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1
p. 263-287
EPITHALAME POUR LES NOCES DE MONSIEUR LE DUC DE BOURBON, ET DE MADEMOISELLE DE NANTES.
Début :
L'Epithalame qui suit est de M. l'Abbé Genest, dont je viens / Voicy les momens desirez. [...]
Mots clefs :
Noces, Duc de Bourbon, Nymphes, Divinités, Hymen, Charmant, Immortelle, Époux, Épouse, Fête, Beauté, Douceur, Déesse, Coeur, Larmes, Douleur, Liberté, Sentiments, Destin, Louis
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texteReconnaissance textuelle : EPITHALAME POUR LES NOCES DE MONSIEUR LE DUC DE BOURBON, ET DE MADEMOISELLE DE NANTES.
L'Epithalame
qui fuit eſt de M.
l'Abbé Geneft , dont je viens
de vous parler.Il a fait quantité
d'autres beauxOuvrages
,
dont les grands fuccez font
connus de tout le monde .
274 MERCURE
$25:52:55S :SSEESSSE
EPITHALAME
POUR LES NOPCES
DE MONSIEUR
LE DUC DE BOURBON,
ET DE
MADEMOISELLE DE NANTES.
DE
TROUPE DE DIVINITÉZ DE
VERSAILLES , TROUPE
JEUNES NYMPHES , TROUPE
DE JEUNES NYMPHES.
V
UN DIEU chante.
Oicy les momens defirez.
Venez , charmant Himen , venez , dose
Himenée ;
Allamez vos flambeaux facrez.
Heureux
GALANT. 275
Heureux Amans ! Nuit fortunée !
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée.
CHOEUR .
Heureux Amans ! Nuit fortunée !
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée ,
LE DIEU.
Couronne de fleurs immortelles
Triomphez avec les Amours ;
Amenez des plaifirs qui renaiffent toûjours
,
Des tendreffes toûjours nouvelles.
Chantez, Silvains , Nymphes , chantez ,
La jeune Epoufe & fes Beautez ,
Le jeune Epoux & fa Conquefte.
Famais en de fi beaux lieux
Une fi belle Fefte
N'affembla les Dieux.
LE CHOEUR .
Jamais en de fi beaux lieux
Une fi belle Fefte
N'affembla les Dieux..
Aouft 1685.
Ꮓ
276 MERCURE
LE DIEU & LE CHOEUR.
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée.
Quels doux plaifirs préparez - vous
A ces jeunes Epoux ?
Heureux Amans ! Nuit fortunée !
Venez , charmant Himen , venez, doux
Himenée .
LES DIVINITEZ DE VERSAILLES
danfent , & l'on chante ce Menuet.
Rien n'eft fi doux
Que l'Himen qui vous lie,
Rien n'eft fi doux
Pour deux jeunes Epoux.
O fort heureux ! ô douceur infinie
Pour deux coeurs l'un de l'autre charmez
!
O fort heureux ! ô douceur infinie
Quand ces Noeuds par l'Amourfont
formez.
UNE JEUNE NYMPHE
fe détache de fa Troupe , & chante.
Fefte que l'on trouve fi belle ·
GALANT. 277
Que tu nous fembles cruelle !
Tu viens ravir à nos jeux innocens
La Deeffe
De la Jeuneſſe.
Tu viens ravir à nos jeux innocens
Ses Attraits encore naifans.
EN
Verrons - nous fans verfer des larmes
Qu'on nous enleve fon coeur ?
Qu'on livre fi-toft fes charmes
Aux transports d'un jeune Vainqueur?
Quelle rigueur!
Fefte que l'on trouve fi belle ,
Que tu nous fembles cruelles !
LE CHOEUR.
Fefte que l'on trouve fi belle ,
Que tu nous fembles cruelle !
UN JEUNE SILVAIN
fe détache auffi de fa Troupe, & chante.
Nymphes , fi l'éclat de fes yeux
Alloit embellir d'autres lieux,
Voftre douleur feroit plus juſte.
Mille Eftats , mille Rois
A
Zij
278 MERCURE
Auroient brigué l'honneur de vivre
fous fes loix ;
Mais LOUIS par un plus beau choix
Veut qu'elle orne fa Cour Augufte.
Ce Roy , l'Arbitre des Mortels ,
L'arrefte fur ces bords par des noeuds
eternels.
L'Amour le feconde,
L'Olimpe aplaudit ;
Et c'est le plus beau Sang du monde
Qui fe mefle & se reunit.
LE CHOEUR.
L'Amour le feconde ,
L'Olimpe aplaudit ;
Et c'eft le plus beau Sang du monde
Qui ſe meſe & ſe réunit.
UNE NYMPHE.
Comme eu la plaine_odorante
La Rofe Reine des fleurs ,
Eft vive & riante
Tant qu'une chaleur brûlante
N'offenfe point fes couleurs ;
De mefme une Beauté tendre
Conferve un éclat charmant ,
GALANT. 279
Tant qu'elle fçait fe defendre
Des ardeurs d'un jeune Amant.
UN SILVAIN.
Comme en ces lieux où la glace
Dure trop long- temps ,
Flore fans appas & fans grace
Languit au milieu du Printemps 5
Ainfi la Beauté la plus rare
Languit & ne peut charmer ,
Si l'Amour ne la pare ,
Et de fes feux ne la vient animer.
CHOEUR DES NYMPHES.
Fefte que l'on trouve fi belle ,
Que tu nous fembles cruelle !
UNE NYMPHE .
