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1
p. 318-323
Comédies nouvelles, [titre d'après la table]
Début :
Les Comédiens François représentent depuis un mois une Tragédie intitulée [...]
Mots clefs :
Tragédie, Comédien, Larmes, Pièces, Représentation, Bon goût, Vérité, Auteur, Acte, Personnages, Comédie, Vices
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texteReconnaissance textuelle : Comédies nouvelles, [titre d'après la table]
Les Comédiens François repréfentent
depuis un mois une
Tragédie intitulée Andronic. Cet
Ouvrage eft le charme de la Cour
& de Paris. Il tire des larmes des
plus infenfibles ; & l'ona rien vû
depuis long temps , qui ait eu un
auffi grand fuccés. La Comédie
de l'Ufurier , qu'on jouë alterGALANT.
319
nativement avec cette Piéce , n'a
pas efté traitée d'abord fi favorablement
, & plufieurs ont imité
le Marquis de la Critique de l'E .
cole des Femmes. C'eft le fort
des Piéces qui reprennent les vices,
d'eftre condamnées dans les
premieres Repréſentations. Le
chagrin de fe reconnoiftre dans
des Portraits genéraux , & de
s'accufer en fecret des defauts .
qu'on blâme , oblige ceux qui fe
les reprochent à eux -meſmes , à ›
décrier une Piéce , afin d'empêcher
qu'on ne la voye ; mais les
Gens finceres & de bon gouft,
rétabliffent dans la fuite ce que
ces Critiques intéreffez ont tâché
d'abatre . C'est ce qui ne
pouvoit manquer à l'Ufurier, puis
que la Piéce paffe pour bien
320 MERCURE
écrite , & bien conduire , & qu'on
Y rit depuis le commencement
jufques à la fin , fans qu'il y ait
ny fade plaifancerie , ny équivoque
dont la modeftie puiffe eftre
bleffée. Ainfi l'on n'y peut rire
que de la verité des chofes qu'on
y dit en reprenant les defauts des
Hommes . Ces fortes de chofes
ne peuvent rendre un Autheur
blâmable . Quand on fera voir
que de certains Courtifans font
gueux par leur faute , loin de s'en
fâcher,ils doivent remercier ceux
qui en leur faifant ouvrir les yeux ,
leur donnent moyen d'éviter leur
ruine entiere. Il eft fi vray qu'on
n'a pas eu deffein de choquer la
Cour dans cette Piéce , qu'apres
avoir donné dans un Acte un Por.
trait des Courtiſans qui vivent
GALANT. 321
1
dans le defordre, on en donne un
dans l'Acte qui fuit , entièrement
à l'avantage de la Cour. On s'eft
réché fur ce que dans cette Piéce
on avoit mis des Abb.z fur le
Théatre ; mais fi ceux qui critiquent
cet endroit , l'avoient bien
examiné , ils connoiftroient que
le Perfonnage qu'ils prennent
pour un Abbé , n'eft qu'un des
Ufurpateurs de ce Tître , qui s'en
fervent feulement afin d'eftre
mieux receus dans les Compagnies
; de forte qu'on ne peut
faire aucune comparaifon de ce
Perfonnage avec un veritable
Abbé. D'ailleurs quand c'en feroit
un , on ne pourroit alleguer
qu'il defigne particulierement
aucun Abbé , puis qu'il dit des
chofes genérales , & qui ne peu
322 MERCURE
"
vent eftre appliquées à une mef
me Perfonne. Cela fait voir
que
c'eft fort injuftement que l'on
impute à un Particulier ce qui en
regarde plus de cent . Il en eft de
mefme des Banquiers dont on
parle dans la Piéce. Il cft certain
que l'Autheur n'en a eu aucun
en veuë , mais feulement les vices
de leur Profeffion. Ceux qui prêtent
à ufure , peuvent ne fe pas
corriger pour cela , mais le Pu
blic fera du moins averty de
beaucoup de chofes qu'il doit
éviter à leur égard . Cette maniere
de corriger les vices a efté
trouvée fi utile de tout temps ,
que les Anciens fe fervoient de
Mafques femblables à ceux dont
ils vouloient faire voir les - defauts,
afin de les faire remarquer
GALANT. 323
au Public Il n'en eft pas de mê
me aujourd'huy ; & l'on n'attaque
à la Comédie que les vices,
& non pas les Hommes.
depuis un mois une
Tragédie intitulée Andronic. Cet
Ouvrage eft le charme de la Cour
& de Paris. Il tire des larmes des
plus infenfibles ; & l'ona rien vû
depuis long temps , qui ait eu un
auffi grand fuccés. La Comédie
de l'Ufurier , qu'on jouë alterGALANT.
319
nativement avec cette Piéce , n'a
pas efté traitée d'abord fi favorablement
, & plufieurs ont imité
le Marquis de la Critique de l'E .
cole des Femmes. C'eft le fort
des Piéces qui reprennent les vices,
d'eftre condamnées dans les
premieres Repréſentations. Le
chagrin de fe reconnoiftre dans
des Portraits genéraux , & de
s'accufer en fecret des defauts .
qu'on blâme , oblige ceux qui fe
les reprochent à eux -meſmes , à ›
décrier une Piéce , afin d'empêcher
qu'on ne la voye ; mais les
Gens finceres & de bon gouft,
rétabliffent dans la fuite ce que
ces Critiques intéreffez ont tâché
d'abatre . C'est ce qui ne
pouvoit manquer à l'Ufurier, puis
que la Piéce paffe pour bien
320 MERCURE
écrite , & bien conduire , & qu'on
Y rit depuis le commencement
jufques à la fin , fans qu'il y ait
ny fade plaifancerie , ny équivoque
dont la modeftie puiffe eftre
bleffée. Ainfi l'on n'y peut rire
que de la verité des chofes qu'on
y dit en reprenant les defauts des
Hommes . Ces fortes de chofes
ne peuvent rendre un Autheur
blâmable . Quand on fera voir
que de certains Courtifans font
gueux par leur faute , loin de s'en
fâcher,ils doivent remercier ceux
qui en leur faifant ouvrir les yeux ,
leur donnent moyen d'éviter leur
ruine entiere. Il eft fi vray qu'on
n'a pas eu deffein de choquer la
Cour dans cette Piéce , qu'apres
avoir donné dans un Acte un Por.
trait des Courtiſans qui vivent
GALANT. 321
1
dans le defordre, on en donne un
dans l'Acte qui fuit , entièrement
à l'avantage de la Cour. On s'eft
réché fur ce que dans cette Piéce
on avoit mis des Abb.z fur le
Théatre ; mais fi ceux qui critiquent
cet endroit , l'avoient bien
examiné , ils connoiftroient que
le Perfonnage qu'ils prennent
pour un Abbé , n'eft qu'un des
Ufurpateurs de ce Tître , qui s'en
fervent feulement afin d'eftre
mieux receus dans les Compagnies
; de forte qu'on ne peut
faire aucune comparaifon de ce
Perfonnage avec un veritable
Abbé. D'ailleurs quand c'en feroit
un , on ne pourroit alleguer
qu'il defigne particulierement
aucun Abbé , puis qu'il dit des
chofes genérales , & qui ne peu
322 MERCURE
"
vent eftre appliquées à une mef
me Perfonne. Cela fait voir
que
c'eft fort injuftement que l'on
impute à un Particulier ce qui en
regarde plus de cent . Il en eft de
mefme des Banquiers dont on
parle dans la Piéce. Il cft certain
que l'Autheur n'en a eu aucun
en veuë , mais feulement les vices
de leur Profeffion. Ceux qui prêtent
à ufure , peuvent ne fe pas
corriger pour cela , mais le Pu
blic fera du moins averty de
beaucoup de chofes qu'il doit
éviter à leur égard . Cette maniere
de corriger les vices a efté
trouvée fi utile de tout temps ,
que les Anciens fe fervoient de
Mafques femblables à ceux dont
ils vouloient faire voir les - defauts,
afin de les faire remarquer
GALANT. 323
au Public Il n'en eft pas de mê
me aujourd'huy ; & l'on n'attaque
à la Comédie que les vices,
& non pas les Hommes.
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Résumé : Comédies nouvelles, [titre d'après la table]
Les Comédiens Français jouent depuis un mois la tragédie 'Andronic', qui connaît un grand succès à la cour et à Paris. La comédie 'L'Ufurier', alternée avec 'Andronic', a d'abord été mal reçue, certains critiques la comparant à la critique de l'École des Femmes. Les pièces dénonçant les vices sont souvent mal accueillies lors des premières représentations, car les spectateurs se reconnaissent dans les portraits tracés. Cependant, les gens sincères et de bon goût finissent par rétablir la réputation de la pièce. 'L'Ufurier' est bien écrite et offre un rire constant sans recourir à des plaisanteries fades ou blessantes. Le rire provient de la vérité des choses reprochées aux hommes. La pièce ne vise pas à choquer la cour, alternant entre des portraits de courtisans vivant dans le désordre et des portraits flatteurs de la cour. Les critiques ont également reproché la présence d'abbés sur scène, mais le personnage en question est un usurpateur du titre. Les banquiers mentionnés ne sont pas visés individuellement, mais leurs vices professionnels sont mis en lumière pour avertir le public. Cette méthode de correction des vices est jugée utile et a été utilisée par les Anciens pour faire remarquer les défauts au public. Aujourd'hui, on attaque les vices et non les hommes à la comédie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 270-299
Eloge de feu Mr de Corneille. [titre d'après la table]
Début :
Je vous tiens parole, & je m'acquitte de ce que je vous ay promis [...]
Mots clefs :
Éloge, Corneille, Académie française, Public, Comédies, Tragédies, Opéra, Troupe, Comédien, Éditions
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texteReconnaissance textuelle : Eloge de feu Mr de Corneille. [titre d'après la table]
Je vous tiens parole , &je
m'acquitte de ce que je vous
ay promis en vous envoyant
l'Eloge de feu Mr de Corneille, Ecuyer, mort à l'âge de 84.
ans. Il a porté le nom de
Jeune , dans un âge fort avancé , à caufe qu'il avoit un frere
plus âgé que luy , connu fous
le nom du grand Corneille , &
qui s'eftoit acquis ce furnom
a jufte titre. On avoit encore
donné au cadet le furnom
d'honneste homme , à caufe de la
GALANT 271-
droiture de fon cœur generalement connue. Il eftoit univerfellement aimé , & il n'a
pas paru qu'il ait jamais eu
aucun ennemy ni qu'il fe foit
brouillé avec perfonne. Il étoit
obligeant, d'une humeur douce, & fe faifoit un plaifir d'en
faire à tous ceux qui en fouhaitoient de luy.
Comme l'efprit eftoit hereditaire dans fa famille , il ne
faut pas s'eftonner s'il prit le
party des Lettres. Il eftoit univerfel , & la Poëſie n'a pas fait
fon unique occupation. Il a
donné cinq gros Volumes in
Z iiij
272 MERCURE
F
Folio au Public , dont je vous
parleray dans la fuite , ainfi
que d'autres ouvrages de Profe. Ses premiers ont efté des
preuves du talent qu'il avoit
pour la Poësie , & c'eft ordinairement par où les jeunes
gens commencent à exercet
leur efprit. Iltraduifit les Methamorphofes d'Ovide, &p'ufieurs autres Ouvrages de ce
galant Auteur en Vers François , dont on a fait un grand
nombre d'Editions. Ses Ouvrages de Theatre ont diverty
la Cour pendant tout le temps
de la Regence , & long- temps.
ป
GALANI 273
aptés , &parmy fes Comedies
& fes Tragedies , dont je ne
vous nommeray que quelquesunes , puifque le Recueil de
fes Pieces eft imprimé , il y en
a eu dont les fuccés ont furpaffe ceux des Pieces des plus
fameux Auteurs ; & entre fes
Comedies , Dom Bertrand de
Sigaralle , a cfté fi eftimé & fi
fuivy, que l'on a remarqué que
pendant un certain nombre
d'années , il a efté joué plus de
vingt fois à la Cour , fans les
reprefentations qui en ont efté
données au Public. Mr de
Corneille n'eftoit encore que
274 MERCURE
dans un âge tres-peu avancé,
lors qu'ilfit jouer fur le Theatre du Marais , le Tymocrate.
Nous n'avons point yû d'Ouvrage de nos jours qui ait efté
reprefenté fi long- temps de
fuite , puifque les reprefentations en furent continuées pendant un hyver entier ; & cette
Piece fit tant de bruit , que le
Roy l'alla voir fur le Theatre
du Marais. Le fujet de cette
Piece fut fi heureux , & cette
Tragedie fut fi intereſſante,
qu'on vit paroiftre auffi toſt
plufieurs Pieces, dont les Heros eftoient haïs fous un nom
GALANT 275
& aimez fous un autre. Comme la Troupe des Comediens
du Marais ne paffoit pas pour
eftre la meilleure de Paris , &
que celle de l'Hoſtel de Bourgogne la furpaffoit infiniment,
& qu'elle avoit toutes les voix,
cetteTroupe entreprit de jouer
cette Piece , à caufe de la reputation extraordinaire qu'el
le avoit euë ; mais comme
tout Paris la fçavoit par cœur,
cette Troupe n'eût pas tous
les applaudiffemens qu'elle at.
tendoit , & le grand nombre
de Reprefentations qu'en avoient donné les Comediens
+
276 MERCURE
du Marais , avoient fait qu'ils
poffedoient fi bien cette Piece , qu'il fut impoffible aux
Copies d'atteindre jufqu'à la
perfection des Originaux ; de
maniere que lors qu'il eftoit
queftion de la voir reprefenter on preferoit les Comediens du Marais à ceux del'Hôtel de Bourgogne.
Mr de Corneille fit jouer
quelque temps aprés la mort
de l'Empereur Comode fur le
mefine Theatre des Coinediens du Marais , où le Roy
& toute la Cour , fur le bruit
qui fe répandit des grands ap
GALANT 277
plaudiffemens que cette Piece
recevoit , allerent en voir la
reprefentation & quelque
temps aprés elle fut jouée fur
le Theatre du Louvre , où l'on
en donna encore enſuite plufieurs reprefentations.
Les Comediens de l'Hoftel
de Bourgogne , chagrins des
avantages que recevoient les
Comediens du Marais , mirent
tout en ufage pour s'acquerir
M'de Corneille , & il fe trouva obligé de travailler pour
eux , parce qu'ils avoient fait
entrer dans leur Troupe quelques Comediens du Marais ,
278 MERCURE
fans lefquels fes Pieces auroient
eſté mal jouées. Il fit donc reprefenter le Stilicon fur le
Theatre de l'Hoftel de Bourgogne. Je ne vous dis rien de
cette Piece. Perfonne n'ignore
qu'elle fut le charme de tout
Paris. M' de Corneille donna
enfuite Camma , Reine de Galatie , & la Cour & la Ville ſc
trouverent en fi grand nombre aux Repreſentions de cette Piece , que les Comediens
ne trouvoient pas de place fur
le Theatre pour pouvoir jouer
avec tranquilité , & il arriva
une chofe en ce temps- là qui
GALANT 279
n'avoit point encore eſté faite
par aucune Troupe. Les Comediensjufqu'à cette Piece n'avoient joué la Comedie que
les Dimanches , les Mardis , &
les Vendredis ; mais ils commencerent à caufe de la foule ,
à jouer les Jeudis , ce qui leur
arriva dans la fuite , lors que
les Pieces eftoient fort fuivies ,
ce qu'ils ont toûjours fait depuis, & ce qui leur a vallu beaucoup d'argent.
Parmi fes Tragedies on en
trouve une qui a paffé pour un
Chef-d'œuvre. Jamais Piece.
n'a efté plus touchante & plus
-
280 MERCURE
fuivie. C'eft de l'Ariane dont
je veux parler , & ce qui doit
furprendre tout le monde , eft
que M' de Corneille eftant retiré à la Campagne avoit fait
cette Piece en quarante jours.
Il n'avoit pas moins de facilité
à travailler à fes ouvrages de
Theatre, que de memoire pour
les retenir , & tous ceux qui
l'ont connu particulierement.
ont efté témoins que lors qu'il
eftoit prié delire fes Pieces dans
quelques Compagnies , ce qui
cftoit autrefois fort en ufage ,
il les recitoit mieux qu'aucun
Comedien n'auroit pû faire ,
GALANT 281
fans rien lire ; il eftoit fi fûr de
fa memoire , quefouvent il ne
portoit point fes Pieces avec
luy.
Les Comediens m'ayant
preffé avec de fortes inftances ,
de mettre aprés la mort de M
Voifin tout ce qui s'eftoit paf
fé chez elle pendant fa vie à
l'occafion du mêtier dont elle
s'eitoit mêlée , je fis un grand
nombre de Scenes qui auroient
pû fournir de la matiere pour
trois ou quatre Pieces ; mais
qui ne pouvoient former un
fujet parce qu'il eftoit trop uniforme, & qu'il nes'agiffoit que
Fanvier 1710. Aa
282 MERCURE
de gens qui alloient demander
leur bonne - avanture , & faire
des propofitions qui la regardoient ; mais toutes ces Scenes.
ne pouvant former le neud
d'une Comedie , parce que
toutes ces perfonnes ſe fuyant
& évitant de fe parler , il eftoit
impoffible de faire une liaifon
de Scenes , & que la Piece puſt
avoir unnœud ; je luy donnay
mes Scenes , & il en choifit un
nombre avec lefquelles il compofa un fujet dont le noud
parut des plus agreable , &qui
a efté regardé comme un Chefd'œuvre. Le fuccés de cette
GALANT 283
Piece qui a efté un des plus prodigieux du fiecle , en fait foy.
Le fuccés de la Comedie de
'Inconnu a efté auffi des plus
grands. Il y avoit des raifons
pour donner promptement
cette Piece au Public ; de maniere que pour avancer , je fis
toute la Piece en Profe , &
pendant que je faifois la Profe
du fecond Acte , il mettoit
celle du premier Acte en Vers ;
& comme la Profe eft plus facile que les Vers , j'eus le temps
de faire ceux des Divertiffemens , & fur tout du Dialogue
Aa ij
284 MERCURE
de l'Amour & de l'Amitié qui
n'a pas déplu au Public. Nous
avons fait encore enfemble la
fuperbe Piece de Machines de
Circé , de laquelle je n'ay fait
que les Divertiffemens. Les
Comediens avoient traité du
Theatre des Opera de feu M
le Marquis de Sourdeac ; &
comme tous les mouvemens
des Opera y eftoient reftez ,
je crus qu'en fe fervantedes
mefines mouvemens qui a
voient fervi aux Machines de
ces Opera , on pourroit faire
une Piece qui feroit recitées
GALANT 285
& non chantée , & nous
cherchâmes un fujet favora
ble à mettre ces Machines
dans leur jour. De maniere
que lorsque la Piece parut elle
ne reffembloit en rien aux Opera qui avoient eſté chantez
fur le même Theatre. Le fuccés de cette Piece fut fi prodigieux qu'elle fut jouée fans
interruption depuis le commencement du Carefme jufqu'au mois de Septembre ,
& les Reprefentations en auroient encore duré plus longtemps fi les intereſts d'un Par
ticulier n'en euffent point fait
286 MERCURE
retrancher les voix. Il eft à remarquer que pendant les fix
premieres femaines , la Salle de
la Comedie fe trouva toute
remplie dés midi ; & que com
me l'on n'y pouvoit trouver
de place on donnoit un demi
Louis d'or à la porte , feulement pour y avoir entrée , &
que l'on eftoit content quand
pour la même fomme que l'on
donnoit aux premieres Loges ,
on eftoit placé au troisième
rang. Je n'avance rien dontles
Regitres des Comediens ne
faffent foy.
Comme feu Mr de Cor-
GALANT 287
neille , avoit le bonheur de
réüffir dans tout ce qu'il entreprenoit & que l'Opera cût
efté étably au Palais Royal ,
il fut follicité d'y travailler ,
& il fit l'Opera de Bellerophon,
quifut auffi joué pendant prés
d'une année entiere. Outre
la beauté des Vers & de la
Mufique on remarqua dans
cette Piece ce qui ne s'eftoit
pas encore vu dans aucun Opera ; c'eft à- dire , un fujet auffi
plein & auffi intrigué qui fi la
Piece avoit eu quinze cens
Vers , quoyqu'à caufe de l'étenduëque donne la Mufique,
288 MERCURE
les Opera n'en contiennent
ordinairement que quatre 3
cinq cens. Son genie parut
encore dans l'Opera de Pfiché ;
ce fujet avoit efté mis en Comedie pour le Roy , avec des
Intermedes fi remplis & fi
fuperbes pour tout ce qui en
regardoit les ornemens , que
la France n'a rien vû de plus
beau que ce Spectacle qui avoit
eſté donné dans la fuperbe
Salle des Machines qui fe voit
dans le Palais des Thuileries.
-
Les Comediens voulurent
donner cette Piece au Public ,
en y laiffant les Intermedes , &
fans
GALANT 289
fans que le Corps de la Piece
fuft mife en Opera ; mais la
dificulté parut grande à tous
les Auteurs , car la Piece qui
avoit cité recitée avoit autant
de Vers que les Tragedies ordinaires , & il n'en falloit pas
le quart pour eftre chantée ,
& que cependant tout le fujet
yentraft ; c'eft de quoy Mr de
Corneille vint à bout , & il
fçut la reduire en Opera fans
rien changer du fujer de la'
Piece ; demaniere qu'en n'employant que quatre cens Vers ,
le Public vit les mêmes incidens qu'il avoit trouvez dans
Fanvier 1710.
Bb
290 MERCURE
la Piece de dix huit cens , ce
qui furprit tous les Auditeurs ,
& luy attira beaucoup de
loüanges.
Je nefinirois point cet Elogefi je voulois faire l'Hiftoire
de tous les Ouvrages de Theatre de Mr de Corneille , &
j'aurois quelque chofe de fingulier à vous dire fur chacune
de fes Pieces. La Poëfie cftoit
le moindre de les talens , &
on enjugera par Les Ouvrages
de Profe que je vais vous
raporter. Il fçavoit parfaitement la Langue. Rien ne luy
eftoit caché dans les Arts , &
GALANT 291
toute la terre luy eftoit connuë. Voicy des preuves ' parlantes & inconteftables de ces
trois chofes.
Les remarques que cet
homme univerfel a fait fur
Vaugelas font une preuve
fans replique qu'il connoiffoit
la Langue dans toutela pureté,
&l'on peut en lifant ce Livre
s'éclaircir des doutes que l'on
peut avoir lorfque l'on veut
écrire & parler jufte. Auffi
ce Livre eft il fort recherché
& confulté de ceux qui yeulent acquerirle nom de Puriftes,
.que feu Mr de Corneille , a
Bb ij
292 MERCURE
mieux merité que beaucoup
d'autres , & j'ay fouvent oui
dire à Mr l'Abbé de Dangcau ,
qui comme vous fçavez eft de
l'Academie Françoiſe , & qui
fe plaifoit à luy rendre juſtice ,
qu'il eftoit leur Maître.
Les deux Volumes in fulio
qu'il a donnez au Public fous .
le nom de Dictionnaire des
Arts, doivent faire connoiſtre,
fans qu'il foit befoin d'en dire
davantage, que tout ce qui les
regarde , luy eftoit parfaitementconnu. Il me faudroit faireun Volume, fi je voulois par-,
de tout ce qu'ils contien- jer
GALANT 293
nent ,& de tous les Intrumens
qui regardent les Arts. J'ajouteray feulement que que ces deux .
Volumes ont efté trouvez fi
beaux & fi utiles , que l'impreffion en a efté entierement
enlevée prefque dans le temps
qu'elle a paru , quoy qu'elle
fe foit vendue dans le temps
que l'Academic Françoiſe a
donné fon Dictionnaire au
Public. Il avoit beaucoup travaillé avant la mort, pour en
donner une feconde, Edition ;
& il eftoit ſi laborieux , qu'il
travailloit en mefme temps aux
trois gros Volumes in folio
Bb jij
294 MERCURE
qu'il a donnez au Public un
peu avant fa mort, & qui font
• connoiftre qu'il eftoit univerfel, & qu'il connoiffoit la Terre entiere. 曹 Ces Volumes ont
pour titre , Dictionnaire univerfel , Geographique & Hiftorique , contenant la Defcription
des Royaumes, Empires , Eftats,
Provinces , Pays, Contrées, Dea
ferts , Villes , Bourgs , Abbayes;
Chafteaux , Fortereffes , Mers,
Rivieres , Lacs , Bayes ; Golphes , Détroits , Caps , Ifles,
Prefqu'Ifles, Montagnes , Vallées ; lafituation , l'étendue , les
limites , les diftances de chaque
GALANT 295
Pays ; la Religion , les Mœurs,
les Coûtumes , le Commerce , lesCeremonies particulieres des Peuples , ce que l'Hiftoire fournit
de plus curieux touchant les chofes qui s'y font passées. Le tout
recueilly des meilleures Livres de
Voyages , autres qui agent
paru jusqu'à prefent , par
Corneille de l'Academie Frangoife , & de celle des Infcriptions
des Medailles. موع
Mr
Le Public eftoit tellement
perfuadé de la bonté de fes
Ouvrages , quedés qu'il apprenoit qu'il en avoit quelqu'un
fous la Preffe , il en retenoit &
Bb iiij
296 MERCURE
en payoit d'avance des Exemplaires , chacun témoignant
par cet empreffement le defir
qu'il avoit d'en avoir des premicrs ; de maniere que l'Edition de ce Dictionnaire s'eft
trouvée vendue prefque auffitoft qu'elle a efté achevée , &
Mr de Corneille, dans le temps
qu'il eft mort , avoit déja fait
beaucoup de remarques fur
fonOuvrage, & ramaffe beaucoup de chofes curieuſes pour
en compoſer une feconde Edition .
Je dois avoüer icy que je
tiens de luy tour ce que je
GALANT 297
fçay de la Langue Françoife,
& que pendant un affez grand
nombre d'années, j'ay foûmis
mes Ouvrages à fa correction;
ce qui a fait croire davantage,
& ce qui eftoit ceffé depuis
douze années , ce grand homme eftant affez occupé d'ail .
leurs , & beaucoup détourné
par des incommoditez que
années & un travail immenſe
& continuel luy avoienr attirées.ople
र
fes
Il avoit un grand fond de
probité , de droitute , de fageffe , de bonté , de modeftie,
de charité , & de vertu. Enne-
298 MERCURE
mi de la médifance , il ne pouvoitfouffrir les perfonnes dont
l'unique converfation eft de
faire inventaire des actions
d'autruy. Jamais homme n'a
eu plus de Religion , & n'eft
mort avec plus de refignation
aux volontez de Dieu , & il
voyoit tous les jours approcher la mort avec une fermeté
incroyable , fans ceffer neanmoins fon travail qui luy cftoit
neceffaire , parce que les gens
de Lettres ne font pas ordinairement les plus favorifez de
la fortune , & que l'Ecriture
dit , QUI LABORAT ORAT,
qui travaille prie.
THEQUE
GALANT
20
BIBLIO
ge VILLE
Ce grand homme efton res
commandable par tant d'endroits differens, que je ne doute point que celuy qui aura
le bonheur de remplir la place
qu'il occupoit dans l'Academie Françoife , ne trouve encore de nouveaux fujets d'en
faire un bel Eloge. Perfonne
n'ignore qu'il eftoit auffi de
l'Academie Royale des Medailles & Infcriptions.
Je crois pouvoir placer une
Chanfon aprés l'Eloge d'un
homme qui en a fait de fi belles ; elle eft du Solitaire du
Bois du Val- Dieu.
m'acquitte de ce que je vous
ay promis en vous envoyant
l'Eloge de feu Mr de Corneille, Ecuyer, mort à l'âge de 84.
ans. Il a porté le nom de
Jeune , dans un âge fort avancé , à caufe qu'il avoit un frere
plus âgé que luy , connu fous
le nom du grand Corneille , &
qui s'eftoit acquis ce furnom
a jufte titre. On avoit encore
donné au cadet le furnom
d'honneste homme , à caufe de la
GALANT 271-
droiture de fon cœur generalement connue. Il eftoit univerfellement aimé , & il n'a
pas paru qu'il ait jamais eu
aucun ennemy ni qu'il fe foit
brouillé avec perfonne. Il étoit
obligeant, d'une humeur douce, & fe faifoit un plaifir d'en
faire à tous ceux qui en fouhaitoient de luy.
Comme l'efprit eftoit hereditaire dans fa famille , il ne
faut pas s'eftonner s'il prit le
party des Lettres. Il eftoit univerfel , & la Poëſie n'a pas fait
fon unique occupation. Il a
donné cinq gros Volumes in
Z iiij
272 MERCURE
F
Folio au Public , dont je vous
parleray dans la fuite , ainfi
que d'autres ouvrages de Profe. Ses premiers ont efté des
preuves du talent qu'il avoit
pour la Poësie , & c'eft ordinairement par où les jeunes
gens commencent à exercet
leur efprit. Iltraduifit les Methamorphofes d'Ovide, &p'ufieurs autres Ouvrages de ce
galant Auteur en Vers François , dont on a fait un grand
nombre d'Editions. Ses Ouvrages de Theatre ont diverty
la Cour pendant tout le temps
de la Regence , & long- temps.
