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1651
p. 75-99
SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve à M. d'Alembert.
Début :
Je suis convenu avec M. Rousseau qu'il restoit encore au Théâtre François des [...]
Mots clefs :
Femmes, Amour, Hommes, Jean-Jacques Rousseau, Moeurs, Théâtre, Femme, Pudeur, Âme, Homme, Sentiment, Monde, Nature, Honnêteté, Pièces, Société, Peuple, Genève, Devoir, Vie, État, Vertu, Principes, Scène, Naturel, République, Guerre, Commerce, Honneur, Comique
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texteReconnaissance textuelle : SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve à M. d'Alembert.
SUITE de la Lettre de M. Rouffeau
de Genève à M. d'Alembert,
J Fe
peu
E fuis convenu avec M. Rouffeau qu'il
reftoit encore au Théâtre François des
Comédies repréhenfibles du côté des
moeurs , & quoiqu'elles foient d'un ton
fi bas & d'unfi mauvais goût , que n'ayant
rien de féduifant , elles me femblent
dangereufes ; quoique je fois très -éloigné
de regarder tous ceux qui rient du tef
tament de Crifpin comme des fripons
dans l'ame ; il feroit bon , je l'avoue , de
bannir ce comique méprifable d'un théâtre
qui doit être l'école de l'honnêteté ?
Mais que ces défauts » foient tellement
inhérens à ce théâtre , qu'en voulant les
en ôter , on le défigure » c'eft de quoi
je ne puis convenir ; & je crois avoir bien
prouvé , que fans les filoux & les femmes
perdues , Moliere a fait d'excellentes Comédies.
Ainfi , quand il feroit vrai que
les Pièces modernes , plus épurées , n'au
D ij
76 MERCURE DE FRANCE.
roient plus de vrai comique , & qu'en inf
truifani beaucoup , elles ennuiroient encore
davantage la pureté des moeurs n'en feroit
pas la caufe. Les moeurs du Glorieux,
de la Métromanie , de l'Enfant prodigue ,
des Dehors trompeurs , du Méchant font
épurées ; & je ne puis croire que M. R. les
compare à d'ennuyeux Sermons . Quelles
font les Pièces morales qui nous ennuyent?
celles dont les Peintures font froides ,
les vers lâches , le coloris foible , les fentimens
fades l'intrigue languiffante
les caractères mal deffinés ; celles en deux
mots , dont le Comique manque de fel ,
ou le Sérieux de pathétique.
" ,
Le vice n'eft donc pas inhérent aux
moeurs de la Scène comique-françoiſe , à
moins que l'amour , comme le prétend
M. R. ne foit , même dans les perfonnages
vertueux , un exemple vicieux au
théâtre.
Que tout ce qui refpire la licence , que
tout ce qui bleffe l'honnêteté foit condamné
dans la peinture de l'amour ; il
n'eft perfonne qui n'y foufcrive.
Mais ce n'eft point là ce que M. R. reproche
à la Scène françoife , c'eft l'amour
décent , l'amour vertueux qu'il y attaque.
Ce qui acheve de rendre fes images
dangereufes , c'eft , dit-il , qu'on ne le
JANVIER. 1759. 77
voit jamais regner fur la Scène qu'entre
» des ames honnêtes... Les qualités de
»l'objet ne l'accompagnent point jufqu'au
» coeur ; ce qui le rend fenfible , intéref
» fant , s'efface... Les impreffions ver-
» tueufes en déguifent le danger , & don-
» nent à ce fentiment trompeur un nou-
» vel attrait par lequel il perd ceux qui
» s'y livrent... En admirant l'amour hon-
» nête , on fe livre à l'amour criminel.
Telle est l'opinion de M. R. Voyons
comment il la développe.
H
"
» Les Auteurs concourent à l'envi pour
» l'utilité publique à donner une nouvelle
énergie & un nouveau coloris à cette
paffion dangereufe , & depuis Moliere
» & Corneille , on ne voit plus réuffir au
» Théâtre que des Romans , fous le nom
» de Pièces dramatiques. » Athalie , Mérope
, l'Orphelin de la Chine , Iphigénie
en Tauride ont réuffi : eft-ce l'amour quien
a fait le fuccès ? Mais paffons fur ces
propofitions incidentes , & accordons à
M. R. que Britanncus , Alzire , Didon &
toutes les Tragédies où regne l'Amour ,
font des Romans , fans lui demander ce
qu'il entend par des Piéces dramatiques
, fi de tels Romans n'en font pas.
Une action régulière & intéreffante , où
l'une des plus violentes paffions de la Na-
1
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
F
ture , tient fans cefle l'âme des Spectateurs
agitée entre la crainte & la pitié ,
fera donc ce qu'il lui plaira. Mais fi l'Amour
y eft peint comme il doit l'être ,
terrible & funefte dans fes excès , refpectable
& touchant dans ce qu'il a d'honnête
, de vertueux , d'héroïque , ce Tableau
de l'Amour fera une leçon morale ;
fans en excepter Zaïre qui meurt , non
pas victime de l'Amour , mais victime de
fon devoir & des fureurs de la jalouſie ;
fans en excepter Berenice qui feroit tombée
, quoiqu'en dife M. R. fi Titus facrifioit
l'orgueil des Romains , tout injufte.
qu'il nous femble , au tendre & vertueux
Amour que nous reffentons avec lui . Comme
le fentiment de l'Amour n'eft pas toujours
violent & paffionné , qu'il fe modifie
felon les caractéres , que les épreuves
en font plus ou moins pénibles , fuivant
la fituation des perfonnages , & les inté
rêts qui lui font oppofés ; que ce fentiment
le plus naturel , le plus familier dans
tous les états , eft auffi le plus propre à
développer les vices , & à mettre le ridicule
en jeu la Comédie l'a pris dans la
Peinture de la vie commune , tantôt pour
objet principal , & tantôt pour premier
mobile . Voilà comment & pourquoi l'Amour
a été introduit fur nos deux Théâ
JANVIER. 1759.
tres eft-ce un bien , eft-ce un mal :
pour
les moeurs ? C'est ce qui reste à examiner.
L'ufage des Anciens eft un préjugé
contre nous : mais par - tout & dans
tous les tems le Théatre a dû fuivre
les Conftitutions nationales . Chez les
Grecs , la Tragédie étoit une leçon politique
: chez nous , elle eſt une leçon morale
, & ne peut , ni ne doit avoir rapport
à l'adminiſtration de l'Etat. Il n'est donc
pas étonnant que l'Amour qui n'avoit rien
de commun avec le Gouvernement d'Athènes,
n'y fût point admis au théâtre ; &
que ce même fentiment qui eft d'un fi'grand
poids dans nos moeurs , foit devenu le premier
reffort de la Scène tragique françoife.
Une difference non moins fenfible dans
les moeurs de la Société , dont la Comédie
eſtle tableau , y a fait fubftituer des femmes
libres & honnêtes aux Efclaves &
aux Courtifannes des Comiques Grecs &
Romains. Mais comment M. Rouffeau
trouveroit- il les honnêtes femmes placées
au théâtre ? Il trouve même indécent
qu'elles foient admifes dans la Société.
» Les Anciens , dit - il , avoient
» en général un très-grand refpect pour
» les femmes ; mais ils marquoient ce
reſpect , en s'abſtenant de les expoſer
au jugement du Public , & croyoient
30
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
» honorer leur modeftie , en fe taifant fut
» leurs autres vertus. Chez nous au con-
» traire , la femme la plus eftimée , eſt
» celle qui fait le plus de bruit , qui parle
» le plus , qu'on voit le plus dans le mon-
» de , & c.
Il me femble que M. Rouffeau n'a ni
compté ni pefé les voix ; & après tout ,
ces paralleles vagues, ces tableaux de fantaifie
ne prouvent que l'art & le talent du
Peintre . Confidérons les chofes en ellesmêmes
, & tâchons d'y faifir le vrai.
Dans tous les Etats , où les Citoyens
font admis à l'adminiſtration de la
République , il eft naturel que les
femmes foient éloignées de la Société
des hommes , & reléguées dans l'obfcurité.
La guerre , les confeils , les négociations
, le commerce , les fonctions pénibles
du Gouvernement élevent l'orgueil
des hommes au-deffus des foins de la
galanterie
& des inquiétudes de l'amour.
Comme ils ont feuls la force d'agir , ils
s'attribuent à eux feuls la fageffe de délibérer
; & jaloux du droit de gouverner ,
ils n'y inftruisent que leurs femblables .
Pour expliquer comment les femmes
ont été d'abord éloignées de l'adminiftration
publique , il n'eft donc pas befoin
d'attribuer aux hommes un fçavoir & des
JANVIER. 1759 .
81
talents qui leur foient propres : il fuffic
de remonter à l'inftitution des gouvernements.
La premiere concurrence pour
l'autorité fut décidée à coup de poing :
la feconde , à coup de malue ; enfuite
vinrent la hache & l'épée ; & dans cette
maniere de régler les droits , il est clair
que les femmes n'avoient rien à prétendre
Or , comme dans un Etat républicain ,
tout homme participe au gouvernement
ou aſpire à y participer, notre fexe y conferve
avec foin fon ancienne prérogative.
Mais dans un Pays où les Citoyens
fous l'autorité d'un Monarque , & fous la
tutelle des Loix , ne tiennent à la Conftitution
politique , que par le droit de propriété
, & par le tribut d'obéiffance ; où
perfonne n'influe ſur l'adminiſtration de
l'Etat , qu'autant qu'il y eft appellé ; où
l'homme privé ne peut rien ; où chacun
vit pour foi & pour un certain nombre de
fes femblables , felon fes affections , plus
ou moins étendues , fans autre foin que
de contribuer , autant qu'il eft en lui , aux
douceurs de la Société : dans cet état ,
´dis-je , il eſt naturel que les femmes foient
admiſes à ce concours paiſible de devoirs
officieux , pour y établir l'harmonie , pour
adoucir les moeurs des hommes naturelment
féroces , pour tempérér en eux cette
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
indocilité fuperbe qui s'indigne du frein
des Loix en un mot , pour cultiver &
nourrir dans leur âme , l'amour de la
paix & de l'ordre , qui eft la vertu de leur
condition.
Il feroit mieux , peut-être , que chacun
, avec fa compagne , vécut dans fa
maifon au milieu de fes enfans , mais
ces moeurs ne peuvent fubfifter que chez
un Peuple attaché au travail par le befoin.
La richeffe invite à l'oifiveté ; celleci
à la diffipation : le cercle de la fociété
s'étend ; & les hommes y appellent
les femmes. Mahomet , pour engager
les Mufulmans à vivre chacun chez
foi , fut obligé de leur donner un Serrail
& de leur en confier la garde . Ailleurs,
la jaloufie tient les femmes captives
mais les moeurs en font plus farouches
fans être plus pures , & il vaut encore
mieux fe difputer le coeur des femmes
à coup d'oeil , qu'à coup de poignard.
Cependant les hommages que nous
leur rendons nous dégradent , nous aviliffent
aux yeux de M. Rouffeau , & c'eſtlà
furtout ce qui caufe fon déchaînement
contre les Pièces de Théâtre où
l'Amour domine.
» L'Amour eſt le régne des femmes ,
» dit-il ; un effet naturel de ces fortes de
JANVIER . 1759.
83
Piéces eft donc d'étendre l'empire du
»fexe. Penfez-vous , Monfieur , deman-
» de-t-il à M. d'Alembert , que cet or--
» dre foit fans inconvénient , & qu'en
» augmentant avec tant de foin l'afcendant
» des femmes , les hommes en foient
» mieux gouvernés ? Il peut y avoir, pour-
» fuit-il , dans le monde , quelques fem-
»mes dignes d'être écoutées d'un hon-
» nête-homme, mais eft- ce d'elles en géné-
» ral qu'il doit prendre confeil , & n'y
» auroit- il aucun moyen d'honorer leur
"fexe fans avilir le nôtre » ? Prendre
confeil d'une femme , c'eft avilir notre
fexe I eft donc bien établi dans l'opinion
d'un Philofophe , que la fupériorité
nous eft acquife en fait de prudence
? Je le fouhaite , mais j'en doute encore.
» Le plus charmant objet de la Na-
» ture , le plus digne d'émouvoir un coeur
» fenfible & de le porter au bien , eft ,
» je l'avoue , une femme aimable & ver-
>> tueufe ; mais cet objet célefte où fe
>> cache-t-il ? "
M. Rouffeau , felon fes principes
trouve fi peu d'hommes de bien ! Il n'eft
pas étonnant qu'il trouve fi peu de femmes
vertueufes , furtout d'après les moeurs
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
des Peuples qui vivoient il y a trois mille
ans.
و د
» Il n'y a pas de bonnes moeurs pour
» les femmes , hors d'une vie retirée &
domeftique... Rechercher les regards
» des hommes , c'eft déjà s'en laiffer cor-
» rompre, & toute femme qui fe montre,
fe deshonore... Une femme hors de fa
»maifon , perd fon luftre , & dépouillée
» de fes vrais ornements elle ſe montre
» avec indécence .
Or chez nous toutes les femmes fe
montrent ; elles font donc toutes deshonorées
toutes celles qui ont de la beauté
font bien-aiſes qu'on s'en apperçoive ;
les voilà donc déjà corrompuës : aucune
d'elles ne fe renferme dans l'intérieur de
fon domestique ; il n'y a donc pas de
bonnes moeurs pour elles . De là nos feftins
, nos promenades , nos affemblées ,
ainfi que le bal que M. Rouſſeau veut
inftituer à Genêve , font les rendés -vous
du deshonneur & les fources de la corruption.
En un mot , toute femme qui
s'expofe en Public eft une femme fans
pudeur , la perte de la pudeur entraîne
celle de l'honnêteté qui eft l'âme des
bonnes moeurs ; nos femmes vivent en
Public , elles n'ont par conféquent ni pudeur
, ni honnêteté , ni vertu. Le raiſonJANVIER.
1759 . 85
nement eft fimple , & il n'en falloit pas
davantage pour prouver qu'un fpectacle
qui nous diſpoſe à les aimer , eſt un ſpectacle
pernicieux. Cependant M. Rouſſeau
ne croit pas cet argument fans replique : il
s'en fait une , mais il a foin de la choifir facile
à détruire. Il fuppofe qu'on lui répond
que la pudeur n'eft rien , & il s'attache à
prouver que la pudeur eft infpirée aux
femmes par la nature. Je le crois , je fuis
perfuadé que l'attaque eft le rôle natu rel
de l'homme , & la défenſe celui de - la
femme ; & quoique la raifon très-fenfible
qu'en donne M. Rouffeau , ait pu ne
venir que par réfléxion , quoique la difpofition
habituelle des deux fexes n'engage
les femmes qu'à nous attendre, fans
leur faire une loi de nous réfifter ; quoique
cette retenue , qui n'eft qu'une dó
cence paffive , ne rempliffe pas l'idée que
nous avons de la pudeur , & que par
conféquent la preuve de M. Rouffeau foit
infuffifante contre ceux qui veulent que la
pudeur qui réfifte , foit une vertu factice
& un devoir de convention ; ce n'eſt pas
là ce que je prétends. La pudeur naturelle
interdit-ellle aux femmes la fociété.
des hommes ? voilà ce que je nie , & ce
que M. Rouffeau ne prouvera jamáis. Il
Lemble que pour elles vivre avec les hom86
MERCURE DE FRANCE.
mes, ou s'abandonner aux hommes, foient
fynonymes , & qu'à fon avis , il ne foit
pas poffible de nous réfifter fans nous
fuir. Qu'un Petit -Maître le dife , à la
bonne heure ; mais un Philofophe peutil
le penfer ? La Société , fans doute , a
multiplié les Loix de la pudeur , & quelque
capricieux que foit l'ufage , le fexe
doit s'y conformer : mais dans ce qui n'eſt
pas prefcrit par la Nature , la pudeur d'un
Pays n'eft pas celle d'un autre. Chez les
Grecs , l'ufage défendoit aux femmes de
fe montrer en public : chez nous l'uſage
les y autorife.
Ór , celle-là eft honnête & décente
qui obferve ce que lui prefcrit la pudeur ,
l'honnêteté , la décence des moeurs du
Pays qu'elle habite. Il n'y a d'inſtitution
naturelle, que le devoir de la réſiſtance, ou
plutôt l'interdiction de l'attaque , tout le
refte varie fuivant les lieux & les tems.
M. Rouffeau fera donc obligé de nous
renvoyer aux preuves de fait. » Je fçais
qu'il regne en d'autres Pays des Cou-
» tumes contraires : mais voyez auffi ,
» dit-il, quelles moeurs elles ont fait naître.
Je ne voudrois pas d'autre exemple pour
ور
و ر
» confirmer mes maximes. Il eft facile
de faire la fatyre de nos moeurs ; & cent
exemples vicieux pris fur un million de
JANVIER. 1759 .
87
Citoyens , feroient un tableau épouvantable
de la Ville de l'Univers la mieux policée
, après l'immenfe Capitale des fages
& induftrieux Chinois . Mais fur l'atticle
de la galanterie & de l'amour , faut- il
avouer ce que je penfe des moeurs les plus
licencieufes de Paris ? Que M. Rouffeau
fe rappelle fes Pigeons. » La blanche Co-
» lombe va , fuivant pas à pas fon bien-
» aimé , & prend chaffe elle-même auffi-
» tôt qu'il fe retourne. Refte-t- il dans
» l'inaction ; de légers coups de bec le
» réveillent s'il fe retire, elle le pourfuit :
» s'il ſe défend , un petit vol de fix pas
» l'attire encore : l'innocence de la Na-
» ture ménage les agaceries & la molle
» réfiftance , avec un art qu'auroit à peine
» la plus habile Coquette. » Hé bien
Monfieur , les Coquettes ont à- peu- près
eet art-là : vous ne voyez dans cette image
charmante , rien de bien pernicieux
au monde ; & un peuple de Pigeons avec
ces moeurs , vaut bien un peuple de
Vautours ? Quand même à la coquetterie
des Colombes , fe mêleroit un peu d'inconftance
, ce feroit encore un jeu de la
Nature , dont vos yeux feroient égayés.
C'eft ce que je voulois vous faire obferver
en paffant : mais revenons aux principes
de l'honnêteté qui prefcrit d'autres moeurs
88 MERCURE DE FRANCE.
aux femmes , & en défavouant la conduite
de celles , dont la Colombe' eft l'image
, voyons fi vous n'êtes pas injuſte
d'envelopper tout le fexe dans un mépris
univerfel.
Vous êtes indigné qu'au Théâtre une
femme penfe & raifonne , qu'on lui donne
un efprit ferme , une âme élevée , des
principes & des vertus ? Et fi les femmes
s'offenfoient qu'on mît au Théâtre des
Héros & des Sages , les croiriez- vous
moins fondées ? A votre avis , ces modèles
font- ils plus communs parmi nous ?
» Les imbécilles Spectateurs vont , dites-
»vous , apprendre d'elles ce qu'ils ont
pris foin de leur dicer. » Et à qui ,
Monfieur , n'a-t- on pas dicté fa leçon ?
En naiffant , fçavions - nous la nôtre ?
» Parcourez la plupart des Piéces mo-
» dernes , c'eſt toujours une femme qui
» fçait tout , qui fait tout ; la bonne eſt
» fur le Théâtre , & les enfants font au
» parterre.
ود
}
Quand on met au Théâtre Didon , Sémiramis
, Elizabeth , il faut bien fuppofer
qu'elles fçavoient quelque chofe : ces
femmes- là n'étoient pas des enfants .
Quand on peint des femmes bien nées ,
il faut bien qu'elles aient des principes
d'honnêteté , de vertu , d'humanité la
JANVIER. 1759 . 89
Nature leur tient , je crois , le même langage
qu'à nous. Le monde leur donne
les mêmes connoiffances ; & il eft vraifemblable
qu'elles l'étudient avec d'autant
plus d'attention , qu'elles font moins
préoccupées : l'Amour regne au Théâtre ,
il faut bien qu'elles y regnent , & qu'elles
exercent fur la Scène le même empire
que dans la fociété. Eft- ce un mal : Nous
le verrons. A l'égard des leçons qu'elles
donnent au Parterre, fi ces leçons peuvent
être utiles, elles n'en font que plus goutées ;
& je ne connois que vous feul parmi
les hommes , qui croyiez en être avili.
M. Rouffeau ne peut fe perfuader qu'une
femme foit fon égale ; demandons-lui
donc enfin quels font les talents de l'efprit,
& les qualités du coeur dont la Nature a
doué l'homme , à l'exclufion de la femme
quels font les vices qu'elle a effentiellement
attaché à ce fexe , les délices
du nôtre : quels font les piéges qu'elle
nous cache fous les fleurs de la beauté ?
» Les femmes en général n'aiment aucun
» art , ne ſe connoiffent à aucun . » Ce
feroit-là un bien petit mal : cependant
files femmes étoient naturellement privées
du fentiment du beau , elles pourroient
l'être du fentiment du vrai , du
jufte & de l'honnête ; & cette propofigo
MERCURE DE FRANCE.
tion jettée en l'air peut tirer à conféquence.
Que M. Rouffeau nous dife donc
s'il a pris cette opinion dans l'étude de
l'organifation phyfique , ou dans le commerce
du monde. Les femmes ont-elles
les organes moins délicats que nous , le
coup d'oeil ou l'oreille moins jufte , le
fentiment en général plus lent ou plus
confus ? Quelle eft la faculté que nous
avons & qu'elles n'ont pas , pour gouter
la Peinture ou la Sculpture , la Mufique
ou la Poefie ? Eft-ce l'exercice & l'étude
qui leur manquent ? Il s'enfuit que nous
avons fur elles , à cet égard , l'avantage
de l'éducation : mais fi M. Rouffeau avoit
-
été moins éloigné par fes principes du
commerce du monde & des femmes , il
en auroit vû beaucoup qui ont acquis par
elles mêmes , les lumieres qu'on leur
envioit. Je vais plus loin , & j'établis en
fait que , fi l'on compare l'éducation des
femmes avec la nôtre , les foins que l'on
prend de prolonger leur enfance, & de hâter
en nous l'ufage de la raifon , l'obscurité
où l'on tâche de retenir leur âme captive,
& les lumieres qu'on ne ceffe de répandre
dans nos efprits ; d'un autre côté , fi l'on
fait attention que , dès que leur intelligence
& leur goût ont la liberté de
prendre l'effor , plufieurs nous atteignent,
JANVIER. 1759.
quelques - unes même nous paffent , fans
y prétendre & en fe jouant ; on conclura
que les femmes en général naiffent avec
des diſpoſitions aſſez heureuſes au fçavoir
& aux talents dont Monfieur Roufſeau
fait notre partage. Tout ce qui n'exige
qu'une raifon faine , un efprit droit &
une fenfibilité modérée , leur eft donc au
moins commun avec les hommes . Je le
dis à propos des Arts, je le dirai même par
rapport aux chofes les plus férieufes de
la vie ; & une multitude d'hommes qui
nefont ni complaifants ni paffionnés, l'attefteront
avec moi.
» Mais ce feu célefte qui échauffe &
» embraſe l'âme , ce genie qui confume
» & dévore , cette brulante éloquence ,
ces tranfports fublimes qui portent leur
» raviffement jufqu'au fond des coeurs ,
» manqueront toujours aux écrits des fem-
" mes. " Si cela eft , elles en font moins
capables des fortes productions du génie :
mais tout cela eft- il effentiel au goût des
Arts Tout cela eft- il relatif aux moeurs
de la Société , qui eft l'objet de notre difpute
Faut- il être un Boffuet , un Milton ,
pour être bon Citoyen , bon parent , bon
ami ? Où font même parmi les hommes
les génies brulants dont vous nous parlez
? En voulez-vous former une Ré92
MERCURE DE FRANCE.
publique Qui les gouverneroit , bo
Dieu ? Le monde moral feroit un maga
fin à poudre .
» Les écrits des femmes font tous
» froids & jolis comme elles. Ils auron
» tant d'efprit que vous voudrez , jamais
d'âme. Ils feront cent fois plutôt fen-
» fés que paffionnés : elles ne fçavent n
» fentir ni décrire l'amour même. Lafeul
Sapho , que je fçache , & une autre,
» méritent d'être exceptées.
33
33
Que les écrits des femmes ne foient pas
paffionnés , la pudeur feule peut en être la
caufe : que M. Rouffeau & moi en ayons
peu connu qui fçachent décrire & fentir
l'amour ; c'eft un malheur particulier , qui
eft peut-être fans conféquence. Cependant
, s'il arrivoit que chacun pût dire
comme M. Rouffeau , qu'il connoît deux
femmes , Sapho & une autre , qui méritent
d'être exceptées , il fe trouveroit au
bout du compte , autant de femmes capables
de décrire & de fentir l'amour , qu'il
y auroit eu d'hommes capables de l'inf
pirer : & fi M. Rouffeau a trouvé une feconde
Sapho , il ne peut , avec bienséance,
difputer le même avantage à perfonne.
Mais , fuppofons que le fentiment foit
plus foible dans les femmes que dans les
hommes , que leurs écrits , & par conféJANVIER.
1759. ༡༣
quent , leurs caractéres foient plus fenfés
que paffionnés , eft-ce à M. Rouffeau
qui connoît fi bien le danger des paffions ,
à regarder cette froideur comme un vice?
Qu'il s'accorde enfin avec lui-même , &
qu'il nous dife , fi un naturel paffionné
lui femble préférable à un caractére
moins fufceptible de mouvements impétueux
? Si la vertu s'exerce à tempérer
dans les hommes cette fougue, cette véhémence
de fentiments que les femmes n'ont
pas , la vertu ne fait donc en eux , que
te qu'a fait la Nature en elles. Ce font les
paffions qui troublent l'ordre : les femmes
eduites à des affections tranquilles , feroient
donc le fexe le plus fléxible à la régle
, le plus docile aux loix de la Société ;
& par conféquent , elles feroient faites
pour en être les liens.
Si donc la nature n'a pas interdit aux
femmes d'être raisonnables , ſenſibles ,
honnêtes , vertueufes , fi elle leur a donné
une âme comme à nous , mais plus
calme , plus modérée ; de quel droit , fur
quel rapport , d'après quel examen affurez-
vous qu'elles abufent de tous ces dons
& qu'elles les tournent à leur honte ?
L'homme eft né bon , dites-vous , & fous
cenom fans doute vous comprenez la
femme . Vous avouez qu'il peut y avoir
94 MERCURE DE FRANCE.
quelque femme aimable & vertueufe.,
mais vous demandez où elle fe cache ?
C'est vous , Monfieur , qui vous cachez à
elle ; & cette question , qui feroit accablante
de la part d'un homme répandu
dans le monde , ne prouve rien , ne vous
déplaife , de la part d'un Philofophe folitaire.
Vous l'avez vu de fi loin, Monfieur ,
ce monde que vous méprifez !
و ر
Cependant la douceur , la moleffe du
caractere des femmes fe communiquent
aux moeurs des hommes. » Ce fexe plus
» foible , hors d'état de prendre notre
» maniere de vivre trop pénible pour lui ,
» nous force de prendre la fienne trop
» molle pour nous , & ne voulant plus
»fouffrir de féparation , faute de pou-
» voir fe rendre hommes , les femmes
» nous rendent femmes. »>
ور
و ر
»
M. Rouffeau n'entend pas qu'elles nous
otent les fentimens du courage & de
l'honneur. Les femmes , dit - il , ne
» manquent pas de courage , elles préfe-
» rent l'honneur à la vie : l'inconvénient
» de leur fexe eft de ne pouvoir fuppor-
» ter les fatigues de la guerre & l'intem-
» périe des faifons. C'est donc cette foibleffe
qu'elles nous communiquent ſelon
M. Rouffeau. » Or , dit- il , cet inconvé-
» nient qui dégrade l'homme , eft tresJANVIER.
1759 . ༡༨
grand partout ; mais c'eft furtout dans
» les Etats , comme le nôtre , ( il parle
de Genêve ) qu'il importe de le préve-
» nir. Qu'un Monarque gouverne des
» hommes ou des femmes , cela lui doit
» être affez égal , mais dans une République
il faut des hommes. » C'est- àdire
, dans fon fens , des corps affez bien
conſtitués pour réſiſter aux fatigues de la
guerre & à l'intempérie des faifons. Encore
une fois , M. Rouffeau fe croit-il à.
Lacédémone ? N'eft-il pas fingulier que
l'on s'échauffe l'imagination au point
d'appliquer ſérieufement les principes de
Lycurgue à une Ville commerçante , induftrieufe
& paifible , qui ne peut être
que cela ? Hé Monfieur ! fi l'équilibre qui
fait fa fureté , venoit à fe rompre , pour
le coup c'eſt bien à Genêve qu'il feroit indifferent
d'être peuplée d'hommes ou de
femmes. Qu'une République entourée de
Républiques rivales & toujours prêtes à
l'accabler , s'exerce fans relâche à défendre
fa liberté menacée , qu'elle renonce
à tous les Arts , pour ne s'occuper que
de l'art de combattre , qu'elle endurciffe
par une difcipline auftere les moeurs de
fesCitoyens , dont elle fe fait un rempart
: c'eft une néceffité cruelle mais indifpenfable
, & la férocité guerriere en96
MERCURE DE FRANCE.
tre dans fa conftitution : Telle fut Sparte ;
mais eft-ce là Genêve ? Qu'on y joue ,
qu'on y danfe , puifque vous le voulez ,
qu'on y donne des fêtes ou des fpectacles
, qu'on y vive avec les femmes ou
fans les femmes , pourvu que l'induſtrie .
& le négoce y foient en vigueur , &
que la police y foit vigilante & févere ;
les fondemens de votre liberté n'en feront
ni plus forts ni plus foibles . La force
de Genêve n'eft pas dans fon fein. Mais
vos vues ne ſe bornent pas aux moeurs de
cette République ; & quoique vous difiez
qu'il eft égal à un Monarque de com-.
mander à des hommes ou à des femmes
, attendu qu'il peut avoir trois fois
plus de femmes qu'il n'en faut pour fe
battre , afin de facrifier les deux autres.
tiers aux maladies & à la mortalité. Cette
ironie , affez amere, ne donne le change
à perfonne. Vous avez raifon : c'eft un
grand mal pour un Peuple belliqueux de
n'être pas auffi robufte que brave ; &
c'est là , nous l'avouons , le défavantage
de tous les Peuples qui , nourris fous un
ciel doux , n'ont pas été endurcis dès l'enfance
aux travaux de cet Art deftructeur,
l'unique métier des Romains. Mais vous
attribuez ici au commerce des femmes ,
ce qui a des cauſes bien plus réelles.
Vous
JANVIER 1759. 97
Vous ne prétendez pas fans doute que
les femmes amolient le Laboureur &
l'Artifan , ni que le Peuple de nos Villes
& de nos campagnes foit énervé par les
délices d'une vie oifive & voluptueufe.
C'eft de là cependant que l'on tire nos
Soldats , & c'eft le Soldat qui fuccombe
aux travaux d'une guerre cloignée & à
l'inclémencé d'un ciel étranger. Les inconvénients
du luxe n'en font pas moins
réels ; mais attendez -vous des hommes
qu'ils fe bornent aux premiers befoins de la
vie;tandis que les fuperfluités voluptueuſes
lesfollicitent de toutes parts ? Vous voyez
que Licurgue lui-même , pour fermer au
luxe l'entrée de fa République , fut obligé
d'en écarter tous les moyens de s'enrichir.
Les femmes ne font rien à cela :
tout le vice eft dans les richeffes;mais ces
ticheffes ont d'autres avantages , & quoiqu'en
dife la Philofophie , il n'y a point
d'état fur la terre qui ne tâche d'augmenter
les fiennes ; il n'y en aura jamais aucun
qui s'avife de les enfouir.
Du refte , que le climat , les richeffes ,
ou les femmes amoliffent la férocité d'un
Peuple ardent & courageux , & lui êtent
la faculté de porter la défolation & le
ravage chez les Nations étrangeres, en lui
dauffant la bravoure,la vigueur & l'activité
E
98 MERCURE DE FRANCE.
dont il a befoin pour fa propre défenſe ;
Que ce Peuple invincible dans fes frontieres
, y foit comme repouffé par la Nature
, dès qu'il en fort les armes à la main ;
eft-ce à un Philofophe à le regarder comme
un mal Je pardonnerois tout au
plus ce langage au flatteur d'un Roi
Conquérant.
2
Les femmes nous rendent femmes : c'est
donc à dire, dans votre fens, qu'elles nous
rendent moins paffionnés , plus doux
plus fenfés , plus humains . Elles ne nous
infpirent pas cette éloquence brulante
qui convenoit à la tribune , mais elles
nous enfeignent cette éloquence perfuafive
& conciliatrice qui convient à la fociété
; & le don de gagner les coeurs eft
fans comparaifon plus réel & plus infaillible
que le talent de les fubjuguer.
Elles affoibliffent en nous l'ardente foif
du fang & la fureur du brigandage ;
mais elles nourriffent dans nos ames l'amour
de l'honneur & l'émulation de la
gloire. Un homme flétri par une lâcheté
n'ofe plus paroître à leurs yeux ; & fi l'on
interrogeoit les coeurs, on verroit qu'elles
ne font pas oubliées dans la harangue
intérieure qu'un jeune Guerrier fe fait à
lui-même quand il marche à l'ennemi.
A l'égard des avantages d'une fevere
JANVIER. 1759. 99
difcipline ; qu'on en faffe un devoir
effentiel , qu'on y attache l'honneur militaire
, que la négligence de ce devoir
foit un obftacle invincible à l'avancement
, & qu'on obferve furtout avec une
exacte équité des diftinctions glorieufes
pour les uns & humiliantes pour les autres:
ofe répondre que les hommes ne feront
pas foufferts parmi les femmes au mo→
ment où le devoir & l'honneur les appelleront
aux drapeaux.
La vérité fimple eft que les femmes
contribuent à faire aimer au militaire les
plaifirs de la paix , fans les dégouter des
travaux de la guerre ; que du fein de l'amour
même , elles les envoyent aux combats
, & que le defir de leur plaire eft en
eux un nouveau principe d'émulation &
de valeur. Voyons quel eft dans la fociété
en général , le vice de leur domination ;
& fi l'amour , tel qu'il eft peint fur le
Théâtre , contribue ou remédie au mal
que leur commerce peut caufer.
La fuite au Mercure prochain.
de Genève à M. d'Alembert,
J Fe
peu
E fuis convenu avec M. Rouffeau qu'il
reftoit encore au Théâtre François des
Comédies repréhenfibles du côté des
moeurs , & quoiqu'elles foient d'un ton
fi bas & d'unfi mauvais goût , que n'ayant
rien de féduifant , elles me femblent
dangereufes ; quoique je fois très -éloigné
de regarder tous ceux qui rient du tef
tament de Crifpin comme des fripons
dans l'ame ; il feroit bon , je l'avoue , de
bannir ce comique méprifable d'un théâtre
qui doit être l'école de l'honnêteté ?
Mais que ces défauts » foient tellement
inhérens à ce théâtre , qu'en voulant les
en ôter , on le défigure » c'eft de quoi
je ne puis convenir ; & je crois avoir bien
prouvé , que fans les filoux & les femmes
perdues , Moliere a fait d'excellentes Comédies.
Ainfi , quand il feroit vrai que
les Pièces modernes , plus épurées , n'au
D ij
76 MERCURE DE FRANCE.
roient plus de vrai comique , & qu'en inf
truifani beaucoup , elles ennuiroient encore
davantage la pureté des moeurs n'en feroit
pas la caufe. Les moeurs du Glorieux,
de la Métromanie , de l'Enfant prodigue ,
des Dehors trompeurs , du Méchant font
épurées ; & je ne puis croire que M. R. les
compare à d'ennuyeux Sermons . Quelles
font les Pièces morales qui nous ennuyent?
celles dont les Peintures font froides ,
les vers lâches , le coloris foible , les fentimens
fades l'intrigue languiffante
les caractères mal deffinés ; celles en deux
mots , dont le Comique manque de fel ,
ou le Sérieux de pathétique.
" ,
Le vice n'eft donc pas inhérent aux
moeurs de la Scène comique-françoiſe , à
moins que l'amour , comme le prétend
M. R. ne foit , même dans les perfonnages
vertueux , un exemple vicieux au
théâtre.
Que tout ce qui refpire la licence , que
tout ce qui bleffe l'honnêteté foit condamné
dans la peinture de l'amour ; il
n'eft perfonne qui n'y foufcrive.
Mais ce n'eft point là ce que M. R. reproche
à la Scène françoife , c'eft l'amour
décent , l'amour vertueux qu'il y attaque.
Ce qui acheve de rendre fes images
dangereufes , c'eft , dit-il , qu'on ne le
JANVIER. 1759. 77
voit jamais regner fur la Scène qu'entre
» des ames honnêtes... Les qualités de
»l'objet ne l'accompagnent point jufqu'au
» coeur ; ce qui le rend fenfible , intéref
» fant , s'efface... Les impreffions ver-
» tueufes en déguifent le danger , & don-
» nent à ce fentiment trompeur un nou-
» vel attrait par lequel il perd ceux qui
» s'y livrent... En admirant l'amour hon-
» nête , on fe livre à l'amour criminel.
Telle est l'opinion de M. R. Voyons
comment il la développe.
H
"
» Les Auteurs concourent à l'envi pour
» l'utilité publique à donner une nouvelle
énergie & un nouveau coloris à cette
paffion dangereufe , & depuis Moliere
» & Corneille , on ne voit plus réuffir au
» Théâtre que des Romans , fous le nom
» de Pièces dramatiques. » Athalie , Mérope
, l'Orphelin de la Chine , Iphigénie
en Tauride ont réuffi : eft-ce l'amour quien
a fait le fuccès ? Mais paffons fur ces
propofitions incidentes , & accordons à
M. R. que Britanncus , Alzire , Didon &
toutes les Tragédies où regne l'Amour ,
font des Romans , fans lui demander ce
qu'il entend par des Piéces dramatiques
, fi de tels Romans n'en font pas.
Une action régulière & intéreffante , où
l'une des plus violentes paffions de la Na-
1
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
F
ture , tient fans cefle l'âme des Spectateurs
agitée entre la crainte & la pitié ,
fera donc ce qu'il lui plaira. Mais fi l'Amour
y eft peint comme il doit l'être ,
terrible & funefte dans fes excès , refpectable
& touchant dans ce qu'il a d'honnête
, de vertueux , d'héroïque , ce Tableau
de l'Amour fera une leçon morale ;
fans en excepter Zaïre qui meurt , non
pas victime de l'Amour , mais victime de
fon devoir & des fureurs de la jalouſie ;
fans en excepter Berenice qui feroit tombée
, quoiqu'en dife M. R. fi Titus facrifioit
l'orgueil des Romains , tout injufte.
qu'il nous femble , au tendre & vertueux
Amour que nous reffentons avec lui . Comme
le fentiment de l'Amour n'eft pas toujours
violent & paffionné , qu'il fe modifie
felon les caractéres , que les épreuves
en font plus ou moins pénibles , fuivant
la fituation des perfonnages , & les inté
rêts qui lui font oppofés ; que ce fentiment
le plus naturel , le plus familier dans
tous les états , eft auffi le plus propre à
développer les vices , & à mettre le ridicule
en jeu la Comédie l'a pris dans la
Peinture de la vie commune , tantôt pour
objet principal , & tantôt pour premier
mobile . Voilà comment & pourquoi l'Amour
a été introduit fur nos deux Théâ
JANVIER. 1759.
tres eft-ce un bien , eft-ce un mal :
pour
les moeurs ? C'est ce qui reste à examiner.
L'ufage des Anciens eft un préjugé
contre nous : mais par - tout & dans
tous les tems le Théatre a dû fuivre
les Conftitutions nationales . Chez les
Grecs , la Tragédie étoit une leçon politique
: chez nous , elle eſt une leçon morale
, & ne peut , ni ne doit avoir rapport
à l'adminiſtration de l'Etat. Il n'est donc
pas étonnant que l'Amour qui n'avoit rien
de commun avec le Gouvernement d'Athènes,
n'y fût point admis au théâtre ; &
que ce même fentiment qui eft d'un fi'grand
poids dans nos moeurs , foit devenu le premier
reffort de la Scène tragique françoife.
Une difference non moins fenfible dans
les moeurs de la Société , dont la Comédie
eſtle tableau , y a fait fubftituer des femmes
libres & honnêtes aux Efclaves &
aux Courtifannes des Comiques Grecs &
Romains. Mais comment M. Rouffeau
trouveroit- il les honnêtes femmes placées
au théâtre ? Il trouve même indécent
qu'elles foient admifes dans la Société.
» Les Anciens , dit - il , avoient
» en général un très-grand refpect pour
» les femmes ; mais ils marquoient ce
reſpect , en s'abſtenant de les expoſer
au jugement du Public , & croyoient
30
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
» honorer leur modeftie , en fe taifant fut
» leurs autres vertus. Chez nous au con-
» traire , la femme la plus eftimée , eſt
» celle qui fait le plus de bruit , qui parle
» le plus , qu'on voit le plus dans le mon-
» de , & c.
Il me femble que M. Rouffeau n'a ni
compté ni pefé les voix ; & après tout ,
ces paralleles vagues, ces tableaux de fantaifie
ne prouvent que l'art & le talent du
Peintre . Confidérons les chofes en ellesmêmes
, & tâchons d'y faifir le vrai.
Dans tous les Etats , où les Citoyens
font admis à l'adminiſtration de la
République , il eft naturel que les
femmes foient éloignées de la Société
des hommes , & reléguées dans l'obfcurité.
La guerre , les confeils , les négociations
, le commerce , les fonctions pénibles
du Gouvernement élevent l'orgueil
des hommes au-deffus des foins de la
galanterie
& des inquiétudes de l'amour.
Comme ils ont feuls la force d'agir , ils
s'attribuent à eux feuls la fageffe de délibérer
; & jaloux du droit de gouverner ,
ils n'y inftruisent que leurs femblables .
Pour expliquer comment les femmes
ont été d'abord éloignées de l'adminiftration
publique , il n'eft donc pas befoin
d'attribuer aux hommes un fçavoir & des
JANVIER. 1759 .
81
talents qui leur foient propres : il fuffic
de remonter à l'inftitution des gouvernements.
La premiere concurrence pour
l'autorité fut décidée à coup de poing :
la feconde , à coup de malue ; enfuite
vinrent la hache & l'épée ; & dans cette
maniere de régler les droits , il est clair
que les femmes n'avoient rien à prétendre
Or , comme dans un Etat républicain ,
tout homme participe au gouvernement
ou aſpire à y participer, notre fexe y conferve
avec foin fon ancienne prérogative.
Mais dans un Pays où les Citoyens
fous l'autorité d'un Monarque , & fous la
tutelle des Loix , ne tiennent à la Conftitution
politique , que par le droit de propriété
, & par le tribut d'obéiffance ; où
perfonne n'influe ſur l'adminiſtration de
l'Etat , qu'autant qu'il y eft appellé ; où
l'homme privé ne peut rien ; où chacun
vit pour foi & pour un certain nombre de
fes femblables , felon fes affections , plus
ou moins étendues , fans autre foin que
de contribuer , autant qu'il eft en lui , aux
douceurs de la Société : dans cet état ,
´dis-je , il eſt naturel que les femmes foient
admiſes à ce concours paiſible de devoirs
officieux , pour y établir l'harmonie , pour
adoucir les moeurs des hommes naturelment
féroces , pour tempérér en eux cette
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
indocilité fuperbe qui s'indigne du frein
des Loix en un mot , pour cultiver &
nourrir dans leur âme , l'amour de la
paix & de l'ordre , qui eft la vertu de leur
condition.
Il feroit mieux , peut-être , que chacun
, avec fa compagne , vécut dans fa
maifon au milieu de fes enfans , mais
ces moeurs ne peuvent fubfifter que chez
un Peuple attaché au travail par le befoin.
La richeffe invite à l'oifiveté ; celleci
à la diffipation : le cercle de la fociété
s'étend ; & les hommes y appellent
les femmes. Mahomet , pour engager
les Mufulmans à vivre chacun chez
foi , fut obligé de leur donner un Serrail
& de leur en confier la garde . Ailleurs,
la jaloufie tient les femmes captives
mais les moeurs en font plus farouches
fans être plus pures , & il vaut encore
mieux fe difputer le coeur des femmes
à coup d'oeil , qu'à coup de poignard.
Cependant les hommages que nous
leur rendons nous dégradent , nous aviliffent
aux yeux de M. Rouffeau , & c'eſtlà
furtout ce qui caufe fon déchaînement
contre les Pièces de Théâtre où
l'Amour domine.
» L'Amour eſt le régne des femmes ,
» dit-il ; un effet naturel de ces fortes de
JANVIER . 1759.
83
Piéces eft donc d'étendre l'empire du
»fexe. Penfez-vous , Monfieur , deman-
» de-t-il à M. d'Alembert , que cet or--
» dre foit fans inconvénient , & qu'en
» augmentant avec tant de foin l'afcendant
» des femmes , les hommes en foient
» mieux gouvernés ? Il peut y avoir, pour-
» fuit-il , dans le monde , quelques fem-
»mes dignes d'être écoutées d'un hon-
» nête-homme, mais eft- ce d'elles en géné-
» ral qu'il doit prendre confeil , & n'y
» auroit- il aucun moyen d'honorer leur
"fexe fans avilir le nôtre » ? Prendre
confeil d'une femme , c'eft avilir notre
fexe I eft donc bien établi dans l'opinion
d'un Philofophe , que la fupériorité
nous eft acquife en fait de prudence
? Je le fouhaite , mais j'en doute encore.
» Le plus charmant objet de la Na-
» ture , le plus digne d'émouvoir un coeur
» fenfible & de le porter au bien , eft ,
» je l'avoue , une femme aimable & ver-
>> tueufe ; mais cet objet célefte où fe
>> cache-t-il ? "
M. Rouffeau , felon fes principes
trouve fi peu d'hommes de bien ! Il n'eft
pas étonnant qu'il trouve fi peu de femmes
vertueufes , furtout d'après les moeurs
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
des Peuples qui vivoient il y a trois mille
ans.
و د
» Il n'y a pas de bonnes moeurs pour
» les femmes , hors d'une vie retirée &
domeftique... Rechercher les regards
» des hommes , c'eft déjà s'en laiffer cor-
» rompre, & toute femme qui fe montre,
fe deshonore... Une femme hors de fa
»maifon , perd fon luftre , & dépouillée
» de fes vrais ornements elle ſe montre
» avec indécence .
Or chez nous toutes les femmes fe
montrent ; elles font donc toutes deshonorées
toutes celles qui ont de la beauté
font bien-aiſes qu'on s'en apperçoive ;
les voilà donc déjà corrompuës : aucune
d'elles ne fe renferme dans l'intérieur de
fon domestique ; il n'y a donc pas de
bonnes moeurs pour elles . De là nos feftins
, nos promenades , nos affemblées ,
ainfi que le bal que M. Rouſſeau veut
inftituer à Genêve , font les rendés -vous
du deshonneur & les fources de la corruption.
En un mot , toute femme qui
s'expofe en Public eft une femme fans
pudeur , la perte de la pudeur entraîne
celle de l'honnêteté qui eft l'âme des
bonnes moeurs ; nos femmes vivent en
Public , elles n'ont par conféquent ni pudeur
, ni honnêteté , ni vertu. Le raiſonJANVIER.
1759 . 85
nement eft fimple , & il n'en falloit pas
davantage pour prouver qu'un fpectacle
qui nous diſpoſe à les aimer , eſt un ſpectacle
pernicieux. Cependant M. Rouſſeau
ne croit pas cet argument fans replique : il
s'en fait une , mais il a foin de la choifir facile
à détruire. Il fuppofe qu'on lui répond
que la pudeur n'eft rien , & il s'attache à
prouver que la pudeur eft infpirée aux
femmes par la nature. Je le crois , je fuis
perfuadé que l'attaque eft le rôle natu rel
de l'homme , & la défenſe celui de - la
femme ; & quoique la raifon très-fenfible
qu'en donne M. Rouffeau , ait pu ne
venir que par réfléxion , quoique la difpofition
habituelle des deux fexes n'engage
les femmes qu'à nous attendre, fans
leur faire une loi de nous réfifter ; quoique
cette retenue , qui n'eft qu'une dó
cence paffive , ne rempliffe pas l'idée que
nous avons de la pudeur , & que par
conféquent la preuve de M. Rouffeau foit
infuffifante contre ceux qui veulent que la
pudeur qui réfifte , foit une vertu factice
& un devoir de convention ; ce n'eſt pas
là ce que je prétends. La pudeur naturelle
interdit-ellle aux femmes la fociété.
des hommes ? voilà ce que je nie , & ce
que M. Rouffeau ne prouvera jamáis. Il
Lemble que pour elles vivre avec les hom86
MERCURE DE FRANCE.
mes, ou s'abandonner aux hommes, foient
fynonymes , & qu'à fon avis , il ne foit
pas poffible de nous réfifter fans nous
fuir. Qu'un Petit -Maître le dife , à la
bonne heure ; mais un Philofophe peutil
le penfer ? La Société , fans doute , a
multiplié les Loix de la pudeur , & quelque
capricieux que foit l'ufage , le fexe
doit s'y conformer : mais dans ce qui n'eſt
pas prefcrit par la Nature , la pudeur d'un
Pays n'eft pas celle d'un autre. Chez les
Grecs , l'ufage défendoit aux femmes de
fe montrer en public : chez nous l'uſage
les y autorife.
Ór , celle-là eft honnête & décente
qui obferve ce que lui prefcrit la pudeur ,
l'honnêteté , la décence des moeurs du
Pays qu'elle habite. Il n'y a d'inſtitution
naturelle, que le devoir de la réſiſtance, ou
plutôt l'interdiction de l'attaque , tout le
refte varie fuivant les lieux & les tems.
M. Rouffeau fera donc obligé de nous
renvoyer aux preuves de fait. » Je fçais
qu'il regne en d'autres Pays des Cou-
» tumes contraires : mais voyez auffi ,
» dit-il, quelles moeurs elles ont fait naître.
Je ne voudrois pas d'autre exemple pour
ور
و ر
» confirmer mes maximes. Il eft facile
de faire la fatyre de nos moeurs ; & cent
exemples vicieux pris fur un million de
JANVIER. 1759 .
87
Citoyens , feroient un tableau épouvantable
de la Ville de l'Univers la mieux policée
, après l'immenfe Capitale des fages
& induftrieux Chinois . Mais fur l'atticle
de la galanterie & de l'amour , faut- il
avouer ce que je penfe des moeurs les plus
licencieufes de Paris ? Que M. Rouffeau
fe rappelle fes Pigeons. » La blanche Co-
» lombe va , fuivant pas à pas fon bien-
» aimé , & prend chaffe elle-même auffi-
» tôt qu'il fe retourne. Refte-t- il dans
» l'inaction ; de légers coups de bec le
» réveillent s'il fe retire, elle le pourfuit :
» s'il ſe défend , un petit vol de fix pas
» l'attire encore : l'innocence de la Na-
» ture ménage les agaceries & la molle
» réfiftance , avec un art qu'auroit à peine
» la plus habile Coquette. » Hé bien
Monfieur , les Coquettes ont à- peu- près
eet art-là : vous ne voyez dans cette image
charmante , rien de bien pernicieux
au monde ; & un peuple de Pigeons avec
ces moeurs , vaut bien un peuple de
Vautours ? Quand même à la coquetterie
des Colombes , fe mêleroit un peu d'inconftance
, ce feroit encore un jeu de la
Nature , dont vos yeux feroient égayés.
C'eft ce que je voulois vous faire obferver
en paffant : mais revenons aux principes
de l'honnêteté qui prefcrit d'autres moeurs
88 MERCURE DE FRANCE.
aux femmes , & en défavouant la conduite
de celles , dont la Colombe' eft l'image
, voyons fi vous n'êtes pas injuſte
d'envelopper tout le fexe dans un mépris
univerfel.
Vous êtes indigné qu'au Théâtre une
femme penfe & raifonne , qu'on lui donne
un efprit ferme , une âme élevée , des
principes & des vertus ? Et fi les femmes
s'offenfoient qu'on mît au Théâtre des
Héros & des Sages , les croiriez- vous
moins fondées ? A votre avis , ces modèles
font- ils plus communs parmi nous ?
» Les imbécilles Spectateurs vont , dites-
»vous , apprendre d'elles ce qu'ils ont
pris foin de leur dicer. » Et à qui ,
Monfieur , n'a-t- on pas dicté fa leçon ?
En naiffant , fçavions - nous la nôtre ?
» Parcourez la plupart des Piéces mo-
» dernes , c'eſt toujours une femme qui
» fçait tout , qui fait tout ; la bonne eſt
» fur le Théâtre , & les enfants font au
» parterre.
ود
}
Quand on met au Théâtre Didon , Sémiramis
, Elizabeth , il faut bien fuppofer
qu'elles fçavoient quelque chofe : ces
femmes- là n'étoient pas des enfants .
Quand on peint des femmes bien nées ,
il faut bien qu'elles aient des principes
d'honnêteté , de vertu , d'humanité la
JANVIER. 1759 . 89
Nature leur tient , je crois , le même langage
qu'à nous. Le monde leur donne
les mêmes connoiffances ; & il eft vraifemblable
qu'elles l'étudient avec d'autant
plus d'attention , qu'elles font moins
préoccupées : l'Amour regne au Théâtre ,
il faut bien qu'elles y regnent , & qu'elles
exercent fur la Scène le même empire
que dans la fociété. Eft- ce un mal : Nous
le verrons. A l'égard des leçons qu'elles
donnent au Parterre, fi ces leçons peuvent
être utiles, elles n'en font que plus goutées ;
& je ne connois que vous feul parmi
les hommes , qui croyiez en être avili.
M. Rouffeau ne peut fe perfuader qu'une
femme foit fon égale ; demandons-lui
donc enfin quels font les talents de l'efprit,
& les qualités du coeur dont la Nature a
doué l'homme , à l'exclufion de la femme
quels font les vices qu'elle a effentiellement
attaché à ce fexe , les délices
du nôtre : quels font les piéges qu'elle
nous cache fous les fleurs de la beauté ?
» Les femmes en général n'aiment aucun
» art , ne ſe connoiffent à aucun . » Ce
feroit-là un bien petit mal : cependant
files femmes étoient naturellement privées
du fentiment du beau , elles pourroient
l'être du fentiment du vrai , du
jufte & de l'honnête ; & cette propofigo
MERCURE DE FRANCE.
tion jettée en l'air peut tirer à conféquence.
Que M. Rouffeau nous dife donc
s'il a pris cette opinion dans l'étude de
l'organifation phyfique , ou dans le commerce
du monde. Les femmes ont-elles
les organes moins délicats que nous , le
coup d'oeil ou l'oreille moins jufte , le
fentiment en général plus lent ou plus
confus ? Quelle eft la faculté que nous
avons & qu'elles n'ont pas , pour gouter
la Peinture ou la Sculpture , la Mufique
ou la Poefie ? Eft-ce l'exercice & l'étude
qui leur manquent ? Il s'enfuit que nous
avons fur elles , à cet égard , l'avantage
de l'éducation : mais fi M. Rouffeau avoit
-
été moins éloigné par fes principes du
commerce du monde & des femmes , il
en auroit vû beaucoup qui ont acquis par
elles mêmes , les lumieres qu'on leur
envioit. Je vais plus loin , & j'établis en
fait que , fi l'on compare l'éducation des
femmes avec la nôtre , les foins que l'on
prend de prolonger leur enfance, & de hâter
en nous l'ufage de la raifon , l'obscurité
où l'on tâche de retenir leur âme captive,
& les lumieres qu'on ne ceffe de répandre
dans nos efprits ; d'un autre côté , fi l'on
fait attention que , dès que leur intelligence
& leur goût ont la liberté de
prendre l'effor , plufieurs nous atteignent,
JANVIER. 1759.
quelques - unes même nous paffent , fans
y prétendre & en fe jouant ; on conclura
que les femmes en général naiffent avec
des diſpoſitions aſſez heureuſes au fçavoir
& aux talents dont Monfieur Roufſeau
fait notre partage. Tout ce qui n'exige
qu'une raifon faine , un efprit droit &
une fenfibilité modérée , leur eft donc au
moins commun avec les hommes . Je le
dis à propos des Arts, je le dirai même par
rapport aux chofes les plus férieufes de
la vie ; & une multitude d'hommes qui
nefont ni complaifants ni paffionnés, l'attefteront
avec moi.
» Mais ce feu célefte qui échauffe &
» embraſe l'âme , ce genie qui confume
» & dévore , cette brulante éloquence ,
ces tranfports fublimes qui portent leur
» raviffement jufqu'au fond des coeurs ,
» manqueront toujours aux écrits des fem-
" mes. " Si cela eft , elles en font moins
capables des fortes productions du génie :
mais tout cela eft- il effentiel au goût des
Arts Tout cela eft- il relatif aux moeurs
de la Société , qui eft l'objet de notre difpute
Faut- il être un Boffuet , un Milton ,
pour être bon Citoyen , bon parent , bon
ami ? Où font même parmi les hommes
les génies brulants dont vous nous parlez
? En voulez-vous former une Ré92
MERCURE DE FRANCE.
publique Qui les gouverneroit , bo
Dieu ? Le monde moral feroit un maga
fin à poudre .
» Les écrits des femmes font tous
» froids & jolis comme elles. Ils auron
» tant d'efprit que vous voudrez , jamais
d'âme. Ils feront cent fois plutôt fen-
» fés que paffionnés : elles ne fçavent n
» fentir ni décrire l'amour même. Lafeul
Sapho , que je fçache , & une autre,
» méritent d'être exceptées.
33
33
Que les écrits des femmes ne foient pas
paffionnés , la pudeur feule peut en être la
caufe : que M. Rouffeau & moi en ayons
peu connu qui fçachent décrire & fentir
l'amour ; c'eft un malheur particulier , qui
eft peut-être fans conféquence. Cependant
, s'il arrivoit que chacun pût dire
comme M. Rouffeau , qu'il connoît deux
femmes , Sapho & une autre , qui méritent
d'être exceptées , il fe trouveroit au
bout du compte , autant de femmes capables
de décrire & de fentir l'amour , qu'il
y auroit eu d'hommes capables de l'inf
pirer : & fi M. Rouffeau a trouvé une feconde
Sapho , il ne peut , avec bienséance,
difputer le même avantage à perfonne.
Mais , fuppofons que le fentiment foit
plus foible dans les femmes que dans les
hommes , que leurs écrits , & par conféJANVIER.
1759. ༡༣
quent , leurs caractéres foient plus fenfés
que paffionnés , eft-ce à M. Rouffeau
qui connoît fi bien le danger des paffions ,
à regarder cette froideur comme un vice?
Qu'il s'accorde enfin avec lui-même , &
qu'il nous dife , fi un naturel paffionné
lui femble préférable à un caractére
moins fufceptible de mouvements impétueux
? Si la vertu s'exerce à tempérer
dans les hommes cette fougue, cette véhémence
de fentiments que les femmes n'ont
pas , la vertu ne fait donc en eux , que
te qu'a fait la Nature en elles. Ce font les
paffions qui troublent l'ordre : les femmes
eduites à des affections tranquilles , feroient
donc le fexe le plus fléxible à la régle
, le plus docile aux loix de la Société ;
& par conféquent , elles feroient faites
pour en être les liens.
Si donc la nature n'a pas interdit aux
femmes d'être raisonnables , ſenſibles ,
honnêtes , vertueufes , fi elle leur a donné
une âme comme à nous , mais plus
calme , plus modérée ; de quel droit , fur
quel rapport , d'après quel examen affurez-
vous qu'elles abufent de tous ces dons
& qu'elles les tournent à leur honte ?
L'homme eft né bon , dites-vous , & fous
cenom fans doute vous comprenez la
femme . Vous avouez qu'il peut y avoir
94 MERCURE DE FRANCE.
quelque femme aimable & vertueufe.,
mais vous demandez où elle fe cache ?
C'est vous , Monfieur , qui vous cachez à
elle ; & cette question , qui feroit accablante
de la part d'un homme répandu
dans le monde , ne prouve rien , ne vous
déplaife , de la part d'un Philofophe folitaire.
Vous l'avez vu de fi loin, Monfieur ,
ce monde que vous méprifez !
و ر
Cependant la douceur , la moleffe du
caractere des femmes fe communiquent
aux moeurs des hommes. » Ce fexe plus
» foible , hors d'état de prendre notre
» maniere de vivre trop pénible pour lui ,
» nous force de prendre la fienne trop
» molle pour nous , & ne voulant plus
»fouffrir de féparation , faute de pou-
» voir fe rendre hommes , les femmes
» nous rendent femmes. »>
ور
و ر
»
M. Rouffeau n'entend pas qu'elles nous
otent les fentimens du courage & de
l'honneur. Les femmes , dit - il , ne
» manquent pas de courage , elles préfe-
» rent l'honneur à la vie : l'inconvénient
» de leur fexe eft de ne pouvoir fuppor-
» ter les fatigues de la guerre & l'intem-
» périe des faifons. C'est donc cette foibleffe
qu'elles nous communiquent ſelon
M. Rouffeau. » Or , dit- il , cet inconvé-
» nient qui dégrade l'homme , eft tresJANVIER.
1759 . ༡༨
grand partout ; mais c'eft furtout dans
» les Etats , comme le nôtre , ( il parle
de Genêve ) qu'il importe de le préve-
» nir. Qu'un Monarque gouverne des
» hommes ou des femmes , cela lui doit
» être affez égal , mais dans une République
il faut des hommes. » C'est- àdire
, dans fon fens , des corps affez bien
conſtitués pour réſiſter aux fatigues de la
guerre & à l'intempérie des faifons. Encore
une fois , M. Rouffeau fe croit-il à.
Lacédémone ? N'eft-il pas fingulier que
l'on s'échauffe l'imagination au point
d'appliquer ſérieufement les principes de
Lycurgue à une Ville commerçante , induftrieufe
& paifible , qui ne peut être
que cela ? Hé Monfieur ! fi l'équilibre qui
fait fa fureté , venoit à fe rompre , pour
le coup c'eſt bien à Genêve qu'il feroit indifferent
d'être peuplée d'hommes ou de
femmes. Qu'une République entourée de
Républiques rivales & toujours prêtes à
l'accabler , s'exerce fans relâche à défendre
fa liberté menacée , qu'elle renonce
à tous les Arts , pour ne s'occuper que
de l'art de combattre , qu'elle endurciffe
par une difcipline auftere les moeurs de
fesCitoyens , dont elle fe fait un rempart
: c'eft une néceffité cruelle mais indifpenfable
, & la férocité guerriere en96
MERCURE DE FRANCE.
tre dans fa conftitution : Telle fut Sparte ;
mais eft-ce là Genêve ? Qu'on y joue ,
qu'on y danfe , puifque vous le voulez ,
qu'on y donne des fêtes ou des fpectacles
, qu'on y vive avec les femmes ou
fans les femmes , pourvu que l'induſtrie .
& le négoce y foient en vigueur , &
que la police y foit vigilante & févere ;
les fondemens de votre liberté n'en feront
ni plus forts ni plus foibles . La force
de Genêve n'eft pas dans fon fein. Mais
vos vues ne ſe bornent pas aux moeurs de
cette République ; & quoique vous difiez
qu'il eft égal à un Monarque de com-.
mander à des hommes ou à des femmes
, attendu qu'il peut avoir trois fois
plus de femmes qu'il n'en faut pour fe
battre , afin de facrifier les deux autres.
tiers aux maladies & à la mortalité. Cette
ironie , affez amere, ne donne le change
à perfonne. Vous avez raifon : c'eft un
grand mal pour un Peuple belliqueux de
n'être pas auffi robufte que brave ; &
c'est là , nous l'avouons , le défavantage
de tous les Peuples qui , nourris fous un
ciel doux , n'ont pas été endurcis dès l'enfance
aux travaux de cet Art deftructeur,
l'unique métier des Romains. Mais vous
attribuez ici au commerce des femmes ,
ce qui a des cauſes bien plus réelles.
Vous
JANVIER 1759. 97
Vous ne prétendez pas fans doute que
les femmes amolient le Laboureur &
l'Artifan , ni que le Peuple de nos Villes
& de nos campagnes foit énervé par les
délices d'une vie oifive & voluptueufe.
C'eft de là cependant que l'on tire nos
Soldats , & c'eft le Soldat qui fuccombe
aux travaux d'une guerre cloignée & à
l'inclémencé d'un ciel étranger. Les inconvénients
du luxe n'en font pas moins
réels ; mais attendez -vous des hommes
qu'ils fe bornent aux premiers befoins de la
vie;tandis que les fuperfluités voluptueuſes
lesfollicitent de toutes parts ? Vous voyez
que Licurgue lui-même , pour fermer au
luxe l'entrée de fa République , fut obligé
d'en écarter tous les moyens de s'enrichir.
Les femmes ne font rien à cela :
tout le vice eft dans les richeffes;mais ces
ticheffes ont d'autres avantages , & quoiqu'en
dife la Philofophie , il n'y a point
d'état fur la terre qui ne tâche d'augmenter
les fiennes ; il n'y en aura jamais aucun
qui s'avife de les enfouir.
Du refte , que le climat , les richeffes ,
ou les femmes amoliffent la férocité d'un
Peuple ardent & courageux , & lui êtent
la faculté de porter la défolation & le
ravage chez les Nations étrangeres, en lui
dauffant la bravoure,la vigueur & l'activité
E
98 MERCURE DE FRANCE.
dont il a befoin pour fa propre défenſe ;
Que ce Peuple invincible dans fes frontieres
, y foit comme repouffé par la Nature
, dès qu'il en fort les armes à la main ;
eft-ce à un Philofophe à le regarder comme
un mal Je pardonnerois tout au
plus ce langage au flatteur d'un Roi
Conquérant.
2
Les femmes nous rendent femmes : c'est
donc à dire, dans votre fens, qu'elles nous
rendent moins paffionnés , plus doux
plus fenfés , plus humains . Elles ne nous
infpirent pas cette éloquence brulante
qui convenoit à la tribune , mais elles
nous enfeignent cette éloquence perfuafive
& conciliatrice qui convient à la fociété
; & le don de gagner les coeurs eft
fans comparaifon plus réel & plus infaillible
que le talent de les fubjuguer.
Elles affoibliffent en nous l'ardente foif
du fang & la fureur du brigandage ;
mais elles nourriffent dans nos ames l'amour
de l'honneur & l'émulation de la
gloire. Un homme flétri par une lâcheté
n'ofe plus paroître à leurs yeux ; & fi l'on
interrogeoit les coeurs, on verroit qu'elles
ne font pas oubliées dans la harangue
intérieure qu'un jeune Guerrier fe fait à
lui-même quand il marche à l'ennemi.
A l'égard des avantages d'une fevere
JANVIER. 1759. 99
difcipline ; qu'on en faffe un devoir
effentiel , qu'on y attache l'honneur militaire
, que la négligence de ce devoir
foit un obftacle invincible à l'avancement
, & qu'on obferve furtout avec une
exacte équité des diftinctions glorieufes
pour les uns & humiliantes pour les autres:
ofe répondre que les hommes ne feront
pas foufferts parmi les femmes au mo→
ment où le devoir & l'honneur les appelleront
aux drapeaux.
La vérité fimple eft que les femmes
contribuent à faire aimer au militaire les
plaifirs de la paix , fans les dégouter des
travaux de la guerre ; que du fein de l'amour
même , elles les envoyent aux combats
, & que le defir de leur plaire eft en
eux un nouveau principe d'émulation &
de valeur. Voyons quel eft dans la fociété
en général , le vice de leur domination ;
& fi l'amour , tel qu'il eft peint fur le
Théâtre , contribue ou remédie au mal
que leur commerce peut caufer.
La fuite au Mercure prochain.
Fermer
Résumé : SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve à M. d'Alembert.
Dans sa lettre à M. d'Alembert, M. Rouffeau critique les comédies modernes au Théâtre Français, malgré son admiration pour les œuvres de Molière. Il regrette le manque de comique et l'ennui des pièces contemporaines, ainsi que la représentation trop décente de l'amour, qui pourrait encourager des comportements amoraux. Il compare les tragédies grecques, axées sur la politique, aux tragédies françaises, centrées sur l'amour et la morale. Rouffeu aborde également la question des rôles des femmes dans la société. Il note que les femmes sont exclues des affaires publiques dans les républiques mais peuvent adoucir les mœurs masculines dans les monarchies. Il critique Jean-Jacques Rousseau, qui prône l'exclusion des femmes de la vie publique pour préserver leur vertu. Rouffeau affirme que la participation des femmes à la vie publique n'entame pas leur pudeur ni leur vertu. Il soutient que les femmes possèdent des dispositions naturelles pour le savoir et les talents, mais sont privées des opportunités éducatives nécessaires. Selon lui, les femmes, grâce à leur nature calme et modérée, seraient mieux adaptées pour maintenir l'ordre social et les lois. Le texte examine les opinions de Rousseau sur l'influence des femmes, qui adoucissent les mœurs des hommes mais les rendent moins aptes à la guerre. Rousseau craint que cette influence ne nuise à la défense de la liberté. Rouffeau conteste cette vision, affirmant que les femmes possèdent du courage et préfèrent l'honneur à la vie, bien qu'elles ne supportent pas les fatigues de la guerre. Il attribue l'affaiblissement des peuples au luxe et aux richesses plutôt qu'à l'influence des femmes. Les femmes sont décrites comme apportant douceur, sensibilité et humanité, inspirant une éloquence persuasive et conciliatrice essentielle à la société. Leur rôle dans les moments de courage et de bravoure des guerriers est reconnu. Le texte souligne que les femmes peuvent rendre les plaisirs de la paix attrayants sans détourner les soldats de leurs devoirs. Il invite à examiner les effets de la domination féminine et de l'amour sur les comportements et les valeurs militaires, avec une suite prévue dans le prochain Mercure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
1652
p. 74-124
SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve sur les Spectacles.
Début :
La plupart des disputes philosophiques ne sont que des disputes de mots. [...]
Mots clefs :
Amour, Jean-Jacques Rousseau, Âme, Théâtre, Homme, Honnête, Nature, Moeurs, Spectacle, Coeur, Vertueux, Vertu, Hommes, Vice, Caractère, Pudeur, Femme, Comédien, Tendre, Plaisirs, Sentiment, Spectacles, Aimer, Société, Zaïre, Crime, Inspirer, Sentiments, Désirs, Femmes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve sur les Spectacles.
SUITE de la Lettre de M. Rouffeau de
Genêve fur les Spectacles .
LA plupart des difputes philoſophiques
ne font que des difputes de mots.
Nous qui cherchons la vérité de bonne
foi, commençons par nous bien entendre.
Il s'agit de l'Amour que M. Rouffeau condamne
au Théâtre. Quelle eft d'abord
l'idée qu'il attache , à ce nom d'Amour ?
Il y a un amour phyfique répandu dans
la Nature , & qui en eft l'âme & le foutien.
Voyons ce qu'en penfe M. Rouffeau.
JANVIER. 1759. 75
و و
20
">
و د
» Si En faifant l'éloge de la pudeur.
» les deux Séxes , dit-il , avoient égale-
" ment fait & reçu les avances , le plus
doux de tous les fentimens eût à peine
» effleuré le coeur humain , & fon objet
eût été mal rempli. L'obftacle apparent
qui femble éloigner cet objet , eft au
»fond ce qui le rapproche : les defirs
voilés par la honte n'en deviennent
que plus féduifants ; en les gênant la
pudeur les enflamme . Ses craintes , fes
» détours, fes réferves, fes timides aveux,
» fa tendre & naïve fineffe difent mieux
» ce qu'elle croit taire que la paffion ne
T'eût dit fans elle. C'eft elle qui donne
» du prix aux faveurs , & de la douceur
» aux refus le véritable amour poflede
» en effet ce que la pudeur lui difpute.
» Ce mêlange de foibleffe & de modeſtie
» le rend plus touchant & plus tendre.
» Moins . il obtient , plus la valeur de ce
qu'il obtient , augmente ; & c'eft ainfi
qu'il jouit à la fois & de fes privations
» & de fes plaifirs.
»
3 A
Je défie tout le talent des Actrices ,
tout le manége des Coquettes , de rendre
l'amour plus féduifant que ne fait
ici la pudeur. Si l'amour phyfique étoit
un mal , la pudeur feroit donc la plus
redoutable de toutes les enchanterelles ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
& le morceau charmant que je viens de
tranfcrire , la plus pernicieufe de toutes
les leçons.
Or , felon M. Rouffeau , la pudeur eſt
non feulement une vertu , mais la premiere
vertu d'une femme : fans la pudeur
une femme eft coupable & dépravée. L'amour
que la pudeur enflamme , qu'elle
rend plus touchant & plus tendre , eft
donc un bien : nous voilà d'accord. Encore
quelques-unes de fes maximes ; c'eſt
m'embellir que de le citer .
Le plus grand prix des plaifirs eft
» dans le coeur qui les donne : un vérita-
» ble amant ne trouveroit que douleur ,
rage & défeſpoir , dans la poffeffion
» même de ce qu'il aime , s'il croyoit n'en
→ point être aimé. Vouloir contenter infolemment
fes defirs , fans l'aveu de celle
» qui les fait naître , eft l'audace d'un Sa-
» tyre ; celle d'un homme eft de fçavoir
» les témoigner fans déplaire , & les rendre
intéreſſants ; de faire enforte qu'on
les partage ; d'affervir les fentimens
avant d'attaquer la perfonne . Ce n'eft
pas affez d'être aimé : les defirs partagés
ne donnent pas feuls le droit de
les fatisfaire ; il faut de plus le confentement
de la volonté le coeur ac
corde en vain ce que la volonté refuſe,
:
JANVIER. 1759.
» L'honnête homme & l'Amant s'en abftient
même quand il pourroit l'obtenir.
» Arracher ce confentement tacite , c'eft
» ufer de toute la violence permife en
» amour : le lire dans les yeux , le voir
» dans les manieres malgré le refus de
» la bouche , c'eft l'art de celui qui fçair
» aimer : S'il achève alors d'être heureux ,
» il n'eſt pas brutal , il eft honnéte . Il
» n'outrage point la pudeur , il la ref-
"pecte , il la fert ; il lui laille l'hon-
» neur de défendre encore ce qu'elle eût
peut-être abandonné.
Ovide & Quinault ne difoient pas
mieux , & le Théâtre n'eut jamais de plus
indulgente morale. D'après ces principes ,
j'ofe affurer M. Rouffeau que l'amour
honnête eſt l'amour à la mode , qu'il y
a peu de Satyres dans le monde , & que
c'eft précisément felon fa méthode qu'on
y achève d'être heureux .
Mais cet amour innocent , dans l'état
de fimple nature , peut ne l'être pas dans
la conftitution actuelle des chofes : il
y
a même des circonftances où il eſt puni
par les Loix , comme crime de féduction
; il ne feroit donc pas prudent de
s'en tenir à cette régle. M. Rouffeau
reconnoît dans les fentimens de l'homme
en fociété , une moralité incon-
· D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
nue aux bêtes ; & quoiqu'il fût aifé
de trancher toute difficulté , en rejettant,
comme lui , l'impertinent préjugé des conditions
, & toutes les conventions de la
même espéce ; en donnant pour raifon
de ce qu'on appelle licence , Ainfi l'a
voulu la Nature , c'est un crime d'étouffer
fa voix ; quoiqu'il n'y ait pas de libertinage
qu'on ne pût juftifier en difant comme
lui , La Nature a rendu les femmes
craintives afin qu'elles fuyent , & foibles
afin qu'elles cédent , en un mot , quoique,
pour combattre M. Rouffeau , il fuffit
peut- être de l'oppoſer à lui-même ; je ne
profiterai pas de l'avantage que me donne
le peu d'accord que je crois voir entre
fes maximes. Je reconnois donc , de
bonne foi , que les inftitutions naturelles
doivent fe plier aux régles établies
entre les hommes ; & que ce qui étoit
bon dans les bois , peut être mauvais
dans nos Villes. Ainfi je vais confidérer
l'amour dans fes relations politiques &
morales , & voir en quoi le Théâtre qui
le favorife eft nuifible à la Société.
D'abord , obfervons dans l'Amour des
fentiments très-diftincts , qu'il eft bon de
ne pas confondre. S'il n'y avoit que ce
que M. Rouffeau appelle modeftement
les defirs du coeur , l'Amour feroit un
JANVIER. 1759. 79
mouvement paffager & périodique , comme
tous les befoins , & tel que M. Rouffeau
nous l'a fait remarquer lui -même
dans l'Homme Sauvage.
Cet Amour infpiré par la Nature ,
n'eft honnête dans les moeurs de la Société
qu'autant qu'il fe méle confufément ,
& comme à notre infçu , à des fentiments
plus purs & plus nobles : ces fentiments
font l'eftime , la bienveillance ,
la douce & tendre intimité ; d'où résulte
la complaifance de foi-même dans un
objet de prédilection auquel on attache
fon être. Quand l'affection et mutuelle
& au même degré , c'eſt l'union la plus
étroite , c'est le plus parfait accord qui
puiffe régner entre deux êtres fenfibles ;
c'est enfin , s'il eft permis de le dire , la
transfufion & la coéxiftence de deux âmes.
Cependant on abufe de tout. Examinons
comment les exemples de cette
union fi délicieufe & fi pure , peuvent
être pernicieux.
> le
J'avoue d'abord que l'Amour , dans
la plupart des hommes n'eft que
defir naturel , fans aucune trace de moralité.
J'avoue que cet Amour et plus
commun dans les Villes opulentes &
peuplées ; j'avouërai même , fi l'on vent ,
qu'il régne à Paris autant & plus qu'en
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
>
aucun lieu du monde. Eft- ce au Spectacle
qu'il faut l'attribuer : L'Amour vertueux
eft , comme je l'ai dit un fentiment
compofé du Phyfique & du Moral
; mais dans lequel celui-ci domine.
Ce mêlange ne fe fait dans l'âme que
lentement & par degrés l'eftime , la
confiance l'amitié ne s'infpirent pas
d'un coup d'oeil . Or , fi des plaifirs faciles
préviennent le defir naiffant , s'il
n'a qu'à fe manifefter pour être comblé
fans obftacles , l'Amour ne fera dans
l'homme en fociété , que ce qu'il eſt dans
l'Homme Sauvage : c'eft ce qui arrive
partout où régnent l'opulence & le luxe.
Et c'est ainsi que le germe de l'Amour
vertueux eft étouffé dans l'âme des hommes
, quelquefois même avant la faifon
où il doit fe développer . Les femmes foiblement
aimées , aiment foiblement à
leur tour. L'exemple , le dépit , la féduction
les déterminent à imiter un
Amant trompeur , un Epoux dédaigneux
on volage ; & bientôt le déréglement
de part & d'autre , devient une espéce
d'émulation .
Dans une Ville qui contient cent mille
Célibataires nubiles , qu'il y ait des Speccles
, qu'il n'y en ait point , tout ce
qu'on peut fouhaiter & attendre , c'eſt
JANVIER. 1759 .
81
que la contagion du vice ne pénétre pas
dans le fein des familles ; c'eft que les
plaifirs tolérés ne dégoutent pas des plaifirs
permis ; que le vice n'ait que le fuperflu
d'une fociété tumultueufe & furabondante
, & que l'hymen toujours refpecté
, foit l'afyle inviolable de l'innocence
& de la paix. Or l'Amour feul ,
& j'entends l'Amour 'tel qu'il est repréfenté
au Théâtre , honnête , vertueux ,
fidéle , peut être le contre-poifon de ce
vice contagieux.
>
Qui n'aime aucune femme en a mille
à craindre. L'homme le plus facile a égarer
eft celui qui n'étant frappé vivement
d'aucun objet déterminé , préfente à la
féduction un coeur vuide. Et ce que je
dis d'un féxe doit s'entendre de tous les
deux . Le vice de notre Siécle n'eft donc
pas l'Amour tel qu'il eft peint dans nos
Spectacles ; mais l'Amour tel que l'infpire
la nature , & au-devant duquel les plaifirs
vont en foule, quand le luxe les met
à prix .
Le Théâtre , dit-on , allume les defirs :
comme s'il étoit befoin d'aller au Spectacle
pour être homme . Ces defirs , la Nature
les donne , elle fçait bien les réveiller.
Un peu plus , un peu moins de
vivacité ou de rafinement , ne change
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
rien à cette impulſion univerfelle . L'homme
livré à l'inftinct des bêtes chercheroit
partout fa moitié ; & au défaur de
. la beauté , la laideur feroit adorée . L'occafion
eft un attrait ; mais fi l'occafion
he venoit pas au-devant de lui , il iroit
bientôt au-devant d'elle les Cercles ,
les Jeux , les les Promenades , les lieux
mêmes les plus refpectables feroient comme
le rendez-vous de la licence & de
la féduction . Ce n'eft donc pas cet Amour
d'inftinct qu'il faut éluder ou tâcher de
détruire ; il s'agit de le diriger , de l'éclairer
, s'il eft poffible ; il s'agit de lui
donner cette moralité qui l'épure , qui
l'ennoblit , qui l'élève au rang des vertus.
L'émotion qu'on éprouve au Spectacle
attendrit l'âme , je l'avoue , & c'eſt
par là qu'il la difpofe à l'amour vertueux.
L'amour phyfique n'a befoin que
des fens ; l'amour vertueux a befoin de
toute la fenfibilité , de toute la délicateffe
de l'âme . Plus l'âme eft fenfible ,
plus elle eft délicate ; je dis l'âme , &
l'on m'entend bien : or la délicatelle des
fentimens en garantit l'honnêteté. Un
caractère de cette trempe s'attache à
fon devoir par tous les liens qu'il lui
préfente ; l'eftime , l'amitié , la reconnoiffance
la captivent. La Nature & le
JANVIER. 1759.
83
fang ont fur lui des droits abfolus.
Et vos enfants ces gages précieux ,
Nés de l'Amour , en font de nouveaux nouds .
Au lieu qu'une âme froide & légére ne
tient à rien & céde à un foufle. Elle oublie
la vertu qu'elle n'aime pas , pour
un vice qu'elle n'aime guères ; & fe perd
fans fçavoir pourquoi. Si j'ai bien étudié
les moeurs de notre Siècle , le vrai
moyen de les corriger feroit le don de
nous attendrir.
La fenfibilité dirigée au bien s'attache
à tout ce qui eft honnête ; de là vient
que toutes les vertus fe tiennent par la
main or le Théâtre en nous intéreffant
prend foin de réunir dans une émotion
commune tous les fentimens vertueux
qui doivent fe combiner enfemble. Ainfi
l'Amour y a pour compagne la pudeur ,
la fidélité , l'innocence ; tous ces caractéres
analogues , y font comme fondus
en un feul . C'est donc nous fuppofer une
ame déja bien corrompue , que de prétentendre
qu'elle analyfe ces émotions com
pofées pour en extraire du poifan
Voyons cependant , comment cela siopére.
"
›
Quand il feroit vrai , dit M. Rouf
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
»feau qu'on ne peint au Théâtre que
» des paffions légitimes , s'enfuit- il de là
»que les impreffions en font plus foi-
» bles , que les effets en font moins dan-
» gereux ? comme fi les vives images d'u-
»ne tendreffe innocente étoient moins
" douces , moins féduifantes & c.
S'il eft vrai que la pudeur qui infpire
fi bien l'amour , & dont les craintes ,
·les détours, les réferves , les timides aveux,
la tendre & naïve fineffe , difent mieux
'ce qu'elle croit taire que la paffion ne l'eût
dit fans elle ; s'il eefſtt vrai , dis-je , que
la pudeur foit une vertu , l'amour qu'elle
infpire n'eft donc pas un crime. En
fuppofant que les peintures du Théâtre
produifent les mêmes effets , le Théâtre
devroit donc , ce femble , partager les
éloges que M. Rouffeau donne à la pudeur.
Voyons comment ce qui fait le
charme de la pudeur , peut être le vice
du Spectacle.
"
» Les douces émotions qu'on y reffent
» n'ont pas par elles-mêmes un objet dé-
» terminé , mais elles en font naître le
» befoin. Elles ne donnent pas préciſé-
» ment de l'amour , mais elles préparent
» à en fentir. Elles ne choififfent pas la
perfonne qu'on doit aimer , mais elles
nous forcent à faire ce choix. Ainfi
و ر
JANVIER. 1759. 85
» elles ne font innocentes ou criminelles ,
que par l'ufage que nous en faifons ,
»felon notre caractére , & le caractére
» eft indépendant de l'exemple.
و د
Si M. Rouffeau parle du defir , il eſt
indépendant du caractére , comme le caractére
l'eft de l'exemple. Dans tous les
hommes , le defir tend au même but ; il
y arrive , & il s'éteint. C'eft le Roman
de l'Amour phyfique . S'il parle de l'Amour
compofé où dominent les affections
morales ; je nie que les émotions duThéâtre
n'en déterminent pas l'objet . Ce n'eſt
pas telle ou telle perfonne que le Théâtre
nous difpofe à aimer ; mais une perfonne
douée de telle & de telle qualité. Ces qualités
nous affectent plus ou moins felon
notre caractére ; mais celui qui en eft viyement
affecté au Spectacle , le fera dans
la fociété il ne le fera de même que
par des qualités femblables; & plus l'émotion
du Spectacle aura été vive, plus il fera
indifférent pour tout ce qui ne reffemble
pas au tableau dont il eft frappé . Eftime,
refpect , confiance , vif intérêt , tendre
penchant , voilà ce qui lui refte de l'impreffion
qu'il a reçue ; & tout cela tient
à quelque chofe. L'âme ainfi émue ne va
pas s'attacher au premier objet préſent.
Quant au befoin d'aimer , il ne peut être
86 MERCURE DE FRANCE.
ici que le defir impatient de poffèder l'objet
réel dont on vient d'adorer l'image :
or ce defir n'eft rien moins que vague ; la
caufe en décide l'objet. Le caractére eft
indépendant de l'exemple , mais l'émétion
théâtrale eft indépendante du carac
tére ; & chacun n'aime ou ne hait dans
les Peintures du Théâtre , que ce qu'il eft
capable , felon fon caractére , d'aimer ou
de hair dans la réalité ; à moins que M.
Rouffeau ne fuppofe qu'on change d'âme
en changeant de lieu : ainfi l'homme naturellement
vicieux , s'il en eft , ne fera
que très-foiblement touché d'un amour délicat
& honnête ; & celui que fon caractére
y rend plus fenfible , eft par là-même
difpofé à fuivre l'impulfion d'un exemple
vertueux .
M. R. compare aux tableaux de nos
Spectacles, le baiſer du Praticien Manilius,
donné à fa femme en préfence de fa fille.
C'étoit , dit-il, d'une action fort honnête ,
faire un exemple de corruption .
31
Cette action étoit l'exemple de la pu
deur violée , & par conféquent d'une mau
vaife action ; & ce baifer immodeste dans
nos moeurs , pouvoit être encore plus li
centieux dans les moeurs de l'ancienné
Rome ; au lieu que l'Amour , tel qu'il ek
peint fur le Théâtre , n'a rien d'indécent
à nos yeux.
JANVIER. 1759.
8-
» L'Amour eft louable en foi , comme
» toutes les paffions bien réglées ; mais les
excès en font dangereux & inévitables ,
» fil'idée de l'innocence embellit quelques
» inftants le fentiment qu'elle accompa-
" gne , bientôt les circonftances s'effacent
» de la mémoire , tandis que l'impreffion
» d'une paffion fi douce tefte au fond du
و د
-» coeur.
Un Peuple qui va chaque jour s'atten
drir à ce Spectacle , doit donc être un
Peuple très-paffionnné. Voyons ce qu'en
dit M. Rouffeau lui-même.
» On flatte les femmes , fans les aimer :
» elles font entourées d'agréables ; mais
elles n'ont plus d'Amants . Ne feroient-
» ils pas au défefpoir qu'on les crût amou-
» reux d'une feule ? Qu'ils ne s'en inquié-
» tent pas ; il faudroit avoir d'étranges
» idées de l'Amour. »
Voilà donc cette foule de Spectateurs
qui reviennent du Théâtre , avec un befoin
fi preffant d'aimer ? Voilà l'effet de
ces émotions qui préparent à fentir l'A-
'mour ; voilà , dis- je , cet Amour dont les
excès font inévitables ! Cette Jeuneffe
froide & légére a vû cependant le Spectacle
au fortir du Collége , & ne manque
pas une feule des leçons d'amour qu'on
donne. Quels en ont été les effets ?
88 MERCURE DE FRANCE
Soit foibleffe du côté des impreffions théâ
trales , foit froideur naturelle ou diffipation
du côté des Spectateurs , notre fenfibilité
n'eft donc que trop foiblement
par les objets vettueux que le Théâtre
nous préfente ; & le mal eft que l'émotion
qu'il nous cauſe , ne nous affecte
qu'un inftant .
émue
Dans les climats où la fenfibilité natu
relle eft plus que fuffifante pour remplir
l'objet de la fociété , il feroit dangereux
fans doute de l'irriter par des fenfations
trop violentes ; mais il eft un milieu entre
la langueur
& l'yvreffe , entre la froide
inertie de l'ame & les accès de la paſſion.
Or , nous fommes bien loin encore de
cette vivacité de fentiment , qui , mutuelle
entre les deux Séxes , fait le charme
de leur union . Voilà , je le répéte , ce qui
manque à nos moeurs , ce qu'il feroit à
fouhaiter
que pût nous donner le Théâtre ;
& ce n'eft pas à nous à craindre
la
que
foible illufion qu'il nous caufe , ne fe change
en égarement
. On revient ému d'Ariane
, d'Inès & d'Alzire ; mais de bonne
foi , en revient- on paffionné
: Ceft ce qui
feroit arrivé peut-être , dans les climats
où le fon d'une lyre rendoit les hommes
furieux. Auffi l'Amour n'étoit-il pas admis
fur le Théâtre d'Athénes ; & l'on faifoit
JANVIER. 1759. 89
rudemment de ne pas l'y expofer. Mais
le même excès eft à craindre pour Geêve
, comme le croit M. Rouffeau ; s'il
ft à craindre pour l'Angleterre où l'Amour
eft furieux & tragique , où les hommes font
fublimes ou déteftables ; M. Rouffeau doit
avouer du moins que Paris ne court pás
les mêmes risques.
Ceft à la légereté , à la diffipation
qui nous eft naturelle , au goût des plaifirs
tumultueux & vains qu'on doit attribuer
l'éloignement de la jeuneffe Françoife
pour les Vieillards , & le Théâtre
qui fait refpecter les vertus de cer âge
comme il en joue les ridicules , eft auffi
pen la caufe de l'abandon où languit la
vieilleffe que des travers des jeunes
gens.
Quelques-uns de ces travers font les
effets d'une paffion aveugle.
Il et partout des caractéres violents ;
mais fi quelque chofe pouvoit les contenir
, quelle leçon plus frappante pour
eux que le Tableau des excès de l'Amour
, tel qu'il eft peint fur la Scéne
Françoife ? L'Amour tendre y eft féduifant
, mais l'Amour paffionné y eft terrible.
L'un y caufe de douces émotions ,
l'autre y fait frémir la Nature. Eſt-il
de femme qui voulût être à la place
go MERCURE DE FRANCE.
d'Inès ? Eft-il d'homme qui voulût fe
trouver dans la fituation de Dom-
Pédre ?
Quel eft donc cet Amour criminel où
nous conduit l'Amour honnête ? Je fçai
quelles font les moeurs d'une Jeuneſſe
diffipée ; mais de tant d'extravagances
dont nous fommes témoins , y en a-t-il
une entre mille dont le fentiment de
l'amour foit la fource ? Ce n'eft point le
coeur qui mène à la débauche , & c'eft
le coeur , le coeur lui feul , qui reçoit les
douces émotions d'un amour tendre &
vertueux. L'amour à deux fortes d'objets :
fçavoir , les objets qui affectent l'âme &
les objets qui émeuvent les fens. Le
Théâtre peut faire l'une & l'autre im
preffion ; mais ces deux effets n'ont pas
la même cauſe.
Que Zaïre foit jouée par une Actrice
d'une rare beauté , fa beauté affecte les
fens , mais fon rôle n'affecte que l'âme.
L'un tient à l'autre , me dira- t -on point
du tout ; car le rôle de Zaïre attendrit
également les deux féxes. Une Zaïre
moins belle toucheroit moins , avec le
même talent ; mais cela vient d'une caufe
fi pure que Zaire monis belle toucheroit
moins les femmes elles-mêmes . Cette
caufe eft le charme innocent de la BeauJANVIER.
1759. 91
té , l'intérêt naturel qu'elle infpire , l'illufion
qu'ajoute une figure raviffante au rôle
d'une amante adorée , enfin l'harmonie
& l'accord des fentimens vertueux &
tendres qu'elle exprime, avec le caractére
touchant & noble de fa figure & de fon
action. Mais tout cela n'affecte que l'âme
, je le répéte ; & la preuve en eſt ,
qu'un fage Vieillard en revient plus touché
que le plus voluptueux jeune homme.
L'expreffion d'un rôle tendre ajoute
aux charmes de la beauté ; mais je tiens
que de mille Spectateurs , il n'y en
a pas un qui en foit ému comme il eſt
dangereux de l'être. Ne nous flattons
point d'avoir tant à nous craindre. Il n'eft
pas auffi aifé de nous enflammer qu'on le
dit. Je vois même parmi la Jeuneffe beaucoup
de fantaiſie , très-peu de paffion . Et
quand les hommes feront capables d'un
fentiment délicat & vif , ils n'auront pas
à redouter la féduction de ces goûts frivoles.
+
Le Spectacle cependant peut être dangereux
comme Pantomime ; mais fi tout
tout ce qu'on y voit invite à l'amour phyfique
, tout ce qu'on y entend n'infpire
que l'amour moral : plus l'âme y eft émuë,
moins les fens doivent l'être. Quelle eft
de ces deux impreffions celle qui domine
92
2 MERCURE
DE FRANCE
.
& qui refte : C'eft là ce qui dépend des
caractères ; mais je fuis fûr qu'elles fe
combattent , que plus on eſt touché du
rôle , moins on eft tenté de l'Actrice , &
qu'avec les mêmes objets , le Spectacle
feroit plus dangereux, par exemple, fi l'on
ne faifoit qu'y danfer. Il ne m'eft pas përmis
d'approfondir cette queftion ; mais
j'en dis affez pour me faire entendre. Revenons
à l'amour moral.
Le plus grand de fes dangers eft celui
des inclinations déplacées : elles peuvent
l'être , ou relativement aux convenances
, ou relativement aux perfonnes . Sur
l'Article des convenances M. Rouffeau
n'eft pas févére. Il reconnoit la bonté
des moeurs de Nanine , » où l'honneur ,
» la vertu , les purs fentimens de la Na-
» ture font préférés à l'impertinent pré-
»jugé des conditions. » Cependant c'eft
là ce qui rend fi dangereufe aux yeux de
la plupart des hommes la fenfibilité des
jeunes gens.
L'Amour ne connoît point l'inégalité
des conditions ; il tend quelquefois à
rapprocher des cours que la naiffance &
la fortune féparent . Il renverfe donc le
plan économique des familles , l'ordre
politique de la fociété , l'empire de la
coutume & de l'opinion .
JANVIER. 1759. 93
La fociété exige dans les alliances certains
rapports que la Nature n'a point
confultés. Le Mariage , au lieu d'étre
l'accord des volontés , eft devenu celui
des convenances . On eft donc obligé de
fouhaiter que le coeur des jeunes gens
foit indifférent à tout , pour difpofer
deux ſelon des vues qui ne font pas
celles de la Nature . Si le coeur fe donne
lui-même , avant qu'on l'ait engagé ;
fifon inclination contredit l'engagement
qu'on lui fait prendre ; le defir & le penchant
font en contradiction toute la vie ,
& ce qui eût fait le charme d'une union
volontaire , devient le tourment d'une
fervitude impofée. Ce plan une fois établi
l'inclination des enfans contredit
fouvent les intentions des peres. Mais ,
fi , dans cette pofition , il eft malheureux
que le coeur de l'homme foit tendre
& fenfible , s'il eft à craindre , par
conféquent , que le Théâtre ne contribue
à le rendre tel ; eft-ce au Théâtre
eft-ce à la Nature qu'un Philofophe doit
s'en prendre ? Auffi M. Rouffeau ne leur
en fait- il pas un crime. Je parle donc
ici , non à M. Rouffeau , mais à un
pere de famille jaloux de fon nom , foigneux
de fa poftérité , fenfible à l'hon
neur de fon fils , & inquiet fur le choix
94 MERCURE DE FRANCE.
que ce jeune homme feroit peut - être fi
la Nature ou l'habitude difpofoit fon
caur à l'Amour .
Vous fouhaittez à votre fils une âme
infenfible , lui dirai-je ; c'eft ſouhaiter
le plus dur efclavage à fa femme & à
fes enfants. Si par malheur vos voeux
font remplis , il n'aimera rien excepté
lui - même ; & l'amour - propre n'eft ja-,,
mais fi fort que dans une âme où il régne
feul. Tout fera donc facrifié à ce
fentiment unique' ; & l'autorité d'époux
& l'autorité de pere ne feront de lui
qu'un tyran. Vous aurez difpofé de lui
felon vos vues , en fuppofant qu'une âme
froide foit plus docile qu'une âme tendre,
cè qui eft encore bien douteux ; mais
vous en aurez difpofé pour le malheur de
tout ce qui l'environne.Votre orgueil fera
fatisfait , mais vous entendrez retentir
jufqu'à vous les cris plaintifs de la Nature.
Grace à vos foins , fon âme endurcie
ne fera capable d'aucune affection
morale ; mais les Animaux les plus ftupides
ont des fens ; votre fils en aura.
comme eux , & comme eux il en fera
l'esclave.
Aimez- vous mieux , me dira ce pere ,
aimez -vous mieux que difpofant fon âme
à des inclinations deréglées , je l'aban
JANVI ER. 17 59. ༡༦
donne imprudemment aux caprices aveu--
gles de l'Amour ? Non fans doute , lui
répondrai-je ; mais fuppofons que votre
fils ne foit pas naturellement pervers ,
qu'il foit né bon , comme tous les hommes ,
c'eft-à-dire , capable de trouver fon plus.
grand bien dans ce qui eft vertueux &
honnête il dépend de vous d'y détermi-"
ner fes inclinations ; fon bonheur & fa
vertu font dans vos mains : plus fon âme
fera attendrie , & plus vous la trouverez
docile.
:
» Le plus charmant objet de la Nature,
le plus digne d'émouvoir un coeur fen-
»fible , & de le porter au bien , eft une
»femme aimable & vertueufe . » M.
Rouffeau demande où il y en a ? Je prétends
qu'il y en a partout & dans tous les
états de la vie , qu'il y en aura plus encore
, fi dans la balance des intérêts
ces qualités font de quelque poids : or ,
qu'une âme tendre foit indécife ; fi elle
n'eft
pas corrompue , fi l'on a pris foin
de cultiver en elle le goût naturel du beau
moral , qui empêche des Parens attentifs
d'éclairer , de diriger fa fenfibilité vers
des objets qui en foient dignes.
Un tel foin , je l'avoue , exige une at
tention vigilante & affidue . Cette attention
eft un devoir pénible ; on le néglige
96 MERCURE DE FRANCE.
& l'on fe plaint des égaremens d'un jeune
coeur à lui-même livré. On prétend le
ramener d'un coup d'autorité , il n'eft
plus tems . Ou l'autorité fera trop foible •
ou elle fera tyrannique. Il ne faut donc
pas 'étonner fi un aveu arraché par la violence
, n'a pas le même effet qu'un penchant
infpiré par la perfuafion . Mais dans
tout cela , que fait le Théâtre ? Il fupplée
par la peinture des affections honnêtes
, vertueufes , & par-là même intéreffantes
, à ce qui manque à l'éducation
, du côté des exemples & des leçons
domeftiques. Il y fupplée , dis-je , autant
qu'il eft poffible , & fi le torrent franchit
fa digue , l'on n'en doit pas conclure
que la digue elle-même foit la caufe du
débordement.
Ce qui allarme le plus M. Rouffeau ,
c'eft le danger des inclinations déplacées,
relativement à la perfonne. » Qu'un jeune
» homme n'ait vu le monde que fur la
Scéne , le premier moyen qui s'offre à
lui pour aller à la vertu , eft de cher
» cher une maîtreffe qui l'y conduiſe ,
»
efpérant bien trouver une Conftance
» ou une Cénie, tout au moins. C'eſt ainf
» que ,fur la foi d'un modéle imaginaire
» fur un air modefte & touchant , fur une
» douceur contrefaite , Nefcius aura fali
lacis
#
2
2.
JANVIER. 1759. 97
lacis , le jeune Infenfé court ſe perdre,
» en penfant devenir un fage.
Je veux qué ce jeune homme n'ait vû
au Théâtre que des Conftances , des Cénies
, qu'il n'y ait vu peindre l'Amour
qu'intéreffant & vertueux l'âme pleine
de ces idées , il cherchera , dites - vous ,
une Cénie , une Conftance ; mais eft- ce
dans la fociété des femmes perdues qu'il
ira la chercher ? Le fuppofez-vous affez
infenfé ? Ne faut - il pas s'abftenir auffi
d'expofer fur le Théâtre l'amitié pure &
fainte , de peur que quelque jeune hom
me épris de fes charmes , ne la cherche
parmi des Fripons ? La Jeuneffe facile &
crédule , donne fouvent dans le piége
'd'un faux amour comme dans celui d'une
fauffe amitié ; mais eft-ce pour avoir appris
au Spectacle à difcerner le véritable ?
Eftce- pour y avoir été vivement ému
des fentimens qui l'accompagnent , &
qui le caractérisent ? M. Rouffeau fuppofe
que nous fortons du Spectacle ,
fi enyvrés que nous ne fommes plus capables
de réfléxion ni de choix : cela peut
être dans un pays où l'Amour eft fi furieux
qu'il ne s'agit pas moins que d'y laiffer
l'amour ou la vie ; cela peut être auffi à
Genêve. Mais je ne confidére les effets
du Théâtre que relativement aux Fran-
11. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
çois ; & M. Rouffeau avoue lui-même ,
qu'ils ne font rien moins que paffionnés.
Qu'il me foit donc permis de demander
comment l'on peut enfeigner aux hommes
à diftinguer le bien & le mal ; à chercher
l'un , & éviter l'autre ; fi ce n'eſt en les
expofant à leurs yeux dans une Peinture
naïve & fidelle , l'un avec les charmes &
fes avantages , l'autre avec fa honte , fes
dangers & fes écueils ? Comment s'y prendroit
M. Rouffeau lui-même pour éclairer
un jeune homme dans le choix d'un
objet digne d'être aimé ? Vous reconnoîtrez
, lui diroit-il , une Femme honnête
à fes principes , à fes fentiments , au caractére
de fon amour. Si elle eft plus occupée
que vous-même de vos devoirs &
de votre gloire , de vos talents & de vos
vertus ; fi elle prend foin d'embellir votre
âme , & de vous rendre plus cher à fes
yeux , en vous rendant plus eftimable ;
voilà l'objet qui doit vous attacher. C'eſt
la leçon qu'il lui donneroit , & cette leçon
eft celle du Théâtre. Il ajouteroit à
ce tableau le contrafte d'une femme impérieufe
& vaine , qui veut que tout céde
à fes caprices , que tout foit facrifié à fa
fantaifie & à fes plaifirs , qui ne connoît
dans fon Amant de devoir , de foin , d'in- ?
JANVIER. 1759. 99
térêt que celui de lui complaire ; qui fe
fait un jeu de fa ruine , un amuſement
de fes folies , un triomphe de fes égarements.
Voilà , diroit-il , celle que vous
devez craindre ; & le Théâtre l'a dit mille
fois. Il feroit bon fans doute de mettre en
action ces préceptes , il feroit bon de repréfenter
fur la Scéne l'Enfant prodigue
au milieu des malheureufes qui l'ont égaré
, ruiné , chaffé , méconnu ; mais par
malheur la décence s'y oppofe. Il s'enfuit
qué la Scéne Françoife n'eft pas à cet
égard auffi morale qu'elle peut l'être ;
mais on y dit ce que l'on n'ofe y peindre ;
& fi les impreffions n'en font pas affez
vives , fi elles frappent l'oreille fans toucher
le coeur , ce n'eft pas la faute du
Théâtre .
Si l'Amour criminel ou vicieux eft peint
dans quelques- unes de nos Pićces , avec
des couleurs qui le font aimer , je fuis le
premier à condamner la Piéce. Mais que
M.Rouffeau nous en cite les exemples dans
ce qui s'appelle le Théâtre honnête . L'Amour
intéreffe dans Zaire & dans Bérénice
, oui fans doute ; auffi l'Amour n'y
eft-il pas criminel . Il combat un Préjugé
national dans Titus , & il eft facrifié à
ce Préjugé même . Il combat dans Zaïre
des devoirs inconnus , & il cède à ces
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
devoirs , dès que leur voix fe fait entendre.
Zaïre meurt , & l'on ne laiffe pas de
fouhaiter de rencontrer une Zaïre : je le
crois bien ; auffi n'eft - ce pas la crainte
d'aimer une Zaïre , mais la crainte de
l'immoler dans les accès d'une jalouſie
aveugle & forcenée que ce Spectacle doit
infpirer.
:
On s'intérefle à l'Amour de Titus pour
Bérénice ; quoiqu'il foit oppofé à fon devoir
pourquoi ? Parce que ce devoir n'eņ
eft pas un dans nos moeurs , & que le
coeur doit prendre parti pour un fentiment
naturel contre une opinion révoltante.
Que le Cid facrifiât fon pere à Chiméne ,
qu'Horace abandonnât la caufe de Rome
pour complaire à Sabine : je demande à
M. Rouffeau s'il croit que l'intérêt de
l'Amour l'emportât dans nos coeurs fur
l'intérêt facré de la Nature ou de la Patrie?
Qui de nous eft complice dans l'âme
de la trahifon du fils de Brutus ? Mais
qu'il plaife aux Romains de faire un crime
à leur Empereur d'époufer une Reine ;
cet orgueil nous irrite , loin de nous toucher
; & fi nous applaudiffions dans Titus
l'effort généreux qu'il fait fur lui-même ,
fon refpect pour une Loi fuperbe , ne fe
communique point à nous , & les charmes
naturels de la beauté & de la vertu
JANVIER. 1759 .
101
confervent tous leurs droits fur nos âmes.
M. Rouffeau a raifon de dire qu'aucun des
Spectateurs n'eft Romain dans ce moment;
mais aucun ne pardonneroit à Titus de
ceffer de l'être. C'eft par principe qu'on
l'admire ; c'est par fentiment qu'on le
plaint.
» L'Amour ſéduit , ou ce n'eſt pas lui »
Qu'eſt-ce à dire , l'Amour ſeduit ? Il intéreffe
, il attache , oui fans doute . Il nous
fait tomber daus les piéges du crime , au
moment qu'il fuit lui-même le chemin de
la vertu : c'eft ce que je ne puis concevoir.
» Les circonstances qui le rendent ver-
» tueux au Théâtre , s'effacent , dit M.
» Rouſſeau , de la mémoire des Specta-
" teurs. » Ainfi , quand les yeux mouillés
de larmes , je viens de voir Zaire ou Bérénice
, j'oublie qu'elles étoient vertueufes
, qu'elles ont facrifié le fentiment le
plus cher de leur âme , l'une à la Religion
de fes Peres , l'autre à la gloire de
fon Amant. Quand je viens d'entendre &
d'admirer Life , Conftance ou Cénie, j'oublie
la cauſe , la feule cauſe de l'intérêt
vif & tendre dont je fuis encore tout ému.
Voilà une façon de fentir dont je n'avois
pas même l'idée. Il me femble au contraire
que le fouvenir des circonftances
qui ont excité l'émotion , furvit long-
E iij
702 MER CURE DE FRANCE.
tems à l'émotion elle-même ; & ce n'eft,
que par ces images , que les peines & les
plaifirs paffés , nous font encore préfents.
Comment donc M. Rouffeau a-t- il prétendu
que l'Amour refte , & que l'objet
s'efface Feroic-il confifter l'impreffion
de l'Amour au Spectacle , dans l'émotion
phyfique des fens ? Si telle eſt fon
l'idée , j'ofe lui répondre , qu'aucune des
Piéces où l'Amour eft peint vertueux , ne
produit cet effet , ni ne peut le produire.
Je dis plus un feul trait , qui dans une
Picce décente réveilleroit une idée obfcéne
, indifpoferoit tous les efprits . S'il
n'y a donc que l'émotion pure de l'âme
fans aucun mélange de vice , quel eft le
caractére dépravé qui change en affection
criminelle le fentiment que viennent d'exciter
en lui la bonté , la candeur , l'innocence
, la vertu même ? Que M. Rouffeau
compofe lui-même ce caractére déteftable
; je ne lui oppofe point fon principe
que tout homme eft né bon ; je veux qu'il
y en ait de naturellement pervers , & je
fuppofe un tel homme au Spectacle. Ou
la Peinture d'un Amour vertueux le touchera
, & pour un moment il fera moins
méchant ; ou il n'en fera point ému , & le
Spectacle dès-lors ne fera pour lui qu'infipide.
Il en revient , me direz-vous ,
JANVIER. 1759.
103
avec l'ardeur du defir dans les fens , & il
va l'appaiſer par un crime : cela peut être ;
mais ce que le Théâtre a fait , le Spectacle
le plus innocent l'eût fait de même.
Penfez qu'il s'agit d'un hommie perdu :
tout eft poifon pour une telle âme .. Mais
fuppofons ce qui eft plus commun ; c'eſtà
- dire , un homme qui ne fe livre à l'Amour
vicieux , que parce qu'il y fuppofe
un charme & des plaifirs qui manquent à
P'Amour honnête : pour celui- ci , plus la
Peinture de l'Amour honnête fera tou
chante ; plus le contrepoids du vice
aura de force , & moins par conféquent
le vice lui-même aura d'attraits . Prenez
un jeune débauché au dénouement de
P'Enfant Prodigue ; s'il eft attendri , s'il a
verfé des larmes , il eft vertueux , au moins
dans ce moment . Il a partagé les regrets ,
la honte , les remords de fon femblable ;
il a gouté avec lui le plaifir de dérefter aux
pieds d'une Femme honnête , fenfible &
généreufe , le crime de l'avoir trahie. Il a
pleuré fes égarements , fon coeur s'eft dilaté
au moment du pardon , il a baisé avec
Euphémon la main de fa vertueufe Amante
: Voilà donc les circonftances que vous
prétendez qu'il oublie , pour ne conferver
que l'impreffion , de quoi ? D'un Amour
fans objet , fans motif , fans caractére , &
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
qui dans fon âme va fe changer en vice ?
Je me perds dans cette analyfe étrange
du coeur humain ; & fi la nature eft auffi
monftrueufe que vous le fuppofez , je m'applaudis
de la méconnoître.
, Il faudroit , felon M. Rouffeau ne
préfenter l'Amour au Théâtre , que dangereux
, trompeur & funefte. » În croit
faire merveille de donner à la tendreffe
» tout l'intérêt de la vertu ; au lieu qu'il
»faudroit apprendre aux Jeunes gens à
» fe défier des illufions de l'Amour , & à
» fuir l'erreur d'un penchant aveugle qui
» croit toujours fe fonder fur l'eſtime. »
J'ai dit comment le Théâtre répond à
ces vues ; mais on fent bien que ce n'eſt
pas affez dans les principes de M. Rouffeau.
Rien n'eft plus rare , à fon avis ,
qu'une Femme aimable & vertueufe ; tout
Ce qui nous difpofe à aimer les Femmes ,
nous entraîne donc au vice. C'eſt ainfi
qu'il doit raifonner. Pour moi qui , dans
les Familles , n'ai guéres vû que des filles
bien nées , & les graces de l'innocence
unies à celles de la Jeuneffe , fouvent à
celles de la beauté , je crois que c'eſt remplir
l'intention de la Nature , & celle de
la Société , que d'attirer fur ces chaſtes
objets les voeux innocents des hommes de
leur état & de leur âge : je crois que leur
JANVIER. 1759. 105
infpirer une eftime , une confiance mutuelle,
c'eft les difpofer à fe rendre heureux : je
crois en un mot qu'attendrir un féxe pour
l'autre ; c'eft tirer l'homme de la claffe des
bêtes, & cacher la honte de l'Amour phyfique
fous l'honnêteté de l'Amour moral .
L'Amour a fes dangers , fans doute ;
mais quelle paffion n'a pas les fiens ? Il
s'agit de le régler , c'eft-à-dire , de l'éclairer
fur fon objet , & de lui tracer
des limites. L'homme a fes defirs , la
Nature les lui donne ; il faut qu'il les fixe ,
ou qu'il les répande. Entre l'amour & la
débauche , il n'y a que la fageffe ftoïque .
ou l'infenfible froideur. Voyez fi vous
prétendez faire de tous les hommes des
Stoïciens ou des Marbres , les élever audeffus
du foin de perpétuer leur efpéce , ou
les réduire àn'être plus que des Otomates
multipliants. A moins de métamorphofer
ainfi la Nature , il me femble que le lien
le plus doux , le plus vertueux qui puiffe
rapprocher , unir , enchaîner les deux
Séxes , c'eft le noeud intime d'une affection
mutuelle , & que le plus grand bien qu'on
puiffe opérer dans les moeurs d'un Peuple
inconftant & volage , c'eft de l'émouvoir
, de l'attendrir , de le difpofer à l'Amour,
en l'accoutumant à méprifer ce qu'un
tel fentiment à de vicieux , à craindre ce
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
qu'il'a de funefte , à chérir ce qu'il a d'intéreffant
, de refpectable & de facré.
Il n'eft point d'armes que M. Rouffeau
n'employe , & qu'il ne manie avec beaucoup
d'art , pour attaquer les moeurs du
Théâtre. L'Amour honnête qu'on y refpire,
réunit toutes les affections de l'âme fur
un feul objet. Or , » le plus méchant des
» hommes , eft celui qui s'ifole le plus , qui
» concentre le plus fon coeur en lui-mê-
» me. Le meilleur eft celui qui partage
également fes affections à tous fes fem-
» blables. Il vaut beaucoup mieux ai-
» mer une maîtreffe que de s'aimer
»feul au monde. Mais quiconque aime
» tendrement fes parents , fes amis , fa
" patrie & le genre humain , fe dégrade
" par un attachement défordonné qui nuit
» bientôt à tous les autres , & leur eft infailliblement
préféré. »
و د
و ر
»
pour
Je nie que le plus méchant des hommes
, foit celui qui s'ifole le plus . Cer
homme-là ne fait que s'anéantir la
Société. Or , le néant n'eft pas ce qu'il
a de pire. Il est évident que Cartouche
étoit plus méchant que Timon. Du reſte
il n'y a que l'Amour effréné qui détache
l'âme de fes devoirs , & qui en rompe les
liens tout fentiment vif les relâche ; l'amitié
, le fang & l'amour rompent L'éJANVIER.
1759.
107
quilibre des intérêts qui meuvent l'âme ;
mais cet équilibre eft une chimére . Licurgue
, pour rendre toutes les affections
communes , a été obligé de rendre tous
les biens communs jufqu'aux enfants , &
de former fon noeud politique des débris
de tous les noeuds domeftiques & perfonnels.
Avec l'argument de M. Rouſſeau ,
je prouverai qu'une Mérope eft un perfonnage
vicieux , & aucune mere ne vou
dra m'en croire .
L'Amour paffionné , c'eſt-à-dire , aveugle
& fans frein , eft un des plus grands
maux , dont le coeur de l'homme foit menacé
; auffi dans la Peinture qu'on en fair
fur la Scéne , n'infpire-t-il jamais la pitié
fans la crainte : voyez Hermione, Radamifte
, Orofmane , &c. mais ce n'eft
point cette fureur cruelle , forcenée , atroce
, dont vous craignez pour nos âmes
foibles les exemples contagieux. Vous redoutez
pour nous ces Spectacles tranquilles
, où l'on répand de douces larmes , où
la vertu gémit avec l'Amour , où la volupté
même est décente. Cénie, Mélanide,
l'Oracle, c'eft-là, dites-vous, qu'on refpire
le poifon d'un Amour dont les excès font
inévitables. Ces mêmes âmes que vous
trouvez fi froides , quand l'humanité , la
pitié les frappe , deviennent donc tout
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
à
coup bien fenfibles aux impreffions de
l'Amour. Que dis-je ? l'Amour lui-même
ne les touche donc qu'au Spectacle ; car
vous-même , vous avouez que le monde
ne le connoît plus . J'ai beau vouloir vous
concilier avec vous-même , il n'y a pas
moyen; votre opinion eſt un Protée , &
tel
je ne fuis pas unun Ulyffe. Je conclus donc ,
fans plus de difcuffion , que l'Amour ,
que peuvent
l'infpirer
ces Spectacles
attendriffants
, n'eft rien moins qu'une
phrénéfie
, rien moins qu'un mouvement
ftupide ; qu'il eft affez vifpour rapprocher
les âmes , & qu'il ne l'eft point affez pour
enyvrer les fens , qu'il favorife le penchant
de la Nature , fans rompre la digue
des bienséances
, ni changer la direction
du devoir & de la vertu. Banniſſez
donc l'Amour de Genêve , comme les
Spectacles
; fouhaitez
qu'il ne pénétre
point dans les retraites de ces Montagnons
fortunés, chez qui vous priez Dieu
qu'on ne mette point de lanternes
; mais
Jaiffez- nous defirer qu'à Paris le fentiment
le plus doux de la Nature , prenne la place
de la coquetterie
& du libertinage. Les
Spectacles y font utiles, non » pour per-
»fectionner
le goût,quand l'honnêteté
eft
» perdue, mais pour encourager
l'honnêteté
même par des exemples
vertueux , &
JANVIER. 1759. iog
publiquement applaudis ; non » pour cou-
"vrir d'un vernis de procédés , la laideur
du vice ; mais pour faire fentir la
honte & la baffeffe du vice, & développer
dans les âmes le germe naturel des vertus
; non » pour empêcher que les mau-
» vaiſes moeurs ne dégénérent en brigandage
, mais pour y répandre & perpétuer
les bonnes , par la communication
progreffive des faines idées , & l'impreffon
habituelle des fentiments vertueux ;
en un mot , pour cultiver & nourrir le
goût du vrai , de l'honnête & du beau
qui , quoiqu'on en dife , eft encore en vénération
parmi nous.
ر و
Après avoir repréfenté Paris comme
» une Ville remplie de gens intrigants ,
» défoeuvrés , fans moeurs , fans religion ,
» fans principes , dont l'imagination dé-
» pravée par l'oifiveté , la fainéantiſe , par
» l'amour du plaiſir , & par de grands
» befoins , n'engendre que des monftres ,
» & n'infpire que des forfaits. " Après
avoir peint le Théâtre comme l'Ecole la
plus pernicieufe du vice , on doit bien.
s'attendre que M. Rouffeau n'épargnera
pas les moeurs des Comédiens. Je n'examine
point le fait , la fatyre m'eft odieufe.
Je parle de ce qui peut être , fans
m'attacher à ce qui eft ; & je confidére
110 MERCURE DE FRANCE.
la profeffion en faifant abftraction des
perfonnes. M. Rouffeau commence par
avouer , qu'après avoir attaqué directement
le Spectacle dans fa nature & dans
fes effets , la difcuffion fur les moeurs des
Comédiens , n'eft pas fort néceffaire ; il
ne laiffe pas toutefois que de les noircir
de fon mieux : il auroit pu s'en dif
penfer.
Selon M. Rouſſeau » dans une grande
» Ville , la pudeur eft ignoble & baffe ;
ן כ
c'eft la feule chofe dont une Femme
» bien élevée auroit honte. Une Femme
qui paroît en Public , eft une Femme
" deshonorée. » A plus forte raifon , les
Femmes qui par état fe donnent en Spectacle
: il n'y a rien de plus conféquent,
Leur maniere de fe vêtir n'échappe point
à fa cenfure. Si on lui dit que les Femmes
fauvages n'ont point de pudeur , car elles
vont nues , il répond que » les nôtres en
» ont encore moins , car elles s'habillent.»
Si une Chinoiſe ne laiffe voir que le bout
de fon pied , c'eft ce bout du pied qui enflamme
les defirs. Si parmi nous la mode
eft moins févére , les charmes qu'elle laiſſe
appercevoir , font une amorce dangereufe.
Ainfi , une Femme ne peut fans crime ,
ni fe voiler , ni fe dévoiler. Si faut-il bien
cependant qu'elle foit vêtue de quelque
JANVIER. 1759 .
III
maniere; & à vrai dire , il n'en eft point
que l'habitude ne rende décente . Or , les
Actrices comiques font mifes précisément
comme on l'eft dans le monde . Les Actrices
tragiques ont foin d'ajuster à nos
moeurs les vêtements qu'elles imitent :
elles fe montrent avec cette bonne grace
que M. Rouffeau permet aux filles de Genêve
d'avoir au bal ; & dans tout cela ,
il n'y a rien que d'honnête.
M. Rouſſeau demande » comment un
» état , dont l'unique objet eft de fe mon-
» trer en Public , & qui pis eft , de fe
» montrer pour de l'argent , conviendroit
» à d'honnêtes femmes. » Je ne réponds
point au premier Article : j'ai fait voir que
dans tout ce qui n'eft pas d'inftitution
naturelle , les bienféances dépendent de
l'opinion . Dans la Grèce , une honnête
femme ne ſe montroit point en Public ;
parmi nous , elle y paroît avec décence ;
un état qui l'y oblige peut donc être un
état décent. Quant à la circonftance du
falaire dont M. Rouſſeau fait aux Comédiens
un reproche plus humiliant , a-t-il
oublié que rien n'eft plus honnête que
de gagner fa vie ; & ne fait-il pas gloire
lui- même de fe procurer par fon travail
, dequoi n'être à charge à perfonne ?
Les profeffions les plus utiles & qui de112
MERCURE DE FRANCE.
mandent le plus de talents , doivent être
fans doute les plus refpectées ; mais
s'enfuit-il que les profeffions qui ont pour
objet l'amuſement de la fociété , foient
deshonorantes , par la raifon qu'on les
exerce pour de l'argent ? Que l'on joue
le rôle de Burrhus , du Milantrope , de
Zaïre , ou que l'on donne un Concert
pour de l'argent , tout cela eft égal , fi
de part & d'autre les plaifirs que l'on
procure à qui les paye , n'ont rien que
d'honnête ; or c'étoit là feulement ce
qu'il falloit confidérer , fans s'attacher
à une circonftance qui ne fait rien du
tout à la chofe car fi le Spectacle étoit
pernicieux , il y auroit encore plus de
honte à être Acteur gratuitement , qu'à
l'être pour gagner fa vie. Qui d'ailleurs
affure M. Rouffeau que l'argent foit le
principal objet d'un Baron , d'une Lecouvreur
, & de celui qui , comme eux,
afpire à fe rendre célébre ?
Sans doute les talents & le génie ont
un objet plus noble que le falaire du traail
. Mais comme il faut vivre pour ſe
endre immortel , la premiere récomenfe
du Comédien , comme du Poëte ,
a Peintre , du Statuaire & c. doit être la
abfiftance dont l'argent eft le moyen ;
JANVIER. 1759. 113
car on ne peut pas en même temps faire
Cinna & labourer la Terre .
» Il eft difficile que celle qui fe met à
» prix en repréſentation , ne s'y mette
»bientôt en perfonne . » C'eft comme fi
je difois qu'il eft difficile qu'un Auteur
qui vend fes écrits à un Libraire , ne foit
pas tenté d'aller ſe vendre lui-même . Un
fi excellent Ecrivain peut- il vouloir faire
paffer en preuve d'une imputation flétriffante
un tour d'expreffion qui n'eft
qu'un jeu de mots ? L'Actrice qui joue
Emilie ou Colette eft elle plus vendue à
l'or des Spectateurs que ne l'étoient Corneille
& M. Rouffeau lui-même ? S'il me
répond qu'elle leur vend fa préfence ,
fon action , fa voix & le talent qu'elle
a d'exprimer tout ce qu'elle imite. Je réponds
que Corneille & M. Rouffeau ont
vendu avant elle leur imagination ,
leur âme , leurs veilles , & le don de
feindre qui leur eft commun avec elle .
C'eft furtout cet Art , ce don de feindre
& d'en impoſer , que M. Rouffeau trouve
deshonorant dans la profeffion de Comédien.
" Qu'eft- ce que le talent du Co-
» médien l'art de fe contrefaire , de re-
» vêtir un autre caractére que le fien , de
paroître différent de ce qu'on eft , de
» fe paffionner de fang froid , de dire
"
114 MERCURE DE FRANCE.
» autre chofe que ce qu'on penfe , auffi
» naturellement que fi on le penfoit réel-
» lement , & d'oublier enfin fa propre
place , à force de prendre celle d'au-
» trui. Et , à votre avis , Monfieur, qu'eftce
que l'art du Peintre , du Muficien , &
furtout du Poëte ? Auriez-vous jamais
fait les rôles de Colin & de Colette ,
fi vous ne vous étiez pas déplacé ? M. de
Voltaire que vous n'accuferez pas d'exercer
un métier infâme , étoit-il femblable
à lui-même en écrivant fes Tragédies ?
L'art de faire illufion eft-il plus de l'ef
fence du Comédien , que de l'effence du
Poëte , du Muficien , du Peintre &c. Celui
qui trouva le Dominicain travaillant
avec un air atroce au Tableau de S. André
, le foupçonna- t-il d'être complice
du Soldat qu'il peignoit alors infultant le
S. Martyr ?
En vérité , plus j'y penfe , moins je
conçois que vous ayez écrit férieufement
tout ce que je viens de lire. Cependant
de cette déclamation fi étrange & fi peu
fondée , vous tirez des inductions cruelles.
Que vous demandiez fi ces hommes
fi bien parés , fi bien exercés au ton de
la galanterie & aux accens de la paffion ,
n'abuſeront
jamais de cet art pour féduire
de jeunes perfonnes ; votre crainte peut
JANVIER. 1759. 115
être fondée ; & j'avoue qu'un bon Comédien
doit fçavoir plus que perfonne ,
l'art de témoigner fes defirs fans déplaire,
& de les rendre intéreffants. Cet Art eft
honnête felon vos principes ; mais comme
je ne vous prens pas au mot , j'avoue
qu'un bon Comédien fans moeurs ,
eft plus dangereux qu'un autre homme.
Vous allez plus loin. Ces valets filoux , fi
fubtils de la langue & de la main fur
la Scéne , dans les befoins d'un métier
plus difpendieux que lucratif , n'aurontils
jamais de diftraction utile ? ne prendront-
ils jamais la bourfe d'un fils prodigue
, ou d'un pere avare , pour celle
de Léandre ou d'Argan ? Que ne demandez-
vous de même fi celui qui joue
Narciffe ne fera pas un empoifonneur au
befoin ? Je paffe rapidement fur ce trait
qui vous eft échappé fans doute , je n'ai
pas le courage d'en plaifanter ; & fi je
le relevois férieufement , je tomberois
peut-être moi-même dans l'excès que je
vous reproche je m'en tiens donc à
notre objet. L'Auteur qui compofe &
l'Acteur qui repréfente fe frappent l'imagination
du tableau qu'ils ont à peindre.
Racine crayonnoit de la même main
le caractére divin de Burrhus , & le caractére
infernal de Narciffe . Milton eſt
16 MERCURE DE FRANCE.
fublime dans les blafphêmes de Satan
& dans l'adoration de nos premiers Peres.
L'âme de Corneille s'élevoit jufqu'à l'héroifme
pour faire parler Cornélie & Céfar
après s'être abaiffée jufqu'aux fentimens
de la plus lâche trahison pour faire
parler Achillas & Septime. Il en eft de
l'Acteur comme du Poëte , avec cette
différence que celui-ci à befoin de fe
transformer tout entier , & qué fon âme
doit être , s'il eft permis de le dire ,
centralement affectée des paffions qu'il
veut rendre , puifque c'eft lui qui les enfante
; au lieu que l'Acteur infpiré par
le Poëte , n'en eft que le copifte , & n'a
befoin , pour le rendre , que d'une émotion
plus fuperficielle , qui influe encore
moins par conféquent fur fon caractére
habituel.
Peut -être vous applaudiffez-vous de me
voir envelopper tous les Arts d'imitations
, dans le reproche que vous
faites à celui de Comédien ; mais c'eft
affez pour moi de vous réduire à convenir
qu'il n'eft pas moins honnête qu'un
autre. L'âme prend , à la longue , une
teinture des affections vertueufes dont
elle fe pénétre ; l'intérêt qu'elles lui
infpirent leur fert comme de mordant.
Mais les fentiments qu'on exprime avec
JANVIER . 1759. 117
horreur , le rôle qu'on méprife au moment
qu'on le joue , & qu'on voit en
butte au mépris , ce rôle , dis -je , n'a rien
de féduifant , rien de contagieux, ni pour
le Poëte qui le feint , ni pour l'Acteur
qui s'exerce à le rendre .
Toutefois je fens comme vous qu'un
Comédien vertueux , une Comédienne
fage & honnête fera une efpéce de prodige
, quand vous les réduirez l'un &
l'autre à l'Amour pur de la vertu , &
à la privation défintereffée de tous les
plaifirs qui les follicitent .
Le crime a trois fortes de frein : les
Loix , l'Honneur , la Religion. Le vice
n'a que la Religion & l'Honneur. D'un
côté l'on excommunie les Comédiens , de
l'autre on veut les rendre infâmes ; je
demande par quel effort généreux ils
fe priveroient des plaifirs tolérés par les
Loix & permis par la Nature ? S'ils ont
des moeurs , ce ne peut être qu'en s'élevant
au-deffus des autres hommes par
une droiture & une force d'âme qui les
raffure & qui les confole. Ils ne font pas
vertueux au même prix que nous ; & il
faut autant de courage à un Comédien
pour être honnête - homme , qu'à un
honnête - homme pour embraffer la prcs
feffion de Comédien. Voulez-vous juger
118 MERCURE DEFRANCE.
quelle eft l'influence de cette profeffion
fur les moeurs , commencez par lui rendre
les deux plus grands freins du vice ,
les deux plus fermes appuis de la foibleffe
& de l'innocence , la religion &
l'honneur. Ne les privez de rien , ne les
difpenfez de rien ; laiffez à leurs penchants
les mêmes contrepoids qu'aux nôtres
; & alors s'ils font conftamment plus
vicieux que nous , c'eft à leur état qu'on
a droit de s'en prendre. M. Rouſſeau
prend la chofe à rebours , & de la honte
attachée à l'état de Comédien , il veut
tirer une preuve contre les moeurs de cet
état , & contre celles des Spectacles .
*
A Rome les Comédiens étoient des Ef
claves ; la condition d'Efclave étoit infâme
, & par conféquent celle de Comédien
; M. Rouffeau en conclut qu'elle
doit l'être partout.
Dans la Grèce , les Comédiens étoient
des hommes libres , & leur état n'avoit
rien de honteux ; M. Rouffeau nous répond
qu'ils repréfentoient les actions des
Héros , que ces grands Spectacles étoient
données fous le Ciel , fur des Théâtres
magnifiques & devant toute la Gréce
affemblée. Il nous difpenfera , je l'efpere,
de prendre tout cela pour des raifons ;
* Voy. les Mémoires de l'Acad . des Infcriptions
& Belles- Lettres. Tom . 17. Page 210,
JANVIER. 1759. 119
& s'il veut bien fe fouvenir que ces
Comédiens repréfentoient familiérement
des Héros inceftueux ou parricides , qu'ils `
jouoient & calomnioient Socrate ; il
avouera que fi jamais l'état de Comédien
a du être deshonorant , c'eft fur le Théâtre
d'Athénes .
Dans les premiers établiſſemens des
nôtres , l'indécence & l'obfcénité des
Spectacles ont dû attirer fur la profeffion
de Comédien les cenfures de l'Eglife
& le mépris des honnêtes gens.
Les moeurs de la Scéne ont changé ;
& fi M. Rouffeau n'a pas prouvé que le
Spectacle eft pernicieux , tel qu'il eſt ,
ou tel qu'il peut être , il n'a pas droit
de conclure que le métier de Comédien
foit en lui-même un état honteux. Or
i cet état peut être honnête , il eft de
l'équité , de l'humanité , de l'intérêt
des moeurs de l'y encourager. Je le
répéte , l'Honneur & la Religion font
les appuis de l'innocence , les freins du
vice , les mobiles de la vertu & les contrepoids
des paffions humaines : priver
l'homme de ces fecours , c'eft l'abandonner
à lui-même.Heureufement les Comédiens
ne prennent pas tous à la lettre
cet abandon déſeſpérant : autoriſés
protégés, récompenfès par l'Etat, accueillis
, confidérés même dans la fociété la
120 MERCURE DE FRANCE.
plus décente , lorfqu'ils y apportent de
bonnes moeurs, ils fçavent que fi nos
fages Magiftrats n'ont pas crû devoir encore
céder aux voeux de la Nation &
aux motifs puiffants qui follicitent en
faveur du Théâtre , c'est par des raifons
très-fuperieures aux préjugés de la barbarie.
Ils fçavent que ces raifons politiques
n'ont rien de relatif à leur con
duite perfonnelle , & par conféquent
rien de deshonorant pour eux ; auffi n'ontilspas
perdu le courage d'être Chrétiens
& honnêtes gens. A Paris furtout leur
conduite eft plus décente , parce qu'elle
a l'eftime publique pour objet & pour
récompenfe. M. Rouffeau en convient
lui-même. Il n'a connu particulierement
qu'un feul Comédien , & il avoue que
fon amitié ne peut qu'honorer un honnête-
homme.
A l'égard des tenta tions auxquelles une
Actrice eft expofée , il en eſt qui , dans
la fituation actuelle des chofes , me femblent
comme inévitables. On ne doit
pas s'attendre à voir des moeurs pures
au Théâtre , tant que le fruit du travail
& du talent ne pourra fuffire aux dépenfes
attachées à cette profeffion . La
pompe du Spectacle en exige de ruineufes
; & il eft honteux qu'une Actrice foit
obligée ,
JANVIER. 1759.
127
, obligée , pour y fubvenir
ou de s'en →
detter, ou de fe perdre. Or telle est l'alternative
preffante
où elle eft réduite
par le
calcul du produit & des frais. Mais , que
tout compenfé
, il refte à une Actrice
qui
penfe, dequoi vivre modeftement
& honnêtement
dans fa maifon
où les études
continuelles
l'attachent
; qu'elle
puifle
d'ailleurs
prétendre
dans fon état , à tous
les avantages
que l'eftime
publique
attribue
à la vertu ; il y a d'autant
mieux
à préfumer
de fa conduite
& de fes
moeurs , que les principes
& les fentiments
dont elle eft habituellement
affectée
, lui éclairent
l'efprit
& lui élévent
l'âme.
J'en ai dit affez , j'en ai trop dit 2
peut-être , & encore n'ai-je pas relevé
tous les traits qui , dans cet ouvrage ,
mériteroient d'être difcutés. Si je me livrois
à toutes les réfléxions que M. Rouffeau
me préfente , je ferois un livre plus
long que le fien , mais infiniment moins
curieux , moins éloquent , moins intéreffant
de toutes manieres. Mon deffein
n'a été , ni de lui nuire , ni de briller
à fes dépens ; mais de réduire au point
de la vérité l'opinion de fes Lecteurs fur
l'Article des Spectacles. Je puis avoir
raifon contre lui , fans préjudice pour
II. Vol, F
122 MERCURE DE FRANCE.
fa vertu que je refpecte , ni pour fes
talents que j'admire ; & s'il m'eft échappé
quelque trait qui faffe douter de ces
fentiments , je le défavoue & le condamne.
Un motif perfonnel m'a fait oppofer
quelquefois M. Rouffeau à lui- même
, il eft vrai ; mais ce motif eft le
defir de le réconcilier avec les hommes ,
de lui faire entendre qu'on peut être
injufte par excès de zéle , qu'un violent
amour de la vertu peut , comme toutes
les paffions , nous emporter au-delà
des limites , qu'enfin les principes de
l'honnête & du vrai peuvent être altérés
dans l'âme par la chaleur de l'imagination
, & par cette fermentation des
efprits qui s'excite dans la folitude. Je
defire plus encore , & je m'applaudirois
toute ma vie d'avoir pu y réuffir : ' eft
d'arracher ce Philofophe éloquent aux
réfléxions douloureufes qui confument ſa
jeuneffe , de le rendre à la fociété où je
l'ai vu tendrement chéri , de l'engager à
confacrer aux vérités fimples & folides ,
aux vertus douces & fociales , au bonheur
de l'humanité , le génie & les veilles qu'il
employe à la décourager , & à la rendre ,
s'il étoit poffible , odieufe à elle-même.
Quelle fatisfaction peut- il avoir à calom
nier nos goûts & les fiens ? Les farces, ditJANVIER.
1759. 128
il , les plus groffieres , font moins dangereufes
pour une jeune fille , que la Comédie
de l'Oracle. Quels reproches ne fe
fait-il donc pas à lui-même d'avoir compofé
en Vers & en Mufique cette Scéne
naïve & fi touchante que toutes les
jeunes filles fçavent par coeur ?
Tant qu'à mon Colin j'ai fçu plaire &c.
Mais , voici qui eft plus férieux encore.
» Le Théâtre François eft , dit-il , la
plus pernicieuſe école du vice .... J'ai-
» me la Comédie à la paſſion .... Racine
» me charme ; & je n'ai jamais manqué
» volontairement , une repréſentation de
» Moliere .
Il eſt donc , felon fes principes , dans
le cas d'un homme qui auroit affifté journellement
& avec délices , à un feftin
où il auroit fçu que l'on verſoit du poiſon
aux convives.
» Sainte & pure vérité , s'écrie- t - il ,
»non jamais mes paffions ne fouilleront
» le fincére amour que j'ai pour toi : l'in-
» térêt ni la crainte ne fçauroient altérer
» l'hommage que j'ai à t'offrir.
Rien n'eft plus beau , plus courageux ,
fans doute ; mais le fervice que j'ai voulu
rendre à M. Rouffeau n'en fera
plus effentiel , fi j'ai pu lui perfuader que
que
Fij
124 MERCURE DE FRANCE:
ces idées affligeantes qu'il a prifes pour
la vérité n'en étoient que de vains phantômes,
& que le mal auquel il croit avoir
contribué par fes écrits & par fes exemples
eft un bien
pour l'humanité.
Genêve fur les Spectacles .
LA plupart des difputes philoſophiques
ne font que des difputes de mots.
Nous qui cherchons la vérité de bonne
foi, commençons par nous bien entendre.
Il s'agit de l'Amour que M. Rouffeau condamne
au Théâtre. Quelle eft d'abord
l'idée qu'il attache , à ce nom d'Amour ?
Il y a un amour phyfique répandu dans
la Nature , & qui en eft l'âme & le foutien.
Voyons ce qu'en penfe M. Rouffeau.
JANVIER. 1759. 75
و و
20
">
و د
» Si En faifant l'éloge de la pudeur.
» les deux Séxes , dit-il , avoient égale-
" ment fait & reçu les avances , le plus
doux de tous les fentimens eût à peine
» effleuré le coeur humain , & fon objet
eût été mal rempli. L'obftacle apparent
qui femble éloigner cet objet , eft au
»fond ce qui le rapproche : les defirs
voilés par la honte n'en deviennent
que plus féduifants ; en les gênant la
pudeur les enflamme . Ses craintes , fes
» détours, fes réferves, fes timides aveux,
» fa tendre & naïve fineffe difent mieux
» ce qu'elle croit taire que la paffion ne
T'eût dit fans elle. C'eft elle qui donne
» du prix aux faveurs , & de la douceur
» aux refus le véritable amour poflede
» en effet ce que la pudeur lui difpute.
» Ce mêlange de foibleffe & de modeſtie
» le rend plus touchant & plus tendre.
» Moins . il obtient , plus la valeur de ce
qu'il obtient , augmente ; & c'eft ainfi
qu'il jouit à la fois & de fes privations
» & de fes plaifirs.
»
3 A
Je défie tout le talent des Actrices ,
tout le manége des Coquettes , de rendre
l'amour plus féduifant que ne fait
ici la pudeur. Si l'amour phyfique étoit
un mal , la pudeur feroit donc la plus
redoutable de toutes les enchanterelles ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
& le morceau charmant que je viens de
tranfcrire , la plus pernicieufe de toutes
les leçons.