Un jeune coeur doit eftre épouvante
Des nouds où l'Himen engage.
Peut- on quitter l'avantage
D'une douce liberté ?
Un jeune coeur doit eftre épouvante
Des nænds on l'Himen engage .
Penfe-t-on dans l'Esclavage
Trouver la felicité ?
Un jeune coeur doit eftre épouvanté
Z iij
280 MERCURE
Des nænds ou l'Himen engage.
UN SILVAIN.
Nymphes , vous aurez votre tour s
Quand par ces plaintes
Vous blamez l'Himen & l'Amour,
Ce font des feintes.
Le fort que vous déplorez ,
En fecret vous le defirez.
UN AUTRE SILVAIN .
Entre la crainte le defir ,
Une jeune Beauté curieufe & timide
Tremble au nom d'un Epoux qu'on parle
de cheifir ,
Mais elle écoute avec plaifir.
En attendant
que
le choix fe decide,
Son coeur laiffe échaper plus d'un fon
pir
Entre la crainte & le defir.
UNE NYMPHE .
Folle erreur!
SILVAIN.
Feintes vaines !
NYMPHE .
Trompeurs Jugemens !
GALANT. 281
SILVAIN.
Faux fentimens !
NYMPH E.
Redoutables chaines !
SILVAIN.
Noeuds charmans !
ENSEMBLE .
Noeuds cruels ! Redoutables chaines !
Nauds charmans ! Agreables chames!
LE DIEU qui a chanté le premier.
Cedez Nymphes , rendez- vous .
Uniffons tous nos voix , & chantez
Avec nous.
De ces jeunes Amans le parfait af
Semblage
Des Deftins & des Dieux eft l'immortel
ouvrage.
Celebrons ce neud glorieux ,
C'est l'Ouvrage immortel des Deftins
& des Dieux .
LES NYMPHES & LES SILVAINS.
Celebrons ce noeud glorieux ,
Z iiij
282 MERCURE
C'est l'Ouvrage immortel des Deftins
& des Dieux.
LES NYMPHES & LES SILVAINS
danſent .
LES NYMPHES.
Divins accords ! celeftes flames !
LES SILVAINS.
Heureux liens ! douces ardeurs !
LES NYMPHES.
Jamais des neuds plus beaux n'ont
attaché deux ames. '
LES SILVAINS.
Famais de plus beaux feux n'ont embraze
deux coeurs.
TOUS ENSEMBLE.
Famais des noeuds plus beaux n'ont
attaché deux ames ,
Famais de plus beaux feux n'ont embrazé
deux cours.`
UN SILVAIN , UNE NYMPHE.
Quelles fplendeurs les environnent !
Que de Ris & de Feux accompagnent ›
leurs pas !
1
Y
GALANT. 283
Que d'attraits,de charmes, d'appas !
De quels dons précieux les Graces les
couronnent !
UN SILVAIN & UNE NYMPHE .
A voir tant d'agremens
Nos yeux doutent toûjours ,
Si ce font deux Amans ,
Ou deux Amours .
UN SILVAIN & UNE NYMPHE.
Nos yeux doutent toûjours
A voir tant d'agremens,
Si ce font deux Amours ,
Ou deux Amans .
TOUS ENSEMBLE
Repetent ce couplet des deux façons ,
& l'on danfe dans les intervalles .
LE DIEU.
Nous qu'un fort immortelfixe fur ces
rivages ,
Songeons qu'en leurs Deferts inconnus
& fauvages
Nous eftions ensevelis.
Mais aujourd'huy l'Olimpe mefme
Pourroit-il furpaffer cette ſplendeur ſuprême
284 MERCURE
Dont nos bords font embellis ?
UNE NYMPHE.
Rendons grace au Heros , qui de ces
grands spectacles
Charme nos efprits & nos yeux.
UN SILVAIN.
Celebrons , beniffons le Regne glorieux
Où naiffent tant de Miracles.
UNE NYMPHE.
LOUIS eft le Maistre des Rois ,
Ilfoûmet tout à l'Empire François .
On le craint , on l'implore , on le revere,
on l'aime.
Sa Bontéfeule arrefte fes Exploits :
Plus grand par fes V'ertus que par fen
Diademe,
Vainqueur des Nations , & Vainqueur
de luy- mefme.
LOUIS eft le Maiftre des Rois.
UN SILVAIN.
Semblable au Dieu qui lance le Tonnerre
,
LOUIS eft le Maistre des Rois.
Tous les Dieux de la Terre
GALANT. 285
Obeiffent à fa voix ;
Ils viennent à genoux reconnoiſtre ſes
Loix.
Semblable au Dieu qui lance le Tonnerre
,
LOUIS eft le Maiftre des Rois.
UNE NYMPHE.
De cette Majefté fur fon front reverée,
La jeune Epouse a pris des traits ,
Et les Graces l'ont parée
De leurs divins Attraits.
UN SILVAIN.
Le jeune Epoux animé
D'un Sang par la gloire enflame ,
Plein des grands Noms de fa Race ,
Du choix de ce grand Roy, defes Bontez
charmé ,
Sent redoubler fa belle audace ,
Et meflera bien - toft au gré de tous
fes voeux
Les Lauriers de Bellonne aux Mir
thes amoureux.
CHOEUR .
Heureux Amans ! heureuſe deſtinée !
286 MERCURE
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée.
TOUT DANSE.
UNE NYMPHE & UN SILVAIN.
chantent l'un après l'autre.
