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1
p. 177-209
LETTRE A MONSIEUR *** Sur le Voyage du Parnasse, Par M. RAIMOND.
Début :
De deux Dissertations ou Lettres sur un Livre nouveau intulé, / Jusques ici, Monsieur, on n'avoit employé d'autres [...]
Mots clefs :
Érudition, Muses, Satyre, Parnasse, Écrivains, Déesse, Poète, Style, Peintre, Voyageur, Raison, Triomphe, Ironie, Savants, Ouvrages
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE A MONSIEUR *** Sur le Voyage du Parnasse, Par M. RAIMOND.
DE
E deux Differtations cu
Lettres fur un Livre nouveau
intulé , Voyage du Parnaffe,
qui m'ont été envoyées ; j'ai préferé
celle qui m'a paru la moins
partiale : Dans la premiere que
j'ai rejettée & qui étoit fans nom.
l'Auteur y étoit traité fans miſericorde
: on ne faifoit graceni ,
fa Profe , ni à fes Vers : on pla-
Fanvier 1717.
R
178 LE NOUVEAU
çoit l'un & l'autre beaucoup au
deffous du modele fur lequel il
s'eft conformé , qui felon nôtre
Cenfeur , n'eft ni la Satyre de
Petrone , ni les Ragguali di Parnaſſo
è la Secretaria di Appolle
car ces deux ouvrages font excellents
) mais plûtôt une certaine
Hiftoire d'Anacreon , qui
parut il y a quatre ou cinq ans.
Notre Critique continue à
peu près fur ce ton .
moi qui ne veut point violer la
loi que je mefuis impofée , &
qui veux obferver une exacte
neutralité , je m'en fuis tenu à
la Lettre de M. Raimond
j'efpere qu'on me fçaura gré
de lui avoir donné la préference,
Pour
MERCURE. 179
********
LETTRE
A MONSIEUR
***
Sur le Voyage du Parnaffe ,
Par M. RAIMON D.
›
n'avoit employé d'autres
armes contre les modernes
que des Préfaces & des calculs
d'autorité . Ils avoient toûjours
répondu par des preuves & des
démonstrations : & la timide
Géométrie , qui n'ofe croire ,
Rij
180 LE NOUVEAU
fans être convaincuë , s'étoit affociée
à leur cauſe. Cet appui
fi confidérable leur fembloit devoir
décider la diſpute : Mais
toutes les reffources de leurs adverfaires
n'étoient pas épuifées ,
Un d'entr'eux s'élève de
nouveau contre une Secte fi
funefte à l'érudition , & dans une
fiction ingénieufe , où il décrit
avec exactitude l'ordre hyerarchique
des Favoris des Mufes.
Il dreffe une attaque d'autant
plus difficile à repouffer , qu'elle
eft foûtenue par la fatyre la
plus fine & la plus délicate.
Ce coup inopiné ne triompheroit
- il pas , M. , de votre
conftance à demeurer dans l'erreur
: & la demande que vous
MERCURE. 181
m'avez faite de l'extrait de cet
Ouvrage , ne feroit - elle pas le
commencement d'un heureux
retour ? Je vais faire enforte de
concourir à cette métamor
phɔfe , en vous donnant un fi
déle , mais vif précis de la critique
. Que pourroit contre nous
belprit adroit des novateurs , fi
nous avions de notre côté le
fubril Mercure ?
On ne s'y peut méprendre ;
le nouveau Géographe du Parnaffe
eft fort exacte fur la Chronologie
. Malheur à tout Poëte,
qui fe préfente fous fa plume,
fans être marqué au coin reſpectable
des ans . Cet intégre
perfonnage ne sçauroit pardonner
à une datte tant foit pev
R ij
182 LE NOUVEAU
moderne. Pourquoi , diront nos
Ecrivains d'ordinaire mauvais
plaifans , ne fommes- nous
pas nés du tems de Virgile ?
nous aurions un approbateur
de plus . Comme le but principal
de la relation eft de foudroyer
les Partifans de ce fiécle
, on ne perd point ici dé
vûë cet objet . Par tout l'érudite
antiquité triomphe . Par tout
l'ignorance de nos jours trouve
de quoi fe deffiller les yeux . Il
n'eft pas jufques à nos beaux
efprits , à qui on n'enlève le
mafque ; & ceux que nous
'avions crus toûjours les plus
univerfels dans l'éloquence &
dans la Poëfie ; maintenant dépouillés
de ces talents , dont
MERCURE.
183
ils ne poffedoient que le Phanôme
, rougiffent d'avoir pour
out mérite une connoiffance
affés éxacte de leur propre
langue .
la
Quelques délicats à la vérité
trouvent à redire dans la maniere
, dont les interlocuteurs
foûtiennent ici leurs diverfes
opinions . Il leur paroît que
caufe de M. de la Motte Y eft
condamnée, même avant d'être
inftruite , & qu'on ne lui donne
des Avocats , que pour prononcer
plus juridiquement fon
Arrêt : Mais cette objection eft
légére il faut avouer qu'on
infulte vivement dans cette production
aux ennemis du goût
Chronologique , & qu'on y fon-
R iiij
184 LE NOUVEAU
ge plûtôt à les opprimer , qu'à
les convaincre ; mais n'importe,
en matiere de difpute , une injure
vaut bien plufieurs arguments
.
Voilà ce me femble , M.
une efquiffe affés fidélement
tracée ; commençons à vous
donner une copie plus correcte .
L'Ouvrage divifé en deux parties
, dont chacune contient fix
Livres , s'annonce pour Poëme
au Lecteur par une courte Préface.
Plût au Ciel que nous
n'cuſſions jamais à effuyer d'avertiffements
moins utiles ?
Tout à coup le Réparateur
des Torts entre en matiere , occupé
tout entier du défir de
voir le féjour des Mufes ; il dé
MERCURE. 187
bure par une invocation , &
chaque parole qu'il prononce,
opére un prodige .
Déja fa priere eft oüye
Calliope vient , il la voit.
La Déeffe lui amene le courcier
aîlé des Poëtes. C'eftà re
gret qu'elle ne le conduit pas
elle-même au Parnaffe . Il ne
faut pas moins pour l'en empêcher
, que la multitude des ordres
exprés , dont Apollon l'a
chargée pour la République
des Lettres . La confiancequ'elle
a dans la force & l'adreffe du
Cavalier, lui fert à peine de confolation
. Cependantfon Favori
eft déja bien loin , & elle parle
186 LE NOUVEAU.
encore ; Pegafe vole, il parcourt
des efpaces immenfes il apperçoit
la double cime , il bat
des ailes , & plus léger qu'un .
trait , il porte le curieux voyageur
fur le mont facré . Que
de miracles en un inftant !
Un commencement fi extraordinaire
ne promet pas des fuites
moins étonnantes . L'étranger
rencontre deux habitants de la
Région Poëtique , qui bientôt le
devinent un de leurs confreres :
Et c'étoit-là ceux que le Dieu
des Vers lui deftinoit , pour
lui donner une parfaite connoiffance
de ce Pais fi fameux.
L'un dont les lauriers cachent
les cheveux blancs , eft introduit
fous le nom de Crantor , l'autre
A
MERCURE. 187
nommé Cliton , eft plus jeune,
& d'un exterieur moins négligé.
Tous deux , à ce qu'on nous apprend
ici , font l'honneur des
rives du Permeffe , & par conféquent
le font prefcrits pour
loi , une réligieufe admiration
des anciens . Suivez , Monfieur ,
ces illuftres guides , & vous
allés faire plus d'une décou
verte importante : Avec leurs
fecours je vais vous montrer des
enchanteurs , où la raifon pareffeufe
à inventer , n'apperçoit
que des moulins.
Les images fe préfentent en
foule ; là fur les bords rians ;
que baigne Caftalie de fon liquide
cristal , le Chantre immortel
du fougueux Achille
188 LE NOUVEAU
boit à long trait le nectar. Chaque
inftant le voit briller d'une
gloire nouvelle . Apollon fans
ceffe le pénetre des plus vivifiants
de fes rayons ; fans ceffe
il fe complaît à voir dans ce
Divin Génie, renaître fon image.
On voit aux côtés de l'augufter
Grec la fidéle Prêtreffe . Ici
Pindare rendant Orphée jaloux
de fes fons harmonieux , lui
fait brifer de dépit fa lire . Le
Poëte paroît plus grand que
les Héros- mêmes , dont il chante
les exploits . Cependant la trompette
bruyante fait retentir les
airs en voix pluſqu'humaine .
Du Deftin des Latins prononce
les Oracles.
MERCURE. 189
Peut-on méconnoître celui
qui la guide . C'est le Souverain
du Pinde ou c'eft le Paſteur
de Mantoüc.
J'allois pourfuivre fur ce ton
emphatique , fi un utile incident
ne m'eût averti , que vous at
tendiez de moi un fimple extrait,
Le plaifir dont le Voyageur fortuné
goute les charmes , eft bien
digne , que nous le partagions,
Il eſt des demi- Sçavantes au
Parnaffe , auffi bien qu'à Paris.
Ces femmes peu fenfées emploient
une partie de leurs oififs
jours , à converfer avec leurs
comtemporains , à lire leurs
meilleurs ouvrages , à oublier
même tout autre écrit, qui pourroit
faire faire diverfion à leurs
190 LE NOUVEAU
applaudiffemens . Elles feroient
en état fur la foy de leur feule
mémoire , de donner une édition
des Corneilles , des Molieres
des Defpréaux , des Racines ,
même des la Mottes . Elles ont
parcourû fur les traces du P.-
Malbranche le vafte Pais des
abſtraits. Elles ont pénétré dans
les fecrets les plus cachez de la
Philofophie Cartefiene . Aucune
production nouvelle ne leur
eft échapée ; & fouvent de tout
Homere, elles ne conoiffent que
lenom : Ainfi, paffant leur vie à
chercher le Beau , elles meurent.
fans l'avoir trouvé . C'eft,furtout
ces piétieufes , qu'en veut le
Géographe du Païs des Mufes .
Il fe fait introduire par fes GéMERCURE.
191
nereux guides dans une de ces
Compagnies , où la Dame H autaine
, & le Courtifan infipide
font en phrafes à la mode l'Apologie
de notre Siécle . Auffitôt
nos zelés Partifans des anciens ,
entrent en couroux . Leur mauvaife
humeur éclate . Ils ne peuvent
tenir contre l'énigmatique
precision , & l'affectation ridicule
de nos Auteurs . Le ftile ,
que les autres honorent du nom
de délicat, n'eft à leur gré , qu'un
amas de pointes frivoles , & de
tours vicieux . Vainement leurs
adverfaires s'écrient qu'on
n'apprécie pas affez le merite
des vivans qu'il eft du devoir
de ceux , chez qui la paffion net
s'empare jamais des droits du
192 LE NOUVEAU
goût & de la raifon ; de dire tou
jours à leurs perils, ce qu'ils penfent
à l'avantage des autres :
que fouvent la jaloufie nous fait
tenir en garde contre le plaifir
humiliant , que nous donnent
les ouvrages de ceux , par qui
nous nous fentons furpaffes .
Ces raifons ne font qu'irriter
l'ardeur des athletes . L'Auteur
s'éguaie à les voir terraffer leurs
Antagoniſtes ..
On en vient bientôt aux citations
: la châleur de la diſpute
nuit à la mémoire. Plus d'un
Ecrivain voit à regret fa penſée
mutilée , ou privée de fon jour:
mais pour être cité fidelement,
lui en feroit- t'on moins fon procés
? Rien ne peut éviter la critique
MERCURE.
193
tique judicieufe de l'atrabilaire
Cliton. Un tel Poëte , fi l'on
en confulte le Cenfeur inexorable
, n'enviſage fon art qu'au
travers des foibles lueurs de fa
Métaphifique : il eft denüé de
fentimens il ne fçait point
peindre il ne fçait point quitter
la terre; celui - cy ne cherche
qu'à énerver fes expreffions,
àéguifer des Strophesen épigrammes
, à remplir des vers durs ,
de moralités triviales , & hors
d'oeuvre. Cet autre méprifant
dans fon orgueilleufe Philofophie
ce beau défordre , qui caractériſe
le Lirique ; donne effrontement
le nom d'Odes à de
fimples Differtations , auffifroi- ,
des , qu'uniformes ; tels , ces
Janvier 1717. S
94 LE NOUVEAU
Vaiffeauxqui n'ont point encore
vû la mer , portent quelques
fois les noms de Victorieux &
de Foudroyans.
A ces portraits fi conformes
à leurs Originaux , mais , où l'on
évite avec tant de foin les termes
injurieux , dira - t'on encore
, qu'on traite fans ménagement
les Deffenfeurs
modernes ?
des
Pourra- t'on foupçonner , que
le zele de Cliton parte d'un
autre motif, que de l'interêt
de la Poëfie ? N'en doutons
point ; il fe rencontrera de ces
fcrutateurs
impertinens des
.coeurs , qui oferont deviner
que la qualité de mauvais Poë
te n'eft pas celle qui choque
MERCURE.
195
de critique dans les Ecrivians ,
dont il vent faire la peinture .
Vous vous garderez bien
Monfieur , d'être du nombre
de ces médifants . J'en répondrois
pour vous : Mais peutêtre
allez- vous former un jugement
téméraire d'une autre
ofpéce ? Peut- être croirez - vous
que le redreffeur de nos cerfeaux
fé contente de donner
un amas de corrections ftériles ?
Non , Monfieur , il ne fe borne
pas aux préceptes ; il y joint
les exemples , Madrigaux , Epigrammes
, compliments à Climene
, Adieux à Philis , Satires,
Epitres , Odes ; choififfez dans
quel gente vous voulez écrire ,
& vous trouverez dans cette
Sij
196 LE NOUVEAU
production , les modéles que
vous devez imiter. On vous en
donne pour garands les Defpreaux
, & les Crantors.
Excufez en cet endroit mon
embarras. Quoique je vous aye
promis , je fuis contraint de renoncer
à une exacte Analife.
Auffi bien fous quelles couleurs
pourrai-je vous tracer une image
agréable du nouveau Parnaffe ?
De quel oeil confidereriés vous
les Habitans de ceMont , fans y
diftinguer même parmi la foule,
vos amis les plus eftimables .
Le Peintre nous étale dans
un Tableau pompeux la nombreuſe
Cour du Prince des Poëtes
; & combien eft - il de noms
obfcurs , qui doivent le jour à
MERCURE. 197
fon Pinceau ? L'un coudoyé
par Sophocle , eft embarraffé
dee fe voir en fi bonne compa
gnie. L'autre ne va fe places ,
qu'en tremblant à côté d'Euripide.
Une terminaifon trop moderne
, fait rejetter ceux- ci . Ceuxlà
doivent à une finale latine le
rang qu'ils occupent.
1
Au pied de la Montagne Sa
crée,l'on voit proche l'Helicon ,
une Plaine entre- coupée de Marais.
C'eſt là , que fe rendent
ceuxqui font bannis de la double
Colline. Mais , qui l'eût crû t
Le célébre Houdart en ces lieux.
Tel devoit être le fort du fucceffeur
de S. Sorlin . Une méditation
profonde eft peinte før
198 LE NOUVEAU
fon vifage . Il paroît comme
étourdi d'un coup , dont il vien-;
droit d'être frappé . L'injustice
dont il accuſe ſes adverfaires ,"
eft là caufe de fa trifteffe ; tout
à coup la voix de Rouffeau fe
fait entendre : Il approche , il
apperçoit l'Auteur de la nouvelle
Iliade & fremit à fon
afpect . Envain , pour cacher
fon trouble , il emprunte le ton
de la Satires fon ennemi , mê.ne:
vaincu , lui paroît terrible .
Le Voyageur aprés s'être long
temps occupé de cette inultitu
de de fpectacles , fuit Cliton
dans une grote , où le Dieu des ,
Vers par un nouveau nectar
reprime les vapeurs de fes Fax
voris ; quoique le fage Crantor
MERCURE. 199
trouve la tranfition incivile. Il
ne peut fe réfoudre à quitter
des perfonnes qu'il aime. Il
entre , & les premiers objets
qui s'offrent à lui , font Gliceron
& Cotinet , deux des Antagoniftes
, qu'il avoit eû la veille à
combattre dans la compagnie
de nos demis - Sçavantes. Les
Atheletes bientôt fe mefurent
des yeux. Ils fe joignent. Ils
font de nouveaux efforts pour
obtenir la victoire .
N'entendre que le fubtil Cotinet,
On nefçaitpas , s'il impofe ,
Mais il parle fur la chofe
Comme s'il avoit raison .
En effet , comme dans cette
200 LE NOUVEAU
difpute on attaque moins le
Poëte , que le cenfeur d'Homere
, les Avocats de M. de
la Motte réüniffent ici toutes
leurs forces , pour juſtifier ſon
procédé.
Il n'a felon eux ,d'autres vûës ,
que d'entendre , & de faire entendre
la raifon . Le vrai lui eft
auffi bon de la main des autres ,
que de la fienne . Il étudie dans
ce qu'on lui oppofe , ce qu'il
peut y avoir de raifonnable ,
auffi content quelquefois , en
avoüant qu'il s'est trompé , que
le peuvent être ceux qui le réduifent
à en convenir. S'il propofe
des régles pour le Poëme
Epique , c'est toujours avec la
ufte défiance où l'on doit être
de
MERCURE. 201
de foi-même. Toutes fes veilles
ne font confacrées , qu'au foin
de fauver les jeunes gens du
préjugé dangereux où les jette
une admiration aveugle , & de
purger leur éducation de la
contradiction ordinaire qui y
régne. On leur crie d'un côté ,
cela eft divin , & de l'autre on les
reprend , quand ils viennent à
l'imiter. M. de la Motte ne
fonge donc qu'à leur donner des
idées fixes & uniformes , fu
lefquelles ils puiffent régler
également leur eftime & leur
travail. D'ailleurs de quels
égards n'ufe - t'il pas dans fa critique?
Demande- t'il autre chofe,
que de pouvoir louer Homere ?
Ceux d'entre les modernes ,
.
Fanvier 1717 .
>
T
202 LE NOUVEAU
cú
qui ont foûtenu leur parti avec
le plus de chaleur & de dignité ,
n'ont- ils pas avoués généreusement
, qu'Homere auroit peutêtre
atteint la perfection de
fon art , s'il fut né dans le fiécle
d'Augufte , ou dans le notre ;
mais que né dans le tems
l'art ne s'étoit point encore
montré , n'étant guidé par aucunes
régles , éclaire , par aucuns
exemples , on lui doit tenir
compre de fon Poëne , tout
monftrueux qu'il eft . Enfin
qui jamais , ajoute t'on , s'eft
avifé d'accufer un homme de
Géometrie , pour avoir donné
à la Poëtique fes axiomes , fes
théorèmes , fes corrollaires , fes
démonftrations.
MERCURE.
203
Je vous vois déja , Monfieur ,
partager le triomphe apparent
de votre Secte. Que peuvent
répondre , dites - vous , les deffenfeurs
de l'antiquité ? Nous
avons les lumieres de la Philofophie
, & ils n'ont que trois
mil ans d'admiration . A qui
s'en tenir au préjugé , ou à la
raifon ?
Vos argumens , il faut l'avouer
, fembleroient être autant
de coups mortels pour notre
parti , fi nous n'avions de notre
côté le genie fublime du Sçavant
Crantor. Quel charme ! de
le voir , tantôt commenter les
autorités tantôt manier la
délicate ironie , quelquefois
;
Tij
204 LE NOUVEAU
emporté par le beau feu , qui l'anime
, prendre le ton d'oracle ,
& annoncer aux Zoiles préfomptueux
, que tous les nuages
, dont ils s'efforcent
d'obfcurcir
Homere , ferviront feulement
à faire éclater davantage
les raions de ce Soleil ? Sur
tout avec quelle addreffe , avec quelle
force
fe fertil
entre
fes .
adverfaires de leur propre critique
? Ne craignés point d'entendre
ici ces juftifications tant
de fois repetées . On y allegue
plus ,pour fauver quelques paffages
obfcurs ou choquans , l'harinonie
grecque , la fçavante allegorie
, la noble fimplicité des
temps heroïques . Un feul mor
vous arrache la victoire . Vous
MERCURE. 205
avez beau vous confumer en
vains raifonnemens ; on vous
avertit , que malgré vous , Homere
fera toûjours le plus grand
des Poëtes. Le gros des hommes
ne fe trompe point & le
beau eft immuable.
La converfation alloit s'échauffer
; fi un bruit fubit ne fe
für joint au murmure des combattans
. C'étoient deux Poëtes ,
qui difputoient enſemble fur la
prééminence de leurs ouvrages.
Lesraifons bientôt furent fuivies
des injures , & les coups fuccé
derent. Nouveaux fillogifmes ,
Monfieur , qui devroient vous
engager à fuivre nos étandars .
Rarement les zelés adorateurs
des anciens ont entr'eux ces fu-
T
206 LE NOUVEAU
jets de difpute. Ils n'ont point
le deffaut de compofer.
Eft- ce enfin affez de preuves ?
Vous obftinerez- vous encore ,
à ne pas voir la verité , qui fe
dévoile à vos yeux ? Je vous
entens. Le refpect humain ope
re. Vous craignez le nom de déferteur.
Achevons de vous guerir
, en rompant cette derniere
chaîne , qui vous affervit à la
mauvaife caufe . Vous appréhendez
, dites- vous , qu'on ne vous
accufe d'avoir trahi vôtre parti?
Mais depuis long- temps il n'éxifte
plus . Vos troupes ont êté
pour jamais difperfées . Ceux
tmêmes pour qui vous con b tviez
, fe font déclarez contre
tous. Qui peut donc vous reenir
Eft ce attachement pour
MERCURE. 107
vôtre chef ? Songez plûtôt ,
Monfieur , à déplorer fon infortune
, qu'à imiter fa rebellion .
Voici le trait , dont il devoit
perir . Le voyageur affemble
chez un Mecene bourgeois plu-
' fieurs juges d'un merite diftingué
, on y lit un poëme monftrueux;
& l'on le fait pafferfous
le nom de Monfieur de la Motte .
Peut il furvivre à ce coup accablant
? Ce n'eft pas tout fon malheur
, les Dieux s'interteffent
à fa ruine. Apollon à la requê
te des Mufes nous accorde une
audiance . Une Tragicomedie ,
où nous expofons l'injuſtice des
modernes dans tout fon jour ,
nous fert de plaidoïer , & nous
achevons de vaincre .
Tiiij.
408 LE NOUVEAU.
Je ne puis plus fouffrir ce
jargon pitoyable ,
De la dotte Dacier volume redoutable
,
Change tes traits puiſſans en carreaux
dans mes mains ;
Pars , du file confus delivrons
les humains.
Ainfi parle le Dieu ; & au même
inftant , ¢
Le Livre vengeur tombe, &fcmblable
à la foudre ,
Reduit Ode , Opera , Fable , Poëte
in pouare.
Je fouhlite , Monfieur , avoir
fatisfait à ce que vous exigiez de
moi. Il me refteroit cependant
à vous faire conoître quel eft
l'Auteur du voyage du Parnaffe :
mais vous m'en difpenfer ez , s'il
MERCURE.
209
"
vous plaît. Le critique eft fi modefte
, que plus il apprend ce que
le public penfe à fon égard , plus
il a foin de cacher fon nom.
J'ai feulement découvert
qu'il avoit projetté de dédier
fon Livre à Madame Dacier ; &
on a lieu d'être furpris , comment
il n'a pas rendu cet hommage
à une Sçavante , qui fait le
principal éclat de notre caufe .
Par rapport aux divers jugemens
qu'on porte de cette production ,
les Sçavans difent , que l'invention
de la fable eft due au Boccalini
Italien ; & les modernes
croyent que c'eft un fonge trifte
dont l'Auteur nous fait le recit ,
n'étant pas encore bien éveillé.
Adicu , Monfieur , je fuis ,
V. S. RAYMOND.
E deux Differtations cu
Lettres fur un Livre nouveau
intulé , Voyage du Parnaffe,
qui m'ont été envoyées ; j'ai préferé
celle qui m'a paru la moins
partiale : Dans la premiere que
j'ai rejettée & qui étoit fans nom.
l'Auteur y étoit traité fans miſericorde
: on ne faifoit graceni ,
fa Profe , ni à fes Vers : on pla-
Fanvier 1717.
R
178 LE NOUVEAU
çoit l'un & l'autre beaucoup au
deffous du modele fur lequel il
s'eft conformé , qui felon nôtre
Cenfeur , n'eft ni la Satyre de
Petrone , ni les Ragguali di Parnaſſo
è la Secretaria di Appolle
car ces deux ouvrages font excellents
) mais plûtôt une certaine
Hiftoire d'Anacreon , qui
parut il y a quatre ou cinq ans.
Notre Critique continue à
peu près fur ce ton .
moi qui ne veut point violer la
loi que je mefuis impofée , &
qui veux obferver une exacte
neutralité , je m'en fuis tenu à
la Lettre de M. Raimond
j'efpere qu'on me fçaura gré
de lui avoir donné la préference,
Pour
MERCURE. 179
********
LETTRE
A MONSIEUR
***
Sur le Voyage du Parnaffe ,
Par M. RAIMON D.
›
n'avoit employé d'autres
armes contre les modernes
que des Préfaces & des calculs
d'autorité . Ils avoient toûjours
répondu par des preuves & des
démonstrations : & la timide
Géométrie , qui n'ofe croire ,
Rij
180 LE NOUVEAU
fans être convaincuë , s'étoit affociée
à leur cauſe. Cet appui
fi confidérable leur fembloit devoir
décider la diſpute : Mais
toutes les reffources de leurs adverfaires
n'étoient pas épuifées ,
Un d'entr'eux s'élève de
nouveau contre une Secte fi
funefte à l'érudition , & dans une
fiction ingénieufe , où il décrit
avec exactitude l'ordre hyerarchique
des Favoris des Mufes.
Il dreffe une attaque d'autant
plus difficile à repouffer , qu'elle
eft foûtenue par la fatyre la
plus fine & la plus délicate.
Ce coup inopiné ne triompheroit
- il pas , M. , de votre
conftance à demeurer dans l'erreur
: & la demande que vous
MERCURE. 181
m'avez faite de l'extrait de cet
Ouvrage , ne feroit - elle pas le
commencement d'un heureux
retour ? Je vais faire enforte de
concourir à cette métamor
phɔfe , en vous donnant un fi
déle , mais vif précis de la critique
. Que pourroit contre nous
belprit adroit des novateurs , fi
nous avions de notre côté le
fubril Mercure ?
On ne s'y peut méprendre ;
le nouveau Géographe du Parnaffe
eft fort exacte fur la Chronologie
. Malheur à tout Poëte,
qui fe préfente fous fa plume,
fans être marqué au coin reſpectable
des ans . Cet intégre
perfonnage ne sçauroit pardonner
à une datte tant foit pev
R ij
182 LE NOUVEAU
moderne. Pourquoi , diront nos
Ecrivains d'ordinaire mauvais
plaifans , ne fommes- nous
pas nés du tems de Virgile ?
nous aurions un approbateur
de plus . Comme le but principal
de la relation eft de foudroyer
les Partifans de ce fiécle
, on ne perd point ici dé
vûë cet objet . Par tout l'érudite
antiquité triomphe . Par tout
l'ignorance de nos jours trouve
de quoi fe deffiller les yeux . Il
n'eft pas jufques à nos beaux
efprits , à qui on n'enlève le
mafque ; & ceux que nous
'avions crus toûjours les plus
univerfels dans l'éloquence &
dans la Poëfie ; maintenant dépouillés
de ces talents , dont
MERCURE.
183
ils ne poffedoient que le Phanôme
, rougiffent d'avoir pour
out mérite une connoiffance
affés éxacte de leur propre
langue .
la
Quelques délicats à la vérité
trouvent à redire dans la maniere
, dont les interlocuteurs
foûtiennent ici leurs diverfes
opinions . Il leur paroît que
caufe de M. de la Motte Y eft
condamnée, même avant d'être
inftruite , & qu'on ne lui donne
des Avocats , que pour prononcer
plus juridiquement fon
Arrêt : Mais cette objection eft
légére il faut avouer qu'on
infulte vivement dans cette production
aux ennemis du goût
Chronologique , & qu'on y fon-
R iiij
184 LE NOUVEAU
ge plûtôt à les opprimer , qu'à
les convaincre ; mais n'importe,
en matiere de difpute , une injure
vaut bien plufieurs arguments
.
Voilà ce me femble , M.
une efquiffe affés fidélement
tracée ; commençons à vous
donner une copie plus correcte .
L'Ouvrage divifé en deux parties
, dont chacune contient fix
Livres , s'annonce pour Poëme
au Lecteur par une courte Préface.
Plût au Ciel que nous
n'cuſſions jamais à effuyer d'avertiffements
moins utiles ?
Tout à coup le Réparateur
des Torts entre en matiere , occupé
tout entier du défir de
voir le féjour des Mufes ; il dé
MERCURE. 187
bure par une invocation , &
chaque parole qu'il prononce,
opére un prodige .
Déja fa priere eft oüye
Calliope vient , il la voit.
La Déeffe lui amene le courcier
aîlé des Poëtes. C'eftà re
gret qu'elle ne le conduit pas
elle-même au Parnaffe . Il ne
faut pas moins pour l'en empêcher
, que la multitude des ordres
exprés , dont Apollon l'a
chargée pour la République
des Lettres . La confiancequ'elle
a dans la force & l'adreffe du
Cavalier, lui fert à peine de confolation
. Cependantfon Favori
eft déja bien loin , & elle parle
186 LE NOUVEAU.
encore ; Pegafe vole, il parcourt
des efpaces immenfes il apperçoit
la double cime , il bat
des ailes , & plus léger qu'un .
trait , il porte le curieux voyageur
fur le mont facré . Que
de miracles en un inftant !
Un commencement fi extraordinaire
ne promet pas des fuites
moins étonnantes . L'étranger
rencontre deux habitants de la
Région Poëtique , qui bientôt le
devinent un de leurs confreres :
Et c'étoit-là ceux que le Dieu
des Vers lui deftinoit , pour
lui donner une parfaite connoiffance
de ce Pais fi fameux.
L'un dont les lauriers cachent
les cheveux blancs , eft introduit
fous le nom de Crantor , l'autre
A
MERCURE. 187
nommé Cliton , eft plus jeune,
& d'un exterieur moins négligé.
Tous deux , à ce qu'on nous apprend
ici , font l'honneur des
rives du Permeffe , & par conféquent
le font prefcrits pour
loi , une réligieufe admiration
des anciens . Suivez , Monfieur ,
ces illuftres guides , & vous
allés faire plus d'une décou
verte importante : Avec leurs
fecours je vais vous montrer des
enchanteurs , où la raifon pareffeufe
à inventer , n'apperçoit
que des moulins.
Les images fe préfentent en
foule ; là fur les bords rians ;
que baigne Caftalie de fon liquide
cristal , le Chantre immortel
du fougueux Achille
188 LE NOUVEAU
boit à long trait le nectar. Chaque
inftant le voit briller d'une
gloire nouvelle . Apollon fans
ceffe le pénetre des plus vivifiants
de fes rayons ; fans ceffe
il fe complaît à voir dans ce
Divin Génie, renaître fon image.
On voit aux côtés de l'augufter
Grec la fidéle Prêtreffe . Ici
Pindare rendant Orphée jaloux
de fes fons harmonieux , lui
fait brifer de dépit fa lire . Le
Poëte paroît plus grand que
les Héros- mêmes , dont il chante
les exploits . Cependant la trompette
bruyante fait retentir les
airs en voix pluſqu'humaine .
Du Deftin des Latins prononce
les Oracles.
MERCURE. 189
Peut-on méconnoître celui
qui la guide . C'est le Souverain
du Pinde ou c'eft le Paſteur
de Mantoüc.
J'allois pourfuivre fur ce ton
emphatique , fi un utile incident
ne m'eût averti , que vous at
tendiez de moi un fimple extrait,
Le plaifir dont le Voyageur fortuné
goute les charmes , eft bien
digne , que nous le partagions,
Il eſt des demi- Sçavantes au
Parnaffe , auffi bien qu'à Paris.
Ces femmes peu fenfées emploient
une partie de leurs oififs
jours , à converfer avec leurs
comtemporains , à lire leurs
meilleurs ouvrages , à oublier
même tout autre écrit, qui pourroit
faire faire diverfion à leurs
190 LE NOUVEAU
applaudiffemens . Elles feroient
en état fur la foy de leur feule
mémoire , de donner une édition
des Corneilles , des Molieres
des Defpréaux , des Racines ,
même des la Mottes . Elles ont
parcourû fur les traces du P.-
Malbranche le vafte Pais des
abſtraits. Elles ont pénétré dans
les fecrets les plus cachez de la
Philofophie Cartefiene . Aucune
production nouvelle ne leur
eft échapée ; & fouvent de tout
Homere, elles ne conoiffent que
lenom : Ainfi, paffant leur vie à
chercher le Beau , elles meurent.
fans l'avoir trouvé . C'eft,furtout
ces piétieufes , qu'en veut le
Géographe du Païs des Mufes .
Il fe fait introduire par fes GéMERCURE.
191
nereux guides dans une de ces
Compagnies , où la Dame H autaine
, & le Courtifan infipide
font en phrafes à la mode l'Apologie
de notre Siécle . Auffitôt
nos zelés Partifans des anciens ,
entrent en couroux . Leur mauvaife
humeur éclate . Ils ne peuvent
tenir contre l'énigmatique
precision , & l'affectation ridicule
de nos Auteurs . Le ftile ,
que les autres honorent du nom
de délicat, n'eft à leur gré , qu'un
amas de pointes frivoles , & de
tours vicieux . Vainement leurs
adverfaires s'écrient qu'on
n'apprécie pas affez le merite
des vivans qu'il eft du devoir
de ceux , chez qui la paffion net
s'empare jamais des droits du
192 LE NOUVEAU
goût & de la raifon ; de dire tou
jours à leurs perils, ce qu'ils penfent
à l'avantage des autres :
que fouvent la jaloufie nous fait
tenir en garde contre le plaifir
humiliant , que nous donnent
les ouvrages de ceux , par qui
nous nous fentons furpaffes .
Ces raifons ne font qu'irriter
l'ardeur des athletes . L'Auteur
s'éguaie à les voir terraffer leurs
Antagoniſtes ..
On en vient bientôt aux citations
: la châleur de la diſpute
nuit à la mémoire. Plus d'un
Ecrivain voit à regret fa penſée
mutilée , ou privée de fon jour:
mais pour être cité fidelement,
lui en feroit- t'on moins fon procés
? Rien ne peut éviter la critique
MERCURE.
193
tique judicieufe de l'atrabilaire
Cliton. Un tel Poëte , fi l'on
en confulte le Cenfeur inexorable
, n'enviſage fon art qu'au
travers des foibles lueurs de fa
Métaphifique : il eft denüé de
fentimens il ne fçait point
peindre il ne fçait point quitter
la terre; celui - cy ne cherche
qu'à énerver fes expreffions,
àéguifer des Strophesen épigrammes
, à remplir des vers durs ,
de moralités triviales , & hors
d'oeuvre. Cet autre méprifant
dans fon orgueilleufe Philofophie
ce beau défordre , qui caractériſe
le Lirique ; donne effrontement
le nom d'Odes à de
fimples Differtations , auffifroi- ,
des , qu'uniformes ; tels , ces
Janvier 1717. S
94 LE NOUVEAU
Vaiffeauxqui n'ont point encore
vû la mer , portent quelques
fois les noms de Victorieux &
de Foudroyans.
A ces portraits fi conformes
à leurs Originaux , mais , où l'on
évite avec tant de foin les termes
injurieux , dira - t'on encore
, qu'on traite fans ménagement
les Deffenfeurs
modernes ?
des
Pourra- t'on foupçonner , que
le zele de Cliton parte d'un
autre motif, que de l'interêt
de la Poëfie ? N'en doutons
point ; il fe rencontrera de ces
fcrutateurs
impertinens des
.coeurs , qui oferont deviner
que la qualité de mauvais Poë
te n'eft pas celle qui choque
MERCURE.
195
de critique dans les Ecrivians ,
dont il vent faire la peinture .
Vous vous garderez bien
Monfieur , d'être du nombre
de ces médifants . J'en répondrois
pour vous : Mais peutêtre
allez- vous former un jugement
téméraire d'une autre
ofpéce ? Peut- être croirez - vous
que le redreffeur de nos cerfeaux
fé contente de donner
un amas de corrections ftériles ?
Non , Monfieur , il ne fe borne
pas aux préceptes ; il y joint
les exemples , Madrigaux , Epigrammes
, compliments à Climene
, Adieux à Philis , Satires,
Epitres , Odes ; choififfez dans
quel gente vous voulez écrire ,
& vous trouverez dans cette
Sij
196 LE NOUVEAU
production , les modéles que
vous devez imiter. On vous en
donne pour garands les Defpreaux
, & les Crantors.
Excufez en cet endroit mon
embarras. Quoique je vous aye
promis , je fuis contraint de renoncer
à une exacte Analife.
Auffi bien fous quelles couleurs
pourrai-je vous tracer une image
agréable du nouveau Parnaffe ?
De quel oeil confidereriés vous
les Habitans de ceMont , fans y
diftinguer même parmi la foule,
vos amis les plus eftimables .
Le Peintre nous étale dans
un Tableau pompeux la nombreuſe
Cour du Prince des Poëtes
; & combien eft - il de noms
obfcurs , qui doivent le jour à
MERCURE. 197
fon Pinceau ? L'un coudoyé
par Sophocle , eft embarraffé
dee fe voir en fi bonne compa
gnie. L'autre ne va fe places ,
qu'en tremblant à côté d'Euripide.
Une terminaifon trop moderne
, fait rejetter ceux- ci . Ceuxlà
doivent à une finale latine le
rang qu'ils occupent.
1
Au pied de la Montagne Sa
crée,l'on voit proche l'Helicon ,
une Plaine entre- coupée de Marais.
C'eſt là , que fe rendent
ceuxqui font bannis de la double
Colline. Mais , qui l'eût crû t
Le célébre Houdart en ces lieux.
Tel devoit être le fort du fucceffeur
de S. Sorlin . Une méditation
profonde eft peinte før
198 LE NOUVEAU
fon vifage . Il paroît comme
étourdi d'un coup , dont il vien-;
droit d'être frappé . L'injustice
dont il accuſe ſes adverfaires ,"
eft là caufe de fa trifteffe ; tout
à coup la voix de Rouffeau fe
fait entendre : Il approche , il
apperçoit l'Auteur de la nouvelle
Iliade & fremit à fon
afpect . Envain , pour cacher
fon trouble , il emprunte le ton
de la Satires fon ennemi , mê.ne:
vaincu , lui paroît terrible .
Le Voyageur aprés s'être long
temps occupé de cette inultitu
de de fpectacles , fuit Cliton
dans une grote , où le Dieu des ,
Vers par un nouveau nectar
reprime les vapeurs de fes Fax
voris ; quoique le fage Crantor
MERCURE. 199
trouve la tranfition incivile. Il
ne peut fe réfoudre à quitter
des perfonnes qu'il aime. Il
entre , & les premiers objets
qui s'offrent à lui , font Gliceron
& Cotinet , deux des Antagoniftes
, qu'il avoit eû la veille à
combattre dans la compagnie
de nos demis - Sçavantes. Les
Atheletes bientôt fe mefurent
des yeux. Ils fe joignent. Ils
font de nouveaux efforts pour
obtenir la victoire .
N'entendre que le fubtil Cotinet,
On nefçaitpas , s'il impofe ,
Mais il parle fur la chofe
Comme s'il avoit raison .
En effet , comme dans cette
200 LE NOUVEAU
difpute on attaque moins le
Poëte , que le cenfeur d'Homere
, les Avocats de M. de
la Motte réüniffent ici toutes
leurs forces , pour juſtifier ſon
procédé.
Il n'a felon eux ,d'autres vûës ,
que d'entendre , & de faire entendre
la raifon . Le vrai lui eft
auffi bon de la main des autres ,
que de la fienne . Il étudie dans
ce qu'on lui oppofe , ce qu'il
peut y avoir de raifonnable ,
auffi content quelquefois , en
avoüant qu'il s'est trompé , que
le peuvent être ceux qui le réduifent
à en convenir. S'il propofe
des régles pour le Poëme
Epique , c'est toujours avec la
ufte défiance où l'on doit être
de
MERCURE. 201
de foi-même. Toutes fes veilles
ne font confacrées , qu'au foin
de fauver les jeunes gens du
préjugé dangereux où les jette
une admiration aveugle , & de
purger leur éducation de la
contradiction ordinaire qui y
régne. On leur crie d'un côté ,
cela eft divin , & de l'autre on les
reprend , quand ils viennent à
l'imiter. M. de la Motte ne
fonge donc qu'à leur donner des
idées fixes & uniformes , fu
lefquelles ils puiffent régler
également leur eftime & leur
travail. D'ailleurs de quels
égards n'ufe - t'il pas dans fa critique?
Demande- t'il autre chofe,
que de pouvoir louer Homere ?
Ceux d'entre les modernes ,
.
Fanvier 1717 .
>
T
202 LE NOUVEAU
cú
qui ont foûtenu leur parti avec
le plus de chaleur & de dignité ,
n'ont- ils pas avoués généreusement
, qu'Homere auroit peutêtre
atteint la perfection de
fon art , s'il fut né dans le fiécle
d'Augufte , ou dans le notre ;
mais que né dans le tems
l'art ne s'étoit point encore
montré , n'étant guidé par aucunes
régles , éclaire , par aucuns
exemples , on lui doit tenir
compre de fon Poëne , tout
monftrueux qu'il eft . Enfin
qui jamais , ajoute t'on , s'eft
avifé d'accufer un homme de
Géometrie , pour avoir donné
à la Poëtique fes axiomes , fes
théorèmes , fes corrollaires , fes
démonftrations.
MERCURE.
203
Je vous vois déja , Monfieur ,
partager le triomphe apparent
de votre Secte. Que peuvent
répondre , dites - vous , les deffenfeurs
de l'antiquité ? Nous
avons les lumieres de la Philofophie
, & ils n'ont que trois
mil ans d'admiration . A qui
s'en tenir au préjugé , ou à la
raifon ?
Vos argumens , il faut l'avouer
, fembleroient être autant
de coups mortels pour notre
parti , fi nous n'avions de notre
côté le genie fublime du Sçavant
Crantor. Quel charme ! de
le voir , tantôt commenter les
autorités tantôt manier la
délicate ironie , quelquefois
;
Tij
204 LE NOUVEAU
emporté par le beau feu , qui l'anime
, prendre le ton d'oracle ,
& annoncer aux Zoiles préfomptueux
, que tous les nuages
, dont ils s'efforcent
d'obfcurcir
Homere , ferviront feulement
à faire éclater davantage
les raions de ce Soleil ? Sur
tout avec quelle addreffe , avec quelle
force
fe fertil
entre
fes .
adverfaires de leur propre critique
? Ne craignés point d'entendre
ici ces juftifications tant
de fois repetées . On y allegue
plus ,pour fauver quelques paffages
obfcurs ou choquans , l'harinonie
grecque , la fçavante allegorie
, la noble fimplicité des
temps heroïques . Un feul mor
vous arrache la victoire . Vous
MERCURE. 205
avez beau vous confumer en
vains raifonnemens ; on vous
avertit , que malgré vous , Homere
fera toûjours le plus grand
des Poëtes. Le gros des hommes
ne fe trompe point & le
beau eft immuable.
La converfation alloit s'échauffer
; fi un bruit fubit ne fe
für joint au murmure des combattans
. C'étoient deux Poëtes ,
qui difputoient enſemble fur la
prééminence de leurs ouvrages.
Lesraifons bientôt furent fuivies
des injures , & les coups fuccé
derent. Nouveaux fillogifmes ,
Monfieur , qui devroient vous
engager à fuivre nos étandars .
Rarement les zelés adorateurs
des anciens ont entr'eux ces fu-
T
206 LE NOUVEAU
jets de difpute. Ils n'ont point
le deffaut de compofer.
Eft- ce enfin affez de preuves ?
Vous obftinerez- vous encore ,
à ne pas voir la verité , qui fe
dévoile à vos yeux ? Je vous
entens. Le refpect humain ope
re. Vous craignez le nom de déferteur.
Achevons de vous guerir
, en rompant cette derniere
chaîne , qui vous affervit à la
mauvaife caufe . Vous appréhendez
, dites- vous , qu'on ne vous
accufe d'avoir trahi vôtre parti?
Mais depuis long- temps il n'éxifte
plus . Vos troupes ont êté
pour jamais difperfées . Ceux
tmêmes pour qui vous con b tviez
, fe font déclarez contre
tous. Qui peut donc vous reenir
Eft ce attachement pour
MERCURE. 107
vôtre chef ? Songez plûtôt ,
Monfieur , à déplorer fon infortune
, qu'à imiter fa rebellion .
Voici le trait , dont il devoit
perir . Le voyageur affemble
chez un Mecene bourgeois plu-
' fieurs juges d'un merite diftingué
, on y lit un poëme monftrueux;
& l'on le fait pafferfous
le nom de Monfieur de la Motte .
Peut il furvivre à ce coup accablant
? Ce n'eft pas tout fon malheur
, les Dieux s'interteffent
à fa ruine. Apollon à la requê
te des Mufes nous accorde une
audiance . Une Tragicomedie ,
où nous expofons l'injuſtice des
modernes dans tout fon jour ,
nous fert de plaidoïer , & nous
achevons de vaincre .
Tiiij.
408 LE NOUVEAU.
Je ne puis plus fouffrir ce
jargon pitoyable ,
De la dotte Dacier volume redoutable
,
Change tes traits puiſſans en carreaux
dans mes mains ;
Pars , du file confus delivrons
les humains.
Ainfi parle le Dieu ; & au même
inftant , ¢
Le Livre vengeur tombe, &fcmblable
à la foudre ,
Reduit Ode , Opera , Fable , Poëte
in pouare.
Je fouhlite , Monfieur , avoir
fatisfait à ce que vous exigiez de
moi. Il me refteroit cependant
à vous faire conoître quel eft
l'Auteur du voyage du Parnaffe :
mais vous m'en difpenfer ez , s'il
MERCURE.
209
"
vous plaît. Le critique eft fi modefte
, que plus il apprend ce que
le public penfe à fon égard , plus
il a foin de cacher fon nom.
J'ai feulement découvert
qu'il avoit projetté de dédier
fon Livre à Madame Dacier ; &
on a lieu d'être furpris , comment
il n'a pas rendu cet hommage
à une Sçavante , qui fait le
principal éclat de notre caufe .
Par rapport aux divers jugemens
qu'on porte de cette production ,
les Sçavans difent , que l'invention
de la fable eft due au Boccalini
Italien ; & les modernes
croyent que c'eft un fonge trifte
dont l'Auteur nous fait le recit ,
n'étant pas encore bien éveillé.
Adicu , Monfieur , je fuis ,
V. S. RAYMOND.
Fermer
2
p. 150-174
LETTRE A M. DE .... PAR Mr L'ABBÉ LA FARGUE.
Début :
J'ai beau vouloir écarter les Morceaux de Litterature de mon / MONSIEUR, Vous me priés de vous apprendre ce que je pense [...]
Mots clefs :
Abbé Archimbaud, Auteurs, Recueil, Écrivains, Pièces fugitive, Littérature, Critique, Henry IV, Mémoires, Louis le Grand, Héros, Oraison funèbre, Journaliste, Parlement, Gloire, Discours, Trône d'Angleterre, Charles Quint, Philippe II, Monarques
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE A M. DE .... PAR Mr L'ABBÉ LA FARGUE.
J'ai beau vouloir écarter les Morceaux
de Litterature de mon Journal
, ils fe préfentent fous ma main
en dépit que j'en aye. Je n'ai pû
cependant me refufer à renvoyer
à l'autre mois , les Réfléxions Critiques
fur un nouveau Recueil de
Piéces fugitives d'Hiftoire & de
Litterature par Mr l'Abbé Archimbaud.
J'ai cru qu'elles interrefſſeroient
du moins autant le Lecteur,
que ſi je metrois fi à la place des nouvelles
incertaines.
D'AVRIL.
ISI
LETTRE
A M. DE .....
PAR ME L'ABBE' LA FARGUE.
MONSIEUR ,
Vous me priés de vous apprendre
ce que je penfe d'un nouveau
Recueil de Piéces fugitives d'Hiftoire
, de Litterature & c. , qui paroît
depuis quelque tems. Je vous dirai
d'abord que M. l'Abbé Archimbaud ,
qui en eft l'Auteur , eft un homme
qui a beaucoup d'efprit & d'érudition.
Il s'eft appliqué avec fuccés
pendant plufieures ann'es à l'étude
des belles Lettres, dans une des plus
Sçavantes Ecoles de l'Univers , où
il s'eft rempli des plus belles connoiffances
des meilleurs Auteurs
d'Athénes & de Rome. Le Public
qui commence à profiter du fruit
de fes veilles , efpére qu'il continuë
152
LE MERCURE
ra à s'employer auffi utilement , &
qu'il fe diftinguera dans un genre
d'écrire , qui demande tant d'application
& de foin. Il lui reviendra
d'autant plus de gloire de fon travail,
que la carriere qu'il entreprend ,
eft épineufe , furtout dans le commencemcent
; & que le plus diffi–
cile de tous les Ouvrages eft celui
d'écrire pour le Public. Il y a de fort
bonnes choſes dans fon Effai
quoique tout n'y foit pas également
travaillé. Vous en jugerez vousmême
par les endroits que je vais
vous rapporter , pour en montrer
le peu de jufteffe , ou pour en relever
le prix.
Le titre que Mr l'Abbé Archimbaud
a donné à fon Recueil , ne
fait pas affés d'honneur aux Auteurs
dont il extrait , ou dont il rapporte
les Ouvrages. Il y a peu d'Ecrivains
qui ne fe flattent de revivre dans
leurs Ecrits , jufqu'à la fin des fié.
cles ; & c'eft une chofe bien humiliante
pour eux , qu'on appelle fugitives,
des Piéces qu'ils regardoient ,
D'AVRIL
.
153
comme Horace , plus durables que
l'Airain. J'ajoûterai en faveur du
Journaliste,que quelques-uns jugent
que ce titre n'eft pas affés intereffant
pour lui ; prétendans que s'il
n'a à préfenter au Public que des
Piéces fugitives , ils ne doivent pas
fort s'empreffer de lire fon Recueil.
Je ne fuis pas plus content de
l'execution que du titre . Je n'y trouve
ni affés d'ordre , ni affés de jufteffe
: Et je noconçois pas comment
l'Abbé Archimbaud peut mettre au
nombre des Piéces fugitives , le
SPICILEGIUM ens volumes in folio
du R. Pere Marcéne , & l'Antiquité
expliquée & repréfentée en figures
parle R. Pere de Montfaucon, auffi
en s. volumes in folio , Ouvrages
qui n'ont point encore parû. A la
bonne-heure qu'il ait averti le Public
des Canons de la nouvelle invention
de Mr Thomas : ils lui ont
paru fi legers , qu'il a crû pouvoir
leur donner rang parmi des Piéces
fugitives.
Le Journaliſte me répondra ,
154 LE MERCURE
que pour ce qui regarde ces 10 Volumes
in-folio , je lui fais un reproche
fort injufte ; Que fon Ouvrage
comprend deux Parties , l'une in-
,, titulée ,Recueil de Piéces fugitives
""
و د
وو
d'Hiftoire , de Littérature &c.&
l'autre deux fois prefque auffi
longue que la premiere , & fous un
nouveau Titre Nouvelles Litteraires
; & qu'il ne parle des
Ouvrages de ces RR . PP . que
dans la feconde Partie , où il ne s'agit
point de Piéces Fugitives , mais
feulement de Nouvelles Litteraires.
J'avoue que fa Réporfe eft
bonne , mais que dira -t-il à ma replique
: Son Titre n'eſt donc pas jute
puifque de deux Parties que
contient fon Recueil , il ne renferme
que
la plus petite ; mais
voyons un peu comment il a exécuté
fon deffein .
Vous croiriez Mr , trouver, d'abord
au commencement de fon
Recueil , quelque chofe qui regarde
l'Hiftoire , comme le Titre femble
le demander ; point du tout. Le
•
D'AVRIL. 155
Nouveau Journaliſte a une méthode
toute nouvelle. La premiere Piéce
qu'il rapore , eft un petit Ouvrage
qu'il appelle Méthaphifique,
fait par un Solitaire : Pour le fujet
de cette Piéce Métaphilique &
Fugitive , le voici . ,, Raifonnemens
fur l'Eternité de bonheur ou de
malheur après la mort, & les Ca.
racteres de la vraie Religion.
Après quelques remarques fur les
Ecrits de Suetône , qui font la 2e
Piéce Fugitive, voici le fujet de la 3º.
,, Ordre qu'on doit garder dans l'étude
du Droit Canonique Fran-
..
""
31
"
39
çois. Vous la placerés parmi les
Piéces d'Hiftoire, de Litterature & c.
comme il vous plaira. Enfin la 4º
& derniere Piéce Fugitive , eft une
Lettre écrite de Rouen , dans laquelle
en onze pages on trouve 15 .
fujets différents , diftinguez feulement
par des pieds de mouche. Il
y eft traité de la naiffance de Socrate,
d'un Lae qui eft dans le Duché de
Vendôme, de la Comparaiſon faire
par un Prédicateur , d'un Chrêtien
156
LE MERCURE
lc
avec un Sculpteur, de la Généalogie
de Diogène , d'un Panier de Figues
donné à S. Macaire , &c. Enfin cette
derniere Piéce fugitive finit par
dernier Conte joyeux que Luther
dit avant fa mort. Le deffein du
Journaliſte ne vous paroît-il pas dignement
rempli : Pour moi j'en fuis
fi content , que je ne puis m'empêcher
de vous marquer combien je
fuis indigné contre Mr l'Abbé ***
D. D. S. qui a ofé dire en parlant
du nouveau Recueil , que c'étoit
un riche galimatias de riens. N'at'il
pas bonne grace , Mr le Docteur,
de traitter ainfi le précieux affemblage
de ces belles & curieufes Piéces
fugitives , que nous devons aux
veilles affidues de Mr l'Abbé Archimbaud
Pallons maintenant à
fes nouvelles Litteraires , & voyons
fi l'Auteur s'y foûtient avec dignité
: Un feul trait fuffira pour vous
donner une idée du prix de fon ouvrage
. En voici un auquel il s'eft
particulierement attaché. C'est au
fujet de la réponse que je fis il y a
huic
D'AVRIL
157
huit mois , à la Critique que Mc
Guerin Régent de Réthorique au
College de Beauvais avoit faite de
l'Eloge Funèbre de Louis le Grand ,
prononcé par le Rd Pere Porée :
Vous allezjuger de la profonde con
noiffance qu'a de l'Hiftoire nôtre,
Journaliſte , & de la délicateffe
de fon goût fur la Critique.
Il me reproche d'abord d'avoir extenué
les plus grands exploitsd'HenryIV.&
de n'avoir point jugé cePrince
digne de mes éloges. J'ai raconté
toutes les actions mémorables de ce
Monarque,depuis la mort d'Henry
III. jufqu'à fon Couronnement, fans
en cacher aucune , ni fans en diminuer
le prix ; marquant avec fidelité
fur les Mémoires de M.de Mezeray,
toutesles circonstances glorieufes qui
en peuvent relever le mérite,& faire
le plus d'honneur à ce Conquerant.
Je n'ai point parlé des victoires qu'il
remporta à Coutras & à Fontaine-
Françoife , comme femble me le reprocher
M. Archimbaud ; parce
qu'elles n'entroient pas dans mon
Avril, 1717.
158 LE MERCURE
و د
fujet , ayant entrepris de prouver
feulement que Louis XIV. avoit fait
des actions plus mémorables , pour.
étendre les Frontieres de fonRoyaume
, qu'Henry IV. pour parvenir au
Trône.Or la bataille de Coutras fut
gagnée fous Henry III . & la journée
de Fontaine - Françoife n'arriva que
plus d'un an après qu'Henry IV. eût
été couronné & reçû au Parlement.
Je vous prie de voir en quels termes
j'ay parlé de ce Prince. ,,Ce Fameux
Guerrier eft digne de nos éloges
,, & de nôtre admiration. Les fiécles
,, à venir entendront parler avec
,, furpriſe de fes grands Exploits..
Le Journaliſte peut-il dire avec fincerité,
que je n'ay pas jugé ce Grand
Roy , digne de mes éloges. Il eft
vrai que j'ay ajoûté après cela ,
,, Que la Pofterité l'auroit regardé ,
» comme un Heros incomparable ,
s'il n'eût laiffé un Petit- Fils qui l'a
,, furpaffé. Mais Louis le Grand
eft-il donc fi petit aux yeux de M
Archimbaud , que je ne puiffe pas
avoir placé Henry IV après ce He-
Tos , fans Panéantir.
و و
DAVRIL.
159
Il en eft de la valeur comme de la
fcience.L'une &l'autre ont differens
dégrez compatibles en differens fujets
; & comme l'on ne fletrit point
Quintilien , en difant que Ciceron
eft un plus grand Auteur que lui ; il
eft clair qu'on ne fait point de tort à.
Henry IV. quand on avance que
Louis XIV. eft un plus grand Heros.
Lorfque l'Ecriture Sainte a dit qu'il
n'y eût jamais de Roy femblable à
Salomon, elle n'a point fait de tache
au mérite de David, le même Texte
nous aprenant que Dieu combla de
fes faveurs Salomon , à caufe de la
pieté de fon Pere. Je puis donc avoir
dit fans indifcretion , que quelque
haute qu'ait été la valeur d'Henry
IV?Louis le Grand l'a furpaffé. Le
parallele que j'ay fait de ces deux
Princes qui ont fait la Gloire de
l'Empire François , fert de preuve 2
la préference que j'ay foûtenuë en
faveur de Louis le Grand , pour défendre
celle que lui donne le R.
Pere Porée , & qui avoit d'abord
furpris Mr Guerin .
O ij
160 LE MERCURE
J'ajoûterai que le langage que j'ay
tenu en parlant de la forte, n'est pas
nouveau. L'on trouve que long- tems
avant moi, M. Flechier, M. Boffuet
Evêque de Meaux,M . Huet Evêque
d'Avranches , & M. l'Abbé Talleman
ont élevé Louis XIV . au deffus
de tous les Monarques qui l'ont
précedé. Et M. de la Motte que
I'Abbé Archimbaud dit s'être expliqué
modeftement au ſujet de
la fuperiorité que ce
Monarque
a eûë fur les anciens Heros ,
l'appelle le plus Grand des Rois, Six
lignes après l'endroit que le Journalifte
a cité de fon Eloge Funebre, M.
l'Abbé Mongin qui le met au deffus
de Cefar dans fon Oraifon Funebre,
dit que , la verité ne donna jamais
,, de louanges plus finceres , que
l'Eloquence & la Poëfie n'en
fournirent jamais de plus inge-
,, nieufes , & que l'admiration n'en
produifit jamais de plus fublimes ,
que celles que Meffieurs de l'Aca-
» demie Françoife ont confacrées
pendantplus de cinquante ans , à
,, la gloire de ce Heros .
"
>>
و ر
, د
و د
"
D'AVRIL. 151
Je remarquerai en paffant que le
Journaliste ne fe fuit pas , lors qu'il
dit que le P. Porée n'a fait qu'indiquer
la fuperiorité de Louis XIV.
fur fon Ayeul, ayant dit ailleurs ,, que
» cet Orateur a donné tout l'avan-
" tage à Loüis fur Henry IV . com-
» me s'il etoit plus glorieux d'aug-
» menter un Royaume , que de le
conquerir .
وو
Il me reproche en fecond lieu d'a.
voir dit mal à propos , qu'Henri
IV. à la veue du peu de fuccés
de fes entrepriſes , fe feroit embarqué
pour fe retirer en Angleterre ,
file Maréchal de Biron ne l'en
avoit empêché. Il dit lu deßus ,
qu'il n'a jamais rien lû , ni même
rien d'approchant, d'Henry le Grand,
& qu'il croit que je fuis le prémier
Auteur qui ait attribué un pareil trait.
de Pufillanimité à ce Prince.
Je
demande d'abord avant que
de repondre à fon objection , fi on.
doit appeller
pufillaminité , la conduite
d'un Guerrier , qui fe croiant
dans l'impuiflance
de faire réuflir
O jii
162 LE MERCURE
fes entrepriſes , juge qu'il doit fe
dérober à l'orage de fon infortune.
Perfonne ne s'eft avifé jufqu'icy
d'appeller Pufillanime, ceRoy d'Ifrael
qui fortit de fa Capitale, pour
échaper à la fureur d'un fils , q'-
une folle ambition avoit armé contre
lui : Ny ce Pieux Roy d'Angleterre
à qui la France a fervi d'azile ,
fous le Regne de Louis le Grand.
Je prie maintenant Mr le Journalifte
, qui me croit le premier Auteur
de ce que j'ay avancé fur le
deffein qu'avoit Henry IV. de fe
fauver enAngletere , fi Mr de Biron
ne l'en eut empêché , je le prie
de lire le commencement du 7e Tôme
de Mezeray. Il y trouvera tout
du long ce que j'ay avancé. Je m'en
vais vous rapporter l'endroit ,, Le
و و
29
Parlement quife tenoit alors à
Tours,fut fi effrayé , ayant appris
la fâcheufe fituation des affaires
d'Henry IV. qu'il lui fit propofer
d'affocier à la Couronne le
,, vieux Cardinal de Bourbon ,
qui avoit pris le nom de Char-
و د
و د
و د
*
D'AVRIL. 163
»
les X. Le Roy lui même épouvanté
& appréhendant que les
Barques qui defcendoient de
» Rouen , & que les Vaiffeaux que
"
le Duc de Parme preparoit à
» Dunkerque , ne l'inveftiffent par
" Mer , auffi bien qu'il l'étoit par
.. Terre , mit en déliberation s'il
" devoit fe fauver en Angleterre,
» La pluralité des voix l'eut em-
» porté de ce côté là , files hardies
remontrances du Maréchal
» de Biron , n'euffent fait rejet-
» ter ce lâche Confeil. Dès- là
que j'avois avancé dans ma réponfe
, avoir pris dans Mezeray tout
ce que je difois d'Henry IV. M
Archimbaud n'auroit - il pas plûtôt
dû lire cet Hiftorien d'un bout à
l'autre , que de s'expofer à me faire
une Objection fans fondement .
Je ne m'arrête pas encore à ce
qu'il dit de la fuperiorité que j'ay
auffi accordée à Louis XIV . fur
David, dans la premiéreOraifon Funebre
que j'ay prononcée à la Gloire
de ce Monarque. La raifon que
164
LE MERCURE
j'ay eüe de lui donner en quelque
chofe une espece de préference fur
ce Roy d'Ifraël , eft clairement démontrée
dans mon difcours. Paflons
donc à fon troifiéme & dernier reproche
, & recevons de lui de nouveaux
éclairciffements fur l'Hiftoire.
Mr Archimbaud ayant lû dans
l'Apologie que j'ay faite duDifcours
du P. Porèe , qu'Edouard VIII
d'Angleterre difoit qu'il craignoit
plus Charles - Quint dans fon Cabinet
, que tous les plus grands
Capitaines de l'Europe, à la tête des
plus nombreuſes Légions , demande
avec gentilleffe ,, Qu'est - ce que·
,. cet Edouard VIII . il n'y a eû
» que fix Edouards fur le Thrône
>>
d'Angleterre Pendant tout le
,, Régne du dernier , ou peu s'en.
faut , Charles - Quint étoit dans
fa Retraite de S. Juft, où il n'é-.
» toit pas fort à craindre ; & quand
,, M' la Fargue a fait ôter VIII.
dans l'érrata , pour mettre à la
place , Edouard Roy d'Angleter-
22
Ja
D'AVRIL. 165
• re , il n'a pas eu plus de raiſon
il devoit avoir mis Henry VIII. &
c'est ici qu'il a lâché un trait de
politeffe , que je veux bien, pour
l'amour de lui , ne pas rapeller.
Il avance trois chofes , comme
vous voyez ; fçavoir, qu'il n'y a cu
que fix Edouards fur le Trône
d'Angleterre ; que Charles - Quint
étoit à S. Jult , pendant le Régne
du dernier Edouard ; & que je de
vois avoir appliqué à Henry VIII.
ce qu'il prétend que j'ay attribué
mal -à - propos , non pas à Edouard
VIII. ( car il avoue que dans l'Errata
j'ay corrigé VIII ) mais à un
des Edouards qui ont régné en Angleterre.
Je réponds en premier lieu , qu'il
faut qu'il n'ait jamais lû aucune
Hiftoire d'Angleterre , pour dire
qu'il n'y a cû que fix Edouards fur
le Trône de cette Monarchie . Je
le prie de lire Polidore Vergile ,
Duchefne & du Tillet. Il trouvera
qu'il y en a eu IX inconteftablement
. Tous les Hiftoriens con166
LE MERCURE
viennent que EGBERT , qui réünit
fous un même Gouvernement , differens
petits Royaumes qui partagoient
l'Angleterre , dans ce temslà
appellée Bretagne , eft le fondateur
de la Monarchie Angloife , &
qu'il donna le nom d'Angleterre aux
differens Etats qu'il réünit. On
compte trois Edouards jufqu'à
Guillaume Duc de Normandie`;
qui fit la Conquête du Royaume
d'Angleterre , & depuis Guillaume ·
Premier , on compte fix autres
Edouards jufqu'à MARIE , qui fucceda
à Edouard IX. Il eft vray que
plufieurs appellent Edouard I. celui
qui a été le IV. de ce nom
pour diftinguer les Succeffeurs de
Guillaume , des Rois qui l'avoient
précédé , & parce qu'il étoit
de la Maifon d'Anjou ; c'eft pour
cela qu'ils l'appellent communement
Edouard I. d'Anjou , & quatriéme
de ce nom. Il y a peu de
gens qui n'ayent Morery en main.
On n'a qu'à y chercher la fucceffion
Chronologique des Roys d'AngleD'AVRIL
167
terre , & on y trouvera la confirmation
de ce que j'avance. Je prie
donc Mr Archimbaud d'apprendre
ce que c'eft qu'Edouard VIII.
