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p. 1521-1538
SUITE de la Letre sur le livre intitulé LA BIBLIOTHEQUE DES ENFANS, &c.
Début :
MONSIEUR, Avant que de citer des enfans en vie & à Paris, pour faire voir qu'on [...]
Mots clefs :
A, B, C Français, A, B, C Latin, Études, Méthode, Esprit, Pratique de la langue latine, Cartes à jouer, Parents, Exercice, Progrès
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texteReconnaissance textuelle : SUITE de la Letre sur le livre intitulé LA BIBLIOTHEQUE DES ENFANS, &c.
SUITE de la Letre fur le livre intitulé
LA BIBLIOTEQUE DES ENFANS &c.
MONSIEUR ,
>
Avant que de citer des enfans en
vie & à Paris , pour faire voir qu'on
peut les metre de bone heure aux éle
mens des letres , je me flate que vous
me permetrés encore quelques reflexions,
& que les perfones intereffées dans cette
matiere veront ici avec plaifir le fentiment
de l'auteur de la recherche de la
verité. Cet illuftre favant remarque
dans le premier tome,livre deux , chapitre
huit , que les plus jeunes enfans , tour
acablés qu'ils font de fentimens agréa-
»
bles
1522 MERCURE DE FRANCE
23
bles & penibles , ne laiffent pas d'apren
» dre en peu de tems ce que
des perfones.
» avancées en age ne peuvent faire en
beaucoup davantage , come la conoif-
» fance de l'ordre & des raports qui fe .
» trouvent entre tous les mots & toutes
» les chofes qu'ils voient & qu'ils enten-
>> dent : & quoique ces chofes ne dépen-
"dent guere que de la mémoire , cepen-
» dant il paroit affez qu'ils font beaucoup
d'ufage de leur raifon dans la maniere
» dont ils aprenent leur langue .
» Si on tenoit les enfans fans crainte &
» fans défir ; fi on ne leur fefoit point
>>
foufrir ni aprehender de foufrir de la
» douleur ; fi on les éloignoit autant qu'il
» fe peut de leurs petits plaifirs , & qu'ils
» n'en efperaffent point ; on pouroit leur
» aprendre , dès qu'ils fauroient parler ,
» les chofes les plus dificiles & les plus
» abftraites , ou tout au moins les mate-
» matiques fenfibles , la mecanique &
» d'autres choſes ſemblables , qui font ne-
» ceffaires dans la fuite de la vie. Mais ils
» n'ont garde d'apliquer leur efprit à des
» chofes abftraites , lorfqu'ils ont des apre
≫henfions ou des defirs violens des chofes
» fenfibles : ce qu'il eft très- neceffaire de
» bien confiderer ..... Car come un ho-
» me ambitieux qui viendroit de perdre
» ſon bien & ſon honeur , ou qui auroit
été
JUILLET. 1730, 1523
»
» été élevé tout d'un coup à une grande
dignité qu'il n'efperoit pas , ne feroit pas
» en état de réfoudre des queftions de me
> tafifique ou des équations d'algebre; mais
feulement de faire les chofes que la pafufion
prefente lui dicteroit :ainfi les enfans
dans les cerveaus defquels une pome &
» des dragées font des impreffions auffi
profondes; que les charges & les gran-
» deurs en font dans celui d'un home de
» quarante ans , ne font pas en état d'écou-
» ter des verités abftraites qu'on leur en-
» feigne. De forte qu'on peut dire , qu'il
» n'y a rien qui foit fi contraire à l'avance-
» ment des enfans dans les fiences , que
"
les divertiffemens continuels dont on les
» recompenfe , & que les peines dont on
» les punit , & dont on les menace fans
ceffe , & c.
Eft - il dificile après cela de deviner la
caufe de tant de mauvaiſes éducations ,
même parmi la jeune nobleffe pour laquelle
on fait bien de la dépenfe ? Ne feroit-
ce point en general la faute des parens
trop mondains & trop negligens en
fait d'éducation. On ne met pas affés à
profit les premieres anées de leur vie ; on
les neglige d'ordinaire , quoiqu'elles foient
les plus propres à leur éducation , tant à
leur égard qu'à l'égard de ceux qui en
prenent foin. Pour moi je crois qu'on les
laiffe
1524 MERCURE DE FRANCE
laiffe trop lon- tems à la difcretion des
domeftiques ; & ceux-ci pour gagner leurs
bones graces en les amufant , leur font
fuccer avec le lait le premier poifon d'une
mauvaiſe éducation ; ils amufent & foignent
le corps aus dépens de l'efprit & du
coeur, ils rempliffent d'inutilités agréables
la tête de l'enfant , & le difpofent par là à
fe dégoûter enfuite de tous les amuſemens
inftructifs . L'enfant d'un bourgeois , élevé
faute de domeftique par fa mere & par fon
pere , a fouvent le bonheur d'être exent
des vices d'un enfant de qualité livré à des
domeftiques ignorans & vicieux ou à des
ames mercenaires.
-
Chacun voit de quelle importance il
feroit que les parens , les maitres & les domeftiques
, ne rempliffent l'imagination
des enfans que d'images ou d'idées louables
, faines & falutaires ; mais peut - on
atendre cela des parens fans pieté & des
domeftiques fans éducation la plupart
des domeftiques font ils capables de ne
doner que de bones inftructions & de bons
exemples bien loin delà , il y en a qui s'ocupent
à détruire l'ouvrage dont ils ne
font pas les auteurs , & de concert avec
l'enfant,duquel ils menagent l'amitié,font
fouvent aux parens une peinture odieufe
d'un précepteur ou gouverneur , qui quoi,
que d'ailleurs plein de merite & fans autre,
défaut
JUILLET . 1730. 1525″ :
défaut que d'être peu indulgent pour un
valet derangé, fe trouve à la fin forcé à fe
retirer , avec la douleur de voir qu'il ne
lui eft pas même permis de fe plaindre de
l'injure qu'on lui fait. Les parens pour
lors, dignes de tels enfans, aveuglés für les
qualités du corps , lui facrifient celles de
Pame , & augmentent , fans le vouloir , le
nombre des mauvais fujets d'une famille
& d'un royaume. Cela n'arive pas » dans
les familles pieufes , dont les parens , les
» maitres , & les domeftiques , de bone intelligence
,& de concert,s'entretienent volontiers
des vertus chrétienes ; les enfans
» ont un grand avantage pour la pieté ,
» fur ceux qui n'entendent de la bouche
» de leurs parens , ou de leurs domestiques
» que des paroles profanes & fouvent criamineles.
Ceux-ci recueillent de ces con-
>> verfations inconfiderées , les premierės
» idées du monde & du peché ; ceux-là
aucontraire reçoivent les premieres fe
» mences de la vertu par les difcours des
» maitres qui les enfeignent , ou des do-
» meftiques qui les entourent.
Après cette petite digreffion fur la ne
gligence des parens , reprenons notre matiere
, & continuons à faire voir qu'un enfant
de trois ans eft capable des premiers
élemens des letres : on ne doit pas craindre
que les enfans devenus habiles de trop
C bone
1326 MERCURE DE FRANCE
}
bone heure par des études avancées ,foient ,
enfuite à charge aux parens , ni qu'ils
aient le tems d'oublier ce qu'ils favent
avant que de pouvoir embraffer l'état auquel
on les deftine . Raifoner de la forte
ceft n'avoir aucune idée de la perfection
& de la quantité des chofes qu'un honete
home devroit aprendre dans chaque pro- :
feffion: la vie la plus longue eft trop courte
pour le perfectioner dans le moindre des
arts on ne fauroit donc comancer trop
tôt, quand la fanté de l'enfant, & les facultés
des parens le permetent. Je moralifefouvent
fur cette matiere , perfuadé que
la lecture n'en peut jamais être nuifible:
d'ailleurs quoique chaque chofe ait fa def :
tinée hureufe ou malhureufe, independament
de toutes les raifons qu'on pouroit
alleguer, un auteur ne doit jamais fe laffer
de reprefenter celles qui font voir la verité .
& l'utilité de la metode qu'il propofe.
On ne fauroit être trop atentif à la ſanté
des enfans ; mais un enfant de deux à trois
ans eft-il tout-à-fait incapable de reflexion;
ne s'aplique -t-il pas toujours de lui -même.
à quelque chofe ; ne temoigne-t- il pas font
dégoût dès qu'il le fent ? il ne s'agit donc .
que d'étudier l'enfant & de fe conformer
fon gout pour l'inftruire en l'amuſant.
Je demande aux gens d'efprit , énemis des
études , fi l'enfant le plus negligé du coté
des
JUILLET. 1730. 13271
des idées jouit d'une meilleure fanté que
celui qui eft bien cultivé ; & files idées
baffes & comunes d'un fils de crocheteur :
font plus falutaires que les idées nobles &
dignes d'un enfant de qualité . Le danger :
pour la fanté des enfans eft-il dans la quan
tité ou dans la qualité des idées ? quand un
enfant vient au monde , ne devroit- il pas
expirer fur le champ , acablé d'idées , * & ì
de fenfations nouveles ? qu'on laiffe agir
la nature , elle aura foin de l'enfant ; &
l'enfant de fon coté aura foin de nous aver
tir des idées qui l'incomodent: ce ne font
pas proprement les études qui tuent ,
uais l'excès & la maniere ; les études
ont cela de comun avec les plaifirs , qui
enlevent tant d'ignorans à la fleur de leur
age.
de
Que l'on montre à un enfant de deux à
trois ans cent outils de boutique ou cent
objets de cuifine , on ne craint point d'al - i
terer fa fanté : mais s'il furvient quelqu'un .
qui prefente un compas , une regle , un
porte crayon , ou enfin des letres fur des
cartes à jouer ; on ne manquera pas
dire que l'enfant l'enfant eft trop jeune , trop délicat
pour être amufé de pareilles chofes
plus nuifibles à la fanté que la baterie
de cuifine: le pauvre enfant eft livré à
un marmiton , préferablement à une
perfone d'étude . Ce feul mot d'étude
Cij faic
T528 MERCURE DE FRANCE
fait
peur , il
faut
donc
propofer
des
jeux
& de
purs
amufemens
. Je
ne
m'y
opofe
pas
; mais
fi ces
amuſemens
peuvent
être
Inftructifs
, ne
feront
- ils pas
encore
dange
reux
pour
la fanté
de
l'enfant
? il faur
aler
à nouveau
confeil
: j'y
ai été
moi
- même
, &
je pourois
citer
ici
en
faveur
de
la métode
du
bureau
tipografique
l'Efculape
de
notre
fiecle
. Oui
, Monfieur
Chirac
, perfuadé
de
l'utilité
&
du
mérite
de ce
bureau
, en fit
faire
un
pour
M.
de la Valette
, fon
petitfils
; je dois
le
citer
come
un
enfant
mis
de
bone
heure
aux
letres
, &
come
un
enfant
celebre
du
bureau
tipografique
,
Ce
feroit
ici
le veritable
endroit
de
faire
l'éloge
de
ce
jeune
favant
; mais
rempli
d'admiration
, je prendrai
le ton
modefte
que
l'on
a doné
à ce digne
enfant
, élevé
pour
le réel
&
le folide
des
études
, plutôt
que
pour
la parade
&
le brillant
des
letres
fuperficieles
: il loge
au Palais
Royal
avec
M.
Chirac
fon
grand
-pere
, fous
lesïeux
duquel
il fe trouveà
l'âge
de
onze
ans
,
on
état
de
faire
honeur
à fes
maitres
pourle
latin
, le grec
, la
danfe
, la mufique
la geometrie
, la filoſofie
,& les
autres
exer-
τότ
cices.
Dans la rue des foffez de M. le prince,
le petit Goffard, fils d'un marchand tapif
frer , a apris preſque feul , avec le premier
& le fegond caffeau du bureau tipografique,
JUILLET. 1730. 1529
que, les premiers élemens des letres : & fon
pere qui le croyoit trop jeune pour le
metre à la crois de pardieu , a aujourdui
le plaifir de le voir en état d'aler au colege,
à quoi ce pere n'auroit pas penfé fi-tot
fans l'ocafion favorable du bureau tipografique.
J'ai parlé dans le Mercure précedent',
du petit Jean-Filipe Baratier , qui comen
ça à badiner avec les letres de l'ABC,
avant qu'il eût deux ans acomplis : on
peut voir la letre du pere de cet enfant ,
inferée dans le Mercure du mois de Novembre
1727.
J'ai vu par des letres de Montmoreau
en Angoumois , que le fils de M. Durand
favoit lire le latin & le françois à quatre
ans & demi ; & à cet âge- là M. fon pere
lui aïant procuré la traduction interlineai
re de l'abregé de la fable du P. Jouvanci,
il l'aprit bientôt avec un gout & une facilité
furprenante : il en a fait autant à
Pégard des autres livres qu'on lui a donés
à étudier , felon la même pratique ;
il jouit d'une parfaite fanté & étudie avec
plaifir & avec fruit. Ses voifins , dont il
fait l'admiration , font convaincus qu'il
répondra dans la fuite aus foins que prend
pour lui un pere tendre & éclairé , qui
conoit le prix d'une bone éducation , &
qui n'épargne rien pour la procurer à cet
aimable enfant.-
Ciij Il
1530 MERCURE DE FRANCE
Il y a trois ans qu'on publia dans Paris
les merveilles du petit Hernandez del
Valle , admiré à la Cour & à la Vile. Les
Mercures du mois de Juin & du mois
d'Août de l'anée 1727. ont parlé des progrès
furprenans que ce petit Efpagnol
avoit faits dans les langues & dans plufieurs
exercices. Cet enfant jouit d'une
parfaite fanté,& foutient toujours fa répu
tation d'enfant remarquable par fa taille,
par fon âge,& par fon lavoir. Il eſt au colege
de Cluni , avec M. l'Abé du Pleffis
fon digne inftituteur. Ces trois derniers.
exemples font voir combien il eſt avantageux
pour un enfant d'être mis de bone
heure aux élemens des letres , quelque
métode que l'on fuive.
M. Guillot , dans la rue des mauvaiſes.
paroles , a un aimable enfant, dont l'efprit
& la vivacité s'acomodent fort du bureau
tipografique. Bien des parens curieux en
fait d'éducation , feroient ufage d'un fem
blable bureau , s'ils en conoiffoient le mérite
& l'utilité.
Je devrois peut- etre encore citer un exemple
fingulier en faveur d'une métode qui
en peu de leçons, a mis un Savoyard de 20-
ans en état de lire le latin , fans qu'on
puiffe le foubçoner d'aucune fuperiorité
de génie , ni d'aucune difpofition favora
ble
pour
les letres.
Mon
JUILLET. 1730. 1531
8
Monfieur Chompré , maître de penfion
, dans la rue des Carmes , aïant vu les
grans progrès de l'exercice du bureau tipografique
, n'a pas négligé de s'en doner
un pour accelerer les premieres études des
enfans, à l'inftruction deſquels il s'aplique
fort. Je dois encore ajouter ici une reffexion
en faveur des perfones toujours alatmées
,au fujet de la fanté & de la taille dés
enfans; c'est que l'exercice du bureau tipografique,
bien loin de les expofer à etre
malades , & à refter nains & noués faute
d'action , les entretient au contraire dans
une bone fanté, diffipe peu à peu l'humeur
noüeufe qui les empeche de croitre , &
leur alonge le corps , les bras , & les jambes
, dans la neceffité où ils font de pren
dre & de remetre les cartes aus plus hauts
caffetins du bureau tipografique.
