la reputatiort
de nos jeunes Poëtes, avecquelque
sorte d'émulation; mais pouvoit-
il estre fâché de voir briller
ses Disciples de l'éclat de ses
rayons, & qu'ils empruntaient
quelques lumieres de cette gloire
qui l'environnoit?N'étoit-il point
assez remply de cette éclatante
renommée qu'il s'était acquise,&
que personne ne luy avoit disputée?
Ilest vray que l'honneur est
quelque chose de plus cher, èc
de plus prétieux que la vie. Il
est vray que la vieillesse est ordinairement
avare, mais quelqu'un
a-t-ilpilléoucritiquéses Ouvrages?
On les fuit, on les imite, en
cela feulement où ils ne font pas
inimitables
; car c'est encoreun
avantage qui luy est particulier.
Il a ouvert la Carriere, mais qui
a pû courre avec luy ? Y at'il encor
quelque chose à remporter
au delà du prix qui luy estoit deu?
Nos Poëtes modernes ont prétendu
feulement envisager le but
qu'il avoit touché, & de quelques
loüanges qu'ils soient dignes
, & quelques récompenses
qu'ils reçoivent de la Posterité,
le grand Corneilleaura toûjours
l'avantage de les avoir devancez
en gloire aussi bien qu'en mérite.
Pour 010Y ,
s'il m'est permis de
dire mon sentiment des Ouvrages
de M[ Corneille,je trouve
que trois choses l'ontmisau det:
fus de tous les Autheurs qui ont
paru en ce genre d'écrire; & ces
trois choses l'ont rendu avec justice
digne de la réputation & de
l'immortalité qu'il s'est acquise.
Personne n'a mieux appliquéce
qu'il a pris des Anciens que luy.
Personne n'a mieux entendu le
Théeatre que luy. Personne enfin
n'a écrit en ce genre,d'unemaniére
plus solide& plus durable.Voila,
Monsieur, de la maniere que je
comprens le grand Corneille,&
cequifaitàmonavis,qu'on luy a
donné tant de loüanges.
Si le Théâtre doit en France
toute sa gloire & tout son appuy
au grand Cardinal de Richelieu,il
doit toute sa beauté, & tous ses
ornemens à l'incomparableCorneille.
Commeavant ceCardinal
Théatre estoit peu de chose, le
avant ce Poëtela Comédieavoit
peu d'estime. Les Pieces de Théatre
n'estoient que de grossieres
ébauchesaussi imparfaites quele
Théâtre mesme. Celuy icy n'avoit
point de Loix
,
celles-là n'avoient
point de Regles ; mais ce
grand Ministre faisant son divertissement
de Li Comédie, la Scene
vit alors le plus grand changement
qui eut jamais paru sur le
Théatre. La pudeurJ'honnesteté
,
la bienséance en chasserent
l'effronterie
,
l'impudence & le
libertinage. Enfin la presence
du Cardinal ne purifia pas seulementle
Théâtre
,
il devinr une
étude aussibienqu'unlieude divertissement.
Mais de tous les
Poëtes qui travaillerent à ce
grand Ouvrage, Mr Corneille
sur celuy qui remplir mieux l'idée
que ce Ministre en avoit
conceuë. En effet qui a porté
plus loin que luy l'excellence &
la majesté du Poëme Dramatique?
Qui en a mieux connu les
régles? Qui a eu plus de lumieres
sur ce sujet? Il a réprimé cette
colereimpétueuse, 8ccet amour
licentieux qui faisoient l'horreur
& la corruption de la Scene. Il
en a modéré toutes les passions,
& a joint l'utile, & l'agréable
dans <;es patrions. Il a suivy les
régles avec exactitude
,
mais il
s'en est détaché avec prudence,
& je ne sçay s'il est plus admirable
,
lors qu'illes fuit, que lors
qu'il s'en éloigne. Lors qu'il les
observe,ilsuit Aristote, Horace
& l'antiquité qui souvent n'est
pas sans défauts,&quis'oppose
presque toûjours à nos moeurs,
Seà nostre temps; mais lors qu'il
s'en écarte
,
c'eil: un grand génie
qui sçait ce qui nous plaist,&ce
qui nous déplaist; & pour lors les
regles qu'il tire de cette connoifs-- sance, bien qu'opposées à celles
d'Aristote,sont pourtant les plus
seures&les plus infaillibles. ,:.7 Quelques-uns jaloux de la
gloire de Mr Corneille, n'ont pû
souffrir qu'il ait porté la connois.
sance du Théâtre
,
plus loin que
la Poëtique d'Arsftore. Ils ont
critiquéses Pieces, & ont voulu
que les regles condamnasssent un desesOuvrages, qui avoitréüssi
sans les regles. On dit mesme
que le grand Cardinal estoit de
la partie; maisles beaux Ouvrages
font non seulement au dessüs
des regles, ils font encore au
dessus de lasuffisance&del'authorité.
En vain contre le Cidm Minijhefi"
ligue,
Tout Paris four cbimenea lesjeux
de Rodrigue.
&AcadémieenCerps a beau le cesurer,
Le Public révoltés'objlineal'admirer.
Le Cid fera donc toujours une
preuve immortelle de l'excellent
génie de Mr Corneille. Mairet,
des Marets, Scudery
,
&tant
d'autresont travaillé comme luy
au Poëme Dramatique
,
mais
qu'ont ilsfait devant ou après le
Cid, qui approche du merite de
cette Piece ? Scudcrv, tour appuyé
qu'il estoit d'Aristote,& du
grand Cardinal qui faisoit la for.
tune& la destinée des Ouvrages
de son temps, n'a jamais pu faire
en faveur de l'AmourTirannique,
ce que le Public a fait pour le
Cid. Mais si l'Illustre Corneille atriomphé en dépit d'Aristote,
quelsavantages n'ail point eus
lors qu'il a suivy cét excellent
Maistre de l'Art Poërique? Qjelles
Pieces approchent de la réhu,
laritéde celles qu'il a travaillées
sur ses Préceptes ? Arminius le
disputera-ila ~Ciuna? toineà Rodogune ? Les Vinonmiresà
Dom Sanche d'Aragon?"
Il faut donc demeurer d'accord
qu'il l'emporte en ce genre sur
tous les Poëtes qui l'ont précedé
, soit qu'il suive Aristote ou
qu'il s'en éloigne
; & comme il
dit quelque part luy mesme;si les
premiers qui ont travaillé pour
le Théâtre
, ont travaillé sans
exemple, n'auronsnous pas le
mesme privilege ? Les regles des
Anciens font bonnes, continuëil,
mais leur methode n'est pas
de nostre Siècle; &. qui s'attacheroit
à ne marcher que sur
leurs pas, feroit sans doute peu
de progrez, & divertiroit mal
sonAuditoire. C'estlàentendre
Aristore, mais c'est mieux entendre
le Théatre qu'Aristote. Il
faut lire les Anciens, il faut les
étudier,il fautconnoistre.
- -- vos exemplaria Groecs.
NoBumbvcrfate wauu ,
verfite
diurnâ.
Mais ilne faut pas toujours les
suivre, il faut s'en éloigner quelquefois.
C'estunArt,il faut le
perfectionner, & pour cela aller
plus loin que les Anciens, si l'on
veut découvrir quelque
-
chose.
Il faut. aller au delà des regles
pour en établir de meilleures.
.Nilintcntatum nostri liquere Poé't£t
Nccminimum mtruere decus, vejligia
Groeca
Aufidefcrere.
Il faut faire de nouvelles découvertes.
Il faut risquer quand
ce feroit à ses périls, comme il l'a
dit luy mesme
,
& c'est ce qu'il a
pratiqué si heureusement
,
qu'il
s'est acquis par là la réputation
du piusgrand MustreduThéâtre
qui ait jamaisesté.
Mais s'il a esté plus loin que
les Anciens
,
il a ponssé les Anciens
plus loin qu'ils ne croyoient
aller. Ilapenetréleurgenie,&
luya donné toute l'étenauë qu'il
pouvoit avoir. Ila rectifié, leurs
moeurs, & leurs sentimens, sans
les rendre semblables aux nôtres.
Il a fait les Anciens meilleurs
sans nous les faite ressembler,
ny parler comme nous, 8c
nous comme|eux. Enfin tous ces
Caractères ont esté plûtost des
Originaux que des Copies. Il a
embelly Rome&Athènes;mais
de Rome & d'Athènes, il n'en a
point fait Paris. Il a toujours distingue
l'Areopage & le Senar,
du Parlement, & du Chastelet;
& si LOÜIS LE GRAND ressembleà
Cesar, il distingue toujours
l'Empereur des François,du Conquerant
des Gaules. Voila pour
ce qui regarde les moeurs, & les
caracteres. Quedirons-nousdes
Piecesde Théatre des Anciens,
qu'il a traitées & donc il a soûtenu
le genie & l'invention? Telles
font OCdlpé, Medée, & les
autres qu'il a tirées des Grecs &
des Latins, dans lesquelles on
peut voir cette belle & délicate
imitation des Anciens. Il donne
un tour à tout ce qu'il prend
d'eux, qu'il accommode à son
genie, mais qui est toujours propre
à leur caractere. Ce n'est
point du Latin en François,encore
moins du François en Latin,
Vous m'entendez
,
Monsieur, il
rend les pcnÍees des Anciens naturelles
en nostre Langue, mais
ces pensées ne font point Françoises,
elles demeurent toujours
Grecques & Romaines. C'estoit
le défaut des Poëtes qui l'avoient
précedé
,
ils parloient toujours
comme les Anciens, & faisoient
toujours parler les Anciens comme
eux;c'est à dire que leurs sentimens
estoient François, & leurs
expressions Latines. Quelleconfusion!
quelle barbarie! Cependant
cette Science pedantesque
faisoit une partie de leur entousiasme.
Ils faisoient gloire des
Galimathias, & croyoient n'être
pas Poëtes, si leurs Ouvrages
ne ressembloient aux Oracles.
Pour moy je vous avoüe que je
reconnois la Poësie divine en
cela, de s'estre tirée d'une pareille
obscurité. !Ær Corneille est
un de ceux quia le plus travaillé
à luy donner cette élegance &
cette pureté, dans laquelle nous
la voyions aujourd'huy. Rien
n'est plus net, rien n'est plusno- -
ble que sa diction. Il a de la facilité,
de la.grâce ; il*le
beau tour ,
&. ce font lesqualitez
deson slilequilerendent à mon
avis si recommandable
, & qui
l'élevent au dessus des autres. Il
a écrit d'une maniere solide &
durable, & propre pour tous
les temps ; d'un stile égal, ny
trop vieux, ny trop nouveau.
Point d'affectation
,
point de
préciosité, s'il m'est permis d'user
de ce mot. Toutes ses expressions
font de mise & de bon aloy
,
& sa
Poësie est aussi chaste pour les
moeurs, que pour le stile, ce qui
rendra sa memoire immortelle,
& fera estimer ses Ouvrages dans
tous les Siecles.
Aprés cela, Monsieur
,
puisje
trouver à redire aux honneurs
qu'il a receus de nostre grand
Monarque
,
& luy refuser un
grain d'encens, lors qu'on luy
donne par toutmille loüanges?
Je souscris hautement à cette
grande réputation
,
& j'approuve
qu'il ait dit au Roy dans son remerciement.
Mais centre ces abtu que j'aurûts de
fiffrages
Situ donnois le tiena mes derniers
Ouvrages!
iz me souviens mesme avec
joye du renouvellement d'estime
qu'il plut à Sa Majesté de luy
marquer il y a quelques années,
& qu'Ellese soit Souvenuëdece
Vers.
Sire, un bon mot de grace an Pere de
la chaise.
On ne sçauroit trop payer le
fli vice des Muses, & sur toutle
travail de M. Corneille.
lefers depuàdix am, mais cefi pat
d'autres bras,
J>)ucje versepour toy dufangdans
noscombats,
lepleureciicoreunFils & trembleray
pour l'autre,
Tant que Mtirstroublera Un repos é*
le fJofJre.
Jamais Virgile ne sur plus à
plaindre,quandil décritles maux
que la Guerreluy avoit faits.
Barbarmhasfeçetes?
Mig jamais aussiVirgilenefut
mieux récompensé d'Auguste,
que Mr Corneille l'a esté de nôtre
Grand Monarque. Ilest certain
que tout ce qu'Alexandre a
fait pour Homere, tout ce qu'-
Augusteafait pour Virgile, tout
qu Henry III. a fait pour des
Portes, n'approche point de l'estime
que le Roy a toujours euë
pourcetexcellent Poëte.
Il en connoissoit le merite, &
son rare discernement rendra
toujours sa glorie solide & durable.
Ainsi il pouvoit dire dans
un autre sens que Virgile.
- - - -- Sedcarminatantum
Ncflra valent,
Mais pour joüir d'uneréputatation
aussi longue & aussi glorieuse
que celle de Sophocle, auquel
il a ressemblé en tant de
choses
,
& jusqu'à son vieil âge,
il a toujours eu en veüe lesActions
éclatantes du Roy,& ena iaiffe
une éternelle image dans tous ses
écrits. Le Théatre en effet, ne
peur mieux estre employé qu'à
representerlesvertus du Prince,
& le Prince ne peut ailleurs recevoir
de plus dignes loüanges.
Sa gloire y paroist sans flaterie.
Il y remarque sa Personne & sa
conduite. Il y voit ce qu'il a fait
& ce qu'il doit faire. Enfin quand
le Poëte est habile, le Poëme
Dramatique est un miroir,où le
Prince se voit, & où les Sujets
voyentlePrince.Quinereconnoift
dans Attila nostre invincible
Monarque
,
fous le nom de
Meroüée? Ce n'est point là Celà..
ou Alexandre, c'est L o ii i s
LE GRAND.Ce n'est pointaussi
Aristophane ou Virgile qui en
ont fait le Portraie, c'est l'incomparable
Corneille qui pouvoir
direen mourant quis caneret
Nympk,is, ou plutost quis canerct
Ktccs ? Car si Appelles seul estoit
digne de peindre Alexandre,Corneille.
seul étoit digne depeindre
Loiiis LEGRAND. C'est ce que
j'ay toujourspensédecetillustre
Poëte, & ce que j'ay crudevoir
vous écrire pour vostre Msraction,
& la mienne. Je fuis, &c.
Fermer
Résumé : ELOGE DU GRAND CORNEILLE A MONSIEUR L'ABBÉ DES VIVIERS AUMOSNIER du Roy, Chanoine de Constance, Protonotaire du Saint Siege.
Pierre Corneille, dramaturge français, est renommé pour son génie et son mérite exceptionnel, même reconnu par des critiques rigoureux comme Nicolas Boileau. Contrairement à l'idée d'un déclin avec l'âge, ses œuvres tardives telles que 'Sertorius', 'Œdipe' et 'Rodogune' montrent une vigueur constante. Corneille aspirait à rester productif jusqu'à la fin de sa vie, redoutant surtout la perte de sa capacité créative. Il a profondément influencé le théâtre français en élevant le niveau de la comédie et en introduisant des règles et une moralité sur scène. Avant Richelieu et Corneille, le théâtre était grossier et dépourvu de règles. Corneille a su modérer les passions et allier l'utile à l'agréable dans ses œuvres, respectant les règles classiques tout en sachant s'en affranchir avec prudence. Ses pièces, comme 'Le Cid', ont toujours rencontré un succès populaire incontestable. Son style est décrit comme solide, durable, clair, noble, facile et gracieux, exempt d'affectation et de préciosité. La reconnaissance royale envers Corneille est comparée aux honneurs accordés à Homère, Virgile et autres grands poètes. Le théâtre, selon le texte, permet de représenter les vertus du prince et de montrer au prince sa propre image et celle de ses sujets. Corneille est ainsi considéré comme le seul digne de peindre Louis le Grand.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 118-167
LA DEFFENSE DES BOUTS-RIMEZ, OU Réponse à la Lettre de Mr de Bellocq, qui est dans le Mercure Galant du mois de Juillet 1694.
Début :
L'Ouvrage qui suit merite vostre curiosité ; il est de Mr / Mes Amis de Cabinet, qui sçavent mes goûts, & mes [...]
Mots clefs :
Bouts-rimés, Rimes, Sonnet, Poésie, Poètes, Jeu, Lanternistes, Gloire, Style, Matière, Perroquet, Jean-François Sarasin, Sentiments, Poète, Toulouse, Princesse de Conty, Auteur, Poème, Parnasse, Défense
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA DEFFENSE DES BOUTS-RIMEZ, OU Réponse à la Lettre de Mr de Bellocq, qui est dans le Mercure Galant du mois de Juillet 1694.
LA DEFFENSE
DES BOUTS-RIMEZ,
OV
Réponfià laLettredeAdr
,
de Bellocq, qui cil dans
le MercureGalant du
moisdeJuillet 1694..
M 1 !1.. Es Amis de Cabinet
qui sçavent mes goûts,
&mes sentimens pour les ouvrages
d'esprit,s'etonneront
sans doutede me voir prendec
la deffense des Bouts rimez,
pour kfquels je leur ay
toujours marqué assez peu
d'inclination, & mesine pour
le Sonnet ordinaire, qui est
entre les petits POëlUtS) le
chef
-
d'oeuvre des Poëtes;
mais quoy qu'on n'aime pas
certaines choses,on ne laisse
pas de les estimer, &de les
loüer quand elles le méritent,
& qu'elles ont l'approbation
des habilesgens,&desconnoisseurs.
J'aychargé autrefois
mes tablettes & ma memoire
desplus beaux Sonmets,
sans oubliermesme celuy
luy ic Desportes,qui faisoit
les délices de Henry III. &
qui valut dix mille écus àce
Poëte. C'estl'ouvrage d'efpric
lIr plus precieux, & qui a elle
le mieux payé. Je recite encore
souvent les Sonnées de
Job & d'U ranie, & si j'avois
esté de ce. tem ps là, j'aurois
esté Jobelin,ou Uranin, car
assurement j'eussepris party,
&je n'aurois pas fait comme
Balzac., & plusïeurs autres
beaux Esprits
,
qui n'osesent
jamais se déclarer ny pourny
contre. Les Bouts - rimez de
Sarasin sur la mort du Perroquet,
m'onttoujours plû; &
pour venir à ceux que Mrs les
Académiciens de Toulouse,
nommez Lanternistes, ont
propofezau Public,je trouve
le Sonnet du Chevalier de
Pont, qui a remporté le Prix,
fort beau. Peut estremesme
qu'on m'auroit vû dans le
Mercure Galant luy en disputer
la gloire, si d'autres occuparions
ne m'en avoient
empêché; carquand ils'agit
d'un Prix à la loüange du
Roy
,
il est difficile de n'estre
pas tenté d'entrer dans la lice
comme les autres. C'tlt
une témerité qui est pardon-.
nable. Aussi j'avouë que ce
n' est point par prudence ou
par modestie que je ne l'ay
pas fait; mais à l'heure qu'il
est, je ne m'aviferay pas de
grossir le triomphe du Vainqueur
par le nombre des
Vaincus. Je fuis plÛlOtl: d'avis,
battu pour battu
,
de
prendre le party des Boursrimez
,que je voy tom ber en
ruine, si quelqu'un ne s'oppose
à Mr Bellocq ,qui vient
de leur faire une cruelle guerre,
dans une Letrre fort spi.
rituelle, & galamment écrite,
t
qui se trouve dans le Mercure;
Galant du mois de Juillet dernier.
L'entrepriseest hardie,
maiselle est loüable, quand
mesme je n'y réuffirois pas,
& si j'y réussis, quel honneur
n'auray-je point d'avoir combattu
le General Bellocq
» rétabli les Bouts-rimez, &:
défendu lacause des Lanternistes?
Cela me donne des
idées qui me réjouissent pa
avance, &qui me font pren
dre la plumeaux perils de qui
il apparciendra. -
Cependant comme j'en
treprens feulement ladefense I
des Bouts rimez
,
& que je
n'aynullement en vûë d'attaquer
M1 Bellocq, pour qui
j'ay toute l'estime&toutela
consideration que ses Ouvrages
J
peuventinspirer dans
l'esprit d'un honneste homme,
je n'ay pas dessein de
faire une Critique de cette
Apologie,quoy qu'il foit
permis de repousser la force
par la force. On ne doit donc
pas s'attend re que je m'atta.
che icy à examiner sa Letrre,
& son Sonnet pour Madame
la Princesse de Conty. La
Lettre est pleine d'esprit, de
sel, & d'agrément, & s'il y
quelque chose de dur &
di
violent qui recombe sur Mrs
les Lanternistes, c'est à eu»]
de le peser,& d'y faire toute
l'attention qu'il leur plaira.
