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1
p. 120-126
« Je vous envoye un Air que vous trouverez fort agréable, [...] »
Début :
Je vous envoye un Air que vous trouverez fort agréable, [...]
Mots clefs :
Air, Compositeurs, Dispute, Langue française, Art de chanter, Critiques, Syllabes, Observations, Mots
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texteReconnaissance textuelle : « Je vous envoye un Air que vous trouverez fort agréable, [...] »
Je vous envoye un Air
que vous trouverez fort:
agréable , fi vous confiderez
feulement le chant. Cepen
dant comme il n'eft pas tous
GALANT. 121
à fait régulier pour ce qui regarde
les paroles dans lef
quelles il faut obferver la
quantité , ce que ne font pas
beaucoup de Compofiteurs .
Cela a donné fujet à deux
Perfonnes de la Profeffion
d'en venir à une difpute , qui
pourra fervir d'inftruction
pour les autres. Aprés que
l'un d'eux eut chanté cét Air
felon l'intention de celuy qui
l'a compofé , l'autre mieux
inftruit des obſervations de
la Langue Françoiſe à l'égard
du chant , par le moyen du
Livre de l'Art de chanter de
Juin 1685.
L
122 MERCURE
M' de Bacilly qu'il a leu à
fond , ne manqua pas d'en
faire plufieurs Critiques fur
divers endroits. La premiere
eft fur le mot Finit , où l'Autheur
de l'Air a marqué expreffément
une maniere de
chanter qui rend la derniere
fyllabe de ce mot longue , &
elle le feroit en effet fans le
monofyllabe fuivant qui
joint au mot précedent , en
renverſe la quantité , de forte
que ce qui eftoit long devient
bref.C'eft ce que M' de
Bacilly a expliquéclairement
Page 24. de la Réponſe à la
GALANT. 123
2
Critique de fon Traité de l'Art
de bien chanter. En effet , il
n'y auroit pas de difference
entre le mot de Finift au fubjonctif,
& celuy de Finit à l'indicatif.
La feconde Critique
eft fur ces mots Fait languir
dont celuy de Fair fe jette fur
la premiere fyllabe de languir
fans la féparation néceffaire
de ces deux mots . Ainfi
· l'on trouve Fait lan comme con
fi c'eftoit le mefme mor : ce
qui eft une obfervation tresdélicate
, & dont le melme M
de Bacilly a donné plufieurs
exemples page 17 de la Ré-
L. ij.
124 MERCURE
ponſe à la Critique . La trojfiéme
eft fur ce Vers Fentrouveray
plus fur fon teint , dont
la cheute eft mal obſervée en
ce que le mot de Trouveray
paroift féparé du mot de
-Plus , ce quifait un méchant
effet , & la derniere eft la répetition
de ces mots , Que le
Printemps , laquelle arreftant
le fens des paroles fuivantes,
femble fe rapporter aux précedentes
, & faire entendre,
'en trouveray plus que le Prin
temps n'en trouve . Outre que
cette répetition eft inutile,
& fans au cune néceffité , ce
Fen
GALANT. 125
(
qui eft contre la regle quit
vent , que l'on ne répete
rien que fort à propos dans
les paroles qu'on chante.
Cette difpute le fit en preſence
de plufieurs Perfonnes
qui n'eftant pas de la Profef
fron , ny par confequent af
fez inftruits de ce qui regat ,
dele chant François , ne
fcetrent que décider , quoy
qu'ils euffent affez de lumic
re naturelle pour goûter les
raifons de celuy qui faifoit
cette Critique. Il fut réfolu
que M Lambert en feroit le
comme celuy qui Juge
L iij
126 MERCURE
poffe de fouverainement ce
bel Art , & de qui les Airs .
font à couvert de toute cenla
grande habitude:
fure
par
qu'il
a de
traiter
la
Langue
Françoife
, à laquelle
il fçait
donner
avec
une
entiere
jufteffe
le
chant
qui
luy
eſt
propre
felon
les
differens
mots
qu'il
doit
employer
. La
correction
de
cét
Air
eft
au
bas
,
&
l'on
pourra
voir
par
là ,
quel
des
deux
a raiſon
,
En
voicy
les
paroles
,
que vous trouverez fort:
agréable , fi vous confiderez
feulement le chant. Cepen
dant comme il n'eft pas tous
GALANT. 121
à fait régulier pour ce qui regarde
les paroles dans lef
quelles il faut obferver la
quantité , ce que ne font pas
beaucoup de Compofiteurs .
Cela a donné fujet à deux
Perfonnes de la Profeffion
d'en venir à une difpute , qui
pourra fervir d'inftruction
pour les autres. Aprés que
l'un d'eux eut chanté cét Air
felon l'intention de celuy qui
l'a compofé , l'autre mieux
inftruit des obſervations de
la Langue Françoiſe à l'égard
du chant , par le moyen du
Livre de l'Art de chanter de
Juin 1685.
L
122 MERCURE
M' de Bacilly qu'il a leu à
fond , ne manqua pas d'en
faire plufieurs Critiques fur
divers endroits. La premiere
eft fur le mot Finit , où l'Autheur
de l'Air a marqué expreffément
une maniere de
chanter qui rend la derniere
fyllabe de ce mot longue , &
elle le feroit en effet fans le
monofyllabe fuivant qui
joint au mot précedent , en
renverſe la quantité , de forte
que ce qui eftoit long devient
bref.C'eft ce que M' de
Bacilly a expliquéclairement
Page 24. de la Réponſe à la
GALANT. 123
2
Critique de fon Traité de l'Art
de bien chanter. En effet , il
n'y auroit pas de difference
entre le mot de Finift au fubjonctif,
& celuy de Finit à l'indicatif.
La feconde Critique
eft fur ces mots Fait languir
dont celuy de Fair fe jette fur
la premiere fyllabe de languir
fans la féparation néceffaire
de ces deux mots . Ainfi
· l'on trouve Fait lan comme con
fi c'eftoit le mefme mor : ce
qui eft une obfervation tresdélicate
, & dont le melme M
de Bacilly a donné plufieurs
exemples page 17 de la Ré-
L. ij.
124 MERCURE
ponſe à la Critique . La trojfiéme
eft fur ce Vers Fentrouveray
plus fur fon teint , dont
la cheute eft mal obſervée en
ce que le mot de Trouveray
paroift féparé du mot de
-Plus , ce quifait un méchant
effet , & la derniere eft la répetition
de ces mots , Que le
Printemps , laquelle arreftant
le fens des paroles fuivantes,
femble fe rapporter aux précedentes
, & faire entendre,
'en trouveray plus que le Prin
temps n'en trouve . Outre que
cette répetition eft inutile,
& fans au cune néceffité , ce
Fen
GALANT. 125
(
qui eft contre la regle quit
vent , que l'on ne répete
rien que fort à propos dans
les paroles qu'on chante.
Cette difpute le fit en preſence
de plufieurs Perfonnes
qui n'eftant pas de la Profef
fron , ny par confequent af
fez inftruits de ce qui regat ,
dele chant François , ne
fcetrent que décider , quoy
qu'ils euffent affez de lumic
re naturelle pour goûter les
raifons de celuy qui faifoit
cette Critique. Il fut réfolu
que M Lambert en feroit le
comme celuy qui Juge
L iij
126 MERCURE
poffe de fouverainement ce
bel Art , & de qui les Airs .
font à couvert de toute cenla
grande habitude:
fure
par
qu'il
a de
traiter
la
Langue
Françoife
, à laquelle
il fçait
donner
avec
une
entiere
jufteffe
le
chant
qui
luy
eſt
propre
felon
les
differens
mots
qu'il
doit
employer
. La
correction
de
cét
Air
eft
au
bas
,
&
l'on
pourra
voir
par
là ,
quel
des
deux
a raiſon
,
En
voicy
les
paroles
,
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Résumé : « Je vous envoye un Air que vous trouverez fort agréable, [...] »
Un désaccord oppose deux compositeurs au sujet d'un air musical. Le premier compositeur a composé un air apprécié mais présentant des irrégularités dans la quantité des syllabes des paroles. Monsieur de Bacilly critique cet air en se référant à l'Art de chanter, publié en 1685. Il relève plusieurs erreurs : la prononciation incorrecte du mot 'Finit', la mauvaise séparation des mots 'Fait languir', la mauvaise chute du vers 'Sentrouveray plus sur son teint', et la répétition inutile des mots 'Que le Printemps'. Cette dispute se déroule devant des non-spécialistes, qui reconnaissent la validité des arguments de Bacilly. Il est décidé que Monsieur Lambert, expert en chant et en langue française, évaluera l'air. Une version corrigée de l'air est fournie pour permettre de déterminer lequel des deux compositeurs a raison.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 54-75
PALINODIE.
Début :
L'ouvrage que vous allez lire est la traduction d'un / Raisonnemens trompeurs, Eloquence funeste, [...]
Mots clefs :
Langue latine, Langue française, Patrie, Rome, France, Entendre, Auteurs, Muse, Parnasse, Langage
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PALINODIE.
L'ouvrage que vous allez
lire est la traduction d'un
Poëme Latin composé par un
Jesuite,ensuite d'un discours
fort éloquent
,
qu'il avoit
prononcé en faveur de la langue Latine contre la Françoijfe. Celafait voir que quand
on a
de l'esprit, on peut soûtenir également le pour & le
contre.
PALINODIE.
R Aisonnemens trompeurs, Eloquencefuneste
,
Vains discours,queje vous detefie!
J'ay voulu lâchement trahirvostre
party,
France, mon aimable. Patrie:
J'ay voulu signaler mon aveugle fu*.
rie,
Et moyseulje mesuis trahy.
Ah, Mere des beauxArts, pardonne
à l'insolence
D'un Orateur trop vehement.
riens) langue des Latins, rens à
celle de France
L'honneur que tu luy doissi légitimement.
X)ou vient que malgré,tavieillesse
Tu veux tepiquer de beauté?
Scais-tu que ton éclat qui surprend
lajeunesse.
N'a rien qui nesoit emprunté ?
C'est vainement que l'on s'enteste
Desfoibles ornemens que ton adresse
aprefie,
Tous ces airsconcentrez,cettefausse
candeur,
Cefardqu'on voitsurton visage,
- Cestermes affectezquiforment lOti:
langage
,
Tefont Sibille en
âge aussi-bienqu'en,
laideur.
Voilà ce qui tefit silong-temps
Souveraine [tesloix,
Des Romainsprévenus en fAveur d,
Mais aujourd'huy tu tiens àpeine
Un petit coin de terre où tu maintiens tes droits.
Rarement on t'entend dansla bouche
des Rais
,
Le beau monde te fuit;tesplusbeaux
privilèges,
Sont renfermezdans les colleges,
Déterrons des Latins les plus vieux
monumens,
Foüillons dans leurssombres Archives.
:en verrons-nous un seul exempt des invectives
Etdes censures des Sçavans ?
Ciceron ,le premieren butte à la Critique
Laisse un peu trop voir etart,diuen,
quand il s'explique,
Il est diffus en trop d'endroits.
Live qu'on metaurangdes Auteurs
les plus rares,
Garde de son pays certains termes
barbares
Donton le raille quelquefois.
Plaute, cet illustre Comique,
A-t-ilaujourd'huy rien quipique?
Voit-on un Peupleassez badaut
A qui plustsabouffonnerie,
Etsasadeplaisanterie
Neseroit-ellepassiflée à Guenegaut ?
9
Terence , , a
toutpilléMénandre :
Seneque estempouâe>
pour ne le pas
entendre
L'Auditeur effrayése retire à
l'écart.
Enfin la Scene antique estsans regle
&sans art.
Laissons le Cothurne tragique,
Pour parler du PoëmeEpique :
Virgile a-t-il rien destbeaae?
Enparlant deses Dieux,desTroyens,
deson Pere,
Queses vers ont-ils de nouveau 'fJn ennuyeuxtissu des dépoüilles
d'Hornere!
Est-ce
d,Ovidsel'Amoureux
Dont on vaudra vanterla plume ?
-que n'a-t-ilestéplussoigneux
De remettre ses vers mal polis fils fenclume?
Scaligernous apprend qu'ils en vaudroient bien mieux.
Jï^uand au dessus du vent je vois
volerHorace
,
Iltombe, dit un autre,&sa chute me
glace.
Lucain esttropguindé;Juvenal efi
trop duri [obscur.
Evitantd'estre long,Perse devient.
Le badinage de Tibulle
Ne me charme pas plus que celuy de
Catulle,
Dont le verssautillant
>
siflant, &
mal-formé
,
Ressemble hfin Moineaudansla cage
enfermé.
Mais,France, Pepiniere agreable&
secondé
Des plus fameux auteurs du
monde,
Nous voyons aujourd'hui que tes
heureux Dessins
Te mettent au dessus des Grecs & des
Latins.
Aristote efi vaincu ,son traducteur
Cassandre
Estpluspoly, plus doux, &se fait
mieux entendre. [ voix,
Philipe qui craignit Demostene J&si
Trembleroit aux Sermons du tonnant
Bourdaloüe;
Et quand le Divin Flechierloüse,
C'est bien mieux que Pline autresiss. &
Jamais Rome au Barreauvit-elle une
éloquence
Egale au grand Patru plaidant pour
l'innocence,
Et du vainqueur d'Asie en lisant les
combats,
N'estime t-on pas moins Curse que
VaugeLu ?
Malgré les vers pompeux que Lucain
nous étaley
Cesar eust de Brebeuf adoré la Pharsale;
Toutsçavantqu'ilestoit il auroitfait
saCour,
Pour avoir un cahier chez,liUtfîre
Ablanceur.
Mais Rome enfinse glorifie
D'avoir eu dans son sein la doli
Sulpicie: [jou
Ellese vante encor d'avoirdonnél
A lasçavante Cornelie :
NostreFrance bien plus polie,
A de charmansobjets à vanter à fioti
tour.
Elle n'a pas pour une Muse;
Bregy, Des-Houlieres, la Suze,
Et mille autres Saphos que je ne nomme pas,
Font de nostre Parnasse un lieu rempli -d'dpas.
Qu'on ne nous vanteplus le theatre
d'Athene,
Dont les Acteurscruels ensanglantoient la Scene ;
Sidans Sophocle,Ajax meurtdesa
propre main
,
Etsi dans Euripide une mere cruelle
Plonge àses deux enfans unpoignard
dans lefein
, Avoüons que che.z-noUi la methode
estplusbelle.
Le Cid, Pompée, Horace en seront
les témoins;
C'estlà que le divin Corneille
Touchant le cœur,charmel'oreille.
Dans Cinna que croiroit-on moins £)uun ingrataccabléparlesfaveurs
d'Auguste,
Conspirant contre luypar un retour injuste?(sanglant
Il eustfallu dans Rome unfpeffade
Pourpunir cette audaceextrême
Maisle pardon tient lieu desang,
Auguste oublie
,
Emilie aime,
Cinna devient reconnoissant,
Et les vers du Poëte ont un toursi
puiffint
Qu'on croit entendre August
méme.
a
Represente-t-on Phedre&toutesse
On y
fureurs
plaint le
?
chaste Hyppolite.
Si la veuve d'Hectorpleure, Dieux
quelle excite
De tendressentimens dans lefond d
nos cœurs!
Raciney ce charmant Genie,
Tire des soûpirs & des pleurs
Des Peuples attendris au récit de.
malheurs,
D'une mourante Iphigenie.
Chacuns'Agamemnpn abhorre le dejsein, (victime
Voyant le couteau prest d'égorger la
Chacunsoupire de ce crime,
Etcroitsentir le coup qui luyperce U
sein.
Las de pleurersil'on- veut rire
Et dans le mêrne-inlfantî"I'nstruire,
Qu'on aille de Moliere écouter les
leçons.
En voyant le Tartusse drson misque
On apprendra
hypocrite,,comme on éviteDe tant defaux Devots les trompeurs
hameçons.
LesMarquisyles Facheax
,
l'A
vare
Et le Misantrope hitttrrt,
LesmauvaisMedecins, lesFemmes,
les Maris
verront de leurs mœurs la. critique
subtile
, -
Comme ontfait la Cour & Paris.
Heureux, quijoint ainsi leplaisant
à l'utile!
Veutprodiguerses Versendéfitde
Minerve,
Et pour peu que ify-mefine on si
connoisse bien
,
Lisant le nom d'un autre on peut
lire le sien.
Heureuxenfin, heureux
,
qui pour
devenirsage,
En voyant ces Portraits peuty voir
son image!
Naissi le Lesteuraime mieuxUn Ouvrage qui soit comique &-
serieux ;
Voiture efi inventeur de ce genre
décrire
,
admire,
J%u'on ne peut imiter & que chacun
La Langue Françoisia tente
Toutcequafait l'Antiquité;
Le Bossu Phrygien d'line facile
veine -
A fait parler les Animaux,
Sesdiscours fabuleuxsont beaux;
Mais on donne la Palme à ceux dè
la Fontaine..
cf<!!oy quejelife tous lèsjours
Les entretiens& etArifte & d'EII.
gene». Je
voy je nefcty.quoy- dans leurs
charmas discours,
Dontle tour m'enchantetoujours ;
Ll-s Grâcess'unissant aux Filles
d'Hypacrene
,
Y font l'éloge de Bouhours
En cela nostreLangueétalefin (mpire.
Far longueperiphraje un Latinfiait
écrire;
£'Espagnoltrop enflé, l'Italien• trtp
doux.
Sans lesecours de l'Art ne
pourront
jamais dire
Ce que le naturel exprimera eheZ
-
nous..
Noussçavons bien que le langage
Dont nous..nous servonsaujourd'huy [ malpoly,
Futpendant certainstemps un marbre
Et brut, on ne peut davantage.
Nostre France eut besoin alors
De cesHommes fameux & de tous
leurs efforts
a
Pour polir unsigrand Ouvrage.
Malherbe d'abord l'ébaucha,
L'inutileilen retranchai.
.Sdlzac la lime en main vint & fifit connoistre,
Il radoucit, il retoucha,
Sescoups surent des coups de
Hdijlre
3/
Deces deuxOuvrierscharmans
Nojlre Langue recent ses premiers
ornemens.
La politesse alorsparlaFêurpre
affermie
Du grand Armandsuivit les loix.
Ce. futluy qftifille beau choix
Dont ilforma l'Acadtmie.
Cette Academie au Berceau,
Semblable au valeureux Alcide,
Etoussoit tous les jours quelque
Monstre nouveau
Dont l'ignoranceestoitleguide.
Arbitre déja des écrits,
Lessentimens des beaux Esprits
Estoientfournis àsapuissance.
Sa force accruë avec le temps
Sans peineproduisît dans son adolescence
Vn nombreinfny de Sçavans,
Nous la voyons enfin au comble dfr
sonâge,
Et dans ce comblefortune
c!i!.!!,'adora sous Platon l'Univers
étonné,
Dans ces fameux Jardins & danJ<
l'Areopage,
L'Eloquence, les Vers, les Languess.
les b.tltux Arts,
Les travaux de Minerve & les exploitsde Mars,
Sont les heureux emplois que les
Muses luy donnent:
LOVISson Apollon
,
l'illuminetoujours,
Son augustepresenceanime ses discours,
Son exemplel'instruit tsesbien-faits
la couronnent.
Animezvos cœurs & vos voix,
Vous
,
Homeres nouveaux,& voufi.
Cursessublimes
:
Employé£ l'Eloquence
,
& les plus
douces rimes,
Pourparlerduplusgranddes Rois.
Annoncez, par toutsesVictoires
,
Eternisez, son nom dans vos doctes
memoires.
La , que sur l'airain dureront
ses exploits.
OU), grandRoy, cessçavans Oracles
Aux siecles à venir apprendront tes
miracles.
Ils tepeindront tonnantsurle Rhin,
forClfch
Vainqueursurl'Escaut,surla Meuse;
Et triomphant tout seul d'une hgut
fameuse
.!f!.!!,i t'acquit àjamais un honneur
immortel.
On
On verra par ton bras les placesfoudroyées,
Faire voler bien loin les Aigles esfrayées:
•
On verra les Lions soûmis
Implorer à tes pieds ton auguste
clemence;
Enfin l'on te verradans le cœur de
la France,
Renverser par ta foy de plusfiers
Ennemis.
L'Indien étonné dubruit de ces
merveilles,
En croit à peine ses oreilles:
Ilpart ensuperbeappareil,
Quitteses Dieux brillans, le Soleil,
& laurare;
Il vient, il te voit,il t'adore,
Surpris en toy de voir encore Un éclat plus brillant que celuydit
Soleil.
Mais, GRAND Roi, ma
Mufe s'égare,
Et pensant ay ~destini d'Icare,
Son aiste foible encor pourtraverser
les Mers,
Vêle à fleurd'eau, tremblante,& refuse des vers.
Tant d'exploits à chanter sont de
douces amorces;
Mais c'est une entreprise au dessus de
sesforces;
Et quoy qu'elle ait long-tempssuivi
tesétendards,
Ses chants les plus hardissont peu
dignes de Mars.
Retirée, à l'écart, au coin d'une
Province
,
[Prince,
Elle adore ensecret les vertus deson
Fait mille vœux pour luy ,veut chanterses vertus
Tfend La Plume, Li quitte
,
(£•
lU
peut rien de plus.
lire est la traduction d'un
Poëme Latin composé par un
Jesuite,ensuite d'un discours
fort éloquent
,
qu'il avoit
prononcé en faveur de la langue Latine contre la Françoijfe. Celafait voir que quand
on a
de l'esprit, on peut soûtenir également le pour & le
contre.
PALINODIE.
R Aisonnemens trompeurs, Eloquencefuneste
,
Vains discours,queje vous detefie!
J'ay voulu lâchement trahirvostre
party,
France, mon aimable. Patrie:
J'ay voulu signaler mon aveugle fu*.
rie,
Et moyseulje mesuis trahy.
Ah, Mere des beauxArts, pardonne
à l'insolence
D'un Orateur trop vehement.
riens) langue des Latins, rens à
celle de France
L'honneur que tu luy doissi légitimement.
X)ou vient que malgré,tavieillesse
Tu veux tepiquer de beauté?
Scais-tu que ton éclat qui surprend
lajeunesse.
N'a rien qui nesoit emprunté ?
C'est vainement que l'on s'enteste
Desfoibles ornemens que ton adresse
aprefie,
Tous ces airsconcentrez,cettefausse
candeur,
Cefardqu'on voitsurton visage,
- Cestermes affectezquiforment lOti:
langage
,
Tefont Sibille en
âge aussi-bienqu'en,
laideur.
Voilà ce qui tefit silong-temps
Souveraine [tesloix,
Des Romainsprévenus en fAveur d,
Mais aujourd'huy tu tiens àpeine
Un petit coin de terre où tu maintiens tes droits.
Rarement on t'entend dansla bouche
des Rais
,
Le beau monde te fuit;tesplusbeaux
privilèges,
Sont renfermezdans les colleges,
Déterrons des Latins les plus vieux
monumens,
Foüillons dans leurssombres Archives.
:en verrons-nous un seul exempt des invectives
Etdes censures des Sçavans ?
Ciceron ,le premieren butte à la Critique
Laisse un peu trop voir etart,diuen,
quand il s'explique,
Il est diffus en trop d'endroits.
Live qu'on metaurangdes Auteurs
les plus rares,
Garde de son pays certains termes
barbares
Donton le raille quelquefois.
Plaute, cet illustre Comique,
A-t-ilaujourd'huy rien quipique?
Voit-on un Peupleassez badaut
A qui plustsabouffonnerie,
Etsasadeplaisanterie
Neseroit-ellepassiflée à Guenegaut ?
9
Terence , , a
toutpilléMénandre :
Seneque estempouâe>
pour ne le pas
entendre
L'Auditeur effrayése retire à
l'écart.
Enfin la Scene antique estsans regle
&sans art.
Laissons le Cothurne tragique,
Pour parler du PoëmeEpique :
Virgile a-t-il rien destbeaae?
Enparlant deses Dieux,desTroyens,
deson Pere,
Queses vers ont-ils de nouveau 'fJn ennuyeuxtissu des dépoüilles
d'Hornere!
Est-ce
d,Ovidsel'Amoureux
Dont on vaudra vanterla plume ?
-que n'a-t-ilestéplussoigneux
De remettre ses vers mal polis fils fenclume?
Scaligernous apprend qu'ils en vaudroient bien mieux.
Jï^uand au dessus du vent je vois
volerHorace
,
Iltombe, dit un autre,&sa chute me
glace.
Lucain esttropguindé;Juvenal efi
trop duri [obscur.
Evitantd'estre long,Perse devient.
Le badinage de Tibulle
Ne me charme pas plus que celuy de
Catulle,
Dont le verssautillant
>
siflant, &
mal-formé
,
Ressemble hfin Moineaudansla cage
enfermé.
Mais,France, Pepiniere agreable&
secondé
Des plus fameux auteurs du
monde,
Nous voyons aujourd'hui que tes
heureux Dessins
Te mettent au dessus des Grecs & des
Latins.
Aristote efi vaincu ,son traducteur
Cassandre
Estpluspoly, plus doux, &se fait
mieux entendre. [ voix,
Philipe qui craignit Demostene J&si
Trembleroit aux Sermons du tonnant
Bourdaloüe;
Et quand le Divin Flechierloüse,
C'est bien mieux que Pline autresiss. &
Jamais Rome au Barreauvit-elle une
éloquence
Egale au grand Patru plaidant pour
l'innocence,
Et du vainqueur d'Asie en lisant les
combats,
N'estime t-on pas moins Curse que
VaugeLu ?
Malgré les vers pompeux que Lucain
nous étaley
Cesar eust de Brebeuf adoré la Pharsale;
Toutsçavantqu'ilestoit il auroitfait
saCour,
Pour avoir un cahier chez,liUtfîre
Ablanceur.
Mais Rome enfinse glorifie
D'avoir eu dans son sein la doli
Sulpicie: [jou
Ellese vante encor d'avoirdonnél
A lasçavante Cornelie :
NostreFrance bien plus polie,
A de charmansobjets à vanter à fioti
tour.
Elle n'a pas pour une Muse;
Bregy, Des-Houlieres, la Suze,
Et mille autres Saphos que je ne nomme pas,
Font de nostre Parnasse un lieu rempli -d'dpas.
Qu'on ne nous vanteplus le theatre
d'Athene,
Dont les Acteurscruels ensanglantoient la Scene ;
Sidans Sophocle,Ajax meurtdesa
propre main
,
Etsi dans Euripide une mere cruelle
Plonge àses deux enfans unpoignard
dans lefein
, Avoüons que che.z-noUi la methode
estplusbelle.
Le Cid, Pompée, Horace en seront
les témoins;
C'estlà que le divin Corneille
Touchant le cœur,charmel'oreille.
Dans Cinna que croiroit-on moins £)uun ingrataccabléparlesfaveurs
d'Auguste,
Conspirant contre luypar un retour injuste?(sanglant
Il eustfallu dans Rome unfpeffade
Pourpunir cette audaceextrême
Maisle pardon tient lieu desang,
Auguste oublie
,
Emilie aime,
Cinna devient reconnoissant,
Et les vers du Poëte ont un toursi
puiffint
Qu'on croit entendre August
méme.
a
Represente-t-on Phedre&toutesse
On y
fureurs
plaint le
?
chaste Hyppolite.
Si la veuve d'Hectorpleure, Dieux
quelle excite
De tendressentimens dans lefond d
nos cœurs!
Raciney ce charmant Genie,
Tire des soûpirs & des pleurs
Des Peuples attendris au récit de.
malheurs,
D'une mourante Iphigenie.
Chacuns'Agamemnpn abhorre le dejsein, (victime
Voyant le couteau prest d'égorger la
Chacunsoupire de ce crime,
Etcroitsentir le coup qui luyperce U
sein.
Las de pleurersil'on- veut rire
Et dans le mêrne-inlfantî"I'nstruire,
Qu'on aille de Moliere écouter les
leçons.
En voyant le Tartusse drson misque
On apprendra
hypocrite,,comme on éviteDe tant defaux Devots les trompeurs
hameçons.
LesMarquisyles Facheax
,
l'A
vare
Et le Misantrope hitttrrt,
LesmauvaisMedecins, lesFemmes,
les Maris
verront de leurs mœurs la. critique
subtile
, -
Comme ontfait la Cour & Paris.
Heureux, quijoint ainsi leplaisant
à l'utile!
Veutprodiguerses Versendéfitde
Minerve,
Et pour peu que ify-mefine on si
connoisse bien
,
Lisant le nom d'un autre on peut
lire le sien.
Heureuxenfin, heureux
,
qui pour
devenirsage,
En voyant ces Portraits peuty voir
son image!
Naissi le Lesteuraime mieuxUn Ouvrage qui soit comique &-
serieux ;
Voiture efi inventeur de ce genre
décrire
,
admire,
J%u'on ne peut imiter & que chacun
La Langue Françoisia tente
Toutcequafait l'Antiquité;
Le Bossu Phrygien d'line facile
veine -
A fait parler les Animaux,
Sesdiscours fabuleuxsont beaux;
Mais on donne la Palme à ceux dè
la Fontaine..
cf<!!oy quejelife tous lèsjours
Les entretiens& etArifte & d'EII.
gene». Je
voy je nefcty.quoy- dans leurs
charmas discours,
Dontle tour m'enchantetoujours ;
Ll-s Grâcess'unissant aux Filles
d'Hypacrene
,
Y font l'éloge de Bouhours
En cela nostreLangueétalefin (mpire.
Far longueperiphraje un Latinfiait
écrire;
£'Espagnoltrop enflé, l'Italien• trtp
doux.
Sans lesecours de l'Art ne
pourront
jamais dire
Ce que le naturel exprimera eheZ
-
nous..
Noussçavons bien que le langage
Dont nous..nous servonsaujourd'huy [ malpoly,
Futpendant certainstemps un marbre
Et brut, on ne peut davantage.
Nostre France eut besoin alors
De cesHommes fameux & de tous
leurs efforts
a
Pour polir unsigrand Ouvrage.
Malherbe d'abord l'ébaucha,
L'inutileilen retranchai.
.Sdlzac la lime en main vint & fifit connoistre,
Il radoucit, il retoucha,
Sescoups surent des coups de
Hdijlre
3/
Deces deuxOuvrierscharmans
Nojlre Langue recent ses premiers
ornemens.
La politesse alorsparlaFêurpre
affermie
Du grand Armandsuivit les loix.
Ce. futluy qftifille beau choix
Dont ilforma l'Acadtmie.
Cette Academie au Berceau,
Semblable au valeureux Alcide,
Etoussoit tous les jours quelque
Monstre nouveau
Dont l'ignoranceestoitleguide.
Arbitre déja des écrits,
Lessentimens des beaux Esprits
Estoientfournis àsapuissance.
Sa force accruë avec le temps
Sans peineproduisît dans son adolescence
Vn nombreinfny de Sçavans,
Nous la voyons enfin au comble dfr
sonâge,
Et dans ce comblefortune
c!i!.!!,'adora sous Platon l'Univers
étonné,
Dans ces fameux Jardins & danJ<
l'Areopage,
L'Eloquence, les Vers, les Languess.
les b.tltux Arts,
Les travaux de Minerve & les exploitsde Mars,
Sont les heureux emplois que les
Muses luy donnent:
LOVISson Apollon
,
l'illuminetoujours,
Son augustepresenceanime ses discours,
Son exemplel'instruit tsesbien-faits
la couronnent.
Animezvos cœurs & vos voix,
Vous
,
Homeres nouveaux,& voufi.
Cursessublimes
:
Employé£ l'Eloquence
,
& les plus
douces rimes,
Pourparlerduplusgranddes Rois.
Annoncez, par toutsesVictoires
,
Eternisez, son nom dans vos doctes
memoires.
La , que sur l'airain dureront
ses exploits.
OU), grandRoy, cessçavans Oracles
Aux siecles à venir apprendront tes
miracles.
Ils tepeindront tonnantsurle Rhin,
forClfch
Vainqueursurl'Escaut,surla Meuse;
Et triomphant tout seul d'une hgut
fameuse
.!f!.!!,i t'acquit àjamais un honneur
immortel.