Aïant doné dans le Mercure precedent
la divifion de l'ouvrage intitulé : la Bibliotèque
des enfans , & des deux premieres
parties du livre de l'enfant , il me reste à
doner le plan des trois autres parties dont
on pouroit fe paller pour aprendre fimplement
à lire , ces trois dernieres parties
n'etant que pour perfectioner ce que l'on
a apris dans les deux premieres , pour doner
des idées generales de toutes chofes ,
& pour tiver les enfans de la grande igno-
Ciiij rance
1532 MERCURE DE FRANCE
rance où on les laiffe même pendant leurs
études .
pour
La troifiéme partie du livre de l'enfant,
la lecture du latin , contient en cent
& quelques pages des compilations en
profe & en vers , favoir de petits extraits
des Sentences , des maximes de la Bible ,
des penſées de l'Imitation deJ.C. & d'une
vintaine d'auteurs celebres en proſe ; &
enfuite un choix de toute efpece de vers
latins extraits d'une vintaine de poëtes.
La quatrième partie contient en deux
cens & tant de pages , pour la lecture du
françois en profe, un extrait moral de l'Ecriture
fainte , les premiers principes , &
les axiomes des arts & des fiences ; plufieurs
extraits de livres moraus , concernant
Peducation des enfans , de petits
recueils hiftoriques , chronologiques , &
des fuites ou des liftes généalogiques, géografiques
& bibliografiques , avec des leçons
de lecture variées ; & environ cent
pages pour la lecture des vers dont les rimes
donent & prouvent la vraie dénomination
des fons & des letres de la langue
françoife ; ou pour la compilation des
exemples de toute forte de vers , depuis
les vers compofés d'une filabe jufques à
ceux de trèſe & de quatorfe filabes ; & des
exemples de toute efpece de petit poëme
par
JUILLET. 1730. 1533
M
+
•
par raport au nombre de vers de chaque
pièce , ou par raport à l'efpece & à la nature
du poëme , ce qui done trois fortes
de lecture en vers, ſavoir pour le nom
bre des filabes , le nombre des vérs , & la
nature du poëme.
La cinquième partie contient en qua
Fante pages une introduction à la gramaire
françoife , & enfuite les rudimens pratiques
de la langue latine en cent: & tant
de petites cartes à jouer , & cent & tant de
pages pour la pratique des parties d'orai
fon indeclinables , declinables , ou conju
gables ; & pour la pratique des concor
dances , des cas des noms , de la fintaxe
des particules ; & le refte pour la nomen
clature des mots en foixante-dix- fept articles
, ce qui fera expliqué dans la cinquieme
partie du livre du maitre, & dans
les reflexionss preliminaires du rudiment
pratique de la langue latine.
En atendant que l'auteur de LA BIBLIOTEQUE
DES ENFANS faffe imprimer fon ouvrage
, il a fait graver le plan des bureaux
tipografiques , fous le même titre de Biblioteque
des enfans .--
Le premier bureau , apelé abecediques
pour l'ufage d'un enfant de deux à trois
ans , n'eft qu'une table come celles où les
comis de la Pofte rangent les letres miffi
ves; on montre à l'enfant la maniere de
Cv ranger
7534 MERCURE DE FRANCE
ranger chaque carte vis à vis de la letre /
qui répond à celle de la carte ; mais quand
Penfant conoit bien les letres & les cartes.
de la caffete abecedique , on lui done un
caffeau de deux rangées de logetes , & c'eſt
là le bureau latin , ou le premier bureau tipografique
avec lequel un enfant aprend
imprimer & à compofer, felon le fifteme
des letres, ce qu'on lui done fur des cartes
à jouer ; de ce bureau latin il paffe à la
conoiffance & à la pratique du bureau latin-
françois , compofé de deux autres
rangées de logetes ; & pour lors l'enfant
eft mis en poffeffion d'une imprimerie en
colombier , plus comode , plus inftructive
& plus raifonée l'enfant que
pour
le des imprimeurs ordinaires , puifqu'au
fifteme des letres on ajoûte celui des fons
de la langue françoife , & qu'un enfant de
quatre à cinq ans aprend pour lors en badinant
, ce que bien des favans ignorent
toute leur vie:
cel-
Du bureau françois- latin on paffe au
caffeau du rudiment pratique de la langue
latine , compofé auffi de foixante logetes
en deux rangées de trente caffetins
chacune. On peut doner à l'enfant tout
d'un coup ou féparement ces trois caffeaux
de claffe diferente ; mais je penfe
qu'il feroit mieux de faire faire tout d'un
pems le bureau complet de fix rangées de:
trente
JUILLET. 1730. 153
trente caffetins chacune quatre pour l'im
primerie du latin & du françois , & deux
pour le rudimant pratique ; on épargnerà
par là le bois & la façon , en couvrant
d'une houffe les rangées fuperieures dont
Fenfant n'aura pas d'abord l'ufage , ce
voile piquera fa curiofité & lui donera de
l'impatience pour l'ufage des autres ran
gées.
Il y a encore une autre raison qui dé
termine à faire tout d'un tems le bureau
complet ; c'eft que par là on gagne l'épaif
feur de deux planches , & que le bureau
étant moins haut , il fe trouve plus à portée
de la main de l'enfant.
L'imprimerie aïant fait travailler l'enfant
fur le rudiment pratique , on fonge
enfuite au dictionaire de fix rangées de ce-
·lules , dans lesquelles on met les cartes ou
les mots des themes de l'enfant , à meſure
qu'il en a befoin ; de forte qu'on peut dire
que l'enfint fe forme & fe familiarife.
avec le dictionaire. Ceux qui prendront
Ta peine d'aler voir quelque enfant travail-
Ter à fon bureau , feront d'abord convain-
'cus de l'utilité d'un tel meuble , pour un
enfant déja éxercé aux jeus abecediques
de la caffete , par où l'on doit commencer
l'exercice des premiers elemens des
letres.
Je crois pouvoir dire avant que de fi-
Cvj
nir
J
1336 MERCURE DE FRANCE
nir cete letre , qu'on doit regarder come
fufpectes les metodes mifterieufes &
hieroglifiques qui anoncent & prometent
des miracles , ou des chofes au delà
des forces de l'efprit humain:une bone
metode exige la franchiſe & la genero
fité qu'infpire l'amour du bien public &
de la verité. Voilà les fentimens de l'aur
teur de la Biblioteque des enfans : il ne
parle que de pratique , & d'experiences ..
journalieres , réiterées au grand jour. L'incredulité
du public n'eft pas fans fondement
; on voit tant de charlatans , de . vifonaires
, & d'impofteurs de toute claffe ;
qu'il y auroit de la foibleffe , de l'impru
dence & même de la folie ,à les croire tous
*fur leur parole .
Les curieux qui fouhaiteront d'avoir
des A B C fur cuivre , ou des letres à
jour pour en imprimer fur des cartes ',
pouront s'adreffer au S le Comte , Marchand
fripier , rue Jacob , à la porte de la
Charité , il eft tres ingénieux & acomodant,
aïant le talent d'imiter parfaitement
les grans & les petits caracteres de toutes
les langues mortes & vivantes ; pourvu
qu'on lui dones les modeles de la gran--
deur ou du corps des letres..
Avec des A B C fur cuivre ou à jour ,
on peut ocuper utilement un domeftique
& le metre en état de travailler avec l'enefing
s
JUILLET. 1730. 1537
fant ; car l'exercice du bureau tipografique
eft très-aifé : il ne faut que des feux
pour voir les letres & des mains pour lès
tirer des logetes & les ranger fur la table,
come on le peut voir dans l'exemple doné
au bas de la planche gravée pour la Biblioteque
des enfans. Il ne faut pas , au refté,
s'imaginer que ce bureau foit inutile pour
les jeunes petites filles : au contraire , ellés
y trouveront l'utilité de l'ortografe &
du rudiment de la langue , que la plupart
ignorent toute leur vie. Le fifteme
des fons de la langue françoife eft le plus
propre pour inftruire les jeunes Demoifelles
, & l'exercice du bureau tipografi--
que enfeignant toutes les ortografes , met
d'abord en état de difcerner & de choifir :
la meilleure pour une jeune perfone.
M. & Mme Hervé , auprès de la poſté ,
témoins des progrès furprenans de l'exercice
du bureau tipografique , en ont fait
faire un de quatre rangées de logetes pour
Mile Hervé leur fille.
t
,
Ceux qui voudront faire l'effai du bu--
reau tipografique prendront la peine de
s'adreffer au Sr Hanot , me menuifier
rue des Cordeliers , vis à vis le gros raifin
, qui en a déja fait , & au S¹ Barbo ,
à la petite place du cu de fac montagne
fainte Genevieve , me menuifier , qui fait
les caffes & les caffeaux des imprimeurs .
Une
1538 MERCURE DE FRANCE
Une carte à jouer reglera les dimenfions
des logetes & du bureau. Les curieux qui
en fouhaiteront de plus propres & de plus
riches ceux d'un menuifier les comanque
deront à quelque ebenifte , en lui donant
la meſure de l'endroit où l'on voudra les
placer ; parcequ'enfuite on fera rogner des
cartes de la grandeur des logeres ou des
caffetins. A l'égard de l'inftruction neceffaire
pour la garniture , l'ufage ou la pratique
de ce bureau , l'auteur de la Biblioteque
des enfans qui en eft l'inventeur, fe
fera toujours un plaifir d'en prendre la
direction , & d'indiquer les maitres qu'il
a mis au fait de l'ingenieux fifteme du bureau
tipografique . Je fuis & c.
LA BIBLIOTEQUE DES ENFANS &c.
MONSIEUR ,
>
Avant que de citer des enfans en
vie & à Paris , pour faire voir qu'on
peut les metre de bone heure aux éle
mens des letres , je me flate que vous
me permetrés encore quelques reflexions,
& que les perfones intereffées dans cette
matiere veront ici avec plaifir le fentiment
de l'auteur de la recherche de la
verité. Cet illuftre favant remarque
dans le premier tome,livre deux , chapitre
huit , que les plus jeunes enfans , tour
acablés qu'ils font de fentimens agréa-
»
bles
1522 MERCURE DE FRANCE
23
bles & penibles , ne laiffent pas d'apren
» dre en peu de tems ce que
des perfones.
» avancées en age ne peuvent faire en
beaucoup davantage , come la conoif-
» fance de l'ordre & des raports qui fe .
» trouvent entre tous les mots & toutes
» les chofes qu'ils voient & qu'ils enten-
>> dent : & quoique ces chofes ne dépen-
"dent guere que de la mémoire , cepen-
» dant il paroit affez qu'ils font beaucoup
d'ufage de leur raifon dans la maniere
» dont ils aprenent leur langue .
» Si on tenoit les enfans fans crainte &
» fans défir ; fi on ne leur fefoit point
>>
foufrir ni aprehender de foufrir de la
» douleur ; fi on les éloignoit autant qu'il
» fe peut de leurs petits plaifirs , & qu'ils
» n'en efperaffent point ; on pouroit leur
» aprendre , dès qu'ils fauroient parler ,
» les chofes les plus dificiles & les plus
» abftraites , ou tout au moins les mate-
» matiques fenfibles , la mecanique &
» d'autres choſes ſemblables , qui font ne-
» ceffaires dans la fuite de la vie. Mais ils
» n'ont garde d'apliquer leur efprit à des
» chofes abftraites , lorfqu'ils ont des apre
≫henfions ou des defirs violens des chofes
» fenfibles : ce qu'il eft très- neceffaire de
» bien confiderer ..... Car come un ho-
» me ambitieux qui viendroit de perdre
» ſon bien & ſon honeur , ou qui auroit
été
JUILLET. 1730, 1523
»
» été élevé tout d'un coup à une grande
dignité qu'il n'efperoit pas , ne feroit pas
» en état de réfoudre des queftions de me
> tafifique ou des équations d'algebre; mais
feulement de faire les chofes que la pafufion
prefente lui dicteroit :ainfi les enfans
dans les cerveaus defquels une pome &
» des dragées font des impreffions auffi
profondes; que les charges & les gran-
» deurs en font dans celui d'un home de
» quarante ans , ne font pas en état d'écou-
» ter des verités abftraites qu'on leur en-
» feigne. De forte qu'on peut dire , qu'il
» n'y a rien qui foit fi contraire à l'avance-
» ment des enfans dans les fiences , que
"
les divertiffemens continuels dont on les
» recompenfe , & que les peines dont on
» les punit , & dont on les menace fans
ceffe , & c.
Eft - il dificile après cela de deviner la
caufe de tant de mauvaiſes éducations ,
même parmi la jeune nobleffe pour laquelle
on fait bien de la dépenfe ? Ne feroit-
ce point en general la faute des parens
trop mondains & trop negligens en
fait d'éducation. On ne met pas affés à
profit les premieres anées de leur vie ; on
les neglige d'ordinaire , quoiqu'elles foient
les plus propres à leur éducation , tant à
leur égard qu'à l'égard de ceux qui en
prenent foin. Pour moi je crois qu'on les
laiffe
1524 MERCURE DE FRANCE
laiffe trop lon- tems à la difcretion des
domeftiques ; & ceux-ci pour gagner leurs
bones graces en les amufant , leur font
fuccer avec le lait le premier poifon d'une
mauvaiſe éducation ; ils amufent & foignent
le corps aus dépens de l'efprit & du
coeur, ils rempliffent d'inutilités agréables
la tête de l'enfant , & le difpofent par là à
fe dégoûter enfuite de tous les amuſemens
inftructifs . L'enfant d'un bourgeois , élevé
faute de domeftique par fa mere & par fon
pere , a fouvent le bonheur d'être exent
des vices d'un enfant de qualité livré à des
domeftiques ignorans & vicieux ou à des
ames mercenaires.
-
Chacun voit de quelle importance il
feroit que les parens , les maitres & les domeftiques
, ne rempliffent l'imagination
des enfans que d'images ou d'idées louables
, faines & falutaires ; mais peut - on
atendre cela des parens fans pieté & des
domeftiques fans éducation la plupart
des domeftiques font ils capables de ne
doner que de bones inftructions & de bons
exemples bien loin delà , il y en a qui s'ocupent
à détruire l'ouvrage dont ils ne
font pas les auteurs , & de concert avec
l'enfant,duquel ils menagent l'amitié,font
fouvent aux parens une peinture odieufe
d'un précepteur ou gouverneur , qui quoi,
que d'ailleurs plein de merite & fans autre,
défaut
JUILLET . 1730. 1525″ :
défaut que d'être peu indulgent pour un
valet derangé, fe trouve à la fin forcé à fe
retirer , avec la douleur de voir qu'il ne
lui eft pas même permis de fe plaindre de
l'injure qu'on lui fait. Les parens pour
lors, dignes de tels enfans, aveuglés für les
qualités du corps , lui facrifient celles de
Pame , & augmentent , fans le vouloir , le
nombre des mauvais fujets d'une famille
& d'un royaume. Cela n'arive pas » dans
les familles pieufes , dont les parens , les
» maitres , & les domeftiques , de bone intelligence
,& de concert,s'entretienent volontiers
des vertus chrétienes ; les enfans
» ont un grand avantage pour la pieté ,
» fur ceux qui n'entendent de la bouche
» de leurs parens , ou de leurs domestiques
» que des paroles profanes & fouvent criamineles.
Ceux-ci recueillent de ces con-
>> verfations inconfiderées , les premierės
» idées du monde & du peché ; ceux-là
aucontraire reçoivent les premieres fe
» mences de la vertu par les difcours des
» maitres qui les enfeignent , ou des do-
» meftiques qui les entourent.
Après cette petite digreffion fur la ne
gligence des parens , reprenons notre matiere
, & continuons à faire voir qu'un enfant
de trois ans eft capable des premiers
élemens des letres : on ne doit pas craindre
que les enfans devenus habiles de trop
C bone
1326 MERCURE DE FRANCE
}
bone heure par des études avancées ,foient ,
enfuite à charge aux parens , ni qu'ils
aient le tems d'oublier ce qu'ils favent
avant que de pouvoir embraffer l'état auquel
on les deftine . Raifoner de la forte
ceft n'avoir aucune idée de la perfection
& de la quantité des chofes qu'un honete
home devroit aprendre dans chaque pro- :
feffion: la vie la plus longue eft trop courte
pour le perfectioner dans le moindre des
arts on ne fauroit donc comancer trop
tôt, quand la fanté de l'enfant, & les facultés
des parens le permetent. Je moralifefouvent
fur cette matiere , perfuadé que
la lecture n'en peut jamais être nuifible:
d'ailleurs quoique chaque chofe ait fa def :
tinée hureufe ou malhureufe, independament
de toutes les raifons qu'on pouroit
alleguer, un auteur ne doit jamais fe laffer
de reprefenter celles qui font voir la verité .
