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1
p. 345-346
« Au reste pardonnez-moy ce trait de declamation, & trouvez [...] »
Début :
Au reste pardonnez-moy ce trait de declamation, & trouvez [...]
Mots clefs :
Chanson, Déclamation
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texteReconnaissance textuelle : « Au reste pardonnez-moy ce trait de declamation, & trouvez [...] »
Au reſte pardonnez - moy ce
trait de declamation , & trouvez
bon , Mesdames , que je ſubſtituë
à ce langage ferieux que l'intereſt
de tout le monde m'a fait
tenir,une petite Chanſon , dont
je ne ſçay pas l'âge , mais je ſçav
bien que la Muſique qui eſt d
4
346 MERCURE
M. Dubreüil , digne éleve du fa.
meux Lambert, eneſt tres-jolie.
trait de declamation , & trouvez
bon , Mesdames , que je ſubſtituë
à ce langage ferieux que l'intereſt
de tout le monde m'a fait
tenir,une petite Chanſon , dont
je ne ſçay pas l'âge , mais je ſçav
bien que la Muſique qui eſt d
4
346 MERCURE
M. Dubreüil , digne éleve du fa.
meux Lambert, eneſt tres-jolie.
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2
p. 5-36
REFLEXIONS SUR L'ART DE PARLER EN PUBLIC.
Début :
Je ne parle point ici de la composition d'un Discours, c'est un [...]
Mots clefs :
Voix, Art, Orateur, Déclamation, Acteurs, Actions, Auditeurs, Théâtre, Prononciation, Articulation, Discours, Comédiens, Manières, Talents, Démosthène, Exigence, Mémoire, Contenance, Gestes, Tons, Expression du visage
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texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS SUR L'ART DE PARLER EN PUBLIC.
REFLEXIONS
SUR
L'ART DEPARLER EN PUBLIC .
E ne parle point ici de
la compoſitiond'unDifcours
, c'eſt un Art qui
me palle. Je ne parle
que de ce que les Rhéreurs
nomment Prononciation , a
c'est- à- dire , des Qualitez exterieures
de l'Orateur , comme la
a Pronunciatio dividitur in vocis
figuram & corporis motum. Cicer.
adHer. 3 n. 20. A- iij
-
6 LE MERCURE
۱
Voix , le Viſage , le Geſte , &c.
ce que nous autres Comediens
nommons ; Art de reciter , ou fimplementRecit,&
ce que l'on apelle
ordinairement au College , & ailleurs
, Déclamation. Ce mot , Déclamateur,
n'eſt pas pris , je crois ,
enbonne part : Il ſignifie enRhetorique,
unOrateur qui employede
grands mots empoulez , qui n'ont
nulle ſolidité,& qui ne diſent rien ;
maisnous , nous nommons Déclamateur
, un Acteur qui récite toûjouts
ſur un ton emphatique , ce
que nous appellons , Chanter.
A
Les belles Voix font quelques
fois ſujettes à cette forte de récit ,
&donnent un peu dans le chant.
Cette maniere n'étant point trop
affectée, ne laiſſe pas quelquesfois
de plaite , &d'avoir ſes partiſans ;
elle eſt frapantequand elle est bien
ménagée , & elle n'eſt pas toûjours
vicieuſe. Les Tragedies de
M. de Racine ont été récitées en
partie dans ce goût , c'étoit un peu
l'a maniere de cet Illuſtre Auteur
DE JUILLET. 7
:
ي ب ر ع
&Mlle de Champmellé,a qui charmoit
la Cour , & Paris dans Hermionne
, dans Berenice & dans
Phedre, chantoit un peu, ſij'oſe le
dire; mais,comme elle s'étoit renduce
Recit naturel , & que d'ailleurs
elle récitoit les Rôles des
Tragedies du Celebre M. de Corneille
excellemment, & dans toute
une autre maniere , elle a paſſe
avec juſtice pour une Comedienne
achevée.
a Qui ne connoît lirimitableActrice,
Representant ou Phedre ouBerenice,
Chimene en pleurs , ои Camille en
fureur. M. de la Fontaine.
Jamais Iphigenie en Aulide immolée,
N'a coûtétantdepleursà la Gréce
assemblée ,
Quedans l'heureuxſpectacte ànos
yeux érale,
En a fait sous son nom verſer la
Champmeslé. M. Deſpreaux.
LE MERCURE
Ce ſeroit ici une occafion bien
favorable, pour parler des Actrices
qui l'ont remplacée ; mais je ne
parlerai dans tout ceci d'aucun
Acteur de Paris : Je ſuis de la profeſſion
& il me ſieroit mal de vouloir
faire des Differtations fur le
mérite de perſonnes , que nous regardons
comme les Maîtres de
l'Art. L'eſtime que la Cour & Paris
ont eûë pour quelques Acteurs; &
quelques Actrices que l'on a û le
malheur de perdre , ou qui ne font
plus dans la Troupe du Roi ; &
les juttes applaudiſſemens que reçoivent
encore tous les jours ceux-
&cellesqui leur ont ſuccedés; tout
cela ; dis-je , prouve aſſes que la
Déclamation , ou l'Art de réciter ,
dans la Tragedie & dans la Come
die , a été porté ſur le Théatre de
Parisà ſa perfection : Les Lumieres
naturelles& les Talens acquis des
Acteurs , la fréquentation des perſonnes
polies & fpirituelles , les
avis des Auteurs , le goût juſte &
délicat des Auditeurs tout enfin
:
DE JUILLET.
contribuë à rendre les Acteurs de
Paris , parfaits dans leur Art. Après
cette digreſſion, je pafle àmes Ré-
Aexions.
La Déclamation est d'une ſigrande
importance à l'Orateur , que
Ciceron dit qu'il ne ſçait , a lequel
desdeux il prendroit , s'il étoit forcé
au choix , ou l'Art de compoſer
excellemment un Diſcours , ou
la belle maniere de le débiter. Ces
deux qualitez forment le parfait
Orateur.
L'Art de réciter , ou la Déclamation
, demande un heureux naturel
, dit Ciceron. b
- a Non facile dixerimus an pronunciatio
magis valeat , nam commoda
inventiones& concinna verborum elocutiones,
Gartificiosa diſpoſitiones,
& diligens omnium memoria , fine
pronunciatione , non plus quàmfine
bis rebus pronunciatio fola valeret.
Cic. ad Heren. lib . 1. n. 19 .
bSicfentio naturam primum ad
dicendum vim afferre maximam.
Cic. de Orat. lib . 4.
10 LE MERCURE
Et-Quintilien prétend que ſans les
diſpoſitions naturelles , l'Art & les
préceptes font inutiles, a
Je conviens de cela avec ces
Grands Hommes , mais cette regle
ſeroit- elle fi generalle , qu'elle n'ût
ſes exceptions ? Avec un peu d'étude&
de recherche , ne pourroitonpoint
trouver l'Art de toucher
les coeurs dans la Déclamation ?
Les deffauts naturels ne pourroient-
ils pas être corrigez par l'exercice
& l'application ?
Ciceron n'étoit pas dans les commencemens,
fort gracieux,il avoir,
a Nihil pracepta atque artes valere
,nifi adjuvante natura. Quintil.
Ciceron & Quintilien parlent en
general de tout ce qui concerne l'Orateur
; mais , comme la prononciation
est une qualité eſſentielle à l'Orateur
, je raporte uniquement ces
paſſages à mon idée , & purément à
la Déclamation: Dicendum favori-
Sema pensée, bien que ce ne foit pas
la veritablefignification de ce mot...
DE JUILLET. H
dit-il , lui même , a la voix foible
& quelques autres deſfauts , mais
l'exercice & l'application furmonterent
tous ces obſtacles ; & il ſera
toûjours conſideré comme le plus
grand de tous les Orateurs .
Demofthenes , b malgré une
complexion trés délicate , une difficulté
de parler , les detfauts du
corps, & le peu de ſoin qu'on avoit
pris de cultiver ſfon. Eſprit , par
l'éducation ; Demofthenes , dis-je ,
par un travail affidu , triompha de
•toutes ces difficultez , & parvint à
un fi haut point d'éloquence , que
a Erat tunc maxima gracilitas &
infirmitas corporis procerum & tenue
collum , labor & laterum contentio
, fed omnia vicit labor. Cic ,
de Claris. Orat.
b In Demofthene tantum ſtudium
fuiſſe, tantusque labor dicitur , ut
primum impedimenta natura,induf...
triâ diligentiaque fuperarit , cum-
Ibus effet , &c. Cicer.
12 LE MERCURE
Ciceron le propoſe pour modéle à
tous les Orateurs. a
Dans l'Art de reciter , je comprens
la Chaire , l'Ecole , le Barreau
, les Harangues , le Miniſtere
politique , la Lecture , la Converſation
même.
Le Théatre renferme toutes ces
choſes , comme je le dirai dans la
ſuite : Et à propos de Lecture &de
Converſation , je ſuis ſurpris d'entendre
quelquesfois parler & lire
ſi mal , des gens qui ont du mérite
& de l'eſprit b , cela vient de ce
que n'ayans aucune diſpoſition , ils
négligent l'Art & les Préceptes qui
aNemo eft Orator , qui ſe Demofthenifimilem
eſſe nolit. Id.
b Sunt quidam aut ita linguahefitantes
, aut ita voce abfoni , aut
ita vultu,motuque corporis vaſti atque
agreftes , ut etiam fiingeniis atque
arte valeant , tamen in Oratorum
numerum venire non poffint .
:
Cic . de Orat.
pourroient
DE JUILLET. 13
pourroient corriger un peu leurs
deffauts naturels.
Riennepeutplaire , étant mal
débité. Soit qu'on life , ſoit qu'on
parle, ſoit qu'on raconte uneAvanture
, foit qu'on faffeun Compliment
ou un Conte plaifant , il doit
y avoir un certain Art dans l'Action
& dans la Voix , qui doivent
toutes deux être conduites , & ménagées
, felon le tems , le lieu , les
perſonnes , &c.
Il eſt conſtant que toutes ces fortes
de Declamations ſe trouvent
au Théatre , &j'oſe dire , que les
Orateurs Profanes & Sacrez mêmes
, peuvent profiter beaucoup
pour la Declamation , quand nos
belles Pieces font repreſentées par
de bons Acteurs .
Tous les hommes paroiffent fur
la Scene, Heros , Ministres d'Erat ,
Gouverneurs & Confidens de Princes;
tous les Caracteres y font re
14 LEMERCURE
preſentez , toutes les Paffions a y
font exprimées , la Tendreſſe , la
Haine , la Joye , la Douleur , la
Fureur , la Crainte , le Deſeſpoir
, b &c.
Enfin,quandun Comedien ſetrouve
doüé desQualitez de l'Eſprit, &
desgraces naturelles du Corps , &
qu'il a avec cela l'Ame ſuſceptible
des Paffions ( Talent rare , mais
abſolument neceſſaire à l'Orateur )
quand ſe trouve , dis- je , un tel Acteur
, c'eſt un modéle que toutes
les perſonnes qui parlent en puaQue
tuſçais bien, Racine, àl'aide
d'un Acteur ,
Emouvoir, étonner , ravirun Spectateur.
M. Deſpreaux .
b De tous nos mouvemens , es - tu
donc laMaitreſſe ?
Tiens-tunôtre coeur dans tes mains?
Tufeins le Deſeſpoir,la Haine, la
Tendreſſe,
Etjeſenstout ce que tu feins. M.
de la Motte , Ode à Mile Duclos .
DE JUILLET. 15
=
blic, doivent imiter:Ce ſont deux
Comediens qui ont fait les deux
plusGrands Orateurs du Monde, a
Satyrus forma Demofthenes,& Ciceron
étudia la Declamation ſous
Roſcius,
Je ne donnerai point à cecy tout
l'ordre , & l'arrangement , qu'on
pourroit donner ; je jetterai fur
le papier mes Reflexions , comme
elles me viendront dans l'Efprit;
je ne prétends pas traiter à
fonds la Declamation , ce n'eſt ,
à dire vrai , qu'une ébauche , &
tout ce que je dirai , ne ſera bien
connu que de ceux qui parlent en
public.
Je dirai d'abord , que tout homme
qui parle en public , reffent au
commencement, une émotion qu'il
eſt difficilede ne pas avoir; mais
qu'il faut pourtant tâcher de vaincre
: C'eſt une eſpece de timidité
que lesplus grands Orateurs , &
a Voyez Plutarque dans la Vie
deDimofb
Bij
16 LE MERCURE
lesplus excellens Acteurs ont peire
à furmonter quelques fois , furtout
quand il y a long-tems qu'ils.
n'ont paru , ou qu'ils recitent un
Ouvrage nouveau . Quand on eit
connu, aimé&reçû favorablement
de l'Auditoire , comme certains
Orateurs , cerrains Acteurs , cette
alteration ne fe fait fentir que legerement;
mais cette émotion eſt
toûjours violente dans un homme
qui n'est pas connu , ou qui n'eſt
pas fort accredité dans l'eſprit du
public. L'experience & l'habitude
n'oient pas toûjours cette émotion .
Pour remedier à ce mal preſqu'inévitable
, il faut avant que de parler,
contempler modeſtement ſes
Audi curs , ſe tranquilifer , reprendre
, pour ainſi dire , haleine & ſe
donner par là le tems & les moyens
de ſe raflüver. Surtout ne nous frapons
point trop de la penſée , que
nous fommes l'objet de tour un
Auditoite , & que nous allons parler
devant un Peuple qui n'eſt afDE
JUILLET. 17
ſemblé que pour nous écoûter. a
Ces reflexions intimident,&la trop
grande timidité eſt nuiſible ; d'un
autrecôte une trop grande affûrance
eſt dangereuſe. L'Auditeur
qui veut être reſpecté , la croyant
un effer de la preſomption de l'Orateur,
fe revolte. Il faut éviter ces
deux extremitez , & garder un jufte
milieu , pour gagner la bienveillance
de l'Auditoire , & le prévenir
favorablement .
MEMOIRE.
Pour parler en public , il faut
avoir laMémoirebelle , ſi elle eſt
incertaine & chancelante , on ne
peut jamais bien reciter ſon Sermon
, ſa Harangue , ſon Plaidoyer,
fon Rôle : La trop grande contention
d'eſprit , causée par la
a Magnum quidem onus eft profirerise
effe omnibus filentibus unum
maximis de rebus audiendum. Cic.
deOrat.
Bij
13 LE MERCURE
crainte de manquer , altére le Vifage
, dérange l'Action , affoiblir
la Voix , & fait fuer l'Orateur , &
l'Auditeur; mais, quand la Mémoire
eft ferme & aflutée onimanie
fon difcours , on eft maitre de ſes
Tons , & de ſes Geſtes , & cette
confiance qu'on a en fa Mémoire
donne de la liberté dans la Voix
& dans l'Action; c'eſt une verité
connuë de tous ceux qui parlent en
public:Au reſte, quoiqu'on dife de
laMémoire artificielle , je ne crois
pas qu'ilyait des regles bien fûres.
Chacun a fa maniere d'apprendre
par coeur ,&fe fait une eſpece de
Mémoire artificielle; mais le plus
grand fecret pour fortifier , ou pour
acquerir de la Mémoire, c'eſt de la
cultiver dans la jeuneſſe,de l'exercer
ſouvent , & furtout l'aflujettir
d'abord à apprendre fort correctement;
chofe abſolument neceff.ire,
& qui étant, négligée dans les
commencemens , donne bien de la
peine dans la ſuite.
DE JUILLET. 19
:
PRONONCIATION
ET ARTICULATION.
La Prononciation doit être reguliere
, c'est- à-dire , ſelon les regles
de la Langue &le bel Ufage;
il faut qu'elle n'ait rien d'ignoble.
L'Articulation doit être coulante ,
nette& infiniiante : Dans les endroits
paflionnez , il faut preſſer
fon Difcours ; mais il ne faut pas
trop s'abandonner à fon feu , &on
doit prendre garde de ne pas bredoüiller
, comme dans lesRaifonnemens:
Il faut éviter le trop grand
flegme; car la lentea de parole
eit capable de glacer tout un Auditoire.
Je dirai en paffant , que ceux qui
ont l'Articulation, ou trop lente,ou
trop précipitée ,& même ceux qui
parlent gras , peuvent répeter
leurs Diſcours avec de petits cailloux
dans la bouche , a en s'effor
•Onlesmetſousla Langue.
20 LE MERCURE
çant de bien prononcer. Si on a la
Mâchoire trop peſante , elle ſe
rend par là légere , & fi on l'a trop
précipitée , ces petits cailloux mcdérent
l'impetuoſité de la Langue ,
&tempérent la vivacitédu Recit.
Demofthenes , a qui étoit bégue , ſe
fervoit de cailloux , &j'ai vu quel- /
ques Acteurs , qui avoient que! -
ques uns de ces deffauts , qui
ont acquis par ce moyen , une Articulation
, & une Prononciation
aſſes juſte.
CONTENANCE,
OUMOUVEMENS DUCORPS.
Ceux qui parlent en public , doivent
avoir un Air , & une Contenance
modeste , aifée, gracieuſe&
naturelle , foit aſſis , foit de bout
a Quin etiam ut memoria proditum
eft conjectis in os calculis ,ſummá
Voce verſus multos uno spiritu
pronunciare confuefcebat. Cicer.de
Orar.
DE JUILLET. 21
!
tous les mouvemens du Corps doivent
être faits avec grace , &à propos.
Dans un Compliment , par
exemple , un Orateur auroitmauvaiſe
grace de s'agiter , &de marcher.
L'Avocat est moins refervé
là-deſſus. A l'égard du Predicateur
, il ne peut rendre fon Caractére
trop reſpectable ;ainfi, tous ſes
mouvemens ne peuvent être trop
nobles ; d'ailleurs ( comme il eſt
renfermé dans un eſpace de peu
d'étenduë ] on n'en voit que le
buſte: Les Prédicateurs font quelques
fois aflis , & quand ils parlent
d'un ton familier , comme s'ils raiſonnoient
tête-à-tête avec quelqu'un
cere, tranquilité a de la
grace , & a un air plus perfuafif;
leur Action pourlors eft tres-fimple;
elle ne paffe pas te coude
qu'ils appuyent fur le bord de la
Chaire , ils n'ont de mouvement ,
que dans les doigts &les poignets ;
mais,quan 1 ils veulent exciter dans
le coeur des Andreurs , ce aines
grandes Paffions , foit Terreur ,
22 LE MERCURE
ſoit Pitié ; alors , ils font debour ,
&donnant l'effort à leur Voix & à
leur Action , tout eſt violent , tour
eft rapide , tout eſt vehement en
cux.
LES TONSUAFLEXIONS
DE VOIX.
La Voix de l'Orateur doit être.
naturellement nette , ſonore , fans
être trop perçante, ſemblable àune
belle Taille de Muſique , que les
aPlusieurs personnes diſent &
écrivent , inflexions de voix .
je neprétendspas les blámer , car on
dit en Latin , vox ad inflexionem
facilis , vox flexilis ; mais,comme in
pourroit avoir en François unsens
opposéàmon Idée , & être pris dans
le même ſens d'inflexibilité ,j'at cru
devoirmefervir de flexionsde voix ,
d'autant plus que c'eſt parmi nous
autres Comediens , le Terme. Nous
diſons d'un Acteur , qui recite d'une
certaine façon , qu'il n'a point de
flexions.
DE JUILLET.
23
:
コ
Latins appellent Tenor , pour ſe
prêter à toutes les flexions imaginables
; c'est-à-dire ,, pour la rendre
mâle , tendre, forte , baſſe, ſelon
le Diſcours , mais toûjours intelligible.
Le Harangueur & le
Miniſtre d'Etat n'ont pas toûjours
beſoin d'une fi grande Voix , a mais
dans la Chaire , au Barreau , & au
Théatre, il faut quelques fois faire
du bruit , pour reveiller l'attenrion
de l'Auditeur : Pour cela , il
fautprendre ſur ſes Poulmons , il
ne faut pas cependant crier , s'enroüer
,& comme nous diſons s'engoüer
, & c'eſt à quoi nous fommesquelques
fois ſujets au Théatre
; le feu nous emporte & [ pour
me ſervir de nos termes ) nous
épouſons trop la Paſſion ; & nôtre
Période n'eſt pas finie , que nous
ſommes tout eſſouflez. Pour prévenir
cet accident,il faut ſe donner
a Subſellia grandiorem & pleniorem
vocem defiderant. Cicer.in
Brut.
24 LE MERCURE
des tems , c'est-à-dire , faire de
petites pauſes , préſqu'inſenſibles ,
enreprenant legerement la reſpira.
tion, & en foûtenant toûjours
les Yeux & l'Action , pour tenir
l'Auditeur en haleine , & attentif
juſqu'à la fin de la Periode , ſans
la laiffer tomber, comme font pluſieurs
perſonnes qui parlent en public.
Ces afpirations étant légeres,
onttoûjours grace dans le Recit ,
elles en font l'Anie,&c'eſt le plus
grandArt de la Declamation ; c'eſt
par là qu'une Période dire rapidement,
preſque d'un même port de
voix,&finie ſur un tonun peu emphatique,
fait unbel effet au Théatre,&
que s'attirantun applaudiflement
general , l'Acteur fait faire
ce que nous appellons le Brouha-
ha. a
a Un Marquis dans le Mifantrope
de Mr de Moliére dit :
.Et faire du fracas
Atous les beaux endroits qui mé
ritent des bas.
D'autres
DE JUILLET. 25
D'autres Périodes ſe diſent encore
par gradation , c'est-à-dire ,
en élevantde plus enplus la Voix ,
pour faire fentir la force de fonD..-
-cours à l'Auditeur ; cette derniere
remarque eft preſque la même que
la précedente , & la pratique ſeule
enfait connoître la difference.
Onne peut jamais bien exprimer
ce qu'on ne reffent pas vivement ;
mais cependant , il faut ſe poſſeder
, il ne faut pas trop ſe penétrer
ſoi-même , nis'abandonner (comimeje
crois déja l'avoir dit à fon
• feu&à ſa Paſſion ; car on s'étouffe,
la Voix ſe pert , & la Mémoire même
ſe trouble quelques fois : Ces.
tems , & ces petites pauſes , dont
j'aidéja parlé cy-deſſus , ménagées
avec art , feront d'un grand fecours.
Au commencement du Diſcours ,
• il faut parler modeftement, un peu
bass, a mais intelligiblement : Au
-a Exordium vehemens , &pugnax
efſſenon debet. Cicer. de Orat .
Lib. 2 . C
26 LE MERCURE
milieu , il faut moins ſe ménager
& fur la fin , on peut prendre l effort.
Rien ne fatigue plus que d'entendre
un Orateur , toûjours ſur le
même ton , ce qui s'appelle Monotonie.
ai
On dot changer de ton ; mais
ſans obſerver une certaine méthode,
& un certain ordre didactique,
commequelques uns , qui ſe font
une maniere de Recit qui , dans
chaque Période, eſt toûjours lemê.
me ; on diroit que c'est une eſpece
de Chanfon , & un refrein qu'ils
reprennent de tems-en-tems & de
phrafe en phrase : Rien n'eſt plus
propre à endormir un Auditeur.
Les Expoſitions doivent être dites
, fans grandes flexions de voix.
Les Raifonnemens doivent être
naturellement variez & appuyez .
a Ad aures noſtras & Sermonis
Suavitatem quid eft viciffitudine
commutatione aptius ? Cicer. 2. de
Orar
DEJUILLET. 26
Les Narrations doivent être coulées.
Les Portraits ne doivent point être
#trop chargez : Il n'y faut point trop
faire le Comedien ; je parle ſurtout
pour la Chaire .Quelques fois nous
ſommes obligez de charger un peu
nos portraits ſur la Scene , mais
autre part , c'eſt un déffaut. On
voyoit , par exemple , autrefois
des Predicateurs , qui faiſans le
Portrait d'une femme mondaine ,
- prenoient des Tons effeminez..
Rien n'eſt plus ridicule .
Ondoit éviter cette Déclamation
Scolaſtique , qui, avec des Tons &
desGeſtes trop étudiez , & fi j'oſe
dire , Pedanteſques , prétend exprimer
juſqu'au moindre mot. a
LesTons trop bas , c'est-à-dire ,
quiont , je ne ſçai quoi de trivial ,
doivent être bannis d'un Difcours
grave& ferieux.
a Non verba exprimens , fed uni-
--verſam rem &fententiam. Cicer..
de Orat. lib.3 .
Cij
23. LE MERCURE
Les Tons doux, tendres,& affeetueux
gagnent le coeur.
Les vehemens le frappent de
terreur.
Les familiers s'inſinüent & gagnent
l'eſprit .
Il faut étudier toutes les flexions
de Voix convenables aux Paffions,
mais tous les Tons doivent être no-
Lles& naturels.
Enfin , la Voix étant un don de
la Nature , on doit appeller heureux
l'Orateur qui l'a belle ; mais
que le qu'elle foit , baſſe ou haute,
mâle ou grêle , belle ou non belle;
il faut la conduire naturellement ,
pour ſe faire toûjours entendre
par une prononciation & une articulation
nette:C'eſt par là que plu
ſieurs Orateurs , & quelques Acteurs
, fans beaucoup de voix , font
écoûtez favorablement , & trou
vent l'Art de plaire.
LEVISAGE ET LES YEUX,
د
Le Vifage doit n'avoir rien de
1
DE JUILLET. 25
,
choquant ; il faut ſe le rendre parlant;
mais fansgrimaces : LesPafſions
s'y peignent d'elles mêmes ,
quand l'Ame eſt touchée . a Les
Yeux doivent être ouverts , &les
Sourcils élevez dans certains
grands mouvemens , mais fans paroître
égaré. Il eſt inutile de dire
que le Superbe éleve ſa vûë , que
l'Humble la baiſſe , que le Mépriſant&
le Colere tourne les yeux
de côté ; car , la Nature d'elle-même
dans la Paſſion , fait toutes ces
choſes & on n'a pas beſoin d'avis
là-deſſus. Il ſuffira de dire , que la
Vûë fixe , ferme & aflûrée , eſt une
choſe à laquelle doit s'attacher
l'Orateur. C'eſt dans l'oeil qu'eſt
l'action & la force de la Déclamation.
Un oeil vacillant , & dont
les regards ne ſont ni fermes , ni
arrêtez , & qui n'a nulle exprefa
Vultus ac frons animi est janua
qua fignificat voluntatem abditam
acretrufam. De Pel. Confult. no.
34
Gijj
30
LE MERCURE
fion , n'excite aucune Paſſion , &
ne remuë point le coeur de l'Audireur.
Les mouvemens du Viſage
ſans l'oeil, font inutiles , & ne font
aucune impreſſion. L'oeil doit parler
dans l'Orateur , puiſque les
yeux font des miroirs qui répreſentent
ce qui ſe paſſe dans notre
Ame: Cela eſt ſi vrai , qu'au recitd'une
Avanture , nos yeux marquent
& découvrent l'interêt que
nôtre coeur y prend : A propos
de cela , je ne puis m'empêcher de
blâmer certains Acteurs , qui ſur
la Scene,ont un oeil diſtrait , &qui
n'écoûtent qu'à demi & froidement
, celui qui leur parle de choſes
importantes & intereſſantes.
Un bon Acteur attentif à tout ce
qui ſe paſſe ſous ſa vûë , fait connoître
par ſes ſeuls mouvemens exterieurs
, & furtout par ſes yeux,
que ſonAme eſt touchée de ce qu'il
voit , ou de ce qu'il entend , &
fans parler , il touche l'Auditeur,
DE JUILLET. 31
L'ACTION OU LE GESTE .
Le Geſte doit toûjours préceder
d'un inſtant le diſcours , & finir
avec lui . Cela ſe fait naturellement
: L'Action doit être noble ,
naturelle , gracieuſe , importante ,
animée , vive & legere , tout cela
àpropos:Ellene doit point êtretrop
étudiée, ni trop recherchée , point
outrée. Porter les mains plus haut
que la tête , fraper des poings ,
ou les mains l'une dans l'autre ,
mettre les poings ſur les côtez ,
montrer des doigts , les écarter ,
étendre les bras en croix , avoir
trop de Geſtes , ce qui s'appelle
geſticuler , obſerver une certaine
action reguliere d'une main à l'autre
, n'agir que de la main gauche
ſeule b, font tousgeſtes vicicux qui
aGestus aberit àſceniconec vulta
nec manu nec excursionibus nimius.
Fab.lib. 1. cap. 2.
b Sinistra manusnunquamfola rectègeftum
facit. Gran. lib.6. cap. 6.
32 LE MERCURE
ne ſeront pas fuportables ſur la
Scene tragique , & qui ne peuvent
convenir qu'à un Comique , & qui
par confequent,ne peuvent être reçûs
dans unOrateur grave. Je dirai
pourtant que ces geſtes- là étant
ménagez ,feroientſoufferts dansdes
fureurs & d'autres paſſions vehementes
; furtout dans un homme
gracieux. Nous en avons pluſieurs
exemples au Théatre & ailleurs ;
mais ces exemples ne font pas à
ſuivre. Un grand Orateur & un
grand Acteur peuvent hazarder
quelque choſe , on peut les imiter
, mais on ne doit les imiter que
dans ce qu'ils ont de beau , de bon
&de naturel. Il faut étudier toutes
ces chofes , mais ſe les rendre ſi
familieres,que l'art en ſoit entierement
caché a pour ſe rendre plus
vrai , plus naturel , & plus per--
fuafif.
aUbicumqueArs oftententatur ,
veritas abeffe videtur. Quint. lib .
10. cap.4.
DE JUILLET.
33
i
Le trop d'art dans la Voix &
dans l'Action , ainſi que dans la
compoſition d'undiſcours , rend un
Orateur ſec , guindé , &pédant .
Enfin, on ſe ſouviendra qu'on
ne peut,& qu'on ne doit pas même
vouloir faire tout ſentir dans un
longDiſcours &dans un long Rôle.
Les endroits négligez ou pour
mieux dire , moins marquez font ,
comme les Ombres aux tombeaux.
a
,
Ce font icy des Regles generales,
qui en détail , demanderoient un
volume , & il ſeroit neceſſaire que
quelque Illuftre Orateur , ou quelque
habile Acteur traitât cette
matiere plus amplement. Je ne l'ai
qu'ébauchée , & je ne me ſens pas
capable de faire d'avantage.
J'oſe dire pourtant , que je crois
avoir expoſédans cesReflexions,les
Pointsles plus effentiels delaDéclamation,
quoique fort ſuccintement.
a Quadam etiam negligentia est
diligentia . Cic. de Orat..
34 LE MERCURE
AVIS GENERAL ,
Toutes les Regles de Ciceron ,
de Quintilien ,&des Illuſtres Modernes
qui ont pû écrire ſur la Déclamation,
fontinutiles à l'Orateur,
s'il ne ſuit la premiere , qui eſt , de
bien comprendre ce qu'il dit & de
le ſentir fortement foi-même , pour
le rendre ſenſible à l'Auditeur.
Quand on eſt touché de fon difcours,
leViſage, la Voix&le Geſte ſe
prêtent,& fe conforment aux mouvemens
interieursa , & pour peu
qu'on aitquelques graces naturelles;
avec cela ſeul ,ſans beaucoup de
recherches,on peut plaire& perfuader
, qui est le ſeul but de l'Eloquence.
a Omnis motus animifuum quemdam
à naturâ habet vultum &fonum
&gestum. Cic. in Orat .