ป
GALANI 273
aptés , &parmy fes Comedies
& fes Tragedies , dont je ne
vous nommeray que quelquesunes , puifque le Recueil de
fes Pieces eft imprimé , il y en
a eu dont les fuccés ont furpaffe ceux des Pieces des plus
fameux Auteurs ; & entre fes
Comedies , Dom Bertrand de
Sigaralle , a cfté fi eftimé & fi
fuivy, que l'on a remarqué que
pendant un certain nombre
d'années , il a efté joué plus de
vingt fois à la Cour , fans les
reprefentations qui en ont efté
données au Public. Mr de
Corneille n'eftoit encore que
274 MERCURE
dans un âge tres-peu avancé,
lors qu'ilfit jouer fur le Theatre du Marais , le Tymocrate.
Nous n'avons point yû d'Ouvrage de nos jours qui ait efté
reprefenté fi long- temps de
fuite , puifque les reprefentations en furent continuées pendant un hyver entier ; & cette
Piece fit tant de bruit , que le
Roy l'alla voir fur le Theatre
du Marais. Le fujet de cette
Piece fut fi heureux , & cette
Tragedie fut fi intereſſante,
qu'on vit paroiftre auffi toſt
plufieurs Pieces, dont les Heros eftoient haïs fous un nom
GALANT 275
& aimez fous un autre. Comme la Troupe des Comediens
du Marais ne paffoit pas pour
eftre la meilleure de Paris , &
que celle de l'Hoſtel de Bourgogne la furpaffoit infiniment,
& qu'elle avoit toutes les voix,
cetteTroupe entreprit de jouer
cette Piece , à caufe de la reputation extraordinaire qu'el
le avoit euë ; mais comme
tout Paris la fçavoit par cœur,
cette Troupe n'eût pas tous
les applaudiffemens qu'elle at.
tendoit , & le grand nombre
de Reprefentations qu'en avoient donné les Comediens
+
276 MERCURE
du Marais , avoient fait qu'ils
poffedoient fi bien cette Piece , qu'il fut impoffible aux
Copies d'atteindre jufqu'à la
perfection des Originaux ; de
maniere que lors qu'il eftoit
queftion de la voir reprefenter on preferoit les Comediens du Marais à ceux del'Hôtel de Bourgogne.
Mr de Corneille fit jouer
quelque temps aprés la mort
de l'Empereur Comode fur le
mefine Theatre des Coinediens du Marais , où le Roy
& toute la Cour , fur le bruit
qui fe répandit des grands ap
GALANT 277
plaudiffemens que cette Piece
recevoit , allerent en voir la
reprefentation & quelque
temps aprés elle fut jouée fur
le Theatre du Louvre , où l'on
en donna encore enſuite plufieurs reprefentations.
Les Comediens de l'Hoftel
de Bourgogne , chagrins des
avantages que recevoient les
Comediens du Marais , mirent
tout en ufage pour s'acquerir
M'de Corneille , & il fe trouva obligé de travailler pour
eux , parce qu'ils avoient fait
entrer dans leur Troupe quelques Comediens du Marais ,
278 MERCURE
fans lefquels fes Pieces auroient
eſté mal jouées. Il fit donc reprefenter le Stilicon fur le
Theatre de l'Hoftel de Bourgogne. Je ne vous dis rien de
cette Piece. Perfonne n'ignore
qu'elle fut le charme de tout
Paris. M' de Corneille donna
enfuite Camma , Reine de Galatie , & la Cour & la Ville ſc
trouverent en fi grand nombre aux Repreſentions de cette Piece , que les Comediens
ne trouvoient pas de place fur
le Theatre pour pouvoir jouer
avec tranquilité , & il arriva
une chofe en ce temps- là qui
GALANT 279
n'avoit point encore eſté faite
par aucune Troupe. Les Comediensjufqu'à cette Piece n'avoient joué la Comedie que
les Dimanches , les Mardis , &
les Vendredis ; mais ils commencerent à caufe de la foule ,
à jouer les Jeudis , ce qui leur
arriva dans la fuite , lors que
les Pieces eftoient fort fuivies ,
ce qu'ils ont toûjours fait depuis, & ce qui leur a vallu beaucoup d'argent.
Parmi fes Tragedies on en
trouve une qui a paffé pour un
Chef-d'œuvre. Jamais Piece.
n'a efté plus touchante & plus
-
280 MERCURE
fuivie. C'eft de l'Ariane dont
je veux parler , & ce qui doit
furprendre tout le monde , eft
que M' de Corneille eftant retiré à la Campagne avoit fait
cette Piece en quarante jours.
Il n'avoit pas moins de facilité
à travailler à fes ouvrages de
Theatre, que de memoire pour
les retenir , & tous ceux qui
l'ont connu particulierement.
ont efté témoins que lors qu'il
eftoit prié delire fes Pieces dans
quelques Compagnies , ce qui
cftoit autrefois fort en ufage ,
il les recitoit mieux qu'aucun
Comedien n'auroit pû faire ,
GALANT 281
fans rien lire ; il eftoit fi fûr de
fa memoire , quefouvent il ne
portoit point fes Pieces avec
luy.
Les Comediens m'ayant
preffé avec de fortes inftances ,
de mettre aprés la mort de M
Voifin tout ce qui s'eftoit paf
fé chez elle pendant fa vie à
l'occafion du mêtier dont elle
s'eitoit mêlée , je fis un grand
nombre de Scenes qui auroient
pû fournir de la matiere pour
trois ou quatre Pieces ; mais
qui ne pouvoient former un
fujet parce qu'il eftoit trop uniforme, & qu'il nes'agiffoit que
Fanvier 1710. Aa
282 MERCURE
de gens qui alloient demander
leur bonne - avanture , & faire
des propofitions qui la regardoient ; mais toutes ces Scenes.
ne pouvant former le neud
d'une Comedie , parce que
toutes ces perfonnes ſe fuyant
& évitant de fe parler , il eftoit
impoffible de faire une liaifon
de Scenes , & que la Piece puſt
avoir unnœud ; je luy donnay
mes Scenes , & il en choifit un
nombre avec lefquelles il compofa un fujet dont le noud
parut des plus agreable , &qui
a efté regardé comme un Chefd'œuvre. Le fuccés de cette
GALANT 283
Piece qui a efté un des plus prodigieux du fiecle , en fait foy.
Le fuccés de la Comedie de
'Inconnu a efté auffi des plus
grands. Il y avoit des raifons
pour donner promptement
cette Piece au Public ; de maniere que pour avancer , je fis
toute la Piece en Profe , &
pendant que je faifois la Profe
du fecond Acte , il mettoit
celle du premier Acte en Vers ;
& comme la Profe eft plus facile que les Vers , j'eus le temps
de faire ceux des Divertiffemens , & fur tout du Dialogue
Aa ij
284 MERCURE
de l'Amour & de l'Amitié qui
n'a pas déplu au Public. Nous
avons fait encore enfemble la
fuperbe Piece de Machines de
Circé , de laquelle je n'ay fait
que les Divertiffemens. Les
Comediens avoient traité du
Theatre des Opera de feu M
le Marquis de Sourdeac ; &
comme tous les mouvemens
des Opera y eftoient reftez ,
je crus qu'en fe fervantedes
mefines mouvemens qui a
voient fervi aux Machines de
ces Opera , on pourroit faire
une Piece qui feroit recitées
GALANT 285
& non chantée , & nous
cherchâmes un fujet favora
ble à mettre ces Machines
dans leur jour. De maniere
que lorsque la Piece parut elle
ne reffembloit en rien aux Opera qui avoient eſté chantez
fur le même Theatre. Le fuccés de cette Piece fut fi prodigieux qu'elle fut jouée fans
interruption depuis le commencement du Carefme jufqu'au mois de Septembre ,
& les Reprefentations en auroient encore duré plus longtemps fi les intereſts d'un Par
ticulier n'en euffent point fait
286 MERCURE
retrancher les voix. Il eft à remarquer que pendant les fix
premieres femaines , la Salle de
la Comedie fe trouva toute
remplie dés midi ; & que com
me l'on n'y pouvoit trouver
de place on donnoit un demi
Louis d'or à la porte , feulement pour y avoir entrée , &
que l'on eftoit content quand
pour la même fomme que l'on
donnoit aux premieres Loges ,
on eftoit placé au troisième
rang. Je n'avance rien dontles
Regitres des Comediens ne
faffent foy.
Comme feu Mr de Cor-
GALANT 287
neille , avoit le bonheur de
réüffir dans tout ce qu'il entreprenoit & que l'Opera cût
efté étably au Palais Royal ,
il fut follicité d'y travailler ,
& il fit l'Opera de Bellerophon,
quifut auffi joué pendant prés
d'une année entiere. Outre
la beauté des Vers & de la
Mufique on remarqua dans
cette Piece ce qui ne s'eftoit
pas encore vu dans aucun Opera ; c'eft à- dire , un fujet auffi
plein & auffi intrigué qui fi la
Piece avoit eu quinze cens
Vers , quoyqu'à caufe de l'étenduëque donne la Mufique,
288 MERCURE
les Opera n'en contiennent
ordinairement que quatre 3
cinq cens. Son genie parut
encore dans l'Opera de Pfiché ;
ce fujet avoit efté mis en Comedie pour le Roy , avec des
Intermedes fi remplis & fi
fuperbes pour tout ce qui en
regardoit les ornemens , que
la France n'a rien vû de plus
beau que ce Spectacle qui avoit
eſté donné dans la fuperbe
Salle des Machines qui fe voit
dans le Palais des Thuileries.
-
Les Comediens voulurent
donner cette Piece au Public ,
en y laiffant les Intermedes , &
fans
GALANT 289
fans que le Corps de la Piece
fuft mife en Opera ; mais la
dificulté parut grande à tous
les Auteurs , car la Piece qui
avoit cité recitée avoit autant
de Vers que les Tragedies ordinaires , & il n'en falloit pas
le quart pour eftre chantée ,
& que cependant tout le fujet
yentraft ; c'eft de quoy Mr de
Corneille vint à bout , & il
fçut la reduire en Opera fans
rien changer du fujer de la'
Piece ; demaniere qu'en n'employant que quatre cens Vers ,
le Public vit les mêmes incidens qu'il avoit trouvez dans
Fanvier 1710.
Bb
290 MERCURE
la Piece de dix huit cens , ce
qui furprit tous les Auditeurs ,
& luy attira beaucoup de
loüanges.
Je nefinirois point cet Elogefi je voulois faire l'Hiftoire
de tous les Ouvrages de Theatre de Mr de Corneille , &
j'aurois quelque chofe de fingulier à vous dire fur chacune
de fes Pieces. La Poëfie cftoit
le moindre de les talens , &
on enjugera par Les Ouvrages
de Profe que je vais vous
raporter. Il fçavoit parfaitement la Langue. Rien ne luy
eftoit caché dans les Arts , &
GALANT 291
toute la terre luy eftoit connuë. Voicy des preuves ' parlantes & inconteftables de ces
trois chofes.
Les remarques que cet
homme univerfel a fait fur
Vaugelas font une preuve
fans replique qu'il connoiffoit
la Langue dans toutela pureté,
&l'on peut en lifant ce Livre
s'éclaircir des doutes que l'on
peut avoir lorfque l'on veut
écrire & parler jufte. Auffi
ce Livre eft il fort recherché
& confulté de ceux qui yeulent acquerirle nom de Puriftes,
.que feu Mr de Corneille , a
Bb ij
292 MERCURE
mieux merité que beaucoup
d'autres , & j'ay fouvent oui
dire à Mr l'Abbé de Dangcau ,
qui comme vous fçavez eft de
l'Academie Françoiſe , & qui
fe plaifoit à luy rendre juſtice ,
qu'il eftoit leur Maître.
Les deux Volumes in fulio
qu'il a donnez au Public fous .
le nom de Dictionnaire des
Arts, doivent faire connoiſtre,
fans qu'il foit befoin d'en dire
davantage, que tout ce qui les
regarde , luy eftoit parfaitementconnu. Il me faudroit faireun Volume, fi je voulois par-,
de tout ce qu'ils contien- jer
GALANT 293
nent ,& de tous les Intrumens
qui regardent les Arts. J'ajouteray feulement que que ces deux .
Volumes ont efté trouvez fi
beaux & fi utiles , que l'impreffion en a efté entierement
enlevée prefque dans le temps
qu'elle a paru , quoy qu'elle
fe foit vendue dans le temps
que l'Academic Françoiſe a
donné fon Dictionnaire au
Public. Il avoit beaucoup travaillé avant la mort, pour en
donner une feconde, Edition ;
& il eftoit ſi laborieux , qu'il
travailloit en mefme temps aux
trois gros Volumes in folio
Bb jij
294 MERCURE
qu'il a donnez au Public un
peu avant fa mort, & qui font
• connoiftre qu'il eftoit univerfel, & qu'il connoiffoit la Terre entiere. 曹 Ces Volumes ont
pour titre , Dictionnaire univerfel , Geographique & Hiftorique , contenant la Defcription
des Royaumes, Empires , Eftats,
Provinces , Pays, Contrées, Dea
ferts , Villes , Bourgs , Abbayes;
Chafteaux , Fortereffes , Mers,
Rivieres , Lacs , Bayes ; Golphes , Détroits , Caps , Ifles,
Prefqu'Ifles, Montagnes , Vallées ; lafituation , l'étendue , les
limites , les diftances de chaque
GALANT 295
Pays ; la Religion , les Mœurs,
les Coûtumes , le Commerce , lesCeremonies particulieres des Peuples , ce que l'Hiftoire fournit
de plus curieux touchant les chofes qui s'y font passées. Le tout
recueilly des meilleures Livres de
Voyages , autres qui agent
paru jusqu'à prefent , par
Corneille de l'Academie Frangoife , & de celle des Infcriptions
des Medailles. موع
Mr
Le Public eftoit tellement
perfuadé de la bonté de fes
Ouvrages , quedés qu'il apprenoit qu'il en avoit quelqu'un
fous la Preffe , il en retenoit &
Bb iiij
296 MERCURE
en payoit d'avance des Exemplaires , chacun témoignant
par cet empreffement le defir
qu'il avoit d'en avoir des premicrs ; de maniere que l'Edition de ce Dictionnaire s'eft
trouvée vendue prefque auffitoft qu'elle a efté achevée , &
Mr de Corneille, dans le temps
qu'il eft mort , avoit déja fait
beaucoup de remarques fur
fonOuvrage, & ramaffe beaucoup de chofes curieuſes pour
en compoſer une feconde Edition .
Je dois avoüer icy que je
tiens de luy tour ce que je
GALANT 297
fçay de la Langue Françoife,
& que pendant un affez grand
nombre d'années, j'ay foûmis
mes Ouvrages à fa correction;
ce qui a fait croire davantage,
& ce qui eftoit ceffé depuis
douze années , ce grand homme eftant affez occupé d'ail .
leurs , & beaucoup détourné
par des incommoditez que
années & un travail immenſe
& continuel luy avoienr attirées.ople
र
fes
Il avoit un grand fond de
probité , de droitute , de fageffe , de bonté , de modeftie,
de charité , & de vertu. Enne-
298 MERCURE
mi de la médifance , il ne pouvoitfouffrir les perfonnes dont
l'unique converfation eft de
faire inventaire des actions
d'autruy. Jamais homme n'a
eu plus de Religion , & n'eft
mort avec plus de refignation
aux volontez de Dieu , & il
voyoit tous les jours approcher la mort avec une fermeté
incroyable , fans ceffer neanmoins fon travail qui luy cftoit
neceffaire , parce que les gens
de Lettres ne font pas ordinairement les plus favorifez de
la fortune , & que l'Ecriture
dit , QUI LABORAT ORAT,
qui travaille prie.
THEQUE
GALANT
20
BIBLIO
ge VILLE
Ce grand homme efton res
commandable par tant d'endroits differens, que je ne doute point que celuy qui aura
le bonheur de remplir la place
qu'il occupoit dans l'Academie Françoife , ne trouve encore de nouveaux fujets d'en
faire un bel Eloge. Perfonne
n'ignore qu'il eftoit auffi de
l'Academie Royale des Medailles & Infcriptions.
Je crois pouvoir placer une
Chanfon aprés l'Eloge d'un
homme qui en a fait de fi belles ; elle eft du Solitaire du
Bois du Val- Dieu.
Fermer
Résumé : Eloge de feu Mr de Corneille. [titre d'après la table]
Le texte rend hommage à Thomas Corneille, frère cadet de Pierre Corneille, décédé à l'âge de 84 ans. Connu sous le surnom de 'Jeune' en raison de son frère aîné, Thomas Corneille était également surnommé 'honnête homme' pour sa droiture. Universellement aimé, il était obligeant et doux, toujours prêt à aider autrui. Héritier de l'esprit familial, il s'est distingué dans les lettres en publiant cinq volumes in-folio et plusieurs ouvrages de prose. Ses premières œuvres étaient des traductions, notamment les 'Métamorphoses' d'Ovide, qui ont connu de nombreuses éditions. Thomas Corneille a également écrit des pièces de théâtre qui ont diverti la cour pendant la Régence et longtemps après. Sa comédie 'Dom Bertrand de Sigaralle' a été particulièrement estimée et jouée plus de vingt fois à la cour. Ses tragédies, comme 'Le Tyrannicide', 'La Mort de l'Empereur Commode' et 'Stilicien', ont également connu un grand succès. Il a collaboré avec les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne et du Marais, et ses œuvres ont souvent surpassé celles des auteurs les plus célèbres. En plus de ses œuvres théâtrales, Thomas Corneille a écrit des remarques sur Vaugelas, prouvant sa maîtrise de la langue. Il a également publié un 'Dictionnaire des Arts' et un 'Dictionnaire universel, géographique et historique', démontrant ses connaissances étendues et sa laboriosité. Ces ouvrages ont été très appréciés et rapidement épuisés. Le texte mentionne également que Corneille était membre de l'Académie Française et de l'Académie des Inscriptions et Médailles. Son dictionnaire, compilé à partir des meilleures sources de voyages, a été très attendu par le public. Corneille était décrit comme un homme de grande probité, droiture, sagesse, bonté, modestie, charité et vertu. Il était intolérant à la médisance et ne supportait pas les personnes qui critiquaient les actions des autres. Sa foi religieuse était profonde, et il a accepté la mort avec résignation, continuant son travail malgré sa santé déclinante. L'auteur exprime l'espoir que celui qui prendra sa place à l'Académie Française trouvera encore des sujets pour louer ses mérites.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
3
p. 1596-1601
Lettre à Milord *** sur le sieur Baron & la Dlle le Couvreur, &c. [titre d'après la table]
Début :
On vend depuis peu chez Antoine de Heuqueville, Quai des Augustins, une brochure [...]
Mots clefs :
Adrienne Lecouvreur, Comédienne, Théâtre, Baron, Rôle, Molière, Comédien
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Lettre à Milord *** sur le sieur Baron & la Dlle le Couvreur, &c. [titre d'après la table]
On vend depuis peu chez Antoine_de
Henqueville , Quai des Auguftins , une brochure
in 12. Voici le titre : Lettre à My-
Lord ... fur Baron & la D Le Couvreur.
Par GeorgeWink.
Nous n'examinerons point fi George
Wink eft veritablement exiftant , ou fi
M. l'Abbé d'Allainval , connu par plufieurs
Pieces joüées fur l'un & l'autre
Theatre eft caché fous ce nom Anglois ,
Il fuffit pour nous de dire que la Lettre
dont il s'agit contient diverſes particularités
qui peuvent fervir à l'Hiftoire du
Theatre François , & que les amateurs des
fpectacles lifent avec plaifir. Plufieurs de
ces traits étoient même abſolument inconnus
; outre ceux qui regardent le fieur
Baron
JUILLET . 1730. 1597
Baron & la Dlle Le Couvreur , on y trouve
des digreffions curieufes fur des Comédiens
morts depuis long-tems , & même
de la Critique . Ce qui fuit fuffira pour
donner une idée de ces anecdoctes , & dir
ftile de la Lettre.
» La nature l'avoit favorisé ( Baron ) de
»ces qualités corporelles qui gagnent les
» coeurs, & qui font fi avantageufes à ceux
» qui parlent en Public , particulierement
» fur le Theatre ; & l'air d'une Cour po-
» lie & fpirituelle qu'il fréquentoit avec
" affez d'agrément,lui avoit rendu comme
" naturelles des manieres aifées & char-
" mantes qui y naiffent avec la plûpart
" des Courtifans , & dont on n'acquiert
"& on ne copie ordinairement que le ri-
"dicule enfin il a été le plus grand Co-
" médien qui ait jamais brillé ſur le Thea-
" tre François , & il ne lui manquoit , dit
» le judicieux La Bruyere , que de parler
avec la bouche , on s'étoit même accoû-
" tumé à ce deffaut ; mais on a toûjours
» crié contre la mauvaiſe habitude qu'il
" avoit de tourner le dos à l'Acteur à qui-
"il parloit pour regarder les bancs du
>> Théatre ; on ne peut lui reprocher de
>> plus que quelques manques de bienféances
&c. La plupart des Comédiens
» font des Ames moutonnieres , qui ne fe
chargent ordinairement que des défauts
F des
1598 MERCURE DE FRANCE
1
» des grands Acteurs qu'ils veulent imiter.
» Dès que Baron commença à faire du
bruit , les Comédiens de Campagne cru
>> rent avoir attrapé fon jeu , en affectant ,
❤ & outrant même fon parler nazillard.
Voici d'autres exemples du même travers.
Bejard , camarade de Moliere , &
frere de fa femme , demeura eftropié
d'une bleffure qu'il reçut au pied en
» féparant deux de les amis qui fe battoient
» dans la Place du Palais Royal . Moliere
qui peu de tems après donna fon Avare,
chargea fon Beau -frere du Rôle de la
» Fleche , de qui Harpagon dit par allus
» fion , Je n'aime point à voir ce chien de
» boiteux là : comme Béjard faifoit beau
" coup de plaifir , on boita auffi- tôt fur
" tous les Théatres de Province , non - feu-
» lement dans le Rôle de la Fleche , où
» cela devenoit neceffaire , mais indiffe
» remment dans tous ceux que Béjard
» rempliffoit à Paris.
>>
>
Les premiers Crifpins furent faits pour
» Poiffon premier , de qui on a un petit
» Théatre : il parloit bref , & comme il
» n'avoit pas de gras de jambes , il ima-
>> gina de jouer en botines ; delà tous les
» Crifpins bredouillerent & fe botterent,
» Je m'étonne qu'ils ne poufferent pas
» l'extravagance jufqu'à s'agrandir la bou
» che , parceque Poiffon l'avoit énorme
auffi
JUILLET . 1730. 1599
"» aufli lui fit-on dire : Je vous réponds
» Monfieur , d'une bouche auffi large ...
» dans le Deuil , petite Comédie , qui ( auffi.
» bien que l'Esprit Follet) eft de Corneille lo
» jeune & du Comédien Hauteroche &c.
Baron n'eft gueres loué dans cette Lettre
que fur les talens qu'il avoit pour le Thea
tre ; il n'y eft pas épargné fur fes Ridicu
les. » Il a fourni , dit l'Auteur , les mate-
» riaux dont on s'eft fervi pour compofer
» l'une des Vies de Moliere , où il auroit
» pû donner des éclairciffemens curieux
& intereffans fur les Piéces de ce grand
homme , & fe plus ménager fur fes propres
louanges , & fur celles d'un Théa
» tre dont il n'étoit gueres que le parain .
On entre enfuite dans l'Hiftoire des Comédies
qui ont paru fous fon nom , & on
les reftitue à leurs veritables Auteurs , Ce
détail eft affez plaifant , & le feu S′ Dancourt
eft mis en paffant parmi ces geais
parés des plumes d'autrui.
»
On ne fait pas plus de quartier au S
Baron fur le filence qu'il a toûjours gardé
fur fon pere & fur fa mere qui étoient
tous deux de fort bons Comédiens.
Baron dans la Vie de Moliere ne dit qu'un
mot de ſa mere en paffant , & ne parle
point du tout de fon pere ,de qui on trou
ve ici un trai fort fingulier » que le Pu
> blic , dit l'Auteur , auroit lû avec plus
Fij de
1600 MERCURE DE FRANCE
» de plaifir que fes prétendues querelles
avec le celebre Racine .
Paffons à la Dile Le Couvreur dont il
eft auffi queftion dans cette Lettre. L'Auteur
la fuit depuis fa naiffance à Fimes
petite Ville entre Soiffons & Reims ; il
l'amene à Paris avec fon pere en 1702. &
il raconte d'une maniere très - intereſſante
& très-circonftanciée les premiers effais
de cette grande Comédienne , c'est - à - dire,
la partie qu'elle fit en 1705. avec quelques
jeunes gens , de jouer la Tragédie de
Poliencte & la Comédie du Deuil, dans une
Maifon Bourgeoife : il parle auffi d'un
jeune homme , nommé Minou , qui repréfentant
le Rôle de Severe , entra tellement
dans l'efprit de fon Rôle , qu'il tomba
en défaillance, en difant à Fabian , fon
Confident , foutiens - mois ce coup de foudre
eft grand il fallut lui ouvrir la veine .
L'Auteur fuit cette Comédienne dans les
Provinces , & il la ramene à Paris , où elle
débuta au mois de Mai 1717. & il trouve
moyen, en parlant d'elle, de ramener fouvent
Baron fur la fcene.
» La De Le Couvreur , dit -il dans un
» endroit , aimoit fon métier ; mais elle
» n'en penfoit pas fi emphatiquement que
» Baron , qui difoit qu'un Comédien étoit
un homme nourri dans le giron des
Rois. J'ai lû , difoit- il encore , toutes les
HifJUILLET.
1730 1601
» Hiftoiresanciennes & modernes ; j'y trouve
» que la Nature prodigue y a vomi dans tous
»les tems une foule de Héros & de grands
hommes dans chaque genre , elle femble
» n'avoir été avare que de grands Comédiens;
»je ne trouve que Rofcius & moi.
L'Hiftoire de la mort de notre Actrice
vient enfuite , & le refte de la Lettre eft
rempli par des Piéces qui ont été faites
fur elle pendant & après la vie. La premiere
eft une Epitre du celebre M. de
Voltaire. La feconde eft une autre Epitre
de M. de Beauchamps. La troifiéme eft
dattée des Champs Elizées ; elle eft écrite
à la Dlle Le Couvreur par M, Le Franc
fous le nom de Racine. Les Piéces que l'on
trouve après ont été faites depuis la mort
de la Dile Le Couvreur. La premiere eft
la Harangue que prononça un Comédien
le jour de la clôture du Théatre ; elle eft
de M. de Voltaire , dit P'Auteur ; elle eft
fuivie des Epitaphes Françoiſes & Latines
& des Infcriptions pour le portrait que
l'on grave actuellement d'après M. Coypel
qui l'a peinte en Cornelie. L'Auteur
finitpar dire qu'il efpere recueillir un affez
bon nombre des jolies Lettres que là D¹le
Le Couvreur a écrites pour les donner au
Public , qui verra toûjours avec plaifir
tout ce qui aura rapport avec cette grande
Comédienne qu'il a tant aimée , & qu'il
regrette tous les jours.
Henqueville , Quai des Auguftins , une brochure
in 12. Voici le titre : Lettre à My-
Lord ... fur Baron & la D Le Couvreur.
Par GeorgeWink.
Nous n'examinerons point fi George
Wink eft veritablement exiftant , ou fi
M. l'Abbé d'Allainval , connu par plufieurs
Pieces joüées fur l'un & l'autre
Theatre eft caché fous ce nom Anglois ,
Il fuffit pour nous de dire que la Lettre
dont il s'agit contient diverſes particularités
qui peuvent fervir à l'Hiftoire du
Theatre François , & que les amateurs des
fpectacles lifent avec plaifir. Plufieurs de
ces traits étoient même abſolument inconnus
; outre ceux qui regardent le fieur
Baron
JUILLET . 1730. 1597
Baron & la Dlle Le Couvreur , on y trouve
des digreffions curieufes fur des Comédiens
morts depuis long-tems , & même
de la Critique . Ce qui fuit fuffira pour
donner une idée de ces anecdoctes , & dir
ftile de la Lettre.
» La nature l'avoit favorisé ( Baron ) de
»ces qualités corporelles qui gagnent les
» coeurs, & qui font fi avantageufes à ceux
» qui parlent en Public , particulierement
» fur le Theatre ; & l'air d'une Cour po-
» lie & fpirituelle qu'il fréquentoit avec
" affez d'agrément,lui avoit rendu comme
" naturelles des manieres aifées & char-
" mantes qui y naiffent avec la plûpart
" des Courtifans , & dont on n'acquiert
"& on ne copie ordinairement que le ri-
"dicule enfin il a été le plus grand Co-
" médien qui ait jamais brillé ſur le Thea-
" tre François , & il ne lui manquoit , dit
» le judicieux La Bruyere , que de parler
avec la bouche , on s'étoit même accoû-
" tumé à ce deffaut ; mais on a toûjours
» crié contre la mauvaiſe habitude qu'il
" avoit de tourner le dos à l'Acteur à qui-
"il parloit pour regarder les bancs du
>> Théatre ; on ne peut lui reprocher de
>> plus que quelques manques de bienféances
&c. La plupart des Comédiens
» font des Ames moutonnieres , qui ne fe
chargent ordinairement que des défauts
F des
1598 MERCURE DE FRANCE
1
» des grands Acteurs qu'ils veulent imiter.