& l'utilité de la metode qu'il propofe.
On ne fauroit être trop atentif à la ſanté
des enfans ; mais un enfant de deux à trois
ans eft-il tout-à-fait incapable de reflexion;
ne s'aplique -t-il pas toujours de lui -même.
à quelque chofe ; ne temoigne-t- il pas font
dégoût dès qu'il le fent ? il ne s'agit donc .
que d'étudier l'enfant & de fe conformer
fon gout pour l'inftruire en l'amuſant.
Je demande aux gens d'efprit , énemis des
études , fi l'enfant le plus negligé du coté
des
JUILLET. 1730. 13271
des idées jouit d'une meilleure fanté que
celui qui eft bien cultivé ; & files idées
baffes & comunes d'un fils de crocheteur :
font plus falutaires que les idées nobles &
dignes d'un enfant de qualité . Le danger :
pour la fanté des enfans eft-il dans la quan
tité ou dans la qualité des idées ? quand un
enfant vient au monde , ne devroit- il pas
expirer fur le champ , acablé d'idées , * & ì
de fenfations nouveles ? qu'on laiffe agir
la nature , elle aura foin de l'enfant ; &
l'enfant de fon coté aura foin de nous aver
tir des idées qui l'incomodent: ce ne font
pas proprement les études qui tuent ,
uais l'excès & la maniere ; les études
ont cela de comun avec les plaifirs , qui
enlevent tant d'ignorans à la fleur de leur
age.
de
Que l'on montre à un enfant de deux à
trois ans cent outils de boutique ou cent
objets de cuifine , on ne craint point d'al - i
terer fa fanté : mais s'il furvient quelqu'un .
qui prefente un compas , une regle , un
porte crayon , ou enfin des letres fur des
cartes à jouer ; on ne manquera pas
dire que l'enfant l'enfant eft trop jeune , trop délicat
pour être amufé de pareilles chofes
plus nuifibles à la fanté que la baterie
de cuifine: le pauvre enfant eft livré à
un marmiton , préferablement à une
perfone d'étude . Ce feul mot d'étude
Cij faic
T528 MERCURE DE FRANCE
fait
peur , il
faut
donc
propofer
des
jeux
& de
purs
amufemens
. Je
ne
m'y
opofe
pas
; mais
fi ces
amuſemens
peuvent
être
Inftructifs
, ne
feront
- ils pas
encore
dange
reux
pour
la fanté
de
l'enfant
? il faur
aler
à nouveau
confeil
: j'y
ai été
moi
- même
, &
je pourois
citer
ici
en
faveur
de
la métode
du
bureau
tipografique
l'Efculape
de
notre
fiecle
. Oui
, Monfieur
Chirac
, perfuadé
de
l'utilité
&
du
mérite
de ce
bureau
, en fit
faire
un
pour
M.
de la Valette
, fon
petitfils
; je dois
le
citer
come
un
enfant
mis
de
bone
heure
aux
letres
, &
come
un
enfant
celebre
du
bureau
tipografique
,
Ce
feroit
ici
le veritable
endroit
de
faire
l'éloge
de
ce
jeune
favant
; mais
rempli
d'admiration
, je prendrai
le ton
modefte
que
l'on
a doné
à ce digne
enfant
, élevé
pour
le réel
&
le folide
des
études
, plutôt
que
pour
la parade
&
le brillant
des
letres
fuperficieles
: il loge
au Palais
Royal
avec
M.
Chirac
fon
grand
-pere
, fous
lesïeux
duquel
il fe trouveà
l'âge
de
onze
ans
,
on
état
de
faire
honeur
à fes
maitres
pourle
latin
, le grec
, la
danfe
, la mufique
la geometrie
, la filoſofie
,& les
autres
exer-
τότ
cices.
Dans la rue des foffez de M. le prince,
le petit Goffard, fils d'un marchand tapif
frer , a apris preſque feul , avec le premier
& le fegond caffeau du bureau tipografique,
JUILLET. 1730. 1529
que, les premiers élemens des letres : & fon
pere qui le croyoit trop jeune pour le
metre à la crois de pardieu , a aujourdui
le plaifir de le voir en état d'aler au colege,
à quoi ce pere n'auroit pas penfé fi-tot
fans l'ocafion favorable du bureau tipografique.
J'ai parlé dans le Mercure précedent',
du petit Jean-Filipe Baratier , qui comen
ça à badiner avec les letres de l'ABC,
avant qu'il eût deux ans acomplis : on
peut voir la letre du pere de cet enfant ,
inferée dans le Mercure du mois de Novembre
1727.
J'ai vu par des letres de Montmoreau
en Angoumois , que le fils de M. Durand
favoit lire le latin & le françois à quatre
ans & demi ; & à cet âge- là M. fon pere
lui aïant procuré la traduction interlineai
re de l'abregé de la fable du P. Jouvanci,
il l'aprit bientôt avec un gout & une facilité
furprenante : il en a fait autant à
Pégard des autres livres qu'on lui a donés
à étudier , felon la même pratique ;
il jouit d'une parfaite fanté & étudie avec
plaifir & avec fruit. Ses voifins , dont il
fait l'admiration , font convaincus qu'il
répondra dans la fuite aus foins que prend
pour lui un pere tendre & éclairé , qui
conoit le prix d'une bone éducation , &
qui n'épargne rien pour la procurer à cet
aimable enfant.-
Ciij Il
1530 MERCURE DE FRANCE
Il y a trois ans qu'on publia dans Paris
les merveilles du petit Hernandez del
Valle , admiré à la Cour & à la Vile. Les
Mercures du mois de Juin & du mois
d'Août de l'anée 1727. ont parlé des progrès
furprenans que ce petit Efpagnol
avoit faits dans les langues & dans plufieurs
exercices. Cet enfant jouit d'une
parfaite fanté,& foutient toujours fa répu
tation d'enfant remarquable par fa taille,
par fon âge,& par fon lavoir. Il eſt au colege
de Cluni , avec M. l'Abé du Pleffis
fon digne inftituteur. Ces trois derniers.
exemples font voir combien il eſt avantageux
pour un enfant d'être mis de bone
heure aux élemens des letres , quelque
métode que l'on fuive.
M. Guillot , dans la rue des mauvaiſes.
paroles , a un aimable enfant, dont l'efprit
& la vivacité s'acomodent fort du bureau
tipografique. Bien des parens curieux en
fait d'éducation , feroient ufage d'un fem
blable bureau , s'ils en conoiffoient le mérite
& l'utilité.
Je devrois peut- etre encore citer un exemple
fingulier en faveur d'une métode qui
en peu de leçons, a mis un Savoyard de 20-
ans en état de lire le latin , fans qu'on
puiffe le foubçoner d'aucune fuperiorité
de génie , ni d'aucune difpofition favora
ble
pour
les letres.
Mon
JUILLET. 1730. 1531
8
Monfieur Chompré , maître de penfion
, dans la rue des Carmes , aïant vu les
grans progrès de l'exercice du bureau tipografique
, n'a pas négligé de s'en doner
un pour accelerer les premieres études des
enfans, à l'inftruction deſquels il s'aplique
fort. Je dois encore ajouter ici une reffexion
en faveur des perfones toujours alatmées
,au fujet de la fanté & de la taille dés
enfans; c'est que l'exercice du bureau tipografique,
bien loin de les expofer à etre
malades , & à refter nains & noués faute
d'action , les entretient au contraire dans
une bone fanté, diffipe peu à peu l'humeur
noüeufe qui les empeche de croitre , &
leur alonge le corps , les bras , & les jambes
, dans la neceffité où ils font de pren
dre & de remetre les cartes aus plus hauts
caffetins du bureau tipografique.
Aïant doné dans le Mercure precedent
la divifion de l'ouvrage intitulé : la Bibliotèque
des enfans , & des deux premieres
parties du livre de l'enfant , il me reste à
doner le plan des trois autres parties dont
on pouroit fe paller pour aprendre fimplement
à lire , ces trois dernieres parties
n'etant que pour perfectioner ce que l'on
a apris dans les deux premieres , pour doner
des idées generales de toutes chofes ,
& pour tiver les enfans de la grande igno-
Ciiij rance
1532 MERCURE DE FRANCE
rance où on les laiffe même pendant leurs
études .
pour
La troifiéme partie du livre de l'enfant,
la lecture du latin , contient en cent
& quelques pages des compilations en
profe & en vers , favoir de petits extraits
des Sentences , des maximes de la Bible ,
des penſées de l'Imitation deJ.C. & d'une
vintaine d'auteurs celebres en proſe ; &
enfuite un choix de toute efpece de vers
latins extraits d'une vintaine de poëtes.
La quatrième partie contient en deux
cens & tant de pages , pour la lecture du
françois en profe, un extrait moral de l'Ecriture
fainte , les premiers principes , &
les axiomes des arts & des fiences ; plufieurs
extraits de livres moraus , concernant
Peducation des enfans , de petits
recueils hiftoriques , chronologiques , &
des fuites ou des liftes généalogiques, géografiques
& bibliografiques , avec des leçons
de lecture variées ; & environ cent
pages pour la lecture des vers dont les rimes
donent & prouvent la vraie dénomination
des fons & des letres de la langue
françoife ; ou pour la compilation des
exemples de toute forte de vers , depuis
les vers compofés d'une filabe jufques à
ceux de trèſe & de quatorfe filabes ; & des
exemples de toute efpece de petit poëme
par
JUILLET. 1730. 1533
M
+
•
par raport au nombre de vers de chaque
pièce , ou par raport à l'efpece & à la nature
du poëme , ce qui done trois fortes
de lecture en vers, ſavoir pour le nom
bre des filabes , le nombre des vérs , & la
nature du poëme.
La cinquième partie contient en qua
Fante pages une introduction à la gramaire
françoife , & enfuite les rudimens pratiques
de la langue latine en cent: & tant
de petites cartes à jouer , & cent & tant de
pages pour la pratique des parties d'orai
fon indeclinables , declinables , ou conju
gables ; & pour la pratique des concor
dances , des cas des noms , de la fintaxe
des particules ; & le refte pour la nomen
clature des mots en foixante-dix- fept articles
, ce qui fera expliqué dans la cinquieme
partie du livre du maitre, & dans
les reflexionss preliminaires du rudiment
pratique de la langue latine.
En atendant que l'auteur de LA BIBLIOTEQUE
DES ENFANS faffe imprimer fon ouvrage
, il a fait graver le plan des bureaux
tipografiques , fous le même titre de Biblioteque
des enfans .--
Le premier bureau , apelé abecediques
pour l'ufage d'un enfant de deux à trois
ans , n'eft qu'une table come celles où les
comis de la Pofte rangent les letres miffi
ves; on montre à l'enfant la maniere de
Cv ranger
7534 MERCURE DE FRANCE
ranger chaque carte vis à vis de la letre /
qui répond à celle de la carte ; mais quand
Penfant conoit bien les letres & les cartes.
de la caffete abecedique , on lui done un
caffeau de deux rangées de logetes , & c'eſt
là le bureau latin , ou le premier bureau tipografique
avec lequel un enfant aprend
imprimer & à compofer, felon le fifteme
des letres, ce qu'on lui done fur des cartes
à jouer ; de ce bureau latin il paffe à la
conoiffance & à la pratique du bureau latin-
françois , compofé de deux autres
rangées de logetes ; & pour lors l'enfant
eft mis en poffeffion d'une imprimerie en
colombier , plus comode , plus inftructive
& plus raifonée l'enfant que
pour
le des imprimeurs ordinaires , puifqu'au
fifteme des letres on ajoûte celui des fons
de la langue françoife , & qu'un enfant de
quatre à cinq ans aprend pour lors en badinant
, ce que bien des favans ignorent
toute leur vie:
cel-
Du bureau françois- latin on paffe au
caffeau du rudiment pratique de la langue
latine , compofé auffi de foixante logetes
en deux rangées de trente caffetins
chacune. On peut doner à l'enfant tout
d'un coup ou féparement ces trois caffeaux
de claffe diferente ; mais je penfe
qu'il feroit mieux de faire faire tout d'un
pems le bureau complet de fix rangées de:
trente
JUILLET. 1730. 153
trente caffetins chacune quatre pour l'im
primerie du latin & du françois , & deux
pour le rudimant pratique ; on épargnerà
par là le bois & la façon , en couvrant
d'une houffe les rangées fuperieures dont
Fenfant n'aura pas d'abord l'ufage , ce
voile piquera fa curiofité & lui donera de
l'impatience pour l'ufage des autres ran
gées.
Il y a encore une autre raison qui dé
termine à faire tout d'un tems le bureau
complet ; c'eft que par là on gagne l'épaif
feur de deux planches , & que le bureau
étant moins haut , il fe trouve plus à portée
de la main de l'enfant.
L'imprimerie aïant fait travailler l'enfant
fur le rudiment pratique , on fonge
enfuite au dictionaire de fix rangées de ce-
·lules , dans lesquelles on met les cartes ou
les mots des themes de l'enfant , à meſure
qu'il en a befoin ; de forte qu'on peut dire
que l'enfint fe forme & fe familiarife.
avec le dictionaire. Ceux qui prendront
Ta peine d'aler voir quelque enfant travail-
Ter à fon bureau , feront d'abord convain-
'cus de l'utilité d'un tel meuble , pour un
enfant déja éxercé aux jeus abecediques
de la caffete , par où l'on doit commencer
l'exercice des premiers elemens des
letres.
Je crois pouvoir dire avant que de fi-
Cvj
nir
J
1336 MERCURE DE FRANCE
nir cete letre , qu'on doit regarder come
fufpectes les metodes mifterieufes &
hieroglifiques qui anoncent & prometent
des miracles , ou des chofes au delà
des forces de l'efprit humain:une bone
metode exige la franchiſe & la genero
fité qu'infpire l'amour du bien public &
de la verité. Voilà les fentimens de l'aur
teur de la Biblioteque des enfans : il ne
parle que de pratique , & d'experiences ..
journalieres , réiterées au grand jour. L'incredulité
du public n'eft pas fans fondement
; on voit tant de charlatans , de . vifonaires
, & d'impofteurs de toute claffe ;
qu'il y auroit de la foibleffe , de l'impru
dence & même de la folie ,à les croire tous
*fur leur parole .
Les curieux qui fouhaiteront d'avoir
des A B C fur cuivre , ou des letres à
jour pour en imprimer fur des cartes ',
pouront s'adreffer au S le Comte , Marchand
fripier , rue Jacob , à la porte de la
Charité , il eft tres ingénieux & acomodant,
aïant le talent d'imiter parfaitement
les grans & les petits caracteres de toutes
les langues mortes & vivantes ; pourvu
qu'on lui dones les modeles de la gran--
deur ou du corps des letres..
Avec des A B C fur cuivre ou à jour ,
on peut ocuper utilement un domeftique
& le metre en état de travailler avec l'enefing
s
JUILLET. 1730. 1537
fant ; car l'exercice du bureau tipografique
eft très-aifé : il ne faut que des feux
pour voir les letres & des mains pour lès
tirer des logetes & les ranger fur la table,
come on le peut voir dans l'exemple doné
au bas de la planche gravée pour la Biblioteque
des enfans. Il ne faut pas , au refté,
s'imaginer que ce bureau foit inutile pour
les jeunes petites filles : au contraire , ellés
y trouveront l'utilité de l'ortografe &
du rudiment de la langue , que la plupart
ignorent toute leur vie. Le fifteme
des fons de la langue françoife eft le plus
propre pour inftruire les jeunes Demoifelles
, & l'exercice du bureau tipografi--
que enfeignant toutes les ortografes , met
d'abord en état de difcerner & de choifir :
la meilleure pour une jeune perfone.