Or , felon M. Rouffeau , la pudeur eſt
non feulement une vertu , mais la premiere
vertu d'une femme : fans la pudeur
une femme eft coupable & dépravée. L'amour
que la pudeur enflamme , qu'elle
rend plus touchant & plus tendre , eft
donc un bien : nous voilà d'accord. Encore
quelques-unes de fes maximes ; c'eſt
m'embellir que de le citer .
Le plus grand prix des plaifirs eft
» dans le coeur qui les donne : un vérita-
» ble amant ne trouveroit que douleur ,
rage & défeſpoir , dans la poffeffion
» même de ce qu'il aime , s'il croyoit n'en
→ point être aimé. Vouloir contenter infolemment
fes defirs , fans l'aveu de celle
» qui les fait naître , eft l'audace d'un Sa-
» tyre ; celle d'un homme eft de fçavoir
» les témoigner fans déplaire , & les rendre
intéreſſants ; de faire enforte qu'on
les partage ; d'affervir les fentimens
avant d'attaquer la perfonne . Ce n'eft
pas affez d'être aimé : les defirs partagés
ne donnent pas feuls le droit de
les fatisfaire ; il faut de plus le confentement
de la volonté le coeur ac
corde en vain ce que la volonté refuſe,
:
JANVIER. 1759.
» L'honnête homme & l'Amant s'en abftient
même quand il pourroit l'obtenir.
» Arracher ce confentement tacite , c'eft
» ufer de toute la violence permife en
» amour : le lire dans les yeux , le voir
» dans les manieres malgré le refus de
» la bouche , c'eft l'art de celui qui fçair
» aimer : S'il achève alors d'être heureux ,
» il n'eſt pas brutal , il eft honnéte . Il
» n'outrage point la pudeur , il la ref-
"pecte , il la fert ; il lui laille l'hon-
» neur de défendre encore ce qu'elle eût
peut-être abandonné.
Ovide & Quinault ne difoient pas
mieux , & le Théâtre n'eut jamais de plus
indulgente morale. D'après ces principes ,
j'ofe affurer M. Rouffeau que l'amour
honnête eſt l'amour à la mode , qu'il y
a peu de Satyres dans le monde , & que
c'eft précisément felon fa méthode qu'on
y achève d'être heureux .
Mais cet amour innocent , dans l'état
de fimple nature , peut ne l'être pas dans
la conftitution actuelle des chofes : il
y
a même des circonftances où il eſt puni
par les Loix , comme crime de féduction
; il ne feroit donc pas prudent de
s'en tenir à cette régle. M. Rouffeau
reconnoît dans les fentimens de l'homme
en fociété , une moralité incon-
· D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
nue aux bêtes ; & quoiqu'il fût aifé
de trancher toute difficulté , en rejettant,
comme lui , l'impertinent préjugé des conditions
, & toutes les conventions de la
même espéce ; en donnant pour raifon
de ce qu'on appelle licence , Ainfi l'a
voulu la Nature , c'est un crime d'étouffer
fa voix ; quoiqu'il n'y ait pas de libertinage
qu'on ne pût juftifier en difant comme
lui , La Nature a rendu les femmes
craintives afin qu'elles fuyent , & foibles
afin qu'elles cédent , en un mot , quoique,
pour combattre M. Rouffeau , il fuffit
peut- être de l'oppoſer à lui-même ; je ne
profiterai pas de l'avantage que me donne
le peu d'accord que je crois voir entre
fes maximes. Je reconnois donc , de
bonne foi , que les inftitutions naturelles
doivent fe plier aux régles établies
entre les hommes ; & que ce qui étoit
bon dans les bois , peut être mauvais
dans nos Villes. Ainfi je vais confidérer
l'amour dans fes relations politiques &
morales , & voir en quoi le Théâtre qui
le favorife eft nuifible à la Société.
D'abord , obfervons dans l'Amour des
fentiments très-diftincts , qu'il eft bon de
ne pas confondre. S'il n'y avoit que ce
que M. Rouffeau appelle modeftement
les defirs du coeur , l'Amour feroit un
JANVIER. 1759. 79
mouvement paffager & périodique , comme
tous les befoins , & tel que M. Rouffeau
nous l'a fait remarquer lui -même
dans l'Homme Sauvage.
Cet Amour infpiré par la Nature ,
n'eft honnête dans les moeurs de la Société
qu'autant qu'il fe méle confufément ,
& comme à notre infçu , à des fentiments
plus purs & plus nobles : ces fentiments
font l'eftime , la bienveillance ,
la douce & tendre intimité ; d'où résulte
la complaifance de foi-même dans un
objet de prédilection auquel on attache
fon être. Quand l'affection et mutuelle
& au même degré , c'eſt l'union la plus
étroite , c'est le plus parfait accord qui
puiffe régner entre deux êtres fenfibles ;
c'est enfin , s'il eft permis de le dire , la
transfufion & la coéxiftence de deux âmes.
Cependant on abufe de tout. Examinons
comment les exemples de cette
union fi délicieufe & fi pure , peuvent
être pernicieux.
> le
J'avoue d'abord que l'Amour , dans
la plupart des hommes n'eft que
defir naturel , fans aucune trace de moralité.
J'avoue que cet Amour et plus
commun dans les Villes opulentes &
peuplées ; j'avouërai même , fi l'on vent ,
qu'il régne à Paris autant & plus qu'en
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
>
aucun lieu du monde. Eft- ce au Spectacle
qu'il faut l'attribuer : L'Amour vertueux
eft , comme je l'ai dit un fentiment
compofé du Phyfique & du Moral
; mais dans lequel celui-ci domine.
Ce mêlange ne fe fait dans l'âme que
lentement & par degrés l'eftime , la
confiance l'amitié ne s'infpirent pas
d'un coup d'oeil . Or , fi des plaifirs faciles
préviennent le defir naiffant , s'il
n'a qu'à fe manifefter pour être comblé
fans obftacles , l'Amour ne fera dans
l'homme en fociété , que ce qu'il eſt dans
l'Homme Sauvage : c'eft ce qui arrive
partout où régnent l'opulence & le luxe.
Et c'est ainsi que le germe de l'Amour
vertueux eft étouffé dans l'âme des hommes
, quelquefois même avant la faifon
où il doit fe développer . Les femmes foiblement
aimées , aiment foiblement à
leur tour. L'exemple , le dépit , la féduction
les déterminent à imiter un
Amant trompeur , un Epoux dédaigneux
on volage ; & bientôt le déréglement
de part & d'autre , devient une espéce
d'émulation .
Dans une Ville qui contient cent mille
Célibataires nubiles , qu'il y ait des Speccles
, qu'il n'y en ait point , tout ce
qu'on peut fouhaiter & attendre , c'eſt
JANVIER. 1759 .
81
que la contagion du vice ne pénétre pas
dans le fein des familles ; c'eft que les
plaifirs tolérés ne dégoutent pas des plaifirs
permis ; que le vice n'ait que le fuperflu
d'une fociété tumultueufe & furabondante
, & que l'hymen toujours refpecté
, foit l'afyle inviolable de l'innocence
& de la paix. Or l'Amour feul ,
& j'entends l'Amour 'tel qu'il est repréfenté
au Théâtre , honnête , vertueux ,
fidéle , peut être le contre-poifon de ce
vice contagieux.
>
Qui n'aime aucune femme en a mille
à craindre. L'homme le plus facile a égarer
eft celui qui n'étant frappé vivement
d'aucun objet déterminé , préfente à la
féduction un coeur vuide. Et ce que je
dis d'un féxe doit s'entendre de tous les
deux . Le vice de notre Siécle n'eft donc
pas l'Amour tel qu'il eft peint dans nos
Spectacles ; mais l'Amour tel que l'infpire
la nature , & au-devant duquel les plaifirs
vont en foule, quand le luxe les met
à prix .
Le Théâtre , dit-on , allume les defirs :
comme s'il étoit befoin d'aller au Spectacle
pour être homme . Ces defirs , la Nature
les donne , elle fçait bien les réveiller.
Un peu plus , un peu moins de
vivacité ou de rafinement , ne change
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
rien à cette impulſion univerfelle . L'homme
livré à l'inftinct des bêtes chercheroit
partout fa moitié ; & au défaur de
. la beauté , la laideur feroit adorée . L'occafion
eft un attrait ; mais fi l'occafion
he venoit pas au-devant de lui , il iroit
bientôt au-devant d'elle les Cercles ,
les Jeux , les les Promenades , les lieux
mêmes les plus refpectables feroient comme
le rendez-vous de la licence & de
la féduction . Ce n'eft donc pas cet Amour
d'inftinct qu'il faut éluder ou tâcher de
détruire ; il s'agit de le diriger , de l'éclairer
, s'il eft poffible ; il s'agit de lui
donner cette moralité qui l'épure , qui
l'ennoblit , qui l'élève au rang des vertus.
L'émotion qu'on éprouve au Spectacle
attendrit l'âme , je l'avoue , & c'eſt
par là qu'il la difpofe à l'amour vertueux.
L'amour phyfique n'a befoin que
des fens ; l'amour vertueux a befoin de
toute la fenfibilité , de toute la délicateffe
de l'âme . Plus l'âme eft fenfible ,
plus elle eft délicate ; je dis l'âme , &
l'on m'entend bien : or la délicatelle des
fentimens en garantit l'honnêteté. Un
caractère de cette trempe s'attache à
fon devoir par tous les liens qu'il lui
préfente ; l'eftime , l'amitié , la reconnoiffance
la captivent. La Nature & le
JANVIER. 1759.
83
fang ont fur lui des droits abfolus.
Et vos enfants ces gages précieux ,
Nés de l'Amour , en font de nouveaux nouds .
Au lieu qu'une âme froide & légére ne
tient à rien & céde à un foufle. Elle oublie
la vertu qu'elle n'aime pas , pour
un vice qu'elle n'aime guères ; & fe perd
fans fçavoir pourquoi. Si j'ai bien étudié
les moeurs de notre Siècle , le vrai
moyen de les corriger feroit le don de
nous attendrir.
La fenfibilité dirigée au bien s'attache
à tout ce qui eft honnête ; de là vient
que toutes les vertus fe tiennent par la
main or le Théâtre en nous intéreffant
prend foin de réunir dans une émotion
commune tous les fentimens vertueux
qui doivent fe combiner enfemble. Ainfi
l'Amour y a pour compagne la pudeur ,
la fidélité , l'innocence ; tous ces caractéres
analogues , y font comme fondus
en un feul . C'est donc nous fuppofer une
ame déja bien corrompue , que de prétentendre
qu'elle analyfe ces émotions com
pofées pour en extraire du poifan
Voyons cependant , comment cela siopére.
"
›
Quand il feroit vrai , dit M. Rouf
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
»feau qu'on ne peint au Théâtre que
» des paffions légitimes , s'enfuit- il de là
»que les impreffions en font plus foi-
» bles , que les effets en font moins dan-
» gereux ? comme fi les vives images d'u-
»ne tendreffe innocente étoient moins
" douces , moins féduifantes & c.
S'il eft vrai que la pudeur qui infpire
fi bien l'amour , & dont les craintes ,
·les détours, les réferves , les timides aveux,
la tendre & naïve fineffe , difent mieux
'ce qu'elle croit taire que la paffion ne l'eût
dit fans elle ; s'il eefſtt vrai , dis-je , que
la pudeur foit une vertu , l'amour qu'elle
infpire n'eft donc pas un crime. En
fuppofant que les peintures du Théâtre
produifent les mêmes effets , le Théâtre
devroit donc , ce femble , partager les
éloges que M. Rouffeau donne à la pudeur.
Voyons comment ce qui fait le
charme de la pudeur , peut être le vice
du Spectacle.
"
» Les douces émotions qu'on y reffent
» n'ont pas par elles-mêmes un objet dé-
» terminé , mais elles en font naître le
» befoin. Elles ne donnent pas préciſé-
» ment de l'amour , mais elles préparent
» à en fentir. Elles ne choififfent pas la
perfonne qu'on doit aimer , mais elles
nous forcent à faire ce choix. Ainfi
و ر
JANVIER. 1759. 85
» elles ne font innocentes ou criminelles ,
que par l'ufage que nous en faifons ,
»felon notre caractére , & le caractére
» eft indépendant de l'exemple.
و د
Si M. Rouffeau parle du defir , il eſt
indépendant du caractére , comme le caractére
l'eft de l'exemple. Dans tous les
hommes , le defir tend au même but ; il
y arrive , & il s'éteint. C'eft le Roman
de l'Amour phyfique . S'il parle de l'Amour
compofé où dominent les affections
morales ; je nie que les émotions duThéâtre
n'en déterminent pas l'objet . Ce n'eſt
pas telle ou telle perfonne que le Théâtre
nous difpofe à aimer ; mais une perfonne
douée de telle & de telle qualité. Ces qualités
nous affectent plus ou moins felon
notre caractére ; mais celui qui en eft viyement
affecté au Spectacle , le fera dans
la fociété il ne le fera de même que
par des qualités femblables; & plus l'émotion
du Spectacle aura été vive, plus il fera
indifférent pour tout ce qui ne reffemble
pas au tableau dont il eft frappé . Eftime,
refpect , confiance , vif intérêt , tendre
penchant , voilà ce qui lui refte de l'impreffion
qu'il a reçue ; & tout cela tient
à quelque chofe. L'âme ainfi émue ne va
pas s'attacher au premier objet préſent.
Quant au befoin d'aimer , il ne peut être
86 MERCURE DE FRANCE.
ici que le defir impatient de poffèder l'objet
réel dont on vient d'adorer l'image :
or ce defir n'eft rien moins que vague ; la
caufe en décide l'objet. Le caractére eft
indépendant de l'exemple , mais l'émétion
théâtrale eft indépendante du carac
tére ; & chacun n'aime ou ne hait dans
les Peintures du Théâtre , que ce qu'il eft
capable , felon fon caractére , d'aimer ou
de hair dans la réalité ; à moins que M.
Rouffeau ne fuppofe qu'on change d'âme
en changeant de lieu : ainfi l'homme naturellement
vicieux , s'il en eft , ne fera
que très-foiblement touché d'un amour délicat
& honnête ; & celui que fon caractére
y rend plus fenfible , eft par là-même
difpofé à fuivre l'impulfion d'un exemple
vertueux .
M. R. compare aux tableaux de nos
Spectacles, le baiſer du Praticien Manilius,
donné à fa femme en préfence de fa fille.
C'étoit , dit-il, d'une action fort honnête ,
faire un exemple de corruption .
31
Cette action étoit l'exemple de la pu
deur violée , & par conféquent d'une mau
vaife action ; & ce baifer immodeste dans
nos moeurs , pouvoit être encore plus li
centieux dans les moeurs de l'ancienné
Rome ; au lieu que l'Amour , tel qu'il ek
peint fur le Théâtre , n'a rien d'indécent
à nos yeux.
JANVIER. 1759.
8-
» L'Amour eft louable en foi , comme
» toutes les paffions bien réglées ; mais les
excès en font dangereux & inévitables ,
» fil'idée de l'innocence embellit quelques
» inftants le fentiment qu'elle accompa-
" gne , bientôt les circonftances s'effacent
» de la mémoire , tandis que l'impreffion
» d'une paffion fi douce tefte au fond du
و د
-» coeur.
Un Peuple qui va chaque jour s'atten
drir à ce Spectacle , doit donc être un
Peuple très-paffionnné. Voyons ce qu'en
dit M. Rouffeau lui-même.
» On flatte les femmes , fans les aimer :
» elles font entourées d'agréables ; mais
elles n'ont plus d'Amants . Ne feroient-
» ils pas au défefpoir qu'on les crût amou-
» reux d'une feule ? Qu'ils ne s'en inquié-
» tent pas ; il faudroit avoir d'étranges
» idées de l'Amour. »
Voilà donc cette foule de Spectateurs
qui reviennent du Théâtre , avec un befoin
fi preffant d'aimer ? Voilà l'effet de
ces émotions qui préparent à fentir l'A-
'mour ; voilà , dis- je , cet Amour dont les
excès font inévitables ! Cette Jeuneffe
froide & légére a vû cependant le Spectacle
au fortir du Collége , & ne manque
pas une feule des leçons d'amour qu'on
donne. Quels en ont été les effets ?
88 MERCURE DE FRANCE
Soit foibleffe du côté des impreffions théâ
trales , foit froideur naturelle ou diffipation
du côté des Spectateurs , notre fenfibilité
n'eft donc que trop foiblement
par les objets vettueux que le Théâtre
nous préfente ; & le mal eft que l'émotion
qu'il nous cauſe , ne nous affecte
qu'un inftant .
émue
Dans les climats où la fenfibilité natu
relle eft plus que fuffifante pour remplir
l'objet de la fociété , il feroit dangereux
fans doute de l'irriter par des fenfations
trop violentes ; mais il eft un milieu entre
la langueur
& l'yvreffe , entre la froide
inertie de l'ame & les accès de la paſſion.
Or , nous fommes bien loin encore de
cette vivacité de fentiment , qui , mutuelle
entre les deux Séxes , fait le charme
de leur union . Voilà , je le répéte , ce qui
manque à nos moeurs , ce qu'il feroit à
fouhaiter
que pût nous donner le Théâtre ;
& ce n'eft pas à nous à craindre
la
que
foible illufion qu'il nous caufe , ne fe change
en égarement
. On revient ému d'Ariane
, d'Inès & d'Alzire ; mais de bonne
foi , en revient- on paffionné
: Ceft ce qui
feroit arrivé peut-être , dans les climats
où le fon d'une lyre rendoit les hommes
furieux. Auffi l'Amour n'étoit-il pas admis
fur le Théâtre d'Athénes ; & l'on faifoit
JANVIER. 1759. 89
rudemment de ne pas l'y expofer. Mais
le même excès eft à craindre pour Geêve
, comme le croit M. Rouffeau ; s'il
ft à craindre pour l'Angleterre où l'Amour
eft furieux & tragique , où les hommes font
fublimes ou déteftables ; M. Rouffeau doit
avouer du moins que Paris ne court pás
les mêmes risques.
Ceft à la légereté , à la diffipation
qui nous eft naturelle , au goût des plaifirs
tumultueux & vains qu'on doit attribuer
l'éloignement de la jeuneffe Françoife
pour les Vieillards , & le Théâtre
qui fait refpecter les vertus de cer âge
comme il en joue les ridicules , eft auffi
pen la caufe de l'abandon où languit la
vieilleffe que des travers des jeunes
gens.
Quelques-uns de ces travers font les
effets d'une paffion aveugle.
Il et partout des caractéres violents ;
mais fi quelque chofe pouvoit les contenir
, quelle leçon plus frappante pour
eux que le Tableau des excès de l'Amour
, tel qu'il eft peint fur la Scéne
Françoife ? L'Amour tendre y eft féduifant
, mais l'Amour paffionné y eft terrible.
L'un y caufe de douces émotions ,
l'autre y fait frémir la Nature. Eſt-il
de femme qui voulût être à la place
go MERCURE DE FRANCE.
d'Inès ? Eft-il d'homme qui voulût fe
trouver dans la fituation de Dom-
Pédre ?
Quel eft donc cet Amour criminel où
nous conduit l'Amour honnête ? Je fçai
quelles font les moeurs d'une Jeuneſſe
diffipée ; mais de tant d'extravagances
dont nous fommes témoins , y en a-t-il
une entre mille dont le fentiment de
l'amour foit la fource ? Ce n'eft point le
coeur qui mène à la débauche , & c'eft
le coeur , le coeur lui feul , qui reçoit les
douces émotions d'un amour tendre &
vertueux. L'amour à deux fortes d'objets :
fçavoir , les objets qui affectent l'âme &
les objets qui émeuvent les fens. Le
Théâtre peut faire l'une & l'autre im
preffion ; mais ces deux effets n'ont pas
la même cauſe.
Que Zaïre foit jouée par une Actrice
d'une rare beauté , fa beauté affecte les
fens , mais fon rôle n'affecte que l'âme.
L'un tient à l'autre , me dira- t -on point
du tout ; car le rôle de Zaïre attendrit
également les deux féxes. Une Zaïre
moins belle toucheroit moins , avec le
même talent ; mais cela vient d'une caufe
fi pure que Zaire monis belle toucheroit
moins les femmes elles-mêmes . Cette
caufe eft le charme innocent de la BeauJANVIER.
1759. 91
té , l'intérêt naturel qu'elle infpire , l'illufion
qu'ajoute une figure raviffante au rôle
d'une amante adorée , enfin l'harmonie
& l'accord des fentimens vertueux &
tendres qu'elle exprime, avec le caractére
touchant & noble de fa figure & de fon
action. Mais tout cela n'affecte que l'âme
, je le répéte ; & la preuve en eſt ,
qu'un fage Vieillard en revient plus touché
que le plus voluptueux jeune homme.
L'expreffion d'un rôle tendre ajoute
aux charmes de la beauté ; mais je tiens
que de mille Spectateurs , il n'y en
a pas un qui en foit ému comme il eſt
dangereux de l'être. Ne nous flattons
point d'avoir tant à nous craindre. Il n'eft
pas auffi aifé de nous enflammer qu'on le
dit. Je vois même parmi la Jeuneffe beaucoup
de fantaiſie , très-peu de paffion . Et
quand les hommes feront capables d'un
fentiment délicat & vif , ils n'auront pas
à redouter la féduction de ces goûts frivoles.
+
Le Spectacle cependant peut être dangereux
comme Pantomime ; mais fi tout
tout ce qu'on y voit invite à l'amour phyfique
, tout ce qu'on y entend n'infpire
que l'amour moral : plus l'âme y eft émuë,
moins les fens doivent l'être. Quelle eft
de ces deux impreffions celle qui domine
92
2 MERCURE
DE FRANCE
.
& qui refte : C'eft là ce qui dépend des
caractères ; mais je fuis fûr qu'elles fe
combattent , que plus on eſt touché du
rôle , moins on eft tenté de l'Actrice , &
qu'avec les mêmes objets , le Spectacle
feroit plus dangereux, par exemple, fi l'on
ne faifoit qu'y danfer. Il ne m'eft pas përmis
d'approfondir cette queftion ; mais
j'en dis affez pour me faire entendre. Revenons
à l'amour moral.
Le plus grand de fes dangers eft celui
des inclinations déplacées : elles peuvent
l'être , ou relativement aux convenances
, ou relativement aux perfonnes . Sur
l'Article des convenances M. Rouffeau
n'eft pas févére. Il reconnoit la bonté
des moeurs de Nanine , » où l'honneur ,
» la vertu , les purs fentimens de la Na-
» ture font préférés à l'impertinent pré-
»jugé des conditions. » Cependant c'eft
là ce qui rend fi dangereufe aux yeux de
la plupart des hommes la fenfibilité des
jeunes gens.
L'Amour ne connoît point l'inégalité
des conditions ; il tend quelquefois à
rapprocher des cours que la naiffance &
la fortune féparent . Il renverfe donc le
plan économique des familles , l'ordre
politique de la fociété , l'empire de la
coutume & de l'opinion .
JANVIER. 1759. 93
La fociété exige dans les alliances certains
rapports que la Nature n'a point
confultés. Le Mariage , au lieu d'étre
l'accord des volontés , eft devenu celui
des convenances . On eft donc obligé de
fouhaiter que le coeur des jeunes gens
foit indifférent à tout , pour difpofer
deux ſelon des vues qui ne font pas
celles de la Nature . Si le coeur fe donne
lui-même , avant qu'on l'ait engagé ;
fifon inclination contredit l'engagement
qu'on lui fait prendre ; le defir & le penchant
font en contradiction toute la vie ,
& ce qui eût fait le charme d'une union
volontaire , devient le tourment d'une
fervitude impofée. Ce plan une fois établi
l'inclination des enfans contredit
fouvent les intentions des peres. Mais ,
fi , dans cette pofition , il eft malheureux
que le coeur de l'homme foit tendre
& fenfible , s'il eft à craindre , par
conféquent , que le Théâtre ne contribue
à le rendre tel ; eft-ce au Théâtre
eft-ce à la Nature qu'un Philofophe doit
s'en prendre ? Auffi M. Rouffeau ne leur
en fait- il pas un crime. Je parle donc
ici , non à M. Rouffeau , mais à un
pere de famille jaloux de fon nom , foigneux
de fa poftérité , fenfible à l'hon
neur de fon fils , & inquiet fur le choix
94 MERCURE DE FRANCE.
que ce jeune homme feroit peut - être fi
la Nature ou l'habitude difpofoit fon
caur à l'Amour .
Vous fouhaittez à votre fils une âme
infenfible , lui dirai-je ; c'eft ſouhaiter
le plus dur efclavage à fa femme & à
fes enfants. Si par malheur vos voeux
font remplis , il n'aimera rien excepté
lui - même ; & l'amour - propre n'eft ja-,,
mais fi fort que dans une âme où il régne
feul. Tout fera donc facrifié à ce
fentiment unique' ; & l'autorité d'époux
& l'autorité de pere ne feront de lui
qu'un tyran. Vous aurez difpofé de lui
felon vos vues , en fuppofant qu'une âme
froide foit plus docile qu'une âme tendre,
cè qui eft encore bien douteux ; mais
vous en aurez difpofé pour le malheur de
tout ce qui l'environne.Votre orgueil fera
fatisfait , mais vous entendrez retentir
jufqu'à vous les cris plaintifs de la Nature.
Grace à vos foins , fon âme endurcie
ne fera capable d'aucune affection
morale ; mais les Animaux les plus ftupides
ont des fens ; votre fils en aura.
comme eux , & comme eux il en fera
l'esclave.
Aimez- vous mieux , me dira ce pere ,
aimez -vous mieux que difpofant fon âme
à des inclinations deréglées , je l'aban
JANVI ER. 17 59. ༡༦
donne imprudemment aux caprices aveu--
gles de l'Amour ? Non fans doute , lui
répondrai-je ; mais fuppofons que votre
fils ne foit pas naturellement pervers ,
qu'il foit né bon , comme tous les hommes ,
c'eft-à-dire , capable de trouver fon plus.
grand bien dans ce qui eft vertueux &
honnête il dépend de vous d'y détermi-"
ner fes inclinations ; fon bonheur & fa
vertu font dans vos mains : plus fon âme
fera attendrie , & plus vous la trouverez
docile.
:
» Le plus charmant objet de la Nature,
le plus digne d'émouvoir un coeur fen-
»fible , & de le porter au bien , eft une
»femme aimable & vertueufe . » M.
Rouffeau demande où il y en a ? Je prétends
qu'il y en a partout & dans tous les
états de la vie , qu'il y en aura plus encore
, fi dans la balance des intérêts
ces qualités font de quelque poids : or ,
qu'une âme tendre foit indécife ; fi elle
n'eft
pas corrompue , fi l'on a pris foin
de cultiver en elle le goût naturel du beau
moral , qui empêche des Parens attentifs
d'éclairer , de diriger fa fenfibilité vers
des objets qui en foient dignes.
Un tel foin , je l'avoue , exige une at
tention vigilante & affidue . Cette attention
eft un devoir pénible ; on le néglige
96 MERCURE DE FRANCE.
& l'on fe plaint des égaremens d'un jeune
coeur à lui-même livré. On prétend le
ramener d'un coup d'autorité , il n'eft
plus tems . Ou l'autorité fera trop foible •
ou elle fera tyrannique. Il ne faut donc
pas 'étonner fi un aveu arraché par la violence
, n'a pas le même effet qu'un penchant
infpiré par la perfuafion . Mais dans
tout cela , que fait le Théâtre ? Il fupplée
par la peinture des affections honnêtes
, vertueufes , & par-là même intéreffantes
, à ce qui manque à l'éducation
, du côté des exemples & des leçons
domeftiques. Il y fupplée , dis-je , autant
qu'il eft poffible , & fi le torrent franchit
fa digue , l'on n'en doit pas conclure
que la digue elle-même foit la caufe du
débordement.
Ce qui allarme le plus M. Rouffeau ,
c'eft le danger des inclinations déplacées,
relativement à la perfonne. » Qu'un jeune
» homme n'ait vu le monde que fur la
Scéne , le premier moyen qui s'offre à
lui pour aller à la vertu , eft de cher
» cher une maîtreffe qui l'y conduiſe ,
»
efpérant bien trouver une Conftance
» ou une Cénie, tout au moins. C'eſt ainf
» que ,fur la foi d'un modéle imaginaire
» fur un air modefte & touchant , fur une
» douceur contrefaite , Nefcius aura fali
lacis
#
2
2.
JANVIER. 1759. 97
lacis , le jeune Infenfé court ſe perdre,
» en penfant devenir un fage.
Je veux qué ce jeune homme n'ait vû
au Théâtre que des Conftances , des Cénies
, qu'il n'y ait vu peindre l'Amour
qu'intéreffant & vertueux l'âme pleine
de ces idées , il cherchera , dites - vous ,
une Cénie , une Conftance ; mais eft- ce
dans la fociété des femmes perdues qu'il
ira la chercher ? Le fuppofez-vous affez
infenfé ? Ne faut - il pas s'abftenir auffi
d'expofer fur le Théâtre l'amitié pure &
fainte , de peur que quelque jeune hom
me épris de fes charmes , ne la cherche
parmi des Fripons ? La Jeuneffe facile &
crédule , donne fouvent dans le piége
'd'un faux amour comme dans celui d'une
fauffe amitié ; mais eft-ce pour avoir appris
au Spectacle à difcerner le véritable ?
Eftce- pour y avoir été vivement ému
des fentimens qui l'accompagnent , &
qui le caractérisent ? M. Rouffeau fuppofe
que nous fortons du Spectacle ,
fi enyvrés que nous ne fommes plus capables
de réfléxion ni de choix : cela peut
être dans un pays où l'Amour eft fi furieux
qu'il ne s'agit pas moins que d'y laiffer
l'amour ou la vie ; cela peut être auffi à
Genêve. Mais je ne confidére les effets
du Théâtre que relativement aux Fran-
11. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
çois ; & M. Rouffeau avoue lui-même ,
qu'ils ne font rien moins que paffionnés.
Qu'il me foit donc permis de demander
comment l'on peut enfeigner aux hommes
à diftinguer le bien & le mal ; à chercher
l'un , & éviter l'autre ; fi ce n'eſt en les
expofant à leurs yeux dans une Peinture
naïve & fidelle , l'un avec les charmes &
fes avantages , l'autre avec fa honte , fes
dangers & fes écueils ? Comment s'y prendroit
M. Rouffeau lui-même pour éclairer
un jeune homme dans le choix d'un
objet digne d'être aimé ? Vous reconnoîtrez
, lui diroit-il , une Femme honnête
à fes principes , à fes fentiments , au caractére
de fon amour. Si elle eft plus occupée
que vous-même de vos devoirs &
de votre gloire , de vos talents & de vos
vertus ; fi elle prend foin d'embellir votre
âme , & de vous rendre plus cher à fes
yeux , en vous rendant plus eftimable ;
voilà l'objet qui doit vous attacher. C'eſt
la leçon qu'il lui donneroit , & cette leçon
eft celle du Théâtre. Il ajouteroit à
ce tableau le contrafte d'une femme impérieufe
& vaine , qui veut que tout céde
à fes caprices , que tout foit facrifié à fa
fantaifie & à fes plaifirs , qui ne connoît
dans fon Amant de devoir , de foin , d'in- ?
JANVIER. 1759. 99
térêt que celui de lui complaire ; qui fe
fait un jeu de fa ruine , un amuſement
de fes folies , un triomphe de fes égarements.
Voilà , diroit-il , celle que vous
devez craindre ; & le Théâtre l'a dit mille
fois. Il feroit bon fans doute de mettre en
action ces préceptes , il feroit bon de repréfenter
fur la Scéne l'Enfant prodigue
au milieu des malheureufes qui l'ont égaré
, ruiné , chaffé , méconnu ; mais par
malheur la décence s'y oppofe. Il s'enfuit
qué la Scéne Françoife n'eft pas à cet
égard auffi morale qu'elle peut l'être ;
mais on y dit ce que l'on n'ofe y peindre ;
& fi les impreffions n'en font pas affez
vives , fi elles frappent l'oreille fans toucher
le coeur , ce n'eft pas la faute du
Théâtre .
Si l'Amour criminel ou vicieux eft peint
dans quelques- unes de nos Pićces , avec
des couleurs qui le font aimer , je fuis le
premier à condamner la Piéce. Mais que
M.Rouffeau nous en cite les exemples dans
ce qui s'appelle le Théâtre honnête . L'Amour
intéreffe dans Zaire & dans Bérénice
, oui fans doute ; auffi l'Amour n'y
eft-il pas criminel . Il combat un Préjugé
national dans Titus , & il eft facrifié à
ce Préjugé même . Il combat dans Zaïre
des devoirs inconnus , & il cède à ces
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
devoirs , dès que leur voix fe fait entendre.
Zaïre meurt , & l'on ne laiffe pas de
fouhaiter de rencontrer une Zaïre : je le
crois bien ; auffi n'eft - ce pas la crainte
d'aimer une Zaïre , mais la crainte de
l'immoler dans les accès d'une jalouſie
aveugle & forcenée que ce Spectacle doit
infpirer.
:
On s'intérefle à l'Amour de Titus pour
Bérénice ; quoiqu'il foit oppofé à fon devoir
pourquoi ? Parce que ce devoir n'eņ
eft pas un dans nos moeurs , & que le
coeur doit prendre parti pour un fentiment
naturel contre une opinion révoltante.
Que le Cid facrifiât fon pere à Chiméne ,
qu'Horace abandonnât la caufe de Rome
pour complaire à Sabine : je demande à
M. Rouffeau s'il croit que l'intérêt de
l'Amour l'emportât dans nos coeurs fur
l'intérêt facré de la Nature ou de la Patrie?
Qui de nous eft complice dans l'âme
de la trahifon du fils de Brutus ? Mais
qu'il plaife aux Romains de faire un crime
à leur Empereur d'époufer une Reine ;
cet orgueil nous irrite , loin de nous toucher
; & fi nous applaudiffions dans Titus
l'effort généreux qu'il fait fur lui-même ,
fon refpect pour une Loi fuperbe , ne fe
communique point à nous , & les charmes
naturels de la beauté & de la vertu
JANVIER. 1759 .
101
confervent tous leurs droits fur nos âmes.
M. Rouffeau a raifon de dire qu'aucun des
Spectateurs n'eft Romain dans ce moment;
mais aucun ne pardonneroit à Titus de
ceffer de l'être. C'eft par principe qu'on
l'admire ; c'est par fentiment qu'on le
plaint.
» L'Amour ſéduit , ou ce n'eſt pas lui »
Qu'eſt-ce à dire , l'Amour ſeduit ? Il intéreffe
, il attache , oui fans doute . Il nous
fait tomber daus les piéges du crime , au
moment qu'il fuit lui-même le chemin de
la vertu : c'eft ce que je ne puis concevoir.
» Les circonstances qui le rendent ver-
» tueux au Théâtre , s'effacent , dit M.
» Rouſſeau , de la mémoire des Specta-
" teurs. » Ainfi , quand les yeux mouillés
de larmes , je viens de voir Zaire ou Bérénice
, j'oublie qu'elles étoient vertueufes
, qu'elles ont facrifié le fentiment le
plus cher de leur âme , l'une à la Religion
de fes Peres , l'autre à la gloire de
fon Amant. Quand je viens d'entendre &
d'admirer Life , Conftance ou Cénie, j'oublie
la cauſe , la feule cauſe de l'intérêt
vif & tendre dont je fuis encore tout ému.
Voilà une façon de fentir dont je n'avois
pas même l'idée. Il me femble au contraire
que le fouvenir des circonftances
qui ont excité l'émotion , furvit long-
E iij
702 MER CURE DE FRANCE.
tems à l'émotion elle-même ; & ce n'eft,
que par ces images , que les peines & les
plaifirs paffés , nous font encore préfents.
Comment donc M. Rouffeau a-t- il prétendu
que l'Amour refte , & que l'objet
s'efface Feroic-il confifter l'impreffion
de l'Amour au Spectacle , dans l'émotion
phyfique des fens ? Si telle eſt fon
l'idée , j'ofe lui répondre , qu'aucune des
Piéces où l'Amour eft peint vertueux , ne
produit cet effet , ni ne peut le produire.
Je dis plus un feul trait , qui dans une
Picce décente réveilleroit une idée obfcéne
, indifpoferoit tous les efprits . S'il
n'y a donc que l'émotion pure de l'âme
fans aucun mélange de vice , quel eft le
caractére dépravé qui change en affection
criminelle le fentiment que viennent d'exciter
en lui la bonté , la candeur , l'innocence
, la vertu même ? Que M. Rouffeau
compofe lui-même ce caractére déteftable
; je ne lui oppofe point fon principe
que tout homme eft né bon ; je veux qu'il
y en ait de naturellement pervers , & je
fuppofe un tel homme au Spectacle. Ou
la Peinture d'un Amour vertueux le touchera
, & pour un moment il fera moins
méchant ; ou il n'en fera point ému , & le
Spectacle dès-lors ne fera pour lui qu'infipide.
Il en revient , me direz-vous ,
JANVIER. 1759.
103
avec l'ardeur du defir dans les fens , & il
va l'appaiſer par un crime : cela peut être ;
mais ce que le Théâtre a fait , le Spectacle
le plus innocent l'eût fait de même.
Penfez qu'il s'agit d'un hommie perdu :
tout eft poifon pour une telle âme .. Mais
fuppofons ce qui eft plus commun ; c'eſtà
- dire , un homme qui ne fe livre à l'Amour
vicieux , que parce qu'il y fuppofe
un charme & des plaifirs qui manquent à
P'Amour honnête : pour celui- ci , plus la
Peinture de l'Amour honnête fera tou
chante ; plus le contrepoids du vice
aura de force , & moins par conféquent
le vice lui-même aura d'attraits . Prenez
un jeune débauché au dénouement de
P'Enfant Prodigue ; s'il eft attendri , s'il a
verfé des larmes , il eft vertueux , au moins
dans ce moment . Il a partagé les regrets ,
la honte , les remords de fon femblable ;
il a gouté avec lui le plaifir de dérefter aux
pieds d'une Femme honnête , fenfible &
généreufe , le crime de l'avoir trahie. Il a
pleuré fes égarements , fon coeur s'eft dilaté
au moment du pardon , il a baisé avec
Euphémon la main de fa vertueufe Amante
: Voilà donc les circonftances que vous
prétendez qu'il oublie , pour ne conferver
que l'impreffion , de quoi ? D'un Amour
fans objet , fans motif , fans caractére , &
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
qui dans fon âme va fe changer en vice ?
Je me perds dans cette analyfe étrange
du coeur humain ; & fi la nature eft auffi
monftrueufe que vous le fuppofez , je m'applaudis
de la méconnoître.
, Il faudroit , felon M. Rouffeau ne
préfenter l'Amour au Théâtre , que dangereux
, trompeur & funefte. » În croit
faire merveille de donner à la tendreffe
» tout l'intérêt de la vertu ; au lieu qu'il
»faudroit apprendre aux Jeunes gens à
» fe défier des illufions de l'Amour , & à
» fuir l'erreur d'un penchant aveugle qui
» croit toujours fe fonder fur l'eſtime. »
J'ai dit comment le Théâtre répond à
ces vues ; mais on fent bien que ce n'eſt
pas affez dans les principes de M. Rouffeau.
Rien n'eft plus rare , à fon avis ,
qu'une Femme aimable & vertueufe ; tout
Ce qui nous difpofe à aimer les Femmes ,
nous entraîne donc au vice. C'eſt ainfi
qu'il doit raifonner. Pour moi qui , dans
les Familles , n'ai guéres vû que des filles
bien nées , & les graces de l'innocence
unies à celles de la Jeuneffe , fouvent à
celles de la beauté , je crois que c'eſt remplir
l'intention de la Nature , & celle de
la Société , que d'attirer fur ces chaſtes
objets les voeux innocents des hommes de
leur état & de leur âge : je crois que leur
JANVIER. 1759. 105
infpirer une eftime , une confiance mutuelle,
c'eft les difpofer à fe rendre heureux : je
crois en un mot qu'attendrir un féxe pour
l'autre ; c'eft tirer l'homme de la claffe des
bêtes, & cacher la honte de l'Amour phyfique
fous l'honnêteté de l'Amour moral .
L'Amour a fes dangers , fans doute ;
mais quelle paffion n'a pas les fiens ? Il
s'agit de le régler , c'eft-à-dire , de l'éclairer
fur fon objet , & de lui tracer
des limites. L'homme a fes defirs , la
Nature les lui donne ; il faut qu'il les fixe ,
ou qu'il les répande. Entre l'amour & la
débauche , il n'y a que la fageffe ftoïque .
ou l'infenfible froideur. Voyez fi vous
prétendez faire de tous les hommes des
Stoïciens ou des Marbres , les élever audeffus
du foin de perpétuer leur efpéce , ou
les réduire àn'être plus que des Otomates
multipliants. A moins de métamorphofer
ainfi la Nature , il me femble que le lien
le plus doux , le plus vertueux qui puiffe
rapprocher , unir , enchaîner les deux
Séxes , c'eft le noeud intime d'une affection
mutuelle , & que le plus grand bien qu'on
puiffe opérer dans les moeurs d'un Peuple
inconftant & volage , c'eft de l'émouvoir
, de l'attendrir , de le difpofer à l'Amour,
en l'accoutumant à méprifer ce qu'un
tel fentiment à de vicieux , à craindre ce
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
qu'il'a de funefte , à chérir ce qu'il a d'intéreffant
, de refpectable & de facré.
Il n'eft point d'armes que M. Rouffeau
n'employe , & qu'il ne manie avec beaucoup
d'art , pour attaquer les moeurs du
Théâtre. L'Amour honnête qu'on y refpire,
réunit toutes les affections de l'âme fur
un feul objet. Or , » le plus méchant des
» hommes , eft celui qui s'ifole le plus , qui
» concentre le plus fon coeur en lui-mê-
» me. Le meilleur eft celui qui partage
également fes affections à tous fes fem-
» blables. Il vaut beaucoup mieux ai-
» mer une maîtreffe que de s'aimer
»feul au monde. Mais quiconque aime
» tendrement fes parents , fes amis , fa
" patrie & le genre humain , fe dégrade
" par un attachement défordonné qui nuit
» bientôt à tous les autres , & leur eft infailliblement
préféré. »
و د
و ر
»
pour
Je nie que le plus méchant des hommes
, foit celui qui s'ifole le plus . Cer
homme-là ne fait que s'anéantir la
Société. Or , le néant n'eft pas ce qu'il
a de pire. Il est évident que Cartouche
étoit plus méchant que Timon. Du reſte
il n'y a que l'Amour effréné qui détache
l'âme de fes devoirs , & qui en rompe les
liens tout fentiment vif les relâche ; l'amitié
, le fang & l'amour rompent L'éJANVIER.
1759.
107
quilibre des intérêts qui meuvent l'âme ;
mais cet équilibre eft une chimére . Licurgue
, pour rendre toutes les affections
communes , a été obligé de rendre tous
les biens communs jufqu'aux enfants , &
de former fon noeud politique des débris
de tous les noeuds domeftiques & perfonnels.
Avec l'argument de M. Rouſſeau ,
je prouverai qu'une Mérope eft un perfonnage
vicieux , & aucune mere ne vou
dra m'en croire .
L'Amour paffionné , c'eſt-à-dire , aveugle
& fans frein , eft un des plus grands
maux , dont le coeur de l'homme foit menacé
; auffi dans la Peinture qu'on en fair
fur la Scéne , n'infpire-t-il jamais la pitié
fans la crainte : voyez Hermione, Radamifte
, Orofmane , &c. mais ce n'eft
point cette fureur cruelle , forcenée , atroce
, dont vous craignez pour nos âmes
foibles les exemples contagieux. Vous redoutez
pour nous ces Spectacles tranquilles
, où l'on répand de douces larmes , où
la vertu gémit avec l'Amour , où la volupté
même est décente. Cénie, Mélanide,
l'Oracle, c'eft-là, dites-vous, qu'on refpire
le poifon d'un Amour dont les excès font
inévitables. Ces mêmes âmes que vous
trouvez fi froides , quand l'humanité , la
pitié les frappe , deviennent donc tout
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
à
coup bien fenfibles aux impreffions de
l'Amour. Que dis-je ? l'Amour lui-même
ne les touche donc qu'au Spectacle ; car
vous-même , vous avouez que le monde
ne le connoît plus . J'ai beau vouloir vous
concilier avec vous-même , il n'y a pas
moyen; votre opinion eſt un Protée , &
tel
je ne fuis pas unun Ulyffe. Je conclus donc ,
fans plus de difcuffion , que l'Amour ,
que peuvent
l'infpirer
ces Spectacles
attendriffants
, n'eft rien moins qu'une
phrénéfie
, rien moins qu'un mouvement
ftupide ; qu'il eft affez vifpour rapprocher
les âmes , & qu'il ne l'eft point affez pour
enyvrer les fens , qu'il favorife le penchant
de la Nature , fans rompre la digue
des bienséances
, ni changer la direction
du devoir & de la vertu. Banniſſez
donc l'Amour de Genêve , comme les
Spectacles
; fouhaitez
qu'il ne pénétre
point dans les retraites de ces Montagnons
fortunés, chez qui vous priez Dieu
qu'on ne mette point de lanternes
; mais
Jaiffez- nous defirer qu'à Paris le fentiment
le plus doux de la Nature , prenne la place
de la coquetterie
& du libertinage. Les
Spectacles y font utiles, non » pour per-
»fectionner
le goût,quand l'honnêteté
eft
» perdue, mais pour encourager
l'honnêteté
même par des exemples
vertueux , &
JANVIER. 1759. iog
publiquement applaudis ; non » pour cou-
"vrir d'un vernis de procédés , la laideur
du vice ; mais pour faire fentir la
honte & la baffeffe du vice, & développer
dans les âmes le germe naturel des vertus
; non » pour empêcher que les mau-
» vaiſes moeurs ne dégénérent en brigandage
, mais pour y répandre & perpétuer
les bonnes , par la communication
progreffive des faines idées , & l'impreffon
habituelle des fentiments vertueux ;
en un mot , pour cultiver & nourrir le
goût du vrai , de l'honnête & du beau
qui , quoiqu'on en dife , eft encore en vénération
parmi nous.
ر و
Après avoir repréfenté Paris comme
» une Ville remplie de gens intrigants ,
» défoeuvrés , fans moeurs , fans religion ,
» fans principes , dont l'imagination dé-
» pravée par l'oifiveté , la fainéantiſe , par
» l'amour du plaiſir , & par de grands
» befoins , n'engendre que des monftres ,
» & n'infpire que des forfaits. " Après
avoir peint le Théâtre comme l'Ecole la
plus pernicieufe du vice , on doit bien.
s'attendre que M. Rouffeau n'épargnera
pas les moeurs des Comédiens. Je n'examine
point le fait , la fatyre m'eft odieufe.
Je parle de ce qui peut être , fans
m'attacher à ce qui eft ; & je confidére
110 MERCURE DE FRANCE.
la profeffion en faifant abftraction des
perfonnes. M. Rouffeau commence par
avouer , qu'après avoir attaqué directement
le Spectacle dans fa nature & dans
fes effets , la difcuffion fur les moeurs des
Comédiens , n'eft pas fort néceffaire ; il
ne laiffe pas toutefois que de les noircir
de fon mieux : il auroit pu s'en dif
penfer.
Selon M. Rouſſeau » dans une grande
» Ville , la pudeur eft ignoble & baffe ;
ן כ
c'eft la feule chofe dont une Femme
» bien élevée auroit honte. Une Femme
qui paroît en Public , eft une Femme
" deshonorée. » A plus forte raifon , les
Femmes qui par état fe donnent en Spectacle
: il n'y a rien de plus conféquent,
Leur maniere de fe vêtir n'échappe point
à fa cenfure. Si on lui dit que les Femmes
fauvages n'ont point de pudeur , car elles
vont nues , il répond que » les nôtres en
» ont encore moins , car elles s'habillent.»
Si une Chinoiſe ne laiffe voir que le bout
de fon pied , c'eft ce bout du pied qui enflamme
les defirs. Si parmi nous la mode
eft moins févére , les charmes qu'elle laiſſe
appercevoir , font une amorce dangereufe.
Ainfi , une Femme ne peut fans crime ,
ni fe voiler , ni fe dévoiler. Si faut-il bien
cependant qu'elle foit vêtue de quelque
JANVIER. 1759 .
III
maniere; & à vrai dire , il n'en eft point
que l'habitude ne rende décente . Or , les
Actrices comiques font mifes précisément
comme on l'eft dans le monde . Les Actrices
tragiques ont foin d'ajuster à nos
moeurs les vêtements qu'elles imitent :
elles fe montrent avec cette bonne grace
que M. Rouffeau permet aux filles de Genêve
d'avoir au bal ; & dans tout cela ,
il n'y a rien que d'honnête.
M. Rouſſeau demande » comment un
» état , dont l'unique objet eft de fe mon-
» trer en Public , & qui pis eft , de fe
» montrer pour de l'argent , conviendroit
» à d'honnêtes femmes. » Je ne réponds
point au premier Article : j'ai fait voir que
dans tout ce qui n'eft pas d'inftitution
naturelle , les bienféances dépendent de
l'opinion . Dans la Grèce , une honnête
femme ne ſe montroit point en Public ;
parmi nous , elle y paroît avec décence ;
un état qui l'y oblige peut donc être un
état décent. Quant à la circonftance du
falaire dont M. Rouſſeau fait aux Comédiens
un reproche plus humiliant , a-t-il
oublié que rien n'eft plus honnête que
de gagner fa vie ; & ne fait-il pas gloire
lui- même de fe procurer par fon travail
, dequoi n'être à charge à perfonne ?
Les profeffions les plus utiles & qui de112
MERCURE DE FRANCE.
mandent le plus de talents , doivent être
fans doute les plus refpectées ; mais
s'enfuit-il que les profeffions qui ont pour
objet l'amuſement de la fociété , foient
deshonorantes , par la raifon qu'on les
exerce pour de l'argent ? Que l'on joue
le rôle de Burrhus , du Milantrope , de
Zaïre , ou que l'on donne un Concert
pour de l'argent , tout cela eft égal , fi
de part & d'autre les plaifirs que l'on
procure à qui les paye , n'ont rien que
d'honnête ; or c'étoit là feulement ce
qu'il falloit confidérer , fans s'attacher
à une circonftance qui ne fait rien du
tout à la chofe car fi le Spectacle étoit
pernicieux , il y auroit encore plus de
honte à être Acteur gratuitement , qu'à
l'être pour gagner fa vie. Qui d'ailleurs
affure M. Rouffeau que l'argent foit le
principal objet d'un Baron , d'une Lecouvreur
, & de celui qui , comme eux,
afpire à fe rendre célébre ?
Sans doute les talents & le génie ont
un objet plus noble que le falaire du traail
. Mais comme il faut vivre pour ſe
endre immortel , la premiere récomenfe
du Comédien , comme du Poëte ,
a Peintre , du Statuaire & c. doit être la
abfiftance dont l'argent eft le moyen ;
JANVIER. 1759. 113
car on ne peut pas en même temps faire
Cinna & labourer la Terre .
» Il eft difficile que celle qui fe met à
» prix en repréſentation , ne s'y mette
»bientôt en perfonne . » C'eft comme fi
je difois qu'il eft difficile qu'un Auteur
qui vend fes écrits à un Libraire , ne foit
pas tenté d'aller ſe vendre lui-même . Un
fi excellent Ecrivain peut- il vouloir faire
paffer en preuve d'une imputation flétriffante
un tour d'expreffion qui n'eft
qu'un jeu de mots ? L'Actrice qui joue
Emilie ou Colette eft elle plus vendue à
l'or des Spectateurs que ne l'étoient Corneille
& M. Rouffeau lui-même ? S'il me
répond qu'elle leur vend fa préfence ,
fon action , fa voix & le talent qu'elle
a d'exprimer tout ce qu'elle imite. Je réponds
que Corneille & M. Rouffeau ont
vendu avant elle leur imagination ,
leur âme , leurs veilles , & le don de
feindre qui leur eft commun avec elle .
C'eft furtout cet Art , ce don de feindre
& d'en impoſer , que M. Rouffeau trouve
deshonorant dans la profeffion de Comédien.
" Qu'eft- ce que le talent du Co-
» médien l'art de fe contrefaire , de re-
» vêtir un autre caractére que le fien , de
paroître différent de ce qu'on eft , de
» fe paffionner de fang froid , de dire
"
114 MERCURE DE FRANCE.
» autre chofe que ce qu'on penfe , auffi
» naturellement que fi on le penfoit réel-
» lement , & d'oublier enfin fa propre
place , à force de prendre celle d'au-
» trui. Et , à votre avis , Monfieur, qu'eftce
que l'art du Peintre , du Muficien , &
furtout du Poëte ? Auriez-vous jamais
fait les rôles de Colin & de Colette ,
fi vous ne vous étiez pas déplacé ? M. de
Voltaire que vous n'accuferez pas d'exercer
un métier infâme , étoit-il femblable
à lui-même en écrivant fes Tragédies ?
L'art de faire illufion eft-il plus de l'ef
fence du Comédien , que de l'effence du
Poëte , du Muficien , du Peintre &c. Celui
qui trouva le Dominicain travaillant
avec un air atroce au Tableau de S. André
, le foupçonna- t-il d'être complice
du Soldat qu'il peignoit alors infultant le
S. Martyr ?
En vérité , plus j'y penfe , moins je
conçois que vous ayez écrit férieufement
tout ce que je viens de lire. Cependant
de cette déclamation fi étrange & fi peu
fondée , vous tirez des inductions cruelles.
Que vous demandiez fi ces hommes
fi bien parés , fi bien exercés au ton de
la galanterie & aux accens de la paffion ,
n'abuſeront
jamais de cet art pour féduire
de jeunes perfonnes ; votre crainte peut
JANVIER. 1759. 115
être fondée ; & j'avoue qu'un bon Comédien
doit fçavoir plus que perfonne ,
l'art de témoigner fes defirs fans déplaire,
& de les rendre intéreffants. Cet Art eft
honnête felon vos principes ; mais comme
je ne vous prens pas au mot , j'avoue
qu'un bon Comédien fans moeurs ,
eft plus dangereux qu'un autre homme.
Vous allez plus loin. Ces valets filoux , fi
fubtils de la langue & de la main fur
la Scéne , dans les befoins d'un métier
plus difpendieux que lucratif , n'aurontils
jamais de diftraction utile ? ne prendront-
ils jamais la bourfe d'un fils prodigue
, ou d'un pere avare , pour celle
de Léandre ou d'Argan ? Que ne demandez-
vous de même fi celui qui joue
Narciffe ne fera pas un empoifonneur au
befoin ? Je paffe rapidement fur ce trait
qui vous eft échappé fans doute , je n'ai
pas le courage d'en plaifanter ; & fi je
le relevois férieufement , je tomberois
peut-être moi-même dans l'excès que je
vous reproche je m'en tiens donc à
notre objet. L'Auteur qui compofe &
l'Acteur qui repréfente fe frappent l'imagination
du tableau qu'ils ont à peindre.
Racine crayonnoit de la même main
le caractére divin de Burrhus , & le caractére
infernal de Narciffe . Milton eſt
16 MERCURE DE FRANCE.
fublime dans les blafphêmes de Satan
& dans l'adoration de nos premiers Peres.
L'âme de Corneille s'élevoit jufqu'à l'héroifme
pour faire parler Cornélie & Céfar
après s'être abaiffée jufqu'aux fentimens
de la plus lâche trahison pour faire
parler Achillas & Septime. Il en eft de
l'Acteur comme du Poëte , avec cette
différence que celui-ci à befoin de fe
transformer tout entier , & qué fon âme
doit être , s'il eft permis de le dire ,
centralement affectée des paffions qu'il
veut rendre , puifque c'eft lui qui les enfante
; au lieu que l'Acteur infpiré par
le Poëte , n'en eft que le copifte , & n'a
befoin , pour le rendre , que d'une émotion
plus fuperficielle , qui influe encore
moins par conféquent fur fon caractére
habituel.
Peut -être vous applaudiffez-vous de me
voir envelopper tous les Arts d'imitations
, dans le reproche que vous
faites à celui de Comédien ; mais c'eft
affez pour moi de vous réduire à convenir
qu'il n'eft pas moins honnête qu'un
autre. L'âme prend , à la longue , une
teinture des affections vertueufes dont
elle fe pénétre ; l'intérêt qu'elles lui
infpirent leur fert comme de mordant.
Mais les fentiments qu'on exprime avec
JANVIER . 1759. 117
horreur , le rôle qu'on méprife au moment
qu'on le joue , & qu'on voit en
butte au mépris , ce rôle , dis -je , n'a rien
de féduifant , rien de contagieux, ni pour
le Poëte qui le feint , ni pour l'Acteur
qui s'exerce à le rendre .
Toutefois je fens comme vous qu'un
Comédien vertueux , une Comédienne
fage & honnête fera une efpéce de prodige
, quand vous les réduirez l'un &
l'autre à l'Amour pur de la vertu , &
à la privation défintereffée de tous les
plaifirs qui les follicitent .
Le crime a trois fortes de frein : les
Loix , l'Honneur , la Religion. Le vice
n'a que la Religion & l'Honneur. D'un
côté l'on excommunie les Comédiens , de
l'autre on veut les rendre infâmes ; je
demande par quel effort généreux ils
fe priveroient des plaifirs tolérés par les
Loix & permis par la Nature ? S'ils ont
des moeurs , ce ne peut être qu'en s'élevant
au-deffus des autres hommes par
une droiture & une force d'âme qui les
raffure & qui les confole. Ils ne font pas
vertueux au même prix que nous ; & il
faut autant de courage à un Comédien
pour être honnête - homme , qu'à un
honnête - homme pour embraffer la prcs
feffion de Comédien. Voulez-vous juger
118 MERCURE DEFRANCE.
quelle eft l'influence de cette profeffion
fur les moeurs , commencez par lui rendre
les deux plus grands freins du vice ,
les deux plus fermes appuis de la foibleffe
& de l'innocence , la religion &
l'honneur. Ne les privez de rien , ne les
difpenfez de rien ; laiffez à leurs penchants
les mêmes contrepoids qu'aux nôtres
; & alors s'ils font conftamment plus
vicieux que nous , c'eft à leur état qu'on
a droit de s'en prendre. M. Rouſſeau
prend la chofe à rebours , & de la honte
attachée à l'état de Comédien , il veut
tirer une preuve contre les moeurs de cet
état , & contre celles des Spectacles .
*
A Rome les Comédiens étoient des Ef
claves ; la condition d'Efclave étoit infâme
, & par conféquent celle de Comédien
; M. Rouffeau en conclut qu'elle
doit l'être partout.
Dans la Grèce , les Comédiens étoient
des hommes libres , & leur état n'avoit
rien de honteux ; M. Rouffeau nous répond
qu'ils repréfentoient les actions des
Héros , que ces grands Spectacles étoient
données fous le Ciel , fur des Théâtres
magnifiques & devant toute la Gréce
affemblée. Il nous difpenfera , je l'efpere,
de prendre tout cela pour des raifons ;
* Voy. les Mémoires de l'Acad . des Infcriptions
& Belles- Lettres. Tom . 17. Page 210,
JANVIER. 1759. 119
& s'il veut bien fe fouvenir que ces
Comédiens repréfentoient familiérement
des Héros inceftueux ou parricides , qu'ils `
jouoient & calomnioient Socrate ; il
avouera que fi jamais l'état de Comédien
a du être deshonorant , c'eft fur le Théâtre
d'Athénes .
Dans les premiers établiſſemens des
nôtres , l'indécence & l'obfcénité des
Spectacles ont dû attirer fur la profeffion
de Comédien les cenfures de l'Eglife
& le mépris des honnêtes gens.
Les moeurs de la Scéne ont changé ;
& fi M. Rouffeau n'a pas prouvé que le
Spectacle eft pernicieux , tel qu'il eſt ,
ou tel qu'il peut être , il n'a pas droit
de conclure que le métier de Comédien
foit en lui-même un état honteux. Or
i cet état peut être honnête , il eft de
l'équité , de l'humanité , de l'intérêt
des moeurs de l'y encourager. Je le
répéte , l'Honneur & la Religion font
les appuis de l'innocence , les freins du
vice , les mobiles de la vertu & les contrepoids
des paffions humaines : priver
l'homme de ces fecours , c'eft l'abandonner
à lui-même.Heureufement les Comédiens
ne prennent pas tous à la lettre
cet abandon déſeſpérant : autoriſés
protégés, récompenfès par l'Etat, accueillis
, confidérés même dans la fociété la
120 MERCURE DE FRANCE.
plus décente , lorfqu'ils y apportent de
bonnes moeurs, ils fçavent que fi nos
fages Magiftrats n'ont pas crû devoir encore
céder aux voeux de la Nation &
aux motifs puiffants qui follicitent en
faveur du Théâtre , c'est par des raifons
très-fuperieures aux préjugés de la barbarie.
Ils fçavent que ces raifons politiques
n'ont rien de relatif à leur con
duite perfonnelle , & par conféquent
rien de deshonorant pour eux ; auffi n'ontilspas
perdu le courage d'être Chrétiens
& honnêtes gens. A Paris furtout leur
conduite eft plus décente , parce qu'elle
a l'eftime publique pour objet & pour
récompenfe. M. Rouffeau en convient
lui-même. Il n'a connu particulierement
qu'un feul Comédien , & il avoue que
fon amitié ne peut qu'honorer un honnête-
homme.
A l'égard des tenta tions auxquelles une
Actrice eft expofée , il en eſt qui , dans
la fituation actuelle des chofes , me femblent
comme inévitables. On ne doit
pas s'attendre à voir des moeurs pures
au Théâtre , tant que le fruit du travail
& du talent ne pourra fuffire aux dépenfes
attachées à cette profeffion . La
pompe du Spectacle en exige de ruineufes
; & il eft honteux qu'une Actrice foit
obligée ,
JANVIER. 1759.
127
, obligée , pour y fubvenir
ou de s'en →
detter, ou de fe perdre. Or telle est l'alternative
preffante
où elle eft réduite
par le
calcul du produit & des frais. Mais , que
tout compenfé
, il refte à une Actrice
qui
penfe, dequoi vivre modeftement
& honnêtement
dans fa maifon
où les études
continuelles
l'attachent
; qu'elle
puifle
d'ailleurs
prétendre
dans fon état , à tous
les avantages
que l'eftime
publique
attribue
à la vertu ; il y a d'autant
mieux
à préfumer
de fa conduite
& de fes
moeurs , que les principes
& les fentiments
dont elle eft habituellement
affectée
, lui éclairent
l'efprit
& lui élévent
l'âme.
J'en ai dit affez , j'en ai trop dit 2
peut-être , & encore n'ai-je pas relevé
tous les traits qui , dans cet ouvrage ,
mériteroient d'être difcutés. Si je me livrois
à toutes les réfléxions que M. Rouffeau
me préfente , je ferois un livre plus
long que le fien , mais infiniment moins
curieux , moins éloquent , moins intéreffant
de toutes manieres. Mon deffein
n'a été , ni de lui nuire , ni de briller
à fes dépens ; mais de réduire au point
de la vérité l'opinion de fes Lecteurs fur
l'Article des Spectacles. Je puis avoir
raifon contre lui , fans préjudice pour
II. Vol, F
122 MERCURE DE FRANCE.
fa vertu que je refpecte , ni pour fes
talents que j'admire ; & s'il m'eft échappé
quelque trait qui faffe douter de ces
fentiments , je le défavoue & le condamne.
Un motif perfonnel m'a fait oppofer
quelquefois M. Rouffeau à lui- même
, il eft vrai ; mais ce motif eft le
defir de le réconcilier avec les hommes ,
de lui faire entendre qu'on peut être
injufte par excès de zéle , qu'un violent
amour de la vertu peut , comme toutes
les paffions , nous emporter au-delà
des limites , qu'enfin les principes de
l'honnête & du vrai peuvent être altérés
dans l'âme par la chaleur de l'imagination
, & par cette fermentation des
efprits qui s'excite dans la folitude. Je
defire plus encore , & je m'applaudirois
toute ma vie d'avoir pu y réuffir : ' eft
d'arracher ce Philofophe éloquent aux
réfléxions douloureufes qui confument ſa
jeuneffe , de le rendre à la fociété où je
l'ai vu tendrement chéri , de l'engager à
confacrer aux vérités fimples & folides ,
aux vertus douces & fociales , au bonheur
de l'humanité , le génie & les veilles qu'il
employe à la décourager , & à la rendre ,
s'il étoit poffible , odieufe à elle-même.
Quelle fatisfaction peut- il avoir à calom
nier nos goûts & les fiens ? Les farces, ditJANVIER.
1759. 128
il , les plus groffieres , font moins dangereufes
pour une jeune fille , que la Comédie
de l'Oracle. Quels reproches ne fe
fait-il donc pas à lui-même d'avoir compofé
en Vers & en Mufique cette Scéne
naïve & fi touchante que toutes les
jeunes filles fçavent par coeur ?
Tant qu'à mon Colin j'ai fçu plaire &c.
Mais , voici qui eft plus férieux encore.
» Le Théâtre François eft , dit-il , la
plus pernicieuſe école du vice .... J'ai-
» me la Comédie à la paſſion .... Racine
» me charme ; & je n'ai jamais manqué
» volontairement , une repréſentation de
» Moliere .
Il eſt donc , felon fes principes , dans
le cas d'un homme qui auroit affifté journellement
& avec délices , à un feftin
où il auroit fçu que l'on verſoit du poiſon
aux convives.
» Sainte & pure vérité , s'écrie- t - il ,
»non jamais mes paffions ne fouilleront
» le fincére amour que j'ai pour toi : l'in-
» térêt ni la crainte ne fçauroient altérer
» l'hommage que j'ai à t'offrir.
Rien n'eft plus beau , plus courageux ,
fans doute ; mais le fervice que j'ai voulu
rendre à M. Rouffeau n'en fera
plus effentiel , fi j'ai pu lui perfuader que
que
Fij
124 MERCURE DE FRANCE:
ces idées affligeantes qu'il a prifes pour
la vérité n'en étoient que de vains phantômes,
& que le mal auquel il croit avoir
contribué par fes écrits & par fes exemples
eft un bien
pour l'humanité.
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Résumé : SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve sur les Spectacles.
Le texte explore les opinions de Rousseau sur l'amour et la pudeur, en distinguant l'amour naturel, souvent amoral, de l'amour vertueux, qui combine des aspects physiques et moraux. Rousseau considère la pudeur comme la première vertu féminine et note que dans les sociétés opulentes, les plaisirs faciles peuvent étouffer cet amour vertueux, menant parfois à des comportements déloyaux chez les femmes. Le théâtre est présenté comme un outil pour promouvoir l'amour vertueux en encourageant des sentiments tels que la pudeur, la fidélité et l'innocence. Cependant, il peut également influencer les comportements amoureux de manière négative. Le texte critique la vision de Rousseau sur le théâtre, affirmant que, bien régulé, il peut offrir des modèles de vertus et d'affections honnêtes. L'auteur discute des dangers et des avantages de l'éducation et de l'influence du théâtre sur les jeunes. Il prône une éducation qui guide les inclinations naturelles vers la vertu et l'honneur, et critique l'idée que le théâtre soit nuisible, affirmant qu'il peut compenser les lacunes de l'éducation en fournissant des exemples moraux clairs. Le texte distingue l'amour criminel de l'amour vertueux, insistant sur la nécessité de représenter des valeurs morales. Il conteste les vues pessimistes de Rousseau sur l'amour et les spectacles, affirmant que l'amour honnête peut rapprocher les individus et les rendre meilleurs. L'auteur défend également les comédiens, soulignant que leur profession n'est pas intrinsèquement déshonorante et qu'elle peut procurer des plaisirs honnêtes au public. Enfin, le texte aborde les préoccupations morales concernant les comédiens, affirmant qu'ils peuvent être vertueux malgré les préjugés. Il critique Rousseau pour avoir déduit la honte attachée à la profession de comédien à partir de l'exemple de Rome, rappelant que dans la Grèce antique, les comédiens étaient respectés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1653
p. 215-216
AVIS DIVERS.
Début :
L'Auteur de l'ouvrage qui a pour titre l'Architecture des Anciens, [...]
Mots clefs :
Auteur, Ouvrage, Souscriptions, Architecture
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVIS DIVERS.
AVIS DIVERS,
L'AUTEUR de l'ouvrage qui a pour titre l'Archi
tecture des Anciens, développée dans les vraies pro216
MERCURE DE FRANCE.
portions , qui doit s'imprimer par foufcription
chez Jombert Imprimeur & Libraire rue Dauphine
, donne avis au Public , que les deniers des
foufcriptions jufqu'à préfent reçus , n'étant pas
fuffifant pour remplir l'objet des planches & gravures
de cet important ouvrage , on continuera
de recevoir les foufcriptions chez ledit fieur Jombert
, juſqu'au premier Mai prochain.
L'AUTEUR de l'ouvrage qui a pour titre l'Archi
tecture des Anciens, développée dans les vraies pro216
MERCURE DE FRANCE.
portions , qui doit s'imprimer par foufcription
chez Jombert Imprimeur & Libraire rue Dauphine
, donne avis au Public , que les deniers des
foufcriptions jufqu'à préfent reçus , n'étant pas
fuffifant pour remplir l'objet des planches & gravures
de cet important ouvrage , on continuera
de recevoir les foufcriptions chez ledit fieur Jombert
, juſqu'au premier Mai prochain.
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Résumé : AVIS DIVERS.
L'auteur de 'L'Architecture des Anciens, développée dans les vraies proportions' annonce que les fonds recueillis par souscription sont insuffisants pour les planches et gravures. Les souscriptions sont prolongées jusqu'au 1er mai chez Jombert, rue Dauphine.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1654
p. 216
« Le Sieur Laigle, Marchand, rue des Carmes à Rouen avertit Messieurs [...] »
Début :
Le Sieur Laigle, Marchand, rue des Carmes à Rouen avertit Messieurs [...]
Mots clefs :
Marchand, Musique, Ouvrage
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Le Sieur Laigle, Marchand, rue des Carmes à Rouen avertit Messieurs [...] »
LE SIEUR Laigle , Marchand , rue des Carme à
Rouen avertit Meffieurs les Auteurs de Mufique ,
que depuis vingt années il fait feul le commerce
de la Mufique , dans ladite Ville , & que pour
rendre fon Magazin plus complet & plus général
, & leur procurer par- là un plus grand débit
de leurs ouvrages , il recevra pour.leur compte ,
celle qu'ils voudront lui envoyer. Ils auront la
bonté de s'adreffer à Paris , à M. Bordet , Maître
de Flute Traverfiere , rue S. Denys , prefque vià-
vis le paffage de l'ancien Grand - Cerf , la porte
cochere à côté d'un Epinglier , à qui l'on adreſfera
les lettres ou paquets francs de portspour
Rouen avertit Meffieurs les Auteurs de Mufique ,
que depuis vingt années il fait feul le commerce
de la Mufique , dans ladite Ville , & que pour
rendre fon Magazin plus complet & plus général
, & leur procurer par- là un plus grand débit
de leurs ouvrages , il recevra pour.leur compte ,
celle qu'ils voudront lui envoyer. Ils auront la
bonté de s'adreffer à Paris , à M. Bordet , Maître
de Flute Traverfiere , rue S. Denys , prefque vià-
vis le paffage de l'ancien Grand - Cerf , la porte
cochere à côté d'un Epinglier , à qui l'on adreſfera
les lettres ou paquets francs de portspour
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Résumé : « Le Sieur Laigle, Marchand, rue des Carmes à Rouen avertit Messieurs [...] »
Le sieur Laigle, marchand de musique à Rouen, propose d'enrichir son magasin en vendant les compositions des auteurs. Ces derniers peuvent contacter M. Bordet, maître de flûte traversière à Paris, pour envoyer leurs œuvres sans frais de port.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1655
p. 92-120
MELANGES de Littérature, d'Histoire & de Philosophie. Nouvelle édition.
Début :
Ce Recueil de quelques Ouvrages de M. Dalembert contient nombre de morceaux [...]
Mots clefs :
Jean Le Rond d'Alembert, Traduction, Lettres, Homme, Caractère, Morceaux, Genève, Hommes, Langues, Spectacles, Théâtre, Gens de lettres, Vie, Génie, Sentiments, Philosophie, Traduire, Religion, Écrivains, Langue, Lois, Écrivain, Jean-Jacques Rousseau, Moeurs, Manière, Poètes, Pères, Femmes, Éloges, Essai
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MELANGES de Littérature, d'Histoire & de Philosophie. Nouvelle édition.
MELANGES de Littérature , d'Hiftoire
& de Philofophie . Nouvelle édition.
CE Recueil de quelques Ouvrages de
M. Dalembert contient nombre de morceaux
déjà connus ; tels font le difcours
préliminaire de l'Encyclopédie , & la Préface
du troifième Volume de ce Dictionnaire
; l'Effai fur la Société des Gens de
Lettres & des Grands ; les Eloges académiques
de M. Bernoulli , de M. l'Abbé
JUILLET. 1759. 93
Terraffon , de M. le Préſident de Montefquieu,
avec l'Analyſe de l'Eſprit des Loix ;
celui de M. l'Abbé Mallet, & celui de M.
Dumarſais ; les Mémoires de Chriſtine, le
Difcours de réception de M. Dalembert
à l'Académie Françoife , avec des réflexions
fur l'élocution oratoire & fur le ſtyle
en général ; une Deſcription abrégée du
Gouvernement de Genève , & un Effai de
traduction de quelques morceaux de Tacite.
M. Dalembert nous avertit que parmi
ces morceaux déjà foumis au jugement du
Public , il en eft plufieurs qui reparoiffent
avec des augmentations & des changemens
, comme l'Eſſai de traduction des
morceaux de Tacite , le difcours fur l'élocution
&c.
Il a retouché de même l'Effai fur les
Gens de Lettres , & il y a fait quelques
additions relatives à l'état préfent de la
République Littéraire. Il fçait que la liberté
avec laquelle il s'eft exprimé dans
cet Eſſai , a excité quelques murmures ;
» mais a-t-il dit la vérité ? Voilà ce qui
» importe au Public. A- t- il attaqué ou
» même défigné quelqu'un ? Voilà ce qui
» importe aux Particuliers.
Je ferai cependant une obſervation fur
cette franchife philofophique dont per
94 MERCURE DE FRANCE .
fonne n'a droit de s'offenfer & dont fi peu
de gens s'accommodent. On la pardonne à
un Auteur qui n'eft plus , on l'admire dans
fes écrits comme portant le cara & ere
d'une ame libre & courageufe ; mais elle
choque dans un Auteur vivant , & la raifon
en eft bien naturelle. On regarde celui-
ci comme ufurpateur d'une autorité
que l'on veut n'accorder à perſonne ; expofé
à vivre avec lui , on exige qu'il fe
foumette aux loix de cette complaifance
fociale qui épargne la vanité des uns en
cachant la fupériorité des autres. Le plus
inévitable de tous les afcendans , & par
conféquent le plus importun
le plus
odieux pour les ames vaines , c'est l'empire
de la raiſon. Celui qui le fait fentir
fans égards , fans ménagement , eft donc
affuré de déplaire .
,
C'eft à l'homme qui penfe & qui juge
mieux que la multitude , à voir s'il a le
courage de faire des mécontens pendant
fa vie , pour avoir des admirateurs après
fa mort. On propofe un parti modéré :
ce feroit non feulement d'éviter les perfonalités
offenfantes , mais encore de préfenter
les vérités générales avec une circonfpection
timide. Mais la vérité fous
le voile en eft beaucoup moins frappante;
elle languit dans les détours ; la politeffe
JUILLET. 1759. 95 .
l'amollit & l'énerve ; & fouvent en fait
de morale l'éloquence perd de fa force
en perdant de fon âpreté , pareille à ces
remèdes dont on affoiblit la vertu fi on
leur ôte leur amertume . Un Ecrivain
brafque & tranchant doit donc renoncer
à la faveur des gens du monde ; mais fon
parti pris fur cette privation , il n'a plus
qu'un mot à dire: Lecteurs , fuppofez
que je fuis mort , & que j'écrivois il y
» a mille ans. » C'eft au moins dans ce
point de vue que l'on doit confidérer un
Ecrivain Philofophe lorfqu'on veut le
Juger équitablement . On doit l'ifoler de
la fociété , écarter toutes les confidéra
tions perfonnelles , oublier l'homme &
peler les écrits .
Les morceaux dont M. Dalembert a
nouvellement enrichi fes Mélanges , font
des réfléxions fur les éloges Académiques
; une réponse à la Lettre de M.
Rouffeau , Citoven de Genève , fur l'Article
Genève de l'Encyclopédie ; des Ob
fervations fur l'art de traduire ; un Effai
fur les Elémens de Philofophie , ou fur les
principes des connoiffances humaines ; des
réflexions
fur l'ufage & fur l'abus de la
Philofophie
en matière de goût , fur l'abus
en matière de Religion ; fur
dela
critique
la liberté dela
Mufique.
1
96 MERCURE DE FRANCE.
Parmi les additions faites aux morceaux
déjà connus & qui font en trèsgrand
nombre , ( furtout dans les effais
de traduction de Tacite ) je ne citerai
qu'un endroit de l'effai fur la fociété des
Gens de Lettres avec les Grands. Il s'agit
des protecteurs . » Ce qu'il y a de plus
honteux , pour les Grands & pour la
» Littérature , c'eft que des Ecrivains qui
» deshonorent leur état par la fatyre ,
» trouvent des protecteurs encore plus
» méprifables qu'eux. L'homme de Lettres
"
و د
digne de ce nom dédaigne également
»& de fe plaindre des uns & de répon-
» dre aux autres ; mais quelque peu ſen-
» fible qu'il doive- être aux injures prifes
» en elles-mêmes , il ne doit pas fermer
» les yeux fur l'appui qu'on leur prête ,
»ne fût ce que pour fe former une idée
jufte de ceux qui daignent les favori-
» fer. Dans les pays où la preffe n'eft pas
» libre , la licence d'infulter les Gens de
» Lettres par des fatyres , n'eft qu'une
»preuve du peu de confidération réelle
» qu'on a pour eux , du plaifir même
» qu'on prend à les voir infultés. Et pourquoi
eft-il plus permis d'outrager un
» homme de Lettres qui honore ſa na-
»tion , que de rendre ridicule un homme
» en place qui avilit la fienne ?... Je ne
و ر
» puis
JUILLET. 1759. 97
puisme difpenfer de rapporter à cette
» occafion une anecdote bien propre à
» faire connoître le caractère & l'injufti-
» ce des hommes dont je parle. Un d'entr'eux
tournoit en ridicule la délicateffe
»> exceffive d'un Ecrivain célèbre, qui avoit
» témoigné un chagrin ( trop grand fans
doute ) de quelques fatyres publiées.
» contre lui : l'Ecrivain célèbre fit une
» Chanfon où l'homme en place étoit
» effleuré très- légèrement. Si on eût cru
" l'offenfé , les Loix n'avoient pas affez
»de fupplices pour punir l'injure qu'on
» lui avoit faite. »
Je vais parcourir auffi rapidement qu'il
me fera poffible les morceaux nouvellement
ajoutés à ce Recueil ; mais il en
eft qui demandent une férieufe attention,
Dans les réfléxions fur les éloges académiques
, M. Dalembert ne diffimule
pas les abus de l'ufage où l'on eft de
célébrer des hommes qui ne méritent
que l'oubli ; mais ces abus lui paroiffent
légers en comparaifon des avantages.
»Si les anciens qui élevoient des Statues
aux grands hommes , avoient eu le
"même foin que nous , d'écrire la vie
"des gens de Lettres ; nous aurions , il
eft vrai , quelques Mémoires inutiles ,
I, Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
و د
mais nous ferions plus inftruits fur les
progrès des fciences & des arts & fur les
» découvertes de tous les âges ; hiſtoire
» plus intéreffante pour nous que celle
» d'une foule de Souverains qui n'ont
» fait que du mal aux hommes. >>
Il ne veut pas que l'on fe borne à dire
ce que l'homme de Lettres a fait ; il croit
auffi utile de faire connoître ce qu'il a
été , & de peindre l'homme en mêmetemps
que l'Ecrivain . » Cependant le but
» des éloges littéraires eft de rendre les
» Lettres refpectables , & non de les avi-
» lir. Si donc la conduite a deshonoré
» les ouvrages , quel parti prendre ? Louer
» les ouvrages . Et fi d'un autre côté la
» conduite eft fans reproches & les ou-
» vrages fans mérite , que dire alors ? Se
» taire. » C'eſt en effet le parti le plus
fage & le plus décent : car il me paroît
bien difficile d'obferver dans la peinture
morale des caractères cette diſtinction
délicate que prefcrit M. Dalembert entre
les traits défectueux que l'on peut relever
& ceux qu'on doit paffer fous filence ;
& quand les limites font auffi peu marquées
, en approcher de trop près , c'eſt
s'expofer à les franchir. Ainfi la liberté
que peut fe donner à cet égard un Ecrivain
fûr de lui-même , ne doit jamais tirer
JUILLET. 1759 99
à conféquence , encore moins paffer en
régle, & le plaifir d'obferver le contraſte
ou l'accord des écrits & des moeurs d'un
homme de Lettres qui n'eft plus , ne doit
pas l'emporter fur le danger d'introduire
dans les Sociétés littéraires la fatyre perfonnelle.
» Le ton d'un éloge hiftorique ne doit
» être ni celui d'un Difcours oratoire , ni
» celui d'une narration aride. Les réflexions
philofophiques font l'ame & la
fubitance de ce genre d'écrits .... Ceft
en cela que l'illuftre Secrétaire de l'Académie
des Sciences ( M. de Fonte-
» nelle ) a furtout excellé : c'eſt par-là
» qu'il fera principalement époque dans
» l'Hiſtoire de la Philofophie : c'eſt par- là
» enfin qu'il a rendu fi dangereufe à occu-
» per aujourd'hui la place qu'il a remplie
» avec tant de fuccès. Si on peut lui re-
» procher de légers défauts , c'eft quel-
» quefois trop de familiarité dans le ftyle,
quelquefois trop de recherches & de
>> rafinement dans les idées ; ici une forte
» d'affectation à montrer en petit les
» grandes choſes ; là quelques détails pué-
» rils peu dignes de la gravité d'un ouvrage
philofophique. Voilà pourtant ,
» qui le croiroit ? en quoi la plupart de
E ij
535004
}
Too
MERCURE
DE
FRANCE
. " nos faifeurs d'éloges ont cherché à lu
>> reffembler. >>
»
Les obfervations de M. D. fur l'art de
traduire font pleines de Philofophie & de
goût. De quelque côté qu'on le tourne
» dans les Beaux-arts, dit M , Dalembert ,
» on voit partout la médiocrité dictant les
» Loix , & le génie s'abaiſſant à lui obéir.
C'eſt un Souverain empriſonné par des
» efclaves ; cependant s'il ne doit pas fe
» laiffer fubjuguer , il ne doit
ود
"
pas non
L'art
de la traduction
eft foumis
à cette
régle comme
toutes
les parties.de la littérature
: l'Auteur
en examine
les Loix ; 1.° eu égard
au génie
des Langues
;
2.º relativement
au génie
des Auteurs
; 3. par rapport
aux principes
qu'on
peut
fe faire dans
ce genre
d'écrire
.
plus tout fe permettre. »
Il femble que plus le caractère d'une
Langue approche de celui d'une autre ,
plus il eft facile de bien traduire ; mais
cette même facilité donneroit , felon M.
Dalembert , plus de Traducteurs médiocres
& moins d'excellens. Satisfait du
mérite de la reflemblance , on néglige-
Foit les graces de la diction : or une des
grandes difficultés de l'art d'écrire , &
principalement des traductions , eft , ditil
, de fçavoir jufqu'à quel point on peut
JUILLET. 1759.
101
facrifier l'énergie à la nobleffe , la correction
à la facilité , la juſteſſe rigoureuſe à
la méchanique du ftyle , & une imitation
froide & fervile eft une mauvaiſe traduction.
D'un autre côté , la différence de caractère
des Langues , laiffe au Traducteur
une liberté dangereufe. Ne pouvant donner
à la copie une parfaite reffemblance ,
il doit craindre de ne lui pas donner toute
celle qu'elle peut avoir.
Si l'on étoit difpenfé de bien connoître
le génie & les fineffes des Langues , ce
devroit être des Langues anciennes : cependant
les Traducteurs des Anciens font
traités plus févèrement que les autres.
La fuperftition en faveur de l'antiquité
nous fait fuppofer que les Anciens fe font
toujours exprimés de la manière la plus
heureufe ; c'eft à qui leur trouvera plus
de fineffe & de beautés.
On a prétendu que les Langues n'avoient
point de caractere particulier. M.
Dalembert convient qu'entre les mains
d'un homme de génie chaque Langue ſe
prête à tous les ftyles.
» Mais fi toutes font également propres
à chaque genre d'ouvrage , elles ne le
font pas également à exprimer une
" même idée : c'eft en quoi confifte la
diverfité de leur génie. E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
» Les Langues , dit -il , en conféquence
» de cette diverfité , doivent avoir les
» unes fur les autres des avantages réci-
» proques.
Mais leurs avantages feront en
général d'autant plus grands qu'elles
» auront plus de variété dans les tours
» & de brièveté dans la conftruction , de
» licences, & de richeffes . » De toutes les
Langues cultivées par les gens de Lettres ,
F'Italienne eft, felon M. Dalembert, celle
qui réunit ces avantages au plus haut
degré. La Langué Françoife au contraire ,
celle qui met le plus à la gêne les Tra
ducteurs comme les Poëtes.
و د
Si les Langues ont leur génie , les
» Ecrivains ont auffi le leur. Le caractere
de l'original doit donc paffer auffi dans
la copie. Sans cette qualité les tra-
» ductions font des beautés régulieres ,
» fans ame & fans phyfionomie. Repré
» fenter de la même maniere des Au-
» teurs différens , c'eft l'efpéce de contrefens
qui fait le plus de tort à une
» Traduction ; les autres font paffagers
» & fe corrigent .
و د
Le caractère des Ecrivains eft ou dans
la penfée, ou dans le ftyle , ou dans
l'un & dans l'autre. Les Ecrivains dont
le caractère eft dans la penſée , font ceux
qui paffent le moins dans une Langue
JUILLET. 1759. 103
étrangère. Corneille , conclut M. Dalembert
, doit donc être plus facile à traduire
que Racine , & Tacite plus que Sallufte.
» Les Ecrivains les plus intraitables à
» la traduction , font ceux dont la maniere
» d'écrire eſt à eux. Les Anglois ont affez
» bien traduit quelques Tragédies de Ra-
» cine ; je doute , dit M. D. qu'ils tradui-
» fiffent avec le même fuccès les Fables
» de la Fontaine , l'ouvrage peut - être le
plus original que la Langue Françoiſs
» ait produit. "
Les Poëtes peuvent- ils être traduits en
Vers ? Doit - on ne les traduire qu'en
Profe ? M. Dalembert prouve très- bien
que l'un & l'autre eft impoffible . En
Profe l'original eſt dénué du nombre &
de l'harmonie ; en Vers il prend un nombre
& une harmonie nouvelle ; & il faut
avouer que les Poëtes anciens perdent au
change , dans quelque Langue qu'on les
traduife. La gêne du Vers oblige de plus
le Traducteur à dénaturer fouvent l'original
en fubftituant une fentence à une image
, une image à un ſentiment : ce qui
donne beaucoup d'avantage à la traduction
en Profe ; mais dans les Vers la régularité
de la cadence eft une beauté
pour l'oreille , à laquelle la Profe ne peut
E iv
104
MERCURE DE FRANCE.
fuppléer. Ainfi la traduction en Profe
eft une copie reffemblante mais foible :
» la
traduction en Vers eft un ouvrage
» fur le même fujet , plutôt qu'une copie.»
M. Dalembert veut qu'un Traducteur
ofe fe permettre de corriger les traits défectueux
de l'original , qu'il fçache riſquer
au befoin des expreffions nouvelles qu'il
appelle expreffions de génie , & par-là
il entend la réunion néceffaire & adroite
de quelques termes connus , mais qui
n'ont pas encore été mis enfemble. « C'eft,
» dit- il , prefque la feule maniere d'in-
»nover qui foit permife en écrivant. »
Il en donne pour exemple les termes
énergiques & finguliers
qu'employent des
Etrangers de beaucoup d'efprit qui parlent
facilement &
hardiment le françois.
Leur maniere de penfer dans leur Langue
& de s'exprimer dans la nôtre , eft, dit- il,
l'image d'une bonne traduction ; & il prétend
avec raifon que des
traductions bien
faites feroient le moyen le plus fûr & le
plus prompt d'enrichir les Langues. Elles
feront plus , » elles
multiplieront les bons
» modeles ; elles aideront à connoître le
» caractere des Ecrivains , des fiécles &
» des peuples ; elles feront
appercevoir
les nuances qui
diftinguent le goût uni-
» verfel & abfolu du goût national. »
JUILLET. 1759. 105
M. Dalembert invite les Traducteurs à
s'affranchir de l'obligation de traduire un
Auteur d'un bout à l'autre. J'avoue qu'il
feroit avantageux d'abréger en traduifant ,
mais fans laiſſer de lacune , & à condition
qu'on garderoit le fil du récit dans les
Hiftoriens , du raifonnement dans les Philofophes
, & de l'action dans les Poëtes .
C'eft ainfi que je defire depuis longtemps
qu'on ofe traduire le Poëme de Lucain
où je trouve , comme M. Dalembert , de
la déclamation & de la monotonie ; mais
que je ne crois pas auffi dénué d'images
que M. Dalembert le prétend. Les principes
qu'il vient d'expofer font ceux qu'il
a cru devoir fuivre dans la traduction de
différents morceaux de Tacite ; & la maniere
dont il rend compte de fon travail ,
en donneroit feule la plushaute idée. Il faut
en avoir fenti , comme il a fait , toutes les
difficultés pour être en état de les vaincre.
Un des morceaux les plus curieux de
ce Recueil eft la réponſe de M. Dalembert
à M. Rouſſeau , Citoyen de Genêve. Si
j'avois pû la prévoir je n'aurois pas pris
fur moi de juftifier nos Spectacles : ils ont
dans M. Dalembert un Apologifte bien
plus éloquent que moi . J'ai eu le bonheur
de me rencontrer avec lui en bien des
points . Les vérités fimples fe préfentent
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
1
à tout le monde ; mais il n'eft pas donné
à tout le monde de les rendre avec certe
force que leur donne le ftyle de M. D.
و د
Pourquoi des amusemens dit M.
Rouffeau , la vie eft fi courte & le temps
» eft fi précieux ! Qui en doute ? répond
» M. Dalembert . Mais en même temps
» la vie eft fi malheureufe & le plaifir fi
» rare ! Pourquoi envier aux hommes ,
» deftinés prefqu'uniquement par la na-
» ture à pleurer & à mourir, quelques délaffemens
paffagers qui les aident à fup-
» porter l'amertume ou l'infipidité de leur
» exiſtence !... Sans doute tous nos divertiffemens
forcés & factices , inventés &
» mis en ufage par l'oifiveté, font bien au-
» deffous des plaifirs fi purs & fimples
» que devroient nous offrir les devoirs de
» citoyen , d'ami , d'époux , de fils , &
» de pere : mais rendez- nous donc , fi vous
le pouvez , ces devoirs moins pénibles
» & moins triftes ; ou fouffrez qu'après les
» avoir remplis de notre mieux nous nous
» confolions de notre mieux auffi des
chagrins qui les accompagnent. Rendez
» les peuples plus heureux , & par conféquent
les Citoyens moins rares
» amis plus fenfibles & plus conftans ,
» les peres plus juftes , les enfans plus
» tendres , les femmes plus fidèles & plus
ود
"
"
»
ود
les
JUILLET. 1759. 107
vraies : nous ne chercherons point alors
» d'autres plaifirs que ceux qu'on goûte
» au fein de l'amitié , de la Patrie , de la
» nature & de l'amour. »
M. Dalembert avoue que l'eftime pu→
blique eft le but principal des Poëtes
dramatiques comme de tous les Ecrivains,
fans en excepter les Philofophes , qui déclament
contr'elle , & qui femblent la
dédaigner. » L'indifference fe taît , & ne
» fait point tant de bruit ; les injures
» même dites à une nation , ne font quel-
» quefois qu'un moyen plus piquant de
» fe rappeller à fon fouvenir. Et le fa-
» meux Cynique.de la Grèce eût bientôt
» quitté ce tonneau d'où il bravoit les
» préjugés & les Rois , fi les Athéniens
» euffent paffé leur chemin fans le regarder
& fans l'entendre . La vraie Philofophie
ne confifte point à fouler aux
pieds la gloire , & encore moins à le
» dire ; mais à n'en pas faire dépendre
» fon bonheur , même en tâchant de la
» mériter. >>
Mais fi la gloire eft le premier objet
des Poëtes , l'utilité publique peut être au
moins le fecond : or » l'effet de la morale
»du théâtre eſt moins d'opérer un chan-
"gement fubit dans les coeurs corrompus,
que de prémunir contre le vice les ames
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
foibles par l'exercice des fentimens
" honnêtes , & d'affermir dans ces mê
» mes fentimens les ames vertueuſes.
و ر
M. Rouffeau voudroit bannir du théâtre
la Tragédie de Mahomet. » Plût à
» Dieu , dit M. Dalembert , qu'elle y fût
» plus ancienne de deux cens ans ! L'efprit
philofophique qui l'a dictée feroit
» de même date parmi nous , & peut-être
» eût épargné à la Nation Françoife ,
» d'ailleurs fi paifible & fi douce , les
» horreurs & les atrocités religieufes auxquelles
elle s'eft livrée. Si cette Tragédie
laiffe quelque chofe à regretter aux
Sages ,, c'eft de n'y voir que les forfaits
» caufés par le zèle d'une fauffe Religion,
» & non les malheurs encore plus déplo-
» rables , où le zèle aveugle pour une
Religion vraie , peut quelquefois en-
» traîner les hommes.
4
و د
ود
"
و د
A l'égard de l'Amour » Voudriez-vous
» le bannir de la fociété ? demande M.
» Dalembert à M. Rouffeau. Ce feroit ,
» je crois , pour elle , un grand bien &
» un grand mal ; mais vous chercheriez
» en vain à détruire cette paffion... Or fi
» on ne peut & fi on ne doit peut - être
» pas étouffer l'amour dans le coeur des
» hommes , que reste- t-il à faire finon de
» le diriger vers une fin honnête , & de
JUILLET. 1759: 109
» nous montrer dans des exemples illuftres
fes fureurs & fes foibleffes , pour
» nous en défaire ou nous en guérir ?
A l'égard de la Comédie , M. Dalembert
convient que nous fommes plus
frappés du ridicule qu'elle joue que des
vices dont ce ridicule eft la fource ; mais
il obferve avec raifon qu'elle fuppofe
déjà le vice déteſté comme il doit l'être ,
& que c'est le ridicule qu'elle s'attache à
faire fentir. Il eft donc tout fimple ;
» dit-il , que le fentiment qu'elle fuppofe ,
" nous affecte moins ( dans le moment
» de la repréſentation ) que celui qu'elle
» cherche à exciter en nous, fans que pour
» cela elle nous falſe prendre le change
»fur celui de ces deux fentimens qui doit
» dominer dans notre ame. »
En réfutant la critique de M. Roufſeau
fur le caractère du Miſantrope , il en
fait une beaucoup plus jufte à ce qui me
ſemble, du caractère de Philinte. Il trouve
que dans la Scène du Sonnet , Philinte
devoit attendre qu'Oronte lui demandât
fon avis , & fe borner à une approbation
foible. » La colère du Mifantrope fur la
» complaifance de Philinte , n'en eût été
» que plus plaifante , parce qu'elle eût
» été moins fondée ; & la fituation des
» perſonnages eût produit un jeu de théâTO
MERCURE DE FRANCE .
tre d'autant plus grand , que Philinte
" eût été partagé entre l'embarras de
» contredire Alcefte & la crainte de cho-
"quer Oronte. »
M. Dalembert regarde avec raifon la
Comédie attendriffante dont l'Enfant Prodigue
eft le modèle , comme plus intéreffante
pour nous que la Tragédie ellemême.
Les malheurs de la vie privée
» font , dit-il , l'image fidelle des peines
» qui nous affligent ou qui nous mena-
» cent ; un Roi n'eft prefque pas notre
» femblable , & le fort de nos pareils a
bien plus de droits à nos larmes. »
Sur l'Article des Comédiens » com
» ment n'avez-vous pas fenti, demandeM.
D. à M. R. que fi ceux qui repréfentent
» nos pièces méritent d'être deshonorés ,
» ceux qui les compofent mériteroient
auffi de l'être ; & qu'ainfi en élevant
les uns & en aviliffant les autres , nous
» avons été tout à la fois bien inconfé-
» quens & bien barbares , »
Avant que d'aller plus loin , qu'il me
foit permis derépondre un mot à ce qu'ont
dit de moi & de mon Apologie du Théâtre
des Journaliſtes avec lefquels je ferai
toujours fort aife de difcuter mes opinions
itera 5.Luci
On m'a reproché ( Journal de TrévouK,
) JUILLET 17599 III
Avril 1759 , page 859 & fuivantes ) d'être
du nombre de ceux qui arment l'erreur
» de tant de fophifmes, qu'il n'eft prefque
plus poffible de reconnoître ce qu'il
faut croire. Si dans la controverfe des
» Spectacles on n'infifte pas fur les preuves
tirées de la Religion , les Partiſans du
" Théâtre fe fauveront toujours , dit- on ,
» dans le nuage dont ils fçavent fi bien
» s'envelopper. »
»
Rien n'est plus aifé que de démêler
le vice d'un Sophifme ; fi j'en ai employé
quelqu'un en faveur des Spectacles,
il étoit juſte de m'en convaincre & voilà
ce qu'on n'a pas fait . Les preuves tirées
de la Religion décident une queftion
que je n'ai pas révoquée en doute ;
fçavoir que les Spectacles dangereux pour
les moeurs , tels que les ont condamnés
les Peres & les Docteurs de l'Egliſe ,
font en effet condamnables & doivent
être profcrits. Mais peut-il y avoir des
Spectacles utiles aux moeurs ? Et ceux-là
doivent- ils être confervés ? Le Théâtre
François eft-il dans le cas de cette exception
, confidéré feulement comme
compofé de nos Tragédies les plus eftjmées
& de nos meilleures Comédies ?
Voilà de quoi il s'agiffoit dans mes analyfes
de la Lettre de M. Rouſſeau. Sur
11½ MERCURE DE FRANCE.
و د
la Scene Françoife , ai-je dit , » toutes
» les inclinations pernicieufes font con-
» damnées , toutes les paffions funeftes y
infpirent l'horreur , toutes les foibleffes
» malheureuſes y font naître la pitié &
la crainte. Les fentimens qui de leur
>> nature peuvent être dirigés au bien &
» au mal , comme l'ambition & l'amour ,
"y font peints avec des couleurs inté-
» reffantes ou odieufes , felon les cir-
» conftancès qui les décident ou vertueux
» ou criminels. Telle eft la régle inva-
» riable de la ſcène tragique , & le Poëte
qui l'auroit violée révolteroit tous les
39
efprits. Ceft-là le fait que j'ai tâché
de prouver à l'égard de la Tragédie : fi
ce fait eft vrai, il eſt évident que le Théâtre
Tragique François n'eft pas du nombre
des Spectacles que l'Evangile & les
Peres de l'Eglife ont condamnés ; mais
que ce fait foit vrai ou non , c'est une
queftion qu'ils n'ont pas décidée , & que
j'ai eu par conféquent la liberté d'exa
miner.
Al'égard de la Comédie , j'ai reconnu
» que le Théâtre , quoique purgé de fon
» ancienne indécence , n'eft pas encore
» affez châtié ; que Dancourt , Monfleury
» & leurs femblables devroient en être
à jamais bannis ; qu'en un mot le feul
JUILLET. 1959. 113
» comique honnête & moral doit être
» donné en ſpectacle. » Il s'agiffoit donc
d'examiner, non pas s'il y avoit des Comédies
répréhensibles du côté des moeurs :
j'en tombois d'accord ; mais s'il y avoit
des Comédies dont les moeurs fuffent bonnes
& les leçons utiles . Et c'eft fur quoi
je croyois que l'Evargile ni les Peres de
l'Eglife n'avoient rien décidé pour le fiécle
préfent.
L'Evangile , difent les Journaliſtes de
Trévoux , condamne tout fans modification
ni reftriction quelconque. Il condamneroit
don cauffi les Tragédies de Collège. Mais
c'eft ce que je ne crois pas. C'est ce que ne
croyoit pas M. Boffuet lorsqu'il répondit
indirectement fur cette queſtion des
Spectacles :qu'il y avoit de grands exemples
pour , & de grandes raifons contre :
car il eft certain qu'il n'eût pas biaifé
fur un point formellement décidé par
l'Evangile. C'eft ce que ne croyoit pas
non plus le Pere Porée , cet homme
pieux , lorfqu'en attaquant les Spectacles
tels qu'ils étoient , il les approuvoit tels
qu'ils pouvoient être. C'eft ce qu'on ne
croit pas à Rome où les Spectacles font
permis & fréquentés par des perfonnes
d'une vie très-édifiante ; ni en France
dans les fociétés chargées de l'éducation
114 MERCURE DE FRANCE.
de la ieuneffe qui prefque toutes , depuis
le Collège de Louis le Grand jufqu'à S.
Cyr , font entrer l'exercice de la déclamation
Théâtrale dans l'inftitution des
jeunes perfonnes de l'un & de l'autre
féxe , comme un moyen de leur former
l'efprit & le coeur. Il eft vrai qu'on choifit
pour cela les piéces les plus épurées ;
mais il ne s'enfuit pas moins qu'un Spectacle
dont les moeurs font bonnes eft
un amuſement permis & utile ; & quant
à la queftion particulière , fi les niceurs
de telle ou de telle de nos piéces font
bonnes ou mauvaiſes , ni l'Evangile ni
les Peres n'ont vraisemblalement rien
prononcé là-deffus. J'ai donc pû entrer
dans cette difcuffion avec M. Rouffeau ,
fans m'expofer à d'autres reproches qu'à
celui de m'être trompé , encore faut- il
qu'on le prouve. Du refte je fuis trèsfenfible
à ce que les mêmes Journaliſtes
ont bien voulu dire d'obligeant fur mes
analyſes ; mais ils me font l'honneur d'y
fuppofer un art que je n'y ai pas mis ;
& je ferois bien plus reconnoiffant s'ils
euffent voulu y appercevoir la fimplicité
& la bonne foi avec lefquelles je dis ce
que je penſe.
K
Revenons à M. Dalembert. Après avoir
juſtifié le Théâtre François , il fait en
JUILLET. 1759. 115
paffant l'apologie des femmes que M. R.:
a fi violemment attaquées. » Le genre:
» humain feroit bien à plaindre , lui ditil
, » fi l'objet le plus digne de nos hom-
» mages étoit en effet auffi rare que
vous le dites. Mais fi par malheur vous
» aviez raifon , quelle en feroit la trifte
caufe ? L'esclavage & l'efpéce d'avilif-
» fement où nous avons mis les femmes.
»Nous traitons la Nature en elles comme
» nous la traitons dans nos jardins : nous
» cherchons à l'orner en l'étouffant. Si la
plupart des Nations ont agi comme
nous à leur égard , c'eft que partout
>> les hommes ont été les plus forts , &
» que partout le plus fort eft l'oppref-
»feur & le tyran du plus foible. Je ne
fçai fi je me trompe , mais il me fem-
» ble que l'éloignement où nous tenons
» les femmes , de tout ce qui peut les
» éclairer & leur élever l'ame , eſt bien
capable , en mettant leur vanité à la
gêne , de flatter leur amour-propre. On
»diroit que nous fentons leurs avanta-
»ges , & que nous voulons les empê¬
cher d'en profiter.
"
Il s'élève contre l'éducation puérile
qu'on leur donne ; & ce morceau plein
d'éloquence ne ſçauroit être affez connu.
Nous avons éprouvé tant de fois , dit-il ,
116 MERCURE DE FRANCE:
SIZEA
co
esc
» combien la culture de l'efprit & l'exer-
» cice des talens font propres à nous dif-
» traire de nos maux , & à nous conſoler
dans nos peines ! pourquoi refufer à la
» plus aimable moitié du genre humain ,
» deftinée à partager avec nous le malheur
d'être , le foulagement le plus pro-
» pre à le lui faire fupporter ? Philofophes
"" que la Nature a répandus fur la ſurface , d
» de la terre , c'eſt à vous à détruire , s'il
vous eft poffible , un préjugé fi funefte ;
c'eft à ceux d'entre vous qui éprouvent
la douceur ou le chagrin d'être peres ,
» d'ofer les premiers fecouer le joug d'un
» barbare uſage , en donnant à leurs filless for
la même éducation qu'à leurs autres
enfans. Qu'elles apprennent feulement
»de vous en recevant cette éducation , el
précieuſe , à la regarder uniquement
» comme un préfervatif contre l'oifivété ,
un rempart contre les malheurs ; & non
»comme l'aliment d'une curiofité vaine
» & le fujet d'une oftentation frivole.o
» Voilà tout ce que vous devez & tout &pasl'id
» ce qu'elles doivent à l'opinion publique , les aux
qui peut les condamner à paroître igno- que
❤rantes , mais non pas les forcer à l'être.quile
» On vous a vu fi
fouvent
pour des motifs esfer
» très-légers , par vanité , ou par humeur ,
»
22 heurter de front les idées de votre
ble
qui
les
les
le
fermet
ful
roient
JUILLET. 1759 117
"
33
-
la´vie
fiécle ;pour quel intérêt plus grand pou-
» vez-vous le braver , que pour l'avantage
de ce que vous devez avoir de plus
cher au monde , pour rendre la vie
» moins amère à ceux qui la tiennent de
» vous , & que la Nature a deſtinés à vous
»furvivre & à fouffrir ; pour leur procurer
» dans l'infortune , dans les maladies , dans
la pauvreté , dans la vieilleffe , des ref-
»fourcesdont notre injuftice les a privées?
» on regarde communément , Monfieur ,
» les femmes comme très fenfibles &
"très foibles ; je les crois au contraire ou
» moins fenfibles ou moins foibles que
» nous. Sans force de corps , fans talens ,
»fans étude qui puiffe les arracher à leurs
" peines , & les leur faire oublier quelques
» momens , elles les fupportent néan-
» moins , elles les dévorent , & fçavent
» quelquefois les cacher mieux que nous :
» cette fermeté fuppofe en elles , ou une
"ame peu fufceptible d'impreffions pro-
» fondes , ou un courage dont nous n'a-
" vons pas l'idée. Combien de fituations
cruelles auxquelles les hommes ne réfiftent
que par le tourbillon d'occupa-
" tions qui les entraîne : les chagrins des
» femmes feroient- ils moins pénétrans &
» moins vifs que les nôtres ? Ils ne le
» devroient pas être. Leurs peines vien-
»
18 MERCURE DE FRANCE.
» nent ordinairement du coeur ; les nôtres
»n'ont fouvent pour principe que la vanité
& l'ambition . Mais ces fentimens
étrangers que l'éducation a portés dans
notre ame , que l'habitude y a gravés ,
»& que l'exemple fortifie , deviennent
( à la honte de l'humanité ) plus puif
fants fur nous que les fentimens naturels;
la douleur fait plus périr de Miniftres
déplacés que d'Amans malheureux. »
و د
M. Dalembert a réfervé pour la fin de
fa Lettre l'Article qui intéreffe Genêve ,
& cet Article a deux objets : le fpectacle,
& le dogme des Miniftres. Quant au premier
, il avoue que la Comédie feroit au
moins inutile aux Génévois s'ils en étoient
encore à l'âge d'or ; mais ils m'ont paru ,
dit-il , affez avancés , ou fi vous voulez
affez pervertis pour pouvoir entendre
Brutus & Rome fauvée , fans avoir à
craindre d'en devenir pires.
A l'égard de la dépenſe , » la Ville de
» Genêve eft , à proportion de fon éten-
» due , une des plus riches de l'Europe , »
& M. Dalembert dit avoir lieu de croire
que plufieurs Citoyens opulens de cette
Ville , qui defireroient y avoir un théâtre
, fourniroient fans peine une partie
de la dépenfe. Un ou deux jours de la
femaine fuffiroient à cet amuſement , &
JUILLET. 1759 . 119
"
on pourroit prendre pour l'un de ces
jours celui où le Peuple fe repofe. Du
refte , dans un état auffi petit , où l'oeil
vigilant des Magiftrats peut s'étendre au
même inftant d'une frontiere à l'autre , il
feroit facile d'éclairer la conduite des
Comédiens , & de maintenir les loix
fomptuaires. » Il ne falloit pas moins ,
pourfuit M. Dalembert , » qu'un Philofophe
exercé comme vous aux paradoxes,
» pour nous foutenir qu'il y a moins de
» mal à s'enyvrer & à médire , qu'à voir
repréſenter Cinna & Polieucte . Il ajoute
que les Citoyens de Genêve ſe récrient
» fort contre cette peinture que M. R. a
» faite de leur vie journalière , qu'ils fe
plaignent que le peu de féjour qu'a
» fait M. R. parmi eux , ne lui ayant
pas laiffé le temps de les connoître
» ni d'en fréquenter affez les différens
» états , il a repréſenté comme l'efprit
général de cette fage République , ce
» qui n'eft tout au plus que le vice obfcur
& méprifé de quelques Sociétés
>> particulières.
A l'égard des fentimens que M. Dālembert
a attribué aux Miniftres de Genêve
en matiere de Religion , il dit en
avoir parlé , non d'après un fecret confié
mais d'après leurs ouvrages , & d'après
120 MERCURE DE FRANCE.
des converfations publiques. Moyens que
M. Rouffeau n'avoit pas compris dans
fon énumération . » Si je me ſuis trompé ,
» ajoute M. Dalembert , tout autre que
» moi , j'oſe le dire , eût été trompé
» de même. Il obferve de plus que les
fentimens qu'il attribue aux Miniftres de
Genêve font une fuite néceffaire de leurs
principes , d'après lefquels il prétend
que quand ils ne feroient pas Sociniens
, il faudroit qu'ils le devinffent ,
non pour l'honneur de leur Religion ,
» mais pour celui de leur Philofophie.
( Je réserve l'Extrait du quatrième Volume
pour le Mercure prochain . )
& de Philofophie . Nouvelle édition.
CE Recueil de quelques Ouvrages de
M. Dalembert contient nombre de morceaux
déjà connus ; tels font le difcours
préliminaire de l'Encyclopédie , & la Préface
du troifième Volume de ce Dictionnaire
; l'Effai fur la Société des Gens de
Lettres & des Grands ; les Eloges académiques
de M. Bernoulli , de M. l'Abbé
JUILLET. 1759. 93
Terraffon , de M. le Préſident de Montefquieu,
avec l'Analyſe de l'Eſprit des Loix ;
celui de M. l'Abbé Mallet, & celui de M.
Dumarſais ; les Mémoires de Chriſtine, le
Difcours de réception de M. Dalembert
à l'Académie Françoife , avec des réflexions
fur l'élocution oratoire & fur le ſtyle
en général ; une Deſcription abrégée du
Gouvernement de Genève , & un Effai de
traduction de quelques morceaux de Tacite.
M. Dalembert nous avertit que parmi
ces morceaux déjà foumis au jugement du
Public , il en eft plufieurs qui reparoiffent
avec des augmentations & des changemens
, comme l'Eſſai de traduction des
morceaux de Tacite , le difcours fur l'élocution
&c.
Il a retouché de même l'Effai fur les
Gens de Lettres , & il y a fait quelques
additions relatives à l'état préfent de la
République Littéraire. Il fçait que la liberté
avec laquelle il s'eft exprimé dans
cet Eſſai , a excité quelques murmures ;
» mais a-t-il dit la vérité ? Voilà ce qui
» importe au Public. A- t- il attaqué ou
» même défigné quelqu'un ? Voilà ce qui
» importe aux Particuliers.
Je ferai cependant une obſervation fur
cette franchife philofophique dont per
94 MERCURE DE FRANCE .
fonne n'a droit de s'offenfer & dont fi peu
de gens s'accommodent. On la pardonne à
un Auteur qui n'eft plus , on l'admire dans
fes écrits comme portant le cara & ere
d'une ame libre & courageufe ; mais elle
choque dans un Auteur vivant , & la raifon
en eft bien naturelle. On regarde celui-
ci comme ufurpateur d'une autorité
que l'on veut n'accorder à perſonne ; expofé
à vivre avec lui , on exige qu'il fe
foumette aux loix de cette complaifance
fociale qui épargne la vanité des uns en
cachant la fupériorité des autres. Le plus
inévitable de tous les afcendans , & par
conféquent le plus importun
le plus
odieux pour les ames vaines , c'est l'empire
de la raiſon. Celui qui le fait fentir
fans égards , fans ménagement , eft donc
affuré de déplaire .
,
C'eft à l'homme qui penfe & qui juge
mieux que la multitude , à voir s'il a le
courage de faire des mécontens pendant
fa vie , pour avoir des admirateurs après
fa mort. On propofe un parti modéré :
ce feroit non feulement d'éviter les perfonalités
offenfantes , mais encore de préfenter
les vérités générales avec une circonfpection
timide. Mais la vérité fous
le voile en eft beaucoup moins frappante;
elle languit dans les détours ; la politeffe
JUILLET. 1759. 95 .
l'amollit & l'énerve ; & fouvent en fait
de morale l'éloquence perd de fa force
en perdant de fon âpreté , pareille à ces
remèdes dont on affoiblit la vertu fi on
leur ôte leur amertume . Un Ecrivain
brafque & tranchant doit donc renoncer
à la faveur des gens du monde ; mais fon
parti pris fur cette privation , il n'a plus
qu'un mot à dire: Lecteurs , fuppofez
que je fuis mort , & que j'écrivois il y
» a mille ans. » C'eft au moins dans ce
point de vue que l'on doit confidérer un
Ecrivain Philofophe lorfqu'on veut le
Juger équitablement . On doit l'ifoler de
la fociété , écarter toutes les confidéra
tions perfonnelles , oublier l'homme &
peler les écrits .
Les morceaux dont M. Dalembert a
nouvellement enrichi fes Mélanges , font
des réfléxions fur les éloges Académiques
; une réponse à la Lettre de M.
Rouffeau , Citoven de Genève , fur l'Article
Genève de l'Encyclopédie ; des Ob
fervations fur l'art de traduire ; un Effai
fur les Elémens de Philofophie , ou fur les
principes des connoiffances humaines ; des
réflexions
fur l'ufage & fur l'abus de la
Philofophie
en matière de goût , fur l'abus
en matière de Religion ; fur
dela
critique
la liberté dela
Mufique.
1
96 MERCURE DE FRANCE.
Parmi les additions faites aux morceaux
déjà connus & qui font en trèsgrand
nombre , ( furtout dans les effais
de traduction de Tacite ) je ne citerai
qu'un endroit de l'effai fur la fociété des
Gens de Lettres avec les Grands. Il s'agit
des protecteurs . » Ce qu'il y a de plus
honteux , pour les Grands & pour la
» Littérature , c'eft que des Ecrivains qui
» deshonorent leur état par la fatyre ,
» trouvent des protecteurs encore plus
» méprifables qu'eux. L'homme de Lettres
"
و د
digne de ce nom dédaigne également
»& de fe plaindre des uns & de répon-
» dre aux autres ; mais quelque peu ſen-
» fible qu'il doive- être aux injures prifes
» en elles-mêmes , il ne doit pas fermer
» les yeux fur l'appui qu'on leur prête ,
»ne fût ce que pour fe former une idée
jufte de ceux qui daignent les favori-
» fer. Dans les pays où la preffe n'eft pas
» libre , la licence d'infulter les Gens de
» Lettres par des fatyres , n'eft qu'une
»preuve du peu de confidération réelle
» qu'on a pour eux , du plaifir même
» qu'on prend à les voir infultés. Et pourquoi
eft-il plus permis d'outrager un
» homme de Lettres qui honore ſa na-
»tion , que de rendre ridicule un homme
» en place qui avilit la fienne ?... Je ne
و ر
» puis
JUILLET. 1759. 97
puisme difpenfer de rapporter à cette
» occafion une anecdote bien propre à
» faire connoître le caractère & l'injufti-
» ce des hommes dont je parle. Un d'entr'eux
tournoit en ridicule la délicateffe
»> exceffive d'un Ecrivain célèbre, qui avoit
» témoigné un chagrin ( trop grand fans
doute ) de quelques fatyres publiées.
» contre lui : l'Ecrivain célèbre fit une
» Chanfon où l'homme en place étoit
» effleuré très- légèrement. Si on eût cru
" l'offenfé , les Loix n'avoient pas affez
»de fupplices pour punir l'injure qu'on
» lui avoit faite. »
Je vais parcourir auffi rapidement qu'il
me fera poffible les morceaux nouvellement
ajoutés à ce Recueil ; mais il en
eft qui demandent une férieufe attention,
Dans les réfléxions fur les éloges académiques
, M. Dalembert ne diffimule
pas les abus de l'ufage où l'on eft de
célébrer des hommes qui ne méritent
que l'oubli ; mais ces abus lui paroiffent
légers en comparaifon des avantages.
»Si les anciens qui élevoient des Statues
aux grands hommes , avoient eu le
"même foin que nous , d'écrire la vie
"des gens de Lettres ; nous aurions , il
eft vrai , quelques Mémoires inutiles ,
I, Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
و د
mais nous ferions plus inftruits fur les
progrès des fciences & des arts & fur les
» découvertes de tous les âges ; hiſtoire
» plus intéreffante pour nous que celle
» d'une foule de Souverains qui n'ont
» fait que du mal aux hommes. >>
Il ne veut pas que l'on fe borne à dire
ce que l'homme de Lettres a fait ; il croit
auffi utile de faire connoître ce qu'il a
été , & de peindre l'homme en mêmetemps
que l'Ecrivain . » Cependant le but
» des éloges littéraires eft de rendre les
» Lettres refpectables , & non de les avi-
» lir. Si donc la conduite a deshonoré
» les ouvrages , quel parti prendre ? Louer
» les ouvrages . Et fi d'un autre côté la
» conduite eft fans reproches & les ou-
» vrages fans mérite , que dire alors ? Se
» taire. » C'eſt en effet le parti le plus
fage & le plus décent : car il me paroît
bien difficile d'obferver dans la peinture
morale des caractères cette diſtinction
délicate que prefcrit M. Dalembert entre
les traits défectueux que l'on peut relever
& ceux qu'on doit paffer fous filence ;
& quand les limites font auffi peu marquées
, en approcher de trop près , c'eſt
s'expofer à les franchir. Ainfi la liberté
que peut fe donner à cet égard un Ecrivain
fûr de lui-même , ne doit jamais tirer
JUILLET. 1759 99
à conféquence , encore moins paffer en
régle, & le plaifir d'obferver le contraſte
ou l'accord des écrits & des moeurs d'un
homme de Lettres qui n'eft plus , ne doit
pas l'emporter fur le danger d'introduire
dans les Sociétés littéraires la fatyre perfonnelle.
» Le ton d'un éloge hiftorique ne doit
» être ni celui d'un Difcours oratoire , ni
» celui d'une narration aride. Les réflexions
philofophiques font l'ame & la
fubitance de ce genre d'écrits .... Ceft
en cela que l'illuftre Secrétaire de l'Académie
des Sciences ( M. de Fonte-
» nelle ) a furtout excellé : c'eſt par-là
» qu'il fera principalement époque dans
» l'Hiſtoire de la Philofophie : c'eſt par- là
» enfin qu'il a rendu fi dangereufe à occu-
» per aujourd'hui la place qu'il a remplie
» avec tant de fuccès. Si on peut lui re-
» procher de légers défauts , c'eft quel-
» quefois trop de familiarité dans le ftyle,
quelquefois trop de recherches & de
>> rafinement dans les idées ; ici une forte
» d'affectation à montrer en petit les
» grandes choſes ; là quelques détails pué-
» rils peu dignes de la gravité d'un ouvrage
philofophique. Voilà pourtant ,
» qui le croiroit ? en quoi la plupart de
E ij
535004
}
Too
MERCURE
DE
FRANCE
. " nos faifeurs d'éloges ont cherché à lu
>> reffembler. >>
»
Les obfervations de M. D. fur l'art de
traduire font pleines de Philofophie & de
goût. De quelque côté qu'on le tourne
» dans les Beaux-arts, dit M , Dalembert ,
» on voit partout la médiocrité dictant les
» Loix , & le génie s'abaiſſant à lui obéir.
C'eſt un Souverain empriſonné par des
» efclaves ; cependant s'il ne doit pas fe
» laiffer fubjuguer , il ne doit
ود
"
pas non
L'art
de la traduction
eft foumis
à cette
régle comme
toutes
les parties.de la littérature
: l'Auteur
en examine
les Loix ; 1.° eu égard
au génie
des Langues
;
2.º relativement
au génie
des Auteurs
; 3. par rapport
aux principes
qu'on
peut
fe faire dans
ce genre
d'écrire
.
plus tout fe permettre. »
Il femble que plus le caractère d'une
Langue approche de celui d'une autre ,
plus il eft facile de bien traduire ; mais
cette même facilité donneroit , felon M.
Dalembert , plus de Traducteurs médiocres
& moins d'excellens. Satisfait du
mérite de la reflemblance , on néglige-
Foit les graces de la diction : or une des
grandes difficultés de l'art d'écrire , &
principalement des traductions , eft , ditil
, de fçavoir jufqu'à quel point on peut
JUILLET. 1759.
101
facrifier l'énergie à la nobleffe , la correction
à la facilité , la juſteſſe rigoureuſe à
la méchanique du ftyle , & une imitation
froide & fervile eft une mauvaiſe traduction.
D'un autre côté , la différence de caractère
des Langues , laiffe au Traducteur
une liberté dangereufe. Ne pouvant donner
à la copie une parfaite reffemblance ,
il doit craindre de ne lui pas donner toute
celle qu'elle peut avoir.
Si l'on étoit difpenfé de bien connoître
le génie & les fineffes des Langues , ce
devroit être des Langues anciennes : cependant
les Traducteurs des Anciens font
traités plus févèrement que les autres.
La fuperftition en faveur de l'antiquité
nous fait fuppofer que les Anciens fe font
toujours exprimés de la manière la plus
heureufe ; c'eft à qui leur trouvera plus
de fineffe & de beautés.
On a prétendu que les Langues n'avoient
point de caractere particulier. M.
Dalembert convient qu'entre les mains
d'un homme de génie chaque Langue ſe
prête à tous les ftyles.
» Mais fi toutes font également propres
à chaque genre d'ouvrage , elles ne le
font pas également à exprimer une
" même idée : c'eft en quoi confifte la
diverfité de leur génie. E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
» Les Langues , dit -il , en conféquence
» de cette diverfité , doivent avoir les
» unes fur les autres des avantages réci-
» proques.
Mais leurs avantages feront en
général d'autant plus grands qu'elles
» auront plus de variété dans les tours
» & de brièveté dans la conftruction , de
» licences, & de richeffes . » De toutes les
Langues cultivées par les gens de Lettres ,
F'Italienne eft, felon M. Dalembert, celle
qui réunit ces avantages au plus haut
degré. La Langué Françoife au contraire ,
celle qui met le plus à la gêne les Tra
ducteurs comme les Poëtes.
و د
Si les Langues ont leur génie , les
» Ecrivains ont auffi le leur. Le caractere
de l'original doit donc paffer auffi dans
la copie. Sans cette qualité les tra-
» ductions font des beautés régulieres ,
» fans ame & fans phyfionomie. Repré
» fenter de la même maniere des Au-
» teurs différens , c'eft l'efpéce de contrefens
qui fait le plus de tort à une
» Traduction ; les autres font paffagers
» & fe corrigent .
و د
Le caractère des Ecrivains eft ou dans
la penfée, ou dans le ftyle , ou dans
l'un & dans l'autre. Les Ecrivains dont
le caractère eft dans la penſée , font ceux
qui paffent le moins dans une Langue
JUILLET. 1759. 103
étrangère. Corneille , conclut M. Dalembert
, doit donc être plus facile à traduire
que Racine , & Tacite plus que Sallufte.
» Les Ecrivains les plus intraitables à
» la traduction , font ceux dont la maniere
» d'écrire eſt à eux. Les Anglois ont affez
» bien traduit quelques Tragédies de Ra-
» cine ; je doute , dit M. D. qu'ils tradui-
» fiffent avec le même fuccès les Fables
» de la Fontaine , l'ouvrage peut - être le
plus original que la Langue Françoiſs
» ait produit. "
Les Poëtes peuvent- ils être traduits en
Vers ? Doit - on ne les traduire qu'en
Profe ? M. Dalembert prouve très- bien
que l'un & l'autre eft impoffible . En
Profe l'original eſt dénué du nombre &
de l'harmonie ; en Vers il prend un nombre
& une harmonie nouvelle ; & il faut
avouer que les Poëtes anciens perdent au
change , dans quelque Langue qu'on les
traduife. La gêne du Vers oblige de plus
le Traducteur à dénaturer fouvent l'original
en fubftituant une fentence à une image
, une image à un ſentiment : ce qui
donne beaucoup d'avantage à la traduction
en Profe ; mais dans les Vers la régularité
de la cadence eft une beauté
pour l'oreille , à laquelle la Profe ne peut
E iv
104
MERCURE DE FRANCE.
fuppléer. Ainfi la traduction en Profe
eft une copie reffemblante mais foible :
» la
traduction en Vers eft un ouvrage
» fur le même fujet , plutôt qu'une copie.»
M. Dalembert veut qu'un Traducteur
ofe fe permettre de corriger les traits défectueux
de l'original , qu'il fçache riſquer
au befoin des expreffions nouvelles qu'il
appelle expreffions de génie , & par-là
il entend la réunion néceffaire & adroite
de quelques termes connus , mais qui
n'ont pas encore été mis enfemble. « C'eft,
» dit- il , prefque la feule maniere d'in-
»nover qui foit permife en écrivant. »
Il en donne pour exemple les termes
énergiques & finguliers
qu'employent des
Etrangers de beaucoup d'efprit qui parlent
facilement &
hardiment le françois.
Leur maniere de penfer dans leur Langue
& de s'exprimer dans la nôtre , eft, dit- il,
l'image d'une bonne traduction ; & il prétend
avec raifon que des
traductions bien
faites feroient le moyen le plus fûr & le
plus prompt d'enrichir les Langues. Elles
feront plus , » elles
multiplieront les bons
» modeles ; elles aideront à connoître le
» caractere des Ecrivains , des fiécles &
» des peuples ; elles feront
appercevoir
les nuances qui
diftinguent le goût uni-
» verfel & abfolu du goût national. »
JUILLET. 1759. 105
M. Dalembert invite les Traducteurs à
s'affranchir de l'obligation de traduire un
Auteur d'un bout à l'autre. J'avoue qu'il
feroit avantageux d'abréger en traduifant ,
mais fans laiſſer de lacune , & à condition
qu'on garderoit le fil du récit dans les
Hiftoriens , du raifonnement dans les Philofophes
, & de l'action dans les Poëtes .
C'eft ainfi que je defire depuis longtemps
qu'on ofe traduire le Poëme de Lucain
où je trouve , comme M. Dalembert , de
la déclamation & de la monotonie ; mais
que je ne crois pas auffi dénué d'images
que M. Dalembert le prétend. Les principes
qu'il vient d'expofer font ceux qu'il
a cru devoir fuivre dans la traduction de
différents morceaux de Tacite ; & la maniere
dont il rend compte de fon travail ,
en donneroit feule la plushaute idée. Il faut
en avoir fenti , comme il a fait , toutes les
difficultés pour être en état de les vaincre.
Un des morceaux les plus curieux de
ce Recueil eft la réponſe de M. Dalembert
à M. Rouſſeau , Citoyen de Genêve. Si
j'avois pû la prévoir je n'aurois pas pris
fur moi de juftifier nos Spectacles : ils ont
dans M. Dalembert un Apologifte bien
plus éloquent que moi . J'ai eu le bonheur
de me rencontrer avec lui en bien des
points . Les vérités fimples fe préfentent
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
1
à tout le monde ; mais il n'eft pas donné
à tout le monde de les rendre avec certe
force que leur donne le ftyle de M. D.
و د
Pourquoi des amusemens dit M.
Rouffeau , la vie eft fi courte & le temps
» eft fi précieux ! Qui en doute ? répond
» M. Dalembert . Mais en même temps
» la vie eft fi malheureufe & le plaifir fi
» rare ! Pourquoi envier aux hommes ,
» deftinés prefqu'uniquement par la na-
» ture à pleurer & à mourir, quelques délaffemens
paffagers qui les aident à fup-
» porter l'amertume ou l'infipidité de leur
» exiſtence !... Sans doute tous nos divertiffemens
forcés & factices , inventés &
» mis en ufage par l'oifiveté, font bien au-
» deffous des plaifirs fi purs & fimples
» que devroient nous offrir les devoirs de
» citoyen , d'ami , d'époux , de fils , &
» de pere : mais rendez- nous donc , fi vous
le pouvez , ces devoirs moins pénibles
» & moins triftes ; ou fouffrez qu'après les
» avoir remplis de notre mieux nous nous
» confolions de notre mieux auffi des
chagrins qui les accompagnent. Rendez
» les peuples plus heureux , & par conféquent
les Citoyens moins rares
» amis plus fenfibles & plus conftans ,
» les peres plus juftes , les enfans plus
» tendres , les femmes plus fidèles & plus
ود
"
"
»
ود
les
JUILLET. 1759. 107
vraies : nous ne chercherons point alors
» d'autres plaifirs que ceux qu'on goûte
» au fein de l'amitié , de la Patrie , de la
» nature & de l'amour. »
M. Dalembert avoue que l'eftime pu→
blique eft le but principal des Poëtes
dramatiques comme de tous les Ecrivains,
fans en excepter les Philofophes , qui déclament
contr'elle , & qui femblent la
dédaigner. » L'indifference fe taît , & ne
» fait point tant de bruit ; les injures
» même dites à une nation , ne font quel-
» quefois qu'un moyen plus piquant de
» fe rappeller à fon fouvenir. Et le fa-
» meux Cynique.de la Grèce eût bientôt
» quitté ce tonneau d'où il bravoit les
» préjugés & les Rois , fi les Athéniens
» euffent paffé leur chemin fans le regarder
& fans l'entendre . La vraie Philofophie
ne confifte point à fouler aux
pieds la gloire , & encore moins à le
» dire ; mais à n'en pas faire dépendre
» fon bonheur , même en tâchant de la
» mériter. >>
Mais fi la gloire eft le premier objet
des Poëtes , l'utilité publique peut être au
moins le fecond : or » l'effet de la morale
»du théâtre eſt moins d'opérer un chan-
"gement fubit dans les coeurs corrompus,
que de prémunir contre le vice les ames
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
foibles par l'exercice des fentimens
" honnêtes , & d'affermir dans ces mê
» mes fentimens les ames vertueuſes.
و ر
M. Rouffeau voudroit bannir du théâtre
la Tragédie de Mahomet. » Plût à
» Dieu , dit M. Dalembert , qu'elle y fût
» plus ancienne de deux cens ans ! L'efprit
philofophique qui l'a dictée feroit
» de même date parmi nous , & peut-être
» eût épargné à la Nation Françoife ,
» d'ailleurs fi paifible & fi douce , les
» horreurs & les atrocités religieufes auxquelles
elle s'eft livrée. Si cette Tragédie
laiffe quelque chofe à regretter aux
Sages ,, c'eft de n'y voir que les forfaits
» caufés par le zèle d'une fauffe Religion,
» & non les malheurs encore plus déplo-
» rables , où le zèle aveugle pour une
Religion vraie , peut quelquefois en-
» traîner les hommes.
4
و د
ود
"
و د
A l'égard de l'Amour » Voudriez-vous
» le bannir de la fociété ? demande M.
» Dalembert à M. Rouffeau. Ce feroit ,
» je crois , pour elle , un grand bien &
» un grand mal ; mais vous chercheriez
» en vain à détruire cette paffion... Or fi
» on ne peut & fi on ne doit peut - être
» pas étouffer l'amour dans le coeur des
» hommes , que reste- t-il à faire finon de
» le diriger vers une fin honnête , & de
JUILLET. 1759: 109
» nous montrer dans des exemples illuftres
fes fureurs & fes foibleffes , pour
» nous en défaire ou nous en guérir ?
A l'égard de la Comédie , M. Dalembert
convient que nous fommes plus
frappés du ridicule qu'elle joue que des
vices dont ce ridicule eft la fource ; mais
il obferve avec raifon qu'elle fuppofe
déjà le vice déteſté comme il doit l'être ,
& que c'est le ridicule qu'elle s'attache à
faire fentir. Il eft donc tout fimple ;
» dit-il , que le fentiment qu'elle fuppofe ,
" nous affecte moins ( dans le moment
» de la repréſentation ) que celui qu'elle
» cherche à exciter en nous, fans que pour
» cela elle nous falſe prendre le change
»fur celui de ces deux fentimens qui doit
» dominer dans notre ame. »
En réfutant la critique de M. Roufſeau
fur le caractère du Miſantrope , il en
fait une beaucoup plus jufte à ce qui me
ſemble, du caractère de Philinte. Il trouve
que dans la Scène du Sonnet , Philinte
devoit attendre qu'Oronte lui demandât
fon avis , & fe borner à une approbation
foible. » La colère du Mifantrope fur la
» complaifance de Philinte , n'en eût été
» que plus plaifante , parce qu'elle eût
» été moins fondée ; & la fituation des
» perſonnages eût produit un jeu de théâTO
MERCURE DE FRANCE .
tre d'autant plus grand , que Philinte
" eût été partagé entre l'embarras de
» contredire Alcefte & la crainte de cho-
"quer Oronte. »
M. Dalembert regarde avec raifon la
Comédie attendriffante dont l'Enfant Prodigue
eft le modèle , comme plus intéreffante
pour nous que la Tragédie ellemême.
Les malheurs de la vie privée
» font , dit-il , l'image fidelle des peines
» qui nous affligent ou qui nous mena-
» cent ; un Roi n'eft prefque pas notre
» femblable , & le fort de nos pareils a
bien plus de droits à nos larmes. »
Sur l'Article des Comédiens » com
» ment n'avez-vous pas fenti, demandeM.
D. à M. R. que fi ceux qui repréfentent
» nos pièces méritent d'être deshonorés ,
» ceux qui les compofent mériteroient
auffi de l'être ; & qu'ainfi en élevant
les uns & en aviliffant les autres , nous
» avons été tout à la fois bien inconfé-
» quens & bien barbares , »
Avant que d'aller plus loin , qu'il me
foit permis derépondre un mot à ce qu'ont
dit de moi & de mon Apologie du Théâtre
des Journaliſtes avec lefquels je ferai
toujours fort aife de difcuter mes opinions
itera 5.Luci
On m'a reproché ( Journal de TrévouK,
) JUILLET 17599 III
Avril 1759 , page 859 & fuivantes ) d'être
du nombre de ceux qui arment l'erreur
» de tant de fophifmes, qu'il n'eft prefque
plus poffible de reconnoître ce qu'il
faut croire. Si dans la controverfe des
» Spectacles on n'infifte pas fur les preuves
tirées de la Religion , les Partiſans du
" Théâtre fe fauveront toujours , dit- on ,
» dans le nuage dont ils fçavent fi bien
» s'envelopper. »
»
Rien n'est plus aifé que de démêler
le vice d'un Sophifme ; fi j'en ai employé
quelqu'un en faveur des Spectacles,
il étoit juſte de m'en convaincre & voilà
ce qu'on n'a pas fait . Les preuves tirées
de la Religion décident une queftion
que je n'ai pas révoquée en doute ;
fçavoir que les Spectacles dangereux pour
les moeurs , tels que les ont condamnés
les Peres & les Docteurs de l'Egliſe ,
font en effet condamnables & doivent
être profcrits. Mais peut-il y avoir des
Spectacles utiles aux moeurs ? Et ceux-là
doivent- ils être confervés ? Le Théâtre
François eft-il dans le cas de cette exception
, confidéré feulement comme
compofé de nos Tragédies les plus eftjmées
& de nos meilleures Comédies ?
Voilà de quoi il s'agiffoit dans mes analyfes
de la Lettre de M. Rouſſeau. Sur
11½ MERCURE DE FRANCE.
و د
la Scene Françoife , ai-je dit , » toutes
» les inclinations pernicieufes font con-
» damnées , toutes les paffions funeftes y
infpirent l'horreur , toutes les foibleffes
» malheureuſes y font naître la pitié &
la crainte. Les fentimens qui de leur
>> nature peuvent être dirigés au bien &
» au mal , comme l'ambition & l'amour ,
"y font peints avec des couleurs inté-
» reffantes ou odieufes , felon les cir-
» conftancès qui les décident ou vertueux
» ou criminels. Telle eft la régle inva-
» riable de la ſcène tragique , & le Poëte
qui l'auroit violée révolteroit tous les
39
efprits. Ceft-là le fait que j'ai tâché
de prouver à l'égard de la Tragédie : fi
ce fait eft vrai, il eſt évident que le Théâtre
Tragique François n'eft pas du nombre
des Spectacles que l'Evangile & les
Peres de l'Eglife ont condamnés ; mais
que ce fait foit vrai ou non , c'est une
queftion qu'ils n'ont pas décidée , & que
j'ai eu par conféquent la liberté d'exa
miner.
Al'égard de la Comédie , j'ai reconnu
» que le Théâtre , quoique purgé de fon
» ancienne indécence , n'eft pas encore
» affez châtié ; que Dancourt , Monfleury
» & leurs femblables devroient en être
à jamais bannis ; qu'en un mot le feul
JUILLET. 1959. 113
» comique honnête & moral doit être
» donné en ſpectacle. » Il s'agiffoit donc
d'examiner, non pas s'il y avoit des Comédies
répréhensibles du côté des moeurs :
j'en tombois d'accord ; mais s'il y avoit
des Comédies dont les moeurs fuffent bonnes
& les leçons utiles . Et c'eft fur quoi
je croyois que l'Evargile ni les Peres de
l'Eglife n'avoient rien décidé pour le fiécle
préfent.
L'Evangile , difent les Journaliſtes de
Trévoux , condamne tout fans modification
ni reftriction quelconque. Il condamneroit
don cauffi les Tragédies de Collège. Mais
c'eft ce que je ne crois pas. C'est ce que ne
croyoit pas M. Boffuet lorsqu'il répondit
indirectement fur cette queſtion des
Spectacles :qu'il y avoit de grands exemples
pour , & de grandes raifons contre :
car il eft certain qu'il n'eût pas biaifé
fur un point formellement décidé par
l'Evangile. C'eft ce que ne croyoit pas
non plus le Pere Porée , cet homme
pieux , lorfqu'en attaquant les Spectacles
tels qu'ils étoient , il les approuvoit tels
qu'ils pouvoient être. C'eft ce qu'on ne
croit pas à Rome où les Spectacles font
permis & fréquentés par des perfonnes
d'une vie très-édifiante ; ni en France
dans les fociétés chargées de l'éducation
114 MERCURE DE FRANCE.
de la ieuneffe qui prefque toutes , depuis
le Collège de Louis le Grand jufqu'à S.
Cyr , font entrer l'exercice de la déclamation
Théâtrale dans l'inftitution des
jeunes perfonnes de l'un & de l'autre
féxe , comme un moyen de leur former
l'efprit & le coeur. Il eft vrai qu'on choifit
pour cela les piéces les plus épurées ;
mais il ne s'enfuit pas moins qu'un Spectacle
dont les moeurs font bonnes eft
un amuſement permis & utile ; & quant
à la queftion particulière , fi les niceurs
de telle ou de telle de nos piéces font
bonnes ou mauvaiſes , ni l'Evangile ni
les Peres n'ont vraisemblalement rien
prononcé là-deffus. J'ai donc pû entrer
dans cette difcuffion avec M. Rouffeau ,
fans m'expofer à d'autres reproches qu'à
celui de m'être trompé , encore faut- il
qu'on le prouve. Du refte je fuis trèsfenfible
à ce que les mêmes Journaliſtes
ont bien voulu dire d'obligeant fur mes
analyſes ; mais ils me font l'honneur d'y
fuppofer un art que je n'y ai pas mis ;
& je ferois bien plus reconnoiffant s'ils
euffent voulu y appercevoir la fimplicité
& la bonne foi avec lefquelles je dis ce
que je penſe.