Je dis en fecond lieu , que Charles-
Quint ne fe retira à Saint- Juft , qu'-
enis55.2ans après la mortd'Edouard
IX qui arriva en 1553. felon le témoignage
de Herbert , de Burnet ,de
Thou , de du - Chefne , de Larrai
& de Mezeray. Tant s'en faut qu'il
fût dans fa retraite pendant le Regne
de ce Roy , comme le prétend
M. le Journaliste. Il paroît qu'il a
lû prefqu'auffi peu l'Histoire de
Charles- Quint , que celle d'Angleterre.
Il pourra lire à fon loifir la vie
de cet Empereur dans Guichardin ,
Sandoval ,Varillas , Langey, François
de Beaucaire, deThou , & dans Strada
. Il apprendra de ces Auteurs , ce
que j'avance fur le fait en queftion,
Je dis en troifiéme lieu , que l'Abbé
Archimbaud a eu grand tort de
prétendre que je devois avoir attribué
à Hens VIII , ce que je
faifois dire à un des Edouards ,
168 LE MERCURE
fçavoir,qu'il craignoit plus Charles-
Quint dans fon Cabinet , que les
plus grands Capitaines à la tête
des plus nombreuſes Légions. Toutes
les Hiftoires d'Efpagne & d'Angleterrenous
apprennent , qu'Henry
VIII n'eut prefque rien à faire
avec Charles Quint , & que fi cer
Empereur paffa deuxfois en Angleterre
, ce ne fut que pour aller
voir Henry VIII , & pour faire
Alliance avec lui. Je m'étonne que
Mr le Journaliſte ne fçachant pas
qui avoit dit cela , l'ait plûtôt attribué
à Henry , qu'à Soliman
qui ,fous l'Empire de Charles- Quint,
fut chaffé de devant Vienne , après
avoir perdu 60000 hommes , &
qui, avec une Armée de trois cens
mille Combattans , fut contraint
de lever le fiége de la petite Ville
de GUNTS.
Je vais maintenant vous expliquer
ce qui lui a donné occafion de faire
les trois Réflexions dont vous venez
d'admirer la folidité . Vous avez
remarqué avec lui , que dans ma
réponſe
' D'AVR IL. 169
réponse à Mr Guerin , j'ai fait mettre
Edouard Roi d'Angleterre , au
lieu d'Edouard VIII que j'avois
d'abord écrit. Cet Edouard que
l'Abbé Archimbaud n'a pû deviner ,
eft Edouard V Ie du nom , & III
de la Maiſon d'Anjou , & Charles-
Quint qu'Edouard craignoit tant ,
n'eft point Charles - Quint Empereur
, mais Charles - Quint Roy
de France qui , fans fortir de fon
Cabinet , chaffa les Anglois de fon
Royaume , & leur enleva les grandes
conquêtes qu'ils y avoient faites
fous le Roy JEAN fon prédéceffeur,
faifant ainfi voir que le gain des
Batailles eft plus fouvent l'effet
des fages difpofitions du Cabinet ,
que de la valeur de ceux qui les
donnent .
Mr
Archimbaud ne
manquera
peut-être pasde me dire , que je fuis
le premier qui ait appellé Charles
le Sage , Quint , au lieu de Cinquiéme
, & que le mot Quint eft
entierement
confacré à Charles Einpereur.
Un homme bien verfé dans
Avril 1717 . P
170 LE MERCURE
l'Hiftoire , ne me fera point cette
objection. Du Tillet Evêque de
Meaux , dans fa Chronique des
Rois de France , appelle Quint ,
CharlesleSage, & jamaisCinquiéme.
Froiffart l'a appellé de même
quelquefois , & l'Empereur Charles-
Quint a été appellé Charles
Cinquième par l'Auteur anonime
de l'Hiftoire d'Henry II imprimée
en 1581. j'ajouterai encore , que
Furetiere difant qu'on appelleQuint,
l'Empereur Charles qui eft le Cinquiéme
du nom , nous apprend
qu'on dit Sixte- Quint par la même
raifon. Ainfi le mot Quint peutêtre
attribué indifferemment aux
Papes , aux Empereurs & aux Rois
qui font cinquièmes d'un nom .
Quoiqu'il en foit néanmoins de
l'autorité de ces Auteurs & du fentiment
de Furetiere , je conviens
que j'aurois mieux dit , fi en parlant
de Charles le Sage , je l'avois
appellé Cinquième . C'eſt donc de
ce Grand Prince , qu'Edouard VI ,
aprés avoir été défait en tant
D'AVRIL. 171
d'occafions , & réduit enfin à fortir
de la France , a dit qu'il craignoit
plus ce Roy dans fon Cabinet , que
les plus grands Capitaines de l'Europe
à la tête des plus nombreufes
Légions. Le Journaliste trouvera
la même chofe en d'autres termes
dans Froiffart , Volume 1er.
,, Oncques Roi ne moins s'arma ,
& fi n'y eut oncques Roy qui
tant me donna à faire . Ce que
le R. P. Daniel a exprimé ainfi .
,, Jamais Roy ne tirà moins l'E.
pée , & jamais Roy ne me don-
>> nana plus d'embarras .
23
"
"
Au rette , je ne comprend pas
comme. M. Archimbaud a pû ſe
perfuader que cela ait été dit de
I'Empereur Charles qui n'a jamais
pafle pour un homme de Cabinet .
Perfonne n'ignore qu'il a commandé
lui-même fes armées , dans les differentes
guerres qu'il a foûtenuës en
Europe & en Affrique ; & les Hiftoriens
qui ont écrit la vie nous apren
nent , qu'il a fait cinquante voïages
en France , en Allemagne , en Italie,
Pij
172
LE MERCURE
en Angleterre , ou ailleurs . Il eft vrai
que M. Archimbaud remarque dans
fonErrata, que ce mot pourroit avoir
été dit de Philppe II. qui ne fortit
gueres de Madrid. Mais qui eft - ce
qui aura dit ce mot de Philippe II.
fera- ce , comme le prétend le Journaliſte
, Henry VIII. qui étoit mort
neuf ans avant que Philippe montat
fur le Trône .
و د
Incidit in Syllam cupiens vitare
Carybdim.
Il avance encore dans fon Errata
qu'Henry VIII . qu'il croit avoir dit
ces beaux mots qui renferment un fi
grand Eloge de Charles V. les profera
dans le 15e fiécle. Reflexion
tout à fait belle ! Mais comment
Henry VIII.pourroit - il avoir dit cela
de Philippe II . dans le 15 fiecle
puifque Philippe ne nâquit que la
27 année du 15. C'eſt encore une
autre erreur de dire qu'Henry VIII .
a parlé de la forte dans le 15 fiécle ,
puifqu'il ne parvint à la Couronne ,
>
D'AVRIL. 173
que l'an 1509. Digne Errata d'un fi
digne ouvrage ! Comme je ne doute
pas qu'il ne paroiffe bientôt une
nouvelle Editon de ce fçavant Recueil
, je fuis perfuadé que j'aurai le
plaifir d'y voir un Errata de l'Errata
même. Je paffe fur beaucop de fautes
que j'ai trouvées dans cet Auteur
contre la pureté du ftile : je veux
même croire que ce font des fautes
de fon Imprimeur. Les éloges qu'o
fait de ma réponſe trois differens
Journaliſtes , me dédomagent affés
des reproches qu'il ma fair fur des
marieres qu'il n'avoit pas pas affés
profondies .
'ont
ap-
Si en lifant ma Lettre, vous jugez
qu'il échapé quelque chofe à M
l'Abbé Archimbaud, qui ne foit pas
dans l'exactitude d'une jufte critique
, je vous prie de ne point croire
qu'il fe foit également négligé dans
le rette de fon ouvrage. Il y a de tresbelles
chofes , dignes de vôtre curiofité
& de celle du Public. Je fais
beaucoup de cas de fon recueil , & je
ferai charmé , qu'étant auffi capable
Piij
174 LE MERCURE
qu'il eft de travailler avec fuccès , il
faffe valoir des talens qui peuvent
lui attirer tant de gloire. Je fuis
faché que Mr l'Abbé de *** ne
juge pas de fon ouvrage auffi favorablement
que moi , & qu'il ait
dit que de toutes les pieces la plus
fugitive; c'eft fans contredit fon recučil.
Je fuis , Monfieur , & c .
On attend avec impatience l'Oraifon
Funébre que Ml'Abbé de la
Fargue a prononcée à l'Anniverſaire
de LouisXIV.àl'Abbaye deChelles;
elle eft actuellement fous la Preffe :
le Public qui a été fi content de
celle qu'il prononça à S. Cyr , après
la mort de ce Monarque , recevra
celle-cy avec d'autant plus de joye ,
qu'on n'a point d'exemples d'une
pareille entreprife & d'un pareil
fuccès.
de Litterature de mon Journal
, ils fe préfentent fous ma main
en dépit que j'en aye. Je n'ai pû
cependant me refufer à renvoyer
à l'autre mois , les Réfléxions Critiques
fur un nouveau Recueil de
Piéces fugitives d'Hiftoire & de
Litterature par Mr l'Abbé Archimbaud.
J'ai cru qu'elles interrefſſeroient
du moins autant le Lecteur,
que ſi je metrois fi à la place des nouvelles
incertaines.
D'AVRIL.
ISI
LETTRE
A M. DE .....
PAR ME L'ABBE' LA FARGUE.
MONSIEUR ,
Vous me priés de vous apprendre
ce que je penfe d'un nouveau
Recueil de Piéces fugitives d'Hiftoire
, de Litterature & c. , qui paroît
depuis quelque tems. Je vous dirai
d'abord que M. l'Abbé Archimbaud ,
qui en eft l'Auteur , eft un homme
qui a beaucoup d'efprit & d'érudition.
Il s'eft appliqué avec fuccés
pendant plufieures ann'es à l'étude
des belles Lettres, dans une des plus
Sçavantes Ecoles de l'Univers , où
il s'eft rempli des plus belles connoiffances
des meilleurs Auteurs
d'Athénes & de Rome. Le Public
qui commence à profiter du fruit
de fes veilles , efpére qu'il continuë
152
LE MERCURE
ra à s'employer auffi utilement , &
qu'il fe diftinguera dans un genre
d'écrire , qui demande tant d'application
& de foin. Il lui reviendra
d'autant plus de gloire de fon travail,
que la carriere qu'il entreprend ,
eft épineufe , furtout dans le commencemcent
; & que le plus diffi–
cile de tous les Ouvrages eft celui
d'écrire pour le Public. Il y a de fort
bonnes choſes dans fon Effai
quoique tout n'y foit pas également
travaillé. Vous en jugerez vousmême
par les endroits que je vais
vous rapporter , pour en montrer
le peu de jufteffe , ou pour en relever
le prix.
Le titre que Mr l'Abbé Archimbaud
a donné à fon Recueil , ne
fait pas affés d'honneur aux Auteurs
dont il extrait , ou dont il rapporte
les Ouvrages. Il y a peu d'Ecrivains
qui ne fe flattent de revivre dans
leurs Ecrits , jufqu'à la fin des fié.
cles ; & c'eft une chofe bien humiliante
pour eux , qu'on appelle fugitives,
des Piéces qu'ils regardoient ,
D'AVRIL
.
153
comme Horace , plus durables que
l'Airain. J'ajoûterai en faveur du
Journaliste,que quelques-uns jugent
que ce titre n'eft pas affés intereffant
pour lui ; prétendans que s'il
n'a à préfenter au Public que des
Piéces fugitives , ils ne doivent pas
fort s'empreffer de lire fon Recueil.
Je ne fuis pas plus content de
l'execution que du titre . Je n'y trouve
ni affés d'ordre , ni affés de jufteffe
: Et je noconçois pas comment
l'Abbé Archimbaud peut mettre au
nombre des Piéces fugitives , le
SPICILEGIUM ens volumes in folio
du R. Pere Marcéne , & l'Antiquité
expliquée & repréfentée en figures
parle R. Pere de Montfaucon, auffi
en s. volumes in folio , Ouvrages
qui n'ont point encore parû. A la
bonne-heure qu'il ait averti le Public
des Canons de la nouvelle invention
de Mr Thomas : ils lui ont
paru fi legers , qu'il a crû pouvoir
leur donner rang parmi des Piéces
fugitives.
Le Journaliſte me répondra ,
154 LE MERCURE
que pour ce qui regarde ces 10 Volumes
in-folio , je lui fais un reproche
fort injufte ; Que fon Ouvrage
comprend deux Parties , l'une in-
,, titulée ,Recueil de Piéces fugitives
""
و د
وو
d'Hiftoire , de Littérature &c.&
l'autre deux fois prefque auffi
longue que la premiere , & fous un
nouveau Titre Nouvelles Litteraires
; & qu'il ne parle des
Ouvrages de ces RR . PP . que
dans la feconde Partie , où il ne s'agit
point de Piéces Fugitives , mais
feulement de Nouvelles Litteraires.
J'avoue que fa Réporfe eft
bonne , mais que dira -t-il à ma replique
: Son Titre n'eſt donc pas jute
puifque de deux Parties que
contient fon Recueil , il ne renferme
que
la plus petite ; mais
voyons un peu comment il a exécuté
fon deffein .
Vous croiriez Mr , trouver, d'abord
au commencement de fon
Recueil , quelque chofe qui regarde
l'Hiftoire , comme le Titre femble
le demander ; point du tout. Le
•
D'AVRIL. 155
Nouveau Journaliſte a une méthode
toute nouvelle. La premiere Piéce
qu'il rapore , eft un petit Ouvrage
qu'il appelle Méthaphifique,
fait par un Solitaire : Pour le fujet
de cette Piéce Métaphilique &
Fugitive , le voici . ,, Raifonnemens
fur l'Eternité de bonheur ou de
malheur après la mort, & les Ca.
racteres de la vraie Religion.
Après quelques remarques fur les
Ecrits de Suetône , qui font la 2e
Piéce Fugitive, voici le fujet de la 3º.
,, Ordre qu'on doit garder dans l'étude
du Droit Canonique Fran-
..
""
31
"
39
çois. Vous la placerés parmi les
Piéces d'Hiftoire, de Litterature & c.
comme il vous plaira. Enfin la 4º
& derniere Piéce Fugitive , eft une
Lettre écrite de Rouen , dans laquelle
en onze pages on trouve 15 .
fujets différents , diftinguez feulement
par des pieds de mouche. Il
y eft traité de la naiffance de Socrate,
d'un Lae qui eft dans le Duché de
Vendôme, de la Comparaiſon faire
par un Prédicateur , d'un Chrêtien
156
LE MERCURE
lc
avec un Sculpteur, de la Généalogie
de Diogène , d'un Panier de Figues
donné à S. Macaire , &c. Enfin cette
derniere Piéce fugitive finit par
dernier Conte joyeux que Luther
dit avant fa mort. Le deffein du
Journaliſte ne vous paroît-il pas dignement
rempli : Pour moi j'en fuis
fi content , que je ne puis m'empêcher
de vous marquer combien je
fuis indigné contre Mr l'Abbé ***
D. D. S. qui a ofé dire en parlant
du nouveau Recueil , que c'étoit
un riche galimatias de riens. N'at'il
pas bonne grace , Mr le Docteur,
de traitter ainfi le précieux affemblage
de ces belles & curieufes Piéces
fugitives , que nous devons aux
veilles affidues de Mr l'Abbé Archimbaud
Pallons maintenant à
fes nouvelles Litteraires , & voyons
fi l'Auteur s'y foûtient avec dignité
: Un feul trait fuffira pour vous
donner une idée du prix de fon ouvrage
. En voici un auquel il s'eft
particulierement attaché. C'est au
fujet de la réponse que je fis il y a
huic
D'AVRIL
157
huit mois , à la Critique que Mc
Guerin Régent de Réthorique au
College de Beauvais avoit faite de
l'Eloge Funèbre de Louis le Grand ,
prononcé par le Rd Pere Porée :
Vous allezjuger de la profonde con
noiffance qu'a de l'Hiftoire nôtre,
Journaliſte , & de la délicateffe
de fon goût fur la Critique.
Il me reproche d'abord d'avoir extenué
les plus grands exploitsd'HenryIV.&
de n'avoir point jugé cePrince
digne de mes éloges. J'ai raconté
toutes les actions mémorables de ce
Monarque,depuis la mort d'Henry
III. jufqu'à fon Couronnement, fans
en cacher aucune , ni fans en diminuer
le prix ; marquant avec fidelité
fur les Mémoires de M.de Mezeray,
toutesles circonstances glorieufes qui
en peuvent relever le mérite,& faire
le plus d'honneur à ce Conquerant.
Je n'ai point parlé des victoires qu'il
remporta à Coutras & à Fontaine-
Françoife , comme femble me le reprocher
M. Archimbaud ; parce
qu'elles n'entroient pas dans mon
Avril, 1717.
158 LE MERCURE
و د
fujet , ayant entrepris de prouver
feulement que Louis XIV. avoit fait
des actions plus mémorables , pour.
étendre les Frontieres de fonRoyaume
, qu'Henry IV. pour parvenir au
Trône.Or la bataille de Coutras fut
gagnée fous Henry III . & la journée
de Fontaine - Françoife n'arriva que
plus d'un an après qu'Henry IV. eût
été couronné & reçû au Parlement.
Je vous prie de voir en quels termes
j'ay parlé de ce Prince. ,,Ce Fameux
Guerrier eft digne de nos éloges
,, & de nôtre admiration. Les fiécles
,, à venir entendront parler avec
,, furpriſe de fes grands Exploits..
Le Journaliſte peut-il dire avec fincerité,
que je n'ay pas jugé ce Grand
Roy , digne de mes éloges. Il eft
vrai que j'ay ajoûté après cela ,
,, Que la Pofterité l'auroit regardé ,
» comme un Heros incomparable ,
s'il n'eût laiffé un Petit- Fils qui l'a
,, furpaffé. Mais Louis le Grand
eft-il donc fi petit aux yeux de M
Archimbaud , que je ne puiffe pas
avoir placé Henry IV après ce He-
Tos , fans Panéantir.
و و
DAVRIL.
159
Il en eft de la valeur comme de la
fcience.L'une &l'autre ont differens
dégrez compatibles en differens fujets
; & comme l'on ne fletrit point
Quintilien , en difant que Ciceron
eft un plus grand Auteur que lui ; il
eft clair qu'on ne fait point de tort à.
Henry IV. quand on avance que
Louis XIV. eft un plus grand Heros.
Lorfque l'Ecriture Sainte a dit qu'il
n'y eût jamais de Roy femblable à
Salomon, elle n'a point fait de tache
au mérite de David, le même Texte
nous aprenant que Dieu combla de
fes faveurs Salomon , à caufe de la
pieté de fon Pere. Je puis donc avoir
dit fans indifcretion , que quelque
haute qu'ait été la valeur d'Henry
IV?Louis le Grand l'a furpaffé. Le
parallele que j'ay fait de ces deux
Princes qui ont fait la Gloire de
l'Empire François , fert de preuve 2
la préference que j'ay foûtenuë en
faveur de Louis le Grand , pour défendre
celle que lui donne le R.
Pere Porée , & qui avoit d'abord
furpris Mr Guerin .
O ij
160 LE MERCURE
J'ajoûterai que le langage que j'ay
tenu en parlant de la forte, n'est pas
nouveau. L'on trouve que long- tems
avant moi, M. Flechier, M. Boffuet
Evêque de Meaux,M . Huet Evêque
d'Avranches , & M. l'Abbé Talleman
ont élevé Louis XIV . au deffus
de tous les Monarques qui l'ont
précedé. Et M. de la Motte que
I'Abbé Archimbaud dit s'être expliqué
modeftement au ſujet de
la fuperiorité que ce
Monarque
a eûë fur les anciens Heros ,
l'appelle le plus Grand des Rois, Six
lignes après l'endroit que le Journalifte
a cité de fon Eloge Funebre, M.
l'Abbé Mongin qui le met au deffus
de Cefar dans fon Oraifon Funebre,
dit que , la verité ne donna jamais
,, de louanges plus finceres , que
l'Eloquence & la Poëfie n'en
fournirent jamais de plus inge-
,, nieufes , & que l'admiration n'en
produifit jamais de plus fublimes ,
que celles que Meffieurs de l'Aca-
» demie Françoife ont confacrées
pendantplus de cinquante ans , à
,, la gloire de ce Heros .
"
>>
و ر
, د
و د
"
D'AVRIL. 151
Je remarquerai en paffant que le
Journaliste ne fe fuit pas , lors qu'il
dit que le P. Porée n'a fait qu'indiquer
la fuperiorité de Louis XIV.
fur fon Ayeul, ayant dit ailleurs ,, que
» cet Orateur a donné tout l'avan-
" tage à Loüis fur Henry IV . com-
» me s'il etoit plus glorieux d'aug-
» menter un Royaume , que de le
conquerir .
وو
Il me reproche en fecond lieu d'a.
voir dit mal à propos , qu'Henri
IV. à la veue du peu de fuccés
de fes entrepriſes , fe feroit embarqué
pour fe retirer en Angleterre ,
file Maréchal de Biron ne l'en
avoit empêché. Il dit lu deßus ,
qu'il n'a jamais rien lû , ni même
rien d'approchant, d'Henry le Grand,
& qu'il croit que je fuis le prémier
Auteur qui ait attribué un pareil trait.
de Pufillanimité à ce Prince.
Je
demande d'abord avant que
de repondre à fon objection , fi on.
doit appeller
pufillaminité , la conduite
d'un Guerrier , qui fe croiant
dans l'impuiflance
de faire réuflir
O jii
162 LE MERCURE
fes entrepriſes , juge qu'il doit fe
dérober à l'orage de fon infortune.
Perfonne ne s'eft avifé jufqu'icy
d'appeller Pufillanime, ceRoy d'Ifrael
qui fortit de fa Capitale, pour
échaper à la fureur d'un fils , q'-
une folle ambition avoit armé contre
lui : Ny ce Pieux Roy d'Angleterre
à qui la France a fervi d'azile ,
fous le Regne de Louis le Grand.
Je prie maintenant Mr le Journalifte
, qui me croit le premier Auteur
de ce que j'ay avancé fur le
deffein qu'avoit Henry IV. de fe
fauver enAngletere , fi Mr de Biron
ne l'en eut empêché , je le prie
de lire le commencement du 7e Tôme
de Mezeray. Il y trouvera tout
du long ce que j'ay avancé. Je m'en
vais vous rapporter l'endroit ,, Le
و و
29
Parlement quife tenoit alors à
Tours,fut fi effrayé , ayant appris
la fâcheufe fituation des affaires
d'Henry IV. qu'il lui fit propofer
d'affocier à la Couronne le
,, vieux Cardinal de Bourbon ,
qui avoit pris le nom de Char-
و د
و د
و د
*
D'AVRIL. 163
»
les X. Le Roy lui même épouvanté
& appréhendant que les
Barques qui defcendoient de
» Rouen , & que les Vaiffeaux que
"
le Duc de Parme preparoit à
» Dunkerque , ne l'inveftiffent par
" Mer , auffi bien qu'il l'étoit par
.. Terre , mit en déliberation s'il
" devoit fe fauver en Angleterre,
» La pluralité des voix l'eut em-
» porté de ce côté là , files hardies
remontrances du Maréchal
» de Biron , n'euffent fait rejet-
» ter ce lâche Confeil. Dès- là
que j'avois avancé dans ma réponfe
, avoir pris dans Mezeray tout
ce que je difois d'Henry IV. M
Archimbaud n'auroit - il pas plûtôt
dû lire cet Hiftorien d'un bout à
l'autre , que de s'expofer à me faire
une Objection fans fondement .
Je ne m'arrête pas encore à ce
qu'il dit de la fuperiorité que j'ay
auffi accordée à Louis XIV . fur
David, dans la premiéreOraifon Funebre
que j'ay prononcée à la Gloire
de ce Monarque. La raifon que
164
LE MERCURE
j'ay eüe de lui donner en quelque
chofe une espece de préference fur
ce Roy d'Ifraël , eft clairement démontrée
dans mon difcours. Paflons
donc à fon troifiéme & dernier reproche
, & recevons de lui de nouveaux
éclairciffements fur l'Hiftoire.
Mr Archimbaud ayant lû dans
l'Apologie que j'ay faite duDifcours
du P. Porèe , qu'Edouard VIII
d'Angleterre difoit qu'il craignoit
plus Charles - Quint dans fon Cabinet
, que tous les plus grands
Capitaines de l'Europe, à la tête des
plus nombreuſes Légions , demande
avec gentilleffe ,, Qu'est - ce que·
,. cet Edouard VIII . il n'y a eû
» que fix Edouards fur le Thrône
>>
d'Angleterre Pendant tout le
,, Régne du dernier , ou peu s'en.
faut , Charles - Quint étoit dans
fa Retraite de S. Juft, où il n'é-.
» toit pas fort à craindre ; & quand
,, M' la Fargue a fait ôter VIII.
dans l'érrata , pour mettre à la
place , Edouard Roy d'Angleter-
22
Ja
D'AVRIL. 165
• re , il n'a pas eu plus de raiſon
il devoit avoir mis Henry VIII. &
c'est ici qu'il a lâché un trait de
politeffe , que je veux bien, pour
l'amour de lui , ne pas rapeller.
Il avance trois chofes , comme
vous voyez ; fçavoir, qu'il n'y a cu
que fix Edouards fur le Trône
d'Angleterre ; que Charles - Quint
étoit à S. Jult , pendant le Régne
du dernier Edouard ; & que je de
vois avoir appliqué à Henry VIII.
ce qu'il prétend que j'ay attribué
mal -à - propos , non pas à Edouard
VIII. ( car il avoue que dans l'Errata
j'ay corrigé VIII ) mais à un
des Edouards qui ont régné en Angleterre.
Je réponds en premier lieu , qu'il
faut qu'il n'ait jamais lû aucune
Hiftoire d'Angleterre , pour dire
qu'il n'y a cû que fix Edouards fur
le Trône de cette Monarchie . Je
le prie de lire Polidore Vergile ,
Duchefne & du Tillet. Il trouvera
qu'il y en a eu IX inconteftablement
. Tous les Hiftoriens con166
LE MERCURE
viennent que EGBERT , qui réünit
fous un même Gouvernement , differens
petits Royaumes qui partagoient
l'Angleterre , dans ce temslà
appellée Bretagne , eft le fondateur
de la Monarchie Angloife , &
qu'il donna le nom d'Angleterre aux
differens Etats qu'il réünit. On
compte trois Edouards jufqu'à
Guillaume Duc de Normandie`;
qui fit la Conquête du Royaume
d'Angleterre , & depuis Guillaume ·
Premier , on compte fix autres
Edouards jufqu'à MARIE , qui fucceda
à Edouard IX. Il eft vray que
plufieurs appellent Edouard I. celui
qui a été le IV. de ce nom
pour diftinguer les Succeffeurs de
Guillaume , des Rois qui l'avoient
précédé , & parce qu'il étoit
de la Maifon d'Anjou ; c'eft pour
cela qu'ils l'appellent communement
Edouard I. d'Anjou , & quatriéme
de ce nom. Il y a peu de
gens qui n'ayent Morery en main.
On n'a qu'à y chercher la fucceffion
Chronologique des Roys d'AngleD'AVRIL
167
terre , & on y trouvera la confirmation
de ce que j'avance. Je prie
donc Mr Archimbaud d'apprendre
ce que c'eft qu'Edouard VIII.
Je dis en fecond lieu , que Charles-
Quint ne fe retira à Saint- Juft , qu'-
enis55.2ans après la mortd'Edouard
IX qui arriva en 1553. felon le témoignage
de Herbert , de Burnet ,de
Thou , de du - Chefne , de Larrai
& de Mezeray. Tant s'en faut qu'il
fût dans fa retraite pendant le Regne
de ce Roy , comme le prétend
M. le Journaliste. Il paroît qu'il a
lû prefqu'auffi peu l'Histoire de
Charles- Quint , que celle d'Angleterre.
Il pourra lire à fon loifir la vie
de cet Empereur dans Guichardin ,
Sandoval ,Varillas , Langey, François
de Beaucaire, deThou , & dans Strada
. Il apprendra de ces Auteurs , ce
que j'avance fur le fait en queftion,
Je dis en troifiéme lieu , que l'Abbé
Archimbaud a eu grand tort de
prétendre que je devois avoir attribué
à Hens VIII , ce que je
faifois dire à un des Edouards ,
168 LE MERCURE
fçavoir,qu'il craignoit plus Charles-
Quint dans fon Cabinet , que les
plus grands Capitaines à la tête
des plus nombreuſes Légions. Toutes
les Hiftoires d'Efpagne & d'Angleterrenous
apprennent , qu'Henry
VIII n'eut prefque rien à faire
avec Charles Quint , & que fi cer
Empereur paffa deuxfois en Angleterre
, ce ne fut que pour aller
voir Henry VIII , & pour faire
Alliance avec lui. Je m'étonne que
Mr le Journaliſte ne fçachant pas
qui avoit dit cela , l'ait plûtôt attribué
à Henry , qu'à Soliman
qui ,fous l'Empire de Charles- Quint,
fut chaffé de devant Vienne , après
avoir perdu 60000 hommes , &
qui, avec une Armée de trois cens
mille Combattans , fut contraint
de lever le fiége de la petite Ville
de GUNTS.
Je vais maintenant vous expliquer
ce qui lui a donné occafion de faire
les trois Réflexions dont vous venez
d'admirer la folidité . Vous avez
remarqué avec lui , que dans ma
réponſe
' D'AVR IL. 169
réponse à Mr Guerin , j'ai fait mettre
Edouard Roi d'Angleterre , au
lieu d'Edouard VIII que j'avois
d'abord écrit. Cet Edouard que
l'Abbé Archimbaud n'a pû deviner ,
eft Edouard V Ie du nom , & III
de la Maiſon d'Anjou , & Charles-
Quint qu'Edouard craignoit tant ,
n'eft point Charles - Quint Empereur
, mais Charles - Quint Roy
de France qui , fans fortir de fon
Cabinet , chaffa les Anglois de fon
Royaume , & leur enleva les grandes
conquêtes qu'ils y avoient faites
fous le Roy JEAN fon prédéceffeur,
faifant ainfi voir que le gain des
Batailles eft plus fouvent l'effet
des fages difpofitions du Cabinet ,
que de la valeur de ceux qui les
donnent .
Mr
Archimbaud ne
manquera
peut-être pasde me dire , que je fuis
le premier qui ait appellé Charles
le Sage , Quint , au lieu de Cinquiéme
, & que le mot Quint eft
entierement
confacré à Charles Einpereur.
Un homme bien verfé dans
Avril 1717 . P
170 LE MERCURE
l'Hiftoire , ne me fera point cette
objection. Du Tillet Evêque de
Meaux , dans fa Chronique des
Rois de France , appelle Quint ,
CharlesleSage, & jamaisCinquiéme.
Froiffart l'a appellé de même
quelquefois , & l'Empereur Charles-
Quint a été appellé Charles
Cinquième par l'Auteur anonime
de l'Hiftoire d'Henry II imprimée
en 1581. j'ajouterai encore , que
Furetiere difant qu'on appelleQuint,
l'Empereur Charles qui eft le Cinquiéme
du nom , nous apprend
qu'on dit Sixte- Quint par la même
raifon. Ainfi le mot Quint peutêtre
attribué indifferemment aux
Papes , aux Empereurs & aux Rois
qui font cinquièmes d'un nom .
Quoiqu'il en foit néanmoins de
l'autorité de ces Auteurs & du fentiment
de Furetiere , je conviens
que j'aurois mieux dit , fi en parlant
de Charles le Sage , je l'avois
appellé Cinquième . C'eſt donc de
ce Grand Prince , qu'Edouard VI ,
aprés avoir été défait en tant
D'AVRIL. 171
d'occafions , & réduit enfin à fortir
de la France , a dit qu'il craignoit
plus ce Roy dans fon Cabinet , que
les plus grands Capitaines de l'Europe
à la tête des plus nombreufes
Légions. Le Journaliste trouvera
la même chofe en d'autres termes
dans Froiffart , Volume 1er.
,, Oncques Roi ne moins s'arma ,
& fi n'y eut oncques Roy qui
tant me donna à faire . Ce que
le R. P. Daniel a exprimé ainfi .
,, Jamais Roy ne tirà moins l'E.
pée , & jamais Roy ne me don-
>> nana plus d'embarras .
23
"
"
Au rette , je ne comprend pas
comme. M. Archimbaud a pû ſe
perfuader que cela ait été dit de
I'Empereur Charles qui n'a jamais
pafle pour un homme de Cabinet .
Perfonne n'ignore qu'il a commandé
lui-même fes armées , dans les differentes
guerres qu'il a foûtenuës en
Europe & en Affrique ; & les Hiftoriens
qui ont écrit la vie nous apren
nent , qu'il a fait cinquante voïages
en France , en Allemagne , en Italie,
Pij
172
LE MERCURE
en Angleterre , ou ailleurs . Il eft vrai
que M. Archimbaud remarque dans
fonErrata, que ce mot pourroit avoir
été dit de Philppe II. qui ne fortit
gueres de Madrid. Mais qui eft - ce
qui aura dit ce mot de Philippe II.
fera- ce , comme le prétend le Journaliſte
, Henry VIII. qui étoit mort
neuf ans avant que Philippe montat
fur le Trône .
و د
Incidit in Syllam cupiens vitare
Carybdim.
Il avance encore dans fon Errata
qu'Henry VIII . qu'il croit avoir dit
ces beaux mots qui renferment un fi
grand Eloge de Charles V. les profera
dans le 15e fiécle. Reflexion
tout à fait belle ! Mais comment
Henry VIII.pourroit - il avoir dit cela
de Philippe II . dans le 15 fiecle
puifque Philippe ne nâquit que la
27 année du 15. C'eſt encore une
autre erreur de dire qu'Henry VIII .
a parlé de la forte dans le 15 fiécle ,
puifqu'il ne parvint à la Couronne ,
>
D'AVRIL. 173
que l'an 1509. Digne Errata d'un fi
digne ouvrage ! Comme je ne doute
pas qu'il ne paroiffe bientôt une
nouvelle Editon de ce fçavant Recueil
, je fuis perfuadé que j'aurai le
plaifir d'y voir un Errata de l'Errata
même. Je paffe fur beaucop de fautes
que j'ai trouvées dans cet Auteur
contre la pureté du ftile : je veux
même croire que ce font des fautes
de fon Imprimeur. Les éloges qu'o
fait de ma réponſe trois differens
Journaliſtes , me dédomagent affés
des reproches qu'il ma fair fur des
marieres qu'il n'avoit pas pas affés
profondies .
'ont
ap-
Si en lifant ma Lettre, vous jugez
qu'il échapé quelque chofe à M
l'Abbé Archimbaud, qui ne foit pas
dans l'exactitude d'une jufte critique
, je vous prie de ne point croire
qu'il fe foit également négligé dans
le rette de fon ouvrage. Il y a de tresbelles
chofes , dignes de vôtre curiofité
& de celle du Public. Je fais
beaucoup de cas de fon recueil , & je
ferai charmé , qu'étant auffi capable
Piij
174 LE MERCURE
qu'il eft de travailler avec fuccès , il
faffe valoir des talens qui peuvent
lui attirer tant de gloire. Je fuis
faché que Mr l'Abbé de *** ne
juge pas de fon ouvrage auffi favorablement
que moi , & qu'il ait
dit que de toutes les pieces la plus
fugitive; c'eft fans contredit fon recučil.
Je fuis , Monfieur , & c .
On attend avec impatience l'Oraifon
Funébre que Ml'Abbé de la
Fargue a prononcée à l'Anniverſaire
de LouisXIV.àl'Abbaye deChelles;
elle eft actuellement fous la Preffe :
le Public qui a été fi content de
celle qu'il prononça à S. Cyr , après
la mort de ce Monarque , recevra
celle-cy avec d'autant plus de joye ,
qu'on n'a point d'exemples d'une
pareille entreprife & d'un pareil
fuccès.
Fermer
3
p. 1158-1174
Memoires pour servir à l'Histoire des Hommes Illustres, &c. [titre d'après la table]
Début :
MEMOIRES pour servir à l'Histoire des Hommes Illustres dans [...]
Mots clefs :
Mémoires, République des Lettres, Table alphabétique, Savants, Écrivains, République littéraire, Jean Regnault de Segrais, Catalogue d'ouvrages
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Memoires pour servir à l'Histoire des Hommes Illustres, &c. [titre d'après la table]
NOUVELLES LITTERAIRES
DES BEAUX ARTS , &C.
M
EMOIRES pour servir à l'Histoire dèsHimmes Illustres dans la République
des Lettres , &c. T. XVI. de 410. pages
J. Vol. sang
JUIN. 1732. 1859
sans les Tables. A Paris , chez Briasson ,
rue S. Facques, à la Science. M. DCC. XXXI.
Ce seizième Tome des Memoires , recueillis par le R. P. Niceron , presente d'a
bord une Table Alphabetique de quatante Sçavans , dont il y est fait mention , et dont voici les noms.
7
George Abbot, Robert Abbot. Dominique
de Angelis. Joachim du Bellay. Flavia
Biondo. Etienne du Bois. Jean du Bois.
Philippe du Bois. Balthazar Bonifacio.
Pierre Brissot. Conrad Celtes Protucius.
Pierre Charron. Florent Carton d'Ancourt.
Jean Doujat. Nicolas. Everard. Thomas
Farnabe. Pierre- Sylvestre du Foin. Marie
de Fars de Gournay. Nicolas Grudius. Maurice Hofman. Jean Maurice Hoftman.
François Junius. François Junius le fils.
Jean Marot. Clement Marot. Michel de
Montaigne. Gerard Nood. Jean Owen..
Aonius Palearius. Onuphre Panvini. Gui
Riedlinus. Jean Rotrou. Henry Savile. Jean
Second Jean Renaud de Segrais. ThomasSydenham. Frederic Taubman. Antoine Vallisnieri. Blaise de Vigenere.
Quoique les Memoires en question ne
doivent regarder , selon le veritable objet de l'entreprise de l'Editeur , et selon
le titre même de son Recueil , que des
Hommes Illustres dans la République des
L.. Vol Lettres
T160 MERCURE DE FRANCE
Lettres , il s'en faut beaucoup que tous
les Ecrivains dont on nous parle ici , ayent
le même degré d'illustration ; quelquesuns même auront de la peine à passer
pour sçavans dans l'esprit de tous les Lecteurs. Tel est plus particulierement Florent Carton d'Ancourt , dont on trouve
PEloge et les Ouvrages , à la page 287.
et 291, de ce volume. Que le sieur d'Ancourt n'ait eu des talens considerables.
dans sa Profession de Comédien , et ensa qualité d'Auteur de plusieurs Pieces.
de Théatre , personne ne sçauroit le nier ;
mais qu'il doive être placé et consideré
parmi les Membres illustres et légitimes.
de la République Litteraire ; c'est ce qu'on
ne pourra que très difficilement accorder..
Comme cet Article peut faire cependant une très bonne figure dans l'Histoire du Théatre François t dans celle
des fameux Comédiens où il ne sera point
déplacé , il seroit peut-être bon de le retoucher , tant à cause des augmentations
qu'on peut y faire , que pour réparer quelques négligences de style , et certains em
barras de construction , qui se trouvent
quelquefois dans ces Mémoires , plutôt
de la part de ceux qui les ont fournis, que
de celle de notre Auteur ; à propos de
quoi nous ajoûterons qu'il seroit bon aus-,
I. Vol.
si
JUIN. 1732. 1167
si de mettre à la fin de chaque volume
un bon Errata , comme on l'a fait à l'égard des premiers.
Pour donner à nos Lecteurs , selon notre coûtume , une idée des Memoirescontenus dans ce Volume , nous insererons ici l'article entier de M. de Segrais .
homme veritablement illustre dans la
belle Litterature , et Sçavant de notre
temps.
EAN Renaud de Segrais , naquit à
Caën le 22. Août 1624. et y fit ses études dans le College des Jesuites. Après
sa Philosophie , il fut quelques années
sans se déterminer à aucun état. Pendant
ce temps là il s'occupa à la Poësie Fran
çoise qu'il cultiva jusqu'à la fin de sa vie,
et qui ne lui fut pas infructueuse , puisqu'elle lui servit , aussi bien qu'à ses qua
tre freres et à ses deux sœurs , pour les
tirer du mauvais état où la bonté ruineuse d'un Pere dissipateur , les avoit
laissez.
Une Tragédie sur la mort d'Hyppolite , le Roman de Berenice , dont il hazarda seulement les deux premieres parties , et plusieurs petits Ouvrages de Poësie sur divers sujets , furent les prémices
de son esprit qui parurent dans sa Province.
I. Vol. IL
1162 MERCURE DE FRANCE
Il n'avoit encore que 19. ou 20. ans
lorsque le Comte de Fiesque , fils de la.
Gouvernante de Mademoiselle , fille ainée du Duc d'Orleans Gaston , fut éloigné de la Cour et se retira à Caen; pendant le séjour qu'il y'fit , il prit du goût
pour lui et l'emmena à la Cour forsqu'ily
fut rappellé. Ce fut là qu'il acheva de
se former, et qu'il acquit la politesse et
le bon goût , qui ont paru depuis dans
ses Ouvrages.
t
Le Comte de Fiesque le fit entrer en
1648. au service de Mademoiselle , en
qualité de Gentilhomme ordinaire , et il
y demeura jusques vers l'an 1672. que
cette Princesse croyant avoir quelque sujet de se plaindre de sa conduite , le fit
rayer de l'Etat de sa Maison. Elle nous
apprend elle-même dans ses Mémoires le
sujet qui lui attira sa disgrace. Elle y rapporte que Segrais ne vouloit point qu'elle
se mariât avec M. de Lauzun , et qu'il
aimoit mieux que ce fût avec M. de Longueville ; que quand l'affaire de M. de
Lauzun eut été rompuë , il alla avec
M: Guilloire , Secretaire de ses commandemens , voir M. de Chanvalon , Archevêque de Paris , pour lui dire que c'étoit
un scandale que Mademoiselle vît toûjour M. de Lauzun , et qu'il étoit obligé La Vela en
JUIN. 1732 116:3
en conscience d'y mettre ordre'; ce que
ee Prélat lui ayant dit , elle donna ordre
à Segrais de sortir de chez elle.
M. de Segrais ne manqua pas alors de
ressources. Madame de la Fayette eut la
generosité de lui donner un Appartement
chez elle , et il nous apprend lui- même
que M. le Duc de Longueville lui envoya aussi-tôt après zoo. pistoles , en le
chargeant très- expressement de n'en rien
dire à personne.
Lasse enfin de vivre dans le grand
Monde il se retira à Caën , résolu d'y
passer le reste de ses jours. Il y épousa
une riche heritiere , qui étoit sa parente,
et ce mariage le mit en état de vivre à son
aise , selon sa qualité , et de faire un établissement considerable. Personne ne remarque l'année où il se maria , mais on
peut juger que ce fut en 1679. par ce
Passage du Segraisiana, p. 75. qui contient une particularité de sa vie , qui doit
trouver ici sa place.
» Madame de Maintenon , dit- il en
>> cet endroit , a voulu me mettre auprès
» de M. le Duc du Maine , en la même
qualité que M.de Court , qui fut apellé,
Ȉ mon deffaut. Je venois de me marier
»j'avois par mon mariage honnêtement
de quoi vivre dans l'indépendance , er
1. Vol.
» même
1164 MERCURE DE FRANCE
»même mon beau- pere et ma belle - mere
qui étoient fort âgez , que je consultai
» là- dessus , me représenterent que j'avois
» de quoi raisonnablement me contenter,
» qu'ils étoient d'un âge à croire que Dieu
» les appelleroit bien- rôt , et qu'alors je
»pourrois vivre sans avoir rien à souhaiter; je considerois encore que j'avois en
ce temps là cinquante- cinq ans , et qu'il
»falloit au moins pour attendre la récom-
»pense des services que je pouvois rendre à M. le Duc du Maine , une dixaine
»d'années , et je n'avois aucune certitude
» de vivre si long- temps ; de plus , j'a-
» vois déja un peu de surdité , et ce fut
»le prétexte que je pris pour m'excuser.
» Madame de Fontevrault , sœur de Ma-
» dame de Montespan , me manda qu'il
ne s'agissoit pas d'écouter le Prince , mais
»de lui parlers je fis réponse queje sça-
» vois par experience que dans un Pays
comme celui- là , il falloit avoir bons
» yeux et bonnes oreilles. En effet il faut
y connoître parfaitement son monde
» et parler plus souvent à l'oreille qu'à
haute voix. Ainsi je demeurai comme
j'étois.
n
M. de Segrais avoit été reçû à l'Académie Françoise dès l'année 1662. et comme celle de Caën étoit demeurée sans Pro-
>
1.Vol. *Lecteur
JUIN.. 1732. 1165
گی
tecteur depuis la mort de François , de
Matignon , Lieutenant de Roy en Normandie , .arrivée en 1675. il en recueillit
les Membres chez lui , où il fit accommoder un Appartement fort propre pour y
tenir leurs Assemblées.
Il fut affligé pendant les derniers mois
de sa vie d'une langueur causée par une
hydropisie , qu'il regarda comme une faveur du Ciel , et dont il sçut profiter
en Chrétien.
Il mourut le 25. Mars 1701. dans sa
77. année.
Ses talens ne se bornoient pas à bien
écrire ; il avoit encore beaucoup d'agrémens dans la conversation; il sçavoit mille
choses agréables , et il les racontoit d'une
maniere qui faisoit autant de plaisir que
les choses mêmes. Quand il avoit une fois
commencé il ne finissoit pas aisément ;
et M. de Matignon disoit à ce sujet qu'il
n'y avoit qu'à monterSegrais , et à le lais
ser aller. Il ne parloit pourtant jamais
trop au gré de ceux qui l'écoutoient , et
l'extrême surdité où il étoit tombé sur
la fin de ses jours , n'empêchoit pas que
les personnes les plus distinguées ne l'ale
lassent voir pour le plaisir seul de l'entendre. C'étoit un homme doux , complaisant , aimant à faire plaisir , et ne di1.Vol sant
166 MERCURE DE FRANCE
sant jamais rien de desobligeant de
sonne.
perM. de la Monnoye fit à l'occasion de
sa mort cette Epigramme , qu'on attribuë
mal-à- propos, à l'Abbé Testu , dans un
Recueil d'Epigrammes , publié en 1720.
Quand Segrais affranchi de terrestres liens ,
Descendit plein de gloire aux Champs Elisiens
Virgile en beau François lui fit une Harangue;
Et comme à ce discours Segrais parut surpris ;
Si je sçais , lui dit- il , le fin de votre Langue,
Cest vous qui me l'avez appris.
par
Catalogue de ses Ouvrages.
1. Athis. Pastorale. Paris , 1653. in 4.
Cette Piece de Poësie que M. de Segrais
fit en l'honneur de son Pays , a merité
l'Approbation de M. Huet , qui la
trouve préferable à ses autres Ouvrages
la nouveauté de l'invention et par
l'agrément de la fiction , quoique l'obscurité des lieux que Segrais a choisis pour
être le Théatre des avantures qu'il décrit,
et qui ne sont connus que par ceux qui
les habitent , ayent fait perdre à cet Ouvrage une partie des applaudissemens qu'il méritoit.
2. Les Nouvelles Françoises , ou les Divertissemens de la Princesse Aurelie. Paris,
I.Vol 3657
1 JUIN. 1732. 1167
1657. in 8. z. vol. Ce sont des Historiettes qu'il avoit composées pour amuser
Mademoiselle à S. Fargeau , où elle étoit
retirée . Comme il n'en avoit fait tirer
que peu d'exemplaires , le Livre étoit rare
avant la réimpression qu'on en a faite en
1722. Paris , in 12. 2. vol.
3. Diverses Poësies. Paris , 1658. in 4.
4. L'Eneide de Virgile, traduite en Vers
François. Paris , in 4. 2. vol. Le premier
en 1668. et le second en 1681. Idem.
2. Edition. Amsterdam, 1700. in 8. 2. vol.
et depuis à Lyon.
5. Les Georgiques de Virgile , traduites
enVers François Ouvrage postume. Paris ,
1711. in 8. Ces deux Traductions de Vir
gile sont estimées des connoisseurs , qui
trouvent que Segrais a eu l'art de rendre
en notre Langue toutes les beautez , les
graces et l'agrément qui se trouvent dans
Le Poëte Latin , du moins autant que cela
est possible.
- 6. Segraisiana , ou Melange d'Histoire et
de Litterature , recueilli des Entretiens de
M. Segrais. Les Eglogues et l'Amour gueri
par le Temps, Tragédie- Ballet du même Auteur, non imprimés. Ensemble la Relation
de l'Isle imaginaire et l'Histoire de la Prin
cesse de Paphlagonie , imprimées en 1646.
par l'ordre de MADEMOISELLE. La Haye ,
J.Ꮧ. Val. F 1722
1168 MERCURE DE FRANCE
*
1722. in 8. Cette premiere Edition a éte
faite à Paris , a été suivie d'une autre faite
en 1723. à Amsterdam in 12. qui est beau
coup plus belle.
La Préface qu'on voit à la tête de l'une
et de l'autre , est de M. de la Monnoye.
On y dit que les particularitez contenues
dans le Segraisiana , ont été recueillies
par les soins d'un illustre Conseiller d'Etat , ( c'est-à- dire M. Foucault , Intendant de Caën ) dont la Maison étoit le
rendez- vous de tout ce qu'il y avoit à
Caen de personnes de mérite et de qualité M. de Segrais y étoit reçû avec distinction ; lorsque sa santé lui permettoit
de s'y trouver , il y avoit pour lui une
place de réserve auprès d'une Tapisserie,
derriere laquelle un homme de confiance
étoit caché, qui écrivoit ce qu'il disoit ;
et c'est de-là qu'a été tiré le Segraisiana ,
dans lequel il y a plusieurs faits singuliers et curieux , quoiqu'on ne puisse nier
qu'il n'y en ait aussi plusieurs qui ne méritoient pas d'être conservez à la posterité , et d'autres même évidemment faux.
Les Eglogues sont au nombre de sept ,
et on y a joint une Lettre de M. Ogier
sur la premiere , avec la Réponse de M.de
Segrais , qui excelloit principalement en
ce genre de Poësie . Tout le monde conI. Vol.
vient
JUIN. 17320 1169
avient , dit Baillet , Jugement des Sçavans,
» qu'il a pris le caractere de l'Eglogue ,
et qu'il a sçû attraper ce point de la
simplicité et de la pudeur que les An-
» ciens avoient sçû exprimer, sans pourtant
»avoir rien de la bassesse et des manieres
» niaises où sont tombez plusieurs de nos
22
faiseurs d'Eglogues Françoises , qui ont
» voulu imiter cette naïveté ancienne ,
»pour ne pas sortir du caractere Buco-
» lique. Ses figures sont douces , ses mou-
» vemens y sont temperez et formez sur
»les mœurs que doivent avoir les personnages qu'il employe. Les pensées y
sont ingénues , la diction y est pure et
»sans affectation , les Vers y sont coulans.
Ce sont des manieres toutes unies, et des
» discours tout naturels Enfin on juge qu'il
»est très- difficile de rien écrire en ce gen
» re avec plus de douceur , de tendresse
»et d'agrément. C'est ce qui a fait dire
à Despreaux , en invitant les Poëtes à ce
lebrer la gloire de Louis le Grand :
Que Segrais dans l'Eglogue en charme les Forêts. ”
Il avoit cette simplicité et cette naïveté de Malherbe , qu'il avoit beaucoup
étudié , et pour lequel il avoit une estime
si particuliere , qu'il fit faire en pierre sa
Statue plus grande que le nature , li fit
A VOL Fij élever
1170 MERCURE DE FRANCE
4
élever dans une niche faite exprès à la
façade de sa Maison de Caën , et fit graver au-dessous sur un Marbre noir ces
quatre Vers.
Malherbe , de la France éternel ornement ,
Pour rendre hommage à ta mémoire,
Segrais , enchanté de ta gloire ,
Te consacre ce Monument.
L'Amour gueri par le Temps , n'avoit
pas encore été imprimé. M. de Segrais
avoit composé cette Piece pour être mişe
en chant , et l'avoit donnée à M. Lully
pour cela ; mais ce Musicien se souvenant
d'un petit chagrin qu'il croyoit avoir autrefois reçû de M. Segrais chez Mademoiselle, la garda trois mois entiers , après
lesquels il la renvoya comme ne pouvant
y travailler, parce que les Vers, disoit- il ,
en étoient durs et rebelles au chant.
7. La Princesse de Cleves, Paris , 1678.
in. 12. 4. vol. Item. Paris , .1689. et 1700.
in 12. 2. Tom. » Trois beaux esprits , die
le P. le Long, dans sa Bibliotheque His-
»torique de la France , ont contribué à la
»composition de ce Roman, qui est bien
écrit et a eu beaucoup de succès. Fran-
ȍois VI. Duc de la Rochefoucault , more
en 1680, en a fourni les sentimens; les
maximes et les intrigues sont de l'inven1. Vol. tion
JUIN. 1732.
»tion de Marie-Magdeleine de la Vergne,
» Comtesse dé la Fayette , morte en 1693.
et le tout a été mis en œuvre avec au-
>> tant d'esprit que de délicatesse, par Jean
»Renaud de Segrais. Il est vrai que M.de
»Segrais lui- même paroît dans le Sagrai-
»siana , p. 9. attribuer entierement ceg
Ouvrage à Madame de la Fayette, lors-
» qu'il y dit; la Princesse de Cleves est
» de Madame de la Fayette , qui a méprisé de répondre à la Critique que le
»P. Bouhours en a faite. Mais il s'explique autrement plus bas , p. 73. où il en
parle comme d'un Ouvrage qui étoit de lui. »
Celui , dit- il , qui a critiqué la
» Princesse de Cleves , a trouvé mauvais,
&c. La raison pourquoi je ne voulus
»point prendre la peine de lui répondre,
c'est qu'il n'avoit aucune connoissance
» des regles de ces sortes d'Ouvrages, ni
» de l'usage du monde , et que je ferois
beaucoup plus d'état de l'approbation
»de Madame la Comtesse de la Fayette
» et de M. de la Rochefoucault , qui
>> avoient ces connoissances en perfection.
33
8. Zayde , Histoire Espagnole. Paris ,
in 12. Ce petit Roman qui a été imprimé plusieurs fois avec le Traité de l'Origine des Romans de M. Huet , porte
par tout dans le Titre le nom de M. ScJ. Vol. F iij grais
1172 MERCURE DE FRANCE
grais. M. Huet veut cependant dans ses
Origines de Caën , p. 409. qu'il soit de
la Comtesse de la Fayette.» Je l'ai vû, ditnil , souvent occupée à ce travail , et elle
>me le communiqua tout entier , piece à.
»piece , avant que de le rendre public. Et
commece fut pour cet Ouvrage que je
aje composai leTraité de l'origine des Ro
mans qui fut mis à la tête , elle me disoit
»Souventque nous avions mariénos enfans.
»ensemble. M. de Segrais ne disconvient
point de ce fait , mais il nous apprend
qu'il a contribué en quelque chose à ce
Livre. Zayde , dit- il , dans le Segraisia-
»na , qui a paru sans mon nom , est de
» Madame de la Fayete. Il est vrai que
»j'y ai eu quelque part , mais seulement
»pour la disposition du Roman où
>> les regles de l'Art sont observées avec
> exactitude.
>
Voyez , Huet, les Origines de la Ville
de Caen ; la Préface du Segraisiana ; la
Description du Parnasse François ; Baillet,
Jugement des Sçavans , sur les Poëtes.
Le Public nous sçaura , sans doute ,
quelque gré, si nous ajoûtons ici deux ou
trois Epitaphes de M. de Segrais , qui ne
sont apparemment pas venues à la connoissance de l'Editeur de ces Memoires.
La premiere est de la composition de
1. Vol.
M.
JUIN. 1732. 1173
M. de Segrais même , et ne consiste qu'en
ces deux Vers Latins , imitez de Virgile.
Mantua megenuit , &c.
MeCadomusgenuit : tenet Aula et pulchra Liquoris
Fecit blandus amor vatem , mens lata beatum;
Celle qui suit est de M. du Bourget de
Chaulieu , Gentilhomme de Caën. On y
fait allusion ' au temps de sa mort , qui
arrivala nuit du Jeudi auVendredi Saint.
Segrais des beaux Esprits si justement chéri ,
Et
qui fut des
neuf
Sœurs
le tendre
Favori
,
Achevant
de ses jours
l'innocente
carriere
,
Adressoit à son Dieu cette ardente Priere :*
Seigneur , accordez-moi qu'au tems de mon trépas ,
Vers la nuit du Tombeau j'accompagne vos pas.
Il dit et s'apperçut qu'une même journée,
A celle du Sauveur , unit sa destinée ; ·
Son esprit dégagé par un effort pieux ,
'Au gré de ses desirs s'élance vers les Cieux :
Segrais ne peut survivre à l'Auteur de la vie ;
Quelsort est plus heureux et plus digne d'envie ?
La derniere a été faite par Madame
d'Osseville , aussi de la Ville de Caën.
Ne cherchons plus , helas ! Segrais dans ces bas Lieux ,
I. Vol.
Mille Fiiij
1174 MERCURE DE FRANCE
Mille Vertus , ses Compagnes fideles
Tour-à-tour ont prêté leurs aîles ,
Pour élever son ame aux Cieux.
Ce qui nous reste ici d'un bien si précieux ;
Sous ce Marbre n'est plus que cendre,
Les Sçavans auront soin d'apprendre
Par des traits immortels à la Posterité ,
Quel fut ce Favori des Filles de Memoire ;
Mais gravons dans nos cœurs le fond de probite
Dont il fit son unique gloire
DES BEAUX ARTS , &C.
M
EMOIRES pour servir à l'Histoire dèsHimmes Illustres dans la République
des Lettres , &c. T. XVI. de 410. pages
J. Vol. sang
JUIN. 1732. 1859
sans les Tables. A Paris , chez Briasson ,
rue S. Facques, à la Science. M. DCC. XXXI.
Ce seizième Tome des Memoires , recueillis par le R. P. Niceron , presente d'a
bord une Table Alphabetique de quatante Sçavans , dont il y est fait mention , et dont voici les noms.
7
George Abbot, Robert Abbot. Dominique
de Angelis. Joachim du Bellay. Flavia
Biondo. Etienne du Bois. Jean du Bois.
Philippe du Bois. Balthazar Bonifacio.
Pierre Brissot. Conrad Celtes Protucius.
Pierre Charron. Florent Carton d'Ancourt.
Jean Doujat. Nicolas. Everard. Thomas
Farnabe. Pierre- Sylvestre du Foin. Marie
de Fars de Gournay. Nicolas Grudius. Maurice Hofman. Jean Maurice Hoftman.
François Junius. François Junius le fils.
Jean Marot. Clement Marot. Michel de
Montaigne. Gerard Nood. Jean Owen..
Aonius Palearius. Onuphre Panvini. Gui
Riedlinus. Jean Rotrou. Henry Savile. Jean
Second Jean Renaud de Segrais. ThomasSydenham. Frederic Taubman. Antoine Vallisnieri. Blaise de Vigenere.
Quoique les Memoires en question ne
doivent regarder , selon le veritable objet de l'entreprise de l'Editeur , et selon
le titre même de son Recueil , que des
Hommes Illustres dans la République des
L.. Vol Lettres
T160 MERCURE DE FRANCE
Lettres , il s'en faut beaucoup que tous
les Ecrivains dont on nous parle ici , ayent
le même degré d'illustration ; quelquesuns même auront de la peine à passer
pour sçavans dans l'esprit de tous les Lecteurs. Tel est plus particulierement Florent Carton d'Ancourt , dont on trouve
PEloge et les Ouvrages , à la page 287.
et 291, de ce volume. Que le sieur d'Ancourt n'ait eu des talens considerables.
dans sa Profession de Comédien , et ensa qualité d'Auteur de plusieurs Pieces.
de Théatre , personne ne sçauroit le nier ;
mais qu'il doive être placé et consideré
parmi les Membres illustres et légitimes.
de la République Litteraire ; c'est ce qu'on
ne pourra que très difficilement accorder..
Comme cet Article peut faire cependant une très bonne figure dans l'Histoire du Théatre François t dans celle
des fameux Comédiens où il ne sera point
déplacé , il seroit peut-être bon de le retoucher , tant à cause des augmentations
qu'on peut y faire , que pour réparer quelques négligences de style , et certains em
barras de construction , qui se trouvent
quelquefois dans ces Mémoires , plutôt
de la part de ceux qui les ont fournis, que
de celle de notre Auteur ; à propos de
quoi nous ajoûterons qu'il seroit bon aus-,
I. Vol.
si
JUIN. 1732. 1167
si de mettre à la fin de chaque volume
un bon Errata , comme on l'a fait à l'égard des premiers.
Pour donner à nos Lecteurs , selon notre coûtume , une idée des Memoirescontenus dans ce Volume , nous insererons ici l'article entier de M. de Segrais .
homme veritablement illustre dans la
belle Litterature , et Sçavant de notre
temps.
EAN Renaud de Segrais , naquit à
Caën le 22. Août 1624. et y fit ses études dans le College des Jesuites. Après
sa Philosophie , il fut quelques années
sans se déterminer à aucun état. Pendant
ce temps là il s'occupa à la Poësie Fran
çoise qu'il cultiva jusqu'à la fin de sa vie,
et qui ne lui fut pas infructueuse , puisqu'elle lui servit , aussi bien qu'à ses qua
tre freres et à ses deux sœurs , pour les
tirer du mauvais état où la bonté ruineuse d'un Pere dissipateur , les avoit
laissez.
Une Tragédie sur la mort d'Hyppolite , le Roman de Berenice , dont il hazarda seulement les deux premieres parties , et plusieurs petits Ouvrages de Poësie sur divers sujets , furent les prémices
de son esprit qui parurent dans sa Province.
I. Vol. IL
1162 MERCURE DE FRANCE
Il n'avoit encore que 19. ou 20. ans
lorsque le Comte de Fiesque , fils de la.
Gouvernante de Mademoiselle , fille ainée du Duc d'Orleans Gaston , fut éloigné de la Cour et se retira à Caen; pendant le séjour qu'il y'fit , il prit du goût
pour lui et l'emmena à la Cour forsqu'ily
fut rappellé. Ce fut là qu'il acheva de
se former, et qu'il acquit la politesse et
le bon goût , qui ont paru depuis dans
ses Ouvrages.
t
Le Comte de Fiesque le fit entrer en
1648. au service de Mademoiselle , en
qualité de Gentilhomme ordinaire , et il
y demeura jusques vers l'an 1672. que
cette Princesse croyant avoir quelque sujet de se plaindre de sa conduite , le fit
rayer de l'Etat de sa Maison. Elle nous
apprend elle-même dans ses Mémoires le
sujet qui lui attira sa disgrace. Elle y rapporte que Segrais ne vouloit point qu'elle
se mariât avec M. de Lauzun , et qu'il
aimoit mieux que ce fût avec M. de Longueville ; que quand l'affaire de M. de
Lauzun eut été rompuë , il alla avec
M: Guilloire , Secretaire de ses commandemens , voir M. de Chanvalon , Archevêque de Paris , pour lui dire que c'étoit
un scandale que Mademoiselle vît toûjour M. de Lauzun , et qu'il étoit obligé La Vela en
JUIN. 1732 116:3
en conscience d'y mettre ordre'; ce que
ee Prélat lui ayant dit , elle donna ordre
à Segrais de sortir de chez elle.
M. de Segrais ne manqua pas alors de
ressources. Madame de la Fayette eut la
generosité de lui donner un Appartement
chez elle , et il nous apprend lui- même
que M. le Duc de Longueville lui envoya aussi-tôt après zoo. pistoles , en le
chargeant très- expressement de n'en rien
dire à personne.
Lasse enfin de vivre dans le grand
Monde il se retira à Caën , résolu d'y
passer le reste de ses jours. Il y épousa
une riche heritiere , qui étoit sa parente,
et ce mariage le mit en état de vivre à son
aise , selon sa qualité , et de faire un établissement considerable. Personne ne remarque l'année où il se maria , mais on
peut juger que ce fut en 1679. par ce
Passage du Segraisiana, p. 75. qui contient une particularité de sa vie , qui doit
trouver ici sa place.
» Madame de Maintenon , dit- il en
>> cet endroit , a voulu me mettre auprès
» de M. le Duc du Maine , en la même
qualité que M.de Court , qui fut apellé,
Ȉ mon deffaut. Je venois de me marier
»j'avois par mon mariage honnêtement
de quoi vivre dans l'indépendance , er
1. Vol.
» même
1164 MERCURE DE FRANCE
»même mon beau- pere et ma belle - mere
qui étoient fort âgez , que je consultai
» là- dessus , me représenterent que j'avois
» de quoi raisonnablement me contenter,
» qu'ils étoient d'un âge à croire que Dieu
» les appelleroit bien- rôt , et qu'alors je
»pourrois vivre sans avoir rien à souhaiter; je considerois encore que j'avois en
ce temps là cinquante- cinq ans , et qu'il
»falloit au moins pour attendre la récom-
»pense des services que je pouvois rendre à M. le Duc du Maine , une dixaine
»d'années , et je n'avois aucune certitude
» de vivre si long- temps ; de plus , j'a-
» vois déja un peu de surdité , et ce fut
»le prétexte que je pris pour m'excuser.
» Madame de Fontevrault , sœur de Ma-
» dame de Montespan , me manda qu'il
ne s'agissoit pas d'écouter le Prince , mais
»de lui parlers je fis réponse queje sça-
» vois par experience que dans un Pays
comme celui- là , il falloit avoir bons
» yeux et bonnes oreilles. En effet il faut
y connoître parfaitement son monde
» et parler plus souvent à l'oreille qu'à
haute voix. Ainsi je demeurai comme
j'étois.
n
M. de Segrais avoit été reçû à l'Académie Françoise dès l'année 1662. et comme celle de Caën étoit demeurée sans Pro-
>
1.Vol. *Lecteur
JUIN.. 1732. 1165
گی
tecteur depuis la mort de François , de
Matignon , Lieutenant de Roy en Normandie , .arrivée en 1675. il en recueillit
les Membres chez lui , où il fit accommoder un Appartement fort propre pour y
tenir leurs Assemblées.