M. & Mme Hervé , auprès de la poſté ,
témoins des progrès furprenans de l'exercice
du bureau tipografique , en ont fait
faire un de quatre rangées de logetes pour
Mile Hervé leur fille.
t
,
Ceux qui voudront faire l'effai du bu--
reau tipografique prendront la peine de
s'adreffer au Sr Hanot , me menuifier
rue des Cordeliers , vis à vis le gros raifin
, qui en a déja fait , & au S¹ Barbo ,
à la petite place du cu de fac montagne
fainte Genevieve , me menuifier , qui fait
les caffes & les caffeaux des imprimeurs .
Une
1538 MERCURE DE FRANCE
Une carte à jouer reglera les dimenfions
des logetes & du bureau. Les curieux qui
en fouhaiteront de plus propres & de plus
riches ceux d'un menuifier les comanque
deront à quelque ebenifte , en lui donant
la meſure de l'endroit où l'on voudra les
placer ; parcequ'enfuite on fera rogner des
cartes de la grandeur des logeres ou des
caffetins. A l'égard de l'inftruction neceffaire
pour la garniture , l'ufage ou la pratique
de ce bureau , l'auteur de la Biblioteque
des enfans qui en eft l'inventeur, fe
fera toujours un plaifir d'en prendre la
direction , & d'indiquer les maitres qu'il
a mis au fait de l'ingenieux fifteme du bureau
tipografique . Je fuis & c.
Fermer
Résumé : SUITE de la Letre sur le livre intitulé LA BIBLIOTHEQUE DES ENFANS, &c.
Le texte traite de l'éducation des enfants et de l'importance de les initier tôt aux lettres et aux sciences. Un savant y observe que les jeunes enfants, malgré leur charge émotionnelle, apprennent rapidement les relations entre les mots et les choses, utilisant leur raison de manière efficace. Pour favoriser cet apprentissage, il est recommandé de les garder sans crainte ni désir excessif, afin qu'ils puissent se concentrer sur des sujets abstraits et nécessaires à leur développement futur. Le texte critique les méthodes éducatives courantes, soulignant que les divertissements continus et les punitions fréquentes nuisent à l'avancement des enfants dans les sciences. Il met en garde contre la négligence des parents, souvent trop mondains et négligents, qui laissent les enfants aux soins de domestiques incompétents. Ces derniers, pour gagner les faveurs des enfants, les distraient avec des amusements inutiles, nuisant ainsi à leur développement intellectuel et moral. L'auteur mentionne plusieurs exemples d'enfants ayant réussi à apprendre tôt les lettres et d'autres disciplines grâce à des méthodes appropriées, comme le bureau typographique. Ces enfants, issus de milieux variés, montrent que l'éducation précoce et adaptée peut être bénéfique pour leur développement. Le texte décrit également un ouvrage intitulé 'La Bibliothèque des enfants' et son plan détaillé. Les trois dernières parties de cet ouvrage visent à perfectionner les compétences acquises, à fournir des idées générales sur divers sujets et à combler l'ignorance souvent laissée pendant les études. La troisième partie se concentre sur la lecture du latin, incluant des extraits des Sentences, de la Bible, de l'Imitation de J.C., et d'autres auteurs célèbres, ainsi qu'un choix de vers latins. La quatrième partie, dédiée à la lecture en français, comprend des extraits moraux de l'Écriture sainte, des principes des arts et des sciences, des recueils historiques et généalogiques, et des leçons de lecture variées. Elle inclut également des pages sur la lecture des vers et des exemples de poèmes. La cinquième partie introduit la grammaire française et les rudiments pratiques de la langue latine, avec des cartes à jouer et des leçons sur les parties du discours, les concordances, et la syntaxe. L'auteur mentionne également des bureaux typographiques conçus pour enseigner aux enfants les lettres et les sons de manière ludique et efficace. Ces bureaux sont adaptés pour différents âges et niveaux de compétence, et l'auteur critique les méthodes mystérieuses et hiéroglyphiques, prônant une approche franche et généreuse basée sur la pratique et l'expérience quotidienne.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
2
p. 342-346
SUITE de la Lettre sur le Systême du Bureau Typographique, et sur l'Education des Enfans, inserée dans le Mercure du mois de Janvier.
Début :
MONSIEUR, C'est une chose assez digne de remarque que [...]
Mots clefs :
Enfants, Gens, Monde, Éducation, Gouverneur, Gouverneurs, Raison, Maîtres, Études, Usage
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de la Lettre sur le Systême du Bureau Typographique, et sur l'Education des Enfans, inserée dans le Mercure du mois de Janvier.
SUITE de la Lettre sur le Systême du
Bureau Typographique , et sur l'Education
des Enfans , inserée dans le Mercure
du mois de Janvier.
MONSIE ONSIEUR
C'est une chose assez digne de remarque que
dans un siecle et dans un Pays qui sont devenus
par succession , le centre et le temps des Sciences
er
FEVRIER. 1734. 343
,
et des Arts , toutes les fois qu'il s'agit de discuter
quelques points et de l'examiner sérieusement
, il faille commencer par se récrier sur les
maux que causent les préjugez et la force tirannique
de l'habitude. Si vous demandez â la plupart
des peres et des meres les mieux intentionnez
pour l'éducation de leurs enfans , par quelle
raison ils les laissent si long - temps dans leur bas
âge entre les mains des femmes et des Maîtres du
commun et pourquoi après avoir négligé leurs
premieres études , ils croyent devoir rechercher
ensuite avec le dernier empressement, et même à
grands frais , sous le titre de Gouverneurs , les
plus habiles gens , pour qu'ils donnent à ces mêmes
enfans ce que l'on appelle l'usage du Monde
, et le goût des bonnes choses, ils ne vous diront
pas d'abor que ce soit par oeconomie et
peut- être ensuite par vanité , mais qu'ils suivent
en cela ce qui s'est pratiqué et ce que tout le
monde a coûtume de faire . Voila donc en ceci ,
comme en tout le reste , une mode , un usage , un
préjugé. Si j'entreprends de les combattre, je leur
trouverai peut-être encore de plus zelez Partisans
dans ces mêmes hommes justement employez
à reparer , quoique souvent sans fruit,
les défauts de la premiere éducation. Mais je
prie les uns et les autres de jetter les yeux sur la
maniere dont s'y prennent ceux qui cultivent les
Plantes et qui dressent avec succès les animaux . La
comparaison n'a rien que de très - juste et de trèsmaturel
. Je prétends qu'ils nous indiquent en
quelque façon la méthode qu'il faudroit suivre
pour les Enfans . Cette méthode est connue de
tout le monde ; je n'ai garde de l'exposer inutilement
ici. Tout ce que j'en conclus , c'est que si
pour bien dresser des Chevaux , élever des Singes,
Gij des
244 MERCURE DE FRANCE
des Perroquets , &c. il faut étudier leur tempé
rament et leurs dispositions , à plus forte raison
le faut-il des inclinations des enfans pour leur
former le goût , s'assurer de leur volonté , et les
mener , pour ainsi-dire , avec des lisieres invisibles
et toujours agréables à la pratique constante
de leurs petits devoirs . Or il est évident
que dans
l'un ni dans l'autre cas cette sorte de talent n'est
pas celle des Maîtres vulgaires et des ignorans,
D'où vient, demanderois - je, encore la distinc-'
tion qui s'est établie entre ce qui s'appelle un
Précepteur et un Gouverneur ? Est - ce que leurs
qualitez et leurs fonctions ont quelque chose
d'incompatible ou de peu convenable ? Lequel
possede ou doit posseder exclusivement les parties
nécessaires à leur entreprise ? L'un ou l'autre
cesseroit - il d'être estimable , s'il avoit tout à la
fois ce que l'on croit ne pouvoir communément
trouver que dans l'un des deux séparement ? mais
dans le fond qu'est- ce que l'un sans l'autre ?
qu'esperera - t'on raisonnablement d'un simple
Gouverneur qui ne sera pas un bon Précepteur ,
ou de celui- ci , s'il n'a pas le caractere essentiel
de celui- la ? Ne seroit - il temps de donner un bon
Gouverneur à un Enfant , que lorsqu'il est prêt
à entrer dans le monde , ou à voyager , & c.comme
si tout ce qu'on lui a appris auparavant ne
devoit être alors d'aucun usage, ou si ce que l'on
va lui faire voir n'avoit eu besoin d'aucune préparation
! enfin l'un des deux doit - il jouir d'une
moindre autorité que l'autre sur son Eleve , er
les effets en doivent - ils être differents ?
Trois sortes de gens paroissent dans le Monde
avec l'un ou l'autre de ces caracteres . Les premiers
sont ou des Ecclesiastiques ou des gens
de College , ou des Latinistes du dehors , ausquels
FEVRIER. 1734 345
quels on confie la culture élementaire , ou même
tout le cours des études ordinaires . Les autres
sont des hommes de Lettre , ou même des Militaires
, qui à titre de Gouverneurs , se chargent
uniquement de la conduite des Enfans et de la
formation de leurs sentimens et de leurs manieres.
D'autres destinez seulement à les suivre et
devenus gens de confiance par leurs longs services
et leur sagesse , ne laissent pas de se rendre
utiles au point de remplir passablement la Charge
de ces seconds .
Mais pourquoi ces differences , encore un coup?
et qu'y a - t'il dans ces seconds et derniers , qui
ne suppose en tout ou en partie , la necessité des
qualitez recommandables des premiers ? On sçait
qu'il ne faut gueres plus compter sur la raison
des jeunes gens que sur celle des Enfans , soit
pour leurs démarches , soit pour leurs jugemens,
s'ils n'ont été ou s'ils ne sont actuellement guidez
par d'excellens Maîtres , qui ayent trouvé
l'art de leur rendre la science et la sagesse également
aimable et familiere . Cela signifie - t'il qu'il
est inutile d'employer dès le commencement des
hommes tels qu'on le vient de dire , ou qu'il
vaut mieux ne les leur donner qu'à 14. ou 15.
ans, et lorsqu'il n'est, pour ainsi dire , plus temps
Si cette conséquence est fausse , d'où vient
donc le peu d'estime que l'on accorde aux Précepteurs
en general , et la préference dont on
honore les autres comme s'ils étoient d'une espece
opposée ? Ne sent- on pas plutôt de quelle
ytilité seroit celui qui réuniroit en lui ces deux
personnages si mal à propos distinguez , et combien
il est difficile ou mêine dangereux de s'accommoder
de l'un sans l'autre ? Je laisse à décider
lequel seroit le plus aisé de trouver dans une
Giij pro346
MERCURE DE FRANCE
proportion réciproque ou l'excellent Precepteur
ou le bon Gouverneur , ou lequel des deux est
de plus grande importance dans le plan d'une
belle éducation. Je crois que cette question mérite
d'être examinée à fond , 1º . pour les jeunes
gens qui ont tout à la fois des Gouverneurs et
des Precepteurs. 2 ° . pour les Seigneurs et peres
et meres en general , qui ne donnent des Gouverneurs
à leurs Enfans qu'à la fin de leurs études
3 °. Pour les Bourgeois qui font quelquefois
voyager leurs Enfans dans les Pays Etrangers.
Jay l'honneur d'être , &c .
Bureau Typographique , et sur l'Education
des Enfans , inserée dans le Mercure
du mois de Janvier.
MONSIE ONSIEUR
C'est une chose assez digne de remarque que
dans un siecle et dans un Pays qui sont devenus
par succession , le centre et le temps des Sciences
er
FEVRIER. 1734. 343
,
et des Arts , toutes les fois qu'il s'agit de discuter
quelques points et de l'examiner sérieusement
, il faille commencer par se récrier sur les
maux que causent les préjugez et la force tirannique
de l'habitude. Si vous demandez â la plupart
des peres et des meres les mieux intentionnez
pour l'éducation de leurs enfans , par quelle
raison ils les laissent si long - temps dans leur bas
âge entre les mains des femmes et des Maîtres du
commun et pourquoi après avoir négligé leurs
premieres études , ils croyent devoir rechercher
ensuite avec le dernier empressement, et même à
grands frais , sous le titre de Gouverneurs , les
plus habiles gens , pour qu'ils donnent à ces mêmes
enfans ce que l'on appelle l'usage du Monde
, et le goût des bonnes choses, ils ne vous diront
pas d'abor que ce soit par oeconomie et
peut- être ensuite par vanité , mais qu'ils suivent
en cela ce qui s'est pratiqué et ce que tout le
monde a coûtume de faire . Voila donc en ceci ,
comme en tout le reste , une mode , un usage , un
préjugé. Si j'entreprends de les combattre, je leur
trouverai peut-être encore de plus zelez Partisans
dans ces mêmes hommes justement employez
à reparer , quoique souvent sans fruit,
les défauts de la premiere éducation. Mais je
prie les uns et les autres de jetter les yeux sur la
maniere dont s'y prennent ceux qui cultivent les
Plantes et qui dressent avec succès les animaux . La
comparaison n'a rien que de très - juste et de trèsmaturel
. Je prétends qu'ils nous indiquent en
quelque façon la méthode qu'il faudroit suivre
pour les Enfans . Cette méthode est connue de
tout le monde ; je n'ai garde de l'exposer inutilement
ici. Tout ce que j'en conclus , c'est que si
pour bien dresser des Chevaux , élever des Singes,
Gij des
244 MERCURE DE FRANCE
des Perroquets , &c. il faut étudier leur tempé
rament et leurs dispositions , à plus forte raison
le faut-il des inclinations des enfans pour leur
former le goût , s'assurer de leur volonté , et les
mener , pour ainsi-dire , avec des lisieres invisibles
et toujours agréables à la pratique constante
de leurs petits devoirs . Or il est évident
que dans
l'un ni dans l'autre cas cette sorte de talent n'est
pas celle des Maîtres vulgaires et des ignorans,
D'où vient, demanderois - je, encore la distinc-'
tion qui s'est établie entre ce qui s'appelle un
Précepteur et un Gouverneur ? Est - ce que leurs
qualitez et leurs fonctions ont quelque chose
d'incompatible ou de peu convenable ? Lequel
possede ou doit posseder exclusivement les parties
nécessaires à leur entreprise ? L'un ou l'autre
cesseroit - il d'être estimable , s'il avoit tout à la
fois ce que l'on croit ne pouvoir communément
trouver que dans l'un des deux séparement ? mais
dans le fond qu'est- ce que l'un sans l'autre ?
qu'esperera - t'on raisonnablement d'un simple
Gouverneur qui ne sera pas un bon Précepteur ,
ou de celui- ci , s'il n'a pas le caractere essentiel
de celui- la ? Ne seroit - il temps de donner un bon
Gouverneur à un Enfant , que lorsqu'il est prêt
à entrer dans le monde , ou à voyager , & c.comme
si tout ce qu'on lui a appris auparavant ne
devoit être alors d'aucun usage, ou si ce que l'on
va lui faire voir n'avoit eu besoin d'aucune préparation
! enfin l'un des deux doit - il jouir d'une
moindre autorité que l'autre sur son Eleve , er
les effets en doivent - ils être differents ?
Trois sortes de gens paroissent dans le Monde
avec l'un ou l'autre de ces caracteres . Les premiers
sont ou des Ecclesiastiques ou des gens
de College , ou des Latinistes du dehors , ausquels
FEVRIER. 1734 345
quels on confie la culture élementaire , ou même
tout le cours des études ordinaires . Les autres
sont des hommes de Lettre , ou même des Militaires
, qui à titre de Gouverneurs , se chargent
uniquement de la conduite des Enfans et de la
formation de leurs sentimens et de leurs manieres.