DE JUILLET.
35
DERNIERE REFLEXION ,
ET CONCLUSION.
Quoique l'on nous raconte de
Demosthenes , quoique Ciceron
diſe de lui même; je ne puis croire
qu'il ſoit poſſible , ſans les difpoſitions
naturelles , de parvenir
au ſouverain degré de la Déclamation.
L'Art peut bien , en corrigeant
un peu les déffauts de la
Nature , rendre un Orateur , &
un Acteur plus que paſſable &
au deſſus du mediocre; mais les
graces naturelles de l'Eſprit & du
Corps,fortifiées par l'Etude&l'Application
, peuvent ſeules donner
l'Excellence. L'Application peut
donner la Mémoire , l'Etude peut
donner l'Intelligence ; mais la ſenſibilité
de l'Ame , que nous appellons
Entrailles ( Partie Effentielle
du Recit ) & ces graces
exterieures ſi éclatantes , & fi frapantes
, que nous admirons dans
1
36 LE MERCURE
certains Orateurs , dans certains
Acteurs , & dans certaines Acttices;
tout cela , dis-je , ne pouvant
être acquis par aucun Art , n'eſt
qu'un pur bienfaitde la Nature:
Ainſi , je finirai comme j'ai commencé,
endiſant avec Ciceron &
Quintilien.
Sic fentio Naturam , primùm ad
dicendum vim afferre maximam ,
&nihil Pracepta , atque Artes valere
, nifi adjuvante Natura.
SUR
L'ART DEPARLER EN PUBLIC .
E ne parle point ici de
la compoſitiond'unDifcours
, c'eſt un Art qui
me palle. Je ne parle
que de ce que les Rhéreurs
nomment Prononciation , a
c'est- à- dire , des Qualitez exterieures
de l'Orateur , comme la
a Pronunciatio dividitur in vocis
figuram & corporis motum. Cicer.
adHer. 3 n. 20. A- iij
-
6 LE MERCURE
۱
Voix , le Viſage , le Geſte , &c.
ce que nous autres Comediens
nommons ; Art de reciter , ou fimplementRecit,&
ce que l'on apelle
ordinairement au College , & ailleurs
, Déclamation. Ce mot , Déclamateur,
n'eſt pas pris , je crois ,
enbonne part : Il ſignifie enRhetorique,
unOrateur qui employede
grands mots empoulez , qui n'ont
nulle ſolidité,& qui ne diſent rien ;
maisnous , nous nommons Déclamateur
, un Acteur qui récite toûjouts
ſur un ton emphatique , ce
que nous appellons , Chanter.
A
Les belles Voix font quelques
fois ſujettes à cette forte de récit ,
&donnent un peu dans le chant.
Cette maniere n'étant point trop
affectée, ne laiſſe pas quelquesfois
de plaite , &d'avoir ſes partiſans ;
elle eſt frapantequand elle est bien
ménagée , & elle n'eſt pas toûjours
vicieuſe. Les Tragedies de
M. de Racine ont été récitées en
partie dans ce goût , c'étoit un peu
l'a maniere de cet Illuſtre Auteur
DE JUILLET. 7
:
ي ب ر ع
&Mlle de Champmellé,a qui charmoit
la Cour , & Paris dans Hermionne
, dans Berenice & dans
Phedre, chantoit un peu, ſij'oſe le
dire; mais,comme elle s'étoit renduce
Recit naturel , & que d'ailleurs
elle récitoit les Rôles des
Tragedies du Celebre M. de Corneille
excellemment, & dans toute
une autre maniere , elle a paſſe
avec juſtice pour une Comedienne
achevée.
a Qui ne connoît lirimitableActrice,
Representant ou Phedre ouBerenice,
Chimene en pleurs , ои Camille en
fureur. M. de la Fontaine.
Jamais Iphigenie en Aulide immolée,
N'a coûtétantdepleursà la Gréce
assemblée ,
Quedans l'heureuxſpectacte ànos
yeux érale,
En a fait sous son nom verſer la
Champmeslé. M. Deſpreaux.
LE MERCURE
Ce ſeroit ici une occafion bien
favorable, pour parler des Actrices
qui l'ont remplacée ; mais je ne
parlerai dans tout ceci d'aucun
Acteur de Paris : Je ſuis de la profeſſion
& il me ſieroit mal de vouloir
faire des Differtations fur le
mérite de perſonnes , que nous regardons
comme les Maîtres de
l'Art. L'eſtime que la Cour & Paris
ont eûë pour quelques Acteurs; &
quelques Actrices que l'on a û le
malheur de perdre , ou qui ne font
plus dans la Troupe du Roi ; &
les juttes applaudiſſemens que reçoivent
encore tous les jours ceux-
&cellesqui leur ont ſuccedés; tout
cela ; dis-je , prouve aſſes que la
Déclamation , ou l'Art de réciter ,
dans la Tragedie & dans la Come
die , a été porté ſur le Théatre de
Parisà ſa perfection : Les Lumieres
naturelles& les Talens acquis des
Acteurs , la fréquentation des perſonnes
polies & fpirituelles , les
avis des Auteurs , le goût juſte &
délicat des Auditeurs tout enfin
:
DE JUILLET.
contribuë à rendre les Acteurs de
Paris , parfaits dans leur Art. Après
cette digreſſion, je pafle àmes Ré-
Aexions.
La Déclamation est d'une ſigrande
importance à l'Orateur , que
Ciceron dit qu'il ne ſçait , a lequel
desdeux il prendroit , s'il étoit forcé
au choix , ou l'Art de compoſer
excellemment un Diſcours , ou
la belle maniere de le débiter. Ces
deux qualitez forment le parfait
Orateur.
L'Art de réciter , ou la Déclamation
, demande un heureux naturel
, dit Ciceron. b
- a Non facile dixerimus an pronunciatio
magis valeat , nam commoda
inventiones& concinna verborum elocutiones,
Gartificiosa diſpoſitiones,
& diligens omnium memoria , fine
pronunciatione , non plus quàmfine
bis rebus pronunciatio fola valeret.
Cic. ad Heren. lib . 1. n. 19 .
bSicfentio naturam primum ad
dicendum vim afferre maximam.
Cic. de Orat. lib . 4.
10 LE MERCURE
Et-Quintilien prétend que ſans les
diſpoſitions naturelles , l'Art & les
préceptes font inutiles, a
Je conviens de cela avec ces
Grands Hommes , mais cette regle
ſeroit- elle fi generalle , qu'elle n'ût
ſes exceptions ? Avec un peu d'étude&
de recherche , ne pourroitonpoint
trouver l'Art de toucher
les coeurs dans la Déclamation ?
Les deffauts naturels ne pourroient-
ils pas être corrigez par l'exercice
& l'application ?
Ciceron n'étoit pas dans les commencemens,
fort gracieux,il avoir,
a Nihil pracepta atque artes valere
,nifi adjuvante natura. Quintil.
Ciceron & Quintilien parlent en
general de tout ce qui concerne l'Orateur
; mais , comme la prononciation
est une qualité eſſentielle à l'Orateur
, je raporte uniquement ces
paſſages à mon idée , & purément à
la Déclamation: Dicendum favori-
Sema pensée, bien que ce ne foit pas
la veritablefignification de ce mot...
DE JUILLET. H
dit-il , lui même , a la voix foible
& quelques autres deſfauts , mais
l'exercice & l'application furmonterent
tous ces obſtacles ; & il ſera
toûjours conſideré comme le plus
grand de tous les Orateurs .
Demofthenes , b malgré une
complexion trés délicate , une difficulté
de parler , les detfauts du
corps, & le peu de ſoin qu'on avoit
pris de cultiver ſfon. Eſprit , par
l'éducation ; Demofthenes , dis-je ,
par un travail affidu , triompha de
•toutes ces difficultez , & parvint à
un fi haut point d'éloquence , que
a Erat tunc maxima gracilitas &
infirmitas corporis procerum & tenue
collum , labor & laterum contentio
, fed omnia vicit labor. Cic ,
de Claris. Orat.
b In Demofthene tantum ſtudium
fuiſſe, tantusque labor dicitur , ut
primum impedimenta natura,induf...
triâ diligentiaque fuperarit , cum-
Ibus effet , &c. Cicer.
12 LE MERCURE
Ciceron le propoſe pour modéle à
tous les Orateurs. a
Dans l'Art de reciter , je comprens
la Chaire , l'Ecole , le Barreau
, les Harangues , le Miniſtere
politique , la Lecture , la Converſation
même.
Le Théatre renferme toutes ces
choſes , comme je le dirai dans la
ſuite : Et à propos de Lecture &de
Converſation , je ſuis ſurpris d'entendre
quelquesfois parler & lire
ſi mal , des gens qui ont du mérite
& de l'eſprit b , cela vient de ce
que n'ayans aucune diſpoſition , ils
négligent l'Art & les Préceptes qui
aNemo eft Orator , qui ſe Demofthenifimilem
eſſe nolit. Id.
b Sunt quidam aut ita linguahefitantes
, aut ita voce abfoni , aut
ita vultu,motuque corporis vaſti atque
agreftes , ut etiam fiingeniis atque
arte valeant , tamen in Oratorum
numerum venire non poffint .
:
Cic . de Orat.
pourroient
DE JUILLET. 13
pourroient corriger un peu leurs
deffauts naturels.
Riennepeutplaire , étant mal
débité. Soit qu'on life , ſoit qu'on
parle, ſoit qu'on raconte uneAvanture
, foit qu'on faffeun Compliment
ou un Conte plaifant , il doit
y avoir un certain Art dans l'Action
& dans la Voix , qui doivent
toutes deux être conduites , & ménagées
, felon le tems , le lieu , les
perſonnes , &c.
Il eſt conſtant que toutes ces fortes
de Declamations ſe trouvent
au Théatre , &j'oſe dire , que les
Orateurs Profanes & Sacrez mêmes
, peuvent profiter beaucoup
pour la Declamation , quand nos
belles Pieces font repreſentées par
de bons Acteurs .
Tous les hommes paroiffent fur
la Scene, Heros , Ministres d'Erat ,
Gouverneurs & Confidens de Princes;
tous les Caracteres y font re
14 LEMERCURE
preſentez , toutes les Paffions a y
font exprimées , la Tendreſſe , la
Haine , la Joye , la Douleur , la
Fureur , la Crainte , le Deſeſpoir
, b &c.
Enfin,quandun Comedien ſetrouve
doüé desQualitez de l'Eſprit, &
desgraces naturelles du Corps , &
qu'il a avec cela l'Ame ſuſceptible
des Paffions ( Talent rare , mais
abſolument neceſſaire à l'Orateur )
quand ſe trouve , dis- je , un tel Acteur
, c'eſt un modéle que toutes
les perſonnes qui parlent en puaQue
tuſçais bien, Racine, àl'aide
d'un Acteur ,
Emouvoir, étonner , ravirun Spectateur.
M. Deſpreaux .
b De tous nos mouvemens , es - tu
donc laMaitreſſe ?
Tiens-tunôtre coeur dans tes mains?
Tufeins le Deſeſpoir,la Haine, la
Tendreſſe,
Etjeſenstout ce que tu feins. M.
de la Motte , Ode à Mile Duclos .
DE JUILLET. 15
=
blic, doivent imiter:Ce ſont deux
Comediens qui ont fait les deux
plusGrands Orateurs du Monde, a
Satyrus forma Demofthenes,& Ciceron
étudia la Declamation ſous
Roſcius,
Je ne donnerai point à cecy tout
l'ordre , & l'arrangement , qu'on
pourroit donner ; je jetterai fur
le papier mes Reflexions , comme
elles me viendront dans l'Efprit;
je ne prétends pas traiter à
fonds la Declamation , ce n'eſt ,
à dire vrai , qu'une ébauche , &
tout ce que je dirai , ne ſera bien
connu que de ceux qui parlent en
public.
Je dirai d'abord , que tout homme
qui parle en public , reffent au
commencement, une émotion qu'il
eſt difficilede ne pas avoir; mais
qu'il faut pourtant tâcher de vaincre
: C'eſt une eſpece de timidité
que lesplus grands Orateurs , &
a Voyez Plutarque dans la Vie
deDimofb
Bij
16 LE MERCURE
lesplus excellens Acteurs ont peire
à furmonter quelques fois , furtout
quand il y a long-tems qu'ils.
n'ont paru , ou qu'ils recitent un
Ouvrage nouveau . Quand on eit
connu, aimé&reçû favorablement
de l'Auditoire , comme certains
Orateurs , cerrains Acteurs , cette
alteration ne fe fait fentir que legerement;
mais cette émotion eſt
toûjours violente dans un homme
qui n'est pas connu , ou qui n'eſt
pas fort accredité dans l'eſprit du
public. L'experience & l'habitude
n'oient pas toûjours cette émotion .
Pour remedier à ce mal preſqu'inévitable
, il faut avant que de parler,
contempler modeſtement ſes
Audi curs , ſe tranquilifer , reprendre
, pour ainſi dire , haleine & ſe
donner par là le tems & les moyens
de ſe raflüver. Surtout ne nous frapons
point trop de la penſée , que
nous fommes l'objet de tour un
Auditoite , & que nous allons parler
devant un Peuple qui n'eſt afDE
JUILLET. 17
ſemblé que pour nous écoûter. a
Ces reflexions intimident,&la trop
grande timidité eſt nuiſible ; d'un
autrecôte une trop grande affûrance
eſt dangereuſe. L'Auditeur
qui veut être reſpecté , la croyant
un effer de la preſomption de l'Orateur,
fe revolte. Il faut éviter ces
deux extremitez , & garder un jufte
milieu , pour gagner la bienveillance
de l'Auditoire , & le prévenir
favorablement .
MEMOIRE.
Pour parler en public , il faut
avoir laMémoirebelle , ſi elle eſt
incertaine & chancelante , on ne
peut jamais bien reciter ſon Sermon
, ſa Harangue , ſon Plaidoyer,
fon Rôle : La trop grande contention
d'eſprit , causée par la
a Magnum quidem onus eft profirerise
effe omnibus filentibus unum
maximis de rebus audiendum. Cic.
deOrat.
Bij
13 LE MERCURE
crainte de manquer , altére le Vifage
, dérange l'Action , affoiblir
la Voix , & fait fuer l'Orateur , &
l'Auditeur; mais, quand la Mémoire
eft ferme & aflutée onimanie
fon difcours , on eft maitre de ſes
Tons , & de ſes Geſtes , & cette
confiance qu'on a en fa Mémoire
donne de la liberté dans la Voix
& dans l'Action; c'eſt une verité
connuë de tous ceux qui parlent en
public:Au reſte, quoiqu'on dife de
laMémoire artificielle , je ne crois
pas qu'ilyait des regles bien fûres.
Chacun a fa maniere d'apprendre
par coeur ,&fe fait une eſpece de
Mémoire artificielle; mais le plus
grand fecret pour fortifier , ou pour
acquerir de la Mémoire, c'eſt de la
cultiver dans la jeuneſſe,de l'exercer
ſouvent , & furtout l'aflujettir
d'abord à apprendre fort correctement;
chofe abſolument neceff.ire,
& qui étant, négligée dans les
commencemens , donne bien de la
peine dans la ſuite.
DE JUILLET. 19
:
PRONONCIATION
ET ARTICULATION.
La Prononciation doit être reguliere
, c'est- à-dire , ſelon les regles
de la Langue &le bel Ufage;
il faut qu'elle n'ait rien d'ignoble.
L'Articulation doit être coulante ,
nette& infiniiante : Dans les endroits
paflionnez , il faut preſſer
fon Difcours ; mais il ne faut pas
trop s'abandonner à fon feu , &on
doit prendre garde de ne pas bredoüiller
, comme dans lesRaifonnemens:
Il faut éviter le trop grand
flegme; car la lentea de parole
eit capable de glacer tout un Auditoire.
Je dirai en paffant , que ceux qui
ont l'Articulation, ou trop lente,ou
trop précipitée ,& même ceux qui
parlent gras , peuvent répeter
leurs Diſcours avec de petits cailloux
dans la bouche , a en s'effor
•Onlesmetſousla Langue.
20 LE MERCURE
çant de bien prononcer. Si on a la
Mâchoire trop peſante , elle ſe
rend par là légere , & fi on l'a trop
précipitée , ces petits cailloux mcdérent
l'impetuoſité de la Langue ,
&tempérent la vivacitédu Recit.
Demofthenes , a qui étoit bégue , ſe
fervoit de cailloux , &j'ai vu quel- /
ques Acteurs , qui avoient que! -
ques uns de ces deffauts , qui
ont acquis par ce moyen , une Articulation
, & une Prononciation
aſſes juſte.
CONTENANCE,
OUMOUVEMENS DUCORPS.
Ceux qui parlent en public , doivent
avoir un Air , & une Contenance
modeste , aifée, gracieuſe&
naturelle , foit aſſis , foit de bout
a Quin etiam ut memoria proditum
eft conjectis in os calculis ,ſummá
Voce verſus multos uno spiritu
pronunciare confuefcebat. Cicer.de
Orar.
DE JUILLET. 21
!
tous les mouvemens du Corps doivent
être faits avec grace , &à propos.
Dans un Compliment , par
exemple , un Orateur auroitmauvaiſe
grace de s'agiter , &de marcher.
L'Avocat est moins refervé
là-deſſus. A l'égard du Predicateur
, il ne peut rendre fon Caractére
trop reſpectable ;ainfi, tous ſes
mouvemens ne peuvent être trop
nobles ; d'ailleurs ( comme il eſt
renfermé dans un eſpace de peu
d'étenduë ] on n'en voit que le
buſte: Les Prédicateurs font quelques
fois aflis , & quand ils parlent
d'un ton familier , comme s'ils raiſonnoient
tête-à-tête avec quelqu'un
cere, tranquilité a de la
grace , & a un air plus perfuafif;
leur Action pourlors eft tres-fimple;
elle ne paffe pas te coude
qu'ils appuyent fur le bord de la
Chaire , ils n'ont de mouvement ,
que dans les doigts &les poignets ;
mais,quan 1 ils veulent exciter dans
le coeur des Andreurs , ce aines
grandes Paffions , foit Terreur ,
22 LE MERCURE
ſoit Pitié ; alors , ils font debour ,
&donnant l'effort à leur Voix & à
leur Action , tout eſt violent , tour
eft rapide , tout eſt vehement en
cux.
LES TONSUAFLEXIONS
DE VOIX.
La Voix de l'Orateur doit être.
naturellement nette , ſonore , fans
être trop perçante, ſemblable àune
belle Taille de Muſique , que les
aPlusieurs personnes diſent &
écrivent , inflexions de voix .
je neprétendspas les blámer , car on
dit en Latin , vox ad inflexionem
facilis , vox flexilis ; mais,comme in
pourroit avoir en François unsens
opposéàmon Idée , & être pris dans
le même ſens d'inflexibilité ,j'at cru
devoirmefervir de flexionsde voix ,
d'autant plus que c'eſt parmi nous
autres Comediens , le Terme. Nous
diſons d'un Acteur , qui recite d'une
certaine façon , qu'il n'a point de
flexions.
DE JUILLET.
23
:
コ
Latins appellent Tenor , pour ſe
prêter à toutes les flexions imaginables
; c'est-à-dire ,, pour la rendre
mâle , tendre, forte , baſſe, ſelon
le Diſcours , mais toûjours intelligible.
Le Harangueur & le
Miniſtre d'Etat n'ont pas toûjours
beſoin d'une fi grande Voix , a mais
dans la Chaire , au Barreau , & au
Théatre, il faut quelques fois faire
du bruit , pour reveiller l'attenrion
de l'Auditeur : Pour cela , il
fautprendre ſur ſes Poulmons , il
ne faut pas cependant crier , s'enroüer
,& comme nous diſons s'engoüer
, & c'eſt à quoi nous fommesquelques
fois ſujets au Théatre
; le feu nous emporte & [ pour
me ſervir de nos termes ) nous
épouſons trop la Paſſion ; & nôtre
Période n'eſt pas finie , que nous
ſommes tout eſſouflez. Pour prévenir
cet accident,il faut ſe donner
a Subſellia grandiorem & pleniorem
vocem defiderant. Cicer.in
Brut.
24 LE MERCURE
des tems , c'est-à-dire , faire de
petites pauſes , préſqu'inſenſibles ,
enreprenant legerement la reſpira.
tion, & en foûtenant toûjours
les Yeux & l'Action , pour tenir
l'Auditeur en haleine , & attentif
juſqu'à la fin de la Periode , ſans
la laiffer tomber, comme font pluſieurs
perſonnes qui parlent en public.
Ces afpirations étant légeres,
onttoûjours grace dans le Recit ,
elles en font l'Anie,&c'eſt le plus
grandArt de la Declamation ; c'eſt
par là qu'une Période dire rapidement,
preſque d'un même port de
voix,&finie ſur un tonun peu emphatique,
fait unbel effet au Théatre,&
que s'attirantun applaudiflement
general , l'Acteur fait faire
ce que nous appellons le Brouha-
ha. a
a Un Marquis dans le Mifantrope
de Mr de Moliére dit :
.Et faire du fracas
Atous les beaux endroits qui mé
ritent des bas.
D'autres
DE JUILLET. 25
D'autres Périodes ſe diſent encore
par gradation , c'est-à-dire ,
en élevantde plus enplus la Voix ,
pour faire fentir la force de fonD..-
-cours à l'Auditeur ; cette derniere
remarque eft preſque la même que
la précedente , & la pratique ſeule
enfait connoître la difference.
Onne peut jamais bien exprimer
ce qu'on ne reffent pas vivement ;
mais cependant , il faut ſe poſſeder
, il ne faut pas trop ſe penétrer
ſoi-même , nis'abandonner (comimeje
crois déja l'avoir dit à fon
• feu&à ſa Paſſion ; car on s'étouffe,
la Voix ſe pert , & la Mémoire même
ſe trouble quelques fois : Ces.
tems , & ces petites pauſes , dont
j'aidéja parlé cy-deſſus , ménagées
avec art , feront d'un grand fecours.
Au commencement du Diſcours ,
• il faut parler modeftement, un peu
bass, a mais intelligiblement : Au
-a Exordium vehemens , &pugnax
efſſenon debet. Cicer. de Orat .
Lib. 2 . C
26 LE MERCURE
milieu , il faut moins ſe ménager
& fur la fin , on peut prendre l effort.
Rien ne fatigue plus que d'entendre
un Orateur , toûjours ſur le
même ton , ce qui s'appelle Monotonie.
ai
On dot changer de ton ; mais
ſans obſerver une certaine méthode,
& un certain ordre didactique,
commequelques uns , qui ſe font
une maniere de Recit qui , dans
chaque Période, eſt toûjours lemê.
me ; on diroit que c'est une eſpece
de Chanfon , & un refrein qu'ils
reprennent de tems-en-tems & de
phrafe en phrase : Rien n'eſt plus
propre à endormir un Auditeur.
Les Expoſitions doivent être dites
, fans grandes flexions de voix.
Les Raifonnemens doivent être
naturellement variez & appuyez .
a Ad aures noſtras & Sermonis
Suavitatem quid eft viciffitudine
commutatione aptius ? Cicer. 2. de
Orar
DEJUILLET. 26
Les Narrations doivent être coulées.
Les Portraits ne doivent point être
#trop chargez : Il n'y faut point trop
faire le Comedien ; je parle ſurtout
pour la Chaire .Quelques fois nous
ſommes obligez de charger un peu
nos portraits ſur la Scene , mais
autre part , c'eſt un déffaut. On
voyoit , par exemple , autrefois
des Predicateurs , qui faiſans le
Portrait d'une femme mondaine ,
- prenoient des Tons effeminez..
Rien n'eſt plus ridicule .
Ondoit éviter cette Déclamation
Scolaſtique , qui, avec des Tons &
desGeſtes trop étudiez , & fi j'oſe
dire , Pedanteſques , prétend exprimer
juſqu'au moindre mot. a
LesTons trop bas , c'est-à-dire ,
quiont , je ne ſçai quoi de trivial ,
doivent être bannis d'un Difcours
grave& ferieux.
a Non verba exprimens , fed uni-
--verſam rem &fententiam. Cicer..
de Orat. lib.3 .
Cij
23. LE MERCURE
Les Tons doux, tendres,& affeetueux
gagnent le coeur.
Les vehemens le frappent de
terreur.
Les familiers s'inſinüent & gagnent
l'eſprit .
Il faut étudier toutes les flexions
de Voix convenables aux Paffions,
mais tous les Tons doivent être no-
Lles& naturels.
Enfin , la Voix étant un don de
la Nature , on doit appeller heureux
l'Orateur qui l'a belle ; mais
que le qu'elle foit , baſſe ou haute,
mâle ou grêle , belle ou non belle;
il faut la conduire naturellement ,
pour ſe faire toûjours entendre
par une prononciation & une articulation
nette:C'eſt par là que plu
ſieurs Orateurs , & quelques Acteurs
, fans beaucoup de voix , font
écoûtez favorablement , & trou
vent l'Art de plaire.
LEVISAGE ET LES YEUX,
د
Le Vifage doit n'avoir rien de
1
DE JUILLET. 25
,
choquant ; il faut ſe le rendre parlant;
mais fansgrimaces : LesPafſions
s'y peignent d'elles mêmes ,
quand l'Ame eſt touchée . a Les
Yeux doivent être ouverts , &les
Sourcils élevez dans certains
grands mouvemens , mais fans paroître
égaré. Il eſt inutile de dire
que le Superbe éleve ſa vûë , que
l'Humble la baiſſe , que le Mépriſant&
le Colere tourne les yeux
de côté ; car , la Nature d'elle-même
dans la Paſſion , fait toutes ces
choſes & on n'a pas beſoin d'avis
là-deſſus. Il ſuffira de dire , que la
Vûë fixe , ferme & aflûrée , eſt une
choſe à laquelle doit s'attacher
l'Orateur. C'eſt dans l'oeil qu'eſt
l'action & la force de la Déclamation.
Un oeil vacillant , & dont
les regards ne ſont ni fermes , ni
arrêtez , & qui n'a nulle exprefa
Vultus ac frons animi est janua
qua fignificat voluntatem abditam
acretrufam. De Pel. Confult. no.
34
Gijj
30
LE MERCURE
fion , n'excite aucune Paſſion , &
ne remuë point le coeur de l'Audireur.
Les mouvemens du Viſage
ſans l'oeil, font inutiles , & ne font
aucune impreſſion. L'oeil doit parler
dans l'Orateur , puiſque les
yeux font des miroirs qui répreſentent
ce qui ſe paſſe dans notre
Ame: Cela eſt ſi vrai , qu'au recitd'une
Avanture , nos yeux marquent
& découvrent l'interêt que
nôtre coeur y prend : A propos
de cela , je ne puis m'empêcher de
blâmer certains Acteurs , qui ſur
la Scene,ont un oeil diſtrait , &qui
n'écoûtent qu'à demi & froidement
, celui qui leur parle de choſes
importantes & intereſſantes.
Un bon Acteur attentif à tout ce
qui ſe paſſe ſous ſa vûë , fait connoître
par ſes ſeuls mouvemens exterieurs
, & furtout par ſes yeux,
que ſonAme eſt touchée de ce qu'il
voit , ou de ce qu'il entend , &
fans parler , il touche l'Auditeur,
DE JUILLET. 31
L'ACTION OU LE GESTE .
Le Geſte doit toûjours préceder
d'un inſtant le diſcours , & finir
avec lui . Cela ſe fait naturellement
: L'Action doit être noble ,
naturelle , gracieuſe , importante ,
animée , vive & legere , tout cela
àpropos:Ellene doit point êtretrop
étudiée, ni trop recherchée , point
outrée. Porter les mains plus haut
que la tête , fraper des poings ,
ou les mains l'une dans l'autre ,
mettre les poings ſur les côtez ,
montrer des doigts , les écarter ,
étendre les bras en croix , avoir
trop de Geſtes , ce qui s'appelle
geſticuler , obſerver une certaine
action reguliere d'une main à l'autre
, n'agir que de la main gauche
ſeule b, font tousgeſtes vicicux qui
aGestus aberit àſceniconec vulta
nec manu nec excursionibus nimius.
Fab.lib. 1. cap. 2.
b Sinistra manusnunquamfola rectègeftum
facit. Gran. lib.6. cap. 6.
32 LE MERCURE
ne ſeront pas fuportables ſur la
Scene tragique , & qui ne peuvent
convenir qu'à un Comique , & qui
par confequent,ne peuvent être reçûs
dans unOrateur grave. Je dirai
pourtant que ces geſtes- là étant
ménagez ,feroientſoufferts dansdes
fureurs & d'autres paſſions vehementes
; furtout dans un homme
gracieux. Nous en avons pluſieurs
exemples au Théatre & ailleurs ;
mais ces exemples ne font pas à
ſuivre. Un grand Orateur & un
grand Acteur peuvent hazarder
quelque choſe , on peut les imiter
, mais on ne doit les imiter que
dans ce qu'ils ont de beau , de bon
&de naturel. Il faut étudier toutes
ces chofes , mais ſe les rendre ſi
familieres,que l'art en ſoit entierement
caché a pour ſe rendre plus
vrai , plus naturel , & plus per--
fuafif.
aUbicumqueArs oftententatur ,
veritas abeffe videtur. Quint. lib .
10. cap.4.
DE JUILLET.
33
i
Le trop d'art dans la Voix &
dans l'Action , ainſi que dans la
compoſition d'undiſcours , rend un
Orateur ſec , guindé , &pédant .
Enfin, on ſe ſouviendra qu'on
ne peut,& qu'on ne doit pas même
vouloir faire tout ſentir dans un
longDiſcours &dans un long Rôle.
Les endroits négligez ou pour
mieux dire , moins marquez font ,
comme les Ombres aux tombeaux.
a
,
Ce font icy des Regles generales,
qui en détail , demanderoient un
volume , & il ſeroit neceſſaire que
quelque Illuftre Orateur , ou quelque
habile Acteur traitât cette
matiere plus amplement. Je ne l'ai
qu'ébauchée , & je ne me ſens pas
capable de faire d'avantage.
J'oſe dire pourtant , que je crois
avoir expoſédans cesReflexions,les
Pointsles plus effentiels delaDéclamation,
quoique fort ſuccintement.
a Quadam etiam negligentia est
diligentia . Cic. de Orat..
34 LE MERCURE
AVIS GENERAL ,
Toutes les Regles de Ciceron ,
de Quintilien ,&des Illuſtres Modernes
qui ont pû écrire ſur la Déclamation,
fontinutiles à l'Orateur,
s'il ne ſuit la premiere , qui eſt , de
bien comprendre ce qu'il dit & de
le ſentir fortement foi-même , pour
le rendre ſenſible à l'Auditeur.
Quand on eſt touché de fon difcours,
leViſage, la Voix&le Geſte ſe
prêtent,& fe conforment aux mouvemens
interieursa , & pour peu
qu'on aitquelques graces naturelles;
avec cela ſeul ,ſans beaucoup de
recherches,on peut plaire& perfuader
, qui est le ſeul but de l'Eloquence.
a Omnis motus animifuum quemdam
à naturâ habet vultum &fonum
&gestum. Cic. in Orat .
DE JUILLET.
35
DERNIERE REFLEXION ,
ET CONCLUSION.
Quoique l'on nous raconte de
Demosthenes , quoique Ciceron
diſe de lui même; je ne puis croire
qu'il ſoit poſſible , ſans les difpoſitions
naturelles , de parvenir
au ſouverain degré de la Déclamation.