Pour le Sonnet, l'incomparable
Princesseà ia gloire de"
laquelle il cit fait, le met à
couvert de toute censure.
Neanmoins comme l'Auteur
arelevé luy-mesme le mot de
J.tobufte dans le sens qu'il
luya donné, & dont il se fait
un scrupule, je veux bien luy
dire ma pensée la.d,,ssus)&je
le fais d'autant plus volontiers,
que cela peur servir aî
l'intelligence des Bouts rimez,
& pour les julttfler auprés
de ceux qui sont prévenus
concre ce genre de Poësie.
Il est surprenant que !\,P
Bellocq, qui se récrie tant
contre la bizarreriedesBoutsrimez,
ait rendu celuy de Rohaflt
barbare
,
de propre ôc
simple qu'il eltoua par rafplication
metaphorique qu il
en afaite. A le bi n prendre,
les Bouts rimez doivent estre
composez determes propres,
naturels&usitez,quoy qu'ils
paroissent heteroclites & barbares,
& toute leur singularité
ne vient que de leur arrangement,
& du peu de convenance
qu'ilsontensemble-
Il est vray que pour les remplir
plus facilement, on peut,
leur donner un sens figuré,
O mais il ne faut pas abuser de
cette regle
, autrement on
fait un Sonnet en galimatias,
qui n'a rien de naturel, en
quoy consiste toute sa beauté
;
naturel difficile à attraper,
& qu'on ne trouve qu'en
s'éloignant de la metaphore,
& en Lissant aux mots leur
signification propre & ordinaire.
Cette façon de parler
est trop hardie,surtoutdans
un petit Poëmeoù tout doit
estre poli, exact & correct.
Cette epithete pourroit passer
dans quelque description
d'un Poëme Epique, où la
fougue du Poëte, qui ne luy
donne pas le loisir de réflechir,
efi. pardonnable; mais
icy,où l'on doit agir de sang
rassis, on ne luy fera point de
grâce, ny de quartier , par
la raison mesme qu'il en devroit
leplus attendre pour la
beauté & l'élegance deson
stile, qu'il a fait paroistre ailleurs.
Un celebre Auteur, ennemy
dangereux & redoutable,
& qui avoit lçu joindre l'adresseà
la force,tenta autrefois
la deffaite des Boutsrimez
, mais si Dulot fut
vaincu, & les Bouts-rimez
mis en fuite, la défaite ne fut
pas entiere
,
& le vainqueur
ne joüit paslong
- temps du'
fruit de sa victoire. Comme
Sarazin entreprit cette guerre
sans necessité
,
& seulement
pour complaire à un grand
Prince qu'il servoit, il sir paroistre
plus d'emportement
& de faux zele, que de prudence
,& de conduite; car
puis qu'il avoit rempli avanr
la défaite des Bouts-rimez,
ceux qu'un fameux Ministre
d-EHat avoit proposez sur la
morr du Perroquet d'une Dame
illustre dela Cour, il ne
devoit pas détruire ensuite ce
qui avoit contribué à sa gloire,&
pouffer de la sorte nn.
venteur d'une chose quiluy
avoit esté si avantageuse. Je
sçay bien qu'on a loüé Sarasin
d'avoir employé les mesmes
mots prescrits à la défaite
des Bouts rimez, en faisant
de ces rimes burlesques, les
HerosimaginairesdesonPoëme;
maiss'i l y a deteipric,&:de
l'inventionen cel a,il y aaussi
de la rufe & de la malice, 6c
je doute fort si ce ridicule ne
rejallit poïnt sur la Dame qui
pleuroit son Perroquet, &
sur le Ministre qui avoit donnê
les rimes pour faire son
epitaphe.
Mais quoy qu'il en foie,
ces deux formidables ennemis
des Bouts-rimez,onttenté
une entreprise vaine, & à
laquelle ils n'ont pû réüssir.
Dulot vaincu avec les quatorze
Generaux,& ses Troupes
taillées enpieces dans la
Plaine de Grenelle,n'ont pû
abatre & ruinerce parti. Cette
Plaine a esté comme le
Champ de Cadmus,quia
produit de nouveaux Soldats
quil'ontrelevé,& qui le foutiendront
toujours malgré
tous ses ennemis. LesBoutsrimez
,semblables aux Gots à
sqiui Mr Bellocq les compare
plaisamment
,
ontreparu
de temps en temps ,
& fait
des coures sur le Parnasse
François, où ils ont bien la
mine de regner plus longtemps,
que ne firent ces Peuples
dans les Gaules : & comme
s'ils avoient la mdme
destinée,ils ont choisi aussibien
qu'eux le Languedoc,
& la Ville de Toulouse pour
retraite, & poury établir leur
em pire, sous les loix&la conduite
des Lanternistes,Chefs
qui ont succedé glorieusementau
fameuxDulot.Quelle
joye pour ce Dulot, lors
qu'un deces Lanternistes luy
viendra annoncer quelque
jour,dans les Champs Elisées,
le rerablissement de ces chers
enfans
,
& fidelles sujets les
Bouts-rlmcz! Quelle gloire
pour ces Lanterniites de les
avoir ralliez, & mis non seulementen
estat de tenir teste
à leurs ennemis
,
mais d'aller
de pair dans l'empire de la
Poësie
, avec tous les autres
Poëmes, & d'avoir la Muse
Terpficore pour Patronne, &
Apollon mesme pour Protecteur.
A prés cela, on aura beau
faire, on ne viendra jamais à
bout de chass r les Bouts rimez
du Parnasse. En vain on
presentera des requestes à
ApoBaa ; en vain on les décriera
à la Cour & à la Ville.
La Muse enjouée & badine
qui préside aux Jeux Poëtiques
,aura soin de les deffendre
& de les proteger, & ils
seront toujours le divertissement
des jeunes Poëtes , &
des personnes galantes qui
aiment nostre Poësie.AVersailles
comme à Paris,à Paris
comme à Toulouse,on sera
cLs Bouts-rimez ,on les remettra
sur le tapis, & ils red
viendront à la mode l'en
en comme des Proverbes; ils
sont décriez, on plaisante de
ceux quis'en servent;cependant,
on jouëencore tous ks
jours aux Proverbes. C'estun
jeu, dit-on;& je repons que
les Bouts-rimez sont aussi un
jeu quiamuse, & quifait plaisir
aux personnes spirituelles
qui ont du genie pour les
Vers. Toutes les Sciences,
tous les beaux Arts, ont leurs
jeux, ôc leurs délassemens,
pour ceux qui s'attachent
avec trop d'application, ou
quine font pas capables d'une
meditation profonde, &
d'untravail assidu.Telles sont
les Recreations Mathematiques,
les Questions, les Experiences
}
& les Problêmes
dans la Philosophie & dans
la Morale, & les Bouts-rimez,
les Rondeaux, & les
Balladesdans nostre Poësie,
pour délasser les Poëtes qui
travaillent à des Poëmes serieux
& de longue haleine,
ou pour amuser ceux qui ne
font des Vers que pour se
divertir. Mais de tous ces
Jeux poëtiques, il est certain
que les Bouts rimez font les
plus spirituels & les plus agréables
dans - les Compagnies,
& j'ajoûte, les plus
propres pour exercer un commerce
avec les Dames & avec
ses Amis. Tout le monde n'a
pas de genie pour lesImpromptu
; il faut rêver quelquefois
longtemps pour bien
tourner un Rondeau,&pour
en faire un bon, & du goust
de Marot&de Voiture, mais
pour remplir des Bouts rimez
il ne faut qu'un peu d'esprit
& de feu d'imagination, Se
sçavoir la mesure des Vers,
on fait un Sonnet dans un
moment. Les meilleurs & les
plus heureux font ceux qu'-
on remplit sur le champ, ôc
dont les rimes sont les plus
heteroclites. Je parle dans
les occasions de galanterie
où l'on jouë & où l'onbadine;
car en matiere serieuse,
& dans le stile sublime, far
vouë qu'ils sont tres-difficiles,
& qu'onenfait peu d'excellens.
C'est mesme un fort
bon moyen pour apprendre
àfairedes Vers & à compofer
juste,parce qu'on apprend
- par là tout d'un coup larime,
la mesure du Vers, & la suite,
-
&laliaison dudiscours, sans
parler de la composition du
Sonnet, qui de tous les petits
Poëmes estleplusingenieux,
&leplus difficile. Les Boutsrimez
en sont comme le canevas
,
& quand ils sont bien
disposez
,
cela donne une
grande facilité pour en faire
un bon.
A prendre la chose dans
son origine, lesBouts-rimez
doivent leur naissance au
Sonnet. Tous les Poëtes qui
s'attachent àce genre de
Poësie, commencent presque
toujours par là
, car on cil
bien avancé quand on a ttouvé&
disposé les rimes. Du
Lot, célébré Inventeur des
Bouts-rimez, ne fit que publier
ce secret, & en établir
l'ulage; ce qui donna lieu cn
fuite d'en choisit de bizarres
& de ridicules pour se faire
un jeu, & pour rendre le Sonnet
plus difficile. Comme
l'histoire de cette Invention
deDulor estdans la Préfacé
queMrPelissonfîtpour mettreàlateste
du Poëme de la1
défaite des Bouts-rimez par
Sarasin,je n'en parleray pas
davantage;j'aime mieux dire
quelque chose de la nature
des Bouts-rimez,afin que le
Lecteur pleinement instruit,
puisse juger plus équitablement
du mérité de leur cause.
! Pour bien réüssir dans la
composition des Bouts-rimez,
il faut choi sir des Rimes
propres & convenables
au fujec qu'on veut traiter;
car je ne suis pas de l'avis de
ceux qui commencent d'abord
par des Rimes vagues
& arbitraires, sans se proposer
aucune matiere déterminée.
Je sçay bien qu'on les
peut appliquer en fuiteâ differens
su jets, mais comme
il est libre à chacun de les appliquer
à celuy qu'il aime le
nieux, je soutiensqu'on doit
Lu commencement choisir
une matière à laquelleils conviennent;
mais sur rout qui
soit propre à inspirer des sentimens
nobles & relevez,
tendres & galans, selon que
le sujet le demande, des pensées
ingenieuses & delicates,
judicieuses & raisonnables
des expressions justes & naturelles;
un stile pur & intelligible;
&non pas des sentimens
bas, & des pensées fausses&
extravagantes;desexpressions
forcées,& précieuses; un stile
obscur & barbare. Et c'est en
cela que doit consister ladifserence
des Boutsrimez
,
&
de
a
de la Poësie burlesque. Les
Rimes capricieuses & fantasques
sont bonnes, ou du
moins su pportables, dans les
fumées de Satire & de galanteie,
où il est permis de badier
quelquefois
, & d'outrer
es choses; mais non pas dans
es matieres graves & serieues,
où tout doit estresensé,
grand
,
pompeux,&sublime.
Les Bouts-rimez sur la mort
~ln Perroquet de Madame du
Plessi s Belliére, estoient
Fort bien trouvez, mais je
rous avoue que je n'en pourois
souffrir iur la mort d'un
grand Prince, quelqueinvention
)
& quelque tour que le
Poëte pustleur donner. ilen
a paru d'autres longtemps
aprés, qui ontfait bruit dans
le monde, par les veritez
dont ils estoient remplis sur
plusieurs personnes de differentes
conditions. Ils eurent
un merveilleux succés dans
la Satire, mais il s'en fallut
bien qu'ilsn'eussent le mesme
bonheur, lors qu'on voulue
les;remplirà la louange du
Roy,&de quelques Dames
de laCour.Ilscommencoient
parïïiqmçiBrilut.e, 1. t,
Tabac, & finissoient par Eclanche,
ôiRcbjM.Lîp\uCp3Lttdtnos
Poëtes y échoucrent,& il n'y
cut queMademoiselle deScudery
quien remporta toute la
gloire; mais en effet, il n'appartient
qu'à elle de changer
la brique en diamant, & de
faire un Sonnet achevé d'un
Rebus.
Ce n'est pas en ces termes
qu'on doit loüer un grand
Roy. Il me semble-que je
l'encens haranguer par les
Députez de la Villette, ou
de Vaugirard. Je ne prérens
pas pour cela blâmer le defsein
desLanterniftes,&conJ
damner plusieurs Bouts-rimez
que des personnesdistinguées
par leur qualité,
&r,
par leuresprit, ont proposez
aurrefois au public, à lagloire
du Roy. Au contraire, je les;
approuve, je les loüe
,
mais
ils pardonneront à ma sincerité
,
si en deffendant les
Bouts-rimez, j'en condamne
l'excés qui consille principalement
dans le choix bizarre desMais, dit on,si
on enexclud les Rimes ex- traordinaires ,ils n'auront
rien de rare,d'ingeaieux, de
difficile; ce ne fera plus que
le simple squeleted'un Sonnet
commun. Comme on ne
se laffe point de rebatre (OÛ"
jours la mesme chose , je re-
# peteray encore une fois pour
toutes , que je ne pretens
point exclurre les Rimes singulieres
des fuicts, enjouez
i
ou satyriques ; mais seulement
des matieres serieuses,
& relevées, telles que sont les
Panegyriques des Princes
dans lesquels il est assez mal-,
aisé de réussir avec les Rimes
les plus nobles, & les plus
riches;& si on y fait un peu
d'attention, on avoüera avec
moy , que des Bouts-rimez.
tout simples font plus difficiles
à remplir que les autres
On en voit tous les jours de
fort beaux de cette maniéré,
quiconfirment l'opinion que
j'avance. Cela estant ainsi , il n'y aura plus rien à critiquer
dans ce genre de Poësie,
& son conviendra mesme
qu'elle peutestre de quelque
utilité, sans parler du plaisir
qu'elle peut donner, comme
un jeu d'esprit fort agreable.
Il ya encore une autre chose
fort blâmable dans les
Bout*rimez-.-elle vient de la
part deceuxquiles donnent,
c'estle mauvaisarrangement
ou plutost l'affectation avec
laquelle ils les disposent. Ils
croyent qu'il y a une grande
finesse à ce jeu, mais en voulant
les rendre plus difficiles,
ils lesrendent seulementplus
bizarres &plus ridicules, car
ceux qui n'onten vue que de
remplir les rimes,&faire simplement
quatorze Vers, ne
s'arrestent pas pourcette dit
ficulté, & se mettent peu en
peine de cet impertinent arrangement
; mais ceux qui
veulent faire un Sonnet juste,
lié, & suivi
,
tombent par là
dans un galimatias qu'il etc
impossible d'éviter,quelque
penetration,& quelque nettetéd'esprit
qu'ils puissent
avoir.C'est icy le plus grand
deffaut des Bouts-rimez,&
un abus étrange de ceux qui
s'y appliquent; car pourquoy
ne leur pas donner une
disposition naturelle, & convenable
dans les Quatrains
& dans lesTercets,afin que
le Sonnet n'ait rien d'extravagant?
Ceux que Mrs les
Lanternistesont proposezau
Public, n'ont rien de bizarre
& d'affecté
,
& sont placez
dans cette raisonnable oeconomie
que je demande. Aussi
ont-ils produit des Sonnets
fort justes& fort beaux; mais
quelquefois on échouë sur de
certaines rimes pour trop de
rafinement, & pour ne vouloir
pas s'en servir dans leur
sens naturel.C'est ce que la
pluspart ont fait au mot de
Buste dans les rimes des Lan.
temistes. Monsieur le Duc,
Mrl'AbbéBrunet, l'ont pris
figurément pour le mot de
corps, dans leurs beaux Sonnets
pour Madame la Princesse
de Conty. Je n'ay garde
de reprendre cela comme
une faute, dans desSonnets
dont le stile effc si pur, & la
construction si aisée, & où
les rimes sont appliquées
avec tant de justesse,
qu'il
semble que tout ce qu'elles
pouvoient avoir de dur &de
barbare,n'ait servi qu'à rendre
les Vers plus forts& plus
majestueux. Mais pour reve-t
nir au mot debuste,qui estun
terme de l'art, dont lès Scul-
- pteurs & les peintres se seri
vent pour exprimer une mamere
antique, de representer
les personnes à demi corps,
& sans mains, on peut facilement
s'en servir dans sa signification
propre sans employer
le sensmoral; & c'est
ce qu'a fait heureusement
Mr leDuc de la Feuïllade.
Que l'on montrey ofntyjeule~
mentvojlrc Buste
Dans les trisses climats où régnent
les glaçons.
Il y a encore une autre forte
de Bouts.rimez, qu'on
fait tous les jours dont l'o*
rigineeftauffi ancienne que
nostre Poësie.C'estquand
on répond dans les mesmes
rimes aux Vers que l'on nous
envoye;ce qui arrive souvent
sans y penser
,
&: sans préméditation;
& pour lors on
y réussit, car cela vient naturellement
, & sans y estre
forcé; mais s'ily a de l'affectation
)
& qu'on s'en fasse
un jeu,cen'est plus rien
,
qui
vaille, &l'oneH encoreplus
contraint que dans les prescrits
de commande. Mais
c'est assez parler de la compoficion
des Bouts-rimez,
achevons leur Apologie,
Comme je fuis trop sincere
pour approuver ce qui est
blâmable, & pour louër ce
qui ne le merite pas,je conviens
ingenument avec les
Critiques, que les Bouts-rimex
ne sont qu'un jeu d'esprit
; qu'on les a pouffez trop
Join, que l'excés en est condamnable,
& qu'on a raison
de vouloirreformer cet abus
surle Parnasse: mais aussi on
demeurera d'accord ave nioi.
que l'invention en est loüable
;
qu'ils ne sont pas indignes
de l'amusement des
bons Poëtes, & des honnestes
gens, & qu'ils ne doivent
pasestre bannis de la Republique
des Lettres. Il ne faut
pass'étonner qu'on les ait
décriez& tournezen ridicule
aprés que Sarasin s'en fut
avisé le premier
3
&qu'il eut
fait connoistre le caractere
extravagant de leur Auteur.
Tous les Critiques enjouëz
& spirituelsont triomphé depuis
surce sujet, & ont eu
un beau champ de plaisanter.
M Bellocq y est entré com<
me les autres, & semble en!
estresorti victorieux. Cependant
quand la grace de la
HCLWcaucë estperduë pour
ces fortes dechoses,ellesont
peu d'agrément, on s'enlasse
& ons'en dégoûte, quoy que
la matiere soit inépuisable.
Voilace que je répons aux
Antilantermites,& à tous
ceux qui font une si cruelle
guerre auxBouts-rimez, car
il faut plaisanter avec ceux
qui plaisantent, ou plûtost
avec ceux qui donnent des
plaisanteries pour de bonnes
raisons. Mais pour finir plus
feriel\(è:m' nt ce dilcours , je
fuis persuadéque tous les
^dprns bien sensez seront
grace aux Bouts-rimez, &
prendront leur parti, aprés
avoir reconnu leur merite,
&ce qu'on en peut faire lors
qu'ils tombent entre les
mains d'un genie heureux,
& qui a du talent pour la
Poësie. Je n'en veux pour
exemple que les beaux Sonnets
qui viennent de paroître
sur lesrimes des Lanternistes,
à la loüange de Madame la
Prince sse de Conty, comme
la plus belle & la plus
riche matiere qu'on pouvoit
prendre pour luyplaire, dans
le desir qu'elle avoitmarque
de les voir dignement mis
en oeuvre; ayant proposé
son Portrait enrichi de Diamansàceluyquiyréussiroit
le mieux ; Prix bien capable
d'exciter la plus noble émulation
qui fut jamais entre
les Poëtes; Portrait dont la
seule idéevaut un antousiasmequi
peut inspirertout
ce que lenaturel, l'art & l'invention
sçauroient avoir de
grand, de merveilleux, de
ublime
>
de rendre, de fin,
k de delicat, comme on le
peut voir entre autres dans
e Sonnet de Monsieur le
Duc,si digne de ce Prix, ce
qui fait que je ne puis m'env.
pescher d'appliqueràtous les
deux cette Epigramme d'un
Ancien, sur le Portrait célébre
de la Venus d'Appelle.
Egrcjjdm nuper Vcnerem de
marmorisIIndis1 marmori s *nd<s
, Afpice pracltrinobile Apd/if
opw.
