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1
p. 110-133
Avanture des Thuilleries. [titre d'après la table]
Début :
Je passe à une Avanture qui merite bien que vous [...]
Mots clefs :
Tuileries, Amoureux, Honneur, Conduite, Dupe, Pudeur, Fidélité, Rendez-vous, Billet, Suivante
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texteReconnaissance textuelle : Avanture des Thuilleries. [titre d'après la table]
Je paſſe àune Avanture qui merite bien que vous l'appre- niez . Un Cavalier qui ſe fait appeller Marquis , & que l'on prendroitpour cela , à ſes airs &àfesmanieres , d'un bout à
l'autre des Thuilleries , devint
amoureux d'une Dame quia de la jeuneſſe , de la bauté &
de l'eſprit. Il aima , il fut aimé.
Juſques-là il n'y aqu'honneur,
tout eſt dans les Regles ; mais comme il eſt aſſez rare quel'A- mour laiſſe jouir les Amans
GALANT. 83
d'une longue tranquillité , &
que le relâchement commence toûjours par quelqu'une des
Parties , le Cavalier( àla honte
de fon Sexe ) commença à ſe rellentir; ſes Viſites devinrent
YON
=
moins frequentes , ſes ſoins
moins empreſſez ;
;&les Amis THEATE
delaDamequi estoientenétat dejuger fainementde la con-4803777
duite du Marquis, parce qu'ils ne s'eſtoient pas laiſſé ébloüir comme elle à fes grands airs,&
àl'éclatde fon merite,n'eurent
pas depeineàs'appercevoirde ✓ ladiminution de ſa tendreſſe.
Une de ſes Amies ſe chargea
$ du ſoin de l'en avertir ( Commiffion dangereuſe, &qui atti- re d'ordinaire plus de haine que de reconnoiſſance. ) Elle s'y prit pourtat d'une maniere affez délicate ; il y euſt eude la
84 LE MERCVRE
groffiereté, &meſmede la du- reté, àluy dire tout d'un coup qu'elle n'eſtoit plus aimée , &
que tout le monde connoiſſoit que le Marquis en faiſoit fa Dupe. La Morale eſt d'un grad fecours dans ces fortes d'occaſions: on nefait ſes applicatiōs quequand on veut , &cepen- dantona la liberté de dire que les Hommes de ce temps-cy fontfaits dune étrangemanie- re ; que les Femmes font bien follesde conter ſur leur fidelité,&mille autres choſes qui ne font que trop veritables. Če fut àpeu prés ledifcours que cette Dame tintà ſon Amie.D'abord
cela ſe paſſa enplaiſanterie, el- leenconvint, ou du moins elle
fit ſemblant d'en covonir, par- ce qu'il y avoit un Homme
preſent
GALANT. 85
ne
preſent à cette converſation , à
qui elle eſtoie bien aiſe de faire la guerre ; mais enfin la choſe futtout de nouveau fi fort rebatuë apres ſon départ , que la Dame regardāt fon Amie avec quelque forte d'inquietude,
pût s'empeſcherde luydeman- der pourquoyelle traitoit cette
matiere fi à fond,&fi elle avoit
appris quelque chofe duMar- quis qui luy en fiſt craindre pour elle quelque mauvais tour. Cette Amierépődqu'elle ne ſçait rien de poſitif, qu'elle ſçait ſeulement qu'il a beau- coup de vanité , & qu'elle ga- geroit bien que fi on luy don- noit un Rendez-vous par un Billetde la partd'une Incõnuë,
il ſe feroit une agreable affaire d'y courir , & que peut-eftre meſme il ne ſe defendroit pas
TomeV.
1
H
86 LE MERCVRE
de la facrifier, ſi la nouvelle cõ
queſte avoitdu brillant. LaDa- me qui aimoit le Marquis,pred fortemet ſon party; & fur cette conteftatio,elle voit entrer une
aimable Provinciale de ſes inti--
mes Amies,quin'eſtoit que de- puis deuxjours à Paris. Onla faitarbitre du Difered. LaBelle, que quelque intrigue parti- culiere n'avoit pas trop bien perfuadée de la probité des Hommes , ſe declare contre le
Marquis.L'affaire confiftoit en preuve , & l'expédient en fut trouvé. LaProvinciale avoit de
l'efprit &de la beauté ; elle é- toit incõnuë au Marquis &on convint qu'elle luy donneroit un Rédez-vous où elle ſe trouveroit avec la Dame , qui dé- guiſée en Suivante, feroit té- moin de tout cequi ſe paſſe
GALANT. 87
droit. La choſe eſt executée fur
l'heure; on fait écrire le Billet,
&il eſt porté chez le Marquis par unGrifon qui a ordre de le laiſſer au premier qui luy ou- *. vrira,&de s'en revenir ſans attendre de Réponſe. Ce Billet paroiſſoit d'une Dame qui a- voitdiſputé long-temps entre ſa pudeur&le merite du Cavalier , &qui apres beaucoup de reſiſtance inutile, n'avoit pû s'empeſcher de luy donnerun
Rendez - vous au lendemain
dansl'Allée laplus écartéedes Thuilleries , oùelle devoit luy ✓ apprendre des choſes auſquel- les elle ne pouvoit penſer ſans rougir. Le papier , la cire , la foye , le chiffre , le caractere ,
enfintoutfentoit ſon bien;& il
yavoit dansla Lettre de cer- taines manieres de s'exprimer,
H 2
88 LE MERCVRE
la
qui faiſoiet juger que la Dame n'avoit pas moins de qualité qued'eſprit. Le Marquis trou- ve cette Lettre à ſon retour,
l'ouvre avec empreſſement ,
lit, larelit, &croyanttoutpof- fible furlafoyde ſa vanité , il nefonge plus qu'àſe mettre en état de faire une entrée pom- peufe & magnifique dans le
cœur d'une Dame qu'il veut
croiretout au moinsDucheffe.
La Broderie, le Point de Frace,
les Plumes, une Perruque neu- ve,enfin rien n'eſt épargné.Un Valet de chambre a ordrede
tenir tout preſt pour cettegra- de journée ; & apres que le Marquis a fait plus d'un juge- ment temeraire fur quelques Dames qu'il foupçonne de la Lettre & du Rendez-vous , il
ſe couche & s'endort fur l'a-
GALANT. 89 - greable penſée dont il ſe flate,
qu'il doit eſtre le lendemain le
plus heureuxde tous les Hom- mes. Ce lendemain ſi defiré arrive, il ſe met ſous les armes,&
apres avoir conſulté 4. ou cinq fois fon Miroir, &tout cequ'il
a de Laquais chez luy, il monte enCaroffe,&fe fait mener aux
Thuilleries . L'Allée du Rédezvous eſtoit ſi biédeſignée qu'il ne s'y pouvoit tromper.L'aima- ble Provinciale arrive un moment apres avec la Dame inte- reffée: l'unedans une propreté qui donnoit un nouvel éclat aux agrémens de ſa perſonne,
&l'autre affez negligée pour nedémentirpoint le perſonna- ge qu'elle s'eſtoit reſoluë de joüer. Ce ne fut pas unleger ſujet de chagrin àcettedernie- re , de voir la diligence de fon
H 3
90 LE MERCVRE
Amant à ſe trouver au lieu qui luy avoit eſté marqué pour le Rendez- vous. Elle ne doute
plus de ce qu'il eſt capablede faire contre elle;&pour n'eſtre point détrőpée , il ne s'en faut guere qu'elle ne ſouhaite que quelque rencontre impréveuë oblige le Marquis à ſe retirer.
Elledemande un peu de temps àfonAmie pour ſe remettre de l'émotion que cette avanture luycauſe. Elle l'obferve, & fi le hazard fait entrer quelque Damedans 1 Allée où ilſe pro- menefeul, elle eft au deſeſpoir
de voir avec quelle miſterieuſe complaiſance pour luy-meſme il ſe prepare à recevoir l'heu- reuſedeclaration qu'il attend.
Cefontfaluts redoublez àchaque perſonne bien faite qui paffe; &àla maniere chagrine
GALANT. 91
1
dont elle voit qu il ſe détourne quand il connoiſt que ce n'eſt point à luy qu on enveut , elle juge de la diſpoſition oùil eſt deluymanquerde fidelité.En- fin 1 impatience la prend,elle a
trop fait pour n'achever pas.
Labelle Provinciale qui n'at- tendoit que fon conſentement pour s'acquiter defon rolle,en- tre dans l'Allée du Marquis ,
avance lentementversluy ,le regarde, s'arreſte,&apresavoir donné lieu à quatre ou cinq gracieuſes reverences qu'elle luy fait , elle luy demande ce qu'il peut penſer d'une Dame qui le prévient pardes decla- rations ſi cõtraires àla retenuë
de sõ Sexe. Quoyque ce qu'el- le avoit à dire fuft concerté, la
matiere eſtoit délicate , &elle
ne put commencerà la traiter,
92 LE MERCVRE
ſans ſentir un je ne ſçayquel trouble qui meſloit beaucoup de pudeur à l'effort qu'elle se- bloit faire fur elle-meſme. Le
Marquis eft charmé de l'em- barras où il la voit. Il s'applau- dit, réïtere ſes reveréces, &luy faiſant deviner qu'il n'oſe rien dire àcauſe qu'ileſt écoutéde la Suivante ,il apprend d'elle quec'eſt uneFille pourquielle n'a riende caché, &dont le ſecours luy eft neceſſaire pour la liaifon qu'elle veut prendre a- vec luy. Grandes proteſtations d'une eternelle recõnoiſſance.
Elles ſont ſuivies de la plus in- ſtantepriere de luy laiſſer voir l'aimable perſonne à qui il eſt redevable de tant de bontez.
L'adroite Provinciale répond que quoy qu'elle tienne un rang affez confiderabledans le
GALANT. 93
monde , il ſera difficile qu'il la connoiſſe, parcequ'ayanttoû- jours aimé la retraite, elle a vê- cu juſques là pour ſes plus par- ticulieres Amies;quefon meri- te la force à ne vouloirplus vi- vre que pour luy;& que s'il eſt
difcret, il trouvera en l'aimant
toutes les douceurs qu'on peut efperer refpondance de la.plus Toutfincere cela estcor-THÈQUE D do
d'un air modeſte & embaraffe,
qui achevant de charmer le pauvreMarquis,redoublel'im- patience qu'il a de voir ſi ſon viſage répond àl'idée qu'il s'en -eſt forme.Elle oſteſon Loup; &
cõme elle a beaucoup de bril- = lant , &qu'un peude rougeur avoit donné une nouvelle vivacité à ſon teint , elle paroiſt aux yeux du Marquis la plus belle Perſonne qu'il ait jamais
94 LE MERCVRE
veuë. Il ne trouve point de ter-- mes à luy exprimer fon ravif- ſement. Il eſt charmé , il meurt pour elle , & voudroit eſtre en lieu de pouvoir ſe jetter à ſes genoux pour la remercier cõ- me il doitdes favorables ſentimensqu'elleluytémoigne.Elle remet fon Maſque,&profitant de l'effet qu'ont produit fes charmes, elle luv fait cõnoiſtre
quequoyqu'elle n'ait pûvain- cre le penchant qui luya fait faire un pas fi dangereux con- tre l'intereſt deſa gloire , elle a
unedélicateſſe qui ne luyper- met pas de s'accommoder d'un cœurpartagésqu'elle ſçait qu'il a de l'attachement pour une Dame en qui elle veut croire
beaucoup de merite , mais que cet attachementeſt ſi fort incompatible evec celuy qu'elle
GALANT. 95 luy demande , que s'il ne peut obtenir de luyde rompre ,il ne doitjamais eſperer de la revoir.
Le Marquis la laiſſe à peine achever.La Dame qu'elle luy a
nommée le touche fi peu,qu'il nemanquera pointde pretexte - pour la rupture,&il n'y a point de facrifice qu'il ne luy faffe pour ſe rendredigne de les bo- tez. Jugez ſi la fauſſe Suivante quientendoit tout, pafſoit bien ſon temps. Sur cette afſurance force promeſſesde part &d'au- tre de s'aimer eternellement.
Onprenddes meſures pour ſe voir. L'aimable Provinciale
nomme un lieu connu où le
Marquisſe trouvera ſeuldés le foir mefme entre onze heures
&minuit , & où ſa Suivante aura ſoin de le venir prendre pourle mener chez elle à dix
96 LE MERCVRE pasde là. En meſme temps il entre du monde dans l'Allée.
Elle en prend occafion de ſe ſe- parer du Marquis , ofte fon Loup de nouveau,&luy diſant un adieu tendre des yeux , le laiſſe le plus amoureux de tous lesHommes.Il arreſte la fauffe
Suivante,la cõjure de luy eſtre favorable , &luy fait entendre qu'elle n'aura pas lieu de ſe plaindre de ſon manque de li- beralité. C'eſt le dénouëment
de la Piece. La Suivante luy ré- pond de tous les bons offices qu'ilendoit attendre, &fe co- tente apres cela de ſe démaf- quer. Jamais il n'y eut rien de pareil à la ſurpriſe du Marquis.
On l'a rendu infidelle, &il voit qu'il n'en remporteque la hõte de l'eſtre inutilement.
l'autre des Thuilleries , devint
amoureux d'une Dame quia de la jeuneſſe , de la bauté &
de l'eſprit. Il aima , il fut aimé.
Juſques-là il n'y aqu'honneur,
tout eſt dans les Regles ; mais comme il eſt aſſez rare quel'A- mour laiſſe jouir les Amans
GALANT. 83
d'une longue tranquillité , &
que le relâchement commence toûjours par quelqu'une des
Parties , le Cavalier( àla honte
de fon Sexe ) commença à ſe rellentir; ſes Viſites devinrent
YON
=
moins frequentes , ſes ſoins
moins empreſſez ;
;&les Amis THEATE
delaDamequi estoientenétat dejuger fainementde la con-4803777
duite du Marquis, parce qu'ils ne s'eſtoient pas laiſſé ébloüir comme elle à fes grands airs,&
àl'éclatde fon merite,n'eurent
pas depeineàs'appercevoirde ✓ ladiminution de ſa tendreſſe.
Une de ſes Amies ſe chargea
$ du ſoin de l'en avertir ( Commiffion dangereuſe, &qui atti- re d'ordinaire plus de haine que de reconnoiſſance. ) Elle s'y prit pourtat d'une maniere affez délicate ; il y euſt eude la
84 LE MERCVRE
groffiereté, &meſmede la du- reté, àluy dire tout d'un coup qu'elle n'eſtoit plus aimée , &
que tout le monde connoiſſoit que le Marquis en faiſoit fa Dupe. La Morale eſt d'un grad fecours dans ces fortes d'occaſions: on nefait ſes applicatiōs quequand on veut , &cepen- dantona la liberté de dire que les Hommes de ce temps-cy fontfaits dune étrangemanie- re ; que les Femmes font bien follesde conter ſur leur fidelité,&mille autres choſes qui ne font que trop veritables. Če fut àpeu prés ledifcours que cette Dame tintà ſon Amie.D'abord
cela ſe paſſa enplaiſanterie, el- leenconvint, ou du moins elle
fit ſemblant d'en covonir, par- ce qu'il y avoit un Homme
preſent
GALANT. 85
ne
preſent à cette converſation , à
qui elle eſtoie bien aiſe de faire la guerre ; mais enfin la choſe futtout de nouveau fi fort rebatuë apres ſon départ , que la Dame regardāt fon Amie avec quelque forte d'inquietude,
pût s'empeſcherde luydeman- der pourquoyelle traitoit cette
matiere fi à fond,&fi elle avoit
appris quelque chofe duMar- quis qui luy en fiſt craindre pour elle quelque mauvais tour. Cette Amierépődqu'elle ne ſçait rien de poſitif, qu'elle ſçait ſeulement qu'il a beau- coup de vanité , & qu'elle ga- geroit bien que fi on luy don- noit un Rendez-vous par un Billetde la partd'une Incõnuë,
il ſe feroit une agreable affaire d'y courir , & que peut-eftre meſme il ne ſe defendroit pas
TomeV.
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H
86 LE MERCVRE
de la facrifier, ſi la nouvelle cõ
queſte avoitdu brillant. LaDa- me qui aimoit le Marquis,pred fortemet ſon party; & fur cette conteftatio,elle voit entrer une
aimable Provinciale de ſes inti--
mes Amies,quin'eſtoit que de- puis deuxjours à Paris. Onla faitarbitre du Difered. LaBelle, que quelque intrigue parti- culiere n'avoit pas trop bien perfuadée de la probité des Hommes , ſe declare contre le
Marquis.L'affaire confiftoit en preuve , & l'expédient en fut trouvé. LaProvinciale avoit de
l'efprit &de la beauté ; elle é- toit incõnuë au Marquis &on convint qu'elle luy donneroit un Rédez-vous où elle ſe trouveroit avec la Dame , qui dé- guiſée en Suivante, feroit té- moin de tout cequi ſe paſſe
GALANT. 87
droit. La choſe eſt executée fur
l'heure; on fait écrire le Billet,
&il eſt porté chez le Marquis par unGrifon qui a ordre de le laiſſer au premier qui luy ou- *. vrira,&de s'en revenir ſans attendre de Réponſe. Ce Billet paroiſſoit d'une Dame qui a- voitdiſputé long-temps entre ſa pudeur&le merite du Cavalier , &qui apres beaucoup de reſiſtance inutile, n'avoit pû s'empeſcher de luy donnerun
Rendez - vous au lendemain
dansl'Allée laplus écartéedes Thuilleries , oùelle devoit luy ✓ apprendre des choſes auſquel- les elle ne pouvoit penſer ſans rougir. Le papier , la cire , la foye , le chiffre , le caractere ,
enfintoutfentoit ſon bien;& il
yavoit dansla Lettre de cer- taines manieres de s'exprimer,
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qui faiſoiet juger que la Dame n'avoit pas moins de qualité qued'eſprit. Le Marquis trou- ve cette Lettre à ſon retour,
l'ouvre avec empreſſement ,
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cœur d'une Dame qu'il veut
croiretout au moinsDucheffe.
La Broderie, le Point de Frace,
les Plumes, une Perruque neu- ve,enfin rien n'eſt épargné.Un Valet de chambre a ordrede
tenir tout preſt pour cettegra- de journée ; & apres que le Marquis a fait plus d'un juge- ment temeraire fur quelques Dames qu'il foupçonne de la Lettre & du Rendez-vous , il
ſe couche & s'endort fur l'a-
GALANT. 89 - greable penſée dont il ſe flate,
qu'il doit eſtre le lendemain le
plus heureuxde tous les Hom- mes. Ce lendemain ſi defiré arrive, il ſe met ſous les armes,&
apres avoir conſulté 4. ou cinq fois fon Miroir, &tout cequ'il
a de Laquais chez luy, il monte enCaroffe,&fe fait mener aux
Thuilleries . L'Allée du Rédezvous eſtoit ſi biédeſignée qu'il ne s'y pouvoit tromper.L'aima- ble Provinciale arrive un moment apres avec la Dame inte- reffée: l'unedans une propreté qui donnoit un nouvel éclat aux agrémens de ſa perſonne,
&l'autre affez negligée pour nedémentirpoint le perſonna- ge qu'elle s'eſtoit reſoluë de joüer. Ce ne fut pas unleger ſujet de chagrin àcettedernie- re , de voir la diligence de fon
H 3
90 LE MERCVRE
Amant à ſe trouver au lieu qui luy avoit eſté marqué pour le Rendez- vous. Elle ne doute
plus de ce qu'il eſt capablede faire contre elle;&pour n'eſtre point détrőpée , il ne s'en faut guere qu'elle ne ſouhaite que quelque rencontre impréveuë oblige le Marquis à ſe retirer.
Elledemande un peu de temps àfonAmie pour ſe remettre de l'émotion que cette avanture luycauſe. Elle l'obferve, & fi le hazard fait entrer quelque Damedans 1 Allée où ilſe pro- menefeul, elle eft au deſeſpoir
de voir avec quelle miſterieuſe complaiſance pour luy-meſme il ſe prepare à recevoir l'heu- reuſedeclaration qu'il attend.
Cefontfaluts redoublez àchaque perſonne bien faite qui paffe; &àla maniere chagrine
GALANT. 91
1
dont elle voit qu il ſe détourne quand il connoiſt que ce n'eſt point à luy qu on enveut , elle juge de la diſpoſition oùil eſt deluymanquerde fidelité.En- fin 1 impatience la prend,elle a
trop fait pour n'achever pas.
Labelle Provinciale qui n'at- tendoit que fon conſentement pour s'acquiter defon rolle,en- tre dans l'Allée du Marquis ,
avance lentementversluy ,le regarde, s'arreſte,&apresavoir donné lieu à quatre ou cinq gracieuſes reverences qu'elle luy fait , elle luy demande ce qu'il peut penſer d'une Dame qui le prévient pardes decla- rations ſi cõtraires àla retenuë
de sõ Sexe. Quoyque ce qu'el- le avoit à dire fuft concerté, la
matiere eſtoit délicate , &elle
ne put commencerà la traiter,
92 LE MERCVRE
ſans ſentir un je ne ſçayquel trouble qui meſloit beaucoup de pudeur à l'effort qu'elle se- bloit faire fur elle-meſme. Le
Marquis eft charmé de l'em- barras où il la voit. Il s'applau- dit, réïtere ſes reveréces, &luy faiſant deviner qu'il n'oſe rien dire àcauſe qu'ileſt écoutéde la Suivante ,il apprend d'elle quec'eſt uneFille pourquielle n'a riende caché, &dont le ſecours luy eft neceſſaire pour la liaifon qu'elle veut prendre a- vec luy. Grandes proteſtations d'une eternelle recõnoiſſance.
Elles ſont ſuivies de la plus in- ſtantepriere de luy laiſſer voir l'aimable perſonne à qui il eſt redevable de tant de bontez.
L'adroite Provinciale répond que quoy qu'elle tienne un rang affez confiderabledans le
GALANT. 93
monde , il ſera difficile qu'il la connoiſſe, parcequ'ayanttoû- jours aimé la retraite, elle a vê- cu juſques là pour ſes plus par- ticulieres Amies;quefon meri- te la force à ne vouloirplus vi- vre que pour luy;& que s'il eſt
difcret, il trouvera en l'aimant
toutes les douceurs qu'on peut efperer refpondance de la.plus Toutfincere cela estcor-THÈQUE D do
d'un air modeſte & embaraffe,
qui achevant de charmer le pauvreMarquis,redoublel'im- patience qu'il a de voir ſi ſon viſage répond àl'idée qu'il s'en -eſt forme.Elle oſteſon Loup; &
cõme elle a beaucoup de bril- = lant , &qu'un peude rougeur avoit donné une nouvelle vivacité à ſon teint , elle paroiſt aux yeux du Marquis la plus belle Perſonne qu'il ait jamais
94 LE MERCVRE
veuë. Il ne trouve point de ter-- mes à luy exprimer fon ravif- ſement. Il eſt charmé , il meurt pour elle , & voudroit eſtre en lieu de pouvoir ſe jetter à ſes genoux pour la remercier cõ- me il doitdes favorables ſentimensqu'elleluytémoigne.Elle remet fon Maſque,&profitant de l'effet qu'ont produit fes charmes, elle luv fait cõnoiſtre
quequoyqu'elle n'ait pûvain- cre le penchant qui luya fait faire un pas fi dangereux con- tre l'intereſt deſa gloire , elle a
unedélicateſſe qui ne luyper- met pas de s'accommoder d'un cœurpartagésqu'elle ſçait qu'il a de l'attachement pour une Dame en qui elle veut croire
beaucoup de merite , mais que cet attachementeſt ſi fort incompatible evec celuy qu'elle
GALANT. 95 luy demande , que s'il ne peut obtenir de luyde rompre ,il ne doitjamais eſperer de la revoir.
Le Marquis la laiſſe à peine achever.La Dame qu'elle luy a
nommée le touche fi peu,qu'il nemanquera pointde pretexte - pour la rupture,&il n'y a point de facrifice qu'il ne luy faffe pour ſe rendredigne de les bo- tez. Jugez ſi la fauſſe Suivante quientendoit tout, pafſoit bien ſon temps. Sur cette afſurance force promeſſesde part &d'au- tre de s'aimer eternellement.
Onprenddes meſures pour ſe voir. L'aimable Provinciale
nomme un lieu connu où le
Marquisſe trouvera ſeuldés le foir mefme entre onze heures
&minuit , & où ſa Suivante aura ſoin de le venir prendre pourle mener chez elle à dix
96 LE MERCVRE pasde là. En meſme temps il entre du monde dans l'Allée.
Elle en prend occafion de ſe ſe- parer du Marquis , ofte fon Loup de nouveau,&luy diſant un adieu tendre des yeux , le laiſſe le plus amoureux de tous lesHommes.Il arreſte la fauffe
Suivante,la cõjure de luy eſtre favorable , &luy fait entendre qu'elle n'aura pas lieu de ſe plaindre de ſon manque de li- beralité. C'eſt le dénouëment
de la Piece. La Suivante luy ré- pond de tous les bons offices qu'ilendoit attendre, &fe co- tente apres cela de ſe démaf- quer. Jamais il n'y eut rien de pareil à la ſurpriſe du Marquis.
On l'a rendu infidelle, &il voit qu'il n'en remporteque la hõte de l'eſtre inutilement.
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Résumé : Avanture des Thuilleries. [titre d'après la table]
Le texte narre une aventure amoureuse entre un marquis et une dame. Le marquis, réputé pour ses manières distinguées, s'éprend d'une dame jeune, belle et spirituelle. Leur relation semble parfaite jusqu'à ce que le marquis commence à réduire ses visites et ses attentions. Les amis de la dame, remarquant ce changement, décident d'intervenir. Une amie de la dame lui révèle la situation, mais le marquis, présent lors de cette conversation, ne montre aucun remords. Inquiète, la dame demande des explications à son amie, qui suggère que le marquis pourrait être tenté par une nouvelle aventure. Pour vérifier cette hypothèse, elles élaborent un plan. Une provinciale, amie de la dame, accepte de jouer le rôle d'une inconnue séduisante. Elle écrit une lettre au marquis, lui fixant un rendez-vous dans les Tuileries. Flatté et excité, le marquis se prépare avec soin pour ce rendez-vous. Le jour convenu, le marquis se rend aux Tuileries. La provinciale et la dame, déguisée en suivante, arrivent peu après. La dame observe la réaction du marquis face à chaque personne qui passe, confirmant ses soupçons sur son infidélité. La provinciale, jouant son rôle, approche le marquis et lui révèle qu'elle est une jeune fille en quête de son aide pour une liaison. Charmé, le marquis promet son aide et sa discrétion. La provinciale, profitant de l'effet de ses charmes, lui fait comprendre qu'elle sait de son attachement pour une autre dame mais exige son cœur exclusif. Le marquis, sans hésiter, promet de rompre avec la dame mentionnée. Ils conviennent d'un lieu et d'un moment pour se revoir. La provinciale, après avoir obtenu cette promesse, se sépare du marquis, le laissant plus amoureux que jamais. La surprise du marquis est totale lorsqu'il découvre la supercherie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 8-9
« Un Amour sans respect fait toûjours de grandes entreprises; c'est [...] »
Début :
Un Amour sans respect fait toûjours de grandes entreprises; c'est [...]
Mots clefs :
Respect, Pudeur, Amour, Progrès
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Un Amour sans respect fait toûjours de grandes entreprises; c'est [...] »
Un Amour ſans reſpect fait.
toûjours de grandes entrepri- fes; c'eſt un Enfant perdu qur vabien viſte , & qu'il est bien difficile d'arreſter. Il pouſſe ſes affaires plus loin qu'on ne croit dés qu'on luy a laiſſe faire le premier pas ; & qui veut em- peſcher ſes progrés , ne luy doit d'abord rien pardonner.. Je ſçay Madame , que c'eſt
voſtre ſentiment , & que vous
,
GALANT. 7
eftes ennemie declarée de ces
Amans ſans reſpect , dont la trop grande hardieffe decla- re toûjours la guerre à la pu- deur
toûjours de grandes entrepri- fes; c'eſt un Enfant perdu qur vabien viſte , & qu'il est bien difficile d'arreſter. Il pouſſe ſes affaires plus loin qu'on ne croit dés qu'on luy a laiſſe faire le premier pas ; & qui veut em- peſcher ſes progrés , ne luy doit d'abord rien pardonner.. Je ſçay Madame , que c'eſt
voſtre ſentiment , & que vous
,
GALANT. 7
eftes ennemie declarée de ces
Amans ſans reſpect , dont la trop grande hardieffe decla- re toûjours la guerre à la pu- deur
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Résumé : « Un Amour sans respect fait toûjours de grandes entreprises; c'est [...] »
Le texte décrit les relations amoureuses sans respect, qualifiées d''Enfant perdu'. Ces relations progressent rapidement et dépassent les attentes. Pour les arrêter, il est crucial de ne rien pardonner dès le début. Madame partage ce sentiment et s'oppose à ces amants audacieux, souvent en conflit avec la puissance.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 150-152
BOUQUET POUR LE JOUR DE LA S. JEAN.
Début :
Par Saint Jean dis-moi, je te prie, [...]
Mots clefs :
Saint-Jean, Diable, Pudeur, Tonnerre, Offrande, Esprit, Coeur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : BOUQUET POUR LE JOUR DE LA S. JEAN.
BOUQUET
POUR
LE JOUR DE LA S. JEAN. pAr SaintJean dis-moi, jete
prie,
De quelJean portes-tu le nom?
Tu n'es point dans laLitanie
De cesJeans de mauvais renom: AuDiablecelui qui t'apelle
OuJean Gile , , ouJeande Nivelli,
OuJean de Vert, ouJean le Roux
OuJean Gingeole,ouJean Farine; Tu n'esniJanot, niJean foui,
Ni GrosJean, niJeandel'Epine, NiJean Deve, niJean Ridoux, NiJean, qui prononcéparun hommeen
colére
Efl pire qu'un , coup de Tonnerre9
Pour une Pudeur de quinze ans:
Tun'as point non plus decesJeans,
L
Dont le menton déplaît à mainte
prude Dame ;
Tun'espointJeande partaFemme;
N'étant rien moins que Jean Doucet
, Jean qui ne peut, ouJean Fausset.
Ce qui te manque un peu, c'est la
Bachique Trogne,
A table tu n'es qu'unJean Logne,
Jean Potage ncfl point ton nom;
Srrois-t:'j:'lit Davalos,non: Ni Don J'tm des Enluminures,
J'll Frere Jean des Antomures,
Jean des Vignestunesusonc;
Que diantre deJean es tu donc ?
Ne [cachant à quelJean tu portes
, ton offrande,
LD)1r1o.'1etonndpleus.serieux je finis ma FÙes-wl
ean d'Eté,fêtes-tu Jean
d'Hiver,
Vtt quelqu'un desJeans du Defert
» Jean de Latran
,
Olt]ean Porte L/{-
tmes
OubienPorte-Latin lequeldes
FImffons par deuxJeans. Jean prc*
mie,jeansecond,
Ilssuffiront pour te loüeràfond.
Et te faire un Bouquet qui fleure
comme baume;
Je te crois par l'Esprit un vraiJean
Chrisostome
Et par le Coeur, Sa,intJean le Rond
POUR
LE JOUR DE LA S. JEAN. pAr SaintJean dis-moi, jete
prie,
De quelJean portes-tu le nom?
Tu n'es point dans laLitanie
De cesJeans de mauvais renom: AuDiablecelui qui t'apelle
OuJean Gile , , ouJeande Nivelli,
OuJean de Vert, ouJean le Roux
OuJean Gingeole,ouJean Farine; Tu n'esniJanot, niJean foui,
Ni GrosJean, niJeandel'Epine, NiJean Deve, niJean Ridoux, NiJean, qui prononcéparun hommeen
colére
Efl pire qu'un , coup de Tonnerre9
Pour une Pudeur de quinze ans:
Tun'as point non plus decesJeans,
L
Dont le menton déplaît à mainte
prude Dame ;
Tun'espointJeande partaFemme;
N'étant rien moins que Jean Doucet
, Jean qui ne peut, ouJean Fausset.
Ce qui te manque un peu, c'est la
Bachique Trogne,
A table tu n'es qu'unJean Logne,
Jean Potage ncfl point ton nom;
Srrois-t:'j:'lit Davalos,non: Ni Don J'tm des Enluminures,
J'll Frere Jean des Antomures,
Jean des Vignestunesusonc;
Que diantre deJean es tu donc ?
Ne [cachant à quelJean tu portes
, ton offrande,
LD)1r1o.'1etonndpleus.serieux je finis ma FÙes-wl
ean d'Eté,fêtes-tu Jean
d'Hiver,
Vtt quelqu'un desJeans du Defert
» Jean de Latran
,
Olt]ean Porte L/{-
tmes
OubienPorte-Latin lequeldes
FImffons par deuxJeans. Jean prc*
mie,jeansecond,
Ilssuffiront pour te loüeràfond.
Et te faire un Bouquet qui fleure
comme baume;
Je te crois par l'Esprit un vraiJean
Chrisostome
Et par le Coeur, Sa,intJean le Rond
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4
p. 2047
CHANSON. Dont les Paroles sont tirées du Pastor-Fido.
Début :
Que notre sort est r[i]goureux, [...]
Mots clefs :
Triste, Amour, Pudeur, Sexe, Plaisirs, Pastor fido
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CHANSON. Dont les Paroles sont tirées du Pastor-Fido.
CHANSON.
Dont les Paroles font tirées du Paftor- Fido .
Q Ue notre fort eft rigoureux ,
Et que notre Sexe eft à plaindre !
La Nature , elle-même , allume en nous des feux
Qu'une trifte pudeur nous commande d'éteindre.
Pourquoi ce trifte Amour , fi cher à nos défirs ,
N'eft-il pas lévitime
Hélas ! pourquoi faut il que la Loi faſſe un crime
De ce qui fait pour nous le plus grand des pla firs ?
Quels que foient les appas qui viennent nous furprendre
,
On nous condamne à réſiſter ,
Quoique faciles à tenter ,
Et
trop foibles pour nous deffendre.
Dont les Paroles font tirées du Paftor- Fido .
Q Ue notre fort eft rigoureux ,
Et que notre Sexe eft à plaindre !
La Nature , elle-même , allume en nous des feux
Qu'une trifte pudeur nous commande d'éteindre.
Pourquoi ce trifte Amour , fi cher à nos défirs ,
N'eft-il pas lévitime
Hélas ! pourquoi faut il que la Loi faſſe un crime
De ce qui fait pour nous le plus grand des pla firs ?
Quels que foient les appas qui viennent nous furprendre
,
On nous condamne à réſiſter ,
Quoique faciles à tenter ,
Et
trop foibles pour nous deffendre.
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5
p. 227-235
EXTRAIT du Maître de musique.
Début :
Les trois principaux acteurs de cette piece, sont Lambert, maître de Musique, [...]
Mots clefs :
Maître de musique, Actrice, Pudeur, Acte
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT du Maître de musique.
EXTRAIT du Maître de mufique.
Les trois principaux acteurs de cette
piece , font Lambert , maître de Mufique ,
joué par M. Rochard , Laurette fon écoliere
, repréſentée par Madame Favart , &.
Tracolin entrepreneur d'Opéra , joué par
M. Chanville.
Lambert ouvre le premier acte avec Laurette
& débute en grondant , par cet air.
Ah ! quel martire !
Sans ceffe inftruire !
Cent fois redire ,
Sans rien produire ,
C'est toujours pire.
Eh , laiffe- moi ,
Va , tais-toi .
Laurette fe fâche à ſon tour , & fon
maître lui dit :
- Mademoiſelle joue au mieux l'impertinente
Et pour faire dans peu l'actrice d'importance
K vj
228 MERCURE DE FRANCE.
Il ne lui manque plus , ma foi , que du talent ,
Encor fouvent on s'en difpenfe ,
En mettant à la place un ton bien infolent.
Elle lui répond :
En ce cas là , Monfieur , je fuis en bonne école ,
Je puis très-bien l'apprendre ici de vous.
Lambert fe met ici au clavecin. Laurette
crie exprès méchamment au lieu de chanter
, il l'interrompt en difant :
Chanteur qui pour mieux nous féduire
Youlez être à la fois agréable & touchant
Que l'haleine du doux zéphire ,
Qui , de fa Flore , à l'oreille foupire ,
Soit l'image de votre chant.
Eh ! crois - moi , renvoyons aux halles
Tous ces chantres bruyans , qui fçavent feulement
De leurs grands cris remplir nos falles.
Excellente leçon pour tous nos théâtres !
Laurette chante de nouveau & chante bien,
Lambert témoigne qu'il eft content , & lui
promet , fi elle continue de la rendre dans
peu une actrice parfaite. On annonce Tracolin
comme un perfonnage ridicule. Il
entre , & après avoir embraffé Lambert , il
regarde Laurette , & s'informe quel eft ce
n
A OU ST . 1755- 229
charmant objet . Lambert lui répond que
c'eft un fujet qu'il éleve pour le théâtre .
Tracolin fe récrie : quelle mine ! quel jeu !
quelle voix ! Lambert lui demande s'il l'a
entendue . Non , réplique- t - il .
Nous autres gens de l'art ,
Nous n'avons pour cela befoin que d'un regard ,
Et nous jugeons d'une voix par la vûe.
D'ailleurs , ajoûte - t - il ,
Avec un tel minois ,
A-t-on jamais manqué de voix.
Il fe répand en fleurettes, qui donnent d'au
tant plus de jaloufie à Lambert , que Laurette
y répond par cet Air toujours applaudi .
Suis - je bien pour une actrice 2
Vrai , fuis- je bien ?
Dites moi fans artifice ,
Croyez - vous qu'on applaudiffe
Ce maintien ?
Suis- je bien
Je n'ofe me flatter de rien.
Croyez - vous qu'on applaudiffe ,
Qu'en public je réuffiffe ?
Mais hélas !
N'ai- je pas
L'air trop novice , eh ?
Pour une actrice , eh ?
Pour la couliffe ,
eh ?
Je n'ofe me flatter de rien.
236 MERCURE DE FRANCE .
Tracolin paroît fi tranfporté d'entendre
Laurette , qu'il l'embraffe , & la demande à
fon maître qui la lui refuſe. On vient chercher
Lambert de la part d'une Ducheffe. II
eft obligé de fortir malgré lui , & de laiffer
Tracolin feul avec fon écoliere . Tracolin
fait fa tendre déclaration , Laurette
joue l'Agnès en diſant ,
Air. La pudeur qui me guide,
Me rend timide.
Je n'ofe lever les yeux
Si quelque curieux
Auprès de moi fe place ,
Et me regarde en face ,
Je fuis toute honteufe de cela.
Ma langue s'embarraffe ,
En lui difant , de grace ,
Souffrez , Monfieur , que je paffe ,
Je ne puis refter là
Où me voilà.
La pudeur , & c.
Si quelque téméraire
Pourfuit trop loin l'affaire ,
Moi , qui fuis bonne , & ne me fâche guere ,
J'excite ma colere
Et lui dis d'un ton fevere ,
Mais finirez-vous donc , Monfieur ,
Sçachez qu'on eft fille d'honneur ,
Scachez qu'on a de la pudeur.
A O UST . 1755. 23-1
Tracolin lui offre fa fortune avec fa
main , & fe jette à fes genoux , Lambert
revient & le furprend avec Laurette . Il fait
éclater fa jaloufie , & commence le beau
trio qui finit le premier acte. Ce morceau
eft fi triomphant , & les paroles font fi
bien coupées , que nous croyons obliger
le lecteur de les inférer ici dans leur entier.
Il eft bon d'ailleurs de les donner pour
modele.
TRIO EN DIALOGUE.
Lambert.
Le feu me monte au viſage ,
Voilà donc tout l'avantage
D'avoir formé fon bas âge,
Pour le prix de tant de foins ,
Cette volage
Avec un autre s'engage .
Quel outrage !
Et mes yeux en font témoins.
Je bravois déja l'orage ,
Quand le vent qui devient fort ,
Et qui fait rage ,
Me repouffe du rivage.
Quel dommage !
J'allois entrer dans le port.
Laurette.
Je guettais dans un bocage
232 MERCURE DE FRANCE.
Un oifeau d'un beau plumage.
Un chaffeur fonnant du cor ,
Faifant tapage ,
L'effarouche & lui fait prendre l'effor.
Quel trifte fort !
Enfemble.
Soins perdus inutile effort !
Lambert.
J'avois formé fon bas âge.
Tracolin,
J'avois fait un bon voyage ,
Laurette.
Je le guettois au paffage.
Ensemble.
Laurette.
Un chaffeur fonnant du cor ;
Faifant tapage ,
Lui fait prendre fon effor.
Tracolin .
Je touchois prefqu'au rivage
Quel dommage !
J'allois entrer dans le port.
Lambert.
En voilà tout l'avantage.
Quel outrage !
Méritois-je un pareil fort.
A O UST.
233 ·1755.
Seul. Un autre
aujourd'hui l'engage ,
La volage.
Tracolin .
Je touchois prefqu'au rivage.
Quel dommage !
Laurette.
Moi, j'allois le mettre en cage.
Tracolin.
Quel dommage !
Lambert.
La volage !
Ensemble.
Laurette.
Un chaffeur fonnant du cot,
Faifant
tapage ,
Lui fait prendre
fon effor.
Tracolin .
Quel dommage !
J'allois entrer dans le port.
Lambert.
Quel outrage !
Meritois-je un pareil fort ?
Tracolin.
J'allois entrer dans le port.
Laurette.
Moi , j'allois le mettre en cage i
bisfeul.
234 MERCURE DE FRANCE .
Il prend l'effor.
Quel trifte fort !
Ce premier acte eft très- brillant & rempli
d'airs agréables .
Lambert , qui revient avec Laurette ,
commence le ſecond acte par cet Air qui
exprime fi bien fon dépit jaloux.
Non , je fuis trop en colere ,
Me diras-tu le contraire ?
Quand moi -même j'ai vu le téméraire ,
Qui te faifoit les yeux doux !
Pourquoi faire
Etoit-il à tes genoux ?
Vaine rufe !
Mauvaiſe excufe !
Me crois-tu donc affez bufe
Pour m'en laiffer amufer ?
Mais voilà comme on s'abuſe ,
Quand on penfe m'abufer.
Laurette perfifte à fe juftifier & l'amene
par degrés au point de l'obliger à demander
grace lui- même. Cette fcene eft parfaitement
bien traitée & filée avec beaucoup
d'art. Lambert eft furpris à fon tour
par Tracolin aux genoux de Laurette , qui
dit à ce dernier qu'il furvient à propos , &
qu'elle avoit befoin de fa préfence pour
faire connoître fes fentimens. Tracolin fe
A O UST . 1755. 235
fatte alors de fe voir choifi . Lambert tremble
au contraire de ne l'être point. Laurette
les défabuſe tous deux , en donnant
la main à fon maître . Tracolin fe retire
confus , & Lambert ravi , chante avec Laurette
un Duo qui termine la piece. Elle eſt
imprimée , & fe vend chez la veuve Delormel
, rue du Foin , & chez Prault , fils ,
quai de Conti ; le prix eft de 24 fols.
Les trois principaux acteurs de cette
piece , font Lambert , maître de Mufique ,
joué par M. Rochard , Laurette fon écoliere
, repréſentée par Madame Favart , &.
Tracolin entrepreneur d'Opéra , joué par
M. Chanville.
Lambert ouvre le premier acte avec Laurette
& débute en grondant , par cet air.
Ah ! quel martire !
Sans ceffe inftruire !
Cent fois redire ,
Sans rien produire ,
C'est toujours pire.
Eh , laiffe- moi ,
Va , tais-toi .
Laurette fe fâche à ſon tour , & fon
maître lui dit :
- Mademoiſelle joue au mieux l'impertinente
Et pour faire dans peu l'actrice d'importance
K vj
228 MERCURE DE FRANCE.
Il ne lui manque plus , ma foi , que du talent ,
Encor fouvent on s'en difpenfe ,
En mettant à la place un ton bien infolent.
Elle lui répond :
En ce cas là , Monfieur , je fuis en bonne école ,
Je puis très-bien l'apprendre ici de vous.
Lambert fe met ici au clavecin. Laurette
crie exprès méchamment au lieu de chanter
, il l'interrompt en difant :
Chanteur qui pour mieux nous féduire
Youlez être à la fois agréable & touchant
Que l'haleine du doux zéphire ,
Qui , de fa Flore , à l'oreille foupire ,
Soit l'image de votre chant.
Eh ! crois - moi , renvoyons aux halles
Tous ces chantres bruyans , qui fçavent feulement
De leurs grands cris remplir nos falles.
Excellente leçon pour tous nos théâtres !
Laurette chante de nouveau & chante bien,
Lambert témoigne qu'il eft content , & lui
promet , fi elle continue de la rendre dans
peu une actrice parfaite. On annonce Tracolin
comme un perfonnage ridicule. Il
entre , & après avoir embraffé Lambert , il
regarde Laurette , & s'informe quel eft ce
n
A OU ST . 1755- 229
charmant objet . Lambert lui répond que
c'eft un fujet qu'il éleve pour le théâtre .