L'Art peut bien , en corrigeant
un peu les déffauts de la
Nature , rendre un Orateur , &
un Acteur plus que paſſable &
au deſſus du mediocre; mais les
graces naturelles de l'Eſprit & du
Corps,fortifiées par l'Etude&l'Application
, peuvent ſeules donner
l'Excellence. L'Application peut
donner la Mémoire , l'Etude peut
donner l'Intelligence ; mais la ſenſibilité
de l'Ame , que nous appellons
Entrailles ( Partie Effentielle
du Recit ) & ces graces
exterieures ſi éclatantes , & fi frapantes
, que nous admirons dans
1
36 LE MERCURE
certains Orateurs , dans certains
Acteurs , & dans certaines Acttices;
tout cela , dis-je , ne pouvant
être acquis par aucun Art , n'eſt
qu'un pur bienfaitde la Nature:
Ainſi , je finirai comme j'ai commencé,
endiſant avec Ciceron &
Quintilien.
Sic fentio Naturam , primùm ad
dicendum vim afferre maximam ,
&nihil Pracepta , atque Artes valere
, nifi adjuvante Natura.
Fermer
3
p. 632-655
RÉFLEXIONS à l'occasion du Brutus de M. de Voltaire, et de son Discours sur la Tragédie.
Début :
Il ne faut pas être surpris que M. de Voltaire aye saisi l'occasion que sa nouvelle [...]
Mots clefs :
Tragédie, Versification, Prose, Poésie, Racine, Voltaire, Théâtre, Déclamation, Succès, Théâtre en vers
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REFLEXIONS à l'occasion du Brutus
de M. de Voltaire , et de son Dis
cours sur la Tragédie..
I
'L ne faut pas être surpris que M. de
Voltaire aye saisi l'occasion que sa nouvelle
Tragédie lui a présentée naturèllement
, de donner dans un Discours préliminaire
ses idées sur cette espece d'ouvrage.
On doit être obligé aux Auteurs
qui se distinguent dans un Art de ce qu'ils
veulent bien ouvrir leur secret , et mettre
leurs Lecteurs dans les voyes qu'ils
se sont frayées ; ils aident ainsi eux-mêmes
au jugement qu'ils attendent , et ils
éclairent cette même critique qui doit
montrer
A V RIL. 1731. 633
montrer leurs beautés et leurs deffauts ;
car il y a par tout à louer et à reprendre :
les Auteurs du premier ordre sont seulement
ceux qui donnent moins de prise
à la censure.
On devoit encore s'attendre que M. de
Voltaire ne manqueróit pas de réclamer
les droits que la Versification et la rime
' ont pris depuis long - tems sur nos Piéces
de Théatre , et qu'un Ecrivain judicieux
et séduisant vient d'attaquer,comme contraires
aux succés des Auteurs , et par
conséquent au plaisir de ceux qui les lìsent
il sied bien à un bel esprit qui ,
comme M. de Voltaire , nous a fait sentir
si souvent le charme des beaux Vers¸
d'en proteger le mérite ; et quand même
ce mérite ne seroit pas aussi réél qu'il le
croit , ou aussi necessaire qu'il le supose
dans nos Tragédies , il faudroit lui pardonner
sa sensibilité pour un genre d'écrire
qui lui a acquis tant de gloire. Let
Public y a contribué de ses applaudissemens
, et nous avons par notre plaisir
notre part à sa reconnoissance pour un
tálent qu'il cultive avec succès , et qu'on
seroit fâché de lui voir negliger.
Il a si bien senti lui - même combien la
continuité du travail est utile à la perfec
tion , qu'il avouë à Mylord Bolingbrooke,
que lors qu'après son retours à Paris , il
Asy
3
4 MERCURE DE FRANCE
a voulu rentrer dans la carriere françoise
dont il étoit sorti durant deux années ; les
expressions et les Phrases de sa langue
naturelle se refusoient à ses recherches ;
l'habitude qu'il avoit contractée de penser
en Anglois rendoit sa nouvelle composition
difficile ; ensorte qu'en bien des
endroits on croit découvrir la contrainte
de la Traduction .
de
Le principal obstacle qu'il a trouvé ,
son aveu , à la facilité de l'execution , a
été la severité de notre Poësie , et l'esclavage
de la rime. Lors qu'il avoit écrit
en Anglois , il avoit joui de cette heureuse
liberté qui donne à l'esprit toute son
étendue , et qui le laissant arbitre de la
mesure des Phrases et de la longueur des
mots , le remplit seulement de l'importance
des choses .
>
Cependant M. de Voltaire , tout persuadé
qu'il est de la dureté de l'assujetissement
à la rime , quoiqu'il sente le poids
de ses chaînes et ce qu'elles peuvent
coûter à la justesse de l'expression , à la
vivacité du sentiment et à la liberté de la
pensée , ne veut pas permettre qu'on s'en
affranchisse. Je ne veux pas prouver directement
combien il seroit utile et raisonnable
de laisser les Auteurs à leur aise
sur cet article ; ce dessein a été executé
avec beaucoup de force , de précision et
d'éleAVRIL.
1731.
635
d'élegance par son ingénieux Auteur. ,
J'examinerai seulement les raisons sur lesquelles
M. de Voltaire se fonde dans son
nouveau discours , pour détourner un
usage ou une nouveauté qu'il n'approuve
point , et dont ses talens l'ont appris à se
passer.
Il ne faut point , dit-il , s'écarter de la
route que les grands Maîtres nous ont
tracée ; s'en faire une nouvelle , seroit
moins une marque de génie que de foiblesse.
Mais il me semble , au contraire , que
plus les Tragédies de Corneille et de Racine
, toutes écrites en Vers rimés , ont
eu de succès , plus elles l'ont mérité ; plus
on trouve de beautés dans ces Piéces , et
plus il y auroit du mérite de se procurer
un succès égal sans le secours de la rime.
Car si la rime prête des beautés réelles aux
Piéces de Théatre , ceux qui auront abandonné
cette voye auront dû prendre ailleurs
, pour nous plaire également , des
compensations heureuses qui nous empêchent
de regreter la Poësie rimée.
M. de Voltaire ne peut pas supposer
comme une chose certaine , qu'on ne peut
faire une bonne Tragédie sans Vers rimés ,
car c'est là précisément la question ; il
prétend que l'habitude que nous avons
aux Vers de Corneille et de Racine nous
A vj rend
636 MERCURE DE FRANCE
rend ce nombre et cette harmonie si nécessaires
dans toutes les Tragédies , qu'une
Piéce dans laquelle on trouveroit une
disposition sage , un interêt vif continu ,
et bien conduit , de grandes idées , des
sentimens élevés , une diction noble et
majestueuse , n'auroit que peu ou point
de succès , si elle étoit privée de l'agré--
ment de la rime.
Il suppose que c'est un agrément sur la
foi de l'usage dont il paroît ailleurs ne
faire pas grand cas . Mais bien des gens
prétendent que ce retour perpetuel de
deux grands Vers féminins et masculins
les fatigue & les ennuye , et que s'ils n'étoient
aidés d'ailleurs par l'interêt , par
les sentimens et par l'action de l'Acteur ,
ils ne soutiendroient point un aussi long
Ouvrage sans peine.
D'où peut venir que M. de Voltaire lui
même trouve nos Tragédies trop longues
, comme les Tragédies Angloises ?
Est- ce que nous n'en avons point de bonnes
? Mais il fait profession d'admirer
Corneille
et Racine ; il les propose l'un
et l'autre comme les grands modeles .
Ne seroit-ce pas par la même raison
qui a empêché que le Poëme Epique ne
réussit en France , et qui a toujours fait
trouver longs & insipides ceux qu'on a
asé composer. Ce n'eft. pas que l'on manque
AVRIL; 1731. 637
que de sujets à traiter , ni peut-être de
génies capables de le faire , M. de Voltaire
a montré ses ressources dans ce genre
; mais il faut convenir qu'il l'a un peú
alteré , et que sa Henriade , pleine de tres
beaux morceaux et des plus beaux Vers ,
n'est pas un veritable Poëme Epique.
C'est cette alternative necessaire et insuportable
à la longue de deux rimes masculines
et de deux rimes féminines qui
nous prive d'un bon Poëme , et qui affoiblit
surement le plaisir naturel d'une
action qui se passe sur le Théatre entre
des grands ou entre des gens ordinaires.
Ce qui fait que le même défaut n'ôte
pas aux Comédies et aux Tragédies tout
feur succès , tandis qu'il se fait perdre aux
Poëmes , c'est que dans les Piéces de Théatre
on est reveillé , comme nous l'avons
dit , par une action vive et animée ; les
Acteurs nous échauffent , et nous lès confondons
, à proportion de leurs talens
avec les personnages qu'ils représentent,
Qui s'est jamais avisé de dire que l'Enéïde
est un trop long Poëme , que cette
lecture est fatigante et difficile à soûtenir
? assurément l'interêt est bien foible ,
puisqu'on le trouvoit tel du tems même .
de Virgile , et que l'on sçait que Didon
et Enée furent séparés par plusieurs siecles.
Ses Vers y sont de la même mesure que
Tes
638 MERCURE DE FRANCE
les nôtres , tous Alexandrins , mais sans
rimes , et voilà qui les sauve de l'ennui ;
cette uniformité de sons que l'on appelle
harmonie , lorsqu'on en a besoin , ne se
trouve pas dans l'Enéïde , et dès là cette
lecture est toujours agréable.
Je conviendrai pourtant d'une chose ,
et c'est peut- être ce que veut dire M. de
Voltaire , lorsqu'il nous oppose les exemples
de Corneille , de Despreaux et de
Racine ; je conviens avec lui que les Ouvrages
que ces Auteurs celebres ont donnés
en Vers rimés ne seroient pas supportables
en Vers sans rimes ou en pure
Prose. C'est là que la raison de la coutume
se trouve dans toute sa force : quelque
belle que fut la traduction en Prose que
l'on feroit de ces Vers , on y reviendroit
toujours ; ils se présenteroient sans cesse
à l'esprit , et l'oreille accoutumée à l'impression
flateuse des beaux Vers de ces
trois hommes , souffriroit du déguisement
, parceque la mémoire rappelleroit
à mesure les Vers originaux .
Mais il faut aussi que l'on demeure
d'accord avec moi que cet évenement
seroit réciproque , si l'on traduisoit en Vers
un Ouvrage bien écrit en Prose , et qui
eut déja emporté, les suffrages. Il ne faut
pas douter que ce ne fut une entreprise
téméraire que de réduire en Vers l'Histoire
AVRIL. 1731. 639
toire de Zaïde , la Princesse de Cléves ,
les Exilés de Madame de Ville - Dieu , et
quelques autres Ouvrages de ce caractere
qui seroient susceptibles par eux- mêmes
d'une Versification noble , mais que l'on
voudroit toujours lire tels qu'ils nous ont
été donnés.
et
Ainsi on ne doit pas prétendre de faire
accepter une traduction en Prose des Ouvrages
écrits en beaux Vers , moins encore
des Vers de M. Racine que de tout
autre. Ce n'est pas que M. Racine par
un effet prodigieux de son habileté n'ait
donné aux Phrases dans presque tous ses
Vers la construction la plus naturelle ,
c'est parceque cesVers sont un effet surpre
nant de l'art, c'est parceque les Ve.s de M.
Racine sont les plus beaux Vers François
qui ayent jamais été faits , qu'il n'en faut
rien ôter ; il n'y faut pas toucher. Il faut
les voir tels qu'ils sont sortis de la main de
l'Auteur , ces Ouvrages immortels , où
malgré la gêne de la Versification et l'assujetissement
scrupuleux à rimer richement
, M. Racine a tout dit , selon M. de
Voltaire lui-même , de la meilleure maniere
, et bien mieux que tous ceux qui
ont écrit dans son genre avant et après
lui.
C'est aussi ce qui me fit dire à M. de la
Mothe , il y a environ deux années
lors
2
640 MERCURE DE FRANCE
lorsqu'il me fit la grace de me faire part´
de son Essai de Prose sur la premiere
Scene de Mithridate , que c'étoit bien le
moyen de faire entendre sa pensée , mais
non pas de faire recevoir son dessein :
que les Vers de M. Racine étoient construits
de façon qu'on ne pouvoit pas esperer
de les faire oublier , et qu'en les
décomposant , pour essayer l'effet de la:
Prose , on les feroit seulement admirer
davantage.
Il est bien certain que M. de la Mothe
n'a jamais eu en vue de diminuer le prixdes
Vers de M. Racine ; en les réduisant
en Prose , il a prétendu faire voir que les
choses que M. Racine nous a laissées en
Vers pourroient se passer de cette parure
sans rien perdre de leur mérite , ni de
l'impression qu'elles font sur nous. Je
crois entrer dans son sens et entendre sa
pensée ; mais j'avoue que je ne sçaurois
l'adopter. Il ne faut point essayer la Prose
sur des beaux Vers -connus de tout le monde
: on y reviendra par goût , et sur- tout
par habitude. C'est des nouvelles Piéces
en Prose que l'on doit attendre un grand.
succès , pourvû qu'elles soient écrites
comme il convient.
Je dis pourvû qu'elles soient écrites >
comme il convient ; car en démontant
les Vers de M. Racine de la maniere que
M
AVRIL: 1737. 641
›
M.de la Mothe l'a fait, il n'en résulte point
une belle Prose . M. de Racine auroit écrít
autrement , auroit mieux écrit , et M. de
la Mothe aussi . C'est donc à tort qu'après
nous avoir donné cette épreuve il interpelle
les gens sensez et déprévenus , et
qu'il les sollicite d'avouer qu'ils n'ont
rien perdu à ce renversement , et que
l'impression à leur égard est toûjours la
même. Ils répondent que non , ils redemandent
les Vers de M. Racine , comme
ils redemanderoient sa Prose , s'il avoit
écrit Mithridate en Prose , et que quelqu'un
le donnât en Vers .
Qu'une Tragedie , belle d'ailleurs , et
digne d'être applaudie , ne soit connuë
qu'en Prose ; on l'écoutera on la lira
après un certain tems tout comme si elle
étoit en Vers. Qui est-ce qui ne lit pas
le Telemaque , et qui ne l'admire pas en
le lisant ? Je ne doute pourtant pas que
s'il eût été donné en beaux Vers par un
homme tel que M. Racine , avant qu'il
parût en Prose , tel que nous l'avons aujourd'hui
; je ne doute pas , dis je , que le
Telemaque de Racine n'eût obscurci le
Telemaque de Fenelon . Maintenant il ne
seroit plus tems ; le gout pour le Telemaque
est universel , l'habitude est inalterable
, et les plus beaux Vers , les Vers
les plus heureux et les plus accomplis
ne
642 MERCURE DE FRANCE
ne seroient regardez que comme une Traduction
imparfaite ; je croi même qu'elle
ne sçauroit être bonne .
Par exemple encore , M. de la Mothe
lui- même , vient de hazarder une Ode en
Prose ; on voit dans cette Ode tout le
feu , toute l'élevation et toute la magnificence
de la Poësie. Pourquoi la lit- on
telle qu'elle est ? Parce qu'on ne l'a pas
autrement. Mais que M. de la Mothe nous
donne cette même Ode en beaux Vers
Lyriques , tels que ceux de l'Astrée et de
presque toutes ses Odes , il verra que ses
Vers feront oublier sa Prose , quelque
noble et quelque harmonieuse qu'elle
nous paroisse. Pourquoi cela ? Parce que
nous ne sommes pas encore accoûtumez
à lire des Odes en Prose , et jusqu'à nouvel
ordre il faudra pardonner à ceux
qui exigeront qu'elles soient en Poësie
rimée.
M. de Voltaire , qui sent ses avantages,
ne veut point se désaisir de la Versification
, et la rime ne l'effraye point. M. de
la Mothe , qui est sans interêt dans cette
querelle , puisqu'il nous a fait voir qu'il
sçavoit tout écrire en Vers et en Prose ;
M. de la Mothe , dis-je , et bien des gens
avec lui , demandent au Public la liberté
de faire parler des Rois , des Reines , des
Ministres d'Etat , des Generaux d'Armée,
en
AVRIL. 1731. 643
en belle Prose , telle qu'ils sont censez
la parler et telle qu'il la sçauroit , faire
lui - même. Car il faut demeurer d'accord
qu'il écrit avec beaucoup de pureté , beaucoup
de clarté , de noblesse et d'élegance .
Ce seroit un vrai modele , s'il étoit permis
d'en imiter quelqu'un.
Qu'est- ce donc que l'on prétend lorsqu'on
veut faire recevoir des Tragédies
en Prose , et quel est le dessein de ceux
qui appuyent cette idée ? Le voici. Les
Tragedies qui ont parû depuis M. Racine
, sont toutes inferieures aux siennes
dans tous les sens ; c'est une verité dure,
mais incontestable. Un grand nombre
d'Auteurs de nom et de mérite ont courru
cette carriere avec un médiocre succès.
Je ne sçai si dans ce genre un succès
médiocre ne peut pas être compté pour
mauvais ; on a cherché les causes de ce
décroissement ; on a trouvé que parmi
ces Auteurs, quelques -uns avoient tout le
génie qui est nécessaire pour faire une
bonne Tragedie ; on a vû qu'ils sçavoient
disposer les évenemens , soutenir les caracteres
, jetter de l'interêt , qu'ils avoient
de la chaleur et du sentiment ; qu'ils sçavoient
faire à propos des portraits affreux
du vice , des peintures agreables de la
vertu qu'ils étoient fideles à la faire
triompher du crime et de la trahison .
噩
On
644 MERCURE DE FRANCE
On a vû qu'indépendamment des beautez
génerales qui constituent essentiellement
une bonne Tragedie , ils avoient
mis des beautez de détail , qui , quoiqu'elles
ne fassent pas le principal du
Poëme Dramatique , servent pourtant
beaucoup à le soutenir.
Malgré tous ces avantages , ces Poëmes
ne plaisent point , ne plaisent pas longtems
, ou ne plaisent pas toujours . On ne
les lit point , on y cherche quelques morceaux
détachez , on laisse le reste ; et le
gout seul
que l'on a pour la nouveauté
ou le grand Art d'un Acteur, soutenu par
quelques grands traits , par quelques tirades
brillantes , ou par l'interêt de l'action
, ont fait la réussite de toutes ces differentes
Pieces durant quelques Réprésentations.
Il ne restoit plus pour les excuser , que
d'attribuer le foible succès d'un Ouvrage,
bon d'ailleurs , à une diction défectueuse
›
età une expression
languissante
ou forcée.
Cependant
ces Auteurs connoissent
leur
langue ; ils parlent bien ils écrivent
bien en Prose ; ils donnent
des regles et
des exemples
dans l'Art de bien dire.
Il faut donc que ce soit la contrainte
de la rime et de la mesure des Vers qui entraîne
ces vices de l'expression
, et qui
coute aux Auteurs un plein succès , à
nous
AVRIL. 1731. 645
nous des Ouvrages plus accomplis.
Essayons , a-t'on dit , d'écrire ces mêmes
Ouvrages en Prose. Affranchissonsnous
du méchanisme de la Poësie , qui ,
aussi -bien nous fait perdre un tems précieux
que nous employerons à trouver des
choses ; et si après cette épreuve , on ne
réüissit pas mieux , nous serons forcez
d'attribuer ces affoiblissemens à la déca-
Edance des esprits.
Il n'y a rien que de raisonnable dans
ce Plan ; car enfin on n'a pas besoin de
Vers ; on peut se passer de Poësie ; mais
on ne peut pas se passer de Pieces de
Théatre . On sçait combien d'utilité et de
plaisir ce Spectacle apporte dans la societé
et dans les grandes Villes , il seroit
dangereux de le supprimer. Il faut
donc laisser aux Auteurs qui se sentiront
du génie pour le Théatre , mais qui seront
sans talens pour la Poësie rimée , il
faut leur laisser laliberté de nous amuser et
de nous instruire par le langage ordinaire,
pourvû qu'il soit noble et élegant. On ne
prétend pas pour cela ôter aux Poëtes , nez
Poëtes, la gloire qui les attend . On ne demande
pas mieux que de voir entre les Dramatiques
Poëtes et les Dramatiques Prosateurs,
cette émulation qui les excitera mutuellement
; ils en auront plus de gloire ,
et le Public plus de plaisir.
Qu'on
646 MERCURE DE FRANCE
Qu'on ne dise point que c'est proposer
une diminution de plaisir ; c'est supposer
ce qui est en question . Il est question
de sçavoir si le plaisir que les Vers nous
donnent dans la Tragedie , est un plaisir
d'habitude. Il n'y a qu'à essayer de faire
des Tragedies en Prose ; et si après l'essay,
toutes choses d'ailleurs égales , la Poësie rimée
l'emporte,il faudra encore en attendre
que l'habitude à la Prose ait été formée ,
pour que l'on puisse juger sans prévention .
Dailleurs il s'en faut bien que ce soit
proposer au Public de diminuer son plaisir
. En premier lieu , il est supposé que
ceux qui donneront des Tragedies en
Prose , ne les auroient point données en
Vers , parce qu'ils n'en sçavent pas faire.
'Ainsi le Public ne perd rien de ce côté ,
et il y gagne de l'autre des nouvelles Pieces
que sa condescendance lui procurera ,
et qu'il aura le plaisir singulier de comparer
avec les Poëmes Dramatiques rimez
qui sont déja en possession de son estime,
et les nouveaux qui la meriteront.
Je ne dis rien pour deffendre les Vers
François sans rimes ; on n'en a que faire.
Tout ce que M. de Voltaire a dit sur cela
est vrai , mais ne fait rien contre nous ;
nous voulons plus que cela ; c'est à- dire
de la Prose , mais belle , élegante , nombreuse.
Il
AVRIL. 1731 . 647
Il ne faut pas que l'on craigne de voir
paroître un trop grand nombre de Tragedies
en Prose. Nous avons vû jusqu'à
present que le nombre de ceux qui ont
bien écrit en prose à un certain point ,
n'est pas plus grand que le nombre des
bons Poëtes . La belle Prose est aussi rare
que la belle Poësie , et a bien autant de
merite. Elle est , du moins , plus propre.
à persuader , à convaincre , à émouvoir ,
à penetrer ; s'il en étoit autrement , la Poësie
rimée devroit être aussi le langage du
Barreau , et sur tout de la Chaire. Si la
Poësie réussissoit mieux à inspirer la terreur
et à remuer les ressorts du coeur , la
Prose devroit être interdite aux Prédicateurs
, et à proportion de la necessité
de l'importance et de l'immensité l'interêt
, la regle devroit être à leur égard ,
plus sacrée et plus inviolable.
Pour revenir à nos Tragedies , pourquoi
assujettirions- nous les Auteurs qui .
sont capables d'en faire de bonnes , quoiqu'ils
ne sçachent pas faire des Vers à cet
arrangement bizarre et pénible , puisque
les autres Nations qui ont aussi des Tragédies
, n'imposent pas la même contrainte
?
Qu'on ne réponde pas que la Langue
Françoise est plus bizarre elle-même , et
plus difficile à manier ; cela prouve pour la
Prose
648 MERCURE DE FRANCE
Prose contre la Versification . Est- il sage
d'ajouter de nouvelles difficultez à ce qui
n'en a déja que trop ? Selon M. de Voltaire
, l'Anglois , par exemple , a plus de
liberté dans sa Langue , il peut faire des
mots nouveaux , il peut , à son gré , étendre
ou resserrer les termes connus. Quelle
plus grande liberté un Poëte peut-il desirer,
à qui conviendroit- il mieux de s'assujettir
àla mesure et à la rime ?LesAnglois
s'accoutumeroient aux Vers rimés ; les
François s'accoutumeroient aux Tragedies
en Prose : pourquoi ne s'y accoutumeroient-
ils pas ? M. de Voltaire le dit avec
nous ; la Nature n'est- elle pas la même
dans tous les hommes ? Il faut qu'il convienne
aussi que c'est l'habitude que nous
avons aux Tragedies en Vers , qui nous
fait regarder cette forme comme necessaire
.
rez ; ils
La belle Prose est noble , douce , facile
, naturelle ; elle persuade , elle touche
; c'est le langage de la raison et l'or
gane de la verité .... Ne faisons point
d'énumeration des prodiges qu'elle a opepassent
ceux que la Fable a prêtez
à la Poësie. La Poësie peint avec force
mais elle outre les caracteres. Elle lou
avec emphase , ses Panegyriques sont des
apothéoses ; elle blâme avec rigueur ; tous
ses traits sont enflammez ; elle exager
égale
AVRIL.
1731.
649
également les vertus et les vices. Elle est
magnifique dans ses images et dans ses
descriptions ; mais pour vouloir embellir
la Nature , elle la cache ou la rend méconnoissable.
La rime est capricieuse , et
la mesure est un veritable esclavage . La
Prose plaît à tout le monde ; la Versification
déplaît à ceux qui n'y sont pas
accoutumez , c'est un fait d'experience.
Disons donc avec M. de Voltaire , quoiqu'il
ne le dise pas toujours, c'est à la coûtume
, qui est la Reine du monde , à changer
le gout des Nations , et à tourner en plaisirs
les objets de notre aversion.
Mais , dit M. de Voltaire , cette coûtume
est devenue un plaisir , et les François
aiment les Vers , même dans les Comedies.
Qui le conteste ? Je dis plus ,
qui conteste qu'ils ne doivent les aimer ?
Car je le repete , on ne veut point exclure
la rime du Théatre , et le Public sollicite
M. de Voltaire en particulier , de
cultiver l'heureux talent qu'il a reçû pour
ce genre d'écrire. On veut introduire la
Prose seulement en faveur de ceux qui
ont du génie pour le Théatre, et qui n'ont
point le talent des Vers. On ne sçauroit
douter que ces deux especes de mérite
ne puissent être divisées ; autrement il
en faudroit conclure , que tous ceux qui
sçavent faire des Vers , sçavent aussi faire
B dès
650 MERCURE DE FRANCE.
des Tragedies , ce qui est contre l'experience.
Ainsi il ya à gagner pour les Poëtes
Dramatiques et pour le Public. Le Public
aura un plus grand nombre de Tragedies
, à force de repetitions les anciennés
sont un peu usées . Les Poëtes Dramatiques
auront la gloire d'effacer les Dramatiques
Prosateurs , si en effet ceux - cy
n'ont pas d'aussi grands succès.
Des Comedies en Prose plaisent tous
les jours. On auroit souhaité que M. de
Voltaire eût bien voulu marquer quelles
sont les Comedies de Moliere écrites
en Prose , que l'on a été , dit - il , obligé
de mettre en Vers. Il y a de nouvelles
Comedies en Prose , où l'on va avec grand
plaisir. Cette disposition du Public ne
fait-elle pas augurer pour le succès de la
Tragedie en Prose ? Alors on aura moins
à craindre que jamais , ce dont M. de
Voltaire se plaint , que des Pieces mal
écrites ont cû un succès plus grand que
Cinna et Britannicus .
>
Qu'il me soit permis de dire en passant
que je crois être fondé à supposer
bien des beautez dans une Piece , qui
quoique mal écrite , a un succès plus
grand que les meilleures des plus grands
Maîtres . Car enfin c'est le Public qui
P'on écrit : doit juger ; c'est
pour lui que
et
AVRI L. 1731 .
651
et s'il a fait grace quelquefois à l'expression
en faveur de l'interêt et du sentiment
, que ne devroit - on pas attendre de
sa justice , si l'on y joignoit encore la pureté
de la diction et l'éloquence des
roles ?
pa-
Il ne faut pas qu'on tire avantage de
ce que les plus belles Pieces de Théatre
sont en Vers , et l'on ne peut pas dire
que les plus beaux Ouvrages sont en Poësie
rimée. En premier lieu , l'usage de la
Prose n'est point établi pour de certains
genres ; il faut la voir faire pour la comparer.
De plus , je ne crois pas qu'il soit
bien décidé que ce soit à la contrainte
des Vers rimez que l'on doit ces excellens
morceaux.
En second lieu , tant s'en faut que l'on
puisse avancer que les plus beaux Ouvrages
sont en Vers rimez , que la plûpart
de ceux qui sont écrits ainsi , sont
des Ouvrages frivoles.
Enfin , M. de Voltaire frappe le grand
coup pour détourner des Auteurs de faire
des Tragedies en Prose , et le Public de
les recevoir et de les entendre . » Si au
» milieu des Tableaux de Rubens , dit-
» il , ou de Paul Veroneze , quelqu'un ve-
»noit placer ses Desseins au crayon , n'au-
» roit- il pas tort de s'égaler à ces Peintres ?
>> On est accoûtumé dans les Fêtes à des
Bij >> Danses
652 MERCURE DE FRANCE.
» Danses et à des Chants ; seroit- ce assez
» de marcher et de parler , sous prétexte
» qu'on marcheroit et qu'on parleroit bien
»et que cela seroit plus aïsé et plus na-
>> turel.
J'étendrois trop ces Refléxions , si je
marquois toutes les raisons de difference
que l'on trouve dans les paralleles . J'admettrai
le premier lorsque M. de Voltaire.
m'aura fait comprendre qu'un Dessein
au crayon est un Tableau ; car il n'a pas
besoin qu'on lui montre qu'une Tragedie
en Prose est une Tragedie .
On est accoûtumé dans les Fêtes à chanter
et à danser , ainsi il ne suffiroit pas de
marcheret de parler, cela est incontestable;
parce que la danse et le chant entrent necessairement
dans l'idée d'une Fête . Ensorte
que la Danse ôtée , les pas que formeroient
un grand nombre de personnes
assemblées , ne seroient qu'une promenade
triste , froide et insupportable ; le
Chant ôté , ce ne seroit plus qu'une conversation
fade et ennuyeuse. Mais a- t'on
jamais dit que la rime et la mesure des
Vers constituent essentiellement une Tragedie.
En France même , qui est le seul
Pays où l'on voit des Tragedies en Vers
rimez , a-t'on jamais défini la Tragedie
en Poëme à Vers Alexandrins à rimes
plates ? M. de Voltaire sçait parfaitement
ce
+
AVRIL. 1731. 653
e qui constitue le Poëme Dramatique ;
j'en prendrai volontiers la définition de
sa main , et je suis déja sûr qu'il n'y fera
seulement mention ni des Vers ni de
la rime.
pas
A quelle sorte d'ouvrage la rime et les
Vers semblent-ils appartenir plus specialement
qu'au Poëme Epique ? La Poësie
qui y est absolument necessaire et dont
on doit presque toujours se garder dans
la Tragedie , exige , ce semble , ce nombre
qui sert à l'embellir ; cependant nous
avons un Poëme en Prose que personne
ne trouve trop long , et que personne
n'entreprendra apparamment de mettre
en Vers.
Ainsi le Chant et la Danse sont nécessaires
aux Fêtes , parce qu'où il n'y
a ni Chant ni Danse , il n'y a plus de
Fête , du moins de cette espece de Fête
que M. de Voltaire suppose. Mais il ne
s'ensuit pas que que les Vers soient essentiels
à la Poësie Dramatique qui subsisteroit
bien sans leur secours ; ainsi la rime peut
bien être necessaire aux Vers François ,
soit à cause que l'habitude est formée
soit à cause du génie même de notre Langue
; mais elle n'est point necessaire au
Poëme Dramatique .