D'autres destinez seulement à les suivre et
devenus gens de confiance par leurs longs services
et leur sagesse , ne laissent pas de se rendre
utiles au point de remplir passablement la Charge
de ces seconds .
Mais pourquoi ces differences , encore un coup?
et qu'y a - t'il dans ces seconds et derniers , qui
ne suppose en tout ou en partie , la necessité des
qualitez recommandables des premiers ? On sçait
qu'il ne faut gueres plus compter sur la raison
des jeunes gens que sur celle des Enfans , soit
pour leurs démarches , soit pour leurs jugemens,
s'ils n'ont été ou s'ils ne sont actuellement guidez
par d'excellens Maîtres , qui ayent trouvé
l'art de leur rendre la science et la sagesse également
aimable et familiere . Cela signifie - t'il qu'il
est inutile d'employer dès le commencement des
hommes tels qu'on le vient de dire , ou qu'il
vaut mieux ne les leur donner qu'à 14. ou 15.
ans, et lorsqu'il n'est, pour ainsi dire , plus temps
Si cette conséquence est fausse , d'où vient
donc le peu d'estime que l'on accorde aux Précepteurs
en general , et la préference dont on
honore les autres comme s'ils étoient d'une espece
opposée ? Ne sent- on pas plutôt de quelle
ytilité seroit celui qui réuniroit en lui ces deux
personnages si mal à propos distinguez , et combien
il est difficile ou mêine dangereux de s'accommoder
de l'un sans l'autre ? Je laisse à décider
lequel seroit le plus aisé de trouver dans une
Giij pro346
MERCURE DE FRANCE
proportion réciproque ou l'excellent Precepteur
ou le bon Gouverneur , ou lequel des deux est
de plus grande importance dans le plan d'une
belle éducation. Je crois que cette question mérite
d'être examinée à fond , 1º . pour les jeunes
gens qui ont tout à la fois des Gouverneurs et
des Precepteurs. 2 ° . pour les Seigneurs et peres
et meres en general , qui ne donnent des Gouverneurs
à leurs Enfans qu'à la fin de leurs études
3 °. Pour les Bourgeois qui font quelquefois
voyager leurs Enfans dans les Pays Etrangers.
Jay l'honneur d'être , &c .
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Résumé : SUITE de la Lettre sur le Systême du Bureau Typographique, et sur l'Education des Enfans, inserée dans le Mercure du mois de Janvier.
L'auteur d'une lettre critique les pratiques éducatives de son époque, notant que malgré les progrès scientifiques et artistiques, les méthodes éducatives restent influencées par les habitudes et les préjugés. Il observe que les parents confient leurs jeunes enfants à des femmes et des maîtres ordinaires, puis cherchent des gouverneurs qualifiés pour leur apprendre les manières du monde. L'auteur compare l'éducation des enfants à l'élevage des animaux et à la culture des plantes, soulignant l'importance de comprendre les inclinations et les dispositions des enfants pour adapter leur éducation. Il remet en question la distinction entre précepteurs et gouverneurs, affirmant que les qualités nécessaires à l'éducation des enfants devraient être réunies dans une seule personne. Le texte mentionne trois types de personnes impliquées dans l'éducation : les ecclésiastiques ou latinistes pour les études élémentaires, les hommes de lettres ou militaires comme gouverneurs, et les serviteurs de confiance. L'auteur se demande pourquoi ces rôles sont séparés et suggère que les qualités des précepteurs et des gouverneurs devraient être combinées pour une éducation plus efficace. Il conclut en soulignant l'importance de cette question pour les jeunes ayant à la fois des gouverneurs et des précepteurs, pour les parents qui engagent des gouverneurs tardivement, et pour les bourgeois envoyant leurs enfants voyager à l'étranger.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 237-238
AVIS.
Début :
Le Sr Rochefort, Maître Perruquier, a fait pour la perfection des perruques [...]
Mots clefs :
Perruques, Sr Rochefort, Mesures, Études, Nouvelle méthode
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVIS.
AVIS.
Sr Rochefort, Maître Perruquier , a fait pour
Lla perruques une décout
la perfection des perruques une découverte
qui mérite d'être publiée. Après avoir reconnu
par une longue expérience que les mesures des perruques
prifes fur les têtes à la maniere ordinaire
Be fuffifoient pas pour faire une monture folide ,
qui put toujours conferver fa façon , & convenir
de tout point à la tête pour laquelle elle eft faite ,
il a cherché des régles plus fûres & plus commodes
au public , dans une étude réfléchie des contours
& des proportions ; & après de grandes
recherches pendant plufieurs années , ce travail
Pa conduit à inventer & fabriquer feul des têtes
d'une couftruction finguliere , & modélées d'après
nature . Ces têtes d'une ingénieufe invention , divifées
par lignes précifes , felon toutes les parties
de l'extérieur des différentes groffeurs de tête, fuivent
exactement le trait & le contour extérieur des
têtes naturelles , par là il eft parvenu à monter ſi
parfaitement les perruques nouées , les bonnets
& les perruques à bourfe , qu'elles prennent naturellement
le tour du vifage avec toute la préci
fion poffible , & s'y ajuftent fi bien d'elles- mê238
MERCURE DE FRANCE.
mes
que les cheveux femblent avoir pris racine.
Pour être affujetties & collées , elles n'ont
befoin ni de boucles , ni de cordons , ni de refforts
, ni même d'accommodage Les Prévôt ,
Syndic & Gardes de la Communauté des Perruquiers
de Paris affemblés en leur bureau , après
avoir examiné ces têtes artificielles , & convaincus
des avantages de ces nouvelles montures , les
ont approuvées , & en ont délivré à l'Auteur un
certificat en bonne forme , qui nous autorife à
´les annoncer.
Le Sr. Rochefort demeure rue de la Verrerie ;
près de la rue des Billettes.
Sr Rochefort, Maître Perruquier , a fait pour
Lla perruques une décout
la perfection des perruques une découverte
qui mérite d'être publiée. Après avoir reconnu
par une longue expérience que les mesures des perruques
prifes fur les têtes à la maniere ordinaire
Be fuffifoient pas pour faire une monture folide ,
qui put toujours conferver fa façon , & convenir
de tout point à la tête pour laquelle elle eft faite ,
il a cherché des régles plus fûres & plus commodes
au public , dans une étude réfléchie des contours
& des proportions ; & après de grandes
recherches pendant plufieurs années , ce travail
Pa conduit à inventer & fabriquer feul des têtes
d'une couftruction finguliere , & modélées d'après
nature . Ces têtes d'une ingénieufe invention , divifées
par lignes précifes , felon toutes les parties
de l'extérieur des différentes groffeurs de tête, fuivent
exactement le trait & le contour extérieur des
têtes naturelles , par là il eft parvenu à monter ſi
parfaitement les perruques nouées , les bonnets
& les perruques à bourfe , qu'elles prennent naturellement
le tour du vifage avec toute la préci
fion poffible , & s'y ajuftent fi bien d'elles- mê238
MERCURE DE FRANCE.
mes
que les cheveux femblent avoir pris racine.
Pour être affujetties & collées , elles n'ont
befoin ni de boucles , ni de cordons , ni de refforts
, ni même d'accommodage Les Prévôt ,
Syndic & Gardes de la Communauté des Perruquiers
de Paris affemblés en leur bureau , après
avoir examiné ces têtes artificielles , & convaincus
des avantages de ces nouvelles montures , les
ont approuvées , & en ont délivré à l'Auteur un
certificat en bonne forme , qui nous autorife à
´les annoncer.
Le Sr. Rochefort demeure rue de la Verrerie ;
près de la rue des Billettes.
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Résumé : AVIS.
M. Rochefort, maître perruquier, a réalisé une découverte majeure pour améliorer la perfection des perruques. Insatisfait des méthodes traditionnelles de mesure, il a développé des règles plus sûres et pratiques. Après des recherches approfondies sur les contours et les proportions des têtes, il a inventé des têtes artificielles modélisées d'après nature. Ces têtes, divisées par lignes précises, reproduisent exactement les contours extérieurs des têtes naturelles, permettant de monter les perruques, les bonnets et les perruques à bourre de manière parfaite. Les perruques ainsi montées s'ajustent naturellement au visage sans nécessiter de boucles, cordons, ressorts ou accommodage. La Communauté des Perruquiers de Paris a examiné ces têtes artificielles et les a approuvées, délivrant un certificat à M. Rochefort. Ce dernier réside rue de la Verrerie, près de la rue des Billettes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 203-216
MORTS. ÉLOGE HISTORIQUE DE M. LE MARQUIS DE MONTCALM.
Début :
Si l'on doit apprécier les hommes par les sacrifices qu'ils font à la société, [...]
Mots clefs :
Marquis de Montcalm, Sacrifices, Éloges, Vertu, Lieutenant général des armées du roi, Études, Littérature, Carrière militaire, Régiment, Ardeur , Talents, Amérique, Capitaine, Prodige, Campagnes militaires, Exploits, Gloire, Canada, Homme illustre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MORTS. ÉLOGE HISTORIQUE DE M. LE MARQUIS DE MONTCALM.
MORT S.
ÉLOGE HISTORIQUE
DEM.
LE MARQUIS DE MONTCALM.
SI
&
I l'on doit apprécier les hommes par les facrifices
qu'ils font à la fociété , & par les fervices
qu'ils lui rendent , qui jamais fut plus digne que
M. le Marquis de Montcalm de nos éloges & de
nos regrets ? Immoler fon repos à l'Etat , fe féparer
pour lui de rout ce qu'on a de plus cher
lui donner fon fang & fa vie , eft un devoir attaché
à la noble profeffion des armes , & ce dévoûment
héroïque eft la vertu des Guerriers de
tous les pays & de tous les temps . Mais cette
vertu reçoit un nouveau luftre des talens qui la
fecondent , & des circonftances qui l'éprouvent ;
& jamais elle n'a été ni plus éprouvée ni mieux
foutenue que dans le héros que nous pleurons.
LOUIS-JOSEPH , MARQUIS DE MONTCALMGOZON
DE SAINT VÉRAN , Seigneur de Gabriac
& c. Lieutenant - Général des Armées du Roi ,
Commandeur honoraire de l'Ordre Royal & Mi-
I vi
204 MERCURE
DE FRANCE.
litaire de Saint- Louis , commandant en Chef les :
Troupes Françoifes dans l'Amérique Septentrionale
, étoit né en 1712 d'une très- ancienne famille
de Rouergue . ( a )
le
Elève de M. Dumas , Inventeur du Bureau Typographique
, il ne fit pas moins d'honneur aux
leçons de ce Maître habile que Jeune Candiac
fon frere cader , mort à l'âge de ſept ans , & mis
au nombre des enfans célèbres . (b)
"
M. de Montcalm employa fes premieres années
à l'étude des Langues; & perfonne n'étoit.
plus verfé dans la Littérature Grecque & Latine.
La mémoire eft la nourrice de l'efprit , &
celle de M. de Montcalm étoit fi heureuſe , qu'il
n'oublioit rien de ce qu'il avoit appris une fois.
Il a confervé le goût de l'étude au milieu de
tous les travaux ; & parmi les agrémens de fa
retraite , il comptoit pour beaucoup l'efpérance
d'être reçu
à l'Académie des Belles- Lettres .
Il avoit fervi pendant dix fept ans dans le Régiment
de Hainault Infanterie , où il avoit été
fucceffivement Enfeigne , Lieutenant & Capitaine.
Il fut fait Colonel du Régiment d'Auxerrois
Infanterie , en. 1743 ; Brigadier des Armées du
Roi en 1747 ; Meſtre de Camp d'un nouveau
Régiment de Cavalerie de fon nom , en 1749 ;
a voit ( a ) Jean de Montcalm , l'un de fes ancêtres ,
éponfé Jeanne de Gozon , petite nièce du Grand Maître
Diodat de Gozon , vainqueur du dragon qui defoloit l'Iffs
de Rhodes.
( b ) Jean -Louis- Pierre - Elifabeth de Montcalm de Can
diac , né à Candiac le 7 Novembre 1739 , mort à Paris
le 8 Octobre 1726. Il avoit fait des progrès furprenans
dans les langues Hébraïque , Grecque & Latine , & acquis
des connoiffances prodigieufes pour fon âge. L'Auteur du Bureau typographique avoit fait fur lui la
première expérience de cette nouvelle méthode. Voyez le
Supplément de Moreri à l'Article CANDIA· C.
JANVIER. 1760. 205
Maréchal de Camp & Commandant des Troupes
Françoiles en Amérique , en 1756-3 Commandeur
par honneur de l'Ordre de Saint- Louis , en
175 ; & Lieutenant Général , en 1758 .
Dans les grades inférieurs il le diftingua par
une ardeur & une application fans relâche ; attentif
à recueillir dans chacun de ces emplois les
lumières & l'expérience qui leur font propres &
qui compofent par degrés le fyftême de l'Art
militaire.
Devenu Colonel ' , la connoiffance qu'on avoit
de fes talens & de fon activité , lui fit confier
dans toutes les occafions des commandemens
particuliers ; & il y foutine avec éclat la réputation
qu'il avoit acquife . Il reçut trois bleffures à
la bataille fous Plaifance , donnée le 13 Juin
1746 ; & comme il fe faifoit guérir à Montpellier
de deux coups de fabre à la tête , il apprit
que fon Régiment marchoit pour aller attaquer
le pofte de l'affiette où M. le Chevalier de Belleifle
fut tué. Il part , la tête enveloppée , & , fest
bleffures encore ouvertes , joint fon Corps , fe
trouve à l'attaque , & y reçoit deux coups de feu.
Mais c'eft en Amérique furtout que les qualités
de ce grand Capitaine ont paru dans tour
leur jour. C'est là qu'il a fait voir à quel degré
il réuniſſoit la bravoure du Soldat & la grandeur
d'ame du héros ; la prudence du confeil & l'activité
de l'exécution ; ce fang- froid que rien n'altére
, cette patience que rien ne rebute , & cette
réfolution courageule qui ofe répondre du fuccès
dans des circonftances où la timide (péculation
auroit à peine entrevu des refources. C'eft
là qu'au milieu des Sauvages dont il étoit devenu
le pere , on l'a vu fe plier à leur caractère
féroce , s'endurcir aux mêmes travaux , & fe reftreindre
aux mémes befoins , les apprivoiler par
200 MERCURE DE FRANCE.
la douceur, les attirer par la confiance, les attendrir
par tous les foins de l'humanité compâtiffante , &
faire dominer le refpect & l'amour fur des ames
également indociles au joug de l'obéiffance & au
frein de la difcipline militaire ( c) . C'est là que des
fatigues & des dangers fans nombre & inconnus en
Europe n'ontjamais rallenti fon zèle . Tantôt préfent
à des fpectacles dont l'idée feule fait frémir
la nature tantôt expofé à manquer de
tout , & fouvent à mourir de faim ; réduit pendant
onze mois à quatre onces de pain par
jour ; mangeant du cheval pour donner l'exem
ple , il fut le même dans tous les temps , fati
fait de tout endurer pour la caufe de la Patrie &
pour la gloire de fon Roi. C'eſt là qu'il a exécuté
des chofes prefque incroyables , & que nós
Ennemis eux- mêmes ont regardées comme des
prodiges ; qu'avec fix bataillons François & quelques
troupes de la Colonie , non feulement il a
fait tête à trente , quarante , cinquante mille
hommes , mais qu'il leur en a impofé partout , les
a vaincus , les a diffipés , jufqu'à la malheureufe
journée où vient de périr ce grand homme.