» Dès que Baron commença à faire du
bruit , les Comédiens de Campagne cru
>> rent avoir attrapé fon jeu , en affectant ,
❤ & outrant même fon parler nazillard.
Voici d'autres exemples du même travers.
Bejard , camarade de Moliere , &
frere de fa femme , demeura eftropié
d'une bleffure qu'il reçut au pied en
» féparant deux de les amis qui fe battoient
» dans la Place du Palais Royal . Moliere
qui peu de tems après donna fon Avare,
chargea fon Beau -frere du Rôle de la
» Fleche , de qui Harpagon dit par allus
» fion , Je n'aime point à voir ce chien de
» boiteux là : comme Béjard faifoit beau
" coup de plaifir , on boita auffi- tôt fur
" tous les Théatres de Province , non - feu-
» lement dans le Rôle de la Fleche , où
» cela devenoit neceffaire , mais indiffe
» remment dans tous ceux que Béjard
» rempliffoit à Paris.
>>
>
Les premiers Crifpins furent faits pour
» Poiffon premier , de qui on a un petit
» Théatre : il parloit bref , & comme il
» n'avoit pas de gras de jambes , il ima-
>> gina de jouer en botines ; delà tous les
» Crifpins bredouillerent & fe botterent,
» Je m'étonne qu'ils ne poufferent pas
» l'extravagance jufqu'à s'agrandir la bou
» che , parceque Poiffon l'avoit énorme
auffi
JUILLET . 1730. 1599
"» aufli lui fit-on dire : Je vous réponds
» Monfieur , d'une bouche auffi large ...
» dans le Deuil , petite Comédie , qui ( auffi.
» bien que l'Esprit Follet) eft de Corneille lo
» jeune & du Comédien Hauteroche &c.
Baron n'eft gueres loué dans cette Lettre
que fur les talens qu'il avoit pour le Thea
tre ; il n'y eft pas épargné fur fes Ridicu
les. » Il a fourni , dit l'Auteur , les mate-
» riaux dont on s'eft fervi pour compofer
» l'une des Vies de Moliere , où il auroit
» pû donner des éclairciffemens curieux
& intereffans fur les Piéces de ce grand
homme , & fe plus ménager fur fes propres
louanges , & fur celles d'un Théa
» tre dont il n'étoit gueres que le parain .
On entre enfuite dans l'Hiftoire des Comédies
qui ont paru fous fon nom , & on
les reftitue à leurs veritables Auteurs , Ce
détail eft affez plaifant , & le feu S′ Dancourt
eft mis en paffant parmi ces geais
parés des plumes d'autrui.
»
On ne fait pas plus de quartier au S
Baron fur le filence qu'il a toûjours gardé
fur fon pere & fur fa mere qui étoient
tous deux de fort bons Comédiens.
Baron dans la Vie de Moliere ne dit qu'un
mot de ſa mere en paffant , & ne parle
point du tout de fon pere ,de qui on trou
ve ici un trai fort fingulier » que le Pu
> blic , dit l'Auteur , auroit lû avec plus
Fij de
1600 MERCURE DE FRANCE
» de plaifir que fes prétendues querelles
avec le celebre Racine .
Paffons à la Dile Le Couvreur dont il
eft auffi queftion dans cette Lettre. L'Auteur
la fuit depuis fa naiffance à Fimes
petite Ville entre Soiffons & Reims ; il
l'amene à Paris avec fon pere en 1702. &
il raconte d'une maniere très - intereſſante
& très-circonftanciée les premiers effais
de cette grande Comédienne , c'est - à - dire,
la partie qu'elle fit en 1705. avec quelques
jeunes gens , de jouer la Tragédie de
Poliencte & la Comédie du Deuil, dans une
Maifon Bourgeoife : il parle auffi d'un
jeune homme , nommé Minou , qui repréfentant
le Rôle de Severe , entra tellement
dans l'efprit de fon Rôle , qu'il tomba
en défaillance, en difant à Fabian , fon
Confident , foutiens - mois ce coup de foudre
eft grand il fallut lui ouvrir la veine .
L'Auteur fuit cette Comédienne dans les
Provinces , & il la ramene à Paris , où elle
débuta au mois de Mai 1717. & il trouve
moyen, en parlant d'elle, de ramener fouvent
Baron fur la fcene.
» La De Le Couvreur , dit -il dans un
» endroit , aimoit fon métier ; mais elle
» n'en penfoit pas fi emphatiquement que
» Baron , qui difoit qu'un Comédien étoit
un homme nourri dans le giron des
Rois. J'ai lû , difoit- il encore , toutes les
HifJUILLET.
1730 1601
» Hiftoiresanciennes & modernes ; j'y trouve
» que la Nature prodigue y a vomi dans tous
»les tems une foule de Héros & de grands
hommes dans chaque genre , elle femble
» n'avoir été avare que de grands Comédiens;
»je ne trouve que Rofcius & moi.
L'Hiftoire de la mort de notre Actrice
vient enfuite , & le refte de la Lettre eft
rempli par des Piéces qui ont été faites
fur elle pendant & après la vie. La premiere
eft une Epitre du celebre M. de
Voltaire. La feconde eft une autre Epitre
de M. de Beauchamps. La troifiéme eft
dattée des Champs Elizées ; elle eft écrite
à la Dlle Le Couvreur par M, Le Franc
fous le nom de Racine. Les Piéces que l'on
trouve après ont été faites depuis la mort
de la Dile Le Couvreur. La premiere eft
la Harangue que prononça un Comédien
le jour de la clôture du Théatre ; elle eft
de M. de Voltaire , dit P'Auteur ; elle eft
fuivie des Epitaphes Françoiſes & Latines
& des Infcriptions pour le portrait que
l'on grave actuellement d'après M. Coypel
qui l'a peinte en Cornelie. L'Auteur
finitpar dire qu'il efpere recueillir un affez
bon nombre des jolies Lettres que là D¹le
Le Couvreur a écrites pour les donner au
Public , qui verra toûjours avec plaifir
tout ce qui aura rapport avec cette grande
Comédienne qu'il a tant aimée , & qu'il
regrette tous les jours.
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Résumé : Lettre à Milord *** sur le sieur Baron & la Dlle le Couvreur, &c. [titre d'après la table]
La brochure 'Lettre à My-Lord... fur Baron & la Dlle Le Couvreur' de George Wink, disponible chez Antoine de Henqueville, contient des informations précieuses pour l'histoire du théâtre français. Elle relate des anecdotes sur les comédiens Baron et Le Couvreur, ainsi que des critiques et des digressions sur des acteurs décédés. Baron est décrit comme un comédien doté de qualités physiques avantageuses pour le théâtre et de manières charmantes acquises à la cour. Il est reconnu comme l'un des plus grands comédiens français, malgré certains défauts, comme celui de tourner le dos à son interlocuteur sur scène. La lettre critique également les comédiens qui imitent les défauts des grands acteurs, citant par exemple Béjard boitant après avoir joué un rôle boiteux. Elle mentionne aussi les premiers Crispins, inspirés par Poiffon, qui parlait brièvement et jouait en bottines. La lettre reproche à Baron de ne pas avoir suffisamment loué Molière et de n'avoir rien dit sur ses parents, tous deux comédiens. Elle discute également des comédies publiées sous le nom de Baron, les attribuant à leurs vrais auteurs. Concernant Le Couvreur, la lettre suit sa carrière depuis sa naissance à Fismes jusqu'à ses débuts à Paris en 1717. Elle mentionne ses premiers rôles et un incident où un acteur, Minou, tomba en défaillance en jouant. La lettre se termine par des poèmes et des épîtres écrits en l'honneur de Le Couvreur, y compris ceux de Voltaire et Racine. L'auteur exprime son espoir de publier les lettres de Le Couvreur pour le public.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 2490-2492
« Le Jeudi 9. de ce mois, la Dlle Poisson, Epouse de Sr Poisson, Comédien [...] »
Début :
Le Jeudi 9. de ce mois, la Dlle Poisson, Epouse de Sr Poisson, Comédien [...]
Mots clefs :
Comédien, Tragédie
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texteReconnaissance textuelle : « Le Jeudi 9. de ce mois, la Dlle Poisson, Epouse de Sr Poisson, Comédien [...] »
Le Jeudi 9. de ce mois , la Dile Poilfon
, Epoufe du Sr Poiffon , Comédien
du Roi, laquelle n'avoit jamais joué laComédie
, fit le Rôle d'Hermione dans la
Tragédie d'Andromaque , & fut généralement
applaudie. Elle a joué depuis leRôle
de
NOVEMBRE. 1730. 249
de Tharés dans la Tragédie d'Abfalon de
feu M. Duché , & elle a été encore plus
applaudie. C'eſt un jeune perfonne d'une
taille médiocre , mais d'une figure noble,
& très agréable ; elle a beaucoup de feu ,
le fon de la voix beau ; elle prononce
très bien. Le Rôle d'Iphigénie
qu'elle a joué depuis a confirmé la bonne
opinion qu'on a d'elle . Dans la même
Tragédie , la Dile Duclos , qui depuis
quelque- tems n'avoit paru , joue le Rôle
de Clitemnestre , au grand contentement
du Public , qui eſt toujours charmé de ſa
belle voix , de fes pleurs & des autres
heureux talens qu'elle a pour la déclamation
. La De Labat , qui joue le Rôle
d'Eryphile , y eft genéralement applaudie,
ainfi que le S Dufrefne qui remplit celui
d'Achille , & le S Sarrazin celui d'Agamemnon.
Le 8 , de ce mois , les mêmes Comédiens
joüerent à la Cour la Tragédie de
Britannicus , & la petite Comédie des Vendanges
de Surefne. Le 14. la Comédie du
Flateur , & le 16. la Mort de Pompée ,
Tragédie de P. Corneille , & la Coupe
enchantée.
Le 9. les Comédiens Italiens jouerent à Verfailles
Démocrite Prétendu Fou & la Silphide.
Ces deux Piéces furent très-bien repréfentées &
fort
2492 MERCURE DE FRANCE
fort goûtées de la Reine & de toute la Cour...
, Epoufe du Sr Poiffon , Comédien
du Roi, laquelle n'avoit jamais joué laComédie
, fit le Rôle d'Hermione dans la
Tragédie d'Andromaque , & fut généralement
applaudie. Elle a joué depuis leRôle
de
NOVEMBRE. 1730. 249
de Tharés dans la Tragédie d'Abfalon de
feu M. Duché , & elle a été encore plus
applaudie. C'eſt un jeune perfonne d'une
taille médiocre , mais d'une figure noble,
& très agréable ; elle a beaucoup de feu ,
le fon de la voix beau ; elle prononce
très bien. Le Rôle d'Iphigénie
qu'elle a joué depuis a confirmé la bonne
opinion qu'on a d'elle . Dans la même
Tragédie , la Dile Duclos , qui depuis
quelque- tems n'avoit paru , joue le Rôle
de Clitemnestre , au grand contentement
du Public , qui eſt toujours charmé de ſa
belle voix , de fes pleurs & des autres
heureux talens qu'elle a pour la déclamation
. La De Labat , qui joue le Rôle
d'Eryphile , y eft genéralement applaudie,
ainfi que le S Dufrefne qui remplit celui
d'Achille , & le S Sarrazin celui d'Agamemnon.
Le 8 , de ce mois , les mêmes Comédiens
joüerent à la Cour la Tragédie de
Britannicus , & la petite Comédie des Vendanges
de Surefne. Le 14. la Comédie du
Flateur , & le 16. la Mort de Pompée ,
Tragédie de P. Corneille , & la Coupe
enchantée.
Le 9. les Comédiens Italiens jouerent à Verfailles
Démocrite Prétendu Fou & la Silphide.
Ces deux Piéces furent très-bien repréfentées &
fort
2492 MERCURE DE FRANCE
fort goûtées de la Reine & de toute la Cour...
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Résumé : « Le Jeudi 9. de ce mois, la Dlle Poisson, Epouse de Sr Poisson, Comédien [...] »
Le 9 novembre 1730, Madame Poilfon, épouse d'un comédien du Roi, débuta sur scène dans le rôle d'Hermione dans la tragédie d'Andromaque et fut applaudie. Elle interpréta ensuite Tharés dans la tragédie d'Absalon de Duché, recevant encore plus d'applaudissements. Madame Poilfon est décrite comme une jeune femme de taille moyenne, au visage noble et agréable, avec beaucoup de feu et une belle voix. Son rôle d'Iphigénie confirma l'excellente opinion du public à son égard. Dans la même tragédie, Madame Duclos joua Clitemnestre, ravissant le public par sa belle voix et ses talents de déclamation. Madame Labat, dans le rôle d'Éryphile, et Monsieur Dufresne, dans celui d'Achille, furent également applaudis, ainsi que Monsieur Sarrazin dans le rôle d'Agamemnon. Le 8 novembre, les comédiens jouèrent à la Cour la tragédie de Britannicus et la comédie des Vendanges de Sureau. Le 14, ils interprétèrent La Comédie du Flateur, et le 16, La Mort de Pompée de Pierre Corneille et La Coupe enchantée. Les comédiens italiens jouèrent à Versailles Démocrite Prétendu Fou et La Silphide, deux pièces très bien représentées et appréciées par la Reine et la Cour.
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5
p. 350-354
STANCES, Envoyées à M. de M** le lendemain qu'il eut joué le Rôle de Phedre.
Début :
Ou suis-je? quelle voix plaintive [...]
Mots clefs :
Phèdre, Rôle, Comédien, Éloge, Congé
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : STANCES, Envoyées à M. de M** le lendemain qu'il eut joué le Rôle de Phedre.
STANCES,
Envoyées à M. de M** le lendemain qu'il
eutjoué le Rôle de Phedre.
OuU suis-je ? quelle voix plaintive
Vient porter dans mon sein la pitié , la terreur ?
Je sens que mon ame attentive ,
Vase rassasier de plaisir et d'horreur.
装
M** tu paroîs sur la Scene ;
Je me livre à l'excès de mon ravissement ;
Mais que dis-je ? c'est Melpomene ;
J'en reconnois en toi les graces , l'agrément.
Quel gout ! quelle délicatesse !
Qu'en séduisant les cœurs , tu satisfais les yeux !
Jamais
FEVRIER 1732.
351
Jamais la tragique Déesse ,
Nous a-t'elle montré ton égal sous les Cieux ?
N
Le sentiment , le pathetique ,
Le grand , le naturel , les gestes et la voix,
La démarche noble , héroïque ,
Tu rassembles , M** tous ces dons à la fois.
諾
De ces dons la Nature avare
Sur toi seul aujourd'hui les verse à pleines mains;
Jouis de ce talent si rare ,
Que ton Art à jamais enchante les Humains !
DE
REPONSE.
E cet Eloge si flatteur ,
Dont Baron et la Lecouvreur ,
Auroient pû devenir jaloux avec justice ,
Et qui pourtant n'a rien qui m'éblouisse ,
Je connois le principe et je vois votre erreur.
Cher S*** à charmer les oreilles .
Accoutumé depuis long- temps ,
Vous avez crû devoir en mes foibles talens ,
Admirer les rares merveilles ,
Que trouve le Public dans le son séduisant
G vivj
Que
352 MERCURE DE FRANCE
Que d'un Instrument * indocile ,
( Sçait tirer votre main habile ,
Et quelle rend si ravissant ;
Pour louer un ami qui paroît sur la Scene ,
1
Vous avez crû que tandis qu'on disoit ,
Qu'en vous Amphion revivoit ,
Vous deviez tout au moins dire que Melpomene,
Sous mon nom , sous mon air ,
montroit.
a vos yeux st
On nous promettoit une Piece de cet
Acteur , qui , à ce qu'on assure , n'est
pas moins bon Auteur qu'excellent
Comédien ; mais des affaires indispensables l'ayant rappellé chez lui , il partit
au grand regret de toute la Ville et de
Pillustre Troupe : voici comme il prit
congé de l'Assemblée.
MESDAMES ET MESSIEURS ,
Si l'on peut s'excuser d'une témerité , c'est
sans doute par l'heureux succès qu'elle a eû,
• aussi n'est-ce que par là que j'ose me justifier de la mienne. Je me vois honoré de
vos applaudissemens lorsque tout sembloit
Coucourir à m'en priver.
Oser paroître devant tant de personnes
*L'Auteur des Vers qui précedent , joue excel- lemment du Violon,
éclairées
FEVRIER. 1732. 353 7
,
éclairées et d'un gout si délicat, se mêler parmi ces Acteurs inimitables , qui par tant de
justes titres , s'étoient déja fait admirer
sortir de son sexe et de son caractere ; emprunter un habit qui demande d'être accompagné de tant de graces , de délicatesse et
d'agrémens; se transformer ensuite devant la
plus brillante Assemblée que puisse former
le beau Sexe , et aux yeux d'une Compagnie choisie d'hommes accoutumez à ne voir
rien que d'aimable ; quelle suite de démar
ches témeraires ! y eut-il jamais entreprise
plus hardie , et ne faut - il pas pour la
former, s'aveugler jusqu'au point d'attendre quelqu'un de ces coups surprenans par
lesquels la fortune se plait quelquefois à aider
les audacieux ?
Que dis-je ? non , ce n'est point à une fortune aveugle que je dois de si doux succès ;
vous avez penetré le motif qui me guidoit
et vous avez applaudi à ce motif ; vous
ave aisementreconnu queje n'aspirois qu'an
bonheur de vous plaire , et vous m'avez
tout pardonné enfaveur d'une si noble envie,
ou peut-être cette genereuse amitié dont votreVille honore ma Patrie et dont nous avons
tant defois ressenti les plus doux effets , vous
fait croire que le titre de Citoyen d' Arles
me suffisoit pourmériter votre Approbation ;
mais soit que je ne doive tant d'applaudis- semens
134 MERCURE DE FRANCE
dissemens qu'aux faveurs du sort , soit que
vous ayez crû devoir récompenser ainsi le
desir de vous amuser; soit que vous ayez
voulu par là , donner une nouvelle marque
de votre affection pour mon Pays, et que ce ne
soit là qu'un pur effet de votre complaisance,
le souvenir ne m'en sera pas moins cher ,
jose le dire hautement etj'ai voulu vous en
assurer ; je rappellerai sans cesse avec joye
ces heureux jours où vos bonte ont éclaté
àmes yeux, et la plus vive reconnoissance
en sera àjamais gravée dans mon cœur.
Envoyées à M. de M** le lendemain qu'il
eutjoué le Rôle de Phedre.
OuU suis-je ? quelle voix plaintive
Vient porter dans mon sein la pitié , la terreur ?
Je sens que mon ame attentive ,
Vase rassasier de plaisir et d'horreur.
装
M** tu paroîs sur la Scene ;
Je me livre à l'excès de mon ravissement ;
Mais que dis-je ? c'est Melpomene ;
J'en reconnois en toi les graces , l'agrément.
Quel gout ! quelle délicatesse !
Qu'en séduisant les cœurs , tu satisfais les yeux !
Jamais
FEVRIER 1732.
351
Jamais la tragique Déesse ,
Nous a-t'elle montré ton égal sous les Cieux ?
N
Le sentiment , le pathetique ,
Le grand , le naturel , les gestes et la voix,
La démarche noble , héroïque ,
Tu rassembles , M** tous ces dons à la fois.
諾
De ces dons la Nature avare
Sur toi seul aujourd'hui les verse à pleines mains;
Jouis de ce talent si rare ,
Que ton Art à jamais enchante les Humains !
DE
REPONSE.
E cet Eloge si flatteur ,
Dont Baron et la Lecouvreur ,
Auroient pû devenir jaloux avec justice ,
Et qui pourtant n'a rien qui m'éblouisse ,
Je connois le principe et je vois votre erreur.
Cher S*** à charmer les oreilles .
Accoutumé depuis long- temps ,
Vous avez crû devoir en mes foibles talens ,
Admirer les rares merveilles ,
Que trouve le Public dans le son séduisant
G vivj
Que
352 MERCURE DE FRANCE
Que d'un Instrument * indocile ,
( Sçait tirer votre main habile ,
Et quelle rend si ravissant ;
Pour louer un ami qui paroît sur la Scene ,
1
Vous avez crû que tandis qu'on disoit ,
Qu'en vous Amphion revivoit ,
Vous deviez tout au moins dire que Melpomene,
Sous mon nom , sous mon air ,
montroit.
a vos yeux st
On nous promettoit une Piece de cet
Acteur , qui , à ce qu'on assure , n'est
pas moins bon Auteur qu'excellent
Comédien ; mais des affaires indispensables l'ayant rappellé chez lui , il partit
au grand regret de toute la Ville et de
Pillustre Troupe : voici comme il prit
congé de l'Assemblée.
MESDAMES ET MESSIEURS ,
Si l'on peut s'excuser d'une témerité , c'est
sans doute par l'heureux succès qu'elle a eû,
• aussi n'est-ce que par là que j'ose me justifier de la mienne. Je me vois honoré de
vos applaudissemens lorsque tout sembloit
Coucourir à m'en priver.
Oser paroître devant tant de personnes
*L'Auteur des Vers qui précedent , joue excel- lemment du Violon,
éclairées
FEVRIER. 1732. 353 7
,
éclairées et d'un gout si délicat, se mêler parmi ces Acteurs inimitables , qui par tant de
justes titres , s'étoient déja fait admirer
sortir de son sexe et de son caractere ; emprunter un habit qui demande d'être accompagné de tant de graces , de délicatesse et
d'agrémens; se transformer ensuite devant la
plus brillante Assemblée que puisse former
le beau Sexe , et aux yeux d'une Compagnie choisie d'hommes accoutumez à ne voir
rien que d'aimable ; quelle suite de démar
ches témeraires ! y eut-il jamais entreprise
plus hardie , et ne faut - il pas pour la
former, s'aveugler jusqu'au point d'attendre quelqu'un de ces coups surprenans par
lesquels la fortune se plait quelquefois à aider
les audacieux ?
Que dis-je ? non , ce n'est point à une fortune aveugle que je dois de si doux succès ;
vous avez penetré le motif qui me guidoit
et vous avez applaudi à ce motif ; vous
ave aisementreconnu queje n'aspirois qu'an
bonheur de vous plaire , et vous m'avez
tout pardonné enfaveur d'une si noble envie,
ou peut-être cette genereuse amitié dont votreVille honore ma Patrie et dont nous avons
tant defois ressenti les plus doux effets , vous
fait croire que le titre de Citoyen d' Arles
me suffisoit pourmériter votre Approbation ;
mais soit que je ne doive tant d'applaudis- semens
134 MERCURE DE FRANCE
dissemens qu'aux faveurs du sort , soit que
vous ayez crû devoir récompenser ainsi le
desir de vous amuser; soit que vous ayez
voulu par là , donner une nouvelle marque
de votre affection pour mon Pays, et que ce ne
soit là qu'un pur effet de votre complaisance,
le souvenir ne m'en sera pas moins cher ,
jose le dire hautement etj'ai voulu vous en
assurer ; je rappellerai sans cesse avec joye
ces heureux jours où vos bonte ont éclaté
àmes yeux, et la plus vive reconnoissance
en sera àjamais gravée dans mon cœur.
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Résumé : STANCES, Envoyées à M. de M** le lendemain qu'il eut joué le Rôle de Phedre.
Le texte est une série de stances et de réponses adressées à un acteur, M. de M**, après sa performance dans le rôle de Phèdre. L'auteur exprime son admiration pour la performance de M. de M**, soulignant ses talents exceptionnels et son interprétation remarquable. Les stances mettent en avant la voix, les gestes, la démarche et la présence scénique de l'acteur, le comparant à la muse de la tragédie, Melpomène. L'auteur reconnaît également les dons naturels et artistiques de M. de M**, le qualifiant de talent rare capable d'enchanter les humains. Dans sa réponse, M. de M** remercie l'auteur pour les éloges, mais attribue son succès à la bienveillance du public et à la générosité de l'auteur. Il exprime sa gratitude pour les applaudissements et la compréhension du public, qui a reconnu son désir de les divertir. M. de M** mentionne également qu'il a dû quitter la ville en raison d'affaires urgentes, au grand regret de la troupe et des spectateurs. Il conclut en exprimant sa reconnaissance et sa joie pour les moments partagés avec le public.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 74-124
SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve sur les Spectacles.
Début :
La plupart des disputes philosophiques ne sont que des disputes de mots. [...]
Mots clefs :
Amour, Jean-Jacques Rousseau, Âme, Théâtre, Homme, Honnête, Nature, Moeurs, Spectacle, Coeur, Vertueux, Vertu, Hommes, Vice, Caractère, Pudeur, Femme, Comédien, Tendre, Plaisirs, Sentiment, Spectacles, Aimer, Société, Zaïre, Crime, Inspirer, Sentiments, Désirs, Femmes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve sur les Spectacles.
SUITE de la Lettre de M. Rouffeau de
Genêve fur les Spectacles .
LA plupart des difputes philoſophiques
ne font que des difputes de mots.
Nous qui cherchons la vérité de bonne
foi, commençons par nous bien entendre.
Il s'agit de l'Amour que M. Rouffeau condamne
au Théâtre. Quelle eft d'abord
l'idée qu'il attache , à ce nom d'Amour ?
Il y a un amour phyfique répandu dans
la Nature , & qui en eft l'âme & le foutien.
Voyons ce qu'en penfe M. Rouffeau.
JANVIER. 1759. 75
و و
20
">
و د
» Si En faifant l'éloge de la pudeur.
» les deux Séxes , dit-il , avoient égale-
" ment fait & reçu les avances , le plus
doux de tous les fentimens eût à peine
» effleuré le coeur humain , & fon objet
eût été mal rempli. L'obftacle apparent
qui femble éloigner cet objet , eft au
»fond ce qui le rapproche : les defirs
voilés par la honte n'en deviennent
que plus féduifants ; en les gênant la
pudeur les enflamme . Ses craintes , fes
» détours, fes réferves, fes timides aveux,
» fa tendre & naïve fineffe difent mieux
» ce qu'elle croit taire que la paffion ne
T'eût dit fans elle. C'eft elle qui donne
» du prix aux faveurs , & de la douceur
» aux refus le véritable amour poflede
» en effet ce que la pudeur lui difpute.
» Ce mêlange de foibleffe & de modeſtie
» le rend plus touchant & plus tendre.
» Moins . il obtient , plus la valeur de ce
qu'il obtient , augmente ; & c'eft ainfi
qu'il jouit à la fois & de fes privations
» & de fes plaifirs.
»
3 A
Je défie tout le talent des Actrices ,
tout le manége des Coquettes , de rendre
l'amour plus féduifant que ne fait
ici la pudeur. Si l'amour phyfique étoit
un mal , la pudeur feroit donc la plus
redoutable de toutes les enchanterelles ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
& le morceau charmant que je viens de
tranfcrire , la plus pernicieufe de toutes
les leçons.
Or , felon M. Rouffeau , la pudeur eſt
non feulement une vertu , mais la premiere
vertu d'une femme : fans la pudeur
une femme eft coupable & dépravée. L'amour
que la pudeur enflamme , qu'elle
rend plus touchant & plus tendre , eft
donc un bien : nous voilà d'accord. Encore
quelques-unes de fes maximes ; c'eſt
m'embellir que de le citer .
Le plus grand prix des plaifirs eft
» dans le coeur qui les donne : un vérita-
» ble amant ne trouveroit que douleur ,
rage & défeſpoir , dans la poffeffion
» même de ce qu'il aime , s'il croyoit n'en
→ point être aimé. Vouloir contenter infolemment
fes defirs , fans l'aveu de celle
» qui les fait naître , eft l'audace d'un Sa-
» tyre ; celle d'un homme eft de fçavoir
» les témoigner fans déplaire , & les rendre
intéreſſants ; de faire enforte qu'on
les partage ; d'affervir les fentimens
avant d'attaquer la perfonne . Ce n'eft
pas affez d'être aimé : les defirs partagés
ne donnent pas feuls le droit de
les fatisfaire ; il faut de plus le confentement
de la volonté le coeur ac
corde en vain ce que la volonté refuſe,
:
JANVIER. 1759.
» L'honnête homme & l'Amant s'en abftient
même quand il pourroit l'obtenir.
» Arracher ce confentement tacite , c'eft
» ufer de toute la violence permife en
» amour : le lire dans les yeux , le voir
» dans les manieres malgré le refus de
» la bouche , c'eft l'art de celui qui fçair
» aimer : S'il achève alors d'être heureux ,
» il n'eſt pas brutal , il eft honnéte . Il
» n'outrage point la pudeur , il la ref-
"pecte , il la fert ; il lui laille l'hon-
» neur de défendre encore ce qu'elle eût
peut-être abandonné.