Tracolin fe récrie : quelle mine ! quel jeu !
quelle voix ! Lambert lui demande s'il l'a
entendue . Non , réplique- t - il .
Nous autres gens de l'art ,
Nous n'avons pour cela befoin que d'un regard ,
Et nous jugeons d'une voix par la vûe.
D'ailleurs , ajoûte - t - il ,
Avec un tel minois ,
A-t-on jamais manqué de voix.
Il fe répand en fleurettes, qui donnent d'au
tant plus de jaloufie à Lambert , que Laurette
y répond par cet Air toujours applaudi .
Suis - je bien pour une actrice 2
Vrai , fuis- je bien ?
Dites moi fans artifice ,
Croyez - vous qu'on applaudiffe
Ce maintien ?
Suis- je bien
Je n'ofe me flatter de rien.
Croyez - vous qu'on applaudiffe ,
Qu'en public je réuffiffe ?
Mais hélas !
N'ai- je pas
L'air trop novice , eh ?
Pour une actrice , eh ?
Pour la couliffe ,
eh ?
Je n'ofe me flatter de rien.
236 MERCURE DE FRANCE .
Tracolin paroît fi tranfporté d'entendre
Laurette , qu'il l'embraffe , & la demande à
fon maître qui la lui refuſe. On vient chercher
Lambert de la part d'une Ducheffe. II
eft obligé de fortir malgré lui , & de laiffer
Tracolin feul avec fon écoliere . Tracolin
fait fa tendre déclaration , Laurette
joue l'Agnès en diſant ,
Air. La pudeur qui me guide,
Me rend timide.
Je n'ofe lever les yeux
Si quelque curieux
Auprès de moi fe place ,
Et me regarde en face ,
Je fuis toute honteufe de cela.
Ma langue s'embarraffe ,
En lui difant , de grace ,
Souffrez , Monfieur , que je paffe ,
Je ne puis refter là
Où me voilà.
La pudeur , & c.
Si quelque téméraire
Pourfuit trop loin l'affaire ,
Moi , qui fuis bonne , & ne me fâche guere ,
J'excite ma colere
Et lui dis d'un ton fevere ,
Mais finirez-vous donc , Monfieur ,
Sçachez qu'on eft fille d'honneur ,
Scachez qu'on a de la pudeur.
A O UST . 1755. 23-1
Tracolin lui offre fa fortune avec fa
main , & fe jette à fes genoux , Lambert
revient & le furprend avec Laurette . Il fait
éclater fa jaloufie , & commence le beau
trio qui finit le premier acte. Ce morceau
eft fi triomphant , & les paroles font fi
bien coupées , que nous croyons obliger
le lecteur de les inférer ici dans leur entier.
Il eft bon d'ailleurs de les donner pour
modele.
TRIO EN DIALOGUE.
Lambert.
Le feu me monte au viſage ,
Voilà donc tout l'avantage
D'avoir formé fon bas âge,
Pour le prix de tant de foins ,
Cette volage
Avec un autre s'engage .
Quel outrage !
Et mes yeux en font témoins.
Je bravois déja l'orage ,
Quand le vent qui devient fort ,
Et qui fait rage ,
Me repouffe du rivage.
Quel dommage !
J'allois entrer dans le port.
Laurette.
Je guettais dans un bocage
232 MERCURE DE FRANCE.
Un oifeau d'un beau plumage.
Un chaffeur fonnant du cor ,
Faifant tapage ,
L'effarouche & lui fait prendre l'effor.
Quel trifte fort !
Enfemble.
Soins perdus inutile effort !
Lambert.
J'avois formé fon bas âge.
Tracolin,
J'avois fait un bon voyage ,
Laurette.
Je le guettois au paffage.
Ensemble.
Laurette.
Un chaffeur fonnant du cor ;
Faifant tapage ,
Lui fait prendre fon effor.
Tracolin .
Je touchois prefqu'au rivage
Quel dommage !
J'allois entrer dans le port.
Lambert.
En voilà tout l'avantage.
Quel outrage !
Méritois-je un pareil fort.
A O UST.
233 ·1755.
Seul. Un autre
aujourd'hui l'engage ,
La volage.
Tracolin .
Je touchois prefqu'au rivage.
Quel dommage !
Laurette.
Moi, j'allois le mettre en cage.
Tracolin.
Quel dommage !
Lambert.
La volage !
Ensemble.
Laurette.
Un chaffeur fonnant du cot,
Faifant
tapage ,
Lui fait prendre
fon effor.
Tracolin .
Quel dommage !
J'allois entrer dans le port.
Lambert.
Quel outrage !
Meritois-je un pareil fort ?
Tracolin.
J'allois entrer dans le port.
Laurette.
Moi , j'allois le mettre en cage i
bisfeul.
234 MERCURE DE FRANCE .
Il prend l'effor.
Quel trifte fort !
Ce premier acte eft très- brillant & rempli
d'airs agréables .
Lambert , qui revient avec Laurette ,
commence le ſecond acte par cet Air qui
exprime fi bien fon dépit jaloux.
Non , je fuis trop en colere ,
Me diras-tu le contraire ?
Quand moi -même j'ai vu le téméraire ,
Qui te faifoit les yeux doux !
Pourquoi faire
Etoit-il à tes genoux ?
Vaine rufe !
Mauvaiſe excufe !
Me crois-tu donc affez bufe
Pour m'en laiffer amufer ?
Mais voilà comme on s'abuſe ,
Quand on penfe m'abufer.
Laurette perfifte à fe juftifier & l'amene
par degrés au point de l'obliger à demander
grace lui- même. Cette fcene eft parfaitement
bien traitée & filée avec beaucoup
d'art. Lambert eft furpris à fon tour
par Tracolin aux genoux de Laurette , qui
dit à ce dernier qu'il furvient à propos , &
qu'elle avoit befoin de fa préfence pour
faire connoître fes fentimens. Tracolin fe
A O UST . 1755. 235
fatte alors de fe voir choifi . Lambert tremble
au contraire de ne l'être point. Laurette
les défabuſe tous deux , en donnant
la main à fon maître . Tracolin fe retire
confus , & Lambert ravi , chante avec Laurette
un Duo qui termine la piece. Elle eſt
imprimée , & fe vend chez la veuve Delormel
, rue du Foin , & chez Prault , fils ,
quai de Conti ; le prix eft de 24 fols.
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Résumé : EXTRAIT du Maître de musique.
Le texte présente la pièce de théâtre 'Le Maître de musique', qui met en scène trois personnages principaux : Lambert, maître de musique interprété par M. Rochard, Laurette, écolière jouée par Madame Favart, et Tracolin, entrepreneur d'opéra incarné par M. Chanville. La pièce commence par une altercation entre Lambert et Laurette, qui répond avec impertinence aux réprimandes de son maître. Lambert décide alors de lui donner une leçon de chant, et Laurette finit par bien chanter, ce qui satisfait Lambert. Tracolin fait ensuite son entrée et est immédiatement séduit par Laurette, ce qui suscite la jalousie de Lambert. Tracolin tente de séduire Laurette, mais Lambert les surprend et exprime sa jalousie dans un trio. Dans le second acte, Lambert, toujours jaloux, est apaisé par Laurette. Tracolin, qui surprend Lambert aux genoux de Laurette, est déçu, tandis que Lambert est ravi. Laurette clarifie la situation en donnant la main à Lambert, laissant Tracolin confus. La pièce se termine par un duo chanté entre Lambert et Laurette. La pièce est disponible à l'achat chez la veuve Delormel et Prault, fils, au prix de 24 sols.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 75-99
SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve à M. d'Alembert.
Début :
Je suis convenu avec M. Rousseau qu'il restoit encore au Théâtre François des [...]
Mots clefs :
Femmes, Amour, Hommes, Jean-Jacques Rousseau, Moeurs, Théâtre, Femme, Pudeur, Âme, Homme, Sentiment, Monde, Nature, Honnêteté, Pièces, Société, Peuple, Genève, Devoir, Vie, État, Vertu, Principes, Scène, Naturel, République, Guerre, Commerce, Honneur, Comique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve à M. d'Alembert.
SUITE de la Lettre de M. Rouffeau
de Genève à M. d'Alembert,
J Fe
peu
E fuis convenu avec M. Rouffeau qu'il
reftoit encore au Théâtre François des
Comédies repréhenfibles du côté des
moeurs , & quoiqu'elles foient d'un ton
fi bas & d'unfi mauvais goût , que n'ayant
rien de féduifant , elles me femblent
dangereufes ; quoique je fois très -éloigné
de regarder tous ceux qui rient du tef
tament de Crifpin comme des fripons
dans l'ame ; il feroit bon , je l'avoue , de
bannir ce comique méprifable d'un théâtre
qui doit être l'école de l'honnêteté ?
Mais que ces défauts » foient tellement
inhérens à ce théâtre , qu'en voulant les
en ôter , on le défigure » c'eft de quoi
je ne puis convenir ; & je crois avoir bien
prouvé , que fans les filoux & les femmes
perdues , Moliere a fait d'excellentes Comédies.
Ainfi , quand il feroit vrai que
les Pièces modernes , plus épurées , n'au
D ij
76 MERCURE DE FRANCE.
roient plus de vrai comique , & qu'en inf
truifani beaucoup , elles ennuiroient encore
davantage la pureté des moeurs n'en feroit
pas la caufe. Les moeurs du Glorieux,
de la Métromanie , de l'Enfant prodigue ,
des Dehors trompeurs , du Méchant font
épurées ; & je ne puis croire que M. R. les
compare à d'ennuyeux Sermons . Quelles
font les Pièces morales qui nous ennuyent?
celles dont les Peintures font froides ,
les vers lâches , le coloris foible , les fentimens
fades l'intrigue languiffante
les caractères mal deffinés ; celles en deux
mots , dont le Comique manque de fel ,
ou le Sérieux de pathétique.
" ,
Le vice n'eft donc pas inhérent aux
moeurs de la Scène comique-françoiſe , à
moins que l'amour , comme le prétend
M. R. ne foit , même dans les perfonnages
vertueux , un exemple vicieux au
théâtre.
Que tout ce qui refpire la licence , que
tout ce qui bleffe l'honnêteté foit condamné
dans la peinture de l'amour ; il
n'eft perfonne qui n'y foufcrive.
Mais ce n'eft point là ce que M. R. reproche
à la Scène françoife , c'eft l'amour
décent , l'amour vertueux qu'il y attaque.
Ce qui acheve de rendre fes images
dangereufes , c'eft , dit-il , qu'on ne le
JANVIER. 1759. 77
voit jamais regner fur la Scène qu'entre
» des ames honnêtes... Les qualités de
»l'objet ne l'accompagnent point jufqu'au
» coeur ; ce qui le rend fenfible , intéref
» fant , s'efface... Les impreffions ver-
» tueufes en déguifent le danger , & don-
» nent à ce fentiment trompeur un nou-
» vel attrait par lequel il perd ceux qui
» s'y livrent... En admirant l'amour hon-
» nête , on fe livre à l'amour criminel.
Telle est l'opinion de M. R. Voyons
comment il la développe.
H
"
» Les Auteurs concourent à l'envi pour
» l'utilité publique à donner une nouvelle
énergie & un nouveau coloris à cette
paffion dangereufe , & depuis Moliere
» & Corneille , on ne voit plus réuffir au
» Théâtre que des Romans , fous le nom
» de Pièces dramatiques. » Athalie , Mérope
, l'Orphelin de la Chine , Iphigénie
en Tauride ont réuffi : eft-ce l'amour quien
a fait le fuccès ? Mais paffons fur ces
propofitions incidentes , & accordons à
M. R. que Britanncus , Alzire , Didon &
toutes les Tragédies où regne l'Amour ,
font des Romans , fans lui demander ce
qu'il entend par des Piéces dramatiques
, fi de tels Romans n'en font pas.
Une action régulière & intéreffante , où
l'une des plus violentes paffions de la Na-
1
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
F
ture , tient fans cefle l'âme des Spectateurs
agitée entre la crainte & la pitié ,
fera donc ce qu'il lui plaira. Mais fi l'Amour
y eft peint comme il doit l'être ,
terrible & funefte dans fes excès , refpectable
& touchant dans ce qu'il a d'honnête
, de vertueux , d'héroïque , ce Tableau
de l'Amour fera une leçon morale ;
fans en excepter Zaïre qui meurt , non
pas victime de l'Amour , mais victime de
fon devoir & des fureurs de la jalouſie ;
fans en excepter Berenice qui feroit tombée
, quoiqu'en dife M. R. fi Titus facrifioit
l'orgueil des Romains , tout injufte.
qu'il nous femble , au tendre & vertueux
Amour que nous reffentons avec lui . Comme
le fentiment de l'Amour n'eft pas toujours
violent & paffionné , qu'il fe modifie
felon les caractéres , que les épreuves
en font plus ou moins pénibles , fuivant
la fituation des perfonnages , & les inté
rêts qui lui font oppofés ; que ce fentiment
le plus naturel , le plus familier dans
tous les états , eft auffi le plus propre à
développer les vices , & à mettre le ridicule
en jeu la Comédie l'a pris dans la
Peinture de la vie commune , tantôt pour
objet principal , & tantôt pour premier
mobile . Voilà comment & pourquoi l'Amour
a été introduit fur nos deux Théâ
JANVIER. 1759.
tres eft-ce un bien , eft-ce un mal :
pour
les moeurs ? C'est ce qui reste à examiner.
L'ufage des Anciens eft un préjugé
contre nous : mais par - tout & dans
tous les tems le Théatre a dû fuivre
les Conftitutions nationales . Chez les
Grecs , la Tragédie étoit une leçon politique
: chez nous , elle eſt une leçon morale
, & ne peut , ni ne doit avoir rapport
à l'adminiſtration de l'Etat. Il n'est donc
pas étonnant que l'Amour qui n'avoit rien
de commun avec le Gouvernement d'Athènes,
n'y fût point admis au théâtre ; &
que ce même fentiment qui eft d'un fi'grand
poids dans nos moeurs , foit devenu le premier
reffort de la Scène tragique françoife.
Une difference non moins fenfible dans
les moeurs de la Société , dont la Comédie
eſtle tableau , y a fait fubftituer des femmes
libres & honnêtes aux Efclaves &
aux Courtifannes des Comiques Grecs &
Romains. Mais comment M. Rouffeau
trouveroit- il les honnêtes femmes placées
au théâtre ? Il trouve même indécent
qu'elles foient admifes dans la Société.
» Les Anciens , dit - il , avoient
» en général un très-grand refpect pour
» les femmes ; mais ils marquoient ce
reſpect , en s'abſtenant de les expoſer
au jugement du Public , & croyoient
30
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
» honorer leur modeftie , en fe taifant fut
» leurs autres vertus. Chez nous au con-
» traire , la femme la plus eftimée , eſt
» celle qui fait le plus de bruit , qui parle
» le plus , qu'on voit le plus dans le mon-
» de , & c.
Il me femble que M. Rouffeau n'a ni
compté ni pefé les voix ; & après tout ,
ces paralleles vagues, ces tableaux de fantaifie
ne prouvent que l'art & le talent du
Peintre . Confidérons les chofes en ellesmêmes
, & tâchons d'y faifir le vrai.
Dans tous les Etats , où les Citoyens
font admis à l'adminiſtration de la
République , il eft naturel que les
femmes foient éloignées de la Société
des hommes , & reléguées dans l'obfcurité.
La guerre , les confeils , les négociations
, le commerce , les fonctions pénibles
du Gouvernement élevent l'orgueil
des hommes au-deffus des foins de la
galanterie
& des inquiétudes de l'amour.
Comme ils ont feuls la force d'agir , ils
s'attribuent à eux feuls la fageffe de délibérer
; & jaloux du droit de gouverner ,
ils n'y inftruisent que leurs femblables .
Pour expliquer comment les femmes
ont été d'abord éloignées de l'adminiftration
publique , il n'eft donc pas befoin
d'attribuer aux hommes un fçavoir & des
JANVIER. 1759 .
81
talents qui leur foient propres : il fuffic
de remonter à l'inftitution des gouvernements.
La premiere concurrence pour
l'autorité fut décidée à coup de poing :
la feconde , à coup de malue ; enfuite
vinrent la hache & l'épée ; & dans cette
maniere de régler les droits , il est clair
que les femmes n'avoient rien à prétendre
Or , comme dans un Etat républicain ,
tout homme participe au gouvernement
ou aſpire à y participer, notre fexe y conferve
avec foin fon ancienne prérogative.
Mais dans un Pays où les Citoyens
fous l'autorité d'un Monarque , & fous la
tutelle des Loix , ne tiennent à la Conftitution
politique , que par le droit de propriété
, & par le tribut d'obéiffance ; où
perfonne n'influe ſur l'adminiſtration de
l'Etat , qu'autant qu'il y eft appellé ; où
l'homme privé ne peut rien ; où chacun
vit pour foi & pour un certain nombre de
fes femblables , felon fes affections , plus
ou moins étendues , fans autre foin que
de contribuer , autant qu'il eft en lui , aux
douceurs de la Société : dans cet état ,
´dis-je , il eſt naturel que les femmes foient
admiſes à ce concours paiſible de devoirs
officieux , pour y établir l'harmonie , pour
adoucir les moeurs des hommes naturelment
féroces , pour tempérér en eux cette
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
indocilité fuperbe qui s'indigne du frein
des Loix en un mot , pour cultiver &
nourrir dans leur âme , l'amour de la
paix & de l'ordre , qui eft la vertu de leur
condition.
Il feroit mieux , peut-être , que chacun
, avec fa compagne , vécut dans fa
maifon au milieu de fes enfans , mais
ces moeurs ne peuvent fubfifter que chez
un Peuple attaché au travail par le befoin.
La richeffe invite à l'oifiveté ; celleci
à la diffipation : le cercle de la fociété
s'étend ; & les hommes y appellent
les femmes. Mahomet , pour engager
les Mufulmans à vivre chacun chez
foi , fut obligé de leur donner un Serrail
& de leur en confier la garde . Ailleurs,
la jaloufie tient les femmes captives
mais les moeurs en font plus farouches
fans être plus pures , & il vaut encore
mieux fe difputer le coeur des femmes
à coup d'oeil , qu'à coup de poignard.
Cependant les hommages que nous
leur rendons nous dégradent , nous aviliffent
aux yeux de M. Rouffeau , & c'eſtlà
furtout ce qui caufe fon déchaînement
contre les Pièces de Théâtre où
l'Amour domine.
» L'Amour eſt le régne des femmes ,
» dit-il ; un effet naturel de ces fortes de
JANVIER . 1759.
83
Piéces eft donc d'étendre l'empire du
»fexe. Penfez-vous , Monfieur , deman-
» de-t-il à M. d'Alembert , que cet or--
» dre foit fans inconvénient , & qu'en
» augmentant avec tant de foin l'afcendant
» des femmes , les hommes en foient
» mieux gouvernés ? Il peut y avoir, pour-
» fuit-il , dans le monde , quelques fem-
»mes dignes d'être écoutées d'un hon-
» nête-homme, mais eft- ce d'elles en géné-
» ral qu'il doit prendre confeil , & n'y
» auroit- il aucun moyen d'honorer leur
"fexe fans avilir le nôtre » ? Prendre
confeil d'une femme , c'eft avilir notre
fexe I eft donc bien établi dans l'opinion
d'un Philofophe , que la fupériorité
nous eft acquife en fait de prudence
? Je le fouhaite , mais j'en doute encore.
» Le plus charmant objet de la Na-
» ture , le plus digne d'émouvoir un coeur
» fenfible & de le porter au bien , eft ,
» je l'avoue , une femme aimable & ver-
>> tueufe ; mais cet objet célefte où fe
>> cache-t-il ? "
M. Rouffeau , felon fes principes
trouve fi peu d'hommes de bien ! Il n'eft
pas étonnant qu'il trouve fi peu de femmes
vertueufes , furtout d'après les moeurs
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
des Peuples qui vivoient il y a trois mille
ans.
و د
» Il n'y a pas de bonnes moeurs pour
» les femmes , hors d'une vie retirée &
domeftique... Rechercher les regards
» des hommes , c'eft déjà s'en laiffer cor-
» rompre, & toute femme qui fe montre,
fe deshonore... Une femme hors de fa
»maifon , perd fon luftre , & dépouillée
» de fes vrais ornements elle ſe montre
» avec indécence .
Or chez nous toutes les femmes fe
montrent ; elles font donc toutes deshonorées
toutes celles qui ont de la beauté
font bien-aiſes qu'on s'en apperçoive ;
les voilà donc déjà corrompuës : aucune
d'elles ne fe renferme dans l'intérieur de
fon domestique ; il n'y a donc pas de
bonnes moeurs pour elles . De là nos feftins
, nos promenades , nos affemblées ,
ainfi que le bal que M. Rouſſeau veut
inftituer à Genêve , font les rendés -vous
du deshonneur & les fources de la corruption.
En un mot , toute femme qui
s'expofe en Public eft une femme fans
pudeur , la perte de la pudeur entraîne
celle de l'honnêteté qui eft l'âme des
bonnes moeurs ; nos femmes vivent en
Public , elles n'ont par conféquent ni pudeur
, ni honnêteté , ni vertu. Le raiſonJANVIER.
1759 . 85
nement eft fimple , & il n'en falloit pas
davantage pour prouver qu'un fpectacle
qui nous diſpoſe à les aimer , eſt un ſpectacle
pernicieux. Cependant M. Rouſſeau
ne croit pas cet argument fans replique : il
s'en fait une , mais il a foin de la choifir facile
à détruire. Il fuppofe qu'on lui répond
que la pudeur n'eft rien , & il s'attache à
prouver que la pudeur eft infpirée aux
femmes par la nature. Je le crois , je fuis
perfuadé que l'attaque eft le rôle natu rel
de l'homme , & la défenſe celui de - la
femme ; & quoique la raifon très-fenfible
qu'en donne M. Rouffeau , ait pu ne
venir que par réfléxion , quoique la difpofition
habituelle des deux fexes n'engage
les femmes qu'à nous attendre, fans
leur faire une loi de nous réfifter ; quoique
cette retenue , qui n'eft qu'une dó
cence paffive , ne rempliffe pas l'idée que
nous avons de la pudeur , & que par
conféquent la preuve de M. Rouffeau foit
infuffifante contre ceux qui veulent que la
pudeur qui réfifte , foit une vertu factice
& un devoir de convention ; ce n'eſt pas
là ce que je prétends. La pudeur naturelle
interdit-ellle aux femmes la fociété.
des hommes ? voilà ce que je nie , & ce
que M. Rouffeau ne prouvera jamáis. Il
Lemble que pour elles vivre avec les hom86
MERCURE DE FRANCE.
mes, ou s'abandonner aux hommes, foient
fynonymes , & qu'à fon avis , il ne foit
pas poffible de nous réfifter fans nous
fuir. Qu'un Petit -Maître le dife , à la
bonne heure ; mais un Philofophe peutil
le penfer ? La Société , fans doute , a
multiplié les Loix de la pudeur , & quelque
capricieux que foit l'ufage , le fexe
doit s'y conformer : mais dans ce qui n'eſt
pas prefcrit par la Nature , la pudeur d'un
Pays n'eft pas celle d'un autre. Chez les
Grecs , l'ufage défendoit aux femmes de
fe montrer en public : chez nous l'uſage
les y autorife.
Ór , celle-là eft honnête & décente
qui obferve ce que lui prefcrit la pudeur ,
l'honnêteté , la décence des moeurs du
Pays qu'elle habite. Il n'y a d'inſtitution
naturelle, que le devoir de la réſiſtance, ou
plutôt l'interdiction de l'attaque , tout le
refte varie fuivant les lieux & les tems.
M. Rouffeau fera donc obligé de nous
renvoyer aux preuves de fait. » Je fçais
qu'il regne en d'autres Pays des Cou-
» tumes contraires : mais voyez auffi ,
» dit-il, quelles moeurs elles ont fait naître.
Je ne voudrois pas d'autre exemple pour
ور
و ر
» confirmer mes maximes. Il eft facile
de faire la fatyre de nos moeurs ; & cent
exemples vicieux pris fur un million de
JANVIER. 1759 .
87
Citoyens , feroient un tableau épouvantable
de la Ville de l'Univers la mieux policée
, après l'immenfe Capitale des fages
& induftrieux Chinois . Mais fur l'atticle
de la galanterie & de l'amour , faut- il
avouer ce que je penfe des moeurs les plus
licencieufes de Paris ? Que M. Rouffeau
fe rappelle fes Pigeons. » La blanche Co-
» lombe va , fuivant pas à pas fon bien-
» aimé , & prend chaffe elle-même auffi-
» tôt qu'il fe retourne. Refte-t- il dans
» l'inaction ; de légers coups de bec le
» réveillent s'il fe retire, elle le pourfuit :
» s'il ſe défend , un petit vol de fix pas
» l'attire encore : l'innocence de la Na-
» ture ménage les agaceries & la molle
» réfiftance , avec un art qu'auroit à peine
» la plus habile Coquette. » Hé bien
Monfieur , les Coquettes ont à- peu- près
eet art-là : vous ne voyez dans cette image
charmante , rien de bien pernicieux
au monde ; & un peuple de Pigeons avec
ces moeurs , vaut bien un peuple de
Vautours ? Quand même à la coquetterie
des Colombes , fe mêleroit un peu d'inconftance
, ce feroit encore un jeu de la
Nature , dont vos yeux feroient égayés.
C'eft ce que je voulois vous faire obferver
en paffant : mais revenons aux principes
de l'honnêteté qui prefcrit d'autres moeurs
88 MERCURE DE FRANCE.
aux femmes , & en défavouant la conduite
de celles , dont la Colombe' eft l'image
, voyons fi vous n'êtes pas injuſte
d'envelopper tout le fexe dans un mépris
univerfel.
Vous êtes indigné qu'au Théâtre une
femme penfe & raifonne , qu'on lui donne
un efprit ferme , une âme élevée , des
principes & des vertus ? Et fi les femmes
s'offenfoient qu'on mît au Théâtre des
Héros & des Sages , les croiriez- vous
moins fondées ? A votre avis , ces modèles
font- ils plus communs parmi nous ?
» Les imbécilles Spectateurs vont , dites-
»vous , apprendre d'elles ce qu'ils ont
pris foin de leur dicer. » Et à qui ,
Monfieur , n'a-t- on pas dicté fa leçon ?
En naiffant , fçavions - nous la nôtre ?
» Parcourez la plupart des Piéces mo-
» dernes , c'eſt toujours une femme qui
» fçait tout , qui fait tout ; la bonne eſt
» fur le Théâtre , & les enfants font au
» parterre.
ود
}
Quand on met au Théâtre Didon , Sémiramis
, Elizabeth , il faut bien fuppofer
qu'elles fçavoient quelque chofe : ces
femmes- là n'étoient pas des enfants .
Quand on peint des femmes bien nées ,
il faut bien qu'elles aient des principes
d'honnêteté , de vertu , d'humanité la
JANVIER. 1759 . 89
Nature leur tient , je crois , le même langage
qu'à nous. Le monde leur donne
les mêmes connoiffances ; & il eft vraifemblable
qu'elles l'étudient avec d'autant
plus d'attention , qu'elles font moins
préoccupées : l'Amour regne au Théâtre ,
il faut bien qu'elles y regnent , & qu'elles
exercent fur la Scène le même empire
que dans la fociété. Eft- ce un mal : Nous
le verrons. A l'égard des leçons qu'elles
donnent au Parterre, fi ces leçons peuvent
être utiles, elles n'en font que plus goutées ;
& je ne connois que vous feul parmi
les hommes , qui croyiez en être avili.
M. Rouffeau ne peut fe perfuader qu'une
femme foit fon égale ; demandons-lui
donc enfin quels font les talents de l'efprit,
& les qualités du coeur dont la Nature a
doué l'homme , à l'exclufion de la femme
quels font les vices qu'elle a effentiellement
attaché à ce fexe , les délices
du nôtre : quels font les piéges qu'elle
nous cache fous les fleurs de la beauté ?
» Les femmes en général n'aiment aucun
» art , ne ſe connoiffent à aucun . » Ce
feroit-là un bien petit mal : cependant
files femmes étoient naturellement privées
du fentiment du beau , elles pourroient
l'être du fentiment du vrai , du
jufte & de l'honnête ; & cette propofigo
MERCURE DE FRANCE.
tion jettée en l'air peut tirer à conféquence.
Que M. Rouffeau nous dife donc
s'il a pris cette opinion dans l'étude de
l'organifation phyfique , ou dans le commerce
du monde. Les femmes ont-elles
les organes moins délicats que nous , le
coup d'oeil ou l'oreille moins jufte , le
fentiment en général plus lent ou plus
confus ? Quelle eft la faculté que nous
avons & qu'elles n'ont pas , pour gouter
la Peinture ou la Sculpture , la Mufique
ou la Poefie ? Eft-ce l'exercice & l'étude
qui leur manquent ? Il s'enfuit que nous
avons fur elles , à cet égard , l'avantage
de l'éducation : mais fi M. Rouffeau avoit
-
été moins éloigné par fes principes du
commerce du monde & des femmes , il
en auroit vû beaucoup qui ont acquis par
elles mêmes , les lumieres qu'on leur
envioit. Je vais plus loin , & j'établis en
fait que , fi l'on compare l'éducation des
femmes avec la nôtre , les foins que l'on
prend de prolonger leur enfance, & de hâter
en nous l'ufage de la raifon , l'obscurité
où l'on tâche de retenir leur âme captive,
& les lumieres qu'on ne ceffe de répandre
dans nos efprits ; d'un autre côté , fi l'on
fait attention que , dès que leur intelligence
& leur goût ont la liberté de
prendre l'effor , plufieurs nous atteignent,
JANVIER. 1759.
quelques - unes même nous paffent , fans
y prétendre & en fe jouant ; on conclura
que les femmes en général naiffent avec
des diſpoſitions aſſez heureuſes au fçavoir
& aux talents dont Monfieur Roufſeau
fait notre partage. Tout ce qui n'exige
qu'une raifon faine , un efprit droit &
une fenfibilité modérée , leur eft donc au
moins commun avec les hommes . Je le
dis à propos des Arts, je le dirai même par
rapport aux chofes les plus férieufes de
la vie ; & une multitude d'hommes qui
nefont ni complaifants ni paffionnés, l'attefteront
avec moi.
» Mais ce feu célefte qui échauffe &
» embraſe l'âme , ce genie qui confume
» & dévore , cette brulante éloquence ,
ces tranfports fublimes qui portent leur
» raviffement jufqu'au fond des coeurs ,
» manqueront toujours aux écrits des fem-
" mes. " Si cela eft , elles en font moins
capables des fortes productions du génie :
mais tout cela eft- il effentiel au goût des
Arts Tout cela eft- il relatif aux moeurs
de la Société , qui eft l'objet de notre difpute
Faut- il être un Boffuet , un Milton ,
pour être bon Citoyen , bon parent , bon
ami ? Où font même parmi les hommes
les génies brulants dont vous nous parlez
? En voulez-vous former une Ré92
MERCURE DE FRANCE.
publique Qui les gouverneroit , bo
Dieu ? Le monde moral feroit un maga
fin à poudre .
» Les écrits des femmes font tous
» froids & jolis comme elles. Ils auron
» tant d'efprit que vous voudrez , jamais
d'âme. Ils feront cent fois plutôt fen-
» fés que paffionnés : elles ne fçavent n
» fentir ni décrire l'amour même. Lafeul
Sapho , que je fçache , & une autre,
» méritent d'être exceptées.
33
33
Que les écrits des femmes ne foient pas
paffionnés , la pudeur feule peut en être la
caufe : que M. Rouffeau & moi en ayons
peu connu qui fçachent décrire & fentir
l'amour ; c'eft un malheur particulier , qui
eft peut-être fans conféquence. Cependant
, s'il arrivoit que chacun pût dire
comme M. Rouffeau , qu'il connoît deux
femmes , Sapho & une autre , qui méritent
d'être exceptées , il fe trouveroit au
bout du compte , autant de femmes capables
de décrire & de fentir l'amour , qu'il
y auroit eu d'hommes capables de l'inf
pirer : & fi M. Rouffeau a trouvé une feconde
Sapho , il ne peut , avec bienséance,
difputer le même avantage à perfonne.
Mais , fuppofons que le fentiment foit
plus foible dans les femmes que dans les
hommes , que leurs écrits , & par conféJANVIER.
1759. ༡༣
quent , leurs caractéres foient plus fenfés
que paffionnés , eft-ce à M. Rouffeau
qui connoît fi bien le danger des paffions ,
à regarder cette froideur comme un vice?
Qu'il s'accorde enfin avec lui-même , &
qu'il nous dife , fi un naturel paffionné
lui femble préférable à un caractére
moins fufceptible de mouvements impétueux
? Si la vertu s'exerce à tempérer
dans les hommes cette fougue, cette véhémence
de fentiments que les femmes n'ont
pas , la vertu ne fait donc en eux , que
te qu'a fait la Nature en elles. Ce font les
paffions qui troublent l'ordre : les femmes
eduites à des affections tranquilles , feroient
donc le fexe le plus fléxible à la régle
, le plus docile aux loix de la Société ;
& par conféquent , elles feroient faites
pour en être les liens.
Si donc la nature n'a pas interdit aux
femmes d'être raisonnables , ſenſibles ,
honnêtes , vertueufes , fi elle leur a donné
une âme comme à nous , mais plus
calme , plus modérée ; de quel droit , fur
quel rapport , d'après quel examen affurez-
vous qu'elles abufent de tous ces dons
& qu'elles les tournent à leur honte ?
L'homme eft né bon , dites-vous , & fous
cenom fans doute vous comprenez la
femme . Vous avouez qu'il peut y avoir
94 MERCURE DE FRANCE.
quelque femme aimable & vertueufe.,
mais vous demandez où elle fe cache ?
C'est vous , Monfieur , qui vous cachez à
elle ; & cette question , qui feroit accablante
de la part d'un homme répandu
dans le monde , ne prouve rien , ne vous
déplaife , de la part d'un Philofophe folitaire.
Vous l'avez vu de fi loin, Monfieur ,
ce monde que vous méprifez !
و ر
Cependant la douceur , la moleffe du
caractere des femmes fe communiquent
aux moeurs des hommes. » Ce fexe plus
» foible , hors d'état de prendre notre
» maniere de vivre trop pénible pour lui ,
» nous force de prendre la fienne trop
» molle pour nous , & ne voulant plus
»fouffrir de féparation , faute de pou-
» voir fe rendre hommes , les femmes
» nous rendent femmes. »>
ور
و ر
»
M. Rouffeau n'entend pas qu'elles nous
otent les fentimens du courage & de
l'honneur. Les femmes , dit - il , ne
» manquent pas de courage , elles préfe-
» rent l'honneur à la vie : l'inconvénient
» de leur fexe eft de ne pouvoir fuppor-
» ter les fatigues de la guerre & l'intem-
» périe des faifons. C'est donc cette foibleffe
qu'elles nous communiquent ſelon
M. Rouffeau. » Or , dit- il , cet inconvé-
» nient qui dégrade l'homme , eft tresJANVIER.
1759 . ༡༨
grand partout ; mais c'eft furtout dans
» les Etats , comme le nôtre , ( il parle
de Genêve ) qu'il importe de le préve-
» nir. Qu'un Monarque gouverne des
» hommes ou des femmes , cela lui doit
» être affez égal , mais dans une République
il faut des hommes. » C'est- àdire
, dans fon fens , des corps affez bien
conſtitués pour réſiſter aux fatigues de la
guerre & à l'intempérie des faifons. Encore
une fois , M. Rouffeau fe croit-il à.
Lacédémone ? N'eft-il pas fingulier que
l'on s'échauffe l'imagination au point
d'appliquer ſérieufement les principes de
Lycurgue à une Ville commerçante , induftrieufe
& paifible , qui ne peut être
que cela ? Hé Monfieur ! fi l'équilibre qui
fait fa fureté , venoit à fe rompre , pour
le coup c'eſt bien à Genêve qu'il feroit indifferent
d'être peuplée d'hommes ou de
femmes. Qu'une République entourée de
Républiques rivales & toujours prêtes à
l'accabler , s'exerce fans relâche à défendre
fa liberté menacée , qu'elle renonce
à tous les Arts , pour ne s'occuper que
de l'art de combattre , qu'elle endurciffe
par une difcipline auftere les moeurs de
fesCitoyens , dont elle fe fait un rempart
: c'eft une néceffité cruelle mais indifpenfable
, & la férocité guerriere en96
MERCURE DE FRANCE.
tre dans fa conftitution : Telle fut Sparte ;
mais eft-ce là Genêve ? Qu'on y joue ,
qu'on y danfe , puifque vous le voulez ,
qu'on y donne des fêtes ou des fpectacles
, qu'on y vive avec les femmes ou
fans les femmes , pourvu que l'induſtrie .
& le négoce y foient en vigueur , &
que la police y foit vigilante & févere ;
les fondemens de votre liberté n'en feront
ni plus forts ni plus foibles . La force
de Genêve n'eft pas dans fon fein. Mais
vos vues ne ſe bornent pas aux moeurs de
cette République ; & quoique vous difiez
qu'il eft égal à un Monarque de com-.
mander à des hommes ou à des femmes
, attendu qu'il peut avoir trois fois
plus de femmes qu'il n'en faut pour fe
battre , afin de facrifier les deux autres.
tiers aux maladies & à la mortalité. Cette
ironie , affez amere, ne donne le change
à perfonne. Vous avez raifon : c'eft un
grand mal pour un Peuple belliqueux de
n'être pas auffi robufte que brave ; &
c'est là , nous l'avouons , le défavantage
de tous les Peuples qui , nourris fous un
ciel doux , n'ont pas été endurcis dès l'enfance
aux travaux de cet Art deftructeur,
l'unique métier des Romains. Mais vous
attribuez ici au commerce des femmes ,
ce qui a des cauſes bien plus réelles.
Vous
JANVIER 1759. 97
Vous ne prétendez pas fans doute que
les femmes amolient le Laboureur &
l'Artifan , ni que le Peuple de nos Villes
& de nos campagnes foit énervé par les
délices d'une vie oifive & voluptueufe.
C'eft de là cependant que l'on tire nos
Soldats , & c'eft le Soldat qui fuccombe
aux travaux d'une guerre cloignée & à
l'inclémencé d'un ciel étranger. Les inconvénients
du luxe n'en font pas moins
réels ; mais attendez -vous des hommes
qu'ils fe bornent aux premiers befoins de la
vie;tandis que les fuperfluités voluptueuſes
lesfollicitent de toutes parts ? Vous voyez
que Licurgue lui-même , pour fermer au
luxe l'entrée de fa République , fut obligé
d'en écarter tous les moyens de s'enrichir.
Les femmes ne font rien à cela :
tout le vice eft dans les richeffes;mais ces
ticheffes ont d'autres avantages , & quoiqu'en
dife la Philofophie , il n'y a point
d'état fur la terre qui ne tâche d'augmenter
les fiennes ; il n'y en aura jamais aucun
qui s'avife de les enfouir.
Du refte , que le climat , les richeffes ,
ou les femmes amoliffent la férocité d'un
Peuple ardent & courageux , & lui êtent
la faculté de porter la défolation & le
ravage chez les Nations étrangeres, en lui
dauffant la bravoure,la vigueur & l'activité
E
98 MERCURE DE FRANCE.
dont il a befoin pour fa propre défenſe ;
Que ce Peuple invincible dans fes frontieres
, y foit comme repouffé par la Nature
, dès qu'il en fort les armes à la main ;
eft-ce à un Philofophe à le regarder comme
un mal Je pardonnerois tout au
plus ce langage au flatteur d'un Roi
Conquérant.
2
Les femmes nous rendent femmes : c'est
donc à dire, dans votre fens, qu'elles nous
rendent moins paffionnés , plus doux
plus fenfés , plus humains . Elles ne nous
infpirent pas cette éloquence brulante
qui convenoit à la tribune , mais elles
nous enfeignent cette éloquence perfuafive
& conciliatrice qui convient à la fociété
; & le don de gagner les coeurs eft
fans comparaifon plus réel & plus infaillible
que le talent de les fubjuguer.
Elles affoibliffent en nous l'ardente foif
du fang & la fureur du brigandage ;
mais elles nourriffent dans nos ames l'amour
de l'honneur & l'émulation de la
gloire. Un homme flétri par une lâcheté
n'ofe plus paroître à leurs yeux ; & fi l'on
interrogeoit les coeurs, on verroit qu'elles
ne font pas oubliées dans la harangue
intérieure qu'un jeune Guerrier fe fait à
lui-même quand il marche à l'ennemi.
A l'égard des avantages d'une fevere
JANVIER. 1759. 99
difcipline ; qu'on en faffe un devoir
effentiel , qu'on y attache l'honneur militaire
, que la négligence de ce devoir
foit un obftacle invincible à l'avancement
, & qu'on obferve furtout avec une
exacte équité des diftinctions glorieufes
pour les uns & humiliantes pour les autres:
ofe répondre que les hommes ne feront
pas foufferts parmi les femmes au mo→
ment où le devoir & l'honneur les appelleront
aux drapeaux.
La vérité fimple eft que les femmes
contribuent à faire aimer au militaire les
plaifirs de la paix , fans les dégouter des
travaux de la guerre ; que du fein de l'amour
même , elles les envoyent aux combats
, & que le defir de leur plaire eft en
eux un nouveau principe d'émulation &
de valeur. Voyons quel eft dans la fociété
en général , le vice de leur domination ;
& fi l'amour , tel qu'il eft peint fur le
Théâtre , contribue ou remédie au mal
que leur commerce peut caufer.
La fuite au Mercure prochain.
de Genève à M. d'Alembert,
J Fe
peu
E fuis convenu avec M. Rouffeau qu'il
reftoit encore au Théâtre François des
Comédies repréhenfibles du côté des
moeurs , & quoiqu'elles foient d'un ton
fi bas & d'unfi mauvais goût , que n'ayant
rien de féduifant , elles me femblent
dangereufes ; quoique je fois très -éloigné
de regarder tous ceux qui rient du tef
tament de Crifpin comme des fripons
dans l'ame ; il feroit bon , je l'avoue , de
bannir ce comique méprifable d'un théâtre
qui doit être l'école de l'honnêteté ?
Mais que ces défauts » foient tellement
inhérens à ce théâtre , qu'en voulant les
en ôter , on le défigure » c'eft de quoi
je ne puis convenir ; & je crois avoir bien
prouvé , que fans les filoux & les femmes
perdues , Moliere a fait d'excellentes Comédies.
Ainfi , quand il feroit vrai que
les Pièces modernes , plus épurées , n'au
D ij
76 MERCURE DE FRANCE.
roient plus de vrai comique , & qu'en inf
truifani beaucoup , elles ennuiroient encore
davantage la pureté des moeurs n'en feroit
pas la caufe. Les moeurs du Glorieux,
de la Métromanie , de l'Enfant prodigue ,
des Dehors trompeurs , du Méchant font
épurées ; & je ne puis croire que M. R. les
compare à d'ennuyeux Sermons . Quelles
font les Pièces morales qui nous ennuyent?
celles dont les Peintures font froides ,
les vers lâches , le coloris foible , les fentimens
fades l'intrigue languiffante
les caractères mal deffinés ; celles en deux
mots , dont le Comique manque de fel ,
ou le Sérieux de pathétique.
" ,
Le vice n'eft donc pas inhérent aux
moeurs de la Scène comique-françoiſe , à
moins que l'amour , comme le prétend
M. R. ne foit , même dans les perfonnages
vertueux , un exemple vicieux au
théâtre.
Que tout ce qui refpire la licence , que
tout ce qui bleffe l'honnêteté foit condamné
dans la peinture de l'amour ; il
n'eft perfonne qui n'y foufcrive.
Mais ce n'eft point là ce que M. R. reproche
à la Scène françoife , c'eft l'amour
décent , l'amour vertueux qu'il y attaque.
Ce qui acheve de rendre fes images
dangereufes , c'eft , dit-il , qu'on ne le
JANVIER. 1759. 77
voit jamais regner fur la Scène qu'entre
» des ames honnêtes... Les qualités de
»l'objet ne l'accompagnent point jufqu'au
» coeur ; ce qui le rend fenfible , intéref
» fant , s'efface... Les impreffions ver-
» tueufes en déguifent le danger , & don-
» nent à ce fentiment trompeur un nou-
» vel attrait par lequel il perd ceux qui
» s'y livrent... En admirant l'amour hon-
» nête , on fe livre à l'amour criminel.
Telle est l'opinion de M. R. Voyons
comment il la développe.
