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1
p. 185-188
Marais d'eau, [titre d'après la table]
Début :
Ils allerent ensuite admirer le Marais d'eau. C'est un [...]
Mots clefs :
Marais d'eau, Eau, Bords, Roseaux, Marais, Pièces
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texteReconnaissance textuelle : Marais d'eau, [titre d'après la table]
Ils allerent enſuite admi
rer le Marais d'eau. C'eſt un
quarré long qui a douze toi
fes de longueur & huit de
largeur. Ilya un grand chef
ne au milieu environné de
tout ce qui peut croître dans
un Marais. Les bords de ce
quarré d'eau ſont remplis de
roſeaux ,parmy leſquels font
desCignes dans les coins , &
toutes les branches du chefne,
toutes les herbes qui l'entourent
, tous les roſeaux &
Piiij
180
Suite du Voyage
les Cignes qui en rempliffent,
ou plutoſt qui en forment les
bords, venant à jetter de l'eau
tout enſemble , & un million
de petits jets paroiſſant à la
fois , dont les uns font plus,
& les autres moins elevés
forment une pluye d'eau , qui
Javant la verdure dont elle
fort , luy donne un plus vif
éclat , & réjoüit la veuë.
,
Au milieu des deux aifles
de ce Marais dans deux enfoncemens
élevés de quelques
marches , font deux tables
de marbre , ſur leſquelles
on voit pluſieurs choſes
qui peuvent fervir à conſtruides
Amb. de Siam. 181
tre un buffet ; mais comme la
plupart de ces pieces n'ont
que des cercles ou autres morceaux
dorez , il feroit difficile
à ceux qui n'auroient
point encore oüy parler de
ces buffets , de deviner à
quels uſages ils ſont deſtince.
Lorſque l'eau vient à joüer ,
elle fatisfait la curioſité des
ſpectateurs , & en rempliſſant
les vuides qui ſont entre ces
pieces , elle forme des vafes
parfaits , dont le corps paroiſt
d'un beau criſtal enrichy
d'ornements dorés.
rer le Marais d'eau. C'eſt un
quarré long qui a douze toi
fes de longueur & huit de
largeur. Ilya un grand chef
ne au milieu environné de
tout ce qui peut croître dans
un Marais. Les bords de ce
quarré d'eau ſont remplis de
roſeaux ,parmy leſquels font
desCignes dans les coins , &
toutes les branches du chefne,
toutes les herbes qui l'entourent
, tous les roſeaux &
Piiij
180
Suite du Voyage
les Cignes qui en rempliffent,
ou plutoſt qui en forment les
bords, venant à jetter de l'eau
tout enſemble , & un million
de petits jets paroiſſant à la
fois , dont les uns font plus,
& les autres moins elevés
forment une pluye d'eau , qui
Javant la verdure dont elle
fort , luy donne un plus vif
éclat , & réjoüit la veuë.
,
Au milieu des deux aifles
de ce Marais dans deux enfoncemens
élevés de quelques
marches , font deux tables
de marbre , ſur leſquelles
on voit pluſieurs choſes
qui peuvent fervir à conſtruides
Amb. de Siam. 181
tre un buffet ; mais comme la
plupart de ces pieces n'ont
que des cercles ou autres morceaux
dorez , il feroit difficile
à ceux qui n'auroient
point encore oüy parler de
ces buffets , de deviner à
quels uſages ils ſont deſtince.
Lorſque l'eau vient à joüer ,
elle fatisfait la curioſité des
ſpectateurs , & en rempliſſant
les vuides qui ſont entre ces
pieces , elle forme des vafes
parfaits , dont le corps paroiſt
d'un beau criſtal enrichy
d'ornements dorés.
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Résumé : Marais d'eau, [titre d'après la table]
Le texte décrit le Marais d'eau, un espace rectangulaire de douze toises de longueur et huit de largeur. Au centre se trouve un grand chef-d'œuvre entouré de plantes et de fleurs typiques des marais. Les bords sont garnis de roseaux parmi lesquels nagent des cygnes. Ces derniers, en projetant de l'eau simultanément, créent une pluie d'eau qui accentue la verdure et réjouit la vue. Au milieu du marais, deux tables de marbre sont installées dans des enfoncements surélevés. Elles supportent divers objets pouvant servir à construire un buffet, mais la plupart de ces pièces sont ornées de cercles ou de morceaux dorés, rendant difficile leur identification. Lorsque l'eau joue, elle remplit les vides entre les pièces, formant des vases parfaits au corps cristallin enrichi d'ornements dorés, satisfaisant ainsi la curiosité des spectateurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 1047-1053
L'ENVIE. ODE.
Début :
Quels sont ces bords où la Nature [...]
Mots clefs :
Envie, Lieux, Bords
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texteReconnaissance textuelle : L'ENVIE. ODE.
L'EN VI E.
OD E.
Uels sont ces bords où la Nature
Languit et paroît expirer ;
Au fond d'une Caverne obscure ,
J'entens gémir et soupirer ;
Des Serpens en gardent l'entrée ,
Dans cette demeure abhorrée ,
L'Eclair me précede et me suit ,
I. Vol. A ij
La
1048 MERCURE DE FRANCE
La Foudre gronde , je frissonne ;
Ciel , quel jour affreux m'environne
Ah ! rendez- moi plutôt la nuit.
Un Autel dressé par les crimes ,
D'abord épouvente mes yeux;
Le sang des plus nobles Victimes ,
Est l'encens qui fume en ces Lieux ;
L'horrible Envie est la Déesse ,
A qui cet hommage s'adresse ;
C'est ici son fatal séjour ;
Sur son front habitent les craintes ,
L'erreur sur ses levres éteintes
Et son sein nourrit un Vautour.
諾
Ses Sujets partagent sa peine ,
Aux mêmes tourmens condamnez ,
Devant cette superbe Reine
Ils sont à regret prosternez ;
La pâle langueur les consume ,
Soit que l'Astre du jour s'allume ,
Ou soit qu'il éteigne ses feux ,
Ils vivent en proye aux allarmes ;
L'abondance excite leurs larmes ;
>
La joye est un tourment pour eux.
諾
C'est par les désordres du monde
E
I. Vol.
Qu'on
JUIN. 1049 1734.
Qu'on peut compter tes attentats ,
Furie en cruautez féconde ,
Les ravages marquent tes pas ;
En des lieux où l'horreur réside ,
Où l'affreuse Hécate préside ,
Ta rage aux Enfers a recours ,
Et dans son aveugle folie ,
Des charmes de la Thessalie
Elle emprunte les noirs secours.
Elle arme la haine cruelle
'Au pied d'un funeste Tombeau ,
La Discorde au regard rebelle ,
Lui prête un sinistre flambeau ;
Dans une Coupe séduisante ,
Ici , la trahison présente ,
Les Poisons par toi préparez ,
Le masque de l'hypocrisie
Là , déguise ta frénesic ,
Et rend tes coups plus assurez.
La Cour est le fameux Théatre
De tes ambitieux projets ;
D'un rang plus haut , vile idolâtre ,
Tu le brigues par des forfaits ;
Tu l'obtiens sous de noirs auspices ;
Victime de tes artifices ,
1. Vol
A iij
Le
Togo MERCURE DE FRANCE
Le mérite n'a point d'appui ;
Tu t'applaudis quand il succombe ;
Mais sur toi quelquefois retombe]
Le Trait qu'on lançoit contre lui.. De
SK
Eh quoi les Peuples les plus sages ,
A tes soupçons ouvrent leurs coeurs ;
Athênes sur des bords sauvages ,
Relegue ses Enfans vainqueurs ;
Miltiade , peut - on le croire ?
Des Grecs n'a cherché que la gloire
Et meurt dans les fers à Paros ,
Quand ton injustice décide ,
L'éclat d'une valeur rapide
Est un crime pour un Héros.
Il rend le fils suspect au Père , (a)
Surena vainqueur à son Roy , (b)
L'Epoux d'Aprippine à Tibere , (c)
Qu'avilit la honteuse Loy ;
Atteint de ton poison funeste
Uu Sexe dont le front modeste
Ne respire que la douceur ,
Contre une Rivale trop belle
(a ) Nicomede à Prusias .
(b) Surena , Favori d'Orode , Roy des Parthes.
(c ) Germanicus.
I. Vol. Porte
JUIN.
1734 TOSI
Porte sa vengeance immortelle ,
Jusqu'à la barbare fareus.
Qu'entends-je , quels Oiseaux funebres
Par d'odieux croassemens ,
Vont insulter les Morts celebres
Dans le repos des Monumens !
Cessez vos éternels murmures ;
Loin de ces lieux , Races impures ;
Vos cris se perdent dans les Airs ;
Les Homeres et les Virgiles ,
Sont malgré l'effort des Zoïles ,
Les délices de l'Univers.
Faut-il que du sacré Permesse ,
L'Envie ose infecter les Eaux ›
Faut-il qu'une lâche foiblesse ,
Flétrisse d'illustres Rivaux ?
Mais que peuvent toutes ces ligues ,
Ces complots secrets , ces intrigues ,
Ce sont des Torrens dans leurs cours ;
Leurs flots grossis bien - tôt décroissent ,
Les Censeurs jaloux disparoissent ;
Et le beau triomphe toujours.
Cherchons des Athletes insignes.
Plus la victoire suit leurs pas ,
1. I. Vol. A iiij
Plus
1052 MERCURE DE FRANCE
Plus de nos efforts ils sont dignes ;
Leur gloire ennoblit nos Combats ,
C'est par des chef- d'oeuvres durables ,
Et non par des Ecrits coupables ,
Que nous devons la disputer ;
Jamais les Triomphes des autres
Ne pourront obscurcir les nôtres ,
Si nous sçavons en mériter.
諾
>,
L'émulation est permise ;
Elle sert au progrès des Arts ,
Soutient une noble entreprise ,
Nous anime dans les hazards ;
On lui doit les plus grands courages
On lui doit ces rares Ouvrages
Que respecteront nos neveux ;
L'ardeur de vaincre est légitime ;
Mais elle fait regner l'estime
Sur des Concurrens genereux.
Rentre dans l'infernal Empire ;
Monstre digne de son horreur ;
Ta fuite , au jour que je respire ,
Rendra sa premiere splendeur ;
Traîne sur les bords du Cocyte
Ta haine pour le vrai mérite ,
Tes chagrins , ta honte , tes fers ,
I. Vol.
JUIN. 1053
1734-
Et voy la Vertu orissante
Braver ta fureur impuissante ,
Dans les Cieux qui lui sont ouverts.
Ah pereat livor dum´scandit ad athera virtus .
Par M. l'Abbé Poncy de Neuville.
OD E.
Uels sont ces bords où la Nature
Languit et paroît expirer ;
Au fond d'une Caverne obscure ,
J'entens gémir et soupirer ;
Des Serpens en gardent l'entrée ,
Dans cette demeure abhorrée ,
L'Eclair me précede et me suit ,
I. Vol. A ij
La
1048 MERCURE DE FRANCE
La Foudre gronde , je frissonne ;
Ciel , quel jour affreux m'environne
Ah ! rendez- moi plutôt la nuit.
Un Autel dressé par les crimes ,
D'abord épouvente mes yeux;
Le sang des plus nobles Victimes ,
Est l'encens qui fume en ces Lieux ;
L'horrible Envie est la Déesse ,
A qui cet hommage s'adresse ;
C'est ici son fatal séjour ;
Sur son front habitent les craintes ,
L'erreur sur ses levres éteintes
Et son sein nourrit un Vautour.
諾
Ses Sujets partagent sa peine ,
Aux mêmes tourmens condamnez ,
Devant cette superbe Reine
Ils sont à regret prosternez ;
La pâle langueur les consume ,
Soit que l'Astre du jour s'allume ,
Ou soit qu'il éteigne ses feux ,
Ils vivent en proye aux allarmes ;
L'abondance excite leurs larmes ;
>
La joye est un tourment pour eux.
諾
C'est par les désordres du monde
E
I. Vol.
Qu'on
JUIN. 1049 1734.
Qu'on peut compter tes attentats ,
Furie en cruautez féconde ,
Les ravages marquent tes pas ;
En des lieux où l'horreur réside ,
Où l'affreuse Hécate préside ,
Ta rage aux Enfers a recours ,
Et dans son aveugle folie ,
Des charmes de la Thessalie
Elle emprunte les noirs secours.
Elle arme la haine cruelle
'Au pied d'un funeste Tombeau ,
La Discorde au regard rebelle ,
Lui prête un sinistre flambeau ;
Dans une Coupe séduisante ,
Ici , la trahison présente ,
Les Poisons par toi préparez ,
Le masque de l'hypocrisie
Là , déguise ta frénesic ,
Et rend tes coups plus assurez.
La Cour est le fameux Théatre
De tes ambitieux projets ;
D'un rang plus haut , vile idolâtre ,
Tu le brigues par des forfaits ;
Tu l'obtiens sous de noirs auspices ;
Victime de tes artifices ,
1. Vol
A iij
Le
Togo MERCURE DE FRANCE
Le mérite n'a point d'appui ;
Tu t'applaudis quand il succombe ;
Mais sur toi quelquefois retombe]
Le Trait qu'on lançoit contre lui.. De
SK
Eh quoi les Peuples les plus sages ,
A tes soupçons ouvrent leurs coeurs ;
Athênes sur des bords sauvages ,
Relegue ses Enfans vainqueurs ;
Miltiade , peut - on le croire ?
Des Grecs n'a cherché que la gloire
Et meurt dans les fers à Paros ,
Quand ton injustice décide ,
L'éclat d'une valeur rapide
Est un crime pour un Héros.
Il rend le fils suspect au Père , (a)
Surena vainqueur à son Roy , (b)
L'Epoux d'Aprippine à Tibere , (c)
Qu'avilit la honteuse Loy ;
Atteint de ton poison funeste
Uu Sexe dont le front modeste
Ne respire que la douceur ,
Contre une Rivale trop belle
(a ) Nicomede à Prusias .
(b) Surena , Favori d'Orode , Roy des Parthes.
(c ) Germanicus.
I. Vol. Porte
JUIN.
1734 TOSI
Porte sa vengeance immortelle ,
Jusqu'à la barbare fareus.
Qu'entends-je , quels Oiseaux funebres
Par d'odieux croassemens ,
Vont insulter les Morts celebres
Dans le repos des Monumens !
Cessez vos éternels murmures ;
Loin de ces lieux , Races impures ;
Vos cris se perdent dans les Airs ;
Les Homeres et les Virgiles ,
Sont malgré l'effort des Zoïles ,
Les délices de l'Univers.
Faut-il que du sacré Permesse ,
L'Envie ose infecter les Eaux ›
Faut-il qu'une lâche foiblesse ,
Flétrisse d'illustres Rivaux ?
Mais que peuvent toutes ces ligues ,
Ces complots secrets , ces intrigues ,
Ce sont des Torrens dans leurs cours ;
Leurs flots grossis bien - tôt décroissent ,
Les Censeurs jaloux disparoissent ;
Et le beau triomphe toujours.
Cherchons des Athletes insignes.
Plus la victoire suit leurs pas ,
1. I. Vol. A iiij
Plus
1052 MERCURE DE FRANCE
Plus de nos efforts ils sont dignes ;
Leur gloire ennoblit nos Combats ,
C'est par des chef- d'oeuvres durables ,
Et non par des Ecrits coupables ,
Que nous devons la disputer ;
Jamais les Triomphes des autres
Ne pourront obscurcir les nôtres ,
Si nous sçavons en mériter.
諾
>,
L'émulation est permise ;
Elle sert au progrès des Arts ,
Soutient une noble entreprise ,
Nous anime dans les hazards ;
On lui doit les plus grands courages
On lui doit ces rares Ouvrages
Que respecteront nos neveux ;
L'ardeur de vaincre est légitime ;
Mais elle fait regner l'estime
Sur des Concurrens genereux.
Rentre dans l'infernal Empire ;
Monstre digne de son horreur ;
Ta fuite , au jour que je respire ,
Rendra sa premiere splendeur ;
Traîne sur les bords du Cocyte
Ta haine pour le vrai mérite ,
Tes chagrins , ta honte , tes fers ,
I. Vol.
JUIN. 1053
1734-
Et voy la Vertu orissante
Braver ta fureur impuissante ,
Dans les Cieux qui lui sont ouverts.
Ah pereat livor dum´scandit ad athera virtus .
Par M. l'Abbé Poncy de Neuville.
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Résumé : L'ENVIE. ODE.
Le poème décrit les méfaits de l'Envie, personnifiée comme une déesse malfaisante. L'auteur commence par dépeindre un lieu sombre et effrayant, gardé par des serpents, où réside l'Envie. Cet endroit est marqué par la peur, l'erreur et la souffrance. Les sujets de l'Envie partagent sa peine et vivent dans une constante alarme, trouvant même la joie tourmentante. L'Envie est responsable des désordres du monde, semant la haine, la trahison et l'hypocrisie, notamment à la cour. Elle manipule les soupçons et les injustices, comme dans le cas de Miltiade, un héros grec injustement emprisonné. Elle affecte également les relations familiales et conjugales, provoquant des vengeances imméritées. Le poème critique ceux qui osent attaquer les grands écrivains comme Homère et Virgile, comparant ces attaques à des torrents qui finissent par décroître. Il encourage l'émulation positive et le progrès des arts, soulignant que la véritable gloire vient des œuvres durables et non des écrits malveillants. L'Envie est finalement chassée, permettant à la vertu de triompher et de briller dans les cieux.
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3
p. 77-108
LA PHARSALE. LIVRE I.
Début :
Je chante cette guèrre, dont la Thessalie fut le théâtre : guèrre sacrilége, qui [...]
Mots clefs :
Rome, César, Guerre, Terre, Monde, Dieux, Peuple, Sang, Armes, Peuples, Italie, Fortune, Murs, Bruit, Fer, Paix, Mer, Pompée, Mains, Combats, Nuit, Lois, Bords, Main, Forêts, Campagnes, Tête, Voix, Fureur
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texteReconnaissance textuelle : LA PHARSALE. LIVRE I.
LA PHARSALE.
LIVRE 1.
JE
E chanté cette guèrre , dont la Theffalie
fut le théâtre guèrre facrilege , qui
mit les loix aux pieds du crime; où l'on vit
un peuple puiffant tourner les mains victo
rieufes contre les entrailles , l'aigle s'avancer
contre l'aigle, deux camps unis par les
liens du fang divifer l'empire, & fe difputer
le coupable honneur de hâter fa ruine,
avec toutes les forcès du monde ébranlé.
O Citoyens , quelle fureur ! quel excès
de licence & de rage ! eft ce à vous d'af
fouvir la haine des Nations dans le fang
de votre Patrie? la fuperbe Babylone s'enorgueillit
de vos dépouilles ; l'ombre errante
de Craffus demande vangeance ; &
vous cherchez des combats , qui n'auront
jamais de triomphes ! quelles conquêtes
ne feriez -vous pas au prix du fang que
Vous allez verfer ? des régions où naît
le jour jufqu'aux bords où la nuit s'enfe
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
velit avec les étoiles , des climats brûlans
du Midijufqu'aux rivages glacés du Nord ,
Le Scythe , l'Arménien , les Peuples , s'il
en eſt , qui voyent naître le Nil , tout ſeroit
dompté. Alors , fi telle eft ton ardeur
pour une guèrre déteftable , ô Rome,
tourne tes mains contre toi- même. Mais
as-tu manqué d'ennemis ? Tes Villes d'Italie
s'écroulent fous leurs toits brifés ;
leurs murailles ruinées ne font plus que
des débris épars ; l'habitant folitaire eft
errant dans leur vafte enceinte ; l'Helpérie
dès longtemps inculte eft couverte de
ronces; les mains du Laboureur manquent
aux champs qui les demandent.
Ce n'eſt pas toi , farouche Pyrrus , ce
n'eft pas toi , fier Annibal , qui nous as
caufé tant de maux : le fer étranger ne
nous fit jamais de fi profondes plaies ;
ces coups partent d'une main domeftique.
Remontons à la fource de nos malheurs
c'eft m'ouvrir une carrière immenfe
.
Quelle eft la cauſe qui entraîne ce peuple
aux combats , & qui chaffe la paix de
la tèrre ? L'envieufe fatalité , l'arrêt porté
par les Deftins , que rien d'élevé ne foit
ftable , la chute qu'entraîne un trop pefant
fardeau , Rome que fa grandeur ac
cable.
•
AVRIL. 1761. 79
Ainfi lorfque les fiécles accumulés amé
neront l'inftant de la diffolution du Mon
de , tous les refforts de la Nature ſe briferont
, tout rentrera dans l'ancien cahos
: les Aftres confondus fe heurteront
avec les Aftres , la mer engloutira les
étoiles ; la terre refufera d'embraffer la
mer & la chaffera de fon lit ; l'ébranlement
univerfel de la machine en détruirà
l'ordre & l'accord,
L'exceffive grandeur s'écroule fur elles
même : c'eft le terme que les Dieux ont
mis à nos profpérités . La fortune n'a
voulur confier à aucune Nation du Monde
le foin de fa haine contre les Romains ;
c'eft toi , Rome , c'eft roi qu'elle a rendue
fous trois Tyrans l'inftrument de ta
ruine ; c'eft leur concorde impie & fatale
qui t'a perdue. Laiffez- nous- la , cruels ,
cette paix qui nous a rant couté. Pourquoi
la troubler ? Pourquoi courir aux armes
, & vous arracher les dépouilles de
l'Univers en bute à vos coups ?