Hacvisa Pallas, fic cum Junonc
locuta rfl :
Deforma Veneris cedere jure
decct.
Envoicy latraduction, que
j'ay faire feulement pour
mieux expliquer ma pensée.
Quand d'un dosse pinceau l'inge:
nieuxappelle
Reprefinta Venuîensortant de
kiner,
,
1J
Palltf en surcharmée
1 & d'un -ire amer,
La montrantàJunon:Cédonsluyylujydit
elle,
,
La qjoiredestre la plus belle.
Madame la Princesse de
Contyn'at-elie pas lemesme
droit que Venuseut autrefois
sur lesDéesses, d'exiger
des plus belles Personnes
dela terre,qu' elles luy cedent
toue l'avantage de la beauté;
beauté dont on doit reconnoistre
icy le pouvoir,&qui
échaufe si vivement les ames,
que je nesuis point surpris
qu'on aitsi bien réussi pour
elle dans ces Bouts-rimez.
Avoüons que le triomphe
seroit complet, de celuy qui
par deux Sonnets superieurs
à tous les autres, emporteroit
sur ses Concurrens le
Portrait de nostre Auguste
Monarque, &celuy de cette
incomparable Princesse. On
pourroit bien dire de cet
heureux Vainqueur.
fleureuxd'avoirfaitunOuii
.r( 'v1Jrraagg~e
Qui de Louis & d'elle a meriték
iÚ limage;
Il voit, en regardant l'un&tau.
tre tableau,•
Tout ceque l'Universadegrand
; 1
q 0* de beau.-vt i. L Mais heureuse & glorieuse,
v tout ensemble
, cette
naissante Academie de Toulouse
, de s'estre attiré les
regards,& la protection de
cette incomparable Princesse
se, en travaillant à la gloire
du Roy. Que de grâces ne
doit elle point rendre à Apoll
lon. & aux Muses d'avoirrendu
les jeux ôc ses amusemens
si précieux! L'honneur dW
voir rétabli lesBoucs ! rimez
est le moindreavantage qu'
elle s'en doit promettre; elle peut encoresevanter
d'avoir fait mettre au jour
lesplus beaux Sonnets qui
ayent parudepuisceux deJob
& d'Uraniede galante & d'amoureuse
mémoire, & qui ni
font pas moins debruit dans
le monde. Ils font déjà secte
ôcjparty àla Cour & à la Ville
& je prevoy qu'ils vont exciter
-
une grosse guerre-sur. le
Parnasse
, car leurs Auteurs
font bien d'autres Paladins
que Voiture, & Benserade.
Ce sont la pluspart des Héros
& des Demi- Dieux qui
sont crcm b ler l'Olimpe
,
&
donc on doit craindre la soudre;
maisApollon sur tour.
Enfin, aux Bouts-rimek tout devientfavorabley
Et le nom de Conry qui leurfut
sifatal,
Sous cette Princejjeadorable9
Leur fait autant de bien, qu'il
leur a fait de mal.
DES BOUTS-RIMEZ,
OV
Réponfià laLettredeAdr
,
de Bellocq, qui cil dans
le MercureGalant du
moisdeJuillet 1694..
M 1 !1.. Es Amis de Cabinet
qui sçavent mes goûts,
&mes sentimens pour les ouvrages
d'esprit,s'etonneront
sans doutede me voir prendec
la deffense des Bouts rimez,
pour kfquels je leur ay
toujours marqué assez peu
d'inclination, & mesine pour
le Sonnet ordinaire, qui est
entre les petits POëlUtS) le
chef
-
d'oeuvre des Poëtes;
mais quoy qu'on n'aime pas
certaines choses,on ne laisse
pas de les estimer, &de les
loüer quand elles le méritent,
& qu'elles ont l'approbation
des habilesgens,&desconnoisseurs.
J'aychargé autrefois
mes tablettes & ma memoire
desplus beaux Sonmets,
sans oubliermesme celuy
luy ic Desportes,qui faisoit
les délices de Henry III. &
qui valut dix mille écus àce
Poëte. C'estl'ouvrage d'efpric
lIr plus precieux, & qui a elle
le mieux payé. Je recite encore
souvent les Sonnées de
Job & d'U ranie, & si j'avois
esté de ce. tem ps là, j'aurois
esté Jobelin,ou Uranin, car
assurement j'eussepris party,
&je n'aurois pas fait comme
Balzac., & plusïeurs autres
beaux Esprits
,
qui n'osesent
jamais se déclarer ny pourny
contre. Les Bouts - rimez de
Sarasin sur la mort du Perroquet,
m'onttoujours plû; &
pour venir à ceux que Mrs les
Académiciens de Toulouse,
nommez Lanternistes, ont
propofezau Public,je trouve
le Sonnet du Chevalier de
Pont, qui a remporté le Prix,
fort beau. Peut estremesme
qu'on m'auroit vû dans le
Mercure Galant luy en disputer
la gloire, si d'autres occuparions
ne m'en avoient
empêché; carquand ils'agit
d'un Prix à la loüange du
Roy
,
il est difficile de n'estre
pas tenté d'entrer dans la lice
comme les autres. C'tlt
une témerité qui est pardon-.
nable. Aussi j'avouë que ce
n' est point par prudence ou
par modestie que je ne l'ay
pas fait; mais à l'heure qu'il
est, je ne m'aviferay pas de
grossir le triomphe du Vainqueur
par le nombre des
Vaincus. Je fuis plÛlOtl: d'avis,
battu pour battu
,
de
prendre le party des Boursrimez
,que je voy tom ber en
ruine, si quelqu'un ne s'oppose
à Mr Bellocq ,qui vient
de leur faire une cruelle guerre,
dans une Letrre fort spi.
rituelle, & galamment écrite,
t
qui se trouve dans le Mercure;
Galant du mois de Juillet dernier.
L'entrepriseest hardie,
maiselle est loüable, quand
mesme je n'y réuffirois pas,
& si j'y réussis, quel honneur
n'auray-je point d'avoir combattu
le General Bellocq
» rétabli les Bouts-rimez, &:
défendu lacause des Lanternistes?
Cela me donne des
idées qui me réjouissent pa
avance, &qui me font pren
dre la plumeaux perils de qui
il apparciendra. -
Cependant comme j'en
treprens feulement ladefense I
des Bouts rimez
,
& que je
n'aynullement en vûë d'attaquer
M1 Bellocq, pour qui
j'ay toute l'estime&toutela
consideration que ses Ouvrages
J
peuventinspirer dans
l'esprit d'un honneste homme,
je n'ay pas dessein de
faire une Critique de cette
Apologie,quoy qu'il foit
permis de repousser la force
par la force. On ne doit donc
pas s'attend re que je m'atta.
che icy à examiner sa Letrre,
& son Sonnet pour Madame
la Princesse de Conty. La
Lettre est pleine d'esprit, de
sel, & d'agrément, & s'il y
quelque chose de dur &
di
violent qui recombe sur Mrs
les Lanternistes, c'est à eu»]
de le peser,& d'y faire toute
l'attention qu'il leur plaira.
Pour le Sonnet, l'incomparable
Princesseà ia gloire de"
laquelle il cit fait, le met à
couvert de toute censure.
Neanmoins comme l'Auteur
arelevé luy-mesme le mot de
J.tobufte dans le sens qu'il
luya donné, & dont il se fait
un scrupule, je veux bien luy
dire ma pensée la.d,,ssus)&je
le fais d'autant plus volontiers,
que cela peur servir aî
l'intelligence des Bouts rimez,
& pour les julttfler auprés
de ceux qui sont prévenus
concre ce genre de Poësie.
Il est surprenant que !\,P
Bellocq, qui se récrie tant
contre la bizarreriedesBoutsrimez,
ait rendu celuy de Rohaflt
barbare
,
de propre ôc
simple qu'il eltoua par rafplication
metaphorique qu il
en afaite. A le bi n prendre,
les Bouts rimez doivent estre
composez determes propres,
naturels&usitez,quoy qu'ils
paroissent heteroclites & barbares,
& toute leur singularité
ne vient que de leur arrangement,
& du peu de convenance
qu'ilsontensemble-
Il est vray que pour les remplir
plus facilement, on peut,
leur donner un sens figuré,
O mais il ne faut pas abuser de
cette regle
, autrement on
fait un Sonnet en galimatias,
qui n'a rien de naturel, en
quoy consiste toute sa beauté
;
naturel difficile à attraper,
& qu'on ne trouve qu'en
s'éloignant de la metaphore,
& en Lissant aux mots leur
signification propre & ordinaire.
Cette façon de parler
est trop hardie,surtoutdans
un petit Poëmeoù tout doit
estre poli, exact & correct.
Cette epithete pourroit passer
dans quelque description
d'un Poëme Epique, où la
fougue du Poëte, qui ne luy
donne pas le loisir de réflechir,
efi. pardonnable; mais
icy,où l'on doit agir de sang
rassis, on ne luy fera point de
grâce, ny de quartier , par
la raison mesme qu'il en devroit
leplus attendre pour la
beauté & l'élegance deson
stile, qu'il a fait paroistre ailleurs.
Un celebre Auteur, ennemy
dangereux & redoutable,
& qui avoit lçu joindre l'adresseà
la force,tenta autrefois
la deffaite des Boutsrimez
, mais si Dulot fut
vaincu, & les Bouts-rimez
mis en fuite, la défaite ne fut
pas entiere
,
& le vainqueur
ne joüit paslong
- temps du'
fruit de sa victoire. Comme
Sarazin entreprit cette guerre
sans necessité
,
& seulement
pour complaire à un grand
Prince qu'il servoit, il sir paroistre
plus d'emportement
& de faux zele, que de prudence
,& de conduite; car
puis qu'il avoit rempli avanr
la défaite des Bouts-rimez,
ceux qu'un fameux Ministre
d-EHat avoit proposez sur la
morr du Perroquet d'une Dame
illustre dela Cour, il ne
devoit pas détruire ensuite ce
qui avoit contribué à sa gloire,&
pouffer de la sorte nn.
venteur d'une chose quiluy
avoit esté si avantageuse. Je
sçay bien qu'on a loüé Sarasin
d'avoir employé les mesmes
mots prescrits à la défaite
des Bouts rimez, en faisant
de ces rimes burlesques, les
HerosimaginairesdesonPoëme;
maiss'i l y a deteipric,&:de
l'inventionen cel a,il y aaussi
de la rufe & de la malice, 6c
je doute fort si ce ridicule ne
rejallit poïnt sur la Dame qui
pleuroit son Perroquet, &
sur le Ministre qui avoit donnê
les rimes pour faire son
epitaphe.
Mais quoy qu'il en foie,
ces deux formidables ennemis
des Bouts-rimez,onttenté
une entreprise vaine, & à
laquelle ils n'ont pû réüssir.
Dulot vaincu avec les quatorze
Generaux,& ses Troupes
taillées enpieces dans la
Plaine de Grenelle,n'ont pû
abatre & ruinerce parti. Cette
Plaine a esté comme le
Champ de Cadmus,quia
produit de nouveaux Soldats
quil'ontrelevé,& qui le foutiendront
toujours malgré
tous ses ennemis. LesBoutsrimez
,semblables aux Gots à
sqiui Mr Bellocq les compare
plaisamment
,
ontreparu
de temps en temps ,
& fait
des coures sur le Parnasse
François, où ils ont bien la
mine de regner plus longtemps,
que ne firent ces Peuples
dans les Gaules : & comme
s'ils avoient la mdme
destinée,ils ont choisi aussibien
qu'eux le Languedoc,
& la Ville de Toulouse pour
retraite, & poury établir leur
em pire, sous les loix&la conduite
des Lanternistes,Chefs
qui ont succedé glorieusementau
fameuxDulot.Quelle
joye pour ce Dulot, lors
qu'un deces Lanternistes luy
viendra annoncer quelque
jour,dans les Champs Elisées,
le rerablissement de ces chers
enfans
,
& fidelles sujets les
Bouts-rlmcz! Quelle gloire
pour ces Lanterniites de les
avoir ralliez, & mis non seulementen
estat de tenir teste
à leurs ennemis
,
mais d'aller
de pair dans l'empire de la
Poësie
, avec tous les autres
Poëmes, & d'avoir la Muse
Terpficore pour Patronne, &
Apollon mesme pour Protecteur.
A prés cela, on aura beau
faire, on ne viendra jamais à
bout de chass r les Bouts rimez
du Parnasse. En vain on
presentera des requestes à
ApoBaa ; en vain on les décriera
à la Cour & à la Ville.
La Muse enjouée & badine
qui préside aux Jeux Poëtiques
,aura soin de les deffendre
& de les proteger, & ils
seront toujours le divertissement
des jeunes Poëtes , &
des personnes galantes qui
aiment nostre Poësie.AVersailles
comme à Paris,à Paris
comme à Toulouse,on sera
cLs Bouts-rimez ,on les remettra
sur le tapis, & ils red
viendront à la mode l'en
en comme des Proverbes; ils
sont décriez, on plaisante de
ceux quis'en servent;cependant,
on jouëencore tous ks
jours aux Proverbes. C'estun
jeu, dit-on;& je repons que
les Bouts-rimez sont aussi un
jeu quiamuse, & quifait plaisir
aux personnes spirituelles
qui ont du genie pour les
Vers. Toutes les Sciences,
tous les beaux Arts, ont leurs
jeux, ôc leurs délassemens,
pour ceux qui s'attachent
avec trop d'application, ou
quine font pas capables d'une
meditation profonde, &
d'untravail assidu.Telles sont
les Recreations Mathematiques,
les Questions, les Experiences
}
& les Problêmes
dans la Philosophie & dans
la Morale, & les Bouts-rimez,
les Rondeaux, & les
Balladesdans nostre Poësie,
pour délasser les Poëtes qui
travaillent à des Poëmes serieux
& de longue haleine,
ou pour amuser ceux qui ne
font des Vers que pour se
divertir. Mais de tous ces
Jeux poëtiques, il est certain
que les Bouts rimez font les
plus spirituels & les plus agréables
dans - les Compagnies,
& j'ajoûte, les plus
propres pour exercer un commerce
avec les Dames & avec
ses Amis. Tout le monde n'a
pas de genie pour lesImpromptu
; il faut rêver quelquefois
longtemps pour bien
tourner un Rondeau,&pour
en faire un bon, & du goust
de Marot&de Voiture, mais
pour remplir des Bouts rimez
il ne faut qu'un peu d'esprit
& de feu d'imagination, Se
sçavoir la mesure des Vers,
on fait un Sonnet dans un
moment. Les meilleurs & les
plus heureux font ceux qu'-
on remplit sur le champ, ôc
dont les rimes sont les plus
heteroclites. Je parle dans
les occasions de galanterie
où l'on jouë & où l'onbadine;
car en matiere serieuse,
& dans le stile sublime, far
vouë qu'ils sont tres-difficiles,
& qu'onenfait peu d'excellens.
C'est mesme un fort
bon moyen pour apprendre
àfairedes Vers & à compofer
juste,parce qu'on apprend
- par là tout d'un coup larime,
la mesure du Vers, & la suite,
-
&laliaison dudiscours, sans
parler de la composition du
Sonnet, qui de tous les petits
Poëmes estleplusingenieux,
&leplus difficile. Les Boutsrimez
en sont comme le canevas
,
& quand ils sont bien
disposez
,
cela donne une
grande facilité pour en faire
un bon.
A prendre la chose dans
son origine, lesBouts-rimez
doivent leur naissance au
Sonnet. Tous les Poëtes qui
s'attachent àce genre de
Poësie, commencent presque
toujours par là
, car on cil
bien avancé quand on a ttouvé&
disposé les rimes. Du
Lot, célébré Inventeur des
Bouts-rimez, ne fit que publier
ce secret, & en établir
l'ulage; ce qui donna lieu cn
fuite d'en choisit de bizarres
& de ridicules pour se faire
un jeu, & pour rendre le Sonnet
plus difficile. Comme
l'histoire de cette Invention
deDulor estdans la Préfacé
queMrPelissonfîtpour mettreàlateste
du Poëme de la1
défaite des Bouts-rimez par
Sarasin,je n'en parleray pas
davantage;j'aime mieux dire
quelque chose de la nature
des Bouts-rimez,afin que le
Lecteur pleinement instruit,
puisse juger plus équitablement
du mérité de leur cause.
! Pour bien réüssir dans la
composition des Bouts-rimez,
il faut choi sir des Rimes
propres & convenables
au fujec qu'on veut traiter;
car je ne suis pas de l'avis de
ceux qui commencent d'abord
par des Rimes vagues
& arbitraires, sans se proposer
aucune matiere déterminée.
Je sçay bien qu'on les
peut appliquer en fuiteâ differens
su jets, mais comme
il est libre à chacun de les appliquer
à celuy qu'il aime le
nieux, je soutiensqu'on doit
Lu commencement choisir
une matière à laquelleils conviennent;
mais sur rout qui
soit propre à inspirer des sentimens
nobles & relevez,
tendres & galans, selon que
le sujet le demande, des pensées
ingenieuses & delicates,
judicieuses & raisonnables
des expressions justes & naturelles;
un stile pur & intelligible;
&non pas des sentimens
bas, & des pensées fausses&
extravagantes;desexpressions
forcées,& précieuses; un stile
obscur & barbare. Et c'est en
cela que doit consister ladifserence
des Boutsrimez
,
&
de
a
de la Poësie burlesque. Les
Rimes capricieuses & fantasques
sont bonnes, ou du
moins su pportables, dans les
fumées de Satire & de galanteie,
où il est permis de badier
quelquefois
, & d'outrer
es choses; mais non pas dans
es matieres graves & serieues,
où tout doit estresensé,
grand
,
pompeux,&sublime.
Les Bouts-rimez sur la mort
~ln Perroquet de Madame du
Plessi s Belliére, estoient
Fort bien trouvez, mais je
rous avoue que je n'en pourois
souffrir iur la mort d'un
grand Prince, quelqueinvention
)
& quelque tour que le
Poëte pustleur donner. ilen
a paru d'autres longtemps
aprés, qui ontfait bruit dans
le monde, par les veritez
dont ils estoient remplis sur
plusieurs personnes de differentes
conditions. Ils eurent
un merveilleux succés dans
la Satire, mais il s'en fallut
bien qu'ilsn'eussent le mesme
bonheur, lors qu'on voulue
les;remplirà la louange du
Roy,&de quelques Dames
de laCour.Ilscommencoient
parïïiqmçiBrilut.e, 1. t,
Tabac, & finissoient par Eclanche,
ôiRcbjM.Lîp\uCp3Lttdtnos
Poëtes y échoucrent,& il n'y
cut queMademoiselle deScudery
quien remporta toute la
gloire; mais en effet, il n'appartient
qu'à elle de changer
la brique en diamant, & de
faire un Sonnet achevé d'un
Rebus.
Ce n'est pas en ces termes
qu'on doit loüer un grand
Roy. Il me semble-que je
l'encens haranguer par les
Députez de la Villette, ou
de Vaugirard. Je ne prérens
pas pour cela blâmer le defsein
desLanterniftes,&conJ
damner plusieurs Bouts-rimez
que des personnesdistinguées
par leur qualité,
&r,
par leuresprit, ont proposez
aurrefois au public, à lagloire
du Roy. Au contraire, je les;
approuve, je les loüe
,
mais
ils pardonneront à ma sincerité
,
si en deffendant les
Bouts-rimez, j'en condamne
l'excés qui consille principalement
dans le choix bizarre desMais, dit on,si
on enexclud les Rimes ex- traordinaires ,ils n'auront
rien de rare,d'ingeaieux, de
difficile; ce ne fera plus que
le simple squeleted'un Sonnet
commun. Comme on ne
se laffe point de rebatre (OÛ"
jours la mesme chose , je re-
# peteray encore une fois pour
toutes , que je ne pretens
point exclurre les Rimes singulieres
des fuicts, enjouez
i
ou satyriques ; mais seulement
des matieres serieuses,
& relevées, telles que sont les
Panegyriques des Princes
dans lesquels il est assez mal-,
aisé de réussir avec les Rimes
les plus nobles, & les plus
riches;& si on y fait un peu
d'attention, on avoüera avec
moy , que des Bouts-rimez.
tout simples font plus difficiles
à remplir que les autres
On en voit tous les jours de
fort beaux de cette maniéré,
quiconfirment l'opinion que
j'avance. Cela estant ainsi , il n'y aura plus rien à critiquer
dans ce genre de Poësie,
& son conviendra mesme
qu'elle peutestre de quelque
utilité, sans parler du plaisir
qu'elle peut donner, comme
un jeu d'esprit fort agreable.