H
"
» Les Auteurs concourent à l'envi pour
» l'utilité publique à donner une nouvelle
énergie & un nouveau coloris à cette
paffion dangereufe , & depuis Moliere
» & Corneille , on ne voit plus réuffir au
» Théâtre que des Romans , fous le nom
» de Pièces dramatiques. » Athalie , Mérope
, l'Orphelin de la Chine , Iphigénie
en Tauride ont réuffi : eft-ce l'amour quien
a fait le fuccès ? Mais paffons fur ces
propofitions incidentes , & accordons à
M. R. que Britanncus , Alzire , Didon &
toutes les Tragédies où regne l'Amour ,
font des Romans , fans lui demander ce
qu'il entend par des Piéces dramatiques
, fi de tels Romans n'en font pas.
Une action régulière & intéreffante , où
l'une des plus violentes paffions de la Na-
1
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
F
ture , tient fans cefle l'âme des Spectateurs
agitée entre la crainte & la pitié ,
fera donc ce qu'il lui plaira. Mais fi l'Amour
y eft peint comme il doit l'être ,
terrible & funefte dans fes excès , refpectable
& touchant dans ce qu'il a d'honnête
, de vertueux , d'héroïque , ce Tableau
de l'Amour fera une leçon morale ;
fans en excepter Zaïre qui meurt , non
pas victime de l'Amour , mais victime de
fon devoir & des fureurs de la jalouſie ;
fans en excepter Berenice qui feroit tombée
, quoiqu'en dife M. R. fi Titus facrifioit
l'orgueil des Romains , tout injufte.
qu'il nous femble , au tendre & vertueux
Amour que nous reffentons avec lui . Comme
le fentiment de l'Amour n'eft pas toujours
violent & paffionné , qu'il fe modifie
felon les caractéres , que les épreuves
en font plus ou moins pénibles , fuivant
la fituation des perfonnages , & les inté
rêts qui lui font oppofés ; que ce fentiment
le plus naturel , le plus familier dans
tous les états , eft auffi le plus propre à
développer les vices , & à mettre le ridicule
en jeu la Comédie l'a pris dans la
Peinture de la vie commune , tantôt pour
objet principal , & tantôt pour premier
mobile . Voilà comment & pourquoi l'Amour
a été introduit fur nos deux Théâ
JANVIER. 1759.
tres eft-ce un bien , eft-ce un mal :
pour
les moeurs ? C'est ce qui reste à examiner.
L'ufage des Anciens eft un préjugé
contre nous : mais par - tout & dans
tous les tems le Théatre a dû fuivre
les Conftitutions nationales . Chez les
Grecs , la Tragédie étoit une leçon politique
: chez nous , elle eſt une leçon morale
, & ne peut , ni ne doit avoir rapport
à l'adminiſtration de l'Etat. Il n'est donc
pas étonnant que l'Amour qui n'avoit rien
de commun avec le Gouvernement d'Athènes,
n'y fût point admis au théâtre ; &
que ce même fentiment qui eft d'un fi'grand
poids dans nos moeurs , foit devenu le premier
reffort de la Scène tragique françoife.
Une difference non moins fenfible dans
les moeurs de la Société , dont la Comédie
eſtle tableau , y a fait fubftituer des femmes
libres & honnêtes aux Efclaves &
aux Courtifannes des Comiques Grecs &
Romains. Mais comment M. Rouffeau
trouveroit- il les honnêtes femmes placées
au théâtre ? Il trouve même indécent
qu'elles foient admifes dans la Société.
» Les Anciens , dit - il , avoient
» en général un très-grand refpect pour
» les femmes ; mais ils marquoient ce
reſpect , en s'abſtenant de les expoſer
au jugement du Public , & croyoient
30
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
» honorer leur modeftie , en fe taifant fut
» leurs autres vertus. Chez nous au con-
» traire , la femme la plus eftimée , eſt
» celle qui fait le plus de bruit , qui parle
» le plus , qu'on voit le plus dans le mon-
» de , & c.
Il me femble que M. Rouffeau n'a ni
compté ni pefé les voix ; & après tout ,
ces paralleles vagues, ces tableaux de fantaifie
ne prouvent que l'art & le talent du
Peintre . Confidérons les chofes en ellesmêmes
, & tâchons d'y faifir le vrai.
Dans tous les Etats , où les Citoyens
font admis à l'adminiſtration de la
République , il eft naturel que les
femmes foient éloignées de la Société
des hommes , & reléguées dans l'obfcurité.
La guerre , les confeils , les négociations
, le commerce , les fonctions pénibles
du Gouvernement élevent l'orgueil
des hommes au-deffus des foins de la
galanterie
& des inquiétudes de l'amour.
Comme ils ont feuls la force d'agir , ils
s'attribuent à eux feuls la fageffe de délibérer
; & jaloux du droit de gouverner ,
ils n'y inftruisent que leurs femblables .
Pour expliquer comment les femmes
ont été d'abord éloignées de l'adminiftration
publique , il n'eft donc pas befoin
d'attribuer aux hommes un fçavoir & des
JANVIER. 1759 .
81
talents qui leur foient propres : il fuffic
de remonter à l'inftitution des gouvernements.
La premiere concurrence pour
l'autorité fut décidée à coup de poing :
la feconde , à coup de malue ; enfuite
vinrent la hache & l'épée ; & dans cette
maniere de régler les droits , il est clair
que les femmes n'avoient rien à prétendre
Or , comme dans un Etat républicain ,
tout homme participe au gouvernement
ou aſpire à y participer, notre fexe y conferve
avec foin fon ancienne prérogative.
Mais dans un Pays où les Citoyens
fous l'autorité d'un Monarque , & fous la
tutelle des Loix , ne tiennent à la Conftitution
politique , que par le droit de propriété
, & par le tribut d'obéiffance ; où
perfonne n'influe ſur l'adminiſtration de
l'Etat , qu'autant qu'il y eft appellé ; où
l'homme privé ne peut rien ; où chacun
vit pour foi & pour un certain nombre de
fes femblables , felon fes affections , plus
ou moins étendues , fans autre foin que
de contribuer , autant qu'il eft en lui , aux
douceurs de la Société : dans cet état ,
´dis-je , il eſt naturel que les femmes foient
admiſes à ce concours paiſible de devoirs
officieux , pour y établir l'harmonie , pour
adoucir les moeurs des hommes naturelment
féroces , pour tempérér en eux cette
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
indocilité fuperbe qui s'indigne du frein
des Loix en un mot , pour cultiver &
nourrir dans leur âme , l'amour de la
paix & de l'ordre , qui eft la vertu de leur
condition.
Il feroit mieux , peut-être , que chacun
, avec fa compagne , vécut dans fa
maifon au milieu de fes enfans , mais
ces moeurs ne peuvent fubfifter que chez
un Peuple attaché au travail par le befoin.
La richeffe invite à l'oifiveté ; celleci
à la diffipation : le cercle de la fociété
s'étend ; & les hommes y appellent
les femmes. Mahomet , pour engager
les Mufulmans à vivre chacun chez
foi , fut obligé de leur donner un Serrail
& de leur en confier la garde . Ailleurs,
la jaloufie tient les femmes captives
mais les moeurs en font plus farouches
fans être plus pures , & il vaut encore
mieux fe difputer le coeur des femmes
à coup d'oeil , qu'à coup de poignard.
Cependant les hommages que nous
leur rendons nous dégradent , nous aviliffent
aux yeux de M. Rouffeau , & c'eſtlà
furtout ce qui caufe fon déchaînement
contre les Pièces de Théâtre où
l'Amour domine.
» L'Amour eſt le régne des femmes ,
» dit-il ; un effet naturel de ces fortes de
JANVIER . 1759.
83
Piéces eft donc d'étendre l'empire du
»fexe. Penfez-vous , Monfieur , deman-
» de-t-il à M. d'Alembert , que cet or--
» dre foit fans inconvénient , & qu'en
» augmentant avec tant de foin l'afcendant
» des femmes , les hommes en foient
» mieux gouvernés ? Il peut y avoir, pour-
» fuit-il , dans le monde , quelques fem-
»mes dignes d'être écoutées d'un hon-
» nête-homme, mais eft- ce d'elles en géné-
» ral qu'il doit prendre confeil , & n'y
» auroit- il aucun moyen d'honorer leur
"fexe fans avilir le nôtre » ? Prendre
confeil d'une femme , c'eft avilir notre
fexe I eft donc bien établi dans l'opinion
d'un Philofophe , que la fupériorité
nous eft acquife en fait de prudence
? Je le fouhaite , mais j'en doute encore.
» Le plus charmant objet de la Na-
» ture , le plus digne d'émouvoir un coeur
» fenfible & de le porter au bien , eft ,
» je l'avoue , une femme aimable & ver-
>> tueufe ; mais cet objet célefte où fe
>> cache-t-il ? "
M. Rouffeau , felon fes principes
trouve fi peu d'hommes de bien ! Il n'eft
pas étonnant qu'il trouve fi peu de femmes
vertueufes , furtout d'après les moeurs
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
des Peuples qui vivoient il y a trois mille
ans.
و د
» Il n'y a pas de bonnes moeurs pour
» les femmes , hors d'une vie retirée &
domeftique... Rechercher les regards
» des hommes , c'eft déjà s'en laiffer cor-
» rompre, & toute femme qui fe montre,
fe deshonore... Une femme hors de fa
»maifon , perd fon luftre , & dépouillée
» de fes vrais ornements elle ſe montre
» avec indécence .
Or chez nous toutes les femmes fe
montrent ; elles font donc toutes deshonorées
toutes celles qui ont de la beauté
font bien-aiſes qu'on s'en apperçoive ;
les voilà donc déjà corrompuës : aucune
d'elles ne fe renferme dans l'intérieur de
fon domestique ; il n'y a donc pas de
bonnes moeurs pour elles . De là nos feftins
, nos promenades , nos affemblées ,
ainfi que le bal que M. Rouſſeau veut
inftituer à Genêve , font les rendés -vous
du deshonneur & les fources de la corruption.
En un mot , toute femme qui
s'expofe en Public eft une femme fans
pudeur , la perte de la pudeur entraîne
celle de l'honnêteté qui eft l'âme des
bonnes moeurs ; nos femmes vivent en
Public , elles n'ont par conféquent ni pudeur
, ni honnêteté , ni vertu. Le raiſonJANVIER.
1759 . 85
nement eft fimple , & il n'en falloit pas
davantage pour prouver qu'un fpectacle
qui nous diſpoſe à les aimer , eſt un ſpectacle
pernicieux. Cependant M. Rouſſeau
ne croit pas cet argument fans replique : il
s'en fait une , mais il a foin de la choifir facile
à détruire. Il fuppofe qu'on lui répond
que la pudeur n'eft rien , & il s'attache à
prouver que la pudeur eft infpirée aux
femmes par la nature. Je le crois , je fuis
perfuadé que l'attaque eft le rôle natu rel
de l'homme , & la défenſe celui de - la
femme ; & quoique la raifon très-fenfible
qu'en donne M. Rouffeau , ait pu ne
venir que par réfléxion , quoique la difpofition
habituelle des deux fexes n'engage
les femmes qu'à nous attendre, fans
leur faire une loi de nous réfifter ; quoique
cette retenue , qui n'eft qu'une dó
cence paffive , ne rempliffe pas l'idée que
nous avons de la pudeur , & que par
conféquent la preuve de M. Rouffeau foit
infuffifante contre ceux qui veulent que la
pudeur qui réfifte , foit une vertu factice
& un devoir de convention ; ce n'eſt pas
là ce que je prétends. La pudeur naturelle
interdit-ellle aux femmes la fociété.
des hommes ? voilà ce que je nie , & ce
que M. Rouffeau ne prouvera jamáis. Il
Lemble que pour elles vivre avec les hom86
MERCURE DE FRANCE.
mes, ou s'abandonner aux hommes, foient
fynonymes , & qu'à fon avis , il ne foit
pas poffible de nous réfifter fans nous
fuir. Qu'un Petit -Maître le dife , à la
bonne heure ; mais un Philofophe peutil
le penfer ? La Société , fans doute , a
multiplié les Loix de la pudeur , & quelque
capricieux que foit l'ufage , le fexe
doit s'y conformer : mais dans ce qui n'eſt
pas prefcrit par la Nature , la pudeur d'un
Pays n'eft pas celle d'un autre. Chez les
Grecs , l'ufage défendoit aux femmes de
fe montrer en public : chez nous l'uſage
les y autorife.
Ór , celle-là eft honnête & décente
qui obferve ce que lui prefcrit la pudeur ,
l'honnêteté , la décence des moeurs du
Pays qu'elle habite. Il n'y a d'inſtitution
naturelle, que le devoir de la réſiſtance, ou
plutôt l'interdiction de l'attaque , tout le
refte varie fuivant les lieux & les tems.
M. Rouffeau fera donc obligé de nous
renvoyer aux preuves de fait. » Je fçais
qu'il regne en d'autres Pays des Cou-
» tumes contraires : mais voyez auffi ,
» dit-il, quelles moeurs elles ont fait naître.
Je ne voudrois pas d'autre exemple pour
ور
و ر
» confirmer mes maximes. Il eft facile
de faire la fatyre de nos moeurs ; & cent
exemples vicieux pris fur un million de
JANVIER. 1759 .
87
Citoyens , feroient un tableau épouvantable
de la Ville de l'Univers la mieux policée
, après l'immenfe Capitale des fages
& induftrieux Chinois . Mais fur l'atticle
de la galanterie & de l'amour , faut- il
avouer ce que je penfe des moeurs les plus
licencieufes de Paris ? Que M. Rouffeau
fe rappelle fes Pigeons. » La blanche Co-
» lombe va , fuivant pas à pas fon bien-
» aimé , & prend chaffe elle-même auffi-
» tôt qu'il fe retourne. Refte-t- il dans
» l'inaction ; de légers coups de bec le
» réveillent s'il fe retire, elle le pourfuit :
» s'il ſe défend , un petit vol de fix pas
» l'attire encore : l'innocence de la Na-
» ture ménage les agaceries & la molle
» réfiftance , avec un art qu'auroit à peine
» la plus habile Coquette. » Hé bien
Monfieur , les Coquettes ont à- peu- près
eet art-là : vous ne voyez dans cette image
charmante , rien de bien pernicieux
au monde ; & un peuple de Pigeons avec
ces moeurs , vaut bien un peuple de
Vautours ? Quand même à la coquetterie
des Colombes , fe mêleroit un peu d'inconftance
, ce feroit encore un jeu de la
Nature , dont vos yeux feroient égayés.
C'eft ce que je voulois vous faire obferver
en paffant : mais revenons aux principes
de l'honnêteté qui prefcrit d'autres moeurs
88 MERCURE DE FRANCE.
aux femmes , & en défavouant la conduite
de celles , dont la Colombe' eft l'image
, voyons fi vous n'êtes pas injuſte
d'envelopper tout le fexe dans un mépris
univerfel.
Vous êtes indigné qu'au Théâtre une
femme penfe & raifonne , qu'on lui donne
un efprit ferme , une âme élevée , des
principes & des vertus ? Et fi les femmes
s'offenfoient qu'on mît au Théâtre des
Héros & des Sages , les croiriez- vous
moins fondées ? A votre avis , ces modèles
font- ils plus communs parmi nous ?
» Les imbécilles Spectateurs vont , dites-
»vous , apprendre d'elles ce qu'ils ont
pris foin de leur dicer. » Et à qui ,
Monfieur , n'a-t- on pas dicté fa leçon ?
En naiffant , fçavions - nous la nôtre ?
» Parcourez la plupart des Piéces mo-
» dernes , c'eſt toujours une femme qui
» fçait tout , qui fait tout ; la bonne eſt
» fur le Théâtre , & les enfants font au
» parterre.
ود
}
Quand on met au Théâtre Didon , Sémiramis
, Elizabeth , il faut bien fuppofer
qu'elles fçavoient quelque chofe : ces
femmes- là n'étoient pas des enfants .
Quand on peint des femmes bien nées ,
il faut bien qu'elles aient des principes
d'honnêteté , de vertu , d'humanité la
JANVIER. 1759 . 89
Nature leur tient , je crois , le même langage
qu'à nous. Le monde leur donne
les mêmes connoiffances ; & il eft vraifemblable
qu'elles l'étudient avec d'autant
plus d'attention , qu'elles font moins
préoccupées : l'Amour regne au Théâtre ,
il faut bien qu'elles y regnent , & qu'elles
exercent fur la Scène le même empire
que dans la fociété. Eft- ce un mal : Nous
le verrons. A l'égard des leçons qu'elles
donnent au Parterre, fi ces leçons peuvent
être utiles, elles n'en font que plus goutées ;
& je ne connois que vous feul parmi
les hommes , qui croyiez en être avili.
M. Rouffeau ne peut fe perfuader qu'une
femme foit fon égale ; demandons-lui
donc enfin quels font les talents de l'efprit,
& les qualités du coeur dont la Nature a
doué l'homme , à l'exclufion de la femme
quels font les vices qu'elle a effentiellement
attaché à ce fexe , les délices
du nôtre : quels font les piéges qu'elle
nous cache fous les fleurs de la beauté ?
» Les femmes en général n'aiment aucun
» art , ne ſe connoiffent à aucun . » Ce
feroit-là un bien petit mal : cependant
files femmes étoient naturellement privées
du fentiment du beau , elles pourroient
l'être du fentiment du vrai , du
jufte & de l'honnête ; & cette propofigo
MERCURE DE FRANCE.
tion jettée en l'air peut tirer à conféquence.
Que M. Rouffeau nous dife donc
s'il a pris cette opinion dans l'étude de
l'organifation phyfique , ou dans le commerce
du monde. Les femmes ont-elles
les organes moins délicats que nous , le
coup d'oeil ou l'oreille moins jufte , le
fentiment en général plus lent ou plus
confus ? Quelle eft la faculté que nous
avons & qu'elles n'ont pas , pour gouter
la Peinture ou la Sculpture , la Mufique
ou la Poefie ? Eft-ce l'exercice & l'étude
qui leur manquent ? Il s'enfuit que nous
avons fur elles , à cet égard , l'avantage
de l'éducation : mais fi M. Rouffeau avoit
-
été moins éloigné par fes principes du
commerce du monde & des femmes , il
en auroit vû beaucoup qui ont acquis par
elles mêmes , les lumieres qu'on leur
envioit. Je vais plus loin , & j'établis en
fait que , fi l'on compare l'éducation des
femmes avec la nôtre , les foins que l'on
prend de prolonger leur enfance, & de hâter
en nous l'ufage de la raifon , l'obscurité
où l'on tâche de retenir leur âme captive,
& les lumieres qu'on ne ceffe de répandre
dans nos efprits ; d'un autre côté , fi l'on
fait attention que , dès que leur intelligence
& leur goût ont la liberté de
prendre l'effor , plufieurs nous atteignent,
JANVIER. 1759.
quelques - unes même nous paffent , fans
y prétendre & en fe jouant ; on conclura
que les femmes en général naiffent avec
des diſpoſitions aſſez heureuſes au fçavoir
& aux talents dont Monfieur Roufſeau
fait notre partage. Tout ce qui n'exige
qu'une raifon faine , un efprit droit &
une fenfibilité modérée , leur eft donc au
moins commun avec les hommes . Je le
dis à propos des Arts, je le dirai même par
rapport aux chofes les plus férieufes de
la vie ; & une multitude d'hommes qui
nefont ni complaifants ni paffionnés, l'attefteront
avec moi.
» Mais ce feu célefte qui échauffe &
» embraſe l'âme , ce genie qui confume
» & dévore , cette brulante éloquence ,
ces tranfports fublimes qui portent leur
» raviffement jufqu'au fond des coeurs ,
» manqueront toujours aux écrits des fem-
" mes. " Si cela eft , elles en font moins
capables des fortes productions du génie :
mais tout cela eft- il effentiel au goût des
Arts Tout cela eft- il relatif aux moeurs
de la Société , qui eft l'objet de notre difpute
Faut- il être un Boffuet , un Milton ,
pour être bon Citoyen , bon parent , bon
ami ? Où font même parmi les hommes
les génies brulants dont vous nous parlez
? En voulez-vous former une Ré92
MERCURE DE FRANCE.
publique Qui les gouverneroit , bo
Dieu ? Le monde moral feroit un maga
fin à poudre .
» Les écrits des femmes font tous
» froids & jolis comme elles. Ils auron
» tant d'efprit que vous voudrez , jamais
d'âme. Ils feront cent fois plutôt fen-
» fés que paffionnés : elles ne fçavent n
» fentir ni décrire l'amour même. Lafeul
Sapho , que je fçache , & une autre,
» méritent d'être exceptées.
33
33
Que les écrits des femmes ne foient pas
paffionnés , la pudeur feule peut en être la
caufe : que M. Rouffeau & moi en ayons
peu connu qui fçachent décrire & fentir
l'amour ; c'eft un malheur particulier , qui
eft peut-être fans conféquence. Cependant
, s'il arrivoit que chacun pût dire
comme M. Rouffeau , qu'il connoît deux
femmes , Sapho & une autre , qui méritent
d'être exceptées , il fe trouveroit au
bout du compte , autant de femmes capables
de décrire & de fentir l'amour , qu'il
y auroit eu d'hommes capables de l'inf
pirer : & fi M. Rouffeau a trouvé une feconde
Sapho , il ne peut , avec bienséance,
difputer le même avantage à perfonne.
Mais , fuppofons que le fentiment foit
plus foible dans les femmes que dans les
hommes , que leurs écrits , & par conféJANVIER.
1759. ༡༣
quent , leurs caractéres foient plus fenfés
que paffionnés , eft-ce à M. Rouffeau
qui connoît fi bien le danger des paffions ,
à regarder cette froideur comme un vice?
Qu'il s'accorde enfin avec lui-même , &
qu'il nous dife , fi un naturel paffionné
lui femble préférable à un caractére
moins fufceptible de mouvements impétueux
? Si la vertu s'exerce à tempérer
dans les hommes cette fougue, cette véhémence
de fentiments que les femmes n'ont
pas , la vertu ne fait donc en eux , que
te qu'a fait la Nature en elles. Ce font les
paffions qui troublent l'ordre : les femmes
eduites à des affections tranquilles , feroient
donc le fexe le plus fléxible à la régle
, le plus docile aux loix de la Société ;
& par conféquent , elles feroient faites
pour en être les liens.
Si donc la nature n'a pas interdit aux
femmes d'être raisonnables , ſenſibles ,
honnêtes , vertueufes , fi elle leur a donné
une âme comme à nous , mais plus
calme , plus modérée ; de quel droit , fur
quel rapport , d'après quel examen affurez-
vous qu'elles abufent de tous ces dons
& qu'elles les tournent à leur honte ?
L'homme eft né bon , dites-vous , & fous
cenom fans doute vous comprenez la
femme . Vous avouez qu'il peut y avoir
94 MERCURE DE FRANCE.
quelque femme aimable & vertueufe.,
mais vous demandez où elle fe cache ?
C'est vous , Monfieur , qui vous cachez à
elle ; & cette question , qui feroit accablante
de la part d'un homme répandu
dans le monde , ne prouve rien , ne vous
déplaife , de la part d'un Philofophe folitaire.
Vous l'avez vu de fi loin, Monfieur ,
ce monde que vous méprifez !
و ر
Cependant la douceur , la moleffe du
caractere des femmes fe communiquent
aux moeurs des hommes. » Ce fexe plus
» foible , hors d'état de prendre notre
» maniere de vivre trop pénible pour lui ,
» nous force de prendre la fienne trop
» molle pour nous , & ne voulant plus
»fouffrir de féparation , faute de pou-
» voir fe rendre hommes , les femmes
» nous rendent femmes. »>
ور
و ر
»
M. Rouffeau n'entend pas qu'elles nous
otent les fentimens du courage & de
l'honneur. Les femmes , dit - il , ne
» manquent pas de courage , elles préfe-
» rent l'honneur à la vie : l'inconvénient
» de leur fexe eft de ne pouvoir fuppor-
» ter les fatigues de la guerre & l'intem-
» périe des faifons. C'est donc cette foibleffe
qu'elles nous communiquent ſelon
M. Rouffeau. » Or , dit- il , cet inconvé-
» nient qui dégrade l'homme , eft tresJANVIER.
1759 . ༡༨
grand partout ; mais c'eft furtout dans
» les Etats , comme le nôtre , ( il parle
de Genêve ) qu'il importe de le préve-
» nir. Qu'un Monarque gouverne des
» hommes ou des femmes , cela lui doit
» être affez égal , mais dans une République
il faut des hommes. » C'est- àdire
, dans fon fens , des corps affez bien
conſtitués pour réſiſter aux fatigues de la
guerre & à l'intempérie des faifons. Encore
une fois , M. Rouffeau fe croit-il à.
Lacédémone ? N'eft-il pas fingulier que
l'on s'échauffe l'imagination au point
d'appliquer ſérieufement les principes de
Lycurgue à une Ville commerçante , induftrieufe
& paifible , qui ne peut être
que cela ? Hé Monfieur ! fi l'équilibre qui
fait fa fureté , venoit à fe rompre , pour
le coup c'eſt bien à Genêve qu'il feroit indifferent
d'être peuplée d'hommes ou de
femmes. Qu'une République entourée de
Républiques rivales & toujours prêtes à
l'accabler , s'exerce fans relâche à défendre
fa liberté menacée , qu'elle renonce
à tous les Arts , pour ne s'occuper que
de l'art de combattre , qu'elle endurciffe
par une difcipline auftere les moeurs de
fesCitoyens , dont elle fe fait un rempart
: c'eft une néceffité cruelle mais indifpenfable
, & la férocité guerriere en96
MERCURE DE FRANCE.
tre dans fa conftitution : Telle fut Sparte ;
mais eft-ce là Genêve ? Qu'on y joue ,
qu'on y danfe , puifque vous le voulez ,
qu'on y donne des fêtes ou des fpectacles
, qu'on y vive avec les femmes ou
fans les femmes , pourvu que l'induſtrie .
& le négoce y foient en vigueur , &
que la police y foit vigilante & févere ;
les fondemens de votre liberté n'en feront
ni plus forts ni plus foibles . La force
de Genêve n'eft pas dans fon fein. Mais
vos vues ne ſe bornent pas aux moeurs de
cette République ; & quoique vous difiez
qu'il eft égal à un Monarque de com-.
mander à des hommes ou à des femmes
, attendu qu'il peut avoir trois fois
plus de femmes qu'il n'en faut pour fe
battre , afin de facrifier les deux autres.
tiers aux maladies & à la mortalité. Cette
ironie , affez amere, ne donne le change
à perfonne. Vous avez raifon : c'eft un
grand mal pour un Peuple belliqueux de
n'être pas auffi robufte que brave ; &
c'est là , nous l'avouons , le défavantage
de tous les Peuples qui , nourris fous un
ciel doux , n'ont pas été endurcis dès l'enfance
aux travaux de cet Art deftructeur,
l'unique métier des Romains. Mais vous
attribuez ici au commerce des femmes ,
ce qui a des cauſes bien plus réelles.
Vous
JANVIER 1759. 97
Vous ne prétendez pas fans doute que
les femmes amolient le Laboureur &
l'Artifan , ni que le Peuple de nos Villes
& de nos campagnes foit énervé par les
délices d'une vie oifive & voluptueufe.
C'eft de là cependant que l'on tire nos
Soldats , & c'eft le Soldat qui fuccombe
aux travaux d'une guerre cloignée & à
l'inclémencé d'un ciel étranger. Les inconvénients
du luxe n'en font pas moins
réels ; mais attendez -vous des hommes
qu'ils fe bornent aux premiers befoins de la
vie;tandis que les fuperfluités voluptueuſes
lesfollicitent de toutes parts ? Vous voyez
que Licurgue lui-même , pour fermer au
luxe l'entrée de fa République , fut obligé
d'en écarter tous les moyens de s'enrichir.
Les femmes ne font rien à cela :
tout le vice eft dans les richeffes;mais ces
ticheffes ont d'autres avantages , & quoiqu'en
dife la Philofophie , il n'y a point
d'état fur la terre qui ne tâche d'augmenter
les fiennes ; il n'y en aura jamais aucun
qui s'avife de les enfouir.
Du refte , que le climat , les richeffes ,
ou les femmes amoliffent la férocité d'un
Peuple ardent & courageux , & lui êtent
la faculté de porter la défolation & le
ravage chez les Nations étrangeres, en lui
dauffant la bravoure,la vigueur & l'activité
E
98 MERCURE DE FRANCE.
dont il a befoin pour fa propre défenſe ;
Que ce Peuple invincible dans fes frontieres
, y foit comme repouffé par la Nature
, dès qu'il en fort les armes à la main ;
eft-ce à un Philofophe à le regarder comme
un mal Je pardonnerois tout au
plus ce langage au flatteur d'un Roi
Conquérant.
2
Les femmes nous rendent femmes : c'est
donc à dire, dans votre fens, qu'elles nous
rendent moins paffionnés , plus doux
plus fenfés , plus humains . Elles ne nous
infpirent pas cette éloquence brulante
qui convenoit à la tribune , mais elles
nous enfeignent cette éloquence perfuafive
& conciliatrice qui convient à la fociété
; & le don de gagner les coeurs eft
fans comparaifon plus réel & plus infaillible
que le talent de les fubjuguer.
Elles affoibliffent en nous l'ardente foif
du fang & la fureur du brigandage ;
mais elles nourriffent dans nos ames l'amour
de l'honneur & l'émulation de la
gloire. Un homme flétri par une lâcheté
n'ofe plus paroître à leurs yeux ; & fi l'on
interrogeoit les coeurs, on verroit qu'elles
ne font pas oubliées dans la harangue
intérieure qu'un jeune Guerrier fe fait à
lui-même quand il marche à l'ennemi.
A l'égard des avantages d'une fevere
JANVIER. 1759. 99
difcipline ; qu'on en faffe un devoir
effentiel , qu'on y attache l'honneur militaire
, que la négligence de ce devoir
foit un obftacle invincible à l'avancement
, & qu'on obferve furtout avec une
exacte équité des diftinctions glorieufes
pour les uns & humiliantes pour les autres:
ofe répondre que les hommes ne feront
pas foufferts parmi les femmes au mo→
ment où le devoir & l'honneur les appelleront
aux drapeaux.
La vérité fimple eft que les femmes
contribuent à faire aimer au militaire les
plaifirs de la paix , fans les dégouter des
travaux de la guerre ; que du fein de l'amour
même , elles les envoyent aux combats
, & que le defir de leur plaire eft en
eux un nouveau principe d'émulation &
de valeur. Voyons quel eft dans la fociété
en général , le vice de leur domination ;
& fi l'amour , tel qu'il eft peint fur le
Théâtre , contribue ou remédie au mal
que leur commerce peut caufer.
La fuite au Mercure prochain.
Fermer
Résumé : SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve à M. d'Alembert.
Dans sa lettre à M. d'Alembert, M. Rouffeau critique les comédies modernes au Théâtre Français, malgré son admiration pour les œuvres de Molière. Il regrette le manque de comique et l'ennui des pièces contemporaines, ainsi que la représentation trop décente de l'amour, qui pourrait encourager des comportements amoraux. Il compare les tragédies grecques, axées sur la politique, aux tragédies françaises, centrées sur l'amour et la morale. Rouffeu aborde également la question des rôles des femmes dans la société. Il note que les femmes sont exclues des affaires publiques dans les républiques mais peuvent adoucir les mœurs masculines dans les monarchies. Il critique Jean-Jacques Rousseau, qui prône l'exclusion des femmes de la vie publique pour préserver leur vertu. Rouffeau affirme que la participation des femmes à la vie publique n'entame pas leur pudeur ni leur vertu. Il soutient que les femmes possèdent des dispositions naturelles pour le savoir et les talents, mais sont privées des opportunités éducatives nécessaires. Selon lui, les femmes, grâce à leur nature calme et modérée, seraient mieux adaptées pour maintenir l'ordre social et les lois. Le texte examine les opinions de Rousseau sur l'influence des femmes, qui adoucissent les mœurs des hommes mais les rendent moins aptes à la guerre. Rousseau craint que cette influence ne nuise à la défense de la liberté. Rouffeau conteste cette vision, affirmant que les femmes possèdent du courage et préfèrent l'honneur à la vie, bien qu'elles ne supportent pas les fatigues de la guerre. Il attribue l'affaiblissement des peuples au luxe et aux richesses plutôt qu'à l'influence des femmes. Les femmes sont décrites comme apportant douceur, sensibilité et humanité, inspirant une éloquence persuasive et conciliatrice essentielle à la société. Leur rôle dans les moments de courage et de bravoure des guerriers est reconnu. Le texte souligne que les femmes peuvent rendre les plaisirs de la paix attrayants sans détourner les soldats de leurs devoirs. Il invite à examiner les effets de la domination féminine et de l'amour sur les comportements et les valeurs militaires, avec une suite prévue dans le prochain Mercure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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7
p. 74-124
SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve sur les Spectacles.
Début :
La plupart des disputes philosophiques ne sont que des disputes de mots. [...]
Mots clefs :
Amour, Jean-Jacques Rousseau, Âme, Théâtre, Homme, Honnête, Nature, Moeurs, Spectacle, Coeur, Vertueux, Vertu, Hommes, Vice, Caractère, Pudeur, Femme, Comédien, Tendre, Plaisirs, Sentiment, Spectacles, Aimer, Société, Zaïre, Crime, Inspirer, Sentiments, Désirs, Femmes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve sur les Spectacles.
SUITE de la Lettre de M. Rouffeau de
Genêve fur les Spectacles .
LA plupart des difputes philoſophiques
ne font que des difputes de mots.
Nous qui cherchons la vérité de bonne
foi, commençons par nous bien entendre.
Il s'agit de l'Amour que M. Rouffeau condamne
au Théâtre. Quelle eft d'abord
l'idée qu'il attache , à ce nom d'Amour ?
Il y a un amour phyfique répandu dans
la Nature , & qui en eft l'âme & le foutien.
Voyons ce qu'en penfe M. Rouffeau.
JANVIER. 1759. 75
و و
20
">
و د
» Si En faifant l'éloge de la pudeur.
» les deux Séxes , dit-il , avoient égale-
" ment fait & reçu les avances , le plus
doux de tous les fentimens eût à peine
» effleuré le coeur humain , & fon objet
eût été mal rempli. L'obftacle apparent
qui femble éloigner cet objet , eft au
»fond ce qui le rapproche : les defirs
voilés par la honte n'en deviennent
que plus féduifants ; en les gênant la
pudeur les enflamme . Ses craintes , fes
» détours, fes réferves, fes timides aveux,
» fa tendre & naïve fineffe difent mieux
» ce qu'elle croit taire que la paffion ne
T'eût dit fans elle. C'eft elle qui donne
» du prix aux faveurs , & de la douceur
» aux refus le véritable amour poflede
» en effet ce que la pudeur lui difpute.
» Ce mêlange de foibleffe & de modeſtie
» le rend plus touchant & plus tendre.
» Moins . il obtient , plus la valeur de ce
qu'il obtient , augmente ; & c'eft ainfi
qu'il jouit à la fois & de fes privations
» & de fes plaifirs.
»
3 A
Je défie tout le talent des Actrices ,
tout le manége des Coquettes , de rendre
l'amour plus féduifant que ne fait
ici la pudeur. Si l'amour phyfique étoit
un mal , la pudeur feroit donc la plus
redoutable de toutes les enchanterelles ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
& le morceau charmant que je viens de
tranfcrire , la plus pernicieufe de toutes
les leçons.
Or , felon M. Rouffeau , la pudeur eſt
non feulement une vertu , mais la premiere
vertu d'une femme : fans la pudeur
une femme eft coupable & dépravée. L'amour
que la pudeur enflamme , qu'elle
rend plus touchant & plus tendre , eft
donc un bien : nous voilà d'accord. Encore
quelques-unes de fes maximes ; c'eſt
m'embellir que de le citer .
Le plus grand prix des plaifirs eft
» dans le coeur qui les donne : un vérita-
» ble amant ne trouveroit que douleur ,
rage & défeſpoir , dans la poffeffion
» même de ce qu'il aime , s'il croyoit n'en
→ point être aimé. Vouloir contenter infolemment
fes defirs , fans l'aveu de celle
» qui les fait naître , eft l'audace d'un Sa-
» tyre ; celle d'un homme eft de fçavoir
» les témoigner fans déplaire , & les rendre
intéreſſants ; de faire enforte qu'on
les partage ; d'affervir les fentimens
avant d'attaquer la perfonne . Ce n'eft
pas affez d'être aimé : les defirs partagés
ne donnent pas feuls le droit de
les fatisfaire ; il faut de plus le confentement
de la volonté le coeur ac
corde en vain ce que la volonté refuſe,
:
JANVIER. 1759.
» L'honnête homme & l'Amant s'en abftient
même quand il pourroit l'obtenir.
» Arracher ce confentement tacite , c'eft
» ufer de toute la violence permife en
» amour : le lire dans les yeux , le voir
» dans les manieres malgré le refus de
» la bouche , c'eft l'art de celui qui fçair
» aimer : S'il achève alors d'être heureux ,
» il n'eſt pas brutal , il eft honnéte . Il
» n'outrage point la pudeur , il la ref-
"pecte , il la fert ; il lui laille l'hon-
» neur de défendre encore ce qu'elle eût
peut-être abandonné.
Ovide & Quinault ne difoient pas
mieux , & le Théâtre n'eut jamais de plus
indulgente morale. D'après ces principes ,
j'ofe affurer M. Rouffeau que l'amour
honnête eſt l'amour à la mode , qu'il y
a peu de Satyres dans le monde , & que
c'eft précisément felon fa méthode qu'on
y achève d'être heureux .
Mais cet amour innocent , dans l'état
de fimple nature , peut ne l'être pas dans
la conftitution actuelle des chofes : il
y
a même des circonftances où il eſt puni
par les Loix , comme crime de féduction
; il ne feroit donc pas prudent de
s'en tenir à cette régle. M. Rouffeau
reconnoît dans les fentimens de l'homme
en fociété , une moralité incon-
· D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
nue aux bêtes ; & quoiqu'il fût aifé
de trancher toute difficulté , en rejettant,
comme lui , l'impertinent préjugé des conditions
, & toutes les conventions de la
même espéce ; en donnant pour raifon
de ce qu'on appelle licence , Ainfi l'a
voulu la Nature , c'est un crime d'étouffer
fa voix ; quoiqu'il n'y ait pas de libertinage
qu'on ne pût juftifier en difant comme
lui , La Nature a rendu les femmes
craintives afin qu'elles fuyent , & foibles
afin qu'elles cédent , en un mot , quoique,
pour combattre M. Rouffeau , il fuffit
peut- être de l'oppoſer à lui-même ; je ne
profiterai pas de l'avantage que me donne
le peu d'accord que je crois voir entre
fes maximes. Je reconnois donc , de
bonne foi , que les inftitutions naturelles
doivent fe plier aux régles établies
entre les hommes ; & que ce qui étoit
bon dans les bois , peut être mauvais
dans nos Villes. Ainfi je vais confidérer
l'amour dans fes relations politiques &
morales , & voir en quoi le Théâtre qui
le favorife eft nuifible à la Société.
D'abord , obfervons dans l'Amour des
fentiments très-diftincts , qu'il eft bon de
ne pas confondre. S'il n'y avoit que ce
que M. Rouffeau appelle modeftement
les defirs du coeur , l'Amour feroit un
JANVIER. 1759. 79
mouvement paffager & périodique , comme
tous les befoins , & tel que M. Rouffeau
nous l'a fait remarquer lui -même
dans l'Homme Sauvage.
Cet Amour infpiré par la Nature ,
n'eft honnête dans les moeurs de la Société
qu'autant qu'il fe méle confufément ,
& comme à notre infçu , à des fentiments
plus purs & plus nobles : ces fentiments
font l'eftime , la bienveillance ,
la douce & tendre intimité ; d'où résulte
la complaifance de foi-même dans un
objet de prédilection auquel on attache
fon être. Quand l'affection et mutuelle
& au même degré , c'eſt l'union la plus
étroite , c'est le plus parfait accord qui
puiffe régner entre deux êtres fenfibles ;
c'est enfin , s'il eft permis de le dire , la
transfufion & la coéxiftence de deux âmes.
Cependant on abufe de tout. Examinons
comment les exemples de cette
union fi délicieufe & fi pure , peuvent
être pernicieux.
> le
J'avoue d'abord que l'Amour , dans
la plupart des hommes n'eft que
defir naturel , fans aucune trace de moralité.
J'avoue que cet Amour et plus
commun dans les Villes opulentes &
peuplées ; j'avouërai même , fi l'on vent ,
qu'il régne à Paris autant & plus qu'en
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
>
aucun lieu du monde. Eft- ce au Spectacle
qu'il faut l'attribuer : L'Amour vertueux
eft , comme je l'ai dit un fentiment
compofé du Phyfique & du Moral
; mais dans lequel celui-ci domine.
Ce mêlange ne fe fait dans l'âme que
lentement & par degrés l'eftime , la
confiance l'amitié ne s'infpirent pas
d'un coup d'oeil . Or , fi des plaifirs faciles
préviennent le defir naiffant , s'il
n'a qu'à fe manifefter pour être comblé
fans obftacles , l'Amour ne fera dans
l'homme en fociété , que ce qu'il eſt dans
l'Homme Sauvage : c'eft ce qui arrive
partout où régnent l'opulence & le luxe.
Et c'est ainsi que le germe de l'Amour
vertueux eft étouffé dans l'âme des hommes
, quelquefois même avant la faifon
où il doit fe développer . Les femmes foiblement
aimées , aiment foiblement à
leur tour. L'exemple , le dépit , la féduction
les déterminent à imiter un
Amant trompeur , un Epoux dédaigneux
on volage ; & bientôt le déréglement
de part & d'autre , devient une espéce
d'émulation .
Dans une Ville qui contient cent mille
Célibataires nubiles , qu'il y ait des Speccles
, qu'il n'y en ait point , tout ce
qu'on peut fouhaiter & attendre , c'eſt
JANVIER. 1759 .
81
que la contagion du vice ne pénétre pas
dans le fein des familles ; c'eft que les
plaifirs tolérés ne dégoutent pas des plaifirs
permis ; que le vice n'ait que le fuperflu
d'une fociété tumultueufe & furabondante
, & que l'hymen toujours refpecté
, foit l'afyle inviolable de l'innocence
& de la paix. Or l'Amour feul ,
& j'entends l'Amour 'tel qu'il est repréfenté
au Théâtre , honnête , vertueux ,
fidéle , peut être le contre-poifon de ce
vice contagieux.
>
Qui n'aime aucune femme en a mille
à craindre. L'homme le plus facile a égarer
eft celui qui n'étant frappé vivement
d'aucun objet déterminé , préfente à la
féduction un coeur vuide. Et ce que je
dis d'un féxe doit s'entendre de tous les
deux . Le vice de notre Siécle n'eft donc
pas l'Amour tel qu'il eft peint dans nos
Spectacles ; mais l'Amour tel que l'infpire
la nature , & au-devant duquel les plaifirs
vont en foule, quand le luxe les met
à prix .
Le Théâtre , dit-on , allume les defirs :
comme s'il étoit befoin d'aller au Spectacle
pour être homme . Ces defirs , la Nature
les donne , elle fçait bien les réveiller.
Un peu plus , un peu moins de
vivacité ou de rafinement , ne change
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
rien à cette impulſion univerfelle . L'homme
livré à l'inftinct des bêtes chercheroit
partout fa moitié ; & au défaur de
. la beauté , la laideur feroit adorée . L'occafion
eft un attrait ; mais fi l'occafion
he venoit pas au-devant de lui , il iroit
bientôt au-devant d'elle les Cercles ,
les Jeux , les les Promenades , les lieux
mêmes les plus refpectables feroient comme
le rendez-vous de la licence & de
la féduction . Ce n'eft donc pas cet Amour
d'inftinct qu'il faut éluder ou tâcher de
détruire ; il s'agit de le diriger , de l'éclairer
, s'il eft poffible ; il s'agit de lui
donner cette moralité qui l'épure , qui
l'ennoblit , qui l'élève au rang des vertus.
L'émotion qu'on éprouve au Spectacle
attendrit l'âme , je l'avoue , & c'eſt
par là qu'il la difpofe à l'amour vertueux.
L'amour phyfique n'a befoin que
des fens ; l'amour vertueux a befoin de
toute la fenfibilité , de toute la délicateffe
de l'âme . Plus l'âme eft fenfible ,
plus elle eft délicate ; je dis l'âme , &
l'on m'entend bien : or la délicatelle des
fentimens en garantit l'honnêteté. Un
caractère de cette trempe s'attache à
fon devoir par tous les liens qu'il lui
préfente ; l'eftime , l'amitié , la reconnoiffance
la captivent. La Nature & le
JANVIER. 1759.
83
fang ont fur lui des droits abfolus.
Et vos enfants ces gages précieux ,
Nés de l'Amour , en font de nouveaux nouds .
Au lieu qu'une âme froide & légére ne
tient à rien & céde à un foufle. Elle oublie
la vertu qu'elle n'aime pas , pour
un vice qu'elle n'aime guères ; & fe perd
fans fçavoir pourquoi. Si j'ai bien étudié
les moeurs de notre Siècle , le vrai
moyen de les corriger feroit le don de
nous attendrir.