On
On verra par ton bras les placesfoudroyées,
Faire voler bien loin les Aigles esfrayées:
•
On verra les Lions soûmis
Implorer à tes pieds ton auguste
clemence;
Enfin l'on te verradans le cœur de
la France,
Renverser par ta foy de plusfiers
Ennemis.
L'Indien étonné dubruit de ces
merveilles,
En croit à peine ses oreilles:
Ilpart ensuperbeappareil,
Quitteses Dieux brillans, le Soleil,
& laurare;
Il vient, il te voit,il t'adore,
Surpris en toy de voir encore Un éclat plus brillant que celuydit
Soleil.
Mais, GRAND Roi, ma
Mufe s'égare,
Et pensant ay ~destini d'Icare,
Son aiste foible encor pourtraverser
les Mers,
Vêle à fleurd'eau, tremblante,& refuse des vers.
Tant d'exploits à chanter sont de
douces amorces;
Mais c'est une entreprise au dessus de
sesforces;
Et quoy qu'elle ait long-tempssuivi
tesétendards,
Ses chants les plus hardissont peu
dignes de Mars.
Retirée, à l'écart, au coin d'une
Province
,
[Prince,
Elle adore ensecret les vertus deson
Fait mille vœux pour luy ,veut chanterses vertus
Tfend La Plume, Li quitte
,
(£•
lU
peut rien de plus.
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Résumé : PALINODIE.
L'ouvrage est la traduction d'un poème latin intitulé 'Palinodie', composé par un jésuite. Ce poème est une rétractation où l'auteur reconnaît avoir trahi la France en défendant la langue latine. Il exprime désormais son admiration pour la langue française et critique la langue latine, soulignant que cette dernière, malgré son ancienneté, a perdu de son importance et est rarement utilisée par les rois et le beau monde. L'auteur critique les auteurs latins classiques tels que Cicéron, Live, Plaute, et Virgile pour leurs défauts stylistiques et leurs erreurs. En revanche, il présente la France comme une terre de grands auteurs et de beaux-arts. Des écrivains comme Corneille, Racine, et Molière sont loués pour leurs œuvres qui touchent le cœur et instruisent. La langue française est décrite comme ayant évolué grâce à des figures comme Malherbe, Vaugelas, et l'Académie française, qui ont polie et affiné la langue. Le poème se termine par une admiration pour le roi de France, dont les exploits militaires et la grandeur sont célébrés. L'auteur exprime également son humilité en reconnaissant l'immensité de la tâche de chanter les louanges du roi.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 40-43
« Il paroist depuis peu un Livre qui a pour titre, les [...] »
Début :
Il paroist depuis peu un Livre qui a pour titre, les [...]
Mots clefs :
Prononciation, Langue française
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Il paroist depuis peu un Livre qui a pour titre, les [...] »
Il paroistdepuis peu un Livre
qui a pour titre, les
-
'J\egles de la Prononciation
pour la Langue FrançoifèyparAd.
B. CE Livre est tres
bon dans son genre
& tres utile;on Içait
bien, dit l'Aureur, que
ce n'est pas un grand
honneur ni un grand
merite de sçavoir bien
sa langue,& d'en prononnoncer
regulierement
tous les mots: mais
c'est un grand blâme
Se une honte à un
honnéte homme de ne
le sçavoirpas. Un mot
mal prononcé luy fait
quelquefois plus de tort
quun faux raisonnement,
parce que tout
le monde est choqué
d'une mauvaise prononciation
, & que peu de
gens ont l'esprit assez
juste pour s'appercevoir
de la fitufferé decertains
raisonnemens,&.
Ceux qui aiment à
voir un livrecommencer
simplement feront
conrens du début deceluy-
cy: voicy comme il
commence.Ily a vingtquatre
lettres à l'Alphabet.
Abcdefg, Sec.
Le début des Elemens
d'Euclidesestaussi simple
queceluy-là, un &
un font deux, le tout
estplus grand que là
partie: C'est pourtant
sur ces fondemens si
simples qu'on éleve
des systemes jusqu'aux
cieux pour mesurer le
cours des astres, prédire
les éclipses, & rendre
raison des phenomenes
les plus étonnans.
qui a pour titre, les
-
'J\egles de la Prononciation
pour la Langue FrançoifèyparAd.
B. CE Livre est tres
bon dans son genre
& tres utile;on Içait
bien, dit l'Aureur, que
ce n'est pas un grand
honneur ni un grand
merite de sçavoir bien
sa langue,& d'en prononnoncer
regulierement
tous les mots: mais
c'est un grand blâme
Se une honte à un
honnéte homme de ne
le sçavoirpas. Un mot
mal prononcé luy fait
quelquefois plus de tort
quun faux raisonnement,
parce que tout
le monde est choqué
d'une mauvaise prononciation
, & que peu de
gens ont l'esprit assez
juste pour s'appercevoir
de la fitufferé decertains
raisonnemens,&.
Ceux qui aiment à
voir un livrecommencer
simplement feront
conrens du début deceluy-
cy: voicy comme il
commence.Ily a vingtquatre
lettres à l'Alphabet.
Abcdefg, Sec.
Le début des Elemens
d'Euclidesestaussi simple
queceluy-là, un &
un font deux, le tout
estplus grand que là
partie: C'est pourtant
sur ces fondemens si
simples qu'on éleve
des systemes jusqu'aux
cieux pour mesurer le
cours des astres, prédire
les éclipses, & rendre
raison des phenomenes
les plus étonnans.
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Résumé : « Il paroist depuis peu un Livre qui a pour titre, les [...] »
Le livre 'Les Règles de la Prononciation pour la Langue Française' met en avant l'importance de la prononciation correcte en français. L'auteur affirme que, bien que prononcer correctement ne soit pas un grand mérite, une mauvaise prononciation est un blâme et une honte pour une personne honnête. Un mot mal prononcé peut causer plus de tort qu'un faux raisonnement, car la mauvaise prononciation choque davantage que les erreurs de raisonnement. Le livre commence par énumérer les vingt-quatre lettres de l'alphabet, de manière similaire aux Éléments d'Euclide qui débutent par des principes simples pour construire des systèmes complexes. Ces principes permettent de mesurer le cours des astres, prédire les éclipses et expliquer des phénomènes étonnants.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 17-18
DIXAIN Sur le stile Marotique.
Début :
Du temps que la Langue Françoise [...]
Mots clefs :
Enfants, Langue française, Style marotique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DIXAIN Sur le stile Marotique.
DIXAIN
Sur le stile Marotique.
Du temps quela Langue
Françotfè
Estoit dans L'enfancetau..
,
loise,
La France produisoit de
précocesesprits,
Qui dans leur enfantin
langage,
Begayoient des beauter,
dotnousCommessurpris
J'aime lesheureux traits
decetenfantillage;
Jidaijatijjï quandje vois
nosAutheurstriom-
- phants
Affecter ce jargon dans
leur meilleur ouvrage;
Jedis,oh qu'ilfitd bIen.
desgens de cet Deparlercomme âgeles enfants.
Sur le stile Marotique.
Du temps quela Langue
Françotfè
Estoit dans L'enfancetau..
,
loise,
La France produisoit de
précocesesprits,
Qui dans leur enfantin
langage,
Begayoient des beauter,
dotnousCommessurpris
J'aime lesheureux traits
decetenfantillage;
Jidaijatijjï quandje vois
nosAutheurstriom-
- phants
Affecter ce jargon dans
leur meilleur ouvrage;
Jedis,oh qu'ilfitd bIen.
desgens de cet Deparlercomme âgeles enfants.
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5
p. 13-60
LETTRE à Monsieur ...... sur l'Iiade de M. de la Motte.
Début :
J'ay promis de donner au Public tous les mois un / Vous exigez de moy, Monsieur, un compte exact des divers [...]
Mots clefs :
Antoine Houdard de la Motte, Langue, Iliade, Traduction, Ouvrage, Aristote, Goût, Hommes, Élégance, Madame Dacier, Grecs, Précision, Mérite, Savants, Poète, Beautés, Mépris, Expression, Génie, Homère, Effets, Précision, Langue française, Langue grecque
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à Monsieur ...... sur l'Iiade de M. de la Motte.
J'ay promis de donner
au Public tous les mois un
morceau Litteraire , je tiens
parole , & l'on va voir dans
ce Volume une Lettre-ano14
MERCURE
ninie qui parut quelques jours
aprés que l'Iliade de M. de la
Motte fut répandue dans le
monde.
LETTRE
àMonfieur fur l'Iliade ......
de M. de la Motte.
Vous exigez de moy,Monſieur
,uncompte exact des divers
jugemens que les Gens de
Lettres ont portez de la nouvelle
Iliade ; je vais tâcher de
vous fatisfaire: Mais pourquoi
me faites vous myſtere du jugement
que vous en portez
vous-même ? N'oſez-vousha
GALANT . 15
zarder vôtre fuffrage fur la
foy de vos propres lumieres ?
Que je plains les Auteurs ! &
quel peril ne court pas aujourd'huy
le meilleur Livre ? Je
connois bien des gens qui allient
comme vous , Monſieur
, à un goût fûr ,une raifon
libre de tout eſprit de parti:
Qui ne fentque de tels Lecteurs
devroient ſeuls faire autorité
dans la Litterature ? Il y
en a peu neanmoins qui ayent
le courage de lutter contre la
multitude: ils attendent à juger
d'un Ouvrage que le Public
ait prononcé ,ils recueil16
MERCURE
lent les voix , & fe rangent du
parti dominant : Tel dans ſon
Cabinet a jugé un Livre excellent
, qui venant à apprendre
queceLivre eſtmepriſé par des
Hommes celebres , ſe foumet
,
fervilement à leur autorité
ſans ſe défier du fol eſprit de
parti ,&de certaine émulation
jaloufe, qui de tout temps ont
fait commettre tant d'injuftices
aux plus grands Critiques :
Il ahonte d'avoir penſéautrement
que ces Perſonnages
qu'il revere , il rougit à la vûë
du Livre qui l'a féduit , il ſe
diſſimule autant qu'il le peur ,
pour
GALANT. 17
९
pour ſe foulager l'impreſſion
qu'il luy a faite , il le relit dé
terminé à le trouver mauvais ,
il eſt en garde contre le plaifir
humiliant que luy a fait la premiere
lecture ; les mêmes chofes
repaſſent ſous ſes yeuxavec
les couleurs qu'il leur a deſtinées
, tout l'ennuye , tout le
revolte dans ce même Livre
dont la veille il falloit ſes de-
Je n'aypas de peine à deviper
comment vous aurez été
affecté de l'Iliade de Monfieur
de la Motte , &de fa Differration
critique ſur le Poëme
Mars 1715. B
18 MERCURE
Original ; le goût que je vous
connois , m'eſt garant que
vous les aurez lûs avec grand
plaifir : Mais quandvous ſçaurez
combien de Scavans Te
reuniffcht contre l'un &l'au
tre Ouvrage, vous éprouverez
peut eſtre envous la révo
lution que je viens de décrire.
Non Monfieur nonne
foyez pas infidele àvos lumie
res , oſez penſer par vous mê
me , & ne prenez point l'ordre
de ces ſtupides Erudits quř
ont prêté ſerment de fidelité à
Homere,deces gensfans ta
116
lens &fans goût , qui ne ſçaGALANT.
19
vent pas ſuivre le progrés des
Arts&des Talens dans la ſucceffiondes
fiecles; de ces Scoliaſtes
fanatiques qui entrent
dans une eſpece d'extaſe à la
lecture de l'Iliade Originale ,
où l'Art naiſſant n'a pu donner
qu'un eſſai informe ,&qui
n'apperçoivent pas dans les
travauxde noſtre âge le merveilleux
accroiffement de ce
même Art.
Vous voyezdans cePrelude
que cette eſpece de Sçavans
a pris parti contre Monfieur
de la Motte , cela fait un
grand peuple ,le Createur en
Bij
20 MERCURE
beni l'engeance : Mais que fait
ici le nombre ? Monfieur de
la Motte a bonne caufe ,&
tous les talens qu'il faut pour
la ſauver d'inſulte : Il eſt d'ailleurs
de vrais Sçavans inacceffibles
à laprevention , chez qui
les Ouvrages anciens & les
Ouvrages modernes font en
égale confideration , qui reconnoiſſent
les beautez & les
défauts des uns & des autres
avec une égale equité ; J'en
ſçay chez qui la paffion ne
s'empare jamais des droits du
goût& de la raiſon: Voila les
ſeuls Oracles que doit confulGALANT
22
1
terunAuteur : Ils ont prononcéenfaveur
de lanouvelle Iliade
: Elle vaincra la jalouſe rage
des Confederez , & paffera à
la poſterité comme unOuvrage
digne tout à la fois & de
fon Autcur & de noftre
fiecle..
Laiffons crier lesAdorateurs
d'Homere , ils feront moins
de mal que de bruit ; il eſt
bienjuſte aprés tout que M.
de la Motte pardonne quel
ques excés àde pieux Fanati
ques qu'ils'aviſe de venir trou
bler dans leur culte.
Je connois la plupart de
22 MERCURE
ees Partiſans outrez d'Homere,
ce ſont debonnes gens qui
nés ſans genie , & ſe ſentans
incapables de créer en aucun
genre ,ſe ſontretranchez dans
la plus profonde étude de la
LangueGrecque ; ils ontdevoré
avec fatigue les Ouvrages
d'Homere, ils ont vûce Poëte
celebré d'âge en âge par des
Auteurs illuftres juſqu'à nos
jours :A la vûëde tant d'hommages
prodiguez àHomere
avec continuité durant trois
mille ans , ils ont eſté ſaiſis
d'un faint reſpect pour ce
grand homme , ils luy ont
GALLAANNTT.. 23
voué une eſpece de culte , ils
lifent tousles jours fon divin
Poëme , ils lelifent avec deliees,
parce qu'ils le lifent avec
une foy vive : Ils font dans
un raviſſement confus, ils font
enchantez ,non des beautez
distinctes qu'ils découvrent
en effet dans leur divin textes
mais des hautes merveilles que
leur foy leur dity être cachées.
Nous avons vû le vicil Arifto.
te honoré d'un pareil culte :
durant plus de deux mille ans
il a tenu le fceptre philofophi
que,ſes ſophimes les plusobf
curs étoient autant d'Oracles ,
24 MERCURE
C
à l'autorité deſquels la raifon
des Philoſophes cedoit fans
murmure. Un Peripateticien
s'imaginoit avoir la clefdes
myſteres les plus fecrets de la
nature , il répondoit à toutes
queſtions avec une complai-
Lance ſuperbe , parce qu'il ré
pondoit comme fon infaillible
MMaaiiſlttrree : Leshonneurs rendus
au divin Ariſtore durant une
filongue ſuite de fiecles , ne
luy permettoientpas de foupçonner
qu'il fut échappé quel
quechoſe aux lumieres de ce
grand homme: Lorſqu'on demandoit
à unPeripateticien les
caufes
J
GALANT.
cauſes phyſiques de la vertu
l'Aiman , ou de l'effet pretendu
ſympatique de la poudrede
Vitriol , il répondoit avec le
bon Ariftote : Il y a dans l'Aiman
& dans le Vitriol calciné
certaine qualité occulte qui
produit les effets qui vous furprennent.
Ce ſeroit traiter Ariftote
d'imbecile , que de pretendre
qu'il eût donné cette réponſe ,
pour toute autre choſe que
pour l'aveu formel de fon
ignorance ſur la difficulté propoſée;
car avoir recours à une
qualité occulte , c'eſt indiquer
Mars 1715. C
26 MERCURE
une cauſe quelconque qu'on
ne connoiſt point , dont on n'a
pas d'idée.Je croy donc devoir
faire honneur à Ariftote de
fon humble réponſe : Mais
comment ſauver du mépris
ces zelez Sectateurs, qui penfoient
que leur Maiſtre donnoit
à la difficulté une veritableſolution?
Ils s'imaginoient
donc voir clairement la cauſe
de l'effet en queſtion ; ils
croyoient même la faire fentir
aux autres , en leur difant formellement
avec Ariftote ; la
cauſedecet effet eſt une qualité
occulte ,ou ce qui revientau
GALANT. 27
,
même, la cauſe de cat effer ne
nous eft pas connue. Lorfqu'un
Diſciple ofoit demander
à ſon Maiſtre ce qu'il entendoit
parqualitez occultes ,
ce Maiſtre infultoit à ſon peu
de ſagacité , luy rendoit en
nouveaux termes l'équivalent
du myſtere ,&forçoit l'amour
propre da Difciple à croite
qu'il avoit enfin faifi lemotde
1Enigme.
C'eſt ainſi que tous nos Phyficiens
abufez par l'ancienne
réputation d'Ariftote , bornoient
leur ambition à l'étude
deles Ouvrages,& croyoient
Cij
28 MERCURE
rendre bon compte des operations
de la nature en alleguant
les fombres fubtilitez
de leur Maiſtre .
Il ya cu de tout temps des
eſprits indociles à l'erreur la
plus accreditée : combien de
gens ont ſenti dans tous les
temps que la Phyſique d'Arif,
tote n'étoit qu'un amas confus
de mots deftituez de ſens : mais
comment ofer hazarder une
pareille verité ? N'étoit- il pas
plus fage qu'ils receüilliſſent
cux-mêmes les honneurs injuſtes
que l'humaine imbecillité
déferoit à cette fauſſcéruGALANT.
29
dition , que de s'attirer par leur
indifcret aveu les outrages
d'un grand peuple , que l'intereft
& l'aveugle prevention
rendoient inconvertibles?d'ailleurs
, pour ofer reprocher à
F'Univers fon orgueilleuſe
ignorance , il falloit pouvoir
mettreleshommes ſur lestra
ees de la verité , & payer l'injure
par un bienfait équivalent.
Pour un projet auffi
grand , il ne falloit pas un
homme moins grand queDef
cartes ; ce merveilleux genie
ayant jetté les yeux fur les
Ouvrages d'Ariſtore , il en
Cij
30 MERCURE
ſentit toute l'indigence. En
vain le prejugé luy montroit
dansun vaſte éloignement le
Prince des Philoſophes recevant
ſucceſſivement les hommages
de tous les fiecles ; la
Cenſeur incorruptible détour
noit ſes yeux de ce vain faſte ,
&jugeoit l'Oracle univerſel
du genre humain,non ſur les
témoignages de ſes credules
Adorateurs; mais ſur ſes Ouvragesmêmes.
Il ſentit combience
Philoſophe étoit éloignéde
la verité. Il n'endemeura
pas là , il la chercha luymême
avec la genereufe con
GALANT. 31
fiance que luy donnoit fon
genie immenfe. Il la trouva
enfin ; un nouveau ſyſteme
de Philofophie ſe montre , un
nouvel art , ou plutôt le ſeul
art de raiſonner s'introduic
peuàpeudans les Ecoles : Les
Sectateurs obſtinez de l'erreur
fe liguent en vain pour combattrel'évidence
;on perſecute
celuyquia ofé éclairer fon
fiecle ; le mal eſt ſansremede ,
lescriminelsOuvrages que l'on
condamne feront les delices
desraces futures , c'eſt par ces
Ouvragesmêmes que les hommes
feront dorénavant for-
C iiij
32 MERCURE
mez: Encore quelque temps ,
& tous les fuffrages leréünilfent
en faveur du Philoſophe
moderne.
Cerems eſt venu, Monfieur,
la ſecte opiniâtre d'Ariftote
eſt enfin éteinte;il eſt peut être
encore au fond des Colleges
quelques vieux Peripateticiens
quimourront impenitens,laifſons
les mourir en paix.
Ne voyez vous pas,Monfieur
dans l'hiſtoire du long regne
d'Ariftote , l'image de celuy
d'Homere ? La chûte de celuylà
ne vous fait- elle pas pref
ſentir la chûte prochaine de
1
GALANT. 33
88
celui ci ? La cauſe de M. de
la Motte n'eſt aſſurément pas
moins victorieuſe que celle
de Descartes : le prejugé ne
parle pas plus haut en faveur
de l'un qu'il ne parla autrefois
en faveur de l'autre;
Mide la Motte en ſera quitte
aprés tout pour quelquesbons
mots pedanteſques qu'il luy
faudra eſſuyer de la part de
nos Scoliaftes : c'eſt avec ces
armes victorieuſes qu'ils ont
coûtume de combattre lesRivaux
d'Homere , de Theocri
te,&de Pindare : Tout Moderne
qui a l'infolente teme34
MERCURE
rité d'entrer en lice avec ces
vieux Athletes , eft digne ,
felon ces Meſſieurs , d'un ſouverain
mépris : Les premiers
hommes du fiecle ſont ceux
qui ſçavent le Grec : tel ſe
croit un Homere , parce qu'il
entendHomere dans lalangue
originale , le divin Poëte im.
penetrable aux autres hommes
revit en luy, il eft juſte
qu'on le reſpecte en luy: Voilà
donc deux hommes transformez
en un feul ; fi vous
dites du mal d'Homere , vous
contriftez ſon Synonime ;
vous le careſſez au contraire fi
GALANT 3'5
vous celebrez le divin Poëme,
Voilà la folle illuſion qui
allume le zeledes Homeriſtes;
mais le plaiſant eſt que le Publicait
filongtems ſervi cette
même illufion. On étoit penetré
de reſpect à la vue d'un
Pedant , dont tout le merite
étoit de connoiſtre , aimer ,
& fervir le bon Homere ; on
rendoit à l'idolâtre les hommages
acquis à l'Idole ; on ne
jugeoit alors du merite d'Homere
que ſur la foy des acclamations
pieuſes de les Ado.
rateurs Combien peu degens
ſcavent la Langue Grecque ?
1
36 MERCURE
La divine Iliade n'eſtoit en
tendue que des Erudits , on
leur envioit avec reſpect ce
dépôt ſacré ; ils infultoient
impunément à nos meilleurs
Ecrivains , l'injusticeleur tournoit
même à honneur , parce
qu'on ſe perfuadoit que les
beautez modernes comparées
par eux aux merveilles anti
ques , leur devoient faire une
impreſſion moins vive.
Noſtre erreur dureroit encore
, ils ſcroient encore les
objets de noſtre reſpectueu
fe jaloufie , ſi Madame Da-
Gier ne nous eût deſfillé les
GALANT. 37
yeux , en donnant une Traduction
fidele du myſterieux
Poëme.
Chacun cherche dans l'élegante
Traduction le genie
élevé d'Homere,ſon choix riche
, fon goût infaillible ; on
s'attend à reſſentir , à quelquechoſe
prés, ceraviſſement
délicieux que le Texte cauſe:
mais je ne ſcay par quelle fatalité
le Lecteur tombe dans
un ennui mortel.On trouveà
laverité de temps à autre des
traits vifs , des images heureuſes
, des recits ornez ; mais une
ſi petite meſure de beau ne
38 MERCURE
paye pas , à beaucoup prés , le
Lecteur de tant d'abſurditez
pueriles, de tant de baſſeſſes ,
de tant de froideurs qui font
un contraſte dominant dans
ce tout monstrueux.
Nous ofons donc à preſent
juger de l'Iliade; cette merveille
tant vantée eft tout au
plus un beau monſtre , né,
pour ainſi dire , du ſeul inftinet
d'un homme fuperieur ,
jedis d'unhomme ſuperieur ,
car ſi l'on fait attention au
fiecle groffier dans lequel nâquit
Homere, ſi l'on a égard
auxmoeurs ruſtiques qui reg-
5
CALANT.
1
39
*
noient alors , fi l'on ne perd
pas de vue l'impoffibilité morale
d'atteindre la perfection
dans un eſſai hazardé ſans le
fecours des regles & des
exemples , on jugera Homere
un grand genie , & le premier
homme de fon ſiecle ruſtique,
enmême temps qu'on jugera
fon Poëme tres defectueux
pour un fiecle auſſi éclairé que
le nôtre.
C'eſt ainſi que M. de la
Motte dans ſa Differtation
critique diftingue l'Auteur &
Ouvrage. Homere auroit
peut être atteintla perfection,
s'il fûc nédans le fiecle d'Au
40 MERCURE
guſte ou dans le noſtre; mais
né dans des temps où l'Art ne
s'étoit point encore montré
n'eſtant guidé par aucunes
regles , éclairé par aucuns
exemples , on luy doit tenir
grand compte de ſon Poëme ,
tout monstrueux qu'il eſt.
L'hommage perſonnel rendu
à Homere ne fatisfait pas
ſes Adorateurs , ily va de tour
pour eux de ſauver du mépris
l'Ouvrage même,ils l'ontunanimement
vanté comme une
merveille audeſſus de tout effort
humain. S'ilspaſſent condamnation
fur les abſurditez
impertinentes
GALANT. 4
impertinentes que reprend
Monfieur de la Motte,les voilà
livrez à tout le mepris dont
ils font dignes : Comment
d'un autre côté ſe reſoudre à
ofer défendre tant de miſeres
que décele leur Traduction ?
Dans cette étrange perplexité,
ils ſe ſont aviſez d'un expedient
ingenieux , à la faveur
duquel ils comptent eſquiver;
ſuivons-les.
Il eſt vray , diſent- ils , que
ſi l'on juge d'Homere par la
Traduction de Madame Dacier
, quoique la plus élégante
&la plus fidele qui ait paru ,
Mars 1715. D
42 MERCURE
on ſera à peu prés d'accord
avec Monfieur de la Motte ;
mais il faut bien ſe garder de
juger du Texte original par la
Traduction Françoiſe : nôtre
Langue eſt impuiſſante par
elle-même à rendre la force ,
l'énergie ,la noble harmonic
des termes Grecs, elle manque
de ces tours heureux , de
ces expreſſions énergiques qui
nous charmentdans le Grec,
nous ſentons la force de ces
expreffions & la nobleſſe de
ces tours; mais nôtre Langue
indigente nous refuſant de
juſtes équivalents , nous baif
:
GALANT . 43
fons le ton pour nous exprimer
en François
Je veux bien paſſer pourun
moment à ces Moffieurs leur
faufſe ſuppoſition , que pourroient
ils en conclure ? Cela
prouveroit tout au plus quela
Traduction jetteroit quelquefois
du froid dans les recits,
qu'elle ofteroit de la chaleur
aux ſentimens , de la vivacité
aux penſées , qu'elle ne rendroit
pas l'équivalent de la
pretenduë harmonie de l'Original
: mais Monfieur de la
Mottenejugepoint de l'Iliade
àces égards , il veut bien ſup-
1
Dij
44 MERCURE
poſer les expreſſions Grecques
d'une force & d'une élegance
infiniment ſuperieures à la
Traduction. De quoi juge- t-il
préciſement ? de l'Historique
du Poëme ; j'appelle l'Hiſtorique
dans un Poeme, les faits,
les évenemens exprimez en recit
, ou mis en action. M. de la
Motte examine donc la fable
generale du Poëme , l'action
principale , l'ordonnance de
Ouvrage , les épiſodes ; il
examine les moeurs , les caracteres
de ſes Heros , dont il jugepar
leurs paroles& par leurs
actions .
:
GALANT 45
Voilà ,Monfieur , les ſeules
choſes dont Monfieur de la
Mottea ofé juger ſur la foyde
la Traduction ; celle de Madame
Dacier avoüée par tous
les Sçavans Grecs , n'a pû le
tromper ſur l'Hiſtorique , elle
rend sûrement Homere , elle
le fuit dans ſa courſe , elle
bronche avec luy , ſe releve
avec luy : enfin Madame Dacier
n'a rien imaginé d'ellemême
dans ſon Ouvrage , elle
a compté rendre preciſément
fon Original ; fi elle a prêté
quelquecharité àHomere , les
Grecs n'ont qu'à la déceler
46 MERCURE
en ce cas , la Critique de
Monfieur de la Motte tombera
ſur Madame Dacier ; mais
je ſerois bien garand pour elle
qu'aucun de nos Grecs ne
ſera affez hardi pour ofer démentir
par écrit ſa Traduction
, aucun d'eux ne luy difpute
l'honneur de poffeder
avec ſuperiorité les fineſſes de
la Langue Grecque, ellea entendu
Homere autant qu'on
lepeut entendreaujourd'huy,
elle ſçait beaucoup mieux encore
la Langue Françoiſe ;
le a rendu le plus élegamment
- qu'elle a pû dans noftre Lane
elGALANT
47
gue , ce qu'elle a vû , penſé &
ſenti en liſant le Grec; cela me
ſuffit,j'ay l'Iliade en ſubſtance,
ainſi c'eſt ſur Homere même ,
&non fur la ſeule Traduction
, que portent les Remarques
Critiques de Monfieur
de la Motte , qui n'appuyent
que ſur des choſes étrangeres
àcette élegancepretendue des
termes originaux , & à certaine
harmonie attribuée au
fon de ces termes .
Mais revenons à la ſuppoſition
de nos Advertaires . Eſt il
bien vray que noſtre Langue
foit infericure à la Langue
1
48 MERCURE
Grecque ? Eſt il bien vray que
la Langue Françoiſe ne ſuffife
pas à rendre parfaitement les
grandes idées , les hauts fen
timens ,les paffions heroïques,
les vivacitez galantes , les faillies
ſatyriques , les naïvetez fines?
A-t-elle mal ſerviàces dif
ferens égards,Corneille, Racine,
Moliere,Deſpreaux,laFonraine
? Cette Langue n'a-t-elle
pas auſſi ſon harmonic comme
la Grecque : Quand nous
liſons nos bonsOuvrages, foit
de Profe , foit de Poëfie , n'éprouvons
nous pas un fentiment
confus de plaisir , que
nous
GALANT. 49
nous attribuons au fon pretendu
harmonicux des exproffions
?
Il peut bien arriver quel
quefois que telle expreſſion
Grecque qui renferme un
grand ſens , ne pourra être
Tenduë en François que par
pluſieurs expreffions reünies ;
mais il arrivera quelquefois
auſſi qu'une penſée exprimée
par plufieurs termes Grecs ,
pourraêtrerenfermée enFrançois
dans des limites plus étroites
, enſorte qu'il y aura
compenfation juſte.
Mais quand il feroit vray
Mars 1715. E
50 MERCURE
que la Langue Grecque feroit
par elle-même moins diffuſe
que la Françoiſe , en pourroiton
conclure que la Langue
Françoiſe ne pourroit produire
en nous le ſentiment qui
naît de la préciſion ? Nous accordons
à un Ouvrage François
le merite de la préciſion ,
forſque nous ne fentons pas
la poſſibilité de renfermer en
moins de paroles le fens de cer
Ouvrage , nous ne comprons
pas les ſyllabes, ce calcul nous
importe peu. Je vais tâcher de
me faire entendre.
Je ſuppoſe l'Iliade écrite
1
GALANT. σε
avec l'élegance & la préciſion
tant vantées , je ſuppoſe enſuite
qu'on vânt à demander à
Homere en quoy confifte
l'un & l'autre merite de ſon
Ouvrage , il diroit , pour donner
l'idée de l'élegance , qu'il
a employé dans ſa Langue
les tours &les expreſſions les
plus propres à repreſenter ſes
idées , & à peindre ſes ſentimens
; & fur la préciſion ,il
diroit qu'il n'a pas eſté poffible
de rendre en moins de
paroles le ſens de fon Ou
vrage.
Si Homere avec ſon même
Eij
S. MERCURE
genic, & fon goût, étoit né de
nos jours ,& qu'ayant conçu
fon Iliade , il nous l'écrivit en
François, qu'il poffedât noſtre
Langue comme il poſſedoit
autrefois la ſienne , fans doute
il employeroit les expreffions
Françoiſes les plus propres à
rendre ſon ſens ,& il s'exprimeroit
avec le moins de diffuſion
qu'il luy ſeroit poſſible :
Ne ſentez vous pas qu'alors
il ſeroit autant frappé de l'élegance
& de la préciſion qu'il
auroit atteint dans noſtre Idiome
, qu'il le fut autrefois de
l'un & l'autre merite, qu'il
:
GALANT. 5
atteignit dans le fien ?
Si Racine avec ſon genie &
ſes lumieres acquiſes ,fut né
dans le fiecle d'Homere , &
qu'il eût écrit en Grec lesTragedies
que
gedies que nous avons de luy
dans nôtre Langue , il auroit
fait dans cette Langue le choix
heureux qu'il a fait dans la
noltre ,& fon ſtyleGrec auroit
fait preciſement en Grece la
même fortune que fon ſtyle
François a fait chez nous.