་
Non , tant que la rerre portera les
caux , que l'air balancera la tèrre , que
les Aftres accompliront leurs révolutions
pénibles , il n'y aura jamais de fûreté en
tre affociés au pouvoir fuprême. L'autorité
ne veut point de compagne. N'emm
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
cherchons pas les exemples loin de nous ;
le Fondateur de ces murs les fouilla du
fang de fon frère ; & ce n'étoit pas l'empire
du monde qu'on fe difputoit avec
tant de fureur un hameau divifa fes
Maîtres.
On vit quelque temps régner entre
Pompée & Céfar , une paix orageuſe &
contrainte. Craffus , au milieu de ces deux
rivaux , tenoit la guèrre comme en fufpens.
Tel un Ifthme étroit foutient le choc des
deux mers qu'il fépare ; mais fi la tèrre fe
retire , les mers fe heurtent & fé confondent.
Ainfi la défaite & la mort déplorable
de Craffus en Affyrie, nous ont livrés à
nos propres fureurs. La victoire des Parthes
a déchaîné nos haines . Heureux Arfacides !
dans cette journée vos fuccès ont paffé
votre attente : vous avez donné la guèrre
civile aux vaincus.
L'Empire eft partagé par le fer , & la
fortune d'un Peuple puiffant , cette fortune
qui embraffe la tèrre , les mers , le
monde entier , ne peut contenir l'ambition
de deux hommes.
O Julie ! ô toi , que les cruelles Parques
ont enlevée au monde ; fi le deftin t'eût
laiflé vivre , tu aurois pû , à l'exemple des
Sabines , te précipiter entre ton pere
&
AVRIL 1761. 81
ton époux , les retenir, les défarmer , joindre
leurs mains dans tes mains pacifiques.
Seul gage de leur alliance , tu n'es plus !
les flambeaux de ton hymen , allumés fous
le plus noir aufpice , fe font éteints dans
le tombeau. Ta mort affranchit Pompée &
Céfar des liens de la foi jurée . Rien ne
s'oppofe plus à cette jaloufie impatiente
à cette émulation de gloire , qui les preſſe
de fes aiguillons.
Toi , Pompée , tu crains que l'éclat de
tes anciens travaux ne foit obfcurci par de
nouveaux exploits, & que la conquête des
Gaules n'efface tes triomphes d'Afie : cette
longue fuite de profpérités & d'hon
neurs te remplit l'âme d'un noble orgueil,
& ta fortune ne peut fe réfoudre à partager
le premier rang. César ne veut rien
qui le domine , Pompée ne veut rien qui
l'égale. Lequel des deux partis fut le plus
jufte ? Il n'eft pas permis de le fçavoir. Les
Dieux fe déclarent pour le vainqueur ,
mais Caton s'attache au vaincu . Du refte ,
l'on deux avoit trop d'avantage.
Pompée fur le déclin des ans ,amolli par
Le long ufage des dignités pacifiques , avoit
onblié la guerre au fein du repos ; tout
occupé de fa renommée , foigneux de
plaire à la multitude , pouffé par le vent
de la faveur populaire, & flatré de recueil
Dy
82 MERCURE DE FRANCE,
lir les applaudiffemens de fon Théâtre , il·
fe repofoit fur fon ancienne fortune fans
fe préparer des forces nouvelles. Il lui
reftoit l'ombre d'un grand nom.
Tel'au milieu d'une campagne fertile ,
on voit un chêne antique & fuperbe, chargé
des dépouilles des Peuples , & des trophées
des Guerriers. Il ne tient à la tèrre
que par de foibles racines ; fon poids feul
l'y attache encore . Il n'étend plus dans les
airs que des branches dépouillées : c'eſt
de fon bois , non de fon feuillage qu'il
couvre les lieux d'alentour . Mais quoiqu'il
foit prêt à tomber fous le premier
effort des vents , quoiqu'il s'élève autour
de lui des forêts d'arbres verdoyans &
robuftes, c'eſt encore lui feul qu'on révére.
Au nom , à la gloire d'un grand Capiraine
, Céfar joignoit une valeur qui ne
fouffroit ni repos , ni relâche , & qui ne
voyoit de honte qu'à ne pas vaincre dans
les combats. Plus la réfiftance eft opiniâtre
, plus il s'obftine à la forcer. On l'ambition,
ou le reffentiment l'appelle, c'eſt là
qu'il vole le fer à la main. Jamais le fang
ne lui coûte à répandre. Hârer fes fuccès
, les pourfuivre , faifir & preffer la
fortune qui le feconde , abattre tout ce
qui s'oppose à fon élévation , & s'applau
dir de s'être ouvert un chemin à trave
AVRIL. 1761 )- 833
des ruines ; telle étoit l'âme de Céfar.
Ainfi la foudre que le choc des vents
fait jaillit des nuages , brille & remplit:
l'air qu'elle preffe d'un bruit qui faittrem
bler le monde. Elle éclipfe le jour , répand
la terreur au fein des Peuples pâliffans
que les fillons de fa flamme éblouif
fent , frappe & détruit fes propres tem
ples , perce à travers les corps les plus
durs , marque fa chute & fon retour par
un vafte & foudain ravage , & raffemble :
fes feux difperfés.
Aux intérêts cachés de ces deux rivaux,.
fe joignoient les femences publiques de
difcorde qui ont toujours perdu les Etats
floriflans. Dès que Rome triomphante fe
fut enrichie des dépouilles du Monde ,,
que la profpérité eut corrompu les moeurs ,,
& que le brigandage eut amené le luxe ,,
la fomptuofité de nos Palais fut fans
bornes : notre goût dédaigna la frugalité
de nos pères : les hommes difputérent
aux femmes l'élégance de la parure : la
pauvreté , la mère des héros , fe vit reburée
& bannie ; fatale époque de la ruine
des Nations ! Ce fut à qui érendroit le
plus loin les limites de fes domaines on
vit les champs autrefois fillonnés par la
charrue des Camiles , les champs que la
bêche antique des Curius avoit défrichés,
D v
84 MERCURE DE FRANCE.
s'unir & former de vaftes campagnes fous
des poffeffeurs inconnus.
Ce Peuple n'étoit pas affez vertueux
pour goûter une paix innocente & fe repofer
fur fes armes victorieuſes dans le
fein de la liberté. De la corruption des
moeurs, on vit naître les haines promptes
à s'allumer. Le crime ne couta plus rien ,
follicité par l'indigence ; on mit l'honneur
fuprême à fe rendre plus puiffant que fa
patrie , fût- ce même le fer à la main .
De là le droit mefuré fur la force , les
Loix du Sénat & du Peuple violées , les
Tribuns rivaux des Confuls , les faiſceaux
enlevés à prix d'argent , le Peuple achetant
la faveur du Peuple , la brigue, cette
pefte publique , renouvellant tous les
ans dans le champ de Mars, l'enchère des
dignités vénales , l'ufure vorace & les
pactes ruineux , enfin la bonne foi chancelante
dans tous les coeurs , & la guèrre
civile devenue un befoin pour une foule
d'hommes perdus .
Déjà Céfar avoit franchi le fommet des
Alpes , l'efprit violemment agité , le coeur
plein de la guèrre future. A peine fut- il
arrivé au bord du Rubicon ; un fantôme
lumineux , & d'une grandeux effrayante ,
Jui apparut pendant la nuit : c'étoit l'ima
ge de la paisie. Elle étoit tremblante &
AVRIL. 1761. 85
confternée. De fon front couronné de
tours , les débris de fes cheveux blancs
tomboient épars fur fes membres dépouil
lés. Immobile devant lui , elle prononce
ces paroles entrecoupées de fanglots . » Out
» allez -vous , Romains ? où portez -vous
» mes enfeignes ? fi vous êtes juftes & ci-
» toyens, arrêtez : un pas de plus feroit un
crime. Elle dit : le coeur de Céfar eft faili
d'une foudaine horreur ; fes cheveux fe
dreffent fur la tête ; & la langueur dont
il eft abbattu enchaîne fes pas au rivage.
Mais bientôt rappellant fes efprits. » O
»Jupiter! (s'écria - t- il )O toi que mes ayeux,
» ont adoré dans Albe naiffante , toi qui
» du haut du Capitole , veilles aujourd'hui
» fur la Reine du monde ; Penates des
Phrygiens qu'Enée apporta dans l'Aufo-
"nie ; myftères faints de Romulus ; few
»facré du Temple de Vefta ; & toi , ma
» Divinité fuprême , ô Rome , fois favorable
à mes deffeins. Ne crois pas voir
Céfar te pourfuivre armé du flambeau
» des Furies ; vainqueur fur la tèrre &
fur les mers , il eft encore à toi ,
» le veux ; il eſt ton foldat , il le fera par-
» tout. Celui-là feul fera criminel qui
» fera de Céfar l'ennemi de Rome. A ces
mots , fans plus différer , il fit paler le
23
fleuve à fes troupes.
36 MERCURE DE FRANCE.
Tel dans les déferts de l'ardente Lybie
un Lion , dès qu'il apperçoit le chaffeur ,
s'arrête & femble héfiter . Mais c'eft alors
qu'il s'anime & qu'il rafflemble toute fa
fureur. Sitôt qu'il s'eft battu les flancs du
fouet meurtrier de fa queue , qu'il a dreffé
fa criniere ondoyante , & que le bruit
fourd du rugiffement a retenti dans fa
gueule profonde foit que le Maure lé ;'
ger lui darde fa lance ou l'enveloppe de
fes filets , il s'échappe en fe précipitant
fur le fer qui va le percer , réfolu d'en
recevoir l'atteinte.
Le Rubicon , foible dans fa fource ,
roule à peine fes eaux défaillantes fous
les fignes brûlans de l'été ; il ferpente au
fond des vallées , & fépare les champs de
la Gaule des campagnes de l'Italie . Mais
Thyver lui donnoit des forces : trois mois
de pluie avoient groffi fes ondes , & lest
neiges des Alpes fondues par l'humide
haleine du vent du Midi , l'enfloient en
core de leurs torrents.
la
Pour foutenir le poids des eaux ,
cavalerie s'élance la premiére, & dans fon
oblique paffage elle oppofe une digue a
leur cours. L'impétuofité du fleuve alors
fufpendue, permet aux bataillons de s'ou
vrir un chemin facile à travers les on
des obéiffantes. Déjà Céfar a franchi le
AVRIL 1761 . 8-7
fleuve ; il touche à la rive oppofée , &
dès qu'il a mis un pied rebelle dans l'Italie
interdite à fes voeux. » C'est ici , (dit-
» il ) c'est ici que je laiffe la paix & les loix
» déjà violées . Fortune , je m'abandonne
à toi. Plus de lien qui me retienne ;
" j'ai pris pour arbitre le fort , & la guèrre
»fera mon juge. A l'inftant , fon ardeur
infatigable preffe les pas de fes guerriers
à travers les ombres de la nuit , & le foleil
à peine avoit éffacé les étoiles , lorfque
Cefar entra menaçant dans les murailles
d'Ariminum . *
Le jour le léve , ce trifte jour qui doir
éclairer les premiers troubles de la guèrre.
Mais foit que les dieux ou les vents euffent
affemblé les nuages , leur voile funé
bre obfeurcit les airs , & déroba la lumiére
au monde.
Cependant les Soldats de Céfar s'étant
emparés de la place publique , il ordonne
que fes Etendarts y foient arborés ; &
àl'inftant le bruyant Clairon.la Trompet
te éclatante donnent le fignal d'une guèrreimpie
. Le Peuple s'éveille à ce bruit éffrayant
; les jeunes Citoyens arrachés au
fommeil, fe faififfent des armes fufpendues
autour de leurs Dieux domestiques , des
boucliers rompus , des lances émouffées ,
Rimini.
88 MERCURE DE FRANCE.
des glaives dévorés par la rouille , tels que
Les offre une longue paix.
Mais lorsqu'ils reconnoiffent les aigles
romaines , & qu'ils apperçoivent César au
milieu de fes légions , la frayeur enchaîne
leurs membres glacés , & ce n'eft qu'au
fond de leurs coeurs qu'une douleur muet.
te ofe former ces plaintes.
31
"
" O murs trop voifins des Gaulois , ร
combien de maux ( difoient - ils ) votre
» fituation nous condamne ! tous les Peu- .
ples jouiffent d'une profonde paix ; &
" nous , fi des furieux courent aux armes ,
» nous fommes leur premiére proie ', cette
» enceinte eft leur premier camp . Pour-
» quoi le fort ne nous a - t- il pas fait habiter
» des cabanes errantes fous le char brûlant
» du foleil , fous les aftres glacés de l'Our-
» fe, plutôt que de nous donner à garder
les Barriéres de l'Italie ? Que les Sén ons
"y pénétrent , que les Cimbres s'y répan
» dent , que les Carthaginois fondent du
» haut des Alpes , que les courfes & les
fureurs des Teutons défolent ces bords ,
» c'eſt par nous qu'ils commencent ; &
toutes les fois que la fortune , infulte
» Rome dans fes murs , c'est ici le chemin
de la guèrre.
"
32
Tels font les gémiffemens étouffés de
ce peuple. La crainte même n'ofe parer
AVRIL 1761. 89
tre & la douleur n'a point de voix, Le filence
de ces murs eft égal au filence des
Forêts, quand les oifeaux friffonnent tranfis
par les glaçons , & à celui de la pleine
mer quand le calme enchaîne les ondes .
La lumière du jour avoit diffipé les froides
ombres de la nuit , & Céfar balançoit
encore ; mais bientôt la Diſcorde , armée
de nouveaux feux, vient irriter fes reffentimens
, & le délivrer du frein de la honte .
Il femble que la fortune elle - même travaille
à juftifier fes projets & à fonder le
droit de fes armes.
Rome incertaine entre l'obéiffance &
la révolte, a vu le Sénat enhardi par l'impunité
du meurtre desGracques, chaffer les
Tribuns , au mépris des loix. Les Tribuns
fe réfugient fous les drapeaux de Céfar ,
& Curion les accompagne , Curion dont
l'éloquence vénale & hardie fut autrefois
l'organe du Peuple & de la liberté , Carion
qui ofa foulever ce Peuple contre l'autorité
menaçante des grands. Il trouve Cé-
Jar roulant dans fa penfée les foins divers
dont il eft occupé : il l'aborde & lui parle
en ces mots.
Си-
» Tant qu'on a permis à ma voix de
» s'élever en ta faveur , Céfar , nous avons
prolongé en dépit du Sénat le comman-
» dement qu'il t'envie. Alors j'avois le
1-
go MERCURE DE FRANCE.
droit de paroître dans la Tribune &
» d'entraîner vers toi les efprits d'une
» multitude flotante . Mais depuis que
la
» force a fait taire les loix , on nous chaf-
» fe du fein de nos Dieux , & pour nous
» l'exil n'a rien de pénible. C'eſt à toi ,
» c'eft à la victoire de rendre à Rome fes
» Citoyens. Hâre- toi , Céfar ; tout chan-
»
cele. Les partis oppofés au tien n'ont
» ni fermeté ni vigueur. Quand tour est
» prêt , pourquoi différer les délais ne
» peuvent que nuire. Les dangers qui te
»menacent ne font- ils pas les mêmes que
» tu as bravés tant de fois & combien
plus grand en eft le prix ? La Gaule , un
» coin de la tèrre, t'a couté dix ans d'une
» guèrre pénible ; ofe livrer quelques
» combats dont le fuccès eft facile & fûr ,
» Rome eft à toi & le monde avec elle.
» Ne crois pas que ton retour foit décoré
» des honneurs du triomphe : le Capitole
» n'attend pas tes lauriers. La noire envie,
» qui ronge fes coeurs , te refufe tout ; à
peine te pardonnera- t elle d'avoir dompté
les Nations ; le gendre a réſolu
d'éloigner le beau- Père du Trône . Tu ne
peux partager le monde ; mais tu peux
le pofféder feul.
و د
"
Tel qu'on voit un courfier impatient de
quitter la barrière , où tête baiffée il agi
AVRIL 1761 . or
te fon frein , devenir plus fougueux encore
dès qu'il entend le fignal ; tel , à la voix
de Curion , Cefar qui déjà refpiroit la guèrre
, s'enflamme d'une nouvelle ardeur. Il
commande , & fes Soldats armés accourent
en foule aux Drapeaux;il appaiſe d'un
regard leurs mouvemens tumultueax , &
de la main leur impofant filence : » Com-
"pagnons de mes travaux ( leur dit- il )
» Vous qui depuis dix ans n'avez ceffé de
vaincre avec moi , expofés à des périls
» fans nombre, voilà donc le prix de notre
» fang, de nos bleffures , de la mort de nos
» amis & des hyvers rigoureux que nous
» avons paffés fous les Alpes ? fi Annibal
» les traverfoit , cauferoit- il plus de trou-
» bles dans Rome ? on court aux armes
» on groffit les cohortes de nouveaux Sol-
» dats , les Forêts tombent des monta-
» gnes & le courbeut en vaiſſeaux ; l'or-
» dre eft donné de poursuivre César fur
s la tèrre & fur les mers. Que feroit- ce
» donc , fi vaincu moi même j'avois laiffé
le champ de bataille couvert de mes
» Drapeaux ? li je fuyois devant les Gau-
» lois s'ils me chaffoient le glaive à la
» main ? Lors même que la fortuneme ſeconde
, que les Dieux m'appellent au
» comble de la gloire , on ofe me défier !
35
qu'il vienne , ce Chef amolli par les dé92
MERCURE DE FRANCE.
lices de la paix , qu'il vienne avec les
» Soldats faits à la hâte , avec ces graves
patriciens , ce Marcellus qui harangue
fans ceffe , & ces Catons eux- mêmes ,
» noms impofans & vains ; qu'il vienne ,
» &voyons de quel droit des clients à
gage
» le raffafient depuis tant d'années d'une
autorité fans bornes , de quel droit il
a triomphé avant l'âge prefcrit par les
» loix , de quel droit il prétend ne dépo-.
» fer jamais les dignités une fois ufurpées.
» Vous dirai- je à quel excès il a porté l'a- .
» bus du pouvoir ? & qui de vous ignore.
» qu'il a tari pour nous, d'un bout du mon-
» de à l'autre , toutes les fources de l'abondance,
& appellé la famine à Rome
» pour fervir fon ambition ? n'avons- nous,
pas vû fes cohortes répandre l'éffroi
» dans le barreau ? une enceinte de glai-
» ves menaçans , appareil inconnu juſ
"
qu'alors , inveftir le Tribunal des loix
» & faire pâlir leurs Miniftres ? les Sol-
» dats s'ouvrir un paffage à travers l'affem .
blée des Juges? & les Satellites de Pompée
environner Milon avant qu'il fût ju-
» gé ? à préfent pour ne pas languir dans
>> une obfcure vieilleffe, il nous fufcite une
guèrre coupable , accoutumé qu'il eſt à
≫ porter les armes contre fon pays. Sylla
fon Maître l'inftruifit au crime ; il ira 39
AVRIL. 1761
>>
"
plus loin que Sylla . Dès que lesTigres ,
>> fur les pas de leurs mères , ont bu , dans
» les Forêts d'Hircanie le fang des trou-
» peaux égorgés, ils ne dépouillent jamais
» leur fureur . Toi Pompée , accoutumé au
» fang dont dégouttoit le glaive deSylla,
la même foif te tourmente encore ; &
depuis que tes lévres ont goûté ce breu-
» vage affreux , ton coeur en eft infatia-
» ble. Cependant quel fera le terme de ta
» puiflance & de tes forfaits? que du moins
» l'exemple deSylla t'apprenne à te laffer
» d'être un tyran . Après avoir defait les
» brigands de Cilicie , après avoir réduît
» Mithridate à joindre le fer au poifon ,
pour fe délivrer du fardeau d'une guèrre
qui l'accabloit , veux-tu couronner tes
» exploits par la ruine de Céfar ? & quel
>> eft fon crime? de n'avoir pas obéi quand
» tu lui ordonnois de dépofer les Aigles !
» mais fi tu me refufes le prix de mes tra-
» vaux , récompenfe du moins ces guer-
» riers blanchis fous les armes : ils ont
» longtemps combattu fans moi ; qu'ils
» triomphent fans moi , j'y confens , &
» qu'un autre paroiffe à leur tête. Où trat
» neront- ils , après la guèrre, les reftes d'u-
" ne vie languiffante ? où fera la retraite.
» des émerites ? l'apanage des vétérans ?
l'afylendes vieillards ô Pompée ', lear
94 MERCURE DE FRANCE.
و ر
préféres-tu des colonies de Pirates?