K
Revenons à M. Dalembert. Après avoir
juſtifié le Théâtre François , il fait en
JUILLET. 1759. 115
paffant l'apologie des femmes que M. R.:
a fi violemment attaquées. » Le genre:
» humain feroit bien à plaindre , lui ditil
, » fi l'objet le plus digne de nos hom-
» mages étoit en effet auffi rare que
vous le dites. Mais fi par malheur vous
» aviez raifon , quelle en feroit la trifte
caufe ? L'esclavage & l'efpéce d'avilif-
» fement où nous avons mis les femmes.
»Nous traitons la Nature en elles comme
» nous la traitons dans nos jardins : nous
» cherchons à l'orner en l'étouffant. Si la
plupart des Nations ont agi comme
nous à leur égard , c'eft que partout
>> les hommes ont été les plus forts , &
» que partout le plus fort eft l'oppref-
»feur & le tyran du plus foible. Je ne
fçai fi je me trompe , mais il me fem-
» ble que l'éloignement où nous tenons
» les femmes , de tout ce qui peut les
» éclairer & leur élever l'ame , eſt bien
capable , en mettant leur vanité à la
gêne , de flatter leur amour-propre. On
»diroit que nous fentons leurs avanta-
»ges , & que nous voulons les empê¬
cher d'en profiter.
"
Il s'élève contre l'éducation puérile
qu'on leur donne ; & ce morceau plein
d'éloquence ne ſçauroit être affez connu.
Nous avons éprouvé tant de fois , dit-il ,
116 MERCURE DE FRANCE:
SIZEA
co
esc
» combien la culture de l'efprit & l'exer-
» cice des talens font propres à nous dif-
» traire de nos maux , & à nous conſoler
dans nos peines ! pourquoi refufer à la
» plus aimable moitié du genre humain ,
» deftinée à partager avec nous le malheur
d'être , le foulagement le plus pro-
» pre à le lui faire fupporter ? Philofophes
"" que la Nature a répandus fur la ſurface , d
» de la terre , c'eſt à vous à détruire , s'il
vous eft poffible , un préjugé fi funefte ;
c'eft à ceux d'entre vous qui éprouvent
la douceur ou le chagrin d'être peres ,
» d'ofer les premiers fecouer le joug d'un
» barbare uſage , en donnant à leurs filless for
la même éducation qu'à leurs autres
enfans. Qu'elles apprennent feulement
»de vous en recevant cette éducation , el
précieuſe , à la regarder uniquement
» comme un préfervatif contre l'oifivété ,
un rempart contre les malheurs ; & non
»comme l'aliment d'une curiofité vaine
» & le fujet d'une oftentation frivole.o
» Voilà tout ce que vous devez & tout &pasl'id
» ce qu'elles doivent à l'opinion publique , les aux
qui peut les condamner à paroître igno- que
❤rantes , mais non pas les forcer à l'être.quile
» On vous a vu fi
fouvent
pour des motifs esfer
» très-légers , par vanité , ou par humeur ,
»
22 heurter de front les idées de votre
ble
qui
les
les
le
fermet
ful
roient
JUILLET. 1759 117
"
33
-
la´vie
fiécle ;pour quel intérêt plus grand pou-
» vez-vous le braver , que pour l'avantage
de ce que vous devez avoir de plus
cher au monde , pour rendre la vie
» moins amère à ceux qui la tiennent de
» vous , & que la Nature a deſtinés à vous
»furvivre & à fouffrir ; pour leur procurer
» dans l'infortune , dans les maladies , dans
la pauvreté , dans la vieilleffe , des ref-
»fourcesdont notre injuftice les a privées?
» on regarde communément , Monfieur ,
» les femmes comme très fenfibles &
"très foibles ; je les crois au contraire ou
» moins fenfibles ou moins foibles que
» nous. Sans force de corps , fans talens ,
»fans étude qui puiffe les arracher à leurs
" peines , & les leur faire oublier quelques
» momens , elles les fupportent néan-
» moins , elles les dévorent , & fçavent
» quelquefois les cacher mieux que nous :
» cette fermeté fuppofe en elles , ou une
"ame peu fufceptible d'impreffions pro-
» fondes , ou un courage dont nous n'a-
" vons pas l'idée. Combien de fituations
cruelles auxquelles les hommes ne réfiftent
que par le tourbillon d'occupa-
" tions qui les entraîne : les chagrins des
» femmes feroient- ils moins pénétrans &
» moins vifs que les nôtres ? Ils ne le
» devroient pas être. Leurs peines vien-
»
18 MERCURE DE FRANCE.
» nent ordinairement du coeur ; les nôtres
»n'ont fouvent pour principe que la vanité
& l'ambition . Mais ces fentimens
étrangers que l'éducation a portés dans
notre ame , que l'habitude y a gravés ,
»& que l'exemple fortifie , deviennent
( à la honte de l'humanité ) plus puif
fants fur nous que les fentimens naturels;
la douleur fait plus périr de Miniftres
déplacés que d'Amans malheureux. »
و د
M. Dalembert a réfervé pour la fin de
fa Lettre l'Article qui intéreffe Genêve ,
& cet Article a deux objets : le fpectacle,
& le dogme des Miniftres. Quant au premier
, il avoue que la Comédie feroit au
moins inutile aux Génévois s'ils en étoient
encore à l'âge d'or ; mais ils m'ont paru ,
dit-il , affez avancés , ou fi vous voulez
affez pervertis pour pouvoir entendre
Brutus & Rome fauvée , fans avoir à
craindre d'en devenir pires.
A l'égard de la dépenſe , » la Ville de
» Genêve eft , à proportion de fon éten-
» due , une des plus riches de l'Europe , »
& M. Dalembert dit avoir lieu de croire
que plufieurs Citoyens opulens de cette
Ville , qui defireroient y avoir un théâtre
, fourniroient fans peine une partie
de la dépenfe. Un ou deux jours de la
femaine fuffiroient à cet amuſement , &
JUILLET. 1759 . 119
"
on pourroit prendre pour l'un de ces
jours celui où le Peuple fe repofe. Du
refte , dans un état auffi petit , où l'oeil
vigilant des Magiftrats peut s'étendre au
même inftant d'une frontiere à l'autre , il
feroit facile d'éclairer la conduite des
Comédiens , & de maintenir les loix
fomptuaires. » Il ne falloit pas moins ,
pourfuit M. Dalembert , » qu'un Philofophe
exercé comme vous aux paradoxes,
» pour nous foutenir qu'il y a moins de
» mal à s'enyvrer & à médire , qu'à voir
repréſenter Cinna & Polieucte . Il ajoute
que les Citoyens de Genêve ſe récrient
» fort contre cette peinture que M. R. a
» faite de leur vie journalière , qu'ils fe
plaignent que le peu de féjour qu'a
» fait M. R. parmi eux , ne lui ayant
pas laiffé le temps de les connoître
» ni d'en fréquenter affez les différens
» états , il a repréſenté comme l'efprit
général de cette fage République , ce
» qui n'eft tout au plus que le vice obfcur
& méprifé de quelques Sociétés
>> particulières.
A l'égard des fentimens que M. Dālembert
a attribué aux Miniftres de Genêve
en matiere de Religion , il dit en
avoir parlé , non d'après un fecret confié
mais d'après leurs ouvrages , & d'après
120 MERCURE DE FRANCE.
des converfations publiques. Moyens que
M. Rouffeau n'avoit pas compris dans
fon énumération . » Si je me ſuis trompé ,
» ajoute M. Dalembert , tout autre que
» moi , j'oſe le dire , eût été trompé
» de même. Il obferve de plus que les
fentimens qu'il attribue aux Miniftres de
Genêve font une fuite néceffaire de leurs
principes , d'après lefquels il prétend
que quand ils ne feroient pas Sociniens
, il faudroit qu'ils le devinffent ,
non pour l'honneur de leur Religion ,
» mais pour celui de leur Philofophie.
( Je réserve l'Extrait du quatrième Volume
pour le Mercure prochain . )
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Résumé : MELANGES de Littérature, d'Histoire & de Philosophie. Nouvelle édition.
Le document présente une nouvelle édition des 'Mélanges de Littérature, d'Histoire & de Philosophie' de Diderot, incluant des œuvres telles que le discours préliminaire de l'Encyclopédie et des éloges académiques de figures comme Montesquieu et Dumarsais. Diderot aborde la liberté d'expression philosophique, suggérant de présenter les vérités générales sans offenser et de juger les écrits philosophiques comme s'ils étaient écrits par un auteur décédé. Les nouvelles contributions couvrent divers sujets, notamment les éloges académiques, la traduction, la philosophie et la critique musicale. Dalembert, dans ses réflexions, reconnaît les abus dans les éloges académiques mais en souligne les avantages pour l'instruction. Il critique les écrivains qui introduisent la satire personnelle dans les sociétés littéraires et valorise les traductions en prose. Le texte traite également des rôles du théâtre. D'Alembert défend la tragédie 'Mahomet' de Voltaire et critique le personnage de Philinte dans 'Le Misanthrope'. Il répond aux critiques de Rousseau sur les comédiens, affirmant que les auteurs de pièces méritent autant de respect que les acteurs. L'auteur examine la moralité des spectacles théâtraux, reconnaissant la nécessité de proscrire les spectacles nuisibles aux mœurs tout en discutant des bénéfices potentiels des tragédies et comédies. Concernant l'éducation des femmes, le texte critique les préjugés et l'oisiveté imposées aux femmes, plaidant pour une éducation égale pour les filles et les garçons. À Genève, D'Alembert discute de l'utilité d'un théâtre, estimant que les Genevois sont suffisamment évolués pour en bénéficier sans risque moral.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1656
p. 225
« L'Europe vivante & mourante, ou Tableau annuel des principales Cours de [...] »
Début :
L'Europe vivante & mourante, ou Tableau annuel des principales Cours de [...]
Mots clefs :
Ouvrage, Nouvelle parution, Suite, Europe, États
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « L'Europe vivante & mourante, ou Tableau annuel des principales Cours de [...] »
L'Europe vivante & mourante , ои Tableau
annuel des principales Cours de l'Europe , ſuite du
Memorial de Chronologie , généalogique & hiftorique.
Année 1719. A Bruxelles , chez Erançois
Foppens , au Saint - Elprit , & ſe trouve à
Paris chez Debure l'aîné , Quai des Auguftins.
Ce petit Ouvrage n'eft qu'une fuite du Livre
qui a paru annuellement en 1747, 1748 & 1749,
fous le titre d'Almanach généalogique & hiftorique
, & qui a été continué depuis 1752 ju
qu'en 1755 , fous celui de Mémorial de Chronologie,
généalogique & hiftorique ; mais avec des
différences qui en ont fait chaque année un Livre
différent.
annuel des principales Cours de l'Europe , ſuite du
Memorial de Chronologie , généalogique & hiftorique.
Année 1719. A Bruxelles , chez Erançois
Foppens , au Saint - Elprit , & ſe trouve à
Paris chez Debure l'aîné , Quai des Auguftins.
Ce petit Ouvrage n'eft qu'une fuite du Livre
qui a paru annuellement en 1747, 1748 & 1749,
fous le titre d'Almanach généalogique & hiftorique
, & qui a été continué depuis 1752 ju
qu'en 1755 , fous celui de Mémorial de Chronologie,
généalogique & hiftorique ; mais avec des
différences qui en ont fait chaque année un Livre
différent.
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Résumé : « L'Europe vivante & mourante, ou Tableau annuel des principales Cours de [...] »
Le document 'L'Europe vivante & mourante' est une publication annuelle sur les principales cours européennes. Il succède au 'Mémorial de Chronologie, généalogique & historique' et a été publié pour la première fois en 1719 à Bruxelles et Paris. Il a également été édité sous le titre 'Almanach généalogique & historique' en 1747, 1748 et 1749, puis de 1752 à 1755. Chaque édition diffère, rendant chaque livre unique.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1657
p. 73-102
EXAMEN des réfléxions de M. Dalembert sur la liberté de la Musique. IVe vol. des Mélanges de Littérature, d'Histoire, & de Philosophie.
Début :
Les réflexions de M. Dalembert sur la liberté de la Musique, ou plutôt sur [...]
Mots clefs :
Musique, Récitatif, Chant, Jean Le Rond d'Alembert, Voix, Italiens, Opéra, Langue, Expression, Airs, Déclamation, Caractère, Goût, Musique italienne, Italien, Nature, Musiciens, Nombre, Art, Morceaux, Musicien, Harmonie, Discours, Genre, Tons, Nation, Paroles, Naturel, Intervalles, Pathétique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXAMEN des réfléxions de M. Dalembert sur la liberté de la Musique. IVe vol. des Mélanges de Littérature, d'Histoire, & de Philosophie.
EXAMEN des réfléxions de M. Dalembert
fur la liberté de la Mufique. I Ve vol.
des Mélanges de Littérature , d'Hiftoire,
& de Philofophie.
L
Es réfléxions de M. Dalembert fur
la liberté de la Mufique , ou plutôt ſur
les avantages de la Mufique Italienne
comparée à la nôtre , trouveroient parmi
nous moins de Contradicteurs qu'il ne
penfe s'il les avoit réduites à ce qu'elles
ont d'effentiel. Ceft un principe reçu
en France comme en Italie & partout
ailleurs , que la Mufique doit exprimer
& peindre. Il ne s'agit que de fçavoir en
quoi l'Art s'éloigne ou s'approche de ce
but , foit dans la Mufique Françoife , foir
dans la Mufique Italienne . Les morceaux
de l'une & de l'autre qui rendront vivement
la nature , feront les modèles de
· la bonne Mufique ; les morceaux qui
manqueront de coloris ou de deffein ,
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
feront les exemples de la mauvaiſe , & il
n'y aura dès-lors que deux fortes de Mufique
au monde , fçavoir , la bonne &
la mauvaiſe. Dire que la Mufique Françoiſe
eft la mauvaife , & que l'Italienne
eſt la bonne , c'eft fuppofer dans l'une
un principe vicieux par effence , dans
l'autre un caractère de beauté & de bonté
inimitable ; c'eft du moins ainfi qu'on
l'entend , & voilà pourquoi l'on n'eft
point d'accord. Examinons la choſe en
détail .
M. Dalembert reconnoît que la forme
de notre Opéra eft fans comparaifon plus
variće & plus agréable que celle de l'Opéra
Italien. » Chez nous , dit - il , la
Comédie eft le fpectacle de l'efprit , la
» Tragédie celui de l'ame , l'Opéra celui
» des fens. J'admets cette diſtinction ,
pourvu que le caractere dominant attri
bué à chacun de ces Spectacles ne foit
pas exclufif; car je ne penfe point que l'il-
Jufion & l'intérêt foient bannis duThéâtre
du merveilleux. M. D. avoue qu'une ſcène
en Mufique nous arrache quelquefois des
Jarmes , c'eft avouer que le chant n'exclut
point le pathétique de l'expreffion. Il
ajoute que fi la Mufique touchante fait
couler nos pleurs , c'eſt toujours en allant
au coeur par les fens , & qu'elle différe en
<
JUILLET. 1759. 75
cela de la Tragédie déclamée qui va au
coeur par la peinture & le développement
des paffions . Mais les impreffions que la
peinture , le développement des paffions
fait fur l'ame , y vont de même par les
fens , foit qu'on déclame ou que l'on
chante . L'attendriffement que le chant
nous caufe, tient plus de l'émotion phyfique
de l'organe , je l'avoue ; mais il n'en
a pas moins pour premier principe une
affection de l'ame exprimée par le chant .
M. Dalembert reconnoît lui-même que
» la Mufique n'eft propre par fa nature
qu'à rendre avec énergie les impreffions
» vives , les fentimens profonds , les paí-
>> fions violentes , ou à peindre les objets
»qui les font naître . »
La que
preuve
en eft
la Mufique
qui ne peint
rien , eft une Mufique
infipide
.
Auffi M. de Fontenelle
demandoit
-il ,
Sonate , que me veux- tu ? que le merveilleux
, le chant
lui - même
& tout ce qui s'éloigne
de la nature
rende
l'illu- fion plus foible
& l'intérêt
moins
vif, cela doit être ; mais cela prouve
feulement que l'Opéra
eft moins
pathétique
, moins intéreffant
que la Tragédie
, fans toutefois
être réduit
à la feule émotion
des fens. La plupart
même
des réfléxions
de M. Dalembert
portent
fur ce principe
, Que
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'Opéra doit affecter l'ame par l'expreffion
du fentiment , & l'imagination par
la force & la vérité des peintures .
Il eſt donc de l'effence de ce ſpectacle
de réunir tout ce qui peut charmer la vue
& l'oreille , étonner ou flatter l'imagination
, émouvoir l'ame & l'attendrir.
L'Opéra Italien donne moins au plaifir
des yeux, pour s'attacher aux affections
de l'ame : mais il manque l'un de fes objets
, & il ne remplit jamais l'autre . Les
Tragédies de Métaftafe , en mufique, n'ont
ni l'intérêt de celles de Racine , ni le
charme de celles de Quinault ; c'est l'opinion
de M. Dalembert , & fi les Italiens
font de bonne foi , ils avoueront
qu'elle eft fondée .
و د
» Si nous étions réduits à l'alternative
» ou de conſerver notre Opéra tel qu'il eſt
» ou d'y fubftituer l'Opéra Italien; peutêtre
conclut M. Dalembert , » ferions-
» nous bien de prendre le premier parti..
» Mais ne feroit- il pas poffible en confer
» vant le genre de notre Opéra tel qu'il
eft , d'y faire par rapport à la Mufique
» des changemens qui le rendroient bien-
" tôt fupérieur à l'Opéra Italien ? » A cette
propofition il n'eft perfonne qui n'applaudiffe
. Mais celle - ci ne fera pas auffi unani
mement reçue. » Il paroît que le feul
"
JUILLET: 1759. 77
» moyen d'y parvenir eft de fubftituer ,
» s'il eft poffible , la Mufique Italienne à
» la Françoife ». Voyons ce qu'il entend
par-là.
» Nous fuppofons , dit - il , comme un'
» fait qui n'a pas befoin d'être prouvé ,
» la fupériorité de la Mufique Italienne
» fur la nôtre ».
J'entends à merveille ce que c'eft que
la diſtinction de deux Langues , & la
fupériorité de l'une fur l'autre ; mais je
n'entends pas la diftinction de deux Mu
fiques. Une Langue a des mots, des tours,
des nombres , une harmonie, une fyntaxe ,
une profodie qui lui font propres , & qui
lui donnent les moyens d'exprimer ce
qu'une autre Langue ne peut rendre. Mais
les tons , les modes , les mouvemens ,
Pharmonie & la mélodie de la Mufique ,
font les mêmes dans tous les Pays du
monde. Il n'y a donc qu'une feule Mufique
: c'eft une Langue univerfelle que les
uns parlent mieux que les autres ; mais il
n'eft décidé nulle- part qu'on doive parler
mal cette Langue . Je fuppofe que le plus
grand nombre des Muficiens François
ayent fait de mauvaiſe Muſique , & que
la Nation l'ait goutée , ne connoiffant ou
n'ayant rien de mieux : s'eft - elle refuſée
à la bonne , dès qu'on lui en a préfenté ?
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Le préjugé a-t-il fait tomber Hyppolite ,
Caftor , Pigmalion , &c. Le goût de la
Nation n'a donc pas donné à la mauvaiſe
Mufique une préférence exclufive fur la
bonne la Mufique Françoife peut donc
être excellente , comme la Mufique Italienne
peut être mauvaiſe ; & jufques- là
je ne vois entr'elles rien qui foit propre
à l'une ou à l'autre , & qui les diftingue
effentiellement.
و ر
» Les Partifans de la Mufique Françoi-
» fe , dit M. Dalembert , prétendent que
» le beau fimple en fait le caractère , &
» ils appellent fimple ce qui eft froid &
» commun , fans force , fans ame & fans
» idée. S'il y a des Sots qui penfent ainsi ,
ya
leur opinion ne doit pas être prife pour
le fuffrage de la Nation . Elle penfe que
tout ce qui eft beau eft fimple ; mais elle
ne pense pas que tout ce qui eft ſimple
foit beau. Peut -être le goût de la multitude
n'eft- il pas encore affez formé pour
être délicat & févère fur les nuances : mais
M. Dalembert avoue lui - même que les
beautés réelles enlèvent une admiration
unanime. J'en appelle encore aux fuccès
de M. Rameau ; j'en appelle à l'impreffion
que font fur les oreilles françoifes
les plus beaux morceaux des Opéra Italiens
, quoique affez mal exécutés dans
JUILLET. 1759. 79
nos concerts ; j'en appelle au fuccès des
intermèdes bouffons , qu'on ne fe laffe
point d'entendre avec des paroles Françoiſes.
» M. Rameau , dit M. Dalembert ,
» eût manqué fon but en allant plus loin ;
» il nous a donné non pas la meilleure Mufique
dont il fût capable , mais la meil-
» leure que nous puffions recevoir. » Je
fuis perfuadé que M. Rameau a fait de fon
mieux ; mais s'il a voulu nous ménager ,
Pergolefe & Venci n'ont pas eu la même
complaifance : or que l'on prenne au hafard
deux mille Auditeurs parmi les gens
cultivés , & qu'on exécute bien les morceaux
de récit obligé & les airs pathétiques
de l'Olimpiade & de l'Artaxerce ,
jofe affurer qu'ils feront applaudis avec
le même enthouſiafme que la harangue
de Tirtée & le monologue de Caftor.
Voyons cependant quel est le caractère
de ce qu'on appelle la Mufique Françoiſe,
& à quoi il tient qu'on ne la diftingue
plus de ce qu'on appelle la Mafique Italienne.
» Il y a , dit M. Dalembert , dans notre
» Mufique , trois choſes à conſidérer, le ré-
» citatif, les airs chantans & les fympho-
» nies. » Il reproche au récitatif de Lully
de manquer fouvent à la profodie de la
langue. C'eſt un fait qu'il a fans doute
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
"
ور
33
"
r
vérifié ; mais il n'eft point du tout effentiel
à notre récitatif de manquer à la
profodie
, c'eft une maladreffe du Muficien ,
& non pas un défaut de la Mufique. « Le
» récitatif des Italiens , dit-il , eft plus
analogue à leur langue que le récitatif
françois ne l'eft à la nôtre. Ils paroiffent
» avoir bien mieux étudié que nous la
marche & les inflexions de la voix dans
»la converfation. » Si cela eft , la faute
en eſt encore aux Compofiteurs François ,
qui , avec plus d'étude ou de talent, peuvent
égaler en cela les Italiens fans rien
changer à l'effence de la modulation fran
çoiſe ; car le chant devant être l'imitation
exagérée de la déclamation théâtrale , &
les infléxions du langage naturel n'étant
pas les mêmes dans le François que dans
Î'Italien , il s'enfuit que le chant françois
doit avoir une modulation notée fur les
accens de notre langue , comme le chant
des Italiens doit fuivre les intonations &
les inflexions de la teur.
M. Dalembert obferve que le récitatif
Italien déplaît à la plupart des oreilles
françoifes ; mais je doute que l'habitude
de l'entendre jointe à la connoiffance de
la langue italienne & de fa profodie nous
le fit gouter comme il le prétend. J'obferve
même que la plupart de ceux à qui le ré
JUILLET. 1759 .
81
citatif italien déplaît , aiment l'accent naturel
de la langue italienne ; enfin la maniere
dont les Italiens entendent leur
Opéra prouve affez qu'ils s'ennuvent euxmêmes
de cette eſpèce de déclamation ,
» dont la route uniforme & non interrompue
produit une monotonie infuppor
table. » M. Dalembert répond d'abord.
en récriminant. Il ajoute que la monotonie
du récitatif eft peut -être un mal nécef
faire,un inconvénient inévitable de la fcène
lyrique, par la raiſon, dit - il , que » dans une :
" Piéce de théâtre tout n'eft pas deftiné
» aux grands mouvemens des paffions, &
qu'il y a des momens de repos où le
Spectateur ne doit qu'écouter fans être
» ému ; que tout doit être chanté dans
» un Opéra , mais que tout ne doit pas
» être chanté de la même maniere, comme:
» dans le difcours tout n'eft pas dit du
» même ton, avec la même froideur & le
»même mouvement.
Selon cette regle au moins tout ce quij
eft vif & paffionné dans la fcène doit être
préfervé de la monotonie : or il me femble
qu'elle eft continue dans le récitatif italien;
mais je n'oferois prendre l'affirmative : je
n'en ai pas affez entendu. Paffons à la
conclufion de M. Dal. » Il doit donc #
avoir entre les airs & le récitatif nee
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
» différence marquée par l'étendue & la
qualité des fons , par la rapidité du débit
»& par le caractère de l'expreffion .
Il doit y avoir felon moi , proportions
gardées , la même différence qu'entre un
morceau de déclamation véhémente &
un morceau moins vifou plus tranquille ,
en forte que la modulation & l'expreffion
du récitatif approchent du caractère d'un
air paffionné à mefure que les paroles du
récitatif approchent elles mêmes du caractère
des paroles que l'air exprime. Ainfi
le récitatif fimple s'élevera par degré jufqu'au
point de véhémence où le récitatif
obligé lui fuccéde , & celui - ci juſqu'au
point où la violence du fentiment, la force
de l'image , en un mot l'expreffion des
paroles , demande les développemens de
la voix & les éclats d'un air chantant. On
diftinguera moins l'air d'avec le récitatif;&
tant mieux :le paffage fera plus naturel & la
gradation mieux obfervée. En effet pourquoi
veut- on une difference tranchantede
fun à l'autre? Un air pathétique eft-il un
morceau ifolé dans une Scène? Le comble
de l'art n'eft - il pas de préparer inſenſiblement
l'oreille & l'ame à cette vive
émotion ? Il eſt des circonstances où l'harmonie
doit caufer une révolution foudaine
, un ébranlement imprévu ; mais le
JUILLET. 1959. 83
Poëte alors prend foin lui- même de ménager
la furpriſe , & le Muficien n'a qu'à
fuivre la marche de la déclamation naturelle
, pour paffer du calme à l'emportement.
Cette exception ne détruit pas
la régle générale de graduer l'expreffion
du fentiment & d'éviter la monotonie.
Ce que je dis des airs paffionnés ou rapides
doit s'entendre des airs tendres ,
voluptueux, enjoués ou languiffans : comme
ils font le dernier degré d'expreffion
dans leur genre , & que l'harmonie en
foutient & en fortifie l'expreffion , ils
n'ont pas besoin pour être fentis du cɔntrafte
d'un récitatif monotone. Il y a
fans doute dans l'Opéra comme dans la
Tragédie des momens froids où une dé
clamation animée feroit un contre-fens ;
mais ces momens font rares & doivent
Pêtre. L'art d'écrire la fcéne lyrique eft
d'en faire un tiflu varié de fentimens &
d'images , & alors ce récitatif doit peindre
par fa mélodie ou l'image ou le lentiment
que la Pocfie lui préfente. Ainfi ni
le récitatif Italien , ni le récitatif François
ne me femble devoir être une décla
mation monotone.
» La nature du chant ordinaire , de ce
qu'on appelle proprement ainsi , com
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
fifte en trois chofes , pourſuit M. Da+
lembert , en ce que la marche Y eft
» plus lente que dans le difcours , en ce
» que l'on appuye fur les fons comme
» pour les faire gouter davantage à l'o-
» reille ; enfin en ce que les tons de la
» voix & les intervalles qu'elle parcourt ,
y varient fréquemment , & prefqu'à
chaque fyllabe. Le premier & le fe
» cond de ces caractéres n'appartiennent
point à un bon récitatif ; le troifiéme
doit à la vérité s'y trouver , mais d'une
→ maniere moins marquée que dans le
chant. D'un côté la rapidité du débit
rend la fucceffion des intervalles moins
fenfible dans le récitatif, & de l'autre
cette fuccceffion doit y être plus fré-
» quente que dans le difcours , mais moins
» que dans le chant ordinaire : voilà ce
que les Italiens ont fenti, voilà ce qu'ils
pratiquent avec raifon , & l'on ofe dire
avec fuccès.
03
29
Je ne fçais. fi je me trompe , mais il
me femble que le récitatif étant un genre
moyen entre le chant & le difcours ,
il doit participer en tout point de l'un &
de l'autre qu'ainfi la marche du réci–
ratif doit être moins rapide que celle du
difcours , & en général plus rapide que
celle du chant ; que dans le récitatif
on
JUILLET. 1759. $.5
doit appuyer fur les fons moins que
dans le chant , mais plus que dans la déclamation
naturelle ; qu'enfin les fons de
la voix doivent être plus variés & les intervalles
plus fenfibles que dans la déclamation,
comme ils doivent l'être moins
que dans le chant . M. Dalembert ne permet
au récitatif de differer du difcours
que dans ce dernier point , le premier &
le fecond caractère qu' attribue au chant
n'appartiennent point , dit- il , à un bon
récitatif : non fans doute au même degré
, mais je crois qu'il doit les avoir
dans une proportion moyenne , & comme
tenant le milieu entre le difcours &
le chant. Du refte je conviens avec M. D..
que le débit en eft perdu au Théâtre. Les
plus zélés Partiſans de Lully font les premiers
à l'avouer ; mais c'eft encore la
faute des Acteurs , & non pas celle de la
Mufique.
» Si le récitatif , comme tout le monde
» en convient , doit n'être qu'une décla
» mation notée , on peut en conclure ,
dit M. Dalembert , » qu'une des loix les
» plus eſſentielles à obſerver dans le réci—
» tatif , c'eſt de n'y pas faire parcourir à
» la voix un auffi grand efpace que dans
» le chant , & d'en régler l'étendue fur
» celle des tons de la voix dans la décla
86 MERCURE DE FRANCE.
" mation ordinaire. Le feul cas où l'on
puiffe fe permettre de fortir des limites
» naturelles de la voix , c'eſt dans certains
» momens où la voix , même en décla-
» mant , franchiroit ces limites ; encore
» ces momens doivent être rares , & même
ne fe rencontrer guère que dans le
» récitatif obligé , qui par fon objet , fon
" accompagnement & fon caractère , doit
" approcher un peu plus du chant . »
Ce n'eft qu'avec une extrême défiance
de moi - même que d'un principe pofé par
M. Dalembert , je tire une conféquence
oppofée à la fienne. Si le récitatif doit
être une déclamation notée , les intervalles
à parcourir doivent être fenfibles :
dans le chant la voix ne procéde que
par tons & par demi- tons , au lieu que
dans le difcours elle s'élève ou s'abbaiſſe
par degrés fouvent inappréciables.Si d'un
autre côté , comme l'a reconna M. Dalembert
, les tons & les intervalles que
parcourt la voix dans le récitatif , doivent
être plus variés que dans le diſcours , il
у a dans une période un plus grand nombre
d'intervalles à parcourir dans le récitatif
que dans le difcours . Or un plus grand
nombre de plus grands intervalles demandent
une plus grande étendue de voix : il
eft donc d'une néceffité indiſpenſable
JUILLET. 1759. 87
que dans le récitatif la voix franchiffe fes
limites naturelles , c'eft - à - dire , qu'elle
s'éleve & s'abbaiffe beaucoup plus que
dans le diſcours. Il y a longtemps que je
regarde la déclamation muſicale comme
fuivant à-peu- près les mêmes infléxions
que le langage naturel , mais formant ,
s'il eft permis de le dire , des ondulations
plus profondes . Suivant cette idée , la
raifon de la monotonie qui nous frappe
dans le récitatif Italien , n'eft pas difficile
à fentir : car les Italiens ne donnant à la
voix , dans leur récitatif, que fon étendue
naturelle , & les intervalles à parcourir
étant plus grands que dans le diſcours ,
il a fallu les reduire à un plus petit nombre
, & par conféquent réciter fur un
même ton ce qui dans la déclamation
naturelle exigeroit plufieurs inflexions différentes.
On dit que les Chanteurs habiles fçavent
fuppléer à ces inflexions : j'en ai
entendu qui paffoient pour tels , & ceuxlà
même m'ont paru monotones.
A l'é ard de notre récitatif , ayant un
plus grand etpace à parcourir , il eft
moins gêné , moins à l'étroit dans fa
marche ; d'où je conclus qu'un Artiſte
habile peut lui donner plus de variété .
Mais voici l'article important,
88 MERCURE DE FRANCE.
מ
ל כ
" Les cadences , les tenues , les ports
» de voix que nous y prodiguons feront
» toujours , dit M. Dalembert , un écueil
infurmontable au débit ou à l'agrément
» du récitatif: fila voix appuye fur tous
» ces ornemens , le récitatif traînera ; fi
» elle les précipite , il reffemblera à un
chant mutilé. Ne feroit- il pas poffible
» en fupprimant toutes ces entraves , de
" donner au récit François une forme
plus approchante de la déclamation ?
29
J'ignore cominent le Public recevroit
l'effai que M. D. propofe ; mais je connois
des Muficiens habiles & un grand
nombre de gens de goût que l'abus de
ces cadences , de ces tenues, de ces ports .
de voix excéde dans la déclamation mus
ficale , & qui applaudiroient bien fincéres
ment à la noble fimplicité d'un débit
plus naturel & plus rapide. Il fut untemps
où les Acteurs pafoient légérement
fur tous ces agrémens , & je ne crois pas
que la maniere de déclamer libre, fimple,
facile & noble qu'on applaudiffoit dans
Tevenard, fit un chant mutilé du récitatif
de Lully. Mais en fuppofant que quel--
qu'un ofât fupprimer tout-à-fait les ca→
dences , les ports de voix &c. il y auroit
an moyen bien avantageux , à ce qu'il
me femble, de fe dédommager de la
JUILLET. 1759.1 $9.
perte de tous ces petits agrémens , & de
donner à notre récitatif plus de chaleur
& de variété : ce feroit d'employer dans
les morceaux fufceptibles d'une expreffion
vive ou touchante , ce que les Italiens
appellent récitatif obligé , & quelquefois
des airs chantans à leur maniere ,
mais fans aucun de ces papillotages ridicules
qu'ils y mêlent pour faire briller la
voix. Le pathétique de ces morceaux eft
la feule fupériorité réelle que leur Opéra
ait fur le nôtre , & nos Muficiens modernes
ont fait des effais dans ce genre
qui annoncent le plus grand fuccès. Dès -
lors le Poëte d'accord avec le Muficien ,
ménageroit dans le cours de la Scène des
images vives , des traits de fentimens
tantôt plus doux , tantôt plus rapides , &
l'harmonie à chaque inftant ranimeroit le
récitatif : mais il ne faut pas ſe diffimuler
que la Scène ainſi variée eſt une
épreuve continuelle pour le talent du
Compofiteur.
On ne peut fe refufer aux réflexions de
M. Dalembert fur la vérité de l'expreffion
dans la déclamation muficale. Le morceau
de Dardanus qu'il en donne pour modèle
eft bien plus digne d'admiration que tout
ce qu'on a cité de Lully : Je ne prétends
pas, dit-il, » décider abfolument (quelque
.༡༠
90 MERCURE DE FRANCE
porté que je fois à la croire ) que notre
» récitatif réuffit fur le Théâtre de l'Opera
» étant débité comme je le propoſe à l'I-
» talienne & avec rapidité ... Mais il pa-
» roît au moins inconteftable qu'on doit
"rejetter tout récitatif qui étant débité de
»la forte hors du Théâtre , choquera
" groffièrement nos oreilles. C'est une
"preuve certaine que l'Artifte s'eft grof-
»fièrement écarté des tons de la Nature
» qu'il doit avoir toujours préfens. » Cette
règle me paroît infaillible ; toutefois M.
Rameau lui-même ne croit pas que la
modulation du chant doive être une imitation
fervilement exacte de la déclamation
naturelle. Il prétend que c'eſt l'harmonie
qui détermine furtout le caractère
de l'expreffion , & il m'en a donné
exemple les vers du Monologue de
Caftor,
"
Triftes apprêts , pâles flambeaux ,
Jours plus affreux que les ténébres ,
pour
qui dans le même ton & avec une modulation
différente , expriment le même
fentiment .
Le récitatif doit être fimple , naturel ,
expreffif & rapide. Je fuppofe qu'il eft tel
dans la bonne Mufique Italienne ; il l'eft
moins,fouvent, fi l'on veut,dans la Mufique
JUILLET. 1759 . 91
Françoife; mais il peut l'être ni la nature
de la Langue, ni celle de la Mufique, ni le
goût même de la Nation ne s'y oppofe; &
l'on tient encore par habitude aux petits
agrémens qu'on y a mêlés , au moins
defire- t- on que les Muficiens en foient
avares & que les Acteurs n'en abuſent
pas. L'étendue qu'on lui reproche au -delà
des limites de la déclamation naturelle ,
lui donne plus de variété : par -là il peut
s'élever par gradation jufqu'au chant qui
lui fuccéde , & le paffage de l'un à l'autre
en eft beaucoup plus naturel . Je ne vois
donc pas à cet égard de quoi défeſpérer
que nous ayons de bonne Mufique , ni
que pour la rendre telle il faille la dénaturer.
» Si le récitatif de nos Opéra nous
» ennuye , reprend M. Dalembert , les
>> airs chantans ne nous offrent guéres de
" quoi nous dédommager. Nous avons
déjà obfervé en général qu'ils différent
"trop peu du récitatif , cette reflemblan-
" ce fe remarque furtout dans les Scènes.
» Elle est un peu moindre entre le réci
" tatif des Scènes & quelques airs placés
» dans les divertiffemens , où nos Mufi-
» ciens modernes ont ofé quelquefois fe
donner carrière.
Les airs placés dans les Divertiffe
32,
MERCURE DE FRANCE.
mens ne doivent être comptés pour rien:
il faut les regarder comme les airs de
Danfes , deftinés à récréer les Spectateurs
& à donner de la variété au Spectacle.
Dans l'Opéra Italien , les Ariétes chantées
à la fin des Scènes par les Perfonnages les
plus intéreffés à l'action & quelquefois
dans les fituations les plus violentes , font
encore plus ridicules. Le mérite effentiel
de ces Ariétes & de nos petits airs
confifte à faire briller une jolie voix. Si le
Poëte y donne quelque image à peindre
au Muficien , fi le Muficien réuffit à la
rendre , c'eſt un agrément de plus ; mais
tout cela eft peu de chofe. Les Italiens
plus exercés que nous à ce badinage , y
excellent. Avec de l'exercice & du talent
nos Muficiens y excelleront auffi . Le goût
de la Nation leur laiffe toute liberté. Les
parodies des airs bouffons prouvent que
la Langue ne s'y oppofe pas ; la mufique
en eft partout également fufceptible , &
fi la répugnance que nous avons à entendre
badiner à tout propos fur une voyelle,
ne permet pas à nos Artiſtes de tirer d'un
A tout le parti qu'en tirent les Italiens ,
les pas. brillans de nos Danfeufes nous
dédommagent des fredons de leurs Chanteurs
efféminés . M. Dalembert avoue luimême
que du côté des fymphonies dan
JUILLET. 1759. 93
fantes nous avons de l'avantage fur eux.
Venons à quelque chofe de plus effentiel.
Les Italiens ont des airs pathétiques ,
& en grand nombre , & de la plus grande
beauté . Ces airs font gâtés par des agrémens
contre nature ; & quoi qu'on en
dife , Andromaque & Mérope ne doivent
dans leur douleur ni rouler un fon plaintif
, ni le terminer par un point d'orgue .
Cependant tel eft le caractère de cette
Mufique , le naturel de la modulation ,
le choix des fons qui accompagnent la
voix , & qui ajoutent à l'expreffion , en
un mot , la magie de l'art des Italiens
dans ces morceaux pathétiques , qu'ils
vous faififfent , vous pénètrent , vous attendriffent
quelquefois jufqu'aux larmes.
Ceft là réellement & dans le récitatif
accompagné , qu'ils font fupérieurs aux
François , c'eft la partie qu'on doit leur
envier , & dans laquelle nos plus fçavans
Artiftes ne doivent pas rougir de les prendre
pour Maîtres. Mais ce genre fublime
n'appartient pas plus à la Mufique Italienne
qu'à la Mufique Françoife , & il
n'eft pas plus mal -aifé aux Poctes François
qu'aux Poëtes Italiens d'y donner lieu.
En général les airs mefurés de nos Scènes
ne reffemblent point à cela ; mais la prière
de Théfée dans Hypolite , le Monologue
94
MERCURE DE FRANCE.
de Thelaire dans Caftor , la Harangue de
Tirtée , & bien d'autres, font de ce genre.
Il faut du génie pour y exceller ; mais
cette condition eſt la même pour les Italiens
& pour nous. Tous les Muficiens
d'Italie , à beaucoup près , n'y ont pas
réuffi , & c'eft furtout dans cette partie
que les Modernes dégénèrent : leur goût
pour les ponpons , s'il eft permis de le
dire , a tout gâté dans le pathétique , &
les Connoiffeurs regrettent amèrement la
fimplicité touchante de leurs anciens
Compofiteurs. C'est à ces modèles que
nos Muficiens doivent s'attacher ; mais le
grand mérite de ces morceaux , comme
l'obferve M. Dalembert , c'est d'être liés
à la fituation, & d'en augmenter l'intérêt :
ceci eft l'ouvrage du Poete , & l'on ne
peut trop louer le célèbre Métaſtaſe de
l'art avec lequel il a ménagé au Muficien
des tableaux pathétiques , des fituations
violentes , des mouvemens pleins de chaleur
& de force à exprimer dans les airs.
» Point de véritable chant fans expreffion
, dit notre Philofophe , & c'eft en
» quoi la Mufique des Italiens excelle ;
» il n'eft aucun genre de fentiment dont
» elle ne fourniffe des modèles inimita-
» bles. Tantôt douce & infinuante , tan-
» tôt folâtre & gaye , tantôt fimple &
"
JUILLET. 1759 . 95
» naïve , tantôt enfin fublime & pathéti-
» que ; tour- à-tour elle nous charme ,
» nous enléve & nous déchire. » Tout
cela eft vrai , hors inimitable , qu'on ne
doit pas prendre à la lettre. Les encou
ragemens , l'émulation , la rivalité , le
concours nombreux des Artiftes , la direction
générale des efprits vers un objet
, le gout paffionné d'une Nation pour
un Art , font les caufes infaillibles de fes
progrès , & de tout cela réfulte le fuccès
de la Mufique en Italie. Il n'eft pas jufqu'à
l'humanité même que les Italiens
n'y ayent facrifié. Notre goût léger &
tranquille n'a pas excité la même fermentation
, les mêmes efforts , le même
concours. On fe contente dans nos Eglifes
de pfalmodier les louanges de Dieu ;
nos villes n'ont pas toutes un Opéra magnifique
; les dépenfes de la Nobleffe
Françoife & des Citoyens opulens ne fe
tournent pas de ce côté ; nous laiffons à
nos enfans la voix que leur a donnée la
Nature. Il n'eft pas étonnant que les
Italiens ayent été plus loin que nous
dans un Art qu'ils adorent & que nous
aimons foiblement. Mais cet avantage
n'eft dû ni à leur Langue ni à leur Mufique
, & il ne tient qu'aux Muficiens de
génie de prouver qu'il eft très - poffible de
96 MERCURE DE FRANCE.
compofer fur des vers François, par exemple
fur ceux de Quinault , des morceaux
de Mufique comparables à ceux que
nous admirons le plus dans les Opéra Italiens.
Mais le génie eft une chofe rare dans
tous les Pays du Monde : ce n'eſt que
parmi le grand nombre de ceux qui s'exercent
dans un Art que les talens fupérieurs
fe découvrent : en France un Muficien
excellent s'éléve par hafard ; en Italie
il n'eſt preſque pas poffible qu'il n'en paroiffe
quelqu'un dans le nombre. Voilà ce
qui retardera vraiſemblablement la pérfection
de ce qu'on appelle notre Mufique,
& qui au fond n'eft que la Mufique de
toutes les Nations , modifiée ſelon le génie
& le caractère d'une Langue moins
docile , peut- être , moins fonore que l'Italien
, mais affez fléxible , affez harmo
nieufe pour ne fe refufer à aucune forte
d'expreffion , & pour recevoir tous les
genres de modulation & de mouvement.
M. Dal. trouvera peut-être que j'ai trop
infifté fur une difpute de mots , en niant
que les fautes de nos Muficiens foient les
défauts de notre Mufique . Mais ce n'eſt
pas pour lui que je m'attache à lever
l'équivoque , & je le prie de trouver bon
que je diftingue encore au fujet des accompagnemens.
"
» La
JUILLET. 1759 . 97
>>
La fureur de nos Muficiens Fran-
» çois eft , dit- il , d'entaffer parties fur
parties . C'eft dans le bruit qu'il font
» confifter l'effet ... Une harmonie bien
» entendue nourrit & foutient agréable-
» ment le chant ; alors l'oreille la moins
exercée fait naturellement & fans étude
» une égale attention à toutes les parties :
fon plaifir continue d'être un , parce
" que fon attention quoique portée fur
» différens objets eft toujours une. C'est
en quoi confifte un des principaux
" charmes de la bonne Mufique Italien-
"ne. » Et pourquoi non pas de la bonne
Mufique Françoife ? N'a - t - elle point
d'exemple de cette unité , je ne les ai pas
tous préfents , mais je me fouviens d'un
morceau du Prologue des Indes Galantes ,
La gloire vous appelle ,
d'une mufette des Talens lyriques ,"
Suivons les loix ,
d'une Ariéte de Platée
Quittez , Nymphes , quittez vos demeures profondes.
le
Et de beaucoup d'autres airs où certainement
la mélodie n'eft pas couverte par
bruit des inftrumens où l'harmonie loin
II. Vol.
›
E
98 MERCURE DE FRANCE.
de jetter de la confufion dans l'oreille ,
ajoute un nouveau charme au plaifir que
lui fait le chant : & fi quelques-uns de
nos Muficiens donnent fouvent dans le
défaut que M. Dalembert leur reproche ,
tout ce qu'on en doit conclure , c'eft
que la bonne Mufique eft rare en France
comme elle l'eft plus ou moins partout.
La mefure , dit M. Dalembert , man-
» que à notre Mufique par plufieurs rai-
» fons ; par l'incapacité de la plupart de
» nos Acteurs , par la nature de notre
» chant , par celle des prétendus agré
» mens dont nous le chargeons » : Je fouf
cris à la première de ces raifons , mais
j'ofe douter des deux autres. Une meſure
moins articulée n'en eſt pas moins exacte ;
il faut feulement une oreille plus jufte
pour l'obferver , comme pour éviter en
la fuivant les écueils trop fréquens fans
doute des prétendus agrémens du chant.
A l'égard de la variété des mouvemens,
je vais haſarder une choſe bien hardie ;
mais je parle en homme qui n'a dans cet
art que le pur inftinct de la Nature.
» Nous ne fçaurions nous perfuader , dit
M. Dalembert , » grace à la fineffe de no-
>> tre tact en Mufique , qu'une meſure
vive & rapide puiffe exprimer un autre
fentiment que la joie comme fi une
JUILLET. 1759 : 99
» douleur vive & furieufe parloit lente-
» ment. » Je fuis très- perfuadé , comme
tout homme qui a réfléchi , que le mouvement
de la Mufique doit fuivre celui
de l'ame , & que tout ſentiment vif &
rapide doit être rendu tel qu'il eft : cependant
, obſerve M. Dalembert , » les mor-
» ceaux vifs du Stabat , exécutés gaîment
» au Concert - fpirituel , ont paru des
>> contrefens à plufieurs de ceux qui les
» ont entendus. » J'avoue que je fuis de
ce nombre , & ce n'eft pas feulement la
gaîté qui m'en a déplu. Que l'on chante
comme on voudra l'air que Pergoleſe a
a mis fur ces paroles ,
Cujus animam gementem ,
je trouverai encore déplacé le mouvement
vif à deux temps , par la raiſon que l'affiction
& la douleur profonde ne font
pas de ces fentimens rapides dont parle
M. Dalembert , & que la nature répugne
en moi au mouvement qu'on leur a donné
: il en eft de même de quelques autres
morceaux de cet ouvrage , où il y en a de
ſublimes , mais où vraiſemblablement le
Muficien a été obligé de renoncer quelquefois
à la vérité de l'expreffion pour
éviter la monotonie.
Enfin M. Dalembert examine fi l'on
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
peut tranfporter à la Langue Françoife
les beautés de la Mufique Italienne . Il
penſe qu'oui , & je n'en doute pas : il ne
s'agit que de nous entendre . Notre Langue
, ou plutôt notre goût , fe refuſe aux
badinages de la voix dans le férieux pathétique
, fur une fyllabe qui ne fignifie
rien. Ainfi tout ce qui n'eft que du ramage
eft interdit à nos Muficiens dans
une Scène inté: effante. Or M. Dalembert
avoue que tout cela eft de mauvais goût
même dans la Mufique Italienne , & il
reproche aux Modernes de l'avoir char
gée de ces vains ornemens. La Mufique
bouffonne en eft plus fufceptible ; nous
l'avons unanimement adoptée , & nos
premiers effais ont prouvé que notre Langue
s'en accommodoit à merveille : mais
il s'agit ici de la Mufique de nos Tragédies
, & il eft certain que dans ce genre
ces badinages ne font pas des beautés .
La fimplicité des accompagnemens ,
l'unité de deffein & d'expreffion du chant
avec l'harmonie qui l'accompagne , n'eſt
pas plus difficile à obferver fur des paro
les Françoifes que fur des paroles Italiennes
; c'eft un fait inconteftable , & que
l'expérience a déja prouvé.
La vérité , la force de l'expreffion dans
la mélodie & dans l'harmonie , le choix
JUILLET. 1759.
ΙΟΙ
des tons & des modes , le nombre & le
mouvement le plus analogue au fentiment
ou à l'image que l'on doit rendre ,
la préciſion même de la meſure , tout cela
eft compatible avec des paroles Françoiſes
comme avec des paroles Italiennes.
La profodie de notre Langue n'eft peutêtre
pas aflez déterminée ; mais elle n'en
eft
que plus docile aux mouvemens qu'on
veut lui donner. Nos fyllabes abſolument
muettes font bannies de la Poëfie lyrique
, & l'E féminin foutenu d'une confonne
, eft affez fenfible dans le chant ,
comme dans le nombre des vers , pour
appuyer une note brève. Que le Poëte
fcache manier la Langue , qu'il foit d'accord
avec le Muficien , les difficultés de
la profodie feront facilement ou applanies
ou éludées .
De tous les reproches faits à ce qu'on
appelle la Mufique Françoife , il n'y en a
donc qu'un feul qui porte fur un vice inhérent
& diftinctif, fi c'en eft un: je parle des
prétendus agrémens de notre récitatif.
La manière dont il eft chanté , la lenteur,
les cris qu'on y met , font des défauts généralement
reconnus & blâmés par tous
les
gens de goût J'ai déjà obfervé qu'ils
font du Compofiteur ou de l'exécutant ,
non de la Mufique. Il n'en eft pas de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
même des ports de voix , des tenues , &
de ce qu'on appelle des cadences . Tout
cela eft indépendant du caractère de la
Langue ; elle fe prêteroit mieux encore à
la fimplicité , à la rapidité d'une déclamation
plus naturelle , qu'aux agrémens
faux ou vrais de ce récitatif chanté . Mais
le Public y tient encore , & fi quelque
chofe diftingue la Mufique Françoiſe , c'eſt
ce caractère attaché au récitatif par le
goût unanime de la Nation. Dans tout le
refte , le Muficien a toute fa liberté , &
l'Art toute ſon étendue. Eſt- ce un défaut,
n'en est-ce pas un ? Faut - il fupprimer
abſolument ces tenues , ces ports de voix,
ces cadences , ou feulement en être moins
prodigue & dans la compofition & dans
l'exécution ? En un mot , devons - nous
préférer un récitatif que les Italiens euxmêmes
ne daignent pas entendre , tout
excellent qu'on le fuppofe , à un récitatif
qui fe fait écouter avec plaifir quand il eſt
chanté avec goût ? C'eft ce qu'il ne m'appartient
pas de décider : mais après tout,
ces agrémens ne pourroient être défectueux
qu'autant qu'ils affoibliroient l'expreffion
du pathétique , & ils ne l'affoibliroient
point fi on les paffoit légèrement.
Du refte , toutes les beautés réelles de
CE
103 JUILLET. 1759 .
es.
COTE
apparla
Mufique font reconnues les mêmes par
les François & par les Italiens ; ils ne
goutent pas tout ce que nous applaudiffons
, nous ne goutons pas tout ce qu'ils
applaudiffent chaque Nation a fes
préjugés , mais l'une & l'autre fe réuniffent
en faveur de ce qui peint vivement
& fidèlement la nature , & tant pis
pour celle des deux qui auroit l'orgueil
de ne trouver beau que ce qui lui
tient. J'en reviens donc à ma propofition.
Il n'y a que deux fortes de Mufique , la
bonne & la mauvaiſe ; la mauvaiſe foifonne
partout , & même en Italie ; la
bonne eft rare partout , & plus rare , fi
l'on veut , en France ; mais en France
mêm , la bonne Mufique fera toujours
applaudie avec entoufiafme , comme elle
l'a été. Nous ne fommes pas encore affez
délicats ou plutôt affez difficiles ; mais
cela vient de ce que nous ne fommes pas
affez riches on s'accoutume naturellement
à aimer ce que l'on a , mais on n'en
eft pas moins fenfible au plaifir de trouver
quelque chofe de mieux ; on l'eft peutêtre
davantage. Ce feroit mal juger par
exemple du goût de celui qui applaudit
en Province une mauvaiſe Actrice , que
de le croire incapable de fentir & d'apprécier
le talent de Mlle Clairon.
fur la liberté de la Mufique. I Ve vol.
des Mélanges de Littérature , d'Hiftoire,
& de Philofophie.
L
Es réfléxions de M. Dalembert fur
la liberté de la Mufique , ou plutôt ſur
les avantages de la Mufique Italienne
comparée à la nôtre , trouveroient parmi
nous moins de Contradicteurs qu'il ne
penfe s'il les avoit réduites à ce qu'elles
ont d'effentiel. Ceft un principe reçu
en France comme en Italie & partout
ailleurs , que la Mufique doit exprimer
& peindre. Il ne s'agit que de fçavoir en
quoi l'Art s'éloigne ou s'approche de ce
but , foit dans la Mufique Françoife , foir
dans la Mufique Italienne . Les morceaux
de l'une & de l'autre qui rendront vivement
la nature , feront les modèles de
· la bonne Mufique ; les morceaux qui
manqueront de coloris ou de deffein ,
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
feront les exemples de la mauvaiſe , & il
n'y aura dès-lors que deux fortes de Mufique
au monde , fçavoir , la bonne &
la mauvaiſe. Dire que la Mufique Françoiſe
eft la mauvaife , & que l'Italienne
eſt la bonne , c'eft fuppofer dans l'une
un principe vicieux par effence , dans
l'autre un caractère de beauté & de bonté
inimitable ; c'eft du moins ainfi qu'on
l'entend , & voilà pourquoi l'on n'eft
point d'accord. Examinons la choſe en
détail .
M. Dalembert reconnoît que la forme
de notre Opéra eft fans comparaifon plus
variće & plus agréable que celle de l'Opéra
Italien. » Chez nous , dit - il , la
Comédie eft le fpectacle de l'efprit , la
» Tragédie celui de l'ame , l'Opéra celui
» des fens. J'admets cette diſtinction ,
pourvu que le caractere dominant attri
bué à chacun de ces Spectacles ne foit
pas exclufif; car je ne penfe point que l'il-
Jufion & l'intérêt foient bannis duThéâtre
du merveilleux. M. D. avoue qu'une ſcène
en Mufique nous arrache quelquefois des
Jarmes , c'eft avouer que le chant n'exclut
point le pathétique de l'expreffion. Il
ajoute que fi la Mufique touchante fait
couler nos pleurs , c'eſt toujours en allant
au coeur par les fens , & qu'elle différe en
<
JUILLET. 1759. 75
cela de la Tragédie déclamée qui va au
coeur par la peinture & le développement
des paffions . Mais les impreffions que la
peinture , le développement des paffions
fait fur l'ame , y vont de même par les
fens , foit qu'on déclame ou que l'on
chante . L'attendriffement que le chant
nous caufe, tient plus de l'émotion phyfique
de l'organe , je l'avoue ; mais il n'en
a pas moins pour premier principe une
affection de l'ame exprimée par le chant .
M. Dalembert reconnoît lui-même que
» la Mufique n'eft propre par fa nature
qu'à rendre avec énergie les impreffions
» vives , les fentimens profonds , les paí-
>> fions violentes , ou à peindre les objets
»qui les font naître . »
La que
preuve
en eft
la Mufique
qui ne peint
rien , eft une Mufique
infipide
.
Auffi M. de Fontenelle
demandoit
-il ,
Sonate , que me veux- tu ? que le merveilleux
, le chant
lui - même
& tout ce qui s'éloigne
de la nature
rende
l'illu- fion plus foible
& l'intérêt
moins
vif, cela doit être ; mais cela prouve
feulement que l'Opéra
eft moins
pathétique
, moins intéreffant
que la Tragédie
, fans toutefois
être réduit
à la feule émotion
des fens. La plupart
même
des réfléxions
de M. Dalembert
portent
fur ce principe
, Que
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'Opéra doit affecter l'ame par l'expreffion
du fentiment , & l'imagination par
la force & la vérité des peintures .
Il eſt donc de l'effence de ce ſpectacle
de réunir tout ce qui peut charmer la vue
& l'oreille , étonner ou flatter l'imagination
, émouvoir l'ame & l'attendrir.
L'Opéra Italien donne moins au plaifir
des yeux, pour s'attacher aux affections
de l'ame : mais il manque l'un de fes objets
, & il ne remplit jamais l'autre . Les
Tragédies de Métaftafe , en mufique, n'ont
ni l'intérêt de celles de Racine , ni le
charme de celles de Quinault ; c'est l'opinion
de M. Dalembert , & fi les Italiens
font de bonne foi , ils avoueront
qu'elle eft fondée .
و د
» Si nous étions réduits à l'alternative
» ou de conſerver notre Opéra tel qu'il eſt
» ou d'y fubftituer l'Opéra Italien; peutêtre
conclut M. Dalembert , » ferions-
» nous bien de prendre le premier parti..
» Mais ne feroit- il pas poffible en confer
» vant le genre de notre Opéra tel qu'il
eft , d'y faire par rapport à la Mufique
» des changemens qui le rendroient bien-
" tôt fupérieur à l'Opéra Italien ? » A cette
propofition il n'eft perfonne qui n'applaudiffe
. Mais celle - ci ne fera pas auffi unani
mement reçue. » Il paroît que le feul
"
JUILLET: 1759. 77
» moyen d'y parvenir eft de fubftituer ,
» s'il eft poffible , la Mufique Italienne à
» la Françoife ». Voyons ce qu'il entend
par-là.
» Nous fuppofons , dit - il , comme un'
» fait qui n'a pas befoin d'être prouvé ,
» la fupériorité de la Mufique Italienne
» fur la nôtre ».
J'entends à merveille ce que c'eft que
la diſtinction de deux Langues , & la
fupériorité de l'une fur l'autre ; mais je
n'entends pas la diftinction de deux Mu
fiques. Une Langue a des mots, des tours,
des nombres , une harmonie, une fyntaxe ,
une profodie qui lui font propres , & qui
lui donnent les moyens d'exprimer ce
qu'une autre Langue ne peut rendre. Mais
les tons , les modes , les mouvemens ,
Pharmonie & la mélodie de la Mufique ,
font les mêmes dans tous les Pays du
monde. Il n'y a donc qu'une feule Mufique
: c'eft une Langue univerfelle que les
uns parlent mieux que les autres ; mais il
n'eft décidé nulle- part qu'on doive parler
mal cette Langue . Je fuppofe que le plus
grand nombre des Muficiens François
ayent fait de mauvaiſe Muſique , & que
la Nation l'ait goutée , ne connoiffant ou
n'ayant rien de mieux : s'eft - elle refuſée
à la bonne , dès qu'on lui en a préfenté ?
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Le préjugé a-t-il fait tomber Hyppolite ,
Caftor , Pigmalion , &c. Le goût de la
Nation n'a donc pas donné à la mauvaiſe
Mufique une préférence exclufive fur la
bonne la Mufique Françoife peut donc
être excellente , comme la Mufique Italienne
peut être mauvaiſe ; & jufques- là
je ne vois entr'elles rien qui foit propre
à l'une ou à l'autre , & qui les diftingue
effentiellement.
و ر
» Les Partifans de la Mufique Françoi-
» fe , dit M. Dalembert , prétendent que
» le beau fimple en fait le caractère , &
» ils appellent fimple ce qui eft froid &
» commun , fans force , fans ame & fans
» idée. S'il y a des Sots qui penfent ainsi ,
ya
leur opinion ne doit pas être prife pour
le fuffrage de la Nation . Elle penfe que
tout ce qui eft beau eft fimple ; mais elle
ne pense pas que tout ce qui eft ſimple
foit beau. Peut -être le goût de la multitude
n'eft- il pas encore affez formé pour
être délicat & févère fur les nuances : mais
M. Dalembert avoue lui - même que les
beautés réelles enlèvent une admiration
unanime. J'en appelle encore aux fuccès
de M. Rameau ; j'en appelle à l'impreffion
que font fur les oreilles françoifes
les plus beaux morceaux des Opéra Italiens
, quoique affez mal exécutés dans
JUILLET. 1759. 79
nos concerts ; j'en appelle au fuccès des
intermèdes bouffons , qu'on ne fe laffe
point d'entendre avec des paroles Françoiſes.
» M. Rameau , dit M. Dalembert ,
» eût manqué fon but en allant plus loin ;
» il nous a donné non pas la meilleure Mufique
dont il fût capable , mais la meil-
» leure que nous puffions recevoir. » Je
fuis perfuadé que M. Rameau a fait de fon
mieux ; mais s'il a voulu nous ménager ,
Pergolefe & Venci n'ont pas eu la même
complaifance : or que l'on prenne au hafard
deux mille Auditeurs parmi les gens
cultivés , & qu'on exécute bien les morceaux
de récit obligé & les airs pathétiques
de l'Olimpiade & de l'Artaxerce ,
jofe affurer qu'ils feront applaudis avec
le même enthouſiafme que la harangue
de Tirtée & le monologue de Caftor.
Voyons cependant quel est le caractère
de ce qu'on appelle la Mufique Françoiſe,
& à quoi il tient qu'on ne la diftingue
plus de ce qu'on appelle la Mafique Italienne.
» Il y a , dit M. Dalembert , dans notre
» Mufique , trois choſes à conſidérer, le ré-
» citatif, les airs chantans & les fympho-
» nies. » Il reproche au récitatif de Lully
de manquer fouvent à la profodie de la
langue. C'eſt un fait qu'il a fans doute
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
"
ور
33
"
r
vérifié ; mais il n'eft point du tout effentiel
à notre récitatif de manquer à la
profodie
, c'eft une maladreffe du Muficien ,
& non pas un défaut de la Mufique. « Le
» récitatif des Italiens , dit-il , eft plus
analogue à leur langue que le récitatif
françois ne l'eft à la nôtre. Ils paroiffent
» avoir bien mieux étudié que nous la
marche & les inflexions de la voix dans
»la converfation. » Si cela eft , la faute
en eſt encore aux Compofiteurs François ,
qui , avec plus d'étude ou de talent, peuvent
égaler en cela les Italiens fans rien
changer à l'effence de la modulation fran
çoiſe ; car le chant devant être l'imitation
exagérée de la déclamation théâtrale , &
les infléxions du langage naturel n'étant
pas les mêmes dans le François que dans
Î'Italien , il s'enfuit que le chant françois
doit avoir une modulation notée fur les
accens de notre langue , comme le chant
des Italiens doit fuivre les intonations &
les inflexions de la teur.
M. Dalembert obferve que le récitatif
Italien déplaît à la plupart des oreilles
françoifes ; mais je doute que l'habitude
de l'entendre jointe à la connoiffance de
la langue italienne & de fa profodie nous
le fit gouter comme il le prétend. J'obferve
même que la plupart de ceux à qui le ré
JUILLET. 1759 .
81
citatif italien déplaît , aiment l'accent naturel
de la langue italienne ; enfin la maniere
dont les Italiens entendent leur
Opéra prouve affez qu'ils s'ennuvent euxmêmes
de cette eſpèce de déclamation ,
» dont la route uniforme & non interrompue
produit une monotonie infuppor
table. » M. Dalembert répond d'abord.
en récriminant. Il ajoute que la monotonie
du récitatif eft peut -être un mal nécef
faire,un inconvénient inévitable de la fcène
lyrique, par la raiſon, dit - il , que » dans une :
" Piéce de théâtre tout n'eft pas deftiné
» aux grands mouvemens des paffions, &
qu'il y a des momens de repos où le
Spectateur ne doit qu'écouter fans être
» ému ; que tout doit être chanté dans
» un Opéra , mais que tout ne doit pas
» être chanté de la même maniere, comme:
» dans le difcours tout n'eft pas dit du
» même ton, avec la même froideur & le
»même mouvement.
Selon cette regle au moins tout ce quij
eft vif & paffionné dans la fcène doit être
préfervé de la monotonie : or il me femble
qu'elle eft continue dans le récitatif italien;
mais je n'oferois prendre l'affirmative : je
n'en ai pas affez entendu. Paffons à la
conclufion de M. Dal. » Il doit donc #
avoir entre les airs & le récitatif nee
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
» différence marquée par l'étendue & la
qualité des fons , par la rapidité du débit
»& par le caractère de l'expreffion .
Il doit y avoir felon moi , proportions
gardées , la même différence qu'entre un
morceau de déclamation véhémente &
un morceau moins vifou plus tranquille ,
en forte que la modulation & l'expreffion
du récitatif approchent du caractère d'un
air paffionné à mefure que les paroles du
récitatif approchent elles mêmes du caractère
des paroles que l'air exprime. Ainfi
le récitatif fimple s'élevera par degré jufqu'au
point de véhémence où le récitatif
obligé lui fuccéde , & celui - ci juſqu'au
point où la violence du fentiment, la force
de l'image , en un mot l'expreffion des
paroles , demande les développemens de
la voix & les éclats d'un air chantant. On
diftinguera moins l'air d'avec le récitatif;&
tant mieux :le paffage fera plus naturel & la
gradation mieux obfervée. En effet pourquoi
veut- on une difference tranchantede
fun à l'autre? Un air pathétique eft-il un
morceau ifolé dans une Scène? Le comble
de l'art n'eft - il pas de préparer inſenſiblement
l'oreille & l'ame à cette vive
émotion ? Il eſt des circonstances où l'harmonie
doit caufer une révolution foudaine
, un ébranlement imprévu ; mais le
JUILLET. 1959. 83
Poëte alors prend foin lui- même de ménager
la furpriſe , & le Muficien n'a qu'à
fuivre la marche de la déclamation naturelle
, pour paffer du calme à l'emportement.
Cette exception ne détruit pas
la régle générale de graduer l'expreffion
du fentiment & d'éviter la monotonie.
Ce que je dis des airs paffionnés ou rapides
doit s'entendre des airs tendres ,
voluptueux, enjoués ou languiffans : comme
ils font le dernier degré d'expreffion
dans leur genre , & que l'harmonie en
foutient & en fortifie l'expreffion , ils
n'ont pas besoin pour être fentis du cɔntrafte
d'un récitatif monotone. Il y a
fans doute dans l'Opéra comme dans la
Tragédie des momens froids où une dé
clamation animée feroit un contre-fens ;
mais ces momens font rares & doivent
Pêtre. L'art d'écrire la fcéne lyrique eft
d'en faire un tiflu varié de fentimens &
d'images , & alors ce récitatif doit peindre
par fa mélodie ou l'image ou le lentiment
que la Pocfie lui préfente. Ainfi ni
le récitatif Italien , ni le récitatif François
ne me femble devoir être une décla
mation monotone.
» La nature du chant ordinaire , de ce
qu'on appelle proprement ainsi , com
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
fifte en trois chofes , pourſuit M. Da+
lembert , en ce que la marche Y eft
» plus lente que dans le difcours , en ce
» que l'on appuye fur les fons comme
» pour les faire gouter davantage à l'o-
» reille ; enfin en ce que les tons de la
» voix & les intervalles qu'elle parcourt ,
y varient fréquemment , & prefqu'à
chaque fyllabe. Le premier & le fe
» cond de ces caractéres n'appartiennent
point à un bon récitatif ; le troifiéme
doit à la vérité s'y trouver , mais d'une
→ maniere moins marquée que dans le
chant. D'un côté la rapidité du débit
rend la fucceffion des intervalles moins
fenfible dans le récitatif, & de l'autre
cette fuccceffion doit y être plus fré-
» quente que dans le difcours , mais moins
» que dans le chant ordinaire : voilà ce
que les Italiens ont fenti, voilà ce qu'ils
pratiquent avec raifon , & l'on ofe dire
avec fuccès.
03
29
Je ne fçais. fi je me trompe , mais il
me femble que le récitatif étant un genre
moyen entre le chant & le difcours ,
il doit participer en tout point de l'un &
de l'autre qu'ainfi la marche du réci–
ratif doit être moins rapide que celle du
difcours , & en général plus rapide que
celle du chant ; que dans le récitatif
on
JUILLET. 1759. $.5
doit appuyer fur les fons moins que
dans le chant , mais plus que dans la déclamation
naturelle ; qu'enfin les fons de
la voix doivent être plus variés & les intervalles
plus fenfibles que dans la déclamation,
comme ils doivent l'être moins
que dans le chant . M. Dalembert ne permet
au récitatif de differer du difcours
que dans ce dernier point , le premier &
le fecond caractère qu' attribue au chant
n'appartiennent point , dit- il , à un bon
récitatif : non fans doute au même degré
, mais je crois qu'il doit les avoir
dans une proportion moyenne , & comme
tenant le milieu entre le difcours &
le chant. Du refte je conviens avec M. D..
que le débit en eft perdu au Théâtre. Les
plus zélés Partiſans de Lully font les premiers
à l'avouer ; mais c'eft encore la
faute des Acteurs , & non pas celle de la
Mufique.
» Si le récitatif , comme tout le monde
» en convient , doit n'être qu'une décla
» mation notée , on peut en conclure ,
dit M. Dalembert , » qu'une des loix les
» plus eſſentielles à obſerver dans le réci—
» tatif , c'eſt de n'y pas faire parcourir à
» la voix un auffi grand efpace que dans
» le chant , & d'en régler l'étendue fur
» celle des tons de la voix dans la décla
86 MERCURE DE FRANCE.
" mation ordinaire. Le feul cas où l'on
puiffe fe permettre de fortir des limites
» naturelles de la voix , c'eſt dans certains
» momens où la voix , même en décla-
» mant , franchiroit ces limites ; encore
» ces momens doivent être rares , & même
ne fe rencontrer guère que dans le
» récitatif obligé , qui par fon objet , fon
" accompagnement & fon caractère , doit
" approcher un peu plus du chant . »
Ce n'eft qu'avec une extrême défiance
de moi - même que d'un principe pofé par
M. Dalembert , je tire une conféquence
oppofée à la fienne. Si le récitatif doit
être une déclamation notée , les intervalles
à parcourir doivent être fenfibles :
dans le chant la voix ne procéde que
par tons & par demi- tons , au lieu que
dans le difcours elle s'élève ou s'abbaiſſe
par degrés fouvent inappréciables.Si d'un
autre côté , comme l'a reconna M. Dalembert
, les tons & les intervalles que
parcourt la voix dans le récitatif , doivent
être plus variés que dans le diſcours , il
у a dans une période un plus grand nombre
d'intervalles à parcourir dans le récitatif
que dans le difcours . Or un plus grand
nombre de plus grands intervalles demandent
une plus grande étendue de voix : il
eft donc d'une néceffité indiſpenſable
JUILLET. 1759. 87
que dans le récitatif la voix franchiffe fes
limites naturelles , c'eft - à - dire , qu'elle
s'éleve & s'abbaiffe beaucoup plus que
dans le diſcours. Il y a longtemps que je
regarde la déclamation muſicale comme
fuivant à-peu- près les mêmes infléxions
que le langage naturel , mais formant ,
s'il eft permis de le dire , des ondulations
plus profondes . Suivant cette idée , la
raifon de la monotonie qui nous frappe
dans le récitatif Italien , n'eft pas difficile
à fentir : car les Italiens ne donnant à la
voix , dans leur récitatif, que fon étendue
naturelle , & les intervalles à parcourir
étant plus grands que dans le diſcours ,
il a fallu les reduire à un plus petit nombre
, & par conféquent réciter fur un
même ton ce qui dans la déclamation
naturelle exigeroit plufieurs inflexions différentes.
On dit que les Chanteurs habiles fçavent
fuppléer à ces inflexions : j'en ai
entendu qui paffoient pour tels , & ceuxlà
même m'ont paru monotones.
A l'é ard de notre récitatif , ayant un
plus grand etpace à parcourir , il eft
moins gêné , moins à l'étroit dans fa
marche ; d'où je conclus qu'un Artiſte
habile peut lui donner plus de variété .
Mais voici l'article important,
88 MERCURE DE FRANCE.
מ
ל כ
" Les cadences , les tenues , les ports
» de voix que nous y prodiguons feront
» toujours , dit M. Dalembert , un écueil
infurmontable au débit ou à l'agrément
» du récitatif: fila voix appuye fur tous
» ces ornemens , le récitatif traînera ; fi
» elle les précipite , il reffemblera à un
chant mutilé. Ne feroit- il pas poffible
» en fupprimant toutes ces entraves , de
" donner au récit François une forme
plus approchante de la déclamation ?
29
J'ignore cominent le Public recevroit
l'effai que M. D. propofe ; mais je connois
des Muficiens habiles & un grand
nombre de gens de goût que l'abus de
ces cadences , de ces tenues, de ces ports .
de voix excéde dans la déclamation mus
ficale , & qui applaudiroient bien fincéres
ment à la noble fimplicité d'un débit
plus naturel & plus rapide. Il fut untemps
où les Acteurs pafoient légérement
fur tous ces agrémens , & je ne crois pas
que la maniere de déclamer libre, fimple,
facile & noble qu'on applaudiffoit dans
Tevenard, fit un chant mutilé du récitatif
de Lully. Mais en fuppofant que quel--
qu'un ofât fupprimer tout-à-fait les ca→
dences , les ports de voix &c. il y auroit
an moyen bien avantageux , à ce qu'il
me femble, de fe dédommager de la
JUILLET. 1759.1 $9.
perte de tous ces petits agrémens , & de
donner à notre récitatif plus de chaleur
& de variété : ce feroit d'employer dans
les morceaux fufceptibles d'une expreffion
vive ou touchante , ce que les Italiens
appellent récitatif obligé , & quelquefois
des airs chantans à leur maniere ,
mais fans aucun de ces papillotages ridicules
qu'ils y mêlent pour faire briller la
voix. Le pathétique de ces morceaux eft
la feule fupériorité réelle que leur Opéra
ait fur le nôtre , & nos Muficiens modernes
ont fait des effais dans ce genre
qui annoncent le plus grand fuccès. Dès -
lors le Poëte d'accord avec le Muficien ,
ménageroit dans le cours de la Scène des
images vives , des traits de fentimens
tantôt plus doux , tantôt plus rapides , &
l'harmonie à chaque inftant ranimeroit le
récitatif : mais il ne faut pas ſe diffimuler
que la Scène ainſi variée eſt une
épreuve continuelle pour le talent du
Compofiteur.
On ne peut fe refufer aux réflexions de
M. Dalembert fur la vérité de l'expreffion
dans la déclamation muficale. Le morceau
de Dardanus qu'il en donne pour modèle
eft bien plus digne d'admiration que tout
ce qu'on a cité de Lully : Je ne prétends
pas, dit-il, » décider abfolument (quelque
.༡༠
90 MERCURE DE FRANCE
porté que je fois à la croire ) que notre
» récitatif réuffit fur le Théâtre de l'Opera
» étant débité comme je le propoſe à l'I-
» talienne & avec rapidité ... Mais il pa-
» roît au moins inconteftable qu'on doit
"rejetter tout récitatif qui étant débité de
»la forte hors du Théâtre , choquera
" groffièrement nos oreilles. C'est une
"preuve certaine que l'Artifte s'eft grof-
»fièrement écarté des tons de la Nature
» qu'il doit avoir toujours préfens. » Cette
règle me paroît infaillible ; toutefois M.
Rameau lui-même ne croit pas que la
modulation du chant doive être une imitation
fervilement exacte de la déclamation
naturelle. Il prétend que c'eſt l'harmonie
qui détermine furtout le caractère
de l'expreffion , & il m'en a donné
exemple les vers du Monologue de
Caftor,
"
Triftes apprêts , pâles flambeaux ,
Jours plus affreux que les ténébres ,
pour
qui dans le même ton & avec une modulation
différente , expriment le même
fentiment .
Le récitatif doit être fimple , naturel ,
expreffif & rapide. Je fuppofe qu'il eft tel
dans la bonne Mufique Italienne ; il l'eft
moins,fouvent, fi l'on veut,dans la Mufique
JUILLET. 1759 . 91
Françoife; mais il peut l'être ni la nature
de la Langue, ni celle de la Mufique, ni le
goût même de la Nation ne s'y oppofe; &
l'on tient encore par habitude aux petits
agrémens qu'on y a mêlés , au moins
defire- t- on que les Muficiens en foient
avares & que les Acteurs n'en abuſent
pas. L'étendue qu'on lui reproche au -delà
des limites de la déclamation naturelle ,
lui donne plus de variété : par -là il peut
s'élever par gradation jufqu'au chant qui
lui fuccéde , & le paffage de l'un à l'autre
en eft beaucoup plus naturel . Je ne vois
donc pas à cet égard de quoi défeſpérer
que nous ayons de bonne Mufique , ni
que pour la rendre telle il faille la dénaturer.
» Si le récitatif de nos Opéra nous
» ennuye , reprend M. Dalembert , les
>> airs chantans ne nous offrent guéres de
" quoi nous dédommager. Nous avons
déjà obfervé en général qu'ils différent
"trop peu du récitatif , cette reflemblan-
" ce fe remarque furtout dans les Scènes.
» Elle est un peu moindre entre le réci
" tatif des Scènes & quelques airs placés
» dans les divertiffemens , où nos Mufi-
» ciens modernes ont ofé quelquefois fe
donner carrière.
Les airs placés dans les Divertiffe
32,
MERCURE DE FRANCE.
mens ne doivent être comptés pour rien:
il faut les regarder comme les airs de
Danfes , deftinés à récréer les Spectateurs
& à donner de la variété au Spectacle.
Dans l'Opéra Italien , les Ariétes chantées
à la fin des Scènes par les Perfonnages les
plus intéreffés à l'action & quelquefois
dans les fituations les plus violentes , font
encore plus ridicules. Le mérite effentiel
de ces Ariétes & de nos petits airs
confifte à faire briller une jolie voix. Si le
Poëte y donne quelque image à peindre
au Muficien , fi le Muficien réuffit à la
rendre , c'eſt un agrément de plus ; mais
tout cela eft peu de chofe. Les Italiens
plus exercés que nous à ce badinage , y
excellent. Avec de l'exercice & du talent
nos Muficiens y excelleront auffi . Le goût
de la Nation leur laiffe toute liberté. Les
parodies des airs bouffons prouvent que
la Langue ne s'y oppofe pas ; la mufique
en eft partout également fufceptible , &
fi la répugnance que nous avons à entendre
badiner à tout propos fur une voyelle,
ne permet pas à nos Artiſtes de tirer d'un
A tout le parti qu'en tirent les Italiens ,
les pas. brillans de nos Danfeufes nous
dédommagent des fredons de leurs Chanteurs
efféminés . M. Dalembert avoue luimême
que du côté des fymphonies dan
JUILLET. 1759. 93
fantes nous avons de l'avantage fur eux.
Venons à quelque chofe de plus effentiel.
Les Italiens ont des airs pathétiques ,
& en grand nombre , & de la plus grande
beauté . Ces airs font gâtés par des agrémens
contre nature ; & quoi qu'on en
dife , Andromaque & Mérope ne doivent
dans leur douleur ni rouler un fon plaintif
, ni le terminer par un point d'orgue .
Cependant tel eft le caractère de cette
Mufique , le naturel de la modulation ,
le choix des fons qui accompagnent la
voix , & qui ajoutent à l'expreffion , en
un mot , la magie de l'art des Italiens
dans ces morceaux pathétiques , qu'ils
vous faififfent , vous pénètrent , vous attendriffent
quelquefois jufqu'aux larmes.
Ceft là réellement & dans le récitatif
accompagné , qu'ils font fupérieurs aux
François , c'eft la partie qu'on doit leur
envier , & dans laquelle nos plus fçavans
Artiftes ne doivent pas rougir de les prendre
pour Maîtres. Mais ce genre fublime
n'appartient pas plus à la Mufique Italienne
qu'à la Mufique Françoife , & il
n'eft pas plus mal -aifé aux Poctes François
qu'aux Poëtes Italiens d'y donner lieu.
En général les airs mefurés de nos Scènes
ne reffemblent point à cela ; mais la prière
de Théfée dans Hypolite , le Monologue
94
MERCURE DE FRANCE.
de Thelaire dans Caftor , la Harangue de
Tirtée , & bien d'autres, font de ce genre.
Il faut du génie pour y exceller ; mais
cette condition eſt la même pour les Italiens
& pour nous. Tous les Muficiens
d'Italie , à beaucoup près , n'y ont pas
réuffi , & c'eft furtout dans cette partie
que les Modernes dégénèrent : leur goût
pour les ponpons , s'il eft permis de le
dire , a tout gâté dans le pathétique , &
les Connoiffeurs regrettent amèrement la
fimplicité touchante de leurs anciens
Compofiteurs. C'est à ces modèles que
nos Muficiens doivent s'attacher ; mais le
grand mérite de ces morceaux , comme
l'obferve M. Dalembert , c'est d'être liés
à la fituation, & d'en augmenter l'intérêt :
ceci eft l'ouvrage du Poete , & l'on ne
peut trop louer le célèbre Métaſtaſe de
l'art avec lequel il a ménagé au Muficien
des tableaux pathétiques , des fituations
violentes , des mouvemens pleins de chaleur
& de force à exprimer dans les airs.
» Point de véritable chant fans expreffion
, dit notre Philofophe , & c'eft en
» quoi la Mufique des Italiens excelle ;
» il n'eft aucun genre de fentiment dont
» elle ne fourniffe des modèles inimita-
» bles. Tantôt douce & infinuante , tan-
» tôt folâtre & gaye , tantôt fimple &
"
JUILLET. 1759 . 95
» naïve , tantôt enfin fublime & pathéti-
» que ; tour- à-tour elle nous charme ,
» nous enléve & nous déchire. » Tout
cela eft vrai , hors inimitable , qu'on ne
doit pas prendre à la lettre. Les encou
ragemens , l'émulation , la rivalité , le
concours nombreux des Artiftes , la direction
générale des efprits vers un objet
, le gout paffionné d'une Nation pour
un Art , font les caufes infaillibles de fes
progrès , & de tout cela réfulte le fuccès
de la Mufique en Italie. Il n'eft pas jufqu'à
l'humanité même que les Italiens
n'y ayent facrifié. Notre goût léger &
tranquille n'a pas excité la même fermentation
, les mêmes efforts , le même
concours. On fe contente dans nos Eglifes
de pfalmodier les louanges de Dieu ;
nos villes n'ont pas toutes un Opéra magnifique
; les dépenfes de la Nobleffe
Françoife & des Citoyens opulens ne fe
tournent pas de ce côté ; nous laiffons à
nos enfans la voix que leur a donnée la
Nature. Il n'eft pas étonnant que les
Italiens ayent été plus loin que nous
dans un Art qu'ils adorent & que nous
aimons foiblement. Mais cet avantage
n'eft dû ni à leur Langue ni à leur Mufique
, & il ne tient qu'aux Muficiens de
génie de prouver qu'il eft très - poffible de
96 MERCURE DE FRANCE.
compofer fur des vers François, par exemple
fur ceux de Quinault , des morceaux
de Mufique comparables à ceux que
nous admirons le plus dans les Opéra Italiens.
Mais le génie eft une chofe rare dans
tous les Pays du Monde : ce n'eſt que
parmi le grand nombre de ceux qui s'exercent
dans un Art que les talens fupérieurs
fe découvrent : en France un Muficien
excellent s'éléve par hafard ; en Italie
il n'eſt preſque pas poffible qu'il n'en paroiffe
quelqu'un dans le nombre. Voilà ce
qui retardera vraiſemblablement la pérfection
de ce qu'on appelle notre Mufique,
& qui au fond n'eft que la Mufique de
toutes les Nations , modifiée ſelon le génie
& le caractère d'une Langue moins
docile , peut- être , moins fonore que l'Italien
, mais affez fléxible , affez harmo
nieufe pour ne fe refufer à aucune forte
d'expreffion , & pour recevoir tous les
genres de modulation & de mouvement.
M. Dal. trouvera peut-être que j'ai trop
infifté fur une difpute de mots , en niant
que les fautes de nos Muficiens foient les
défauts de notre Mufique . Mais ce n'eſt
pas pour lui que je m'attache à lever
l'équivoque , & je le prie de trouver bon
que je diftingue encore au fujet des accompagnemens.
"
» La
JUILLET. 1759 . 97
>>
La fureur de nos Muficiens Fran-
» çois eft , dit- il , d'entaffer parties fur
parties . C'eft dans le bruit qu'il font
» confifter l'effet ... Une harmonie bien
» entendue nourrit & foutient agréable-
» ment le chant ; alors l'oreille la moins
exercée fait naturellement & fans étude
» une égale attention à toutes les parties :
fon plaifir continue d'être un , parce
" que fon attention quoique portée fur
» différens objets eft toujours une. C'est
en quoi confifte un des principaux
" charmes de la bonne Mufique Italien-
"ne. » Et pourquoi non pas de la bonne
Mufique Françoife ? N'a - t - elle point
d'exemple de cette unité , je ne les ai pas
tous préfents , mais je me fouviens d'un
morceau du Prologue des Indes Galantes ,
La gloire vous appelle ,
d'une mufette des Talens lyriques ,"
Suivons les loix ,
d'une Ariéte de Platée
Quittez , Nymphes , quittez vos demeures profondes.
le
Et de beaucoup d'autres airs où certainement
la mélodie n'eft pas couverte par
bruit des inftrumens où l'harmonie loin
II. Vol.
›
E
98 MERCURE DE FRANCE.
de jetter de la confufion dans l'oreille ,
ajoute un nouveau charme au plaifir que
lui fait le chant : & fi quelques-uns de
nos Muficiens donnent fouvent dans le
défaut que M. Dalembert leur reproche ,
tout ce qu'on en doit conclure , c'eft
que la bonne Mufique eft rare en France
comme elle l'eft plus ou moins partout.
La mefure , dit M. Dalembert , man-
» que à notre Mufique par plufieurs rai-
» fons ; par l'incapacité de la plupart de
» nos Acteurs , par la nature de notre
» chant , par celle des prétendus agré
» mens dont nous le chargeons » : Je fouf
cris à la première de ces raifons , mais
j'ofe douter des deux autres. Une meſure
moins articulée n'en eſt pas moins exacte ;
il faut feulement une oreille plus jufte
pour l'obferver , comme pour éviter en
la fuivant les écueils trop fréquens fans
doute des prétendus agrémens du chant.
A l'égard de la variété des mouvemens,
je vais haſarder une choſe bien hardie ;
mais je parle en homme qui n'a dans cet
art que le pur inftinct de la Nature.
» Nous ne fçaurions nous perfuader , dit
M. Dalembert , » grace à la fineffe de no-
>> tre tact en Mufique , qu'une meſure
vive & rapide puiffe exprimer un autre
fentiment que la joie comme fi une
JUILLET. 1759 : 99
» douleur vive & furieufe parloit lente-
» ment. » Je fuis très- perfuadé , comme
tout homme qui a réfléchi , que le mouvement
de la Mufique doit fuivre celui
de l'ame , & que tout ſentiment vif &
rapide doit être rendu tel qu'il eft : cependant
, obſerve M. Dalembert , » les mor-
» ceaux vifs du Stabat , exécutés gaîment
» au Concert - fpirituel , ont paru des
>> contrefens à plufieurs de ceux qui les
» ont entendus. » J'avoue que je fuis de
ce nombre , & ce n'eft pas feulement la
gaîté qui m'en a déplu. Que l'on chante
comme on voudra l'air que Pergoleſe a
a mis fur ces paroles ,
Cujus animam gementem ,
je trouverai encore déplacé le mouvement
vif à deux temps , par la raiſon que l'affiction
& la douleur profonde ne font
pas de ces fentimens rapides dont parle
M. Dalembert , & que la nature répugne
en moi au mouvement qu'on leur a donné
: il en eft de même de quelques autres
morceaux de cet ouvrage , où il y en a de
ſublimes , mais où vraiſemblablement le
Muficien a été obligé de renoncer quelquefois
à la vérité de l'expreffion pour
éviter la monotonie.
Enfin M. Dalembert examine fi l'on
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
peut tranfporter à la Langue Françoife
les beautés de la Mufique Italienne . Il
penſe qu'oui , & je n'en doute pas : il ne
s'agit que de nous entendre . Notre Langue
, ou plutôt notre goût , fe refuſe aux
badinages de la voix dans le férieux pathétique
, fur une fyllabe qui ne fignifie
rien. Ainfi tout ce qui n'eft que du ramage
eft interdit à nos Muficiens dans
une Scène inté: effante. Or M. Dalembert
avoue que tout cela eft de mauvais goût
même dans la Mufique Italienne , & il
reproche aux Modernes de l'avoir char
gée de ces vains ornemens. La Mufique
bouffonne en eft plus fufceptible ; nous
l'avons unanimement adoptée , & nos
premiers effais ont prouvé que notre Langue
s'en accommodoit à merveille : mais
il s'agit ici de la Mufique de nos Tragédies
, & il eft certain que dans ce genre
ces badinages ne font pas des beautés .
La fimplicité des accompagnemens ,
l'unité de deffein & d'expreffion du chant
avec l'harmonie qui l'accompagne , n'eſt
pas plus difficile à obferver fur des paro
les Françoifes que fur des paroles Italiennes
; c'eft un fait inconteftable , & que
l'expérience a déja prouvé.
La vérité , la force de l'expreffion dans
la mélodie & dans l'harmonie , le choix
JUILLET. 1759.
ΙΟΙ
des tons & des modes , le nombre & le
mouvement le plus analogue au fentiment
ou à l'image que l'on doit rendre ,
la préciſion même de la meſure , tout cela
eft compatible avec des paroles Françoiſes
comme avec des paroles Italiennes.
La profodie de notre Langue n'eft peutêtre
pas aflez déterminée ; mais elle n'en
eft
que plus docile aux mouvemens qu'on
veut lui donner. Nos fyllabes abſolument
muettes font bannies de la Poëfie lyrique
, & l'E féminin foutenu d'une confonne
, eft affez fenfible dans le chant ,
comme dans le nombre des vers , pour
appuyer une note brève. Que le Poëte
fcache manier la Langue , qu'il foit d'accord
avec le Muficien , les difficultés de
la profodie feront facilement ou applanies
ou éludées .
De tous les reproches faits à ce qu'on
appelle la Mufique Françoife , il n'y en a
donc qu'un feul qui porte fur un vice inhérent
& diftinctif, fi c'en eft un: je parle des
prétendus agrémens de notre récitatif.
La manière dont il eft chanté , la lenteur,
les cris qu'on y met , font des défauts généralement
reconnus & blâmés par tous
les
gens de goût J'ai déjà obfervé qu'ils
font du Compofiteur ou de l'exécutant ,
non de la Mufique. Il n'en eft pas de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
même des ports de voix , des tenues , &
de ce qu'on appelle des cadences . Tout
cela eft indépendant du caractère de la
Langue ; elle fe prêteroit mieux encore à
la fimplicité , à la rapidité d'une déclamation
plus naturelle , qu'aux agrémens
faux ou vrais de ce récitatif chanté . Mais
le Public y tient encore , & fi quelque
chofe diftingue la Mufique Françoiſe , c'eſt
ce caractère attaché au récitatif par le
goût unanime de la Nation. Dans tout le
refte , le Muficien a toute fa liberté , &
l'Art toute ſon étendue. Eſt- ce un défaut,
n'en est-ce pas un ? Faut - il fupprimer
abſolument ces tenues , ces ports de voix,
ces cadences , ou feulement en être moins
prodigue & dans la compofition & dans
l'exécution ? En un mot , devons - nous
préférer un récitatif que les Italiens euxmêmes
ne daignent pas entendre , tout
excellent qu'on le fuppofe , à un récitatif
qui fe fait écouter avec plaifir quand il eſt
chanté avec goût ? C'eft ce qu'il ne m'appartient
pas de décider : mais après tout,
ces agrémens ne pourroient être défectueux
qu'autant qu'ils affoibliroient l'expreffion
du pathétique , & ils ne l'affoibliroient
point fi on les paffoit légèrement.
Du refte , toutes les beautés réelles de
CE
103 JUILLET. 1759 .
es.
COTE
apparla
Mufique font reconnues les mêmes par
les François & par les Italiens ; ils ne
goutent pas tout ce que nous applaudiffons
, nous ne goutons pas tout ce qu'ils
applaudiffent chaque Nation a fes
préjugés , mais l'une & l'autre fe réuniffent
en faveur de ce qui peint vivement
& fidèlement la nature , & tant pis
pour celle des deux qui auroit l'orgueil
de ne trouver beau que ce qui lui
tient. J'en reviens donc à ma propofition.
Il n'y a que deux fortes de Mufique , la
bonne & la mauvaiſe ; la mauvaiſe foifonne
partout , & même en Italie ; la
bonne eft rare partout , & plus rare , fi
l'on veut , en France ; mais en France
mêm , la bonne Mufique fera toujours
applaudie avec entoufiafme , comme elle
l'a été. Nous ne fommes pas encore affez
délicats ou plutôt affez difficiles ; mais
cela vient de ce que nous ne fommes pas
affez riches on s'accoutume naturellement
à aimer ce que l'on a , mais on n'en
eft pas moins fenfible au plaifir de trouver
quelque chofe de mieux ; on l'eft peutêtre
davantage. Ce feroit mal juger par
exemple du goût de celui qui applaudit
en Province une mauvaiſe Actrice , que
de le croire incapable de fentir & d'apprécier
le talent de Mlle Clairon.
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Résumé : EXAMEN des réfléxions de M. Dalembert sur la liberté de la Musique. IVe vol. des Mélanges de Littérature, d'Histoire, & de Philosophie.
M. Dalembert examine la liberté de la musique en comparant les styles italiens et français. Il considère que la musique italienne exprime mieux les émotions de l'âme, tandis que l'opéra français se distingue par sa variété et son agrément. Dalembert propose d'intégrer des éléments de la musique italienne pour enrichir l'opéra français. Il critique ceux qui confondent la simplicité de la musique française avec la froideur, affirmant que la nation française apprécie la beauté authentique. Dalembert analyse divers éléments de la musique française, tels que le récitatif, les airs chantants et les symphonies. Il note que le récitatif de Lully manque parfois de prosodie, attribuant cette faiblesse à l'incompétence du musicien plutôt qu'à un défaut intrinsèque. Il observe que les Italiens maîtrisent mieux les inflexions vocales, mais il croit que les compositeurs français peuvent s'améliorer. Pour ce faire, il suggère de supprimer les ornements excessifs du récitatif français afin de le rapprocher de la déclamation naturelle et d'adopter le 'récitatif obligé' italien. Le texte compare également les ariettes italiennes, souvent jugées ridicules, aux airs français. Bien que les Italiens excellent dans les airs légers, Dalembert estime que les Français peuvent également y parvenir. Il souligne la flexibilité et l'harmonie de la langue française, permettant diverses expressions musicales. Dalembert affirme que la perfection de la musique française sera atteinte avec l'émergence de plus de musiciens excellents. Il réfute l'idée que les fautes des musiciens français soient des défauts intrinsèques et critique l'exécution rapide de certains morceaux du 'Stabat Mater' de Pergolèse. Enfin, Dalembert explore la possibilité de transposer les beautés de la musique italienne à la langue française, notant que les beautés musicales sont universellement reconnues malgré les préjugés nationaux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1658
p. 208-209
DE PARIS, le 30 Juin.
Début :
L'Académie Royale des Inscriptions & Belles-Lettres, dans son assemblée du 19 de [...]
Mots clefs :
Académie royale des inscriptions et belles-lettres, Assemblée, Élection
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE PARIS, le 30 Juin.
DE PARIS , le 30 Juin.
L'Académie Royale des Inſcriptions & Belles;
JUILLET. 1759 .
209
Lettres , dans fon affemblée du 19 de ce mois ,
a élu pour Académicien honoraire le fieur de
Lamoignon de Malesherbes , premier Préfident
de la Cour des Aydes , à la place vacante par la
mort du fieur de Lamoignon , Préfident honoraire
du Parlement.
L'Académie Royale des Inſcriptions & Belles;
JUILLET. 1759 .
209
Lettres , dans fon affemblée du 19 de ce mois ,
a élu pour Académicien honoraire le fieur de
Lamoignon de Malesherbes , premier Préfident
de la Cour des Aydes , à la place vacante par la
mort du fieur de Lamoignon , Préfident honoraire
du Parlement.
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1659
p. 78
LOGOGRYPHE.
Début :
Lecteur, je suis connu de toi ; [...]
Mots clefs :
Montesquieu
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
LOGO GRYPHE.
LECTI FCTEUR , je fuis connu de toi ;
Mais je me cache ; trouve- moi.
Onze pie Is réunis compofent ma ftructure.
Par quatre , mon front ſourcilleux
Semble s'élever jufqu'aux Cieux ;
Par trois , mon nom eſt une injure.
Là , je fuis une Ville , & là , ce Roi fameux
Qui , Vainqueur de Nyfus , aux rives de l'Egée ,
Vengea fur les Grecs malheureux
La mort de fon fils Androgée.
Selon gens à grave maintien
Je parcours dans une minute
Des milles : ils difent combien ;
Bien hardi qui le leur diſpute ,
Car moi-même je n'en fçais rien..
Sans moi , bon ſoir à l'harmonie
Sans moi , bon foir à la beauté ,
Et bon foir au Peuple d'Afie ,
Qui dans le néant fût refté ,
Et n'eût jamais reçu la vie.
LECTI FCTEUR , je fuis connu de toi ;
Mais je me cache ; trouve- moi.
Onze pie Is réunis compofent ma ftructure.
Par quatre , mon front ſourcilleux
Semble s'élever jufqu'aux Cieux ;
Par trois , mon nom eſt une injure.
Là , je fuis une Ville , & là , ce Roi fameux
Qui , Vainqueur de Nyfus , aux rives de l'Egée ,
Vengea fur les Grecs malheureux
La mort de fon fils Androgée.
Selon gens à grave maintien
Je parcours dans une minute
Des milles : ils difent combien ;
Bien hardi qui le leur diſpute ,
Car moi-même je n'en fçais rien..
Sans moi , bon ſoir à l'harmonie
Sans moi , bon foir à la beauté ,
Et bon foir au Peuple d'Afie ,
Qui dans le néant fût refté ,
Et n'eût jamais reçu la vie.
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1660
p. 128-140
SUITE des Mêlanges de Littérature, d'Histoire & de Philosophie, par M. Dalembert &c.
Début :
Je terminerai l'analyse de ces Mêlanges par le précis de deux Morceaux qui [...]
Mots clefs :
Goût, Jean Le Rond d'Alembert, Esprit philosophique, Philosophie, Principes, Temps, Beautés, Sens, Religion, Philosophes, Analyse, Objets, Objet, Nuire , Impiété
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE des Mêlanges de Littérature, d'Histoire & de Philosophie, par M. Dalembert &c.
SUITE des Mélanges de Littérature ,
d'Hiftoire & de Philofophie , par
M. Dalembert &c.
J
E terminerai l'analyfe de ces Mélanges
par le précis de deux Morceaux qui
n'avoient point encore été imprimés &
qui ne font pas la partie la moins intéreffante
de ce recueil. Le premier nous
offre des Réfléxions fur l'ufage & fur
l'abus de la Philofophie dans les matières
de goût. Il y a peu d'objets en Littéra
ture qui méritent mieux d'être traités
par un habile homme ; mais on ſent en
même temps combien cette difcuffion eft
délicate. Il n'eft pas aifé de prefcrire des
régles au goût & des bornes à l'efprit
philofophique ; beaucoup de petits Critiques
qui manquent de goût comme de
Philofophie , ne ceffent de répéter que
SEPTEMBRE. 1759. Ize
Pefprit philofophique a perdu la Littérature
; d'autres prétendent foumettre
les chofes même de fentiment à une analyfe
rigoureufe : les uns voudroient réduire
le goût à un inftinct aveugle , &
éterniferoient par - là l'enfance de la raifon
; les autres réfroidiroient l'imagina--
tion & donneroient des entraves au génie
: ces deux extrémités font également
vicieuſes & nuifibles au progrès des Arts.
Il est donc important de fixer la nature
du goût , les lumières qu'il peut tirer de
l'efprit philofophique , & la ligne que
doit féparer l'un de l'autre. Le goût n'eft
point arbitraire , c'eft une vérité inconteftable
; mais eft- il bien décidé que tou
tes les beautés dont les ouvrages de l'Art
font fufceptibles ne foient pas de fon
reffort, comme le prétend M. Dalembert
Il eft des beautés frappantes & fublimes ,
qui faififfent également tous les efprits ,
& dont par conféquent tous les hommes:
font juges ; ce genre de beautés , felon
M. D. n'ont point le goût pour arbitre
mais il en eft qni ne touchent que les ames
fenfibles ,& ce font celles- là qu'il regarde
proprement comme l'objet du goût : ainfi
il définit le goût le talent dé démêler danss
Les ouvrages de l'Art ce qui doit plaire aus130
MERCURE DE FRANCE
1
ames fenfibles & ce qui doit les bleffer,
Peut-être qu'on pourroit confidérer le
goût fous un point de vue plus étendu ,
plus général ; que les beautés fimples ,
fublimes , univerfelles , font auffi bien du
reffort du goût que les beautés plus déficates
; & que le talent de démêler celles-
ci n'eft qu'un goût plus fin , plus exercé.
Quoiqu'il en foit , dans les difcuffions
métaphyfiques , il n'eft question que de
fixer avec précifion les idées qu'on attache
aux mots dont le fens n'eft pas encore
bien déterminé la définition de
M. Dalembert préfente une idée nette &
précife de ce qu'il entend par goût ; l'acception
plus étendue qu'on pourroit donner
à ce terme ne changeroit rien aux réfultats
de fes principes.
Le goût eft fondé fur des principes , il
n'y a donc point d'ouvrages de l'Art dont
on ne puiffe juger en y appliquant ces
principes. La fource de nos fentimens eft
uniquement en nous ; c'eft donc en por
tant une vue attentive au dedans de
nous-mêmes que nous découvrirons des
régles générales & invariables de goût ,
qui feront comme la pierre de touche à
L'épreuve de laquelle toutes les produc
ions du talent pourront être foumifes
La recherche & l'analyfe de ces régles
SEPTEMBRE. 1759. r31
19
font l'objet de l'efprit philofophique ,
mais cette difcuffion doit avoir un ter
me. Il ne faut pas efpérer de pouvoir
remonter aux premiers principes. Vou
loir trouver la caufe métaphyfique de nos
plaifirs feroit un projet auffi chimérique
que d'entreprendre d'expliquer l'action des
objets fur nos fens. Les principes de goût
peuvent donc fe réduire à un petit nom--
bre d'obfervations inconteftables fur no
tre manière de fentir. C'eft jufques- là que
le Philofophe remonte , mais c'est là qu'il
s'arrête , & d'où , par une pente naturel
le , il defcend enfuite aux conféquences .
La jufteffe d'efprit ne fuffit pas , il
faut encore une ame fenfible & délicate ,
» & de plus , dit M. Dalembert , ne
» manquer d'aucun des fens qui compo-
» fent le goût. Dans un Ouvrage de Poc
» fie , par exemple , on doit parler tan
" tôt à l'imagination , tantôt au fenti
» ment , tantôt à la raifon , mais tou
» jours à l'organe ; les vers font une efpéce
de chant , fur lequel l'oreille eft
» fi inéxorable , que la raiſon même eſt
» quelquefois contrainte de lui faire de
légers facrifices. Ainfi un Philofophe
» dénué d'organe , eût-il d'ailleurs tous
» le refte , fera un mauvais Juge en ma
tière de Poëfie.
23
F vj
1152 MERCURE DE FRANCE.
Ce n'eft pas encore affez.d'avoir tous
les fens qui compofen: le goût , il faut
que ces fens ayent été exercés fur les
objets qui appartiennent au goût. Mal
lebranche ne fentoit point les charmes
de la Poefie , quoiqu'il eût les principales
qualités du Poete , l'imagination , le
fentiment & l'harmonie .
M. Dalembert examine enfuite quelles
font les caufes du faux jugement qu'on
porte fur les chofes de goût & il recherche
les moyens de les éviter. Il entre fur
cet objet dans une Métaphyfique trèsdéliée
qu'il n'eft pas aifé de développer
dans un Extrait. Il vange enfuite l'efprit
philofophique des reproches que la fottife
ou l'envie ont coutume de lui faire , &
il avoue que c'eft faire autant d'injure
aux Belles Lettres qu'à la Philofophie ,
de croire qu'elles puiffent fe nuire ou`
s'exclure réciproquement. » Et comment
» le véritable efprit philofophique ſeroitnil
oppofé au bon goût ? Il en eft au
» contraire le plus ferme appui , puifque
» cet efprit confifte à remonter en toat
» aux vrais principes , à reconnoître que
claque Art a fa nature propre , chaque
» ftuation de l'ame fon caractère, chaque
chofe fon coloris ; en un mot à ne
point confondre les limites de chaque
39
→
SEPTEMBRE . 1759.
genre : abufer de l'efprit philofophique
, c'est en manquer.
Je finirai l'analyfe de ce Morceau par
une réfléxion qui le termine & qui mérite
bien d'être recueillie . « Ceux qui poſſé-
» dent & qui connoiffent le moins l'efprit
philofophique en font parmi nous
» les plus ardens détracteurs , comme la
Poefie eft décriée par ceux qui n'ont
» pû y réuffir , les hautes fciences par
» ceux qui en ignorent les premiers prin-
» cipes , & notre fiècle par les Ecrivains
» qui lui font le moins d'honneur.
33
Le Morceau dont il me reſte à rendre
compte eſt intitulé : De l'abus de la Critique
en matière de Religion. Le but que
fe propofe M. Dalembert dans cet Ouvrage
, aufſi intéreſſant par fon objet que
par les circonstances dans lesquelles il
paroît , » eft de vanger les Philofophes
des reproches d'impiété dont on les
"
charge fouvent mal- à-propos , en leur
» attribuant des fentimens qu'ils n'ont
» pas , en donnant à leurs paroles des
» interprétations forcées , en tirant de
leurs principes des conféquences odieu-
» fes & fauffes qu'ils défavouent , en voulant
enfin faire paffer pour criminelles
ou pour dangereufes des opinions que
134 MERCURE DE FRANCE
le Chriftianifine n'a jamais défendu de
» foutenir .
Ce deffein eft digne d'un Philofophe
qui refpecte les vérités du Chriftianif
me , & qui fçait que la vraie Philofophie
& la vraie religion doivent toujours
marcher de front & fe prêter une force
& une lumière mutuelle. Vouloir les oppofer
l'une à l'autre , c'eft nuire à toutes
les deux. Ne nous brouillons point avec les
Philofophes , difoit un Théologien paifble
, modéré & très-religieux. M. Da
lembert ne peut fe diffimuler les progrès
de l'impiété & les attentats des Incrédules
contre la plus fainte des Religions.
» Le defir de n'avoir plus de frein
» dans les paffions , la vanité de ne pas
penfer comme la multitude , ont fait
plutôt encore que l'illufion des fophif-
» mes , un grand nombre d'Incrédules ,
qui felon l'expreffion de Montagne ,
» tâchent d'être pires qu'ils ne peuvent,
On ne peut trop louer le zèle de ceux
qui s'empreffent de vanger la Religion
contre les efforts de l'impiété , mais on
ne peut en même temps s'élever avec trop
de chaleur contre ce zèle prétendu qui
fert de mafque à l'ignorance , à l'orgueil ,
à l'efprit de parti , à des paflions plus
"
"
و د
SEPTEMBRE. 1759 F35
odieufes encore , & dont les méchans &
les fanatiques fe fervent pour allarmer
la piété & détruire la Philofophie.
Rien n'a été plus commun dans tous
les
temps que l'accufation d'irréligion intentée
contre les Sages par ceux qui ne
le font pas. M. Dalembert après avoir
rappellé l'hiftoire de Socrate , d'Anaxagore
, d'Ariftote , paffe à des faits plus
récens. Le Pere Hardouin , moins célèbre
encore par la profondeur de fon
érudition que par l'extravagance de fes
opinions , à fait un ouvrage exprès, pour
mettre fans pudeur & fans remords au
nombre des Athées des Auteurs très-religieux
dont plufieurs avoient folidement
prouvé l'existence de Dieu dans leurs
écrits. Sa folie , dit M. de Voltaire , ôta
à fa calomnie toute fon atrocité ; mais
ceux qui renouvellent cette calomnie dans
notre fiécle , ne font pas toujours recon
nus pour fous , & font fouvent trèsdangereux.
On a accufé Defcartes d'être un Athée
pour avoir dit : Donnez- moi de la matiè
re & du mouvement , & je ferai un monde
, comme fi cette penſée grande &
profonde ne fuppofoit pas la néceffité
d'un être intelligent pour donner l'exi
tence & le mouvement à la matière. On
136 MERCURE DE FRANCE
*
accufé le Newtoniafme de favorifer l'Athéifme
, quoiqu'il n'y ait aucune Philofophie
plus favorable à la croyance d'un
Dieu. La lifte des Philofophes fauffement
accufés d'irréligion eft très-nombreuſe :
jamais les prétextes n'ont manqué au fanatifme
pour fonder cette odieufe impu
tation ; mais en s'élevant contre l'impie
té , du moins ne faudroit- il pas fe méprendre
fur le genre d'impiété qu'on at
taque. On m'accufe de Matérialiſme , difoit
un Pirronien , c'eft à-peu-près comme
ft on accufoit un Conftitutionnaire de Janfenifme.
N'a-t-on pas vu M. de Montequieu
accufé dans le même libelle d'être
Déifte & Spinofiste ?
"
»
»Le nom de Matérialiſme , dit M. Da
lembert , eft devenu de nos jours une
efpéce de cri de guerre : c'eſt là quali-
»fication générale qu'on applique fans
» difcernement à toutes les efpéces d'In-
» crédules , ou même à ceux qu'on veut
» faire paffer pour tels. Dans toutes les
Religions & dans tous les temps le fa-
» natiſme ne s'eft piqué ni d'équité ni de
jufteffe . Il a donné à ceux qu'il vouloit
perdre , non pas les noms qu'ils méri
toient , mais ceux qui pouvoient leur
nuire le plus. Ainfi dans les premiers
fiécles , les Payens donnoient à tous
"
»
SEPTEMBRE. 1759. 137
les Chrétiens le nom de Juifs , parce
qu'il s'agiffoit moins d'avoir raiſon que
» de rendre les Chrétiens odieux.
»
M. Dalembert après avoir rapporté
plufieurs exemples d'imputations ridicules
dont la calomnie fous le nom de zéle a
chargé plufieurs Philofophes , recherche
pourquoi des défenfeurs de la Religion
la plus douce & la plus modefte ont eu
fi fouvent recours aux injures . Ils deshonorent
par- là la caufe qu'ils veulent défendre
, & ne font qu'aigrir & par conféquent
éloigner les efprits que la modération
auroit pu ramener. » Mais l'excès
» en toutes chofes eft l'élément de l'hom-
» me, fa nature eft de fe paffionner fur
tous les objets dont il s'occupe ; la mo-
» dération eft pour lui un état forcé , ce
» n'est jamais que par contrainte ou par
» réfléxion qu'il s'y foumet ; & quand
» le refpect qui est dû à la cauſe qu'il dé-
» fend , peut fervir de prétexte à fon
» animofité , il s'y abandonne fans retenue
& fans remords. Le faux zéle auroit-
il oublié que l'Evangile a deux pré-
" ceptes également indifpenfables , l'a-
" mour de Dieu & celui du prochain ? &
» croit- il mieux pratiquer le premier en
violant le fecond.
Si les accufations téméraires peuvent
18 MERCURE DE FRANCE.
nuire à la Religion, c'eft furtout lorfqu'elles
tombent fur des hommes fupérieurs
dont le nom feul peut donner du poids
aux opinions qu'on leur fuppofe.Qu'a- t - on
gagné à accufer avec tant d'acharnement
Filluftre Auteur de l'Esprit des Loix d'avoir
voulu donner atteinte aux principes
du Chriftianifme ? Les Incrédules fe font
glorifiés du chef qu'on leur donnoit fi
gratuitement , & fon nom leur a donné
plus de confiance que tous leurs fophifmes.
L'autorité eft le grand argument de
la multitude ; & l'incrédulité , difoit un
homme d'efprit , eft une espéce de foi pour
la plupart des impies.
M. Dalembert trace enfuite d'après
l'Hiftoire Eccléfiaftique un tableau court
& frappant des maux que le fanatisme a
produits chez nos ancêtres ; & il fait voir
par ce détail auffi effrayant qu'utile, com、
bien le gouvernement a intérêt de défendre
& d'appuyer les Gens de Lettres.
C'eft à eux que les Souverains doivent aujourd'hui
l'affermiffement de leur puiffance
, & la deftruction d'une foule d'opinions
abfurdes , nuifibles au repos & au
bonheur de leurs Etats.
Je finis cette analyſe par un trait bien
remarquable : » Il n'y a , ce me femble,
qu'un moyen d'affoiblir l'empire de
SEPTEMBRE . 1759 139
1
12
19
29
» l'Inquifition dans les contrées malheu
» reufes où elle domine encore , c'est d'y
» favorifer autant qu'il eft poffible , l'étude
des fciences exactes . Souverains
qui gouvernez ces Peuples , & qui vou→
lez leur faire fecouer le joug de la fuperftition
& de l'ignorance , faites naî
tre des Mathématiciens parmi eux ;
cette femence produira des Philofophes
avec le temps , & prefque fans
qu'on s'en apperçoive . L'orthodoxie la
plus délicate n'a rien à démêler avec
» la géométrie. Ceux qui croyoient avoir
n intérêt de tenir les efprits dans les té-
» nébres , fuffent-ils affez prévoyans pour
preffentir la fuite des progrès de cette
» fcience , manqueroient de prétextes
" pour l'empêcher de fe répandre. Bientôt
l'étude de la Géométrie conduira comme
d'elle - même à celle de la faine Phyfique
, & celle- ci à la vraie Philofophie
, qui par la lumière qu'elle répan-
" dra , fera bientôt plus puiffante que
» tous les efforts de la fuperftition ; car
» ces efforts quelque grands qu'ils foient ,
» deviennent inutiles dès qu'une fois la
Nation eft éclairée.
On trouve dans les deux Morceaux
dont je viens de rendre compte cette hardieffe
de pinceau , ce ton d'humanité &
140 MERCURE DE FRANCE
de Philofophie qui caractérisent les ou
vrages de M. Dalembert. On remarque
même dans le dernier un degré de force
& de chaleur qui peut être produit pa
l'importance & l'intérêt de la matière.
M. Dalembert y marche d'un pas ferme
entre deux fentiers très - gliffans , & fon
courage mérite la reconnoifance & les
éloges de ceux qui aiment fincérement le
véritable Chriftianiſme & la bonne Philofophie.
d'Hiftoire & de Philofophie , par
M. Dalembert &c.
J
E terminerai l'analyfe de ces Mélanges
par le précis de deux Morceaux qui
n'avoient point encore été imprimés &
qui ne font pas la partie la moins intéreffante
de ce recueil. Le premier nous
offre des Réfléxions fur l'ufage & fur
l'abus de la Philofophie dans les matières
de goût. Il y a peu d'objets en Littéra
ture qui méritent mieux d'être traités
par un habile homme ; mais on ſent en
même temps combien cette difcuffion eft
délicate. Il n'eft pas aifé de prefcrire des
régles au goût & des bornes à l'efprit
philofophique ; beaucoup de petits Critiques
qui manquent de goût comme de
Philofophie , ne ceffent de répéter que
SEPTEMBRE. 1759. Ize
Pefprit philofophique a perdu la Littérature
; d'autres prétendent foumettre
les chofes même de fentiment à une analyfe
rigoureufe : les uns voudroient réduire
le goût à un inftinct aveugle , &
éterniferoient par - là l'enfance de la raifon
; les autres réfroidiroient l'imagina--
tion & donneroient des entraves au génie
: ces deux extrémités font également
vicieuſes & nuifibles au progrès des Arts.
Il est donc important de fixer la nature
du goût , les lumières qu'il peut tirer de
l'efprit philofophique , & la ligne que
doit féparer l'un de l'autre. Le goût n'eft
point arbitraire , c'eft une vérité inconteftable
; mais eft- il bien décidé que tou
tes les beautés dont les ouvrages de l'Art
font fufceptibles ne foient pas de fon
reffort, comme le prétend M. Dalembert
Il eft des beautés frappantes & fublimes ,
qui faififfent également tous les efprits ,
& dont par conféquent tous les hommes:
font juges ; ce genre de beautés , felon
M. D. n'ont point le goût pour arbitre
mais il en eft qni ne touchent que les ames
fenfibles ,& ce font celles- là qu'il regarde
proprement comme l'objet du goût : ainfi
il définit le goût le talent dé démêler danss
Les ouvrages de l'Art ce qui doit plaire aus130
MERCURE DE FRANCE
1
ames fenfibles & ce qui doit les bleffer,
Peut-être qu'on pourroit confidérer le
goût fous un point de vue plus étendu ,
plus général ; que les beautés fimples ,
fublimes , univerfelles , font auffi bien du
reffort du goût que les beautés plus déficates
; & que le talent de démêler celles-
ci n'eft qu'un goût plus fin , plus exercé.
Quoiqu'il en foit , dans les difcuffions
métaphyfiques , il n'eft question que de
fixer avec précifion les idées qu'on attache
aux mots dont le fens n'eft pas encore
bien déterminé la définition de
M. Dalembert préfente une idée nette &
précife de ce qu'il entend par goût ; l'acception
plus étendue qu'on pourroit donner
à ce terme ne changeroit rien aux réfultats
de fes principes.
Le goût eft fondé fur des principes , il
n'y a donc point d'ouvrages de l'Art dont
on ne puiffe juger en y appliquant ces
principes. La fource de nos fentimens eft
uniquement en nous ; c'eft donc en por
tant une vue attentive au dedans de
nous-mêmes que nous découvrirons des
régles générales & invariables de goût ,
qui feront comme la pierre de touche à
L'épreuve de laquelle toutes les produc
ions du talent pourront être foumifes
La recherche & l'analyfe de ces régles
SEPTEMBRE. 1759. r31
19
font l'objet de l'efprit philofophique ,
mais cette difcuffion doit avoir un ter
me. Il ne faut pas efpérer de pouvoir
remonter aux premiers principes. Vou
loir trouver la caufe métaphyfique de nos
plaifirs feroit un projet auffi chimérique
que d'entreprendre d'expliquer l'action des
objets fur nos fens. Les principes de goût
peuvent donc fe réduire à un petit nom--
bre d'obfervations inconteftables fur no
tre manière de fentir. C'eft jufques- là que
le Philofophe remonte , mais c'est là qu'il
s'arrête , & d'où , par une pente naturel
le , il defcend enfuite aux conféquences .
La jufteffe d'efprit ne fuffit pas , il
faut encore une ame fenfible & délicate ,
» & de plus , dit M. Dalembert , ne
» manquer d'aucun des fens qui compo-
» fent le goût. Dans un Ouvrage de Poc
» fie , par exemple , on doit parler tan
" tôt à l'imagination , tantôt au fenti
» ment , tantôt à la raifon , mais tou
» jours à l'organe ; les vers font une efpéce
de chant , fur lequel l'oreille eft
» fi inéxorable , que la raiſon même eſt
» quelquefois contrainte de lui faire de
légers facrifices. Ainfi un Philofophe
» dénué d'organe , eût-il d'ailleurs tous
» le refte , fera un mauvais Juge en ma
tière de Poëfie.
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F vj
1152 MERCURE DE FRANCE.
Ce n'eft pas encore affez.d'avoir tous
les fens qui compofen: le goût , il faut
que ces fens ayent été exercés fur les
objets qui appartiennent au goût. Mal
lebranche ne fentoit point les charmes
de la Poefie , quoiqu'il eût les principales
qualités du Poete , l'imagination , le
fentiment & l'harmonie .
M. Dalembert examine enfuite quelles
font les caufes du faux jugement qu'on
porte fur les chofes de goût & il recherche
les moyens de les éviter. Il entre fur
cet objet dans une Métaphyfique trèsdéliée
qu'il n'eft pas aifé de développer
dans un Extrait. Il vange enfuite l'efprit
philofophique des reproches que la fottife
ou l'envie ont coutume de lui faire , &
il avoue que c'eft faire autant d'injure
aux Belles Lettres qu'à la Philofophie ,
de croire qu'elles puiffent fe nuire ou`
s'exclure réciproquement. » Et comment
» le véritable efprit philofophique ſeroitnil
oppofé au bon goût ? Il en eft au
» contraire le plus ferme appui , puifque
» cet efprit confifte à remonter en toat
» aux vrais principes , à reconnoître que
claque Art a fa nature propre , chaque
» ftuation de l'ame fon caractère, chaque
chofe fon coloris ; en un mot à ne
point confondre les limites de chaque
39
→
SEPTEMBRE . 1759.
genre : abufer de l'efprit philofophique
, c'est en manquer.
Je finirai l'analyfe de ce Morceau par
une réfléxion qui le termine & qui mérite
bien d'être recueillie . « Ceux qui poſſé-
» dent & qui connoiffent le moins l'efprit
philofophique en font parmi nous
» les plus ardens détracteurs , comme la
Poefie eft décriée par ceux qui n'ont
» pû y réuffir , les hautes fciences par
» ceux qui en ignorent les premiers prin-
» cipes , & notre fiècle par les Ecrivains
» qui lui font le moins d'honneur.
33
Le Morceau dont il me reſte à rendre
compte eſt intitulé : De l'abus de la Critique
en matière de Religion. Le but que
fe propofe M. Dalembert dans cet Ouvrage
, aufſi intéreſſant par fon objet que
par les circonstances dans lesquelles il
paroît , » eft de vanger les Philofophes
des reproches d'impiété dont on les
"
charge fouvent mal- à-propos , en leur
» attribuant des fentimens qu'ils n'ont
» pas , en donnant à leurs paroles des
» interprétations forcées , en tirant de
leurs principes des conféquences odieu-
» fes & fauffes qu'ils défavouent , en voulant
enfin faire paffer pour criminelles
ou pour dangereufes des opinions que
134 MERCURE DE FRANCE
le Chriftianifine n'a jamais défendu de
» foutenir .
Ce deffein eft digne d'un Philofophe
qui refpecte les vérités du Chriftianif
me , & qui fçait que la vraie Philofophie
& la vraie religion doivent toujours
marcher de front & fe prêter une force
& une lumière mutuelle. Vouloir les oppofer
l'une à l'autre , c'eft nuire à toutes
les deux. Ne nous brouillons point avec les
Philofophes , difoit un Théologien paifble
, modéré & très-religieux. M. Da
lembert ne peut fe diffimuler les progrès
de l'impiété & les attentats des Incrédules
contre la plus fainte des Religions.
» Le defir de n'avoir plus de frein
» dans les paffions , la vanité de ne pas
penfer comme la multitude , ont fait
plutôt encore que l'illufion des fophif-
» mes , un grand nombre d'Incrédules ,
qui felon l'expreffion de Montagne ,
» tâchent d'être pires qu'ils ne peuvent,
On ne peut trop louer le zèle de ceux
qui s'empreffent de vanger la Religion
contre les efforts de l'impiété , mais on
ne peut en même temps s'élever avec trop
de chaleur contre ce zèle prétendu qui
fert de mafque à l'ignorance , à l'orgueil ,
à l'efprit de parti , à des paflions plus
"
"
و د
SEPTEMBRE. 1759 F35
odieufes encore , & dont les méchans &
les fanatiques fe fervent pour allarmer
la piété & détruire la Philofophie.
Rien n'a été plus commun dans tous
les
temps que l'accufation d'irréligion intentée
contre les Sages par ceux qui ne
le font pas. M. Dalembert après avoir
rappellé l'hiftoire de Socrate , d'Anaxagore
, d'Ariftote , paffe à des faits plus
récens. Le Pere Hardouin , moins célèbre
encore par la profondeur de fon
érudition que par l'extravagance de fes
opinions , à fait un ouvrage exprès, pour
mettre fans pudeur & fans remords au
nombre des Athées des Auteurs très-religieux
dont plufieurs avoient folidement
prouvé l'existence de Dieu dans leurs
écrits. Sa folie , dit M. de Voltaire , ôta
à fa calomnie toute fon atrocité ; mais
ceux qui renouvellent cette calomnie dans
notre fiécle , ne font pas toujours recon
nus pour fous , & font fouvent trèsdangereux.
On a accufé Defcartes d'être un Athée
pour avoir dit : Donnez- moi de la matiè
re & du mouvement , & je ferai un monde
, comme fi cette penſée grande &
profonde ne fuppofoit pas la néceffité
d'un être intelligent pour donner l'exi
tence & le mouvement à la matière. On
136 MERCURE DE FRANCE
*
accufé le Newtoniafme de favorifer l'Athéifme
, quoiqu'il n'y ait aucune Philofophie
plus favorable à la croyance d'un
Dieu. La lifte des Philofophes fauffement
accufés d'irréligion eft très-nombreuſe :
jamais les prétextes n'ont manqué au fanatifme
pour fonder cette odieufe impu
tation ; mais en s'élevant contre l'impie
té , du moins ne faudroit- il pas fe méprendre
fur le genre d'impiété qu'on at
taque. On m'accufe de Matérialiſme , difoit
un Pirronien , c'eft à-peu-près comme
ft on accufoit un Conftitutionnaire de Janfenifme.
N'a-t-on pas vu M. de Montequieu
accufé dans le même libelle d'être
Déifte & Spinofiste ?
"
»
»Le nom de Matérialiſme , dit M. Da
lembert , eft devenu de nos jours une
efpéce de cri de guerre : c'eſt là quali-
»fication générale qu'on applique fans
» difcernement à toutes les efpéces d'In-
» crédules , ou même à ceux qu'on veut
» faire paffer pour tels. Dans toutes les
Religions & dans tous les temps le fa-
» natiſme ne s'eft piqué ni d'équité ni de
jufteffe . Il a donné à ceux qu'il vouloit
perdre , non pas les noms qu'ils méri
toient , mais ceux qui pouvoient leur
nuire le plus. Ainfi dans les premiers
fiécles , les Payens donnoient à tous
"
»
SEPTEMBRE. 1759. 137
les Chrétiens le nom de Juifs , parce
qu'il s'agiffoit moins d'avoir raiſon que
» de rendre les Chrétiens odieux.
»
M. Dalembert après avoir rapporté
plufieurs exemples d'imputations ridicules
dont la calomnie fous le nom de zéle a
chargé plufieurs Philofophes , recherche
pourquoi des défenfeurs de la Religion
la plus douce & la plus modefte ont eu
fi fouvent recours aux injures . Ils deshonorent
par- là la caufe qu'ils veulent défendre
, & ne font qu'aigrir & par conféquent
éloigner les efprits que la modération
auroit pu ramener. » Mais l'excès
» en toutes chofes eft l'élément de l'hom-
» me, fa nature eft de fe paffionner fur
tous les objets dont il s'occupe ; la mo-
» dération eft pour lui un état forcé , ce
» n'est jamais que par contrainte ou par
» réfléxion qu'il s'y foumet ; & quand
» le refpect qui est dû à la cauſe qu'il dé-
» fend , peut fervir de prétexte à fon
» animofité , il s'y abandonne fans retenue
& fans remords. Le faux zéle auroit-
il oublié que l'Evangile a deux pré-
" ceptes également indifpenfables , l'a-
" mour de Dieu & celui du prochain ? &
» croit- il mieux pratiquer le premier en
violant le fecond.
Si les accufations téméraires peuvent
18 MERCURE DE FRANCE.
nuire à la Religion, c'eft furtout lorfqu'elles
tombent fur des hommes fupérieurs
dont le nom feul peut donner du poids
aux opinions qu'on leur fuppofe.Qu'a- t - on
gagné à accufer avec tant d'acharnement
Filluftre Auteur de l'Esprit des Loix d'avoir
voulu donner atteinte aux principes
du Chriftianifme ? Les Incrédules fe font
glorifiés du chef qu'on leur donnoit fi
gratuitement , & fon nom leur a donné
plus de confiance que tous leurs fophifmes.
L'autorité eft le grand argument de
la multitude ; & l'incrédulité , difoit un
homme d'efprit , eft une espéce de foi pour
la plupart des impies.
M. Dalembert trace enfuite d'après
l'Hiftoire Eccléfiaftique un tableau court
& frappant des maux que le fanatisme a
produits chez nos ancêtres ; & il fait voir
par ce détail auffi effrayant qu'utile, com、
bien le gouvernement a intérêt de défendre
& d'appuyer les Gens de Lettres.
C'eft à eux que les Souverains doivent aujourd'hui
l'affermiffement de leur puiffance
, & la deftruction d'une foule d'opinions
abfurdes , nuifibles au repos & au
bonheur de leurs Etats.
Je finis cette analyſe par un trait bien
remarquable : » Il n'y a , ce me femble,
qu'un moyen d'affoiblir l'empire de
SEPTEMBRE . 1759 139
1
12
19
29
» l'Inquifition dans les contrées malheu
» reufes où elle domine encore , c'est d'y
» favorifer autant qu'il eft poffible , l'étude
des fciences exactes . Souverains
qui gouvernez ces Peuples , & qui vou→
lez leur faire fecouer le joug de la fuperftition
& de l'ignorance , faites naî
tre des Mathématiciens parmi eux ;
cette femence produira des Philofophes
avec le temps , & prefque fans
qu'on s'en apperçoive . L'orthodoxie la
plus délicate n'a rien à démêler avec
» la géométrie. Ceux qui croyoient avoir
n intérêt de tenir les efprits dans les té-
» nébres , fuffent-ils affez prévoyans pour
preffentir la fuite des progrès de cette
» fcience , manqueroient de prétextes
" pour l'empêcher de fe répandre. Bientôt
l'étude de la Géométrie conduira comme
d'elle - même à celle de la faine Phyfique
, & celle- ci à la vraie Philofophie
, qui par la lumière qu'elle répan-
" dra , fera bientôt plus puiffante que
» tous les efforts de la fuperftition ; car
» ces efforts quelque grands qu'ils foient ,
» deviennent inutiles dès qu'une fois la
Nation eft éclairée.
On trouve dans les deux Morceaux
dont je viens de rendre compte cette hardieffe
de pinceau , ce ton d'humanité &
140 MERCURE DE FRANCE
de Philofophie qui caractérisent les ou
vrages de M. Dalembert. On remarque
même dans le dernier un degré de force
& de chaleur qui peut être produit pa
l'importance & l'intérêt de la matière.
M. Dalembert y marche d'un pas ferme
entre deux fentiers très - gliffans , & fon
courage mérite la reconnoifance & les
éloges de ceux qui aiment fincérement le
véritable Chriftianiſme & la bonne Philofophie.
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Résumé : SUITE des Mêlanges de Littérature, d'Histoire & de Philosophie, par M. Dalembert &c.
Le texte examine deux ouvrages de D'Alembert et Diderot. D'Alembert, dans ses 'Mélanges de Littérature, d'Histoire & de Philosophie', aborde l'usage et l'abus de la philosophie dans les matières de goût. Il souligne la difficulté de prescrire des règles au goût et de définir les limites de l'esprit philosophique. D'Alembert critique les extrêmes : ceux qui pensent que l'esprit philosophique a ruiné la littérature et ceux qui veulent soumettre les sentiments à une analyse rigoureuse. Il définit le goût comme le talent de distinguer ce qui plaît aux âmes sensibles, tout en reconnaissant certaines beautés universelles. Pour juger des œuvres d'art, il faut une juste intelligence, une âme sensible et des sens exercés. D'Alembert examine les causes des faux jugements en matière de goût et défend l'esprit philosophique, affirmant qu'il soutient les belles-lettres en respectant les limites de chaque art. Diderot, dans 'De l'abus de la Critique en matière de Religion', défend les philosophes contre les accusations d'impiété. Il montre comment les idées des philosophes sont mal interprétées ou déformées, soulignant que leurs détracteurs connaissent souvent mal la philosophie et la poésie. Diderot critique les accusations d'athéisme portées contre des penseurs comme Socrate, Anaxagore, Aristote, Descartes et Newton, motivées par l'ignorance, l'orgueil et les passions partisanes. Il met en garde contre l'usage abusif du terme 'matérialisme' pour discréditer les incrédules et rappelle que l'excès de zèle religieux peut nuire à la cause qu'il prétend défendre. Le texte discute également des dangers des accusations infondées contre des figures éminentes comme Montesquieu, auteur de 'L'Esprit des Lois'. Ces accusations ont renforcé les incrédules et leur ont donné une crédibilité injustifiée. Il souligne l'importance de protéger les gens de lettres, qui contribuent à renforcer le pouvoir des souverains et à détruire les opinions nuisibles. D'Alembert est mentionné pour son tableau des méfaits du fanatisme dans l'histoire ecclésiastique, démontrant l'intérêt du gouvernement à soutenir les lettrés. Le texte se conclut par une réflexion sur la manière de combattre l'Inquisition en promouvant l'étude des sciences exactes, notamment la géométrie, qui mène à la philosophie et à l'éclairage des esprits. Le style de D'Alembert est loué pour sa hardiesse, son humanité et sa philosophie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1661
p. 215-216
« Le favorable accueil que l'on fait à l'objet de ce Catalogue [...] »
Début :
Le favorable accueil que l'on fait à l'objet de ce Catalogue [...]
Mots clefs :
Intérêt, Ouvrage, Mémoires, Histoire, Généalogie, Catalogue, Titre de noblesse
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texteReconnaissance textuelle : « Le favorable accueil que l'on fait à l'objet de ce Catalogue [...] »
Le favorable accueil que l'on fait à l'objet de
ce Catalogue engage l'Auteur à rendre publics
fes Mémoires pour fervir à l'Hiftoire générale &
particulière du Royaume & à l'Hiftoire généalogique
des familles il eft garant de tous les
faits qui fe trouvent dans l'ouvrage , & il n'y en
aucun dont il ne produife le titre original, tou
tes les fois qu'il en fera befoin .
1
Cet ouvrage que l'on tranfcrit à préfent , contient
le Catalogue d'un grand nombre d'Archevêques
, Evêques , Abbés , Abbeffes , Prieurs ,
Prieures , Gentilshommes ordinaires de la Cham-
-bre & de la Maifon de nos Rois , de leurs Gentilshommes
fervans, de leurs Ecuyers ordinaires
des Ecuyers de leur écurie , de leurs Panetiers or
dinaires , de leurs Valets tranchans , des Gouverneurs
ou Capitaines de Provinces , de Villes
& de Châteaux forts , des Baillifs d'Épée , des
Châtelains , des Maîtres des Eaux & Forêts , des
· Médecins de nos Rois , des Intendans de leurs
écuries & livrées , des grands Fauconniers & des
Gentilshommes & Tréforiers de la Fauconnerie
-de France , des Sénéchaux , des Verdiers & des
Viguiers. Cer Ouvrage fera encore enrichi d'anecdotes
curieufes & intéreffantes prifes dans les
216 MERCURE DE FRANCE.
titres originaux ou dans les ouvrages des meil
leurs Auteurs qui feront cités exactement ; l'Auteur
fe propofe d'en faire imprimer le premier '
volume dans le courant du mois de Février prochain
les Familles qui ont droit d'y être nommées
pourront s'adreffer à lui : Sa demeure eft
à Paris , vielle rue du Temple , près de l'Hôtel de
Soubife dans la maifon de M.Tallart Apothicaire ;
l'Auteur ne recevra à ce fujet ni mémoires ni copies
quoiqu'en forme probante . Il les reſpecte ,
mais il n'en fera pas ufage ; il exige néceffairement
les titres originaux. Le Public éclairé connoit
combien cette précaution eft indifpenfable , &
combien un femblable ouvrage eft intéreffant.
On s'apperçoit que ce qui le rend encore recommandable
, c'eft qu'on n'y trouvera aucun fait
qui ne foit fondé en preuve autentique.
ce Catalogue engage l'Auteur à rendre publics
fes Mémoires pour fervir à l'Hiftoire générale &
particulière du Royaume & à l'Hiftoire généalogique
des familles il eft garant de tous les
faits qui fe trouvent dans l'ouvrage , & il n'y en
aucun dont il ne produife le titre original, tou
tes les fois qu'il en fera befoin .
1
Cet ouvrage que l'on tranfcrit à préfent , contient
le Catalogue d'un grand nombre d'Archevêques
, Evêques , Abbés , Abbeffes , Prieurs ,
Prieures , Gentilshommes ordinaires de la Cham-
-bre & de la Maifon de nos Rois , de leurs Gentilshommes
fervans, de leurs Ecuyers ordinaires
des Ecuyers de leur écurie , de leurs Panetiers or
dinaires , de leurs Valets tranchans , des Gouverneurs
ou Capitaines de Provinces , de Villes
& de Châteaux forts , des Baillifs d'Épée , des
Châtelains , des Maîtres des Eaux & Forêts , des
· Médecins de nos Rois , des Intendans de leurs
écuries & livrées , des grands Fauconniers & des
Gentilshommes & Tréforiers de la Fauconnerie
-de France , des Sénéchaux , des Verdiers & des
Viguiers. Cer Ouvrage fera encore enrichi d'anecdotes
curieufes & intéreffantes prifes dans les
216 MERCURE DE FRANCE.
titres originaux ou dans les ouvrages des meil
leurs Auteurs qui feront cités exactement ; l'Auteur
fe propofe d'en faire imprimer le premier '
volume dans le courant du mois de Février prochain
les Familles qui ont droit d'y être nommées
pourront s'adreffer à lui : Sa demeure eft
à Paris , vielle rue du Temple , près de l'Hôtel de
Soubife dans la maifon de M.Tallart Apothicaire ;
l'Auteur ne recevra à ce fujet ni mémoires ni copies
quoiqu'en forme probante . Il les reſpecte ,
mais il n'en fera pas ufage ; il exige néceffairement
les titres originaux. Le Public éclairé connoit
combien cette précaution eft indifpenfable , &
combien un femblable ouvrage eft intéreffant.
On s'apperçoit que ce qui le rend encore recommandable
, c'eft qu'on n'y trouvera aucun fait
qui ne foit fondé en preuve autentique.
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Résumé : « Le favorable accueil que l'on fait à l'objet de ce Catalogue [...] »
Le texte présente un catalogue et des mémoires visant à documenter l'histoire générale et particulière du Royaume ainsi que l'histoire généalogique des familles. L'auteur assure l'authenticité des faits relatés et s'engage à fournir les titres originaux si nécessaire. L'ouvrage inclut un catalogue de diverses personnalités, telles que des archevêques, évêques, abbés, abbesses, prieurs, prieures, gentilshommes de la chambre et de la maison des rois, écuyers, gouverneurs, baillis, châtelains, médecins, intendants, fauconniers, sénéchaux, verdiers et viguiers. Il sera enrichi d'anecdotes tirées des titres originaux ou des œuvres des meilleurs auteurs. Le premier volume doit être imprimé en février. Les familles concernées peuvent contacter l'auteur à Paris, rue du Temple, près de l'Hôtel de Soubise. L'auteur exige les titres originaux pour garantir l'authenticité des informations, refusant les mémoires ou copies. Le public est informé de l'importance de cette précaution et de l'intérêt de l'ouvrage, qui ne contient que des faits fondés sur des preuves authentiques.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1662
p. 155
« CRITIQUE d'un Livre, contre les Spectacles, intitulé J. J. Rousseau, Citoyen de [...] »
Début :
CRITIQUE d'un Livre, contre les Spectacles, intitulé J. J. Rousseau, Citoyen de [...]