On ne ſçauroit dire qu'une
Langue ſoit moins propre
qu'une autre à la vraye peinture
des penfécs & des ſenti
i
E iij
$4 MERCURE
mens ; les mots ne ſignifient
sienpar eux-mêmes , c'eſt le
caprice arbitrairedes Nations,
quides fons articulez a fait des
ſignes fixes , au moyen defquels
les hommes ſe puffent
communiquer reciproquement
leurs penſées ; chaque
Nation aſes ſignes fixes pour
repreſenter tous les objets que
fon intelligence embraffe.
Qu'on ne diſe donc plus que
les beautez qu'on a ſenties en
lifant Homere
, ne peuvent
être parfaitement renduës en
François. Ce qu'on a fenti
oupenſé ,on peut l'exprimer
GALANT. 55
avec une élegance égale dans
toutes les Langues ; & chaque
Langue vous fournira
les expreſſions uniques pour
caracteriſer quelque penſée ,
quelque ſentiment que ce ſoit,
&pour en fixer le degré de
vivacité ou de nobleffe. De là
je conclus que fi Madame Dacier
a ſenti dans l'Iliade autant
de merveilles qu'ellele publie,
elle nous a dû rendre toutes
ces merveilles en François avec
une élegance équivalente à
celle du Texte.
Il m'eſt tombé depuis peu
dans les mains une Traduction
E iiij
'S6 MERCURE
en profe de la Tragedie An
gloiſe , intitulée Caton. Cette
Traduction , quoiqu'inélem'a
donné une tresgante
,
haute idée de l'Original. Je
voy dans le Poëte Anglois la
grande partie qui caracteriſe
noſtre Corneille . Je n'ay rien
vû de plus grand au Theatre
que le caractere de Caton ;il
eſt vrayque l'Auteur ne conduit
pas ſon action avec fineffe,
il l'interromt même par des
Amours Epiſodiques d'affez
mauvais goût ; mais à travers
ces défauts , je voy le grand
Poëte,je voy unhomme illuf
1
GALANT. 57
tre , digne d'eſtre envié à ſa
Nation
D'où vient qu'en lifant l'élegante
Traduction de Piliade
par Madame Dacier , j'ay
une ſi petite idée de l'Original ?
j'en ſçay la raiſon; c'eſt que
* le Poëme Original porte un
fond ſi bizarre , fi confus , fi
abfurde , que la decorationdu
ſtyle le plus riche dans une
Traduction fidele , ne peut
défendre le Lecteur du froid
mortel, del'infupportable en
nui que ce miferable fond
traîne à ſa ſuite.
Il n'y avoit qu'un moyen
58 MERCURE
1
de faire goûter l'lhade, en
François , c'étoit de compo.
fer un Poëme Original , pour
ainſi dire , qui cût pour fujet
la fameuſe Guerre de Troye ,
d'oſter à l'Histoire monftrueц
fed Homere tant de traits qui
bleffent nos moeurs , qui re
voltent noſtre credulité ; de
déguifer engrand lebas merveilleux
qui anime l'Iliade ,
d'en corriger les Epiſodes
quelquefois ingenieux , mais
toûjours défigurez ; & de porter
àunhautpoint d'élevation
les caracteres bizarres des He-
#osGrecs& Troyens : en un
GALANT. رو
mot, il ne falloit rien moins
que le grand genie , la ſage
hardiefle , & les riches reffources
de Monfieur de la Motte ,
pour nous traveſtir le Monftre
Grec , de maniere que
loin de nous déplaire , il charmât
nos regards.
1
Vous voyez , Monfieur ,
que je penſe hautement de
Monfieur de la Motte ; mais
je croy qu'il eſt du devoir
d'un honneſte homme de dire
toûjours à ſes perils , tout ce
qu'il penſe àl'avantage d'autrui.
Je parle toûjours des
bonsAuteurs vivans , comme
60 MERCURE
jeme perfuade que la poſterite
deſintereſſée en parlera. Il n'y
a pas moins de baſleſſe que
d'injuſtice à diſſimuler l'eſtime
qu'onn'a pûrefuſer à un hom
me ſuperieur. Adieu , Monſieur
,je croy avoir fatisfait à
ce que vous exigez de moy.
S'il paroiſt quelque nouveauté
dans la ſuite , j'auray fon de
vous en faire part. Je ſuis ,
Monfieurt
au Public tous les mois un
morceau Litteraire , je tiens
parole , & l'on va voir dans
ce Volume une Lettre-ano14
MERCURE
ninie qui parut quelques jours
aprés que l'Iliade de M. de la
Motte fut répandue dans le
monde.
LETTRE
àMonfieur fur l'Iliade ......
de M. de la Motte.
Vous exigez de moy,Monſieur
,uncompte exact des divers
jugemens que les Gens de
Lettres ont portez de la nouvelle
Iliade ; je vais tâcher de
vous fatisfaire: Mais pourquoi
me faites vous myſtere du jugement
que vous en portez
vous-même ? N'oſez-vousha
GALANT . 15
zarder vôtre fuffrage fur la
foy de vos propres lumieres ?
Que je plains les Auteurs ! &
quel peril ne court pas aujourd'huy
le meilleur Livre ? Je
connois bien des gens qui allient
comme vous , Monſieur
, à un goût fûr ,une raifon
libre de tout eſprit de parti:
Qui ne fentque de tels Lecteurs
devroient ſeuls faire autorité
dans la Litterature ? Il y
en a peu neanmoins qui ayent
le courage de lutter contre la
multitude: ils attendent à juger
d'un Ouvrage que le Public
ait prononcé ,ils recueil16
MERCURE
lent les voix , & fe rangent du
parti dominant : Tel dans ſon
Cabinet a jugé un Livre excellent
, qui venant à apprendre
queceLivre eſtmepriſé par des
Hommes celebres , ſe foumet
,
fervilement à leur autorité
ſans ſe défier du fol eſprit de
parti ,&de certaine émulation
jaloufe, qui de tout temps ont
fait commettre tant d'injuftices
aux plus grands Critiques :
Il ahonte d'avoir penſéautrement
que ces Perſonnages
qu'il revere , il rougit à la vûë
du Livre qui l'a féduit , il ſe
diſſimule autant qu'il le peur ,
pour
GALANT. 17
९
pour ſe foulager l'impreſſion
qu'il luy a faite , il le relit dé
terminé à le trouver mauvais ,
il eſt en garde contre le plaifir
humiliant que luy a fait la premiere
lecture ; les mêmes chofes
repaſſent ſous ſes yeuxavec
les couleurs qu'il leur a deſtinées
, tout l'ennuye , tout le
revolte dans ce même Livre
dont la veille il falloit ſes de-
Je n'aypas de peine à deviper
comment vous aurez été
affecté de l'Iliade de Monfieur
de la Motte , &de fa Differration
critique ſur le Poëme
Mars 1715. B
18 MERCURE
Original ; le goût que je vous
connois , m'eſt garant que
vous les aurez lûs avec grand
plaifir : Mais quandvous ſçaurez
combien de Scavans Te
reuniffcht contre l'un &l'au
tre Ouvrage, vous éprouverez
peut eſtre envous la révo
lution que je viens de décrire.
Non Monfieur nonne
foyez pas infidele àvos lumie
res , oſez penſer par vous mê
me , & ne prenez point l'ordre
de ces ſtupides Erudits quř
ont prêté ſerment de fidelité à
Homere,deces gensfans ta
116
lens &fans goût , qui ne ſçaGALANT.
19
vent pas ſuivre le progrés des
Arts&des Talens dans la ſucceffiondes
fiecles; de ces Scoliaſtes
fanatiques qui entrent
dans une eſpece d'extaſe à la
lecture de l'Iliade Originale ,
où l'Art naiſſant n'a pu donner
qu'un eſſai informe ,&qui
n'apperçoivent pas dans les
travauxde noſtre âge le merveilleux
accroiffement de ce
même Art.
Vous voyezdans cePrelude
que cette eſpece de Sçavans
a pris parti contre Monfieur
de la Motte , cela fait un
grand peuple ,le Createur en
Bij
20 MERCURE
beni l'engeance : Mais que fait
ici le nombre ? Monfieur de
la Motte a bonne caufe ,&
tous les talens qu'il faut pour
la ſauver d'inſulte : Il eſt d'ailleurs
de vrais Sçavans inacceffibles
à laprevention , chez qui
les Ouvrages anciens & les
Ouvrages modernes font en
égale confideration , qui reconnoiſſent
les beautez & les
défauts des uns & des autres
avec une égale equité ; J'en
ſçay chez qui la paffion ne
s'empare jamais des droits du
goût& de la raiſon: Voila les
ſeuls Oracles que doit confulGALANT
22
1
terunAuteur : Ils ont prononcéenfaveur
de lanouvelle Iliade
: Elle vaincra la jalouſe rage
des Confederez , & paffera à
la poſterité comme unOuvrage
digne tout à la fois & de
fon Autcur & de noftre
fiecle..
Laiffons crier lesAdorateurs
d'Homere , ils feront moins
de mal que de bruit ; il eſt
bienjuſte aprés tout que M.
de la Motte pardonne quel
ques excés àde pieux Fanati
ques qu'ils'aviſe de venir trou
bler dans leur culte.
Je connois la plupart de
22 MERCURE
ees Partiſans outrez d'Homere,
ce ſont debonnes gens qui
nés ſans genie , & ſe ſentans
incapables de créer en aucun
genre ,ſe ſontretranchez dans
la plus profonde étude de la
LangueGrecque ; ils ontdevoré
avec fatigue les Ouvrages
d'Homere, ils ont vûce Poëte
celebré d'âge en âge par des
Auteurs illuftres juſqu'à nos
jours :A la vûëde tant d'hommages
prodiguez àHomere
avec continuité durant trois
mille ans , ils ont eſté ſaiſis
d'un faint reſpect pour ce
grand homme , ils luy ont
GALLAANNTT.. 23
voué une eſpece de culte , ils
lifent tousles jours fon divin
Poëme , ils lelifent avec deliees,
parce qu'ils le lifent avec
une foy vive : Ils font dans
un raviſſement confus, ils font
enchantez ,non des beautez
distinctes qu'ils découvrent
en effet dans leur divin textes
mais des hautes merveilles que
leur foy leur dity être cachées.
Nous avons vû le vicil Arifto.
te honoré d'un pareil culte :
durant plus de deux mille ans
il a tenu le fceptre philofophi
que,ſes ſophimes les plusobf
curs étoient autant d'Oracles ,
24 MERCURE
C
à l'autorité deſquels la raifon
des Philoſophes cedoit fans
murmure. Un Peripateticien
s'imaginoit avoir la clefdes
myſteres les plus fecrets de la
nature , il répondoit à toutes
queſtions avec une complai-
Lance ſuperbe , parce qu'il ré
pondoit comme fon infaillible
MMaaiiſlttrree : Leshonneurs rendus
au divin Ariſtore durant une
filongue ſuite de fiecles , ne
luy permettoientpas de foupçonner
qu'il fut échappé quel
quechoſe aux lumieres de ce
grand homme: Lorſqu'on demandoit
à unPeripateticien les
caufes
J
GALANT.
cauſes phyſiques de la vertu
l'Aiman , ou de l'effet pretendu
ſympatique de la poudrede
Vitriol , il répondoit avec le
bon Ariftote : Il y a dans l'Aiman
& dans le Vitriol calciné
certaine qualité occulte qui
produit les effets qui vous furprennent.
Ce ſeroit traiter Ariftote
d'imbecile , que de pretendre
qu'il eût donné cette réponſe ,
pour toute autre choſe que
pour l'aveu formel de fon
ignorance ſur la difficulté propoſée;
car avoir recours à une
qualité occulte , c'eſt indiquer
Mars 1715. C
26 MERCURE
une cauſe quelconque qu'on
ne connoiſt point , dont on n'a
pas d'idée.Je croy donc devoir
faire honneur à Ariftote de
fon humble réponſe : Mais
comment ſauver du mépris
ces zelez Sectateurs, qui penfoient
que leur Maiſtre donnoit
à la difficulté une veritableſolution?
Ils s'imaginoient
donc voir clairement la cauſe
de l'effet en queſtion ; ils
croyoient même la faire fentir
aux autres , en leur difant formellement
avec Ariftote ; la
cauſedecet effet eſt une qualité
occulte ,ou ce qui revientau
GALANT. 27
,
même, la cauſe de cat effer ne
nous eft pas connue. Lorfqu'un
Diſciple ofoit demander
à ſon Maiſtre ce qu'il entendoit
parqualitez occultes ,
ce Maiſtre infultoit à ſon peu
de ſagacité , luy rendoit en
nouveaux termes l'équivalent
du myſtere ,&forçoit l'amour
propre da Difciple à croite
qu'il avoit enfin faifi lemotde
1Enigme.
C'eſt ainſi que tous nos Phyficiens
abufez par l'ancienne
réputation d'Ariftote , bornoient
leur ambition à l'étude
deles Ouvrages,& croyoient
Cij
28 MERCURE
rendre bon compte des operations
de la nature en alleguant
les fombres fubtilitez
de leur Maiſtre .
Il ya cu de tout temps des
eſprits indociles à l'erreur la
plus accreditée : combien de
gens ont ſenti dans tous les
temps que la Phyſique d'Arif,
tote n'étoit qu'un amas confus
de mots deftituez de ſens : mais
comment ofer hazarder une
pareille verité ? N'étoit- il pas
plus fage qu'ils receüilliſſent
cux-mêmes les honneurs injuſtes
que l'humaine imbecillité
déferoit à cette fauſſcéruGALANT.
29
dition , que de s'attirer par leur
indifcret aveu les outrages
d'un grand peuple , que l'intereft
& l'aveugle prevention
rendoient inconvertibles?d'ailleurs
, pour ofer reprocher à
F'Univers fon orgueilleuſe
ignorance , il falloit pouvoir
mettreleshommes ſur lestra
ees de la verité , & payer l'injure
par un bienfait équivalent.
Pour un projet auffi
grand , il ne falloit pas un
homme moins grand queDef
cartes ; ce merveilleux genie
ayant jetté les yeux fur les
Ouvrages d'Ariſtore , il en
Cij
30 MERCURE
ſentit toute l'indigence. En
vain le prejugé luy montroit
dansun vaſte éloignement le
Prince des Philoſophes recevant
ſucceſſivement les hommages
de tous les fiecles ; la
Cenſeur incorruptible détour
noit ſes yeux de ce vain faſte ,
&jugeoit l'Oracle univerſel
du genre humain,non ſur les
témoignages de ſes credules
Adorateurs; mais ſur ſes Ouvragesmêmes.
Il ſentit combience
Philoſophe étoit éloignéde
la verité. Il n'endemeura
pas là , il la chercha luymême
avec la genereufe con
GALANT. 31
fiance que luy donnoit fon
genie immenfe. Il la trouva
enfin ; un nouveau ſyſteme
de Philofophie ſe montre , un
nouvel art , ou plutôt le ſeul
art de raiſonner s'introduic
peuàpeudans les Ecoles : Les
Sectateurs obſtinez de l'erreur
fe liguent en vain pour combattrel'évidence
;on perſecute
celuyquia ofé éclairer fon
fiecle ; le mal eſt ſansremede ,
lescriminelsOuvrages que l'on
condamne feront les delices
desraces futures , c'eſt par ces
Ouvragesmêmes que les hommes
feront dorénavant for-
C iiij
32 MERCURE
mez: Encore quelque temps ,
& tous les fuffrages leréünilfent
en faveur du Philoſophe
moderne.
Cerems eſt venu, Monfieur,
la ſecte opiniâtre d'Ariftote
eſt enfin éteinte;il eſt peut être
encore au fond des Colleges
quelques vieux Peripateticiens
quimourront impenitens,laifſons
les mourir en paix.
Ne voyez vous pas,Monfieur
dans l'hiſtoire du long regne
d'Ariftote , l'image de celuy
d'Homere ? La chûte de celuylà
ne vous fait- elle pas pref
ſentir la chûte prochaine de
1
GALANT. 33
88
celui ci ? La cauſe de M. de
la Motte n'eſt aſſurément pas
moins victorieuſe que celle
de Descartes : le prejugé ne
parle pas plus haut en faveur
de l'un qu'il ne parla autrefois
en faveur de l'autre;
Mide la Motte en ſera quitte
aprés tout pour quelquesbons
mots pedanteſques qu'il luy
faudra eſſuyer de la part de
nos Scoliaftes : c'eſt avec ces
armes victorieuſes qu'ils ont
coûtume de combattre lesRivaux
d'Homere , de Theocri
te,&de Pindare : Tout Moderne
qui a l'infolente teme34
MERCURE
rité d'entrer en lice avec ces
vieux Athletes , eft digne ,
felon ces Meſſieurs , d'un ſouverain
mépris : Les premiers
hommes du fiecle ſont ceux
qui ſçavent le Grec : tel ſe
croit un Homere , parce qu'il
entendHomere dans lalangue
originale , le divin Poëte im.
penetrable aux autres hommes
revit en luy, il eft juſte
qu'on le reſpecte en luy: Voilà
donc deux hommes transformez
en un feul ; fi vous
dites du mal d'Homere , vous
contriftez ſon Synonime ;
vous le careſſez au contraire fi
GALANT 3'5
vous celebrez le divin Poëme,
Voilà la folle illuſion qui
allume le zeledes Homeriſtes;
mais le plaiſant eſt que le Publicait
filongtems ſervi cette
même illufion. On étoit penetré
de reſpect à la vue d'un
Pedant , dont tout le merite
étoit de connoiſtre , aimer ,
& fervir le bon Homere ; on
rendoit à l'idolâtre les hommages
acquis à l'Idole ; on ne
jugeoit alors du merite d'Homere
que ſur la foy des acclamations
pieuſes de les Ado.
rateurs Combien peu degens
ſcavent la Langue Grecque ?
1
36 MERCURE
La divine Iliade n'eſtoit en
tendue que des Erudits , on
leur envioit avec reſpect ce
dépôt ſacré ; ils infultoient
impunément à nos meilleurs
Ecrivains , l'injusticeleur tournoit
même à honneur , parce
qu'on ſe perfuadoit que les
beautez modernes comparées
par eux aux merveilles anti
ques , leur devoient faire une
impreſſion moins vive.
Noſtre erreur dureroit encore
, ils ſcroient encore les
objets de noſtre reſpectueu
fe jaloufie , ſi Madame Da-
Gier ne nous eût deſfillé les
GALANT. 37
yeux , en donnant une Traduction
fidele du myſterieux
Poëme.
Chacun cherche dans l'élegante
Traduction le genie
élevé d'Homere,ſon choix riche
, fon goût infaillible ; on
s'attend à reſſentir , à quelquechoſe
prés, ceraviſſement
délicieux que le Texte cauſe:
mais je ne ſcay par quelle fatalité
le Lecteur tombe dans
un ennui mortel.On trouveà
laverité de temps à autre des
traits vifs , des images heureuſes
, des recits ornez ; mais une
ſi petite meſure de beau ne
38 MERCURE
paye pas , à beaucoup prés , le
Lecteur de tant d'abſurditez
pueriles, de tant de baſſeſſes ,
de tant de froideurs qui font
un contraſte dominant dans
ce tout monstrueux.
Nous ofons donc à preſent
juger de l'Iliade; cette merveille
tant vantée eft tout au
plus un beau monſtre , né,
pour ainſi dire , du ſeul inftinet
d'un homme fuperieur ,
jedis d'unhomme ſuperieur ,
car ſi l'on fait attention au
fiecle groffier dans lequel nâquit
Homere, ſi l'on a égard
auxmoeurs ruſtiques qui reg-
5
CALANT.
1
39
*
noient alors , fi l'on ne perd
pas de vue l'impoffibilité morale
d'atteindre la perfection
dans un eſſai hazardé ſans le
fecours des regles & des
exemples , on jugera Homere
un grand genie , & le premier
homme de fon ſiecle ruſtique,
enmême temps qu'on jugera
fon Poëme tres defectueux
pour un fiecle auſſi éclairé que
le nôtre.
C'eſt ainſi que M. de la
Motte dans ſa Differtation
critique diftingue l'Auteur &
Ouvrage. Homere auroit
peut être atteintla perfection,
s'il fûc nédans le fiecle d'Au
40 MERCURE
guſte ou dans le noſtre; mais
né dans des temps où l'Art ne
s'étoit point encore montré
n'eſtant guidé par aucunes
regles , éclairé par aucuns
exemples , on luy doit tenir
grand compte de ſon Poëme ,
tout monstrueux qu'il eſt.
L'hommage perſonnel rendu
à Homere ne fatisfait pas
ſes Adorateurs , ily va de tour
pour eux de ſauver du mépris
l'Ouvrage même,ils l'ontunanimement
vanté comme une
merveille audeſſus de tout effort
humain. S'ilspaſſent condamnation
fur les abſurditez
impertinentes
GALANT. 4
impertinentes que reprend
Monfieur de la Motte,les voilà
livrez à tout le mepris dont
ils font dignes : Comment
d'un autre côté ſe reſoudre à
ofer défendre tant de miſeres
que décele leur Traduction ?
Dans cette étrange perplexité,
ils ſe ſont aviſez d'un expedient
ingenieux , à la faveur
duquel ils comptent eſquiver;
ſuivons-les.
Il eſt vray , diſent- ils , que
ſi l'on juge d'Homere par la
Traduction de Madame Dacier
, quoique la plus élégante
&la plus fidele qui ait paru ,
Mars 1715. D
42 MERCURE
on ſera à peu prés d'accord
avec Monfieur de la Motte ;
mais il faut bien ſe garder de
juger du Texte original par la
Traduction Françoiſe : nôtre
Langue eſt impuiſſante par
elle-même à rendre la force ,
l'énergie ,la noble harmonic
des termes Grecs, elle manque
de ces tours heureux , de
ces expreſſions énergiques qui
nous charmentdans le Grec,
nous ſentons la force de ces
expreffions & la nobleſſe de
ces tours; mais nôtre Langue
indigente nous refuſant de
juſtes équivalents , nous baif
:
GALANT . 43
fons le ton pour nous exprimer
en François
Je veux bien paſſer pourun
moment à ces Moffieurs leur
faufſe ſuppoſition , que pourroient
ils en conclure ? Cela
prouveroit tout au plus quela
Traduction jetteroit quelquefois
du froid dans les recits,
qu'elle ofteroit de la chaleur
aux ſentimens , de la vivacité
aux penſées , qu'elle ne rendroit
pas l'équivalent de la
pretenduë harmonie de l'Original
: mais Monfieur de la
Mottenejugepoint de l'Iliade
àces égards , il veut bien ſup-
1
Dij
44 MERCURE
poſer les expreſſions Grecques
d'une force & d'une élegance
infiniment ſuperieures à la
Traduction. De quoi juge- t-il
préciſement ? de l'Historique
du Poëme ; j'appelle l'Hiſtorique
dans un Poeme, les faits,
les évenemens exprimez en recit
, ou mis en action. M. de la
Motte examine donc la fable
generale du Poëme , l'action
principale , l'ordonnance de
Ouvrage , les épiſodes ; il
examine les moeurs , les caracteres
de ſes Heros , dont il jugepar
leurs paroles& par leurs
actions .
:
GALANT 45
Voilà ,Monfieur , les ſeules
choſes dont Monfieur de la
Mottea ofé juger ſur la foyde
la Traduction ; celle de Madame
Dacier avoüée par tous
les Sçavans Grecs , n'a pû le
tromper ſur l'Hiſtorique , elle
rend sûrement Homere , elle
le fuit dans ſa courſe , elle
bronche avec luy , ſe releve
avec luy : enfin Madame Dacier
n'a rien imaginé d'ellemême
dans ſon Ouvrage , elle
a compté rendre preciſément
fon Original ; fi elle a prêté
quelquecharité àHomere , les
Grecs n'ont qu'à la déceler
46 MERCURE
en ce cas , la Critique de
Monfieur de la Motte tombera
ſur Madame Dacier ; mais
je ſerois bien garand pour elle
qu'aucun de nos Grecs ne
ſera affez hardi pour ofer démentir
par écrit ſa Traduction
, aucun d'eux ne luy difpute
l'honneur de poffeder
avec ſuperiorité les fineſſes de
la Langue Grecque, ellea entendu
Homere autant qu'on
lepeut entendreaujourd'huy,
elle ſçait beaucoup mieux encore
la Langue Françoiſe ;
le a rendu le plus élegamment
- qu'elle a pû dans noftre Lane
elGALANT
47
gue , ce qu'elle a vû , penſé &
ſenti en liſant le Grec; cela me
ſuffit,j'ay l'Iliade en ſubſtance,
ainſi c'eſt ſur Homere même ,
&non fur la ſeule Traduction
, que portent les Remarques
Critiques de Monfieur
de la Motte , qui n'appuyent
que ſur des choſes étrangeres
àcette élegancepretendue des
termes originaux , & à certaine
harmonie attribuée au
fon de ces termes .
Mais revenons à la ſuppoſition
de nos Advertaires . Eſt il
bien vray que noſtre Langue
foit infericure à la Langue
1
48 MERCURE
Grecque ? Eſt il bien vray que
la Langue Françoiſe ne ſuffife
pas à rendre parfaitement les
grandes idées , les hauts fen
timens ,les paffions heroïques,
les vivacitez galantes , les faillies
ſatyriques , les naïvetez fines?
A-t-elle mal ſerviàces dif
ferens égards,Corneille, Racine,
Moliere,Deſpreaux,laFonraine
? Cette Langue n'a-t-elle
pas auſſi ſon harmonic comme
la Grecque : Quand nous
liſons nos bonsOuvrages, foit
de Profe , foit de Poëfie , n'éprouvons
nous pas un fentiment
confus de plaisir , que
nous
GALANT. 49
nous attribuons au fon pretendu
harmonicux des exproffions
?
Il peut bien arriver quel
quefois que telle expreſſion
Grecque qui renferme un
grand ſens , ne pourra être
Tenduë en François que par
pluſieurs expreffions reünies ;
mais il arrivera quelquefois
auſſi qu'une penſée exprimée
par plufieurs termes Grecs ,
pourraêtrerenfermée enFrançois
dans des limites plus étroites
, enſorte qu'il y aura
compenfation juſte.
Mais quand il feroit vray
Mars 1715. E
50 MERCURE
que la Langue Grecque feroit
par elle-même moins diffuſe
que la Françoiſe , en pourroiton
conclure que la Langue
Françoiſe ne pourroit produire
en nous le ſentiment qui
naît de la préciſion ? Nous accordons
à un Ouvrage François
le merite de la préciſion ,
forſque nous ne fentons pas
la poſſibilité de renfermer en
moins de paroles le fens de cer
Ouvrage , nous ne comprons
pas les ſyllabes, ce calcul nous
importe peu. Je vais tâcher de
me faire entendre.
Je ſuppoſe l'Iliade écrite
1
GALANT. σε
avec l'élegance & la préciſion
tant vantées , je ſuppoſe enſuite
qu'on vânt à demander à
Homere en quoy confifte
l'un & l'autre merite de ſon
Ouvrage , il diroit , pour donner
l'idée de l'élegance , qu'il
a employé dans ſa Langue
les tours &les expreſſions les
plus propres à repreſenter ſes
idées , & à peindre ſes ſentimens
; & fur la préciſion ,il
diroit qu'il n'a pas eſté poffible
de rendre en moins de
paroles le ſens de fon Ou
vrage.
Si Homere avec ſon même
Eij
S. MERCURE
genic, & fon goût, étoit né de
nos jours ,& qu'ayant conçu
fon Iliade , il nous l'écrivit en
François, qu'il poffedât noſtre
Langue comme il poſſedoit
autrefois la ſienne , fans doute
il employeroit les expreffions
Françoiſes les plus propres à
rendre ſon ſens ,& il s'exprimeroit
avec le moins de diffuſion
qu'il luy ſeroit poſſible :
Ne ſentez vous pas qu'alors
il ſeroit autant frappé de l'élegance
& de la préciſion qu'il
auroit atteint dans noſtre Idiome
, qu'il le fut autrefois de
l'un & l'autre merite, qu'il
:
GALANT. 5
atteignit dans le fien ?
Si Racine avec ſon genie &
ſes lumieres acquiſes ,fut né
dans le fiecle d'Homere , &
qu'il eût écrit en Grec lesTragedies
que
gedies que nous avons de luy
dans nôtre Langue , il auroit
fait dans cette Langue le choix
heureux qu'il a fait dans la
noltre ,& fon ſtyleGrec auroit
fait preciſement en Grece la
même fortune que fon ſtyle
François a fait chez nous.
On ne ſçauroit dire qu'une
Langue ſoit moins propre
qu'une autre à la vraye peinture
des penfécs & des ſenti
i
E iij
$4 MERCURE
mens ; les mots ne ſignifient
sienpar eux-mêmes , c'eſt le
caprice arbitrairedes Nations,
quides fons articulez a fait des
ſignes fixes , au moyen defquels
les hommes ſe puffent
communiquer reciproquement
leurs penſées ; chaque
Nation aſes ſignes fixes pour
repreſenter tous les objets que
fon intelligence embraffe.
Qu'on ne diſe donc plus que
les beautez qu'on a ſenties en
lifant Homere
, ne peuvent
être parfaitement renduës en
François. Ce qu'on a fenti
oupenſé ,on peut l'exprimer
GALANT. 55
avec une élegance égale dans
toutes les Langues ; & chaque
Langue vous fournira
les expreſſions uniques pour
caracteriſer quelque penſée ,
quelque ſentiment que ce ſoit,
&pour en fixer le degré de
vivacité ou de nobleffe. De là
je conclus que fi Madame Dacier
a ſenti dans l'Iliade autant
de merveilles qu'ellele publie,
elle nous a dû rendre toutes
ces merveilles en François avec
une élegance équivalente à
celle du Texte.
Il m'eſt tombé depuis peu
dans les mains une Traduction
E iiij
'S6 MERCURE
en profe de la Tragedie An
gloiſe , intitulée Caton. Cette
Traduction , quoiqu'inélem'a
donné une tresgante
,
haute idée de l'Original. Je
voy dans le Poëte Anglois la
grande partie qui caracteriſe
noſtre Corneille . Je n'ay rien
vû de plus grand au Theatre
que le caractere de Caton ;il
eſt vrayque l'Auteur ne conduit
pas ſon action avec fineffe,
il l'interromt même par des
Amours Epiſodiques d'affez
mauvais goût ; mais à travers
ces défauts , je voy le grand
Poëte,je voy unhomme illuf
1
GALANT. 57
tre , digne d'eſtre envié à ſa
Nation
D'où vient qu'en lifant l'élegante
Traduction de Piliade
par Madame Dacier , j'ay
une ſi petite idée de l'Original ?
j'en ſçay la raiſon; c'eſt que
* le Poëme Original porte un
fond ſi bizarre , fi confus , fi
abfurde , que la decorationdu
ſtyle le plus riche dans une
Traduction fidele , ne peut
défendre le Lecteur du froid
mortel, del'infupportable en
nui que ce miferable fond
traîne à ſa ſuite.
Il n'y avoit qu'un moyen
58 MERCURE
1
de faire goûter l'lhade, en
François , c'étoit de compo.
fer un Poëme Original , pour
ainſi dire , qui cût pour fujet
la fameuſe Guerre de Troye ,
d'oſter à l'Histoire monftrueц
fed Homere tant de traits qui
bleffent nos moeurs , qui re
voltent noſtre credulité ; de
déguifer engrand lebas merveilleux
qui anime l'Iliade ,
d'en corriger les Epiſodes
quelquefois ingenieux , mais
toûjours défigurez ; & de porter
àunhautpoint d'élevation
les caracteres bizarres des He-
#osGrecs& Troyens : en un
GALANT. رو
mot, il ne falloit rien moins
que le grand genie , la ſage
hardiefle , & les riches reffources
de Monfieur de la Motte ,
pour nous traveſtir le Monftre
Grec , de maniere que
loin de nous déplaire , il charmât
nos regards.