Ovide & Quinault ne difoient pas
mieux , & le Théâtre n'eut jamais de plus
indulgente morale. D'après ces principes ,
j'ofe affurer M. Rouffeau que l'amour
honnête eſt l'amour à la mode , qu'il y
a peu de Satyres dans le monde , & que
c'eft précisément felon fa méthode qu'on
y achève d'être heureux .
Mais cet amour innocent , dans l'état
de fimple nature , peut ne l'être pas dans
la conftitution actuelle des chofes : il
y
a même des circonftances où il eſt puni
par les Loix , comme crime de féduction
; il ne feroit donc pas prudent de
s'en tenir à cette régle. M. Rouffeau
reconnoît dans les fentimens de l'homme
en fociété , une moralité incon-
· D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
nue aux bêtes ; & quoiqu'il fût aifé
de trancher toute difficulté , en rejettant,
comme lui , l'impertinent préjugé des conditions
, & toutes les conventions de la
même espéce ; en donnant pour raifon
de ce qu'on appelle licence , Ainfi l'a
voulu la Nature , c'est un crime d'étouffer
fa voix ; quoiqu'il n'y ait pas de libertinage
qu'on ne pût juftifier en difant comme
lui , La Nature a rendu les femmes
craintives afin qu'elles fuyent , & foibles
afin qu'elles cédent , en un mot , quoique,
pour combattre M. Rouffeau , il fuffit
peut- être de l'oppoſer à lui-même ; je ne
profiterai pas de l'avantage que me donne
le peu d'accord que je crois voir entre
fes maximes. Je reconnois donc , de
bonne foi , que les inftitutions naturelles
doivent fe plier aux régles établies
entre les hommes ; & que ce qui étoit
bon dans les bois , peut être mauvais
dans nos Villes. Ainfi je vais confidérer
l'amour dans fes relations politiques &
morales , & voir en quoi le Théâtre qui
le favorife eft nuifible à la Société.
D'abord , obfervons dans l'Amour des
fentiments très-diftincts , qu'il eft bon de
ne pas confondre. S'il n'y avoit que ce
que M. Rouffeau appelle modeftement
les defirs du coeur , l'Amour feroit un
JANVIER. 1759. 79
mouvement paffager & périodique , comme
tous les befoins , & tel que M. Rouffeau
nous l'a fait remarquer lui -même
dans l'Homme Sauvage.
Cet Amour infpiré par la Nature ,
n'eft honnête dans les moeurs de la Société
qu'autant qu'il fe méle confufément ,
& comme à notre infçu , à des fentiments
plus purs & plus nobles : ces fentiments
font l'eftime , la bienveillance ,
la douce & tendre intimité ; d'où résulte
la complaifance de foi-même dans un
objet de prédilection auquel on attache
fon être. Quand l'affection et mutuelle
& au même degré , c'eſt l'union la plus
étroite , c'est le plus parfait accord qui
puiffe régner entre deux êtres fenfibles ;
c'est enfin , s'il eft permis de le dire , la
transfufion & la coéxiftence de deux âmes.
Cependant on abufe de tout. Examinons
comment les exemples de cette
union fi délicieufe & fi pure , peuvent
être pernicieux.
> le
J'avoue d'abord que l'Amour , dans
la plupart des hommes n'eft que
defir naturel , fans aucune trace de moralité.
J'avoue que cet Amour et plus
commun dans les Villes opulentes &
peuplées ; j'avouërai même , fi l'on vent ,
qu'il régne à Paris autant & plus qu'en
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
>
aucun lieu du monde. Eft- ce au Spectacle
qu'il faut l'attribuer : L'Amour vertueux
eft , comme je l'ai dit un fentiment
compofé du Phyfique & du Moral
; mais dans lequel celui-ci domine.
Ce mêlange ne fe fait dans l'âme que
lentement & par degrés l'eftime , la
confiance l'amitié ne s'infpirent pas
d'un coup d'oeil . Or , fi des plaifirs faciles
préviennent le defir naiffant , s'il
n'a qu'à fe manifefter pour être comblé
fans obftacles , l'Amour ne fera dans
l'homme en fociété , que ce qu'il eſt dans
l'Homme Sauvage : c'eft ce qui arrive
partout où régnent l'opulence & le luxe.
Et c'est ainsi que le germe de l'Amour
vertueux eft étouffé dans l'âme des hommes
, quelquefois même avant la faifon
où il doit fe développer . Les femmes foiblement
aimées , aiment foiblement à
leur tour. L'exemple , le dépit , la féduction
les déterminent à imiter un
Amant trompeur , un Epoux dédaigneux
on volage ; & bientôt le déréglement
de part & d'autre , devient une espéce
d'émulation .
Dans une Ville qui contient cent mille
Célibataires nubiles , qu'il y ait des Speccles
, qu'il n'y en ait point , tout ce
qu'on peut fouhaiter & attendre , c'eſt
JANVIER. 1759 .
81
que la contagion du vice ne pénétre pas
dans le fein des familles ; c'eft que les
plaifirs tolérés ne dégoutent pas des plaifirs
permis ; que le vice n'ait que le fuperflu
d'une fociété tumultueufe & furabondante
, & que l'hymen toujours refpecté
, foit l'afyle inviolable de l'innocence
& de la paix. Or l'Amour feul ,
& j'entends l'Amour 'tel qu'il est repréfenté
au Théâtre , honnête , vertueux ,
fidéle , peut être le contre-poifon de ce
vice contagieux.
>
Qui n'aime aucune femme en a mille
à craindre. L'homme le plus facile a égarer
eft celui qui n'étant frappé vivement
d'aucun objet déterminé , préfente à la
féduction un coeur vuide. Et ce que je
dis d'un féxe doit s'entendre de tous les
deux . Le vice de notre Siécle n'eft donc
pas l'Amour tel qu'il eft peint dans nos
Spectacles ; mais l'Amour tel que l'infpire
la nature , & au-devant duquel les plaifirs
vont en foule, quand le luxe les met
à prix .
Le Théâtre , dit-on , allume les defirs :
comme s'il étoit befoin d'aller au Spectacle
pour être homme . Ces defirs , la Nature
les donne , elle fçait bien les réveiller.
Un peu plus , un peu moins de
vivacité ou de rafinement , ne change
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
rien à cette impulſion univerfelle . L'homme
livré à l'inftinct des bêtes chercheroit
partout fa moitié ; & au défaur de
. la beauté , la laideur feroit adorée . L'occafion
eft un attrait ; mais fi l'occafion
he venoit pas au-devant de lui , il iroit
bientôt au-devant d'elle les Cercles ,
les Jeux , les les Promenades , les lieux
mêmes les plus refpectables feroient comme
le rendez-vous de la licence & de
la féduction . Ce n'eft donc pas cet Amour
d'inftinct qu'il faut éluder ou tâcher de
détruire ; il s'agit de le diriger , de l'éclairer
, s'il eft poffible ; il s'agit de lui
donner cette moralité qui l'épure , qui
l'ennoblit , qui l'élève au rang des vertus.
L'émotion qu'on éprouve au Spectacle
attendrit l'âme , je l'avoue , & c'eſt
par là qu'il la difpofe à l'amour vertueux.
L'amour phyfique n'a befoin que
des fens ; l'amour vertueux a befoin de
toute la fenfibilité , de toute la délicateffe
de l'âme . Plus l'âme eft fenfible ,
plus elle eft délicate ; je dis l'âme , &
l'on m'entend bien : or la délicatelle des
fentimens en garantit l'honnêteté. Un
caractère de cette trempe s'attache à
fon devoir par tous les liens qu'il lui
préfente ; l'eftime , l'amitié , la reconnoiffance
la captivent. La Nature & le
JANVIER. 1759.
83
fang ont fur lui des droits abfolus.
Et vos enfants ces gages précieux ,
Nés de l'Amour , en font de nouveaux nouds .
Au lieu qu'une âme froide & légére ne
tient à rien & céde à un foufle. Elle oublie
la vertu qu'elle n'aime pas , pour
un vice qu'elle n'aime guères ; & fe perd
fans fçavoir pourquoi. Si j'ai bien étudié
les moeurs de notre Siècle , le vrai
moyen de les corriger feroit le don de
nous attendrir.
La fenfibilité dirigée au bien s'attache
à tout ce qui eft honnête ; de là vient
que toutes les vertus fe tiennent par la
main or le Théâtre en nous intéreffant
prend foin de réunir dans une émotion
commune tous les fentimens vertueux
qui doivent fe combiner enfemble. Ainfi
l'Amour y a pour compagne la pudeur ,
la fidélité , l'innocence ; tous ces caractéres
analogues , y font comme fondus
en un feul . C'est donc nous fuppofer une
ame déja bien corrompue , que de prétentendre
qu'elle analyfe ces émotions com
pofées pour en extraire du poifan
Voyons cependant , comment cela siopére.
"
›
Quand il feroit vrai , dit M. Rouf
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
»feau qu'on ne peint au Théâtre que
» des paffions légitimes , s'enfuit- il de là
»que les impreffions en font plus foi-
» bles , que les effets en font moins dan-
» gereux ? comme fi les vives images d'u-
»ne tendreffe innocente étoient moins
" douces , moins féduifantes & c.
S'il eft vrai que la pudeur qui infpire
fi bien l'amour , & dont les craintes ,
·les détours, les réferves , les timides aveux,
la tendre & naïve fineffe , difent mieux
'ce qu'elle croit taire que la paffion ne l'eût
dit fans elle ; s'il eefſtt vrai , dis-je , que
la pudeur foit une vertu , l'amour qu'elle
infpire n'eft donc pas un crime. En
fuppofant que les peintures du Théâtre
produifent les mêmes effets , le Théâtre
devroit donc , ce femble , partager les
éloges que M. Rouffeau donne à la pudeur.
Voyons comment ce qui fait le
charme de la pudeur , peut être le vice
du Spectacle.
"
» Les douces émotions qu'on y reffent
» n'ont pas par elles-mêmes un objet dé-
» terminé , mais elles en font naître le
» befoin. Elles ne donnent pas préciſé-
» ment de l'amour , mais elles préparent
» à en fentir. Elles ne choififfent pas la
perfonne qu'on doit aimer , mais elles
nous forcent à faire ce choix. Ainfi
و ر
JANVIER. 1759. 85
» elles ne font innocentes ou criminelles ,
que par l'ufage que nous en faifons ,
»felon notre caractére , & le caractére
» eft indépendant de l'exemple.
و د
Si M. Rouffeau parle du defir , il eſt
indépendant du caractére , comme le caractére
l'eft de l'exemple. Dans tous les
hommes , le defir tend au même but ; il
y arrive , & il s'éteint. C'eft le Roman
de l'Amour phyfique . S'il parle de l'Amour
compofé où dominent les affections
morales ; je nie que les émotions duThéâtre
n'en déterminent pas l'objet . Ce n'eſt
pas telle ou telle perfonne que le Théâtre
nous difpofe à aimer ; mais une perfonne
douée de telle & de telle qualité. Ces qualités
nous affectent plus ou moins felon
notre caractére ; mais celui qui en eft viyement
affecté au Spectacle , le fera dans
la fociété il ne le fera de même que
par des qualités femblables; & plus l'émotion
du Spectacle aura été vive, plus il fera
indifférent pour tout ce qui ne reffemble
pas au tableau dont il eft frappé . Eftime,
refpect , confiance , vif intérêt , tendre
penchant , voilà ce qui lui refte de l'impreffion
qu'il a reçue ; & tout cela tient
à quelque chofe. L'âme ainfi émue ne va
pas s'attacher au premier objet préſent.
Quant au befoin d'aimer , il ne peut être
86 MERCURE DE FRANCE.
ici que le defir impatient de poffèder l'objet
réel dont on vient d'adorer l'image :
or ce defir n'eft rien moins que vague ; la
caufe en décide l'objet. Le caractére eft
indépendant de l'exemple , mais l'émétion
théâtrale eft indépendante du carac
tére ; & chacun n'aime ou ne hait dans
les Peintures du Théâtre , que ce qu'il eft
capable , felon fon caractére , d'aimer ou
de hair dans la réalité ; à moins que M.
Rouffeau ne fuppofe qu'on change d'âme
en changeant de lieu : ainfi l'homme naturellement
vicieux , s'il en eft , ne fera
que très-foiblement touché d'un amour délicat
& honnête ; & celui que fon caractére
y rend plus fenfible , eft par là-même
difpofé à fuivre l'impulfion d'un exemple
vertueux .
M. R. compare aux tableaux de nos
Spectacles, le baiſer du Praticien Manilius,
donné à fa femme en préfence de fa fille.
C'étoit , dit-il, d'une action fort honnête ,
faire un exemple de corruption .
31
Cette action étoit l'exemple de la pu
deur violée , & par conféquent d'une mau
vaife action ; & ce baifer immodeste dans
nos moeurs , pouvoit être encore plus li
centieux dans les moeurs de l'ancienné
Rome ; au lieu que l'Amour , tel qu'il ek
peint fur le Théâtre , n'a rien d'indécent
à nos yeux.
JANVIER. 1759.
8-
» L'Amour eft louable en foi , comme
» toutes les paffions bien réglées ; mais les
excès en font dangereux & inévitables ,
» fil'idée de l'innocence embellit quelques
» inftants le fentiment qu'elle accompa-
" gne , bientôt les circonftances s'effacent
» de la mémoire , tandis que l'impreffion
» d'une paffion fi douce tefte au fond du
و د
-» coeur.
Un Peuple qui va chaque jour s'atten
drir à ce Spectacle , doit donc être un
Peuple très-paffionnné. Voyons ce qu'en
dit M. Rouffeau lui-même.
» On flatte les femmes , fans les aimer :
» elles font entourées d'agréables ; mais
elles n'ont plus d'Amants . Ne feroient-
» ils pas au défefpoir qu'on les crût amou-
» reux d'une feule ? Qu'ils ne s'en inquié-
» tent pas ; il faudroit avoir d'étranges
» idées de l'Amour. »
Voilà donc cette foule de Spectateurs
qui reviennent du Théâtre , avec un befoin
fi preffant d'aimer ? Voilà l'effet de
ces émotions qui préparent à fentir l'A-
'mour ; voilà , dis- je , cet Amour dont les
excès font inévitables ! Cette Jeuneffe
froide & légére a vû cependant le Spectacle
au fortir du Collége , & ne manque
pas une feule des leçons d'amour qu'on
donne. Quels en ont été les effets ?
88 MERCURE DE FRANCE
Soit foibleffe du côté des impreffions théâ
trales , foit froideur naturelle ou diffipation
du côté des Spectateurs , notre fenfibilité
n'eft donc que trop foiblement
par les objets vettueux que le Théâtre
nous préfente ; & le mal eft que l'émotion
qu'il nous cauſe , ne nous affecte
qu'un inftant .
émue
Dans les climats où la fenfibilité natu
relle eft plus que fuffifante pour remplir
l'objet de la fociété , il feroit dangereux
fans doute de l'irriter par des fenfations
trop violentes ; mais il eft un milieu entre
la langueur
& l'yvreffe , entre la froide
inertie de l'ame & les accès de la paſſion.
Or , nous fommes bien loin encore de
cette vivacité de fentiment , qui , mutuelle
entre les deux Séxes , fait le charme
de leur union . Voilà , je le répéte , ce qui
manque à nos moeurs , ce qu'il feroit à
fouhaiter
que pût nous donner le Théâtre ;
& ce n'eft pas à nous à craindre
la
que
foible illufion qu'il nous caufe , ne fe change
en égarement
. On revient ému d'Ariane
, d'Inès & d'Alzire ; mais de bonne
foi , en revient- on paffionné
: Ceft ce qui
feroit arrivé peut-être , dans les climats
où le fon d'une lyre rendoit les hommes
furieux. Auffi l'Amour n'étoit-il pas admis
fur le Théâtre d'Athénes ; & l'on faifoit
JANVIER. 1759. 89
rudemment de ne pas l'y expofer. Mais
le même excès eft à craindre pour Geêve
, comme le croit M. Rouffeau ; s'il
ft à craindre pour l'Angleterre où l'Amour
eft furieux & tragique , où les hommes font
fublimes ou déteftables ; M. Rouffeau doit
avouer du moins que Paris ne court pás
les mêmes risques.
Ceft à la légereté , à la diffipation
qui nous eft naturelle , au goût des plaifirs
tumultueux & vains qu'on doit attribuer
l'éloignement de la jeuneffe Françoife
pour les Vieillards , & le Théâtre
qui fait refpecter les vertus de cer âge
comme il en joue les ridicules , eft auffi
pen la caufe de l'abandon où languit la
vieilleffe que des travers des jeunes
gens.
Quelques-uns de ces travers font les
effets d'une paffion aveugle.
Il et partout des caractéres violents ;
mais fi quelque chofe pouvoit les contenir
, quelle leçon plus frappante pour
eux que le Tableau des excès de l'Amour
, tel qu'il eft peint fur la Scéne
Françoife ? L'Amour tendre y eft féduifant
, mais l'Amour paffionné y eft terrible.
L'un y caufe de douces émotions ,
l'autre y fait frémir la Nature. Eſt-il
de femme qui voulût être à la place
go MERCURE DE FRANCE.
d'Inès ? Eft-il d'homme qui voulût fe
trouver dans la fituation de Dom-
Pédre ?
Quel eft donc cet Amour criminel où
nous conduit l'Amour honnête ? Je fçai
quelles font les moeurs d'une Jeuneſſe
diffipée ; mais de tant d'extravagances
dont nous fommes témoins , y en a-t-il
une entre mille dont le fentiment de
l'amour foit la fource ? Ce n'eft point le
coeur qui mène à la débauche , & c'eft
le coeur , le coeur lui feul , qui reçoit les
douces émotions d'un amour tendre &
vertueux. L'amour à deux fortes d'objets :
fçavoir , les objets qui affectent l'âme &
les objets qui émeuvent les fens. Le
Théâtre peut faire l'une & l'autre im
preffion ; mais ces deux effets n'ont pas
la même cauſe.
Que Zaïre foit jouée par une Actrice
d'une rare beauté , fa beauté affecte les
fens , mais fon rôle n'affecte que l'âme.
L'un tient à l'autre , me dira- t -on point
du tout ; car le rôle de Zaïre attendrit
également les deux féxes. Une Zaïre
moins belle toucheroit moins , avec le
même talent ; mais cela vient d'une caufe
fi pure que Zaire monis belle toucheroit
moins les femmes elles-mêmes . Cette
caufe eft le charme innocent de la BeauJANVIER.
1759. 91
té , l'intérêt naturel qu'elle infpire , l'illufion
qu'ajoute une figure raviffante au rôle
d'une amante adorée , enfin l'harmonie
& l'accord des fentimens vertueux &
tendres qu'elle exprime, avec le caractére
touchant & noble de fa figure & de fon
action. Mais tout cela n'affecte que l'âme
, je le répéte ; & la preuve en eſt ,
qu'un fage Vieillard en revient plus touché
que le plus voluptueux jeune homme.
L'expreffion d'un rôle tendre ajoute
aux charmes de la beauté ; mais je tiens
que de mille Spectateurs , il n'y en
a pas un qui en foit ému comme il eſt
dangereux de l'être. Ne nous flattons
point d'avoir tant à nous craindre. Il n'eft
pas auffi aifé de nous enflammer qu'on le
dit. Je vois même parmi la Jeuneffe beaucoup
de fantaiſie , très-peu de paffion . Et
quand les hommes feront capables d'un
fentiment délicat & vif , ils n'auront pas
à redouter la féduction de ces goûts frivoles.
+
Le Spectacle cependant peut être dangereux
comme Pantomime ; mais fi tout
tout ce qu'on y voit invite à l'amour phyfique
, tout ce qu'on y entend n'infpire
que l'amour moral : plus l'âme y eft émuë,
moins les fens doivent l'être. Quelle eft
de ces deux impreffions celle qui domine
92
2 MERCURE
DE FRANCE
.
& qui refte : C'eft là ce qui dépend des
caractères ; mais je fuis fûr qu'elles fe
combattent , que plus on eſt touché du
rôle , moins on eft tenté de l'Actrice , &
qu'avec les mêmes objets , le Spectacle
feroit plus dangereux, par exemple, fi l'on
ne faifoit qu'y danfer. Il ne m'eft pas përmis
d'approfondir cette queftion ; mais
j'en dis affez pour me faire entendre. Revenons
à l'amour moral.
Le plus grand de fes dangers eft celui
des inclinations déplacées : elles peuvent
l'être , ou relativement aux convenances
, ou relativement aux perfonnes . Sur
l'Article des convenances M. Rouffeau
n'eft pas févére. Il reconnoit la bonté
des moeurs de Nanine , » où l'honneur ,
» la vertu , les purs fentimens de la Na-
» ture font préférés à l'impertinent pré-
»jugé des conditions. » Cependant c'eft
là ce qui rend fi dangereufe aux yeux de
la plupart des hommes la fenfibilité des
jeunes gens.
L'Amour ne connoît point l'inégalité
des conditions ; il tend quelquefois à
rapprocher des cours que la naiffance &
la fortune féparent . Il renverfe donc le
plan économique des familles , l'ordre
politique de la fociété , l'empire de la
coutume & de l'opinion .
JANVIER. 1759. 93
La fociété exige dans les alliances certains
rapports que la Nature n'a point
confultés. Le Mariage , au lieu d'étre
l'accord des volontés , eft devenu celui
des convenances . On eft donc obligé de
fouhaiter que le coeur des jeunes gens
foit indifférent à tout , pour difpofer
deux ſelon des vues qui ne font pas
celles de la Nature . Si le coeur fe donne
lui-même , avant qu'on l'ait engagé ;
fifon inclination contredit l'engagement
qu'on lui fait prendre ; le defir & le penchant
font en contradiction toute la vie ,
& ce qui eût fait le charme d'une union
volontaire , devient le tourment d'une
fervitude impofée. Ce plan une fois établi
l'inclination des enfans contredit
fouvent les intentions des peres. Mais ,
fi , dans cette pofition , il eft malheureux
que le coeur de l'homme foit tendre
& fenfible , s'il eft à craindre , par
conféquent , que le Théâtre ne contribue
à le rendre tel ; eft-ce au Théâtre
eft-ce à la Nature qu'un Philofophe doit
s'en prendre ? Auffi M. Rouffeau ne leur
en fait- il pas un crime. Je parle donc
ici , non à M. Rouffeau , mais à un
pere de famille jaloux de fon nom , foigneux
de fa poftérité , fenfible à l'hon
neur de fon fils , & inquiet fur le choix
94 MERCURE DE FRANCE.
que ce jeune homme feroit peut - être fi
la Nature ou l'habitude difpofoit fon
caur à l'Amour .
Vous fouhaittez à votre fils une âme
infenfible , lui dirai-je ; c'eft ſouhaiter
le plus dur efclavage à fa femme & à
fes enfants. Si par malheur vos voeux
font remplis , il n'aimera rien excepté
lui - même ; & l'amour - propre n'eft ja-,,
mais fi fort que dans une âme où il régne
feul. Tout fera donc facrifié à ce
fentiment unique' ; & l'autorité d'époux
& l'autorité de pere ne feront de lui
qu'un tyran. Vous aurez difpofé de lui
felon vos vues , en fuppofant qu'une âme
froide foit plus docile qu'une âme tendre,
cè qui eft encore bien douteux ; mais
vous en aurez difpofé pour le malheur de
tout ce qui l'environne.Votre orgueil fera
fatisfait , mais vous entendrez retentir
jufqu'à vous les cris plaintifs de la Nature.
Grace à vos foins , fon âme endurcie
ne fera capable d'aucune affection
morale ; mais les Animaux les plus ftupides
ont des fens ; votre fils en aura.
comme eux , & comme eux il en fera
l'esclave.
Aimez- vous mieux , me dira ce pere ,
aimez -vous mieux que difpofant fon âme
à des inclinations deréglées , je l'aban
JANVI ER. 17 59. ༡༦
donne imprudemment aux caprices aveu--
gles de l'Amour ? Non fans doute , lui
répondrai-je ; mais fuppofons que votre
fils ne foit pas naturellement pervers ,
qu'il foit né bon , comme tous les hommes ,
c'eft-à-dire , capable de trouver fon plus.
grand bien dans ce qui eft vertueux &
honnête il dépend de vous d'y détermi-"
ner fes inclinations ; fon bonheur & fa
vertu font dans vos mains : plus fon âme
fera attendrie , & plus vous la trouverez
docile.
:
» Le plus charmant objet de la Nature,
le plus digne d'émouvoir un coeur fen-
»fible , & de le porter au bien , eft une
»femme aimable & vertueufe . » M.
Rouffeau demande où il y en a ? Je prétends
qu'il y en a partout & dans tous les
états de la vie , qu'il y en aura plus encore
, fi dans la balance des intérêts
ces qualités font de quelque poids : or ,
qu'une âme tendre foit indécife ; fi elle
n'eft
pas corrompue , fi l'on a pris foin
de cultiver en elle le goût naturel du beau
moral , qui empêche des Parens attentifs
d'éclairer , de diriger fa fenfibilité vers
des objets qui en foient dignes.
Un tel foin , je l'avoue , exige une at
tention vigilante & affidue . Cette attention
eft un devoir pénible ; on le néglige
96 MERCURE DE FRANCE.
& l'on fe plaint des égaremens d'un jeune
coeur à lui-même livré. On prétend le
ramener d'un coup d'autorité , il n'eft
plus tems . Ou l'autorité fera trop foible •
ou elle fera tyrannique. Il ne faut donc
pas 'étonner fi un aveu arraché par la violence
, n'a pas le même effet qu'un penchant
infpiré par la perfuafion . Mais dans
tout cela , que fait le Théâtre ? Il fupplée
par la peinture des affections honnêtes
, vertueufes , & par-là même intéreffantes
, à ce qui manque à l'éducation
, du côté des exemples & des leçons
domeftiques. Il y fupplée , dis-je , autant
qu'il eft poffible , & fi le torrent franchit
fa digue , l'on n'en doit pas conclure
que la digue elle-même foit la caufe du
débordement.
Ce qui allarme le plus M. Rouffeau ,
c'eft le danger des inclinations déplacées,
relativement à la perfonne. » Qu'un jeune
» homme n'ait vu le monde que fur la
Scéne , le premier moyen qui s'offre à
lui pour aller à la vertu , eft de cher
» cher une maîtreffe qui l'y conduiſe ,
»
efpérant bien trouver une Conftance
» ou une Cénie, tout au moins. C'eſt ainf
» que ,fur la foi d'un modéle imaginaire
» fur un air modefte & touchant , fur une
» douceur contrefaite , Nefcius aura fali
lacis
#
2
2.
JANVIER. 1759. 97
lacis , le jeune Infenfé court ſe perdre,
» en penfant devenir un fage.
Je veux qué ce jeune homme n'ait vû
au Théâtre que des Conftances , des Cénies
, qu'il n'y ait vu peindre l'Amour
qu'intéreffant & vertueux l'âme pleine
de ces idées , il cherchera , dites - vous ,
une Cénie , une Conftance ; mais eft- ce
dans la fociété des femmes perdues qu'il
ira la chercher ? Le fuppofez-vous affez
infenfé ? Ne faut - il pas s'abftenir auffi
d'expofer fur le Théâtre l'amitié pure &
fainte , de peur que quelque jeune hom
me épris de fes charmes , ne la cherche
parmi des Fripons ? La Jeuneffe facile &
crédule , donne fouvent dans le piége
'd'un faux amour comme dans celui d'une
fauffe amitié ; mais eft-ce pour avoir appris
au Spectacle à difcerner le véritable ?
Eftce- pour y avoir été vivement ému
des fentimens qui l'accompagnent , &
qui le caractérisent ? M. Rouffeau fuppofe
que nous fortons du Spectacle ,
fi enyvrés que nous ne fommes plus capables
de réfléxion ni de choix : cela peut
être dans un pays où l'Amour eft fi furieux
qu'il ne s'agit pas moins que d'y laiffer
l'amour ou la vie ; cela peut être auffi à
Genêve. Mais je ne confidére les effets
du Théâtre que relativement aux Fran-
11. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
çois ; & M. Rouffeau avoue lui-même ,
qu'ils ne font rien moins que paffionnés.
Qu'il me foit donc permis de demander
comment l'on peut enfeigner aux hommes
à diftinguer le bien & le mal ; à chercher
l'un , & éviter l'autre ; fi ce n'eſt en les
expofant à leurs yeux dans une Peinture
naïve & fidelle , l'un avec les charmes &
fes avantages , l'autre avec fa honte , fes
dangers & fes écueils ? Comment s'y prendroit
M. Rouffeau lui-même pour éclairer
un jeune homme dans le choix d'un
objet digne d'être aimé ? Vous reconnoîtrez
, lui diroit-il , une Femme honnête
à fes principes , à fes fentiments , au caractére
de fon amour. Si elle eft plus occupée
que vous-même de vos devoirs &
de votre gloire , de vos talents & de vos
vertus ; fi elle prend foin d'embellir votre
âme , & de vous rendre plus cher à fes
yeux , en vous rendant plus eftimable ;
voilà l'objet qui doit vous attacher. C'eſt
la leçon qu'il lui donneroit , & cette leçon
eft celle du Théâtre. Il ajouteroit à
ce tableau le contrafte d'une femme impérieufe
& vaine , qui veut que tout céde
à fes caprices , que tout foit facrifié à fa
fantaifie & à fes plaifirs , qui ne connoît
dans fon Amant de devoir , de foin , d'in- ?