Voilà mes idées sur la dispute qui s'est
élevée dequis quelque tems au sujet des
Biij Tra654
MERCURE DE FRANCE .
que
Tragedies en Prose. Les endroits où M. de
Voltaire a touché cette question dans son
Discours sur la Tragedie , m'ont donné
occasion de les développer. Idées ébauchées
qui serviront peut- être de Canevas
à quelque personne plus éclairée moi
et plus exercée à écrire. Il y a sur tout
de la sincerité dans mes Refléxions et
dans le temperamment que j'ai pris entre
la Prose et la Versification . Ceux qui
me connoissent ne me soupçonneront pas
de prévention ; car quoique je ne sçache
pas faire des Vers , ( du moins je ne le
crois pas ) j'ai une passion si forte pour
la déclamation , et je suis d'ailleurs si
persuadé qu'elle sera difficile ou changée
sensiblement dans les Tragedies en Prose
, que je ne puis m'empêcher de la regretter.
Cependant il me paroît qu'elle ne sed
roit pas impraticable , sur tout aux Ccmédiens
de Paris. On en a perdu deux
qui, chacun, auroient guidé leur sexe; mais
il en reste , qui avec de la docilité et de la
patience pourroient y réussir , les autres
s'y accoutumeroient avec le tems , quand
ce ne seroit que par imitation. Le Public
auroit d'abord de l'indulgence , il s'accoutumeroit
lui- même , et il parviendroit enfin
à voir représenter indifferemment des
Tragedies en Vers et des Tragedies en
Prose
A
AVRIL.´ 1731 . 1731 655
Prose , comme il voit tous les jours des
Comedies dans ces deux genres.
J'ai essayé moi - même de déclamer de
la belle Prose , et il m'a parû qu'il ne
falloit pas desesperer. Ceux qui font une
profession publique d'exercer ce talent ,
doivent avoir plus de ressources . Plus on
s'est appliqué en déclamant , à rompre
la mesure des Vers , moins on y trouve
de la difficulté . Cette maniere avoit bien
réussi , on la devoit à l'art admirable du
grand Maître de la Déclamation , que
l'on regrettera long- temps ; on peut la
faire revivre et accoutumer ainsi insensiblement
à la Prose.
Or n'entendons- nous point quelquefois
de certains Orateurs déclamer leurs Pieces
d'Eloquence ? Et qu'étoit donc cette
action si vive , si pathetique du celebre
Orateur de la Grece , qui causa tant d'admiration
à son Rival même ; qu'étoit - ce
si - non une Déclamation animée qui aidoit
à la persuasion , et qui alloit au coeur ?
On donnera le mois prochain les Reflexions
sur la Tragedie de Brutus.
de M. de Voltaire , et de son Dis
cours sur la Tragédie..
I
'L ne faut pas être surpris que M. de
Voltaire aye saisi l'occasion que sa nouvelle
Tragédie lui a présentée naturèllement
, de donner dans un Discours préliminaire
ses idées sur cette espece d'ouvrage.
On doit être obligé aux Auteurs
qui se distinguent dans un Art de ce qu'ils
veulent bien ouvrir leur secret , et mettre
leurs Lecteurs dans les voyes qu'ils
se sont frayées ; ils aident ainsi eux-mêmes
au jugement qu'ils attendent , et ils
éclairent cette même critique qui doit
montrer
A V RIL. 1731. 633
montrer leurs beautés et leurs deffauts ;
car il y a par tout à louer et à reprendre :
les Auteurs du premier ordre sont seulement
ceux qui donnent moins de prise
à la censure.
On devoit encore s'attendre que M. de
Voltaire ne manqueróit pas de réclamer
les droits que la Versification et la rime
' ont pris depuis long - tems sur nos Piéces
de Théatre , et qu'un Ecrivain judicieux
et séduisant vient d'attaquer,comme contraires
aux succés des Auteurs , et par
conséquent au plaisir de ceux qui les lìsent
il sied bien à un bel esprit qui ,
comme M. de Voltaire , nous a fait sentir
si souvent le charme des beaux Vers¸
d'en proteger le mérite ; et quand même
ce mérite ne seroit pas aussi réél qu'il le
croit , ou aussi necessaire qu'il le supose
dans nos Tragédies , il faudroit lui pardonner
sa sensibilité pour un genre d'écrire
qui lui a acquis tant de gloire. Let
Public y a contribué de ses applaudissemens
, et nous avons par notre plaisir
notre part à sa reconnoissance pour un
tálent qu'il cultive avec succès , et qu'on
seroit fâché de lui voir negliger.
Il a si bien senti lui - même combien la
continuité du travail est utile à la perfec
tion , qu'il avouë à Mylord Bolingbrooke,
que lors qu'après son retours à Paris , il
Asy
3
4 MERCURE DE FRANCE
a voulu rentrer dans la carriere françoise
dont il étoit sorti durant deux années ; les
expressions et les Phrases de sa langue
naturelle se refusoient à ses recherches ;
l'habitude qu'il avoit contractée de penser
en Anglois rendoit sa nouvelle composition
difficile ; ensorte qu'en bien des
endroits on croit découvrir la contrainte
de la Traduction .
de
Le principal obstacle qu'il a trouvé ,
son aveu , à la facilité de l'execution , a
été la severité de notre Poësie , et l'esclavage
de la rime. Lors qu'il avoit écrit
en Anglois , il avoit joui de cette heureuse
liberté qui donne à l'esprit toute son
étendue , et qui le laissant arbitre de la
mesure des Phrases et de la longueur des
mots , le remplit seulement de l'importance
des choses .
>
Cependant M. de Voltaire , tout persuadé
qu'il est de la dureté de l'assujetissement
à la rime , quoiqu'il sente le poids
de ses chaînes et ce qu'elles peuvent
coûter à la justesse de l'expression , à la
vivacité du sentiment et à la liberté de la
pensée , ne veut pas permettre qu'on s'en
affranchisse. Je ne veux pas prouver directement
combien il seroit utile et raisonnable
de laisser les Auteurs à leur aise
sur cet article ; ce dessein a été executé
avec beaucoup de force , de précision et
d'éleAVRIL.
1731.
635
d'élegance par son ingénieux Auteur. ,
J'examinerai seulement les raisons sur lesquelles
M. de Voltaire se fonde dans son
nouveau discours , pour détourner un
usage ou une nouveauté qu'il n'approuve
point , et dont ses talens l'ont appris à se
passer.
Il ne faut point , dit-il , s'écarter de la
route que les grands Maîtres nous ont
tracée ; s'en faire une nouvelle , seroit
moins une marque de génie que de foiblesse.
Mais il me semble , au contraire , que
plus les Tragédies de Corneille et de Racine
, toutes écrites en Vers rimés , ont
eu de succès , plus elles l'ont mérité ; plus
on trouve de beautés dans ces Piéces , et
plus il y auroit du mérite de se procurer
un succès égal sans le secours de la rime.
Car si la rime prête des beautés réelles aux
Piéces de Théatre , ceux qui auront abandonné
cette voye auront dû prendre ailleurs
, pour nous plaire également , des
compensations heureuses qui nous empêchent
de regreter la Poësie rimée.
M. de Voltaire ne peut pas supposer
comme une chose certaine , qu'on ne peut
faire une bonne Tragédie sans Vers rimés ,
car c'est là précisément la question ; il
prétend que l'habitude que nous avons
aux Vers de Corneille et de Racine nous
A vj rend
636 MERCURE DE FRANCE
rend ce nombre et cette harmonie si nécessaires
dans toutes les Tragédies , qu'une
Piéce dans laquelle on trouveroit une
disposition sage , un interêt vif continu ,
et bien conduit , de grandes idées , des
sentimens élevés , une diction noble et
majestueuse , n'auroit que peu ou point
de succès , si elle étoit privée de l'agré--
ment de la rime.
Il suppose que c'est un agrément sur la
foi de l'usage dont il paroît ailleurs ne
faire pas grand cas . Mais bien des gens
prétendent que ce retour perpetuel de
deux grands Vers féminins et masculins
les fatigue & les ennuye , et que s'ils n'étoient
aidés d'ailleurs par l'interêt , par
les sentimens et par l'action de l'Acteur ,
ils ne soutiendroient point un aussi long
Ouvrage sans peine.
D'où peut venir que M. de Voltaire lui
même trouve nos Tragédies trop longues
, comme les Tragédies Angloises ?
Est- ce que nous n'en avons point de bonnes
? Mais il fait profession d'admirer
Corneille
et Racine ; il les propose l'un
et l'autre comme les grands modeles .
Ne seroit-ce pas par la même raison
qui a empêché que le Poëme Epique ne
réussit en France , et qui a toujours fait
trouver longs & insipides ceux qu'on a
asé composer. Ce n'eft. pas que l'on manque
AVRIL; 1731. 637
que de sujets à traiter , ni peut-être de
génies capables de le faire , M. de Voltaire
a montré ses ressources dans ce genre
; mais il faut convenir qu'il l'a un peú
alteré , et que sa Henriade , pleine de tres
beaux morceaux et des plus beaux Vers ,
n'est pas un veritable Poëme Epique.
C'est cette alternative necessaire et insuportable
à la longue de deux rimes masculines
et de deux rimes féminines qui
nous prive d'un bon Poëme , et qui affoiblit
surement le plaisir naturel d'une
action qui se passe sur le Théatre entre
des grands ou entre des gens ordinaires.
Ce qui fait que le même défaut n'ôte
pas aux Comédies et aux Tragédies tout
feur succès , tandis qu'il se fait perdre aux
Poëmes , c'est que dans les Piéces de Théatre
on est reveillé , comme nous l'avons
dit , par une action vive et animée ; les
Acteurs nous échauffent , et nous lès confondons
, à proportion de leurs talens
avec les personnages qu'ils représentent,
Qui s'est jamais avisé de dire que l'Enéïde
est un trop long Poëme , que cette
lecture est fatigante et difficile à soûtenir
? assurément l'interêt est bien foible ,
puisqu'on le trouvoit tel du tems même .
de Virgile , et que l'on sçait que Didon
et Enée furent séparés par plusieurs siecles.
Ses Vers y sont de la même mesure que
Tes
638 MERCURE DE FRANCE
les nôtres , tous Alexandrins , mais sans
rimes , et voilà qui les sauve de l'ennui ;
cette uniformité de sons que l'on appelle
harmonie , lorsqu'on en a besoin , ne se
trouve pas dans l'Enéïde , et dès là cette
lecture est toujours agréable.
Je conviendrai pourtant d'une chose ,
et c'est peut- être ce que veut dire M. de
Voltaire , lorsqu'il nous oppose les exemples
de Corneille , de Despreaux et de
Racine ; je conviens avec lui que les Ouvrages
que ces Auteurs celebres ont donnés
en Vers rimés ne seroient pas supportables
en Vers sans rimes ou en pure
Prose. C'est là que la raison de la coutume
se trouve dans toute sa force : quelque
belle que fut la traduction en Prose que
l'on feroit de ces Vers , on y reviendroit
toujours ; ils se présenteroient sans cesse
à l'esprit , et l'oreille accoutumée à l'impression
flateuse des beaux Vers de ces
trois hommes , souffriroit du déguisement
, parceque la mémoire rappelleroit
à mesure les Vers originaux .
Mais il faut aussi que l'on demeure
d'accord avec moi que cet évenement
seroit réciproque , si l'on traduisoit en Vers
un Ouvrage bien écrit en Prose , et qui
eut déja emporté, les suffrages. Il ne faut
pas douter que ce ne fut une entreprise
téméraire que de réduire en Vers l'Histoire
AVRIL. 1731. 639
toire de Zaïde , la Princesse de Cléves ,
les Exilés de Madame de Ville - Dieu , et
quelques autres Ouvrages de ce caractere
qui seroient susceptibles par eux- mêmes
d'une Versification noble , mais que l'on
voudroit toujours lire tels qu'ils nous ont
été donnés.
et
Ainsi on ne doit pas prétendre de faire
accepter une traduction en Prose des Ouvrages
écrits en beaux Vers , moins encore
des Vers de M. Racine que de tout
autre. Ce n'est pas que M. Racine par
un effet prodigieux de son habileté n'ait
donné aux Phrases dans presque tous ses
Vers la construction la plus naturelle ,
c'est parceque cesVers sont un effet surpre
nant de l'art, c'est parceque les Ve.s de M.
Racine sont les plus beaux Vers François
qui ayent jamais été faits , qu'il n'en faut
rien ôter ; il n'y faut pas toucher. Il faut
les voir tels qu'ils sont sortis de la main de
l'Auteur , ces Ouvrages immortels , où
malgré la gêne de la Versification et l'assujetissement
scrupuleux à rimer richement
, M. Racine a tout dit , selon M. de
Voltaire lui-même , de la meilleure maniere
, et bien mieux que tous ceux qui
ont écrit dans son genre avant et après
lui.
C'est aussi ce qui me fit dire à M. de la
Mothe , il y a environ deux années
lors
2
640 MERCURE DE FRANCE
lorsqu'il me fit la grace de me faire part´
de son Essai de Prose sur la premiere
Scene de Mithridate , que c'étoit bien le
moyen de faire entendre sa pensée , mais
non pas de faire recevoir son dessein :
que les Vers de M. Racine étoient construits
de façon qu'on ne pouvoit pas esperer
de les faire oublier , et qu'en les
décomposant , pour essayer l'effet de la:
Prose , on les feroit seulement admirer
davantage.
Il est bien certain que M. de la Mothe
n'a jamais eu en vue de diminuer le prixdes
Vers de M. Racine ; en les réduisant
en Prose , il a prétendu faire voir que les
choses que M. Racine nous a laissées en
Vers pourroient se passer de cette parure
sans rien perdre de leur mérite , ni de
l'impression qu'elles font sur nous. Je
crois entrer dans son sens et entendre sa
pensée ; mais j'avoue que je ne sçaurois
l'adopter. Il ne faut point essayer la Prose
sur des beaux Vers -connus de tout le monde
: on y reviendra par goût , et sur- tout
par habitude. C'est des nouvelles Piéces
en Prose que l'on doit attendre un grand.
succès , pourvû qu'elles soient écrites
comme il convient.
Je dis pourvû qu'elles soient écrites >
comme il convient ; car en démontant
les Vers de M. Racine de la maniere que
M
AVRIL: 1737. 641
›
M.de la Mothe l'a fait, il n'en résulte point
une belle Prose . M. de Racine auroit écrít
autrement , auroit mieux écrit , et M. de
la Mothe aussi . C'est donc à tort qu'après
nous avoir donné cette épreuve il interpelle
les gens sensez et déprévenus , et
qu'il les sollicite d'avouer qu'ils n'ont
rien perdu à ce renversement , et que
l'impression à leur égard est toûjours la
même. Ils répondent que non , ils redemandent
les Vers de M. Racine , comme
ils redemanderoient sa Prose , s'il avoit
écrit Mithridate en Prose , et que quelqu'un
le donnât en Vers .
Qu'une Tragedie , belle d'ailleurs , et
digne d'être applaudie , ne soit connuë
qu'en Prose ; on l'écoutera on la lira
après un certain tems tout comme si elle
étoit en Vers. Qui est-ce qui ne lit pas
le Telemaque , et qui ne l'admire pas en
le lisant ? Je ne doute pourtant pas que
s'il eût été donné en beaux Vers par un
homme tel que M. Racine , avant qu'il
parût en Prose , tel que nous l'avons aujourd'hui
; je ne doute pas , dis je , que le
Telemaque de Racine n'eût obscurci le
Telemaque de Fenelon . Maintenant il ne
seroit plus tems ; le gout pour le Telemaque
est universel , l'habitude est inalterable
, et les plus beaux Vers , les Vers
les plus heureux et les plus accomplis
ne
642 MERCURE DE FRANCE
ne seroient regardez que comme une Traduction
imparfaite ; je croi même qu'elle
ne sçauroit être bonne .
Par exemple encore , M. de la Mothe
lui- même , vient de hazarder une Ode en
Prose ; on voit dans cette Ode tout le
feu , toute l'élevation et toute la magnificence
de la Poësie. Pourquoi la lit- on
telle qu'elle est ? Parce qu'on ne l'a pas
autrement. Mais que M. de la Mothe nous
donne cette même Ode en beaux Vers
Lyriques , tels que ceux de l'Astrée et de
presque toutes ses Odes , il verra que ses
Vers feront oublier sa Prose , quelque
noble et quelque harmonieuse qu'elle
nous paroisse. Pourquoi cela ? Parce que
nous ne sommes pas encore accoûtumez
à lire des Odes en Prose , et jusqu'à nouvel
ordre il faudra pardonner à ceux
qui exigeront qu'elles soient en Poësie
rimée.
M. de Voltaire , qui sent ses avantages,
ne veut point se désaisir de la Versification
, et la rime ne l'effraye point. M. de
la Mothe , qui est sans interêt dans cette
querelle , puisqu'il nous a fait voir qu'il
sçavoit tout écrire en Vers et en Prose ;
M. de la Mothe , dis-je , et bien des gens
avec lui , demandent au Public la liberté
de faire parler des Rois , des Reines , des
Ministres d'Etat , des Generaux d'Armée,
en
AVRIL. 1731. 643
en belle Prose , telle qu'ils sont censez
la parler et telle qu'il la sçauroit , faire
lui - même. Car il faut demeurer d'accord
qu'il écrit avec beaucoup de pureté , beaucoup
de clarté , de noblesse et d'élegance .
Ce seroit un vrai modele , s'il étoit permis
d'en imiter quelqu'un.
Qu'est- ce donc que l'on prétend lorsqu'on
veut faire recevoir des Tragédies
en Prose , et quel est le dessein de ceux
qui appuyent cette idée ? Le voici. Les
Tragedies qui ont parû depuis M. Racine
, sont toutes inferieures aux siennes
dans tous les sens ; c'est une verité dure,
mais incontestable. Un grand nombre
d'Auteurs de nom et de mérite ont courru
cette carriere avec un médiocre succès.
Je ne sçai si dans ce genre un succès
médiocre ne peut pas être compté pour
mauvais ; on a cherché les causes de ce
décroissement ; on a trouvé que parmi
ces Auteurs, quelques -uns avoient tout le
génie qui est nécessaire pour faire une
bonne Tragedie ; on a vû qu'ils sçavoient
disposer les évenemens , soutenir les caracteres
, jetter de l'interêt , qu'ils avoient
de la chaleur et du sentiment ; qu'ils sçavoient
faire à propos des portraits affreux
du vice , des peintures agreables de la
vertu qu'ils étoient fideles à la faire
triompher du crime et de la trahison .
噩
On
644 MERCURE DE FRANCE
On a vû qu'indépendamment des beautez
génerales qui constituent essentiellement
une bonne Tragedie , ils avoient
mis des beautez de détail , qui , quoiqu'elles
ne fassent pas le principal du
Poëme Dramatique , servent pourtant
beaucoup à le soutenir.
Malgré tous ces avantages , ces Poëmes
ne plaisent point , ne plaisent pas longtems
, ou ne plaisent pas toujours . On ne
les lit point , on y cherche quelques morceaux
détachez , on laisse le reste ; et le
gout seul
que l'on a pour la nouveauté
ou le grand Art d'un Acteur, soutenu par
quelques grands traits , par quelques tirades
brillantes , ou par l'interêt de l'action
, ont fait la réussite de toutes ces differentes
Pieces durant quelques Réprésentations.
Il ne restoit plus pour les excuser , que
d'attribuer le foible succès d'un Ouvrage,
bon d'ailleurs , à une diction défectueuse
›
età une expression
languissante
ou forcée.
Cependant
ces Auteurs connoissent
leur
langue ; ils parlent bien ils écrivent
bien en Prose ; ils donnent
des regles et
des exemples
dans l'Art de bien dire.
Il faut donc que ce soit la contrainte
de la rime et de la mesure des Vers qui entraîne
ces vices de l'expression
, et qui
coute aux Auteurs un plein succès , à
nous
AVRIL. 1731. 645
nous des Ouvrages plus accomplis.
Essayons , a-t'on dit , d'écrire ces mêmes
Ouvrages en Prose. Affranchissonsnous
du méchanisme de la Poësie , qui ,
aussi -bien nous fait perdre un tems précieux
que nous employerons à trouver des
choses ; et si après cette épreuve , on ne
réüissit pas mieux , nous serons forcez
d'attribuer ces affoiblissemens à la déca-
Edance des esprits.
Il n'y a rien que de raisonnable dans
ce Plan ; car enfin on n'a pas besoin de
Vers ; on peut se passer de Poësie ; mais
on ne peut pas se passer de Pieces de
Théatre . On sçait combien d'utilité et de
plaisir ce Spectacle apporte dans la societé
et dans les grandes Villes , il seroit
dangereux de le supprimer. Il faut
donc laisser aux Auteurs qui se sentiront
du génie pour le Théatre , mais qui seront
sans talens pour la Poësie rimée , il
faut leur laisser laliberté de nous amuser et
de nous instruire par le langage ordinaire,
pourvû qu'il soit noble et élegant. On ne
prétend pas pour cela ôter aux Poëtes , nez
Poëtes, la gloire qui les attend . On ne demande
pas mieux que de voir entre les Dramatiques
Poëtes et les Dramatiques Prosateurs,
cette émulation qui les excitera mutuellement
; ils en auront plus de gloire ,
et le Public plus de plaisir.
Qu'on
646 MERCURE DE FRANCE
Qu'on ne dise point que c'est proposer
une diminution de plaisir ; c'est supposer
ce qui est en question . Il est question
de sçavoir si le plaisir que les Vers nous
donnent dans la Tragedie , est un plaisir
d'habitude. Il n'y a qu'à essayer de faire
des Tragedies en Prose ; et si après l'essay,
toutes choses d'ailleurs égales , la Poësie rimée
l'emporte,il faudra encore en attendre
que l'habitude à la Prose ait été formée ,
pour que l'on puisse juger sans prévention .
Dailleurs il s'en faut bien que ce soit
proposer au Public de diminuer son plaisir
. En premier lieu , il est supposé que
ceux qui donneront des Tragedies en
Prose , ne les auroient point données en
Vers , parce qu'ils n'en sçavent pas faire.
'Ainsi le Public ne perd rien de ce côté ,
et il y gagne de l'autre des nouvelles Pieces
que sa condescendance lui procurera ,
et qu'il aura le plaisir singulier de comparer
avec les Poëmes Dramatiques rimez
qui sont déja en possession de son estime,
et les nouveaux qui la meriteront.
Je ne dis rien pour deffendre les Vers
François sans rimes ; on n'en a que faire.
Tout ce que M. de Voltaire a dit sur cela
est vrai , mais ne fait rien contre nous ;
nous voulons plus que cela ; c'est à- dire
de la Prose , mais belle , élegante , nombreuse.
Il
AVRIL. 1731 . 647
Il ne faut pas que l'on craigne de voir
paroître un trop grand nombre de Tragedies
en Prose. Nous avons vû jusqu'à
present que le nombre de ceux qui ont
bien écrit en prose à un certain point ,
n'est pas plus grand que le nombre des
bons Poëtes . La belle Prose est aussi rare
que la belle Poësie , et a bien autant de
merite. Elle est , du moins , plus propre.
à persuader , à convaincre , à émouvoir ,
à penetrer ; s'il en étoit autrement , la Poësie
rimée devroit être aussi le langage du
Barreau , et sur tout de la Chaire. Si la
Poësie réussissoit mieux à inspirer la terreur
et à remuer les ressorts du coeur , la
Prose devroit être interdite aux Prédicateurs
, et à proportion de la necessité
de l'importance et de l'immensité l'interêt
, la regle devroit être à leur égard ,
plus sacrée et plus inviolable.
Pour revenir à nos Tragedies , pourquoi
assujettirions- nous les Auteurs qui .
sont capables d'en faire de bonnes , quoiqu'ils
ne sçachent pas faire des Vers à cet
arrangement bizarre et pénible , puisque
les autres Nations qui ont aussi des Tragédies
, n'imposent pas la même contrainte
?
Qu'on ne réponde pas que la Langue
Françoise est plus bizarre elle-même , et
plus difficile à manier ; cela prouve pour la
Prose
648 MERCURE DE FRANCE
Prose contre la Versification . Est- il sage
d'ajouter de nouvelles difficultez à ce qui
n'en a déja que trop ? Selon M. de Voltaire
, l'Anglois , par exemple , a plus de
liberté dans sa Langue , il peut faire des
mots nouveaux , il peut , à son gré , étendre
ou resserrer les termes connus. Quelle
plus grande liberté un Poëte peut-il desirer,
à qui conviendroit- il mieux de s'assujettir
àla mesure et à la rime ?LesAnglois
s'accoutumeroient aux Vers rimés ; les
François s'accoutumeroient aux Tragedies
en Prose : pourquoi ne s'y accoutumeroient-
ils pas ? M. de Voltaire le dit avec
nous ; la Nature n'est- elle pas la même
dans tous les hommes ? Il faut qu'il convienne
aussi que c'est l'habitude que nous
avons aux Tragedies en Vers , qui nous
fait regarder cette forme comme necessaire
.
rez ; ils
La belle Prose est noble , douce , facile
, naturelle ; elle persuade , elle touche
; c'est le langage de la raison et l'or
gane de la verité .... Ne faisons point
d'énumeration des prodiges qu'elle a opepassent
ceux que la Fable a prêtez
à la Poësie. La Poësie peint avec force
mais elle outre les caracteres. Elle lou
avec emphase , ses Panegyriques sont des
apothéoses ; elle blâme avec rigueur ; tous
ses traits sont enflammez ; elle exager
égale
AVRIL.
1731.
649
également les vertus et les vices. Elle est
magnifique dans ses images et dans ses
descriptions ; mais pour vouloir embellir
la Nature , elle la cache ou la rend méconnoissable.
La rime est capricieuse , et
la mesure est un veritable esclavage . La
Prose plaît à tout le monde ; la Versification
déplaît à ceux qui n'y sont pas
accoutumez , c'est un fait d'experience.
Disons donc avec M. de Voltaire , quoiqu'il
ne le dise pas toujours, c'est à la coûtume
, qui est la Reine du monde , à changer
le gout des Nations , et à tourner en plaisirs
les objets de notre aversion.
Mais , dit M. de Voltaire , cette coûtume
est devenue un plaisir , et les François
aiment les Vers , même dans les Comedies.
Qui le conteste ? Je dis plus ,
qui conteste qu'ils ne doivent les aimer ?
Car je le repete , on ne veut point exclure
la rime du Théatre , et le Public sollicite
M. de Voltaire en particulier , de
cultiver l'heureux talent qu'il a reçû pour
ce genre d'écrire. On veut introduire la
Prose seulement en faveur de ceux qui
ont du génie pour le Théatre, et qui n'ont
point le talent des Vers. On ne sçauroit
douter que ces deux especes de mérite
ne puissent être divisées ; autrement il
en faudroit conclure , que tous ceux qui
sçavent faire des Vers , sçavent aussi faire
B dès
650 MERCURE DE FRANCE.
des Tragedies , ce qui est contre l'experience.
Ainsi il ya à gagner pour les Poëtes
Dramatiques et pour le Public. Le Public
aura un plus grand nombre de Tragedies
, à force de repetitions les anciennés
sont un peu usées . Les Poëtes Dramatiques
auront la gloire d'effacer les Dramatiques
Prosateurs , si en effet ceux - cy
n'ont pas d'aussi grands succès.
Des Comedies en Prose plaisent tous
les jours. On auroit souhaité que M. de
Voltaire eût bien voulu marquer quelles
sont les Comedies de Moliere écrites
en Prose , que l'on a été , dit - il , obligé
de mettre en Vers. Il y a de nouvelles
Comedies en Prose , où l'on va avec grand
plaisir. Cette disposition du Public ne
fait-elle pas augurer pour le succès de la
Tragedie en Prose ? Alors on aura moins
à craindre que jamais , ce dont M. de
Voltaire se plaint , que des Pieces mal
écrites ont cû un succès plus grand que
Cinna et Britannicus .
>
Qu'il me soit permis de dire en passant
que je crois être fondé à supposer
bien des beautez dans une Piece , qui
quoique mal écrite , a un succès plus
grand que les meilleures des plus grands
Maîtres . Car enfin c'est le Public qui
P'on écrit : doit juger ; c'est
pour lui que
et
AVRI L. 1731 .
651
et s'il a fait grace quelquefois à l'expression
en faveur de l'interêt et du sentiment
, que ne devroit - on pas attendre de
sa justice , si l'on y joignoit encore la pureté
de la diction et l'éloquence des
roles ?
pa-
Il ne faut pas qu'on tire avantage de
ce que les plus belles Pieces de Théatre
sont en Vers , et l'on ne peut pas dire
que les plus beaux Ouvrages sont en Poësie
rimée. En premier lieu , l'usage de la
Prose n'est point établi pour de certains
genres ; il faut la voir faire pour la comparer.
De plus , je ne crois pas qu'il soit
bien décidé que ce soit à la contrainte
des Vers rimez que l'on doit ces excellens
morceaux.
En second lieu , tant s'en faut que l'on
puisse avancer que les plus beaux Ouvrages
sont en Vers rimez , que la plûpart
de ceux qui sont écrits ainsi , sont
des Ouvrages frivoles.
Enfin , M. de Voltaire frappe le grand
coup pour détourner des Auteurs de faire
des Tragedies en Prose , et le Public de
les recevoir et de les entendre . » Si au
» milieu des Tableaux de Rubens , dit-
» il , ou de Paul Veroneze , quelqu'un ve-
»noit placer ses Desseins au crayon , n'au-
» roit- il pas tort de s'égaler à ces Peintres ?
>> On est accoûtumé dans les Fêtes à des
Bij >> Danses
652 MERCURE DE FRANCE.
» Danses et à des Chants ; seroit- ce assez
» de marcher et de parler , sous prétexte
» qu'on marcheroit et qu'on parleroit bien
»et que cela seroit plus aïsé et plus na-
>> turel.
J'étendrois trop ces Refléxions , si je
marquois toutes les raisons de difference
que l'on trouve dans les paralleles . J'admettrai
le premier lorsque M. de Voltaire.
m'aura fait comprendre qu'un Dessein
au crayon est un Tableau ; car il n'a pas
besoin qu'on lui montre qu'une Tragedie
en Prose est une Tragedie .
On est accoûtumé dans les Fêtes à chanter
et à danser , ainsi il ne suffiroit pas de
marcheret de parler, cela est incontestable;
parce que la danse et le chant entrent necessairement
dans l'idée d'une Fête . Ensorte
que la Danse ôtée , les pas que formeroient
un grand nombre de personnes
assemblées , ne seroient qu'une promenade
triste , froide et insupportable ; le
Chant ôté , ce ne seroit plus qu'une conversation
fade et ennuyeuse. Mais a- t'on
jamais dit que la rime et la mesure des
Vers constituent essentiellement une Tragedie.
En France même , qui est le seul
Pays où l'on voit des Tragedies en Vers
rimez , a-t'on jamais défini la Tragedie
en Poëme à Vers Alexandrins à rimes
plates ? M. de Voltaire sçait parfaitement
ce
+
AVRIL. 1731. 653
e qui constitue le Poëme Dramatique ;
j'en prendrai volontiers la définition de
sa main , et je suis déja sûr qu'il n'y fera
seulement mention ni des Vers ni de
la rime.
pas
A quelle sorte d'ouvrage la rime et les
Vers semblent-ils appartenir plus specialement
qu'au Poëme Epique ? La Poësie
qui y est absolument necessaire et dont
on doit presque toujours se garder dans
la Tragedie , exige , ce semble , ce nombre
qui sert à l'embellir ; cependant nous
avons un Poëme en Prose que personne
ne trouve trop long , et que personne
n'entreprendra apparamment de mettre
en Vers.