Il fut affligé pendant les derniers mois
de sa vie d'une langueur causée par une
hydropisie , qu'il regarda comme une faveur du Ciel , et dont il sçut profiter
en Chrétien.
Il mourut le 25. Mars 1701. dans sa
77. année.
Ses talens ne se bornoient pas à bien
écrire ; il avoit encore beaucoup d'agrémens dans la conversation; il sçavoit mille
choses agréables , et il les racontoit d'une
maniere qui faisoit autant de plaisir que
les choses mêmes. Quand il avoit une fois
commencé il ne finissoit pas aisément ;
et M. de Matignon disoit à ce sujet qu'il
n'y avoit qu'à monterSegrais , et à le lais
ser aller. Il ne parloit pourtant jamais
trop au gré de ceux qui l'écoutoient , et
l'extrême surdité où il étoit tombé sur
la fin de ses jours , n'empêchoit pas que
les personnes les plus distinguées ne l'ale
lassent voir pour le plaisir seul de l'entendre. C'étoit un homme doux , complaisant , aimant à faire plaisir , et ne di1.Vol sant
166 MERCURE DE FRANCE
sant jamais rien de desobligeant de
sonne.
perM. de la Monnoye fit à l'occasion de
sa mort cette Epigramme , qu'on attribuë
mal-à- propos, à l'Abbé Testu , dans un
Recueil d'Epigrammes , publié en 1720.
Quand Segrais affranchi de terrestres liens ,
Descendit plein de gloire aux Champs Elisiens
Virgile en beau François lui fit une Harangue;
Et comme à ce discours Segrais parut surpris ;
Si je sçais , lui dit- il , le fin de votre Langue,
Cest vous qui me l'avez appris.
par
Catalogue de ses Ouvrages.
1. Athis. Pastorale. Paris , 1653. in 4.
Cette Piece de Poësie que M. de Segrais
fit en l'honneur de son Pays , a merité
l'Approbation de M. Huet , qui la
trouve préferable à ses autres Ouvrages
la nouveauté de l'invention et par
l'agrément de la fiction , quoique l'obscurité des lieux que Segrais a choisis pour
être le Théatre des avantures qu'il décrit,
et qui ne sont connus que par ceux qui
les habitent , ayent fait perdre à cet Ouvrage une partie des applaudissemens qu'il méritoit.
2. Les Nouvelles Françoises , ou les Divertissemens de la Princesse Aurelie. Paris,
I.Vol 3657
1 JUIN. 1732. 1167
1657. in 8. z. vol. Ce sont des Historiettes qu'il avoit composées pour amuser
Mademoiselle à S. Fargeau , où elle étoit
retirée . Comme il n'en avoit fait tirer
que peu d'exemplaires , le Livre étoit rare
avant la réimpression qu'on en a faite en
1722. Paris , in 12. 2. vol.
3. Diverses Poësies. Paris , 1658. in 4.
4. L'Eneide de Virgile, traduite en Vers
François. Paris , in 4. 2. vol. Le premier
en 1668. et le second en 1681. Idem.
2. Edition. Amsterdam, 1700. in 8. 2. vol.
et depuis à Lyon.
5. Les Georgiques de Virgile , traduites
enVers François Ouvrage postume. Paris ,
1711. in 8. Ces deux Traductions de Vir
gile sont estimées des connoisseurs , qui
trouvent que Segrais a eu l'art de rendre
en notre Langue toutes les beautez , les
graces et l'agrément qui se trouvent dans
Le Poëte Latin , du moins autant que cela
est possible.
- 6. Segraisiana , ou Melange d'Histoire et
de Litterature , recueilli des Entretiens de
M. Segrais. Les Eglogues et l'Amour gueri
par le Temps, Tragédie- Ballet du même Auteur, non imprimés. Ensemble la Relation
de l'Isle imaginaire et l'Histoire de la Prin
cesse de Paphlagonie , imprimées en 1646.
par l'ordre de MADEMOISELLE. La Haye ,
J.Ꮧ. Val. F 1722
1168 MERCURE DE FRANCE
*
1722. in 8. Cette premiere Edition a éte
faite à Paris , a été suivie d'une autre faite
en 1723. à Amsterdam in 12. qui est beau
coup plus belle.
La Préface qu'on voit à la tête de l'une
et de l'autre , est de M. de la Monnoye.
On y dit que les particularitez contenues
dans le Segraisiana , ont été recueillies
par les soins d'un illustre Conseiller d'Etat , ( c'est-à- dire M. Foucault , Intendant de Caën ) dont la Maison étoit le
rendez- vous de tout ce qu'il y avoit à
Caen de personnes de mérite et de qualité M. de Segrais y étoit reçû avec distinction ; lorsque sa santé lui permettoit
de s'y trouver , il y avoit pour lui une
place de réserve auprès d'une Tapisserie,
derriere laquelle un homme de confiance
étoit caché, qui écrivoit ce qu'il disoit ;
et c'est de-là qu'a été tiré le Segraisiana ,
dans lequel il y a plusieurs faits singuliers et curieux , quoiqu'on ne puisse nier
qu'il n'y en ait aussi plusieurs qui ne méritoient pas d'être conservez à la posterité , et d'autres même évidemment faux.
Les Eglogues sont au nombre de sept ,
et on y a joint une Lettre de M. Ogier
sur la premiere , avec la Réponse de M.de
Segrais , qui excelloit principalement en
ce genre de Poësie . Tout le monde conI. Vol.
vient
JUIN. 17320 1169
avient , dit Baillet , Jugement des Sçavans,
» qu'il a pris le caractere de l'Eglogue ,
et qu'il a sçû attraper ce point de la
simplicité et de la pudeur que les An-
» ciens avoient sçû exprimer, sans pourtant
»avoir rien de la bassesse et des manieres
» niaises où sont tombez plusieurs de nos
22
faiseurs d'Eglogues Françoises , qui ont
» voulu imiter cette naïveté ancienne ,
»pour ne pas sortir du caractere Buco-
» lique. Ses figures sont douces , ses mou-
» vemens y sont temperez et formez sur
»les mœurs que doivent avoir les personnages qu'il employe. Les pensées y
sont ingénues , la diction y est pure et
»sans affectation , les Vers y sont coulans.
Ce sont des manieres toutes unies, et des
» discours tout naturels Enfin on juge qu'il
»est très- difficile de rien écrire en ce gen
» re avec plus de douceur , de tendresse
»et d'agrément. C'est ce qui a fait dire
à Despreaux , en invitant les Poëtes à ce
lebrer la gloire de Louis le Grand :
Que Segrais dans l'Eglogue en charme les Forêts. ”
Il avoit cette simplicité et cette naïveté de Malherbe , qu'il avoit beaucoup
étudié , et pour lequel il avoit une estime
si particuliere , qu'il fit faire en pierre sa
Statue plus grande que le nature , li fit
A VOL Fij élever
1170 MERCURE DE FRANCE
4
élever dans une niche faite exprès à la
façade de sa Maison de Caën , et fit graver au-dessous sur un Marbre noir ces
quatre Vers.
Malherbe , de la France éternel ornement ,
Pour rendre hommage à ta mémoire,
Segrais , enchanté de ta gloire ,
Te consacre ce Monument.
L'Amour gueri par le Temps , n'avoit
pas encore été imprimé. M. de Segrais
avoit composé cette Piece pour être mişe
en chant , et l'avoit donnée à M. Lully
pour cela ; mais ce Musicien se souvenant
d'un petit chagrin qu'il croyoit avoir autrefois reçû de M. Segrais chez Mademoiselle, la garda trois mois entiers , après
lesquels il la renvoya comme ne pouvant
y travailler, parce que les Vers, disoit- il ,
en étoient durs et rebelles au chant.
7. La Princesse de Cleves, Paris , 1678.
in. 12. 4. vol. Item. Paris , .1689. et 1700.
in 12. 2. Tom. » Trois beaux esprits , die
le P. le Long, dans sa Bibliotheque His-
»torique de la France , ont contribué à la
»composition de ce Roman, qui est bien
écrit et a eu beaucoup de succès. Fran-
ȍois VI. Duc de la Rochefoucault , more
en 1680, en a fourni les sentimens; les
maximes et les intrigues sont de l'inven1. Vol. tion
JUIN. 1732.
»tion de Marie-Magdeleine de la Vergne,
» Comtesse dé la Fayette , morte en 1693.
et le tout a été mis en œuvre avec au-
>> tant d'esprit que de délicatesse, par Jean
»Renaud de Segrais. Il est vrai que M.de
»Segrais lui- même paroît dans le Sagrai-
»siana , p. 9. attribuer entierement ceg
Ouvrage à Madame de la Fayette, lors-
» qu'il y dit; la Princesse de Cleves est
» de Madame de la Fayette , qui a méprisé de répondre à la Critique que le
»P. Bouhours en a faite. Mais il s'explique autrement plus bas , p. 73. où il en
parle comme d'un Ouvrage qui étoit de lui. »
Celui , dit- il , qui a critiqué la
» Princesse de Cleves , a trouvé mauvais,
&c. La raison pourquoi je ne voulus
»point prendre la peine de lui répondre,
c'est qu'il n'avoit aucune connoissance
» des regles de ces sortes d'Ouvrages, ni
» de l'usage du monde , et que je ferois
beaucoup plus d'état de l'approbation
»de Madame la Comtesse de la Fayette
» et de M. de la Rochefoucault , qui
>> avoient ces connoissances en perfection.
33
8. Zayde , Histoire Espagnole. Paris ,
in 12. Ce petit Roman qui a été imprimé plusieurs fois avec le Traité de l'Origine des Romans de M. Huet , porte
par tout dans le Titre le nom de M. ScJ. Vol. F iij grais
1172 MERCURE DE FRANCE
grais. M. Huet veut cependant dans ses
Origines de Caën , p. 409. qu'il soit de
la Comtesse de la Fayette.» Je l'ai vû, ditnil , souvent occupée à ce travail , et elle
>me le communiqua tout entier , piece à.
»piece , avant que de le rendre public. Et
commece fut pour cet Ouvrage que je
aje composai leTraité de l'origine des Ro
mans qui fut mis à la tête , elle me disoit
»Souventque nous avions mariénos enfans.
»ensemble. M. de Segrais ne disconvient
point de ce fait , mais il nous apprend
qu'il a contribué en quelque chose à ce
Livre. Zayde , dit- il , dans le Segraisia-
»na , qui a paru sans mon nom , est de
» Madame de la Fayete. Il est vrai que
»j'y ai eu quelque part , mais seulement
»pour la disposition du Roman où
>> les regles de l'Art sont observées avec
> exactitude.
>
Voyez , Huet, les Origines de la Ville
de Caen ; la Préface du Segraisiana ; la
Description du Parnasse François ; Baillet,
Jugement des Sçavans , sur les Poëtes.
Le Public nous sçaura , sans doute ,
quelque gré, si nous ajoûtons ici deux ou
trois Epitaphes de M. de Segrais , qui ne
sont apparemment pas venues à la connoissance de l'Editeur de ces Memoires.
La premiere est de la composition de
1. Vol.
M.
JUIN. 1732. 1173
M. de Segrais même , et ne consiste qu'en
ces deux Vers Latins , imitez de Virgile.
Mantua megenuit , &c.
MeCadomusgenuit : tenet Aula et pulchra Liquoris
Fecit blandus amor vatem , mens lata beatum;
Celle qui suit est de M. du Bourget de
Chaulieu , Gentilhomme de Caën. On y
fait allusion ' au temps de sa mort , qui
arrivala nuit du Jeudi auVendredi Saint.
Segrais des beaux Esprits si justement chéri ,
Et
qui fut des
neuf
Sœurs
le tendre
Favori
,
Achevant
de ses jours
l'innocente
carriere
,
Adressoit à son Dieu cette ardente Priere :*
Seigneur , accordez-moi qu'au tems de mon trépas ,
Vers la nuit du Tombeau j'accompagne vos pas.
Il dit et s'apperçut qu'une même journée,
A celle du Sauveur , unit sa destinée ; ·
Son esprit dégagé par un effort pieux ,
'Au gré de ses desirs s'élance vers les Cieux :
Segrais ne peut survivre à l'Auteur de la vie ;
Quelsort est plus heureux et plus digne d'envie ?
La derniere a été faite par Madame
d'Osseville , aussi de la Ville de Caën.
Ne cherchons plus , helas ! Segrais dans ces bas Lieux ,
I. Vol.
Mille Fiiij
1174 MERCURE DE FRANCE
Mille Vertus , ses Compagnes fideles
Tour-à-tour ont prêté leurs aîles ,
Pour élever son ame aux Cieux.
Ce qui nous reste ici d'un bien si précieux ;
Sous ce Marbre n'est plus que cendre,
Les Sçavans auront soin d'apprendre
Par des traits immortels à la Posterité ,
Quel fut ce Favori des Filles de Memoire ;
Mais gravons dans nos cœurs le fond de probite
Dont il fit son unique gloire
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Résumé : Memoires pour servir à l'Histoire des Hommes Illustres, &c. [titre d'après la table]
Le seizième tome des 'Mémoires pour servir à l'Histoire des Hommes Illustres dans la République des Lettres', compilé par le R. P. Niceron, présente une table alphabétique de quarante savants, incluant George Abbot, Joachim du Bellay, Michel de Montaigne, et Jean Renaud de Segrais. Tous les écrivains mentionnés ne partagent pas le même degré d'illustration, Florent Carton d'Ancourt étant un exemple d'auteur dont le statut de savant est discutable. Le texte met en avant Jean Renaud de Segrais, né à Caen en 1624, qui se distingua par ses talents en poésie française. Après des études chez les Jésuites, il fut introduit à la cour grâce au Comte de Fiesque. Segrais servit Mademoiselle, fille du Duc d'Orléans, jusqu'à sa disgrâce en 1672 pour des raisons politiques. Il se retira ensuite à Caen, où il se maria et vécut confortablement. Segrais fut membre de l'Académie Française dès 1662 et accueillit les membres de l'Académie de Caen chez lui après la mort de François de Matignon. Ses œuvres notables incluent 'Athis', une pastorale, 'Les Nouvelles Françoises', et des traductions des œuvres de Virgile. Segrais était également apprécié pour ses talents conversationnels et sa douceur. Il mourut en 1701 à l'âge de 77 ans. Le texte se conclut par une épigramme de M. de la Monnoye et un catalogue des œuvres de Segrais. Segrais est décrit comme un auteur capable d'écrire avec douceur, tendresse et agrément, ce qui lui valut des éloges, notamment de la part de Boileau. Il admirait Malherbe et fit ériger une statue en son honneur sur sa maison de Caen. Segrais composa 'L'Amour guéri par le Temps', une pièce destinée à être mise en musique par Lully, mais celle-ci fut retardée en raison d'un différend entre les deux hommes. Le texte mentionne également la collaboration de Segrais sur des œuvres littéraires notables. Il contribua à 'La Princesse de Cleves', un roman bien écrit et à succès, en collaboration avec François VI de La Rochefoucauld et Marie-Madeleine de La Vergne, Comtesse de La Fayette. Segrais et Huet discutèrent de la paternité de 'Zayde', un autre roman, chacun reconnaissant l'implication de l'autre mais attribuant principalement l'œuvre à La Fayette. Enfin, plusieurs épitaphes en l'honneur de Segrais soulignent ses qualités littéraires et morales, et mentionnent sa mort le jour de la nuit du Jeudi au Vendredi Saint.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 95-106
Discours que M. P*** a envoyé à la Société royale & littéraire de Nancy, lorsque Sa Majesté le roi Stanislas lui a fait l'honneur de le nommer pour y remplir une place d'associé étranger.
Début :
MESSIEURS Le premier sentiment que l'on éprouve lorsqu'on [...]
Mots clefs :
Société royale et littéraire de Nancy, Nancy, Associé étranger, Roi Stanislas, Stanislas Leszczynski, Écrivains, Ouvrages, Talents, Justice, Goût
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Discours que M. P*** a envoyé à la Société royale & littéraire de Nancy, lorsque Sa Majesté le roi Stanislas lui a fait l'honneur de le nommer pour y remplir une place d'associé étranger.
Difcours que M. P *** a envoyé à la Société
royale & littéraire de Nancy , lorsque Sa
Majefté le roi Stanislas lui a fait l'honneur
de le nommer pour y remplir une place d'affocié
étranger.
Cdeux
Omme ce difcours m'a paru réunir
deux objets intéreffans , l'agréable &
l'utile ; les belles- lettres & les financès : j'ai
engagé l'auteur , qui cultive les unes par
goût , en travaillant pour les autres par état,
à me permettre de l'inférer ici.
MESSIEURS
-Le premier fentiment que l'on éprouve
lorfqu'on reçoit une grace que l'on defiroit
ardemment , fans ofer y prétendre , c'eſt
un fentiment de furpriſe & de joye , de
vanité même , qui ne permet guerres de
réfléchir fur les nouveaux devoirs que cette
grace impofe : plus on eft occupé , rempli,
pénétré du bienfait , moins on apperçoit la
difficulté de le reconnoître & de le méri96
MERCURE DE FRANCE .
ter ; mais la réflexion ne tarde pas à nous
découvrir toute l'étendue de nos engagemens
; l'illufion de ce que l'on croyoit
valoir , fait place à la véritable connoiſſance
de ce que l'on vaut ; l'enchantement
difparoît , & l'on ne voit plus qu'une dette
dont on défefpere pouvoir jamais s'acquitter.
Tel étoit , Meffieurs , mon raviffement ,
lorfque vous m'avez fait l'honneur de
m'affocier à vos travaux , tel eft aujourd'hui
mon embarras , pour juftifier votre
choix : mon unique reffource , eft la même
indulgence qui m'a valu vos bontés : elle
voudra bien , fans doute , en me rendant
juftice fur le fentiment , me faire grace fur
l'expreffion , & ne point juger de la vivacité
de ma reconnoiffance , par la foibleffe
de mon remerciement.
Il eft , Meffieurs , des talens que l'on n'a
plus qu'à récompenfer ; il en eft qu'il faut
aider , animer , encourager ; les uns , font
des fruits qui ont acquis leur maturité ,
vous n'avez qu'à les cueillir ; les autres
font des fleurs , qui peuvent un jour devenir
des fruits ; mais enfin , ce font encore
des fleurs, & qui par cette raifon , méritent
toutes fortes de ménagemens.
Ce que vous avez fait , Meffieurs , pour
couronner le mérite décidé des hommes
illuftres
A O UST. 1755. 97
黎
illuftres que vous avez fucceffivement affociés
à votre gloire , vous avez cru devoir
le faire pour m'exciter à marcher fur leurs
pas ; ces intentions , quoique différentes ,
concourent au même objet , c'eft à moi de
ne les pas confondre , & de chercher à
mériter par mes efforts , ce que d'autres
avoient fi légitimement acquis par leurs
fuccès.
Que pourrois-je faire de mieux pour les
imiter , que de travailler à réunir dans mes
occupations l'aimable & l'utile , comme on
voit chez vous , Meffieurs , les agrémens
affociés à la folidité ? Le goût des belleslettres
que j'ai cultivées dès mon enfance ,
ne m'a point empêché de me livrer férieufement
aux études particulieres à mon état;
& ces études , à leur tour , n'ont point al-.
téré le goût des connoiffances propres à la
littérature j'ofe au contraire efpérer , que
le concours de tous les deux , ne fera qu'accélérer
& perfectionner l'exécution du plan
que j'ai formé d'un Dictionnaire général
des finances qui manque à la nation.
Les idées philofophiques , dont les fiecles
futurs auront obligation à celui- ci , font
enfin parvenues à faire envifager comme
un objet intéreffant pour la faine politique
, & pour la véritable philofophie , ce
que la cupidité feule enviſageoit aupara-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
vant comme un objet d'intérêt ( ce mot
pris dans le fens le moins noble , le moins
eftimable , & le plus borné pour l'ufage &
pour le citoyen. )
le
Et quelle matiere méritoit mieux d'être
affujettie à des principes fûrs , à des regles
conftantes , à des loix judicieufes que
commerce & lesfinances qui tiennent à tout ,
qui font tout fubfifter , &
& que l'on peut
confidérer à la fois , comme la bafe & le
comble de ce grand & fuperbe édifice que
l'on nomme gouvernement? Cet inftant de
lumiere , eft donc à tous égards , le moment
fait pour rendre à mon état toute
l'équité , toute la clarté , toute la dignité ,
dont je le crois fufceptible.
pa- Si je vous entretiens, Meffieurs , d'un
reil projet, fi dans le fanctuaire des Mufes ,
j'ofe vous parler de la finance , & de ce qui
l'intéreffe , c'eft que je ne crois rien d'étranger
à ceux qui penfent ; c'eft que je
fuis infiniment perfuadé que le goût des
arts agréables , n'eft point incompatible
avec les plus grandes vûes ; & je vous avouerai
, Meffieurs , que j'ai befoin de cette
idée , pour me foutenir dans la carriere oùje
fuis entré ; mais quel intervalle immenfe
à parcourir , depuis cette idée , jufqu'aux
chofes qui peuvent la réaliſer en moi ,
comme elle exiſte au milieu de vous !
AOUST. 1755 . 99
Cette réflexion qui n'eft que trop bien
fondée , m'empêchera - t- elle de vous faire
part de quelques obfervations , que vos
écrits , Meffieurs , démontrent encore
mieux que mes raiſonnemens ?
J'ofe donc avancer d'après vous - même ,
( pourrois-je choifir une preuve plus chere
& plus convainquante ? ) j'ofe avancer que
le goût , que la poffeffion , que la culture
des talens agréables , n'excluent point les
talens utiles , qu'ils font faits pour fe réunir
& pour opérer de concert , la gloire &
le bonheur de l'humanité ; fi l'on affecte
fouvent de les divifer , fi les efprits faux
ou bornés s'attachent à féparer ces deux
idées faites aller enfemble , ce ne peut
être que l'effet de la jaloufie des uns , &
de la foibleffe des autres ; de la foibleſſe de ;
ceux qui écrivent , & de la jaloufie de ceux
qui jugent : les uns ne fçauroient confentir
á réunir fur la tête d'un feul homme"
tant de couronnes à la fois , les autres ne'
travaillent point affez pour les raffembler .
pour
Permettez- moi , Meffieurs , que je réclame
contre ces deux abus , la juſteſſe &
la juftice qui devroient toujours préfider
fur les écrivains , & fur ceux qui les jugent.
Jufteffe , de la part de ceux qui décident,
pour ne point fe méprendre fur les chofes
qui font différentes fans être contraires ;
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
l'homme de lettres , par exemple , & l'homme
d'état font différens , mais ils ne font
pas oppofés.
De la part des écrivains , pour ne pasconfondre
l'acceffoire & le principal , pour
ne pas s'appefantir dans un ouvrage d'agrémens
fur des idées rebutantes , par leur
gravité , & pour ne point avilir un écrit
férieux par des agrémens trop légers , trop
frivoles , & trop recherchés.
Juftice de la part de ceux qui jugent ,
pour ne point refufer leur fuffrage aux
graces, qui décorent un homme d'état ,
parce que la gravité doit être , & fait effentiellement
, le fonds de fes ouvrages ;
pour ne point enlever à l'homme agréable
la faculté de penfer , de réfléchir & de raifonner
, parce qu'il eft fur- tout de fon effence
de chercher à plaire & d'y réuffir .
&
De la part des écrivains , juftice égale ,
pour n'efpérer & n'éxiger , felon les différens
genres dans lefquels ils s'exercent particulierement
, que la couronne qui leur
eft fingulierement dûe , pour ne point trouver
injufte & déplacé que le laurier domine
dans celles deftinées aux ouvrages
férieux , & les fleurs dans celles que l'on
accorde aux écrits agréables .
Mais le dirai - je ? il femble que le public
ait réglé le partage de l'eftime & de la
A O UST. 1755. IOI
confidération , de maniere à ne pas fouffrir
que le même écrivain acquierre plus
d'une forte de gloire ; & de leur côté les
écrivains fe font négligés fur les moyens
de ramener au vrai ceux qui les jugent.
On voit , en effet , trop fouvent que les
auteurs qu'un génie riant & leger , rend
facilement créateurs des plus féduifantes
bagatelles , n'ont point le courage de s'élever
jufqu'aux chofes qui pourroient rendre
leurs agrémens même profitables à la
fociété ; tandis que les citoyens nés pour
des objets férieux , croiroient defcendre
, & s'avilir , s'ils ornoient des fonds
intéreffans mais graves de cette forme
enchantereffe qui peut affurer le progrès
des plus fublimes vérités.
Qu'ils le rapprochent , qu'ils fe raffemblent,
& fe concilient , ils entraîneront tous
les fuffrages , parce qu'ils réuniront toutes
les fortes de perfections ; ils deviendront
chaque jour une nouvelle preuve que le
goût des arts agréables , n'eft point incompatible
avec les plus grandes vûes.
Cette vérité fi confolante pour les talens
& fi defefperante pour l'envie , eft portée
jufqu'à la démonftration par une foule
d'exemples qui ne laiffent que l'embarras
du choix.
Si je remontois jufqu'à ceux que fournit
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
la plus célébre antiquité , je ne les rappellerois
, Meffieurs , que pour les comparer
à ceux dont vous avez le bonheur d'être
ici les témoins .
Je ne vous peindrois Alexandre écoutant
les leçons d'Ariftote , s'amufant avec
Appelle , rendant au Prince des Poëtes un
culte prefque religieux , que pour vous
rappeller tout ce qu'a fait en faveur des
talens & de ceux qui les cultivent , votre
augufte fondateur , mille fois plus grand
par la modération que le fils de Philippe
le fut par fes conquêtes .
Je ne vous parlerois de Céfar , écrivant
lui - même fon hiftoire , avec autant de
feu , de nobleffe & de vérité qu'il en avoit
mis dans fes operations , mais avec autant
de modeftie que s'il n'en étoit pas le héros
, que pour vous parler de celui qui
vous a raffemblés & qui joint a l'avantage
fi peu commun d'être à la fois l'ami , le
protecteur & le favori des Mufes , cette
gloire encore plus grande de vouloir en
même tems qu'il nous éclaire , nous cacher
le flambeau qui nous conduit .
Je ne vous ferois voir Augufte accueillant
Homere & Virgile ; Scipion donnant à
Térence des confeils qu'il auroit pû luimême
exécuter ; Marc Aurele écrivant
pour l'humanité des maximes qu'il accréA
O UST. 1755. 103
ditoit par fa vertu , que pour vous retracer
l'image du Prince philofophe , du
Roi citoyen , du Monarque éclairé , qui
ne dédaigne pas d'exciter , d'animer , d`encourager
par fes leçons , par fes exemples
& par fes bienfaits les talens & les arts
même agréables au milieu de ces utiles , &
magnifiques établiffemens dans lefquels
fe peignent d'une maniere fi frappante ,
la bonté de fon coeur , l'élévation de fon
ame , & les reffources de fon efprit , établiffemens
qui lui garantiffent l'amour de
fes fujets , & qui lui donnent les droits
les mieux établis fur l'admiration & la
reconnoiffance de leur poftérité .
Un modele auffi grand , auffi cher , auſſi
frappant ne pouvoit qu'enfanter tout ce
qu'il a produit ; c'eft un aftre dont les
heureufes influences fertilifent tout ce qui
l'environne. Vous devrez , Meffieurs , à
ce Mécene couronné les ouvrages que vous
infpirera le defir de lui plaire , & de juftifier
votre adoption ; comme il vous doit
la douceur & l'avantage d'avoir trouvé les
fujets les plus fufceptibles de fes impreffions
, les plus dignes de fes bienfaits , &
les plus capables de répondre à fes vûes.
Eft-il une de fes vertus qui ne fe retrace
dans ceux qu'il a choifis pour former
cette Académie , & dont yous ne faffiez
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE .
jouir à chaque inftant la bonté royale &
paternelle qui vous a raffemblés ?
Sa piété fincere éclairée fans oftentation
& fans fafte , également éloignée de la
fuperftition & de la témérité , ne fe retrace-
t- elle pas dans ces Prélats refpectables ,
qui ne dédaignent pas de venir prendre
chez les talens & les arts tout ce qui peut
orner la raifon & la vertu . Dans ces Miniftres
de la religion qui viennent puifer
dans vos affemblées cette éloquence douce
& perfuafive , qui pour corriger l'homme
fe prête aux foibleffes de l'humanité , femblables
à ces héros de l'Hiftoire fainte ,
qui ne rougiffoient point de faire fervir
les vafes profanes enlevés des temples des
faux Dieux pour en faire des vafes facrés
dans le temple de l'Eternel .
Le courage de ce Monarque qui doit
vous paroître encore plus grand , plus refpectable
par les conquêtes qu'il a dédaignées
, que par celles qu'il avoit déja faites
, & qu'il auroit pu faire encore , ne l'a
point éloigné des fciences & des arts dont
les grands Rois font les protecteurs nés ,
& le plus ferme appui ; il a même ofé cultiver
de fes propres mains la terre qu'il defiroit
enrichir & fertilifer ; il n'a pas cru
qu'il fut indigne des héros d'étudier les
talens qui font faits pour les célébrer ; &
A OUS T. 1755. 105
>
c'est à fon exemple que vous devez , Melfieurs
, parmi vous , ces guerriers moins
illuftres encore par un grand nom que par
des lumieres fupérieures & diftinguées
qui joignent aux lauriers de Bellone &
de Mars ceux de Minerve & d'Apollon .
Pardonnez - moi , Meffieurs , ces expreffions
, celles de la poëfie font excufables ,
même en profe , lorfque l'on a beſoin de
tout pour bien peindre ce que l'on fent.
Si des vertus militaires nous paffons
aux vertus civiles & pacifiques , l'efprit
de juftice & d'équité qui conduit votre
illuftre fondateur dans tout ce qu'il dit ,
dans tout ce qu'il fait pour les chofes mêmes
dans lefquelles les régles de la Jurif
prudence font place à d'autres loix , fe retrace
dans les Magiftrats intégres , éclairés
, qui jugent parmi vous les ouvrages
d'efprit avec autant de connoiffance &
d'impartialité , qu'ils décident dans les
tribunaux les conteftations des particuliers.
Chacun de vous en un mot , juftifie les
motifs & l'objet de fon adoption , & tous
enfemble font l'éloge d'un établiſſement
qui multiplie & perpétue les modeles des
belles lettres & des bonnes moeurs , du
bon efprit & du bon goût. Le tribut que
je leur paye en parlant de vous , me ra-
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
mene à mon infuffifance , & me fait d'autant
plus vivement fentir mon infériorité ;
mais le plaifir de vous rendre hommage
efface , ou du moins diminue le regret de
ne pouvoir pas vous égaler.
royale & littéraire de Nancy , lorsque Sa
Majefté le roi Stanislas lui a fait l'honneur
de le nommer pour y remplir une place d'affocié
étranger.
Cdeux
Omme ce difcours m'a paru réunir
deux objets intéreffans , l'agréable &
l'utile ; les belles- lettres & les financès : j'ai
engagé l'auteur , qui cultive les unes par
goût , en travaillant pour les autres par état,
à me permettre de l'inférer ici.
MESSIEURS
-Le premier fentiment que l'on éprouve
lorfqu'on reçoit une grace que l'on defiroit
ardemment , fans ofer y prétendre , c'eſt
un fentiment de furpriſe & de joye , de
vanité même , qui ne permet guerres de
réfléchir fur les nouveaux devoirs que cette
grace impofe : plus on eft occupé , rempli,
pénétré du bienfait , moins on apperçoit la
difficulté de le reconnoître & de le méri96
MERCURE DE FRANCE .
ter ; mais la réflexion ne tarde pas à nous
découvrir toute l'étendue de nos engagemens
; l'illufion de ce que l'on croyoit
valoir , fait place à la véritable connoiſſance
de ce que l'on vaut ; l'enchantement
difparoît , & l'on ne voit plus qu'une dette
dont on défefpere pouvoir jamais s'acquitter.
Tel étoit , Meffieurs , mon raviffement ,
lorfque vous m'avez fait l'honneur de
m'affocier à vos travaux , tel eft aujourd'hui
mon embarras , pour juftifier votre
choix : mon unique reffource , eft la même
indulgence qui m'a valu vos bontés : elle
voudra bien , fans doute , en me rendant
juftice fur le fentiment , me faire grace fur
l'expreffion , & ne point juger de la vivacité
de ma reconnoiffance , par la foibleffe
de mon remerciement.
Il eft , Meffieurs , des talens que l'on n'a
plus qu'à récompenfer ; il en eft qu'il faut
aider , animer , encourager ; les uns , font
des fruits qui ont acquis leur maturité ,
vous n'avez qu'à les cueillir ; les autres
font des fleurs , qui peuvent un jour devenir
des fruits ; mais enfin , ce font encore
des fleurs, & qui par cette raifon , méritent
toutes fortes de ménagemens.
Ce que vous avez fait , Meffieurs , pour
couronner le mérite décidé des hommes
illuftres
A O UST. 1755. 97
黎
illuftres que vous avez fucceffivement affociés
à votre gloire , vous avez cru devoir
le faire pour m'exciter à marcher fur leurs
pas ; ces intentions , quoique différentes ,
concourent au même objet , c'eft à moi de
ne les pas confondre , & de chercher à
mériter par mes efforts , ce que d'autres
avoient fi légitimement acquis par leurs
fuccès.
Que pourrois-je faire de mieux pour les
imiter , que de travailler à réunir dans mes
occupations l'aimable & l'utile , comme on
voit chez vous , Meffieurs , les agrémens
affociés à la folidité ? Le goût des belleslettres
que j'ai cultivées dès mon enfance ,
ne m'a point empêché de me livrer férieufement
aux études particulieres à mon état;
& ces études , à leur tour , n'ont point al-.
téré le goût des connoiffances propres à la
littérature j'ofe au contraire efpérer , que
le concours de tous les deux , ne fera qu'accélérer
& perfectionner l'exécution du plan
que j'ai formé d'un Dictionnaire général
des finances qui manque à la nation.
Les idées philofophiques , dont les fiecles
futurs auront obligation à celui- ci , font
enfin parvenues à faire envifager comme
un objet intéreffant pour la faine politique
, & pour la véritable philofophie , ce
que la cupidité feule enviſageoit aupara-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
vant comme un objet d'intérêt ( ce mot
pris dans le fens le moins noble , le moins
eftimable , & le plus borné pour l'ufage &
pour le citoyen. )
le
Et quelle matiere méritoit mieux d'être
affujettie à des principes fûrs , à des regles
conftantes , à des loix judicieufes que
commerce & lesfinances qui tiennent à tout ,
qui font tout fubfifter , &
& que l'on peut
confidérer à la fois , comme la bafe & le
comble de ce grand & fuperbe édifice que
l'on nomme gouvernement? Cet inftant de
lumiere , eft donc à tous égards , le moment
fait pour rendre à mon état toute
l'équité , toute la clarté , toute la dignité ,
dont je le crois fufceptible.
pa- Si je vous entretiens, Meffieurs , d'un
reil projet, fi dans le fanctuaire des Mufes ,
j'ofe vous parler de la finance , & de ce qui
l'intéreffe , c'eft que je ne crois rien d'étranger
à ceux qui penfent ; c'eft que je
fuis infiniment perfuadé que le goût des
arts agréables , n'eft point incompatible
avec les plus grandes vûes ; & je vous avouerai
, Meffieurs , que j'ai befoin de cette
idée , pour me foutenir dans la carriere oùje
fuis entré ; mais quel intervalle immenfe
à parcourir , depuis cette idée , jufqu'aux
chofes qui peuvent la réaliſer en moi ,
comme elle exiſte au milieu de vous !
AOUST. 1755 . 99
Cette réflexion qui n'eft que trop bien
fondée , m'empêchera - t- elle de vous faire
part de quelques obfervations , que vos
écrits , Meffieurs , démontrent encore
mieux que mes raiſonnemens ?
J'ofe donc avancer d'après vous - même ,
( pourrois-je choifir une preuve plus chere
& plus convainquante ? ) j'ofe avancer que
le goût , que la poffeffion , que la culture
des talens agréables , n'excluent point les
talens utiles , qu'ils font faits pour fe réunir
& pour opérer de concert , la gloire &
le bonheur de l'humanité ; fi l'on affecte
fouvent de les divifer , fi les efprits faux
ou bornés s'attachent à féparer ces deux
idées faites aller enfemble , ce ne peut
être que l'effet de la jaloufie des uns , &
de la foibleffe des autres ; de la foibleſſe de ;
ceux qui écrivent , & de la jaloufie de ceux
qui jugent : les uns ne fçauroient confentir
á réunir fur la tête d'un feul homme"
tant de couronnes à la fois , les autres ne'
travaillent point affez pour les raffembler .
pour
Permettez- moi , Meffieurs , que je réclame
contre ces deux abus , la juſteſſe &
la juftice qui devroient toujours préfider
fur les écrivains , & fur ceux qui les jugent.
Jufteffe , de la part de ceux qui décident,
pour ne point fe méprendre fur les chofes
qui font différentes fans être contraires ;
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
l'homme de lettres , par exemple , & l'homme
d'état font différens , mais ils ne font
pas oppofés.
De la part des écrivains , pour ne pasconfondre
l'acceffoire & le principal , pour
ne pas s'appefantir dans un ouvrage d'agrémens
fur des idées rebutantes , par leur
gravité , & pour ne point avilir un écrit
férieux par des agrémens trop légers , trop
frivoles , & trop recherchés.
Juftice de la part de ceux qui jugent ,
pour ne point refufer leur fuffrage aux
graces, qui décorent un homme d'état ,
parce que la gravité doit être , & fait effentiellement
, le fonds de fes ouvrages ;
pour ne point enlever à l'homme agréable
la faculté de penfer , de réfléchir & de raifonner
, parce qu'il eft fur- tout de fon effence
de chercher à plaire & d'y réuffir .
&
De la part des écrivains , juftice égale ,
pour n'efpérer & n'éxiger , felon les différens
genres dans lefquels ils s'exercent particulierement
, que la couronne qui leur
eft fingulierement dûe , pour ne point trouver
injufte & déplacé que le laurier domine
dans celles deftinées aux ouvrages
férieux , & les fleurs dans celles que l'on
accorde aux écrits agréables .
Mais le dirai - je ? il femble que le public
ait réglé le partage de l'eftime & de la
A O UST. 1755. IOI
confidération , de maniere à ne pas fouffrir
que le même écrivain acquierre plus
d'une forte de gloire ; & de leur côté les
écrivains fe font négligés fur les moyens
de ramener au vrai ceux qui les jugent.
On voit , en effet , trop fouvent que les
auteurs qu'un génie riant & leger , rend
facilement créateurs des plus féduifantes
bagatelles , n'ont point le courage de s'élever
jufqu'aux chofes qui pourroient rendre
leurs agrémens même profitables à la
fociété ; tandis que les citoyens nés pour
des objets férieux , croiroient defcendre
, & s'avilir , s'ils ornoient des fonds
intéreffans mais graves de cette forme
enchantereffe qui peut affurer le progrès
des plus fublimes vérités.
Qu'ils le rapprochent , qu'ils fe raffemblent,
& fe concilient , ils entraîneront tous
les fuffrages , parce qu'ils réuniront toutes
les fortes de perfections ; ils deviendront
chaque jour une nouvelle preuve que le
goût des arts agréables , n'eft point incompatible
avec les plus grandes vûes.
Cette vérité fi confolante pour les talens
& fi defefperante pour l'envie , eft portée
jufqu'à la démonftration par une foule
d'exemples qui ne laiffent que l'embarras
du choix.
Si je remontois jufqu'à ceux que fournit
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
la plus célébre antiquité , je ne les rappellerois
, Meffieurs , que pour les comparer
à ceux dont vous avez le bonheur d'être
ici les témoins .
Je ne vous peindrois Alexandre écoutant
les leçons d'Ariftote , s'amufant avec
Appelle , rendant au Prince des Poëtes un
culte prefque religieux , que pour vous
rappeller tout ce qu'a fait en faveur des
talens & de ceux qui les cultivent , votre
augufte fondateur , mille fois plus grand
par la modération que le fils de Philippe
le fut par fes conquêtes .
Je ne vous parlerois de Céfar , écrivant
lui - même fon hiftoire , avec autant de
feu , de nobleffe & de vérité qu'il en avoit
mis dans fes operations , mais avec autant
de modeftie que s'il n'en étoit pas le héros
, que pour vous parler de celui qui
vous a raffemblés & qui joint a l'avantage
fi peu commun d'être à la fois l'ami , le
protecteur & le favori des Mufes , cette
gloire encore plus grande de vouloir en
même tems qu'il nous éclaire , nous cacher
le flambeau qui nous conduit .
Je ne vous ferois voir Augufte accueillant
Homere & Virgile ; Scipion donnant à
Térence des confeils qu'il auroit pû luimême
exécuter ; Marc Aurele écrivant
pour l'humanité des maximes qu'il accréA
O UST. 1755. 103
ditoit par fa vertu , que pour vous retracer
l'image du Prince philofophe , du
Roi citoyen , du Monarque éclairé , qui
ne dédaigne pas d'exciter , d'animer , d`encourager
par fes leçons , par fes exemples
& par fes bienfaits les talens & les arts
même agréables au milieu de ces utiles , &
magnifiques établiffemens dans lefquels
fe peignent d'une maniere fi frappante ,
la bonté de fon coeur , l'élévation de fon
ame , & les reffources de fon efprit , établiffemens
qui lui garantiffent l'amour de
fes fujets , & qui lui donnent les droits
les mieux établis fur l'admiration & la
reconnoiffance de leur poftérité .
Un modele auffi grand , auffi cher , auſſi
frappant ne pouvoit qu'enfanter tout ce
qu'il a produit ; c'eft un aftre dont les
heureufes influences fertilifent tout ce qui
l'environne. Vous devrez , Meffieurs , à
ce Mécene couronné les ouvrages que vous
infpirera le defir de lui plaire , & de juftifier
votre adoption ; comme il vous doit
la douceur & l'avantage d'avoir trouvé les
fujets les plus fufceptibles de fes impreffions
, les plus dignes de fes bienfaits , &
les plus capables de répondre à fes vûes.
Eft-il une de fes vertus qui ne fe retrace
dans ceux qu'il a choifis pour former
cette Académie , & dont yous ne faffiez
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE .
jouir à chaque inftant la bonté royale &
paternelle qui vous a raffemblés ?
Sa piété fincere éclairée fans oftentation
& fans fafte , également éloignée de la
fuperftition & de la témérité , ne fe retrace-
t- elle pas dans ces Prélats refpectables ,
qui ne dédaignent pas de venir prendre
chez les talens & les arts tout ce qui peut
orner la raifon & la vertu . Dans ces Miniftres
de la religion qui viennent puifer
dans vos affemblées cette éloquence douce
& perfuafive , qui pour corriger l'homme
fe prête aux foibleffes de l'humanité , femblables
à ces héros de l'Hiftoire fainte ,
qui ne rougiffoient point de faire fervir
les vafes profanes enlevés des temples des
faux Dieux pour en faire des vafes facrés
dans le temple de l'Eternel .
Le courage de ce Monarque qui doit
vous paroître encore plus grand , plus refpectable
par les conquêtes qu'il a dédaignées
, que par celles qu'il avoit déja faites
, & qu'il auroit pu faire encore , ne l'a
point éloigné des fciences & des arts dont
les grands Rois font les protecteurs nés ,
& le plus ferme appui ; il a même ofé cultiver
de fes propres mains la terre qu'il defiroit
enrichir & fertilifer ; il n'a pas cru
qu'il fut indigne des héros d'étudier les
talens qui font faits pour les célébrer ; &
A OUS T. 1755. 105
>
c'est à fon exemple que vous devez , Melfieurs
, parmi vous , ces guerriers moins
illuftres encore par un grand nom que par
des lumieres fupérieures & diftinguées
qui joignent aux lauriers de Bellone &
de Mars ceux de Minerve & d'Apollon .
Pardonnez - moi , Meffieurs , ces expreffions
, celles de la poëfie font excufables ,
même en profe , lorfque l'on a beſoin de
tout pour bien peindre ce que l'on fent.
Si des vertus militaires nous paffons
aux vertus civiles & pacifiques , l'efprit
de juftice & d'équité qui conduit votre
illuftre fondateur dans tout ce qu'il dit ,
dans tout ce qu'il fait pour les chofes mêmes
dans lefquelles les régles de la Jurif
prudence font place à d'autres loix , fe retrace
dans les Magiftrats intégres , éclairés
, qui jugent parmi vous les ouvrages
d'efprit avec autant de connoiffance &
d'impartialité , qu'ils décident dans les
tribunaux les conteftations des particuliers.
Chacun de vous en un mot , juftifie les
motifs & l'objet de fon adoption , & tous
enfemble font l'éloge d'un établiſſement
qui multiplie & perpétue les modeles des
belles lettres & des bonnes moeurs , du
bon efprit & du bon goût. Le tribut que
je leur paye en parlant de vous , me ra-
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
mene à mon infuffifance , & me fait d'autant
plus vivement fentir mon infériorité ;
mais le plaifir de vous rendre hommage
efface , ou du moins diminue le regret de
ne pouvoir pas vous égaler.
Fermer
Résumé : Discours que M. P*** a envoyé à la Société royale & littéraire de Nancy, lorsque Sa Majesté le roi Stanislas lui a fait l'honneur de le nommer pour y remplir une place d'associé étranger.
M. P*** adresse un discours à la Société royale et littéraire de Nancy après sa nomination comme associé étranger par le roi Stanislas. Il exprime sa surprise et sa joie face à cet honneur, tout en reconnaissant la difficulté de le mériter. La Société, selon lui, récompense et encourage les talents, couronnant les mérites des hommes illustres et incitant à suivre leurs pas. L'auteur se propose de réunir dans ses travaux l'agréable et l'utile, comme le fait la Société. Il cultive les belles-lettres par goût et les finances par état, espérant que cette combinaison accélérera et perfectionnera son projet de créer un Dictionnaire général des finances, manquant à la nation. Il souligne l'importance des finances et du commerce pour le gouvernement, affirmant que le goût des arts agréables n'est pas incompatible avec les grandes vues. Les talents agréables et utiles peuvent se réunir pour le bonheur de l'humanité. Le discours se termine par des références historiques à des figures illustres, comparant leur soutien aux arts et aux talents avec celui du roi Stanislas. L'auteur exprime sa gratitude et son désir de justifier la confiance placée en lui par la Société. Il admire les tribunaux et les particuliers pour leur soutien à une institution qui promeut les belles lettres, les bonnes mœurs, l'esprit et le goût. Chaque individu justifie les motifs et l'objet de cette adoption, et l'auteur reconnaît son infériorité et son insuffisance par rapport à l'institution. Cependant, le plaisir de rendre hommage à cette institution efface ou diminue le regret de ne pas pouvoir lui être égal.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 77-108
« HISTOIRE DE SIMONIDE, & du siécle où il a vêcu, avec des éclaircissemens [...] »
Début :
HISTOIRE DE SIMONIDE, & du siécle où il a vêcu, avec des éclaircissemens [...]
Mots clefs :
Simonide, Histoire, Poète, Hipparque, Auteur, Athènes, Perses, Grecs, Grèce, Peinture, Prince, Marbres, Hippias, Écrivains, Nature
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « HISTOIRE DE SIMONIDE, & du siécle où il a vêcu, avec des éclaircissemens [...] »
HISTOIRE DE SIMONIDE , &
du fiécle'où il a vêcu , avec des éclairciffemens
chronologiques ; par M. de Boiffy
fils , un volume in -12 , d'environ quatre
cens pages, Chez Duchefne , rue Saint
Diij
78
MERCURE DE
FRANCE.
Jacques , au Temple du Goût.
Nous avons promis de donner l'extrait
de cet ouvrage , en l'annonçant dans les
nouvelles du mois de Juillet. C'est ce que
nous allons exécuter ici . Comme la préface
qui fe
trouve à la tête
comporte cent
pages ; on s'attend bien qu'elle pourra rebuter
le commun des lecteurs dont le dégoût
pour les longs
préambules eft trop
connu pour ne pas menager leur délicateffe
fur cet article ; mais on les prie de
vouloir bien
confidérer que l'auteur ne
s'eft rien moins que propofé de traiter un
fujet de pur agrément , où l'on court rifque
d'ennuyer , pour peu que l'on paffe
les bornes qu'il est
néceffaire de s'y prefcrire.
Il n'en eft pas ainfi de la
préface
dont il s'agit .
Comme elle tient à un ouvrage
qui eft de la nature de ceux où il
entre une infinité de
difcuffions , elle fuppofe
par cela même beaucoup de détails
raifonnés , qui
demandent une
certaine
étendue de forte qu'elle fait partie effentielle
de
l'ouvrage auquel elle fert d'introduction
.
Quoi qu'il en foit , on y a pris foin
d'avertir qu'on ne s'eftpas
uniquement attaché
à écrire la vie de
Simonide .
L'étroite
les
circonftances rélatives à ce
Union
que
Poëte
, ont
avec
la
piûpart
des
événemens
OCTOBRE. 1755. 79
remarquables de fon tenis , a été un motif
fuffifant pour engager l'auteur à en
compofer l'hiftoire.
C'eſt un avantage d'autant plus réel
d'avoir joint leur détail au corps de la
narration , qu'il a pour objet un fiécle où
la Gréce offre le tableau de fréquentes révolutions
les plus propres à exciter notre
curiofité. Outre que cet enchaînement de
fairs concourt à lier la rélation des chofes
qui compofent cet ouvrage : il tend encore
à le rendre plus important par les accelloires
qui entrent dans fon plan ; en
même tems qu'il y jette une variété capable
d'intéreffer davantage les amateurs de
l'antiquité , qui recherchent leur inftruction
. On a cru devoir le divifer en deux
parties pour mettre plus d'ordre dans la
fuite des événemens qu'on raconte. La
premiere contient le récit de tout ce qui
s'eft paffé de plus mémorable depuis que
Simonide vint à Athénes pour y jouir des
libéralités d'Hipparque , l'aîné des fils de
Pififtrate , & fon fucceffeur , jufqu'au
voyage qu'il fit à Syracufe , où les préfens
d'Hieron , premier du nom , qui y regnoit
alors , avoient fçu l'attirer. La feconde
comprend tout ce qui eft arrivé à ce
poëte dans les dernieres années de fa vie ,
qu'il a paffées à la cour de ce Prince , où
Div
So MERCURE DE FRANCE.
>
il a joué un rôle affez confidérable. Comme
l'auteur a eu particuliérement en vûe
l'utilité que les Sçavans de profeflion pourroient
tirer de fon travail , il s'eft propofé
de répandre quelque jour fur certains
événemens qui y trouvent leur place
lorfqu'ils lui ont paru n'avoir pas été débrouillés
, ou fuffi famment éclaircis . Toutes
les fois qu'il s'eft apperçu du peu d'accord
qu'il y a entre les anciens dans la maniere
de les conftater , il a pris à tâche de
concilier la diverfité de leurs rapports ,
autant que cela a pu fe pratiquer fans nuire
à la vérité hiftorique . On fent bien que
cette méthode qu'il a employée en traitant
fon fujet , eft inféparable des difcuffions
de critique & de chronologie qui en font
la bafe. Elle exigeoit aufli qu'il indiquât
les fources où il a puifé pour faciliter à
ceux de fes lecteurs qui voudront les confulter
les moyens d'y recourir. Il a donc eu
la précaution de citer exactement au bas
des pages tous les écrivains du témoignage
defquels il s'eft autorifé dans ce qu'il a
rapporté & dans le cours de fes remarques
. Nous allons extraire les principaux
faits que cette hiftoire renferme , afin de
donner une idée de la marche que l'on y a
fuivie , & de mettre à portée de juger des
recherches dont elle eft fufceptible .
OCTORRE. 1755 . 84
Simonide nâquit 55 8 ans avant J.C. à Joulis
, ville de l'ifle de Cée , l'une des Cyclades ,
fituée dans le voisinage de l'Attique.Leoprépés
étoit le nom de fon pere. Il a fallu entrer
dans un calcul chronologique pour déterminer
la date de fa naiffance , conformément
à la fupputation que fourniffent les
marbres d'Arondel. Il ne paroît pas que ce
poëte ait beaucoup fait parler de lui avant
fon arrivée à Athènes , où il n'alla qu'après
avoir paffé fes premieres années dans
fa patrie. C'est là que la beauté de fan génie
& fon talent pour les vers , commencerent
à fe produire au grand jour , & le
firent connoître affez avantageufement à
la Cour d'Hipparque pour avoir part à fes
bonnes graces . Ce Prince qui étoit l'aîné
des fils de Pififtrate lui avoit fuccédé au trône
d'Athénes . Comme le récit de Thucydide
touchant Hipparque , differe de
celui des autres Ecrivains , on examine les
preuves fur lesquelles il l'appuie . On conclut
qu'elles ne fuffifent pas pour détruire
la commune opinion . Le feul moyen d'accorder
Thucydide avec les Ecrivains dont .
il combat le fentiment , eft l'affociation
d'Hippias à la Royauté. On fe fert des
raifons qu'apporte cet Hiftorien pour confirmer
la vérité de ce que l'on remarque
ce fujet. On s'attache enfuite à faire conà
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
noître le caractere d'Hipparque qui avoit
hérité des vertus de fon pere , & de fon
amour pour les Lettres . Il ne contribua pas .
peu à leur progrès par les récompenfes
qu'il fçavoit diftribuer à propos. Sa générofité
s'étendoit à toutes les perfonnes qui
fe diftinguoient dans cette carriere . Il en
donna des marques éclatantes à l'égard du
poëte Anacréon , à qui il envoya une galere
à cinquante rames , avec des lettres
d'invitation pour venir à Athenes . Les
poëfies d'Homere mériterent principalement
fes foins ; & en cela il fuivit l'exemple
de Pifiſtrate ſon pere qui paffe pour
les avoir recueillies le premier en un corps,
& en l'état que nous les avons aujourd'hui
. Elles avoient couru par pieces détachées
dans les différentes parties de la
Gréce avant que Lycurgue les eût apportés
complettes d'Ionie. Il introduifit la
coutume de faire chanter alternativement
par les Rhapsodes l'Iliade & l'Odyffée , à
la fête des Panathénées. Platon nous apprend
que cet ufage fubfiftoit encore de
fon tems. On parle à cette occafion de la
folemnité de cette fête qui fe célébroit à
Athénes, & qui avoit été inftituée en l'honneur
de Minerve protectrice de cette
ville. On fixe le tems de fa premiere inftitution.
On marque les changemens qu'y
OCTOBRE . 1755 . 83
fit dans la fuite Théfée qui donna une
nouvelle forme à la célébration de ces
Panathénées . On fpécifie les prix qu'on y
propofoit pour toutes fortes d'exercices.
On obferve auffi qu'elles ont été confondues
mal - à - propos avec les Jeux Eleufiniens
, dont la fondation eft poftérieure de
près de deux cens ans à celle des Panathénées.
Hipparque ne fe borna point au titre
de fimple protecteur des Lettres , il les
cultiva lui -même avec fuccès. C'eſt ce qui
parut par des vers élegiaques de fa façon ,
qu'il compofa en forme d'infcriptions qui
renfermoient des fentences morales. Il eut
foin de les faire graver au bas des ftatues
de Mercure , qui avoient été érigées par
fon ordre dans tous les cantons de l'Attique
, pour infpirer à quiconque les liroit
des fentimens vertueux. Ses libéralités
pour Simonide qui avoit un penchant
fingulier à l'avarice , attacherent d'autant
plus volontiers ce Poëte à fa Cour, qu'elles
le mirent à portée de fatisfaire fon humeur
intéreffée. Il en jouit jufqu'à la mort de
ce Prince qui fut affaffiné par Ariftogiton ,
& par Harmodius , Chefs d'une conjuration
qu'ils avoient tramée contre lui. On
en expofe les circonstances dont on pourra
lire le détail dans l'ouvrage même. Le
meurtre d'Hipparque laiffa Hippias fon
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
frere feul en poffeffion de l'autorité abfolue
qu'il partageoit avec lui.
Si les vertus de ce Prince lui furent
communes pendant tout le tems qu'ils regnerent
enfemble , elles s'éclipferent depuis
fa mort , & furent remplacées par les
pratiques odieufes & criminelles qu'emploient
ordinairement ceux qui fe perfuadent
qu'elles font un moyen plus fûr que
la voie de la douceur pour fe maintenir
fur le thrône qu'ils ufurpent , & pour conferver
leur vie. La douleur fenfible que
lui caufa la perte de fon frere , & la crainte
qu'il eut d'éprouver le même fort , aigrirent
fans doute fon caractere . Ces deux
caufes réunies concoururent à en faire un
tyran dans toutes les formes . Ariftogiton ,
l'un des meurtriers d'Hipparque , ayant
été arrêté , fut conduit en préfence d'Hippias
qui le fit expirer au milieu des
fupplices , fans avoir pû le contraindre à
avouer aucun de fes complices. Il n'y avoit
rien que de naturel & de jufte dans la
punition du coupable ; mais il falloit
qu'Hippias bornât là les effets de fon reffentiment
qui pour être pouffé trop loin
dégénéra en cruauté . Une Courtifane, maîtreffe
d'Ariftogiton , nommée Léene fut
une des premieres victimes de fes foupçons.
Elle fouffrit la mort avec une conf..
OCTOBRE. 1795. 85
tance admirable ; & ce qui montre la
force de fon courage au- deffus des perfonnes
de fon fexe , & qui plus eft de fon
état , c'eft qu'elle fe coupa la langue avec
les dents , & la cracha au vifage du Tyran
, appréhendant que la rigueur des
tourmens n'agit affez fur elle pour lui
faire trahir le fecret qu'on vouloit tirer.
de fa bouche. Quoique l'on foit généralement
imbû de l'hiftoire de cette Courtifane
, elle peut fort bien n'être pas connue
dans toute l'étendue des particularités
que l'on rapporte.
pas
Athénes ayant changé de face par ces
funeftes révolutions qu'elle éprouva , Simonide
qui n'avoit lieu de fe promettre
les mêmes avantages fous un regne
où la tyrannie déployoit fes violences ,
abandonna vraisemblablement cette ville .
Il fe retira à la Cour d'Alevas , & de fes
trois fils Rois de Theffalie , qui avoient
déja , fur le bruit de fa réputation , taché
de l'attirer auprès d'eux par des préfens
confidérables . C'eft dans cette contrée que
lui arriva une aventure très finguliere ,
pour ne rien dire de plus , qui nous a été
tranfmife par différens auteurs , dans le
récit defquels on remarque quelque variété.
Pendant fon féjour à Cranon , ville
de la Theffalie , il fut invité à un fuperbe
86 MERCURE DE FRANCE.
feltin chez Scopas , homme riche & puiffant
, qui fortoit d'une des nobles familles
du pays. Il y récita des vers à la louange
du Theffalien déclaré depuis peu vainqueur
aux Jeux du Pugilat. Comme il avoit
mêlé dans le poëme en queftion une digreflion
en l'honneur de Caftor & de Pollux
, Scopas refufa de donner en entier la
récompenfe qu'il avoit promife à Simonide,
& allégua pour prétexte qu'il étoit juſte
que les Tyndarides payaffent la moitié ,
puifqu'ils partageoient avec lui la moitié
de l'éloge. Un moment après on avertit
notre Poëte que deux jeunes gens qui demandoient
à l'entretenir étoient à la porte.
Il fe leva de table auffi-tôt , & fortit; mais
il ne trouva plus perfonne. Dans cet intervalle
le plafond de l'appartement où
l'on mangeoit alors étant tombé fur Scopas
& les conviés , ils furent tous écrafés
fous les ruines . On prétend que ces deux
jeunes gens étoient Caftor & Pollux euxmêmes
, qui pour lui témoigner leur reconnoiffance
, le fauverent de cette maniere.
On ne nie pas que le fait quant au
fond ne puiffe être vrai , mais il le faut
dépouiller de ces dernieres circonstances
qui tiennent trop du merveilleux , pour
n'être pas mifes au rang des chofes abfurdes
, dont la croyance groffiere des Grecs.
OCTOBRE. 1755. 87
avoit coutume de fe repaître . Il eſt certain
que cette apparition des Tyndarides choque
étrangement le fens commun ; jufques
là que Quintilien ne balance point à la
traiter de fable ; & la preuve qu'il produit
pour appuyer le jugement qu'il en porte ,
eft que Simonide n'en fait aucune mention
dans fes ouvrages . Quoiqu'il en foit ,
on veut que Simonide ait laiffé dans cette
occafion des marques d'une mémoire excellente
; de forte qu'il paffe pour avoir
inventé celle que l'on appelle locale , en
montrant le premier l'ufage qu'on en devoit
faire. Scopas & les conviés avoient
été défigurés au point d'être devenus entierement
méconnoiffables . Heureufement
Simonide ſe reſſouvenant encore de la place
que chacun d'eux avoit occupée , difcerna
parfaitement leur corps au milieu
des débris de la maifon , & les indiqua
aux parens des conviés pour les enterrer.
Enfuite réfléchiffant fur la néceffité effentielle
de l'ordre par rapport à l'entretien
de la mémoire , il apperçut qu'on ne pouvoit
mieux l'exercer qu'en marquant les
lieux avec exactitude , & en fe les imprimant
fi bien dans l'efprit qu'on fçut fe
rappeller les objets qui l'auroient déja
frappé. Il la conferva jufqu'à fa mort , &
il nous apprend dans un diftique de fa
88 MERCURE DE FRANCE.
compofition qu'étant âgé de quatre- vinge
ans , perfonne ne l'égaloit pour la mémoire.
Si l'on s'attachoit à l'interprétation
que Selden a donnée de l'un des divers
paffages des Marbres d'Arondel , où ils
parlent de Simonide ; il s'enfuivtoit que
l'invention de la mémoire locale ne devroit
point être attribuée à notre poëte , mais à
un autre Simonide , petit - fils de celui - ci
par fa mere , & également poëte , à qui
ils donneroient Léoprépés pour pere : ce
qui mettroit une différence fenfible entre
eux & ceux des Anciens , qui font unanimement
de ce Léoprépés le pere de l'ayeul
lui - même. Cette contrariété manifefte qui
réfulteroit de leur témoignage , comparée
avec le récit des Ecrivains que l'on cite ,
entraîneroit après elle des difficultés qu'il
feroit d'autant plus difficile de réfoudre
qu'il n'y auroit pas moyen de procéder
aux voies de conciliation. Comme l'ancienneté
de ce monument le rend le plus
authentique qu'il y ait en ce genre , il n'y
en a point qui puiffe nous guider avec
autant de certitude pour la chronologie
grecque. Sa nature l'a garanti des fautes
î communes aux Copiftes , dont la négligence
n'a été que trop préjudiciable aux
ouvrages des Anciens : car c'eft fur des
marbres, & conféquemment c'est l'Autogra-
1
OCTOBRE . 1755 . 89
phe de l'Auteur anonyme , qui l'a dreffé
par autorité publique , pour fervir d'archives
à toute fa nation . Il eft fâcheux
que
l'infcription grecque gravée fur ces marbres
endommagés par le tems , offre des
lacunes affez fréquentes dans la fuite des
LXXIX époques, ou l'efpace d'environ 1 300
ans qu'elle renferme . Ce qui nous prive
de bien des éclairciffemens , qu'il y auroit
eu lieu de répandre par leur moyen fur
plufieurs points embrouillés de l'hiftoire
grecque. Sa date capitale commence au
regne de Cécrops , Roi d'Athénes , qu'eile
fait concourir avec l'an 1318 de l'Ere Attique;
& elle ne deſcend point plus bas que
le tems de l'Archontat de Diognete ›
quel tombe entre les années 264 & 263
avant Jefus Chrift. Le fameux Selden
après l'avoir copiée , la publia fous le nom
deMarbres d' Arondel, parce qu'ils apparte
noient à Thomas Howard , Comte d'Arondel
, qui les avoit fait venir du Levant
à grands frais. Il en accompagna le texte
d'une verfion latine , à laquelle il ajouta
un Apparat chronologique , & des notes
hiftoriques . Comme Henri Howard , Duc
de Norfolk , petit fils du Comte d'Aron .
del , fit préfent de ces marbres à la célébre
Univerfité d'Oxford , il en parut depuis
une feconde édition , fous le titre de Mari
90 MERCURE DE FRANCE.
bres d'Oxford , par les foins du Docteur
Prideaux , qui joignit fes commentaires &
ceux de quelques autres Critiques aux remarques
de Selden. Il eſt aifé de voir parlà
qu'on ne fçauroit négliger leur témoignage
dans un fait de cette nature , fans
donner atteinte à la vérité historique ;
puifque fi l'on refufe d'y déférer il n'y a
point d'entiere certitude à fonder fur le
rapport des autres : cela a été un motif
plus que
fuffifant pour engager à confidé
rer de près le Texte Original dont on a rapproché
les paffages qui concernent le poëte
Simonide . On s'eft apperçu par la combinaifon
approfondie qu'on en a faite , que
cette contradiction apparente avoit uniquement
fa caufe dans une méprife de Selden
, commune à M. Prideaux qui bien
loin de relever l'erreur que ce premier Editeur
a commiſe à ce fujet , l'a confirmée
lui-même dans une de fes notes. Nos deux
fçavans Anglois fe font imaginés mal - àpropos
que les termes de l'Infcription défignoient
deux Simonides différens l'un de
l'autre : En conféquence de cette diftinction
, ils ont cru que le poète de ce nom
dont il eft queftion dans le premier paffage
, étoit l'ayeul de celui dont il s'agit
dans le fecond , pour n'avoir pas vraifemblablement
apporté un examen affez réflé
OCTOBRE. 1755. 91
chi dans la lecture des paroles du Texte.