Il ya encore une autre chose
fort blâmable dans les
Bout*rimez-.-elle vient de la
part deceuxquiles donnent,
c'estle mauvaisarrangement
ou plutost l'affectation avec
laquelle ils les disposent. Ils
croyent qu'il y a une grande
finesse à ce jeu, mais en voulant
les rendre plus difficiles,
ils lesrendent seulementplus
bizarres &plus ridicules, car
ceux qui n'onten vue que de
remplir les rimes,&faire simplement
quatorze Vers, ne
s'arrestent pas pourcette dit
ficulté, & se mettent peu en
peine de cet impertinent arrangement
; mais ceux qui
veulent faire un Sonnet juste,
lié, & suivi
,
tombent par là
dans un galimatias qu'il etc
impossible d'éviter,quelque
penetration,& quelque nettetéd'esprit
qu'ils puissent
avoir.C'est icy le plus grand
deffaut des Bouts-rimez,&
un abus étrange de ceux qui
s'y appliquent; car pourquoy
ne leur pas donner une
disposition naturelle, & convenable
dans les Quatrains
& dans lesTercets,afin que
le Sonnet n'ait rien d'extravagant?
Ceux que Mrs les
Lanternistesont proposezau
Public, n'ont rien de bizarre
& d'affecté
,
& sont placez
dans cette raisonnable oeconomie
que je demande. Aussi
ont-ils produit des Sonnets
fort justes& fort beaux; mais
quelquefois on échouë sur de
certaines rimes pour trop de
rafinement, & pour ne vouloir
pas s'en servir dans leur
sens naturel.C'est ce que la
pluspart ont fait au mot de
Buste dans les rimes des Lan.
temistes. Monsieur le Duc,
Mrl'AbbéBrunet, l'ont pris
figurément pour le mot de
corps, dans leurs beaux Sonnets
pour Madame la Princesse
de Conty. Je n'ay garde
de reprendre cela comme
une faute, dans desSonnets
dont le stile effc si pur, & la
construction si aisée, & où
les rimes sont appliquées
avec tant de justesse,
qu'il
semble que tout ce qu'elles
pouvoient avoir de dur &de
barbare,n'ait servi qu'à rendre
les Vers plus forts& plus
majestueux. Mais pour reve-t
nir au mot debuste,qui estun
terme de l'art, dont lès Scul-
- pteurs & les peintres se seri
vent pour exprimer une mamere
antique, de representer
les personnes à demi corps,
& sans mains, on peut facilement
s'en servir dans sa signification
propre sans employer
le sensmoral; & c'est
ce qu'a fait heureusement
Mr leDuc de la Feuïllade.
Que l'on montrey ofntyjeule~
mentvojlrc Buste
Dans les trisses climats où régnent
les glaçons.
Il y a encore une autre forte
de Bouts.rimez, qu'on
fait tous les jours dont l'o*
rigineeftauffi ancienne que
nostre Poësie.C'estquand
on répond dans les mesmes
rimes aux Vers que l'on nous
envoye;ce qui arrive souvent
sans y penser
,
&: sans préméditation;
& pour lors on
y réussit, car cela vient naturellement
, & sans y estre
forcé; mais s'ily a de l'affectation
)
& qu'on s'en fasse
un jeu,cen'est plus rien
,
qui
vaille, &l'oneH encoreplus
contraint que dans les prescrits
de commande. Mais
c'est assez parler de la compoficion
des Bouts-rimez,
achevons leur Apologie,
Comme je fuis trop sincere
pour approuver ce qui est
blâmable, & pour louër ce
qui ne le merite pas,je conviens
ingenument avec les
Critiques, que les Bouts-rimex
ne sont qu'un jeu d'esprit
; qu'on les a pouffez trop
Join, que l'excés en est condamnable,
& qu'on a raison
de vouloirreformer cet abus
surle Parnasse: mais aussi on
demeurera d'accord ave nioi.
que l'invention en est loüable
;
qu'ils ne sont pas indignes
de l'amusement des
bons Poëtes, & des honnestes
gens, & qu'ils ne doivent
pasestre bannis de la Republique
des Lettres. Il ne faut
pass'étonner qu'on les ait
décriez& tournezen ridicule
aprés que Sarasin s'en fut
avisé le premier
3
&qu'il eut
fait connoistre le caractere
extravagant de leur Auteur.
Tous les Critiques enjouëz
& spirituelsont triomphé depuis
surce sujet, & ont eu
un beau champ de plaisanter.
M Bellocq y est entré com<
me les autres, & semble en!
estresorti victorieux. Cependant
quand la grace de la
HCLWcaucë estperduë pour
ces fortes dechoses,ellesont
peu d'agrément, on s'enlasse
& ons'en dégoûte, quoy que
la matiere soit inépuisable.
Voilace que je répons aux
Antilantermites,& à tous
ceux qui font une si cruelle
guerre auxBouts-rimez, car
il faut plaisanter avec ceux
qui plaisantent, ou plûtost
avec ceux qui donnent des
plaisanteries pour de bonnes
raisons. Mais pour finir plus
feriel\(è:m' nt ce dilcours , je
fuis persuadéque tous les
^dprns bien sensez seront
grace aux Bouts-rimez, &
prendront leur parti, aprés
avoir reconnu leur merite,
&ce qu'on en peut faire lors
qu'ils tombent entre les
mains d'un genie heureux,
& qui a du talent pour la
Poësie. Je n'en veux pour
exemple que les beaux Sonnets
qui viennent de paroître
sur lesrimes des Lanternistes,
à la loüange de Madame la
Prince sse de Conty, comme
la plus belle & la plus
riche matiere qu'on pouvoit
prendre pour luyplaire, dans
le desir qu'elle avoitmarque
de les voir dignement mis
en oeuvre; ayant proposé
son Portrait enrichi de Diamansàceluyquiyréussiroit
le mieux ; Prix bien capable
d'exciter la plus noble émulation
qui fut jamais entre
les Poëtes; Portrait dont la
seule idéevaut un antousiasmequi
peut inspirertout
ce que lenaturel, l'art & l'invention
sçauroient avoir de
grand, de merveilleux, de
ublime
>
de rendre, de fin,
k de delicat, comme on le
peut voir entre autres dans
e Sonnet de Monsieur le
Duc,si digne de ce Prix, ce
qui fait que je ne puis m'env.
pescher d'appliqueràtous les
deux cette Epigramme d'un
Ancien, sur le Portrait célébre
de la Venus d'Appelle.
Egrcjjdm nuper Vcnerem de
marmorisIIndis1 marmori s *nd<s
, Afpice pracltrinobile Apd/if
opw.
Hacvisa Pallas, fic cum Junonc
locuta rfl :
Deforma Veneris cedere jure
decct.
Envoicy latraduction, que
j'ay faire feulement pour
mieux expliquer ma pensée.
Quand d'un dosse pinceau l'inge:
nieuxappelle
Reprefinta Venuîensortant de
kiner,
,
1J
Palltf en surcharmée
1 & d'un -ire amer,
La montrantàJunon:Cédonsluyylujydit
elle,
,
La qjoiredestre la plus belle.
Madame la Princesse de
Contyn'at-elie pas lemesme
droit que Venuseut autrefois
sur lesDéesses, d'exiger
des plus belles Personnes
dela terre,qu' elles luy cedent
toue l'avantage de la beauté;
beauté dont on doit reconnoistre
icy le pouvoir,&qui
échaufe si vivement les ames,
que je nesuis point surpris
qu'on aitsi bien réussi pour
elle dans ces Bouts-rimez.
Avoüons que le triomphe
seroit complet, de celuy qui
par deux Sonnets superieurs
à tous les autres, emporteroit
sur ses Concurrens le
Portrait de nostre Auguste
Monarque, &celuy de cette
incomparable Princesse. On
pourroit bien dire de cet
heureux Vainqueur.
fleureuxd'avoirfaitunOuii
.r( 'v1Jrraagg~e
Qui de Louis & d'elle a meriték
iÚ limage;
Il voit, en regardant l'un&tau.
tre tableau,•
Tout ceque l'Universadegrand
; 1
q 0* de beau.-vt i. L Mais heureuse & glorieuse,
v tout ensemble
, cette
naissante Academie de Toulouse
, de s'estre attiré les
regards,& la protection de
cette incomparable Princesse
se, en travaillant à la gloire
du Roy. Que de grâces ne
doit elle point rendre à Apoll
lon. & aux Muses d'avoirrendu
les jeux ôc ses amusemens
si précieux! L'honneur dW
voir rétabli lesBoucs ! rimez
est le moindreavantage qu'
elle s'en doit promettre; elle peut encoresevanter
d'avoir fait mettre au jour
lesplus beaux Sonnets qui
ayent parudepuisceux deJob
& d'Uraniede galante & d'amoureuse
mémoire, & qui ni
font pas moins debruit dans
le monde. Ils font déjà secte
ôcjparty àla Cour & à la Ville
& je prevoy qu'ils vont exciter
-
une grosse guerre-sur. le
Parnasse
, car leurs Auteurs
font bien d'autres Paladins
que Voiture, & Benserade.
Ce sont la pluspart des Héros
& des Demi- Dieux qui
sont crcm b ler l'Olimpe
,
&
donc on doit craindre la soudre;
maisApollon sur tour.
Enfin, aux Bouts-rimek tout devientfavorabley
Et le nom de Conry qui leurfut
sifatal,
Sous cette Princejjeadorable9
Leur fait autant de bien, qu'il
leur a fait de mal.
Fermer
Résumé : LA DEFFENSE DES BOUTS-RIMEZ, OU Réponse à la Lettre de Mr de Bellocq, qui est dans le Mercure Galant du mois de Juillet 1694.
Le texte défend les 'bouts-rimés' et les 'lanternistes' contre une critique de Bellocq publiée dans le *Mercure Galant* de juillet 1694. L'auteur admire ces formes poétiques lorsqu'elles sont bien exécutées et approuvées par des connaisseurs. Il cite des sonnets célèbres, comme ceux de Sarazin sur la mort du perroquet et celui du Chevalier de Pont, récompensé à Toulouse. Bien qu'il ne participe pas au concours pour éviter d'augmenter le nombre des vaincus, il décide de défendre les bouts-rimés contre les attaques de Bellocq. Il critique la dureté de Bellocq envers les lanternistes tout en reconnaissant son esprit. Les bouts-rimés doivent utiliser des mots propres, naturels et usuels, et éviter les abus de métaphores. Un célèbre auteur avait tenté de les discréditer sans succès, illustrant leur résistance et leur valeur durable. Les bouts-rimés consistent à composer des vers avec des rimes imposées et sont comparés aux Goths, marqués en Languedoc et à Toulouse. Protégés par la Muse enjouée et badine des jeux poétiques, ils sont considérés comme un excellent moyen d'apprendre à composer des vers et des sonnets. L'auteur souligne l'importance de choisir des rimes appropriées au sujet traité et de les disposer naturellement pour éviter les défauts. Les bouts-rimés peuvent être acceptables dans des genres comme la satire ou la galanterie, mais inappropriés pour des sujets graves. Il critique l'arrangement affecté et bizarre de certains bouts-rimés, prônant un arrangement naturel. Soutenus par la Princesse de Conti et l'Académie de Toulouse, les bouts-rimés peuvent rivaliser avec les grandes œuvres classiques et susciter une émulation parmi les poètes. Le texte évoque également Apollon, qui protège et transforme positivement une situation menacée, sous l'influence bénéfique d'un prince et du nom de Conry.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 57-130
LE PARTERRE DE GAZON. A MONSIEUR D. L. R.
Début :
Pour me délasser l'esprit d'une laborieuse étude qui [...]
Mots clefs :
Jardins, Arbres, Temps, Promenade, Gazon, Parterre, Anciens, Campagne, Jardinier, Plantes, Maison, Fleurs, Agriculture, Pommes, Esprits, Terre, Terrasse, Allées, Adonis, Épicure, Nature, Promener, Ville, Philosophes, Sapho, Abondance, Monde
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE PARTERRE DE GAZON. A MONSIEUR D. L. R.
LE PARTERRE
DE GAZON.
A MONSIEUR D. L. R.
Pa
Our me délaffer l'efprit
d'une laborieufe étude
qui m'occupe prefentement ,
j'allay me promener à la Cam
pagne un de ces beaux jours
du mois de Mars , qui ont
fait l'agreable prelude du
Printemps de cette année!
Je choifis pour cela la belle
Maiſon du Conful Mutius.
Vous voudrez bien , Mon;
"
$8 MERCURE
fieur , que je vous en parle
fous ce nom , quand ce ne
feroit que pour donner un
petit air de Roman à cette
Promenade auffi bien ne
pourriez vous jamais croire
le recit que je vais vous en
faire , quoy qu'il n'y ait rien
de plus veritable.
!
:
Cette maiſon a des dehors
admirables , & la terre & la
mer y font un coup d'oeil
furprenant. Elle meriteroit
avec juſtice , & fans hyperbole
, cette infcription qu'un
bel efprit a faite pour Verfailles..
A
GALANT.
59
Cedant his Theffalia Tempe.i
En voyant ces lieux on peut croire,
Sans en eftre trompé,
& Tout ce que la Fable l'Hiftoire
Nous ont dit de Tempé.
En effet cette infcription luy
convient naturellement. Ver.
failles eft un lieu enchanté ,
où l'art & la magnificence
font regner la nature . Cette
maiſon eft un lieu delicieux ,
où il femble qu'elle a choifi
fa demeure ; & pour y répandre
elle-même les liberalitez ..
On n'y voit que des beautez
naturelles , qui la rendent plus
agreable que magnifique , du
60 MERCURE
moins de cette magnificence
que la vanité & le luxe des
hommes ont inventée , & qui
furcharge & accable la natu
re , au lieu de l'aider & de
l'embellir.
Il eft vray qu'il y aune magnificence
naturelle , qui furpaffe
quelquefois tout ce que
les Rois peuvent faire de plus
grand & de plus fuperbe . Elle
fe rencontre dans les bois ,
dans les eaux , dans les plaines,
dans les
montagnes
, fans
parler des beautez que la mer,
toute terrible qu'elle eft , apporte
aux lieux qu'elle enviGALANT.
61
ronne. Toutes ces chofes qui
.produisent les belles veuës ,
l'agrément & l'abondance
dans la campagne , fe trou
vent icy naturellement , & fi
bien difpofées, qu'elles y produifent
de charmans effets ,
que tout l'art des hommes
n'eft point capable d'égaler .
Tel eftoit le delicieux Tempé,
ce Jardin de la Grece ,
comme la Touraine eft le
Jardin de la France. Telle eft
la charmante maiſon dont je
parle, digne d'avoir placedans
Cyrus ou dans Clelie , & que
l'illuftre Sapho de nôtre fie,
62 MERCURE
cle en euft fait la defcription ,
comme fon Frere a fait dans.
l'Almahide , celle du Cha.
fteau de Pirou qui en eft cout
proche.
La propreté & la politeffe
des dedans répond aux beau
tez des dehors , & on paffe
fous des plafonds & des lambris
dorez, que je ne m'amule
point à vous décrire , puis
que je ne cherche qu'à me
promener , pour aller dans des
•Jardins & des parterres embellis
de fleurs , & de boüis en
compartimens de broderie ,
ou de pieces coupées , en
GALANT 63
1
forte qu'il femble que le
Jardinier ait voulu difputer
du prix avec le Tapiffier , le
Peintre & le Brodeur. Le celebre
le Noftre en approuve.
roit les deffeins , tant la broderie
en eft fine , les volutes
legeres , & les contours des
Rinceaux bien concertez.
Tout y eft galant , tout y eft
extraordinaire. Une Terraffe
admirable & à double étage,
regne d'un coſté , d'où l'on
découvre la plus bdlle veuë
du monde. De l'autre eft une
grande allée de Cyprés , d'où
l'on entre dans de longs pro64
MERCURE
menoirs détournez , qui font
prefque tout le tour de la mai
fon , & dans lefquels on trouve
de diftance en diſtance des
Jets d'eau & des Repofoirs de
gazon . Je ne vous parle point
des autres baffins qui arrosent
les Jardins & les parterres. Les
eaux y font abondantes , &
font une des plus grandes
beautez de cette maiſon .
Le Maitre qui fe plaiſt à y
faire travailler tous les jours ,
faifoit faire un parterre de
gazon lors que j'y allay ; &
comme il cherche plus à
s'occuper agreablement qu'à
ey
GALANT 65
executer de grands deffeins ,
qui ruinent ceux qui les entreprennent
, & qui demandent
un temps infiny , il ſe
contente des ouvrages qu'on
fait à peu de frais , & qu'on
voit bien - toft achevez . 11
donnoit luy-même le deffein
dece Parterre , mais ce qui eft
plaifant , c'eftoit un Couvreur
de chaume qui l'executoit
avec beaucoup de delicateffe
& d'habileté. C'eft un homme
de tous métiers ; & Moliere
n'auroit pas manqué de
l'appeller un Payfan de quali
té , qui fçait tout fans avoir
May 697 .
F
66 MERCURE
jamais rien appris . Il avoir
déja fait quelques carreaux de
ce Parterre , & Mutius eftoit
plus embaraffé à luy fournir
le deffein , que luy à couper
le gazon ; mais une Niece
du Conful , qui define parfaitement
bien , l'eftant venu
voir , l'avoit tiré de peine , &
s'eftoit chargée de la conduite
de l'ouvrage.
Cette Fille , en fa maniere,
n'eft pas moins rare que le
Jardinier. Elle a beaucoup de
genie pour les ouvrages , &
une facilité ſurprenante pour
inventer des deffeins , & pour
GALANT.
61
67
les executer. Elle s'y plaift ,
elle les aime , & il fe fait en
elle une merveilleule circulation
d'efprit , fij'ole parler de
la forte , car lorfqu'on la voit
travailler , il femble qu'elle
l'ait tout entier au bout des
doigts . Elle brode , elle deffine
; c'eſt une autre Arachné
en Tapiflerie.
Quandj'arrivay , je les trouvay
tous deux une canne à la
main , qui traçoient d'aprés
leur fantaisie , diverfes deurs ,
& diverfes figures , car la Niece
excitoit le Conful , & l'un
& l'autre donnoient un mer.
201 2020
Fij
68 MERCURE
*
veilleux courage au Jardinier,
qui déja devenu habile à les
voir faire , corrigeoit quelquefois
leurs deffeins pour
jufteffe des contours , & des
compartimens. Je ne fuis pas
furpris , dis - je à Mutius , de
vous voir travailler de la forte.
Les plus grands Hommes
dans tous les ficcles ont pris
plaifir à l'Agriculture , & au
Jardinage. De noftre temps
encore , un digne Magiftrat
a greffé quatre mille pieds
d'arbres en fa Maifon de
Campagne, de la meſme main
dont il a écrit tant de beaux
GALANT 69
livres pour ne rien dire de
ces fameux Solitaires , qui ont
cultivé en même temps les
belles Lettres , les arbres &
les allées d'une retraite qu'ils
ont rendue fi celebre . Cet
exercice n'a rien de bas , &
qui foit indigne de la Royauté
même . L'on a vû des Empereurs
defcendre du Trône
pour travailler au Jardinage ,
& des Jardiniers monter fur lei
Trône pour gouverner des
Royaumes. Mutius qui eft
naturellement plaiſant, mʼinterrompir
, & montrant cet
homme dont je viens de par70
MERCURE
ler ; en voicy un , me dit il ,
qui vous écoute avec attention
, & qui me prenant pour
un autre Alexandre , croit
que je le pourrois bien faire
Roy quelque jour , comme
Abdolominus. Vous n'en ferez
peut - eftre pas un Roy ,
luy dis- je en riant , mais en
qualité de Conful vous pouvez
l'élever aux Charges de
la Republique , quand vous
l'aurez affranchi. Nous avons
bien vû des Baillis de Village ,
qui n'avoient pas meilleure
mine que luy , & il auroir bien:
autant de gravité que le Sena
GALANT. Sr
teur de cette petite Ville dont
plaifante Horace . Mais enfin ,
continuay je , les Confuls de
l'ancienne Rome , dont vous
avez le courage & la vertu ,
labouroient
la terre , & gouvernoient
la Republique.