Mots clefs :
Critique, Spectacles, Jean-Jacques Rousseau
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texteReconnaissance textuelle : « CRITIQUE d'un Livre, contre les Spectacles, intitulé J. J. Rousseau, Citoyen de [...] »
CRITIQUE d'un Livre , contre les Spectacles
, intitulé J. J. Rouffeau, Citoyen de
Genêve , à M. Dalembert., Amfterdam ; &
fe trouve à Paris chez Lambert , rue & à
côté de la Comédie ; & chez Duchefne
rue S. Jacques. In - 8. 1760 .
, intitulé J. J. Rouffeau, Citoyen de
Genêve , à M. Dalembert., Amfterdam ; &
fe trouve à Paris chez Lambert , rue & à
côté de la Comédie ; & chez Duchefne
rue S. Jacques. In - 8. 1760 .
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1663
p. 258-259
« Le Pere Simplicien, Augustin de la Place des Victoires, connu par son Histoire Généalogique [...] »
Début :
Le Pere Simplicien, Augustin de la Place des Victoires, connu par son Histoire Généalogique [...]
Mots clefs :
Histoire généalogique et chronologique de la maison royale de France, Supplément
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Le Pere Simplicien, Augustin de la Place des Victoires, connu par son Histoire Généalogique [...] »
Le Pere Simplicien , Auguftin de la Place des
Victoires , connu par fon Hiftoire Généalogique
& Chronologique de la Maifon Royale de France
& des Grands Officiers de la Couronne , étant
mort au mois d'Octobre, de l'année dernière ; le
Pere Alexis , Religieux de la même Maiſon , s'eſt
chargé de donner au Public le fupplément de
cette Hiftoire. 11 fe propofe d'obferver dans cet
Ouvrage l'exactitude fcrupuleufe , qui a fait tant
d'honneur à fon Prédéceffeur. En conféquence,
FEVRIER. 1760 . 259
prie ceux qui ont droit de faire inférer leur
Généalogie dans ce Livre , ou qui , y étant déja
iés , auroient quelques additions à communiquer
, de lui envoyer leurs titres & papiers , le
lutôt qu'ils pourront ; étant dans l'intention de
e faire imprimer à la fin de cette année , ou au
commencement de la fuivante .
Victoires , connu par fon Hiftoire Généalogique
& Chronologique de la Maifon Royale de France
& des Grands Officiers de la Couronne , étant
mort au mois d'Octobre, de l'année dernière ; le
Pere Alexis , Religieux de la même Maiſon , s'eſt
chargé de donner au Public le fupplément de
cette Hiftoire. 11 fe propofe d'obferver dans cet
Ouvrage l'exactitude fcrupuleufe , qui a fait tant
d'honneur à fon Prédéceffeur. En conféquence,
FEVRIER. 1760 . 259
prie ceux qui ont droit de faire inférer leur
Généalogie dans ce Livre , ou qui , y étant déja
iés , auroient quelques additions à communiquer
, de lui envoyer leurs titres & papiers , le
lutôt qu'ils pourront ; étant dans l'intention de
e faire imprimer à la fin de cette année , ou au
commencement de la fuivante .
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Résumé : « Le Pere Simplicien, Augustin de la Place des Victoires, connu par son Histoire Généalogique [...] »
Le Père Simplicien, auteur de l''Histoire Généalogique & Chronologique de la Maison Royale de France', est décédé en octobre de l'année précédente. Le Père Alexis prévoit de publier un supplément à cet ouvrage et invite les personnes concernées à lui envoyer leurs titres et papiers. L'impression est prévue pour la fin de l'année 1760 ou le début de l'année suivante.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1664
p. 259
IV.e Recueil de Piéces Françoises & Italiennes.
Début :
M. Taillart, l'aîné, excellent Maître de Flûte, demeurant rue du Plat d'Etain, [...]
Mots clefs :
Recueil, Musique, Flûte
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : IV.e Recueil de Piéces Françoises & Italiennes.
IV. Recueil de Piéces Françoifes & Italiennes .
M. Taillart , l'aîné , excellent Maître de Flûte ,
demeurant rue du Plat d'Etain , même maiſon
qu'un Marchand de Scie , a lieu d'eípérer que ce
nouveau Recueil fera recherché avec autant d'émpreffement
par les Maîtres & Amateurs de Mufique
, que ceux qu'il a donnés précédemment au
Public.
Aux Adreffes ordinaires.
M. Taillart , l'aîné , excellent Maître de Flûte ,
demeurant rue du Plat d'Etain , même maiſon
qu'un Marchand de Scie , a lieu d'eípérer que ce
nouveau Recueil fera recherché avec autant d'émpreffement
par les Maîtres & Amateurs de Mufique
, que ceux qu'il a donnés précédemment au
Public.
Aux Adreffes ordinaires.
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1665
p. 213
AVIS aux Souscripteurs du Dictionnaire universel des Sciences Ecclésiastiques.
Début :
Le Sieur Jombert, Imprimeur-Libraire du Roi, rue Dauphine, à Paris, [...]
Mots clefs :
Imprimeur libraire, Dictionnaire des Sciences Ecclésiastiques, Impression, Souscripteurs, Brochure
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVIS aux Souscripteurs du Dictionnaire universel des Sciences Ecclésiastiques.
Avis aux. Souferipteurs du Dictionnaire univerfel
des Sciences Eccléfiaftiques,
Le Sieur Jombert , Imprimeur- Libraire du Roi,
rue Dauphine, à Paris, commencera à délivrer les
deux premiers volumes , en feuilles , du Dictionnaire
des Sciences Eccléfiaftiques , dans les premiers:
jours du mois de Mai . Ceux des Soufcripteurs qui
jugeront à propos de fe procurer ces deux volu
mes brochés pourront les lui demanden , en lui
en payant la brochure : mais il ne fe chargera
point de les faire relier , l'impreffion étant ene
core trop fraiche .
des Sciences Eccléfiaftiques,
Le Sieur Jombert , Imprimeur- Libraire du Roi,
rue Dauphine, à Paris, commencera à délivrer les
deux premiers volumes , en feuilles , du Dictionnaire
des Sciences Eccléfiaftiques , dans les premiers:
jours du mois de Mai . Ceux des Soufcripteurs qui
jugeront à propos de fe procurer ces deux volu
mes brochés pourront les lui demanden , en lui
en payant la brochure : mais il ne fe chargera
point de les faire relier , l'impreffion étant ene
core trop fraiche .
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Résumé : AVIS aux Souscripteurs du Dictionnaire universel des Sciences Ecclésiastiques.
Le Sieur Jombert, Imprimeur-Libraire du Roi, annonce la publication du 'Dictionnaire des Sciences Ecclésiastiques'. Les deux premiers volumes seront disponibles en feuilles dès mai. Les souscripteurs peuvent les acheter brochés en les demandant à Jombert, mais la reliure ne sera pas assurée par lui.
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1666
p. 258-259
Avis des Administrateurs Généraux des Postes.
Début :
On avertit qu'à l'avenir, & à compter du mois de Juillet de la [...]
Mots clefs :
Villes ibériques, Envois postaux, Lettres, Parution
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Avis des Administrateurs Généraux des Postes.
Avis des Administrateurs Généraux des Poftes .
ON avertit qu'à l'avenir , & à compter dir
mois de Juillet de la préſente année , on pourra
écrire deux fois par femaine à Madrid , Cadix ,
Séville , Malaga & Lisbonne , ainfi que dans toutes
les autres Villes d'Efpagne & de Portugal,
où l'on ne pouvoit écrire qu'une fois par femaine
:
; Sçavoir le Mardi par l'ordinaire actuellement
établi.
Les Lettres de cet ordinaire continueront de
partir de Paris le Mardi de chaque femaine , &
les réponſes à ces Lettres continueront d'arriver
à Paris le Samedi .
Le Samedi , par le nouvel ordinaire.
Les Lettres de cet ordinaire partiront de Paris
le Samedi de chaque femaine , & les réponses .
aux Lettres de ce deuxième ordinaire arriveront '
à Paris le Mercredi .
Quant à la Catalogne, dont les Lettres vont &
viennent par le Courier de Provence , elles continueront
de partir deux fois par ſemaine ; fçavoir
, le Mardi & le Samedi , & d'arriver également
deux fois par ſemaine à Paris ; ſçavoir , le
Dimanche & le Jeudi.
Les Lettres pour cette Province d'Eſpagne
pour le Royaume de Valence & pour Maïorque
ne feront plus à l'avenir , & à compter du dudit
mois de Juillet prochain , fujettes à l'affranchiffement
que l'on a exigé jnfqu'à ce jour. Ainf
elles pafferont fans difficulté de Perpignan à BarJUIN.
1760:
celone . Celles d'Eſpagne venant par cette route
259
pafferont également en France fans affranchiffement
, parce que l'office des Poftes de Madrid
doit de fon côté fupprimer celui qu'on a juſqu'à
ce jour exigé en Eſpagne fur ces Lettres.
ON avertit qu'à l'avenir , & à compter dir
mois de Juillet de la préſente année , on pourra
écrire deux fois par femaine à Madrid , Cadix ,
Séville , Malaga & Lisbonne , ainfi que dans toutes
les autres Villes d'Efpagne & de Portugal,
où l'on ne pouvoit écrire qu'une fois par femaine
:
; Sçavoir le Mardi par l'ordinaire actuellement
établi.
Les Lettres de cet ordinaire continueront de
partir de Paris le Mardi de chaque femaine , &
les réponſes à ces Lettres continueront d'arriver
à Paris le Samedi .
Le Samedi , par le nouvel ordinaire.
Les Lettres de cet ordinaire partiront de Paris
le Samedi de chaque femaine , & les réponses .
aux Lettres de ce deuxième ordinaire arriveront '
à Paris le Mercredi .
Quant à la Catalogne, dont les Lettres vont &
viennent par le Courier de Provence , elles continueront
de partir deux fois par ſemaine ; fçavoir
, le Mardi & le Samedi , & d'arriver également
deux fois par ſemaine à Paris ; ſçavoir , le
Dimanche & le Jeudi.
Les Lettres pour cette Province d'Eſpagne
pour le Royaume de Valence & pour Maïorque
ne feront plus à l'avenir , & à compter du dudit
mois de Juillet prochain , fujettes à l'affranchiffement
que l'on a exigé jnfqu'à ce jour. Ainf
elles pafferont fans difficulté de Perpignan à BarJUIN.
1760:
celone . Celles d'Eſpagne venant par cette route
259
pafferont également en France fans affranchiffement
, parce que l'office des Poftes de Madrid
doit de fon côté fupprimer celui qu'on a juſqu'à
ce jour exigé en Eſpagne fur ces Lettres.
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Résumé : Avis des Administrateurs Généraux des Postes.
À partir de juillet 1760, le service postal connaît des modifications significatives. Il devient possible d'écrire deux fois par semaine à Madrid, Cadix, Séville, Malaga, Lisbonne et d'autres villes d'Espagne et du Portugal, contre une seule fois auparavant. Les lettres partiront de Paris le mardi et les réponses arriveront le samedi. Un second service postal partira le samedi, avec les réponses arrivant le mercredi. Pour la Catalogne, les lettres continueront de partir et d'arriver deux fois par semaine, respectivement le mardi et le samedi de Paris, et le dimanche et le jeudi à Paris. Concernant les lettres pour la province d'Espagne, le Royaume de Valence et Majorque, elles ne seront plus soumises à l'affranchissement. Elles pourront passer de Perpignan à Barcelone sans affranchissement, et les lettres d'Espagne suivant cette route bénéficieront également de cette exemption, car les postes de Madrid supprimeront l'affranchissement exigé jusqu'à présent.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1667
p. 209-212
LETTRE à l'Auteur anonyme d'une Lettre en date de Montauban du 12 Février 1760, insérée au Mercure d'Avril.
Début :
Monsieur, Permettez-moi de prendre la défense du Compilateurs des Piéces fugitives &c. [...]
Mots clefs :
Défense, Compilation , Pièces fugitives, Jugement, Nobles, Silence
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à l'Auteur anonyme d'une Lettre en date de Montauban du 12 Février 1760, insérée au Mercure d'Avril.
LETTRE à l'Auteur anonyme d'une Lettre
en date de Montauban du 12 Fevrier
1760 , inférée au Mercure d'Avril.
ONSIEUR ,
Permettez -moi de prendre la défenſe du Compilateur
des Piéces fugitives &c. Vous le blâmez
Monfieur , d'avoir inféré dans fon Recueil les jugemens
de M. de Bezons , dont il compare ,
dites-vous, ( ou lui faites-vous dire ) les opérations
à celles de M. de Caumartin .
>> On donne ici ( je copie ayant le livre fous les
> yeux ) les généalogies dreflées d'après les jugemens
rendus par M. de Bezons , Intendant de
cette Province ( le Languedoc. ) Les articles J
font faits avec le même foin que ceux du No-
>>biliaire de Champagne , & y font réduits d'après
>> leurs bornes effentieiles . Le Compilateur , ce
me femble , ne prétend pas dire que M. de Bezons
ait apporté,dans fes jugemens,le même ſoin & le
210 MERCURE DE FRANCE.
même fcrupule que l'intendant de Champagne
dans les fiens . J'entens que lui , Compilateur , a
donné aux extraits qu'il a faits des jugemens la
forme de ceux du Nobiliaire de Champagne. Je
ferois bien tro pé fi ce n'eſt là ſa penſée.
» Ces jugemens , qui font des piéces périodi-
" ques , affurent l'état de la Nobleffe de Langue-
> doc , & la font connoître d'une maniere qui
>> n'eft ni douteufe ni équivoque.
Il y a vraiment quelque chofe de trop dans
ces dernieres expreffions , furtout après le jufte
reproche de M. de Bafville , fur la facilité de fes
prédéceffeurs. Le Compilateur eft excufable de
n'avoir lu le Mémoire de ce grand Intendant,
rapporté par extrait dans l'état de la France , par
le Comte de Boulainvilliers ,ou, s'il l'a lu, le trait lui
a échappé. Il n'a pas mérité , à mon avis , le reproche
que vous lui faites d'avoir rerni une ſeconde
fois l'éclat de la vraie Nobleſſe , en faisant
revivre un ouvrage que le mépris le plus fondé
fembloit avoir anéanti . Le Public , qui n'a que
des idées confules fur les filiations & fur les allian
ces des vrais Nobles , furtout de ceux dont les
familles font tranfplantées , s'éclaircit au moyen
de ces jugemens ; & les gens verfés dans la partie
généalogique , peuvent , à l'aide des connoiffances
qu'ils ont , juger fi le relaxe eſt de grace
´ou de juſtice.
Tout le monde fait , dites- vous , Monfieur , que
la bonne Nobleffe de Languedoc ne fe fert jamais
du relaxe de M. de Bezons ; elle fait bien.
Moi-même je me cite , parce que je garderai
l'Anonyme bien décidément ) moi- même dans
l'occafion je me fuis fervi de mes titres de préférence
au jugement de M. de Bafville , lequel
rappelle une Ordonnance que j'ai auffi de MM.
les Commiffaires à la recherche des francs-fiefs,
JUILLET. 1760 .
218
Il y a des Gentilshommes , ajoutez-vous , qui
n'ayant pas été recherchés , ne font pas infcrits
fur ce prétendu Catalogue des Nobles ( le terme
deprétendu me paroît un peu hazardé ) il faudroit,
pour qu'il fût un terme propre , que les deux tiers
au moins des jugemens de M. de Befons , fuffent
de faveur , ce que vous auriez peine à prouver
Monfieur. Mais n'arrêtons pas fur un mot : permettez-
moi , Monfieur , d'obſerver que l'oubli des
traitans , à moins d'être , ou d'avoir été dans le
cas des exemptions portées par l'édit , n'eft pas
avantageux aux familles dont les titres n'ont été
ni vérifiés , ni difcutés , & qui ont quitté le berceau
de leurs peres.
Il en eft d'autres ( Gentilshommes ) qui , dites
vous Monfieur , n'ont produit que les preuves de
quatre générations & qui remontent par de bons
actes , jufqu'en 1100 .
Le filence du Compilateur eft légitime : il igno
roit ces actes , & en eût-il été inftruit , il fe feroit
bien donné de garde de les confondre dans fes
extraits . Mais pour les diftinguer , il les eût fans
doute placés dans des notes léparées du corps de
Pouvrage , ou marginales.
Tout le monde fait ( ce font vos termes ) que
la plupart des Gentilshommes fe faifoient décharger
fur le premier titre qui leur tomboit
fous la main. De là vient que des meilleures
Maiſons de la Province ne remontent qu'au pre
mier , deuxième ou troifiéme degré.
Oh pour le coup , Monfieur , vous prenez vo
tre opinion pour celle du Public. Il vous fera difficile
, peut-être même impoſſible , de le ramener
à la vôtre. Quoi la fureur des ennoblis fera -t - elle
de n'avoir jamais commencé leur nobleffe , &
d'en cacher le titre primordial jufqu'à l'extrême
néceffité ? tandis que des Gentilshommes de Race
212 MERCURE DE FRANCE.
auront négligé la production des titres qui la
leur affurent. Cela eft infoutenable , Monfieur . Je
fuis convaincu que la plûpart fe font bornés aux
termes de l'Edit . Mais je n'en connois point qui
n'y ayent pas voulu fatisfaire ; & certainement
la peine d'affembler des titres fuffifans étoit fi légère
, leur recherche fi peu difpendieufe , qu'il
n'y avoit lors de la recherche, qu'un fiécle à remplir
pour être confirmé dans la poffeffion d'une
Noblent de Race
Je me flatte , Monfieur , que l'Auteur du Mercure
aura a mon égard , la même complaifance
qu'il a eue pour vous . J'ofe croire , que vous
n'improuverez point oppofition de mes fentimens
aux vôtres , pénétré des louables motifs
(je euque ici vos expreffions & m'en honore ]
qui femblent vous nimer , je crois devoir détruire
la confiance que le Public pourroit prendre à
vos opinions. Elle m'ont féduit d'abord ; l'examen
en a enfuite éffacé l'impulfion . Vous me
par lennerez cet aveu & la liberté que je prends
de vous l'écrire. J'ai l'honneur d'être , &c .
en date de Montauban du 12 Fevrier
1760 , inférée au Mercure d'Avril.
ONSIEUR ,
Permettez -moi de prendre la défenſe du Compilateur
des Piéces fugitives &c. Vous le blâmez
Monfieur , d'avoir inféré dans fon Recueil les jugemens
de M. de Bezons , dont il compare ,
dites-vous, ( ou lui faites-vous dire ) les opérations
à celles de M. de Caumartin .
>> On donne ici ( je copie ayant le livre fous les
> yeux ) les généalogies dreflées d'après les jugemens
rendus par M. de Bezons , Intendant de
cette Province ( le Languedoc. ) Les articles J
font faits avec le même foin que ceux du No-
>>biliaire de Champagne , & y font réduits d'après
>> leurs bornes effentieiles . Le Compilateur , ce
me femble , ne prétend pas dire que M. de Bezons
ait apporté,dans fes jugemens,le même ſoin & le
210 MERCURE DE FRANCE.
même fcrupule que l'intendant de Champagne
dans les fiens . J'entens que lui , Compilateur , a
donné aux extraits qu'il a faits des jugemens la
forme de ceux du Nobiliaire de Champagne. Je
ferois bien tro pé fi ce n'eſt là ſa penſée.
» Ces jugemens , qui font des piéces périodi-
" ques , affurent l'état de la Nobleffe de Langue-
> doc , & la font connoître d'une maniere qui
>> n'eft ni douteufe ni équivoque.
Il y a vraiment quelque chofe de trop dans
ces dernieres expreffions , furtout après le jufte
reproche de M. de Bafville , fur la facilité de fes
prédéceffeurs. Le Compilateur eft excufable de
n'avoir lu le Mémoire de ce grand Intendant,
rapporté par extrait dans l'état de la France , par
le Comte de Boulainvilliers ,ou, s'il l'a lu, le trait lui
a échappé. Il n'a pas mérité , à mon avis , le reproche
que vous lui faites d'avoir rerni une ſeconde
fois l'éclat de la vraie Nobleſſe , en faisant
revivre un ouvrage que le mépris le plus fondé
fembloit avoir anéanti . Le Public , qui n'a que
des idées confules fur les filiations & fur les allian
ces des vrais Nobles , furtout de ceux dont les
familles font tranfplantées , s'éclaircit au moyen
de ces jugemens ; & les gens verfés dans la partie
généalogique , peuvent , à l'aide des connoiffances
qu'ils ont , juger fi le relaxe eſt de grace
´ou de juſtice.
Tout le monde fait , dites- vous , Monfieur , que
la bonne Nobleffe de Languedoc ne fe fert jamais
du relaxe de M. de Bezons ; elle fait bien.
Moi-même je me cite , parce que je garderai
l'Anonyme bien décidément ) moi- même dans
l'occafion je me fuis fervi de mes titres de préférence
au jugement de M. de Bafville , lequel
rappelle une Ordonnance que j'ai auffi de MM.
les Commiffaires à la recherche des francs-fiefs,
JUILLET. 1760 .
218
Il y a des Gentilshommes , ajoutez-vous , qui
n'ayant pas été recherchés , ne font pas infcrits
fur ce prétendu Catalogue des Nobles ( le terme
deprétendu me paroît un peu hazardé ) il faudroit,
pour qu'il fût un terme propre , que les deux tiers
au moins des jugemens de M. de Befons , fuffent
de faveur , ce que vous auriez peine à prouver
Monfieur. Mais n'arrêtons pas fur un mot : permettez-
moi , Monfieur , d'obſerver que l'oubli des
traitans , à moins d'être , ou d'avoir été dans le
cas des exemptions portées par l'édit , n'eft pas
avantageux aux familles dont les titres n'ont été
ni vérifiés , ni difcutés , & qui ont quitté le berceau
de leurs peres.
Il en eft d'autres ( Gentilshommes ) qui , dites
vous Monfieur , n'ont produit que les preuves de
quatre générations & qui remontent par de bons
actes , jufqu'en 1100 .
Le filence du Compilateur eft légitime : il igno
roit ces actes , & en eût-il été inftruit , il fe feroit
bien donné de garde de les confondre dans fes
extraits . Mais pour les diftinguer , il les eût fans
doute placés dans des notes léparées du corps de
Pouvrage , ou marginales.
Tout le monde fait ( ce font vos termes ) que
la plupart des Gentilshommes fe faifoient décharger
fur le premier titre qui leur tomboit
fous la main. De là vient que des meilleures
Maiſons de la Province ne remontent qu'au pre
mier , deuxième ou troifiéme degré.
Oh pour le coup , Monfieur , vous prenez vo
tre opinion pour celle du Public. Il vous fera difficile
, peut-être même impoſſible , de le ramener
à la vôtre. Quoi la fureur des ennoblis fera -t - elle
de n'avoir jamais commencé leur nobleffe , &
d'en cacher le titre primordial jufqu'à l'extrême
néceffité ? tandis que des Gentilshommes de Race
212 MERCURE DE FRANCE.
auront négligé la production des titres qui la
leur affurent. Cela eft infoutenable , Monfieur . Je
fuis convaincu que la plûpart fe font bornés aux
termes de l'Edit . Mais je n'en connois point qui
n'y ayent pas voulu fatisfaire ; & certainement
la peine d'affembler des titres fuffifans étoit fi légère
, leur recherche fi peu difpendieufe , qu'il
n'y avoit lors de la recherche, qu'un fiécle à remplir
pour être confirmé dans la poffeffion d'une
Noblent de Race
Je me flatte , Monfieur , que l'Auteur du Mercure
aura a mon égard , la même complaifance
qu'il a eue pour vous . J'ofe croire , que vous
n'improuverez point oppofition de mes fentimens
aux vôtres , pénétré des louables motifs
(je euque ici vos expreffions & m'en honore ]
qui femblent vous nimer , je crois devoir détruire
la confiance que le Public pourroit prendre à
vos opinions. Elle m'ont féduit d'abord ; l'examen
en a enfuite éffacé l'impulfion . Vous me
par lennerez cet aveu & la liberté que je prends
de vous l'écrire. J'ai l'honneur d'être , &c .
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Résumé : LETTRE à l'Auteur anonyme d'une Lettre en date de Montauban du 12 Février 1760, insérée au Mercure d'Avril.
La lettre, datée du 12 février 1760, répond à un auteur anonyme qui a critiqué le compilateur des 'Pièces fugitives'. L'auteur de la lettre défend ce compilateur, accusé d'avoir inclus les jugements de M. de Bezons, Intendant du Languedoc, dans son recueil. Il explique que ces jugements sont des pièces périodiques qui attestent de l'état de la noblesse du Languedoc de manière claire et non équivoque. Le compilateur n'a pas nécessairement comparé les opérations de M. de Bezons à celles de M. de Caumartin, mais a simplement donné aux extraits des jugements la forme de ceux du Nobiliaire de Champagne. L'auteur conteste également l'affirmation selon laquelle la bonne noblesse du Languedoc ne se sert jamais du relaxe de M. de Bezons. Il mentionne que certains gentilshommes n'ont pas été recherchés et ne sont donc pas inscrits dans le catalogue des nobles, mais estime que cela ne prouve pas que les jugements de M. de Bezons soient principalement de faveur. Il souligne que l'oubli des traitants peut être préjudiciable aux familles dont les titres n'ont pas été vérifiés. La lettre aborde aussi le cas des gentilshommes qui n'ont produit que les preuves de quatre générations, remontant parfois jusqu'à l'an 1100. L'auteur suggère que ces actes auraient dû être distingués dans des notes séparées ou marginales. Il critique l'opinion de l'auteur anonyme selon laquelle les gentilshommes se faisaient décharger sur le premier titre disponible, affirmant que cela est improbable et que la plupart des gentilshommes ont cherché à satisfaire les termes de l'édit. Enfin, l'auteur exprime son espoir que l'Auteur du Mercure sera complaisant à son égard et qu'il ne désapprouvera pas l'opposition de ses sentiments à ceux de l'auteur anonyme.
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1668
p. 205-206
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
Début :
Monsieur, L'avertissement amphibologique du Libraire de Madame R. ... Auteur des Mémoires [...]
Mots clefs :
Mémoire, Auteur, Lettres, Ouvrage, Livre, Libraire, Public
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE à l'Auteur du Mercure.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
ONSIEUR ,
L'avertiffement amphibologique du Libraire de
Madame R.... Auteur des Mémoires de Milady
2C6 MERCURE
DE FRANCE
>
B.... meforce à vous prier inftamment de vou-.
loir bien inftruire le Public , que l'Auteur des
Lettres de Fanny Butler , & de celles de Milady
Juliette Catesby n'a aucune prétention fur un
Quvrage, qui fans doute feroit beaucoup d'honpas
même
neur à fa plume ; mais qui ne lui eft
connu . Un de mes amis m'apporta hier une copie
de ce fingulier avertillement , & ne put me,
rendre compte de l'hiftoire de Milady B .... Mon génie peu fertile en événemens , & l'extrême
parelle de mon efprit , ne me permettront
jamais , je crois , d'entreprendre
un Livre en
quatre parties. Le Libraire de Madame R.... par
fa mal adroite façon de s'exprimer , a riſqué de lui enlever un avantage qu'elle a fur moi.Je lui en
reconnoîtrois bien d'autres , peut- être,fi j'avois le
temps de lirefon Livre. Jele penfe , & j'ai d'autang
plus de raifon de me le perfuader , qu'il n'eft,
pas ordinaire de rappeller au Public des Ouvra
ges,qui ont eu le bonheur d'obtenir fon fuffrage,
fans être bien für de l'agrément , de celui qu'on
préfente à leur fuite. J'en juge par moi -même,
Le fuccès de Milady Catesby m'a fi fort éffrayée, que je n'ai encore olé tenter un nouvel éffai. Il
elt fi rare de plaire deux fois ! R.
ONSIEUR ,
L'avertiffement amphibologique du Libraire de
Madame R.... Auteur des Mémoires de Milady
2C6 MERCURE
DE FRANCE
>
B.... meforce à vous prier inftamment de vou-.
loir bien inftruire le Public , que l'Auteur des
Lettres de Fanny Butler , & de celles de Milady
Juliette Catesby n'a aucune prétention fur un
Quvrage, qui fans doute feroit beaucoup d'honpas
même
neur à fa plume ; mais qui ne lui eft
connu . Un de mes amis m'apporta hier une copie
de ce fingulier avertillement , & ne put me,
rendre compte de l'hiftoire de Milady B .... Mon génie peu fertile en événemens , & l'extrême
parelle de mon efprit , ne me permettront
jamais , je crois , d'entreprendre
un Livre en
quatre parties. Le Libraire de Madame R.... par
fa mal adroite façon de s'exprimer , a riſqué de lui enlever un avantage qu'elle a fur moi.Je lui en
reconnoîtrois bien d'autres , peut- être,fi j'avois le
temps de lirefon Livre. Jele penfe , & j'ai d'autang
plus de raifon de me le perfuader , qu'il n'eft,
pas ordinaire de rappeller au Public des Ouvra
ges,qui ont eu le bonheur d'obtenir fon fuffrage,
fans être bien für de l'agrément , de celui qu'on
préfente à leur fuite. J'en juge par moi -même,
Le fuccès de Milady Catesby m'a fi fort éffrayée, que je n'ai encore olé tenter un nouvel éffai. Il
elt fi rare de plaire deux fois ! R.
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Résumé : LETTRE à l'Auteur du Mercure.
Cette lettre vise à clarifier l'attribution de certaines œuvres littéraires. L'auteur nie être l'auteur des 'Mémoires de Milady', des 'Lettres de Fanny Butler' et des 'Lettres de Milady Juliette Catesby'. Bien qu'elle reconnaisse la qualité potentielle de ces ouvrages, elle affirme ne pas en être l'auteure. L'auteur mentionne avoir reçu une copie d'un avertissement du libraire de Madame R., qui a suggéré qu'elle pourrait être l'auteure de ces œuvres. Elle exprime son incapacité à écrire un livre en quatre parties en raison de son manque d'imagination et de la paresse de son esprit. Le succès de 'Milady Catesby' l'a dissuadée de tenter une nouvelle œuvre, craignant de ne pas pouvoir reproduire un tel succès. Elle souligne également qu'il est rare de plaire deux fois au public avec des œuvres successives.
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1669
p. 206-208
LIVRES nouvellement arrivés chez Briasson, Libraire, rue S. Jacques, à la Science, à Paris.
Début :
Commentarii novi Academiae Petropolitanz, 4e Tome 4e. Thoinasii (J. M.) Opera [...]
Mots clefs :
Livres, Nouveautés
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texteReconnaissance textuelle : LIVRES nouvellement arrivés chez Briasson, Libraire, rue S. Jacques, à la Science, à Paris.
LIVRES nouvellement arrivés chez
Briaffon , Libraire Tue S. Jacques , à
la Science , à Paris.
Commentarii novi Academiæ Petropolitanæ , 4%
Tome 4º.
Thomafii (J. M. ) Opera omnia Theologica , 4
7 vol. Romæ 1747 à 1754-
AOUST. 1760. 207
Mifcellanea Philofophico - Mathematica Societatis
Taurinenfis , 4. Aug. Taur. 1759 .
Commercium litterarium ad rei medice & fcientiæ
naturalis incrementum , 4º. 15 vol . Norimberga
1731. ad 1745.
Gefneri ( Jo . Th . ) Ópera botanica , fol . fig. 2 vol
enluminés . Norimberga 1754. & 1759.
Cornelius Nepos cum notis variorum & Vanftaveren
, 8 ° . Lugd. Bat. 1734,
Pomponius Mela , cum notis variorum & Grono
vii , 8. Lugd. Bat. 1748.
Euleri Leon . ) Mechanica , five Scientia motus ;
4.2 vol fig. Petrop . 1736 .
Ejufd. Seientia Navalis , 4°. fig. 2 vol.
Petrop. 1749.
Théorie de la Lune , par M. Clairaut , 4° . fig.
Petersbourg 1752.
Les Epithetes Françoifes ,rangées fous leur fubftan
tif , par le Pere d'Aire , 8 °, Lyon. 1759 .
Eloges des Académiciens de Berlin , par M. Formey
, in- 12 . 2 vol. 1757 .
Mémoires Hiftoriques , Militaires & Politiques
fur l'Ile de Corfe , in- 12 . 2. vol . fig . Laufanne.
17,8 .
Mémoires Critiques fur l'Hiftoire ancienne de la
Suiffe , par Bochat , in 4 ° . 3 vol fig . Lauſanne.
1747 & 1749.
Bonamici ( Caftr. ) de rebus ad Velitras , in - 4
Lugd. Bat. 1719%
Ejufd . de Bello Italico , 4. 4 vol. Lugd.
Bat. 1750.
Vocabularium Juris , Brilonii , Heineccii & aliorum
, 8 %. 3 vol . Lauſanna. 1759 .
208 MERCURE DE FRANCE.
Traité des Combats finguliers & des Duels , par
le P. Gerdil , in - 8°.
Traité de Méchanique , de l'Equilibre , des Solides
& des Liqueurs, par le P. Lami , in- 12. Amſterd.
1735 .
Traité de Perſpective, par le même , in - 12 Amfterd.
1734.
Extrait de quelques Poefies des XII . XIII . & XIV.
Siécles , in- 8°. Lausanne. 1749.
Histoire de Bertholde , trad. de l'Italien , in-8 °.
La Haye. 1750.
Sens littéral de l'Ecriture - Sainte , trad. de l'Anglois
de Stachoufe , 80. 3 vol. La Haye . 1741 .
Obfervations Phyfiques fur le Thermométre &
le Barométre , réglé par Bianchi , in-4 ° . fig.
Manheim. 1718.
Recherches fur quelques principes de nos connoiffances
, in-12 Leyde. 1756.
Elément de Phyſique , par Jean Locke , in- 8°,
Amsterd. 1757.
Acta Eruditorum , 4° . Lipfia. Ann. 1759 .
Fabricii Jo. Alb . ) Bibliographia antiquaria , editio
tertia , cum additionibus Pauli Schaffshaufen
, in-4° . Hamburgi. 1760.
Homeri Opera omnia , Gr. & Lat. cum notis S.
Glarcke & variantibus lectionibus Joa . Aug.
Ernefti , 8 ° . 2 vol . Lipfiæ. 1759.
Commentarii de rebus in fcientiâ naturali &
medicinâ , 8 ° . tom. 8: partie premiere & feconde.
Lipfia. 1759.
Briaffon , Libraire Tue S. Jacques , à
la Science , à Paris.
Commentarii novi Academiæ Petropolitanæ , 4%
Tome 4º.
Thomafii (J. M. ) Opera omnia Theologica , 4
7 vol. Romæ 1747 à 1754-
AOUST. 1760. 207
Mifcellanea Philofophico - Mathematica Societatis
Taurinenfis , 4. Aug. Taur. 1759 .
Commercium litterarium ad rei medice & fcientiæ
naturalis incrementum , 4º. 15 vol . Norimberga
1731. ad 1745.
Gefneri ( Jo . Th . ) Ópera botanica , fol . fig. 2 vol
enluminés . Norimberga 1754. & 1759.
Cornelius Nepos cum notis variorum & Vanftaveren
, 8 ° . Lugd. Bat. 1734,
Pomponius Mela , cum notis variorum & Grono
vii , 8. Lugd. Bat. 1748.
Euleri Leon . ) Mechanica , five Scientia motus ;
4.2 vol fig. Petrop . 1736 .
Ejufd. Seientia Navalis , 4°. fig. 2 vol.
Petrop. 1749.
Théorie de la Lune , par M. Clairaut , 4° . fig.
Petersbourg 1752.
Les Epithetes Françoifes ,rangées fous leur fubftan
tif , par le Pere d'Aire , 8 °, Lyon. 1759 .
Eloges des Académiciens de Berlin , par M. Formey
, in- 12 . 2 vol. 1757 .
Mémoires Hiftoriques , Militaires & Politiques
fur l'Ile de Corfe , in- 12 . 2. vol . fig . Laufanne.
17,8 .
Mémoires Critiques fur l'Hiftoire ancienne de la
Suiffe , par Bochat , in 4 ° . 3 vol fig . Lauſanne.
1747 & 1749.
Bonamici ( Caftr. ) de rebus ad Velitras , in - 4
Lugd. Bat. 1719%
Ejufd . de Bello Italico , 4. 4 vol. Lugd.
Bat. 1750.
Vocabularium Juris , Brilonii , Heineccii & aliorum
, 8 %. 3 vol . Lauſanna. 1759 .
208 MERCURE DE FRANCE.
Traité des Combats finguliers & des Duels , par
le P. Gerdil , in - 8°.
Traité de Méchanique , de l'Equilibre , des Solides
& des Liqueurs, par le P. Lami , in- 12. Amſterd.
1735 .
Traité de Perſpective, par le même , in - 12 Amfterd.
1734.
Extrait de quelques Poefies des XII . XIII . & XIV.
Siécles , in- 8°. Lausanne. 1749.
Histoire de Bertholde , trad. de l'Italien , in-8 °.
La Haye. 1750.
Sens littéral de l'Ecriture - Sainte , trad. de l'Anglois
de Stachoufe , 80. 3 vol. La Haye . 1741 .
Obfervations Phyfiques fur le Thermométre &
le Barométre , réglé par Bianchi , in-4 ° . fig.
Manheim. 1718.
Recherches fur quelques principes de nos connoiffances
, in-12 Leyde. 1756.
Elément de Phyſique , par Jean Locke , in- 8°,
Amsterd. 1757.
Acta Eruditorum , 4° . Lipfia. Ann. 1759 .
Fabricii Jo. Alb . ) Bibliographia antiquaria , editio
tertia , cum additionibus Pauli Schaffshaufen
, in-4° . Hamburgi. 1760.
Homeri Opera omnia , Gr. & Lat. cum notis S.
Glarcke & variantibus lectionibus Joa . Aug.
Ernefti , 8 ° . 2 vol . Lipfiæ. 1759.
Commentarii de rebus in fcientiâ naturali &
medicinâ , 8 ° . tom. 8: partie premiere & feconde.
Lipfia. 1759.
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Résumé : LIVRES nouvellement arrivés chez Briasson, Libraire, rue S. Jacques, à la Science, à Paris.
Le document présente une liste de livres nouvellement arrivés chez Briaffon, Libraire rue Saint-Jacques, à Paris. Les ouvrages couvrent divers domaines tels que la théologie, la philosophie, les mathématiques, la botanique, l'histoire, la médecine et la littérature. Parmi les titres notables figurent les 'Commentarii novi Academiæ Petropolitanæ' en quatre volumes, les 'Opera omnia Theologica' de Thomasi en sept volumes, et les 'Miscellanea Philosophico-Mathematica Societatis Taurinensis'. D'autres œuvres mentionnées incluent des travaux de Gesner sur la botanique, des écrits de Cornelius Nepos et Pomponius Mela avec des notes variées, ainsi que des œuvres de Euler sur la mécanique et la navigation. Le document liste également des mémoires historiques et critiques, des traités sur divers sujets scientifiques et littéraires, et des extraits de poésie ancienne. Les lieux de publication varient, incluant Paris, Rome, Nuremberg, Lausanne et Amsterdam.
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1670
p. 209-210
Avis au Public.
Début :
On vient d'attribuer, dans l'Avant-Coureur, l'ouvrage de l'Art du Chant, [...]
Mots clefs :
Ouvrage, Art du chant, Conseil, Droits d'auteur, Privilège, Avocat au parlement, Défense, Auteur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Avis au Public.
Avis au Public.
On vient d'attribuer , dans l'Avant - Coureur ,
T'ouvrage de l'Art du Chant , à M. Berard , fur la
foi d'un Arrêt du Conſeil du 2 Mai 1757. On croit
devoir avertir,que le Confeil n'y a point prononcé
fur les droits d'Auteur , mais fur la validité du
privilége de M. Berard. On peut en juger par l'at
teftation fuivante.
Je fouffigné , Avocat au Parlement & ès Confeils
du Roi , certifie avoir été chargé , en l'année
1757 , de la défenſe de M. Blancher , contre
le fieur Berard , dans un Procès , au Confeil d'Etat
privé du Roi , jugé le 2 Mai , fur l'avis de MM .
les Commiffaires du Bureau de la Chancellerie &
Librairie . L'objet de difcuffion , étoit les Brevets
que chacune des Parties , avoit obtenus pour l'im
preffion d'un livre intitulé : l'Art du Chant. Le fieur
Berard argumentoit de la datte du fien , anterieur
à celui du fieur Blanchet , & fontenoit avoir rempli
fes conventions avec lui . Le fieur Blanchet
foutenoit le contraire de ce dernier moyen , &
demandoit fix Commiffaires de l'Académie , afin .
d'entendre les Parties , les interroger fur l'ouvrage
, & examiner les manufcrits. Ce qui ne fut
point accordé Je certifie de plus , que l'Arrêt n'a
point condamné le fieur Blanchet en cent liv. d'amendes
: ce que j'aicependant lû dans plufieurs Imprimés
du difpofitif de l'Arrêt, qui furent affichés ,
difpofition contre laquelle , j'avois confeillé ledit Sr
Blanchet de fe pourvoir , foit contre le fieur Berard
, foit contre l'Auteur defdites affiches . En foi
de quoi j'ai délivré le préfent Certificat , pour fervir
& valoir ce que de raiſon. A Paris , ce 7 Juillet
PENOL
3760.
210 MERCURE DE FRANCE
C'eft au Public éclairé & impartial , d'apprécier
les raifons , fur lefquelles M. Blancher, Auteur de
la Logique de l'efprit & du coeur , & Membre de
l'Académie Royale & Militaire de Besançon , fe
fonde pour revendiquer le traité de l'art du chant ?
elles font exposées, dans l'avertiffement qui est à
la tête des Principes Philofophiques du Chant 2 .
Edition corrigée & augmentée.
On vient d'attribuer , dans l'Avant - Coureur ,
T'ouvrage de l'Art du Chant , à M. Berard , fur la
foi d'un Arrêt du Conſeil du 2 Mai 1757. On croit
devoir avertir,que le Confeil n'y a point prononcé
fur les droits d'Auteur , mais fur la validité du
privilége de M. Berard. On peut en juger par l'at
teftation fuivante.
Je fouffigné , Avocat au Parlement & ès Confeils
du Roi , certifie avoir été chargé , en l'année
1757 , de la défenſe de M. Blancher , contre
le fieur Berard , dans un Procès , au Confeil d'Etat
privé du Roi , jugé le 2 Mai , fur l'avis de MM .
les Commiffaires du Bureau de la Chancellerie &
Librairie . L'objet de difcuffion , étoit les Brevets
que chacune des Parties , avoit obtenus pour l'im
preffion d'un livre intitulé : l'Art du Chant. Le fieur
Berard argumentoit de la datte du fien , anterieur
à celui du fieur Blanchet , & fontenoit avoir rempli
fes conventions avec lui . Le fieur Blanchet
foutenoit le contraire de ce dernier moyen , &
demandoit fix Commiffaires de l'Académie , afin .
d'entendre les Parties , les interroger fur l'ouvrage
, & examiner les manufcrits. Ce qui ne fut
point accordé Je certifie de plus , que l'Arrêt n'a
point condamné le fieur Blanchet en cent liv. d'amendes
: ce que j'aicependant lû dans plufieurs Imprimés
du difpofitif de l'Arrêt, qui furent affichés ,
difpofition contre laquelle , j'avois confeillé ledit Sr
Blanchet de fe pourvoir , foit contre le fieur Berard
, foit contre l'Auteur defdites affiches . En foi
de quoi j'ai délivré le préfent Certificat , pour fervir
& valoir ce que de raiſon. A Paris , ce 7 Juillet
PENOL
3760.
210 MERCURE DE FRANCE
C'eft au Public éclairé & impartial , d'apprécier
les raifons , fur lefquelles M. Blancher, Auteur de
la Logique de l'efprit & du coeur , & Membre de
l'Académie Royale & Militaire de Besançon , fe
fonde pour revendiquer le traité de l'art du chant ?
elles font exposées, dans l'avertiffement qui est à
la tête des Principes Philofophiques du Chant 2 .
Edition corrigée & augmentée.
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Résumé : Avis au Public.
L'Avant-Coureur a attribué l'ouvrage 'L'Art du Chant' à M. Berard suite à un arrêt du Conseil du 2 mai 1757, qui concernait la validité du privilège de M. Berard et non les droits d'auteur. Un avocat a défendu M. Blanchet contre M. Berard dans un procès au Conseil d'État privé du Roi, portant sur les brevets d'impression du livre. Les deux auteurs revendiquaient la priorité de leur brevet. Blanchet a demandé l'examen des manuscrits par les commissaires de l'Académie, ce qui a été refusé. L'avocat a également clarifié que l'arrêt n'a pas condamné Blanchet à une amende de cent livres, contrairement à certaines publications. Le public est invité à consulter les raisons pour lesquelles M. Blanchet, auteur de 'La Logique de l'esprit et du cœur' et membre de l'Académie Royale et Militaire de Besançon, revendique la paternité du traité 'L'Art du Chant'. Ces raisons sont détaillées dans l'avertissement des 'Principes Philosophiques du Chant', deuxième édition corrigée et augmentée.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1671
p. 58-106
OBSERVATIONS Sur la Langue Françoise.
Début :
L'UN des plus sages Métaphysiciens : M. l'ABBÉ DE CONDILLAC, a démontré [...]
Mots clefs :
Langue française, Langue, Mots, Idées, Oreille, Esprit, Syllabes, Caractère, Génie, Littérature, Nature, Ouvrage, Pensées, Progrès, Prononciation, Prosodie, Langage, Homme, Variété, Poésie, Racine, Boileau, Rousseau, Voltaire, Expressions, Inversion, Voyelle, Langue italienne, Corneille, Délicatesse, Justesse, Agrément, Noblesse, Langues modernes, Nations, Lettres, Vers, Grecs, Romains, Abbé Condillac
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texteReconnaissance textuelle : OBSERVATIONS Sur la Langue Françoise.
OBSERVATIONS
Sur la Langue Françoife.
L'un des plus fages
Métaphyficiens ;
M. l'ABBÉ DE CONDILLAC, a démontré dans
fon Livre , de l'origine des connoiffances
humaines, que les progrès du génie étoient
en proportion avec ceux du langage. Il
a même avancé cette propofition :
39
» La Langue Françoife a été , pendant
longtemps , fi peu favorable aux progrès
de l'efprit , que fi l'on pouvoit le
» repréten er Corneille , fucceffivement ,
» dans les différens âges de la Monarchie ,
22
SEPTEMBRE. 1760. 59
on lui trouveroit moins de génie , à proportion
qu'on s'éloigneroit davantage
» de celui où il a vécu , & on arriveroit
» enfin à un Corneille , qui ne pourroit
» donner aucune preuve de talent.
Soutenu par l'autorité de ce célébre
Philofophe , j'ofe croire que la recherche
des chofes qui peuvent contribuer à la
perfection de notre Langue , n'eft pas une
puérile étude de mots ; & je trace ces
réflexions avec confiance..
Le langage fert à exprimer nos idées ,
àles fixer dans notre efprit , à les communiquer
; il eft plus parfait , à mesure qu'il
exprime un plus grand nombre d'idées ;
il faut encore qu'il les exprime d'une maniere
qui plaife à l'oreille & à l'efprit.
Clarté , jufteffe , abondance , font les
qualités éffentielles d'une Langue.
Harmonie , briéveté , force , vivacité ,
naïveté , nobleſſe , graces , délicateffe ,
font fes qualités acceſſoires.
Par les premieres , elle eft utile ; par
les fecondes , elle eft agréable. Mais cet
agrément même a fon utilité ; la vérité
toute nuë , n'auroit eu accès que dans
l'entendement , & n'eût trouvé que des
coeurs infenfibles : cette même vérité embellie
, plaît , intéreſſe , remuë , féduit ,
enchante , tranfporte. Elle doit aux or-
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE :
nemens du langage , tous fes triomphes.
Comme je ne veux rien dire d'inutile ,
fi je puis , je ne m'étendrai pas fur ce qui
conftitue la clarté & la jufteffe. Ces deux
qualités font fi
particulièrement propres
à la Langue Françoife , & fi univerfellement
avonces , que les preuves feroient
fuperfues ; la Langue Françoife a été
adoptée , par toutes les Nations , pour le
commerce politique de PEurope : c'eft le
plus beau titre qu'une Langue puiffe avoir
à cet égard.
Quant à l'abondance ; quoiqu'elle en
ait beaucoup , on ne peut nier qu'elle ne
céde aux belles Langues anciennes , &
même à certaines Langues modernes en
quelques parties.
Toutes les Langues font incomplettes :
toutes ont beaucoup à acquérir ; peut- être
ne cefferont- elles jamais de s'enrichir . Je
veux croire que les êtres font tous nommés
; mais leurs modifications , leurs acceptions
réciproques , font fi variées & G
infinies , qu'à chaque inftant , on éprouve
que l'on manque d'expreffions pour rendre
ce que l'on fent très bien. J'en dis de
même de nos fenfations , & de nos idées :
fi les expreffions que cherche un homme
qui penfe , ne font pas toujours équivoques
, elles font fouvent indécifes & foiSEPTFMBRE.
1760. 6i
bles ; des penfées ne font qu'indiquées ;
elles ne produifent pas la lumiere que
l'Auteur en attendoit ; elles font , pour
ainfi dire , perdues : un autre écrivain fuccéde
, cherche à développer ces mêmes
penfées ; fouvent il n'a pas un meilleur
fuccès ; les livres fe multiplient fans fruit,
& fatiguent les Lecteurs par leur nombre
, fans que ces mêmes penfées par
viennent jamais à fe peindre avec la clarté
& la force qu'elles devroient avoir. C'eſt
peut- être à la difette du langage , que
nous devons cette énorme multiplicité
d'écrits fur les mêmes fujets : lorfqu'une
idée et une fois rendue dans toute fon
énergie , elle eft comme gravée d'un burin
inéffaçable & inimitable tout - à - la
fois ; elle ne pourroit que perdre à être
répétée : elle ne l'est donc plus .
Le moyen de nous enrichir , feroit de
faire un Dictionnaire relatif des expreffions
que poffèdent les autres Langues , &
qui nous manquent: nous y verrions , d'un
coup d'oeil , tous les mots que nous pourrions
faire ou adopter . Lorsque l'expreffion
nous manqueroit abfolument , il me
femble qu'il n'y auroit pas à balancer à
la tranfporter dans notre Langue , en lui
donnant une terminaiſon françoiſe. Les
mots latins y feroient plus propres que
62 MERCURE DE FRANCE.
les autres , par la connoiffance habituel
le que nous avons de cette Langue ; le
fens en feroit fixé tout de fuite , & pafferoit
bien vite des Savans aux ignorans.
La Langue Italienne, par fa grande analógie
avec la nôtre , pourroit nous fournir
auffi beaucoup de richeffes.
Mais lorsque nous aurions déjà une
racine des mots que nous voudrions
adopter , la chofe feroit encore plus aifée.
Par exemple , nous difons bon : pour
quoi n'ofons- nous dire abbonnis? J'en dis
de même d'habituer , habituant , accla
mation , acclamer , tumulte , tumultuer
fombre defombrer , fange defanger , alternative
, d'alterner , fragile de fragilifer
&c.
Les diminutifs & les augmentatifs Ita
liens empruntés d'eux avec goût & fobriété
, pourroient encore nous enrichir
beaucoup. Il a été un temps qu nos Poëtes
en faifoient grand ufage ; ils en abuférent.
Ces mots furent profcrits : il fau
droit fonger à réparer cette perte. Mais
je crois qu'il conviendroit de préférer la
terminaifon des mots poverino , amorino
à celle des pargoletto qui emporte dans
notre langue une idée acceffoire de baf
feffe & de mépris ; femmelette , maigreletfont
toujours pris en mauvaiſe part,
SEPTEMBRE. 1760 by
Pauverin , amorin ne paroiffent pas de
même incompatibles avec la nobleffe &
la grace ; & fi on employe cette terminaifon
, je ne doute pas que notre oreille
ne s'accoutumât aux diminutifs nobles ,
comme aux autres.
Il conviendroit encore de chercher ,
dans nos anciens Auteurs , les mots qui
fe font infenfiblement abolis ; on en
trouveroit beaucoup d'utiles & d'expreffifs
, qui fe font perdus , fans qu'on puiffe
dire pourquoi , & fimplement par défaut
d'ufage: Marot, Amyot , & furtout Mon
tagne en fourniroient un grand nombre.
Ce feroit rendre fervice à la Langue, que
de former un Dictionnaire de ceux qui
paroîtroient propres à être remis en ufage .
Les Dictionnaires que je propofe , s'ils
étoient bien faits , fe répandroient dans
le Public ; la curiofité les parcourroit d'abord
; chacun conferveroit le fouvenir
de quelques termes qui lui auroient plû ,
ou dont il auroit été fimplement frappé ;
on le hazarderoit dans la converſation ;
l'oreille s'y habitueroit par degrés ; leur
utilité fe feroit fentir , le befoin naîtroit,
on oferoit en faire ufage dans les livres ,
on les écriroit en italique , comme tant
d'autres que nous avons vû adopter ;
enfin , après plufieurs épreuves , ils par64
MERCURE DE FRANCE.
·
viendroient à fe naturalifer entierement,
Par ce moyen , le defir & le goûr d'enrichir
notre Langue, prendroit infenfiblement
faveur. Au lieu d'être effarouchés ,
comme nous le fommes ridiculement par
toute espéce d'innovation dans le langage ,
& de chérir notre difette , au point qu'il
femble que nous ayons fait vou de pauvreté
; nous ferions une étude des mots
nouveaux ; on les effayeroit , on les examineroit
avec complaifance ; tout homme
qui penfe ambitionneroit la gloire de
créer quelques termes heureux. Enfin
nous ferions dans l'éloquence & dans la
Poefie , ce que la Métaphyfique , la Médecine
& toutes les parties de la Phyfique,
font depuis longtemps avec fuccès . Eh !
pourquoi les Auteurs n'auroient- ils pas la
même liberté , la même autorité que nous
accordons aux gens du monde , aux femmes
mêmes , par qui la langue a été enrichie
d'une foule de mots nouveaux
paffés infenfiblement de la converfation ,
dans nos Romans & nos Comédies ? C'eft
à celui qui crée des idées , qu'il appartient
de créer des mots . Pourquoi nos Orateurs
& nos Poctes , eux à qui les priviléges
de leur art devroient donner plus fpécia
lement ce droit , rampent- ils fervilement
fous la tyrannie de l'ufage , tandis que
SEPTEMBRE. 1760. 65
la Philofophie s'en eft heureufement délivrée
qu'ils ofent franchir cette foible
barriere pour peu qu'ils le faffent avec
choix & avec goût , ils doivent être affurés
du fuccès .
J'avoue que chaque Langue a fon caractére
particulier , analogue aux idées
& aux habitudes dominantes de la Nation
qui la parle il ne faut pas le bleffer
fans néceffité. Mais ne fommes - nous
pas dans le cas de cette néceffité abfo-
Il eft certain que notre Langue n'a
pas acquis , à beaucoup près , toutes les
richeffes dont elle eft fufceptible ; il eft
certain qu'elle eft inférieure à quelques
égards à plufieurs Langues connues , dont
nous ne pouvons traduire toutes les
beautés pourquoi ne ferions - nous pas
ce qu'ont fait les Grecs & les Romains ,
& plufieurs Nations modernes , pour
rendre notre Langue auffi abondante
que la leur ?
Je ne diffimulerai pas que nous avons
plus d'obftacles à craindre'; plus fages &
plus heureux que nous , ces peuples n'ont
fongé , pendant longtemps , qu'à enrichir
leur Langue : ce n'est qu'après y être parvenus
, qu'ils fe font appliqués à l'épurer ,
& à fixer fon caractére ; malheureufement
nous nous fommes hâtés de perfec66
MERCURE DE FRANCE.
tionner la pureté & l'élégance de notre
langage : Malherbe , Boileau , Racine ,
font venus trop-tôt ; il nous falloit peutêtre
dix Ronfard avant eux : nous n'en
avons eu qu'un fes hardieffes ont péri
avec lui: Il nous en coûte pour reculer ,
pour reprendre , dans fes fondemens , un
édifice orné & agréable , auquel il manque
des parties néceflaires ; ofons fortir
du cercle étroit d'un goût timide ; peutêtre
l'incompatibilité des innovations ,
avec le caractére de notre Langue , n'eftelle
qu'apparente. Propofons- nous , pour
objet capital , de fentir fortement , & de
croire que tout ce qui eft bon à penfer ,
eft bon à dire. Les Anglois ont , comme
nous , d'excellens ouvrages en tout genre;
cependant , il s'en faut bien qu'ils regardent
leur Langue comme fixée ; tout ce
qui peut contribuer à l'enrichir, eft adopté
hardiment ; ayons plus de goût , & moins
de licence qu'eux : mais ne craignons pas
d'imiter leur liberté , en ce qu'elle a d'eſtimable
& d'utile..
Je paffe aux qualités qui rendent une
Langue agréable ; & je commence par
Pharmonie.
Elle confifte dans la douceur , l'éclat
& la variété des fons.
La Langue la plus douce & la plus
SEPTEMBRE. 1760. 67
fonore , feroit celle qui auroit toutes fesfyllabes
terminées par des voyelles . Les
fyllabes , accompagnées de confonnes ,
ont quelque chofe de moins éclatant , &
de plus dur à prononcer ; la Langue Italienne
n'emploie prèfque que des voyelles
fimples ; la Langue Angloife , au contraire
, a prèfque toutes les définances de
fes mots chargées d'une ou de deux confonnes.
Entre ces deux extrémités font
placés le Grec , le Latin & le François.
Mais la douceur & l'éclat ne font qu'un
foible avantage , en comparaifon de la
variété des fons ; je n'en veux pour preu--
ve que l'accord unanime des Savans , qui
donnent à la Langue Grecque la fupério
rité de l'harmonie fur toutes les autres ;
quoique cette Langue ait un très - grand
nombre de fyllabes , modifiées par des
confonnes , les voyelles ne forment que
cinq fons , qui , répétés fans ceffe , fatiquent
l'oreille : la Langue devient néceffairement
Monotone. J'ajoute que la Na
ture nous ayant donné la faculté d'articuler
un plus grand nombre de fons ,
c'eft méconnoître fes dons que de n'en pas
ufer. Je dirai encore que le langage étant
destiné à exprimer des idées fortes , comme
des idées douces ; des fons toujours
également doux , ne peuvent fuffire à
68 MERCURE DE FRANC
fon énergie : l'efprit fouhaite , en quelque
forte , d'être averti par l'oreille de
la Nature de l'idée qu'on lui pré fente ; c'el.
certainement une beauté de plus dans
une Langue , d'avoir des analogues à toutes
fortes d'idées . Le défaut de la Langue
Italienne ; à cet égard , frappe vivement,
furtout lorfque l'on commence à l'étudier :
les penfées fortes font à peir apperçues ,
fous les expreffions molles efférinées
qui les déguifent ; & lorfqu'on eft parve
venu à les faifir , leur impreffion en eft
toujours néceffairement affoiblic.
Peut être même cette qualité des fons ,
rudes ou doux , influe-t elle fecrettement
fur le génie même des Ecrivains ; peutêtre
en obfervant le caractére des Langues
, trouveroit- on que felon leurs divers
degrés de douceur ou de dureté , elles
ont produit plus ou moins d'idées douces,
riantes , fublimes ou auftéres .
La Langue Françoife , moins douce &
moins fonore que quelques autres , ne
le céde à aucune pour la variété des fons ;
peut être l'emporte t elle à cet égard fur
le Latin la quantité de fes confonnes effraye
d'abord les yeux , mais l'ufage les
adoucit en bien des cas , & même les
fait difparoître entierement dans la prononciation
, ainfi que dans ces terminai
SEPTEMBRE. 1760 .
65
fons efprits , dangers , bienfaits , flots ,
flambeaux , laurier , furieux . &c. Il en
eft de même dans les infinitifs des verbes
en er , & dans la terminaiſon de la plûpart
des tems des verbes , vous aimez , il
aimoit , tu aimerois , tu aimas , &c.
Or. voit par là de quelle prodigieufe
variété de voyelles fonores notre Langue
eft enri par l'oreille , quoique l'oeil
ne les'apperçut pas , & qu'elles lui paruf
fent étouffées par les confonnes .
- On nous reproche nos E muets. Je réponds
1 °. qu'ils ont un vrai fon , peu
éclatant à la vérité , mais très - doux . 2°.
Tous les fons qu'ils forment fe trouvent
dans la Langue Latine : quelle différence
, en effet , peut trouver l'oreille ,
entre ces terminaifons des deux Langues
? fimilis milice , lux luxe , coelum
l'homme , lex circonflexe , Spes épaiffe
pax fyntaxe , domus aumuffe , conftans
conftance , illud prélude , amabas baffe ,
amaverint labyrinthe , legerunt hontes
viderat Hypocrate , fcripferit hypocrite ,
clamant mante , dixerim rime , iftic caractariftique
, hac hypotéque , hac attaque ,
hoc équivoque , huc caduque , & c. 3 °. cesi
fyllabes muettes , dans nos bons Auteurs'
en vers & en profe , difparoiffent fouvent
par l'élifion. Cette élifion eft douce & fair
50 MERCURE DE FRANCE.
harmonie. 4°. Lorsque certe fyllabe muet
te fe trouve enfermée dans un mot , la
prononciation l'anéantit ; defir , commandement
,fe prononcent abfolument comme
fi on écrivoit dfir , commandment.
5 °. Il eft pourtant vrai que dans les vers ,
quoique cette fyllabe difparoiffe par la
rapidité de la prononciation , elle ne laiffe
pas d'être comptée : mais c'est ce qui
rend notre Poëfie plus douce que la Latine.
En effet, lorfque , dans un yers Latin
, les fyllabes terminées par des confonnes
, font trop multipliées , il devient
d'une dureté infupportable , & perd toute
fon harmonie , comme celui- ci :
Rex , lex , dux , fons , lux , mõns ;
Spes , dol , pax , petra , Chriftus . 6° . La
fyllabe féminine à la fin de nos vers eft
comme anéantie & n'eft pas comptée.
7°. Il ne tiendroit qu'à nous d'en faire
autant dans le cours du vers ; mais je
crois que nous avons mieux fait de conferver
le fon de la fyllabe muette : l'harmonie
eft moins fonore , mais plus douce.
8°. Dans la profe , une prononciation
forte & foutenue , fait difparoître entierement
les fyllabes muettes ; en forte
que l'oreille ne fent aucune différence
entre la terminaiſon des mots François ,
SEPTEMBRE. 1760. 70
•
cités plus haut , & celle des mots Latins
que j'ai mis en comparaison.
Je crois pouvoir conclure de ces obfervations
, que les E muets , tant reprochés
à notre Langue , font abfolument
infenfibles dans la profe , puifqu'ils font
parfaitement confonans avec les fyllabes
Latines , terminées par des confonnes ;
& que , fi la fyllabe qu'ils forment , eft
comptée dans les vers , elle ne fert qu'à
les rendre plus doux .
Tous les reproches qu'on nous fait à
, cet égard , ne font fondés que lorsque
nous employons plufieurs fyllabes féminines
de fuite ; ainfi que dans ce vers de
Racine.
de la Patrie , il foit , s'il veut , le père;
9
Ah !
que
Défaut
qu'il
eft
facile
d'éviter
&
qu'en
effet
on
trouvera
rarement
dans
nos
bons
Auteurs
.
Les fons varient encore dans leur durée
, & cette forte de variété eft une
nouvelle fource d'harmonie ; toutes les
Langues ont des fyllabes longues , bréves
& incertaines : le Latin a fa profodie
fixée , les Langues modernes n'en ont
point de pareilles ; mais leurs fyllabes
n'en ont pas moins une meſure certaine
& décidée , finon par des régles , du
1
72 MERCURE DE FRANCE
moins par l'ufage . Ceux qui ont ofé dire
que nos vers n'étoient compofés que de
fpondées , ont avancé une propofition ridiculement
fauffe. Notre Langue a des
fyllabes longues & bréves , parfaitement
décidées telles. Il eft vrai qu'elle a des
bréves plus ou moins bréves , & des longues
plus ou moins longues ; mais bien
loin que ce foit un défaut , elles ne fervent
qu'à varier l'harmonie.
Si nous avons les mêmes voyelles ,
tantôt longues , tantôt bréves , c'eſt une
chofe qui nous eft commune avec les
Latins. Pourquoi dans tabulata , le même
A eft-il , tour-à-tour , bref& long ? Pourquoi
la valeur de l'E varie-t- elle dans
Soceros & proceres ? Celle de l'I dans limina
? Celle de l'O dans erroris focus ?
Celle de l'U enfin dans humum & lucem?
Ces queſtions ne finiroient pas. La profodie
Latine eft donc très- fouvent arbitraire
comme la nôtre ; elle n'a pas de regles
qui ne fouffrent beaucoup d'exceptions
; elle ne prend pas toujours fa fource
dans des qualités inhérentes aux voyelles
, ni même dans la place qu'elles occupent.
Qui nous empêche donc de faire des
loix pareilles à celles des Larins ? nous
ne les avons pas faites ; mais la valeur
de
SEPTEMBRE . 1760. 73
de nos fyllabes n'en eft pas moins décidée.
Si quelqu'un pouvoit en douter , qu'il
éffaye , en déclamant , d'allonger les fyllabes
que l'ufage a fait bréves , & d'accourcir
les longues ; il fera frappé luimême
de la barbarie de ce jargon . J'ai
entendu un Acteur , fujet à ce défaut , il
étoit infupportable à toute oreille . J'ai
vu une jeune perfonne , jouer la comédie
fans maîtres & fans principes que fon
oreille : elle fcandoit naturellement tous
les vers avec affez de jufteffe ; il n'y a perfonne
qui , en l'écoutant , n'eût pû marquer
les bréves & les longues ; fa maniere,
quoiqu'éloignée de notre ufage de rendre
Ja prononciation foutenue & égale, avoit
je ne fçai quoi qui plaifoit : la Profodie
devenue plus fenfible , remplaçoit , en
quelque forte , le défaut de fentiment &
de nobleffe arbitraire , que nous avons
imaginé.
Nous avons donc une profodie trèsfixe
, très- décidée , quoique fans régles
convenues.
De cette profodie, fentie ou méconnue
par une oreille délicate ou groffiere, naît
I'harmonie de nos bons vers , & la dureté
ou le défagrément de ceux qui font mal
faits : il fuffit d'ouvrir Chapelain & Ra-
D
4 MER CURE DE FRANCE
cine , pour en trouver mille exemples
elle eft de même la fource du nombre
oratoire.
Nos vers , il eft vrai , ne varient point
par le nombre des fyllabes ; ils varient
feulement en longueur , par les différens
mélanges des longues & des brèves ,
quoiqu'à la vérité moins que les Latins.
Mais fi l'oreille n'avoit pas guidé leurs Auteurs;
deux vers de fuite , l'un compofé de
fpondées , l'autre de dactiles , auroient
déplûpar leur trop grande oppofition . Qui
pourroit reconnoître la même meſure dans
ces deux vers ?
Immortali funt naturâ prædita certe.
Quadrupedante putrem fonitu quatit ungula came
pum .
Nous avons une variété , que les Latins
n'avoient pas. Quelquefois je trouve dans
nos vers jufqu'à cinq fyllabes bréves da
fuite.
Des Guifes , cependant , le rapide bonheur.
Le dactyle & le fpondée, toujours pla
cés dans le même ordre à la fin des vers
Latins , leur donne une forte de monoto
nie qui n'eft pas dans les nôtres car il
faut remarquer que l'oreille fe fixe , & fe
repofe naturellement, fur la fin de chaque
SEPTEMBRE . 1760 71
ers , outre que le fens des mots y fixe
l'attention de l'efprit.
Notrevers Alexandrin me paroît répondre
au pentamétre des Latins ; je trouve
chacun de fes hémiftiches compofé de
deux pieds , & un demi- pied long ; mais
il a plus de variété , parce que fes deux
hémiſtiches employent les longues & les
bréves indifféremment , & furtout parce.
que le dernier n'eft point affujetti au da
tyle , placé régulièrement à la fin , ca
qui rend la cadence du pentamétre trop
monotone.
Notre grand vers réunit à choix tous
les pieds des différens vers Latins ; il a
donc une très- grande variété : ce que je
dis du grand vers peut s'appliquer à tous
les autres ; du choix & du mélange de
ces pieds , réfulte un harmonie trèsréelle...
Avons- nous bien fait de ne pas rendre
la profodie auffi fenfible dans la prononciation
que nous le pouvions ? C'est une
queſtion importante. La Langue eſt dans
notre maniere moins fonore , elle perd
une partie de l'harmonie brillante qu'elle
auroit pu avoir ; elle y gagne du côté de
la douceur ; elle affecte plus la raiſon &
le fentiment : les Italiens ont une profo
die plus marquée , leur déclamatio : fait
Dij
MERCURE DE FRANCE
par conféquent plus d'effet fur l'oreille
elle en fait moins fur l'efprit & fur le
coeur ; elle agit plus fur les organes , que
fur l'âme même : auffi la déclamation eft
peu de chofe chez eux , du moins quant
aux paffions ; ils ne déclament point la
tragédie ; leurs Comédiens ne fongent
guères à toucher , ils ne veulent que faire
rire : nous avons au contraire remué tou
tes les paffions ; l'âme feule eft le vrai
guide de notre déclamation . Je crois que
nous avons choifi le genre qui convient
à des êtres penfans & fentans : j'ajoute
que fi la prononciation Florentine parle .
plus à l'oreille qu'au coeur , celle des Romains
a plus de notre maniere , & elle
eft généralement préférée .
Après avoir défendu la profodie &
l'harmonie de notre Langue , contre des
reproches injuftes ; je conviendrai pourtant
qu'il feroit utile de fixer irrévocablement
notre profodie , par des regles
écrites ; ce feroit un fûr moyen de la
garantir de l'altération & de la corruption,
qu'elle pourroit éprouver infenfiblement
de la part des gens du grand Monde
, dont les caprices inconftans devienment
des loix , & affujettiffent enfin auffi
riaeuiement que tyranniquement les Sa →
yans même & les Gens de Lettres , feule
SEPTEMBRE. 1766.
vrais Juges en cette mariere. M. l'Abbé
d'Olivet a déjà tenté, avec fuccès , un effai
de profodie ; mais pour rendre cette autorité
plus grande & plus reconnuë , il
femble que l'Académie Françoiſe devroit
fe charger de cette entrepriſe.
J'ajouterai à ce que je viens de dire
fur notre Poëfie , que nous devrions tenter
de faire ufage des vers non rimés ,
l'exemple des Anglois & des Italiens .
Pourquoi fommes -nous les feuls qui négligions
de les employer ? Ils feroient
très -bien placés dans nos Piéces de Théâtre
, où il convient que la Pocfie ne foit
prèfque pas fentie . Milton a écrit fon
Poëme en vers non rimés. La monotonie
de nos vers feroit diminuée ; notre Langue
s'enrichiroit d'excellentes Poëfies ,
de la part de beaucoup de bons efprits
rebutés de ce genre d'écrire , par la
fervitude que la rime impofe ; nous
n'aurions plus tant de vers foibles , qui
font fi fouvent à la fuite des meilleurs
vers , ni ces rimes trop prévues & trop
répétées, dans les cas où un mor a peu de
confonans. Gracès ne va jamais fans traces
; defirs , plaifirs , charmes , allarmes
fe fuivent toujours. Ces défauts contribuent
plus que toute autre chofe à dégoûter
les gens fimplement fenfés, de tra-
D iij
8 MERCURE DE FRANCE.
vailler en vers , quelquefois même de les
lire. D'ailleurs chaque genre a fon prix ,
& peut trouver fa place , & nul n'eft à
dédaigner.
L'entrelaffement des rimes mafculines
& féminines , ne me paroît pas plus néceffaire
à conferver ; il conviendroit d'éffayer
ce nouveau genre : on auroit l'avantage
d'éviter le rempliffage de quatre
vers , qui gâtent tant de Poefies , & qui
rendent les changemens & les corrections
fi difficiles .
La briéveté fert à rendre la Langue
plus préciſe , plus vive , plus énergique :
elle dépend des mots & des tours de
phraſes ; la Langue Françoiſe a en général
fes mots plus courts que la Latine &
l'Italienne ; fes fyllabes muettes n'étant
pas fenfibles
, y contribuent encore :
préfence eft plus court que prafentia ; il
en eft de même de foupire , fufpirat , legere
,
&c. On peut obferver encore
que nous avons prèfque toujours une fyllabe
de moins dans les yerbes cantare ,
chanter , adorare , adorer . Cet avantage
du François , eft encore plus fenfible à l'égard
de l'Italien : io amava ,j'aimois , io
fio amato , j'ai aimé , ioaurei amato, j'aurois
aimé.
lire ,
A l'égard des tours , nous avons prof
SEPTEMBRE . 1760.
ر و ن
trit les périodes de Balfac , nous avons
coupé nos phrafes , nous nous fommes
contenté de lier les idées , en fupprimant
les liaifons artificielles & traînantes des
expreffions ; par ce moyen , nous fommest
parvenus à nous paffer des tours rapides
des autres Langues : cependant , fi nous
pouvions en acquérir quelques - uns , ce
feroit une richelle dé plus.
се
Mais ce qui me paroît défigurer la
Langue , & furtout la Pocfie Françoife ,
c'eft la répétition inutile & vicieufe des
articles . Pourquoi n'ofons - nous dire vertu,
fcience , grandeur , France , homme , femme?
Toutes les autres Langues s'expriment
ainsi , du moins dans les vers ; on
peut hardiment fupprimer l'Article du
Nominatif , prèfque toujours celui de
P'Accufatif ; ceux du Datif & du Génitif
fubfifteroient. Mais ce feroit toujours autant
de fyllabes fuperflues , qui reviennent
fans ceffe , fans ajouter rien au fens
ni à la clarté , dont les répétitions feroient
retranchées. Il feroit utile de
pouvoir faire le même retranchement
dans les pronoms perfonnels , toutes les
fois que le temps & la perfonne peuvent
fe deviner par la prononciation du verbe
; ils fe devineroient prèfque toujours ,
fi nous prononcions notre Langue comme
Div
80 MERCURE DE FRANCE
elle eft écrite ; mais notre prononciation
actuelle eft fi affoiblie , les confonnes qui
terminent les verbes fi peu fenties , fi
peu diftinctes , que cette fuppreffion des
pronoms perfonnels peut être regardée
comme impoffible. On pourroit donc fe
borner au retranchement des Articles le ,
la, les , des . Ils rendroient notreLangue propre
au ftyle lapidaire, qualité qui fans cela
lui manquera toujours.Je fuis intimement
convaincu , que fi l'on faifoit une férieufe
attention ,fur l'inutilité abfoluë de ces fyllabes
vicieuſes , un dégoût juſte & invin
cible s'éléveroit contr'elles , & les profcriroit
fans retour . Peut- être ne fera- t-il
pas inutile , de donner ici un exemple du
changement avantageux , & du caractère
énergique, que cette fuppreffion des Arti
cles pourroit nous procurer. Le voici :
» Gloire , qui vient de conquêtes , ne
fauroit avoir approbation du Sage ; vertu
»doit être fondement de toute gloire.
»Homme fe dégrade lui-même en penfant
"autrement ; voix univerfelle doit s'élever
»contre tout ufurpateur; peut- être, à force
»decouvrir de honte ces ennemis du
genre
"humain , parviendra- t- on un jour à tour-
»ner les efprits des Rois , vers une gloire
"plus digne de ce nom : que Philofophie
»parle , que cri public fe joigne à elle
SEPTEMBRE . 1760. 81
que tous écrivains ne déshonorent plus
>>leurs talens , en célébrant exploits barbares
; tôt ou tard frénéfie d'ambition s'é-
»teindra du moins par honte , fi ce n'eft
»par remords. Rois & Princes font raffafiés
de refpects , richeffes , grandeurs ;
"Admiration eft le feul bien qui leur refte
»à défirer : qu'on ne la leur laiffe efpérer
"qu'unie avec amour : Il faudra bien qu'ils
»fe foumettent à opinion publique , feule
chofe , fur laquelle autorité fuprême ne
"peut rien.
Je fens combien ce foible morceau eft
peu propre à féduire en faveur de mon
fentiment ; il peut fervir du moins à prouver
que l'idée que je propoſe , eſt praticable
; & que cette maniere d'écrire ,
traitée plus heureufement , donneroit à
la Langue , une énergie qu'elle n'a pas .
Toutes nos idées , toutes nos paffions ,
ne font pas douces & foibles ; nous en
avons de fortes & de vives. Le langage
a donc befoin de force & de vivacité ,
pour les exprimer .Ces qualités dépendent
encore des termes & des tours : j'ai fait
voir plus haut , comment nous pourrions
nous enrichir des termes qui nous manquent.
Les tours confiftent dans l'arrangement
des mots ; nous n'avons qu'un
feul arrangement ; c'eft celui de la clarté ,
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
:
de la juſteſſe & de la raiſon ; les paffions
changent cet ordre pour fe peindre plus
vivement , elles employent les inverſions ;
la langue Latine , par fa propre nature ,
les admet & les varie à l'infini ; les langues
modernes , faute de terminaifons
différentes pour le cas des noms , & embarraffées
dans les verbes , par les auxiliaires
, font plus bornées dans leurs inverfions.
Cependant la Langue Italienne en a
infiniment plus que la Françoife , fans
qu'elle ait trouvé , dans fon caractére ,
beaucoup plus de facilité à les employer.
Il a fallu , pour cela , qu'elle altérât fouvent
la clarté du fens , mais les Lecteurs
fe font accoutumés à le deviner ; elle en
a peu dans fa profe ; elle les a multipliées
dans fes vers on ne fauroit trop marquer
de différences, entre la profe & la poëfie ;
celle- ci ne fauroit être trop figurée , trop
animée. L'inverfion eft la fource où elle
doit puifer particuliérement fon caractére
fpécifiques, les beautés éffentielles ; quelle
âme pourroit être infenfible à ces belles
inverfions ?
Illi robur , & æs triplex
Circà pectus erat , qui fragilem truci
Commifit pelago ratem
Primus.
SEPTEMBRE. 1760. 83
Nec quidquam fibi prodeft
Aerias tentaffe domos , animoque rotundum
Percurrifle polum , morituro.
Que l'on déplace les mots primus &
morituro, la penfée perd auffitôt prèfque
toute fa force. Tel eft l'empire de l'oreille
& de nos organes matériels , fur l'efprit
même.
Cependant la Poëfie Françoife n'admet
guères plus d'inverfions, que la profe élevée
, de toutes les Langues modernes , qui
n'avoient pourtant pas moins d'obftacles
à vaincre , la nôtre eft la plus pauvre à
cet égard ; nous fentons nos befoins .
mais notre timidité eft la plus forte.
N'effayerons- nous point de la vaincre ?
L'inverfion excite l'attention , & la fixe
où elle doit être fixée. Dans une phrafet
traînante où tout eft , dit- on , dans l'ordre
naturel , l'attention eft errante , incertaine,&
ne fçait où fe repofer ; il convient
qu'elle foit dirigée , fur les parties
principales du difcours : l'inverfion feule
peut produire cet effet. Les Latins en ont
fouvent abufé , furtout dans la Pocfie
quelquefois même dans la profe : fouvent
on a peine à les entendre ; nous ne craindrons
pas ce défaut la nature de notre
Langue s'oppofe à tout excès en ce genre..
Divi
84 MERCURE DE FRANCE.
Il me femble que nous devrions fon
ger à introduire dans la Langue , le plus
d'inverfions qu'il fe pourroit , lorsqu'elles
feroient placées de maniere à ne point
produire d'ambiguité : c'eft la feule régle
que l'on peut fixer à cet égard ; je me
contenterai de donner quelques exem
ples.
Toutes les fois que le régime du verbe
n'eft pas un accufatif,l'inverfion peut avoir
lieu.Nous difons très-bien :à luifeul s'adref
fent tous mes voeux ; de lui dépend ma
fortune.
Lorfque le régime du verbe eft précédé
d'une prépofition , fur , devant ,
après , fous , à côté , par , pour , &c.
l'inverfion ne peut point non plus produire
d'équivoque : fur cette vafte plaine ,
s'élève un Temple . Sous fon Empire , les
Peuplesfont heureux.
Il y a auffi bien des cas , où l'inverfion
peut avoir lieu , quoique le verbe régiffe
l'accufatif ; par exemple , toutes les fois
que le nominatif du verbe eft un pronom
perfonnel , je , tu , il , parce que ces mots
font éffentiellement nominatifs ; il en eft
de même de qui. Rien ne nous empêche
de dire , avec le Taſſe :
s ;
Je chante les combats , & ce Héros vainqueur,
SEPTEMBRE. 1760 : 851
Qui , le tombeau facré délivra du Sauveur.
Les fucs amers , il boit avidement déçù ;
la vie il a reçu.
Et de la propre erreur ,
Ainfi , on peut bien dire : mille entreprifes
heureuſes tu conçus & exécutas , il
conçur & exécuta.
Lorfque le verbe exprime un fentiment
, & que le régime eft une chofe
inanimée , il ne peut point non plus y
avoir d'équivoque ; ainfi , ces deux vers ,
malgré les inverfions qu'ils contiennent ,
font très clairs.
Plein de ces fentimens , toute gloire mortelle
Ce Héros dédaignoit en fon ardeur fidelle .
Lorfque l'accufatif & le nominatif différent
en nombre , il ne peut point reſter
d'ambiguité ; mes feux , mes fentimens a
emporté dans fa tombe mon premier époux.
Souvent la force du fens fuffit feule
pour lever toute équivoque.
Et par art , Antioche ; & par force Nicée ,
Les fuperbes Chrétiens avoient déjà domptées;
Là , tu le fais , ô Mufe , accourent les Mortels ,
Où prodigue le plus des douceurs enchantées ,
Le féduifant Parnaſſe.
Ces vers , avec bonté , daigne ici recevoir..
86 MERCURE DE FRANCE.
Lorfque le verbe eft neutre , le nominatif
peut très- bien être placé après lui :
cependant brûle & fe confume la malheu
reufe Didon.
Ne pourroit- on pas quelquefois éloigner
le verbe de fon auxiliaire ? Si féparée
je n'avois été d'un époux tendre.
L'adverbe peut auffi n'être pas toujours
uni au verbe : conftamment lafortu
ne lefeconda.
Je trouve encore des cas où le ſubſtantif
& l'adjectif pourroient être ſépa
rés. Pourquoi n'ofons- nous dire >
Quel terrible & funefte , il affronta danger ?
Combien de glorieux il entreprit travaux !
Le fens eft pourtant clair & fans ambi
guité. J'en dis autant de ces vers.
Aux travaux de ſon ſexe , aux fuſeaux , à l'aiguille
Abbaifler ne daigna fes généreufes mains.
Donnera l'Univers , donnera le Ciel même,
A notre fier courage un fecours tout- puiffant.
Tombeau foit cette terre à tous les ennemis.
Le meilleur moyen pour accoutumer
notre Langue aux inverſions, & pour plier
fon génie à cette efpéce de nouveauté ,
ce feroit de travailler à traduire le plus.
fidellement qu'il feroit poffible , des ou
SEPTEMBRE. 1760. 87
vrages de Poëfie Latine , Italienne , Angloife
; le Lecteur fentant le prix des inverfions
heureufes , que le Traducteur
auroit confervées , lui fçauroit gré de les
avoir fait paffer dans notre idiôme , de
jeunes Poëtes avides de fe diftinguer, pourroient
enfuite s'exercer dans ce nouveau
genre : le caractére de notre Langue cefferoit
peut- être enfin de fe renfermer dans
les limites étroites , ou il a été botné jufqu'ici.
Mais il feroit à fouhaiter que l'on
n'employât les nouvelles inverfions qu'avec
choix.Il eft certain que la Langue Latine
les a trop multipliées ; fouvent elles ne
produifent qu'une beauté matérielle ,dont
notre Langue peut très - bien ſe paſſer ;
fouvent la phrafe auroit gagné à être
coupée ; l'habitude méchanique d'arranger
des mots , a entraîné les Latins , &
leur a fait noyer un petit fens dans beaucoup
de paroles artiftement fymétrilées ;
il en peut réfulter quelque agrément pour
l'oreille , fans que l'efprit en foit plus fatisfait
quelquefois elles ne font que
l'embaraffer , & que retarder & brouiller
lęs idées ; on peut fuppléer très heureufement
un grand nombre d'inverfions de
ceite espéce , en coupant les phraſes ; la
clarté , la jufteffe , la force même y gagnent
fûrement. Cet avantage eft fans
88 MERCURE DE FRANCE:
doute préférable à celui de contraſter des
mots , d'où il ne réfulte qu'une illufion
paffagére , que la réflexion diffipe bientôt.
Occupé de la combinaifon pénible
des termes , un Auteur néglige infenfiblement
les idées & les chofes, Si tant
d'ouvrages , qui plaifent en Latin, perdent
fi fouvent leur mérite à être traduits en
François , gardons - nous d'en rejetter la
faute fur notre idiôme ; admirons bien
plutôt la noble & heureufe fimplicité, qui
forme fon caractére , & félicitons - nous
de trouver en elle un creufet affuré , pour
diftinguer l'or pur d'un alliage faux &
frivole . Dégagée du foin de rechercher
des ornemens fuperflus , & privée de
l'efpoir de faire illufion par leur fecours ,
la Langue Françoife ne s'occupe que du
fond des chofes , elle fimplifie , elle épure
, elle preffe les penfées & les fentimens
; elle a l'avantage unique de parler
à l'efprit plus directement qu'aucune
autre .
Cependant , à la fuite d'un nombre
choifi d'inverfions qu'elle pourroit acquérir
, il feroit encore à défirer , comme je
l'ai dit plus haut , qu'elle empruntât de
quelques Auteurs Latins certains tours
vifs & précis, compofés de conftructions
hardies , fouvent même, fans conftruction
SEPTEMBRE. 1760 8
apparente , dont elle tireroit des nouveaux
degrés de vivacité & d'énergie . La
Bruyere , S. Evremont , la Fontaine ,
peuvent fournir des idées de ce ftyle :
une Langue , pour atteindre à la perfection,
doit embraffer tous les genres . Combien
de nuances de ftyle depuis l'élégance
nombreuſe de Ciceron , jufqu'à la nerveuſe
concifion de Tacite & de Sallufte , depuis
Virgile jufqu'à Juvenal & Perfe !
Je fais que la maniere différente de
ees grands hommes , tenoit à leur génie
particulier ; mais ces génies doivent renaître
dans chaque Siécle & dans chaque
Nation lettrée. C'est à ceux qui ſe ſentes
portés par la Nature à quelqu'un de
ces deux genres , à choisir les modéles
qui leur font propres , & à franchir , courageufement
, le joug impofant du ton
dominant de leur fiécle : nous avons affez
de talens , qui pourroient ſe faire un caractére
original ; il ne leur manque que
d'ofer, & de brifer les entraves de l'imitation.
Par là nous verrions , peut- être , renaître
cette précieufe naïveté , cette fimplicité
finguliere de nos premiers Auteurs ;
notre Langue acquerroit une force qu'elle
a enviée inutilement jufqu'ici à la
Langue Angloife.
Malherbe, Racine , Boileau , Rouſſeau,
90 MERCURE DE FRANCE.
ont rendu de grands fervices à leur Langue
; ils ont perfectionné fon élégance ,
fon exactitude , fa pureté , fa nobleffe ,
fa délicateffe , fes graces ; en forte qu'à
tous ces égards , elle ne céde à aucune
autre Langue : peut être ont- ils nui à des
progrès plus utiles , qquu''eellllee auroit pû
faire du côté de la hardieffe , de la vivacité
, de l'énergie , de l'abondance ; je
le répéte encore , ils font venus trop tôt.
Dès Malherbe , on s'eft écrié que cet
Auteur avoit fixé le caractére de la Langue
la Nation fortoit à peine de la barbarie
; dès le premier pas , elle crut
avoir, atteint la perfection. Malherbe
avoit l'âme grande & élevée; il ne lui a
manqué qu'une Langue plus avancée ,
pour déployer fon génie..
:
Racine , admirable par l'analyfe délicate
du coeur humain , par les charmes
délicieux de fon ftyle , par la conduite.
& l'intérêt de fes Piéces , Racine a créé
un genre , dans lequel il ne fera furpaffe
par perfonne. Mais il faut avouer que
chez lui l'élégance continue , a fouvent
étouffé la force.
Boileau étoit affurément un très - bel
efprit ; il avoit éffentiellement le coeur
froid, & l'âme peu élevée ; il fent peu,
il peint agréablement ; plus Verfificateur
SEPTEMBRE . 1760. 91
il
que Poëte , fes vers font rarement produits
la chaleur du fentiment , ou
par
-par la force des idées . Ils font faits , pour
ainfi dire , au compas , on devine les
mots qu'il a trouvés , qu'il a cherchés :
leur arrangement méchanique eft fon
principal mérite . Soutenu par Horace ,
s'eft élevé au- deffus de lui - même dans
fon Art poëtique : il y a pourtant de trèsbelles
chofes dans le Lutrin ; on trouve
dans fes Satyres , beaucoup de traits d'efprit
, agréablement tournés , mais fans
chaleur & fans élévation . Un Poëte fatyrique
pour exceller doit - être doué de cettehumeur
Angloife , pour laquelle nous n'avons
pas même de terme ; & il n'y en a
point , dans Boileau. La Bruyere , fimple
Profateur , l'avoit reçu de la Nature , fon
ouvrage en eft profondément empreint,
Rouffeau , quoiqu'avec beaucoup plus.
de chaleur que Boileau , & avec un ef
prit plus nourri par la Philofophie , manque
encore de véritable énergie ; ingénieux
, pur , correct , élégant , fes penfées
font juftes , folides , grandes , liées ,
ornées agréablement mais fon efpritn'a
pas une certaine profondeur ; & c'eft
chez lui , furtout que j'obferve un grand
nombre d'idées foiblement rendues. L'ex-
´preſſign lui a manqué : j'entens cette ex92
MERCURE DE FRANCE
preffion vigoureufe , ce coup de pincea
du grand- Maître la crainte d'offenfer
l'oreille , l'a trop fouvent arrêté. H n'a
employé qu'un très- petit nombre de ter
mes , dans fes ouvrages de grande Poëfie.
Une idée neuve , exprimée avec des
mots rebattus, ne fçauroit paroître neuve:
l'efprit eft la dupe des oreilles toute
penſée hardie doit être revêtuë d'expreffions
qui le foient. Les plus zélés admirateurs
de ce Poëte , font forcés de con
venir que
fon génie n'a rien d'original.
Ce que je viens de dire de ces grands
hommes , fouffrira fans doute beaucoup
de contradictions ; on fe porte prèfque
toujours à admirer fans réferve , ce qui
eft vraiment admirable à certains égards.
Cependant , je crois n'avoir arraché , de
leurs couronnes , aucun des lauriers qui
leur font légitimement acquis. Je voudrois
feulement qu'on pût fe perfuader
que , pour avoir excellé dans quelques
parties , ils n'ont pas également excellé
dans les autres ; qu'ils n'ont pû ouvrir
toutes les routes à la fois , & qu'il faut
bien fe garder de les préfenter comme
des modéles univerfels.
Créons des termes & des tours forts &
énergiques , nos penfées le deviendront,
Nous avons affez de jolis mots , & par
SEPTEMBRE . 1760. ༡༣
conféquent de jolies idées , & de jolies
âmes. Mais eft-ce tout ? Après un fiécle de
grâces & d'élégance , travaillons à nous
former des âmes hardies & robuftes.
Corneille , Boffuet , la Bruyere , Moncefquieu
, Voltaire & j'ajoute Rouffeau de
Genève,font lesEcrivains que nous devons
choifir pour modéles en ce genre : les penfées
que ces hommes célébres ont réuffi à
bien rendre,font gravées dans tous les ef
prits.Envain des Ecrivains médiocres travaillent
alles retourner; ils nous les offrent
affoiblies ; l'efprit ne les retrouve qu'avec
dégoût. Ce qui eft dit 8 : penfé avec un
certain degré de force , néantit à jamais
toutes les copies froides & imparfaites ;
toute penfée grande & fortement exprimée,
eft immortelle ; l'efprit peut amufer
l'efprit , l'âme feule a droit d'ébranler
l'âme : j'entens par âme, ce caractére fier,
indépendant , original & fublime , cette
chaleur intime & féconde , ce feu , pour
ainfi dire , électrique , qui étincelle rapidement
, qui éclaté , pénétre & communique
de même. Le fentiment coule avec
abondance de cette fource enflammée ; il
fe répand fur les ouvrages de pur agrément
, comme fur ceux de la perfuafion
la plus profonde ; il vivifie les genres
même qui en font le moins fufceptibles .
94 MERCURE DE FRANCE:
Point de génie fans fentiment : Sapho
eft la tendre amante de Phaon ; Montef
quieu & Newton, font les amans fublimes
de l'humanité & de la vérité.
Je crois que c'est grand dommage que
Montagne n'ait pas écrit à Paris ; cette
Ville donne le ton ; elle l'eût reçu de lui
& l'eût rendu au refte de la France : mais
Montagne étoit gafcon , il écrivoit dans
fon pays , il étoit énergique & hardi ; on
admira ces qualités , & on s'en tint là.
Le bel efprit , ce fléau du génie , dominoit
dans la Capitale ; il empêcha les
progrès de ce style expreffif , qui auroit
enrichi la Langue ; cependant Montagne
plaît à tous ceux qui le lifent. On le cite
avec complaifance , & perfonne n'ofe entreprendre
de le traduire en François
pur & élégant. On refteroit au - deffous de
lui , on feroit ridicule. Pourquoi s'efton
amufé fi longtemps à contrefaire le
ftyle de Marot , qui n'avoit en partage
qu'une naïveté agréable ? Le premier modéle
étoit bien plus digne d'être fuivi.
Mais , dira t-on , Montagne faifoit des
barbarifmes . Ah ! nous n'avons que trop
d'Auteurs purs & châtiés , c'eft- à - dire ,
faibles & froids. Il nous faut peut - être
de hardis faifeurs de barbarifines , fans
quoi notre Langue eft expofée à languir ,
SEPTEMBRE . 1760. 21
Tous les fauffes graces d'une élégance pué
rile & de cette délicateffe exceffive à laquelle
on a voulu borner fon caractére :
qualité qui , renfermée dans fes bornes
eft admirable en certains genres , mais
qui devient un vice dans beaucoup d'autres.
Nous n'ofons nommer plufieurs animaux
utiles. Nous craignons de peindre
avec trop de vérité , la mort , la pefte ,
la corruption , le vice. Livrés à un art
recherché , nous dédaignons la fimple
Nature ; il faut que nos Bergers foient
couverts de fleurs ; les arts utiles font
avilis à nos yeux délicats.
Chaque mot a fa place dans un certain
ftyle , il n'en fçauroit fortir ; tout écrit
élevé eft prèfque toujours bourfouflé &
vuide de chofes ; il faut fe faire entendre ,
par des périphrafes qui affoibliffent ; on
ne peut appeller prèfque aucune chofe
par fon nom dans le ftyle noble.
Nous fommes , par cette même délicareffe
, très- bornés dans le choix des images.
Combien en eft- il que nous admirons
dans Virgile, & dans Homere, & que notre
Langue ne peut admettre ? Le fentiment ,
dans nos ouvrages , eft toujours enflé
guindé , réfroidi, par un acceffoire de nobleffe
. Le naturel , le fimple , le vrai ,
66 MERCURE DE FRANCE:
nous paroît ignoble. La plupart des beau
tés naïves des tragiques Grecs , font perdues
pour nous .
t
Je trouve les fources de cette fauffe
'délicateffe , dans les idées relatives de
grandeur & de baffeffe qu'infpire la M
narchie ; dans le luxe , l'oifiveté , la fo
ciété trop affiduë ; & furtout , dans la fo
ciété des femmes.
La diftinction des rangs , l'orgueil &
la vanité qu'ils font naître , rejettent néceffairement
un mépris injufte fur lés
états inférieurs . Le luxe amoureux de
'Arts agréables , avilit par comparaifon
les Arts néceffaires . L'Oifiveté fille de la
Richeffe dédaigne les travaux utiles. La
Société, en rapprochant ces différens états,
infpire un refpect , une dépendance , une
fauffe honte , vis- à-vis de ceux qui font
plus élevés : ainfi tout prend une tendance
générale d'admiration & d'imitation ,
vers les premiers rangs , vers leurs moeurs,
leurs ufages , leurs ridicules même & leurs
vices : tout concourt à l'aviliffement des
autres , de leur utilité même , de leurs
travaux & de leurs vertus .
Enfin , la fociété habituelle des femmes
achéve de nous féparer de la noble & fimple
nature : élevées prèfqne toutes dans la
frivolité,dans l'art unique de plaire , elles
nous
SEPTEMBRE . 1760 . 97
nous y ramenent par le foible qu'elles
nous infpirent : jufte punition de l'éducation
à laquelle nous les avons condamnées
; elles nous donnent leurs propres défauts
, qu'elles doivent à notre tyrannie ;
nous fommes forcés de nous plier à leur
goût étroit & exclufif , à leurs paffions ,
qui veulent toujours être remuées en bien
ou en mal , à leur amour- propre , qui les
dégoûte de tout ce qui ne les flatte pas ,
de tout ce qui n'eft pas dirigé à leur amufement
; elles donnent le ton ; elles jugent
; elles prononcent d'après leurs idées
petites , foibles & fans principes : la Nature
eft méconnue , le génie fe glace , fe
rétrécit , & quitte les grands objets .
Chaque génération de ces idoles de
paffage , a fon bon ton dominant ; tout
ouvrage qui n'en porte pas l'empreinte ,
n'eft ni lû , ni vendu , ni prôné : tout Auteur
veut l'être que faire donc : Suivre
le torrent , ne rien produire d'élévé ni de
fort , oublier la poftérité , & fe borner à
la gloire honteufe d'avoir perfectionné la
corruption de fon fiécle. Ainfi , l'esprit
rampe fucceffivement dans un cercle rapide
de modes inconféquentes , outrées
& méprifables.
Le tourbillon des femmes renferme
une multitade d'hommes , plus femmes
E
98 MERCURE DE FRANCE
qu'elles , avec qui elles veulent bien par
tager leurs droits . Ces efclaves brillants
deviennent , en concurrence avec elles ,
tyrams , protecteurs & corrupteurs des
talens tels font les Juges qui affignent
les rangs dans les Lettres : l'homme de
fens , l'homme folidement inftruit fe tait ,
ou ne parle qu'à l'écart ; il n'a point de
paffions , de vices , de rang ni de place ,
c'eſt un être iſolé , & qui d'ailleurs , devient
tous les jours plus rare : il n'eft
point à la mode , parce que le bon fens ,
le mérite , l'honnêteté , la vertu n'eft
point de mode ; la folie , les vices , les
ridicules, triomphent impunément & lans
obftacles.
La mode est toute- puiffante en France ,
mais toute mode finit ; & la derniere jette
, néceffairement , un ridicule fur celle
qui l'a précédée : Les Héros & les Héroïe
nes du jour , dépouillés enfin de ce qui
féduit ou qui impofe , finiffent par devenir
des Marquis de Mafcarille , & des
Fées gothiques ; les Livres de mode les
plus admirés , font relégués parmi les
vieux portraits.
Cependant , l'ambition des hommes
de Lettres eft d'être auffi les hommes
du jour. Ils y parviennent par la baffeffe
& les lâchetés ferviles , qu'ils prodiguent
SEPTEMBRE . 1780: 59
dans leurs ouvrages. Voyez dans leurs
écrits , & furtout fur la fçéne , de quelles
couleurs brillantes ils peignent l'homme
à la mode , combien l'homme vertueux
eft obfcurci , abaiffé , facrifié ; s'ils
attaquent le vice & la folie , c'eft avec
des armes fi polies , des traits fi adoucis ,
qu'ils femblent plutôt flatter que combattre
quel bien ne feroit pas au contraire
une fatyre vigoureufe ? Elle éclaire-
Toit les foibles & la multitude : mais on
craint de paffer pour dur , de n'être plus
admis dans le monde , on trahit la Nation
, la vertu , fon propre honneur .
C'eſt aux gens à talens à fentir leur
fupériorité , & la haute dignité de leur
miniftére eux feuls peuvent oppofer une
barriére folide au torrent du faux goût &
des moeurs vicieuſes ; c'eft à eux de fubftituer
aux puérilités des jargons de mode ,
l'abondance & l'énergie qui conviennent
à la Langue d'un Peuple illuftre fa
par
puiffance & par fes lumieres : qu'ils faffent
paffer dans le langage les richeffes
du génie , & les graces folides de la vertu
; ils les communiqueront
juſqu'à nos
ames , leurs écrits feront immortels , &
la Nation s'élevera.
Il me refle à réfoudre une objection
importante , qui fe préfente naturelle-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
ment : & nous nous déterminions à enrichir
notre Langue d'une foule de mots
nouveaux , à multiplier les inverfions , à
retrancher les articles , les ouvrages que
nous admirons le plus deviendroient gothiques
; Racine vieilliroit , nous le regarderions
du même il dont nous voyons
aujourd'hui Rotrou en voulant acquérir
des richeffes incertaines , nous perdrions
fûrement celles que nous pollédons , tout
l'édifice de notre Littérature feroit renverfé.
Je réponds 1. Que fi par ces change
mens , il arrivoit qu'une multitude d'ou
vrages médiocres & foibles , fût plongée
dans l'oubli , cette partie ne feroit pas à
regretter.
2°. Je foutiens que les ouvrages vraiment
bons fubfifteroient toujours : nous
en avons la preuve dans l'état préfent
de notre Littérature : Corneille quoique
vieilli , refte en poffeffion de notre
Théâtre. Montagne eft toujours lû . Les
bons écrits fubfifteroient même tout feuls
au milieu du naufrage des autres , ce qui
feroit un très- grand avantage.
3. Si les perfonnes qui compofent le
cercle frivole du monde , perdoient une
partie du goût vif qu'elles ont pour ces
ouvrages , le mal ne feroit pas grand ,
SEPTEMBRE. 1760. ΙΟΥ
il n'en réfulteroit aucun inconvénient réel
pour les Lettres.
4. Les Philofophes , les vrais Littérateurs
, les bons efprits ne cefferoient jamais
de lire , de méditer ces excellens
écrits , de foutenir leur réputation & de
les choifir pour modéles ; ainfi le progrès
des Lettres n'en feroit pas moins affuré ,
ce qui eft le feul point capital.
5 °.Que le plaifir qu'on auroit à les lire,
fût plus ou moins diminué , ce ne feroit
tout au plus que la perte de quelques fen,
fations agréables , qui feroient fûrement
remplacées par d'autres ; leurs penfées ,
leurs vues , leur ordonnance ne fçauroient
périr , & c'est tout ce qu'il feroient utile
de confer er.
6°. Si des penfées que l'on croyoit for
tes , ceffoient de paroître telles , ce ne
feroit que par comparaifon avec d'autres
vraiment fortes que nous aurions acquifes ;
nous n'aurions perdu qu'une erreur , nous
aurions gagné une vérité : fi des chofes
qui nous fembloient exprimées avec grâ
ce , paroiToient perdre cet agrément ,
ce ne feroit qu'un preftige dont nous aurions
reconnu l'illufion ; ce qui paroît
beau , ne peut être éffacé que par des
beautés plus réelles .
7°. Notre bonne Littérature n'a duré
E iij
to2 MERCURE DE FRANCE
encore qu'un fiécle : nous n'avons qu'un
petit nombre d'ouvrages de génie : notre
Monarchie, & par conféquent, notre Langue
, dans la conftitution actuelle des
chofes , doivent durer vraisemblablement
un très - grand nombre de fiécles ; feroit - il
raifonnable de les facrifier tous à la confidération
d'un feul , & d'immoler d'avance
les efforts multipliés que doit faire
notre poftérité , aux petits progrès que
nous avons faits dans un fi court eſpace
de temps ? Nous fommes encore au berceau
, nous ne faifons que de naître ;
voudrions-nous borner l'âge viril , qui
doit nous fuivre , à nos foibles facultés ,
qui font à peine dévéloppées ?
Si l'on objecte encore que les Arts font
bornés ; que , dans les Nations Lettrées ,
ils n'ont eu qu'un beau fiécle ; que nous
avons eu le nôtre , & que par conféquent ,
ces progrès , dont on nous flatte , ne peuvent
avoir lieu que dans le carrière des
Sciences , & non dans celle des Arts &
des Lettres.
Je dirai , qu'il eft peut-être téméraire
de juger des progrès, dont l'efprit humain
eft fufceptible , d'après des expériences
imparfaites ; & qu'il feroit néceffaire dé
les avoir bien plus multipliées , pour por
ter un jugement certain fur un objet fi
SEPTEMBRE. 1760. 103
vafte & fi compliqué . On a cru longtemps
que les Grecs & les Latins avoient
tout perfectionné, tout épuifé ; cependant
on fe trompoit les Auteurs modernes
ont du moins ajouté des dévéloppements
fout nouveaux , aux germes précieux que
nous avoient laiffés les Anciens : les grands
Orateurs & les grands Poëtes François ,
ont dû fe faire un caractére original ,
malgré les talens & les fuccès de ceux
qui ont écrit dans les beaux jours d'Athénes
& de Rome.
Si plufieurs peuples n'ont eu qu'un
beau fiécle , ce n'eft pas qu'ils euffent atteint
les limites des Arts ; tout ce qui
s'est fait depuis eux , prouve invinciblement
la fauffeté de cette prétention ;
dira- t- on que c'est la perfection où les
Romains avoient porté les ouvrages de
théâtre , qui les a forcés à dégénérer en
cette partie Le génie des Grecs & des
Romains , a baiffé tout à la fois , & dans
les genres qu'ils avoient traités avec le
plus de fuccès , & dans ceux où ils n'en
avoient eu que de médiocres : c'est donc
à des caufes étrangères , & tout - à - fair
différentes , qu'il faut attribuer leur décadence.
Il feroit fuperflu de les recher
cher ici.
Les Anciens ont trouvé les vrais prin
E iv
104 MERCUREDE FRANCE.
cipes , ils ont créé les genres ; c'est une
gloire unique qu'on ne peut leur conteſter
; mais ils n'ont fait qu'effleurer la
connoiffance de l'homme & de la nature ;
il nous refte à l'approfondir. L'invention
de l'Imprimerie a changé la face du
monde fçavant . Toutes les nations réunies
par elle , ne forment plus qu'un feul
empire des Lettres . L'émulation n'eft plus
de citoyen à citoyen ; elle eft de peuple
à peuple les diverfités des moeurs forment
autant de manieres différentes de
voir , de penfer & de fentir , & leurs
communications préfentent encore autant
de modifications nouvelles . Telle eft
la vafte carrière qui s'offre à nous les
Anciens avoient les talens d'un homme
four modéles ; nous avons ceux du genre
humain : que ne doit - on pas attendre de
cette émanation de lumiére rapide , immenfe
, immortelle ? De cette émulation
univerfelle & active , dont les rayons infinis
fe coupent , fe croifent & s'étendent
en tout fens Les ? obfervations de la Nature
, auxquelles notre fiécle s'eft livré ,
fuffiroient feules , pour fournir un fonds
intariflable de nouvelles richeffes à l'éloquence
& à la Poëfie ; ajoutons à tous ces
avantages , que nous n'avons plus d'obftacles
étrangers , ni d'irruptions de bar
bares à redouter.
SEPTEMBRE . 1760. 105.
Si de ces confidérations , je defcends à
l'examen particulier des progrès de notre
Nation , je trouve qu'elle a anályfé le
coeur humain avec une très - grande fupériorité
; mais , qu'il s'en faut bien qu'elle
ait atteint le même degré , dans les def
criptions de la Nature en général ; occiipée
des détails de nos curs paffagéres
& mobiles , cette partie eft reftée abfolument
neuve ; les idées fimples , primordiales
, & communes à tous les hommes ,
ont été négligées . C'eft pourtant dans ce
genre feul ,
feul , que l'on peut faire des oavrages
vraiment durables. Bien loin que
nous ayons tenté de peindre les effets infinis
de la Nature , avons nous feulement
une defcription du printems . faite
avec génie L'Angleterre , l'Allemagne
même , nous ouvrent la route , & nous
ne fongeons point à les fuivre ; cependant
Ce nouveau genre auroit de plus l'avantage
de développer le talent dans toutes
les Provinces de la France , & de le retifer
de l'imitation fervile de l'efprit de
mode de la Capitale , qui la rabaiffe &
lui ôte les moyens de fe diftinguer . Combien
comptons -nous de Poemes épiques ,
d'Epitres & d'Odes dignes d'être admirées
heureuse néceffité , où nous nous
trouvons ! Pour nous faire un caradire
-
Ex
JOG MERCURE DE FRANCE .
origin , il ne faut que revenir à la Na→
ture ; c'eft principalement dans cette carriére
, que nous fentirons la difette de
notre langage , & la néceffité de l'enrichir.
La Langue eft l'inftrument du génie ,
laiffons - lui la liberté de la perfectionner ;
nous en fecueillerons bientôt les fruits .
Sur la Langue Françoife.
L'un des plus fages
Métaphyficiens ;
M. l'ABBÉ DE CONDILLAC, a démontré dans
fon Livre , de l'origine des connoiffances
humaines, que les progrès du génie étoient
en proportion avec ceux du langage. Il
a même avancé cette propofition :
39
» La Langue Françoife a été , pendant
longtemps , fi peu favorable aux progrès
de l'efprit , que fi l'on pouvoit le
» repréten er Corneille , fucceffivement ,
» dans les différens âges de la Monarchie ,
22
SEPTEMBRE. 1760. 59
on lui trouveroit moins de génie , à proportion
qu'on s'éloigneroit davantage
» de celui où il a vécu , & on arriveroit
» enfin à un Corneille , qui ne pourroit
» donner aucune preuve de talent.
Soutenu par l'autorité de ce célébre
Philofophe , j'ofe croire que la recherche
des chofes qui peuvent contribuer à la
perfection de notre Langue , n'eft pas une
puérile étude de mots ; & je trace ces
réflexions avec confiance..
Le langage fert à exprimer nos idées ,
àles fixer dans notre efprit , à les communiquer
; il eft plus parfait , à mesure qu'il
exprime un plus grand nombre d'idées ;
il faut encore qu'il les exprime d'une maniere
qui plaife à l'oreille & à l'efprit.
Clarté , jufteffe , abondance , font les
qualités éffentielles d'une Langue.
Harmonie , briéveté , force , vivacité ,
naïveté , nobleſſe , graces , délicateffe ,
font fes qualités acceſſoires.
Par les premieres , elle eft utile ; par
les fecondes , elle eft agréable. Mais cet
agrément même a fon utilité ; la vérité
toute nuë , n'auroit eu accès que dans
l'entendement , & n'eût trouvé que des
coeurs infenfibles : cette même vérité embellie
, plaît , intéreſſe , remuë , féduit ,
enchante , tranfporte. Elle doit aux or-
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE :
nemens du langage , tous fes triomphes.
Comme je ne veux rien dire d'inutile ,
fi je puis , je ne m'étendrai pas fur ce qui
conftitue la clarté & la jufteffe. Ces deux
qualités font fi
particulièrement propres
à la Langue Françoife , & fi univerfellement
avonces , que les preuves feroient
fuperfues ; la Langue Françoife a été
adoptée , par toutes les Nations , pour le
commerce politique de PEurope : c'eft le
plus beau titre qu'une Langue puiffe avoir
à cet égard.
Quant à l'abondance ; quoiqu'elle en
ait beaucoup , on ne peut nier qu'elle ne
céde aux belles Langues anciennes , &
même à certaines Langues modernes en
quelques parties.
Toutes les Langues font incomplettes :
toutes ont beaucoup à acquérir ; peut- être
ne cefferont- elles jamais de s'enrichir . Je
veux croire que les êtres font tous nommés
; mais leurs modifications , leurs acceptions
réciproques , font fi variées & G
infinies , qu'à chaque inftant , on éprouve
que l'on manque d'expreffions pour rendre
ce que l'on fent très bien. J'en dis de
même de nos fenfations , & de nos idées :
fi les expreffions que cherche un homme
qui penfe , ne font pas toujours équivoques
, elles font fouvent indécifes & foiSEPTFMBRE.
1760. 6i
bles ; des penfées ne font qu'indiquées ;
elles ne produifent pas la lumiere que
l'Auteur en attendoit ; elles font , pour
ainfi dire , perdues : un autre écrivain fuccéde
, cherche à développer ces mêmes
penfées ; fouvent il n'a pas un meilleur
fuccès ; les livres fe multiplient fans fruit,
& fatiguent les Lecteurs par leur nombre
, fans que ces mêmes penfées par
viennent jamais à fe peindre avec la clarté
& la force qu'elles devroient avoir. C'eſt
peut- être à la difette du langage , que
nous devons cette énorme multiplicité
d'écrits fur les mêmes fujets : lorfqu'une
idée et une fois rendue dans toute fon
énergie , elle eft comme gravée d'un burin
inéffaçable & inimitable tout - à - la
fois ; elle ne pourroit que perdre à être
répétée : elle ne l'est donc plus .
Le moyen de nous enrichir , feroit de
faire un Dictionnaire relatif des expreffions
que poffèdent les autres Langues , &
qui nous manquent: nous y verrions , d'un
coup d'oeil , tous les mots que nous pourrions
faire ou adopter . Lorsque l'expreffion
nous manqueroit abfolument , il me
femble qu'il n'y auroit pas à balancer à
la tranfporter dans notre Langue , en lui
donnant une terminaiſon françoiſe. Les
mots latins y feroient plus propres que
62 MERCURE DE FRANCE.
les autres , par la connoiffance habituel
le que nous avons de cette Langue ; le
fens en feroit fixé tout de fuite , & pafferoit
bien vite des Savans aux ignorans.
La Langue Italienne, par fa grande analógie
avec la nôtre , pourroit nous fournir
auffi beaucoup de richeffes.
Mais lorsque nous aurions déjà une
racine des mots que nous voudrions
adopter , la chofe feroit encore plus aifée.
Par exemple , nous difons bon : pour
quoi n'ofons- nous dire abbonnis? J'en dis
de même d'habituer , habituant , accla
mation , acclamer , tumulte , tumultuer
fombre defombrer , fange defanger , alternative
, d'alterner , fragile de fragilifer
&c.
Les diminutifs & les augmentatifs Ita
liens empruntés d'eux avec goût & fobriété
, pourroient encore nous enrichir
beaucoup. Il a été un temps qu nos Poëtes
en faifoient grand ufage ; ils en abuférent.
Ces mots furent profcrits : il fau
droit fonger à réparer cette perte. Mais
je crois qu'il conviendroit de préférer la
terminaifon des mots poverino , amorino
à celle des pargoletto qui emporte dans
notre langue une idée acceffoire de baf
feffe & de mépris ; femmelette , maigreletfont
toujours pris en mauvaiſe part,
SEPTEMBRE. 1760 by
Pauverin , amorin ne paroiffent pas de
même incompatibles avec la nobleffe &
la grace ; & fi on employe cette terminaifon
, je ne doute pas que notre oreille
ne s'accoutumât aux diminutifs nobles ,
comme aux autres.
Il conviendroit encore de chercher ,
dans nos anciens Auteurs , les mots qui
fe font infenfiblement abolis ; on en
trouveroit beaucoup d'utiles & d'expreffifs
, qui fe font perdus , fans qu'on puiffe
dire pourquoi , & fimplement par défaut
d'ufage: Marot, Amyot , & furtout Mon
tagne en fourniroient un grand nombre.
Ce feroit rendre fervice à la Langue, que
de former un Dictionnaire de ceux qui
paroîtroient propres à être remis en ufage .
Les Dictionnaires que je propofe , s'ils
étoient bien faits , fe répandroient dans
le Public ; la curiofité les parcourroit d'abord
; chacun conferveroit le fouvenir
de quelques termes qui lui auroient plû ,
ou dont il auroit été fimplement frappé ;
on le hazarderoit dans la converſation ;
l'oreille s'y habitueroit par degrés ; leur
utilité fe feroit fentir , le befoin naîtroit,
on oferoit en faire ufage dans les livres ,
on les écriroit en italique , comme tant
d'autres que nous avons vû adopter ;
enfin , après plufieurs épreuves , ils par64
MERCURE DE FRANCE.
·
viendroient à fe naturalifer entierement,
Par ce moyen , le defir & le goûr d'enrichir
notre Langue, prendroit infenfiblement
faveur. Au lieu d'être effarouchés ,
comme nous le fommes ridiculement par
toute espéce d'innovation dans le langage ,
& de chérir notre difette , au point qu'il
femble que nous ayons fait vou de pauvreté
; nous ferions une étude des mots
nouveaux ; on les effayeroit , on les examineroit
avec complaifance ; tout homme
qui penfe ambitionneroit la gloire de
créer quelques termes heureux. Enfin
nous ferions dans l'éloquence & dans la
Poefie , ce que la Métaphyfique , la Médecine
& toutes les parties de la Phyfique,
font depuis longtemps avec fuccès . Eh !
pourquoi les Auteurs n'auroient- ils pas la
même liberté , la même autorité que nous
accordons aux gens du monde , aux femmes
mêmes , par qui la langue a été enrichie
d'une foule de mots nouveaux
paffés infenfiblement de la converfation ,
dans nos Romans & nos Comédies ? C'eft
à celui qui crée des idées , qu'il appartient
de créer des mots . Pourquoi nos Orateurs
& nos Poctes , eux à qui les priviléges
de leur art devroient donner plus fpécia
lement ce droit , rampent- ils fervilement
fous la tyrannie de l'ufage , tandis que
SEPTEMBRE. 1760. 65
la Philofophie s'en eft heureufement délivrée
qu'ils ofent franchir cette foible
barriere pour peu qu'ils le faffent avec
choix & avec goût , ils doivent être affurés
du fuccès .
J'avoue que chaque Langue a fon caractére
particulier , analogue aux idées
& aux habitudes dominantes de la Nation
qui la parle il ne faut pas le bleffer
fans néceffité. Mais ne fommes - nous
pas dans le cas de cette néceffité abfo-
Il eft certain que notre Langue n'a
pas acquis , à beaucoup près , toutes les
richeffes dont elle eft fufceptible ; il eft
certain qu'elle eft inférieure à quelques
égards à plufieurs Langues connues , dont
nous ne pouvons traduire toutes les
beautés pourquoi ne ferions - nous pas
ce qu'ont fait les Grecs & les Romains ,
& plufieurs Nations modernes , pour
rendre notre Langue auffi abondante
que la leur ?
Je ne diffimulerai pas que nous avons
plus d'obftacles à craindre'; plus fages &
plus heureux que nous , ces peuples n'ont
fongé , pendant longtemps , qu'à enrichir
leur Langue : ce n'est qu'après y être parvenus
, qu'ils fe font appliqués à l'épurer ,
& à fixer fon caractére ; malheureufement
nous nous fommes hâtés de perfec66
MERCURE DE FRANCE.
tionner la pureté & l'élégance de notre
langage : Malherbe , Boileau , Racine ,
font venus trop-tôt ; il nous falloit peutêtre
dix Ronfard avant eux : nous n'en
avons eu qu'un fes hardieffes ont péri
avec lui: Il nous en coûte pour reculer ,
pour reprendre , dans fes fondemens , un
édifice orné & agréable , auquel il manque
des parties néceflaires ; ofons fortir
du cercle étroit d'un goût timide ; peutêtre
l'incompatibilité des innovations ,
avec le caractére de notre Langue , n'eftelle
qu'apparente. Propofons- nous , pour
objet capital , de fentir fortement , & de
croire que tout ce qui eft bon à penfer ,
eft bon à dire. Les Anglois ont , comme
nous , d'excellens ouvrages en tout genre;
cependant , il s'en faut bien qu'ils regardent
leur Langue comme fixée ; tout ce
qui peut contribuer à l'enrichir, eft adopté
hardiment ; ayons plus de goût , & moins
de licence qu'eux : mais ne craignons pas
d'imiter leur liberté , en ce qu'elle a d'eſtimable
& d'utile..
Je paffe aux qualités qui rendent une
Langue agréable ; & je commence par
Pharmonie.
Elle confifte dans la douceur , l'éclat
& la variété des fons.
La Langue la plus douce & la plus
SEPTEMBRE. 1760. 67
fonore , feroit celle qui auroit toutes fesfyllabes
terminées par des voyelles . Les
fyllabes , accompagnées de confonnes ,
ont quelque chofe de moins éclatant , &
de plus dur à prononcer ; la Langue Italienne
n'emploie prèfque que des voyelles
fimples ; la Langue Angloife , au contraire
, a prèfque toutes les définances de
fes mots chargées d'une ou de deux confonnes.
Entre ces deux extrémités font
placés le Grec , le Latin & le François.
Mais la douceur & l'éclat ne font qu'un
foible avantage , en comparaifon de la
variété des fons ; je n'en veux pour preu--
ve que l'accord unanime des Savans , qui
donnent à la Langue Grecque la fupério
rité de l'harmonie fur toutes les autres ;
quoique cette Langue ait un très - grand
nombre de fyllabes , modifiées par des
confonnes , les voyelles ne forment que
cinq fons , qui , répétés fans ceffe , fatiquent
l'oreille : la Langue devient néceffairement
Monotone. J'ajoute que la Na
ture nous ayant donné la faculté d'articuler
un plus grand nombre de fons ,
c'eft méconnoître fes dons que de n'en pas
ufer. Je dirai encore que le langage étant
destiné à exprimer des idées fortes , comme
des idées douces ; des fons toujours
également doux , ne peuvent fuffire à
68 MERCURE DE FRANC
fon énergie : l'efprit fouhaite , en quelque
forte , d'être averti par l'oreille de
la Nature de l'idée qu'on lui pré fente ; c'el.
certainement une beauté de plus dans
une Langue , d'avoir des analogues à toutes
fortes d'idées . Le défaut de la Langue
Italienne ; à cet égard , frappe vivement,
furtout lorfque l'on commence à l'étudier :
les penfées fortes font à peir apperçues ,
fous les expreffions molles efférinées
qui les déguifent ; & lorfqu'on eft parve
venu à les faifir , leur impreffion en eft
toujours néceffairement affoiblic.
Peut être même cette qualité des fons ,
rudes ou doux , influe-t elle fecrettement
fur le génie même des Ecrivains ; peutêtre
en obfervant le caractére des Langues
, trouveroit- on que felon leurs divers
degrés de douceur ou de dureté , elles
ont produit plus ou moins d'idées douces,
riantes , fublimes ou auftéres .
La Langue Françoife , moins douce &
moins fonore que quelques autres , ne
le céde à aucune pour la variété des fons ;
peut être l'emporte t elle à cet égard fur
le Latin la quantité de fes confonnes effraye
d'abord les yeux , mais l'ufage les
adoucit en bien des cas , & même les
fait difparoître entierement dans la prononciation
, ainfi que dans ces terminai
SEPTEMBRE. 1760 .
65
fons efprits , dangers , bienfaits , flots ,
flambeaux , laurier , furieux . &c. Il en
eft de même dans les infinitifs des verbes
en er , & dans la terminaiſon de la plûpart
des tems des verbes , vous aimez , il
aimoit , tu aimerois , tu aimas , &c.
Or. voit par là de quelle prodigieufe
variété de voyelles fonores notre Langue
eft enri par l'oreille , quoique l'oeil
ne les'apperçut pas , & qu'elles lui paruf
fent étouffées par les confonnes .
- On nous reproche nos E muets. Je réponds
1 °. qu'ils ont un vrai fon , peu
éclatant à la vérité , mais très - doux . 2°.
Tous les fons qu'ils forment fe trouvent
dans la Langue Latine : quelle différence
, en effet , peut trouver l'oreille ,
entre ces terminaifons des deux Langues
? fimilis milice , lux luxe , coelum
l'homme , lex circonflexe , Spes épaiffe
pax fyntaxe , domus aumuffe , conftans
conftance , illud prélude , amabas baffe ,
amaverint labyrinthe , legerunt hontes
viderat Hypocrate , fcripferit hypocrite ,
clamant mante , dixerim rime , iftic caractariftique
, hac hypotéque , hac attaque ,
hoc équivoque , huc caduque , & c. 3 °. cesi
fyllabes muettes , dans nos bons Auteurs'
en vers & en profe , difparoiffent fouvent
par l'élifion. Cette élifion eft douce & fair
50 MERCURE DE FRANCE.
harmonie. 4°. Lorsque certe fyllabe muet
te fe trouve enfermée dans un mot , la
prononciation l'anéantit ; defir , commandement
,fe prononcent abfolument comme
fi on écrivoit dfir , commandment.
5 °. Il eft pourtant vrai que dans les vers ,
quoique cette fyllabe difparoiffe par la
rapidité de la prononciation , elle ne laiffe
pas d'être comptée : mais c'est ce qui
rend notre Poëfie plus douce que la Latine.
En effet, lorfque , dans un yers Latin
, les fyllabes terminées par des confonnes
, font trop multipliées , il devient
d'une dureté infupportable , & perd toute
fon harmonie , comme celui- ci :
Rex , lex , dux , fons , lux , mõns ;
Spes , dol , pax , petra , Chriftus . 6° . La
fyllabe féminine à la fin de nos vers eft
comme anéantie & n'eft pas comptée.
7°. Il ne tiendroit qu'à nous d'en faire
autant dans le cours du vers ; mais je
crois que nous avons mieux fait de conferver
le fon de la fyllabe muette : l'harmonie
eft moins fonore , mais plus douce.
8°. Dans la profe , une prononciation
forte & foutenue , fait difparoître entierement
les fyllabes muettes ; en forte
que l'oreille ne fent aucune différence
entre la terminaiſon des mots François ,
SEPTEMBRE. 1760. 70
•
cités plus haut , & celle des mots Latins
que j'ai mis en comparaison.
Je crois pouvoir conclure de ces obfervations
, que les E muets , tant reprochés
à notre Langue , font abfolument
infenfibles dans la profe , puifqu'ils font
parfaitement confonans avec les fyllabes
Latines , terminées par des confonnes ;
& que , fi la fyllabe qu'ils forment , eft
comptée dans les vers , elle ne fert qu'à
les rendre plus doux .
Tous les reproches qu'on nous fait à
, cet égard , ne font fondés que lorsque
nous employons plufieurs fyllabes féminines
de fuite ; ainfi que dans ce vers de
Racine.
de la Patrie , il foit , s'il veut , le père;
9
Ah !
que
Défaut
qu'il
eft
facile
d'éviter
&
qu'en
effet
on
trouvera
rarement
dans
nos
bons
Auteurs
.
Les fons varient encore dans leur durée
, & cette forte de variété eft une
nouvelle fource d'harmonie ; toutes les
Langues ont des fyllabes longues , bréves
& incertaines : le Latin a fa profodie
fixée , les Langues modernes n'en ont
point de pareilles ; mais leurs fyllabes
n'en ont pas moins une meſure certaine
& décidée , finon par des régles , du
1
72 MERCURE DE FRANCE
moins par l'ufage . Ceux qui ont ofé dire
que nos vers n'étoient compofés que de
fpondées , ont avancé une propofition ridiculement
fauffe. Notre Langue a des
fyllabes longues & bréves , parfaitement
décidées telles. Il eft vrai qu'elle a des
bréves plus ou moins bréves , & des longues
plus ou moins longues ; mais bien
loin que ce foit un défaut , elles ne fervent
qu'à varier l'harmonie.
Si nous avons les mêmes voyelles ,
tantôt longues , tantôt bréves , c'eſt une
chofe qui nous eft commune avec les
Latins. Pourquoi dans tabulata , le même
A eft-il , tour-à-tour , bref& long ? Pourquoi
la valeur de l'E varie-t- elle dans
Soceros & proceres ? Celle de l'I dans limina
? Celle de l'O dans erroris focus ?
Celle de l'U enfin dans humum & lucem?
Ces queſtions ne finiroient pas. La profodie
Latine eft donc très- fouvent arbitraire
comme la nôtre ; elle n'a pas de regles
qui ne fouffrent beaucoup d'exceptions
; elle ne prend pas toujours fa fource
dans des qualités inhérentes aux voyelles
, ni même dans la place qu'elles occupent.
Qui nous empêche donc de faire des
loix pareilles à celles des Larins ? nous
ne les avons pas faites ; mais la valeur
de
SEPTEMBRE . 1760. 73
de nos fyllabes n'en eft pas moins décidée.
Si quelqu'un pouvoit en douter , qu'il
éffaye , en déclamant , d'allonger les fyllabes
que l'ufage a fait bréves , & d'accourcir
les longues ; il fera frappé luimême
de la barbarie de ce jargon . J'ai
entendu un Acteur , fujet à ce défaut , il
étoit infupportable à toute oreille . J'ai
vu une jeune perfonne , jouer la comédie
fans maîtres & fans principes que fon
oreille : elle fcandoit naturellement tous
les vers avec affez de jufteffe ; il n'y a perfonne
qui , en l'écoutant , n'eût pû marquer
les bréves & les longues ; fa maniere,
quoiqu'éloignée de notre ufage de rendre
Ja prononciation foutenue & égale, avoit
je ne fçai quoi qui plaifoit : la Profodie
devenue plus fenfible , remplaçoit , en
quelque forte , le défaut de fentiment &
de nobleffe arbitraire , que nous avons
imaginé.
Nous avons donc une profodie trèsfixe
, très- décidée , quoique fans régles
convenues.
De cette profodie, fentie ou méconnue
par une oreille délicate ou groffiere, naît
I'harmonie de nos bons vers , & la dureté
ou le défagrément de ceux qui font mal
faits : il fuffit d'ouvrir Chapelain & Ra-
D
4 MER CURE DE FRANCE
cine , pour en trouver mille exemples
elle eft de même la fource du nombre
oratoire.
Nos vers , il eft vrai , ne varient point
par le nombre des fyllabes ; ils varient
feulement en longueur , par les différens
mélanges des longues & des brèves ,
quoiqu'à la vérité moins que les Latins.
Mais fi l'oreille n'avoit pas guidé leurs Auteurs;
deux vers de fuite , l'un compofé de
fpondées , l'autre de dactiles , auroient
déplûpar leur trop grande oppofition . Qui
pourroit reconnoître la même meſure dans
ces deux vers ?
Immortali funt naturâ prædita certe.
Quadrupedante putrem fonitu quatit ungula came
pum .
Nous avons une variété , que les Latins
n'avoient pas. Quelquefois je trouve dans
nos vers jufqu'à cinq fyllabes bréves da
fuite.
Des Guifes , cependant , le rapide bonheur.
Le dactyle & le fpondée, toujours pla
cés dans le même ordre à la fin des vers
Latins , leur donne une forte de monoto
nie qui n'eft pas dans les nôtres car il
faut remarquer que l'oreille fe fixe , & fe
repofe naturellement, fur la fin de chaque
SEPTEMBRE . 1760 71
ers , outre que le fens des mots y fixe
l'attention de l'efprit.
Notrevers Alexandrin me paroît répondre
au pentamétre des Latins ; je trouve
chacun de fes hémiftiches compofé de
deux pieds , & un demi- pied long ; mais
il a plus de variété , parce que fes deux
hémiſtiches employent les longues & les
bréves indifféremment , & furtout parce.
que le dernier n'eft point affujetti au da
tyle , placé régulièrement à la fin , ca
qui rend la cadence du pentamétre trop
monotone.
Notre grand vers réunit à choix tous
les pieds des différens vers Latins ; il a
donc une très- grande variété : ce que je
dis du grand vers peut s'appliquer à tous
les autres ; du choix & du mélange de
ces pieds , réfulte un harmonie trèsréelle...
Avons- nous bien fait de ne pas rendre
la profodie auffi fenfible dans la prononciation
que nous le pouvions ? C'est une
queſtion importante. La Langue eſt dans
notre maniere moins fonore , elle perd
une partie de l'harmonie brillante qu'elle
auroit pu avoir ; elle y gagne du côté de
la douceur ; elle affecte plus la raiſon &
le fentiment : les Italiens ont une profo
die plus marquée , leur déclamatio : fait
Dij
MERCURE DE FRANCE
par conféquent plus d'effet fur l'oreille
elle en fait moins fur l'efprit & fur le
coeur ; elle agit plus fur les organes , que
fur l'âme même : auffi la déclamation eft
peu de chofe chez eux , du moins quant
aux paffions ; ils ne déclament point la
tragédie ; leurs Comédiens ne fongent
guères à toucher , ils ne veulent que faire
rire : nous avons au contraire remué tou
tes les paffions ; l'âme feule eft le vrai
guide de notre déclamation . Je crois que
nous avons choifi le genre qui convient
à des êtres penfans & fentans : j'ajoute
que fi la prononciation Florentine parle .
plus à l'oreille qu'au coeur , celle des Romains
a plus de notre maniere , & elle
eft généralement préférée .
Après avoir défendu la profodie &
l'harmonie de notre Langue , contre des
reproches injuftes ; je conviendrai pourtant
qu'il feroit utile de fixer irrévocablement
notre profodie , par des regles
écrites ; ce feroit un fûr moyen de la
garantir de l'altération & de la corruption,
qu'elle pourroit éprouver infenfiblement
de la part des gens du grand Monde
, dont les caprices inconftans devienment
des loix , & affujettiffent enfin auffi
riaeuiement que tyranniquement les Sa →
yans même & les Gens de Lettres , feule
SEPTEMBRE. 1766.
vrais Juges en cette mariere. M. l'Abbé
d'Olivet a déjà tenté, avec fuccès , un effai
de profodie ; mais pour rendre cette autorité
plus grande & plus reconnuë , il
femble que l'Académie Françoiſe devroit
fe charger de cette entrepriſe.
J'ajouterai à ce que je viens de dire
fur notre Poëfie , que nous devrions tenter
de faire ufage des vers non rimés ,
l'exemple des Anglois & des Italiens .
Pourquoi fommes -nous les feuls qui négligions
de les employer ? Ils feroient
très -bien placés dans nos Piéces de Théâtre
, où il convient que la Pocfie ne foit
prèfque pas fentie . Milton a écrit fon
Poëme en vers non rimés. La monotonie
de nos vers feroit diminuée ; notre Langue
s'enrichiroit d'excellentes Poëfies ,
de la part de beaucoup de bons efprits
rebutés de ce genre d'écrire , par la
fervitude que la rime impofe ; nous
n'aurions plus tant de vers foibles , qui
font fi fouvent à la fuite des meilleurs
vers , ni ces rimes trop prévues & trop
répétées, dans les cas où un mor a peu de
confonans. Gracès ne va jamais fans traces
; defirs , plaifirs , charmes , allarmes
fe fuivent toujours. Ces défauts contribuent
plus que toute autre chofe à dégoûter
les gens fimplement fenfés, de tra-
D iij
8 MERCURE DE FRANCE.
vailler en vers , quelquefois même de les
lire. D'ailleurs chaque genre a fon prix ,
& peut trouver fa place , & nul n'eft à
dédaigner.
L'entrelaffement des rimes mafculines
& féminines , ne me paroît pas plus néceffaire
à conferver ; il conviendroit d'éffayer
ce nouveau genre : on auroit l'avantage
d'éviter le rempliffage de quatre
vers , qui gâtent tant de Poefies , & qui
rendent les changemens & les corrections
fi difficiles .
La briéveté fert à rendre la Langue
plus préciſe , plus vive , plus énergique :
elle dépend des mots & des tours de
phraſes ; la Langue Françoiſe a en général
fes mots plus courts que la Latine &
l'Italienne ; fes fyllabes muettes n'étant
pas fenfibles
, y contribuent encore :
préfence eft plus court que prafentia ; il
en eft de même de foupire , fufpirat , legere
,
&c. On peut obferver encore
que nous avons prèfque toujours une fyllabe
de moins dans les yerbes cantare ,
chanter , adorare , adorer . Cet avantage
du François , eft encore plus fenfible à l'égard
de l'Italien : io amava ,j'aimois , io
fio amato , j'ai aimé , ioaurei amato, j'aurois
aimé.
lire ,
A l'égard des tours , nous avons prof
SEPTEMBRE . 1760.
ر و ن
trit les périodes de Balfac , nous avons
coupé nos phrafes , nous nous fommes
contenté de lier les idées , en fupprimant
les liaifons artificielles & traînantes des
expreffions ; par ce moyen , nous fommest
parvenus à nous paffer des tours rapides
des autres Langues : cependant , fi nous
pouvions en acquérir quelques - uns , ce
feroit une richelle dé plus.
се
Mais ce qui me paroît défigurer la
Langue , & furtout la Pocfie Françoife ,
c'eft la répétition inutile & vicieufe des
articles . Pourquoi n'ofons - nous dire vertu,
fcience , grandeur , France , homme , femme?
Toutes les autres Langues s'expriment
ainsi , du moins dans les vers ; on
peut hardiment fupprimer l'Article du
Nominatif , prèfque toujours celui de
P'Accufatif ; ceux du Datif & du Génitif
fubfifteroient. Mais ce feroit toujours autant
de fyllabes fuperflues , qui reviennent
fans ceffe , fans ajouter rien au fens
ni à la clarté , dont les répétitions feroient
retranchées. Il feroit utile de
pouvoir faire le même retranchement
dans les pronoms perfonnels , toutes les
fois que le temps & la perfonne peuvent
fe deviner par la prononciation du verbe
; ils fe devineroient prèfque toujours ,
fi nous prononcions notre Langue comme
Div
80 MERCURE DE FRANCE
elle eft écrite ; mais notre prononciation
actuelle eft fi affoiblie , les confonnes qui
terminent les verbes fi peu fenties , fi
peu diftinctes , que cette fuppreffion des
pronoms perfonnels peut être regardée
comme impoffible. On pourroit donc fe
borner au retranchement des Articles le ,
la, les , des . Ils rendroient notreLangue propre
au ftyle lapidaire, qualité qui fans cela
lui manquera toujours.Je fuis intimement
convaincu , que fi l'on faifoit une férieufe
attention ,fur l'inutilité abfoluë de ces fyllabes
vicieuſes , un dégoût juſte & invin
cible s'éléveroit contr'elles , & les profcriroit
fans retour . Peut- être ne fera- t-il
pas inutile , de donner ici un exemple du
changement avantageux , & du caractère
énergique, que cette fuppreffion des Arti
cles pourroit nous procurer. Le voici :
» Gloire , qui vient de conquêtes , ne
fauroit avoir approbation du Sage ; vertu
»doit être fondement de toute gloire.
»Homme fe dégrade lui-même en penfant
"autrement ; voix univerfelle doit s'élever
»contre tout ufurpateur; peut- être, à force
»decouvrir de honte ces ennemis du
genre
"humain , parviendra- t- on un jour à tour-
»ner les efprits des Rois , vers une gloire
"plus digne de ce nom : que Philofophie
»parle , que cri public fe joigne à elle
SEPTEMBRE . 1760. 81
que tous écrivains ne déshonorent plus
>>leurs talens , en célébrant exploits barbares
; tôt ou tard frénéfie d'ambition s'é-
»teindra du moins par honte , fi ce n'eft
»par remords. Rois & Princes font raffafiés
de refpects , richeffes , grandeurs ;
"Admiration eft le feul bien qui leur refte
»à défirer : qu'on ne la leur laiffe efpérer
"qu'unie avec amour : Il faudra bien qu'ils
»fe foumettent à opinion publique , feule
chofe , fur laquelle autorité fuprême ne
"peut rien.
Je fens combien ce foible morceau eft
peu propre à féduire en faveur de mon
fentiment ; il peut fervir du moins à prouver
que l'idée que je propoſe , eſt praticable
; & que cette maniere d'écrire ,
traitée plus heureufement , donneroit à
la Langue , une énergie qu'elle n'a pas .
Toutes nos idées , toutes nos paffions ,
ne font pas douces & foibles ; nous en
avons de fortes & de vives. Le langage
a donc befoin de force & de vivacité ,
pour les exprimer .Ces qualités dépendent
encore des termes & des tours : j'ai fait
voir plus haut , comment nous pourrions
nous enrichir des termes qui nous manquent.
Les tours confiftent dans l'arrangement
des mots ; nous n'avons qu'un
feul arrangement ; c'eft celui de la clarté ,
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
:
de la juſteſſe & de la raiſon ; les paffions
changent cet ordre pour fe peindre plus
vivement , elles employent les inverſions ;
la langue Latine , par fa propre nature ,
les admet & les varie à l'infini ; les langues
modernes , faute de terminaifons
différentes pour le cas des noms , & embarraffées
dans les verbes , par les auxiliaires
, font plus bornées dans leurs inverfions.