Il auroit fervi à les convaincre que dans
tous les endroits où ils faifoient mention
de Simonide , ils avoient en vûe la même
perfonne qui eft celle dont on expoſe
Î'hiftoire , & ne difoient rien par
confé
quent qui ne fût conforme à ce que rapportent
les autres Ecrivains . On s'eft donc
vû par là dans l'obligation de développer
leur véritable fens , qu'on ne fçache point
avoir été faifi par aucun de ceux qui les
ont commentés , ou qui ont traité de la
vie de Simonide . On a pour cet effet difcuté
les raifons , qui ont autorifé à leur
donner cette explication abfolument néceffaire.
On fe flate que les preuves qu'on
a produites , afin d'en établir la folidité ,
paroîtront inconteftables à quiconque voudra
juger fans prévention. Le Docteur
Bentlei avoit déja fenti que le fens dans
lequel Selden & Prideaux ont entendu
ce que les Marbres contiennent touchant
Simonide , ne pouvoit avoir lieu ;
c'eft pourquoi il a propofé une autre interprétation
dont il naîtroit de plus grands
inconvéniens , fi on venoit à l'admettre :
de forte qu'on a encore eu moins de peine
à réfuter le paradoxe qu'il avance à ce fujet.
Les aventures furprenantes n'interviennent
pas pour une fois dans la vie de
92 MERCURE DE FRANCE.
notre poëte : c'est ce qui paroît dans une
autre conjoncture , où la protection des
Dieux paffe pour s'être manifeftée en fa
faveur d'une façon bien marquée . Il falloit
affurement qu'ils priffent un intérêt
tout particulier à fa perfonne , puifque
les miracles étoient mis en ufage prefque
coup fur coup pour conferver fes jours.
Voici de quoi il s'agit ; ayant rencontré
fur le rivage de la mer le cadavre d'un
inconnu , il fut touché de compaffion pour
ce malheureux privé de fépulture ; & il'l'inhuma.
Les Dieux lui fçurent gré de cet
acte d'humanité , qu'ils récompenferent
en permettant que le même homme à qui
il avoit rendu ce bon office , l'avertit en
fonge de ne point s'embarquer le lendemain
, comme c'étoit fon deffein . Il fuivit
cet avis , & vit effectivement périr le même
jour le vaiffeau qui devoit le porter.
Il confacra par un poëme la mémoire de
cet événement , & compofa pour fon libérateur
une épitaphe qui confifte en deux
vers rapportés par Tzetzes . Ici repofe la
cendre d'un homme qui fauva les jours de
Simonide , né dans l'ifle de Cée , & qui, quoique
mort , obligea un vivant .
Dans cet intervalle Athénes changea de
gouvernement. Ses habitans ne purent fupporter
davantage le joug de la tyrannie
OCTOBRE. 1755. 93
qui s'aggravoit de plus en plus par les violences
continuelles d'Hippias. Ils fe fouleverent
contre lui, & parvinrent fous la conduite
des Alcméonides fecourus des Lacedémoniens
, à le chaffer de leur Ville , an
bout de trois ans de regne depuis la mort
de fon frere. Ils rétablirent alors la forme
de leur République. Le tems qu'a duré la
Monarchie des Pifiitratides eft une époque
affez remarquable dans l'Hiftoire Grecque
pour donner lieu à un calcul qui fert à la
conftater d'une maniere précife. On l'établit
conformément aux dates que fournif
fent les Marbres fur lefquels on appuie
l'ordre chronologique qui a dirigé dans
l'arrangement des faits qui entrent dans la
compofition de cet ouvrage. On s'eft furtout
appliqué à montrer combien ils s'ac
cordent dans la fixation de l'époque en
queſtion avec ceux des Anciens fur le récit
de qui on fe fonde pour la determiner. On
releve une faute de Meurfius qui a prolon
gé la durée de cette monarchie au- delà du
terme qui lui eft propre ; & cela pour
s'être fié à des Auteurs , qui ne font rien
moins qu'exacts dans leurs fupputations
chronologiques. Le retour de Simonide à
Athenes fut marqué par tous les tranſports
de joie qu'infpiroit au peuple le recouvrement
de fa liberté, Notre Poëte vit hono94
MERCURE DE FRANCE.
rer de tous les témoignages de l'eftime
publique la mémoire d'Ariftogiton &
d'Harmodius, qui étoient regardés comme
les deux premiers libérateurs de la tyrannie.
Leur action fut confacrée par des monumens
que les Athéniens éleverent dans
le deffein de la tranfmettre à la postérité.
On ne peut décider , s'il crut qu'il lui feroit
honteux de ne point partager le bonheur
de fes Concitoyens , ou bien s'il craiguit
que fon filence dans une circonstance
pareille , ne fut pris pour un effet de quelque
attachement au parti de la tyrannie :
ce qu'il y a de vrai , c'eſt qu'il compofa
une infcription en vers à la louange des
meurtriers d'Hipparque. Quelles qu'aient
été les vûes qui l'aient pouffé à agir de la
forte ; elles ne font pas moins blamables ,
puifqu'il ne fçauroit avoir de raifon qui
ait pû le difpenfer des devoirs de la reconnoiffance
pour la perfonne de fon bienfaiteur.
Hippias qui s'étoit retiré après
fon banniffement à Sigée ville de la Troade,
tenta inutilement les moyens de rentrer
dans Athenes . Comme il étoit parvenu à
mettre dans fes intérêts Artapherne , gouverneur
de Sardes ; il abufa des difpofitions
favorables où il le voyoit à ſon égard,
pour perdre les Athéniens dans l'efprit de
ce Satrape. Il y réuffit contre l'attente de
OCTOBRE . 1755. 95
ceux- ci qui furent inftruits des mauvais
fervices qu'il leur rendoit auprès d'Artapherne.
Ils envoyerent à Sardes des Ambaffadeurs
pour le prier de ne point écouter
les difcours defavantageux que leurs
Profcrits tenoient fur leur compte. Artapherne
leur répondit féchement que le
rappel d'Hippias feroit ce qu'ils pourroient
alléguer de mieux pour leur juftification .
Les Athéniens eurent lieu d'être indignés
de la fierté avec laquelle on reçut leur amballade
, & encore plus de la condition
qu'on leur impofoit . Auffi leur reffentiment
ne manqua pas d'éclater : ils fe déclarercnt
de ce moment les ennemis des Perfes. C'eft
à ce tems que doit fe rapporter l'origine
des guerres fréquentes que ces deux Nations
fe firent entr'elles avec beaucoup de
chaleur , & qui fe terminerent enfin par la
deftruction entiere de l'Empire des Perfes.
Les Athéniens fournirent vingt vaiffeaux
pour aller au fecours des loniens qui
avoient puiffamment armé par terre &
par mer contre Darius fils d'Hyftafpe ,
Roi de Perfe. Ils les aiderent à s'emparer
de Sardes , & eurent part à l'incendie de
cette ville. Il n'en fallut pas davantage pour
irriter Darius contr'eux , & la maniere
dont ils l'avoient offenfé depuis peu dans
la perfonne de fes héraults qu'ils avoient
96 MERCURE DE FRANCE.
fait mourir indignement , accrut cette
animofité qui affura à Hippias le fuccès de
fes intrigues . Darius voulut à quelque prix
que ce fut , fe venger des Athéniens. II
leva pour cet effet une armée de trois
cens mille hommes , & équippa une flotte
de fix cens vaiffeaux , dont il donna le
commandement à Datis , Mede de nation ,
& à Artapherne , fils d'Artapherne fon
frere. Ces deux Généraux embarquerent
leurs troupes , & firent voile vers Samos ;
de-là ils fe rendirent à Naxe , où ils brûlerent
la capitale & tous les temples . Ils
foumirent toutes les autres ifles de la mer
Egée , aujourd'hui l'Archipel . Ils dirigerent
enfuite leur route vers Eretrie ville
méridionale de l'Eubée. Ils l'emporterent
après un fiége de fept jours , la réduifirent
en cendres , & mirent aux fers tous les
habitans qu'ils y trouverent. Ils pafferent
après cette expédition dans l'Attique où
Hippias qui étoit leur conducteur les fit
defcendre dans la plaine de Marathon .
C'eft-là que fe livra cette célebre bataille
dont les fuites furent fi malheureuſes pour
les Perfes. Dix mille Athéniens commandés
par des chefs , à la tête defquels étoit
Miltiade , fecourus d'un renfort de mille
Platéens , foutinrent vigoureufement leurs
attaques. Si l'inégalité du nombre fe trouvoit
i
OCTOBRE . 1755. 1 97
voit du côté des Grecs , le courage fuppléoit
à ce défaut. On peut dire qu'ils
firent des prodiges de valeur , puifqu'ils
vinrent à bout de battre les Perfes qu'ils.
contraignirent à abandonner leur camp ,
& à fe retirer fur leurs vaiffeaux pour
chercher leur falut dans une prompte.
fuite. Cette défaite de leurs ennemis les
couvroit de gloire autant qu'elle couvroit.
de honte les Perfes qui combattoient dix
contre un. On auroit même affez de peine
à fe perfuader qu'une poignée de monde
eût été feulement en état de faire tête aux
troupes nombreufes qui rendoient l'armée
de Darius formidable , fi l'expérience ne
nous apprenoit l'avantage réel qu'un petit
nombre de gens bien agguéri & de plus
animés par la défenfe de leur liberté , a
fur une multitude mal difciplinée & énervée
par la molleffe , comme l'étoient aſſurément
les Perfes . Il eſt à propos d'obſerver
qu'il s'eft gliffé un zéro de trop dans les
chiffres arabes employés pour défigner le
nombre d'hommes dont le corps d'armée
des Grecs étoit compofé ; car on lit cent
dix ;mille , au lieu de onze mille . Quoique
cette faute d'impreffion ne foir pas
marquée dans l'Errata , on fe flatte qu'on
voudra bien ne l'a pas impurer à l'Auteur.
Il ne faut que réfléchir fur ce
Б
98 MERCURE DE FRANCEJ
qui précede , & fur ce qui fuit , pour s'ap
percevoir qu'elle eft de la nature de celles
que commettent fréquemment les Imprimeurs
à qui il arrive fouvent de fubftituer
un chiffre à l'autre , d'ajouter ou d'omettre
en cette partie. D'ailleurs les Hiftoriens
que l'on cite pour garants du fait en queftion
, fixent préciſement l'armée des Grecs
au nombre dont il s'agit : ce qui montre
évidemment que la faute n'appartient pas
à l'Auteur , à qui on ne fçauroit l'attribuer ;
puifqu'il n'eft pas vraisemblable , qu'il eût
lui-même produit une citation qui contrediroit
manifeftement cet endroit de fon
texte , dont elle eft ici le fondement : par
bonheur elle fert à en rétablir l'altération .
Quelques foins que l'on ait pris pour
indiquer
dans l'Errata , les fautes groffieres
d'impreffion qui fe rencontrent dans cet
ouvrage ( car pour celles qui font moins
confidérables , il fera facile aux Lecteurs
de les corriger elles s'étoient tellement
multipliées par la négligence de l'Imprimeur,
qu'il n'eft pas étonnant qu'il y en ait
encore quelques- unes d'importantes qui
foient échappées à la vigilance de l'Auteur
dont l'attention fatiguée a du fuccomber
dans un travail auffi dégoutant. Avant que
de décider qu'il s'eft trompé , il prie de
diftinguer les fautes qui peuvent lui être
OCTOBRE . 1755 99
propres , de celles qui lui font étrangeres.
Il croit cet avertiffement d'autant plus néceffaire
, qu'il ne diffimule pas que l'édition
de fon livre eft défigurée par beaucoup
d'imperfections typographiques. Il eft
ans doute difgracieux pour lui de fe voir
réduit à la trifte néceffité de la déprimer.
Hippias qui avoit été le principal au
tear de cette guerre , y perdit la vie
Comme Simonide écrivit l'hiftoire du
regne de Datius , il y a apparence que ce
Poëte y fit valoir la victoire que fes Concitoyens
avoient remportée fur les Perfes.
Deux ans après la journée de Marathon
lorfque la tranquillité publique eut permis
de recommencer l'exercice des Jeux publics,
Simonide & Efchyle y difputerent enfemble
le prix de l'Elégie par un Poëme que
l'un & l'autre compoferent en l'honneur
des Grecs qui avoient glorieufement fuccombé
dans la mêlée . Simonide triompha
de fon concurrent qui ne paroiffoit pas
propre à traiter ce genre de poefie. La gloire
que fes fuccès littéraires lui acquirent ,
ne manqua pas d'exciter la jaloufie de quelques
Poëtes envieux qui ne laifferent
échapper aucune occafion de le décrier dans
leurs vers. S'il affect de marquer du mépris
pour leurs traits fatyriques , it ne conferva
pas moins de reffentiment contre
E ij
335289
100 MERCURE DE FRANCE.
(
leur perfonne . C'est ce qui paroît par l'épi ;
taphe qu'il fit d'un Poëte comique nommé
Timocréon qui avoit été fon plus violent
ennemi. Voici la maniere dont celuici
y eft dépeint. Ici repofe la cendre de Timocréon
de Rhodes , qui paffa toute sa vie à.
boire , à manger , & médire du & à genre:
bumain.
Le fçavoir de Simonide & la fageffe de
fes moeurs contribuerent pour le moins autant
que fon mérite poétique à fonder fa
grande réputation. C'eft ce qui vraifemblablement
a donné lieu à un Pere de l'Eglife
de le mettre au nombre des fept Sages
de la Grece : mais ce fentiment lui eft particulier.
Plutarque nous parle d'une circonftance
où Simonide ne foutint pas affurément
le caractere qu'on lui attribue . Il
y auroit fans doute de la témérité à conclure
de-là que ce Poëte reffembloit à
ceux qui démentent par leur conduite les
fages maximes étalées dans leurs ouvrages
, où ils fe font un devoir de recommander
la pratique de la vertu . Tout ce
qu'on peut dire de plus plaufible ; c'eft qu'il
paya dans cette occafion un tribut aux foibleffes
qui ne font que trop ordinaires à
l'humanité.
Comme
Thémistocle lui témoignoit
beaucoup d'amitié , il s'autorifa du crédit
OCTOBRE. 1755. 101
qu'elle lui procuroit auprès de ce grand
Capitaine qui étoit alors Archonte , pour
demander une injuftice. Il s'attira cette
réponſe qui fait honneur à Thémistocle :
Tu ne ferois pas bon Poëte , fi tu faifois des
vers contre les regles de la poësie ; ni moi
bon Magiftrat , fi je t'accordois quelque
chofe contre les Loix . Darius , fils d'Hyf
tafpe , laiffa en mourant pour fucceffeur
Xerxès , dont on conftate l'avénement au
thrône de la Perfe. La défaite de fon armée
n'avoit pas tellement abattu fa fierté
, qu'il ne fongeât aux moyens de réparer
cet échec en renouvellant la guerre
contre la Grece , qu'il vouloit abfolument
foumettre à fes armes . Mais la mort l'ayant
furpris , avant que de pouvoir exécuter ce
projet qu'il avoit formé , Xerxès fon fils .
quelque tems après qu'il fut parvenu à la
couronne réfolut d'effectuer l'intention de
fon pere. Il travailla pendant trois ans
aux préparatifs néceffaires pour la guerre
qu'il fit en perfonne contre les Grecs. L'expédition
de ce Monarque étant fans contredit
un des principaux événemens qui
appartiennent à l'hiftoire ancienne ; on
produit quelques calculs dont la combinaifon
fert à en fixer l'époque précife . On
montre que le temps qui lui eft affigné par
tes Hiftoriens de l'Antiquité les plus exacts
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
concourt juftement avec l'année de l'Ere
Attique , fous laquelle les Marbres rangent
le paffage de Xerxès dans la Grece.
Comme le P. Petau a jugé à propos de le
placer un an plus tard qu'on ne le marque,
on examine le fondement fur lequel ce
fçavant Chronologifte appuie la fupputation
qu'il a fuivie. On la combat par des
preuves qui fuffifent pour la ruiner . Cela
engage conféquemment dans une diſcuſfion
qui pourra fournir des éclairciffemens
fur cette époque. Perfonne n'ignore le
mauvais fuccès qu'eut l'expédition de Xerxès
qui repafla tout couvert de honte &
de confufion , l'Hellefpont, après la déroute
entiere de fa flotte. Le nombre prodigieux
des troupes qui l'accompagnerent , n'empêcha
pas que les Grecs n'euffent toujours
l'avantage dans les combats confécutifs
qu'ils foutintent contre les Perfes qu'ils
taillerent en pieces. On ne s'arrêtera point
au détail de ces chofes affez généralement
connues on en peut lire la defcription
dans l'ouvrage où elles trouvent place ;
parce que leur récit entre naturellement
dans fon plan . Car Simonide ayant célébré
dans des Poëmes particuliers les victoires
remportées par les Grecs dans toutes
ces occafions , ou compofé des Epitaphes
en l'honneur de ceux de fa nation , qui y
OCTOBRE. 1755. 103
périrent les armes à la main ; on ne pouvoit
guere fe difpenfer d'en parler . Il falloit
bien donner une idée de ce qui s'eft
paffé de mémorable dans cet intervalle du
fiecle où il écrivoit pour lier plus aifément
les parties de l'hiftoire de fa vie. Au
refte , on ne s'y eft étendu qu'autant que
cette liaiſon a paru néceffaire pour entretenir
le fil de la narration ; on s'eft même
attaché à décrire certaines particularités
que ceux d'entre les modernes , qui ont
fait l'hiftoire de ce tems - là , n'ont pas rapportées.
On infiftera feulement ici fur le
réfultat d'une converfation que Simonide
eut avec Paufanias Roi de Lacédémone ,
dans un voyage qu'il fit à Sparte quelque
tems après la bataille de Plárée . Ce Prince
qui avoit commandé en chef l'armée des
Grecs dans cette journée fi glorieufe pour
eux , s'étant trouvé un jour à un repas
avec ce Poëte , le pria de lui débiter quelque
fentence qui confirmât l'opinion qu'on
avoit de fa profonde fageffe. Simonide lui
répondit en fouriant , Souviens-toi que tu
es homme. Paufanias ne fut point touché
du grand fens renfermé dans cette réponſe
qui venoit fort à propos dans la circonftance
où Paufanias faifoit cette demande . Car
l'orgueil l'aveugloit , & les projets ambitieux
qu'il rouloit alors dans fa tête, furent
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
la caufe de fa perte. Ils ne tendoient rien
moins qu'à affèrvir la Grece la Patrie , qu'il
s'étoit engagé à livrer en la puiffance de
Xerzès , à condition qu'il épouferoit une
des filles de ce Monarque , dont il s'attendoit
vraisemblablement par cette alliance à
partager la grandeur. Xerxès n'eut point
de peine à confentir à un traité qui lui étoit
auffi avantageux. Quelques fourds que
fuffent les moyens que Paufanias employa
pour exécuter l'engagement qu'il avoit
contracté avec les Perfes , ils percerent
affez pour rendre fa conduite fufpecte aux
Ephores de Lacédémone, qui épierent toutes
fes démarches . Son complot fut découvert
par celui qu'il avoit chargé de porter
ane lettre à Artabaze Gouverneur de la
Propontide , avec qui il entretenoit des
correfpondances fecrettes ; & fon imprudence
aida encore à le décéler . Comme il
s'apperçut qu'on vouloit l'arrêter , il ſe réfugia
dans le Temple de Minerve , dont
l'afyle paffoit pour être inviolabe : ainfi
on ne pouvoit l'en arracher de force fans
manquer de refpect pour ce lieu . Mais il
n'évita pas pour cela la peine de fon crime.
Les Ephores trouverent un expédient pour
mettre à mort le coupable fans recourir à
la violence. Ils firent murer les portes du
Temple pour l'empêcher de fortir, & fr
OCTOBRE . 1755 . 1755. 105
rent en même- tems démolir le toit , afin
qu'il mourût plutôt , étant expofé aux injures
de l'air. Ce fut là que luttant avec la
faim , il fe reffouvint des paroles de Simonide
, & les accompagna de cette réflexion
tardive , en s'écriant par trois fois : C'est en
ce moment illuftre Poëte de Cée , que je fens la
vérité de ton difcours , qu'un imprudent
orgueil m'a fait dedaigner ! Ce retour de
Paufanias fur lui -même témoigne affez
qu'il étoit du nombre de ces perfonnes qui
fentent la folidité des bons avis qu'ils ont
reçus , lorsqu'il n'eft plus temps d'en profiter.
Le grand âge de Simonide n'avoit
point affoibli la force de fon efprit que
l'expérience des années avoit fervi à mûrir;
parce qu'elle apprend à juger des chofes
felon leur jufte valeur. Il n'eft pas étonnant
que fa converfation aufli inftructive
qu'agréable , le fit rechercher des Princes
de fon temps qui aimoient les Sçavans .
Hieron Tyran de Siracufe , affez connu par
le goût qu'il avoit pour eux , ne marqua
pas peu d'empreffement de pofféder à fa
Cour un perfonnage de cette célébrité . 11
l'invita à s'y rendre pour y jouir de tous
les honneurs , & des récompenfes que for
mérite devoit lui faire efpérer . Cette invitation
de la part de ce Prince , éroir d'une
nature à déterminer ce Poëte , que fa paf
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
fion dominante pour l'acquifition des ri
chelles rendoit fort attentif à fes intérêts.
Elle avoit affurément de quoi être flattée
par les avantages que Simonide avoit lieu
de fe promettre de l'humeur libérale d'Hieron
qui l'appelloit auprès de lui . Auffi
ne balancerent ils point les confidérations
qui auroient pû l'empêcher d'entreprendre
un voyage dont fon extrême vieillefle fuffifoit
fans doute pour le détourner ; fi l'on
obferve qu'il étoit âgé alors de quatrevingt-
fept ans . li pafa le refte de fes jours
à la Cour d'Hieron , où il joua un rôle des
plus importans ; on peut même dire qu'elle
fut le théatre de fa gloire car il y brilla
non -feulement comme Bel- efprit , mais
encore comme Philofophe , & comme Politique
. La connexion que les dernieres
années de fa vie ont avec l'hiſtoire de ce
Prince , a obligé de détailler les circonftances
qui y font relatives . Pour en avoir une
parfaite connoiffance , il a fallu reprendre
les chofes d'un peu plus haut , en offrant
un récit fuccinct de ce qui appartient à
l'hiftoire de Gelon fon frere , & fon prédéceffeur
au thrône de Syracufe , à laquelle
la fienne eft liée trop
intimement pour
pouvoir en être féparée. C'eft par le dérail
des particularités qui en dépendent , que
commence la feconde partie , dont nous
OCTOBRE. 1755. 107
entretiendrons une autrefois nos Lecteurs,
parce que nous ne fçaurions nous permettre
la même étendue dans l'Analyfe des
faits qu'elle renferme , fans occuper ici
trop de place. Cela nous met dans l'obligation
de renvoyer la fuite de cet Extrait
au mois prochain.
MÉMOIRE SUR LA PEINTURE à
l'encaustique & fur la peinture à la cire ;
par M. le Comte de Caylus , de l'Académie
des Belles - Lettres ; & M. Majault ,
Docteur de la Faculté de Médecine en l'Univerfité
de Paris , & ancien Médecin des
armées du Roi . A Genéve; & fe vend à Paris
, chez Piffot , à la Croix d'or , Quai de
Conty. 1755.
L'avis de l'Imprimeur nous apprend que
le 29 Juillet 1755 , M. le Comte de Câylus
lut à l'Académie des Belles - Lettres fon
mémoire fur la peinture à l'encauftique ,
& la premiere partie de cet ouvrage , qui
contient les procédés de cette peinture.
L'Académie a permis que l'on tirât ces
deux ouvrages de fes regiftres , & qu'on
les imprimat , parce qu'elle a cru qu'ils
pouvoient être utiles aux artiftes . On y a
joint les procédés de la peinture de la cire,
qui font la feconde partie : ce font les
propres termes de l'avis . Voilà le mystere
E vj
108
MERCURE DE
FRANCE.
enfin dévoilé ; & graces à M. le Comte de
Caylus , la peinture voit étendre fa carriere
, & vient
d'acquérir de
nouveaux
tréfors. On voit déja fix
tableaux peints
à
l'encaustique , par M. Vien. Ils font expofés
au fallon.
ESSAI fur la police générale des
grains , fur leur prix & fur les effets de
l'agriculture . Qui operatur terram fuam ,faturabitur
panibus . Prov. cap. 12. v. 15. A
Berlin ; & fe trouve à Paris , chez Piſſot ,
quai de Conty.
Cet ouvrage qui eſt dédié à M. de Maupertuis
, de l'Académie Françoife , & Préfident
de celle de Berlin , nous paroît auffi
utile que bien fait.
EXAMEN des avantages & des defavantages
de la prohibition des toiles peintes.
On trouve cette brochure in- 12 , de
127 pages , chez Guerin & Delatour , rue
S. Jacques , à S. Thomas d'Aquin ; & chez
Lambert , rue de la Comédie Françoife.
Elle nous paroît l'ouvrage d'un citoyen
impartial , qui veut le bien de l'Etat &
d'un Négociant inftruit , qui fçait écrire .
du fiécle'où il a vêcu , avec des éclairciffemens
chronologiques ; par M. de Boiffy
fils , un volume in -12 , d'environ quatre
cens pages, Chez Duchefne , rue Saint
Diij
78
MERCURE DE
FRANCE.
Jacques , au Temple du Goût.
Nous avons promis de donner l'extrait
de cet ouvrage , en l'annonçant dans les
nouvelles du mois de Juillet. C'est ce que
nous allons exécuter ici . Comme la préface
qui fe
trouve à la tête
comporte cent
pages ; on s'attend bien qu'elle pourra rebuter
le commun des lecteurs dont le dégoût
pour les longs
préambules eft trop
connu pour ne pas menager leur délicateffe
fur cet article ; mais on les prie de
vouloir bien
confidérer que l'auteur ne
s'eft rien moins que propofé de traiter un
fujet de pur agrément , où l'on court rifque
d'ennuyer , pour peu que l'on paffe
les bornes qu'il est
néceffaire de s'y prefcrire.
Il n'en eft pas ainfi de la
préface
dont il s'agit .
Comme elle tient à un ouvrage
qui eft de la nature de ceux où il
entre une infinité de
difcuffions , elle fuppofe
par cela même beaucoup de détails
raifonnés , qui
demandent une
certaine
étendue de forte qu'elle fait partie effentielle
de
l'ouvrage auquel elle fert d'introduction
.
Quoi qu'il en foit , on y a pris foin
d'avertir qu'on ne s'eftpas
uniquement attaché
à écrire la vie de
Simonide .
L'étroite
les
circonftances rélatives à ce
Union
que
Poëte
, ont
avec
la
piûpart
des
événemens
OCTOBRE. 1755. 79
remarquables de fon tenis , a été un motif
fuffifant pour engager l'auteur à en
compofer l'hiftoire.
C'eſt un avantage d'autant plus réel
d'avoir joint leur détail au corps de la
narration , qu'il a pour objet un fiécle où
la Gréce offre le tableau de fréquentes révolutions
les plus propres à exciter notre
curiofité. Outre que cet enchaînement de
fairs concourt à lier la rélation des chofes
qui compofent cet ouvrage : il tend encore
à le rendre plus important par les accelloires
qui entrent dans fon plan ; en
même tems qu'il y jette une variété capable
d'intéreffer davantage les amateurs de
l'antiquité , qui recherchent leur inftruction
. On a cru devoir le divifer en deux
parties pour mettre plus d'ordre dans la
fuite des événemens qu'on raconte. La
premiere contient le récit de tout ce qui
s'eft paffé de plus mémorable depuis que
Simonide vint à Athénes pour y jouir des
libéralités d'Hipparque , l'aîné des fils de
Pififtrate , & fon fucceffeur , jufqu'au
voyage qu'il fit à Syracufe , où les préfens
d'Hieron , premier du nom , qui y regnoit
alors , avoient fçu l'attirer. La feconde
comprend tout ce qui eft arrivé à ce
poëte dans les dernieres années de fa vie ,
qu'il a paffées à la cour de ce Prince , où
Div
So MERCURE DE FRANCE.
>
il a joué un rôle affez confidérable. Comme
l'auteur a eu particuliérement en vûe
l'utilité que les Sçavans de profeflion pourroient
tirer de fon travail , il s'eft propofé
de répandre quelque jour fur certains
événemens qui y trouvent leur place
lorfqu'ils lui ont paru n'avoir pas été débrouillés
, ou fuffi famment éclaircis . Toutes
les fois qu'il s'eft apperçu du peu d'accord
qu'il y a entre les anciens dans la maniere
de les conftater , il a pris à tâche de
concilier la diverfité de leurs rapports ,
autant que cela a pu fe pratiquer fans nuire
à la vérité hiftorique . On fent bien que
cette méthode qu'il a employée en traitant
fon fujet , eft inféparable des difcuffions
de critique & de chronologie qui en font
la bafe. Elle exigeoit aufli qu'il indiquât
les fources où il a puifé pour faciliter à
ceux de fes lecteurs qui voudront les confulter
les moyens d'y recourir. Il a donc eu
la précaution de citer exactement au bas
des pages tous les écrivains du témoignage
defquels il s'eft autorifé dans ce qu'il a
rapporté & dans le cours de fes remarques
. Nous allons extraire les principaux
faits que cette hiftoire renferme , afin de
donner une idée de la marche que l'on y a
fuivie , & de mettre à portée de juger des
recherches dont elle eft fufceptible .
OCTORRE. 1755 . 84
Simonide nâquit 55 8 ans avant J.C. à Joulis
, ville de l'ifle de Cée , l'une des Cyclades ,
fituée dans le voisinage de l'Attique.Leoprépés
étoit le nom de fon pere. Il a fallu entrer
dans un calcul chronologique pour déterminer
la date de fa naiffance , conformément
à la fupputation que fourniffent les
marbres d'Arondel. Il ne paroît pas que ce
poëte ait beaucoup fait parler de lui avant
fon arrivée à Athènes , où il n'alla qu'après
avoir paffé fes premieres années dans
fa patrie. C'est là que la beauté de fan génie
& fon talent pour les vers , commencerent
à fe produire au grand jour , & le
firent connoître affez avantageufement à
la Cour d'Hipparque pour avoir part à fes
bonnes graces . Ce Prince qui étoit l'aîné
des fils de Pififtrate lui avoit fuccédé au trône
d'Athénes . Comme le récit de Thucydide
touchant Hipparque , differe de
celui des autres Ecrivains , on examine les
preuves fur lesquelles il l'appuie . On conclut
qu'elles ne fuffifent pas pour détruire
la commune opinion . Le feul moyen d'accorder
Thucydide avec les Ecrivains dont .
il combat le fentiment , eft l'affociation
d'Hippias à la Royauté. On fe fert des
raifons qu'apporte cet Hiftorien pour confirmer
la vérité de ce que l'on remarque
ce fujet. On s'attache enfuite à faire conà
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
noître le caractere d'Hipparque qui avoit
hérité des vertus de fon pere , & de fon
amour pour les Lettres . Il ne contribua pas .
peu à leur progrès par les récompenfes
qu'il fçavoit diftribuer à propos. Sa générofité
s'étendoit à toutes les perfonnes qui
fe diftinguoient dans cette carriere . Il en
donna des marques éclatantes à l'égard du
poëte Anacréon , à qui il envoya une galere
à cinquante rames , avec des lettres
d'invitation pour venir à Athenes . Les
poëfies d'Homere mériterent principalement
fes foins ; & en cela il fuivit l'exemple
de Pifiſtrate ſon pere qui paffe pour
les avoir recueillies le premier en un corps,
& en l'état que nous les avons aujourd'hui
. Elles avoient couru par pieces détachées
dans les différentes parties de la
Gréce avant que Lycurgue les eût apportés
complettes d'Ionie. Il introduifit la
coutume de faire chanter alternativement
par les Rhapsodes l'Iliade & l'Odyffée , à
la fête des Panathénées. Platon nous apprend
que cet ufage fubfiftoit encore de
fon tems. On parle à cette occafion de la
folemnité de cette fête qui fe célébroit à
Athénes, & qui avoit été inftituée en l'honneur
de Minerve protectrice de cette
ville. On fixe le tems de fa premiere inftitution.
On marque les changemens qu'y
OCTOBRE . 1755 . 83
fit dans la fuite Théfée qui donna une
nouvelle forme à la célébration de ces
Panathénées . On fpécifie les prix qu'on y
propofoit pour toutes fortes d'exercices.
On obferve auffi qu'elles ont été confondues
mal - à - propos avec les Jeux Eleufiniens
, dont la fondation eft poftérieure de
près de deux cens ans à celle des Panathénées.
Hipparque ne fe borna point au titre
de fimple protecteur des Lettres , il les
cultiva lui -même avec fuccès. C'eſt ce qui
parut par des vers élegiaques de fa façon ,
qu'il compofa en forme d'infcriptions qui
renfermoient des fentences morales. Il eut
foin de les faire graver au bas des ftatues
de Mercure , qui avoient été érigées par
fon ordre dans tous les cantons de l'Attique
, pour infpirer à quiconque les liroit
des fentimens vertueux. Ses libéralités
pour Simonide qui avoit un penchant
fingulier à l'avarice , attacherent d'autant
plus volontiers ce Poëte à fa Cour, qu'elles
le mirent à portée de fatisfaire fon humeur
intéreffée. Il en jouit jufqu'à la mort de
ce Prince qui fut affaffiné par Ariftogiton ,
& par Harmodius , Chefs d'une conjuration
qu'ils avoient tramée contre lui. On
en expofe les circonstances dont on pourra
lire le détail dans l'ouvrage même. Le
meurtre d'Hipparque laiffa Hippias fon
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
frere feul en poffeffion de l'autorité abfolue
qu'il partageoit avec lui.
Si les vertus de ce Prince lui furent
communes pendant tout le tems qu'ils regnerent
enfemble , elles s'éclipferent depuis
fa mort , & furent remplacées par les
pratiques odieufes & criminelles qu'emploient
ordinairement ceux qui fe perfuadent
qu'elles font un moyen plus fûr que
la voie de la douceur pour fe maintenir
fur le thrône qu'ils ufurpent , & pour conferver
leur vie. La douleur fenfible que
lui caufa la perte de fon frere , & la crainte
qu'il eut d'éprouver le même fort , aigrirent
fans doute fon caractere . Ces deux
caufes réunies concoururent à en faire un
tyran dans toutes les formes . Ariftogiton ,
l'un des meurtriers d'Hipparque , ayant
été arrêté , fut conduit en préfence d'Hippias
qui le fit expirer au milieu des
fupplices , fans avoir pû le contraindre à
avouer aucun de fes complices. Il n'y avoit
rien que de naturel & de jufte dans la
punition du coupable ; mais il falloit
qu'Hippias bornât là les effets de fon reffentiment
qui pour être pouffé trop loin
dégénéra en cruauté . Une Courtifane, maîtreffe
d'Ariftogiton , nommée Léene fut
une des premieres victimes de fes foupçons.
Elle fouffrit la mort avec une conf..
OCTOBRE. 1795. 85
tance admirable ; & ce qui montre la
force de fon courage au- deffus des perfonnes
de fon fexe , & qui plus eft de fon
état , c'eft qu'elle fe coupa la langue avec
les dents , & la cracha au vifage du Tyran
, appréhendant que la rigueur des
tourmens n'agit affez fur elle pour lui
faire trahir le fecret qu'on vouloit tirer.
de fa bouche. Quoique l'on foit généralement
imbû de l'hiftoire de cette Courtifane
, elle peut fort bien n'être pas connue
dans toute l'étendue des particularités
que l'on rapporte.
pas
Athénes ayant changé de face par ces
funeftes révolutions qu'elle éprouva , Simonide
qui n'avoit lieu de fe promettre
les mêmes avantages fous un regne
où la tyrannie déployoit fes violences ,
abandonna vraisemblablement cette ville .
Il fe retira à la Cour d'Alevas , & de fes
trois fils Rois de Theffalie , qui avoient
déja , fur le bruit de fa réputation , taché
de l'attirer auprès d'eux par des préfens
confidérables . C'eft dans cette contrée que
lui arriva une aventure très finguliere ,
pour ne rien dire de plus , qui nous a été
tranfmife par différens auteurs , dans le
récit defquels on remarque quelque variété.
Pendant fon féjour à Cranon , ville
de la Theffalie , il fut invité à un fuperbe
86 MERCURE DE FRANCE.
feltin chez Scopas , homme riche & puiffant
, qui fortoit d'une des nobles familles
du pays. Il y récita des vers à la louange
du Theffalien déclaré depuis peu vainqueur
aux Jeux du Pugilat. Comme il avoit
mêlé dans le poëme en queftion une digreflion
en l'honneur de Caftor & de Pollux
, Scopas refufa de donner en entier la
récompenfe qu'il avoit promife à Simonide,
& allégua pour prétexte qu'il étoit juſte
que les Tyndarides payaffent la moitié ,
puifqu'ils partageoient avec lui la moitié
de l'éloge. Un moment après on avertit
notre Poëte que deux jeunes gens qui demandoient
à l'entretenir étoient à la porte.
Il fe leva de table auffi-tôt , & fortit; mais
il ne trouva plus perfonne. Dans cet intervalle
le plafond de l'appartement où
l'on mangeoit alors étant tombé fur Scopas
& les conviés , ils furent tous écrafés
fous les ruines . On prétend que ces deux
jeunes gens étoient Caftor & Pollux euxmêmes
, qui pour lui témoigner leur reconnoiffance
, le fauverent de cette maniere.
On ne nie pas que le fait quant au
fond ne puiffe être vrai , mais il le faut
dépouiller de ces dernieres circonstances
qui tiennent trop du merveilleux , pour
n'être pas mifes au rang des chofes abfurdes
, dont la croyance groffiere des Grecs.
OCTOBRE. 1755. 87
avoit coutume de fe repaître . Il eſt certain
que cette apparition des Tyndarides choque
étrangement le fens commun ; jufques
là que Quintilien ne balance point à la
traiter de fable ; & la preuve qu'il produit
pour appuyer le jugement qu'il en porte ,
eft que Simonide n'en fait aucune mention
dans fes ouvrages . Quoiqu'il en foit ,
on veut que Simonide ait laiffé dans cette
occafion des marques d'une mémoire excellente
; de forte qu'il paffe pour avoir
inventé celle que l'on appelle locale , en
montrant le premier l'ufage qu'on en devoit
faire. Scopas & les conviés avoient
été défigurés au point d'être devenus entierement
méconnoiffables . Heureufement
Simonide ſe reſſouvenant encore de la place
que chacun d'eux avoit occupée , difcerna
parfaitement leur corps au milieu
des débris de la maifon , & les indiqua
aux parens des conviés pour les enterrer.
Enfuite réfléchiffant fur la néceffité effentielle
de l'ordre par rapport à l'entretien
de la mémoire , il apperçut qu'on ne pouvoit
mieux l'exercer qu'en marquant les
lieux avec exactitude , & en fe les imprimant
fi bien dans l'efprit qu'on fçut fe
rappeller les objets qui l'auroient déja
frappé. Il la conferva jufqu'à fa mort , &
il nous apprend dans un diftique de fa
88 MERCURE DE FRANCE.
compofition qu'étant âgé de quatre- vinge
ans , perfonne ne l'égaloit pour la mémoire.
Si l'on s'attachoit à l'interprétation
que Selden a donnée de l'un des divers
paffages des Marbres d'Arondel , où ils
parlent de Simonide ; il s'enfuivtoit que
l'invention de la mémoire locale ne devroit
point être attribuée à notre poëte , mais à
un autre Simonide , petit - fils de celui - ci
par fa mere , & également poëte , à qui
ils donneroient Léoprépés pour pere : ce
qui mettroit une différence fenfible entre
eux & ceux des Anciens , qui font unanimement
de ce Léoprépés le pere de l'ayeul
lui - même. Cette contrariété manifefte qui
réfulteroit de leur témoignage , comparée
avec le récit des Ecrivains que l'on cite ,
entraîneroit après elle des difficultés qu'il
feroit d'autant plus difficile de réfoudre
qu'il n'y auroit pas moyen de procéder
aux voies de conciliation. Comme l'ancienneté
de ce monument le rend le plus
authentique qu'il y ait en ce genre , il n'y
en a point qui puiffe nous guider avec
autant de certitude pour la chronologie
grecque. Sa nature l'a garanti des fautes
î communes aux Copiftes , dont la négligence
n'a été que trop préjudiciable aux
ouvrages des Anciens : car c'eft fur des
marbres, & conféquemment c'est l'Autogra-
1
OCTOBRE . 1755 . 89
phe de l'Auteur anonyme , qui l'a dreffé
par autorité publique , pour fervir d'archives
à toute fa nation . Il eft fâcheux
que
l'infcription grecque gravée fur ces marbres
endommagés par le tems , offre des
lacunes affez fréquentes dans la fuite des
LXXIX époques, ou l'efpace d'environ 1 300
ans qu'elle renferme . Ce qui nous prive
de bien des éclairciffemens , qu'il y auroit
eu lieu de répandre par leur moyen fur
plufieurs points embrouillés de l'hiftoire
grecque. Sa date capitale commence au
regne de Cécrops , Roi d'Athénes , qu'eile
fait concourir avec l'an 1318 de l'Ere Attique;
& elle ne deſcend point plus bas que
le tems de l'Archontat de Diognete ›
quel tombe entre les années 264 & 263
avant Jefus Chrift. Le fameux Selden
après l'avoir copiée , la publia fous le nom
deMarbres d' Arondel, parce qu'ils apparte
noient à Thomas Howard , Comte d'Arondel
, qui les avoit fait venir du Levant
à grands frais. Il en accompagna le texte
d'une verfion latine , à laquelle il ajouta
un Apparat chronologique , & des notes
hiftoriques . Comme Henri Howard , Duc
de Norfolk , petit fils du Comte d'Aron .
del , fit préfent de ces marbres à la célébre
Univerfité d'Oxford , il en parut depuis
une feconde édition , fous le titre de Mari
90 MERCURE DE FRANCE.
bres d'Oxford , par les foins du Docteur
Prideaux , qui joignit fes commentaires &
ceux de quelques autres Critiques aux remarques
de Selden. Il eſt aifé de voir parlà
qu'on ne fçauroit négliger leur témoignage
dans un fait de cette nature , fans
donner atteinte à la vérité historique ;
puifque fi l'on refufe d'y déférer il n'y a
point d'entiere certitude à fonder fur le
rapport des autres : cela a été un motif
plus que
fuffifant pour engager à confidé
rer de près le Texte Original dont on a rapproché
les paffages qui concernent le poëte
Simonide . On s'eft apperçu par la combinaifon
approfondie qu'on en a faite , que
cette contradiction apparente avoit uniquement
fa caufe dans une méprife de Selden
, commune à M. Prideaux qui bien
loin de relever l'erreur que ce premier Editeur
a commiſe à ce fujet , l'a confirmée
lui-même dans une de fes notes. Nos deux
fçavans Anglois fe font imaginés mal - àpropos
que les termes de l'Infcription défignoient
deux Simonides différens l'un de
l'autre : En conféquence de cette diftinction
, ils ont cru que le poète de ce nom
dont il eft queftion dans le premier paffage
, étoit l'ayeul de celui dont il s'agit
dans le fecond , pour n'avoir pas vraifemblablement
apporté un examen affez réflé
OCTOBRE. 1755. 91
chi dans la lecture des paroles du Texte.
Il auroit fervi à les convaincre que dans
tous les endroits où ils faifoient mention
de Simonide , ils avoient en vûe la même
perfonne qui eft celle dont on expoſe
Î'hiftoire , & ne difoient rien par
confé
quent qui ne fût conforme à ce que rapportent
les autres Ecrivains . On s'eft donc
vû par là dans l'obligation de développer
leur véritable fens , qu'on ne fçache point
avoir été faifi par aucun de ceux qui les
ont commentés , ou qui ont traité de la
vie de Simonide . On a pour cet effet difcuté
les raifons , qui ont autorifé à leur
donner cette explication abfolument néceffaire.
On fe flate que les preuves qu'on
a produites , afin d'en établir la folidité ,
paroîtront inconteftables à quiconque voudra
juger fans prévention. Le Docteur
Bentlei avoit déja fenti que le fens dans
lequel Selden & Prideaux ont entendu
ce que les Marbres contiennent touchant
Simonide , ne pouvoit avoir lieu ;
c'eft pourquoi il a propofé une autre interprétation
dont il naîtroit de plus grands
inconvéniens , fi on venoit à l'admettre :
de forte qu'on a encore eu moins de peine
à réfuter le paradoxe qu'il avance à ce fujet.
Les aventures furprenantes n'interviennent
pas pour une fois dans la vie de
92 MERCURE DE FRANCE.
notre poëte : c'est ce qui paroît dans une
autre conjoncture , où la protection des
Dieux paffe pour s'être manifeftée en fa
faveur d'une façon bien marquée . Il falloit
affurement qu'ils priffent un intérêt
tout particulier à fa perfonne , puifque
les miracles étoient mis en ufage prefque
coup fur coup pour conferver fes jours.
Voici de quoi il s'agit ; ayant rencontré
fur le rivage de la mer le cadavre d'un
inconnu , il fut touché de compaffion pour
ce malheureux privé de fépulture ; & il'l'inhuma.
Les Dieux lui fçurent gré de cet
acte d'humanité , qu'ils récompenferent
en permettant que le même homme à qui
il avoit rendu ce bon office , l'avertit en
fonge de ne point s'embarquer le lendemain
, comme c'étoit fon deffein . Il fuivit
cet avis , & vit effectivement périr le même
jour le vaiffeau qui devoit le porter.
Il confacra par un poëme la mémoire de
cet événement , & compofa pour fon libérateur
une épitaphe qui confifte en deux
vers rapportés par Tzetzes . Ici repofe la
cendre d'un homme qui fauva les jours de
Simonide , né dans l'ifle de Cée , & qui, quoique
mort , obligea un vivant .
Dans cet intervalle Athénes changea de
gouvernement. Ses habitans ne purent fupporter
davantage le joug de la tyrannie
OCTOBRE. 1755. 93
qui s'aggravoit de plus en plus par les violences
continuelles d'Hippias. Ils fe fouleverent
contre lui, & parvinrent fous la conduite
des Alcméonides fecourus des Lacedémoniens
, à le chaffer de leur Ville , an
bout de trois ans de regne depuis la mort
de fon frere. Ils rétablirent alors la forme
de leur République. Le tems qu'a duré la
Monarchie des Pifiitratides eft une époque
affez remarquable dans l'Hiftoire Grecque
pour donner lieu à un calcul qui fert à la
conftater d'une maniere précife. On l'établit
conformément aux dates que fournif
fent les Marbres fur lefquels on appuie
l'ordre chronologique qui a dirigé dans
l'arrangement des faits qui entrent dans la
compofition de cet ouvrage. On s'eft furtout
appliqué à montrer combien ils s'ac
cordent dans la fixation de l'époque en
queſtion avec ceux des Anciens fur le récit
de qui on fe fonde pour la determiner. On
releve une faute de Meurfius qui a prolon
gé la durée de cette monarchie au- delà du
terme qui lui eft propre ; & cela pour
s'être fié à des Auteurs , qui ne font rien
moins qu'exacts dans leurs fupputations
chronologiques. Le retour de Simonide à
Athenes fut marqué par tous les tranſports
de joie qu'infpiroit au peuple le recouvrement
de fa liberté, Notre Poëte vit hono94
MERCURE DE FRANCE.
rer de tous les témoignages de l'eftime
publique la mémoire d'Ariftogiton &
d'Harmodius, qui étoient regardés comme
les deux premiers libérateurs de la tyrannie.
Leur action fut confacrée par des monumens
que les Athéniens éleverent dans
le deffein de la tranfmettre à la postérité.
On ne peut décider , s'il crut qu'il lui feroit
honteux de ne point partager le bonheur
de fes Concitoyens , ou bien s'il craiguit
que fon filence dans une circonstance
pareille , ne fut pris pour un effet de quelque
attachement au parti de la tyrannie :
ce qu'il y a de vrai , c'eſt qu'il compofa
une infcription en vers à la louange des
meurtriers d'Hipparque. Quelles qu'aient
été les vûes qui l'aient pouffé à agir de la
forte ; elles ne font pas moins blamables ,
puifqu'il ne fçauroit avoir de raifon qui
ait pû le difpenfer des devoirs de la reconnoiffance
pour la perfonne de fon bienfaiteur.
Hippias qui s'étoit retiré après
fon banniffement à Sigée ville de la Troade,
tenta inutilement les moyens de rentrer
dans Athenes . Comme il étoit parvenu à
mettre dans fes intérêts Artapherne , gouverneur
de Sardes ; il abufa des difpofitions
favorables où il le voyoit à ſon égard,
pour perdre les Athéniens dans l'efprit de
ce Satrape. Il y réuffit contre l'attente de
OCTOBRE . 1755. 95
ceux- ci qui furent inftruits des mauvais
fervices qu'il leur rendoit auprès d'Artapherne.
Ils envoyerent à Sardes des Ambaffadeurs
pour le prier de ne point écouter
les difcours defavantageux que leurs
Profcrits tenoient fur leur compte. Artapherne
leur répondit féchement que le
rappel d'Hippias feroit ce qu'ils pourroient
alléguer de mieux pour leur juftification .
Les Athéniens eurent lieu d'être indignés
de la fierté avec laquelle on reçut leur amballade
, & encore plus de la condition
qu'on leur impofoit . Auffi leur reffentiment
ne manqua pas d'éclater : ils fe déclarercnt
de ce moment les ennemis des Perfes. C'eft
à ce tems que doit fe rapporter l'origine
des guerres fréquentes que ces deux Nations
fe firent entr'elles avec beaucoup de
chaleur , & qui fe terminerent enfin par la
deftruction entiere de l'Empire des Perfes.
Les Athéniens fournirent vingt vaiffeaux
pour aller au fecours des loniens qui
avoient puiffamment armé par terre &
par mer contre Darius fils d'Hyftafpe ,
Roi de Perfe. Ils les aiderent à s'emparer
de Sardes , & eurent part à l'incendie de
cette ville. Il n'en fallut pas davantage pour
irriter Darius contr'eux , & la maniere
dont ils l'avoient offenfé depuis peu dans
la perfonne de fes héraults qu'ils avoient
96 MERCURE DE FRANCE.
fait mourir indignement , accrut cette
animofité qui affura à Hippias le fuccès de
fes intrigues . Darius voulut à quelque prix
que ce fut , fe venger des Athéniens. II
leva pour cet effet une armée de trois
cens mille hommes , & équippa une flotte
de fix cens vaiffeaux , dont il donna le
commandement à Datis , Mede de nation ,
& à Artapherne , fils d'Artapherne fon
frere. Ces deux Généraux embarquerent
leurs troupes , & firent voile vers Samos ;
de-là ils fe rendirent à Naxe , où ils brûlerent
la capitale & tous les temples . Ils
foumirent toutes les autres ifles de la mer
Egée , aujourd'hui l'Archipel . Ils dirigerent
enfuite leur route vers Eretrie ville
méridionale de l'Eubée. Ils l'emporterent
après un fiége de fept jours , la réduifirent
en cendres , & mirent aux fers tous les
habitans qu'ils y trouverent. Ils pafferent
après cette expédition dans l'Attique où
Hippias qui étoit leur conducteur les fit
defcendre dans la plaine de Marathon .
C'eft-là que fe livra cette célebre bataille
dont les fuites furent fi malheureuſes pour
les Perfes. Dix mille Athéniens commandés
par des chefs , à la tête defquels étoit
Miltiade , fecourus d'un renfort de mille
Platéens , foutinrent vigoureufement leurs
attaques. Si l'inégalité du nombre fe trouvoit
i
OCTOBRE . 1755. 1 97
voit du côté des Grecs , le courage fuppléoit
à ce défaut. On peut dire qu'ils
firent des prodiges de valeur , puifqu'ils
vinrent à bout de battre les Perfes qu'ils.
contraignirent à abandonner leur camp ,
& à fe retirer fur leurs vaiffeaux pour
chercher leur falut dans une prompte.
fuite. Cette défaite de leurs ennemis les
couvroit de gloire autant qu'elle couvroit.
de honte les Perfes qui combattoient dix
contre un. On auroit même affez de peine
à fe perfuader qu'une poignée de monde
eût été feulement en état de faire tête aux
troupes nombreufes qui rendoient l'armée
de Darius formidable , fi l'expérience ne
nous apprenoit l'avantage réel qu'un petit
nombre de gens bien agguéri & de plus
animés par la défenfe de leur liberté , a
fur une multitude mal difciplinée & énervée
par la molleffe , comme l'étoient aſſurément
les Perfes . Il eſt à propos d'obſerver
qu'il s'eft gliffé un zéro de trop dans les
chiffres arabes employés pour défigner le
nombre d'hommes dont le corps d'armée
des Grecs étoit compofé ; car on lit cent
dix ;mille , au lieu de onze mille . Quoique
cette faute d'impreffion ne foir pas
marquée dans l'Errata , on fe flatte qu'on
voudra bien ne l'a pas impurer à l'Auteur.
Il ne faut que réfléchir fur ce
Б
98 MERCURE DE FRANCEJ
qui précede , & fur ce qui fuit , pour s'ap
percevoir qu'elle eft de la nature de celles
que commettent fréquemment les Imprimeurs
à qui il arrive fouvent de fubftituer
un chiffre à l'autre , d'ajouter ou d'omettre
en cette partie. D'ailleurs les Hiftoriens
que l'on cite pour garants du fait en queftion
, fixent préciſement l'armée des Grecs
au nombre dont il s'agit : ce qui montre
évidemment que la faute n'appartient pas
à l'Auteur , à qui on ne fçauroit l'attribuer ;
puifqu'il n'eft pas vraisemblable , qu'il eût
lui-même produit une citation qui contrediroit
manifeftement cet endroit de fon
texte , dont elle eft ici le fondement : par
bonheur elle fert à en rétablir l'altération .
Quelques foins que l'on ait pris pour
indiquer
dans l'Errata , les fautes groffieres
d'impreffion qui fe rencontrent dans cet
ouvrage ( car pour celles qui font moins
confidérables , il fera facile aux Lecteurs
de les corriger elles s'étoient tellement
multipliées par la négligence de l'Imprimeur,
qu'il n'eft pas étonnant qu'il y en ait
encore quelques- unes d'importantes qui
foient échappées à la vigilance de l'Auteur
dont l'attention fatiguée a du fuccomber
dans un travail auffi dégoutant. Avant que
de décider qu'il s'eft trompé , il prie de
diftinguer les fautes qui peuvent lui être
OCTOBRE . 1755 99
propres , de celles qui lui font étrangeres.
Il croit cet avertiffement d'autant plus néceffaire
, qu'il ne diffimule pas que l'édition
de fon livre eft défigurée par beaucoup
d'imperfections typographiques. Il eft
ans doute difgracieux pour lui de fe voir
réduit à la trifte néceffité de la déprimer.
Hippias qui avoit été le principal au
tear de cette guerre , y perdit la vie
Comme Simonide écrivit l'hiftoire du
regne de Datius , il y a apparence que ce
Poëte y fit valoir la victoire que fes Concitoyens
avoient remportée fur les Perfes.
Deux ans après la journée de Marathon
lorfque la tranquillité publique eut permis
de recommencer l'exercice des Jeux publics,
Simonide & Efchyle y difputerent enfemble
le prix de l'Elégie par un Poëme que
l'un & l'autre compoferent en l'honneur
des Grecs qui avoient glorieufement fuccombé
dans la mêlée . Simonide triompha
de fon concurrent qui ne paroiffoit pas
propre à traiter ce genre de poefie. La gloire
que fes fuccès littéraires lui acquirent ,
ne manqua pas d'exciter la jaloufie de quelques
Poëtes envieux qui ne laifferent
échapper aucune occafion de le décrier dans
leurs vers. S'il affect de marquer du mépris
pour leurs traits fatyriques , it ne conferva
pas moins de reffentiment contre
E ij
335289
100 MERCURE DE FRANCE.
(
leur perfonne . C'est ce qui paroît par l'épi ;
taphe qu'il fit d'un Poëte comique nommé
Timocréon qui avoit été fon plus violent
ennemi. Voici la maniere dont celuici
y eft dépeint. Ici repofe la cendre de Timocréon
de Rhodes , qui paffa toute sa vie à.
boire , à manger , & médire du & à genre:
bumain.
Le fçavoir de Simonide & la fageffe de
fes moeurs contribuerent pour le moins autant
que fon mérite poétique à fonder fa
grande réputation. C'eft ce qui vraifemblablement
a donné lieu à un Pere de l'Eglife
de le mettre au nombre des fept Sages
de la Grece : mais ce fentiment lui eft particulier.
Plutarque nous parle d'une circonftance
où Simonide ne foutint pas affurément
le caractere qu'on lui attribue . Il
y auroit fans doute de la témérité à conclure
de-là que ce Poëte reffembloit à
ceux qui démentent par leur conduite les
fages maximes étalées dans leurs ouvrages
, où ils fe font un devoir de recommander
la pratique de la vertu . Tout ce
qu'on peut dire de plus plaufible ; c'eft qu'il
paya dans cette occafion un tribut aux foibleffes
qui ne font que trop ordinaires à
l'humanité.
Comme
Thémistocle lui témoignoit
beaucoup d'amitié , il s'autorifa du crédit
OCTOBRE. 1755. 101
qu'elle lui procuroit auprès de ce grand
Capitaine qui étoit alors Archonte , pour
demander une injuftice. Il s'attira cette
réponſe qui fait honneur à Thémistocle :
Tu ne ferois pas bon Poëte , fi tu faifois des
vers contre les regles de la poësie ; ni moi
bon Magiftrat , fi je t'accordois quelque
chofe contre les Loix . Darius , fils d'Hyf
tafpe , laiffa en mourant pour fucceffeur
Xerxès , dont on conftate l'avénement au
thrône de la Perfe. La défaite de fon armée
n'avoit pas tellement abattu fa fierté
, qu'il ne fongeât aux moyens de réparer
cet échec en renouvellant la guerre
contre la Grece , qu'il vouloit abfolument
foumettre à fes armes . Mais la mort l'ayant
furpris , avant que de pouvoir exécuter ce
projet qu'il avoit formé , Xerxès fon fils .
quelque tems après qu'il fut parvenu à la
couronne réfolut d'effectuer l'intention de
fon pere. Il travailla pendant trois ans
aux préparatifs néceffaires pour la guerre
qu'il fit en perfonne contre les Grecs. L'expédition
de ce Monarque étant fans contredit
un des principaux événemens qui
appartiennent à l'hiftoire ancienne ; on
produit quelques calculs dont la combinaifon
fert à en fixer l'époque précife . On
montre que le temps qui lui eft affigné par
tes Hiftoriens de l'Antiquité les plus exacts
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
concourt juftement avec l'année de l'Ere
Attique , fous laquelle les Marbres rangent
le paffage de Xerxès dans la Grece.
Comme le P. Petau a jugé à propos de le
placer un an plus tard qu'on ne le marque,
on examine le fondement fur lequel ce
fçavant Chronologifte appuie la fupputation
qu'il a fuivie. On la combat par des
preuves qui fuffifent pour la ruiner . Cela
engage conféquemment dans une diſcuſfion
qui pourra fournir des éclairciffemens
fur cette époque. Perfonne n'ignore le
mauvais fuccès qu'eut l'expédition de Xerxès
qui repafla tout couvert de honte &
de confufion , l'Hellefpont, après la déroute
entiere de fa flotte. Le nombre prodigieux
des troupes qui l'accompagnerent , n'empêcha
pas que les Grecs n'euffent toujours
l'avantage dans les combats confécutifs
qu'ils foutintent contre les Perfes qu'ils
taillerent en pieces. On ne s'arrêtera point
au détail de ces chofes affez généralement
connues on en peut lire la defcription
dans l'ouvrage où elles trouvent place ;
parce que leur récit entre naturellement
dans fon plan . Car Simonide ayant célébré
dans des Poëmes particuliers les victoires
remportées par les Grecs dans toutes
ces occafions , ou compofé des Epitaphes
en l'honneur de ceux de fa nation , qui y
OCTOBRE. 1755. 103
périrent les armes à la main ; on ne pouvoit
guere fe difpenfer d'en parler . Il falloit
bien donner une idée de ce qui s'eft
paffé de mémorable dans cet intervalle du
fiecle où il écrivoit pour lier plus aifément
les parties de l'hiftoire de fa vie. Au
refte , on ne s'y eft étendu qu'autant que
cette liaiſon a paru néceffaire pour entretenir
le fil de la narration ; on s'eft même
attaché à décrire certaines particularités
que ceux d'entre les modernes , qui ont
fait l'hiftoire de ce tems - là , n'ont pas rapportées.
On infiftera feulement ici fur le
réfultat d'une converfation que Simonide
eut avec Paufanias Roi de Lacédémone ,
dans un voyage qu'il fit à Sparte quelque
tems après la bataille de Plárée . Ce Prince
qui avoit commandé en chef l'armée des
Grecs dans cette journée fi glorieufe pour
eux , s'étant trouvé un jour à un repas
avec ce Poëte , le pria de lui débiter quelque
fentence qui confirmât l'opinion qu'on
avoit de fa profonde fageffe. Simonide lui
répondit en fouriant , Souviens-toi que tu
es homme. Paufanias ne fut point touché
du grand fens renfermé dans cette réponſe
qui venoit fort à propos dans la circonftance
où Paufanias faifoit cette demande . Car
l'orgueil l'aveugloit , & les projets ambitieux
qu'il rouloit alors dans fa tête, furent
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
la caufe de fa perte. Ils ne tendoient rien
moins qu'à affèrvir la Grece la Patrie , qu'il
s'étoit engagé à livrer en la puiffance de
Xerzès , à condition qu'il épouferoit une
des filles de ce Monarque , dont il s'attendoit
vraisemblablement par cette alliance à
partager la grandeur. Xerxès n'eut point
de peine à confentir à un traité qui lui étoit
auffi avantageux. Quelques fourds que
fuffent les moyens que Paufanias employa
pour exécuter l'engagement qu'il avoit
contracté avec les Perfes , ils percerent
affez pour rendre fa conduite fufpecte aux
Ephores de Lacédémone, qui épierent toutes
fes démarches . Son complot fut découvert
par celui qu'il avoit chargé de porter
ane lettre à Artabaze Gouverneur de la
Propontide , avec qui il entretenoit des
correfpondances fecrettes ; & fon imprudence
aida encore à le décéler . Comme il
s'apperçut qu'on vouloit l'arrêter , il ſe réfugia
dans le Temple de Minerve , dont
l'afyle paffoit pour être inviolabe : ainfi
on ne pouvoit l'en arracher de force fans
manquer de refpect pour ce lieu . Mais il
n'évita pas pour cela la peine de fon crime.
Les Ephores trouverent un expédient pour
mettre à mort le coupable fans recourir à
la violence. Ils firent murer les portes du
Temple pour l'empêcher de fortir, & fr
OCTOBRE . 1755 . 1755. 105
rent en même- tems démolir le toit , afin
qu'il mourût plutôt , étant expofé aux injures
de l'air. Ce fut là que luttant avec la
faim , il fe reffouvint des paroles de Simonide
, & les accompagna de cette réflexion
tardive , en s'écriant par trois fois : C'est en
ce moment illuftre Poëte de Cée , que je fens la
vérité de ton difcours , qu'un imprudent
orgueil m'a fait dedaigner ! Ce retour de
Paufanias fur lui -même témoigne affez
qu'il étoit du nombre de ces perfonnes qui
fentent la folidité des bons avis qu'ils ont
reçus , lorsqu'il n'eft plus temps d'en profiter.
Le grand âge de Simonide n'avoit
point affoibli la force de fon efprit que
l'expérience des années avoit fervi à mûrir;
parce qu'elle apprend à juger des chofes
felon leur jufte valeur. Il n'eft pas étonnant
que fa converfation aufli inftructive
qu'agréable , le fit rechercher des Princes
de fon temps qui aimoient les Sçavans .
Hieron Tyran de Siracufe , affez connu par
le goût qu'il avoit pour eux , ne marqua
pas peu d'empreffement de pofféder à fa
Cour un perfonnage de cette célébrité . 11
l'invita à s'y rendre pour y jouir de tous
les honneurs , & des récompenfes que for
mérite devoit lui faire efpérer . Cette invitation
de la part de ce Prince , éroir d'une
nature à déterminer ce Poëte , que fa paf
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
fion dominante pour l'acquifition des ri
chelles rendoit fort attentif à fes intérêts.
Elle avoit affurément de quoi être flattée
par les avantages que Simonide avoit lieu
de fe promettre de l'humeur libérale d'Hieron
qui l'appelloit auprès de lui . Auffi
ne balancerent ils point les confidérations
qui auroient pû l'empêcher d'entreprendre
un voyage dont fon extrême vieillefle fuffifoit
fans doute pour le détourner ; fi l'on
obferve qu'il étoit âgé alors de quatrevingt-
fept ans . li pafa le refte de fes jours
à la Cour d'Hieron , où il joua un rôle des
plus importans ; on peut même dire qu'elle
fut le théatre de fa gloire car il y brilla
non -feulement comme Bel- efprit , mais
encore comme Philofophe , & comme Politique
. La connexion que les dernieres
années de fa vie ont avec l'hiſtoire de ce
Prince , a obligé de détailler les circonftances
qui y font relatives . Pour en avoir une
parfaite connoiffance , il a fallu reprendre
les chofes d'un peu plus haut , en offrant
un récit fuccinct de ce qui appartient à
l'hiftoire de Gelon fon frere , & fon prédéceffeur
au thrône de Syracufe , à laquelle
la fienne eft liée trop
intimement pour
pouvoir en être féparée. C'eft par le dérail
des particularités qui en dépendent , que
commence la feconde partie , dont nous
OCTOBRE. 1755. 107
entretiendrons une autrefois nos Lecteurs,
parce que nous ne fçaurions nous permettre
la même étendue dans l'Analyfe des
faits qu'elle renferme , fans occuper ici
trop de place. Cela nous met dans l'obligation
de renvoyer la fuite de cet Extrait
au mois prochain.
MÉMOIRE SUR LA PEINTURE à
l'encaustique & fur la peinture à la cire ;
par M. le Comte de Caylus , de l'Académie
des Belles - Lettres ; & M. Majault ,
Docteur de la Faculté de Médecine en l'Univerfité
de Paris , & ancien Médecin des
armées du Roi . A Genéve; & fe vend à Paris
, chez Piffot , à la Croix d'or , Quai de
Conty. 1755.