JANVIER. 1759. 99
térêt que celui de lui complaire ; qui fe
fait un jeu de fa ruine , un amuſement
de fes folies , un triomphe de fes égarements.
Voilà , diroit-il , celle que vous
devez craindre ; & le Théâtre l'a dit mille
fois. Il feroit bon fans doute de mettre en
action ces préceptes , il feroit bon de repréfenter
fur la Scéne l'Enfant prodigue
au milieu des malheureufes qui l'ont égaré
, ruiné , chaffé , méconnu ; mais par
malheur la décence s'y oppofe. Il s'enfuit
qué la Scéne Françoife n'eft pas à cet
égard auffi morale qu'elle peut l'être ;
mais on y dit ce que l'on n'ofe y peindre ;
& fi les impreffions n'en font pas affez
vives , fi elles frappent l'oreille fans toucher
le coeur , ce n'eft pas la faute du
Théâtre .
Si l'Amour criminel ou vicieux eft peint
dans quelques- unes de nos Pićces , avec
des couleurs qui le font aimer , je fuis le
premier à condamner la Piéce. Mais que
M.Rouffeau nous en cite les exemples dans
ce qui s'appelle le Théâtre honnête . L'Amour
intéreffe dans Zaire & dans Bérénice
, oui fans doute ; auffi l'Amour n'y
eft-il pas criminel . Il combat un Préjugé
national dans Titus , & il eft facrifié à
ce Préjugé même . Il combat dans Zaïre
des devoirs inconnus , & il cède à ces
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
devoirs , dès que leur voix fe fait entendre.
Zaïre meurt , & l'on ne laiffe pas de
fouhaiter de rencontrer une Zaïre : je le
crois bien ; auffi n'eft - ce pas la crainte
d'aimer une Zaïre , mais la crainte de
l'immoler dans les accès d'une jalouſie
aveugle & forcenée que ce Spectacle doit
infpirer.
:
On s'intérefle à l'Amour de Titus pour
Bérénice ; quoiqu'il foit oppofé à fon devoir
pourquoi ? Parce que ce devoir n'eņ
eft pas un dans nos moeurs , & que le
coeur doit prendre parti pour un fentiment
naturel contre une opinion révoltante.
Que le Cid facrifiât fon pere à Chiméne ,
qu'Horace abandonnât la caufe de Rome
pour complaire à Sabine : je demande à
M. Rouffeau s'il croit que l'intérêt de
l'Amour l'emportât dans nos coeurs fur
l'intérêt facré de la Nature ou de la Patrie?
Qui de nous eft complice dans l'âme
de la trahifon du fils de Brutus ? Mais
qu'il plaife aux Romains de faire un crime
à leur Empereur d'époufer une Reine ;
cet orgueil nous irrite , loin de nous toucher
; & fi nous applaudiffions dans Titus
l'effort généreux qu'il fait fur lui-même ,
fon refpect pour une Loi fuperbe , ne fe
communique point à nous , & les charmes
naturels de la beauté & de la vertu
JANVIER. 1759 .
101
confervent tous leurs droits fur nos âmes.
M. Rouffeau a raifon de dire qu'aucun des
Spectateurs n'eft Romain dans ce moment;
mais aucun ne pardonneroit à Titus de
ceffer de l'être. C'eft par principe qu'on
l'admire ; c'est par fentiment qu'on le
plaint.
» L'Amour ſéduit , ou ce n'eſt pas lui »
Qu'eſt-ce à dire , l'Amour ſeduit ? Il intéreffe
, il attache , oui fans doute . Il nous
fait tomber daus les piéges du crime , au
moment qu'il fuit lui-même le chemin de
la vertu : c'eft ce que je ne puis concevoir.
» Les circonstances qui le rendent ver-
» tueux au Théâtre , s'effacent , dit M.
» Rouſſeau , de la mémoire des Specta-
" teurs. » Ainfi , quand les yeux mouillés
de larmes , je viens de voir Zaire ou Bérénice
, j'oublie qu'elles étoient vertueufes
, qu'elles ont facrifié le fentiment le
plus cher de leur âme , l'une à la Religion
de fes Peres , l'autre à la gloire de
fon Amant. Quand je viens d'entendre &
d'admirer Life , Conftance ou Cénie, j'oublie
la cauſe , la feule cauſe de l'intérêt
vif & tendre dont je fuis encore tout ému.
Voilà une façon de fentir dont je n'avois
pas même l'idée. Il me femble au contraire
que le fouvenir des circonftances
qui ont excité l'émotion , furvit long-
E iij
702 MER CURE DE FRANCE.
tems à l'émotion elle-même ; & ce n'eft,
que par ces images , que les peines & les
plaifirs paffés , nous font encore préfents.
Comment donc M. Rouffeau a-t- il prétendu
que l'Amour refte , & que l'objet
s'efface Feroic-il confifter l'impreffion
de l'Amour au Spectacle , dans l'émotion
phyfique des fens ? Si telle eſt fon
l'idée , j'ofe lui répondre , qu'aucune des
Piéces où l'Amour eft peint vertueux , ne
produit cet effet , ni ne peut le produire.
Je dis plus un feul trait , qui dans une
Picce décente réveilleroit une idée obfcéne
, indifpoferoit tous les efprits . S'il
n'y a donc que l'émotion pure de l'âme
fans aucun mélange de vice , quel eft le
caractére dépravé qui change en affection
criminelle le fentiment que viennent d'exciter
en lui la bonté , la candeur , l'innocence
, la vertu même ? Que M. Rouffeau
compofe lui-même ce caractére déteftable
; je ne lui oppofe point fon principe
que tout homme eft né bon ; je veux qu'il
y en ait de naturellement pervers , & je
fuppofe un tel homme au Spectacle. Ou
la Peinture d'un Amour vertueux le touchera
, & pour un moment il fera moins
méchant ; ou il n'en fera point ému , & le
Spectacle dès-lors ne fera pour lui qu'infipide.
Il en revient , me direz-vous ,
JANVIER. 1759.
103
avec l'ardeur du defir dans les fens , & il
va l'appaiſer par un crime : cela peut être ;
mais ce que le Théâtre a fait , le Spectacle
le plus innocent l'eût fait de même.
Penfez qu'il s'agit d'un hommie perdu :
tout eft poifon pour une telle âme .. Mais
fuppofons ce qui eft plus commun ; c'eſtà
- dire , un homme qui ne fe livre à l'Amour
vicieux , que parce qu'il y fuppofe
un charme & des plaifirs qui manquent à
P'Amour honnête : pour celui- ci , plus la
Peinture de l'Amour honnête fera tou
chante ; plus le contrepoids du vice
aura de force , & moins par conféquent
le vice lui-même aura d'attraits . Prenez
un jeune débauché au dénouement de
P'Enfant Prodigue ; s'il eft attendri , s'il a
verfé des larmes , il eft vertueux , au moins
dans ce moment . Il a partagé les regrets ,
la honte , les remords de fon femblable ;
il a gouté avec lui le plaifir de dérefter aux
pieds d'une Femme honnête , fenfible &
généreufe , le crime de l'avoir trahie. Il a
pleuré fes égarements , fon coeur s'eft dilaté
au moment du pardon , il a baisé avec
Euphémon la main de fa vertueufe Amante
: Voilà donc les circonftances que vous
prétendez qu'il oublie , pour ne conferver
que l'impreffion , de quoi ? D'un Amour
fans objet , fans motif , fans caractére , &
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
qui dans fon âme va fe changer en vice ?
Je me perds dans cette analyfe étrange
du coeur humain ; & fi la nature eft auffi
monftrueufe que vous le fuppofez , je m'applaudis
de la méconnoître.
, Il faudroit , felon M. Rouffeau ne
préfenter l'Amour au Théâtre , que dangereux
, trompeur & funefte. » În croit
faire merveille de donner à la tendreffe
» tout l'intérêt de la vertu ; au lieu qu'il
»faudroit apprendre aux Jeunes gens à
» fe défier des illufions de l'Amour , & à
» fuir l'erreur d'un penchant aveugle qui
» croit toujours fe fonder fur l'eſtime. »
J'ai dit comment le Théâtre répond à
ces vues ; mais on fent bien que ce n'eſt
pas affez dans les principes de M. Rouffeau.
Rien n'eft plus rare , à fon avis ,
qu'une Femme aimable & vertueufe ; tout
Ce qui nous difpofe à aimer les Femmes ,
nous entraîne donc au vice. C'eſt ainfi
qu'il doit raifonner. Pour moi qui , dans
les Familles , n'ai guéres vû que des filles
bien nées , & les graces de l'innocence
unies à celles de la Jeuneffe , fouvent à
celles de la beauté , je crois que c'eſt remplir
l'intention de la Nature , & celle de
la Société , que d'attirer fur ces chaſtes
objets les voeux innocents des hommes de
leur état & de leur âge : je crois que leur
JANVIER. 1759. 105
infpirer une eftime , une confiance mutuelle,
c'eft les difpofer à fe rendre heureux : je
crois en un mot qu'attendrir un féxe pour
l'autre ; c'eft tirer l'homme de la claffe des
bêtes, & cacher la honte de l'Amour phyfique
fous l'honnêteté de l'Amour moral .
L'Amour a fes dangers , fans doute ;
mais quelle paffion n'a pas les fiens ? Il
s'agit de le régler , c'eft-à-dire , de l'éclairer
fur fon objet , & de lui tracer
des limites. L'homme a fes defirs , la
Nature les lui donne ; il faut qu'il les fixe ,
ou qu'il les répande. Entre l'amour & la
débauche , il n'y a que la fageffe ftoïque .
ou l'infenfible froideur. Voyez fi vous
prétendez faire de tous les hommes des
Stoïciens ou des Marbres , les élever audeffus
du foin de perpétuer leur efpéce , ou
les réduire àn'être plus que des Otomates
multipliants. A moins de métamorphofer
ainfi la Nature , il me femble que le lien
le plus doux , le plus vertueux qui puiffe
rapprocher , unir , enchaîner les deux
Séxes , c'eft le noeud intime d'une affection
mutuelle , & que le plus grand bien qu'on
puiffe opérer dans les moeurs d'un Peuple
inconftant & volage , c'eft de l'émouvoir
, de l'attendrir , de le difpofer à l'Amour,
en l'accoutumant à méprifer ce qu'un
tel fentiment à de vicieux , à craindre ce
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
qu'il'a de funefte , à chérir ce qu'il a d'intéreffant
, de refpectable & de facré.
Il n'eft point d'armes que M. Rouffeau
n'employe , & qu'il ne manie avec beaucoup
d'art , pour attaquer les moeurs du
Théâtre. L'Amour honnête qu'on y refpire,
réunit toutes les affections de l'âme fur
un feul objet. Or , » le plus méchant des
» hommes , eft celui qui s'ifole le plus , qui
» concentre le plus fon coeur en lui-mê-
» me. Le meilleur eft celui qui partage
également fes affections à tous fes fem-
» blables. Il vaut beaucoup mieux ai-
» mer une maîtreffe que de s'aimer
»feul au monde. Mais quiconque aime
» tendrement fes parents , fes amis , fa
" patrie & le genre humain , fe dégrade
" par un attachement défordonné qui nuit
» bientôt à tous les autres , & leur eft infailliblement
préféré. »
و د
و ر
»
pour
Je nie que le plus méchant des hommes
, foit celui qui s'ifole le plus . Cer
homme-là ne fait que s'anéantir la
Société. Or , le néant n'eft pas ce qu'il
a de pire. Il est évident que Cartouche
étoit plus méchant que Timon. Du reſte
il n'y a que l'Amour effréné qui détache
l'âme de fes devoirs , & qui en rompe les
liens tout fentiment vif les relâche ; l'amitié
, le fang & l'amour rompent L'éJANVIER.
1759.
107
quilibre des intérêts qui meuvent l'âme ;
mais cet équilibre eft une chimére . Licurgue
, pour rendre toutes les affections
communes , a été obligé de rendre tous
les biens communs jufqu'aux enfants , &
de former fon noeud politique des débris
de tous les noeuds domeftiques & perfonnels.
Avec l'argument de M. Rouſſeau ,
je prouverai qu'une Mérope eft un perfonnage
vicieux , & aucune mere ne vou
dra m'en croire .
L'Amour paffionné , c'eſt-à-dire , aveugle
& fans frein , eft un des plus grands
maux , dont le coeur de l'homme foit menacé
; auffi dans la Peinture qu'on en fair
fur la Scéne , n'infpire-t-il jamais la pitié
fans la crainte : voyez Hermione, Radamifte
, Orofmane , &c. mais ce n'eft
point cette fureur cruelle , forcenée , atroce
, dont vous craignez pour nos âmes
foibles les exemples contagieux. Vous redoutez
pour nous ces Spectacles tranquilles
, où l'on répand de douces larmes , où
la vertu gémit avec l'Amour , où la volupté
même est décente. Cénie, Mélanide,
l'Oracle, c'eft-là, dites-vous, qu'on refpire
le poifon d'un Amour dont les excès font
inévitables. Ces mêmes âmes que vous
trouvez fi froides , quand l'humanité , la
pitié les frappe , deviennent donc tout
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
à
coup bien fenfibles aux impreffions de
l'Amour. Que dis-je ? l'Amour lui-même
ne les touche donc qu'au Spectacle ; car
vous-même , vous avouez que le monde
ne le connoît plus . J'ai beau vouloir vous
concilier avec vous-même , il n'y a pas
moyen; votre opinion eſt un Protée , &
tel
je ne fuis pas unun Ulyffe. Je conclus donc ,
fans plus de difcuffion , que l'Amour ,
que peuvent
l'infpirer
ces Spectacles
attendriffants
, n'eft rien moins qu'une
phrénéfie
, rien moins qu'un mouvement
ftupide ; qu'il eft affez vifpour rapprocher
les âmes , & qu'il ne l'eft point affez pour
enyvrer les fens , qu'il favorife le penchant
de la Nature , fans rompre la digue
des bienséances
, ni changer la direction
du devoir & de la vertu. Banniſſez
donc l'Amour de Genêve , comme les
Spectacles
; fouhaitez
qu'il ne pénétre
point dans les retraites de ces Montagnons
fortunés, chez qui vous priez Dieu
qu'on ne mette point de lanternes
; mais
Jaiffez- nous defirer qu'à Paris le fentiment
le plus doux de la Nature , prenne la place
de la coquetterie
& du libertinage. Les
Spectacles y font utiles, non » pour per-
»fectionner
le goût,quand l'honnêteté
eft
» perdue, mais pour encourager
l'honnêteté
même par des exemples
vertueux , &
JANVIER. 1759. iog
publiquement applaudis ; non » pour cou-
"vrir d'un vernis de procédés , la laideur
du vice ; mais pour faire fentir la
honte & la baffeffe du vice, & développer
dans les âmes le germe naturel des vertus
; non » pour empêcher que les mau-
» vaiſes moeurs ne dégénérent en brigandage
, mais pour y répandre & perpétuer
les bonnes , par la communication
progreffive des faines idées , & l'impreffon
habituelle des fentiments vertueux ;
en un mot , pour cultiver & nourrir le
goût du vrai , de l'honnête & du beau
qui , quoiqu'on en dife , eft encore en vénération
parmi nous.
ر و
Après avoir repréfenté Paris comme
» une Ville remplie de gens intrigants ,
» défoeuvrés , fans moeurs , fans religion ,
» fans principes , dont l'imagination dé-
» pravée par l'oifiveté , la fainéantiſe , par
» l'amour du plaiſir , & par de grands
» befoins , n'engendre que des monftres ,
» & n'infpire que des forfaits. " Après
avoir peint le Théâtre comme l'Ecole la
plus pernicieufe du vice , on doit bien.
s'attendre que M. Rouffeau n'épargnera
pas les moeurs des Comédiens. Je n'examine
point le fait , la fatyre m'eft odieufe.
Je parle de ce qui peut être , fans
m'attacher à ce qui eft ; & je confidére
110 MERCURE DE FRANCE.
la profeffion en faifant abftraction des
perfonnes. M. Rouffeau commence par
avouer , qu'après avoir attaqué directement
le Spectacle dans fa nature & dans
fes effets , la difcuffion fur les moeurs des
Comédiens , n'eft pas fort néceffaire ; il
ne laiffe pas toutefois que de les noircir
de fon mieux : il auroit pu s'en dif
penfer.
Selon M. Rouſſeau » dans une grande
» Ville , la pudeur eft ignoble & baffe ;
ן כ
c'eft la feule chofe dont une Femme
» bien élevée auroit honte. Une Femme
qui paroît en Public , eft une Femme
" deshonorée. » A plus forte raifon , les
Femmes qui par état fe donnent en Spectacle
: il n'y a rien de plus conféquent,
Leur maniere de fe vêtir n'échappe point
à fa cenfure. Si on lui dit que les Femmes
fauvages n'ont point de pudeur , car elles
vont nues , il répond que » les nôtres en
» ont encore moins , car elles s'habillent.»
Si une Chinoiſe ne laiffe voir que le bout
de fon pied , c'eft ce bout du pied qui enflamme
les defirs. Si parmi nous la mode
eft moins févére , les charmes qu'elle laiſſe
appercevoir , font une amorce dangereufe.
Ainfi , une Femme ne peut fans crime ,
ni fe voiler , ni fe dévoiler. Si faut-il bien
cependant qu'elle foit vêtue de quelque
JANVIER. 1759 .
III
maniere; & à vrai dire , il n'en eft point
que l'habitude ne rende décente . Or , les
Actrices comiques font mifes précisément
comme on l'eft dans le monde . Les Actrices
tragiques ont foin d'ajuster à nos
moeurs les vêtements qu'elles imitent :
elles fe montrent avec cette bonne grace
que M. Rouffeau permet aux filles de Genêve
d'avoir au bal ; & dans tout cela ,
il n'y a rien que d'honnête.
M. Rouſſeau demande » comment un
» état , dont l'unique objet eft de fe mon-
» trer en Public , & qui pis eft , de fe
» montrer pour de l'argent , conviendroit
» à d'honnêtes femmes. » Je ne réponds
point au premier Article : j'ai fait voir que
dans tout ce qui n'eft pas d'inftitution
naturelle , les bienféances dépendent de
l'opinion . Dans la Grèce , une honnête
femme ne ſe montroit point en Public ;
parmi nous , elle y paroît avec décence ;
un état qui l'y oblige peut donc être un
état décent. Quant à la circonftance du
falaire dont M. Rouſſeau fait aux Comédiens
un reproche plus humiliant , a-t-il
oublié que rien n'eft plus honnête que
de gagner fa vie ; & ne fait-il pas gloire
lui- même de fe procurer par fon travail
, dequoi n'être à charge à perfonne ?
Les profeffions les plus utiles & qui de112
MERCURE DE FRANCE.
mandent le plus de talents , doivent être
fans doute les plus refpectées ; mais
s'enfuit-il que les profeffions qui ont pour
objet l'amuſement de la fociété , foient
deshonorantes , par la raifon qu'on les
exerce pour de l'argent ? Que l'on joue
le rôle de Burrhus , du Milantrope , de
Zaïre , ou que l'on donne un Concert
pour de l'argent , tout cela eft égal , fi
de part & d'autre les plaifirs que l'on
procure à qui les paye , n'ont rien que
d'honnête ; or c'étoit là feulement ce
qu'il falloit confidérer , fans s'attacher
à une circonftance qui ne fait rien du
tout à la chofe car fi le Spectacle étoit
pernicieux , il y auroit encore plus de
honte à être Acteur gratuitement , qu'à
l'être pour gagner fa vie. Qui d'ailleurs
affure M. Rouffeau que l'argent foit le
principal objet d'un Baron , d'une Lecouvreur
, & de celui qui , comme eux,
afpire à fe rendre célébre ?
Sans doute les talents & le génie ont
un objet plus noble que le falaire du traail
. Mais comme il faut vivre pour ſe
endre immortel , la premiere récomenfe
du Comédien , comme du Poëte ,
a Peintre , du Statuaire & c. doit être la
abfiftance dont l'argent eft le moyen ;
JANVIER. 1759. 113
car on ne peut pas en même temps faire
Cinna & labourer la Terre .
» Il eft difficile que celle qui fe met à
» prix en repréſentation , ne s'y mette
»bientôt en perfonne . » C'eft comme fi
je difois qu'il eft difficile qu'un Auteur
qui vend fes écrits à un Libraire , ne foit
pas tenté d'aller ſe vendre lui-même . Un
fi excellent Ecrivain peut- il vouloir faire
paffer en preuve d'une imputation flétriffante
un tour d'expreffion qui n'eft
qu'un jeu de mots ? L'Actrice qui joue
Emilie ou Colette eft elle plus vendue à
l'or des Spectateurs que ne l'étoient Corneille
& M. Rouffeau lui-même ? S'il me
répond qu'elle leur vend fa préfence ,
fon action , fa voix & le talent qu'elle
a d'exprimer tout ce qu'elle imite. Je réponds
que Corneille & M. Rouffeau ont
vendu avant elle leur imagination ,
leur âme , leurs veilles , & le don de
feindre qui leur eft commun avec elle .
C'eft furtout cet Art , ce don de feindre
& d'en impoſer , que M. Rouffeau trouve
deshonorant dans la profeffion de Comédien.
" Qu'eft- ce que le talent du Co-
» médien l'art de fe contrefaire , de re-
» vêtir un autre caractére que le fien , de
paroître différent de ce qu'on eft , de
» fe paffionner de fang froid , de dire
"
114 MERCURE DE FRANCE.
» autre chofe que ce qu'on penfe , auffi
» naturellement que fi on le penfoit réel-
» lement , & d'oublier enfin fa propre
place , à force de prendre celle d'au-
» trui. Et , à votre avis , Monfieur, qu'eftce
que l'art du Peintre , du Muficien , &
furtout du Poëte ? Auriez-vous jamais
fait les rôles de Colin & de Colette ,
fi vous ne vous étiez pas déplacé ? M. de
Voltaire que vous n'accuferez pas d'exercer
un métier infâme , étoit-il femblable
à lui-même en écrivant fes Tragédies ?
L'art de faire illufion eft-il plus de l'ef
fence du Comédien , que de l'effence du
Poëte , du Muficien , du Peintre &c. Celui
qui trouva le Dominicain travaillant
avec un air atroce au Tableau de S. André
, le foupçonna- t-il d'être complice
du Soldat qu'il peignoit alors infultant le
S. Martyr ?
En vérité , plus j'y penfe , moins je
conçois que vous ayez écrit férieufement
tout ce que je viens de lire. Cependant
de cette déclamation fi étrange & fi peu
fondée , vous tirez des inductions cruelles.
Que vous demandiez fi ces hommes
fi bien parés , fi bien exercés au ton de
la galanterie & aux accens de la paffion ,
n'abuſeront
jamais de cet art pour féduire
de jeunes perfonnes ; votre crainte peut
JANVIER. 1759. 115
être fondée ; & j'avoue qu'un bon Comédien
doit fçavoir plus que perfonne ,
l'art de témoigner fes defirs fans déplaire,
& de les rendre intéreffants. Cet Art eft
honnête felon vos principes ; mais comme
je ne vous prens pas au mot , j'avoue
qu'un bon Comédien fans moeurs ,
eft plus dangereux qu'un autre homme.
Vous allez plus loin. Ces valets filoux , fi
fubtils de la langue & de la main fur
la Scéne , dans les befoins d'un métier
plus difpendieux que lucratif , n'aurontils
jamais de diftraction utile ? ne prendront-
ils jamais la bourfe d'un fils prodigue
, ou d'un pere avare , pour celle
de Léandre ou d'Argan ? Que ne demandez-
vous de même fi celui qui joue
Narciffe ne fera pas un empoifonneur au
befoin ? Je paffe rapidement fur ce trait
qui vous eft échappé fans doute , je n'ai
pas le courage d'en plaifanter ; & fi je
le relevois férieufement , je tomberois
peut-être moi-même dans l'excès que je
vous reproche je m'en tiens donc à
notre objet. L'Auteur qui compofe &
l'Acteur qui repréfente fe frappent l'imagination
du tableau qu'ils ont à peindre.
Racine crayonnoit de la même main
le caractére divin de Burrhus , & le caractére
infernal de Narciffe . Milton eſt
16 MERCURE DE FRANCE.
fublime dans les blafphêmes de Satan
& dans l'adoration de nos premiers Peres.
L'âme de Corneille s'élevoit jufqu'à l'héroifme
pour faire parler Cornélie & Céfar
après s'être abaiffée jufqu'aux fentimens
de la plus lâche trahison pour faire
parler Achillas & Septime. Il en eft de
l'Acteur comme du Poëte , avec cette
différence que celui-ci à befoin de fe
transformer tout entier , & qué fon âme
doit être , s'il eft permis de le dire ,
centralement affectée des paffions qu'il
veut rendre , puifque c'eft lui qui les enfante
; au lieu que l'Acteur infpiré par
le Poëte , n'en eft que le copifte , & n'a
befoin , pour le rendre , que d'une émotion
plus fuperficielle , qui influe encore
moins par conféquent fur fon caractére
habituel.
Peut -être vous applaudiffez-vous de me
voir envelopper tous les Arts d'imitations
, dans le reproche que vous
faites à celui de Comédien ; mais c'eft
affez pour moi de vous réduire à convenir
qu'il n'eft pas moins honnête qu'un
autre. L'âme prend , à la longue , une
teinture des affections vertueufes dont
elle fe pénétre ; l'intérêt qu'elles lui
infpirent leur fert comme de mordant.
Mais les fentiments qu'on exprime avec
JANVIER . 1759. 117
horreur , le rôle qu'on méprife au moment
qu'on le joue , & qu'on voit en
butte au mépris , ce rôle , dis -je , n'a rien
de féduifant , rien de contagieux, ni pour
le Poëte qui le feint , ni pour l'Acteur
qui s'exerce à le rendre .
Toutefois je fens comme vous qu'un
Comédien vertueux , une Comédienne
fage & honnête fera une efpéce de prodige
, quand vous les réduirez l'un &
l'autre à l'Amour pur de la vertu , &
à la privation défintereffée de tous les
plaifirs qui les follicitent .
Le crime a trois fortes de frein : les
Loix , l'Honneur , la Religion. Le vice
n'a que la Religion & l'Honneur. D'un
côté l'on excommunie les Comédiens , de
l'autre on veut les rendre infâmes ; je
demande par quel effort généreux ils
fe priveroient des plaifirs tolérés par les
Loix & permis par la Nature ? S'ils ont
des moeurs , ce ne peut être qu'en s'élevant
au-deffus des autres hommes par
une droiture & une force d'âme qui les
raffure & qui les confole. Ils ne font pas
vertueux au même prix que nous ; & il
faut autant de courage à un Comédien
pour être honnête - homme , qu'à un
honnête - homme pour embraffer la prcs
feffion de Comédien. Voulez-vous juger
118 MERCURE DEFRANCE.
quelle eft l'influence de cette profeffion
fur les moeurs , commencez par lui rendre
les deux plus grands freins du vice ,
les deux plus fermes appuis de la foibleffe
& de l'innocence , la religion &
l'honneur. Ne les privez de rien , ne les
difpenfez de rien ; laiffez à leurs penchants
les mêmes contrepoids qu'aux nôtres
; & alors s'ils font conftamment plus
vicieux que nous , c'eft à leur état qu'on
a droit de s'en prendre. M. Rouſſeau
prend la chofe à rebours , & de la honte
attachée à l'état de Comédien , il veut
tirer une preuve contre les moeurs de cet
état , & contre celles des Spectacles .
*
A Rome les Comédiens étoient des Ef
claves ; la condition d'Efclave étoit infâme
, & par conféquent celle de Comédien
; M. Rouffeau en conclut qu'elle
doit l'être partout.
Dans la Grèce , les Comédiens étoient
des hommes libres , & leur état n'avoit
rien de honteux ; M. Rouffeau nous répond
qu'ils repréfentoient les actions des
Héros , que ces grands Spectacles étoient
données fous le Ciel , fur des Théâtres
magnifiques & devant toute la Gréce
affemblée. Il nous difpenfera , je l'efpere,
de prendre tout cela pour des raifons ;
* Voy. les Mémoires de l'Acad . des Infcriptions
& Belles- Lettres. Tom . 17. Page 210,
JANVIER. 1759. 119
& s'il veut bien fe fouvenir que ces
Comédiens repréfentoient familiérement
des Héros inceftueux ou parricides , qu'ils `
jouoient & calomnioient Socrate ; il
avouera que fi jamais l'état de Comédien
a du être deshonorant , c'eft fur le Théâtre
d'Athénes .