Ainsi le Chant et la Danse sont nécessaires
aux Fêtes , parce qu'où il n'y
a ni Chant ni Danse , il n'y a plus de
Fête , du moins de cette espece de Fête
que M. de Voltaire suppose. Mais il ne
s'ensuit pas que que les Vers soient essentiels
à la Poësie Dramatique qui subsisteroit
bien sans leur secours ; ainsi la rime peut
bien être necessaire aux Vers François ,
soit à cause que l'habitude est formée
soit à cause du génie même de notre Langue
; mais elle n'est point necessaire au
Poëme Dramatique .
Voilà mes idées sur la dispute qui s'est
élevée dequis quelque tems au sujet des
Biij Tra654
MERCURE DE FRANCE .
que
Tragedies en Prose. Les endroits où M. de
Voltaire a touché cette question dans son
Discours sur la Tragedie , m'ont donné
occasion de les développer. Idées ébauchées
qui serviront peut- être de Canevas
à quelque personne plus éclairée moi
et plus exercée à écrire. Il y a sur tout
de la sincerité dans mes Refléxions et
dans le temperamment que j'ai pris entre
la Prose et la Versification . Ceux qui
me connoissent ne me soupçonneront pas
de prévention ; car quoique je ne sçache
pas faire des Vers , ( du moins je ne le
crois pas ) j'ai une passion si forte pour
la déclamation , et je suis d'ailleurs si
persuadé qu'elle sera difficile ou changée
sensiblement dans les Tragedies en Prose
, que je ne puis m'empêcher de la regretter.
Cependant il me paroît qu'elle ne sed
roit pas impraticable , sur tout aux Ccmédiens
de Paris. On en a perdu deux
qui, chacun, auroient guidé leur sexe; mais
il en reste , qui avec de la docilité et de la
patience pourroient y réussir , les autres
s'y accoutumeroient avec le tems , quand
ce ne seroit que par imitation. Le Public
auroit d'abord de l'indulgence , il s'accoutumeroit
lui- même , et il parviendroit enfin
à voir représenter indifferemment des
Tragedies en Vers et des Tragedies en
Prose
A
AVRIL.´ 1731 . 1731 655
Prose , comme il voit tous les jours des
Comedies dans ces deux genres.
J'ai essayé moi - même de déclamer de
la belle Prose , et il m'a parû qu'il ne
falloit pas desesperer. Ceux qui font une
profession publique d'exercer ce talent ,
doivent avoir plus de ressources . Plus on
s'est appliqué en déclamant , à rompre
la mesure des Vers , moins on y trouve
de la difficulté . Cette maniere avoit bien
réussi , on la devoit à l'art admirable du
grand Maître de la Déclamation , que
l'on regrettera long- temps ; on peut la
faire revivre et accoutumer ainsi insensiblement
à la Prose.
Or n'entendons- nous point quelquefois
de certains Orateurs déclamer leurs Pieces
d'Eloquence ? Et qu'étoit donc cette
action si vive , si pathetique du celebre
Orateur de la Grece , qui causa tant d'admiration
à son Rival même ; qu'étoit - ce
si - non une Déclamation animée qui aidoit
à la persuasion , et qui alloit au coeur ?
On donnera le mois prochain les Reflexions
sur la Tragedie de Brutus.
Fermer
Résumé : RÉFLEXIONS à l'occasion du Brutus de M. de Voltaire, et de son Discours sur la Tragédie.
Dans son discours préliminaire à la pièce 'Brutus', Voltaire défend l'usage de la rime et des vers dans les tragédies, s'inspirant de Corneille et Racine. Il reconnaît la difficulté de la rime mais la juge nécessaire pour captiver un public habitué aux vers rimés. Certains critiques estiment que la rime peut fatiguer les spectateurs, mais Voltaire admire les tragédies classiques françaises, bien qu'il reconnaisse leur longueur. Il mentionne également l'échec du poème épique en France et note que 'l'Henriade' n'est pas un véritable poème épique. Voltaire discute des mérites et des limites des poèmes épiques et des pièces de théâtre en vers. Il souligne que les vers de Racine sont inégalables et que les traduire en prose les rendrait moins admirables. Il rejette l'idée de réduire les vers de Racine en prose, estimant que les nouvelles pièces en prose pourraient connaître un grand succès si elles sont bien écrites. Des tragédies en prose, comme 'Télémaque', peuvent être appréciées, mais les œuvres en vers de la qualité de Racine restent préférées. Le texte explore la préférence littéraire entre la prose et la poésie, notant que la prose est désormais ancrée dans les habitudes du public. Voltaire, maître de la versification, ne craint pas la rime, tandis que d'autres plaident pour la liberté d'écrire des dialogues royaux en prose élégante. Il soutient que la prose, bien écrite, peut être aussi convaincante et émouvante que la poésie rimée. La prose est décrite comme noble, douce et naturelle, plaisant à un plus large public. Il propose d'introduire la prose pour permettre à ceux ayant du génie pour le théâtre mais pas pour les vers de s'exprimer, et note le succès des comédies en prose. L'auteur conteste l'obligation des tragédies en vers rimés, affirmant que la prose peut également produire des œuvres de qualité. Il compare les tragédies en prose à des dessins au crayon parmi des tableaux de maîtres, soulignant que chaque forme a ses mérites. Il cite des poèmes épiques en prose pour illustrer que la rime et les vers ne sont pas indispensables à la tragédie. Il croit que les comédiens peuvent maîtriser la déclamation en prose avec du temps et de la pratique, et que le public finira par accepter les tragédies en prose comme les comédies. Le texte met en avant l'importance de la déclamation et annonce des réflexions sur la tragédie de Brutus pour le mois suivant.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 2412-2424
Amadis, &c. [titre d'après la table]
Début :
Le 4. de ce mois, l'Académie Royale de Musique remit au Theatre Amadis [...]
Mots clefs :
Académie royale de musique, Prologue, Déclamation, Magicienne, Chœurs, Critique, Infidèle, Monologue
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Amadis, &c. [titre d'après la table]
L
E
1
a-
4. de ce mois , l'Académie Rovaie
de Musique remit au Theatre
dis , Tragedie de Mrs Quinault et L
Il y a 13. ans qu'elle n'avoit été re résensée.
Les deux Rôles du Prologu
l'Enchanteur Alquif , et de l'Encha
resse Urgande , sont joüez par le S
Chassé et par la Dlle Erremens . Les
Tribon , Dun , Chassé , et les Illes
Maure , Petitpas , et Antier , remp
sent les principaux Rôles de la Piece
ne laissent rien à desirer pour le ch
et la déclamation. Au reste , cet Op
esr fort bien remis ; il y a du specta
et du surprenant pour les yeux ; entr'. v
tres , un Combat en l'air d'une vingtai
de Demons , le Char d'Arcabonne , fig
ré en Dragon aîlé , &c. Le Baler est tr.
bien caracterisé , et la Dlle Sallé y dar
avec des graces et une finesse au- dessu
de nos expressions.
ProOCTOBRE.
1731. 2413
Prologue.
"
Urgande , Magicienne bien -faisante ;
et Alquif , Enchanteur , paroissent sous
un riche Pavillon ; ils ont choisi ces lieux
pour y demeurer enchantez avec leur
-suite jusqu'au temps fortuné que le
destin du monde dépendroit d'un Héros
plus grand qu'Amadis Fils de Perion ,
Roy des Gaules ; un éclair et un coup
de Tonnere commencent à les tirer de
leur profond assoupissement ; leur suite
est éveillée par de nouveaux coups de
Tonnere ; ce qui donne lieu à un des
plus beaux Choeurs que Lully ait faits .
Ils témoignent la joye qu'ils ont de n'être
plus enchantez : ils se proposent de
faire revivre Amadis , et de le transporter
dans les lieux où son sang regnoit
autrefois , ce qui annonce la Tragedie.
Ce Prologue a paru très - brillant ; cependant
quelques Critiques ont trouvé
étrange qu'Urgande et Alquif , qui ne
font que de sortir du profond assoupissement
où ils ont été plongez jusqu'alors ,
soient si bien instruits des Victoires du
Heros de la France , dont ils n'ont pû ni
avoir été témoins , ni avoir été informez
par la Renommée. Le Lecteur jugera si
La Critique est fondée.
G Au
2414 MERCURE DE FRANCE
son
Au premier Acte de la Tragedie , Amadis
ouvre la Scene avec Florestan
Frere naturel . Le premier est accablé
d'une douleur mortelle , dont l'autre
tâche de le distraire ; Oriane , Fille de
Lisuart , Roy de la Grande - Bretagne , le
croyant infidele lui a deffendu de la
>
jamais voir et comme elle va épouser
l'Empereur des Romains , il ne doute
point qu'elle ne soit inconstante ellemême.
Florestan ne pouvant soulager sa
douleur , le laisse sortir pour aller chercher
la solitude.
Florestan revoit Corisande après une
longue absence ; ils témoignent une joye
réciproque. Oriane vient se plaindre à
eux de la prétendue infidelité d'Amadis.
Ils ont beau la vouloir tirer d'erreur ;
elle persiste dans ses injustes soupçons
quelque forte induction qu'on lui fasse
du contraire ; cette obstination à croire
Amadis infidele , n'est fondée que sur ces
Vers :
Le confident de sa nouvelle ardeur
N'a que trop bien sçû m'en instruire ;
Il n'est plus permis à mon coeur
De se laisser séduire.
L'injustice de ses soupçons ne laisse pas
do
OCTOBRE 1731. 2415
tels
que
de produire de beaux sentimens ,
cette tendre plainte :
L'ingrat , un peu plus tard , auroit changé sans
crime ;
Je vais devenir la victime
Du devoir qui regle mon sort.
L'inconstant n'a - t'il pû se faire un peu d'effort
De lui-même bien- tôt son coeur alloit dépendre ;
Ah ! que n'attendoit - il mon hymen ou ma mort
Il ne devoit plus guere attendre .
La Fête de ce premier Acte consiste
en un combat ou un tournois qui se ,
fait en son honneur.
›
,
Arcabonne , Magicienne , commence le
second Acte par un Monologue
dans
lequel elle fait connoître que l'Amour
est entré malgré elle dans un coeur qui
n'étoit destiné qu'à la haine. Arcalaus ,
son Frere , est étonné de la trouver triste
et solitaire ; elle lui déclare l'Amour
-qu'elle a pour un inconnu qui lui a sauvé
la vie ; les Spectateurs ne manquent pas
de pressentir que cet inconnu est Amadiss
c'est là que le grand interêt de la- Piece
commence. Amadis a tué Ardan son
Frere à peine Arcalais lui parle de la
vengeance , qu'elle doit à cette ombre
G ij si
,
2416 MERCURE DE FRANCE
si cherie , qu'on voit sa fureurrenaître :
elle l'exprime par ces Vers :
Que le nom d'Amadis m'inspiré de colere !
Quand pourrai-je gouter le plaisir de sa
mort !
Cela donne lieu à ce beau Duo :
Irritons notre barbarie.
Ecoutons nôtre sang qui crie ;
Perisse l'Ennemi , qui nous ose outrager ;
Ah ! qu'il est doux de se vanger !
>
Arcalaüs engage Amadis dans un Enchantement
; Corisande vient se plaindre
du malheur de Florestan , qu'une inconnuë
a entrainé dans un piége fatal ; elle
prie Amadis de secourir son Amant.
Amadis vole au secours de son Frere .
Arcalaus l'arrête , et fait enlever Corisande
, pour la faire perir avec Florestan.
Amadis combat Arcalaüs ; ce dernier appelle
les Demons à son secours. Ces Demons
paroissent sous des formes agréables
Amadis se laisse séduire à celui qui
a pris la forme d'Oriane ; il met ses armes
à ses pieds et la suit. Ces Demons transformez
font la Fête de ce second Acte ;
cette Fête est , sans contredit , la plus
touchante qui soit dans toute la Tragedie.
La Dlle Sallé y brille beaucoup.
Ац
OCTOBRE. 1731. 2417
2
Au troisiéme Acte , Florestan & Corisande
sont prêts d'être immolez sur le
tombeau d'Ardan Canille , frere d'Arcalaüs
et d'Arcabone mort de la main
d'Amadis. Arcabone doit répandre sur le
même tombeau le sang d'Amadis , et celui
de tout ce qu'il a de plus cher; l'Ombre
d'Ardan sort de son tombeau et
témoigne sa colere à Arcabone par ces
Vers :
Ah ! tu me trahis , malheureuse !
Ah ! tu vas trahir tes serments.
,
L'ombre lui annonce la mort par ces
autres Vers :
Je retombe , le jour me blesse ;
Tu me suivras dans peu de temps :
Pour te reprocher ta foiblesse ,
C'est aux Enfers que je t'attends.
L'ombre rentre dans son Tombeau ;
sa Prédiction commence à se remplir ;
on amene Amadis à Arcabone , pour
être immolé le premier ; Arcabone prête
à lui plonger un Poignard dans le sein
reconnoît en lui le même inconnu qui
lui a sauvé la vie . Le Poignard lui tombe
des mains ; elle fait grace , en sa faveur
>
و
G iij
2418 MERCURE DE FRANCE
}
à tous ceux qui lui étoient destinez pour
victimes ; la liberté qu'elle leur rend ,
fait le sujet de la Fête , par où l'Acte
finit.
Arcalais et Arcabone commencent le
quatrième Acte ; Arcalaus presse sa soeur
d'exposer aux yeux d'Oriane , la victime
qu'elle vient d'immoler ; Arcabone soupire
, et fait connoître à son frere qu'elle
a reconnu dans Amadis
l'inconnu qui
lui a sauvé la vie , et qu'elle aime ; elle
s'exprime ainsi :
2
Que vous êtes heureux ! de n'avoir à songer
Qu'à hair et qu'à vous venger !
Helas ! dans nôtre ennemi même
J'ai trouvé l'inconnu que j'aime.
et
Arcalais lui reproche son parjure
la ménace de sa vengeance ; elle lui répond
:
Je l'aime malgré moi cet ennemi charmant ;
Je n'en puis être aimée ; une autre a sçû lui
plaire ';
Je vous défie avec vôtre colere
D'inventer pour mon châtiment
Un plus cruel tourment.
Arcalaus lui dit que pour la mieux
punir ,
OCTOBRE. 1731. 2419
4
punir , il veut qu'Amadis épouse sa rivale
avant qu'il les immole tous deux ;
Voici la fin de ce Dialogue.
Ah ! que plutôt cent fois ils périssent tous deux ?
Entre l'Amour et la haine cruelle ,
J'ai cru pouvoir me partager ;
Mais dans mon coeur l'Amour est étranger,
Et la haine m'est naturelle.
Ma Rivale gémit , que ses maux me sont doux !
Pour punir ces Amans , j'imagine une peine
Digne de ma fureur et de vôtre courroux.
C'est peu d'une mort inhumaine ;
Arcalans.
Puis-je encore me fier à vous ?
Fiez-
Arcabone.
vous à l'Amour jaloux ;
Al est plus cruel que la haine.
Ils sortent pour aller executer ce nouveau
Projet de vengeance. Oriane vient
et se plaint du triste sort où Amadis l'abbandonne
; elle le croit toûjours infidele.
Arcalaüs lui vient annoncer qu'il l'a vengée
, et qu'il a vaincu Amadis ; comme
elle ne veut pas le croire , il le fait paroître
à ses yeux , étendu sur ses Armies ensanglantées.
Elle déplore sa mort par un
G iiij
Mono2420
MERCURE DE FRANCE
2
Monologue , où la Dlle le More , avec le
son ravissant de sa voix met toute l'expression
possible , et se fait generalement
applaudir ; Oriane tombe évanouie sur
un lit de gazon. Arcalaüs et Arcabonė
rentrent , le projet de leur vengeance
est de faire mourir et revivre tour à tour
ces deux Amants , pour éterniser leur
şupplice par un spectacle si douloureux.
Urgande vient au secours d'Amadis
et d'Oriane. C'est cette même Magicienne
bien- faisante , dont nous avons parlé
dans le Prologue . D'un coup de baguette
elle rend Arcalaüs et Arcabone immobiles
; elle dissipe l'enchantement dont
Amadis et Oriane sont saisis ; ces Suivantes
celebrent ce jour heureux . Amadis et
Oriane sont transportez dans le Vaisseau
d'Urgande ; elle ne part qu'après avoir
rendu à Arcalais et à sa soeur l'usage de
leurs sens , pour mieux sentir leur malheur
; Ils évoquent des Demons infernaux
, qui sont défaits par des Demons
Aëriens ; le Frere et la Soeur s'abbandonnent
à leur désespoir et se tuent .
Ce qui nous reste à dire du cinquiéme
Acte , est si inferieur à l'Acte précédent ,
que nous ne nous y arrêterons guere. Ur
gande a transporté Amadis Oriane
Florestan et Corisande au Palais enchanté
›
d'AOCTOBRE.
1731. 2421
.
-
Apollidon c'est là qu'ils se retrouvent
tous , et qu'ils deviennent heureux.
Voici ce que les Connoisseurs pensent
de cette Tragedie. Le Prologue est generalement
approuvé. Il s'en faut bien qu'il
en soit de même de la Tragedie ; l'Episode
de Florestan et de Corisande tient
si peu à la Piece , qu'on souhaitteroit
qu'il n'y fut point du tout. Le noeud du
Poëne ne tient qu'à une présomption qui
n'est fondée sur rien. M. Quinault s'est
bien gardé de faire intervenir une seule
Scene entre Amadis et Oriane dans les
4. premiers Actes ; les soupçons d'Oriane
auroient été dissipez par un seul mot
d'Amadis , et la Piece auroit presque aussi-
tôt fini que commencé : il y a suppléé
par l'Episode d'Arcalaüs et d'Arcabone.
Veritablement le premier n'est interessé
que par la haine dans l'action episodique
; mais Arcabone s'y trouve attachée
tout à la fois par la reconnoissance , l'amour
et la haine , et c'est ce qui fait que
le troisiéme Acte et le quatriéme sont
les plus , interessans . Toute la Piece est
bien verifiée , mais elle n'est pas conduite
avec cet Art si ordinaire à son ingenieux
Auteur . L'unité de lieu y est si
mal observée , qu'on ne sçait le plus sou
vent où se passe l'action ; au reste , la
Gv Piece
2422 MERCURE DE FRANCE
Piece paroît absolument finie au quatriéme
Acte ; la mort d'Arcalais et d'Arcabone
ne laissent plus rien à craindre pour
les quatre Amans qui ont dû interesser
les Spectateurs . Pour ce qui regarde
la Musique , on y reconnoît toûjours le
grand Lully ; et si le genre en est un
peu trop triste , c'est plutôt la faute du
Poëte , que celle du Musicien .
Nous lisons dans des Memoires de ce
temps- là , que quand cet Opera parut ,
Quinault n'avoit pas été si embarrassé de
traitter le sujet d'Amadis comme le bruit
en avoit couru. Il fut representé à Paris
le 15. Janvier 1684. On ne le joua point
à Versailles , à cause de la mort de la
Reine.
3
Ce fut à l'occasion de cet Opera , dont
le Roy avoit donné le sujet , et qui , disoit-
on , embarassoit fort Quinault , que
ce Poëte fit ce Madrigal , qu'il intitula
l'Opera difficile.
Ce n'est pas l'Opera que je fais pour le Roy ;
Qui m'empêche d'être tranquile ,.
• Tout ce qu'on fait pour lui , paroit toûjours.fa
cile.
La grande peine où je me voy ;
C'est d'avoir cinq filles chez moi ,
Dont
OCTOBRE.
2323
1731.
Dont la moins âgée est nubile .
Je dois les établir , et voudrois le pouvoir ;
Mais à suivre Apollon , on ne s'enrichit guerre.
C'est avec peu de bien un terrible devoir ,
De se sentir pressé d'être cinq fois Beau- Pere.
Quoi, cinq Actes devant Notaire !
Pour cinq filles qu'il faut pourvoir !
O Ciel ! peut-on jamais avoir
Opera plus fâcheux à faire ?
On trouva les derniers Actes languis-
Sants en comparaison des trois premiers ;
mais Lully distingua cet Opera entre les
meilleurs qu'il avoit faits , et il distingua
parmi ses meilleurs Airs , celui de Bois
épais redouble & c. comme excellent.
En general , on trouve qu'il y a plus
de Prologues de Lully , excellemment
beaux , que d'Opera ; mais le Prologue
de celui-ci est encore préferé par les Connoisseurs
et mis au dessus de tous les
autres. Il est relatif à la Piece , et travaillé
de la part du Poëte et du Musicien
avec un art infini .
›
-
On écrit de Paris , dit M. Bayle , ( dans
ses nouv. de la Rep. des Lettres , ( Avril
1684. ) que la Troupe Italienne représente
une Comédie très divertissante ,
G vj
et
2414 MERCURE DE FRANCE
et qui attire une foule extraordinaire.
Elle s'intitule Arlequin Empereur dans le
monde de la Lune . C'est , dit - on , une
Satyre de l'Opera d'Amadis , et on ajoute
qu'on doit representer incessamment sur
le même Theatre de l'Hôtel de Bourgogne
, Amadis Cuisinier , parce que celui
qui fait le personnage d'Amadis dans
cet Opera , a éré Cuisinier . Ces nouvelles
, continue M. Bayle , ne sont pas.
trop apparentes ; car , comme on sçait
que le Roy lui-même a donné le sujet de
'Opera d'Amadis , qui oseroit en faire
des railleries si publiques ? Ce Monarque
n'a point voulu que cet Opera fut representé
à la Cour , à cause du deuil de la
Reine . On en loüe fort les paroles , les
machines et les Airs. On voit au commen .
cement du Poëme quelques Vers de M.
de la Fontaine à la loüange du Roy .
E
1
a-
4. de ce mois , l'Académie Rovaie
de Musique remit au Theatre
dis , Tragedie de Mrs Quinault et L
Il y a 13. ans qu'elle n'avoit été re résensée.
Les deux Rôles du Prologu
l'Enchanteur Alquif , et de l'Encha
resse Urgande , sont joüez par le S
Chassé et par la Dlle Erremens . Les
Tribon , Dun , Chassé , et les Illes
Maure , Petitpas , et Antier , remp
sent les principaux Rôles de la Piece
ne laissent rien à desirer pour le ch
et la déclamation. Au reste , cet Op
esr fort bien remis ; il y a du specta
et du surprenant pour les yeux ; entr'. v
tres , un Combat en l'air d'une vingtai
de Demons , le Char d'Arcabonne , fig
ré en Dragon aîlé , &c. Le Baler est tr.
bien caracterisé , et la Dlle Sallé y dar
avec des graces et une finesse au- dessu
de nos expressions.
ProOCTOBRE.
1731. 2413
Prologue.
"
Urgande , Magicienne bien -faisante ;
et Alquif , Enchanteur , paroissent sous
un riche Pavillon ; ils ont choisi ces lieux
pour y demeurer enchantez avec leur
-suite jusqu'au temps fortuné que le
destin du monde dépendroit d'un Héros
plus grand qu'Amadis Fils de Perion ,
Roy des Gaules ; un éclair et un coup
de Tonnere commencent à les tirer de
leur profond assoupissement ; leur suite
est éveillée par de nouveaux coups de
Tonnere ; ce qui donne lieu à un des
plus beaux Choeurs que Lully ait faits .
Ils témoignent la joye qu'ils ont de n'être
plus enchantez : ils se proposent de
faire revivre Amadis , et de le transporter
dans les lieux où son sang regnoit
autrefois , ce qui annonce la Tragedie.
Ce Prologue a paru très - brillant ; cependant
quelques Critiques ont trouvé
étrange qu'Urgande et Alquif , qui ne
font que de sortir du profond assoupissement
où ils ont été plongez jusqu'alors ,
soient si bien instruits des Victoires du
Heros de la France , dont ils n'ont pû ni
avoir été témoins , ni avoir été informez
par la Renommée. Le Lecteur jugera si
La Critique est fondée.
G Au
2414 MERCURE DE FRANCE
son
Au premier Acte de la Tragedie , Amadis
ouvre la Scene avec Florestan
Frere naturel . Le premier est accablé
d'une douleur mortelle , dont l'autre
tâche de le distraire ; Oriane , Fille de
Lisuart , Roy de la Grande - Bretagne , le
croyant infidele lui a deffendu de la
>
jamais voir et comme elle va épouser
l'Empereur des Romains , il ne doute
point qu'elle ne soit inconstante ellemême.
Florestan ne pouvant soulager sa
douleur , le laisse sortir pour aller chercher
la solitude.
Florestan revoit Corisande après une
longue absence ; ils témoignent une joye
réciproque. Oriane vient se plaindre à
eux de la prétendue infidelité d'Amadis.
Ils ont beau la vouloir tirer d'erreur ;
elle persiste dans ses injustes soupçons
quelque forte induction qu'on lui fasse
du contraire ; cette obstination à croire
Amadis infidele , n'est fondée que sur ces
Vers :
Le confident de sa nouvelle ardeur
N'a que trop bien sçû m'en instruire ;
Il n'est plus permis à mon coeur
De se laisser séduire.
L'injustice de ses soupçons ne laisse pas
do
OCTOBRE 1731. 2415
tels
que
de produire de beaux sentimens ,
cette tendre plainte :
L'ingrat , un peu plus tard , auroit changé sans
crime ;
Je vais devenir la victime
Du devoir qui regle mon sort.
L'inconstant n'a - t'il pû se faire un peu d'effort
De lui-même bien- tôt son coeur alloit dépendre ;
Ah ! que n'attendoit - il mon hymen ou ma mort
Il ne devoit plus guere attendre .
La Fête de ce premier Acte consiste
en un combat ou un tournois qui se ,
fait en son honneur.
›
,
Arcabonne , Magicienne , commence le
second Acte par un Monologue
dans
lequel elle fait connoître que l'Amour
est entré malgré elle dans un coeur qui
n'étoit destiné qu'à la haine. Arcalaus ,
son Frere , est étonné de la trouver triste
et solitaire ; elle lui déclare l'Amour
-qu'elle a pour un inconnu qui lui a sauvé
la vie ; les Spectateurs ne manquent pas
de pressentir que cet inconnu est Amadiss
c'est là que le grand interêt de la- Piece
commence. Amadis a tué Ardan son
Frere à peine Arcalais lui parle de la
vengeance , qu'elle doit à cette ombre
G ij si
,
2416 MERCURE DE FRANCE
si cherie , qu'on voit sa fureurrenaître :
elle l'exprime par ces Vers :
Que le nom d'Amadis m'inspiré de colere !
Quand pourrai-je gouter le plaisir de sa
mort !
Cela donne lieu à ce beau Duo :
Irritons notre barbarie.
Ecoutons nôtre sang qui crie ;
Perisse l'Ennemi , qui nous ose outrager ;
Ah ! qu'il est doux de se vanger !
>
Arcalaüs engage Amadis dans un Enchantement
; Corisande vient se plaindre
du malheur de Florestan , qu'une inconnuë
a entrainé dans un piége fatal ; elle
prie Amadis de secourir son Amant.
Amadis vole au secours de son Frere .
Arcalaus l'arrête , et fait enlever Corisande
, pour la faire perir avec Florestan.
Amadis combat Arcalaüs ; ce dernier appelle
les Demons à son secours. Ces Demons
paroissent sous des formes agréables
Amadis se laisse séduire à celui qui
a pris la forme d'Oriane ; il met ses armes
à ses pieds et la suit. Ces Demons transformez
font la Fête de ce second Acte ;
cette Fête est , sans contredit , la plus
touchante qui soit dans toute la Tragedie.
La Dlle Sallé y brille beaucoup.
Ац
OCTOBRE. 1731. 2417
2
Au troisiéme Acte , Florestan & Corisande
sont prêts d'être immolez sur le
tombeau d'Ardan Canille , frere d'Arcalaüs
et d'Arcabone mort de la main
d'Amadis. Arcabone doit répandre sur le
même tombeau le sang d'Amadis , et celui
de tout ce qu'il a de plus cher; l'Ombre
d'Ardan sort de son tombeau et
témoigne sa colere à Arcabone par ces
Vers :
Ah ! tu me trahis , malheureuse !
Ah ! tu vas trahir tes serments.
,
L'ombre lui annonce la mort par ces
autres Vers :
Je retombe , le jour me blesse ;
Tu me suivras dans peu de temps :
Pour te reprocher ta foiblesse ,
C'est aux Enfers que je t'attends.
L'ombre rentre dans son Tombeau ;
sa Prédiction commence à se remplir ;
on amene Amadis à Arcabone , pour
être immolé le premier ; Arcabone prête
à lui plonger un Poignard dans le sein
reconnoît en lui le même inconnu qui
lui a sauvé la vie . Le Poignard lui tombe
des mains ; elle fait grace , en sa faveur
>
و
G iij
2418 MERCURE DE FRANCE
}
à tous ceux qui lui étoient destinez pour
victimes ; la liberté qu'elle leur rend ,
fait le sujet de la Fête , par où l'Acte
finit.
Arcalais et Arcabone commencent le
quatrième Acte ; Arcalaus presse sa soeur
d'exposer aux yeux d'Oriane , la victime
qu'elle vient d'immoler ; Arcabone soupire
, et fait connoître à son frere qu'elle
a reconnu dans Amadis
l'inconnu qui
lui a sauvé la vie , et qu'elle aime ; elle
s'exprime ainsi :
2
Que vous êtes heureux ! de n'avoir à songer
Qu'à hair et qu'à vous venger !
Helas ! dans nôtre ennemi même
J'ai trouvé l'inconnu que j'aime.
et
Arcalais lui reproche son parjure
la ménace de sa vengeance ; elle lui répond
:
Je l'aime malgré moi cet ennemi charmant ;
Je n'en puis être aimée ; une autre a sçû lui
plaire ';
Je vous défie avec vôtre colere
D'inventer pour mon châtiment
Un plus cruel tourment.
Arcalaus lui dit que pour la mieux
punir ,
OCTOBRE. 1731. 2419
4
punir , il veut qu'Amadis épouse sa rivale
avant qu'il les immole tous deux ;
Voici la fin de ce Dialogue.
Ah ! que plutôt cent fois ils périssent tous deux ?
Entre l'Amour et la haine cruelle ,
J'ai cru pouvoir me partager ;
Mais dans mon coeur l'Amour est étranger,
Et la haine m'est naturelle.
Ma Rivale gémit , que ses maux me sont doux !
Pour punir ces Amans , j'imagine une peine
Digne de ma fureur et de vôtre courroux.
C'est peu d'une mort inhumaine ;
Arcalans.
Puis-je encore me fier à vous ?
Fiez-
Arcabone.
vous à l'Amour jaloux ;
Al est plus cruel que la haine.
Ils sortent pour aller executer ce nouveau
Projet de vengeance. Oriane vient
et se plaint du triste sort où Amadis l'abbandonne
; elle le croit toûjours infidele.
Arcalaüs lui vient annoncer qu'il l'a vengée
, et qu'il a vaincu Amadis ; comme
elle ne veut pas le croire , il le fait paroître
à ses yeux , étendu sur ses Armies ensanglantées.