C'en eft trop , mes amis ; levez ces
» étendarts dès longtems victorieux,marchons
& fervons-nous des forces que
» nous ne devons qu'à nous- mêmes. A
celui qui fe préfente les armes à la
» main , refuſer ce qui lui eft dû , c'eſt
accorder tout ce qui lui eft poffible. Et
ne craignez pas que les Dieux nous
» manquent : ce n'eft point au pillage que
je vous méne , ni à l'Empire que je
» cours ; nous allons chaffer de Rome
les Maîtres fuperbes qu'elle eft prête à
» fervir.
Dès qu'il eut ceffé de parler,un long mur
mure, un frémiffement fourd répandu dans
la foule , exprima les mouvemens divers ,
dont les efprits étoient combattus.La piété
, l'amour du pays ne laiffoient pas que
d'attendrir ces âmes endurcies au carna
ge , & aveuglées par les fuccès ; mais leur
ardeur pour les combats , leur refpect pour
Céfar les entraîne.
Alors le Centurion Lélius , décoré de
tous les honneurs d'un brave émérite ,
Lé
lius couronné du chêne qui atteſte qu'on
a fauvé un citoyen dans les combats ,
fe
fait entendre , & dit à Céfar: » Arbitre
fuprême des deftins de Rome , s'il eſt
» permis à la verité de te parler par ma
"
AVRIL. 1761. 915
voix,nous nous plaignons que ta patien-
» ce ait fi long-tems enchaîné nos mains.
» As-tu ceffé de compter fur nous? quoi tandis
que le fang qui coule dans nos veines
» échauffe encore notre courage ,
& que
» nos bras robuftes font en état de lancer
» le javelot , tu ſouffriras l'aviliffement &
» la tyrannie du Sénat! eft- ce donc un malheur
fi grand que de vaincre fa patrie en
» combattant pour elle ? méne- moi chez
" les Scythes barbares ,fur les bords in-
» habités des Sirtes , dans les fables brû-
» lans de la Lybie ; je te fuivrai partout.
» Cette main, pour laiffer après toi l'Uni-
» vers fubjugué , n'a- t - elle pas fait blan-
» chir fous la rame les vagues irritées de
» l'Océan ? n'a- t- elle pas dompté le Rhin
fougueux , & fendu les tourbillons de
» fes eaux écumantes ? dès que tu com-
» mandes , rien ne m'arrête ; je dois pou-
» voir tout ce que tu veux, Celui que tes
" trompettes m'annoncent pour ennemi ,
n'eft plus un citoyen pour moi. Je le ju-
" re par ces drapeaux qu'ont fignalé dix
» ans de victoires ; je le jure par tous les
triomphes que tu, as remportés fur les
" Nations : tu m'ordonnes de plonger
mon épée dans le fein de mon frère ,
» dans la gorge de mon père , dans les
ונ
"
»
>> flancs de mon épouſe , au terme de l'en96
MERCURE DE FRANCE.
»fantement ; je frémirai , mais j'obéirai.
» Faut il dépouiller les autels , embrafer
» les temples ? j'y porterai la flâme. Veux-
» tu camper fur les bords du Tibre ? j'irai
» moi- même y tracer ton camp. Nomme
» les murs que tu veux rafer ; cette Ville
» fût- elle Rome , mes bras vont pouffer
» le bélier qui en difperfera les débris .
"
A ce difcours , toutes les cohortes applaudirent
, & leurs mains élevées s'offrirent
à Céfar, quoi qu'il falût exécuter. Le
bruit de l'acclamation fut égal au bruit
des forêts de la Thrace , lorfque l'impétueux
Borée le précipite & mugit contre
les rochers du mont Offa , & que les chênes
courbés jufqu'à leurs racines , relévent
leurs branches fracaffées , avec un long gemiſſement.
Dès que Céfar voit fes Soldats embraf
fer avec joie le parti de la guèrre où les
deftins fembloient l'appeller ; pour ne pas
laiffer ralentir fa fortune, il fe hâte de raffembler
les cohortes répandues dans les
campagnes de la Gaule , & d'inveftir Rome
de toutes parts.
Alors , s'avancent vers l'Italie celles de
fes Troupes qui campoient au bord du
Léman ; celles qui du haut des Voges contenoient
les Peuples de Langres ; celle
* Le Lac de Genève.
q+
AVRIL 1761, 97
qui occupoient la côte de Ligurie , où le
Port -hercule refferre la mer dans une enceinte
de rochers.
* Le Var , devenu par nos conquêtes
la limite de l'Italie , l'Ifére qui après de
longs détours fe perd dans un fleuve plus
renommé , le Rhône qui porte à la mer la
Saone enveloppée dans fes flots rapides ,
l'Aude tranquille , la Cinga vagabonde
l'Adour qui voit les deux rives s'étendre
& fe courber pour recevoir l'Océan , tous
ces fleuves s'applaudiffent de n'être plus
chargés des barques Romaines.
La même joie le répandit fur ce rivage ;
que la terre & la mer femblent fe difputer
quand le vafte Océan l'inonde & l'abandonne
tour-à - tour. Eft- ce l'Océan lui- même
qui de l'extrémité de l'Axe roule fes
vagues & les raméne ? eft- ce le retour périodique
de l'aftre de la nuit qui les foule
fur fon paffage ? eft - ce le foleil qui les attire
pour alimenter fes flâmes ? eft - ce lui
qui pompe la mer , & qui l'éleve jufqu'aux
cieux ? fondez ce myftere , vous qu'agite
le foin d'obferver le travail du monde.
Pour moi , à qui les Dieux t'ont cachée ,
Dans ce morceau j'ai tâché de rétablir l'ordre
géographique qui eft renversé dans l'original
, & je me fuis fervi des noms connus pour
épargner aux Lecteurs une recherche fatigante.
II. Vol.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Caufe puiffante de ces grands mouvemens
je veux bien t'ignorer toujours .
Les Campagnes de Nîmes, celles du Médoc,
celles du Rouergue & de la Xaintonge,
font enfin délivrées du long féjour des
vainqueurs.Les Peuples, qui fur l'aride fom
met des Cévénes,habitent des rochers fufpendus
& menaçants , ceux de l'Auvergne,
qui, comme nous fe difent defcendans des
Troyens, ceux de Bourges & de Soiffons
agiles au combat de la lance , ceux de
Toul & de Rheims , connus par leur adreffe
à darder le javelot ; les Bourguignons ,.
célébres dans l'art de rendre les courfiers:
dociles ; & le Belge excellent Pilote , &
ceux du Hainaut , Peuple rebelle , & ceux
de Tréves , & ceux de Mayence , vêtus à
la manière des Scythes, & les Bataves fanguinaires
, dont la valeur s'eft animée au
fon perçant de l'airain tortueux ; tous le
félicitent de voir la guèrre paffer des Gaules
en Italie.
Vous refpirez en liberté , Peuples qui
verfez le fang humain fur les Autels de
Teutates , de Taranis & d'Héfus , Divinités
plus cruelles que la Diane de Tauride.
Vous recommencez vos chants , Bardes ,
qui confacrez par des louanges immortelles
, la mémoire des hommes vaillans qui
périffent dans les combats . Et vous , Drui
AVRIL. 1761.
୨୭
7.
des , vous reprenez vos rites barbares &
vos fanglants facrifices , que la guèrre
avoit abolis . Vous feuls fans doute avez
connu les Dieux , ou vous ſeuls les avez
méconnus. Vous célébrez vos mystères
dans des forêts ténébreufes ; vous prétendez
que les ombres ne vont point
peupler les demeures tranquilles de l'Étébe
, les fombres royaumes de Pluton ;
mais que nos efprits dans un monde nouveau
vont animer de nouveaux corps
La mort , à vous en croire , n'est que le
milieu d'une longue vie . Mais cette opinion
, fût - elle une erreur , heureux les
Peuples qu'elle confole ! Ils ne font point
tourmentés par la crainte du trépas , la
plus cruelle de toutes les craintes . De là
cette ardeur qui brave le fer , ce courage
qui embraffe la mort , cette honte atta
chée aux foins d'une vie que l'on ne perd
que pour un inſtant.
Ainfi la Gaule a vû les aigles Romaines
fe retirer vers l'Italie : les légions mêmes
deftinées à fermer aux Germains la barrière
de l'Empire , abandonnent les bords
du Rhin , & laiffent le monde en proie
aux Nations .
Les forces immenfes de Céfar taffemblées
autour de lui , l'ayant mis en état
de tout entreprendre , il fe répand dan
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
I'Italie , & s'empare des Villes voifines de
Rome . Au jufte éffroi que fon approche
inſpire , la renommée ajoute fes rumeurs.
Elle annonce au peuple leur ruine infaillible
, & devançant la guèrre qui s'approche
à grands pas , fes voix innombrables
font occupées à femer l'épouvante . On dit
que des corps détachés ravagent Les fertiles
campagnes de l'Ombrie ; qu'une aîle
de l'Armée s'étend jufqu'aux bords où le
Nar coule dans le Tibre ; que Céfar luimême
à la tête de fes épais bataillons ,
s'avance fur plufieurs colonnes , environné
de toutes les aigles . On croit le voir , non
tel qu'autrefois,mais grand,terrible & plus
féroce que les barbares qu'il a domptés .
On croit le voir traînant après lui tous
ces Peuples répandus entre les Alpes &
le Rhin , qui arrachés du fein de leur patrie
, viennent aux yeux des Romains immobiles,
faccager Rome & venger Céfar.
Ainfi chacun par fa frayeur groffit le
bruit de l'allarme publique ; & fans cher
cher de preuve à leurs maux , ils craignent
tous ceux qu'ils imaginent.
Ce n'eft pas feulement le vulgaire , qui
fe fent frappé d'une aveugle terreur , le
Sénat , les Pères de la Patrie cherchent
leur falut dans la fuite , & par un decret
ils chargent les Confuls de veiller au foin
AVRIL 1761 . 101
de la guèrre. Alors ne fçachant de quel
côté la retraite eft la plus fûre , ou le danger
le plus preffant , ils vont où la frayeur
les emporte ; ils fe jettent au milieu d'une
multitude éperdue , & rompent ces longues
colonnes de fugitifs, dont le tumulte
retarde les pas. Il femble que la flamme
ait gagné leurs toits, ou que leurs maiſons
chancelantes menacent de s'écrouler fur
eux. C'eft ainfi qu'une foule égarée traverfe
Rome à pas précipités, comme fi l'unique
efpoir qui refte à ces malheureux
étoit de quitter leur patrie.
Tels,quand l'impétueux Aufter repouffe
la mer écumante loin des écueils de la
Lybie , & qu'on entend les mâts gémiffans
fe brifer fous l'éffort des voiles , le
Pilote & le Nocher s'élancent dans les
flors du haut de la poupe qu'ils abandonnent
, & fans attendre que le vaiffeau
foit entr'ouvert , chacun fe fait à lui- même
un naufrage. Tels les Romains abandonnant
leurs murs fuyoient au-devant
de la guèrre .
Aucun d'eux n'eft retenu ni par les
gémiffemens d'un père accablé de vieilleffe
, ni par les larmes d'une époufe défolée
, ni par fes Lares qu'il embraffe , &
qu'il appelle au fecours de fes jours menacés
; aucun ne s'arrête fur le feuil de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
fa demeure ; aucun n'ofe attacher ſes regards
fur cette ville fi chérie , qu'il voit.
peut-être pour la dernière fois. L'irrévocable
torrent de la populace a pris fon
cours.
O qu'aifément les Dieux nous élévent
au comble du bonheur ! que malaifément
ils nous y foutiennent ! Cette ville habitée
par un Peuple innombrable , où fe
rendoient en foule les Nations vaincues.
& qui fembloit pouvoir contenir le genre
humain s'il étoit affemblé , des mains
lâches & tremblantes la laiffent en proie
à Céfar , l'abandonnent à fon approche !
Que fur des bords étrangers le Soldat
Romain foit invefti par un Ennemi qui le
preffe , un fimple foffe le met à couvert
des furprifes de la nuit ; un léger rempart
de gazon, fait à la bâte , lui affure fous la
toile un fommeil paisible ; & toi Rome ,
au premier bruit de la guèrre , te voilà
déferte : on n'ofe confier une nuit à tes
murs . Pardonnons - leur ces frayeurs mortelles
: Pompée fuyoit, qui n'eût pas tremblé
? Pour ne laiffer même aux efprits
confternés aucun éſpoir dans l'avenir ,
le
fort manifefta fa colére par les plus terribles
préfages . Les Dieux firent éclater
au Ciel , fur la terre & fur les mers mille
prodiges éffrayans.
AVRIL 1761 . 103
Cet aftre qui change la face des empires
, la Cométe déploya fa formidable chevelure
. Au milieu d'une férénité trompeuſe
, on vit les éclairs fe fuccéder rapidement
& fous mille formes diverſes ,
tantôt femblables à un javelot , tantôt à la
lumiére éparfe d'une lampe. La foudre
fans nuage & fans bruit , partit des régions
du Nord , & tomba fur le Capitole ; la
Lune , dont le difque arrondi réfléchiffoit
alors la pleine image du Soleil , pâlit toutà-
coup , frappée de l'ombre de la tèrre.
Le Soleil lui - même au plus haut de fa
courfe, s'enveloppant d'une noire vapeur,
plongea le monde dans les ténébres .
L'Ethna vomit des feux , mais fans les
lancer dans les airs : il inclina fa cime
béante , & répandit fon bitume enflammé
du côté de l'Italie. Caribde roula une mer
de fang. Les chiens de Sylla poufférent
des hurlemens lamentables. Cependant
le feu de Vefta s'échappe des Aurels &
fe partage en s'élevant , comme la flamme
du bucher des implacables enfans
d'Edipe. La Terre s'ébranle fur fes pôles
, & du fommet chancelant des Alpes
s'écroulent des monceaux de neige qu'avoient
entaffés les hyvers . Les Statues des
Héros verfent des larmes , celles des Lazes
expriment par leur fueur l'état péni-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ble où Rome eft réduite. Les femmes engendrent
des monftres , & la mére eſt
épouvantée de l'enfant qu'elle a mis au
jour. Les Miniftres facrés de Bellone &
de Cybelle , errans & furieux , les membres
déchirés , les cheveux épars, glacent
les Peuples par leurs cris lugubres. Les
urnes funéraires gémiffent ; un bruit horrible
d'armes & de voix fe fait entendre
dans les forêts ; les Peuples voisins de
Rome abandonnent les campagnes : l'effroyable
Erinnis couroit autour des murs
fecouant fa torche allumée , & fa chévelure
de ferpens. Au milieu des ténébres
& du filence de la nuit , on entendit le
fon des trompettes & un bruit égal aux
clameurs des combattans dans la fureur
de la mêlée ; l'ombre de Sylla fortit de
la tèrre & rendit d'effrayans Oracles ;
les Laboureurs épouvantés virent , au
bord de l'Anio, Marius brifer fa tombe &
lever fa tête du fein des morts.
On crut devoir , felon l'antique ufage ,
avoir recours aux devins d'Etrurie . Arons ,
le plus âgé d'entre eux , retiré dans les
murs folitaires de Lune , lifoit l'avenir
dans les directions de la foudre , dans le
vol des oifeaux , dans les entrailles des
victimes . D'abord il demande que l'on
jette dans les flâmes l'un de ces fruits mon
AVRIL. 1761. 105
ftrueux,que la nature égarée a formés dans
le fein de ce quadrupede , qu'elle condamne
à la ftérilité. Il ordonne aux Citoyens
tremblants d'environner les murs de Rome
& de les purifier par des luftrations ,
tandis que les Sacrificateurs en parcourent
les dehors , accompagnés de l'ordre inférieur
des Miniftres des Autels .Après eux
marche, à la tête desVeftales , le front ceint
des Bandelettes facrées , la Prêtreffe qui
feule a droit de voir le Palladium. Sur
leurs pas s'avancent les dépofitaires des
oracles & des livres de Sybilles , qui tous
les ans vont laver la Statue de Cibelle
dans les foibles eaux de l'Almon.Enfuite
venoient les Augures ,gardiens des oiſeaux
facrés & les chefs qui préfident dans les
Fêtes aux facrifices des feftins ; & les Prêtres
d'Apollon , & ceux de Mars qui portoient
en danfant les boucliers myftérieux ;
& le Grand- Prêtre de Jupiter , qu'on diſtinguoit
au voile attaché ſur fa tête majeftueufe.
Tandis qu'ils fuivent à pas lents les vaftes
détours de l'enceinte de Rome , Arons
ramaffe les feux de la foudre , & la tèrre
les reçoit dans fon fein avec un trifte &
profond murmure. Il confacre le lieu où
il les a cachés ; il fait améner au pied des
Autels un Taureau fuperbe, & commence
Ev
1:06 MERCURE DE FRANCE.
les libations. La victime impatiente fe dé
bat longtems pour le dérober au facrifice
; mais les Prêtres fe jettant fur fes
cornes menaçantes , lui font plier le genou
& préfentent fa gorge au couteau.Cependant,
au lieu d'un fang vermeil,un noir
poifon coule de fa plaie : Arons lui- même
en pâlit d'horreur . Il obferve la colère des
Dieux dans les entrailles de la victime; & la
couleur l'en épouvante. Il les voit couvertes
de taches livides & fouillées d'un fang
corrompu. Le foie nage dans cette liqueur
impure ; le poumon eft flétri , le coeur
abattu , l'enveloppe des inteftins déchirée
& fanglante ; & , ce qu'on ne vit jamais
impunément dans les flancs des animaux,
du côté funefte les fibres enflées palpitent
fur les veines ; du côté propice elles font
lâches & fans vigueur.
Dès qu'Arons a reconnu à ces marques
les préfages de nos calamités , il s'écrie :
» O Dieux ! dois- je révéler au monde tout
>> ce quervous me laiſſez voir ? Non , Jupiter,
ce n'eft pas a toi que je viens de
facrifier ; j'ai trouvé l'Enfer dans les
flanes de ce taureau. Nous craignons
d'horribles malheurs , mais nos malheurs
pafferont nos craintes. Fafle le ciel que
» ces lignes nous foient favorables , que
l'art de lire au fein des victimes foit
AVRIL. 1761 . 107
و ر
ز و د
trompeur, & que Tagès qui l'inventa nous
en ait impofé lui- même.
C'est ainsi que le vieillard étrufque envelopa
fes prédictons d'un nuage mystérieux.
Mais Figulus qu'une longue étude avoit ,
admis aux fecrets des Dieux , à qui les fages
de Memphis l'auroient cédé , dans la
connoiffance des étoiles & dans celle des
nombres qui réglent les mouvemens céleftes,
Figulus éleva fa voix : » Ou le monde
( dit-il) fe meut au hazard & les afres
vagabonds errent au ciel fans régle &
fans guide ; ou file deftin préfide à leurs
cours, l'Univers eft menacé d'un fléau
As terrible.La terre va -t- elle ouvrir fes abîmes
les cités feront - elles englouties ?
» verrons- nous les campagnes fteriles ? les
airs infectés ? les eaux empoisonnées?
» quelle playe, grands Dieux , quelle dé-
» folation nous prépare votre colére ? les
» jours malheureux répandus dans tous
» les âges fe font raffemblés en un feul.
» Si l'étoile de Saturne dominoit au Ciel,
» l'urne célefte inonderoit la tèrre d'un
déluge femblable à celui de Deucalion .
» Si le foleil frappoit leLion de la lumière ,
c'est d'un incendie univerfel que la tèrre
feroit menacée; l'air lui- même s'enflame-
» roit fousile char du Dieu du jour . Ni l'un
»» ni l'autre n'eſt à craindre. Mais toi, qui
Evj
08 MERCURE DE FRANCE.
» embrafes le Scorpion , terrible Mars,que
» nous réſerves- tu ? l'étoile de Jupiter eft
» à fon couchant , celle de Vénus luit à
» peine , le rapide fils de Maya languit
» & panche vers fon déclin . Mars , c'eſt
»toi feul qui occupes le Ciel . La rage des
» combats va s'allumer: le glaive confond
» tous les droits; des crimes qui devroient
» être inconnus à la tèrré , obtiennent le
» nom de vertus. Cette fureur fera de lon-
» gue durée. Hélas ! & pourquoi demander
>> aux Dieux qu'elle ceffe :la paix nous amé
» ne un tyran. Prolonge tes malheurs ,
» Rome ! traîne- toi d'âge en âge a travers
» des ruines: c'eft le feul moyen d'échaper
» au joug. Il n'y a plus de liberté
qu'au fein de la guèrre civile.
LIVRE 1.
JE
E chanté cette guèrre , dont la Theffalie
fut le théâtre guèrre facrilege , qui
mit les loix aux pieds du crime; où l'on vit
un peuple puiffant tourner les mains victo
rieufes contre les entrailles , l'aigle s'avancer
contre l'aigle, deux camps unis par les
liens du fang divifer l'empire, & fe difputer
le coupable honneur de hâter fa ruine,
avec toutes les forcès du monde ébranlé.