La fenfibilité dirigée au bien s'attache
à tout ce qui eft honnête ; de là vient
que toutes les vertus fe tiennent par la
main or le Théâtre en nous intéreffant
prend foin de réunir dans une émotion
commune tous les fentimens vertueux
qui doivent fe combiner enfemble. Ainfi
l'Amour y a pour compagne la pudeur ,
la fidélité , l'innocence ; tous ces caractéres
analogues , y font comme fondus
en un feul . C'est donc nous fuppofer une
ame déja bien corrompue , que de prétentendre
qu'elle analyfe ces émotions com
pofées pour en extraire du poifan
Voyons cependant , comment cela siopére.
"
›
Quand il feroit vrai , dit M. Rouf
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
»feau qu'on ne peint au Théâtre que
» des paffions légitimes , s'enfuit- il de là
»que les impreffions en font plus foi-
» bles , que les effets en font moins dan-
» gereux ? comme fi les vives images d'u-
»ne tendreffe innocente étoient moins
" douces , moins féduifantes & c.
S'il eft vrai que la pudeur qui infpire
fi bien l'amour , & dont les craintes ,
·les détours, les réferves , les timides aveux,
la tendre & naïve fineffe , difent mieux
'ce qu'elle croit taire que la paffion ne l'eût
dit fans elle ; s'il eefſtt vrai , dis-je , que
la pudeur foit une vertu , l'amour qu'elle
infpire n'eft donc pas un crime. En
fuppofant que les peintures du Théâtre
produifent les mêmes effets , le Théâtre
devroit donc , ce femble , partager les
éloges que M. Rouffeau donne à la pudeur.
Voyons comment ce qui fait le
charme de la pudeur , peut être le vice
du Spectacle.
"
» Les douces émotions qu'on y reffent
» n'ont pas par elles-mêmes un objet dé-
» terminé , mais elles en font naître le
» befoin. Elles ne donnent pas préciſé-
» ment de l'amour , mais elles préparent
» à en fentir. Elles ne choififfent pas la
perfonne qu'on doit aimer , mais elles
nous forcent à faire ce choix. Ainfi
و ر
JANVIER. 1759. 85
» elles ne font innocentes ou criminelles ,
que par l'ufage que nous en faifons ,
»felon notre caractére , & le caractére
» eft indépendant de l'exemple.
و د
Si M. Rouffeau parle du defir , il eſt
indépendant du caractére , comme le caractére
l'eft de l'exemple. Dans tous les
hommes , le defir tend au même but ; il
y arrive , & il s'éteint. C'eft le Roman
de l'Amour phyfique . S'il parle de l'Amour
compofé où dominent les affections
morales ; je nie que les émotions duThéâtre
n'en déterminent pas l'objet . Ce n'eſt
pas telle ou telle perfonne que le Théâtre
nous difpofe à aimer ; mais une perfonne
douée de telle & de telle qualité. Ces qualités
nous affectent plus ou moins felon
notre caractére ; mais celui qui en eft viyement
affecté au Spectacle , le fera dans
la fociété il ne le fera de même que
par des qualités femblables; & plus l'émotion
du Spectacle aura été vive, plus il fera
indifférent pour tout ce qui ne reffemble
pas au tableau dont il eft frappé . Eftime,
refpect , confiance , vif intérêt , tendre
penchant , voilà ce qui lui refte de l'impreffion
qu'il a reçue ; & tout cela tient
à quelque chofe. L'âme ainfi émue ne va
pas s'attacher au premier objet préſent.
Quant au befoin d'aimer , il ne peut être
86 MERCURE DE FRANCE.
ici que le defir impatient de poffèder l'objet
réel dont on vient d'adorer l'image :
or ce defir n'eft rien moins que vague ; la
caufe en décide l'objet. Le caractére eft
indépendant de l'exemple , mais l'émétion
théâtrale eft indépendante du carac
tére ; & chacun n'aime ou ne hait dans
les Peintures du Théâtre , que ce qu'il eft
capable , felon fon caractére , d'aimer ou
de hair dans la réalité ; à moins que M.
Rouffeau ne fuppofe qu'on change d'âme
en changeant de lieu : ainfi l'homme naturellement
vicieux , s'il en eft , ne fera
que très-foiblement touché d'un amour délicat
& honnête ; & celui que fon caractére
y rend plus fenfible , eft par là-même
difpofé à fuivre l'impulfion d'un exemple
vertueux .
M. R. compare aux tableaux de nos
Spectacles, le baiſer du Praticien Manilius,
donné à fa femme en préfence de fa fille.
C'étoit , dit-il, d'une action fort honnête ,
faire un exemple de corruption .
31
Cette action étoit l'exemple de la pu
deur violée , & par conféquent d'une mau
vaife action ; & ce baifer immodeste dans
nos moeurs , pouvoit être encore plus li
centieux dans les moeurs de l'ancienné
Rome ; au lieu que l'Amour , tel qu'il ek
peint fur le Théâtre , n'a rien d'indécent
à nos yeux.
JANVIER. 1759.
8-
» L'Amour eft louable en foi , comme
» toutes les paffions bien réglées ; mais les
excès en font dangereux & inévitables ,
» fil'idée de l'innocence embellit quelques
» inftants le fentiment qu'elle accompa-
" gne , bientôt les circonftances s'effacent
» de la mémoire , tandis que l'impreffion
» d'une paffion fi douce tefte au fond du
و د
-» coeur.
Un Peuple qui va chaque jour s'atten
drir à ce Spectacle , doit donc être un
Peuple très-paffionnné. Voyons ce qu'en
dit M. Rouffeau lui-même.
» On flatte les femmes , fans les aimer :
» elles font entourées d'agréables ; mais
elles n'ont plus d'Amants . Ne feroient-
» ils pas au défefpoir qu'on les crût amou-
» reux d'une feule ? Qu'ils ne s'en inquié-
» tent pas ; il faudroit avoir d'étranges
» idées de l'Amour. »
Voilà donc cette foule de Spectateurs
qui reviennent du Théâtre , avec un befoin
fi preffant d'aimer ? Voilà l'effet de
ces émotions qui préparent à fentir l'A-
'mour ; voilà , dis- je , cet Amour dont les
excès font inévitables ! Cette Jeuneffe
froide & légére a vû cependant le Spectacle
au fortir du Collége , & ne manque
pas une feule des leçons d'amour qu'on
donne. Quels en ont été les effets ?
88 MERCURE DE FRANCE
Soit foibleffe du côté des impreffions théâ
trales , foit froideur naturelle ou diffipation
du côté des Spectateurs , notre fenfibilité
n'eft donc que trop foiblement
par les objets vettueux que le Théâtre
nous préfente ; & le mal eft que l'émotion
qu'il nous cauſe , ne nous affecte
qu'un inftant .
émue
Dans les climats où la fenfibilité natu
relle eft plus que fuffifante pour remplir
l'objet de la fociété , il feroit dangereux
fans doute de l'irriter par des fenfations
trop violentes ; mais il eft un milieu entre
la langueur
& l'yvreffe , entre la froide
inertie de l'ame & les accès de la paſſion.
Or , nous fommes bien loin encore de
cette vivacité de fentiment , qui , mutuelle
entre les deux Séxes , fait le charme
de leur union . Voilà , je le répéte , ce qui
manque à nos moeurs , ce qu'il feroit à
fouhaiter
que pût nous donner le Théâtre ;
& ce n'eft pas à nous à craindre
la
que
foible illufion qu'il nous caufe , ne fe change
en égarement
. On revient ému d'Ariane
, d'Inès & d'Alzire ; mais de bonne
foi , en revient- on paffionné
: Ceft ce qui
feroit arrivé peut-être , dans les climats
où le fon d'une lyre rendoit les hommes
furieux. Auffi l'Amour n'étoit-il pas admis
fur le Théâtre d'Athénes ; & l'on faifoit
JANVIER. 1759. 89
rudemment de ne pas l'y expofer. Mais
le même excès eft à craindre pour Geêve
, comme le croit M. Rouffeau ; s'il
ft à craindre pour l'Angleterre où l'Amour
eft furieux & tragique , où les hommes font
fublimes ou déteftables ; M. Rouffeau doit
avouer du moins que Paris ne court pás
les mêmes risques.
Ceft à la légereté , à la diffipation
qui nous eft naturelle , au goût des plaifirs
tumultueux & vains qu'on doit attribuer
l'éloignement de la jeuneffe Françoife
pour les Vieillards , & le Théâtre
qui fait refpecter les vertus de cer âge
comme il en joue les ridicules , eft auffi
pen la caufe de l'abandon où languit la
vieilleffe que des travers des jeunes
gens.
Quelques-uns de ces travers font les
effets d'une paffion aveugle.
Il et partout des caractéres violents ;
mais fi quelque chofe pouvoit les contenir
, quelle leçon plus frappante pour
eux que le Tableau des excès de l'Amour
, tel qu'il eft peint fur la Scéne
Françoife ? L'Amour tendre y eft féduifant
, mais l'Amour paffionné y eft terrible.
L'un y caufe de douces émotions ,
l'autre y fait frémir la Nature. Eſt-il
de femme qui voulût être à la place
go MERCURE DE FRANCE.
d'Inès ? Eft-il d'homme qui voulût fe
trouver dans la fituation de Dom-
Pédre ?
Quel eft donc cet Amour criminel où
nous conduit l'Amour honnête ? Je fçai
quelles font les moeurs d'une Jeuneſſe
diffipée ; mais de tant d'extravagances
dont nous fommes témoins , y en a-t-il
une entre mille dont le fentiment de
l'amour foit la fource ? Ce n'eft point le
coeur qui mène à la débauche , & c'eft
le coeur , le coeur lui feul , qui reçoit les
douces émotions d'un amour tendre &
vertueux. L'amour à deux fortes d'objets :
fçavoir , les objets qui affectent l'âme &
les objets qui émeuvent les fens. Le
Théâtre peut faire l'une & l'autre im
preffion ; mais ces deux effets n'ont pas
la même cauſe.
Que Zaïre foit jouée par une Actrice
d'une rare beauté , fa beauté affecte les
fens , mais fon rôle n'affecte que l'âme.
L'un tient à l'autre , me dira- t -on point
du tout ; car le rôle de Zaïre attendrit
également les deux féxes. Une Zaïre
moins belle toucheroit moins , avec le
même talent ; mais cela vient d'une caufe
fi pure que Zaire monis belle toucheroit
moins les femmes elles-mêmes . Cette
caufe eft le charme innocent de la BeauJANVIER.
1759. 91
té , l'intérêt naturel qu'elle infpire , l'illufion
qu'ajoute une figure raviffante au rôle
d'une amante adorée , enfin l'harmonie
& l'accord des fentimens vertueux &
tendres qu'elle exprime, avec le caractére
touchant & noble de fa figure & de fon
action. Mais tout cela n'affecte que l'âme
, je le répéte ; & la preuve en eſt ,
qu'un fage Vieillard en revient plus touché
que le plus voluptueux jeune homme.
L'expreffion d'un rôle tendre ajoute
aux charmes de la beauté ; mais je tiens
que de mille Spectateurs , il n'y en
a pas un qui en foit ému comme il eſt
dangereux de l'être. Ne nous flattons
point d'avoir tant à nous craindre. Il n'eft
pas auffi aifé de nous enflammer qu'on le
dit. Je vois même parmi la Jeuneffe beaucoup
de fantaiſie , très-peu de paffion . Et
quand les hommes feront capables d'un
fentiment délicat & vif , ils n'auront pas
à redouter la féduction de ces goûts frivoles.
+
Le Spectacle cependant peut être dangereux
comme Pantomime ; mais fi tout
tout ce qu'on y voit invite à l'amour phyfique
, tout ce qu'on y entend n'infpire
que l'amour moral : plus l'âme y eft émuë,
moins les fens doivent l'être. Quelle eft
de ces deux impreffions celle qui domine
92
2 MERCURE
DE FRANCE
.
& qui refte : C'eft là ce qui dépend des
caractères ; mais je fuis fûr qu'elles fe
combattent , que plus on eſt touché du
rôle , moins on eft tenté de l'Actrice , &
qu'avec les mêmes objets , le Spectacle
feroit plus dangereux, par exemple, fi l'on
ne faifoit qu'y danfer. Il ne m'eft pas përmis
d'approfondir cette queftion ; mais
j'en dis affez pour me faire entendre. Revenons
à l'amour moral.
Le plus grand de fes dangers eft celui
des inclinations déplacées : elles peuvent
l'être , ou relativement aux convenances
, ou relativement aux perfonnes . Sur
l'Article des convenances M. Rouffeau
n'eft pas févére. Il reconnoit la bonté
des moeurs de Nanine , » où l'honneur ,
» la vertu , les purs fentimens de la Na-
» ture font préférés à l'impertinent pré-
»jugé des conditions. » Cependant c'eft
là ce qui rend fi dangereufe aux yeux de
la plupart des hommes la fenfibilité des
jeunes gens.
L'Amour ne connoît point l'inégalité
des conditions ; il tend quelquefois à
rapprocher des cours que la naiffance &
la fortune féparent . Il renverfe donc le
plan économique des familles , l'ordre
politique de la fociété , l'empire de la
coutume & de l'opinion .
JANVIER. 1759. 93
La fociété exige dans les alliances certains
rapports que la Nature n'a point
confultés. Le Mariage , au lieu d'étre
l'accord des volontés , eft devenu celui
des convenances . On eft donc obligé de
fouhaiter que le coeur des jeunes gens
foit indifférent à tout , pour difpofer
deux ſelon des vues qui ne font pas
celles de la Nature . Si le coeur fe donne
lui-même , avant qu'on l'ait engagé ;
fifon inclination contredit l'engagement
qu'on lui fait prendre ; le defir & le penchant
font en contradiction toute la vie ,
& ce qui eût fait le charme d'une union
volontaire , devient le tourment d'une
fervitude impofée. Ce plan une fois établi
l'inclination des enfans contredit
fouvent les intentions des peres. Mais ,
fi , dans cette pofition , il eft malheureux
que le coeur de l'homme foit tendre
& fenfible , s'il eft à craindre , par
conféquent , que le Théâtre ne contribue
à le rendre tel ; eft-ce au Théâtre
eft-ce à la Nature qu'un Philofophe doit
s'en prendre ? Auffi M. Rouffeau ne leur
en fait- il pas un crime. Je parle donc
ici , non à M. Rouffeau , mais à un
pere de famille jaloux de fon nom , foigneux
de fa poftérité , fenfible à l'hon
neur de fon fils , & inquiet fur le choix
94 MERCURE DE FRANCE.
que ce jeune homme feroit peut - être fi
la Nature ou l'habitude difpofoit fon
caur à l'Amour .
Vous fouhaittez à votre fils une âme
infenfible , lui dirai-je ; c'eft ſouhaiter
le plus dur efclavage à fa femme & à
fes enfants. Si par malheur vos voeux
font remplis , il n'aimera rien excepté
lui - même ; & l'amour - propre n'eft ja-,,
mais fi fort que dans une âme où il régne
feul. Tout fera donc facrifié à ce
fentiment unique' ; & l'autorité d'époux
& l'autorité de pere ne feront de lui
qu'un tyran. Vous aurez difpofé de lui
felon vos vues , en fuppofant qu'une âme
froide foit plus docile qu'une âme tendre,
cè qui eft encore bien douteux ; mais
vous en aurez difpofé pour le malheur de
tout ce qui l'environne.Votre orgueil fera
fatisfait , mais vous entendrez retentir
jufqu'à vous les cris plaintifs de la Nature.
Grace à vos foins , fon âme endurcie
ne fera capable d'aucune affection
morale ; mais les Animaux les plus ftupides
ont des fens ; votre fils en aura.
comme eux , & comme eux il en fera
l'esclave.
Aimez- vous mieux , me dira ce pere ,
aimez -vous mieux que difpofant fon âme
à des inclinations deréglées , je l'aban
JANVI ER. 17 59. ༡༦
donne imprudemment aux caprices aveu--
gles de l'Amour ? Non fans doute , lui
répondrai-je ; mais fuppofons que votre
fils ne foit pas naturellement pervers ,
qu'il foit né bon , comme tous les hommes ,
c'eft-à-dire , capable de trouver fon plus.
grand bien dans ce qui eft vertueux &
honnête il dépend de vous d'y détermi-"
ner fes inclinations ; fon bonheur & fa
vertu font dans vos mains : plus fon âme
fera attendrie , & plus vous la trouverez
docile.
:
» Le plus charmant objet de la Nature,
le plus digne d'émouvoir un coeur fen-
»fible , & de le porter au bien , eft une
»femme aimable & vertueufe . » M.
Rouffeau demande où il y en a ? Je prétends
qu'il y en a partout & dans tous les
états de la vie , qu'il y en aura plus encore
, fi dans la balance des intérêts
ces qualités font de quelque poids : or ,
qu'une âme tendre foit indécife ; fi elle
n'eft
pas corrompue , fi l'on a pris foin
de cultiver en elle le goût naturel du beau
moral , qui empêche des Parens attentifs
d'éclairer , de diriger fa fenfibilité vers
des objets qui en foient dignes.
Un tel foin , je l'avoue , exige une at
tention vigilante & affidue . Cette attention
eft un devoir pénible ; on le néglige
96 MERCURE DE FRANCE.
& l'on fe plaint des égaremens d'un jeune
coeur à lui-même livré. On prétend le
ramener d'un coup d'autorité , il n'eft
plus tems . Ou l'autorité fera trop foible •
ou elle fera tyrannique. Il ne faut donc
pas 'étonner fi un aveu arraché par la violence
, n'a pas le même effet qu'un penchant
infpiré par la perfuafion . Mais dans
tout cela , que fait le Théâtre ? Il fupplée
par la peinture des affections honnêtes
, vertueufes , & par-là même intéreffantes
, à ce qui manque à l'éducation
, du côté des exemples & des leçons
domeftiques. Il y fupplée , dis-je , autant
qu'il eft poffible , & fi le torrent franchit
fa digue , l'on n'en doit pas conclure
que la digue elle-même foit la caufe du
débordement.
Ce qui allarme le plus M. Rouffeau ,
c'eft le danger des inclinations déplacées,
relativement à la perfonne. » Qu'un jeune
» homme n'ait vu le monde que fur la
Scéne , le premier moyen qui s'offre à
lui pour aller à la vertu , eft de cher
» cher une maîtreffe qui l'y conduiſe ,
»
efpérant bien trouver une Conftance
» ou une Cénie, tout au moins. C'eſt ainf
» que ,fur la foi d'un modéle imaginaire
» fur un air modefte & touchant , fur une
» douceur contrefaite , Nefcius aura fali
lacis
#
2
2.
JANVIER. 1759. 97
lacis , le jeune Infenfé court ſe perdre,
» en penfant devenir un fage.
Je veux qué ce jeune homme n'ait vû
au Théâtre que des Conftances , des Cénies
, qu'il n'y ait vu peindre l'Amour
qu'intéreffant & vertueux l'âme pleine
de ces idées , il cherchera , dites - vous ,
une Cénie , une Conftance ; mais eft- ce
dans la fociété des femmes perdues qu'il
ira la chercher ? Le fuppofez-vous affez
infenfé ? Ne faut - il pas s'abftenir auffi
d'expofer fur le Théâtre l'amitié pure &
fainte , de peur que quelque jeune hom
me épris de fes charmes , ne la cherche
parmi des Fripons ? La Jeuneffe facile &
crédule , donne fouvent dans le piége
'd'un faux amour comme dans celui d'une
fauffe amitié ; mais eft-ce pour avoir appris
au Spectacle à difcerner le véritable ?
Eftce- pour y avoir été vivement ému
des fentimens qui l'accompagnent , &
qui le caractérisent ? M. Rouffeau fuppofe
que nous fortons du Spectacle ,
fi enyvrés que nous ne fommes plus capables
de réfléxion ni de choix : cela peut
être dans un pays où l'Amour eft fi furieux
qu'il ne s'agit pas moins que d'y laiffer
l'amour ou la vie ; cela peut être auffi à
Genêve. Mais je ne confidére les effets
du Théâtre que relativement aux Fran-
11. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
çois ; & M. Rouffeau avoue lui-même ,
qu'ils ne font rien moins que paffionnés.
Qu'il me foit donc permis de demander
comment l'on peut enfeigner aux hommes
à diftinguer le bien & le mal ; à chercher
l'un , & éviter l'autre ; fi ce n'eſt en les
expofant à leurs yeux dans une Peinture
naïve & fidelle , l'un avec les charmes &
fes avantages , l'autre avec fa honte , fes
dangers & fes écueils ? Comment s'y prendroit
M. Rouffeau lui-même pour éclairer
un jeune homme dans le choix d'un
objet digne d'être aimé ? Vous reconnoîtrez
, lui diroit-il , une Femme honnête
à fes principes , à fes fentiments , au caractére
de fon amour. Si elle eft plus occupée
que vous-même de vos devoirs &
de votre gloire , de vos talents & de vos
vertus ; fi elle prend foin d'embellir votre
âme , & de vous rendre plus cher à fes
yeux , en vous rendant plus eftimable ;
voilà l'objet qui doit vous attacher. C'eſt
la leçon qu'il lui donneroit , & cette leçon
eft celle du Théâtre. Il ajouteroit à
ce tableau le contrafte d'une femme impérieufe
& vaine , qui veut que tout céde
à fes caprices , que tout foit facrifié à fa
fantaifie & à fes plaifirs , qui ne connoît
dans fon Amant de devoir , de foin , d'in- ?
JANVIER. 1759. 99
térêt que celui de lui complaire ; qui fe
fait un jeu de fa ruine , un amuſement
de fes folies , un triomphe de fes égarements.
Voilà , diroit-il , celle que vous
devez craindre ; & le Théâtre l'a dit mille
fois. Il feroit bon fans doute de mettre en
action ces préceptes , il feroit bon de repréfenter
fur la Scéne l'Enfant prodigue
au milieu des malheureufes qui l'ont égaré
, ruiné , chaffé , méconnu ; mais par
malheur la décence s'y oppofe. Il s'enfuit
qué la Scéne Françoife n'eft pas à cet
égard auffi morale qu'elle peut l'être ;
mais on y dit ce que l'on n'ofe y peindre ;
& fi les impreffions n'en font pas affez
vives , fi elles frappent l'oreille fans toucher
le coeur , ce n'eft pas la faute du
Théâtre .
Si l'Amour criminel ou vicieux eft peint
dans quelques- unes de nos Pićces , avec
des couleurs qui le font aimer , je fuis le
premier à condamner la Piéce. Mais que
M.Rouffeau nous en cite les exemples dans
ce qui s'appelle le Théâtre honnête . L'Amour
intéreffe dans Zaire & dans Bérénice
, oui fans doute ; auffi l'Amour n'y
eft-il pas criminel . Il combat un Préjugé
national dans Titus , & il eft facrifié à
ce Préjugé même . Il combat dans Zaïre
des devoirs inconnus , & il cède à ces
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
devoirs , dès que leur voix fe fait entendre.
Zaïre meurt , & l'on ne laiffe pas de
fouhaiter de rencontrer une Zaïre : je le
crois bien ; auffi n'eft - ce pas la crainte
d'aimer une Zaïre , mais la crainte de
l'immoler dans les accès d'une jalouſie
aveugle & forcenée que ce Spectacle doit
infpirer.
:
On s'intérefle à l'Amour de Titus pour
Bérénice ; quoiqu'il foit oppofé à fon devoir
pourquoi ? Parce que ce devoir n'eņ
eft pas un dans nos moeurs , & que le
coeur doit prendre parti pour un fentiment
naturel contre une opinion révoltante.
Que le Cid facrifiât fon pere à Chiméne ,
qu'Horace abandonnât la caufe de Rome
pour complaire à Sabine : je demande à
M. Rouffeau s'il croit que l'intérêt de
l'Amour l'emportât dans nos coeurs fur
l'intérêt facré de la Nature ou de la Patrie?
Qui de nous eft complice dans l'âme
de la trahifon du fils de Brutus ? Mais
qu'il plaife aux Romains de faire un crime
à leur Empereur d'époufer une Reine ;
cet orgueil nous irrite , loin de nous toucher
; & fi nous applaudiffions dans Titus
l'effort généreux qu'il fait fur lui-même ,
fon refpect pour une Loi fuperbe , ne fe
communique point à nous , & les charmes
naturels de la beauté & de la vertu
JANVIER. 1759 .
101
confervent tous leurs droits fur nos âmes.
M. Rouffeau a raifon de dire qu'aucun des
Spectateurs n'eft Romain dans ce moment;
mais aucun ne pardonneroit à Titus de
ceffer de l'être. C'eft par principe qu'on
l'admire ; c'est par fentiment qu'on le
plaint.
» L'Amour ſéduit , ou ce n'eſt pas lui »
Qu'eſt-ce à dire , l'Amour ſeduit ? Il intéreffe
, il attache , oui fans doute . Il nous
fait tomber daus les piéges du crime , au
moment qu'il fuit lui-même le chemin de
la vertu : c'eft ce que je ne puis concevoir.
» Les circonstances qui le rendent ver-
» tueux au Théâtre , s'effacent , dit M.
» Rouſſeau , de la mémoire des Specta-
" teurs. » Ainfi , quand les yeux mouillés
de larmes , je viens de voir Zaire ou Bérénice
, j'oublie qu'elles étoient vertueufes
, qu'elles ont facrifié le fentiment le
plus cher de leur âme , l'une à la Religion
de fes Peres , l'autre à la gloire de
fon Amant. Quand je viens d'entendre &
d'admirer Life , Conftance ou Cénie, j'oublie
la cauſe , la feule cauſe de l'intérêt
vif & tendre dont je fuis encore tout ému.
Voilà une façon de fentir dont je n'avois
pas même l'idée. Il me femble au contraire
que le fouvenir des circonftances
qui ont excité l'émotion , furvit long-
E iij
702 MER CURE DE FRANCE.
tems à l'émotion elle-même ; & ce n'eft,
que par ces images , que les peines & les
plaifirs paffés , nous font encore préfents.
Comment donc M. Rouffeau a-t- il prétendu
que l'Amour refte , & que l'objet
s'efface Feroic-il confifter l'impreffion
de l'Amour au Spectacle , dans l'émotion
phyfique des fens ? Si telle eſt fon
l'idée , j'ofe lui répondre , qu'aucune des
Piéces où l'Amour eft peint vertueux , ne
produit cet effet , ni ne peut le produire.
Je dis plus un feul trait , qui dans une
Picce décente réveilleroit une idée obfcéne
, indifpoferoit tous les efprits . S'il
n'y a donc que l'émotion pure de l'âme
fans aucun mélange de vice , quel eft le
caractére dépravé qui change en affection
criminelle le fentiment que viennent d'exciter
en lui la bonté , la candeur , l'innocence
, la vertu même ? Que M. Rouffeau
compofe lui-même ce caractére déteftable
; je ne lui oppofe point fon principe
que tout homme eft né bon ; je veux qu'il
y en ait de naturellement pervers , & je
fuppofe un tel homme au Spectacle. Ou
la Peinture d'un Amour vertueux le touchera
, & pour un moment il fera moins
méchant ; ou il n'en fera point ému , & le
Spectacle dès-lors ne fera pour lui qu'infipide.
Il en revient , me direz-vous ,
JANVIER. 1759.
103
avec l'ardeur du defir dans les fens , & il
va l'appaiſer par un crime : cela peut être ;
mais ce que le Théâtre a fait , le Spectacle
le plus innocent l'eût fait de même.
Penfez qu'il s'agit d'un hommie perdu :
tout eft poifon pour une telle âme .. Mais
fuppofons ce qui eft plus commun ; c'eſtà
- dire , un homme qui ne fe livre à l'Amour
vicieux , que parce qu'il y fuppofe
un charme & des plaifirs qui manquent à
P'Amour honnête : pour celui- ci , plus la
Peinture de l'Amour honnête fera tou
chante ; plus le contrepoids du vice
aura de force , & moins par conféquent
le vice lui-même aura d'attraits . Prenez
un jeune débauché au dénouement de
P'Enfant Prodigue ; s'il eft attendri , s'il a
verfé des larmes , il eft vertueux , au moins
dans ce moment . Il a partagé les regrets ,
la honte , les remords de fon femblable ;
il a gouté avec lui le plaifir de dérefter aux
pieds d'une Femme honnête , fenfible &
généreufe , le crime de l'avoir trahie. Il a
pleuré fes égarements , fon coeur s'eft dilaté
au moment du pardon , il a baisé avec
Euphémon la main de fa vertueufe Amante
: Voilà donc les circonftances que vous
prétendez qu'il oublie , pour ne conferver
que l'impreffion , de quoi ? D'un Amour
fans objet , fans motif , fans caractére , &
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
qui dans fon âme va fe changer en vice ?
Je me perds dans cette analyfe étrange
du coeur humain ; & fi la nature eft auffi
monftrueufe que vous le fuppofez , je m'applaudis
de la méconnoître.
, Il faudroit , felon M. Rouffeau ne
préfenter l'Amour au Théâtre , que dangereux
, trompeur & funefte. » În croit
faire merveille de donner à la tendreffe
» tout l'intérêt de la vertu ; au lieu qu'il
»faudroit apprendre aux Jeunes gens à
» fe défier des illufions de l'Amour , & à
» fuir l'erreur d'un penchant aveugle qui
» croit toujours fe fonder fur l'eſtime. »
J'ai dit comment le Théâtre répond à
ces vues ; mais on fent bien que ce n'eſt
pas affez dans les principes de M. Rouffeau.
Rien n'eft plus rare , à fon avis ,
qu'une Femme aimable & vertueufe ; tout
Ce qui nous difpofe à aimer les Femmes ,
nous entraîne donc au vice. C'eſt ainfi
qu'il doit raifonner. Pour moi qui , dans
les Familles , n'ai guéres vû que des filles
bien nées , & les graces de l'innocence
unies à celles de la Jeuneffe , fouvent à
celles de la beauté , je crois que c'eſt remplir
l'intention de la Nature , & celle de
la Société , que d'attirer fur ces chaſtes
objets les voeux innocents des hommes de
leur état & de leur âge : je crois que leur
JANVIER. 1759. 105
infpirer une eftime , une confiance mutuelle,
c'eft les difpofer à fe rendre heureux : je
crois en un mot qu'attendrir un féxe pour
l'autre ; c'eft tirer l'homme de la claffe des
bêtes, & cacher la honte de l'Amour phyfique
fous l'honnêteté de l'Amour moral .
L'Amour a fes dangers , fans doute ;
mais quelle paffion n'a pas les fiens ? Il
s'agit de le régler , c'eft-à-dire , de l'éclairer
fur fon objet , & de lui tracer
des limites. L'homme a fes defirs , la
Nature les lui donne ; il faut qu'il les fixe ,
ou qu'il les répande. Entre l'amour & la
débauche , il n'y a que la fageffe ftoïque .
ou l'infenfible froideur. Voyez fi vous
prétendez faire de tous les hommes des
Stoïciens ou des Marbres , les élever audeffus
du foin de perpétuer leur efpéce , ou
les réduire àn'être plus que des Otomates
multipliants. A moins de métamorphofer
ainfi la Nature , il me femble que le lien
le plus doux , le plus vertueux qui puiffe
rapprocher , unir , enchaîner les deux
Séxes , c'eft le noeud intime d'une affection
mutuelle , & que le plus grand bien qu'on
puiffe opérer dans les moeurs d'un Peuple
inconftant & volage , c'eft de l'émouvoir
, de l'attendrir , de le difpofer à l'Amour,
en l'accoutumant à méprifer ce qu'un
tel fentiment à de vicieux , à craindre ce
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
qu'il'a de funefte , à chérir ce qu'il a d'intéreffant
, de refpectable & de facré.
Il n'eft point d'armes que M. Rouffeau
n'employe , & qu'il ne manie avec beaucoup
d'art , pour attaquer les moeurs du
Théâtre. L'Amour honnête qu'on y refpire,
réunit toutes les affections de l'âme fur
un feul objet. Or , » le plus méchant des
» hommes , eft celui qui s'ifole le plus , qui
» concentre le plus fon coeur en lui-mê-
» me. Le meilleur eft celui qui partage
également fes affections à tous fes fem-
» blables. Il vaut beaucoup mieux ai-
» mer une maîtreffe que de s'aimer
»feul au monde. Mais quiconque aime
» tendrement fes parents , fes amis , fa
" patrie & le genre humain , fe dégrade
" par un attachement défordonné qui nuit
» bientôt à tous les autres , & leur eft infailliblement
préféré. »
و د
و ر
»
pour
Je nie que le plus méchant des hommes
, foit celui qui s'ifole le plus . Cer
homme-là ne fait que s'anéantir la
Société. Or , le néant n'eft pas ce qu'il
a de pire. Il est évident que Cartouche
étoit plus méchant que Timon. Du reſte
il n'y a que l'Amour effréné qui détache
l'âme de fes devoirs , & qui en rompe les
liens tout fentiment vif les relâche ; l'amitié
, le fang & l'amour rompent L'éJANVIER.
1759.
107
quilibre des intérêts qui meuvent l'âme ;
mais cet équilibre eft une chimére . Licurgue
, pour rendre toutes les affections
communes , a été obligé de rendre tous
les biens communs jufqu'aux enfants , &
de former fon noeud politique des débris
de tous les noeuds domeftiques & perfonnels.
Avec l'argument de M. Rouſſeau ,
je prouverai qu'une Mérope eft un perfonnage
vicieux , & aucune mere ne vou
dra m'en croire .
L'Amour paffionné , c'eſt-à-dire , aveugle
& fans frein , eft un des plus grands
maux , dont le coeur de l'homme foit menacé
; auffi dans la Peinture qu'on en fair
fur la Scéne , n'infpire-t-il jamais la pitié
fans la crainte : voyez Hermione, Radamifte
, Orofmane , &c. mais ce n'eft
point cette fureur cruelle , forcenée , atroce
, dont vous craignez pour nos âmes
foibles les exemples contagieux. Vous redoutez
pour nous ces Spectacles tranquilles
, où l'on répand de douces larmes , où
la vertu gémit avec l'Amour , où la volupté
même est décente. Cénie, Mélanide,
l'Oracle, c'eft-là, dites-vous, qu'on refpire
le poifon d'un Amour dont les excès font
inévitables. Ces mêmes âmes que vous
trouvez fi froides , quand l'humanité , la
pitié les frappe , deviennent donc tout
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
à
coup bien fenfibles aux impreffions de
l'Amour. Que dis-je ? l'Amour lui-même
ne les touche donc qu'au Spectacle ; car
vous-même , vous avouez que le monde
ne le connoît plus . J'ai beau vouloir vous
concilier avec vous-même , il n'y a pas
moyen; votre opinion eſt un Protée , &
tel
je ne fuis pas unun Ulyffe. Je conclus donc ,
fans plus de difcuffion , que l'Amour ,
que peuvent
l'infpirer
ces Spectacles
attendriffants
, n'eft rien moins qu'une
phrénéfie
, rien moins qu'un mouvement
ftupide ; qu'il eft affez vifpour rapprocher
les âmes , & qu'il ne l'eft point affez pour
enyvrer les fens , qu'il favorife le penchant
de la Nature , fans rompre la digue
des bienséances
, ni changer la direction
du devoir & de la vertu. Banniſſez
donc l'Amour de Genêve , comme les
Spectacles
; fouhaitez
qu'il ne pénétre
point dans les retraites de ces Montagnons
fortunés, chez qui vous priez Dieu
qu'on ne mette point de lanternes
; mais
Jaiffez- nous defirer qu'à Paris le fentiment
le plus doux de la Nature , prenne la place
de la coquetterie
& du libertinage. Les
Spectacles y font utiles, non » pour per-
»fectionner
le goût,quand l'honnêteté
eft
» perdue, mais pour encourager
l'honnêteté
même par des exemples
vertueux , &
JANVIER. 1759. iog
publiquement applaudis ; non » pour cou-
"vrir d'un vernis de procédés , la laideur
du vice ; mais pour faire fentir la
honte & la baffeffe du vice, & développer
dans les âmes le germe naturel des vertus
; non » pour empêcher que les mau-
» vaiſes moeurs ne dégénérent en brigandage
, mais pour y répandre & perpétuer
les bonnes , par la communication
progreffive des faines idées , & l'impreffon
habituelle des fentiments vertueux ;
en un mot , pour cultiver & nourrir le
goût du vrai , de l'honnête & du beau
qui , quoiqu'on en dife , eft encore en vénération
parmi nous.
ر و
Après avoir repréfenté Paris comme
» une Ville remplie de gens intrigants ,
» défoeuvrés , fans moeurs , fans religion ,
» fans principes , dont l'imagination dé-
» pravée par l'oifiveté , la fainéantiſe , par
» l'amour du plaiſir , & par de grands
» befoins , n'engendre que des monftres ,
» & n'infpire que des forfaits. " Après
avoir peint le Théâtre comme l'Ecole la
plus pernicieufe du vice , on doit bien.
s'attendre que M. Rouffeau n'épargnera
pas les moeurs des Comédiens. Je n'examine
point le fait , la fatyre m'eft odieufe.
Je parle de ce qui peut être , fans
m'attacher à ce qui eft ; & je confidére
110 MERCURE DE FRANCE.
la profeffion en faifant abftraction des
perfonnes. M. Rouffeau commence par
avouer , qu'après avoir attaqué directement
le Spectacle dans fa nature & dans
fes effets , la difcuffion fur les moeurs des
Comédiens , n'eft pas fort néceffaire ; il
ne laiffe pas toutefois que de les noircir
de fon mieux : il auroit pu s'en dif
penfer.
Selon M. Rouſſeau » dans une grande
» Ville , la pudeur eft ignoble & baffe ;
ן כ
c'eft la feule chofe dont une Femme
» bien élevée auroit honte. Une Femme
qui paroît en Public , eft une Femme
" deshonorée. » A plus forte raifon , les
Femmes qui par état fe donnent en Spectacle
: il n'y a rien de plus conféquent,
Leur maniere de fe vêtir n'échappe point
à fa cenfure. Si on lui dit que les Femmes
fauvages n'ont point de pudeur , car elles
vont nues , il répond que » les nôtres en
» ont encore moins , car elles s'habillent.»
Si une Chinoiſe ne laiffe voir que le bout
de fon pied , c'eft ce bout du pied qui enflamme
les defirs. Si parmi nous la mode
eft moins févére , les charmes qu'elle laiſſe
appercevoir , font une amorce dangereufe.
Ainfi , une Femme ne peut fans crime ,
ni fe voiler , ni fe dévoiler. Si faut-il bien
cependant qu'elle foit vêtue de quelque
JANVIER. 1759 .
III
maniere; & à vrai dire , il n'en eft point
que l'habitude ne rende décente . Or , les
Actrices comiques font mifes précisément
comme on l'eft dans le monde . Les Actrices
tragiques ont foin d'ajuster à nos
moeurs les vêtements qu'elles imitent :
elles fe montrent avec cette bonne grace
que M. Rouffeau permet aux filles de Genêve
d'avoir au bal ; & dans tout cela ,
il n'y a rien que d'honnête.
M. Rouſſeau demande » comment un
» état , dont l'unique objet eft de fe mon-
» trer en Public , & qui pis eft , de fe
» montrer pour de l'argent , conviendroit
» à d'honnêtes femmes. » Je ne réponds
point au premier Article : j'ai fait voir que
dans tout ce qui n'eft pas d'inftitution
naturelle , les bienféances dépendent de
l'opinion . Dans la Grèce , une honnête
femme ne ſe montroit point en Public ;
parmi nous , elle y paroît avec décence ;
un état qui l'y oblige peut donc être un
état décent. Quant à la circonftance du
falaire dont M. Rouſſeau fait aux Comédiens
un reproche plus humiliant , a-t-il
oublié que rien n'eft plus honnête que
de gagner fa vie ; & ne fait-il pas gloire
lui- même de fe procurer par fon travail
, dequoi n'être à charge à perfonne ?
Les profeffions les plus utiles & qui de112
MERCURE DE FRANCE.
mandent le plus de talents , doivent être
fans doute les plus refpectées ; mais
s'enfuit-il que les profeffions qui ont pour
objet l'amuſement de la fociété , foient
deshonorantes , par la raifon qu'on les
exerce pour de l'argent ? Que l'on joue
le rôle de Burrhus , du Milantrope , de
Zaïre , ou que l'on donne un Concert
pour de l'argent , tout cela eft égal , fi
de part & d'autre les plaifirs que l'on
procure à qui les paye , n'ont rien que
d'honnête ; or c'étoit là feulement ce
qu'il falloit confidérer , fans s'attacher
à une circonftance qui ne fait rien du
tout à la chofe car fi le Spectacle étoit
pernicieux , il y auroit encore plus de
honte à être Acteur gratuitement , qu'à
l'être pour gagner fa vie. Qui d'ailleurs
affure M. Rouffeau que l'argent foit le
principal objet d'un Baron , d'une Lecouvreur
, & de celui qui , comme eux,
afpire à fe rendre célébre ?
Sans doute les talents & le génie ont
un objet plus noble que le falaire du traail
. Mais comme il faut vivre pour ſe
endre immortel , la premiere récomenfe
du Comédien , comme du Poëte ,
a Peintre , du Statuaire & c. doit être la
abfiftance dont l'argent eft le moyen ;
JANVIER. 1759. 113
car on ne peut pas en même temps faire
Cinna & labourer la Terre .
» Il eft difficile que celle qui fe met à
» prix en repréſentation , ne s'y mette
»bientôt en perfonne . » C'eft comme fi
je difois qu'il eft difficile qu'un Auteur
qui vend fes écrits à un Libraire , ne foit
pas tenté d'aller ſe vendre lui-même . Un
fi excellent Ecrivain peut- il vouloir faire
paffer en preuve d'une imputation flétriffante
un tour d'expreffion qui n'eft
qu'un jeu de mots ? L'Actrice qui joue
Emilie ou Colette eft elle plus vendue à
l'or des Spectateurs que ne l'étoient Corneille
& M. Rouffeau lui-même ? S'il me
répond qu'elle leur vend fa préfence ,
fon action , fa voix & le talent qu'elle
a d'exprimer tout ce qu'elle imite. Je réponds
que Corneille & M. Rouffeau ont
vendu avant elle leur imagination ,
leur âme , leurs veilles , & le don de
feindre qui leur eft commun avec elle .
C'eft furtout cet Art , ce don de feindre
& d'en impoſer , que M. Rouffeau trouve
deshonorant dans la profeffion de Comédien.
" Qu'eft- ce que le talent du Co-
» médien l'art de fe contrefaire , de re-
» vêtir un autre caractére que le fien , de
paroître différent de ce qu'on eft , de
» fe paffionner de fang froid , de dire
"
114 MERCURE DE FRANCE.
» autre chofe que ce qu'on penfe , auffi
» naturellement que fi on le penfoit réel-
» lement , & d'oublier enfin fa propre
place , à force de prendre celle d'au-
» trui. Et , à votre avis , Monfieur, qu'eftce
que l'art du Peintre , du Muficien , &
furtout du Poëte ? Auriez-vous jamais
fait les rôles de Colin & de Colette ,
fi vous ne vous étiez pas déplacé ? M. de
Voltaire que vous n'accuferez pas d'exercer
un métier infâme , étoit-il femblable
à lui-même en écrivant fes Tragédies ?
L'art de faire illufion eft-il plus de l'ef
fence du Comédien , que de l'effence du
Poëte , du Muficien , du Peintre &c. Celui
qui trouva le Dominicain travaillant
avec un air atroce au Tableau de S. André
, le foupçonna- t-il d'être complice
du Soldat qu'il peignoit alors infultant le
S. Martyr ?
En vérité , plus j'y penfe , moins je
conçois que vous ayez écrit férieufement
tout ce que je viens de lire. Cependant
de cette déclamation fi étrange & fi peu
fondée , vous tirez des inductions cruelles.
Que vous demandiez fi ces hommes
fi bien parés , fi bien exercés au ton de
la galanterie & aux accens de la paffion ,
n'abuſeront
jamais de cet art pour féduire
de jeunes perfonnes ; votre crainte peut
JANVIER. 1759. 115
être fondée ; & j'avoue qu'un bon Comédien
doit fçavoir plus que perfonne ,
l'art de témoigner fes defirs fans déplaire,
& de les rendre intéreffants. Cet Art eft
honnête felon vos principes ; mais comme
je ne vous prens pas au mot , j'avoue
qu'un bon Comédien fans moeurs ,
eft plus dangereux qu'un autre homme.
Vous allez plus loin. Ces valets filoux , fi
fubtils de la langue & de la main fur
la Scéne , dans les befoins d'un métier
plus difpendieux que lucratif , n'aurontils
jamais de diftraction utile ? ne prendront-
ils jamais la bourfe d'un fils prodigue
, ou d'un pere avare , pour celle
de Léandre ou d'Argan ? Que ne demandez-
vous de même fi celui qui joue
Narciffe ne fera pas un empoifonneur au
befoin ? Je paffe rapidement fur ce trait
qui vous eft échappé fans doute , je n'ai
pas le courage d'en plaifanter ; & fi je
le relevois férieufement , je tomberois
peut-être moi-même dans l'excès que je
vous reproche je m'en tiens donc à
notre objet. L'Auteur qui compofe &
l'Acteur qui repréfente fe frappent l'imagination
du tableau qu'ils ont à peindre.