1
Vous voyez , Monfieur ,
que je penſe hautement de
Monfieur de la Motte ; mais
je croy qu'il eſt du devoir
d'un honneſte homme de dire
toûjours à ſes perils , tout ce
qu'il penſe àl'avantage d'autrui.
Je parle toûjours des
bonsAuteurs vivans , comme
60 MERCURE
jeme perfuade que la poſterite
deſintereſſée en parlera. Il n'y
a pas moins de baſleſſe que
d'injuſtice à diſſimuler l'eſtime
qu'onn'a pûrefuſer à un hom
me ſuperieur. Adieu , Monſieur
,je croy avoir fatisfait à
ce que vous exigez de moy.
S'il paroiſt quelque nouveauté
dans la ſuite , j'auray fon de
vous en faire part. Je ſuis ,
Monfieurt
Fermer
6
p. 56-70
COMPARAISON des Discours de Monsieur de la Motte & de Madame Dacier, sur les Ouvrages d'Homere.
Début :
Voicy à bon compte, le paralelle que vous m'avez / 1. Madame Dacier a l'avantage de l'érudition. Elle [...]
Mots clefs :
Madame Dacier, Monsieur de la Motte, Homère, Comparaison , Langue grecque, Discours, Avantages, Écriture, Langue française, Modernes
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texteReconnaissance textuelle : COMPARAISON des Discours de Monsieur de la Motte & de Madame Dacier, sur les Ouvrages d'Homere.
Voicy
à bon compte ,
le paralelle
que vous m'avez envoyé.
Les Modernes y répondront
; mais vous estes trop
fage & trop piqué pour oublier
les vingt quatre pieces
que vous me promettez.
COMPARAISON
desDiscouirsdeMonsieur
de la Motte & de Madame
Dacier,surlesOu
4 vrages d'Homere.
1. Madame Dacier a Pavantage
de l'érudition. Elle
cite grand nombre d'Auteurs
de differens ficcles qui ont admiré
Homere.Mde la Motte
se donne l'avantage de la raison
; il prétend qu'elle seule
doit decider une chose ou il
s'agit d'esprit & de goust.
Madame Dacier ne veut
pas qu on examine âpres que
rant. de grands hommes ont
décidé en faveur d'Homere,&
&il s'agissoit de Religion,elie
auroit sur M. de laMotte l'avantage
-
que. les Catholiques
ont sur les Novateurs. M. de
la Motte croie qu'il cft. contre
le bon sens d'admirer sur la
foy d'autruy des choses qu'on
ne trouve pas admirables
3. MadameDacier en écrivant
avec beaucoup de vivacité
contre M. de la Morte a perdu
une partie des avantages
que luy donnoit sur son adverfaire
la connoissance qu'elle &
de la langue Grecque. M. de la
Motte par sa modération a repris
sur Madame Dacierles
avantages qu'il perdoit faute
de sçavoir le Grec.
4. Le discours de Madame
Dacier cG: plus simple & plus
naturel. Celuy de M. de la
Motteest plus étudie & micua
travaillé; l'un estchargé de
citations
»
l'autre est rempli de
reftexions.
5. Madame Dacier semble
,
n'avoir deffendu Homere que
parce qu'elle sçait le Grec.
M. de la Motte semble n'attaquer
Homere que parce qu'il
ne sçair pas la langue que es
Poëte parloit. -.
&.Legrand nombre de ceux
qui ne sçavent pas le Grec se
declare pour Madame Daciep.*
Iln'y a qu'un petit nombre de
personnes, dont plusieurs ne sçavent t pas le Grec,qui prennent
le parti deM. de la
Motte. :
- 7. Il est également surpre-
,
nant qu'une Dame prenne le
parti d'Homere & qu'un Académicienentreprenne
de l'at-
- 8. Madame Dacier gagne
moins en dessendant Homere
-
que M. de la Motteneperd en
l'attaquant,l'aigreur qui paroist
répandue dans le discours
de Madame Dacier fait craindre
qu'elle n'ait pas bien soûtenu
une bonne cause; la policeÍfe
du discours de M. de la
Motte fait souhaiter qu'il eue
foûrenu une meilleure caufc
quecelle qu'il a dessenduë.
9. Madame Dacier s'est élevéeaudessus
de son sexe,&en
deffendant Homère elle a plus
fait qu'on ne doit attendre dune
Dame qui n'est point obligée
d'avoir une si grande connoissance
des belles Lettres,ny
de sçavoir le. Grec. M. dela
Motte en attaquant Homere a
fait tort à la réputation qu'il a
d'estre un des grands hommes
de Lettres du Royaume.
10. Homere n'est point admirable
en tout, & Madame
Dacier auroit mieux fait de l'abandonner
en quelques endroits
qu'elle prérend justifier.
Homere nest pas si méprisable
que M. de la Motte semble
l'insinuër, & il l'autoit attaqué
avec plus d'avantages'il
l'avoit plus estimé.
11. La Critique que M. de
la Motte a faite du Poëme
d'Homere ,n'empêchera pas
qu'on ne le life & qu'on ne
l'estime. La réponfc de Madame
Dacier au discours de M.
de la Morte en donne une idée
fort defavaorageufe, mais
aprèslavoirlû,quoy qu'on ne
l'approuve pas en tout, on ne
laide pas d'y trouver de fort
belles choses. Il ne faut donc
ny juger de l'Iliade d'Homere
par ce qu'en dit M. de la Motte
, ny du discours de M. de
la Motte par ce qu'en dit Madame
Dacier.
12.. M. de la Motte a aussi
bien fait le caractere d'Home-
1
re, que s'il lavoit lû en Grec.
13. Madame Dacier a donc
bien traduit ce Poëme,puisque
c'est dans sa traduction que M.
de la Motte a sçu remarquer
ce qui fait son veritable caractere.
14. M. de la Motteengage
adroitement ses Lecteurs à
blâmerHomere. Madame Dacier
par des exemples de la
Sainte Ecriture qu'elle cite canonise , tout ce qu'a dit Homère.
M. de laMotteagitavec
plus d'art, & Madame Dacier
avec plus d'autorité. La prévention
est égale des deux côtez;
tteezz;jIltu'unns'asv'aeuvgelcusgulrelscu:srdleef-sdefsauts
d'Homere,& l'autre sur
ses beautez.
15. M. dela Motte ne donne
pohit assez à la langue Grecque
qu'il n'entend point pour
relever la langue Françoise
qu'il parle si bien. Madame
Dacier donne un peutrop d'avantage
à la langue Grecque
qu'elle entend, sur la langue
Françoise qu'elle parle si bien.
16. La langue Grecque a plus
de force& plus, d'abondance
que la langue Françoise. C'est
la langue d'une Nation polie
qui avoit du goust pour tout,
pour les Arts, pour les Scient
ces, pour les plaisirs.
17. La langue Latine a quel.
que chose de mâle& de ferme;
c'est la langue d'un peuple deftiné
à commander à toute la
terre.
18. La langue Françoise est
aussi douce,aussi nombreuse,
aussi harmonieuse
,
& même
plus naturelle que la Grecque
elle est plus reguliere que la.
Latine, elle n'en a ny lefaste
ny la secheresse.C'est la langue
d'une Nation qui sçait faire
gourer ses maniérés par les
autres peuples, & ils vou-
I
droient tous parler François,
s'ils avoient le choix d'une langue.
19. Le Public ne perd rien
au démêlé de Madame Dacier
avec M. de la Motte. D'un
côté il apprend à ne point rejetter
des sentimens univerTellement
receus pendant plufleurs
siecles par des personnes
d'un grand mérité; & de l'autre
à ne point recevoir sans
examen les préjugez les plus
anciens & les plus autorisez.
20, On voit encore parce
démêléoù conduirent les préjugez,
quand ons'y laissealler.
Madame Dacier par exemple
excuse certains endroits d'Homere
par des choses semblables
qui se trouvent dans l'Ecriture,
comme si l'Ecriture
qui les rapporte les donnoic
pour des choses quipuissent
faire un bel effet dans un Poëme.
M.de la Motte parle de
la langue Françoise par comparaison
à la langue Grecque
qu'il n'entend pas, comme si
1on pouvoit comparer deux
choses dont il y en a une qu'on
ne connoist pas. Il est choque
de certaines métafores & de
certaines comparaisons propres
à la langue Grecque,com- j
me si elles avoient fait naître
dans l'esprit des Grecs les mêmes
idées qu'elles font naître
dans le nôtre.
2.1. Apres tout M. de la Motte
par sa moderation meritoit
que Madame Dacier le traitât
plus doucement, & Madame
Dacier par ses expressions trop
fortes semble avoir donné
droit à M. de la Motte de luy
dire des chosesdesobligeantes,
s'il pouvoir cftre permis- de
manquer de respect aux Dames,
quelques choses qu'elles
fassent.
Onvoit parce paralelle qui
on peut,sans ignorer le Grec;
estimer M. de la Motte autant
qu'ille merite
, & n'estre pas
du sentiment de Madame
Dacier quoy qu'on sçache le
Grec.
ZJbbéde***.
à bon compte ,
le paralelle
que vous m'avez envoyé.
Les Modernes y répondront
; mais vous estes trop
fage & trop piqué pour oublier
les vingt quatre pieces
que vous me promettez.
COMPARAISON
desDiscouirsdeMonsieur
de la Motte & de Madame
Dacier,surlesOu
4 vrages d'Homere.
1. Madame Dacier a Pavantage
de l'érudition. Elle
cite grand nombre d'Auteurs
de differens ficcles qui ont admiré
Homere.Mde la Motte
se donne l'avantage de la raison
; il prétend qu'elle seule
doit decider une chose ou il
s'agit d'esprit & de goust.
Madame Dacier ne veut
pas qu on examine âpres que
rant. de grands hommes ont
décidé en faveur d'Homere,&
&il s'agissoit de Religion,elie
auroit sur M. de laMotte l'avantage
-
que. les Catholiques
ont sur les Novateurs. M. de
la Motte croie qu'il cft. contre
le bon sens d'admirer sur la
foy d'autruy des choses qu'on
ne trouve pas admirables
3. MadameDacier en écrivant
avec beaucoup de vivacité
contre M. de la Morte a perdu
une partie des avantages
que luy donnoit sur son adverfaire
la connoissance qu'elle &
de la langue Grecque. M. de la
Motte par sa modération a repris
sur Madame Dacierles
avantages qu'il perdoit faute
de sçavoir le Grec.
4. Le discours de Madame
Dacier cG: plus simple & plus
naturel. Celuy de M. de la
Motteest plus étudie & micua
travaillé; l'un estchargé de
citations
»
l'autre est rempli de
reftexions.
5. Madame Dacier semble
,
n'avoir deffendu Homere que
parce qu'elle sçait le Grec.
M. de la Motte semble n'attaquer
Homere que parce qu'il
ne sçair pas la langue que es
Poëte parloit. -.
&.Legrand nombre de ceux
qui ne sçavent pas le Grec se
declare pour Madame Daciep.*
Iln'y a qu'un petit nombre de
personnes, dont plusieurs ne sçavent t pas le Grec,qui prennent
le parti deM. de la
Motte. :
- 7. Il est également surpre-
,
nant qu'une Dame prenne le
parti d'Homere & qu'un Académicienentreprenne
de l'at-
- 8. Madame Dacier gagne
moins en dessendant Homere
-
que M. de la Motteneperd en
l'attaquant,l'aigreur qui paroist
répandue dans le discours
de Madame Dacier fait craindre
qu'elle n'ait pas bien soûtenu
une bonne cause; la policeÍfe
du discours de M. de la
Motte fait souhaiter qu'il eue
foûrenu une meilleure caufc
quecelle qu'il a dessenduë.
9. Madame Dacier s'est élevéeaudessus
de son sexe,&en
deffendant Homère elle a plus
fait qu'on ne doit attendre dune
Dame qui n'est point obligée
d'avoir une si grande connoissance
des belles Lettres,ny
de sçavoir le. Grec. M. dela
Motte en attaquant Homere a
fait tort à la réputation qu'il a
d'estre un des grands hommes
de Lettres du Royaume.
10. Homere n'est point admirable
en tout, & Madame
Dacier auroit mieux fait de l'abandonner
en quelques endroits
qu'elle prérend justifier.
Homere nest pas si méprisable
que M. de la Motte semble
l'insinuër, & il l'autoit attaqué
avec plus d'avantages'il
l'avoit plus estimé.
11. La Critique que M. de
la Motte a faite du Poëme
d'Homere ,n'empêchera pas
qu'on ne le life & qu'on ne
l'estime. La réponfc de Madame
Dacier au discours de M.
de la Morte en donne une idée
fort defavaorageufe, mais
aprèslavoirlû,quoy qu'on ne
l'approuve pas en tout, on ne
laide pas d'y trouver de fort
belles choses. Il ne faut donc
ny juger de l'Iliade d'Homere
par ce qu'en dit M. de la Motte
, ny du discours de M. de
la Motte par ce qu'en dit Madame
Dacier.
12.. M. de la Motte a aussi
bien fait le caractere d'Home-
1
re, que s'il lavoit lû en Grec.
13. Madame Dacier a donc
bien traduit ce Poëme,puisque
c'est dans sa traduction que M.
de la Motte a sçu remarquer
ce qui fait son veritable caractere.
14. M. de la Motteengage
adroitement ses Lecteurs à
blâmerHomere. Madame Dacier
par des exemples de la
Sainte Ecriture qu'elle cite canonise , tout ce qu'a dit Homère.
M. de laMotteagitavec
plus d'art, & Madame Dacier
avec plus d'autorité. La prévention
est égale des deux côtez;
tteezz;jIltu'unns'asv'aeuvgelcusgulrelscu:srdleef-sdefsauts
d'Homere,& l'autre sur
ses beautez.
15. M. dela Motte ne donne
pohit assez à la langue Grecque
qu'il n'entend point pour
relever la langue Françoise
qu'il parle si bien. Madame
Dacier donne un peutrop d'avantage
à la langue Grecque
qu'elle entend, sur la langue
Françoise qu'elle parle si bien.
16. La langue Grecque a plus
de force& plus, d'abondance
que la langue Françoise. C'est
la langue d'une Nation polie
qui avoit du goust pour tout,
pour les Arts, pour les Scient
ces, pour les plaisirs.
17. La langue Latine a quel.
que chose de mâle& de ferme;
c'est la langue d'un peuple deftiné
à commander à toute la
terre.
18. La langue Françoise est
aussi douce,aussi nombreuse,
aussi harmonieuse
,
& même
plus naturelle que la Grecque
elle est plus reguliere que la.
Latine, elle n'en a ny lefaste
ny la secheresse.C'est la langue
d'une Nation qui sçait faire
gourer ses maniérés par les
autres peuples, & ils vou-
I
droient tous parler François,
s'ils avoient le choix d'une langue.
19. Le Public ne perd rien
au démêlé de Madame Dacier
avec M. de la Motte. D'un
côté il apprend à ne point rejetter
des sentimens univerTellement
receus pendant plufleurs
siecles par des personnes
d'un grand mérité; & de l'autre
à ne point recevoir sans
examen les préjugez les plus
anciens & les plus autorisez.
20, On voit encore parce
démêléoù conduirent les préjugez,
quand ons'y laissealler.
Madame Dacier par exemple
excuse certains endroits d'Homere
par des choses semblables
qui se trouvent dans l'Ecriture,
comme si l'Ecriture
qui les rapporte les donnoic
pour des choses quipuissent
faire un bel effet dans un Poëme.
M.de la Motte parle de
la langue Françoise par comparaison
à la langue Grecque
qu'il n'entend pas, comme si
1on pouvoit comparer deux
choses dont il y en a une qu'on
ne connoist pas. Il est choque
de certaines métafores & de
certaines comparaisons propres
à la langue Grecque,com- j
me si elles avoient fait naître
dans l'esprit des Grecs les mêmes
idées qu'elles font naître
dans le nôtre.
2.1. Apres tout M. de la Motte
par sa moderation meritoit
que Madame Dacier le traitât
plus doucement, & Madame
Dacier par ses expressions trop
fortes semble avoir donné
droit à M. de la Motte de luy
dire des chosesdesobligeantes,
s'il pouvoir cftre permis- de
manquer de respect aux Dames,
quelques choses qu'elles
fassent.
Onvoit parce paralelle qui
on peut,sans ignorer le Grec;
estimer M. de la Motte autant
qu'ille merite
, & n'estre pas
du sentiment de Madame
Dacier quoy qu'on sçache le
Grec.
ZJbbéde***.
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7
p. 317-318
L'Eloge de Car, [titre d'après la table]
Début :
On imprime chez Antoine de Heucqueville, Libraire, ruë Gille-cœur, à [...]
Mots clefs :
Éloge, Langue française, Anecdotes littéraires
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'Eloge de Car, [titre d'après la table]
On imprime chez Antoine de Heucqueville ,
Libraire , rue Gille - coeur , à la Paix , une petite
Brochure intitulée ; L'Eloge de CAR , dédié à la
Langue Françoise , &c. Il est aisé de juger par le
seul titre de cet Ouvrage , que l'Auteur s'est proposé
tout un autre but que ceux qui ont travaillé
depuis peu dans le même genre. Il a rassemblé
toutes les Anecdotes Litteraires qu'il a cru devoir
êtrè
218 MERCURE DE FRANCE .
être avantageuses au mot dont il a entrepris l'Elos
ge. Il n'a pas oublié non plus de parler des jugemens
que l'on prétend que Mess. de l'Academie
en ont porté. Quant au style , on Pa égaïé autant
que l'a pû permettre une matiere qui d'elle
même est assez sérieuse.
Libraire , rue Gille - coeur , à la Paix , une petite
Brochure intitulée ; L'Eloge de CAR , dédié à la
Langue Françoise , &c. Il est aisé de juger par le
seul titre de cet Ouvrage , que l'Auteur s'est proposé
tout un autre but que ceux qui ont travaillé
depuis peu dans le même genre. Il a rassemblé
toutes les Anecdotes Litteraires qu'il a cru devoir
êtrè
218 MERCURE DE FRANCE .
être avantageuses au mot dont il a entrepris l'Elos
ge. Il n'a pas oublié non plus de parler des jugemens
que l'on prétend que Mess. de l'Academie
en ont porté. Quant au style , on Pa égaïé autant
que l'a pû permettre une matiere qui d'elle
même est assez sérieuse.
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Résumé : L'Eloge de Car, [titre d'après la table]
Antoine de Heucqueville publie 'L'Éloge de CAR'. Cette brochure compile des anecdotes littéraires favorables au mot 'car' et inclut les jugements présumés de l'Académie française. Le style de l'ouvrage est soigné malgré le sujet sérieux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 2829-2831
« LE PHILOSOPHIE ANGLOISE, ou Histoire de M. Cleveland, fils naturel de [...] »
Début :
LE PHILOSOPHIE ANGLOISE, ou Histoire de M. Cleveland, fils naturel de [...]
Mots clefs :
Philosophie anglaise, Dictionnaire, Commerce, Langue française, Maladies de la poitrine
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « LE PHILOSOPHIE ANGLOISE, ou Histoire de M. Cleveland, fils naturel de [...] »
LE PHILOSOPHIE ANGLOISE , ouHistoire de M. Cleveland , fils naturel de
Cromwell , écrite par lui- même et traduite de l'Anglois par l'Auteur des Mé
moires d'un homme de qualité; enrichie de
Figures en Taille- douce. A Utrecht , chez
11. Vol.
Eij Et.
2830 MERCURE DE FRANCE
•
Et. Neaulme , 1732. in 12. Tome I. de
266. pages , sans la Préface. Tome II. de
de 311. pages. Tome III . de 442. pages Tome IV. de 309. pages.
DICTIONNAIRE de la Langue Françoise
ancienne et moderne , de P. Richelet , augmenté de plusieurs Additions d'Histoire
de Grammaire , de Critique , de Jurisprudence , et d'une Liste Alphabetique
des Auteurs et des Livres citez dans le Dictionnaire. Nouvelle Edition , augmentée
d'un grand nombre d'Articles. A Amsterdam, aux dépens de la Compagnie, 1732, 2.
vol. in 4º .
DICTIONNAIRE, Universel de Commerce,
contenant tout ce qui concerne le commerce qui se fait dans les quatre Parties du
Monde, par terre , par mer , &c. par Fac
ques et Philemon Savary , Tomes 3 et 4.
Supplement des deux premiers. AAmsterdam,chez lesfansons et Waesberge 1732,
2. vol. in 4.
DISSERTATIONS nouvelles sur les maladies de la poitrine , du cœur , des femmes,
veneriennes , et quelques autres particuláritez : ou , selon les nouvelles découvertes , on donne une idée claire et distincte
-II Fel, de
DECEMBRE. 1732 2831
de toutes ces Maladies , par opposition à
l'opinion des Anciens. Par M. Barbeyrac ,
Docteur en Medecine à Montpellier ; avec
deux Descriptions de Maladies qui n'ont
jamais été écrites : Far M. Boerhave. A
Amsterdam, chez les mêmes , 1731. in- 12 .
Cromwell , écrite par lui- même et traduite de l'Anglois par l'Auteur des Mé
moires d'un homme de qualité; enrichie de
Figures en Taille- douce. A Utrecht , chez
11. Vol.
Eij Et.
2830 MERCURE DE FRANCE
•
Et. Neaulme , 1732. in 12. Tome I. de
266. pages , sans la Préface. Tome II. de
de 311. pages. Tome III . de 442. pages Tome IV. de 309. pages.
DICTIONNAIRE de la Langue Françoise
ancienne et moderne , de P. Richelet , augmenté de plusieurs Additions d'Histoire
de Grammaire , de Critique , de Jurisprudence , et d'une Liste Alphabetique
des Auteurs et des Livres citez dans le Dictionnaire. Nouvelle Edition , augmentée
d'un grand nombre d'Articles. A Amsterdam, aux dépens de la Compagnie, 1732, 2.
vol. in 4º .
DICTIONNAIRE, Universel de Commerce,
contenant tout ce qui concerne le commerce qui se fait dans les quatre Parties du
Monde, par terre , par mer , &c. par Fac
ques et Philemon Savary , Tomes 3 et 4.
Supplement des deux premiers. AAmsterdam,chez lesfansons et Waesberge 1732,
2. vol. in 4.
DISSERTATIONS nouvelles sur les maladies de la poitrine , du cœur , des femmes,
veneriennes , et quelques autres particuláritez : ou , selon les nouvelles découvertes , on donne une idée claire et distincte
-II Fel, de
DECEMBRE. 1732 2831
de toutes ces Maladies , par opposition à
l'opinion des Anciens. Par M. Barbeyrac ,
Docteur en Medecine à Montpellier ; avec
deux Descriptions de Maladies qui n'ont
jamais été écrites : Far M. Boerhave. A
Amsterdam, chez les mêmes , 1731. in- 12 .
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Résumé : « LE PHILOSOPHIE ANGLOISE, ou Histoire de M. Cleveland, fils naturel de [...] »
Le document de 1732 présente plusieurs ouvrages. 'La Philosophie Angloise, ou Histoire de M. Cleveland, fils naturel de Cromwell', écrite par Cleveland et traduite par l'auteur des 'Mémoires d'un homme de qualité', est publiée à Utrecht par Eij Et. en quatre tomes : 266, 311, 442 et 309 pages. Le 'Dictionnaire de la Langue Françoise ancienne et moderne' de P. Richelet, publié à Amsterdam par la Compagnie, inclut des additions en histoire, grammaire, critique, jurisprudence et une liste alphabétique des auteurs. Le 'Dictionnaire Universel de Commerce' de Jacques et Philemon Savary, avec les tomes 3 et 4 et le supplément des deux premiers tomes, est publié à Amsterdam chez les frères Fanson et Waesberge. Enfin, les 'Dissertations nouvelles sur les maladies de la poitrine, du cœur, des femmes, vénériennes, et quelques autres particularités' de M. Barbeyrac, docteur en médecine à Montpellier, incluant des descriptions de maladies par M. Boerhave, sont publiées à Amsterdam en 1731.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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9
p. 317
Méthode pour apprendre l'Orthographe et la Langue Françoise, [titre d'après la table]
Début :
METHODE pour apprendre l'Orthographe et la Langue Françoise sans sçavoir [...]
Mots clefs :
Méthode, Orthographe, Langue française
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Méthode pour apprendre l'Orthographe et la Langue Françoise, [titre d'après la table]
METHODE pour apprendre l'Orthographe
et la Langue Françoise sans scavoir
le Latin , avec la Clef et les Thê
mes tout préparez pour l'enseigner . Troisiéme
Edition , revûë , corrigée et mise
dans un nouvel ordre . Par M. JACQUIER
1. vol . in 8. A Paris , chez le Clerc , le
Gras Robustel , eett la Veuve Pissot ,
M DCC XXXIII. pp. 392. Le prix est
de quatre livres relié.
,
?
>
Nous ne répeterons rien ici sur le mérite
de cet Ouvrage , que nous apprenons
avoir eu l'Approbation de plusieurs
Connoisseurs , et dont la pratique a déja
été et est encore utile à beaucoup de
personnes. L'Auteur ne pouvoit mieux
marquer sa reconnoissance envers le Public
, qu'en lui présentant cette troisiéme
Edition , dans laquelle il n'a rien
oublié pour rendre son Livre encore
plus clair et plus utile à ceux qui jugeront
à propos de s'en servir.
et la Langue Françoise sans scavoir
le Latin , avec la Clef et les Thê
mes tout préparez pour l'enseigner . Troisiéme
Edition , revûë , corrigée et mise
dans un nouvel ordre . Par M. JACQUIER
1. vol . in 8. A Paris , chez le Clerc , le
Gras Robustel , eett la Veuve Pissot ,
M DCC XXXIII. pp. 392. Le prix est
de quatre livres relié.
,
?
>
Nous ne répeterons rien ici sur le mérite
de cet Ouvrage , que nous apprenons
avoir eu l'Approbation de plusieurs
Connoisseurs , et dont la pratique a déja
été et est encore utile à beaucoup de
personnes. L'Auteur ne pouvoit mieux
marquer sa reconnoissance envers le Public
, qu'en lui présentant cette troisiéme
Edition , dans laquelle il n'a rien
oublié pour rendre son Livre encore
plus clair et plus utile à ceux qui jugeront
à propos de s'en servir.
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Résumé : Méthode pour apprendre l'Orthographe et la Langue Françoise, [titre d'après la table]
L'ouvrage 'METHODE pour apprendre l'Orthographe et la Langue Françoise sans scavoir le Latin' de M. Jacquier, publié en 1733 à Paris, propose une méthode d'apprentissage de l'orthographe et de la langue française sans connaître le latin. La troisième édition, révisée et corrigée, compte 392 pages et est vendue quatre livres relié. L'ouvrage a été approuvé par plusieurs connaisseurs et a aidé de nombreuses personnes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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10
p. 140-141
« MANIERE d'enseigner l'Ortographe & la Langue Françoise par principes, utile [...] »
Début :
MANIERE d'enseigner l'Ortographe & la Langue Françoise par principes, utile [...]
Mots clefs :
Langue française, Enseigner, Orthographe, Livres, Méthode, Principes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « MANIERE d'enseigner l'Ortographe & la Langue Françoise par principes, utile [...] »
MANIERE d'enseigner l'Ortographe
& la Langue Françoise par principes, utile
aux Maîtres & aux peres de Famille
qui voudront instruire leurs enfans, par
M. Jacquier. On la vend à Paris, chez le
Gras, grande Salle du Palais; Prault
quai de Gêvre; la veuve Pissot, à la dé-
cente du Pont-neuf, & Pissot, quai des
Augustins, au coin de la rue Git-le-
cœur.
Les Libraires de Paris, de Province &
des Pays Ettangers qui auront besoin des
Ouvrages de M. Jacquier, & qui les
voudront de la premiere main, s'adresse.
ront aux susdits Libraires: ils y trou-
veront,
1. Sa methode pour apprendre l'orto-
graphe & la langue françoise par princi-
pes. Ellè est très-utile à ceux qui ont un
Dictionnaire François, parce que l'Orto-
graphe de chaque mot y est prouvée par
regles Prix trois livres, brochée, & de
six livres, reliée, avec la maniere d'en-
seigner.
2. La maniere d'enseigner l'Ortographe
& la Langue Françoise par principes, uti-
le aux Maîtres & aux peres de Famille
qui voudront instruire leurs enfans: vo-
lume in-S°, prix 3. livres, broché, & de
6 livres relié, avec la methode.
MARS. 1752.
141
3. Le coup d'œeil de Dictionnaires Fran-
çois, où l'Ortographe de chaque mot est
prouvée par régles. On y voit aussi com-
ment toûs les mots de la Langue se for-
ment les uns des autres: prix trois li-
vres relié.
4. La table des Matieres contenues
dans la cinquième Edition de sa methode
& de la maniere d'enseigner, servant de
seconde clef pour tous ceux qui ont un
Dictionnaire François ou une Grammat-
re. Brochure in S° de trente-huit pages :
prix, six sols.
& la Langue Françoise par principes, utile
aux Maîtres & aux peres de Famille
qui voudront instruire leurs enfans, par
M. Jacquier. On la vend à Paris, chez le
Gras, grande Salle du Palais; Prault
quai de Gêvre; la veuve Pissot, à la dé-
cente du Pont-neuf, & Pissot, quai des
Augustins, au coin de la rue Git-le-
cœur.
Les Libraires de Paris, de Province &
des Pays Ettangers qui auront besoin des
Ouvrages de M. Jacquier, & qui les
voudront de la premiere main, s'adresse.
ront aux susdits Libraires: ils y trou-
veront,
1. Sa methode pour apprendre l'orto-
graphe & la langue françoise par princi-
pes. Ellè est très-utile à ceux qui ont un
Dictionnaire François, parce que l'Orto-
graphe de chaque mot y est prouvée par
regles Prix trois livres, brochée, & de
six livres, reliée, avec la maniere d'en-
seigner.
2. La maniere d'enseigner l'Ortographe
& la Langue Françoise par principes, uti-
le aux Maîtres & aux peres de Famille
qui voudront instruire leurs enfans: vo-
lume in-S°, prix 3. livres, broché, & de
6 livres relié, avec la methode.
MARS. 1752.
141
3. Le coup d'œeil de Dictionnaires Fran-
çois, où l'Ortographe de chaque mot est
prouvée par régles. On y voit aussi com-
ment toûs les mots de la Langue se for-
ment les uns des autres: prix trois li-
vres relié.
4. La table des Matieres contenues
dans la cinquième Edition de sa methode
& de la maniere d'enseigner, servant de
seconde clef pour tous ceux qui ont un
Dictionnaire François ou une Grammat-
re. Brochure in S° de trente-huit pages :
prix, six sols.
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11
p. 58-106
OBSERVATIONS Sur la Langue Françoise.
Début :
L'UN des plus sages Métaphysiciens : M. l'ABBÉ DE CONDILLAC, a démontré [...]
Mots clefs :
Langue française, Langue, Mots, Idées, Oreille, Esprit, Syllabes, Caractère, Génie, Littérature, Nature, Ouvrage, Pensées, Progrès, Prononciation, Prosodie, Langage, Homme, Variété, Poésie, Racine, Boileau, Rousseau, Voltaire, Expressions, Inversion, Voyelle, Langue italienne, Corneille, Délicatesse, Justesse, Agrément, Noblesse, Langues modernes, Nations, Lettres, Vers, Grecs, Romains, Abbé Condillac
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : OBSERVATIONS Sur la Langue Françoise.
OBSERVATIONS
Sur la Langue Françoife.
L'un des plus fages
Métaphyficiens ;
M. l'ABBÉ DE CONDILLAC, a démontré dans
fon Livre , de l'origine des connoiffances
humaines, que les progrès du génie étoient
en proportion avec ceux du langage. Il
a même avancé cette propofition :
39
» La Langue Françoife a été , pendant
longtemps , fi peu favorable aux progrès
de l'efprit , que fi l'on pouvoit le
» repréten er Corneille , fucceffivement ,
» dans les différens âges de la Monarchie ,
22
SEPTEMBRE. 1760. 59
on lui trouveroit moins de génie , à proportion
qu'on s'éloigneroit davantage
» de celui où il a vécu , & on arriveroit
» enfin à un Corneille , qui ne pourroit
» donner aucune preuve de talent.