O Citoyens , quelle fureur ! quel excès
de licence & de rage ! eft ce à vous d'af
fouvir la haine des Nations dans le fang
de votre Patrie? la fuperbe Babylone s'enorgueillit
de vos dépouilles ; l'ombre errante
de Craffus demande vangeance ; &
vous cherchez des combats , qui n'auront
jamais de triomphes ! quelles conquêtes
ne feriez -vous pas au prix du fang que
Vous allez verfer ? des régions où naît
le jour jufqu'aux bords où la nuit s'enfe
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
velit avec les étoiles , des climats brûlans
du Midijufqu'aux rivages glacés du Nord ,
Le Scythe , l'Arménien , les Peuples , s'il
en eſt , qui voyent naître le Nil , tout ſeroit
dompté. Alors , fi telle eft ton ardeur
pour une guèrre déteftable , ô Rome,
tourne tes mains contre toi- même. Mais
as-tu manqué d'ennemis ? Tes Villes d'Italie
s'écroulent fous leurs toits brifés ;
leurs murailles ruinées ne font plus que
des débris épars ; l'habitant folitaire eft
errant dans leur vafte enceinte ; l'Helpérie
dès longtemps inculte eft couverte de
ronces; les mains du Laboureur manquent
aux champs qui les demandent.
Ce n'eſt pas toi , farouche Pyrrus , ce
n'eft pas toi , fier Annibal , qui nous as
caufé tant de maux : le fer étranger ne
nous fit jamais de fi profondes plaies ;
ces coups partent d'une main domeftique.
Remontons à la fource de nos malheurs
c'eft m'ouvrir une carrière immenfe
.
Quelle eft la cauſe qui entraîne ce peuple
aux combats , & qui chaffe la paix de
la tèrre ? L'envieufe fatalité , l'arrêt porté
par les Deftins , que rien d'élevé ne foit
ftable , la chute qu'entraîne un trop pefant
fardeau , Rome que fa grandeur ac
cable.
•
AVRIL. 1761. 79
Ainfi lorfque les fiécles accumulés amé
neront l'inftant de la diffolution du Mon
de , tous les refforts de la Nature ſe briferont
, tout rentrera dans l'ancien cahos
: les Aftres confondus fe heurteront
avec les Aftres , la mer engloutira les
étoiles ; la terre refufera d'embraffer la
mer & la chaffera de fon lit ; l'ébranlement
univerfel de la machine en détruirà
l'ordre & l'accord,
L'exceffive grandeur s'écroule fur elles
même : c'eft le terme que les Dieux ont
mis à nos profpérités . La fortune n'a
voulur confier à aucune Nation du Monde
le foin de fa haine contre les Romains ;
c'eft toi , Rome , c'eft roi qu'elle a rendue
fous trois Tyrans l'inftrument de ta
ruine ; c'eft leur concorde impie & fatale
qui t'a perdue. Laiffez- nous- la , cruels ,
cette paix qui nous a rant couté. Pourquoi
la troubler ? Pourquoi courir aux armes
, & vous arracher les dépouilles de
l'Univers en bute à vos coups ?
་
Non , tant que la rerre portera les
caux , que l'air balancera la tèrre , que
les Aftres accompliront leurs révolutions
pénibles , il n'y aura jamais de fûreté en
tre affociés au pouvoir fuprême. L'autorité
ne veut point de compagne. N'emm
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
cherchons pas les exemples loin de nous ;
le Fondateur de ces murs les fouilla du
fang de fon frère ; & ce n'étoit pas l'empire
du monde qu'on fe difputoit avec
tant de fureur un hameau divifa fes
Maîtres.
On vit quelque temps régner entre
Pompée & Céfar , une paix orageuſe &
contrainte. Craffus , au milieu de ces deux
rivaux , tenoit la guèrre comme en fufpens.
Tel un Ifthme étroit foutient le choc des
deux mers qu'il fépare ; mais fi la tèrre fe
retire , les mers fe heurtent & fé confondent.
Ainfi la défaite & la mort déplorable
de Craffus en Affyrie, nous ont livrés à
nos propres fureurs. La victoire des Parthes
a déchaîné nos haines . Heureux Arfacides !
dans cette journée vos fuccès ont paffé
votre attente : vous avez donné la guèrre
civile aux vaincus.
L'Empire eft partagé par le fer , & la
fortune d'un Peuple puiffant , cette fortune
qui embraffe la tèrre , les mers , le
monde entier , ne peut contenir l'ambition
de deux hommes.
O Julie ! ô toi , que les cruelles Parques
ont enlevée au monde ; fi le deftin t'eût
laiflé vivre , tu aurois pû , à l'exemple des
Sabines , te précipiter entre ton pere
&
AVRIL 1761. 81
ton époux , les retenir, les défarmer , joindre
leurs mains dans tes mains pacifiques.
Seul gage de leur alliance , tu n'es plus !
les flambeaux de ton hymen , allumés fous
le plus noir aufpice , fe font éteints dans
le tombeau. Ta mort affranchit Pompée &
Céfar des liens de la foi jurée . Rien ne
s'oppofe plus à cette jaloufie impatiente
à cette émulation de gloire , qui les preſſe
de fes aiguillons.
Toi , Pompée , tu crains que l'éclat de
tes anciens travaux ne foit obfcurci par de
nouveaux exploits, & que la conquête des
Gaules n'efface tes triomphes d'Afie : cette
longue fuite de profpérités & d'hon
neurs te remplit l'âme d'un noble orgueil,
& ta fortune ne peut fe réfoudre à partager
le premier rang. César ne veut rien
qui le domine , Pompée ne veut rien qui
l'égale. Lequel des deux partis fut le plus
jufte ? Il n'eft pas permis de le fçavoir. Les
Dieux fe déclarent pour le vainqueur ,
mais Caton s'attache au vaincu . Du refte ,
l'on deux avoit trop d'avantage.
Pompée fur le déclin des ans ,amolli par
Le long ufage des dignités pacifiques , avoit
onblié la guerre au fein du repos ; tout
occupé de fa renommée , foigneux de
plaire à la multitude , pouffé par le vent
de la faveur populaire, & flatré de recueil
Dy
82 MERCURE DE FRANCE,
lir les applaudiffemens de fon Théâtre , il·
fe repofoit fur fon ancienne fortune fans
fe préparer des forces nouvelles. Il lui
reftoit l'ombre d'un grand nom.
Tel'au milieu d'une campagne fertile ,
on voit un chêne antique & fuperbe, chargé
des dépouilles des Peuples , & des trophées
des Guerriers. Il ne tient à la tèrre
que par de foibles racines ; fon poids feul
l'y attache encore . Il n'étend plus dans les
airs que des branches dépouillées : c'eſt
de fon bois , non de fon feuillage qu'il
couvre les lieux d'alentour . Mais quoiqu'il
foit prêt à tomber fous le premier
effort des vents , quoiqu'il s'élève autour
de lui des forêts d'arbres verdoyans &
robuftes, c'eſt encore lui feul qu'on révére.
Au nom , à la gloire d'un grand Capiraine
, Céfar joignoit une valeur qui ne
fouffroit ni repos , ni relâche , & qui ne
voyoit de honte qu'à ne pas vaincre dans
les combats. Plus la réfiftance eft opiniâtre
, plus il s'obftine à la forcer. On l'ambition,
ou le reffentiment l'appelle, c'eſt là
qu'il vole le fer à la main. Jamais le fang
ne lui coûte à répandre. Hârer fes fuccès
, les pourfuivre , faifir & preffer la
fortune qui le feconde , abattre tout ce
qui s'oppose à fon élévation , & s'applau
dir de s'être ouvert un chemin à trave
AVRIL. 1761 )- 833
des ruines ; telle étoit l'âme de Céfar.
Ainfi la foudre que le choc des vents
fait jaillit des nuages , brille & remplit:
l'air qu'elle preffe d'un bruit qui faittrem
bler le monde. Elle éclipfe le jour , répand
la terreur au fein des Peuples pâliffans
que les fillons de fa flamme éblouif
fent , frappe & détruit fes propres tem
ples , perce à travers les corps les plus
durs , marque fa chute & fon retour par
un vafte & foudain ravage , & raffemble :
fes feux difperfés.
Aux intérêts cachés de ces deux rivaux,.
fe joignoient les femences publiques de
difcorde qui ont toujours perdu les Etats
floriflans. Dès que Rome triomphante fe
fut enrichie des dépouilles du Monde ,,
que la profpérité eut corrompu les moeurs ,,
& que le brigandage eut amené le luxe ,,
la fomptuofité de nos Palais fut fans
bornes : notre goût dédaigna la frugalité
de nos pères : les hommes difputérent
aux femmes l'élégance de la parure : la
pauvreté , la mère des héros , fe vit reburée
& bannie ; fatale époque de la ruine
des Nations ! Ce fut à qui érendroit le
plus loin les limites de fes domaines on
vit les champs autrefois fillonnés par la
charrue des Camiles , les champs que la
bêche antique des Curius avoit défrichés,
D v
84 MERCURE DE FRANCE.
s'unir & former de vaftes campagnes fous
des poffeffeurs inconnus.
Ce Peuple n'étoit pas affez vertueux
pour goûter une paix innocente & fe repofer
fur fes armes victorieuſes dans le
fein de la liberté. De la corruption des
moeurs, on vit naître les haines promptes
à s'allumer. Le crime ne couta plus rien ,
follicité par l'indigence ; on mit l'honneur
fuprême à fe rendre plus puiffant que fa
patrie , fût- ce même le fer à la main .
De là le droit mefuré fur la force , les
Loix du Sénat & du Peuple violées , les
Tribuns rivaux des Confuls , les faiſceaux
enlevés à prix d'argent , le Peuple achetant
la faveur du Peuple , la brigue, cette
pefte publique , renouvellant tous les
ans dans le champ de Mars, l'enchère des
dignités vénales , l'ufure vorace & les
pactes ruineux , enfin la bonne foi chancelante
dans tous les coeurs , & la guèrre
civile devenue un befoin pour une foule
d'hommes perdus .
Déjà Céfar avoit franchi le fommet des
Alpes , l'efprit violemment agité , le coeur
plein de la guèrre future. A peine fut- il
arrivé au bord du Rubicon ; un fantôme
lumineux , & d'une grandeux effrayante ,
Jui apparut pendant la nuit : c'étoit l'ima
ge de la paisie. Elle étoit tremblante &
AVRIL. 1761. 85
confternée. De fon front couronné de
tours , les débris de fes cheveux blancs
tomboient épars fur fes membres dépouil
lés. Immobile devant lui , elle prononce
ces paroles entrecoupées de fanglots . » Out
» allez -vous , Romains ? où portez -vous
» mes enfeignes ? fi vous êtes juftes & ci-
» toyens, arrêtez : un pas de plus feroit un
crime. Elle dit : le coeur de Céfar eft faili
d'une foudaine horreur ; fes cheveux fe
dreffent fur la tête ; & la langueur dont
il eft abbattu enchaîne fes pas au rivage.
Mais bientôt rappellant fes efprits. » O
»Jupiter! (s'écria - t- il )O toi que mes ayeux,
» ont adoré dans Albe naiffante , toi qui
» du haut du Capitole , veilles aujourd'hui
» fur la Reine du monde ; Penates des
Phrygiens qu'Enée apporta dans l'Aufo-
"nie ; myftères faints de Romulus ; few
»facré du Temple de Vefta ; & toi , ma
» Divinité fuprême , ô Rome , fois favorable
à mes deffeins. Ne crois pas voir
Céfar te pourfuivre armé du flambeau
» des Furies ; vainqueur fur la tèrre &
fur les mers , il eft encore à toi ,
» le veux ; il eſt ton foldat , il le fera par-
» tout. Celui-là feul fera criminel qui
» fera de Céfar l'ennemi de Rome. A ces
mots , fans plus différer , il fit paler le
23
fleuve à fes troupes.
36 MERCURE DE FRANCE.
Tel dans les déferts de l'ardente Lybie
un Lion , dès qu'il apperçoit le chaffeur ,
s'arrête & femble héfiter . Mais c'eft alors
qu'il s'anime & qu'il rafflemble toute fa
fureur. Sitôt qu'il s'eft battu les flancs du
fouet meurtrier de fa queue , qu'il a dreffé
fa criniere ondoyante , & que le bruit
fourd du rugiffement a retenti dans fa
gueule profonde foit que le Maure lé ;'
ger lui darde fa lance ou l'enveloppe de
fes filets , il s'échappe en fe précipitant
fur le fer qui va le percer , réfolu d'en
recevoir l'atteinte.
Le Rubicon , foible dans fa fource ,
roule à peine fes eaux défaillantes fous
les fignes brûlans de l'été ; il ferpente au
fond des vallées , & fépare les champs de
la Gaule des campagnes de l'Italie . Mais
Thyver lui donnoit des forces : trois mois
de pluie avoient groffi fes ondes , & lest
neiges des Alpes fondues par l'humide
haleine du vent du Midi , l'enfloient en
core de leurs torrents.
la
Pour foutenir le poids des eaux ,
cavalerie s'élance la premiére, & dans fon
oblique paffage elle oppofe une digue a
leur cours. L'impétuofité du fleuve alors
fufpendue, permet aux bataillons de s'ou
vrir un chemin facile à travers les on
des obéiffantes. Déjà Céfar a franchi le
AVRIL 1761 . 8-7
fleuve ; il touche à la rive oppofée , &
dès qu'il a mis un pied rebelle dans l'Italie
interdite à fes voeux. » C'est ici , (dit-
» il ) c'est ici que je laiffe la paix & les loix
» déjà violées . Fortune , je m'abandonne
à toi. Plus de lien qui me retienne ;
" j'ai pris pour arbitre le fort , & la guèrre
»fera mon juge. A l'inftant , fon ardeur
infatigable preffe les pas de fes guerriers
à travers les ombres de la nuit , & le foleil
à peine avoit éffacé les étoiles , lorfque
Cefar entra menaçant dans les murailles
d'Ariminum . *
Le jour le léve , ce trifte jour qui doir
éclairer les premiers troubles de la guèrre.
Mais foit que les dieux ou les vents euffent
affemblé les nuages , leur voile funé
bre obfeurcit les airs , & déroba la lumiére
au monde.
Cependant les Soldats de Céfar s'étant
emparés de la place publique , il ordonne
que fes Etendarts y foient arborés ; &
àl'inftant le bruyant Clairon.la Trompet
te éclatante donnent le fignal d'une guèrreimpie
. Le Peuple s'éveille à ce bruit éffrayant
; les jeunes Citoyens arrachés au
fommeil, fe faififfent des armes fufpendues
autour de leurs Dieux domestiques , des
boucliers rompus , des lances émouffées ,
Rimini.
88 MERCURE DE FRANCE.
des glaives dévorés par la rouille , tels que
Les offre une longue paix.
Mais lorsqu'ils reconnoiffent les aigles
romaines , & qu'ils apperçoivent César au
milieu de fes légions , la frayeur enchaîne
leurs membres glacés , & ce n'eft qu'au
fond de leurs coeurs qu'une douleur muet.
te ofe former ces plaintes.
31
"
" O murs trop voifins des Gaulois , ร
combien de maux ( difoient - ils ) votre
» fituation nous condamne ! tous les Peu- .
ples jouiffent d'une profonde paix ; &
" nous , fi des furieux courent aux armes ,
» nous fommes leur premiére proie ', cette
» enceinte eft leur premier camp . Pour-
» quoi le fort ne nous a - t- il pas fait habiter
» des cabanes errantes fous le char brûlant
» du foleil , fous les aftres glacés de l'Our-
» fe, plutôt que de nous donner à garder
les Barriéres de l'Italie ? Que les Sén ons
"y pénétrent , que les Cimbres s'y répan
» dent , que les Carthaginois fondent du
» haut des Alpes , que les courfes & les
fureurs des Teutons défolent ces bords ,
» c'eſt par nous qu'ils commencent ; &
toutes les fois que la fortune , infulte
» Rome dans fes murs , c'est ici le chemin
de la guèrre.
"
32
Tels font les gémiffemens étouffés de
ce peuple. La crainte même n'ofe parer
AVRIL 1761. 89
tre & la douleur n'a point de voix, Le filence
de ces murs eft égal au filence des
Forêts, quand les oifeaux friffonnent tranfis
par les glaçons , & à celui de la pleine
mer quand le calme enchaîne les ondes .
La lumière du jour avoit diffipé les froides
ombres de la nuit , & Céfar balançoit
encore ; mais bientôt la Diſcorde , armée
de nouveaux feux, vient irriter fes reffentimens
, & le délivrer du frein de la honte .
Il femble que la fortune elle - même travaille
à juftifier fes projets & à fonder le
droit de fes armes.
Rome incertaine entre l'obéiffance &
la révolte, a vu le Sénat enhardi par l'impunité
du meurtre desGracques, chaffer les
Tribuns , au mépris des loix. Les Tribuns
fe réfugient fous les drapeaux de Céfar ,
& Curion les accompagne , Curion dont
l'éloquence vénale & hardie fut autrefois
l'organe du Peuple & de la liberté , Carion
qui ofa foulever ce Peuple contre l'autorité
menaçante des grands. Il trouve Cé-
Jar roulant dans fa penfée les foins divers
dont il eft occupé : il l'aborde & lui parle
en ces mots.
Си-
» Tant qu'on a permis à ma voix de
» s'élever en ta faveur , Céfar , nous avons
prolongé en dépit du Sénat le comman-
» dement qu'il t'envie. Alors j'avois le
1-
go MERCURE DE FRANCE.
droit de paroître dans la Tribune &
» d'entraîner vers toi les efprits d'une
» multitude flotante . Mais depuis que
la
» force a fait taire les loix , on nous chaf-
» fe du fein de nos Dieux , & pour nous
» l'exil n'a rien de pénible. C'eſt à toi ,
» c'eft à la victoire de rendre à Rome fes
» Citoyens. Hâre- toi , Céfar ; tout chan-
»
cele. Les partis oppofés au tien n'ont
» ni fermeté ni vigueur. Quand tour est
» prêt , pourquoi différer les délais ne
» peuvent que nuire. Les dangers qui te
»menacent ne font- ils pas les mêmes que
» tu as bravés tant de fois & combien
plus grand en eft le prix ? La Gaule , un
» coin de la tèrre, t'a couté dix ans d'une
» guèrre pénible ; ofe livrer quelques
» combats dont le fuccès eft facile & fûr ,
» Rome eft à toi & le monde avec elle.
» Ne crois pas que ton retour foit décoré
» des honneurs du triomphe : le Capitole
» n'attend pas tes lauriers. La noire envie,
» qui ronge fes coeurs , te refufe tout ; à
peine te pardonnera- t elle d'avoir dompté
les Nations ; le gendre a réſolu
d'éloigner le beau- Père du Trône . Tu ne
peux partager le monde ; mais tu peux
le pofféder feul.
و د
"
Tel qu'on voit un courfier impatient de
quitter la barrière , où tête baiffée il agi
AVRIL 1761 . or
te fon frein , devenir plus fougueux encore
dès qu'il entend le fignal ; tel , à la voix
de Curion , Cefar qui déjà refpiroit la guèrre
, s'enflamme d'une nouvelle ardeur. Il
commande , & fes Soldats armés accourent
en foule aux Drapeaux;il appaiſe d'un
regard leurs mouvemens tumultueax , &
de la main leur impofant filence : » Com-
"pagnons de mes travaux ( leur dit- il )
» Vous qui depuis dix ans n'avez ceffé de
vaincre avec moi , expofés à des périls
» fans nombre, voilà donc le prix de notre
» fang, de nos bleffures , de la mort de nos
» amis & des hyvers rigoureux que nous
» avons paffés fous les Alpes ? fi Annibal
» les traverfoit , cauferoit- il plus de trou-
» bles dans Rome ? on court aux armes
» on groffit les cohortes de nouveaux Sol-
» dats , les Forêts tombent des monta-
» gnes & le courbeut en vaiſſeaux ; l'or-
» dre eft donné de poursuivre César fur
s la tèrre & fur les mers. Que feroit- ce
» donc , fi vaincu moi même j'avois laiffé
le champ de bataille couvert de mes
» Drapeaux ? li je fuyois devant les Gau-
» lois s'ils me chaffoient le glaive à la
» main ? Lors même que la fortuneme ſeconde
, que les Dieux m'appellent au
» comble de la gloire , on ofe me défier !
35
qu'il vienne , ce Chef amolli par les dé92
MERCURE DE FRANCE.
lices de la paix , qu'il vienne avec les
» Soldats faits à la hâte , avec ces graves
patriciens , ce Marcellus qui harangue
fans ceffe , & ces Catons eux- mêmes ,
» noms impofans & vains ; qu'il vienne ,
» &voyons de quel droit des clients à
gage
» le raffafient depuis tant d'années d'une
autorité fans bornes , de quel droit il
a triomphé avant l'âge prefcrit par les
» loix , de quel droit il prétend ne dépo-.
» fer jamais les dignités une fois ufurpées.
» Vous dirai- je à quel excès il a porté l'a- .
» bus du pouvoir ? & qui de vous ignore.