Racine crayonnoit de la même main
le caractére divin de Burrhus , & le caractére
infernal de Narciffe . Milton eſt
16 MERCURE DE FRANCE.
fublime dans les blafphêmes de Satan
& dans l'adoration de nos premiers Peres.
L'âme de Corneille s'élevoit jufqu'à l'héroifme
pour faire parler Cornélie & Céfar
après s'être abaiffée jufqu'aux fentimens
de la plus lâche trahison pour faire
parler Achillas & Septime. Il en eft de
l'Acteur comme du Poëte , avec cette
différence que celui-ci à befoin de fe
transformer tout entier , & qué fon âme
doit être , s'il eft permis de le dire ,
centralement affectée des paffions qu'il
veut rendre , puifque c'eft lui qui les enfante
; au lieu que l'Acteur infpiré par
le Poëte , n'en eft que le copifte , & n'a
befoin , pour le rendre , que d'une émotion
plus fuperficielle , qui influe encore
moins par conféquent fur fon caractére
habituel.
Peut -être vous applaudiffez-vous de me
voir envelopper tous les Arts d'imitations
, dans le reproche que vous
faites à celui de Comédien ; mais c'eft
affez pour moi de vous réduire à convenir
qu'il n'eft pas moins honnête qu'un
autre. L'âme prend , à la longue , une
teinture des affections vertueufes dont
elle fe pénétre ; l'intérêt qu'elles lui
infpirent leur fert comme de mordant.
Mais les fentiments qu'on exprime avec
JANVIER . 1759. 117
horreur , le rôle qu'on méprife au moment
qu'on le joue , & qu'on voit en
butte au mépris , ce rôle , dis -je , n'a rien
de féduifant , rien de contagieux, ni pour
le Poëte qui le feint , ni pour l'Acteur
qui s'exerce à le rendre .
Toutefois je fens comme vous qu'un
Comédien vertueux , une Comédienne
fage & honnête fera une efpéce de prodige
, quand vous les réduirez l'un &
l'autre à l'Amour pur de la vertu , &
à la privation défintereffée de tous les
plaifirs qui les follicitent .
Le crime a trois fortes de frein : les
Loix , l'Honneur , la Religion. Le vice
n'a que la Religion & l'Honneur. D'un
côté l'on excommunie les Comédiens , de
l'autre on veut les rendre infâmes ; je
demande par quel effort généreux ils
fe priveroient des plaifirs tolérés par les
Loix & permis par la Nature ? S'ils ont
des moeurs , ce ne peut être qu'en s'élevant
au-deffus des autres hommes par
une droiture & une force d'âme qui les
raffure & qui les confole. Ils ne font pas
vertueux au même prix que nous ; & il
faut autant de courage à un Comédien
pour être honnête - homme , qu'à un
honnête - homme pour embraffer la prcs
feffion de Comédien. Voulez-vous juger
118 MERCURE DEFRANCE.
quelle eft l'influence de cette profeffion
fur les moeurs , commencez par lui rendre
les deux plus grands freins du vice ,
les deux plus fermes appuis de la foibleffe
& de l'innocence , la religion &
l'honneur. Ne les privez de rien , ne les
difpenfez de rien ; laiffez à leurs penchants
les mêmes contrepoids qu'aux nôtres
; & alors s'ils font conftamment plus
vicieux que nous , c'eft à leur état qu'on
a droit de s'en prendre. M. Rouſſeau
prend la chofe à rebours , & de la honte
attachée à l'état de Comédien , il veut
tirer une preuve contre les moeurs de cet
état , & contre celles des Spectacles .
*
A Rome les Comédiens étoient des Ef
claves ; la condition d'Efclave étoit infâme
, & par conféquent celle de Comédien
; M. Rouffeau en conclut qu'elle
doit l'être partout.
Dans la Grèce , les Comédiens étoient
des hommes libres , & leur état n'avoit
rien de honteux ; M. Rouffeau nous répond
qu'ils repréfentoient les actions des
Héros , que ces grands Spectacles étoient
données fous le Ciel , fur des Théâtres
magnifiques & devant toute la Gréce
affemblée. Il nous difpenfera , je l'efpere,
de prendre tout cela pour des raifons ;
* Voy. les Mémoires de l'Acad . des Infcriptions
& Belles- Lettres. Tom . 17. Page 210,
JANVIER. 1759. 119
& s'il veut bien fe fouvenir que ces
Comédiens repréfentoient familiérement
des Héros inceftueux ou parricides , qu'ils `
jouoient & calomnioient Socrate ; il
avouera que fi jamais l'état de Comédien
a du être deshonorant , c'eft fur le Théâtre
d'Athénes .
Dans les premiers établiſſemens des
nôtres , l'indécence & l'obfcénité des
Spectacles ont dû attirer fur la profeffion
de Comédien les cenfures de l'Eglife
& le mépris des honnêtes gens.
Les moeurs de la Scéne ont changé ;
& fi M. Rouffeau n'a pas prouvé que le
Spectacle eft pernicieux , tel qu'il eſt ,
ou tel qu'il peut être , il n'a pas droit
de conclure que le métier de Comédien
foit en lui-même un état honteux. Or
i cet état peut être honnête , il eft de
l'équité , de l'humanité , de l'intérêt
des moeurs de l'y encourager. Je le
répéte , l'Honneur & la Religion font
les appuis de l'innocence , les freins du
vice , les mobiles de la vertu & les contrepoids
des paffions humaines : priver
l'homme de ces fecours , c'eft l'abandonner
à lui-même.Heureufement les Comédiens
ne prennent pas tous à la lettre
cet abandon déſeſpérant : autoriſés
protégés, récompenfès par l'Etat, accueillis
, confidérés même dans la fociété la
120 MERCURE DE FRANCE.
plus décente , lorfqu'ils y apportent de
bonnes moeurs, ils fçavent que fi nos
fages Magiftrats n'ont pas crû devoir encore
céder aux voeux de la Nation &
aux motifs puiffants qui follicitent en
faveur du Théâtre , c'est par des raifons
très-fuperieures aux préjugés de la barbarie.
Ils fçavent que ces raifons politiques
n'ont rien de relatif à leur con
duite perfonnelle , & par conféquent
rien de deshonorant pour eux ; auffi n'ontilspas
perdu le courage d'être Chrétiens
& honnêtes gens. A Paris furtout leur
conduite eft plus décente , parce qu'elle
a l'eftime publique pour objet & pour
récompenfe. M. Rouffeau en convient
lui-même. Il n'a connu particulierement
qu'un feul Comédien , & il avoue que
fon amitié ne peut qu'honorer un honnête-
homme.
A l'égard des tenta tions auxquelles une
Actrice eft expofée , il en eſt qui , dans
la fituation actuelle des chofes , me femblent
comme inévitables. On ne doit
pas s'attendre à voir des moeurs pures
au Théâtre , tant que le fruit du travail
& du talent ne pourra fuffire aux dépenfes
attachées à cette profeffion . La
pompe du Spectacle en exige de ruineufes
; & il eft honteux qu'une Actrice foit
obligée ,
JANVIER. 1759.
127
, obligée , pour y fubvenir
ou de s'en →
detter, ou de fe perdre. Or telle est l'alternative
preffante
où elle eft réduite
par le
calcul du produit & des frais. Mais , que
tout compenfé
, il refte à une Actrice
qui
penfe, dequoi vivre modeftement
& honnêtement
dans fa maifon
où les études
continuelles
l'attachent
; qu'elle
puifle
d'ailleurs
prétendre
dans fon état , à tous
les avantages
que l'eftime
publique
attribue
à la vertu ; il y a d'autant
mieux
à préfumer
de fa conduite
& de fes
moeurs , que les principes
& les fentiments
dont elle eft habituellement
affectée
, lui éclairent
l'efprit
& lui élévent
l'âme.
J'en ai dit affez , j'en ai trop dit 2
peut-être , & encore n'ai-je pas relevé
tous les traits qui , dans cet ouvrage ,
mériteroient d'être difcutés. Si je me livrois
à toutes les réfléxions que M. Rouffeau
me préfente , je ferois un livre plus
long que le fien , mais infiniment moins
curieux , moins éloquent , moins intéreffant
de toutes manieres. Mon deffein
n'a été , ni de lui nuire , ni de briller
à fes dépens ; mais de réduire au point
de la vérité l'opinion de fes Lecteurs fur
l'Article des Spectacles. Je puis avoir
raifon contre lui , fans préjudice pour
II. Vol, F
122 MERCURE DE FRANCE.
fa vertu que je refpecte , ni pour fes
talents que j'admire ; & s'il m'eft échappé
quelque trait qui faffe douter de ces
fentiments , je le défavoue & le condamne.
Un motif perfonnel m'a fait oppofer
quelquefois M. Rouffeau à lui- même
, il eft vrai ; mais ce motif eft le
defir de le réconcilier avec les hommes ,
de lui faire entendre qu'on peut être
injufte par excès de zéle , qu'un violent
amour de la vertu peut , comme toutes
les paffions , nous emporter au-delà
des limites , qu'enfin les principes de
l'honnête & du vrai peuvent être altérés
dans l'âme par la chaleur de l'imagination
, & par cette fermentation des
efprits qui s'excite dans la folitude. Je
defire plus encore , & je m'applaudirois
toute ma vie d'avoir pu y réuffir : ' eft
d'arracher ce Philofophe éloquent aux
réfléxions douloureufes qui confument ſa
jeuneffe , de le rendre à la fociété où je
l'ai vu tendrement chéri , de l'engager à
confacrer aux vérités fimples & folides ,
aux vertus douces & fociales , au bonheur
de l'humanité , le génie & les veilles qu'il
employe à la décourager , & à la rendre ,
s'il étoit poffible , odieufe à elle-même.
Quelle fatisfaction peut- il avoir à calom
nier nos goûts & les fiens ? Les farces, ditJANVIER.
1759. 128
il , les plus groffieres , font moins dangereufes
pour une jeune fille , que la Comédie
de l'Oracle. Quels reproches ne fe
fait-il donc pas à lui-même d'avoir compofé
en Vers & en Mufique cette Scéne
naïve & fi touchante que toutes les
jeunes filles fçavent par coeur ?
Tant qu'à mon Colin j'ai fçu plaire &c.
Mais , voici qui eft plus férieux encore.
» Le Théâtre François eft , dit-il , la
plus pernicieuſe école du vice .... J'ai-
» me la Comédie à la paſſion .... Racine
» me charme ; & je n'ai jamais manqué
» volontairement , une repréſentation de
» Moliere .
Il eſt donc , felon fes principes , dans
le cas d'un homme qui auroit affifté journellement
& avec délices , à un feftin
où il auroit fçu que l'on verſoit du poiſon
aux convives.
» Sainte & pure vérité , s'écrie- t - il ,
»non jamais mes paffions ne fouilleront
» le fincére amour que j'ai pour toi : l'in-
» térêt ni la crainte ne fçauroient altérer
» l'hommage que j'ai à t'offrir.
Rien n'eft plus beau , plus courageux ,
fans doute ; mais le fervice que j'ai voulu
rendre à M. Rouffeau n'en fera
plus effentiel , fi j'ai pu lui perfuader que
que
Fij
124 MERCURE DE FRANCE:
ces idées affligeantes qu'il a prifes pour
la vérité n'en étoient que de vains phantômes,
& que le mal auquel il croit avoir
contribué par fes écrits & par fes exemples
eft un bien
pour l'humanité.
Genêve fur les Spectacles .
LA plupart des difputes philoſophiques
ne font que des difputes de mots.
Nous qui cherchons la vérité de bonne
foi, commençons par nous bien entendre.
Il s'agit de l'Amour que M. Rouffeau condamne
au Théâtre. Quelle eft d'abord
l'idée qu'il attache , à ce nom d'Amour ?
Il y a un amour phyfique répandu dans
la Nature , & qui en eft l'âme & le foutien.
Voyons ce qu'en penfe M. Rouffeau.
JANVIER. 1759. 75
و و
20
">
و د
» Si En faifant l'éloge de la pudeur.
» les deux Séxes , dit-il , avoient égale-
" ment fait & reçu les avances , le plus
doux de tous les fentimens eût à peine
» effleuré le coeur humain , & fon objet
eût été mal rempli. L'obftacle apparent
qui femble éloigner cet objet , eft au
»fond ce qui le rapproche : les defirs
voilés par la honte n'en deviennent
que plus féduifants ; en les gênant la
pudeur les enflamme . Ses craintes , fes
» détours, fes réferves, fes timides aveux,
» fa tendre & naïve fineffe difent mieux
» ce qu'elle croit taire que la paffion ne
T'eût dit fans elle. C'eft elle qui donne
» du prix aux faveurs , & de la douceur
» aux refus le véritable amour poflede
» en effet ce que la pudeur lui difpute.
» Ce mêlange de foibleffe & de modeſtie
» le rend plus touchant & plus tendre.
» Moins . il obtient , plus la valeur de ce
qu'il obtient , augmente ; & c'eft ainfi
qu'il jouit à la fois & de fes privations
» & de fes plaifirs.
»
3 A
Je défie tout le talent des Actrices ,
tout le manége des Coquettes , de rendre
l'amour plus féduifant que ne fait
ici la pudeur. Si l'amour phyfique étoit
un mal , la pudeur feroit donc la plus
redoutable de toutes les enchanterelles ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
& le morceau charmant que je viens de
tranfcrire , la plus pernicieufe de toutes
les leçons.
Or , felon M. Rouffeau , la pudeur eſt
non feulement une vertu , mais la premiere
vertu d'une femme : fans la pudeur
une femme eft coupable & dépravée. L'amour
que la pudeur enflamme , qu'elle
rend plus touchant & plus tendre , eft
donc un bien : nous voilà d'accord. Encore
quelques-unes de fes maximes ; c'eſt
m'embellir que de le citer .
Le plus grand prix des plaifirs eft
» dans le coeur qui les donne : un vérita-
» ble amant ne trouveroit que douleur ,
rage & défeſpoir , dans la poffeffion
» même de ce qu'il aime , s'il croyoit n'en
→ point être aimé. Vouloir contenter infolemment
fes defirs , fans l'aveu de celle
» qui les fait naître , eft l'audace d'un Sa-
» tyre ; celle d'un homme eft de fçavoir
» les témoigner fans déplaire , & les rendre
intéreſſants ; de faire enforte qu'on
les partage ; d'affervir les fentimens
avant d'attaquer la perfonne . Ce n'eft
pas affez d'être aimé : les defirs partagés
ne donnent pas feuls le droit de
les fatisfaire ; il faut de plus le confentement
de la volonté le coeur ac
corde en vain ce que la volonté refuſe,
:
JANVIER. 1759.
» L'honnête homme & l'Amant s'en abftient
même quand il pourroit l'obtenir.
» Arracher ce confentement tacite , c'eft
» ufer de toute la violence permife en
» amour : le lire dans les yeux , le voir
» dans les manieres malgré le refus de
» la bouche , c'eft l'art de celui qui fçair
» aimer : S'il achève alors d'être heureux ,
» il n'eſt pas brutal , il eft honnéte . Il
» n'outrage point la pudeur , il la ref-
"pecte , il la fert ; il lui laille l'hon-
» neur de défendre encore ce qu'elle eût
peut-être abandonné.
Ovide & Quinault ne difoient pas
mieux , & le Théâtre n'eut jamais de plus
indulgente morale. D'après ces principes ,
j'ofe affurer M. Rouffeau que l'amour
honnête eſt l'amour à la mode , qu'il y
a peu de Satyres dans le monde , & que
c'eft précisément felon fa méthode qu'on
y achève d'être heureux .
Mais cet amour innocent , dans l'état
de fimple nature , peut ne l'être pas dans
la conftitution actuelle des chofes : il
y
a même des circonftances où il eſt puni
par les Loix , comme crime de féduction
; il ne feroit donc pas prudent de
s'en tenir à cette régle. M. Rouffeau
reconnoît dans les fentimens de l'homme
en fociété , une moralité incon-
· D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
nue aux bêtes ; & quoiqu'il fût aifé
de trancher toute difficulté , en rejettant,
comme lui , l'impertinent préjugé des conditions
, & toutes les conventions de la
même espéce ; en donnant pour raifon
de ce qu'on appelle licence , Ainfi l'a
voulu la Nature , c'est un crime d'étouffer
fa voix ; quoiqu'il n'y ait pas de libertinage
qu'on ne pût juftifier en difant comme
lui , La Nature a rendu les femmes
craintives afin qu'elles fuyent , & foibles
afin qu'elles cédent , en un mot , quoique,
pour combattre M. Rouffeau , il fuffit
peut- être de l'oppoſer à lui-même ; je ne
profiterai pas de l'avantage que me donne
le peu d'accord que je crois voir entre
fes maximes. Je reconnois donc , de
bonne foi , que les inftitutions naturelles
doivent fe plier aux régles établies
entre les hommes ; & que ce qui étoit
bon dans les bois , peut être mauvais
dans nos Villes. Ainfi je vais confidérer
l'amour dans fes relations politiques &
morales , & voir en quoi le Théâtre qui
le favorife eft nuifible à la Société.
D'abord , obfervons dans l'Amour des
fentiments très-diftincts , qu'il eft bon de
ne pas confondre. S'il n'y avoit que ce
que M. Rouffeau appelle modeftement
les defirs du coeur , l'Amour feroit un
JANVIER. 1759. 79
mouvement paffager & périodique , comme
tous les befoins , & tel que M. Rouffeau
nous l'a fait remarquer lui -même
dans l'Homme Sauvage.
Cet Amour infpiré par la Nature ,
n'eft honnête dans les moeurs de la Société
qu'autant qu'il fe méle confufément ,
& comme à notre infçu , à des fentiments
plus purs & plus nobles : ces fentiments
font l'eftime , la bienveillance ,
la douce & tendre intimité ; d'où résulte
la complaifance de foi-même dans un
objet de prédilection auquel on attache
fon être. Quand l'affection et mutuelle
& au même degré , c'eſt l'union la plus
étroite , c'est le plus parfait accord qui
puiffe régner entre deux êtres fenfibles ;
c'est enfin , s'il eft permis de le dire , la
transfufion & la coéxiftence de deux âmes.
Cependant on abufe de tout. Examinons
comment les exemples de cette
union fi délicieufe & fi pure , peuvent
être pernicieux.
> le
J'avoue d'abord que l'Amour , dans
la plupart des hommes n'eft que
defir naturel , fans aucune trace de moralité.
J'avoue que cet Amour et plus
commun dans les Villes opulentes &
peuplées ; j'avouërai même , fi l'on vent ,
qu'il régne à Paris autant & plus qu'en
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
>
aucun lieu du monde. Eft- ce au Spectacle
qu'il faut l'attribuer : L'Amour vertueux
eft , comme je l'ai dit un fentiment
compofé du Phyfique & du Moral
; mais dans lequel celui-ci domine.
Ce mêlange ne fe fait dans l'âme que
lentement & par degrés l'eftime , la
confiance l'amitié ne s'infpirent pas
d'un coup d'oeil . Or , fi des plaifirs faciles
préviennent le defir naiffant , s'il
n'a qu'à fe manifefter pour être comblé
fans obftacles , l'Amour ne fera dans
l'homme en fociété , que ce qu'il eſt dans
l'Homme Sauvage : c'eft ce qui arrive
partout où régnent l'opulence & le luxe.
Et c'est ainsi que le germe de l'Amour
vertueux eft étouffé dans l'âme des hommes
, quelquefois même avant la faifon
où il doit fe développer . Les femmes foiblement
aimées , aiment foiblement à
leur tour. L'exemple , le dépit , la féduction
les déterminent à imiter un
Amant trompeur , un Epoux dédaigneux
on volage ; & bientôt le déréglement
de part & d'autre , devient une espéce
d'émulation .
Dans une Ville qui contient cent mille
Célibataires nubiles , qu'il y ait des Speccles
, qu'il n'y en ait point , tout ce
qu'on peut fouhaiter & attendre , c'eſt
JANVIER. 1759 .
81
que la contagion du vice ne pénétre pas
dans le fein des familles ; c'eft que les
plaifirs tolérés ne dégoutent pas des plaifirs
permis ; que le vice n'ait que le fuperflu
d'une fociété tumultueufe & furabondante
, & que l'hymen toujours refpecté
, foit l'afyle inviolable de l'innocence
& de la paix. Or l'Amour feul ,
& j'entends l'Amour 'tel qu'il est repréfenté
au Théâtre , honnête , vertueux ,
fidéle , peut être le contre-poifon de ce
vice contagieux.
>
Qui n'aime aucune femme en a mille
à craindre. L'homme le plus facile a égarer
eft celui qui n'étant frappé vivement
d'aucun objet déterminé , préfente à la
féduction un coeur vuide. Et ce que je
dis d'un féxe doit s'entendre de tous les
deux . Le vice de notre Siécle n'eft donc
pas l'Amour tel qu'il eft peint dans nos
Spectacles ; mais l'Amour tel que l'infpire
la nature , & au-devant duquel les plaifirs
vont en foule, quand le luxe les met
à prix .
Le Théâtre , dit-on , allume les defirs :
comme s'il étoit befoin d'aller au Spectacle
pour être homme . Ces defirs , la Nature
les donne , elle fçait bien les réveiller.
Un peu plus , un peu moins de
vivacité ou de rafinement , ne change
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
rien à cette impulſion univerfelle . L'homme
livré à l'inftinct des bêtes chercheroit
partout fa moitié ; & au défaur de
. la beauté , la laideur feroit adorée . L'occafion
eft un attrait ; mais fi l'occafion
he venoit pas au-devant de lui , il iroit
bientôt au-devant d'elle les Cercles ,
les Jeux , les les Promenades , les lieux
mêmes les plus refpectables feroient comme
le rendez-vous de la licence & de
la féduction . Ce n'eft donc pas cet Amour
d'inftinct qu'il faut éluder ou tâcher de
détruire ; il s'agit de le diriger , de l'éclairer
, s'il eft poffible ; il s'agit de lui
donner cette moralité qui l'épure , qui
l'ennoblit , qui l'élève au rang des vertus.
L'émotion qu'on éprouve au Spectacle
attendrit l'âme , je l'avoue , & c'eſt
par là qu'il la difpofe à l'amour vertueux.
L'amour phyfique n'a befoin que
des fens ; l'amour vertueux a befoin de
toute la fenfibilité , de toute la délicateffe
de l'âme . Plus l'âme eft fenfible ,
plus elle eft délicate ; je dis l'âme , &
l'on m'entend bien : or la délicatelle des
fentimens en garantit l'honnêteté. Un
caractère de cette trempe s'attache à
fon devoir par tous les liens qu'il lui
préfente ; l'eftime , l'amitié , la reconnoiffance
la captivent. La Nature & le
JANVIER. 1759.
83
fang ont fur lui des droits abfolus.
Et vos enfants ces gages précieux ,
Nés de l'Amour , en font de nouveaux nouds .
Au lieu qu'une âme froide & légére ne
tient à rien & céde à un foufle. Elle oublie
la vertu qu'elle n'aime pas , pour
un vice qu'elle n'aime guères ; & fe perd
fans fçavoir pourquoi. Si j'ai bien étudié
les moeurs de notre Siècle , le vrai
moyen de les corriger feroit le don de
nous attendrir.
La fenfibilité dirigée au bien s'attache
à tout ce qui eft honnête ; de là vient
que toutes les vertus fe tiennent par la
main or le Théâtre en nous intéreffant
prend foin de réunir dans une émotion
commune tous les fentimens vertueux
qui doivent fe combiner enfemble. Ainfi
l'Amour y a pour compagne la pudeur ,
la fidélité , l'innocence ; tous ces caractéres
analogues , y font comme fondus
en un feul . C'est donc nous fuppofer une
ame déja bien corrompue , que de prétentendre
qu'elle analyfe ces émotions com
pofées pour en extraire du poifan
Voyons cependant , comment cela siopére.
"
›
Quand il feroit vrai , dit M. Rouf
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
»feau qu'on ne peint au Théâtre que
» des paffions légitimes , s'enfuit- il de là
»que les impreffions en font plus foi-
» bles , que les effets en font moins dan-
» gereux ? comme fi les vives images d'u-
»ne tendreffe innocente étoient moins
" douces , moins féduifantes & c.
S'il eft vrai que la pudeur qui infpire
fi bien l'amour , & dont les craintes ,
·les détours, les réferves , les timides aveux,
la tendre & naïve fineffe , difent mieux
'ce qu'elle croit taire que la paffion ne l'eût
dit fans elle ; s'il eefſtt vrai , dis-je , que
la pudeur foit une vertu , l'amour qu'elle
infpire n'eft donc pas un crime. En
fuppofant que les peintures du Théâtre
produifent les mêmes effets , le Théâtre
devroit donc , ce femble , partager les
éloges que M. Rouffeau donne à la pudeur.
Voyons comment ce qui fait le
charme de la pudeur , peut être le vice
du Spectacle.
"
» Les douces émotions qu'on y reffent
» n'ont pas par elles-mêmes un objet dé-
» terminé , mais elles en font naître le
» befoin. Elles ne donnent pas préciſé-
» ment de l'amour , mais elles préparent
» à en fentir. Elles ne choififfent pas la
perfonne qu'on doit aimer , mais elles
nous forcent à faire ce choix. Ainfi
و ر
JANVIER. 1759. 85
» elles ne font innocentes ou criminelles ,
que par l'ufage que nous en faifons ,
»felon notre caractére , & le caractére
» eft indépendant de l'exemple.
و د
Si M. Rouffeau parle du defir , il eſt
indépendant du caractére , comme le caractére
l'eft de l'exemple. Dans tous les
hommes , le defir tend au même but ; il
y arrive , & il s'éteint. C'eft le Roman
de l'Amour phyfique . S'il parle de l'Amour
compofé où dominent les affections
morales ; je nie que les émotions duThéâtre
n'en déterminent pas l'objet . Ce n'eſt
pas telle ou telle perfonne que le Théâtre
nous difpofe à aimer ; mais une perfonne
douée de telle & de telle qualité. Ces qualités
nous affectent plus ou moins felon
notre caractére ; mais celui qui en eft viyement
affecté au Spectacle , le fera dans
la fociété il ne le fera de même que
par des qualités femblables; & plus l'émotion
du Spectacle aura été vive, plus il fera
indifférent pour tout ce qui ne reffemble
pas au tableau dont il eft frappé . Eftime,
refpect , confiance , vif intérêt , tendre
penchant , voilà ce qui lui refte de l'impreffion
qu'il a reçue ; & tout cela tient
à quelque chofe. L'âme ainfi émue ne va
pas s'attacher au premier objet préſent.
Quant au befoin d'aimer , il ne peut être
86 MERCURE DE FRANCE.
ici que le defir impatient de poffèder l'objet
réel dont on vient d'adorer l'image :
or ce defir n'eft rien moins que vague ; la
caufe en décide l'objet. Le caractére eft
indépendant de l'exemple , mais l'émétion
théâtrale eft indépendante du carac
tére ; & chacun n'aime ou ne hait dans
les Peintures du Théâtre , que ce qu'il eft
capable , felon fon caractére , d'aimer ou
de hair dans la réalité ; à moins que M.
Rouffeau ne fuppofe qu'on change d'âme
en changeant de lieu : ainfi l'homme naturellement
vicieux , s'il en eft , ne fera
que très-foiblement touché d'un amour délicat
& honnête ; & celui que fon caractére
y rend plus fenfible , eft par là-même
difpofé à fuivre l'impulfion d'un exemple
vertueux .
M. R. compare aux tableaux de nos
Spectacles, le baiſer du Praticien Manilius,
donné à fa femme en préfence de fa fille.
C'étoit , dit-il, d'une action fort honnête ,
faire un exemple de corruption .
31
Cette action étoit l'exemple de la pu
deur violée , & par conféquent d'une mau
vaife action ; & ce baifer immodeste dans
nos moeurs , pouvoit être encore plus li
centieux dans les moeurs de l'ancienné
Rome ; au lieu que l'Amour , tel qu'il ek
peint fur le Théâtre , n'a rien d'indécent
à nos yeux.
JANVIER. 1759.
8-
» L'Amour eft louable en foi , comme
» toutes les paffions bien réglées ; mais les
excès en font dangereux & inévitables ,
» fil'idée de l'innocence embellit quelques
» inftants le fentiment qu'elle accompa-
" gne , bientôt les circonftances s'effacent
» de la mémoire , tandis que l'impreffion
» d'une paffion fi douce tefte au fond du
و د
-» coeur.
Un Peuple qui va chaque jour s'atten
drir à ce Spectacle , doit donc être un
Peuple très-paffionnné. Voyons ce qu'en
dit M. Rouffeau lui-même.
» On flatte les femmes , fans les aimer :
» elles font entourées d'agréables ; mais
elles n'ont plus d'Amants . Ne feroient-
» ils pas au défefpoir qu'on les crût amou-
» reux d'une feule ? Qu'ils ne s'en inquié-
» tent pas ; il faudroit avoir d'étranges
» idées de l'Amour. »
Voilà donc cette foule de Spectateurs
qui reviennent du Théâtre , avec un befoin
fi preffant d'aimer ? Voilà l'effet de
ces émotions qui préparent à fentir l'A-
'mour ; voilà , dis- je , cet Amour dont les
excès font inévitables ! Cette Jeuneffe
froide & légére a vû cependant le Spectacle
au fortir du Collége , & ne manque
pas une feule des leçons d'amour qu'on
donne. Quels en ont été les effets ?
88 MERCURE DE FRANCE
Soit foibleffe du côté des impreffions théâ
trales , foit froideur naturelle ou diffipation
du côté des Spectateurs , notre fenfibilité
n'eft donc que trop foiblement
par les objets vettueux que le Théâtre
nous préfente ; & le mal eft que l'émotion
qu'il nous cauſe , ne nous affecte
qu'un inftant .
émue
Dans les climats où la fenfibilité natu
relle eft plus que fuffifante pour remplir
l'objet de la fociété , il feroit dangereux
fans doute de l'irriter par des fenfations
trop violentes ; mais il eft un milieu entre
la langueur
& l'yvreffe , entre la froide
inertie de l'ame & les accès de la paſſion.
Or , nous fommes bien loin encore de
cette vivacité de fentiment , qui , mutuelle
entre les deux Séxes , fait le charme
de leur union . Voilà , je le répéte , ce qui
manque à nos moeurs , ce qu'il feroit à
fouhaiter
que pût nous donner le Théâtre ;
& ce n'eft pas à nous à craindre
la
que
foible illufion qu'il nous caufe , ne fe change
en égarement
. On revient ému d'Ariane
, d'Inès & d'Alzire ; mais de bonne
foi , en revient- on paffionné
: Ceft ce qui
feroit arrivé peut-être , dans les climats
où le fon d'une lyre rendoit les hommes
furieux. Auffi l'Amour n'étoit-il pas admis
fur le Théâtre d'Athénes ; & l'on faifoit
JANVIER. 1759. 89
rudemment de ne pas l'y expofer. Mais
le même excès eft à craindre pour Geêve
, comme le croit M. Rouffeau ; s'il
ft à craindre pour l'Angleterre où l'Amour
eft furieux & tragique , où les hommes font
fublimes ou déteftables ; M. Rouffeau doit
avouer du moins que Paris ne court pás
les mêmes risques.
Ceft à la légereté , à la diffipation
qui nous eft naturelle , au goût des plaifirs
tumultueux & vains qu'on doit attribuer
l'éloignement de la jeuneffe Françoife
pour les Vieillards , & le Théâtre
qui fait refpecter les vertus de cer âge
comme il en joue les ridicules , eft auffi
pen la caufe de l'abandon où languit la
vieilleffe que des travers des jeunes
gens.
Quelques-uns de ces travers font les
effets d'une paffion aveugle.
Il et partout des caractéres violents ;
mais fi quelque chofe pouvoit les contenir
, quelle leçon plus frappante pour
eux que le Tableau des excès de l'Amour
, tel qu'il eft peint fur la Scéne
Françoife ? L'Amour tendre y eft féduifant
, mais l'Amour paffionné y eft terrible.
L'un y caufe de douces émotions ,
l'autre y fait frémir la Nature. Eſt-il
de femme qui voulût être à la place
go MERCURE DE FRANCE.
d'Inès ? Eft-il d'homme qui voulût fe
trouver dans la fituation de Dom-
Pédre ?
Quel eft donc cet Amour criminel où
nous conduit l'Amour honnête ? Je fçai
quelles font les moeurs d'une Jeuneſſe
diffipée ; mais de tant d'extravagances
dont nous fommes témoins , y en a-t-il
une entre mille dont le fentiment de
l'amour foit la fource ? Ce n'eft point le
coeur qui mène à la débauche , & c'eft
le coeur , le coeur lui feul , qui reçoit les
douces émotions d'un amour tendre &
vertueux. L'amour à deux fortes d'objets :
fçavoir , les objets qui affectent l'âme &
les objets qui émeuvent les fens. Le
Théâtre peut faire l'une & l'autre im
preffion ; mais ces deux effets n'ont pas
la même cauſe.
Que Zaïre foit jouée par une Actrice
d'une rare beauté , fa beauté affecte les
fens , mais fon rôle n'affecte que l'âme.
L'un tient à l'autre , me dira- t -on point
du tout ; car le rôle de Zaïre attendrit
également les deux féxes. Une Zaïre
moins belle toucheroit moins , avec le
même talent ; mais cela vient d'une caufe
fi pure que Zaire monis belle toucheroit
moins les femmes elles-mêmes . Cette
caufe eft le charme innocent de la BeauJANVIER.
1759. 91
té , l'intérêt naturel qu'elle infpire , l'illufion
qu'ajoute une figure raviffante au rôle
d'une amante adorée , enfin l'harmonie
& l'accord des fentimens vertueux &
tendres qu'elle exprime, avec le caractére
touchant & noble de fa figure & de fon
action. Mais tout cela n'affecte que l'âme
, je le répéte ; & la preuve en eſt ,
qu'un fage Vieillard en revient plus touché
que le plus voluptueux jeune homme.
L'expreffion d'un rôle tendre ajoute
aux charmes de la beauté ; mais je tiens
que de mille Spectateurs , il n'y en
a pas un qui en foit ému comme il eſt
dangereux de l'être. Ne nous flattons
point d'avoir tant à nous craindre. Il n'eft
pas auffi aifé de nous enflammer qu'on le
dit. Je vois même parmi la Jeuneffe beaucoup
de fantaiſie , très-peu de paffion . Et
quand les hommes feront capables d'un
fentiment délicat & vif , ils n'auront pas
à redouter la féduction de ces goûts frivoles.
+
Le Spectacle cependant peut être dangereux
comme Pantomime ; mais fi tout
tout ce qu'on y voit invite à l'amour phyfique
, tout ce qu'on y entend n'infpire
que l'amour moral : plus l'âme y eft émuë,
moins les fens doivent l'être. Quelle eft
de ces deux impreffions celle qui domine
92
2 MERCURE
DE FRANCE
.
& qui refte : C'eft là ce qui dépend des
caractères ; mais je fuis fûr qu'elles fe
combattent , que plus on eſt touché du
rôle , moins on eft tenté de l'Actrice , &
qu'avec les mêmes objets , le Spectacle
feroit plus dangereux, par exemple, fi l'on
ne faifoit qu'y danfer. Il ne m'eft pas përmis
d'approfondir cette queftion ; mais
j'en dis affez pour me faire entendre. Revenons
à l'amour moral.
Le plus grand de fes dangers eft celui
des inclinations déplacées : elles peuvent
l'être , ou relativement aux convenances
, ou relativement aux perfonnes . Sur
l'Article des convenances M. Rouffeau
n'eft pas févére. Il reconnoit la bonté
des moeurs de Nanine , » où l'honneur ,
» la vertu , les purs fentimens de la Na-
» ture font préférés à l'impertinent pré-
»jugé des conditions. » Cependant c'eft
là ce qui rend fi dangereufe aux yeux de
la plupart des hommes la fenfibilité des
jeunes gens.
L'Amour ne connoît point l'inégalité
des conditions ; il tend quelquefois à
rapprocher des cours que la naiffance &
la fortune féparent . Il renverfe donc le
plan économique des familles , l'ordre
politique de la fociété , l'empire de la
coutume & de l'opinion .
JANVIER. 1759. 93
La fociété exige dans les alliances certains
rapports que la Nature n'a point
confultés. Le Mariage , au lieu d'étre
l'accord des volontés , eft devenu celui
des convenances . On eft donc obligé de
fouhaiter que le coeur des jeunes gens
foit indifférent à tout , pour difpofer
deux ſelon des vues qui ne font pas
celles de la Nature . Si le coeur fe donne
lui-même , avant qu'on l'ait engagé ;
fifon inclination contredit l'engagement
qu'on lui fait prendre ; le defir & le penchant
font en contradiction toute la vie ,
& ce qui eût fait le charme d'une union
volontaire , devient le tourment d'une
fervitude impofée. Ce plan une fois établi
l'inclination des enfans contredit
fouvent les intentions des peres. Mais ,
fi , dans cette pofition , il eft malheureux
que le coeur de l'homme foit tendre
& fenfible , s'il eft à craindre , par
conféquent , que le Théâtre ne contribue
à le rendre tel ; eft-ce au Théâtre
eft-ce à la Nature qu'un Philofophe doit
s'en prendre ? Auffi M. Rouffeau ne leur
en fait- il pas un crime. Je parle donc
ici , non à M. Rouffeau , mais à un
pere de famille jaloux de fon nom , foigneux
de fa poftérité , fenfible à l'hon
neur de fon fils , & inquiet fur le choix
94 MERCURE DE FRANCE.
que ce jeune homme feroit peut - être fi
la Nature ou l'habitude difpofoit fon
caur à l'Amour .
Vous fouhaittez à votre fils une âme
infenfible , lui dirai-je ; c'eft ſouhaiter
le plus dur efclavage à fa femme & à
fes enfants. Si par malheur vos voeux
font remplis , il n'aimera rien excepté
lui - même ; & l'amour - propre n'eft ja-,,
mais fi fort que dans une âme où il régne
feul. Tout fera donc facrifié à ce
fentiment unique' ; & l'autorité d'époux
& l'autorité de pere ne feront de lui
qu'un tyran. Vous aurez difpofé de lui
felon vos vues , en fuppofant qu'une âme
froide foit plus docile qu'une âme tendre,
cè qui eft encore bien douteux ; mais
vous en aurez difpofé pour le malheur de
tout ce qui l'environne.Votre orgueil fera
fatisfait , mais vous entendrez retentir
jufqu'à vous les cris plaintifs de la Nature.
Grace à vos foins , fon âme endurcie
ne fera capable d'aucune affection
morale ; mais les Animaux les plus ftupides
ont des fens ; votre fils en aura.
comme eux , & comme eux il en fera
l'esclave.
Aimez- vous mieux , me dira ce pere ,
aimez -vous mieux que difpofant fon âme
à des inclinations deréglées , je l'aban
JANVI ER. 17 59. ༡༦
donne imprudemment aux caprices aveu--
gles de l'Amour ? Non fans doute , lui
répondrai-je ; mais fuppofons que votre
fils ne foit pas naturellement pervers ,
qu'il foit né bon , comme tous les hommes ,
c'eft-à-dire , capable de trouver fon plus.
grand bien dans ce qui eft vertueux &
honnête il dépend de vous d'y détermi-"
ner fes inclinations ; fon bonheur & fa
vertu font dans vos mains : plus fon âme
fera attendrie , & plus vous la trouverez
docile.
:
» Le plus charmant objet de la Nature,
le plus digne d'émouvoir un coeur fen-
»fible , & de le porter au bien , eft une
»femme aimable & vertueufe . » M.
Rouffeau demande où il y en a ? Je prétends
qu'il y en a partout & dans tous les
états de la vie , qu'il y en aura plus encore
, fi dans la balance des intérêts
ces qualités font de quelque poids : or ,
qu'une âme tendre foit indécife ; fi elle
n'eft
pas corrompue , fi l'on a pris foin
de cultiver en elle le goût naturel du beau
moral , qui empêche des Parens attentifs
d'éclairer , de diriger fa fenfibilité vers
des objets qui en foient dignes.
Un tel foin , je l'avoue , exige une at
tention vigilante & affidue . Cette attention
eft un devoir pénible ; on le néglige
96 MERCURE DE FRANCE.
& l'on fe plaint des égaremens d'un jeune
coeur à lui-même livré. On prétend le
ramener d'un coup d'autorité , il n'eft
plus tems . Ou l'autorité fera trop foible •
ou elle fera tyrannique. Il ne faut donc
pas 'étonner fi un aveu arraché par la violence
, n'a pas le même effet qu'un penchant
infpiré par la perfuafion . Mais dans
tout cela , que fait le Théâtre ? Il fupplée
par la peinture des affections honnêtes
, vertueufes , & par-là même intéreffantes
, à ce qui manque à l'éducation
, du côté des exemples & des leçons
domeftiques. Il y fupplée , dis-je , autant
qu'il eft poffible , & fi le torrent franchit
fa digue , l'on n'en doit pas conclure
que la digue elle-même foit la caufe du
débordement.
Ce qui allarme le plus M. Rouffeau ,
c'eft le danger des inclinations déplacées,
relativement à la perfonne. » Qu'un jeune
» homme n'ait vu le monde que fur la
Scéne , le premier moyen qui s'offre à
lui pour aller à la vertu , eft de cher
» cher une maîtreffe qui l'y conduiſe ,
»
efpérant bien trouver une Conftance
» ou une Cénie, tout au moins. C'eſt ainf
» que ,fur la foi d'un modéle imaginaire
» fur un air modefte & touchant , fur une
» douceur contrefaite , Nefcius aura fali
lacis
#
2
2.
JANVIER. 1759. 97
lacis , le jeune Infenfé court ſe perdre,
» en penfant devenir un fage.
Je veux qué ce jeune homme n'ait vû
au Théâtre que des Conftances , des Cénies
, qu'il n'y ait vu peindre l'Amour
qu'intéreffant & vertueux l'âme pleine
de ces idées , il cherchera , dites - vous ,
une Cénie , une Conftance ; mais eft- ce
dans la fociété des femmes perdues qu'il
ira la chercher ? Le fuppofez-vous affez
infenfé ? Ne faut - il pas s'abftenir auffi
d'expofer fur le Théâtre l'amitié pure &
fainte , de peur que quelque jeune hom
me épris de fes charmes , ne la cherche
parmi des Fripons ? La Jeuneffe facile &
crédule , donne fouvent dans le piége
'd'un faux amour comme dans celui d'une
fauffe amitié ; mais eft-ce pour avoir appris
au Spectacle à difcerner le véritable ?
Eftce- pour y avoir été vivement ému
des fentimens qui l'accompagnent , &
qui le caractérisent ? M. Rouffeau fuppofe
que nous fortons du Spectacle ,
fi enyvrés que nous ne fommes plus capables
de réfléxion ni de choix : cela peut
être dans un pays où l'Amour eft fi furieux
qu'il ne s'agit pas moins que d'y laiffer
l'amour ou la vie ; cela peut être auffi à
Genêve. Mais je ne confidére les effets
du Théâtre que relativement aux Fran-
11. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
çois ; & M. Rouffeau avoue lui-même ,
qu'ils ne font rien moins que paffionnés.
Qu'il me foit donc permis de demander
comment l'on peut enfeigner aux hommes
à diftinguer le bien & le mal ; à chercher
l'un , & éviter l'autre ; fi ce n'eſt en les
expofant à leurs yeux dans une Peinture
naïve & fidelle , l'un avec les charmes &
fes avantages , l'autre avec fa honte , fes
dangers & fes écueils ? Comment s'y prendroit
M. Rouffeau lui-même pour éclairer
un jeune homme dans le choix d'un
objet digne d'être aimé ? Vous reconnoîtrez
, lui diroit-il , une Femme honnête
à fes principes , à fes fentiments , au caractére
de fon amour. Si elle eft plus occupée
que vous-même de vos devoirs &
de votre gloire , de vos talents & de vos
vertus ; fi elle prend foin d'embellir votre
âme , & de vous rendre plus cher à fes
yeux , en vous rendant plus eftimable ;
voilà l'objet qui doit vous attacher. C'eſt
la leçon qu'il lui donneroit , & cette leçon
eft celle du Théâtre. Il ajouteroit à
ce tableau le contrafte d'une femme impérieufe
& vaine , qui veut que tout céde
à fes caprices , que tout foit facrifié à fa
fantaifie & à fes plaifirs , qui ne connoît
dans fon Amant de devoir , de foin , d'in- ?
JANVIER. 1759. 99
térêt que celui de lui complaire ; qui fe
fait un jeu de fa ruine , un amuſement
de fes folies , un triomphe de fes égarements.