L'avis de l'Imprimeur nous apprend que
le 29 Juillet 1755 , M. le Comte de Câylus
lut à l'Académie des Belles - Lettres fon
mémoire fur la peinture à l'encauftique ,
& la premiere partie de cet ouvrage , qui
contient les procédés de cette peinture.
L'Académie a permis que l'on tirât ces
deux ouvrages de fes regiftres , & qu'on
les imprimat , parce qu'elle a cru qu'ils
pouvoient être utiles aux artiftes . On y a
joint les procédés de la peinture de la cire,
qui font la feconde partie : ce font les
propres termes de l'avis . Voilà le mystere
E vj
108
MERCURE DE
FRANCE.
enfin dévoilé ; & graces à M. le Comte de
Caylus , la peinture voit étendre fa carriere
, & vient
d'acquérir de
nouveaux
tréfors. On voit déja fix
tableaux peints
à
l'encaustique , par M. Vien. Ils font expofés
au fallon.
ESSAI fur la police générale des
grains , fur leur prix & fur les effets de
l'agriculture . Qui operatur terram fuam ,faturabitur
panibus . Prov. cap. 12. v. 15. A
Berlin ; & fe trouve à Paris , chez Piſſot ,
quai de Conty.
Cet ouvrage qui eſt dédié à M. de Maupertuis
, de l'Académie Françoife , & Préfident
de celle de Berlin , nous paroît auffi
utile que bien fait.
EXAMEN des avantages & des defavantages
de la prohibition des toiles peintes.
On trouve cette brochure in- 12 , de
127 pages , chez Guerin & Delatour , rue
S. Jacques , à S. Thomas d'Aquin ; & chez
Lambert , rue de la Comédie Françoife.
Elle nous paroît l'ouvrage d'un citoyen
impartial , qui veut le bien de l'Etat &
d'un Négociant inftruit , qui fçait écrire .
Fermer
Résumé : « HISTOIRE DE SIMONIDE, & du siécle où il a vêcu, avec des éclaircissemens [...] »
Le texte présente l'ouvrage 'Histoire de Simonide' de M. de Boiffy fils, publié en 1755, qui relate la vie du poète Simonide. L'ouvrage, d'environ quatre cents pages, est divisé en deux parties. La première partie couvre la vie de Simonide depuis son arrivée à Athènes, où il fut protégé par Hipparque, fils de Pisistrate, jusqu'à son voyage à Syracuse. La seconde partie traite des dernières années de Simonide à la cour d'Hieron. L'auteur s'efforce de concilier les divergences entre les anciens écrivains pour offrir une narration historique précise et traite des événements marquants du siècle de Simonide, caractérisé par de fréquentes révolutions en Grèce. Simonide, né en 558 avant J.-C. à Ioulis, une ville des Cyclades, se distingua par son talent poétique à Athènes. Après l'assassinat d'Hipparque, il quitta Athènes pour la cour des rois de Thessalie. Une anecdote célèbre raconte comment Simonide, sauvé d'un effondrement, inventa la mémoire locale en se rappelant les places des convives décédés. L'ouvrage inclut des discussions critiques et chronologiques, avec des références précises aux sources utilisées, visant à instruire les savants et les amateurs de l'antiquité. Le texte aborde également l'interprétation des Marbres d'Arondel, un monument ancien pour la chronologie grecque. Selon Selden, l'invention de la mémoire locale ne serait pas attribuée au poète Simonide, mais à un autre Simonide, petit-fils du premier. Les Marbres d'Arondel, endommagés par le temps, couvrent une période d'environ 1300 ans, de l'époque de Cécrops, roi d'Athènes, jusqu'à l'archontat de Diognete. Selden et Prideaux ont publié ces marbres, mais une erreur d'interprétation a été relevée par le Docteur Bentlei. Simonide est également connu pour ses œuvres littéraires et ses rôles dans des événements historiques, comme la bataille de Marathon. Il a composé des vers en l'honneur des libérateurs de la tyrannie, Aristogiton et Harmodius, et a célébré les victoires grecques dans ses poèmes. Le texte mentionne des erreurs typographiques et des discussions sur la sagesse et les mœurs de Simonide, ainsi que des anecdotes sur sa vie et ses interactions avec des figures historiques comme Thémistocle et Pausanias. Simonide a passé ses dernières années à la cour d'Hieron, tyran de Syracuse, jouissant de la reconnaissance et des honneurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 59-112
SUITE De l'Extrait de l'Histoire de Simonide, & du siecle où il a vécu, &c.
Début :
Nous avons rendu compte de la premiere partie de cet Ouvrage dans les [...]
Mots clefs :
Simonide, Auteur, Poète, Histoire, Prince, Règne, Témoignage, Carthaginois, Juifs, Sacrifices, Syracusains, Syracuse, Hippocrate, Écrivains, Guerre, Reine, Armée, Pythagore, Sacrifices humains, République, Ruines, Royauté, Nature, Hommes, Jéhovah, Coutume, Livres, Avarice, Habitants
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE De l'Extrait de l'Histoire de Simonide, & du siecle où il a vécu, &c.
SUIT E
De l'Extrait de l'Hiftoire de Simonide ;
& dufiecle où il a vécu , &c .
Ous avons rendu de la
Nmierepartie de cet Ouvrage dans les
Nouvelles du mois d'Octobre. Nous nous
engageâmes alors à donner l'Extrait de la
feconde pour le mois fuivant ; mais des raifons
particulieres nous ont mis dans le cas
de différer plus longtems que nous ne penfions
à remplir notre engagement. Quoiqu'il
en foit , nous y fatisfaifons aujourd'hui
; & nous allons parler de ce que contient
cette feconde partie , qui commence
par un expofé de la conduite que tint
Gelon après avoir triomphé des Carthaginois.
Pour peu que l'on veuille fe fouvenir
du titre de cette hiftoire , & de fon
objet , l'on ceffera d'être furpris de voir
difparoître Simonide pour quelque temps
de deffus la fcene . Il faut d'abord fçavoir
que les Carthaginois étoient entrés en con
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
fédération avec Xerxès qui les avoit attirés
dans fon parti , & étoit convenu avec eux
que tandis qu'il envahiroit la Grece , ils
feroient une irruption en Sicile & en Italie,
pour empêcher ceux qui habitoient ces
contrées de venir au fecours les uns des autres
. Ils choifirent pour Général Hamilcar
qui ayant affemblé une armée de trois cens
mille hommes , & équipé des vaiffeaux à
proportion pour le tranfport de fes troupes
, fit voile vers la Sicile . Il vint débarquer
à Panorme , un des Ports de cette Ifle,
& mit le fiege devant Himéré , ville maritime
du voisinage. Mais les chofes tournerent
au défavantage des Carthaginois
que défirent ceux de cette Ifle fous la conduite
de Gelon qui commandoit l'armée
qu'ils avoient levée à la nouvelle de cette
invafion fubite. Un gros de fa cavalerie
brûla la flotte d'Hamilcar qui fut tué dans
la mêlée ; cent cinquante mille hommes
demeurerent fur le champ de bataille : le
refte fut fait prifonnier & vendu comme
efclave . Une infcription en vers que l'opinion
commune attribue à Simonide , apprend
que Gelon fut aidé dans cette conjoncture
par fes trois freres , Hieron , Polyzele
& Thrafibule , qui contribuerent
par leur courage au fuccès de fes armes.
Le bruit de cette défaite répandit l'allarme
DECEMBRE. 1755. 61 .
dans Carthage , & il ne fut malheureuſement
que trop confirmé par le petit nombre
de ceux qui avoient eu le bonheur de
fe fauver dans un efquif. Il jetta la confternation
dans l'efprit de fes habitans qui
appréhendoient déja que Gelon ufant de fa
victoire , ne portât à fon tour la guerre jufque
dans leurs murs. Ils députerent auffitôt
des Amballadeurs à Syracufe pour im-.
plorer la clémence du vainqueur , & le
folliciter par les plus vives inftances à procurer
la paix. La modération qui étoit naturelle
à Gelon , lui fit écouter leurs propofitions.
Il n'abufa point de la malheureufe
circonftance qui réduifoit les Carthaginois
à la néceflité de paffer par toutes
les conditions qu'il lui auroit plu de leur
impofer. Celles qu'il exigea ne démentirent
point l'équité de fon caractere . Il y
- en eut une entr'autres qui témoigne qu'il
étoit auffi attentif à remplir les devoirs de
l'humanité que ceux de grand Capitaine ;
deux qualités qui le rendoient d'autant
plus eftimable , qu'elles ne fe trouvent
pas toujours réunies. Avant que de foufcrire
à aucun accommodement avec les
Carthaginois , il voulut que l'abolition
des facrifices humains qu'ils faifoient à
leur dieu Saturne , entrât dans la conclufion
du traité de paix qu'il s'agiffoit de
62 MERCURE DE FRANCE.
ratifier. Il ne pouvoit fans doute concevoir
fans horreur qu'ils lui facrifiaffent
jufqu'à leurs propres enfans ; & qu'ils
fiffent de cette barbare coutume une pratique
religieufe qui armoit leurs mains
contre ce qu'ils avoient de plus cher au
monde . Tout engagé qu'étoit Gelon dans
les erreurs groffieres du Paganifme , il lui
fuffifoit de faire ufage de fa raifon guidée
par les lumieres naturelles , pour fe convaincre
qu'un femblable culte étoit nonfeulement
injurieux & contraire à l'inſtitution
des Loix Divines , mais répugnoit
même à l'idée qu'il eft convenable de ſe
former de la Divinité . En effet , de l'invoquer
de cette façon , c'étoit la croire altérée
du fang humain , & qui plus eft du
fang innocent. C'étoit par conféquent faire
plutôt un monftre qu'un Dieu dont on
anéantiffoit par - là les attributs les plus
effentiels , tels que la fouveraine bonté &
la fouveraine juftice , en un mot toutes les
perfections morales , en vertu defquelles
il ne doit vouloir que ce qui eft abfolument
digne de lui. Il falloit affurément
pouffer l'extravagance auffi loin que la
cruauté , pour s'imaginer que la colere
divine ne fût capable d'être appaifée que
par ces fortes de facrifices qui eurent cours
à Carthage & dans plufieurs autres conDECEMBRE
1755. 63
trées. Il y avoit dans cette ville un Temple
élevé à Saturne , où étoit ſa ſtatue d'airain
, dont la défcription qu'en donnent
Diodore de Sicile & Eufebe , reffemble
beaucoup à celle que des Ecrivains Juifs.
font de la ftatue de Moloch , cette fameufe
idole dont l'Ecriture parle en divers endroits
. On fçait qu'elle étoit l'objet du
culte des Ammonites & de quelques nations
voifines : de- là vient que la plupart
des Critiques font perfuadés que Saturne
& Moloch n'étoient qu'une même Divinité
, qui avoit été adorée fous des dénominations
différentes. Les perfonnes curieufes
de vérifier cette remarque , peuvent
confulter ce qu'ont écrit à ce fujet , Selden ,
Beyer , Voffius , Goodwin , les PP . Kircher
& Calmet qui font ceux aufquels on
renvoie pour s'inftruire de ces chofes. Les
facrifices humains paffent communément
pour avoir pris naiffance chez les Phéniciens
, dont les Carthaginois étoient une
colonie . Il n'eft donc pas furprenant que
ces derniers ayent marqué autant d'attachement
qu'ils en avoient pour un ufage
qu'ils tenoient d'origine , & qui s'étoit
introduit chez plufieurs peuples qui l'avoient
reçu d'eux , ou immédiatement des
Phéniciens , comme on le prouve par le
rapport d'une foule d'écrivains que l'on cite
64 MERCURE DE FRANCE.
pour garantir la vérité de ce fait. Un paffage
de Porphyre dont on produit les paroles
fondées fur le témoignage de Sanchoniaton
, apprend quelles étoient les circonftances
où ceux- ci offroient à Saturne
des facrifices fanglans . La maniere dont la
chofe eft atteftée par Sanchoniaton , montre
affez que le culte qu'on rendoit à cette
fauffe divinité étoit très ancien. On infifte
particulierement fur cet Auteur Phénicien
que Porphyre fait contemporain de Sémiramis
Reine d'Affyrie , & dit avoir approché
du tems où vivoit Moyfe. Il avoit
compofé une histoire des antiquités de
fon pays , qu'il avoit dédiée à Abibal , Roi
de Beryte fa patrie , & que Philon de Byblos
avoit traduite en Grec fous l'empire
d'Adrien . Il n'en refte plus qu'un fragment
qui nous a été confervé par Eufebe. Comme
l'efpece de Synchroniſme que le récit
de Porphyre tend à établir , fe trouve liée à
deux Époques incompatibles l'une avec
l'autre , & qui feroient par cela même plus
propres à le détruire qu'à le conftater , on
pourroit croire que la cenfure de Scaliger ,
de Voffius & de Bochart , n'eft pas dépourvue
de fondement , lorfqu'ils le qualifient
d'erreur groffiere , qu'ils jugent à propos
d'imputer au peu d'exactitude de Porphyre
en matiere de chronologie. Ils auroient
DECEMBRE . 1755 65
fans doute raifon , fi l'on entendoit par
Sémiramis la fameufe Reine d'Affyrie de
ce nom , qui fut femme de Ninus , & qui
gouverna avec beaucoup d'habileté let
royaume dont fon mari avoit été le Fondateur
, & dont il l'avoit laiffée en poffeffion
par fa mort. En effet , le regne de cette
Sémiramis eft antérieur de plus de Soo ans
à la prife de Troye ; date qui eft affurément
fort éloignée de confirmer la proximité
de tems que Porphyre met entre
cette Reine & Moyfe de qui la mort ne
précede la ruine de cette ville que d'environ
d'eux fiecles & demi , felon la chrono-'
logie du Texte Hébreu. Il faut avouer que
fi les chofes étoient fur le pied que le pren
nent les Sçavans modernes que nous avons
cités , la faute feroit fenfible : mais le devoir
d'un Critique étant d'interpréter ce'
que dit un Auteur dans le fens le plus favorable
, on faifit l'occafion qui s'offre naturellement
de juftifier Porphyre du reproche
qu'il s'eft attiré de leur part. On fait
donc voir qu'il ne s'agit point ici de la
Sémiramis dont nous venons de parler ,
mais d'une autre Reine d'Affyrie , qui a
porté le même nom , & qui eft venue plufieurs
fiecles après la premiere . Elle eft auffi
connue fous celui d'Atoffe , & elle eut
pour pere Beloch II . Roi d'Affyrie , qui'
66 MERCURE DE FRANCE.
l'affocia à l'Empire dans la douzieme année
de fon regne , & avec qui elle régna
conjointement treize ans. Eufebe qui nous
apprend qu'elle fut également appellée Sémiramis
, ne nous inftruit pas de la caufe
qui lui mérita un pareil furnom. Il y a
apparence que des traits de reffemblance
qu'elle put avoir dans les actions de fa vie
avec la Sémiramis femme de Ninus , que
fes grandes qualités & fes vices ont rendue
fi célebre dans l'Hiftoire , fuffirent
pour le lui faire donner . L'identité d'un
nom qui a été commun à deux Reines , qui
ont eu les mêmes Etats fous leur dépendance
, les aura fait confondre enfemble ;
en attribuant à l'une ce qui appartient à
l'autre. C'eft ce qui avoit été déja très - bien
rémarqué par Photius , qui a repris un ancien
Ecrivain dont il a extrait l'Ouvrage
pour être tombé dans une femblable confufion
. On traite incidemment cette queftion
de chronologie , que l'on éclaircit
par un calcul qui fert à prouver que le rapport
de Porphyre ne péche en aucune façon
contre l'ordre exact des temps. Les facrifices
humains ne cefferent que pour un
temps à Carthage . Quoique leur abolition
fit une partie eflentielle du traité que Gelon
avoit conclu avec ceux de cette République
, il femble pourtant qu'elle n'eut
DECEMBRE. 1755. 67
lieu qu'autant que ce Prince vécut depuis
ce traité. Ils les renouvellerent après fa
mort , qui vraisemblablement leur parut
une raifon fuffifante pour rompre l'engagement
qu'ils avoient contracté. C'est ce
que prouve évidemment une circonstance ,
où étant réduits au défefpoir par Agatocle
Tyran de Syracufe , qui les avoit battus ,
ils facrifierent à leur dieu Saturne deux
cens d'entre les fils de leurs plus illuftres
concitoyens , afin de fe le rendre propice.
Tertullien nous apprend que cette abominable
coutume fe perpétua en Afrique , &
dura publiquement jufqu'au temps du Proconfulat
de Tibere qui fit mettre en croix
les Prêtres auteurs d'une femblable impiété.
Il eft à propos de remarquer qu'il ne
faut pas confondre ce Tibere Proconful
d'Afrique avec l'Empereur du même nom,
lequel fut fucceffeur d'Augufte . Celui dont
il eft question , eft poftérieur à ce Prince
d'environ un fiecle , & ne doit avoir vécu
que fous Adrien qui l'avoit revêtu de la
dignité Proconfulaire. Cette remarque eft
fortifiée par le témoignage de Porphyre
, de Lactance & d'Eufebe , qui rappor
tent la ceffation des facrifices humains au
temps d'Adrien , fous le regne duquel
ils furent abolis dans prefque tous les
lieux où ils étoient en ufage. Au cas qu'on
68 MERCURE DE FRANCE.
fouhaite des preuves plus directes de ce
que nous venons de dire à ce fujer , on n'a
qu'à confulter Saumaiſe ( 1 ) Henri de Valois
( 2 ) , & le P. Pagi ( 3) , qui ont fait
l'obfervation dont nous parlons , & qui
ont très- bien difcuté ce point de critique.
Si le traitement rigoureux dont on avoit
ufé en Afrique envers les Prêtres qui
avoient prêté leur ministère à de pareils
crimes , fervit d'abord à intimider les autres
, il ne put pourtant pas réprimer leur
penchant pour ces fortes de facrifices qui
fe continuerent fecrétement dans la fuite ;
& cela fe pratiquoit ainfi au commencement
du troifieme fiecle , comme le témoigne
Tertullien qui écrivoit vers ce tempsla
fon Apologétique . La victoire que ceux
de la Sicile avoient remportée fur les Carthaginois
, avoit été le fruit de l'habileté
de Gelon , & de fon expérience dans l'art
de la guerre. Auffi avoit- elle contribué à
redoubler l'affection que les Syracufains
avoit pour lui. Il avoit fçu la mériter par
fon humeur populaire , & furtout par la
fagelle avec laquelle il fe conduifoit dans
l'adminiftration des affaires de la Républi-
( 1 ) Cl. Salmafi. Not. in Spartian. ( 2 ) Henric.
Valefi. Annotation . in oration . Eufeb. de Laudib.
Conftantin. pag. 287. ( 3) Pag . Critic, in Annal.
Baron. fub ann. c. 11. n . 14. p . 12 .
DECEMBRE 1755 . 69
que , qui ne pouvoit tomber en de meilleures
mains que les fiennes. Ces motifs
réunis concoururent à affermir l'autorité
dont il jouiffoir longtems avant la défaite
de la flotte des Carthaginois, Le ſervice
important qu'il venoit de rendre à ſa patrie
, trouva dans les Syracufains un peuple
reconnoiffant qui confentit à le payer
du facrifice de fa liberté , en lui déférant
alors la royauté. Quoique le pouvoir de
Gelon fût déja très- abfolu , il lui manquoit
encore la qualité de Roi pour le confirmers
ce n'eft pas qu'il n'eût pu l'ufurper , à
l'exemple de bien d'autres , s'il avoit eu
deffein d'employer comme eux les voies
de la force & de la violence pour l'acquérir
: mais content de gouverner à Syracufe
fous le nom de Généraliffime ou de Préteur
, il ne fe mit pas fort en peine d'afpirer
à un titre qui auroit fans doute indifpofé
les efprits , & lui auroit attiré l'indignation
de fes concitoyens , s'il eût ofé
le prendre fans leur aveu , & qui d'ailleurs
n'eût pas augmenté davantage fa puiffance.
Les traits fous lefquels on nous le repréfente
dans le rang où il fe vit élevé ,
font l'éloge de fon caractere ; ce Prince ,
bien loin d'affecter la pompe qui en paroît
inféparable , & d'abufer du pouvoir attaché
à fa nouvelle dignité , fembloit ne l'a
70 MERCURE DE FRANCE.
•
voir acceptée que pour obliger fes concitoyens
, & céder à leurs inftances réitérées
qui ne purent le diſpenſer de fe foumettre
à leur volonté. C'eft pourquoi il difoit
que l'intention des Syracuſains, en lui mettant
la couronne fur la tête , avoit été de
l'engager par une faveur auffi marquée à
protéger la juftice & l'innocence. Le foin
de maintenir entr'eux la paix & l'union , &
de gagner le coeur de fes fujets par fes manieres
affables & pleines d'humanité , faifoit
fon unique occupation . C'eft ainfi que
fes vertus lui frayerent le chemin du trône,
dont perfonne ne s'étoit vu en poffeffion
depuis la mort d'Archias fondateur de
Syracufe. Ce dernier étoit né à Corinthe
& iffu de la race des Bacchiades , famille
diftinguée & puiffante dans cette ville. Une
aventure finguliere que l'on pourra voir
détaillée dans l'ouvrage , l'ayant contraint
d'abandonner les lieux de fa naiſſance , il
fe retira en Sicile , où s'étant établi avec une
colonie de fes compatriotes qui l'avoient
fuivi , il bâtit Syracufe. Après y avoir
regné plufieurs années , il fut tué par un
jeune homme pour qui il avoit eu une
tendreffe criminelle , & dont il avoit abufé
dans l'enfance : le temps où tombe la
fondation de cette ville , forme une Epoque
affez curieufe pour mériter qu'on s'arDECEMBRE.
1755. 71
rête à la déterminer conformément à la
fupputation qui réfulte d'une particularité
que fourniffent les Marbres. On touche
auffi un mot de la grandeur de Syracufe ,
qui comprenoit dans fon enceinte quatre
villes voifines l'une de l'autre , & dont
Archias n'en compofa qu'une feule. La
forme de fon gouvernement éprouva du
changement depuis la mort de celui qui en
avoit jetté les fondemens. Les Syracufains
abolirent l'Etat Monarchique pour lui fubftituer
le Démocratique qui fe maintint
fort longtems. Hippocrate Tyran de Gele,
tenta dans la fuite de leur ravir la liberté.
Après avoir réduit divers Peuples de la
Sicile fous fon obéiffance , il tourna fes armes
contre les Syracufains qu'il défit auprès
du fleuve Elore. Ceux ci n'auroient
point évité la fervitude qui les ménaçoit ,
s'ils n'avoient été fecourus des Corinthiens
& des Corcyréens qui prirent leur défenfe,
à condition qu'ils céderoient à Hippocrate
la ville de Camarine qui avoit été jufqueslà
fous leur dépendance. Dans le temps
qu'Hippocrate continuoit à faire la guerre,
il mourut devant la ville d'Hybla . Gelon ,
dont les ancêtres avoient depuis bien des
années leur établiſſement dans Gele , &
defcendu du Sacrificateur Telinès , ayant
reçu d'Hippocrate le commandement de la
72 MERCURE DE FRANCE.
cavalerie s'étoit fignalé par fon courage
dans toutes ces occafions. Les Gelois las de
fe voir opprimés par la tyrannie , refuſerent
de reconnoître pour leurs Souverains
Euclide & Cléandre , les deux fils qu'Hippocrate
avoit laiffés. Gelon , fous prétexte
de réprimer la révolte des Gelois , envahit
la domination , & en priva les enfans
d'Hippocrate , dès qu'il eut fait rentrer les
rebelles dans leur devoir. Gelon ramena
enfuite de Cafmene dans Syracufe quelques
uns de fes habitans nommés Gamores
, qui en avoient été chaffés. Les Syracufains
qui le virent approcher , livrerent
en fon pouvoir leur ville & leurs perfonnes.
On ne fçauroit dire s'ils crurent qu'il
leur feroit plus avantageux d'agir de la
forte que de s'expofer aux maux que les
fuites d'un fiege ont coutume d'occafionner.
Ce qu'il y a de vrai , c'eſt que Gelon
devint maître abfolu de cette ville fans
qu'il lui en coutât le moindre combat . Il
abandonna la principauté de Gele à fon
frere Hieron , & fe réferva celle de Syracufe
qu'il peupla de nouveaux habitans ,
& qu'il rendit plus que jamais floriffante.
Une réflexion très - naturelle porte l'Auteur
à conclure que la conduite de Gelon
en cette circonftance dément le caractere
qu'on lui attribue. Il y auroit fans doute
de
DECEMBRE 1755. 73
pour
de l'injuftice à le juger fur cette feule
action ; qui , quoiqu'elle ne foit pas à la
vérité fort honorable à fa mémoire , ne
doit pourtant point influer fur le refte de
fa vie : au moins c'eſt ce qu'on eft en droit
d'inférer du témoignage des Ecrivains de
l'antiquité qui ont parlé de lui . Il paroît
feulement par- là que Gelon , tout vertueux
qu'on nous le dépeint d'ailleurs , ne fut
pas toujours exempt de la paffion de dominer
, qui le fit ufer de perfidie envers
les héritiers légitimes , en les dépouillant
de l'autorité fouveraine , & l'engagea dans
des pratiques criminelles fatisfaire
fon ambition. Comme les Anciens qui ont
déterminé le tems de fon regne , varient
confidérablement entr'eux , lorfqu'il s'agit
d'en conftater la durée , qu'ils étendent
plus ou moins , felon la fupputation à
laquelle ils s'attachent , on infifte conféquemment
fur les contradictions apparentes
qui naiffent de la différence de leur calcul
, & afin d'être en état de les concilier
on recherche la caufe qui a produit ces
variétés. Il fuffit pour la découvrir de
comparer exactement leur rapport ,
dont
la diverfité vient de ce que le commencement
de la domination de Gelon pouvant
fe fixer à différentes dates , cela à donné
lieu à la différente maniere d'en compter
II.Vol. Ꭰ
7 MERCURE DE FRANCE.
les années. Les uns ont daté l'Epoque de
fon regne, dumoment qu'il fut maître dans
Syracufe dont les habitans s'étoient foumis
à lui ; parce qu'il y avoit un pouvoir
prefque aufli abfolu que celui qui eft affecté
à la Royauté . Les autres qui ont niarqué
les chofes avec plus de précifion , re
l'ont commencé que depuis qu'il fut proclané
Roi , titre que lui mériterent l'importance
de fes fervices & fon dévouement
au bien de la République. Nous ferions
trop longs , s'il nous falloit entrer dans
le détail de preuves qui fervent à établir
la vérité de cette remarque que nous ne
faifons qu'indiquer. C'eft pourquoi nous
aimons mieux renvoyer les Lecteurs curieux
d'approfondir les matieres de cette
nature à l'ouvrage même , où il leur fera
plus facile de prendre une idée jufte &
précife des calculs qui accompagnent cette
difcuffion chronologique. Gelon mourut
après avoir gouverné Syracufe fept
ans , avec la qualité de Roi. Il laiffa pour
fon fucceffeur Hieron , le plus âgé de fes
deux freres qui reftoient. Il ordonna en
mourant , à Damareté fa femme & fille de
Theron Tyran d'Agrigente , d'époufer
Polyzele qui fut pourvu du commandement
de l'armée , que l'on avoit fans doute
foin de tenir toujours prête à marcher
DECEMBRE. 1755- 75
en cas que le peuple de Syracufe fût inquieté
par fes voifins , ou attaqué par
des nations étrangeres. Hieron parvenu
à jouir de la Royauté , fe comporta bien
différemment de fon prédéceffeur. Il hérita
du rang de fon frere , mais non pas
de fes vertus . Il étoit avare , violent &
auffi éloigné de la probité de Gelon que
de fa candeur. Son humeur cruelle &
fanguinaire n'auroit pas manqué d'exciter
un foulevement général parmi les Syracufains
, fi le fouvenir des bienfaits de Gelon
, dont la mémoire leur étoit par conféquent
très -chere n'eût été un motif
capable de les retenir. Les foupçons & la
défiance , vices inféparables d'une conduite
tyrannique , l'armerent contre fes propres
fujets , dont il craignoit les complots,
Il s'imagina que pour mettre fa vie en fureté
, la force feroit une voie moins douteufe
que leur affection qu'il auroit fallu
captiver. Il leva pour cet effet des troupes
mercenaires , & compofa fa garde de
foldats étrangers. Comme il s'apperçut de
l'attachement des Syracufains pour Polyzele
qu'ils cheriffoient autant qu'ils le
haïffoient , ce fut affez pour lui faire foupçonner
fon frere d'afpirer à la Royauté , &
pour lui rendre toutes fes démarches fufpectes.
Il ne vit plus en lui qu'un rival
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
dangereux , qu'il étoit de fon intérêt de
perdre. Un événement parut favorable à
les deffeins . Il s'agiffoit de prendre la défenfe
des Sybarites qui avoient imploré
fon fecours contre les Crotoniates, par qui
ils étoient affiégés . Il faifit cette occafion
de fe défaire de fon frere qui étant chargé
du commandement de l'armée , reçut ordre
de lui de les aller fecourir.
Il avoit , felon toutes les apparences ,
travaillé aux moyens de le faire périr dans
le combat . Au moins c'eft ce que crut
Polyzele qui , pénétrant fes intentions , &
connoiffant d'ailleurs fa jaloufie , refuſa
d'obeir. Hieron irrité de fe voir fruftré
dans fes projets , éclata en menaces. Polyzele
n'auroit certainement pas tardé à
éprouver les effets de fon reffentiment ,
s'il n'avoit pris le parti de s'en garantir
en fe refugiant à la Cour de Theron dont
il avoit épousé la fille . Il n'en fallut pas
davantage pour brouiller ces deux Princes
, qui auparavant étoient amis . Hieron
reclama Polyzele comme un rebelle qu'il
vouloit punir , & fut indigné de ce que le
Roi d'Agrigente lui donnoit une retraite
dans fes Etats. D'un autre côté , la violence
que l'on faifoit à Polyzele , touchoit
trop Theron pour ne pas l'engager à foutenir
la cauſe de ſon gendre , & à le déDECEMBRE.
1755, 77
fendre des injuftes pourfuites de fon frere.
On fe difpofoit déja de part & d'autre à
la guerre , lorfque Hieron tomba dangereufement
malade . Ce qu'il y a de fingulier
, c'eft que cette maladie toute fâcheufe
qu'elle devoit être pour ce Prince , lui
fut pourtant néceffaire , puifqu'elle occafionna
un changement dans fa perfonne ,
auquel on n'avoit pas lieu de s'attendre.
Pour adoucir l'ennui que lui caufoit la
longueur de fa convalefcence , il invita
par fes largeffes les plus fameux Poëtes de
fon tems à fe rendre auprès de lui . Il efperoit
trouver dans leurs entretiens un remede
à fes chagrins domeftiques. On peut
croire que Simonide , de qui Pindare luimême
avoit appris les principes de fon
art , ne fut pas oublié dans le nombre de
ceux qu'Hieron attira à fa Cour. Il fut celui
qui fçut le mieux s'infinuer dans l'efprit
de ce Prince , & obtenir fa confiance.
Ce Prince eut l'obligation au commerce
qu'il lia avec les Sçavans qu'il avoit
fait venir , d'avoir poli fes moeurs & orné
fon efprit qui étoit naturellement capable
des plus grandes chofes , mais qu'une
application continuelle aux exercices militaires
ne lui avoit pas permis jufques là
de cultiver. Il profita beaucoup dans les
fréquentes converfations qu'il avoit avec
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Simonide . Elles furent autant de leçons
qui lui infpirerent l'amour de la vertu , &
l'accoutumerent par dégrés à en remplir
les devoirs . Elles lui firent ouvrir les yeux
fur fes égaremens , & fentir toute l'injuftice
de la guerre qu'il alloit fe mettre fur
les bras . Les confeils de notre Poëte lui furent
d'une grande reffource pour tourner
les chofes vers la pacification . Voici de
quoi il eft queftion. Theron ayant donné
Thrafydée fon fils pour maître aux Himerens
, celui-ci rendit fa domination infupportable
par fon orgueil & par fes violences
, qui les contraignirent de fe foulever
contre lui . Ils n'oferent fe plaindre de fa
conduite à Theron , parce qu'ils craignirent
que l'oppreflion devînt encore plus
forte , en cas que le pere fe montrât juge
peu équitable dans la caufe de fon fils.
C'est pourquoi ils fe déterminerent à envoyer
des Députés à Hieron pour lui offrir
du fecours contre Theron , & lui déclarer
en même tems qu'ils fouhaitoient à l'avcnir
dépendre de lui . Cette conjoncture
fournir à Simonide les moyens de remettre
la paix entre les deux Princes , & de faire
l'office de médiateur. Ce fut par fes avis
que Hieron inftruifit le Roi d'Agrigente
du complot formé par les habitans d'Himere
, & l'avertit de prendre fes mesures
pour le faire avorter.
DECEMBRE. 1755. 79
La reconnoiffance de Theron fut égale
à la générosité du procedé d'Hieron , avec
qui il ne fongea plus qu'à fe réconcilier ,
& leurs démêlés mutuels furent dès- lors
pacifiés. Hieron , pour affermir davantage
cette union , époufa la foeur de ce Prince .
Il rendit fon amitié à Polyzele , & les deux
freres vécurent depuis en bonne intelligence.
« Hieron commença ( dit l'Auteur )
à facrifier fes intérêts au bien public. Il
38
ne s'occupa plus que du foin d'acquerir,
» à l'exemple de Gelon , par fes manieres
» affables & par fa clémence , le coeur &
» l'eftime de fes fujets . Ses libéralités qu'ils
» éprouverent dans la fuite , effacerent
» entierement de leur mémoire les traits
" d'avarice qu'ils avoient d'abord remar-
» qués en lui . Sa Cour devint l'afyle des
» fciences , par la protection qu'il accor-
» doit aux perfonnes qui les cultivoient
» avec fuccès. Il montroit plus d'ardeur à
» les prévenir par des récompenfes , que
» les autres n'en avoient à les obtenir.
و د
L'Auteur accompagne fon récit de cette
réflexion qui fe préfente naturellement .
» Comme il réjaillit autant de gloire fur
le Prince qui répand fes bienfaits , que
» fur le particulier qui les reçoit , com-
" bien de Souverains ne font un accueil
» favorable au mérite , peut - être moins
Div
80 MERCURE DE FRANCE .
"3
» pour l'honorer , que pour fatisfaire euxmêmes
leur vanité ! Si l'on compare cet-
» te derniere conduite d'Hieron avec celle
qu'il avoit tenue en premier lieu , on
» fera furpris d'un contrafte auffi frappant.
Il devoit du moins avoir un fond de
» vertu ; car les fciences toutes feules ne
produifent point de pareils changemens.
» Elles perfectionnent à la vérité un heu-
» reux naturel ; mais il eft rare qu'elles
» réforment un coeur vicieux . >>
ود
Nous avons déja infinué quelque chofe
de l'avarice de Simonide . On peut affurer
qu'il n'y a point d'endroit où elle parut
plus à découvert qu'à la Cour d'Hieron .
Elle s'eft caractérisée jufques dans les reparties
qu'on lui attribue . Nous allons citer
quelques - unes de celles que l'on a recueillies.
On apprend d'Ariftote que la
femme d'Hieron ayant demandé à ce Poëte
, lequel étoit le plus à défirer , d'être riche
on fçavant ? il répondit , qu'il préferoit les
richeſſes , puisqu'on ne voyoit tous les jours
à la porte de riches que des fçavans . Hieron
avoit donné ordre qu'on lui fournît
chaque jour les provifions néceffaires pour
le faire vivre dans l'abondance , & Simonide
pouffoit l'épargne jufqu'à en vendre
la principale partie. Lorfqu'on voulut fçavoir
pourquoi il fe comportoit de la forte.
DECEMBRE. 1755. 81
C'est ( reprit- il auffi - tôt ) pour montrer en
public la magnificence du Prince , & ma
grande frugalité. Cette réponſe paroit à
M. Bayle un pauvre fubterfuge , & l'on
ne peut nier que fa remarque ne foit jufte.
Mais c'eft affez l'ordinaire des Beaux-
Efprits de payer de traits ingénieux pour
excufer les défauts qui choquent en eux
& fur lefquels on les preffe de s'expliquer ,
quand ils n'ont point de bonnes raifons à
alléguer pour leur juftification. Toutes
les fois que l'avarice infatiable de ce Poëte
l'expofoit à des railleries & à des reproches
, il avoit fon excufe prête , en difant
, qu'il aimoit mieux enrichir fes ennemis
après fa mort , qu'avoir besoin de fes
amis pendant fa vie. Auffi n'étoit - il rien
moins que difpofé à écrire gratuitement :
c'eft ce qu'il fit fentir à un homme qui
l'avoit follicité à compofer des vers à fa
louange , en fe contentant de l'affurer qu'il
lui en auroit des obligations infinies. Une
pareille propofition fatisfit peu Simonide ,
qui lui répondit , qu'il avoit chez lui deux
caffettes , l'une pour les payemens qu'il exigeoit,
& l'autre pour les obligations qu'on pouvoit
lui avoir, que la premiere reftoit toujours
vuide , au lieu que celle- ci ne ceffoit jamais
d'être pleine. On conçoit aifément que fon
humeur intéreffée devoit rendre fa plume
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
fort venale . Ce qu'il y a de certain , c'est
qu'il a la réputation d'avoir été le premier
des Poëtes Grecs qui ayent mis les Mufes
à louage. On ne fçauroit difconvenir que
cette tache n'obfcurciffe la gloire qu'il s'eft
acquife par la beauté de fon génie. L'indigne
trafic qu'il faifoit de fes ouvrages
donna naiffance à un proverbe honteux à
fa mémoire . Il fuffifoit que des vers fuffent
vendus au plus offrant pour porter le nom
de vers de Simonide. Comme le mot grec
dont fe font fervis des Auteurs anciens ,
pour exprimer l'avarice de Simonide , reçoit
des acceptions différentes , felon l'ufage
auquel on l'applique , il a induit en
erreur Lilio Giraldi , qui à attaché à ce terme
une fignification contraire à fon analogie
, quelle que foit la racine d'où on
veuille le dériver , & dont , à plus forte
raifon , il ne peut être fufceptible dans
l'occafion où il fe trouve employé. C'eſt
ce qui eft fpécifié plus particuliérement
dans l'ouvrage auquel il faut recourir , fi
l'on fouhaite s'en inftruire. Nous ajouterons
encore à ce que nous venons de dire
de ce Poëte , une circonftance qui dévoile
entierement l'exceffive paffion qu'il avoit
de thefaurifer. Un Athlete vainqueur à la
courfe des Mules , ayant voulu l'engager
a célébrer la victoire , lui offroit une fomDECEMBRE.
1755 .
83
me trop modique
, Simonide
refufa de le
fatisfaire
fur fa demande
, fous prétexte
qu'il
à un homme
comme lui
conviendroit
peu
de louer des Mules . Mais l'autre ayant pre- pofé un prix raifonnable
, notre Poëte
confentit
à faire l'éloge de ces Mules, qu'il
qualifia de filles de chevaux
aux pieds légers, expreffion
emphatique
qui a été défapprouvée
avec juftice par des Critiques
. Nous ne croyons
pas devoir nous arrêter à une
autre repartie
à peu-près du même genre, qui lui eft attribuée
par Tzetzes
, Auteur
peu exact en fait de narration
hiftorique
, parce qu'elle porte fur une fuppofition
évidemment
fauffe qui rend fon récit fufpect
, pour ne rien dire de plus. Il faut
confulter
l'ouvrage
pour avoir une pleine
conviction
de ce que nous remarquons
à ce fujet. Simonide
poffeda jufqu'à la mort
les bonnes graces d'Hieron
, dans lefquelles
il étoit entré fort avant . Il ne fut point confideré
à la Cour comme
un homme
dont le talent confiftoit
uniquement
à faire
des vers , & à donner
quelques
leçons
de morale ; ce Prince le jugea capable
de l'aider de fes confeils
dans le gouverne- ment des affaires , & il eut lieu de s'en louer
dans plus d'une occafion
. Auffi s'ouvroitil
familiérement
à ce Poëte , dont il connoiffoit
la prudence
, & il ne faifoit au-
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
cune difficulté de lui communiquer fes
penfées les plus fecrétes. Les entretiens
qu'ils avoient enſemble là - deffus , ont fans
doute fourni à Xenophon le fujet d'un
Dialogue de fa façon , où les introduifant
l'un & l'autre pour interlocuteurs , il produit
lui-même fous ces noms empruntés ,
fes réflexions politiques. C'est une excellente
piece qui renferme un parallele entre
la condition des Rois & celle des Particuliers.
Comme Hieron avoit paffé par ces
deux états , cet ingénieux Ecrivain ne pouvoit
choifir perfonne qui fût censé être
mieux à portée que ce Prince d'en apprécier
les différences. La maniere dont il
fait parler Simonide , eft analogue au caractere
de ce Poëte qui foutient par la
folidité des avis qu'Hieron reçoit de lui ,
la réputation de fage qu'il a méritée
par l'honnêteté de fes moeurs : En effet ,
quelques légeres taches répandues fur fa
vie , que l'on devroit taxer plutôt de foibleffes
inféparables de l'humanité , ne
pourroient balancer toutes les belles qualités
que la nature lui avoit accordées , s'il
n'avoit témoigné dans fes actions un penchant
trop marqué pour l'avarice la plus
fordide , vice fi honteux qu'il fuffit lui
feul pour diminuer l'éclat des vertus qui
l'ont rendu d'ailleurs recommandable.
DECEMBRE. 1755 . 85
da ce
que
Les fréquentes converfations d'Hieron
& de Simonide ne rouloient point feulement
fur des matieres de pure politique ;
elles avoient encore pour objet l'examen
des queftions les plus philofophiques . C'eſt
ce qui paroît par la célebre réponſe que
notre Poëte fit à ce Prince , qui lui demanc'étoit
que Dien ? Il faut convenir
que la queftion étoit des plus épineufes ,
& par conféquent très- propre à embarraffer.
Auffi Simonide ne manqua pas de
prétexte pour juftifier l'impuiffance où il
fe voyoit d'y fatisfaire fur le champ , &
il obtint du tems pour y rêver plus à fon
aiſe. Le terme étant expiré , Hieron étonné
de tous les délais dont ce Poëte ufoit
pour éluder l'explication qu'on exigeoit
de lui , en voulut apprendre la caufe . Simonide
avoua ingénuement , que plus il
approfondiffoit la chofe , plus elle lui fembloit
difficile à réfoudre.
Si l'on inféroit de fa réponſe à Hieron ,
que ce Poëte avoit formé quelque doute
fur l'existence d'un Etre Suprême, ce feroit
non-feulement étendre la conclufion beaucoup
plus loin que ne l'eft la prémiffe ; mais
ce feroit déduire une conféquence trèsfauffe.
Car Simonide étoit fi peu porté à
nier qu'il y eût une Divinité , que jamais.
Poëte Payen n'a peut -être eu une perfuaS6
MERCURE DE FRANCE.
fion plus vive des effets de fa puiffance ;
c'est ce que témoignent affez les fragmens
qui nous reftent de fes Poélies , & principalement
quelques vers de lui , qui font
cités par Théophile d'Antioche . « Il y eft
dit , qu'il n'arrive aux hommes aucun
" mal inopiné : que Dieu fait en un feul
» moment changer de face à toutes chofes,
» & que perfonne ne fçauroit fe flatter
d'acquérir la vertu fans une affiftance
» particuliere de fa part ».
Simonide termina fa vie à l'âge de quatre
-vingt-dix ans , dont il paffa les trois
derniers à la Cour d'Hieron. Le tombeau
qu'on lui avoit élevé à Syracufe , fut dans
la fuite du temps démoli par un Général
des Agrigentins , appellé Phoenix , qui en
fit fervir les matériaux à la conftruction
d'une tour. On marque le temps dont fa
mort précede celle d'Hieron , & pour le
conftater d'une maniere préciſe , il a fallu
néceffairement fixer celui où tombe le
commencement & la fin du regne de cè
Prince , duquel on détermine conféquemment
la durée. On fent bien que tout celá
eft accompagné de détails chronologiques
dans lesquels nous évitons ici de nous engager
parce qu'ils n'intéreffent qu'un
très -petit nombre de Sçavans exercés à ce
genre d'étude. L'Auteur conduit plus loin
DECEMBRE. 1755. $7
que la mort de notre Poëte , le fil de fa
narration qui offre en raccourci l'hiftoire
de Syracufe . Il parcourt avec rapidité les
révolutions qui arriverent à cette République
depuis l'expulfion de Thrafybule
frere & fucceffeur d'Hieron , que fa conduite
violente avoit fait chaffer de Syra--
cufe , jufqu'au temps qu'elle éprouva le
fort ordinaire aux Villes que les Romain's
foumettoient
à leurs armes . Comme le récit
de ces chofes femble au premier coup
d'oeil ne tenir en aucune façon au plan général
de l'Ouvrage , on ne manquera pas
de le trouver abfolument hors d'oeuvre.
En tout cas , l'Auteur a prévenu lui-même
l'objection qui peut avoir lieu . «< Ayant ,
» dit-il , donné la plus grande partie de
» l'histoire de cette fameufe République ,
» que j'ai eu occafion de prendre dès fon
» origine , je me ferois reproché mon peu
» d'attention à procurer au Lecteur une
» entiere fatisfaction , fi je n'avois rendu
fon inftruction complette , en mettant
» devant fes yeux un précis de la fuite
» des affaires de Syracufe , jufqu'au temps
» qu'elle tomba au pouvoir des Romains ,
"
"
qui l'affujettirent à leur Empire. Je pen-
» fe avoir été d'autant plus fondé à le
faire , qu'un des derniers de ceux qui
ont gouverné defpotiquement en cette
Ville , étoit defcendu de Gélon , &
1
88 MERCURE DE FRANCE.
و ر
porté le nom d'Hieron , ainfi que le
» frere de ce Prince. Il marcha fi parfaite-
» tement fur les traces du premier , que
» de Préteur qu'il étoit auparavant à Sy-
» racufe , il s'ouvrit également par fes
» vertus un chemin à la royauté. Il eft
» furtout célebre par fes démêlés avec les
» Romains qui le défirent plus d'une fois :
» ce qui l'obligea de contracter avec eux
» une alliance dans laquelle il perfifta le
» refte de fes jours . Il étoit donc naturel
» de toucher légerement ce qui regarde ce
» Monarque de qui l'hiftoire ne doit pas
» être détachée de celle de fes Ancêtres ,
» dont il n'a point démenti les belles actions.
Enfin quand on trouveroit que
» la relation de ces chofes fort des bornes
» que mon principal fujet me prefcrivoit ,
» s'il réfulte pour le Lecteur quelque avan-
» tage de voir réunies dans un feul point de
» vue toutes les différentes révolutions
particulieres à l'état de cette Républi-
» que , depuis l'époque de fa fondation ,
jufqu'à celle de fa ruine ; c'eft lui feul
» qui fera mon apologie
"3
L'Auteur , après avoir fait l'hiftoire de
Simonide & celle de fon Siecle , paffe enfuite
au détail de fes Poéfies. Quoiqu'il en
eût compofé un grand nombre , il en refte
à peine des fragmens qui font comme des
débris échappés aux injures du temps. Ils
DECEMBRE. 1755 . 89
ont été recueillis par Fulvius Urfinus , &
en partie par Leo Allatius. Le premier les
a accompagnés de notes de fa façon . Il
n'eftfouvent parvenu jufqu'à nous que les
titres de plufieurs de ces Poéfies qui ont
tranfmis avec honneur le nom de Simonide
à la postérité. Les perfonnes curieufes
de les connoître , n'auront qu'à recourir
à la Bibliotheque Grecque du fçavant
M. Fabricius. Comme fon objet principal
eft d'y offrir une notice des ouvrages
des Auteurs Grecs , & d'y détailler les circonftances
qui en dépendent , il a dreffé
avec fon exactitude ordinaire un catalogue
de toutes les différentes fortes de Poëmes
qu'avoit écrits Simonide , autant qu'il
a pu en avoir connoiffance , en feuilletant
ceux d'entre les Anciens qui ont eu occafion
de les indiquer , lorfqu'ils ont cité des
vers de ce Poëte . On n'a pas cru devoir
s'arrêter dans cette Hiftoire à ces fortes de
détails , dont on ne tire d'autre fruit que
celui de fatisfaire fa curiofité. Ils peuvent
être fupportables en Latin , où l'on n'affecte
pas la même délicateffe qu'en notre Langue
, lorfqu'il s'agit de chofes auffi feches :
elles caufent de l'ennui & du dégout au
Lecteur François qui s'attend à des inftructions
plus folides. Quand on confidere la
perte de beaucoup de bons ouvrages que
90 MERCURE DE FRANCE.
le temps nous a ravis , tandis qu'il a épargné
tant de foibles productions qui , bien
loin d'être enviées , ne méritoient pas même
de voir le jour , on ne fçauroit s'empêcher
d'avouer que c'eft -là un de ces caprices du
fort qui prend plaifir à fe jouer de tous les
moyens que l'induftrie humaine peut imaginer
pour fe garantir de fes injuftices.
Si on demande à l'Auteur pourquoi il ne
s'eft point fait un devoir de traduire en
notre langue ces fragmens poétiques , ( car
quelques imparfaits que foient les morceaux
qu'ils renferment , ils ferviroient du
moins à donner une idée de la beauté du
génie de Simonide ) il répondra que la
défunion des parties qui forment l'enchaînement
du difcours , rend trop difparates les
chofes qui font énoncées dans les vers de
ce Poëte : comme elles n'ont aucune relation
les unes avec les autres , elles font par
cela même incapables d'offrir un fens fuivi
; « de forte que ce feroit , ( dit-il , ) per-
» dre fes peines , que d'expofer ces frag-
» mens en l'état actuel où ils font , fous
les yeux du Lecteur François qui aime
qu'on ne lui préfente que des idées bien
afforties , & parfaitement liées enſem-
» ble . On trouve dans un recueil qu'on
a fait de ces fragmens , deux pieces écrites
en vers ïambes , qui ont été mises à ce
DECEMBRE. 1755. 91
qu'il paroît , fur le compre de notre Simo
nide : c'eft ce qu'il y a de plus entier de
tout ce qui eft venu jufqu'à nous de fes
Poéfies. L'une roule fur le peu de durée de
la vie humaine , & l'autre eft une efpece
de fatyre ridicule contre les femmes , où
F'on ne produit que des injures groffieres
pour reprendre les défauts qu'on peut leur
reprocher. On y fait une application continuelle
des vices de ce fexe , aux diverfes
propriétés attachées à la nature des animaux
defquels on feint qu'il a été formé.
On y fuppofe que l'origine de l'ame des
femmes eft différente felon la diverfité de
leur humeur ; que l'ame des unes est tirée
d'un cheval , ou d'un renard , ou d'un finge
, 8 que celle des autres vient de la
terre & de la mer. Elien cite un vers qui
a rapport aux femmes qui aiment la parure.
On reconnoît difficilement Simonide
à ces traits qui font indignes de lui , &
affurément certe piece n'eft pas marquée
au coin qui caractérife communement fes
productions. Enfin il eft inconteſtable que
ces deux Poëmes n'appartiennent en aucune
maniere au Simonide dont on écrit
la vie; puifque les Anciens ne nous appren
nent point qu'il fe foit jamais exercé dans
ce genre de poéfie . Il les faut reftituer à
un autre Simonide qui a précédé le nôtre
92 MERCURE DE FRANCE.
de plus de deux fiecles. C'est lui qui doit
en être regardé comme le véritable auteur.
Il ne feroit pas étonnant que l'identité de
nom eût fait confondre enfemble ces deux
Poëtes , qui font du refte très- différens l'un
de l'autre. C'est ce que l'on confirme par
une preuve que fournit le témoignage des
Anciens qui ont pris foin de les diftinguer,
l'un , par la qualité de Poëte Lyrique , &
l'autre , par celle de Poëte Iambique. Celui
qui eft renommé dans l'antiquité par la
compofition de fes ïambes , étoit né à
Minoa , ville de l'ifle Amorgos. Suidas le
dit fils d'un certain Crinée qui ne nous
eft pas autrement connu . Ses travaux poétiques
ont eu le même fort que ceux de
notre Simonide. Il n'en fubfifte plus que
des fragmens qui confiftent uniquement
en ces deux poëmes dont nous venons de
parler , & en quelques vers détachés qui
nous ont été confervés par Athénée , Galien
, Clément d'Alexandrie & Stobée .
On recherche le temps où il vivoit ; &
comme une date que produit Suidas , conconcourt
à le déterminer par celle de la
ruine de Troye , l'Auteur piend de-là occafion
d'entrer dans un examen chronologique
des différentes Epoques que les Anciens
affignent à la prife de cette Ville.
Nous nous bornerons à en expofer ici le
DECEMBRE . 1755 . +3
"
"3
réſultat qu'il en donne lui - même dans fa
préface. Quelque foit le calcul auquel on
veuille s'attacher , « il eft conftant , (dit-il)
» que celui du LexicographeGrec eft fautif,
» à moins qu'on ne fubftitue dans fon
» texteune lettre numérale à l'autre , ainfi
que Voffius l'a parfaitement obfervé. Il
»y a d'autant plus d'apparence qu'il aura
fouffert en cela de l'inadvertance des
Copiftes qui font fujets à commettre de
» femblables mépriſes ; que la validité de
» la leçon qu'on propofe fe peut inférer
» d'un paffage formel qui fe tire de Tatien.
C'eft par-là feulement qu'on vient à bout
» de fauver la contradiction fenfible qui
» naîtroit de fon témoignage , & de celui
» de quelques - uns des Anciens , qui font
» ce Simonide contemporain d'Archiloque
, & par conféquent le renvoyent
» bien en- deça du fiecle où il le place.
» Comme il s'accorde à dire qu'Archilo-
» que fleuriffoit fous Gygès Roi de Lydie,
» dans la perfonne duquel commence la
» Dynaſtie des Mermnades , il s'enfuit de-
>> là que le temps du Simonide en queftion
»fe trouve étroitement lié à celui du regne
» de ce Prince & de fes fucceffeurs. C'eſt
pourquoi il réfulte des moyens que j'ai
employés pour fixer l'un par l'autre , une
» difcuffion qui m'a paru propre à répan-
"
39
94 MERCURE DE FRANCE.
» dre une nouvelle clarté fur la Chronolo-
» gie des Rois de Lydie ». Nous ajouterons
que la matiere eft affez importante
par elle-même pour fixer la curiofité des
Sçavans que leur propre expérience a mis
en état de fe convaincre de l'obſcurité qui
regne fur cette partie de l'Hiftoire ancienne.
La maniere avantageufe dont on nous
parle du Simonide fameux par fes productions
Lyriques , ne permet pas d'hésiter à
le placer au rang des meilleuts Poëtes de
l'Antiquité ce qu'on ne fçauroit dire
également de celui qui a écrit des vers
iambes. Il eft certain qu'il n'a pas joui de
la même célébrité , & que notre Simonide
l'emporte à tous égards fur l'autre. D'ailleurs
fon talent s'étendoit plus loin qu'à
faire des vers. C'est ce qu'on a été à portée
de voir plus d'une fois dans le cours
de cet Extrait. Cela paroît encore par l'invention
des quatre Lettres Grecques ( ou
,, » & , qui lui eft communément
attribuée. Il faut pourtant avouer qu'elle
lui eft conteſtée par quelques- uns qui en
font honneur à Epicharme né en Sicile .
Tzetzes balance même auquel des deux il
doit la rapporter , ou à notre Simonide ,
ou à Simonide le Samien qu'il dit être fils
d'un certain Amorgus. Il n'eft pas douteux
que ce dernier ne foit le même que
DECEMBRE. 1755.
95
le Poëte iambique de ce nom , à qui quelques
anciens Ecrivains donnent Samos
pour patrie , quoique le plus grand nombre
le faffe naître à Amorgos . Il n'eft pas
difficile de s'appercevoir de la méprife
grolliere de Tzetzes , qui transforme le
nom du lieu de la naiffance de ce Simonide
, en celui du pere de ce Poëte. On
n'infifte point fur cesLettres qui auroient
pu fournir le fujet d'une difcuffion , fi
Scaliger , Saumaife , Samuel Petit , Voffius
, Bochart , Ezéchiel Spanheim , Etienne
Morin , & le P. Montfaucon , n'avoient
déja épuifé tout ce que l'on peut produire
fur l'origine de l'Alphabeth Grec. On a
cru qu'il étoit plus à propos de renvoyer
à ces doctes Critiques , en citant au bas
de la page les endroits de leurs ouvrages ,
où ils ont traité cette matiere , que de redire
en gros des chofes qu'ils ont fi bien approfondies
en détail . Notre Simonide paffe
encore pour avoir ajouté une huitième
corde à la Lyre dont il fe propofa par- là
de perfectionner l'ufage , comme nous
l'apprenons expreffément de Pline . On
trouve parmi les fragmens de fes Poéfies
quelques vers qui ont été allégués par Platon
, Lucien , Athenée , Clément d'Alexandrie
, & Théodoret. Ils valent bien
la peine d'être cités pour leur fingularité.
96 MERCURE DE FRANCE.
Leur objet eft de définir quels font les biens
préférables de la vie. Voici ce qu'ils renferment.
« De tous les biens dont les hommes
peuvent jouir , le premier eft la fan-
»té , le fecond la beauté , le troiſieme les
richeffes amaffées fans fraude , & le
quatrieme la jeuneſſe qu'on paffe avec
» fes amis ».
22.
De tous les ouvrages que Simonide
avoit compofés , il n'y en a point afſurément
qui l'ait plus illuftré , & lui ait attiré
plus de louanges des Anciens , que ceux
qui portoient le titre de Threnes ou de
Lamentations. Ce font elles que Catulle
défigne par cette expreffion , mæftius lacrymis
Simonideis. Horace les a également en
vue , lorfqu'il dit pour repréfenter des
Mufes plaintives , Cea retractes munera
Nama. Son talent principal étoit d'émouvoir
la pitié ; & l'on peut affurer qu'il excelloit
dans le genre pathétique. Au moins
c'est l'aveu que fait Denys d'Halicarnaffe ,
qui le préfere à tous les Poëtes qui avoient
travaillé dans la même partie , après l'avoir
d'ailleurs regardé comme un modele
dans le choix des mots. La leçon de cet
endroit du Traité de l'Auteur Grec dont
on cite les paroles , eft d'autant plus défectueufe
, qu'elle forme un fens tout contraire
à celui que cet ancien Critique veut
exprimer.
DECEMBRE. 1755. 97
exprimer. Cela paroît avoir été occafionné
par la tranfpofition de deux mots qu'il s'agit
de remettre à la place qui leur eft propre
, pour réduire l'énoncé de la phraſe
grecque à un fens naturel & raifonnable.
C'est ce que l'Hiftorien a entrepris dans
une note dont le but est de rectifier ce paffage
qui a été étrangement altéré par l'inadvertence
des Copiftes. Le jugement que
Quintilien porte de Simonide confirme
celui de Denys d'Halicarnaffe , qui rapporte
un morceau d'une de ces Lamentations
de notre Poëte. Danaë déplorant fes malheurs
en faifoit le fujer . On fçait que fuivant
la fable , cette Princeffe infortunée
fut enfermée par l'ordre d'Acrifius fon
pere , dans un coffre d'airain avec l'enfant
qu'elle avoit mis au jour pour être jettée
dans la mer. Simonide fuppofe que dans
le temps qu'elle erroit au gré des vents &
des flots , elle parla en ces termes à Perfée.
" O mon fils , de combien de maux tà
» mere eft accablée . Tu te mets peu en
peine du fifflement des vents , & de l'im-
» pétuofité des vagues qui roulent fur ta
» tête : Ah ! fi tu pouvois connoître la
grandeur du péril qui nous menace , tu
prêterois fans doute l'oreille à mes dif-
» cours. Mais non . Dors, cher enfant , dors ,
je l'ordonne. Ainfi que lui, puiffiez- vous
"
"
11. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
éprouver le même calme , flots d'une
» mer agitée , & vous auffi mes maux dont
la mefure ne fçauroit être comblée » .
C'eft relativement à ce don d'attendrir
que Grotius a cru pouvoir lui comparer le
Prophéte Jéremie. Ces fortes de paralleles
qu'on établit entre des Ecrivains Sacrés
& des Auteurs Profanes , femblent avoir
d'abord quelque chofe de choquant : mais
pour peu qu'on veuille faire un moment
abstraction du caractere de prophéte qui
appartient à ce dernier , & qui par conféquent
le met hors de toute comparaifon
avec un Poëte Payen , il ne fera plus queftion
que de les envisager l'un & l'autre du
côté du mérite perfonnel . On ne pourra
s'empêcher pour lors de convenit que le
parallele ne foit jufte . En effet , on ne doit
pas ignorer que Jéremie ait réuni toutes
les qualités effentielles à la poéfie dans fes
Lamentations , qui offrent le tableau le plus
touchant de la défolation & de la ruine
de Jérutalem .
Simonide ne réuffiffoit pas moins dans
la peinture des images ; c'eft le témoignage
que lui rend Longin , ce célebre Critique
de l'antiquité , dont la déciſion eſt
d'un fi grand poids en pareil cas . Aucun
Poëte n'avoit , felon ce Rhéteur , décrit
plus vivement l'apparition d'Achille fur
DECEMBRE. 1755. 99
fon tombeau , dans le tems que les Grecs
fe préparoient à partir . Nous finirons par
dire que la douceur qui regnoit dans fes
vers ,l'avoit fait furnommer Melicerie , &
cependant il avoit employé en écrivant le-
Dialecte Dorique , qui paroît être le moins
fufceptible de cette douceur qui caractérifoit
fes Poéfies.
On a renvoyé à la fin de cette Hiſtoire
deux Remarques qui valent deux Differtations
: Quoiqu'elles ne femblent avoir
qu'une liaifon fort indirecte avec fon
plan , elles ne laiffent pas de fervir d'éclairciffement
à deux endroits de fon texte .
L'une eft deftinée à examiner fi le nom de
Jao cité dans un paffage de Porphyre que
l'on rapporte , eft le même que celui de
Jehovah ufité particuliérement chez les
Juifs pour défigner Dieu : A cet égard la
chofe eft hors de conteftation. Il s'agit
feulement de fçavoir laquelle de ces deux
différentes prononciations attachées à un
même nom , doit être réputée pour l'anciemne
, & par conféquent pour la véritable.
C'est une matiere qui a déja exercé
d'habiles Critiques , tels que Genebrard ,
Fuller , Louis Cappel , Drufius , Sixtinus
'Amama , Buxtorfe le fils , Gataker & Leufden.
Cette queftion entraîne néceffairement
dans une difcuffion grammaticale ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
qui n'est à portée d'être bien entendue que
des perfonnes qui ont acquis quelque intelligence
de l'Hébreu . On a mis en un,
caractere lifible pour tout le monde les
paffages qu'on a été obligé de produire
dans cette Langue , & cela pour des motifs
que l'Auteur a eu foin d'expliquer dans
fa préface. Les Sçavans fe partagent fur
çet article. Les uns, comme Cappel, Walton
& M. Le Clerc fe déclarent pour la
prononciation de Jao ou Jauoh , & rejertent
celle de Jehovah , qu'ils difent n'avoir
prévalu que depuis la ponctuation de
la Maffore , d'après laquelle Galatin Ecriyain
du feizieme fiecle , a le premier introduit
parmi nous cette Leçon du nom de
Dieu , qui eft actuellement la feule accréditée
. Ils penfent être d'autant plus difpenfés
d'acquiefcer à l'autorité de la Maffore
, qu'ils la combattent par des raifons
que leur fournit la nouveauté de fon invention
, qui , felon la plupart d'entr'eux ,
ne remonte pas au - delà du fixieme fiecle ,
& dont quelques - uns reculent l'époque
jufqu'au onzieme. Il y en a d'autres au
contraire qui demeurent attachés à la Lede
Jehovah dont ils foutiennent la validité
, parce qu'elle leur paroît beaucoup
mieux conferver l'analogie de l'Hébreu ;
ils s'efforcent de la défendre contre toutes
çon
DECEMBRE. 1755. ioi
les objections qui peuvent avoir lieu , &
ils ne balancent pas à croire que les Grecs
à qui les Phéniciens avoient tranfmis ce
nom , ne l'ayent ainfi altéré par une maniere
défectueuse de le prononcer. Il faut
avouer qu'ils font valoir des argumens (pécieux
pour fortifier leur opinion : cependant
, comme ce n'eft point ici un fujer
qui foit capable de recevoir ce dégré de
certitude que communiquent des preuves
qui mettent l'état des chofes dans la derniere
évidence , on ne doit s'attendre qu'à de
fimples conjectures qui ont de part & d'autre
une égale probabilité : ainfi le parti le
plus fage eft de ne point décider affirmati
vement dans de pareilles matieres. En effet,
comment vouloir déterminer pofitivement
l'ancienne prononciation de ce nom , s'il
eft conftant par le témoignage de Philon
& de Jofephe , qu'elle avoit été interdite
aux Juifs avant que J. C. vînt au monde
. Le premier la reftreint aux bornes du
Sanctuaire , où les Prêtres , fpécialement
le fouverain Sacrificateur , avoient le privilege
exclufif de le prononcer tous les ans
le jour que fe célébroit la fête des Expiations
. Ce nom n'étant donc point d'ufage
hors du Sanctuaire , où la maniere de le
proférer fe maintenoit par tradition , &
la permiffion de le prononcer étant une
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
des prérogatives affectées à la Sacrificature
, elle n'a pas dû fubfifter plus long-tems
que le Temple , & la tradition de ce nom
s'eft affurément perdue à travers tant de
fiecles qui fe font écoulés depuis la ruine
de Jérufalem. Peut on après cela fe flatter
d'en fixer aujourd'hui la prononciation.Les
Docteurs Juifs poftérieurs à cet événement
ont encore encheri fur la vénération que
leurs ancêtres avoient pour ce nom de
Dieu , & fur l'idée qu'ils fe formoient de
fa fainteté qui le rendoit ineffable à leur
égard. Ceux qui font venus après , felon
leur louable coutume d'outrer les fentimens
de leurs peres , ont pouffé les chofes
fi loin que cette vénération eft dégénérée
en une fuperftition exceffive qui fe
perpétue chez cette nation . Des Rabbins
ont étrangement raffiné fur les propriétés de
ce nom , & fur l'analogie grammaticale de
trois de fes lettres , qu'ils difent réunir les
trois différentes manieres d'exifter qui
n'appartiennent qu'à Dieu . Quiconque
ofoit violer cette défenfe de proférer le
nom Jehovah étoit puni de mort , s'il falloit
croire tout ce qu'ils nous débitent
hardiment à ce fujer. Ils ont fait plus , ils
l'ont érigée en article de foi , & menacent
les infracteurs de l'exclufion de la
vie éternelle . Toutes les fois que le Texte
DECEMBRE. 1755. 103
,
Hébreu porte la Leçon de Jehovah , ils lui
fubftituent le nom Adonaï , & tantôt celui
d'Elohim , lorfqu'il arrive que le Jehovah
eft précédé d'Adonai , & alors ces deux
noms fe trouvent joints enſemble . Il leur
eft auffi ordinaire d'ufer de mots compofés
pour caracterifer ce nom ineffable
comme ceux de Schem Hammiouchad , ou
de Schem Hamphorafch , le nom propre de
Dieu , & de Schern Schel arba othioth , le
nom formé de quatre lettres. Quand on les
preffe de dire fur quoi ils fondent cette
interdiction , ils alléguent en leur faveur
des paffages de l'Exode & du Lévitique
dont ils détournent ou changent le fens
pour la pouvoir autorifer. Les paroles de
l'Ecriture qu'ils nous oppofent , ne fignifient
pourtant rien moins que ce qu'ils
veulent leur faire fignifier. Il n'en a pas
fallu davantage pour les expofer au reproche
de falfification , qui leur a été intenté
par
Galatin . On entre relativement à cet
objet dans quelques détails hiftoriques ,
qui pourront compenfer ce qu'il y a de
fec dans un travail de cette nature.