» qu'il a tari pour nous, d'un bout du mon-
» de à l'autre , toutes les fources de l'abondance,
& appellé la famine à Rome
» pour fervir fon ambition ? n'avons- nous,
pas vû fes cohortes répandre l'éffroi
» dans le barreau ? une enceinte de glai-
» ves menaçans , appareil inconnu juſ
"
qu'alors , inveftir le Tribunal des loix
» & faire pâlir leurs Miniftres ? les Sol-
» dats s'ouvrir un paffage à travers l'affem .
blée des Juges? & les Satellites de Pompée
environner Milon avant qu'il fût ju-
» gé ? à préfent pour ne pas languir dans
>> une obfcure vieilleffe, il nous fufcite une
guèrre coupable , accoutumé qu'il eſt à
≫ porter les armes contre fon pays. Sylla
fon Maître l'inftruifit au crime ; il ira 39
AVRIL. 1761
>>
"
plus loin que Sylla . Dès que lesTigres ,
>> fur les pas de leurs mères , ont bu , dans
» les Forêts d'Hircanie le fang des trou-
» peaux égorgés, ils ne dépouillent jamais
» leur fureur . Toi Pompée , accoutumé au
» fang dont dégouttoit le glaive deSylla,
la même foif te tourmente encore ; &
depuis que tes lévres ont goûté ce breu-
» vage affreux , ton coeur en eft infatia-
» ble. Cependant quel fera le terme de ta
» puiflance & de tes forfaits? que du moins
» l'exemple deSylla t'apprenne à te laffer
» d'être un tyran . Après avoir defait les
» brigands de Cilicie , après avoir réduît
» Mithridate à joindre le fer au poifon ,
pour fe délivrer du fardeau d'une guèrre
qui l'accabloit , veux-tu couronner tes
» exploits par la ruine de Céfar ? & quel
>> eft fon crime? de n'avoir pas obéi quand
» tu lui ordonnois de dépofer les Aigles !
» mais fi tu me refufes le prix de mes tra-
» vaux , récompenfe du moins ces guer-
» riers blanchis fous les armes : ils ont
» longtemps combattu fans moi ; qu'ils
» triomphent fans moi , j'y confens , &
» qu'un autre paroiffe à leur tête. Où trat
» neront- ils , après la guèrre, les reftes d'u-
" ne vie languiffante ? où fera la retraite.
» des émerites ? l'apanage des vétérans ?
l'afylendes vieillards ô Pompée ', lear
94 MERCURE DE FRANCE.
و ر
préféres-tu des colonies de Pirates?
C'en eft trop , mes amis ; levez ces
» étendarts dès longtems victorieux,marchons
& fervons-nous des forces que
» nous ne devons qu'à nous- mêmes. A
celui qui fe préfente les armes à la
» main , refuſer ce qui lui eft dû , c'eſt
accorder tout ce qui lui eft poffible. Et
ne craignez pas que les Dieux nous
» manquent : ce n'eft point au pillage que
je vous méne , ni à l'Empire que je
» cours ; nous allons chaffer de Rome
les Maîtres fuperbes qu'elle eft prête à
» fervir.
Dès qu'il eut ceffé de parler,un long mur
mure, un frémiffement fourd répandu dans
la foule , exprima les mouvemens divers ,
dont les efprits étoient combattus.La piété
, l'amour du pays ne laiffoient pas que
d'attendrir ces âmes endurcies au carna
ge , & aveuglées par les fuccès ; mais leur
ardeur pour les combats , leur refpect pour
Céfar les entraîne.
Alors le Centurion Lélius , décoré de
tous les honneurs d'un brave émérite ,
Lé
lius couronné du chêne qui atteſte qu'on
a fauvé un citoyen dans les combats ,
fe
fait entendre , & dit à Céfar: » Arbitre
fuprême des deftins de Rome , s'il eſt
» permis à la verité de te parler par ma
"
AVRIL. 1761. 915
voix,nous nous plaignons que ta patien-
» ce ait fi long-tems enchaîné nos mains.
» As-tu ceffé de compter fur nous? quoi tandis
que le fang qui coule dans nos veines
» échauffe encore notre courage ,
& que
» nos bras robuftes font en état de lancer
» le javelot , tu ſouffriras l'aviliffement &
» la tyrannie du Sénat! eft- ce donc un malheur
fi grand que de vaincre fa patrie en
» combattant pour elle ? méne- moi chez
" les Scythes barbares ,fur les bords in-
» habités des Sirtes , dans les fables brû-
» lans de la Lybie ; je te fuivrai partout.
» Cette main, pour laiffer après toi l'Uni-
» vers fubjugué , n'a- t - elle pas fait blan-
» chir fous la rame les vagues irritées de
» l'Océan ? n'a- t- elle pas dompté le Rhin
fougueux , & fendu les tourbillons de
» fes eaux écumantes ? dès que tu com-
» mandes , rien ne m'arrête ; je dois pou-
» voir tout ce que tu veux, Celui que tes
" trompettes m'annoncent pour ennemi ,
n'eft plus un citoyen pour moi. Je le ju-
" re par ces drapeaux qu'ont fignalé dix
» ans de victoires ; je le jure par tous les
triomphes que tu, as remportés fur les
" Nations : tu m'ordonnes de plonger
mon épée dans le fein de mon frère ,
» dans la gorge de mon père , dans les
ונ
"
»
>> flancs de mon épouſe , au terme de l'en96
MERCURE DE FRANCE.
»fantement ; je frémirai , mais j'obéirai.
» Faut il dépouiller les autels , embrafer
» les temples ? j'y porterai la flâme. Veux-
» tu camper fur les bords du Tibre ? j'irai
» moi- même y tracer ton camp. Nomme
» les murs que tu veux rafer ; cette Ville
» fût- elle Rome , mes bras vont pouffer
» le bélier qui en difperfera les débris .
"
A ce difcours , toutes les cohortes applaudirent
, & leurs mains élevées s'offrirent
à Céfar, quoi qu'il falût exécuter. Le
bruit de l'acclamation fut égal au bruit
des forêts de la Thrace , lorfque l'impétueux
Borée le précipite & mugit contre
les rochers du mont Offa , & que les chênes
courbés jufqu'à leurs racines , relévent
leurs branches fracaffées , avec un long gemiſſement.
Dès que Céfar voit fes Soldats embraf
fer avec joie le parti de la guèrre où les
deftins fembloient l'appeller ; pour ne pas
laiffer ralentir fa fortune, il fe hâte de raffembler
les cohortes répandues dans les
campagnes de la Gaule , & d'inveftir Rome
de toutes parts.
Alors , s'avancent vers l'Italie celles de
fes Troupes qui campoient au bord du
Léman ; celles qui du haut des Voges contenoient
les Peuples de Langres ; celle
* Le Lac de Genève.
q+
AVRIL 1761, 97
qui occupoient la côte de Ligurie , où le
Port -hercule refferre la mer dans une enceinte
de rochers.
* Le Var , devenu par nos conquêtes
la limite de l'Italie , l'Ifére qui après de
longs détours fe perd dans un fleuve plus
renommé , le Rhône qui porte à la mer la
Saone enveloppée dans fes flots rapides ,
l'Aude tranquille , la Cinga vagabonde
l'Adour qui voit les deux rives s'étendre
& fe courber pour recevoir l'Océan , tous
ces fleuves s'applaudiffent de n'être plus
chargés des barques Romaines.
La même joie le répandit fur ce rivage ;
que la terre & la mer femblent fe difputer
quand le vafte Océan l'inonde & l'abandonne
tour-à - tour. Eft- ce l'Océan lui- même
qui de l'extrémité de l'Axe roule fes
vagues & les raméne ? eft- ce le retour périodique
de l'aftre de la nuit qui les foule
fur fon paffage ? eft - ce le foleil qui les attire
pour alimenter fes flâmes ? eft - ce lui
qui pompe la mer , & qui l'éleve jufqu'aux
cieux ? fondez ce myftere , vous qu'agite
le foin d'obferver le travail du monde.
Pour moi , à qui les Dieux t'ont cachée ,
Dans ce morceau j'ai tâché de rétablir l'ordre
géographique qui eft renversé dans l'original
, & je me fuis fervi des noms connus pour
épargner aux Lecteurs une recherche fatigante.
II. Vol.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Caufe puiffante de ces grands mouvemens
je veux bien t'ignorer toujours .
Les Campagnes de Nîmes, celles du Médoc,
celles du Rouergue & de la Xaintonge,
font enfin délivrées du long féjour des
vainqueurs.Les Peuples, qui fur l'aride fom
met des Cévénes,habitent des rochers fufpendus
& menaçants , ceux de l'Auvergne,
qui, comme nous fe difent defcendans des
Troyens, ceux de Bourges & de Soiffons
agiles au combat de la lance , ceux de
Toul & de Rheims , connus par leur adreffe
à darder le javelot ; les Bourguignons ,.
célébres dans l'art de rendre les courfiers:
dociles ; & le Belge excellent Pilote , &
ceux du Hainaut , Peuple rebelle , & ceux
de Tréves , & ceux de Mayence , vêtus à
la manière des Scythes, & les Bataves fanguinaires
, dont la valeur s'eft animée au
fon perçant de l'airain tortueux ; tous le
félicitent de voir la guèrre paffer des Gaules
en Italie.
Vous refpirez en liberté , Peuples qui
verfez le fang humain fur les Autels de
Teutates , de Taranis & d'Héfus , Divinités
plus cruelles que la Diane de Tauride.
Vous recommencez vos chants , Bardes ,
qui confacrez par des louanges immortelles
, la mémoire des hommes vaillans qui
périffent dans les combats . Et vous , Drui
AVRIL. 1761.
୨୭
7.
des , vous reprenez vos rites barbares &
vos fanglants facrifices , que la guèrre
avoit abolis . Vous feuls fans doute avez
connu les Dieux , ou vous ſeuls les avez
méconnus. Vous célébrez vos mystères
dans des forêts ténébreufes ; vous prétendez
que les ombres ne vont point
peupler les demeures tranquilles de l'Étébe
, les fombres royaumes de Pluton ;
mais que nos efprits dans un monde nouveau
vont animer de nouveaux corps
La mort , à vous en croire , n'est que le
milieu d'une longue vie . Mais cette opinion
, fût - elle une erreur , heureux les
Peuples qu'elle confole ! Ils ne font point
tourmentés par la crainte du trépas , la
plus cruelle de toutes les craintes . De là
cette ardeur qui brave le fer , ce courage
qui embraffe la mort , cette honte atta
chée aux foins d'une vie que l'on ne perd
que pour un inſtant.
Ainfi la Gaule a vû les aigles Romaines
fe retirer vers l'Italie : les légions mêmes
deftinées à fermer aux Germains la barrière
de l'Empire , abandonnent les bords
du Rhin , & laiffent le monde en proie
aux Nations .
Les forces immenfes de Céfar taffemblées
autour de lui , l'ayant mis en état
de tout entreprendre , il fe répand dan
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
I'Italie , & s'empare des Villes voifines de
Rome . Au jufte éffroi que fon approche
inſpire , la renommée ajoute fes rumeurs.
Elle annonce au peuple leur ruine infaillible
, & devançant la guèrre qui s'approche
à grands pas , fes voix innombrables
font occupées à femer l'épouvante . On dit
que des corps détachés ravagent Les fertiles
campagnes de l'Ombrie ; qu'une aîle
de l'Armée s'étend jufqu'aux bords où le
Nar coule dans le Tibre ; que Céfar luimême
à la tête de fes épais bataillons ,
s'avance fur plufieurs colonnes , environné
de toutes les aigles . On croit le voir , non
tel qu'autrefois,mais grand,terrible & plus
féroce que les barbares qu'il a domptés .
On croit le voir traînant après lui tous
ces Peuples répandus entre les Alpes &
le Rhin , qui arrachés du fein de leur patrie
, viennent aux yeux des Romains immobiles,
faccager Rome & venger Céfar.
Ainfi chacun par fa frayeur groffit le
bruit de l'allarme publique ; & fans cher
cher de preuve à leurs maux , ils craignent
tous ceux qu'ils imaginent.
Ce n'eft pas feulement le vulgaire , qui
fe fent frappé d'une aveugle terreur , le
Sénat , les Pères de la Patrie cherchent
leur falut dans la fuite , & par un decret
ils chargent les Confuls de veiller au foin
AVRIL 1761 . 101
de la guèrre. Alors ne fçachant de quel
côté la retraite eft la plus fûre , ou le danger
le plus preffant , ils vont où la frayeur
les emporte ; ils fe jettent au milieu d'une
multitude éperdue , & rompent ces longues
colonnes de fugitifs, dont le tumulte
retarde les pas. Il femble que la flamme
ait gagné leurs toits, ou que leurs maiſons
chancelantes menacent de s'écrouler fur
eux. C'eft ainfi qu'une foule égarée traverfe
Rome à pas précipités, comme fi l'unique
efpoir qui refte à ces malheureux
étoit de quitter leur patrie.
Tels,quand l'impétueux Aufter repouffe
la mer écumante loin des écueils de la
Lybie , & qu'on entend les mâts gémiffans
fe brifer fous l'éffort des voiles , le
Pilote & le Nocher s'élancent dans les
flors du haut de la poupe qu'ils abandonnent
, & fans attendre que le vaiffeau
foit entr'ouvert , chacun fe fait à lui- même
un naufrage. Tels les Romains abandonnant
leurs murs fuyoient au-devant
de la guèrre .
Aucun d'eux n'eft retenu ni par les
gémiffemens d'un père accablé de vieilleffe
, ni par les larmes d'une époufe défolée
, ni par fes Lares qu'il embraffe , &
qu'il appelle au fecours de fes jours menacés
; aucun ne s'arrête fur le feuil de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
fa demeure ; aucun n'ofe attacher ſes regards
fur cette ville fi chérie , qu'il voit.
peut-être pour la dernière fois. L'irrévocable
torrent de la populace a pris fon
cours.
O qu'aifément les Dieux nous élévent
au comble du bonheur ! que malaifément
ils nous y foutiennent ! Cette ville habitée
par un Peuple innombrable , où fe
rendoient en foule les Nations vaincues.
& qui fembloit pouvoir contenir le genre
humain s'il étoit affemblé , des mains
lâches & tremblantes la laiffent en proie
à Céfar , l'abandonnent à fon approche !
Que fur des bords étrangers le Soldat
Romain foit invefti par un Ennemi qui le
preffe , un fimple foffe le met à couvert
des furprifes de la nuit ; un léger rempart
de gazon, fait à la bâte , lui affure fous la
toile un fommeil paisible ; & toi Rome ,
au premier bruit de la guèrre , te voilà
déferte : on n'ofe confier une nuit à tes
murs . Pardonnons - leur ces frayeurs mortelles
: Pompée fuyoit, qui n'eût pas tremblé
? Pour ne laiffer même aux efprits
confternés aucun éſpoir dans l'avenir ,
le
fort manifefta fa colére par les plus terribles
préfages . Les Dieux firent éclater
au Ciel , fur la terre & fur les mers mille
prodiges éffrayans.
AVRIL 1761 . 103
Cet aftre qui change la face des empires
, la Cométe déploya fa formidable chevelure
. Au milieu d'une férénité trompeuſe
, on vit les éclairs fe fuccéder rapidement
& fous mille formes diverſes ,
tantôt femblables à un javelot , tantôt à la
lumiére éparfe d'une lampe. La foudre
fans nuage & fans bruit , partit des régions
du Nord , & tomba fur le Capitole ; la
Lune , dont le difque arrondi réfléchiffoit
alors la pleine image du Soleil , pâlit toutà-
coup , frappée de l'ombre de la tèrre.
Le Soleil lui - même au plus haut de fa
courfe, s'enveloppant d'une noire vapeur,
plongea le monde dans les ténébres .
L'Ethna vomit des feux , mais fans les
lancer dans les airs : il inclina fa cime
béante , & répandit fon bitume enflammé
du côté de l'Italie. Caribde roula une mer
de fang. Les chiens de Sylla poufférent
des hurlemens lamentables. Cependant
le feu de Vefta s'échappe des Aurels &
fe partage en s'élevant , comme la flamme
du bucher des implacables enfans
d'Edipe. La Terre s'ébranle fur fes pôles
, & du fommet chancelant des Alpes
s'écroulent des monceaux de neige qu'avoient
entaffés les hyvers . Les Statues des
Héros verfent des larmes , celles des Lazes
expriment par leur fueur l'état péni-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ble où Rome eft réduite. Les femmes engendrent
des monftres , & la mére eſt
épouvantée de l'enfant qu'elle a mis au
jour. Les Miniftres facrés de Bellone &
de Cybelle , errans & furieux , les membres
déchirés , les cheveux épars, glacent
les Peuples par leurs cris lugubres. Les
urnes funéraires gémiffent ; un bruit horrible
d'armes & de voix fe fait entendre
dans les forêts ; les Peuples voisins de
Rome abandonnent les campagnes : l'effroyable
Erinnis couroit autour des murs
fecouant fa torche allumée , & fa chévelure
de ferpens. Au milieu des ténébres
& du filence de la nuit , on entendit le
fon des trompettes & un bruit égal aux
clameurs des combattans dans la fureur
de la mêlée ; l'ombre de Sylla fortit de
la tèrre & rendit d'effrayans Oracles ;
les Laboureurs épouvantés virent , au
bord de l'Anio, Marius brifer fa tombe &
lever fa tête du fein des morts.
On crut devoir , felon l'antique ufage ,
avoir recours aux devins d'Etrurie . Arons ,
le plus âgé d'entre eux , retiré dans les
murs folitaires de Lune , lifoit l'avenir
dans les directions de la foudre , dans le
vol des oifeaux , dans les entrailles des
victimes . D'abord il demande que l'on
jette dans les flâmes l'un de ces fruits mon
AVRIL. 1761. 105
ftrueux,que la nature égarée a formés dans
le fein de ce quadrupede , qu'elle condamne
à la ftérilité. Il ordonne aux Citoyens
tremblants d'environner les murs de Rome
& de les purifier par des luftrations ,
tandis que les Sacrificateurs en parcourent
les dehors , accompagnés de l'ordre inférieur
des Miniftres des Autels .Après eux
marche, à la tête desVeftales , le front ceint
des Bandelettes facrées , la Prêtreffe qui
feule a droit de voir le Palladium. Sur
leurs pas s'avancent les dépofitaires des
oracles & des livres de Sybilles , qui tous
les ans vont laver la Statue de Cibelle
dans les foibles eaux de l'Almon.Enfuite
venoient les Augures ,gardiens des oiſeaux
facrés & les chefs qui préfident dans les
Fêtes aux facrifices des feftins ; & les Prêtres
d'Apollon , & ceux de Mars qui portoient
en danfant les boucliers myftérieux ;
& le Grand- Prêtre de Jupiter , qu'on diſtinguoit
au voile attaché ſur fa tête majeftueufe.
Tandis qu'ils fuivent à pas lents les vaftes
détours de l'enceinte de Rome , Arons
ramaffe les feux de la foudre , & la tèrre
les reçoit dans fon fein avec un trifte &
profond murmure. Il confacre le lieu où
il les a cachés ; il fait améner au pied des
Autels un Taureau fuperbe, & commence
Ev
1:06 MERCURE DE FRANCE.
les libations. La victime impatiente fe dé
bat longtems pour le dérober au facrifice
; mais les Prêtres fe jettant fur fes
cornes menaçantes , lui font plier le genou
& préfentent fa gorge au couteau.Cependant,
au lieu d'un fang vermeil,un noir
poifon coule de fa plaie : Arons lui- même
en pâlit d'horreur . Il obferve la colère des
Dieux dans les entrailles de la victime; & la
couleur l'en épouvante. Il les voit couvertes
de taches livides & fouillées d'un fang
corrompu. Le foie nage dans cette liqueur
impure ; le poumon eft flétri , le coeur
abattu , l'enveloppe des inteftins déchirée
& fanglante ; & , ce qu'on ne vit jamais
impunément dans les flancs des animaux,
du côté funefte les fibres enflées palpitent
fur les veines ; du côté propice elles font
lâches & fans vigueur.
Dès qu'Arons a reconnu à ces marques
les préfages de nos calamités , il s'écrie :
» O Dieux ! dois- je révéler au monde tout
>> ce quervous me laiſſez voir ? Non , Jupiter,
ce n'eft pas a toi que je viens de
facrifier ; j'ai trouvé l'Enfer dans les
flanes de ce taureau. Nous craignons
d'horribles malheurs , mais nos malheurs
pafferont nos craintes. Fafle le ciel que
» ces lignes nous foient favorables , que
l'art de lire au fein des victimes foit
AVRIL. 1761 . 107
و ر
ز و د
trompeur, & que Tagès qui l'inventa nous
en ait impofé lui- même.
C'est ainsi que le vieillard étrufque envelopa
fes prédictons d'un nuage mystérieux.
Mais Figulus qu'une longue étude avoit ,
admis aux fecrets des Dieux , à qui les fages
de Memphis l'auroient cédé , dans la
connoiffance des étoiles & dans celle des
nombres qui réglent les mouvemens céleftes,
Figulus éleva fa voix : » Ou le monde
( dit-il) fe meut au hazard & les afres
vagabonds errent au ciel fans régle &
fans guide ; ou file deftin préfide à leurs
cours, l'Univers eft menacé d'un fléau
As terrible.La terre va -t- elle ouvrir fes abîmes
les cités feront - elles englouties ?
» verrons- nous les campagnes fteriles ? les
airs infectés ? les eaux empoisonnées?
» quelle playe, grands Dieux , quelle dé-
» folation nous prépare votre colére ? les
» jours malheureux répandus dans tous
» les âges fe font raffemblés en un feul.