Dans les premiers établiſſemens des
nôtres , l'indécence & l'obfcénité des
Spectacles ont dû attirer fur la profeffion
de Comédien les cenfures de l'Eglife
& le mépris des honnêtes gens.
Les moeurs de la Scéne ont changé ;
& fi M. Rouffeau n'a pas prouvé que le
Spectacle eft pernicieux , tel qu'il eſt ,
ou tel qu'il peut être , il n'a pas droit
de conclure que le métier de Comédien
foit en lui-même un état honteux. Or
i cet état peut être honnête , il eft de
l'équité , de l'humanité , de l'intérêt
des moeurs de l'y encourager. Je le
répéte , l'Honneur & la Religion font
les appuis de l'innocence , les freins du
vice , les mobiles de la vertu & les contrepoids
des paffions humaines : priver
l'homme de ces fecours , c'eft l'abandonner
à lui-même.Heureufement les Comédiens
ne prennent pas tous à la lettre
cet abandon déſeſpérant : autoriſés
protégés, récompenfès par l'Etat, accueillis
, confidérés même dans la fociété la
120 MERCURE DE FRANCE.
plus décente , lorfqu'ils y apportent de
bonnes moeurs, ils fçavent que fi nos
fages Magiftrats n'ont pas crû devoir encore
céder aux voeux de la Nation &
aux motifs puiffants qui follicitent en
faveur du Théâtre , c'est par des raifons
très-fuperieures aux préjugés de la barbarie.
Ils fçavent que ces raifons politiques
n'ont rien de relatif à leur con
duite perfonnelle , & par conféquent
rien de deshonorant pour eux ; auffi n'ontilspas
perdu le courage d'être Chrétiens
& honnêtes gens. A Paris furtout leur
conduite eft plus décente , parce qu'elle
a l'eftime publique pour objet & pour
récompenfe. M. Rouffeau en convient
lui-même. Il n'a connu particulierement
qu'un feul Comédien , & il avoue que
fon amitié ne peut qu'honorer un honnête-
homme.
A l'égard des tenta tions auxquelles une
Actrice eft expofée , il en eſt qui , dans
la fituation actuelle des chofes , me femblent
comme inévitables. On ne doit
pas s'attendre à voir des moeurs pures
au Théâtre , tant que le fruit du travail
& du talent ne pourra fuffire aux dépenfes
attachées à cette profeffion . La
pompe du Spectacle en exige de ruineufes
; & il eft honteux qu'une Actrice foit
obligée ,
JANVIER. 1759.
127
, obligée , pour y fubvenir
ou de s'en →
detter, ou de fe perdre. Or telle est l'alternative
preffante
où elle eft réduite
par le
calcul du produit & des frais. Mais , que
tout compenfé
, il refte à une Actrice
qui
penfe, dequoi vivre modeftement
& honnêtement
dans fa maifon
où les études
continuelles
l'attachent
; qu'elle
puifle
d'ailleurs
prétendre
dans fon état , à tous
les avantages
que l'eftime
publique
attribue
à la vertu ; il y a d'autant
mieux
à préfumer
de fa conduite
& de fes
moeurs , que les principes
& les fentiments
dont elle eft habituellement
affectée
, lui éclairent
l'efprit
& lui élévent
l'âme.
J'en ai dit affez , j'en ai trop dit 2
peut-être , & encore n'ai-je pas relevé
tous les traits qui , dans cet ouvrage ,
mériteroient d'être difcutés. Si je me livrois
à toutes les réfléxions que M. Rouffeau
me préfente , je ferois un livre plus
long que le fien , mais infiniment moins
curieux , moins éloquent , moins intéreffant
de toutes manieres. Mon deffein
n'a été , ni de lui nuire , ni de briller
à fes dépens ; mais de réduire au point
de la vérité l'opinion de fes Lecteurs fur
l'Article des Spectacles. Je puis avoir
raifon contre lui , fans préjudice pour
II. Vol, F
122 MERCURE DE FRANCE.
fa vertu que je refpecte , ni pour fes
talents que j'admire ; & s'il m'eft échappé
quelque trait qui faffe douter de ces
fentiments , je le défavoue & le condamne.
Un motif perfonnel m'a fait oppofer
quelquefois M. Rouffeau à lui- même
, il eft vrai ; mais ce motif eft le
defir de le réconcilier avec les hommes ,
de lui faire entendre qu'on peut être
injufte par excès de zéle , qu'un violent
amour de la vertu peut , comme toutes
les paffions , nous emporter au-delà
des limites , qu'enfin les principes de
l'honnête & du vrai peuvent être altérés
dans l'âme par la chaleur de l'imagination
, & par cette fermentation des
efprits qui s'excite dans la folitude. Je
defire plus encore , & je m'applaudirois
toute ma vie d'avoir pu y réuffir : ' eft
d'arracher ce Philofophe éloquent aux
réfléxions douloureufes qui confument ſa
jeuneffe , de le rendre à la fociété où je
l'ai vu tendrement chéri , de l'engager à
confacrer aux vérités fimples & folides ,
aux vertus douces & fociales , au bonheur
de l'humanité , le génie & les veilles qu'il
employe à la décourager , & à la rendre ,
s'il étoit poffible , odieufe à elle-même.
Quelle fatisfaction peut- il avoir à calom
nier nos goûts & les fiens ? Les farces, ditJANVIER.
1759. 128
il , les plus groffieres , font moins dangereufes
pour une jeune fille , que la Comédie
de l'Oracle. Quels reproches ne fe
fait-il donc pas à lui-même d'avoir compofé
en Vers & en Mufique cette Scéne
naïve & fi touchante que toutes les
jeunes filles fçavent par coeur ?
Tant qu'à mon Colin j'ai fçu plaire &c.
Mais , voici qui eft plus férieux encore.
» Le Théâtre François eft , dit-il , la
plus pernicieuſe école du vice .... J'ai-
» me la Comédie à la paſſion .... Racine
» me charme ; & je n'ai jamais manqué
» volontairement , une repréſentation de
» Moliere .
Il eſt donc , felon fes principes , dans
le cas d'un homme qui auroit affifté journellement
& avec délices , à un feftin
où il auroit fçu que l'on verſoit du poiſon
aux convives.
» Sainte & pure vérité , s'écrie- t - il ,
»non jamais mes paffions ne fouilleront
» le fincére amour que j'ai pour toi : l'in-
» térêt ni la crainte ne fçauroient altérer
» l'hommage que j'ai à t'offrir.
Rien n'eft plus beau , plus courageux ,
fans doute ; mais le fervice que j'ai voulu
rendre à M. Rouffeau n'en fera
plus effentiel , fi j'ai pu lui perfuader que
que
Fij
124 MERCURE DE FRANCE:
ces idées affligeantes qu'il a prifes pour
la vérité n'en étoient que de vains phantômes,
& que le mal auquel il croit avoir
contribué par fes écrits & par fes exemples
eft un bien
pour l'humanité.
Genêve fur les Spectacles .
LA plupart des difputes philoſophiques
ne font que des difputes de mots.
Nous qui cherchons la vérité de bonne
foi, commençons par nous bien entendre.
Il s'agit de l'Amour que M. Rouffeau condamne
au Théâtre. Quelle eft d'abord
l'idée qu'il attache , à ce nom d'Amour ?
Il y a un amour phyfique répandu dans
la Nature , & qui en eft l'âme & le foutien.
Voyons ce qu'en penfe M. Rouffeau.
JANVIER. 1759. 75
و و
20
">
و د
» Si En faifant l'éloge de la pudeur.
» les deux Séxes , dit-il , avoient égale-
" ment fait & reçu les avances , le plus
doux de tous les fentimens eût à peine
» effleuré le coeur humain , & fon objet
eût été mal rempli. L'obftacle apparent
qui femble éloigner cet objet , eft au
»fond ce qui le rapproche : les defirs
voilés par la honte n'en deviennent
que plus féduifants ; en les gênant la
pudeur les enflamme . Ses craintes , fes
» détours, fes réferves, fes timides aveux,
» fa tendre & naïve fineffe difent mieux
» ce qu'elle croit taire que la paffion ne
T'eût dit fans elle. C'eft elle qui donne
» du prix aux faveurs , & de la douceur
» aux refus le véritable amour poflede
» en effet ce que la pudeur lui difpute.
» Ce mêlange de foibleffe & de modeſtie
» le rend plus touchant & plus tendre.
» Moins . il obtient , plus la valeur de ce
qu'il obtient , augmente ; & c'eft ainfi
qu'il jouit à la fois & de fes privations
» & de fes plaifirs.
»
3 A
Je défie tout le talent des Actrices ,
tout le manége des Coquettes , de rendre
l'amour plus féduifant que ne fait
ici la pudeur. Si l'amour phyfique étoit
un mal , la pudeur feroit donc la plus
redoutable de toutes les enchanterelles ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
& le morceau charmant que je viens de
tranfcrire , la plus pernicieufe de toutes
les leçons.
Or , felon M. Rouffeau , la pudeur eſt
non feulement une vertu , mais la premiere
vertu d'une femme : fans la pudeur
une femme eft coupable & dépravée. L'amour
que la pudeur enflamme , qu'elle
rend plus touchant & plus tendre , eft
donc un bien : nous voilà d'accord. Encore
quelques-unes de fes maximes ; c'eſt
m'embellir que de le citer .
Le plus grand prix des plaifirs eft
» dans le coeur qui les donne : un vérita-
» ble amant ne trouveroit que douleur ,
rage & défeſpoir , dans la poffeffion
» même de ce qu'il aime , s'il croyoit n'en
→ point être aimé. Vouloir contenter infolemment
fes defirs , fans l'aveu de celle
» qui les fait naître , eft l'audace d'un Sa-
» tyre ; celle d'un homme eft de fçavoir
» les témoigner fans déplaire , & les rendre
intéreſſants ; de faire enforte qu'on
les partage ; d'affervir les fentimens
avant d'attaquer la perfonne . Ce n'eft
pas affez d'être aimé : les defirs partagés
ne donnent pas feuls le droit de
les fatisfaire ; il faut de plus le confentement
de la volonté le coeur ac
corde en vain ce que la volonté refuſe,
:
JANVIER. 1759.
» L'honnête homme & l'Amant s'en abftient
même quand il pourroit l'obtenir.
» Arracher ce confentement tacite , c'eft
» ufer de toute la violence permife en
» amour : le lire dans les yeux , le voir
» dans les manieres malgré le refus de
» la bouche , c'eft l'art de celui qui fçair
» aimer : S'il achève alors d'être heureux ,
» il n'eſt pas brutal , il eft honnéte . Il
» n'outrage point la pudeur , il la ref-
"pecte , il la fert ; il lui laille l'hon-
» neur de défendre encore ce qu'elle eût
peut-être abandonné.
Ovide & Quinault ne difoient pas
mieux , & le Théâtre n'eut jamais de plus
indulgente morale. D'après ces principes ,
j'ofe affurer M. Rouffeau que l'amour
honnête eſt l'amour à la mode , qu'il y
a peu de Satyres dans le monde , & que
c'eft précisément felon fa méthode qu'on
y achève d'être heureux .
Mais cet amour innocent , dans l'état
de fimple nature , peut ne l'être pas dans
la conftitution actuelle des chofes : il
y
a même des circonftances où il eſt puni
par les Loix , comme crime de féduction
; il ne feroit donc pas prudent de
s'en tenir à cette régle. M. Rouffeau
reconnoît dans les fentimens de l'homme
en fociété , une moralité incon-
· D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
nue aux bêtes ; & quoiqu'il fût aifé
de trancher toute difficulté , en rejettant,
comme lui , l'impertinent préjugé des conditions
, & toutes les conventions de la
même espéce ; en donnant pour raifon
de ce qu'on appelle licence , Ainfi l'a
voulu la Nature , c'est un crime d'étouffer
fa voix ; quoiqu'il n'y ait pas de libertinage
qu'on ne pût juftifier en difant comme
lui , La Nature a rendu les femmes
craintives afin qu'elles fuyent , & foibles
afin qu'elles cédent , en un mot , quoique,
pour combattre M. Rouffeau , il fuffit
peut- être de l'oppoſer à lui-même ; je ne
profiterai pas de l'avantage que me donne
le peu d'accord que je crois voir entre
fes maximes. Je reconnois donc , de
bonne foi , que les inftitutions naturelles
doivent fe plier aux régles établies
entre les hommes ; & que ce qui étoit
bon dans les bois , peut être mauvais
dans nos Villes. Ainfi je vais confidérer
l'amour dans fes relations politiques &
morales , & voir en quoi le Théâtre qui
le favorife eft nuifible à la Société.
D'abord , obfervons dans l'Amour des
fentiments très-diftincts , qu'il eft bon de
ne pas confondre. S'il n'y avoit que ce
que M. Rouffeau appelle modeftement
les defirs du coeur , l'Amour feroit un
JANVIER. 1759. 79
mouvement paffager & périodique , comme
tous les befoins , & tel que M. Rouffeau
nous l'a fait remarquer lui -même
dans l'Homme Sauvage.
Cet Amour infpiré par la Nature ,
n'eft honnête dans les moeurs de la Société
qu'autant qu'il fe méle confufément ,
& comme à notre infçu , à des fentiments
plus purs & plus nobles : ces fentiments
font l'eftime , la bienveillance ,
la douce & tendre intimité ; d'où résulte
la complaifance de foi-même dans un
objet de prédilection auquel on attache
fon être. Quand l'affection et mutuelle
& au même degré , c'eſt l'union la plus
étroite , c'est le plus parfait accord qui
puiffe régner entre deux êtres fenfibles ;
c'est enfin , s'il eft permis de le dire , la
transfufion & la coéxiftence de deux âmes.
Cependant on abufe de tout. Examinons
comment les exemples de cette
union fi délicieufe & fi pure , peuvent
être pernicieux.
> le
J'avoue d'abord que l'Amour , dans
la plupart des hommes n'eft que
defir naturel , fans aucune trace de moralité.
J'avoue que cet Amour et plus
commun dans les Villes opulentes &
peuplées ; j'avouërai même , fi l'on vent ,
qu'il régne à Paris autant & plus qu'en
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
>
aucun lieu du monde. Eft- ce au Spectacle
qu'il faut l'attribuer : L'Amour vertueux
eft , comme je l'ai dit un fentiment
compofé du Phyfique & du Moral
; mais dans lequel celui-ci domine.
Ce mêlange ne fe fait dans l'âme que
lentement & par degrés l'eftime , la
confiance l'amitié ne s'infpirent pas
d'un coup d'oeil . Or , fi des plaifirs faciles
préviennent le defir naiffant , s'il
n'a qu'à fe manifefter pour être comblé
fans obftacles , l'Amour ne fera dans
l'homme en fociété , que ce qu'il eſt dans
l'Homme Sauvage : c'eft ce qui arrive
partout où régnent l'opulence & le luxe.
Et c'est ainsi que le germe de l'Amour
vertueux eft étouffé dans l'âme des hommes
, quelquefois même avant la faifon
où il doit fe développer . Les femmes foiblement
aimées , aiment foiblement à
leur tour. L'exemple , le dépit , la féduction
les déterminent à imiter un
Amant trompeur , un Epoux dédaigneux
on volage ; & bientôt le déréglement
de part & d'autre , devient une espéce
d'émulation .
Dans une Ville qui contient cent mille
Célibataires nubiles , qu'il y ait des Speccles
, qu'il n'y en ait point , tout ce
qu'on peut fouhaiter & attendre , c'eſt
JANVIER. 1759 .
81
que la contagion du vice ne pénétre pas
dans le fein des familles ; c'eft que les
plaifirs tolérés ne dégoutent pas des plaifirs
permis ; que le vice n'ait que le fuperflu
d'une fociété tumultueufe & furabondante
, & que l'hymen toujours refpecté
, foit l'afyle inviolable de l'innocence
& de la paix. Or l'Amour feul ,
& j'entends l'Amour 'tel qu'il est repréfenté
au Théâtre , honnête , vertueux ,
fidéle , peut être le contre-poifon de ce
vice contagieux.
>
Qui n'aime aucune femme en a mille
à craindre. L'homme le plus facile a égarer
eft celui qui n'étant frappé vivement
d'aucun objet déterminé , préfente à la
féduction un coeur vuide. Et ce que je
dis d'un féxe doit s'entendre de tous les
deux . Le vice de notre Siécle n'eft donc
pas l'Amour tel qu'il eft peint dans nos
Spectacles ; mais l'Amour tel que l'infpire
la nature , & au-devant duquel les plaifirs
vont en foule, quand le luxe les met
à prix .
Le Théâtre , dit-on , allume les defirs :
comme s'il étoit befoin d'aller au Spectacle
pour être homme . Ces defirs , la Nature
les donne , elle fçait bien les réveiller.
Un peu plus , un peu moins de
vivacité ou de rafinement , ne change
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
rien à cette impulſion univerfelle . L'homme
livré à l'inftinct des bêtes chercheroit
partout fa moitié ; & au défaur de
. la beauté , la laideur feroit adorée . L'occafion
eft un attrait ; mais fi l'occafion
he venoit pas au-devant de lui , il iroit
bientôt au-devant d'elle les Cercles ,
les Jeux , les les Promenades , les lieux
mêmes les plus refpectables feroient comme
le rendez-vous de la licence & de
la féduction . Ce n'eft donc pas cet Amour
d'inftinct qu'il faut éluder ou tâcher de
détruire ; il s'agit de le diriger , de l'éclairer
, s'il eft poffible ; il s'agit de lui
donner cette moralité qui l'épure , qui
l'ennoblit , qui l'élève au rang des vertus.
L'émotion qu'on éprouve au Spectacle
attendrit l'âme , je l'avoue , & c'eſt
par là qu'il la difpofe à l'amour vertueux.
L'amour phyfique n'a befoin que
des fens ; l'amour vertueux a befoin de
toute la fenfibilité , de toute la délicateffe
de l'âme . Plus l'âme eft fenfible ,
plus elle eft délicate ; je dis l'âme , &
l'on m'entend bien : or la délicatelle des
fentimens en garantit l'honnêteté. Un
caractère de cette trempe s'attache à
fon devoir par tous les liens qu'il lui
préfente ; l'eftime , l'amitié , la reconnoiffance
la captivent. La Nature & le
JANVIER. 1759.
83
fang ont fur lui des droits abfolus.
Et vos enfants ces gages précieux ,
Nés de l'Amour , en font de nouveaux nouds .
Au lieu qu'une âme froide & légére ne
tient à rien & céde à un foufle. Elle oublie
la vertu qu'elle n'aime pas , pour
un vice qu'elle n'aime guères ; & fe perd
fans fçavoir pourquoi. Si j'ai bien étudié
les moeurs de notre Siècle , le vrai
moyen de les corriger feroit le don de
nous attendrir.
La fenfibilité dirigée au bien s'attache
à tout ce qui eft honnête ; de là vient
que toutes les vertus fe tiennent par la
main or le Théâtre en nous intéreffant
prend foin de réunir dans une émotion
commune tous les fentimens vertueux
qui doivent fe combiner enfemble. Ainfi
l'Amour y a pour compagne la pudeur ,
la fidélité , l'innocence ; tous ces caractéres
analogues , y font comme fondus
en un feul . C'est donc nous fuppofer une
ame déja bien corrompue , que de prétentendre
qu'elle analyfe ces émotions com
pofées pour en extraire du poifan
Voyons cependant , comment cela siopére.
"
›
Quand il feroit vrai , dit M. Rouf
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
»feau qu'on ne peint au Théâtre que
» des paffions légitimes , s'enfuit- il de là
»que les impreffions en font plus foi-
» bles , que les effets en font moins dan-
» gereux ? comme fi les vives images d'u-
»ne tendreffe innocente étoient moins
" douces , moins féduifantes & c.
S'il eft vrai que la pudeur qui infpire
fi bien l'amour , & dont les craintes ,
·les détours, les réferves , les timides aveux,
la tendre & naïve fineffe , difent mieux
'ce qu'elle croit taire que la paffion ne l'eût
dit fans elle ; s'il eefſtt vrai , dis-je , que
la pudeur foit une vertu , l'amour qu'elle
infpire n'eft donc pas un crime. En
fuppofant que les peintures du Théâtre
produifent les mêmes effets , le Théâtre
devroit donc , ce femble , partager les
éloges que M. Rouffeau donne à la pudeur.
Voyons comment ce qui fait le
charme de la pudeur , peut être le vice
du Spectacle.
"
» Les douces émotions qu'on y reffent
» n'ont pas par elles-mêmes un objet dé-
» terminé , mais elles en font naître le
» befoin. Elles ne donnent pas préciſé-
» ment de l'amour , mais elles préparent
» à en fentir. Elles ne choififfent pas la
perfonne qu'on doit aimer , mais elles
nous forcent à faire ce choix. Ainfi
و ر
JANVIER. 1759. 85
» elles ne font innocentes ou criminelles ,
que par l'ufage que nous en faifons ,
»felon notre caractére , & le caractére
» eft indépendant de l'exemple.
و د
Si M. Rouffeau parle du defir , il eſt
indépendant du caractére , comme le caractére
l'eft de l'exemple. Dans tous les
hommes , le defir tend au même but ; il
y arrive , & il s'éteint. C'eft le Roman
de l'Amour phyfique . S'il parle de l'Amour
compofé où dominent les affections
morales ; je nie que les émotions duThéâtre
n'en déterminent pas l'objet . Ce n'eſt
pas telle ou telle perfonne que le Théâtre
nous difpofe à aimer ; mais une perfonne
douée de telle & de telle qualité. Ces qualités
nous affectent plus ou moins felon
notre caractére ; mais celui qui en eft viyement
affecté au Spectacle , le fera dans
la fociété il ne le fera de même que
par des qualités femblables; & plus l'émotion
du Spectacle aura été vive, plus il fera
indifférent pour tout ce qui ne reffemble
pas au tableau dont il eft frappé . Eftime,
refpect , confiance , vif intérêt , tendre
penchant , voilà ce qui lui refte de l'impreffion
qu'il a reçue ; & tout cela tient
à quelque chofe. L'âme ainfi émue ne va
pas s'attacher au premier objet préſent.
Quant au befoin d'aimer , il ne peut être
86 MERCURE DE FRANCE.
ici que le defir impatient de poffèder l'objet
réel dont on vient d'adorer l'image :
or ce defir n'eft rien moins que vague ; la
caufe en décide l'objet. Le caractére eft
indépendant de l'exemple , mais l'émétion
théâtrale eft indépendante du carac
tére ; & chacun n'aime ou ne hait dans
les Peintures du Théâtre , que ce qu'il eft
capable , felon fon caractére , d'aimer ou
de hair dans la réalité ; à moins que M.
Rouffeau ne fuppofe qu'on change d'âme
en changeant de lieu : ainfi l'homme naturellement
vicieux , s'il en eft , ne fera
que très-foiblement touché d'un amour délicat
& honnête ; & celui que fon caractére
y rend plus fenfible , eft par là-même
difpofé à fuivre l'impulfion d'un exemple
vertueux .
M. R. compare aux tableaux de nos
Spectacles, le baiſer du Praticien Manilius,
donné à fa femme en préfence de fa fille.
C'étoit , dit-il, d'une action fort honnête ,
faire un exemple de corruption .
31
Cette action étoit l'exemple de la pu
deur violée , & par conféquent d'une mau
vaife action ; & ce baifer immodeste dans
nos moeurs , pouvoit être encore plus li
centieux dans les moeurs de l'ancienné
Rome ; au lieu que l'Amour , tel qu'il ek
peint fur le Théâtre , n'a rien d'indécent
à nos yeux.
JANVIER. 1759.
8-
» L'Amour eft louable en foi , comme
» toutes les paffions bien réglées ; mais les
excès en font dangereux & inévitables ,
» fil'idée de l'innocence embellit quelques
» inftants le fentiment qu'elle accompa-
" gne , bientôt les circonftances s'effacent
» de la mémoire , tandis que l'impreffion
» d'une paffion fi douce tefte au fond du
و د
-» coeur.
Un Peuple qui va chaque jour s'atten
drir à ce Spectacle , doit donc être un
Peuple très-paffionnné. Voyons ce qu'en
dit M. Rouffeau lui-même.
» On flatte les femmes , fans les aimer :
» elles font entourées d'agréables ; mais
elles n'ont plus d'Amants . Ne feroient-
» ils pas au défefpoir qu'on les crût amou-
» reux d'une feule ? Qu'ils ne s'en inquié-
» tent pas ; il faudroit avoir d'étranges
» idées de l'Amour. »
Voilà donc cette foule de Spectateurs
qui reviennent du Théâtre , avec un befoin
fi preffant d'aimer ? Voilà l'effet de
ces émotions qui préparent à fentir l'A-
'mour ; voilà , dis- je , cet Amour dont les
excès font inévitables ! Cette Jeuneffe
froide & légére a vû cependant le Spectacle
au fortir du Collége , & ne manque
pas une feule des leçons d'amour qu'on
donne. Quels en ont été les effets ?
88 MERCURE DE FRANCE
Soit foibleffe du côté des impreffions théâ
trales , foit froideur naturelle ou diffipation
du côté des Spectateurs , notre fenfibilité
n'eft donc que trop foiblement
par les objets vettueux que le Théâtre
nous préfente ; & le mal eft que l'émotion
qu'il nous cauſe , ne nous affecte
qu'un inftant .
émue
Dans les climats où la fenfibilité natu
relle eft plus que fuffifante pour remplir
l'objet de la fociété , il feroit dangereux
fans doute de l'irriter par des fenfations
trop violentes ; mais il eft un milieu entre
la langueur
& l'yvreffe , entre la froide
inertie de l'ame & les accès de la paſſion.
Or , nous fommes bien loin encore de
cette vivacité de fentiment , qui , mutuelle
entre les deux Séxes , fait le charme
de leur union . Voilà , je le répéte , ce qui
manque à nos moeurs , ce qu'il feroit à
fouhaiter
que pût nous donner le Théâtre ;
& ce n'eft pas à nous à craindre
la
que
foible illufion qu'il nous caufe , ne fe change
en égarement
. On revient ému d'Ariane
, d'Inès & d'Alzire ; mais de bonne
foi , en revient- on paffionné
: Ceft ce qui
feroit arrivé peut-être , dans les climats
où le fon d'une lyre rendoit les hommes
furieux. Auffi l'Amour n'étoit-il pas admis
fur le Théâtre d'Athénes ; & l'on faifoit
JANVIER. 1759. 89
rudemment de ne pas l'y expofer. Mais
le même excès eft à craindre pour Geêve
, comme le croit M. Rouffeau ; s'il
ft à craindre pour l'Angleterre où l'Amour
eft furieux & tragique , où les hommes font
fublimes ou déteftables ; M. Rouffeau doit
avouer du moins que Paris ne court pás
les mêmes risques.
Ceft à la légereté , à la diffipation
qui nous eft naturelle , au goût des plaifirs
tumultueux & vains qu'on doit attribuer
l'éloignement de la jeuneffe Françoife
pour les Vieillards , & le Théâtre
qui fait refpecter les vertus de cer âge
comme il en joue les ridicules , eft auffi
pen la caufe de l'abandon où languit la
vieilleffe que des travers des jeunes
gens.
Quelques-uns de ces travers font les
effets d'une paffion aveugle.
Il et partout des caractéres violents ;
mais fi quelque chofe pouvoit les contenir
, quelle leçon plus frappante pour
eux que le Tableau des excès de l'Amour
, tel qu'il eft peint fur la Scéne
Françoife ? L'Amour tendre y eft féduifant
, mais l'Amour paffionné y eft terrible.
L'un y caufe de douces émotions ,
l'autre y fait frémir la Nature. Eſt-il
de femme qui voulût être à la place
go MERCURE DE FRANCE.
d'Inès ? Eft-il d'homme qui voulût fe
trouver dans la fituation de Dom-
Pédre ?
Quel eft donc cet Amour criminel où
nous conduit l'Amour honnête ? Je fçai
quelles font les moeurs d'une Jeuneſſe
diffipée ; mais de tant d'extravagances
dont nous fommes témoins , y en a-t-il
une entre mille dont le fentiment de
l'amour foit la fource ? Ce n'eft point le
coeur qui mène à la débauche , & c'eft
le coeur , le coeur lui feul , qui reçoit les
douces émotions d'un amour tendre &
vertueux. L'amour à deux fortes d'objets :
fçavoir , les objets qui affectent l'âme &
les objets qui émeuvent les fens. Le
Théâtre peut faire l'une & l'autre im
preffion ; mais ces deux effets n'ont pas
la même cauſe.
Que Zaïre foit jouée par une Actrice
d'une rare beauté , fa beauté affecte les
fens , mais fon rôle n'affecte que l'âme.
L'un tient à l'autre , me dira- t -on point
du tout ; car le rôle de Zaïre attendrit
également les deux féxes. Une Zaïre
moins belle toucheroit moins , avec le
même talent ; mais cela vient d'une caufe
fi pure que Zaire monis belle toucheroit
moins les femmes elles-mêmes . Cette
caufe eft le charme innocent de la BeauJANVIER.