Plufieurs Familles illuftres
avoient tiré leurs noms du
foin & de l'application qu'ils
avoient à l'agriculture. Dios
cletien abdiqua l'Empire
pour aller planter des chouxs
& fi nous remontonsau
temps de la Fable , Adonis ,
Alcinoüs , & les Hefperides ,
fe font rendus immortels par
72 MERCURE
・
là Plus connus & plus cele
bres par leurs delicieux Jardins
qué par leur naiffance &
leur Couronne , il leur a efté
plus glorieux d'avoir préfidé
au jardinage & à l'agriculture,
& d'en eltre adorez comme
les Divinitez , que d'avoir
commandé aux Pheaques , &
regné fur les peuples de Mauritanie
, sluther
Dieu-même n'a pas méprifé
cette qualité, puis qu'au com
mencement du mande ilplanta
le , Paradis torreftre , o
qui estoit un Jardin de deli
ces , où il plaçable premier
homme
GALANT: 73
hommes pour luy apprendre
que la culture de la terre n'eftoit
pas indigne de luy , &
qu'il en devoit prendre le
foin. Noftre Seigneur, le ſecond
Adam , s'apparut à la
Madeleine fous la figure d'un
Jardinier. Mais je ne m'apper.
çois pas que mes complimens
& ma Morale vous détournent
devoftre travail. J'aime
rellement à être loüé,&à vous
entendre , me répondit Mu
vias , que je ne m'apperçois
pas moy- même qu'il y a longtemps
que vous etes debout,
& que je dois mieux faire les
·May 16.97.
G
74 MERCURE
honneurs de chez moy. En
difant celail me conduifit au
logis , remettant à nous promener
aprés le dîné , car il
s'en alloit midy , & il.commençoit
à faire chaud. On
fervit peu de temps aprés avec
beaucoup de propteté , de
bon gouſt & de politefle. Ce
ne fut point un de ces repas
qu'un Ancien appelle des re
pas de promenade ; ny à la
mode des gens de Cour , où il
faut fe dépêcher. Mutius qui
eftoit de fort bonne humeur
ce jour- la , car il eſt toujours
plus trifte, ou plus gay qu'un
GALANT.
75
autre , nous fit cent contes &
cent plaifanteries . Enfin ,
Monfieur , on chanta , on but
des fantez , rien ne manqua à
la bonne chere , & je puis dire
que nous facrifiâmes folemnellement
à Cerés , à Pomone
, à Priape , à Vertumne , &
à toutes les autres Divinitez
de la Campagne & des Jar -´
dins , fans oublier le grotef
que Jardinier qui pourroit
bien prefider un jour aux Par
terres de Gazon.
Aprés le dîné, qui fut long,
comnie vous voyez , la Compagnies
qui eftoit grofle , le
Gij
76 MERCURE
partagea. Les uns le mirent
au jeu , les autres prirent le
plaifir de la promenade
. Mutius
& moy nous vifitâmes
fa
maiſon
, enfuite de quoy nous
reprîmes
le chemin du Jardin
ou , aprés plufieurs
tours d'allées
, & avoir encore confideré
le Partere de Gazon qui
s'avançoit
à chaque moment
,
car cette forte d'ouvrage
va
fort vifte , nous montames
fur la terraffe , qui merite bien
que je vous en falſe une defcription
particuliere
.
<
Je vous ay déja dit qu'elle
en double. Elle a plus de cent
GALANT:
ר ד
pas de long , fur cinquante
de large. L'allée d'embas , ou
la terraffe baffe , qui ferme le
Parterre , eft leparée de la
terraffe haute par une paliffa -
de de charmes , qui fait une
muraille de verdure la plus
agreable du monde . La terraffe
haute , d'où l'on découvre
la mer , & ces échapées
de vûës que je vous ay d'abord
fait remarquer, eft partagée
en trois grandes allées
d'ormes , de chevrefeuïl & de
Laurier-rofe , qui aboutiffent
à un grand ovale en forme
d'amphitheatre , d'où s'éleve
3
Gij
78
MERCURE
à
l'extrémité une espece de
theatre
rustique qui fait une
perſpective
à l'autre bout de
la terraffe , & tout cela orné
de gazon , d'arbustes artif
tement taillez , de ftatuës , de
vafes , & de pots de fleurs , en
fait un réduit
enchanté.
Nous choififmes ce lieu-là
pour nous repofer , mais à pei
ne commençois - je à me tranquillifer
, & à tomber dans
une douce rêverie qu'inſpire
da vue des objets
champêtres ,
que Mutius charmé des plaifirs
de la
Campagne , & tout
occupé de fon Parterre de
´GALANT.
79
gazon , m'engagea dans une
Converfation qui pour eftre
naturellene laiffa pas de m'ap
pliquer , & que vous trouve
rez peut - eſtre un peu trop
étudiée. Cependant elle fe
paffa comme je vais vous l'é
crire.
Ce que vous m'avez dir
tantoft de l'inclination des
Anciens pour le Jardinage
me revient dans l'esprit , me
dit Mutius , & me fait croire
qu'ils y ont excellé , comme
dans les autres chofes. Il eſt
vray, luy répondis - je , ils cherchoient
l'agrément auffi bien
G iiij
80
MERCURE
que l'utilité dans
l'Agricultu
re , & ils avoient foin d'embellir
leurs
Jardins , & leurs
Vergers , en les rendant fe-
&
conds ; mais ils
preferoient
toujours
en cela les beautez
naturelles à
toutes celles que
l'Art peut
inventer. Ils tâ
choient
d'aider la
nature ,
de la
perfectionner , maís ils
évitoient de la
défigurer à
force de
l'embellir.
Contens
de fes
productions où elle ſe
plaift àles faire pour la neceffité
des
hommes , ils n'y recherchoient
que
l'abondance
, & la
perfection . Dans les
GALANT.
autres chofes qu'elle fait en
fe jouant , & pourl'ornement
de la terre, ils y apportoient
quelque artifice , mais ils y
vouloient toûjours plus de
naturel que d'affectation . Ils
avoient des treilles , des berceaux
, des promenoirs & des
allées. Ils avoient auffi des
Parterres , & des Parterres de
gazon , plus que d'autres ,
comme plus naturels , & plus
conformes à l'ufage de ce
temps-là , où l'on peut dire
que l'Agriculture eftoit encore
naiffante. Je croy même
que les Romains aimoient les
82 MERCURE
Parterres de gazon, puifqu'on
ne voit encore aujourd'huy
autre chofe en Italie . Quoy
qu'il en fait , l'invention des
Parterres n'eft pas moderne.
On trouvedans Pline le cemps
propre pour hiftorier les Arbres
& les Plantes , & la maniere
de dreffer les carreaux ,
plate- bandes , & les allées.
Il a même diftingué les Jardins
de plaifance , de ceux
que nous appellons des Pota
gers , & des Legumiers ..
Cependant les Anciens
qui aimoient les Jardins rufti.
ques , s'attachoient particu
les
GALANT: 83
६ lierement à trouver des places
que la nature euft embellies
elle - même , & où il falluft
moins d'art & de travail. Les
Anciens , interrompit Mutius
, eftoient plus laborieux
que nous, & il falloit un grand
artifice , & un travail infatiga
ble , pour faire venir des pommes
dans le Jardin des Hef
perides. Je ne fuis pas hom
me à croire des Fables , continua
-t-il , cependant je ne
penſe pas que ce fuffent des
pommes comme les noftres ,
& j'aime autant dire que c'é
toient des pommes d'or , que
84 MERCURE
des citrons & des oranges ,
comme l'affurent quelquesuns.
Il eft vray , luy dis je , que
ceJardin chez les Chymiftes
eft fabuleux & allegorique .
C'est le Jardin des Philofo.
phes , & du grand oeuvre ;
mais il fe peut faire aufli que
les Peuples de cette Contrée
qui n'avoient jamais vû de
citrons & d'oranges , feur
donnérent le nom de Pommes
d'or , pour leur couleur
& leur excellence . Je ne fçay
d'où Pline avoit appris que
ces arbres precieux n'eftoient
que des Oliviers ſauvages
Lyx
GALANT. 85
qu'on voyoit encore de fon
tempsar les olives ont bien
moins de rapport à des pommes
d'or , que les citrons &
les oranges , & même que les
pommes ordinaires. Quoy
qu'il en foir , le Jardin des
Hefperides eftoit enclos d'un
bras de mer , qui ferpentant..
tout à l'entour , avoit donné
lieu aux Poëtes de feindre
qu'il eftoir gardé par un Dragan
. Il y avoit dans fon enceinte
un Temple d'Hercule,
pour nous apprendre non.
foulement l'alliance quieftoir
catre ces Princeffes & ce De86
MERCURE
my.Dieu ; mais encore que
le Jardinage & l'Agriculture
demandent un travail conti.
nuel.
L'ancienne Grece remplie
de la delicieuſe idée de fon
Tempé , forma fes Jardins für
ce Plan , & y rechercha les
mêmes beautez. Mais quelle
deſcription pourrois je vous
en faire? Sapho , la Grecque
Sapho , qui pouvoit avoir efté
fur les lieux , & en avoir vû
encore quelques veftiges ,
eftoit feule capable de les décrires
ou du moins la Sapho
Françoife , dont toutes les
GALANT. 87
Peintures font fi vives , finobles
, & fi fçavantes , l'oferoit
entreprendre , & pour nous
les reprefenter tels que nousi
nous les imaginons , elle fe
roits contrainte de nous ren4
voyer à fes belles Promena
des de Saint Cloud, & de Ver
failles. Imaginez - vous Trianon
, & vous formerez peut
eftre quelque idée des Jardins
d'Adonis , où ce jeune.
& galant Prince paffoit de fi
douces heures avec la belle
Déeffe , s'il eft vray que ce
Prince foit le même que l'Amant
de Venus ; Jardin deli
88 MERCURE
cieux , cultivé des mains de
l'Amour , de Venus , & des
Graces. L'idée m'en eft reve
nue à l'efprit quand je vous ay
vu travailler avec voftre Fils
& voftre Niece , au Parterre
de gazon. La comparaiſon eft
jolie , s'écria Mutius ; mon
Fils & ma Niéce vous en feront
compliment.Mais continuez
à nous décrire ce galant
Jardin , vous avez fi bien
commencé . Il me femble Y
voir naiſtre mille petits ' Amours
, parmy les lis & les
rofes, Les arbres & les fruits ,
les plantes & les fleurs , tour
GALANT. 89
y faifoit aimer , tout n'y reſpiroit
qu'Amours. Toutes choſesy
venoient en abondance ,
& d'un gouft plus favoureux,
& plus exquis qu'ailleurs ; car
Venus prefide particulierement
aux Jardins , & il ne fauc
pas douter qu'elle ne répatidift
fes plus douces influences
fur celuy de fon Amant.
On voyoit par tout les noms
& les chiffres de Venus &
d'Adonis , & je me les reprefente
tous deux appliquez à
les graver fur les arbres , &
fur le fable des allées . Il vous
fouvient de cette belle Dame
May 1697.
H
90 MERCURE
qui eftoit aimée d'un grand
Prince . Un jour qu'ils étoient
enfemble dans un Jardin , elle
traça avec le bout de fa can.
ne , fur la pouffiere , le nom
de ce Prince & le fien , en forme
de lacqs d'amour. Le Jardinier
qui s'en apperçut aprés
qu'ilsfe furent retirez , couvrit
foigneufement cet endroit ,
& plaça des fleurs dans toutes
les rayes , qui rendirent avec
le temps ces chiffres naturels
& durables . Cela furprit dans
la fuite fort agreablement ces
deux Amans , & le Jardinier
fir la fortune par cette gaGALANT.
91
lanterie , mais il le meritoit
bien:
Car peut on mieux qu'avec
des fleurs
Exprimer l'union
des
coeurs ,
des noms ,
Et peindre de l'amour les plus
Secrets miſteres
Par de plus tendrés caracteres?
11 eft vray , luy dis je cela
eft galamment imaginé, & vos
Vers ne le font pas moins..
Mais à propos de cette Dame
qui gravoit fur la pouffiere de
ce Jardin , vous me faites fou
venir d'une autre , quigravoite
fur le fable de la mer. Vous
2
Hij
92 MERCURE
en fçavez l'hiſtoire, mais vous
ne l'avez pas veuë en Vers de
ma façon. Les voicy . La Piece
n'eft pas longue , & il n'y
a pas longtemps que j'ay fait
ces Vers.
Climene au bord de la mer
Voulut un jour exprimer
Combien elle eftoit fidelle
Afon aimable Berger ;
Plutoft mourir que changer,
Sur le fable écrivit elle.
S
Mais à peine eut elle écrit
Cette terrible promeffe ,
Qu'il femble que par dépit
L'onde à l'effacer s'empreffe.
GALANT. 1993
Car ce perfide Element
Infenfible à la tendreffe , n
Engloutit dans un moment
Ce gage de la Maiftreſſe ,
Et tout l'espoir del Amant,
2
Alorsfaifi de douleur,
Il prévoit bien le malheur
Que ce figne luy prefage .
Du Sexe toujours trompeur.
Il connoiſt aſſezl'humeur ,
Et la mer fur le rivage
N'a rien fait , que la volage
N'ait déja fait dans fon coeur.
B
Auff , Climene interdite
De ce prompt évenement
94. MERCURE
Qui l'accufe & la dément ,
Cache bien toft par fa fuite .
La bonte de fon ferment.
Le Bergerfe defefpere ,
Il ne peut trop s'alarmer;:
Mais c'eft contre la Bergere
Qu'il doit tournerfa colere,
Et non pas contre la mer.
Il feroit à fouhaiter , dit
Mutius , aprés m'avoir fair
encore repeter ces Vers , que
pour éprouver la fincerité des
Amans , il leur arrivaſt quel .
que petite punition , quand
ils s'avifent de graver finconfiderément
leurs rêveries
amoureuſes , ou du moins qu
GALANT.
95
1
ils ne les écriviffent jamais
que fur le fable & la pouffiere
, afin que le vent & la pluye
les effaçaffent auffi- toft , &
leur en donnaffent le démenti
. Vous etes bien fevere, luy
repliquay-je , de refufer à ces
pauvres Amans cette legere
fatisfaction. Il y a même de
l'injuftice dans votre fentiment;
car il n'en eft pas de
ces fortes d'écritures, comme
des Lettres d'amour. Quand
un Amant écrit une Lettre
dans le commerce de fa paf
fion , il le fait fouvent aprés
y avoir refléchi , & alors il
96 MERCURE
3
peut feindre , tromper
, diffimuler
, c'est l'efprit
qui parle
; mais quand il écrit en révant
dan un Bois , ou fur le
bord de la mer , telle eft fa
penſée , il n'y a rien de plus
vray & deplus fincere , c'est
le coeur qui parle. J'en conviens
, repartit
Mutius , &
pour m'en tenir à la Devife,
Plutoft mourir
que changer
, de
la fidelle Amante
que vous
avez fi bien décrite
, je veux
croire que dans le moment
"elle difoit
la pure verité
, car
quand on aime , on ſe perfuade
qu'on aimera
toujours
;
mais
GALANT . 97
mais il ne faut pas y aller fi
vifte. Les Elemens même fe
révoltent contre nous , comme
vous l'avez remarqué ,
lors que nous préfumons tant
de noftre fidelité .
La pensée & l'air chagrin
avec lequel Mutius me parfoit
, me fit rire , & nous plaifantâmes
quelque temps fur
fes galanteries ordinaires ,
aprés quoy il reprit le diſcours
de cette forte.
Les Jardins d'Adonis é- •
toient charmans ; mais nonobftant
tout ce que nous en
avons dit , j'aime encore
May 1697.
1
98 MERCURE
sieux celuy des Hefperides
. Vous avez le gouft bien
intereffe , luy dis -je ; car c'eft
apparemment à caufe des
pommes d'or , mais cela n'eſt
pas d'un homme qui a le
coeur tendre comme vous.
On aime par tout , reprit Mus
tius , l'amour ne manque pas
de reduits , mais on ne trouve
pas par tout des pommes d'or
pour donner aux Belles, & en
amour elles font encore plus
neceffaires qu'en autre choſe.
Ce fentiment de Mutius redoubla
la plaifanterie , & fit
quelque tréve à un entretien
GALANT.
99
qui avoit efté jusque -là affez
ferieux. Mais l'amour du Jar.
dinage poffedoit fi fort Mutius
, qu'il nous rengagea dans
cette matiere comme auparavant.
On dit qu'Epicure eft le
premier Inventeur des Jardins
de plaifance , dis -je , & qu'il
commença à faire dreffer le
fien à Athenes , les Jardins
eftanttous fituez à la campagne
en ce temps - là , fi nous en
croyons Pline. Si les Jardins .
d'Alcinous , d'Adonis & des
Hefperides , font les plus ce
lebres chez les Poëtes ; ceux
I ij
100 MERCURE
de Semiramis , de Salufte , de
Lucullus, & de Mecenas chez
lesHiftoriens, celuy d'Epicure
eft fameux chez les Philofophes
.On peut croire que ce
Jardin étoit fagement ordon
né, Il y avoir apporté tous les
foins qu'unePhyfique experi
mentéefçaváte peut donner,
à l'agriculture . Imaginez -vous
voir Descartes en Hollande
dans fa maiſon de
campagne,
proche de la Haye , qui plan .
te des choux , & qui forme
en même temps une nouvelle
Sete de Philofophes. Il ne
fait pas moins beau voir un
GALANT: for
7
Philofophe Jardinier , qu'un
Roy , ou qu'un Empereur, &
des plantes & des arbres cultivées
par des mains fçavantes
que par des mains royales ,
Si vous avez dit tantoft que
tout infpiroit l'amour au Jardin
d'Adonis , tout infpiroic
dans celuy d'Epicure la fageffe
& la vertu . L'on y goûtoit
particulierement toute la
volupté fine & delicate dont
il faifoit profeffion . La frugalité
y regnoit parmy labor.
dance ; & comme un potage
de fanté eſt ſouvent de meilleur
gouft , & vaut mieux qu'-
I iij
102 MERCURE
une Bifque fucculente, je préfere
volontiers le Jardin de ce
Philofophe à tous les Parterres
que l'art prend tant de
peine de cultiver . C'eftoit un
Jardin de fanté , où le corps &
l'ame dans la fimplicité de
fes fruits & de fes legumes ,
trouvoit une fpirituelle & delicieufe
nourriture . UneRave ,
une Laictue cultivée de la
main d'Epicure , donnoit de
l'efprit , & avoit plus de fuc
qu'une autre. Ce Jardin eftoit
une espece de Paradis terreftre
, fi j'ofe parler ainſi , où
tous les arbres & toutes les
GALANT. 103
or
plantes eftoient des arbres ,
& des plantes de fcience , du
l'ame éclairée de la pure cernoiffance
de la nature , apprenoit
à fuivre fes mouvemen's
avec toute la difcretion & tou.
te la fimplicité qui luy eſt
propre , & que l'enfeignoit
Epicure. C'eftoit une vive
peinture de fa Morale , dont
ce Jardin faifoit leçon . Il n'y
avoit point de plante ou d'arbufte
qui ne luy fournift quelque
maxime , & qui ne fervift,
aprés de fimbole aux autres ,
pour fuir le vice , ou pour pra
tiquer la vertu. Jardin fçavant
I iiij
104 MERCURE
& moral , dont la promenade
eftoit inftructive. Mais je me
perds dans cette idée d'Epi .
cure Jardinier , & je ne fcay fi
vous me pardonnnerez cet
enthouſiaſme de Morale. Il
eſt admirable , me répondit
obligeamment Mutius.
Les anciens, continua t- il,
avoient auffi-bien que nous,
des Jardins pour le délaffement
& le plaifir , pour le recueillement
& la meditation .
Ils y foupoient fouvent en
compagnie ; ils y donnoient
des feftes domeftiques & pri
vées ; ils y tenoient des EcoGALANT.
105.
les & des Academies. Ils fi
rent même exprés de ces Jardins
ftudieux , comme celuy
d'Epicure , que vous avez fi
fpirituellement décrit. Tel
eftoit le Jardin d'Academus
aux portes d'Athenes , qui
fervit d'Ecole à une nouvelle
Secte de Philofophes , qui
porta fon nom depuis , & qui
devint fi celebre , qu'on l'a
donné à toutes les Societez
de beaux efprits qui ont paru
dans le monde. Mais ces Jar
dins de Philofophes eftoient
rêveurs & mélancoliques , &
peu de gens prendroient plai
106 MERCURE
fir aujourd'huy à s'y promener
; car ils n'avoient pas l'a .
grément & la beauté du Jardin
royal des Plantes , oùTE.
cole da Medecine de Paris
fait toutes les femaines de fi
fcavantes leçons de Botanique.