A quoy fert la resistance ;
A quoy fervent les rigueurs ,
L'Amour doit fous fa puiſſance
Toft ou tard ranger vos coeurs ,
Sans le craindre
Sans vous plaindre ,
Cedez , cedez à fes traits vainqueurs.
CHOEUR.
Heureux Amans ! heureufe deftinée !
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée.
UNE NYMPHE & UN SILVAIN.
Venez , jeunes Amans , que ces noeuds
pleins d'attraits
Qui commencent ſi - toſt ne finiſſent jamais
;
Que tous les jours les Deftins favora
} bles
Redoublent vos contentemens.
GALANT. 287
Vivez , vivez toûjours Amans ,
Tous les jours plus aimez , tous les jours
plus aimables ,
Que vos plaifirs foient auſſi durables
Qu'ils font charmans ;
Que les fiecles pour vous ne foient que
des
momens ,
Vivez , vivez heureux Amans.
LES TROIS CHOEURS.
Vivez , vivez , heureux Amans ,
Qu'uneflame fi belle
Soit immortelle ,
Que ces vives ardeurs
A jamais , à jamais triomphent dans
Vos coeurs.
qui fuit eſt de M.
l'Abbé Geneft , dont je viens
de vous parler.Il a fait quantité
d'autres beauxOuvrages
,
dont les grands fuccez font
connus de tout le monde .
274 MERCURE
$25:52:55S :SSEESSSE
EPITHALAME
POUR LES NOPCES
DE MONSIEUR
LE DUC DE BOURBON,
ET DE
MADEMOISELLE DE NANTES.
DE
TROUPE DE DIVINITÉZ DE
VERSAILLES , TROUPE
JEUNES NYMPHES , TROUPE
DE JEUNES NYMPHES.
V
UN DIEU chante.
Oicy les momens defirez.
Venez , charmant Himen , venez , dose
Himenée ;
Allamez vos flambeaux facrez.
Heureux
GALANT. 275
Heureux Amans ! Nuit fortunée !
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée.
CHOEUR .
Heureux Amans ! Nuit fortunée !
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée ,
LE DIEU.
Couronne de fleurs immortelles
Triomphez avec les Amours ;
Amenez des plaifirs qui renaiffent toûjours
,
Des tendreffes toûjours nouvelles.
Chantez, Silvains , Nymphes , chantez ,
La jeune Epoufe & fes Beautez ,
Le jeune Epoux & fa Conquefte.
Famais en de fi beaux lieux
Une fi belle Fefte
N'affembla les Dieux.
LE CHOEUR .
Jamais en de fi beaux lieux
Une fi belle Fefte
N'affembla les Dieux..
Aouft 1685.
Ꮓ
276 MERCURE
LE DIEU & LE CHOEUR.
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée.
Quels doux plaifirs préparez - vous
A ces jeunes Epoux ?
Heureux Amans ! Nuit fortunée !
Venez , charmant Himen , venez, doux
Himenée .
LES DIVINITEZ DE VERSAILLES
danfent , & l'on chante ce Menuet.
Rien n'eft fi doux
Que l'Himen qui vous lie,
Rien n'eft fi doux
Pour deux jeunes Epoux.
O fort heureux ! ô douceur infinie
Pour deux coeurs l'un de l'autre charmez
!
O fort heureux ! ô douceur infinie
Quand ces Noeuds par l'Amourfont
formez.
UNE JEUNE NYMPHE
fe détache de fa Troupe , & chante.
Fefte que l'on trouve fi belle ·
GALANT. 277
Que tu nous fembles cruelle !
Tu viens ravir à nos jeux innocens
La Deeffe
De la Jeuneſſe.
Tu viens ravir à nos jeux innocens
Ses Attraits encore naifans.
EN
Verrons - nous fans verfer des larmes
Qu'on nous enleve fon coeur ?
Qu'on livre fi-toft fes charmes
Aux transports d'un jeune Vainqueur?
Quelle rigueur!
Fefte que l'on trouve fi belle ,
Que tu nous fembles cruelles !
LE CHOEUR.
Fefte que l'on trouve fi belle ,
Que tu nous fembles cruelle !
UN JEUNE SILVAIN
fe détache auffi de fa Troupe, & chante.
Nymphes , fi l'éclat de fes yeux
Alloit embellir d'autres lieux,
Voftre douleur feroit plus juſte.
Mille Eftats , mille Rois
A
Zij
278 MERCURE
Auroient brigué l'honneur de vivre
fous fes loix ;
Mais LOUIS par un plus beau choix
Veut qu'elle orne fa Cour Augufte.
Ce Roy , l'Arbitre des Mortels ,
L'arrefte fur ces bords par des noeuds
eternels.
L'Amour le feconde,
L'Olimpe aplaudit ;
Et c'est le plus beau Sang du monde
Qui fe mefle & se reunit.
LE CHOEUR.
L'Amour le feconde ,
L'Olimpe aplaudit ;
Et c'eft le plus beau Sang du monde
Qui ſe meſe & ſe réunit.
UNE NYMPHE.
Comme eu la plaine_odorante
La Rofe Reine des fleurs ,
Eft vive & riante
Tant qu'une chaleur brûlante
N'offenfe point fes couleurs ;
De mefme une Beauté tendre
Conferve un éclat charmant ,
GALANT. 279
Tant qu'elle fçait fe defendre
Des ardeurs d'un jeune Amant.
UN SILVAIN.