Soutenu par l'autorité de ce célébre
Philofophe , j'ofe croire que la recherche
des chofes qui peuvent contribuer à la
perfection de notre Langue , n'eft pas une
puérile étude de mots ; & je trace ces
réflexions avec confiance..
Le langage fert à exprimer nos idées ,
àles fixer dans notre efprit , à les communiquer
; il eft plus parfait , à mesure qu'il
exprime un plus grand nombre d'idées ;
il faut encore qu'il les exprime d'une maniere
qui plaife à l'oreille & à l'efprit.
Clarté , jufteffe , abondance , font les
qualités éffentielles d'une Langue.
Harmonie , briéveté , force , vivacité ,
naïveté , nobleſſe , graces , délicateffe ,
font fes qualités acceſſoires.
Par les premieres , elle eft utile ; par
les fecondes , elle eft agréable. Mais cet
agrément même a fon utilité ; la vérité
toute nuë , n'auroit eu accès que dans
l'entendement , & n'eût trouvé que des
coeurs infenfibles : cette même vérité embellie
, plaît , intéreſſe , remuë , féduit ,
enchante , tranfporte. Elle doit aux or-
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE :
nemens du langage , tous fes triomphes.
Comme je ne veux rien dire d'inutile ,
fi je puis , je ne m'étendrai pas fur ce qui
conftitue la clarté & la jufteffe. Ces deux
qualités font fi
particulièrement propres
à la Langue Françoife , & fi univerfellement
avonces , que les preuves feroient
fuperfues ; la Langue Françoife a été
adoptée , par toutes les Nations , pour le
commerce politique de PEurope : c'eft le
plus beau titre qu'une Langue puiffe avoir
à cet égard.
Quant à l'abondance ; quoiqu'elle en
ait beaucoup , on ne peut nier qu'elle ne
céde aux belles Langues anciennes , &
même à certaines Langues modernes en
quelques parties.
Toutes les Langues font incomplettes :
toutes ont beaucoup à acquérir ; peut- être
ne cefferont- elles jamais de s'enrichir . Je
veux croire que les êtres font tous nommés
; mais leurs modifications , leurs acceptions
réciproques , font fi variées & G
infinies , qu'à chaque inftant , on éprouve
que l'on manque d'expreffions pour rendre
ce que l'on fent très bien. J'en dis de
même de nos fenfations , & de nos idées :
fi les expreffions que cherche un homme
qui penfe , ne font pas toujours équivoques
, elles font fouvent indécifes & foiSEPTFMBRE.
1760. 6i
bles ; des penfées ne font qu'indiquées ;
elles ne produifent pas la lumiere que
l'Auteur en attendoit ; elles font , pour
ainfi dire , perdues : un autre écrivain fuccéde
, cherche à développer ces mêmes
penfées ; fouvent il n'a pas un meilleur
fuccès ; les livres fe multiplient fans fruit,
& fatiguent les Lecteurs par leur nombre
, fans que ces mêmes penfées par
viennent jamais à fe peindre avec la clarté
& la force qu'elles devroient avoir. C'eſt
peut- être à la difette du langage , que
nous devons cette énorme multiplicité
d'écrits fur les mêmes fujets : lorfqu'une
idée et une fois rendue dans toute fon
énergie , elle eft comme gravée d'un burin
inéffaçable & inimitable tout - à - la
fois ; elle ne pourroit que perdre à être
répétée : elle ne l'est donc plus .
Le moyen de nous enrichir , feroit de
faire un Dictionnaire relatif des expreffions
que poffèdent les autres Langues , &
qui nous manquent: nous y verrions , d'un
coup d'oeil , tous les mots que nous pourrions
faire ou adopter . Lorsque l'expreffion
nous manqueroit abfolument , il me
femble qu'il n'y auroit pas à balancer à
la tranfporter dans notre Langue , en lui
donnant une terminaiſon françoiſe. Les
mots latins y feroient plus propres que
62 MERCURE DE FRANCE.
les autres , par la connoiffance habituel
le que nous avons de cette Langue ; le
fens en feroit fixé tout de fuite , & pafferoit
bien vite des Savans aux ignorans.
La Langue Italienne, par fa grande analógie
avec la nôtre , pourroit nous fournir
auffi beaucoup de richeffes.
Mais lorsque nous aurions déjà une
racine des mots que nous voudrions
adopter , la chofe feroit encore plus aifée.
Par exemple , nous difons bon : pour
quoi n'ofons- nous dire abbonnis? J'en dis
de même d'habituer , habituant , accla
mation , acclamer , tumulte , tumultuer
fombre defombrer , fange defanger , alternative
, d'alterner , fragile de fragilifer
&c.
Les diminutifs & les augmentatifs Ita
liens empruntés d'eux avec goût & fobriété
, pourroient encore nous enrichir
beaucoup. Il a été un temps qu nos Poëtes
en faifoient grand ufage ; ils en abuférent.
Ces mots furent profcrits : il fau
droit fonger à réparer cette perte. Mais
je crois qu'il conviendroit de préférer la
terminaifon des mots poverino , amorino
à celle des pargoletto qui emporte dans
notre langue une idée acceffoire de baf
feffe & de mépris ; femmelette , maigreletfont
toujours pris en mauvaiſe part,
SEPTEMBRE. 1760 by
Pauverin , amorin ne paroiffent pas de
même incompatibles avec la nobleffe &
la grace ; & fi on employe cette terminaifon
, je ne doute pas que notre oreille
ne s'accoutumât aux diminutifs nobles ,
comme aux autres.
Il conviendroit encore de chercher ,
dans nos anciens Auteurs , les mots qui
fe font infenfiblement abolis ; on en
trouveroit beaucoup d'utiles & d'expreffifs
, qui fe font perdus , fans qu'on puiffe
dire pourquoi , & fimplement par défaut
d'ufage: Marot, Amyot , & furtout Mon
tagne en fourniroient un grand nombre.
Ce feroit rendre fervice à la Langue, que
de former un Dictionnaire de ceux qui
paroîtroient propres à être remis en ufage .
Les Dictionnaires que je propofe , s'ils
étoient bien faits , fe répandroient dans
le Public ; la curiofité les parcourroit d'abord
; chacun conferveroit le fouvenir
de quelques termes qui lui auroient plû ,
ou dont il auroit été fimplement frappé ;
on le hazarderoit dans la converſation ;
l'oreille s'y habitueroit par degrés ; leur
utilité fe feroit fentir , le befoin naîtroit,
on oferoit en faire ufage dans les livres ,
on les écriroit en italique , comme tant
d'autres que nous avons vû adopter ;
enfin , après plufieurs épreuves , ils par64
MERCURE DE FRANCE.
·
viendroient à fe naturalifer entierement,
Par ce moyen , le defir & le goûr d'enrichir
notre Langue, prendroit infenfiblement
faveur. Au lieu d'être effarouchés ,
comme nous le fommes ridiculement par
toute espéce d'innovation dans le langage ,
& de chérir notre difette , au point qu'il
femble que nous ayons fait vou de pauvreté
; nous ferions une étude des mots
nouveaux ; on les effayeroit , on les examineroit
avec complaifance ; tout homme
qui penfe ambitionneroit la gloire de
créer quelques termes heureux. Enfin
nous ferions dans l'éloquence & dans la
Poefie , ce que la Métaphyfique , la Médecine
& toutes les parties de la Phyfique,
font depuis longtemps avec fuccès . Eh !
pourquoi les Auteurs n'auroient- ils pas la
même liberté , la même autorité que nous
accordons aux gens du monde , aux femmes
mêmes , par qui la langue a été enrichie
d'une foule de mots nouveaux
paffés infenfiblement de la converfation ,
dans nos Romans & nos Comédies ? C'eft
à celui qui crée des idées , qu'il appartient
de créer des mots . Pourquoi nos Orateurs
& nos Poctes , eux à qui les priviléges
de leur art devroient donner plus fpécia
lement ce droit , rampent- ils fervilement
fous la tyrannie de l'ufage , tandis que
SEPTEMBRE. 1760. 65
la Philofophie s'en eft heureufement délivrée
qu'ils ofent franchir cette foible
barriere pour peu qu'ils le faffent avec
choix & avec goût , ils doivent être affurés
du fuccès .
J'avoue que chaque Langue a fon caractére
particulier , analogue aux idées
& aux habitudes dominantes de la Nation
qui la parle il ne faut pas le bleffer
fans néceffité. Mais ne fommes - nous
pas dans le cas de cette néceffité abfo-
Il eft certain que notre Langue n'a
pas acquis , à beaucoup près , toutes les
richeffes dont elle eft fufceptible ; il eft
certain qu'elle eft inférieure à quelques
égards à plufieurs Langues connues , dont
nous ne pouvons traduire toutes les
beautés pourquoi ne ferions - nous pas
ce qu'ont fait les Grecs & les Romains ,
& plufieurs Nations modernes , pour
rendre notre Langue auffi abondante
que la leur ?
Je ne diffimulerai pas que nous avons
plus d'obftacles à craindre'; plus fages &
plus heureux que nous , ces peuples n'ont
fongé , pendant longtemps , qu'à enrichir
leur Langue : ce n'est qu'après y être parvenus
, qu'ils fe font appliqués à l'épurer ,
& à fixer fon caractére ; malheureufement
nous nous fommes hâtés de perfec66
MERCURE DE FRANCE.
tionner la pureté & l'élégance de notre
langage : Malherbe , Boileau , Racine ,
font venus trop-tôt ; il nous falloit peutêtre
dix Ronfard avant eux : nous n'en
avons eu qu'un fes hardieffes ont péri
avec lui: Il nous en coûte pour reculer ,
pour reprendre , dans fes fondemens , un
édifice orné & agréable , auquel il manque
des parties néceflaires ; ofons fortir
du cercle étroit d'un goût timide ; peutêtre
l'incompatibilité des innovations ,
avec le caractére de notre Langue , n'eftelle
qu'apparente. Propofons- nous , pour
objet capital , de fentir fortement , & de
croire que tout ce qui eft bon à penfer ,
eft bon à dire. Les Anglois ont , comme
nous , d'excellens ouvrages en tout genre;
cependant , il s'en faut bien qu'ils regardent
leur Langue comme fixée ; tout ce
qui peut contribuer à l'enrichir, eft adopté
hardiment ; ayons plus de goût , & moins
de licence qu'eux : mais ne craignons pas
d'imiter leur liberté , en ce qu'elle a d'eſtimable
& d'utile..
Je paffe aux qualités qui rendent une
Langue agréable ; & je commence par
Pharmonie.
Elle confifte dans la douceur , l'éclat
& la variété des fons.
La Langue la plus douce & la plus
SEPTEMBRE. 1760. 67
fonore , feroit celle qui auroit toutes fesfyllabes
terminées par des voyelles . Les
fyllabes , accompagnées de confonnes ,
ont quelque chofe de moins éclatant , &
de plus dur à prononcer ; la Langue Italienne
n'emploie prèfque que des voyelles
fimples ; la Langue Angloife , au contraire
, a prèfque toutes les définances de
fes mots chargées d'une ou de deux confonnes.
Entre ces deux extrémités font
placés le Grec , le Latin & le François.
Mais la douceur & l'éclat ne font qu'un
foible avantage , en comparaifon de la
variété des fons ; je n'en veux pour preu--
ve que l'accord unanime des Savans , qui
donnent à la Langue Grecque la fupério
rité de l'harmonie fur toutes les autres ;
quoique cette Langue ait un très - grand
nombre de fyllabes , modifiées par des
confonnes , les voyelles ne forment que
cinq fons , qui , répétés fans ceffe , fatiquent
l'oreille : la Langue devient néceffairement
Monotone. J'ajoute que la Na
ture nous ayant donné la faculté d'articuler
un plus grand nombre de fons ,
c'eft méconnoître fes dons que de n'en pas
ufer. Je dirai encore que le langage étant
destiné à exprimer des idées fortes , comme
des idées douces ; des fons toujours
également doux , ne peuvent fuffire à
68 MERCURE DE FRANC
fon énergie : l'efprit fouhaite , en quelque
forte , d'être averti par l'oreille de
la Nature de l'idée qu'on lui pré fente ; c'el.
certainement une beauté de plus dans
une Langue , d'avoir des analogues à toutes
fortes d'idées . Le défaut de la Langue
Italienne ; à cet égard , frappe vivement,
furtout lorfque l'on commence à l'étudier :
les penfées fortes font à peir apperçues ,
fous les expreffions molles efférinées
qui les déguifent ; & lorfqu'on eft parve
venu à les faifir , leur impreffion en eft
toujours néceffairement affoiblic.
Peut être même cette qualité des fons ,
rudes ou doux , influe-t elle fecrettement
fur le génie même des Ecrivains ; peutêtre
en obfervant le caractére des Langues
, trouveroit- on que felon leurs divers
degrés de douceur ou de dureté , elles
ont produit plus ou moins d'idées douces,
riantes , fublimes ou auftéres .
La Langue Françoife , moins douce &
moins fonore que quelques autres , ne
le céde à aucune pour la variété des fons ;
peut être l'emporte t elle à cet égard fur
le Latin la quantité de fes confonnes effraye
d'abord les yeux , mais l'ufage les
adoucit en bien des cas , & même les
fait difparoître entierement dans la prononciation
, ainfi que dans ces terminai
SEPTEMBRE. 1760 .
65
fons efprits , dangers , bienfaits , flots ,
flambeaux , laurier , furieux . &c. Il en
eft de même dans les infinitifs des verbes
en er , & dans la terminaiſon de la plûpart
des tems des verbes , vous aimez , il
aimoit , tu aimerois , tu aimas , &c.
Or. voit par là de quelle prodigieufe
variété de voyelles fonores notre Langue
eft enri par l'oreille , quoique l'oeil
ne les'apperçut pas , & qu'elles lui paruf
fent étouffées par les confonnes .
- On nous reproche nos E muets. Je réponds
1 °. qu'ils ont un vrai fon , peu
éclatant à la vérité , mais très - doux . 2°.
Tous les fons qu'ils forment fe trouvent
dans la Langue Latine : quelle différence
, en effet , peut trouver l'oreille ,
entre ces terminaifons des deux Langues
? fimilis milice , lux luxe , coelum
l'homme , lex circonflexe , Spes épaiffe
pax fyntaxe , domus aumuffe , conftans
conftance , illud prélude , amabas baffe ,
amaverint labyrinthe , legerunt hontes
viderat Hypocrate , fcripferit hypocrite ,
clamant mante , dixerim rime , iftic caractariftique
, hac hypotéque , hac attaque ,
hoc équivoque , huc caduque , & c. 3 °. cesi
fyllabes muettes , dans nos bons Auteurs'
en vers & en profe , difparoiffent fouvent
par l'élifion. Cette élifion eft douce & fair
50 MERCURE DE FRANCE.
harmonie. 4°. Lorsque certe fyllabe muet
te fe trouve enfermée dans un mot , la
prononciation l'anéantit ; defir , commandement
,fe prononcent abfolument comme
fi on écrivoit dfir , commandment.
5 °. Il eft pourtant vrai que dans les vers ,
quoique cette fyllabe difparoiffe par la
rapidité de la prononciation , elle ne laiffe
pas d'être comptée : mais c'est ce qui
rend notre Poëfie plus douce que la Latine.
En effet, lorfque , dans un yers Latin
, les fyllabes terminées par des confonnes
, font trop multipliées , il devient
d'une dureté infupportable , & perd toute
fon harmonie , comme celui- ci :
Rex , lex , dux , fons , lux , mõns ;
Spes , dol , pax , petra , Chriftus . 6° . La
fyllabe féminine à la fin de nos vers eft
comme anéantie & n'eft pas comptée.
7°. Il ne tiendroit qu'à nous d'en faire
autant dans le cours du vers ; mais je
crois que nous avons mieux fait de conferver
le fon de la fyllabe muette : l'harmonie
eft moins fonore , mais plus douce.
8°. Dans la profe , une prononciation
forte & foutenue , fait difparoître entierement
les fyllabes muettes ; en forte
que l'oreille ne fent aucune différence
entre la terminaiſon des mots François ,
SEPTEMBRE. 1760. 70
•
cités plus haut , & celle des mots Latins
que j'ai mis en comparaison.
Je crois pouvoir conclure de ces obfervations
, que les E muets , tant reprochés
à notre Langue , font abfolument
infenfibles dans la profe , puifqu'ils font
parfaitement confonans avec les fyllabes
Latines , terminées par des confonnes ;
& que , fi la fyllabe qu'ils forment , eft
comptée dans les vers , elle ne fert qu'à
les rendre plus doux .
Tous les reproches qu'on nous fait à
, cet égard , ne font fondés que lorsque
nous employons plufieurs fyllabes féminines
de fuite ; ainfi que dans ce vers de
Racine.
de la Patrie , il foit , s'il veut , le père;
9
Ah !
que
Défaut
qu'il
eft
facile
d'éviter
&
qu'en
effet
on
trouvera
rarement
dans
nos
bons
Auteurs
.
Les fons varient encore dans leur durée
, & cette forte de variété eft une
nouvelle fource d'harmonie ; toutes les
Langues ont des fyllabes longues , bréves
& incertaines : le Latin a fa profodie
fixée , les Langues modernes n'en ont
point de pareilles ; mais leurs fyllabes
n'en ont pas moins une meſure certaine
& décidée , finon par des régles , du
1
72 MERCURE DE FRANCE
moins par l'ufage . Ceux qui ont ofé dire
que nos vers n'étoient compofés que de
fpondées , ont avancé une propofition ridiculement
fauffe. Notre Langue a des
fyllabes longues & bréves , parfaitement
décidées telles. Il eft vrai qu'elle a des
bréves plus ou moins bréves , & des longues
plus ou moins longues ; mais bien
loin que ce foit un défaut , elles ne fervent
qu'à varier l'harmonie.
Si nous avons les mêmes voyelles ,
tantôt longues , tantôt bréves , c'eſt une
chofe qui nous eft commune avec les
Latins. Pourquoi dans tabulata , le même
A eft-il , tour-à-tour , bref& long ? Pourquoi
la valeur de l'E varie-t- elle dans
Soceros & proceres ? Celle de l'I dans limina
? Celle de l'O dans erroris focus ?
Celle de l'U enfin dans humum & lucem?
Ces queſtions ne finiroient pas. La profodie
Latine eft donc très- fouvent arbitraire
comme la nôtre ; elle n'a pas de regles
qui ne fouffrent beaucoup d'exceptions
; elle ne prend pas toujours fa fource
dans des qualités inhérentes aux voyelles
, ni même dans la place qu'elles occupent.
Qui nous empêche donc de faire des
loix pareilles à celles des Larins ? nous
ne les avons pas faites ; mais la valeur
de
SEPTEMBRE . 1760. 73
de nos fyllabes n'en eft pas moins décidée.
Si quelqu'un pouvoit en douter , qu'il
éffaye , en déclamant , d'allonger les fyllabes
que l'ufage a fait bréves , & d'accourcir
les longues ; il fera frappé luimême
de la barbarie de ce jargon . J'ai
entendu un Acteur , fujet à ce défaut , il
étoit infupportable à toute oreille . J'ai
vu une jeune perfonne , jouer la comédie
fans maîtres & fans principes que fon
oreille : elle fcandoit naturellement tous
les vers avec affez de jufteffe ; il n'y a perfonne
qui , en l'écoutant , n'eût pû marquer
les bréves & les longues ; fa maniere,
quoiqu'éloignée de notre ufage de rendre
Ja prononciation foutenue & égale, avoit
je ne fçai quoi qui plaifoit : la Profodie
devenue plus fenfible , remplaçoit , en
quelque forte , le défaut de fentiment &
de nobleffe arbitraire , que nous avons
imaginé.
Nous avons donc une profodie trèsfixe
, très- décidée , quoique fans régles
convenues.
De cette profodie, fentie ou méconnue
par une oreille délicate ou groffiere, naît
I'harmonie de nos bons vers , & la dureté
ou le défagrément de ceux qui font mal
faits : il fuffit d'ouvrir Chapelain & Ra-
D
4 MER CURE DE FRANCE
cine , pour en trouver mille exemples
elle eft de même la fource du nombre
oratoire.
Nos vers , il eft vrai , ne varient point
par le nombre des fyllabes ; ils varient
feulement en longueur , par les différens
mélanges des longues & des brèves ,
quoiqu'à la vérité moins que les Latins.
Mais fi l'oreille n'avoit pas guidé leurs Auteurs;
deux vers de fuite , l'un compofé de
fpondées , l'autre de dactiles , auroient
déplûpar leur trop grande oppofition . Qui
pourroit reconnoître la même meſure dans
ces deux vers ?
Immortali funt naturâ prædita certe.
Quadrupedante putrem fonitu quatit ungula came
pum .
Nous avons une variété , que les Latins
n'avoient pas. Quelquefois je trouve dans
nos vers jufqu'à cinq fyllabes bréves da
fuite.
Des Guifes , cependant , le rapide bonheur.
Le dactyle & le fpondée, toujours pla
cés dans le même ordre à la fin des vers
Latins , leur donne une forte de monoto
nie qui n'eft pas dans les nôtres car il
faut remarquer que l'oreille fe fixe , & fe
repofe naturellement, fur la fin de chaque
SEPTEMBRE . 1760 71
ers , outre que le fens des mots y fixe
l'attention de l'efprit.
Notrevers Alexandrin me paroît répondre
au pentamétre des Latins ; je trouve
chacun de fes hémiftiches compofé de
deux pieds , & un demi- pied long ; mais
il a plus de variété , parce que fes deux
hémiſtiches employent les longues & les
bréves indifféremment , & furtout parce.
que le dernier n'eft point affujetti au da
tyle , placé régulièrement à la fin , ca
qui rend la cadence du pentamétre trop
monotone.
Notre grand vers réunit à choix tous
les pieds des différens vers Latins ; il a
donc une très- grande variété : ce que je
dis du grand vers peut s'appliquer à tous
les autres ; du choix & du mélange de
ces pieds , réfulte un harmonie trèsréelle...
Avons- nous bien fait de ne pas rendre
la profodie auffi fenfible dans la prononciation
que nous le pouvions ? C'est une
queſtion importante. La Langue eſt dans
notre maniere moins fonore , elle perd
une partie de l'harmonie brillante qu'elle
auroit pu avoir ; elle y gagne du côté de
la douceur ; elle affecte plus la raiſon &
le fentiment : les Italiens ont une profo
die plus marquée , leur déclamatio : fait
Dij
MERCURE DE FRANCE
par conféquent plus d'effet fur l'oreille
elle en fait moins fur l'efprit & fur le
coeur ; elle agit plus fur les organes , que
fur l'âme même : auffi la déclamation eft
peu de chofe chez eux , du moins quant
aux paffions ; ils ne déclament point la
tragédie ; leurs Comédiens ne fongent
guères à toucher , ils ne veulent que faire
rire : nous avons au contraire remué tou
tes les paffions ; l'âme feule eft le vrai
guide de notre déclamation . Je crois que
nous avons choifi le genre qui convient
à des êtres penfans & fentans : j'ajoute
que fi la prononciation Florentine parle .
plus à l'oreille qu'au coeur , celle des Romains
a plus de notre maniere , & elle
eft généralement préférée .
Après avoir défendu la profodie &
l'harmonie de notre Langue , contre des
reproches injuftes ; je conviendrai pourtant
qu'il feroit utile de fixer irrévocablement
notre profodie , par des regles
écrites ; ce feroit un fûr moyen de la
garantir de l'altération & de la corruption,
qu'elle pourroit éprouver infenfiblement
de la part des gens du grand Monde
, dont les caprices inconftans devienment
des loix , & affujettiffent enfin auffi
riaeuiement que tyranniquement les Sa →
yans même & les Gens de Lettres , feule
SEPTEMBRE. 1766.
vrais Juges en cette mariere. M. l'Abbé
d'Olivet a déjà tenté, avec fuccès , un effai
de profodie ; mais pour rendre cette autorité
plus grande & plus reconnuë , il
femble que l'Académie Françoiſe devroit
fe charger de cette entrepriſe.
J'ajouterai à ce que je viens de dire
fur notre Poëfie , que nous devrions tenter
de faire ufage des vers non rimés ,
l'exemple des Anglois & des Italiens .
Pourquoi fommes -nous les feuls qui négligions
de les employer ? Ils feroient
très -bien placés dans nos Piéces de Théâtre
, où il convient que la Pocfie ne foit
prèfque pas fentie . Milton a écrit fon
Poëme en vers non rimés. La monotonie
de nos vers feroit diminuée ; notre Langue
s'enrichiroit d'excellentes Poëfies ,
de la part de beaucoup de bons efprits
rebutés de ce genre d'écrire , par la
fervitude que la rime impofe ; nous
n'aurions plus tant de vers foibles , qui
font fi fouvent à la fuite des meilleurs
vers , ni ces rimes trop prévues & trop
répétées, dans les cas où un mor a peu de
confonans. Gracès ne va jamais fans traces
; defirs , plaifirs , charmes , allarmes
fe fuivent toujours. Ces défauts contribuent
plus que toute autre chofe à dégoûter
les gens fimplement fenfés, de tra-
D iij
8 MERCURE DE FRANCE.
vailler en vers , quelquefois même de les
lire. D'ailleurs chaque genre a fon prix ,
& peut trouver fa place , & nul n'eft à
dédaigner.
L'entrelaffement des rimes mafculines
& féminines , ne me paroît pas plus néceffaire
à conferver ; il conviendroit d'éffayer
ce nouveau genre : on auroit l'avantage
d'éviter le rempliffage de quatre
vers , qui gâtent tant de Poefies , & qui
rendent les changemens & les corrections
fi difficiles .
La briéveté fert à rendre la Langue
plus préciſe , plus vive , plus énergique :
elle dépend des mots & des tours de
phraſes ; la Langue Françoiſe a en général
fes mots plus courts que la Latine &
l'Italienne ; fes fyllabes muettes n'étant
pas fenfibles
, y contribuent encore :
préfence eft plus court que prafentia ; il
en eft de même de foupire , fufpirat , legere
,
&c. On peut obferver encore
que nous avons prèfque toujours une fyllabe
de moins dans les yerbes cantare ,
chanter , adorare , adorer . Cet avantage
du François , eft encore plus fenfible à l'égard
de l'Italien : io amava ,j'aimois , io
fio amato , j'ai aimé , ioaurei amato, j'aurois
aimé.
lire ,
A l'égard des tours , nous avons prof
SEPTEMBRE . 1760.
ر و ن
trit les périodes de Balfac , nous avons
coupé nos phrafes , nous nous fommes
contenté de lier les idées , en fupprimant
les liaifons artificielles & traînantes des
expreffions ; par ce moyen , nous fommest
parvenus à nous paffer des tours rapides
des autres Langues : cependant , fi nous
pouvions en acquérir quelques - uns , ce
feroit une richelle dé plus.
се
Mais ce qui me paroît défigurer la
Langue , & furtout la Pocfie Françoife ,
c'eft la répétition inutile & vicieufe des
articles . Pourquoi n'ofons - nous dire vertu,
fcience , grandeur , France , homme , femme?
Toutes les autres Langues s'expriment
ainsi , du moins dans les vers ; on
peut hardiment fupprimer l'Article du
Nominatif , prèfque toujours celui de
P'Accufatif ; ceux du Datif & du Génitif
fubfifteroient. Mais ce feroit toujours autant
de fyllabes fuperflues , qui reviennent
fans ceffe , fans ajouter rien au fens
ni à la clarté , dont les répétitions feroient
retranchées. Il feroit utile de
pouvoir faire le même retranchement
dans les pronoms perfonnels , toutes les
fois que le temps & la perfonne peuvent
fe deviner par la prononciation du verbe
; ils fe devineroient prèfque toujours ,
fi nous prononcions notre Langue comme
Div
80 MERCURE DE FRANCE
elle eft écrite ; mais notre prononciation
actuelle eft fi affoiblie , les confonnes qui
terminent les verbes fi peu fenties , fi
peu diftinctes , que cette fuppreffion des
pronoms perfonnels peut être regardée
comme impoffible. On pourroit donc fe
borner au retranchement des Articles le ,
la, les , des . Ils rendroient notreLangue propre
au ftyle lapidaire, qualité qui fans cela
lui manquera toujours.Je fuis intimement
convaincu , que fi l'on faifoit une férieufe
attention ,fur l'inutilité abfoluë de ces fyllabes
vicieuſes , un dégoût juſte & invin
cible s'éléveroit contr'elles , & les profcriroit
fans retour . Peut- être ne fera- t-il
pas inutile , de donner ici un exemple du
changement avantageux , & du caractère
énergique, que cette fuppreffion des Arti
cles pourroit nous procurer. Le voici :
» Gloire , qui vient de conquêtes , ne
fauroit avoir approbation du Sage ; vertu
»doit être fondement de toute gloire.
»Homme fe dégrade lui-même en penfant
"autrement ; voix univerfelle doit s'élever
»contre tout ufurpateur; peut- être, à force
»decouvrir de honte ces ennemis du
genre
"humain , parviendra- t- on un jour à tour-
»ner les efprits des Rois , vers une gloire
"plus digne de ce nom : que Philofophie
»parle , que cri public fe joigne à elle
SEPTEMBRE . 1760. 81
que tous écrivains ne déshonorent plus
>>leurs talens , en célébrant exploits barbares
; tôt ou tard frénéfie d'ambition s'é-
»teindra du moins par honte , fi ce n'eft
»par remords. Rois & Princes font raffafiés
de refpects , richeffes , grandeurs ;
"Admiration eft le feul bien qui leur refte
»à défirer : qu'on ne la leur laiffe efpérer
"qu'unie avec amour : Il faudra bien qu'ils
»fe foumettent à opinion publique , feule
chofe , fur laquelle autorité fuprême ne
"peut rien.
Je fens combien ce foible morceau eft
peu propre à féduire en faveur de mon
fentiment ; il peut fervir du moins à prouver
que l'idée que je propoſe , eſt praticable
; & que cette maniere d'écrire ,
traitée plus heureufement , donneroit à
la Langue , une énergie qu'elle n'a pas .
Toutes nos idées , toutes nos paffions ,
ne font pas douces & foibles ; nous en
avons de fortes & de vives. Le langage
a donc befoin de force & de vivacité ,
pour les exprimer .Ces qualités dépendent
encore des termes & des tours : j'ai fait
voir plus haut , comment nous pourrions
nous enrichir des termes qui nous manquent.
Les tours confiftent dans l'arrangement
des mots ; nous n'avons qu'un
feul arrangement ; c'eft celui de la clarté ,
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
:
de la juſteſſe & de la raiſon ; les paffions
changent cet ordre pour fe peindre plus
vivement , elles employent les inverſions ;
la langue Latine , par fa propre nature ,
les admet & les varie à l'infini ; les langues
modernes , faute de terminaifons
différentes pour le cas des noms , & embarraffées
dans les verbes , par les auxiliaires
, font plus bornées dans leurs inverfions.
Cependant la Langue Italienne en a
infiniment plus que la Françoife , fans
qu'elle ait trouvé , dans fon caractére ,
beaucoup plus de facilité à les employer.
Il a fallu , pour cela , qu'elle altérât fouvent
la clarté du fens , mais les Lecteurs
fe font accoutumés à le deviner ; elle en
a peu dans fa profe ; elle les a multipliées
dans fes vers on ne fauroit trop marquer
de différences, entre la profe & la poëfie ;
celle- ci ne fauroit être trop figurée , trop
animée. L'inverfion eft la fource où elle
doit puifer particuliérement fon caractére
fpécifiques, les beautés éffentielles ; quelle
âme pourroit être infenfible à ces belles
inverfions ?
Illi robur , & æs triplex
Circà pectus erat , qui fragilem truci
Commifit pelago ratem
Primus.
SEPTEMBRE. 1760. 83
Nec quidquam fibi prodeft
Aerias tentaffe domos , animoque rotundum
Percurrifle polum , morituro.
Que l'on déplace les mots primus &
morituro, la penfée perd auffitôt prèfque
toute fa force. Tel eft l'empire de l'oreille
& de nos organes matériels , fur l'efprit
même.