Arrivé dans la Colonie en 1756 , il arrête par
fes bonnes difpofitions l'armée du Général Lou-
( c ) Il étoit venu à bout de les conduire fans leur donner
ni vin , ni eau - de - vie , ni même les chofes dont ils
avoient un befoin réel , & dont on manquoit à l'armée ;
mais il avoit le plus grand foin de leurs malades & de
leurs bleffés . Il connoît , difoient -ils , nos ufages & nos
manières comme s'il avoit été élevé au milieu de nos cabanes.
Loriqu'il reçut à Choueguen la nouvelle que le
Roi l'avoit honoré du Cordon rouge , ils vinrent le complimenter.
Nous fommes charmés ; lui dirent - ils , de la
grace que le grand Onowthio vient de t'accorder , parce
que nous fçavons qu'elle te caufe de la joie. Pour nous ,
nous ne t'en aimons ni ne t'en eftimons davantage , car
F'eft ta perfonne que nous eftimons & que nous aimons.
JANVIER 1760 . 207
don au lac Saint - Sacrement , laiffe des inftruce
tions au Chevalier de Lévi , Commandant en ?
fecond , revient à Montréal & marche rapidement
au lac Ontario , où il trouve trois bataillons
François & environ douze cens hommes de milices .
du pays. Avec cette petite armée qu'il allemble à
Frontenac, il court à Choueguen, y aborde fous le
feu de huit barques de dix , douze & vingt pièces
de canon que l'Anglois avoit fur ce lac , forme
un fiége , ouvre une tranchée , & enlève en cinq ,
jours les trois Forts de l'ennemi ( d ). Il y faic
dix-fept cens quarante-deux prifonniers , parmi
lefquels fe trouvoient quatre-vingt Officiers , &
deux Régimens de cette brave Infanterie Angloife.
qui avoit combattu à Fontenoy. Il rafe les Forts ,
revient à Montréal & retourne au lac Saint-Sacrement
avec les troupes victorieufes. Là il fait.
face de nouveau au Général Loudon qui eft obligé
de fe retirer à Albani , fans avoir ofé l'attaquer
malgré la fupériorité de fes forces . Il revint de
cette expédition à la fin de Novembre fur les
glaces , fouffrant depuis plus de deux mois unfroid
exceffif , & ayant parcouru depuis le mois
de Juin environ huit cens lieues de pays déferts.
C'eft ainfi que les François animés par fon exemple
ont fait la guerre en Amérique.
La campagne de 1757 ne fut pas moins furprenante
. M. de Montcalm réunit fes forces , confiftant
en fix bataillons de troupes régléesc , en
viron deux mille hommes de milice , & dix- huit
cens Sauvages de trente- deux Nations différen
tes , à la chute du lac Saint - Sacrement . Là il diviſe
fon armée en deux parties ; l'une marche
par terre , fe frayant une route à travers des
montagnes & dans des bois jufqu'alors incon
(d ) Le fort Ontario, le fort Chouëguen & le fort Georget
208 MERCURE DE FRANCE.
nus ; l'autre eſt embarquée fur le lac. Après
quatorze lieues de marche il entreprend de forcer
l'Ennemi retranché dans fon camp fous le
Fort Guillaume - Henry. Ce Fort eſt défendu par
une garnison de cinq cens hommes continuellement
rafraîchie par les troupes du camp : il l'attaque
, il le détruit , & s'il ne retint pas la garniton
prifonniere , ce ne fut que dans l'impoffibilité
où l'on étoit de la nourrir ( e ) . Peut- être
n'en feroit- il pas refté là s'il n'avoit été obligé
de renvoyer les Milices pour faire la récolte , &
de lailler partir les Sauvages dont quelques- uns
étoient venus de huit cent lieues uniquement
pour voir par eux-mêmes ce que la renommée
leur avoit appris de cet homme prodigieux.
Mais fi l'on ajoute à la circonftance du départ
des Sauvages & des Colons le défaut de munitions
de guerre & de bouché , l'extrême difficulté
du transport de tout ce qu'exige l'appareil
d'un fiége , à fix lieues de diftance , & à bras
d'hommes , avec une armée épuisée de fatigue,
& plus affoiblie encore par la mauvaiſe nourriture
, que penfera- t- on du reproche qu'on lui
fit alors de n'avoir pas marché du Fort Guillau
me au Fort Edouard ? Il fe vengea de fes Ennemis
en grand homme : il mit le comble à faréputation
dans la Campagne de 1758 , & les
accabla du poids de fa gloire.
La difette affreufe de l'Automne 1757 , qui
dura jufqu'a la fin du Printemps 1758 , mit la
Colonie à deux doigts de fa perte. M. de Montcalm
avoit reçu de France le fecours de deux
bataillons très-affoiblis par une maladie épidémi-,
que qui les avoit attaqués fur la iner, Les Anglois
( e ) Les habitans de Québec étoient alors réduits à un
quarteron de pain par jour ,
JANVIE R. 1760. 209
toujours infiniment fupérieurs en nombre & ea
moyens , avoient été renforcés de plufieurs régimens
envoyés d'Europe. Le Lord Loudon venoit
d'être rappellé pendant l'Hiver & remplacé par
le Général Abercromby. Celui-ci fait tous fes
préparatifs pour entrer de bonne heure en campa
gne & prévenir le Marquis de Montcalm . Retardé
par le défaut de vivres , le Général François ne
put mettre en mouvement qu'au mois de Juin
les huit bataillons affoiblis, les uns par les pertes de
la Campagne précédente , les autres par la maladie.
Ces bataillons ne formoient en total que trois
mille trois cens hommes. M. de Montcalm fe
porta avec cette poignée de monde fur la frontière
du Lac Saint - Sacrement ; le Général Anglois
marchoit à lui avec une armée de plus de vingtfept
mille hommes. Si M. de Montcalm étoit
battu , il n'avoit aucune retraite ; l'Ennemi pouvoit
s'avancer jufqu'a Montréal & couper en deux
la Colonie. Le Héros du canada prend dans cette
extrémité le feul parti qu'il y avoit à prendre. Il
reconnoit & choifit lui-même une polition avantageufe
fur les hauteurs de Carillon ; il y fait
tracer un retranchement en abattis , laiffe un
bataillon pour commencer l'ouvrage, & en même
temps pour garder le fort , fait avec fa petite-
Armée un mouvement audacieux , en fe portant
à quatre lieues en avant , envoie reconnoître &
reconnoît lui - même la marche de l'Ennemi ,
l'examine , le tâte , lui en impofe par fa conte
nance. Cette manoeuvre digne des plus grands
Maîtres rallentit l'ardeur de la multitude ennemie,&
occafionne dans fes mouvemens une lenteur
dont M. de Montcalm fçait tirer avantage.
Ceci fe palloit le 6 Juillet 17 58. Il écrivit le
foir en ces termes à M. Doreil , Commillaire Or210
MERCURE DE FRANCE.
donnateur. Je n'ai que pour huit jours de vivres,
> point de Canadiens (f) , pas un feul Sauvage ;
> ils ne font point arrivés : j'ai affaire à une armée
i formidable ; malgré cela je ne défefpere de
> rien , j'ai de bonnes troupes. A la contenance
» de l'ennemi je vois qu'il tatonne ; fi , par fa
lenteur , il me donne le temps de gagner la
pofition que j'ai choifie fur les hauteurs de
» Carillon , & de m'y retrancher , je le battrai . ››
M. de Montcalmrfe replia dans la nuit du 6 au 7 ,
& fit faire à la hâte fon retranchement auquel
il travailla lui- même. L'abattis n'étoit pas encore
entierement achevé , lorfqu'il fut attaqué le 8-
Juillet par dix- huit mille hommes , avec la plus
grande valeur (g) . L'ennemi toujours repouffé
revient fept fois à la charge , où plutôt on combat
fept heures préfque fans relâche depuis` midi jufqu'à
la nuit : alors le découragement & l'effroi
s'emparent des Anglois ; & , cherchant leur falut
dans la fuite , il fe retirent l'efpace de douze lieues
jufques vers les ruines du fort George , laiffant
en chemin leurs bleffés , leurs vivres & leurs équi
pages. ( h)
Cettejournée à jamais glorieuſe pour la nation
(f) Quelques relations dífent qu'il avoit 1 5 ſauvages &
450 hommes , tant de la Colonie que de la marine , mais
que les fauvages abandonnèrent dans les montagnes le détachement
auquel ils fervoient de guide , & que les 450
hommes de la Colonie & de la marine demeurèrent postés
dans la plaine , & n'y furent point attaqués.
(g) M. le Chevalier de Lévi commandoit la droite de
notre armée , M. de Bourlamaque la gauche , M. de Montcalm
le centre.
(b) Le lendemain du combat , àla pointe du jour , M.
de Montcalm envoya M. le Chevalier de Lévi , fi digne de
fa confiance par fa valeur & fon habileté ; reconnoître ce
qu'étoit devenue l'armée Anglaife . Partout M de Léyi nẹ
trouva que les traces d'une fuite précipitée.
JANVIE R. 1760. 217
Françoife couta à l'ennemi , de fon aveu , fix
mille morts ou bleffés , dont trois mille cadavres
étoient au pied de l'abattis . Le Marquis de Montcalm
étoit partout ; fes difpofitions avoient préparé
la victoire , fon exemple la décida : ni les
Canadiens ni les Sauvages ne participèrent à
l'honneur de cette journée ; ils ne joignirent l'Armée
que cinq jours après. Les foldats , pendant
le combat crioient à chaque inftant : Vive le
Roi & notre Général ! C'elt cette confiance por-`
tée jufqu'à l'entoufiafme qui fait le fort des batail-'
les : une Armée eft presque toujours affurée de
vaincre quand elle le croit invincible , & l'opinion
qu'elle a d'elle-même dépend furtout de
l'idée qu'elle a de ſon Chef.
..
לכ
En écrivant au mêine M. Doreil , dù champ
de bataille à huit heures du foir , voici comment
s'exprimoit ce Vainqueur auffi modefte dans le
triomphe qu'intrépide dans le combat : » l'Armée
»& trop petite Armée du Roi vient de battre fes>
>> ennemis. Quelle journée pour la France ! Siv
» j'avois eu deux cens Sauvages pour fervir de
» tête à un détachement de mille hommes d'élite ,
>> dont j'aurois confié le commandement au
>> Chevalier de Lévi , il n'en feroit pas échappé
» beaucoup dans leur fuite . Ah ! quelles troupes ,
>> mon cher Doreil , que les nôtres ! je n'en ai
»jamais vu de pareilles : que n'étoient- elles à
Louifbourg » Cette lettre eft digne de M. de
Turenne comme l'action qui en eft le fujet.
Dans la relation qu'il envoya le lendemain à
M. le Marquis de Vaudreuil après avoir fait
l'éloge des troupes en général , celui de MM. de
Lévi , de Bourlamaque , Officiers fupérieurs &
de la plus grande diftinction , des Commandans
des Corps , & pour ainfi dire de chaque Officier
en particulier , il ajoutoit Pour moi je n'ai
λ
2
212 MERCURE DE FRANCE.
que le mérite de m'être trouvé Général de
aufli valeureuſes.
>> troupes
Il eut toujours la même attention de rendre à
chacun de fes Officiers la part qu'ils avoient à
fa gloire. J'ai lu dans une lettre qu'il écrivit du
Camp de Carillon le 28 Septembre . » M. le Che-
» valier de Lévi qui connoît très- bien cette fron-
» tière , y a fait les meilleures difpofitions du
» monde , & je les ai fuivies.
.
Il y a de lui une infinité de traits qui caractérifent
le patriote , le guerrier , l'homme jufte ,
vertueux & modefte ; mais la diſtance des lieux
ne m'a pas permis d'en recueillir les preuves 3
& comme je ne veux dire que la vérité , je n'ai
pas cru devoir m'en tenir à la tradition , qui s'altere
de bouche en bouche.
La conftance & la réfolution furent de toutes
fes vertus les plus éprouvées & les plus éclatanres
; mais elles n'avoient rien d'une présomption
aveugle ; & perfonne ne voyoit mieux que lui
les dangers qu'il alloit courir.
Il écrivoit de Montréal le 14 Avril 1759 , » Le
» nouveau Général Anglois Amherſt a de gran-
» des forces & de grands moyens , 22 bataillons
de troupes réglées , plus de 30000 hommes de
milices auffi les Anglois comptent attaquer
» le Canada par plufieurs endroits & l'envahir.
Nous avons fauvé cette Colonie l'année der-
> nière par un fuccès qui tient quafi du prodige.
Faut il en efpérer un pareil ? il faudra au
> moins le tenter. Quel dommage que nous
n'ayons pas un plus grand nombre d'auffi va-
>> leureux foldats ! » L'arrivée de l'Efcadre Angloife
, en mettant le comble aux dangers qui
menaçoient la Colonie , ne fit que redoubler le
courage & le zèle de fon défenſeur .
On n'eft que trop inftruit du détail du combat
JANVIER . 1760. 213
qui a précédé la prife de Québec , & dans lequel
a péri M. de Montcalm. Tous les effets qu'on
peut attendre de la prudence , de la valeur , de
l'activité d'un Général , avoient été employés
par celui- ci , foit pour défendre à l'Ennemi l'approche
de la Ville , foit pour conferver la communication
de l'armée avec les vailleaux qui
avoient remonté le fleuve , & où les vivres
étoient déposés.
Le combat du 31 Juillet , où huit cens Grenadiers
Anglois refterent fur la place à l'attaque du
camp de Beauport qu'ils ne purent jamais forcer ,
quoique la gauche du camp qu'ils attaquoient
efit à foutenir en même temps le feu croiſé de
plus de 80 pièces d'artillerie ; ce combat , dis-je ,
prouve affez la bonté du pofte & l'intrépide réfolution
de celui qui le défendoit ( i ) .
La communication avec les vivres ne fut pas
moins courageufement défendue . Quatre fois
les Anglois tenterent de débarquer au- deffous de
Québec , & quatre fois M. de Bougainville chargé
du foin pénible & critique de couvrir quinze
lieues de pays avec une poignée de monde répandue
fur le rivage , les repouffe & les oblige
de s'éloigner , quoique toujours fupérieurs en
nombre , & foutenus par le feu des frégates qui
les protégeoient. Mais comment une Armée de
huit à neuf mille hommes répandue fur la rivé
d'un fleuve immenfe auroit - elle pu la rendre
inacceffible dans toute fon étendue à dix mille
hommes de troupes réglées , qui , au moyen d'une
flotte de vingt cinq vaiffeaux de guerre , de trente
(i) Je ne dois pas négliger de dire , à la gloire de M. le
Chevalier de Lévi , que c'etoit lui qui avoit demandé que
se camp , dont la gauche n'étoit d'abord appuyée qu'au
ruiffeau de Beauport , fût étendu juſqu'à la riviere de Montmorenci
, dont le paffage étoit plus difficile .
214 MERCURE DE FRANCE
frégates & d'environ cent quatre-vingt bâtimens
de tranfport , exécutoient fur le fleuve & à la faveur
de la marée & de la nuit , des mouvemens
continuels & rapides qu'il étoit impotlible à nos
troupes de terre de prévoir , d'obferver & de
fuivre? Ces infatigables troupes n'avoient , pas
aillé que de faire face partout , de défendre ce
rivage pendant plus de deux mois , prodige incroyable
de vigilance ( k) & d'activité , Torfqu'enfin
le 13 Septembre , tandis que M. de
Bougainville étoit occupé au Cap- rouge , trois
lieues au-deflus de Québec , par les démonftrations
d'une attaque , les Anglois furprirent &
forcerent pendant la nuit un pofte à demie lieue
de la Ville & s'y établirent avant le jour.
M. de Montcalm accourut du camp de Beauport
avec trois mille hommes ; il en trouva
fix mille de débarqués ; & plein de cette noble
ardeur qui avoit toujours décidé la victoire , il
réfolut de les attaquer avant qu'ils fuffent en
plus grand nombre. Dans cette action décifive &
meurtriere , il fut bleflé de deux coups de feu ;
& ce moment fatal fut le premier où la victoire
l'abandonna ( 1 ) . Quoique bleffé mortellement
il eut le courage de refter à cheval , & fit luianême
la retraite de l'armée fous les murailles
de Québec , ou plutôt fur les débris de ces murailles
que l'artillerie Angloife battoit fans relâche
( k ) Le détachement de M. de Bougainville avoit paſſé
trois mois au Bivouac .