Comme en ces lieux où la glace
Dure trop long- temps ,
Flore fans appas & fans grace
Languit au milieu du Printemps 5
Ainfi la Beauté la plus rare
Languit & ne peut charmer ,
Si l'Amour ne la pare ,
Et de fes feux ne la vient animer.
CHOEUR DES NYMPHES.
Fefte que l'on trouve fi belle ,
Que tu nous fembles cruelle !
UNE NYMPHE .
Un jeune coeur doit eftre épouvante
Des nouds où l'Himen engage.
Peut- on quitter l'avantage
D'une douce liberté ?
Un jeune coeur doit eftre épouvante
Des nænds on l'Himen engage .
Penfe-t-on dans l'Esclavage
Trouver la felicité ?
Un jeune coeur doit eftre épouvanté
Z iij
280 MERCURE
Des nænds ou l'Himen engage.
UN SILVAIN.
Nymphes , vous aurez votre tour s
Quand par ces plaintes
Vous blamez l'Himen & l'Amour,
Ce font des feintes.
Le fort que vous déplorez ,
En fecret vous le defirez.
UN AUTRE SILVAIN .
Entre la crainte le defir ,
Une jeune Beauté curieufe & timide
Tremble au nom d'un Epoux qu'on parle
de cheifir ,
Mais elle écoute avec plaifir.
En attendant
que
le choix fe decide,
Son coeur laiffe échaper plus d'un fon
pir
Entre la crainte & le defir.
UNE NYMPHE .
Folle erreur!
SILVAIN.
Feintes vaines !
NYMPHE .
Trompeurs Jugemens !
GALANT. 281
SILVAIN.
Faux fentimens !
NYMPH E.
Redoutables chaines !
SILVAIN.
Noeuds charmans !
ENSEMBLE .
Noeuds cruels ! Redoutables chaines !
Nauds charmans ! Agreables chames!
LE DIEU qui a chanté le premier.
Cedez Nymphes , rendez- vous .
Uniffons tous nos voix , & chantez
Avec nous.
De ces jeunes Amans le parfait af
Semblage
Des Deftins & des Dieux eft l'immortel
ouvrage.
Celebrons ce neud glorieux ,
C'est l'Ouvrage immortel des Deftins
& des Dieux .
LES NYMPHES & LES SILVAINS.
Celebrons ce noeud glorieux ,
Z iiij
282 MERCURE
C'est l'Ouvrage immortel des Deftins
& des Dieux.
LES NYMPHES & LES SILVAINS
danſent .
LES NYMPHES.
Divins accords ! celeftes flames !
LES SILVAINS.
Heureux liens ! douces ardeurs !
LES NYMPHES.
Jamais des neuds plus beaux n'ont
attaché deux ames. '
LES SILVAINS.
Famais de plus beaux feux n'ont embraze
deux coeurs.
TOUS ENSEMBLE.
Famais des noeuds plus beaux n'ont
attaché deux ames ,
Famais de plus beaux feux n'ont embrazé
deux cours.`
UN SILVAIN , UNE NYMPHE.
Quelles fplendeurs les environnent !
Que de Ris & de Feux accompagnent ›
leurs pas !
1
Y
GALANT. 283
Que d'attraits,de charmes, d'appas !
De quels dons précieux les Graces les
couronnent !
UN SILVAIN & UNE NYMPHE .
A voir tant d'agremens
Nos yeux doutent toûjours ,
Si ce font deux Amans ,
Ou deux Amours .
UN SILVAIN & UNE NYMPHE.
Nos yeux doutent toûjours
A voir tant d'agremens,
Si ce font deux Amours ,
Ou deux Amans .
TOUS ENSEMBLE
Repetent ce couplet des deux façons ,
& l'on danfe dans les intervalles .
LE DIEU.
Nous qu'un fort immortelfixe fur ces
rivages ,
Songeons qu'en leurs Deferts inconnus
& fauvages
Nous eftions ensevelis.
Mais aujourd'huy l'Olimpe mefme
Pourroit-il furpaffer cette ſplendeur ſuprême
284 MERCURE
Dont nos bords font embellis ?
UNE NYMPHE.
Rendons grace au Heros , qui de ces
grands spectacles
Charme nos efprits & nos yeux.
UN SILVAIN.
Celebrons , beniffons le Regne glorieux
Où naiffent tant de Miracles.
UNE NYMPHE.
LOUIS eft le Maistre des Rois ,
Ilfoûmet tout à l'Empire François .
On le craint , on l'implore , on le revere,
on l'aime.
Sa Bontéfeule arrefte fes Exploits :
Plus grand par fes V'ertus que par fen
Diademe,
Vainqueur des Nations , & Vainqueur
de luy- mefme.
LOUIS eft le Maiftre des Rois.
UN SILVAIN.
Semblable au Dieu qui lance le Tonnerre
,
LOUIS eft le Maistre des Rois.
Tous les Dieux de la Terre
GALANT. 285
Obeiffent à fa voix ;
Ils viennent à genoux reconnoiſtre ſes
Loix.
Semblable au Dieu qui lance le Tonnerre
,
LOUIS eft le Maiftre des Rois.
UNE NYMPHE.
De cette Majefté fur fon front reverée,
La jeune Epouse a pris des traits ,
Et les Graces l'ont parée
De leurs divins Attraits.
UN SILVAIN.
Le jeune Epoux animé
D'un Sang par la gloire enflame ,
Plein des grands Noms de fa Race ,
Du choix de ce grand Roy, defes Bontez
charmé ,
Sent redoubler fa belle audace ,
Et meflera bien - toft au gré de tous
fes voeux
Les Lauriers de Bellonne aux Mir
thes amoureux.