» Si l'étoile de Saturne dominoit au Ciel,
» l'urne célefte inonderoit la tèrre d'un
déluge femblable à celui de Deucalion .
» Si le foleil frappoit leLion de la lumière ,
c'est d'un incendie univerfel que la tèrre
feroit menacée; l'air lui- même s'enflame-
» roit fousile char du Dieu du jour . Ni l'un
»» ni l'autre n'eſt à craindre. Mais toi, qui
Evj
08 MERCURE DE FRANCE.
» embrafes le Scorpion , terrible Mars,que
» nous réſerves- tu ? l'étoile de Jupiter eft
» à fon couchant , celle de Vénus luit à
» peine , le rapide fils de Maya languit
» & panche vers fon déclin . Mars , c'eſt
»toi feul qui occupes le Ciel . La rage des
» combats va s'allumer: le glaive confond
» tous les droits; des crimes qui devroient
» être inconnus à la tèrré , obtiennent le
» nom de vertus. Cette fureur fera de lon-
» gue durée. Hélas ! & pourquoi demander
>> aux Dieux qu'elle ceffe :la paix nous amé
» ne un tyran. Prolonge tes malheurs ,
» Rome ! traîne- toi d'âge en âge a travers
» des ruines: c'eft le feul moyen d'échaper
» au joug. Il n'y a plus de liberté
qu'au fein de la guèrre civile.
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Résumé : LA PHARSALE. LIVRE I.
'La Pharsale' relate la guerre civile romaine entre Jules César et Pompée, déclenchée par des conflits internes plutôt que par des menaces extérieures. Les causes profondes incluent la jalousie et la grandeur excessive de Rome. La mort de Crassus, qui tentait de maintenir la paix, a exacerbé les tensions. La disparition de Julie, fille de César et belle-fille de Pompée, a libéré les deux leaders de leurs obligations mutuelles. Pompée, respecté pour ses victoires passées, refuse de partager le pouvoir avec César, décrit comme ambitieux et déterminé. César est comparé à un chêne majestueux et à la foudre, symbolisant son caractère implacable et avide de pouvoir. La décadence de Rome, marquée par la corruption et la perte des valeurs traditionnelles, a conduit à des conflits internes. César traverse le Rubicon avec sa cavalerie, marquant un point de non-retour. Il prend Ariminum en Italie et le Sénat chasse les tribuns, qui rejoignent César. Curion incite César à agir rapidement. César prononce un discours où il se défend contre les accusations de Pompée, critique son ambition et appelle ses soldats à se rebeller contre le Sénat. La foule est partagée, mais le centurion Lélius exprime son soutien à César. César rassemble ses forces en Gaule et avance vers l'Italie, semant la peur parmi les Romains. Diverses régions gauloises célèbrent la fin de l'occupation romaine et reprennent leurs traditions religieuses. À Rome, la panique s'installe face à l'approche de César. Le Sénat et les Pères de la Patrie fuient sans preuve concrète de danger. Des signes divins et des prodiges annoncent des malheurs. Les devins étrusques, comme Arons, sont consultés pour interpréter ces signes. Une cérémonie religieuse révèle des présages funestes. Figulus prédit des combats et des crimes, affirmant que la guerre civile prolongera la liberté de Rome, évitant ainsi un tyran.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 68-90
LA PHARSALE, Livre 3. Par M. MARMONTEL.
Début :
TANDIS que le vent du midi enfloit la voile, & poussoit la flote sur [...]
Mots clefs :
Guerre, Rome, Peuples, Dieux, Bords, Rivage, Fortune, Drapeaux, Enfers
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA PHARSALE, Livre 3. Par M. MARMONTEL.
LA PHARSALE , Livre 3.
T
Par M. MARMONTEL.
ANDIS que le vent du midi enfloit
la voile , & pouffoit la flote fur
l'humide plaine , tous les yeux étoient
tournés du côté de la vafte mér; Pompée
lui feul ne peut détacher fes regards
du rivage de l'Italie qu'il voyoit
pour la derniere fois. Mais bientôt cette
terre chérie difparoît à fa vue , & fes
montagnes couronnées de nuages s'évanouiffent
dans le lointain .
Accablé d'ennuis , épuifé de fatigue
ce héros enfin fuccombe & fe livre
au fommeil. Alors limage de Julie perçant
la terre , fe préfente à lui comme
une furie , fur un tombeau qui vomit
des feux . » Tón crime eft retombé fur
» moi , lui dit - elle : on me traîne de
» l'Elyfée dans le tartare , de l'afyle des
âmes juftes au noir féjour des mânes
OCTOBRE . 1763 . 69
» criminels. J'ai vu les Euménides
s'armer de torches empoifonnées ,
» pour les fecouer au milieu de vous .
» Le nocher du brûlant Achéron pré-
» pare des barques fans nombre . On
» agrandit les cachots des enfers , les
» Furies fuffiront à peine à châtier tant de
» criminels, Les mains des Parques vont
» fe laffer à trancher les jours de tanţ
» de victimes * . Il t'en fouvient , Pompée,
le temps de notre hymen a été ce-
» lui de tes triomphes . Tu as changé de
» fortune en changeant d'époufe : elle
» eft née pour le malheur de tous fes
» maris , cette Cornélie , femme fans pu-
» deur , qui n'a pas rougi d'entrer dans
" mon lit , quand mon bucher fumoit
» encore. Qu'elle foit donc fans ceffe
» attachée à tes pas , & fur les mers
» & dans les camps , pourvu que je
» trouble ton fommeil auprès d'elle , &
» que je dérobe à ton indigne amour
» tous les momens que tu lui deftines .
» Céfar & Julie s'emparent de toi .
» Mon père le jour , & moi la nuit ,
" nous t'occuperons fans relâche . Le
" L'appareil menaçant des flâmes & des fers
Etonne les Démons & laffe les Enfers .
Brébeuf.
70 MERCURE DE FRANCE .
1
» Léthé ne t'a point effacé de ma mé-
" moire. Les Dieux des enfers m'ont
» permis de te pourfuivre & de me
» venger. Tu me verras , au fignal du
» combat , m'élever entre les deux ar-
» mées . Mon ombre ne fouffrira jamais
» que tu ceffes d'être le gendre de Cé-
»far. Tu crois en vain trancher avec
l'épée les noeuds d'une fainte alliance ;
la guerre civile va te rendre à moi. »
A ces mots elle ſe dérobe à ſon époux
qui lui tend les bras.
,
و د
Il s'éveille , & fa frayeur fe diffipe
avec fon fommeil. Les menaces du Ciel
& des enfers , loin de l'abattre l'élévent
au-deffus de lui-même.* * Il voit
fa perte , & il y court. Pourquoi , dit- il,
m'effrayer d'un vain fonge ? Ou la mort
n'eft rien , ou elle ne doit laiffer aucun
reffentiment de la vie ; & ni l'amour
ni la haine ne nous fuivent dans le
tombeau .
Déja le foleil fe plongeoit au ſein
de l'onde , & nous cachoit de fon globe
*Que ce trifte fantôme ou l'inftruife ou l'abuse ,
Afes baffes frayeurs fon âme ſe refuſe ;
Et lorfque tous les Dieux préfagent fon trépas ,
Il comprend leur menace & ne s'en emeur pas.
Brébeuf.
OCTOBRE. 1763 . 71
enflammé ce que la lune nous dérobe
du fien lorfqu'elle approche de fa plé,
nitude ou qu'elle commence à s'en éloigner.
Ce fut alors que la côte d'Illyrie
offrit un afyle fûr , un accès facile aux
vaiffeaux de Pompée. On ploye les voiles
, on baiffe les mats , & l'on aborde
à l'aide des rames.
?
Dès que Céfar , à qui les vents enlevoient
fa proie , & qui l'avoit ſuivie
des yeux , fe trouva feul au bord de
l'Italie loin de fe réjouir d'en avoir
chaffé fon rival , il gémit de voir qu'il
lui eût échapé . Aucun fuccès ne le flatte,
s'il ne décide de l'empire du Monde : la
victoire elle-même eft trop achetée s'il
faut l'attendre.
Mais oubliant pour un temps la guerre,
& tout occupé des foins de la paix , il
cherche à fe concilier la légére faveur
du Peuple : il fçait que la difette ou
l'abondance décide le plus fouvent de
* Pour s'acquérir les coeurs & vaincre leur colère ,
Il fait d'un Factieux un Maître populaire ,
Inftruit que l'abondance en la main des vainqueurs
A des liens fecrets qui captivent les coeurs.
Brébeuf.
72 MERCURE DE FRANCE.
fa haine ou de fon amour ; que celui
qui nourrit fon oifiveté en eft le maître ;
au lieu qu'il n'eft point de crainte qui
retienne un Peuple affamé. Il charge
Curion d'aller enlever les bleds de la
Sicile , & Valérius ceux de la Sardaigne
. Ces deux Ifles font renommées par
la richeffe de leurs moiffons ; nulle autre
contrée de la terre n'a tant de fois
répandu l'abondance dans l'Italie . A
peine la Lybie eft - elle plus fertile , dans
les années mêmes où les vents du midi
permettent à Borée d'affembler les nuages
vers le milieu de l'axe du monde
& d'y verfer des pluies abondantes.
Acquitté de ce premier foin , Céfar
marche à Rome en vainqueur. Ses Légions
le fuivent , mais défarmées , &
portant fur le front le doux préfage de
la paix .
Dieux s'il ne revenoit dans fa patrie
que chargé des dépouilles des Peuples
de la Gaule & du Nord , quel trion
phe pour lui , quelle pompe ! le Rhin ,
Í'Océan lui-même enchaîné à fon char !
la Bretagne & la Gaule captives ! que
de gloire il a perdu en abufant de la
victoire. Les habitans des villes n'accourent
point fur fa route avec une
joie tumultueufe ; ils le voyent paffer
&
COCTOBRE. 1763 . 73
& baiffent les yeux , faifis d'une terteur
muette. En aucun lieu le Feuple
des campagnes ne fe précipite au- devant
de fes pas. Cefar s'applaudit cependant
de leur infpirer tant de crainte:
à peine eût - il préféré leur amour.
Déja il a paffé la forterffe d'Anxur
& la forêt confacrée à la Diane de
Scythie. Déja il découvre d'une éminence
cette Rome qu'il n'avoit pas
vue depuis dix ans qu'avoit duré la
guerre des Gaules. Il s'étonne lui - même
de l'état où il l'a réduite ; & il lui
adreffe ces mots.
• Eft-il poffible , ô féjour des Dieux ,
que l'on abandonne tes murs , fans y
être forcé par la guerre ! & quelle ville
méritera qu'on la défende , fi ce n'eft
Rome ? Heureufement ce n'eft' ni le
Parthe , ni le Dace uni au Géte , ni le
Sarmate fecondé du Pannonien qui te
menace : la fortune n'oppofe qu'un Ci
toyen qui t'aime au chef timide qui
n'ofe te garder.
Bientôt Cefar entre dans Rome où
l'épouvante l'a devancé ; car on s'atend
qu'il va la livrer au pillage comme une
ville prife d'affaut , faccager les murs ,
embrâfer les Temples , enfevelir les
Dieux de la Patrie fous les débris de
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
leurs Autels . On ne doute pas qu'il ne
veuille tout ce qu'il peut , & comme il
peut tout , il n'eft rien qu'on ne craigne
. On ne feint pas même de le voir
avec joie & de faire des voeux pour lui ;
la haine occupe & remplit tous les
coeurs .
Les Peres de la Patrie du fond de
leur retraite fe rendent au Temple
d'Apollon où Cefar les fait appeller , C'eft
la première fois qu'un Citoyen ofe
convoquer le Sénat, On n'y voit point
des fiéges réfervés pour les Confuls
pour le Préteur , pour les Cenfeurs &
les Ediles. Céfar réunit toutes ces dignités
en lui feul , & c'eft pour enten
dre la volonté d'un homme que le Sénat
eft affemblé. Les Pères confcrits prénnent
place , réfolus de confentir àtout ,
foit qu'il demande un Trône ou des
Autels , l'exil ou la mort du Sénat luimême.
Graces aux Dieux , Céfar eut
Qu'il yeuille des autels , qu'il veuille un dia
dême ,
Qu'il prétende fur Rome un empire fuprême ,
Qu'il demande leur fang , leurs fuffrages font
prêts.
Sa penſée eft leur régle, & fes voeux leurs arrêts.
Breb.
OCTOBRE. 1763. 75
honte d'exiger ce que Rome n'eût pas
eu honte de permettre.
Cependant la liberté indignée ofa ſe
révolter encore & tenter par la voix
d'un Citoyen , fi les loix pouvoient réfifter
à la force ; le Tribun Métellus
voyant qu'on alloit enlever le tréfor du
Temple de Saturne , accourut , fe fit
un paffage à travers le cortége de César,
& fe préfenta fur le feuil du Temple
qu'on alloit ouvrir. L'avarice eft donc
la feule paffion qui brave le fer & la
mort ? Céfar foule aux pieds les loix fans
que perfonne s'arme pour elles ; & le plus
vil de tous les biens , l'or excite un foulévement
! Métellus s'oppofe donc au pillage
du Temple ; & s'adreffant à Céfar : »
» Tu nouvriras ces portes, lui dit- il qu'a-
» près m'avoir percé le fein , & tu n'em-
» porteras les dépouilles du Temple que
fouillé du fang d'un Tribun . Tu fçais
» files Dieux laiffent violer impuné-
» ment cette dignité fainte , & fi les
Euménides l'ont vengée de l'impiété
» de Craffus. Sois facrilege à fon exem-
» ple, tire ce glaive & frappe fans rougir.
» tu n'as point à craindre les yeux du
» Peuple nous fommes feuls ; Rome
» eft déferte. Mais dis-moi , Tyran , que
» veux - tu ? Livrer la Patrie en proie
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
à tes foldats ? Il te refte encore tant
» de Peuples , tant de Villes à ruiner !
qu'as- tu befoin des tréfors de la paix ?
» n'as- tu pas tous ceux de la guerre ? »
Ce difcours alluma la colére du vainqueur.
Tu te flattes en vain, lui dit-il ,
d'obtenir de moi une mort honnorable
: non , Métellus , ma main ne fera
point fouillée d'un fang auffi vil que le
tien. Il n'eft point de marque d'honneur
qui te rende digne de mon ref
fentiment. C'eft donc à toi que Rome
confie la défenſe de ſa liberté ? Certes
le temps a bien changé les chofes , fi
les Loix aiment mieux s'appuyer fur
-Métellus que de fléchir devant Céfar !
Alors impatient , de voir que le Tribun
ne quittoit pas la porte du Temple , il
regardoit fes foldats rangés autour de
lui , & alloit oublier le caractère paci .
fique dont il s'étoit revêtu fi Cotta
n'eût diffuadé Métellus d'une réſiſtance
imprudente.
>
Sous l'autorité d'un feul , lui dit- il
la liberté fe détruit - elle même en s'obftinant
à ne pas fléchir . Vous en conferverez
du moins l'ombre fi en cédant
à la néceffité vous femblez vouloir
tout ce qu'elle exige. Nous avons fubi
tant de Loix injuftes ! une fi lâche
OCTOBRE . 1763 . myday.
obéiffance n'a pour excufe que l'im
puiffance de réfifter. Qu'ils fe hâtent
d'emporter loin de nous ces tréfors pernicieux
, ces fatales femences de guerre ."
La ruine de l'Etat intéreffe un Peuple'
libre ; mais la mifére d'un peuple efclave
lui eft moins onéreufe qu'à fes Tyrans.
Metellus s'éloigna à ces mots , & la
roche tarpeïenne retentiffant du bruit
des portes , annonce à Rome que le
Temple eft ouvert . Du fond de ce Temple
fut allors tiré ce dépôt fi longtemps
inviolable des revenus du Peuple
Romain : le Tribut des Carthaginois celui
de Perfes & de Philippe ; tout l'or:
que Pyrrhus laiffa dans tes mains , ô
Rome , alors vertueufe & libre , cet or
au prix duquel Fabrice avoit refufé de
te trahir ; ce qu'avoit épargné la frugalité
de nos pères ; ce que l'opulente
Afie avoit payé de tribut aux Romains
; ce que Metellus avoit rapporté
de l'Ifle de Crére , & Caton de l'ifle de
Cypre ; enfin les dépouilles de l'Orient
captif & les richeffes de tant de Rois
étalées tout récemment encore dans les
triomphes de Pompée , tout fut envahi ;
le Temple fut livré à la plus affreufe
rapine ; & dès-lors , exemple inoui !
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Céfar fut plus riche que Rome. * Ce
pendant la fortune de Pompée foulevoit
les Nations , & les attiroit de toutes
parts dans fa querelle & dans fa ruine. **
La Gréce qui voyoit de plus près l'appareil
de la guerre s'empreffa d'y contribuer.
Des campagnes de la Phocide
& des deux fommets du Parnaffe , des
champs de Béotie que borde le Céphife
, des environs de Thébes où coule .
Dircé , de l'Elide qu'arrofe l'Alphée ,
avant de traverfer les mers pour aller
chercher Aréthufe ; on voit les Peuples.
accourir .
>
Ceux d'Arcadie defcendent du Ménale
*** ceux d'Epire abandonnent les
Atamanes , & Dodone qui ne rend plus
d'oracles , & ce rivage autrefois célébre
où régna la veuve d'Hector. L'Illyrie
a pris les armes ; l'Iftrię a fuivi fon
*
Tout eft mis au pillage , & l'on voit un feut
homme
Plus riche que l'Etat & plus puiffant que Rome,
Bréb.
**
Ici , comme dans le premier Livre , le Poëte
a né gligé l'ordre géographique , & j'ai cru devoir
l'y rétablir .
*** Er du mont Pholoé que l'on dit avoir nourri
les Centaures.
* Oricum.
OCTOBRE. 1763. 79
#
exemple. Athénes quoique nouvellement
épuisée de combattans arme encore
quelques vaiffeaux . Cent Villes de
Crete uniffent leurs forces ; la Theffalie
affemble les fiennes : on quitte les
bords du Penée & les forêts du mont
Oëta , & ce golfe d'où fut lancé le
premier Navire qui fendit les mers ,
l'Argo qui mêla fur un même rivage
des Peuples inconnus l'un à l'autre , expofa
la race humaine à la fureur des
vents & des ondes , & lui apporta une
nouvelle mort.
Le Thrace a déferté l'Hémus & les
bords du Strimon , d'où l'on voit ces
oifeaux qui fendent les airs en phalange
fuir aux approches de l'hyver , &
chercher fur le Nil un climat plus doux.
Sur les pas du Thrace s'avancent les ha
bitans de cette Ifle qu'embraffe le Da
nube lorfqu'il fe plonge dans l'Euxin .
De leur côté marchent les Peuples de
Myfie & ceux d'Eolie qu'abreuve le
Caïque , & ceux qui cultivent la ſtérile
Arifbé. La Phrygie affemble les fiens :
Pitané fe voit dépeuplée , & Céléne qui
regrette encore le Satyre émule du Dieu
du chant. L'on quitte les bords du
Méandre & du Marlyas qu'il reçoit dans
fon fein , & du Pactole qui coule à tra-
Diy
80 MERCURE DE FRANCE.
vers des mines d'or , & de l'Hémus
auffi riche que le Pactole par la fertilité
de fes rives . Ceux de la Troade fe rendent
eux-mêmes fous les drapeaux d'un
Chef qui court avec eux à fa perte ; &
la fabuleufe origine de Cefar defcendant
d'Iule ne les empêche pas de s'armer
contre lui.
Les forêts du Taurus font défertes
les murs de Tharfe abandonnés . Les
Ports de Cilicie retentiffent des bruyans
apprêts d'une flotte , & le Cilicien traverfe
les mers guidé par l'étoile de l'Ourfe
, non plus comme autrefois en pirate,
mais en guerrier. Avec lui courent aux
combats les fauvages habitans de la
Cappadoce , & ceux de l'Arménie répandus
fur le mont Amane , & fur les
bords du Niphate qui roule des rochers ,
& ceux des rives de l'Halis que le malheur
de Créfus a rendu célébre. Le Syrien
quitte les bords de l'Oronte , l'Iduméen
fes champs ombragés de palmes
; le Phénicien les murs de Damas
& de Gaza , de Tyr & de Sidon qu'enrichit
la pourpre. Ce Peuple eft le
* C'eft de lui que nous vient cet art ingénieux
De peindre la parole & de parler aux yeux ,
Et par les traits divers de figures tracées ,
Donner de la couleur & du corps aux penfées.
*
Bréb
OCTOBRE . 1763 . 81
premier , fi l'on en croit la Renommée
qui ait éffayé de rendre la parole vifible
& de la fixer fous les yeux . L'Egypte
n'avoit point encore appris à tracer la
penſée fur l'écorce de fes rofeaux : feulement
elle gravoit fur la pierre des figures
d'oifeaux ou de bêtes féroces , &
ces images parloient à la vue un langage
mystérieux.
*
La guerre attire en même temps les
les Peuples heureux qui cultivoient les
riches compagnes de l'Euphrate & du.