Cependant la Poëfie Françoife n'admet
guères plus d'inverfions, que la profe élevée
, de toutes les Langues modernes , qui
n'avoient pourtant pas moins d'obftacles
à vaincre , la nôtre eft la plus pauvre à
cet égard ; nous fentons nos befoins .
mais notre timidité eft la plus forte.
N'effayerons- nous point de la vaincre ?
L'inverfion excite l'attention , & la fixe
où elle doit être fixée. Dans une phrafet
traînante où tout eft , dit- on , dans l'ordre
naturel , l'attention eft errante , incertaine,&
ne fçait où fe repofer ; il convient
qu'elle foit dirigée , fur les parties
principales du difcours : l'inverfion feule
peut produire cet effet. Les Latins en ont
fouvent abufé , furtout dans la Pocfie
quelquefois même dans la profe : fouvent
on a peine à les entendre ; nous ne craindrons
pas ce défaut la nature de notre
Langue s'oppofe à tout excès en ce genre..
Divi
84 MERCURE DE FRANCE.
Il me femble que nous devrions fon
ger à introduire dans la Langue , le plus
d'inverfions qu'il fe pourroit , lorsqu'elles
feroient placées de maniere à ne point
produire d'ambiguité : c'eft la feule régle
que l'on peut fixer à cet égard ; je me
contenterai de donner quelques exem
ples.
Toutes les fois que le régime du verbe
n'eft pas un accufatif,l'inverfion peut avoir
lieu.Nous difons très-bien :à luifeul s'adref
fent tous mes voeux ; de lui dépend ma
fortune.
Lorfque le régime du verbe eft précédé
d'une prépofition , fur , devant ,
après , fous , à côté , par , pour , &c.
l'inverfion ne peut point non plus produire
d'équivoque : fur cette vafte plaine ,
s'élève un Temple . Sous fon Empire , les
Peuplesfont heureux.
Il y a auffi bien des cas , où l'inverfion
peut avoir lieu , quoique le verbe régiffe
l'accufatif ; par exemple , toutes les fois
que le nominatif du verbe eft un pronom
perfonnel , je , tu , il , parce que ces mots
font éffentiellement nominatifs ; il en eft
de même de qui. Rien ne nous empêche
de dire , avec le Taſſe :
s ;
Je chante les combats , & ce Héros vainqueur,
SEPTEMBRE. 1760 : 851
Qui , le tombeau facré délivra du Sauveur.
Les fucs amers , il boit avidement déçù ;
la vie il a reçu.
Et de la propre erreur ,
Ainfi , on peut bien dire : mille entreprifes
heureuſes tu conçus & exécutas , il
conçur & exécuta.
Lorfque le verbe exprime un fentiment
, & que le régime eft une chofe
inanimée , il ne peut point non plus y
avoir d'équivoque ; ainfi , ces deux vers ,
malgré les inverfions qu'ils contiennent ,
font très clairs.
Plein de ces fentimens , toute gloire mortelle
Ce Héros dédaignoit en fon ardeur fidelle .
Lorfque l'accufatif & le nominatif différent
en nombre , il ne peut point reſter
d'ambiguité ; mes feux , mes fentimens a
emporté dans fa tombe mon premier époux.
Souvent la force du fens fuffit feule
pour lever toute équivoque.
Et par art , Antioche ; & par force Nicée ,
Les fuperbes Chrétiens avoient déjà domptées;
Là , tu le fais , ô Mufe , accourent les Mortels ,
Où prodigue le plus des douceurs enchantées ,
Le féduifant Parnaſſe.
Ces vers , avec bonté , daigne ici recevoir..
86 MERCURE DE FRANCE.
Lorfque le verbe eft neutre , le nominatif
peut très- bien être placé après lui :
cependant brûle & fe confume la malheu
reufe Didon.
Ne pourroit- on pas quelquefois éloigner
le verbe de fon auxiliaire ? Si féparée
je n'avois été d'un époux tendre.
L'adverbe peut auffi n'être pas toujours
uni au verbe : conftamment lafortu
ne lefeconda.
Je trouve encore des cas où le ſubſtantif
& l'adjectif pourroient être ſépa
rés. Pourquoi n'ofons- nous dire >
Quel terrible & funefte , il affronta danger ?
Combien de glorieux il entreprit travaux !
Le fens eft pourtant clair & fans ambi
guité. J'en dis autant de ces vers.
Aux travaux de ſon ſexe , aux fuſeaux , à l'aiguille
Abbaifler ne daigna fes généreufes mains.
Donnera l'Univers , donnera le Ciel même,
A notre fier courage un fecours tout- puiffant.
Tombeau foit cette terre à tous les ennemis.
Le meilleur moyen pour accoutumer
notre Langue aux inverſions, & pour plier
fon génie à cette efpéce de nouveauté ,
ce feroit de travailler à traduire le plus.
fidellement qu'il feroit poffible , des ou
SEPTEMBRE. 1760. 87
vrages de Poëfie Latine , Italienne , Angloife
; le Lecteur fentant le prix des inverfions
heureufes , que le Traducteur
auroit confervées , lui fçauroit gré de les
avoir fait paffer dans notre idiôme , de
jeunes Poëtes avides de fe diftinguer, pourroient
enfuite s'exercer dans ce nouveau
genre : le caractére de notre Langue cefferoit
peut- être enfin de fe renfermer dans
les limites étroites , ou il a été botné jufqu'ici.
Mais il feroit à fouhaiter que l'on
n'employât les nouvelles inverfions qu'avec
choix.Il eft certain que la Langue Latine
les a trop multipliées ; fouvent elles ne
produifent qu'une beauté matérielle ,dont
notre Langue peut très - bien ſe paſſer ;
fouvent la phrafe auroit gagné à être
coupée ; l'habitude méchanique d'arranger
des mots , a entraîné les Latins , &
leur a fait noyer un petit fens dans beaucoup
de paroles artiftement fymétrilées ;
il en peut réfulter quelque agrément pour
l'oreille , fans que l'efprit en foit plus fatisfait
quelquefois elles ne font que
l'embaraffer , & que retarder & brouiller
lęs idées ; on peut fuppléer très heureufement
un grand nombre d'inverfions de
ceite espéce , en coupant les phraſes ; la
clarté , la jufteffe , la force même y gagnent
fûrement. Cet avantage eft fans
88 MERCURE DE FRANCE:
doute préférable à celui de contraſter des
mots , d'où il ne réfulte qu'une illufion
paffagére , que la réflexion diffipe bientôt.
Occupé de la combinaifon pénible
des termes , un Auteur néglige infenfiblement
les idées & les chofes, Si tant
d'ouvrages , qui plaifent en Latin, perdent
fi fouvent leur mérite à être traduits en
François , gardons - nous d'en rejetter la
faute fur notre idiôme ; admirons bien
plutôt la noble & heureufe fimplicité, qui
forme fon caractére , & félicitons - nous
de trouver en elle un creufet affuré , pour
diftinguer l'or pur d'un alliage faux &
frivole . Dégagée du foin de rechercher
des ornemens fuperflus , & privée de
l'efpoir de faire illufion par leur fecours ,
la Langue Françoife ne s'occupe que du
fond des chofes , elle fimplifie , elle épure
, elle preffe les penfées & les fentimens
; elle a l'avantage unique de parler
à l'efprit plus directement qu'aucune
autre .
Cependant , à la fuite d'un nombre
choifi d'inverfions qu'elle pourroit acquérir
, il feroit encore à défirer , comme je
l'ai dit plus haut , qu'elle empruntât de
quelques Auteurs Latins certains tours
vifs & précis, compofés de conftructions
hardies , fouvent même, fans conftruction
SEPTEMBRE. 1760 8
apparente , dont elle tireroit des nouveaux
degrés de vivacité & d'énergie . La
Bruyere , S. Evremont , la Fontaine ,
peuvent fournir des idées de ce ftyle :
une Langue , pour atteindre à la perfection,
doit embraffer tous les genres . Combien
de nuances de ftyle depuis l'élégance
nombreuſe de Ciceron , jufqu'à la nerveuſe
concifion de Tacite & de Sallufte , depuis
Virgile jufqu'à Juvenal & Perfe !
Je fais que la maniere différente de
ees grands hommes , tenoit à leur génie
particulier ; mais ces génies doivent renaître
dans chaque Siécle & dans chaque
Nation lettrée. C'est à ceux qui ſe ſentes
portés par la Nature à quelqu'un de
ces deux genres , à choisir les modéles
qui leur font propres , & à franchir , courageufement
, le joug impofant du ton
dominant de leur fiécle : nous avons affez
de talens , qui pourroient ſe faire un caractére
original ; il ne leur manque que
d'ofer, & de brifer les entraves de l'imitation.
Par là nous verrions , peut- être , renaître
cette précieufe naïveté , cette fimplicité
finguliere de nos premiers Auteurs ;
notre Langue acquerroit une force qu'elle
a enviée inutilement jufqu'ici à la
Langue Angloife.
Malherbe, Racine , Boileau , Rouſſeau,
90 MERCURE DE FRANCE.
ont rendu de grands fervices à leur Langue
; ils ont perfectionné fon élégance ,
fon exactitude , fa pureté , fa nobleffe ,
fa délicateffe , fes graces ; en forte qu'à
tous ces égards , elle ne céde à aucune
autre Langue : peut être ont- ils nui à des
progrès plus utiles , qquu''eellllee auroit pû
faire du côté de la hardieffe , de la vivacité
, de l'énergie , de l'abondance ; je
le répéte encore , ils font venus trop tôt.
Dès Malherbe , on s'eft écrié que cet
Auteur avoit fixé le caractére de la Langue
la Nation fortoit à peine de la barbarie
; dès le premier pas , elle crut
avoir, atteint la perfection. Malherbe
avoit l'âme grande & élevée; il ne lui a
manqué qu'une Langue plus avancée ,
pour déployer fon génie..
:
Racine , admirable par l'analyfe délicate
du coeur humain , par les charmes
délicieux de fon ftyle , par la conduite.
& l'intérêt de fes Piéces , Racine a créé
un genre , dans lequel il ne fera furpaffe
par perfonne. Mais il faut avouer que
chez lui l'élégance continue , a fouvent
étouffé la force.
Boileau étoit affurément un très - bel
efprit ; il avoit éffentiellement le coeur
froid, & l'âme peu élevée ; il fent peu,
il peint agréablement ; plus Verfificateur
SEPTEMBRE . 1760. 91
il
que Poëte , fes vers font rarement produits
la chaleur du fentiment , ou
par
-par la force des idées . Ils font faits , pour
ainfi dire , au compas , on devine les
mots qu'il a trouvés , qu'il a cherchés :
leur arrangement méchanique eft fon
principal mérite . Soutenu par Horace ,
s'eft élevé au- deffus de lui - même dans
fon Art poëtique : il y a pourtant de trèsbelles
chofes dans le Lutrin ; on trouve
dans fes Satyres , beaucoup de traits d'efprit
, agréablement tournés , mais fans
chaleur & fans élévation . Un Poëte fatyrique
pour exceller doit - être doué de cettehumeur
Angloife , pour laquelle nous n'avons
pas même de terme ; & il n'y en a
point , dans Boileau. La Bruyere , fimple
Profateur , l'avoit reçu de la Nature , fon
ouvrage en eft profondément empreint,
Rouffeau , quoiqu'avec beaucoup plus.
de chaleur que Boileau , & avec un ef
prit plus nourri par la Philofophie , manque
encore de véritable énergie ; ingénieux
, pur , correct , élégant , fes penfées
font juftes , folides , grandes , liées ,
ornées agréablement mais fon efpritn'a
pas une certaine profondeur ; & c'eft
chez lui , furtout que j'obferve un grand
nombre d'idées foiblement rendues. L'ex-
´preſſign lui a manqué : j'entens cette ex92
MERCURE DE FRANCE
preffion vigoureufe , ce coup de pincea
du grand- Maître la crainte d'offenfer
l'oreille , l'a trop fouvent arrêté. H n'a
employé qu'un très- petit nombre de ter
mes , dans fes ouvrages de grande Poëfie.
Une idée neuve , exprimée avec des
mots rebattus, ne fçauroit paroître neuve:
l'efprit eft la dupe des oreilles toute
penſée hardie doit être revêtuë d'expreffions
qui le foient. Les plus zélés admirateurs
de ce Poëte , font forcés de con
venir que
fon génie n'a rien d'original.
Ce que je viens de dire de ces grands
hommes , fouffrira fans doute beaucoup
de contradictions ; on fe porte prèfque
toujours à admirer fans réferve , ce qui
eft vraiment admirable à certains égards.
Cependant , je crois n'avoir arraché , de
leurs couronnes , aucun des lauriers qui
leur font légitimement acquis. Je voudrois
feulement qu'on pût fe perfuader
que , pour avoir excellé dans quelques
parties , ils n'ont pas également excellé
dans les autres ; qu'ils n'ont pû ouvrir
toutes les routes à la fois , & qu'il faut
bien fe garder de les préfenter comme
des modéles univerfels.
Créons des termes & des tours forts &
énergiques , nos penfées le deviendront,
Nous avons affez de jolis mots , & par
SEPTEMBRE . 1760. ༡༣
conféquent de jolies idées , & de jolies
âmes. Mais eft-ce tout ? Après un fiécle de
grâces & d'élégance , travaillons à nous
former des âmes hardies & robuftes.
Corneille , Boffuet , la Bruyere , Moncefquieu
, Voltaire & j'ajoute Rouffeau de
Genève,font lesEcrivains que nous devons
choifir pour modéles en ce genre : les penfées
que ces hommes célébres ont réuffi à
bien rendre,font gravées dans tous les ef
prits.Envain des Ecrivains médiocres travaillent
alles retourner; ils nous les offrent
affoiblies ; l'efprit ne les retrouve qu'avec
dégoût. Ce qui eft dit 8 : penfé avec un
certain degré de force , néantit à jamais
toutes les copies froides & imparfaites ;
toute penfée grande & fortement exprimée,
eft immortelle ; l'efprit peut amufer
l'efprit , l'âme feule a droit d'ébranler
l'âme : j'entens par âme, ce caractére fier,
indépendant , original & fublime , cette
chaleur intime & féconde , ce feu , pour
ainfi dire , électrique , qui étincelle rapidement
, qui éclaté , pénétre & communique
de même. Le fentiment coule avec
abondance de cette fource enflammée ; il
fe répand fur les ouvrages de pur agrément
, comme fur ceux de la perfuafion
la plus profonde ; il vivifie les genres
même qui en font le moins fufceptibles .
94 MERCURE DE FRANCE:
Point de génie fans fentiment : Sapho
eft la tendre amante de Phaon ; Montef
quieu & Newton, font les amans fublimes
de l'humanité & de la vérité.
Je crois que c'est grand dommage que
Montagne n'ait pas écrit à Paris ; cette
Ville donne le ton ; elle l'eût reçu de lui
& l'eût rendu au refte de la France : mais
Montagne étoit gafcon , il écrivoit dans
fon pays , il étoit énergique & hardi ; on
admira ces qualités , & on s'en tint là.
Le bel efprit , ce fléau du génie , dominoit
dans la Capitale ; il empêcha les
progrès de ce style expreffif , qui auroit
enrichi la Langue ; cependant Montagne
plaît à tous ceux qui le lifent. On le cite
avec complaifance , & perfonne n'ofe entreprendre
de le traduire en François
pur & élégant. On refteroit au - deffous de
lui , on feroit ridicule. Pourquoi s'efton
amufé fi longtemps à contrefaire le
ftyle de Marot , qui n'avoit en partage
qu'une naïveté agréable ? Le premier modéle
étoit bien plus digne d'être fuivi.
Mais , dira t-on , Montagne faifoit des
barbarifmes . Ah ! nous n'avons que trop
d'Auteurs purs & châtiés , c'eft- à - dire ,
faibles & froids. Il nous faut peut - être
de hardis faifeurs de barbarifines , fans
quoi notre Langue eft expofée à languir ,
SEPTEMBRE . 1760. 21
Tous les fauffes graces d'une élégance pué
rile & de cette délicateffe exceffive à laquelle
on a voulu borner fon caractére :
qualité qui , renfermée dans fes bornes
eft admirable en certains genres , mais
qui devient un vice dans beaucoup d'autres.
Nous n'ofons nommer plufieurs animaux
utiles. Nous craignons de peindre
avec trop de vérité , la mort , la pefte ,
la corruption , le vice. Livrés à un art
recherché , nous dédaignons la fimple
Nature ; il faut que nos Bergers foient
couverts de fleurs ; les arts utiles font
avilis à nos yeux délicats.
Chaque mot a fa place dans un certain
ftyle , il n'en fçauroit fortir ; tout écrit
élevé eft prèfque toujours bourfouflé &
vuide de chofes ; il faut fe faire entendre ,
par des périphrafes qui affoibliffent ; on
ne peut appeller prèfque aucune chofe
par fon nom dans le ftyle noble.
Nous fommes , par cette même délicareffe
, très- bornés dans le choix des images.
Combien en eft- il que nous admirons
dans Virgile, & dans Homere, & que notre
Langue ne peut admettre ? Le fentiment ,
dans nos ouvrages , eft toujours enflé
guindé , réfroidi, par un acceffoire de nobleffe
. Le naturel , le fimple , le vrai ,
66 MERCURE DE FRANCE:
nous paroît ignoble. La plupart des beau
tés naïves des tragiques Grecs , font perdues
pour nous .
t
Je trouve les fources de cette fauffe
'délicateffe , dans les idées relatives de
grandeur & de baffeffe qu'infpire la M
narchie ; dans le luxe , l'oifiveté , la fo
ciété trop affiduë ; & furtout , dans la fo
ciété des femmes.
La diftinction des rangs , l'orgueil &
la vanité qu'ils font naître , rejettent néceffairement
un mépris injufte fur lés
états inférieurs . Le luxe amoureux de
'Arts agréables , avilit par comparaifon
les Arts néceffaires . L'Oifiveté fille de la
Richeffe dédaigne les travaux utiles. La
Société, en rapprochant ces différens états,
infpire un refpect , une dépendance , une
fauffe honte , vis- à-vis de ceux qui font
plus élevés : ainfi tout prend une tendance
générale d'admiration & d'imitation ,
vers les premiers rangs , vers leurs moeurs,
leurs ufages , leurs ridicules même & leurs
vices : tout concourt à l'aviliffement des
autres , de leur utilité même , de leurs
travaux & de leurs vertus .
Enfin , la fociété habituelle des femmes
achéve de nous féparer de la noble & fimple
nature : élevées prèfqne toutes dans la
frivolité,dans l'art unique de plaire , elles
nous
SEPTEMBRE . 1760 . 97
nous y ramenent par le foible qu'elles
nous infpirent : jufte punition de l'éducation
à laquelle nous les avons condamnées
; elles nous donnent leurs propres défauts
, qu'elles doivent à notre tyrannie ;
nous fommes forcés de nous plier à leur
goût étroit & exclufif , à leurs paffions ,
qui veulent toujours être remuées en bien
ou en mal , à leur amour- propre , qui les
dégoûte de tout ce qui ne les flatte pas ,
de tout ce qui n'eft pas dirigé à leur amufement
; elles donnent le ton ; elles jugent
; elles prononcent d'après leurs idées
petites , foibles & fans principes : la Nature
eft méconnue , le génie fe glace , fe
rétrécit , & quitte les grands objets .
Chaque génération de ces idoles de
paffage , a fon bon ton dominant ; tout
ouvrage qui n'en porte pas l'empreinte ,
n'eft ni lû , ni vendu , ni prôné : tout Auteur
veut l'être que faire donc : Suivre
le torrent , ne rien produire d'élévé ni de
fort , oublier la poftérité , & fe borner à
la gloire honteufe d'avoir perfectionné la
corruption de fon fiécle. Ainfi , l'esprit
rampe fucceffivement dans un cercle rapide
de modes inconféquentes , outrées
& méprifables.
Le tourbillon des femmes renferme
une multitade d'hommes , plus femmes
E
98 MERCURE DE FRANCE
qu'elles , avec qui elles veulent bien par
tager leurs droits . Ces efclaves brillants
deviennent , en concurrence avec elles ,
tyrams , protecteurs & corrupteurs des
talens tels font les Juges qui affignent
les rangs dans les Lettres : l'homme de
fens , l'homme folidement inftruit fe tait ,
ou ne parle qu'à l'écart ; il n'a point de
paffions , de vices , de rang ni de place ,
c'eſt un être iſolé , & qui d'ailleurs , devient
tous les jours plus rare : il n'eft
point à la mode , parce que le bon fens ,
le mérite , l'honnêteté , la vertu n'eft
point de mode ; la folie , les vices , les
ridicules, triomphent impunément & lans
obftacles.
La mode est toute- puiffante en France ,
mais toute mode finit ; & la derniere jette
, néceffairement , un ridicule fur celle
qui l'a précédée : Les Héros & les Héroïe
nes du jour , dépouillés enfin de ce qui
féduit ou qui impofe , finiffent par devenir
des Marquis de Mafcarille , & des
Fées gothiques ; les Livres de mode les
plus admirés , font relégués parmi les
vieux portraits.
Cependant , l'ambition des hommes
de Lettres eft d'être auffi les hommes
du jour. Ils y parviennent par la baffeffe
& les lâchetés ferviles , qu'ils prodiguent
SEPTEMBRE . 1780: 59
dans leurs ouvrages. Voyez dans leurs
écrits , & furtout fur la fçéne , de quelles
couleurs brillantes ils peignent l'homme
à la mode , combien l'homme vertueux
eft obfcurci , abaiffé , facrifié ; s'ils
attaquent le vice & la folie , c'eft avec
des armes fi polies , des traits fi adoucis ,
qu'ils femblent plutôt flatter que combattre
quel bien ne feroit pas au contraire
une fatyre vigoureufe ? Elle éclaire-
Toit les foibles & la multitude : mais on
craint de paffer pour dur , de n'être plus
admis dans le monde , on trahit la Nation
, la vertu , fon propre honneur .
C'eſt aux gens à talens à fentir leur
fupériorité , & la haute dignité de leur
miniftére eux feuls peuvent oppofer une
barriére folide au torrent du faux goût &
des moeurs vicieuſes ; c'eft à eux de fubftituer
aux puérilités des jargons de mode ,
l'abondance & l'énergie qui conviennent
à la Langue d'un Peuple illuftre fa
par
puiffance & par fes lumieres : qu'ils faffent
paffer dans le langage les richeffes
du génie , & les graces folides de la vertu
; ils les communiqueront
juſqu'à nos
ames , leurs écrits feront immortels , &
la Nation s'élevera.
Il me refle à réfoudre une objection
importante , qui fe préfente naturelle-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
ment : & nous nous déterminions à enrichir
notre Langue d'une foule de mots
nouveaux , à multiplier les inverfions , à
retrancher les articles , les ouvrages que
nous admirons le plus deviendroient gothiques
; Racine vieilliroit , nous le regarderions
du même il dont nous voyons
aujourd'hui Rotrou en voulant acquérir
des richeffes incertaines , nous perdrions
fûrement celles que nous pollédons , tout
l'édifice de notre Littérature feroit renverfé.
Je réponds 1. Que fi par ces change
mens , il arrivoit qu'une multitude d'ou
vrages médiocres & foibles , fût plongée
dans l'oubli , cette partie ne feroit pas à
regretter.
2°. Je foutiens que les ouvrages vraiment
bons fubfifteroient toujours : nous
en avons la preuve dans l'état préfent
de notre Littérature : Corneille quoique
vieilli , refte en poffeffion de notre
Théâtre. Montagne eft toujours lû . Les
bons écrits fubfifteroient même tout feuls
au milieu du naufrage des autres , ce qui
feroit un très- grand avantage.
3. Si les perfonnes qui compofent le
cercle frivole du monde , perdoient une
partie du goût vif qu'elles ont pour ces
ouvrages , le mal ne feroit pas grand ,
SEPTEMBRE. 1760. ΙΟΥ
il n'en réfulteroit aucun inconvénient réel
pour les Lettres.
4. Les Philofophes , les vrais Littérateurs
, les bons efprits ne cefferoient jamais
de lire , de méditer ces excellens
écrits , de foutenir leur réputation & de
les choifir pour modéles ; ainfi le progrès
des Lettres n'en feroit pas moins affuré ,
ce qui eft le feul point capital.
5 °.Que le plaifir qu'on auroit à les lire,
fût plus ou moins diminué , ce ne feroit
tout au plus que la perte de quelques fen,
fations agréables , qui feroient fûrement
remplacées par d'autres ; leurs penfées ,
leurs vues , leur ordonnance ne fçauroient
périr , & c'est tout ce qu'il feroient utile
de confer er.
6°. Si des penfées que l'on croyoit for
tes , ceffoient de paroître telles , ce ne
feroit que par comparaifon avec d'autres
vraiment fortes que nous aurions acquifes ;
nous n'aurions perdu qu'une erreur , nous
aurions gagné une vérité : fi des chofes
qui nous fembloient exprimées avec grâ
ce , paroiToient perdre cet agrément ,
ce ne feroit qu'un preftige dont nous aurions
reconnu l'illufion ; ce qui paroît
beau , ne peut être éffacé que par des
beautés plus réelles .
7°. Notre bonne Littérature n'a duré
E iij
to2 MERCURE DE FRANCE
encore qu'un fiécle : nous n'avons qu'un
petit nombre d'ouvrages de génie : notre
Monarchie, & par conféquent, notre Langue
, dans la conftitution actuelle des
chofes , doivent durer vraisemblablement
un très - grand nombre de fiécles ; feroit - il
raifonnable de les facrifier tous à la confidération
d'un feul , & d'immoler d'avance
les efforts multipliés que doit faire
notre poftérité , aux petits progrès que
nous avons faits dans un fi court eſpace
de temps ? Nous fommes encore au berceau
, nous ne faifons que de naître ;
voudrions-nous borner l'âge viril , qui
doit nous fuivre , à nos foibles facultés ,
qui font à peine dévéloppées ?
Si l'on objecte encore que les Arts font
bornés ; que , dans les Nations Lettrées ,
ils n'ont eu qu'un beau fiécle ; que nous
avons eu le nôtre , & que par conféquent ,
ces progrès , dont on nous flatte , ne peuvent
avoir lieu que dans le carrière des
Sciences , & non dans celle des Arts &
des Lettres.
Je dirai , qu'il eft peut-être téméraire
de juger des progrès, dont l'efprit humain
eft fufceptible , d'après des expériences
imparfaites ; & qu'il feroit néceffaire dé
les avoir bien plus multipliées , pour por
ter un jugement certain fur un objet fi
SEPTEMBRE. 1760. 103
vafte & fi compliqué . On a cru longtemps
que les Grecs & les Latins avoient
tout perfectionné, tout épuifé ; cependant
on fe trompoit les Auteurs modernes
ont du moins ajouté des dévéloppements
fout nouveaux , aux germes précieux que
nous avoient laiffés les Anciens : les grands
Orateurs & les grands Poëtes François ,
ont dû fe faire un caractére original ,
malgré les talens & les fuccès de ceux
qui ont écrit dans les beaux jours d'Athénes
& de Rome.
Si plufieurs peuples n'ont eu qu'un
beau fiécle , ce n'eft pas qu'ils euffent atteint
les limites des Arts ; tout ce qui
s'est fait depuis eux , prouve invinciblement
la fauffeté de cette prétention ;
dira- t- on que c'est la perfection où les
Romains avoient porté les ouvrages de
théâtre , qui les a forcés à dégénérer en
cette partie Le génie des Grecs & des
Romains , a baiffé tout à la fois , & dans
les genres qu'ils avoient traités avec le
plus de fuccès , & dans ceux où ils n'en
avoient eu que de médiocres : c'est donc
à des caufes étrangères , & tout - à - fair
différentes , qu'il faut attribuer leur décadence.
Il feroit fuperflu de les recher
cher ici.
Les Anciens ont trouvé les vrais prin
E iv
104 MERCUREDE FRANCE.
cipes , ils ont créé les genres ; c'est une
gloire unique qu'on ne peut leur conteſter
; mais ils n'ont fait qu'effleurer la
connoiffance de l'homme & de la nature ;
il nous refte à l'approfondir. L'invention
de l'Imprimerie a changé la face du
monde fçavant . Toutes les nations réunies
par elle , ne forment plus qu'un feul
empire des Lettres . L'émulation n'eft plus
de citoyen à citoyen ; elle eft de peuple
à peuple les diverfités des moeurs forment
autant de manieres différentes de
voir , de penfer & de fentir , & leurs
communications préfentent encore autant
de modifications nouvelles . Telle eft
la vafte carrière qui s'offre à nous les
Anciens avoient les talens d'un homme
four modéles ; nous avons ceux du genre
humain : que ne doit - on pas attendre de
cette émanation de lumiére rapide , immenfe
, immortelle ? De cette émulation
univerfelle & active , dont les rayons infinis
fe coupent , fe croifent & s'étendent
en tout fens Les ? obfervations de la Nature
, auxquelles notre fiécle s'eft livré ,
fuffiroient feules , pour fournir un fonds
intariflable de nouvelles richeffes à l'éloquence
& à la Poëfie ; ajoutons à tous ces
avantages , que nous n'avons plus d'obftacles
étrangers , ni d'irruptions de bar
bares à redouter.
SEPTEMBRE . 1760. 105.
Si de ces confidérations , je defcends à
l'examen particulier des progrès de notre
Nation , je trouve qu'elle a anályfé le
coeur humain avec une très - grande fupériorité
; mais , qu'il s'en faut bien qu'elle
ait atteint le même degré , dans les def
criptions de la Nature en général ; occiipée
des détails de nos curs paffagéres
& mobiles , cette partie eft reftée abfolument
neuve ; les idées fimples , primordiales
, & communes à tous les hommes ,
ont été négligées . C'eft pourtant dans ce
genre feul ,
feul , que l'on peut faire des oavrages
vraiment durables. Bien loin que
nous ayons tenté de peindre les effets infinis
de la Nature , avons nous feulement
une defcription du printems . faite
avec génie L'Angleterre , l'Allemagne
même , nous ouvrent la route , & nous
ne fongeons point à les fuivre ; cependant
Ce nouveau genre auroit de plus l'avantage
de développer le talent dans toutes
les Provinces de la France , & de le retifer
de l'imitation fervile de l'efprit de
mode de la Capitale , qui la rabaiffe &
lui ôte les moyens de fe diftinguer . Combien
comptons -nous de Poemes épiques ,
d'Epitres & d'Odes dignes d'être admirées
heureuse néceffité , où nous nous
trouvons ! Pour nous faire un caradire
-
Ex
JOG MERCURE DE FRANCE .
origin , il ne faut que revenir à la Na→
ture ; c'eft principalement dans cette carriére
, que nous fentirons la difette de
notre langage , & la néceffité de l'enrichir.
La Langue eft l'inftrument du génie ,
laiffons - lui la liberté de la perfectionner ;
nous en fecueillerons bientôt les fruits .
Sur la Langue Françoife.
L'un des plus fages
Métaphyficiens ;
M. l'ABBÉ DE CONDILLAC, a démontré dans
fon Livre , de l'origine des connoiffances
humaines, que les progrès du génie étoient
en proportion avec ceux du langage. Il
a même avancé cette propofition :
39
» La Langue Françoife a été , pendant
longtemps , fi peu favorable aux progrès
de l'efprit , que fi l'on pouvoit le
» repréten er Corneille , fucceffivement ,
» dans les différens âges de la Monarchie ,
22
SEPTEMBRE. 1760. 59
on lui trouveroit moins de génie , à proportion
qu'on s'éloigneroit davantage
» de celui où il a vécu , & on arriveroit
» enfin à un Corneille , qui ne pourroit
» donner aucune preuve de talent.
Soutenu par l'autorité de ce célébre
Philofophe , j'ofe croire que la recherche
des chofes qui peuvent contribuer à la
perfection de notre Langue , n'eft pas une
puérile étude de mots ; & je trace ces
réflexions avec confiance..
Le langage fert à exprimer nos idées ,
àles fixer dans notre efprit , à les communiquer
; il eft plus parfait , à mesure qu'il
exprime un plus grand nombre d'idées ;
il faut encore qu'il les exprime d'une maniere
qui plaife à l'oreille & à l'efprit.