Voilà , diroit-il , celle que vous
devez craindre ; & le Théâtre l'a dit mille
fois. Il feroit bon fans doute de mettre en
action ces préceptes , il feroit bon de repréfenter
fur la Scéne l'Enfant prodigue
au milieu des malheureufes qui l'ont égaré
, ruiné , chaffé , méconnu ; mais par
malheur la décence s'y oppofe. Il s'enfuit
qué la Scéne Françoife n'eft pas à cet
égard auffi morale qu'elle peut l'être ;
mais on y dit ce que l'on n'ofe y peindre ;
& fi les impreffions n'en font pas affez
vives , fi elles frappent l'oreille fans toucher
le coeur , ce n'eft pas la faute du
Théâtre .
Si l'Amour criminel ou vicieux eft peint
dans quelques- unes de nos Pićces , avec
des couleurs qui le font aimer , je fuis le
premier à condamner la Piéce. Mais que
M.Rouffeau nous en cite les exemples dans
ce qui s'appelle le Théâtre honnête . L'Amour
intéreffe dans Zaire & dans Bérénice
, oui fans doute ; auffi l'Amour n'y
eft-il pas criminel . Il combat un Préjugé
national dans Titus , & il eft facrifié à
ce Préjugé même . Il combat dans Zaïre
des devoirs inconnus , & il cède à ces
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
devoirs , dès que leur voix fe fait entendre.
Zaïre meurt , & l'on ne laiffe pas de
fouhaiter de rencontrer une Zaïre : je le
crois bien ; auffi n'eft - ce pas la crainte
d'aimer une Zaïre , mais la crainte de
l'immoler dans les accès d'une jalouſie
aveugle & forcenée que ce Spectacle doit
infpirer.
:
On s'intérefle à l'Amour de Titus pour
Bérénice ; quoiqu'il foit oppofé à fon devoir
pourquoi ? Parce que ce devoir n'eņ
eft pas un dans nos moeurs , & que le
coeur doit prendre parti pour un fentiment
naturel contre une opinion révoltante.
Que le Cid facrifiât fon pere à Chiméne ,
qu'Horace abandonnât la caufe de Rome
pour complaire à Sabine : je demande à
M. Rouffeau s'il croit que l'intérêt de
l'Amour l'emportât dans nos coeurs fur
l'intérêt facré de la Nature ou de la Patrie?
Qui de nous eft complice dans l'âme
de la trahifon du fils de Brutus ? Mais
qu'il plaife aux Romains de faire un crime
à leur Empereur d'époufer une Reine ;
cet orgueil nous irrite , loin de nous toucher
; & fi nous applaudiffions dans Titus
l'effort généreux qu'il fait fur lui-même ,
fon refpect pour une Loi fuperbe , ne fe
communique point à nous , & les charmes
naturels de la beauté & de la vertu
JANVIER. 1759 .
101
confervent tous leurs droits fur nos âmes.
M. Rouffeau a raifon de dire qu'aucun des
Spectateurs n'eft Romain dans ce moment;
mais aucun ne pardonneroit à Titus de
ceffer de l'être. C'eft par principe qu'on
l'admire ; c'est par fentiment qu'on le
plaint.
» L'Amour ſéduit , ou ce n'eſt pas lui »
Qu'eſt-ce à dire , l'Amour ſeduit ? Il intéreffe
, il attache , oui fans doute . Il nous
fait tomber daus les piéges du crime , au
moment qu'il fuit lui-même le chemin de
la vertu : c'eft ce que je ne puis concevoir.
» Les circonstances qui le rendent ver-
» tueux au Théâtre , s'effacent , dit M.
» Rouſſeau , de la mémoire des Specta-
" teurs. » Ainfi , quand les yeux mouillés
de larmes , je viens de voir Zaire ou Bérénice
, j'oublie qu'elles étoient vertueufes
, qu'elles ont facrifié le fentiment le
plus cher de leur âme , l'une à la Religion
de fes Peres , l'autre à la gloire de
fon Amant. Quand je viens d'entendre &
d'admirer Life , Conftance ou Cénie, j'oublie
la cauſe , la feule cauſe de l'intérêt
vif & tendre dont je fuis encore tout ému.
Voilà une façon de fentir dont je n'avois
pas même l'idée. Il me femble au contraire
que le fouvenir des circonftances
qui ont excité l'émotion , furvit long-
E iij
702 MER CURE DE FRANCE.
tems à l'émotion elle-même ; & ce n'eft,
que par ces images , que les peines & les
plaifirs paffés , nous font encore préfents.
Comment donc M. Rouffeau a-t- il prétendu
que l'Amour refte , & que l'objet
s'efface Feroic-il confifter l'impreffion
de l'Amour au Spectacle , dans l'émotion
phyfique des fens ? Si telle eſt fon
l'idée , j'ofe lui répondre , qu'aucune des
Piéces où l'Amour eft peint vertueux , ne
produit cet effet , ni ne peut le produire.
Je dis plus un feul trait , qui dans une
Picce décente réveilleroit une idée obfcéne
, indifpoferoit tous les efprits . S'il
n'y a donc que l'émotion pure de l'âme
fans aucun mélange de vice , quel eft le
caractére dépravé qui change en affection
criminelle le fentiment que viennent d'exciter
en lui la bonté , la candeur , l'innocence
, la vertu même ? Que M. Rouffeau
compofe lui-même ce caractére déteftable
; je ne lui oppofe point fon principe
que tout homme eft né bon ; je veux qu'il
y en ait de naturellement pervers , & je
fuppofe un tel homme au Spectacle. Ou
la Peinture d'un Amour vertueux le touchera
, & pour un moment il fera moins
méchant ; ou il n'en fera point ému , & le
Spectacle dès-lors ne fera pour lui qu'infipide.
Il en revient , me direz-vous ,
JANVIER. 1759.
103
avec l'ardeur du defir dans les fens , & il
va l'appaiſer par un crime : cela peut être ;
mais ce que le Théâtre a fait , le Spectacle
le plus innocent l'eût fait de même.
Penfez qu'il s'agit d'un hommie perdu :
tout eft poifon pour une telle âme .. Mais
fuppofons ce qui eft plus commun ; c'eſtà
- dire , un homme qui ne fe livre à l'Amour
vicieux , que parce qu'il y fuppofe
un charme & des plaifirs qui manquent à
P'Amour honnête : pour celui- ci , plus la
Peinture de l'Amour honnête fera tou
chante ; plus le contrepoids du vice
aura de force , & moins par conféquent
le vice lui-même aura d'attraits . Prenez
un jeune débauché au dénouement de
P'Enfant Prodigue ; s'il eft attendri , s'il a
verfé des larmes , il eft vertueux , au moins
dans ce moment . Il a partagé les regrets ,
la honte , les remords de fon femblable ;
il a gouté avec lui le plaifir de dérefter aux
pieds d'une Femme honnête , fenfible &
généreufe , le crime de l'avoir trahie. Il a
pleuré fes égarements , fon coeur s'eft dilaté
au moment du pardon , il a baisé avec
Euphémon la main de fa vertueufe Amante
: Voilà donc les circonftances que vous
prétendez qu'il oublie , pour ne conferver
que l'impreffion , de quoi ? D'un Amour
fans objet , fans motif , fans caractére , &
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
qui dans fon âme va fe changer en vice ?
Je me perds dans cette analyfe étrange
du coeur humain ; & fi la nature eft auffi
monftrueufe que vous le fuppofez , je m'applaudis
de la méconnoître.
, Il faudroit , felon M. Rouffeau ne
préfenter l'Amour au Théâtre , que dangereux
, trompeur & funefte. » În croit
faire merveille de donner à la tendreffe
» tout l'intérêt de la vertu ; au lieu qu'il
»faudroit apprendre aux Jeunes gens à
» fe défier des illufions de l'Amour , & à
» fuir l'erreur d'un penchant aveugle qui
» croit toujours fe fonder fur l'eſtime. »
J'ai dit comment le Théâtre répond à
ces vues ; mais on fent bien que ce n'eſt
pas affez dans les principes de M. Rouffeau.
Rien n'eft plus rare , à fon avis ,
qu'une Femme aimable & vertueufe ; tout
Ce qui nous difpofe à aimer les Femmes ,
nous entraîne donc au vice. C'eſt ainfi
qu'il doit raifonner. Pour moi qui , dans
les Familles , n'ai guéres vû que des filles
bien nées , & les graces de l'innocence
unies à celles de la Jeuneffe , fouvent à
celles de la beauté , je crois que c'eſt remplir
l'intention de la Nature , & celle de
la Société , que d'attirer fur ces chaſtes
objets les voeux innocents des hommes de
leur état & de leur âge : je crois que leur
JANVIER. 1759. 105
infpirer une eftime , une confiance mutuelle,
c'eft les difpofer à fe rendre heureux : je
crois en un mot qu'attendrir un féxe pour
l'autre ; c'eft tirer l'homme de la claffe des
bêtes, & cacher la honte de l'Amour phyfique
fous l'honnêteté de l'Amour moral .
L'Amour a fes dangers , fans doute ;
mais quelle paffion n'a pas les fiens ? Il
s'agit de le régler , c'eft-à-dire , de l'éclairer
fur fon objet , & de lui tracer
des limites. L'homme a fes defirs , la
Nature les lui donne ; il faut qu'il les fixe ,
ou qu'il les répande. Entre l'amour & la
débauche , il n'y a que la fageffe ftoïque .
ou l'infenfible froideur. Voyez fi vous
prétendez faire de tous les hommes des
Stoïciens ou des Marbres , les élever audeffus
du foin de perpétuer leur efpéce , ou
les réduire àn'être plus que des Otomates
multipliants. A moins de métamorphofer
ainfi la Nature , il me femble que le lien
le plus doux , le plus vertueux qui puiffe
rapprocher , unir , enchaîner les deux
Séxes , c'eft le noeud intime d'une affection
mutuelle , & que le plus grand bien qu'on
puiffe opérer dans les moeurs d'un Peuple
inconftant & volage , c'eft de l'émouvoir
, de l'attendrir , de le difpofer à l'Amour,
en l'accoutumant à méprifer ce qu'un
tel fentiment à de vicieux , à craindre ce
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
qu'il'a de funefte , à chérir ce qu'il a d'intéreffant
, de refpectable & de facré.
Il n'eft point d'armes que M. Rouffeau
n'employe , & qu'il ne manie avec beaucoup
d'art , pour attaquer les moeurs du
Théâtre. L'Amour honnête qu'on y refpire,
réunit toutes les affections de l'âme fur
un feul objet. Or , » le plus méchant des
» hommes , eft celui qui s'ifole le plus , qui
» concentre le plus fon coeur en lui-mê-
» me. Le meilleur eft celui qui partage
également fes affections à tous fes fem-
» blables. Il vaut beaucoup mieux ai-
» mer une maîtreffe que de s'aimer
»feul au monde. Mais quiconque aime
» tendrement fes parents , fes amis , fa
" patrie & le genre humain , fe dégrade
" par un attachement défordonné qui nuit
» bientôt à tous les autres , & leur eft infailliblement
préféré. »
و د
و ر
»
pour
Je nie que le plus méchant des hommes
, foit celui qui s'ifole le plus . Cer
homme-là ne fait que s'anéantir la
Société. Or , le néant n'eft pas ce qu'il
a de pire. Il est évident que Cartouche
étoit plus méchant que Timon. Du reſte
il n'y a que l'Amour effréné qui détache
l'âme de fes devoirs , & qui en rompe les
liens tout fentiment vif les relâche ; l'amitié
, le fang & l'amour rompent L'éJANVIER.
1759.
107
quilibre des intérêts qui meuvent l'âme ;
mais cet équilibre eft une chimére . Licurgue
, pour rendre toutes les affections
communes , a été obligé de rendre tous
les biens communs jufqu'aux enfants , &
de former fon noeud politique des débris
de tous les noeuds domeftiques & perfonnels.
Avec l'argument de M. Rouſſeau ,
je prouverai qu'une Mérope eft un perfonnage
vicieux , & aucune mere ne vou
dra m'en croire .
L'Amour paffionné , c'eſt-à-dire , aveugle
& fans frein , eft un des plus grands
maux , dont le coeur de l'homme foit menacé
; auffi dans la Peinture qu'on en fair
fur la Scéne , n'infpire-t-il jamais la pitié
fans la crainte : voyez Hermione, Radamifte
, Orofmane , &c. mais ce n'eft
point cette fureur cruelle , forcenée , atroce
, dont vous craignez pour nos âmes
foibles les exemples contagieux. Vous redoutez
pour nous ces Spectacles tranquilles
, où l'on répand de douces larmes , où
la vertu gémit avec l'Amour , où la volupté
même est décente. Cénie, Mélanide,
l'Oracle, c'eft-là, dites-vous, qu'on refpire
le poifon d'un Amour dont les excès font
inévitables. Ces mêmes âmes que vous
trouvez fi froides , quand l'humanité , la
pitié les frappe , deviennent donc tout
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
à
coup bien fenfibles aux impreffions de
l'Amour. Que dis-je ? l'Amour lui-même
ne les touche donc qu'au Spectacle ; car
vous-même , vous avouez que le monde
ne le connoît plus . J'ai beau vouloir vous
concilier avec vous-même , il n'y a pas
moyen; votre opinion eſt un Protée , &
tel
je ne fuis pas unun Ulyffe. Je conclus donc ,
fans plus de difcuffion , que l'Amour ,
que peuvent
l'infpirer
ces Spectacles
attendriffants
, n'eft rien moins qu'une
phrénéfie
, rien moins qu'un mouvement
ftupide ; qu'il eft affez vifpour rapprocher
les âmes , & qu'il ne l'eft point affez pour
enyvrer les fens , qu'il favorife le penchant
de la Nature , fans rompre la digue
des bienséances
, ni changer la direction
du devoir & de la vertu. Banniſſez
donc l'Amour de Genêve , comme les
Spectacles
; fouhaitez
qu'il ne pénétre
point dans les retraites de ces Montagnons
fortunés, chez qui vous priez Dieu
qu'on ne mette point de lanternes
; mais
Jaiffez- nous defirer qu'à Paris le fentiment
le plus doux de la Nature , prenne la place
de la coquetterie
& du libertinage. Les
Spectacles y font utiles, non » pour per-
»fectionner
le goût,quand l'honnêteté
eft
» perdue, mais pour encourager
l'honnêteté
même par des exemples
vertueux , &
JANVIER. 1759. iog
publiquement applaudis ; non » pour cou-
"vrir d'un vernis de procédés , la laideur
du vice ; mais pour faire fentir la
honte & la baffeffe du vice, & développer
dans les âmes le germe naturel des vertus
; non » pour empêcher que les mau-
» vaiſes moeurs ne dégénérent en brigandage
, mais pour y répandre & perpétuer
les bonnes , par la communication
progreffive des faines idées , & l'impreffon
habituelle des fentiments vertueux ;
en un mot , pour cultiver & nourrir le
goût du vrai , de l'honnête & du beau
qui , quoiqu'on en dife , eft encore en vénération
parmi nous.
ر و
Après avoir repréfenté Paris comme
» une Ville remplie de gens intrigants ,
» défoeuvrés , fans moeurs , fans religion ,
» fans principes , dont l'imagination dé-
» pravée par l'oifiveté , la fainéantiſe , par
» l'amour du plaiſir , & par de grands
» befoins , n'engendre que des monftres ,
» & n'infpire que des forfaits. " Après
avoir peint le Théâtre comme l'Ecole la
plus pernicieufe du vice , on doit bien.
s'attendre que M. Rouffeau n'épargnera
pas les moeurs des Comédiens. Je n'examine
point le fait , la fatyre m'eft odieufe.
Je parle de ce qui peut être , fans
m'attacher à ce qui eft ; & je confidére
110 MERCURE DE FRANCE.
la profeffion en faifant abftraction des
perfonnes. M. Rouffeau commence par
avouer , qu'après avoir attaqué directement
le Spectacle dans fa nature & dans
fes effets , la difcuffion fur les moeurs des
Comédiens , n'eft pas fort néceffaire ; il
ne laiffe pas toutefois que de les noircir
de fon mieux : il auroit pu s'en dif
penfer.
Selon M. Rouſſeau » dans une grande
» Ville , la pudeur eft ignoble & baffe ;
ן כ
c'eft la feule chofe dont une Femme
» bien élevée auroit honte. Une Femme
qui paroît en Public , eft une Femme
" deshonorée. » A plus forte raifon , les
Femmes qui par état fe donnent en Spectacle
: il n'y a rien de plus conféquent,
Leur maniere de fe vêtir n'échappe point
à fa cenfure. Si on lui dit que les Femmes
fauvages n'ont point de pudeur , car elles
vont nues , il répond que » les nôtres en
» ont encore moins , car elles s'habillent.»
Si une Chinoiſe ne laiffe voir que le bout
de fon pied , c'eft ce bout du pied qui enflamme
les defirs. Si parmi nous la mode
eft moins févére , les charmes qu'elle laiſſe
appercevoir , font une amorce dangereufe.
Ainfi , une Femme ne peut fans crime ,
ni fe voiler , ni fe dévoiler. Si faut-il bien
cependant qu'elle foit vêtue de quelque
JANVIER. 1759 .
III
maniere; & à vrai dire , il n'en eft point
que l'habitude ne rende décente . Or , les
Actrices comiques font mifes précisément
comme on l'eft dans le monde . Les Actrices
tragiques ont foin d'ajuster à nos
moeurs les vêtements qu'elles imitent :
elles fe montrent avec cette bonne grace
que M. Rouffeau permet aux filles de Genêve
d'avoir au bal ; & dans tout cela ,
il n'y a rien que d'honnête.
M. Rouſſeau demande » comment un
» état , dont l'unique objet eft de fe mon-
» trer en Public , & qui pis eft , de fe
» montrer pour de l'argent , conviendroit
» à d'honnêtes femmes. » Je ne réponds
point au premier Article : j'ai fait voir que
dans tout ce qui n'eft pas d'inftitution
naturelle , les bienféances dépendent de
l'opinion . Dans la Grèce , une honnête
femme ne ſe montroit point en Public ;
parmi nous , elle y paroît avec décence ;
un état qui l'y oblige peut donc être un
état décent. Quant à la circonftance du
falaire dont M. Rouſſeau fait aux Comédiens
un reproche plus humiliant , a-t-il
oublié que rien n'eft plus honnête que
de gagner fa vie ; & ne fait-il pas gloire
lui- même de fe procurer par fon travail
, dequoi n'être à charge à perfonne ?
Les profeffions les plus utiles & qui de112
MERCURE DE FRANCE.
mandent le plus de talents , doivent être
fans doute les plus refpectées ; mais
s'enfuit-il que les profeffions qui ont pour
objet l'amuſement de la fociété , foient
deshonorantes , par la raifon qu'on les
exerce pour de l'argent ? Que l'on joue
le rôle de Burrhus , du Milantrope , de
Zaïre , ou que l'on donne un Concert
pour de l'argent , tout cela eft égal , fi
de part & d'autre les plaifirs que l'on
procure à qui les paye , n'ont rien que
d'honnête ; or c'étoit là feulement ce
qu'il falloit confidérer , fans s'attacher
à une circonftance qui ne fait rien du
tout à la chofe car fi le Spectacle étoit
pernicieux , il y auroit encore plus de
honte à être Acteur gratuitement , qu'à
l'être pour gagner fa vie. Qui d'ailleurs
affure M. Rouffeau que l'argent foit le
principal objet d'un Baron , d'une Lecouvreur
, & de celui qui , comme eux,
afpire à fe rendre célébre ?
Sans doute les talents & le génie ont
un objet plus noble que le falaire du traail
. Mais comme il faut vivre pour ſe
endre immortel , la premiere récomenfe
du Comédien , comme du Poëte ,
a Peintre , du Statuaire & c. doit être la
abfiftance dont l'argent eft le moyen ;
JANVIER. 1759. 113
car on ne peut pas en même temps faire
Cinna & labourer la Terre .
» Il eft difficile que celle qui fe met à
» prix en repréſentation , ne s'y mette
»bientôt en perfonne . » C'eft comme fi
je difois qu'il eft difficile qu'un Auteur
qui vend fes écrits à un Libraire , ne foit
pas tenté d'aller ſe vendre lui-même . Un
fi excellent Ecrivain peut- il vouloir faire
paffer en preuve d'une imputation flétriffante
un tour d'expreffion qui n'eft
qu'un jeu de mots ? L'Actrice qui joue
Emilie ou Colette eft elle plus vendue à
l'or des Spectateurs que ne l'étoient Corneille
& M. Rouffeau lui-même ? S'il me
répond qu'elle leur vend fa préfence ,
fon action , fa voix & le talent qu'elle
a d'exprimer tout ce qu'elle imite. Je réponds
que Corneille & M. Rouffeau ont
vendu avant elle leur imagination ,
leur âme , leurs veilles , & le don de
feindre qui leur eft commun avec elle .
C'eft furtout cet Art , ce don de feindre
& d'en impoſer , que M. Rouffeau trouve
deshonorant dans la profeffion de Comédien.
" Qu'eft- ce que le talent du Co-
» médien l'art de fe contrefaire , de re-
» vêtir un autre caractére que le fien , de
paroître différent de ce qu'on eft , de
» fe paffionner de fang froid , de dire
"
114 MERCURE DE FRANCE.
» autre chofe que ce qu'on penfe , auffi
» naturellement que fi on le penfoit réel-
» lement , & d'oublier enfin fa propre
place , à force de prendre celle d'au-
» trui. Et , à votre avis , Monfieur, qu'eftce
que l'art du Peintre , du Muficien , &
furtout du Poëte ? Auriez-vous jamais
fait les rôles de Colin & de Colette ,
fi vous ne vous étiez pas déplacé ? M. de
Voltaire que vous n'accuferez pas d'exercer
un métier infâme , étoit-il femblable
à lui-même en écrivant fes Tragédies ?
L'art de faire illufion eft-il plus de l'ef
fence du Comédien , que de l'effence du
Poëte , du Muficien , du Peintre &c. Celui
qui trouva le Dominicain travaillant
avec un air atroce au Tableau de S. André
, le foupçonna- t-il d'être complice
du Soldat qu'il peignoit alors infultant le
S. Martyr ?
En vérité , plus j'y penfe , moins je
conçois que vous ayez écrit férieufement
tout ce que je viens de lire. Cependant
de cette déclamation fi étrange & fi peu
fondée , vous tirez des inductions cruelles.
Que vous demandiez fi ces hommes
fi bien parés , fi bien exercés au ton de
la galanterie & aux accens de la paffion ,
n'abuſeront
jamais de cet art pour féduire
de jeunes perfonnes ; votre crainte peut
JANVIER. 1759. 115
être fondée ; & j'avoue qu'un bon Comédien
doit fçavoir plus que perfonne ,
l'art de témoigner fes defirs fans déplaire,
& de les rendre intéreffants. Cet Art eft
honnête felon vos principes ; mais comme
je ne vous prens pas au mot , j'avoue
qu'un bon Comédien fans moeurs ,
eft plus dangereux qu'un autre homme.
Vous allez plus loin. Ces valets filoux , fi
fubtils de la langue & de la main fur
la Scéne , dans les befoins d'un métier
plus difpendieux que lucratif , n'aurontils
jamais de diftraction utile ? ne prendront-
ils jamais la bourfe d'un fils prodigue
, ou d'un pere avare , pour celle
de Léandre ou d'Argan ? Que ne demandez-
vous de même fi celui qui joue
Narciffe ne fera pas un empoifonneur au
befoin ? Je paffe rapidement fur ce trait
qui vous eft échappé fans doute , je n'ai
pas le courage d'en plaifanter ; & fi je
le relevois férieufement , je tomberois
peut-être moi-même dans l'excès que je
vous reproche je m'en tiens donc à
notre objet. L'Auteur qui compofe &
l'Acteur qui repréfente fe frappent l'imagination
du tableau qu'ils ont à peindre.
Racine crayonnoit de la même main
le caractére divin de Burrhus , & le caractére
infernal de Narciffe . Milton eſt
16 MERCURE DE FRANCE.
fublime dans les blafphêmes de Satan
& dans l'adoration de nos premiers Peres.
L'âme de Corneille s'élevoit jufqu'à l'héroifme
pour faire parler Cornélie & Céfar
après s'être abaiffée jufqu'aux fentimens
de la plus lâche trahison pour faire
parler Achillas & Septime. Il en eft de
l'Acteur comme du Poëte , avec cette
différence que celui-ci à befoin de fe
transformer tout entier , & qué fon âme
doit être , s'il eft permis de le dire ,
centralement affectée des paffions qu'il
veut rendre , puifque c'eft lui qui les enfante
; au lieu que l'Acteur infpiré par
le Poëte , n'en eft que le copifte , & n'a
befoin , pour le rendre , que d'une émotion
plus fuperficielle , qui influe encore
moins par conféquent fur fon caractére
habituel.
Peut -être vous applaudiffez-vous de me
voir envelopper tous les Arts d'imitations
, dans le reproche que vous
faites à celui de Comédien ; mais c'eft
affez pour moi de vous réduire à convenir
qu'il n'eft pas moins honnête qu'un
autre. L'âme prend , à la longue , une
teinture des affections vertueufes dont
elle fe pénétre ; l'intérêt qu'elles lui
infpirent leur fert comme de mordant.
Mais les fentiments qu'on exprime avec
JANVIER . 1759. 117
horreur , le rôle qu'on méprife au moment
qu'on le joue , & qu'on voit en
butte au mépris , ce rôle , dis -je , n'a rien
de féduifant , rien de contagieux, ni pour
le Poëte qui le feint , ni pour l'Acteur
qui s'exerce à le rendre .
Toutefois je fens comme vous qu'un
Comédien vertueux , une Comédienne
fage & honnête fera une efpéce de prodige
, quand vous les réduirez l'un &
l'autre à l'Amour pur de la vertu , &
à la privation défintereffée de tous les
plaifirs qui les follicitent .
Le crime a trois fortes de frein : les
Loix , l'Honneur , la Religion. Le vice
n'a que la Religion & l'Honneur. D'un
côté l'on excommunie les Comédiens , de
l'autre on veut les rendre infâmes ; je
demande par quel effort généreux ils
fe priveroient des plaifirs tolérés par les
Loix & permis par la Nature ? S'ils ont
des moeurs , ce ne peut être qu'en s'élevant
au-deffus des autres hommes par
une droiture & une force d'âme qui les
raffure & qui les confole. Ils ne font pas
vertueux au même prix que nous ; & il
faut autant de courage à un Comédien
pour être honnête - homme , qu'à un
honnête - homme pour embraffer la prcs
feffion de Comédien. Voulez-vous juger
118 MERCURE DEFRANCE.
quelle eft l'influence de cette profeffion
fur les moeurs , commencez par lui rendre
les deux plus grands freins du vice ,
les deux plus fermes appuis de la foibleffe
& de l'innocence , la religion &
l'honneur. Ne les privez de rien , ne les
difpenfez de rien ; laiffez à leurs penchants
les mêmes contrepoids qu'aux nôtres
; & alors s'ils font conftamment plus
vicieux que nous , c'eft à leur état qu'on
a droit de s'en prendre. M. Rouſſeau
prend la chofe à rebours , & de la honte
attachée à l'état de Comédien , il veut
tirer une preuve contre les moeurs de cet
état , & contre celles des Spectacles .
*
A Rome les Comédiens étoient des Ef
claves ; la condition d'Efclave étoit infâme
, & par conféquent celle de Comédien
; M. Rouffeau en conclut qu'elle
doit l'être partout.
Dans la Grèce , les Comédiens étoient
des hommes libres , & leur état n'avoit
rien de honteux ; M. Rouffeau nous répond
qu'ils repréfentoient les actions des
Héros , que ces grands Spectacles étoient
données fous le Ciel , fur des Théâtres
magnifiques & devant toute la Gréce
affemblée. Il nous difpenfera , je l'efpere,
de prendre tout cela pour des raifons ;
* Voy. les Mémoires de l'Acad . des Infcriptions
& Belles- Lettres. Tom . 17. Page 210,
JANVIER. 1759. 119
& s'il veut bien fe fouvenir que ces
Comédiens repréfentoient familiérement
des Héros inceftueux ou parricides , qu'ils `
jouoient & calomnioient Socrate ; il
avouera que fi jamais l'état de Comédien
a du être deshonorant , c'eft fur le Théâtre
d'Athénes .
Dans les premiers établiſſemens des
nôtres , l'indécence & l'obfcénité des
Spectacles ont dû attirer fur la profeffion
de Comédien les cenfures de l'Eglife
& le mépris des honnêtes gens.
Les moeurs de la Scéne ont changé ;
& fi M. Rouffeau n'a pas prouvé que le
Spectacle eft pernicieux , tel qu'il eſt ,
ou tel qu'il peut être , il n'a pas droit
de conclure que le métier de Comédien
foit en lui-même un état honteux. Or
i cet état peut être honnête , il eft de
l'équité , de l'humanité , de l'intérêt
des moeurs de l'y encourager. Je le
répéte , l'Honneur & la Religion font
les appuis de l'innocence , les freins du
vice , les mobiles de la vertu & les contrepoids
des paffions humaines : priver
l'homme de ces fecours , c'eft l'abandonner
à lui-même.Heureufement les Comédiens
ne prennent pas tous à la lettre
cet abandon déſeſpérant : autoriſés
protégés, récompenfès par l'Etat, accueillis
, confidérés même dans la fociété la
120 MERCURE DE FRANCE.
plus décente , lorfqu'ils y apportent de
bonnes moeurs, ils fçavent que fi nos
fages Magiftrats n'ont pas crû devoir encore
céder aux voeux de la Nation &
aux motifs puiffants qui follicitent en
faveur du Théâtre , c'est par des raifons
très-fuperieures aux préjugés de la barbarie.
Ils fçavent que ces raifons politiques
n'ont rien de relatif à leur con
duite perfonnelle , & par conféquent
rien de deshonorant pour eux ; auffi n'ontilspas
perdu le courage d'être Chrétiens
& honnêtes gens. A Paris furtout leur
conduite eft plus décente , parce qu'elle
a l'eftime publique pour objet & pour
récompenfe. M. Rouffeau en convient
lui-même. Il n'a connu particulierement
qu'un feul Comédien , & il avoue que
fon amitié ne peut qu'honorer un honnête-
homme.
A l'égard des tenta tions auxquelles une
Actrice eft expofée , il en eſt qui , dans
la fituation actuelle des chofes , me femblent
comme inévitables. On ne doit
pas s'attendre à voir des moeurs pures
au Théâtre , tant que le fruit du travail
& du talent ne pourra fuffire aux dépenfes
attachées à cette profeffion . La
pompe du Spectacle en exige de ruineufes
; & il eft honteux qu'une Actrice foit
obligée ,
JANVIER. 1759.
127
, obligée , pour y fubvenir
ou de s'en →
detter, ou de fe perdre. Or telle est l'alternative
preffante
où elle eft réduite
par le
calcul du produit & des frais. Mais , que
tout compenfé
, il refte à une Actrice
qui
penfe, dequoi vivre modeftement
& honnêtement
dans fa maifon
où les études
continuelles
l'attachent
; qu'elle
puifle
d'ailleurs
prétendre
dans fon état , à tous
les avantages
que l'eftime
publique
attribue
à la vertu ; il y a d'autant
mieux
à préfumer
de fa conduite
& de fes
moeurs , que les principes
& les fentiments
dont elle eft habituellement
affectée
, lui éclairent
l'efprit
& lui élévent
l'âme.
J'en ai dit affez , j'en ai trop dit 2
peut-être , & encore n'ai-je pas relevé
tous les traits qui , dans cet ouvrage ,
mériteroient d'être difcutés. Si je me livrois
à toutes les réfléxions que M. Rouffeau
me préfente , je ferois un livre plus
long que le fien , mais infiniment moins
curieux , moins éloquent , moins intéreffant
de toutes manieres. Mon deffein
n'a été , ni de lui nuire , ni de briller
à fes dépens ; mais de réduire au point
de la vérité l'opinion de fes Lecteurs fur
l'Article des Spectacles. Je puis avoir
raifon contre lui , fans préjudice pour
II. Vol, F
122 MERCURE DE FRANCE.
fa vertu que je refpecte , ni pour fes
talents que j'admire ; & s'il m'eft échappé
quelque trait qui faffe douter de ces
fentiments , je le défavoue & le condamne.
Un motif perfonnel m'a fait oppofer
quelquefois M. Rouffeau à lui- même
, il eft vrai ; mais ce motif eft le
defir de le réconcilier avec les hommes ,
de lui faire entendre qu'on peut être
injufte par excès de zéle , qu'un violent
amour de la vertu peut , comme toutes
les paffions , nous emporter au-delà
des limites , qu'enfin les principes de
l'honnête & du vrai peuvent être altérés
dans l'âme par la chaleur de l'imagination
, & par cette fermentation des
efprits qui s'excite dans la folitude. Je
defire plus encore , & je m'applaudirois
toute ma vie d'avoir pu y réuffir : ' eft
d'arracher ce Philofophe éloquent aux
réfléxions douloureufes qui confument ſa
jeuneffe , de le rendre à la fociété où je
l'ai vu tendrement chéri , de l'engager à
confacrer aux vérités fimples & folides ,
aux vertus douces & fociales , au bonheur
de l'humanité , le génie & les veilles qu'il
employe à la décourager , & à la rendre ,
s'il étoit poffible , odieufe à elle-même.
Quelle fatisfaction peut- il avoir à calom
nier nos goûts & les fiens ? Les farces, ditJANVIER.
1759. 128
il , les plus groffieres , font moins dangereufes
pour une jeune fille , que la Comédie
de l'Oracle. Quels reproches ne fe
fait-il donc pas à lui-même d'avoir compofé
en Vers & en Mufique cette Scéne
naïve & fi touchante que toutes les
jeunes filles fçavent par coeur ?
Tant qu'à mon Colin j'ai fçu plaire &c.
Mais , voici qui eft plus férieux encore.
» Le Théâtre François eft , dit-il , la
plus pernicieuſe école du vice .... J'ai-
» me la Comédie à la paſſion .... Racine
» me charme ; & je n'ai jamais manqué
» volontairement , une repréſentation de
» Moliere .
Il eſt donc , felon fes principes , dans
le cas d'un homme qui auroit affifté journellement
& avec délices , à un feftin
où il auroit fçu que l'on verſoit du poiſon
aux convives.
» Sainte & pure vérité , s'écrie- t - il ,
»non jamais mes paffions ne fouilleront
» le fincére amour que j'ai pour toi : l'in-
» térêt ni la crainte ne fçauroient altérer
» l'hommage que j'ai à t'offrir.
Rien n'eft plus beau , plus courageux ,
fans doute ; mais le fervice que j'ai voulu
rendre à M. Rouffeau n'en fera
plus effentiel , fi j'ai pu lui perfuader que
que
Fij
124 MERCURE DE FRANCE:
ces idées affligeantes qu'il a prifes pour
la vérité n'en étoient que de vains phantômes,
& que le mal auquel il croit avoir
contribué par fes écrits & par fes exemples
eft un bien
pour l'humanité.
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Résumé : SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve sur les Spectacles.
Le texte explore les opinions de Rousseau sur l'amour et la pudeur, en distinguant l'amour naturel, souvent amoral, de l'amour vertueux, qui combine des aspects physiques et moraux. Rousseau considère la pudeur comme la première vertu féminine et note que dans les sociétés opulentes, les plaisirs faciles peuvent étouffer cet amour vertueux, menant parfois à des comportements déloyaux chez les femmes. Le théâtre est présenté comme un outil pour promouvoir l'amour vertueux en encourageant des sentiments tels que la pudeur, la fidélité et l'innocence. Cependant, il peut également influencer les comportements amoureux de manière négative. Le texte critique la vision de Rousseau sur le théâtre, affirmant que, bien régulé, il peut offrir des modèles de vertus et d'affections honnêtes. L'auteur discute des dangers et des avantages de l'éducation et de l'influence du théâtre sur les jeunes. Il prône une éducation qui guide les inclinations naturelles vers la vertu et l'honneur, et critique l'idée que le théâtre soit nuisible, affirmant qu'il peut compenser les lacunes de l'éducation en fournissant des exemples moraux clairs. Le texte distingue l'amour criminel de l'amour vertueux, insistant sur la nécessité de représenter des valeurs morales. Il conteste les vues pessimistes de Rousseau sur l'amour et les spectacles, affirmant que l'amour honnête peut rapprocher les individus et les rendre meilleurs. L'auteur défend également les comédiens, soulignant que leur profession n'est pas intrinsèquement déshonorante et qu'elle peut procurer des plaisirs honnêtes au public. Enfin, le texte aborde les préoccupations morales concernant les comédiens, affirmant qu'ils peuvent être vertueux malgré les préjugés. Il critique Rousseau pour avoir déduit la honte attachée à la profession de comédien à partir de l'exemple de Rome, rappelant que dans la Grèce antique, les comédiens étaient respectés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 32-42
MAL-A-PROPOS, OU L'EXIL DE LA PUDEUR, Traduction libre d'un petit Poëme trouvé dans les ruines de la Grèce.
Début :
PREMIER CHANT. TOUS les Dieux , favorables au vœu de l'Amour [...]
Mots clefs :
Amour, Beauté, Palais, Hymen, Pudeur, Volupté, Grâces
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texteReconnaissance textuelle : MAL-A-PROPOS, OU L'EXIL DE LA PUDEUR, Traduction libre d'un petit Poëme trouvé dans les ruines de la Grèce.
MAL- A - PROPOS ,
OU L'EXIL DE LA PUDEUR,
Traduction libre d'un petit Poëme
trouvé dans les ruines de la Grèce.
PREMIER CHAN T.
TOUS ous les Dieux , favorables au voeu
de l'Amour , avoient calmé la jalouſẹ
colere de Vénus. Dès que le Deſtin
eut prononcé le bonheur de Psyché
l'Amour lança fur la terre un regard
enflâmé ; & plus rapidement que la
vapeur légère eft attirée vers le foleil ,
FEVRIER. 1763.
33
auffitôt Psyché fut élevée à la plus
haute Région des airs. A la voix de ce
Dieu , les Portes dorées de l'Olympe
s'ouvrirent , pour recevoir la Beauté
qui alloit l'embellir d'un nouvel éclat.
Quelles Portes ont jamais reſiſté à l'Amour
? Il tend à fon Amante une main
bienfaictrice , & de l'autre il éffuye les
derniers pleurs échappés de fes beaux
yeux ; lui-même la conduit au trône
de Jupiter. Le Maître de l'Univers
devoit trop à l'Amour pour ne pas fe
hâter de remplir fes defirs. Il appelle le
Dieu d'Hymen , & la main qui lance
le tonnerre allume les flambeaux d'Hymenée.
Il fait avancer les deux Epoux ,
on les couronne de fleurs immortelles.
LAmour approcha fes lévres divines
des lévres de Pfyché , & de la
cîme impénétrable de l'Olympe , le
Deftin cria Pfyché eft immortelle.
Toute la Cour célefte étoit affemblée ;
la jeune Pfyché y parut comme ces
aftres nouveaux que le Firmament momtre
quelquefois à la terre. La Reine
des Cieux , la fuperbe Junon , jettoit
un coup d'oeil de côté fur Vénus
& Junon fe croyoit vengée de l'outrage
de Paris ; mais Vénus dont
l'ame molle & tendre ne peut receler
ا و
B v
34 MERCURE DE FRANCE .
des haines éternelles , comme les autres
Divinités , Vénus voyoit alors avec complaifance
dans la belle Pfyché l'époufe
de fon fils. En la conſidérant, la Déeffe
imaginoit ne voir qu'elle-même dans
cette Beauté ; Pfyché regarda l'Amour ;
Vénus crut voir encore mieux qu'ellemême.
Tandis que le Ciel retentiffoit de
l'Hymne facrée , dont la Reprife étoit ,
La Beauté pour jamais eft unie à l'Amour
: l'Amour a rendu la Beauté immortelle
; la jeune Epoufe prenoit l'ambrofie
des mains de Comus , & de celles
d'Hébé elle recevoit la coupe du nectar.
Je crois connoître , dit Pfyché en
fouriant à la Jeuneffe , oui je connois
déja cette éffence de la Divinité , je l'ai
goûtée fur les lévres de l'Amour.
Après ectte célébration de l'Hymenée ,
Vénus demanda aux Dieux qu'il s'achevât
fur la terre . Je veux que mà
nouvelle fille foit reconnue dans mon
empire ; je veux qu'elle tienne ma pla→
ce fur mes autels. La nouveauté rallumera
l'encens de mes fujets ; & l'encens
qui brulera pour la nouvelle Déeffe
ne fera pour moi qu'un hommage de
plus qui affermira mon culte. Il faut
que toute ma Cour accompagne l'éFEVRIER.
1763. 35
poufe de mon fils ; la Cour de Vénus
eft celle de la Beauté. Elle dit , & tournant
fa tête enchantereffe , pour appeller
les Grâces , les boucles d'or de fa
chevelure vinrent toucher un côté dé
fon fein d'ivoire . Si un feul mouvement
des yeux de Jupiter fait trembler l'Olympe
; à ce tour de tête de Vénus ;
l'Olympe éprouve toujours un doux frémiffement
& les Immortels ont en
cet inftant un fentiment plus intime
de la divinité de leur être.
Un coup d'oeil dé Vénus a bientôt
raffemblé les Grâces autour d'elle. La
Déeffe remit Pfyché entre leurs mains ,
& les chargea du foin de fa parure .
La vénérable Pudeur , préfentée par
' Hymen à qui elle faifoit affidument
la cour , fut donnée à la jeune Époufe
pour premiere compagne. ( a ) Ainfi
tout difpofé , il fut arrêté que le cortége
de cette nôce célefte fe rendroit
fur la terre. Paphos , où la volupté
avec les jeux & les plaifirs , étoit déja
arrivée , fut le lieu défigné par Vénus
pour achever les nôces de l'Amour &
pour en célébrer les fêtes .
( a ) Ce qui , dans nos moeurs & dans no
langage fignifieroit. Dame d'Honneur.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
DEUXIEME CHANT.
Tout Paphos attendoit la nouvelle
Déïté. La Renommée, fi prompte à fervir
l'Amour fouvent même fans attendre fes
ordres , la Renommée avoit été chargée .
de l'annoncer. Les Prêtreffes avoient orné
le Temple ; auparavant elles s'étoient
parées de tout ce qu'elles avoient de
plus brillant. L'encens fumoit fur les
autels ; l'encens de Paphos eft d'un
parfum plus exquis que celui qui brûle
dans les autres Temples. En s'élevant
par de longs tourbillons à la hauteur
des nues , il fe joignoit aux divins parfums
, dont fillonnoit les airs la céleſte
troupe fur fon paffage. Le fpectacle de
cette marche étoit invifible aux prophanes
mortels ; mais l'odeur délicieufe
des parfums portoit au loin la volupté
dans les ames. Les Voyageurs , navigans
fur ces Côtes , étoient faifis d'une
myftique yvreffe , dont ils ignoroient
la caufe , qui faifoit abandonner au
Pilote le foin de fa manoeuvre , & détefter
au Paffager la rapidité des flots
qui l'écartoient de ce rivage.
Les Peuples heureux de l'Empire de
Vénus , accourus en foule autour de
fon autel , apperçurent bientôt une coFEVRIER.
1763. 37
lonne lumineufe , d'un feu doux &
pur , qui defcendoit par l'ouverture de
la coupole , fur le piedeſtal facré , d'où
la Déeffe dicte ordinairement fes loix
& fes oracles. La colonne fe diffipe
& découvre à tous les yeux la nouvelle
Immortelle ; à fes côtés font
Hymen & l'Amour qui l'éclairent chacun
de leur flambeau. Mais le reflet
de celui de l'Amour est le plus fenfible
fur cette jeune Beauté. A fa vue
rout eft faifi d'un faint & tendre refpect
. Tel eft le pouvoir de la Beauté ,
que dès qu'elle paroît , tous les Peuples
Fadorent. Vénus, du haut des Cieux jouit
de la ferveur qu'elle-même elle infpire.
C'est alors fon ouvrage , elle n'en eft
plus irritée. Chaque amante , dans Paphos
, tremble en fecret que fon amant
ne devienne , quoique fans efpoir , le
rival de l'Amour. Dans les accès d'un
nouveau zéle les jeunes habitans de
Paphos volent aux pieds de Pfyché ,
porter en offrande les tendres dons que
d'imprudentes Beautés leur ont faits
foit en parures , foit en bracelets de
cheveux
, beaucoup plus chers à la
tendreffe que les plus riches ornemens.
Après avoir reçu l'adoration des mortels
, l'Amour conduifit fa nouvelle
?
38 MERCURE DE FRANCE .
époufe dans le Palais qui joint le Temple.
Les arts à l'envi ont décoré ce voluptueux
& brillant féjour. La Troupe
nuptiale parcourt quelques momens les
principales Piéces de ce Palais , d'où
l'on paffe bientôt dans les Jardins. C'eft
ici que les Mufes n'ont point de crayons
pour peindre ce que ces lieux renferment
de délices. Quel oil peut pénétrer
dans les bofquets de Paphos ! Tout
y refpire , tout y foufle l'efprit ineffable
des myftères de la Divinité qui les habite.