( 2 ) Il est très - certain que M. de Bougainville ne fut
averti au Cap rouge du débarquement des Anglois qu'à
zeuf heures du matin , & qu'ayant plus de trois lieues de
chemin à faire , il ne put arriver fur le champ de bataille
qu'après la déroute. Il n'en fit pas moins bonne contenance
, & fa retraite comme fa conduite dans cette pénible
campagne , a justifié pleinement la confiance que M. de
Montcalm avoit en lui.
JAN VIER. 1760. LIS
د ر
depuis deux mois. Il entra dans cette Ville ruinée ,
donna les ordres à tout , fe fit panfer , interrogea
le Chirurgien ; & fur la réponſe , dit au Lieutenant
de Roi & au Commandant de Royal Rouffillon
, Meffieurs , je vous recommande de
ménager l'honneur de la France , & de tâcher
»que ma petite armée puiffe fe retirer cette nuit
» au delà de la riviere du Cap- rouge , pour joindre
le Corps aux ordres de M. de Bougainville
: pour moi je vais la paller avec Dieu , &
me préparer à la mort . Qu'on ne me parle
» plus d'autres chofes. » Il mourut en Héros le
lendemain 14 Septembre à cinq heures du matin,
& fut enterré fans fafte dans un trou de bombe ,
fépulture digne d'un homme qui avoit réfolu de
défendre le Canada ou de s'enfevelir fous fes
ruines ( m ).
Je n'ai eu qu'à raconter les faits dans toute
lear fimplicité , pour faire des talents & des vertus
militaires de M. le Marquis de Montcalm un
éloge peut-être unique. L'Hiftoire les atteftera ,
& la postérité aura peine à les croire ; mais la
Colonie qu'il a défendue , les Guerriers qu'il a
commandés (n ) , les ennemis qu'il a vaincus
tant de fois, en rendront d'éclatans témoignages ;
& ces mêmes Sauvages qu'il a étonnés par des
prodiges de conftance , de réfolution & de valeur
, montreront à leurs enfans dans leurs dé-
(m)Les Anglois lui ont rendu les mêmes honneurs funébres
qu'au Général Wolf tué dans le même combat .
( n) L'un d'eux écrit du Canada : » Je ne me confo-
" lerai jamais de la perte de mon Général ; qu'elle eft
grande & pour nous & pour ce pays & pour l'Etat !
,, C'étoit un bon Général , un Citoyen zélé , un ami folide ,
,, un Pere pour nous tous. Il a été enlevé au moment de
,, jouir du fruit d'une campagne que M. de Turenne n'au
défavouée. Tous les jours je le chercherai , &
tous les jours ma douleur fera plus vive,
23 roit
pas
216 MERCURE DE FRANCE.
ferts inhabités les traces de ce Guerrier qui les
menoit à la victoire , & les lieux où ils ont eu
la gloire de combattre & de vaincre avec lui .
C'elt furtout dans le coeur des François que M.
de Montcalm doit fe furvivre . Notre Nation
qu'on accufe d'oublier trop ailément les grands
hommes qu'elle a perdus , eft profondément
frappée de la mort de celui-ci , & lui donne les
plus juftes larmes.
ÉLOGE HISTORIQUE
DEM.
LE MARQUIS DE MONTCALM.
SI
&
I l'on doit apprécier les hommes par les facrifices
qu'ils font à la fociété , & par les fervices
qu'ils lui rendent , qui jamais fut plus digne que
M. le Marquis de Montcalm de nos éloges & de
nos regrets ? Immoler fon repos à l'Etat , fe féparer
pour lui de rout ce qu'on a de plus cher
lui donner fon fang & fa vie , eft un devoir attaché
à la noble profeffion des armes , & ce dévoûment
héroïque eft la vertu des Guerriers de
tous les pays & de tous les temps . Mais cette
vertu reçoit un nouveau luftre des talens qui la
fecondent , & des circonftances qui l'éprouvent ;
& jamais elle n'a été ni plus éprouvée ni mieux
foutenue que dans le héros que nous pleurons.
LOUIS-JOSEPH , MARQUIS DE MONTCALMGOZON
DE SAINT VÉRAN , Seigneur de Gabriac
& c. Lieutenant - Général des Armées du Roi ,
Commandeur honoraire de l'Ordre Royal & Mi-
I vi
204 MERCURE
DE FRANCE.
litaire de Saint- Louis , commandant en Chef les :
Troupes Françoifes dans l'Amérique Septentrionale
, étoit né en 1712 d'une très- ancienne famille
de Rouergue . ( a )
le
Elève de M. Dumas , Inventeur du Bureau Typographique
, il ne fit pas moins d'honneur aux
leçons de ce Maître habile que Jeune Candiac
fon frere cader , mort à l'âge de ſept ans , & mis
au nombre des enfans célèbres . (b)
"
M. de Montcalm employa fes premieres années
à l'étude des Langues; & perfonne n'étoit.
plus verfé dans la Littérature Grecque & Latine.
La mémoire eft la nourrice de l'efprit , &
celle de M. de Montcalm étoit fi heureuſe , qu'il
n'oublioit rien de ce qu'il avoit appris une fois.
Il a confervé le goût de l'étude au milieu de
tous les travaux ; & parmi les agrémens de fa
retraite , il comptoit pour beaucoup l'efpérance
d'être reçu
à l'Académie des Belles- Lettres .
Il avoit fervi pendant dix fept ans dans le Régiment
de Hainault Infanterie , où il avoit été
fucceffivement Enfeigne , Lieutenant & Capitaine.
Il fut fait Colonel du Régiment d'Auxerrois
Infanterie , en. 1743 ; Brigadier des Armées du
Roi en 1747 ; Meſtre de Camp d'un nouveau
Régiment de Cavalerie de fon nom , en 1749 ;
a voit ( a ) Jean de Montcalm , l'un de fes ancêtres ,
éponfé Jeanne de Gozon , petite nièce du Grand Maître
Diodat de Gozon , vainqueur du dragon qui defoloit l'Iffs
de Rhodes.
( b ) Jean -Louis- Pierre - Elifabeth de Montcalm de Can
diac , né à Candiac le 7 Novembre 1739 , mort à Paris
le 8 Octobre 1726. Il avoit fait des progrès furprenans
dans les langues Hébraïque , Grecque & Latine , & acquis
des connoiffances prodigieufes pour fon âge. L'Auteur du Bureau typographique avoit fait fur lui la
première expérience de cette nouvelle méthode. Voyez le
Supplément de Moreri à l'Article CANDIA· C.
JANVIER. 1760. 205
Maréchal de Camp & Commandant des Troupes
Françoiles en Amérique , en 1756-3 Commandeur
par honneur de l'Ordre de Saint- Louis , en
175 ; & Lieutenant Général , en 1758 .
Dans les grades inférieurs il le diftingua par
une ardeur & une application fans relâche ; attentif
à recueillir dans chacun de ces emplois les
lumières & l'expérience qui leur font propres &
qui compofent par degrés le fyftême de l'Art
militaire.
Devenu Colonel ' , la connoiffance qu'on avoit
de fes talens & de fon activité , lui fit confier
dans toutes les occafions des commandemens
particuliers ; & il y foutine avec éclat la réputation
qu'il avoit acquife . Il reçut trois bleffures à
la bataille fous Plaifance , donnée le 13 Juin
1746 ; & comme il fe faifoit guérir à Montpellier
de deux coups de fabre à la tête , il apprit
que fon Régiment marchoit pour aller attaquer
le pofte de l'affiette où M. le Chevalier de Belleifle
fut tué. Il part , la tête enveloppée , & , fest
bleffures encore ouvertes , joint fon Corps , fe
trouve à l'attaque , & y reçoit deux coups de feu.
Mais c'eft en Amérique furtout que les qualités
de ce grand Capitaine ont paru dans tour
leur jour. C'est là qu'il a fait voir à quel degré
il réuniſſoit la bravoure du Soldat & la grandeur
d'ame du héros ; la prudence du confeil & l'activité
de l'exécution ; ce fang- froid que rien n'altére
, cette patience que rien ne rebute , & cette
réfolution courageule qui ofe répondre du fuccès
dans des circonftances où la timide (péculation
auroit à peine entrevu des refources. C'eft
là qu'au milieu des Sauvages dont il étoit devenu
le pere , on l'a vu fe plier à leur caractère
féroce , s'endurcir aux mêmes travaux , & fe reftreindre
aux mémes befoins , les apprivoiler par
200 MERCURE DE FRANCE.
la douceur, les attirer par la confiance, les attendrir
par tous les foins de l'humanité compâtiffante , &
faire dominer le refpect & l'amour fur des ames
également indociles au joug de l'obéiffance & au
frein de la difcipline militaire ( c) . C'est là que des
fatigues & des dangers fans nombre & inconnus en
Europe n'ontjamais rallenti fon zèle . Tantôt préfent
à des fpectacles dont l'idée feule fait frémir
la nature tantôt expofé à manquer de
tout , & fouvent à mourir de faim ; réduit pendant
onze mois à quatre onces de pain par
jour ; mangeant du cheval pour donner l'exem
ple , il fut le même dans tous les temps , fati
fait de tout endurer pour la caufe de la Patrie &
pour la gloire de fon Roi. C'eſt là qu'il a exécuté
des chofes prefque incroyables , & que nós
Ennemis eux- mêmes ont regardées comme des
prodiges ; qu'avec fix bataillons François & quelques
troupes de la Colonie , non feulement il a
fait tête à trente , quarante , cinquante mille
hommes , mais qu'il leur en a impofé partout , les
a vaincus , les a diffipés , jufqu'à la malheureufe
journée où vient de périr ce grand homme.
Arrivé dans la Colonie en 1756 , il arrête par
fes bonnes difpofitions l'armée du Général Lou-
( c ) Il étoit venu à bout de les conduire fans leur donner
ni vin , ni eau - de - vie , ni même les chofes dont ils
avoient un befoin réel , & dont on manquoit à l'armée ;
mais il avoit le plus grand foin de leurs malades & de
leurs bleffés . Il connoît , difoient -ils , nos ufages & nos
manières comme s'il avoit été élevé au milieu de nos cabanes.
Loriqu'il reçut à Choueguen la nouvelle que le
Roi l'avoit honoré du Cordon rouge , ils vinrent le complimenter.
Nous fommes charmés ; lui dirent - ils , de la
grace que le grand Onowthio vient de t'accorder , parce
que nous fçavons qu'elle te caufe de la joie. Pour nous ,
nous ne t'en aimons ni ne t'en eftimons davantage , car
F'eft ta perfonne que nous eftimons & que nous aimons.
JANVIER 1760 . 207
don au lac Saint - Sacrement , laiffe des inftruce
tions au Chevalier de Lévi , Commandant en ?
fecond , revient à Montréal & marche rapidement
au lac Ontario , où il trouve trois bataillons
François & environ douze cens hommes de milices .
du pays. Avec cette petite armée qu'il allemble à
Frontenac, il court à Choueguen, y aborde fous le
feu de huit barques de dix , douze & vingt pièces
de canon que l'Anglois avoit fur ce lac , forme
un fiége , ouvre une tranchée , & enlève en cinq ,
jours les trois Forts de l'ennemi ( d ). Il y faic
dix-fept cens quarante-deux prifonniers , parmi
lefquels fe trouvoient quatre-vingt Officiers , &
deux Régimens de cette brave Infanterie Angloife.
qui avoit combattu à Fontenoy. Il rafe les Forts ,
revient à Montréal & retourne au lac Saint-Sacrement
avec les troupes victorieufes. Là il fait.
face de nouveau au Général Loudon qui eft obligé
de fe retirer à Albani , fans avoir ofé l'attaquer
malgré la fupériorité de fes forces . Il revint de
cette expédition à la fin de Novembre fur les
glaces , fouffrant depuis plus de deux mois unfroid
exceffif , & ayant parcouru depuis le mois
de Juin environ huit cens lieues de pays déferts.
C'eft ainfi que les François animés par fon exemple
ont fait la guerre en Amérique.
La campagne de 1757 ne fut pas moins furprenante
. M. de Montcalm réunit fes forces , confiftant
en fix bataillons de troupes régléesc , en
viron deux mille hommes de milice , & dix- huit
cens Sauvages de trente- deux Nations différen
tes , à la chute du lac Saint - Sacrement . Là il diviſe
fon armée en deux parties ; l'une marche
par terre , fe frayant une route à travers des
montagnes & dans des bois jufqu'alors incon
(d ) Le fort Ontario, le fort Chouëguen & le fort Georget
208 MERCURE DE FRANCE.
nus ; l'autre eſt embarquée fur le lac. Après
quatorze lieues de marche il entreprend de forcer
l'Ennemi retranché dans fon camp fous le
Fort Guillaume - Henry. Ce Fort eſt défendu par
une garnison de cinq cens hommes continuellement
rafraîchie par les troupes du camp : il l'attaque
, il le détruit , & s'il ne retint pas la garniton
prifonniere , ce ne fut que dans l'impoffibilité
où l'on étoit de la nourrir ( e ) . Peut- être
n'en feroit- il pas refté là s'il n'avoit été obligé
de renvoyer les Milices pour faire la récolte , &
de lailler partir les Sauvages dont quelques- uns
étoient venus de huit cent lieues uniquement
pour voir par eux-mêmes ce que la renommée
leur avoit appris de cet homme prodigieux.
Mais fi l'on ajoute à la circonftance du départ
des Sauvages & des Colons le défaut de munitions
de guerre & de bouché , l'extrême difficulté
du transport de tout ce qu'exige l'appareil
d'un fiége , à fix lieues de diftance , & à bras
d'hommes , avec une armée épuisée de fatigue,
& plus affoiblie encore par la mauvaiſe nourriture
, que penfera- t- on du reproche qu'on lui
fit alors de n'avoir pas marché du Fort Guillau
me au Fort Edouard ? Il fe vengea de fes Ennemis
en grand homme : il mit le comble à faréputation
dans la Campagne de 1758 , & les
accabla du poids de fa gloire.
La difette affreufe de l'Automne 1757 , qui
dura jufqu'a la fin du Printemps 1758 , mit la
Colonie à deux doigts de fa perte. M. de Montcalm
avoit reçu de France le fecours de deux
bataillons très-affoiblis par une maladie épidémi-,
que qui les avoit attaqués fur la iner, Les Anglois
( e ) Les habitans de Québec étoient alors réduits à un
quarteron de pain par jour ,
JANVIE R. 1760. 209
toujours infiniment fupérieurs en nombre & ea
moyens , avoient été renforcés de plufieurs régimens
envoyés d'Europe. Le Lord Loudon venoit
d'être rappellé pendant l'Hiver & remplacé par
le Général Abercromby. Celui-ci fait tous fes
préparatifs pour entrer de bonne heure en campa
gne & prévenir le Marquis de Montcalm . Retardé
par le défaut de vivres , le Général François ne
put mettre en mouvement qu'au mois de Juin
les huit bataillons affoiblis, les uns par les pertes de
la Campagne précédente , les autres par la maladie.