CHOEUR .
Heureux Amans ! heureuſe deſtinée !
286 MERCURE
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée.
TOUT DANSE.
UNE NYMPHE & UN SILVAIN.
chantent l'un après l'autre.
A quoy fert la resistance ;
A quoy fervent les rigueurs ,
L'Amour doit fous fa puiſſance
Toft ou tard ranger vos coeurs ,
Sans le craindre
Sans vous plaindre ,
Cedez , cedez à fes traits vainqueurs.
CHOEUR.
Heureux Amans ! heureufe deftinée !
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée.
UNE NYMPHE & UN SILVAIN.
Venez , jeunes Amans , que ces noeuds
pleins d'attraits
Qui commencent ſi - toſt ne finiſſent jamais
;
Que tous les jours les Deftins favora
} bles
Redoublent vos contentemens.
GALANT. 287
Vivez , vivez toûjours Amans ,
Tous les jours plus aimez , tous les jours
plus aimables ,
Que vos plaifirs foient auſſi durables
Qu'ils font charmans ;
Que les fiecles pour vous ne foient que
des
momens ,
Vivez , vivez heureux Amans.
LES TROIS CHOEURS.
Vivez , vivez , heureux Amans ,
Qu'uneflame fi belle
Soit immortelle ,
Que ces vives ardeurs
A jamais , à jamais triomphent dans
Vos coeurs.
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Résumé : EPITHALAME POUR LES NOCES DE MONSIEUR LE DUC DE BOURBON, ET DE MADEMOISELLE DE NANTES.
Le texte présente un épithalame composé par l'Abbé Genest pour célébrer les noces du Duc de Bourbon et de Mademoiselle de Nantes. Ce poème met en scène diverses divinités, nymphes et sylvains de Versailles qui chantent et dansent pour honorer l'événement. L'épithalame commence par l'invocation d'Hyménée, le dieu du mariage, et célèbre la beauté et la félicité des jeunes époux. Les divinités expriment leur joie et leur admiration pour cette union, soulignant qu'une telle fête n'a jamais réuni autant de dieux. Les nymphes et les sylvains alternent entre regret pour la jeunesse perdue et admiration pour l'amour des mariés. Le texte se conclut par une célébration joyeuse et harmonieuse de l'union des époux, mettant en avant la beauté et la perfection de leur amour. Par ailleurs, le texte décrit une scène théâtrale célébrant la grandeur et la majesté du roi Louis XIV. Les personnages, incluant des dieux, des nymphes et des sylvains, expriment leur admiration et leur gratitude envers le roi. Ils soulignent sa bonté, ses exploits militaires et son autorité sur les nations, le comparant à un dieu respecté et adoré par tous. La jeune épouse du roi est également louée pour sa majesté et ses grâces. La scène se termine par des chants et des danses célébrant l'amour et le bonheur des amants, avec des vœux pour une vie longue et heureuse. Les personnages invitent les jeunes amants à céder à l'amour et à vivre dans le bonheur éternel.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 3-10
Prelude magnifique [titre d'après la table]
Début :
Volages Filles du Permesse, [...]
Mots clefs :
Amour, Divinités, Muses, Historien, Bacchus, Vers
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Prelude magnifique [titre d'après la table]
Olages Filles du
Permeſſe ,
Sur ce mot fameux
dans laGrece
Faudra-t- il toûjours vous
chercher ?
Et vous tenebreuſes Sybilles
N'aurez vous jamais pour
aziles Aij
4 MERCURE
Qu'une caverne ou qu'un
rocher ?
Vos noires demeures ne
me tententpoint. Recevez,
ſi vous voulez , dans vos
triſtes retraites , dans vos
antres affreux , des mortels
plus curieux que moy. Je
vous abandonne , troupe
ingrate , puiſque vous me
refuſez de m'inſpirer ; je
vais, facrifier deſormaisà
des Divinitez plus puiſſantes
que vous , je vais ſuivre
Baccus & l'Amour. Sous
leur aufpices,
GALANT.
* Nil parvum , aut humili
modo;
Nil mortale loquar : dulce periculum
eft ,
O Lenae, ſequi Deum ,
Cingentem viridi tempora
pampino.
Auteurs de mes écrits , maîtres
demon filence ,
Echauffez mon eſprit& d'amour&
de vin,
Grands Dieux, dóe l'univers
reconnoît la puiſſance ,
Et venez me dicter un lanfi
gage divin.
* Horat. Oda 19.
Aiij
6 MFRCURE
:
Je me moque enfin de
Pegafe & de l'Hypocrene ;
je ne veux plus implorer
l'aſſiſtance d'Apollon ni des
Muſes. Il eſt d'autres Divinitez
plus ſçavantes & plus
aimables qu'eux ; & tant que
je vivrai , mon Iris & le
Champagne m'affranchi
ront de leur joug , & m'aideront
à mépriſer les menaces
de la critique.
Mais avant l'accomplif
ment de nôtre rupture ,
Muſes , écoutez les raifons
de mon mécontentement .
Je ne vous reproche point
GALANT. 7
la malice quevous avez euë
de me laiſſer faire ſouvent
de fort mauvais vers ; j'ai
celade commun avec tant
d'autres , qui ont la folie de
s'imaginer qu'ils font vos
plus chers nourriſſons , que
je ne me ſuis jamais crû en
droit de vous demander
compte de cette rigueur,
Mais dites moy , s'il vous
plaît,quelle reconnoiffance
svez vous euë pour les mortels
qui vous ont ſuivi ?