Clarté , jufteffe , abondance , font les
qualités éffentielles d'une Langue.
Harmonie , briéveté , force , vivacité ,
naïveté , nobleſſe , graces , délicateffe ,
font fes qualités acceſſoires.
Par les premieres , elle eft utile ; par
les fecondes , elle eft agréable. Mais cet
agrément même a fon utilité ; la vérité
toute nuë , n'auroit eu accès que dans
l'entendement , & n'eût trouvé que des
coeurs infenfibles : cette même vérité embellie
, plaît , intéreſſe , remuë , féduit ,
enchante , tranfporte. Elle doit aux or-
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE :
nemens du langage , tous fes triomphes.
Comme je ne veux rien dire d'inutile ,
fi je puis , je ne m'étendrai pas fur ce qui
conftitue la clarté & la jufteffe. Ces deux
qualités font fi
particulièrement propres
à la Langue Françoife , & fi univerfellement
avonces , que les preuves feroient
fuperfues ; la Langue Françoife a été
adoptée , par toutes les Nations , pour le
commerce politique de PEurope : c'eft le
plus beau titre qu'une Langue puiffe avoir
à cet égard.
Quant à l'abondance ; quoiqu'elle en
ait beaucoup , on ne peut nier qu'elle ne
céde aux belles Langues anciennes , &
même à certaines Langues modernes en
quelques parties.
Toutes les Langues font incomplettes :
toutes ont beaucoup à acquérir ; peut- être
ne cefferont- elles jamais de s'enrichir . Je
veux croire que les êtres font tous nommés
; mais leurs modifications , leurs acceptions
réciproques , font fi variées & G
infinies , qu'à chaque inftant , on éprouve
que l'on manque d'expreffions pour rendre
ce que l'on fent très bien. J'en dis de
même de nos fenfations , & de nos idées :
fi les expreffions que cherche un homme
qui penfe , ne font pas toujours équivoques
, elles font fouvent indécifes & foiSEPTFMBRE.
1760. 6i
bles ; des penfées ne font qu'indiquées ;
elles ne produifent pas la lumiere que
l'Auteur en attendoit ; elles font , pour
ainfi dire , perdues : un autre écrivain fuccéde
, cherche à développer ces mêmes
penfées ; fouvent il n'a pas un meilleur
fuccès ; les livres fe multiplient fans fruit,
& fatiguent les Lecteurs par leur nombre
, fans que ces mêmes penfées par
viennent jamais à fe peindre avec la clarté
& la force qu'elles devroient avoir. C'eſt
peut- être à la difette du langage , que
nous devons cette énorme multiplicité
d'écrits fur les mêmes fujets : lorfqu'une
idée et une fois rendue dans toute fon
énergie , elle eft comme gravée d'un burin
inéffaçable & inimitable tout - à - la
fois ; elle ne pourroit que perdre à être
répétée : elle ne l'est donc plus .
Le moyen de nous enrichir , feroit de
faire un Dictionnaire relatif des expreffions
que poffèdent les autres Langues , &
qui nous manquent: nous y verrions , d'un
coup d'oeil , tous les mots que nous pourrions
faire ou adopter . Lorsque l'expreffion
nous manqueroit abfolument , il me
femble qu'il n'y auroit pas à balancer à
la tranfporter dans notre Langue , en lui
donnant une terminaiſon françoiſe. Les
mots latins y feroient plus propres que
62 MERCURE DE FRANCE.
les autres , par la connoiffance habituel
le que nous avons de cette Langue ; le
fens en feroit fixé tout de fuite , & pafferoit
bien vite des Savans aux ignorans.
La Langue Italienne, par fa grande analógie
avec la nôtre , pourroit nous fournir
auffi beaucoup de richeffes.
Mais lorsque nous aurions déjà une
racine des mots que nous voudrions
adopter , la chofe feroit encore plus aifée.
Par exemple , nous difons bon : pour
quoi n'ofons- nous dire abbonnis? J'en dis
de même d'habituer , habituant , accla
mation , acclamer , tumulte , tumultuer
fombre defombrer , fange defanger , alternative
, d'alterner , fragile de fragilifer
&c.
Les diminutifs & les augmentatifs Ita
liens empruntés d'eux avec goût & fobriété
, pourroient encore nous enrichir
beaucoup. Il a été un temps qu nos Poëtes
en faifoient grand ufage ; ils en abuférent.
Ces mots furent profcrits : il fau
droit fonger à réparer cette perte. Mais
je crois qu'il conviendroit de préférer la
terminaifon des mots poverino , amorino
à celle des pargoletto qui emporte dans
notre langue une idée acceffoire de baf
feffe & de mépris ; femmelette , maigreletfont
toujours pris en mauvaiſe part,
SEPTEMBRE. 1760 by
Pauverin , amorin ne paroiffent pas de
même incompatibles avec la nobleffe &
la grace ; & fi on employe cette terminaifon
, je ne doute pas que notre oreille
ne s'accoutumât aux diminutifs nobles ,
comme aux autres.
Il conviendroit encore de chercher ,
dans nos anciens Auteurs , les mots qui
fe font infenfiblement abolis ; on en
trouveroit beaucoup d'utiles & d'expreffifs
, qui fe font perdus , fans qu'on puiffe
dire pourquoi , & fimplement par défaut
d'ufage: Marot, Amyot , & furtout Mon
tagne en fourniroient un grand nombre.
Ce feroit rendre fervice à la Langue, que
de former un Dictionnaire de ceux qui
paroîtroient propres à être remis en ufage .
Les Dictionnaires que je propofe , s'ils
étoient bien faits , fe répandroient dans
le Public ; la curiofité les parcourroit d'abord
; chacun conferveroit le fouvenir
de quelques termes qui lui auroient plû ,
ou dont il auroit été fimplement frappé ;
on le hazarderoit dans la converſation ;
l'oreille s'y habitueroit par degrés ; leur
utilité fe feroit fentir , le befoin naîtroit,
on oferoit en faire ufage dans les livres ,
on les écriroit en italique , comme tant
d'autres que nous avons vû adopter ;
enfin , après plufieurs épreuves , ils par64
MERCURE DE FRANCE.
·
viendroient à fe naturalifer entierement,
Par ce moyen , le defir & le goûr d'enrichir
notre Langue, prendroit infenfiblement
faveur. Au lieu d'être effarouchés ,
comme nous le fommes ridiculement par
toute espéce d'innovation dans le langage ,
& de chérir notre difette , au point qu'il
femble que nous ayons fait vou de pauvreté
; nous ferions une étude des mots
nouveaux ; on les effayeroit , on les examineroit
avec complaifance ; tout homme
qui penfe ambitionneroit la gloire de
créer quelques termes heureux. Enfin
nous ferions dans l'éloquence & dans la
Poefie , ce que la Métaphyfique , la Médecine
& toutes les parties de la Phyfique,
font depuis longtemps avec fuccès . Eh !
pourquoi les Auteurs n'auroient- ils pas la
même liberté , la même autorité que nous
accordons aux gens du monde , aux femmes
mêmes , par qui la langue a été enrichie
d'une foule de mots nouveaux
paffés infenfiblement de la converfation ,
dans nos Romans & nos Comédies ? C'eft
à celui qui crée des idées , qu'il appartient
de créer des mots . Pourquoi nos Orateurs
& nos Poctes , eux à qui les priviléges
de leur art devroient donner plus fpécia
lement ce droit , rampent- ils fervilement
fous la tyrannie de l'ufage , tandis que
SEPTEMBRE. 1760. 65
la Philofophie s'en eft heureufement délivrée
qu'ils ofent franchir cette foible
barriere pour peu qu'ils le faffent avec
choix & avec goût , ils doivent être affurés
du fuccès .
J'avoue que chaque Langue a fon caractére
particulier , analogue aux idées
& aux habitudes dominantes de la Nation
qui la parle il ne faut pas le bleffer
fans néceffité. Mais ne fommes - nous
pas dans le cas de cette néceffité abfo-
Il eft certain que notre Langue n'a
pas acquis , à beaucoup près , toutes les
richeffes dont elle eft fufceptible ; il eft
certain qu'elle eft inférieure à quelques
égards à plufieurs Langues connues , dont
nous ne pouvons traduire toutes les
beautés pourquoi ne ferions - nous pas
ce qu'ont fait les Grecs & les Romains ,
& plufieurs Nations modernes , pour
rendre notre Langue auffi abondante
que la leur ?
Je ne diffimulerai pas que nous avons
plus d'obftacles à craindre'; plus fages &
plus heureux que nous , ces peuples n'ont
fongé , pendant longtemps , qu'à enrichir
leur Langue : ce n'est qu'après y être parvenus
, qu'ils fe font appliqués à l'épurer ,
& à fixer fon caractére ; malheureufement
nous nous fommes hâtés de perfec66
MERCURE DE FRANCE.
tionner la pureté & l'élégance de notre
langage : Malherbe , Boileau , Racine ,
font venus trop-tôt ; il nous falloit peutêtre
dix Ronfard avant eux : nous n'en
avons eu qu'un fes hardieffes ont péri
avec lui: Il nous en coûte pour reculer ,
pour reprendre , dans fes fondemens , un
édifice orné & agréable , auquel il manque
des parties néceflaires ; ofons fortir
du cercle étroit d'un goût timide ; peutêtre
l'incompatibilité des innovations ,
avec le caractére de notre Langue , n'eftelle
qu'apparente. Propofons- nous , pour
objet capital , de fentir fortement , & de
croire que tout ce qui eft bon à penfer ,
eft bon à dire. Les Anglois ont , comme
nous , d'excellens ouvrages en tout genre;
cependant , il s'en faut bien qu'ils regardent
leur Langue comme fixée ; tout ce
qui peut contribuer à l'enrichir, eft adopté
hardiment ; ayons plus de goût , & moins
de licence qu'eux : mais ne craignons pas
d'imiter leur liberté , en ce qu'elle a d'eſtimable
& d'utile..
Je paffe aux qualités qui rendent une
Langue agréable ; & je commence par
Pharmonie.
Elle confifte dans la douceur , l'éclat
& la variété des fons.
La Langue la plus douce & la plus
SEPTEMBRE. 1760. 67
fonore , feroit celle qui auroit toutes fesfyllabes
terminées par des voyelles . Les
fyllabes , accompagnées de confonnes ,
ont quelque chofe de moins éclatant , &
de plus dur à prononcer ; la Langue Italienne
n'emploie prèfque que des voyelles
fimples ; la Langue Angloife , au contraire
, a prèfque toutes les définances de
fes mots chargées d'une ou de deux confonnes.
Entre ces deux extrémités font
placés le Grec , le Latin & le François.
Mais la douceur & l'éclat ne font qu'un
foible avantage , en comparaifon de la
variété des fons ; je n'en veux pour preu--
ve que l'accord unanime des Savans , qui
donnent à la Langue Grecque la fupério
rité de l'harmonie fur toutes les autres ;
quoique cette Langue ait un très - grand
nombre de fyllabes , modifiées par des
confonnes , les voyelles ne forment que
cinq fons , qui , répétés fans ceffe , fatiquent
l'oreille : la Langue devient néceffairement
Monotone. J'ajoute que la Na
ture nous ayant donné la faculté d'articuler
un plus grand nombre de fons ,
c'eft méconnoître fes dons que de n'en pas
ufer. Je dirai encore que le langage étant
destiné à exprimer des idées fortes , comme
des idées douces ; des fons toujours
également doux , ne peuvent fuffire à
68 MERCURE DE FRANC
fon énergie : l'efprit fouhaite , en quelque
forte , d'être averti par l'oreille de
la Nature de l'idée qu'on lui pré fente ; c'el.
certainement une beauté de plus dans
une Langue , d'avoir des analogues à toutes
fortes d'idées . Le défaut de la Langue
Italienne ; à cet égard , frappe vivement,
furtout lorfque l'on commence à l'étudier :
les penfées fortes font à peir apperçues ,
fous les expreffions molles efférinées
qui les déguifent ; & lorfqu'on eft parve
venu à les faifir , leur impreffion en eft
toujours néceffairement affoiblic.
Peut être même cette qualité des fons ,
rudes ou doux , influe-t elle fecrettement
fur le génie même des Ecrivains ; peutêtre
en obfervant le caractére des Langues
, trouveroit- on que felon leurs divers
degrés de douceur ou de dureté , elles
ont produit plus ou moins d'idées douces,
riantes , fublimes ou auftéres .
La Langue Françoife , moins douce &
moins fonore que quelques autres , ne
le céde à aucune pour la variété des fons ;
peut être l'emporte t elle à cet égard fur
le Latin la quantité de fes confonnes effraye
d'abord les yeux , mais l'ufage les
adoucit en bien des cas , & même les
fait difparoître entierement dans la prononciation
, ainfi que dans ces terminai
SEPTEMBRE. 1760 .
65
fons efprits , dangers , bienfaits , flots ,
flambeaux , laurier , furieux . &c. Il en
eft de même dans les infinitifs des verbes
en er , & dans la terminaiſon de la plûpart
des tems des verbes , vous aimez , il
aimoit , tu aimerois , tu aimas , &c.
Or. voit par là de quelle prodigieufe
variété de voyelles fonores notre Langue
eft enri par l'oreille , quoique l'oeil
ne les'apperçut pas , & qu'elles lui paruf
fent étouffées par les confonnes .
- On nous reproche nos E muets. Je réponds
1 °. qu'ils ont un vrai fon , peu
éclatant à la vérité , mais très - doux . 2°.
Tous les fons qu'ils forment fe trouvent
dans la Langue Latine : quelle différence
, en effet , peut trouver l'oreille ,
entre ces terminaifons des deux Langues
? fimilis milice , lux luxe , coelum
l'homme , lex circonflexe , Spes épaiffe
pax fyntaxe , domus aumuffe , conftans
conftance , illud prélude , amabas baffe ,
amaverint labyrinthe , legerunt hontes
viderat Hypocrate , fcripferit hypocrite ,
clamant mante , dixerim rime , iftic caractariftique
, hac hypotéque , hac attaque ,
hoc équivoque , huc caduque , & c. 3 °. cesi
fyllabes muettes , dans nos bons Auteurs'
en vers & en profe , difparoiffent fouvent
par l'élifion. Cette élifion eft douce & fair
50 MERCURE DE FRANCE.
harmonie. 4°. Lorsque certe fyllabe muet
te fe trouve enfermée dans un mot , la
prononciation l'anéantit ; defir , commandement
,fe prononcent abfolument comme
fi on écrivoit dfir , commandment.
5 °. Il eft pourtant vrai que dans les vers ,
quoique cette fyllabe difparoiffe par la
rapidité de la prononciation , elle ne laiffe
pas d'être comptée : mais c'est ce qui
rend notre Poëfie plus douce que la Latine.
En effet, lorfque , dans un yers Latin
, les fyllabes terminées par des confonnes
, font trop multipliées , il devient
d'une dureté infupportable , & perd toute
fon harmonie , comme celui- ci :
Rex , lex , dux , fons , lux , mõns ;
Spes , dol , pax , petra , Chriftus . 6° . La
fyllabe féminine à la fin de nos vers eft
comme anéantie & n'eft pas comptée.
7°. Il ne tiendroit qu'à nous d'en faire
autant dans le cours du vers ; mais je
crois que nous avons mieux fait de conferver
le fon de la fyllabe muette : l'harmonie
eft moins fonore , mais plus douce.
8°. Dans la profe , une prononciation
forte & foutenue , fait difparoître entierement
les fyllabes muettes ; en forte
que l'oreille ne fent aucune différence
entre la terminaiſon des mots François ,
SEPTEMBRE. 1760. 70
•
cités plus haut , & celle des mots Latins
que j'ai mis en comparaison.
Je crois pouvoir conclure de ces obfervations
, que les E muets , tant reprochés
à notre Langue , font abfolument
infenfibles dans la profe , puifqu'ils font
parfaitement confonans avec les fyllabes
Latines , terminées par des confonnes ;
& que , fi la fyllabe qu'ils forment , eft
comptée dans les vers , elle ne fert qu'à
les rendre plus doux .
Tous les reproches qu'on nous fait à
, cet égard , ne font fondés que lorsque
nous employons plufieurs fyllabes féminines
de fuite ; ainfi que dans ce vers de
Racine.
de la Patrie , il foit , s'il veut , le père;
9
Ah !
que
Défaut
qu'il
eft
facile
d'éviter
&
qu'en
effet
on
trouvera
rarement
dans
nos
bons
Auteurs
.
Les fons varient encore dans leur durée
, & cette forte de variété eft une
nouvelle fource d'harmonie ; toutes les
Langues ont des fyllabes longues , bréves
& incertaines : le Latin a fa profodie
fixée , les Langues modernes n'en ont
point de pareilles ; mais leurs fyllabes
n'en ont pas moins une meſure certaine
& décidée , finon par des régles , du
1
72 MERCURE DE FRANCE
moins par l'ufage . Ceux qui ont ofé dire
que nos vers n'étoient compofés que de
fpondées , ont avancé une propofition ridiculement
fauffe. Notre Langue a des
fyllabes longues & bréves , parfaitement
décidées telles. Il eft vrai qu'elle a des
bréves plus ou moins bréves , & des longues
plus ou moins longues ; mais bien
loin que ce foit un défaut , elles ne fervent
qu'à varier l'harmonie.
Si nous avons les mêmes voyelles ,
tantôt longues , tantôt bréves , c'eſt une
chofe qui nous eft commune avec les
Latins. Pourquoi dans tabulata , le même
A eft-il , tour-à-tour , bref& long ? Pourquoi
la valeur de l'E varie-t- elle dans
Soceros & proceres ? Celle de l'I dans limina
? Celle de l'O dans erroris focus ?
Celle de l'U enfin dans humum & lucem?
Ces queſtions ne finiroient pas. La profodie
Latine eft donc très- fouvent arbitraire
comme la nôtre ; elle n'a pas de regles
qui ne fouffrent beaucoup d'exceptions
; elle ne prend pas toujours fa fource
dans des qualités inhérentes aux voyelles
, ni même dans la place qu'elles occupent.
Qui nous empêche donc de faire des
loix pareilles à celles des Larins ? nous
ne les avons pas faites ; mais la valeur
de
SEPTEMBRE . 1760. 73
de nos fyllabes n'en eft pas moins décidée.
Si quelqu'un pouvoit en douter , qu'il
éffaye , en déclamant , d'allonger les fyllabes
que l'ufage a fait bréves , & d'accourcir
les longues ; il fera frappé luimême
de la barbarie de ce jargon . J'ai
entendu un Acteur , fujet à ce défaut , il
étoit infupportable à toute oreille . J'ai
vu une jeune perfonne , jouer la comédie
fans maîtres & fans principes que fon
oreille : elle fcandoit naturellement tous
les vers avec affez de jufteffe ; il n'y a perfonne
qui , en l'écoutant , n'eût pû marquer
les bréves & les longues ; fa maniere,
quoiqu'éloignée de notre ufage de rendre
Ja prononciation foutenue & égale, avoit
je ne fçai quoi qui plaifoit : la Profodie
devenue plus fenfible , remplaçoit , en
quelque forte , le défaut de fentiment &
de nobleffe arbitraire , que nous avons
imaginé.
Nous avons donc une profodie trèsfixe
, très- décidée , quoique fans régles
convenues.
De cette profodie, fentie ou méconnue
par une oreille délicate ou groffiere, naît
I'harmonie de nos bons vers , & la dureté
ou le défagrément de ceux qui font mal
faits : il fuffit d'ouvrir Chapelain & Ra-
D
4 MER CURE DE FRANCE
cine , pour en trouver mille exemples
elle eft de même la fource du nombre
oratoire.
Nos vers , il eft vrai , ne varient point
par le nombre des fyllabes ; ils varient
feulement en longueur , par les différens
mélanges des longues & des brèves ,
quoiqu'à la vérité moins que les Latins.
Mais fi l'oreille n'avoit pas guidé leurs Auteurs;
deux vers de fuite , l'un compofé de
fpondées , l'autre de dactiles , auroient
déplûpar leur trop grande oppofition . Qui
pourroit reconnoître la même meſure dans
ces deux vers ?
Immortali funt naturâ prædita certe.
Quadrupedante putrem fonitu quatit ungula came
pum .
Nous avons une variété , que les Latins
n'avoient pas. Quelquefois je trouve dans
nos vers jufqu'à cinq fyllabes bréves da
fuite.
Des Guifes , cependant , le rapide bonheur.
Le dactyle & le fpondée, toujours pla
cés dans le même ordre à la fin des vers
Latins , leur donne une forte de monoto
nie qui n'eft pas dans les nôtres car il
faut remarquer que l'oreille fe fixe , & fe
repofe naturellement, fur la fin de chaque
SEPTEMBRE . 1760 71
ers , outre que le fens des mots y fixe
l'attention de l'efprit.
Notrevers Alexandrin me paroît répondre
au pentamétre des Latins ; je trouve
chacun de fes hémiftiches compofé de
deux pieds , & un demi- pied long ; mais
il a plus de variété , parce que fes deux
hémiſtiches employent les longues & les
bréves indifféremment , & furtout parce.
que le dernier n'eft point affujetti au da
tyle , placé régulièrement à la fin , ca
qui rend la cadence du pentamétre trop
monotone.
Notre grand vers réunit à choix tous
les pieds des différens vers Latins ; il a
donc une très- grande variété : ce que je
dis du grand vers peut s'appliquer à tous
les autres ; du choix & du mélange de
ces pieds , réfulte un harmonie trèsréelle...
Avons- nous bien fait de ne pas rendre
la profodie auffi fenfible dans la prononciation
que nous le pouvions ? C'est une
queſtion importante. La Langue eſt dans
notre maniere moins fonore , elle perd
une partie de l'harmonie brillante qu'elle
auroit pu avoir ; elle y gagne du côté de
la douceur ; elle affecte plus la raiſon &
le fentiment : les Italiens ont une profo
die plus marquée , leur déclamatio : fait
Dij
MERCURE DE FRANCE
par conféquent plus d'effet fur l'oreille
elle en fait moins fur l'efprit & fur le
coeur ; elle agit plus fur les organes , que
fur l'âme même : auffi la déclamation eft
peu de chofe chez eux , du moins quant
aux paffions ; ils ne déclament point la
tragédie ; leurs Comédiens ne fongent
guères à toucher , ils ne veulent que faire
rire : nous avons au contraire remué tou
tes les paffions ; l'âme feule eft le vrai
guide de notre déclamation . Je crois que
nous avons choifi le genre qui convient
à des êtres penfans & fentans : j'ajoute
que fi la prononciation Florentine parle .
plus à l'oreille qu'au coeur , celle des Romains
a plus de notre maniere , & elle
eft généralement préférée .
Après avoir défendu la profodie &
l'harmonie de notre Langue , contre des
reproches injuftes ; je conviendrai pourtant
qu'il feroit utile de fixer irrévocablement
notre profodie , par des regles
écrites ; ce feroit un fûr moyen de la
garantir de l'altération & de la corruption,
qu'elle pourroit éprouver infenfiblement
de la part des gens du grand Monde
, dont les caprices inconftans devienment
des loix , & affujettiffent enfin auffi
riaeuiement que tyranniquement les Sa →
yans même & les Gens de Lettres , feule
SEPTEMBRE. 1766.
vrais Juges en cette mariere. M. l'Abbé
d'Olivet a déjà tenté, avec fuccès , un effai
de profodie ; mais pour rendre cette autorité
plus grande & plus reconnuë , il
femble que l'Académie Françoiſe devroit
fe charger de cette entrepriſe.
J'ajouterai à ce que je viens de dire
fur notre Poëfie , que nous devrions tenter
de faire ufage des vers non rimés ,
l'exemple des Anglois & des Italiens .
Pourquoi fommes -nous les feuls qui négligions
de les employer ? Ils feroient
très -bien placés dans nos Piéces de Théâtre
, où il convient que la Pocfie ne foit
prèfque pas fentie . Milton a écrit fon
Poëme en vers non rimés. La monotonie
de nos vers feroit diminuée ; notre Langue
s'enrichiroit d'excellentes Poëfies ,
de la part de beaucoup de bons efprits
rebutés de ce genre d'écrire , par la
fervitude que la rime impofe ; nous
n'aurions plus tant de vers foibles , qui
font fi fouvent à la fuite des meilleurs
vers , ni ces rimes trop prévues & trop
répétées, dans les cas où un mor a peu de
confonans. Gracès ne va jamais fans traces
; defirs , plaifirs , charmes , allarmes
fe fuivent toujours. Ces défauts contribuent
plus que toute autre chofe à dégoûter
les gens fimplement fenfés, de tra-
D iij
8 MERCURE DE FRANCE.
vailler en vers , quelquefois même de les
lire. D'ailleurs chaque genre a fon prix ,
& peut trouver fa place , & nul n'eft à
dédaigner.
L'entrelaffement des rimes mafculines
& féminines , ne me paroît pas plus néceffaire
à conferver ; il conviendroit d'éffayer
ce nouveau genre : on auroit l'avantage
d'éviter le rempliffage de quatre
vers , qui gâtent tant de Poefies , & qui
rendent les changemens & les corrections
fi difficiles .
La briéveté fert à rendre la Langue
plus préciſe , plus vive , plus énergique :
elle dépend des mots & des tours de
phraſes ; la Langue Françoiſe a en général
fes mots plus courts que la Latine &
l'Italienne ; fes fyllabes muettes n'étant
pas fenfibles
, y contribuent encore :
préfence eft plus court que prafentia ; il
en eft de même de foupire , fufpirat , legere
,
&c. On peut obferver encore
que nous avons prèfque toujours une fyllabe
de moins dans les yerbes cantare ,
chanter , adorare , adorer . Cet avantage
du François , eft encore plus fenfible à l'égard
de l'Italien : io amava ,j'aimois , io
fio amato , j'ai aimé , ioaurei amato, j'aurois
aimé.
lire ,
A l'égard des tours , nous avons prof
SEPTEMBRE . 1760.
ر و ن
trit les périodes de Balfac , nous avons
coupé nos phrafes , nous nous fommes
contenté de lier les idées , en fupprimant
les liaifons artificielles & traînantes des
expreffions ; par ce moyen , nous fommest
parvenus à nous paffer des tours rapides
des autres Langues : cependant , fi nous
pouvions en acquérir quelques - uns , ce
feroit une richelle dé plus.
се
Mais ce qui me paroît défigurer la
Langue , & furtout la Pocfie Françoife ,
c'eft la répétition inutile & vicieufe des
articles . Pourquoi n'ofons - nous dire vertu,
fcience , grandeur , France , homme , femme?
Toutes les autres Langues s'expriment
ainsi , du moins dans les vers ; on
peut hardiment fupprimer l'Article du
Nominatif , prèfque toujours celui de
P'Accufatif ; ceux du Datif & du Génitif
fubfifteroient. Mais ce feroit toujours autant
de fyllabes fuperflues , qui reviennent
fans ceffe , fans ajouter rien au fens
ni à la clarté , dont les répétitions feroient
retranchées. Il feroit utile de
pouvoir faire le même retranchement
dans les pronoms perfonnels , toutes les
fois que le temps & la perfonne peuvent
fe deviner par la prononciation du verbe
; ils fe devineroient prèfque toujours ,
fi nous prononcions notre Langue comme
Div
80 MERCURE DE FRANCE
elle eft écrite ; mais notre prononciation
actuelle eft fi affoiblie , les confonnes qui
terminent les verbes fi peu fenties , fi
peu diftinctes , que cette fuppreffion des
pronoms perfonnels peut être regardée
comme impoffible. On pourroit donc fe
borner au retranchement des Articles le ,
la, les , des . Ils rendroient notreLangue propre
au ftyle lapidaire, qualité qui fans cela
lui manquera toujours.Je fuis intimement
convaincu , que fi l'on faifoit une férieufe
attention ,fur l'inutilité abfoluë de ces fyllabes
vicieuſes , un dégoût juſte & invin
cible s'éléveroit contr'elles , & les profcriroit
fans retour . Peut- être ne fera- t-il
pas inutile , de donner ici un exemple du
changement avantageux , & du caractère
énergique, que cette fuppreffion des Arti
cles pourroit nous procurer. Le voici :
» Gloire , qui vient de conquêtes , ne
fauroit avoir approbation du Sage ; vertu
»doit être fondement de toute gloire.
»Homme fe dégrade lui-même en penfant
"autrement ; voix univerfelle doit s'élever
»contre tout ufurpateur; peut- être, à force
»decouvrir de honte ces ennemis du
genre
"humain , parviendra- t- on un jour à tour-
»ner les efprits des Rois , vers une gloire
"plus digne de ce nom : que Philofophie
»parle , que cri public fe joigne à elle
SEPTEMBRE . 1760. 81
que tous écrivains ne déshonorent plus
>>leurs talens , en célébrant exploits barbares
; tôt ou tard frénéfie d'ambition s'é-
»teindra du moins par honte , fi ce n'eft
»par remords. Rois & Princes font raffafiés
de refpects , richeffes , grandeurs ;
"Admiration eft le feul bien qui leur refte
»à défirer : qu'on ne la leur laiffe efpérer
"qu'unie avec amour : Il faudra bien qu'ils
»fe foumettent à opinion publique , feule
chofe , fur laquelle autorité fuprême ne
"peut rien.
Je fens combien ce foible morceau eft
peu propre à féduire en faveur de mon
fentiment ; il peut fervir du moins à prouver
que l'idée que je propoſe , eſt praticable
; & que cette maniere d'écrire ,
traitée plus heureufement , donneroit à
la Langue , une énergie qu'elle n'a pas .
Toutes nos idées , toutes nos paffions ,
ne font pas douces & foibles ; nous en
avons de fortes & de vives. Le langage
a donc befoin de force & de vivacité ,
pour les exprimer .Ces qualités dépendent
encore des termes & des tours : j'ai fait
voir plus haut , comment nous pourrions
nous enrichir des termes qui nous manquent.
Les tours confiftent dans l'arrangement
des mots ; nous n'avons qu'un
feul arrangement ; c'eft celui de la clarté ,
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
:
de la juſteſſe & de la raiſon ; les paffions
changent cet ordre pour fe peindre plus
vivement , elles employent les inverſions ;
la langue Latine , par fa propre nature ,
les admet & les varie à l'infini ; les langues
modernes , faute de terminaifons
différentes pour le cas des noms , & embarraffées
dans les verbes , par les auxiliaires
, font plus bornées dans leurs inverfions.
Cependant la Langue Italienne en a
infiniment plus que la Françoife , fans
qu'elle ait trouvé , dans fon caractére ,
beaucoup plus de facilité à les employer.
Il a fallu , pour cela , qu'elle altérât fouvent
la clarté du fens , mais les Lecteurs
fe font accoutumés à le deviner ; elle en
a peu dans fa profe ; elle les a multipliées
dans fes vers on ne fauroit trop marquer
de différences, entre la profe & la poëfie ;
celle- ci ne fauroit être trop figurée , trop
animée. L'inverfion eft la fource où elle
doit puifer particuliérement fon caractére
fpécifiques, les beautés éffentielles ; quelle
âme pourroit être infenfible à ces belles
inverfions ?
Illi robur , & æs triplex
Circà pectus erat , qui fragilem truci
Commifit pelago ratem
Primus.
SEPTEMBRE. 1760. 83
Nec quidquam fibi prodeft
Aerias tentaffe domos , animoque rotundum
Percurrifle polum , morituro.
Que l'on déplace les mots primus &
morituro, la penfée perd auffitôt prèfque
toute fa force. Tel eft l'empire de l'oreille
& de nos organes matériels , fur l'efprit
même.
Cependant la Poëfie Françoife n'admet
guères plus d'inverfions, que la profe élevée
, de toutes les Langues modernes , qui
n'avoient pourtant pas moins d'obftacles
à vaincre , la nôtre eft la plus pauvre à
cet égard ; nous fentons nos befoins .
mais notre timidité eft la plus forte.
N'effayerons- nous point de la vaincre ?