C'est tout ce qu'il eft permis à un
Mortel d'en décrire ; c'eft tout ce qu'il
eft permis aux prophanes d'en fçavoir.
Entre ces bofquets enchantés , s'élévent
, affez près l'un de l'autre , deux
Palais inférieurs au Palais principal
où la feule galanterie a fuivi les ordres
de la volupté . L'un de ces Palais appartient
plus particulierement à l'Amour.
C'eſt le Dieu même qui en a donne les
plans , c'eft lui qui en a dirigé la diftribution.
Comme en ce lieu tout parloit
à Pfyché de fon amant , foit par
un fouvenir de fes peines paffées , foit
par un fentiment de fon bonheur préfent
, elle fentit en y entrant une fecrete
émotion. L'Hymen, qui ne connoit que
trop ce lieu féducteur , en fouffioit im
>
FEVRIER. 1763 . 39
patiemment le féjour ; & la Pudeur toujours
attentive à lui complaire , cherchoit
à en faire éloigner la jeune Époufe:
l'Amours'en apperçût ; un regard de dépit
fit fentir à la vénérable Compagne
qu'il n'aimoit pas les contradictions :
mais l'Hymen méritoit des égards ( au
moins dans ces premiers jours )
, ,
Pfyché ne fut arrêtée dans ce Palais
qu'autant qu'il falloit pour lui donner
une idée de fes charmes. L'Amour la
promena dans les parterres qui environnent
fes cabinets. Là naiffent & fe
renouvellent en toutes faifons les
plus agréables fleurs du Printemps. La
tendre Pfyché y remarqua des rofes
admirables qui fe tournoient d'ellesmêmes
vers l'Amour & qui en prenoient
une fraicheur nouvelle . L'Amour,
dit- elle , eft l'Aftre qui fait éclore les
Rofes ; c'eſt fon influence qui conferve
leur beauté.
TROISIEME CHANT .
On communique par les parterres
du Palais fecret de l'Amour , à celui
où Venus vient fouvent étudier ce qui
peut faire fentir aux Mortels quelque
nouvel effet de fon pouvoir. Ce lieu
eft agréablement magique . LaCoquet40
MERCURE DE FRANCE .
,
terie y travaille fans ceffe à mille fe
crets au-deffus de l'imagination humaine.
Ce que l'induftrieufe abeille
fait pour l'utilité des hommes une
troupe d'enfans aîlés , par un art furnaturel
, l'exécute pour la toilette de leur
Souveraine. Lorſque l'aurore annonce
le Dieu de la lumière , & lorfqu'il rentre
dans les Palais de Thétis , ces enfans
voltigent autour des plantes & des
fleurs ; ils en tirent tout ce qui eft
propre à leur galante chymie . On dépofe
la précieufe récolte dans des corbeilles
d'or ; à travers les tiffus plus ou
moins ferrés de ce métal , on fépare , on
diftingue ce qui convient à chaque opération.
Ici , par l'agitation de leurs
aîles , ils éxcitent , à divers degrés , le
feu de leurs flambeaux , pour échauffer
des vafes , dans lefquels la fermentation
produit d'un côté des Beaumes & des
Effences ; de l'autre , des eaux limpides ,
chargées néanmoins de particules les
plus odoriférantes . Là par d'autres
moyens , de fucs épaiffis , paîtris avec
l'émail des perles , ils compofent des
pomades , qui donnent à la peau un
éclat dont la Nature même envieroit le
fecret. Dans un autre endroit des mains
fubtiles préparent des poudres d'un
FEVRIER . 1763. 41
S
S
C
parfum exquis , tandis que dans un
lieu plus réſervé on broye la matière
qui donne aux rofes leur incarnat , &
qui fert fi bien à réparer celui dont
brille la Beauté. Jufqu'aux infectes entrent
dans leurs magiques compofitions.
On extrait leur fombre couleur ;
on l'applique fur des tiffus de foie découpés
; on les feme comme des taches
fur un beau tein , dont ce contrafte fait
valoir la blancheur. Pardonne , ô Vénus
fi je viens de mettre au jour quelques
foibles notions des mystères que tu m'as
révélés ; nos jeunes Grecques ne pourront
en concevoir ni l'ufage ni le ſecret.
Des Prêtreffes , d'un ordre particulier,
ont la garde & la direction de ce Palais.
Elles vinrent au-devant des nouveaux
Epoux avec des parfums & des
guirlandes de fleurs . La fuite de l'Hymen
& celle de l'Amour y entrerent avec
eux. On invita la belle Pfyché à uſer
des bains que les Amours avoient préparés
de concert avec les Prêtreffes . La
Volupté , ordonnatrice de ces nôces ,
n'avoit pas négligé cette partie. Sous
des berceaux de myrthes & de jaſmins ,
inacceffibles à la chaleur du jour , des
baffins d'un criſtal auffi pur que le dia42
MERCURE DE FRANCE .
mant contiennent une onde auffi brillante
que les baffins mêmes, Des paliffades
de rofes & d'orangers en forment
les lambris . On fit entrer d'abord Pfyché
dans des cabinets prochains , que
la lumière ne pénetre pas , où la pudeur
elle- même difputa aux Prêtreffes l'honneur
de deshabiller la jeune Epoufe..
Quand il fut queftion de l'introduire
dans le lieu où l'onde devoit baigner
fon corps immortel , les Prêtreffes , un
peu jaloufes de l'air impérieux de
la Pudeur & du fervice qu'elle venoit
de leur enlever , parlerent de
lui interdire l'entrée du Bain : mais Pfyché
ne voulut point en être féparée ; elle
pria les Graces de lui donner la main .
La Pudeur rougit légérement ; les Gráces
lui fourirent , & toutes quatre réunies
dépoferent dans l'eau leur nouvelle
Maîtreffe.
Dans des Bains non moins délicieux
une troupe riante & légere avoit conduit
l'Amour. L'Hymen y accompagnoit
fon frère , tandis que les Plaifirs , difperfés
de toutes parts dans ces beaux
lieux , fe difpofoient aux fêtes qui devoient
remplir la foirée d'un fi grand
jour.
La fuite au Mercure prochain.
OU L'EXIL DE LA PUDEUR,
Traduction libre d'un petit Poëme
trouvé dans les ruines de la Grèce.
PREMIER CHAN T.
TOUS ous les Dieux , favorables au voeu
de l'Amour , avoient calmé la jalouſẹ
colere de Vénus. Dès que le Deſtin
eut prononcé le bonheur de Psyché
l'Amour lança fur la terre un regard
enflâmé ; & plus rapidement que la
vapeur légère eft attirée vers le foleil ,
FEVRIER. 1763.
33
auffitôt Psyché fut élevée à la plus
haute Région des airs. A la voix de ce
Dieu , les Portes dorées de l'Olympe
s'ouvrirent , pour recevoir la Beauté
qui alloit l'embellir d'un nouvel éclat.
Quelles Portes ont jamais reſiſté à l'Amour
? Il tend à fon Amante une main
bienfaictrice , & de l'autre il éffuye les
derniers pleurs échappés de fes beaux
yeux ; lui-même la conduit au trône
de Jupiter. Le Maître de l'Univers
devoit trop à l'Amour pour ne pas fe
hâter de remplir fes defirs. Il appelle le
Dieu d'Hymen , & la main qui lance
le tonnerre allume les flambeaux d'Hymenée.
Il fait avancer les deux Epoux ,
on les couronne de fleurs immortelles.
LAmour approcha fes lévres divines
des lévres de Pfyché , & de la
cîme impénétrable de l'Olympe , le
Deftin cria Pfyché eft immortelle.
Toute la Cour célefte étoit affemblée ;
la jeune Pfyché y parut comme ces
aftres nouveaux que le Firmament momtre
quelquefois à la terre. La Reine
des Cieux , la fuperbe Junon , jettoit
un coup d'oeil de côté fur Vénus
& Junon fe croyoit vengée de l'outrage
de Paris ; mais Vénus dont
l'ame molle & tendre ne peut receler
ا و
B v
34 MERCURE DE FRANCE .
des haines éternelles , comme les autres
Divinités , Vénus voyoit alors avec complaifance
dans la belle Pfyché l'époufe
de fon fils. En la conſidérant, la Déeffe
imaginoit ne voir qu'elle-même dans
cette Beauté ; Pfyché regarda l'Amour ;
Vénus crut voir encore mieux qu'ellemême.
Tandis que le Ciel retentiffoit de
l'Hymne facrée , dont la Reprife étoit ,
La Beauté pour jamais eft unie à l'Amour
: l'Amour a rendu la Beauté immortelle
; la jeune Epoufe prenoit l'ambrofie
des mains de Comus , & de celles
d'Hébé elle recevoit la coupe du nectar.
Je crois connoître , dit Pfyché en
fouriant à la Jeuneffe , oui je connois
déja cette éffence de la Divinité , je l'ai
goûtée fur les lévres de l'Amour.
Après ectte célébration de l'Hymenée ,
Vénus demanda aux Dieux qu'il s'achevât
fur la terre . Je veux que mà
nouvelle fille foit reconnue dans mon
empire ; je veux qu'elle tienne ma pla→
ce fur mes autels. La nouveauté rallumera
l'encens de mes fujets ; & l'encens
qui brulera pour la nouvelle Déeffe
ne fera pour moi qu'un hommage de
plus qui affermira mon culte. Il faut
que toute ma Cour accompagne l'éFEVRIER.
1763. 35
poufe de mon fils ; la Cour de Vénus
eft celle de la Beauté. Elle dit , & tournant
fa tête enchantereffe , pour appeller
les Grâces , les boucles d'or de fa
chevelure vinrent toucher un côté dé
fon fein d'ivoire . Si un feul mouvement
des yeux de Jupiter fait trembler l'Olympe
; à ce tour de tête de Vénus ;
l'Olympe éprouve toujours un doux frémiffement
& les Immortels ont en
cet inftant un fentiment plus intime
de la divinité de leur être.
Un coup d'oeil dé Vénus a bientôt
raffemblé les Grâces autour d'elle. La
Déeffe remit Pfyché entre leurs mains ,
& les chargea du foin de fa parure .
La vénérable Pudeur , préfentée par
' Hymen à qui elle faifoit affidument
la cour , fut donnée à la jeune Époufe
pour premiere compagne. ( a ) Ainfi
tout difpofé , il fut arrêté que le cortége
de cette nôce célefte fe rendroit
fur la terre. Paphos , où la volupté
avec les jeux & les plaifirs , étoit déja
arrivée , fut le lieu défigné par Vénus
pour achever les nôces de l'Amour &
pour en célébrer les fêtes .
( a ) Ce qui , dans nos moeurs & dans no
langage fignifieroit. Dame d'Honneur.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
DEUXIEME CHANT.
Tout Paphos attendoit la nouvelle
Déïté. La Renommée, fi prompte à fervir
l'Amour fouvent même fans attendre fes
ordres , la Renommée avoit été chargée .
de l'annoncer. Les Prêtreffes avoient orné
le Temple ; auparavant elles s'étoient
parées de tout ce qu'elles avoient de
plus brillant. L'encens fumoit fur les
autels ; l'encens de Paphos eft d'un
parfum plus exquis que celui qui brûle
dans les autres Temples. En s'élevant
par de longs tourbillons à la hauteur
des nues , il fe joignoit aux divins parfums
, dont fillonnoit les airs la céleſte
troupe fur fon paffage. Le fpectacle de
cette marche étoit invifible aux prophanes
mortels ; mais l'odeur délicieufe
des parfums portoit au loin la volupté
dans les ames. Les Voyageurs , navigans
fur ces Côtes , étoient faifis d'une
myftique yvreffe , dont ils ignoroient
la caufe , qui faifoit abandonner au
Pilote le foin de fa manoeuvre , & détefter
au Paffager la rapidité des flots
qui l'écartoient de ce rivage.
Les Peuples heureux de l'Empire de
Vénus , accourus en foule autour de
fon autel , apperçurent bientôt une coFEVRIER.
1763. 37
lonne lumineufe , d'un feu doux &
pur , qui defcendoit par l'ouverture de
la coupole , fur le piedeſtal facré , d'où
la Déeffe dicte ordinairement fes loix
& fes oracles. La colonne fe diffipe
& découvre à tous les yeux la nouvelle
Immortelle ; à fes côtés font
Hymen & l'Amour qui l'éclairent chacun
de leur flambeau. Mais le reflet
de celui de l'Amour est le plus fenfible
fur cette jeune Beauté. A fa vue
rout eft faifi d'un faint & tendre refpect
. Tel eft le pouvoir de la Beauté ,
que dès qu'elle paroît , tous les Peuples
Fadorent. Vénus, du haut des Cieux jouit
de la ferveur qu'elle-même elle infpire.
C'est alors fon ouvrage , elle n'en eft
plus irritée. Chaque amante , dans Paphos
, tremble en fecret que fon amant
ne devienne , quoique fans efpoir , le
rival de l'Amour. Dans les accès d'un
nouveau zéle les jeunes habitans de
Paphos volent aux pieds de Pfyché ,
porter en offrande les tendres dons que
d'imprudentes Beautés leur ont faits
foit en parures , foit en bracelets de
cheveux
, beaucoup plus chers à la
tendreffe que les plus riches ornemens.
Après avoir reçu l'adoration des mortels
, l'Amour conduifit fa nouvelle
?
38 MERCURE DE FRANCE .
époufe dans le Palais qui joint le Temple.
Les arts à l'envi ont décoré ce voluptueux
& brillant féjour. La Troupe
nuptiale parcourt quelques momens les
principales Piéces de ce Palais , d'où
l'on paffe bientôt dans les Jardins. C'eft
ici que les Mufes n'ont point de crayons
pour peindre ce que ces lieux renferment
de délices. Quel oil peut pénétrer
dans les bofquets de Paphos ! Tout
y refpire , tout y foufle l'efprit ineffable
des myftères de la Divinité qui les habite.
C'est tout ce qu'il eft permis à un
Mortel d'en décrire ; c'eft tout ce qu'il
eft permis aux prophanes d'en fçavoir.
Entre ces bofquets enchantés , s'élévent
, affez près l'un de l'autre , deux
Palais inférieurs au Palais principal
où la feule galanterie a fuivi les ordres
de la volupté . L'un de ces Palais appartient
plus particulierement à l'Amour.
C'eſt le Dieu même qui en a donne les
plans , c'eft lui qui en a dirigé la diftribution.
Comme en ce lieu tout parloit
à Pfyché de fon amant , foit par
un fouvenir de fes peines paffées , foit
par un fentiment de fon bonheur préfent
, elle fentit en y entrant une fecrete
émotion. L'Hymen, qui ne connoit que
trop ce lieu féducteur , en fouffioit im
>
FEVRIER. 1763 . 39
patiemment le féjour ; & la Pudeur toujours
attentive à lui complaire , cherchoit
à en faire éloigner la jeune Époufe:
l'Amours'en apperçût ; un regard de dépit
fit fentir à la vénérable Compagne
qu'il n'aimoit pas les contradictions :
mais l'Hymen méritoit des égards ( au
moins dans ces premiers jours )
, ,
Pfyché ne fut arrêtée dans ce Palais
qu'autant qu'il falloit pour lui donner
une idée de fes charmes. L'Amour la
promena dans les parterres qui environnent
fes cabinets. Là naiffent & fe
renouvellent en toutes faifons les
plus agréables fleurs du Printemps. La
tendre Pfyché y remarqua des rofes
admirables qui fe tournoient d'ellesmêmes
vers l'Amour & qui en prenoient
une fraicheur nouvelle . L'Amour,
dit- elle , eft l'Aftre qui fait éclore les
Rofes ; c'eſt fon influence qui conferve
leur beauté.
TROISIEME CHANT .
On communique par les parterres
du Palais fecret de l'Amour , à celui
où Venus vient fouvent étudier ce qui
peut faire fentir aux Mortels quelque
nouvel effet de fon pouvoir. Ce lieu
eft agréablement magique . LaCoquet40
MERCURE DE FRANCE .
,
terie y travaille fans ceffe à mille fe
crets au-deffus de l'imagination humaine.
Ce que l'induftrieufe abeille
fait pour l'utilité des hommes une
troupe d'enfans aîlés , par un art furnaturel
, l'exécute pour la toilette de leur
Souveraine. Lorſque l'aurore annonce
le Dieu de la lumière , & lorfqu'il rentre
dans les Palais de Thétis , ces enfans
voltigent autour des plantes & des
fleurs ; ils en tirent tout ce qui eft
propre à leur galante chymie . On dépofe
la précieufe récolte dans des corbeilles
d'or ; à travers les tiffus plus ou
moins ferrés de ce métal , on fépare , on
diftingue ce qui convient à chaque opération.
Ici , par l'agitation de leurs
aîles , ils éxcitent , à divers degrés , le
feu de leurs flambeaux , pour échauffer
des vafes , dans lefquels la fermentation
produit d'un côté des Beaumes & des
Effences ; de l'autre , des eaux limpides ,
chargées néanmoins de particules les
plus odoriférantes . Là par d'autres
moyens , de fucs épaiffis , paîtris avec
l'émail des perles , ils compofent des
pomades , qui donnent à la peau un
éclat dont la Nature même envieroit le
fecret. Dans un autre endroit des mains
fubtiles préparent des poudres d'un
FEVRIER . 1763. 41
S
S
C
parfum exquis , tandis que dans un
lieu plus réſervé on broye la matière
qui donne aux rofes leur incarnat , &
qui fert fi bien à réparer celui dont
brille la Beauté. Jufqu'aux infectes entrent
dans leurs magiques compofitions.
On extrait leur fombre couleur ;
on l'applique fur des tiffus de foie découpés
; on les feme comme des taches
fur un beau tein , dont ce contrafte fait
valoir la blancheur. Pardonne , ô Vénus
fi je viens de mettre au jour quelques
foibles notions des mystères que tu m'as
révélés ; nos jeunes Grecques ne pourront
en concevoir ni l'ufage ni le ſecret.
Des Prêtreffes , d'un ordre particulier,
ont la garde & la direction de ce Palais.
Elles vinrent au-devant des nouveaux
Epoux avec des parfums & des
guirlandes de fleurs . La fuite de l'Hymen
& celle de l'Amour y entrerent avec
eux. On invita la belle Pfyché à uſer
des bains que les Amours avoient préparés
de concert avec les Prêtreffes . La
Volupté , ordonnatrice de ces nôces ,
n'avoit pas négligé cette partie. Sous
des berceaux de myrthes & de jaſmins ,
inacceffibles à la chaleur du jour , des
baffins d'un criſtal auffi pur que le dia42
MERCURE DE FRANCE .
mant contiennent une onde auffi brillante
que les baffins mêmes, Des paliffades
de rofes & d'orangers en forment
les lambris . On fit entrer d'abord Pfyché
dans des cabinets prochains , que
la lumière ne pénetre pas , où la pudeur
elle- même difputa aux Prêtreffes l'honneur
de deshabiller la jeune Epoufe..
Quand il fut queftion de l'introduire
dans le lieu où l'onde devoit baigner
fon corps immortel , les Prêtreffes , un
peu jaloufes de l'air impérieux de
la Pudeur & du fervice qu'elle venoit
de leur enlever , parlerent de
lui interdire l'entrée du Bain : mais Pfyché
ne voulut point en être féparée ; elle
pria les Graces de lui donner la main .
La Pudeur rougit légérement ; les Gráces
lui fourirent , & toutes quatre réunies
dépoferent dans l'eau leur nouvelle
Maîtreffe.
Dans des Bains non moins délicieux
une troupe riante & légere avoit conduit
l'Amour. L'Hymen y accompagnoit
fon frère , tandis que les Plaifirs , difperfés
de toutes parts dans ces beaux
lieux , fe difpofoient aux fêtes qui devoient
remplir la foirée d'un fi grand
jour.
La fuite au Mercure prochain.
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Résumé : MAL-A-PROPOS, OU L'EXIL DE LA PUDEUR, Traduction libre d'un petit Poëme trouvé dans les ruines de la Grèce.
Le poème 'Mal à propos, ou l'exil de la pudeur' raconte l'union de Psyché et de l'Amour, favorisée par les dieux après que la jalousie de Vénus ait été apaisée. L'Amour élève Psyché dans les airs et la conduit au trône de Jupiter, où ils sont mariés en présence de toute la cour céleste. Psyché est acclamée comme une nouvelle divinité et Vénus, malgré ses anciennes rancœurs, reconnaît en Psyché une beauté qui lui rappelle la sienne, la considérant comme l'épouse de son fils. Après la célébration, Vénus demande que Psyché soit reconnue sur terre et qu'elle tienne sa place dans son empire. La cour de Vénus, accompagnée des Grâces, prépare Psyché pour son voyage sur terre. La Pudeur est désignée comme sa première compagne. Le cortège se rend à Paphos, où les noces doivent être achevées. À Paphos, la Renommée annonce l'arrivée de la nouvelle déité. Les prêtres et le peuple se préparent pour l'accueillir. Psyché descend sous forme d'une colonne lumineuse, accompagnée de l'Amour et d'Hymen. Elle est adorée par les habitants, qui lui offrent des présents. L'Amour conduit ensuite Psyché dans un palais décoré par les arts, où ils parcourent les jardins enchantés. Le poème décrit également les mystères et les secrets de la coquetterie et de la beauté, gardés par des prêtresses. Psyché et l'Amour prennent des bains préparés par les Amours et les prêtresses, sous des berceaux de myrtes et de jasmins. La Pudeur, malgré les tentatives des prêtresses de l'exclure, accompagne Psyché dans le bain.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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9
p. 149-173
SUPPLÉMENT à l'Article des Piéces fugitives. SUITE de la Traduction de MAL-A-PROPOS, ou L'EXIL DE LA PUDEUR, Poëme Grec. QUATRIEME CHANT.
Début :
LA nuit, si chère à l'Amour & que ce Dieu embellit souvent de ses charmes [...]
Mots clefs :
Amour, Pudeur, Hymen, Volupté, Sirènes, Époux, Muses
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texteReconnaissance textuelle : SUPPLÉMENT à l'Article des Piéces fugitives. SUITE de la Traduction de MAL-A-PROPOS, ou L'EXIL DE LA PUDEUR, Poëme Grec. QUATRIEME CHANT.
SUPPLÉMENT à l'Article des Piéces
fugitives.
SUITE de la Traduction de MAL-APROPOS
, ou L'EXIL DE LA Py-
DEUR , Poëme Grec.
QUATRIEME CHANT.
LAA nuit , fi chère à l'Amour & que
ce Dieu embellit fouvent de fes chat-
Gij
150 MERCURE (DE FRANCE.
.
mes , impatiente de fe rendre à Pa
phos , avoit preffé le Soleil de lui faire
place. Non qu'elle eût violé les loix
immuables de fon cours ; mais elle
avoit étendu les bords de fon voile
de telle forte , qu'à peine Phabus touchoit
à l'humide empire , que fes
derniers rayons avoient été abforbés.
Une quantité prodigieufe de flambeaux
avoient fait un jour nouveau ;
& ce jour est le vrai jour de Paphos.
A la lueur de ces Aftres factices , on
vit reparoître les Immortels Époux ; &
chacun deux fe rendit dans des cabinets
différens. Leur cour fe partagea
pour affifter à leur toilette. L'Hymen
vifita alternativement l'une & l'autre
lui-même avoit appellé la Galanterie ;
il l'introduifit , à celle de l'Amour , &
les Grâces fe déroboient tour-à-tour
pour y paffer quelques inftans . La
toilette , de l'Amour n'eft pas longue ;
il vola à celle de fa Pfyche , dans l'infant
que par les mains de la Pudeur
elle achevoit de prendre une feconde
robe nuptiale d'un tiffu d'argent le plus
éclatant , que les Arts avoient parfemé
des tréfors de l'Orient. Les Grâces
émpreffées autour d'elle , fe difpu
toient le prix du goût ; & chacune en
MARS. 1763. ISL
particulier s'applaudiffoit des ornemens
la Beauté rend fi faciles à placer
& auxquels elle prête tant d'agréque
ment .
Les toilettes étant finies , & les époux
encore plus parés de leurs charmes ,
que des ornemens qu'on y avoit ajoutés ,
au milieu des lumières cachées dans
les feuilles & dans les fleurs , de manière
que les unes & les autres paroiffoient
produire la clarté ; cette troupe
charmante traverfa les jardins pour
retourner au Palais principal. Au -devant
, étoit dreffé un trône de brillans ,
plus éclatans que le Soleil , fous un
Pavillon de la plus riche pourpre de
Tyr , rayonnée d'or & de diamans . Des
guirlandes de fleurs artificiellement
imitées par les pierres les plus précieuſes
, en renouoient les pentes , &
étoient foutenues par de jeunes zéphirs ,
dont les aîles tranfparentes & orientées
, s'accordoient harmonieuſement
avec les couleurs du Pavillon . C'eftlà
, que l'Amour & Pfyché fe placerent
pour voir la troupe agile des Plaiſirs &
des Amours fe jouer alternativement ,
fur un canal de l'onde , & du feu
que Vulcain avoit préparé pour le ter-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
rible Dieu de la Guèrre. Tantôt l'air
embrafé offroit un fpectacle dont la vue.
avoit peine à foutenir l'éclat & à fuivre
la variété des fcènes. Tantôt , par
des machines que les Arts avoient fournies
, l'Onde pouffée en jets à perte
de vue , étoit recueillie en l'air dans des
vâfes portés par les enfans aîlés qui ,
en la réverfant , lui donnoient mille
formes différentes ; la lumière étoit
telle dans ces fêtes , qu'elle prêtoit
aux eaux l'apparence du criftal en fufion.
A ces jeux en fuccédoient d'autres
qui préfentoient l'image paffagère &
paifible des ravages & des embraſemens
qui , trop fouvent parmi les
Mortels ne font qu'un jeu du Maître
charmant , qu'on amufoit alors ,
tour -à - tour le Tyran & le Dieu du
monde. Quelquefois on appercevoit
des traits de flâme , pénétrer , fans s'éteindre
, la profondeur des Ondes &
en faire fortir les froides Déïtés fur des
Conques galantes. Les Amours , qui
avoient lancé ces traits ,, menoient en
triomphe ces Dieux des eaux enchaînés .
Tout ce que les armes de l'Amour avoient
fait de conquêtes remarquables dans
l'Empire de Neptune étoit rappellé
par des répréſentations animées. Chaque
,
,
MAR S. 1763. 153
partie de ces jeux , fi l'on vouloit les
bien peindre , fuffiroit à un Poëme
entier.
Plus puiffant au Parnaffe que le Dieu
même qui y régne , l'Amour avoit appellé
les Mufes , & les Mufes s'étoient
empreffées à fignaler leur zéle ,, par les
plus agréables effets de leurs talens . C'eft
à leurs foins qu'on devoit les preftiges
qui avoient figuré dejà les amours de
quelques Déités des eaux. Mais leur
chef- d'oeuvre en ce genre étoit préparé
dans l'intérieur du Palais ; on s'y
rendit donc , pour jouir d'un nouveau
fpectacle qui ne cédoit a aucun de
ceux qu'on venoit de voir , mais dont
mon foible ftyle (a) ne pourra donner
qu'un trait aride & fans coloris.
CINQUI É ME CHANT.
Dans une des Salles les plus vaſtes
du Palais , étoit difpofé un Théâtre
d'un genre & d'une forme dont notre
Grèce ne fourniroit que d'imparfaits
modéles toute la Cour de Paphos fe
raffembla dans ce lieu .
La Scéne n'étoit pas vifible aux Spec-
(a) On fait que les Anciens nommoient ainf
le poinçon avec lequel ils écrivoient fur les Tablettes
enduites de cire.
G v
$4 MERCURE DE FRANCE.
ateurs , lorfqu'ils entrerent pour fe
placer ; on auroit eu peine à la foupconner;
on n'y voyoit qu'un fuperbeAm
phitéâtre. Mais à peine les deux Fpoux.
y furent entrés , que la partie qui féparoit
la fcène difparut. On apperçut alors
un nouvel univers renfermé dans l'enceinte
de ce lieu ; des cieux , des mers ,
des campagnes , le terrible féjour des
enfers , & des Palais céleftes. La Nature
& l'Art magique , par leurs efforts réunis
, auroient peine à produire les prodiges
qu'offroit cette merveilleufe Scène.
Les Mufes s'étoient métamorphofées
fous diverfes formes , pour repréfenter
elles-mêmes les perfonnages d'un Drame
, dicté par Apollon , & qui retraçoit
en action les amours , les tourmens
& la félicité fuprême de la tendre Pfyché.
Cette repréſentation , qui n'étoit
point l'effet des Mafques groffiers en
ufage fur nos Théâtres ( b ) , étoit fi
fidéle , que Pfyché fut étonnée
fuite un peu inquiette de la Mufe qui
la repréfentoit : elle furprit les yeux de
l'Amour fouvent prêts à s'y méprendre
tant étoit parfaite l'illufion de la métaen-
(b) Sur les théâtres des Anciens les Acteurs
fe fervoient de mafques pour repréſenter les per
fonnages de leur Rôle.
MARS. 1763. 155
morphofe. Plus puiffante encore étoit
celle des accens qui renouvelloient
dans l'âme de Pfyché les fentimens
qu'elle avoit éprouvés . Ces accens
étoient dans un mode , & les vers dans
une mefure qui nous font encore inconnus.
Les chants , mariés à l'harmonie
de l'Orchestre , étoient apparemment
le langage même des Dieux pour
lefquels ce Spectacle étoit préparé. L'Amour
fourit à la vue de la Mufe qui
avoit emprunté fa figure ; il fe tourna
vers Pfyché pour confulter fon impreffion
; mais celle-ci , en portant fes
beaux yeux fur les fiens , lui dit , je
croirois voir l'Amour fur cette fcène
phantaftique , fi l'Amour n'étoit à mes
côtés ; mais on ne peut jamais fe méprendre
à la fiction , que quand il ne
daigne pas fe montrer lui-même.
A l'endroit du Drame qui rappelloit
les tourmens de la jeune Pfyché ; au
terrible afpect des enfers , repréfentés
très-vivement , & fur- tout à l'impitoyable
menace de lui ravir la beauté ; cette
tendre amante , par un mouvement involontaire
, fe précipita dans les bras .
de fon époux. Il en fut allarmé ; il
favoit mauvais gré aux Mufes du choix
de ces images douloureuſes , pour une
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
fete confacrée aux plus doux plaifirs.
Eh ! non , non , s'écria Pfyché , que
ne puis -je , tous les inftans de ma vie
immortelle , avoir un fouvenir auſſi vif
des maux que j'ai foufferts pour vous.
On ne jouit bien des délices de l'amour
que par la mémoire des peines qu'elles
ont coutées. L'Amour cependant fit
dire aux Mufes par le Dieu du goût que
l'on fixoit trop long- temps l'attention
fur de fi funeftes tableaux . Auffi-tôt on
en vit fuccéder de plus riants : la clémence
de Vénus & la félicité des deux
amans en étoient l'objet. C'est alors que
Terpficore , par des danfes voluptueufes
& gayes , vint effacer l'impreffion pathétique
que fes foeurs avoient procurée .
SIXIÈME CHANT .
Un autre Sujet tout différent occupa le
théâtre . La fatyre s'en étoit emparé. La
Scène ne repréfentoit plus qu'une vaſte
mer. On vit fur fa furface s'élever plufieurs
Syrenes , dont les figures féduiſantes
étoient auffi variées que leurs enchantemens
. Sans quitter l'humide fein de l'onde,
où plonge toujours la partie de leurs
corps , qui ne tient plus à l'humaine ſtruc-
&ture, elles formoient par des entrelacemens&
des bondiffemens fur les flots, des
efpèces de danfes , au fon de leurs chants
MARS. 1763. 157
,
mélodieux. Le tout refpiroit une volupté
fi dangereufe , que la plupart
des fpectateurs mêmes malgré la
force de leur divine exiftence en
étoient prèfque entraînés ; mais la plaifanterie
du Spectacle , qui furvint , fit
bientôt diſtraction à ce léger penchant
On apperçut des Barques fur cet
océan elles étoient , la plûpart , galamment
ornées , & paroiffoient chargées
de perfonnages qui repréfentoient
les principaux états de l'humanité. Ces
Barques n'avançoient pas toutes enfemble
on les voyoit d'abord dans le
lointain ; on remarquoit les mouvemens
oppofés qui fe paffoient entre des Nautoniers
expérimentés & des Paffagers
imprudens , qui les contraignoient à fe
détourner de leur route. Quelques Syrènes
fe détachoient pour aller au-devant
des Barques & fe faire voir de plus
près. Dès que les Barques en approchoient
, les artificieufes Syrènes , fe
replongeant dans l'onde , en reffortoient
à des diſtances éloignées. C'eſt ainfi
qu'elles attiroient , par ces feintes refuites
, les Paffagers jufques dans certains
efpaces , où étoient cachés fous les
flots des filets plus déliés que les cheveux
de leurs blondes treffes , mais plus
158 MERCURE DE FRANCE.
infrangibles que l'acier de LEMNOS.On
diftinguoit dans ces diverfes Barques de
fuperbes Archontes , de graves Aréopagites
, des héros de Mars , des difciples
de la Philofophie , enfin tous les
Ördres de la République , jufqu'à
d'auftères Sacrificateurs : chacun d'eux
difputoit avec foi-même quelques momens
; mais chacun d'eux veilloit l'inf
tant où les patrons des barques détournoient
la vue , afin de fauter plus librement
dans ces flots empoifonnés , à
l'aide des mains perfides que leurs tendoient
les Syrènes . D'autres fembloient
s'y laiffer gliffer mollement , & comme
par diftraction , croyant apparemment
par-là fe dérober leur propre foibleffe
& s'épargner le reproche de leur chûte.A
peine ces divers perfonnages tomboient
en la puiffance des Monftres charmans
qui les avoient furpris , qu'ils étoient
enchaînés de fleurs. Les Syrènes en
avoient qui étoient enchantées pour chaquefens
en particulier ; de forte que ces
victimes fe trouvoient arrêtées dans toutes
les parties de leur être. Ainfi que
certains animaux carnaciers fe jouent
quelque temps de leur proie avant que
de la dévorer telles ces femmes infidieufes
, faifoient en cent façons des
MARS. 1763. 159
jouets de leurs Captifs ; & par les formes
les plus ridicules qu'elles leur faifoient
prendre , elles les expofoient au
rire des Spectateurs , avant que de les
précipiter dans les abîmes de cet océan,
Les jeunes étourdis de notre Grèce nefurent
pas les moins amufans des per
fonnages de cette comique Pantomime..
Les Syrènes les faifoient tourner avec
une rapidité incroyable autour d'elles :
elles avoient pour cela des fouets de
toutes les paffions , qui leur donnoient
à chaque inftant des impulfions contraires.
Elles changeoient enfuite ces
Etres en différentes efpèces d'animaux ;
elles s'amufoient de leur babillage en
perroquets ; elles leur faifoient répéter
à-peu-près ce qu'ils auroient dit fous
leur forme naturelle ; elles les faifoient.
voler , comme des Etourneaux &
retomber dans la mer , où ils difparoiffoient
pour quelques momens. Enfuite ,
fous la forme de petits chiens , elles les
dreffoient fur le champ à plufieurs exercices
plus comiques les uns que les autres
; puis elles finiffoient par les tranfformér
en dogues furieux , dont les
rauques aboyemens étoient fuivis de
combats dévorans , qui fe terminoient
au gré du caprice de leurs cruelles maîtreffes
.
,
160 MERCURE DE FRANCE.
De toutes ces Pantomimes , dont
Momus avoit concerté les fcènes , il n'y
en eut point de plus piquante que la
dernière. On vit approcher une Barque
plus confidérable que les précédentes ;
les flammes ou banderoles étoient de
pourpre de Tyr & de tiffus de l'or le
plus pur. A mefure que ce bâtiment ,
chargé d'un nombreux cortége , approchoit
des fpectateurs , on y découvroit
de nouveaux ornemens. Le Chef fe
diftinguoit fur tous les autres par l'éclat
des plus riches étoffes & des pierreries
dont il étoit couvert. On voyait,
au mouvement perpétuel de fes mains ,
qu'il répandoit avec profufion toutes
fortes de richeffes aux Syrènes du fecond
ordre qui bondiffoient autour de
fa Barque , mais dont les charmes n'étoient
pas affez puiffans pour arrêter un
Dieu , car c'étoit le Dieu Plutus que
repréſentoit ce phantaftique perfonnage.
Il étoit alors en querelle avec l'Amour ,
& n'avoit point été appellé à ces fêtes.
Les Mufes , fouvent piquées des avances
humiliantes qu'elles font à ce Dieu
& du dédain dont il les reçoit ,
avoient faifi cette occafion de vengeance.
On reconnoiffoit Plutus nonfeulement
à fa fplendeur , mais à une
MARS. 1763.
161
certaine pâleur livide , qu'il porte luimême
fur le vifage , & qu'il communique
à fes favoris , abforbés dans le
foin d'accumuler & de conferver les
tréfors qu'il leur confie. Trois des principales
Syrènes attendoient cette précieufe
proie avec une nonchalance affectée
, qui leur en afſuroit davantage
la conquête . Elles formerent alors des
concerts fi touchans ; elles prirent des
attitudes fi enchantereffes , que l'âme
d'aucun Mortel n'eût pu foutenir , fi
l'on ofoit le dire , le poids délicieux
de cette volupté. L'âme du Dieu des
Richeffes ne fut pas inacceffible. Les
Syrènes avoient ajouté à leurs enchantemens
ordinaires le charme d'un parfum
plus fort que celui qu'on offre aux
autres Dieux , & dont l'yvreffe eft inévitable.
Plutus reçut en apparence
l'hommage des trois Syrènes , qui ne
faifoient que prêter à fa vanité un léger
tribut dont il alloit les dédommager
par celui de toutes fes poffeffions . Les
Syrènes éleverent les bras vers lui ; il
s'inclina pour recevoir leurs embraffemens.
Bientôt elles l'eurent enlevé de
fon bord , & la Barque avec tout le
cortége difparut au milieu de la troupe
des autres Syrènes. Les principales Ac
162 MERCURE DE FRANCE ,
au moien
trices de ce jeu foutinrent quelque
temps Plutus fur leurs bras , puis , par
un badinage enjoué , elles le plongerent
dans les eaux enchantées. C'eft alors
qu'on ne peut compter toutes les tranfformations
burleſques par lefquelles on
le fit paffer. La dernière amufa particu→
liérement la Cour du Dieu de Paphos .
On vit reparoître la tête de Plutus
fur la fuperficie de l'eau . Les trois
Syrènes , alternativement
d'un petit foufflet dont elles lui avoient
pofé le tuyau dans la bouche , gonflé
rent cette tête au point que toute fa
forme difparut , pour faire place à un
globe que l'air feul rempliffoit. Les Syrènes
alors s'écartérent ; & fe rejettant
en l'air l'une à l'autre ce globe de vent ,
elles donnerent le Spectacle riant d'un
exercice très-agréable jufqu'à ce que
ces jeux ayant affez duré , les Syrènes
fe plongerent avec leur proie au fond
de l'Océan. La Scène fe referma fubitement
telle qu'elle avoit été avant le
Spectacle , & toute la cour des deux
époux les fuivit à la Salle du Banquet .
SEPTIE ME CHANT.
Je ne décrirai point le lieu délicieux
& brillant deftiné au Banquet des DiMARS.
1763.
163
·
vinités de Paphos. Je ne ferai point
l'énumération des mets exquis dont
Comus avoit dirigé la compofition &
l'ordre des fervices. Lorfque les Dieux
habitent la Tèrre , ils fe plaifent à ufer
de la nourriture des Mortels , ainfi que
des autres plaifirs que leur bonté fouveraine
a attachés à chacun de nos
fens. Ce qui eft plus important à mon
Sujet ce font les rangs des principaux
convives ; l'Hymen avoit de droit le
premier il étoit placé entre les deux
Epoux. Ce fut lui qui pofa fur leurs
têtes les couronnes en ufage dans les
feftins.
Chaque affemblée , chaque événe
ment tant foit peu folemnef, fait naître
dans les cours fublunaires une multitude
de conteftations. Les Cours Céleftes
n'en font pas plus exemptes. Cependant
celle de l'Amour dans fes fêtes
particulières eft très-facile fur l'étiquette
; mais l'Hymen préfidoit à celleci
& l'Hymen , ( Tyran jufques dans
les Plaifirs , ) eft le premier qui ait introduit
les graves minucies du cérémonial.
Plus cérémonienfe que toute autre
& plus délicate fur les frivoles honla
Pudeur reclama en cette occafion
la place que la Volupté vouloit
neurs ,
1
#
164 MERCURE DE FRANCE.
occuper auprès de Pfyché. Toujours
fière par humeur autant que par étar ,
fouvent querelleufe par orgueil pour
des prérogatives qu'elle céderoit par
goût , cette majeftueufe Pudeur implora
l'autorité de l'Hymen , & l'Hymen
prononça en fa faveur. Pour confoler
la Volupté , l'Amour la fit mertre à fes
côtés. L'Amour déféroit encore aux
droits des premiers jours de l'Hymen,
O Hymen de combien d'années d'outrages
& d'affronts tu payes fouvent
les vaines déférences que tu éxiges
dans tes jours de Fêtes folemnelles ! La
place de Bacchus étoit marquée à la
droite de l'Amour, Ainfi la Volupté ne
fe crut point déplacée d'être entre eux.
Comus de l'autre côté fe rencontroit
près de la Pudeur. La vénérable Matrone
vit cet arrangement avec quelque
complaifance ; car de tous les Dieux
qui compofoient cette Cour , le délectable
Comus étoit celui avec lequel elle
fe permet un peu plus de familiarité.
Les Mufes étoient à la même table , &
Momus avec elles. Les Grâces avoient
refufé galamment de prendre place
pour fe réferver le plaifir de fervir les
nouveaux Époux. Des Bacchantes choifies
environnoient le lit de Bacchus.
MARS. 1763. 165
Chaque convive avoit un des demi-
Dieux de cette Cour, attaché au foin de
prévenir fes moindres defirs. Quelques
jeunes filles & quelques jeunes garçons
de Paphos , confacrés au temple , étoient
admis au même office.
D'autres tables raffembloient le refte
de la Cour , & la Gayeté , voltigeoit
alternativement des unes aux autres ;
tandis que dans l'intervalle des fervices ,
les Mufes faifoient entendre leurs concerts.
Bacchus ne contribuoit pas peu à
l'agrément de ce Banquet. Après les
premières coupes du nectar céleste , il
propofa le nectar de la Tèrre ; on en
avoit apporté de toutes les régions du
Monde. Ce fut la première fois que
dans une Ile de la Gréce on goûta
d'un vin recueilli dans les climats barbares
des Gaules. Bacchus l'avoit fait
réferver pour cette fête ; il voulut que
la Gayeté fe chargeât feule de le verfer.
Cette liqueur petillante comme elle , en
étoit l'image. Il en fit préfenter par
l'Amour à la belle Pfyché , dans une
coupe du plus pur criftal ; la févère
Pudeur crut qu'il étoit des fonctions de
fa charge d'examiner ce breuvage inconnu
, & voulut arrêter la main de la
jeune Epoufe prête à porter la coupe
166 MERCURE DE FRANCE.
té
par
fur fes lévres : mais celle-ci , en regar
dant avec une douce ingénuité la févère
Matrône , but la coupe fans héfiter ;
puis s'adreffant à elle , lui dit : O ! refpectable
Pudeur ; ce qui m'eft préfenl'Amour
ne peut m'être fufpect
& ne doit pas vous allarmer , puifque
l'Hymen ne s'y oppofe pas. L'Amour
paya du regard le plus tendre ce que
venoit de dire Pfyché , & l'Hymen luimême
ne put refufer d'y foufcrire, Bacchus
fit alors un figne à Comus , &
tous deux de concert engagerent la
Pudeur à vuider plufieurs coupes de la
même liqueur , à l'ombre de fon voile
qu'elle avoit rabaiffé, La Gayeté derrière
elle ,, en éclatoit de rire , & Momus
avec les Mufes préparoit déja des chanfons
à ce fujet. Mais ce filtre n'eut qu'un
effet momentané. La Pudeur en devint
un peu moins trifte , fans oublier les
entrepriſes que projettoit fon indifcret
orgueil , au milieu de la galanterie de
ces Fêtes.