Quels bons effets ont pros
duit pour eux ces titres fu--
perbes, cet encens , & ces
1
A iiij
8 MERCURE
P
voeux que vous ont prodi
guez leurs mains idolâtres ?
Vous les avez d'abord flatez
de l'eſpoir d'une belle
immortalité ; vous les avez
enyvrez du poiſon de vos
faillies ; vous les avez enfin
enchaînez comme des ef
claves condamnez à chanter
éternellement la gloire
de leur yvreſſe , & l'extravagance
de vos caprices.
Quel fruit enfin ont- ils ti
rez de vos bontez ? Excepté
un trés - petit nombre , ils
ont ſeché dans des Laboratoires
infectez de toutes vos
1
GALANT. 9
méchantes humeurs; ils ont
fui & méprifé les humains
qui n'avoient pas comme
eux ) l'honneur de porter
vos fers. Ils ſe ſont acquis
les noms de fous , de
parafites ,& de gens infupportables
: en un mot , ils
ont abandonné leur patrie,
ou langui , accablez de miferes
dans le ſein de leur familles.
Et j'irois encore aux
pieds de vos autels vous
preſenter des offrandes fi
dangereuſes ? Non , non ,
c'eſtal'Amour , c'eſt à Baccus
que je veux deſormais
10 MERCURE
avoir recours . Vous facrifiera
cependant qui vou
dra , je ne m'y oppoſerai
pas : mais je me contente.
rai de n'avoir dorénavant
plus rien à démêler avec
vous. Je ferai à votre égard
le métier d'un hiſtorien fidele
, & je me chargerai
uniquement duſoin de rendre
compte de ce que l'on
écrira pour ou contre vous,
& de ce que vous écrirez
vous mêmes , ſans prendre
aucune part à vos affaires.
Permeſſe ,
Sur ce mot fameux
dans laGrece
Faudra-t- il toûjours vous
chercher ?
Et vous tenebreuſes Sybilles
N'aurez vous jamais pour
aziles Aij
4 MERCURE
Qu'une caverne ou qu'un
rocher ?
Vos noires demeures ne
me tententpoint. Recevez,
ſi vous voulez , dans vos
triſtes retraites , dans vos
antres affreux , des mortels
plus curieux que moy. Je
vous abandonne , troupe
ingrate , puiſque vous me
refuſez de m'inſpirer ; je
vais, facrifier deſormaisà
des Divinitez plus puiſſantes
que vous , je vais ſuivre
Baccus & l'Amour. Sous
leur aufpices,
GALANT.
* Nil parvum , aut humili
modo;
Nil mortale loquar : dulce periculum
eft ,
O Lenae, ſequi Deum ,
Cingentem viridi tempora
pampino.
Auteurs de mes écrits , maîtres
demon filence ,
Echauffez mon eſprit& d'amour&
de vin,
Grands Dieux, dóe l'univers
reconnoît la puiſſance ,
Et venez me dicter un lanfi
gage divin.
* Horat. Oda 19.
Aiij
6 MFRCURE
:
Je me moque enfin de
Pegafe & de l'Hypocrene ;
je ne veux plus implorer
l'aſſiſtance d'Apollon ni des
Muſes. Il eſt d'autres Divinitez
plus ſçavantes & plus
aimables qu'eux ; & tant que
je vivrai , mon Iris & le
Champagne m'affranchi
ront de leur joug , & m'aideront
à mépriſer les menaces
de la critique.
Mais avant l'accomplif
ment de nôtre rupture ,
Muſes , écoutez les raifons
de mon mécontentement .
Je ne vous reproche point
GALANT. 7
la malice quevous avez euë
de me laiſſer faire ſouvent
de fort mauvais vers ; j'ai
celade commun avec tant
d'autres , qui ont la folie de
s'imaginer qu'ils font vos
plus chers nourriſſons , que
je ne me ſuis jamais crû en
droit de vous demander
compte de cette rigueur,
Mais dites moy , s'il vous
plaît,quelle reconnoiffance
svez vous euë pour les mortels
qui vous ont ſuivi ?
Quels bons effets ont pros
duit pour eux ces titres fu--
perbes, cet encens , & ces
1
A iiij
8 MERCURE
P
voeux que vous ont prodi
guez leurs mains idolâtres ?
Vous les avez d'abord flatez
de l'eſpoir d'une belle
immortalité ; vous les avez
enyvrez du poiſon de vos
faillies ; vous les avez enfin
enchaînez comme des ef
claves condamnez à chanter
éternellement la gloire
de leur yvreſſe , & l'extravagance
de vos caprices.
Quel fruit enfin ont- ils ti
rez de vos bontez ? Excepté
un trés - petit nombre , ils
ont ſeché dans des Laboratoires
infectez de toutes vos
1
GALANT. 9
méchantes humeurs; ils ont
fui & méprifé les humains
qui n'avoient pas comme
eux ) l'honneur de porter
vos fers. Ils ſe ſont acquis
les noms de fous , de
parafites ,& de gens infupportables
: en un mot , ils
ont abandonné leur patrie,
ou langui , accablez de miferes
dans le ſein de leur familles.