Cependant la Langue Italienne en a
infiniment plus que la Françoife , fans
qu'elle ait trouvé , dans fon caractére ,
beaucoup plus de facilité à les employer.
Il a fallu , pour cela , qu'elle altérât fouvent
la clarté du fens , mais les Lecteurs
fe font accoutumés à le deviner ; elle en
a peu dans fa profe ; elle les a multipliées
dans fes vers on ne fauroit trop marquer
de différences, entre la profe & la poëfie ;
celle- ci ne fauroit être trop figurée , trop
animée. L'inverfion eft la fource où elle
doit puifer particuliérement fon caractére
fpécifiques, les beautés éffentielles ; quelle
âme pourroit être infenfible à ces belles
inverfions ?
Illi robur , & æs triplex
Circà pectus erat , qui fragilem truci
Commifit pelago ratem
Primus.
SEPTEMBRE. 1760. 83
Nec quidquam fibi prodeft
Aerias tentaffe domos , animoque rotundum
Percurrifle polum , morituro.
Que l'on déplace les mots primus &
morituro, la penfée perd auffitôt prèfque
toute fa force. Tel eft l'empire de l'oreille
& de nos organes matériels , fur l'efprit
même.
Cependant la Poëfie Françoife n'admet
guères plus d'inverfions, que la profe élevée
, de toutes les Langues modernes , qui
n'avoient pourtant pas moins d'obftacles
à vaincre , la nôtre eft la plus pauvre à
cet égard ; nous fentons nos befoins .
mais notre timidité eft la plus forte.
N'effayerons- nous point de la vaincre ?
L'inverfion excite l'attention , & la fixe
où elle doit être fixée. Dans une phrafet
traînante où tout eft , dit- on , dans l'ordre
naturel , l'attention eft errante , incertaine,&
ne fçait où fe repofer ; il convient
qu'elle foit dirigée , fur les parties
principales du difcours : l'inverfion feule
peut produire cet effet. Les Latins en ont
fouvent abufé , furtout dans la Pocfie
quelquefois même dans la profe : fouvent
on a peine à les entendre ; nous ne craindrons
pas ce défaut la nature de notre
Langue s'oppofe à tout excès en ce genre..
Divi
84 MERCURE DE FRANCE.
Il me femble que nous devrions fon
ger à introduire dans la Langue , le plus
d'inverfions qu'il fe pourroit , lorsqu'elles
feroient placées de maniere à ne point
produire d'ambiguité : c'eft la feule régle
que l'on peut fixer à cet égard ; je me
contenterai de donner quelques exem
ples.
Toutes les fois que le régime du verbe
n'eft pas un accufatif,l'inverfion peut avoir
lieu.Nous difons très-bien :à luifeul s'adref
fent tous mes voeux ; de lui dépend ma
fortune.
Lorfque le régime du verbe eft précédé
d'une prépofition , fur , devant ,
après , fous , à côté , par , pour , &c.
l'inverfion ne peut point non plus produire
d'équivoque : fur cette vafte plaine ,
s'élève un Temple . Sous fon Empire , les
Peuplesfont heureux.
Il y a auffi bien des cas , où l'inverfion
peut avoir lieu , quoique le verbe régiffe
l'accufatif ; par exemple , toutes les fois
que le nominatif du verbe eft un pronom
perfonnel , je , tu , il , parce que ces mots
font éffentiellement nominatifs ; il en eft
de même de qui. Rien ne nous empêche
de dire , avec le Taſſe :
s ;
Je chante les combats , & ce Héros vainqueur,
SEPTEMBRE. 1760 : 851
Qui , le tombeau facré délivra du Sauveur.
Les fucs amers , il boit avidement déçù ;
la vie il a reçu.
Et de la propre erreur ,
Ainfi , on peut bien dire : mille entreprifes
heureuſes tu conçus & exécutas , il
conçur & exécuta.
Lorfque le verbe exprime un fentiment
, & que le régime eft une chofe
inanimée , il ne peut point non plus y
avoir d'équivoque ; ainfi , ces deux vers ,
malgré les inverfions qu'ils contiennent ,
font très clairs.
Plein de ces fentimens , toute gloire mortelle
Ce Héros dédaignoit en fon ardeur fidelle .
Lorfque l'accufatif & le nominatif différent
en nombre , il ne peut point reſter
d'ambiguité ; mes feux , mes fentimens a
emporté dans fa tombe mon premier époux.
Souvent la force du fens fuffit feule
pour lever toute équivoque.
Et par art , Antioche ; & par force Nicée ,
Les fuperbes Chrétiens avoient déjà domptées;
Là , tu le fais , ô Mufe , accourent les Mortels ,
Où prodigue le plus des douceurs enchantées ,
Le féduifant Parnaſſe.
Ces vers , avec bonté , daigne ici recevoir..
86 MERCURE DE FRANCE.
Lorfque le verbe eft neutre , le nominatif
peut très- bien être placé après lui :
cependant brûle & fe confume la malheu
reufe Didon.
Ne pourroit- on pas quelquefois éloigner
le verbe de fon auxiliaire ? Si féparée
je n'avois été d'un époux tendre.
L'adverbe peut auffi n'être pas toujours
uni au verbe : conftamment lafortu
ne lefeconda.
Je trouve encore des cas où le ſubſtantif
& l'adjectif pourroient être ſépa
rés. Pourquoi n'ofons- nous dire >
Quel terrible & funefte , il affronta danger ?
Combien de glorieux il entreprit travaux !
Le fens eft pourtant clair & fans ambi
guité. J'en dis autant de ces vers.
Aux travaux de ſon ſexe , aux fuſeaux , à l'aiguille
Abbaifler ne daigna fes généreufes mains.
Donnera l'Univers , donnera le Ciel même,
A notre fier courage un fecours tout- puiffant.
Tombeau foit cette terre à tous les ennemis.
Le meilleur moyen pour accoutumer
notre Langue aux inverſions, & pour plier
fon génie à cette efpéce de nouveauté ,
ce feroit de travailler à traduire le plus.
fidellement qu'il feroit poffible , des ou
SEPTEMBRE. 1760. 87
vrages de Poëfie Latine , Italienne , Angloife
; le Lecteur fentant le prix des inverfions
heureufes , que le Traducteur
auroit confervées , lui fçauroit gré de les
avoir fait paffer dans notre idiôme , de
jeunes Poëtes avides de fe diftinguer, pourroient
enfuite s'exercer dans ce nouveau
genre : le caractére de notre Langue cefferoit
peut- être enfin de fe renfermer dans
les limites étroites , ou il a été botné jufqu'ici.
Mais il feroit à fouhaiter que l'on
n'employât les nouvelles inverfions qu'avec
choix.Il eft certain que la Langue Latine
les a trop multipliées ; fouvent elles ne
produifent qu'une beauté matérielle ,dont
notre Langue peut très - bien ſe paſſer ;
fouvent la phrafe auroit gagné à être
coupée ; l'habitude méchanique d'arranger
des mots , a entraîné les Latins , &
leur a fait noyer un petit fens dans beaucoup
de paroles artiftement fymétrilées ;
il en peut réfulter quelque agrément pour
l'oreille , fans que l'efprit en foit plus fatisfait
quelquefois elles ne font que
l'embaraffer , & que retarder & brouiller
lęs idées ; on peut fuppléer très heureufement
un grand nombre d'inverfions de
ceite espéce , en coupant les phraſes ; la
clarté , la jufteffe , la force même y gagnent
fûrement. Cet avantage eft fans
88 MERCURE DE FRANCE:
doute préférable à celui de contraſter des
mots , d'où il ne réfulte qu'une illufion
paffagére , que la réflexion diffipe bientôt.
Occupé de la combinaifon pénible
des termes , un Auteur néglige infenfiblement
les idées & les chofes, Si tant
d'ouvrages , qui plaifent en Latin, perdent
fi fouvent leur mérite à être traduits en
François , gardons - nous d'en rejetter la
faute fur notre idiôme ; admirons bien
plutôt la noble & heureufe fimplicité, qui
forme fon caractére , & félicitons - nous
de trouver en elle un creufet affuré , pour
diftinguer l'or pur d'un alliage faux &
frivole . Dégagée du foin de rechercher
des ornemens fuperflus , & privée de
l'efpoir de faire illufion par leur fecours ,
la Langue Françoife ne s'occupe que du
fond des chofes , elle fimplifie , elle épure
, elle preffe les penfées & les fentimens
; elle a l'avantage unique de parler
à l'efprit plus directement qu'aucune
autre .
Cependant , à la fuite d'un nombre
choifi d'inverfions qu'elle pourroit acquérir
, il feroit encore à défirer , comme je
l'ai dit plus haut , qu'elle empruntât de
quelques Auteurs Latins certains tours
vifs & précis, compofés de conftructions
hardies , fouvent même, fans conftruction
SEPTEMBRE. 1760 8
apparente , dont elle tireroit des nouveaux
degrés de vivacité & d'énergie . La
Bruyere , S. Evremont , la Fontaine ,
peuvent fournir des idées de ce ftyle :
une Langue , pour atteindre à la perfection,
doit embraffer tous les genres . Combien
de nuances de ftyle depuis l'élégance
nombreuſe de Ciceron , jufqu'à la nerveuſe
concifion de Tacite & de Sallufte , depuis
Virgile jufqu'à Juvenal & Perfe !
Je fais que la maniere différente de
ees grands hommes , tenoit à leur génie
particulier ; mais ces génies doivent renaître
dans chaque Siécle & dans chaque
Nation lettrée. C'est à ceux qui ſe ſentes
portés par la Nature à quelqu'un de
ces deux genres , à choisir les modéles
qui leur font propres , & à franchir , courageufement
, le joug impofant du ton
dominant de leur fiécle : nous avons affez
de talens , qui pourroient ſe faire un caractére
original ; il ne leur manque que
d'ofer, & de brifer les entraves de l'imitation.
Par là nous verrions , peut- être , renaître
cette précieufe naïveté , cette fimplicité
finguliere de nos premiers Auteurs ;
notre Langue acquerroit une force qu'elle
a enviée inutilement jufqu'ici à la
Langue Angloife.
Malherbe, Racine , Boileau , Rouſſeau,
90 MERCURE DE FRANCE.
ont rendu de grands fervices à leur Langue
; ils ont perfectionné fon élégance ,
fon exactitude , fa pureté , fa nobleffe ,
fa délicateffe , fes graces ; en forte qu'à
tous ces égards , elle ne céde à aucune
autre Langue : peut être ont- ils nui à des
progrès plus utiles , qquu''eellllee auroit pû
faire du côté de la hardieffe , de la vivacité
, de l'énergie , de l'abondance ; je
le répéte encore , ils font venus trop tôt.
Dès Malherbe , on s'eft écrié que cet
Auteur avoit fixé le caractére de la Langue
la Nation fortoit à peine de la barbarie
; dès le premier pas , elle crut
avoir, atteint la perfection. Malherbe
avoit l'âme grande & élevée; il ne lui a
manqué qu'une Langue plus avancée ,
pour déployer fon génie..
:
Racine , admirable par l'analyfe délicate
du coeur humain , par les charmes
délicieux de fon ftyle , par la conduite.
& l'intérêt de fes Piéces , Racine a créé
un genre , dans lequel il ne fera furpaffe
par perfonne. Mais il faut avouer que
chez lui l'élégance continue , a fouvent
étouffé la force.
Boileau étoit affurément un très - bel
efprit ; il avoit éffentiellement le coeur
froid, & l'âme peu élevée ; il fent peu,
il peint agréablement ; plus Verfificateur
SEPTEMBRE . 1760. 91
il
que Poëte , fes vers font rarement produits
la chaleur du fentiment , ou
par
-par la force des idées . Ils font faits , pour
ainfi dire , au compas , on devine les
mots qu'il a trouvés , qu'il a cherchés :
leur arrangement méchanique eft fon
principal mérite . Soutenu par Horace ,
s'eft élevé au- deffus de lui - même dans
fon Art poëtique : il y a pourtant de trèsbelles
chofes dans le Lutrin ; on trouve
dans fes Satyres , beaucoup de traits d'efprit
, agréablement tournés , mais fans
chaleur & fans élévation . Un Poëte fatyrique
pour exceller doit - être doué de cettehumeur
Angloife , pour laquelle nous n'avons
pas même de terme ; & il n'y en a
point , dans Boileau. La Bruyere , fimple
Profateur , l'avoit reçu de la Nature , fon
ouvrage en eft profondément empreint,
Rouffeau , quoiqu'avec beaucoup plus.
de chaleur que Boileau , & avec un ef
prit plus nourri par la Philofophie , manque
encore de véritable énergie ; ingénieux
, pur , correct , élégant , fes penfées
font juftes , folides , grandes , liées ,
ornées agréablement mais fon efpritn'a
pas une certaine profondeur ; & c'eft
chez lui , furtout que j'obferve un grand
nombre d'idées foiblement rendues. L'ex-
´preſſign lui a manqué : j'entens cette ex92
MERCURE DE FRANCE
preffion vigoureufe , ce coup de pincea
du grand- Maître la crainte d'offenfer
l'oreille , l'a trop fouvent arrêté. H n'a
employé qu'un très- petit nombre de ter
mes , dans fes ouvrages de grande Poëfie.
Une idée neuve , exprimée avec des
mots rebattus, ne fçauroit paroître neuve:
l'efprit eft la dupe des oreilles toute
penſée hardie doit être revêtuë d'expreffions
qui le foient. Les plus zélés admirateurs
de ce Poëte , font forcés de con
venir que
fon génie n'a rien d'original.
Ce que je viens de dire de ces grands
hommes , fouffrira fans doute beaucoup
de contradictions ; on fe porte prèfque
toujours à admirer fans réferve , ce qui
eft vraiment admirable à certains égards.
Cependant , je crois n'avoir arraché , de
leurs couronnes , aucun des lauriers qui
leur font légitimement acquis. Je voudrois
feulement qu'on pût fe perfuader
que , pour avoir excellé dans quelques
parties , ils n'ont pas également excellé
dans les autres ; qu'ils n'ont pû ouvrir
toutes les routes à la fois , & qu'il faut
bien fe garder de les préfenter comme
des modéles univerfels.
Créons des termes & des tours forts &
énergiques , nos penfées le deviendront,
Nous avons affez de jolis mots , & par
SEPTEMBRE . 1760. ༡༣
conféquent de jolies idées , & de jolies
âmes. Mais eft-ce tout ? Après un fiécle de
grâces & d'élégance , travaillons à nous
former des âmes hardies & robuftes.
Corneille , Boffuet , la Bruyere , Moncefquieu
, Voltaire & j'ajoute Rouffeau de
Genève,font lesEcrivains que nous devons
choifir pour modéles en ce genre : les penfées
que ces hommes célébres ont réuffi à
bien rendre,font gravées dans tous les ef
prits.Envain des Ecrivains médiocres travaillent
alles retourner; ils nous les offrent
affoiblies ; l'efprit ne les retrouve qu'avec
dégoût. Ce qui eft dit 8 : penfé avec un
certain degré de force , néantit à jamais
toutes les copies froides & imparfaites ;
toute penfée grande & fortement exprimée,
eft immortelle ; l'efprit peut amufer
l'efprit , l'âme feule a droit d'ébranler
l'âme : j'entens par âme, ce caractére fier,
indépendant , original & fublime , cette
chaleur intime & féconde , ce feu , pour
ainfi dire , électrique , qui étincelle rapidement
, qui éclaté , pénétre & communique
de même. Le fentiment coule avec
abondance de cette fource enflammée ; il
fe répand fur les ouvrages de pur agrément
, comme fur ceux de la perfuafion
la plus profonde ; il vivifie les genres
même qui en font le moins fufceptibles .
94 MERCURE DE FRANCE:
Point de génie fans fentiment : Sapho
eft la tendre amante de Phaon ; Montef
quieu & Newton, font les amans fublimes
de l'humanité & de la vérité.
Je crois que c'est grand dommage que
Montagne n'ait pas écrit à Paris ; cette
Ville donne le ton ; elle l'eût reçu de lui
& l'eût rendu au refte de la France : mais
Montagne étoit gafcon , il écrivoit dans
fon pays , il étoit énergique & hardi ; on
admira ces qualités , & on s'en tint là.
Le bel efprit , ce fléau du génie , dominoit
dans la Capitale ; il empêcha les
progrès de ce style expreffif , qui auroit
enrichi la Langue ; cependant Montagne
plaît à tous ceux qui le lifent. On le cite
avec complaifance , & perfonne n'ofe entreprendre
de le traduire en François
pur & élégant. On refteroit au - deffous de
lui , on feroit ridicule. Pourquoi s'efton
amufé fi longtemps à contrefaire le
ftyle de Marot , qui n'avoit en partage
qu'une naïveté agréable ? Le premier modéle
étoit bien plus digne d'être fuivi.
Mais , dira t-on , Montagne faifoit des
barbarifmes . Ah ! nous n'avons que trop
d'Auteurs purs & châtiés , c'eft- à - dire ,
faibles & froids. Il nous faut peut - être
de hardis faifeurs de barbarifines , fans
quoi notre Langue eft expofée à languir ,
SEPTEMBRE . 1760. 21
Tous les fauffes graces d'une élégance pué
rile & de cette délicateffe exceffive à laquelle
on a voulu borner fon caractére :
qualité qui , renfermée dans fes bornes
eft admirable en certains genres , mais
qui devient un vice dans beaucoup d'autres.
Nous n'ofons nommer plufieurs animaux
utiles. Nous craignons de peindre
avec trop de vérité , la mort , la pefte ,
la corruption , le vice. Livrés à un art
recherché , nous dédaignons la fimple
Nature ; il faut que nos Bergers foient
couverts de fleurs ; les arts utiles font
avilis à nos yeux délicats.
Chaque mot a fa place dans un certain
ftyle , il n'en fçauroit fortir ; tout écrit
élevé eft prèfque toujours bourfouflé &
vuide de chofes ; il faut fe faire entendre ,
par des périphrafes qui affoibliffent ; on
ne peut appeller prèfque aucune chofe
par fon nom dans le ftyle noble.
Nous fommes , par cette même délicareffe
, très- bornés dans le choix des images.
Combien en eft- il que nous admirons
dans Virgile, & dans Homere, & que notre
Langue ne peut admettre ? Le fentiment ,
dans nos ouvrages , eft toujours enflé
guindé , réfroidi, par un acceffoire de nobleffe
. Le naturel , le fimple , le vrai ,
66 MERCURE DE FRANCE:
nous paroît ignoble. La plupart des beau
tés naïves des tragiques Grecs , font perdues
pour nous .
t
Je trouve les fources de cette fauffe
'délicateffe , dans les idées relatives de
grandeur & de baffeffe qu'infpire la M
narchie ; dans le luxe , l'oifiveté , la fo
ciété trop affiduë ; & furtout , dans la fo
ciété des femmes.
La diftinction des rangs , l'orgueil &
la vanité qu'ils font naître , rejettent néceffairement
un mépris injufte fur lés
états inférieurs . Le luxe amoureux de
'Arts agréables , avilit par comparaifon
les Arts néceffaires . L'Oifiveté fille de la
Richeffe dédaigne les travaux utiles. La
Société, en rapprochant ces différens états,
infpire un refpect , une dépendance , une
fauffe honte , vis- à-vis de ceux qui font
plus élevés : ainfi tout prend une tendance
générale d'admiration & d'imitation ,
vers les premiers rangs , vers leurs moeurs,
leurs ufages , leurs ridicules même & leurs
vices : tout concourt à l'aviliffement des
autres , de leur utilité même , de leurs
travaux & de leurs vertus .
Enfin , la fociété habituelle des femmes
achéve de nous féparer de la noble & fimple
nature : élevées prèfqne toutes dans la
frivolité,dans l'art unique de plaire , elles
nous
SEPTEMBRE . 1760 . 97
nous y ramenent par le foible qu'elles
nous infpirent : jufte punition de l'éducation
à laquelle nous les avons condamnées
; elles nous donnent leurs propres défauts
, qu'elles doivent à notre tyrannie ;
nous fommes forcés de nous plier à leur
goût étroit & exclufif , à leurs paffions ,
qui veulent toujours être remuées en bien
ou en mal , à leur amour- propre , qui les
dégoûte de tout ce qui ne les flatte pas ,
de tout ce qui n'eft pas dirigé à leur amufement
; elles donnent le ton ; elles jugent
; elles prononcent d'après leurs idées
petites , foibles & fans principes : la Nature
eft méconnue , le génie fe glace , fe
rétrécit , & quitte les grands objets .
Chaque génération de ces idoles de
paffage , a fon bon ton dominant ; tout
ouvrage qui n'en porte pas l'empreinte ,
n'eft ni lû , ni vendu , ni prôné : tout Auteur
veut l'être que faire donc : Suivre
le torrent , ne rien produire d'élévé ni de
fort , oublier la poftérité , & fe borner à
la gloire honteufe d'avoir perfectionné la
corruption de fon fiécle. Ainfi , l'esprit
rampe fucceffivement dans un cercle rapide
de modes inconféquentes , outrées
& méprifables.
Le tourbillon des femmes renferme
une multitade d'hommes , plus femmes
E
98 MERCURE DE FRANCE
qu'elles , avec qui elles veulent bien par
tager leurs droits . Ces efclaves brillants
deviennent , en concurrence avec elles ,
tyrams , protecteurs & corrupteurs des
talens tels font les Juges qui affignent
les rangs dans les Lettres : l'homme de
fens , l'homme folidement inftruit fe tait ,
ou ne parle qu'à l'écart ; il n'a point de
paffions , de vices , de rang ni de place ,
c'eſt un être iſolé , & qui d'ailleurs , devient
tous les jours plus rare : il n'eft
point à la mode , parce que le bon fens ,
le mérite , l'honnêteté , la vertu n'eft
point de mode ; la folie , les vices , les
ridicules, triomphent impunément & lans
obftacles.
La mode est toute- puiffante en France ,
mais toute mode finit ; & la derniere jette
, néceffairement , un ridicule fur celle
qui l'a précédée : Les Héros & les Héroïe
nes du jour , dépouillés enfin de ce qui
féduit ou qui impofe , finiffent par devenir
des Marquis de Mafcarille , & des
Fées gothiques ; les Livres de mode les
plus admirés , font relégués parmi les
vieux portraits.
Cependant , l'ambition des hommes
de Lettres eft d'être auffi les hommes
du jour. Ils y parviennent par la baffeffe
& les lâchetés ferviles , qu'ils prodiguent
SEPTEMBRE . 1780: 59
dans leurs ouvrages. Voyez dans leurs
écrits , & furtout fur la fçéne , de quelles
couleurs brillantes ils peignent l'homme
à la mode , combien l'homme vertueux
eft obfcurci , abaiffé , facrifié ; s'ils
attaquent le vice & la folie , c'eft avec
des armes fi polies , des traits fi adoucis ,
qu'ils femblent plutôt flatter que combattre
quel bien ne feroit pas au contraire
une fatyre vigoureufe ? Elle éclaire-
Toit les foibles & la multitude : mais on
craint de paffer pour dur , de n'être plus
admis dans le monde , on trahit la Nation
, la vertu , fon propre honneur .
C'eſt aux gens à talens à fentir leur
fupériorité , & la haute dignité de leur
miniftére eux feuls peuvent oppofer une
barriére folide au torrent du faux goût &
des moeurs vicieuſes ; c'eft à eux de fubftituer
aux puérilités des jargons de mode ,
l'abondance & l'énergie qui conviennent
à la Langue d'un Peuple illuftre fa
par
puiffance & par fes lumieres : qu'ils faffent
paffer dans le langage les richeffes
du génie , & les graces folides de la vertu
; ils les communiqueront
juſqu'à nos
ames , leurs écrits feront immortels , &
la Nation s'élevera.
Il me refle à réfoudre une objection
importante , qui fe préfente naturelle-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
ment : & nous nous déterminions à enrichir
notre Langue d'une foule de mots
nouveaux , à multiplier les inverfions , à
retrancher les articles , les ouvrages que
nous admirons le plus deviendroient gothiques
; Racine vieilliroit , nous le regarderions
du même il dont nous voyons
aujourd'hui Rotrou en voulant acquérir
des richeffes incertaines , nous perdrions
fûrement celles que nous pollédons , tout
l'édifice de notre Littérature feroit renverfé.
Je réponds 1. Que fi par ces change
mens , il arrivoit qu'une multitude d'ou
vrages médiocres & foibles , fût plongée
dans l'oubli , cette partie ne feroit pas à
regretter.
2°. Je foutiens que les ouvrages vraiment
bons fubfifteroient toujours : nous
en avons la preuve dans l'état préfent
de notre Littérature : Corneille quoique
vieilli , refte en poffeffion de notre
Théâtre. Montagne eft toujours lû . Les
bons écrits fubfifteroient même tout feuls
au milieu du naufrage des autres , ce qui
feroit un très- grand avantage.
3. Si les perfonnes qui compofent le
cercle frivole du monde , perdoient une
partie du goût vif qu'elles ont pour ces
ouvrages , le mal ne feroit pas grand ,
SEPTEMBRE. 1760. ΙΟΥ
il n'en réfulteroit aucun inconvénient réel
pour les Lettres.
4. Les Philofophes , les vrais Littérateurs
, les bons efprits ne cefferoient jamais
de lire , de méditer ces excellens
écrits , de foutenir leur réputation & de
les choifir pour modéles ; ainfi le progrès
des Lettres n'en feroit pas moins affuré ,
ce qui eft le feul point capital.
5 °.Que le plaifir qu'on auroit à les lire,
fût plus ou moins diminué , ce ne feroit
tout au plus que la perte de quelques fen,
fations agréables , qui feroient fûrement
remplacées par d'autres ; leurs penfées ,
leurs vues , leur ordonnance ne fçauroient
périr , & c'est tout ce qu'il feroient utile
de confer er.
6°. Si des penfées que l'on croyoit for
tes , ceffoient de paroître telles , ce ne
feroit que par comparaifon avec d'autres
vraiment fortes que nous aurions acquifes ;
nous n'aurions perdu qu'une erreur , nous
aurions gagné une vérité : fi des chofes
qui nous fembloient exprimées avec grâ
ce , paroiToient perdre cet agrément ,
ce ne feroit qu'un preftige dont nous aurions
reconnu l'illufion ; ce qui paroît
beau , ne peut être éffacé que par des
beautés plus réelles .
7°. Notre bonne Littérature n'a duré
E iij
to2 MERCURE DE FRANCE
encore qu'un fiécle : nous n'avons qu'un
petit nombre d'ouvrages de génie : notre
Monarchie, & par conféquent, notre Langue
, dans la conftitution actuelle des
chofes , doivent durer vraisemblablement
un très - grand nombre de fiécles ; feroit - il
raifonnable de les facrifier tous à la confidération
d'un feul , & d'immoler d'avance
les efforts multipliés que doit faire
notre poftérité , aux petits progrès que
nous avons faits dans un fi court eſpace
de temps ? Nous fommes encore au berceau
, nous ne faifons que de naître ;
voudrions-nous borner l'âge viril , qui
doit nous fuivre , à nos foibles facultés ,
qui font à peine dévéloppées ?
Si l'on objecte encore que les Arts font
bornés ; que , dans les Nations Lettrées ,
ils n'ont eu qu'un beau fiécle ; que nous
avons eu le nôtre , & que par conféquent ,
ces progrès , dont on nous flatte , ne peuvent
avoir lieu que dans le carrière des
Sciences , & non dans celle des Arts &
des Lettres.
Je dirai , qu'il eft peut-être téméraire
de juger des progrès, dont l'efprit humain
eft fufceptible , d'après des expériences
imparfaites ; & qu'il feroit néceffaire dé
les avoir bien plus multipliées , pour por
ter un jugement certain fur un objet fi
SEPTEMBRE. 1760. 103
vafte & fi compliqué . On a cru longtemps
que les Grecs & les Latins avoient
tout perfectionné, tout épuifé ; cependant
on fe trompoit les Auteurs modernes
ont du moins ajouté des dévéloppements
fout nouveaux , aux germes précieux que
nous avoient laiffés les Anciens : les grands
Orateurs & les grands Poëtes François ,
ont dû fe faire un caractére original ,
malgré les talens & les fuccès de ceux
qui ont écrit dans les beaux jours d'Athénes
& de Rome.
Si plufieurs peuples n'ont eu qu'un
beau fiécle , ce n'eft pas qu'ils euffent atteint
les limites des Arts ; tout ce qui
s'est fait depuis eux , prouve invinciblement
la fauffeté de cette prétention ;
dira- t- on que c'est la perfection où les
Romains avoient porté les ouvrages de
théâtre , qui les a forcés à dégénérer en
cette partie Le génie des Grecs & des
Romains , a baiffé tout à la fois , & dans
les genres qu'ils avoient traités avec le
plus de fuccès , & dans ceux où ils n'en
avoient eu que de médiocres : c'est donc
à des caufes étrangères , & tout - à - fair
différentes , qu'il faut attribuer leur décadence.
Il feroit fuperflu de les recher
cher ici.
Les Anciens ont trouvé les vrais prin
E iv
104 MERCUREDE FRANCE.
cipes , ils ont créé les genres ; c'est une
gloire unique qu'on ne peut leur conteſter
; mais ils n'ont fait qu'effleurer la
connoiffance de l'homme & de la nature ;
il nous refte à l'approfondir. L'invention
de l'Imprimerie a changé la face du
monde fçavant . Toutes les nations réunies
par elle , ne forment plus qu'un feul
empire des Lettres . L'émulation n'eft plus
de citoyen à citoyen ; elle eft de peuple
à peuple les diverfités des moeurs forment
autant de manieres différentes de
voir , de penfer & de fentir , & leurs
communications préfentent encore autant
de modifications nouvelles . Telle eft
la vafte carrière qui s'offre à nous les
Anciens avoient les talens d'un homme
four modéles ; nous avons ceux du genre
humain : que ne doit - on pas attendre de
cette émanation de lumiére rapide , immenfe
, immortelle ? De cette émulation
univerfelle & active , dont les rayons infinis
fe coupent , fe croifent & s'étendent
en tout fens Les ? obfervations de la Nature
, auxquelles notre fiécle s'eft livré ,
fuffiroient feules , pour fournir un fonds
intariflable de nouvelles richeffes à l'éloquence
& à la Poëfie ; ajoutons à tous ces
avantages , que nous n'avons plus d'obftacles
étrangers , ni d'irruptions de bar
bares à redouter.
SEPTEMBRE . 1760. 105.
Si de ces confidérations , je defcends à
l'examen particulier des progrès de notre
Nation , je trouve qu'elle a anályfé le
coeur humain avec une très - grande fupériorité
; mais , qu'il s'en faut bien qu'elle
ait atteint le même degré , dans les def
criptions de la Nature en général ; occiipée
des détails de nos curs paffagéres
& mobiles , cette partie eft reftée abfolument
neuve ; les idées fimples , primordiales
, & communes à tous les hommes ,
ont été négligées . C'eft pourtant dans ce
genre feul ,
feul , que l'on peut faire des oavrages
vraiment durables. Bien loin que
nous ayons tenté de peindre les effets infinis
de la Nature , avons nous feulement
une defcription du printems . faite
avec génie L'Angleterre , l'Allemagne
même , nous ouvrent la route , & nous
ne fongeons point à les fuivre ; cependant
Ce nouveau genre auroit de plus l'avantage
de développer le talent dans toutes
les Provinces de la France , & de le retifer
de l'imitation fervile de l'efprit de
mode de la Capitale , qui la rabaiffe &
lui ôte les moyens de fe diftinguer . Combien
comptons -nous de Poemes épiques ,
d'Epitres & d'Odes dignes d'être admirées
heureuse néceffité , où nous nous
trouvons ! Pour nous faire un caradire
-
Ex
JOG MERCURE DE FRANCE .
origin , il ne faut que revenir à la Na→
ture ; c'eft principalement dans cette carriére
, que nous fentirons la difette de
notre langage , & la néceffité de l'enrichir.
La Langue eft l'inftrument du génie ,
laiffons - lui la liberté de la perfectionner ;
nous en fecueillerons bientôt les fruits .
Fermer
Résumé : OBSERVATIONS Sur la Langue Françoise.
Le texte traite de l'importance et de l'évolution de la langue française, mettant en avant ses qualités telles que la clarté, la justesse et l'abondance. Cependant, il reconnaît que le français est moins riche en vocabulaire comparé à certaines langues anciennes et modernes. Pour pallier cette lacune, l'auteur propose de créer un dictionnaire des expressions manquantes en empruntant des mots au latin, à l'italien, et en réintroduisant des termes anciens et des diminutifs italiens. Il critique l'attitude conservatrice envers les innovations linguistiques et prône une plus grande liberté dans la création de nouveaux mots. Le texte aborde également les caractéristiques phonétiques et prosodiques du français, défendant les 'E' muets pour leur rôle dans l'harmonie des vers. Il compare les vers français aux vers latins, soulignant une plus grande variété et douceur dans les premiers. Pour améliorer la poésie française, l'auteur suggère de fixer la prosodie par des règles écrites et d'explorer l'usage des vers non rimés. En matière de prose, le texte recommande l'utilisation de phrases courtes pour améliorer la clarté et suggère d'emprunter des tours vifs et précis à des auteurs latins. Il critique la langue contemporaine pour son raffinement excessif et son éloignement de la simplicité, influencés par la monarchie et le luxe. La tyrannie des modes littéraires et sociales en France est également dénoncée, car elle impose un goût étroit et favorise les œuvres flatteuses plutôt que celles de véritable qualité. L'auteur met en garde contre l'admiration excessive des grands écrivains et souligne que les talents supérieurs doivent résister au mauvais goût pour enrichir la langue. Il affirme que les œuvres médiocres seront oubliées, tandis que les grandes œuvres subsisteront. Le texte appelle à un retour à la nature pour enrichir la langue et le génie français, notant que la France a négligé la description de la nature, un domaine où l'Angleterre et l'Allemagne excellent.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
1673
p. 187-203
Suite de la Relation de tout ce qui s'est passé depuis.
Début :
L'Opera que l'on représenta, est composé de trois Actes ; il est intitulé [...]
Mots clefs :
Opéra, Amour, Hymen, Dieux, Querelles, Humanité, Destin, Campagne, Mer, Nymphe, Conseils, Magnificence, Enchantements, Merveilles, Fête, Noblesse, Ministres étrangers, Comte, Dîner, Marquis, Cérémonie, Mariage, Escadrons, Église, Décorations, Cortège, Ornements, Argent, Or, Étoffes, Arcades, Nef, Lumières, Sanctuaire, Hallebardiers, Chevaux, Capitaine, Carosse, Anneaux, Salle, Repas, Plats, Palais, Union, Temple, Jardins, Colonnes, Pyramides, Beauté, Clémence, Fécondité, Douceur, Figures, Dignité, Intelligence, Fontaines, Illuminations, Feu d'artifice, Guirlandes, Fleurs, Bal, Archiduchesse, Officiers, Chevaliers
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Suite de la Relation de tout ce qui s'est passé depuis.
Suite de la Relation de tout ce qui s'eft
paffé depuis.
L'Opera que l'on repréſenta , eft compofé de
trois Actes ; il eft intitulé les Fétes de L'Hymen
pour les nôces de LL. AA. RR. &c. il eft précédé
d'un Prologue.
Ce Prologue , qui a pour Titre le Triomphe de
PAmour , eft une querelle que les Dieux font à
l'Amour , fur les maux qu'il ne ceffe de faire
aux hommes . L'Amour convient de toutes ces
fauces, & obtient fon pardon en faveur de l'Union ,
qu'il vient de faire de la vertu & de la beauté,
188 MERCURE DE FRANCE.
Les fajets des trois Actes qui compofent l'Opéra
font féparés. C'est une licence que l'on a cru
devoir prendre à caufe du merveilleux & de la
galanterie qu'apportent avec eux des fujers fabuleux
& variés , qui femblent mieux convenir à la
Fête qu'on a célébrée .
L'Acte d'Aris eft le premier. L'Amour par ordre
du Deftin , ceffe d'être aveugle ; il jette fes premiers
regards fur Iris , & en devient amoureux ;
Iris le prend pour le Zéphire ; mais revenue de
fon erreur, elle en devient éprife , diffipe les nuages
qu'Aquilon jaloux lui oppofe fans ceffe , &
sunit à l'Amour pour rendre au monde les jours
les plus beaux & les plus fereins.
Le fecond Acte , eft celui de Sapho . Le Poëte
a feint cette dixiéme Muſe , amoureufe d'Alcée
celèbre Poëte Lyrique natif de Lesbos : il a
feint aufli Doris , fils de Neptune , amant de Sapho
, qui fe voyant préferer fon rival , a recours
a fon pére , & le prie de le vanger par la mort
de l'un & de l'autre. Neptune écoute les voeux
de fon fiis ; & par le fecours d'Eole , & des vents
fouléve tellement les eaux , que les habitans de
la campagne craignent d'ètre fubmergés : 1
paroît lui-même fur une vague qui s'élève beaucoup
au defius des autres ; menace de tour
inonder , fi dans une heure , Sapho n'eft pas fenible
à l'amour de fon fils il rentre dans le fein
de la mer , qui continue dans la plus grande
agitation .
Sapho invoque Apollon , & l'Amour. Une
Lyre defcend du Ciel attachée à des guirlandes
de fleurs ; un arc s'élève dans la Mer à l'endroit
où elle doit avoir fes bornes , & les lui marque
pour l'avenir.
Sapho prend la Lyre : à mesure qu'elle chante
les prodiges opérés par Apollon , & l'Amour ;
OCTOBRE. 1760. 189
la Mer fe calme & fe retire au lieu où elle
étoit avant le débordement ; remplie des infpirations
divines , & de l'enthousiasme poétique ,
elle voit dans l'avenir la fuitte nombreufe des
héros , dont elle doit célébrer l'alliance , annonce
le bonheur dont l'Univers doit jouir ; & par fon
mariage avec Alcée , accomplit le triomphe de
l'harmonie , & de l'amour.
Le troifiéme Acte eft intitulé Eglé. Cette Nymphe
eft amoureufe de Chromis ; Alcée fa compagne
l'eft de Lincée .Elles fe plaifent enſemble
à faire foupirer leurs Amants , en leur cachant
leur tendreffe ; enfin Eglé dit à Chromis qu'elle
l'aimera , lorfqu'elle verra les eaux d'un torrent
enchaînées ; Alcée promet à Lincée de l'aimer
quand Eglé aimera Chromis.
Ces deux jeunes Faunes , déſeſpérés , fe confultent
enſemble , & vont trouver Silene pour qu'il
les aide de fes confeils . Ce vieillard leur demande
où ils ont laillé Eglé & Alcée ; ils répondent
qu'elles font à cueillir des mûres pour lui
teindre le vifage, lorfqu'elles le trouveront endormi
. Silene confole les deux Faunes, leur ordonne
de ſe retirer , leur promet de les fervir , & fe
met fur un lit de gazon où il feint de dormir
en attendant les deux Nymphes. Elles arrivent
avec des guirlandes de fleurs , en enchaînent Si-
Lene qu'elles croyent endormi ; elles le pouffents
il feint de s'éveiller & montre de la colere :
mais bien-tôt après il leur conte la fable d'Acis
& Galatée. Au milieu de cette fable , il s'arrête
comme infpiré , & leur conſeille d'aller trouver
Prothée , de le furprendre endormi , & de l'enchaîner
fans s'épouvanter des différentes formes
qu'il prendra , parce qu'à la fin il parlera , & leur
apprendra des chofes merveilleules.
Elles remercient Silene , & le quittent pour al190
MERCURE DE FRANCE:
ler chercher Prothée ; Chromis & Lincée les accoma
pagnent. Elles le furprennent , l'enchaînent , &
ferrent toujours plus fes liens , à mesure qu'il change
de forme ; il fe change enfin en un Torrent
qui refte immobile : toutes les Nymphes admirent
ce prodige . Silene arrive , rapelle à Eglé le ferment
qu'elle a fait d'être à Chromis lorſqu'elle
verra enchaîner un torrent ; Eglé confent à être
unie à Chromis , & Alcée tient auffi fa parole à
Lincée ; les Faunes & les Nymphes applaudiffent
à cette union,& Silene; au lieu de finir la fable qu'il
fe fouvient d'avoir commencée , ordonne aux Faunes,
& aux Nymphes, de célébrer cet heureux jour,
en repréfentant par leurs danfes , les amours
d'Acis , & Galatée.
L'Italie a vû dans cette occafion renaître fur la
fcène les enchantemens , & la nouveauté de ce
fpectacle digne de l'admiration des étrangers , par
la magnificence , la vérité , & le bon goût qui eft
diftribué dans l'exécution de toutes ces parties. Les
machines employées aux différens prodiges amenés
par le Sujet , ont eu le plus grand fuccès ;
& le Théâtre actuellement difpofé par les machines
à recevoir tout ce que l'imagination peut fournir
de plus merveilleux , retracera chaque fois le
fouvenir de la fête pour laquelle il fert la premiere
fois.
Après l'Opéra l'Infant & Madame Infante Iſabelle,
furent à l'hôtel Palavicini où M. le Prince de
Lichtenſtein avoit fait préparer une Fête, à laquelle
toute la Nobleſſe fut invitée ; plufieurs tables furent
abondamment ſervies , ainſi que quantité de
rafraîchiffemens. On y danſa juſqu'au matin.
1
Le lendemain, M. le Prince de Lichtenſtein donna
un fuperbe dîner à tous les Miniftres étrangers ,
& à la Nobleffe la plus confidérable de l'Etat , &
Etrangere . Le foir il y eut Opéra.
OCTOBRE. 1760. Iol
Le Vendredi cinq , M. le Comte de Rochechouart
donna un grand dîner à M. le Prince de
Lichtenſtein & aux mêmes perfonnes qui avoient
dîné chez lui la veille . Il y eut Opéra le foir.
Le Samedi fix , M. de Lichtenſtein le Prince
dîna chez M. le Marquis de Revilla . Il y eut le foir
affemblée au Palais.
Le Dimanche ſept, jour fixé pour la Cérémonie
du Mariage , les Troupes prirent les Armes dès le
matin ; deux bataillons du Régiment de Parme &
quatorze Compagnies de Grenadiers borderent
les rues par où le Cortége devoit paffer.
Six cens Carabiniers formèrent quatre eſcadrons
fur la place , deux defquelles y retterent , jufques
après que le cortége y eut paffé ; les deux autres
furent repartis pour fermer toutes les rues qui
viennent aboutir à celles par où les Princes pafferent:
chaque troupe étoit formée fur deux rangs ,
à trente pas derriere l'Infanterie qui occupoit le
débouché de la rue.
" L'Eglife Cathédrale , où fe fit la cérémonie ,
étoit magnifiquement décorée. Les Peintures du
Corrége , & des autres excellents Maîtres dont ce
vafte Edifice fe trouve orné dans les voutes , &
dans les frifes , donnant des bornes à la richeffe
de la décoration projettée pour cette Augufte cérémonie
; on fut obligé de fe contenter d'orner
les pilaftres , les arcades , & les baffes nefs de damas
cramoifi à fleurs , enrichis de grandes lames
d'étoffes d'argent , de deux pieds de large; lefquelles
interrompoient fymétriquenient , d'espace
en efpace, le cours du damas d'une maniere agréable
& gracieufe; les impoftes fur lesquelles repofent
les arcades , étoient entourées d'une riche
pente du même damas , pliffée & terminée par
une frange d'or , ainfi que les rideaux qui ornoient
le dedans des arcades , & qui étoient retrouffés
192 MERCURE DE FRANCE.
vers l'impofte , pour donner lieu de découvrir la
décoration des chapelles , & des nefs laterales . Aux
deux côtés de la porte de lagrande nef étoient deur
orcheftres , parées dans le même goût que le refte
de l'Eglife : elles étoient remplies de trente Muficiens
que l'on avoit fait venir pour jouer des
fanfares , depuis le moment où les Princes defcen➡
dirent de carolles , juſqu'a celui où ils furent entrés
dans le fanctuaire ; les deux tribunes qui fe'
trouvent près du Maître Autel , étoient remplies
des Muficiens de la Chambre de S. A. R. qui exé-'
cuterent fupérieurement d'excellentes fymphonies
à deux choeurs.
Le Maître-Autel , beaucoup plus étendu qu'à
l'ordinaire , le trouvoit richement paré d'étoffe
d'or , & couvert d'une quantité de lumieres . Du
côté de l'Evangile , étoit le dais de S. A. R. du
côté de l'Epitre , étoit la Cathetra , deftinée pour
l'Evêque de Plaifance , qui devoit faire la cérémonie.
Au milieu du Sanctuaire , qui étoit couvert de
tapis de la Savonerie , étoit un prie- Dieu , cou-'
vert d'un grand tapis de velours cramoihi galonné
d'or , ainfi que trois couffins , qui étoient pofés
au bas.
Les latereaux du Sanctuaire , furent remplis
par un nombre infini de Nobleffe. Aux deux côtés ,
en face du Maître - Autel , étoient deux grands parquets
décorés dans la même ordonnance de l'Eglife
, l'un defquels étoit deftiné pour tous les
Miniftres Etrangers , l'autre pour les Dames de
la premiere diftinction .
Le Sanctuaire étoit gardé par les Gardes du
Corps de S. A. R. le veftibule du Sanctuaire ainfi
que les degrés qui defcendent à la grande nef
& toute cette nef jufqu'à la porte de l'Eglife
étoir bordée par la garde des Hallebardiers
Royaux. M.
OCTOBRE. 1760.
M.Je Prince de Lichtenſtein partit à 11 heures de
195
l'Hôtel Palavicini où il étoit logé pour le rendre à
la Cathédrale,fon cortége marchoit dans le même
ordre que le jour de fon Audience publique ; il fut
reçu à la porte de L'Eglife par le Chapitre qui le
complimenta. Sa Livrée entra dans la nef du milieu
& fe rangea des deux côtés devant les Hailebardiers
Royaux.
Pendant ce tems- là le cortége de la Cour s'étoit
mis en mrcche dans l'ordre fuivant.
Quarante Hallebardiers Royaux ouvroient la
marche ; la mufique de cette Compagnie étoit à
la tête.
Le Commandant de l'Ecurie & deux Officiers
de l'Ecurie à cheval , quatre Palfreniers les fuivoient
à pied .
I caroffe à fix chevaux pour le Maître des
Cérémonies & trois
Majordomes.
I caroffe à fix chevaux , quatre Gentilshommes
de la Chambre.
I caroffe à fix chevaux, quatre Dames du Palais.
I caroffe à fix chevaux , quatre Dames du Palais.
I caroffe àfix chevaux , quatre
Gentilshommes
de la Chambre.
I caroffe à 8 chevaux. Le Gentilhomme de la
Chambre de fervice à l'Infant.
Le premier Ecuyer , le Majordome de ſervice.
I caroffe à huit chevaux . Le ſervice de Madame
Infante Ifabelle.
Les trompettes & timballes des Gardes du
Corps , avec feize Gardes.
1 caroffe à huit chevaux , l'Infant.
Le Capitaine des Gardes , le Grand Ecuyer.
I caroffe à 8 chevaux ,¡Madame InfanteÏfabelle,
Madame de Gonzales , Madame de Siſſa .
La Compagnie des Gardes du Corps ayant à
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
leur tête le Lieutenant , l'Enſeigne , & huic
Exempts.
2 caroffes de refpect vuidės , attelés à 8 chevaux.
I caroffe à fix chevaux , quatre Gentilshommes
de la Chambre.
Tous les Pages marchoient à pied aux deux côtés
des caroffes des Princes .
On arriva dans cet ordre à la porte de l'Eglife :
on marchoit lentement pour donner aux perfonnes
qui étoient dans les caroffes qui précédoient
ceux des Princes , le temps de defcendre .
M.le Prince de Lichtenſtein attendoit à la porte
de l'Eglife.
Pendant que l'Infant defcendoit de fon carolle,
Le Maître desCérémonies fut prendre M.le Prince
Liechtenſtein & le conduifit à la portiere du caroffe
de Madame Infantelfabelle . L'Infant s'en aprocha
auffi & reçut la main droite de Madame fa fille en
defcendant du caroffe;M. le Prince reçur la main
gauche.
Ils marcherent ainfi jufqu'au prie- Dieu qui fe
trouvoit dans le Sanctuaire en face du Maître-
Autel , où ils fe mirent à genoux fur les couffins
qui étoient au bas de ce prie- Dieu. L'Infant occupa
celui de la droite ; Madame Ifabelle celui
du milieu ; M. de Lichtenſtein celui de la gauche.
Ils fe leverent un moment après , & s'approcherent
des degrés de l'Autel ; l'Evêque déranda
à M. le Prince s'il avoit le pouvoir d'épouler Mae
InfanteIfabelle, au nom de l'Archiduc Jofeph ; fes
Pouvoirs furent lus à haute voix par un Secretaire
impérial , après quoi le Chancelier de l'Evêché
lutauffi à haute voix la Difpenfe du Pape .
Le refte de la Cérémonie fut exécutée ſuivant le
Rituel ordinaire de l'Eglife , excepté que l'anneau
fut préfenté à Madame l'Archiduchelle par M. le
Prince de Lichtenftein , fur une foucoupe , & qu'elle
le mit elle-même à fon doigt.
OCTOBRE. 1760.
195
Après cette cérémonie , Madame l'Archiducheffe
retourna au Pri - Dieu , ayant toujours M.
de Lichtenſtein à la gauche. Après une courte
priere , les Princes fe remirent en marche pour
fortir de l'Eglife dans le même ordre qu'ils y
étoient entrés ; l'Infant & M. de Lichtenttein
donnerent la main à Madaine
l'Archiducheffe
pour monter dans fon carolle , l'Infant monta
dans le fien , & M. le Prince fut joindre les
équipages qui l'attendoient à une des portes latérales
de l'Eglife.
l'on
On le mit en marche pour retourner au Palais
par un chemin plus long que celui
avoit fait en venant du Palais à la Cathédrale
que
afin que tout le Peuple , & une quantité prodigieufe
d'Etrangers qui s'étoient rendus à Parme
pullent voir la magnificence , de cette marche.
Le Cortége de M. le Prince de Lichtenſtein
précédoit celui de la Cour , de 60 ou 80 pas . Les
Troupes qui bordoient les rues lui préfenterent
les armes , les tambours rappelloient , & les
Officiers le faluerent du chapeau .
Pendant l'efpace qui étoit entre le caroffe de
M. de Lichtenftein & celui de l'Infant , l'Infanterie
mit la bayonnette au bout du fufl. Lorsqu'ils
pafferent , on préſenta les armes , les tambours
battirent au champ , & les Officiers faluerent de
l'eſponton .
M. de Lichtenſtein defcendit à la porte du Palais
pour y attendre Madame l'Archiducheſſe ;
l'Infant aufuôt arrivé defcendit de fon caroffe ,
& s'avança à la portiere de celui de Madame
l'Archiducheffe fa fille pour lui donner la main.
Elle fut conduite à ſon
appartement par l'Infant
& M. de Lichtenftein toujours dans l'ordre
obfervé
précédemment , c'eft à dire l'Infant à
fa droite , & M. de Lichtenſtein à la gauche ;
I j
196 MERCURE DE FRANCE.
yne quantité prodigieufe de Nobleffe rem pliffoit
le Palais .
S. A. R. l'Infant fe retira dans fon appartement
, après avoir reſté un moment dans celui
de la fille ; qui , après que l'Infant fut retiré
donna fa main à baifer à tous les Sujets de la
Maifon d'Autriche qui fe trouverent préfens.
L'heure du repas étant arrivée , le Maître des
Cérémonies fut avertir l'Infant , & marcha devant
lui jufques à l'appartement de Madame
l'Archiducheffe , où S. A. R. s'étoit propofée de
l'aller prendre pour la conduire à la table de
nôces.
2
Cette table étoit préparée dans la falle d'audience
, de façon que les trois fiéges fe trouvoient
fous le dais ; il n'y avoit pas de fauteuil ,
mais trois chaifes à dos parfaitement égales.
Madame l'Archiducheſſe entra dans la falle &
fut conduite à table par Monfeigneur l'Infant à
qui elle donnoit la main droite , & M. le Prince
de Lichtenſtein à qui elle donnoit la main gauche
; elle fe plaça au milieu , l'Infant à fa droite ,
& M. de Lichtenftein à fa gauche ; le Maître des
Cérémonies avoit toujours précédé les Princes jufques
à la table.
M. le Comte de S. Vital , Gouverneur de la
Maifon de S. A. R. avec tous les Majordomes ,
excepté celui qui étoit de fervice , furent prendre
lés plats au buffet , & les apporterent ſur la table
dans l'ordre ci-après.
L'Huifier des viandes entre deux Gardes du
Corps , la carabine fur l'épaule : les Gardes s'arrêterent
à la porte de la falle .
Le Maître des Cérémonies marchoit feul quatre
pas après l'Huiffier des viandes.
Douze Pages , portant chacun un plat.
Six Majordomes , portant chacun un plat.
OCTOBRE. 1760. 197
M. le Comte de S. Vital , marchant feul immédiatement
après ,
Le Contrôleur de la Bouche.
Quatre Gardes du Corps la carabine fur l'épaule
, qui fe font arrêtés au même endroit que
les deux premiers.
Le Majordome de fervice prit les plats des
mains des autres Majordomes , & des Pages , &
les arrangea fur la table. Pendant ce temps ,
M. de S. Vital fut fe mettre derriere les Princes
pour fervir Madame l'Archiducheffe , il lui ap
procha fa chaife , celle de l'Infant fut approchée
par un Majordone , & celle de M. le Prince de
Lichtentein par un Gentilhomme de la Maiſon
de S. A R. Madame l'Archiducheffe fut fervie
par M. de S. Vital , l'infant le fut à l'ordinaire
par le entilhomme de la Chambre de fervice ,
& M. le Prince de Lichtenſtein par un Gentilhomme
de la Maiſon.
Ce repas fut fervi avec toute la magnificence
& tout le goût imaginable.
Au fortir de table , Madame l'Archiducheffe
fut reconduite dans fon appartement dans le mê -
me ordre qui avoit été observé en venant à table.
Il n'y eut plus rien jufqu'au foir.
L
Toute la Nobleffe étoit invitée de fe rendre à
huit heures du foir au Palais du Jardin , pour de
là , voir tirer un feu d'artifice , & voir en même
temps une fuperbe illumination difpofée dans le
Jardin . L'ordonnance en étoit riche & galante.
Le Palais du jardin fut dès fept heures rempli
d'un grand nombre de Nobleffe. M. le Prince de
Lichtenftein s'y rendit à fept heures & demie. Le
Prince Ferdinand & Madame Louife , s'y rendirent
peu après , & l'Infant & Madame l'Archiduchefle
y arriverent à huit heures précifes.
Le feu d'artifice fut appliqué à un monument
· Iiij
198 MERCURE DE FRANCE.
Hlevé au milieu d'une très- grande place dans le
jardin de Parme , & faifoit face au Palais où les
Princes fe tranfportérent pour en voir l'effet .
Il repréfentoit l'union de l'Amour & de l'hymen
dans le Temple de Minerve. Ce Temple
étoit élevé fur un grand fondement amtique , dont
la forme étoit ovale , de quatre - vingt - dix - huit
pieds de longueur , fur foixante- quatre pieds de
large ; un grand focle de porphyre , comprenant.
dans fa hauteur les gradins qui formoient les deux
entrées principales du Temple , s'élevoit au-delfus
de ce fondement , & contournoit la baſe de ce
monument , qui étoit orné de vingt- quatre colonnes
d'ordre Dorique entourées de guirlandes
de fleurs. Il avoit quatre faces égales , & fes angles
étoient flanqués de quatre pyramides ifolées
dédiées aux Arts & portant leurs attributs en trophées.
Ces Pyramides étoient environnées de quatre
colonnes du même ordre , formant des avantcorne
à jour , rachetés fur les angles du quarré
du Temple , en forme de tours ou de baftions.
L'entablement étoit décoré de guirlandes de
fleurs dans la frife , & les quatre avant- corps. de
colonnes qui couvroient les Pyramides , foutenoient
fur chaque face des médaillons , en tout au
nombre de ſeize , moitié appuyés ſur la frife &
l'architrave de cet ordre , & moitié tombant dans
le vuide de l'entre- colonne. Ils repréſentoient
des tableaux où étoient peintes les qualités vertueufes
de l'Archiduc & de Madame Iſabelle
comme la nobleffe , la magnanimité , la Majesté
Royale , la libéralité , la jeunelle , la beauté , la
bonté , la clémence , la fécondité , la douceur ,
l'amour de la gloire , l'amour de la Patrie , l'amour
des Sciences , l'amour des Arts , l'enjoûment
& l'affabilité .
Au- deffus des quatre tours des Colonnes , s'élevoir
OCTOBRE. 1760. 199
au milieu des trophées Militaires, un piédeftal portant
des renommées,fur les quatre portes ou Arcades
de ce Temple étoient les Écuffons de l'Archiduc
& de Madame Ifabelle , au milieu de deux
vales ,de Parfums , & appuyé fur le focle qui couronnait
la Corniche .
Au -dellus de ce Socle, dont le plan étoit quarré
comme le Temple , s'élevoit une attique ronde
en forme de Piédeftal couronnée d'un dôme ouvert
par le haur & décoré de guirlandes de fleurs .
Ce Piédeſtal fervita porterautour dela Naillance
du dôme 12 Figures réprefentant les Jeux , les
Ris, & les Plairs , danfant & formant une chaîne
de guirlandes autour de ce monument.
Les quatre portes du Temple étoient décorées &
comme gardées par huit Figures repréſentantes la
vigilance , la dignité , l'Intelligence , la pureté ,
le filence , la douceur , & le courage , qui compo.
fept enfemble toutes les vertus qui caractérisent.
la fagelle.
Au milieu de ce temple dont la forme intérieure.
étoit octogone rachetant une voûte ronde & farbaillée
, étoit la Figure de Minerve fur différens
plans de quées , réuniffant entre fes bras les Figures
de l'Amour & de l'Hymen.
Sur les deux aîles du focle qui joignoit toute la
longueur du fondement ovale , & qui comprenoit
toute la hauteur des perrons , étoient de chaque
côté les autels de l'Amour & de l'Hymen .
Quatre fontaines de feu élevées fur des rochers
qui fortoient de terre contribuoient à la richeſſe de
la bafe de ce monument , en même tems qu'elles
augmentoient l'effet des différens tableaux de feu
qui fortoient de cet édifice deftiné à faire éclater
la joie publique que procure cet événement.
L'Illumination générale de cette machine d'Artifice
fur accompagnée de deux Phénomènes qui
I iv
200 MERCURE DE FRANCE
fe voyoient à droite & à gauche à une certaine dif :
tance du feu & comme dans le lointain. Ils montroient
chacun le Globe du Monde tranfparent
d'un diamètre confidérable , environnés dans l'air
d'un cercle de feu , en figne de l'allégreffe que
qu'infpire à tout l'Univers cet Augufte Mariage
. Une grande quantité de fufées fortoient
également de derriere ces Phénomènes , & formoient
en l'air des Bouquets qui , dirigés pour fe
réunir ſur le ſommer du Temple , conftruifoient
une voute de feu , qui le couvroit continuelle
ment.
Tout ce Spectacle étoit accompagné d'une illumination
générale dans le jardin ; les terraffes décorées
d'ifs , de girandoles & de cordons de lu
mieres hautes & baſſes ; les miroirs de feu , les
pots à-feu formant des cordons élevés , toutes les
allées éclairées fur différens deffeins , & l'illumination
de toute la façade du Palais qui fait face
l'entrée de ce jardin , auffi bien que les différen
tes avenues en étoile , qui y conduifent ; enfin
rien ne fut oublié pour rendre cette Fête augufte
& digne de fon Souverain.
Après le feu d'artifice , l'Infant & Madame
l'Archiducheffe furent fouper. Pendant ce tems
toute la Nobleffe fe ren lit au Théâtre , que l'on
avoit préparé pour y donner un Bal mafqué.
On avoit élevé le Parterre à la hauteur du plane
cher du Théâtre , & l'on avoit pratiqué fur ce
même Théâtre , des Loges folides , femblables à
celles de la Salle ; de façon que le Theâtre &
le Parterre ne faifoient qu'une grande Salle
ovale , applatie par les flancs , & toute entourrée .
de trois rangs de Loges les unes fur les autres ;
cette Salle étoit ornée de guirlandes de fleurs , &
gazes bleues & argent , qui fe rattachoient galamment
aux montants qui feparent les Loges , &
de
OCTOBRE. 1760. 201
qui tomboient en feftons fur les appuis des Loges ,
d'une maniere agréable & pleine de goût ; elle
étoit éclairée par une quantité de luftres de cryftal
ornés de guirlandes de petites fleurs , & par
des bras de cryftal ornés de même , appliqués contre
les appuis des Loges des rangs fupérieurs ; c'étoit
à ces bras que venoient s'attacher les guirlan
des de fleurs , qui ornoient le devant des Loges .
On entroit dans cette Salle par la Loge de la couronne
qui s'avance fur le Parterre , comme les
Amphithéâtres employés en France dans les Salles
des Spectacles ; on en avoit coupé l'appui par
devant , & on defcendoit de-là dans le corps de la
Salle par quatre degrés couverts de tapis de Turquie.
Toutes les Loges étoient remplies , tant celles
pratiquées fur le Théâtre que celles de la Salle ,
pår une grande quantité de Dames & de Cavaliers
ment parés.
Madame l'Archiducheffe étant arrivée , on ouvrit
le Bal par une Allemande , où douze perfonnes
danferent enſemble : Madame l'Archiduchefe
donnoit la main au Prince François , neveu de M.
le Prince de Lichtenſtein . On danſa jufqu'à quatre
heures du matin ; & pendant tout le tems que
durat le Bal , les Officiers de la maiſon de l'Infant
fervirent abondamment de toutes fortes de rafraîchiflemens.
Tout fe paffa avec beaucoup d'ordre ,
& tout le monde fortit extrêmement fatisfait.
Le lendemain 8 , M. le Prince de Lichtenſtein
prit fon Audience de congé ; tout fut obſervé à
cette Audience comme à celle de la demande ,
excepté que l'Introducteur , le Maître des Cérémonies
, & M. le Marquis Palavicini , furent pren .
dre.M. le Prince dans l'Appartement qu'il occupoit
à la Cour ; & que M. de Lichtenſtein , en
fortant de l'Audience de l'Infant , fur à celle de
I v
200 MERCURE DE FRANCE
fe voyoient à droite & à gauche à une certaine dif
tance du feu & comme dans le lointain. Ils mon
troient chacun le Globe du Monde tranſparent
d'un diamètre confidérable , environnés dans l'air
d'un cercle de feu , en figne de l'allégreffe que
qu'infpire à tout l'Univers cet Augufte Mariage.
Une grande quantité de fufées fortoient
également de derriere ces Phénomènes , & formoient
en l'air des Bouquets qui , dirigés pour fe
réunir fur le fommer du Temple , conftruifoient
une voute de feu , qui le couvroit continuelle
ment.
Tout ce Spectacle étoit accompagné d'une illu
mination générale dans le jardin ; les terraffes décorées
d'ifs , de girandoles & de cordons de lu
mieres hautes & balles ; les miroirs de feu , les
pots à- feu formant des cordons élevés , toutes les
allées éclairées fur différens deffeins , & l'illumination
de toute la façade du Palais qui fait face à
l'entrée de ce jardin , auffi bien que les différen➡
tes avenues en étoile , qui y conduifent ; enfin
rien ne fut oublié pour rendre cette Fête auguſte
& digne de fon Souverain.
Après le feu d'artifice , l'Infant & Madame :
l'Archiducheffe furent fouper. Pendant ce tems
toute la Nobleffe fe ren lit au Théâtre , que l'on
avoit préparé pour y donner un Bal mafqué.
On avoit élevé le Parterre à la hauteur du plan
cher du Théâtre , & l'on avoit pratiqué fur ce
même Théâtre , des Loges folides , femblables à
celles de la Salle ; de façon que le Theâtre &
le Parterre ne faifoient qu'une grande Salle
ovale , applatie par les flancs , & toute entourrée
de trois rangs de Loges les unes fur les autres ;
cette Salle étoit ornée de guirlandes de fleurs , &
de gazes bleues & argent , qui fe rattachoient galamment
aux montants qui feparent les Loges , &
OCTOBRE. 1760. 201
qui tomboient en feftons fur les appuis des Loges ,
d'une maniere agréable & pleine de goût ; elle
étoit éclairée par une quantité de luftres de cryftal
ornés de guirlandes de petites fleurs , & par
des bras de cryftal ornés de même , appliqués contre
les appuis des Loges des rangs fupérieurs ; c'étoit
à ces bras que venoient s'attacher les guirlan
des de fleurs , qui ornoient le devant des Loges.
On entroit dans cette Salle par la Loge de la couronne
qui s'avance fur le Parterre , comme les
Amphithéâtres employés en France dans les Salles
des Spectacles ; on en avoit coupé l'appui pardevant
, & on defcendoit de -là dans le corps de la
Salle par quatre degrés couverts de tapis de Tur
quie.
Toutes les Loges étoient remplies , tant celles
pratiquées fur le Théâtre que celles de la Salle ,
par une grande quantité de Dames & de Cavaliers
ment parés.
Madame l'Archiducheffe étant arrivée , on ouvrit
le Bal par une Allemande , où douze perfonnes
danſerent enſemble : Madame l'Archiduchele
donnoit la main au Prince François , neveu de M.
le Prince de Lichtenſtein . On danſa jufqu'à quatre
heures du matin ; & pendant tout le tems que
durat le Bal , les Officiers de la maiſon de l'Infant
fervirent abondamment de toutes fortes de rafraîchiflemens.
Tout fe paffa avec beaucoup d'ordre ,
& tout le monde fortit extrêmement fatisfait.
Le lendemain 8 , M. le Prince de Lichtenftein
prit fon Audience de congé ; tout fut obfervé à
cette Audience comme à celle de la demande 9
excepté que l'Introducteur , le Maître des Cérémonies
, & M. le Marquis Palavicini , furent pren .
dre.M. le Prince dans l'Appartement qu'il occupoit
à la Cour ; & que M. de Lichtenſtein , en
fortant de l'Audience de l'Infant , fur à celle de
1 ་
200 MERCURE DE FRANCE
fe voyoient à droite & à gauche à une certaine dif
tance du feu & comme dans le lointain. Ils montroient
chacun le Globe du Monde tranfparent , '
d'un diamètre confidérable , environnés dans l'air
d'un cercle de feu , en figne de l'allégreffe que
qu'infpire à tout l'Univers cet Augufte Mariage
. Une grande quantité de fufées fortoient
également de derriere ces Phénomènes , & formoient
en l'air des Bouquets qui , dirigés pour fe
réunir fur le fommet du Temple , conftruifoient
une voute de feu , qui le couvroit continuelle
ment.
Tout ce Spectacle étoit accompagné d'une illu
mination générale dans le jardin ; les terraffes décorées
d'ifs , de girandoles & de cordons de lu
mieres hautes & baffes ; les miroirs de feu , les
pots à-feu formant des cordons élevés , toutes les
allées éclairées fur différens deffeins , & l'illumination
de toute la façade du Palais qui fait face à
l'entrée de ce jardin , auffi bien que les différen
tes avenues en étoile , qui y conduifent enfin
rien ne fut oublié pour rendre cette Fête augufte
& digne de fon Souverain.
Après le feu d'artifice , l'Infant & Madame
l'Archiducheffe furent fouper. Pendant ce tems
toute la Nobleffe ſe ren fit au Théâtre , que l'on
avoit préparé pour y donner un Bal maſqué .
On avoit élevé le Parterre à la hauteur du plan
cher du Théâtre , & l'on avoit pratiqué fur ce
même Théâtre , des Loges folides , femblables à
celles de la Salle ; de façon que le Theâtre &
le Parterre ne faifoient qu'une grande Salle
ovale , applatie par les flancs , & toute entourrée
de trois rangs de Loges les unes fur les autres ;
cette Salle étoit ornée de guirlandes de fleurs , &
de gazes bleues & argent , qui fe rattachoient galamment
aux montants qui ſéparent les Loges , &
OCTOBRE. 1760. 201
qui tomboient en feftons fur les appuis des Loges ,
d'une maniere agréable & pleine de goût ; elle
étoit éclairée par une quantité de luftres de cryftal
ornés de guirlandes de petites fleurs , & par
des bras de cryſtal ornés de même , appliqués contre
les appuis des Loges des rangs fupérieurs ; c'étoit
à ces bras que venoient s'attacher les guirlandes
de fleurs , qui ornoient le devant des Loges.
On entroit dans cette Salle par la Loge de la couronne
qui s'avance fur le Parterre , comme les
Amphithéâtres employés en France dans les Salles
des Spectacles ; on en avoit coupé l'appui pardevant
, & on defcendoit de -là dans le corps de la
Salle par quatre degrés couverts de tapis de Turquie.
Toutes les Loges étoient remplies , tant celles
pratiquées fur le Théâtre que celles de la Salle
pår une grande quantité de Dames & de Cavaliers
ment parés.
Madame l'Archiducheſſe étant arrivée , on ouvrit
le Bal par une Allemande , où douze perfonnes
danferent enſemble : Madame l'Archiduchele
donnoit la main au Prince François , neveu de M.
le Prince de Lichtenftein . On danſa jufqu'à quatre
heures du matin ; & pendant tout le tems que
durat le Bal , les Officiers de la maiſon de l'Infant
fervirent abondamment de toutes fortes de rafraîchiflemens.
Tout fe paffa avec beaucoup d'ordre ,
& tout le monde fortit extrêmement fatisfait.
Le lendemain 8 , M. le Prince de Lichtenftein
prit fon Audience de congé ; tout fut obfervé à
cette Audience comme à celle de la demande ,
excepté que l'Introducteur , le Maître des Cérémonies
, & M. le Marquis Palavicini , furent pren .
dre.M. le Prince dans l'Appartement qu'il occupoit
à la Cour ; & que M. de Lichtenſtein , en
fortant de l'Audience de l'Infant , fut à celle de
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
Madame l'Archiducheffe , avant d'être conduit à
celle du Prince Ferdinand.
Après l'Audience de Madame Louife , M. le
Prince , au lieu de retourner dans fon appartement
a la Cour , defcendit par le grand efcalier ,
& fut monter dans fon Caroffe qui l'attendoit a la
porte du Palais , pour le ramener à l'Hôtel Palavicini
.
Le Maître des Cérémonies l'accompagna juf
qu'au bas de l'efcalier , M. de Palavicini & M.
Introducteur jufques à la portiere de la voiture ,
qui ne fur fermée que quand ces Meffieurs fe futent
retirés.
Le foir , il y eut Opéra.
Le 9. l'Infant fut dîner chez M. de Lichtenſtein.
Lé foir , il y eut Opéra.
Le to M. le Prince de Lichtenſtein dina chez M.
Dutillot , & partit après dîner pour Cafalmajor.
Le foir , il y eut Aflemblée au Paļais .
Le 11. au matin tous les Corps de l'Etat , le
Militaire , la Nobleffe , & la Maifon de S. A R.
eurent l'honneur de baifer la main à Madame
l'Archiducheffe .
Il y eut Opéra , le ſoir.
Le .les Princes n'ont reçu perfonne .
Le 13. S. A. R. Madame l'Archiducheffe partit
à dix heures du matin pour le rendre à Cafalmajor:
elle y a été accompagnée par Madame de
Gonzales , Madame de Silla , quatre Dames du
Pálais , des Majordomes , & huit Gentilshommes
de la Chambre ; elle étoit faivîe d'un nombre de
Pages , d'Ecuyers , de fon premier fervice , & defon
fervice du fecond Ordre , du Commandant de
l'Ecurie de deux Officiers des Ecuries , du Sellier >
du Maréchal , du Charron & de 24 Palfreniers à
Cheval;elle étoit éfcortée par des Gardes du Corps.
Les rues par lesquelles elle a pallé, étoient bordées
OCTOBRE , 1760. 203
de troupes , on avoit difpofé des Détachemens de
Cavalerie & d'Infanterie fur différens endroits de
la roure.
Des Bataillons Provinciaux , fix Compagnies de
Grenadiers, un Bataillon du Régiment de Parme ,
& les deux Compagnies de Grenadiers de inême
Régiment, étoient difpofées fur les bords du Pô ,
en deçà de la tête du Pont. Elle y a trouvé des
Elcadrons de Gardes du Corps & de Cavalerie. Elle
eft arrivée à Cafalmajor à midi & deux minutes.
M. le Comte de S. Vital eft chargé de la Cérémonie
de la remife , un Secrétaire du Cabinet de
l'Acte de certe ' remiſe .
S. A. R. s'arrête demain à Cafalmajor pour y
donner la main à bailer aux Deputés de la Lombardie
Autrichienne , aux Chambres Souveraines ,
& à la Nobleffe. Le lundi elle ira à Mantoue, où elle
s'arrêtera encore un jour, pour un objet ſemblable.
paffé depuis.
L'Opera que l'on repréſenta , eft compofé de
trois Actes ; il eft intitulé les Fétes de L'Hymen
pour les nôces de LL. AA. RR. &c. il eft précédé
d'un Prologue.
Ce Prologue , qui a pour Titre le Triomphe de
PAmour , eft une querelle que les Dieux font à
l'Amour , fur les maux qu'il ne ceffe de faire
aux hommes . L'Amour convient de toutes ces
fauces, & obtient fon pardon en faveur de l'Union ,
qu'il vient de faire de la vertu & de la beauté,
188 MERCURE DE FRANCE.
Les fajets des trois Actes qui compofent l'Opéra
font féparés. C'est une licence que l'on a cru
devoir prendre à caufe du merveilleux & de la
galanterie qu'apportent avec eux des fujers fabuleux
& variés , qui femblent mieux convenir à la
Fête qu'on a célébrée .
L'Acte d'Aris eft le premier. L'Amour par ordre
du Deftin , ceffe d'être aveugle ; il jette fes premiers
regards fur Iris , & en devient amoureux ;
Iris le prend pour le Zéphire ; mais revenue de
fon erreur, elle en devient éprife , diffipe les nuages
qu'Aquilon jaloux lui oppofe fans ceffe , &
sunit à l'Amour pour rendre au monde les jours
les plus beaux & les plus fereins.
Le fecond Acte , eft celui de Sapho . Le Poëte
a feint cette dixiéme Muſe , amoureufe d'Alcée
celèbre Poëte Lyrique natif de Lesbos : il a
feint aufli Doris , fils de Neptune , amant de Sapho
, qui fe voyant préferer fon rival , a recours
a fon pére , & le prie de le vanger par la mort
de l'un & de l'autre. Neptune écoute les voeux
de fon fiis ; & par le fecours d'Eole , & des vents
fouléve tellement les eaux , que les habitans de
la campagne craignent d'ètre fubmergés : 1
paroît lui-même fur une vague qui s'élève beaucoup
au defius des autres ; menace de tour
inonder , fi dans une heure , Sapho n'eft pas fenible
à l'amour de fon fils il rentre dans le fein
de la mer , qui continue dans la plus grande
agitation .
Sapho invoque Apollon , & l'Amour. Une
Lyre defcend du Ciel attachée à des guirlandes
de fleurs ; un arc s'élève dans la Mer à l'endroit
où elle doit avoir fes bornes , & les lui marque
pour l'avenir.
Sapho prend la Lyre : à mesure qu'elle chante
les prodiges opérés par Apollon , & l'Amour ;
OCTOBRE. 1760. 189
la Mer fe calme & fe retire au lieu où elle
étoit avant le débordement ; remplie des infpirations
divines , & de l'enthousiasme poétique ,
elle voit dans l'avenir la fuitte nombreufe des
héros , dont elle doit célébrer l'alliance , annonce
le bonheur dont l'Univers doit jouir ; & par fon
mariage avec Alcée , accomplit le triomphe de
l'harmonie , & de l'amour.
Le troifiéme Acte eft intitulé Eglé. Cette Nymphe
eft amoureufe de Chromis ; Alcée fa compagne
l'eft de Lincée .Elles fe plaifent enſemble
à faire foupirer leurs Amants , en leur cachant
leur tendreffe ; enfin Eglé dit à Chromis qu'elle
l'aimera , lorfqu'elle verra les eaux d'un torrent
enchaînées ; Alcée promet à Lincée de l'aimer
quand Eglé aimera Chromis.
Ces deux jeunes Faunes , déſeſpérés , fe confultent
enſemble , & vont trouver Silene pour qu'il
les aide de fes confeils . Ce vieillard leur demande
où ils ont laillé Eglé & Alcée ; ils répondent
qu'elles font à cueillir des mûres pour lui
teindre le vifage, lorfqu'elles le trouveront endormi
. Silene confole les deux Faunes, leur ordonne
de ſe retirer , leur promet de les fervir , & fe
met fur un lit de gazon où il feint de dormir
en attendant les deux Nymphes. Elles arrivent
avec des guirlandes de fleurs , en enchaînent Si-
Lene qu'elles croyent endormi ; elles le pouffents
il feint de s'éveiller & montre de la colere :
mais bien-tôt après il leur conte la fable d'Acis
& Galatée. Au milieu de cette fable , il s'arrête
comme infpiré , & leur conſeille d'aller trouver
Prothée , de le furprendre endormi , & de l'enchaîner
fans s'épouvanter des différentes formes
qu'il prendra , parce qu'à la fin il parlera , & leur
apprendra des chofes merveilleules.
Elles remercient Silene , & le quittent pour al190
MERCURE DE FRANCE:
ler chercher Prothée ; Chromis & Lincée les accoma
pagnent. Elles le furprennent , l'enchaînent , &
ferrent toujours plus fes liens , à mesure qu'il change
de forme ; il fe change enfin en un Torrent
qui refte immobile : toutes les Nymphes admirent
ce prodige . Silene arrive , rapelle à Eglé le ferment
qu'elle a fait d'être à Chromis lorſqu'elle
verra enchaîner un torrent ; Eglé confent à être
unie à Chromis , & Alcée tient auffi fa parole à
Lincée ; les Faunes & les Nymphes applaudiffent
à cette union,& Silene; au lieu de finir la fable qu'il
fe fouvient d'avoir commencée , ordonne aux Faunes,
& aux Nymphes, de célébrer cet heureux jour,
en repréfentant par leurs danfes , les amours
d'Acis , & Galatée.
L'Italie a vû dans cette occafion renaître fur la
fcène les enchantemens , & la nouveauté de ce
fpectacle digne de l'admiration des étrangers , par
la magnificence , la vérité , & le bon goût qui eft
diftribué dans l'exécution de toutes ces parties. Les
machines employées aux différens prodiges amenés
par le Sujet , ont eu le plus grand fuccès ;
& le Théâtre actuellement difpofé par les machines
à recevoir tout ce que l'imagination peut fournir
de plus merveilleux , retracera chaque fois le
fouvenir de la fête pour laquelle il fert la premiere
fois.
Après l'Opéra l'Infant & Madame Infante Iſabelle,
furent à l'hôtel Palavicini où M. le Prince de
Lichtenſtein avoit fait préparer une Fête, à laquelle
toute la Nobleſſe fut invitée ; plufieurs tables furent
abondamment ſervies , ainſi que quantité de
rafraîchiffemens. On y danſa juſqu'au matin.
1
Le lendemain, M. le Prince de Lichtenſtein donna
un fuperbe dîner à tous les Miniftres étrangers ,
& à la Nobleffe la plus confidérable de l'Etat , &
Etrangere . Le foir il y eut Opéra.
OCTOBRE. 1760. Iol
Le Vendredi cinq , M. le Comte de Rochechouart
donna un grand dîner à M. le Prince de
Lichtenſtein & aux mêmes perfonnes qui avoient
dîné chez lui la veille . Il y eut Opéra le foir.
Le Samedi fix , M. de Lichtenſtein le Prince
dîna chez M. le Marquis de Revilla . Il y eut le foir
affemblée au Palais.
Le Dimanche ſept, jour fixé pour la Cérémonie
du Mariage , les Troupes prirent les Armes dès le
matin ; deux bataillons du Régiment de Parme &
quatorze Compagnies de Grenadiers borderent
les rues par où le Cortége devoit paffer.
Six cens Carabiniers formèrent quatre eſcadrons
fur la place , deux defquelles y retterent , jufques
après que le cortége y eut paffé ; les deux autres
furent repartis pour fermer toutes les rues qui
viennent aboutir à celles par où les Princes pafferent:
chaque troupe étoit formée fur deux rangs ,
à trente pas derriere l'Infanterie qui occupoit le
débouché de la rue.
" L'Eglife Cathédrale , où fe fit la cérémonie ,
étoit magnifiquement décorée. Les Peintures du
Corrége , & des autres excellents Maîtres dont ce
vafte Edifice fe trouve orné dans les voutes , &
dans les frifes , donnant des bornes à la richeffe
de la décoration projettée pour cette Augufte cérémonie
; on fut obligé de fe contenter d'orner
les pilaftres , les arcades , & les baffes nefs de damas
cramoifi à fleurs , enrichis de grandes lames
d'étoffes d'argent , de deux pieds de large; lefquelles
interrompoient fymétriquenient , d'espace
en efpace, le cours du damas d'une maniere agréable
& gracieufe; les impoftes fur lesquelles repofent
les arcades , étoient entourées d'une riche
pente du même damas , pliffée & terminée par
une frange d'or , ainfi que les rideaux qui ornoient
le dedans des arcades , & qui étoient retrouffés
192 MERCURE DE FRANCE.
vers l'impofte , pour donner lieu de découvrir la
décoration des chapelles , & des nefs laterales . Aux
deux côtés de la porte de lagrande nef étoient deur
orcheftres , parées dans le même goût que le refte
de l'Eglife : elles étoient remplies de trente Muficiens
que l'on avoit fait venir pour jouer des
fanfares , depuis le moment où les Princes defcen➡
dirent de carolles , juſqu'a celui où ils furent entrés
dans le fanctuaire ; les deux tribunes qui fe'
trouvent près du Maître Autel , étoient remplies
des Muficiens de la Chambre de S. A. R. qui exé-'
cuterent fupérieurement d'excellentes fymphonies
à deux choeurs.
Le Maître-Autel , beaucoup plus étendu qu'à
l'ordinaire , le trouvoit richement paré d'étoffe
d'or , & couvert d'une quantité de lumieres . Du
côté de l'Evangile , étoit le dais de S. A. R. du
côté de l'Epitre , étoit la Cathetra , deftinée pour
l'Evêque de Plaifance , qui devoit faire la cérémonie.
Au milieu du Sanctuaire , qui étoit couvert de
tapis de la Savonerie , étoit un prie- Dieu , cou-'
vert d'un grand tapis de velours cramoihi galonné
d'or , ainfi que trois couffins , qui étoient pofés
au bas.
Les latereaux du Sanctuaire , furent remplis
par un nombre infini de Nobleffe. Aux deux côtés ,
en face du Maître - Autel , étoient deux grands parquets
décorés dans la même ordonnance de l'Eglife
, l'un defquels étoit deftiné pour tous les
Miniftres Etrangers , l'autre pour les Dames de
la premiere diftinction .
Le Sanctuaire étoit gardé par les Gardes du
Corps de S. A. R. le veftibule du Sanctuaire ainfi
que les degrés qui defcendent à la grande nef
& toute cette nef jufqu'à la porte de l'Eglife
étoir bordée par la garde des Hallebardiers
Royaux. M.
OCTOBRE. 1760.
M.Je Prince de Lichtenſtein partit à 11 heures de
195
l'Hôtel Palavicini où il étoit logé pour le rendre à
la Cathédrale,fon cortége marchoit dans le même
ordre que le jour de fon Audience publique ; il fut
reçu à la porte de L'Eglife par le Chapitre qui le
complimenta. Sa Livrée entra dans la nef du milieu
& fe rangea des deux côtés devant les Hailebardiers
Royaux.
Pendant ce tems- là le cortége de la Cour s'étoit
mis en mrcche dans l'ordre fuivant.
Quarante Hallebardiers Royaux ouvroient la
marche ; la mufique de cette Compagnie étoit à
la tête.
Le Commandant de l'Ecurie & deux Officiers
de l'Ecurie à cheval , quatre Palfreniers les fuivoient
à pied .
I caroffe à fix chevaux pour le Maître des
Cérémonies & trois
Majordomes.
I caroffe à fix chevaux , quatre Gentilshommes
de la Chambre.
I caroffe à fix chevaux, quatre Dames du Palais.
I caroffe à fix chevaux , quatre Dames du Palais.
I caroffe àfix chevaux , quatre
Gentilshommes
de la Chambre.
I caroffe à 8 chevaux. Le Gentilhomme de la
Chambre de fervice à l'Infant.
Le premier Ecuyer , le Majordome de ſervice.
I caroffe à huit chevaux . Le ſervice de Madame
Infante Ifabelle.
Les trompettes & timballes des Gardes du
Corps , avec feize Gardes.
1 caroffe à huit chevaux , l'Infant.
Le Capitaine des Gardes , le Grand Ecuyer.
I caroffe à 8 chevaux ,¡Madame InfanteÏfabelle,
Madame de Gonzales , Madame de Siſſa .
La Compagnie des Gardes du Corps ayant à
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
leur tête le Lieutenant , l'Enſeigne , & huic
Exempts.
2 caroffes de refpect vuidės , attelés à 8 chevaux.
I caroffe à fix chevaux , quatre Gentilshommes
de la Chambre.
Tous les Pages marchoient à pied aux deux côtés
des caroffes des Princes .
On arriva dans cet ordre à la porte de l'Eglife :
on marchoit lentement pour donner aux perfonnes
qui étoient dans les caroffes qui précédoient
ceux des Princes , le temps de defcendre .
M.le Prince de Lichtenſtein attendoit à la porte
de l'Eglife.
Pendant que l'Infant defcendoit de fon carolle,
Le Maître desCérémonies fut prendre M.le Prince
Liechtenſtein & le conduifit à la portiere du caroffe
de Madame Infantelfabelle . L'Infant s'en aprocha
auffi & reçut la main droite de Madame fa fille en
defcendant du caroffe;M. le Prince reçur la main
gauche.
Ils marcherent ainfi jufqu'au prie- Dieu qui fe
trouvoit dans le Sanctuaire en face du Maître-
Autel , où ils fe mirent à genoux fur les couffins
qui étoient au bas de ce prie- Dieu. L'Infant occupa
celui de la droite ; Madame Ifabelle celui
du milieu ; M. de Lichtenſtein celui de la gauche.
Ils fe leverent un moment après , & s'approcherent
des degrés de l'Autel ; l'Evêque déranda
à M. le Prince s'il avoit le pouvoir d'épouler Mae
InfanteIfabelle, au nom de l'Archiduc Jofeph ; fes
Pouvoirs furent lus à haute voix par un Secretaire
impérial , après quoi le Chancelier de l'Evêché
lutauffi à haute voix la Difpenfe du Pape .
Le refte de la Cérémonie fut exécutée ſuivant le
Rituel ordinaire de l'Eglife , excepté que l'anneau
fut préfenté à Madame l'Archiduchelle par M. le
Prince de Lichtenftein , fur une foucoupe , & qu'elle
le mit elle-même à fon doigt.
OCTOBRE. 1760.
195
Après cette cérémonie , Madame l'Archiducheffe
retourna au Pri - Dieu , ayant toujours M.
de Lichtenſtein à la gauche. Après une courte
priere , les Princes fe remirent en marche pour
fortir de l'Eglife dans le même ordre qu'ils y
étoient entrés ; l'Infant & M. de Lichtenttein
donnerent la main à Madaine
l'Archiducheffe
pour monter dans fon carolle , l'Infant monta
dans le fien , & M. le Prince fut joindre les
équipages qui l'attendoient à une des portes latérales
de l'Eglife.
l'on
On le mit en marche pour retourner au Palais
par un chemin plus long que celui
avoit fait en venant du Palais à la Cathédrale
que
afin que tout le Peuple , & une quantité prodigieufe
d'Etrangers qui s'étoient rendus à Parme
pullent voir la magnificence , de cette marche.
Le Cortége de M. le Prince de Lichtenſtein
précédoit celui de la Cour , de 60 ou 80 pas . Les
Troupes qui bordoient les rues lui préfenterent
les armes , les tambours rappelloient , & les
Officiers le faluerent du chapeau .
Pendant l'efpace qui étoit entre le caroffe de
M. de Lichtenftein & celui de l'Infant , l'Infanterie
mit la bayonnette au bout du fufl. Lorsqu'ils
pafferent , on préſenta les armes , les tambours
battirent au champ , & les Officiers faluerent de
l'eſponton .
M. de Lichtenſtein defcendit à la porte du Palais
pour y attendre Madame l'Archiducheſſe ;
l'Infant aufuôt arrivé defcendit de fon caroffe ,
& s'avança à la portiere de celui de Madame
l'Archiducheffe fa fille pour lui donner la main.
Elle fut conduite à ſon
appartement par l'Infant
& M. de Lichtenftein toujours dans l'ordre
obfervé
précédemment , c'eft à dire l'Infant à
fa droite , & M. de Lichtenſtein à la gauche ;
I j
196 MERCURE DE FRANCE.
yne quantité prodigieufe de Nobleffe rem pliffoit
le Palais .
S. A. R. l'Infant fe retira dans fon appartement
, après avoir reſté un moment dans celui
de la fille ; qui , après que l'Infant fut retiré
donna fa main à baifer à tous les Sujets de la
Maifon d'Autriche qui fe trouverent préfens.
L'heure du repas étant arrivée , le Maître des
Cérémonies fut avertir l'Infant , & marcha devant
lui jufques à l'appartement de Madame
l'Archiducheffe , où S. A. R. s'étoit propofée de
l'aller prendre pour la conduire à la table de
nôces.
2
Cette table étoit préparée dans la falle d'audience
, de façon que les trois fiéges fe trouvoient
fous le dais ; il n'y avoit pas de fauteuil ,
mais trois chaifes à dos parfaitement égales.
Madame l'Archiducheſſe entra dans la falle &
fut conduite à table par Monfeigneur l'Infant à
qui elle donnoit la main droite , & M. le Prince
de Lichtenſtein à qui elle donnoit la main gauche
; elle fe plaça au milieu , l'Infant à fa droite ,
& M. de Lichtenftein à fa gauche ; le Maître des
Cérémonies avoit toujours précédé les Princes jufques
à la table.
M. le Comte de S. Vital , Gouverneur de la
Maifon de S. A. R. avec tous les Majordomes ,
excepté celui qui étoit de fervice , furent prendre
lés plats au buffet , & les apporterent ſur la table
dans l'ordre ci-après.
L'Huifier des viandes entre deux Gardes du
Corps , la carabine fur l'épaule : les Gardes s'arrêterent
à la porte de la falle .
Le Maître des Cérémonies marchoit feul quatre
pas après l'Huiffier des viandes.
Douze Pages , portant chacun un plat.
Six Majordomes , portant chacun un plat.
OCTOBRE. 1760. 197
M. le Comte de S. Vital , marchant feul immédiatement
après ,
Le Contrôleur de la Bouche.
Quatre Gardes du Corps la carabine fur l'épaule
, qui fe font arrêtés au même endroit que
les deux premiers.
Le Majordome de fervice prit les plats des
mains des autres Majordomes , & des Pages , &
les arrangea fur la table. Pendant ce temps ,
M. de S. Vital fut fe mettre derriere les Princes
pour fervir Madame l'Archiducheffe , il lui ap
procha fa chaife , celle de l'Infant fut approchée
par un Majordone , & celle de M. le Prince de
Lichtentein par un Gentilhomme de la Maiſon
de S. A R. Madame l'Archiducheffe fut fervie
par M. de S. Vital , l'infant le fut à l'ordinaire
par le entilhomme de la Chambre de fervice ,
& M. le Prince de Lichtenſtein par un Gentilhomme
de la Maiſon.
Ce repas fut fervi avec toute la magnificence
& tout le goût imaginable.
Au fortir de table , Madame l'Archiducheffe
fut reconduite dans fon appartement dans le mê -
me ordre qui avoit été observé en venant à table.
Il n'y eut plus rien jufqu'au foir.
L
Toute la Nobleffe étoit invitée de fe rendre à
huit heures du foir au Palais du Jardin , pour de
là , voir tirer un feu d'artifice , & voir en même
temps une fuperbe illumination difpofée dans le
Jardin . L'ordonnance en étoit riche & galante.
Le Palais du jardin fut dès fept heures rempli
d'un grand nombre de Nobleffe. M. le Prince de
Lichtenftein s'y rendit à fept heures & demie. Le
Prince Ferdinand & Madame Louife , s'y rendirent
peu après , & l'Infant & Madame l'Archiduchefle
y arriverent à huit heures précifes.
Le feu d'artifice fut appliqué à un monument
· Iiij
198 MERCURE DE FRANCE.
Hlevé au milieu d'une très- grande place dans le
jardin de Parme , & faifoit face au Palais où les
Princes fe tranfportérent pour en voir l'effet .
Il repréfentoit l'union de l'Amour & de l'hymen
dans le Temple de Minerve. Ce Temple
étoit élevé fur un grand fondement amtique , dont
la forme étoit ovale , de quatre - vingt - dix - huit
pieds de longueur , fur foixante- quatre pieds de
large ; un grand focle de porphyre , comprenant.
dans fa hauteur les gradins qui formoient les deux
entrées principales du Temple , s'élevoit au-delfus
de ce fondement , & contournoit la baſe de ce
monument , qui étoit orné de vingt- quatre colonnes
d'ordre Dorique entourées de guirlandes
de fleurs. Il avoit quatre faces égales , & fes angles
étoient flanqués de quatre pyramides ifolées
dédiées aux Arts & portant leurs attributs en trophées.
Ces Pyramides étoient environnées de quatre
colonnes du même ordre , formant des avantcorne
à jour , rachetés fur les angles du quarré
du Temple , en forme de tours ou de baftions.
L'entablement étoit décoré de guirlandes de
fleurs dans la frife , & les quatre avant- corps. de
colonnes qui couvroient les Pyramides , foutenoient
fur chaque face des médaillons , en tout au
nombre de ſeize , moitié appuyés ſur la frife &
l'architrave de cet ordre , & moitié tombant dans
le vuide de l'entre- colonne. Ils repréſentoient
des tableaux où étoient peintes les qualités vertueufes
de l'Archiduc & de Madame Iſabelle
comme la nobleffe , la magnanimité , la Majesté
Royale , la libéralité , la jeunelle , la beauté , la
bonté , la clémence , la fécondité , la douceur ,
l'amour de la gloire , l'amour de la Patrie , l'amour
des Sciences , l'amour des Arts , l'enjoûment
& l'affabilité .
Au- deffus des quatre tours des Colonnes , s'élevoir
OCTOBRE. 1760. 199
au milieu des trophées Militaires, un piédeftal portant
des renommées,fur les quatre portes ou Arcades
de ce Temple étoient les Écuffons de l'Archiduc
& de Madame Ifabelle , au milieu de deux
vales ,de Parfums , & appuyé fur le focle qui couronnait
la Corniche .
Au -dellus de ce Socle, dont le plan étoit quarré
comme le Temple , s'élevoit une attique ronde
en forme de Piédeftal couronnée d'un dôme ouvert
par le haur & décoré de guirlandes de fleurs .
Ce Piédeſtal fervita porterautour dela Naillance
du dôme 12 Figures réprefentant les Jeux , les
Ris, & les Plairs , danfant & formant une chaîne
de guirlandes autour de ce monument.
Les quatre portes du Temple étoient décorées &
comme gardées par huit Figures repréſentantes la
vigilance , la dignité , l'Intelligence , la pureté ,
le filence , la douceur , & le courage , qui compo.
fept enfemble toutes les vertus qui caractérisent.
la fagelle.
Au milieu de ce temple dont la forme intérieure.
étoit octogone rachetant une voûte ronde & farbaillée
, étoit la Figure de Minerve fur différens
plans de quées , réuniffant entre fes bras les Figures
de l'Amour & de l'Hymen.
Sur les deux aîles du focle qui joignoit toute la
longueur du fondement ovale , & qui comprenoit
toute la hauteur des perrons , étoient de chaque
côté les autels de l'Amour & de l'Hymen .
Quatre fontaines de feu élevées fur des rochers
qui fortoient de terre contribuoient à la richeſſe de
la bafe de ce monument , en même tems qu'elles
augmentoient l'effet des différens tableaux de feu
qui fortoient de cet édifice deftiné à faire éclater
la joie publique que procure cet événement.
L'Illumination générale de cette machine d'Artifice
fur accompagnée de deux Phénomènes qui
I iv
200 MERCURE DE FRANCE
fe voyoient à droite & à gauche à une certaine dif :
tance du feu & comme dans le lointain. Ils montroient
chacun le Globe du Monde tranfparent
d'un diamètre confidérable , environnés dans l'air
d'un cercle de feu , en figne de l'allégreffe que
qu'infpire à tout l'Univers cet Augufte Mariage
. Une grande quantité de fufées fortoient
également de derriere ces Phénomènes , & formoient
en l'air des Bouquets qui , dirigés pour fe
réunir ſur le ſommer du Temple , conftruifoient
une voute de feu , qui le couvroit continuelle
ment.
Tout ce Spectacle étoit accompagné d'une illumination
générale dans le jardin ; les terraffes décorées
d'ifs , de girandoles & de cordons de lu
mieres hautes & baſſes ; les miroirs de feu , les
pots à-feu formant des cordons élevés , toutes les
allées éclairées fur différens deffeins , & l'illumination
de toute la façade du Palais qui fait face
l'entrée de ce jardin , auffi bien que les différen
tes avenues en étoile , qui y conduifent ; enfin
rien ne fut oublié pour rendre cette Fête augufte
& digne de fon Souverain.
Après le feu d'artifice , l'Infant & Madame
l'Archiducheffe furent fouper. Pendant ce tems
toute la Nobleffe fe ren lit au Théâtre , que l'on
avoit préparé pour y donner un Bal mafqué.
On avoit élevé le Parterre à la hauteur du plane
cher du Théâtre , & l'on avoit pratiqué fur ce
même Théâtre , des Loges folides , femblables à
celles de la Salle ; de façon que le Theâtre &
le Parterre ne faifoient qu'une grande Salle
ovale , applatie par les flancs , & toute entourrée .
de trois rangs de Loges les unes fur les autres ;
cette Salle étoit ornée de guirlandes de fleurs , &
gazes bleues & argent , qui fe rattachoient galamment
aux montants qui feparent les Loges , &
de
OCTOBRE. 1760. 201
qui tomboient en feftons fur les appuis des Loges ,
d'une maniere agréable & pleine de goût ; elle
étoit éclairée par une quantité de luftres de cryftal
ornés de guirlandes de petites fleurs , & par
des bras de cryftal ornés de même , appliqués contre
les appuis des Loges des rangs fupérieurs ; c'étoit
à ces bras que venoient s'attacher les guirlan
des de fleurs , qui ornoient le devant des Loges .
On entroit dans cette Salle par la Loge de la couronne
qui s'avance fur le Parterre , comme les
Amphithéâtres employés en France dans les Salles
des Spectacles ; on en avoit coupé l'appui par
devant , & on defcendoit de-là dans le corps de la
Salle par quatre degrés couverts de tapis de Turquie.
Toutes les Loges étoient remplies , tant celles
pratiquées fur le Théâtre que celles de la Salle ,
pår une grande quantité de Dames & de Cavaliers
ment parés.
Madame l'Archiducheffe étant arrivée , on ouvrit
le Bal par une Allemande , où douze perfonnes
danferent enſemble : Madame l'Archiduchefe
donnoit la main au Prince François , neveu de M.
le Prince de Lichtenſtein . On danſa jufqu'à quatre
heures du matin ; & pendant tout le tems que
durat le Bal , les Officiers de la maiſon de l'Infant
fervirent abondamment de toutes fortes de rafraîchiflemens.
Tout fe paffa avec beaucoup d'ordre ,
& tout le monde fortit extrêmement fatisfait.
Le lendemain 8 , M. le Prince de Lichtenſtein
prit fon Audience de congé ; tout fut obſervé à
cette Audience comme à celle de la demande ,
excepté que l'Introducteur , le Maître des Cérémonies
, & M. le Marquis Palavicini , furent pren .
dre.M. le Prince dans l'Appartement qu'il occupoit
à la Cour ; & que M. de Lichtenſtein , en
fortant de l'Audience de l'Infant , fur à celle de
I v
200 MERCURE DE FRANCE
fe voyoient à droite & à gauche à une certaine dif
tance du feu & comme dans le lointain. Ils mon
troient chacun le Globe du Monde tranſparent
d'un diamètre confidérable , environnés dans l'air
d'un cercle de feu , en figne de l'allégreffe que
qu'infpire à tout l'Univers cet Augufte Mariage.
Une grande quantité de fufées fortoient
également de derriere ces Phénomènes , & formoient
en l'air des Bouquets qui , dirigés pour fe
réunir fur le fommer du Temple , conftruifoient
une voute de feu , qui le couvroit continuelle
ment.
Tout ce Spectacle étoit accompagné d'une illu
mination générale dans le jardin ; les terraffes décorées
d'ifs , de girandoles & de cordons de lu
mieres hautes & balles ; les miroirs de feu , les
pots à- feu formant des cordons élevés , toutes les
allées éclairées fur différens deffeins , & l'illumination
de toute la façade du Palais qui fait face à
l'entrée de ce jardin , auffi bien que les différen➡
tes avenues en étoile , qui y conduifent ; enfin
rien ne fut oublié pour rendre cette Fête auguſte
& digne de fon Souverain.
Après le feu d'artifice , l'Infant & Madame :
l'Archiducheffe furent fouper. Pendant ce tems
toute la Nobleffe fe ren lit au Théâtre , que l'on
avoit préparé pour y donner un Bal mafqué.
On avoit élevé le Parterre à la hauteur du plan
cher du Théâtre , & l'on avoit pratiqué fur ce
même Théâtre , des Loges folides , femblables à
celles de la Salle ; de façon que le Theâtre &
le Parterre ne faifoient qu'une grande Salle
ovale , applatie par les flancs , & toute entourrée
de trois rangs de Loges les unes fur les autres ;
cette Salle étoit ornée de guirlandes de fleurs , &
de gazes bleues & argent , qui fe rattachoient galamment
aux montants qui feparent les Loges , &
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qui tomboient en feftons fur les appuis des Loges ,
d'une maniere agréable & pleine de goût ; elle
étoit éclairée par une quantité de luftres de cryftal
ornés de guirlandes de petites fleurs , & par
des bras de cryftal ornés de même , appliqués contre
les appuis des Loges des rangs fupérieurs ; c'étoit
à ces bras que venoient s'attacher les guirlan
des de fleurs , qui ornoient le devant des Loges.
On entroit dans cette Salle par la Loge de la couronne
qui s'avance fur le Parterre , comme les
Amphithéâtres employés en France dans les Salles
des Spectacles ; on en avoit coupé l'appui pardevant
, & on defcendoit de -là dans le corps de la
Salle par quatre degrés couverts de tapis de Tur
quie.
Toutes les Loges étoient remplies , tant celles
pratiquées fur le Théâtre que celles de la Salle ,
par une grande quantité de Dames & de Cavaliers
ment parés.
Madame l'Archiducheffe étant arrivée , on ouvrit
le Bal par une Allemande , où douze perfonnes
danſerent enſemble : Madame l'Archiduchele
donnoit la main au Prince François , neveu de M.
le Prince de Lichtenſtein . On danſa jufqu'à quatre
heures du matin ; & pendant tout le tems que
durat le Bal , les Officiers de la maiſon de l'Infant
fervirent abondamment de toutes fortes de rafraîchiflemens.
Tout fe paffa avec beaucoup d'ordre ,
& tout le monde fortit extrêmement fatisfait.
Le lendemain 8 , M. le Prince de Lichtenftein
prit fon Audience de congé ; tout fut obfervé à
cette Audience comme à celle de la demande 9
excepté que l'Introducteur , le Maître des Cérémonies
, & M. le Marquis Palavicini , furent pren .
dre.M. le Prince dans l'Appartement qu'il occupoit
à la Cour ; & que M. de Lichtenſtein , en
fortant de l'Audience de l'Infant , fur à celle de
1 ་
200 MERCURE DE FRANCE
fe voyoient à droite & à gauche à une certaine dif
tance du feu & comme dans le lointain. Ils montroient
chacun le Globe du Monde tranfparent , '
d'un diamètre confidérable , environnés dans l'air
d'un cercle de feu , en figne de l'allégreffe que
qu'infpire à tout l'Univers cet Augufte Mariage
. Une grande quantité de fufées fortoient
également de derriere ces Phénomènes , & formoient
en l'air des Bouquets qui , dirigés pour fe
réunir fur le fommet du Temple , conftruifoient
une voute de feu , qui le couvroit continuelle
ment.
Tout ce Spectacle étoit accompagné d'une illu
mination générale dans le jardin ; les terraffes décorées
d'ifs , de girandoles & de cordons de lu
mieres hautes & baffes ; les miroirs de feu , les
pots à-feu formant des cordons élevés , toutes les
allées éclairées fur différens deffeins , & l'illumination
de toute la façade du Palais qui fait face à
l'entrée de ce jardin , auffi bien que les différen
tes avenues en étoile , qui y conduifent enfin
rien ne fut oublié pour rendre cette Fête augufte
& digne de fon Souverain.
Après le feu d'artifice , l'Infant & Madame
l'Archiducheffe furent fouper. Pendant ce tems
toute la Nobleffe ſe ren fit au Théâtre , que l'on
avoit préparé pour y donner un Bal maſqué .
On avoit élevé le Parterre à la hauteur du plan
cher du Théâtre , & l'on avoit pratiqué fur ce
même Théâtre , des Loges folides , femblables à
celles de la Salle ; de façon que le Theâtre &
le Parterre ne faifoient qu'une grande Salle
ovale , applatie par les flancs , & toute entourrée
de trois rangs de Loges les unes fur les autres ;
cette Salle étoit ornée de guirlandes de fleurs , &
de gazes bleues & argent , qui fe rattachoient galamment
aux montants qui ſéparent les Loges , &
OCTOBRE. 1760. 201
qui tomboient en feftons fur les appuis des Loges ,
d'une maniere agréable & pleine de goût ; elle
étoit éclairée par une quantité de luftres de cryftal
ornés de guirlandes de petites fleurs , & par
des bras de cryſtal ornés de même , appliqués contre
les appuis des Loges des rangs fupérieurs ; c'étoit
à ces bras que venoient s'attacher les guirlandes
de fleurs , qui ornoient le devant des Loges.
On entroit dans cette Salle par la Loge de la couronne
qui s'avance fur le Parterre , comme les
Amphithéâtres employés en France dans les Salles
des Spectacles ; on en avoit coupé l'appui pardevant
, & on defcendoit de -là dans le corps de la
Salle par quatre degrés couverts de tapis de Turquie.
Toutes les Loges étoient remplies , tant celles
pratiquées fur le Théâtre que celles de la Salle
pår une grande quantité de Dames & de Cavaliers
ment parés.
Madame l'Archiducheſſe étant arrivée , on ouvrit
le Bal par une Allemande , où douze perfonnes
danferent enſemble : Madame l'Archiduchele
donnoit la main au Prince François , neveu de M.
le Prince de Lichtenftein . On danſa jufqu'à quatre
heures du matin ; & pendant tout le tems que
durat le Bal , les Officiers de la maiſon de l'Infant
fervirent abondamment de toutes fortes de rafraîchiflemens.
Tout fe paffa avec beaucoup d'ordre ,
& tout le monde fortit extrêmement fatisfait.
Le lendemain 8 , M. le Prince de Lichtenftein
prit fon Audience de congé ; tout fut obfervé à
cette Audience comme à celle de la demande ,
excepté que l'Introducteur , le Maître des Cérémonies
, & M. le Marquis Palavicini , furent pren .
dre.M. le Prince dans l'Appartement qu'il occupoit
à la Cour ; & que M. de Lichtenſtein , en
fortant de l'Audience de l'Infant , fut à celle de
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
Madame l'Archiducheffe , avant d'être conduit à
celle du Prince Ferdinand.
Après l'Audience de Madame Louife , M. le
Prince , au lieu de retourner dans fon appartement
a la Cour , defcendit par le grand efcalier ,
& fut monter dans fon Caroffe qui l'attendoit a la
porte du Palais , pour le ramener à l'Hôtel Palavicini
.
Le Maître des Cérémonies l'accompagna juf
qu'au bas de l'efcalier , M. de Palavicini & M.
Introducteur jufques à la portiere de la voiture ,
qui ne fur fermée que quand ces Meffieurs fe futent
retirés.
Le foir , il y eut Opéra.
Le 9. l'Infant fut dîner chez M. de Lichtenſtein.
Lé foir , il y eut Opéra.
Le to M. le Prince de Lichtenſtein dina chez M.
Dutillot , & partit après dîner pour Cafalmajor.
Le foir , il y eut Aflemblée au Paļais .
Le 11. au matin tous les Corps de l'Etat , le
Militaire , la Nobleffe , & la Maifon de S. A R.
eurent l'honneur de baifer la main à Madame
l'Archiducheffe .
Il y eut Opéra , le ſoir.
Le .les Princes n'ont reçu perfonne .
Le 13. S. A. R. Madame l'Archiducheffe partit
à dix heures du matin pour le rendre à Cafalmajor:
elle y a été accompagnée par Madame de
Gonzales , Madame de Silla , quatre Dames du
Pálais , des Majordomes , & huit Gentilshommes
de la Chambre ; elle étoit faivîe d'un nombre de
Pages , d'Ecuyers , de fon premier fervice , & defon
fervice du fecond Ordre , du Commandant de
l'Ecurie de deux Officiers des Ecuries , du Sellier >
du Maréchal , du Charron & de 24 Palfreniers à
Cheval;elle étoit éfcortée par des Gardes du Corps.
Les rues par lesquelles elle a pallé, étoient bordées
OCTOBRE , 1760. 203
de troupes , on avoit difpofé des Détachemens de
Cavalerie & d'Infanterie fur différens endroits de
la roure.
Des Bataillons Provinciaux , fix Compagnies de
Grenadiers, un Bataillon du Régiment de Parme ,
& les deux Compagnies de Grenadiers de inême
Régiment, étoient difpofées fur les bords du Pô ,
en deçà de la tête du Pont. Elle y a trouvé des
Elcadrons de Gardes du Corps & de Cavalerie. Elle
eft arrivée à Cafalmajor à midi & deux minutes.
M. le Comte de S. Vital eft chargé de la Cérémonie
de la remife , un Secrétaire du Cabinet de
l'Acte de certe ' remiſe .
S. A. R. s'arrête demain à Cafalmajor pour y
donner la main à bailer aux Deputés de la Lombardie
Autrichienne , aux Chambres Souveraines ,
& à la Nobleffe. Le lundi elle ira à Mantoue, où elle
s'arrêtera encore un jour, pour un objet ſemblable.
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Résumé : Suite de la Relation de tout ce qui s'est passé depuis.
Le texte relate les festivités entourant le mariage des Altesses Royales, notamment Madame l'Archiduchesse à Parme. Les célébrations incluent la représentation de l'opéra 'Les Fêtes de l'Hymen', composé de trois actes indépendants précédés d'un prologue intitulé 'Le Triomphe de l'Amour'. Ce prologue met en scène une querelle entre les dieux et l'Amour, qui obtient leur pardon pour l'union de la vertu et de la beauté. Les trois actes de l'opéra sont 'Aris', 'Sapho' et 'Eglé', chacun racontant des histoires d'amour et d'interventions divines. Les festivités comprennent des réceptions et des dîners offerts par des nobles tels que le Prince de Liechtenstein et le Comte de Rochechouart, avec des représentations d'opéra et des danses. La cérémonie de mariage à la cathédrale est décrite avec une décoration somptueuse et une procession ordonnée. Les troupes et les gardes assurent la sécurité, et la cérémonie religieuse suit le rituel ordinaire avec quelques adaptations spécifiques. Après la cérémonie, les princes retournent au palais dans le même ordre qu'à l'arrivée. Les événements incluent également un feu d'artifice et une illumination dans le jardin du palais, représentant l'union de l'Amour et de l'Hymen, suivi d'un bal masqué au théâtre. Madame l'Archiduchesse ouvre le bal avec le Prince François. Le lendemain, le Prince de Liechtenstein prend congé selon les cérémonies protocolaires. Les festivités se poursuivent avec des audiences et des repas officiels. Le 11 octobre, divers corps de l'État rendent hommage à Madame l'Archiduchesse. Le 13 octobre, elle quitte pour Casalmaggiore, escortée par des troupes et des dignitaires, et arrive à midi. Elle prévoit de s'arrêter à Casalmaggiore et à Mantoue pour saluer les députés et la noblesse.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1674
p. 214-215
TANCREDE, TRAGÉDIE EN CINQ ACTES, PAR M. DE VOLTAIRE. Représentée, pour la premiere fois, par les Comédiens François ordinaires du Roi, le 3 Septembre 1760. AVIS AU PUBLIC.
Début :
Cette Piéce, actuellement sous presse avec la Préface, les corrections, additions [...]
Mots clefs :
Pièce, Voltaire, Estampes, Édition, Auteur, Impression
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : TANCREDE, TRAGÉDIE EN CINQ ACTES, PAR M. DE VOLTAIRE. Représentée, pour la premiere fois, par les Comédiens François ordinaires du Roi, le 3 Septembre 1760. AVIS AU PUBLIC.
TANCREDE ,
TRAGEDIE EN CINQ ACTES.
Par M. DE VOLTAIRE.
Repréfentée , pour la premiere fois , par les Comédiens
François ordinaires du Roi , te 3
Septembre 1760.
AVIS AU PUBLIC.
Cette Piéce , actuellement fous preſſe avec la
Préface , les corrections , additions & changemens
de M. de Voltaire , va paroître incellamment
; elle fera ornée du Portrait de l'Auteur , &
d'Estampes repréfentant les fituations les plus intéreffantes
de cette Tragédie . Le prix fera le
même que celui ordinaire des Piéces de Théâtre.
On croit devoir avertir le Public de fe donner de
garde d'acheter aucune édition de cette Piéce imprimée
furtivement , & conféquemment pleine de
fautes. On reconnoîtra la bonne édition à ces
mêmes corrections , additions & gravûres , qui
eft la feule avouée de l'Auteur : Elle le vendra
à Paris chez Prault , petit-fils , Libraire , Quái
des Auguftins , la deuxième boutique au - deflus
de la rue Gît-le -coeur , à l'immortalité . Avec
Permiflion.
OCTOBRE. 1760. 215
Madame Helvetius eft accouchée le de
de mois , d'une fille qui a été baptifée à S. Roch.
Elle a eu pour Parrain M. le Duc de Choifeul ,
& pour Marraine , Madame la Duchelle de Grammont
, & a été nommée Béatrix -Henriette .
TRAGEDIE EN CINQ ACTES.
Par M. DE VOLTAIRE.
Repréfentée , pour la premiere fois , par les Comédiens
François ordinaires du Roi , te 3
Septembre 1760.
AVIS AU PUBLIC.
Cette Piéce , actuellement fous preſſe avec la
Préface , les corrections , additions & changemens
de M. de Voltaire , va paroître incellamment
; elle fera ornée du Portrait de l'Auteur , &
d'Estampes repréfentant les fituations les plus intéreffantes
de cette Tragédie . Le prix fera le
même que celui ordinaire des Piéces de Théâtre.
On croit devoir avertir le Public de fe donner de
garde d'acheter aucune édition de cette Piéce imprimée
furtivement , & conféquemment pleine de
fautes. On reconnoîtra la bonne édition à ces
mêmes corrections , additions & gravûres , qui
eft la feule avouée de l'Auteur : Elle le vendra
à Paris chez Prault , petit-fils , Libraire , Quái
des Auguftins , la deuxième boutique au - deflus
de la rue Gît-le -coeur , à l'immortalité . Avec
Permiflion.
OCTOBRE. 1760. 215
Madame Helvetius eft accouchée le de
de mois , d'une fille qui a été baptifée à S. Roch.
Elle a eu pour Parrain M. le Duc de Choifeul ,
& pour Marraine , Madame la Duchelle de Grammont
, & a été nommée Béatrix -Henriette .
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Résumé : TANCREDE, TRAGÉDIE EN CINQ ACTES, PAR M. DE VOLTAIRE. Représentée, pour la premiere fois, par les Comédiens François ordinaires du Roi, le 3 Septembre 1760. AVIS AU PUBLIC.
Le texte annonce la pièce de théâtre 'Tancrede' de Voltaire, une tragédie en cinq actes représentée pour la première fois par les Comédiens Français le 3 septembre 1760. La pièce est actuellement en cours d'impression avec des corrections, des additions et des changements apportés par Voltaire. L'édition officielle inclura le portrait de l'auteur et des gravures des scènes les plus marquantes. Le prix sera identique à celui des pièces de théâtre ordinaires. Le public est mis en garde contre les éditions pirates, qui contiennent des fautes. La bonne édition se distinguera par ses corrections, additions et gravures et sera disponible à Paris chez Prault, petit-fils, libraire au quai des Augustins. Par ailleurs, Madame Helvetius a accouché le 20 octobre 1760 d'une fille, Béatrix-Henriette, baptisée à Saint-Roch. Les parrain et marraine sont respectivement le Duc de Choiseul et la Duchesse de Grammont.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1675
p. 61-62
AUTRE.
Début :
Vestu de toutes les façons, [...]
Mots clefs :
Journal
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
EST U. de toutes les façons
Je cours la ville , & vais dans de bonnes maiſons
2 MERCURE DE FRANCE.
Je fuis auffi la Cour & vais dans la Province ;
J'amufe le Bourgeois , & j'amuſe le Prince
Quelquefois , d'un ton gracieux ,
Je philofophe en habits bleux ;
Tantôt cenfeur mordant , & critique févére ,
Mon habit blanc dément mon caractére.
Vêtu tantôt en Arlequin ,
J'abandonne mon nom , pour en prendre un
divin ;
J'occupe au mieux ma place en compagnie
Je parle Profc & Poëfie ,
Chansons , Théâtre , Hiftoire quelquefois ;
Et vis rarement plus d'un mois.
EST U. de toutes les façons
Je cours la ville , & vais dans de bonnes maiſons
2 MERCURE DE FRANCE.
Je fuis auffi la Cour & vais dans la Province ;
J'amufe le Bourgeois , & j'amuſe le Prince
Quelquefois , d'un ton gracieux ,
Je philofophe en habits bleux ;
Tantôt cenfeur mordant , & critique févére ,
Mon habit blanc dément mon caractére.
Vêtu tantôt en Arlequin ,
J'abandonne mon nom , pour en prendre un
divin ;
J'occupe au mieux ma place en compagnie
Je parle Profc & Poëfie ,
Chansons , Théâtre , Hiftoire quelquefois ;
Et vis rarement plus d'un mois.
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1676
p. 207
LETTRE de M. ****
Début :
Monsieur, En lisant le second volume du Mercure d'Avril dernier, [...]
Mots clefs :
Société littéraire de Châlons-sur-Marne, Dissertation, Bibliothèque, Erreurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. ****
LETTRE de M.
ONSIEUR ,
En lifant le fecond volume du Mercure d'Avril
dernier, à l'article de la Société Littéraire de Châ
lons-fur-Marne , j'ai vû citer dans une Differta
tion de M. Grofley , dont on connoît bien ici les
talens , une Bibliothèque de cette Ville , que vous
appellez Megliabelli. Son vrai nom eft Magliabecchi.
Ce n'est qu'une faute d'impreffion qui
peut cependant porter atteinte à l'exactitude de
F'Auteur , avec qui j'ai fréquenté cette Bibliothè
que qui lui eft bien connue à tous égards. Cette
méprife a frappé les Florentins , qui font jaloux
de ce qui les regarde .
ONSIEUR ,
En lifant le fecond volume du Mercure d'Avril
dernier, à l'article de la Société Littéraire de Châ
lons-fur-Marne , j'ai vû citer dans une Differta
tion de M. Grofley , dont on connoît bien ici les
talens , une Bibliothèque de cette Ville , que vous
appellez Megliabelli. Son vrai nom eft Magliabecchi.
Ce n'est qu'une faute d'impreffion qui
peut cependant porter atteinte à l'exactitude de
F'Auteur , avec qui j'ai fréquenté cette Bibliothè
que qui lui eft bien connue à tous égards. Cette
méprife a frappé les Florentins , qui font jaloux
de ce qui les regarde .
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Résumé : LETTRE de M. ****
La lettre signale une erreur dans le Mercure d'avril dernier. Dans un article de la Société Littéraire de Châlons-sur-Marne, M. Grofley attribue à tort le nom 'Megliabelli' à une bibliothèque de Florence, dont le vrai nom est 'Magliabecchi'. Cette erreur, due à une faute d'impression, a provoqué des réactions parmi les Florentins. L'auteur de la lettre connaît bien cette bibliothèque.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1677
p. 212-213
« Six Sonnates en Duo, travaillées pour six Instrumens différens, Flûte, [...] »
Début :
Six Sonnates en Duo, travaillées pour six Instrumens différens, Flûte, [...]
Mots clefs :
Sonates, Flûte, Haut bois, Violon, Basson, Violoncelle, Son, Livres
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Six Sonnates en Duo, travaillées pour six Instrumens différens, Flûte, [...] »
SIX SONNATES en Duo , travaillées pour fix
Inftrumens différens , Flûte Haut-bois , Pardellus
de Viole a cinq cordes fans aucun démanchement
, Violon , Baffon & Violoncelle , en obfervant
la Clefde Fa , qui eft pofée ſur la quatriéme
ligne , avec des fignes pour diminuer & augmenter
les fons par degrés dans les endroits neNOVEMBRE.
1760. 213
ceffaires. Compofées par M. ATYS , Maître de
Flûte. Cuvre IV . Gravées par Jofeph Renou . Prix
4 livres feize fols . A Paris , chez l'Auteur , að
Paffage de la rue Traverfiere , à celle des Bouche
ries Saint Honoré ; M. Bayard, rue Saint Honoré,
à la Régle d'or ; Madeinoifelle Caftagnerie , rue
des Prouvaires , à la Mutique Royale ; M. Le
Menue , à la Clef d'or , rue du Roule.
Pour faciliter le Baffon & le Violoncelle , on a
tranfpofé la troifiéme Sonate en ton demi , grand
pour éviter le grand nombre de bémols
qui rendroit les modulations trop difficiles dans
l'exécution.
diéze
On trouvera aux mêmes adreffes un premier
Livre du grand Duo , le fecond Livre eft en Trio ,
Solo & Duo ; le troifiéme Livre eft une Méthode
pour la Flûte , qui expliqee l'attitude & la manière
de gouverner le foufle , avec des Préludes
en conféquence , le tout du même Auteur. Avec
Privilége du Roi,
Inftrumens différens , Flûte Haut-bois , Pardellus
de Viole a cinq cordes fans aucun démanchement
, Violon , Baffon & Violoncelle , en obfervant
la Clefde Fa , qui eft pofée ſur la quatriéme
ligne , avec des fignes pour diminuer & augmenter
les fons par degrés dans les endroits neNOVEMBRE.
1760. 213
ceffaires. Compofées par M. ATYS , Maître de
Flûte. Cuvre IV . Gravées par Jofeph Renou . Prix
4 livres feize fols . A Paris , chez l'Auteur , að
Paffage de la rue Traverfiere , à celle des Bouche
ries Saint Honoré ; M. Bayard, rue Saint Honoré,
à la Régle d'or ; Madeinoifelle Caftagnerie , rue
des Prouvaires , à la Mutique Royale ; M. Le
Menue , à la Clef d'or , rue du Roule.
Pour faciliter le Baffon & le Violoncelle , on a
tranfpofé la troifiéme Sonate en ton demi , grand
pour éviter le grand nombre de bémols
qui rendroit les modulations trop difficiles dans
l'exécution.
diéze
On trouvera aux mêmes adreffes un premier
Livre du grand Duo , le fecond Livre eft en Trio ,
Solo & Duo ; le troifiéme Livre eft une Méthode
pour la Flûte , qui expliqee l'attitude & la manière
de gouverner le foufle , avec des Préludes
en conféquence , le tout du même Auteur. Avec
Privilége du Roi,
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Résumé : « Six Sonnates en Duo, travaillées pour six Instrumens différens, Flûte, [...] »
Le document décrit une collection de six sonates en duo, adaptées pour divers instruments tels que la flûte, le hautbois, la pardelluse, le violon, le basson et le violoncelle. Ces sonates sont notées en clé de fa sur la quatrième ligne et incluent des signes pour modifier les hauteurs des sons. Composées par M. Atys, maître de flûte, elles constituent la quatrième œuvre de l'auteur. Gravées par Joseph Renou, elles sont disponibles à Paris à un prix de quatre livres seize sols. Les points de vente incluent l'auteur lui-même, M. Bayard, Madame Castagnerie et M. Le Menue. La troisième sonate a été transposée en ton demi-grand pour faciliter l'exécution au basson et au violoncelle, évitant ainsi un grand nombre de bémols. Le document mentionne également d'autres œuvres de l'auteur, telles qu'un premier livre de duos, un second livre en trio, solo et duo, et une méthode pour la flûte avec des préludes explicatifs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1678
p. 197-199
Gazettes & Papiers Anglais.
Début :
Les Éditeurs des Papiers Anglois traduits dans notre Langue, viennent de [...]
Mots clefs :
Éditeurs, Anglais, Entreprise, Littérature, Voix publique, Traduction, Écrivain, Abonnement, Gazette
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Gazettes & Papiers Anglais.
Gazettes & Papiers Anglais.
7 Les Éditeurs des Papiers Anglois traduits dans
notre Langue , viennent de repandre un nouvel
avis dans le Public. On le rappelle affez combien
les premieres feuilles de cette tradnction furent accueillies
; mais le but pour lequel on s'étoit permis
de ne rien diffimuler de la licence des déclamations
Angloifes , échappa à la multitude. Les
raifons folides qui avoient autorifé cette liberté ,
ne purent prévaloir contre les préventions d'une
grande partie du Public ; &, comme il arrive prèfque
toujours , il fallut facrifier des vues utiles à
la crainte de déplaire.
Ce découragement eût fait abandonner l'entreprife
, fi les Editeurs n'avoient été conduits que
par des intérêts particuliers ; mais un feul inconvénient
ne permettoit pas à des Citoyens de né-
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
gliger les avantages fenfibles qui pouvoient réfalter
de la continuation de cet Ouvrage.
On n'a point ceflé de croire qu'il étoit intéreſfant
pour la Nation de connoître les opinions qui
partagent les Anglois fur l'adminiſtration de la
Grande-Bretagne ; de faire fentir les vices & les
malheurs de leur Gouvernement qui épuiſent
l'Angleterre , malgré les fuccès apparens qu'elle
peut avoir pendant cette guerre. Ce tableau , véritablement
utile , pouvoit encore le trouver fucceffivement
dans les papiers que l'on s'étoit propofé
de traduire , & c'en étoit affez pour que le
zéle des Editeurs ne fe réfroidît pas.
Mais dans la continuation qui fut donnée , on
s'affervit trop fcrupuleufement , à peut-être, des
détails qui ne pouvoient intéreffer que foiblement
hors de l'Angleterre. On traduifit dans toute fon
étendue , de longs écrits politiques , dont il eût
fuffi de faire connoître l'efprit dans un extrait fidéle.
On s'écarta trop de toutes les Gazettes conques
, en laiffant trop peu de place aux nouvel
les qui font , dans les circonftances préfentes
Tobjet le plus effentiel de la curiofité. On ne fur
point varié , autant qu'il étoit poffible de l'être .
Les annonces de Littérature , les événemens par
ticuliers , les anecdotes , fouvent piquantes , furent
entiérement négligés.
,
On a confulté la voix publique , & d'après elle ,
on s'eft proposé d'éviter tous ces écueils . Un homme
de Lettres , d'un mérite connu a bien voulu
fe charger de la traduction des papiers Anglois.
La premiere feuille vient de paroître le 11 de ce
mois , avec le nouvel avis des Editeurs ; il en paroîtra
une réguliérement tous les Mardis . Pour
rendre le Public juge des changemens avantageux
que l'on a faits & dans le fond & dans la
forme de cet Ouvrage , pour le mettre à portée
DECEMBRE. 1760 . 199
de recevoir de lui des inftructions fur ce qui
lui plairoit davantage ; enfin , pour étudier fon
goût, qui doit être la régle de tout Ecrivain qui
fe refpectera lui-même , on donnera gratuite ,
ment toutes les feuilles du mois de Novembre ,
& à ceux qui feront abonnés , on continuera ce
même envoi gratuit jufqu'au mois de Janvier .
On s'adreflera , pour les abonnemens , au Bur
reau général des Gazettes étrangères , rue & visà-
vis la grille des Mathurins.
On pourra s'adrefler auffi aux Bureaux parti
culiers établis dans les principales Villes du Royau
me.
Il fera de régle de faire infcrire avant le 20
du mois qui précédera celui pour lequel on fouhaitera
de commencer fon abonnement,
7 Les Éditeurs des Papiers Anglois traduits dans
notre Langue , viennent de repandre un nouvel
avis dans le Public. On le rappelle affez combien
les premieres feuilles de cette tradnction furent accueillies
; mais le but pour lequel on s'étoit permis
de ne rien diffimuler de la licence des déclamations
Angloifes , échappa à la multitude. Les
raifons folides qui avoient autorifé cette liberté ,
ne purent prévaloir contre les préventions d'une
grande partie du Public ; &, comme il arrive prèfque
toujours , il fallut facrifier des vues utiles à
la crainte de déplaire.
Ce découragement eût fait abandonner l'entreprife
, fi les Editeurs n'avoient été conduits que
par des intérêts particuliers ; mais un feul inconvénient
ne permettoit pas à des Citoyens de né-
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
gliger les avantages fenfibles qui pouvoient réfalter
de la continuation de cet Ouvrage.
On n'a point ceflé de croire qu'il étoit intéreſfant
pour la Nation de connoître les opinions qui
partagent les Anglois fur l'adminiſtration de la
Grande-Bretagne ; de faire fentir les vices & les
malheurs de leur Gouvernement qui épuiſent
l'Angleterre , malgré les fuccès apparens qu'elle
peut avoir pendant cette guerre. Ce tableau , véritablement
utile , pouvoit encore le trouver fucceffivement
dans les papiers que l'on s'étoit propofé
de traduire , & c'en étoit affez pour que le
zéle des Editeurs ne fe réfroidît pas.
Mais dans la continuation qui fut donnée , on
s'affervit trop fcrupuleufement , à peut-être, des
détails qui ne pouvoient intéreffer que foiblement
hors de l'Angleterre. On traduifit dans toute fon
étendue , de longs écrits politiques , dont il eût
fuffi de faire connoître l'efprit dans un extrait fidéle.
On s'écarta trop de toutes les Gazettes conques
, en laiffant trop peu de place aux nouvel
les qui font , dans les circonftances préfentes
Tobjet le plus effentiel de la curiofité. On ne fur
point varié , autant qu'il étoit poffible de l'être .
Les annonces de Littérature , les événemens par
ticuliers , les anecdotes , fouvent piquantes , furent
entiérement négligés.
,
On a confulté la voix publique , & d'après elle ,
on s'eft proposé d'éviter tous ces écueils . Un homme
de Lettres , d'un mérite connu a bien voulu
fe charger de la traduction des papiers Anglois.
La premiere feuille vient de paroître le 11 de ce
mois , avec le nouvel avis des Editeurs ; il en paroîtra
une réguliérement tous les Mardis . Pour
rendre le Public juge des changemens avantageux
que l'on a faits & dans le fond & dans la
forme de cet Ouvrage , pour le mettre à portée
DECEMBRE. 1760 . 199
de recevoir de lui des inftructions fur ce qui
lui plairoit davantage ; enfin , pour étudier fon
goût, qui doit être la régle de tout Ecrivain qui
fe refpectera lui-même , on donnera gratuite ,
ment toutes les feuilles du mois de Novembre ,
& à ceux qui feront abonnés , on continuera ce
même envoi gratuit jufqu'au mois de Janvier .
On s'adreflera , pour les abonnemens , au Bur
reau général des Gazettes étrangères , rue & visà-
vis la grille des Mathurins.
On pourra s'adrefler auffi aux Bureaux parti
culiers établis dans les principales Villes du Royau
me.
Il fera de régle de faire infcrire avant le 20
du mois qui précédera celui pour lequel on fouhaitera
de commencer fon abonnement,
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Résumé : Gazettes & Papiers Anglais.
Les éditeurs de traductions de journaux anglais en français ont publié un nouvel avis. Initialement bien accueillies, les traductions avaient suscité des incompréhensions sur l'absence de censure. Les éditeurs ont dû sacrifier des informations utiles par crainte de déplaire au public. Malgré cela, ils ont décidé de poursuivre l'entreprise pour ses avantages potentiels pour la nation. Ils ont jugé important de révéler les opinions des Anglais sur l'administration britannique et les vices de leur gouvernement, qui affaiblissent l'Angleterre malgré les succès militaires apparents. Cependant, les traductions incluaient trop de détails inutiles et négligeaient les nouvelles essentielles. Pour remédier à ces problèmes, les éditeurs ont consulté l'opinion publique et confié la traduction à un homme de lettres de mérite. La première feuille révisée est parue le 11 du mois avec un nouvel avis. Les abonnés recevront gratuitement toutes les feuilles de novembre à janvier pour juger des changements. Les abonnements peuvent être souscrits au Bureau général des Gazettes étrangères ou dans les principales villes du royaume.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1679
p. 199-200
AVIS.
Début :
Le Courier Politique, ou Gazette de Francfort a commencé le 17 Juin 1760 avant [...]
Mots clefs :
Gazette, Parution, Bulletins des armées, Auteur, Vérité, Information rapide, Abonnement
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texteReconnaissance textuelle : AVIS.
A VI S.
LE COURIER POLITIQUE , OU GAZETTE DE FRANCFORT
a commencé le 17 Juin 1760 avant l'ouver
ture de la Campagne , & paroîtra régulierement
deux fois par semaine. C'elt principalement pour
l'armée deFrance que l'on a établi cette Gazette.On
y trouve exactement tous les bulletins des armées
de Broglie , de Daun & de l'Empire. Le Lecteur
appercevra ailément, que l'Auteur écrit fans paffion
& fans partialité , & qu'inftruit le premier des faits
qui fe paffent , pour ainfi dire , fous les yeux, par
le voifinage de l'armée de France , il n'a d'autre
vue que de nous les faire parvenir dans leur nouveauté
, & avec la plus exacte vérité .
L'année d'abonnement de cette Gazette eft de
trente-fix livres , & commencera au premier ordinaire
du mois de Janvier prochain . Pour le la pro
curer en France , il faut s'adreſſer ou au Bureau
général des . Gazettes étrangeres , rue & vis- à-vis
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
la grille des Mathurins, ou aux Bureaux particuliers
des Provinces.
L'Auteur de cette Gazette fait paroître les mêmes
jours un Courier littéraire , dans lequel on
donne une notice courte des Livres qui paroiffent :
le Bureau des Gazettes étrangères n'en eft pas chargé.
Pour fe le procurer , on pourra s'adreſſer à fon
Auteur , à Francfort , en attendant qu'il indique
ceux chez qui on le trouvera en France.
LE COURIER POLITIQUE , OU GAZETTE DE FRANCFORT
a commencé le 17 Juin 1760 avant l'ouver
ture de la Campagne , & paroîtra régulierement
deux fois par semaine. C'elt principalement pour
l'armée deFrance que l'on a établi cette Gazette.On
y trouve exactement tous les bulletins des armées
de Broglie , de Daun & de l'Empire. Le Lecteur
appercevra ailément, que l'Auteur écrit fans paffion
& fans partialité , & qu'inftruit le premier des faits
qui fe paffent , pour ainfi dire , fous les yeux, par
le voifinage de l'armée de France , il n'a d'autre
vue que de nous les faire parvenir dans leur nouveauté
, & avec la plus exacte vérité .
L'année d'abonnement de cette Gazette eft de
trente-fix livres , & commencera au premier ordinaire
du mois de Janvier prochain . Pour le la pro
curer en France , il faut s'adreſſer ou au Bureau
général des . Gazettes étrangeres , rue & vis- à-vis
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
la grille des Mathurins, ou aux Bureaux particuliers
des Provinces.
L'Auteur de cette Gazette fait paroître les mêmes
jours un Courier littéraire , dans lequel on
donne une notice courte des Livres qui paroiffent :
le Bureau des Gazettes étrangères n'en eft pas chargé.
Pour fe le procurer , on pourra s'adreſſer à fon
Auteur , à Francfort , en attendant qu'il indique
ceux chez qui on le trouvera en France.
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Résumé : AVIS.
Le 'Courier Politique, ou Gazette de Francfort' a été lancé le 17 juin 1760, avant le début de la campagne militaire. Cette gazette est principalement destinée à l'armée de France et publie deux fois par semaine les bulletins des armées de Broglie, de Daun et de l'Empire. L'auteur affirme écrire sans passion ni partialité, en se basant sur des faits observés de près grâce à la proximité avec l'armée de France, garantissant ainsi la nouveauté et l'exactitude des informations. L'abonnement annuel coûte trente-six livres et commence au premier ordinaire du mois de janvier. En France, la gazette peut être obtenue au Bureau général des Gazettes étrangères, rue et vis-à-vis la grille des Mathurins, ou auprès des bureaux particuliers des provinces. L'auteur publie également un 'Courier littéraire' les mêmes jours, fournissant des notices courtes des livres récemment parus. Ce dernier peut être obtenu en s'adressant directement à l'auteur à Francfort, en attendant qu'il indique les points de distribution en France.
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1680
p. 101
LETTRES DE DEUX AMANS, habitans d'une petite Ville aux pieds des Alpes, recueillies & publiées par J. J. Rousseau. Six volumes in-12 ; à Amsterdam, chez Marc-Michel Rey. Le prix est de 15 liv.
Début :
Nous n'entrerons aujourd'hui dans aucun détail sur cet Ouvrage, dont nous [...]
Mots clefs :
Public, J. J. Rousseau
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texteReconnaissance textuelle : LETTRES DE DEUX AMANS, habitans d'une petite Ville aux pieds des Alpes, recueillies & publiées par J. J. Rousseau. Six volumes in-12 ; à Amsterdam, chez Marc-Michel Rey. Le prix est de 15 liv.
LETTRES DE DEUX AMANS , habitans
d'une petite Ville aux pieds des
Alpes , recueillies & publiées par J. J.
Rouffeau. Six volumes in-12 ; à Amfchez
Marc- Michel Rey. Le
terdam ,
prix
eft de 15 liv.
Nous n'entrerons aujourd'hui dans
aucun détail fur cet Ouvrage , dont nous
nous préparons à donner un long Extrait.
Nous dirons feulement, que les deux éditions
qui en ont été faites prèfque en
même temps , l'une à Paris & l'autre en
Hollande , ont à peine fuffi pour fatiffaire
l'empreffement du Public , qui le
lit avec autant de plaifir que d'avidité .
C'eft du moins là ce qui nous revient
de toutes parts ; & nous avons d'autant
moins de peine à le croire , que c'eft ce
que nous avons nous - mêmes éprouvé en
le lifant.
d'une petite Ville aux pieds des
Alpes , recueillies & publiées par J. J.
Rouffeau. Six volumes in-12 ; à Amfchez
Marc- Michel Rey. Le
terdam ,
prix
eft de 15 liv.
Nous n'entrerons aujourd'hui dans
aucun détail fur cet Ouvrage , dont nous
nous préparons à donner un long Extrait.
Nous dirons feulement, que les deux éditions
qui en ont été faites prèfque en
même temps , l'une à Paris & l'autre en
Hollande , ont à peine fuffi pour fatiffaire
l'empreffement du Public , qui le
lit avec autant de plaifir que d'avidité .
C'eft du moins là ce qui nous revient
de toutes parts ; & nous avons d'autant
moins de peine à le croire , que c'eft ce
que nous avons nous - mêmes éprouvé en
le lifant.
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Résumé : LETTRES DE DEUX AMANS, habitans d'une petite Ville aux pieds des Alpes, recueillies & publiées par J. J. Rousseau. Six volumes in-12 ; à Amsterdam, chez Marc-Michel Rey. Le prix est de 15 liv.