Mais enfin ils feront
toujours fameux , quand ils
n'auroient fervi qu'à inventer
tant de doctes Fables & tant
d'ingenieufes allegories . Ou
cette comparaison de Jardins'
mifterieux ne fe trouve- t elle'
pas ? Chez les Poëtes , chez
les Philofophes , chez les
Saints Peres , dans la Sainte ;
GALANT: 107
Ecriture même. Mais quittons
ces Jardins allegoriques,
où nous pourrions nous éga
rer.
Quoy que l'Antiquité nous
ait extrémement vanté fes
beaux Jardins , il faut croire
neanmoins que ce n'eftoit
rien en comparaiſon de ceux
de noftre Siecle.Ils pouvoient
l'emporter pour la fituation,
l'afpect , le folage , l'abon .
dance & la fertilité ; mais
pour la propreté , la politeffe
& la magnificence , ils eftoient
infiniment au deffous des noftres.
Tous ces Jardins fa108
MERCURE
ne
meux dont nous avons parlé,
l'auroient celé aux Jardins
des Tuilleries, de Saint Cloud
& de Verſailles. Le temps qui
détruit toutes chofes ,
pourra effacer les excellentes
&riches deſcriptions que tant
de beaux efprits en ont faites,
& la pofterité jugeant alors
fans prévention des anciens
& des modernes , reconnoiftra
que le Siecle de Louis le
Grand a furpaffé en toutes
chofes celuy d'Augufte.
Mais il faut auffi avouer,
luy dis - je , que fi nous
l'emportons fur les anciens , &
GALANT. 109 .
même fur toutes les autres
Nations pour l'agriculture &
le jardinage , noftre politeffe
eft en cela trop grande. Il ya
trop de delicateffe & d'affetation.
La Nature eft enchainée
& captive dans nos
Jardins ; prefque rien n'y
vient & n'y croift naturellement
, tout y eft placé par
machines. Ce ne font que
Terres,que canaux, eaux fleurs ,
arbuftes , tout y eft dans les
liens & en prifon . Les autres
Nations ont mieux confervé
le gouft fimple & ruftique
des anciens pour les Jardins
110 MERCURE
Ils préferent une negligence
fans mal propreté à une culture
trop recherchée ; ils veulent
que la Nature y paroiffe
feule , ou du moins que l'art
ne la furmonte pas.
1
Je ne prétens pas neanmoins
que les Anciens ayent
ëfté fi groffiers en jardinage
qu'on le l'imagine ; ils ont eu
foin d'orner & d'embellir
leurs Jardins. Un Pere de
l'Eglife , c'eft Clement d'Ale.
xandrie , m'apprend que de
Ton temps il y avoit des Jardins
propres & bien peignez
où les arbres & les plantes.
GALANT. III
y
eftoienr rangez avec ordre ,
pour divertir la veuë . Ila une
penſée fort jolie fur ce fujet .
Il dit que ces Jardins fi polis
& fi reguliers , font plus expofez
au pillage que les autres
, parce que les chofes
font plus prefentes, & qu'elles'offrent
d'elles- mêmes fous
la main , aulieu que dans les
autres elles font plus cachées,
& ne ſe trouvent pas fi facile.
ment . Il n'y a que les curieux
qui les démeſſent , & qui en
faffent leur profit . Enfin chaque
Nation a fon gouft pour
les Jardins & les Parterres.
112 MERCURE
Quelques Peuples les con
fondent , d'autres les partagent
. On voit en cela le gouft
des Juifs dans le Cantique des
Cantiques . Le Jardin de l'Epoux
, qui eft à la lettre, celuy
de Salomon , eft tantoft un
Parterre agreable , tantoft un
Verger delicieux , & tantoft
une Vigne plantureufe. C'eft
un mélange confus d'arbres,
de fleurs , & de plantes aromatiques.
Quelques - uns ai
ment le boüis dans les Parterres,
la broderie & les compartimens
, les bordures & les
platebandes ; d'autres le fim
GALANT. 113
ple gazon & les fleurs naturelles.
Les uns aiment les
Treilles & les Berceaux
, les
autres les Bofquets & les paliffades.
Les uns aiment les
grands arbres , les autres les
arbres nains. Les uns les veulent
en efpalier , les autres en
éventail & en buiffon . Les uns
ne font curieux que de fleurs
rares , les autres que de legumes
étrangers , de choux de
Siam , & d'oeillets d'Inde...
Cette diverfité paroift auffi »
dans la fituation des Jardins,
Les uns les veulent en terraf
fes , les autres de plein pied.
May 1697.
K
114 MERCURE
Les uns les placent devant ,
les autres derriere la maiſon ,
Pline veut qu'ils foient proche
de la maifon , & d'une
Riviere , ou de quelque fontaine.
Cela me fait remarquer
la maniere de bâtir d'à prefent
, & de faire des Jardins ,
fur tout chez les particuliers.
J'admire la mode de nos Architectes
, qui fous prétexte
de regularité, ou plûtoft manque
d'invention , font toutes
les maifons femblables , & fur
un même modele . A la campagne
, auffi bien qu'à la Ville ,
par tout, un efcalier au milieu
GALANT. 115
du baftiment , & deux ailesäux
coftez ; par tout un grand jardin
quarré , comme s'il n'y
avoit point d'autre forme &
d'autre fimetrie dans l'Archi
tecture , qui fuft plus agreable
& plus commode . Mais
laiffons les appartemens , &
venons au jardin quarré Jede
mande un peu quel agrément
& quelle beauté on trouve
dans cette figure ? Un jardin
de plein pied eſt, dit- on , plas
aifé pour la promenade ; mais
pour entre long & partagé, encft
il moins de plein pied
La campagne nouspapalit .
Kij
116 MERCURE
belle que par fes irregularitez
, il faut toujours du haut
& du bas pour former les
les veuës & les charmantes
perſpectives. Un jar
din fait aux champs ou à la
Ville luy doit reffembler en
quelque façon , & nous la reprefenter
en petit, Il eft vray
qu'à la Ville on n'eft pas malftre
de la place; mais à la campagne
j'aime les grands jardins
, compofez de differentes
pieces, qui n'expofent pas
feurs beautez tout d'un coup,
comme le jardin quarré; mais
qui les dévelopen opcu à pu
GALANT. 117
rencheriffant toujours les u
nes fur les autres , & dont le
tout enſemble fait aux yeux
un admirable & furprenant
effet. J'aime la l'inégalité , la
diverfité & le changement , &
que mes yeux ne foient pas
raffafiez tout d'un coup, mais .
qu'ils foient frapez agreable
ment de temps en temps par
quelque objet nouveau . C'eft
pourquoy les jardins mêlez ,
qui tiennent du Potager & du
Parterre , où les feurs font ?
confonduës avec les plantes
& les legumes , me déplai
fent . La belle chofe de voir
118 MERCUR E
un quarré de choux entouré
de boüis & de platebandes. Il
faut avoir le go ft bien groffier
& de Village . Vous avez
évité ce defaut en mettant
voftre Legumier à remotis , &
dans un lieu où il ne gaſte
point votre terraffe , & voftre
Parterre , qui avec les autres
promencis qui l'environnent
, fait cette belle diverfité
que je demande dans les
jardins. Je n'aime point enfin
à eftre renfermé dans un jar .
din comme dans une chambre
, & que mes cours d'allées
foienttous mefurez , de quel
GALANT. 119
que
cofté que je me promene.
Je me plais à fuir dans un
fentier écarté , à me repoſer
de diſtance en diſtance , & à
trouver quelque chofe qui
m'arrefte. Je ne voudrois non
plus monter fur le toit des
maiſons , & me promener
dans les nuës. Tous les jardins
de l'Afie , de l'Afrique , &
generalement de tous les pays
chauds , font fufpendus en
l'air , fur des pilotis , ou fur
le toit des maifons , afin de
les tenir plus fraifchement ,
& d'en recevoir la rofée , cat,
il y pleut rarement, & les eaux,
120 MERCURE
n'y font pas communes . Ces
jardins font chargez de
grands arbres , qui produi .
fent du fruit en abondance ;
mais à proprement parler ,
ce ne font que de grandes
Serres pour élever des arbres
& des plantes . On y va le foir
prendre le frais , mais affis , &
non pas en promenade .
Les Anciens , die Mutins
qui m'avoit écouté avec beau
coup d'attention , eftimoient
fort ces jardins fufpendus au
haut des maifons . Il y en avoit
un grand nombre à Rome ,
& meme de ces petits jardins
portatifs
GALANT. 121
portatifs dans les Serres , dont
ils paroient leurs Balcons &
leurs feneftres ; de maniere
que Pline dit , qu'il ſembloit
qu'on eftoit dans les champs
quand on alloit par lesruës .
Ces jardins fufpendus ne ſeroient
pas bons en ce pays,
où les vents font frequens &
furieux; ils y cauferoient plus
de defordre & de changement
qu'à celuy de Marcellus , dont
parle Pline. Il dit que ce verger
, qui eftoit planté d'oli
viers , fut tranfporté en ſon
entier , & tout comme il eftoit,
de l'autre cofté du chemin
May 1697.
L
122 MERCURE
public , où il eftoit fitué dans
l'Abruzze
, d'où la terre luy
ceda laplace, & alla prendre
la
fienne , étrange
effet de quel
que Ouragan
, que je laiffe à la
bonné
foy de cet Auteur
.
Les jardins
de Semiramis
,
que quelques
-uns attribuent
à Cyrus , eftoient
élevez
en
l'air fur quatre
colomnes
,
qui contenoient
l'eſpace
de
quatre
journaux
de terre ,
chargez
d'arbres
fruitiers
de
• cinquante
pieds de haut ; ce
qui faifoit paroistre
de loin
ces jaudins , comme
une foreſt
plantée
fur une montagne
,
GALANT. 123
L'Hiftoire les compte pour
une merveille
, mais je n'y
trouve rien d'admirable
que
leur ftructure. La Fable , qui
a le don de groffir & d'embel
lir les objets , nous vante les
jardins
d'Alcinoüs. Cependant
ce qu'elle en dit nous
les rend
aujourd'huy
méprifables
, quoy qu'on foit fi prévenu
en faveur des Anciens .
Voyez la defcription
qu'en
fait Homere
; rien n'eſt
plus fimple & plus naturel ;
ce ne font que quelques arpens
de terre bien culti
vez & bien arrofez ; mais
Lij
34 MERCURE
es jardins de Lucullus nous
donnent une autre idée de
l'Agriculture des Anciens ,
& nous font voir comme elle
s'estoit perfectionnée à Rome
dés ce temps - là . C'eftoit
comme les Tuilleries à Pariss
la Cour & la Ville y alloient
en foule à la promenade dans
les beaux jours. Ce grand
homme , auffi illuftre dans fa
retraite que dans le gouver
nement de la Republique , &
dans le commandement des
Armées , joignit ces jardins
delicieux & enchantez , aux
fuperbes Edifices qu'il fit
GALANT. 125
"
conftruire. Il fit percer des
montagnes , & conduire la
Mer par de longs canaux
pour l'ornement & la commodité
de les jardins & de fes
maiſons. Imaginez -vous voir
feu Monfieur le Prince dans
fa belle maiſon de Chantilly.
Si Theophile revenoit au
monde , il ne reconnoiftroit
plus la maifon de Silvie , & il
auroit honte de la peinture
qu'il en a faite .
Les jardins de Salufte fur
le mont Quirinal , furent encore
celebres à Rome pendant
la Republique ; mais
Liij
126 MERCURE
.3
fous le regne d'Augufte , &
durant l'Empire les jardins de
Mecenas furent un lieu de
delices pour les Romains . Ce
digne Favory , fi éclairé , fi
poli , fi delicat en toutes chofes
, y avoit recherché tout
ce que l'art & la Narure ont
de plus rare & de plus exquis.
Onn yy voyoit tout ce que l'Agriculture
eft capable de produire
pour flater la veuë , le
gouft, & l'odorat, trois de nos
Tens, qui dans un beau jardin
doivent eftre également fatisfaits
, & qui l'eftoient d'une
maniere excellente dans les
GALANT. 127
jardinde Mecenas . Ajoûtez
à cela des veues , des perfpectives
, des reduits , dont l'ingenieufe
& delicate ordonnance
eftoit fi propre à diffiper
, ou à entretenir la rê ,
verie , felon l'humeur où
l'on vouloit eftre , lieux admirables
pour chaffer la mélancolie
, pour imprimer de
tendres fentimens , pour faire
naiftre de belles pensées ; enfin
pour cultiver l'amour , &
la Philofophie , car c'eſt en
cela que confiftoir particu
lierement la beauté des jardins
de Mecenas ; & ce qui
"Liiij
128 MERCURE
fait que je les préfere à tousles
autres dont nous avons parlé .
Ils fe fentoient de l'efprit du
Maiftre , qui eftoit un parfait
Courtisan , & un agreable
Philoſophe. La Vigne Pamphile
, la Vigne Borghese ,
Frefcati , Belveder , peuvent à
peine nous les reprefenter.
Il y a dans le jardinage ,
auffi- bien que dans les Baſtimens
, un certain gouſt fin &
delicat , dont tous les hommes
ne font pas capables , &
qui fe trouve rarement dans
les plus beaux Palais. Mais je
m'érige icy un peu trop en
GALANT. 129
Connoiffeur , & vous m'allez
faire paffer pour un Maiſtre
Jardinier. Je vous affure , luy
dis-je ,» que vous n'en devez
guere à la Quintinie & au
Noftre; & je ne doute point
que dans la pratique vous ne
poffediez tout leur art à fond.
Mais il fe fait tard , & il ne
me refte du jour que pour
m'en retourner chez moy
En diſant cela je me levay , &
pris congé de Mutius , nonobftant
tous les efforts qu '
il put faire pour m'arre
fter jufqu'au lendemain . Je
fus fi content de cette pro
ط ب
130 MERCURE
menade , que je refolus de
vous en faire une fidelle Re.
lation . Je fçay que vous ai
mez le jardinage , & les plaifirs
de la campagne , & que
vous prenez un peu de part à
la fanté & au divertiffement
de voſtre Philofophe
, qui
n'a point d'autre paffion que
celle de vous plaire , & de vous
"fervir. Je fuis , &c.
DE GAZON.
A MONSIEUR D. L. R.
Pa
Our me délaffer l'efprit
d'une laborieufe étude
qui m'occupe prefentement ,
j'allay me promener à la Cam
pagne un de ces beaux jours
du mois de Mars , qui ont
fait l'agreable prelude du
Printemps de cette année!
Je choifis pour cela la belle
Maiſon du Conful Mutius.
Vous voudrez bien , Mon;
"
$8 MERCURE
fieur , que je vous en parle
fous ce nom , quand ce ne
feroit que pour donner un
petit air de Roman à cette
Promenade auffi bien ne
pourriez vous jamais croire
le recit que je vais vous en
faire , quoy qu'il n'y ait rien
de plus veritable.
!
:
Cette maiſon a des dehors
admirables , & la terre & la
mer y font un coup d'oeil
furprenant. Elle meriteroit
avec juſtice , & fans hyperbole
, cette infcription qu'un
bel efprit a faite pour Verfailles..
A
GALANT.
59
Cedant his Theffalia Tempe.i
En voyant ces lieux on peut croire,
Sans en eftre trompé,
& Tout ce que la Fable l'Hiftoire
Nous ont dit de Tempé.
En effet cette infcription luy
convient naturellement. Ver.
failles eft un lieu enchanté ,
où l'art & la magnificence
font regner la nature . Cette
maiſon eft un lieu delicieux ,
où il femble qu'elle a choifi
fa demeure ; & pour y répandre
elle-même les liberalitez ..
On n'y voit que des beautez
naturelles , qui la rendent plus
agreable que magnifique , du
60 MERCURE
moins de cette magnificence
que la vanité & le luxe des
hommes ont inventée , & qui
furcharge & accable la natu
re , au lieu de l'aider & de
l'embellir.
Il eft vray qu'il y aune magnificence
naturelle , qui furpaffe
quelquefois tout ce que
les Rois peuvent faire de plus
grand & de plus fuperbe . Elle
fe rencontre dans les bois ,
dans les eaux , dans les plaines,
dans les
montagnes
, fans
parler des beautez que la mer,
toute terrible qu'elle eft , apporte
aux lieux qu'elle enviGALANT.
61
ronne. Toutes ces chofes qui
.produisent les belles veuës ,
l'agrément & l'abondance
dans la campagne , fe trou
vent icy naturellement , & fi
bien difpofées, qu'elles y produifent
de charmans effets ,
que tout l'art des hommes
n'eft point capable d'égaler .
Tel eftoit le delicieux Tempé,
ce Jardin de la Grece ,
comme la Touraine eft le
Jardin de la France. Telle eft
la charmante maiſon dont je
parle, digne d'avoir placedans
Cyrus ou dans Clelie , & que
l'illuftre Sapho de nôtre fie,
62 MERCURE
cle en euft fait la defcription ,
comme fon Frere a fait dans.
l'Almahide , celle du Cha.
fteau de Pirou qui en eft cout
proche.
La propreté & la politeffe
des dedans répond aux beau
tez des dehors , & on paffe
fous des plafonds & des lambris
dorez, que je ne m'amule
point à vous décrire , puis
que je ne cherche qu'à me
promener , pour aller dans des
•Jardins & des parterres embellis
de fleurs , & de boüis en
compartimens de broderie ,
ou de pieces coupées , en
GALANT 63
1
forte qu'il femble que le
Jardinier ait voulu difputer
du prix avec le Tapiffier , le
Peintre & le Brodeur. Le celebre
le Noftre en approuve.
roit les deffeins , tant la broderie
en eft fine , les volutes
legeres , & les contours des
Rinceaux bien concertez.
Tout y eft galant , tout y eft
extraordinaire. Une Terraffe
admirable & à double étage,
regne d'un coſté , d'où l'on
découvre la plus bdlle veuë
du monde. De l'autre eft une
grande allée de Cyprés , d'où
l'on entre dans de longs pro64
MERCURE
menoirs détournez , qui font
prefque tout le tour de la mai
fon , & dans lefquels on trouve
de diftance en diſtance des
Jets d'eau & des Repofoirs de
gazon . Je ne vous parle point
des autres baffins qui arrosent
les Jardins & les parterres. Les
eaux y font abondantes , &
font une des plus grandes
beautez de cette maiſon .
Le Maitre qui fe plaiſt à y
faire travailler tous les jours ,
faifoit faire un parterre de
gazon lors que j'y allay ; &
comme il cherche plus à
s'occuper agreablement qu'à
ey
GALANT 65
executer de grands deffeins ,
qui ruinent ceux qui les entreprennent
, & qui demandent
un temps infiny , il ſe
contente des ouvrages qu'on
fait à peu de frais , & qu'on
voit bien - toft achevez . 11
donnoit luy-même le deffein
dece Parterre , mais ce qui eft
plaifant , c'eftoit un Couvreur
de chaume qui l'executoit
avec beaucoup de delicateffe
& d'habileté. C'eft un homme
de tous métiers ; & Moliere
n'auroit pas manqué de
l'appeller un Payfan de quali
té , qui fçait tout fans avoir
May 697 .
F
66 MERCURE
jamais rien appris . Il avoir
déja fait quelques carreaux de
ce Parterre , & Mutius eftoit
plus embaraffé à luy fournir
le deffein , que luy à couper
le gazon ; mais une Niece
du Conful , qui define parfaitement
bien , l'eftant venu
voir , l'avoit tiré de peine , &
s'eftoit chargée de la conduite
de l'ouvrage.
Cette Fille , en fa maniere,
n'eft pas moins rare que le
Jardinier. Elle a beaucoup de
genie pour les ouvrages , &
une facilité ſurprenante pour
inventer des deffeins , & pour
GALANT.
61
67
les executer. Elle s'y plaift ,
elle les aime , & il fe fait en
elle une merveilleule circulation
d'efprit , fij'ole parler de
la forte , car lorfqu'on la voit
travailler , il femble qu'elle
l'ait tout entier au bout des
doigts . Elle brode , elle deffine
; c'eſt une autre Arachné
en Tapiflerie.
Quandj'arrivay , je les trouvay
tous deux une canne à la
main , qui traçoient d'aprés
leur fantaisie , diverfes deurs ,
& diverfes figures , car la Niece
excitoit le Conful , & l'un
& l'autre donnoient un mer.