Elle déplore sa mort par un
G iiij
Mono2420
MERCURE DE FRANCE
2
Monologue , où la Dlle le More , avec le
son ravissant de sa voix met toute l'expression
possible , et se fait generalement
applaudir ; Oriane tombe évanouie sur
un lit de gazon. Arcalaüs et Arcabonė
rentrent , le projet de leur vengeance
est de faire mourir et revivre tour à tour
ces deux Amants , pour éterniser leur
şupplice par un spectacle si douloureux.
Urgande vient au secours d'Amadis
et d'Oriane. C'est cette même Magicienne
bien- faisante , dont nous avons parlé
dans le Prologue . D'un coup de baguette
elle rend Arcalaüs et Arcabone immobiles
; elle dissipe l'enchantement dont
Amadis et Oriane sont saisis ; ces Suivantes
celebrent ce jour heureux . Amadis et
Oriane sont transportez dans le Vaisseau
d'Urgande ; elle ne part qu'après avoir
rendu à Arcalais et à sa soeur l'usage de
leurs sens , pour mieux sentir leur malheur
; Ils évoquent des Demons infernaux
, qui sont défaits par des Demons
Aëriens ; le Frere et la Soeur s'abbandonnent
à leur désespoir et se tuent .
Ce qui nous reste à dire du cinquiéme
Acte , est si inferieur à l'Acte précédent ,
que nous ne nous y arrêterons guere. Ur
gande a transporté Amadis Oriane
Florestan et Corisande au Palais enchanté
›
d'AOCTOBRE.
1731. 2421
.
-
Apollidon c'est là qu'ils se retrouvent
tous , et qu'ils deviennent heureux.
Voici ce que les Connoisseurs pensent
de cette Tragedie. Le Prologue est generalement
approuvé. Il s'en faut bien qu'il
en soit de même de la Tragedie ; l'Episode
de Florestan et de Corisande tient
si peu à la Piece , qu'on souhaitteroit
qu'il n'y fut point du tout. Le noeud du
Poëne ne tient qu'à une présomption qui
n'est fondée sur rien. M. Quinault s'est
bien gardé de faire intervenir une seule
Scene entre Amadis et Oriane dans les
4. premiers Actes ; les soupçons d'Oriane
auroient été dissipez par un seul mot
d'Amadis , et la Piece auroit presque aussi-
tôt fini que commencé : il y a suppléé
par l'Episode d'Arcalaüs et d'Arcabone.
Veritablement le premier n'est interessé
que par la haine dans l'action episodique
; mais Arcabone s'y trouve attachée
tout à la fois par la reconnoissance , l'amour
et la haine , et c'est ce qui fait que
le troisiéme Acte et le quatriéme sont
les plus , interessans . Toute la Piece est
bien verifiée , mais elle n'est pas conduite
avec cet Art si ordinaire à son ingenieux
Auteur . L'unité de lieu y est si
mal observée , qu'on ne sçait le plus sou
vent où se passe l'action ; au reste , la
Gv Piece
2422 MERCURE DE FRANCE
Piece paroît absolument finie au quatriéme
Acte ; la mort d'Arcalais et d'Arcabone
ne laissent plus rien à craindre pour
les quatre Amans qui ont dû interesser
les Spectateurs . Pour ce qui regarde
la Musique , on y reconnoît toûjours le
grand Lully ; et si le genre en est un
peu trop triste , c'est plutôt la faute du
Poëte , que celle du Musicien .
Nous lisons dans des Memoires de ce
temps- là , que quand cet Opera parut ,
Quinault n'avoit pas été si embarrassé de
traitter le sujet d'Amadis comme le bruit
en avoit couru. Il fut representé à Paris
le 15. Janvier 1684. On ne le joua point
à Versailles , à cause de la mort de la
Reine.
3
Ce fut à l'occasion de cet Opera , dont
le Roy avoit donné le sujet , et qui , disoit-
on , embarassoit fort Quinault , que
ce Poëte fit ce Madrigal , qu'il intitula
l'Opera difficile.
Ce n'est pas l'Opera que je fais pour le Roy ;
Qui m'empêche d'être tranquile ,.
• Tout ce qu'on fait pour lui , paroit toûjours.fa
cile.
La grande peine où je me voy ;
C'est d'avoir cinq filles chez moi ,
Dont
OCTOBRE.
2323
1731.
Dont la moins âgée est nubile .
Je dois les établir , et voudrois le pouvoir ;
Mais à suivre Apollon , on ne s'enrichit guerre.
C'est avec peu de bien un terrible devoir ,
De se sentir pressé d'être cinq fois Beau- Pere.
Quoi, cinq Actes devant Notaire !
Pour cinq filles qu'il faut pourvoir !
O Ciel ! peut-on jamais avoir
Opera plus fâcheux à faire ?
On trouva les derniers Actes languis-
Sants en comparaison des trois premiers ;
mais Lully distingua cet Opera entre les
meilleurs qu'il avoit faits , et il distingua
parmi ses meilleurs Airs , celui de Bois
épais redouble & c. comme excellent.
En general , on trouve qu'il y a plus
de Prologues de Lully , excellemment
beaux , que d'Opera ; mais le Prologue
de celui-ci est encore préferé par les Connoisseurs
et mis au dessus de tous les
autres. Il est relatif à la Piece , et travaillé
de la part du Poëte et du Musicien
avec un art infini .
›
-
On écrit de Paris , dit M. Bayle , ( dans
ses nouv. de la Rep. des Lettres , ( Avril
1684. ) que la Troupe Italienne représente
une Comédie très divertissante ,
G vj
et
2414 MERCURE DE FRANCE
et qui attire une foule extraordinaire.
Elle s'intitule Arlequin Empereur dans le
monde de la Lune . C'est , dit - on , une
Satyre de l'Opera d'Amadis , et on ajoute
qu'on doit representer incessamment sur
le même Theatre de l'Hôtel de Bourgogne
, Amadis Cuisinier , parce que celui
qui fait le personnage d'Amadis dans
cet Opera , a éré Cuisinier . Ces nouvelles
, continue M. Bayle , ne sont pas.
trop apparentes ; car , comme on sçait
que le Roy lui-même a donné le sujet de
'Opera d'Amadis , qui oseroit en faire
des railleries si publiques ? Ce Monarque
n'a point voulu que cet Opera fut representé
à la Cour , à cause du deuil de la
Reine . On en loüe fort les paroles , les
machines et les Airs. On voit au commen .
cement du Poëme quelques Vers de M.
de la Fontaine à la loüange du Roy .
Fermer
Résumé : Amadis, &c. [titre d'après la table]
En octobre 1731, l'Académie Royale de Musique a représenté la tragédie 'Amadis' de Quinault et Lully, après une absence de treize ans. Les rôles principaux, tels que l'Enchanteur Alquif et l'Enchanteresse Urgande, ont été interprétés par Chassé et la Dlle Erremens. Les acteurs Tribon, Dun, Chassé, Maure, Petitpas et Antier ont également excellé dans leurs rôles. La mise en scène était spectaculaire, avec des effets surprenants comme un combat aérien de démons et un char transformé en dragon ailé. La Dlle Sallé a particulièrement brillé dans le ballet. Le prologue montre Urgande et Alquif, réveillés par un éclair et un coup de tonnerre, se proposant de faire revivre Amadis. La tragédie commence avec Amadis et son frère Florestan, ce dernier tentant de consoler Amadis de la douleur causée par les soupçons d'infidélité d'Oriane. Oriane, croyant Amadis infidèle, refuse de le voir et doit épouser l'Empereur des Romains. Florestan et Corisande se retrouvent après une longue absence, mais Oriane persiste dans ses soupçons malgré leurs efforts pour la détromper. Dans le second acte, Arcabonne, une magicienne, révèle son amour pour un inconnu, pressentiment que cet inconnu est Amadis. Amadis tue Ardan, le frère d'Arcabonne, et cette dernière jure de se venger. Arcalaüs, le frère d'Arcabonne, engage Amadis dans un enchantement et fait enlever Corisande. Amadis combat Arcalaüs et est séduit par un démon prenant la forme d'Oriane. Le troisième acte voit Florestan et Corisande prêts à être sacrifiés. Arcabonne reconnaît Amadis comme l'inconnu qui lui a sauvé la vie et lui fait grâce. La fête de cet acte célèbre la liberté retrouvée. Dans le quatrième acte, Arcalaüs et Arcabonne complotent pour venger Oriane en faisant souffrir Amadis et Oriane. Urgande intervient pour sauver Amadis et Oriane, les transportant dans son vaisseau enchanté. Arcalaüs et Arcabonne, vaincus, se donnent la mort. Le cinquième acte se conclut par le bonheur retrouvé des personnages principaux au palais enchanté d'Apollidon. Les critiques notent que le prologue est apprécié, mais la tragédie souffre d'un épisode secondaire peu pertinent et d'une unité de lieu mal observée. La musique de Lully est reconnue pour sa qualité, malgré un sujet tragique. L'opéra a été représenté à Paris en janvier 1684 et a suscité des satires comme 'Arlequin Empereur dans le monde de la Lune'. Le roi a inspiré cette œuvre, rendant toute critique publique imprudente. L'œuvre est louée pour ses paroles, ses machines et ses airs. Le poème commence par des vers de M. de la Fontaine en l'honneur du roi.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
5
p. 73-102
EXAMEN des réfléxions de M. Dalembert sur la liberté de la Musique. IVe vol. des Mélanges de Littérature, d'Histoire, & de Philosophie.
Début :
Les réflexions de M. Dalembert sur la liberté de la Musique, ou plutôt sur [...]
Mots clefs :
Musique, Récitatif, Chant, Jean Le Rond d'Alembert, Voix, Italiens, Opéra, Langue, Expression, Airs, Déclamation, Caractère, Goût, Musique italienne, Italien, Nature, Musiciens, Nombre, Art, Morceaux, Musicien, Harmonie, Discours, Genre, Tons, Nation, Paroles, Naturel, Intervalles, Pathétique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXAMEN des réfléxions de M. Dalembert sur la liberté de la Musique. IVe vol. des Mélanges de Littérature, d'Histoire, & de Philosophie.
EXAMEN des réfléxions de M. Dalembert
fur la liberté de la Mufique. I Ve vol.
des Mélanges de Littérature , d'Hiftoire,
& de Philofophie.
L
Es réfléxions de M. Dalembert fur
la liberté de la Mufique , ou plutôt ſur
les avantages de la Mufique Italienne
comparée à la nôtre , trouveroient parmi
nous moins de Contradicteurs qu'il ne
penfe s'il les avoit réduites à ce qu'elles
ont d'effentiel. Ceft un principe reçu
en France comme en Italie & partout
ailleurs , que la Mufique doit exprimer
& peindre. Il ne s'agit que de fçavoir en
quoi l'Art s'éloigne ou s'approche de ce
but , foit dans la Mufique Françoife , foir
dans la Mufique Italienne . Les morceaux
de l'une & de l'autre qui rendront vivement
la nature , feront les modèles de
· la bonne Mufique ; les morceaux qui
manqueront de coloris ou de deffein ,
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
feront les exemples de la mauvaiſe , & il
n'y aura dès-lors que deux fortes de Mufique
au monde , fçavoir , la bonne &
la mauvaiſe. Dire que la Mufique Françoiſe
eft la mauvaife , & que l'Italienne
eſt la bonne , c'eft fuppofer dans l'une
un principe vicieux par effence , dans
l'autre un caractère de beauté & de bonté
inimitable ; c'eft du moins ainfi qu'on
l'entend , & voilà pourquoi l'on n'eft
point d'accord. Examinons la choſe en
détail .
M. Dalembert reconnoît que la forme
de notre Opéra eft fans comparaifon plus
variće & plus agréable que celle de l'Opéra
Italien. » Chez nous , dit - il , la
Comédie eft le fpectacle de l'efprit , la
» Tragédie celui de l'ame , l'Opéra celui
» des fens. J'admets cette diſtinction ,
pourvu que le caractere dominant attri
bué à chacun de ces Spectacles ne foit
pas exclufif; car je ne penfe point que l'il-
Jufion & l'intérêt foient bannis duThéâtre
du merveilleux. M. D. avoue qu'une ſcène
en Mufique nous arrache quelquefois des
Jarmes , c'eft avouer que le chant n'exclut
point le pathétique de l'expreffion. Il
ajoute que fi la Mufique touchante fait
couler nos pleurs , c'eſt toujours en allant
au coeur par les fens , & qu'elle différe en
<
JUILLET. 1759. 75
cela de la Tragédie déclamée qui va au
coeur par la peinture & le développement
des paffions . Mais les impreffions que la
peinture , le développement des paffions
fait fur l'ame , y vont de même par les
fens , foit qu'on déclame ou que l'on
chante . L'attendriffement que le chant
nous caufe, tient plus de l'émotion phyfique
de l'organe , je l'avoue ; mais il n'en
a pas moins pour premier principe une
affection de l'ame exprimée par le chant .
M. Dalembert reconnoît lui-même que
» la Mufique n'eft propre par fa nature
qu'à rendre avec énergie les impreffions
» vives , les fentimens profonds , les paí-
>> fions violentes , ou à peindre les objets
»qui les font naître . »
La que
preuve
en eft
la Mufique
qui ne peint
rien , eft une Mufique
infipide
.
Auffi M. de Fontenelle
demandoit
-il ,
Sonate , que me veux- tu ? que le merveilleux
, le chant
lui - même
& tout ce qui s'éloigne
de la nature
rende
l'illu- fion plus foible
& l'intérêt
moins
vif, cela doit être ; mais cela prouve
feulement que l'Opéra
eft moins
pathétique
, moins intéreffant
que la Tragédie
, fans toutefois
être réduit
à la feule émotion
des fens. La plupart
même
des réfléxions
de M. Dalembert
portent
fur ce principe
, Que
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'Opéra doit affecter l'ame par l'expreffion
du fentiment , & l'imagination par
la force & la vérité des peintures .
Il eſt donc de l'effence de ce ſpectacle
de réunir tout ce qui peut charmer la vue
& l'oreille , étonner ou flatter l'imagination
, émouvoir l'ame & l'attendrir.
L'Opéra Italien donne moins au plaifir
des yeux, pour s'attacher aux affections
de l'ame : mais il manque l'un de fes objets
, & il ne remplit jamais l'autre . Les
Tragédies de Métaftafe , en mufique, n'ont
ni l'intérêt de celles de Racine , ni le
charme de celles de Quinault ; c'est l'opinion
de M. Dalembert , & fi les Italiens
font de bonne foi , ils avoueront
qu'elle eft fondée .
و د
» Si nous étions réduits à l'alternative
» ou de conſerver notre Opéra tel qu'il eſt
» ou d'y fubftituer l'Opéra Italien; peutêtre
conclut M. Dalembert , » ferions-
» nous bien de prendre le premier parti..
» Mais ne feroit- il pas poffible en confer
» vant le genre de notre Opéra tel qu'il
eft , d'y faire par rapport à la Mufique
» des changemens qui le rendroient bien-
" tôt fupérieur à l'Opéra Italien ? » A cette
propofition il n'eft perfonne qui n'applaudiffe
. Mais celle - ci ne fera pas auffi unani
mement reçue. » Il paroît que le feul
"
JUILLET: 1759. 77
» moyen d'y parvenir eft de fubftituer ,
» s'il eft poffible , la Mufique Italienne à
» la Françoife ». Voyons ce qu'il entend
par-là.
» Nous fuppofons , dit - il , comme un'
» fait qui n'a pas befoin d'être prouvé ,
» la fupériorité de la Mufique Italienne
» fur la nôtre ».
J'entends à merveille ce que c'eft que
la diſtinction de deux Langues , & la
fupériorité de l'une fur l'autre ; mais je
n'entends pas la diftinction de deux Mu
fiques. Une Langue a des mots, des tours,
des nombres , une harmonie, une fyntaxe ,
une profodie qui lui font propres , & qui
lui donnent les moyens d'exprimer ce
qu'une autre Langue ne peut rendre. Mais
les tons , les modes , les mouvemens ,
Pharmonie & la mélodie de la Mufique ,
font les mêmes dans tous les Pays du
monde. Il n'y a donc qu'une feule Mufique
: c'eft une Langue univerfelle que les
uns parlent mieux que les autres ; mais il
n'eft décidé nulle- part qu'on doive parler
mal cette Langue . Je fuppofe que le plus
grand nombre des Muficiens François
ayent fait de mauvaiſe Muſique , & que
la Nation l'ait goutée , ne connoiffant ou
n'ayant rien de mieux : s'eft - elle refuſée
à la bonne , dès qu'on lui en a préfenté ?
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Le préjugé a-t-il fait tomber Hyppolite ,
Caftor , Pigmalion , &c. Le goût de la
Nation n'a donc pas donné à la mauvaiſe
Mufique une préférence exclufive fur la
bonne la Mufique Françoife peut donc
être excellente , comme la Mufique Italienne
peut être mauvaiſe ; & jufques- là
je ne vois entr'elles rien qui foit propre
à l'une ou à l'autre , & qui les diftingue
effentiellement.
و ر
» Les Partifans de la Mufique Françoi-
» fe , dit M. Dalembert , prétendent que
» le beau fimple en fait le caractère , &
» ils appellent fimple ce qui eft froid &
» commun , fans force , fans ame & fans
» idée. S'il y a des Sots qui penfent ainsi ,
ya
leur opinion ne doit pas être prife pour
le fuffrage de la Nation . Elle penfe que
tout ce qui eft beau eft fimple ; mais elle
ne pense pas que tout ce qui eft ſimple
foit beau. Peut -être le goût de la multitude
n'eft- il pas encore affez formé pour
être délicat & févère fur les nuances : mais
M. Dalembert avoue lui - même que les
beautés réelles enlèvent une admiration
unanime. J'en appelle encore aux fuccès
de M. Rameau ; j'en appelle à l'impreffion
que font fur les oreilles françoifes
les plus beaux morceaux des Opéra Italiens
, quoique affez mal exécutés dans
JUILLET. 1759. 79
nos concerts ; j'en appelle au fuccès des
intermèdes bouffons , qu'on ne fe laffe
point d'entendre avec des paroles Françoiſes.
» M. Rameau , dit M. Dalembert ,
» eût manqué fon but en allant plus loin ;
» il nous a donné non pas la meilleure Mufique
dont il fût capable , mais la meil-
» leure que nous puffions recevoir. » Je
fuis perfuadé que M. Rameau a fait de fon
mieux ; mais s'il a voulu nous ménager ,
Pergolefe & Venci n'ont pas eu la même
complaifance : or que l'on prenne au hafard
deux mille Auditeurs parmi les gens
cultivés , & qu'on exécute bien les morceaux
de récit obligé & les airs pathétiques
de l'Olimpiade & de l'Artaxerce ,
jofe affurer qu'ils feront applaudis avec
le même enthouſiafme que la harangue
de Tirtée & le monologue de Caftor.
Voyons cependant quel est le caractère
de ce qu'on appelle la Mufique Françoiſe,
& à quoi il tient qu'on ne la diftingue
plus de ce qu'on appelle la Mafique Italienne.
» Il y a , dit M. Dalembert , dans notre
» Mufique , trois choſes à conſidérer, le ré-
» citatif, les airs chantans & les fympho-
» nies. » Il reproche au récitatif de Lully
de manquer fouvent à la profodie de la
langue. C'eſt un fait qu'il a fans doute
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
"
ور
33
"
r
vérifié ; mais il n'eft point du tout effentiel
à notre récitatif de manquer à la
profodie
, c'eft une maladreffe du Muficien ,
& non pas un défaut de la Mufique. « Le
» récitatif des Italiens , dit-il , eft plus
analogue à leur langue que le récitatif
françois ne l'eft à la nôtre. Ils paroiffent
» avoir bien mieux étudié que nous la
marche & les inflexions de la voix dans
»la converfation. » Si cela eft , la faute
en eſt encore aux Compofiteurs François ,
qui , avec plus d'étude ou de talent, peuvent
égaler en cela les Italiens fans rien
changer à l'effence de la modulation fran
çoiſe ; car le chant devant être l'imitation
exagérée de la déclamation théâtrale , &
les infléxions du langage naturel n'étant
pas les mêmes dans le François que dans
Î'Italien , il s'enfuit que le chant françois
doit avoir une modulation notée fur les
accens de notre langue , comme le chant
des Italiens doit fuivre les intonations &
les inflexions de la teur.
M. Dalembert obferve que le récitatif
Italien déplaît à la plupart des oreilles
françoifes ; mais je doute que l'habitude
de l'entendre jointe à la connoiffance de
la langue italienne & de fa profodie nous
le fit gouter comme il le prétend. J'obferve
même que la plupart de ceux à qui le ré
JUILLET. 1759 .
81
citatif italien déplaît , aiment l'accent naturel
de la langue italienne ; enfin la maniere
dont les Italiens entendent leur
Opéra prouve affez qu'ils s'ennuvent euxmêmes
de cette eſpèce de déclamation ,
» dont la route uniforme & non interrompue
produit une monotonie infuppor
table. » M. Dalembert répond d'abord.
en récriminant. Il ajoute que la monotonie
du récitatif eft peut -être un mal nécef
faire,un inconvénient inévitable de la fcène
lyrique, par la raiſon, dit - il , que » dans une :
" Piéce de théâtre tout n'eft pas deftiné
» aux grands mouvemens des paffions, &
qu'il y a des momens de repos où le
Spectateur ne doit qu'écouter fans être
» ému ; que tout doit être chanté dans
» un Opéra , mais que tout ne doit pas
» être chanté de la même maniere, comme:
» dans le difcours tout n'eft pas dit du
» même ton, avec la même froideur & le
»même mouvement.
Selon cette regle au moins tout ce quij
eft vif & paffionné dans la fcène doit être
préfervé de la monotonie : or il me femble
qu'elle eft continue dans le récitatif italien;
mais je n'oferois prendre l'affirmative : je
n'en ai pas affez entendu. Paffons à la
conclufion de M. Dal. » Il doit donc #
avoir entre les airs & le récitatif nee
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
» différence marquée par l'étendue & la
qualité des fons , par la rapidité du débit
»& par le caractère de l'expreffion .
Il doit y avoir felon moi , proportions
gardées , la même différence qu'entre un
morceau de déclamation véhémente &
un morceau moins vifou plus tranquille ,
en forte que la modulation & l'expreffion
du récitatif approchent du caractère d'un
air paffionné à mefure que les paroles du
récitatif approchent elles mêmes du caractère
des paroles que l'air exprime. Ainfi
le récitatif fimple s'élevera par degré jufqu'au
point de véhémence où le récitatif
obligé lui fuccéde , & celui - ci juſqu'au
point où la violence du fentiment, la force
de l'image , en un mot l'expreffion des
paroles , demande les développemens de
la voix & les éclats d'un air chantant. On
diftinguera moins l'air d'avec le récitatif;&
tant mieux :le paffage fera plus naturel & la
gradation mieux obfervée. En effet pourquoi
veut- on une difference tranchantede
fun à l'autre? Un air pathétique eft-il un
morceau ifolé dans une Scène? Le comble
de l'art n'eft - il pas de préparer inſenſiblement
l'oreille & l'ame à cette vive
émotion ? Il eſt des circonstances où l'harmonie
doit caufer une révolution foudaine
, un ébranlement imprévu ; mais le
JUILLET. 1959. 83
Poëte alors prend foin lui- même de ménager
la furpriſe , & le Muficien n'a qu'à
fuivre la marche de la déclamation naturelle
, pour paffer du calme à l'emportement.
Cette exception ne détruit pas
la régle générale de graduer l'expreffion
du fentiment & d'éviter la monotonie.
Ce que je dis des airs paffionnés ou rapides
doit s'entendre des airs tendres ,
voluptueux, enjoués ou languiffans : comme
ils font le dernier degré d'expreffion
dans leur genre , & que l'harmonie en
foutient & en fortifie l'expreffion , ils
n'ont pas besoin pour être fentis du cɔntrafte
d'un récitatif monotone. Il y a
fans doute dans l'Opéra comme dans la
Tragédie des momens froids où une dé
clamation animée feroit un contre-fens ;
mais ces momens font rares & doivent
Pêtre. L'art d'écrire la fcéne lyrique eft
d'en faire un tiflu varié de fentimens &
d'images , & alors ce récitatif doit peindre
par fa mélodie ou l'image ou le lentiment
que la Pocfie lui préfente. Ainfi ni
le récitatif Italien , ni le récitatif François
ne me femble devoir être une décla
mation monotone.
» La nature du chant ordinaire , de ce
qu'on appelle proprement ainsi , com
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
fifte en trois chofes , pourſuit M. Da+
lembert , en ce que la marche Y eft
» plus lente que dans le difcours , en ce
» que l'on appuye fur les fons comme
» pour les faire gouter davantage à l'o-
» reille ; enfin en ce que les tons de la
» voix & les intervalles qu'elle parcourt ,
y varient fréquemment , & prefqu'à
chaque fyllabe. Le premier & le fe
» cond de ces caractéres n'appartiennent
point à un bon récitatif ; le troifiéme
doit à la vérité s'y trouver , mais d'une
→ maniere moins marquée que dans le
chant. D'un côté la rapidité du débit
rend la fucceffion des intervalles moins
fenfible dans le récitatif, & de l'autre
cette fuccceffion doit y être plus fré-
» quente que dans le difcours , mais moins
» que dans le chant ordinaire : voilà ce
que les Italiens ont fenti, voilà ce qu'ils
pratiquent avec raifon , & l'on ofe dire
avec fuccès.
03
29
Je ne fçais. fi je me trompe , mais il
me femble que le récitatif étant un genre
moyen entre le chant & le difcours ,
il doit participer en tout point de l'un &
de l'autre qu'ainfi la marche du réci–
ratif doit être moins rapide que celle du
difcours , & en général plus rapide que
celle du chant ; que dans le récitatif
on
JUILLET. 1759. $.5
doit appuyer fur les fons moins que
dans le chant , mais plus que dans la déclamation
naturelle ; qu'enfin les fons de
la voix doivent être plus variés & les intervalles
plus fenfibles que dans la déclamation,
comme ils doivent l'être moins
que dans le chant . M. Dalembert ne permet
au récitatif de differer du difcours
que dans ce dernier point , le premier &
le fecond caractère qu' attribue au chant
n'appartiennent point , dit- il , à un bon
récitatif : non fans doute au même degré
, mais je crois qu'il doit les avoir
dans une proportion moyenne , & comme
tenant le milieu entre le difcours &
le chant. Du refte je conviens avec M. D..
que le débit en eft perdu au Théâtre. Les
plus zélés Partiſans de Lully font les premiers
à l'avouer ; mais c'eft encore la
faute des Acteurs , & non pas celle de la
Mufique.
» Si le récitatif , comme tout le monde
» en convient , doit n'être qu'une décla
» mation notée , on peut en conclure ,
dit M. Dalembert , » qu'une des loix les
» plus eſſentielles à obſerver dans le réci—
» tatif , c'eſt de n'y pas faire parcourir à
» la voix un auffi grand efpace que dans
» le chant , & d'en régler l'étendue fur
» celle des tons de la voix dans la décla
86 MERCURE DE FRANCE.
" mation ordinaire. Le feul cas où l'on
puiffe fe permettre de fortir des limites
» naturelles de la voix , c'eſt dans certains
» momens où la voix , même en décla-
» mant , franchiroit ces limites ; encore
» ces momens doivent être rares , & même
ne fe rencontrer guère que dans le
» récitatif obligé , qui par fon objet , fon
" accompagnement & fon caractère , doit
" approcher un peu plus du chant . »
Ce n'eft qu'avec une extrême défiance
de moi - même que d'un principe pofé par
M. Dalembert , je tire une conféquence
oppofée à la fienne. Si le récitatif doit
être une déclamation notée , les intervalles
à parcourir doivent être fenfibles :
dans le chant la voix ne procéde que
par tons & par demi- tons , au lieu que
dans le difcours elle s'élève ou s'abbaiſſe
par degrés fouvent inappréciables.Si d'un
autre côté , comme l'a reconna M. Dalembert
, les tons & les intervalles que
parcourt la voix dans le récitatif , doivent
être plus variés que dans le diſcours , il
у a dans une période un plus grand nombre
d'intervalles à parcourir dans le récitatif
que dans le difcours . Or un plus grand
nombre de plus grands intervalles demandent
une plus grande étendue de voix : il
eft donc d'une néceffité indiſpenſable
JUILLET. 1759. 87
que dans le récitatif la voix franchiffe fes
limites naturelles , c'eft - à - dire , qu'elle
s'éleve & s'abbaiffe beaucoup plus que
dans le diſcours. Il y a longtemps que je
regarde la déclamation muſicale comme
fuivant à-peu- près les mêmes infléxions
que le langage naturel , mais formant ,
s'il eft permis de le dire , des ondulations
plus profondes . Suivant cette idée , la
raifon de la monotonie qui nous frappe
dans le récitatif Italien , n'eft pas difficile
à fentir : car les Italiens ne donnant à la
voix , dans leur récitatif, que fon étendue
naturelle , & les intervalles à parcourir
étant plus grands que dans le diſcours ,
il a fallu les reduire à un plus petit nombre
, & par conféquent réciter fur un
même ton ce qui dans la déclamation
naturelle exigeroit plufieurs inflexions différentes.
On dit que les Chanteurs habiles fçavent
fuppléer à ces inflexions : j'en ai
entendu qui paffoient pour tels , & ceuxlà
même m'ont paru monotones.
A l'é ard de notre récitatif , ayant un
plus grand etpace à parcourir , il eft
moins gêné , moins à l'étroit dans fa
marche ; d'où je conclus qu'un Artiſte
habile peut lui donner plus de variété .
Mais voici l'article important,
88 MERCURE DE FRANCE.
מ
ל כ
" Les cadences , les tenues , les ports
» de voix que nous y prodiguons feront
» toujours , dit M. Dalembert , un écueil
infurmontable au débit ou à l'agrément
» du récitatif: fila voix appuye fur tous
» ces ornemens , le récitatif traînera ; fi
» elle les précipite , il reffemblera à un
chant mutilé. Ne feroit- il pas poffible
» en fupprimant toutes ces entraves , de
" donner au récit François une forme
plus approchante de la déclamation ?
29
J'ignore cominent le Public recevroit
l'effai que M. D. propofe ; mais je connois
des Muficiens habiles & un grand
nombre de gens de goût que l'abus de
ces cadences , de ces tenues, de ces ports .
de voix excéde dans la déclamation mus
ficale , & qui applaudiroient bien fincéres
ment à la noble fimplicité d'un débit
plus naturel & plus rapide. Il fut untemps
où les Acteurs pafoient légérement
fur tous ces agrémens , & je ne crois pas
que la maniere de déclamer libre, fimple,
facile & noble qu'on applaudiffoit dans
Tevenard, fit un chant mutilé du récitatif
de Lully. Mais en fuppofant que quel--
qu'un ofât fupprimer tout-à-fait les ca→
dences , les ports de voix &c. il y auroit
an moyen bien avantageux , à ce qu'il
me femble, de fe dédommager de la
JUILLET. 1759.1 $9.
perte de tous ces petits agrémens , & de
donner à notre récitatif plus de chaleur
& de variété : ce feroit d'employer dans
les morceaux fufceptibles d'une expreffion
vive ou touchante , ce que les Italiens
appellent récitatif obligé , & quelquefois
des airs chantans à leur maniere ,
mais fans aucun de ces papillotages ridicules
qu'ils y mêlent pour faire briller la
voix. Le pathétique de ces morceaux eft
la feule fupériorité réelle que leur Opéra
ait fur le nôtre , & nos Muficiens modernes
ont fait des effais dans ce genre
qui annoncent le plus grand fuccès. Dès -
lors le Poëte d'accord avec le Muficien ,
ménageroit dans le cours de la Scène des
images vives , des traits de fentimens
tantôt plus doux , tantôt plus rapides , &
l'harmonie à chaque inftant ranimeroit le
récitatif : mais il ne faut pas ſe diffimuler
que la Scène ainſi variée eſt une
épreuve continuelle pour le talent du
Compofiteur.