On obferve que ce nom de Dieu n'a pas
été inconnu dans les premiers tems . aux
nations étrangeres , & furtout à celles qui
étoient voifines de la Judée . C'est ce qui
paroît confirmé par plufieurs exemples que
trop
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
par
Selden & M. Ferrand ont apportés , & qui
mettent ce fait hors de doute. Le Critique
Anglois & M. Huet foupçonnent même
que Pythagore pourroit avoir tiré l'idée
des propriétés mystérieuses de fa Quaternité
de celles que renferment les quatre
lettres qui conftituent le nom Jehovah. On
n'ignore pas que les Sectateurs du Philofophe
Grec , quand il s'agiffoit de fe lier
un ferment inviolable , juroient par cette
Quaternité à laquelle ils attribuoient toutes
les perfections , & qu'ils nommoient la
fource de vie , & le fondement de l'éternité,
Ils ne vouloient exprimer autre choſe parlà
que Dieu lui- même appellé par Pyihagore
le nombre des nombres . Ce Philofophe
paffe pour avoir emprunté des Juifs
plufieurs Dogmes " importans qu'il s'étoit
appropriés. C'est une circonftance dont la
vérité eft atteftée par Hermippus Hiftorien
Grec qui Heuriffoit du tems de Prolemée
Evergere, & par le Juif Ariftobule qui
vivoit à la Cour de Ptolemée Philometor,
Jofephe témoigne expreffément qu'il affecta
de fe montrer en bien des chofes zelé
imitateur des rites de fa nation . S. Ambroife
le fait même Juif d'origine : mais
on ne fçait où ce Pere de l'Eglife peut
avoir puifé cette particularité qui eft deftituée
de fondement . On reprend Lactan-
L
DECEMBRE . 1755. 105
ce d'avoir nié mal - à - propos que Pythagore
ait jamais eu aucun commerce avec les
Juifs , fans donner des raifons folides de
ce qu'il avançoit. On infifte particuliérement
fur fon voyage à Babylone , où il
s'offrit affez d'occafions qui mirent ce Phifofophe
à portée de s'entretenir avec plufieurs
d'entre ce peuple , dont une partie
y réfidoit encore pendant le féjour de Pythagore
en cette ville. Il y conféra fréquemment
avec les Mages dont il fçur fi
bien gagner l'amitié , qu'ils lui firent part
de leurs connoiffances , & l'initierent dans
leurs mysteres. Porphyre rapporte qu'il y
devint difciple d'un certain Zabratus ,
duquel il apprit tout ce qui concerne la
nature & les principes de l'univers . Il y a
eu dès les premiers tems du Chriftianif
me des Ecrivains qui fe font imaginés que
ce Zabratus ou Zaratus , & que Clement
d'Alexandrie appelle Nazaratus , étoit
le même que le Prophète Ezechiel , comme
le certifie ce Pere Grec qui écrivoit fur
la fin du fecond fiecle , & qui rejette
d'ailleurs l'opinion de ces gens là : néanmoins
Ménaffeh Ben - Ifraël , & quelques
autres , n'ont pas laiffé d'avoir une feniblable
penſée . Ce qu'il y a de plus éton -
nant , c'eft qu'un auffi habile homme que
l'étoit Selden , ait pu pencher vers ce fen-
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
timent d'autant plus infoutenable , qu'il
eft incompatible avec l'exacte chronologie.
C'eft ce qu'il n'a pas été fort difficile
de prouver. MM. Hyde & Prideaux ont entendu
par ce Zabratus le fameux Zoroaf
tre. Ils fe font fondés fur un paffage
d'Apulée qui veut que Pythagore ait été
difciple de ce Législateur des Mages ; ce
qui eft pourtant fujet à un grand nombre
de difficultés , comme de célebres Modernes
l'ont fuffifamment démontré . On
pourroit peut-être les lever , en fuppofant
deux perfonnages de ce nom qui auront
fleuri à différens tems l'un de l'autre , &
dont le premier aura été le fondateur de
la Secte des Mages, & le fecond le réformateur
de leur religion ; fuppofition que l'on
peut d'un côté appuyer fur le témoignage
des Hiftoriens Orientaux , qui font vivre
un Zoroastre fous le regne de Darius fils
d'Hyftafpe , & de l'autre fur le récit d'Agathias
qui avoue que de fon tems ( c'eſtà-
dire dans le fixieme fiecle ) les Perfans
étoient dans cette perfuafion . Au refte , ce
n'est là qu'une conjecture, qu'on fe contente
d'infinuer , & l'on laiffe à chacun
la liberté de penfer à cet égard ce qu'il
voudra. Quant à l'autre Differtation , elle
traite des moyens qu'il y a de concilier les
différences qui fe rencontrent entre les AnDECEMBRE.
1755. 107
ciens au fujet des dates qui tendent à
fixer , foit le commencement
ou la durée
du regne de divers Princes. Les regnes de
Prolemée Soter , de Seleucus Nicator , &
de l'Empereur Julien fourniffent les exemples
que l'on produit . On leur a joint encore
celui du regne de Dagobert I , fur la
date duquel les Hiftoriens varient , afin de
rendre la vérité de cette remarque plus
fenfible aux perfonnes qui fe font rendues
l'Hiftoire de France plus familiere que
l'Hiftoire Ancienne . Ces exemples réunis
fous un même point de vue , concourent
à confirmer tout ce qui a été dit
touchant la maniere d'accorder les différentes
Epoques d'où l'on a compté les années
de la fouveraineté deGelon à Syracufe.
L'ouvrage eft terminé par le Projet d'une
Hiftoire des Juifs à laquelle travaille l'Auteur
, & qu'il a annoncée dans fa préface.
Elle comprendra
l'expofition de toutes
les révolutions
qui font arrivées à ce peuple
dans l'Orient depuis la ruine de Jérufalem
jufqu'au douzieme fiecle , où l'établiffement
qu'il s'y étoit fait , fût entièrement
ruiné. Comme l'Auteur s'eft livré
aux Etudes Théologiques
qu'il a pris à tâche
de fortifier par l'intelligence
des Langues
Sçavantes, les recherches où elles l'ont
néceffairement
engagé , l'ont mis en état
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
d'affembler les matériaux qui ferviront à la
compofition de cet ouvrage, On le deftine
à éclaircir les points les plus embarraffés
de l'Histoire Judaïque , & à difcuter
quelques - uns des Rites & des Dogmes de
cette nation , furtout lorsqu'ils lui font
communs avec les Chretiens. On y parlera
auffi des cérémonies , & en général des
affaires de difcipline que l'Eglife peut avoir
empruntées de la Synagogue. Elles ont
routes deux , par rapport à leur Hiſtoire. ,
une influence d'autant plus réciproque que
l'une eft fortie de l'autre , & par conféquent
on ne fçauroit approfondir l'Hiftoire
de l'Eglife , qu'on ne foit en mêmetems
obligé d'approfondir celle des Juifs ,
qui lui eft intimément unie. On fe flatte
qu'on ne fera pas fâché de voir inferé ici
en entier ce Projet , qui fert à donner une
idée de la grandeur de l'entreprife , du
but
que l'on s'y propofe , & de la méthode
à laquelle on doit s'attacher dans l'exécution
: mais la longueur que comporte
déja cet extrait , eft une raifon plus que
fuffifante pour renvoyer la chofe au mois
prochain . Si l'on fe récrie fur l'étendue de
cette analyfe , qui paffe de beaucoup les
bornes dans lesquelles nous avons coutume
de refferrer nos extraits , nous répon
drons que comme cette hiftoire de SimoDECEMBRE.
1755 109
nide eft remplie d'un grand nombre de difcuffions,
qui , quoiqu'effentielles aux vues
dans lesquelles on l'a compofée, font pourtant
de nature à rebuter bien des Lecteurs
pour qui elles ont quelque chofe de trop
épineux , on a profité de la voie de ce
Journal pour mettre tout le monde à portée
de connoître les faits dont le récit entre
dans le plan de l'Hiftoire . Pour cet
effet , on a retracé ici dans le même ordre
qui a été obfervé dans fa marche les différens
traits de la vie de ce Poëre , avec les
événemens de fon tems qui y font liés , &
l'on n'a fait qu'indiquer fimplement les
détails chronologiques qui en conftituent
le fonds : Ainfi cette analyfe doit être confiderée
moins comme un extrait que comme
un abregé de l'Ouvrage.
Delaguene , Libraire - Imprimeur de
l'Académie Royale de Chirurgie , rue faint
Jacques , à l'Olivier d'or , diftribue un
Mémoire auffi nouveau par fon objet que
par fa publication . Il eft intitulé Témoi
gnage public rendu à M. Dibon , Chirurgien
ordinaire du Roi dans la Compagnie des
Cent Suiffes de la Garde du Corps de Sa
Majefte ; par Pierre Dedyn d'Anvers . On
ya joint les preuves de la Cure avec quel
ques Réflexions concernant M. de Torrès
110 MERCURE DE FRANCE.
par qui le Malade avoit été manqué. L'Avertiffement
qu'on a mis à la tête de ce
Mémoire , nous en fournira la notice.
« Cet écrit , dit - on , eft l'ouvrage d'un
» Malade jugé incurable par de célebres
» Praticiens, & qui , contre toute efpéran-
» ce , a été guéri radicalement par le re-
» mede de M. Dibon . C'eft une espece de
و د
.30
confeffion publique dictée par la recon-
>> noiffance ; une defcription vraie & naïve
» de la maladie de l'Auteur , & des mal-
» heureuſes épreuves par lefquelles il a
» paffé jufqu'à fa parfaite guérifon . On a
» cru devoir conferver fon langage & fon
ortographe , moitié Wallon , & moitié
François ils pourront amufer quelques
" Lecteurs. Mais on a traduit toute la
» piece pour
la faire entendre des autres ,
» & on a mis la verfion à côté du texte ,
» pour n'y pas laiffer foupçonner la plus
légere altération. Ce Mémoire eft fuivi
» des Certificats de Meffieurs Goulard Mé-
» decin ordinaire du Roi , Le Dran , Henriques
, Morand , & Hebrard , Maîtres
» en Chirurgie ».
""
On trouve chez le même Libraire un
autre écrit qui a pour titre : Lettre à M. de
Torrès ,fervant de réponse , &c. Cette Lettre
contient un témoignage pareil à celui
de Pierre Dedyn , & publié par un BourDECEMBRE
, 1755 .
geois de Paris dont le nom & la demeure
y font défignés. Nous ne prononçons rien
là- deffus. Comme fimples Hiftoriens nous
en laiffons le jugement aux Maîtres de
l'Art.
CATALOGUE DES ESTAMPES &
livres nouveaux d'Italie , la plupart de
Rome , qui fe trouvent chez N. Tilliard ,
quai des Auguftins. 1755.
CATALOGUE DE LIVRES DE PIETE ,
de morale & d'éducation ; livres d'hiftoire
, de belles lettres , fciences & arts ; livres
de droit & de finances , livres amufans
& de théatres , qui fe vendent à Paris
, chez Prault pere , quai de Gèvres ,
1755.
L'ENFANT GRAMMAIRIEN , ouvrage
qui contient des principes de grammaire
génerale , mis à la portée des enfans.
Une Grammaire latine , & une Méthode
françoife- latine , ou maniere de traduire
le françois en latin . A Blois , chez Pierre-
Paul Charles ; & fe vend à Paris , chez la
veuve Robinot , quai des grands Auguftins.
<
FRAGMENS CHOISIS d'éloquence , efpece
de Rhétorique moins en préceptes qu'en
112 MERCURE DE FRANCE.
exemples , également utile aux Gens de
lettres , & à tous ceux qui veulent fe former
à l'éloquence de la chaire , par M. de
Gerard de Benat , 2 vol . A Avignon , chez
Jofeph Payen , Imprimeur Libraire , place
S. Didier. A Marſeille , chez Jean Moffy ,
à la Combriere : & à Paris , chez Defaint
& Saillant , rue S. Jean de Beauvais.
Nous croyons que cette maniere d'écrire
fur l'éloquence , eft une des plus utiles.
Les exemples frappent bien plus , &
en conféquence perfuadent mieux que les
préceptes. Ceux ci ne peuvent même être
bien développés & bien fentis que par le
fecours des premiers. L'Auteur nous paroît
montrer du goût dans le choix , &
nous penfons que fon travail mérite des
louanges.
RAISON ou idée de la Poéfie Grecque ,
Latine & Italienne , ouvrage traduit de
l'Italien de Gravina , par M. Reguier. 2 vol .
petit in- 12 , à Paris , chez Lottin , rue S. Jacques
, au Coq ; & chez J. B. Defpilly , rue
S. Jacques , à la vieille Pofte.
De l'Extrait de l'Hiftoire de Simonide ;
& dufiecle où il a vécu , &c .
Ous avons rendu de la
Nmierepartie de cet Ouvrage dans les
Nouvelles du mois d'Octobre. Nous nous
engageâmes alors à donner l'Extrait de la
feconde pour le mois fuivant ; mais des raifons
particulieres nous ont mis dans le cas
de différer plus longtems que nous ne penfions
à remplir notre engagement. Quoiqu'il
en foit , nous y fatisfaifons aujourd'hui
; & nous allons parler de ce que contient
cette feconde partie , qui commence
par un expofé de la conduite que tint
Gelon après avoir triomphé des Carthaginois.
Pour peu que l'on veuille fe fouvenir
du titre de cette hiftoire , & de fon
objet , l'on ceffera d'être furpris de voir
difparoître Simonide pour quelque temps
de deffus la fcene . Il faut d'abord fçavoir
que les Carthaginois étoient entrés en con
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
fédération avec Xerxès qui les avoit attirés
dans fon parti , & étoit convenu avec eux
que tandis qu'il envahiroit la Grece , ils
feroient une irruption en Sicile & en Italie,
pour empêcher ceux qui habitoient ces
contrées de venir au fecours les uns des autres
. Ils choifirent pour Général Hamilcar
qui ayant affemblé une armée de trois cens
mille hommes , & équipé des vaiffeaux à
proportion pour le tranfport de fes troupes
, fit voile vers la Sicile . Il vint débarquer
à Panorme , un des Ports de cette Ifle,
& mit le fiege devant Himéré , ville maritime
du voisinage. Mais les chofes tournerent
au défavantage des Carthaginois
que défirent ceux de cette Ifle fous la conduite
de Gelon qui commandoit l'armée
qu'ils avoient levée à la nouvelle de cette
invafion fubite. Un gros de fa cavalerie
brûla la flotte d'Hamilcar qui fut tué dans
la mêlée ; cent cinquante mille hommes
demeurerent fur le champ de bataille : le
refte fut fait prifonnier & vendu comme
efclave . Une infcription en vers que l'opinion
commune attribue à Simonide , apprend
que Gelon fut aidé dans cette conjoncture
par fes trois freres , Hieron , Polyzele
& Thrafibule , qui contribuerent
par leur courage au fuccès de fes armes.
Le bruit de cette défaite répandit l'allarme
DECEMBRE. 1755. 61 .
dans Carthage , & il ne fut malheureuſement
que trop confirmé par le petit nombre
de ceux qui avoient eu le bonheur de
fe fauver dans un efquif. Il jetta la confternation
dans l'efprit de fes habitans qui
appréhendoient déja que Gelon ufant de fa
victoire , ne portât à fon tour la guerre jufque
dans leurs murs. Ils députerent auffitôt
des Amballadeurs à Syracufe pour im-.
plorer la clémence du vainqueur , & le
folliciter par les plus vives inftances à procurer
la paix. La modération qui étoit naturelle
à Gelon , lui fit écouter leurs propofitions.
Il n'abufa point de la malheureufe
circonftance qui réduifoit les Carthaginois
à la néceflité de paffer par toutes
les conditions qu'il lui auroit plu de leur
impofer. Celles qu'il exigea ne démentirent
point l'équité de fon caractere . Il y
- en eut une entr'autres qui témoigne qu'il
étoit auffi attentif à remplir les devoirs de
l'humanité que ceux de grand Capitaine ;
deux qualités qui le rendoient d'autant
plus eftimable , qu'elles ne fe trouvent
pas toujours réunies. Avant que de foufcrire
à aucun accommodement avec les
Carthaginois , il voulut que l'abolition
des facrifices humains qu'ils faifoient à
leur dieu Saturne , entrât dans la conclufion
du traité de paix qu'il s'agiffoit de
62 MERCURE DE FRANCE.
ratifier. Il ne pouvoit fans doute concevoir
fans horreur qu'ils lui facrifiaffent
jufqu'à leurs propres enfans ; & qu'ils
fiffent de cette barbare coutume une pratique
religieufe qui armoit leurs mains
contre ce qu'ils avoient de plus cher au
monde . Tout engagé qu'étoit Gelon dans
les erreurs groffieres du Paganifme , il lui
fuffifoit de faire ufage de fa raifon guidée
par les lumieres naturelles , pour fe convaincre
qu'un femblable culte étoit nonfeulement
injurieux & contraire à l'inſtitution
des Loix Divines , mais répugnoit
même à l'idée qu'il eft convenable de ſe
former de la Divinité . En effet , de l'invoquer
de cette façon , c'étoit la croire altérée
du fang humain , & qui plus eft du
fang innocent. C'étoit par conféquent faire
plutôt un monftre qu'un Dieu dont on
anéantiffoit par - là les attributs les plus
effentiels , tels que la fouveraine bonté &
la fouveraine juftice , en un mot toutes les
perfections morales , en vertu defquelles
il ne doit vouloir que ce qui eft abfolument
digne de lui. Il falloit affurément
pouffer l'extravagance auffi loin que la
cruauté , pour s'imaginer que la colere
divine ne fût capable d'être appaifée que
par ces fortes de facrifices qui eurent cours
à Carthage & dans plufieurs autres conDECEMBRE
1755. 63
trées. Il y avoit dans cette ville un Temple
élevé à Saturne , où étoit ſa ſtatue d'airain
, dont la défcription qu'en donnent
Diodore de Sicile & Eufebe , reffemble
beaucoup à celle que des Ecrivains Juifs.
font de la ftatue de Moloch , cette fameufe
idole dont l'Ecriture parle en divers endroits
. On fçait qu'elle étoit l'objet du
culte des Ammonites & de quelques nations
voifines : de- là vient que la plupart
des Critiques font perfuadés que Saturne
& Moloch n'étoient qu'une même Divinité
, qui avoit été adorée fous des dénominations
différentes. Les perfonnes curieufes
de vérifier cette remarque , peuvent
confulter ce qu'ont écrit à ce fujet , Selden ,
Beyer , Voffius , Goodwin , les PP . Kircher
& Calmet qui font ceux aufquels on
renvoie pour s'inftruire de ces chofes. Les
facrifices humains paffent communément
pour avoir pris naiffance chez les Phéniciens
, dont les Carthaginois étoient une
colonie . Il n'eft donc pas furprenant que
ces derniers ayent marqué autant d'attachement
qu'ils en avoient pour un ufage
qu'ils tenoient d'origine , & qui s'étoit
introduit chez plufieurs peuples qui l'avoient
reçu d'eux , ou immédiatement des
Phéniciens , comme on le prouve par le
rapport d'une foule d'écrivains que l'on cite
64 MERCURE DE FRANCE.
pour garantir la vérité de ce fait. Un paffage
de Porphyre dont on produit les paroles
fondées fur le témoignage de Sanchoniaton
, apprend quelles étoient les circonftances
où ceux- ci offroient à Saturne
des facrifices fanglans . La maniere dont la
chofe eft atteftée par Sanchoniaton , montre
affez que le culte qu'on rendoit à cette
fauffe divinité étoit très ancien. On infifte
particulierement fur cet Auteur Phénicien
que Porphyre fait contemporain de Sémiramis
Reine d'Affyrie , & dit avoir approché
du tems où vivoit Moyfe. Il avoit
compofé une histoire des antiquités de
fon pays , qu'il avoit dédiée à Abibal , Roi
de Beryte fa patrie , & que Philon de Byblos
avoit traduite en Grec fous l'empire
d'Adrien . Il n'en refte plus qu'un fragment
qui nous a été confervé par Eufebe. Comme
l'efpece de Synchroniſme que le récit
de Porphyre tend à établir , fe trouve liée à
deux Époques incompatibles l'une avec
l'autre , & qui feroient par cela même plus
propres à le détruire qu'à le conftater , on
pourroit croire que la cenfure de Scaliger ,
de Voffius & de Bochart , n'eft pas dépourvue
de fondement , lorfqu'ils le qualifient
d'erreur groffiere , qu'ils jugent à propos
d'imputer au peu d'exactitude de Porphyre
en matiere de chronologie. Ils auroient
DECEMBRE . 1755 65
fans doute raifon , fi l'on entendoit par
Sémiramis la fameufe Reine d'Affyrie de
ce nom , qui fut femme de Ninus , & qui
gouverna avec beaucoup d'habileté let
royaume dont fon mari avoit été le Fondateur
, & dont il l'avoit laiffée en poffeffion
par fa mort. En effet , le regne de cette
Sémiramis eft antérieur de plus de Soo ans
à la prife de Troye ; date qui eft affurément
fort éloignée de confirmer la proximité
de tems que Porphyre met entre
cette Reine & Moyfe de qui la mort ne
précede la ruine de cette ville que d'environ
d'eux fiecles & demi , felon la chrono-'
logie du Texte Hébreu. Il faut avouer que
fi les chofes étoient fur le pied que le pren
nent les Sçavans modernes que nous avons
cités , la faute feroit fenfible : mais le devoir
d'un Critique étant d'interpréter ce'
que dit un Auteur dans le fens le plus favorable
, on faifit l'occafion qui s'offre naturellement
de juftifier Porphyre du reproche
qu'il s'eft attiré de leur part. On fait
donc voir qu'il ne s'agit point ici de la
Sémiramis dont nous venons de parler ,
mais d'une autre Reine d'Affyrie , qui a
porté le même nom , & qui eft venue plufieurs
fiecles après la premiere . Elle eft auffi
connue fous celui d'Atoffe , & elle eut
pour pere Beloch II . Roi d'Affyrie , qui'
66 MERCURE DE FRANCE.
l'affocia à l'Empire dans la douzieme année
de fon regne , & avec qui elle régna
conjointement treize ans. Eufebe qui nous
apprend qu'elle fut également appellée Sémiramis
, ne nous inftruit pas de la caufe
qui lui mérita un pareil furnom. Il y a
apparence que des traits de reffemblance
qu'elle put avoir dans les actions de fa vie
avec la Sémiramis femme de Ninus , que
fes grandes qualités & fes vices ont rendue
fi célebre dans l'Hiftoire , fuffirent
pour le lui faire donner . L'identité d'un
nom qui a été commun à deux Reines , qui
ont eu les mêmes Etats fous leur dépendance
, les aura fait confondre enfemble ;
en attribuant à l'une ce qui appartient à
l'autre. C'eft ce qui avoit été déja très - bien
rémarqué par Photius , qui a repris un ancien
Ecrivain dont il a extrait l'Ouvrage
pour être tombé dans une femblable confufion
. On traite incidemment cette queftion
de chronologie , que l'on éclaircit
par un calcul qui fert à prouver que le rapport
de Porphyre ne péche en aucune façon
contre l'ordre exact des temps. Les facrifices
humains ne cefferent que pour un
temps à Carthage . Quoique leur abolition
fit une partie eflentielle du traité que Gelon
avoit conclu avec ceux de cette République
, il femble pourtant qu'elle n'eut
DECEMBRE. 1755. 67
lieu qu'autant que ce Prince vécut depuis
ce traité. Ils les renouvellerent après fa
mort , qui vraisemblablement leur parut
une raifon fuffifante pour rompre l'engagement
qu'ils avoient contracté. C'est ce
que prouve évidemment une circonstance ,
où étant réduits au défefpoir par Agatocle
Tyran de Syracufe , qui les avoit battus ,
ils facrifierent à leur dieu Saturne deux
cens d'entre les fils de leurs plus illuftres
concitoyens , afin de fe le rendre propice.
Tertullien nous apprend que cette abominable
coutume fe perpétua en Afrique , &
dura publiquement jufqu'au temps du Proconfulat
de Tibere qui fit mettre en croix
les Prêtres auteurs d'une femblable impiété.
Il eft à propos de remarquer qu'il ne
faut pas confondre ce Tibere Proconful
d'Afrique avec l'Empereur du même nom,
lequel fut fucceffeur d'Augufte . Celui dont
il eft question , eft poftérieur à ce Prince
d'environ un fiecle , & ne doit avoir vécu
que fous Adrien qui l'avoit revêtu de la
dignité Proconfulaire. Cette remarque eft
fortifiée par le témoignage de Porphyre
, de Lactance & d'Eufebe , qui rappor
tent la ceffation des facrifices humains au
temps d'Adrien , fous le regne duquel
ils furent abolis dans prefque tous les
lieux où ils étoient en ufage. Au cas qu'on
68 MERCURE DE FRANCE.
fouhaite des preuves plus directes de ce
que nous venons de dire à ce fujer , on n'a
qu'à confulter Saumaiſe ( 1 ) Henri de Valois
( 2 ) , & le P. Pagi ( 3) , qui ont fait
l'obfervation dont nous parlons , & qui
ont très- bien difcuté ce point de critique.
Si le traitement rigoureux dont on avoit
ufé en Afrique envers les Prêtres qui
avoient prêté leur ministère à de pareils
crimes , fervit d'abord à intimider les autres
, il ne put pourtant pas réprimer leur
penchant pour ces fortes de facrifices qui
fe continuerent fecrétement dans la fuite ;
& cela fe pratiquoit ainfi au commencement
du troifieme fiecle , comme le témoigne
Tertullien qui écrivoit vers ce tempsla
fon Apologétique . La victoire que ceux
de la Sicile avoient remportée fur les Carthaginois
, avoit été le fruit de l'habileté
de Gelon , & de fon expérience dans l'art
de la guerre. Auffi avoit- elle contribué à
redoubler l'affection que les Syracufains
avoit pour lui. Il avoit fçu la mériter par
fon humeur populaire , & furtout par la
fagelle avec laquelle il fe conduifoit dans
l'adminiftration des affaires de la Républi-
( 1 ) Cl. Salmafi. Not. in Spartian. ( 2 ) Henric.
Valefi. Annotation . in oration . Eufeb. de Laudib.
Conftantin. pag. 287. ( 3) Pag . Critic, in Annal.
Baron. fub ann. c. 11. n . 14. p . 12 .
DECEMBRE 1755 . 69
que , qui ne pouvoit tomber en de meilleures
mains que les fiennes. Ces motifs
réunis concoururent à affermir l'autorité
dont il jouiffoir longtems avant la défaite
de la flotte des Carthaginois, Le ſervice
important qu'il venoit de rendre à ſa patrie
, trouva dans les Syracufains un peuple
reconnoiffant qui confentit à le payer
du facrifice de fa liberté , en lui déférant
alors la royauté. Quoique le pouvoir de
Gelon fût déja très- abfolu , il lui manquoit
encore la qualité de Roi pour le confirmers
ce n'eft pas qu'il n'eût pu l'ufurper , à
l'exemple de bien d'autres , s'il avoit eu
deffein d'employer comme eux les voies
de la force & de la violence pour l'acquérir
: mais content de gouverner à Syracufe
fous le nom de Généraliffime ou de Préteur
, il ne fe mit pas fort en peine d'afpirer
à un titre qui auroit fans doute indifpofé
les efprits , & lui auroit attiré l'indignation
de fes concitoyens , s'il eût ofé
le prendre fans leur aveu , & qui d'ailleurs
n'eût pas augmenté davantage fa puiffance.
Les traits fous lefquels on nous le repréfente
dans le rang où il fe vit élevé ,
font l'éloge de fon caractere ; ce Prince ,
bien loin d'affecter la pompe qui en paroît
inféparable , & d'abufer du pouvoir attaché
à fa nouvelle dignité , fembloit ne l'a
70 MERCURE DE FRANCE.
•
voir acceptée que pour obliger fes concitoyens
, & céder à leurs inftances réitérées
qui ne purent le diſpenſer de fe foumettre
à leur volonté. C'eft pourquoi il difoit
que l'intention des Syracuſains, en lui mettant
la couronne fur la tête , avoit été de
l'engager par une faveur auffi marquée à
protéger la juftice & l'innocence. Le foin
de maintenir entr'eux la paix & l'union , &
de gagner le coeur de fes fujets par fes manieres
affables & pleines d'humanité , faifoit
fon unique occupation . C'eft ainfi que
fes vertus lui frayerent le chemin du trône,
dont perfonne ne s'étoit vu en poffeffion
depuis la mort d'Archias fondateur de
Syracufe. Ce dernier étoit né à Corinthe
& iffu de la race des Bacchiades , famille
diftinguée & puiffante dans cette ville. Une
aventure finguliere que l'on pourra voir
détaillée dans l'ouvrage , l'ayant contraint
d'abandonner les lieux de fa naiſſance , il
fe retira en Sicile , où s'étant établi avec une
colonie de fes compatriotes qui l'avoient
fuivi , il bâtit Syracufe. Après y avoir
regné plufieurs années , il fut tué par un
jeune homme pour qui il avoit eu une
tendreffe criminelle , & dont il avoit abufé
dans l'enfance : le temps où tombe la
fondation de cette ville , forme une Epoque
affez curieufe pour mériter qu'on s'arDECEMBRE.
1755. 71
rête à la déterminer conformément à la
fupputation qui réfulte d'une particularité
que fourniffent les Marbres. On touche
auffi un mot de la grandeur de Syracufe ,
qui comprenoit dans fon enceinte quatre
villes voifines l'une de l'autre , & dont
Archias n'en compofa qu'une feule. La
forme de fon gouvernement éprouva du
changement depuis la mort de celui qui en
avoit jetté les fondemens. Les Syracufains
abolirent l'Etat Monarchique pour lui fubftituer
le Démocratique qui fe maintint
fort longtems. Hippocrate Tyran de Gele,
tenta dans la fuite de leur ravir la liberté.
Après avoir réduit divers Peuples de la
Sicile fous fon obéiffance , il tourna fes armes
contre les Syracufains qu'il défit auprès
du fleuve Elore. Ceux ci n'auroient
point évité la fervitude qui les ménaçoit ,
s'ils n'avoient été fecourus des Corinthiens
& des Corcyréens qui prirent leur défenfe,
à condition qu'ils céderoient à Hippocrate
la ville de Camarine qui avoit été jufqueslà
fous leur dépendance. Dans le temps
qu'Hippocrate continuoit à faire la guerre,
il mourut devant la ville d'Hybla . Gelon ,
dont les ancêtres avoient depuis bien des
années leur établiſſement dans Gele , &
defcendu du Sacrificateur Telinès , ayant
reçu d'Hippocrate le commandement de la
72 MERCURE DE FRANCE.
cavalerie s'étoit fignalé par fon courage
dans toutes ces occafions. Les Gelois las de
fe voir opprimés par la tyrannie , refuſerent
de reconnoître pour leurs Souverains
Euclide & Cléandre , les deux fils qu'Hippocrate
avoit laiffés. Gelon , fous prétexte
de réprimer la révolte des Gelois , envahit
la domination , & en priva les enfans
d'Hippocrate , dès qu'il eut fait rentrer les
rebelles dans leur devoir. Gelon ramena
enfuite de Cafmene dans Syracufe quelques
uns de fes habitans nommés Gamores
, qui en avoient été chaffés. Les Syracufains
qui le virent approcher , livrerent
en fon pouvoir leur ville & leurs perfonnes.
On ne fçauroit dire s'ils crurent qu'il
leur feroit plus avantageux d'agir de la
forte que de s'expofer aux maux que les
fuites d'un fiege ont coutume d'occafionner.
Ce qu'il y a de vrai , c'eſt que Gelon
devint maître abfolu de cette ville fans
qu'il lui en coutât le moindre combat . Il
abandonna la principauté de Gele à fon
frere Hieron , & fe réferva celle de Syracufe
qu'il peupla de nouveaux habitans ,
& qu'il rendit plus que jamais floriffante.
Une réflexion très - naturelle porte l'Auteur
à conclure que la conduite de Gelon
en cette circonftance dément le caractere
qu'on lui attribue. Il y auroit fans doute
de
DECEMBRE 1755. 73
pour
de l'injuftice à le juger fur cette feule
action ; qui , quoiqu'elle ne foit pas à la
vérité fort honorable à fa mémoire , ne
doit pourtant point influer fur le refte de
fa vie : au moins c'eſt ce qu'on eft en droit
d'inférer du témoignage des Ecrivains de
l'antiquité qui ont parlé de lui . Il paroît
feulement par- là que Gelon , tout vertueux
qu'on nous le dépeint d'ailleurs , ne fut
pas toujours exempt de la paffion de dominer
, qui le fit ufer de perfidie envers
les héritiers légitimes , en les dépouillant
de l'autorité fouveraine , & l'engagea dans
des pratiques criminelles fatisfaire
fon ambition. Comme les Anciens qui ont
déterminé le tems de fon regne , varient
confidérablement entr'eux , lorfqu'il s'agit
d'en conftater la durée , qu'ils étendent
plus ou moins , felon la fupputation à
laquelle ils s'attachent , on infifte conféquemment
fur les contradictions apparentes
qui naiffent de la différence de leur calcul
, & afin d'être en état de les concilier
on recherche la caufe qui a produit ces
variétés. Il fuffit pour la découvrir de
comparer exactement leur rapport ,
dont
la diverfité vient de ce que le commencement
de la domination de Gelon pouvant
fe fixer à différentes dates , cela à donné
lieu à la différente maniere d'en compter
II.Vol. Ꭰ
7 MERCURE DE FRANCE.
les années. Les uns ont daté l'Epoque de
fon regne, dumoment qu'il fut maître dans
Syracufe dont les habitans s'étoient foumis
à lui ; parce qu'il y avoit un pouvoir
prefque aufli abfolu que celui qui eft affecté
à la Royauté . Les autres qui ont niarqué
les chofes avec plus de précifion , re
l'ont commencé que depuis qu'il fut proclané
Roi , titre que lui mériterent l'importance
de fes fervices & fon dévouement
au bien de la République. Nous ferions
trop longs , s'il nous falloit entrer dans
le détail de preuves qui fervent à établir
la vérité de cette remarque que nous ne
faifons qu'indiquer. C'eft pourquoi nous
aimons mieux renvoyer les Lecteurs curieux
d'approfondir les matieres de cette
nature à l'ouvrage même , où il leur fera
plus facile de prendre une idée jufte &
précife des calculs qui accompagnent cette
difcuffion chronologique. Gelon mourut
après avoir gouverné Syracufe fept
ans , avec la qualité de Roi. Il laiffa pour
fon fucceffeur Hieron , le plus âgé de fes
deux freres qui reftoient. Il ordonna en
mourant , à Damareté fa femme & fille de
Theron Tyran d'Agrigente , d'époufer
Polyzele qui fut pourvu du commandement
de l'armée , que l'on avoit fans doute
foin de tenir toujours prête à marcher
DECEMBRE. 1755- 75
en cas que le peuple de Syracufe fût inquieté
par fes voifins , ou attaqué par
des nations étrangeres. Hieron parvenu
à jouir de la Royauté , fe comporta bien
différemment de fon prédéceffeur. Il hérita
du rang de fon frere , mais non pas
de fes vertus . Il étoit avare , violent &
auffi éloigné de la probité de Gelon que
de fa candeur. Son humeur cruelle &
fanguinaire n'auroit pas manqué d'exciter
un foulevement général parmi les Syracufains
, fi le fouvenir des bienfaits de Gelon
, dont la mémoire leur étoit par conféquent
très -chere n'eût été un motif
capable de les retenir. Les foupçons & la
défiance , vices inféparables d'une conduite
tyrannique , l'armerent contre fes propres
fujets , dont il craignoit les complots,
Il s'imagina que pour mettre fa vie en fureté
, la force feroit une voie moins douteufe
que leur affection qu'il auroit fallu
captiver. Il leva pour cet effet des troupes
mercenaires , & compofa fa garde de
foldats étrangers. Comme il s'apperçut de
l'attachement des Syracufains pour Polyzele
qu'ils cheriffoient autant qu'ils le
haïffoient , ce fut affez pour lui faire foupçonner
fon frere d'afpirer à la Royauté , &
pour lui rendre toutes fes démarches fufpectes.
Il ne vit plus en lui qu'un rival
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
dangereux , qu'il étoit de fon intérêt de
perdre. Un événement parut favorable à
les deffeins . Il s'agiffoit de prendre la défenfe
des Sybarites qui avoient imploré
fon fecours contre les Crotoniates, par qui
ils étoient affiégés . Il faifit cette occafion
de fe défaire de fon frere qui étant chargé
du commandement de l'armée , reçut ordre
de lui de les aller fecourir.
Il avoit , felon toutes les apparences ,
travaillé aux moyens de le faire périr dans
le combat . Au moins c'eft ce que crut
Polyzele qui , pénétrant fes intentions , &
connoiffant d'ailleurs fa jaloufie , refuſa
d'obeir. Hieron irrité de fe voir fruftré
dans fes projets , éclata en menaces. Polyzele
n'auroit certainement pas tardé à
éprouver les effets de fon reffentiment ,
s'il n'avoit pris le parti de s'en garantir
en fe refugiant à la Cour de Theron dont
il avoit épousé la fille . Il n'en fallut pas
davantage pour brouiller ces deux Princes
, qui auparavant étoient amis . Hieron
reclama Polyzele comme un rebelle qu'il
vouloit punir , & fut indigné de ce que le
Roi d'Agrigente lui donnoit une retraite
dans fes Etats. D'un autre côté , la violence
que l'on faifoit à Polyzele , touchoit
trop Theron pour ne pas l'engager à foutenir
la cauſe de ſon gendre , & à le déDECEMBRE.
1755, 77
fendre des injuftes pourfuites de fon frere.
On fe difpofoit déja de part & d'autre à
la guerre , lorfque Hieron tomba dangereufement
malade . Ce qu'il y a de fingulier
, c'eft que cette maladie toute fâcheufe
qu'elle devoit être pour ce Prince , lui
fut pourtant néceffaire , puifqu'elle occafionna
un changement dans fa perfonne ,
auquel on n'avoit pas lieu de s'attendre.
Pour adoucir l'ennui que lui caufoit la
longueur de fa convalefcence , il invita
par fes largeffes les plus fameux Poëtes de
fon tems à fe rendre auprès de lui . Il efperoit
trouver dans leurs entretiens un remede
à fes chagrins domeftiques. On peut
croire que Simonide , de qui Pindare luimême
avoit appris les principes de fon
art , ne fut pas oublié dans le nombre de
ceux qu'Hieron attira à fa Cour. Il fut celui
qui fçut le mieux s'infinuer dans l'efprit
de ce Prince , & obtenir fa confiance.
Ce Prince eut l'obligation au commerce
qu'il lia avec les Sçavans qu'il avoit
fait venir , d'avoir poli fes moeurs & orné
fon efprit qui étoit naturellement capable
des plus grandes chofes , mais qu'une
application continuelle aux exercices militaires
ne lui avoit pas permis jufques là
de cultiver. Il profita beaucoup dans les
fréquentes converfations qu'il avoit avec
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Simonide . Elles furent autant de leçons
qui lui infpirerent l'amour de la vertu , &
l'accoutumerent par dégrés à en remplir
les devoirs . Elles lui firent ouvrir les yeux
fur fes égaremens , & fentir toute l'injuftice
de la guerre qu'il alloit fe mettre fur
les bras . Les confeils de notre Poëte lui furent
d'une grande reffource pour tourner
les chofes vers la pacification . Voici de
quoi il eft queftion. Theron ayant donné
Thrafydée fon fils pour maître aux Himerens
, celui-ci rendit fa domination infupportable
par fon orgueil & par fes violences
, qui les contraignirent de fe foulever
contre lui . Ils n'oferent fe plaindre de fa
conduite à Theron , parce qu'ils craignirent
que l'oppreflion devînt encore plus
forte , en cas que le pere fe montrât juge
peu équitable dans la caufe de fon fils.
C'est pourquoi ils fe déterminerent à envoyer
des Députés à Hieron pour lui offrir
du fecours contre Theron , & lui déclarer
en même tems qu'ils fouhaitoient à l'avcnir
dépendre de lui . Cette conjoncture
fournir à Simonide les moyens de remettre
la paix entre les deux Princes , & de faire
l'office de médiateur. Ce fut par fes avis
que Hieron inftruifit le Roi d'Agrigente
du complot formé par les habitans d'Himere
, & l'avertit de prendre fes mesures
pour le faire avorter.
DECEMBRE. 1755. 79
La reconnoiffance de Theron fut égale
à la générosité du procedé d'Hieron , avec
qui il ne fongea plus qu'à fe réconcilier ,
& leurs démêlés mutuels furent dès- lors
pacifiés. Hieron , pour affermir davantage
cette union , époufa la foeur de ce Prince .
Il rendit fon amitié à Polyzele , & les deux
freres vécurent depuis en bonne intelligence.
« Hieron commença ( dit l'Auteur )
à facrifier fes intérêts au bien public. Il
38
ne s'occupa plus que du foin d'acquerir,
» à l'exemple de Gelon , par fes manieres
» affables & par fa clémence , le coeur &
» l'eftime de fes fujets . Ses libéralités qu'ils
» éprouverent dans la fuite , effacerent
» entierement de leur mémoire les traits
" d'avarice qu'ils avoient d'abord remar-
» qués en lui . Sa Cour devint l'afyle des
» fciences , par la protection qu'il accor-
» doit aux perfonnes qui les cultivoient
» avec fuccès. Il montroit plus d'ardeur à
» les prévenir par des récompenfes , que
» les autres n'en avoient à les obtenir.
و د
L'Auteur accompagne fon récit de cette
réflexion qui fe préfente naturellement .
» Comme il réjaillit autant de gloire fur
le Prince qui répand fes bienfaits , que
» fur le particulier qui les reçoit , com-
" bien de Souverains ne font un accueil
» favorable au mérite , peut - être moins
Div
80 MERCURE DE FRANCE .
"3
» pour l'honorer , que pour fatisfaire euxmêmes
leur vanité ! Si l'on compare cet-
» te derniere conduite d'Hieron avec celle
qu'il avoit tenue en premier lieu , on
» fera furpris d'un contrafte auffi frappant.
Il devoit du moins avoir un fond de
» vertu ; car les fciences toutes feules ne
produifent point de pareils changemens.
» Elles perfectionnent à la vérité un heu-
» reux naturel ; mais il eft rare qu'elles
» réforment un coeur vicieux . >>
ود
Nous avons déja infinué quelque chofe
de l'avarice de Simonide . On peut affurer
qu'il n'y a point d'endroit où elle parut
plus à découvert qu'à la Cour d'Hieron .
Elle s'eft caractérisée jufques dans les reparties
qu'on lui attribue . Nous allons citer
quelques - unes de celles que l'on a recueillies.
On apprend d'Ariftote que la
femme d'Hieron ayant demandé à ce Poëte
, lequel étoit le plus à défirer , d'être riche
on fçavant ? il répondit , qu'il préferoit les
richeſſes , puisqu'on ne voyoit tous les jours
à la porte de riches que des fçavans . Hieron
avoit donné ordre qu'on lui fournît
chaque jour les provifions néceffaires pour
le faire vivre dans l'abondance , & Simonide
pouffoit l'épargne jufqu'à en vendre
la principale partie. Lorfqu'on voulut fçavoir
pourquoi il fe comportoit de la forte.
DECEMBRE. 1755. 81
C'est ( reprit- il auffi - tôt ) pour montrer en
public la magnificence du Prince , & ma
grande frugalité. Cette réponſe paroit à
M. Bayle un pauvre fubterfuge , & l'on
ne peut nier que fa remarque ne foit jufte.
Mais c'eft affez l'ordinaire des Beaux-
Efprits de payer de traits ingénieux pour
excufer les défauts qui choquent en eux
& fur lefquels on les preffe de s'expliquer ,
quand ils n'ont point de bonnes raifons à
alléguer pour leur juftification. Toutes
les fois que l'avarice infatiable de ce Poëte
l'expofoit à des railleries & à des reproches
, il avoit fon excufe prête , en difant
, qu'il aimoit mieux enrichir fes ennemis
après fa mort , qu'avoir besoin de fes
amis pendant fa vie. Auffi n'étoit - il rien
moins que difpofé à écrire gratuitement :
c'eft ce qu'il fit fentir à un homme qui
l'avoit follicité à compofer des vers à fa
louange , en fe contentant de l'affurer qu'il
lui en auroit des obligations infinies. Une
pareille propofition fatisfit peu Simonide ,
qui lui répondit , qu'il avoit chez lui deux
caffettes , l'une pour les payemens qu'il exigeoit,
& l'autre pour les obligations qu'on pouvoit
lui avoir, que la premiere reftoit toujours
vuide , au lieu que celle- ci ne ceffoit jamais
d'être pleine. On conçoit aifément que fon
humeur intéreffée devoit rendre fa plume
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
fort venale . Ce qu'il y a de certain , c'est
qu'il a la réputation d'avoir été le premier
des Poëtes Grecs qui ayent mis les Mufes
à louage. On ne fçauroit difconvenir que
cette tache n'obfcurciffe la gloire qu'il s'eft
acquife par la beauté de fon génie. L'indigne
trafic qu'il faifoit de fes ouvrages
donna naiffance à un proverbe honteux à
fa mémoire . Il fuffifoit que des vers fuffent
vendus au plus offrant pour porter le nom
de vers de Simonide. Comme le mot grec
dont fe font fervis des Auteurs anciens ,
pour exprimer l'avarice de Simonide , reçoit
des acceptions différentes , felon l'ufage
auquel on l'applique , il a induit en
erreur Lilio Giraldi , qui à attaché à ce terme
une fignification contraire à fon analogie
, quelle que foit la racine d'où on
veuille le dériver , & dont , à plus forte
raifon , il ne peut être fufceptible dans
l'occafion où il fe trouve employé. C'eſt
ce qui eft fpécifié plus particuliérement
dans l'ouvrage auquel il faut recourir , fi
l'on fouhaite s'en inftruire. Nous ajouterons
encore à ce que nous venons de dire
de ce Poëte , une circonftance qui dévoile
entierement l'exceffive paffion qu'il avoit
de thefaurifer. Un Athlete vainqueur à la
courfe des Mules , ayant voulu l'engager
a célébrer la victoire , lui offroit une fomDECEMBRE.
1755 .
83
me trop modique
, Simonide
refufa de le
fatisfaire
fur fa demande
, fous prétexte
qu'il
à un homme
comme lui
conviendroit
peu
de louer des Mules . Mais l'autre ayant pre- pofé un prix raifonnable
, notre Poëte
confentit
à faire l'éloge de ces Mules, qu'il
qualifia de filles de chevaux
aux pieds légers, expreffion
emphatique
qui a été défapprouvée
avec juftice par des Critiques
. Nous ne croyons
pas devoir nous arrêter à une
autre repartie
à peu-près du même genre, qui lui eft attribuée
par Tzetzes
, Auteur
peu exact en fait de narration
hiftorique
, parce qu'elle porte fur une fuppofition
évidemment
fauffe qui rend fon récit fufpect
, pour ne rien dire de plus. Il faut
confulter
l'ouvrage
pour avoir une pleine
conviction
de ce que nous remarquons
à ce fujet. Simonide
poffeda jufqu'à la mort
les bonnes graces d'Hieron
, dans lefquelles
il étoit entré fort avant . Il ne fut point confideré
à la Cour comme
un homme
dont le talent confiftoit
uniquement
à faire
des vers , & à donner
quelques
leçons
de morale ; ce Prince le jugea capable
de l'aider de fes confeils
dans le gouverne- ment des affaires , & il eut lieu de s'en louer
dans plus d'une occafion
. Auffi s'ouvroitil
familiérement
à ce Poëte , dont il connoiffoit
la prudence
, & il ne faifoit au-
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
cune difficulté de lui communiquer fes
penfées les plus fecrétes. Les entretiens
qu'ils avoient enſemble là - deffus , ont fans
doute fourni à Xenophon le fujet d'un
Dialogue de fa façon , où les introduifant
l'un & l'autre pour interlocuteurs , il produit
lui-même fous ces noms empruntés ,
fes réflexions politiques. C'est une excellente
piece qui renferme un parallele entre
la condition des Rois & celle des Particuliers.
Comme Hieron avoit paffé par ces
deux états , cet ingénieux Ecrivain ne pouvoit
choifir perfonne qui fût censé être
mieux à portée que ce Prince d'en apprécier
les différences. La maniere dont il
fait parler Simonide , eft analogue au caractere
de ce Poëte qui foutient par la
folidité des avis qu'Hieron reçoit de lui ,
la réputation de fage qu'il a méritée
par l'honnêteté de fes moeurs : En effet ,
quelques légeres taches répandues fur fa
vie , que l'on devroit taxer plutôt de foibleffes
inféparables de l'humanité , ne
pourroient balancer toutes les belles qualités
que la nature lui avoit accordées , s'il
n'avoit témoigné dans fes actions un penchant
trop marqué pour l'avarice la plus
fordide , vice fi honteux qu'il fuffit lui
feul pour diminuer l'éclat des vertus qui
l'ont rendu d'ailleurs recommandable.
DECEMBRE. 1755 . 85
da ce
que
Les fréquentes converfations d'Hieron
& de Simonide ne rouloient point feulement
fur des matieres de pure politique ;
elles avoient encore pour objet l'examen
des queftions les plus philofophiques . C'eſt
ce qui paroît par la célebre réponſe que
notre Poëte fit à ce Prince , qui lui demanc'étoit
que Dien ? Il faut convenir
que la queftion étoit des plus épineufes ,
& par conféquent très- propre à embarraffer.
Auffi Simonide ne manqua pas de
prétexte pour juftifier l'impuiffance où il
fe voyoit d'y fatisfaire fur le champ , &
il obtint du tems pour y rêver plus à fon
aiſe. Le terme étant expiré , Hieron étonné
de tous les délais dont ce Poëte ufoit
pour éluder l'explication qu'on exigeoit
de lui , en voulut apprendre la caufe . Simonide
avoua ingénuement , que plus il
approfondiffoit la chofe , plus elle lui fembloit
difficile à réfoudre.
Si l'on inféroit de fa réponſe à Hieron ,
que ce Poëte avoit formé quelque doute
fur l'existence d'un Etre Suprême, ce feroit
non-feulement étendre la conclufion beaucoup
plus loin que ne l'eft la prémiffe ; mais
ce feroit déduire une conféquence trèsfauffe.
Car Simonide étoit fi peu porté à
nier qu'il y eût une Divinité , que jamais.
Poëte Payen n'a peut -être eu une perfuaS6
MERCURE DE FRANCE.
fion plus vive des effets de fa puiffance ;
c'est ce que témoignent affez les fragmens
qui nous reftent de fes Poélies , & principalement
quelques vers de lui , qui font
cités par Théophile d'Antioche . « Il y eft
dit , qu'il n'arrive aux hommes aucun
" mal inopiné : que Dieu fait en un feul
» moment changer de face à toutes chofes,
» & que perfonne ne fçauroit fe flatter
d'acquérir la vertu fans une affiftance
» particuliere de fa part ».
Simonide termina fa vie à l'âge de quatre
-vingt-dix ans , dont il paffa les trois
derniers à la Cour d'Hieron. Le tombeau
qu'on lui avoit élevé à Syracufe , fut dans
la fuite du temps démoli par un Général
des Agrigentins , appellé Phoenix , qui en
fit fervir les matériaux à la conftruction
d'une tour. On marque le temps dont fa
mort précede celle d'Hieron , & pour le
conftater d'une maniere préciſe , il a fallu
néceffairement fixer celui où tombe le
commencement & la fin du regne de cè
Prince , duquel on détermine conféquemment
la durée. On fent bien que tout celá
eft accompagné de détails chronologiques
dans lesquels nous évitons ici de nous engager
parce qu'ils n'intéreffent qu'un
très -petit nombre de Sçavans exercés à ce
genre d'étude. L'Auteur conduit plus loin
DECEMBRE. 1755. $7
que la mort de notre Poëte , le fil de fa
narration qui offre en raccourci l'hiftoire
de Syracufe . Il parcourt avec rapidité les
révolutions qui arriverent à cette République
depuis l'expulfion de Thrafybule
frere & fucceffeur d'Hieron , que fa conduite
violente avoit fait chaffer de Syra--
cufe , jufqu'au temps qu'elle éprouva le
fort ordinaire aux Villes que les Romain's
foumettoient
à leurs armes . Comme le récit
de ces chofes femble au premier coup
d'oeil ne tenir en aucune façon au plan général
de l'Ouvrage , on ne manquera pas
de le trouver abfolument hors d'oeuvre.
En tout cas , l'Auteur a prévenu lui-même
l'objection qui peut avoir lieu . «< Ayant ,
» dit-il , donné la plus grande partie de
» l'histoire de cette fameufe République ,
» que j'ai eu occafion de prendre dès fon
» origine , je me ferois reproché mon peu
» d'attention à procurer au Lecteur une
» entiere fatisfaction , fi je n'avois rendu
fon inftruction complette , en mettant
» devant fes yeux un précis de la fuite
» des affaires de Syracufe , jufqu'au temps
» qu'elle tomba au pouvoir des Romains ,
"
"
qui l'affujettirent à leur Empire. Je pen-
» fe avoir été d'autant plus fondé à le
faire , qu'un des derniers de ceux qui
ont gouverné defpotiquement en cette
Ville , étoit defcendu de Gélon , &
1
88 MERCURE DE FRANCE.
و ر
porté le nom d'Hieron , ainfi que le
» frere de ce Prince. Il marcha fi parfaite-
» tement fur les traces du premier , que
» de Préteur qu'il étoit auparavant à Sy-
» racufe , il s'ouvrit également par fes
» vertus un chemin à la royauté. Il eft
» furtout célebre par fes démêlés avec les
» Romains qui le défirent plus d'une fois :
» ce qui l'obligea de contracter avec eux
» une alliance dans laquelle il perfifta le
» refte de fes jours . Il étoit donc naturel
» de toucher légerement ce qui regarde ce
» Monarque de qui l'hiftoire ne doit pas
» être détachée de celle de fes Ancêtres ,
» dont il n'a point démenti les belles actions.
Enfin quand on trouveroit que
» la relation de ces chofes fort des bornes
» que mon principal fujet me prefcrivoit ,
» s'il réfulte pour le Lecteur quelque avan-
» tage de voir réunies dans un feul point de
» vue toutes les différentes révolutions
particulieres à l'état de cette Républi-
» que , depuis l'époque de fa fondation ,
jufqu'à celle de fa ruine ; c'eft lui feul
» qui fera mon apologie
"3
L'Auteur , après avoir fait l'hiftoire de
Simonide & celle de fon Siecle , paffe enfuite
au détail de fes Poéfies. Quoiqu'il en
eût compofé un grand nombre , il en refte
à peine des fragmens qui font comme des
débris échappés aux injures du temps. Ils
DECEMBRE. 1755 . 89
ont été recueillis par Fulvius Urfinus , &
en partie par Leo Allatius. Le premier les
a accompagnés de notes de fa façon . Il
n'eftfouvent parvenu jufqu'à nous que les
titres de plufieurs de ces Poéfies qui ont
tranfmis avec honneur le nom de Simonide
à la postérité. Les perfonnes curieufes
de les connoître , n'auront qu'à recourir
à la Bibliotheque Grecque du fçavant
M. Fabricius. Comme fon objet principal
eft d'y offrir une notice des ouvrages
des Auteurs Grecs , & d'y détailler les circonftances
qui en dépendent , il a dreffé
avec fon exactitude ordinaire un catalogue
de toutes les différentes fortes de Poëmes
qu'avoit écrits Simonide , autant qu'il
a pu en avoir connoiffance , en feuilletant
ceux d'entre les Anciens qui ont eu occafion
de les indiquer , lorfqu'ils ont cité des
vers de ce Poëte . On n'a pas cru devoir
s'arrêter dans cette Hiftoire à ces fortes de
détails , dont on ne tire d'autre fruit que
celui de fatisfaire fa curiofité. Ils peuvent
être fupportables en Latin , où l'on n'affecte
pas la même délicateffe qu'en notre Langue
, lorfqu'il s'agit de chofes auffi feches :
elles caufent de l'ennui & du dégout au
Lecteur François qui s'attend à des inftructions
plus folides. Quand on confidere la
perte de beaucoup de bons ouvrages que
90 MERCURE DE FRANCE.
le temps nous a ravis , tandis qu'il a épargné
tant de foibles productions qui , bien
loin d'être enviées , ne méritoient pas même
de voir le jour , on ne fçauroit s'empêcher
d'avouer que c'eft -là un de ces caprices du
fort qui prend plaifir à fe jouer de tous les
moyens que l'induftrie humaine peut imaginer
pour fe garantir de fes injuftices.
Si on demande à l'Auteur pourquoi il ne
s'eft point fait un devoir de traduire en
notre langue ces fragmens poétiques , ( car
quelques imparfaits que foient les morceaux
qu'ils renferment , ils ferviroient du
moins à donner une idée de la beauté du
génie de Simonide ) il répondra que la
défunion des parties qui forment l'enchaînement
du difcours , rend trop difparates les
chofes qui font énoncées dans les vers de
ce Poëte : comme elles n'ont aucune relation
les unes avec les autres , elles font par
cela même incapables d'offrir un fens fuivi
; « de forte que ce feroit , ( dit-il , ) per-
» dre fes peines , que d'expofer ces frag-
» mens en l'état actuel où ils font , fous
les yeux du Lecteur François qui aime
qu'on ne lui préfente que des idées bien
afforties , & parfaitement liées enſem-
» ble . On trouve dans un recueil qu'on
a fait de ces fragmens , deux pieces écrites
en vers ïambes , qui ont été mises à ce
DECEMBRE. 1755. 91
qu'il paroît , fur le compre de notre Simo
nide : c'eft ce qu'il y a de plus entier de
tout ce qui eft venu jufqu'à nous de fes
Poéfies. L'une roule fur le peu de durée de
la vie humaine , & l'autre eft une efpece
de fatyre ridicule contre les femmes , où
F'on ne produit que des injures groffieres
pour reprendre les défauts qu'on peut leur
reprocher. On y fait une application continuelle
des vices de ce fexe , aux diverfes
propriétés attachées à la nature des animaux
defquels on feint qu'il a été formé.
On y fuppofe que l'origine de l'ame des
femmes eft différente felon la diverfité de
leur humeur ; que l'ame des unes est tirée
d'un cheval , ou d'un renard , ou d'un finge
, 8 que celle des autres vient de la
terre & de la mer. Elien cite un vers qui
a rapport aux femmes qui aiment la parure.
On reconnoît difficilement Simonide
à ces traits qui font indignes de lui , &
affurément certe piece n'eft pas marquée
au coin qui caractérife communement fes
productions. Enfin il eft inconteſtable que
ces deux Poëmes n'appartiennent en aucune
maniere au Simonide dont on écrit
la vie; puifque les Anciens ne nous appren
nent point qu'il fe foit jamais exercé dans
ce genre de poéfie . Il les faut reftituer à
un autre Simonide qui a précédé le nôtre
92 MERCURE DE FRANCE.
de plus de deux fiecles. C'est lui qui doit
en être regardé comme le véritable auteur.
Il ne feroit pas étonnant que l'identité de
nom eût fait confondre enfemble ces deux
Poëtes , qui font du refte très- différens l'un
de l'autre. C'est ce que l'on confirme par
une preuve que fournit le témoignage des
Anciens qui ont pris foin de les diftinguer,
l'un , par la qualité de Poëte Lyrique , &
l'autre , par celle de Poëte Iambique. Celui
qui eft renommé dans l'antiquité par la
compofition de fes ïambes , étoit né à
Minoa , ville de l'ifle Amorgos. Suidas le
dit fils d'un certain Crinée qui ne nous
eft pas autrement connu . Ses travaux poétiques
ont eu le même fort que ceux de
notre Simonide. Il n'en fubfifte plus que
des fragmens qui confiftent uniquement
en ces deux poëmes dont nous venons de
parler , & en quelques vers détachés qui
nous ont été confervés par Athénée , Galien
, Clément d'Alexandrie & Stobée .
On recherche le temps où il vivoit ; &
comme une date que produit Suidas , conconcourt
à le déterminer par celle de la
ruine de Troye , l'Auteur piend de-là occafion
d'entrer dans un examen chronologique
des différentes Epoques que les Anciens
affignent à la prife de cette Ville.
Nous nous bornerons à en expofer ici le
DECEMBRE . 1755 . +3
"
"3
réſultat qu'il en donne lui - même dans fa
préface. Quelque foit le calcul auquel on
veuille s'attacher , « il eft conftant , (dit-il)
» que celui du LexicographeGrec eft fautif,
» à moins qu'on ne fubftitue dans fon
» texteune lettre numérale à l'autre , ainfi
que Voffius l'a parfaitement obfervé. Il
»y a d'autant plus d'apparence qu'il aura
fouffert en cela de l'inadvertance des
Copiftes qui font fujets à commettre de
» femblables mépriſes ; que la validité de
» la leçon qu'on propofe fe peut inférer
» d'un paffage formel qui fe tire de Tatien.
C'eft par-là feulement qu'on vient à bout
» de fauver la contradiction fenfible qui
» naîtroit de fon témoignage , & de celui
» de quelques - uns des Anciens , qui font
» ce Simonide contemporain d'Archiloque
, & par conféquent le renvoyent
» bien en- deça du fiecle où il le place.
» Comme il s'accorde à dire qu'Archilo-
» que fleuriffoit fous Gygès Roi de Lydie,
» dans la perfonne duquel commence la
» Dynaſtie des Mermnades , il s'enfuit de-
>> là que le temps du Simonide en queftion
»fe trouve étroitement lié à celui du regne
» de ce Prince & de fes fucceffeurs. C'eſt
pourquoi il réfulte des moyens que j'ai
employés pour fixer l'un par l'autre , une
» difcuffion qui m'a paru propre à répan-
"
39
94 MERCURE DE FRANCE.
» dre une nouvelle clarté fur la Chronolo-
» gie des Rois de Lydie ». Nous ajouterons
que la matiere eft affez importante
par elle-même pour fixer la curiofité des
Sçavans que leur propre expérience a mis
en état de fe convaincre de l'obſcurité qui
regne fur cette partie de l'Hiftoire ancienne.
La maniere avantageufe dont on nous
parle du Simonide fameux par fes productions
Lyriques , ne permet pas d'hésiter à
le placer au rang des meilleuts Poëtes de
l'Antiquité ce qu'on ne fçauroit dire
également de celui qui a écrit des vers
iambes. Il eft certain qu'il n'a pas joui de
la même célébrité , & que notre Simonide
l'emporte à tous égards fur l'autre. D'ailleurs
fon talent s'étendoit plus loin qu'à
faire des vers. C'est ce qu'on a été à portée
de voir plus d'une fois dans le cours
de cet Extrait. Cela paroît encore par l'invention
des quatre Lettres Grecques ( ou
,, » & , qui lui eft communément
attribuée. Il faut pourtant avouer qu'elle
lui eft conteſtée par quelques- uns qui en
font honneur à Epicharme né en Sicile .
Tzetzes balance même auquel des deux il
doit la rapporter , ou à notre Simonide ,
ou à Simonide le Samien qu'il dit être fils
d'un certain Amorgus. Il n'eft pas douteux
que ce dernier ne foit le même que
DECEMBRE. 1755.