HUITIEME CHANT.
la
Malgré l'impatience de l'A
joie & le plaifir prolongerent le feſtin
jufques affez avant dans la nuit . Enfuite
les époux pafferent chacun dans leurs
appartemens particuliers , où ils furent
MARS. 1763. 167
conduits en pompe , au fon de divers
inftrumens , & au bruit des acclamations
univerfelles ; après quoi on les
laiffa en liberté. La chambre dans laquelle
devoient fe réunir les deux époux
avoit à - peu - près la forme d'un tem,
ple. Sous une rotonde , la Volupté
y avoit fait préparer le lit nuptial. Il
étoit fermé d'une double enceinte de
baluftres , fur laquelle bruloient des
parfums céleftes , dans des caffolettes
d'or. Un double pavillon couvroit les
deux Enceintes. La lampe fatale , qui
avoit tant caufé de larmes à Pfyché ,
& qui fut cependant la fource de fa
félicité , avoit été fufpendue par la Volupté
au ciel du pavillon intérieur , avec
un tel artifice , que fans en apperce→
voir la flamme , fa lumière réfléchie
éclairoit le lit d'un jour fi doux & fi
voluptueux , que cet aftre nouveau du
myftère faifoit craindre le retour de
l'aftre brillant qui anime & féconde
l'univers.
L'Amour paffa le premier dans cette
chambre : il étoit précédé d'une troupe
d'enfans ailés , portans devant lui leurs
flambeaux allumés. Le fien étoit entre
les mains de la Volupté. Elle entra feule
avec l'Amour dans l'enceinte intérieu168
MERCURE DE FRANCE
re. La troupe badine des enfans de Cythère
fe difperfa dans les avenues . Pfyche
, pour fe rendre en ce lieu myſtéétoit
foutenue par l'Hymen
d'une main , & de l'autre par la Pudeur.
rieux ,
Il paroiffoit que tout alloit fe paffer
dans l'ordre antique & confacré par
l'ufage , fuivant lequel la Pudeur conduifoit
l'Epoufe jufques à la chambre
nuptiale , retiroit les voiles qui la couvroient
, l'attendoit le lendemain pour
les lui rendre & ne la pas quitter pendant
le refte du jour. On avança donc
jufques à la première enceinte fous le
grand pavillon extérieur. Le Mystère ,
éxact & fidele , gardoit l'entrée du fecend
, dont il tenoit les rideaux fermés.
Les Graces attendoient que la Pudeur
enlevât les voiles qui enveloppoient la
belle Pfyché , pour la porter dans leurs
bras fur le lit nuptial. La Pudeur au
contraire s'avança impérieufement pour
pénétrer dans la dernière enceinte
malgré les efforts du Myftère , qui en
défendoit l'entrée. L'Amour reclama
avec impétuofité contre la violence
qu'on éxerçoit dans l'aſyle facré de ſon
fanctuaire. L'Hymen dont la main
pefante brife fouvent l'édifice dont il
>
veut
MARS. 1763. 169
eut pofer les fondemens , l'Hymen
prétendit que ce fanctuaire étoit le fien ,
& que lui feul devant y donner des
loix , il vouloit que la Pudeur y préfidât.
Il menaçoit de fufpendre la fin de l'hymenée
, & de remener fur le champ
-Pfyché dans l'Olympe , attendre la décifion
des Dieux affemblés. Ce n'étoit pas
la première fois que l'Hymen avoit commencé
par intimider l'Amour : ce n'étoit
pas la première fois que ce dernier avoit
fini par s'en venger cruellement. Il fe
réferva cette reffource , & feignit encore
de céder pour cette fois. La Pudeur
encouragée par ce premier triomphe
porta fes prétentions jufqu'à vouloir
paffer la nuit dans la dernière enceinte ,
où la Volupté feule avoit le droit de
veiller. La Volupté , affez douce naturellement
, devint furieufe & fe récria
contre cette entreprife. Il fut réglé que
la Pudeur veilleroit dans la première
'enceinte , affez près néanmoins pourque
la nouvelle Epoufe put toujours entendre
fa voix. La cruelle gouvernante
en abufa tellement , qu'elle ne ceffoit
de l'appeller & de lui répéter des leçons
déplacées , fur lefquelles ni les reproches
impatiens de l'Amour , ni les cris de la
Volupté , ne pouvoient impofer filence.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Les Grâces craintives s'étoient difper
fées au premier bruit de la querelle ,
& les ordres de l'Amour même auroient
eu peine à les rappeller.
'Enfin cette nuit de trouble & d'allarmes
fit place au jour. L'opiniâtre Matrone
reconduifit Pfyché à fon appartement.
Trop nouvelle Déeffe pour connoître
toutes les prérogatives de fon
état , Pfyché flottoit entre la foumiffion
que la févère Pudeur exigeoit
d'elle , & la douleur amère d'affliger
L'Amour. De nouvelles fêtes embellirent
cette feconde journée : ce qui l'embellit
encore plus , fut la préfence de Vénus,
qui vint vifiter les époux. Son fils fe
plaignit à elle de la tyrannie que l'Hymen
& la Pudeur entreprenoient d'exercer
fur lui-même , jufques au centre de
fon empire & de celui de fa mère. La
Déeffe , fenfible aux plaintes de fon
fils , lui promit que dès que les fêtes
préparées par Terpficore , pour l'entrée
de la nuit fuivante , auroient pris fin ,
elle remonteroit à la cour célefte faire
parler leurs communs droits , contre les
ennemis fecrets qu'ils avoient appellés
eux-mêmes dans leurs états . Diffimulez
, dit- elle , mon fils , paroiffez toujours
obéir , c'eft le plus für moyen que
摆
MAR S. 1763. 171
'Amour & la Volupté puiffent prendre
pour détruire le pouvoir de l'Hymen
& de la Pudeur.
La feconde foirée fut plus prolongée
encore que la première. Les amuſemens
de Therpficore ayant occupé long-temps
une cour charmante , qui fe livroit au
plaifir dans l'ignorance des fecrets chagrins
qui en agitoient les chefs. Vénus
en retournant à l'Olympe , feignit de
quitter PAPHOS pour quelque temps.
La pudique Matrone en conçut l'espoir
d'un nouveau triomphe ; car la préfence
de Vénus étoit contraire à fes projets.
Dès la nuit fuivante , après le cérémonial
de la veille , elle avoit repris fa
place ordinaire ; mais n'ayant pû fe
défendre d'un léger fommeil , qu'avoit
peut-être occafionné l'exercice , quoiqu'affez
froid , de quelques danfes qu'elle
s'étoit permife , elle fe réveilla tout-àcoup
; & dans le dépit de la négligence
qu'elle fe reprochoit , elle voulut la réparer
avec éclat. Elle ouvrit , ou plutôt
déchira les rideaux de l'enceinte facrée.
Le Mystère alla chercher fa retraite dans
ceux du lit des Epoux , & la Volupté
indignée quitta la place. L'Amour en
ce moment ufa de cette perfide douceur
qu'il fait fi bien employer quelque-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
fois , & ne fit à fon ennemie que de
tendres plaintes qui encouragerent
encore fa fermeté.
,
Cependant la Volupté éplorée avoit
répandu l'allarme dans l'intérieur du Palais
: elle gémiffoit avec les Grâces du
fort de leur maître , lorfqu'une lumière
céleste annonça le retour de Vénus.
Elles rentrerent avec elle dans la chambre
de l'Amour. A fon afpe&t , la Pudeur
troublée voulut fe retirer. Arrêtez.
, dit Vénus
, arrêtez
, imprudente
maîtreffe
, pour écouter
l'ordre
fuprême
des
Dieux
. Si je vous euffe trouvé
dans les
bornes
prefcrites
à votre
emploi
, mon
pouvoir
étoit
limité
, j'étois
contrainte
à foutenir
le vôtre
jufques
dans mon
propre
empire
mais vous
avez
paffé
ces bornes
immuables
, votre
injufte
ufurpation
vous
foumet
à mon fils & à
moi , c'eft à lui que les Dieux
ont déféré
le droit de prononcer
. La Pudeur
,
rougiffant
de colère
& de confufion
, fe
retira
pour
aller attendre
fon arrêt : il
ne fut pas différé
. Après
avoir confulté
un moment
avec
fa mère
, l'Amour
fit
déclarer
à la vénérable
Pudeur
, par la
bouche
même
de fon ennemie
( la Volupté
) , qu'elle
eût à quitter
fon empire
pour n'y jamais
reparoître
: c'étoit
l'exiMARS.
1763. 173
ler de la terre. Quelle région habitée
n'eft pas l'empire de l'Amour ?
Ainfi , pour avoir voulu MAL-APROPOS
ufurper des droits que l'Amour
ne devoit pas céder , la Pudeur en perdit
que l'Hymen même ne put lui rendre :
& l'Amour de fon côté perdit l'avantage
flatteur de la victoire , dans prèfque
toutes fes conquêtes. Perfonne n'y gagna
; la Volupté elle - même s'ennuya
bientôt de fes triomphes , & fe trouva
fatiguée de l'exercice d'un pouvoir fans
bornes & jamais contredit .
Depuis cette fatale époque , quelques
foins qu'ayent pris les Dieux pour réconcilier
la Pudeur avec l'Amour , il
veut toujours l'exiler des lieux où il
donne des loix , & la Pudeur ne fait
prèfque jamais lui céder ou fe défendre
que MAL- A- PROPOS.
» Toi feule , fage & tendre Delphire!
> toi feule as pû donner afyle à ces deux
» ennemis dans une paix inaltérable .
» C'eſt ce bienfait des Dieux qu'a voulu
» confacrer ma Mufe. Plus cette faveur
deviendra rare dans les fiécles futurs
plus on admirera ta gloire & le
bonheur de ton amant.
Par M. D L. G.
fugitives.
SUITE de la Traduction de MAL-APROPOS
, ou L'EXIL DE LA Py-
DEUR , Poëme Grec.
QUATRIEME CHANT.
LAA nuit , fi chère à l'Amour & que
ce Dieu embellit fouvent de fes chat-
Gij
150 MERCURE (DE FRANCE.
.
mes , impatiente de fe rendre à Pa
phos , avoit preffé le Soleil de lui faire
place. Non qu'elle eût violé les loix
immuables de fon cours ; mais elle
avoit étendu les bords de fon voile
de telle forte , qu'à peine Phabus touchoit
à l'humide empire , que fes
derniers rayons avoient été abforbés.
Une quantité prodigieufe de flambeaux
avoient fait un jour nouveau ;
& ce jour est le vrai jour de Paphos.
A la lueur de ces Aftres factices , on
vit reparoître les Immortels Époux ; &
chacun deux fe rendit dans des cabinets
différens. Leur cour fe partagea
pour affifter à leur toilette. L'Hymen
vifita alternativement l'une & l'autre
lui-même avoit appellé la Galanterie ;
il l'introduifit , à celle de l'Amour , &
les Grâces fe déroboient tour-à-tour
pour y paffer quelques inftans . La
toilette , de l'Amour n'eft pas longue ;
il vola à celle de fa Pfyche , dans l'infant
que par les mains de la Pudeur
elle achevoit de prendre une feconde
robe nuptiale d'un tiffu d'argent le plus
éclatant , que les Arts avoient parfemé
des tréfors de l'Orient. Les Grâces
émpreffées autour d'elle , fe difpu
toient le prix du goût ; & chacune en
MARS. 1763. ISL
particulier s'applaudiffoit des ornemens
la Beauté rend fi faciles à placer
& auxquels elle prête tant d'agréque
ment .
Les toilettes étant finies , & les époux
encore plus parés de leurs charmes ,
que des ornemens qu'on y avoit ajoutés ,
au milieu des lumières cachées dans
les feuilles & dans les fleurs , de manière
que les unes & les autres paroiffoient
produire la clarté ; cette troupe
charmante traverfa les jardins pour
retourner au Palais principal. Au -devant
, étoit dreffé un trône de brillans ,
plus éclatans que le Soleil , fous un
Pavillon de la plus riche pourpre de
Tyr , rayonnée d'or & de diamans . Des
guirlandes de fleurs artificiellement
imitées par les pierres les plus précieuſes
, en renouoient les pentes , &
étoient foutenues par de jeunes zéphirs ,
dont les aîles tranfparentes & orientées
, s'accordoient harmonieuſement
avec les couleurs du Pavillon . C'eftlà
, que l'Amour & Pfyché fe placerent
pour voir la troupe agile des Plaiſirs &
des Amours fe jouer alternativement ,
fur un canal de l'onde , & du feu
que Vulcain avoit préparé pour le ter-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
rible Dieu de la Guèrre. Tantôt l'air
embrafé offroit un fpectacle dont la vue.
avoit peine à foutenir l'éclat & à fuivre
la variété des fcènes. Tantôt , par
des machines que les Arts avoient fournies
, l'Onde pouffée en jets à perte
de vue , étoit recueillie en l'air dans des
vâfes portés par les enfans aîlés qui ,
en la réverfant , lui donnoient mille
formes différentes ; la lumière étoit
telle dans ces fêtes , qu'elle prêtoit
aux eaux l'apparence du criftal en fufion.
A ces jeux en fuccédoient d'autres
qui préfentoient l'image paffagère &
paifible des ravages & des embraſemens
qui , trop fouvent parmi les
Mortels ne font qu'un jeu du Maître
charmant , qu'on amufoit alors ,
tour -à - tour le Tyran & le Dieu du
monde. Quelquefois on appercevoit
des traits de flâme , pénétrer , fans s'éteindre
, la profondeur des Ondes &
en faire fortir les froides Déïtés fur des
Conques galantes. Les Amours , qui
avoient lancé ces traits ,, menoient en
triomphe ces Dieux des eaux enchaînés .
Tout ce que les armes de l'Amour avoient
fait de conquêtes remarquables dans
l'Empire de Neptune étoit rappellé
par des répréſentations animées. Chaque
,
,
MAR S. 1763. 153
partie de ces jeux , fi l'on vouloit les
bien peindre , fuffiroit à un Poëme
entier.
Plus puiffant au Parnaffe que le Dieu
même qui y régne , l'Amour avoit appellé
les Mufes , & les Mufes s'étoient
empreffées à fignaler leur zéle ,, par les
plus agréables effets de leurs talens . C'eft
à leurs foins qu'on devoit les preftiges
qui avoient figuré dejà les amours de
quelques Déités des eaux. Mais leur
chef- d'oeuvre en ce genre étoit préparé
dans l'intérieur du Palais ; on s'y
rendit donc , pour jouir d'un nouveau
fpectacle qui ne cédoit a aucun de
ceux qu'on venoit de voir , mais dont
mon foible ftyle (a) ne pourra donner
qu'un trait aride & fans coloris.
CINQUI É ME CHANT.
Dans une des Salles les plus vaſtes
du Palais , étoit difpofé un Théâtre
d'un genre & d'une forme dont notre
Grèce ne fourniroit que d'imparfaits
modéles toute la Cour de Paphos fe
raffembla dans ce lieu .
La Scéne n'étoit pas vifible aux Spec-
(a) On fait que les Anciens nommoient ainf
le poinçon avec lequel ils écrivoient fur les Tablettes
enduites de cire.
G v
$4 MERCURE DE FRANCE.
ateurs , lorfqu'ils entrerent pour fe
placer ; on auroit eu peine à la foupconner;
on n'y voyoit qu'un fuperbeAm
phitéâtre. Mais à peine les deux Fpoux.
y furent entrés , que la partie qui féparoit
la fcène difparut. On apperçut alors
un nouvel univers renfermé dans l'enceinte
de ce lieu ; des cieux , des mers ,
des campagnes , le terrible féjour des
enfers , & des Palais céleftes. La Nature
& l'Art magique , par leurs efforts réunis
, auroient peine à produire les prodiges
qu'offroit cette merveilleufe Scène.
Les Mufes s'étoient métamorphofées
fous diverfes formes , pour repréfenter
elles-mêmes les perfonnages d'un Drame
, dicté par Apollon , & qui retraçoit
en action les amours , les tourmens
& la félicité fuprême de la tendre Pfyché.
Cette repréſentation , qui n'étoit
point l'effet des Mafques groffiers en
ufage fur nos Théâtres ( b ) , étoit fi
fidéle , que Pfyché fut étonnée
fuite un peu inquiette de la Mufe qui
la repréfentoit : elle furprit les yeux de
l'Amour fouvent prêts à s'y méprendre
tant étoit parfaite l'illufion de la métaen-
(b) Sur les théâtres des Anciens les Acteurs
fe fervoient de mafques pour repréſenter les per
fonnages de leur Rôle.
MARS. 1763. 155
morphofe. Plus puiffante encore étoit
celle des accens qui renouvelloient
dans l'âme de Pfyché les fentimens
qu'elle avoit éprouvés . Ces accens
étoient dans un mode , & les vers dans
une mefure qui nous font encore inconnus.
Les chants , mariés à l'harmonie
de l'Orchestre , étoient apparemment
le langage même des Dieux pour
lefquels ce Spectacle étoit préparé. L'Amour
fourit à la vue de la Mufe qui
avoit emprunté fa figure ; il fe tourna
vers Pfyché pour confulter fon impreffion
; mais celle-ci , en portant fes
beaux yeux fur les fiens , lui dit , je
croirois voir l'Amour fur cette fcène
phantaftique , fi l'Amour n'étoit à mes
côtés ; mais on ne peut jamais fe méprendre
à la fiction , que quand il ne
daigne pas fe montrer lui-même.
A l'endroit du Drame qui rappelloit
les tourmens de la jeune Pfyché ; au
terrible afpect des enfers , repréfentés
très-vivement , & fur- tout à l'impitoyable
menace de lui ravir la beauté ; cette
tendre amante , par un mouvement involontaire
, fe précipita dans les bras .
de fon époux. Il en fut allarmé ; il
favoit mauvais gré aux Mufes du choix
de ces images douloureuſes , pour une
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
fete confacrée aux plus doux plaifirs.
Eh ! non , non , s'écria Pfyché , que
ne puis -je , tous les inftans de ma vie
immortelle , avoir un fouvenir auſſi vif
des maux que j'ai foufferts pour vous.
On ne jouit bien des délices de l'amour
que par la mémoire des peines qu'elles
ont coutées. L'Amour cependant fit
dire aux Mufes par le Dieu du goût que
l'on fixoit trop long- temps l'attention
fur de fi funeftes tableaux . Auffi-tôt on
en vit fuccéder de plus riants : la clémence
de Vénus & la félicité des deux
amans en étoient l'objet. C'est alors que
Terpficore , par des danfes voluptueufes
& gayes , vint effacer l'impreffion pathétique
que fes foeurs avoient procurée .
SIXIÈME CHANT .
Un autre Sujet tout différent occupa le
théâtre . La fatyre s'en étoit emparé. La
Scène ne repréfentoit plus qu'une vaſte
mer. On vit fur fa furface s'élever plufieurs
Syrenes , dont les figures féduiſantes
étoient auffi variées que leurs enchantemens
. Sans quitter l'humide fein de l'onde,
où plonge toujours la partie de leurs
corps , qui ne tient plus à l'humaine ſtruc-
&ture, elles formoient par des entrelacemens&
des bondiffemens fur les flots, des
efpèces de danfes , au fon de leurs chants
MARS. 1763. 157
,
mélodieux. Le tout refpiroit une volupté
fi dangereufe , que la plupart
des fpectateurs mêmes malgré la
force de leur divine exiftence en
étoient prèfque entraînés ; mais la plaifanterie
du Spectacle , qui furvint , fit
bientôt diſtraction à ce léger penchant
On apperçut des Barques fur cet
océan elles étoient , la plûpart , galamment
ornées , & paroiffoient chargées
de perfonnages qui repréfentoient
les principaux états de l'humanité. Ces
Barques n'avançoient pas toutes enfemble
on les voyoit d'abord dans le
lointain ; on remarquoit les mouvemens
oppofés qui fe paffoient entre des Nautoniers
expérimentés & des Paffagers
imprudens , qui les contraignoient à fe
détourner de leur route. Quelques Syrènes
fe détachoient pour aller au-devant
des Barques & fe faire voir de plus
près. Dès que les Barques en approchoient
, les artificieufes Syrènes , fe
replongeant dans l'onde , en reffortoient
à des diſtances éloignées. C'eſt ainfi
qu'elles attiroient , par ces feintes refuites
, les Paffagers jufques dans certains
efpaces , où étoient cachés fous les
flots des filets plus déliés que les cheveux
de leurs blondes treffes , mais plus
158 MERCURE DE FRANCE.
infrangibles que l'acier de LEMNOS.On
diftinguoit dans ces diverfes Barques de
fuperbes Archontes , de graves Aréopagites
, des héros de Mars , des difciples
de la Philofophie , enfin tous les
Ördres de la République , jufqu'à
d'auftères Sacrificateurs : chacun d'eux
difputoit avec foi-même quelques momens
; mais chacun d'eux veilloit l'inf
tant où les patrons des barques détournoient
la vue , afin de fauter plus librement
dans ces flots empoifonnés , à
l'aide des mains perfides que leurs tendoient
les Syrènes . D'autres fembloient
s'y laiffer gliffer mollement , & comme
par diftraction , croyant apparemment
par-là fe dérober leur propre foibleffe
& s'épargner le reproche de leur chûte.A
peine ces divers perfonnages tomboient
en la puiffance des Monftres charmans
qui les avoient furpris , qu'ils étoient
enchaînés de fleurs. Les Syrènes en
avoient qui étoient enchantées pour chaquefens
en particulier ; de forte que ces
victimes fe trouvoient arrêtées dans toutes
les parties de leur être. Ainfi que
certains animaux carnaciers fe jouent
quelque temps de leur proie avant que
de la dévorer telles ces femmes infidieufes
, faifoient en cent façons des
MARS. 1763. 159
jouets de leurs Captifs ; & par les formes
les plus ridicules qu'elles leur faifoient
prendre , elles les expofoient au
rire des Spectateurs , avant que de les
précipiter dans les abîmes de cet océan,
Les jeunes étourdis de notre Grèce nefurent
pas les moins amufans des per
fonnages de cette comique Pantomime..
Les Syrènes les faifoient tourner avec
une rapidité incroyable autour d'elles :
elles avoient pour cela des fouets de
toutes les paffions , qui leur donnoient
à chaque inftant des impulfions contraires.
Elles changeoient enfuite ces
Etres en différentes efpèces d'animaux ;
elles s'amufoient de leur babillage en
perroquets ; elles leur faifoient répéter
à-peu-près ce qu'ils auroient dit fous
leur forme naturelle ; elles les faifoient.
voler , comme des Etourneaux &
retomber dans la mer , où ils difparoiffoient
pour quelques momens. Enfuite ,
fous la forme de petits chiens , elles les
dreffoient fur le champ à plufieurs exercices
plus comiques les uns que les autres
; puis elles finiffoient par les tranfformér
en dogues furieux , dont les
rauques aboyemens étoient fuivis de
combats dévorans , qui fe terminoient
au gré du caprice de leurs cruelles maîtreffes
.
,
160 MERCURE DE FRANCE.
De toutes ces Pantomimes , dont
Momus avoit concerté les fcènes , il n'y
en eut point de plus piquante que la
dernière. On vit approcher une Barque
plus confidérable que les précédentes ;
les flammes ou banderoles étoient de
pourpre de Tyr & de tiffus de l'or le
plus pur. A mefure que ce bâtiment ,
chargé d'un nombreux cortége , approchoit
des fpectateurs , on y découvroit
de nouveaux ornemens. Le Chef fe
diftinguoit fur tous les autres par l'éclat
des plus riches étoffes & des pierreries
dont il étoit couvert. On voyait,
au mouvement perpétuel de fes mains ,
qu'il répandoit avec profufion toutes
fortes de richeffes aux Syrènes du fecond
ordre qui bondiffoient autour de
fa Barque , mais dont les charmes n'étoient
pas affez puiffans pour arrêter un
Dieu , car c'étoit le Dieu Plutus que
repréſentoit ce phantaftique perfonnage.
Il étoit alors en querelle avec l'Amour ,
& n'avoit point été appellé à ces fêtes.
Les Mufes , fouvent piquées des avances
humiliantes qu'elles font à ce Dieu
& du dédain dont il les reçoit ,
avoient faifi cette occafion de vengeance.
On reconnoiffoit Plutus nonfeulement
à fa fplendeur , mais à une
MARS. 1763.
161
certaine pâleur livide , qu'il porte luimême
fur le vifage , & qu'il communique
à fes favoris , abforbés dans le
foin d'accumuler & de conferver les
tréfors qu'il leur confie. Trois des principales
Syrènes attendoient cette précieufe
proie avec une nonchalance affectée
, qui leur en afſuroit davantage
la conquête . Elles formerent alors des
concerts fi touchans ; elles prirent des
attitudes fi enchantereffes , que l'âme
d'aucun Mortel n'eût pu foutenir , fi
l'on ofoit le dire , le poids délicieux
de cette volupté. L'âme du Dieu des
Richeffes ne fut pas inacceffible. Les
Syrènes avoient ajouté à leurs enchantemens
ordinaires le charme d'un parfum
plus fort que celui qu'on offre aux
autres Dieux , & dont l'yvreffe eft inévitable.
Plutus reçut en apparence
l'hommage des trois Syrènes , qui ne
faifoient que prêter à fa vanité un léger
tribut dont il alloit les dédommager
par celui de toutes fes poffeffions . Les
Syrènes éleverent les bras vers lui ; il
s'inclina pour recevoir leurs embraffemens.
Bientôt elles l'eurent enlevé de
fon bord , & la Barque avec tout le
cortége difparut au milieu de la troupe
des autres Syrènes. Les principales Ac
162 MERCURE DE FRANCE ,
au moien
trices de ce jeu foutinrent quelque
temps Plutus fur leurs bras , puis , par
un badinage enjoué , elles le plongerent
dans les eaux enchantées. C'eft alors
qu'on ne peut compter toutes les tranfformations
burleſques par lefquelles on
le fit paffer. La dernière amufa particu→
liérement la Cour du Dieu de Paphos .
On vit reparoître la tête de Plutus
fur la fuperficie de l'eau . Les trois
Syrènes , alternativement
d'un petit foufflet dont elles lui avoient
pofé le tuyau dans la bouche , gonflé
rent cette tête au point que toute fa
forme difparut , pour faire place à un
globe que l'air feul rempliffoit. Les Syrènes
alors s'écartérent ; & fe rejettant
en l'air l'une à l'autre ce globe de vent ,
elles donnerent le Spectacle riant d'un
exercice très-agréable jufqu'à ce que
ces jeux ayant affez duré , les Syrènes
fe plongerent avec leur proie au fond
de l'Océan. La Scène fe referma fubitement
telle qu'elle avoit été avant le
Spectacle , & toute la cour des deux
époux les fuivit à la Salle du Banquet .
SEPTIE ME CHANT.
Je ne décrirai point le lieu délicieux
& brillant deftiné au Banquet des DiMARS.
1763.
163
·
vinités de Paphos. Je ne ferai point
l'énumération des mets exquis dont
Comus avoit dirigé la compofition &
l'ordre des fervices. Lorfque les Dieux
habitent la Tèrre , ils fe plaifent à ufer
de la nourriture des Mortels , ainfi que
des autres plaifirs que leur bonté fouveraine
a attachés à chacun de nos
fens. Ce qui eft plus important à mon
Sujet ce font les rangs des principaux
convives ; l'Hymen avoit de droit le
premier il étoit placé entre les deux
Epoux. Ce fut lui qui pofa fur leurs
têtes les couronnes en ufage dans les
feftins.
Chaque affemblée , chaque événe
ment tant foit peu folemnef, fait naître
dans les cours fublunaires une multitude
de conteftations. Les Cours Céleftes
n'en font pas plus exemptes. Cependant
celle de l'Amour dans fes fêtes
particulières eft très-facile fur l'étiquette
; mais l'Hymen préfidoit à celleci
& l'Hymen , ( Tyran jufques dans
les Plaifirs , ) eft le premier qui ait introduit
les graves minucies du cérémonial.
Plus cérémonienfe que toute autre
& plus délicate fur les frivoles honla
Pudeur reclama en cette occafion
la place que la Volupté vouloit
neurs ,
1
#
164 MERCURE DE FRANCE.
occuper auprès de Pfyché. Toujours
fière par humeur autant que par étar ,
fouvent querelleufe par orgueil pour
des prérogatives qu'elle céderoit par
goût , cette majeftueufe Pudeur implora
l'autorité de l'Hymen , & l'Hymen
prononça en fa faveur. Pour confoler
la Volupté , l'Amour la fit mertre à fes
côtés. L'Amour déféroit encore aux
droits des premiers jours de l'Hymen,
O Hymen de combien d'années d'outrages
& d'affronts tu payes fouvent
les vaines déférences que tu éxiges
dans tes jours de Fêtes folemnelles ! La
place de Bacchus étoit marquée à la
droite de l'Amour, Ainfi la Volupté ne
fe crut point déplacée d'être entre eux.
Comus de l'autre côté fe rencontroit
près de la Pudeur. La vénérable Matrone
vit cet arrangement avec quelque
complaifance ; car de tous les Dieux
qui compofoient cette Cour , le délectable
Comus étoit celui avec lequel elle
fe permet un peu plus de familiarité.
Les Mufes étoient à la même table , &
Momus avec elles. Les Grâces avoient
refufé galamment de prendre place
pour fe réferver le plaifir de fervir les
nouveaux Époux. Des Bacchantes choifies
environnoient le lit de Bacchus.
MARS. 1763. 165
Chaque convive avoit un des demi-
Dieux de cette Cour, attaché au foin de
prévenir fes moindres defirs. Quelques
jeunes filles & quelques jeunes garçons
de Paphos , confacrés au temple , étoient
admis au même office.
D'autres tables raffembloient le refte
de la Cour , & la Gayeté , voltigeoit
alternativement des unes aux autres ;
tandis que dans l'intervalle des fervices ,
les Mufes faifoient entendre leurs concerts.
Bacchus ne contribuoit pas peu à
l'agrément de ce Banquet. Après les
premières coupes du nectar céleste , il
propofa le nectar de la Tèrre ; on en
avoit apporté de toutes les régions du
Monde. Ce fut la première fois que
dans une Ile de la Gréce on goûta
d'un vin recueilli dans les climats barbares
des Gaules. Bacchus l'avoit fait
réferver pour cette fête ; il voulut que
la Gayeté fe chargeât feule de le verfer.
Cette liqueur petillante comme elle , en
étoit l'image. Il en fit préfenter par
l'Amour à la belle Pfyché , dans une
coupe du plus pur criftal ; la févère
Pudeur crut qu'il étoit des fonctions de
fa charge d'examiner ce breuvage inconnu
, & voulut arrêter la main de la
jeune Epoufe prête à porter la coupe
166 MERCURE DE FRANCE.
té
par
fur fes lévres : mais celle-ci , en regar
dant avec une douce ingénuité la févère
Matrône , but la coupe fans héfiter ;
puis s'adreffant à elle , lui dit : O ! refpectable
Pudeur ; ce qui m'eft préfenl'Amour
ne peut m'être fufpect
& ne doit pas vous allarmer , puifque
l'Hymen ne s'y oppofe pas. L'Amour
paya du regard le plus tendre ce que
venoit de dire Pfyché , & l'Hymen luimême
ne put refufer d'y foufcrire, Bacchus
fit alors un figne à Comus , &
tous deux de concert engagerent la
Pudeur à vuider plufieurs coupes de la
même liqueur , à l'ombre de fon voile
qu'elle avoit rabaiffé, La Gayeté derrière
elle ,, en éclatoit de rire , & Momus
avec les Mufes préparoit déja des chanfons
à ce fujet. Mais ce filtre n'eut qu'un
effet momentané. La Pudeur en devint
un peu moins trifte , fans oublier les
entrepriſes que projettoit fon indifcret
orgueil , au milieu de la galanterie de
ces Fêtes.
HUITIEME CHANT.
la
Malgré l'impatience de l'A
joie & le plaifir prolongerent le feſtin
jufques affez avant dans la nuit . Enfuite
les époux pafferent chacun dans leurs
appartemens particuliers , où ils furent
MARS. 1763. 167
conduits en pompe , au fon de divers
inftrumens , & au bruit des acclamations
univerfelles ; après quoi on les
laiffa en liberté. La chambre dans laquelle
devoient fe réunir les deux époux
avoit à - peu - près la forme d'un tem,
ple. Sous une rotonde , la Volupté
y avoit fait préparer le lit nuptial. Il
étoit fermé d'une double enceinte de
baluftres , fur laquelle bruloient des
parfums céleftes , dans des caffolettes
d'or. Un double pavillon couvroit les
deux Enceintes. La lampe fatale , qui
avoit tant caufé de larmes à Pfyché ,
& qui fut cependant la fource de fa
félicité , avoit été fufpendue par la Volupté
au ciel du pavillon intérieur , avec
un tel artifice , que fans en apperce→
voir la flamme , fa lumière réfléchie
éclairoit le lit d'un jour fi doux & fi
voluptueux , que cet aftre nouveau du
myftère faifoit craindre le retour de
l'aftre brillant qui anime & féconde
l'univers.
L'Amour paffa le premier dans cette
chambre : il étoit précédé d'une troupe
d'enfans ailés , portans devant lui leurs
flambeaux allumés. Le fien étoit entre
les mains de la Volupté. Elle entra feule
avec l'Amour dans l'enceinte intérieu168
MERCURE DE FRANCE
re. La troupe badine des enfans de Cythère
fe difperfa dans les avenues . Pfyche
, pour fe rendre en ce lieu myſtéétoit
foutenue par l'Hymen
d'une main , & de l'autre par la Pudeur.
rieux ,
Il paroiffoit que tout alloit fe paffer
dans l'ordre antique & confacré par
l'ufage , fuivant lequel la Pudeur conduifoit
l'Epoufe jufques à la chambre
nuptiale , retiroit les voiles qui la couvroient
, l'attendoit le lendemain pour
les lui rendre & ne la pas quitter pendant
le refte du jour. On avança donc
jufques à la première enceinte fous le
grand pavillon extérieur. Le Mystère ,
éxact & fidele , gardoit l'entrée du fecend
, dont il tenoit les rideaux fermés.
Les Graces attendoient que la Pudeur
enlevât les voiles qui enveloppoient la
belle Pfyché , pour la porter dans leurs
bras fur le lit nuptial. La Pudeur au
contraire s'avança impérieufement pour
pénétrer dans la dernière enceinte
malgré les efforts du Myftère , qui en
défendoit l'entrée. L'Amour reclama
avec impétuofité contre la violence
qu'on éxerçoit dans l'aſyle facré de ſon
fanctuaire. L'Hymen dont la main
pefante brife fouvent l'édifice dont il
>
veut
MARS. 1763. 169
eut pofer les fondemens , l'Hymen
prétendit que ce fanctuaire étoit le fien ,
& que lui feul devant y donner des
loix , il vouloit que la Pudeur y préfidât.
Il menaçoit de fufpendre la fin de l'hymenée
, & de remener fur le champ
-Pfyché dans l'Olympe , attendre la décifion
des Dieux affemblés. Ce n'étoit pas
la première fois que l'Hymen avoit commencé
par intimider l'Amour : ce n'étoit
pas la première fois que ce dernier avoit
fini par s'en venger cruellement. Il fe
réferva cette reffource , & feignit encore
de céder pour cette fois. La Pudeur
encouragée par ce premier triomphe
porta fes prétentions jufqu'à vouloir
paffer la nuit dans la dernière enceinte ,
où la Volupté feule avoit le droit de
veiller. La Volupté , affez douce naturellement
, devint furieufe & fe récria
contre cette entreprife. Il fut réglé que
la Pudeur veilleroit dans la première
'enceinte , affez près néanmoins pourque
la nouvelle Epoufe put toujours entendre
fa voix. La cruelle gouvernante
en abufa tellement , qu'elle ne ceffoit
de l'appeller & de lui répéter des leçons
déplacées , fur lefquelles ni les reproches
impatiens de l'Amour , ni les cris de la
Volupté , ne pouvoient impofer filence.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Les Grâces craintives s'étoient difper
fées au premier bruit de la querelle ,
& les ordres de l'Amour même auroient
eu peine à les rappeller.
'Enfin cette nuit de trouble & d'allarmes
fit place au jour. L'opiniâtre Matrone
reconduifit Pfyché à fon appartement.
Trop nouvelle Déeffe pour connoître
toutes les prérogatives de fon
état , Pfyché flottoit entre la foumiffion
que la févère Pudeur exigeoit
d'elle , & la douleur amère d'affliger
L'Amour. De nouvelles fêtes embellirent
cette feconde journée : ce qui l'embellit
encore plus , fut la préfence de Vénus,
qui vint vifiter les époux. Son fils fe
plaignit à elle de la tyrannie que l'Hymen
& la Pudeur entreprenoient d'exercer
fur lui-même , jufques au centre de
fon empire & de celui de fa mère. La
Déeffe , fenfible aux plaintes de fon
fils , lui promit que dès que les fêtes
préparées par Terpficore , pour l'entrée
de la nuit fuivante , auroient pris fin ,
elle remonteroit à la cour célefte faire
parler leurs communs droits , contre les
ennemis fecrets qu'ils avoient appellés
eux-mêmes dans leurs états . Diffimulez
, dit- elle , mon fils , paroiffez toujours
obéir , c'eft le plus für moyen que
摆
MAR S. 1763. 171
'Amour & la Volupté puiffent prendre
pour détruire le pouvoir de l'Hymen
& de la Pudeur.
La feconde foirée fut plus prolongée
encore que la première. Les amuſemens
de Therpficore ayant occupé long-temps
une cour charmante , qui fe livroit au
plaifir dans l'ignorance des fecrets chagrins
qui en agitoient les chefs. Vénus
en retournant à l'Olympe , feignit de
quitter PAPHOS pour quelque temps.
La pudique Matrone en conçut l'espoir
d'un nouveau triomphe ; car la préfence
de Vénus étoit contraire à fes projets.
Dès la nuit fuivante , après le cérémonial
de la veille , elle avoit repris fa
place ordinaire ; mais n'ayant pû fe
défendre d'un léger fommeil , qu'avoit
peut-être occafionné l'exercice , quoiqu'affez
froid , de quelques danfes qu'elle
s'étoit permife , elle fe réveilla tout-àcoup
; & dans le dépit de la négligence
qu'elle fe reprochoit , elle voulut la réparer
avec éclat. Elle ouvrit , ou plutôt
déchira les rideaux de l'enceinte facrée.
Le Mystère alla chercher fa retraite dans
ceux du lit des Epoux , & la Volupté
indignée quitta la place. L'Amour en
ce moment ufa de cette perfide douceur
qu'il fait fi bien employer quelque-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
fois , & ne fit à fon ennemie que de
tendres plaintes qui encouragerent
encore fa fermeté.
,
Cependant la Volupté éplorée avoit
répandu l'allarme dans l'intérieur du Palais
: elle gémiffoit avec les Grâces du
fort de leur maître , lorfqu'une lumière
céleste annonça le retour de Vénus.
Elles rentrerent avec elle dans la chambre
de l'Amour. A fon afpe&t , la Pudeur
troublée voulut fe retirer. Arrêtez.
, dit Vénus
, arrêtez
, imprudente
maîtreffe
, pour écouter
l'ordre
fuprême
des
Dieux
. Si je vous euffe trouvé
dans les
bornes
prefcrites
à votre
emploi
, mon
pouvoir
étoit
limité
, j'étois
contrainte
à foutenir
le vôtre
jufques
dans mon
propre
empire
mais vous
avez
paffé
ces bornes
immuables
, votre
injufte
ufurpation
vous
foumet
à mon fils & à
moi , c'eft à lui que les Dieux
ont déféré
le droit de prononcer
. La Pudeur
,
rougiffant
de colère
& de confufion
, fe
retira
pour
aller attendre
fon arrêt : il
ne fut pas différé
. Après
avoir confulté
un moment
avec
fa mère
, l'Amour
fit
déclarer
à la vénérable
Pudeur
, par la
bouche
même
de fon ennemie
( la Volupté
) , qu'elle
eût à quitter
fon empire
pour n'y jamais
reparoître
: c'étoit
l'exiMARS.
1763. 173
ler de la terre. Quelle région habitée
n'eft pas l'empire de l'Amour ?
Ainfi , pour avoir voulu MAL-APROPOS
ufurper des droits que l'Amour
ne devoit pas céder , la Pudeur en perdit
que l'Hymen même ne put lui rendre :
& l'Amour de fon côté perdit l'avantage
flatteur de la victoire , dans prèfque
toutes fes conquêtes. Perfonne n'y gagna
; la Volupté elle - même s'ennuya
bientôt de fes triomphes , & fe trouva
fatiguée de l'exercice d'un pouvoir fans
bornes & jamais contredit .
Depuis cette fatale époque , quelques
foins qu'ayent pris les Dieux pour réconcilier
la Pudeur avec l'Amour , il
veut toujours l'exiler des lieux où il
donne des loix , & la Pudeur ne fait
prèfque jamais lui céder ou fe défendre
que MAL- A- PROPOS.
» Toi feule , fage & tendre Delphire!
> toi feule as pû donner afyle à ces deux
» ennemis dans une paix inaltérable .
» C'eſt ce bienfait des Dieux qu'a voulu
» confacrer ma Mufe. Plus cette faveur
deviendra rare dans les fiécles futurs
plus on admirera ta gloire & le
bonheur de ton amant.
Par M. D L. G.
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Résumé : SUPPLÉMENT à l'Article des Piéces fugitives. SUITE de la Traduction de MAL-A-PROPOS, ou L'EXIL DE LA PUDEUR, Poëme Grec. QUATRIEME CHANT.
Le texte est un supplément à un article du Mercure de France, présentant la suite de la traduction du poème grec 'Mal-Apropos, ou L'Exil de la Pydéur'. Le quatrième chant décrit une nuit à Paphos où la nuit a été prolongée artificiellement pour permettre aux Immortels Époux, l'Amour et Psyché, de se préparer. Leur toilette est assistée par l'Hymen, la Galanterie, et les Grâces. Une fois prêts, ils se rendent dans les jardins illuminés pour assister à des spectacles offerts par les Plaisirs et les Amours. Ces spectacles incluent des jeux d'eau et de feu, et des représentations des conquêtes de l'Amour. Les Muses, appelées par l'Amour, ont préparé des prestiges et des représentations animées. Dans une salle du palais, un théâtre magique montre un nouvel univers avec des cieux, des mers, et des enfers. Les Muses, métamorphosées, jouent un drame dicté par Apollon, retraçant les amours, les tourments et la félicité suprême de Psyché. Psyché est émue par la représentation et se jette dans les bras de l'Amour. Les Muses changent ensuite de scène pour montrer la clémence de Vénus et la félicité des amants, avec des danses voluptueuses de Terpsichore. Le sixième chant introduit une scène maritime avec des Sirènes qui dansent et chantent, tentant les spectateurs. Des barques représentant différents états de l'humanité naviguent sur la mer, attirées par les Sirènes. Les Sirènes capturent les passagers avec des filets et les transforment en animaux pour se divertir. La dernière pantomime montre le Dieu Plutus en querelle avec l'Amour, représenté dans une barque richement ornée. Les Muses se vengent de Plutus en le mettant en scène malgré son absence des fêtes. Le texte décrit ensuite une scène où Plutus est capturé par trois Sirènes. Ces dernières l'enlèvent et le plongent dans des eaux enchantées, où elles le transforment en un globe de vent. Après divers jeux, elles disparaissent avec leur proie au fond de l'Océan. La scène se referme, et toute la cour des époux divins suit les Sirènes vers la salle du banquet. Le banquet des divinités de Paphos est ensuite décrit. L'Hymen, placé entre les deux époux, pose des couronnes sur leurs têtes. Les convives principaux incluent l'Hymen, la Pudeur, la Volupté, l'Amour, Bacchus, et Comus. Les Grâces servent les nouveaux époux, et des Bacchantes entourent le lit de Bacchus. Bacchus propose un vin des Gaules, que Psyché boit malgré les objections de la Pudeur. Après le banquet, les époux se retirent dans leurs appartements. La chambre nuptiale est préparée avec soin, et la lampe fatale éclaire doucement le lit. La Pudeur et l'Hymen accompagnent Psyché, mais un conflit éclate entre la Pudeur et la Volupté. La Pudeur veut veiller près de Psyché, mais la Volupté s'y oppose. Finalement, la Pudeur veille dans la première enceinte, perturbant la nuit par ses leçons déplacées. Le lendemain, Vénus visite les époux et promet de soutenir l'Amour contre l'Hymen et la Pudeur. La nuit suivante, la Pudeur, après s'être endormie, ouvre les rideaux de l'enceinte sacrée, provoquant la fuite du Mystère et la colère de la Volupté. L'Amour utilise une douceur trompeuse pour apaiser la Pudeur. Le texte relate un conflit mythologique entre Vénus, la Pudeur, l'Amour et la Volupté. L'alerte est donnée au Palais lorsque Vénus revient, accompagnée des Grâces. La Pudeur, troublée, tente de se retirer, mais Vénus l'arrête pour annoncer un ordre divin. Vénus explique que la Pudeur a dépassé ses limites et doit donc être jugée par son fils, l'Amour. La Pudeur, confuse et en colère, se retire pour attendre son verdict. L'Amour, après consultation avec Vénus, déclare par l'intermédiaire de la Volupté que la Pudeur doit quitter son empire et ne jamais y revenir. Cette décision affecte tous les protagonistes : la Pudeur perd ses droits, l'Amour ne tire pas avantage de sa victoire, et même la Volupté se lasse de ses triomphes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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