L'œuvre 'Lettres de deux amants, habitants d'une petite ville aux pieds des Alpes' a été publiée en six volumes par Marc-Michel Rey à Amsterdam. Elle a connu un grand succès, avec deux éditions simultanées à Paris et en Hollande, insuffisantes pour répondre à la demande. Le public lit l'ouvrage avec plaisir et avidité, confirmant ainsi son succès.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1681
p. 102-103
PREFACE DE LA NOUVELLE HELOISE, ou Entretiens sur les Romans, entre l'Editeur & un homme de Lettres ; par J. J. ROUSSEAU, CItoyen de Genève. A Paris, chez Duchesne, Libraire, rue S. Jacques, au Temple du Goût. Avec Approbation & Privilège du Roi. Le prix est de 24 sols.
Début :
Ce dialogue était d'abord destiné à servir de Préface aux Lettres de deux [...]
Mots clefs :
M. Rousseau, Roman, J. J. Rousseau
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texteReconnaissance textuelle : PREFACE DE LA NOUVELLE HELOISE, ou Entretiens sur les Romans, entre l'Editeur & un homme de Lettres ; par J. J. ROUSSEAU, CItoyen de Genève. A Paris, chez Duchesne, Libraire, rue S. Jacques, au Temple du Goût. Avec Approbation & Privilège du Roi. Le prix est de 24 sols.
PREFACE DE LA NOUVELLE HELOISE
, ou Entretiens fur les Romans,
entre l'Editeur & un homme de Lettres
par J. J. ROUSSEAU " Citoyen de
Genève. A Paris , chez Duchefne , Li
braire , rue S. Jacques , au Temple du
Goût. Avec Approbation & Privilége du
Roi. Le prix eft de 24 fols.
CEE dialogue étoit d'abord deſtiné à
fervir de Préface aux Lettres de deux
Amans , que nous venons d'annoncer ; -
mais fa forme & fa longueur n'ayant per
mis à M. Rouffeau , que de le mettre par
Extrait , à la tête du Recueil , il le donne
ici tout entier. On y trouve un jugement
très-rigoureux du Roman de la nouvelle
Héloïfe , que M. Rouffeau met dans la
bouche d'un des Interlocuteurs. Il eft vrai
qu'il juftifie enfuite lui- même prèfque tous
les points , fur lefquels tombe fa propre
critique. Nous n'en tirerons que ce qui;
peut donner une idée générale de l'Ouvrage,
en attendant une analyfe plus détaillée.
» Une jeune fille (Julie) offenfant la
» vertu qu'elle aime , & ramenée au deMAR
S. 1761 . 103
» voir par l'horreur d'un plus grand crime
; une amie (Claire) trop facile , pu-
> nie enfin par fon propre coeur , de l'ex-
» cès de fon indulgence ; un jeune hom-
» me , ( S. Preux , ) honnête & fenfible ,
» plein de foibleffe & de beaux difcours ;
» un vieux gentilhomme ( le Baron d'E-
» tange , ) entêté de fa nobleffe , facri-
» fiant tout à l'opinion ; un Anglois ( Milord
Edouard , ) généreux & brave , toujours
paffionné par fageffe , toujours rai-
» fonnant fans raifon ; un mari débonnai-
» re & hofpitalier ( M. Wolmar, ) empreffé
» d'établir dans fa maifon l'ancien amant
» de fa femme. » Voilà les principaux per-
» fonnages qui agiffent dans ce Roman .
, ou Entretiens fur les Romans,
entre l'Editeur & un homme de Lettres
par J. J. ROUSSEAU " Citoyen de
Genève. A Paris , chez Duchefne , Li
braire , rue S. Jacques , au Temple du
Goût. Avec Approbation & Privilége du
Roi. Le prix eft de 24 fols.
CEE dialogue étoit d'abord deſtiné à
fervir de Préface aux Lettres de deux
Amans , que nous venons d'annoncer ; -
mais fa forme & fa longueur n'ayant per
mis à M. Rouffeau , que de le mettre par
Extrait , à la tête du Recueil , il le donne
ici tout entier. On y trouve un jugement
très-rigoureux du Roman de la nouvelle
Héloïfe , que M. Rouffeau met dans la
bouche d'un des Interlocuteurs. Il eft vrai
qu'il juftifie enfuite lui- même prèfque tous
les points , fur lefquels tombe fa propre
critique. Nous n'en tirerons que ce qui;
peut donner une idée générale de l'Ouvrage,
en attendant une analyfe plus détaillée.
» Une jeune fille (Julie) offenfant la
» vertu qu'elle aime , & ramenée au deMAR
S. 1761 . 103
» voir par l'horreur d'un plus grand crime
; une amie (Claire) trop facile , pu-
> nie enfin par fon propre coeur , de l'ex-
» cès de fon indulgence ; un jeune hom-
» me , ( S. Preux , ) honnête & fenfible ,
» plein de foibleffe & de beaux difcours ;
» un vieux gentilhomme ( le Baron d'E-
» tange , ) entêté de fa nobleffe , facri-
» fiant tout à l'opinion ; un Anglois ( Milord
Edouard , ) généreux & brave , toujours
paffionné par fageffe , toujours rai-
» fonnant fans raifon ; un mari débonnai-
» re & hofpitalier ( M. Wolmar, ) empreffé
» d'établir dans fa maifon l'ancien amant
» de fa femme. » Voilà les principaux per-
» fonnages qui agiffent dans ce Roman .
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Résumé : PREFACE DE LA NOUVELLE HELOISE, ou Entretiens sur les Romans, entre l'Editeur & un homme de Lettres ; par J. J. ROUSSEAU, CItoyen de Genève. A Paris, chez Duchesne, Libraire, rue S. Jacques, au Temple du Goût. Avec Approbation & Privilège du Roi. Le prix est de 24 sols.
La préface de 'La Nouvelle Héloïse' est un dialogue entre l'éditeur et Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève. Initialement destinée aux 'Lettres de deux Amants', elle a été publiée en entier en raison de sa forme et de sa longueur. Rousseau y inclut une critique rigoureuse du roman qu'il justifie par la suite. Le texte introduit les principaux personnages du roman : Julie, une jeune fille vertueuse ; Claire, son amie indulgente ; Saint-Preux, un jeune homme sensible et faible ; le Baron d'Étange, un vieux gentilhomme attaché à sa noblesse ; Milord Édouard, un Anglais généreux mais passionné sans raison ; et M. Wolmar, un mari bienveillant et hospitalier qui accepte l'ancien amant de sa femme. Ces personnages sont les acteurs principaux du roman.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1682
p. 103-104
REPONSE de J. J. ROUSSEAU, Citoyen de Genève, à un Anonyme.
Début :
J'AI reçu le 12 de ce mois, par la poste une Lettre anonyme sans date, timbrée de Lille [...]
Mots clefs :
Lettre, Larmes
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texteReconnaissance textuelle : REPONSE de J. J. ROUSSEAU, Citoyen de Genève, à un Anonyme.
REPONSE de J. J. ROUSSEAU , Citoyen
de Genève , à un Anonyme.
J'ai reçu le 12 de ce mois , par la pofte ,une
Lettre anonyme fans date, timbrée de Lille
, & franche de port. Faute d'y pouvoir
répondre par une autre voye , je déclare
publiquement à l'Auteur de cette Lettre
que je l'ai lue & relue avec émotion , avec
attendriffement ; qu'elle m'infpire pour
lui la plus grande eftime , le plus grand dé-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
fir de le connoître & de l'aimer ; qu'en me
parlant de fes larmes , il m'en a fait répandre
; qu'enfin ,jufqu'aux éloges outrés dont
il me comble ,tout me plaît dans cette Lettrę
, excepté la modefte raiſon qui le porte
à fe cacher.
A Montmorenci , le 15 Février 1761
de Genève , à un Anonyme.
J'ai reçu le 12 de ce mois , par la pofte ,une
Lettre anonyme fans date, timbrée de Lille
, & franche de port. Faute d'y pouvoir
répondre par une autre voye , je déclare
publiquement à l'Auteur de cette Lettre
que je l'ai lue & relue avec émotion , avec
attendriffement ; qu'elle m'infpire pour
lui la plus grande eftime , le plus grand dé-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
fir de le connoître & de l'aimer ; qu'en me
parlant de fes larmes , il m'en a fait répandre
; qu'enfin ,jufqu'aux éloges outrés dont
il me comble ,tout me plaît dans cette Lettrę
, excepté la modefte raiſon qui le porte
à fe cacher.
A Montmorenci , le 15 Février 1761
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Résumé : REPONSE de J. J. ROUSSEAU, Citoyen de Genève, à un Anonyme.
Le 12 février, Jean-Jacques Rousseau reçoit une lettre anonyme de Lille. Ému, il publie une réponse publique le 15 février 1761 à Montmorency. Il admire la lettre mais regrette l'anonymat de l'auteur.
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1683
p. 66-83
JULIE OU LA NOUVELLE HELOISE ; LETTRES de deux Amans habitans d'une petite ville au pied des Alpes, recueillies & publiées par J. J. ROUSSEAU. Amsterdam, chez Marc Michel Rey, 1761, six volumes in-12. Le prix est de 15 liv. sans les Estampes qui se vendent séparément 3. liv. chez Duchesne, rue S. Jacques, au Temple du Goût.
Début :
Nous ne rendrons compte aujourd'hui que des trois premiers volumes de cet [...]
Mots clefs :
Honneur, J. J. Rousseau, Baron, Amant, Fille, Coeur, Homme, Amour, Mort, Roman, Mère, Famille, Sentiments, Délicatesse, Lettres, Amants
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texteReconnaissance textuelle : JULIE OU LA NOUVELLE HELOISE ; LETTRES de deux Amans habitans d'une petite ville au pied des Alpes, recueillies & publiées par J. J. ROUSSEAU. Amsterdam, chez Marc Michel Rey, 1761, six volumes in-12. Le prix est de 15 liv. sans les Estampes qui se vendent séparément 3. liv. chez Duchesne, rue S. Jacques, au Temple du Goût.
JULIE OU LA NOUVELLE HELOISE;
LETTRES de deux Amans habitans d'une
petite ville au pied des Alpes , re
cueillies & publiées par J. J. Rovs.
SEAU. Amfterdam , chez Marc- Michel
Rey , 1761 , fix volumes in- 12 . Le
ptix eft de 15 liv. fans les Eftampes
qui fe vendent féparément 3 liv. chez
Duchefne , rue S. Jacques , au Temple
du Goût.
N.ous ne rendrons compte aujourd'hui
que des trois premiers volumes de cet
ouvrage intéreffant par les fituations que
l'Auteur a fçu y ménager , & utile par les
traits de morale qu'il y répand à chaque
page. Nous avons fait connoître dans le
Mercure précédent , en annonçant la Pré
face , les principaux Perfonnages qui agiffent
dans ce Roman . Leurs différens ca-
* Admirablement déffinées par M. Gravelot
AVRIL. 1761. 67
ractéres fe peindront encore mieux dans
le récit de leurs avantures .
S. Preux , jeune Suiffe , âgé de vingt
ans , étoit entré chez le Baron d'Etange ,
père de Julie , fur l'invitation de la Baronne.
Il avoit cultivé quelques talens
agréables. La mere de Julie crut qu'ils ne
feroient pas inutiles dans un lieu dépourvu
de maîtres , à l'éducation d'une fille qu'elle
adoroit . Le Maître & l'Ecoliere s'aimérent
à la premiere vue , & fe cachérent
leur amour. S. Preux parla le premier, ou
plutôt il écrivit à Julie , que des fentimens
trop tendres l'obligeoient à fe féparer
d'elle . Le filence de Julie ne découragea
point fon amant ; il écrivit
une feconde lettre , & une troifiéme enfin
, qui fut fuivie d'une réponſe telle àpeu
près qu'il pouvoit le defirer d'une
amante vertueufe. Dès ce moment , leurs
coeurs s'ouvrirent l'un à l'autre ; Julie
avoua fa défaite , mais elle efpéra que
S. Preux n'auroit pas le coeur affez lâche
, pour abufer de fon égarement .
-
Cette jeune perfonne avoit une parene
de fon âge , appellée Claire , à qui elle
faifoit part de fes plus fecrettes penfées .
Elle étoit fa compagne & fon amie ; elle
fut bientôt la confidente de fes fentimens
Pour S. Preux. Ces fentimens parurent
68 MERCURE DE FRANCE
honnêtes jufqu'à l'avanture du bofquet .
On étoit à la campagne ; le foleil commençoit
à baiffer ; on fe gliffa dans un
bois ; Claire s'approche de S. Preux , &
d'un air plaifamment fuppliant , elle lui
demande un baifer . Toute aimable , toute
piquante qu'eft la jeune Claire , ce baifer
ne fait fur le coeur du jeune homme , aucune
forte d'impreffion . Mais quand il
s'approche de Julie , quand il fent fa
bouche pofée fur la fienne... Il faut lire ,
dans l'ouvrage même , avec quelle chaleur
M. Rouffeau nous peint ce fecond.
baifer , qu'il appelle le premier baifer de
l'amour.
Alors Julie s'apperçoit que la fuite eft
le feul reméde à un danger auffi preffant..
Elle écrit à S. Preux que le moment de
leur féparation eft arrivé ; & elle lui or
donne de partir pour le Valais , où il doit
faire un voyage. » Je fçais , lui dit- elle ,
» que vous avez peu de fortune , & que
» vous ne faites que la déranger ici , où
» vous ne refteriez pas fans moi ; je puis
donc fuppofer qu'une partie de votre
» bourſe eft dans la mienne ; je vous en-
» voye un léger à compte. Elle lui envoyoit
de l'argent que S. Preux ne voulut
point recevoir. Il crut fon honneur
outragé par ce don ; & remit l'argent au
AVRIL
69
1 . 1761 :
"
porteur de la lettre. » J'offenfe donc vo-
» tre honneur , lui dit Julie dans fa réponſe
, j'offenfe donc votre honneur ,
»pour lequel je donnerois mille vies ?
" J'offenfe ton honneur , ingrat, qui m'as
»vu prête à t'abandonner le mien. Ou
» eft- il donc , cet honneur que j'offenſe ?
» Dis - le- moi , coeur rampant , âme fans
» délicateffe . Ah ! que tu es méprifable , ſi
» tu n'as qu'un honneur que Julie ne
»connoifle pas ! Quoi , ceux qui veulent
" partager leur fort ,
n'oferoient partager
»leurs biens ; & celui qui fait profeffion
» d'être à moi , fe trouve outragé de mes
dons ! Et depuis quand eft- il vil de re-
» cevoir de ce qu'on aime ? Depuis quand
» ce que le coeur donne , déshonore- t - il
» le coeur qui l'accepte ? Mais on mépriſe
" un homme qui reçoit d'un autre ? On
» mépriſe celui dont les befoins paſſent
» la fortune ? Et qui le méprife? Des âmes
abjectes , qui mettent l'honneur dans la
" richeffe , & pefent les vertus au poids
» de l'or. Eft- ce dans ces baffes maximes,
qu'un homme de bien met fon hon-
" neur? Et le préjugé même de la Raifon
" n'eft-il pas en faveur du plus pauvre ?
» Sans doute , il eft des dons vils qu'un
» honnête homme ne peut accepter; mais
وو
apprenez qu'ils ne déshonorent pas
70 MERCURE DE FRANCE.
» moins la main qui les offre ; & qu'un
don honnête à faire , eſt toujours hon-
» nête à recevoir . Or fûrement mon coeur
» ne me reproche pas celui- ci ; il s'en
» glorifie. Je ne fache rien de plus mé-
» prifable , qu'un homme dont on achete
»le coeur & les foins , fi ce n'eft la fem-
» me qui les paye . Mais entre deux coeurs
» unis , la communauté des biens eft
» une juftice & un devoir ; & fi je me
» trouve encore en arrière de ce qui me
» refte de plus qu'à vous , j'accepte fans
25
fcrupule ce que je réferve , & je vous
» dois ce que je ne vous ai pas donné.
» Ah ! fi les dons de l'amour font à char-
» ge , quel coeur jamais peut être recon-
» noiffant ?
S. Preux reçoit les dons de Julie ; il
part fans la voir , comme elle l'avoit ordonné.
Pendant fon abfence il parcourt le
Valais, dont il fait une charmante defcription
. C'eft encore là une des beautés de
l'ouvrage , dont il n'eft pas poffible de
donner un extrait ; il faut lire tout le mor
ceau , & on le relit plus d'une fois avec
plaifir.
L'abſence de fon amant caufe à Julie
une langueur mortelle. Elle tombe dans
Jes accès d'une fiévre ardente qui augmen
te fans ceffe , & Claire eft obligée de rap
AVRIL 1761 . 75'
propeller
S. Preux , pour rendre la coufine à
la vie. De fon côté cet amant infortuné
faifoit retentir la forêt de Meillerie , de fes
gémiflemens. C'étoit parmi ces rochers
déferts , qu'il étoit allé pleurer l'abfence
forcée , où le contraignoit fa maîtreffe . Il
arrive , il voit Julie ; elle eft guérie ; & il
eft heureux. Mais , que de remords ſuivent
cette faute ! Julie eſpére en tirer un
moyen de la réparer . Elle forme le
jet de contraindre fon père à l'unir à S.
Preux. Elle connoît l'extrême délicateffe
du Baron , qui ne confentira jamais à donner
fa fille à un roturier ; & c'eft pour l'y
forcer , qu'elle s'expofe à une groffeffe qui
lui procurera au fon amant ou la mort.
Le premier fruit de leur amour devoit en
ferrer les noeuds ; Julie le demandoit au
Ciel , comme le gage de fon retour à la
vertu. Sitôt qu'elle auroit porté des marques
fenfibles de fon état , elle avoit réfolu
d'en faire , en préſence de toute fa famille
, une déclaration publique au Paf
teur du lieu mais une chûte fit difparoître
toutes ces espérances ; & Julie ne put
expier fa faute, même aux dépens de fa ré
putation . Le Baron d'Etange avoit promis
fa fille à un gentilhomme Mofcovite appellé
M. de Wolmar, ancien ami du Baron ,
& qu'une liaiſon de vingt ans lui rendoit
72 MERCURE DE FRANCE.
extrêmement cher. Il avoit déclaré fes vo
lontés à Julie , en lui ordonnant , d'un ton
qui ne fouffroit point de replique , de ſe
difpofer à recevoir fa main , à fon retour
de Ruffie.
C'eſt dans ces circonstances qu'arrivà
l'avanture de Saint Preux avec Milord
Edouard Bomfton , qui étoit alors dans
le Pays de Vaud. Il avoit contracté une
amitié étroite avec l'amant de Julie ; &
un foir qu'ils s'étoient enivrés l'un & l'autre
à boire du punch, il fit entendre à S.Preux,
que la vertu de Julie n'étoit pas à l'épreuve
de l'amour. Le jeune homme s'emporta
contre Edouard. Les propos devinrent
offenfans ; on fauta aux épées : mais l'Anglois
fe donna une entorfe qui le mit hors
d'état de combattre. L'affaire n'eût été
différée que jufqu'au rétabliſſement de Milord
, fi la prudence de Julie ne lui eût
fuggéré le moyen de la calmer entiérement.
Elle fçavoit qu'elle avoit été la première
caufe de cette querelle ; elle écrivit
à Edouard : » Puiſque vous m'outragez,
» il faut bien que j'aie avec vous des torts
» que j'ignore. Comment concevoir qu'un
» honnête homme voulût déshonorer fans
fujet une famille eſtimable ? Conten-
» tez donc votre vengeance , fi vous la
croyez légitime. Cette Lettre vous don
"
ne
AVRLI. 1761 . 73
33
"
23
ne un moyen facile de perdre une malheureuſe
fille , qui ne fe confolera ja-
» mais de vous avoir offenfé , & qui met
» à votre difcrétion l'honneur que vous
» voulez lui ôter. Oui , Milord , vos imputations
étoient juftes ; j'ai un amant
a aimé; il eft maître de mon coeur & de ma
perfonne ; la mort ſeule pourra brifer un
» noeud fi doux. Cet amant eft celui même
" que vous honoriez de votre amitié ; il
" en eft digne , puifqu'il vous aime & qu'il
eft vertueux. Cependant il va périr de
votre main. Je fçais qu'il faut du fang à
» P'honneur outragé ; je fçais que fa valeur
" même le perdra .... Jouiffez d'avance
» du plaifir que vous aurez de percer le
fein de votre ami ; mais fçâchez , homme
barbare , qu'au moins vous n'aurez
pas celui de jouir de mes larmes , & de
contempler mon déſeſpoir. Non , j'en
"jure par l'amour qui gémit au fond de
mon coeur ; je ne furvivrai pas d'un jour
à celui pour qui je refpire ; & vous aurez
la gloire de mettre au tombeau d'un feul
coup , deux amans infortunés qui n'eurent
point envers vous de tort volontaire
, & qui fe plaifoient à vous ho-
" norer.On dit que vous avez l'âme belle
» & le coeur fenfible ; puiffent ils , quand
je ne ferai plus , vous infpirer quel
33
33
I. Vol.
D
74 MERCURE
DE FRANCE .
" ques foins pour un père & une mère in-
» confolables , que la perte du feul enfant
qui leur refte , va livrer à d'éternelles
» douleurs.
"
Avant que d'envoyer, cette Lettre à
Edouard , Julie en avoit écrite.une à S.
Preux , pour le détourner de fe battre.
Tout ce qu'on peut dire de plus fort contre
le duel , eft employé inutilement . S.
Preux n'entreprend
point de réfuter les
raifons de fa maîtreffe , dont voici la fubftance
. Les plus vaillans hommes de l'antiquité
ne fongérent jamais à venger leurs
injures perfonnelles , par des combats finguliers.
Cefar n'envoya point un Cartel à
Caton , ni Pompée à Céfar ; & le plus
grand Capitaine de la Gréce ne fut point
déshonoré, pour s'être laiffé menacer du
bâton. Le véritable honneur ne dépend ni
des tems , ni des lieux , ni des préjugés ; il
a fa fource éternelle dans le coeur de
l'homme jufte. Si les plus vertueux de la
terre n'ont point connu le duel , il faut
qu'il ne foit pas une inftitution de l'honneur
. » Me direz - vous qu'un duel témoi
» gne qu'on a du coeur , & que cela fuff
» pour éffacer la honte ou le reproche da
» tous les autres vices ? je vous demande
» rai quel honneur peut dicter une pa
" reille décifion ? à ce compte , un fripon
AVRIL. 1761. 75.
» n'a qu'à fe battre pour ceffer d'être un
» fripon. Les difcours d'un menteur de-
» viennent des vérités , fr- tôt qu'ils font
»foutenus à la pointe de l'épée ; & fi
» l'on vous accufoit d'avoir tué un homme,
» vous en iriez tuer un fecond, pour prou-
" ver que cela n'eft pas vrai, Ainfi , ver-
➜tu , vice , honneur , infamie , vérité ,
» menfonge , tout peut tirer fon être de
l'événement d'un combat . Une falle
» d'arme eft le fiége de toute juftice. Il
» n'y a d'autre droit que la force , d'autre
» raifon que le meurtre. Toute la répara-
» tion due à ceux qu'on outrage , eft de
» les tuer , & toute offenfe eft également
» bien lavée dans lesfang de l'offenfeur
nou de l'offenfé. Dites , fi les loups fça-
" voient raifonner , auroient- ils d'autres.
>> maximes ?
Toutes ces raifons , & d'autres plus fortes
encore n'euffent fait aucun effet fur
l'efprit de S. Preux , fans : la lettre de
Julie à Milord Bomfton . Celui- ci fut frappé
de la démarche admirable de la fille
du Baron d'Etange . A peine fut- il en état
de fortir , qu'il fe fit conduire chez l'a
mant de Julie , & accompagner par trois
de ſes amis. Là , les genoux en terre , il
dit à S. Preux devant ces trois témoins :
» je viens , Monfieur , rétracter haute-
Dij
6 MERCURE DE FRANCE.
ment les difcours injurieux que l'ivreffe
m'a fait tenir en votre préfence. Leur
> injuſtice les rend plus offenfans pour
" moi que pour vous , & je m'en dois l'authentique
défaveu. Je me foumets à
toute la punition que vous voudrez
» m'impofer ; & je ne croirai mon honneur
retabli , que quand ma faute fera
réparée. A quelque prix que ce foit ,
» accordez-moi le pardon que je vous
demande. Se tournant en faite du côté
des fpectateurs : Meffieurs , leur dit- il ,
» de braves gens comme vous , fentent
» que celui qui répare ainfi ſes toris , n'en
fçait endurer de perfonne. Vous pou
vez publier ce que vous avez vũ. »
Tel fut l'effet que produifit la lettre de
Julie ; & dès ce moment Milord Edouard
jura à S. Preux une amitié éternelle &
inviolable. Il voulut d'abord lui en donner
une preuve , en propofant au Baron
d'Etange le mariage de fa fille avec S.
Breux. Cette propofition fut reçue avec
une hauteur qui dégénéra en offenſe ; &
le mécontentement du Baron retomba
fur fa ferme , qui avoit introduit le jeune
homme dans fa maiſon , & fur Julie qui
parut prendre trop d'intérêt à la défenfe.
Alors la féparation de Julie & de S. Preux
devins néceflaire ; il n'étoit plus poffible
AVRIL 1461 . 97
que les deux amans fe viffent dans la mai
fon du Baion. Edouard propofa à Julie
de partir pour l'Angleterre ; il lui offrit
une terre d'un revenu plus que fuffifant ,
pour y vivre avec S. Preux dans les liens
du mariage qu'il lui feroit , facile de contracter
dans un pays de liberté. Le refus
de Julie eft accompagné des plus nobles
fentimens de vertus. L'amour ne lui fait
point oublier ce qu'elle doit à fa famille ,
ce qu'elle doit à elle -même : elle eſpère
que le temps & des circonftances plus favorables
la réuniront à fon amant fans
fe déshonorer . S. Preux part pour la
France avec Milord Bompon . Cet Anglois
le met en état , par une penfion qu'il le
force d'accepter , de vivre à Paris d'une
manière diftinguée . Le féjour qu'il fait
dans cette Capitale , lui donne lieu d'en
examiner les moeurs & les ufages , les
fpectacles & les plaifirs. Ces différens
articles font la matière de plufieurs lettres,
dans lesquelles M. Rouffeau ne donne pas
une idée bien avantageufe de notre mus
fique , de notre opera , de nos comédies ,
des fociétés de Paris & des femmes . Il eft
vrai que le mal qu'il en dit , eft toujours
mêlé de quelque bien. » Paris eft l'aima
ble fource des lumiéres & de l'inftruc
tion ; & l'on eft d'abord enchanté du
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
fçavoir & de la raiſon qu'on trouve dans
» les entretiens , non feulement des Sca-
» vans & des Gens de Lettres , mais des
» hommes de tous les états , & même des
» femmes. Le ton de la converſation y
» eft coulant & naturel ; il n'eft ni pefant
ni frivole. Il eft fçavant fans pé-
» danterie , gai fans tumulte , poli fans
affectation , galant fans fadeur , badin'
»fans équivoques. Ce ne font ni des dif-
" fertations ni des épigrammes ; on y
» raiſonne fans argumenter ; on y plai-
»fante fans jeux de mots ; on y affocie
» avec art , l'efprit & la raiſon , les maxi-
» mes & les faillies ; la, fatyre aigue , l'a-
» droite flatterie & la morale auftère . On
y parle de tout , pour que chacun ait
» quelque chofe à dire ; on n'approfondic
» point les queſtions de peur d'ennuier,on
» les propofe comme en paffant ; on les
" traite avec rapidité ; la préciſion méne
» à l'élégance ; chacun dit fon avis , &
l'appuie en peu de mots ; nul n'attaque
» avec chaleur celui d'autrui ; nul ne dé-
» fend opiniatrément le fien ; on difcute ,
» pour s'éclairer ; on s'arrête avant la dif-
» pute , chacun s'inftruit ; chacun s'amu-
» fe ; tous s'en vont contens ; & le fage
» même peut rapporter de ces entretiens
" des fujets dignes d'être médités en fi .
» lence . »
n
">
AVRIL. 1761 . 79
S. Preux fait part à Julie de fes amufemens
à Paris. Il lui apprend qu'il a été
entraîné , fans le fçavoir , dans un lieu de
débauche ; & que dans l'ivreffe il s'eft
livré aux plaifirs que l'on goûte dans ces
fortes de maifons. Julie trouve moins de
tort dans cette faute , que de mérite à la
confeffer. Elle juge qu'un coeur auffi fincère
eft incapable d'une infidélité cachée .
Il y avoit peu de mois que S. Preux
avoit quitté la Suiffe , lorfque la parente
de Julie , la jeune Claire , époufa M.
d'Orbe. C'est un gentilhomme du pays
de Vaud , qui joue un rôle peu important
dans le roman ; auffi M. Rouffeau le fait il
mourir prèſque auffi ; tôt qu'il a rendu fon
époufe mere d'une fille . Il fe défait auffi
de la mere de Julie ; mais il veut qu'elle
foit inftruite auparavant des amours & de
la faute de l'amante de S. Preux , dont
elle furprend toutes les lettres ; la douleur
qu'elle en conçoit , jointe à une maladie
de langueur , qui la confumoit infenfiblement
la conduit enfin au tombeau.
Sur ces entrefaites , on reçoit une
lettre de M. de Wolmar , qui annonce fon
arrivée prochaine. Le Baron d'Etange
rappelle à Julie la parole qu'il á donnée
à fon ami , & lui ordonne de fe préparer
à recevoir fa main. Pour la premiere fois
>
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
de fa vie, cette fille reſpectueuſe oſa refifter
en face à fon pere. Elle protefta que jamais
M. de Wolmar ne lui feroit rien; qu'el
le étoit déterminée à mourir fille; que fon
pere étoit maître de fa vie , mais non pas
de fon coeur ; & que rien ne la feroit
changer de volonté. Le Baron voyant qu'il
ne gagneroit rien par autorité , fe jette '
à fes pieds , attendri & fondant en larmes.
Elle avoit eu des armes contre les menaces
; elle n'en eut point contre fes pleurs.
Le feul moyen qui lui reftoit encore , fur
de déclarer fans détour , l'engagement
qu'elle avoit avec S. Preux , à qui elle
avoit promis de n'en jamais époufer d'au
tre que lui , fans fon confentement . Il
faut donc le demander ce confentement
fi néceffaire , dit le Baron ; & fur le champ
il obligea fa fille d'écrire à S. Preux , pour
le prier de la dégager de fa parole. Avec
quelle agitation elle attendit fa réponſe 2
Combien elle fit de voeux pour trouver
dans fon amant moins de délicateffe qu'il
n'en devoit avoir ! mais elle le connoiffoit
trop , pour douter de fon obéiffance ; &
elle fçavoit que plus le facrifice exigé ſeroit
pénible , plus S. Preux feroit prompt
à fe l'impofer. Cette réponſe arriva enfin ;
& elle étoit conçue en ces termes : >> je
» rends à Julie d'Etange , le droit de difAVRIL
1961, 84
pofer d'elle - même , & de donner fa
main fans confulter fon coeur. Il ne
reftoit donc aucun prétexte à Julie pour
refufer celle de M. de Wolmar ; mais le
chagrin que lui cauferent tous fes revers ,
affaiblirent tellement fa fanté , qu'en fe
mettant au lit , elle eſpéra ne s'en plus
telever. Son mal étoit la petite vérale,
S. Preux apprend cette nouvelle à Paris
il prend la pofte , & dans trois jours il
arrive dans la maiſon de Madame d'Orbe.
Il obtient d'elle , quoiqu'avec beaucoup
depeine , qu'il verra Julie la nuit fuivante:
mais à condition qu'il ne lui parlera pas,,
& qu'il repartira dans l'inftant. Arrivé auprès
du lit de Julie , il apperçoit une de
fes mains ; il s'en failt ; il la baile avec
ardeur ; & comme il n'avoit point eu luimême
la petite vérole , illa gagne par ce
baifer. Il ne pouvoit être plus mal préparés
dit M. Rouleau ; mais c'étoit l'inoculation
de l'amour ; elle fut heureufe .
+
Les baifers de feu que S. Preux avoir
appliqué fur la main de Julie , réveillerent
Ja malade. Madame d'Orbe s'en apperçut,
& malgré la réfiftance & les plaintes de
fet amant défefpéré , elle l'arracha de la
chambre , & l'obligea de partir. Julie crus
n'avoir fait qu'un rêve , ce ne fut qu'après
fa guérison , qu'on lui apprit la réalité de
Cette entrevue
80 MERCURE DE FRANCE.
de fa vie, cette fille refpectueufe ofa refifter
en face à fon pere. Elle protefta que jamais
M. de Wolmar ne lui feroit rien ; qu'el
le étoit déterminée à mourir fille ; que fon
pere étoit maître de fa vie , mais non pas
de fon coeur ; & que rien ne la feroit
changer de volonté. Le Baron voyant qu'il
ne gagneroit rien par autorité , fe jette'
à fes pieds , attendri & fondant en larmes.
Elle avoit eu des armes contre fes menaces
; elle n'en eut point contre fes pleurs.
Le feul moyen qui lui reftoit encore , fut
de déclarer fans détour , l'engagement
qu'elle avoit avec S. Preux , à qui elle
avoit promis de n'en jamais époufer d'au
tre que lui , fans fon confentement . Il
faut donc le demander ce confentement
fi néceffaire , dit le Baron ; & fur le champ
il obligea fa fille d'écrire à S. Preux , pour
le prier de la dégager de fa parole . Avec
quelle agitation elle attendit fa réponſe
Combien elle fit de voeux pour trouver
dans fon amant moins de délicateffe qu'il
n'en devoit avoir ! mais elle le connoiffoit
trop , pour douter de fon obéiffance ; &
elle fçavoit que plus le facrifice exigé feroit
pénible , plus S. Preux feroit prompt
à fe l'impofer. Cette réponſe arriva enfin ;
& elle étoit conçue en ces termes : » je
rends à Julie d'Etange , le droit de dif
AVRIL 161 184
3
pofer d'elle - même , & de donner fa
main fans confulter fon coeur. Il ne
reftoit donc aucun prétexte à Julie pour
refufer celle de M. de Wolmar ; mais le
chagrin que lui cauferent tous les revers ,
affaiblirent tellement fa fanté , qu'en fe
mettant au lit , elle efpéra ne s'en plus
telever. Son mal étoit la petite vérale,
S. Preux apprend cette nouvelle à Paris
il prend la pofte , & dans trois jours il
arrive dans la maifon de Madame d'Orbe.
Il obtient d'elle , quoiqu'avec beaucoup
depeine , qu'il verra Julie la nuit fuivante;
mais à condition qu'il ne lui parlera pas ,,
& qu'il repartira dans l'inftant. Arrivé auprès
du lit de Julie , il apperçoit une de
fes mains ; il s'en faift ; il la baile avec
ardeur ; & comme il n'avoit point eu luimême
la petite vérole , illa gagne par ce
baifer. Il ne pouvoit être plus mal préparés
dit M. Rouleau ; mais c'étoit l'inoculation
de l'amour ; elle fut heureufe .
Les baifers de feu que S. Preux avoir
appliqué fur la main de Julie , réveillerent
Ja malade. Madame d'Orbe s'en apperçut
& malgré la réfiftance & les plaintes the
çet amant défefpéré , elle l'arracha de la
chambre , & l'obligea de partir . Julie crut
n'avoir fait qu'un rêve ce ne fut qu'après
fa guérifon , qu'on lui apprit la réalité de
Cette entrevue.
82 MERCURE DE FRANCE.
La fille du Baron d'Etange eſt enfirr
contrainte d'époufer M. de Wolmar. Plus
elle approchoit du moment fatal , moins
elle pouvoit déraciner de fon coeur fes
premieres affections. » Dans l'inftant même
, dit elle , où j'étois prête à jurer à
» un autre une éternelle fidélité , mon
» coeur juroit à mon amant un amour
» éternel. Je fus menée au Temple com-
» me une victime impure , qui fouille le
» facrifice où l'on va l'immoler . Arrivée
» à l'Eglife , je fentis en entrant, une forte
» d'émotion que je n'avois jamais éprou
» vée. Je ne fçais quelle terreur vint fai-
» fir mon âme dans ce lieu fimple & augufte.
Une frayeur foudaine me fit frif-
» fonner... Loin de me remettre , je fen-
» tis mon trouble augmenter durant la
» cérémonie ... Le jour fombre de l'édifi-
» ce , le profond filence des fpectateurs ,
» leur maintien modefte & recueilli , le
» cortège de tous mes parens , l'impofant
afpect de mon vénéré père , tout donnoit
à ce qui s'alloit paffer , un air de
» folemnité qui m'eût fait frémir à la
» feule idée d'un parjure . Je crus voir l'or-
» gane de la Providence , & entendre la
"
voix de Dieu dans le Miniftre pronon-
» çant gravement la fainte liturgie . La
» pureté , la dignité , la fainteté du maAVRIL
1761.
"
4
riage , fes chaftes & fublimes devoirs }
» tout cela me fit une telle inipreffion ,
que je crus fentir intérieurement une
révolution fubite. Une puiffance incon-
» nue fembla cortiger tout-à- coup le défordre
de mes affections , & les rétablie
» felon la loi du devoir & de la nature.
Ceft ainfi que M. Rouffeau prépare le
miracle qui s'opére au mariage . de Julie.
Quand le Pafteur me demanda , ajoutet-
elle , fi je promettois obéiffance & fidélité
parfaite à celui que j'acceptois pour
époux , ma bouche & mon coeur le promirent
; je le tiendrai jufqu'à la mort.
S. Preux ayant perda l'efpérance de
poffeder ce qu'il avoit de plus cher , a
befoin de toute fa lageffe & des confeils
d'Edouard pour ne pas attentet à fes
jours. C'est ici que commence cette grave
controverfe fur le Suicide , où l'on difcute
de part & d'autre , les raifons qu'on
peut avoir de fe donner la mort , & lés
motifs qui doivent nous en détourner.
» Tu t'ennuies de vivre , dit Milard à fon
ami ; & tu dis , la vie éft un mal : Toe
» ou tard tu feras confolé , & tu diras :
la vie eft un bien. Tu diras plus vrai ,
fans mieux raifonner ; car rien n'aura
changé que toi. Change donc dès au
» jour d'hui ; & puiſqué c'eft dans la niau-
"
Dv
84 MERCURE DE FRANCE.
"
» vaife difpofition de ton âme, qu'eft tout
» le mal , corrige tes affections déréglées
, & ne brule pas ta maifon , pour
» n'avoir pas la ppeeiinnee ddee llaa ranger.....
"
»
❞
Та
parles des devoirs du Magiftrat & du
» Père de famille ? & parce qu'ils ne te
» font pas impofés , tu te crois affranchi
de tout ; & la fociété à qui tu dois ta
» confervation , tes talens , tes lumières ;
la patrie à qui tu appartiens , les mal-
» heureux qui ont befoin de toi , ne leur
dois- tu rien ? O l'exact dénombrement
que tu fais ! Parmi les devoirs que tu
comptes, tu n'oublies que ceux de l'hom-
» me & du citoyen ... Socrate innocent ,
" par refpect pour les loix ne voulut pas
» fortir de prifon ; tu ne balances point à
» les violer injuſtement pour fortir de la
» vie; & tu demandes, quel mal fais- je ? .. Il
te fied bien d'ofer parler de mourir, tandis
que tu dois l'uſage de tá vie à tes femblables
! apprends qu'une mort , telle
» que tu la médites , eft honteufe & furtive.
C'est un vol fait au genre humain :
avant de le quitter , rends - lui ce qu'il a
>> fait pour toi.
Convaincu par les raifons du Milord ,
S. Preux prend la réfolution de vivre.
Mais cominent fupporter l'idee d'une féparation
éternelle 2 Edouard perfuade à
AVRIL. 1761
fon ami de quitter l'Europe , & de chercher
dans un autre hémisphère , la paix
dont il n'a pu jouir fur celui- ci . Il le fait
embarquer fur le navire de l'Amiral Anfon
,en qualité d'ingénieur ; & c'eft par cer
événement que M. Rouffeau termine le
troifiéme volume de cette hiftoire . Levoyage
de S. Preux autour du monde , fon retour
en Suiffe , la réception que lui fait M.
de Wolmar , la vie qu'il mène dans cette
maiſon , la mort de Julie , feront la matiére
des volumes fuivans , dont nous rendrons
compte dans le prochain Mercure
LETTRES de deux Amans habitans d'une
petite ville au pied des Alpes , re
cueillies & publiées par J. J. Rovs.
SEAU. Amfterdam , chez Marc- Michel
Rey , 1761 , fix volumes in- 12 . Le
ptix eft de 15 liv. fans les Eftampes
qui fe vendent féparément 3 liv. chez
Duchefne , rue S. Jacques , au Temple
du Goût.
N.ous ne rendrons compte aujourd'hui
que des trois premiers volumes de cet
ouvrage intéreffant par les fituations que
l'Auteur a fçu y ménager , & utile par les
traits de morale qu'il y répand à chaque
page. Nous avons fait connoître dans le
Mercure précédent , en annonçant la Pré
face , les principaux Perfonnages qui agiffent
dans ce Roman . Leurs différens ca-
* Admirablement déffinées par M. Gravelot
AVRIL. 1761. 67
ractéres fe peindront encore mieux dans
le récit de leurs avantures .
S. Preux , jeune Suiffe , âgé de vingt
ans , étoit entré chez le Baron d'Etange ,
père de Julie , fur l'invitation de la Baronne.
Il avoit cultivé quelques talens
agréables. La mere de Julie crut qu'ils ne
feroient pas inutiles dans un lieu dépourvu
de maîtres , à l'éducation d'une fille qu'elle
adoroit . Le Maître & l'Ecoliere s'aimérent
à la premiere vue , & fe cachérent
leur amour. S. Preux parla le premier, ou
plutôt il écrivit à Julie , que des fentimens
trop tendres l'obligeoient à fe féparer
d'elle . Le filence de Julie ne découragea
point fon amant ; il écrivit
une feconde lettre , & une troifiéme enfin
, qui fut fuivie d'une réponſe telle àpeu
près qu'il pouvoit le defirer d'une
amante vertueufe. Dès ce moment , leurs
coeurs s'ouvrirent l'un à l'autre ; Julie
avoua fa défaite , mais elle efpéra que
S. Preux n'auroit pas le coeur affez lâche
, pour abufer de fon égarement .
-
Cette jeune perfonne avoit une parene
de fon âge , appellée Claire , à qui elle
faifoit part de fes plus fecrettes penfées .
Elle étoit fa compagne & fon amie ; elle
fut bientôt la confidente de fes fentimens
Pour S. Preux. Ces fentimens parurent
68 MERCURE DE FRANCE
honnêtes jufqu'à l'avanture du bofquet .
On étoit à la campagne ; le foleil commençoit
à baiffer ; on fe gliffa dans un
bois ; Claire s'approche de S. Preux , &
d'un air plaifamment fuppliant , elle lui
demande un baifer . Toute aimable , toute
piquante qu'eft la jeune Claire , ce baifer
ne fait fur le coeur du jeune homme , aucune
forte d'impreffion . Mais quand il
s'approche de Julie , quand il fent fa
bouche pofée fur la fienne... Il faut lire ,
dans l'ouvrage même , avec quelle chaleur
M. Rouffeau nous peint ce fecond.
baifer , qu'il appelle le premier baifer de
l'amour.
Alors Julie s'apperçoit que la fuite eft
le feul reméde à un danger auffi preffant..
Elle écrit à S. Preux que le moment de
leur féparation eft arrivé ; & elle lui or
donne de partir pour le Valais , où il doit
faire un voyage. » Je fçais , lui dit- elle ,
» que vous avez peu de fortune , & que
» vous ne faites que la déranger ici , où
» vous ne refteriez pas fans moi ; je puis
donc fuppofer qu'une partie de votre
» bourſe eft dans la mienne ; je vous en-
» voye un léger à compte. Elle lui envoyoit
de l'argent que S. Preux ne voulut
point recevoir. Il crut fon honneur
outragé par ce don ; & remit l'argent au
AVRIL
69
1 . 1761 :
"
porteur de la lettre. » J'offenfe donc vo-
» tre honneur , lui dit Julie dans fa réponſe
, j'offenfe donc votre honneur ,
»pour lequel je donnerois mille vies ?
" J'offenfe ton honneur , ingrat, qui m'as
»vu prête à t'abandonner le mien. Ou
» eft- il donc , cet honneur que j'offenſe ?
» Dis - le- moi , coeur rampant , âme fans
» délicateffe . Ah ! que tu es méprifable , ſi
» tu n'as qu'un honneur que Julie ne
»connoifle pas ! Quoi , ceux qui veulent
" partager leur fort ,
n'oferoient partager
»leurs biens ; & celui qui fait profeffion
» d'être à moi , fe trouve outragé de mes
dons ! Et depuis quand eft- il vil de re-
» cevoir de ce qu'on aime ? Depuis quand
» ce que le coeur donne , déshonore- t - il
» le coeur qui l'accepte ? Mais on mépriſe
" un homme qui reçoit d'un autre ? On
» mépriſe celui dont les befoins paſſent
» la fortune ? Et qui le méprife? Des âmes
abjectes , qui mettent l'honneur dans la
" richeffe , & pefent les vertus au poids
» de l'or. Eft- ce dans ces baffes maximes,
qu'un homme de bien met fon hon-
" neur? Et le préjugé même de la Raifon
" n'eft-il pas en faveur du plus pauvre ?
» Sans doute , il eft des dons vils qu'un
» honnête homme ne peut accepter; mais
وو
apprenez qu'ils ne déshonorent pas
70 MERCURE DE FRANCE.
» moins la main qui les offre ; & qu'un
don honnête à faire , eſt toujours hon-
» nête à recevoir . Or fûrement mon coeur
» ne me reproche pas celui- ci ; il s'en
» glorifie. Je ne fache rien de plus mé-
» prifable , qu'un homme dont on achete
»le coeur & les foins , fi ce n'eft la fem-
» me qui les paye . Mais entre deux coeurs
» unis , la communauté des biens eft
» une juftice & un devoir ; & fi je me
» trouve encore en arrière de ce qui me
» refte de plus qu'à vous , j'accepte fans
25
fcrupule ce que je réferve , & je vous
» dois ce que je ne vous ai pas donné.
» Ah ! fi les dons de l'amour font à char-
» ge , quel coeur jamais peut être recon-
» noiffant ?
S. Preux reçoit les dons de Julie ; il
part fans la voir , comme elle l'avoit ordonné.
Pendant fon abfence il parcourt le
Valais, dont il fait une charmante defcription
. C'eft encore là une des beautés de
l'ouvrage , dont il n'eft pas poffible de
donner un extrait ; il faut lire tout le mor
ceau , & on le relit plus d'une fois avec
plaifir.
L'abſence de fon amant caufe à Julie
une langueur mortelle. Elle tombe dans
Jes accès d'une fiévre ardente qui augmen
te fans ceffe , & Claire eft obligée de rap
AVRIL 1761 . 75'
propeller
S. Preux , pour rendre la coufine à
la vie. De fon côté cet amant infortuné
faifoit retentir la forêt de Meillerie , de fes
gémiflemens. C'étoit parmi ces rochers
déferts , qu'il étoit allé pleurer l'abfence
forcée , où le contraignoit fa maîtreffe . Il
arrive , il voit Julie ; elle eft guérie ; & il
eft heureux. Mais , que de remords ſuivent
cette faute ! Julie eſpére en tirer un
moyen de la réparer . Elle forme le
jet de contraindre fon père à l'unir à S.
Preux. Elle connoît l'extrême délicateffe
du Baron , qui ne confentira jamais à donner
fa fille à un roturier ; & c'eft pour l'y
forcer , qu'elle s'expofe à une groffeffe qui
lui procurera au fon amant ou la mort.
Le premier fruit de leur amour devoit en
ferrer les noeuds ; Julie le demandoit au
Ciel , comme le gage de fon retour à la
vertu. Sitôt qu'elle auroit porté des marques
fenfibles de fon état , elle avoit réfolu
d'en faire , en préſence de toute fa famille
, une déclaration publique au Paf
teur du lieu mais une chûte fit difparoître
toutes ces espérances ; & Julie ne put
expier fa faute, même aux dépens de fa ré
putation . Le Baron d'Etange avoit promis
fa fille à un gentilhomme Mofcovite appellé
M. de Wolmar, ancien ami du Baron ,
& qu'une liaiſon de vingt ans lui rendoit
72 MERCURE DE FRANCE.
extrêmement cher. Il avoit déclaré fes vo
lontés à Julie , en lui ordonnant , d'un ton
qui ne fouffroit point de replique , de ſe
difpofer à recevoir fa main , à fon retour
de Ruffie.
C'eſt dans ces circonstances qu'arrivà
l'avanture de Saint Preux avec Milord
Edouard Bomfton , qui étoit alors dans
le Pays de Vaud. Il avoit contracté une
amitié étroite avec l'amant de Julie ; &
un foir qu'ils s'étoient enivrés l'un & l'autre
à boire du punch, il fit entendre à S.Preux,
que la vertu de Julie n'étoit pas à l'épreuve
de l'amour. Le jeune homme s'emporta
contre Edouard. Les propos devinrent
offenfans ; on fauta aux épées : mais l'Anglois
fe donna une entorfe qui le mit hors
d'état de combattre. L'affaire n'eût été
différée que jufqu'au rétabliſſement de Milord
, fi la prudence de Julie ne lui eût
fuggéré le moyen de la calmer entiérement.
Elle fçavoit qu'elle avoit été la première
caufe de cette querelle ; elle écrivit
à Edouard : » Puiſque vous m'outragez,
» il faut bien que j'aie avec vous des torts
» que j'ignore. Comment concevoir qu'un
» honnête homme voulût déshonorer fans
fujet une famille eſtimable ? Conten-
» tez donc votre vengeance , fi vous la
croyez légitime. Cette Lettre vous don
"
ne
AVRLI. 1761 . 73
33
"
23
ne un moyen facile de perdre une malheureuſe
fille , qui ne fe confolera ja-
» mais de vous avoir offenfé , & qui met
» à votre difcrétion l'honneur que vous
» voulez lui ôter. Oui , Milord , vos imputations
étoient juftes ; j'ai un amant
a aimé; il eft maître de mon coeur & de ma
perfonne ; la mort ſeule pourra brifer un
» noeud fi doux. Cet amant eft celui même
" que vous honoriez de votre amitié ; il
" en eft digne , puifqu'il vous aime & qu'il
eft vertueux. Cependant il va périr de
votre main. Je fçais qu'il faut du fang à
» P'honneur outragé ; je fçais que fa valeur
" même le perdra .... Jouiffez d'avance
» du plaifir que vous aurez de percer le
fein de votre ami ; mais fçâchez , homme
barbare , qu'au moins vous n'aurez
pas celui de jouir de mes larmes , & de
contempler mon déſeſpoir. Non , j'en
"jure par l'amour qui gémit au fond de
mon coeur ; je ne furvivrai pas d'un jour
à celui pour qui je refpire ; & vous aurez
la gloire de mettre au tombeau d'un feul
coup , deux amans infortunés qui n'eurent
point envers vous de tort volontaire
, & qui fe plaifoient à vous ho-
" norer.On dit que vous avez l'âme belle
» & le coeur fenfible ; puiffent ils , quand
je ne ferai plus , vous infpirer quel
33
33
I. Vol.
D
74 MERCURE
DE FRANCE .
" ques foins pour un père & une mère in-
» confolables , que la perte du feul enfant
qui leur refte , va livrer à d'éternelles
» douleurs.
"
Avant que d'envoyer, cette Lettre à
Edouard , Julie en avoit écrite.une à S.
Preux , pour le détourner de fe battre.
Tout ce qu'on peut dire de plus fort contre
le duel , eft employé inutilement . S.
Preux n'entreprend
point de réfuter les
raifons de fa maîtreffe , dont voici la fubftance
. Les plus vaillans hommes de l'antiquité
ne fongérent jamais à venger leurs
injures perfonnelles , par des combats finguliers.
Cefar n'envoya point un Cartel à
Caton , ni Pompée à Céfar ; & le plus
grand Capitaine de la Gréce ne fut point
déshonoré, pour s'être laiffé menacer du
bâton. Le véritable honneur ne dépend ni
des tems , ni des lieux , ni des préjugés ; il
a fa fource éternelle dans le coeur de
l'homme jufte. Si les plus vertueux de la
terre n'ont point connu le duel , il faut
qu'il ne foit pas une inftitution de l'honneur
. » Me direz - vous qu'un duel témoi
» gne qu'on a du coeur , & que cela fuff
» pour éffacer la honte ou le reproche da
» tous les autres vices ? je vous demande
» rai quel honneur peut dicter une pa
" reille décifion ? à ce compte , un fripon
AVRIL. 1761. 75.
» n'a qu'à fe battre pour ceffer d'être un
» fripon. Les difcours d'un menteur de-
» viennent des vérités , fr- tôt qu'ils font
»foutenus à la pointe de l'épée ; & fi
» l'on vous accufoit d'avoir tué un homme,
» vous en iriez tuer un fecond, pour prou-
" ver que cela n'eft pas vrai, Ainfi , ver-
➜tu , vice , honneur , infamie , vérité ,
» menfonge , tout peut tirer fon être de
l'événement d'un combat . Une falle
» d'arme eft le fiége de toute juftice. Il
» n'y a d'autre droit que la force , d'autre
» raifon que le meurtre. Toute la répara-
» tion due à ceux qu'on outrage , eft de
» les tuer , & toute offenfe eft également
» bien lavée dans lesfang de l'offenfeur
nou de l'offenfé. Dites , fi les loups fça-
" voient raifonner , auroient- ils d'autres.
>> maximes ?
Toutes ces raifons , & d'autres plus fortes
encore n'euffent fait aucun effet fur
l'efprit de S. Preux , fans : la lettre de
Julie à Milord Bomfton . Celui- ci fut frappé
de la démarche admirable de la fille
du Baron d'Etange . A peine fut- il en état
de fortir , qu'il fe fit conduire chez l'a
mant de Julie , & accompagner par trois
de ſes amis. Là , les genoux en terre , il
dit à S. Preux devant ces trois témoins :
» je viens , Monfieur , rétracter haute-
Dij
6 MERCURE DE FRANCE.
ment les difcours injurieux que l'ivreffe
m'a fait tenir en votre préfence. Leur
> injuſtice les rend plus offenfans pour
" moi que pour vous , & je m'en dois l'authentique
défaveu. Je me foumets à
toute la punition que vous voudrez
» m'impofer ; & je ne croirai mon honneur
retabli , que quand ma faute fera
réparée. A quelque prix que ce foit ,
» accordez-moi le pardon que je vous
demande. Se tournant en faite du côté
des fpectateurs : Meffieurs , leur dit- il ,
» de braves gens comme vous , fentent
» que celui qui répare ainfi ſes toris , n'en
fçait endurer de perfonne. Vous pou
vez publier ce que vous avez vũ. »
Tel fut l'effet que produifit la lettre de
Julie ; & dès ce moment Milord Edouard
jura à S. Preux une amitié éternelle &
inviolable. Il voulut d'abord lui en donner
une preuve , en propofant au Baron
d'Etange le mariage de fa fille avec S.
Breux. Cette propofition fut reçue avec
une hauteur qui dégénéra en offenſe ; &
le mécontentement du Baron retomba
fur fa ferme , qui avoit introduit le jeune
homme dans fa maiſon , & fur Julie qui
parut prendre trop d'intérêt à la défenfe.
Alors la féparation de Julie & de S. Preux
devins néceflaire ; il n'étoit plus poffible
AVRIL 1461 . 97
que les deux amans fe viffent dans la mai
fon du Baion. Edouard propofa à Julie
de partir pour l'Angleterre ; il lui offrit
une terre d'un revenu plus que fuffifant ,
pour y vivre avec S. Preux dans les liens
du mariage qu'il lui feroit , facile de contracter
dans un pays de liberté. Le refus
de Julie eft accompagné des plus nobles
fentimens de vertus. L'amour ne lui fait
point oublier ce qu'elle doit à fa famille ,
ce qu'elle doit à elle -même : elle eſpère
que le temps & des circonftances plus favorables
la réuniront à fon amant fans
fe déshonorer . S. Preux part pour la
France avec Milord Bompon . Cet Anglois
le met en état , par une penfion qu'il le
force d'accepter , de vivre à Paris d'une
manière diftinguée . Le féjour qu'il fait
dans cette Capitale , lui donne lieu d'en
examiner les moeurs & les ufages , les
fpectacles & les plaifirs. Ces différens
articles font la matière de plufieurs lettres,
dans lesquelles M. Rouffeau ne donne pas
une idée bien avantageufe de notre mus
fique , de notre opera , de nos comédies ,
des fociétés de Paris & des femmes . Il eft
vrai que le mal qu'il en dit , eft toujours
mêlé de quelque bien. » Paris eft l'aima
ble fource des lumiéres & de l'inftruc
tion ; & l'on eft d'abord enchanté du
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
fçavoir & de la raiſon qu'on trouve dans
» les entretiens , non feulement des Sca-
» vans & des Gens de Lettres , mais des
» hommes de tous les états , & même des
» femmes. Le ton de la converſation y
» eft coulant & naturel ; il n'eft ni pefant
ni frivole. Il eft fçavant fans pé-
» danterie , gai fans tumulte , poli fans
affectation , galant fans fadeur , badin'
»fans équivoques. Ce ne font ni des dif-
" fertations ni des épigrammes ; on y
» raiſonne fans argumenter ; on y plai-
»fante fans jeux de mots ; on y affocie
» avec art , l'efprit & la raiſon , les maxi-
» mes & les faillies ; la, fatyre aigue , l'a-
» droite flatterie & la morale auftère . On
y parle de tout , pour que chacun ait
» quelque chofe à dire ; on n'approfondic
» point les queſtions de peur d'ennuier,on
» les propofe comme en paffant ; on les
" traite avec rapidité ; la préciſion méne
» à l'élégance ; chacun dit fon avis , &
l'appuie en peu de mots ; nul n'attaque
» avec chaleur celui d'autrui ; nul ne dé-
» fend opiniatrément le fien ; on difcute ,
» pour s'éclairer ; on s'arrête avant la dif-
» pute , chacun s'inftruit ; chacun s'amu-
» fe ; tous s'en vont contens ; & le fage
» même peut rapporter de ces entretiens
" des fujets dignes d'être médités en fi .
» lence . »
n
">
AVRIL. 1761 . 79
S. Preux fait part à Julie de fes amufemens
à Paris. Il lui apprend qu'il a été
entraîné , fans le fçavoir , dans un lieu de
débauche ; & que dans l'ivreffe il s'eft
livré aux plaifirs que l'on goûte dans ces
fortes de maifons. Julie trouve moins de
tort dans cette faute , que de mérite à la
confeffer. Elle juge qu'un coeur auffi fincère
eft incapable d'une infidélité cachée .
Il y avoit peu de mois que S. Preux
avoit quitté la Suiffe , lorfque la parente
de Julie , la jeune Claire , époufa M.
d'Orbe. C'est un gentilhomme du pays
de Vaud , qui joue un rôle peu important
dans le roman ; auffi M. Rouffeau le fait il
mourir prèſque auffi ; tôt qu'il a rendu fon
époufe mere d'une fille . Il fe défait auffi
de la mere de Julie ; mais il veut qu'elle
foit inftruite auparavant des amours & de
la faute de l'amante de S. Preux , dont
elle furprend toutes les lettres ; la douleur
qu'elle en conçoit , jointe à une maladie
de langueur , qui la confumoit infenfiblement
la conduit enfin au tombeau.
Sur ces entrefaites , on reçoit une
lettre de M. de Wolmar , qui annonce fon
arrivée prochaine. Le Baron d'Etange
rappelle à Julie la parole qu'il á donnée
à fon ami , & lui ordonne de fe préparer
à recevoir fa main. Pour la premiere fois
>
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
de fa vie, cette fille reſpectueuſe oſa refifter
en face à fon pere. Elle protefta que jamais
M. de Wolmar ne lui feroit rien; qu'el
le étoit déterminée à mourir fille; que fon
pere étoit maître de fa vie , mais non pas
de fon coeur ; & que rien ne la feroit
changer de volonté. Le Baron voyant qu'il
ne gagneroit rien par autorité , fe jette '
à fes pieds , attendri & fondant en larmes.
Elle avoit eu des armes contre les menaces
; elle n'en eut point contre fes pleurs.
Le feul moyen qui lui reftoit encore , fur
de déclarer fans détour , l'engagement
qu'elle avoit avec S. Preux , à qui elle
avoit promis de n'en jamais époufer d'au
tre que lui , fans fon confentement . Il
faut donc le demander ce confentement
fi néceffaire , dit le Baron ; & fur le champ
il obligea fa fille d'écrire à S. Preux , pour
le prier de la dégager de fa parole. Avec
quelle agitation elle attendit fa réponſe 2
Combien elle fit de voeux pour trouver
dans fon amant moins de délicateffe qu'il
n'en devoit avoir ! mais elle le connoiffoit
trop , pour douter de fon obéiffance ; &
elle fçavoit que plus le facrifice exigé ſeroit
pénible , plus S. Preux feroit prompt
à fe l'impofer. Cette réponſe arriva enfin ;
& elle étoit conçue en ces termes : >> je
» rends à Julie d'Etange , le droit de difAVRIL
1961, 84
pofer d'elle - même , & de donner fa
main fans confulter fon coeur. Il ne
reftoit donc aucun prétexte à Julie pour
refufer celle de M. de Wolmar ; mais le
chagrin que lui cauferent tous fes revers ,
affaiblirent tellement fa fanté , qu'en fe
mettant au lit , elle eſpéra ne s'en plus
telever. Son mal étoit la petite vérale,
S. Preux apprend cette nouvelle à Paris
il prend la pofte , & dans trois jours il
arrive dans la maiſon de Madame d'Orbe.
Il obtient d'elle , quoiqu'avec beaucoup
depeine , qu'il verra Julie la nuit fuivante:
mais à condition qu'il ne lui parlera pas,,
& qu'il repartira dans l'inftant. Arrivé auprès
du lit de Julie , il apperçoit une de
fes mains ; il s'en failt ; il la baile avec
ardeur ; & comme il n'avoit point eu luimême
la petite vérole , illa gagne par ce
baifer. Il ne pouvoit être plus mal préparés
dit M. Rouleau ; mais c'étoit l'inoculation
de l'amour ; elle fut heureufe .
+
Les baifers de feu que S. Preux avoir
appliqué fur la main de Julie , réveillerent
Ja malade. Madame d'Orbe s'en apperçut,
& malgré la réfiftance & les plaintes de
fet amant défefpéré , elle l'arracha de la
chambre , & l'obligea de partir. Julie crus
n'avoir fait qu'un rêve , ce ne fut qu'après
fa guérison , qu'on lui apprit la réalité de
Cette entrevue
80 MERCURE DE FRANCE.
de fa vie, cette fille refpectueufe ofa refifter
en face à fon pere. Elle protefta que jamais
M. de Wolmar ne lui feroit rien ; qu'el
le étoit déterminée à mourir fille ; que fon
pere étoit maître de fa vie , mais non pas
de fon coeur ; & que rien ne la feroit
changer de volonté. Le Baron voyant qu'il
ne gagneroit rien par autorité , fe jette'
à fes pieds , attendri & fondant en larmes.
Elle avoit eu des armes contre fes menaces
; elle n'en eut point contre fes pleurs.
Le feul moyen qui lui reftoit encore , fut
de déclarer fans détour , l'engagement
qu'elle avoit avec S. Preux , à qui elle
avoit promis de n'en jamais époufer d'au
tre que lui , fans fon confentement . Il
faut donc le demander ce confentement
fi néceffaire , dit le Baron ; & fur le champ
il obligea fa fille d'écrire à S. Preux , pour
le prier de la dégager de fa parole . Avec
quelle agitation elle attendit fa réponſe
Combien elle fit de voeux pour trouver
dans fon amant moins de délicateffe qu'il
n'en devoit avoir ! mais elle le connoiffoit
trop , pour douter de fon obéiffance ; &
elle fçavoit que plus le facrifice exigé feroit
pénible , plus S. Preux feroit prompt
à fe l'impofer. Cette réponſe arriva enfin ;
& elle étoit conçue en ces termes : » je
rends à Julie d'Etange , le droit de dif
AVRIL 161 184
3
pofer d'elle - même , & de donner fa
main fans confulter fon coeur. Il ne
reftoit donc aucun prétexte à Julie pour
refufer celle de M. de Wolmar ; mais le
chagrin que lui cauferent tous les revers ,
affaiblirent tellement fa fanté , qu'en fe
mettant au lit , elle efpéra ne s'en plus
telever. Son mal étoit la petite vérale,
S. Preux apprend cette nouvelle à Paris
il prend la pofte , & dans trois jours il
arrive dans la maifon de Madame d'Orbe.
Il obtient d'elle , quoiqu'avec beaucoup
depeine , qu'il verra Julie la nuit fuivante;
mais à condition qu'il ne lui parlera pas ,,
& qu'il repartira dans l'inftant. Arrivé auprès
du lit de Julie , il apperçoit une de
fes mains ; il s'en faift ; il la baile avec
ardeur ; & comme il n'avoit point eu luimême
la petite vérole , illa gagne par ce
baifer. Il ne pouvoit être plus mal préparés
dit M. Rouleau ; mais c'étoit l'inoculation
de l'amour ; elle fut heureufe .
Les baifers de feu que S. Preux avoir
appliqué fur la main de Julie , réveillerent
Ja malade. Madame d'Orbe s'en apperçut
& malgré la réfiftance & les plaintes the
çet amant défefpéré , elle l'arracha de la
chambre , & l'obligea de partir . Julie crut
n'avoir fait qu'un rêve ce ne fut qu'après
fa guérifon , qu'on lui apprit la réalité de
Cette entrevue.
82 MERCURE DE FRANCE.
La fille du Baron d'Etange eſt enfirr
contrainte d'époufer M. de Wolmar. Plus
elle approchoit du moment fatal , moins
elle pouvoit déraciner de fon coeur fes
premieres affections. » Dans l'inftant même
, dit elle , où j'étois prête à jurer à
» un autre une éternelle fidélité , mon
» coeur juroit à mon amant un amour
» éternel. Je fus menée au Temple com-
» me une victime impure , qui fouille le
» facrifice où l'on va l'immoler . Arrivée
» à l'Eglife , je fentis en entrant, une forte
» d'émotion que je n'avois jamais éprou
» vée. Je ne fçais quelle terreur vint fai-
» fir mon âme dans ce lieu fimple & augufte.
Une frayeur foudaine me fit frif-
» fonner... Loin de me remettre , je fen-
» tis mon trouble augmenter durant la
» cérémonie ... Le jour fombre de l'édifi-
» ce , le profond filence des fpectateurs ,
» leur maintien modefte & recueilli , le
» cortège de tous mes parens , l'impofant
afpect de mon vénéré père , tout donnoit
à ce qui s'alloit paffer , un air de
» folemnité qui m'eût fait frémir à la
» feule idée d'un parjure . Je crus voir l'or-
» gane de la Providence , & entendre la
"
voix de Dieu dans le Miniftre pronon-
» çant gravement la fainte liturgie . La
» pureté , la dignité , la fainteté du maAVRIL
1761.
"
4
riage , fes chaftes & fublimes devoirs }
» tout cela me fit une telle inipreffion ,
que je crus fentir intérieurement une
révolution fubite. Une puiffance incon-
» nue fembla cortiger tout-à- coup le défordre
de mes affections , & les rétablie
» felon la loi du devoir & de la nature.
Ceft ainfi que M. Rouffeau prépare le
miracle qui s'opére au mariage . de Julie.
Quand le Pafteur me demanda , ajoutet-
elle , fi je promettois obéiffance & fidélité
parfaite à celui que j'acceptois pour
époux , ma bouche & mon coeur le promirent
; je le tiendrai jufqu'à la mort.
S. Preux ayant perda l'efpérance de
poffeder ce qu'il avoit de plus cher , a
befoin de toute fa lageffe & des confeils
d'Edouard pour ne pas attentet à fes
jours. C'est ici que commence cette grave
controverfe fur le Suicide , où l'on difcute
de part & d'autre , les raifons qu'on
peut avoir de fe donner la mort , & lés
motifs qui doivent nous en détourner.
» Tu t'ennuies de vivre , dit Milard à fon
ami ; & tu dis , la vie éft un mal : Toe
» ou tard tu feras confolé , & tu diras :
la vie eft un bien. Tu diras plus vrai ,
fans mieux raifonner ; car rien n'aura
changé que toi. Change donc dès au
» jour d'hui ; & puiſqué c'eft dans la niau-
"
Dv
84 MERCURE DE FRANCE.
"
» vaife difpofition de ton âme, qu'eft tout
» le mal , corrige tes affections déréglées
, & ne brule pas ta maifon , pour
» n'avoir pas la ppeeiinnee ddee llaa ranger.....
"
»
❞
Та
parles des devoirs du Magiftrat & du
» Père de famille ? & parce qu'ils ne te
» font pas impofés , tu te crois affranchi
de tout ; & la fociété à qui tu dois ta
» confervation , tes talens , tes lumières ;
la patrie à qui tu appartiens , les mal-
» heureux qui ont befoin de toi , ne leur
dois- tu rien ? O l'exact dénombrement
que tu fais ! Parmi les devoirs que tu
comptes, tu n'oublies que ceux de l'hom-
» me & du citoyen ... Socrate innocent ,
" par refpect pour les loix ne voulut pas
» fortir de prifon ; tu ne balances point à
» les violer injuſtement pour fortir de la
» vie; & tu demandes, quel mal fais- je ? .. Il
te fied bien d'ofer parler de mourir, tandis
que tu dois l'uſage de tá vie à tes femblables
! apprends qu'une mort , telle
» que tu la médites , eft honteufe & furtive.
C'est un vol fait au genre humain :
avant de le quitter , rends - lui ce qu'il a
>> fait pour toi.
Convaincu par les raifons du Milord ,
S. Preux prend la réfolution de vivre.
Mais cominent fupporter l'idee d'une féparation
éternelle 2 Edouard perfuade à
AVRIL. 1761
fon ami de quitter l'Europe , & de chercher
dans un autre hémisphère , la paix
dont il n'a pu jouir fur celui- ci . Il le fait
embarquer fur le navire de l'Amiral Anfon
,en qualité d'ingénieur ; & c'eft par cer
événement que M. Rouffeau termine le
troifiéme volume de cette hiftoire . Levoyage
de S. Preux autour du monde , fon retour
en Suiffe , la réception que lui fait M.
de Wolmar , la vie qu'il mène dans cette
maiſon , la mort de Julie , feront la matiére
des volumes fuivans , dont nous rendrons
compte dans le prochain Mercure
Fermer
Résumé : JULIE OU LA NOUVELLE HELOISE ; LETTRES de deux Amans habitans d'une petite ville au pied des Alpes, recueillies & publiées par J. J. ROUSSEAU. Amsterdam, chez Marc Michel Rey, 1761, six volumes in-12. Le prix est de 15 liv. sans les Estampes qui se vendent séparément 3. liv. chez Duchesne, rue S. Jacques, au Temple du Goût.
'Julie ou la Nouvelle Héloïse' est un roman épistolaire de Jean-Jacques Rousseau publié en 1761, composé de six volumes. L'intrigue se concentre sur l'amour entre Saint-Preux, précepteur de Julie, fille de la baronne d'Étange, et Julie elle-même. Leur relation est marquée par des échanges épistolaires révélant leurs sentiments. Pour éviter la tentation, Julie envoie Saint-Preux en voyage. À son retour, elle est malade et tente de convaincre son père de leur union, mais une chute l'en empêche. Le baron avait déjà promis Julie à M. de Wolmar. Une dispute éclate entre Saint-Preux et Milord Édouard Bampton, ami de Saint-Preux, après que Bampton ait mis en doute la vertu de Julie. Julie écrit pour éviter un duel. Milord Bomston propose le mariage de Julie et Saint-Preux, mais le baron refuse. Julie refuse de partir avec Milord Édouard et Saint-Preux part pour Paris avec Milord Bomston. À Paris, Saint-Preux critique certaines mœurs tout en reconnaissant les qualités des conversations parisiennes. Claire, cousine de Julie, épouse M. d'Orbe et meurt après avoir donné naissance à une fille. La mère de Julie découvre ses amours et en meurt. Julie refuse d'épouser M. de Wolmar, mais Saint-Preux la libère de sa promesse, la laissant désemparée. Julie tombe gravement malade et Saint-Preux contracte la variole en l'embrassant. Julie épouse finalement M. de Wolmar, jurant un amour éternel à Saint-Preux. Lors du mariage, Julie montre une profonde révérence et un sens du devoir. Saint-Preux, désespéré, envisage le suicide mais est dissuadé par Milord et Édouard. Il décide de quitter l'Europe pour trouver la paix, aidé par Édouard. Le troisième volume se termine ainsi.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
1683
JULIE OU LA NOUVELLE HELOISE ; LETTRES de deux Amans habitans d'une petite ville au pied des Alpes, recueillies & publiées par J. J. ROUSSEAU. Amsterdam, chez Marc Michel Rey, 1761, six volumes in-12. Le prix est de 15 liv. sans les Estampes qui se vendent séparément 3. liv. chez Duchesne, rue S. Jacques, au Temple du Goût.
1684
p. 57-66
NOUVEAU DIALOGUE DES MORTS. M. D'ORBE, Mde DE VOLMAR.
Début :
M. D'ORBE. Non, mon aimable cousine, non, je ne [...]
Mots clefs :
Madame de Wolmar, Monsieur d'Orbe, Âme, Coeur, Amour, Vertu, Mort, Julie, Saint-Preux, Dieu
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : NOUVEAU DIALOGUE DES MORTS. M. D'ORBE, Mde DE VOLMAR.
·NOUVEAU DIALOGUE DES MORTS.
M. D'ORBE , Mde DE VOLMAR .
M. D'ORBE.
NON, ON , mon aimable coufme , non , je
ne m'étonne plus de voir s'évanouir devant
vous tout le preftige des brillantes
réputations. Le Dieu qui apprécie le vrai
mérite , vous a placée un peu au - deffus de
Socrate , dont la belle âme , uniquement
fenfible à la perfection de la vertu , applaudit
à ce jugement augufte. Il écoute
avec tranſport l'hiftoire fimple d'une mort
héroïque , dont jamais la Philofophie feule
n'eût donné l'exemple : elle n'appartenoit
qu'à la Religion .
Mde DE VOLMAR..
J'étois convaincue de l'immortalité de
l'âme voilà toute ma fcience ; voilà le
principe heureux de tous les fentimens
droits , de toutes les bonnes actions de ma
vie. Environnée de Philofophes , qui ho
norent l'humanité par leurs lumières , ja
* Pour bien goûter ce Dialogue,il eft néceffaire
d'avoir lû les Lettres de la nouvelle Héloïfe
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
vois plus recueilli de vraie fageffe dans la
méditation d'un coeur fimple , qu'ils n'en
moiffonnérent jamais dans le vaſte champ
des connoiffances humaines. Ils étoient
Phyficiens , MMaatthhéémmaattiicciieennss ,, Moraliſtes ,
Métaphyficiens ; j'étois fille , épouſe , mère
,
་
amie.
M. D'OR BE.
Effectivement , comme l'obéiffance filiale
vous avoit facrifiée au devoir conjugal , il
vous étoit réſervé de périr victime de l'amour
maternel . Mais de toutes vos vertus
aucune peut- être n'a fait plus d'honneur
à votre fexe , que cette parfaite amitić ,
dont on ne le croyoit pas capable . O cou-
-ple unique O Fulie ! O Claire ! Chère
Claire , autrefois les feules délices , aujourd'hui
le feul regret de mon âme ! la
• Raifon , le devoir déterminoit tous les fenstimens.
J'étois pénérré dé la fupériorité
de fon génie. Pour prix de mon amour &
des plus tendres foins , je n'attendois d'elle
que des égards & de la vertu ; & j'avois
trouvé le retour le plus fincère , la tendreffe
la plus fatisfaifante. Oh ! combien
-elle doit chérit le précieux gage de notre
hymen Ah , chère coufine , n'eft- il pas
vrai que je vis encore dans fa mémoire?
que fon coeur porte au- delà du trépas , la
conftance & la fidélité ?
AVR- I. L. 1761.
5.9
Mde DE VOLMAR.
Hélas ! elle n'a que trop bien rempli
votre éfpoir.... Mais quoi ! ces foibleffes de
T'humanité , cet amour- propre envieux &
tyrannique nous pourfuivroit- il donc jufques
dans ce féjour de lumière & de paix ?
oferai-je à préfent vous avouer que j'ai
trop inutilement tenté d'arracher votre
époufe aux ennuis de la folitude , pour
attacher à fon fort le feul homme qui fût
digne , peut-être, de vous remplacer ?
M. D'ORBE.
Ah ! parlez , nommez- moi ce vertueux
mortel ; & s'il eft digne en effet du coeur
de Claire , vous verrez la joie la plus pure
fuccéder à l'inquiétude d'une âme plus
délicate que jaloufe. Je ne vois que le généreux
Edouard ; ce Héros eft le feul.....
Mde D E. VOL MAR.
Non , ce n'étoit point Edouard ; mais
c'étoit l'ami d'Edouard , le votre , l'ami
de Volmar , plus que tout cela....
M. D'OR BE.
Seroit ce ! ... O Julie , j'attends tout
de votre grande âme.... Quoi vous auriez
été capable d'un tel effort ?...
Mde DE VOLMAR.
Qui , c'étoit S. Preux , plus que mon
ami, plus que mon amant .... S. Preux ..
Otoi ! par qui je vis encore , tandis que
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
toi- même tu ne vis plus tout entier ! le
vrai jour de notre mort commune , mort
affreufe & prématurée , fut ce jour qui vit
défunir , ou plûtôt déchirer ces deux moitiés
du même être , cette ſubſtance androgyne
, qui vivifoit une feule âme ! Je
puis donc fous ce ciel pur , où le préjugé
n'étend plus fes nuages , libre de tout ref
pect humain , dégagée de cette fervitude
où la vertu gémit entre deux devoirs contraires
, rendue à moi - même , & à l'innocence
d'un penchant involontaire , je puisfans
honte m'entretenir de mon amant
& jouir enfin de mon amour !
M. D'OR BE.
Eh quoi , Julie ! cette eftime , cette
tendreffe même que je vous ai connue pour
un époux....
Mle DE VOLMAR.
Tout étoit fincère fans doute . Je devois
eftimer , chérir & rendre heureux le meilleur
des hommes ; je me prêtois fans effort
à ces devoirs . Mais que le ciel vous
donna de beaux jours, à.vous, qui ne regardâtes
jamais l'hymen comme un devoir
& qui ne connûtes la verta que fous les
traits de la volupté ! tandis que la malheureufe
Julie , dans un continuel état de
guèrre avec elle- même , forte contre le
AVRIL. 176r. 6r
crime , mais foible contre fon penchant ,
n'ayant reçu de la nature qu'une raifon trop
impuiffante , à oppofer aux fens révoltés ,
fe privoit de toutes les confolations de
l'amour , fans obtenir le calme de la vertu
Eh ! fans les fecours furnaturels d'une force
toute divine , aurois- je pu , dans une
chair auffi fragile , comprimer , arrêter
fans ceffe l'exploſion du falpêtre enflammé
qui pétilloit dans mes veines ? Reconnoiffons
qu'en couronnant mes victoires , Dieu
n'a couronné que fes propres dons .
M. D'ORBE .
Oui , pourvu que vous reconnoiffiez
que votre coeur épuré , quoique fenfible ,
éprouvoit un nouveau genre de paffion ,
fi fublime , fi inoui fur la tèrre , que les
vulgaires humains ne lui ont point encore
trouvé de nom propre.
Mde DE VOLMAR.
En effet, ce penchant, toujours captive,
n'étoit prèfque plus un amour terreftre ;
mais toujours rebelle , il n'étoit point encore
un amour Platonique...
M. D'OR BE.
Ah , pour avoir fouffert cette fépara-
* Nous fommes forcés de fupprimer ici queb
ques lignes.
162 MERCURE DE FRANCE.
tion fans vous fuivre, il faut que S. Preus
fe foit bien perfectionné dans la fageſſe.
Puiffe ce digne Amant, puiffe- t- il un jour,
pour l'intérêt de la vertu , fe rendre lui-
-même l'hiftorien , le Platon d'une fi belle
vie ! O Julie , j'ai cru aimer , je ne connoiffois
pas l'amour.
Mde DE VOLMAR.
Et je ne le connoiffois non pas plus ,
quand j'ai fuppofé que mon amant ne me
perdroit pas toute entière , fi je pouvois
l'unir à mon Infeparable . Tout m'engageoit
à former ces noeuds : le bonheur.de
ce couple vertueux , ma fûreté parfaite ,
la parfaite tranquillité de Volmar , furtout
les intérêts de notre Henriette . Eh,
qui pourroit apprécier l'avantage d'avoir
S. Preux pour maître , pour ami , pour
un fecond père ?
M. D'OR BE.
Et vous avez laiflé imparfait ce chefd'oeuvre
de votre amitié ?
Mde DE VOLMAR.
De plus , je prévois qu'il ne s'effectuera
jamais. Tel eft le coeur humain, que pour
être fortement quelque chofe , il le faut
AV RIL. 1761 . 63
être avec paffion , ou plutôt avec excès :
& cette règle s'étend jufqu'aux coeurs
qui mettent leur volupté à être vertueux.
Cette idée de perfection eft le feul obſtacle
que je n'aie pu détruire dans l'efprit
de mon amie ; & je connois trop S. Preux
pour lui fuppofer plus de modération dans
fes principes. Tous les deux ils outreront
la vertu ; & à force d'héroïſme , ils réfifteront
aux invitations de la fageffe qui les
voudroit unir. Mais après tout , ils vivront
en fociété ; & leur union pour être
moins tendre, n'en fera peut- être ni moins
douce ni moins utile à tous les membres.
Vous & moi , nous pouvons regarder S.
Preux comme l'Ange tutélaire de nos enfans.
"DORB-E .
Quelles obligations ne vous ai -je pas !
Mais quelle fource intariffable de peines
eft ouverte aux malheureux qui vous ont
furvécu Stoïque Volmar , la fermeté te
fuffira t -elle ? Eft-il donc une Philofophie
capable.... Ah , cruel fouvenir ! ... Pardonnez,
chère coufine : une chofe me confond
dans le récit que vous m'avez fait de votre
mort : c'eft que connoiffant l'aveuglement
du malheureux Volmar , la pieufe
Julie n'ait pas profité de tout l'afcendant
que lui donnoit , en cet inftant terrible ,
64 MERCURE DE FRANCE.
fa tendreffe d'un époux ébranlé par le choc
des paffions les plus vives . Je crois qu'une
démonſtration , dans cette bouche adorée,
que le trépas alloit fermer pour jamais
eût tiré fa principale force de la circonfrance.
C'est là ce qu'on eût pu vraiment
appeller le chant du cigne , ou plutôt l'expreffion
invincible de l'oracle de la vérité
Mde DE VOLMAR.
Sûre de vaincre tôt ou tard les coeurs
droits par fa feule force , la Vérité dédar
gne d'y employer la féduction: ce honteux
fecours ne convient qu'aux oracles du
menfonge. Il eft des efprits finguliers ,
auprès defquels on ne réuffit pas par les
voies ordinaires . Tout raifonneur devient
néceffairement Sophifte : s'il ne peut . répondre
, il diffimule fa défaite , & croit
que fon efprit l'a mal fervi pour le moment.
Jamais mon époux ne manqua de
fubterfuges pour éluder les argumens les
plus preffans de l'infinuant S. Preux , &
du pathétique Edouard. Si je m'étois mife
à l'argumenter une dernière fois , je
n'aurois pu que répéter ce que je lui en
tendis fouvent expofer fans fuccès : &
quand j'aurois pu l'étonner alors, l'illufion
n'eût pas été longue ; & le fens froid, peur
Etre , eût bientôt détruit les effets de l'enthoufiafme.
AVRIL. 1761 .
D' ORBE.
Peut- être auffi défefpériez-vous trop du
coeur humain ; & j'aurois voulu du moins
lui livrer un dernier affaut.
Mde DE VOLMAR.
» O cecità de le terrene menti ! *
» In qual profunda notte ,
» In qual fofca caligine d'errore
» Són le noftr'alme immerfe ,
» Quando tu non le illuftri , ô fommofole !
Convaincue que toutes les démonſtrations
ne valent pas un fentiment , & que
c'eft au coeur principalement que Dieu aime
à fe manifefter, c'eft auffi par la partie
fenfible que j'ai cru devoir attaquer l'incrédule.
Le mal phyfique & moral étoit le véritable
fujet de fon erreur ; auffi eft- ce par
le fpectacle touchant d'une mort religieufe,
que j'ai effayé de l'ébranler. Je lui ai
démontré , que même dans cette épreuve
cruelle , il n'y avoit rien que de confolant
pour une âme réfignée , qui la regardoit
comme un heureux paffage à l'immortalité
& à la gloire. Croyez- vous que je n'aie
rien fait pour lui , en le rendant témoin
de la vive eſpérance de la joie céleste qui
m'animoit ? Dépofitaire de mes foupirs
ilen a fort bien conçu le langage. Je le fui
* Il Paftor fido. Atto s . Sc. 6.
46 MERCURE DE FRANCE.
1
F
vois dans tous fes mouvemens : j'ai vu
fon efprit , hors de lui , entraîné déjà
doin de fes principes , & inquiet du fort
qui pouvoit m'attendre moi -même. C'eſt
qu'alors le coeur de l'homme , naturellement
adorateur d'un Dieu , s'élevoit avec
force contre fon efprit rebelle. J'ai vu nạitre
ce trouble falutaire , l'enfant du doute
, & le père du repentir. J'ai jetté dans
fon âme la femence de la vérité ; fes réflexions
, fa tendreffe , fa droiture , tout
va faire éclore ce germe heureux ; & Dien
fans doute lui donnera l'accroiffement ,
que lui feul peut donner. Je l'attends de
fa bonté ; je n'en doute plus ; je jouis déja
de mon efpérance.
'D'ORBE.
Gélefte Julie ! je découvre la caufe de
votre mort prématurée : la terre n'étoit
pas digne de vous pofféder plus longtems
Mde DE VOLMAR.
Ah , j'étois encore loin de cette perfec
tion.... Mais que vois - je ô cher Coufin
! .... Seroit- ce ! Oui , c'eft elle....
Chère ombre ! Mere adorée ! .... Je vole
- réunir mon éffence à la fienne. C'eft dans
le fein de Dieu que je la vois .... je m'y
plonge.
Par M. LECLERC , à Nangii.
M. D'ORBE , Mde DE VOLMAR .
M. D'ORBE.
NON, ON , mon aimable coufme , non , je
ne m'étonne plus de voir s'évanouir devant
vous tout le preftige des brillantes
réputations. Le Dieu qui apprécie le vrai
mérite , vous a placée un peu au - deffus de
Socrate , dont la belle âme , uniquement
fenfible à la perfection de la vertu , applaudit
à ce jugement augufte. Il écoute
avec tranſport l'hiftoire fimple d'une mort
héroïque , dont jamais la Philofophie feule
n'eût donné l'exemple : elle n'appartenoit
qu'à la Religion .
Mde DE VOLMAR..
J'étois convaincue de l'immortalité de
l'âme voilà toute ma fcience ; voilà le
principe heureux de tous les fentimens
droits , de toutes les bonnes actions de ma
vie. Environnée de Philofophes , qui ho
norent l'humanité par leurs lumières , ja
* Pour bien goûter ce Dialogue,il eft néceffaire
d'avoir lû les Lettres de la nouvelle Héloïfe
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
vois plus recueilli de vraie fageffe dans la
méditation d'un coeur fimple , qu'ils n'en
moiffonnérent jamais dans le vaſte champ
des connoiffances humaines. Ils étoient
Phyficiens , MMaatthhéémmaattiicciieennss ,, Moraliſtes ,
Métaphyficiens ; j'étois fille , épouſe , mère
,
་
amie.
M. D'OR BE.
Effectivement , comme l'obéiffance filiale
vous avoit facrifiée au devoir conjugal , il
vous étoit réſervé de périr victime de l'amour
maternel . Mais de toutes vos vertus
aucune peut- être n'a fait plus d'honneur
à votre fexe , que cette parfaite amitić ,
dont on ne le croyoit pas capable . O cou-
-ple unique O Fulie ! O Claire ! Chère
Claire , autrefois les feules délices , aujourd'hui
le feul regret de mon âme ! la
• Raifon , le devoir déterminoit tous les fenstimens.
J'étois pénérré dé la fupériorité
de fon génie. Pour prix de mon amour &
des plus tendres foins , je n'attendois d'elle
que des égards & de la vertu ; & j'avois
trouvé le retour le plus fincère , la tendreffe
la plus fatisfaifante. Oh ! combien
-elle doit chérit le précieux gage de notre
hymen Ah , chère coufine , n'eft- il pas
vrai que je vis encore dans fa mémoire?
que fon coeur porte au- delà du trépas , la
conftance & la fidélité ?
AVR- I. L. 1761.
5.9
Mde DE VOLMAR.
Hélas ! elle n'a que trop bien rempli
votre éfpoir.... Mais quoi ! ces foibleffes de
T'humanité , cet amour- propre envieux &
tyrannique nous pourfuivroit- il donc jufques
dans ce féjour de lumière & de paix ?
oferai-je à préfent vous avouer que j'ai
trop inutilement tenté d'arracher votre
époufe aux ennuis de la folitude , pour
attacher à fon fort le feul homme qui fût
digne , peut-être, de vous remplacer ?
M. D'ORBE.
Ah ! parlez , nommez- moi ce vertueux
mortel ; & s'il eft digne en effet du coeur
de Claire , vous verrez la joie la plus pure
fuccéder à l'inquiétude d'une âme plus
délicate que jaloufe. Je ne vois que le généreux
Edouard ; ce Héros eft le feul.....
Mde D E. VOL MAR.
Non , ce n'étoit point Edouard ; mais
c'étoit l'ami d'Edouard , le votre , l'ami
de Volmar , plus que tout cela....
M. D'OR BE.
Seroit ce ! ... O Julie , j'attends tout
de votre grande âme.... Quoi vous auriez
été capable d'un tel effort ?...
Mde DE VOLMAR.
Qui , c'étoit S. Preux , plus que mon
ami, plus que mon amant .... S. Preux ..
Otoi ! par qui je vis encore , tandis que
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
toi- même tu ne vis plus tout entier ! le
vrai jour de notre mort commune , mort
affreufe & prématurée , fut ce jour qui vit
défunir , ou plûtôt déchirer ces deux moitiés
du même être , cette ſubſtance androgyne
, qui vivifoit une feule âme ! Je
puis donc fous ce ciel pur , où le préjugé
n'étend plus fes nuages , libre de tout ref
pect humain , dégagée de cette fervitude
où la vertu gémit entre deux devoirs contraires
, rendue à moi - même , & à l'innocence
d'un penchant involontaire , je puisfans
honte m'entretenir de mon amant
& jouir enfin de mon amour !
M. D'OR BE.
Eh quoi , Julie ! cette eftime , cette
tendreffe même que je vous ai connue pour
un époux....
Mle DE VOLMAR.
Tout étoit fincère fans doute . Je devois
eftimer , chérir & rendre heureux le meilleur
des hommes ; je me prêtois fans effort
à ces devoirs . Mais que le ciel vous
donna de beaux jours, à.vous, qui ne regardâtes
jamais l'hymen comme un devoir
& qui ne connûtes la verta que fous les
traits de la volupté ! tandis que la malheureufe
Julie , dans un continuel état de
guèrre avec elle- même , forte contre le
AVRIL. 176r. 6r
crime , mais foible contre fon penchant ,
n'ayant reçu de la nature qu'une raifon trop
impuiffante , à oppofer aux fens révoltés ,
fe privoit de toutes les confolations de
l'amour , fans obtenir le calme de la vertu
Eh ! fans les fecours furnaturels d'une force
toute divine , aurois- je pu , dans une
chair auffi fragile , comprimer , arrêter
fans ceffe l'exploſion du falpêtre enflammé
qui pétilloit dans mes veines ? Reconnoiffons
qu'en couronnant mes victoires , Dieu
n'a couronné que fes propres dons .
M. D'ORBE .
Oui , pourvu que vous reconnoiffiez
que votre coeur épuré , quoique fenfible ,
éprouvoit un nouveau genre de paffion ,
fi fublime , fi inoui fur la tèrre , que les
vulgaires humains ne lui ont point encore
trouvé de nom propre.
Mde DE VOLMAR.
En effet, ce penchant, toujours captive,
n'étoit prèfque plus un amour terreftre ;
mais toujours rebelle , il n'étoit point encore
un amour Platonique...
M. D'OR BE.
Ah , pour avoir fouffert cette fépara-
* Nous fommes forcés de fupprimer ici queb
ques lignes.
162 MERCURE DE FRANCE.
tion fans vous fuivre, il faut que S. Preus
fe foit bien perfectionné dans la fageſſe.
Puiffe ce digne Amant, puiffe- t- il un jour,
pour l'intérêt de la vertu , fe rendre lui-
-même l'hiftorien , le Platon d'une fi belle
vie ! O Julie , j'ai cru aimer , je ne connoiffois
pas l'amour.
Mde DE VOLMAR.
Et je ne le connoiffois non pas plus ,
quand j'ai fuppofé que mon amant ne me
perdroit pas toute entière , fi je pouvois
l'unir à mon Infeparable . Tout m'engageoit
à former ces noeuds : le bonheur.de
ce couple vertueux , ma fûreté parfaite ,
la parfaite tranquillité de Volmar , furtout
les intérêts de notre Henriette . Eh,
qui pourroit apprécier l'avantage d'avoir
S. Preux pour maître , pour ami , pour
un fecond père ?
M. D'OR BE.
Et vous avez laiflé imparfait ce chefd'oeuvre
de votre amitié ?
Mde DE VOLMAR.
De plus , je prévois qu'il ne s'effectuera
jamais. Tel eft le coeur humain, que pour
être fortement quelque chofe , il le faut
AV RIL. 1761 . 63
être avec paffion , ou plutôt avec excès :
& cette règle s'étend jufqu'aux coeurs
qui mettent leur volupté à être vertueux.
Cette idée de perfection eft le feul obſtacle
que je n'aie pu détruire dans l'efprit
de mon amie ; & je connois trop S. Preux
pour lui fuppofer plus de modération dans
fes principes. Tous les deux ils outreront
la vertu ; & à force d'héroïſme , ils réfifteront
aux invitations de la fageffe qui les
voudroit unir. Mais après tout , ils vivront
en fociété ; & leur union pour être
moins tendre, n'en fera peut- être ni moins
douce ni moins utile à tous les membres.
Vous & moi , nous pouvons regarder S.
Preux comme l'Ange tutélaire de nos enfans.
"DORB-E .
Quelles obligations ne vous ai -je pas !
Mais quelle fource intariffable de peines
eft ouverte aux malheureux qui vous ont
furvécu Stoïque Volmar , la fermeté te
fuffira t -elle ? Eft-il donc une Philofophie
capable.... Ah , cruel fouvenir ! ... Pardonnez,
chère coufine : une chofe me confond
dans le récit que vous m'avez fait de votre
mort : c'eft que connoiffant l'aveuglement
du malheureux Volmar , la pieufe
Julie n'ait pas profité de tout l'afcendant
que lui donnoit , en cet inftant terrible ,
64 MERCURE DE FRANCE.
fa tendreffe d'un époux ébranlé par le choc
des paffions les plus vives . Je crois qu'une
démonſtration , dans cette bouche adorée,
que le trépas alloit fermer pour jamais
eût tiré fa principale force de la circonfrance.
C'est là ce qu'on eût pu vraiment
appeller le chant du cigne , ou plutôt l'expreffion
invincible de l'oracle de la vérité
Mde DE VOLMAR.
Sûre de vaincre tôt ou tard les coeurs
droits par fa feule force , la Vérité dédar
gne d'y employer la féduction: ce honteux
fecours ne convient qu'aux oracles du
menfonge. Il eft des efprits finguliers ,
auprès defquels on ne réuffit pas par les
voies ordinaires . Tout raifonneur devient
néceffairement Sophifte : s'il ne peut . répondre
, il diffimule fa défaite , & croit
que fon efprit l'a mal fervi pour le moment.
Jamais mon époux ne manqua de
fubterfuges pour éluder les argumens les
plus preffans de l'infinuant S. Preux , &
du pathétique Edouard. Si je m'étois mife
à l'argumenter une dernière fois , je
n'aurois pu que répéter ce que je lui en
tendis fouvent expofer fans fuccès : &
quand j'aurois pu l'étonner alors, l'illufion
n'eût pas été longue ; & le fens froid, peur
Etre , eût bientôt détruit les effets de l'enthoufiafme.
AVRIL. 1761 .
D' ORBE.
Peut- être auffi défefpériez-vous trop du
coeur humain ; & j'aurois voulu du moins
lui livrer un dernier affaut.
Mde DE VOLMAR.
» O cecità de le terrene menti ! *
» In qual profunda notte ,
» In qual fofca caligine d'errore
» Són le noftr'alme immerfe ,
» Quando tu non le illuftri , ô fommofole !
Convaincue que toutes les démonſtrations
ne valent pas un fentiment , & que
c'eft au coeur principalement que Dieu aime
à fe manifefter, c'eft auffi par la partie
fenfible que j'ai cru devoir attaquer l'incrédule.
Le mal phyfique & moral étoit le véritable
fujet de fon erreur ; auffi eft- ce par
le fpectacle touchant d'une mort religieufe,
que j'ai effayé de l'ébranler. Je lui ai
démontré , que même dans cette épreuve
cruelle , il n'y avoit rien que de confolant
pour une âme réfignée , qui la regardoit
comme un heureux paffage à l'immortalité
& à la gloire. Croyez- vous que je n'aie
rien fait pour lui , en le rendant témoin
de la vive eſpérance de la joie céleste qui
m'animoit ? Dépofitaire de mes foupirs
ilen a fort bien conçu le langage. Je le fui
* Il Paftor fido. Atto s . Sc. 6.
46 MERCURE DE FRANCE.
1
F
vois dans tous fes mouvemens : j'ai vu
fon efprit , hors de lui , entraîné déjà
doin de fes principes , & inquiet du fort
qui pouvoit m'attendre moi -même. C'eſt
qu'alors le coeur de l'homme , naturellement
adorateur d'un Dieu , s'élevoit avec
force contre fon efprit rebelle. J'ai vu nạitre
ce trouble falutaire , l'enfant du doute
, & le père du repentir. J'ai jetté dans
fon âme la femence de la vérité ; fes réflexions
, fa tendreffe , fa droiture , tout
va faire éclore ce germe heureux ; & Dien
fans doute lui donnera l'accroiffement ,
que lui feul peut donner. Je l'attends de
fa bonté ; je n'en doute plus ; je jouis déja
de mon efpérance.
'D'ORBE.
Gélefte Julie ! je découvre la caufe de
votre mort prématurée : la terre n'étoit
pas digne de vous pofféder plus longtems
Mde DE VOLMAR.
Ah , j'étois encore loin de cette perfec
tion.... Mais que vois - je ô cher Coufin
! .... Seroit- ce ! Oui , c'eft elle....
Chère ombre ! Mere adorée ! .... Je vole
- réunir mon éffence à la fienne. C'eft dans
le fein de Dieu que je la vois .... je m'y
plonge.
Par M. LECLERC , à Nangii.
Fermer
Résumé : NOUVEAU DIALOGUE DES MORTS. M. D'ORBE, Mde DE VOLMAR.
Dans une correspondance entre Mme de Volmar et M. d'Orbe, les thèmes de l'amour, de la vertu et de la moralité sont explorés. Mme de Volmar exprime sa croyance en l'immortalité de l'âme et compare sa simplicité aux vastes connaissances des philosophes. Elle admire les vertus de Julie, notamment son amour maternel et son amitié parfaite. Mme de Volmar révèle son amour secret pour Saint-Preux et son désir de vivre cet amour dans l'au-delà. Elle décrit son conflit intérieur entre ses devoirs et ses sentiments, soulignant la difficulté de réprimer ses passions. M. d'Orbe reconnaît la noblesse et la complexité de cet amour. La correspondance aborde également la relation entre Saint-Preux et Julie, ainsi que la mort de Volmar. Mme de Volmar avait envisagé de les unir pour assurer leur bonheur et la sécurité de tous, mais elle prévoit que cela ne se réalisera pas en raison de leur excès de vertu. Elle souligne qu'ils vivront ensemble de manière harmonieuse et utile. Mme de Volmar exprime ses regrets concernant la mort de Volmar, qu'elle considère comme stoïque. Elle discute de l'inefficacité des démonstrations rationnelles pour convaincre Volmar, préférant toucher son cœur par des sentiments. M. d'Orbe admire la foi et la dévotion de Julie, notant que sa mort prématurée était due à sa perfection. La lettre se termine par l'évocation émotive de la mère de Julie, que Mme de Volmar voit dans le sein de Dieu.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
1685
p. 73-77
LETTRE de M. MARMONTEL, à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure, en lui envoyant un Essai de Traduction du Poëme de LUCAIN.
Début :
On ne me pardonne pas, Monsieur, le bien que j'ai dit de Lucain. Il semble que [...]
Mots clefs :
Poème, Lucain, Beau, Beauté, Original, Traduction, Tableau, Génie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. MARMONTEL, à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure, en lui envoyant un Essai de Traduction du Poëme de LUCAIN.
LETTRE de M. MARMONTEL , à M.
DE LA PLACE , Auteur du Mercure ,
en lui envoyant un Effai de Traduction
du Poëme de LUCAIN.
O N ne me pardonne pas , Monfieur , le
bien que j'ai dit de Lucain . Il femble que
je l'aye mis au - deffus de Virgile ; on croit
avoir befoin de m'apprendre que l'Eneide
eft un plus beau Poëme que la Pharfale.
Oui fans doute , comme un Tableau de
Raphaël eft plus beau qu'un tableau du
Tintoret ; mais le Tintoret a une chaleur
que n'a pas Raphael ; Lucain à une véhémence
que n'a pas Virgile. On peut
faire la balance des Poëtes , comme on a
fait celle des Peintres . L'inégalité femble
être le caractére du génie ; un ouvrage
plein de génie peut donc être fort inégal
Lucain eft mort jeune , & la jeuneffe
eft l'âge où l'imagination nefait point
fe régler , l'âge où l'on fait de grandes
fautes , & où l'on produit de grandes
beautés . Voilà précisément ce que l'or
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE :
woit dans la Pharfale. Pour apprécier ce
Poëme, il faut le lire dans l'original ; mais
l'original a des longueurs , des négligences
qui rebutent. Comme il n'eft pas affez
châtié pour être mis au nombre des Livres
Claffiques, & qu'on ne lit guères dans
le monde que ceux des Auteurs anciens
que l'on a vus dans les Colléges , celui- ci
eft très - peu connu . On croit pouvoir en
juger par la traduction de Brébeuflaquel
le avec de beaux vers , eft infoutenable
à la lecture. On y trouve à chaque inf
tant des jeux de mots , des amplifications
puériles,des hyperboles qui choquent éga
lement le bon goût & le bon fens. On
ne doute pas que tout cela ne foit dans
l'original ; hé bien , Monfieur, le croirezvous
le plus fouvent il n'y en a pas un
mot , & je fuis en état , fi l'on veut ,
donner des preuves fans nombre. Cependant
l'on ne manque pas d'attribuer à Lu
cain toute l'enflure de Brébeuf; & le jugement
de Despréaux , qui n'avoit peutêtre
en vue que cette mauvaiſe copie , a
établi contre le Poëme Latin une prévention
générale. Telle eft la difpofition
où j'ai trouvé les efprits , lorfque j'ai eu la
franchife & le courage de le louer. C'étoit
donner beau jeu à la critique ; auffi m'a
t- elle bien reproché mon enthouſiaſme
pour Lucain. Il m'étoit facile de répondre
d'en
AVRIL 1761 . 75
par une longue differtation, que l'on n'au
roit pas lue ,ou qui n'auroit convaincu perfonne.
Au lieu de ce travail inutile, je me
fuis impofé celui d'une traduction libre ,
en profe, & dans le ſtyle poëtique.Le beau
moyen, me direz-vous , de juftifier l'éloge
que j'ai fait d'un Poëme, que de le préfenter
dépouillé de fes plus beaux ornemens !
l'harmonie, le coloris , la précifion , l'éner
gie , font perdus pour nous. Oui , Monheur,
mais le fonds ne l'eft pas. Il me reſte
encore les fentimens , les penfées , les
caractéres,& l'ordonnance des Tableaux,:
tout cela eft très- affoibli dans ma profe ,
je l'avoue, & cependant j'oſe croire qu'on
ne lira pas fans émotion les beaux endroits
que j'ai traduits : je fuis d'ailleurs foutenu
par un génie plein de feu & par le plus grand
fujet qu'on ait traité en poëfie. Enfin vous
le dirai-je ? en traduifant ce Poëme , j'ai
voulu éffayer, felon mes facultés , quelles
pouvoient être les reffources de notre
profe du côté de l'harmonie , & ceux qui
daigneront me lire avec attention , s'appercevront
du foin que j'ai pris , de choisir
des nombres analogues aux mouvemens
que j'avois à peindre .
2
Dans l'impoffibilité de rendre toutes
les beautés du Poëme de Lucain , je tâche
de me dédommager, en évitant du moins
Dij
76 MERCURE DE FRANCE
quelques- uns de fes défauts. On dira que
ce n'eft pas être traducteur fidèle ; je répondrai
qu'il n'y a que les belles chofes
qui méritent d'être traduites , & que le
défauts ne font bons à rien. Quand ou
veut connoître le fort & le foible d'ra
Auteur,il faut le lire dans fa langue. * Mon
deffein à moi feroit d'enrichir la nôtre
d'un bon ouvrage , reffemblant ou non as
Poëme de Lucain. Il y a deux façons de
copier un Tableau : ou celle de rendre
fervilement les beaux traits que l'on affoir
blit toujours, & les traits défectueux qu'on
exagére encore ; ou celle d'imiter les
beautés d'auffi près qu'il eft poffible , & de
s'éloigner le plus que l'on peut des défauts
de l'original. La première eft peut - être
du goût du plus grand nombre ; mais j'ai
cru devoir préférer celle- ci . Du refte je n'ai
pas eu la vanité de prétendre ajouter aux
beautés de Lucain ; & fi j'ai ofé toucher
quelquefois à mon modéle, ce n'a été que
pour en retrancher des morceaux foibles ou
fuperflus, à peu près comme on coupe d'un
arbre vigoureux quelques branches furabondantes.
Voici , Monfieur , un éffai de
mon travail : fi vous jugez qu'il mérite
* C'est ce que le Traducteur du Théâtre Angloïs
eût pû répondre à une Critique de quelques Piéces
de Shakespeare , que l'on met fous le nom de M.
de Voltaire . Cette note eft de l'Auteur du Mercure.
AVRIL. 19617
d'être préſenté au Public , je ferai flatté de
le voir inferé dans le Mercure , au fuccès
duquel je voudrois de bon coeur pouvoir
contribuer. J'ai l'honneur d'être &c.
DE LA PLACE , Auteur du Mercure ,
en lui envoyant un Effai de Traduction
du Poëme de LUCAIN.
O N ne me pardonne pas , Monfieur , le
bien que j'ai dit de Lucain . Il femble que
je l'aye mis au - deffus de Virgile ; on croit
avoir befoin de m'apprendre que l'Eneide
eft un plus beau Poëme que la Pharfale.
Oui fans doute , comme un Tableau de
Raphaël eft plus beau qu'un tableau du
Tintoret ; mais le Tintoret a une chaleur
que n'a pas Raphael ; Lucain à une véhémence
que n'a pas Virgile. On peut
faire la balance des Poëtes , comme on a
fait celle des Peintres . L'inégalité femble
être le caractére du génie ; un ouvrage
plein de génie peut donc être fort inégal
Lucain eft mort jeune , & la jeuneffe
eft l'âge où l'imagination nefait point
fe régler , l'âge où l'on fait de grandes
fautes , & où l'on produit de grandes
beautés . Voilà précisément ce que l'or
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE :
woit dans la Pharfale. Pour apprécier ce
Poëme, il faut le lire dans l'original ; mais
l'original a des longueurs , des négligences
qui rebutent. Comme il n'eft pas affez
châtié pour être mis au nombre des Livres
Claffiques, & qu'on ne lit guères dans
le monde que ceux des Auteurs anciens
que l'on a vus dans les Colléges , celui- ci
eft très - peu connu . On croit pouvoir en
juger par la traduction de Brébeuflaquel
le avec de beaux vers , eft infoutenable
à la lecture. On y trouve à chaque inf
tant des jeux de mots , des amplifications
puériles,des hyperboles qui choquent éga
lement le bon goût & le bon fens. On
ne doute pas que tout cela ne foit dans
l'original ; hé bien , Monfieur, le croirezvous
le plus fouvent il n'y en a pas un
mot , & je fuis en état , fi l'on veut ,
donner des preuves fans nombre. Cependant
l'on ne manque pas d'attribuer à Lu
cain toute l'enflure de Brébeuf; & le jugement
de Despréaux , qui n'avoit peutêtre
en vue que cette mauvaiſe copie , a
établi contre le Poëme Latin une prévention
générale. Telle eft la difpofition
où j'ai trouvé les efprits , lorfque j'ai eu la
franchife & le courage de le louer. C'étoit
donner beau jeu à la critique ; auffi m'a
t- elle bien reproché mon enthouſiaſme
pour Lucain. Il m'étoit facile de répondre
d'en
AVRIL 1761 . 75
par une longue differtation, que l'on n'au
roit pas lue ,ou qui n'auroit convaincu perfonne.
Au lieu de ce travail inutile, je me
fuis impofé celui d'une traduction libre ,
en profe, & dans le ſtyle poëtique.Le beau
moyen, me direz-vous , de juftifier l'éloge
que j'ai fait d'un Poëme, que de le préfenter
dépouillé de fes plus beaux ornemens !
l'harmonie, le coloris , la précifion , l'éner
gie , font perdus pour nous. Oui , Monheur,
mais le fonds ne l'eft pas. Il me reſte
encore les fentimens , les penfées , les
caractéres,& l'ordonnance des Tableaux,:
tout cela eft très- affoibli dans ma profe ,
je l'avoue, & cependant j'oſe croire qu'on
ne lira pas fans émotion les beaux endroits
que j'ai traduits : je fuis d'ailleurs foutenu
par un génie plein de feu & par le plus grand
fujet qu'on ait traité en poëfie. Enfin vous
le dirai-je ? en traduifant ce Poëme , j'ai
voulu éffayer, felon mes facultés , quelles
pouvoient être les reffources de notre
profe du côté de l'harmonie , & ceux qui
daigneront me lire avec attention , s'appercevront
du foin que j'ai pris , de choisir
des nombres analogues aux mouvemens
que j'avois à peindre .
2
Dans l'impoffibilité de rendre toutes
les beautés du Poëme de Lucain , je tâche
de me dédommager, en évitant du moins
Dij
76 MERCURE DE FRANCE
quelques- uns de fes défauts. On dira que
ce n'eft pas être traducteur fidèle ; je répondrai
qu'il n'y a que les belles chofes
qui méritent d'être traduites , & que le
défauts ne font bons à rien. Quand ou
veut connoître le fort & le foible d'ra
Auteur,il faut le lire dans fa langue. * Mon
deffein à moi feroit d'enrichir la nôtre
d'un bon ouvrage , reffemblant ou non as
Poëme de Lucain. Il y a deux façons de
copier un Tableau : ou celle de rendre
fervilement les beaux traits que l'on affoir
blit toujours, & les traits défectueux qu'on
exagére encore ; ou celle d'imiter les
beautés d'auffi près qu'il eft poffible , & de
s'éloigner le plus que l'on peut des défauts
de l'original. La première eft peut - être
du goût du plus grand nombre ; mais j'ai
cru devoir préférer celle- ci . Du refte je n'ai
pas eu la vanité de prétendre ajouter aux
beautés de Lucain ; & fi j'ai ofé toucher
quelquefois à mon modéle, ce n'a été que
pour en retrancher des morceaux foibles ou
fuperflus, à peu près comme on coupe d'un
arbre vigoureux quelques branches furabondantes.
Voici , Monfieur , un éffai de
mon travail : fi vous jugez qu'il mérite
* C'est ce que le Traducteur du Théâtre Angloïs
eût pû répondre à une Critique de quelques Piéces
de Shakespeare , que l'on met fous le nom de M.
de Voltaire . Cette note eft de l'Auteur du Mercure.
AVRIL. 19617
d'être préſenté au Public , je ferai flatté de
le voir inferé dans le Mercure , au fuccès
duquel je voudrois de bon coeur pouvoir
contribuer. J'ai l'honneur d'être &c.
Fermer
Résumé : LETTRE de M. MARMONTEL, à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure, en lui envoyant un Essai de Traduction du Poëme de LUCAIN.
Dans une lettre adressée à La Place, Marmontel défend son appréciation positive du poème de Lucain, souvent comparé défavorablement à l'Énéide de Virgile. Bien que Marmontel reconnaisse la supériorité de Virgile, il met en avant la véhémence unique de Lucain. Il attribue les imperfections de la Pharsale à la jeunesse de Lucain, ce qui expliquerait à la fois les erreurs et les beautés du poème. Marmontel critique sévèrement la traduction de Brébeuf, la jugeant infidèle et pleine de défauts. Il déplore également la prévention générale contre Lucain, attribuée à cette mauvaise traduction ainsi qu'au jugement de Boileau. Pour justifier son éloge, Marmontel entreprend une traduction libre et poétique du poème de Lucain. Son objectif est de préserver les sentiments, les pensées et les caractères originaux tout en évitant certains défauts. Il souhaite enrichir la langue française d'un bon ouvrage, même si cela implique de s'éloigner des imperfections de l'original. Marmontel envoie à La Place un essai de sa traduction, espérant qu'il soit publié dans le Mercure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
1686
p. 77-108
LA PHARSALE. LIVRE I.
Début :
Je chante cette guèrre, dont la Thessalie fut le théâtre : guèrre sacrilége, qui [...]
Mots clefs :
Rome, César, Guerre, Terre, Monde, Dieux, Peuple, Sang, Armes, Peuples, Italie, Fortune, Murs, Bruit, Fer, Paix, Mer, Pompée, Mains, Combats, Nuit, Lois, Bords, Main, Forêts, Campagnes, Tête, Voix, Fureur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA PHARSALE. LIVRE I.
LA PHARSALE.
LIVRE 1.
JE
E chanté cette guèrre , dont la Theffalie
fut le théâtre guèrre facrilege , qui
mit les loix aux pieds du crime; où l'on vit
un peuple puiffant tourner les mains victo
rieufes contre les entrailles , l'aigle s'avancer
contre l'aigle, deux camps unis par les
liens du fang divifer l'empire, & fe difputer
le coupable honneur de hâter fa ruine,
avec toutes les forcès du monde ébranlé.
O Citoyens , quelle fureur ! quel excès
de licence & de rage ! eft ce à vous d'af
fouvir la haine des Nations dans le fang
de votre Patrie? la fuperbe Babylone s'enorgueillit
de vos dépouilles ; l'ombre errante
de Craffus demande vangeance ; &
vous cherchez des combats , qui n'auront
jamais de triomphes ! quelles conquêtes
ne feriez -vous pas au prix du fang que
Vous allez verfer ? des régions où naît
le jour jufqu'aux bords où la nuit s'enfe
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
velit avec les étoiles , des climats brûlans
du Midijufqu'aux rivages glacés du Nord ,
Le Scythe , l'Arménien , les Peuples , s'il
en eſt , qui voyent naître le Nil , tout ſeroit
dompté. Alors , fi telle eft ton ardeur
pour une guèrre déteftable , ô Rome,
tourne tes mains contre toi- même. Mais
as-tu manqué d'ennemis ? Tes Villes d'Italie
s'écroulent fous leurs toits brifés ;
leurs murailles ruinées ne font plus que
des débris épars ; l'habitant folitaire eft
errant dans leur vafte enceinte ; l'Helpérie
dès longtemps inculte eft couverte de
ronces; les mains du Laboureur manquent
aux champs qui les demandent.
Ce n'eſt pas toi , farouche Pyrrus , ce
n'eft pas toi , fier Annibal , qui nous as
caufé tant de maux : le fer étranger ne
nous fit jamais de fi profondes plaies ;
ces coups partent d'une main domeftique.
Remontons à la fource de nos malheurs
c'eft m'ouvrir une carrière immenfe
.
Quelle eft la cauſe qui entraîne ce peuple
aux combats , & qui chaffe la paix de
la tèrre ? L'envieufe fatalité , l'arrêt porté
par les Deftins , que rien d'élevé ne foit
ftable , la chute qu'entraîne un trop pefant
fardeau , Rome que fa grandeur ac
cable.
•
AVRIL. 1761. 79
Ainfi lorfque les fiécles accumulés amé
neront l'inftant de la diffolution du Mon
de , tous les refforts de la Nature ſe briferont
, tout rentrera dans l'ancien cahos
: les Aftres confondus fe heurteront
avec les Aftres , la mer engloutira les
étoiles ; la terre refufera d'embraffer la
mer & la chaffera de fon lit ; l'ébranlement
univerfel de la machine en détruirà
l'ordre & l'accord,
L'exceffive grandeur s'écroule fur elles
même : c'eft le terme que les Dieux ont
mis à nos profpérités . La fortune n'a
voulur confier à aucune Nation du Monde
le foin de fa haine contre les Romains ;
c'eft toi , Rome , c'eft roi qu'elle a rendue
fous trois Tyrans l'inftrument de ta
ruine ; c'eft leur concorde impie & fatale
qui t'a perdue. Laiffez- nous- la , cruels ,
cette paix qui nous a rant couté. Pourquoi
la troubler ? Pourquoi courir aux armes
, & vous arracher les dépouilles de
l'Univers en bute à vos coups ?
་
Non , tant que la rerre portera les
caux , que l'air balancera la tèrre , que
les Aftres accompliront leurs révolutions
pénibles , il n'y aura jamais de fûreté en
tre affociés au pouvoir fuprême. L'autorité
ne veut point de compagne. N'emm
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
cherchons pas les exemples loin de nous ;
le Fondateur de ces murs les fouilla du
fang de fon frère ; & ce n'étoit pas l'empire
du monde qu'on fe difputoit avec
tant de fureur un hameau divifa fes
Maîtres.
On vit quelque temps régner entre
Pompée & Céfar , une paix orageuſe &
contrainte. Craffus , au milieu de ces deux
rivaux , tenoit la guèrre comme en fufpens.
Tel un Ifthme étroit foutient le choc des
deux mers qu'il fépare ; mais fi la tèrre fe
retire , les mers fe heurtent & fé confondent.
Ainfi la défaite & la mort déplorable
de Craffus en Affyrie, nous ont livrés à
nos propres fureurs. La victoire des Parthes
a déchaîné nos haines . Heureux Arfacides !
dans cette journée vos fuccès ont paffé
votre attente : vous avez donné la guèrre
civile aux vaincus.
L'Empire eft partagé par le fer , & la
fortune d'un Peuple puiffant , cette fortune
qui embraffe la tèrre , les mers , le
monde entier , ne peut contenir l'ambition
de deux hommes.
O Julie ! ô toi , que les cruelles Parques
ont enlevée au monde ; fi le deftin t'eût
laiflé vivre , tu aurois pû , à l'exemple des
Sabines , te précipiter entre ton pere
&
AVRIL 1761. 81
ton époux , les retenir, les défarmer , joindre
leurs mains dans tes mains pacifiques.
Seul gage de leur alliance , tu n'es plus !
les flambeaux de ton hymen , allumés fous
le plus noir aufpice , fe font éteints dans
le tombeau. Ta mort affranchit Pompée &
Céfar des liens de la foi jurée . Rien ne
s'oppofe plus à cette jaloufie impatiente
à cette émulation de gloire , qui les preſſe
de fes aiguillons.
Toi , Pompée , tu crains que l'éclat de
tes anciens travaux ne foit obfcurci par de
nouveaux exploits, & que la conquête des
Gaules n'efface tes triomphes d'Afie : cette
longue fuite de profpérités & d'hon
neurs te remplit l'âme d'un noble orgueil,
& ta fortune ne peut fe réfoudre à partager
le premier rang. César ne veut rien
qui le domine , Pompée ne veut rien qui
l'égale. Lequel des deux partis fut le plus
jufte ? Il n'eft pas permis de le fçavoir. Les
Dieux fe déclarent pour le vainqueur ,
mais Caton s'attache au vaincu . Du refte ,
l'on deux avoit trop d'avantage.
Pompée fur le déclin des ans ,amolli par
Le long ufage des dignités pacifiques , avoit
onblié la guerre au fein du repos ; tout
occupé de fa renommée , foigneux de
plaire à la multitude , pouffé par le vent
de la faveur populaire, & flatré de recueil
Dy
82 MERCURE DE FRANCE,
lir les applaudiffemens de fon Théâtre , il·
fe repofoit fur fon ancienne fortune fans
fe préparer des forces nouvelles. Il lui
reftoit l'ombre d'un grand nom.
Tel'au milieu d'une campagne fertile ,
on voit un chêne antique & fuperbe, chargé
des dépouilles des Peuples , & des trophées
des Guerriers. Il ne tient à la tèrre
que par de foibles racines ; fon poids feul
l'y attache encore . Il n'étend plus dans les
airs que des branches dépouillées : c'eſt
de fon bois , non de fon feuillage qu'il
couvre les lieux d'alentour . Mais quoiqu'il
foit prêt à tomber fous le premier
effort des vents , quoiqu'il s'élève autour
de lui des forêts d'arbres verdoyans &
robuftes, c'eſt encore lui feul qu'on révére.
Au nom , à la gloire d'un grand Capiraine
, Céfar joignoit une valeur qui ne
fouffroit ni repos , ni relâche , & qui ne
voyoit de honte qu'à ne pas vaincre dans
les combats. Plus la réfiftance eft opiniâtre
, plus il s'obftine à la forcer. On l'ambition,
ou le reffentiment l'appelle, c'eſt là
qu'il vole le fer à la main. Jamais le fang
ne lui coûte à répandre. Hârer fes fuccès
, les pourfuivre , faifir & preffer la
fortune qui le feconde , abattre tout ce
qui s'oppose à fon élévation , & s'applau
dir de s'être ouvert un chemin à trave
AVRIL. 1761 )- 833
des ruines ; telle étoit l'âme de Céfar.
Ainfi la foudre que le choc des vents
fait jaillit des nuages , brille & remplit:
l'air qu'elle preffe d'un bruit qui faittrem
bler le monde. Elle éclipfe le jour , répand
la terreur au fein des Peuples pâliffans
que les fillons de fa flamme éblouif
fent , frappe & détruit fes propres tem
ples , perce à travers les corps les plus
durs , marque fa chute & fon retour par
un vafte & foudain ravage , & raffemble :
fes feux difperfés.
Aux intérêts cachés de ces deux rivaux,.
fe joignoient les femences publiques de
difcorde qui ont toujours perdu les Etats
floriflans. Dès que Rome triomphante fe
fut enrichie des dépouilles du Monde ,,
que la profpérité eut corrompu les moeurs ,,
& que le brigandage eut amené le luxe ,,
la fomptuofité de nos Palais fut fans
bornes : notre goût dédaigna la frugalité
de nos pères : les hommes difputérent
aux femmes l'élégance de la parure : la
pauvreté , la mère des héros , fe vit reburée
& bannie ; fatale époque de la ruine
des Nations ! Ce fut à qui érendroit le
plus loin les limites de fes domaines on
vit les champs autrefois fillonnés par la
charrue des Camiles , les champs que la
bêche antique des Curius avoit défrichés,
D v
84 MERCURE DE FRANCE.
s'unir & former de vaftes campagnes fous
des poffeffeurs inconnus.
Ce Peuple n'étoit pas affez vertueux
pour goûter une paix innocente & fe repofer
fur fes armes victorieuſes dans le
fein de la liberté. De la corruption des
moeurs, on vit naître les haines promptes
à s'allumer. Le crime ne couta plus rien ,
follicité par l'indigence ; on mit l'honneur
fuprême à fe rendre plus puiffant que fa
patrie , fût- ce même le fer à la main .
De là le droit mefuré fur la force , les
Loix du Sénat & du Peuple violées , les
Tribuns rivaux des Confuls , les faiſceaux
enlevés à prix d'argent , le Peuple achetant
la faveur du Peuple , la brigue, cette
pefte publique , renouvellant tous les
ans dans le champ de Mars, l'enchère des
dignités vénales , l'ufure vorace & les
pactes ruineux , enfin la bonne foi chancelante
dans tous les coeurs , & la guèrre
civile devenue un befoin pour une foule
d'hommes perdus .
Déjà Céfar avoit franchi le fommet des
Alpes , l'efprit violemment agité , le coeur
plein de la guèrre future. A peine fut- il
arrivé au bord du Rubicon ; un fantôme
lumineux , & d'une grandeux effrayante ,
Jui apparut pendant la nuit : c'étoit l'ima
ge de la paisie. Elle étoit tremblante &
AVRIL. 1761. 85
confternée. De fon front couronné de
tours , les débris de fes cheveux blancs
tomboient épars fur fes membres dépouil
lés. Immobile devant lui , elle prononce
ces paroles entrecoupées de fanglots . » Out
» allez -vous , Romains ? où portez -vous
» mes enfeignes ? fi vous êtes juftes & ci-
» toyens, arrêtez : un pas de plus feroit un
crime. Elle dit : le coeur de Céfar eft faili
d'une foudaine horreur ; fes cheveux fe
dreffent fur la tête ; & la langueur dont
il eft abbattu enchaîne fes pas au rivage.
Mais bientôt rappellant fes efprits. » O
»Jupiter! (s'écria - t- il )O toi que mes ayeux,
» ont adoré dans Albe naiffante , toi qui
» du haut du Capitole , veilles aujourd'hui
» fur la Reine du monde ; Penates des
Phrygiens qu'Enée apporta dans l'Aufo-
"nie ; myftères faints de Romulus ; few
»facré du Temple de Vefta ; & toi , ma
» Divinité fuprême , ô Rome , fois favorable
à mes deffeins. Ne crois pas voir
Céfar te pourfuivre armé du flambeau
» des Furies ; vainqueur fur la tèrre &
fur les mers , il eft encore à toi ,
» le veux ; il eſt ton foldat , il le fera par-
» tout. Celui-là feul fera criminel qui
» fera de Céfar l'ennemi de Rome. A ces
mots , fans plus différer , il fit paler le
23
fleuve à fes troupes.
36 MERCURE DE FRANCE.
Tel dans les déferts de l'ardente Lybie
un Lion , dès qu'il apperçoit le chaffeur ,
s'arrête & femble héfiter . Mais c'eft alors
qu'il s'anime & qu'il rafflemble toute fa
fureur. Sitôt qu'il s'eft battu les flancs du
fouet meurtrier de fa queue , qu'il a dreffé
fa criniere ondoyante , & que le bruit
fourd du rugiffement a retenti dans fa
gueule profonde foit que le Maure lé ;'
ger lui darde fa lance ou l'enveloppe de
fes filets , il s'échappe en fe précipitant
fur le fer qui va le percer , réfolu d'en
recevoir l'atteinte.
Le Rubicon , foible dans fa fource ,
roule à peine fes eaux défaillantes fous
les fignes brûlans de l'été ; il ferpente au
fond des vallées , & fépare les champs de
la Gaule des campagnes de l'Italie . Mais
Thyver lui donnoit des forces : trois mois
de pluie avoient groffi fes ondes , & lest
neiges des Alpes fondues par l'humide
haleine du vent du Midi , l'enfloient en
core de leurs torrents.
la
Pour foutenir le poids des eaux ,
cavalerie s'élance la premiére, & dans fon
oblique paffage elle oppofe une digue a
leur cours. L'impétuofité du fleuve alors
fufpendue, permet aux bataillons de s'ou
vrir un chemin facile à travers les on
des obéiffantes. Déjà Céfar a franchi le
AVRIL 1761 . 8-7
fleuve ; il touche à la rive oppofée , &
dès qu'il a mis un pied rebelle dans l'Italie
interdite à fes voeux. » C'est ici , (dit-
» il ) c'est ici que je laiffe la paix & les loix
» déjà violées . Fortune , je m'abandonne
à toi. Plus de lien qui me retienne ;
" j'ai pris pour arbitre le fort , & la guèrre
»fera mon juge. A l'inftant , fon ardeur
infatigable preffe les pas de fes guerriers
à travers les ombres de la nuit , & le foleil
à peine avoit éffacé les étoiles , lorfque
Cefar entra menaçant dans les murailles
d'Ariminum . *
Le jour le léve , ce trifte jour qui doir
éclairer les premiers troubles de la guèrre.
Mais foit que les dieux ou les vents euffent
affemblé les nuages , leur voile funé
bre obfeurcit les airs , & déroba la lumiére
au monde.
Cependant les Soldats de Céfar s'étant
emparés de la place publique , il ordonne
que fes Etendarts y foient arborés ; &
àl'inftant le bruyant Clairon.la Trompet
te éclatante donnent le fignal d'une guèrreimpie
. Le Peuple s'éveille à ce bruit éffrayant
; les jeunes Citoyens arrachés au
fommeil, fe faififfent des armes fufpendues
autour de leurs Dieux domestiques , des
boucliers rompus , des lances émouffées ,
Rimini.
88 MERCURE DE FRANCE.
des glaives dévorés par la rouille , tels que
Les offre une longue paix.
Mais lorsqu'ils reconnoiffent les aigles
romaines , & qu'ils apperçoivent César au
milieu de fes légions , la frayeur enchaîne
leurs membres glacés , & ce n'eft qu'au
fond de leurs coeurs qu'une douleur muet.
te ofe former ces plaintes.
31
"
" O murs trop voifins des Gaulois , ร
combien de maux ( difoient - ils ) votre
» fituation nous condamne ! tous les Peu- .
ples jouiffent d'une profonde paix ; &
" nous , fi des furieux courent aux armes ,
» nous fommes leur premiére proie ', cette
» enceinte eft leur premier camp . Pour-
» quoi le fort ne nous a - t- il pas fait habiter
» des cabanes errantes fous le char brûlant
» du foleil , fous les aftres glacés de l'Our-
» fe, plutôt que de nous donner à garder
les Barriéres de l'Italie ? Que les Sén ons
"y pénétrent , que les Cimbres s'y répan
» dent , que les Carthaginois fondent du
» haut des Alpes , que les courfes & les
fureurs des Teutons défolent ces bords ,
» c'eſt par nous qu'ils commencent ; &
toutes les fois que la fortune , infulte
» Rome dans fes murs , c'est ici le chemin
de la guèrre.
"
32
Tels font les gémiffemens étouffés de
ce peuple. La crainte même n'ofe parer
AVRIL 1761. 89
tre & la douleur n'a point de voix, Le filence
de ces murs eft égal au filence des
Forêts, quand les oifeaux friffonnent tranfis
par les glaçons , & à celui de la pleine
mer quand le calme enchaîne les ondes .
La lumière du jour avoit diffipé les froides
ombres de la nuit , & Céfar balançoit
encore ; mais bientôt la Diſcorde , armée
de nouveaux feux, vient irriter fes reffentimens
, & le délivrer du frein de la honte .
Il femble que la fortune elle - même travaille
à juftifier fes projets & à fonder le
droit de fes armes.
Rome incertaine entre l'obéiffance &
la révolte, a vu le Sénat enhardi par l'impunité
du meurtre desGracques, chaffer les
Tribuns , au mépris des loix. Les Tribuns
fe réfugient fous les drapeaux de Céfar ,
& Curion les accompagne , Curion dont
l'éloquence vénale & hardie fut autrefois
l'organe du Peuple & de la liberté , Carion
qui ofa foulever ce Peuple contre l'autorité
menaçante des grands. Il trouve Cé-
Jar roulant dans fa penfée les foins divers
dont il eft occupé : il l'aborde & lui parle
en ces mots.
Си-
» Tant qu'on a permis à ma voix de
» s'élever en ta faveur , Céfar , nous avons
prolongé en dépit du Sénat le comman-
» dement qu'il t'envie. Alors j'avois le
1-
go MERCURE DE FRANCE.
droit de paroître dans la Tribune &
» d'entraîner vers toi les efprits d'une
» multitude flotante . Mais depuis que
la
» force a fait taire les loix , on nous chaf-
» fe du fein de nos Dieux , & pour nous
» l'exil n'a rien de pénible. C'eſt à toi ,
» c'eft à la victoire de rendre à Rome fes
» Citoyens. Hâre- toi , Céfar ; tout chan-
»
cele. Les partis oppofés au tien n'ont
» ni fermeté ni vigueur. Quand tour est
» prêt , pourquoi différer les délais ne
» peuvent que nuire. Les dangers qui te
»menacent ne font- ils pas les mêmes que
» tu as bravés tant de fois & combien
plus grand en eft le prix ? La Gaule , un
» coin de la tèrre, t'a couté dix ans d'une
» guèrre pénible ; ofe livrer quelques
» combats dont le fuccès eft facile & fûr ,
» Rome eft à toi & le monde avec elle.
» Ne crois pas que ton retour foit décoré
» des honneurs du triomphe : le Capitole
» n'attend pas tes lauriers. La noire envie,
» qui ronge fes coeurs , te refufe tout ; à
peine te pardonnera- t elle d'avoir dompté
les Nations ; le gendre a réſolu
d'éloigner le beau- Père du Trône . Tu ne
peux partager le monde ; mais tu peux
le pofféder feul.
و د
"
Tel qu'on voit un courfier impatient de
quitter la barrière , où tête baiffée il agi
AVRIL 1761 . or
te fon frein , devenir plus fougueux encore
dès qu'il entend le fignal ; tel , à la voix
de Curion , Cefar qui déjà refpiroit la guèrre
, s'enflamme d'une nouvelle ardeur. Il
commande , & fes Soldats armés accourent
en foule aux Drapeaux;il appaiſe d'un
regard leurs mouvemens tumultueax , &
de la main leur impofant filence : » Com-
"pagnons de mes travaux ( leur dit- il )
» Vous qui depuis dix ans n'avez ceffé de
vaincre avec moi , expofés à des périls
» fans nombre, voilà donc le prix de notre
» fang, de nos bleffures , de la mort de nos
» amis & des hyvers rigoureux que nous
» avons paffés fous les Alpes ? fi Annibal
» les traverfoit , cauferoit- il plus de trou-
» bles dans Rome ? on court aux armes
» on groffit les cohortes de nouveaux Sol-
» dats , les Forêts tombent des monta-
» gnes & le courbeut en vaiſſeaux ; l'or-
» dre eft donné de poursuivre César fur
s la tèrre & fur les mers. Que feroit- ce
» donc , fi vaincu moi même j'avois laiffé
le champ de bataille couvert de mes
» Drapeaux ? li je fuyois devant les Gau-
» lois s'ils me chaffoient le glaive à la
» main ? Lors même que la fortuneme ſeconde
, que les Dieux m'appellent au
» comble de la gloire , on ofe me défier !
35
qu'il vienne , ce Chef amolli par les dé92
MERCURE DE FRANCE.
lices de la paix , qu'il vienne avec les
» Soldats faits à la hâte , avec ces graves
patriciens , ce Marcellus qui harangue
fans ceffe , & ces Catons eux- mêmes ,
» noms impofans & vains ; qu'il vienne ,
» &voyons de quel droit des clients à
gage
» le raffafient depuis tant d'années d'une
autorité fans bornes , de quel droit il
a triomphé avant l'âge prefcrit par les
» loix , de quel droit il prétend ne dépo-.
» fer jamais les dignités une fois ufurpées.
» Vous dirai- je à quel excès il a porté l'a- .
» bus du pouvoir ? & qui de vous ignore.
» qu'il a tari pour nous, d'un bout du mon-
» de à l'autre , toutes les fources de l'abondance,
& appellé la famine à Rome
» pour fervir fon ambition ? n'avons- nous,
pas vû fes cohortes répandre l'éffroi
» dans le barreau ? une enceinte de glai-
» ves menaçans , appareil inconnu juſ
"
qu'alors , inveftir le Tribunal des loix
» & faire pâlir leurs Miniftres ? les Sol-
» dats s'ouvrir un paffage à travers l'affem .
blée des Juges? & les Satellites de Pompée
environner Milon avant qu'il fût ju-
» gé ? à préfent pour ne pas languir dans
>> une obfcure vieilleffe, il nous fufcite une
guèrre coupable , accoutumé qu'il eſt à
≫ porter les armes contre fon pays. Sylla
fon Maître l'inftruifit au crime ; il ira 39
AVRIL. 1761
>>
"
plus loin que Sylla . Dès que lesTigres ,
>> fur les pas de leurs mères , ont bu , dans
» les Forêts d'Hircanie le fang des trou-
» peaux égorgés, ils ne dépouillent jamais
» leur fureur . Toi Pompée , accoutumé au
» fang dont dégouttoit le glaive deSylla,
la même foif te tourmente encore ; &
depuis que tes lévres ont goûté ce breu-
» vage affreux , ton coeur en eft infatia-
» ble. Cependant quel fera le terme de ta
» puiflance & de tes forfaits? que du moins
» l'exemple deSylla t'apprenne à te laffer
» d'être un tyran . Après avoir defait les
» brigands de Cilicie , après avoir réduît
» Mithridate à joindre le fer au poifon ,
pour fe délivrer du fardeau d'une guèrre
qui l'accabloit , veux-tu couronner tes
» exploits par la ruine de Céfar ? & quel
>> eft fon crime? de n'avoir pas obéi quand
» tu lui ordonnois de dépofer les Aigles !
» mais fi tu me refufes le prix de mes tra-
» vaux , récompenfe du moins ces guer-
» riers blanchis fous les armes : ils ont
» longtemps combattu fans moi ; qu'ils
» triomphent fans moi , j'y confens , &
» qu'un autre paroiffe à leur tête. Où trat
» neront- ils , après la guèrre, les reftes d'u-
" ne vie languiffante ? où fera la retraite.
» des émerites ? l'apanage des vétérans ?
l'afylendes vieillards ô Pompée ', lear
94 MERCURE DE FRANCE.
و ر
préféres-tu des colonies de Pirates?
C'en eft trop , mes amis ; levez ces
» étendarts dès longtems victorieux,marchons
& fervons-nous des forces que
» nous ne devons qu'à nous- mêmes. A
celui qui fe préfente les armes à la
» main , refuſer ce qui lui eft dû , c'eſt
accorder tout ce qui lui eft poffible. Et
ne craignez pas que les Dieux nous
» manquent : ce n'eft point au pillage que
je vous méne , ni à l'Empire que je
» cours ; nous allons chaffer de Rome
les Maîtres fuperbes qu'elle eft prête à
» fervir.
Dès qu'il eut ceffé de parler,un long mur
mure, un frémiffement fourd répandu dans
la foule , exprima les mouvemens divers ,
dont les efprits étoient combattus.La piété
, l'amour du pays ne laiffoient pas que
d'attendrir ces âmes endurcies au carna
ge , & aveuglées par les fuccès ; mais leur
ardeur pour les combats , leur refpect pour
Céfar les entraîne.
Alors le Centurion Lélius , décoré de
tous les honneurs d'un brave émérite ,
Lé
lius couronné du chêne qui atteſte qu'on
a fauvé un citoyen dans les combats ,
fe
fait entendre , & dit à Céfar: » Arbitre
fuprême des deftins de Rome , s'il eſt
» permis à la verité de te parler par ma
"
AVRIL. 1761. 915
voix,nous nous plaignons que ta patien-
» ce ait fi long-tems enchaîné nos mains.
» As-tu ceffé de compter fur nous? quoi tandis
que le fang qui coule dans nos veines
» échauffe encore notre courage ,
& que
» nos bras robuftes font en état de lancer
» le javelot , tu ſouffriras l'aviliffement &
» la tyrannie du Sénat! eft- ce donc un malheur
fi grand que de vaincre fa patrie en
» combattant pour elle ? méne- moi chez
" les Scythes barbares ,fur les bords in-
» habités des Sirtes , dans les fables brû-
» lans de la Lybie ; je te fuivrai partout.