95
le Poëte iambique de ce nom , à qui quelques
anciens Ecrivains donnent Samos
pour patrie , quoique le plus grand nombre
le faffe naître à Amorgos . Il n'eft pas
difficile de s'appercevoir de la méprife
grolliere de Tzetzes , qui transforme le
nom du lieu de la naiffance de ce Simonide
, en celui du pere de ce Poëte. On
n'infifte point fur cesLettres qui auroient
pu fournir le fujet d'une difcuffion , fi
Scaliger , Saumaife , Samuel Petit , Voffius
, Bochart , Ezéchiel Spanheim , Etienne
Morin , & le P. Montfaucon , n'avoient
déja épuifé tout ce que l'on peut produire
fur l'origine de l'Alphabeth Grec. On a
cru qu'il étoit plus à propos de renvoyer
à ces doctes Critiques , en citant au bas
de la page les endroits de leurs ouvrages ,
où ils ont traité cette matiere , que de redire
en gros des chofes qu'ils ont fi bien approfondies
en détail . Notre Simonide paffe
encore pour avoir ajouté une huitième
corde à la Lyre dont il fe propofa par- là
de perfectionner l'ufage , comme nous
l'apprenons expreffément de Pline . On
trouve parmi les fragmens de fes Poéfies
quelques vers qui ont été allégués par Platon
, Lucien , Athenée , Clément d'Alexandrie
, & Théodoret. Ils valent bien
la peine d'être cités pour leur fingularité.
96 MERCURE DE FRANCE.
Leur objet eft de définir quels font les biens
préférables de la vie. Voici ce qu'ils renferment.
« De tous les biens dont les hommes
peuvent jouir , le premier eft la fan-
»té , le fecond la beauté , le troiſieme les
richeffes amaffées fans fraude , & le
quatrieme la jeuneſſe qu'on paffe avec
» fes amis ».
22.
De tous les ouvrages que Simonide
avoit compofés , il n'y en a point afſurément
qui l'ait plus illuftré , & lui ait attiré
plus de louanges des Anciens , que ceux
qui portoient le titre de Threnes ou de
Lamentations. Ce font elles que Catulle
défigne par cette expreffion , mæftius lacrymis
Simonideis. Horace les a également en
vue , lorfqu'il dit pour repréfenter des
Mufes plaintives , Cea retractes munera
Nama. Son talent principal étoit d'émouvoir
la pitié ; & l'on peut affurer qu'il excelloit
dans le genre pathétique. Au moins
c'est l'aveu que fait Denys d'Halicarnaffe ,
qui le préfere à tous les Poëtes qui avoient
travaillé dans la même partie , après l'avoir
d'ailleurs regardé comme un modele
dans le choix des mots. La leçon de cet
endroit du Traité de l'Auteur Grec dont
on cite les paroles , eft d'autant plus défectueufe
, qu'elle forme un fens tout contraire
à celui que cet ancien Critique veut
exprimer.
DECEMBRE. 1755. 97
exprimer. Cela paroît avoir été occafionné
par la tranfpofition de deux mots qu'il s'agit
de remettre à la place qui leur eft propre
, pour réduire l'énoncé de la phraſe
grecque à un fens naturel & raifonnable.
C'est ce que l'Hiftorien a entrepris dans
une note dont le but est de rectifier ce paffage
qui a été étrangement altéré par l'inadvertence
des Copiftes. Le jugement que
Quintilien porte de Simonide confirme
celui de Denys d'Halicarnaffe , qui rapporte
un morceau d'une de ces Lamentations
de notre Poëte. Danaë déplorant fes malheurs
en faifoit le fujer . On fçait que fuivant
la fable , cette Princeffe infortunée
fut enfermée par l'ordre d'Acrifius fon
pere , dans un coffre d'airain avec l'enfant
qu'elle avoit mis au jour pour être jettée
dans la mer. Simonide fuppofe que dans
le temps qu'elle erroit au gré des vents &
des flots , elle parla en ces termes à Perfée.
" O mon fils , de combien de maux tà
» mere eft accablée . Tu te mets peu en
peine du fifflement des vents , & de l'im-
» pétuofité des vagues qui roulent fur ta
» tête : Ah ! fi tu pouvois connoître la
grandeur du péril qui nous menace , tu
prêterois fans doute l'oreille à mes dif-
» cours. Mais non . Dors, cher enfant , dors ,
je l'ordonne. Ainfi que lui, puiffiez- vous
"
"
11. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
éprouver le même calme , flots d'une
» mer agitée , & vous auffi mes maux dont
la mefure ne fçauroit être comblée » .
C'eft relativement à ce don d'attendrir
que Grotius a cru pouvoir lui comparer le
Prophéte Jéremie. Ces fortes de paralleles
qu'on établit entre des Ecrivains Sacrés
& des Auteurs Profanes , femblent avoir
d'abord quelque chofe de choquant : mais
pour peu qu'on veuille faire un moment
abstraction du caractere de prophéte qui
appartient à ce dernier , & qui par conféquent
le met hors de toute comparaifon
avec un Poëte Payen , il ne fera plus queftion
que de les envisager l'un & l'autre du
côté du mérite perfonnel . On ne pourra
s'empêcher pour lors de convenit que le
parallele ne foit jufte . En effet , on ne doit
pas ignorer que Jéremie ait réuni toutes
les qualités effentielles à la poéfie dans fes
Lamentations , qui offrent le tableau le plus
touchant de la défolation & de la ruine
de Jérutalem .
Simonide ne réuffiffoit pas moins dans
la peinture des images ; c'eft le témoignage
que lui rend Longin , ce célebre Critique
de l'antiquité , dont la déciſion eſt
d'un fi grand poids en pareil cas . Aucun
Poëte n'avoit , felon ce Rhéteur , décrit
plus vivement l'apparition d'Achille fur
DECEMBRE. 1755. 99
fon tombeau , dans le tems que les Grecs
fe préparoient à partir . Nous finirons par
dire que la douceur qui regnoit dans fes
vers ,l'avoit fait furnommer Melicerie , &
cependant il avoit employé en écrivant le-
Dialecte Dorique , qui paroît être le moins
fufceptible de cette douceur qui caractérifoit
fes Poéfies.
On a renvoyé à la fin de cette Hiſtoire
deux Remarques qui valent deux Differtations
: Quoiqu'elles ne femblent avoir
qu'une liaifon fort indirecte avec fon
plan , elles ne laiffent pas de fervir d'éclairciffement
à deux endroits de fon texte .
L'une eft deftinée à examiner fi le nom de
Jao cité dans un paffage de Porphyre que
l'on rapporte , eft le même que celui de
Jehovah ufité particuliérement chez les
Juifs pour défigner Dieu : A cet égard la
chofe eft hors de conteftation. Il s'agit
feulement de fçavoir laquelle de ces deux
différentes prononciations attachées à un
même nom , doit être réputée pour l'anciemne
, & par conféquent pour la véritable.
C'est une matiere qui a déja exercé
d'habiles Critiques , tels que Genebrard ,
Fuller , Louis Cappel , Drufius , Sixtinus
'Amama , Buxtorfe le fils , Gataker & Leufden.
Cette queftion entraîne néceffairement
dans une difcuffion grammaticale ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
qui n'est à portée d'être bien entendue que
des perfonnes qui ont acquis quelque intelligence
de l'Hébreu . On a mis en un,
caractere lifible pour tout le monde les
paffages qu'on a été obligé de produire
dans cette Langue , & cela pour des motifs
que l'Auteur a eu foin d'expliquer dans
fa préface. Les Sçavans fe partagent fur
çet article. Les uns, comme Cappel, Walton
& M. Le Clerc fe déclarent pour la
prononciation de Jao ou Jauoh , & rejertent
celle de Jehovah , qu'ils difent n'avoir
prévalu que depuis la ponctuation de
la Maffore , d'après laquelle Galatin Ecriyain
du feizieme fiecle , a le premier introduit
parmi nous cette Leçon du nom de
Dieu , qui eft actuellement la feule accréditée
. Ils penfent être d'autant plus difpenfés
d'acquiefcer à l'autorité de la Maffore
, qu'ils la combattent par des raifons
que leur fournit la nouveauté de fon invention
, qui , felon la plupart d'entr'eux ,
ne remonte pas au - delà du fixieme fiecle ,
& dont quelques - uns reculent l'époque
jufqu'au onzieme. Il y en a d'autres au
contraire qui demeurent attachés à la Lede
Jehovah dont ils foutiennent la validité
, parce qu'elle leur paroît beaucoup
mieux conferver l'analogie de l'Hébreu ;
ils s'efforcent de la défendre contre toutes
çon
DECEMBRE. 1755. ioi
les objections qui peuvent avoir lieu , &
ils ne balancent pas à croire que les Grecs
à qui les Phéniciens avoient tranfmis ce
nom , ne l'ayent ainfi altéré par une maniere
défectueuse de le prononcer. Il faut
avouer qu'ils font valoir des argumens (pécieux
pour fortifier leur opinion : cependant
, comme ce n'eft point ici un fujer
qui foit capable de recevoir ce dégré de
certitude que communiquent des preuves
qui mettent l'état des chofes dans la derniere
évidence , on ne doit s'attendre qu'à de
fimples conjectures qui ont de part & d'autre
une égale probabilité : ainfi le parti le
plus fage eft de ne point décider affirmati
vement dans de pareilles matieres. En effet,
comment vouloir déterminer pofitivement
l'ancienne prononciation de ce nom , s'il
eft conftant par le témoignage de Philon
& de Jofephe , qu'elle avoit été interdite
aux Juifs avant que J. C. vînt au monde
. Le premier la reftreint aux bornes du
Sanctuaire , où les Prêtres , fpécialement
le fouverain Sacrificateur , avoient le privilege
exclufif de le prononcer tous les ans
le jour que fe célébroit la fête des Expiations
. Ce nom n'étant donc point d'ufage
hors du Sanctuaire , où la maniere de le
proférer fe maintenoit par tradition , &
la permiffion de le prononcer étant une
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
des prérogatives affectées à la Sacrificature
, elle n'a pas dû fubfifter plus long-tems
que le Temple , & la tradition de ce nom
s'eft affurément perdue à travers tant de
fiecles qui fe font écoulés depuis la ruine
de Jérufalem. Peut on après cela fe flatter
d'en fixer aujourd'hui la prononciation.Les
Docteurs Juifs poftérieurs à cet événement
ont encore encheri fur la vénération que
leurs ancêtres avoient pour ce nom de
Dieu , & fur l'idée qu'ils fe formoient de
fa fainteté qui le rendoit ineffable à leur
égard. Ceux qui font venus après , felon
leur louable coutume d'outrer les fentimens
de leurs peres , ont pouffé les chofes
fi loin que cette vénération eft dégénérée
en une fuperftition exceffive qui fe
perpétue chez cette nation . Des Rabbins
ont étrangement raffiné fur les propriétés de
ce nom , & fur l'analogie grammaticale de
trois de fes lettres , qu'ils difent réunir les
trois différentes manieres d'exifter qui
n'appartiennent qu'à Dieu . Quiconque
ofoit violer cette défenfe de proférer le
nom Jehovah étoit puni de mort , s'il falloit
croire tout ce qu'ils nous débitent
hardiment à ce fujer. Ils ont fait plus , ils
l'ont érigée en article de foi , & menacent
les infracteurs de l'exclufion de la
vie éternelle . Toutes les fois que le Texte
DECEMBRE. 1755. 103
,
Hébreu porte la Leçon de Jehovah , ils lui
fubftituent le nom Adonaï , & tantôt celui
d'Elohim , lorfqu'il arrive que le Jehovah
eft précédé d'Adonai , & alors ces deux
noms fe trouvent joints enſemble . Il leur
eft auffi ordinaire d'ufer de mots compofés
pour caracterifer ce nom ineffable
comme ceux de Schem Hammiouchad , ou
de Schem Hamphorafch , le nom propre de
Dieu , & de Schern Schel arba othioth , le
nom formé de quatre lettres. Quand on les
preffe de dire fur quoi ils fondent cette
interdiction , ils alléguent en leur faveur
des paffages de l'Exode & du Lévitique
dont ils détournent ou changent le fens
pour la pouvoir autorifer. Les paroles de
l'Ecriture qu'ils nous oppofent , ne fignifient
pourtant rien moins que ce qu'ils
veulent leur faire fignifier. Il n'en a pas
fallu davantage pour les expofer au reproche
de falfification , qui leur a été intenté
par
Galatin . On entre relativement à cet
objet dans quelques détails hiftoriques ,
qui pourront compenfer ce qu'il y a de
fec dans un travail de cette nature.
On obferve que ce nom de Dieu n'a pas
été inconnu dans les premiers tems . aux
nations étrangeres , & furtout à celles qui
étoient voifines de la Judée . C'est ce qui
paroît confirmé par plufieurs exemples que
trop
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
par
Selden & M. Ferrand ont apportés , & qui
mettent ce fait hors de doute. Le Critique
Anglois & M. Huet foupçonnent même
que Pythagore pourroit avoir tiré l'idée
des propriétés mystérieuses de fa Quaternité
de celles que renferment les quatre
lettres qui conftituent le nom Jehovah. On
n'ignore pas que les Sectateurs du Philofophe
Grec , quand il s'agiffoit de fe lier
un ferment inviolable , juroient par cette
Quaternité à laquelle ils attribuoient toutes
les perfections , & qu'ils nommoient la
fource de vie , & le fondement de l'éternité,
Ils ne vouloient exprimer autre choſe parlà
que Dieu lui- même appellé par Pyihagore
le nombre des nombres . Ce Philofophe
paffe pour avoir emprunté des Juifs
plufieurs Dogmes " importans qu'il s'étoit
appropriés. C'est une circonftance dont la
vérité eft atteftée par Hermippus Hiftorien
Grec qui Heuriffoit du tems de Prolemée
Evergere, & par le Juif Ariftobule qui
vivoit à la Cour de Ptolemée Philometor,
Jofephe témoigne expreffément qu'il affecta
de fe montrer en bien des chofes zelé
imitateur des rites de fa nation . S. Ambroife
le fait même Juif d'origine : mais
on ne fçait où ce Pere de l'Eglife peut
avoir puifé cette particularité qui eft deftituée
de fondement . On reprend Lactan-
L
DECEMBRE . 1755. 105
ce d'avoir nié mal - à - propos que Pythagore
ait jamais eu aucun commerce avec les
Juifs , fans donner des raifons folides de
ce qu'il avançoit. On infifte particuliérement
fur fon voyage à Babylone , où il
s'offrit affez d'occafions qui mirent ce Phifofophe
à portée de s'entretenir avec plufieurs
d'entre ce peuple , dont une partie
y réfidoit encore pendant le féjour de Pythagore
en cette ville. Il y conféra fréquemment
avec les Mages dont il fçur fi
bien gagner l'amitié , qu'ils lui firent part
de leurs connoiffances , & l'initierent dans
leurs mysteres. Porphyre rapporte qu'il y
devint difciple d'un certain Zabratus ,
duquel il apprit tout ce qui concerne la
nature & les principes de l'univers . Il y a
eu dès les premiers tems du Chriftianif
me des Ecrivains qui fe font imaginés que
ce Zabratus ou Zaratus , & que Clement
d'Alexandrie appelle Nazaratus , étoit
le même que le Prophète Ezechiel , comme
le certifie ce Pere Grec qui écrivoit fur
la fin du fecond fiecle , & qui rejette
d'ailleurs l'opinion de ces gens là : néanmoins
Ménaffeh Ben - Ifraël , & quelques
autres , n'ont pas laiffé d'avoir une feniblable
penſée . Ce qu'il y a de plus éton -
nant , c'eft qu'un auffi habile homme que
l'étoit Selden , ait pu pencher vers ce fen-
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
timent d'autant plus infoutenable , qu'il
eft incompatible avec l'exacte chronologie.
C'eft ce qu'il n'a pas été fort difficile
de prouver. MM. Hyde & Prideaux ont entendu
par ce Zabratus le fameux Zoroaf
tre. Ils fe font fondés fur un paffage
d'Apulée qui veut que Pythagore ait été
difciple de ce Législateur des Mages ; ce
qui eft pourtant fujet à un grand nombre
de difficultés , comme de célebres Modernes
l'ont fuffifamment démontré . On
pourroit peut-être les lever , en fuppofant
deux perfonnages de ce nom qui auront
fleuri à différens tems l'un de l'autre , &
dont le premier aura été le fondateur de
la Secte des Mages, & le fecond le réformateur
de leur religion ; fuppofition que l'on
peut d'un côté appuyer fur le témoignage
des Hiftoriens Orientaux , qui font vivre
un Zoroastre fous le regne de Darius fils
d'Hyftafpe , & de l'autre fur le récit d'Agathias
qui avoue que de fon tems ( c'eſtà-
dire dans le fixieme fiecle ) les Perfans
étoient dans cette perfuafion . Au refte , ce
n'est là qu'une conjecture, qu'on fe contente
d'infinuer , & l'on laiffe à chacun
la liberté de penfer à cet égard ce qu'il
voudra. Quant à l'autre Differtation , elle
traite des moyens qu'il y a de concilier les
différences qui fe rencontrent entre les AnDECEMBRE.
1755. 107
ciens au fujet des dates qui tendent à
fixer , foit le commencement
ou la durée
du regne de divers Princes. Les regnes de
Prolemée Soter , de Seleucus Nicator , &
de l'Empereur Julien fourniffent les exemples
que l'on produit . On leur a joint encore
celui du regne de Dagobert I , fur la
date duquel les Hiftoriens varient , afin de
rendre la vérité de cette remarque plus
fenfible aux perfonnes qui fe font rendues
l'Hiftoire de France plus familiere que
l'Hiftoire Ancienne . Ces exemples réunis
fous un même point de vue , concourent
à confirmer tout ce qui a été dit
touchant la maniere d'accorder les différentes
Epoques d'où l'on a compté les années
de la fouveraineté deGelon à Syracufe.
L'ouvrage eft terminé par le Projet d'une
Hiftoire des Juifs à laquelle travaille l'Auteur
, & qu'il a annoncée dans fa préface.
Elle comprendra
l'expofition de toutes
les révolutions
qui font arrivées à ce peuple
dans l'Orient depuis la ruine de Jérufalem
jufqu'au douzieme fiecle , où l'établiffement
qu'il s'y étoit fait , fût entièrement
ruiné. Comme l'Auteur s'eft livré
aux Etudes Théologiques
qu'il a pris à tâche
de fortifier par l'intelligence
des Langues
Sçavantes, les recherches où elles l'ont
néceffairement
engagé , l'ont mis en état
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
d'affembler les matériaux qui ferviront à la
compofition de cet ouvrage, On le deftine
à éclaircir les points les plus embarraffés
de l'Histoire Judaïque , & à difcuter
quelques - uns des Rites & des Dogmes de
cette nation , furtout lorsqu'ils lui font
communs avec les Chretiens. On y parlera
auffi des cérémonies , & en général des
affaires de difcipline que l'Eglife peut avoir
empruntées de la Synagogue. Elles ont
routes deux , par rapport à leur Hiſtoire. ,
une influence d'autant plus réciproque que
l'une eft fortie de l'autre , & par conféquent
on ne fçauroit approfondir l'Hiftoire
de l'Eglife , qu'on ne foit en mêmetems
obligé d'approfondir celle des Juifs ,
qui lui eft intimément unie. On fe flatte
qu'on ne fera pas fâché de voir inferé ici
en entier ce Projet , qui fert à donner une
idée de la grandeur de l'entreprife , du
but
que l'on s'y propofe , & de la méthode
à laquelle on doit s'attacher dans l'exécution
: mais la longueur que comporte
déja cet extrait , eft une raifon plus que
fuffifante pour renvoyer la chofe au mois
prochain . Si l'on fe récrie fur l'étendue de
cette analyfe , qui paffe de beaucoup les
bornes dans lesquelles nous avons coutume
de refferrer nos extraits , nous répon
drons que comme cette hiftoire de SimoDECEMBRE.
1755 109
nide eft remplie d'un grand nombre de difcuffions,
qui , quoiqu'effentielles aux vues
dans lesquelles on l'a compofée, font pourtant
de nature à rebuter bien des Lecteurs
pour qui elles ont quelque chofe de trop
épineux , on a profité de la voie de ce
Journal pour mettre tout le monde à portée
de connoître les faits dont le récit entre
dans le plan de l'Hiftoire . Pour cet
effet , on a retracé ici dans le même ordre
qui a été obfervé dans fa marche les différens
traits de la vie de ce Poëre , avec les
événemens de fon tems qui y font liés , &
l'on n'a fait qu'indiquer fimplement les
détails chronologiques qui en conftituent
le fonds : Ainfi cette analyfe doit être confiderée
moins comme un extrait que comme
un abregé de l'Ouvrage.
Delaguene , Libraire - Imprimeur de
l'Académie Royale de Chirurgie , rue faint
Jacques , à l'Olivier d'or , diftribue un
Mémoire auffi nouveau par fon objet que
par fa publication . Il eft intitulé Témoi
gnage public rendu à M. Dibon , Chirurgien
ordinaire du Roi dans la Compagnie des
Cent Suiffes de la Garde du Corps de Sa
Majefte ; par Pierre Dedyn d'Anvers . On
ya joint les preuves de la Cure avec quel
ques Réflexions concernant M. de Torrès
110 MERCURE DE FRANCE.
par qui le Malade avoit été manqué. L'Avertiffement
qu'on a mis à la tête de ce
Mémoire , nous en fournira la notice.
« Cet écrit , dit - on , eft l'ouvrage d'un
» Malade jugé incurable par de célebres
» Praticiens, & qui , contre toute efpéran-
» ce , a été guéri radicalement par le re-
» mede de M. Dibon . C'eft une espece de
و د
.30
confeffion publique dictée par la recon-
>> noiffance ; une defcription vraie & naïve
» de la maladie de l'Auteur , & des mal-
» heureuſes épreuves par lefquelles il a
» paffé jufqu'à fa parfaite guérifon . On a
» cru devoir conferver fon langage & fon
ortographe , moitié Wallon , & moitié
François ils pourront amufer quelques
" Lecteurs. Mais on a traduit toute la
» piece pour
la faire entendre des autres ,
» & on a mis la verfion à côté du texte ,
» pour n'y pas laiffer foupçonner la plus
légere altération. Ce Mémoire eft fuivi
» des Certificats de Meffieurs Goulard Mé-
» decin ordinaire du Roi , Le Dran , Henriques
, Morand , & Hebrard , Maîtres
» en Chirurgie ».
""
On trouve chez le même Libraire un
autre écrit qui a pour titre : Lettre à M. de
Torrès ,fervant de réponse , &c. Cette Lettre
contient un témoignage pareil à celui
de Pierre Dedyn , & publié par un BourDECEMBRE
, 1755 .
geois de Paris dont le nom & la demeure
y font défignés. Nous ne prononçons rien
là- deffus. Comme fimples Hiftoriens nous
en laiffons le jugement aux Maîtres de
l'Art.
CATALOGUE DES ESTAMPES &
livres nouveaux d'Italie , la plupart de
Rome , qui fe trouvent chez N. Tilliard ,
quai des Auguftins. 1755.
CATALOGUE DE LIVRES DE PIETE ,
de morale & d'éducation ; livres d'hiftoire
, de belles lettres , fciences & arts ; livres
de droit & de finances , livres amufans
& de théatres , qui fe vendent à Paris
, chez Prault pere , quai de Gèvres ,
1755.
L'ENFANT GRAMMAIRIEN , ouvrage
qui contient des principes de grammaire
génerale , mis à la portée des enfans.
Une Grammaire latine , & une Méthode
françoife- latine , ou maniere de traduire
le françois en latin . A Blois , chez Pierre-
Paul Charles ; & fe vend à Paris , chez la
veuve Robinot , quai des grands Auguftins.
<
FRAGMENS CHOISIS d'éloquence , efpece
de Rhétorique moins en préceptes qu'en
112 MERCURE DE FRANCE.
exemples , également utile aux Gens de
lettres , & à tous ceux qui veulent fe former
à l'éloquence de la chaire , par M. de
Gerard de Benat , 2 vol . A Avignon , chez
Jofeph Payen , Imprimeur Libraire , place
S. Didier. A Marſeille , chez Jean Moffy ,
à la Combriere : & à Paris , chez Defaint
& Saillant , rue S. Jean de Beauvais.
Nous croyons que cette maniere d'écrire
fur l'éloquence , eft une des plus utiles.
Les exemples frappent bien plus , &
en conféquence perfuadent mieux que les
préceptes. Ceux ci ne peuvent même être
bien développés & bien fentis que par le
fecours des premiers. L'Auteur nous paroît
montrer du goût dans le choix , &
nous penfons que fon travail mérite des
louanges.
RAISON ou idée de la Poéfie Grecque ,
Latine & Italienne , ouvrage traduit de
l'Italien de Gravina , par M. Reguier. 2 vol .
petit in- 12 , à Paris , chez Lottin , rue S. Jacques
, au Coq ; & chez J. B. Defpilly , rue
S. Jacques , à la vieille Pofte.
Fermer
Résumé : SUITE De l'Extrait de l'Histoire de Simonide, & du siecle où il a vécu, &c.
Le texte présente un extrait de l'histoire de Simonide, se concentrant sur les événements après la victoire de Gelon sur les Carthaginois en Sicile. Gelon, aidé par ses frères Hieron, Polyzele et Thrasibule, défit les Carthaginois à Himère, détruisit leur flotte et captura de nombreux prisonniers. Cette victoire renforça son autorité à Syracuse, où il fut offert la royauté en reconnaissance de ses services. Bien que son pouvoir fût déjà absolu, cette offre officialisa son statut de roi. Les Carthaginois, alliés de Xerxès, avaient envahi la Sicile sous le commandement d'Hamilcar avec une armée de trois cents mille hommes. Après leur défaite, Carthage envoya des ambassadeurs à Syracuse pour négocier la paix. Gelon, connu pour sa modération, accepta les propositions de paix et imposa l'abolition des sacrifices humains à Saturne, une pratique barbare et contraire à l'humanité. Les sacrifices humains étaient une pratique ancienne attribuée aux Phéniciens, dont les Carthaginois étaient une colonie. Ces sacrifices persistaient à Carthage même après le traité avec Gelon et furent renouvelés après sa mort. Tertullien rapporte que ces sacrifices continuèrent secrètement jusqu'au temps de Tibère, proconsul d'Afrique sous Adrien. Le texte mentionne également la vie et les œuvres de Simonide, un poète grec, et sa relation avec le tyran Hieron de Syracuse. La cour de Hieron devint un centre des sciences grâce à sa protection des savants et des récompenses qu'il offrait. Simonide, connu pour son avarice, fut un favori de Hieron et jouit de sa protection malgré ses défauts. Il refusa souvent de travailler gratuitement et vendait ses poèmes, ce qui lui valut une réputation de poète mercenaire. Simonide était également conseiller de Hieron et participait à des discussions politiques et philosophiques. Il termina sa vie à la cour de Hieron et fut enterré à Syracuse. Le texte discute également de la chronologie et des époques attribuées à la prise de Troie, en se basant sur des témoignages anciens. Il souligne la supériorité du Simonide lyrique, connu pour ses threnes ou lamentations, qui ont ému la pitié et illustré son talent pathétique. Denys d'Halicarnaffe et Quintilien louent son choix des mots et son émotion. Le texte mentionne également des fragments de ses poèmes, cités par des auteurs anciens, et son invention supposée des quatre lettres grecques. Enfin, le texte traite d'une question grammaticale et historique concernant la prononciation du nom de Dieu en hébreu, débattue par plusieurs érudits. Cette question est complexe et nécessite une connaissance approfondie de l'hébreu. Les savants sont divisés sur la prononciation correcte, certains préférant 'Jao' ou 'Jauoh' et rejetant 'Jehovah', tandis que d'autres soutiennent 'Jehovah', arguant qu'elle conserve mieux l'analogie de l'hébreu. Le texte souligne que la prononciation exacte est difficile à déterminer, car elle était interdite aux Juifs avant la venue de Jésus-Christ et n'était connue que des prêtres dans le sanctuaire. Après la destruction du Temple, cette tradition s'est perdue.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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7
p. 92-120
MELANGES de Littérature, d'Histoire & de Philosophie. Nouvelle édition.
Début :
Ce Recueil de quelques Ouvrages de M. Dalembert contient nombre de morceaux [...]
Mots clefs :
Jean Le Rond d'Alembert, Traduction, Lettres, Homme, Caractère, Morceaux, Genève, Hommes, Langues, Spectacles, Théâtre, Gens de lettres, Vie, Génie, Sentiments, Philosophie, Traduire, Religion, Écrivains, Langue, Lois, Écrivain, Jean-Jacques Rousseau, Moeurs, Manière, Poètes, Pères, Femmes, Éloges, Essai
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MELANGES de Littérature, d'Histoire & de Philosophie. Nouvelle édition.
MELANGES de Littérature , d'Hiftoire
& de Philofophie . Nouvelle édition.
CE Recueil de quelques Ouvrages de
M. Dalembert contient nombre de morceaux
déjà connus ; tels font le difcours
préliminaire de l'Encyclopédie , & la Préface
du troifième Volume de ce Dictionnaire
; l'Effai fur la Société des Gens de
Lettres & des Grands ; les Eloges académiques
de M. Bernoulli , de M. l'Abbé
JUILLET. 1759. 93
Terraffon , de M. le Préſident de Montefquieu,
avec l'Analyſe de l'Eſprit des Loix ;
celui de M. l'Abbé Mallet, & celui de M.
Dumarſais ; les Mémoires de Chriſtine, le
Difcours de réception de M. Dalembert
à l'Académie Françoife , avec des réflexions
fur l'élocution oratoire & fur le ſtyle
en général ; une Deſcription abrégée du
Gouvernement de Genève , & un Effai de
traduction de quelques morceaux de Tacite.
M. Dalembert nous avertit que parmi
ces morceaux déjà foumis au jugement du
Public , il en eft plufieurs qui reparoiffent
avec des augmentations & des changemens
, comme l'Eſſai de traduction des
morceaux de Tacite , le difcours fur l'élocution
&c.
Il a retouché de même l'Effai fur les
Gens de Lettres , & il y a fait quelques
additions relatives à l'état préfent de la
République Littéraire. Il fçait que la liberté
avec laquelle il s'eft exprimé dans
cet Eſſai , a excité quelques murmures ;
» mais a-t-il dit la vérité ? Voilà ce qui
» importe au Public. A- t- il attaqué ou
» même défigné quelqu'un ? Voilà ce qui
» importe aux Particuliers.
Je ferai cependant une obſervation fur
cette franchife philofophique dont per
94 MERCURE DE FRANCE .
fonne n'a droit de s'offenfer & dont fi peu
de gens s'accommodent. On la pardonne à
un Auteur qui n'eft plus , on l'admire dans
fes écrits comme portant le cara & ere
d'une ame libre & courageufe ; mais elle
choque dans un Auteur vivant , & la raifon
en eft bien naturelle. On regarde celui-
ci comme ufurpateur d'une autorité
que l'on veut n'accorder à perſonne ; expofé
à vivre avec lui , on exige qu'il fe
foumette aux loix de cette complaifance
fociale qui épargne la vanité des uns en
cachant la fupériorité des autres. Le plus
inévitable de tous les afcendans , & par
conféquent le plus importun
le plus
odieux pour les ames vaines , c'est l'empire
de la raiſon. Celui qui le fait fentir
fans égards , fans ménagement , eft donc
affuré de déplaire .
,
C'eft à l'homme qui penfe & qui juge
mieux que la multitude , à voir s'il a le
courage de faire des mécontens pendant
fa vie , pour avoir des admirateurs après
fa mort. On propofe un parti modéré :
ce feroit non feulement d'éviter les perfonalités
offenfantes , mais encore de préfenter
les vérités générales avec une circonfpection
timide. Mais la vérité fous
le voile en eft beaucoup moins frappante;
elle languit dans les détours ; la politeffe
JUILLET. 1759. 95 .
l'amollit & l'énerve ; & fouvent en fait
de morale l'éloquence perd de fa force
en perdant de fon âpreté , pareille à ces
remèdes dont on affoiblit la vertu fi on
leur ôte leur amertume . Un Ecrivain
brafque & tranchant doit donc renoncer
à la faveur des gens du monde ; mais fon
parti pris fur cette privation , il n'a plus
qu'un mot à dire: Lecteurs , fuppofez
que je fuis mort , & que j'écrivois il y
» a mille ans. » C'eft au moins dans ce
point de vue que l'on doit confidérer un
Ecrivain Philofophe lorfqu'on veut le
Juger équitablement . On doit l'ifoler de
la fociété , écarter toutes les confidéra
tions perfonnelles , oublier l'homme &
peler les écrits .
Les morceaux dont M. Dalembert a
nouvellement enrichi fes Mélanges , font
des réfléxions fur les éloges Académiques
; une réponse à la Lettre de M.
Rouffeau , Citoven de Genève , fur l'Article
Genève de l'Encyclopédie ; des Ob
fervations fur l'art de traduire ; un Effai
fur les Elémens de Philofophie , ou fur les
principes des connoiffances humaines ; des
réflexions
fur l'ufage & fur l'abus de la
Philofophie
en matière de goût , fur l'abus
en matière de Religion ; fur
dela
critique
la liberté dela
Mufique.
1
96 MERCURE DE FRANCE.
Parmi les additions faites aux morceaux
déjà connus & qui font en trèsgrand
nombre , ( furtout dans les effais
de traduction de Tacite ) je ne citerai
qu'un endroit de l'effai fur la fociété des
Gens de Lettres avec les Grands. Il s'agit
des protecteurs . » Ce qu'il y a de plus
honteux , pour les Grands & pour la
» Littérature , c'eft que des Ecrivains qui
» deshonorent leur état par la fatyre ,
» trouvent des protecteurs encore plus
» méprifables qu'eux. L'homme de Lettres
"
و د
digne de ce nom dédaigne également
»& de fe plaindre des uns & de répon-
» dre aux autres ; mais quelque peu ſen-
» fible qu'il doive- être aux injures prifes
» en elles-mêmes , il ne doit pas fermer
» les yeux fur l'appui qu'on leur prête ,
»ne fût ce que pour fe former une idée
jufte de ceux qui daignent les favori-
» fer. Dans les pays où la preffe n'eft pas
» libre , la licence d'infulter les Gens de
» Lettres par des fatyres , n'eft qu'une
»preuve du peu de confidération réelle
» qu'on a pour eux , du plaifir même
» qu'on prend à les voir infultés. Et pourquoi
eft-il plus permis d'outrager un
» homme de Lettres qui honore ſa na-
»tion , que de rendre ridicule un homme
» en place qui avilit la fienne ?... Je ne
و ر
» puis
JUILLET. 1759. 97
puisme difpenfer de rapporter à cette
» occafion une anecdote bien propre à
» faire connoître le caractère & l'injufti-
» ce des hommes dont je parle. Un d'entr'eux
tournoit en ridicule la délicateffe
»> exceffive d'un Ecrivain célèbre, qui avoit
» témoigné un chagrin ( trop grand fans
doute ) de quelques fatyres publiées.
» contre lui : l'Ecrivain célèbre fit une
» Chanfon où l'homme en place étoit
» effleuré très- légèrement. Si on eût cru
" l'offenfé , les Loix n'avoient pas affez
»de fupplices pour punir l'injure qu'on
» lui avoit faite. »
Je vais parcourir auffi rapidement qu'il
me fera poffible les morceaux nouvellement
ajoutés à ce Recueil ; mais il en
eft qui demandent une férieufe attention,
Dans les réfléxions fur les éloges académiques
, M. Dalembert ne diffimule
pas les abus de l'ufage où l'on eft de
célébrer des hommes qui ne méritent
que l'oubli ; mais ces abus lui paroiffent
légers en comparaifon des avantages.
»Si les anciens qui élevoient des Statues
aux grands hommes , avoient eu le
"même foin que nous , d'écrire la vie
"des gens de Lettres ; nous aurions , il
eft vrai , quelques Mémoires inutiles ,
I, Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
و د
mais nous ferions plus inftruits fur les
progrès des fciences & des arts & fur les
» découvertes de tous les âges ; hiſtoire
» plus intéreffante pour nous que celle
» d'une foule de Souverains qui n'ont
» fait que du mal aux hommes. >>
Il ne veut pas que l'on fe borne à dire
ce que l'homme de Lettres a fait ; il croit
auffi utile de faire connoître ce qu'il a
été , & de peindre l'homme en mêmetemps
que l'Ecrivain . » Cependant le but
» des éloges littéraires eft de rendre les
» Lettres refpectables , & non de les avi-
» lir. Si donc la conduite a deshonoré
» les ouvrages , quel parti prendre ? Louer
» les ouvrages . Et fi d'un autre côté la
» conduite eft fans reproches & les ou-
» vrages fans mérite , que dire alors ? Se
» taire. » C'eſt en effet le parti le plus
fage & le plus décent : car il me paroît
bien difficile d'obferver dans la peinture
morale des caractères cette diſtinction
délicate que prefcrit M. Dalembert entre
les traits défectueux que l'on peut relever
& ceux qu'on doit paffer fous filence ;
& quand les limites font auffi peu marquées
, en approcher de trop près , c'eſt
s'expofer à les franchir. Ainfi la liberté
que peut fe donner à cet égard un Ecrivain
fûr de lui-même , ne doit jamais tirer
JUILLET. 1759 99
à conféquence , encore moins paffer en
régle, & le plaifir d'obferver le contraſte
ou l'accord des écrits & des moeurs d'un
homme de Lettres qui n'eft plus , ne doit
pas l'emporter fur le danger d'introduire
dans les Sociétés littéraires la fatyre perfonnelle.
» Le ton d'un éloge hiftorique ne doit
» être ni celui d'un Difcours oratoire , ni
» celui d'une narration aride. Les réflexions
philofophiques font l'ame & la
fubitance de ce genre d'écrits .... Ceft
en cela que l'illuftre Secrétaire de l'Académie
des Sciences ( M. de Fonte-
» nelle ) a furtout excellé : c'eſt par-là
» qu'il fera principalement époque dans
» l'Hiſtoire de la Philofophie : c'eſt par- là
» enfin qu'il a rendu fi dangereufe à occu-
» per aujourd'hui la place qu'il a remplie
» avec tant de fuccès. Si on peut lui re-
» procher de légers défauts , c'eft quel-
» quefois trop de familiarité dans le ftyle,
quelquefois trop de recherches & de
>> rafinement dans les idées ; ici une forte
» d'affectation à montrer en petit les
» grandes choſes ; là quelques détails pué-
» rils peu dignes de la gravité d'un ouvrage
philofophique. Voilà pourtant ,
» qui le croiroit ? en quoi la plupart de
E ij
535004
}
Too
MERCURE
DE
FRANCE
. " nos faifeurs d'éloges ont cherché à lu
>> reffembler. >>
»
Les obfervations de M. D. fur l'art de
traduire font pleines de Philofophie & de
goût. De quelque côté qu'on le tourne
» dans les Beaux-arts, dit M , Dalembert ,
» on voit partout la médiocrité dictant les
» Loix , & le génie s'abaiſſant à lui obéir.
C'eſt un Souverain empriſonné par des
» efclaves ; cependant s'il ne doit pas fe
» laiffer fubjuguer , il ne doit
ود
"
pas non
L'art
de la traduction
eft foumis
à cette
régle comme
toutes
les parties.de la littérature
: l'Auteur
en examine
les Loix ; 1.° eu égard
au génie
des Langues
;
2.º relativement
au génie
des Auteurs
; 3. par rapport
aux principes
qu'on
peut
fe faire dans
ce genre
d'écrire
.
plus tout fe permettre. »
Il femble que plus le caractère d'une
Langue approche de celui d'une autre ,
plus il eft facile de bien traduire ; mais
cette même facilité donneroit , felon M.
Dalembert , plus de Traducteurs médiocres
& moins d'excellens. Satisfait du
mérite de la reflemblance , on néglige-
Foit les graces de la diction : or une des
grandes difficultés de l'art d'écrire , &
principalement des traductions , eft , ditil
, de fçavoir jufqu'à quel point on peut
JUILLET. 1759.
101
facrifier l'énergie à la nobleffe , la correction
à la facilité , la juſteſſe rigoureuſe à
la méchanique du ftyle , & une imitation
froide & fervile eft une mauvaiſe traduction.
D'un autre côté , la différence de caractère
des Langues , laiffe au Traducteur
une liberté dangereufe. Ne pouvant donner
à la copie une parfaite reffemblance ,
il doit craindre de ne lui pas donner toute
celle qu'elle peut avoir.
Si l'on étoit difpenfé de bien connoître
le génie & les fineffes des Langues , ce
devroit être des Langues anciennes : cependant
les Traducteurs des Anciens font
traités plus févèrement que les autres.
La fuperftition en faveur de l'antiquité
nous fait fuppofer que les Anciens fe font
toujours exprimés de la manière la plus
heureufe ; c'eft à qui leur trouvera plus
de fineffe & de beautés.
On a prétendu que les Langues n'avoient
point de caractere particulier. M.
Dalembert convient qu'entre les mains
d'un homme de génie chaque Langue ſe
prête à tous les ftyles.
» Mais fi toutes font également propres
à chaque genre d'ouvrage , elles ne le
font pas également à exprimer une
" même idée : c'eft en quoi confifte la
diverfité de leur génie. E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
» Les Langues , dit -il , en conféquence
» de cette diverfité , doivent avoir les
» unes fur les autres des avantages réci-
» proques.
Mais leurs avantages feront en
général d'autant plus grands qu'elles
» auront plus de variété dans les tours
» & de brièveté dans la conftruction , de
» licences, & de richeffes . » De toutes les
Langues cultivées par les gens de Lettres ,
F'Italienne eft, felon M. Dalembert, celle
qui réunit ces avantages au plus haut
degré. La Langué Françoife au contraire ,
celle qui met le plus à la gêne les Tra
ducteurs comme les Poëtes.
و د
Si les Langues ont leur génie , les
» Ecrivains ont auffi le leur. Le caractere
de l'original doit donc paffer auffi dans
la copie. Sans cette qualité les tra-
» ductions font des beautés régulieres ,
» fans ame & fans phyfionomie. Repré
» fenter de la même maniere des Au-
» teurs différens , c'eft l'efpéce de contrefens
qui fait le plus de tort à une
» Traduction ; les autres font paffagers
» & fe corrigent .
و د
Le caractère des Ecrivains eft ou dans
la penfée, ou dans le ftyle , ou dans
l'un & dans l'autre. Les Ecrivains dont
le caractère eft dans la penſée , font ceux
qui paffent le moins dans une Langue
JUILLET. 1759. 103
étrangère. Corneille , conclut M. Dalembert
, doit donc être plus facile à traduire
que Racine , & Tacite plus que Sallufte.
» Les Ecrivains les plus intraitables à
» la traduction , font ceux dont la maniere
» d'écrire eſt à eux. Les Anglois ont affez
» bien traduit quelques Tragédies de Ra-
» cine ; je doute , dit M. D. qu'ils tradui-
» fiffent avec le même fuccès les Fables
» de la Fontaine , l'ouvrage peut - être le
plus original que la Langue Françoiſs
» ait produit. "
Les Poëtes peuvent- ils être traduits en
Vers ? Doit - on ne les traduire qu'en
Profe ? M. Dalembert prouve très- bien
que l'un & l'autre eft impoffible . En
Profe l'original eſt dénué du nombre &
de l'harmonie ; en Vers il prend un nombre
& une harmonie nouvelle ; & il faut
avouer que les Poëtes anciens perdent au
change , dans quelque Langue qu'on les
traduife. La gêne du Vers oblige de plus
le Traducteur à dénaturer fouvent l'original
en fubftituant une fentence à une image
, une image à un ſentiment : ce qui
donne beaucoup d'avantage à la traduction
en Profe ; mais dans les Vers la régularité
de la cadence eft une beauté
pour l'oreille , à laquelle la Profe ne peut
E iv
104
MERCURE DE FRANCE.
fuppléer. Ainfi la traduction en Profe
eft une copie reffemblante mais foible :
» la
traduction en Vers eft un ouvrage
» fur le même fujet , plutôt qu'une copie.»
M. Dalembert veut qu'un Traducteur
ofe fe permettre de corriger les traits défectueux
de l'original , qu'il fçache riſquer
au befoin des expreffions nouvelles qu'il
appelle expreffions de génie , & par-là
il entend la réunion néceffaire & adroite
de quelques termes connus , mais qui
n'ont pas encore été mis enfemble. « C'eft,
» dit- il , prefque la feule maniere d'in-
»nover qui foit permife en écrivant. »
Il en donne pour exemple les termes
énergiques & finguliers
qu'employent des
Etrangers de beaucoup d'efprit qui parlent
facilement &
hardiment le françois.
Leur maniere de penfer dans leur Langue
& de s'exprimer dans la nôtre , eft, dit- il,
l'image d'une bonne traduction ; & il prétend
avec raifon que des
traductions bien
faites feroient le moyen le plus fûr & le
plus prompt d'enrichir les Langues. Elles
feront plus , » elles
multiplieront les bons
» modeles ; elles aideront à connoître le
» caractere des Ecrivains , des fiécles &
» des peuples ; elles feront
appercevoir
les nuances qui
diftinguent le goût uni-
» verfel & abfolu du goût national. »
JUILLET. 1759. 105
M. Dalembert invite les Traducteurs à
s'affranchir de l'obligation de traduire un
Auteur d'un bout à l'autre. J'avoue qu'il
feroit avantageux d'abréger en traduifant ,
mais fans laiſſer de lacune , & à condition
qu'on garderoit le fil du récit dans les
Hiftoriens , du raifonnement dans les Philofophes
, & de l'action dans les Poëtes .
C'eft ainfi que je defire depuis longtemps
qu'on ofe traduire le Poëme de Lucain
où je trouve , comme M. Dalembert , de
la déclamation & de la monotonie ; mais
que je ne crois pas auffi dénué d'images
que M. Dalembert le prétend. Les principes
qu'il vient d'expofer font ceux qu'il
a cru devoir fuivre dans la traduction de
différents morceaux de Tacite ; & la maniere
dont il rend compte de fon travail ,
en donneroit feule la plushaute idée. Il faut
en avoir fenti , comme il a fait , toutes les
difficultés pour être en état de les vaincre.
Un des morceaux les plus curieux de
ce Recueil eft la réponſe de M. Dalembert
à M. Rouſſeau , Citoyen de Genêve. Si
j'avois pû la prévoir je n'aurois pas pris
fur moi de juftifier nos Spectacles : ils ont
dans M. Dalembert un Apologifte bien
plus éloquent que moi . J'ai eu le bonheur
de me rencontrer avec lui en bien des
points . Les vérités fimples fe préfentent
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
1
à tout le monde ; mais il n'eft pas donné
à tout le monde de les rendre avec certe
force que leur donne le ftyle de M. D.
و د
Pourquoi des amusemens dit M.
Rouffeau , la vie eft fi courte & le temps
» eft fi précieux ! Qui en doute ? répond
» M. Dalembert . Mais en même temps
» la vie eft fi malheureufe & le plaifir fi
» rare ! Pourquoi envier aux hommes ,
» deftinés prefqu'uniquement par la na-
» ture à pleurer & à mourir, quelques délaffemens
paffagers qui les aident à fup-
» porter l'amertume ou l'infipidité de leur
» exiſtence !... Sans doute tous nos divertiffemens
forcés & factices , inventés &
» mis en ufage par l'oifiveté, font bien au-
» deffous des plaifirs fi purs & fimples
» que devroient nous offrir les devoirs de
» citoyen , d'ami , d'époux , de fils , &
» de pere : mais rendez- nous donc , fi vous
le pouvez , ces devoirs moins pénibles
» & moins triftes ; ou fouffrez qu'après les
» avoir remplis de notre mieux nous nous
» confolions de notre mieux auffi des
chagrins qui les accompagnent. Rendez
» les peuples plus heureux , & par conféquent
les Citoyens moins rares
» amis plus fenfibles & plus conftans ,
» les peres plus juftes , les enfans plus
» tendres , les femmes plus fidèles & plus
ود
"
"
»
ود
les
JUILLET. 1759. 107
vraies : nous ne chercherons point alors
» d'autres plaifirs que ceux qu'on goûte
» au fein de l'amitié , de la Patrie , de la
» nature & de l'amour. »
M. Dalembert avoue que l'eftime pu→
blique eft le but principal des Poëtes
dramatiques comme de tous les Ecrivains,
fans en excepter les Philofophes , qui déclament
contr'elle , & qui femblent la
dédaigner. » L'indifference fe taît , & ne
» fait point tant de bruit ; les injures
» même dites à une nation , ne font quel-
» quefois qu'un moyen plus piquant de
» fe rappeller à fon fouvenir. Et le fa-
» meux Cynique.de la Grèce eût bientôt
» quitté ce tonneau d'où il bravoit les
» préjugés & les Rois , fi les Athéniens
» euffent paffé leur chemin fans le regarder
& fans l'entendre . La vraie Philofophie
ne confifte point à fouler aux
pieds la gloire , & encore moins à le
» dire ; mais à n'en pas faire dépendre
» fon bonheur , même en tâchant de la
» mériter. >>
Mais fi la gloire eft le premier objet
des Poëtes , l'utilité publique peut être au
moins le fecond : or » l'effet de la morale
»du théâtre eſt moins d'opérer un chan-
"gement fubit dans les coeurs corrompus,
que de prémunir contre le vice les ames
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
foibles par l'exercice des fentimens
" honnêtes , & d'affermir dans ces mê
» mes fentimens les ames vertueuſes.
و ر
M. Rouffeau voudroit bannir du théâtre
la Tragédie de Mahomet. » Plût à
» Dieu , dit M. Dalembert , qu'elle y fût
» plus ancienne de deux cens ans ! L'efprit
philofophique qui l'a dictée feroit
» de même date parmi nous , & peut-être
» eût épargné à la Nation Françoife ,
» d'ailleurs fi paifible & fi douce , les
» horreurs & les atrocités religieufes auxquelles
elle s'eft livrée. Si cette Tragédie
laiffe quelque chofe à regretter aux
Sages ,, c'eft de n'y voir que les forfaits
» caufés par le zèle d'une fauffe Religion,
» & non les malheurs encore plus déplo-
» rables , où le zèle aveugle pour une
Religion vraie , peut quelquefois en-
» traîner les hommes.
4
و د
ود
"
و د
A l'égard de l'Amour » Voudriez-vous
» le bannir de la fociété ? demande M.
» Dalembert à M. Rouffeau. Ce feroit ,
» je crois , pour elle , un grand bien &
» un grand mal ; mais vous chercheriez
» en vain à détruire cette paffion... Or fi
» on ne peut & fi on ne doit peut - être
» pas étouffer l'amour dans le coeur des
» hommes , que reste- t-il à faire finon de
» le diriger vers une fin honnête , & de
JUILLET. 1759: 109
» nous montrer dans des exemples illuftres
fes fureurs & fes foibleffes , pour
» nous en défaire ou nous en guérir ?
A l'égard de la Comédie , M. Dalembert
convient que nous fommes plus
frappés du ridicule qu'elle joue que des
vices dont ce ridicule eft la fource ; mais
il obferve avec raifon qu'elle fuppofe
déjà le vice déteſté comme il doit l'être ,
& que c'est le ridicule qu'elle s'attache à
faire fentir. Il eft donc tout fimple ;
» dit-il , que le fentiment qu'elle fuppofe ,
" nous affecte moins ( dans le moment
» de la repréſentation ) que celui qu'elle
» cherche à exciter en nous, fans que pour
» cela elle nous falſe prendre le change
»fur celui de ces deux fentimens qui doit
» dominer dans notre ame. »
En réfutant la critique de M. Roufſeau
fur le caractère du Miſantrope , il en
fait une beaucoup plus jufte à ce qui me
ſemble, du caractère de Philinte. Il trouve
que dans la Scène du Sonnet , Philinte
devoit attendre qu'Oronte lui demandât
fon avis , & fe borner à une approbation
foible. » La colère du Mifantrope fur la
» complaifance de Philinte , n'en eût été
» que plus plaifante , parce qu'elle eût
» été moins fondée ; & la fituation des
» perſonnages eût produit un jeu de théâTO
MERCURE DE FRANCE .
tre d'autant plus grand , que Philinte
" eût été partagé entre l'embarras de
» contredire Alcefte & la crainte de cho-
"quer Oronte. »
M. Dalembert regarde avec raifon la
Comédie attendriffante dont l'Enfant Prodigue
eft le modèle , comme plus intéreffante
pour nous que la Tragédie ellemême.
Les malheurs de la vie privée
» font , dit-il , l'image fidelle des peines
» qui nous affligent ou qui nous mena-
» cent ; un Roi n'eft prefque pas notre
» femblable , & le fort de nos pareils a
bien plus de droits à nos larmes. »
Sur l'Article des Comédiens » com
» ment n'avez-vous pas fenti, demandeM.
D. à M. R. que fi ceux qui repréfentent
» nos pièces méritent d'être deshonorés ,
» ceux qui les compofent mériteroient
auffi de l'être ; & qu'ainfi en élevant
les uns & en aviliffant les autres , nous
» avons été tout à la fois bien inconfé-
» quens & bien barbares , »
Avant que d'aller plus loin , qu'il me
foit permis derépondre un mot à ce qu'ont
dit de moi & de mon Apologie du Théâtre
des Journaliſtes avec lefquels je ferai
toujours fort aife de difcuter mes opinions
itera 5.Luci
On m'a reproché ( Journal de TrévouK,
) JUILLET 17599 III
Avril 1759 , page 859 & fuivantes ) d'être
du nombre de ceux qui arment l'erreur
» de tant de fophifmes, qu'il n'eft prefque
plus poffible de reconnoître ce qu'il
faut croire. Si dans la controverfe des
» Spectacles on n'infifte pas fur les preuves
tirées de la Religion , les Partiſans du
" Théâtre fe fauveront toujours , dit- on ,
» dans le nuage dont ils fçavent fi bien
» s'envelopper. »
»
Rien n'est plus aifé que de démêler
le vice d'un Sophifme ; fi j'en ai employé
quelqu'un en faveur des Spectacles,
il étoit juſte de m'en convaincre & voilà
ce qu'on n'a pas fait . Les preuves tirées
de la Religion décident une queftion
que je n'ai pas révoquée en doute ;
fçavoir que les Spectacles dangereux pour
les moeurs , tels que les ont condamnés
les Peres & les Docteurs de l'Egliſe ,
font en effet condamnables & doivent
être profcrits. Mais peut-il y avoir des
Spectacles utiles aux moeurs ? Et ceux-là
doivent- ils être confervés ? Le Théâtre
François eft-il dans le cas de cette exception
, confidéré feulement comme
compofé de nos Tragédies les plus eftjmées
& de nos meilleures Comédies ?
Voilà de quoi il s'agiffoit dans mes analyfes
de la Lettre de M. Rouſſeau. Sur
11½ MERCURE DE FRANCE.
و د
la Scene Françoife , ai-je dit , » toutes
» les inclinations pernicieufes font con-
» damnées , toutes les paffions funeftes y
infpirent l'horreur , toutes les foibleffes
» malheureuſes y font naître la pitié &
la crainte. Les fentimens qui de leur
>> nature peuvent être dirigés au bien &
» au mal , comme l'ambition & l'amour ,
"y font peints avec des couleurs inté-
» reffantes ou odieufes , felon les cir-
» conftancès qui les décident ou vertueux
» ou criminels. Telle eft la régle inva-
» riable de la ſcène tragique , & le Poëte
qui l'auroit violée révolteroit tous les
39
efprits. Ceft-là le fait que j'ai tâché
de prouver à l'égard de la Tragédie : fi
ce fait eft vrai, il eſt évident que le Théâtre
Tragique François n'eft pas du nombre
des Spectacles que l'Evangile & les
Peres de l'Eglife ont condamnés ; mais
que ce fait foit vrai ou non , c'est une
queftion qu'ils n'ont pas décidée , & que
j'ai eu par conféquent la liberté d'exa
miner.
Al'égard de la Comédie , j'ai reconnu
» que le Théâtre , quoique purgé de fon
» ancienne indécence , n'eft pas encore
» affez châtié ; que Dancourt , Monfleury
» & leurs femblables devroient en être
à jamais bannis ; qu'en un mot le feul
JUILLET. 1959. 113
» comique honnête & moral doit être
» donné en ſpectacle. » Il s'agiffoit donc
d'examiner, non pas s'il y avoit des Comédies
répréhensibles du côté des moeurs :
j'en tombois d'accord ; mais s'il y avoit
des Comédies dont les moeurs fuffent bonnes
& les leçons utiles . Et c'eft fur quoi
je croyois que l'Evargile ni les Peres de
l'Eglife n'avoient rien décidé pour le fiécle
préfent.
L'Evangile , difent les Journaliſtes de
Trévoux , condamne tout fans modification
ni reftriction quelconque. Il condamneroit
don cauffi les Tragédies de Collège. Mais
c'eft ce que je ne crois pas. C'est ce que ne
croyoit pas M. Boffuet lorsqu'il répondit
indirectement fur cette queſtion des
Spectacles :qu'il y avoit de grands exemples
pour , & de grandes raifons contre :
car il eft certain qu'il n'eût pas biaifé
fur un point formellement décidé par
l'Evangile. C'eft ce que ne croyoit pas
non plus le Pere Porée , cet homme
pieux , lorfqu'en attaquant les Spectacles
tels qu'ils étoient , il les approuvoit tels
qu'ils pouvoient être. C'eft ce qu'on ne
croit pas à Rome où les Spectacles font
permis & fréquentés par des perfonnes
d'une vie très-édifiante ; ni en France
dans les fociétés chargées de l'éducation
114 MERCURE DE FRANCE.
de la ieuneffe qui prefque toutes , depuis
le Collège de Louis le Grand jufqu'à S.
Cyr , font entrer l'exercice de la déclamation
Théâtrale dans l'inftitution des
jeunes perfonnes de l'un & de l'autre
féxe , comme un moyen de leur former
l'efprit & le coeur. Il eft vrai qu'on choifit
pour cela les piéces les plus épurées ;
mais il ne s'enfuit pas moins qu'un Spectacle
dont les moeurs font bonnes eft
un amuſement permis & utile ; & quant
à la queftion particulière , fi les niceurs
de telle ou de telle de nos piéces font
bonnes ou mauvaiſes , ni l'Evangile ni
les Peres n'ont vraisemblalement rien
prononcé là-deffus. J'ai donc pû entrer
dans cette difcuffion avec M. Rouffeau ,
fans m'expofer à d'autres reproches qu'à
celui de m'être trompé , encore faut- il
qu'on le prouve. Du refte je fuis trèsfenfible
à ce que les mêmes Journaliſtes
ont bien voulu dire d'obligeant fur mes
analyſes ; mais ils me font l'honneur d'y
fuppofer un art que je n'y ai pas mis ;
& je ferois bien plus reconnoiffant s'ils
euffent voulu y appercevoir la fimplicité
& la bonne foi avec lefquelles je dis ce
que je penſe.
K
Revenons à M. Dalembert. Après avoir
juſtifié le Théâtre François , il fait en
JUILLET. 1759. 115
paffant l'apologie des femmes que M. R.:
a fi violemment attaquées. » Le genre:
» humain feroit bien à plaindre , lui ditil
, » fi l'objet le plus digne de nos hom-
» mages étoit en effet auffi rare que
vous le dites. Mais fi par malheur vous
» aviez raifon , quelle en feroit la trifte
caufe ? L'esclavage & l'efpéce d'avilif-
» fement où nous avons mis les femmes.
»Nous traitons la Nature en elles comme
» nous la traitons dans nos jardins : nous
» cherchons à l'orner en l'étouffant. Si la
plupart des Nations ont agi comme
nous à leur égard , c'eft que partout
>> les hommes ont été les plus forts , &
» que partout le plus fort eft l'oppref-
»feur & le tyran du plus foible. Je ne
fçai fi je me trompe , mais il me fem-
» ble que l'éloignement où nous tenons
» les femmes , de tout ce qui peut les
» éclairer & leur élever l'ame , eſt bien
capable , en mettant leur vanité à la
gêne , de flatter leur amour-propre. On
»diroit que nous fentons leurs avanta-
»ges , & que nous voulons les empê¬
cher d'en profiter.
"
Il s'élève contre l'éducation puérile
qu'on leur donne ; & ce morceau plein
d'éloquence ne ſçauroit être affez connu.
Nous avons éprouvé tant de fois , dit-il ,
116 MERCURE DE FRANCE:
SIZEA
co
esc
» combien la culture de l'efprit & l'exer-
» cice des talens font propres à nous dif-
» traire de nos maux , & à nous conſoler
dans nos peines ! pourquoi refufer à la
» plus aimable moitié du genre humain ,
» deftinée à partager avec nous le malheur
d'être , le foulagement le plus pro-
» pre à le lui faire fupporter ? Philofophes
"" que la Nature a répandus fur la ſurface , d
» de la terre , c'eſt à vous à détruire , s'il
vous eft poffible , un préjugé fi funefte ;
c'eft à ceux d'entre vous qui éprouvent
la douceur ou le chagrin d'être peres ,
» d'ofer les premiers fecouer le joug d'un
» barbare uſage , en donnant à leurs filless for
la même éducation qu'à leurs autres
enfans. Qu'elles apprennent feulement
»de vous en recevant cette éducation , el
précieuſe , à la regarder uniquement
» comme un préfervatif contre l'oifivété ,
un rempart contre les malheurs ; & non
»comme l'aliment d'une curiofité vaine
» & le fujet d'une oftentation frivole.o
» Voilà tout ce que vous devez & tout &pasl'id
» ce qu'elles doivent à l'opinion publique , les aux
qui peut les condamner à paroître igno- que
❤rantes , mais non pas les forcer à l'être.quile
» On vous a vu fi
fouvent
pour des motifs esfer
» très-légers , par vanité , ou par humeur ,
»
22 heurter de front les idées de votre
ble
qui
les
les
le
fermet
ful
roient
JUILLET. 1759 117
"
33
-
la´vie
fiécle ;pour quel intérêt plus grand pou-
» vez-vous le braver , que pour l'avantage
de ce que vous devez avoir de plus
cher au monde , pour rendre la vie
» moins amère à ceux qui la tiennent de
» vous , & que la Nature a deſtinés à vous
»furvivre & à fouffrir ; pour leur procurer
» dans l'infortune , dans les maladies , dans
la pauvreté , dans la vieilleffe , des ref-
»fourcesdont notre injuftice les a privées?
» on regarde communément , Monfieur ,
» les femmes comme très fenfibles &
"très foibles ; je les crois au contraire ou
» moins fenfibles ou moins foibles que
» nous. Sans force de corps , fans talens ,
»fans étude qui puiffe les arracher à leurs
" peines , & les leur faire oublier quelques
» momens , elles les fupportent néan-
» moins , elles les dévorent , & fçavent
» quelquefois les cacher mieux que nous :
» cette fermeté fuppofe en elles , ou une
"ame peu fufceptible d'impreffions pro-
» fondes , ou un courage dont nous n'a-
" vons pas l'idée. Combien de fituations
cruelles auxquelles les hommes ne réfiftent
que par le tourbillon d'occupa-
" tions qui les entraîne : les chagrins des
» femmes feroient- ils moins pénétrans &
» moins vifs que les nôtres ? Ils ne le
» devroient pas être. Leurs peines vien-
»
18 MERCURE DE FRANCE.
» nent ordinairement du coeur ; les nôtres
»n'ont fouvent pour principe que la vanité
& l'ambition . Mais ces fentimens
étrangers que l'éducation a portés dans
notre ame , que l'habitude y a gravés ,
»& que l'exemple fortifie , deviennent
( à la honte de l'humanité ) plus puif
fants fur nous que les fentimens naturels;
la douleur fait plus périr de Miniftres
déplacés que d'Amans malheureux. »
و د
M. Dalembert a réfervé pour la fin de
fa Lettre l'Article qui intéreffe Genêve ,
& cet Article a deux objets : le fpectacle,
& le dogme des Miniftres. Quant au premier
, il avoue que la Comédie feroit au
moins inutile aux Génévois s'ils en étoient
encore à l'âge d'or ; mais ils m'ont paru ,
dit-il , affez avancés , ou fi vous voulez
affez pervertis pour pouvoir entendre
Brutus & Rome fauvée , fans avoir à
craindre d'en devenir pires.
A l'égard de la dépenſe , » la Ville de
» Genêve eft , à proportion de fon éten-
» due , une des plus riches de l'Europe , »
& M. Dalembert dit avoir lieu de croire
que plufieurs Citoyens opulens de cette
Ville , qui defireroient y avoir un théâtre
, fourniroient fans peine une partie
de la dépenfe. Un ou deux jours de la
femaine fuffiroient à cet amuſement , &
JUILLET. 1759 . 119
"
on pourroit prendre pour l'un de ces
jours celui où le Peuple fe repofe. Du
refte , dans un état auffi petit , où l'oeil
vigilant des Magiftrats peut s'étendre au
même inftant d'une frontiere à l'autre , il
feroit facile d'éclairer la conduite des
Comédiens , & de maintenir les loix
fomptuaires. » Il ne falloit pas moins ,
pourfuit M. Dalembert , » qu'un Philofophe
exercé comme vous aux paradoxes,
» pour nous foutenir qu'il y a moins de
» mal à s'enyvrer & à médire , qu'à voir
repréſenter Cinna & Polieucte . Il ajoute
que les Citoyens de Genêve ſe récrient
» fort contre cette peinture que M. R. a
» faite de leur vie journalière , qu'ils fe
plaignent que le peu de féjour qu'a
» fait M. R. parmi eux , ne lui ayant
pas laiffé le temps de les connoître
» ni d'en fréquenter affez les différens
» états , il a repréſenté comme l'efprit
général de cette fage République , ce
» qui n'eft tout au plus que le vice obfcur
& méprifé de quelques Sociétés
>> particulières.
A l'égard des fentimens que M. Dālembert
a attribué aux Miniftres de Genêve
en matiere de Religion , il dit en
avoir parlé , non d'après un fecret confié
mais d'après leurs ouvrages , & d'après
120 MERCURE DE FRANCE.
des converfations publiques. Moyens que
M. Rouffeau n'avoit pas compris dans
fon énumération . » Si je me ſuis trompé ,
» ajoute M. Dalembert , tout autre que
» moi , j'oſe le dire , eût été trompé
» de même. Il obferve de plus que les
fentimens qu'il attribue aux Miniftres de
Genêve font une fuite néceffaire de leurs
principes , d'après lefquels il prétend
que quand ils ne feroient pas Sociniens
, il faudroit qu'ils le devinffent ,
non pour l'honneur de leur Religion ,
» mais pour celui de leur Philofophie.
( Je réserve l'Extrait du quatrième Volume
pour le Mercure prochain . )
& de Philofophie . Nouvelle édition.