1759. 91
té , l'intérêt naturel qu'elle infpire , l'illufion
qu'ajoute une figure raviffante au rôle
d'une amante adorée , enfin l'harmonie
& l'accord des fentimens vertueux &
tendres qu'elle exprime, avec le caractére
touchant & noble de fa figure & de fon
action. Mais tout cela n'affecte que l'âme
, je le répéte ; & la preuve en eſt ,
qu'un fage Vieillard en revient plus touché
que le plus voluptueux jeune homme.
L'expreffion d'un rôle tendre ajoute
aux charmes de la beauté ; mais je tiens
que de mille Spectateurs , il n'y en
a pas un qui en foit ému comme il eſt
dangereux de l'être. Ne nous flattons
point d'avoir tant à nous craindre. Il n'eft
pas auffi aifé de nous enflammer qu'on le
dit. Je vois même parmi la Jeuneffe beaucoup
de fantaiſie , très-peu de paffion . Et
quand les hommes feront capables d'un
fentiment délicat & vif , ils n'auront pas
à redouter la féduction de ces goûts frivoles.
+
Le Spectacle cependant peut être dangereux
comme Pantomime ; mais fi tout
tout ce qu'on y voit invite à l'amour phyfique
, tout ce qu'on y entend n'infpire
que l'amour moral : plus l'âme y eft émuë,
moins les fens doivent l'être. Quelle eft
de ces deux impreffions celle qui domine
92
2 MERCURE
DE FRANCE
.
& qui refte : C'eft là ce qui dépend des
caractères ; mais je fuis fûr qu'elles fe
combattent , que plus on eſt touché du
rôle , moins on eft tenté de l'Actrice , &
qu'avec les mêmes objets , le Spectacle
feroit plus dangereux, par exemple, fi l'on
ne faifoit qu'y danfer. Il ne m'eft pas përmis
d'approfondir cette queftion ; mais
j'en dis affez pour me faire entendre. Revenons
à l'amour moral.
Le plus grand de fes dangers eft celui
des inclinations déplacées : elles peuvent
l'être , ou relativement aux convenances
, ou relativement aux perfonnes . Sur
l'Article des convenances M. Rouffeau
n'eft pas févére. Il reconnoit la bonté
des moeurs de Nanine , » où l'honneur ,
» la vertu , les purs fentimens de la Na-
» ture font préférés à l'impertinent pré-
»jugé des conditions. » Cependant c'eft
là ce qui rend fi dangereufe aux yeux de
la plupart des hommes la fenfibilité des
jeunes gens.
L'Amour ne connoît point l'inégalité
des conditions ; il tend quelquefois à
rapprocher des cours que la naiffance &
la fortune féparent . Il renverfe donc le
plan économique des familles , l'ordre
politique de la fociété , l'empire de la
coutume & de l'opinion .
JANVIER. 1759. 93
La fociété exige dans les alliances certains
rapports que la Nature n'a point
confultés. Le Mariage , au lieu d'étre
l'accord des volontés , eft devenu celui
des convenances . On eft donc obligé de
fouhaiter que le coeur des jeunes gens
foit indifférent à tout , pour difpofer
deux ſelon des vues qui ne font pas
celles de la Nature . Si le coeur fe donne
lui-même , avant qu'on l'ait engagé ;
fifon inclination contredit l'engagement
qu'on lui fait prendre ; le defir & le penchant
font en contradiction toute la vie ,
& ce qui eût fait le charme d'une union
volontaire , devient le tourment d'une
fervitude impofée. Ce plan une fois établi
l'inclination des enfans contredit
fouvent les intentions des peres. Mais ,
fi , dans cette pofition , il eft malheureux
que le coeur de l'homme foit tendre
& fenfible , s'il eft à craindre , par
conféquent , que le Théâtre ne contribue
à le rendre tel ; eft-ce au Théâtre
eft-ce à la Nature qu'un Philofophe doit
s'en prendre ? Auffi M. Rouffeau ne leur
en fait- il pas un crime. Je parle donc
ici , non à M. Rouffeau , mais à un
pere de famille jaloux de fon nom , foigneux
de fa poftérité , fenfible à l'hon
neur de fon fils , & inquiet fur le choix
94 MERCURE DE FRANCE.
que ce jeune homme feroit peut - être fi
la Nature ou l'habitude difpofoit fon
caur à l'Amour .
Vous fouhaittez à votre fils une âme
infenfible , lui dirai-je ; c'eft ſouhaiter
le plus dur efclavage à fa femme & à
fes enfants. Si par malheur vos voeux
font remplis , il n'aimera rien excepté
lui - même ; & l'amour - propre n'eft ja-,,
mais fi fort que dans une âme où il régne
feul. Tout fera donc facrifié à ce
fentiment unique' ; & l'autorité d'époux
& l'autorité de pere ne feront de lui
qu'un tyran. Vous aurez difpofé de lui
felon vos vues , en fuppofant qu'une âme
froide foit plus docile qu'une âme tendre,
cè qui eft encore bien douteux ; mais
vous en aurez difpofé pour le malheur de
tout ce qui l'environne.Votre orgueil fera
fatisfait , mais vous entendrez retentir
jufqu'à vous les cris plaintifs de la Nature.
Grace à vos foins , fon âme endurcie
ne fera capable d'aucune affection
morale ; mais les Animaux les plus ftupides
ont des fens ; votre fils en aura.
comme eux , & comme eux il en fera
l'esclave.
Aimez- vous mieux , me dira ce pere ,
aimez -vous mieux que difpofant fon âme
à des inclinations deréglées , je l'aban
JANVI ER. 17 59. ༡༦
donne imprudemment aux caprices aveu--
gles de l'Amour ? Non fans doute , lui
répondrai-je ; mais fuppofons que votre
fils ne foit pas naturellement pervers ,
qu'il foit né bon , comme tous les hommes ,
c'eft-à-dire , capable de trouver fon plus.
grand bien dans ce qui eft vertueux &
honnête il dépend de vous d'y détermi-"
ner fes inclinations ; fon bonheur & fa
vertu font dans vos mains : plus fon âme
fera attendrie , & plus vous la trouverez
docile.
:
» Le plus charmant objet de la Nature,
le plus digne d'émouvoir un coeur fen-
»fible , & de le porter au bien , eft une
»femme aimable & vertueufe . » M.
Rouffeau demande où il y en a ? Je prétends
qu'il y en a partout & dans tous les
états de la vie , qu'il y en aura plus encore
, fi dans la balance des intérêts
ces qualités font de quelque poids : or ,
qu'une âme tendre foit indécife ; fi elle
n'eft
pas corrompue , fi l'on a pris foin
de cultiver en elle le goût naturel du beau
moral , qui empêche des Parens attentifs
d'éclairer , de diriger fa fenfibilité vers
des objets qui en foient dignes.
Un tel foin , je l'avoue , exige une at
tention vigilante & affidue . Cette attention
eft un devoir pénible ; on le néglige
96 MERCURE DE FRANCE.
& l'on fe plaint des égaremens d'un jeune
coeur à lui-même livré. On prétend le
ramener d'un coup d'autorité , il n'eft
plus tems . Ou l'autorité fera trop foible •
ou elle fera tyrannique. Il ne faut donc
pas 'étonner fi un aveu arraché par la violence
, n'a pas le même effet qu'un penchant
infpiré par la perfuafion . Mais dans
tout cela , que fait le Théâtre ? Il fupplée
par la peinture des affections honnêtes
, vertueufes , & par-là même intéreffantes
, à ce qui manque à l'éducation
, du côté des exemples & des leçons
domeftiques. Il y fupplée , dis-je , autant
qu'il eft poffible , & fi le torrent franchit
fa digue , l'on n'en doit pas conclure
que la digue elle-même foit la caufe du
débordement.
Ce qui allarme le plus M. Rouffeau ,
c'eft le danger des inclinations déplacées,
relativement à la perfonne. » Qu'un jeune
» homme n'ait vu le monde que fur la
Scéne , le premier moyen qui s'offre à
lui pour aller à la vertu , eft de cher
» cher une maîtreffe qui l'y conduiſe ,
»
efpérant bien trouver une Conftance
» ou une Cénie, tout au moins. C'eſt ainf
» que ,fur la foi d'un modéle imaginaire
» fur un air modefte & touchant , fur une
» douceur contrefaite , Nefcius aura fali
lacis
#
2
2.
JANVIER. 1759. 97
lacis , le jeune Infenfé court ſe perdre,
» en penfant devenir un fage.
Je veux qué ce jeune homme n'ait vû
au Théâtre que des Conftances , des Cénies
, qu'il n'y ait vu peindre l'Amour
qu'intéreffant & vertueux l'âme pleine
de ces idées , il cherchera , dites - vous ,
une Cénie , une Conftance ; mais eft- ce
dans la fociété des femmes perdues qu'il
ira la chercher ? Le fuppofez-vous affez
infenfé ? Ne faut - il pas s'abftenir auffi
d'expofer fur le Théâtre l'amitié pure &
fainte , de peur que quelque jeune hom
me épris de fes charmes , ne la cherche
parmi des Fripons ? La Jeuneffe facile &
crédule , donne fouvent dans le piége
'd'un faux amour comme dans celui d'une
fauffe amitié ; mais eft-ce pour avoir appris
au Spectacle à difcerner le véritable ?
Eftce- pour y avoir été vivement ému
des fentimens qui l'accompagnent , &
qui le caractérisent ? M. Rouffeau fuppofe
que nous fortons du Spectacle ,
fi enyvrés que nous ne fommes plus capables
de réfléxion ni de choix : cela peut
être dans un pays où l'Amour eft fi furieux
qu'il ne s'agit pas moins que d'y laiffer
l'amour ou la vie ; cela peut être auffi à
Genêve. Mais je ne confidére les effets
du Théâtre que relativement aux Fran-
11. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
çois ; & M. Rouffeau avoue lui-même ,
qu'ils ne font rien moins que paffionnés.
Qu'il me foit donc permis de demander
comment l'on peut enfeigner aux hommes
à diftinguer le bien & le mal ; à chercher
l'un , & éviter l'autre ; fi ce n'eſt en les
expofant à leurs yeux dans une Peinture
naïve & fidelle , l'un avec les charmes &
fes avantages , l'autre avec fa honte , fes
dangers & fes écueils ? Comment s'y prendroit
M. Rouffeau lui-même pour éclairer
un jeune homme dans le choix d'un
objet digne d'être aimé ? Vous reconnoîtrez
, lui diroit-il , une Femme honnête
à fes principes , à fes fentiments , au caractére
de fon amour. Si elle eft plus occupée
que vous-même de vos devoirs &
de votre gloire , de vos talents & de vos
vertus ; fi elle prend foin d'embellir votre
âme , & de vous rendre plus cher à fes
yeux , en vous rendant plus eftimable ;
voilà l'objet qui doit vous attacher. C'eſt
la leçon qu'il lui donneroit , & cette leçon
eft celle du Théâtre. Il ajouteroit à
ce tableau le contrafte d'une femme impérieufe
& vaine , qui veut que tout céde
à fes caprices , que tout foit facrifié à fa
fantaifie & à fes plaifirs , qui ne connoît
dans fon Amant de devoir , de foin , d'in- ?
JANVIER. 1759. 99
térêt que celui de lui complaire ; qui fe
fait un jeu de fa ruine , un amuſement
de fes folies , un triomphe de fes égarements.
Voilà , diroit-il , celle que vous
devez craindre ; & le Théâtre l'a dit mille
fois. Il feroit bon fans doute de mettre en
action ces préceptes , il feroit bon de repréfenter
fur la Scéne l'Enfant prodigue
au milieu des malheureufes qui l'ont égaré
, ruiné , chaffé , méconnu ; mais par
malheur la décence s'y oppofe. Il s'enfuit
qué la Scéne Françoife n'eft pas à cet
égard auffi morale qu'elle peut l'être ;
mais on y dit ce que l'on n'ofe y peindre ;
& fi les impreffions n'en font pas affez
vives , fi elles frappent l'oreille fans toucher
le coeur , ce n'eft pas la faute du
Théâtre .
Si l'Amour criminel ou vicieux eft peint
dans quelques- unes de nos Pićces , avec
des couleurs qui le font aimer , je fuis le
premier à condamner la Piéce. Mais que
M.Rouffeau nous en cite les exemples dans
ce qui s'appelle le Théâtre honnête . L'Amour
intéreffe dans Zaire & dans Bérénice
, oui fans doute ; auffi l'Amour n'y
eft-il pas criminel . Il combat un Préjugé
national dans Titus , & il eft facrifié à
ce Préjugé même . Il combat dans Zaïre
des devoirs inconnus , & il cède à ces
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
devoirs , dès que leur voix fe fait entendre.
Zaïre meurt , & l'on ne laiffe pas de
fouhaiter de rencontrer une Zaïre : je le
crois bien ; auffi n'eft - ce pas la crainte
d'aimer une Zaïre , mais la crainte de
l'immoler dans les accès d'une jalouſie
aveugle & forcenée que ce Spectacle doit
infpirer.
:
On s'intérefle à l'Amour de Titus pour
Bérénice ; quoiqu'il foit oppofé à fon devoir
pourquoi ? Parce que ce devoir n'eņ
eft pas un dans nos moeurs , & que le
coeur doit prendre parti pour un fentiment
naturel contre une opinion révoltante.
Que le Cid facrifiât fon pere à Chiméne ,
qu'Horace abandonnât la caufe de Rome
pour complaire à Sabine : je demande à
M. Rouffeau s'il croit que l'intérêt de
l'Amour l'emportât dans nos coeurs fur
l'intérêt facré de la Nature ou de la Patrie?
Qui de nous eft complice dans l'âme
de la trahifon du fils de Brutus ? Mais
qu'il plaife aux Romains de faire un crime
à leur Empereur d'époufer une Reine ;
cet orgueil nous irrite , loin de nous toucher
; & fi nous applaudiffions dans Titus
l'effort généreux qu'il fait fur lui-même ,
fon refpect pour une Loi fuperbe , ne fe
communique point à nous , & les charmes
naturels de la beauté & de la vertu
JANVIER. 1759 .
101
confervent tous leurs droits fur nos âmes.
M. Rouffeau a raifon de dire qu'aucun des
Spectateurs n'eft Romain dans ce moment;
mais aucun ne pardonneroit à Titus de
ceffer de l'être. C'eft par principe qu'on
l'admire ; c'est par fentiment qu'on le
plaint.
» L'Amour ſéduit , ou ce n'eſt pas lui »
Qu'eſt-ce à dire , l'Amour ſeduit ? Il intéreffe
, il attache , oui fans doute . Il nous
fait tomber daus les piéges du crime , au
moment qu'il fuit lui-même le chemin de
la vertu : c'eft ce que je ne puis concevoir.
» Les circonstances qui le rendent ver-
» tueux au Théâtre , s'effacent , dit M.
» Rouſſeau , de la mémoire des Specta-
" teurs. » Ainfi , quand les yeux mouillés
de larmes , je viens de voir Zaire ou Bérénice
, j'oublie qu'elles étoient vertueufes
, qu'elles ont facrifié le fentiment le
plus cher de leur âme , l'une à la Religion
de fes Peres , l'autre à la gloire de
fon Amant. Quand je viens d'entendre &
d'admirer Life , Conftance ou Cénie, j'oublie
la cauſe , la feule cauſe de l'intérêt
vif & tendre dont je fuis encore tout ému.
Voilà une façon de fentir dont je n'avois
pas même l'idée. Il me femble au contraire
que le fouvenir des circonftances
qui ont excité l'émotion , furvit long-
E iij
702 MER CURE DE FRANCE.
tems à l'émotion elle-même ; & ce n'eft,
que par ces images , que les peines & les
plaifirs paffés , nous font encore préfents.
Comment donc M. Rouffeau a-t- il prétendu
que l'Amour refte , & que l'objet
s'efface Feroic-il confifter l'impreffion
de l'Amour au Spectacle , dans l'émotion
phyfique des fens ? Si telle eſt fon
l'idée , j'ofe lui répondre , qu'aucune des
Piéces où l'Amour eft peint vertueux , ne
produit cet effet , ni ne peut le produire.
Je dis plus un feul trait , qui dans une
Picce décente réveilleroit une idée obfcéne
, indifpoferoit tous les efprits . S'il
n'y a donc que l'émotion pure de l'âme
fans aucun mélange de vice , quel eft le
caractére dépravé qui change en affection
criminelle le fentiment que viennent d'exciter
en lui la bonté , la candeur , l'innocence
, la vertu même ? Que M. Rouffeau
compofe lui-même ce caractére déteftable
; je ne lui oppofe point fon principe
que tout homme eft né bon ; je veux qu'il
y en ait de naturellement pervers , & je
fuppofe un tel homme au Spectacle. Ou
la Peinture d'un Amour vertueux le touchera
, & pour un moment il fera moins
méchant ; ou il n'en fera point ému , & le
Spectacle dès-lors ne fera pour lui qu'infipide.
Il en revient , me direz-vous ,
JANVIER. 1759.
103
avec l'ardeur du defir dans les fens , & il
va l'appaiſer par un crime : cela peut être ;
mais ce que le Théâtre a fait , le Spectacle
le plus innocent l'eût fait de même.
Penfez qu'il s'agit d'un hommie perdu :
tout eft poifon pour une telle âme .. Mais
fuppofons ce qui eft plus commun ; c'eſtà
- dire , un homme qui ne fe livre à l'Amour
vicieux , que parce qu'il y fuppofe
un charme & des plaifirs qui manquent à
P'Amour honnête : pour celui- ci , plus la
Peinture de l'Amour honnête fera tou
chante ; plus le contrepoids du vice
aura de force , & moins par conféquent
le vice lui-même aura d'attraits . Prenez
un jeune débauché au dénouement de
P'Enfant Prodigue ; s'il eft attendri , s'il a
verfé des larmes , il eft vertueux , au moins
dans ce moment . Il a partagé les regrets ,
la honte , les remords de fon femblable ;
il a gouté avec lui le plaifir de dérefter aux
pieds d'une Femme honnête , fenfible &
généreufe , le crime de l'avoir trahie. Il a
pleuré fes égarements , fon coeur s'eft dilaté
au moment du pardon , il a baisé avec
Euphémon la main de fa vertueufe Amante
: Voilà donc les circonftances que vous
prétendez qu'il oublie , pour ne conferver
que l'impreffion , de quoi ? D'un Amour
fans objet , fans motif , fans caractére , &
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
qui dans fon âme va fe changer en vice ?
Je me perds dans cette analyfe étrange
du coeur humain ; & fi la nature eft auffi
monftrueufe que vous le fuppofez , je m'applaudis
de la méconnoître.
, Il faudroit , felon M. Rouffeau ne
préfenter l'Amour au Théâtre , que dangereux
, trompeur & funefte. » În croit
faire merveille de donner à la tendreffe
» tout l'intérêt de la vertu ; au lieu qu'il
»faudroit apprendre aux Jeunes gens à
» fe défier des illufions de l'Amour , & à
» fuir l'erreur d'un penchant aveugle qui
» croit toujours fe fonder fur l'eſtime. »
J'ai dit comment le Théâtre répond à
ces vues ; mais on fent bien que ce n'eſt
pas affez dans les principes de M. Rouffeau.
Rien n'eft plus rare , à fon avis ,
qu'une Femme aimable & vertueufe ; tout
Ce qui nous difpofe à aimer les Femmes ,
nous entraîne donc au vice. C'eſt ainfi
qu'il doit raifonner. Pour moi qui , dans
les Familles , n'ai guéres vû que des filles
bien nées , & les graces de l'innocence
unies à celles de la Jeuneffe , fouvent à
celles de la beauté , je crois que c'eſt remplir
l'intention de la Nature , & celle de
la Société , que d'attirer fur ces chaſtes
objets les voeux innocents des hommes de
leur état & de leur âge : je crois que leur
JANVIER. 1759. 105
infpirer une eftime , une confiance mutuelle,
c'eft les difpofer à fe rendre heureux : je
crois en un mot qu'attendrir un féxe pour
l'autre ; c'eft tirer l'homme de la claffe des
bêtes, & cacher la honte de l'Amour phyfique
fous l'honnêteté de l'Amour moral .
L'Amour a fes dangers , fans doute ;
mais quelle paffion n'a pas les fiens ? Il
s'agit de le régler , c'eft-à-dire , de l'éclairer
fur fon objet , & de lui tracer
des limites. L'homme a fes defirs , la
Nature les lui donne ; il faut qu'il les fixe ,
ou qu'il les répande. Entre l'amour & la
débauche , il n'y a que la fageffe ftoïque .
ou l'infenfible froideur. Voyez fi vous
prétendez faire de tous les hommes des
Stoïciens ou des Marbres , les élever audeffus
du foin de perpétuer leur efpéce , ou
les réduire àn'être plus que des Otomates
multipliants. A moins de métamorphofer
ainfi la Nature , il me femble que le lien
le plus doux , le plus vertueux qui puiffe
rapprocher , unir , enchaîner les deux
Séxes , c'eft le noeud intime d'une affection
mutuelle , & que le plus grand bien qu'on
puiffe opérer dans les moeurs d'un Peuple
inconftant & volage , c'eft de l'émouvoir
, de l'attendrir , de le difpofer à l'Amour,
en l'accoutumant à méprifer ce qu'un
tel fentiment à de vicieux , à craindre ce
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
qu'il'a de funefte , à chérir ce qu'il a d'intéreffant
, de refpectable & de facré.
Il n'eft point d'armes que M. Rouffeau
n'employe , & qu'il ne manie avec beaucoup
d'art , pour attaquer les moeurs du
Théâtre. L'Amour honnête qu'on y refpire,
réunit toutes les affections de l'âme fur
un feul objet. Or , » le plus méchant des
» hommes , eft celui qui s'ifole le plus , qui
» concentre le plus fon coeur en lui-mê-
» me. Le meilleur eft celui qui partage
également fes affections à tous fes fem-
» blables. Il vaut beaucoup mieux ai-
» mer une maîtreffe que de s'aimer
»feul au monde. Mais quiconque aime
» tendrement fes parents , fes amis , fa
" patrie & le genre humain , fe dégrade
" par un attachement défordonné qui nuit
» bientôt à tous les autres , & leur eft infailliblement
préféré. »
و د
و ر
»
pour
Je nie que le plus méchant des hommes
, foit celui qui s'ifole le plus . Cer
homme-là ne fait que s'anéantir la
Société. Or , le néant n'eft pas ce qu'il
a de pire. Il est évident que Cartouche
étoit plus méchant que Timon. Du reſte
il n'y a que l'Amour effréné qui détache
l'âme de fes devoirs , & qui en rompe les
liens tout fentiment vif les relâche ; l'amitié
, le fang & l'amour rompent L'éJANVIER.
1759.
107
quilibre des intérêts qui meuvent l'âme ;
mais cet équilibre eft une chimére . Licurgue
, pour rendre toutes les affections
communes , a été obligé de rendre tous
les biens communs jufqu'aux enfants , &
de former fon noeud politique des débris
de tous les noeuds domeftiques & perfonnels.
Avec l'argument de M. Rouſſeau ,
je prouverai qu'une Mérope eft un perfonnage
vicieux , & aucune mere ne vou
dra m'en croire .
L'Amour paffionné , c'eſt-à-dire , aveugle
& fans frein , eft un des plus grands
maux , dont le coeur de l'homme foit menacé
; auffi dans la Peinture qu'on en fair
fur la Scéne , n'infpire-t-il jamais la pitié
fans la crainte : voyez Hermione, Radamifte
, Orofmane , &c. mais ce n'eft
point cette fureur cruelle , forcenée , atroce
, dont vous craignez pour nos âmes
foibles les exemples contagieux. Vous redoutez
pour nous ces Spectacles tranquilles
, où l'on répand de douces larmes , où
la vertu gémit avec l'Amour , où la volupté
même est décente. Cénie, Mélanide,
l'Oracle, c'eft-là, dites-vous, qu'on refpire
le poifon d'un Amour dont les excès font
inévitables. Ces mêmes âmes que vous
trouvez fi froides , quand l'humanité , la
pitié les frappe , deviennent donc tout
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
à
coup bien fenfibles aux impreffions de
l'Amour. Que dis-je ? l'Amour lui-même
ne les touche donc qu'au Spectacle ; car
vous-même , vous avouez que le monde
ne le connoît plus . J'ai beau vouloir vous
concilier avec vous-même , il n'y a pas
moyen; votre opinion eſt un Protée , &
tel
je ne fuis pas unun Ulyffe. Je conclus donc ,
fans plus de difcuffion , que l'Amour ,
que peuvent
l'infpirer
ces Spectacles
attendriffants
, n'eft rien moins qu'une
phrénéfie
, rien moins qu'un mouvement
ftupide ; qu'il eft affez vifpour rapprocher
les âmes , & qu'il ne l'eft point affez pour
enyvrer les fens , qu'il favorife le penchant
de la Nature , fans rompre la digue
des bienséances
, ni changer la direction
du devoir & de la vertu. Banniſſez
donc l'Amour de Genêve , comme les
Spectacles
; fouhaitez
qu'il ne pénétre
point dans les retraites de ces Montagnons
fortunés, chez qui vous priez Dieu
qu'on ne mette point de lanternes
; mais
Jaiffez- nous defirer qu'à Paris le fentiment
le plus doux de la Nature , prenne la place
de la coquetterie
& du libertinage. Les
Spectacles y font utiles, non » pour per-
»fectionner
le goût,quand l'honnêteté
eft
» perdue, mais pour encourager
l'honnêteté
même par des exemples
vertueux , &
JANVIER. 1759. iog
publiquement applaudis ; non » pour cou-
"vrir d'un vernis de procédés , la laideur
du vice ; mais pour faire fentir la
honte & la baffeffe du vice, & développer
dans les âmes le germe naturel des vertus
; non » pour empêcher que les mau-
» vaiſes moeurs ne dégénérent en brigandage
, mais pour y répandre & perpétuer
les bonnes , par la communication
progreffive des faines idées , & l'impreffon
habituelle des fentiments vertueux ;
en un mot , pour cultiver & nourrir le
goût du vrai , de l'honnête & du beau
qui , quoiqu'on en dife , eft encore en vénération
parmi nous.
ر و
Après avoir repréfenté Paris comme
» une Ville remplie de gens intrigants ,
» défoeuvrés , fans moeurs , fans religion ,
» fans principes , dont l'imagination dé-
» pravée par l'oifiveté , la fainéantiſe , par
» l'amour du plaiſir , & par de grands
» befoins , n'engendre que des monftres ,
» & n'infpire que des forfaits. " Après
avoir peint le Théâtre comme l'Ecole la
plus pernicieufe du vice , on doit bien.
s'attendre que M. Rouffeau n'épargnera
pas les moeurs des Comédiens. Je n'examine
point le fait , la fatyre m'eft odieufe.
Je parle de ce qui peut être , fans
m'attacher à ce qui eft ; & je confidére
110 MERCURE DE FRANCE.
la profeffion en faifant abftraction des
perfonnes. M. Rouffeau commence par
avouer , qu'après avoir attaqué directement
le Spectacle dans fa nature & dans
fes effets , la difcuffion fur les moeurs des
Comédiens , n'eft pas fort néceffaire ; il
ne laiffe pas toutefois que de les noircir
de fon mieux : il auroit pu s'en dif
penfer.
Selon M. Rouſſeau » dans une grande
» Ville , la pudeur eft ignoble & baffe ;
ן כ
c'eft la feule chofe dont une Femme
» bien élevée auroit honte. Une Femme
qui paroît en Public , eft une Femme
" deshonorée. » A plus forte raifon , les
Femmes qui par état fe donnent en Spectacle
: il n'y a rien de plus conféquent,
Leur maniere de fe vêtir n'échappe point
à fa cenfure. Si on lui dit que les Femmes
fauvages n'ont point de pudeur , car elles
vont nues , il répond que » les nôtres en
» ont encore moins , car elles s'habillent.»
Si une Chinoiſe ne laiffe voir que le bout
de fon pied , c'eft ce bout du pied qui enflamme
les defirs. Si parmi nous la mode
eft moins févére , les charmes qu'elle laiſſe
appercevoir , font une amorce dangereufe.
Ainfi , une Femme ne peut fans crime ,
ni fe voiler , ni fe dévoiler. Si faut-il bien
cependant qu'elle foit vêtue de quelque
JANVIER. 1759 .
III
maniere; & à vrai dire , il n'en eft point
que l'habitude ne rende décente . Or , les
Actrices comiques font mifes précisément
comme on l'eft dans le monde . Les Actrices
tragiques ont foin d'ajuster à nos
moeurs les vêtements qu'elles imitent :
elles fe montrent avec cette bonne grace
que M. Rouffeau permet aux filles de Genêve
d'avoir au bal ; & dans tout cela ,
il n'y a rien que d'honnête.