201 2020
Fij
68 MERCURE
*
veilleux courage au Jardinier,
qui déja devenu habile à les
voir faire , corrigeoit quelquefois
leurs deffeins pour
jufteffe des contours , & des
compartimens. Je ne fuis pas
furpris , dis - je à Mutius , de
vous voir travailler de la forte.
Les plus grands Hommes
dans tous les ficcles ont pris
plaifir à l'Agriculture , & au
Jardinage. De noftre temps
encore , un digne Magiftrat
a greffé quatre mille pieds
d'arbres en fa Maifon de
Campagne, de la meſme main
dont il a écrit tant de beaux
GALANT 69
livres pour ne rien dire de
ces fameux Solitaires , qui ont
cultivé en même temps les
belles Lettres , les arbres &
les allées d'une retraite qu'ils
ont rendue fi celebre . Cet
exercice n'a rien de bas , &
qui foit indigne de la Royauté
même . L'on a vû des Empereurs
defcendre du Trône
pour travailler au Jardinage ,
& des Jardiniers monter fur lei
Trône pour gouverner des
Royaumes. Mutius qui eft
naturellement plaiſant, mʼinterrompir
, & montrant cet
homme dont je viens de par70
MERCURE
ler ; en voicy un , me dit il ,
qui vous écoute avec attention
, & qui me prenant pour
un autre Alexandre , croit
que je le pourrois bien faire
Roy quelque jour , comme
Abdolominus. Vous n'en ferez
peut - eftre pas un Roy ,
luy dis- je en riant , mais en
qualité de Conful vous pouvez
l'élever aux Charges de
la Republique , quand vous
l'aurez affranchi. Nous avons
bien vû des Baillis de Village ,
qui n'avoient pas meilleure
mine que luy , & il auroir bien:
autant de gravité que le Sena
GALANT. Sr
teur de cette petite Ville dont
plaifante Horace . Mais enfin ,
continuay je , les Confuls de
l'ancienne Rome , dont vous
avez le courage & la vertu ,
labouroient
la terre , & gouvernoient
la Republique.
Plufieurs Familles illuftres
avoient tiré leurs noms du
foin & de l'application qu'ils
avoient à l'agriculture. Dios
cletien abdiqua l'Empire
pour aller planter des chouxs
& fi nous remontonsau
temps de la Fable , Adonis ,
Alcinoüs , & les Hefperides ,
fe font rendus immortels par
72 MERCURE
・
là Plus connus & plus cele
bres par leurs delicieux Jardins
qué par leur naiffance &
leur Couronne , il leur a efté
plus glorieux d'avoir préfidé
au jardinage & à l'agriculture,
& d'en eltre adorez comme
les Divinitez , que d'avoir
commandé aux Pheaques , &
regné fur les peuples de Mauritanie
, sluther
Dieu-même n'a pas méprifé
cette qualité, puis qu'au com
mencement du mande ilplanta
le , Paradis torreftre , o
qui estoit un Jardin de deli
ces , où il plaçable premier
homme
GALANT: 73
hommes pour luy apprendre
que la culture de la terre n'eftoit
pas indigne de luy , &
qu'il en devoit prendre le
foin. Noftre Seigneur, le ſecond
Adam , s'apparut à la
Madeleine fous la figure d'un
Jardinier. Mais je ne m'apper.
çois pas que mes complimens
& ma Morale vous détournent
devoftre travail. J'aime
rellement à être loüé,&à vous
entendre , me répondit Mu
vias , que je ne m'apperçois
pas moy- même qu'il y a longtemps
que vous etes debout,
& que je dois mieux faire les
·May 16.97.
G
74 MERCURE
honneurs de chez moy. En
difant celail me conduifit au
logis , remettant à nous promener
aprés le dîné , car il
s'en alloit midy , & il.commençoit
à faire chaud. On
fervit peu de temps aprés avec
beaucoup de propteté , de
bon gouſt & de politefle. Ce
ne fut point un de ces repas
qu'un Ancien appelle des re
pas de promenade ; ny à la
mode des gens de Cour , où il
faut fe dépêcher. Mutius qui
eftoit de fort bonne humeur
ce jour- la , car il eſt toujours
plus trifte, ou plus gay qu'un
GALANT.
75
autre , nous fit cent contes &
cent plaifanteries . Enfin ,
Monfieur , on chanta , on but
des fantez , rien ne manqua à
la bonne chere , & je puis dire
que nous facrifiâmes folemnellement
à Cerés , à Pomone
, à Priape , à Vertumne , &
à toutes les autres Divinitez
de la Campagne & des Jar -´
dins , fans oublier le grotef
que Jardinier qui pourroit
bien prefider un jour aux Par
terres de Gazon.
Aprés le dîné, qui fut long,
comnie vous voyez , la Compagnies
qui eftoit grofle , le
Gij
76 MERCURE
partagea. Les uns le mirent
au jeu , les autres prirent le
plaifir de la promenade
. Mutius
& moy nous vifitâmes
fa
maiſon
, enfuite de quoy nous
reprîmes
le chemin du Jardin
ou , aprés plufieurs
tours d'allées
, & avoir encore confideré
le Partere de Gazon qui
s'avançoit
à chaque moment
,
car cette forte d'ouvrage
va
fort vifte , nous montames
fur la terraffe , qui merite bien
que je vous en falſe une defcription
particuliere
.
<
Je vous ay déja dit qu'elle
en double. Elle a plus de cent
GALANT:
ר ד
pas de long , fur cinquante
de large. L'allée d'embas , ou
la terraffe baffe , qui ferme le
Parterre , eft leparée de la
terraffe haute par une paliffa -
de de charmes , qui fait une
muraille de verdure la plus
agreable du monde . La terraffe
haute , d'où l'on découvre
la mer , & ces échapées
de vûës que je vous ay d'abord
fait remarquer, eft partagée
en trois grandes allées
d'ormes , de chevrefeuïl & de
Laurier-rofe , qui aboutiffent
à un grand ovale en forme
d'amphitheatre , d'où s'éleve
3
Gij
78
MERCURE
à
l'extrémité une espece de
theatre
rustique qui fait une
perſpective
à l'autre bout de
la terraffe , & tout cela orné
de gazon , d'arbustes artif
tement taillez , de ftatuës , de
vafes , & de pots de fleurs , en
fait un réduit
enchanté.
Nous choififmes ce lieu-là
pour nous repofer , mais à pei
ne commençois - je à me tranquillifer
, & à tomber dans
une douce rêverie qu'inſpire
da vue des objets
champêtres ,
que Mutius charmé des plaifirs
de la
Campagne , & tout
occupé de fon Parterre de
´GALANT.
79
gazon , m'engagea dans une
Converfation qui pour eftre
naturellene laiffa pas de m'ap
pliquer , & que vous trouve
rez peut - eſtre un peu trop
étudiée. Cependant elle fe
paffa comme je vais vous l'é
crire.
Ce que vous m'avez dir
tantoft de l'inclination des
Anciens pour le Jardinage
me revient dans l'esprit , me
dit Mutius , & me fait croire
qu'ils y ont excellé , comme
dans les autres chofes. Il eſt
vray, luy répondis - je , ils cherchoient
l'agrément auffi bien
G iiij
80
MERCURE
que l'utilité dans
l'Agricultu
re , & ils avoient foin d'embellir
leurs
Jardins , & leurs
Vergers , en les rendant fe-
&
conds ; mais ils
preferoient
toujours
en cela les beautez
naturelles à
toutes celles que
l'Art peut
inventer. Ils tâ
choient
d'aider la
nature ,
de la
perfectionner , maís ils
évitoient de la
défigurer à
force de
l'embellir.
Contens
de fes
productions où elle ſe
plaift àles faire pour la neceffité
des
hommes , ils n'y recherchoient
que
l'abondance
, & la
perfection . Dans les
GALANT.
autres chofes qu'elle fait en
fe jouant , & pourl'ornement
de la terre, ils y apportoient
quelque artifice , mais ils y
vouloient toûjours plus de
naturel que d'affectation . Ils
avoient des treilles , des berceaux
, des promenoirs & des
allées. Ils avoient auffi des
Parterres , & des Parterres de
gazon , plus que d'autres ,
comme plus naturels , & plus
conformes à l'ufage de ce
temps-là , où l'on peut dire
que l'Agriculture eftoit encore
naiffante. Je croy même
que les Romains aimoient les
82 MERCURE
Parterres de gazon, puifqu'on
ne voit encore aujourd'huy
autre chofe en Italie . Quoy
qu'il en fait , l'invention des
Parterres n'eft pas moderne.
On trouvedans Pline le cemps
propre pour hiftorier les Arbres
& les Plantes , & la maniere
de dreffer les carreaux ,
plate- bandes , & les allées.
Il a même diftingué les Jardins
de plaifance , de ceux
que nous appellons des Pota
gers , & des Legumiers ..
Cependant les Anciens
qui aimoient les Jardins rufti.
ques , s'attachoient particu
les
GALANT: 83
६ lierement à trouver des places
que la nature euft embellies
elle - même , & où il falluft
moins d'art & de travail. Les
Anciens , interrompit Mutius
, eftoient plus laborieux
que nous, & il falloit un grand
artifice , & un travail infatiga
ble , pour faire venir des pommes
dans le Jardin des Hef
perides. Je ne fuis pas hom
me à croire des Fables , continua
-t-il , cependant je ne
penſe pas que ce fuffent des
pommes comme les noftres ,
& j'aime autant dire que c'é
toient des pommes d'or , que
84 MERCURE
des citrons & des oranges ,
comme l'affurent quelquesuns.
Il eft vray , luy dis je , que
ceJardin chez les Chymiftes
eft fabuleux & allegorique .
C'est le Jardin des Philofo.
phes , & du grand oeuvre ;
mais il fe peut faire aufli que
les Peuples de cette Contrée
qui n'avoient jamais vû de
citrons & d'oranges , feur
donnérent le nom de Pommes
d'or , pour leur couleur
& leur excellence . Je ne fçay
d'où Pline avoit appris que
ces arbres precieux n'eftoient
que des Oliviers ſauvages
Lyx
GALANT. 85
qu'on voyoit encore de fon
tempsar les olives ont bien
moins de rapport à des pommes
d'or , que les citrons &
les oranges , & même que les
pommes ordinaires. Quoy
qu'il en foir , le Jardin des
Hefperides eftoit enclos d'un
bras de mer , qui ferpentant..
tout à l'entour , avoit donné
lieu aux Poëtes de feindre
qu'il eftoir gardé par un Dragan
. Il y avoit dans fon enceinte
un Temple d'Hercule,
pour nous apprendre non.
foulement l'alliance quieftoir
catre ces Princeffes & ce De86
MERCURE
my.Dieu ; mais encore que
le Jardinage & l'Agriculture
demandent un travail conti.
nuel.
L'ancienne Grece remplie
de la delicieuſe idée de fon
Tempé , forma fes Jardins für
ce Plan , & y rechercha les
mêmes beautez. Mais quelle
deſcription pourrois je vous
en faire? Sapho , la Grecque
Sapho , qui pouvoit avoir efté
fur les lieux , & en avoir vû
encore quelques veftiges ,
eftoit feule capable de les décrires
ou du moins la Sapho
Françoife , dont toutes les
GALANT. 87
Peintures font fi vives , finobles
, & fi fçavantes , l'oferoit
entreprendre , & pour nous
les reprefenter tels que nousi
nous les imaginons , elle fe
roits contrainte de nous ren4
voyer à fes belles Promena
des de Saint Cloud, & de Ver
failles. Imaginez - vous Trianon
, & vous formerez peut
eftre quelque idée des Jardins
d'Adonis , où ce jeune.
& galant Prince paffoit de fi
douces heures avec la belle
Déeffe , s'il eft vray que ce
Prince foit le même que l'Amant
de Venus ; Jardin deli
88 MERCURE
cieux , cultivé des mains de
l'Amour , de Venus , & des
Graces. L'idée m'en eft reve
nue à l'efprit quand je vous ay
vu travailler avec voftre Fils
& voftre Niece , au Parterre
de gazon. La comparaiſon eft
jolie , s'écria Mutius ; mon
Fils & ma Niéce vous en feront
compliment.Mais continuez
à nous décrire ce galant
Jardin , vous avez fi bien
commencé . Il me femble Y
voir naiſtre mille petits ' Amours
, parmy les lis & les
rofes, Les arbres & les fruits ,
les plantes & les fleurs , tour
GALANT. 89
y faifoit aimer , tout n'y reſpiroit
qu'Amours. Toutes choſesy
venoient en abondance ,
& d'un gouft plus favoureux,
& plus exquis qu'ailleurs ; car
Venus prefide particulierement
aux Jardins , & il ne fauc
pas douter qu'elle ne répatidift
fes plus douces influences
fur celuy de fon Amant.
On voyoit par tout les noms
& les chiffres de Venus &
d'Adonis , & je me les reprefente
tous deux appliquez à
les graver fur les arbres , &
fur le fable des allées . Il vous
fouvient de cette belle Dame
May 1697.
H
90 MERCURE
qui eftoit aimée d'un grand
Prince . Un jour qu'ils étoient
enfemble dans un Jardin , elle
traça avec le bout de fa can.
ne , fur la pouffiere , le nom
de ce Prince & le fien , en forme
de lacqs d'amour. Le Jardinier
qui s'en apperçut aprés
qu'ilsfe furent retirez , couvrit
foigneufement cet endroit ,
& plaça des fleurs dans toutes
les rayes , qui rendirent avec
le temps ces chiffres naturels
& durables . Cela furprit dans
la fuite fort agreablement ces
deux Amans , & le Jardinier
fir la fortune par cette gaGALANT.
91
lanterie , mais il le meritoit
bien:
Car peut on mieux qu'avec
des fleurs
Exprimer l'union
des
coeurs ,
des noms ,
Et peindre de l'amour les plus
Secrets miſteres
Par de plus tendrés caracteres?
11 eft vray , luy dis je cela
eft galamment imaginé, & vos
Vers ne le font pas moins..
Mais à propos de cette Dame
qui gravoit fur la pouffiere de
ce Jardin , vous me faites fou
venir d'une autre , quigravoite
fur le fable de la mer. Vous
2
Hij
92 MERCURE
en fçavez l'hiſtoire, mais vous
ne l'avez pas veuë en Vers de
ma façon. Les voicy . La Piece
n'eft pas longue , & il n'y
a pas longtemps que j'ay fait
ces Vers.
Climene au bord de la mer
Voulut un jour exprimer
Combien elle eftoit fidelle
Afon aimable Berger ;
Plutoft mourir que changer,
Sur le fable écrivit elle.
S
Mais à peine eut elle écrit
Cette terrible promeffe ,
Qu'il femble que par dépit
L'onde à l'effacer s'empreffe.
GALANT. 1993
Car ce perfide Element
Infenfible à la tendreffe , n
Engloutit dans un moment
Ce gage de la Maiftreſſe ,
Et tout l'espoir del Amant,
2
Alorsfaifi de douleur,
Il prévoit bien le malheur
Que ce figne luy prefage .
Du Sexe toujours trompeur.
Il connoiſt aſſezl'humeur ,
Et la mer fur le rivage
N'a rien fait , que la volage
N'ait déja fait dans fon coeur.
B
Auff , Climene interdite
De ce prompt évenement
94. MERCURE
Qui l'accufe & la dément ,
Cache bien toft par fa fuite .
La bonte de fon ferment.
Le Bergerfe defefpere ,
Il ne peut trop s'alarmer;:
Mais c'eft contre la Bergere
Qu'il doit tournerfa colere,
Et non pas contre la mer.
Il feroit à fouhaiter , dit
Mutius , aprés m'avoir fair
encore repeter ces Vers , que
pour éprouver la fincerité des
Amans , il leur arrivaſt quel .
que petite punition , quand
ils s'avifent de graver finconfiderément
leurs rêveries
amoureuſes , ou du moins qu
GALANT.
95
1
ils ne les écriviffent jamais
que fur le fable & la pouffiere
, afin que le vent & la pluye
les effaçaffent auffi- toft , &
leur en donnaffent le démenti
. Vous etes bien fevere, luy
repliquay-je , de refufer à ces
pauvres Amans cette legere
fatisfaction. Il y a même de
l'injuftice dans votre fentiment;
car il n'en eft pas de
ces fortes d'écritures, comme
des Lettres d'amour. Quand
un Amant écrit une Lettre
dans le commerce de fa paf
fion , il le fait fouvent aprés
y avoir refléchi , & alors il
96 MERCURE
3
peut feindre , tromper
, diffimuler
, c'est l'efprit
qui parle
; mais quand il écrit en révant
dan un Bois , ou fur le
bord de la mer , telle eft fa
penſée , il n'y a rien de plus
vray & deplus fincere , c'est
le coeur qui parle. J'en conviens
, repartit
Mutius , &
pour m'en tenir à la Devife,
Plutoft mourir
que changer
, de
la fidelle Amante
que vous
avez fi bien décrite
, je veux
croire que dans le moment
"elle difoit
la pure verité
, car
quand on aime , on ſe perfuade
qu'on aimera
toujours
;
mais
GALANT . 97
mais il ne faut pas y aller fi
vifte. Les Elemens même fe
révoltent contre nous , comme
vous l'avez remarqué ,
lors que nous préfumons tant
de noftre fidelité .
La pensée & l'air chagrin
avec lequel Mutius me parfoit
, me fit rire , & nous plaifantâmes
quelque temps fur
fes galanteries ordinaires ,
aprés quoy il reprit le diſcours
de cette forte.
Les Jardins d'Adonis é- •
toient charmans ; mais nonobftant
tout ce que nous en
avons dit , j'aime encore
May 1697.
1
98 MERCURE
sieux celuy des Hefperides
. Vous avez le gouft bien
intereffe , luy dis -je ; car c'eft
apparemment à caufe des
pommes d'or , mais cela n'eſt
pas d'un homme qui a le
coeur tendre comme vous.
On aime par tout , reprit Mus
tius , l'amour ne manque pas
de reduits , mais on ne trouve
pas par tout des pommes d'or
pour donner aux Belles, & en
amour elles font encore plus
neceffaires qu'en autre choſe.
Ce fentiment de Mutius redoubla
la plaifanterie , & fit
quelque tréve à un entretien
GALANT.
99
qui avoit efté jusque -là affez
ferieux. Mais l'amour du Jar.
dinage poffedoit fi fort Mutius
, qu'il nous rengagea dans
cette matiere comme auparavant.
On dit qu'Epicure eft le
premier Inventeur des Jardins
de plaifance , dis -je , & qu'il
commença à faire dreffer le
fien à Athenes , les Jardins
eftanttous fituez à la campagne
en ce temps - là , fi nous en
croyons Pline. Si les Jardins .
d'Alcinous , d'Adonis & des
Hefperides , font les plus ce
lebres chez les Poëtes ; ceux
I ij
100 MERCURE
de Semiramis , de Salufte , de
Lucullus, & de Mecenas chez
lesHiftoriens, celuy d'Epicure
eft fameux chez les Philofophes
.On peut croire que ce
Jardin étoit fagement ordon
né, Il y avoir apporté tous les
foins qu'unePhyfique experi
mentéefçaváte peut donner,
à l'agriculture . Imaginez -vous
voir Descartes en Hollande
dans fa maiſon de
campagne,
proche de la Haye , qui plan .
te des choux , & qui forme
en même temps une nouvelle
Sete de Philofophes. Il ne
fait pas moins beau voir un
GALANT: for
7
Philofophe Jardinier , qu'un
Roy , ou qu'un Empereur, &
des plantes & des arbres cultivées
par des mains fçavantes
que par des mains royales ,
Si vous avez dit tantoft que
tout infpiroit l'amour au Jardin
d'Adonis , tout infpiroic
dans celuy d'Epicure la fageffe
& la vertu . L'on y goûtoit
particulierement toute la
volupté fine & delicate dont
il faifoit profeffion . La frugalité
y regnoit parmy labor.
dance ; & comme un potage
de fanté eſt ſouvent de meilleur
gouft , & vaut mieux qu'-
I iij
102 MERCURE
une Bifque fucculente, je préfere
volontiers le Jardin de ce
Philofophe à tous les Parterres
que l'art prend tant de
peine de cultiver . C'eftoit un
Jardin de fanté , où le corps &
l'ame dans la fimplicité de
fes fruits & de fes legumes ,
trouvoit une fpirituelle & delicieufe
nourriture . UneRave ,
une Laictue cultivée de la
main d'Epicure , donnoit de
l'efprit , & avoit plus de fuc
qu'une autre. Ce Jardin eftoit
une espece de Paradis terreftre
, fi j'ofe parler ainſi , où
tous les arbres & toutes les
GALANT. 103
or
plantes eftoient des arbres ,
& des plantes de fcience , du
l'ame éclairée de la pure cernoiffance
de la nature , apprenoit
à fuivre fes mouvemen's
avec toute la difcretion & tou.
te la fimplicité qui luy eſt
propre , & que l'enfeignoit
Epicure. C'eftoit une vive
peinture de fa Morale , dont
ce Jardin faifoit leçon . Il n'y
avoit point de plante ou d'arbufte
qui ne luy fournift quelque
maxime , & qui ne fervift,
aprés de fimbole aux autres ,
pour fuir le vice , ou pour pra
tiquer la vertu. Jardin fçavant
I iiij
104 MERCURE
& moral , dont la promenade
eftoit inftructive. Mais je me
perds dans cette idée d'Epi .
cure Jardinier , & je ne fcay fi
vous me pardonnnerez cet
enthouſiaſme de Morale. Il
eſt admirable , me répondit
obligeamment Mutius.