» Cette main, pour laiffer après toi l'Uni-
» vers fubjugué , n'a- t - elle pas fait blan-
» chir fous la rame les vagues irritées de
» l'Océan ? n'a- t- elle pas dompté le Rhin
fougueux , & fendu les tourbillons de
» fes eaux écumantes ? dès que tu com-
» mandes , rien ne m'arrête ; je dois pou-
» voir tout ce que tu veux, Celui que tes
" trompettes m'annoncent pour ennemi ,
n'eft plus un citoyen pour moi. Je le ju-
" re par ces drapeaux qu'ont fignalé dix
» ans de victoires ; je le jure par tous les
triomphes que tu, as remportés fur les
" Nations : tu m'ordonnes de plonger
mon épée dans le fein de mon frère ,
» dans la gorge de mon père , dans les
ונ
"
»
>> flancs de mon épouſe , au terme de l'en96
MERCURE DE FRANCE.
»fantement ; je frémirai , mais j'obéirai.
» Faut il dépouiller les autels , embrafer
» les temples ? j'y porterai la flâme. Veux-
» tu camper fur les bords du Tibre ? j'irai
» moi- même y tracer ton camp. Nomme
» les murs que tu veux rafer ; cette Ville
» fût- elle Rome , mes bras vont pouffer
» le bélier qui en difperfera les débris .
"
A ce difcours , toutes les cohortes applaudirent
, & leurs mains élevées s'offrirent
à Céfar, quoi qu'il falût exécuter. Le
bruit de l'acclamation fut égal au bruit
des forêts de la Thrace , lorfque l'impétueux
Borée le précipite & mugit contre
les rochers du mont Offa , & que les chênes
courbés jufqu'à leurs racines , relévent
leurs branches fracaffées , avec un long gemiſſement.
Dès que Céfar voit fes Soldats embraf
fer avec joie le parti de la guèrre où les
deftins fembloient l'appeller ; pour ne pas
laiffer ralentir fa fortune, il fe hâte de raffembler
les cohortes répandues dans les
campagnes de la Gaule , & d'inveftir Rome
de toutes parts.
Alors , s'avancent vers l'Italie celles de
fes Troupes qui campoient au bord du
Léman ; celles qui du haut des Voges contenoient
les Peuples de Langres ; celle
* Le Lac de Genève.
q+
AVRIL 1761, 97
qui occupoient la côte de Ligurie , où le
Port -hercule refferre la mer dans une enceinte
de rochers.
* Le Var , devenu par nos conquêtes
la limite de l'Italie , l'Ifére qui après de
longs détours fe perd dans un fleuve plus
renommé , le Rhône qui porte à la mer la
Saone enveloppée dans fes flots rapides ,
l'Aude tranquille , la Cinga vagabonde
l'Adour qui voit les deux rives s'étendre
& fe courber pour recevoir l'Océan , tous
ces fleuves s'applaudiffent de n'être plus
chargés des barques Romaines.
La même joie le répandit fur ce rivage ;
que la terre & la mer femblent fe difputer
quand le vafte Océan l'inonde & l'abandonne
tour-à - tour. Eft- ce l'Océan lui- même
qui de l'extrémité de l'Axe roule fes
vagues & les raméne ? eft- ce le retour périodique
de l'aftre de la nuit qui les foule
fur fon paffage ? eft - ce le foleil qui les attire
pour alimenter fes flâmes ? eft - ce lui
qui pompe la mer , & qui l'éleve jufqu'aux
cieux ? fondez ce myftere , vous qu'agite
le foin d'obferver le travail du monde.
Pour moi , à qui les Dieux t'ont cachée ,
Dans ce morceau j'ai tâché de rétablir l'ordre
géographique qui eft renversé dans l'original
, & je me fuis fervi des noms connus pour
épargner aux Lecteurs une recherche fatigante.
II. Vol.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Caufe puiffante de ces grands mouvemens
je veux bien t'ignorer toujours .
Les Campagnes de Nîmes, celles du Médoc,
celles du Rouergue & de la Xaintonge,
font enfin délivrées du long féjour des
vainqueurs.Les Peuples, qui fur l'aride fom
met des Cévénes,habitent des rochers fufpendus
& menaçants , ceux de l'Auvergne,
qui, comme nous fe difent defcendans des
Troyens, ceux de Bourges & de Soiffons
agiles au combat de la lance , ceux de
Toul & de Rheims , connus par leur adreffe
à darder le javelot ; les Bourguignons ,.
célébres dans l'art de rendre les courfiers:
dociles ; & le Belge excellent Pilote , &
ceux du Hainaut , Peuple rebelle , & ceux
de Tréves , & ceux de Mayence , vêtus à
la manière des Scythes, & les Bataves fanguinaires
, dont la valeur s'eft animée au
fon perçant de l'airain tortueux ; tous le
félicitent de voir la guèrre paffer des Gaules
en Italie.
Vous refpirez en liberté , Peuples qui
verfez le fang humain fur les Autels de
Teutates , de Taranis & d'Héfus , Divinités
plus cruelles que la Diane de Tauride.
Vous recommencez vos chants , Bardes ,
qui confacrez par des louanges immortelles
, la mémoire des hommes vaillans qui
périffent dans les combats . Et vous , Drui
AVRIL. 1761.
୨୭
7.
des , vous reprenez vos rites barbares &
vos fanglants facrifices , que la guèrre
avoit abolis . Vous feuls fans doute avez
connu les Dieux , ou vous ſeuls les avez
méconnus. Vous célébrez vos mystères
dans des forêts ténébreufes ; vous prétendez
que les ombres ne vont point
peupler les demeures tranquilles de l'Étébe
, les fombres royaumes de Pluton ;
mais que nos efprits dans un monde nouveau
vont animer de nouveaux corps
La mort , à vous en croire , n'est que le
milieu d'une longue vie . Mais cette opinion
, fût - elle une erreur , heureux les
Peuples qu'elle confole ! Ils ne font point
tourmentés par la crainte du trépas , la
plus cruelle de toutes les craintes . De là
cette ardeur qui brave le fer , ce courage
qui embraffe la mort , cette honte atta
chée aux foins d'une vie que l'on ne perd
que pour un inſtant.
Ainfi la Gaule a vû les aigles Romaines
fe retirer vers l'Italie : les légions mêmes
deftinées à fermer aux Germains la barrière
de l'Empire , abandonnent les bords
du Rhin , & laiffent le monde en proie
aux Nations .
Les forces immenfes de Céfar taffemblées
autour de lui , l'ayant mis en état
de tout entreprendre , il fe répand dan
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
I'Italie , & s'empare des Villes voifines de
Rome . Au jufte éffroi que fon approche
inſpire , la renommée ajoute fes rumeurs.
Elle annonce au peuple leur ruine infaillible
, & devançant la guèrre qui s'approche
à grands pas , fes voix innombrables
font occupées à femer l'épouvante . On dit
que des corps détachés ravagent Les fertiles
campagnes de l'Ombrie ; qu'une aîle
de l'Armée s'étend jufqu'aux bords où le
Nar coule dans le Tibre ; que Céfar luimême
à la tête de fes épais bataillons ,
s'avance fur plufieurs colonnes , environné
de toutes les aigles . On croit le voir , non
tel qu'autrefois,mais grand,terrible & plus
féroce que les barbares qu'il a domptés .
On croit le voir traînant après lui tous
ces Peuples répandus entre les Alpes &
le Rhin , qui arrachés du fein de leur patrie
, viennent aux yeux des Romains immobiles,
faccager Rome & venger Céfar.
Ainfi chacun par fa frayeur groffit le
bruit de l'allarme publique ; & fans cher
cher de preuve à leurs maux , ils craignent
tous ceux qu'ils imaginent.
Ce n'eft pas feulement le vulgaire , qui
fe fent frappé d'une aveugle terreur , le
Sénat , les Pères de la Patrie cherchent
leur falut dans la fuite , & par un decret
ils chargent les Confuls de veiller au foin
AVRIL 1761 . 101
de la guèrre. Alors ne fçachant de quel
côté la retraite eft la plus fûre , ou le danger
le plus preffant , ils vont où la frayeur
les emporte ; ils fe jettent au milieu d'une
multitude éperdue , & rompent ces longues
colonnes de fugitifs, dont le tumulte
retarde les pas. Il femble que la flamme
ait gagné leurs toits, ou que leurs maiſons
chancelantes menacent de s'écrouler fur
eux. C'eft ainfi qu'une foule égarée traverfe
Rome à pas précipités, comme fi l'unique
efpoir qui refte à ces malheureux
étoit de quitter leur patrie.
Tels,quand l'impétueux Aufter repouffe
la mer écumante loin des écueils de la
Lybie , & qu'on entend les mâts gémiffans
fe brifer fous l'éffort des voiles , le
Pilote & le Nocher s'élancent dans les
flors du haut de la poupe qu'ils abandonnent
, & fans attendre que le vaiffeau
foit entr'ouvert , chacun fe fait à lui- même
un naufrage. Tels les Romains abandonnant
leurs murs fuyoient au-devant
de la guèrre .
Aucun d'eux n'eft retenu ni par les
gémiffemens d'un père accablé de vieilleffe
, ni par les larmes d'une époufe défolée
, ni par fes Lares qu'il embraffe , &
qu'il appelle au fecours de fes jours menacés
; aucun ne s'arrête fur le feuil de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
fa demeure ; aucun n'ofe attacher ſes regards
fur cette ville fi chérie , qu'il voit.
peut-être pour la dernière fois. L'irrévocable
torrent de la populace a pris fon
cours.
O qu'aifément les Dieux nous élévent
au comble du bonheur ! que malaifément
ils nous y foutiennent ! Cette ville habitée
par un Peuple innombrable , où fe
rendoient en foule les Nations vaincues.
& qui fembloit pouvoir contenir le genre
humain s'il étoit affemblé , des mains
lâches & tremblantes la laiffent en proie
à Céfar , l'abandonnent à fon approche !
Que fur des bords étrangers le Soldat
Romain foit invefti par un Ennemi qui le
preffe , un fimple foffe le met à couvert
des furprifes de la nuit ; un léger rempart
de gazon, fait à la bâte , lui affure fous la
toile un fommeil paisible ; & toi Rome ,
au premier bruit de la guèrre , te voilà
déferte : on n'ofe confier une nuit à tes
murs . Pardonnons - leur ces frayeurs mortelles
: Pompée fuyoit, qui n'eût pas tremblé
? Pour ne laiffer même aux efprits
confternés aucun éſpoir dans l'avenir ,
le
fort manifefta fa colére par les plus terribles
préfages . Les Dieux firent éclater
au Ciel , fur la terre & fur les mers mille
prodiges éffrayans.
AVRIL 1761 . 103
Cet aftre qui change la face des empires
, la Cométe déploya fa formidable chevelure
. Au milieu d'une férénité trompeuſe
, on vit les éclairs fe fuccéder rapidement
& fous mille formes diverſes ,
tantôt femblables à un javelot , tantôt à la
lumiére éparfe d'une lampe. La foudre
fans nuage & fans bruit , partit des régions
du Nord , & tomba fur le Capitole ; la
Lune , dont le difque arrondi réfléchiffoit
alors la pleine image du Soleil , pâlit toutà-
coup , frappée de l'ombre de la tèrre.
Le Soleil lui - même au plus haut de fa
courfe, s'enveloppant d'une noire vapeur,
plongea le monde dans les ténébres .
L'Ethna vomit des feux , mais fans les
lancer dans les airs : il inclina fa cime
béante , & répandit fon bitume enflammé
du côté de l'Italie. Caribde roula une mer
de fang. Les chiens de Sylla poufférent
des hurlemens lamentables. Cependant
le feu de Vefta s'échappe des Aurels &
fe partage en s'élevant , comme la flamme
du bucher des implacables enfans
d'Edipe. La Terre s'ébranle fur fes pôles
, & du fommet chancelant des Alpes
s'écroulent des monceaux de neige qu'avoient
entaffés les hyvers . Les Statues des
Héros verfent des larmes , celles des Lazes
expriment par leur fueur l'état péni-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ble où Rome eft réduite. Les femmes engendrent
des monftres , & la mére eſt
épouvantée de l'enfant qu'elle a mis au
jour. Les Miniftres facrés de Bellone &
de Cybelle , errans & furieux , les membres
déchirés , les cheveux épars, glacent
les Peuples par leurs cris lugubres. Les
urnes funéraires gémiffent ; un bruit horrible
d'armes & de voix fe fait entendre
dans les forêts ; les Peuples voisins de
Rome abandonnent les campagnes : l'effroyable
Erinnis couroit autour des murs
fecouant fa torche allumée , & fa chévelure
de ferpens. Au milieu des ténébres
& du filence de la nuit , on entendit le
fon des trompettes & un bruit égal aux
clameurs des combattans dans la fureur
de la mêlée ; l'ombre de Sylla fortit de
la tèrre & rendit d'effrayans Oracles ;
les Laboureurs épouvantés virent , au
bord de l'Anio, Marius brifer fa tombe &
lever fa tête du fein des morts.
On crut devoir , felon l'antique ufage ,
avoir recours aux devins d'Etrurie . Arons ,
le plus âgé d'entre eux , retiré dans les
murs folitaires de Lune , lifoit l'avenir
dans les directions de la foudre , dans le
vol des oifeaux , dans les entrailles des
victimes . D'abord il demande que l'on
jette dans les flâmes l'un de ces fruits mon
AVRIL. 1761. 105
ftrueux,que la nature égarée a formés dans
le fein de ce quadrupede , qu'elle condamne
à la ftérilité. Il ordonne aux Citoyens
tremblants d'environner les murs de Rome
& de les purifier par des luftrations ,
tandis que les Sacrificateurs en parcourent
les dehors , accompagnés de l'ordre inférieur
des Miniftres des Autels .Après eux
marche, à la tête desVeftales , le front ceint
des Bandelettes facrées , la Prêtreffe qui
feule a droit de voir le Palladium. Sur
leurs pas s'avancent les dépofitaires des
oracles & des livres de Sybilles , qui tous
les ans vont laver la Statue de Cibelle
dans les foibles eaux de l'Almon.Enfuite
venoient les Augures ,gardiens des oiſeaux
facrés & les chefs qui préfident dans les
Fêtes aux facrifices des feftins ; & les Prêtres
d'Apollon , & ceux de Mars qui portoient
en danfant les boucliers myftérieux ;
& le Grand- Prêtre de Jupiter , qu'on diſtinguoit
au voile attaché ſur fa tête majeftueufe.
Tandis qu'ils fuivent à pas lents les vaftes
détours de l'enceinte de Rome , Arons
ramaffe les feux de la foudre , & la tèrre
les reçoit dans fon fein avec un trifte &
profond murmure. Il confacre le lieu où
il les a cachés ; il fait améner au pied des
Autels un Taureau fuperbe, & commence
Ev
1:06 MERCURE DE FRANCE.
les libations. La victime impatiente fe dé
bat longtems pour le dérober au facrifice
; mais les Prêtres fe jettant fur fes
cornes menaçantes , lui font plier le genou
& préfentent fa gorge au couteau.Cependant,
au lieu d'un fang vermeil,un noir
poifon coule de fa plaie : Arons lui- même
en pâlit d'horreur . Il obferve la colère des
Dieux dans les entrailles de la victime; & la
couleur l'en épouvante. Il les voit couvertes
de taches livides & fouillées d'un fang
corrompu. Le foie nage dans cette liqueur
impure ; le poumon eft flétri , le coeur
abattu , l'enveloppe des inteftins déchirée
& fanglante ; & , ce qu'on ne vit jamais
impunément dans les flancs des animaux,
du côté funefte les fibres enflées palpitent
fur les veines ; du côté propice elles font
lâches & fans vigueur.
Dès qu'Arons a reconnu à ces marques
les préfages de nos calamités , il s'écrie :
» O Dieux ! dois- je révéler au monde tout
>> ce quervous me laiſſez voir ? Non , Jupiter,
ce n'eft pas a toi que je viens de
facrifier ; j'ai trouvé l'Enfer dans les
flanes de ce taureau. Nous craignons
d'horribles malheurs , mais nos malheurs
pafferont nos craintes. Fafle le ciel que
» ces lignes nous foient favorables , que
l'art de lire au fein des victimes foit
AVRIL. 1761 . 107
و ر
ز و د
trompeur, & que Tagès qui l'inventa nous
en ait impofé lui- même.
C'est ainsi que le vieillard étrufque envelopa
fes prédictons d'un nuage mystérieux.
Mais Figulus qu'une longue étude avoit ,
admis aux fecrets des Dieux , à qui les fages
de Memphis l'auroient cédé , dans la
connoiffance des étoiles & dans celle des
nombres qui réglent les mouvemens céleftes,
Figulus éleva fa voix : » Ou le monde
( dit-il) fe meut au hazard & les afres
vagabonds errent au ciel fans régle &
fans guide ; ou file deftin préfide à leurs
cours, l'Univers eft menacé d'un fléau
As terrible.La terre va -t- elle ouvrir fes abîmes
les cités feront - elles englouties ?
» verrons- nous les campagnes fteriles ? les
airs infectés ? les eaux empoisonnées?
» quelle playe, grands Dieux , quelle dé-
» folation nous prépare votre colére ? les
» jours malheureux répandus dans tous
» les âges fe font raffemblés en un feul.
» Si l'étoile de Saturne dominoit au Ciel,
» l'urne célefte inonderoit la tèrre d'un
déluge femblable à celui de Deucalion .
» Si le foleil frappoit leLion de la lumière ,
c'est d'un incendie univerfel que la tèrre
feroit menacée; l'air lui- même s'enflame-
» roit fousile char du Dieu du jour . Ni l'un
»» ni l'autre n'eſt à craindre. Mais toi, qui
Evj
08 MERCURE DE FRANCE.
» embrafes le Scorpion , terrible Mars,que
» nous réſerves- tu ? l'étoile de Jupiter eft
» à fon couchant , celle de Vénus luit à
» peine , le rapide fils de Maya languit
» & panche vers fon déclin . Mars , c'eſt
»toi feul qui occupes le Ciel . La rage des
» combats va s'allumer: le glaive confond
» tous les droits; des crimes qui devroient
» être inconnus à la tèrré , obtiennent le
» nom de vertus. Cette fureur fera de lon-
» gue durée. Hélas ! & pourquoi demander
>> aux Dieux qu'elle ceffe :la paix nous amé
» ne un tyran. Prolonge tes malheurs ,
» Rome ! traîne- toi d'âge en âge a travers
» des ruines: c'eft le feul moyen d'échaper
» au joug. Il n'y a plus de liberté
qu'au fein de la guèrre civile.
LIVRE 1.
JE
E chanté cette guèrre , dont la Theffalie
fut le théâtre guèrre facrilege , qui
mit les loix aux pieds du crime; où l'on vit
un peuple puiffant tourner les mains victo
rieufes contre les entrailles , l'aigle s'avancer
contre l'aigle, deux camps unis par les
liens du fang divifer l'empire, & fe difputer
le coupable honneur de hâter fa ruine,
avec toutes les forcès du monde ébranlé.
O Citoyens , quelle fureur ! quel excès
de licence & de rage ! eft ce à vous d'af
fouvir la haine des Nations dans le fang
de votre Patrie? la fuperbe Babylone s'enorgueillit
de vos dépouilles ; l'ombre errante
de Craffus demande vangeance ; &
vous cherchez des combats , qui n'auront
jamais de triomphes ! quelles conquêtes
ne feriez -vous pas au prix du fang que
Vous allez verfer ? des régions où naît
le jour jufqu'aux bords où la nuit s'enfe
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
velit avec les étoiles , des climats brûlans
du Midijufqu'aux rivages glacés du Nord ,
Le Scythe , l'Arménien , les Peuples , s'il
en eſt , qui voyent naître le Nil , tout ſeroit
dompté. Alors , fi telle eft ton ardeur
pour une guèrre déteftable , ô Rome,
tourne tes mains contre toi- même. Mais
as-tu manqué d'ennemis ? Tes Villes d'Italie
s'écroulent fous leurs toits brifés ;
leurs murailles ruinées ne font plus que
des débris épars ; l'habitant folitaire eft
errant dans leur vafte enceinte ; l'Helpérie
dès longtemps inculte eft couverte de
ronces; les mains du Laboureur manquent
aux champs qui les demandent.
Ce n'eſt pas toi , farouche Pyrrus , ce
n'eft pas toi , fier Annibal , qui nous as
caufé tant de maux : le fer étranger ne
nous fit jamais de fi profondes plaies ;
ces coups partent d'une main domeftique.
Remontons à la fource de nos malheurs
c'eft m'ouvrir une carrière immenfe
.
Quelle eft la cauſe qui entraîne ce peuple
aux combats , & qui chaffe la paix de
la tèrre ? L'envieufe fatalité , l'arrêt porté
par les Deftins , que rien d'élevé ne foit
ftable , la chute qu'entraîne un trop pefant
fardeau , Rome que fa grandeur ac
cable.
•
AVRIL. 1761. 79
Ainfi lorfque les fiécles accumulés amé
neront l'inftant de la diffolution du Mon
de , tous les refforts de la Nature ſe briferont
, tout rentrera dans l'ancien cahos
: les Aftres confondus fe heurteront
avec les Aftres , la mer engloutira les
étoiles ; la terre refufera d'embraffer la
mer & la chaffera de fon lit ; l'ébranlement
univerfel de la machine en détruirà
l'ordre & l'accord,
L'exceffive grandeur s'écroule fur elles
même : c'eft le terme que les Dieux ont
mis à nos profpérités . La fortune n'a
voulur confier à aucune Nation du Monde
le foin de fa haine contre les Romains ;
c'eft toi , Rome , c'eft roi qu'elle a rendue
fous trois Tyrans l'inftrument de ta
ruine ; c'eft leur concorde impie & fatale
qui t'a perdue. Laiffez- nous- la , cruels ,
cette paix qui nous a rant couté. Pourquoi
la troubler ? Pourquoi courir aux armes
, & vous arracher les dépouilles de
l'Univers en bute à vos coups ?
་
Non , tant que la rerre portera les
caux , que l'air balancera la tèrre , que
les Aftres accompliront leurs révolutions
pénibles , il n'y aura jamais de fûreté en
tre affociés au pouvoir fuprême. L'autorité
ne veut point de compagne. N'emm
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
cherchons pas les exemples loin de nous ;
le Fondateur de ces murs les fouilla du
fang de fon frère ; & ce n'étoit pas l'empire
du monde qu'on fe difputoit avec
tant de fureur un hameau divifa fes
Maîtres.
On vit quelque temps régner entre
Pompée & Céfar , une paix orageuſe &
contrainte. Craffus , au milieu de ces deux
rivaux , tenoit la guèrre comme en fufpens.
Tel un Ifthme étroit foutient le choc des
deux mers qu'il fépare ; mais fi la tèrre fe
retire , les mers fe heurtent & fé confondent.
Ainfi la défaite & la mort déplorable
de Craffus en Affyrie, nous ont livrés à
nos propres fureurs. La victoire des Parthes
a déchaîné nos haines . Heureux Arfacides !
dans cette journée vos fuccès ont paffé
votre attente : vous avez donné la guèrre
civile aux vaincus.
L'Empire eft partagé par le fer , & la
fortune d'un Peuple puiffant , cette fortune
qui embraffe la tèrre , les mers , le
monde entier , ne peut contenir l'ambition
de deux hommes.
O Julie ! ô toi , que les cruelles Parques
ont enlevée au monde ; fi le deftin t'eût
laiflé vivre , tu aurois pû , à l'exemple des
Sabines , te précipiter entre ton pere
&
AVRIL 1761. 81
ton époux , les retenir, les défarmer , joindre
leurs mains dans tes mains pacifiques.
Seul gage de leur alliance , tu n'es plus !
les flambeaux de ton hymen , allumés fous
le plus noir aufpice , fe font éteints dans
le tombeau. Ta mort affranchit Pompée &
Céfar des liens de la foi jurée . Rien ne
s'oppofe plus à cette jaloufie impatiente
à cette émulation de gloire , qui les preſſe
de fes aiguillons.
Toi , Pompée , tu crains que l'éclat de
tes anciens travaux ne foit obfcurci par de
nouveaux exploits, & que la conquête des
Gaules n'efface tes triomphes d'Afie : cette
longue fuite de profpérités & d'hon
neurs te remplit l'âme d'un noble orgueil,
& ta fortune ne peut fe réfoudre à partager
le premier rang. César ne veut rien
qui le domine , Pompée ne veut rien qui
l'égale. Lequel des deux partis fut le plus
jufte ? Il n'eft pas permis de le fçavoir. Les
Dieux fe déclarent pour le vainqueur ,
mais Caton s'attache au vaincu . Du refte ,
l'on deux avoit trop d'avantage.
Pompée fur le déclin des ans ,amolli par
Le long ufage des dignités pacifiques , avoit
onblié la guerre au fein du repos ; tout
occupé de fa renommée , foigneux de
plaire à la multitude , pouffé par le vent
de la faveur populaire, & flatré de recueil
Dy
82 MERCURE DE FRANCE,
lir les applaudiffemens de fon Théâtre , il·
fe repofoit fur fon ancienne fortune fans
fe préparer des forces nouvelles. Il lui
reftoit l'ombre d'un grand nom.
Tel'au milieu d'une campagne fertile ,
on voit un chêne antique & fuperbe, chargé
des dépouilles des Peuples , & des trophées
des Guerriers. Il ne tient à la tèrre
que par de foibles racines ; fon poids feul
l'y attache encore . Il n'étend plus dans les
airs que des branches dépouillées : c'eſt
de fon bois , non de fon feuillage qu'il
couvre les lieux d'alentour . Mais quoiqu'il
foit prêt à tomber fous le premier
effort des vents , quoiqu'il s'élève autour
de lui des forêts d'arbres verdoyans &
robuftes, c'eſt encore lui feul qu'on révére.
Au nom , à la gloire d'un grand Capiraine
, Céfar joignoit une valeur qui ne
fouffroit ni repos , ni relâche , & qui ne
voyoit de honte qu'à ne pas vaincre dans
les combats. Plus la réfiftance eft opiniâtre
, plus il s'obftine à la forcer. On l'ambition,
ou le reffentiment l'appelle, c'eſt là
qu'il vole le fer à la main. Jamais le fang
ne lui coûte à répandre. Hârer fes fuccès
, les pourfuivre , faifir & preffer la
fortune qui le feconde , abattre tout ce
qui s'oppose à fon élévation , & s'applau
dir de s'être ouvert un chemin à trave
AVRIL. 1761 )- 833
des ruines ; telle étoit l'âme de Céfar.
Ainfi la foudre que le choc des vents
fait jaillit des nuages , brille & remplit:
l'air qu'elle preffe d'un bruit qui faittrem
bler le monde. Elle éclipfe le jour , répand
la terreur au fein des Peuples pâliffans
que les fillons de fa flamme éblouif
fent , frappe & détruit fes propres tem
ples , perce à travers les corps les plus
durs , marque fa chute & fon retour par
un vafte & foudain ravage , & raffemble :
fes feux difperfés.
Aux intérêts cachés de ces deux rivaux,.
fe joignoient les femences publiques de
difcorde qui ont toujours perdu les Etats
floriflans. Dès que Rome triomphante fe
fut enrichie des dépouilles du Monde ,,
que la profpérité eut corrompu les moeurs ,,
& que le brigandage eut amené le luxe ,,
la fomptuofité de nos Palais fut fans
bornes : notre goût dédaigna la frugalité
de nos pères : les hommes difputérent
aux femmes l'élégance de la parure : la
pauvreté , la mère des héros , fe vit reburée
& bannie ; fatale époque de la ruine
des Nations ! Ce fut à qui érendroit le
plus loin les limites de fes domaines on
vit les champs autrefois fillonnés par la
charrue des Camiles , les champs que la
bêche antique des Curius avoit défrichés,
D v
84 MERCURE DE FRANCE.
s'unir & former de vaftes campagnes fous
des poffeffeurs inconnus.
Ce Peuple n'étoit pas affez vertueux
pour goûter une paix innocente & fe repofer
fur fes armes victorieuſes dans le
fein de la liberté. De la corruption des
moeurs, on vit naître les haines promptes
à s'allumer. Le crime ne couta plus rien ,
follicité par l'indigence ; on mit l'honneur
fuprême à fe rendre plus puiffant que fa
patrie , fût- ce même le fer à la main .
De là le droit mefuré fur la force , les
Loix du Sénat & du Peuple violées , les
Tribuns rivaux des Confuls , les faiſceaux
enlevés à prix d'argent , le Peuple achetant
la faveur du Peuple , la brigue, cette
pefte publique , renouvellant tous les
ans dans le champ de Mars, l'enchère des
dignités vénales , l'ufure vorace & les
pactes ruineux , enfin la bonne foi chancelante
dans tous les coeurs , & la guèrre
civile devenue un befoin pour une foule
d'hommes perdus .
Déjà Céfar avoit franchi le fommet des
Alpes , l'efprit violemment agité , le coeur
plein de la guèrre future. A peine fut- il
arrivé au bord du Rubicon ; un fantôme
lumineux , & d'une grandeux effrayante ,
Jui apparut pendant la nuit : c'étoit l'ima
ge de la paisie. Elle étoit tremblante &
AVRIL. 1761. 85
confternée. De fon front couronné de
tours , les débris de fes cheveux blancs
tomboient épars fur fes membres dépouil
lés. Immobile devant lui , elle prononce
ces paroles entrecoupées de fanglots . » Out
» allez -vous , Romains ? où portez -vous
» mes enfeignes ? fi vous êtes juftes & ci-
» toyens, arrêtez : un pas de plus feroit un
crime. Elle dit : le coeur de Céfar eft faili
d'une foudaine horreur ; fes cheveux fe
dreffent fur la tête ; & la langueur dont
il eft abbattu enchaîne fes pas au rivage.
Mais bientôt rappellant fes efprits. » O
»Jupiter! (s'écria - t- il )O toi que mes ayeux,
» ont adoré dans Albe naiffante , toi qui
» du haut du Capitole , veilles aujourd'hui
» fur la Reine du monde ; Penates des
Phrygiens qu'Enée apporta dans l'Aufo-
"nie ; myftères faints de Romulus ; few
»facré du Temple de Vefta ; & toi , ma
» Divinité fuprême , ô Rome , fois favorable
à mes deffeins. Ne crois pas voir
Céfar te pourfuivre armé du flambeau
» des Furies ; vainqueur fur la tèrre &
fur les mers , il eft encore à toi ,
» le veux ; il eſt ton foldat , il le fera par-
» tout. Celui-là feul fera criminel qui
» fera de Céfar l'ennemi de Rome. A ces
mots , fans plus différer , il fit paler le
23
fleuve à fes troupes.
36 MERCURE DE FRANCE.
Tel dans les déferts de l'ardente Lybie
un Lion , dès qu'il apperçoit le chaffeur ,
s'arrête & femble héfiter . Mais c'eft alors
qu'il s'anime & qu'il rafflemble toute fa
fureur. Sitôt qu'il s'eft battu les flancs du
fouet meurtrier de fa queue , qu'il a dreffé
fa criniere ondoyante , & que le bruit
fourd du rugiffement a retenti dans fa
gueule profonde foit que le Maure lé ;'
ger lui darde fa lance ou l'enveloppe de
fes filets , il s'échappe en fe précipitant
fur le fer qui va le percer , réfolu d'en
recevoir l'atteinte.
Le Rubicon , foible dans fa fource ,
roule à peine fes eaux défaillantes fous
les fignes brûlans de l'été ; il ferpente au
fond des vallées , & fépare les champs de
la Gaule des campagnes de l'Italie . Mais
Thyver lui donnoit des forces : trois mois
de pluie avoient groffi fes ondes , & lest
neiges des Alpes fondues par l'humide
haleine du vent du Midi , l'enfloient en
core de leurs torrents.
la
Pour foutenir le poids des eaux ,
cavalerie s'élance la premiére, & dans fon
oblique paffage elle oppofe une digue a
leur cours. L'impétuofité du fleuve alors
fufpendue, permet aux bataillons de s'ou
vrir un chemin facile à travers les on
des obéiffantes. Déjà Céfar a franchi le
AVRIL 1761 . 8-7
fleuve ; il touche à la rive oppofée , &
dès qu'il a mis un pied rebelle dans l'Italie
interdite à fes voeux. » C'est ici , (dit-
» il ) c'est ici que je laiffe la paix & les loix
» déjà violées . Fortune , je m'abandonne
à toi. Plus de lien qui me retienne ;
" j'ai pris pour arbitre le fort , & la guèrre
»fera mon juge. A l'inftant , fon ardeur
infatigable preffe les pas de fes guerriers
à travers les ombres de la nuit , & le foleil
à peine avoit éffacé les étoiles , lorfque
Cefar entra menaçant dans les murailles
d'Ariminum . *
Le jour le léve , ce trifte jour qui doir
éclairer les premiers troubles de la guèrre.
Mais foit que les dieux ou les vents euffent
affemblé les nuages , leur voile funé
bre obfeurcit les airs , & déroba la lumiére
au monde.
Cependant les Soldats de Céfar s'étant
emparés de la place publique , il ordonne
que fes Etendarts y foient arborés ; &
àl'inftant le bruyant Clairon.la Trompet
te éclatante donnent le fignal d'une guèrreimpie
. Le Peuple s'éveille à ce bruit éffrayant
; les jeunes Citoyens arrachés au
fommeil, fe faififfent des armes fufpendues
autour de leurs Dieux domestiques , des
boucliers rompus , des lances émouffées ,
Rimini.
88 MERCURE DE FRANCE.
des glaives dévorés par la rouille , tels que
Les offre une longue paix.
Mais lorsqu'ils reconnoiffent les aigles
romaines , & qu'ils apperçoivent César au
milieu de fes légions , la frayeur enchaîne
leurs membres glacés , & ce n'eft qu'au
fond de leurs coeurs qu'une douleur muet.
te ofe former ces plaintes.
31
"
" O murs trop voifins des Gaulois , ร
combien de maux ( difoient - ils ) votre
» fituation nous condamne ! tous les Peu- .
ples jouiffent d'une profonde paix ; &
" nous , fi des furieux courent aux armes ,
» nous fommes leur premiére proie ', cette
» enceinte eft leur premier camp . Pour-
» quoi le fort ne nous a - t- il pas fait habiter
» des cabanes errantes fous le char brûlant
» du foleil , fous les aftres glacés de l'Our-
» fe, plutôt que de nous donner à garder
les Barriéres de l'Italie ? Que les Sén ons
"y pénétrent , que les Cimbres s'y répan
» dent , que les Carthaginois fondent du
» haut des Alpes , que les courfes & les
fureurs des Teutons défolent ces bords ,
» c'eſt par nous qu'ils commencent ; &
toutes les fois que la fortune , infulte
» Rome dans fes murs , c'est ici le chemin
de la guèrre.
"
32
Tels font les gémiffemens étouffés de
ce peuple. La crainte même n'ofe parer
AVRIL 1761. 89
tre & la douleur n'a point de voix, Le filence
de ces murs eft égal au filence des
Forêts, quand les oifeaux friffonnent tranfis
par les glaçons , & à celui de la pleine
mer quand le calme enchaîne les ondes .
La lumière du jour avoit diffipé les froides
ombres de la nuit , & Céfar balançoit
encore ; mais bientôt la Diſcorde , armée
de nouveaux feux, vient irriter fes reffentimens
, & le délivrer du frein de la honte .
Il femble que la fortune elle - même travaille
à juftifier fes projets & à fonder le
droit de fes armes.
Rome incertaine entre l'obéiffance &
la révolte, a vu le Sénat enhardi par l'impunité
du meurtre desGracques, chaffer les
Tribuns , au mépris des loix. Les Tribuns
fe réfugient fous les drapeaux de Céfar ,
& Curion les accompagne , Curion dont
l'éloquence vénale & hardie fut autrefois
l'organe du Peuple & de la liberté , Carion
qui ofa foulever ce Peuple contre l'autorité
menaçante des grands. Il trouve Cé-
Jar roulant dans fa penfée les foins divers
dont il eft occupé : il l'aborde & lui parle
en ces mots.
Си-
» Tant qu'on a permis à ma voix de
» s'élever en ta faveur , Céfar , nous avons
prolongé en dépit du Sénat le comman-
» dement qu'il t'envie. Alors j'avois le
1-
go MERCURE DE FRANCE.
droit de paroître dans la Tribune &
» d'entraîner vers toi les efprits d'une
» multitude flotante . Mais depuis que
la
» force a fait taire les loix , on nous chaf-
» fe du fein de nos Dieux , & pour nous
» l'exil n'a rien de pénible. C'eſt à toi ,
» c'eft à la victoire de rendre à Rome fes
» Citoyens. Hâre- toi , Céfar ; tout chan-
»
cele. Les partis oppofés au tien n'ont
» ni fermeté ni vigueur. Quand tour est
» prêt , pourquoi différer les délais ne
» peuvent que nuire. Les dangers qui te
»menacent ne font- ils pas les mêmes que
» tu as bravés tant de fois & combien
plus grand en eft le prix ? La Gaule , un
» coin de la tèrre, t'a couté dix ans d'une
» guèrre pénible ; ofe livrer quelques
» combats dont le fuccès eft facile & fûr ,
» Rome eft à toi & le monde avec elle.
» Ne crois pas que ton retour foit décoré
» des honneurs du triomphe : le Capitole
» n'attend pas tes lauriers. La noire envie,
» qui ronge fes coeurs , te refufe tout ; à
peine te pardonnera- t elle d'avoir dompté
les Nations ; le gendre a réſolu
d'éloigner le beau- Père du Trône . Tu ne
peux partager le monde ; mais tu peux
le pofféder feul.
و د
"
Tel qu'on voit un courfier impatient de
quitter la barrière , où tête baiffée il agi
AVRIL 1761 . or
te fon frein , devenir plus fougueux encore
dès qu'il entend le fignal ; tel , à la voix
de Curion , Cefar qui déjà refpiroit la guèrre
, s'enflamme d'une nouvelle ardeur. Il
commande , & fes Soldats armés accourent
en foule aux Drapeaux;il appaiſe d'un
regard leurs mouvemens tumultueax , &
de la main leur impofant filence : » Com-
"pagnons de mes travaux ( leur dit- il )
» Vous qui depuis dix ans n'avez ceffé de
vaincre avec moi , expofés à des périls
» fans nombre, voilà donc le prix de notre
» fang, de nos bleffures , de la mort de nos
» amis & des hyvers rigoureux que nous
» avons paffés fous les Alpes ? fi Annibal
» les traverfoit , cauferoit- il plus de trou-
» bles dans Rome ? on court aux armes
» on groffit les cohortes de nouveaux Sol-
» dats , les Forêts tombent des monta-
» gnes & le courbeut en vaiſſeaux ; l'or-
» dre eft donné de poursuivre César fur
s la tèrre & fur les mers. Que feroit- ce
» donc , fi vaincu moi même j'avois laiffé
le champ de bataille couvert de mes
» Drapeaux ? li je fuyois devant les Gau-
» lois s'ils me chaffoient le glaive à la
» main ? Lors même que la fortuneme ſeconde
, que les Dieux m'appellent au
» comble de la gloire , on ofe me défier !
35
qu'il vienne , ce Chef amolli par les dé92
MERCURE DE FRANCE.
lices de la paix , qu'il vienne avec les
» Soldats faits à la hâte , avec ces graves
patriciens , ce Marcellus qui harangue
fans ceffe , & ces Catons eux- mêmes ,
» noms impofans & vains ; qu'il vienne ,
» &voyons de quel droit des clients à
gage
» le raffafient depuis tant d'années d'une
autorité fans bornes , de quel droit il
a triomphé avant l'âge prefcrit par les
» loix , de quel droit il prétend ne dépo-.
» fer jamais les dignités une fois ufurpées.
» Vous dirai- je à quel excès il a porté l'a- .
» bus du pouvoir ? & qui de vous ignore.
» qu'il a tari pour nous, d'un bout du mon-
» de à l'autre , toutes les fources de l'abondance,
& appellé la famine à Rome
» pour fervir fon ambition ? n'avons- nous,
pas vû fes cohortes répandre l'éffroi
» dans le barreau ? une enceinte de glai-
» ves menaçans , appareil inconnu juſ
"
qu'alors , inveftir le Tribunal des loix
» & faire pâlir leurs Miniftres ? les Sol-
» dats s'ouvrir un paffage à travers l'affem .
blée des Juges? & les Satellites de Pompée
environner Milon avant qu'il fût ju-
» gé ? à préfent pour ne pas languir dans
>> une obfcure vieilleffe, il nous fufcite une
guèrre coupable , accoutumé qu'il eſt à
≫ porter les armes contre fon pays. Sylla
fon Maître l'inftruifit au crime ; il ira 39
AVRIL. 1761
>>
"
plus loin que Sylla . Dès que lesTigres ,
>> fur les pas de leurs mères , ont bu , dans
» les Forêts d'Hircanie le fang des trou-
» peaux égorgés, ils ne dépouillent jamais
» leur fureur . Toi Pompée , accoutumé au
» fang dont dégouttoit le glaive deSylla,
la même foif te tourmente encore ; &
depuis que tes lévres ont goûté ce breu-
» vage affreux , ton coeur en eft infatia-
» ble. Cependant quel fera le terme de ta
» puiflance & de tes forfaits? que du moins
» l'exemple deSylla t'apprenne à te laffer
» d'être un tyran . Après avoir defait les
» brigands de Cilicie , après avoir réduît
» Mithridate à joindre le fer au poifon ,
pour fe délivrer du fardeau d'une guèrre
qui l'accabloit , veux-tu couronner tes
» exploits par la ruine de Céfar ? & quel
>> eft fon crime? de n'avoir pas obéi quand
» tu lui ordonnois de dépofer les Aigles !
» mais fi tu me refufes le prix de mes tra-
» vaux , récompenfe du moins ces guer-
» riers blanchis fous les armes : ils ont
» longtemps combattu fans moi ; qu'ils
» triomphent fans moi , j'y confens , &
» qu'un autre paroiffe à leur tête. Où trat
» neront- ils , après la guèrre, les reftes d'u-
" ne vie languiffante ? où fera la retraite.
» des émerites ? l'apanage des vétérans ?
l'afylendes vieillards ô Pompée ', lear
94 MERCURE DE FRANCE.
و ر
préféres-tu des colonies de Pirates?
C'en eft trop , mes amis ; levez ces
» étendarts dès longtems victorieux,marchons
& fervons-nous des forces que
» nous ne devons qu'à nous- mêmes. A
celui qui fe préfente les armes à la
» main , refuſer ce qui lui eft dû , c'eſt
accorder tout ce qui lui eft poffible. Et
ne craignez pas que les Dieux nous
» manquent : ce n'eft point au pillage que
je vous méne , ni à l'Empire que je
» cours ; nous allons chaffer de Rome
les Maîtres fuperbes qu'elle eft prête à
» fervir.
Dès qu'il eut ceffé de parler,un long mur
mure, un frémiffement fourd répandu dans
la foule , exprima les mouvemens divers ,
dont les efprits étoient combattus.La piété
, l'amour du pays ne laiffoient pas que
d'attendrir ces âmes endurcies au carna
ge , & aveuglées par les fuccès ; mais leur
ardeur pour les combats , leur refpect pour
Céfar les entraîne.
Alors le Centurion Lélius , décoré de
tous les honneurs d'un brave émérite ,
Lé
lius couronné du chêne qui atteſte qu'on
a fauvé un citoyen dans les combats ,
fe
fait entendre , & dit à Céfar: » Arbitre
fuprême des deftins de Rome , s'il eſt
» permis à la verité de te parler par ma
"
AVRIL. 1761. 915
voix,nous nous plaignons que ta patien-
» ce ait fi long-tems enchaîné nos mains.
» As-tu ceffé de compter fur nous? quoi tandis
que le fang qui coule dans nos veines
» échauffe encore notre courage ,
& que
» nos bras robuftes font en état de lancer
» le javelot , tu ſouffriras l'aviliffement &
» la tyrannie du Sénat! eft- ce donc un malheur
fi grand que de vaincre fa patrie en
» combattant pour elle ? méne- moi chez
" les Scythes barbares ,fur les bords in-
» habités des Sirtes , dans les fables brû-
» lans de la Lybie ; je te fuivrai partout.
» Cette main, pour laiffer après toi l'Uni-
» vers fubjugué , n'a- t - elle pas fait blan-
» chir fous la rame les vagues irritées de
» l'Océan ? n'a- t- elle pas dompté le Rhin
fougueux , & fendu les tourbillons de
» fes eaux écumantes ? dès que tu com-
» mandes , rien ne m'arrête ; je dois pou-
» voir tout ce que tu veux, Celui que tes
" trompettes m'annoncent pour ennemi ,
n'eft plus un citoyen pour moi. Je le ju-
" re par ces drapeaux qu'ont fignalé dix
» ans de victoires ; je le jure par tous les
triomphes que tu, as remportés fur les
" Nations : tu m'ordonnes de plonger
mon épée dans le fein de mon frère ,
» dans la gorge de mon père , dans les
ונ
"
»
>> flancs de mon épouſe , au terme de l'en96
MERCURE DE FRANCE.
»fantement ; je frémirai , mais j'obéirai.
» Faut il dépouiller les autels , embrafer
» les temples ? j'y porterai la flâme. Veux-
» tu camper fur les bords du Tibre ? j'irai
» moi- même y tracer ton camp. Nomme
» les murs que tu veux rafer ; cette Ville
» fût- elle Rome , mes bras vont pouffer
» le bélier qui en difperfera les débris .
"
A ce difcours , toutes les cohortes applaudirent
, & leurs mains élevées s'offrirent
à Céfar, quoi qu'il falût exécuter. Le
bruit de l'acclamation fut égal au bruit
des forêts de la Thrace , lorfque l'impétueux
Borée le précipite & mugit contre
les rochers du mont Offa , & que les chênes
courbés jufqu'à leurs racines , relévent
leurs branches fracaffées , avec un long gemiſſement.
Dès que Céfar voit fes Soldats embraf
fer avec joie le parti de la guèrre où les
deftins fembloient l'appeller ; pour ne pas
laiffer ralentir fa fortune, il fe hâte de raffembler
les cohortes répandues dans les
campagnes de la Gaule , & d'inveftir Rome
de toutes parts.
Alors , s'avancent vers l'Italie celles de
fes Troupes qui campoient au bord du
Léman ; celles qui du haut des Voges contenoient
les Peuples de Langres ; celle
* Le Lac de Genève.
q+
AVRIL 1761, 97
qui occupoient la côte de Ligurie , où le
Port -hercule refferre la mer dans une enceinte
de rochers.
* Le Var , devenu par nos conquêtes
la limite de l'Italie , l'Ifére qui après de
longs détours fe perd dans un fleuve plus
renommé , le Rhône qui porte à la mer la
Saone enveloppée dans fes flots rapides ,
l'Aude tranquille , la Cinga vagabonde
l'Adour qui voit les deux rives s'étendre
& fe courber pour recevoir l'Océan , tous
ces fleuves s'applaudiffent de n'être plus
chargés des barques Romaines.
La même joie le répandit fur ce rivage ;
que la terre & la mer femblent fe difputer
quand le vafte Océan l'inonde & l'abandonne
tour-à - tour. Eft- ce l'Océan lui- même
qui de l'extrémité de l'Axe roule fes
vagues & les raméne ? eft- ce le retour périodique
de l'aftre de la nuit qui les foule
fur fon paffage ? eft - ce le foleil qui les attire
pour alimenter fes flâmes ? eft - ce lui
qui pompe la mer , & qui l'éleve jufqu'aux
cieux ? fondez ce myftere , vous qu'agite
le foin d'obferver le travail du monde.
Pour moi , à qui les Dieux t'ont cachée ,
Dans ce morceau j'ai tâché de rétablir l'ordre
géographique qui eft renversé dans l'original
, & je me fuis fervi des noms connus pour
épargner aux Lecteurs une recherche fatigante.
II. Vol.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Caufe puiffante de ces grands mouvemens
je veux bien t'ignorer toujours .
Les Campagnes de Nîmes, celles du Médoc,
celles du Rouergue & de la Xaintonge,
font enfin délivrées du long féjour des
vainqueurs.Les Peuples, qui fur l'aride fom
met des Cévénes,habitent des rochers fufpendus
& menaçants , ceux de l'Auvergne,
qui, comme nous fe difent defcendans des
Troyens, ceux de Bourges & de Soiffons
agiles au combat de la lance , ceux de
Toul & de Rheims , connus par leur adreffe
à darder le javelot ; les Bourguignons ,.
célébres dans l'art de rendre les courfiers:
dociles ; & le Belge excellent Pilote , &
ceux du Hainaut , Peuple rebelle , & ceux
de Tréves , & ceux de Mayence , vêtus à
la manière des Scythes, & les Bataves fanguinaires
, dont la valeur s'eft animée au
fon perçant de l'airain tortueux ; tous le
félicitent de voir la guèrre paffer des Gaules
en Italie.
Vous refpirez en liberté , Peuples qui
verfez le fang humain fur les Autels de
Teutates , de Taranis & d'Héfus , Divinités
plus cruelles que la Diane de Tauride.
Vous recommencez vos chants , Bardes ,
qui confacrez par des louanges immortelles
, la mémoire des hommes vaillans qui
périffent dans les combats . Et vous , Drui
AVRIL. 1761.
୨୭
7.
des , vous reprenez vos rites barbares &
vos fanglants facrifices , que la guèrre
avoit abolis . Vous feuls fans doute avez
connu les Dieux , ou vous ſeuls les avez
méconnus. Vous célébrez vos mystères
dans des forêts ténébreufes ; vous prétendez
que les ombres ne vont point
peupler les demeures tranquilles de l'Étébe
, les fombres royaumes de Pluton ;
mais que nos efprits dans un monde nouveau
vont animer de nouveaux corps
La mort , à vous en croire , n'est que le
milieu d'une longue vie . Mais cette opinion
, fût - elle une erreur , heureux les
Peuples qu'elle confole ! Ils ne font point
tourmentés par la crainte du trépas , la
plus cruelle de toutes les craintes . De là
cette ardeur qui brave le fer , ce courage
qui embraffe la mort , cette honte atta
chée aux foins d'une vie que l'on ne perd
que pour un inſtant.
Ainfi la Gaule a vû les aigles Romaines
fe retirer vers l'Italie : les légions mêmes
deftinées à fermer aux Germains la barrière
de l'Empire , abandonnent les bords
du Rhin , & laiffent le monde en proie
aux Nations .
Les forces immenfes de Céfar taffemblées
autour de lui , l'ayant mis en état
de tout entreprendre , il fe répand dan
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
I'Italie , & s'empare des Villes voifines de
Rome . Au jufte éffroi que fon approche
inſpire , la renommée ajoute fes rumeurs.
Elle annonce au peuple leur ruine infaillible
, & devançant la guèrre qui s'approche
à grands pas , fes voix innombrables
font occupées à femer l'épouvante . On dit
que des corps détachés ravagent Les fertiles
campagnes de l'Ombrie ; qu'une aîle
de l'Armée s'étend jufqu'aux bords où le
Nar coule dans le Tibre ; que Céfar luimême
à la tête de fes épais bataillons ,
s'avance fur plufieurs colonnes , environné
de toutes les aigles . On croit le voir , non
tel qu'autrefois,mais grand,terrible & plus
féroce que les barbares qu'il a domptés .
On croit le voir traînant après lui tous
ces Peuples répandus entre les Alpes &
le Rhin , qui arrachés du fein de leur patrie
, viennent aux yeux des Romains immobiles,
faccager Rome & venger Céfar.
Ainfi chacun par fa frayeur groffit le
bruit de l'allarme publique ; & fans cher
cher de preuve à leurs maux , ils craignent
tous ceux qu'ils imaginent.
Ce n'eft pas feulement le vulgaire , qui
fe fent frappé d'une aveugle terreur , le
Sénat , les Pères de la Patrie cherchent
leur falut dans la fuite , & par un decret
ils chargent les Confuls de veiller au foin
AVRIL 1761 . 101
de la guèrre. Alors ne fçachant de quel
côté la retraite eft la plus fûre , ou le danger
le plus preffant , ils vont où la frayeur
les emporte ; ils fe jettent au milieu d'une
multitude éperdue , & rompent ces longues
colonnes de fugitifs, dont le tumulte
retarde les pas. Il femble que la flamme
ait gagné leurs toits, ou que leurs maiſons
chancelantes menacent de s'écrouler fur
eux. C'eft ainfi qu'une foule égarée traverfe
Rome à pas précipités, comme fi l'unique
efpoir qui refte à ces malheureux
étoit de quitter leur patrie.
Tels,quand l'impétueux Aufter repouffe
la mer écumante loin des écueils de la
Lybie , & qu'on entend les mâts gémiffans
fe brifer fous l'éffort des voiles , le
Pilote & le Nocher s'élancent dans les
flors du haut de la poupe qu'ils abandonnent
, & fans attendre que le vaiffeau
foit entr'ouvert , chacun fe fait à lui- même
un naufrage. Tels les Romains abandonnant
leurs murs fuyoient au-devant
de la guèrre .
Aucun d'eux n'eft retenu ni par les
gémiffemens d'un père accablé de vieilleffe
, ni par les larmes d'une époufe défolée
, ni par fes Lares qu'il embraffe , &
qu'il appelle au fecours de fes jours menacés
; aucun ne s'arrête fur le feuil de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
fa demeure ; aucun n'ofe attacher ſes regards
fur cette ville fi chérie , qu'il voit.
peut-être pour la dernière fois. L'irrévocable
torrent de la populace a pris fon
cours.
O qu'aifément les Dieux nous élévent
au comble du bonheur ! que malaifément
ils nous y foutiennent ! Cette ville habitée
par un Peuple innombrable , où fe
rendoient en foule les Nations vaincues.
& qui fembloit pouvoir contenir le genre
humain s'il étoit affemblé , des mains
lâches & tremblantes la laiffent en proie
à Céfar , l'abandonnent à fon approche !
Que fur des bords étrangers le Soldat
Romain foit invefti par un Ennemi qui le
preffe , un fimple foffe le met à couvert
des furprifes de la nuit ; un léger rempart
de gazon, fait à la bâte , lui affure fous la
toile un fommeil paisible ; & toi Rome ,
au premier bruit de la guèrre , te voilà
déferte : on n'ofe confier une nuit à tes
murs . Pardonnons - leur ces frayeurs mortelles
: Pompée fuyoit, qui n'eût pas tremblé
? Pour ne laiffer même aux efprits
confternés aucun éſpoir dans l'avenir ,
le
fort manifefta fa colére par les plus terribles
préfages . Les Dieux firent éclater
au Ciel , fur la terre & fur les mers mille
prodiges éffrayans.
AVRIL 1761 . 103
Cet aftre qui change la face des empires
, la Cométe déploya fa formidable chevelure
. Au milieu d'une férénité trompeuſe
, on vit les éclairs fe fuccéder rapidement
& fous mille formes diverſes ,
tantôt femblables à un javelot , tantôt à la
lumiére éparfe d'une lampe. La foudre
fans nuage & fans bruit , partit des régions
du Nord , & tomba fur le Capitole ; la
Lune , dont le difque arrondi réfléchiffoit
alors la pleine image du Soleil , pâlit toutà-
coup , frappée de l'ombre de la tèrre.
Le Soleil lui - même au plus haut de fa
courfe, s'enveloppant d'une noire vapeur,
plongea le monde dans les ténébres .
L'Ethna vomit des feux , mais fans les
lancer dans les airs : il inclina fa cime
béante , & répandit fon bitume enflammé
du côté de l'Italie. Caribde roula une mer
de fang. Les chiens de Sylla poufférent
des hurlemens lamentables. Cependant
le feu de Vefta s'échappe des Aurels &
fe partage en s'élevant , comme la flamme
du bucher des implacables enfans
d'Edipe. La Terre s'ébranle fur fes pôles
, & du fommet chancelant des Alpes
s'écroulent des monceaux de neige qu'avoient
entaffés les hyvers . Les Statues des
Héros verfent des larmes , celles des Lazes
expriment par leur fueur l'état péni-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ble où Rome eft réduite. Les femmes engendrent
des monftres , & la mére eſt
épouvantée de l'enfant qu'elle a mis au
jour. Les Miniftres facrés de Bellone &
de Cybelle , errans & furieux , les membres
déchirés , les cheveux épars, glacent
les Peuples par leurs cris lugubres. Les
urnes funéraires gémiffent ; un bruit horrible
d'armes & de voix fe fait entendre
dans les forêts ; les Peuples voisins de
Rome abandonnent les campagnes : l'effroyable
Erinnis couroit autour des murs
fecouant fa torche allumée , & fa chévelure
de ferpens. Au milieu des ténébres
& du filence de la nuit , on entendit le
fon des trompettes & un bruit égal aux
clameurs des combattans dans la fureur
de la mêlée ; l'ombre de Sylla fortit de
la tèrre & rendit d'effrayans Oracles ;
les Laboureurs épouvantés virent , au
bord de l'Anio, Marius brifer fa tombe &
lever fa tête du fein des morts.
On crut devoir , felon l'antique ufage ,
avoir recours aux devins d'Etrurie . Arons ,
le plus âgé d'entre eux , retiré dans les
murs folitaires de Lune , lifoit l'avenir
dans les directions de la foudre , dans le
vol des oifeaux , dans les entrailles des
victimes . D'abord il demande que l'on
jette dans les flâmes l'un de ces fruits mon
AVRIL. 1761. 105
ftrueux,que la nature égarée a formés dans
le fein de ce quadrupede , qu'elle condamne
à la ftérilité. Il ordonne aux Citoyens
tremblants d'environner les murs de Rome
& de les purifier par des luftrations ,
tandis que les Sacrificateurs en parcourent
les dehors , accompagnés de l'ordre inférieur
des Miniftres des Autels .Après eux
marche, à la tête desVeftales , le front ceint
des Bandelettes facrées , la Prêtreffe qui
feule a droit de voir le Palladium. Sur
leurs pas s'avancent les dépofitaires des
oracles & des livres de Sybilles , qui tous
les ans vont laver la Statue de Cibelle
dans les foibles eaux de l'Almon.Enfuite
venoient les Augures ,gardiens des oiſeaux
facrés & les chefs qui préfident dans les
Fêtes aux facrifices des feftins ; & les Prêtres
d'Apollon , & ceux de Mars qui portoient
en danfant les boucliers myftérieux ;
& le Grand- Prêtre de Jupiter , qu'on diſtinguoit
au voile attaché ſur fa tête majeftueufe.
Tandis qu'ils fuivent à pas lents les vaftes
détours de l'enceinte de Rome , Arons
ramaffe les feux de la foudre , & la tèrre
les reçoit dans fon fein avec un trifte &
profond murmure. Il confacre le lieu où
il les a cachés ; il fait améner au pied des
Autels un Taureau fuperbe, & commence
Ev
1:06 MERCURE DE FRANCE.
les libations. La victime impatiente fe dé
bat longtems pour le dérober au facrifice
; mais les Prêtres fe jettant fur fes
cornes menaçantes , lui font plier le genou
& préfentent fa gorge au couteau.Cependant,
au lieu d'un fang vermeil,un noir
poifon coule de fa plaie : Arons lui- même
en pâlit d'horreur . Il obferve la colère des
Dieux dans les entrailles de la victime; & la
couleur l'en épouvante. Il les voit couvertes
de taches livides & fouillées d'un fang
corrompu. Le foie nage dans cette liqueur
impure ; le poumon eft flétri , le coeur
abattu , l'enveloppe des inteftins déchirée
& fanglante ; & , ce qu'on ne vit jamais
impunément dans les flancs des animaux,
du côté funefte les fibres enflées palpitent
fur les veines ; du côté propice elles font
lâches & fans vigueur.
Dès qu'Arons a reconnu à ces marques
les préfages de nos calamités , il s'écrie :
» O Dieux ! dois- je révéler au monde tout
>> ce quervous me laiſſez voir ? Non , Jupiter,
ce n'eft pas a toi que je viens de
facrifier ; j'ai trouvé l'Enfer dans les
flanes de ce taureau. Nous craignons
d'horribles malheurs , mais nos malheurs
pafferont nos craintes. Fafle le ciel que
» ces lignes nous foient favorables , que
l'art de lire au fein des victimes foit
AVRIL. 1761 . 107
و ر
ز و د
trompeur, & que Tagès qui l'inventa nous
en ait impofé lui- même.
C'est ainsi que le vieillard étrufque envelopa
fes prédictons d'un nuage mystérieux.
Mais Figulus qu'une longue étude avoit ,
admis aux fecrets des Dieux , à qui les fages
de Memphis l'auroient cédé , dans la
connoiffance des étoiles & dans celle des
nombres qui réglent les mouvemens céleftes,
Figulus éleva fa voix : » Ou le monde
( dit-il) fe meut au hazard & les afres
vagabonds errent au ciel fans régle &
fans guide ; ou file deftin préfide à leurs
cours, l'Univers eft menacé d'un fléau
As terrible.La terre va -t- elle ouvrir fes abîmes
les cités feront - elles englouties ?
» verrons- nous les campagnes fteriles ? les
airs infectés ? les eaux empoisonnées?
» quelle playe, grands Dieux , quelle dé-
» folation nous prépare votre colére ? les
» jours malheureux répandus dans tous
» les âges fe font raffemblés en un feul.
» Si l'étoile de Saturne dominoit au Ciel,
» l'urne célefte inonderoit la tèrre d'un
déluge femblable à celui de Deucalion .
» Si le foleil frappoit leLion de la lumière ,
c'est d'un incendie univerfel que la tèrre
feroit menacée; l'air lui- même s'enflame-
» roit fousile char du Dieu du jour . Ni l'un
»» ni l'autre n'eſt à craindre. Mais toi, qui
Evj
08 MERCURE DE FRANCE.
» embrafes le Scorpion , terrible Mars,que
» nous réſerves- tu ? l'étoile de Jupiter eft
» à fon couchant , celle de Vénus luit à
» peine , le rapide fils de Maya languit
» & panche vers fon déclin . Mars , c'eſt
»toi feul qui occupes le Ciel . La rage des
» combats va s'allumer: le glaive confond
» tous les droits; des crimes qui devroient
» être inconnus à la tèrré , obtiennent le
» nom de vertus. Cette fureur fera de lon-
» gue durée. Hélas ! & pourquoi demander
>> aux Dieux qu'elle ceffe :la paix nous amé
» ne un tyran. Prolonge tes malheurs ,
» Rome ! traîne- toi d'âge en âge a travers
» des ruines: c'eft le feul moyen d'échaper
» au joug. Il n'y a plus de liberté
qu'au fein de la guèrre civile.
Fermer
Résumé : LA PHARSALE. LIVRE I.
'La Pharsale' relate la guerre civile romaine entre Jules César et Pompée, déclenchée par des conflits internes plutôt que par des menaces extérieures. Les causes profondes incluent la jalousie et la grandeur excessive de Rome. La mort de Crassus, qui tentait de maintenir la paix, a exacerbé les tensions. La disparition de Julie, fille de César et belle-fille de Pompée, a libéré les deux leaders de leurs obligations mutuelles. Pompée, respecté pour ses victoires passées, refuse de partager le pouvoir avec César, décrit comme ambitieux et déterminé. César est comparé à un chêne majestueux et à la foudre, symbolisant son caractère implacable et avide de pouvoir. La décadence de Rome, marquée par la corruption et la perte des valeurs traditionnelles, a conduit à des conflits internes. César traverse le Rubicon avec sa cavalerie, marquant un point de non-retour. Il prend Ariminum en Italie et le Sénat chasse les tribuns, qui rejoignent César. Curion incite César à agir rapidement. César prononce un discours où il se défend contre les accusations de Pompée, critique son ambition et appelle ses soldats à se rebeller contre le Sénat. La foule est partagée, mais le centurion Lélius exprime son soutien à César. César rassemble ses forces en Gaule et avance vers l'Italie, semant la peur parmi les Romains. Diverses régions gauloises célèbrent la fin de l'occupation romaine et reprennent leurs traditions religieuses. À Rome, la panique s'installe face à l'approche de César. Le Sénat et les Pères de la Patrie fuient sans preuve concrète de danger. Des signes divins et des prodiges annoncent des malheurs. Les devins étrusques, comme Arons, sont consultés pour interpréter ces signes. Une cérémonie religieuse révèle des présages funestes. Figulus prédit des combats et des crimes, affirmant que la guerre civile prolongera la liberté de Rome, évitant ainsi un tyran.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
1687
p. 108-124
JULIE, OU LA NOUVELLE HELOÏSE. SECOND EXTRAIT.
Début :
Nous avons vû S. Preux partir avec l'Amiral Anson. Son voyage dura quatre [...]
Mots clefs :
Homme, Coeur, Amour, Mort, Mari, Amant, Spectacle, Peuples, Bonheur, Absence, Peuples, Idées, Voyage
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : JULIE, OU LA NOUVELLE HELOÏSE. SECOND EXTRAIT.
JULIE , OU LA NOUVELLE HELOISE,
SECOND EXTRAIT.
N ous avons vû S. Preux partir avec
PAmiral Anfon. Son voyage dura quatre
ans , pendant lefquels il parcourut toutes
les Nations de la tèrre. On ne peut qu'applaudir
aux divers tableaux qu'il nous préfente
à fon retour , & aux peintures qu'il
nous retrace de ces différens Peuples.
AVRIL. 1761 109
و ر
"
J'ai vû dabord l'Amérique méridionale,
ce vafte continent, que le manque
» de fer a foumis aux Européens , & dont
» ils ont faitun defert pour s'en affurer
l'empire. J'ai vû les côtes du Bréfil , où
» Lisbonne & Londres puifent leurs tréfors
, & dont les Peuples miférables fou-
» lent aux pieds l'or & les diamans , fans
" ofer y porter la main.... J'ai vû fur les
» rives du Méxique & du Pérou , le même
fpectacle que dans le Bréfil ; j'en ai vû les
>> rares & infortunés habitans , triftes ref-
» tes de deux puiffans Peuples , accablés
» de fers , d'opprobres & de miſére , au
> milieu de leurs riches métaux , repro-
>> cher au Ciel en pleurant , les tréfors
» qu'il leur a prodigués ..... J'ai côtoyé
" prèfque toute la partie occidentale de
» l'Amérique , non fans être frappé d'ad-
» miration , en voyant quinze cens lieues
» de côtes ›
& la plus grande Mer du
» Monde , fous l'empire d'une feule Puif-
» fance , qui tient , pour ainfi dire , en fa
>> main , les clefs d'un hémisphère du
» globe.... J'ai vû la plus nombreuſe & la
>> plus illuftre Nation de l'Univers , fou-
» mife à une poignée de brigands ; j'ai
» vû de près ce Peuple célébre , & n'ai
plus été furpris de le trouver efclave.
"
"
» Autant de fois conquis qu'attaqué , il
110 MERCURE DE FRANCE.
99
fut toujours en proie au premier vena,
& le fera jufqu'à la fin des fiécles. Je
» l'ai trouvé digne de fon fort , n'ayant
>> pas même le courage d'en gémir. Lettré
, lâche , hypocrite & charlatan , par
"
"
›
»
lant beaucoup fans rien dire; plein d'ef
» prit fans aucun génie ; abondant en fignes
, & ftérile en idées ; complimenteur
, adroit , fourbe & fripon ; qui met
tous les devoirs en étiquettes , toute
» la morale en fimagrées , & ne connoît
» d'autre humanité , que les falutations
& les révérences..... J'ai vu l'Europe
tramportée à l'extrémité de l'Afrique ,
par les foins de ce Peuple avare, patient
& laborieux , qui a vaincu par le tems
» & la conftance , des difficultés que l'hé
roïfme des autres Peuples n'a jamais
pû furmonter. J'ai vû ces vaftes & malheureufes
contrées , qui ne femblent
» deſtinées qu'à couvrir la tèrre de trou
peaux d'efclaves. A leur vil afpect , j'ai
» détourné les yeux de dêdain , d'horreur
» & de pitié, & voyant la quatrième par
tie de mes femblables , changée en bêtes
pour le fervice des autres , j'ai gémi
d'être homme.
C'eft ainfi qu'à fon retour , S. Preuse
rend compte à Madame d'Orbe des détails
de fon voyage. Pendant fan abſence, Ma
AVRIL. 1761 : T14
dame de Wolmar avoit ouvert fon coeur à
fon mari , & ne lui avoit rien caché de
fes amours . Cette marque d'une confiance
extrême , ne fit que lui rendre fon
épouſe plus chère ; & il n'en conçut que
plus d'eftime pour S. Preux. Il l'invite à
venir demeurer avec lui ; & dès ce moment
il lui jure une amitié inviolable.
Nous ne décrirons point ici , d'après M.
Rouffeau , tout ce qui fe paffe dans le
coeur de S. Preux & de Julie , lorfque
ces deux Amans fe trouvent enſemble
après une fi longue abfence. Ce font là)
de ces détails qu'il faut lire dans le Livre
même. Il faut y voir également la
réception que fait à S. Preux M. de Wol
mar, la vie que le premier méne dans cette
maifon , la manière dont il fe comporte
avec le mari , la femme, les enfans. M. de
Wolmar le laiffe feul durant huit jours,
avec Julie;& pendant fon abfence il écrit,
à Madame d'Orbe :»De vous dire que mes
jeunes gens font plus amoureux que ja◄
mais , ce n'eft pas fans doute une merveille
à vous apprendre. De vous affurer
au contraire qu'ils font parfaitement
guéris , vous fçavez ce que peuvent la
» Raifon , la Vertu ; ce n'eſt pas là non
» plus leur plus grand miracle ; mais que
299
ces deux oppofés foient vrais en même
112 MERCURE DE FRANCE.
35
» temps ; qu'ils brûlent plus ardemment
» que jamais l'un pour l'autre , & qu'il ne
régne plus entre eux qu'un honnête at-
» tachement ; qu'ils foient toujoursamans,
» & ne foient plus qu'amis , c'eft, je pen-
» fe , ce à quoi vous vous attendez moins ,
» ce que vous aurez plus de peine à comprendre
, & ce qui eft felon
pourtant
» l'exacte vérité. Telle eft l'énigme que
» forment les contradictions fréquentes
» que vous avez dû remarquer en eux ,
» foit dans leurs difcours , foit dans leurs
» lettres.... Quand je dis eux , c'eft fur-
» tout le jeune homme que j'entens . Car
» pour Julie , on n'en peut parler que
و د
par conjecture ; un voile de fageffe &
» d'honnêteté fait tant de replis autour
» de fon coeur , qu'il n'eft plus poffible à
» l'oeil humain d'y pénétrer ; pas même
» au fien propre .... Pour votre ami , je
» lui vois encore tous les fentimens qu'il
» eut dans fa premiere jeuneffe ; mais
je les vois fans avoir droit de m'en offenfer.
Ce n'eft pas de Julie de Wolmar
» qu'il eft amoureux ; c'eft de Julie d'E-
» tange ; il ne me hait point comme le
poffeffeur de la perfonne qu'il aime ,
» mais comme le raviffeur de celle qu'il
» a aimée. La femme d'un autre n'eft
point fa maîtreffe ; la mére de deux en
AVRIL. 1761. 117
"
fans n'eft point fon ancienne écolière.
» Il eft vrai qu'elle lui reffemble beau-
" coup , & qu'elle lui en rappelle fouvent
» le fouvenir ; il l'aima dans le temps paf-
"fé ; voilà le vrai mot de l'énigme ; ôtez-
» lui la mémoire , il n'aura plus d'amour...
» Le tems où le féparérent ces deux amans ,
» fut celui où leur paffion étoit au plus
» haut point de véhémence . Peut - être
» s'ils fuffent reftés plus longtems enfemble
, fe feroient- ils peu-à- peu refroidis;
» mais leur imagination vivement émue ,
» les a fans ceffe offerts l'un à l'autre ,
» tels qu'ils étoient à l'inftant de leur fé-
» paration. Le jeune homme ne voyant
point dans fa maîtreffe les changemens
» qu'y faifoit le progrès du temps , l'ai-
» moit telle qu'il l'avoit vue , &non pas
» telle qu'elle étoit . Pour le rendre heu-
» reux , il n'étoit pas queftion feulement
» de la lui donner , mais de la lui rendre
» au même âge , & dans les mêmes cir-
» conftances où elle s'étoit trouvée au
» temps de leurs premieres amours . La
"
moindre altération à tout cela , étoit
» autant d'ôté du bonheur qu'il s'étoit
promis . Elle eft devenue plus belle ;
» mais elle a changé ; ce qu'elle a gagné ,
tourne en ce fens à fon préjudice ; car
» c'eſt de l'ancienne & non pas d'une au
714 MERCURE DE FRANCE.
tre , qu'il eſt amoureux . Nous avons cité
ce grand morceau , parce qu'il nous a
paru contenir des idées très fubtiles, trèsneuves
, & en même temps très- vraies.
Nous ne rapportons rien de plufieurs lettres
très- longues fur la maniere de faire
valoir les biens de campagne , de gouverner
les domeftiques , fur la façon de traiter
les mendians & d'élever les enfans .
Ce font autant de Traités trop étendus
pour être cités en entier , & qu'on affoibliroit
en voulant les analyfer.
L'abfence de Wolmar penfa couter cher
à Julie. Sa maifon n'étoit pas éloignée du
lac,& Madame de Wolmar aimoit les promenades
fur l'eau . Elle y invita S. Preux,
& le vent pouffa le bateau vers les rochers
de Meillerie. C'étoit dans ce défert que
S. Preux étoit allé pleurer dix ans auparavant
, fes premieres peines caufées par
l'amour. C'est là qu'il avoit paffé des jours
fi triftes & fi délicieux , uniquement occupé
de la maîtreffe , dont il avoit été obligé
de fe féparer. Il avoit toujours defiré de
revoir cette retraite ; l'occafion de vifiter
ce lieu fi chéri , avec celle dont l'image
l'habitoit autrefois avec lui , fut le motif
de fa promenade . Il fe faifoit un plaifir de
montrer à Julie d'anciens monumens d'ume
paffion fi conftante & fi malheureuſe.
AVRIL. 1761 . If
"
Il n'eut pas de peine à l'y conduire . Il la
mena vers les rochers où fon chiffre étoit
gravé dans mille endroits ; en les voyant
il éprouva combien la préfence des objets
peut ranimer les fentimens violens dont on
fut agité.Ses diſcours fe reffentent de cette
véhémence : » & Julie , lui dit- il , voici les
lieux où foupira jadis pour toi , le plus
" fidéle amant du monde. Voici le féjour
» où ta chère image faifoit fon bonheur! ...
» fille conftamment aimée , ô toi , pour
qui j'étois né , faut-il me retrouver avec
" toi dans les mêmes lieux , & regretter le
»tems que j'y paffois à gémir de ton ab-
» fence ? » il alloit continuer ; mais Julie
lui prit la main , la ferta fans mot dire
& le regarda avec tendreffe, retenant avec
peine un foupir ; puis tout-à- coup détournant
la vue , & le tirant par le bras :
" allons-nous- en , mon ami , lui dit-elle ,
» d'une voix émue ; l'air de ce lieu n'eft
» pas bon pour moi. » Ils partirent en gémiffant
, mais fans fe parler ; & S. Preux
quitta ce trifte réduit , comme il auroit .
quitté Julie elle- même. Ils rentrérent dans
le bateau ; & là cet amant défefpéré rouloit
dans fon efprit des projets funeftes : fe
trouver auprès de Julie , la voir , la toucher
, lui parler , l'aimer , l'adorer , tout
cela lejettoit dans des accès de fureur &
TIG MERCURE DE FRANCE.
de rage, qui l'agitoient par degrés jufqu'au
défefpoir.Dans fon tranfport il fut violemment
tenté de la précipiter avec lui dans
les flots , & d'y finir dans fes bras fa vie &
fes tourmens. Cette horrible tentation devint
à la fin fi forte , qu'il fut obligé de
quitter brufquement la main de Julie ,
pour paffer à la pointe du bateau. Là fes
vives agitations commencérent à prendre
un autre cours ; un fentiment plus doux
s'infinua peu- à- peu dans fon âme ; il fe mit
à verfer des torrens de larmes , & l'attendriffement
furmonta le défeſpoir.
Le retour de M. de Wolmar rétablit
le calme dans le coeur des deux Amans.
Les foins domeftiques furent pour Julie
une diſtraction néceffaire ; & les converfations
entre M. de Wolmar , fa femme
& S. Preux fur des matieres de morale ,
éloignoient toutes les idées de l'amour.
Une de ces converfations roule fur l'éducation.
C'eft un Traité complet, où l'Auteur
expoſe fon fyftême fur un fujet auffi
important. Mais un point plus intéreffant
encore occupoit le coeur de Julie . Son
époux , qui ne négligeoit rien pour la
rendre la plus heureufe de toutes les femmes
, étoit la caufe d'un chagrin qui la
dévoroit . Cet homme fi fage , fi raifonnable
, fi loin de toute efpéce de vice , ne
AVRIL 1761 TI
croyoit rien de ce qui donne un prix aux
vertus ; & dans l'innocence d'une vie irréprochable
, il portoit au fond de fon
coeur l'affreufe paix des méchans. La réfléxion
qui naît de ce contrafte augmente
la douleur de Julie. Quel tourment pour
une tendre époufe , de vivre avec celui
qui partage fon exiſtence , & de ne pas
partager l'espoir qui la lui rend chère !
de fonger que le bonheur de celui qui
fait le fien , doit finir avec fa vie , & de
ne voir qu'un réprouvé , dans le pére de
fes enfans ! Un jour que l'entretien étoit
tombé fur des matiéres de religion
s'apperçut que Julie avoit difparu.
» De-
» vinez où elle eft , dit M. de Wolmar ?
» Sans doute , répondit S. Preux , elle eſt
» allée donner quelque ordre dans le
ménage. Non , reprit le mari , fuivez-
" moi , & vous verrez fi j'ai bien deviné.
On fe mit à marcher doucement ; on arriva
à la porte du cabinet de Madame de
Wolmar ; elle étoit fermée . On l'ouvrie
brufquement ; quel fpectacle ! on vit Julie
"
à
3 on
genoux , les mains jointes & toute en
larmes. Elle fe léve avec précipitation ,
s'éffuyant les yeux , fe cachant le vifage ,
& cherchant à s'échapper. Son mari ne
lui laiffa pas le temps de fuir. Il courut
à elle avec une efpéce de tranſport
,
18 MERCURE DE FRANCE.
» Chère époufe! lui dit-il en l'embraffant,
» l'ardeur même de tes voeux trahit ta
', caufe ; que leur manque
-t-il pour être
» éfficaces ? Va , s'ils étoient entendus
» ils feroient bientôt exaucés. Ils le feront
, lui dit-elle d'un ton ferme &
perfuadé . J'en ignore l'heure & l'occafion.
Puiffé-je l'acheter aux dépens de
» ma vie. Mon dernier jour feroit le mieux
> employé .
ود
Cette lettre très touchante eft fuivie de
plufieurs autres qui ne contiennent que
des détails domeftiques,jufqu'au départ de
S. Preux pour fuivre Milord Edouard en
Italie. Un rêve effrayant qu'il fait le premier
jour pendant la route , remplit fon
âme des idées les plus funeftes . Il croit voir
Julie au lit de la mort , le vifage couvert
d'un voile qu'il s'efforce en vain d'écarter.
Il s'éveille , fe rendort une feconde & une
troifiéme fois , & toujours ce fpectacle lugubre,
toujours ce même appareil de mort.
Sa frayeur eft fi forte , qu'il ne peut la
vaincré étant éveillé. Croyant avoir vu
Julie pour la derniére fois , il revient fur
fes pas , pour s'affurer qu'elle vit encore ;
il s'approche de la maifon de Madame de
Wolmar; il marche le long des murs du
jardin ; il l'entend parler avec Madame
Orbe ; il diftingue fa voix ; & il s'en reAVRIL.
1961: 113
tourne honteux de fon illufion . Il continue
fon voyage jufqu'à Rome avec Milord
Edouard qui avoit eu la complaifance de
fe prêter à fa foibleffe , pour diffiper le
frayeurs qui l'agitoient. Pendant fon abfence
, Julie propofe à Madame d'Orbe ,
qui avoit perdu fon mari , de fe remarier
avec S. Preux. Elle fait la même propofition
à ce dernier , qui lui répond : » ce
» n'eft pas affez que votre adorable coufine-
" foit aimée ; elle doit l'être comme vous.
>> Le fera- t- elle ? le peut- elle être , & dé-
" pend- il de moi de lui rendre fur ce point
» ce qui lui eft dû ? Ah ! fi vous vouliez
" m'unir avec elle , que ne me laiffiez - vous
» un coeur auquel elle infpirât des ſenti-
» mens nouveaux , dont il lui pût offrir
les prémices ! .... D'un ami tendre &
» reconnoiffant , elle auroit fait un mari
vulgaire ; gagneroit elle à cet échange ?
" Elle y perdroit doublement ; fon coeur
délicat & fenfible fentiroit trop cette
perte; & moi, comment fupporterois je
le fpectacle continuel d'une trifteffe dont
je ferois la caufe, & dont je ne pourrois
la guérir. Hélas ! j'en mourrois de dou-
» leur avant elle . Non , Julie , e ne ferai
point mon bonheur aux dépens du fien;
» je l'aime trop pour l'époufer . Mon bon-
2)
"
33
heur ! non ; ferois-je heureux , en ne la
A20 MERCURE DE FRANCE
"
» rendant pas heureufe ? L'un des deux
» peut-il fe faire un fort exclufif dans le
» ménage les biens , les maux n'y font-
" ils pas communs , malgré qu'on en ait ;
» & les chagrins qu'on fe donne l'un à l'au-
»tre , ne retombent - ils pas toujours fur
» celui qui les caufe? je ferois malheureux
» par les peines, fans être heureux par fes
>> bienfaits .
Tandis que Julie projettoit le mariage
de S. Preux & de Madame d'Orbe , M.
de Wolmar avoit d'autres vues fur ce jeune
homme. Son intention étoit de l'attirer
dans fa maiſon, de l'y fixer, & de lui confier
l'éducation de les enfans. Madame
d'Orbe devoit auffi y établir la demeure ;
& Milord Edouard avoit promis de venir
augmenter cette petite fociété ; mais la
mort de Julie , cette mort trop prévue
par le rêve de fon amant , vint déranger
tous ces projets . Dans une partie de
campagne, où Madame de Wolmar s'étoit
rendue avec toute fa famille , un de fes
enfans fit un faux pas, & tomba dans l'eau.
Julie qui l'apperçut , partit comme un
trait , & s'élança après lui . Elle fe débattit
en le ferrant entre fes bras. Il fallut du
tems pour les retirer. Le faififfement , la
chûte , l'état où elle étoit , tout concou
roit à faire craindre pour fa vie. Tous les
fecours
AVRIL. 1761. 121
fecours furent inutiles ; & le récit de fa
mort arrache des larmes. C'eft le fujet.
d'une lettre très - longue , mais très - touchante
que M. deWolmar écrit à S. Preux.
Julie laiffa en mourant une lettre pour ce
dernier , cette lettre n'étoit point cachetée
; elle avoit prié fon mari de la lire.
& de l'envoyer à S. Preux, s'il le jugeoit à
propos.En la rapportant ici , on verra dans .
quelle difpofition cette tendre Julie avoit
toujours été à l'égard de fon amant .
» Tout eft changé , lui dit elle : fouffions
>> ce changement fans murmure ; il vient
" d'une main plus fage que nous. Nous ne
fongions qu'à nous réunir ; cette réunion
" n'étoit pas bonne . C'eft un bienfait du
"Cielde l'avoir prévenue. Je me fuis long-
" tems fait illufion . Cette illufion me fut
» falutaire ; elle fe détruit au moment que
» je n'en ai plus befoin. Vous m'avez cru
"guérie, & j'ai cru l'être . Rendons grace
» à celui qui fit durer cette erreur autant
qu'il étoit utile'; qui fait fi me voyant fi
» près de l'abîme , la tête ne m'eût point
» tourné. Oui , j'eus beau vouloir étouf-
» fer le premier fentiment qui m'a fait
"
"
"3
vivre ; il s'eft concentrédans mon coeur ;
" il s'y réveille au moment qu'il n'eft plus
" à craindre il me foutient quand mes
" forces m'abandonnert ; il me ranime
II . Vol.
F
122 MERCURE DE FRANCE.
"
quand je me meurs. Je fais cet aveu
» fans honte ; ce fentiment refté malgré
» moi fut involontaire ; il n'a rien coûté à
» mon innocence : tout ce qui dépend de
» ma volonté fut pour mon devoir ; fi le
» coeur qui n'en dépend ppaass,,ffuutt pour vous,
» ce fut mon tourment , & non pas mon
» crime. J'ai fait ce que j'ai dû faire ; la
» vertu me refte fans tache , & l'amour
» m'eſt reſté fans remords. J'ofe m'ho-
» norėt du paffé ; mais qui m'eût répondu
» de l'avenir ? Un jour de plus , peut-être ,
» & j'étois coupable ! ... Toutes les épreu-
» ves ont été faites ; mais elles pouvoient
» trop revenir.... Je pars au moment fa-
" vorable , contente de vous & de moi....
Après tant de facrifices , je compte pour
» peu celui qui me refte à faire. Ce n'eft
» que mourir une fois de plus .... Adieu ,
» adieu... Hélas ! j'achève de vivre comme
j'ai commencé ; j'en dis trop peut- être
» en cemoment où le coeur ne déguiſe plus
» rien . Eh pourquoi craindrois- je d'expri-
» primer tout ce que je fens? Ce n'eft plus
» moi qui te parle ; je fuis déjà dans les
» bras de la mort ; quand tu verras cette
» lettre , les vers rongeront le vifage de
» ton amante & fon coeur , où tu ne feras
plus. Mais mon âme exiſteroit- elle fans
» toi ? Sans toi quelle félicité goûterois - je?
>>
>>
8
39
AVRIL. 1761. 123
Non je ne te quitte pas ; je vais t'atten-
» dre. La vertu qui nous fépare fur la ter-
» re , nous unira dans le féjour éternel . Je
» meurs dans cette douce attente ; trop
» heureuſe d'acheter au prix de ma vie ,
» le droit de t'aimer toujours fans crime ,
» & de te le dire encore une fois !
Dans cette même lettre Julie parloit
encore à S.Preux de fon mariage avec Madame
d'Orbe. Celle- ci invite cet amant défolé
à venir prendre foin de l'éducation
des enfans de Madame de Wolmar ; c'eft
un devoir que leur mere lui a impoſé
avant que de mourir : mais à l'égard du
mariage propofé , voici ce que Madame
d'Orbe dit a S. Preux? » Je fuis ingénue &
franche ;je ne veux rien diffimuler. J'ai
eu de l'amour pour vous , je l'avoue :
peut-être en ai - je encore. Peut- être en
» aurai-je toujours ; je ne le fçais ni ne
veux le fçavoir ; mais voici ce que j'ai
» à vous dire : c'eft qu'un homme qui fut
» aimé de Julie , & qui pourroit fe réfou-
» dre à en aimer une autre , n'eſt à mes
yeux qu'un indigne & un lâche , que je
» tiendrois à déshonneur d'avoir pour
ami. Et quant à moi , je vous déclare
que tout homme , quel qu'il puiffe être,
qui déformais m'ofera parler d'amour
ne m'en reparlera de fa vie. C'est par
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
cette lettre que finit le Roman de M,
Rouffeau , qui joint l'utilité de la morale ,
à l'intérêt des fituations .
SECOND EXTRAIT.
N ous avons vû S. Preux partir avec
PAmiral Anfon. Son voyage dura quatre
ans , pendant lefquels il parcourut toutes
les Nations de la tèrre. On ne peut qu'applaudir
aux divers tableaux qu'il nous préfente
à fon retour , & aux peintures qu'il
nous retrace de ces différens Peuples.
AVRIL. 1761 109
و ر
"
J'ai vû dabord l'Amérique méridionale,
ce vafte continent, que le manque
» de fer a foumis aux Européens , & dont
» ils ont faitun defert pour s'en affurer
l'empire. J'ai vû les côtes du Bréfil , où
» Lisbonne & Londres puifent leurs tréfors
, & dont les Peuples miférables fou-
» lent aux pieds l'or & les diamans , fans
" ofer y porter la main.... J'ai vû fur les
» rives du Méxique & du Pérou , le même
fpectacle que dans le Bréfil ; j'en ai vû les
>> rares & infortunés habitans , triftes ref-
» tes de deux puiffans Peuples , accablés
» de fers , d'opprobres & de miſére , au
> milieu de leurs riches métaux , repro-
>> cher au Ciel en pleurant , les tréfors
» qu'il leur a prodigués ..... J'ai côtoyé
" prèfque toute la partie occidentale de
» l'Amérique , non fans être frappé d'ad-
» miration , en voyant quinze cens lieues
» de côtes ›
& la plus grande Mer du
» Monde , fous l'empire d'une feule Puif-
» fance , qui tient , pour ainfi dire , en fa
>> main , les clefs d'un hémisphère du
» globe.... J'ai vû la plus nombreuſe & la
>> plus illuftre Nation de l'Univers , fou-
» mife à une poignée de brigands ; j'ai
» vû de près ce Peuple célébre , & n'ai
plus été furpris de le trouver efclave.
"
"
» Autant de fois conquis qu'attaqué , il
110 MERCURE DE FRANCE.
99
fut toujours en proie au premier vena,
& le fera jufqu'à la fin des fiécles. Je
» l'ai trouvé digne de fon fort , n'ayant
>> pas même le courage d'en gémir. Lettré
, lâche , hypocrite & charlatan , par
"
"
›
»
lant beaucoup fans rien dire; plein d'ef
» prit fans aucun génie ; abondant en fignes
, & ftérile en idées ; complimenteur
, adroit , fourbe & fripon ; qui met
tous les devoirs en étiquettes , toute
» la morale en fimagrées , & ne connoît
» d'autre humanité , que les falutations
& les révérences..... J'ai vu l'Europe
tramportée à l'extrémité de l'Afrique ,
par les foins de ce Peuple avare, patient
& laborieux , qui a vaincu par le tems
» & la conftance , des difficultés que l'hé
roïfme des autres Peuples n'a jamais
pû furmonter. J'ai vû ces vaftes & malheureufes
contrées , qui ne femblent
» deſtinées qu'à couvrir la tèrre de trou
peaux d'efclaves. A leur vil afpect , j'ai
» détourné les yeux de dêdain , d'horreur
» & de pitié, & voyant la quatrième par
tie de mes femblables , changée en bêtes
pour le fervice des autres , j'ai gémi
d'être homme.
C'eft ainfi qu'à fon retour , S. Preuse
rend compte à Madame d'Orbe des détails
de fon voyage. Pendant fan abſence, Ma
AVRIL. 1761 : T14
dame de Wolmar avoit ouvert fon coeur à
fon mari , & ne lui avoit rien caché de
fes amours . Cette marque d'une confiance
extrême , ne fit que lui rendre fon
épouſe plus chère ; & il n'en conçut que
plus d'eftime pour S. Preux. Il l'invite à
venir demeurer avec lui ; & dès ce moment
il lui jure une amitié inviolable.
Nous ne décrirons point ici , d'après M.
Rouffeau , tout ce qui fe paffe dans le
coeur de S. Preux & de Julie , lorfque
ces deux Amans fe trouvent enſemble
après une fi longue abfence. Ce font là)
de ces détails qu'il faut lire dans le Livre
même. Il faut y voir également la
réception que fait à S. Preux M. de Wol
mar, la vie que le premier méne dans cette
maifon , la manière dont il fe comporte
avec le mari , la femme, les enfans. M. de
Wolmar le laiffe feul durant huit jours,
avec Julie;& pendant fon abfence il écrit,
à Madame d'Orbe :»De vous dire que mes
jeunes gens font plus amoureux que ja◄
mais , ce n'eft pas fans doute une merveille
à vous apprendre. De vous affurer
au contraire qu'ils font parfaitement
guéris , vous fçavez ce que peuvent la
» Raifon , la Vertu ; ce n'eſt pas là non
» plus leur plus grand miracle ; mais que
299
ces deux oppofés foient vrais en même
112 MERCURE DE FRANCE.
35
» temps ; qu'ils brûlent plus ardemment
» que jamais l'un pour l'autre , & qu'il ne
régne plus entre eux qu'un honnête at-
» tachement ; qu'ils foient toujoursamans,
» & ne foient plus qu'amis , c'eft, je pen-
» fe , ce à quoi vous vous attendez moins ,
» ce que vous aurez plus de peine à comprendre
, & ce qui eft felon
pourtant
» l'exacte vérité. Telle eft l'énigme que
» forment les contradictions fréquentes
» que vous avez dû remarquer en eux ,
» foit dans leurs difcours , foit dans leurs
» lettres.... Quand je dis eux , c'eft fur-
» tout le jeune homme que j'entens . Car
» pour Julie , on n'en peut parler que
و د
par conjecture ; un voile de fageffe &
» d'honnêteté fait tant de replis autour
» de fon coeur , qu'il n'eft plus poffible à
» l'oeil humain d'y pénétrer ; pas même
» au fien propre .... Pour votre ami , je
» lui vois encore tous les fentimens qu'il
» eut dans fa premiere jeuneffe ; mais
je les vois fans avoir droit de m'en offenfer.
Ce n'eft pas de Julie de Wolmar
» qu'il eft amoureux ; c'eft de Julie d'E-
» tange ; il ne me hait point comme le
poffeffeur de la perfonne qu'il aime ,
» mais comme le raviffeur de celle qu'il
» a aimée. La femme d'un autre n'eft
point fa maîtreffe ; la mére de deux en
AVRIL. 1761. 117
"
fans n'eft point fon ancienne écolière.
» Il eft vrai qu'elle lui reffemble beau-
" coup , & qu'elle lui en rappelle fouvent
» le fouvenir ; il l'aima dans le temps paf-
"fé ; voilà le vrai mot de l'énigme ; ôtez-
» lui la mémoire , il n'aura plus d'amour...
» Le tems où le féparérent ces deux amans ,
» fut celui où leur paffion étoit au plus
» haut point de véhémence . Peut - être
» s'ils fuffent reftés plus longtems enfemble
, fe feroient- ils peu-à- peu refroidis;
» mais leur imagination vivement émue ,
» les a fans ceffe offerts l'un à l'autre ,
» tels qu'ils étoient à l'inftant de leur fé-
» paration. Le jeune homme ne voyant
point dans fa maîtreffe les changemens
» qu'y faifoit le progrès du temps , l'ai-
» moit telle qu'il l'avoit vue , &non pas
» telle qu'elle étoit . Pour le rendre heu-
» reux , il n'étoit pas queftion feulement
» de la lui donner , mais de la lui rendre
» au même âge , & dans les mêmes cir-
» conftances où elle s'étoit trouvée au
» temps de leurs premieres amours . La
"
moindre altération à tout cela , étoit
» autant d'ôté du bonheur qu'il s'étoit
promis . Elle eft devenue plus belle ;
» mais elle a changé ; ce qu'elle a gagné ,
tourne en ce fens à fon préjudice ; car
» c'eſt de l'ancienne & non pas d'une au
714 MERCURE DE FRANCE.
tre , qu'il eſt amoureux . Nous avons cité
ce grand morceau , parce qu'il nous a
paru contenir des idées très fubtiles, trèsneuves
, & en même temps très- vraies.
Nous ne rapportons rien de plufieurs lettres
très- longues fur la maniere de faire
valoir les biens de campagne , de gouverner
les domeftiques , fur la façon de traiter
les mendians & d'élever les enfans .
Ce font autant de Traités trop étendus
pour être cités en entier , & qu'on affoibliroit
en voulant les analyfer.
L'abfence de Wolmar penfa couter cher
à Julie. Sa maifon n'étoit pas éloignée du
lac,& Madame de Wolmar aimoit les promenades
fur l'eau . Elle y invita S. Preux,
& le vent pouffa le bateau vers les rochers
de Meillerie. C'étoit dans ce défert que
S. Preux étoit allé pleurer dix ans auparavant
, fes premieres peines caufées par
l'amour. C'est là qu'il avoit paffé des jours
fi triftes & fi délicieux , uniquement occupé
de la maîtreffe , dont il avoit été obligé
de fe féparer. Il avoit toujours defiré de
revoir cette retraite ; l'occafion de vifiter
ce lieu fi chéri , avec celle dont l'image
l'habitoit autrefois avec lui , fut le motif
de fa promenade . Il fe faifoit un plaifir de
montrer à Julie d'anciens monumens d'ume
paffion fi conftante & fi malheureuſe.
AVRIL. 1761 . If
"
Il n'eut pas de peine à l'y conduire . Il la
mena vers les rochers où fon chiffre étoit
gravé dans mille endroits ; en les voyant
il éprouva combien la préfence des objets
peut ranimer les fentimens violens dont on
fut agité.Ses diſcours fe reffentent de cette
véhémence : » & Julie , lui dit- il , voici les
lieux où foupira jadis pour toi , le plus
" fidéle amant du monde. Voici le féjour
» où ta chère image faifoit fon bonheur! ...
» fille conftamment aimée , ô toi , pour
qui j'étois né , faut-il me retrouver avec
" toi dans les mêmes lieux , & regretter le
»tems que j'y paffois à gémir de ton ab-
» fence ? » il alloit continuer ; mais Julie
lui prit la main , la ferta fans mot dire
& le regarda avec tendreffe, retenant avec
peine un foupir ; puis tout-à- coup détournant
la vue , & le tirant par le bras :
" allons-nous- en , mon ami , lui dit-elle ,
» d'une voix émue ; l'air de ce lieu n'eft
» pas bon pour moi. » Ils partirent en gémiffant
, mais fans fe parler ; & S. Preux
quitta ce trifte réduit , comme il auroit .
quitté Julie elle- même. Ils rentrérent dans
le bateau ; & là cet amant défefpéré rouloit
dans fon efprit des projets funeftes : fe
trouver auprès de Julie , la voir , la toucher
, lui parler , l'aimer , l'adorer , tout
cela lejettoit dans des accès de fureur &
TIG MERCURE DE FRANCE.
de rage, qui l'agitoient par degrés jufqu'au
défefpoir.Dans fon tranfport il fut violemment
tenté de la précipiter avec lui dans
les flots , & d'y finir dans fes bras fa vie &
fes tourmens. Cette horrible tentation devint
à la fin fi forte , qu'il fut obligé de
quitter brufquement la main de Julie ,
pour paffer à la pointe du bateau. Là fes
vives agitations commencérent à prendre
un autre cours ; un fentiment plus doux
s'infinua peu- à- peu dans fon âme ; il fe mit
à verfer des torrens de larmes , & l'attendriffement
furmonta le défeſpoir.
Le retour de M. de Wolmar rétablit
le calme dans le coeur des deux Amans.
Les foins domeftiques furent pour Julie
une diſtraction néceffaire ; & les converfations
entre M. de Wolmar , fa femme
& S. Preux fur des matieres de morale ,
éloignoient toutes les idées de l'amour.
Une de ces converfations roule fur l'éducation.
C'eft un Traité complet, où l'Auteur
expoſe fon fyftême fur un fujet auffi
important. Mais un point plus intéreffant
encore occupoit le coeur de Julie . Son
époux , qui ne négligeoit rien pour la
rendre la plus heureufe de toutes les femmes
, étoit la caufe d'un chagrin qui la
dévoroit . Cet homme fi fage , fi raifonnable
, fi loin de toute efpéce de vice , ne
AVRIL 1761 TI
croyoit rien de ce qui donne un prix aux
vertus ; & dans l'innocence d'une vie irréprochable
, il portoit au fond de fon
coeur l'affreufe paix des méchans. La réfléxion
qui naît de ce contrafte augmente
la douleur de Julie. Quel tourment pour
une tendre époufe , de vivre avec celui
qui partage fon exiſtence , & de ne pas
partager l'espoir qui la lui rend chère !
de fonger que le bonheur de celui qui
fait le fien , doit finir avec fa vie , & de
ne voir qu'un réprouvé , dans le pére de
fes enfans ! Un jour que l'entretien étoit
tombé fur des matiéres de religion
s'apperçut que Julie avoit difparu.
» De-
» vinez où elle eft , dit M. de Wolmar ?
» Sans doute , répondit S. Preux , elle eſt
» allée donner quelque ordre dans le
ménage. Non , reprit le mari , fuivez-
" moi , & vous verrez fi j'ai bien deviné.
On fe mit à marcher doucement ; on arriva
à la porte du cabinet de Madame de
Wolmar ; elle étoit fermée . On l'ouvrie
brufquement ; quel fpectacle ! on vit Julie
"
à
3 on
genoux , les mains jointes & toute en
larmes. Elle fe léve avec précipitation ,
s'éffuyant les yeux , fe cachant le vifage ,
& cherchant à s'échapper. Son mari ne
lui laiffa pas le temps de fuir. Il courut
à elle avec une efpéce de tranſport
,
18 MERCURE DE FRANCE.
» Chère époufe! lui dit-il en l'embraffant,
» l'ardeur même de tes voeux trahit ta
', caufe ; que leur manque
-t-il pour être
» éfficaces ? Va , s'ils étoient entendus
» ils feroient bientôt exaucés. Ils le feront
, lui dit-elle d'un ton ferme &
perfuadé . J'en ignore l'heure & l'occafion.
Puiffé-je l'acheter aux dépens de
» ma vie. Mon dernier jour feroit le mieux
> employé .
ود
Cette lettre très touchante eft fuivie de
plufieurs autres qui ne contiennent que
des détails domeftiques,jufqu'au départ de
S. Preux pour fuivre Milord Edouard en
Italie. Un rêve effrayant qu'il fait le premier
jour pendant la route , remplit fon
âme des idées les plus funeftes . Il croit voir
Julie au lit de la mort , le vifage couvert
d'un voile qu'il s'efforce en vain d'écarter.
Il s'éveille , fe rendort une feconde & une
troifiéme fois , & toujours ce fpectacle lugubre,
toujours ce même appareil de mort.
Sa frayeur eft fi forte , qu'il ne peut la
vaincré étant éveillé. Croyant avoir vu
Julie pour la derniére fois , il revient fur
fes pas , pour s'affurer qu'elle vit encore ;
il s'approche de la maifon de Madame de
Wolmar; il marche le long des murs du
jardin ; il l'entend parler avec Madame
Orbe ; il diftingue fa voix ; & il s'en reAVRIL.
1961: 113
tourne honteux de fon illufion . Il continue
fon voyage jufqu'à Rome avec Milord
Edouard qui avoit eu la complaifance de
fe prêter à fa foibleffe , pour diffiper le
frayeurs qui l'agitoient. Pendant fon abfence
, Julie propofe à Madame d'Orbe ,
qui avoit perdu fon mari , de fe remarier
avec S. Preux. Elle fait la même propofition
à ce dernier , qui lui répond : » ce
» n'eft pas affez que votre adorable coufine-
" foit aimée ; elle doit l'être comme vous.
>> Le fera- t- elle ? le peut- elle être , & dé-
" pend- il de moi de lui rendre fur ce point
» ce qui lui eft dû ? Ah ! fi vous vouliez
" m'unir avec elle , que ne me laiffiez - vous
» un coeur auquel elle infpirât des ſenti-
» mens nouveaux , dont il lui pût offrir
les prémices ! .... D'un ami tendre &
» reconnoiffant , elle auroit fait un mari
vulgaire ; gagneroit elle à cet échange ?
" Elle y perdroit doublement ; fon coeur
délicat & fenfible fentiroit trop cette
perte; & moi, comment fupporterois je
le fpectacle continuel d'une trifteffe dont
je ferois la caufe, & dont je ne pourrois
la guérir. Hélas ! j'en mourrois de dou-
» leur avant elle . Non , Julie , e ne ferai
point mon bonheur aux dépens du fien;
» je l'aime trop pour l'époufer . Mon bon-
2)
"
33
heur ! non ; ferois-je heureux , en ne la
A20 MERCURE DE FRANCE
"
» rendant pas heureufe ? L'un des deux
» peut-il fe faire un fort exclufif dans le
» ménage les biens , les maux n'y font-
" ils pas communs , malgré qu'on en ait ;
» & les chagrins qu'on fe donne l'un à l'au-
»tre , ne retombent - ils pas toujours fur
» celui qui les caufe? je ferois malheureux
» par les peines, fans être heureux par fes
>> bienfaits .
Tandis que Julie projettoit le mariage
de S. Preux & de Madame d'Orbe , M.
de Wolmar avoit d'autres vues fur ce jeune
homme. Son intention étoit de l'attirer
dans fa maiſon, de l'y fixer, & de lui confier
l'éducation de les enfans. Madame
d'Orbe devoit auffi y établir la demeure ;
& Milord Edouard avoit promis de venir
augmenter cette petite fociété ; mais la
mort de Julie , cette mort trop prévue
par le rêve de fon amant , vint déranger
tous ces projets . Dans une partie de
campagne, où Madame de Wolmar s'étoit
rendue avec toute fa famille , un de fes
enfans fit un faux pas, & tomba dans l'eau.
Julie qui l'apperçut , partit comme un
trait , & s'élança après lui . Elle fe débattit
en le ferrant entre fes bras. Il fallut du
tems pour les retirer. Le faififfement , la
chûte , l'état où elle étoit , tout concou
roit à faire craindre pour fa vie. Tous les
fecours
AVRIL. 1761. 121
fecours furent inutiles ; & le récit de fa
mort arrache des larmes. C'eft le fujet.
d'une lettre très - longue , mais très - touchante
que M. deWolmar écrit à S. Preux.
Julie laiffa en mourant une lettre pour ce
dernier , cette lettre n'étoit point cachetée
; elle avoit prié fon mari de la lire.
& de l'envoyer à S. Preux, s'il le jugeoit à
propos.En la rapportant ici , on verra dans .
quelle difpofition cette tendre Julie avoit
toujours été à l'égard de fon amant .
» Tout eft changé , lui dit elle : fouffions
>> ce changement fans murmure ; il vient
" d'une main plus fage que nous. Nous ne
fongions qu'à nous réunir ; cette réunion
" n'étoit pas bonne . C'eft un bienfait du
"Cielde l'avoir prévenue. Je me fuis long-
" tems fait illufion . Cette illufion me fut
» falutaire ; elle fe détruit au moment que
» je n'en ai plus befoin. Vous m'avez cru
"guérie, & j'ai cru l'être . Rendons grace
» à celui qui fit durer cette erreur autant
qu'il étoit utile'; qui fait fi me voyant fi
» près de l'abîme , la tête ne m'eût point
» tourné. Oui , j'eus beau vouloir étouf-
» fer le premier fentiment qui m'a fait
"
"
"3
vivre ; il s'eft concentrédans mon coeur ;
" il s'y réveille au moment qu'il n'eft plus
" à craindre il me foutient quand mes
" forces m'abandonnert ; il me ranime
II . Vol.
F
122 MERCURE DE FRANCE.
"
quand je me meurs. Je fais cet aveu
» fans honte ; ce fentiment refté malgré
» moi fut involontaire ; il n'a rien coûté à
» mon innocence : tout ce qui dépend de
» ma volonté fut pour mon devoir ; fi le
» coeur qui n'en dépend ppaass,,ffuutt pour vous,
» ce fut mon tourment , & non pas mon
» crime. J'ai fait ce que j'ai dû faire ; la
» vertu me refte fans tache , & l'amour
» m'eſt reſté fans remords. J'ofe m'ho-
» norėt du paffé ; mais qui m'eût répondu
» de l'avenir ? Un jour de plus , peut-être ,
» & j'étois coupable ! ... Toutes les épreu-
» ves ont été faites ; mais elles pouvoient
» trop revenir.... Je pars au moment fa-
" vorable , contente de vous & de moi....
Après tant de facrifices , je compte pour
» peu celui qui me refte à faire. Ce n'eft
» que mourir une fois de plus .... Adieu ,
» adieu... Hélas ! j'achève de vivre comme
j'ai commencé ; j'en dis trop peut- être
» en cemoment où le coeur ne déguiſe plus
» rien . Eh pourquoi craindrois- je d'expri-
» primer tout ce que je fens? Ce n'eft plus
» moi qui te parle ; je fuis déjà dans les
» bras de la mort ; quand tu verras cette
» lettre , les vers rongeront le vifage de
» ton amante & fon coeur , où tu ne feras
plus. Mais mon âme exiſteroit- elle fans
» toi ? Sans toi quelle félicité goûterois - je?
>>
>>
8
39
AVRIL. 1761. 123
Non je ne te quitte pas ; je vais t'atten-
» dre. La vertu qui nous fépare fur la ter-
» re , nous unira dans le féjour éternel . Je
» meurs dans cette douce attente ; trop
» heureuſe d'acheter au prix de ma vie ,
» le droit de t'aimer toujours fans crime ,
» & de te le dire encore une fois !
Dans cette même lettre Julie parloit
encore à S.Preux de fon mariage avec Madame
d'Orbe. Celle- ci invite cet amant défolé
à venir prendre foin de l'éducation
des enfans de Madame de Wolmar ; c'eft
un devoir que leur mere lui a impoſé
avant que de mourir : mais à l'égard du
mariage propofé , voici ce que Madame
d'Orbe dit a S. Preux? » Je fuis ingénue &
franche ;je ne veux rien diffimuler. J'ai
eu de l'amour pour vous , je l'avoue :
peut-être en ai - je encore. Peut- être en
» aurai-je toujours ; je ne le fçais ni ne
veux le fçavoir ; mais voici ce que j'ai
» à vous dire : c'eft qu'un homme qui fut
» aimé de Julie , & qui pourroit fe réfou-
» dre à en aimer une autre , n'eſt à mes
yeux qu'un indigne & un lâche , que je
» tiendrois à déshonneur d'avoir pour
ami. Et quant à moi , je vous déclare
que tout homme , quel qu'il puiffe être,
qui déformais m'ofera parler d'amour
ne m'en reparlera de fa vie. C'est par
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
cette lettre que finit le Roman de M,
Rouffeau , qui joint l'utilité de la morale ,
à l'intérêt des fituations .
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Résumé : JULIE, OU LA NOUVELLE HELOÏSE. SECOND EXTRAIT.
Dans 'Julie, ou la Nouvelle Héloïse' de Jean-Jacques Rousseau, Saint-Preux, de retour d'un voyage de quatre ans, relate à Madame d'Orbe l'exploitation des ressources naturelles et des populations locales en Amérique du Sud par les Européens, ainsi que l'horreur de l'esclavage en Europe et en Afrique. À son retour, il découvre que Madame de Wolmar a révélé leurs amours passées à son mari, qui lui propose une amitié inviolable. Saint-Preux et Julie ressentent des sentiments ambigus, oscillant entre amour et amitié, compliquant ainsi leur relation émotionnelle. Lors d'une promenade en bateau, Saint-Preux est submergé par ses souvenirs et ses sentiments pour Julie. Julie, bien que heureuse en mariage, est troublée par l'incrédulité religieuse de son mari. Plusieurs événements illustrent les tourments amoureux des personnages. Julie suggère à Saint-Preux de se remarier, mais il refuse, craignant de lui causer du malheur. Julie meurt après avoir sauvé un de ses enfants. Avant sa mort, elle écrit une lettre à Saint-Preux, y exprimant son amour inconditionnel et son dévouement à son devoir. Madame d'Orbe, qui avait des sentiments pour Saint-Preux, déclare qu'elle ne parlera jamais plus d'amour à quiconque. La lettre conclut le roman, combinant moralité et intérêt narratif.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1688
p. 124-125
LETTRE, à l'Auteur du MERCURE. A Paris, ce 14 Mai 1761.
Début :
On a imprimé depuis peu, Monsieur, une Comédie intitulée Osaureus, qu'on dit [...]
Mots clefs :
Ouvrage allemand, M. Rousseau, Auteur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE, à l'Auteur du MERCURE. A Paris, ce 14 Mai 1761.
LETTRE , à l'Auteur du MERC U R E.
O
A Paris , ce 14 Mai 1761 .
Na imprimé depuis peu , Monfieur ,
une Comédie intitulée Ofaureus , qu'on dit
traduite de M. Rabener. Cette Comédie
eft une partie des Lettres de Julie ou de la
nouvelle Heloife mife en action . Ainfi en
la donnant pour la traduction d'un Quvra
ge Allemand , on accufe M. Rouffeau d'un
plagiat honteux. Je peux vous attefter que
JUIN. 1761
la prétendueComédie Allemande n'a jamais
exifté; & que l'Auteur de la Piéce Francoife
en eft convenu, & a dit pour excuſe, qué
c'étoit une plaifanterie. Cette plaifanterie,
d'un goût très-fingulier , eft une véritable
calomnie , qu'il eft important de détruire.
On a tâché d'arrêter le débit d'Ofaureus s
& il faut convenir que l'Auteur lui-même
a paru s'y prêter de bonne foi ; mais conme
il y avoit déjà desExemplaires diftribués
dans le Public , la réparation ne peut être
complette qu'en la rendant publique, dans
un Ouvrage auffi accrédité que le Mercure
de France .
J'ai l'honneur d'être &c.
O
A Paris , ce 14 Mai 1761 .
Na imprimé depuis peu , Monfieur ,
une Comédie intitulée Ofaureus , qu'on dit
traduite de M. Rabener. Cette Comédie
eft une partie des Lettres de Julie ou de la
nouvelle Heloife mife en action . Ainfi en
la donnant pour la traduction d'un Quvra
ge Allemand , on accufe M. Rouffeau d'un
plagiat honteux. Je peux vous attefter que
JUIN. 1761
la prétendueComédie Allemande n'a jamais
exifté; & que l'Auteur de la Piéce Francoife
en eft convenu, & a dit pour excuſe, qué
c'étoit une plaifanterie. Cette plaifanterie,
d'un goût très-fingulier , eft une véritable
calomnie , qu'il eft important de détruire.
On a tâché d'arrêter le débit d'Ofaureus s
& il faut convenir que l'Auteur lui-même
a paru s'y prêter de bonne foi ; mais conme
il y avoit déjà desExemplaires diftribués
dans le Public , la réparation ne peut être
complette qu'en la rendant publique, dans
un Ouvrage auffi accrédité que le Mercure
de France .
J'ai l'honneur d'être &c.
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Résumé : LETTRE, à l'Auteur du MERCURE. A Paris, ce 14 Mai 1761.
Le 14 mai 1761, une lettre informe le rédacteur du Mercure de France de la publication d'une comédie intitulée 'Osaureus', présentée comme une traduction de l'œuvre de M. Rabener. En réalité, cette comédie est une adaptation des 'Lettres de Julie ou de la nouvelle Héloïse' de Jean-Jacques Rousseau. L'auteur de la pièce a avoué que la prétendue comédie allemande n'existe pas, justifiant cela par une plaisanterie. Cette plaisanterie est considérée comme une calomnie. Des actions ont été entreprises pour stopper la diffusion de 'Osaureus', et l'auteur a collaboré à cet effort. Cependant, certains exemplaires ayant déjà été distribués, il est essentiel de publier une rectification dans le Mercure de France pour rétablir la vérité.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1689
p. 14-43
L'ÉLÉVE DE LA NOUVELLE HELOISE, OU LETTRES de Madame la Marquise de *** à Mde la Comtesse de ****.
Début :
AVIS DE L'EDITEUR. On convient généralement de l'austérité [...]
Mots clefs :
La Nouvelle Héloïse, Amie, Coeur, Julie, Amour, Vertus, Lettres, Père, Vie, Âme, Lettre, Fille, Mère, Temps, Ouvrage, Amant, Roman, Nature, Tendre, Enfants, Bonheur, Homme, Comtesse, Force, Peine, Vérité, Raison, Livre, Plaisir, Aimer
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'ÉLÉVE DE LA NOUVELLE HELOISE, OU LETTRES de Madame la Marquise de *** à Mde la Comtesse de ****.
L'ÉLÉVE DE LA NOUVELLE
HELOISE ,
OU LETTRES de Madame la Marquife
de *** à Mde la Comteffe de **** .
O
AVIS DE L'EDITE U R.
N convient généralement de l'auftérité
des leçons que l'on rencontre dans
le Roman de Julie. Perfonne ne l'a lû
fans fentir la force avec laquelle l'Auteur
attaque des ufages & des moeurs , que
bien des gens ont intérêt de défendre.
Il eft certain, malgré cela, que ce fexe aimable
que les hommes accufent de foibleffe
, & qu'ils prennent tant de peine à
corrompre ; ce fexe naturellement honnête
& fenfible , a mieux faifi qu'eux les
différentes beautés de la nouvelle Hé-
Loïfe . Pour peu qu'on cherche la caufe de
cette vive impreffion , on la trouvera
dans la vérité du ſentiment toujours plus
proche du Génie & de la Raiſon , que les
fubtilités de la critique. Les régles d'après
lefquelles on croit fouvent juger ,
ont été d'abord créées par des efprits vafAOUST.
1761. 15
tes & des âmes fenfibles. Il eft vrai qu'elles
exiſtoient avant eux fans être connues ;
mais ils en ont fait ufage les premiers.
Il faut fans doute fe laiffer aller au
mouvement de la Nature , ou être l'égal
de ces grands Génies , pour juger d'après
ces mêmes régles que tant de circonftances
varient .
L'Éditeur de ce petit ouvrage, dans lequel
on trouvera l'extrait d'une partie
de l'Héloife , a eu les quatre Lettres fui
vantes d'une Dame qui eft intime amie
de celle qui les lui a effectivement écrites.
Elle n'y a changé que quelques lignes ,
par pudeur & par difcrétion . On a imagi
né que le Public y verroit avec p'aifie
l'aveu fimple & vrai de l'impreffion que
doit faire cet ouvrage fur une âme tendre
& vertueuſe.
LETTRE PREMIERE.
SIItôt que le rétabliffement de ma fanté
me l'a permis , j'ai fuivi vos confeils ,
mon aimable amie , j'ai quitté mon appartement
le plutôt qu'il m'a été poffible
; & je commence à jouir des beautés
de la faifon. Cependant on ne me permet
pas encore de faire de longues promena16
MERCURE DE FRANCE.
des : cela m'afflige ; cette diverfion m'a
voit paru propre à diffiper je ne fçais
quelle langueur , dans laquelle je tombe
infenfiblement , furtout depuis ma derniere
maladie.
Je vois que mes efpérances m'avoient
féduite ; ma fille & mon fils , au lieu de
m'amufer , m'excédent tous les jours da
vantage leur gaîté bruyant e mere au
gue au point que je vais les mettre au
Collége & au Couvent . Mon mari me défole
par les leçons éternelles qu'il me
donne fur leur éducation . Il m'en écrit
fans ceffe de fon vieux Château , où fans
doute il n'a rien de mieux à faire . Eft-ce
que l'état de mes enfans n'eft pas décidé
par celui de leur pere ? Leur fortune eft
affurée; que m'importe le refte. Ils feront
comme les autres : je n'ai pas plus d'am- _
bition que cela.
Les principes de mon mari font tout
différens. Il voudroit me perfuader que
je ferois le modéle des femmes de mon
fiécle , fi j'avois le courage de me retirer
dans fon antique Château. A la vérité
nous y vivrions plus abondamment avec
une fortune médiocre ; mais auffi plus de
Spectacles , plus de Bals , plus de Livres
nouveaux , plus de ces Phènoménes du
bel- efprit , que l'on voit avec autant de
AOUST. 1761 . 17
cariofité qu'une chofe extraordinaire. J'au
rois en revanche des avenues fans fin
des bofquets enchantés , des parterres ,
des potagers ; & avec tout cela des Provinciaux
mauffades , & cette uniformité
continuelle que je ne pourrois fupporter.
>
Au refte , ce n'eft point l'amour , ce
premier fentiment de mon coeur qui
m'attache au lieu , où il a pris naiffance :
il me femble que ma paffion s'affoiblit
tous les jours , puifque j'ai pu réſiſter
à la préſence de celui qui me l'avoit inf
pirée ; l'abfence doit en effacer enfin le
Louvenir.
Quoiqu'il en foit , j'attends les lettres
où l'on me parle du Chevalier, avec moins
d'impatience ; & les miennes fout fi froides
& fi réservées , que je n'écris rien que
je ne puiffe dire en public.
Je vois cependant avec peine que la
lecture n'eft pas encore une refource &
un amuſement pour moi . Je me fuis fait
Lire pendant ma maladie trente volumes
de Romans : ils me touchent ; mais ils
m'attriftent , & il ne m'en rete rien .
J'entends parler depuis quelques jours de
la nouvelle Héloïje : envoyez -moi , je vous
prie , cet ouvrage , fur lequel on pronɔnce
fi diverſement . Il partage , à ce qu'on
m'a dit, la Ville & la Cour. J'ai vû ces der18
MERCURE DE FRANCE.
niers jours quelques-uns de ces efprits à
la mode , qui donnent le ton : ils m'ont
confirmée dans cette incertitude. Les uns
élévent aux nues le Livre nouveau ; d'au
tres qui n'approuvent rien , en difent
beaucoup de mal . Ces Meffieurs m'avertiffent
que j'aurai tort de ne pas m'ennuyer
de la longueur des differtations ;
enfuite comme moraliftes , ils font fâchés
de trouver dans un livre de Philofophie
des foibleffes trop excufables & trop
agréablement décrites.
Pour moi je ne connois de Juges fur
un ouvrage de cette nature que le coeur
ou le génie. Le dernier eft bien rare , &
le fecond commence à le devenir. Il y a
cependant longtemps que le Public a appellé
du Defpotifme , auquel les Maîtres
de l'esprit prétendent l'affujettir.
Quoi des milliers de fuffrages s'a
néantiroient devant leurs décifions ? Quoi !
ce jugement , ce cri univerfel d'une multitude
d'âmes fenfibles , cette apologie
univerfelle & involontaire feroient tranfformés
magiquement eft un froid mépris ?
Quoi ! lefel d'une Epigramme éteindroit,
dénatureroit le fentiment même ? C'eſt lui
feul que je veux confulter : jamais ceux
de la partialité de l'envie , de l'orgueil
de je ne fçais quelle inquiétude impérieuAOUST.
1761 ; 19
fe ne feront la regle du plaifir ou du dé
plaifir de mes lectures . S'ils en impoſent
aux efprits foibles , qui n'ont d'avis que
par infpiration , ils révoltent toujours l'équité
du Sage & du Philofophe , qui
fent & qui juge , parce qu'il penfe , fans
avoir befoin qu'on le faffe penfer.
›
Envoyez moi donc au plutót , ma chère
Comteffe cette nouvelle Héloïfe. Quel
plaifir , fi votre rhume étant entiérement
fini , vous pouvez me l'apporter vousmême.
Je vous réponds que je trouverois
le nouveau Roman admirable .
LETTRE DEUX I E ME.
'AVEZ Vous allez réfléchi , mon aima
ble amie , à la terrible nouvelle que vous
m'apprenez , lorfque vous m'avez mandé
que le Chevalier va arriver de Malthe ?
Vous m'écrivez froidement , que graces
aux réfléxions que j'ai eu le temps de faire,
fon retour ne fera pas difficile à fupporter.
En vérité , vous en parlez bien à votre
aiſe . Vous n'avez jamais eu de paffions à
combattre.
Je fuis vos avis , autant que cela eft'
en moi je m'occupe davantage ; je me
20 MERCURE DE FRANCE:
proméne beaucoup ; & j'ai déja lû quelques
lettres de votre nouvelle Héloïfe.
Je me repens bien d'avoir commencé.
cette lecture : je voudrois avoir la force
de la quitter. Comment avez vous eu l'imprudence
de m'envoyer ce maudit Roman
? Ne voyez vous pas que Julie eft
tout au moins auffi vertueufe que votre
amie : elle ne peut aimer davantage ; cependant
elle va bientôt fuccomber . Falloit-
il m'offrir un fi dangereux exemple ?
Que vous avez mal pris votre temps pour
me prêter des livres d'amour ?
Que vais je devenir féparée de mon
amie , éloignée d'un mari eftimable, dont
l'amitié & les procédes ont fouvent rallenti
les progrès de ma paffion ? Il m'impatiente
cependant avec fes perfécutions
éternelles , pour m'engager à me confiner
dans fon hermitage . Pour comble de malheur
, je fuis ici toute feule avec mes enfans
, qui deviennent tous les jours plus
indociles & plus infupportables. J'ai bien
peur qu'ils ne finiffent par être méchans
& ingrats.
Mes voisins , que je fuis forcé de voir
quelquefois,font facilement ennuyeux , &
fe formalifent de tout . Je ne reçois point
de lettres de Paris , qui ne foient remplies
de tracafferies & de méchancetés.On
AOUST. 1761 . 23
ne m'apprend que des Hiftoires fcandaleufes:
tous les gens de ma connoiffance
fe déchirent & fe haiffent. Comment
voulez- vous que je m'accoutume à les aimer?
Quelle confolation une femblable
fociété peut -elle répandre fur ma vie ?
Sans le fentiment dangereux qui foutient
mon coeur , mon exiftence me ſembleroit
d'un poids infupportable. L'amour , le
feul amour nous rend infenfibles à mille
contrariétés : il fait diverfion avec les
fpectacles continuels de l'injuſtice & de la
méchanceté des hommes . Ce n'eft pas que
je me cache à moi - même la honte & la
trifteffe , qui fuivent fouvent fes pas .
Hélas ! ma chere amie , vous favez tou
tes les réfléxions que nous avons faites
cent fois fur les aventures de plufieurs
femmes élevées avec nous . Nous n'avons
prefque jamais vu que des Amans malheureux
ou ennuyés ; cependant, quoique
bien avertis , nous finiffons prefque toujours
par aimer.
Je me perds , je vous l'avoue , dans
mon coeur & dans ma raiſon. O ciel ! eftil
concevable , que quatre lignes écrites
au hazard fur un bruit vague & peu cer
tain , caufent une fi grande révolution
dans un coeur? Non , je ne faurois vous exprimer
le défordre caufé dans tout mon
22 MERCURE DE FRANCE.
être , par ce que vous me dites du Che
valier. Je ne fuis plus la même ; je n'ai
plus les mêmes idées ; mes principes va▾
rient : ce qui me fembloit raisonnable ne
me paroît plus que chimérique & fouvent
ridicule .
Cependant , ma chere amie , je fens
que je tiens encore à ma réputation , à
ma vertu & à l'eftime publique ; je lens
que je dépens plutôt de l'opinion que l'on
a de moi , que de celle que l'on en devroit
avoir. Ce contentement de foi- même
; ce fentiment tout intérieur dont no .
tre vieille parente parle fans ceffe
pourroit-il habiter fur la terre ? N'en déplaife
à toutes ces prudes , comment feront
elles pour nous perfuader que la fidélité
conjugale eft une vertu réelle , &
que l'ennui , dont elle eft fi fouvent accompagnée,
n'eft qu'une chofe arbitraire?
Je fens pourtant . ..je fens
que je tiens encore à quelque chofe d'inexplicable.
Il me feroit échappé aujour
d'hui bien des extravagances, fi je ne m'é-
Cois pas méfiée de ma tête. Elle est dans
un étrange état. Ah ! ma Comteſſe , que
vous avez mal fait de m'envoyer cette
Hiftoire de Julie! pour vous en punir, vous
n'aurez de mes nouvelles que lorsque j'au
rai lû les fix volumes.
AOUST. 1761. 23
LETTRE TROISIEME.
J'ai achevé ce matin , ma chere amie ;
votre nouvelle Heloife . J'ai éte fi occupée
de cette lecture depuis que je l'ai com-
-mencée , qu'il y a plus de vingt- quatre
heures , que je n'ai penſé à toutes les extravagances
qui rempliffent fouvent mes
Lettres.
Je ne faurois vous dire encore toute
l'impreffion que m'a fait cet Ouvrage. Ce
n'eft point feulement un livre de Philofophie
; ce n'eſt point l'hiſtoire d'une Héroine
de Roman ; c'eſt celle du coeur hu- ;
main , vu ſous le plus beau jour , c'eſt- àdire
, au milieu des foibleffes les plus excufables
& des vertus les plus réelles. On
y trouve le développement de la rai on la
plus profonde , avec celui des Sophifmes
qui combattent fous l'ordre des paffions :
la vérité eft fans ceffe à côté de l'erreur :
l'erreur n'eſt jamais honteule ; & la vérité
eſt toujours aimable.
On trouve d'abord dans Julie une fille
charmante & fenfible , attaquée par tous
les traits que l'amour peut lancer ; elle a
contre elle le refpe&t de fon amant , la
violence de fon amour , les preftiges d'une
24 MERCURE DE FRANCE.
imagination vive & brillante , fa candeur ,
fa jeuneſſe , fon coeur & la beauté. Ces
redoutables ennemis triomphent de fon
honneur , fans pouvoir détruire les vertus,
ni même obfcurcir longtems les lumiéres
de fa raiſon. Tout eft grandeur & féduction
dans Julie. Ses fautes ont quelque
chofe qui les éléve ; fes vertus les plus auftères
ont je ne fçai quoi d'intéreffant , fes
confeils, fes remontrances, tout ce qu'elle
dit , tout ce qu'elle peut dire , reçoit l'expreffion
douce & touchante d'un âme tendre
& élevée.
Hélas ! ma Comteffe , que l'on fait volontiers
connoiffance avec cette fille àimable
& paffionnée ! .... Encore attaché
par fes erreurs , dont on trouve auffi la
fource trop attrayante , inſenſiblement on
s'accoutume à aimer celle qui doit bientôt
nous forcer au reſpect.
On trouve enfuite dans cette fille adorabte
un Philofophe & un Moralifte , que
l'on ne peut refufer d'entendre. Ce Philofophe
nous inftruit en même temps par fa
folie & fa raifon , par fes vertus & fes
foibleffes, par les réfléxions & fes remords.
Ce n'eft point par une tranfition fubite
que l'on paffe du goût à l'admiration : on
voit rapidement dans le principe des fau-
Fes
AOUST. 1761 . 23
res de Julie toutes les réflexions qu'elle eſt
au moment de faire .
A chaque page on s'attache plus fortement
à elle. Les événemens de ce Roman
font des événemens ordinaires . Les fituations
font fortes & grandes , mais fi naturelles
que les coeurs de tous les hommes
peuvent facilement les rencontrer. Voilà
d'où reffort la fublimité des idées , & les
traits du génie , auffi aifées à fentir , que
difficiles à imaginer.
Si l'on rencontre des fentimens trop
au- deffus des fiens , ils émeuvent plutôt
qu'ils n'éblouiffent . Ils touchent l'âme qu'ils
élévent. On ſoupire en les admirant on
cherche à fe les approprier. Si l'efprit
quelquefois diftrait du principal intérêt fe
voit forcé à fuivre une differtation longue
& férieufe , elle fe préfente fi naturellement
, & elle paroît fi importante par fon
objet , que l'intérêt perfonnel foutient la
curiofité.
Ne trouvez vous pas , ma chère amie ,
que l'on fe repofe avec une douce fatiffaction
au milieu de ces peintures fimples
& magnifiques , des vertus fociables , des
vraies beautés de l'ordre & de la réalité
des devoirs , qui font de tous les temps &
de tous les lieux ? N'avez-vous pas remarqué
que le bonheur de l'innocence par
-B
26 MERCURE DE FRANCE.
tout exalté , eſt toujours en action & en
vue , pendant que celui qui bleffe les loix
de la pudeur ne marche que d'un pas tremblant
, au milieu de l'incertitude & de la
crainte.
Julie & fon amant ne croient entrevoir
un état doux & tranquille que lorsqu'ils
penſent n'avoir plus de reproche à fe faire.
Ils paroiffent alors moins paffionnés , fans
devenir moins intéreffans. Loin d'avoir
perdu de fa fenfibilité , leur âme , fur- tout
celle de Julie , en fe répandant fur plus
d'objets ne fe montre que plus fenfible .
L'on n'apperçoit cependant que le développement
naturel de fon caractére.Infenfiblement
l'on change avec elle : on paſſe
à des fentimens moins tumultueux & plus
durables. La tendre humanité rencontre
des coeurs déjà gagnés , où les traits chers
& facrés fe gravent plus profondément .
On voit fous un jour nouveau le touchant
plaifir de faire du bien : l'amitié brille d'un
plus vif éclat : elle fe montre au milieu du
contentement de foi-même. Elle eft environnée
du repos & de la paix.
Quel fpectacle , que celui d'une famille
refpectable & heureuſe , confondue avec
de vertueux amis , avec des domeftiques
fortunés & reconnoiffans ; en qui l'attachement
& l'honneur éffacent la honte de
AOUST . 1761. 27
"
la fervitude ! quel tableau , que celui de
plufieurs êtres raffemblés fous un même
point de vue , qui s'eftiment & s'aiment
avec tant de raifons de s'aimer !
Les images grandes & flatteufes font
encore embellies par les charmes d'une vie
champêtre. On reçoit une nouvelle éxiftence
; on fe rapproche de la nature : on
fent renaître dans fon coeur l'efpoir confolant
d'un bonheur plus réel .
Je me fuis apperçu , ma chère amie ,
que ces plaifirs nouveaux , dont je ne m'étois
jamais formé d'idée , fupportent le
coup d'oeil de la Raifon . Ils s'embelliffent :
même , à mesure qu'elle les confidére.
Voilà par quelle route le Philofophe de
Genêve parvient à nous conduire dans des
lieux fi peu connus & fi peu defirés , dont
on ne voudroit plus fortir. Il a l'art de
préparer , fans que l'on s'en doute , tout
ce qui eft néceffaire pour nous rendre capables
d'écouter ces fublimes leçons . Vous
fentez bien , qu'il a dû commencer par
nous plaire : il a fallu nous accoutumer
doucement à la raifon . Voilà fans doute
pourquoi l'Auteur a pris la peine de fuivre
pas à pas nos extravagances & nos foibleffes.
Je vous difois , ce me femble , il y
a quelques jours , que le peu d'utilité de la
plupart des livres de morale naît du ton
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
defpotique de l'Auteur . Il eft vrai que l'on
imagine le voir regarder du haut de fa
raifon nos folies & nos malheurs . Il femble
qu'il fe dife impénétrable aux paffions
humaines. Ces mêmes paffions font elles
feules en action dans la plupart des Romans
ou bien l'on y rencontre au milieu
d'une troupe de fous ,, des perfonnages fi
ennuyeux & fi parfaits : ils font fi continuellement
raifonnables : ils ont fi peu de
rapport avec nous , qu'ils ne peuvent gagher
notre confiance .
Vous me direz peut-être que j'ai mes
raifons pour penfer ainfi. Il eft vrai que je
fais un gré infini au Philofophe Suiffe , d'avoir
fçu nous montrer les refforts qui fervent
à relever une âme bien née . Il a furtout
puiffamment combattu le découragement
des belles âmes , cette fource honteufe
& conftante de la corruption des
plus heureux caractères .
Si je voulois vous rendre compte de
tout ce que j'admire dans l'enſemble de
cet Ouvrage , il me faudroit peut - être
plus de temps pour le détailler , qu'il n'en
a fallu à l'Auteur pour le faire . Je regarde
fon plan comme une machine immenfe ,
cachée fous le voile de la plus noble fimpli
cité .
Je ne finirois pas , fi je me permettois
2.
AOUST. 1761 . 29
de vous dire tout ce que je crois appercevoir.
Il y a bien loin de l'impreffion
que j'ai reçue , à celle que je craignois .
J'ofe à peine penfer à ma derniere Lettre :
j'allois cependant vous en parler ; máis
je m'apperçois heureufement qu'il eft bien
tard. Je compte vous écrire encore après
demain.Adieu, ma chère amie; les obfervations
de votre fociété fur la nouvelleHélo
fe,dont vous me faites part , me paroiffent
petites & injuftes . Je fens que je ferai forcée
de vous en dire mon avis dans ma premiere
Lettre.
LETTRE QUATRIEME.
J'AIAI encore relu, ma chère amie, les trois
derniers tomes de Julie ; & je ne les ai interrompus
que pour écrire deux Lettres
d'affaires ; l'une pour obliger un malheuheureux
de ce Village , qui m'a autrefois
fervie , & l'autre à mon mari. Je le preffe
de profiter de la belle faifon , s'il a toujours
le projet d'aller cette année s'établir
dans fa terre. Je partirois tout de faite.
avec nos deux enfans ; & vous jugez bienque
la nouvelle Héloïfe ne feroit pas ou
bliée.
Je fuis plus indignée que jamais de vos
Bijj
30 MERCURE DE FRANCE.
remarques. Elles attaquent les endroits du
Livre qui me paroiffent les mieux inventés.
En vérité vos gens de goût ne peuvent
critiquer fi févérement cet Ouvrage,
que parce qu'ils ne l'ont pas fait .
Je m'imagine d'ici voir l'air de confiance
& d'autorité , avec lequel ces Meffieurs
perfuadent, après dîner, de jeunes petites,
Dames qui les accréditent . Ils blâment
fur tout avec fuccès les moeurs de Julie
parce que des maximes pernicieuſes ; parce
que des moeurs vraiment corrompues
font vivement attaquées par fa conduite.
Je crois les entendre dire à leur crédule
auditoire , avec un fourire ironique .....
Comment cette fille affez éprife pour
manquer à fon honneur , ne l'a- t - elle pas
affez été pour époufer fon amant ? Pourquoi
refufe- t- elle les offres du généreux
Edouard pourquoi ne quitte-t- elle pas
les parens qu'elle déshonore , pour aller
paffer fa vie avec ce qu'elle aime & l'ami
vertueux , qui leur offre un afyle ? n'a-telle
de l'audace & de la force d'efprit ,
que pour s'impofer des liens illégitimes ?
J'ai bien peur , ma chère amie , que
ceux qui raiſonnent ainfi , ne connoiffent
d'autres vertus que le préjugé , & d'autre
Eonneur que l'orgueil. Comment ne
oyent-ils pas que à Julie a manqué à ce
fi
AOUST. 1761 31
qu'elle ſe devoit à elle -même , vis-à- vis de
la vertu & de la raiſon , elle ne peut expier
les fautes que par fes remords & par
fes larmes doit -elle faire oublier fa foibleffe
par des torts plus graves & plus impardonnables
. Qui peut la condamner ?
fera-ce des Philofophes ou des dévots ?
fera ce des hommes fans principes ou ceux
qui prétendent en avoir ? lequel d'entr'eux
prononcera que le premier des crimes eft
l'amour illicite , & que les premiéres des
vertus ne font pas la reconnoiffance &
l'humanité ?
Julie aime fon amant fans ceffer de
chérir fon père : elle ne veut point fe féparer
d'une mère tendre & adorée. Il lui
en coûte pour s'éloigner d'une amie qu'elle
a toujours aimée. Lifez ces quatre lignes
que l'on trouve dans une Lettre de Claire
à Julie. » Il reste en toi , lui dit Claire ,
» mille adorables qualités , que l'eftime de
» toi-même peut feule conferver , qu'un
» excès de honte & l'aviliffement qui le
fuit détruiroit infailliblement ; & c'eft
"3 fur ce que tu croiras valoir encore , que
» tu vaudras en effet. Gardes - toi donc ,
» de tomber dans un abbattement dangereux
, qui t'aviliroit plus que ta foibleffe
» même . Le véritable amour eft il fait
»
» pour dégrader l'âme ?
·
B iv
32 MERCURE DE FRANCE.
Julie n'eft pas de ces femmes qui per
dent toutes leurs vertus en un jour. Plus
capable de facrifier fon honheur au bonheur
de ce qu'elle aime , que d'immoler
au fien les derniers jours d'un père & dune
mère qui n'exiftent que pour elle ; au
moment de plonger le poignard dans le
fein de ceux qui lui ont donné la vie , elle
regarde la profondeur du précipice , où
elle eft tombée. Le crime barbare , qu'elle
eft fur le point de commnettre , lui donne
de l'horreur pous les engagemens qu'elle
a pris . Enfin n'eft elle pas retenue dans
cette circonftance par fon extrême fenfibibilité
, la fource premiére de toutes les
vertus , & l'unique principe de fes erreurs?
Ne voit on pas ici tous les effets d'une
-même caufe & les conféquences néceffaires
du caractère que l'Auteur a dû donner
à fon Héroïne? Si ce font là des contrariétés
, convenez , ma chere amie , qu'elles
ont heureuſement leur racine dans le coeur
de l'homme.
Avec quel génie cette prétendue inconféquence
eft préparée ! On ne peut fe laffer
de lire la Lettre où Julie raconte la vialence
de fon père , & le charme de la Scène
touchante qui lui fuccéda : c'eſt Julie
qui s'exprime ainfi, page 374 , tome premier.
AOUST. 1761 : 33
"
"
Après le fouper , l'air fe trouva fi froid
que ma mère fit faire du feu dans fa
» chambre .Elle s'affit à l'un des coins de la
» cheminée, & mon père à l'autre. J'allois
» prendre une chaife pour me placer en-
» tr'eux ; quand m'arrêtant par ma robe,
❞ & me tirant à lui fans rien dire , il m'af-
» fit fur fes genoux. Tout cela fe fit fi
" promptement & par une forte de mou-
» vement fi involontaire , qu'il en eut une
efpéce de repentir le moment d'après.