On ne peut fe refufer aux réflexions de
M. Dalembert fur la vérité de l'expreffion
dans la déclamation muficale. Le morceau
de Dardanus qu'il en donne pour modèle
eft bien plus digne d'admiration que tout
ce qu'on a cité de Lully : Je ne prétends
pas, dit-il, » décider abfolument (quelque
.༡༠
90 MERCURE DE FRANCE
porté que je fois à la croire ) que notre
» récitatif réuffit fur le Théâtre de l'Opera
» étant débité comme je le propoſe à l'I-
» talienne & avec rapidité ... Mais il pa-
» roît au moins inconteftable qu'on doit
"rejetter tout récitatif qui étant débité de
»la forte hors du Théâtre , choquera
" groffièrement nos oreilles. C'est une
"preuve certaine que l'Artifte s'eft grof-
»fièrement écarté des tons de la Nature
» qu'il doit avoir toujours préfens. » Cette
règle me paroît infaillible ; toutefois M.
Rameau lui-même ne croit pas que la
modulation du chant doive être une imitation
fervilement exacte de la déclamation
naturelle. Il prétend que c'eſt l'harmonie
qui détermine furtout le caractère
de l'expreffion , & il m'en a donné
exemple les vers du Monologue de
Caftor,
"
Triftes apprêts , pâles flambeaux ,
Jours plus affreux que les ténébres ,
pour
qui dans le même ton & avec une modulation
différente , expriment le même
fentiment .
Le récitatif doit être fimple , naturel ,
expreffif & rapide. Je fuppofe qu'il eft tel
dans la bonne Mufique Italienne ; il l'eft
moins,fouvent, fi l'on veut,dans la Mufique
JUILLET. 1759 . 91
Françoife; mais il peut l'être ni la nature
de la Langue, ni celle de la Mufique, ni le
goût même de la Nation ne s'y oppofe; &
l'on tient encore par habitude aux petits
agrémens qu'on y a mêlés , au moins
defire- t- on que les Muficiens en foient
avares & que les Acteurs n'en abuſent
pas. L'étendue qu'on lui reproche au -delà
des limites de la déclamation naturelle ,
lui donne plus de variété : par -là il peut
s'élever par gradation jufqu'au chant qui
lui fuccéde , & le paffage de l'un à l'autre
en eft beaucoup plus naturel . Je ne vois
donc pas à cet égard de quoi défeſpérer
que nous ayons de bonne Mufique , ni
que pour la rendre telle il faille la dénaturer.
» Si le récitatif de nos Opéra nous
» ennuye , reprend M. Dalembert , les
>> airs chantans ne nous offrent guéres de
" quoi nous dédommager. Nous avons
déjà obfervé en général qu'ils différent
"trop peu du récitatif , cette reflemblan-
" ce fe remarque furtout dans les Scènes.
» Elle est un peu moindre entre le réci
" tatif des Scènes & quelques airs placés
» dans les divertiffemens , où nos Mufi-
» ciens modernes ont ofé quelquefois fe
donner carrière.
Les airs placés dans les Divertiffe
32,
MERCURE DE FRANCE.
mens ne doivent être comptés pour rien:
il faut les regarder comme les airs de
Danfes , deftinés à récréer les Spectateurs
& à donner de la variété au Spectacle.
Dans l'Opéra Italien , les Ariétes chantées
à la fin des Scènes par les Perfonnages les
plus intéreffés à l'action & quelquefois
dans les fituations les plus violentes , font
encore plus ridicules. Le mérite effentiel
de ces Ariétes & de nos petits airs
confifte à faire briller une jolie voix. Si le
Poëte y donne quelque image à peindre
au Muficien , fi le Muficien réuffit à la
rendre , c'eſt un agrément de plus ; mais
tout cela eft peu de chofe. Les Italiens
plus exercés que nous à ce badinage , y
excellent. Avec de l'exercice & du talent
nos Muficiens y excelleront auffi . Le goût
de la Nation leur laiffe toute liberté. Les
parodies des airs bouffons prouvent que
la Langue ne s'y oppofe pas ; la mufique
en eft partout également fufceptible , &
fi la répugnance que nous avons à entendre
badiner à tout propos fur une voyelle,
ne permet pas à nos Artiſtes de tirer d'un
A tout le parti qu'en tirent les Italiens ,
les pas. brillans de nos Danfeufes nous
dédommagent des fredons de leurs Chanteurs
efféminés . M. Dalembert avoue luimême
que du côté des fymphonies dan
JUILLET. 1759. 93
fantes nous avons de l'avantage fur eux.
Venons à quelque chofe de plus effentiel.
Les Italiens ont des airs pathétiques ,
& en grand nombre , & de la plus grande
beauté . Ces airs font gâtés par des agrémens
contre nature ; & quoi qu'on en
dife , Andromaque & Mérope ne doivent
dans leur douleur ni rouler un fon plaintif
, ni le terminer par un point d'orgue .
Cependant tel eft le caractère de cette
Mufique , le naturel de la modulation ,
le choix des fons qui accompagnent la
voix , & qui ajoutent à l'expreffion , en
un mot , la magie de l'art des Italiens
dans ces morceaux pathétiques , qu'ils
vous faififfent , vous pénètrent , vous attendriffent
quelquefois jufqu'aux larmes.
Ceft là réellement & dans le récitatif
accompagné , qu'ils font fupérieurs aux
François , c'eft la partie qu'on doit leur
envier , & dans laquelle nos plus fçavans
Artiftes ne doivent pas rougir de les prendre
pour Maîtres. Mais ce genre fublime
n'appartient pas plus à la Mufique Italienne
qu'à la Mufique Françoife , & il
n'eft pas plus mal -aifé aux Poctes François
qu'aux Poëtes Italiens d'y donner lieu.
En général les airs mefurés de nos Scènes
ne reffemblent point à cela ; mais la prière
de Théfée dans Hypolite , le Monologue
94
MERCURE DE FRANCE.
de Thelaire dans Caftor , la Harangue de
Tirtée , & bien d'autres, font de ce genre.
Il faut du génie pour y exceller ; mais
cette condition eſt la même pour les Italiens
& pour nous. Tous les Muficiens
d'Italie , à beaucoup près , n'y ont pas
réuffi , & c'eft furtout dans cette partie
que les Modernes dégénèrent : leur goût
pour les ponpons , s'il eft permis de le
dire , a tout gâté dans le pathétique , &
les Connoiffeurs regrettent amèrement la
fimplicité touchante de leurs anciens
Compofiteurs. C'est à ces modèles que
nos Muficiens doivent s'attacher ; mais le
grand mérite de ces morceaux , comme
l'obferve M. Dalembert , c'est d'être liés
à la fituation, & d'en augmenter l'intérêt :
ceci eft l'ouvrage du Poete , & l'on ne
peut trop louer le célèbre Métaſtaſe de
l'art avec lequel il a ménagé au Muficien
des tableaux pathétiques , des fituations
violentes , des mouvemens pleins de chaleur
& de force à exprimer dans les airs.
» Point de véritable chant fans expreffion
, dit notre Philofophe , & c'eft en
» quoi la Mufique des Italiens excelle ;
» il n'eft aucun genre de fentiment dont
» elle ne fourniffe des modèles inimita-
» bles. Tantôt douce & infinuante , tan-
» tôt folâtre & gaye , tantôt fimple &
"
JUILLET. 1759 . 95
» naïve , tantôt enfin fublime & pathéti-
» que ; tour- à-tour elle nous charme ,
» nous enléve & nous déchire. » Tout
cela eft vrai , hors inimitable , qu'on ne
doit pas prendre à la lettre. Les encou
ragemens , l'émulation , la rivalité , le
concours nombreux des Artiftes , la direction
générale des efprits vers un objet
, le gout paffionné d'une Nation pour
un Art , font les caufes infaillibles de fes
progrès , & de tout cela réfulte le fuccès
de la Mufique en Italie. Il n'eft pas jufqu'à
l'humanité même que les Italiens
n'y ayent facrifié. Notre goût léger &
tranquille n'a pas excité la même fermentation
, les mêmes efforts , le même
concours. On fe contente dans nos Eglifes
de pfalmodier les louanges de Dieu ;
nos villes n'ont pas toutes un Opéra magnifique
; les dépenfes de la Nobleffe
Françoife & des Citoyens opulens ne fe
tournent pas de ce côté ; nous laiffons à
nos enfans la voix que leur a donnée la
Nature. Il n'eft pas étonnant que les
Italiens ayent été plus loin que nous
dans un Art qu'ils adorent & que nous
aimons foiblement. Mais cet avantage
n'eft dû ni à leur Langue ni à leur Mufique
, & il ne tient qu'aux Muficiens de
génie de prouver qu'il eft très - poffible de
96 MERCURE DE FRANCE.
compofer fur des vers François, par exemple
fur ceux de Quinault , des morceaux
de Mufique comparables à ceux que
nous admirons le plus dans les Opéra Italiens.
Mais le génie eft une chofe rare dans
tous les Pays du Monde : ce n'eſt que
parmi le grand nombre de ceux qui s'exercent
dans un Art que les talens fupérieurs
fe découvrent : en France un Muficien
excellent s'éléve par hafard ; en Italie
il n'eſt preſque pas poffible qu'il n'en paroiffe
quelqu'un dans le nombre. Voilà ce
qui retardera vraiſemblablement la pérfection
de ce qu'on appelle notre Mufique,
& qui au fond n'eft que la Mufique de
toutes les Nations , modifiée ſelon le génie
& le caractère d'une Langue moins
docile , peut- être , moins fonore que l'Italien
, mais affez fléxible , affez harmo
nieufe pour ne fe refufer à aucune forte
d'expreffion , & pour recevoir tous les
genres de modulation & de mouvement.
M. Dal. trouvera peut-être que j'ai trop
infifté fur une difpute de mots , en niant
que les fautes de nos Muficiens foient les
défauts de notre Mufique . Mais ce n'eſt
pas pour lui que je m'attache à lever
l'équivoque , & je le prie de trouver bon
que je diftingue encore au fujet des accompagnemens.
"
» La
JUILLET. 1759 . 97
>>
La fureur de nos Muficiens Fran-
» çois eft , dit- il , d'entaffer parties fur
parties . C'eft dans le bruit qu'il font
» confifter l'effet ... Une harmonie bien
» entendue nourrit & foutient agréable-
» ment le chant ; alors l'oreille la moins
exercée fait naturellement & fans étude
» une égale attention à toutes les parties :
fon plaifir continue d'être un , parce
" que fon attention quoique portée fur
» différens objets eft toujours une. C'est
en quoi confifte un des principaux
" charmes de la bonne Mufique Italien-
"ne. » Et pourquoi non pas de la bonne
Mufique Françoife ? N'a - t - elle point
d'exemple de cette unité , je ne les ai pas
tous préfents , mais je me fouviens d'un
morceau du Prologue des Indes Galantes ,
La gloire vous appelle ,
d'une mufette des Talens lyriques ,"
Suivons les loix ,
d'une Ariéte de Platée
Quittez , Nymphes , quittez vos demeures profondes.
le
Et de beaucoup d'autres airs où certainement
la mélodie n'eft pas couverte par
bruit des inftrumens où l'harmonie loin
II. Vol.
›
E
98 MERCURE DE FRANCE.
de jetter de la confufion dans l'oreille ,
ajoute un nouveau charme au plaifir que
lui fait le chant : & fi quelques-uns de
nos Muficiens donnent fouvent dans le
défaut que M. Dalembert leur reproche ,
tout ce qu'on en doit conclure , c'eft
que la bonne Mufique eft rare en France
comme elle l'eft plus ou moins partout.
La mefure , dit M. Dalembert , man-
» que à notre Mufique par plufieurs rai-
» fons ; par l'incapacité de la plupart de
» nos Acteurs , par la nature de notre
» chant , par celle des prétendus agré
» mens dont nous le chargeons » : Je fouf
cris à la première de ces raifons , mais
j'ofe douter des deux autres. Une meſure
moins articulée n'en eſt pas moins exacte ;
il faut feulement une oreille plus jufte
pour l'obferver , comme pour éviter en
la fuivant les écueils trop fréquens fans
doute des prétendus agrémens du chant.
A l'égard de la variété des mouvemens,
je vais haſarder une choſe bien hardie ;
mais je parle en homme qui n'a dans cet
art que le pur inftinct de la Nature.
» Nous ne fçaurions nous perfuader , dit
M. Dalembert , » grace à la fineffe de no-
>> tre tact en Mufique , qu'une meſure
vive & rapide puiffe exprimer un autre
fentiment que la joie comme fi une
JUILLET. 1759 : 99
» douleur vive & furieufe parloit lente-
» ment. » Je fuis très- perfuadé , comme
tout homme qui a réfléchi , que le mouvement
de la Mufique doit fuivre celui
de l'ame , & que tout ſentiment vif &
rapide doit être rendu tel qu'il eft : cependant
, obſerve M. Dalembert , » les mor-
» ceaux vifs du Stabat , exécutés gaîment
» au Concert - fpirituel , ont paru des
>> contrefens à plufieurs de ceux qui les
» ont entendus. » J'avoue que je fuis de
ce nombre , & ce n'eft pas feulement la
gaîté qui m'en a déplu. Que l'on chante
comme on voudra l'air que Pergoleſe a
a mis fur ces paroles ,
Cujus animam gementem ,
je trouverai encore déplacé le mouvement
vif à deux temps , par la raiſon que l'affiction
& la douleur profonde ne font
pas de ces fentimens rapides dont parle
M. Dalembert , & que la nature répugne
en moi au mouvement qu'on leur a donné
: il en eft de même de quelques autres
morceaux de cet ouvrage , où il y en a de
ſublimes , mais où vraiſemblablement le
Muficien a été obligé de renoncer quelquefois
à la vérité de l'expreffion pour
éviter la monotonie.
Enfin M. Dalembert examine fi l'on
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
peut tranfporter à la Langue Françoife
les beautés de la Mufique Italienne . Il
penſe qu'oui , & je n'en doute pas : il ne
s'agit que de nous entendre . Notre Langue
, ou plutôt notre goût , fe refuſe aux
badinages de la voix dans le férieux pathétique
, fur une fyllabe qui ne fignifie
rien. Ainfi tout ce qui n'eft que du ramage
eft interdit à nos Muficiens dans
une Scène inté: effante. Or M. Dalembert
avoue que tout cela eft de mauvais goût
même dans la Mufique Italienne , & il
reproche aux Modernes de l'avoir char
gée de ces vains ornemens. La Mufique
bouffonne en eft plus fufceptible ; nous
l'avons unanimement adoptée , & nos
premiers effais ont prouvé que notre Langue
s'en accommodoit à merveille : mais
il s'agit ici de la Mufique de nos Tragédies
, & il eft certain que dans ce genre
ces badinages ne font pas des beautés .
La fimplicité des accompagnemens ,
l'unité de deffein & d'expreffion du chant
avec l'harmonie qui l'accompagne , n'eſt
pas plus difficile à obferver fur des paro
les Françoifes que fur des paroles Italiennes
; c'eft un fait inconteftable , & que
l'expérience a déja prouvé.
La vérité , la force de l'expreffion dans
la mélodie & dans l'harmonie , le choix
JUILLET. 1759.
ΙΟΙ
des tons & des modes , le nombre & le
mouvement le plus analogue au fentiment
ou à l'image que l'on doit rendre ,
la préciſion même de la meſure , tout cela
eft compatible avec des paroles Françoiſes
comme avec des paroles Italiennes.
La profodie de notre Langue n'eft peutêtre
pas aflez déterminée ; mais elle n'en
eft
que plus docile aux mouvemens qu'on
veut lui donner. Nos fyllabes abſolument
muettes font bannies de la Poëfie lyrique
, & l'E féminin foutenu d'une confonne
, eft affez fenfible dans le chant ,
comme dans le nombre des vers , pour
appuyer une note brève. Que le Poëte
fcache manier la Langue , qu'il foit d'accord
avec le Muficien , les difficultés de
la profodie feront facilement ou applanies
ou éludées .
De tous les reproches faits à ce qu'on
appelle la Mufique Françoife , il n'y en a
donc qu'un feul qui porte fur un vice inhérent
& diftinctif, fi c'en eft un: je parle des
prétendus agrémens de notre récitatif.
La manière dont il eft chanté , la lenteur,
les cris qu'on y met , font des défauts généralement
reconnus & blâmés par tous
les
gens de goût J'ai déjà obfervé qu'ils
font du Compofiteur ou de l'exécutant ,
non de la Mufique. Il n'en eft pas de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
même des ports de voix , des tenues , &
de ce qu'on appelle des cadences . Tout
cela eft indépendant du caractère de la
Langue ; elle fe prêteroit mieux encore à
la fimplicité , à la rapidité d'une déclamation
plus naturelle , qu'aux agrémens
faux ou vrais de ce récitatif chanté . Mais
le Public y tient encore , & fi quelque
chofe diftingue la Mufique Françoiſe , c'eſt
ce caractère attaché au récitatif par le
goût unanime de la Nation. Dans tout le
refte , le Muficien a toute fa liberté , &
l'Art toute ſon étendue. Eſt- ce un défaut,
n'en est-ce pas un ? Faut - il fupprimer
abſolument ces tenues , ces ports de voix,
ces cadences , ou feulement en être moins
prodigue & dans la compofition & dans
l'exécution ? En un mot , devons - nous
préférer un récitatif que les Italiens euxmêmes
ne daignent pas entendre , tout
excellent qu'on le fuppofe , à un récitatif
qui fe fait écouter avec plaifir quand il eſt
chanté avec goût ? C'eft ce qu'il ne m'appartient
pas de décider : mais après tout,
ces agrémens ne pourroient être défectueux
qu'autant qu'ils affoibliroient l'expreffion
du pathétique , & ils ne l'affoibliroient
point fi on les paffoit légèrement.
Du refte , toutes les beautés réelles de
CE
103 JUILLET. 1759 .
es.
COTE
apparla
Mufique font reconnues les mêmes par
les François & par les Italiens ; ils ne
goutent pas tout ce que nous applaudiffons
, nous ne goutons pas tout ce qu'ils
applaudiffent chaque Nation a fes
préjugés , mais l'une & l'autre fe réuniffent
en faveur de ce qui peint vivement
& fidèlement la nature , & tant pis
pour celle des deux qui auroit l'orgueil
de ne trouver beau que ce qui lui
tient. J'en reviens donc à ma propofition.
Il n'y a que deux fortes de Mufique , la
bonne & la mauvaiſe ; la mauvaiſe foifonne
partout , & même en Italie ; la
bonne eft rare partout , & plus rare , fi
l'on veut , en France ; mais en France
mêm , la bonne Mufique fera toujours
applaudie avec entoufiafme , comme elle
l'a été. Nous ne fommes pas encore affez
délicats ou plutôt affez difficiles ; mais
cela vient de ce que nous ne fommes pas
affez riches on s'accoutume naturellement
à aimer ce que l'on a , mais on n'en
eft pas moins fenfible au plaifir de trouver
quelque chofe de mieux ; on l'eft peutêtre
davantage. Ce feroit mal juger par
exemple du goût de celui qui applaudit
en Province une mauvaiſe Actrice , que
de le croire incapable de fentir & d'apprécier
le talent de Mlle Clairon.
fur la liberté de la Mufique. I Ve vol.
des Mélanges de Littérature , d'Hiftoire,
& de Philofophie.
L
Es réfléxions de M. Dalembert fur
la liberté de la Mufique , ou plutôt ſur
les avantages de la Mufique Italienne
comparée à la nôtre , trouveroient parmi
nous moins de Contradicteurs qu'il ne
penfe s'il les avoit réduites à ce qu'elles
ont d'effentiel. Ceft un principe reçu
en France comme en Italie & partout
ailleurs , que la Mufique doit exprimer
& peindre. Il ne s'agit que de fçavoir en
quoi l'Art s'éloigne ou s'approche de ce
but , foit dans la Mufique Françoife , foir
dans la Mufique Italienne . Les morceaux
de l'une & de l'autre qui rendront vivement
la nature , feront les modèles de
· la bonne Mufique ; les morceaux qui
manqueront de coloris ou de deffein ,
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
feront les exemples de la mauvaiſe , & il
n'y aura dès-lors que deux fortes de Mufique
au monde , fçavoir , la bonne &
la mauvaiſe. Dire que la Mufique Françoiſe
eft la mauvaife , & que l'Italienne
eſt la bonne , c'eft fuppofer dans l'une
un principe vicieux par effence , dans
l'autre un caractère de beauté & de bonté
inimitable ; c'eft du moins ainfi qu'on
l'entend , & voilà pourquoi l'on n'eft
point d'accord. Examinons la choſe en
détail .
M. Dalembert reconnoît que la forme
de notre Opéra eft fans comparaifon plus
variće & plus agréable que celle de l'Opéra
Italien. » Chez nous , dit - il , la
Comédie eft le fpectacle de l'efprit , la
» Tragédie celui de l'ame , l'Opéra celui
» des fens. J'admets cette diſtinction ,
pourvu que le caractere dominant attri
bué à chacun de ces Spectacles ne foit
pas exclufif; car je ne penfe point que l'il-
Jufion & l'intérêt foient bannis duThéâtre
du merveilleux. M. D. avoue qu'une ſcène
en Mufique nous arrache quelquefois des
Jarmes , c'eft avouer que le chant n'exclut
point le pathétique de l'expreffion. Il
ajoute que fi la Mufique touchante fait
couler nos pleurs , c'eſt toujours en allant
au coeur par les fens , & qu'elle différe en
<
JUILLET. 1759. 75
cela de la Tragédie déclamée qui va au
coeur par la peinture & le développement
des paffions . Mais les impreffions que la
peinture , le développement des paffions
fait fur l'ame , y vont de même par les
fens , foit qu'on déclame ou que l'on
chante . L'attendriffement que le chant
nous caufe, tient plus de l'émotion phyfique
de l'organe , je l'avoue ; mais il n'en
a pas moins pour premier principe une
affection de l'ame exprimée par le chant .
M. Dalembert reconnoît lui-même que
» la Mufique n'eft propre par fa nature
qu'à rendre avec énergie les impreffions
» vives , les fentimens profonds , les paí-
>> fions violentes , ou à peindre les objets
»qui les font naître . »
La que
preuve
en eft
la Mufique
qui ne peint
rien , eft une Mufique
infipide
.
Auffi M. de Fontenelle
demandoit
-il ,
Sonate , que me veux- tu ? que le merveilleux
, le chant
lui - même
& tout ce qui s'éloigne
de la nature
rende
l'illu- fion plus foible
& l'intérêt
moins
vif, cela doit être ; mais cela prouve
feulement que l'Opéra
eft moins
pathétique
, moins intéreffant
que la Tragédie
, fans toutefois
être réduit
à la feule émotion
des fens. La plupart
même
des réfléxions
de M. Dalembert
portent
fur ce principe
, Que
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'Opéra doit affecter l'ame par l'expreffion
du fentiment , & l'imagination par
la force & la vérité des peintures .
Il eſt donc de l'effence de ce ſpectacle
de réunir tout ce qui peut charmer la vue
& l'oreille , étonner ou flatter l'imagination
, émouvoir l'ame & l'attendrir.
L'Opéra Italien donne moins au plaifir
des yeux, pour s'attacher aux affections
de l'ame : mais il manque l'un de fes objets
, & il ne remplit jamais l'autre . Les
Tragédies de Métaftafe , en mufique, n'ont
ni l'intérêt de celles de Racine , ni le
charme de celles de Quinault ; c'est l'opinion
de M. Dalembert , & fi les Italiens
font de bonne foi , ils avoueront
qu'elle eft fondée .
و د
» Si nous étions réduits à l'alternative
» ou de conſerver notre Opéra tel qu'il eſt
» ou d'y fubftituer l'Opéra Italien; peutêtre
conclut M. Dalembert , » ferions-
» nous bien de prendre le premier parti..
» Mais ne feroit- il pas poffible en confer
» vant le genre de notre Opéra tel qu'il
eft , d'y faire par rapport à la Mufique
» des changemens qui le rendroient bien-
" tôt fupérieur à l'Opéra Italien ? » A cette
propofition il n'eft perfonne qui n'applaudiffe
. Mais celle - ci ne fera pas auffi unani
mement reçue. » Il paroît que le feul
"
JUILLET: 1759. 77
» moyen d'y parvenir eft de fubftituer ,
» s'il eft poffible , la Mufique Italienne à
» la Françoife ». Voyons ce qu'il entend
par-là.
» Nous fuppofons , dit - il , comme un'
» fait qui n'a pas befoin d'être prouvé ,
» la fupériorité de la Mufique Italienne
» fur la nôtre ».
J'entends à merveille ce que c'eft que
la diſtinction de deux Langues , & la
fupériorité de l'une fur l'autre ; mais je
n'entends pas la diftinction de deux Mu
fiques. Une Langue a des mots, des tours,
des nombres , une harmonie, une fyntaxe ,
une profodie qui lui font propres , & qui
lui donnent les moyens d'exprimer ce
qu'une autre Langue ne peut rendre. Mais
les tons , les modes , les mouvemens ,
Pharmonie & la mélodie de la Mufique ,
font les mêmes dans tous les Pays du
monde. Il n'y a donc qu'une feule Mufique
: c'eft une Langue univerfelle que les
uns parlent mieux que les autres ; mais il
n'eft décidé nulle- part qu'on doive parler
mal cette Langue . Je fuppofe que le plus
grand nombre des Muficiens François
ayent fait de mauvaiſe Muſique , & que
la Nation l'ait goutée , ne connoiffant ou
n'ayant rien de mieux : s'eft - elle refuſée
à la bonne , dès qu'on lui en a préfenté ?
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Le préjugé a-t-il fait tomber Hyppolite ,
Caftor , Pigmalion , &c. Le goût de la
Nation n'a donc pas donné à la mauvaiſe
Mufique une préférence exclufive fur la
bonne la Mufique Françoife peut donc
être excellente , comme la Mufique Italienne
peut être mauvaiſe ; & jufques- là
je ne vois entr'elles rien qui foit propre
à l'une ou à l'autre , & qui les diftingue
effentiellement.
و ر
» Les Partifans de la Mufique Françoi-
» fe , dit M. Dalembert , prétendent que
» le beau fimple en fait le caractère , &
» ils appellent fimple ce qui eft froid &
» commun , fans force , fans ame & fans
» idée. S'il y a des Sots qui penfent ainsi ,
ya
leur opinion ne doit pas être prife pour
le fuffrage de la Nation . Elle penfe que
tout ce qui eft beau eft fimple ; mais elle
ne pense pas que tout ce qui eft ſimple
foit beau. Peut -être le goût de la multitude
n'eft- il pas encore affez formé pour
être délicat & févère fur les nuances : mais
M. Dalembert avoue lui - même que les
beautés réelles enlèvent une admiration
unanime. J'en appelle encore aux fuccès
de M. Rameau ; j'en appelle à l'impreffion
que font fur les oreilles françoifes
les plus beaux morceaux des Opéra Italiens
, quoique affez mal exécutés dans
JUILLET. 1759. 79
nos concerts ; j'en appelle au fuccès des
intermèdes bouffons , qu'on ne fe laffe
point d'entendre avec des paroles Françoiſes.
» M. Rameau , dit M. Dalembert ,
» eût manqué fon but en allant plus loin ;
» il nous a donné non pas la meilleure Mufique
dont il fût capable , mais la meil-
» leure que nous puffions recevoir. » Je
fuis perfuadé que M. Rameau a fait de fon
mieux ; mais s'il a voulu nous ménager ,
Pergolefe & Venci n'ont pas eu la même
complaifance : or que l'on prenne au hafard
deux mille Auditeurs parmi les gens
cultivés , & qu'on exécute bien les morceaux
de récit obligé & les airs pathétiques
de l'Olimpiade & de l'Artaxerce ,
jofe affurer qu'ils feront applaudis avec
le même enthouſiafme que la harangue
de Tirtée & le monologue de Caftor.
Voyons cependant quel est le caractère
de ce qu'on appelle la Mufique Françoiſe,
& à quoi il tient qu'on ne la diftingue
plus de ce qu'on appelle la Mafique Italienne.
» Il y a , dit M. Dalembert , dans notre
» Mufique , trois choſes à conſidérer, le ré-
» citatif, les airs chantans & les fympho-
» nies. » Il reproche au récitatif de Lully
de manquer fouvent à la profodie de la
langue. C'eſt un fait qu'il a fans doute
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
"
ور
33
"
r
vérifié ; mais il n'eft point du tout effentiel
à notre récitatif de manquer à la
profodie
, c'eft une maladreffe du Muficien ,
& non pas un défaut de la Mufique. « Le
» récitatif des Italiens , dit-il , eft plus
analogue à leur langue que le récitatif
françois ne l'eft à la nôtre. Ils paroiffent
» avoir bien mieux étudié que nous la
marche & les inflexions de la voix dans
»la converfation. » Si cela eft , la faute
en eſt encore aux Compofiteurs François ,
qui , avec plus d'étude ou de talent, peuvent
égaler en cela les Italiens fans rien
changer à l'effence de la modulation fran
çoiſe ; car le chant devant être l'imitation
exagérée de la déclamation théâtrale , &
les infléxions du langage naturel n'étant
pas les mêmes dans le François que dans
Î'Italien , il s'enfuit que le chant françois
doit avoir une modulation notée fur les
accens de notre langue , comme le chant
des Italiens doit fuivre les intonations &
les inflexions de la teur.
M. Dalembert obferve que le récitatif
Italien déplaît à la plupart des oreilles
françoifes ; mais je doute que l'habitude
de l'entendre jointe à la connoiffance de
la langue italienne & de fa profodie nous
le fit gouter comme il le prétend. J'obferve
même que la plupart de ceux à qui le ré
JUILLET. 1759 .
81
citatif italien déplaît , aiment l'accent naturel
de la langue italienne ; enfin la maniere
dont les Italiens entendent leur
Opéra prouve affez qu'ils s'ennuvent euxmêmes
de cette eſpèce de déclamation ,
» dont la route uniforme & non interrompue
produit une monotonie infuppor
table. » M. Dalembert répond d'abord.
en récriminant. Il ajoute que la monotonie
du récitatif eft peut -être un mal nécef
faire,un inconvénient inévitable de la fcène
lyrique, par la raiſon, dit - il , que » dans une :
" Piéce de théâtre tout n'eft pas deftiné
» aux grands mouvemens des paffions, &
qu'il y a des momens de repos où le
Spectateur ne doit qu'écouter fans être
» ému ; que tout doit être chanté dans
» un Opéra , mais que tout ne doit pas
» être chanté de la même maniere, comme:
» dans le difcours tout n'eft pas dit du
» même ton, avec la même froideur & le
»même mouvement.