Les anciens, continua t- il,
avoient auffi-bien que nous,
des Jardins pour le délaffement
& le plaifir , pour le recueillement
& la meditation .
Ils y foupoient fouvent en
compagnie ; ils y donnoient
des feftes domeftiques & pri
vées ; ils y tenoient des EcoGALANT.
105.
les & des Academies. Ils fi
rent même exprés de ces Jardins
ftudieux , comme celuy
d'Epicure , que vous avez fi
fpirituellement décrit. Tel
eftoit le Jardin d'Academus
aux portes d'Athenes , qui
fervit d'Ecole à une nouvelle
Secte de Philofophes , qui
porta fon nom depuis , & qui
devint fi celebre , qu'on l'a
donné à toutes les Societez
de beaux efprits qui ont paru
dans le monde. Mais ces Jar
dins de Philofophes eftoient
rêveurs & mélancoliques , &
peu de gens prendroient plai
106 MERCURE
fir aujourd'huy à s'y promener
; car ils n'avoient pas l'a .
grément & la beauté du Jardin
royal des Plantes , oùTE.
cole da Medecine de Paris
fait toutes les femaines de fi
fcavantes leçons de Botanique.
Mais enfin ils feront
toujours fameux , quand ils
n'auroient fervi qu'à inventer
tant de doctes Fables & tant
d'ingenieufes allegories . Ou
cette comparaison de Jardins'
mifterieux ne fe trouve- t elle'
pas ? Chez les Poëtes , chez
les Philofophes , chez les
Saints Peres , dans la Sainte ;
GALANT: 107
Ecriture même. Mais quittons
ces Jardins allegoriques,
où nous pourrions nous éga
rer.
Quoy que l'Antiquité nous
ait extrémement vanté fes
beaux Jardins , il faut croire
neanmoins que ce n'eftoit
rien en comparaiſon de ceux
de noftre Siecle.Ils pouvoient
l'emporter pour la fituation,
l'afpect , le folage , l'abon .
dance & la fertilité ; mais
pour la propreté , la politeffe
& la magnificence , ils eftoient
infiniment au deffous des noftres.
Tous ces Jardins fa108
MERCURE
ne
meux dont nous avons parlé,
l'auroient celé aux Jardins
des Tuilleries, de Saint Cloud
& de Verſailles. Le temps qui
détruit toutes chofes ,
pourra effacer les excellentes
&riches deſcriptions que tant
de beaux efprits en ont faites,
& la pofterité jugeant alors
fans prévention des anciens
& des modernes , reconnoiftra
que le Siecle de Louis le
Grand a furpaffé en toutes
chofes celuy d'Augufte.
Mais il faut auffi avouer,
luy dis - je , que fi nous
l'emportons fur les anciens , &
GALANT. 109 .
même fur toutes les autres
Nations pour l'agriculture &
le jardinage , noftre politeffe
eft en cela trop grande. Il ya
trop de delicateffe & d'affetation.
La Nature eft enchainée
& captive dans nos
Jardins ; prefque rien n'y
vient & n'y croift naturellement
, tout y eft placé par
machines. Ce ne font que
Terres,que canaux, eaux fleurs ,
arbuftes , tout y eft dans les
liens & en prifon . Les autres
Nations ont mieux confervé
le gouft fimple & ruftique
des anciens pour les Jardins
110 MERCURE
Ils préferent une negligence
fans mal propreté à une culture
trop recherchée ; ils veulent
que la Nature y paroiffe
feule , ou du moins que l'art
ne la furmonte pas.
1
Je ne prétens pas neanmoins
que les Anciens ayent
ëfté fi groffiers en jardinage
qu'on le l'imagine ; ils ont eu
foin d'orner & d'embellir
leurs Jardins. Un Pere de
l'Eglife , c'eft Clement d'Ale.
xandrie , m'apprend que de
Ton temps il y avoit des Jardins
propres & bien peignez
où les arbres & les plantes.
GALANT. III
y
eftoienr rangez avec ordre ,
pour divertir la veuë . Ila une
penſée fort jolie fur ce fujet .
Il dit que ces Jardins fi polis
& fi reguliers , font plus expofez
au pillage que les autres
, parce que les chofes
font plus prefentes, & qu'elles'offrent
d'elles- mêmes fous
la main , aulieu que dans les
autres elles font plus cachées,
& ne ſe trouvent pas fi facile.
ment . Il n'y a que les curieux
qui les démeſſent , & qui en
faffent leur profit . Enfin chaque
Nation a fon gouft pour
les Jardins & les Parterres.
112 MERCURE
Quelques Peuples les con
fondent , d'autres les partagent
. On voit en cela le gouft
des Juifs dans le Cantique des
Cantiques . Le Jardin de l'Epoux
, qui eft à la lettre, celuy
de Salomon , eft tantoft un
Parterre agreable , tantoft un
Verger delicieux , & tantoft
une Vigne plantureufe. C'eft
un mélange confus d'arbres,
de fleurs , & de plantes aromatiques.
Quelques - uns ai
ment le boüis dans les Parterres,
la broderie & les compartimens
, les bordures & les
platebandes ; d'autres le fim
GALANT. 113
ple gazon & les fleurs naturelles.
Les uns aiment les
Treilles & les Berceaux
, les
autres les Bofquets & les paliffades.
Les uns aiment les
grands arbres , les autres les
arbres nains. Les uns les veulent
en efpalier , les autres en
éventail & en buiffon . Les uns
ne font curieux que de fleurs
rares , les autres que de legumes
étrangers , de choux de
Siam , & d'oeillets d'Inde...
Cette diverfité paroift auffi »
dans la fituation des Jardins,
Les uns les veulent en terraf
fes , les autres de plein pied.
May 1697.
K
114 MERCURE
Les uns les placent devant ,
les autres derriere la maiſon ,
Pline veut qu'ils foient proche
de la maifon , & d'une
Riviere , ou de quelque fontaine.
Cela me fait remarquer
la maniere de bâtir d'à prefent
, & de faire des Jardins ,
fur tout chez les particuliers.
J'admire la mode de nos Architectes
, qui fous prétexte
de regularité, ou plûtoft manque
d'invention , font toutes
les maifons femblables , & fur
un même modele . A la campagne
, auffi bien qu'à la Ville ,
par tout, un efcalier au milieu
GALANT. 115
du baftiment , & deux ailesäux
coftez ; par tout un grand jardin
quarré , comme s'il n'y
avoit point d'autre forme &
d'autre fimetrie dans l'Archi
tecture , qui fuft plus agreable
& plus commode . Mais
laiffons les appartemens , &
venons au jardin quarré Jede
mande un peu quel agrément
& quelle beauté on trouve
dans cette figure ? Un jardin
de plein pied eſt, dit- on , plas
aifé pour la promenade ; mais
pour entre long & partagé, encft
il moins de plein pied
La campagne nouspapalit .
Kij
116 MERCURE
belle que par fes irregularitez
, il faut toujours du haut
& du bas pour former les
les veuës & les charmantes
perſpectives. Un jar
din fait aux champs ou à la
Ville luy doit reffembler en
quelque façon , & nous la reprefenter
en petit, Il eft vray
qu'à la Ville on n'eft pas malftre
de la place; mais à la campagne
j'aime les grands jardins
, compofez de differentes
pieces, qui n'expofent pas
feurs beautez tout d'un coup,
comme le jardin quarré; mais
qui les dévelopen opcu à pu
GALANT. 117
rencheriffant toujours les u
nes fur les autres , & dont le
tout enſemble fait aux yeux
un admirable & furprenant
effet. J'aime la l'inégalité , la
diverfité & le changement , &
que mes yeux ne foient pas
raffafiez tout d'un coup, mais .
qu'ils foient frapez agreable
ment de temps en temps par
quelque objet nouveau . C'eft
pourquoy les jardins mêlez ,
qui tiennent du Potager & du
Parterre , où les feurs font ?
confonduës avec les plantes
& les legumes , me déplai
fent . La belle chofe de voir
118 MERCUR E
un quarré de choux entouré
de boüis & de platebandes. Il
faut avoir le go ft bien groffier
& de Village . Vous avez
évité ce defaut en mettant
voftre Legumier à remotis , &
dans un lieu où il ne gaſte
point votre terraffe , & voftre
Parterre , qui avec les autres
promencis qui l'environnent
, fait cette belle diverfité
que je demande dans les
jardins. Je n'aime point enfin
à eftre renfermé dans un jar .
din comme dans une chambre
, & que mes cours d'allées
foienttous mefurez , de quel
GALANT. 119
que
cofté que je me promene.
Je me plais à fuir dans un
fentier écarté , à me repoſer
de diſtance en diſtance , & à
trouver quelque chofe qui
m'arrefte. Je ne voudrois non
plus monter fur le toit des
maiſons , & me promener
dans les nuës. Tous les jardins
de l'Afie , de l'Afrique , &
generalement de tous les pays
chauds , font fufpendus en
l'air , fur des pilotis , ou fur
le toit des maifons , afin de
les tenir plus fraifchement ,
& d'en recevoir la rofée , cat,
il y pleut rarement, & les eaux,
120 MERCURE
n'y font pas communes . Ces
jardins font chargez de
grands arbres , qui produi .
fent du fruit en abondance ;
mais à proprement parler ,
ce ne font que de grandes
Serres pour élever des arbres
& des plantes . On y va le foir
prendre le frais , mais affis , &
non pas en promenade .
Les Anciens , die Mutins
qui m'avoit écouté avec beau
coup d'attention , eftimoient
fort ces jardins fufpendus au
haut des maifons . Il y en avoit
un grand nombre à Rome ,
& meme de ces petits jardins
portatifs
GALANT. 121
portatifs dans les Serres , dont
ils paroient leurs Balcons &
leurs feneftres ; de maniere
que Pline dit , qu'il ſembloit
qu'on eftoit dans les champs
quand on alloit par lesruës .
Ces jardins fufpendus ne ſeroient
pas bons en ce pays,
où les vents font frequens &
furieux; ils y cauferoient plus
de defordre & de changement
qu'à celuy de Marcellus , dont
parle Pline. Il dit que ce verger
, qui eftoit planté d'oli
viers , fut tranfporté en ſon
entier , & tout comme il eftoit,
de l'autre cofté du chemin
May 1697.
L
122 MERCURE
public , où il eftoit fitué dans
l'Abruzze
, d'où la terre luy
ceda laplace, & alla prendre
la
fienne , étrange
effet de quel
que Ouragan
, que je laiffe à la
bonné
foy de cet Auteur
.
Les jardins
de Semiramis
,
que quelques
-uns attribuent
à Cyrus , eftoient
élevez
en
l'air fur quatre
colomnes
,
qui contenoient
l'eſpace
de
quatre
journaux
de terre ,
chargez
d'arbres
fruitiers
de
• cinquante
pieds de haut ; ce
qui faifoit paroistre
de loin
ces jaudins , comme
une foreſt
plantée
fur une montagne
,
GALANT. 123
L'Hiftoire les compte pour
une merveille
, mais je n'y
trouve rien d'admirable
que
leur ftructure. La Fable , qui
a le don de groffir & d'embel
lir les objets , nous vante les
jardins
d'Alcinoüs. Cependant
ce qu'elle en dit nous
les rend
aujourd'huy
méprifables
, quoy qu'on foit fi prévenu
en faveur des Anciens .
Voyez la defcription
qu'en
fait Homere
; rien n'eſt
plus fimple & plus naturel ;
ce ne font que quelques arpens
de terre bien culti
vez & bien arrofez ; mais
Lij
34 MERCURE
es jardins de Lucullus nous
donnent une autre idée de
l'Agriculture des Anciens ,
& nous font voir comme elle
s'estoit perfectionnée à Rome
dés ce temps - là . C'eftoit
comme les Tuilleries à Pariss
la Cour & la Ville y alloient
en foule à la promenade dans
les beaux jours. Ce grand
homme , auffi illuftre dans fa
retraite que dans le gouver
nement de la Republique , &
dans le commandement des
Armées , joignit ces jardins
delicieux & enchantez , aux
fuperbes Edifices qu'il fit
GALANT. 125
"
conftruire. Il fit percer des
montagnes , & conduire la
Mer par de longs canaux
pour l'ornement & la commodité
de les jardins & de fes
maiſons. Imaginez -vous voir
feu Monfieur le Prince dans
fa belle maiſon de Chantilly.
Si Theophile revenoit au
monde , il ne reconnoiftroit
plus la maifon de Silvie , & il
auroit honte de la peinture
qu'il en a faite .
Les jardins de Salufte fur
le mont Quirinal , furent encore
celebres à Rome pendant
la Republique ; mais
Liij
126 MERCURE
.3
fous le regne d'Augufte , &
durant l'Empire les jardins de
Mecenas furent un lieu de
delices pour les Romains . Ce
digne Favory , fi éclairé , fi
poli , fi delicat en toutes chofes
, y avoit recherché tout
ce que l'art & la Narure ont
de plus rare & de plus exquis.
Onn yy voyoit tout ce que l'Agriculture
eft capable de produire
pour flater la veuë , le
gouft, & l'odorat, trois de nos
Tens, qui dans un beau jardin
doivent eftre également fatisfaits
, & qui l'eftoient d'une
maniere excellente dans les
GALANT. 127
jardinde Mecenas . Ajoûtez
à cela des veues , des perfpectives
, des reduits , dont l'ingenieufe
& delicate ordonnance
eftoit fi propre à diffiper
, ou à entretenir la rê ,
verie , felon l'humeur où
l'on vouloit eftre , lieux admirables
pour chaffer la mélancolie
, pour imprimer de
tendres fentimens , pour faire
naiftre de belles pensées ; enfin
pour cultiver l'amour , &
la Philofophie , car c'eſt en
cela que confiftoir particu
lierement la beauté des jardins
de Mecenas ; & ce qui
"Liiij
128 MERCURE
fait que je les préfere à tousles
autres dont nous avons parlé .
Ils fe fentoient de l'efprit du
Maiftre , qui eftoit un parfait
Courtisan , & un agreable
Philoſophe. La Vigne Pamphile
, la Vigne Borghese ,
Frefcati , Belveder , peuvent à
peine nous les reprefenter.
Il y a dans le jardinage ,
auffi- bien que dans les Baſtimens
, un certain gouſt fin &
delicat , dont tous les hommes
ne font pas capables , &
qui fe trouve rarement dans
les plus beaux Palais. Mais je
m'érige icy un peu trop en
GALANT. 129
Connoiffeur , & vous m'allez
faire paffer pour un Maiſtre
Jardinier. Je vous affure , luy
dis-je ,» que vous n'en devez
guere à la Quintinie & au
Noftre; & je ne doute point
que dans la pratique vous ne
poffediez tout leur art à fond.
Mais il fe fait tard , & il ne
me refte du jour que pour
m'en retourner chez moy
En diſant cela je me levay , &
pris congé de Mutius , nonobftant
tous les efforts qu '
il put faire pour m'arre
fter jufqu'au lendemain . Je
fus fi content de cette pro
ط ب
130 MERCURE
menade , que je refolus de
vous en faire une fidelle Re.
lation . Je fçay que vous ai
mez le jardinage , & les plaifirs
de la campagne , & que
vous prenez un peu de part à
la fanté & au divertiffement
de voſtre Philofophe
, qui
n'a point d'autre paffion que
celle de vous plaire , & de vous
"fervir. Je fuis , &c.
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Résumé : LE PARTERRE DE GAZON. A MONSIEUR D. L. R.
L'auteur décrit une promenade dans la maison du consul Mutius, réputée pour sa beauté naturelle et son architecture, comparable à Versailles et au jardin légendaire de Tempé. La demeure harmonise nature et art sans ostentation. Les jardins, avec leurs parterres de fleurs et bosquets, rivalisent avec l'art du tapissier et du peintre. Une terrasse offre une vue splendide, et une allée de cyprès mène à des promenoirs ornés de jets d'eau et de reposoirs de gazon. Lors de la visite, le consul et sa nièce traçaient des motifs dans un parterre de gazon, inspirant le jardinier. Le texte met en avant l'importance de l'agriculture et du jardinage, illustrée par des exemples historiques. Des figures comme Adonis, Dioclétien, et divers empereurs ont pratiqué le jardinage. Les Anciens privilégiaient les beautés naturelles, cherchant à aider et perfectionner la nature sans la défigurer. Les jardins antiques incluaient des treilles, des berceaux, des allées et des parterres de gazon, appréciés pour leur naturalité. Le Jardin des Hespérides, associé à Hercule, et le Jardin d'Adonis, cultivé par l'Amour, Vénus et les Grâces, sont mentionnés pour leur beauté et leur symbolisme. Le jardin d'Épicure est décrit comme un lieu de vertu et de frugalité. Une conversation entre Mutius et un interlocuteur évoque la fragilité des promesses amoureuses et la sincérité des écrits inspirés par l'amour. Ils discutent également des jardins d'Adonis, des Hespérides et d'Épicure, comparant leurs beautés et leurs valeurs. Le texte explore l'évolution des jardins à travers les âges, soulignant leur importance culturelle et philosophique. Les jardins anciens servaient de lieux de détente, de méditation et d'enseignement. Les anciens utilisaient également des jardins pour des réunions privées et des académies, comme le Jardin d'Académus à Athènes. Les jardins modernes, tels ceux de Versailles et des Tuileries, surpassent les anciens en propreté et magnificence, mais peuvent manquer de naturalité.
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5
p. 274-275
ENIGME.
Début :
L'Enigme nouvelle que je vous envoye est de Mr de la / Souvent le soir & le matin, [...]
Mots clefs :
Pincettes
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
L'Enigme nouvelle que je
Vous envoye eft de M' de las
Fevrerie.
ENIGME.
Souvenile
Ouvent
le
foir
Ouvent lefoir le matin,
Du Maistre & du Valetnous oc
cupons la main.
GALANT. 275
Sans que l'on y trouve à redire.
De nous avoir on eft jaloux ,
Et dans l'occafion pour sefervir de
nous
On nous cherche , & l'on nous
defire.
Un camarade qui nousfuit,
• Et qui méne beaucoup de bruit ,
• Nous tient fidelle compagnies
Ilnousfert & nous luy fervons
Et dans tout ce que nousfaifons .
! Il est toujours de lapartie.
Enfin de nous on fe trouve fibiens
Que dans la folitude , ou bien dans
Bentretien
Chacun aveeque nous marque fa
1êmerie,
Vous envoye eft de M' de las
Fevrerie.
ENIGME.
Souvenile
Ouvent
le
foir
Ouvent lefoir le matin,
Du Maistre & du Valetnous oc
cupons la main.
GALANT. 275
Sans que l'on y trouve à redire.
De nous avoir on eft jaloux ,
Et dans l'occafion pour sefervir de
nous
On nous cherche , & l'on nous
defire.
Un camarade qui nousfuit,
• Et qui méne beaucoup de bruit ,
• Nous tient fidelle compagnies
Ilnousfert & nous luy fervons
Et dans tout ce que nousfaifons .
! Il est toujours de lapartie.
Enfin de nous on fe trouve fibiens
Que dans la folitude , ou bien dans
Bentretien
Chacun aveeque nous marque fa
1êmerie,
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