Et j'irois encore aux
pieds de vos autels vous
preſenter des offrandes fi
dangereuſes ? Non , non ,
c'eſtal'Amour , c'eſt à Baccus
que je veux deſormais
10 MERCURE
avoir recours . Vous facrifiera
cependant qui vou
dra , je ne m'y oppoſerai
pas : mais je me contente.
rai de n'avoir dorénavant
plus rien à démêler avec
vous. Je ferai à votre égard
le métier d'un hiſtorien fidele
, & je me chargerai
uniquement duſoin de rendre
compte de ce que l'on
écrira pour ou contre vous,
& de ce que vous écrirez
vous mêmes , ſans prendre
aucune part à vos affaires.
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Résumé : Prelude magnifique [titre d'après la table]
Dans une lettre adressée aux Muses, l'auteur exprime son souhait de se libérer de leur influence. Il évoque les lieux mythologiques associés aux Muses, tels que les cavernes et les rochers, mais choisit de se tourner vers des divinités plus puissantes comme Bacchus et l'Amour. L'auteur reproche aux Muses leur ingratitude et leur incapacité à inspirer réellement les poètes. Il souligne que nombreux sont ceux qui, attirés par la promesse d'immortalité des Muses, ont fini par être méprisés et isolés, souvent qualifiés de fous ou de parasites. En conséquence, l'auteur décide de ne plus leur rendre hommage et de se consacrer à d'autres sources d'inspiration. Il se contentera de relater objectivement les œuvres littéraires sans y participer activement.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 140-145
L'ACADEMIE des Sciences, des Belles Lettres & des Arts établie à Rouen, par Lettres Patentes du Roi données à Lille au mois de Juin 1744, tint sa premiere assemblée publique dans la salle de l'Hôtel de Ville le Mardi premier Juin 1745.
Début :
M. De Premagny Conseiller, Echevin & Secretaire pour les Belles Lettres, en [...]
Mots clefs :
Académie, Philosophes, Belles-lettres, Mémoire, Poètes, Sciences, Mythologie, Divinités
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'ACADEMIE des Sciences, des Belles Lettres & des Arts établie à Rouen, par Lettres Patentes du Roi données à Lille au mois de Juin 1744, tint sa premiere assemblée publique dans la salle de l'Hôtel de Ville le Mardi premier Juin 1745.
L'ACADEMIE des Sciences, des Belles
Lettres & des Arts établie à Rouen , par
Lettres Patentes du Roi données à Lille
au mois de Juin 1744 , tint fa premiere af- ·
femblée publique dans la faile de l'Hôtel de
Ville le Mardi premier Juin 1745.
M. De Premagny Confeiller , Echevin
& Secretaire pour les Belles Lettres , en
fit l'ouverture par un difcours fur la néceffité
du travail , fur l'utilité de la critique
& fur l'établiffement de l'Académie où il fit
l'éloge hiftorique de M. l'Abbé le Gendre ,
Chanoine & Sous- Chantre de Notre Dame
de Paris bienfaiteur de l'Académie , connû
par plufieurs ouvrages , & principalement
par fon Hiftoire de France : il y fit enfuite
mention des trois Académiciens décedés pendant
le cours de cette premiere année ; fçavoir
M.Clerot Avocat, fort verfé dans l'étude
des Antiquités de cette Province ; M. de la
Houffaye de Fourmetot bon Phyficien &
qui s'étoit particulierement attaché à la Chymie
; M. de Bettencourt Avocat & Secretaire
de l'Académie pour les Belles Lettres ,
connu par nombre de Poefies ingénieufes ,
& entr'autres par une Ode adreffée à M. de
Fontenelle , au fujet de l'Académie de
Rouen ; ce difcours fut terminé par l'élo
NOVEMBRE 1745. 141
ge de M. le Duc de Luxembourg , Gouverneur
de la Province & Protecteur de
l'Académie , lequel vient de lui donner de
nouvelles preuves de fa bienveillance , en
fondant un prix annuel de la valeur de 300
liv. & alternatifpour les Sciences & les Belles
Lettres ; & enfin par celui du Roi quị
a accordé les Lettres Patentes pour l'établiſ
fement de l'Académie au milieu de fes conquêtes
de l'année derniere , dont l'heureuſe
convalefcence fut l'époque de fa fondation ,
& dont les nouveaux triomphes dans la prefente
Campagne ont été le fujet de fon premier
exercice public.
ANALYSE D'un Mémoire Jur
l'origine & le progrès de la Mythologie des
Anciens.
M. GUERIN Secretaire de l'Académie
pour les Sciences lût enfuite un Mémoire en
forme d'effai fur l'origine, le progrès & la décadence
de la Mythologie des anciens, dont
on ne donne ici que l'analyſe ; il fait voir d'abord
que l'homme ayant laiffé affoiblir l'im
preffion des verités qu'il tenoit de l'auteur
de fon être , furtout celles qui regardent la
nature de la Divinité & la création du mon
de , la Philofophie voulut fuppléer à cet
142 MERCURE DE FRANCE
que
le.
obfcurciffement , mais ne confultant
témoignage des fens , les Philofophes ne
reconnurent dans l'Univers que det x principes
, la matiere & la vertu active qu'ils lui
attribuoient ; ces deux principes donnerent
naiffance aux deux premieres Divinités de
J'Egypte , Iris & Oziris ; le nombre des
Dieux s'accrût à mefure que ce genre de Philofophie
fe dévelopa.
Les quatre élemens de la Phyfique ancienne
, le feu , l'air , l'eau & la terre ajoû,
terent quatre Divinités aux deux premieres,
Jupiter , Junon , Neptune & Pluton. Les
fubftances compofées de la combinaifon de
ces élemens en augmenterent encore le
nombre : fous un Ciel ferain où les impreffions
font vives & perpetuelles , dans un
S plein de force où les productions font
abondar tes & delicieufes , tout fut déifié par
des hon mes qui ne connoilloient prefque
point d'autre bonheur que celui des fens &
d'autre être capable d'agir fur eux que la
matiere.