L'inverfion excite l'attention , & la fixe
où elle doit être fixée. Dans une phrafet
traînante où tout eft , dit- on , dans l'ordre
naturel , l'attention eft errante , incertaine,&
ne fçait où fe repofer ; il convient
qu'elle foit dirigée , fur les parties
principales du difcours : l'inverfion feule
peut produire cet effet. Les Latins en ont
fouvent abufé , furtout dans la Pocfie
quelquefois même dans la profe : fouvent
on a peine à les entendre ; nous ne craindrons
pas ce défaut la nature de notre
Langue s'oppofe à tout excès en ce genre..
Divi
84 MERCURE DE FRANCE.
Il me femble que nous devrions fon
ger à introduire dans la Langue , le plus
d'inverfions qu'il fe pourroit , lorsqu'elles
feroient placées de maniere à ne point
produire d'ambiguité : c'eft la feule régle
que l'on peut fixer à cet égard ; je me
contenterai de donner quelques exem
ples.
Toutes les fois que le régime du verbe
n'eft pas un accufatif,l'inverfion peut avoir
lieu.Nous difons très-bien :à luifeul s'adref
fent tous mes voeux ; de lui dépend ma
fortune.
Lorfque le régime du verbe eft précédé
d'une prépofition , fur , devant ,
après , fous , à côté , par , pour , &c.
l'inverfion ne peut point non plus produire
d'équivoque : fur cette vafte plaine ,
s'élève un Temple . Sous fon Empire , les
Peuplesfont heureux.
Il y a auffi bien des cas , où l'inverfion
peut avoir lieu , quoique le verbe régiffe
l'accufatif ; par exemple , toutes les fois
que le nominatif du verbe eft un pronom
perfonnel , je , tu , il , parce que ces mots
font éffentiellement nominatifs ; il en eft
de même de qui. Rien ne nous empêche
de dire , avec le Taſſe :
s ;
Je chante les combats , & ce Héros vainqueur,
SEPTEMBRE. 1760 : 851
Qui , le tombeau facré délivra du Sauveur.
Les fucs amers , il boit avidement déçù ;
la vie il a reçu.
Et de la propre erreur ,
Ainfi , on peut bien dire : mille entreprifes
heureuſes tu conçus & exécutas , il
conçur & exécuta.
Lorfque le verbe exprime un fentiment
, & que le régime eft une chofe
inanimée , il ne peut point non plus y
avoir d'équivoque ; ainfi , ces deux vers ,
malgré les inverfions qu'ils contiennent ,
font très clairs.
Plein de ces fentimens , toute gloire mortelle
Ce Héros dédaignoit en fon ardeur fidelle .
Lorfque l'accufatif & le nominatif différent
en nombre , il ne peut point reſter
d'ambiguité ; mes feux , mes fentimens a
emporté dans fa tombe mon premier époux.
Souvent la force du fens fuffit feule
pour lever toute équivoque.
Et par art , Antioche ; & par force Nicée ,
Les fuperbes Chrétiens avoient déjà domptées;
Là , tu le fais , ô Mufe , accourent les Mortels ,
Où prodigue le plus des douceurs enchantées ,
Le féduifant Parnaſſe.
Ces vers , avec bonté , daigne ici recevoir..
86 MERCURE DE FRANCE.
Lorfque le verbe eft neutre , le nominatif
peut très- bien être placé après lui :
cependant brûle & fe confume la malheu
reufe Didon.
Ne pourroit- on pas quelquefois éloigner
le verbe de fon auxiliaire ? Si féparée
je n'avois été d'un époux tendre.
L'adverbe peut auffi n'être pas toujours
uni au verbe : conftamment lafortu
ne lefeconda.
Je trouve encore des cas où le ſubſtantif
& l'adjectif pourroient être ſépa
rés. Pourquoi n'ofons- nous dire >
Quel terrible & funefte , il affronta danger ?
Combien de glorieux il entreprit travaux !
Le fens eft pourtant clair & fans ambi
guité. J'en dis autant de ces vers.
Aux travaux de ſon ſexe , aux fuſeaux , à l'aiguille
Abbaifler ne daigna fes généreufes mains.
Donnera l'Univers , donnera le Ciel même,
A notre fier courage un fecours tout- puiffant.
Tombeau foit cette terre à tous les ennemis.
Le meilleur moyen pour accoutumer
notre Langue aux inverſions, & pour plier
fon génie à cette efpéce de nouveauté ,
ce feroit de travailler à traduire le plus.
fidellement qu'il feroit poffible , des ou
SEPTEMBRE. 1760. 87
vrages de Poëfie Latine , Italienne , Angloife
; le Lecteur fentant le prix des inverfions
heureufes , que le Traducteur
auroit confervées , lui fçauroit gré de les
avoir fait paffer dans notre idiôme , de
jeunes Poëtes avides de fe diftinguer, pourroient
enfuite s'exercer dans ce nouveau
genre : le caractére de notre Langue cefferoit
peut- être enfin de fe renfermer dans
les limites étroites , ou il a été botné jufqu'ici.
Mais il feroit à fouhaiter que l'on
n'employât les nouvelles inverfions qu'avec
choix.Il eft certain que la Langue Latine
les a trop multipliées ; fouvent elles ne
produifent qu'une beauté matérielle ,dont
notre Langue peut très - bien ſe paſſer ;
fouvent la phrafe auroit gagné à être
coupée ; l'habitude méchanique d'arranger
des mots , a entraîné les Latins , &
leur a fait noyer un petit fens dans beaucoup
de paroles artiftement fymétrilées ;
il en peut réfulter quelque agrément pour
l'oreille , fans que l'efprit en foit plus fatisfait
quelquefois elles ne font que
l'embaraffer , & que retarder & brouiller
lęs idées ; on peut fuppléer très heureufement
un grand nombre d'inverfions de
ceite espéce , en coupant les phraſes ; la
clarté , la jufteffe , la force même y gagnent
fûrement. Cet avantage eft fans
88 MERCURE DE FRANCE:
doute préférable à celui de contraſter des
mots , d'où il ne réfulte qu'une illufion
paffagére , que la réflexion diffipe bientôt.
Occupé de la combinaifon pénible
des termes , un Auteur néglige infenfiblement
les idées & les chofes, Si tant
d'ouvrages , qui plaifent en Latin, perdent
fi fouvent leur mérite à être traduits en
François , gardons - nous d'en rejetter la
faute fur notre idiôme ; admirons bien
plutôt la noble & heureufe fimplicité, qui
forme fon caractére , & félicitons - nous
de trouver en elle un creufet affuré , pour
diftinguer l'or pur d'un alliage faux &
frivole . Dégagée du foin de rechercher
des ornemens fuperflus , & privée de
l'efpoir de faire illufion par leur fecours ,
la Langue Françoife ne s'occupe que du
fond des chofes , elle fimplifie , elle épure
, elle preffe les penfées & les fentimens
; elle a l'avantage unique de parler
à l'efprit plus directement qu'aucune
autre .
Cependant , à la fuite d'un nombre
choifi d'inverfions qu'elle pourroit acquérir
, il feroit encore à défirer , comme je
l'ai dit plus haut , qu'elle empruntât de
quelques Auteurs Latins certains tours
vifs & précis, compofés de conftructions
hardies , fouvent même, fans conftruction
SEPTEMBRE. 1760 8
apparente , dont elle tireroit des nouveaux
degrés de vivacité & d'énergie . La
Bruyere , S. Evremont , la Fontaine ,
peuvent fournir des idées de ce ftyle :
une Langue , pour atteindre à la perfection,
doit embraffer tous les genres . Combien
de nuances de ftyle depuis l'élégance
nombreuſe de Ciceron , jufqu'à la nerveuſe
concifion de Tacite & de Sallufte , depuis
Virgile jufqu'à Juvenal & Perfe !
Je fais que la maniere différente de
ees grands hommes , tenoit à leur génie
particulier ; mais ces génies doivent renaître
dans chaque Siécle & dans chaque
Nation lettrée. C'est à ceux qui ſe ſentes
portés par la Nature à quelqu'un de
ces deux genres , à choisir les modéles
qui leur font propres , & à franchir , courageufement
, le joug impofant du ton
dominant de leur fiécle : nous avons affez
de talens , qui pourroient ſe faire un caractére
original ; il ne leur manque que
d'ofer, & de brifer les entraves de l'imitation.
Par là nous verrions , peut- être , renaître
cette précieufe naïveté , cette fimplicité
finguliere de nos premiers Auteurs ;
notre Langue acquerroit une force qu'elle
a enviée inutilement jufqu'ici à la
Langue Angloife.
Malherbe, Racine , Boileau , Rouſſeau,
90 MERCURE DE FRANCE.
ont rendu de grands fervices à leur Langue
; ils ont perfectionné fon élégance ,
fon exactitude , fa pureté , fa nobleffe ,
fa délicateffe , fes graces ; en forte qu'à
tous ces égards , elle ne céde à aucune
autre Langue : peut être ont- ils nui à des
progrès plus utiles , qquu''eellllee auroit pû
faire du côté de la hardieffe , de la vivacité
, de l'énergie , de l'abondance ; je
le répéte encore , ils font venus trop tôt.
Dès Malherbe , on s'eft écrié que cet
Auteur avoit fixé le caractére de la Langue
la Nation fortoit à peine de la barbarie
; dès le premier pas , elle crut
avoir, atteint la perfection. Malherbe
avoit l'âme grande & élevée; il ne lui a
manqué qu'une Langue plus avancée ,
pour déployer fon génie..
:
Racine , admirable par l'analyfe délicate
du coeur humain , par les charmes
délicieux de fon ftyle , par la conduite.
& l'intérêt de fes Piéces , Racine a créé
un genre , dans lequel il ne fera furpaffe
par perfonne. Mais il faut avouer que
chez lui l'élégance continue , a fouvent
étouffé la force.
Boileau étoit affurément un très - bel
efprit ; il avoit éffentiellement le coeur
froid, & l'âme peu élevée ; il fent peu,
il peint agréablement ; plus Verfificateur
SEPTEMBRE . 1760. 91
il
que Poëte , fes vers font rarement produits
la chaleur du fentiment , ou
par
-par la force des idées . Ils font faits , pour
ainfi dire , au compas , on devine les
mots qu'il a trouvés , qu'il a cherchés :
leur arrangement méchanique eft fon
principal mérite . Soutenu par Horace ,
s'eft élevé au- deffus de lui - même dans
fon Art poëtique : il y a pourtant de trèsbelles
chofes dans le Lutrin ; on trouve
dans fes Satyres , beaucoup de traits d'efprit
, agréablement tournés , mais fans
chaleur & fans élévation . Un Poëte fatyrique
pour exceller doit - être doué de cettehumeur
Angloife , pour laquelle nous n'avons
pas même de terme ; & il n'y en a
point , dans Boileau. La Bruyere , fimple
Profateur , l'avoit reçu de la Nature , fon
ouvrage en eft profondément empreint,
Rouffeau , quoiqu'avec beaucoup plus.
de chaleur que Boileau , & avec un ef
prit plus nourri par la Philofophie , manque
encore de véritable énergie ; ingénieux
, pur , correct , élégant , fes penfées
font juftes , folides , grandes , liées ,
ornées agréablement mais fon efpritn'a
pas une certaine profondeur ; & c'eft
chez lui , furtout que j'obferve un grand
nombre d'idées foiblement rendues. L'ex-
´preſſign lui a manqué : j'entens cette ex92
MERCURE DE FRANCE
preffion vigoureufe , ce coup de pincea
du grand- Maître la crainte d'offenfer
l'oreille , l'a trop fouvent arrêté. H n'a
employé qu'un très- petit nombre de ter
mes , dans fes ouvrages de grande Poëfie.
Une idée neuve , exprimée avec des
mots rebattus, ne fçauroit paroître neuve:
l'efprit eft la dupe des oreilles toute
penſée hardie doit être revêtuë d'expreffions
qui le foient. Les plus zélés admirateurs
de ce Poëte , font forcés de con
venir que
fon génie n'a rien d'original.
Ce que je viens de dire de ces grands
hommes , fouffrira fans doute beaucoup
de contradictions ; on fe porte prèfque
toujours à admirer fans réferve , ce qui
eft vraiment admirable à certains égards.
Cependant , je crois n'avoir arraché , de
leurs couronnes , aucun des lauriers qui
leur font légitimement acquis. Je voudrois
feulement qu'on pût fe perfuader
que , pour avoir excellé dans quelques
parties , ils n'ont pas également excellé
dans les autres ; qu'ils n'ont pû ouvrir
toutes les routes à la fois , & qu'il faut
bien fe garder de les préfenter comme
des modéles univerfels.
Créons des termes & des tours forts &
énergiques , nos penfées le deviendront,
Nous avons affez de jolis mots , & par
SEPTEMBRE . 1760. ༡༣
conféquent de jolies idées , & de jolies
âmes. Mais eft-ce tout ? Après un fiécle de
grâces & d'élégance , travaillons à nous
former des âmes hardies & robuftes.
Corneille , Boffuet , la Bruyere , Moncefquieu
, Voltaire & j'ajoute Rouffeau de
Genève,font lesEcrivains que nous devons
choifir pour modéles en ce genre : les penfées
que ces hommes célébres ont réuffi à
bien rendre,font gravées dans tous les ef
prits.Envain des Ecrivains médiocres travaillent
alles retourner; ils nous les offrent
affoiblies ; l'efprit ne les retrouve qu'avec
dégoût. Ce qui eft dit 8 : penfé avec un
certain degré de force , néantit à jamais
toutes les copies froides & imparfaites ;
toute penfée grande & fortement exprimée,
eft immortelle ; l'efprit peut amufer
l'efprit , l'âme feule a droit d'ébranler
l'âme : j'entens par âme, ce caractére fier,
indépendant , original & fublime , cette
chaleur intime & féconde , ce feu , pour
ainfi dire , électrique , qui étincelle rapidement
, qui éclaté , pénétre & communique
de même. Le fentiment coule avec
abondance de cette fource enflammée ; il
fe répand fur les ouvrages de pur agrément
, comme fur ceux de la perfuafion
la plus profonde ; il vivifie les genres
même qui en font le moins fufceptibles .
94 MERCURE DE FRANCE:
Point de génie fans fentiment : Sapho
eft la tendre amante de Phaon ; Montef
quieu & Newton, font les amans fublimes
de l'humanité & de la vérité.
Je crois que c'est grand dommage que
Montagne n'ait pas écrit à Paris ; cette
Ville donne le ton ; elle l'eût reçu de lui
& l'eût rendu au refte de la France : mais
Montagne étoit gafcon , il écrivoit dans
fon pays , il étoit énergique & hardi ; on
admira ces qualités , & on s'en tint là.
Le bel efprit , ce fléau du génie , dominoit
dans la Capitale ; il empêcha les
progrès de ce style expreffif , qui auroit
enrichi la Langue ; cependant Montagne
plaît à tous ceux qui le lifent. On le cite
avec complaifance , & perfonne n'ofe entreprendre
de le traduire en François
pur & élégant. On refteroit au - deffous de
lui , on feroit ridicule. Pourquoi s'efton
amufé fi longtemps à contrefaire le
ftyle de Marot , qui n'avoit en partage
qu'une naïveté agréable ? Le premier modéle
étoit bien plus digne d'être fuivi.
Mais , dira t-on , Montagne faifoit des
barbarifmes . Ah ! nous n'avons que trop
d'Auteurs purs & châtiés , c'eft- à - dire ,
faibles & froids. Il nous faut peut - être
de hardis faifeurs de barbarifines , fans
quoi notre Langue eft expofée à languir ,
SEPTEMBRE . 1760. 21
Tous les fauffes graces d'une élégance pué
rile & de cette délicateffe exceffive à laquelle
on a voulu borner fon caractére :
qualité qui , renfermée dans fes bornes
eft admirable en certains genres , mais
qui devient un vice dans beaucoup d'autres.
Nous n'ofons nommer plufieurs animaux
utiles. Nous craignons de peindre
avec trop de vérité , la mort , la pefte ,
la corruption , le vice. Livrés à un art
recherché , nous dédaignons la fimple
Nature ; il faut que nos Bergers foient
couverts de fleurs ; les arts utiles font
avilis à nos yeux délicats.
Chaque mot a fa place dans un certain
ftyle , il n'en fçauroit fortir ; tout écrit
élevé eft prèfque toujours bourfouflé &
vuide de chofes ; il faut fe faire entendre ,
par des périphrafes qui affoibliffent ; on
ne peut appeller prèfque aucune chofe
par fon nom dans le ftyle noble.
Nous fommes , par cette même délicareffe
, très- bornés dans le choix des images.
Combien en eft- il que nous admirons
dans Virgile, & dans Homere, & que notre
Langue ne peut admettre ? Le fentiment ,
dans nos ouvrages , eft toujours enflé
guindé , réfroidi, par un acceffoire de nobleffe
. Le naturel , le fimple , le vrai ,
66 MERCURE DE FRANCE:
nous paroît ignoble. La plupart des beau
tés naïves des tragiques Grecs , font perdues
pour nous .
t
Je trouve les fources de cette fauffe
'délicateffe , dans les idées relatives de
grandeur & de baffeffe qu'infpire la M
narchie ; dans le luxe , l'oifiveté , la fo
ciété trop affiduë ; & furtout , dans la fo
ciété des femmes.
La diftinction des rangs , l'orgueil &
la vanité qu'ils font naître , rejettent néceffairement
un mépris injufte fur lés
états inférieurs . Le luxe amoureux de
'Arts agréables , avilit par comparaifon
les Arts néceffaires . L'Oifiveté fille de la
Richeffe dédaigne les travaux utiles. La
Société, en rapprochant ces différens états,
infpire un refpect , une dépendance , une
fauffe honte , vis- à-vis de ceux qui font
plus élevés : ainfi tout prend une tendance
générale d'admiration & d'imitation ,
vers les premiers rangs , vers leurs moeurs,
leurs ufages , leurs ridicules même & leurs
vices : tout concourt à l'aviliffement des
autres , de leur utilité même , de leurs
travaux & de leurs vertus .
Enfin , la fociété habituelle des femmes
achéve de nous féparer de la noble & fimple
nature : élevées prèfqne toutes dans la
frivolité,dans l'art unique de plaire , elles
nous
SEPTEMBRE . 1760 . 97
nous y ramenent par le foible qu'elles
nous infpirent : jufte punition de l'éducation
à laquelle nous les avons condamnées
; elles nous donnent leurs propres défauts
, qu'elles doivent à notre tyrannie ;
nous fommes forcés de nous plier à leur
goût étroit & exclufif , à leurs paffions ,
qui veulent toujours être remuées en bien
ou en mal , à leur amour- propre , qui les
dégoûte de tout ce qui ne les flatte pas ,
de tout ce qui n'eft pas dirigé à leur amufement
; elles donnent le ton ; elles jugent
; elles prononcent d'après leurs idées
petites , foibles & fans principes : la Nature
eft méconnue , le génie fe glace , fe
rétrécit , & quitte les grands objets .
Chaque génération de ces idoles de
paffage , a fon bon ton dominant ; tout
ouvrage qui n'en porte pas l'empreinte ,
n'eft ni lû , ni vendu , ni prôné : tout Auteur
veut l'être que faire donc : Suivre
le torrent , ne rien produire d'élévé ni de
fort , oublier la poftérité , & fe borner à
la gloire honteufe d'avoir perfectionné la
corruption de fon fiécle. Ainfi , l'esprit
rampe fucceffivement dans un cercle rapide
de modes inconféquentes , outrées
& méprifables.
Le tourbillon des femmes renferme
une multitade d'hommes , plus femmes
E
98 MERCURE DE FRANCE
qu'elles , avec qui elles veulent bien par
tager leurs droits . Ces efclaves brillants
deviennent , en concurrence avec elles ,
tyrams , protecteurs & corrupteurs des
talens tels font les Juges qui affignent
les rangs dans les Lettres : l'homme de
fens , l'homme folidement inftruit fe tait ,
ou ne parle qu'à l'écart ; il n'a point de
paffions , de vices , de rang ni de place ,
c'eſt un être iſolé , & qui d'ailleurs , devient
tous les jours plus rare : il n'eft
point à la mode , parce que le bon fens ,
le mérite , l'honnêteté , la vertu n'eft
point de mode ; la folie , les vices , les
ridicules, triomphent impunément & lans
obftacles.
La mode est toute- puiffante en France ,
mais toute mode finit ; & la derniere jette
, néceffairement , un ridicule fur celle
qui l'a précédée : Les Héros & les Héroïe
nes du jour , dépouillés enfin de ce qui
féduit ou qui impofe , finiffent par devenir
des Marquis de Mafcarille , & des
Fées gothiques ; les Livres de mode les
plus admirés , font relégués parmi les
vieux portraits.
Cependant , l'ambition des hommes
de Lettres eft d'être auffi les hommes
du jour. Ils y parviennent par la baffeffe
& les lâchetés ferviles , qu'ils prodiguent
SEPTEMBRE . 1780: 59
dans leurs ouvrages. Voyez dans leurs
écrits , & furtout fur la fçéne , de quelles
couleurs brillantes ils peignent l'homme
à la mode , combien l'homme vertueux
eft obfcurci , abaiffé , facrifié ; s'ils
attaquent le vice & la folie , c'eft avec
des armes fi polies , des traits fi adoucis ,
qu'ils femblent plutôt flatter que combattre
quel bien ne feroit pas au contraire
une fatyre vigoureufe ? Elle éclaire-
Toit les foibles & la multitude : mais on
craint de paffer pour dur , de n'être plus
admis dans le monde , on trahit la Nation
, la vertu , fon propre honneur .
C'eſt aux gens à talens à fentir leur
fupériorité , & la haute dignité de leur
miniftére eux feuls peuvent oppofer une
barriére folide au torrent du faux goût &
des moeurs vicieuſes ; c'eft à eux de fubftituer
aux puérilités des jargons de mode ,
l'abondance & l'énergie qui conviennent
à la Langue d'un Peuple illuftre fa
par
puiffance & par fes lumieres : qu'ils faffent
paffer dans le langage les richeffes
du génie , & les graces folides de la vertu
; ils les communiqueront
juſqu'à nos
ames , leurs écrits feront immortels , &
la Nation s'élevera.
Il me refle à réfoudre une objection
importante , qui fe préfente naturelle-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
ment : & nous nous déterminions à enrichir
notre Langue d'une foule de mots
nouveaux , à multiplier les inverfions , à
retrancher les articles , les ouvrages que
nous admirons le plus deviendroient gothiques
; Racine vieilliroit , nous le regarderions
du même il dont nous voyons
aujourd'hui Rotrou en voulant acquérir
des richeffes incertaines , nous perdrions
fûrement celles que nous pollédons , tout
l'édifice de notre Littérature feroit renverfé.
Je réponds 1. Que fi par ces change
mens , il arrivoit qu'une multitude d'ou
vrages médiocres & foibles , fût plongée
dans l'oubli , cette partie ne feroit pas à
regretter.
2°. Je foutiens que les ouvrages vraiment
bons fubfifteroient toujours : nous
en avons la preuve dans l'état préfent
de notre Littérature : Corneille quoique
vieilli , refte en poffeffion de notre
Théâtre. Montagne eft toujours lû . Les
bons écrits fubfifteroient même tout feuls
au milieu du naufrage des autres , ce qui
feroit un très- grand avantage.
3. Si les perfonnes qui compofent le
cercle frivole du monde , perdoient une
partie du goût vif qu'elles ont pour ces
ouvrages , le mal ne feroit pas grand ,
SEPTEMBRE. 1760. ΙΟΥ
il n'en réfulteroit aucun inconvénient réel
pour les Lettres.
4. Les Philofophes , les vrais Littérateurs
, les bons efprits ne cefferoient jamais
de lire , de méditer ces excellens
écrits , de foutenir leur réputation & de
les choifir pour modéles ; ainfi le progrès
des Lettres n'en feroit pas moins affuré ,
ce qui eft le feul point capital.
5 °.Que le plaifir qu'on auroit à les lire,
fût plus ou moins diminué , ce ne feroit
tout au plus que la perte de quelques fen,
fations agréables , qui feroient fûrement
remplacées par d'autres ; leurs penfées ,
leurs vues , leur ordonnance ne fçauroient
périr , & c'est tout ce qu'il feroient utile
de confer er.
6°. Si des penfées que l'on croyoit for
tes , ceffoient de paroître telles , ce ne
feroit que par comparaifon avec d'autres
vraiment fortes que nous aurions acquifes ;
nous n'aurions perdu qu'une erreur , nous
aurions gagné une vérité : fi des chofes
qui nous fembloient exprimées avec grâ
ce , paroiToient perdre cet agrément ,
ce ne feroit qu'un preftige dont nous aurions
reconnu l'illufion ; ce qui paroît
beau , ne peut être éffacé que par des
beautés plus réelles .
7°. Notre bonne Littérature n'a duré
E iij
to2 MERCURE DE FRANCE
encore qu'un fiécle : nous n'avons qu'un
petit nombre d'ouvrages de génie : notre
Monarchie, & par conféquent, notre Langue
, dans la conftitution actuelle des
chofes , doivent durer vraisemblablement
un très - grand nombre de fiécles ; feroit - il
raifonnable de les facrifier tous à la confidération
d'un feul , & d'immoler d'avance
les efforts multipliés que doit faire
notre poftérité , aux petits progrès que
nous avons faits dans un fi court eſpace
de temps ? Nous fommes encore au berceau
, nous ne faifons que de naître ;
voudrions-nous borner l'âge viril , qui
doit nous fuivre , à nos foibles facultés ,
qui font à peine dévéloppées ?
Si l'on objecte encore que les Arts font
bornés ; que , dans les Nations Lettrées ,
ils n'ont eu qu'un beau fiécle ; que nous
avons eu le nôtre , & que par conféquent ,
ces progrès , dont on nous flatte , ne peuvent
avoir lieu que dans le carrière des
Sciences , & non dans celle des Arts &
des Lettres.
Je dirai , qu'il eft peut-être téméraire
de juger des progrès, dont l'efprit humain
eft fufceptible , d'après des expériences
imparfaites ; & qu'il feroit néceffaire dé
les avoir bien plus multipliées , pour por
ter un jugement certain fur un objet fi
SEPTEMBRE. 1760. 103
vafte & fi compliqué . On a cru longtemps
que les Grecs & les Latins avoient
tout perfectionné, tout épuifé ; cependant
on fe trompoit les Auteurs modernes
ont du moins ajouté des dévéloppements
fout nouveaux , aux germes précieux que
nous avoient laiffés les Anciens : les grands
Orateurs & les grands Poëtes François ,
ont dû fe faire un caractére original ,
malgré les talens & les fuccès de ceux
qui ont écrit dans les beaux jours d'Athénes
& de Rome.
Si plufieurs peuples n'ont eu qu'un
beau fiécle , ce n'eft pas qu'ils euffent atteint
les limites des Arts ; tout ce qui
s'est fait depuis eux , prouve invinciblement
la fauffeté de cette prétention ;
dira- t- on que c'est la perfection où les
Romains avoient porté les ouvrages de
théâtre , qui les a forcés à dégénérer en
cette partie Le génie des Grecs & des
Romains , a baiffé tout à la fois , & dans
les genres qu'ils avoient traités avec le
plus de fuccès , & dans ceux où ils n'en
avoient eu que de médiocres : c'est donc
à des caufes étrangères , & tout - à - fair
différentes , qu'il faut attribuer leur décadence.
Il feroit fuperflu de les recher
cher ici.
Les Anciens ont trouvé les vrais prin
E iv
104 MERCUREDE FRANCE.
cipes , ils ont créé les genres ; c'est une
gloire unique qu'on ne peut leur conteſter
; mais ils n'ont fait qu'effleurer la
connoiffance de l'homme & de la nature ;
il nous refte à l'approfondir. L'invention
de l'Imprimerie a changé la face du
monde fçavant . Toutes les nations réunies
par elle , ne forment plus qu'un feul
empire des Lettres . L'émulation n'eft plus
de citoyen à citoyen ; elle eft de peuple
à peuple les diverfités des moeurs forment
autant de manieres différentes de
voir , de penfer & de fentir , & leurs
communications préfentent encore autant
de modifications nouvelles . Telle eft
la vafte carrière qui s'offre à nous les
Anciens avoient les talens d'un homme
four modéles ; nous avons ceux du genre
humain : que ne doit - on pas attendre de
cette émanation de lumiére rapide , immenfe
, immortelle ? De cette émulation
univerfelle & active , dont les rayons infinis
fe coupent , fe croifent & s'étendent
en tout fens Les ? obfervations de la Nature
, auxquelles notre fiécle s'eft livré ,
fuffiroient feules , pour fournir un fonds
intariflable de nouvelles richeffes à l'éloquence
& à la Poëfie ; ajoutons à tous ces
avantages , que nous n'avons plus d'obftacles
étrangers , ni d'irruptions de bar
bares à redouter.
SEPTEMBRE . 1760. 105.
Si de ces confidérations , je defcends à
l'examen particulier des progrès de notre
Nation , je trouve qu'elle a anályfé le
coeur humain avec une très - grande fupériorité
; mais , qu'il s'en faut bien qu'elle
ait atteint le même degré , dans les def
criptions de la Nature en général ; occiipée
des détails de nos curs paffagéres
& mobiles , cette partie eft reftée abfolument
neuve ; les idées fimples , primordiales
, & communes à tous les hommes ,
ont été négligées . C'eft pourtant dans ce
genre feul ,
feul , que l'on peut faire des oavrages
vraiment durables. Bien loin que
nous ayons tenté de peindre les effets infinis
de la Nature , avons nous feulement
une defcription du printems . faite
avec génie L'Angleterre , l'Allemagne
même , nous ouvrent la route , & nous
ne fongeons point à les fuivre ; cependant
Ce nouveau genre auroit de plus l'avantage
de développer le talent dans toutes
les Provinces de la France , & de le retifer
de l'imitation fervile de l'efprit de
mode de la Capitale , qui la rabaiffe &
lui ôte les moyens de fe diftinguer . Combien
comptons -nous de Poemes épiques ,
d'Epitres & d'Odes dignes d'être admirées
heureuse néceffité , où nous nous
trouvons ! Pour nous faire un caradire
-
Ex
JOG MERCURE DE FRANCE .
origin , il ne faut que revenir à la Na→
ture ; c'eft principalement dans cette carriére
, que nous fentirons la difette de
notre langage , & la néceffité de l'enrichir.
La Langue eft l'inftrument du génie ,
laiffons - lui la liberté de la perfectionner ;
nous en fecueillerons bientôt les fruits .
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Résumé : OBSERVATIONS Sur la Langue Françoise.
Le texte traite de l'importance et de l'évolution de la langue française, mettant en avant ses qualités telles que la clarté, la justesse et l'abondance. Cependant, il reconnaît que le français est moins riche en vocabulaire comparé à certaines langues anciennes et modernes. Pour pallier cette lacune, l'auteur propose de créer un dictionnaire des expressions manquantes en empruntant des mots au latin, à l'italien, et en réintroduisant des termes anciens et des diminutifs italiens. Il critique l'attitude conservatrice envers les innovations linguistiques et prône une plus grande liberté dans la création de nouveaux mots. Le texte aborde également les caractéristiques phonétiques et prosodiques du français, défendant les 'E' muets pour leur rôle dans l'harmonie des vers. Il compare les vers français aux vers latins, soulignant une plus grande variété et douceur dans les premiers. Pour améliorer la poésie française, l'auteur suggère de fixer la prosodie par des règles écrites et d'explorer l'usage des vers non rimés. En matière de prose, le texte recommande l'utilisation de phrases courtes pour améliorer la clarté et suggère d'emprunter des tours vifs et précis à des auteurs latins. Il critique la langue contemporaine pour son raffinement excessif et son éloignement de la simplicité, influencés par la monarchie et le luxe. La tyrannie des modes littéraires et sociales en France est également dénoncée, car elle impose un goût étroit et favorise les œuvres flatteuses plutôt que celles de véritable qualité. L'auteur met en garde contre l'admiration excessive des grands écrivains et souligne que les talents supérieurs doivent résister au mauvais goût pour enrichir la langue. Il affirme que les œuvres médiocres seront oubliées, tandis que les grandes œuvres subsisteront. Le texte appelle à un retour à la nature pour enrichir la langue et le génie français, notant que la France a négligé la description de la nature, un domaine où l'Angleterre et l'Allemagne excellent.
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