Cependant j'étois fur les genoux : il ne
pouvoit plus s'en dédire ; & ce qu'il y
» avoit de pis pour la contenance , il fal-
» loit me tenir embraffée dans cette gênan
té attitude.Tout celà fe faifoit en filence ;
mais je fentois de tems en tems fes bras
»fe preffer contre mes flancs avec un fou-
» pir affez mal étouffé . Je ne fais quelle
» mauvaife honte empêchoit les bras pa-
» ternels dé fe livrer à ces douces étrein-
» tes . Une certaine gravité qu'on n'oſoit
» quitter ; une certaine confufion qu'on
» n'ofoit vaincre, mettoit entre un père &
fa fille ce charmant embarras que la
pudeur & l'amour donnent aux amans ;
tandis qu'une tendre mère , tranſpor
» tée d'aife , dévoroit en fecret un fi doux
fpectacle. Je voyois , je fentois tout
cela - men - Ange Et ne 'pus tenir plus
By
+
34 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
"3
ور
longtemps à l'attendriffement qui me
gagnoit. Je feignis de glifler. Je jettai ,
» pour me retenir, un bras au cou de mon
Fère. Je penchai mon vifage contre fon
vifage vénérable ; & dans un inftant il
» fut couvert de mes baifers & inondé de
» mes larmes. Je fentis , à celles qui cou-
» loient de fes yeux , qu'il étoit lui- même
foulagé d'une grande peine : ma mère
» vint partager nos tranfports . Douce &
paifible innocence , tu manquas feule à
» mon coeur , pour faire de cette fcène
» de la Nature le moment le plus déli-
» cieux de ma vie !
ور
ور
Cette fcène fi naturelle conduit le Lecteur
à approuver ce qui doit fuivre. Qu'il
eft aifé de fe repréfenter qu'après avoir
gémi de la violence de cet homme brulque
& fenfible, fon repentir, fes larmes &
les careffes qui lui échappent doivent
avoir un empire abfolu fur une fille comme
Julie!peut -on s'empêcher de comparer
les douceurs de cet épanchement de la
nature , de ce fentiment fi doux , fi refpectable
, avec le tumulte impétueux d'une
paffion déréglée ? quel contrafte ! quelle
fource de réfléxions !
Peu de temps après , elle voit mourir
fa mère , qui a découvert fon intrigue.
Cette mère charmante ne lui fait aucun
A OUST 1761.
35
fon père qui n'a
reproche : elle expire en faifant des voeux
pour le bonheur de fa fille . Julie fe perfuade
que le chagrin a abrégé fes jours :
elle ne voit plus que des objets lamentatables.
Séparée de fon Amant depuis plufieurs
mois , elle a eu le temps de réfléchir
: elle doit le moins aimer & le hair
peut -être , lorſqu'elle fe retrace fes fautes
& fes malheurs.
Dans cet inftant
plus qu'elle , ce vieillard malheureux ,
dont elle peut adoucir ou empoisonner
la vie , ce père fi haut , fi abſolu ſe jette
à fes genoux , pour la fupplier d'accorder
fa main à un homme vertueux , qui lui
a fauvé la vie . Il la preffe d'acquitter la
parole d'honneur qu'il a donnée à fon
ami . Ah ! ma Comteffe , n'avez-vous pas
remarqué que le mariage devient pour
une perfonne comme Julie une barriére
invincible contre les reftes d'une paffion
terrible & .malheureufe? Elle fe flatte de
rendre à fon père le repos & le bonheur
qu'elle lui a ôtés. Elle fuit les confeils
d'une amie qui a de l'empire fur ſon eſprit.
En réfléchiffant, elle fe regarde comme
une fille coupable & ingrate : elle voit
qu'elle peut devenir une femme vertueufe
& une mère tendre & respectée . Ce
dernier motif la décide . Elle promet &
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
accomplit avec joie fon ferment.
Que pourroit- on oppofer à des raifongfi
preffantes? Seroit - ce les intérêts de l'hon--
nête homme qu'elle époufe , & qui peut
ignorer fa conduite ? De pareilles confidérations
n'éffacent point la peinture que
je viens de faire . Eft-il même bien aifé de
décider fi l'obéiffance d'une fille à fon
père n'eſt pas un des premiers devoirs de
fon état ?
On pourroit enfin convenir tout au
plus , que les raifons fe combattent fans
pouvoir fe détruire; & c'en feroit plus qu'il
n'en faut pourfonder la conduite de Julie fi
bien dans la nature & dans la raiſon.Je vais
plus loin : en fuppofant qu'elle fit une fau
te devenue néceffaire , on pourroit feulement
en conclure , qu'une fois fortis des
limites de l'ordre & du devoir , nous n'avons
plus que le choix des fautes & des
malheurs.
Hélas ! ma chère amie , que cette ré
fléxion eft inftructive ; mais qu'elle eft éffrayante
pour moi ! qu'elle doit me donner
à penser Revenons à Julie.
Il falloit bien qu'elle eût ce dernier tort ::
il falloit qu'elle fût parjure avec fon
amant , pour ne pas devenir plus criminelle.
Cette derniére faute a donné l'éffor
à fesgrandes qualités : elle la rétablit dans
l'état , dont elle étoit déchue . Remar
AOUST. 1761. 37
quez que Julie plus foible que je ne l'ai
étés Julie dans la même fituation que moi ;
Julie , époufe & mère devint fublime &
irréprochable. It femble que fon âme s'agrandiffe
avec fes devoirs . La vertu embellit
fes jours : elle trouve des douceurs
inattendues dans fon nouvel état.
Cependant, ma Comteffe , ces foupirs
tendres & douloureux, qu'elle jette quelquefois
vers le paffé , nous enfeignent
malgré nous , qu'elle eût été plus heureufe
, fi fon coeur ne l'eût jamais égarée.
Que la dévotion de Julie , eft grande
& touchante ! Elle éléve l'âme & la confole.
Elle meurt enfin , lorfqu'on ne peut
plus fe paller de vivre avec elle. Elle gagne
une maladie mortelle , en fe jettant
dans le Lac , pour fauver la vie à un de
fes enfans. Je ne connois rien de fi touchant
que le moment , où l'on améne
à Julie mourante les deux enfans qui lui
font fi chers. M. de Volmar s'exprime
ainfi dans cet endroit de la lettre , où il
raconte la fin attendriffante de fa femme:
2
» Elle alloit me répondre , quand on
» amena les enfans. It ne fut plus quef-
» tion que d'eux ; & vous pouvez juger ,
» fi fe fentant prête à les quitter , fes ca-
» reffes furent tiédes & modérées . J'obfer--
vai même , qu'elle revenoit plus fou
38 MERCURE DE FRANCE .
» vent , & avec des étreintes encore plus
» ardentes à celui qui lui coutoit la vie ;
» comme s'il lui fût devenu plus cher .
Ce qui doit furprendre le Lecteur ; c'eſt
que cette mort , quoique prévue , n'en eft
que plus attendriffante.
>
Il faut que cette fingularité foit caufée
par un intérêt d'une autre nature , que
celui qui foutient la plupart des Romans .
Apparemment que tout eft vrai , fimple
& naturel : cette cataſtrophe n'a pas befoin
d'être imprévue pour attendrir. Apparemment
que les mouvemens que l'on
éprouve , ne tiennent point à des illuſions
paffagéres ; mais aux fentimens plus confrants
& plus intimes , dont l'âme ne fe
laffe jamais.
Je voudrois vous peindre avec des couleurs
affez vives les différents regrets des
différents témoins de ce fpectacle funeſte .
Quelle fermeté touchante dans Julie ,
uniquement occupée de ceux qui l'environnent
? Quel état que celui de Claire ,
fûre de perdre une telle amie , en faifant
de continuels efforts pour lui cacher
La douleur ! Que de larmes différentes fervent
à retracer tous les charmes & toutes
les vertus de cette adorable femme ! Tous
les fentimens , tous les caractéres , toutes
les conditions la pleurent & la refpectent.
AOUST. 1761 . 39
On voit, dans ce terrible inftant, un défefpoir
général ; celui de fes amis , celui
de les domeftiques , celui de tout un peuple
, qu'elle auroit voulu rendre heureux.
On voit avec autant de faififfement que
d'admiration la perplexité de Wolmar , de
cet homme froid par principe & par caractére.
L'incertitude s'élève tout -à- coup
dans le fein d'un Athée , qui tremble de
voir expirer avec Julie , la vertu & l'húmanité.
Le malheureux Wolmar ne peut
croire à l'anéantiſſement d'une âme auffi
tendre & auffi parfaite. Il paffe de l'athéifme
à l'excès de la timidité : il redoute
pour Julie un avenir , qu'il n'eût regardé
pour lui -même , que comme un port certain
, comme un fommeil tranquille . A
peine raffuré par les vertus de ce qu'il
aime , c'eft lui qui l'avertit en frémilfant
, qu'il ne lui refte que peu d'inftants à
vivre.
Il me femble qu'en voilà bien affez ,
pour faire oublier quelques obfervations
auffi faciles à détruire qu'à imaginer . Pour
moi, je vous avouerai, ma chère amie , que
je ne fuis point fâchée de rencontrer avec
des vertus fublimes quelques petiteffes
qui les rapprochent de moi. Au furplus
je ne m'embaraffe guéres de fçavoir fi Julie
a eu tort ou raiſon , de chercher à rafe
1
40 MERCURE DE FRANCE.
furer les regards de ceux qui la voyent finir.
Peut-être, fi vous le voulez , eût -elle mieux
fait de mourir plus férieufement . Je ne
voudrois cependant rien retrancher : tout
me plaît : tout me paroît néceffaire. Je
penfe que ce feroit avec moins de raifon
encore, que l'on s'en prendroit à quelques
inconféquences de Volmar , qui n'eft
point le pivot éffentiel & moral de l'ouvrage.
On trouve mauvais , dites - vous , que
cet homme extraordinaire ait époufé Julie
, fachant fa conduite & fon amour.
Mais en fuppofant même que Volmar ait
eu un tort ; faut- il donc s'étonner , qu'un
Athée , qui par hazard fe trouve bien né ,
tombe dans plufieurs inconféquences ?
Eft-il d'ailleurs bien fingulier , qu'ayant
connoiffance de la paffion de Julie , il
l'épouse , parce qu'elle lui plaît , parce
qu'il croit que fa fociété peut le rendre
heureux ; parce qu'il n'eft pas d'un caractère
jaloux ; parce qu'il fait qu'elle eft vertueufe
& reconnoiffante , & qu'il eſpére
que fes procedés & fes foins pourront enfin
la gagner; parce qu'il voit fon père
décidé à ne pas lui laiffer époufer fon
amant ; & fi l'on veut enfin , parce que
l'intérêt de fon plaifir & de fon bonheur
l'emporte un moment fur toute autre con
fidération ?
AOUST. 1761. 48
*
Ce même Volmar , plein d'amitié & de
refpect pour Julie , qui a eu affez dé bon
ne foi & de candeur pour lui avouer fest
égaremens , fait revenir faint Preux ,
après fix ans d'abfence. Eft - il bien révol
tant qu'il ne voye en lui qu'un ami commun,
& un homme eftimable ? Peut- on ou
blier que Volmar n'eft ni amoureux ni ja
loux , & qu'il ne peut craindre une infidélité
, ni par préjugé , ni par principes ?
D'ailleurs , il compte fur la vertu de Julie
, il l'aime ; il craint d'avoir empoifonné
fa vie ; & à quelque prix que ce
foit , il veut mériter fa confiance , & con
tribuer à fon bonheur.
7
Il faut ne voir dans l'amour que des
fureurs , dans l'honneur que de la férociré
, pour ne pas juger avec indulgence
cette généreufe fingularité.
A propos de cette réfléxion : n'avezvous
jamais pris garde , chère Comteffe ,
à lá pédante hypocrifie de quelques déclamateurs
? Ils ne croyent point à un
Légiflateur éternel . Ils s'amufent à groffir
continuellement de triftes préjugés ,
qui ne feroient que barbares dans leurs
fyftêmes. Il faut que ces préjugés fi gênans
& fi cruels ayent une caufe bien
puiffante , que nous ne pouvons diftinctes
L'Amant de Julie.
42 MERCURE DE FRANCE.
ment connoître . Mais laiffons la Philofophie
& l'amour.
Vous avez pu remarquer , que dans le
compte que je viens de vous rendre de la
nouvelle Héloïfe , je ne me fuis guéres occupée
que des traits qui ont un rapport éf- િ
fentiel à mes devoirs , & avec la fituation
préfente de mon coeur .
Je ne fais fi je me trompe , depuis que
j'ai lu ce Livre , il me femble que je vois
un nouvel ordre de choſes. Ce qui m'arrivera
d'ici à huit jours, peut décider du fort
de toute ma vie. Selon la réponſe de mon
mari , je vous verrai peut- être la femaine
prochaine ; car je pafferai certainement
par Paris , en allant à fa terre de Bretagne.
Ah ! ma chère amie , que j'aurai de
* Ceux qui n'aiment pas le Roman de Julie ,
doivent favoir quelque gré à la perfonne qui
écrit ces Lettres , d'avoir obmis de parler du
charme du ftyle & de la force des raifonnemens
, de leur fageffe , de leur profondeur , des
principes de morale lumineux & utiles que l'on
trouve à chaque page de la defcription du Pays
de Vaux ; des Lettres fur le Suicide , des chofes
ingénieufes que dit l'Auteur fur l'éducation des
enfans ,& fur la manière de former les domeſtiques
honnêtes , & de les rendre heureux. Il n'y
a pas de Lettre , où bien des Auteurs qui penfe
roient , ne trouvaflent dequoi ſe faire une répu
tation & un bon Livre .
AOUST. 1761 . 43
›
plaifir à vous embraffer , & que nous
avons de chofes à nous dire ! Aurai - je le
temps de difputer fur Julie avec vos Marchands
d'Elprit ? Vous m'avez mandé
qu'ils avoient la bonté d'approuver la promenade
fur le Lac , le rêve de Julie , la
réparation d'Edouard. S'ils avoient vû plus
loin , ou avec plus de bonne foi , ils feroient
convenus que ces fublimes beautés
tiennent immédiatement à un magnifique
enfemble , qui ne pourroit fe paſſer
d'aucune de ſes parties.
C'est ainsi que finiffent ces Lettres : il
eût été facile d'en faire un Roman agréable.
Mais l'Editeur n'a ni l'efprit de ce
genre , ni le temps de s'en occuper . Si
quelque efprit léger agréable & oifif
vouloit continuer ces Lettres , il pourroit
les intituler: Le pouvoir d'un bon Livrefur
un bon coeur.
HELOISE ,
OU LETTRES de Madame la Marquife
de *** à Mde la Comteffe de **** .
O
AVIS DE L'EDITE U R.
N convient généralement de l'auftérité
des leçons que l'on rencontre dans
le Roman de Julie. Perfonne ne l'a lû
fans fentir la force avec laquelle l'Auteur
attaque des ufages & des moeurs , que
bien des gens ont intérêt de défendre.
Il eft certain, malgré cela, que ce fexe aimable
que les hommes accufent de foibleffe
, & qu'ils prennent tant de peine à
corrompre ; ce fexe naturellement honnête
& fenfible , a mieux faifi qu'eux les
différentes beautés de la nouvelle Hé-
Loïfe . Pour peu qu'on cherche la caufe de
cette vive impreffion , on la trouvera
dans la vérité du ſentiment toujours plus
proche du Génie & de la Raiſon , que les
fubtilités de la critique. Les régles d'après
lefquelles on croit fouvent juger ,
ont été d'abord créées par des efprits vafAOUST.
1761. 15
tes & des âmes fenfibles. Il eft vrai qu'elles
exiſtoient avant eux fans être connues ;
mais ils en ont fait ufage les premiers.
Il faut fans doute fe laiffer aller au
mouvement de la Nature , ou être l'égal
de ces grands Génies , pour juger d'après
ces mêmes régles que tant de circonftances
varient .
L'Éditeur de ce petit ouvrage, dans lequel
on trouvera l'extrait d'une partie
de l'Héloife , a eu les quatre Lettres fui
vantes d'une Dame qui eft intime amie
de celle qui les lui a effectivement écrites.
Elle n'y a changé que quelques lignes ,
par pudeur & par difcrétion . On a imagi
né que le Public y verroit avec p'aifie
l'aveu fimple & vrai de l'impreffion que
doit faire cet ouvrage fur une âme tendre
& vertueuſe.
LETTRE PREMIERE.
SIItôt que le rétabliffement de ma fanté
me l'a permis , j'ai fuivi vos confeils ,
mon aimable amie , j'ai quitté mon appartement
le plutôt qu'il m'a été poffible
; & je commence à jouir des beautés
de la faifon. Cependant on ne me permet
pas encore de faire de longues promena16
MERCURE DE FRANCE.
des : cela m'afflige ; cette diverfion m'a
voit paru propre à diffiper je ne fçais
quelle langueur , dans laquelle je tombe
infenfiblement , furtout depuis ma derniere
maladie.
Je vois que mes efpérances m'avoient
féduite ; ma fille & mon fils , au lieu de
m'amufer , m'excédent tous les jours da
vantage leur gaîté bruyant e mere au
gue au point que je vais les mettre au
Collége & au Couvent . Mon mari me défole
par les leçons éternelles qu'il me
donne fur leur éducation . Il m'en écrit
fans ceffe de fon vieux Château , où fans
doute il n'a rien de mieux à faire . Eft-ce
que l'état de mes enfans n'eft pas décidé
par celui de leur pere ? Leur fortune eft
affurée; que m'importe le refte. Ils feront
comme les autres : je n'ai pas plus d'am- _
bition que cela.
Les principes de mon mari font tout
différens. Il voudroit me perfuader que
je ferois le modéle des femmes de mon
fiécle , fi j'avois le courage de me retirer
dans fon antique Château. A la vérité
nous y vivrions plus abondamment avec
une fortune médiocre ; mais auffi plus de
Spectacles , plus de Bals , plus de Livres
nouveaux , plus de ces Phènoménes du
bel- efprit , que l'on voit avec autant de
AOUST. 1761 . 17
cariofité qu'une chofe extraordinaire. J'au
rois en revanche des avenues fans fin
des bofquets enchantés , des parterres ,
des potagers ; & avec tout cela des Provinciaux
mauffades , & cette uniformité
continuelle que je ne pourrois fupporter.
>
Au refte , ce n'eft point l'amour , ce
premier fentiment de mon coeur qui
m'attache au lieu , où il a pris naiffance :
il me femble que ma paffion s'affoiblit
tous les jours , puifque j'ai pu réſiſter
à la préſence de celui qui me l'avoit inf
pirée ; l'abfence doit en effacer enfin le
Louvenir.
Quoiqu'il en foit , j'attends les lettres
où l'on me parle du Chevalier, avec moins
d'impatience ; & les miennes fout fi froides
& fi réservées , que je n'écris rien que
je ne puiffe dire en public.
Je vois cependant avec peine que la
lecture n'eft pas encore une refource &
un amuſement pour moi . Je me fuis fait
Lire pendant ma maladie trente volumes
de Romans : ils me touchent ; mais ils
m'attriftent , & il ne m'en rete rien .
J'entends parler depuis quelques jours de
la nouvelle Héloïje : envoyez -moi , je vous
prie , cet ouvrage , fur lequel on pronɔnce
fi diverſement . Il partage , à ce qu'on
m'a dit, la Ville & la Cour. J'ai vû ces der18
MERCURE DE FRANCE.
niers jours quelques-uns de ces efprits à
la mode , qui donnent le ton : ils m'ont
confirmée dans cette incertitude. Les uns
élévent aux nues le Livre nouveau ; d'au
tres qui n'approuvent rien , en difent
beaucoup de mal . Ces Meffieurs m'avertiffent
que j'aurai tort de ne pas m'ennuyer
de la longueur des differtations ;
enfuite comme moraliftes , ils font fâchés
de trouver dans un livre de Philofophie
des foibleffes trop excufables & trop
agréablement décrites.
Pour moi je ne connois de Juges fur
un ouvrage de cette nature que le coeur
ou le génie. Le dernier eft bien rare , &
le fecond commence à le devenir. Il y a
cependant longtemps que le Public a appellé
du Defpotifme , auquel les Maîtres
de l'esprit prétendent l'affujettir.
Quoi des milliers de fuffrages s'a
néantiroient devant leurs décifions ? Quoi !
ce jugement , ce cri univerfel d'une multitude
d'âmes fenfibles , cette apologie
univerfelle & involontaire feroient tranfformés
magiquement eft un froid mépris ?
Quoi ! lefel d'une Epigramme éteindroit,
dénatureroit le fentiment même ? C'eſt lui
feul que je veux confulter : jamais ceux
de la partialité de l'envie , de l'orgueil
de je ne fçais quelle inquiétude impérieuAOUST.
1761 ; 19
fe ne feront la regle du plaifir ou du dé
plaifir de mes lectures . S'ils en impoſent
aux efprits foibles , qui n'ont d'avis que
par infpiration , ils révoltent toujours l'équité
du Sage & du Philofophe , qui
fent & qui juge , parce qu'il penfe , fans
avoir befoin qu'on le faffe penfer.
›
Envoyez moi donc au plutót , ma chère
Comteffe cette nouvelle Héloïfe. Quel
plaifir , fi votre rhume étant entiérement
fini , vous pouvez me l'apporter vousmême.
Je vous réponds que je trouverois
le nouveau Roman admirable .
LETTRE DEUX I E ME.
'AVEZ Vous allez réfléchi , mon aima
ble amie , à la terrible nouvelle que vous
m'apprenez , lorfque vous m'avez mandé
que le Chevalier va arriver de Malthe ?
Vous m'écrivez froidement , que graces
aux réfléxions que j'ai eu le temps de faire,
fon retour ne fera pas difficile à fupporter.
En vérité , vous en parlez bien à votre
aiſe . Vous n'avez jamais eu de paffions à
combattre.
Je fuis vos avis , autant que cela eft'
en moi je m'occupe davantage ; je me
20 MERCURE DE FRANCE:
proméne beaucoup ; & j'ai déja lû quelques
lettres de votre nouvelle Héloïfe.
Je me repens bien d'avoir commencé.
cette lecture : je voudrois avoir la force
de la quitter. Comment avez vous eu l'imprudence
de m'envoyer ce maudit Roman
? Ne voyez vous pas que Julie eft
tout au moins auffi vertueufe que votre
amie : elle ne peut aimer davantage ; cependant
elle va bientôt fuccomber . Falloit-
il m'offrir un fi dangereux exemple ?
Que vous avez mal pris votre temps pour
me prêter des livres d'amour ?
Que vais je devenir féparée de mon
amie , éloignée d'un mari eftimable, dont
l'amitié & les procédes ont fouvent rallenti
les progrès de ma paffion ? Il m'impatiente
cependant avec fes perfécutions
éternelles , pour m'engager à me confiner
dans fon hermitage . Pour comble de malheur
, je fuis ici toute feule avec mes enfans
, qui deviennent tous les jours plus
indociles & plus infupportables. J'ai bien
peur qu'ils ne finiffent par être méchans
& ingrats.
Mes voisins , que je fuis forcé de voir
quelquefois,font facilement ennuyeux , &
fe formalifent de tout . Je ne reçois point
de lettres de Paris , qui ne foient remplies
de tracafferies & de méchancetés.On
AOUST. 1761 . 23
ne m'apprend que des Hiftoires fcandaleufes:
tous les gens de ma connoiffance
fe déchirent & fe haiffent. Comment
voulez- vous que je m'accoutume à les aimer?
Quelle confolation une femblable
fociété peut -elle répandre fur ma vie ?
Sans le fentiment dangereux qui foutient
mon coeur , mon exiftence me ſembleroit
d'un poids infupportable. L'amour , le
feul amour nous rend infenfibles à mille
contrariétés : il fait diverfion avec les
fpectacles continuels de l'injuſtice & de la
méchanceté des hommes . Ce n'eft pas que
je me cache à moi - même la honte & la
trifteffe , qui fuivent fouvent fes pas .
Hélas ! ma chere amie , vous favez tou
tes les réfléxions que nous avons faites
cent fois fur les aventures de plufieurs
femmes élevées avec nous . Nous n'avons
prefque jamais vu que des Amans malheureux
ou ennuyés ; cependant, quoique
bien avertis , nous finiffons prefque toujours
par aimer.
Je me perds , je vous l'avoue , dans
mon coeur & dans ma raiſon. O ciel ! eftil
concevable , que quatre lignes écrites
au hazard fur un bruit vague & peu cer
tain , caufent une fi grande révolution
dans un coeur? Non , je ne faurois vous exprimer
le défordre caufé dans tout mon
22 MERCURE DE FRANCE.
être , par ce que vous me dites du Che
valier. Je ne fuis plus la même ; je n'ai
plus les mêmes idées ; mes principes va▾
rient : ce qui me fembloit raisonnable ne
me paroît plus que chimérique & fouvent
ridicule .
Cependant , ma chere amie , je fens
que je tiens encore à ma réputation , à
ma vertu & à l'eftime publique ; je lens
que je dépens plutôt de l'opinion que l'on
a de moi , que de celle que l'on en devroit
avoir. Ce contentement de foi- même
; ce fentiment tout intérieur dont no .
tre vieille parente parle fans ceffe
pourroit-il habiter fur la terre ? N'en déplaife
à toutes ces prudes , comment feront
elles pour nous perfuader que la fidélité
conjugale eft une vertu réelle , &
que l'ennui , dont elle eft fi fouvent accompagnée,
n'eft qu'une chofe arbitraire?
Je fens pourtant . ..je fens
que je tiens encore à quelque chofe d'inexplicable.
Il me feroit échappé aujour
d'hui bien des extravagances, fi je ne m'é-
Cois pas méfiée de ma tête. Elle est dans
un étrange état. Ah ! ma Comteſſe , que
vous avez mal fait de m'envoyer cette
Hiftoire de Julie! pour vous en punir, vous
n'aurez de mes nouvelles que lorsque j'au
rai lû les fix volumes.
AOUST. 1761. 23
LETTRE TROISIEME.
J'ai achevé ce matin , ma chere amie ;
votre nouvelle Heloife . J'ai éte fi occupée
de cette lecture depuis que je l'ai com-
-mencée , qu'il y a plus de vingt- quatre
heures , que je n'ai penſé à toutes les extravagances
qui rempliffent fouvent mes
Lettres.
Je ne faurois vous dire encore toute
l'impreffion que m'a fait cet Ouvrage. Ce
n'eft point feulement un livre de Philofophie
; ce n'eſt point l'hiſtoire d'une Héroine
de Roman ; c'eſt celle du coeur hu- ;
main , vu ſous le plus beau jour , c'eſt- àdire
, au milieu des foibleffes les plus excufables
& des vertus les plus réelles. On
y trouve le développement de la rai on la
plus profonde , avec celui des Sophifmes
qui combattent fous l'ordre des paffions :
la vérité eft fans ceffe à côté de l'erreur :
l'erreur n'eſt jamais honteule ; & la vérité
eſt toujours aimable.
On trouve d'abord dans Julie une fille
charmante & fenfible , attaquée par tous
les traits que l'amour peut lancer ; elle a
contre elle le refpe&t de fon amant , la
violence de fon amour , les preftiges d'une
24 MERCURE DE FRANCE.
imagination vive & brillante , fa candeur ,
fa jeuneſſe , fon coeur & la beauté. Ces
redoutables ennemis triomphent de fon
honneur , fans pouvoir détruire les vertus,
ni même obfcurcir longtems les lumiéres
de fa raiſon. Tout eft grandeur & féduction
dans Julie. Ses fautes ont quelque
chofe qui les éléve ; fes vertus les plus auftères
ont je ne fçai quoi d'intéreffant , fes
confeils, fes remontrances, tout ce qu'elle
dit , tout ce qu'elle peut dire , reçoit l'expreffion
douce & touchante d'un âme tendre
& élevée.
Hélas ! ma Comteffe , que l'on fait volontiers
connoiffance avec cette fille àimable
& paffionnée ! .... Encore attaché
par fes erreurs , dont on trouve auffi la
fource trop attrayante , inſenſiblement on
s'accoutume à aimer celle qui doit bientôt
nous forcer au reſpect.
On trouve enfuite dans cette fille adorabte
un Philofophe & un Moralifte , que
l'on ne peut refufer d'entendre. Ce Philofophe
nous inftruit en même temps par fa
folie & fa raifon , par fes vertus & fes
foibleffes, par les réfléxions & fes remords.
Ce n'eft point par une tranfition fubite
que l'on paffe du goût à l'admiration : on
voit rapidement dans le principe des fau-
Fes
AOUST. 1761 . 23
res de Julie toutes les réflexions qu'elle eſt
au moment de faire .
A chaque page on s'attache plus fortement
à elle. Les événemens de ce Roman
font des événemens ordinaires . Les fituations
font fortes & grandes , mais fi naturelles
que les coeurs de tous les hommes
peuvent facilement les rencontrer. Voilà
d'où reffort la fublimité des idées , & les
traits du génie , auffi aifées à fentir , que
difficiles à imaginer.
Si l'on rencontre des fentimens trop
au- deffus des fiens , ils émeuvent plutôt
qu'ils n'éblouiffent . Ils touchent l'âme qu'ils
élévent. On ſoupire en les admirant on
cherche à fe les approprier. Si l'efprit
quelquefois diftrait du principal intérêt fe
voit forcé à fuivre une differtation longue
& férieufe , elle fe préfente fi naturellement
, & elle paroît fi importante par fon
objet , que l'intérêt perfonnel foutient la
curiofité.
Ne trouvez vous pas , ma chère amie ,
que l'on fe repofe avec une douce fatiffaction
au milieu de ces peintures fimples
& magnifiques , des vertus fociables , des
vraies beautés de l'ordre & de la réalité
des devoirs , qui font de tous les temps &
de tous les lieux ? N'avez-vous pas remarqué
que le bonheur de l'innocence par
-B
26 MERCURE DE FRANCE.
tout exalté , eſt toujours en action & en
vue , pendant que celui qui bleffe les loix
de la pudeur ne marche que d'un pas tremblant
, au milieu de l'incertitude & de la
crainte.
Julie & fon amant ne croient entrevoir
un état doux & tranquille que lorsqu'ils
penſent n'avoir plus de reproche à fe faire.
Ils paroiffent alors moins paffionnés , fans
devenir moins intéreffans. Loin d'avoir
perdu de fa fenfibilité , leur âme , fur- tout
celle de Julie , en fe répandant fur plus
d'objets ne fe montre que plus fenfible .
L'on n'apperçoit cependant que le développement
naturel de fon caractére.Infenfiblement
l'on change avec elle : on paſſe
à des fentimens moins tumultueux & plus
durables. La tendre humanité rencontre
des coeurs déjà gagnés , où les traits chers
& facrés fe gravent plus profondément .
On voit fous un jour nouveau le touchant
plaifir de faire du bien : l'amitié brille d'un
plus vif éclat : elle fe montre au milieu du
contentement de foi-même. Elle eft environnée
du repos & de la paix.
Quel fpectacle , que celui d'une famille
refpectable & heureuſe , confondue avec
de vertueux amis , avec des domeftiques
fortunés & reconnoiffans ; en qui l'attachement
& l'honneur éffacent la honte de
AOUST . 1761. 27
"
la fervitude ! quel tableau , que celui de
plufieurs êtres raffemblés fous un même
point de vue , qui s'eftiment & s'aiment
avec tant de raifons de s'aimer !
Les images grandes & flatteufes font
encore embellies par les charmes d'une vie
champêtre. On reçoit une nouvelle éxiftence
; on fe rapproche de la nature : on
fent renaître dans fon coeur l'efpoir confolant
d'un bonheur plus réel .
Je me fuis apperçu , ma chère amie ,
que ces plaifirs nouveaux , dont je ne m'étois
jamais formé d'idée , fupportent le
coup d'oeil de la Raifon . Ils s'embelliffent :
même , à mesure qu'elle les confidére.
Voilà par quelle route le Philofophe de
Genêve parvient à nous conduire dans des
lieux fi peu connus & fi peu defirés , dont
on ne voudroit plus fortir. Il a l'art de
préparer , fans que l'on s'en doute , tout
ce qui eft néceffaire pour nous rendre capables
d'écouter ces fublimes leçons . Vous
fentez bien , qu'il a dû commencer par
nous plaire : il a fallu nous accoutumer
doucement à la raifon . Voilà fans doute
pourquoi l'Auteur a pris la peine de fuivre
pas à pas nos extravagances & nos foibleffes.
Je vous difois , ce me femble , il y
a quelques jours , que le peu d'utilité de la
plupart des livres de morale naît du ton
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
defpotique de l'Auteur . Il eft vrai que l'on
imagine le voir regarder du haut de fa
raifon nos folies & nos malheurs . Il femble
qu'il fe dife impénétrable aux paffions
humaines. Ces mêmes paffions font elles
feules en action dans la plupart des Romans
ou bien l'on y rencontre au milieu
d'une troupe de fous ,, des perfonnages fi
ennuyeux & fi parfaits : ils font fi continuellement
raifonnables : ils ont fi peu de
rapport avec nous , qu'ils ne peuvent gagher
notre confiance .
Vous me direz peut-être que j'ai mes
raifons pour penfer ainfi. Il eft vrai que je
fais un gré infini au Philofophe Suiffe , d'avoir
fçu nous montrer les refforts qui fervent
à relever une âme bien née . Il a furtout
puiffamment combattu le découragement
des belles âmes , cette fource honteufe
& conftante de la corruption des
plus heureux caractères .
Si je voulois vous rendre compte de
tout ce que j'admire dans l'enſemble de
cet Ouvrage , il me faudroit peut - être
plus de temps pour le détailler , qu'il n'en
a fallu à l'Auteur pour le faire . Je regarde
fon plan comme une machine immenfe ,
cachée fous le voile de la plus noble fimpli
cité .
Je ne finirois pas , fi je me permettois
2.
AOUST. 1761 . 29
de vous dire tout ce que je crois appercevoir.
Il y a bien loin de l'impreffion
que j'ai reçue , à celle que je craignois .
J'ofe à peine penfer à ma derniere Lettre :
j'allois cependant vous en parler ; máis
je m'apperçois heureufement qu'il eft bien
tard. Je compte vous écrire encore après
demain.Adieu, ma chère amie; les obfervations
de votre fociété fur la nouvelleHélo
fe,dont vous me faites part , me paroiffent
petites & injuftes . Je fens que je ferai forcée
de vous en dire mon avis dans ma premiere
Lettre.
LETTRE QUATRIEME.
J'AIAI encore relu, ma chère amie, les trois
derniers tomes de Julie ; & je ne les ai interrompus
que pour écrire deux Lettres
d'affaires ; l'une pour obliger un malheuheureux
de ce Village , qui m'a autrefois
fervie , & l'autre à mon mari. Je le preffe
de profiter de la belle faifon , s'il a toujours
le projet d'aller cette année s'établir
dans fa terre. Je partirois tout de faite.
avec nos deux enfans ; & vous jugez bienque
la nouvelle Héloïfe ne feroit pas ou
bliée.
Je fuis plus indignée que jamais de vos
Bijj
30 MERCURE DE FRANCE.
remarques. Elles attaquent les endroits du
Livre qui me paroiffent les mieux inventés.
En vérité vos gens de goût ne peuvent
critiquer fi févérement cet Ouvrage,
que parce qu'ils ne l'ont pas fait .
Je m'imagine d'ici voir l'air de confiance
& d'autorité , avec lequel ces Meffieurs
perfuadent, après dîner, de jeunes petites,
Dames qui les accréditent . Ils blâment
fur tout avec fuccès les moeurs de Julie
parce que des maximes pernicieuſes ; parce
que des moeurs vraiment corrompues
font vivement attaquées par fa conduite.
Je crois les entendre dire à leur crédule
auditoire , avec un fourire ironique .....
Comment cette fille affez éprife pour
manquer à fon honneur , ne l'a- t - elle pas
affez été pour époufer fon amant ? Pourquoi
refufe- t- elle les offres du généreux
Edouard pourquoi ne quitte-t- elle pas
les parens qu'elle déshonore , pour aller
paffer fa vie avec ce qu'elle aime & l'ami
vertueux , qui leur offre un afyle ? n'a-telle
de l'audace & de la force d'efprit ,
que pour s'impofer des liens illégitimes ?
J'ai bien peur , ma chère amie , que
ceux qui raiſonnent ainfi , ne connoiffent
d'autres vertus que le préjugé , & d'autre
Eonneur que l'orgueil. Comment ne
oyent-ils pas que à Julie a manqué à ce
fi
AOUST. 1761 31
qu'elle ſe devoit à elle -même , vis-à- vis de
la vertu & de la raiſon , elle ne peut expier
les fautes que par fes remords & par
fes larmes doit -elle faire oublier fa foibleffe
par des torts plus graves & plus impardonnables
. Qui peut la condamner ?
fera-ce des Philofophes ou des dévots ?
fera ce des hommes fans principes ou ceux
qui prétendent en avoir ? lequel d'entr'eux
prononcera que le premier des crimes eft
l'amour illicite , & que les premiéres des
vertus ne font pas la reconnoiffance &
l'humanité ?
Julie aime fon amant fans ceffer de
chérir fon père : elle ne veut point fe féparer
d'une mère tendre & adorée. Il lui
en coûte pour s'éloigner d'une amie qu'elle
a toujours aimée. Lifez ces quatre lignes
que l'on trouve dans une Lettre de Claire
à Julie. » Il reste en toi , lui dit Claire ,
» mille adorables qualités , que l'eftime de
» toi-même peut feule conferver , qu'un
» excès de honte & l'aviliffement qui le
fuit détruiroit infailliblement ; & c'eft
"3 fur ce que tu croiras valoir encore , que
» tu vaudras en effet. Gardes - toi donc ,
» de tomber dans un abbattement dangereux
, qui t'aviliroit plus que ta foibleffe
» même . Le véritable amour eft il fait
»
» pour dégrader l'âme ?
·
B iv
32 MERCURE DE FRANCE.
Julie n'eft pas de ces femmes qui per
dent toutes leurs vertus en un jour. Plus
capable de facrifier fon honheur au bonheur
de ce qu'elle aime , que d'immoler
au fien les derniers jours d'un père & dune
mère qui n'exiftent que pour elle ; au
moment de plonger le poignard dans le
fein de ceux qui lui ont donné la vie , elle
regarde la profondeur du précipice , où
elle eft tombée. Le crime barbare , qu'elle
eft fur le point de commnettre , lui donne
de l'horreur pous les engagemens qu'elle
a pris . Enfin n'eft elle pas retenue dans
cette circonftance par fon extrême fenfibibilité
, la fource premiére de toutes les
vertus , & l'unique principe de fes erreurs?
Ne voit on pas ici tous les effets d'une
-même caufe & les conféquences néceffaires
du caractère que l'Auteur a dû donner
à fon Héroïne? Si ce font là des contrariétés
, convenez , ma chere amie , qu'elles
ont heureuſement leur racine dans le coeur
de l'homme.
Avec quel génie cette prétendue inconféquence
eft préparée ! On ne peut fe laffer
de lire la Lettre où Julie raconte la vialence
de fon père , & le charme de la Scène
touchante qui lui fuccéda : c'eſt Julie
qui s'exprime ainfi, page 374 , tome premier.
AOUST. 1761 : 33
"
"
Après le fouper , l'air fe trouva fi froid
que ma mère fit faire du feu dans fa
» chambre .Elle s'affit à l'un des coins de la
» cheminée, & mon père à l'autre. J'allois
» prendre une chaife pour me placer en-
» tr'eux ; quand m'arrêtant par ma robe,
❞ & me tirant à lui fans rien dire , il m'af-
» fit fur fes genoux. Tout cela fe fit fi
" promptement & par une forte de mou-
» vement fi involontaire , qu'il en eut une
efpéce de repentir le moment d'après.
Cependant j'étois fur les genoux : il ne
pouvoit plus s'en dédire ; & ce qu'il y
» avoit de pis pour la contenance , il fal-
» loit me tenir embraffée dans cette gênan
té attitude.Tout celà fe faifoit en filence ;
mais je fentois de tems en tems fes bras
»fe preffer contre mes flancs avec un fou-
» pir affez mal étouffé . Je ne fais quelle
» mauvaife honte empêchoit les bras pa-
» ternels dé fe livrer à ces douces étrein-
» tes . Une certaine gravité qu'on n'oſoit
» quitter ; une certaine confufion qu'on
» n'ofoit vaincre, mettoit entre un père &
fa fille ce charmant embarras que la
pudeur & l'amour donnent aux amans ;
tandis qu'une tendre mère , tranſpor
» tée d'aife , dévoroit en fecret un fi doux
fpectacle. Je voyois , je fentois tout
cela - men - Ange Et ne 'pus tenir plus
By
+
34 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
"3
ور
longtemps à l'attendriffement qui me
gagnoit. Je feignis de glifler. Je jettai ,
» pour me retenir, un bras au cou de mon
Fère. Je penchai mon vifage contre fon
vifage vénérable ; & dans un inftant il
» fut couvert de mes baifers & inondé de
» mes larmes. Je fentis , à celles qui cou-
» loient de fes yeux , qu'il étoit lui- même
foulagé d'une grande peine : ma mère
» vint partager nos tranfports . Douce &
paifible innocence , tu manquas feule à
» mon coeur , pour faire de cette fcène
» de la Nature le moment le plus déli-
» cieux de ma vie !
ور
ور
Cette fcène fi naturelle conduit le Lecteur
à approuver ce qui doit fuivre. Qu'il
eft aifé de fe repréfenter qu'après avoir
gémi de la violence de cet homme brulque
& fenfible, fon repentir, fes larmes &
les careffes qui lui échappent doivent
avoir un empire abfolu fur une fille comme
Julie!peut -on s'empêcher de comparer
les douceurs de cet épanchement de la
nature , de ce fentiment fi doux , fi refpectable
, avec le tumulte impétueux d'une
paffion déréglée ? quel contrafte ! quelle
fource de réfléxions !
Peu de temps après , elle voit mourir
fa mère , qui a découvert fon intrigue.
Cette mère charmante ne lui fait aucun
A OUST 1761.
35
fon père qui n'a
reproche : elle expire en faifant des voeux
pour le bonheur de fa fille . Julie fe perfuade
que le chagrin a abrégé fes jours :
elle ne voit plus que des objets lamentatables.
Séparée de fon Amant depuis plufieurs
mois , elle a eu le temps de réfléchir
: elle doit le moins aimer & le hair
peut -être , lorſqu'elle fe retrace fes fautes
& fes malheurs.
Dans cet inftant
plus qu'elle , ce vieillard malheureux ,
dont elle peut adoucir ou empoisonner
la vie , ce père fi haut , fi abſolu ſe jette
à fes genoux , pour la fupplier d'accorder
fa main à un homme vertueux , qui lui
a fauvé la vie . Il la preffe d'acquitter la
parole d'honneur qu'il a donnée à fon
ami . Ah ! ma Comteffe , n'avez-vous pas
remarqué que le mariage devient pour
une perfonne comme Julie une barriére
invincible contre les reftes d'une paffion
terrible & .malheureufe? Elle fe flatte de
rendre à fon père le repos & le bonheur
qu'elle lui a ôtés. Elle fuit les confeils
d'une amie qui a de l'empire fur ſon eſprit.
En réfléchiffant, elle fe regarde comme
une fille coupable & ingrate : elle voit
qu'elle peut devenir une femme vertueufe
& une mère tendre & respectée . Ce
dernier motif la décide . Elle promet &
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
accomplit avec joie fon ferment.
Que pourroit- on oppofer à des raifongfi
preffantes? Seroit - ce les intérêts de l'hon--
nête homme qu'elle époufe , & qui peut
ignorer fa conduite ? De pareilles confidérations
n'éffacent point la peinture que
je viens de faire . Eft-il même bien aifé de
décider fi l'obéiffance d'une fille à fon
père n'eſt pas un des premiers devoirs de
fon état ?
On pourroit enfin convenir tout au
plus , que les raifons fe combattent fans
pouvoir fe détruire; & c'en feroit plus qu'il
n'en faut pourfonder la conduite de Julie fi
bien dans la nature & dans la raiſon.Je vais
plus loin : en fuppofant qu'elle fit une fau
te devenue néceffaire , on pourroit feulement
en conclure , qu'une fois fortis des
limites de l'ordre & du devoir , nous n'avons
plus que le choix des fautes & des
malheurs.
Hélas ! ma chère amie , que cette ré
fléxion eft inftructive ; mais qu'elle eft éffrayante
pour moi ! qu'elle doit me donner
à penser Revenons à Julie.
Il falloit bien qu'elle eût ce dernier tort ::
il falloit qu'elle fût parjure avec fon
amant , pour ne pas devenir plus criminelle.
Cette derniére faute a donné l'éffor
à fesgrandes qualités : elle la rétablit dans
l'état , dont elle étoit déchue . Remar
AOUST. 1761. 37
quez que Julie plus foible que je ne l'ai
étés Julie dans la même fituation que moi ;
Julie , époufe & mère devint fublime &
irréprochable. It femble que fon âme s'agrandiffe
avec fes devoirs . La vertu embellit
fes jours : elle trouve des douceurs
inattendues dans fon nouvel état.
Cependant, ma Comteffe , ces foupirs
tendres & douloureux, qu'elle jette quelquefois
vers le paffé , nous enfeignent
malgré nous , qu'elle eût été plus heureufe
, fi fon coeur ne l'eût jamais égarée.
Que la dévotion de Julie , eft grande
& touchante ! Elle éléve l'âme & la confole.
Elle meurt enfin , lorfqu'on ne peut
plus fe paller de vivre avec elle. Elle gagne
une maladie mortelle , en fe jettant
dans le Lac , pour fauver la vie à un de
fes enfans. Je ne connois rien de fi touchant
que le moment , où l'on améne
à Julie mourante les deux enfans qui lui
font fi chers. M. de Volmar s'exprime
ainfi dans cet endroit de la lettre , où il
raconte la fin attendriffante de fa femme:
2
» Elle alloit me répondre , quand on
» amena les enfans. It ne fut plus quef-
» tion que d'eux ; & vous pouvez juger ,
» fi fe fentant prête à les quitter , fes ca-
» reffes furent tiédes & modérées . J'obfer--
vai même , qu'elle revenoit plus fou
38 MERCURE DE FRANCE .
» vent , & avec des étreintes encore plus
» ardentes à celui qui lui coutoit la vie ;
» comme s'il lui fût devenu plus cher .
Ce qui doit furprendre le Lecteur ; c'eſt
que cette mort , quoique prévue , n'en eft
que plus attendriffante.
>
Il faut que cette fingularité foit caufée
par un intérêt d'une autre nature , que
celui qui foutient la plupart des Romans .
Apparemment que tout eft vrai , fimple
& naturel : cette cataſtrophe n'a pas befoin
d'être imprévue pour attendrir. Apparemment
que les mouvemens que l'on
éprouve , ne tiennent point à des illuſions
paffagéres ; mais aux fentimens plus confrants
& plus intimes , dont l'âme ne fe
laffe jamais.
Je voudrois vous peindre avec des couleurs
affez vives les différents regrets des
différents témoins de ce fpectacle funeſte .
Quelle fermeté touchante dans Julie ,
uniquement occupée de ceux qui l'environnent
? Quel état que celui de Claire ,
fûre de perdre une telle amie , en faifant
de continuels efforts pour lui cacher
La douleur ! Que de larmes différentes fervent
à retracer tous les charmes & toutes
les vertus de cette adorable femme ! Tous
les fentimens , tous les caractéres , toutes
les conditions la pleurent & la refpectent.
AOUST. 1761 . 39
On voit, dans ce terrible inftant, un défefpoir
général ; celui de fes amis , celui
de les domeftiques , celui de tout un peuple
, qu'elle auroit voulu rendre heureux.
On voit avec autant de faififfement que
d'admiration la perplexité de Wolmar , de
cet homme froid par principe & par caractére.
L'incertitude s'élève tout -à- coup
dans le fein d'un Athée , qui tremble de
voir expirer avec Julie , la vertu & l'húmanité.
Le malheureux Wolmar ne peut
croire à l'anéantiſſement d'une âme auffi
tendre & auffi parfaite. Il paffe de l'athéifme
à l'excès de la timidité : il redoute
pour Julie un avenir , qu'il n'eût regardé
pour lui -même , que comme un port certain
, comme un fommeil tranquille . A
peine raffuré par les vertus de ce qu'il
aime , c'eft lui qui l'avertit en frémilfant
, qu'il ne lui refte que peu d'inftants à
vivre.
Il me femble qu'en voilà bien affez ,
pour faire oublier quelques obfervations
auffi faciles à détruire qu'à imaginer . Pour
moi, je vous avouerai, ma chère amie , que
je ne fuis point fâchée de rencontrer avec
des vertus fublimes quelques petiteffes
qui les rapprochent de moi. Au furplus
je ne m'embaraffe guéres de fçavoir fi Julie
a eu tort ou raiſon , de chercher à rafe
1
40 MERCURE DE FRANCE.
furer les regards de ceux qui la voyent finir.
Peut-être, fi vous le voulez , eût -elle mieux
fait de mourir plus férieufement . Je ne
voudrois cependant rien retrancher : tout
me plaît : tout me paroît néceffaire. Je
penfe que ce feroit avec moins de raifon
encore, que l'on s'en prendroit à quelques
inconféquences de Volmar , qui n'eft
point le pivot éffentiel & moral de l'ouvrage.
On trouve mauvais , dites - vous , que
cet homme extraordinaire ait époufé Julie
, fachant fa conduite & fon amour.
Mais en fuppofant même que Volmar ait
eu un tort ; faut- il donc s'étonner , qu'un
Athée , qui par hazard fe trouve bien né ,
tombe dans plufieurs inconféquences ?
Eft-il d'ailleurs bien fingulier , qu'ayant
connoiffance de la paffion de Julie , il
l'épouse , parce qu'elle lui plaît , parce
qu'il croit que fa fociété peut le rendre
heureux ; parce qu'il n'eft pas d'un caractère
jaloux ; parce qu'il fait qu'elle eft vertueufe
& reconnoiffante , & qu'il eſpére
que fes procedés & fes foins pourront enfin
la gagner; parce qu'il voit fon père
décidé à ne pas lui laiffer époufer fon
amant ; & fi l'on veut enfin , parce que
l'intérêt de fon plaifir & de fon bonheur
l'emporte un moment fur toute autre con
fidération ?
AOUST. 1761. 48
*
Ce même Volmar , plein d'amitié & de
refpect pour Julie , qui a eu affez dé bon
ne foi & de candeur pour lui avouer fest
égaremens , fait revenir faint Preux ,
après fix ans d'abfence. Eft - il bien révol
tant qu'il ne voye en lui qu'un ami commun,
& un homme eftimable ? Peut- on ou
blier que Volmar n'eft ni amoureux ni ja
loux , & qu'il ne peut craindre une infidélité
, ni par préjugé , ni par principes ?
D'ailleurs , il compte fur la vertu de Julie
, il l'aime ; il craint d'avoir empoifonné
fa vie ; & à quelque prix que ce
foit , il veut mériter fa confiance , & con
tribuer à fon bonheur.
7
Il faut ne voir dans l'amour que des
fureurs , dans l'honneur que de la férociré
, pour ne pas juger avec indulgence
cette généreufe fingularité.
A propos de cette réfléxion : n'avezvous
jamais pris garde , chère Comteffe ,
à lá pédante hypocrifie de quelques déclamateurs
? Ils ne croyent point à un
Légiflateur éternel . Ils s'amufent à groffir
continuellement de triftes préjugés ,
qui ne feroient que barbares dans leurs
fyftêmes. Il faut que ces préjugés fi gênans
& fi cruels ayent une caufe bien
puiffante , que nous ne pouvons diftinctes
L'Amant de Julie.
42 MERCURE DE FRANCE.
ment connoître . Mais laiffons la Philofophie
& l'amour.
Vous avez pu remarquer , que dans le
compte que je viens de vous rendre de la
nouvelle Héloïfe , je ne me fuis guéres occupée
que des traits qui ont un rapport éf- િ
fentiel à mes devoirs , & avec la fituation
préfente de mon coeur .
Je ne fais fi je me trompe , depuis que
j'ai lu ce Livre , il me femble que je vois
un nouvel ordre de choſes. Ce qui m'arrivera
d'ici à huit jours, peut décider du fort
de toute ma vie. Selon la réponſe de mon
mari , je vous verrai peut- être la femaine
prochaine ; car je pafferai certainement
par Paris , en allant à fa terre de Bretagne.
Ah ! ma chère amie , que j'aurai de
* Ceux qui n'aiment pas le Roman de Julie ,
doivent favoir quelque gré à la perfonne qui
écrit ces Lettres , d'avoir obmis de parler du
charme du ftyle & de la force des raifonnemens
, de leur fageffe , de leur profondeur , des
principes de morale lumineux & utiles que l'on
trouve à chaque page de la defcription du Pays
de Vaux ; des Lettres fur le Suicide , des chofes
ingénieufes que dit l'Auteur fur l'éducation des
enfans ,& fur la manière de former les domeſtiques
honnêtes , & de les rendre heureux. Il n'y
a pas de Lettre , où bien des Auteurs qui penfe
roient , ne trouvaflent dequoi ſe faire une répu
tation & un bon Livre .
AOUST. 1761 . 43
›
plaifir à vous embraffer , & que nous
avons de chofes à nous dire ! Aurai - je le
temps de difputer fur Julie avec vos Marchands
d'Elprit ? Vous m'avez mandé
qu'ils avoient la bonté d'approuver la promenade
fur le Lac , le rêve de Julie , la
réparation d'Edouard. S'ils avoient vû plus
loin , ou avec plus de bonne foi , ils feroient
convenus que ces fublimes beautés
tiennent immédiatement à un magnifique
enfemble , qui ne pourroit fe paſſer
d'aucune de ſes parties.
C'est ainsi que finiffent ces Lettres : il
eût été facile d'en faire un Roman agréable.
Mais l'Editeur n'a ni l'efprit de ce
genre , ni le temps de s'en occuper . Si
quelque efprit léger agréable & oifif
vouloit continuer ces Lettres , il pourroit
les intituler: Le pouvoir d'un bon Livrefur
un bon coeur.
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Résumé : L'ÉLÉVE DE LA NOUVELLE HELOISE, OU LETTRES de Madame la Marquise de *** à Mde la Comtesse de ****.
'La Nouvelle Héloïse' de Jean-Jacques Rousseau est un roman qui suscite des opinions variées, particulièrement apprécié par les femmes pour la vérité des sentiments qu'il exprime. Une amie de l'auteure décrit l'impact profond du livre sur son âme, malgré les avis divergents. Elle admire la sagesse de l'auteure et trouve le roman à la fois captivant et dangereux, craignant de succomber comme Julie, le personnage principal. Le roman met en lumière la grandeur et la séduction de Julie, qui, malgré ses erreurs, possède une aura qui élève ses vertus. Les événements narrés sont ordinaires mais naturels, renforçant leur sublimité. Les sentiments de Julie et de son amant sont authentiques et touchants. L'œuvre valorise la famille, l'amitié et les plaisirs simples de la vie champêtre. Rousseau capte l'attention du lecteur avant de l'instruire, évitant le ton despotique et montrant les passions humaines de manière réaliste. Une scène émotionnelle intense montre Julie, submergée par ses émotions, embrassant son père et pleurant. Sa mère, également émue, partage leurs transports. Peu après, la mère de Julie décède, laissant cette dernière accablée de chagrin. Séparée de son amant, Julie réfléchit à ses fautes et à ses malheurs. Son père la supplie d'épouser un homme vertueux pour apaiser sa conscience. Julie accepte, voyant dans ce mariage une manière de redevenir vertueuse et de rendre le bonheur à son père. Elle devient une épouse et une mère exemplaire, bien que parfois nostalgique de son passé. Elle meurt en sauvant un de ses enfants, dans une scène poignante. La mort de Julie suscite un désespoir général parmi ses proches et le peuple. Wolmar, malgré son athéisme, est troublé par la perte de Julie. L'auteur admire la manière dont Rousseau intègre des vertus sublimes et des petites faiblesses pour rendre les personnages plus relatables. Elle défend également les actions de Wolmar et mentionne le retour de Saint-Preux après six ans d'absence, organisé par Wolmar pour le bien-être de Julie. L'auteur partage ses réflexions personnelles sur le roman, notant qu'il a changé sa perception des choses et pourrait influencer son avenir. Elle reconnaît les nombreux aspects louables du roman, tels que le style, la sagesse et les principes moraux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1690
p. 62-63
ENIGME.
Début :
Je suis un tableau concerté [...]
Mots clefs :
Roman
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E.
Ja fuis un tableau concerté E
D'accident , d'amour , de foibleffe ,
Que méconnoît la Vérité ;
Qu'embellit la Délicateffe
De fon éclat éblouiſſant ;
Que l'art , par de fauffes images ,
Charge d'un fatras éclatant .
Quelquefois , dans mes badinages ,
J'éléve un phantôme brillant ,
Le coeur s'émeut & s'intéreſſe ,
On verfe des pleurs ; à l'inſtant
La Raiſon vient , mon charme ceſſe,
AOUST. 1761 .
63
Ainfi j'égarois les efprits
Dans un Dédale d'avantures ,
Et par mes graves impoſtures ,
J'éveillois les fens afſoupis :
Mais l'homme , en paffant à l'extrême ,
A beaucoup abrégé mes ans ;
Et malgré mes vieux partiſans ,
Moins je fuis long , & plus on m'aime.
Par M. DE RIPERU .
Ja fuis un tableau concerté E
D'accident , d'amour , de foibleffe ,
Que méconnoît la Vérité ;
Qu'embellit la Délicateffe
De fon éclat éblouiſſant ;
Que l'art , par de fauffes images ,
Charge d'un fatras éclatant .
Quelquefois , dans mes badinages ,
J'éléve un phantôme brillant ,
Le coeur s'émeut & s'intéreſſe ,
On verfe des pleurs ; à l'inſtant
La Raiſon vient , mon charme ceſſe,
AOUST. 1761 .
63
Ainfi j'égarois les efprits
Dans un Dédale d'avantures ,
Et par mes graves impoſtures ,
J'éveillois les fens afſoupis :
Mais l'homme , en paffant à l'extrême ,
A beaucoup abrégé mes ans ;
Et malgré mes vieux partiſans ,
Moins je fuis long , & plus on m'aime.
Par M. DE RIPERU .
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1691
p. 63-64
AUTRE.
Début :
Si tu desires me connoître, [...]
Mots clefs :
Arlequin
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
Si tu defires me connoître ,
Lecteur , regarde à tes côtés
Ces fous courans à pas précipités ,
Ces fous en qui l'on voit paroître
Ces façons & cet enjoument ,
Ces petits airs , cette foupleſſe ,
Qu'à tort tu nommes gentilleſſe :
Je ne différe d'eux , que par l'habillement.
Chez moi c'eft art , & chez eux c'eſt nature ;
Un habit très-léger compofe ma parure ;
Ils font vêtus plus richement que moi.
Quoi , Lecteur , ton efprit balance ?
C'eft fur-tout à Paris que je fais réfidence.
Oui , Lecteur , à Paris : tu t'étonnes , pourquoi !
Je fronde les travers , réprime la licence,
64 MERCURE DE FRANCE.
Enfeigne la fageffe .... on le dit ... je le croi.
J'ai beaucoup d'ennemis , & fur-tout dans l'Eglife .
Contre moi vainement la critique s'épuiſe ,
Et cependant j'échappe à ſa fureur .
Je fuis gai , femillant... me connois- tu , Lecteur
ParM. CORDIER DE LA HOUSSAYE,
DE CALAIS.
Si tu defires me connoître ,
Lecteur , regarde à tes côtés
Ces fous courans à pas précipités ,
Ces fous en qui l'on voit paroître
Ces façons & cet enjoument ,
Ces petits airs , cette foupleſſe ,
Qu'à tort tu nommes gentilleſſe :
Je ne différe d'eux , que par l'habillement.
Chez moi c'eft art , & chez eux c'eſt nature ;
Un habit très-léger compofe ma parure ;
Ils font vêtus plus richement que moi.
Quoi , Lecteur , ton efprit balance ?
C'eft fur-tout à Paris que je fais réfidence.
Oui , Lecteur , à Paris : tu t'étonnes , pourquoi !
Je fronde les travers , réprime la licence,
64 MERCURE DE FRANCE.
Enfeigne la fageffe .... on le dit ... je le croi.
J'ai beaucoup d'ennemis , & fur-tout dans l'Eglife .
Contre moi vainement la critique s'épuiſe ,
Et cependant j'échappe à ſa fureur .
Je fuis gai , femillant... me connois- tu , Lecteur
ParM. CORDIER DE LA HOUSSAYE,
DE CALAIS.
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1692
p. 83
LOGOGRYPHE.
Début :
Sept pieds forment mon tout : dans quatre est la figure, [...]
Mots clefs :
Rondeau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
LOGO GRYPH E.
SEPT pie ds forment mon tout : dans
la figure ,
quatre
el
Que nous offre des Cieux fa fuperbe ſtructure.
Dans le refte on découvre un dés quatre élémens ,
Qu'annoncent fort ſouvent le tonnèrre & les vents.
Pour me trouver , Lecteur , décompofe mon être :
Je t'offrirai d'abord un métal adoré ;
Un datif qui s'adreſſe à notre commun Maître ;
Une Ville d'Eſpagne ; un Guerrier cftimé ;
Le fublime du ftyle en genre Poétique ;
Un ftupide Animal ; une Ville d'Afrique ;
J'ai la tête d'un Roi ; dans moi l'on trouve don ;
Pour tout dire, en un mot : je fuis fils d'Apollon.
SEPT pie ds forment mon tout : dans
la figure ,
quatre
el
Que nous offre des Cieux fa fuperbe ſtructure.
Dans le refte on découvre un dés quatre élémens ,
Qu'annoncent fort ſouvent le tonnèrre & les vents.
Pour me trouver , Lecteur , décompofe mon être :
Je t'offrirai d'abord un métal adoré ;
Un datif qui s'adreſſe à notre commun Maître ;
Une Ville d'Eſpagne ; un Guerrier cftimé ;
Le fublime du ftyle en genre Poétique ;
Un ftupide Animal ; une Ville d'Afrique ;
J'ai la tête d'un Roi ; dans moi l'on trouve don ;
Pour tout dire, en un mot : je fuis fils d'Apollon.
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1693
p. 209
« JEAN JACQUES ROUSSEAU, Citoyen de Genéve, prie MM. les Auteurs de ne plus lui envoyer leurs [...] »
Début :
JEAN JACQUES ROUSSEAU, Citoyen de Genéve, prie MM. les Auteurs de ne plus lui envoyer leurs [...]
Mots clefs :
Lettres, Beaux esprits, Compliment
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « JEAN JACQUES ROUSSEAU, Citoyen de Genéve, prie MM. les Auteurs de ne plus lui envoyer leurs [...] »
JEAN JACQUES ROUSSEAU , Citoyen de Genève ,
prie MM . les Auteurs de ne plus lui envoyer leurs
Ouvrages , furtout par la pofte , & Meffieurs les
Beaux- Efprits de ne lui plus écrire des Lettres de
compliment , même affranchies ; n'étant pas en
état de payer tant de ports , ni de répondre à taut
de Lettres.
prie MM . les Auteurs de ne plus lui envoyer leurs
Ouvrages , furtout par la pofte , & Meffieurs les
Beaux- Efprits de ne lui plus écrire des Lettres de
compliment , même affranchies ; n'étant pas en
état de payer tant de ports , ni de répondre à taut
de Lettres.
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1694
p. 5-15
ÉPITRE AUX MUSES.
Début :
DÉFENDEZ vos Autels, Muses, quittez les Cieux : [...]
Mots clefs :
Muses, Coeur, Nature, Moeurs, Fleurs, Vérité, Talent, Génie, Esprit, Univers
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ÉPITRE AUX MUSES.
ÉPITRE AUX MUSES.
DEFEN ÉFENDEZ VOS Autels , Mufes , quittez les
Cieux :
Le front paré de fleurs , montrez- vous à nos yeux ,
Et telles , qu'aux beaux jours & de Rome & d'Athénes
,
Préparez aux Mortels , des plaifirs & des chaînes .
Entendez-vous ces cris fuperbes & jaloux ,
Qu'une fecte ennemie éléve contre vous.
II. Vol
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .”
Paroiffez , triomphez , confondez les outrages
D'un peuple de rivaux , d'un éffain de faux Sages,
Quoi , tandis qu'en fes champs l'auftère Germanie
Des accens de Haller répéte l'harmonie ,
Que Vienne & Coppenhague , en leurs remparts
fameux
Du Parnaſſe François ont adopté les Dieux ,
Tandis que parmi nous Voltaire vit encore ,
Que de fes nobles chants l'Humanité s'honore4" :
Mufes , le François feul ofe attaquer vos droits :
Ah! vos dignes ayeux plus fages autrefois ,
Comme un bienfait du Ciel attendri de leurs peines
,
Révéroient les bons Arts & les lettres humaines ,
Remplis d'un faint refpect, ils les nommoient ainfi .
Par d'utiles plaifirs leur courage adouci
Chérit bientôt des moeurs plus douces , plus faciles
,
La Décence & le Goût habiterent les Villes ;
Les Grâces triomphoient des antiques erreurs.
Muſes , tout fe ranime à vos accens vainqueurs ,
Et le Sentiment feul nous fait ce que nous fommes
:
Le compas à la main gouverne- t- on les hommes ?
Si la Loi ne reſpire & ne régne en mon ſein ,
Vainement le cifeau la grave fur l'airain ;
* L'Auteur eft trop judicieux pour ne pas nous par
donner cette lacune.
AVRIL. 1762.
Par mes defirs preffans en fecret balancée ,
Le Sceptre donne-t-il des fers à ma penſée ?
La Raiſon nous traça les régles du devoir :
Qui fait les faire aimer , ſurpaſſe ſon pouvoir.
Le précepte importun en vain ſe fait entendre :
C'eſt à la voix du coeur que le coeur peut le rendre
;
Fénelon à fon gré maîtrifoit les penchans.
Ariftote & Sénéque ont formé des tyrans.
Voulez-vous aux humains donner des moeurs
nouvelles ?
Enfammez nos tranſports : tracez nous des modéles.
Qu'importe qu'Alvarès n'ait jamais exiſté :
La fiction morale eſt une vérité ;
C'eft la Nature même élevée , ennoblie :
La vertu s'applaudit , quand l'art la multiplie.
Mentor n'eſt qu'un vain nom ; & puiſſe encor ſa
voix
Tromper au même prix tous les enfans des Rois !
Voyez ce tendre fruit d'une faveur fi pure ,
Il naît parmi les fleurs , & croît fous la verdure.
Non que d'un feul talent fervile adorateur ,
J'envie à fes rivaux un légitime honneur;
Je révére Newton , j'admire je reſpecte
Le grand Obfervateur d'un très- petit Inſecte ;
Laborieux Artiſte , utile Citoyen :
Il n'inftruit que mes fens ; mon coeur ne lui doit
rien.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Celui dont le génie obferve l'âme humaine ,
L'enchante , la corrige, & l'éclaire & l'enchaîne.
Qu'est-il donc à vos yeux ? Que préférera - t - on ?
L'analyſe de l'homme , ou celle d'un ciron ?
Nous éxiftons au ſein des élémens en guerre :
Eh bien , obſervez l'air , le feu , les eaux , la terre;
Mais l'homme eft - il pour l'homme incertain dans
fes voeux ,
Un Voifin moins à craindre, ou moins utile qu'eux?
Vous vivez dans autrui , non moins que dans
vous-même.
La fageffe qui plaît , eſt le bonheur ſuprême.
L'utile , vous dit- on , doit avoir tous nos foins :
L'efprit , comme le corps , n'a - t il pas fes befoins ?
Poursuivons des fecrets que notre orgueil ignore ;
Mais fongeons aux vertus qui nous manquent encore
;
Défrichons nos forêts , mais cultivons nos coeurs ;
La fublime éloquence eft la reine des moeurs.
Et vous célestes chants , vous , délices paisibles
Des efprits généreux & des âmes fenfibles ,
Aux lieux où la Nature éleva fon tombeau ,
Vous avez fait éclorre un Univers nouveau ;
Sur les fommets glacés de la dure Helvétie ,
Parmi les triftes lacs de la vafte Ruffie ,
Les fleurs brillent au fein d'un éternel hyver ,
L'humanité refpire en des âmes de fer,
Le langage du Goût , du Sentiment , des Grâces
Pare le bonheur même appellé fur vos traces.
Si Reaumur , Clairaut , Defcartes , Maupertuis
AVRIL. 1762 . 9
Etoient les feuls grands noms que la France eût
produits ;
De nos ayeux la langue & gothique & groffière
Auroit- elle éclairé , foumis l'Europe entière ?
L'âme , de tout fon être eft ardente à jouir :
Notre efprit veut favoir , mais le coeur veut ſentir :
C'eſt le premier beſoin de l'homme en ſes miléres:
Il faut des citoyens , des époux & des pères :
Nos devoirs font facrés ; il faut les rendre chers.
En des liens de fleurs venez changer nos fers ,
O fenfibilité précieuſe & divine ,
Vous de toute vertu douce & tendre origine ,
Digne Fille des Arts ! & peuvent- ils jamais
Trop pénétrer mon coeur de vos nobles attraits ?
Qu'ils étendent vos droits , nos moeurs , nos connoiffances
.
S'ils n'offroient à nos yeux un champ d'expériences
,
Chaque homme en fon inftinct en fon cercle
borné
A quel aveuglement feroit- il condamné ?
Qué des plus doux tranſports la Scène ouvre la
fource ;
"
Le Vaiffeau par les vents eft preflé dans la courſes
L'âme perd fon reffort dans un profond repos ; '
Le froid raifonnement ne fait pas les héros.
Là , fi mon coeur partage une ardeur tendre &
pure ,
C'eſt un tribut facré qu'il paye à la Nature.
A
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
De terreur , de pitié ſe ſent -il combattu ;
C'eft le plus digne hommage offert à la vertu .
Que Thalie à lon tour & m'inttruiſe & m'en
flamme ;
Le rire ingénieux eft la fanté de l'âme.
La triftelle farouche eft fottife ou poifon ;
Et Socrate au Théâtre amuloit la Raiſon .
Confiderez les moeurs de cent Peuples fauvages :
Chez eux les paffions exercent leurs ravages ;
Ils font cruels fans doute ; ils vivent fans plaifir ;
Dans fon antre Timon ne fait plus que haïr :
L'Aquilon en courroux eſt vaincu par Zéphire ;
Pour dompter l'Univers , la vertu doit fourire.
Sages , qui prétendez affervir notre coeur ,
Montrez- nous la Raifon fous les traits du Bonheur
:
D'un fombre fanatifme abjurez les caprices .
Ne fuyons que l'excès : le plaifir a ſes vices ;
Mille clameurs contr'eux s'élévent aujourd'hui,
Nous avons oublié les vices de l'ennui :
Le trifte hyver gémit fous d'horribles nuages 3
Le printemps fortuné n'enfante point d'orages.
Vous gémiffez de voir une foule d'amans
Aux Mules à l'envi prodiguer fan encens ,
Leur confacrer fon culte & voler fur leurs traces?
Platon même autrefois facrifioit aux Grâces.
Tyrans de la Nature & de l'Humanité ,
Etouffez , s'il fe peut , les droits de la beauté.
Dieu n'en auroit-il fait qu'un fpectacle inurile ?
AVRIL. 1762.
Le Sentiment m'attache à la bonté facile.
Bienfait pur & facré , le beau que je chéris ,
Partage avec le vrai l'empire des efprits.
Phénomène pompeux , vaſte , éternel miracle ,
O nature ! parlez : Dieu vous fit fon oracle :
Si je penſe & je ſens , c'eſt pour vous admiter ;
Si j'ai reçu la voix , c'eft pour vous célébrer.
Muſes , vous uniffez d'une main libérale
Les grâces de l'efprit à la beauté morale ;
Tranquille je m'égare , & mon âme s'inftruit
Dans le monde idéal que vos jeux ont produit.
L'amour devient fublime , & l'amitié célefte ;
Nos penchans adoucis n'ont plus rien de funeftes
Et parée avec choix de vos charmes divers ,
L'aimable urbanité réunit l'Univers.
Que l'humble vermiffeau rampe dans la prairie
Laiffons voler aux Cieux , l'Aigle ardent du Génie;
Mille autres tenteront un éſſor moins heureux
Jufqu'à l'Aftre éclatant qui nous lance fes feux ;
S'ils ne s'abbreuvent pas des traits de fa lumière ,
Ils s'éloignent du moins des fanges de la tèrre.
Ces Athlétes aux jeux par la gloire entraînés
Du laurier des vainqueurs,font ils tous couronnes ?
Aux pieds d'un Thrône Augafte , il eft des rangs
encore ,
Dont l'orgueil s'applaudit, dont la Raiſon s'honores
De ce vafte concours , l'on recueille le fruit :
Le fentiment s'éclaire , & le goût s'affermit ;
C'eft de facs inégaux , que le miel fe compofe ,
A vi
12 MERCURE DE FRANCE .
Et l'Eillet brille encor , quoiqu'il céde à la Roſe.
L'art heureux d'émouvoir,de peindre & d'embellir,
N'eft -il donc confacré qu'au frivole plaifir ?
Il orna nos devoirs , il éleva nos âmes :
Arts qui le mépriſez , il vous prêta ſes flammes ;
Son génie étranger à vos obſcurs travaux ,
Daigna de les couleurs animer vos pinceaux.
Ingrats ! vous lui devez votre ſplendeur nouvelle ;
Tout eft vivifié par fa fcène immortelle :
Fontenelle emprunta les fleurs d'Anacréon ,
Et la chaleur d'Homère a pafié dans Buffon .
Si pour mieux triompher de notre âme étonnée ,
La verité Phyfique eut befoin d'étre ornée ;
Craindrons - nous d'embellir des traits les plus
touchans ,
L'auftère Vérité , qui combat nos penchans ?
Sa main doit careffer le coeur qu'elle déchire.
Que d'un vil Ecrivain le coupable délire
Ole prêter au vice un éclat féduifant ;
Le crime eft dans le coeur , & non dans le talent.
Guidé par la vengeance , ou l'utile induſtrie ,
Ce fer vous donnera le trépas ou la vie ;
Cet or qui de Néron paya les délateurs ,
Par les mains de Trajan auroit féché des pleurs.
Tout fe change en poiſon dans une coupe impure.
L'afpect de l'Univers fit l'erreur d'Epicure .
Le Sophifme naquit au ſein de la Raiſon ;
Le Fanatifme eft fils de la Religion ;
Et la hilofophie étrange en fes contraſtes
AVRIL. 1762. 13
Compte encore Diogène & Pyrrhon dans fes faftes.
Tout Art a fes abus , fes travers , ſes excès ,
Et le mal & le bien font mêlés à jamais :
Le Destin les unit par d'éternelles chaînes :
Le Soleil fertilife ou dévore nos plaines.
Beaux Arts , trop dédaignés , par quels heureux
travaux
Pourrez-vous abaiffer l'orgueil de vos rivaux ,
Ramener à vos pieds le Caprice & l'Envie ,
Et reprendre à jamais une nouvelle vie ?
Confultez la Nature , aimez la Vérité ;
Tournez tous vos regards vers l'Immortalité.
L'efprit n'eft qu'un éclair qui fuit & qu'on oublie
,
Et le Sentiment ſeul eft l'âme du Génie.
Un Peuple corrompu conſerve affez de moeurs
Pour mépriſer encor fes propres corrupteurs .
Rouffeau qui nous outrage arracha notre eſtime.
Ah ! ce digne laurier , cette palme ſublime ,
Lorfque nous languiffons dans de frivoles jeur ,
Déja le fier Germain les ravit à nos voeux.
Kleift , Gefner & Klopstock , noms facrés & barbares
,
Vous que Minerve orna de fes dons les plus rares ,
Vos tableaux font vivans , vos fentimens profonds
,
La Nature elle -même a guidé vos crayons !
Sous la puiffante main le fublime étincelle ;
L'Art varie & périt ; feule elle eft immortelle.
Ofons nous arracher à nos cachots pompeux ;
14 MERCURE DE FRANCE .
La Sageffe médite en de fauvages lieux :
C'eſt au bord des ruiſſeaux ,qu'habite l'Innocence ;
L'augufte Vérité , parle dans le filence.
Le luxe de l'efprit fuit le luxe des moeurs ;
Qui veut régner fur nous doit nous rendre
meilleurs.
Qui parle avec grandeur exerce un fûr empire :
La Morale doit tout au talent qui l'inſpire ;
Le coeur céde fans peine à qui dompte l'efprit :
L'expreffion commande , & le fentiment fuit:
Un trait noble & touchant , dans mon âme agitée ,
Eft le rayon de feu lancé par Prométhée :
Qu'Homère eût célébré de plus douces vertus
Alexandre peut-être eût égalé Titus.
Que ne peut le génie ? il féduit , il entraîne ;
De l'Univers furpris , ſa voix change la ſcène :
Cicéron défendit & l'Etat & les Loix :
Le doux Chantre de Gnide eft l'Oracle des Rois.
Corneille , Boffuet au fein de la Patrie ,
Vous verrez de votre art la feconde énergie ;
La Nation s'élève à de plus hauts deſtins :
Tous les genres de gloire ont germé par ves
mains.
Aurions-nous oublié ces fublimes prodiges ?
Quoi ! de ce fiécle illuftre effaçant les veftiges ,
Et de fon être enfin dédaignant les refforts ,
L'eſprit , dans l'Univers ne verra que des corps.
Ah ! l'âme toute entière à ce point profanée ,
Contre un vil attentat fe fouléve indignée.
honte de mon fiécle ! à quel aveugle excès
AVRIL. 1752 .
15
L'inconftance peut- elle égarer le François !
De les voiles jaloux dépouillons la Nature ,
De nos champs négligés ranimons la culture :
Tout talent a fes droits ; tout travail a fon prix :
Malheur à qui voudroit méconnoître les fruits !
Mais vous, fublimes Arts , dont la douce magie
Embellit à nos yeux l'horiſon de la vie ,
Qui confolez fi bien par vos fecours puiſſans ,
Nos ennuis affidus & nos maux renaiffans !
Quel emploi , quel talent , ou quel mérite illuſtre
Orné de vos attraits , n'obtînt un nouveau luſtre ?
Dagueffeau tour-d- tour cueillit tous vos lauriers.
Staniflas les unit aux: palmes des guerriers.
Les Romains & les Grecs , au fein de la victoire ,
Vous doivent tout l'éclat de leur longue mémoire
;
Source toujours féconde , & principe immortel ,
Centre , inftrument ,lien , reffort univerfel ,
Plaiſirs de tous les lieux , tréfors de tous les âges ,
Organes des vertus , volupté des vrais Sages ,
Par de nouveaux bienfaits domptez vos envieux ;
Chériffez tous les Arts , mais en régnant fur eux.
DEFEN ÉFENDEZ VOS Autels , Mufes , quittez les
Cieux :
Le front paré de fleurs , montrez- vous à nos yeux ,
Et telles , qu'aux beaux jours & de Rome & d'Athénes
,
Préparez aux Mortels , des plaifirs & des chaînes .
Entendez-vous ces cris fuperbes & jaloux ,
Qu'une fecte ennemie éléve contre vous.
II. Vol
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .”
Paroiffez , triomphez , confondez les outrages
D'un peuple de rivaux , d'un éffain de faux Sages,
Quoi , tandis qu'en fes champs l'auftère Germanie
Des accens de Haller répéte l'harmonie ,
Que Vienne & Coppenhague , en leurs remparts
fameux
Du Parnaſſe François ont adopté les Dieux ,
Tandis que parmi nous Voltaire vit encore ,
Que de fes nobles chants l'Humanité s'honore4" :
Mufes , le François feul ofe attaquer vos droits :
Ah! vos dignes ayeux plus fages autrefois ,
Comme un bienfait du Ciel attendri de leurs peines
,
Révéroient les bons Arts & les lettres humaines ,
Remplis d'un faint refpect, ils les nommoient ainfi .
Par d'utiles plaifirs leur courage adouci
Chérit bientôt des moeurs plus douces , plus faciles
,
La Décence & le Goût habiterent les Villes ;
Les Grâces triomphoient des antiques erreurs.
Muſes , tout fe ranime à vos accens vainqueurs ,
Et le Sentiment feul nous fait ce que nous fommes
:
Le compas à la main gouverne- t- on les hommes ?
Si la Loi ne reſpire & ne régne en mon ſein ,
Vainement le cifeau la grave fur l'airain ;
* L'Auteur eft trop judicieux pour ne pas nous par
donner cette lacune.
AVRIL. 1762.
Par mes defirs preffans en fecret balancée ,
Le Sceptre donne-t-il des fers à ma penſée ?
La Raiſon nous traça les régles du devoir :
Qui fait les faire aimer , ſurpaſſe ſon pouvoir.
Le précepte importun en vain ſe fait entendre :
C'eſt à la voix du coeur que le coeur peut le rendre
;
Fénelon à fon gré maîtrifoit les penchans.
Ariftote & Sénéque ont formé des tyrans.
Voulez-vous aux humains donner des moeurs
nouvelles ?
Enfammez nos tranſports : tracez nous des modéles.
Qu'importe qu'Alvarès n'ait jamais exiſté :
La fiction morale eſt une vérité ;
C'eft la Nature même élevée , ennoblie :
La vertu s'applaudit , quand l'art la multiplie.
Mentor n'eſt qu'un vain nom ; & puiſſe encor ſa
voix
Tromper au même prix tous les enfans des Rois !
Voyez ce tendre fruit d'une faveur fi pure ,
Il naît parmi les fleurs , & croît fous la verdure.
Non que d'un feul talent fervile adorateur ,
J'envie à fes rivaux un légitime honneur;
Je révére Newton , j'admire je reſpecte
Le grand Obfervateur d'un très- petit Inſecte ;
Laborieux Artiſte , utile Citoyen :
Il n'inftruit que mes fens ; mon coeur ne lui doit
rien.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Celui dont le génie obferve l'âme humaine ,
L'enchante , la corrige, & l'éclaire & l'enchaîne.
Qu'est-il donc à vos yeux ? Que préférera - t - on ?
L'analyſe de l'homme , ou celle d'un ciron ?
Nous éxiftons au ſein des élémens en guerre :
Eh bien , obſervez l'air , le feu , les eaux , la terre;
Mais l'homme eft - il pour l'homme incertain dans
fes voeux ,
Un Voifin moins à craindre, ou moins utile qu'eux?
Vous vivez dans autrui , non moins que dans
vous-même.
La fageffe qui plaît , eſt le bonheur ſuprême.
L'utile , vous dit- on , doit avoir tous nos foins :
L'efprit , comme le corps , n'a - t il pas fes befoins ?
Poursuivons des fecrets que notre orgueil ignore ;
Mais fongeons aux vertus qui nous manquent encore
;
Défrichons nos forêts , mais cultivons nos coeurs ;
La fublime éloquence eft la reine des moeurs.
Et vous célestes chants , vous , délices paisibles
Des efprits généreux & des âmes fenfibles ,
Aux lieux où la Nature éleva fon tombeau ,
Vous avez fait éclorre un Univers nouveau ;
Sur les fommets glacés de la dure Helvétie ,
Parmi les triftes lacs de la vafte Ruffie ,
Les fleurs brillent au fein d'un éternel hyver ,
L'humanité refpire en des âmes de fer,
Le langage du Goût , du Sentiment , des Grâces
Pare le bonheur même appellé fur vos traces.
Si Reaumur , Clairaut , Defcartes , Maupertuis
AVRIL. 1762 . 9
Etoient les feuls grands noms que la France eût
produits ;
De nos ayeux la langue & gothique & groffière
Auroit- elle éclairé , foumis l'Europe entière ?
L'âme , de tout fon être eft ardente à jouir :
Notre efprit veut favoir , mais le coeur veut ſentir :
C'eſt le premier beſoin de l'homme en ſes miléres:
Il faut des citoyens , des époux & des pères :
Nos devoirs font facrés ; il faut les rendre chers.
En des liens de fleurs venez changer nos fers ,
O fenfibilité précieuſe & divine ,
Vous de toute vertu douce & tendre origine ,
Digne Fille des Arts ! & peuvent- ils jamais
Trop pénétrer mon coeur de vos nobles attraits ?
Qu'ils étendent vos droits , nos moeurs , nos connoiffances
.
S'ils n'offroient à nos yeux un champ d'expériences
,
Chaque homme en fon inftinct en fon cercle
borné
A quel aveuglement feroit- il condamné ?
Qué des plus doux tranſports la Scène ouvre la
fource ;
"
Le Vaiffeau par les vents eft preflé dans la courſes
L'âme perd fon reffort dans un profond repos ; '
Le froid raifonnement ne fait pas les héros.
Là , fi mon coeur partage une ardeur tendre &
pure ,
C'eſt un tribut facré qu'il paye à la Nature.
A
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
De terreur , de pitié ſe ſent -il combattu ;
C'eft le plus digne hommage offert à la vertu .
Que Thalie à lon tour & m'inttruiſe & m'en
flamme ;
Le rire ingénieux eft la fanté de l'âme.
La triftelle farouche eft fottife ou poifon ;
Et Socrate au Théâtre amuloit la Raiſon .
Confiderez les moeurs de cent Peuples fauvages :
Chez eux les paffions exercent leurs ravages ;
Ils font cruels fans doute ; ils vivent fans plaifir ;
Dans fon antre Timon ne fait plus que haïr :
L'Aquilon en courroux eſt vaincu par Zéphire ;
Pour dompter l'Univers , la vertu doit fourire.
Sages , qui prétendez affervir notre coeur ,
Montrez- nous la Raifon fous les traits du Bonheur
:
D'un fombre fanatifme abjurez les caprices .
Ne fuyons que l'excès : le plaifir a ſes vices ;
Mille clameurs contr'eux s'élévent aujourd'hui,
Nous avons oublié les vices de l'ennui :
Le trifte hyver gémit fous d'horribles nuages 3
Le printemps fortuné n'enfante point d'orages.
Vous gémiffez de voir une foule d'amans
Aux Mules à l'envi prodiguer fan encens ,
Leur confacrer fon culte & voler fur leurs traces?
Platon même autrefois facrifioit aux Grâces.
Tyrans de la Nature & de l'Humanité ,
Etouffez , s'il fe peut , les droits de la beauté.
Dieu n'en auroit-il fait qu'un fpectacle inurile ?
AVRIL. 1762.
Le Sentiment m'attache à la bonté facile.
Bienfait pur & facré , le beau que je chéris ,
Partage avec le vrai l'empire des efprits.
Phénomène pompeux , vaſte , éternel miracle ,
O nature ! parlez : Dieu vous fit fon oracle :
Si je penſe & je ſens , c'eſt pour vous admiter ;
Si j'ai reçu la voix , c'eft pour vous célébrer.
Muſes , vous uniffez d'une main libérale
Les grâces de l'efprit à la beauté morale ;
Tranquille je m'égare , & mon âme s'inftruit
Dans le monde idéal que vos jeux ont produit.
L'amour devient fublime , & l'amitié célefte ;
Nos penchans adoucis n'ont plus rien de funeftes
Et parée avec choix de vos charmes divers ,
L'aimable urbanité réunit l'Univers.
Que l'humble vermiffeau rampe dans la prairie
Laiffons voler aux Cieux , l'Aigle ardent du Génie;
Mille autres tenteront un éſſor moins heureux
Jufqu'à l'Aftre éclatant qui nous lance fes feux ;
S'ils ne s'abbreuvent pas des traits de fa lumière ,
Ils s'éloignent du moins des fanges de la tèrre.
Ces Athlétes aux jeux par la gloire entraînés
Du laurier des vainqueurs,font ils tous couronnes ?
Aux pieds d'un Thrône Augafte , il eft des rangs
encore ,
Dont l'orgueil s'applaudit, dont la Raiſon s'honores
De ce vafte concours , l'on recueille le fruit :
Le fentiment s'éclaire , & le goût s'affermit ;
C'eft de facs inégaux , que le miel fe compofe ,
A vi
12 MERCURE DE FRANCE .
Et l'Eillet brille encor , quoiqu'il céde à la Roſe.
L'art heureux d'émouvoir,de peindre & d'embellir,
N'eft -il donc confacré qu'au frivole plaifir ?
Il orna nos devoirs , il éleva nos âmes :
Arts qui le mépriſez , il vous prêta ſes flammes ;
Son génie étranger à vos obſcurs travaux ,
Daigna de les couleurs animer vos pinceaux.
Ingrats ! vous lui devez votre ſplendeur nouvelle ;
Tout eft vivifié par fa fcène immortelle :
Fontenelle emprunta les fleurs d'Anacréon ,
Et la chaleur d'Homère a pafié dans Buffon .
Si pour mieux triompher de notre âme étonnée ,
La verité Phyfique eut befoin d'étre ornée ;
Craindrons - nous d'embellir des traits les plus
touchans ,
L'auftère Vérité , qui combat nos penchans ?
Sa main doit careffer le coeur qu'elle déchire.
Que d'un vil Ecrivain le coupable délire
Ole prêter au vice un éclat féduifant ;
Le crime eft dans le coeur , & non dans le talent.
Guidé par la vengeance , ou l'utile induſtrie ,
Ce fer vous donnera le trépas ou la vie ;
Cet or qui de Néron paya les délateurs ,
Par les mains de Trajan auroit féché des pleurs.
Tout fe change en poiſon dans une coupe impure.
L'afpect de l'Univers fit l'erreur d'Epicure .
Le Sophifme naquit au ſein de la Raiſon ;
Le Fanatifme eft fils de la Religion ;
Et la hilofophie étrange en fes contraſtes
AVRIL. 1762. 13
Compte encore Diogène & Pyrrhon dans fes faftes.
Tout Art a fes abus , fes travers , ſes excès ,
Et le mal & le bien font mêlés à jamais :
Le Destin les unit par d'éternelles chaînes :
Le Soleil fertilife ou dévore nos plaines.
Beaux Arts , trop dédaignés , par quels heureux
travaux
Pourrez-vous abaiffer l'orgueil de vos rivaux ,
Ramener à vos pieds le Caprice & l'Envie ,
Et reprendre à jamais une nouvelle vie ?
Confultez la Nature , aimez la Vérité ;
Tournez tous vos regards vers l'Immortalité.
L'efprit n'eft qu'un éclair qui fuit & qu'on oublie
,
Et le Sentiment ſeul eft l'âme du Génie.
Un Peuple corrompu conſerve affez de moeurs
Pour mépriſer encor fes propres corrupteurs .
Rouffeau qui nous outrage arracha notre eſtime.
Ah ! ce digne laurier , cette palme ſublime ,
Lorfque nous languiffons dans de frivoles jeur ,
Déja le fier Germain les ravit à nos voeux.
Kleift , Gefner & Klopstock , noms facrés & barbares
,
Vous que Minerve orna de fes dons les plus rares ,
Vos tableaux font vivans , vos fentimens profonds
,
La Nature elle -même a guidé vos crayons !
Sous la puiffante main le fublime étincelle ;
L'Art varie & périt ; feule elle eft immortelle.
Ofons nous arracher à nos cachots pompeux ;
14 MERCURE DE FRANCE .
La Sageffe médite en de fauvages lieux :
C'eſt au bord des ruiſſeaux ,qu'habite l'Innocence ;
L'augufte Vérité , parle dans le filence.
Le luxe de l'efprit fuit le luxe des moeurs ;
Qui veut régner fur nous doit nous rendre
meilleurs.
Qui parle avec grandeur exerce un fûr empire :
La Morale doit tout au talent qui l'inſpire ;
Le coeur céde fans peine à qui dompte l'efprit :
L'expreffion commande , & le fentiment fuit:
Un trait noble & touchant , dans mon âme agitée ,
Eft le rayon de feu lancé par Prométhée :
Qu'Homère eût célébré de plus douces vertus
Alexandre peut-être eût égalé Titus.
Que ne peut le génie ? il féduit , il entraîne ;
De l'Univers furpris , ſa voix change la ſcène :
Cicéron défendit & l'Etat & les Loix :
Le doux Chantre de Gnide eft l'Oracle des Rois.
Corneille , Boffuet au fein de la Patrie ,
Vous verrez de votre art la feconde énergie ;
La Nation s'élève à de plus hauts deſtins :
Tous les genres de gloire ont germé par ves
mains.
Aurions-nous oublié ces fublimes prodiges ?
Quoi ! de ce fiécle illuftre effaçant les veftiges ,
Et de fon être enfin dédaignant les refforts ,
L'eſprit , dans l'Univers ne verra que des corps.
Ah ! l'âme toute entière à ce point profanée ,
Contre un vil attentat fe fouléve indignée.
honte de mon fiécle ! à quel aveugle excès
AVRIL. 1752 .
15
L'inconftance peut- elle égarer le François !
De les voiles jaloux dépouillons la Nature ,
De nos champs négligés ranimons la culture :
Tout talent a fes droits ; tout travail a fon prix :
Malheur à qui voudroit méconnoître les fruits !
Mais vous, fublimes Arts , dont la douce magie
Embellit à nos yeux l'horiſon de la vie ,
Qui confolez fi bien par vos fecours puiſſans ,
Nos ennuis affidus & nos maux renaiffans !
Quel emploi , quel talent , ou quel mérite illuſtre
Orné de vos attraits , n'obtînt un nouveau luſtre ?
Dagueffeau tour-d- tour cueillit tous vos lauriers.
Staniflas les unit aux: palmes des guerriers.
Les Romains & les Grecs , au fein de la victoire ,
Vous doivent tout l'éclat de leur longue mémoire
;
Source toujours féconde , & principe immortel ,
Centre , inftrument ,lien , reffort univerfel ,
Plaiſirs de tous les lieux , tréfors de tous les âges ,
Organes des vertus , volupté des vrais Sages ,
Par de nouveaux bienfaits domptez vos envieux ;
Chériffez tous les Arts , mais en régnant fur eux.
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Résumé : ÉPITRE AUX MUSES.
Les textes 'Épître aux Muses' et 'Aits du Bonheur' soulignent l'importance des arts et des lettres en France au XVIIIe siècle. L''Épître aux Muses' invite les Muses à défendre leurs domaines et à apporter plaisir et inspiration, dénonçant les attaques contre les arts et les lettres. Le texte note que des pays comme la Germanie, Vienne et Copenhague adoptent les dieux du Parnasse français, tandis que Voltaire est encore vivant et honoré. Il regrette que certains Français attaquent les droits des Muses, contrairement à leurs ancêtres qui révéraient les arts et les lettres. L'auteur valorise la fiction morale comme une vérité élevée et noble, capable d'inspirer des modèles de vertu. Il met en avant l'importance de cultiver les cœurs et les mœurs, soulignant que l'éloquence est la reine des mœurs. Les arts et les lettres sont célébrés pour leur capacité à transformer des lieux austères en univers nouveaux, inspirant humanité et sensibilité. L''Aits du Bonheur' explore des thèmes similaires, critiquant les excès et les caprices, et admirant la beauté et la nature. Les Muses sont louées pour unir les grâces de l'esprit à la beauté morale. Le texte discute des aspirations humaines et des efforts pour atteindre l'excellence, mettant en garde contre les abus et les excès dans tous les arts. Les Beaux-Arts sont encouragés pour leur capacité à élever les âmes et à inspirer la vérité. L'auteur critique les écrivains qui prêtent un éclat séduisant au vice, soulignant l'importance de la moralité et de la vérité. Le texte se termine par une réflexion sur la corruption et l'oubli des valeurs, exhortant à revenir à la nature et à la vérité pour améliorer la société.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1695
p. 56-63
LETTRE à Madame la Marquise de P***
Début :
Un homme qui a beaucoup de justesse & de solidité dans l'esprit me disoit [...]
Mots clefs :
Épouse, Âme, Indifférence, Douleur, Hommes, Passions, Sensibilité, Homme, Yeux, Devoirs, Mort, Larme, Lettre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à Madame la Marquise de P***
LETTRE à Madame la Marquife
de P ***
UN
N homme qui a beaucoup de jufteffe
& de folidité. dans l'efprit me difoit
, il y a quelque tems , en parlant
de la nouvelle Héloïfe , que l'Auteur
donnoit à Wolmar un fang froid qui
AVRIL. 1762. 57
tenoit beaucoup de l'indifférence & de
l'infenfibilité, en lui faifant écrire toutes
les circonftances de la mort defon époufe,
dans ces inftans où l'ame d'un homme
fenfible perd l'activité qui lui eft naturelle
par la douleur profonde dont elle
eft accablée : & que celui qui vient de
perdre une femme aimable & vertueufe
ne doit point être en état de tracer fur
le papier tout ce qui s'eft paffé autour
de lui. Dans ces funeftes momens le
trouble & l'agitation doivent lui en dérober
une partie . Les idées qui fe préfentent
en foule à fon efprit fe fuccédent
avec trop de rapidité & même
avec trop de confufion pour qu'il puiffe
remarquer les actions de chacun ,
entendre leurs difcours & les rappor
ter enfuite avec cette tranquillité qui
felon quelques- uns , caractérife l'indifférence.
Quoique je n'aye pas l'honneur de
connoître l'Auteur de la nouvelle Héloïfe
, les ouvrages qui fortent des mains
de ce grand Philofophe me font fi précieux
, & en même tems fi familiers, que
je tâchai de faire voir que la conduite
de Wolmar n'étoit point incompatible
avec la fenfibilité la plus vive , & cue
fa Lettre bien loin d'être un témoignage
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
de fon indifférence , étoit au contraire
une preuve certaine de la tendreffe
qu'il avoit pour fon épouſe. C'eſt à vous,
Madame , que je foumets les raiſon-.
nemens que j'employai pour réfoudre
cette efpèce de problême. Vous aimez
ainfi que moi les productions du Philofophe
de Genêve ; vous me faurez gré
d'avoir pris hautement fon parti.
>
Les hommes font auffi différens les
uns des autres par la trempe de leur
caractère , qu'ils le font par les traits de
leurvifage. L'éducation différente qu'ils
reçoivent ; leurs converfations , leurs lectures
font autant de caufes qui , à la
vérité , agiffent infenfiblement mais
qui avec le tems produifent des effets
différens. Quoique les mêmes paffions
faffent agir tous les hommes , elles fe
modifient de mille façons différentes ;
chez l'un elles font vives & impétueufes
, c'eft un torrent qui renverfe & entraîne
avec lui tout ce qui s'oppose à
fon paffage ; chez un autre elles font
douces & tranquilles . Le fond du tableau
est toujours le même , mais chaque
Peintre ayant fa manière qui lui
eft propre & qui n'eft celle d'aucun autre
, les fujets y font exprimés différem .
ment , & forment une fuite de tableaux
variés
AVRIL. 1762. 59
>
Ily a des hommes qu'une fenfibilité
immodérée rend fi foibles, qu'ils ne font
plus capables de rien ; c'eft un mari
qui abandonne aux foins de quelques
domeftiques affidés une époufe qu'il
aime tend ement , & dont la mort prochaine
lui eft annoncée par les Médecins
qui défefpérent de fa guérifon. Ce
mari , dis-je , l'abandonne pour fair dans
un appartement reculé. La il attend le
moment fatal où il apprendra la perte
de fon époufe. Cette nouvelle porte à
fon ame le coup le plus terrible ; mais
bien loin de fortir de fa folitude il
s'y renferme plus étroitement ; il ne
court point fe repaître ; pour une derniere
fois , la vue de cet objet qui faifoit
auparavant fes délices. Il est trop
foible pour lui rendre les derniers devoirs
, fon ame ne pourroit foutenir
ain fpectacle auffi affligeant. On ôte de
devant fes yeux tout ce qui pourroit
lui rappeller l'idée de celle qu'il aimoit ;
fon portrait ne paroît plus , fon nom
même n'est jamais prononcé ; il femble
qu'il foit déjà effacé du fouvenir des
hommes. A ces traits l'on reconnoît
fans doute l'accablement & la douleur.
Mais Wolmar dont le caractère étoit
différent de celui que je viens de mettre
'C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
il
fous vos yeux , fit tout le contraire par
le même motif. Les derniers momens
de la vie de fon époufe lui parurent
trop chers & trop précieux pour qu'il
l'abandonnât à des foins étrangers ;
voulut recueillir fes dernieres paroles ,
entendre fes derniers adieux , recevoir
fes derniers regards. Il prit fur lui le
trifte foin de lui rendre les devoirs fur
nébres ; il ne fe fépare d'elle que lorsqu'il
ne lui eft plus poffible de la voir.. S'il
eût vêcu dans l'Egypte , il l'auroit em-
'baumée pour la conferver précieuſement
dans fa maifon ; mais il a fon
portrait , il femble, qu'il l'anime par fes
regards ; il les a continuellement attachés
fur cette toile ; il lui adreffe les
mêmes paroles qu'il eût adreffées à fon
époufe. Mais fon ame eft oppreffée par
le poids de fa douleur , c'eft un fardeau
qu'il ne lui eft plus poffible de porter,
il le dépofe dans le fein d'un ami yertueux
; il lui fait part des difcours de
fon époufe mourante , de fon courage &
de fa fermeté aux approches de ce dernier
moment ,de fes dernieres volontés ; cette
lettre qu'il arrofe de fes larmes, & qu'il
interrompt de tems en tems pour refpirer,
le flatte en rappellant àfon imagination
celle qu'il aimoit ; il croit la voir , l'entendre
, s'entretenir avec elle. Tout ce qui
AVRIL 1762 . 61
l'approchoit lui devient encore plus pré
cieux. Bien loin de vouloir l'oublier , il
cherche les moiens de ne l'oublier jamais;
il en parle à tous ceux qui l'ont connue &
c'eft lui plaire , que de lui en parler. Les
caractères de la douleur & de la fenfibilité
furent -ils jamais plus énergiques ?
Peut- on les méconnoître & les confondre
avec ceux de l'indifférence ? Les
mêmes paffions peuvent donc produire
des effets contraires' felon les différens
caractères des perfonnes qu'elles font
agir. Je fçais cependant qu'il eft des actions
qui paroiffent fi éloignées de leur
principes, qu'on feroit tenté de les attri
buer a un principe totalement oppofé.
Mais l'expérience nous apprend à ne pas
juger fur les fimples apparences qui fouvent
font fauffes & trompeufes . Qui ne
croiroit que ces Peuples fauvages qui
font mourir les vieillards & les infirmes
avant de partir pour leurs chaffes , qui
ne croiroit , dis- je , qu'ils agiffent par
un principe d'inhumanité & de barbarie ?
Cependant en obfervant les chofes de
plus près, on voit avec furpriſe que cette
horrible cruauté n'a pour principe que
la commifération & la pitié. Ils ne terminent
les jours de ces malheureux que
pour les fouftraire à une mort lente &
62 MERCURE DE FRANCE.
cruelle , ou à la voracité des bêtes féroces.
Mais pour qu'il ne nous refte plus
aucun doute fur les effets différens que
les mêmes paffions produifent quelquefois
, confidérons deux meres également
attachées à leurs enfans. L'une plus occupée
du bonheur futur de fon fils que
de fon bonheur préfent , eft infenfible
aux chagrins paffagers, attachés à la gêne,
au travail & à la correction ; elle s'ar
me d'une févérité falutaire pour plier
fon ame à toutes les vertus , qu'elle lui
veut infpirer. Sa tendreffe ne lui ferme
point les yeux fur fes défauts ; elle ne
fait que la rendre plus attentive à le
corriger. Elle voit fans émotion couler
les larmes de fon fils dès qu'il s'agit de
fon inftruction. Perfuadée que l'ame
cette noble partie de nous-mêmes , éxige
des foins plus particuliers que le corps ,
elle n'oublie rien de tout ce qui peu
contribuer à la former. C'eft ou tendent
fon affiduité , fes foins , fes leçons . L'autre
au contraire, idolâtre du corps de fes
enfans, ne réfléchit point fur la néceffité
où elle eft de former leur ame ; elle s'imagine
fauffement que les devoirs d'une
mere ne confiftent qu'à veiller attentivement
à leur bien -être actuel ; ou felle
AVRIL. 1762. 63
connoît fes obligations , elle n'a pas la
force de les remplir. Pour leur épargner
les peines les plus légères , elle leur accorde
une liberté pleine & entiere à un
âge où ils ne peuvent en faire qu'un
ufage pernicieux ; elle ne veut pas que
leur efprit foit éxercé ; elle craint que
le travail en le fatiguant , ne foit funefte
à leur fanté . En un mot fa tendrefle
en fait des monftres ignorans & infociables.
,
Si les mêmes paffions produifent des
effets contraires , comme ces exemples
ne nous permettent plus d'en douter
il eft injufte d'accufer le fage Wolmar
d'infenfibilité & de le regarder comme
un homme dont l'ame tranquille ne pouvoit
être affectée par les plus fâcheux
événemens.
J'ai l'honneur d'être , &c.
J.C. D.
de P ***
UN
N homme qui a beaucoup de jufteffe
& de folidité. dans l'efprit me difoit
, il y a quelque tems , en parlant
de la nouvelle Héloïfe , que l'Auteur
donnoit à Wolmar un fang froid qui
AVRIL. 1762. 57
tenoit beaucoup de l'indifférence & de
l'infenfibilité, en lui faifant écrire toutes
les circonftances de la mort defon époufe,
dans ces inftans où l'ame d'un homme
fenfible perd l'activité qui lui eft naturelle
par la douleur profonde dont elle
eft accablée : & que celui qui vient de
perdre une femme aimable & vertueufe
ne doit point être en état de tracer fur
le papier tout ce qui s'eft paffé autour
de lui. Dans ces funeftes momens le
trouble & l'agitation doivent lui en dérober
une partie . Les idées qui fe préfentent
en foule à fon efprit fe fuccédent
avec trop de rapidité & même
avec trop de confufion pour qu'il puiffe
remarquer les actions de chacun ,
entendre leurs difcours & les rappor
ter enfuite avec cette tranquillité qui
felon quelques- uns , caractérife l'indifférence.
Quoique je n'aye pas l'honneur de
connoître l'Auteur de la nouvelle Héloïfe
, les ouvrages qui fortent des mains
de ce grand Philofophe me font fi précieux
, & en même tems fi familiers, que
je tâchai de faire voir que la conduite
de Wolmar n'étoit point incompatible
avec la fenfibilité la plus vive , & cue
fa Lettre bien loin d'être un témoignage
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
de fon indifférence , étoit au contraire
une preuve certaine de la tendreffe
qu'il avoit pour fon épouſe. C'eſt à vous,
Madame , que je foumets les raiſon-.
nemens que j'employai pour réfoudre
cette efpèce de problême. Vous aimez
ainfi que moi les productions du Philofophe
de Genêve ; vous me faurez gré
d'avoir pris hautement fon parti.
>
Les hommes font auffi différens les
uns des autres par la trempe de leur
caractère , qu'ils le font par les traits de
leurvifage. L'éducation différente qu'ils
reçoivent ; leurs converfations , leurs lectures
font autant de caufes qui , à la
vérité , agiffent infenfiblement mais
qui avec le tems produifent des effets
différens. Quoique les mêmes paffions
faffent agir tous les hommes , elles fe
modifient de mille façons différentes ;
chez l'un elles font vives & impétueufes
, c'eft un torrent qui renverfe & entraîne
avec lui tout ce qui s'oppose à
fon paffage ; chez un autre elles font
douces & tranquilles . Le fond du tableau
est toujours le même , mais chaque
Peintre ayant fa manière qui lui
eft propre & qui n'eft celle d'aucun autre
, les fujets y font exprimés différem .
ment , & forment une fuite de tableaux
variés
AVRIL. 1762. 59
>
Ily a des hommes qu'une fenfibilité
immodérée rend fi foibles, qu'ils ne font
plus capables de rien ; c'eft un mari
qui abandonne aux foins de quelques
domeftiques affidés une époufe qu'il
aime tend ement , & dont la mort prochaine
lui eft annoncée par les Médecins
qui défefpérent de fa guérifon. Ce
mari , dis-je , l'abandonne pour fair dans
un appartement reculé. La il attend le
moment fatal où il apprendra la perte
de fon époufe. Cette nouvelle porte à
fon ame le coup le plus terrible ; mais
bien loin de fortir de fa folitude il
s'y renferme plus étroitement ; il ne
court point fe repaître ; pour une derniere
fois , la vue de cet objet qui faifoit
auparavant fes délices. Il est trop
foible pour lui rendre les derniers devoirs
, fon ame ne pourroit foutenir
ain fpectacle auffi affligeant. On ôte de
devant fes yeux tout ce qui pourroit
lui rappeller l'idée de celle qu'il aimoit ;
fon portrait ne paroît plus , fon nom
même n'est jamais prononcé ; il femble
qu'il foit déjà effacé du fouvenir des
hommes. A ces traits l'on reconnoît
fans doute l'accablement & la douleur.
Mais Wolmar dont le caractère étoit
différent de celui que je viens de mettre
'C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
il
fous vos yeux , fit tout le contraire par
le même motif. Les derniers momens
de la vie de fon époufe lui parurent
trop chers & trop précieux pour qu'il
l'abandonnât à des foins étrangers ;
voulut recueillir fes dernieres paroles ,
entendre fes derniers adieux , recevoir
fes derniers regards. Il prit fur lui le
trifte foin de lui rendre les devoirs fur
nébres ; il ne fe fépare d'elle que lorsqu'il
ne lui eft plus poffible de la voir.. S'il
eût vêcu dans l'Egypte , il l'auroit em-
'baumée pour la conferver précieuſement
dans fa maifon ; mais il a fon
portrait , il femble, qu'il l'anime par fes
regards ; il les a continuellement attachés
fur cette toile ; il lui adreffe les
mêmes paroles qu'il eût adreffées à fon
époufe. Mais fon ame eft oppreffée par
le poids de fa douleur , c'eft un fardeau
qu'il ne lui eft plus poffible de porter,
il le dépofe dans le fein d'un ami yertueux
; il lui fait part des difcours de
fon époufe mourante , de fon courage &
de fa fermeté aux approches de ce dernier
moment ,de fes dernieres volontés ; cette
lettre qu'il arrofe de fes larmes, & qu'il
interrompt de tems en tems pour refpirer,
le flatte en rappellant àfon imagination
celle qu'il aimoit ; il croit la voir , l'entendre
, s'entretenir avec elle. Tout ce qui
AVRIL 1762 . 61
l'approchoit lui devient encore plus pré
cieux. Bien loin de vouloir l'oublier , il
cherche les moiens de ne l'oublier jamais;
il en parle à tous ceux qui l'ont connue &
c'eft lui plaire , que de lui en parler. Les
caractères de la douleur & de la fenfibilité
furent -ils jamais plus énergiques ?
Peut- on les méconnoître & les confondre
avec ceux de l'indifférence ? Les
mêmes paffions peuvent donc produire
des effets contraires' felon les différens
caractères des perfonnes qu'elles font
agir. Je fçais cependant qu'il eft des actions
qui paroiffent fi éloignées de leur
principes, qu'on feroit tenté de les attri
buer a un principe totalement oppofé.
Mais l'expérience nous apprend à ne pas
juger fur les fimples apparences qui fouvent
font fauffes & trompeufes . Qui ne
croiroit que ces Peuples fauvages qui
font mourir les vieillards & les infirmes
avant de partir pour leurs chaffes , qui
ne croiroit , dis- je , qu'ils agiffent par
un principe d'inhumanité & de barbarie ?
Cependant en obfervant les chofes de
plus près, on voit avec furpriſe que cette
horrible cruauté n'a pour principe que
la commifération & la pitié. Ils ne terminent
les jours de ces malheureux que
pour les fouftraire à une mort lente &
62 MERCURE DE FRANCE.
cruelle , ou à la voracité des bêtes féroces.
Mais pour qu'il ne nous refte plus
aucun doute fur les effets différens que
les mêmes paffions produifent quelquefois
, confidérons deux meres également
attachées à leurs enfans. L'une plus occupée
du bonheur futur de fon fils que
de fon bonheur préfent , eft infenfible
aux chagrins paffagers, attachés à la gêne,
au travail & à la correction ; elle s'ar
me d'une févérité falutaire pour plier
fon ame à toutes les vertus , qu'elle lui
veut infpirer. Sa tendreffe ne lui ferme
point les yeux fur fes défauts ; elle ne
fait que la rendre plus attentive à le
corriger. Elle voit fans émotion couler
les larmes de fon fils dès qu'il s'agit de
fon inftruction. Perfuadée que l'ame
cette noble partie de nous-mêmes , éxige
des foins plus particuliers que le corps ,
elle n'oublie rien de tout ce qui peu
contribuer à la former. C'eft ou tendent
fon affiduité , fes foins , fes leçons . L'autre
au contraire, idolâtre du corps de fes
enfans, ne réfléchit point fur la néceffité
où elle eft de former leur ame ; elle s'imagine
fauffement que les devoirs d'une
mere ne confiftent qu'à veiller attentivement
à leur bien -être actuel ; ou felle
AVRIL. 1762. 63
connoît fes obligations , elle n'a pas la
force de les remplir. Pour leur épargner
les peines les plus légères , elle leur accorde
une liberté pleine & entiere à un
âge où ils ne peuvent en faire qu'un
ufage pernicieux ; elle ne veut pas que
leur efprit foit éxercé ; elle craint que
le travail en le fatiguant , ne foit funefte
à leur fanté . En un mot fa tendrefle
en fait des monftres ignorans & infociables.
,
Si les mêmes paffions produifent des
effets contraires , comme ces exemples
ne nous permettent plus d'en douter
il eft injufte d'accufer le fage Wolmar
d'infenfibilité & de le regarder comme
un homme dont l'ame tranquille ne pouvoit
être affectée par les plus fâcheux
événemens.
J'ai l'honneur d'être , &c.
J.C. D.
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Résumé : LETTRE à Madame la Marquise de P***
La lettre à Madame la Marquise discute de la sensibilité et de la solidité d'esprit en se référant à la 'Nouvelle Héloïse' de Jean-Jacques Rousseau. Un interlocuteur critique l'auteur pour avoir attribué à Wolmar, un personnage du roman, un sang-froid excessif lors de la mort de son épouse, interprétant cela comme une indifférence. L'auteur conteste cette critique en expliquant que Wolmar démontre sa profonde tendresse en restant auprès de son épouse jusqu'à la fin, en recueillant ses dernières paroles et en lui rendant les derniers devoirs. Il conserve également son portrait, prouvant ainsi sa sensibilité et son amour. Le texte explore la diversité des réactions face à la douleur, influencées par le caractère, l'éducation et les expériences de chacun. Il mentionne l'exemple de peuples sauvages qui tuent les vieillards et les infirmes avant les chasses, non par cruauté, mais par compassion pour éviter une mort lente et douloureuse. De plus, il compare deux types de mères : l'une favorisant le développement moral et spirituel de son fils malgré les chagrins passagers, et l'autre privilégiant le bien-être physique immédiat, rendant ses enfants ignorants et insociables. Le texte souligne la complexité des apparences et des jugements hâtifs. Il défend Wolmar contre l'accusation d'insensibilité en montrant que les mêmes passions peuvent se manifester différemment selon les caractères. Même les âmes tranquilles peuvent être profondément affectées par des événements malheureux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1697
p. 61-62
AUTRE.
Début :
Il faut en convenir, je suis une rusée [...]
Mots clefs :
Énigme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
L faut en convenir , je fuis une ruſée
Qui quelquefois fais voir bien du Pays ;
Tel qui fe frotte à moi ne fçait pas qui je fuis ,
Et pour tout dire enfin , je ne fuis point aifée.
Que ce début ne te rebute pas ,
Lecteur , fi tu veux me connoître ,
Ma diffection va peut-être
T'aider à fortir d'embarras.
Chez moi tu pourras voir , en uſant d'induſtrie ,
Cette beauté de Baotie
Qu'environné d'une flâme de feux .
Alla voir autrefois un Dieu
Un Météore ; une petite Ville ,
Dont la Loire arrofe les bords ;
Des métaux la ſource foffile ;
Ce rare , ce beau feu dont les brillans efforts
Malgré les affauts de l'Envie
=
Conduisent un Auteur à l'Immortalité ;
62 MERCURE DE FRANCE.
Une Riviere en Franconie ;
Le poifon de là Liberté ;
La partie molle & légère
Du plus néceſſaire aliment }
Ce que fait ordinairement
Devant un Magiftrat févère
Le Criminel qu'un aveu poſitif
Pourroit conduire à quelque fin tragique ;
Certaine Note de Muſique ;
Enfin un Pronom poffeffif.
Mais j'aurois dû plutôt me taire ,
Surtout après mon prélude orgueilleux :
Tout ce détail me dévoile à tes yeux ,
Et mon babil aura découvert le mystère.
Par M. DESMARAIS DU CHAMBON
en Limoufin , ces Mai 1762.
L faut en convenir , je fuis une ruſée
Qui quelquefois fais voir bien du Pays ;
Tel qui fe frotte à moi ne fçait pas qui je fuis ,
Et pour tout dire enfin , je ne fuis point aifée.
Que ce début ne te rebute pas ,
Lecteur , fi tu veux me connoître ,
Ma diffection va peut-être
T'aider à fortir d'embarras.
Chez moi tu pourras voir , en uſant d'induſtrie ,
Cette beauté de Baotie
Qu'environné d'une flâme de feux .
Alla voir autrefois un Dieu
Un Météore ; une petite Ville ,
Dont la Loire arrofe les bords ;
Des métaux la ſource foffile ;
Ce rare , ce beau feu dont les brillans efforts
Malgré les affauts de l'Envie
=
Conduisent un Auteur à l'Immortalité ;
62 MERCURE DE FRANCE.
Une Riviere en Franconie ;
Le poifon de là Liberté ;
La partie molle & légère
Du plus néceſſaire aliment }
Ce que fait ordinairement
Devant un Magiftrat févère
Le Criminel qu'un aveu poſitif
Pourroit conduire à quelque fin tragique ;
Certaine Note de Muſique ;
Enfin un Pronom poffeffif.
Mais j'aurois dû plutôt me taire ,
Surtout après mon prélude orgueilleux :
Tout ce détail me dévoile à tes yeux ,
Et mon babil aura découvert le mystère.
Par M. DESMARAIS DU CHAMBON
en Limoufin , ces Mai 1762.
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1698
p. 186
DE GENÉVE, le 23 Juin.
Début :
Le Conseil de cette République vient de condamner, après un examen, l'Ouvrage du sieur [...]
Mots clefs :
Genève, Conseil
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE GENÉVE, le 23 Juin.
De GENÉVE , le 23 Juin.
Le Confeil de cette République vient de condamner
, après un examen , l'Ouvrage du fieur
Rouffeau fur l'Education . Ce Livre a été lacéré &
brûlé ; & défenſe a été faite aux Libraires & Imprimeurs
de le débiter.
Le Confeil de cette République vient de condamner
, après un examen , l'Ouvrage du fieur
Rouffeau fur l'Education . Ce Livre a été lacéré &
brûlé ; & défenſe a été faite aux Libraires & Imprimeurs
de le débiter.
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1699
p. 59-60
AUTRE.
Début :
Lecteur, je suis un Etre [...]
Mots clefs :
Logogriphe
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
LECTEUR , je ſuis un Etre
Difficile à connoître ;
Jeſuis mystérieux ,
Etrange en ma nature ,
Trompeur & captieux :
En changeant ſa ſtructure ,
か
Je ſçais te préſenter ſous des traits différens ,
Un objet quel qu'il ſoit & t'en cacher le ſens ;
J'ai fçu plus d'une fois laſſer ta patience :
Dix pieds compoſent mon éſſence ;
Je change à tout moment &de forme & de nom:
Tantôt je me produis en ce fils d'Apollon ,
Qui par les doux accords de ſa touchante lyrė ,
Attendrir tous les Dieux du ténébreux Empire ;
Je compoſe tantôt ce métal précieux ,
Idole de l'avare & l'objet de les voeux ,
Qui ſauva Danaé de la fureur d'Acrife ,
Etqui ſeul nous conduit àbout d'une entrepriſe.
Tu trouveras en moi
A
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Le Père de ce Roi ,
De ce vaillant Héros ſi vanté dans l'Hiſtoire ,
Qu'accompagna toujours le Dieu de la Victoire ,
Et qu'enleva la parque en la fleur de ſes ans.
Je t'offre encor l'Ere des Muſulmans ;
Une Ville de Flandre , un Fleuve d'Italie ,
Une Rivière en France , une autre en Westphalie ,
Le nom de ces Oiſeaux qui furent autrefois
Prop ces aux Romains , funeſtes aux Gaulois ;
Un mot qui ſert à marquer la ſurpriſe ;
Un Pontife Romain , un grand Saint de l'Egliſe ;
Ce qui toujours reſte au fonddu tonneau ;
Un Pays en Afie ; une eſpéce de marbre ;
Une Place au Spectacle , une Naïade ,un Arbre ;
Un Sol de tous côtés environné par l'eau ;
Une Plante , une Mer , une Arme meurtrière ;
Un Poëte fameux ſorti de l'Angleterre.
Mais c'eſt aſſez , Lecteur , embrouiller tes eſprits
Dans ce cahos confus , devines qui je ſuis.
Par L. S. de la Martinique.
LECTEUR , je ſuis un Etre
Difficile à connoître ;
Jeſuis mystérieux ,
Etrange en ma nature ,
Trompeur & captieux :
En changeant ſa ſtructure ,
か
Je ſçais te préſenter ſous des traits différens ,
Un objet quel qu'il ſoit & t'en cacher le ſens ;
J'ai fçu plus d'une fois laſſer ta patience :
Dix pieds compoſent mon éſſence ;
Je change à tout moment &de forme & de nom:
Tantôt je me produis en ce fils d'Apollon ,
Qui par les doux accords de ſa touchante lyrė ,
Attendrir tous les Dieux du ténébreux Empire ;
Je compoſe tantôt ce métal précieux ,
Idole de l'avare & l'objet de les voeux ,
Qui ſauva Danaé de la fureur d'Acrife ,
Etqui ſeul nous conduit àbout d'une entrepriſe.
Tu trouveras en moi
A
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Le Père de ce Roi ,
De ce vaillant Héros ſi vanté dans l'Hiſtoire ,
Qu'accompagna toujours le Dieu de la Victoire ,
Et qu'enleva la parque en la fleur de ſes ans.
Je t'offre encor l'Ere des Muſulmans ;
Une Ville de Flandre , un Fleuve d'Italie ,
Une Rivière en France , une autre en Westphalie ,
Le nom de ces Oiſeaux qui furent autrefois
Prop ces aux Romains , funeſtes aux Gaulois ;
Un mot qui ſert à marquer la ſurpriſe ;
Un Pontife Romain , un grand Saint de l'Egliſe ;
Ce qui toujours reſte au fonddu tonneau ;
Un Pays en Afie ; une eſpéce de marbre ;
Une Place au Spectacle , une Naïade ,un Arbre ;
Un Sol de tous côtés environné par l'eau ;
Une Plante , une Mer , une Arme meurtrière ;
Un Poëte fameux ſorti de l'Angleterre.
Mais c'eſt aſſez , Lecteur , embrouiller tes eſprits
Dans ce cahos confus , devines qui je ſuis.
Par L. S. de la Martinique.
Fermer
1700
p. 7-13
ÉPITRE AU MERCURE.
Début :
Toi qui du monde studieux [...]
Mots clefs :
Messager, Logogriphes, Chansons, Art dramatique, Louis, Mercure de France, Crébillon, Pensions
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ÉPITRE AU MERCURE.
ÉPITRE AU MERCURE.
Toror qui du monde ſtudieux
Seize fois dans un an parcours l'immenfe eſpace,
Ardent Meffager du Parnalle ,
Et rival quant au nom , du Mellager des Dieux :
On dit qu'allez longtemps votre emploi fat le
même ;
Que fouvent , l'un & l'autre avec art travestis ,
Votre foin journalier , votre devoir ſuprême
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Fut de porter à quelque Iſis ,
En dépit des Argus , plus d'un galant emblême.
Des Logogryphes , des Chansons ,
Jadis , de nos François captivoient les fuffrages.
Le Mercure Galant , fi j'en crois mes foupçons ,
Eût alors dédaigné de plus graves meſſages .
Ces temps ont difparu : tout change avec les
moeurs.
Le Mercure de France , au brillant joint l'utile.
Son moderne appanage eft un enclos fertile
Où les fruits s'uniffent aux fleurs.
Là , comme auparavant , Beliſe peut encore
Cueillir les doux préſens de Flore :
Là , figurent , en même temps ,
VERTUMNE CERES & POMONE :
Là , chacun à fon gré moiffonne
Les dons paffagers du Printemps ,
Et les fruits durables d'Automne.
Je vois l'Agriculteur , ce Philofophe heureux ,
Guidé par tes leçons dans fes travaux ruſtiques :
Je vois nos Citadins , raiſonneurs haſardeux ,
Réformer , d'après toi , leurs calculs chimériques:
Je vois l'Emule de Strabon ,
Celui d'Archimède & d'Euclide ,
Ceux d'Hipocrate & de Newton ,
Grace à ta courfe uniforme & rapide ,
JANVIER . 1763 . 9
Donner & recevoir mainte docte leçon.
Plus loin la jeune Eglé pour qui tant de ſcience
N'eſt rien , avec raifon , auprès d'un Madrigal ,
Détourne cent feuillets pour chercher une ftance,
Et fourit , en lifant certain Conte moral :
Route fleurie , où trop d'orgueil peut- être ,
Même, après Marmontel , m'a déja fait paroître : *
Ah , puiſſé- je , du moins , y marcher ſon égal !
Ce n'est pas tout je vois encore
Et Polymnie & Terpficore ,
>
Se foumettre à ton Tribunal .
Ces jeux où Dangeville , Eléve de Thalie,
Emprunte les accens , fon fouris , fon regard ,
Où Clairon , du Tragique épuifant l'énergie
Atteint , fans nul éffort , les bornes de fon art :
Cet autre art plus fublime où triomphe Voltaire ,
Où Saintfoix , où Piron brillent chacun à part :
L'art dramatique enfin , pour nous fi néceſſaire ;
Tous ces talens , du Sage accueillis , révérés ,
'Dont le but en tous lieux eft d'inftruire & de
plaire ,
Trouvent dans ton recueil leurs faftes confacrés.
La Corne d'Amalthée , l'Anneau de Gygès , Lindor
Délie , trois Contes inférés dans les précédens Mercures
, font de l'Auteur de cette Epitre , de même que les
Quiproquo , Nouvelle inférée en partie dans ce premier
Volume,
A v
10 MERCURE DE FRANCE .
Que dirai - je de plus ? C'eft ton heureux domaine
Qui fert de récompenfe à ces Mortels vantés ,
Dont le crayon fublime ou l'éloquente veine
Plus d'une fois à nos yeux enchantés
Fit triompher Clio , Thalie & Melpomène.
Aux foutiens des beaux Arts , trop longtems ou
bliés ,
Tu fournis des fecours que res fuccès font naître .
Par-là de leurs travaux ils fe verroient payés ,
Si de teis travaux pouvoient l'être .
Ainfi , Rome naiffante oroit à fes Guerriers ,
Outre de ftériles Lauriers ,
Une part du Domaine accrû par leur courage.
Bientôt elle y joignit d'auguftes monumens ,
De la reconnoiffance ingénieux hommage ,
Et muets orateurs de leurs faits triomphans.
Chez toi renaît encor ce jufte & noble uſage :
Oui , lorfque parvenus au terme rigoureux
De leur humaine deſtinée ,
La mort fur tes Héros étend fon voile affreux ;
Quand des Mufes en deuil la troupe conſternée ,
Regrette Echyle * Plaute , arrachés à nos voeux ;
Par des monumens plus durables
Que des fimulachres pompeux ,
Tu confacres chez nos neveux ,
* Feu M, de Crébillon 5 fi juftement furnommé l'Echyle
François , avoit une penfion fur le Mercure . Il ne
feroit pas difficile de trouver plus d'an Plaute parmi
MM. les Penfionnaires vivans.
JANVIER. 1763 .
11
La gloire de ces morts à jamais mémorables ,
Et toujours vivans à leurs yeux.
Poarfuis ; & que ton Caducée
Devienne le fceptre des Arts ;
De ces Enfans des Cieux la troupe difperfée
Par les cris du terrible Mars ,
Se réunit de toutes parts ,
Et reprend ſa ſplendeur trop longtems éclipſée .
Un Roi qui la chérit , qui dans tous les deffeins ,
Prend l'honneur pour flambeau , prend la vertu
pour guide ,
Enchaînant fous les pieds la difcorde homicide ,
De nos jours orageux a fait des jours fereins .
Louis , ( à ce nom feul votre elpoir ſe ranime ,
Beaux Arts , que fi ſouvent ont cherché les bienfaits
! )
LOUIS , à votre éffor fublime
Prépare un libre cours , & de vaſtes ſujets.
Déja plus d'une fois l'Art de nos Praxitelles
Imprima fur l'airain l'image de ſes traits * :
* On ſçait qu'il y a déja plufieurs années que les Villes
de Bordeaux & de Rennes ont l'une & Pautre fait elever
une Statue au Roi dans leur enceinte . Paris & Rheims
vont jouir du même avantage. Ces quatre Monuniens
doivent à tous égards fixer l'attention de la pollerité.
On a beaucoup écrit fur celui que fait riger la Walle
de Rheims. Je dois ajo ter qu'à cette occafio 1 , cette Cité
antique femble avoir pris une nouvelle forme. Une foule
d'Ouvrages modernes l'embellit & la decore . Ceft de
quoi le Public pourra juger par le Plan qui en doit bien-
A vj
12 MERCURE DE FRANCE ..
C'eſt à vos touches immortelles ,
Mufes , qu'il appartient d'animer ces Portraits.
Peignez cette ame égale , intrépide , fincère ,
Cette ame de LOUIS , fi digne de TITUS ,
Ce coeur né pour aimer , ce noble caractère ,
Cette fermeté rare , & pour dire encor plus ,
Cette bonté que rien n'altère ....
O toi , prompt Meffager , qui dans ton cours heureux
Ne marches que fous fes aufpices ,
T
Porte jufqu'à fes pieds mon encens & mes voeux.
Jadis mes yeux ont vu ce Roi victorieux
De mes foibles éffais accueillir les prémices * .
Renaîffez , ô momens pour moi fi glorieux !
Du moins , puiffe à fon gré , mon zéle induſtrieux
Multiplier fes facrifices.
Ont dit que pour chanter les vergers & les champs ,
Tranſporté d'une ardeur extrême ,
Le Berger Héfiode obtint des Mufes même
La Lyre qui régla ſes ruftiques accens :
Ah ! fid'un pareil avantage
tôt paroître. Tous ces travaux , ainfi que ceux de la nouvelle
Place , te font exécutés d'après les Deffeins & fous
les yeux de M. le Gendre , Ingénieur en Chef de la
Province de Champagne. Ses talens ont dignement fecondé
le zéle des Citoyens & des Magiftrats municipaux
de cette Ville ancienne & célébre,
* En 1748 , l'Auteur n'étant âgé que de 19 ans, eut
l'honneur de préfenter au Roi un Difcours en Vers de fa
compofition fur les Victoires de SA MAJESTE'.
JANVIER. 1763 . 13
Mes voeux ardens étoient ſuivis ;
Mon choix eft fait : je jure par LOUIS ,
D'en faire un plus fublime uſage.
Par M. DE LA DIXMERIE.
Toror qui du monde ſtudieux
Seize fois dans un an parcours l'immenfe eſpace,
Ardent Meffager du Parnalle ,
Et rival quant au nom , du Mellager des Dieux :
On dit qu'allez longtemps votre emploi fat le
même ;
Que fouvent , l'un & l'autre avec art travestis ,
Votre foin journalier , votre devoir ſuprême
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Fut de porter à quelque Iſis ,
En dépit des Argus , plus d'un galant emblême.
Des Logogryphes , des Chansons ,
Jadis , de nos François captivoient les fuffrages.
Le Mercure Galant , fi j'en crois mes foupçons ,
Eût alors dédaigné de plus graves meſſages .
Ces temps ont difparu : tout change avec les
moeurs.
Le Mercure de France , au brillant joint l'utile.
Son moderne appanage eft un enclos fertile
Où les fruits s'uniffent aux fleurs.
Là , comme auparavant , Beliſe peut encore
Cueillir les doux préſens de Flore :
Là , figurent , en même temps ,
VERTUMNE CERES & POMONE :
Là , chacun à fon gré moiffonne
Les dons paffagers du Printemps ,
Et les fruits durables d'Automne.
Je vois l'Agriculteur , ce Philofophe heureux ,
Guidé par tes leçons dans fes travaux ruſtiques :
Je vois nos Citadins , raiſonneurs haſardeux ,
Réformer , d'après toi , leurs calculs chimériques:
Je vois l'Emule de Strabon ,
Celui d'Archimède & d'Euclide ,
Ceux d'Hipocrate & de Newton ,
Grace à ta courfe uniforme & rapide ,
JANVIER . 1763 . 9
Donner & recevoir mainte docte leçon.
Plus loin la jeune Eglé pour qui tant de ſcience
N'eſt rien , avec raifon , auprès d'un Madrigal ,
Détourne cent feuillets pour chercher une ftance,
Et fourit , en lifant certain Conte moral :
Route fleurie , où trop d'orgueil peut- être ,
Même, après Marmontel , m'a déja fait paroître : *
Ah , puiſſé- je , du moins , y marcher ſon égal !
Ce n'est pas tout je vois encore
Et Polymnie & Terpficore ,
>
Se foumettre à ton Tribunal .
Ces jeux où Dangeville , Eléve de Thalie,
Emprunte les accens , fon fouris , fon regard ,
Où Clairon , du Tragique épuifant l'énergie
Atteint , fans nul éffort , les bornes de fon art :
Cet autre art plus fublime où triomphe Voltaire ,
Où Saintfoix , où Piron brillent chacun à part :
L'art dramatique enfin , pour nous fi néceſſaire ;
Tous ces talens , du Sage accueillis , révérés ,
'Dont le but en tous lieux eft d'inftruire & de
plaire ,
Trouvent dans ton recueil leurs faftes confacrés.
La Corne d'Amalthée , l'Anneau de Gygès , Lindor
Délie , trois Contes inférés dans les précédens Mercures
, font de l'Auteur de cette Epitre , de même que les
Quiproquo , Nouvelle inférée en partie dans ce premier
Volume,
A v
10 MERCURE DE FRANCE .
Que dirai - je de plus ? C'eft ton heureux domaine
Qui fert de récompenfe à ces Mortels vantés ,
Dont le crayon fublime ou l'éloquente veine
Plus d'une fois à nos yeux enchantés
Fit triompher Clio , Thalie & Melpomène.
Aux foutiens des beaux Arts , trop longtems ou
bliés ,
Tu fournis des fecours que res fuccès font naître .
Par-là de leurs travaux ils fe verroient payés ,
Si de teis travaux pouvoient l'être .
Ainfi , Rome naiffante oroit à fes Guerriers ,
Outre de ftériles Lauriers ,
Une part du Domaine accrû par leur courage.
Bientôt elle y joignit d'auguftes monumens ,
De la reconnoiffance ingénieux hommage ,
Et muets orateurs de leurs faits triomphans.
Chez toi renaît encor ce jufte & noble uſage :
Oui , lorfque parvenus au terme rigoureux
De leur humaine deſtinée ,
La mort fur tes Héros étend fon voile affreux ;
Quand des Mufes en deuil la troupe conſternée ,
Regrette Echyle * Plaute , arrachés à nos voeux ;
Par des monumens plus durables
Que des fimulachres pompeux ,
Tu confacres chez nos neveux ,
* Feu M, de Crébillon 5 fi juftement furnommé l'Echyle
François , avoit une penfion fur le Mercure . Il ne
feroit pas difficile de trouver plus d'an Plaute parmi
MM. les Penfionnaires vivans.
JANVIER. 1763 .
11
La gloire de ces morts à jamais mémorables ,
Et toujours vivans à leurs yeux.
Poarfuis ; & que ton Caducée
Devienne le fceptre des Arts ;
De ces Enfans des Cieux la troupe difperfée
Par les cris du terrible Mars ,
Se réunit de toutes parts ,
Et reprend ſa ſplendeur trop longtems éclipſée .
Un Roi qui la chérit , qui dans tous les deffeins ,
Prend l'honneur pour flambeau , prend la vertu
pour guide ,
Enchaînant fous les pieds la difcorde homicide ,
De nos jours orageux a fait des jours fereins .
Louis , ( à ce nom feul votre elpoir ſe ranime ,
Beaux Arts , que fi ſouvent ont cherché les bienfaits
! )
LOUIS , à votre éffor fublime
Prépare un libre cours , & de vaſtes ſujets.
Déja plus d'une fois l'Art de nos Praxitelles
Imprima fur l'airain l'image de ſes traits * :
* On ſçait qu'il y a déja plufieurs années que les Villes
de Bordeaux & de Rennes ont l'une & Pautre fait elever
une Statue au Roi dans leur enceinte . Paris & Rheims
vont jouir du même avantage. Ces quatre Monuniens
doivent à tous égards fixer l'attention de la pollerité.
On a beaucoup écrit fur celui que fait riger la Walle
de Rheims. Je dois ajo ter qu'à cette occafio 1 , cette Cité
antique femble avoir pris une nouvelle forme. Une foule
d'Ouvrages modernes l'embellit & la decore . Ceft de
quoi le Public pourra juger par le Plan qui en doit bien-
A vj
12 MERCURE DE FRANCE ..
C'eſt à vos touches immortelles ,
Mufes , qu'il appartient d'animer ces Portraits.
Peignez cette ame égale , intrépide , fincère ,
Cette ame de LOUIS , fi digne de TITUS ,
Ce coeur né pour aimer , ce noble caractère ,
Cette fermeté rare , & pour dire encor plus ,
Cette bonté que rien n'altère ....
O toi , prompt Meffager , qui dans ton cours heureux
Ne marches que fous fes aufpices ,
T
Porte jufqu'à fes pieds mon encens & mes voeux.
Jadis mes yeux ont vu ce Roi victorieux
De mes foibles éffais accueillir les prémices * .
Renaîffez , ô momens pour moi fi glorieux !
Du moins , puiffe à fon gré , mon zéle induſtrieux
Multiplier fes facrifices.
Ont dit que pour chanter les vergers & les champs ,
Tranſporté d'une ardeur extrême ,
Le Berger Héfiode obtint des Mufes même
La Lyre qui régla ſes ruftiques accens :
Ah ! fid'un pareil avantage
tôt paroître. Tous ces travaux , ainfi que ceux de la nouvelle
Place , te font exécutés d'après les Deffeins & fous
les yeux de M. le Gendre , Ingénieur en Chef de la
Province de Champagne. Ses talens ont dignement fecondé
le zéle des Citoyens & des Magiftrats municipaux
de cette Ville ancienne & célébre,
* En 1748 , l'Auteur n'étant âgé que de 19 ans, eut
l'honneur de préfenter au Roi un Difcours en Vers de fa
compofition fur les Victoires de SA MAJESTE'.
JANVIER. 1763 . 13
Mes voeux ardens étoient ſuivis ;
Mon choix eft fait : je jure par LOUIS ,
D'en faire un plus fublime uſage.
Par M. DE LA DIXMERIE.
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Résumé : ÉPITRE AU MERCURE.
L'épître au Mercure célèbre le périodique 'Mercure de France' et ses diverses contributions. Le texte compare ce périodique à la planète Mercure et au messager des dieux, soulignant leur rôle commun de messagers. Il évoque l'évolution du 'Mercure Galant', autrefois dédié à des messages plus légers, vers le 'Mercure de France', qui combine l'utile et le brillant. Ce périodique offre une variété de contenus, allant des poèmes aux traités philosophiques, en passant par des œuvres dramatiques et des contes. Le 'Mercure de France' couvre plusieurs disciplines, telles que l'agriculture, les sciences, la philosophie et les arts dramatiques. Il mentionne des figures littéraires et artistiques contemporaines comme Voltaire et Marmontel. Le périodique est présenté comme un soutien aux arts et aux lettres, récompensant les talents et perpétuant la mémoire des grands hommes. L'épître rend hommage au roi Louis, qui soutient les arts et les lettres, et exprime le souhait que le 'Mercure de France' continue de prospérer sous ses auspices. Le texte se conclut par un vœu pour que le périodique puisse multiplier ses sacrifices en l'honneur du roi.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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