M. Rouſſeau demande » comment un
» état , dont l'unique objet eft de fe mon-
» trer en Public , & qui pis eft , de fe
» montrer pour de l'argent , conviendroit
» à d'honnêtes femmes. » Je ne réponds
point au premier Article : j'ai fait voir que
dans tout ce qui n'eft pas d'inftitution
naturelle , les bienféances dépendent de
l'opinion . Dans la Grèce , une honnête
femme ne ſe montroit point en Public ;
parmi nous , elle y paroît avec décence ;
un état qui l'y oblige peut donc être un
état décent. Quant à la circonftance du
falaire dont M. Rouſſeau fait aux Comédiens
un reproche plus humiliant , a-t-il
oublié que rien n'eft plus honnête que
de gagner fa vie ; & ne fait-il pas gloire
lui- même de fe procurer par fon travail
, dequoi n'être à charge à perfonne ?
Les profeffions les plus utiles & qui de112
MERCURE DE FRANCE.
mandent le plus de talents , doivent être
fans doute les plus refpectées ; mais
s'enfuit-il que les profeffions qui ont pour
objet l'amuſement de la fociété , foient
deshonorantes , par la raifon qu'on les
exerce pour de l'argent ? Que l'on joue
le rôle de Burrhus , du Milantrope , de
Zaïre , ou que l'on donne un Concert
pour de l'argent , tout cela eft égal , fi
de part & d'autre les plaifirs que l'on
procure à qui les paye , n'ont rien que
d'honnête ; or c'étoit là feulement ce
qu'il falloit confidérer , fans s'attacher
à une circonftance qui ne fait rien du
tout à la chofe car fi le Spectacle étoit
pernicieux , il y auroit encore plus de
honte à être Acteur gratuitement , qu'à
l'être pour gagner fa vie. Qui d'ailleurs
affure M. Rouffeau que l'argent foit le
principal objet d'un Baron , d'une Lecouvreur
, & de celui qui , comme eux,
afpire à fe rendre célébre ?
Sans doute les talents & le génie ont
un objet plus noble que le falaire du traail
. Mais comme il faut vivre pour ſe
endre immortel , la premiere récomenfe
du Comédien , comme du Poëte ,
a Peintre , du Statuaire & c. doit être la
abfiftance dont l'argent eft le moyen ;
JANVIER. 1759. 113
car on ne peut pas en même temps faire
Cinna & labourer la Terre .
» Il eft difficile que celle qui fe met à
» prix en repréſentation , ne s'y mette
»bientôt en perfonne . » C'eft comme fi
je difois qu'il eft difficile qu'un Auteur
qui vend fes écrits à un Libraire , ne foit
pas tenté d'aller ſe vendre lui-même . Un
fi excellent Ecrivain peut- il vouloir faire
paffer en preuve d'une imputation flétriffante
un tour d'expreffion qui n'eft
qu'un jeu de mots ? L'Actrice qui joue
Emilie ou Colette eft elle plus vendue à
l'or des Spectateurs que ne l'étoient Corneille
& M. Rouffeau lui-même ? S'il me
répond qu'elle leur vend fa préfence ,
fon action , fa voix & le talent qu'elle
a d'exprimer tout ce qu'elle imite. Je réponds
que Corneille & M. Rouffeau ont
vendu avant elle leur imagination ,
leur âme , leurs veilles , & le don de
feindre qui leur eft commun avec elle .
C'eft furtout cet Art , ce don de feindre
& d'en impoſer , que M. Rouffeau trouve
deshonorant dans la profeffion de Comédien.
" Qu'eft- ce que le talent du Co-
» médien l'art de fe contrefaire , de re-
» vêtir un autre caractére que le fien , de
paroître différent de ce qu'on eft , de
» fe paffionner de fang froid , de dire
"
114 MERCURE DE FRANCE.
» autre chofe que ce qu'on penfe , auffi
» naturellement que fi on le penfoit réel-
» lement , & d'oublier enfin fa propre
place , à force de prendre celle d'au-
» trui. Et , à votre avis , Monfieur, qu'eftce
que l'art du Peintre , du Muficien , &
furtout du Poëte ? Auriez-vous jamais
fait les rôles de Colin & de Colette ,
fi vous ne vous étiez pas déplacé ? M. de
Voltaire que vous n'accuferez pas d'exercer
un métier infâme , étoit-il femblable
à lui-même en écrivant fes Tragédies ?
L'art de faire illufion eft-il plus de l'ef
fence du Comédien , que de l'effence du
Poëte , du Muficien , du Peintre &c. Celui
qui trouva le Dominicain travaillant
avec un air atroce au Tableau de S. André
, le foupçonna- t-il d'être complice
du Soldat qu'il peignoit alors infultant le
S. Martyr ?
En vérité , plus j'y penfe , moins je
conçois que vous ayez écrit férieufement
tout ce que je viens de lire. Cependant
de cette déclamation fi étrange & fi peu
fondée , vous tirez des inductions cruelles.
Que vous demandiez fi ces hommes
fi bien parés , fi bien exercés au ton de
la galanterie & aux accens de la paffion ,
n'abuſeront
jamais de cet art pour féduire
de jeunes perfonnes ; votre crainte peut
JANVIER. 1759. 115
être fondée ; & j'avoue qu'un bon Comédien
doit fçavoir plus que perfonne ,
l'art de témoigner fes defirs fans déplaire,
& de les rendre intéreffants. Cet Art eft
honnête felon vos principes ; mais comme
je ne vous prens pas au mot , j'avoue
qu'un bon Comédien fans moeurs ,
eft plus dangereux qu'un autre homme.
Vous allez plus loin. Ces valets filoux , fi
fubtils de la langue & de la main fur
la Scéne , dans les befoins d'un métier
plus difpendieux que lucratif , n'aurontils
jamais de diftraction utile ? ne prendront-
ils jamais la bourfe d'un fils prodigue
, ou d'un pere avare , pour celle
de Léandre ou d'Argan ? Que ne demandez-
vous de même fi celui qui joue
Narciffe ne fera pas un empoifonneur au
befoin ? Je paffe rapidement fur ce trait
qui vous eft échappé fans doute , je n'ai
pas le courage d'en plaifanter ; & fi je
le relevois férieufement , je tomberois
peut-être moi-même dans l'excès que je
vous reproche je m'en tiens donc à
notre objet. L'Auteur qui compofe &
l'Acteur qui repréfente fe frappent l'imagination
du tableau qu'ils ont à peindre.
Racine crayonnoit de la même main
le caractére divin de Burrhus , & le caractére
infernal de Narciffe . Milton eſt
16 MERCURE DE FRANCE.
fublime dans les blafphêmes de Satan
& dans l'adoration de nos premiers Peres.
L'âme de Corneille s'élevoit jufqu'à l'héroifme
pour faire parler Cornélie & Céfar
après s'être abaiffée jufqu'aux fentimens
de la plus lâche trahison pour faire
parler Achillas & Septime. Il en eft de
l'Acteur comme du Poëte , avec cette
différence que celui-ci à befoin de fe
transformer tout entier , & qué fon âme
doit être , s'il eft permis de le dire ,
centralement affectée des paffions qu'il
veut rendre , puifque c'eft lui qui les enfante
; au lieu que l'Acteur infpiré par
le Poëte , n'en eft que le copifte , & n'a
befoin , pour le rendre , que d'une émotion
plus fuperficielle , qui influe encore
moins par conféquent fur fon caractére
habituel.
Peut -être vous applaudiffez-vous de me
voir envelopper tous les Arts d'imitations
, dans le reproche que vous
faites à celui de Comédien ; mais c'eft
affez pour moi de vous réduire à convenir
qu'il n'eft pas moins honnête qu'un
autre. L'âme prend , à la longue , une
teinture des affections vertueufes dont
elle fe pénétre ; l'intérêt qu'elles lui
infpirent leur fert comme de mordant.
Mais les fentiments qu'on exprime avec
JANVIER . 1759. 117
horreur , le rôle qu'on méprife au moment
qu'on le joue , & qu'on voit en
butte au mépris , ce rôle , dis -je , n'a rien
de féduifant , rien de contagieux, ni pour
le Poëte qui le feint , ni pour l'Acteur
qui s'exerce à le rendre .
Toutefois je fens comme vous qu'un
Comédien vertueux , une Comédienne
fage & honnête fera une efpéce de prodige
, quand vous les réduirez l'un &
l'autre à l'Amour pur de la vertu , &
à la privation défintereffée de tous les
plaifirs qui les follicitent .
Le crime a trois fortes de frein : les
Loix , l'Honneur , la Religion. Le vice
n'a que la Religion & l'Honneur. D'un
côté l'on excommunie les Comédiens , de
l'autre on veut les rendre infâmes ; je
demande par quel effort généreux ils
fe priveroient des plaifirs tolérés par les
Loix & permis par la Nature ? S'ils ont
des moeurs , ce ne peut être qu'en s'élevant
au-deffus des autres hommes par
une droiture & une force d'âme qui les
raffure & qui les confole. Ils ne font pas
vertueux au même prix que nous ; & il
faut autant de courage à un Comédien
pour être honnête - homme , qu'à un
honnête - homme pour embraffer la prcs
feffion de Comédien. Voulez-vous juger
118 MERCURE DEFRANCE.
quelle eft l'influence de cette profeffion
fur les moeurs , commencez par lui rendre
les deux plus grands freins du vice ,
les deux plus fermes appuis de la foibleffe
& de l'innocence , la religion &
l'honneur. Ne les privez de rien , ne les
difpenfez de rien ; laiffez à leurs penchants
les mêmes contrepoids qu'aux nôtres
; & alors s'ils font conftamment plus
vicieux que nous , c'eft à leur état qu'on
a droit de s'en prendre. M. Rouſſeau
prend la chofe à rebours , & de la honte
attachée à l'état de Comédien , il veut
tirer une preuve contre les moeurs de cet
état , & contre celles des Spectacles .
*
A Rome les Comédiens étoient des Ef
claves ; la condition d'Efclave étoit infâme
, & par conféquent celle de Comédien
; M. Rouffeau en conclut qu'elle
doit l'être partout.
Dans la Grèce , les Comédiens étoient
des hommes libres , & leur état n'avoit
rien de honteux ; M. Rouffeau nous répond
qu'ils repréfentoient les actions des
Héros , que ces grands Spectacles étoient
données fous le Ciel , fur des Théâtres
magnifiques & devant toute la Gréce
affemblée. Il nous difpenfera , je l'efpere,
de prendre tout cela pour des raifons ;
* Voy. les Mémoires de l'Acad . des Infcriptions
& Belles- Lettres. Tom . 17. Page 210,
JANVIER. 1759. 119
& s'il veut bien fe fouvenir que ces
Comédiens repréfentoient familiérement
des Héros inceftueux ou parricides , qu'ils `
jouoient & calomnioient Socrate ; il
avouera que fi jamais l'état de Comédien
a du être deshonorant , c'eft fur le Théâtre
d'Athénes .
Dans les premiers établiſſemens des
nôtres , l'indécence & l'obfcénité des
Spectacles ont dû attirer fur la profeffion
de Comédien les cenfures de l'Eglife
& le mépris des honnêtes gens.
Les moeurs de la Scéne ont changé ;
& fi M. Rouffeau n'a pas prouvé que le
Spectacle eft pernicieux , tel qu'il eſt ,
ou tel qu'il peut être , il n'a pas droit
de conclure que le métier de Comédien
foit en lui-même un état honteux. Or
i cet état peut être honnête , il eft de
l'équité , de l'humanité , de l'intérêt
des moeurs de l'y encourager. Je le
répéte , l'Honneur & la Religion font
les appuis de l'innocence , les freins du
vice , les mobiles de la vertu & les contrepoids
des paffions humaines : priver
l'homme de ces fecours , c'eft l'abandonner
à lui-même.Heureufement les Comédiens
ne prennent pas tous à la lettre
cet abandon déſeſpérant : autoriſés
protégés, récompenfès par l'Etat, accueillis
, confidérés même dans la fociété la
120 MERCURE DE FRANCE.
plus décente , lorfqu'ils y apportent de
bonnes moeurs, ils fçavent que fi nos
fages Magiftrats n'ont pas crû devoir encore
céder aux voeux de la Nation &
aux motifs puiffants qui follicitent en
faveur du Théâtre , c'est par des raifons
très-fuperieures aux préjugés de la barbarie.
Ils fçavent que ces raifons politiques
n'ont rien de relatif à leur con
duite perfonnelle , & par conféquent
rien de deshonorant pour eux ; auffi n'ontilspas
perdu le courage d'être Chrétiens
& honnêtes gens. A Paris furtout leur
conduite eft plus décente , parce qu'elle
a l'eftime publique pour objet & pour
récompenfe. M. Rouffeau en convient
lui-même. Il n'a connu particulierement
qu'un feul Comédien , & il avoue que
fon amitié ne peut qu'honorer un honnête-
homme.
A l'égard des tenta tions auxquelles une
Actrice eft expofée , il en eſt qui , dans
la fituation actuelle des chofes , me femblent
comme inévitables. On ne doit
pas s'attendre à voir des moeurs pures
au Théâtre , tant que le fruit du travail
& du talent ne pourra fuffire aux dépenfes
attachées à cette profeffion . La
pompe du Spectacle en exige de ruineufes
; & il eft honteux qu'une Actrice foit
obligée ,
JANVIER. 1759.
127
, obligée , pour y fubvenir
ou de s'en →
detter, ou de fe perdre. Or telle est l'alternative
preffante
où elle eft réduite
par le
calcul du produit & des frais. Mais , que
tout compenfé
, il refte à une Actrice
qui
penfe, dequoi vivre modeftement
& honnêtement
dans fa maifon
où les études
continuelles
l'attachent
; qu'elle
puifle
d'ailleurs
prétendre
dans fon état , à tous
les avantages
que l'eftime
publique
attribue
à la vertu ; il y a d'autant
mieux
à préfumer
de fa conduite
& de fes
moeurs , que les principes
& les fentiments
dont elle eft habituellement
affectée
, lui éclairent
l'efprit
& lui élévent
l'âme.
J'en ai dit affez , j'en ai trop dit 2
peut-être , & encore n'ai-je pas relevé
tous les traits qui , dans cet ouvrage ,
mériteroient d'être difcutés. Si je me livrois
à toutes les réfléxions que M. Rouffeau
me préfente , je ferois un livre plus
long que le fien , mais infiniment moins
curieux , moins éloquent , moins intéreffant
de toutes manieres. Mon deffein
n'a été , ni de lui nuire , ni de briller
à fes dépens ; mais de réduire au point
de la vérité l'opinion de fes Lecteurs fur
l'Article des Spectacles. Je puis avoir
raifon contre lui , fans préjudice pour
II. Vol, F
122 MERCURE DE FRANCE.
fa vertu que je refpecte , ni pour fes
talents que j'admire ; & s'il m'eft échappé
quelque trait qui faffe douter de ces
fentiments , je le défavoue & le condamne.
Un motif perfonnel m'a fait oppofer
quelquefois M. Rouffeau à lui- même
, il eft vrai ; mais ce motif eft le
defir de le réconcilier avec les hommes ,
de lui faire entendre qu'on peut être
injufte par excès de zéle , qu'un violent
amour de la vertu peut , comme toutes
les paffions , nous emporter au-delà
des limites , qu'enfin les principes de
l'honnête & du vrai peuvent être altérés
dans l'âme par la chaleur de l'imagination
, & par cette fermentation des
efprits qui s'excite dans la folitude. Je
defire plus encore , & je m'applaudirois
toute ma vie d'avoir pu y réuffir : ' eft
d'arracher ce Philofophe éloquent aux
réfléxions douloureufes qui confument ſa
jeuneffe , de le rendre à la fociété où je
l'ai vu tendrement chéri , de l'engager à
confacrer aux vérités fimples & folides ,
aux vertus douces & fociales , au bonheur
de l'humanité , le génie & les veilles qu'il
employe à la décourager , & à la rendre ,
s'il étoit poffible , odieufe à elle-même.
Quelle fatisfaction peut- il avoir à calom
nier nos goûts & les fiens ? Les farces, ditJANVIER.
1759. 128
il , les plus groffieres , font moins dangereufes
pour une jeune fille , que la Comédie
de l'Oracle. Quels reproches ne fe
fait-il donc pas à lui-même d'avoir compofé
en Vers & en Mufique cette Scéne
naïve & fi touchante que toutes les
jeunes filles fçavent par coeur ?
Tant qu'à mon Colin j'ai fçu plaire &c.
Mais , voici qui eft plus férieux encore.
» Le Théâtre François eft , dit-il , la
plus pernicieuſe école du vice .... J'ai-
» me la Comédie à la paſſion .... Racine
» me charme ; & je n'ai jamais manqué
» volontairement , une repréſentation de
» Moliere .
Il eſt donc , felon fes principes , dans
le cas d'un homme qui auroit affifté journellement
& avec délices , à un feftin
où il auroit fçu que l'on verſoit du poiſon
aux convives.
» Sainte & pure vérité , s'écrie- t - il ,
»non jamais mes paffions ne fouilleront
» le fincére amour que j'ai pour toi : l'in-
» térêt ni la crainte ne fçauroient altérer
» l'hommage que j'ai à t'offrir.
Rien n'eft plus beau , plus courageux ,
fans doute ; mais le fervice que j'ai voulu
rendre à M. Rouffeau n'en fera
plus effentiel , fi j'ai pu lui perfuader que
que
Fij
124 MERCURE DE FRANCE:
ces idées affligeantes qu'il a prifes pour
la vérité n'en étoient que de vains phantômes,
& que le mal auquel il croit avoir
contribué par fes écrits & par fes exemples
eft un bien
pour l'humanité.
Fermer
Résumé : SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve sur les Spectacles.
Le texte explore les opinions de Rousseau sur l'amour et la pudeur, en distinguant l'amour naturel, souvent amoral, de l'amour vertueux, qui combine des aspects physiques et moraux. Rousseau considère la pudeur comme la première vertu féminine et note que dans les sociétés opulentes, les plaisirs faciles peuvent étouffer cet amour vertueux, menant parfois à des comportements déloyaux chez les femmes. Le théâtre est présenté comme un outil pour promouvoir l'amour vertueux en encourageant des sentiments tels que la pudeur, la fidélité et l'innocence. Cependant, il peut également influencer les comportements amoureux de manière négative. Le texte critique la vision de Rousseau sur le théâtre, affirmant que, bien régulé, il peut offrir des modèles de vertus et d'affections honnêtes. L'auteur discute des dangers et des avantages de l'éducation et de l'influence du théâtre sur les jeunes. Il prône une éducation qui guide les inclinations naturelles vers la vertu et l'honneur, et critique l'idée que le théâtre soit nuisible, affirmant qu'il peut compenser les lacunes de l'éducation en fournissant des exemples moraux clairs. Le texte distingue l'amour criminel de l'amour vertueux, insistant sur la nécessité de représenter des valeurs morales. Il conteste les vues pessimistes de Rousseau sur l'amour et les spectacles, affirmant que l'amour honnête peut rapprocher les individus et les rendre meilleurs. L'auteur défend également les comédiens, soulignant que leur profession n'est pas intrinsèquement déshonorante et qu'elle peut procurer des plaisirs honnêtes au public. Enfin, le texte aborde les préoccupations morales concernant les comédiens, affirmant qu'ils peuvent être vertueux malgré les préjugés. Il critique Rousseau pour avoir déduit la honte attachée à la profession de comédien à partir de l'exemple de Rome, rappelant que dans la Grèce antique, les comédiens étaient respectés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
7
p. 294-296
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
Début :
A l'instant où nous écrivons cet article, on n'a encore donné qu'une représentation [...]
Mots clefs :
Rôle, Public, Comédien, Acteur, Jardinière, Talent, Spectacle, Pasquale Anfossi, Costanza Baglioni, Tumulte
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texteReconnaissance textuelle : ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
A L'INSTANT où nous écrivons cet article ,
on n'a encore donné qu'une repréſentation
de la Finta Giardiniera , ou la Jardinière
Suppofee , Opéra Bouffon en trois Actes ,
Mufique del Signor Anfoffi. Elle a été donnée
le Jeudi 12 de ce mois. Nous n'en parlons
ici que pour fatisfaire , autant qu'il eſt en
nous, la curiofité de nos Lecteurs. Une Cantatrice
s'étoit propofé de chanter une fois
feulement le rôle de la Jardinière . Elle cut
le malheur de déplaire au Public , qui l'interrompit
au milieu du premier Acte , &
appela à grands cris la Signora Conftanza
Baglioni. Cette Adrice fe trouvoit à l'amphithéâtre,
& fa préfence ne fit qu'augmenter
le tumulte. Elle fut obligée de céder aux
voeux du Public , & continua le rôle.
que
Qu'on nous permette de faire ici une obfervation.
Il nous femble l'habitude que
quelques Comédiens ont contractée de fe
placer fous les yeux du Public , pour être
témoins des effais de ceux qui débutent
dans leurs emplois , entraîne après elle des
inconvéniens. Elle nous paroît préjudiciable
à l'Acteur qui débute , à celui dont le talent
DE FRANCE. 295
fait l'objet de comparaifon, à la tranquillite,
à la décence du fpectacle ; & , par une fuite
néceffaire , à l'effet de la repréfentation . Si
le débutant n'a qu'un talent médiocre , la préfence
de l'Acteur aimé rend plus infupportable
la médiocrité du premier. Si dans le nombre
des mécontens un feul ofe élever la voix,
le refte des fpectateurs fuit bientôt fon exemple
: de -là , une Scène femblable à celle dont
nous venons de rendre compte , & un furcroît
d'humiliation pour le fujet malheureux
qui avoit déjà encouru la difgrâce du Public.
Si au contraire le Comédien qui débute annonce
un talent fupérieur à celui de l'Acteur
connu , difons plus , s'il eft feulement doué
de quelques uns de ces moyens de féduction
qui emportent au premier moment les fuffrages,
la troupe enthoufiafte des protecteurs
ne manque pas defaire du triomphe de l'un un
motif de reproche pour l'autre. Tous les yeux
fetournent fur le Comédien qui obferve; c'eſt
à lui que vont s'adreffer les éloges qu'on croit
devoir au débutant. On les prodigue aveć
d'autant plus de profufion , qu'on fe fait une
joie maligne de relever la fupériorité qu'on
accorde fur lui , au Comédien devenu l'objet
de la préférence publique. Que cette préférence
foit fondée , ou qu'elle ne le foit
pas , l'Acteur ancien n'en éprouve pas un
chagrin moins réel , & le fpectacle n'en perd
pas moins de fa tranquillité. Nous fommes
éloignés de croire qu'un Comédien ne doive
Niv
296 MERCURE
jamais fe montrer publiquement au fpectacle
dont il eft membre , mais nous penfons
que ce n'eft pas dans une circonftance
pareille à celle dont nous parlons , qu'il doit
y paroître. Cette obfervation nous a été
infpirée par des événemens dont nous avons
été témoins , & nous la foumettons au jugement
des gens fages.
Le tumulte dont nous venons de parler, a
détruit l'effet du premier Acte de la Jardinière
; les deux autres ont été mieux entendus
; mais la nature de la voix de la débutante
ayant forcé de baiffer le rôle d'un ton
& demi , & l'organe de la Signora Conftanza
exigeant un autre diapafon , il faut attendre
une feconde repréſentation pour parler
de ce rôle . La Signora Rofina a très -bien
chanté le rôle d'Armanda. Le Signor Caribaldi
a rempli celui du Contino Belfiore ,
avec le goût & la fupériorité que le Public
lui connoît. Le rôle de Dom Anchiſe a été
chanté & joué par le Signor Gherardi , dont
le jeu naturel & vraiment comique , ajoute
tous les jours à l'idée avantageufe que le
Public a conçue de fes talens. .
Nous donnerons fur la Mufique des détails
plus étendus dans notre prochain
N°. En attendant nous pouvons affurer
qu'elle ne fera pas moins d'honneur au
Signor Anfoffi , que les autres ouvrages que
nous connoiffons déjà de ce célèbre Compofiteur.
A L'INSTANT où nous écrivons cet article ,
on n'a encore donné qu'une repréſentation
de la Finta Giardiniera , ou la Jardinière
Suppofee , Opéra Bouffon en trois Actes ,
Mufique del Signor Anfoffi. Elle a été donnée
le Jeudi 12 de ce mois. Nous n'en parlons
ici que pour fatisfaire , autant qu'il eſt en
nous, la curiofité de nos Lecteurs. Une Cantatrice
s'étoit propofé de chanter une fois
feulement le rôle de la Jardinière . Elle cut
le malheur de déplaire au Public , qui l'interrompit
au milieu du premier Acte , &
appela à grands cris la Signora Conftanza
Baglioni. Cette Adrice fe trouvoit à l'amphithéâtre,
& fa préfence ne fit qu'augmenter
le tumulte. Elle fut obligée de céder aux
voeux du Public , & continua le rôle.
que
Qu'on nous permette de faire ici une obfervation.
Il nous femble l'habitude que
quelques Comédiens ont contractée de fe
placer fous les yeux du Public , pour être
témoins des effais de ceux qui débutent
dans leurs emplois , entraîne après elle des
inconvéniens. Elle nous paroît préjudiciable
à l'Acteur qui débute , à celui dont le talent
DE FRANCE. 295
fait l'objet de comparaifon, à la tranquillite,
à la décence du fpectacle ; & , par une fuite
néceffaire , à l'effet de la repréfentation . Si
le débutant n'a qu'un talent médiocre , la préfence
de l'Acteur aimé rend plus infupportable
la médiocrité du premier. Si dans le nombre
des mécontens un feul ofe élever la voix,
le refte des fpectateurs fuit bientôt fon exemple
: de -là , une Scène femblable à celle dont
nous venons de rendre compte , & un furcroît
d'humiliation pour le fujet malheureux
qui avoit déjà encouru la difgrâce du Public.
Si au contraire le Comédien qui débute annonce
un talent fupérieur à celui de l'Acteur
connu , difons plus , s'il eft feulement doué
de quelques uns de ces moyens de féduction
qui emportent au premier moment les fuffrages,
la troupe enthoufiafte des protecteurs
ne manque pas defaire du triomphe de l'un un
motif de reproche pour l'autre. Tous les yeux
fetournent fur le Comédien qui obferve; c'eſt
à lui que vont s'adreffer les éloges qu'on croit
devoir au débutant. On les prodigue aveć
d'autant plus de profufion , qu'on fe fait une
joie maligne de relever la fupériorité qu'on
accorde fur lui , au Comédien devenu l'objet
de la préférence publique. Que cette préférence
foit fondée , ou qu'elle ne le foit
pas , l'Acteur ancien n'en éprouve pas un
chagrin moins réel , & le fpectacle n'en perd
pas moins de fa tranquillité. Nous fommes
éloignés de croire qu'un Comédien ne doive
Niv
296 MERCURE
jamais fe montrer publiquement au fpectacle
dont il eft membre , mais nous penfons
que ce n'eft pas dans une circonftance
pareille à celle dont nous parlons , qu'il doit
y paroître. Cette obfervation nous a été
infpirée par des événemens dont nous avons
été témoins , & nous la foumettons au jugement
des gens fages.
Le tumulte dont nous venons de parler, a
détruit l'effet du premier Acte de la Jardinière
; les deux autres ont été mieux entendus
; mais la nature de la voix de la débutante
ayant forcé de baiffer le rôle d'un ton
& demi , & l'organe de la Signora Conftanza
exigeant un autre diapafon , il faut attendre
une feconde repréſentation pour parler
de ce rôle . La Signora Rofina a très -bien
chanté le rôle d'Armanda. Le Signor Caribaldi
a rempli celui du Contino Belfiore ,
avec le goût & la fupériorité que le Public
lui connoît. Le rôle de Dom Anchiſe a été
chanté & joué par le Signor Gherardi , dont
le jeu naturel & vraiment comique , ajoute
tous les jours à l'idée avantageufe que le
Public a conçue de fes talens. .
Nous donnerons fur la Mufique des détails
plus étendus dans notre prochain
N°. En attendant nous pouvons affurer
qu'elle ne fera pas moins d'honneur au
Signor Anfoffi , que les autres ouvrages que
nous connoiffons déjà de ce célèbre Compofiteur.
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Résumé : ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
L'Académie Royale de Musique a présenté 'La Finta Giardiniera' ou 'la Jardinière Supposée', un opéra bouffon en trois actes composé par le Signor Anfossi, le jeudi 12 du mois. La première représentation a été perturbée par le public qui a interrompu la cantatrice débutante pour réclamer la Signora Constanza Baglioni, présente dans l'amphithéâtre. Cette dernière a dû prendre la relève. L'article critique cette habitude de certains comédiens de se placer parmi le public, estimant que cela perturbe la tranquillité et la décence du spectacle. Le tumulte a gâché le premier acte, mais les deux suivants ont été mieux accueillis. La différence de tessiture entre les deux cantatrices a nécessité une seconde représentation pour évaluer pleinement le rôle. La Signora Rosina a bien interprété Armanda, et le Signor Caribaldi a excellé dans le rôle du Contino Belfiore. Le Signor Gherardi a également été salué pour son interprétation naturelle et comique du rôle de Dom Anchise. La musique sera détaillée plus en profondeur dans le prochain numéro.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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