CE Recueil de quelques Ouvrages de
M. Dalembert contient nombre de morceaux
déjà connus ; tels font le difcours
préliminaire de l'Encyclopédie , & la Préface
du troifième Volume de ce Dictionnaire
; l'Effai fur la Société des Gens de
Lettres & des Grands ; les Eloges académiques
de M. Bernoulli , de M. l'Abbé
JUILLET. 1759. 93
Terraffon , de M. le Préſident de Montefquieu,
avec l'Analyſe de l'Eſprit des Loix ;
celui de M. l'Abbé Mallet, & celui de M.
Dumarſais ; les Mémoires de Chriſtine, le
Difcours de réception de M. Dalembert
à l'Académie Françoife , avec des réflexions
fur l'élocution oratoire & fur le ſtyle
en général ; une Deſcription abrégée du
Gouvernement de Genève , & un Effai de
traduction de quelques morceaux de Tacite.
M. Dalembert nous avertit que parmi
ces morceaux déjà foumis au jugement du
Public , il en eft plufieurs qui reparoiffent
avec des augmentations & des changemens
, comme l'Eſſai de traduction des
morceaux de Tacite , le difcours fur l'élocution
&c.
Il a retouché de même l'Effai fur les
Gens de Lettres , & il y a fait quelques
additions relatives à l'état préfent de la
République Littéraire. Il fçait que la liberté
avec laquelle il s'eft exprimé dans
cet Eſſai , a excité quelques murmures ;
» mais a-t-il dit la vérité ? Voilà ce qui
» importe au Public. A- t- il attaqué ou
» même défigné quelqu'un ? Voilà ce qui
» importe aux Particuliers.
Je ferai cependant une obſervation fur
cette franchife philofophique dont per
94 MERCURE DE FRANCE .
fonne n'a droit de s'offenfer & dont fi peu
de gens s'accommodent. On la pardonne à
un Auteur qui n'eft plus , on l'admire dans
fes écrits comme portant le cara & ere
d'une ame libre & courageufe ; mais elle
choque dans un Auteur vivant , & la raifon
en eft bien naturelle. On regarde celui-
ci comme ufurpateur d'une autorité
que l'on veut n'accorder à perſonne ; expofé
à vivre avec lui , on exige qu'il fe
foumette aux loix de cette complaifance
fociale qui épargne la vanité des uns en
cachant la fupériorité des autres. Le plus
inévitable de tous les afcendans , & par
conféquent le plus importun
le plus
odieux pour les ames vaines , c'est l'empire
de la raiſon. Celui qui le fait fentir
fans égards , fans ménagement , eft donc
affuré de déplaire .
,
C'eft à l'homme qui penfe & qui juge
mieux que la multitude , à voir s'il a le
courage de faire des mécontens pendant
fa vie , pour avoir des admirateurs après
fa mort. On propofe un parti modéré :
ce feroit non feulement d'éviter les perfonalités
offenfantes , mais encore de préfenter
les vérités générales avec une circonfpection
timide. Mais la vérité fous
le voile en eft beaucoup moins frappante;
elle languit dans les détours ; la politeffe
JUILLET. 1759. 95 .
l'amollit & l'énerve ; & fouvent en fait
de morale l'éloquence perd de fa force
en perdant de fon âpreté , pareille à ces
remèdes dont on affoiblit la vertu fi on
leur ôte leur amertume . Un Ecrivain
brafque & tranchant doit donc renoncer
à la faveur des gens du monde ; mais fon
parti pris fur cette privation , il n'a plus
qu'un mot à dire: Lecteurs , fuppofez
que je fuis mort , & que j'écrivois il y
» a mille ans. » C'eft au moins dans ce
point de vue que l'on doit confidérer un
Ecrivain Philofophe lorfqu'on veut le
Juger équitablement . On doit l'ifoler de
la fociété , écarter toutes les confidéra
tions perfonnelles , oublier l'homme &
peler les écrits .
Les morceaux dont M. Dalembert a
nouvellement enrichi fes Mélanges , font
des réfléxions fur les éloges Académiques
; une réponse à la Lettre de M.
Rouffeau , Citoven de Genève , fur l'Article
Genève de l'Encyclopédie ; des Ob
fervations fur l'art de traduire ; un Effai
fur les Elémens de Philofophie , ou fur les
principes des connoiffances humaines ; des
réflexions
fur l'ufage & fur l'abus de la
Philofophie
en matière de goût , fur l'abus
en matière de Religion ; fur
dela
critique
la liberté dela
Mufique.
1
96 MERCURE DE FRANCE.
Parmi les additions faites aux morceaux
déjà connus & qui font en trèsgrand
nombre , ( furtout dans les effais
de traduction de Tacite ) je ne citerai
qu'un endroit de l'effai fur la fociété des
Gens de Lettres avec les Grands. Il s'agit
des protecteurs . » Ce qu'il y a de plus
honteux , pour les Grands & pour la
» Littérature , c'eft que des Ecrivains qui
» deshonorent leur état par la fatyre ,
» trouvent des protecteurs encore plus
» méprifables qu'eux. L'homme de Lettres
"
و د
digne de ce nom dédaigne également
»& de fe plaindre des uns & de répon-
» dre aux autres ; mais quelque peu ſen-
» fible qu'il doive- être aux injures prifes
» en elles-mêmes , il ne doit pas fermer
» les yeux fur l'appui qu'on leur prête ,
»ne fût ce que pour fe former une idée
jufte de ceux qui daignent les favori-
» fer. Dans les pays où la preffe n'eft pas
» libre , la licence d'infulter les Gens de
» Lettres par des fatyres , n'eft qu'une
»preuve du peu de confidération réelle
» qu'on a pour eux , du plaifir même
» qu'on prend à les voir infultés. Et pourquoi
eft-il plus permis d'outrager un
» homme de Lettres qui honore ſa na-
»tion , que de rendre ridicule un homme
» en place qui avilit la fienne ?... Je ne
و ر
» puis
JUILLET. 1759. 97
puisme difpenfer de rapporter à cette
» occafion une anecdote bien propre à
» faire connoître le caractère & l'injufti-
» ce des hommes dont je parle. Un d'entr'eux
tournoit en ridicule la délicateffe
»> exceffive d'un Ecrivain célèbre, qui avoit
» témoigné un chagrin ( trop grand fans
doute ) de quelques fatyres publiées.
» contre lui : l'Ecrivain célèbre fit une
» Chanfon où l'homme en place étoit
» effleuré très- légèrement. Si on eût cru
" l'offenfé , les Loix n'avoient pas affez
»de fupplices pour punir l'injure qu'on
» lui avoit faite. »
Je vais parcourir auffi rapidement qu'il
me fera poffible les morceaux nouvellement
ajoutés à ce Recueil ; mais il en
eft qui demandent une férieufe attention,
Dans les réfléxions fur les éloges académiques
, M. Dalembert ne diffimule
pas les abus de l'ufage où l'on eft de
célébrer des hommes qui ne méritent
que l'oubli ; mais ces abus lui paroiffent
légers en comparaifon des avantages.
»Si les anciens qui élevoient des Statues
aux grands hommes , avoient eu le
"même foin que nous , d'écrire la vie
"des gens de Lettres ; nous aurions , il
eft vrai , quelques Mémoires inutiles ,
I, Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
و د
mais nous ferions plus inftruits fur les
progrès des fciences & des arts & fur les
» découvertes de tous les âges ; hiſtoire
» plus intéreffante pour nous que celle
» d'une foule de Souverains qui n'ont
» fait que du mal aux hommes. >>
Il ne veut pas que l'on fe borne à dire
ce que l'homme de Lettres a fait ; il croit
auffi utile de faire connoître ce qu'il a
été , & de peindre l'homme en mêmetemps
que l'Ecrivain . » Cependant le but
» des éloges littéraires eft de rendre les
» Lettres refpectables , & non de les avi-
» lir. Si donc la conduite a deshonoré
» les ouvrages , quel parti prendre ? Louer
» les ouvrages . Et fi d'un autre côté la
» conduite eft fans reproches & les ou-
» vrages fans mérite , que dire alors ? Se
» taire. » C'eſt en effet le parti le plus
fage & le plus décent : car il me paroît
bien difficile d'obferver dans la peinture
morale des caractères cette diſtinction
délicate que prefcrit M. Dalembert entre
les traits défectueux que l'on peut relever
& ceux qu'on doit paffer fous filence ;
& quand les limites font auffi peu marquées
, en approcher de trop près , c'eſt
s'expofer à les franchir. Ainfi la liberté
que peut fe donner à cet égard un Ecrivain
fûr de lui-même , ne doit jamais tirer
JUILLET. 1759 99
à conféquence , encore moins paffer en
régle, & le plaifir d'obferver le contraſte
ou l'accord des écrits & des moeurs d'un
homme de Lettres qui n'eft plus , ne doit
pas l'emporter fur le danger d'introduire
dans les Sociétés littéraires la fatyre perfonnelle.
» Le ton d'un éloge hiftorique ne doit
» être ni celui d'un Difcours oratoire , ni
» celui d'une narration aride. Les réflexions
philofophiques font l'ame & la
fubitance de ce genre d'écrits .... Ceft
en cela que l'illuftre Secrétaire de l'Académie
des Sciences ( M. de Fonte-
» nelle ) a furtout excellé : c'eſt par-là
» qu'il fera principalement époque dans
» l'Hiſtoire de la Philofophie : c'eſt par- là
» enfin qu'il a rendu fi dangereufe à occu-
» per aujourd'hui la place qu'il a remplie
» avec tant de fuccès. Si on peut lui re-
» procher de légers défauts , c'eft quel-
» quefois trop de familiarité dans le ftyle,
quelquefois trop de recherches & de
>> rafinement dans les idées ; ici une forte
» d'affectation à montrer en petit les
» grandes choſes ; là quelques détails pué-
» rils peu dignes de la gravité d'un ouvrage
philofophique. Voilà pourtant ,
» qui le croiroit ? en quoi la plupart de
E ij
535004
}
Too
MERCURE
DE
FRANCE
. " nos faifeurs d'éloges ont cherché à lu
>> reffembler. >>
»
Les obfervations de M. D. fur l'art de
traduire font pleines de Philofophie & de
goût. De quelque côté qu'on le tourne
» dans les Beaux-arts, dit M , Dalembert ,
» on voit partout la médiocrité dictant les
» Loix , & le génie s'abaiſſant à lui obéir.
C'eſt un Souverain empriſonné par des
» efclaves ; cependant s'il ne doit pas fe
» laiffer fubjuguer , il ne doit
ود
"
pas non
L'art
de la traduction
eft foumis
à cette
régle comme
toutes
les parties.de la littérature
: l'Auteur
en examine
les Loix ; 1.° eu égard
au génie
des Langues
;
2.º relativement
au génie
des Auteurs
; 3. par rapport
aux principes
qu'on
peut
fe faire dans
ce genre
d'écrire
.
plus tout fe permettre. »
Il femble que plus le caractère d'une
Langue approche de celui d'une autre ,
plus il eft facile de bien traduire ; mais
cette même facilité donneroit , felon M.
Dalembert , plus de Traducteurs médiocres
& moins d'excellens. Satisfait du
mérite de la reflemblance , on néglige-
Foit les graces de la diction : or une des
grandes difficultés de l'art d'écrire , &
principalement des traductions , eft , ditil
, de fçavoir jufqu'à quel point on peut
JUILLET. 1759.
101
facrifier l'énergie à la nobleffe , la correction
à la facilité , la juſteſſe rigoureuſe à
la méchanique du ftyle , & une imitation
froide & fervile eft une mauvaiſe traduction.
D'un autre côté , la différence de caractère
des Langues , laiffe au Traducteur
une liberté dangereufe. Ne pouvant donner
à la copie une parfaite reffemblance ,
il doit craindre de ne lui pas donner toute
celle qu'elle peut avoir.
Si l'on étoit difpenfé de bien connoître
le génie & les fineffes des Langues , ce
devroit être des Langues anciennes : cependant
les Traducteurs des Anciens font
traités plus févèrement que les autres.
La fuperftition en faveur de l'antiquité
nous fait fuppofer que les Anciens fe font
toujours exprimés de la manière la plus
heureufe ; c'eft à qui leur trouvera plus
de fineffe & de beautés.
On a prétendu que les Langues n'avoient
point de caractere particulier. M.
Dalembert convient qu'entre les mains
d'un homme de génie chaque Langue ſe
prête à tous les ftyles.
» Mais fi toutes font également propres
à chaque genre d'ouvrage , elles ne le
font pas également à exprimer une
" même idée : c'eft en quoi confifte la
diverfité de leur génie. E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
» Les Langues , dit -il , en conféquence
» de cette diverfité , doivent avoir les
» unes fur les autres des avantages réci-
» proques.
Mais leurs avantages feront en
général d'autant plus grands qu'elles
» auront plus de variété dans les tours
» & de brièveté dans la conftruction , de
» licences, & de richeffes . » De toutes les
Langues cultivées par les gens de Lettres ,
F'Italienne eft, felon M. Dalembert, celle
qui réunit ces avantages au plus haut
degré. La Langué Françoife au contraire ,
celle qui met le plus à la gêne les Tra
ducteurs comme les Poëtes.
و د
Si les Langues ont leur génie , les
» Ecrivains ont auffi le leur. Le caractere
de l'original doit donc paffer auffi dans
la copie. Sans cette qualité les tra-
» ductions font des beautés régulieres ,
» fans ame & fans phyfionomie. Repré
» fenter de la même maniere des Au-
» teurs différens , c'eft l'efpéce de contrefens
qui fait le plus de tort à une
» Traduction ; les autres font paffagers
» & fe corrigent .
و د
Le caractère des Ecrivains eft ou dans
la penfée, ou dans le ftyle , ou dans
l'un & dans l'autre. Les Ecrivains dont
le caractère eft dans la penſée , font ceux
qui paffent le moins dans une Langue
JUILLET. 1759. 103
étrangère. Corneille , conclut M. Dalembert
, doit donc être plus facile à traduire
que Racine , & Tacite plus que Sallufte.
» Les Ecrivains les plus intraitables à
» la traduction , font ceux dont la maniere
» d'écrire eſt à eux. Les Anglois ont affez
» bien traduit quelques Tragédies de Ra-
» cine ; je doute , dit M. D. qu'ils tradui-
» fiffent avec le même fuccès les Fables
» de la Fontaine , l'ouvrage peut - être le
plus original que la Langue Françoiſs
» ait produit. "
Les Poëtes peuvent- ils être traduits en
Vers ? Doit - on ne les traduire qu'en
Profe ? M. Dalembert prouve très- bien
que l'un & l'autre eft impoffible . En
Profe l'original eſt dénué du nombre &
de l'harmonie ; en Vers il prend un nombre
& une harmonie nouvelle ; & il faut
avouer que les Poëtes anciens perdent au
change , dans quelque Langue qu'on les
traduife. La gêne du Vers oblige de plus
le Traducteur à dénaturer fouvent l'original
en fubftituant une fentence à une image
, une image à un ſentiment : ce qui
donne beaucoup d'avantage à la traduction
en Profe ; mais dans les Vers la régularité
de la cadence eft une beauté
pour l'oreille , à laquelle la Profe ne peut
E iv
104
MERCURE DE FRANCE.
fuppléer. Ainfi la traduction en Profe
eft une copie reffemblante mais foible :
» la
traduction en Vers eft un ouvrage
» fur le même fujet , plutôt qu'une copie.»
M. Dalembert veut qu'un Traducteur
ofe fe permettre de corriger les traits défectueux
de l'original , qu'il fçache riſquer
au befoin des expreffions nouvelles qu'il
appelle expreffions de génie , & par-là
il entend la réunion néceffaire & adroite
de quelques termes connus , mais qui
n'ont pas encore été mis enfemble. « C'eft,
» dit- il , prefque la feule maniere d'in-
»nover qui foit permife en écrivant. »
Il en donne pour exemple les termes
énergiques & finguliers
qu'employent des
Etrangers de beaucoup d'efprit qui parlent
facilement &
hardiment le françois.
Leur maniere de penfer dans leur Langue
& de s'exprimer dans la nôtre , eft, dit- il,
l'image d'une bonne traduction ; & il prétend
avec raifon que des
traductions bien
faites feroient le moyen le plus fûr & le
plus prompt d'enrichir les Langues. Elles
feront plus , » elles
multiplieront les bons
» modeles ; elles aideront à connoître le
» caractere des Ecrivains , des fiécles &
» des peuples ; elles feront
appercevoir
les nuances qui
diftinguent le goût uni-
» verfel & abfolu du goût national. »
JUILLET. 1759. 105
M. Dalembert invite les Traducteurs à
s'affranchir de l'obligation de traduire un
Auteur d'un bout à l'autre. J'avoue qu'il
feroit avantageux d'abréger en traduifant ,
mais fans laiſſer de lacune , & à condition
qu'on garderoit le fil du récit dans les
Hiftoriens , du raifonnement dans les Philofophes
, & de l'action dans les Poëtes .
C'eft ainfi que je defire depuis longtemps
qu'on ofe traduire le Poëme de Lucain
où je trouve , comme M. Dalembert , de
la déclamation & de la monotonie ; mais
que je ne crois pas auffi dénué d'images
que M. Dalembert le prétend. Les principes
qu'il vient d'expofer font ceux qu'il
a cru devoir fuivre dans la traduction de
différents morceaux de Tacite ; & la maniere
dont il rend compte de fon travail ,
en donneroit feule la plushaute idée. Il faut
en avoir fenti , comme il a fait , toutes les
difficultés pour être en état de les vaincre.
Un des morceaux les plus curieux de
ce Recueil eft la réponſe de M. Dalembert
à M. Rouſſeau , Citoyen de Genêve. Si
j'avois pû la prévoir je n'aurois pas pris
fur moi de juftifier nos Spectacles : ils ont
dans M. Dalembert un Apologifte bien
plus éloquent que moi . J'ai eu le bonheur
de me rencontrer avec lui en bien des
points . Les vérités fimples fe préfentent
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
1
à tout le monde ; mais il n'eft pas donné
à tout le monde de les rendre avec certe
force que leur donne le ftyle de M. D.
و د
Pourquoi des amusemens dit M.
Rouffeau , la vie eft fi courte & le temps
» eft fi précieux ! Qui en doute ? répond
» M. Dalembert . Mais en même temps
» la vie eft fi malheureufe & le plaifir fi
» rare ! Pourquoi envier aux hommes ,
» deftinés prefqu'uniquement par la na-
» ture à pleurer & à mourir, quelques délaffemens
paffagers qui les aident à fup-
» porter l'amertume ou l'infipidité de leur
» exiſtence !... Sans doute tous nos divertiffemens
forcés & factices , inventés &
» mis en ufage par l'oifiveté, font bien au-
» deffous des plaifirs fi purs & fimples
» que devroient nous offrir les devoirs de
» citoyen , d'ami , d'époux , de fils , &
» de pere : mais rendez- nous donc , fi vous
le pouvez , ces devoirs moins pénibles
» & moins triftes ; ou fouffrez qu'après les
» avoir remplis de notre mieux nous nous
» confolions de notre mieux auffi des
chagrins qui les accompagnent. Rendez
» les peuples plus heureux , & par conféquent
les Citoyens moins rares
» amis plus fenfibles & plus conftans ,
» les peres plus juftes , les enfans plus
» tendres , les femmes plus fidèles & plus
ود
"
"
»
ود
les
JUILLET. 1759. 107
vraies : nous ne chercherons point alors
» d'autres plaifirs que ceux qu'on goûte
» au fein de l'amitié , de la Patrie , de la
» nature & de l'amour. »
M. Dalembert avoue que l'eftime pu→
blique eft le but principal des Poëtes
dramatiques comme de tous les Ecrivains,
fans en excepter les Philofophes , qui déclament
contr'elle , & qui femblent la
dédaigner. » L'indifference fe taît , & ne
» fait point tant de bruit ; les injures
» même dites à une nation , ne font quel-
» quefois qu'un moyen plus piquant de
» fe rappeller à fon fouvenir. Et le fa-
» meux Cynique.de la Grèce eût bientôt
» quitté ce tonneau d'où il bravoit les
» préjugés & les Rois , fi les Athéniens
» euffent paffé leur chemin fans le regarder
& fans l'entendre . La vraie Philofophie
ne confifte point à fouler aux
pieds la gloire , & encore moins à le
» dire ; mais à n'en pas faire dépendre
» fon bonheur , même en tâchant de la
» mériter. >>
Mais fi la gloire eft le premier objet
des Poëtes , l'utilité publique peut être au
moins le fecond : or » l'effet de la morale
»du théâtre eſt moins d'opérer un chan-
"gement fubit dans les coeurs corrompus,
que de prémunir contre le vice les ames
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
foibles par l'exercice des fentimens
" honnêtes , & d'affermir dans ces mê
» mes fentimens les ames vertueuſes.
و ر
M. Rouffeau voudroit bannir du théâtre
la Tragédie de Mahomet. » Plût à
» Dieu , dit M. Dalembert , qu'elle y fût
» plus ancienne de deux cens ans ! L'efprit
philofophique qui l'a dictée feroit
» de même date parmi nous , & peut-être
» eût épargné à la Nation Françoife ,
» d'ailleurs fi paifible & fi douce , les
» horreurs & les atrocités religieufes auxquelles
elle s'eft livrée. Si cette Tragédie
laiffe quelque chofe à regretter aux
Sages ,, c'eft de n'y voir que les forfaits
» caufés par le zèle d'une fauffe Religion,
» & non les malheurs encore plus déplo-
» rables , où le zèle aveugle pour une
Religion vraie , peut quelquefois en-
» traîner les hommes.
4
و د
ود
"
و د
A l'égard de l'Amour » Voudriez-vous
» le bannir de la fociété ? demande M.
» Dalembert à M. Rouffeau. Ce feroit ,
» je crois , pour elle , un grand bien &
» un grand mal ; mais vous chercheriez
» en vain à détruire cette paffion... Or fi
» on ne peut & fi on ne doit peut - être
» pas étouffer l'amour dans le coeur des
» hommes , que reste- t-il à faire finon de
» le diriger vers une fin honnête , & de
JUILLET. 1759: 109
» nous montrer dans des exemples illuftres
fes fureurs & fes foibleffes , pour
» nous en défaire ou nous en guérir ?
A l'égard de la Comédie , M. Dalembert
convient que nous fommes plus
frappés du ridicule qu'elle joue que des
vices dont ce ridicule eft la fource ; mais
il obferve avec raifon qu'elle fuppofe
déjà le vice déteſté comme il doit l'être ,
& que c'est le ridicule qu'elle s'attache à
faire fentir. Il eft donc tout fimple ;
» dit-il , que le fentiment qu'elle fuppofe ,
" nous affecte moins ( dans le moment
» de la repréſentation ) que celui qu'elle
» cherche à exciter en nous, fans que pour
» cela elle nous falſe prendre le change
»fur celui de ces deux fentimens qui doit
» dominer dans notre ame. »
En réfutant la critique de M. Roufſeau
fur le caractère du Miſantrope , il en
fait une beaucoup plus jufte à ce qui me
ſemble, du caractère de Philinte. Il trouve
que dans la Scène du Sonnet , Philinte
devoit attendre qu'Oronte lui demandât
fon avis , & fe borner à une approbation
foible. » La colère du Mifantrope fur la
» complaifance de Philinte , n'en eût été
» que plus plaifante , parce qu'elle eût
» été moins fondée ; & la fituation des
» perſonnages eût produit un jeu de théâTO
MERCURE DE FRANCE .
tre d'autant plus grand , que Philinte
" eût été partagé entre l'embarras de
» contredire Alcefte & la crainte de cho-
"quer Oronte. »
M. Dalembert regarde avec raifon la
Comédie attendriffante dont l'Enfant Prodigue
eft le modèle , comme plus intéreffante
pour nous que la Tragédie ellemême.
Les malheurs de la vie privée
» font , dit-il , l'image fidelle des peines
» qui nous affligent ou qui nous mena-
» cent ; un Roi n'eft prefque pas notre
» femblable , & le fort de nos pareils a
bien plus de droits à nos larmes. »
Sur l'Article des Comédiens » com
» ment n'avez-vous pas fenti, demandeM.
D. à M. R. que fi ceux qui repréfentent
» nos pièces méritent d'être deshonorés ,
» ceux qui les compofent mériteroient
auffi de l'être ; & qu'ainfi en élevant
les uns & en aviliffant les autres , nous
» avons été tout à la fois bien inconfé-
» quens & bien barbares , »
Avant que d'aller plus loin , qu'il me
foit permis derépondre un mot à ce qu'ont
dit de moi & de mon Apologie du Théâtre
des Journaliſtes avec lefquels je ferai
toujours fort aife de difcuter mes opinions
itera 5.Luci
On m'a reproché ( Journal de TrévouK,
) JUILLET 17599 III
Avril 1759 , page 859 & fuivantes ) d'être
du nombre de ceux qui arment l'erreur
» de tant de fophifmes, qu'il n'eft prefque
plus poffible de reconnoître ce qu'il
faut croire. Si dans la controverfe des
» Spectacles on n'infifte pas fur les preuves
tirées de la Religion , les Partiſans du
" Théâtre fe fauveront toujours , dit- on ,
» dans le nuage dont ils fçavent fi bien
» s'envelopper. »
»
Rien n'est plus aifé que de démêler
le vice d'un Sophifme ; fi j'en ai employé
quelqu'un en faveur des Spectacles,
il étoit juſte de m'en convaincre & voilà
ce qu'on n'a pas fait . Les preuves tirées
de la Religion décident une queftion
que je n'ai pas révoquée en doute ;
fçavoir que les Spectacles dangereux pour
les moeurs , tels que les ont condamnés
les Peres & les Docteurs de l'Egliſe ,
font en effet condamnables & doivent
être profcrits. Mais peut-il y avoir des
Spectacles utiles aux moeurs ? Et ceux-là
doivent- ils être confervés ? Le Théâtre
François eft-il dans le cas de cette exception
, confidéré feulement comme
compofé de nos Tragédies les plus eftjmées
& de nos meilleures Comédies ?
Voilà de quoi il s'agiffoit dans mes analyfes
de la Lettre de M. Rouſſeau. Sur
11½ MERCURE DE FRANCE.
و د
la Scene Françoife , ai-je dit , » toutes
» les inclinations pernicieufes font con-
» damnées , toutes les paffions funeftes y
infpirent l'horreur , toutes les foibleffes
» malheureuſes y font naître la pitié &
la crainte. Les fentimens qui de leur
>> nature peuvent être dirigés au bien &
» au mal , comme l'ambition & l'amour ,
"y font peints avec des couleurs inté-
» reffantes ou odieufes , felon les cir-
» conftancès qui les décident ou vertueux
» ou criminels. Telle eft la régle inva-
» riable de la ſcène tragique , & le Poëte
qui l'auroit violée révolteroit tous les
39
efprits. Ceft-là le fait que j'ai tâché
de prouver à l'égard de la Tragédie : fi
ce fait eft vrai, il eſt évident que le Théâtre
Tragique François n'eft pas du nombre
des Spectacles que l'Evangile & les
Peres de l'Eglife ont condamnés ; mais
que ce fait foit vrai ou non , c'est une
queftion qu'ils n'ont pas décidée , & que
j'ai eu par conféquent la liberté d'exa
miner.
Al'égard de la Comédie , j'ai reconnu
» que le Théâtre , quoique purgé de fon
» ancienne indécence , n'eft pas encore
» affez châtié ; que Dancourt , Monfleury
» & leurs femblables devroient en être
à jamais bannis ; qu'en un mot le feul
JUILLET. 1959. 113
» comique honnête & moral doit être
» donné en ſpectacle. » Il s'agiffoit donc
d'examiner, non pas s'il y avoit des Comédies
répréhensibles du côté des moeurs :
j'en tombois d'accord ; mais s'il y avoit
des Comédies dont les moeurs fuffent bonnes
& les leçons utiles . Et c'eft fur quoi
je croyois que l'Evargile ni les Peres de
l'Eglife n'avoient rien décidé pour le fiécle
préfent.
L'Evangile , difent les Journaliſtes de
Trévoux , condamne tout fans modification
ni reftriction quelconque. Il condamneroit
don cauffi les Tragédies de Collège. Mais
c'eft ce que je ne crois pas. C'est ce que ne
croyoit pas M. Boffuet lorsqu'il répondit
indirectement fur cette queſtion des
Spectacles :qu'il y avoit de grands exemples
pour , & de grandes raifons contre :
car il eft certain qu'il n'eût pas biaifé
fur un point formellement décidé par
l'Evangile. C'eft ce que ne croyoit pas
non plus le Pere Porée , cet homme
pieux , lorfqu'en attaquant les Spectacles
tels qu'ils étoient , il les approuvoit tels
qu'ils pouvoient être. C'eft ce qu'on ne
croit pas à Rome où les Spectacles font
permis & fréquentés par des perfonnes
d'une vie très-édifiante ; ni en France
dans les fociétés chargées de l'éducation
114 MERCURE DE FRANCE.
de la ieuneffe qui prefque toutes , depuis
le Collège de Louis le Grand jufqu'à S.
Cyr , font entrer l'exercice de la déclamation
Théâtrale dans l'inftitution des
jeunes perfonnes de l'un & de l'autre
féxe , comme un moyen de leur former
l'efprit & le coeur. Il eft vrai qu'on choifit
pour cela les piéces les plus épurées ;
mais il ne s'enfuit pas moins qu'un Spectacle
dont les moeurs font bonnes eft
un amuſement permis & utile ; & quant
à la queftion particulière , fi les niceurs
de telle ou de telle de nos piéces font
bonnes ou mauvaiſes , ni l'Evangile ni
les Peres n'ont vraisemblalement rien
prononcé là-deffus. J'ai donc pû entrer
dans cette difcuffion avec M. Rouffeau ,
fans m'expofer à d'autres reproches qu'à
celui de m'être trompé , encore faut- il
qu'on le prouve. Du refte je fuis trèsfenfible
à ce que les mêmes Journaliſtes
ont bien voulu dire d'obligeant fur mes
analyſes ; mais ils me font l'honneur d'y
fuppofer un art que je n'y ai pas mis ;
& je ferois bien plus reconnoiffant s'ils
euffent voulu y appercevoir la fimplicité
& la bonne foi avec lefquelles je dis ce
que je penſe.
K
Revenons à M. Dalembert. Après avoir
juſtifié le Théâtre François , il fait en
JUILLET. 1759. 115
paffant l'apologie des femmes que M. R.:
a fi violemment attaquées. » Le genre:
» humain feroit bien à plaindre , lui ditil
, » fi l'objet le plus digne de nos hom-
» mages étoit en effet auffi rare que
vous le dites. Mais fi par malheur vous
» aviez raifon , quelle en feroit la trifte
caufe ? L'esclavage & l'efpéce d'avilif-
» fement où nous avons mis les femmes.
»Nous traitons la Nature en elles comme
» nous la traitons dans nos jardins : nous
» cherchons à l'orner en l'étouffant. Si la
plupart des Nations ont agi comme
nous à leur égard , c'eft que partout
>> les hommes ont été les plus forts , &
» que partout le plus fort eft l'oppref-
»feur & le tyran du plus foible. Je ne
fçai fi je me trompe , mais il me fem-
» ble que l'éloignement où nous tenons
» les femmes , de tout ce qui peut les
» éclairer & leur élever l'ame , eſt bien
capable , en mettant leur vanité à la
gêne , de flatter leur amour-propre. On
»diroit que nous fentons leurs avanta-
»ges , & que nous voulons les empê¬
cher d'en profiter.
"
Il s'élève contre l'éducation puérile
qu'on leur donne ; & ce morceau plein
d'éloquence ne ſçauroit être affez connu.
Nous avons éprouvé tant de fois , dit-il ,
116 MERCURE DE FRANCE:
SIZEA
co
esc
» combien la culture de l'efprit & l'exer-
» cice des talens font propres à nous dif-
» traire de nos maux , & à nous conſoler
dans nos peines ! pourquoi refufer à la
» plus aimable moitié du genre humain ,
» deftinée à partager avec nous le malheur
d'être , le foulagement le plus pro-
» pre à le lui faire fupporter ? Philofophes
"" que la Nature a répandus fur la ſurface , d
» de la terre , c'eſt à vous à détruire , s'il
vous eft poffible , un préjugé fi funefte ;
c'eft à ceux d'entre vous qui éprouvent
la douceur ou le chagrin d'être peres ,
» d'ofer les premiers fecouer le joug d'un
» barbare uſage , en donnant à leurs filless for
la même éducation qu'à leurs autres
enfans. Qu'elles apprennent feulement
»de vous en recevant cette éducation , el
précieuſe , à la regarder uniquement
» comme un préfervatif contre l'oifivété ,
un rempart contre les malheurs ; & non
»comme l'aliment d'une curiofité vaine
» & le fujet d'une oftentation frivole.o
» Voilà tout ce que vous devez & tout &pasl'id
» ce qu'elles doivent à l'opinion publique , les aux
qui peut les condamner à paroître igno- que
❤rantes , mais non pas les forcer à l'être.quile
» On vous a vu fi
fouvent
pour des motifs esfer
» très-légers , par vanité , ou par humeur ,
»
22 heurter de front les idées de votre
ble
qui
les
les
le
fermet
ful
roient
JUILLET. 1759 117
"
33
-
la´vie
fiécle ;pour quel intérêt plus grand pou-
» vez-vous le braver , que pour l'avantage
de ce que vous devez avoir de plus
cher au monde , pour rendre la vie
» moins amère à ceux qui la tiennent de
» vous , & que la Nature a deſtinés à vous
»furvivre & à fouffrir ; pour leur procurer
» dans l'infortune , dans les maladies , dans
la pauvreté , dans la vieilleffe , des ref-
»fourcesdont notre injuftice les a privées?
» on regarde communément , Monfieur ,
» les femmes comme très fenfibles &
"très foibles ; je les crois au contraire ou
» moins fenfibles ou moins foibles que
» nous. Sans force de corps , fans talens ,
»fans étude qui puiffe les arracher à leurs
" peines , & les leur faire oublier quelques
» momens , elles les fupportent néan-
» moins , elles les dévorent , & fçavent
» quelquefois les cacher mieux que nous :
» cette fermeté fuppofe en elles , ou une
"ame peu fufceptible d'impreffions pro-
» fondes , ou un courage dont nous n'a-
" vons pas l'idée. Combien de fituations
cruelles auxquelles les hommes ne réfiftent
que par le tourbillon d'occupa-
" tions qui les entraîne : les chagrins des
» femmes feroient- ils moins pénétrans &
» moins vifs que les nôtres ? Ils ne le
» devroient pas être. Leurs peines vien-
»
18 MERCURE DE FRANCE.
» nent ordinairement du coeur ; les nôtres
»n'ont fouvent pour principe que la vanité
& l'ambition . Mais ces fentimens
étrangers que l'éducation a portés dans
notre ame , que l'habitude y a gravés ,
»& que l'exemple fortifie , deviennent
( à la honte de l'humanité ) plus puif
fants fur nous que les fentimens naturels;
la douleur fait plus périr de Miniftres
déplacés que d'Amans malheureux. »
و د
M. Dalembert a réfervé pour la fin de
fa Lettre l'Article qui intéreffe Genêve ,
& cet Article a deux objets : le fpectacle,
& le dogme des Miniftres. Quant au premier
, il avoue que la Comédie feroit au
moins inutile aux Génévois s'ils en étoient
encore à l'âge d'or ; mais ils m'ont paru ,
dit-il , affez avancés , ou fi vous voulez
affez pervertis pour pouvoir entendre
Brutus & Rome fauvée , fans avoir à
craindre d'en devenir pires.
A l'égard de la dépenſe , » la Ville de
» Genêve eft , à proportion de fon éten-
» due , une des plus riches de l'Europe , »
& M. Dalembert dit avoir lieu de croire
que plufieurs Citoyens opulens de cette
Ville , qui defireroient y avoir un théâtre
, fourniroient fans peine une partie
de la dépenfe. Un ou deux jours de la
femaine fuffiroient à cet amuſement , &
JUILLET. 1759 . 119
"
on pourroit prendre pour l'un de ces
jours celui où le Peuple fe repofe. Du
refte , dans un état auffi petit , où l'oeil
vigilant des Magiftrats peut s'étendre au
même inftant d'une frontiere à l'autre , il
feroit facile d'éclairer la conduite des
Comédiens , & de maintenir les loix
fomptuaires. » Il ne falloit pas moins ,
pourfuit M. Dalembert , » qu'un Philofophe
exercé comme vous aux paradoxes,
» pour nous foutenir qu'il y a moins de
» mal à s'enyvrer & à médire , qu'à voir
repréſenter Cinna & Polieucte . Il ajoute
que les Citoyens de Genêve ſe récrient
» fort contre cette peinture que M. R. a
» faite de leur vie journalière , qu'ils fe
plaignent que le peu de féjour qu'a
» fait M. R. parmi eux , ne lui ayant
pas laiffé le temps de les connoître
» ni d'en fréquenter affez les différens
» états , il a repréſenté comme l'efprit
général de cette fage République , ce
» qui n'eft tout au plus que le vice obfcur
& méprifé de quelques Sociétés
>> particulières.
A l'égard des fentimens que M. Dālembert
a attribué aux Miniftres de Genêve
en matiere de Religion , il dit en
avoir parlé , non d'après un fecret confié
mais d'après leurs ouvrages , & d'après
120 MERCURE DE FRANCE.
des converfations publiques. Moyens que
M. Rouffeau n'avoit pas compris dans
fon énumération . » Si je me ſuis trompé ,
» ajoute M. Dalembert , tout autre que
» moi , j'oſe le dire , eût été trompé
» de même. Il obferve de plus que les
fentimens qu'il attribue aux Miniftres de
Genêve font une fuite néceffaire de leurs
principes , d'après lefquels il prétend
que quand ils ne feroient pas Sociniens
, il faudroit qu'ils le devinffent ,
non pour l'honneur de leur Religion ,
» mais pour celui de leur Philofophie.
( Je réserve l'Extrait du quatrième Volume
pour le Mercure prochain . )
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Résumé : MELANGES de Littérature, d'Histoire & de Philosophie. Nouvelle édition.
Le document présente une nouvelle édition des 'Mélanges de Littérature, d'Histoire & de Philosophie' de Diderot, incluant des œuvres telles que le discours préliminaire de l'Encyclopédie et des éloges académiques de figures comme Montesquieu et Dumarsais. Diderot aborde la liberté d'expression philosophique, suggérant de présenter les vérités générales sans offenser et de juger les écrits philosophiques comme s'ils étaient écrits par un auteur décédé. Les nouvelles contributions couvrent divers sujets, notamment les éloges académiques, la traduction, la philosophie et la critique musicale. Dalembert, dans ses réflexions, reconnaît les abus dans les éloges académiques mais en souligne les avantages pour l'instruction. Il critique les écrivains qui introduisent la satire personnelle dans les sociétés littéraires et valorise les traductions en prose. Le texte traite également des rôles du théâtre. D'Alembert défend la tragédie 'Mahomet' de Voltaire et critique le personnage de Philinte dans 'Le Misanthrope'. Il répond aux critiques de Rousseau sur les comédiens, affirmant que les auteurs de pièces méritent autant de respect que les acteurs. L'auteur examine la moralité des spectacles théâtraux, reconnaissant la nécessité de proscrire les spectacles nuisibles aux mœurs tout en discutant des bénéfices potentiels des tragédies et comédies. Concernant l'éducation des femmes, le texte critique les préjugés et l'oisiveté imposées aux femmes, plaidant pour une éducation égale pour les filles et les garçons. À Genève, D'Alembert discute de l'utilité d'un théâtre, estimant que les Genevois sont suffisamment évolués pour en bénéficier sans risque moral.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 91-100
POÉTIQUE Françoise, par M. MARMONTEL. A Paris, chez l'Esclapart, Libraire, quai de Gêvres, 1763. 3 vol. in-8°. Avec Approbation & Privilége du Roi.
Début :
AVANT que M. Marmontel publiât cette nouvelle Poëtique, une infinité [...]
Mots clefs :
Poésie, Poétique, Action, Vaisseau, Sentiment, Couleurs, Écrivains
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : POÉTIQUE Françoise, par M. MARMONTEL. A Paris, chez l'Esclapart, Libraire, quai de Gêvres, 1763. 3 vol. in-8°. Avec Approbation & Privilége du Roi.
POÉTIQUE Françoife , par M. MARMONTEL
. A Paris , chez l'Eſclapart
, Libraire, quai de Gevres, 1763.
3 vol. in-8°. Avec Approbation &
Privilége du Roi,
AVANT VANT que M. Marmontel publiât
cette nouvelle Poëtique , une infinité
d'Ecrivains nous avoient déja donné
des préceptes pour tous les genres de
Littérature , & fpécialement pour les
ouvrages de Poefie . Mais ce qui doir
étonner, c'eft la diverfité d'opinions qui
divife la plupart de ces Auteurs ; à peine
en trouve-ton deux du même fentiment
fur la même matière ; & le Lecteur fur
pris à la vue de cette foule prodigieufe
de principes & de régles qui fe contredifent
& fe combattent , refte dans
l'indécifion , & ne fçait à quoi s'en te →
nir. M. Marmontel ne s'accorde pas
mieux avec les Ecrivains qui ont cous
ru avant lui la même carrière ; & dès
l'Avant-propos on s'apperçoit que ni
leur nombre , ni leur réputation ne font
capables de lui en impofer . Ariftote, Horace
, le Taffe , Vida , Caftelvetro, Gra2
MERCURE DE FRANCE.
vina , Scaliger, d' Aubignac , le Boffu ,
Dacier, Corneille , Boileau , la Mothe
& c ; tous ces grands noms ne l'ont
point ébloui ; il a voulu voir avec fes
yeux , & juger d'après lui - même. La raifon
, le fentiment , la nature , vo là fes
grandes autorités. A l'égard des Ecrivains
que nous venons de nommer , il
n'y en a aucun qu'il ait dû croire infaillible.
Il a donc pu fuivre des fentimens
différens , que nous n'entreprendrons ni
de juftifier ni de combattre. Ce n'eft
point une differtation , mais l'analyſe de
fon Livre que nos Lecteurs attendent
de nous. Nous aurions même à nous
reprocher de l'avoir fait attendre trop
longtemps , fi la foule des Ouvrages an
térieurs n'avoit rempli dans notre Mercure
l'efpace deſtiné aux Extraits des
Livres nouveaux . Nous allons nous occuper
préfentement d'un devoir d'autant
plus agréable , que nous aurons
occafion d'y revenir plus d'une fois , &
que nous espérons d'en tirer pour nousmêmes
beaucoup de fruit.
On a vu par le titre , que la Poëtique
de M. Marmontel eft diftribuée en trois
volumes ; chaque volume eſt diviſé en
plufieurs Chapitres . Dans le premier
l'Auteur traite de la Poëfie en général
OCTOBRE . 1763. 93
C'eft peu , dit-il , de rappeller fon ob-
» jet à l'efprit , comme l'Eloquence &
» l'Hiſtoire ; la Poëfie le préfente à l'imagination
avec fes traits & fes cou-
» leurs , comme feroit un excellent Ta-
» bleau .... La Peinture faifit fon objet
» en action , mais ne le repréfente qu'en
» repos ; au lieu qu'en Poëfie l'imitation
» eft progreffive , & auffi rapide que
» l'action même . La Poëfie n'est donc
» pas le tableau , mais le miroir de la
» Nature . Dans un miroir même , les
» objets fe fuccédent & s'effacent l'un
» l'autre ; la Poëfie eft comme un fleu-
» ve qui ferpente dans les campagnes ,
» & qui dans fon cours répéte à la fois
» tous les objets répandus fur fes bords.
» Il y a plus , cet efpace que parcourt
» la Poëfie eft dans l'étendue fucceffi-
» ve , comme dans l'étendue permanen-
» te. Ainfi le même vers préfente à l'ef-
» prit deux images incompatibles , les
» étoiles & l'aurore, le préfent & le paffé.
"
La pourpre de l'aurore effaçoit les étoiles.
Jamque rubefcebat ftellis aurora fugatis.
» Dans les exemples du tableau , du
miroir & du fleuve on ne voit >
94 MERCURE DE FRANCE,
1.
qu'une furface ; la Poëfie tourne autour
de fon objet comme la Sculpture , &
» le repréſente dans tous les fens . Elle
fait plus que répéter l'image & l'action
des objets. Cette imitation fidé
» le & fervile , quelque talent , quelque
» foin qu'elle exige , eft fa partie la
» moins eftimable . La Poëfie invente &
» compofe ; elle choifit & place fes
» modéles , arrange & combine elle-
» même tous les traits dont elle a fait
choix , ofe corriger la Nature dans
"> les détails & dans l'enſemble , donne
" de la vie & de l'âme aux corps , une
» forme & des couleurs aux pensées ,
» étend les limites des chofes , & fe fait
» un nouvel Univers .
Mais la Poëfie ne peint pas uniquement
des objets matériels & Phyfiques,
Elle pénétre au fond de l'âme , dit M.
Marmontel , & en expofe à nos yeux
tous les replis. Ni les douces gradations
du fentiment , ni les violens accès de la
paffion ne lui échappent, Le degré d'élévation
& de fenfibilité , d'énergie &
de reffort , de chaleur & d'activité qui
varie & diftingue les caractères à l'infini,
toutes ces qualités & ces qualités oppofées
font exprimées par la Poëfie ; elle
à mille couleurs pour diftinguer toutes
1
OCTOBRE. 1763. 95
ces nuances. Elle compofe des âmes ,
comme la Peinture imagine des corps.
Les perfonnages ainfi formés , elle les
oppofe & les met en action ; action plus
vive & plus touchante que la Peinture
ne peut l'exprimer. Action variée dans
fon unité , foutenue dans fa durée , &
fans ceffe animée dans fes progrès par
des obftacles & des combats,
Après avoir ainfi défini ou expliqué,
la Poëfie par fes effets , l'Auteur entre
dans la fameufe queftion , fi l'harmonie
des vers eft une partie effentielle de la
Poëfie ? M. de Voltaire , comme on
fçait, eft pour l'affirmative , & refufe
fur ce fondement le nom de Poëme au
Roman de Télémaque , & à tout Ouyrage
en Profe où , aux vers près , on
trouve d'ailleurs tous les charmes de la
Poefie, M. Marmontel penfe le contraire.
Suppofons , dit- il , que les belles Scènes
d'Euripide & de Sophocle ' , que
» les morceaux fublimes d'Homère &
» de Milton n'ayent jamais été qu'en
" profe éloquente & harmonieufe ; qui
ofera dire que ce n'eft point de la
» Poëfie , & qu'un ouvrage de ce ſtyle,
» rempli de pareilles beautés , ne méri
» teroit pas le nom de Pocme ?
J
Cette queftion agitée autrefois entre
96 MERCURE DE FRANCE .
M. de la Mothe & M. de Voltaire , &
ingénieufement difcutée dans cette Poëtique
par M. Marmontel , ne nous pa
roît pas encore entièrement décidée.
Une autre queftion fur laquelle l'Auteur
paffe plus légèrement , regarde la
fiction. Eft-elle de l'effence de la Poëfie
? C'eft demander , répond M. Marmontel
, fi la nature , dans la réalité
, n'eſt jamais affez belle , affez touchante
, pour être peinte fans ornement
? La queftion réduite à cette fimplicité
, n'eft pas difficile à réfoudre ,
ajoute l'Auteur. Le don de feindre
» eft un talent effentiel au Poëte , par
la raifon qu'il peut à chaque inſtant
avoir befoin d'embellir fon objet.
» Mais la fiction n'eft pas effentielle à
» la Poëfie , par la raifon que l'objet
qu'elle imite peut être affez beau en
» lui-même , pour n'avoir pas befoin
» d'être orné .... Celui qui le premier a
» imaginé que le Soleil en fe plongeant
» dans l'onde , alloit fe plonger dans
» le fein de Thétis après avoir rempli
» fa carrière , a eu fans doute une idée
""
K
très-poëtique. Mais celui qui avec les
» couleurs de la nature auroit peint le
» premier le Soleil couchant , à demi
→ plongé dans des nuages d'or & de
» pourpre ,
OCTOBRE . 1763. 97
" pourpre , & laiffant voir . encore au-
» deffus de fes nuages enflammés la
" moitié de fon globe ; celui qui au-
" roit exprimé les accidens de fa lu-
» mière fur le fommet des montagnes,
» & le jeu de fes rayons à travers le
» feuillage des fôrets , tantôt imitant
» les couleurs de l'Arc-en- Ciel , tan-
» tôt les flammes d'un incendie ; celui
-là , je crois , auroit pû dire auflì :
» je fuis Poëte.
"
Il eft vrai , dit M. Marmontel , qu'un
Poëme dont l'action l'intrigue , les
caractères font de pure invention , fans
être plus beau . que celui qui repréfente
une action réelle & des perfonnages
connus , aura pourtant fur ce dernier ,
l'avantage du génie créateur fur le génie
imitateur ; mais ce mérite , tout recommandable
qu'il eft , n'eft point ef
fentiel à la Poëfie.
L'Auteur fait une troifiéme queſtion
avant que de finir ce premier Article.
Quelle eft la fin de la Poëfie ? En général
c'eft le plaifir ; ce qui n'empêche
pourtant pas que le Poëte ne puiffe s'élever
au rang des bienfaiteurs de l'humanité.
Dans le fecond Chapitre M. Mar
montel parcourt & définit les divers ta◄
II, Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
lens du Poëte , les diverfes facultés de
P'âme , telles que l'efprit , l'imagination
& le fentiment ; il indique le parti
qu'on peut tirer de chacune de ces
facultés pour les différens genres de
Poëfie. Quelquefois l'Auteur joint l'exemple
au précepte ; & lorfqu'il entreprend
de faire voir combien le travail
& une méditation profonde peuvent
faire faifir de détails finguliers & intéreffans
dans les fujets les plus rebattus
il donne lui- même la defcription
d'une tempête qu'on verra ici avec
plaifir.
,
» Vous avez à peindre un vaiffeau
» battu par la tempête & fur le point
» de faire naufrage. D'abord ce tableau
» ne fe préfente à votre penfée que dans
» un lointain qui l'efface : mais voulez-
» vous qu'il vous foit plus préfent ?
» parcourez des yeux de l'efprit les par-
» ties qui le compofent. Dans l'air ,
dans les eaux , dans le vaiffeau même
» voyez ce qui doit fe paffer. Dans l'air,
» des vents mutinés qui fe combattent
» des nuages qui éclipfent le jour , qui
» fe confondent , & qui de leurs flancs
» fillonnés d'éclairs , vomiffent la fou-
» dre avec un bruit horrible. Dans les
> eaux , les vagues écumantes qui s'éOCTOBRE.
1763. 99
» lévent juſqu'aux nues , es lames polies
comme des glaces qui réfléchif-
» fent les feux du foleil , des montagnes
» d'eau fufpendues fur les abîmes qui
» les féparent , ces abîmes où le vaif-
» feau paroît s'engloutir , & d'où il s'é-
» lance fur la cime des flots . Vers la
» terre , des rochers aigus où la mer va
» ſe brifer en mugiffant , & qui préfen-
» tent aux yeux des Nochers les débris
» récents d'un naufrage , augure ef-
» frayant de leur fort . Dans le vaiffeau,
» les antènnes qui fléchiffent fous l'ef-
» fort des voiles , les mâts qui crient &
» fe rompent , les flancs même du vaiſ-
» feau qui gémiffent battus par les va-
» gues , & menacent de s'entr'ouvrir.
» Un Pilote éperdu , dont l'art épuisé
fuccombe & fait place au défefpoir ,
» des matelots accablés d'un travail
» inutile , & qui fufpendus aux corda-
» ges , demandent au Ciel avec des cris
» lamentables , de feconder leurs der-
» niers efforts ; un héros qui les en-
» courage , & qui tâche de leur infpirer
la confiance qu'il n'a plus. Vou-
» lez-vous rendre ce tableau plus touw.
chant & plus terrible encore ? Sup-
» pofez dans le vaiffeau un père avec
» fon fils unique , des époux , des amans
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
qui s'adorent , qui s'embraffent & qui
» fe difent nous allons périr. Il dépend
» de vous de faire de ce vaiffeau le
" Théâtre des paffions , & de mouvoir
» avec cette machine tous les refforts
les plus puiffans de la terreur & de la
pitié.
A ce talent de rapprocher ainfi les
circonstances , & de raffembler des détails
qui font épars , M. Marmontel veut
que le Poëte ajoute un autre talent plus
précieux encore'; c'eft celui de s'oublier
foi-même , de fe mettre à la place du
perfonnage que l'on veut peindre, d'en
revêtir le caractère , d'en prendre les
inclinations , les intérêrs , les fentimens ;
de le faire agir comme il agiroit , & de
s'exprimer fous fon nom comme il s'exprimeroit
lui-même. Ce talent fuppofe
une fenfibilité , une foupleffe , une activité
dans l'âme , que la Nature feule
peut donner ; & c'eft ce que l'Auteur
appelle ici le fentiment qui conduit à
l'enthoufiafme . Les autres talens du Poëte
font une oreille délicate & jufte , un
goût für & éclairé. Mais cette dernière.
qualité eft le fruit des études du Poëte ,
qui font la matière du troifiéme Article.
Lafuite au Mercure prochain.
. A Paris , chez l'Eſclapart
, Libraire, quai de Gevres, 1763.
3 vol. in-8°. Avec Approbation &
Privilége du Roi,
AVANT VANT que M. Marmontel publiât
cette nouvelle Poëtique , une infinité
d'Ecrivains nous avoient déja donné
des préceptes pour tous les genres de
Littérature , & fpécialement pour les
ouvrages de Poefie . Mais ce qui doir
étonner, c'eft la diverfité d'opinions qui
divife la plupart de ces Auteurs ; à peine
en trouve-ton deux du même fentiment
fur la même matière ; & le Lecteur fur
pris à la vue de cette foule prodigieufe
de principes & de régles qui fe contredifent
& fe combattent , refte dans
l'indécifion , & ne fçait à quoi s'en te →
nir. M. Marmontel ne s'accorde pas
mieux avec les Ecrivains qui ont cous
ru avant lui la même carrière ; & dès
l'Avant-propos on s'apperçoit que ni
leur nombre , ni leur réputation ne font
capables de lui en impofer . Ariftote, Horace
, le Taffe , Vida , Caftelvetro, Gra2
MERCURE DE FRANCE.
vina , Scaliger, d' Aubignac , le Boffu ,
Dacier, Corneille , Boileau , la Mothe
& c ; tous ces grands noms ne l'ont
point ébloui ; il a voulu voir avec fes
yeux , & juger d'après lui - même. La raifon
, le fentiment , la nature , vo là fes
grandes autorités. A l'égard des Ecrivains
que nous venons de nommer , il
n'y en a aucun qu'il ait dû croire infaillible.
Il a donc pu fuivre des fentimens
différens , que nous n'entreprendrons ni
de juftifier ni de combattre. Ce n'eft
point une differtation , mais l'analyſe de
fon Livre que nos Lecteurs attendent
de nous. Nous aurions même à nous
reprocher de l'avoir fait attendre trop
longtemps , fi la foule des Ouvrages an
térieurs n'avoit rempli dans notre Mercure
l'efpace deſtiné aux Extraits des
Livres nouveaux . Nous allons nous occuper
préfentement d'un devoir d'autant
plus agréable , que nous aurons
occafion d'y revenir plus d'une fois , &
que nous espérons d'en tirer pour nousmêmes
beaucoup de fruit.
On a vu par le titre , que la Poëtique
de M. Marmontel eft diftribuée en trois
volumes ; chaque volume eſt diviſé en
plufieurs Chapitres . Dans le premier
l'Auteur traite de la Poëfie en général
OCTOBRE . 1763. 93
C'eft peu , dit-il , de rappeller fon ob-
» jet à l'efprit , comme l'Eloquence &
» l'Hiſtoire ; la Poëfie le préfente à l'imagination
avec fes traits & fes cou-
» leurs , comme feroit un excellent Ta-
» bleau .... La Peinture faifit fon objet
» en action , mais ne le repréfente qu'en
» repos ; au lieu qu'en Poëfie l'imitation
» eft progreffive , & auffi rapide que
» l'action même . La Poëfie n'est donc
» pas le tableau , mais le miroir de la
» Nature . Dans un miroir même , les
» objets fe fuccédent & s'effacent l'un
» l'autre ; la Poëfie eft comme un fleu-
» ve qui ferpente dans les campagnes ,
» & qui dans fon cours répéte à la fois
» tous les objets répandus fur fes bords.
» Il y a plus , cet efpace que parcourt
» la Poëfie eft dans l'étendue fucceffi-
» ve , comme dans l'étendue permanen-
» te. Ainfi le même vers préfente à l'ef-
» prit deux images incompatibles , les
» étoiles & l'aurore, le préfent & le paffé.
"
La pourpre de l'aurore effaçoit les étoiles.
Jamque rubefcebat ftellis aurora fugatis.
» Dans les exemples du tableau , du
miroir & du fleuve on ne voit >
94 MERCURE DE FRANCE,
1.
qu'une furface ; la Poëfie tourne autour
de fon objet comme la Sculpture , &
» le repréſente dans tous les fens . Elle
fait plus que répéter l'image & l'action
des objets. Cette imitation fidé
» le & fervile , quelque talent , quelque
» foin qu'elle exige , eft fa partie la
» moins eftimable . La Poëfie invente &
» compofe ; elle choifit & place fes
» modéles , arrange & combine elle-
» même tous les traits dont elle a fait
choix , ofe corriger la Nature dans
"> les détails & dans l'enſemble , donne
" de la vie & de l'âme aux corps , une
» forme & des couleurs aux pensées ,
» étend les limites des chofes , & fe fait
» un nouvel Univers .
Mais la Poëfie ne peint pas uniquement
des objets matériels & Phyfiques,
Elle pénétre au fond de l'âme , dit M.
Marmontel , & en expofe à nos yeux
tous les replis. Ni les douces gradations
du fentiment , ni les violens accès de la
paffion ne lui échappent, Le degré d'élévation
& de fenfibilité , d'énergie &
de reffort , de chaleur & d'activité qui
varie & diftingue les caractères à l'infini,
toutes ces qualités & ces qualités oppofées
font exprimées par la Poëfie ; elle
à mille couleurs pour diftinguer toutes
1
OCTOBRE. 1763. 95
ces nuances. Elle compofe des âmes ,
comme la Peinture imagine des corps.
Les perfonnages ainfi formés , elle les
oppofe & les met en action ; action plus
vive & plus touchante que la Peinture
ne peut l'exprimer. Action variée dans
fon unité , foutenue dans fa durée , &
fans ceffe animée dans fes progrès par
des obftacles & des combats,
Après avoir ainfi défini ou expliqué,
la Poëfie par fes effets , l'Auteur entre
dans la fameufe queftion , fi l'harmonie
des vers eft une partie effentielle de la
Poëfie ? M. de Voltaire , comme on
fçait, eft pour l'affirmative , & refufe
fur ce fondement le nom de Poëme au
Roman de Télémaque , & à tout Ouyrage
en Profe où , aux vers près , on
trouve d'ailleurs tous les charmes de la
Poefie, M. Marmontel penfe le contraire.
Suppofons , dit- il , que les belles Scènes
d'Euripide & de Sophocle ' , que
» les morceaux fublimes d'Homère &
» de Milton n'ayent jamais été qu'en
" profe éloquente & harmonieufe ; qui
ofera dire que ce n'eft point de la
» Poëfie , & qu'un ouvrage de ce ſtyle,
» rempli de pareilles beautés , ne méri
» teroit pas le nom de Pocme ?
J
Cette queftion agitée autrefois entre
96 MERCURE DE FRANCE .
M. de la Mothe & M. de Voltaire , &
ingénieufement difcutée dans cette Poëtique
par M. Marmontel , ne nous pa
roît pas encore entièrement décidée.
Une autre queftion fur laquelle l'Auteur
paffe plus légèrement , regarde la
fiction. Eft-elle de l'effence de la Poëfie
? C'eft demander , répond M. Marmontel
, fi la nature , dans la réalité
, n'eſt jamais affez belle , affez touchante
, pour être peinte fans ornement
? La queftion réduite à cette fimplicité
, n'eft pas difficile à réfoudre ,
ajoute l'Auteur. Le don de feindre
» eft un talent effentiel au Poëte , par
la raifon qu'il peut à chaque inſtant
avoir befoin d'embellir fon objet.
» Mais la fiction n'eft pas effentielle à
» la Poëfie , par la raifon que l'objet
qu'elle imite peut être affez beau en
» lui-même , pour n'avoir pas befoin
» d'être orné .... Celui qui le premier a
» imaginé que le Soleil en fe plongeant
» dans l'onde , alloit fe plonger dans
» le fein de Thétis après avoir rempli
» fa carrière , a eu fans doute une idée
""
K
très-poëtique. Mais celui qui avec les
» couleurs de la nature auroit peint le
» premier le Soleil couchant , à demi
→ plongé dans des nuages d'or & de
» pourpre ,
OCTOBRE . 1763. 97
" pourpre , & laiffant voir . encore au-
» deffus de fes nuages enflammés la
" moitié de fon globe ; celui qui au-
" roit exprimé les accidens de fa lu-
» mière fur le fommet des montagnes,
» & le jeu de fes rayons à travers le
» feuillage des fôrets , tantôt imitant
» les couleurs de l'Arc-en- Ciel , tan-
» tôt les flammes d'un incendie ; celui
-là , je crois , auroit pû dire auflì :
» je fuis Poëte.
"
Il eft vrai , dit M. Marmontel , qu'un
Poëme dont l'action l'intrigue , les
caractères font de pure invention , fans
être plus beau . que celui qui repréfente
une action réelle & des perfonnages
connus , aura pourtant fur ce dernier ,
l'avantage du génie créateur fur le génie
imitateur ; mais ce mérite , tout recommandable
qu'il eft , n'eft point ef
fentiel à la Poëfie.
L'Auteur fait une troifiéme queſtion
avant que de finir ce premier Article.
Quelle eft la fin de la Poëfie ? En général
c'eft le plaifir ; ce qui n'empêche
pourtant pas que le Poëte ne puiffe s'élever
au rang des bienfaiteurs de l'humanité.
Dans le fecond Chapitre M. Mar
montel parcourt & définit les divers ta◄
II, Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
lens du Poëte , les diverfes facultés de
P'âme , telles que l'efprit , l'imagination
& le fentiment ; il indique le parti
qu'on peut tirer de chacune de ces
facultés pour les différens genres de
Poëfie. Quelquefois l'Auteur joint l'exemple
au précepte ; & lorfqu'il entreprend
de faire voir combien le travail
& une méditation profonde peuvent
faire faifir de détails finguliers & intéreffans
dans les fujets les plus rebattus
il donne lui- même la defcription
d'une tempête qu'on verra ici avec
plaifir.
,
» Vous avez à peindre un vaiffeau
» battu par la tempête & fur le point
» de faire naufrage. D'abord ce tableau
» ne fe préfente à votre penfée que dans
» un lointain qui l'efface : mais voulez-
» vous qu'il vous foit plus préfent ?
» parcourez des yeux de l'efprit les par-
» ties qui le compofent. Dans l'air ,
dans les eaux , dans le vaiffeau même
» voyez ce qui doit fe paffer. Dans l'air,
» des vents mutinés qui fe combattent
» des nuages qui éclipfent le jour , qui
» fe confondent , & qui de leurs flancs
» fillonnés d'éclairs , vomiffent la fou-
» dre avec un bruit horrible. Dans les
> eaux , les vagues écumantes qui s'éOCTOBRE.
1763. 99
» lévent juſqu'aux nues , es lames polies
comme des glaces qui réfléchif-
» fent les feux du foleil , des montagnes
» d'eau fufpendues fur les abîmes qui
» les féparent , ces abîmes où le vaif-
» feau paroît s'engloutir , & d'où il s'é-
» lance fur la cime des flots . Vers la
» terre , des rochers aigus où la mer va
» ſe brifer en mugiffant , & qui préfen-
» tent aux yeux des Nochers les débris
» récents d'un naufrage , augure ef-
» frayant de leur fort . Dans le vaiffeau,
» les antènnes qui fléchiffent fous l'ef-
» fort des voiles , les mâts qui crient &
» fe rompent , les flancs même du vaiſ-
» feau qui gémiffent battus par les va-
» gues , & menacent de s'entr'ouvrir.
» Un Pilote éperdu , dont l'art épuisé
fuccombe & fait place au défefpoir ,
» des matelots accablés d'un travail
» inutile , & qui fufpendus aux corda-
» ges , demandent au Ciel avec des cris
» lamentables , de feconder leurs der-
» niers efforts ; un héros qui les en-
» courage , & qui tâche de leur infpirer
la confiance qu'il n'a plus. Vou-
» lez-vous rendre ce tableau plus touw.
chant & plus terrible encore ? Sup-
» pofez dans le vaiffeau un père avec
» fon fils unique , des époux , des amans
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
qui s'adorent , qui s'embraffent & qui
» fe difent nous allons périr. Il dépend
» de vous de faire de ce vaiffeau le
" Théâtre des paffions , & de mouvoir
» avec cette machine tous les refforts
les plus puiffans de la terreur & de la
pitié.
A ce talent de rapprocher ainfi les
circonstances , & de raffembler des détails
qui font épars , M. Marmontel veut
que le Poëte ajoute un autre talent plus
précieux encore'; c'eft celui de s'oublier
foi-même , de fe mettre à la place du
perfonnage que l'on veut peindre, d'en
revêtir le caractère , d'en prendre les
inclinations , les intérêrs , les fentimens ;
de le faire agir comme il agiroit , & de
s'exprimer fous fon nom comme il s'exprimeroit
lui-même. Ce talent fuppofe
une fenfibilité , une foupleffe , une activité
dans l'âme , que la Nature feule
peut donner ; & c'eft ce que l'Auteur
appelle ici le fentiment qui conduit à
l'enthoufiafme . Les autres talens du Poëte
font une oreille délicate & jufte , un
goût für & éclairé. Mais cette dernière.
qualité eft le fruit des études du Poëte ,
qui font la matière du troifiéme Article.
Lafuite au Mercure prochain.
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