Tigre. Ces deux fleuves prennent leur
fource dans la même chaîne de montagnes
; & fi dans leur cours leurs eaux le
confondent , on ne fçait plus quel nom
leur donner. Mais l'Euphrate a l'avan
tage de fe répandre comme le Nil dans
devaſtes plaines que fes eaux fertiliſent,
tandis que le Tigre fe perd au fein de
la terre , où il s'eft fait une route cachée
& ne renaît de fa nouvelle fource
que pour fe jetter dans l'Océan .
* On voit abandonner ces campagnes fécondes
Que le Tigre & l'Euphrate arrofent de leurs on
des .
Nés de la même fource , après de longs détours
Ils n'ont qu'un mème lit en achevant leur cours
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
L'Arabe vient fous un Ciel nouveau
& il s'étonne de n'y voir jamais les ombres
s'étendre du côté du Midi . La fureur
des Romains fe communique juf
ques au fond de l'Afie chez les Orétes
& les Carmanes , d'où l'on découvre à
peine l'Ourfe & le rapide Bootès . Elle
paffe de même en Affrique chez le bru
lant Ethiopien fi éloigné de nos climats .
Ammon , ne ceffe de voir traverſer fes
défert par des légions d'hommes armés ;
& depuis les Syrtes jufqu'au rivage Maure
, la Lybie a raffemblé tout ce qu'elle
a de combattans. Les Peuples qui couvrent
les riches bords du Phafe vont
courir les mêmes dangers. Le Parthe
belliqueux refte feul en balance entre
Céfar & Pompée , & il s'applaudit de
les voir divifés. Mais les Peuples errans
dans les déferts de la Scythie ceux que
le Bactre environne , ceux que l'Hircanie
enferme dans fes forêts ceux
qui vivent au pied du Caucaſe , ſe rangent
du parti de Pompée. Des climats
glacés où le Tanaïs fe précipitant dù
fommet du Riphée fépare l'Europe de
l'Afie ; des bords du Détroit du Palus
Méotide égal au paffage qu'Alcide ouvrit
aux eaux de l'Océan , tous les Peuples
du Nord volent au fecours de ce
héros. Il voit arriver dans fon Camp
OCTOBRE. 1763. 83
le Sarmate voifin du Mofcovite , l'Arimafpe
qui reléve fes cheveux avec des
liens tiffus de l'or que fon fleuve roule ,
le Maffagette qui dans les combats fe
nourrit du fang du Courfier qui le porte
& le Gélon fi rapide à la courfe & le
Coâtre qui vit dans les forêts dont les
chênes touchent aux Cieux . Le fignal
de la guerre a mis en mouvement les
Peuples mêmes de l'Aurore jufques dans
ces régions éloignées où le Gange eſt
adoré,le Gange, le feul des fleuves del'U
nivers qui ofe fuivre un cours oppofé
à celui du Dieu de la lumière , & s'ouvrir
une embouchure en face du foleil
naiffant. C'eſt par le Gange que fut ar
rêté le Héros de la Macédoine fans qu'il
pût arriver aux bords de l'Orient : vainqueur
du monde jufques-là il s'avoua
vaincu par le Gange.
Le même fignal retentit fur l'Indus
cefleuve qui fe jettant au fein des Mers
par deux bouches profondes ne s'apperçoit
pas dans fa rapidité que l'Hidafpe
fe mêle à fes vaftes eaux . Alors
s'uniffent pour marcher aux combats
les Peuples qui boivent fur ces bords
la douce liqueur qu'un rofeau diftile
& ceux qui teignent leur chevelure
dans le fuc doré d'une plante , & qui
D vj
84 MERCURE DE FRANCE .
fement de pierreries le long tiffu dont
ils s'enveloppent , & ceux qui dreffent
eux-mêmes leurs buchers & fe jettent
vivans au milieu des flammes. Ah
quelle gloire n'eft - ce pas pour eux de
difpofer ainfi d'eux-mêmes , & raffafiés
de la vie , d'en donner les reftes aux
Dieux .
*
1
Ni fous les Drapeaux de Cyrus , ni
dans l'Armée de Xercès , ni fous la
Flotte d'Agamemnon, jamais on n'avoit
vû tant de Rois fe réunir fous un même
Chef, ni tant de Peuples différens de
vêtemens , de traits , de langage. Ce
font autant de Compagnons que la
fortune veut que Pompée entraîne dans
fa vafte ruine , & autant de victimes
qu'elle va immoler aux funérailles de
ce grand Homme pour les rendre dignes
de lui. Ou plutot de peur que l'heu
reux Cefar n'ait plus d'un combat à
livrer pour fubjuguer le monde, elle a
voulu le lui.donner à vaincre en un
* Trop heureux dans leurs maux de ne remettre
pas
Aux caprices du Sort le choix de leur trépas ,
De pouvoir faire aux Dieux ce libre facrifice ,
Et de donner leur vie avant qu'on la raviſſe.,
Bréb
OCTOBRE. 1763 . 85
jour dans les Champs de la Theffalie .
Dès que Céfar eft forti des murs
de Rome , que fon afpect faifoit trem
bler , il femble donner à fes Légions des
ailes pour franchir les Alpes à travers
les nuages qui les couronnent. Mais
tandis que les autres Nations frémiffent
au nom de Céfar , Marfeille cette Colonie
des Phocéens , ofe refter fidéle à
fon alliance avec Rome , & préférer
le parti le plus jufte au plus heureux .
Cependant elle veut effayer par un langage
pacifique , de fléchir la fureur indomptable
de Céfar , & la dureté de
cette âme fuperbe . Ses Députés , choifis
parmi la jeuneffe , s'avancent , l'o
live dans les mains , au- devant de Céfar
& de fes Légions.
Romains , dirent- ils , vos Annales at
teftent que dans les Guerres du dehors,
Marſeille a dans tous les temps par
tagé les travaux & les dangers de Rome.
aujourd'hui - même fi tu veux , Céfar
, chercher dans l'Univers de nouveaux
triomphes , nos mains vont s'armer
& te font dévouées ; mais fi dans
les combats où vous courez , Rome
ennemie d'elle - même , va fe baigner
dans fon propre fang , nous n'avons
à vous offrir que des larmes & un afyle ,
86 MERCURE DE FRANCE.
Les coups que Rome va fe porter nous
feront facrés comme ceux de la foudre ,
fi les Dieux s'armoient contre les Dieux
ou fi les Géans leur déclaroient la
Guerre , la pitié des humains feroit infenfée
d'ofer vouloir les fecourir par
des voeux ou par de foibles armes , & ce
ne feroit qu'au bruit du tonnerre que
l'homme aveugle fur le deftin des Dieux ,
s'appercevroit que Jupiter feroit encore
maître de l'Olympe . Ajoutez au reſpect
qui nous retient , que des Peuples fans
nombre accourent dans vos camps , &
que ce monde corrompu n'a pas affez
le crime en horreur , pour que vos guerres
domestiques manquent de glaives
& de miniftres. * Et plût aux Dieux
que la Terre entiere penfat comme
hous , qu'elle refufât de feconder vos
haines & que nul Etranger ne voulût
fe mêler à vos combatans. Que feriezvous
livrés à vous -même ? Eft-il un
fils à qui les armes ne tombaffent des
mains à la rencontre de fon père ?
Eft-il des frères affez barbares pour
croifer leurs lances & fe percer de traits ?
L'injuftice eft illuftre à la fuite des Grands ,
E leurs plus noirs deffeins trouvent des partifans .
Bréb
OCTOBRE. 1763. 87
La guerre eft finie , fi vous êtes privé
du fecours de ceux à qui elle elle eſt
permife . Pour nous , la feule grace que
nous vous demandons , c'eft de laiffer
loin de nos murs ces Drapeaux , ces
Aigles terribles , de daigner vous fier
à nous , & de confentir que nos por
tes foient ouvertes à Céfar & fermées
à la guerre. Permets , Céfar , permets
qu'il refte un afyle inacceffible au crime,
& für également pour les deux partis ,
où Pompée & toi, fi jamais le malheur de
Rome vous touche & vous difpofe à un
accord , vous puiffiez venir des armés .
Du refte qui peut t'engager , quand
la guerre t'appelle en Efpagne , à fuf
prendre ici ta marche rapide ? Eft- ce
de nous que le fuccès dépend ? Nous ne
fommes d'aucun poids dans la balance
des deftins du Monde. Depuis que ce
Peuple éxilé dans fon ancienne Patrie ,
quitté les mers de Phocée livrés aux
flammes , quels ont été nos exploits ?
Enfermés dans d'étroites murailles, & fur
un rivage étranger, notre bonne foi feule
nous rend illuftres. Toutefois fi tu pré
tens affiéger nos murs & brifer nos
Portes , nous fommes réfolus à braver
le fer & la flamme, la foif & la faim . Si tu
mous prives du fecours des eaux , nous
88 MERCURE DE FRANCE.
fi
creuferons , nous lécherons la terre ;
le pain nous manque , nous nous réduirons
aux alimens les plus immondes. Ce
Peuple aura le courage de fouffrir pour
fa liberté tous les maux que fupporta
Sagunte affiégée par Annibal. Les enfans
qui dans les bras de leurs mères
défaillantes prefferont en vain leurs mamelles
taries & defféchées par la faim ,
en feront arrachés & jettés dans les
flammes. L'époufe demandera la mort à
fon époux chéri. Les Frères fe perceront
l'un l'autre pour fe délivrer de la
vie , & cette guerre nous fera moins
d'horreur que la guerre civile où tu veux
nous traîner.
Ainfi parla cette vertueufe jeuneffe ;
& Céfar dont la colère enflammoit les
regards , la laiffe éclater en ces mots.
Ce Peuple transfuge compte yainement
fur la rapidité de ma courſe. Tout impatient
que je fuis de me rendre en Efpagne
, j'aurai le temps de râfer ſes
murs. Réjouiffez - vous , compagnons.
Le fort préfente fur votre paffage dequoi
exercer votre valeur. Nous avons
befoin d'ennemis comme les vents ont
befoin d'obstacles pour ramaffer leurs
forces diffipées & comme la flamme a
befoin d'alimens. Tout ce qui céde ,
OCTOBRE 1763. 89
*
nous dérobe la gloire de vaincre que la
révolte nous offriroit. Marſeille , dit on ,
confent à m'ouvrir fes portes fi j'ai la
baffeffe de vouloir m'y préfenter feul
& fans armes. C'eft donc peu de m'exclure
, elle veut m'enfermer ! ne croitelle
pas fe dérober à la guerre qui embrâfe
le monde ? Lâches, vous ferez punis
d'avoir ofé prétendre à la paix ; &
vous apprendrez qu'il n'y a point d'afyle
plus affuré dans l'Univers que la guerre
même fous mes Drapeaux . Il dit &
marche vers les murs de Marfeille où
rien n'annonce la frayeur. Il trouve les
portes fermées & les remparts couverts
d'une jeuneffe nombreffe réfolue
à s'enfevelir fous fes murs. Ce fera pour
Marſeille un honneur immortel , un fait
mémorable dans tous les âges d'avoir
foutenu fans abattement les approches
de la guerre,d'en avoir fufpendu le cours;
& tandis que l'impéteux Céfar entraînoit
tout furfon paffage , de n'avoir feule
* Mais ce calme honteux en un fiécle d'allarmes
Vous coûtera bientôt & du fang & des larmes ;
Et fi votre falut vous eft un bien fi cher ,
C'étoit fous mes drapeaux qu'il falloit le chercher.
Breb.
go MERCURE DE FRANCE.
été vaincue que par un fiége pénible &
lent. Quelle gloire en effet de réfifter aux
déftinées & de retarder fi long-temps
la fortune impatiente de donner un
Maître à l'Univers ! Non loin de la ville
eft une colline dont le fommer applani
forme un terrein affez. fpacieux . Cette
hauteur où il eft facile de fe retrancher,
par une longue enceinte , lui préfente
un Camp avantageux & fùr. Du côté
oppofé à cette colline & à la même
hauteur s'élève un Fort qui protége la
Ville, & dans l'intervalle font des champs
cultivés.
Céfar trouva digne de lui le vaſte
projet de combler le vallon & de joindre
les deux éminences. D'abord pour
inveftir la Ville du côté de la terre il
fait pratiquer un long retranchement du
haut de fon Camp jufqu'à la Mer. Un
rempart de gazon couronné d'épais crénaux
doit embrâfer la Ville , & lui
couper les eaux & les vivres qui lui
viennent des champs voisins .
Le reste au Mercure prochain.
T
Par M. MARMONTEL.
ANDIS que le vent du midi enfloit
la voile , & pouffoit la flote fur
l'humide plaine , tous les yeux étoient
tournés du côté de la vafte mér; Pompée
lui feul ne peut détacher fes regards
du rivage de l'Italie qu'il voyoit
pour la derniere fois. Mais bientôt cette
terre chérie difparoît à fa vue , & fes
montagnes couronnées de nuages s'évanouiffent
dans le lointain .
Accablé d'ennuis , épuifé de fatigue
ce héros enfin fuccombe & fe livre
au fommeil. Alors limage de Julie perçant
la terre , fe préfente à lui comme
une furie , fur un tombeau qui vomit
des feux . » Tón crime eft retombé fur
» moi , lui dit - elle : on me traîne de
» l'Elyfée dans le tartare , de l'afyle des
âmes juftes au noir féjour des mânes
OCTOBRE . 1763 . 69
» criminels. J'ai vu les Euménides
s'armer de torches empoifonnées ,
» pour les fecouer au milieu de vous .
» Le nocher du brûlant Achéron pré-
» pare des barques fans nombre . On
» agrandit les cachots des enfers , les
» Furies fuffiront à peine à châtier tant de
» criminels, Les mains des Parques vont
» fe laffer à trancher les jours de tanţ
» de victimes * . Il t'en fouvient , Pompée,
le temps de notre hymen a été ce-
» lui de tes triomphes . Tu as changé de
» fortune en changeant d'époufe : elle
» eft née pour le malheur de tous fes
» maris , cette Cornélie , femme fans pu-
» deur , qui n'a pas rougi d'entrer dans
" mon lit , quand mon bucher fumoit
» encore. Qu'elle foit donc fans ceffe
» attachée à tes pas , & fur les mers
» & dans les camps , pourvu que je
» trouble ton fommeil auprès d'elle , &
» que je dérobe à ton indigne amour
» tous les momens que tu lui deftines .
» Céfar & Julie s'emparent de toi .
» Mon père le jour , & moi la nuit ,
" nous t'occuperons fans relâche . Le
" L'appareil menaçant des flâmes & des fers
Etonne les Démons & laffe les Enfers .
Brébeuf.
70 MERCURE DE FRANCE .
1
» Léthé ne t'a point effacé de ma mé-
" moire. Les Dieux des enfers m'ont
» permis de te pourfuivre & de me
» venger. Tu me verras , au fignal du
» combat , m'élever entre les deux ar-
» mées . Mon ombre ne fouffrira jamais
» que tu ceffes d'être le gendre de Cé-
»far. Tu crois en vain trancher avec
l'épée les noeuds d'une fainte alliance ;
la guerre civile va te rendre à moi. »
A ces mots elle ſe dérobe à ſon époux
qui lui tend les bras.
,
و د
Il s'éveille , & fa frayeur fe diffipe
avec fon fommeil. Les menaces du Ciel
& des enfers , loin de l'abattre l'élévent
au-deffus de lui-même.* * Il voit
fa perte , & il y court. Pourquoi , dit- il,
m'effrayer d'un vain fonge ? Ou la mort
n'eft rien , ou elle ne doit laiffer aucun
reffentiment de la vie ; & ni l'amour
ni la haine ne nous fuivent dans le
tombeau .
Déja le foleil fe plongeoit au ſein
de l'onde , & nous cachoit de fon globe
*Que ce trifte fantôme ou l'inftruife ou l'abuse ,
Afes baffes frayeurs fon âme ſe refuſe ;
Et lorfque tous les Dieux préfagent fon trépas ,
Il comprend leur menace & ne s'en emeur pas.
Brébeuf.
OCTOBRE. 1763 . 71
enflammé ce que la lune nous dérobe
du fien lorfqu'elle approche de fa plé,
nitude ou qu'elle commence à s'en éloigner.
Ce fut alors que la côte d'Illyrie
offrit un afyle fûr , un accès facile aux
vaiffeaux de Pompée. On ploye les voiles
, on baiffe les mats , & l'on aborde
à l'aide des rames.
?
Dès que Céfar , à qui les vents enlevoient
fa proie , & qui l'avoit ſuivie
des yeux , fe trouva feul au bord de
l'Italie loin de fe réjouir d'en avoir
chaffé fon rival , il gémit de voir qu'il
lui eût échapé . Aucun fuccès ne le flatte,
s'il ne décide de l'empire du Monde : la
victoire elle-même eft trop achetée s'il
faut l'attendre.
Mais oubliant pour un temps la guerre,
& tout occupé des foins de la paix , il
cherche à fe concilier la légére faveur
du Peuple : il fçait que la difette ou
l'abondance décide le plus fouvent de
* Pour s'acquérir les coeurs & vaincre leur colère ,
Il fait d'un Factieux un Maître populaire ,
Inftruit que l'abondance en la main des vainqueurs
A des liens fecrets qui captivent les coeurs.
Brébeuf.
72 MERCURE DE FRANCE.
fa haine ou de fon amour ; que celui
qui nourrit fon oifiveté en eft le maître ;
au lieu qu'il n'eft point de crainte qui
retienne un Peuple affamé. Il charge
Curion d'aller enlever les bleds de la
Sicile , & Valérius ceux de la Sardaigne
. Ces deux Ifles font renommées par
la richeffe de leurs moiffons ; nulle autre
contrée de la terre n'a tant de fois
répandu l'abondance dans l'Italie . A
peine la Lybie eft - elle plus fertile , dans
les années mêmes où les vents du midi
permettent à Borée d'affembler les nuages
vers le milieu de l'axe du monde
& d'y verfer des pluies abondantes.
Acquitté de ce premier foin , Céfar
marche à Rome en vainqueur. Ses Légions
le fuivent , mais défarmées , &
portant fur le front le doux préfage de
la paix .
Dieux s'il ne revenoit dans fa patrie
que chargé des dépouilles des Peuples
de la Gaule & du Nord , quel trion
phe pour lui , quelle pompe ! le Rhin ,
Í'Océan lui-même enchaîné à fon char !
la Bretagne & la Gaule captives ! que
de gloire il a perdu en abufant de la
victoire. Les habitans des villes n'accourent
point fur fa route avec une
joie tumultueufe ; ils le voyent paffer
&
COCTOBRE. 1763 . 73
& baiffent les yeux , faifis d'une terteur
muette. En aucun lieu le Feuple
des campagnes ne fe précipite au- devant
de fes pas. Cefar s'applaudit cependant
de leur infpirer tant de crainte:
à peine eût - il préféré leur amour.
Déja il a paffé la forterffe d'Anxur
& la forêt confacrée à la Diane de
Scythie. Déja il découvre d'une éminence
cette Rome qu'il n'avoit pas
vue depuis dix ans qu'avoit duré la
guerre des Gaules. Il s'étonne lui - même
de l'état où il l'a réduite ; & il lui
adreffe ces mots.
• Eft-il poffible , ô féjour des Dieux ,
que l'on abandonne tes murs , fans y
être forcé par la guerre ! & quelle ville
méritera qu'on la défende , fi ce n'eft
Rome ? Heureufement ce n'eft' ni le
Parthe , ni le Dace uni au Géte , ni le
Sarmate fecondé du Pannonien qui te
menace : la fortune n'oppofe qu'un Ci
toyen qui t'aime au chef timide qui
n'ofe te garder.
Bientôt Cefar entre dans Rome où
l'épouvante l'a devancé ; car on s'atend
qu'il va la livrer au pillage comme une
ville prife d'affaut , faccager les murs ,
embrâfer les Temples , enfevelir les
Dieux de la Patrie fous les débris de
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
leurs Autels . On ne doute pas qu'il ne
veuille tout ce qu'il peut , & comme il
peut tout , il n'eft rien qu'on ne craigne
. On ne feint pas même de le voir
avec joie & de faire des voeux pour lui ;
la haine occupe & remplit tous les
coeurs .
Les Peres de la Patrie du fond de
leur retraite fe rendent au Temple
d'Apollon où Cefar les fait appeller , C'eft
la première fois qu'un Citoyen ofe
convoquer le Sénat, On n'y voit point
des fiéges réfervés pour les Confuls
pour le Préteur , pour les Cenfeurs &
les Ediles. Céfar réunit toutes ces dignités
en lui feul , & c'eft pour enten
dre la volonté d'un homme que le Sénat
eft affemblé. Les Pères confcrits prénnent
place , réfolus de confentir àtout ,
foit qu'il demande un Trône ou des
Autels , l'exil ou la mort du Sénat luimême.
Graces aux Dieux , Céfar eut
Qu'il yeuille des autels , qu'il veuille un dia
dême ,
Qu'il prétende fur Rome un empire fuprême ,
Qu'il demande leur fang , leurs fuffrages font
prêts.
Sa penſée eft leur régle, & fes voeux leurs arrêts.
Breb.