Selon cette regle au moins tout ce quij
eft vif & paffionné dans la fcène doit être
préfervé de la monotonie : or il me femble
qu'elle eft continue dans le récitatif italien;
mais je n'oferois prendre l'affirmative : je
n'en ai pas affez entendu. Paffons à la
conclufion de M. Dal. » Il doit donc #
avoir entre les airs & le récitatif nee
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
» différence marquée par l'étendue & la
qualité des fons , par la rapidité du débit
»& par le caractère de l'expreffion .
Il doit y avoir felon moi , proportions
gardées , la même différence qu'entre un
morceau de déclamation véhémente &
un morceau moins vifou plus tranquille ,
en forte que la modulation & l'expreffion
du récitatif approchent du caractère d'un
air paffionné à mefure que les paroles du
récitatif approchent elles mêmes du caractère
des paroles que l'air exprime. Ainfi
le récitatif fimple s'élevera par degré jufqu'au
point de véhémence où le récitatif
obligé lui fuccéde , & celui - ci juſqu'au
point où la violence du fentiment, la force
de l'image , en un mot l'expreffion des
paroles , demande les développemens de
la voix & les éclats d'un air chantant. On
diftinguera moins l'air d'avec le récitatif;&
tant mieux :le paffage fera plus naturel & la
gradation mieux obfervée. En effet pourquoi
veut- on une difference tranchantede
fun à l'autre? Un air pathétique eft-il un
morceau ifolé dans une Scène? Le comble
de l'art n'eft - il pas de préparer inſenſiblement
l'oreille & l'ame à cette vive
émotion ? Il eſt des circonstances où l'harmonie
doit caufer une révolution foudaine
, un ébranlement imprévu ; mais le
JUILLET. 1959. 83
Poëte alors prend foin lui- même de ménager
la furpriſe , & le Muficien n'a qu'à
fuivre la marche de la déclamation naturelle
, pour paffer du calme à l'emportement.
Cette exception ne détruit pas
la régle générale de graduer l'expreffion
du fentiment & d'éviter la monotonie.
Ce que je dis des airs paffionnés ou rapides
doit s'entendre des airs tendres ,
voluptueux, enjoués ou languiffans : comme
ils font le dernier degré d'expreffion
dans leur genre , & que l'harmonie en
foutient & en fortifie l'expreffion , ils
n'ont pas besoin pour être fentis du cɔntrafte
d'un récitatif monotone. Il y a
fans doute dans l'Opéra comme dans la
Tragédie des momens froids où une dé
clamation animée feroit un contre-fens ;
mais ces momens font rares & doivent
Pêtre. L'art d'écrire la fcéne lyrique eft
d'en faire un tiflu varié de fentimens &
d'images , & alors ce récitatif doit peindre
par fa mélodie ou l'image ou le lentiment
que la Pocfie lui préfente. Ainfi ni
le récitatif Italien , ni le récitatif François
ne me femble devoir être une décla
mation monotone.
» La nature du chant ordinaire , de ce
qu'on appelle proprement ainsi , com
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
fifte en trois chofes , pourſuit M. Da+
lembert , en ce que la marche Y eft
» plus lente que dans le difcours , en ce
» que l'on appuye fur les fons comme
» pour les faire gouter davantage à l'o-
» reille ; enfin en ce que les tons de la
» voix & les intervalles qu'elle parcourt ,
y varient fréquemment , & prefqu'à
chaque fyllabe. Le premier & le fe
» cond de ces caractéres n'appartiennent
point à un bon récitatif ; le troifiéme
doit à la vérité s'y trouver , mais d'une
→ maniere moins marquée que dans le
chant. D'un côté la rapidité du débit
rend la fucceffion des intervalles moins
fenfible dans le récitatif, & de l'autre
cette fuccceffion doit y être plus fré-
» quente que dans le difcours , mais moins
» que dans le chant ordinaire : voilà ce
que les Italiens ont fenti, voilà ce qu'ils
pratiquent avec raifon , & l'on ofe dire
avec fuccès.
03
29
Je ne fçais. fi je me trompe , mais il
me femble que le récitatif étant un genre
moyen entre le chant & le difcours ,
il doit participer en tout point de l'un &
de l'autre qu'ainfi la marche du réci–
ratif doit être moins rapide que celle du
difcours , & en général plus rapide que
celle du chant ; que dans le récitatif
on
JUILLET. 1759. $.5
doit appuyer fur les fons moins que
dans le chant , mais plus que dans la déclamation
naturelle ; qu'enfin les fons de
la voix doivent être plus variés & les intervalles
plus fenfibles que dans la déclamation,
comme ils doivent l'être moins
que dans le chant . M. Dalembert ne permet
au récitatif de differer du difcours
que dans ce dernier point , le premier &
le fecond caractère qu' attribue au chant
n'appartiennent point , dit- il , à un bon
récitatif : non fans doute au même degré
, mais je crois qu'il doit les avoir
dans une proportion moyenne , & comme
tenant le milieu entre le difcours &
le chant. Du refte je conviens avec M. D..
que le débit en eft perdu au Théâtre. Les
plus zélés Partiſans de Lully font les premiers
à l'avouer ; mais c'eft encore la
faute des Acteurs , & non pas celle de la
Mufique.
» Si le récitatif , comme tout le monde
» en convient , doit n'être qu'une décla
» mation notée , on peut en conclure ,
dit M. Dalembert , » qu'une des loix les
» plus eſſentielles à obſerver dans le réci—
» tatif , c'eſt de n'y pas faire parcourir à
» la voix un auffi grand efpace que dans
» le chant , & d'en régler l'étendue fur
» celle des tons de la voix dans la décla
86 MERCURE DE FRANCE.
" mation ordinaire. Le feul cas où l'on
puiffe fe permettre de fortir des limites
» naturelles de la voix , c'eſt dans certains
» momens où la voix , même en décla-
» mant , franchiroit ces limites ; encore
» ces momens doivent être rares , & même
ne fe rencontrer guère que dans le
» récitatif obligé , qui par fon objet , fon
" accompagnement & fon caractère , doit
" approcher un peu plus du chant . »
Ce n'eft qu'avec une extrême défiance
de moi - même que d'un principe pofé par
M. Dalembert , je tire une conféquence
oppofée à la fienne. Si le récitatif doit
être une déclamation notée , les intervalles
à parcourir doivent être fenfibles :
dans le chant la voix ne procéde que
par tons & par demi- tons , au lieu que
dans le difcours elle s'élève ou s'abbaiſſe
par degrés fouvent inappréciables.Si d'un
autre côté , comme l'a reconna M. Dalembert
, les tons & les intervalles que
parcourt la voix dans le récitatif , doivent
être plus variés que dans le diſcours , il
у a dans une période un plus grand nombre
d'intervalles à parcourir dans le récitatif
que dans le difcours . Or un plus grand
nombre de plus grands intervalles demandent
une plus grande étendue de voix : il
eft donc d'une néceffité indiſpenſable
JUILLET. 1759. 87
que dans le récitatif la voix franchiffe fes
limites naturelles , c'eft - à - dire , qu'elle
s'éleve & s'abbaiffe beaucoup plus que
dans le diſcours. Il y a longtemps que je
regarde la déclamation muſicale comme
fuivant à-peu- près les mêmes infléxions
que le langage naturel , mais formant ,
s'il eft permis de le dire , des ondulations
plus profondes . Suivant cette idée , la
raifon de la monotonie qui nous frappe
dans le récitatif Italien , n'eft pas difficile
à fentir : car les Italiens ne donnant à la
voix , dans leur récitatif, que fon étendue
naturelle , & les intervalles à parcourir
étant plus grands que dans le diſcours ,
il a fallu les reduire à un plus petit nombre
, & par conféquent réciter fur un
même ton ce qui dans la déclamation
naturelle exigeroit plufieurs inflexions différentes.
On dit que les Chanteurs habiles fçavent
fuppléer à ces inflexions : j'en ai
entendu qui paffoient pour tels , & ceuxlà
même m'ont paru monotones.
A l'é ard de notre récitatif , ayant un
plus grand etpace à parcourir , il eft
moins gêné , moins à l'étroit dans fa
marche ; d'où je conclus qu'un Artiſte
habile peut lui donner plus de variété .
Mais voici l'article important,
88 MERCURE DE FRANCE.
מ
ל כ
" Les cadences , les tenues , les ports
» de voix que nous y prodiguons feront
» toujours , dit M. Dalembert , un écueil
infurmontable au débit ou à l'agrément
» du récitatif: fila voix appuye fur tous
» ces ornemens , le récitatif traînera ; fi
» elle les précipite , il reffemblera à un
chant mutilé. Ne feroit- il pas poffible
» en fupprimant toutes ces entraves , de
" donner au récit François une forme
plus approchante de la déclamation ?
29
J'ignore cominent le Public recevroit
l'effai que M. D. propofe ; mais je connois
des Muficiens habiles & un grand
nombre de gens de goût que l'abus de
ces cadences , de ces tenues, de ces ports .
de voix excéde dans la déclamation mus
ficale , & qui applaudiroient bien fincéres
ment à la noble fimplicité d'un débit
plus naturel & plus rapide. Il fut untemps
où les Acteurs pafoient légérement
fur tous ces agrémens , & je ne crois pas
que la maniere de déclamer libre, fimple,
facile & noble qu'on applaudiffoit dans
Tevenard, fit un chant mutilé du récitatif
de Lully. Mais en fuppofant que quel--
qu'un ofât fupprimer tout-à-fait les ca→
dences , les ports de voix &c. il y auroit
an moyen bien avantageux , à ce qu'il
me femble, de fe dédommager de la
JUILLET. 1759.1 $9.
perte de tous ces petits agrémens , & de
donner à notre récitatif plus de chaleur
& de variété : ce feroit d'employer dans
les morceaux fufceptibles d'une expreffion
vive ou touchante , ce que les Italiens
appellent récitatif obligé , & quelquefois
des airs chantans à leur maniere ,
mais fans aucun de ces papillotages ridicules
qu'ils y mêlent pour faire briller la
voix. Le pathétique de ces morceaux eft
la feule fupériorité réelle que leur Opéra
ait fur le nôtre , & nos Muficiens modernes
ont fait des effais dans ce genre
qui annoncent le plus grand fuccès. Dès -
lors le Poëte d'accord avec le Muficien ,
ménageroit dans le cours de la Scène des
images vives , des traits de fentimens
tantôt plus doux , tantôt plus rapides , &
l'harmonie à chaque inftant ranimeroit le
récitatif : mais il ne faut pas ſe diffimuler
que la Scène ainſi variée eſt une
épreuve continuelle pour le talent du
Compofiteur.
On ne peut fe refufer aux réflexions de
M. Dalembert fur la vérité de l'expreffion
dans la déclamation muficale. Le morceau
de Dardanus qu'il en donne pour modèle
eft bien plus digne d'admiration que tout
ce qu'on a cité de Lully : Je ne prétends
pas, dit-il, » décider abfolument (quelque
.༡༠
90 MERCURE DE FRANCE
porté que je fois à la croire ) que notre
» récitatif réuffit fur le Théâtre de l'Opera
» étant débité comme je le propoſe à l'I-
» talienne & avec rapidité ... Mais il pa-
» roît au moins inconteftable qu'on doit
"rejetter tout récitatif qui étant débité de
»la forte hors du Théâtre , choquera
" groffièrement nos oreilles. C'est une
"preuve certaine que l'Artifte s'eft grof-
»fièrement écarté des tons de la Nature
» qu'il doit avoir toujours préfens. » Cette
règle me paroît infaillible ; toutefois M.
Rameau lui-même ne croit pas que la
modulation du chant doive être une imitation
fervilement exacte de la déclamation
naturelle. Il prétend que c'eſt l'harmonie
qui détermine furtout le caractère
de l'expreffion , & il m'en a donné
exemple les vers du Monologue de
Caftor,
"
Triftes apprêts , pâles flambeaux ,
Jours plus affreux que les ténébres ,
pour
qui dans le même ton & avec une modulation
différente , expriment le même
fentiment .
Le récitatif doit être fimple , naturel ,
expreffif & rapide. Je fuppofe qu'il eft tel
dans la bonne Mufique Italienne ; il l'eft
moins,fouvent, fi l'on veut,dans la Mufique
JUILLET. 1759 . 91
Françoife; mais il peut l'être ni la nature
de la Langue, ni celle de la Mufique, ni le
goût même de la Nation ne s'y oppofe; &
l'on tient encore par habitude aux petits
agrémens qu'on y a mêlés , au moins
defire- t- on que les Muficiens en foient
avares & que les Acteurs n'en abuſent
pas. L'étendue qu'on lui reproche au -delà
des limites de la déclamation naturelle ,
lui donne plus de variété : par -là il peut
s'élever par gradation jufqu'au chant qui
lui fuccéde , & le paffage de l'un à l'autre
en eft beaucoup plus naturel . Je ne vois
donc pas à cet égard de quoi défeſpérer
que nous ayons de bonne Mufique , ni
que pour la rendre telle il faille la dénaturer.
» Si le récitatif de nos Opéra nous
» ennuye , reprend M. Dalembert , les
>> airs chantans ne nous offrent guéres de
" quoi nous dédommager. Nous avons
déjà obfervé en général qu'ils différent
"trop peu du récitatif , cette reflemblan-
" ce fe remarque furtout dans les Scènes.
» Elle est un peu moindre entre le réci
" tatif des Scènes & quelques airs placés
» dans les divertiffemens , où nos Mufi-
» ciens modernes ont ofé quelquefois fe
donner carrière.
Les airs placés dans les Divertiffe
32,
MERCURE DE FRANCE.
mens ne doivent être comptés pour rien:
il faut les regarder comme les airs de
Danfes , deftinés à récréer les Spectateurs
& à donner de la variété au Spectacle.
Dans l'Opéra Italien , les Ariétes chantées
à la fin des Scènes par les Perfonnages les
plus intéreffés à l'action & quelquefois
dans les fituations les plus violentes , font
encore plus ridicules. Le mérite effentiel
de ces Ariétes & de nos petits airs
confifte à faire briller une jolie voix. Si le
Poëte y donne quelque image à peindre
au Muficien , fi le Muficien réuffit à la
rendre , c'eſt un agrément de plus ; mais
tout cela eft peu de chofe. Les Italiens
plus exercés que nous à ce badinage , y
excellent. Avec de l'exercice & du talent
nos Muficiens y excelleront auffi . Le goût
de la Nation leur laiffe toute liberté. Les
parodies des airs bouffons prouvent que
la Langue ne s'y oppofe pas ; la mufique
en eft partout également fufceptible , &
fi la répugnance que nous avons à entendre
badiner à tout propos fur une voyelle,
ne permet pas à nos Artiſtes de tirer d'un
A tout le parti qu'en tirent les Italiens ,
les pas. brillans de nos Danfeufes nous
dédommagent des fredons de leurs Chanteurs
efféminés . M. Dalembert avoue luimême
que du côté des fymphonies dan
JUILLET. 1759. 93
fantes nous avons de l'avantage fur eux.
Venons à quelque chofe de plus effentiel.
Les Italiens ont des airs pathétiques ,
& en grand nombre , & de la plus grande
beauté . Ces airs font gâtés par des agrémens
contre nature ; & quoi qu'on en
dife , Andromaque & Mérope ne doivent
dans leur douleur ni rouler un fon plaintif
, ni le terminer par un point d'orgue .
Cependant tel eft le caractère de cette
Mufique , le naturel de la modulation ,
le choix des fons qui accompagnent la
voix , & qui ajoutent à l'expreffion , en
un mot , la magie de l'art des Italiens
dans ces morceaux pathétiques , qu'ils
vous faififfent , vous pénètrent , vous attendriffent
quelquefois jufqu'aux larmes.
Ceft là réellement & dans le récitatif
accompagné , qu'ils font fupérieurs aux
François , c'eft la partie qu'on doit leur
envier , & dans laquelle nos plus fçavans
Artiftes ne doivent pas rougir de les prendre
pour Maîtres. Mais ce genre fublime
n'appartient pas plus à la Mufique Italienne
qu'à la Mufique Françoife , & il
n'eft pas plus mal -aifé aux Poctes François
qu'aux Poëtes Italiens d'y donner lieu.
En général les airs mefurés de nos Scènes
ne reffemblent point à cela ; mais la prière
de Théfée dans Hypolite , le Monologue
94
MERCURE DE FRANCE.
de Thelaire dans Caftor , la Harangue de
Tirtée , & bien d'autres, font de ce genre.
Il faut du génie pour y exceller ; mais
cette condition eſt la même pour les Italiens
& pour nous. Tous les Muficiens
d'Italie , à beaucoup près , n'y ont pas
réuffi , & c'eft furtout dans cette partie
que les Modernes dégénèrent : leur goût
pour les ponpons , s'il eft permis de le
dire , a tout gâté dans le pathétique , &
les Connoiffeurs regrettent amèrement la
fimplicité touchante de leurs anciens
Compofiteurs. C'est à ces modèles que
nos Muficiens doivent s'attacher ; mais le
grand mérite de ces morceaux , comme
l'obferve M. Dalembert , c'est d'être liés
à la fituation, & d'en augmenter l'intérêt :
ceci eft l'ouvrage du Poete , & l'on ne
peut trop louer le célèbre Métaſtaſe de
l'art avec lequel il a ménagé au Muficien
des tableaux pathétiques , des fituations
violentes , des mouvemens pleins de chaleur
& de force à exprimer dans les airs.
» Point de véritable chant fans expreffion
, dit notre Philofophe , & c'eft en
» quoi la Mufique des Italiens excelle ;
» il n'eft aucun genre de fentiment dont
» elle ne fourniffe des modèles inimita-
» bles. Tantôt douce & infinuante , tan-
» tôt folâtre & gaye , tantôt fimple &
"
JUILLET. 1759 . 95
» naïve , tantôt enfin fublime & pathéti-
» que ; tour- à-tour elle nous charme ,
» nous enléve & nous déchire. » Tout
cela eft vrai , hors inimitable , qu'on ne
doit pas prendre à la lettre. Les encou
ragemens , l'émulation , la rivalité , le
concours nombreux des Artiftes , la direction
générale des efprits vers un objet
, le gout paffionné d'une Nation pour
un Art , font les caufes infaillibles de fes
progrès , & de tout cela réfulte le fuccès
de la Mufique en Italie. Il n'eft pas jufqu'à
l'humanité même que les Italiens
n'y ayent facrifié. Notre goût léger &
tranquille n'a pas excité la même fermentation
, les mêmes efforts , le même
concours. On fe contente dans nos Eglifes
de pfalmodier les louanges de Dieu ;
nos villes n'ont pas toutes un Opéra magnifique
; les dépenfes de la Nobleffe
Françoife & des Citoyens opulens ne fe
tournent pas de ce côté ; nous laiffons à
nos enfans la voix que leur a donnée la
Nature. Il n'eft pas étonnant que les
Italiens ayent été plus loin que nous
dans un Art qu'ils adorent & que nous
aimons foiblement. Mais cet avantage
n'eft dû ni à leur Langue ni à leur Mufique
, & il ne tient qu'aux Muficiens de
génie de prouver qu'il eft très - poffible de
96 MERCURE DE FRANCE.
compofer fur des vers François, par exemple
fur ceux de Quinault , des morceaux
de Mufique comparables à ceux que
nous admirons le plus dans les Opéra Italiens.
Mais le génie eft une chofe rare dans
tous les Pays du Monde : ce n'eſt que
parmi le grand nombre de ceux qui s'exercent
dans un Art que les talens fupérieurs
fe découvrent : en France un Muficien
excellent s'éléve par hafard ; en Italie
il n'eſt preſque pas poffible qu'il n'en paroiffe
quelqu'un dans le nombre. Voilà ce
qui retardera vraiſemblablement la pérfection
de ce qu'on appelle notre Mufique,
& qui au fond n'eft que la Mufique de
toutes les Nations , modifiée ſelon le génie
& le caractère d'une Langue moins
docile , peut- être , moins fonore que l'Italien
, mais affez fléxible , affez harmo
nieufe pour ne fe refufer à aucune forte
d'expreffion , & pour recevoir tous les
genres de modulation & de mouvement.
M. Dal. trouvera peut-être que j'ai trop
infifté fur une difpute de mots , en niant
que les fautes de nos Muficiens foient les
défauts de notre Mufique . Mais ce n'eſt
pas pour lui que je m'attache à lever
l'équivoque , & je le prie de trouver bon
que je diftingue encore au fujet des accompagnemens.
"
» La
JUILLET. 1759 . 97
>>
La fureur de nos Muficiens Fran-
» çois eft , dit- il , d'entaffer parties fur
parties . C'eft dans le bruit qu'il font
» confifter l'effet ... Une harmonie bien
» entendue nourrit & foutient agréable-
» ment le chant ; alors l'oreille la moins
exercée fait naturellement & fans étude
» une égale attention à toutes les parties :
fon plaifir continue d'être un , parce
" que fon attention quoique portée fur
» différens objets eft toujours une. C'est
en quoi confifte un des principaux
" charmes de la bonne Mufique Italien-
"ne. » Et pourquoi non pas de la bonne
Mufique Françoife ? N'a - t - elle point
d'exemple de cette unité , je ne les ai pas
tous préfents , mais je me fouviens d'un
morceau du Prologue des Indes Galantes ,
La gloire vous appelle ,
d'une mufette des Talens lyriques ,"
Suivons les loix ,
d'une Ariéte de Platée
Quittez , Nymphes , quittez vos demeures profondes.
le
Et de beaucoup d'autres airs où certainement
la mélodie n'eft pas couverte par
bruit des inftrumens où l'harmonie loin
II. Vol.
›
E
98 MERCURE DE FRANCE.
de jetter de la confufion dans l'oreille ,
ajoute un nouveau charme au plaifir que
lui fait le chant : & fi quelques-uns de
nos Muficiens donnent fouvent dans le
défaut que M. Dalembert leur reproche ,
tout ce qu'on en doit conclure , c'eft
que la bonne Mufique eft rare en France
comme elle l'eft plus ou moins partout.
La mefure , dit M. Dalembert , man-
» que à notre Mufique par plufieurs rai-
» fons ; par l'incapacité de la plupart de
» nos Acteurs , par la nature de notre
» chant , par celle des prétendus agré
» mens dont nous le chargeons » : Je fouf
cris à la première de ces raifons , mais
j'ofe douter des deux autres. Une meſure
moins articulée n'en eſt pas moins exacte ;
il faut feulement une oreille plus jufte
pour l'obferver , comme pour éviter en
la fuivant les écueils trop fréquens fans
doute des prétendus agrémens du chant.
A l'égard de la variété des mouvemens,
je vais haſarder une choſe bien hardie ;
mais je parle en homme qui n'a dans cet
art que le pur inftinct de la Nature.
» Nous ne fçaurions nous perfuader , dit
M. Dalembert , » grace à la fineffe de no-
>> tre tact en Mufique , qu'une meſure
vive & rapide puiffe exprimer un autre
fentiment que la joie comme fi une
JUILLET. 1759 : 99
» douleur vive & furieufe parloit lente-
» ment. » Je fuis très- perfuadé , comme
tout homme qui a réfléchi , que le mouvement
de la Mufique doit fuivre celui
de l'ame , & que tout ſentiment vif &
rapide doit être rendu tel qu'il eft : cependant
, obſerve M. Dalembert , » les mor-
» ceaux vifs du Stabat , exécutés gaîment
» au Concert - fpirituel , ont paru des
>> contrefens à plufieurs de ceux qui les
» ont entendus. » J'avoue que je fuis de
ce nombre , & ce n'eft pas feulement la
gaîté qui m'en a déplu. Que l'on chante
comme on voudra l'air que Pergoleſe a
a mis fur ces paroles ,
Cujus animam gementem ,
je trouverai encore déplacé le mouvement
vif à deux temps , par la raiſon que l'affiction
& la douleur profonde ne font
pas de ces fentimens rapides dont parle
M. Dalembert , & que la nature répugne
en moi au mouvement qu'on leur a donné
: il en eft de même de quelques autres
morceaux de cet ouvrage , où il y en a de
ſublimes , mais où vraiſemblablement le
Muficien a été obligé de renoncer quelquefois
à la vérité de l'expreffion pour
éviter la monotonie.
Enfin M. Dalembert examine fi l'on
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
peut tranfporter à la Langue Françoife
les beautés de la Mufique Italienne . Il
penſe qu'oui , & je n'en doute pas : il ne
s'agit que de nous entendre . Notre Langue
, ou plutôt notre goût , fe refuſe aux
badinages de la voix dans le férieux pathétique
, fur une fyllabe qui ne fignifie
rien. Ainfi tout ce qui n'eft que du ramage
eft interdit à nos Muficiens dans
une Scène inté: effante. Or M. Dalembert
avoue que tout cela eft de mauvais goût
même dans la Mufique Italienne , & il
reproche aux Modernes de l'avoir char
gée de ces vains ornemens. La Mufique
bouffonne en eft plus fufceptible ; nous
l'avons unanimement adoptée , & nos
premiers effais ont prouvé que notre Langue
s'en accommodoit à merveille : mais
il s'agit ici de la Mufique de nos Tragédies
, & il eft certain que dans ce genre
ces badinages ne font pas des beautés .
La fimplicité des accompagnemens ,
l'unité de deffein & d'expreffion du chant
avec l'harmonie qui l'accompagne , n'eſt
pas plus difficile à obferver fur des paro
les Françoifes que fur des paroles Italiennes
; c'eft un fait inconteftable , & que
l'expérience a déja prouvé.
La vérité , la force de l'expreffion dans
la mélodie & dans l'harmonie , le choix
JUILLET. 1759.
ΙΟΙ
des tons & des modes , le nombre & le
mouvement le plus analogue au fentiment
ou à l'image que l'on doit rendre ,
la préciſion même de la meſure , tout cela
eft compatible avec des paroles Françoiſes
comme avec des paroles Italiennes.
La profodie de notre Langue n'eft peutêtre
pas aflez déterminée ; mais elle n'en
eft
que plus docile aux mouvemens qu'on
veut lui donner. Nos fyllabes abſolument
muettes font bannies de la Poëfie lyrique
, & l'E féminin foutenu d'une confonne
, eft affez fenfible dans le chant ,
comme dans le nombre des vers , pour
appuyer une note brève. Que le Poëte
fcache manier la Langue , qu'il foit d'accord
avec le Muficien , les difficultés de
la profodie feront facilement ou applanies
ou éludées .
De tous les reproches faits à ce qu'on
appelle la Mufique Françoife , il n'y en a
donc qu'un feul qui porte fur un vice inhérent
& diftinctif, fi c'en eft un: je parle des
prétendus agrémens de notre récitatif.
La manière dont il eft chanté , la lenteur,
les cris qu'on y met , font des défauts généralement
reconnus & blâmés par tous
les
gens de goût J'ai déjà obfervé qu'ils
font du Compofiteur ou de l'exécutant ,
non de la Mufique. Il n'en eft pas de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
même des ports de voix , des tenues , &
de ce qu'on appelle des cadences . Tout
cela eft indépendant du caractère de la
Langue ; elle fe prêteroit mieux encore à
la fimplicité , à la rapidité d'une déclamation
plus naturelle , qu'aux agrémens
faux ou vrais de ce récitatif chanté . Mais
le Public y tient encore , & fi quelque
chofe diftingue la Mufique Françoiſe , c'eſt
ce caractère attaché au récitatif par le
goût unanime de la Nation. Dans tout le
refte , le Muficien a toute fa liberté , &
l'Art toute ſon étendue. Eſt- ce un défaut,
n'en est-ce pas un ? Faut - il fupprimer
abſolument ces tenues , ces ports de voix,
ces cadences , ou feulement en être moins
prodigue & dans la compofition & dans
l'exécution ? En un mot , devons - nous
préférer un récitatif que les Italiens euxmêmes
ne daignent pas entendre , tout
excellent qu'on le fuppofe , à un récitatif
qui fe fait écouter avec plaifir quand il eſt
chanté avec goût ? C'eft ce qu'il ne m'appartient
pas de décider : mais après tout,
ces agrémens ne pourroient être défectueux
qu'autant qu'ils affoibliroient l'expreffion
du pathétique , & ils ne l'affoibliroient
point fi on les paffoit légèrement.
Du refte , toutes les beautés réelles de
CE
103 JUILLET. 1759 .
es.
COTE
apparla
Mufique font reconnues les mêmes par
les François & par les Italiens ; ils ne
goutent pas tout ce que nous applaudiffons
, nous ne goutons pas tout ce qu'ils
applaudiffent chaque Nation a fes
préjugés , mais l'une & l'autre fe réuniffent
en faveur de ce qui peint vivement
& fidèlement la nature , & tant pis
pour celle des deux qui auroit l'orgueil
de ne trouver beau que ce qui lui
tient. J'en reviens donc à ma propofition.
Il n'y a que deux fortes de Mufique , la
bonne & la mauvaiſe ; la mauvaiſe foifonne
partout , & même en Italie ; la
bonne eft rare partout , & plus rare , fi
l'on veut , en France ; mais en France
mêm , la bonne Mufique fera toujours
applaudie avec entoufiafme , comme elle
l'a été. Nous ne fommes pas encore affez
délicats ou plutôt affez difficiles ; mais
cela vient de ce que nous ne fommes pas
affez riches on s'accoutume naturellement
à aimer ce que l'on a , mais on n'en
eft pas moins fenfible au plaifir de trouver
quelque chofe de mieux ; on l'eft peutêtre
davantage. Ce feroit mal juger par
exemple du goût de celui qui applaudit
en Province une mauvaiſe Actrice , que
de le croire incapable de fentir & d'apprécier
le talent de Mlle Clairon.
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Résumé : EXAMEN des réfléxions de M. Dalembert sur la liberté de la Musique. IVe vol. des Mélanges de Littérature, d'Histoire, & de Philosophie.
M. Dalembert examine la liberté de la musique en comparant les styles italiens et français. Il considère que la musique italienne exprime mieux les émotions de l'âme, tandis que l'opéra français se distingue par sa variété et son agrément. Dalembert propose d'intégrer des éléments de la musique italienne pour enrichir l'opéra français. Il critique ceux qui confondent la simplicité de la musique française avec la froideur, affirmant que la nation française apprécie la beauté authentique. Dalembert analyse divers éléments de la musique française, tels que le récitatif, les airs chantants et les symphonies. Il note que le récitatif de Lully manque parfois de prosodie, attribuant cette faiblesse à l'incompétence du musicien plutôt qu'à un défaut intrinsèque. Il observe que les Italiens maîtrisent mieux les inflexions vocales, mais il croit que les compositeurs français peuvent s'améliorer. Pour ce faire, il suggère de supprimer les ornements excessifs du récitatif français afin de le rapprocher de la déclamation naturelle et d'adopter le 'récitatif obligé' italien. Le texte compare également les ariettes italiennes, souvent jugées ridicules, aux airs français. Bien que les Italiens excellent dans les airs légers, Dalembert estime que les Français peuvent également y parvenir. Il souligne la flexibilité et l'harmonie de la langue française, permettant diverses expressions musicales. Dalembert affirme que la perfection de la musique française sera atteinte avec l'émergence de plus de musiciens excellents. Il réfute l'idée que les fautes des musiciens français soient des défauts intrinsèques et critique l'exécution rapide de certains morceaux du 'Stabat Mater' de Pergolèse. Enfin, Dalembert explore la possibilité de transposer les beautés de la musique italienne à la langue française, notant que les beautés musicales sont universellement reconnues malgré les préjugés nationaux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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