Ces bataillons ne formoient en total que trois
mille trois cens hommes. M. de Montcalm fe
porta avec cette poignée de monde fur la frontière
du Lac Saint - Sacrement ; le Général Anglois
marchoit à lui avec une armée de plus de vingtfept
mille hommes. Si M. de Montcalm étoit
battu , il n'avoit aucune retraite ; l'Ennemi pouvoit
s'avancer jufqu'a Montréal & couper en deux
la Colonie. Le Héros du canada prend dans cette
extrémité le feul parti qu'il y avoit à prendre. Il
reconnoit & choifit lui-même une polition avantageufe
fur les hauteurs de Carillon ; il y fait
tracer un retranchement en abattis , laiffe un
bataillon pour commencer l'ouvrage, & en même
temps pour garder le fort , fait avec fa petite-
Armée un mouvement audacieux , en fe portant
à quatre lieues en avant , envoie reconnoître &
reconnoît lui - même la marche de l'Ennemi ,
l'examine , le tâte , lui en impofe par fa conte
nance. Cette manoeuvre digne des plus grands
Maîtres rallentit l'ardeur de la multitude ennemie,&
occafionne dans fes mouvemens une lenteur
dont M. de Montcalm fçait tirer avantage.
Ceci fe palloit le 6 Juillet 17 58. Il écrivit le
foir en ces termes à M. Doreil , Commillaire Or210
MERCURE DE FRANCE.
donnateur. Je n'ai que pour huit jours de vivres,
> point de Canadiens (f) , pas un feul Sauvage ;
> ils ne font point arrivés : j'ai affaire à une armée
i formidable ; malgré cela je ne défefpere de
> rien , j'ai de bonnes troupes. A la contenance
» de l'ennemi je vois qu'il tatonne ; fi , par fa
lenteur , il me donne le temps de gagner la
pofition que j'ai choifie fur les hauteurs de
» Carillon , & de m'y retrancher , je le battrai . ››
M. de Montcalmrfe replia dans la nuit du 6 au 7 ,
& fit faire à la hâte fon retranchement auquel
il travailla lui- même. L'abattis n'étoit pas encore
entierement achevé , lorfqu'il fut attaqué le 8-
Juillet par dix- huit mille hommes , avec la plus
grande valeur (g) . L'ennemi toujours repouffé
revient fept fois à la charge , où plutôt on combat
fept heures préfque fans relâche depuis` midi jufqu'à
la nuit : alors le découragement & l'effroi
s'emparent des Anglois ; & , cherchant leur falut
dans la fuite , il fe retirent l'efpace de douze lieues
jufques vers les ruines du fort George , laiffant
en chemin leurs bleffés , leurs vivres & leurs équi
pages. ( h)
Cettejournée à jamais glorieuſe pour la nation
(f) Quelques relations dífent qu'il avoit 1 5 ſauvages &
450 hommes , tant de la Colonie que de la marine , mais
que les fauvages abandonnèrent dans les montagnes le détachement
auquel ils fervoient de guide , & que les 450
hommes de la Colonie & de la marine demeurèrent postés
dans la plaine , & n'y furent point attaqués.
(g) M. le Chevalier de Lévi commandoit la droite de
notre armée , M. de Bourlamaque la gauche , M. de Montcalm
le centre.
(b) Le lendemain du combat , àla pointe du jour , M.
de Montcalm envoya M. le Chevalier de Lévi , fi digne de
fa confiance par fa valeur & fon habileté ; reconnoître ce
qu'étoit devenue l'armée Anglaife . Partout M de Léyi nẹ
trouva que les traces d'une fuite précipitée.
JANVIE R. 1760. 217
Françoife couta à l'ennemi , de fon aveu , fix
mille morts ou bleffés , dont trois mille cadavres
étoient au pied de l'abattis . Le Marquis de Montcalm
étoit partout ; fes difpofitions avoient préparé
la victoire , fon exemple la décida : ni les
Canadiens ni les Sauvages ne participèrent à
l'honneur de cette journée ; ils ne joignirent l'Armée
que cinq jours après. Les foldats , pendant
le combat crioient à chaque inftant : Vive le
Roi & notre Général ! C'elt cette confiance por-`
tée jufqu'à l'entoufiafme qui fait le fort des batail-'
les : une Armée eft presque toujours affurée de
vaincre quand elle le croit invincible , & l'opinion
qu'elle a d'elle-même dépend furtout de
l'idée qu'elle a de ſon Chef.
..
לכ
En écrivant au mêine M. Doreil , dù champ
de bataille à huit heures du foir , voici comment
s'exprimoit ce Vainqueur auffi modefte dans le
triomphe qu'intrépide dans le combat : » l'Armée
»& trop petite Armée du Roi vient de battre fes>
>> ennemis. Quelle journée pour la France ! Siv
» j'avois eu deux cens Sauvages pour fervir de
» tête à un détachement de mille hommes d'élite ,
>> dont j'aurois confié le commandement au
>> Chevalier de Lévi , il n'en feroit pas échappé
» beaucoup dans leur fuite . Ah ! quelles troupes ,
>> mon cher Doreil , que les nôtres ! je n'en ai
»jamais vu de pareilles : que n'étoient- elles à
Louifbourg » Cette lettre eft digne de M. de
Turenne comme l'action qui en eft le fujet.
Dans la relation qu'il envoya le lendemain à
M. le Marquis de Vaudreuil après avoir fait
l'éloge des troupes en général , celui de MM. de
Lévi , de Bourlamaque , Officiers fupérieurs &
de la plus grande diftinction , des Commandans
des Corps , & pour ainfi dire de chaque Officier
en particulier , il ajoutoit Pour moi je n'ai
λ
2
212 MERCURE DE FRANCE.
que le mérite de m'être trouvé Général de
aufli valeureuſes.
>> troupes
Il eut toujours la même attention de rendre à
chacun de fes Officiers la part qu'ils avoient à
fa gloire. J'ai lu dans une lettre qu'il écrivit du
Camp de Carillon le 28 Septembre . » M. le Che-
» valier de Lévi qui connoît très- bien cette fron-
» tière , y a fait les meilleures difpofitions du
» monde , & je les ai fuivies.
.
Il y a de lui une infinité de traits qui caractérifent
le patriote , le guerrier , l'homme jufte ,
vertueux & modefte ; mais la diſtance des lieux
ne m'a pas permis d'en recueillir les preuves 3
& comme je ne veux dire que la vérité , je n'ai
pas cru devoir m'en tenir à la tradition , qui s'altere
de bouche en bouche.
La conftance & la réfolution furent de toutes
fes vertus les plus éprouvées & les plus éclatanres
; mais elles n'avoient rien d'une présomption
aveugle ; & perfonne ne voyoit mieux que lui
les dangers qu'il alloit courir.
Il écrivoit de Montréal le 14 Avril 1759 , » Le
» nouveau Général Anglois Amherſt a de gran-
» des forces & de grands moyens , 22 bataillons
de troupes réglées , plus de 30000 hommes de
milices auffi les Anglois comptent attaquer
» le Canada par plufieurs endroits & l'envahir.
Nous avons fauvé cette Colonie l'année der-
> nière par un fuccès qui tient quafi du prodige.
Faut il en efpérer un pareil ? il faudra au
> moins le tenter. Quel dommage que nous
n'ayons pas un plus grand nombre d'auffi va-
>> leureux foldats ! » L'arrivée de l'Efcadre Angloife
, en mettant le comble aux dangers qui
menaçoient la Colonie , ne fit que redoubler le
courage & le zèle de fon défenſeur .
On n'eft que trop inftruit du détail du combat
JANVIER . 1760. 213
qui a précédé la prife de Québec , & dans lequel
a péri M. de Montcalm. Tous les effets qu'on
peut attendre de la prudence , de la valeur , de
l'activité d'un Général , avoient été employés
par celui- ci , foit pour défendre à l'Ennemi l'approche
de la Ville , foit pour conferver la communication
de l'armée avec les vailleaux qui
avoient remonté le fleuve , & où les vivres
étoient déposés.
Le combat du 31 Juillet , où huit cens Grenadiers
Anglois refterent fur la place à l'attaque du
camp de Beauport qu'ils ne purent jamais forcer ,
quoique la gauche du camp qu'ils attaquoient
efit à foutenir en même temps le feu croiſé de
plus de 80 pièces d'artillerie ; ce combat , dis-je ,
prouve affez la bonté du pofte & l'intrépide réfolution
de celui qui le défendoit ( i ) .
La communication avec les vivres ne fut pas
moins courageufement défendue . Quatre fois
les Anglois tenterent de débarquer au- deffous de
Québec , & quatre fois M. de Bougainville chargé
du foin pénible & critique de couvrir quinze
lieues de pays avec une poignée de monde répandue
fur le rivage , les repouffe & les oblige
de s'éloigner , quoique toujours fupérieurs en
nombre , & foutenus par le feu des frégates qui
les protégeoient. Mais comment une Armée de
huit à neuf mille hommes répandue fur la rivé
d'un fleuve immenfe auroit - elle pu la rendre
inacceffible dans toute fon étendue à dix mille
hommes de troupes réglées , qui , au moyen d'une
flotte de vingt cinq vaiffeaux de guerre , de trente
(i) Je ne dois pas négliger de dire , à la gloire de M. le
Chevalier de Lévi , que c'etoit lui qui avoit demandé que
se camp , dont la gauche n'étoit d'abord appuyée qu'au
ruiffeau de Beauport , fût étendu juſqu'à la riviere de Montmorenci
, dont le paffage étoit plus difficile .
214 MERCURE DE FRANCE
frégates & d'environ cent quatre-vingt bâtimens
de tranfport , exécutoient fur le fleuve & à la faveur
de la marée & de la nuit , des mouvemens
continuels & rapides qu'il étoit impotlible à nos
troupes de terre de prévoir , d'obferver & de
fuivre? Ces infatigables troupes n'avoient , pas
aillé que de faire face partout , de défendre ce
rivage pendant plus de deux mois , prodige incroyable
de vigilance ( k) & d'activité , Torfqu'enfin
le 13 Septembre , tandis que M. de
Bougainville étoit occupé au Cap- rouge , trois
lieues au-deflus de Québec , par les démonftrations
d'une attaque , les Anglois furprirent &
forcerent pendant la nuit un pofte à demie lieue
de la Ville & s'y établirent avant le jour.
M. de Montcalm accourut du camp de Beauport
avec trois mille hommes ; il en trouva
fix mille de débarqués ; & plein de cette noble
ardeur qui avoit toujours décidé la victoire , il
réfolut de les attaquer avant qu'ils fuffent en
plus grand nombre. Dans cette action décifive &
meurtriere , il fut bleflé de deux coups de feu ;
& ce moment fatal fut le premier où la victoire
l'abandonna ( 1 ) . Quoique bleffé mortellement
il eut le courage de refter à cheval , & fit luianême
la retraite de l'armée fous les murailles
de Québec , ou plutôt fur les débris de ces murailles
que l'artillerie Angloife battoit fans relâche
( k ) Le détachement de M. de Bougainville avoit paſſé
trois mois au Bivouac .
( 2 ) Il est très - certain que M. de Bougainville ne fut
averti au Cap rouge du débarquement des Anglois qu'à
zeuf heures du matin , & qu'ayant plus de trois lieues de
chemin à faire , il ne put arriver fur le champ de bataille
qu'après la déroute. Il n'en fit pas moins bonne contenance
, & fa retraite comme fa conduite dans cette pénible
campagne , a justifié pleinement la confiance que M. de
Montcalm avoit en lui.
JAN VIER. 1760. LIS
د ر
depuis deux mois. Il entra dans cette Ville ruinée ,
donna les ordres à tout , fe fit panfer , interrogea
le Chirurgien ; & fur la réponſe , dit au Lieutenant
de Roi & au Commandant de Royal Rouffillon
, Meffieurs , je vous recommande de
ménager l'honneur de la France , & de tâcher
»que ma petite armée puiffe fe retirer cette nuit
» au delà de la riviere du Cap- rouge , pour joindre
le Corps aux ordres de M. de Bougainville
: pour moi je vais la paller avec Dieu , &
me préparer à la mort . Qu'on ne me parle
» plus d'autres chofes. » Il mourut en Héros le
lendemain 14 Septembre à cinq heures du matin,
& fut enterré fans fafte dans un trou de bombe ,
fépulture digne d'un homme qui avoit réfolu de
défendre le Canada ou de s'enfevelir fous fes
ruines ( m ).
Je n'ai eu qu'à raconter les faits dans toute
lear fimplicité , pour faire des talents & des vertus
militaires de M. le Marquis de Montcalm un
éloge peut-être unique. L'Hiftoire les atteftera ,
& la postérité aura peine à les croire ; mais la
Colonie qu'il a défendue , les Guerriers qu'il a
commandés (n ) , les ennemis qu'il a vaincus
tant de fois, en rendront d'éclatans témoignages ;
& ces mêmes Sauvages qu'il a étonnés par des
prodiges de conftance , de réfolution & de valeur
, montreront à leurs enfans dans leurs dé-
(m)Les Anglois lui ont rendu les mêmes honneurs funébres
qu'au Général Wolf tué dans le même combat .
( n) L'un d'eux écrit du Canada : » Je ne me confo-
" lerai jamais de la perte de mon Général ; qu'elle eft
grande & pour nous & pour ce pays & pour l'Etat !
,, C'étoit un bon Général , un Citoyen zélé , un ami folide ,
,, un Pere pour nous tous. Il a été enlevé au moment de
,, jouir du fruit d'une campagne que M. de Turenne n'au
défavouée. Tous les jours je le chercherai , &
tous les jours ma douleur fera plus vive,
23 roit
pas
216 MERCURE DE FRANCE.
ferts inhabités les traces de ce Guerrier qui les
menoit à la victoire , & les lieux où ils ont eu
la gloire de combattre & de vaincre avec lui .
C'elt furtout dans le coeur des François que M.
de Montcalm doit fe furvivre . Notre Nation
qu'on accufe d'oublier trop ailément les grands
hommes qu'elle a perdus , eft profondément
frappée de la mort de celui-ci , & lui donne les
plus juftes larmes.
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Résumé : MORTS. ÉLOGE HISTORIQUE DE M. LE MARQUIS DE MONTCALM.
Le Marquis de Montcalm, né en 1712, fut un militaire français distingué pour son dévouement et ses sacrifices pour l'État. Il débuta sa carrière au Régiment de Hainault Infanterie et gravit les échelons jusqu'à devenir Lieutenant-Général des Armées du Roi et commandant en chef des troupes françaises en Amérique septentrionale. Montcalm était également un érudit, maîtrisant les langues grecque et latine, et conservant un goût pour l'étude tout au long de sa carrière. Montcalm servit avec distinction dans plusieurs campagnes en Europe et en Amérique. En Amérique, il montra une bravoure exceptionnelle, une grande prudence et une résolution courageuse, menant des troupes françaises et des alliés autochtones contre des forces ennemies supérieures en nombre. Ses campagnes, notamment autour du lac Saint-Sacrement et du fort Carillon, furent marquées par des victoires stratégiques et des manœuvres audacieuses. En 1759-1760, Montcalm et ses troupes, sous les ordres de Lévi et Bourlamaque, remportèrent une victoire significative contre les forces ennemies. La bataille coûta à l'ennemi environ six mille morts ou blessés, avec trois mille cadavres près de l'abattis. Les Canadiens et les Sauvages ne participèrent pas à cette victoire, rejoignant l'armée cinq jours plus tard. Les soldats crièrent 'Vive le Roi et notre Général!' durant le combat, reflétant leur confiance en Montcalm. Montcalm écrivit à Doreil pour exprimer sa satisfaction de la victoire et regretta de ne pas avoir plus de troupes pour poursuivre l'ennemi. Il loua également ses officiers et soldats, soulignant leur valeur et leur discipline. Dans une lettre à Vaudreuil, il attribua la victoire aux dispositions prises et à l'exemple donné par lui-même. La défense de Québec contre les forces anglaises fut marquée par des combats acharnés pour protéger les vivres et les communications. Montcalm fut blessé mortellement lors d'une bataille décisive près de Québec et mourut le 14 septembre 1760. Ses dernières paroles furent de recommander à ses officiers de préserver l'honneur de la France. Les ennemis et les alliés de Montcalm témoignèrent de ses talents militaires et de ses vertus.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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