OCTOBRE. 1763. 75
honte d'exiger ce que Rome n'eût pas
eu honte de permettre.
Cependant la liberté indignée ofa ſe
révolter encore & tenter par la voix
d'un Citoyen , fi les loix pouvoient réfifter
à la force ; le Tribun Métellus
voyant qu'on alloit enlever le tréfor du
Temple de Saturne , accourut , fe fit
un paffage à travers le cortége de César,
& fe préfenta fur le feuil du Temple
qu'on alloit ouvrir. L'avarice eft donc
la feule paffion qui brave le fer & la
mort ? Céfar foule aux pieds les loix fans
que perfonne s'arme pour elles ; & le plus
vil de tous les biens , l'or excite un foulévement
! Métellus s'oppofe donc au pillage
du Temple ; & s'adreffant à Céfar : »
» Tu nouvriras ces portes, lui dit- il qu'a-
» près m'avoir percé le fein , & tu n'em-
» porteras les dépouilles du Temple que
fouillé du fang d'un Tribun . Tu fçais
» files Dieux laiffent violer impuné-
» ment cette dignité fainte , & fi les
Euménides l'ont vengée de l'impiété
» de Craffus. Sois facrilege à fon exem-
» ple, tire ce glaive & frappe fans rougir.
» tu n'as point à craindre les yeux du
» Peuple nous fommes feuls ; Rome
» eft déferte. Mais dis-moi , Tyran , que
» veux - tu ? Livrer la Patrie en proie
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
à tes foldats ? Il te refte encore tant
» de Peuples , tant de Villes à ruiner !
qu'as- tu befoin des tréfors de la paix ?
» n'as- tu pas tous ceux de la guerre ? »
Ce difcours alluma la colére du vainqueur.
Tu te flattes en vain, lui dit-il ,
d'obtenir de moi une mort honnorable
: non , Métellus , ma main ne fera
point fouillée d'un fang auffi vil que le
tien. Il n'eft point de marque d'honneur
qui te rende digne de mon ref
fentiment. C'eft donc à toi que Rome
confie la défenſe de ſa liberté ? Certes
le temps a bien changé les chofes , fi
les Loix aiment mieux s'appuyer fur
-Métellus que de fléchir devant Céfar !
Alors impatient , de voir que le Tribun
ne quittoit pas la porte du Temple , il
regardoit fes foldats rangés autour de
lui , & alloit oublier le caractère paci .
fique dont il s'étoit revêtu fi Cotta
n'eût diffuadé Métellus d'une réſiſtance
imprudente.
>
Sous l'autorité d'un feul , lui dit- il
la liberté fe détruit - elle même en s'obftinant
à ne pas fléchir . Vous en conferverez
du moins l'ombre fi en cédant
à la néceffité vous femblez vouloir
tout ce qu'elle exige. Nous avons fubi
tant de Loix injuftes ! une fi lâche
OCTOBRE . 1763 . myday.
obéiffance n'a pour excufe que l'im
puiffance de réfifter. Qu'ils fe hâtent
d'emporter loin de nous ces tréfors pernicieux
, ces fatales femences de guerre ."
La ruine de l'Etat intéreffe un Peuple'
libre ; mais la mifére d'un peuple efclave
lui eft moins onéreufe qu'à fes Tyrans.
Metellus s'éloigna à ces mots , & la
roche tarpeïenne retentiffant du bruit
des portes , annonce à Rome que le
Temple eft ouvert . Du fond de ce Temple
fut allors tiré ce dépôt fi longtemps
inviolable des revenus du Peuple
Romain : le Tribut des Carthaginois celui
de Perfes & de Philippe ; tout l'or:
que Pyrrhus laiffa dans tes mains , ô
Rome , alors vertueufe & libre , cet or
au prix duquel Fabrice avoit refufé de
te trahir ; ce qu'avoit épargné la frugalité
de nos pères ; ce que l'opulente
Afie avoit payé de tribut aux Romains
; ce que Metellus avoit rapporté
de l'Ifle de Crére , & Caton de l'ifle de
Cypre ; enfin les dépouilles de l'Orient
captif & les richeffes de tant de Rois
étalées tout récemment encore dans les
triomphes de Pompée , tout fut envahi ;
le Temple fut livré à la plus affreufe
rapine ; & dès-lors , exemple inoui !
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Céfar fut plus riche que Rome. * Ce
pendant la fortune de Pompée foulevoit
les Nations , & les attiroit de toutes
parts dans fa querelle & dans fa ruine. **
La Gréce qui voyoit de plus près l'appareil
de la guerre s'empreffa d'y contribuer.
Des campagnes de la Phocide
& des deux fommets du Parnaffe , des
champs de Béotie que borde le Céphife
, des environs de Thébes où coule .
Dircé , de l'Elide qu'arrofe l'Alphée ,
avant de traverfer les mers pour aller
chercher Aréthufe ; on voit les Peuples.
accourir .
>
Ceux d'Arcadie defcendent du Ménale
*** ceux d'Epire abandonnent les
Atamanes , & Dodone qui ne rend plus
d'oracles , & ce rivage autrefois célébre
où régna la veuve d'Hector. L'Illyrie
a pris les armes ; l'Iftrię a fuivi fon
*
Tout eft mis au pillage , & l'on voit un feut
homme
Plus riche que l'Etat & plus puiffant que Rome,
Bréb.
**
Ici , comme dans le premier Livre , le Poëte
a né gligé l'ordre géographique , & j'ai cru devoir
l'y rétablir .
*** Er du mont Pholoé que l'on dit avoir nourri
les Centaures.
* Oricum.
OCTOBRE. 1763. 79
#
exemple. Athénes quoique nouvellement
épuisée de combattans arme encore
quelques vaiffeaux . Cent Villes de
Crete uniffent leurs forces ; la Theffalie
affemble les fiennes : on quitte les
bords du Penée & les forêts du mont
Oëta , & ce golfe d'où fut lancé le
premier Navire qui fendit les mers ,
l'Argo qui mêla fur un même rivage
des Peuples inconnus l'un à l'autre , expofa
la race humaine à la fureur des
vents & des ondes , & lui apporta une
nouvelle mort.
Le Thrace a déferté l'Hémus & les
bords du Strimon , d'où l'on voit ces
oifeaux qui fendent les airs en phalange
fuir aux approches de l'hyver , &
chercher fur le Nil un climat plus doux.
Sur les pas du Thrace s'avancent les ha
bitans de cette Ifle qu'embraffe le Da
nube lorfqu'il fe plonge dans l'Euxin .
De leur côté marchent les Peuples de
Myfie & ceux d'Eolie qu'abreuve le
Caïque , & ceux qui cultivent la ſtérile
Arifbé. La Phrygie affemble les fiens :
Pitané fe voit dépeuplée , & Céléne qui
regrette encore le Satyre émule du Dieu
du chant. L'on quitte les bords du
Méandre & du Marlyas qu'il reçoit dans
fon fein , & du Pactole qui coule à tra-
Diy
80 MERCURE DE FRANCE.
vers des mines d'or , & de l'Hémus
auffi riche que le Pactole par la fertilité
de fes rives . Ceux de la Troade fe rendent
eux-mêmes fous les drapeaux d'un
Chef qui court avec eux à fa perte ; &
la fabuleufe origine de Cefar defcendant
d'Iule ne les empêche pas de s'armer
contre lui.
Les forêts du Taurus font défertes
les murs de Tharfe abandonnés . Les
Ports de Cilicie retentiffent des bruyans
apprêts d'une flotte , & le Cilicien traverfe
les mers guidé par l'étoile de l'Ourfe
, non plus comme autrefois en pirate,
mais en guerrier. Avec lui courent aux
combats les fauvages habitans de la
Cappadoce , & ceux de l'Arménie répandus
fur le mont Amane , & fur les
bords du Niphate qui roule des rochers ,
& ceux des rives de l'Halis que le malheur
de Créfus a rendu célébre. Le Syrien
quitte les bords de l'Oronte , l'Iduméen
fes champs ombragés de palmes
; le Phénicien les murs de Damas
& de Gaza , de Tyr & de Sidon qu'enrichit
la pourpre. Ce Peuple eft le
* C'eft de lui que nous vient cet art ingénieux
De peindre la parole & de parler aux yeux ,
Et par les traits divers de figures tracées ,
Donner de la couleur & du corps aux penfées.
*
Bréb
OCTOBRE . 1763 . 81
premier , fi l'on en croit la Renommée
qui ait éffayé de rendre la parole vifible
& de la fixer fous les yeux . L'Egypte
n'avoit point encore appris à tracer la
penſée fur l'écorce de fes rofeaux : feulement
elle gravoit fur la pierre des figures
d'oifeaux ou de bêtes féroces , &
ces images parloient à la vue un langage
mystérieux.
*
La guerre attire en même temps les
les Peuples heureux qui cultivoient les
riches compagnes de l'Euphrate & du.
Tigre. Ces deux fleuves prennent leur
fource dans la même chaîne de montagnes
; & fi dans leur cours leurs eaux le
confondent , on ne fçait plus quel nom
leur donner. Mais l'Euphrate a l'avan
tage de fe répandre comme le Nil dans
devaſtes plaines que fes eaux fertiliſent,
tandis que le Tigre fe perd au fein de
la terre , où il s'eft fait une route cachée
& ne renaît de fa nouvelle fource
que pour fe jetter dans l'Océan .
* On voit abandonner ces campagnes fécondes
Que le Tigre & l'Euphrate arrofent de leurs on
des .
Nés de la même fource , après de longs détours
Ils n'ont qu'un mème lit en achevant leur cours
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
L'Arabe vient fous un Ciel nouveau
& il s'étonne de n'y voir jamais les ombres
s'étendre du côté du Midi . La fureur
des Romains fe communique juf
ques au fond de l'Afie chez les Orétes
& les Carmanes , d'où l'on découvre à
peine l'Ourfe & le rapide Bootès . Elle
paffe de même en Affrique chez le bru
lant Ethiopien fi éloigné de nos climats .
Ammon , ne ceffe de voir traverſer fes
défert par des légions d'hommes armés ;
& depuis les Syrtes jufqu'au rivage Maure
, la Lybie a raffemblé tout ce qu'elle
a de combattans. Les Peuples qui couvrent
les riches bords du Phafe vont
courir les mêmes dangers. Le Parthe
belliqueux refte feul en balance entre
Céfar & Pompée , & il s'applaudit de
les voir divifés. Mais les Peuples errans
dans les déferts de la Scythie ceux que
le Bactre environne , ceux que l'Hircanie
enferme dans fes forêts ceux
qui vivent au pied du Caucaſe , ſe rangent
du parti de Pompée. Des climats
glacés où le Tanaïs fe précipitant dù
fommet du Riphée fépare l'Europe de
l'Afie ; des bords du Détroit du Palus
Méotide égal au paffage qu'Alcide ouvrit
aux eaux de l'Océan , tous les Peuples
du Nord volent au fecours de ce
héros. Il voit arriver dans fon Camp
OCTOBRE. 1763. 83
le Sarmate voifin du Mofcovite , l'Arimafpe
qui reléve fes cheveux avec des
liens tiffus de l'or que fon fleuve roule ,
le Maffagette qui dans les combats fe
nourrit du fang du Courfier qui le porte
& le Gélon fi rapide à la courfe & le
Coâtre qui vit dans les forêts dont les
chênes touchent aux Cieux . Le fignal
de la guerre a mis en mouvement les
Peuples mêmes de l'Aurore jufques dans
ces régions éloignées où le Gange eſt
adoré,le Gange, le feul des fleuves del'U
nivers qui ofe fuivre un cours oppofé
à celui du Dieu de la lumière , & s'ouvrir
une embouchure en face du foleil
naiffant. C'eſt par le Gange que fut ar
rêté le Héros de la Macédoine fans qu'il
pût arriver aux bords de l'Orient : vainqueur
du monde jufques-là il s'avoua
vaincu par le Gange.
Le même fignal retentit fur l'Indus
cefleuve qui fe jettant au fein des Mers
par deux bouches profondes ne s'apperçoit
pas dans fa rapidité que l'Hidafpe
fe mêle à fes vaftes eaux . Alors
s'uniffent pour marcher aux combats
les Peuples qui boivent fur ces bords
la douce liqueur qu'un rofeau diftile
& ceux qui teignent leur chevelure
dans le fuc doré d'une plante , & qui
D vj
84 MERCURE DE FRANCE .
fement de pierreries le long tiffu dont
ils s'enveloppent , & ceux qui dreffent
eux-mêmes leurs buchers & fe jettent
vivans au milieu des flammes. Ah
quelle gloire n'eft - ce pas pour eux de
difpofer ainfi d'eux-mêmes , & raffafiés
de la vie , d'en donner les reftes aux
Dieux .
*
1
Ni fous les Drapeaux de Cyrus , ni
dans l'Armée de Xercès , ni fous la
Flotte d'Agamemnon, jamais on n'avoit
vû tant de Rois fe réunir fous un même
Chef, ni tant de Peuples différens de
vêtemens , de traits , de langage. Ce
font autant de Compagnons que la
fortune veut que Pompée entraîne dans
fa vafte ruine , & autant de victimes
qu'elle va immoler aux funérailles de
ce grand Homme pour les rendre dignes
de lui. Ou plutot de peur que l'heu
reux Cefar n'ait plus d'un combat à
livrer pour fubjuguer le monde, elle a
voulu le lui.donner à vaincre en un
* Trop heureux dans leurs maux de ne remettre
pas
Aux caprices du Sort le choix de leur trépas ,
De pouvoir faire aux Dieux ce libre facrifice ,
Et de donner leur vie avant qu'on la raviſſe.,
Bréb
OCTOBRE. 1763 . 85
jour dans les Champs de la Theffalie .
Dès que Céfar eft forti des murs
de Rome , que fon afpect faifoit trem
bler , il femble donner à fes Légions des
ailes pour franchir les Alpes à travers
les nuages qui les couronnent. Mais
tandis que les autres Nations frémiffent
au nom de Céfar , Marfeille cette Colonie
des Phocéens , ofe refter fidéle à
fon alliance avec Rome , & préférer
le parti le plus jufte au plus heureux .
Cependant elle veut effayer par un langage
pacifique , de fléchir la fureur indomptable
de Céfar , & la dureté de
cette âme fuperbe . Ses Députés , choifis
parmi la jeuneffe , s'avancent , l'o
live dans les mains , au- devant de Céfar
& de fes Légions.
Romains , dirent- ils , vos Annales at
teftent que dans les Guerres du dehors,
Marſeille a dans tous les temps par
tagé les travaux & les dangers de Rome.
aujourd'hui - même fi tu veux , Céfar
, chercher dans l'Univers de nouveaux
triomphes , nos mains vont s'armer
& te font dévouées ; mais fi dans
les combats où vous courez , Rome
ennemie d'elle - même , va fe baigner
dans fon propre fang , nous n'avons
à vous offrir que des larmes & un afyle ,
86 MERCURE DE FRANCE.
Les coups que Rome va fe porter nous
feront facrés comme ceux de la foudre ,
fi les Dieux s'armoient contre les Dieux
ou fi les Géans leur déclaroient la
Guerre , la pitié des humains feroit infenfée
d'ofer vouloir les fecourir par
des voeux ou par de foibles armes , & ce
ne feroit qu'au bruit du tonnerre que
l'homme aveugle fur le deftin des Dieux ,
s'appercevroit que Jupiter feroit encore
maître de l'Olympe . Ajoutez au reſpect
qui nous retient , que des Peuples fans
nombre accourent dans vos camps , &
que ce monde corrompu n'a pas affez
le crime en horreur , pour que vos guerres
domestiques manquent de glaives
& de miniftres. * Et plût aux Dieux
que la Terre entiere penfat comme
hous , qu'elle refufât de feconder vos
haines & que nul Etranger ne voulût
fe mêler à vos combatans. Que feriezvous
livrés à vous -même ? Eft-il un
fils à qui les armes ne tombaffent des
mains à la rencontre de fon père ?
Eft-il des frères affez barbares pour
croifer leurs lances & fe percer de traits ?
L'injuftice eft illuftre à la fuite des Grands ,
E leurs plus noirs deffeins trouvent des partifans .
Bréb
OCTOBRE. 1763. 87
La guerre eft finie , fi vous êtes privé
du fecours de ceux à qui elle elle eſt
permife . Pour nous , la feule grace que
nous vous demandons , c'eft de laiffer
loin de nos murs ces Drapeaux , ces
Aigles terribles , de daigner vous fier
à nous , & de confentir que nos por
tes foient ouvertes à Céfar & fermées
à la guerre. Permets , Céfar , permets
qu'il refte un afyle inacceffible au crime,
& für également pour les deux partis ,
où Pompée & toi, fi jamais le malheur de
Rome vous touche & vous difpofe à un
accord , vous puiffiez venir des armés .
Du refte qui peut t'engager , quand
la guerre t'appelle en Efpagne , à fuf
prendre ici ta marche rapide ? Eft- ce
de nous que le fuccès dépend ? Nous ne
fommes d'aucun poids dans la balance
des deftins du Monde. Depuis que ce
Peuple éxilé dans fon ancienne Patrie ,
quitté les mers de Phocée livrés aux
flammes , quels ont été nos exploits ?
Enfermés dans d'étroites murailles, & fur
un rivage étranger, notre bonne foi feule
nous rend illuftres. Toutefois fi tu pré
tens affiéger nos murs & brifer nos
Portes , nous fommes réfolus à braver
le fer & la flamme, la foif & la faim . Si tu
mous prives du fecours des eaux , nous
88 MERCURE DE FRANCE.
fi
creuferons , nous lécherons la terre ;
le pain nous manque , nous nous réduirons
aux alimens les plus immondes. Ce
Peuple aura le courage de fouffrir pour
fa liberté tous les maux que fupporta
Sagunte affiégée par Annibal. Les enfans
qui dans les bras de leurs mères
défaillantes prefferont en vain leurs mamelles
taries & defféchées par la faim ,
en feront arrachés & jettés dans les
flammes. L'époufe demandera la mort à
fon époux chéri. Les Frères fe perceront
l'un l'autre pour fe délivrer de la
vie , & cette guerre nous fera moins
d'horreur que la guerre civile où tu veux
nous traîner.
Ainfi parla cette vertueufe jeuneffe ;
& Céfar dont la colère enflammoit les
regards , la laiffe éclater en ces mots.
Ce Peuple transfuge compte yainement
fur la rapidité de ma courſe. Tout impatient
que je fuis de me rendre en Efpagne
, j'aurai le temps de râfer ſes
murs. Réjouiffez - vous , compagnons.
Le fort préfente fur votre paffage dequoi
exercer votre valeur. Nous avons
befoin d'ennemis comme les vents ont
befoin d'obstacles pour ramaffer leurs
forces diffipées & comme la flamme a
befoin d'alimens. Tout ce qui céde ,
OCTOBRE 1763. 89
*
nous dérobe la gloire de vaincre que la
révolte nous offriroit. Marſeille , dit on ,
confent à m'ouvrir fes portes fi j'ai la
baffeffe de vouloir m'y préfenter feul
& fans armes. C'eft donc peu de m'exclure
, elle veut m'enfermer ! ne croitelle
pas fe dérober à la guerre qui embrâfe
le monde ? Lâches, vous ferez punis
d'avoir ofé prétendre à la paix ; &
vous apprendrez qu'il n'y a point d'afyle
plus affuré dans l'Univers que la guerre
même fous mes Drapeaux . Il dit &
marche vers les murs de Marfeille où
rien n'annonce la frayeur. Il trouve les
portes fermées & les remparts couverts
d'une jeuneffe nombreffe réfolue
à s'enfevelir fous fes murs. Ce fera pour
Marſeille un honneur immortel , un fait
mémorable dans tous les âges d'avoir
foutenu fans abattement les approches
de la guerre,d'en avoir fufpendu le cours;
& tandis que l'impéteux Céfar entraînoit
tout furfon paffage , de n'avoir feule
* Mais ce calme honteux en un fiécle d'allarmes
Vous coûtera bientôt & du fang & des larmes ;
Et fi votre falut vous eft un bien fi cher ,
C'étoit fous mes drapeaux qu'il falloit le chercher.
Breb.
go MERCURE DE FRANCE.
été vaincue que par un fiége pénible &
lent. Quelle gloire en effet de réfifter aux
déftinées & de retarder fi long-temps
la fortune impatiente de donner un
Maître à l'Univers ! Non loin de la ville
eft une colline dont le fommer applani
forme un terrein affez. fpacieux . Cette
hauteur où il eft facile de fe retrancher,
par une longue enceinte , lui préfente
un Camp avantageux & fùr. Du côté
oppofé à cette colline & à la même
hauteur s'élève un Fort qui protége la
Ville, & dans l'intervalle font des champs
cultivés.
Céfar trouva digne de lui le vaſte
projet de combler le vallon & de joindre
les deux éminences. D'abord pour
inveftir la Ville du côté de la terre il
fait pratiquer un long retranchement du
haut de fon Camp jufqu'à la Mer. Un
rempart de gazon couronné d'épais crénaux
doit embrâfer la Ville , & lui
couper les eaux & les vivres qui lui
viennent des champs voisins .
Le reste au Mercure prochain.
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