C'est plus en confultant les moeurs & la
doctrine des premiers Philofophes fur les
princip es de la nature , que les Auteurs qui
ont écrit fur cette matiere , que M. Guerin
donne à la Mythologie cette origine ; on
en voit pourtant des traces , dit - il , dans
quelques anciens Mythologiftes , mais la
NOVEMBRE 1745 . 143
plus grande partie des autres ont formé
differens plans qu'on peut toujours foupçonner
d'être un peu plus arbitraires.
L'Auteur du Mémoire montre enfuite que
les Philofophes Grecs qui venoient d'Egypte
s'inftruire chés eux , prirent les erreurs
de ces derniers , & y en ajouterent de nouvelles
. La Métempficofe laquelle n'étoit
originairement chés les Philofophes Egyptiens
qu'une queftion de Phyfique qui expliquoit
les diferentes révolutions des parties
de la matiere, qui agitées par un mouvemen
inteftin & divifées en parcelles , forment
tantôt un corps , & en forment tantôt
un autre : cette Métempficofe Phyfique fervit
en Grece & en Italie aux Philofophes qui
fe méloient du Gouvernement des Etats , àકે
établir une Métempficofe des ames , fur laquelle
ils fondoient en partie la recompenſe
de la vertu & la punition du vice. Autre
exemple. Le refpect qu'on avoit pour les
Grands Hommes , les éloges qu'on en faifoit
en Egypte à leur mort donnerent lieu
à l'Apotheofe que les autres Nations firent
dans la fuite de leurs Héros ; l'abus fuivit de
près l'erreur , la flaterie déïfia des monftres
dont la mémoire auroit dú refter dans une.
éternelle exécration. Orphée qui porta dans
fon Pays le détail des cérémonies funébres
des Egyptiens , donna occafion , felon Diodore
de Sicile , à la Fable des Champs Eli
44 MERCURE DE FRANCE.
fées , & du Tartare . Chés les Egyptiens c'étoit
un ufage qui influoit dans les moeurs :
chés les Grecs c'étoit une croyance populaire
; pour nous , dit l'Auteur du Mémoire ,
nous y reconnoiffons les traces d'une ancienne
vérité.
M. Guerin montre enfuite que les Poëtes
qui étoient les Ecrivains des premiers
tems , conferverent dans leurs Ecrits ce plan
de Religion , & fervirent à perpetuer l'erreur
; ce défordre , remarque l'Auteur , ne
doit point être imputé à la Poëfie , & on ne
doit point en prendre occafion de décrier un
Art qui dans fon inftitution étoit confacré à
la Religion & à la Morale ; les Poëtes ont
parlé , comme tout autre Ecrivain l'auroit
fait, conformément aux préjugés de leur Pays
& de leur fiécle, ce n'eft point comme Poëtes
qu'ils nous ont donné de fauffes idées de la
Divinité , c'eft précisément comme Grecs &
comme Romains. On peut feulement les blâmer
d'avoir donné occafion à de nouvelles erreurs
par leurs expreffions trop figurées ; c'eft
le défaut qu'on reproche à la Poeſie d'Homere
, dont le fens qui fe prefente d'abord à
l'efprit , ne forme que des idées de Divinités
bizarres , injuftes , paffionnées .... mais il
ne peint que les actions des hommes allégorifées
par le Poëte , & non celles des Dieux
qui étoient pour lors l'objet du culte public.
L'Auteur
NOVEMBRE. 1745. 145
L'Auteur finit fon Mémoire , en diſant
que le peuple fut la trife victime de l'égarement
de l'efprit des Philofophes , de la
fauffe prudence des Politiques & de l'imagination
trop brillante des Poëtes. Telle étoit,
dit- il & plus défigurée encore , la Religion
Payenne à la naiffance du Chriftianifme.
Porphire & Jamblique , Philofophes Platoniciens
tenterent en vain de donner un
fens raisonnable à toutes ces fables , ils n'y
réuffirent pas, méme vis- à- vis des Payens de
leur tems , pour lefquels la Doctrine de ces
Philofophes étoit plutôt une nouvauté que
le renouvellement de l'ancienne Théologie
Payenne .
Lafaite dans le premier Mercure.
Lettres & des Arts établie à Rouen , par
Lettres Patentes du Roi données à Lille
au mois de Juin 1744 , tint fa premiere af- ·
femblée publique dans la faile de l'Hôtel de
Ville le Mardi premier Juin 1745.
M. De Premagny Confeiller , Echevin
& Secretaire pour les Belles Lettres , en
fit l'ouverture par un difcours fur la néceffité
du travail , fur l'utilité de la critique
& fur l'établiffement de l'Académie où il fit
l'éloge hiftorique de M. l'Abbé le Gendre ,
Chanoine & Sous- Chantre de Notre Dame
de Paris bienfaiteur de l'Académie , connû
par plufieurs ouvrages , & principalement
par fon Hiftoire de France : il y fit enfuite
mention des trois Académiciens décedés pendant
le cours de cette premiere année ; fçavoir
M.Clerot Avocat, fort verfé dans l'étude
des Antiquités de cette Province ; M. de la
Houffaye de Fourmetot bon Phyficien &
qui s'étoit particulierement attaché à la Chymie
; M. de Bettencourt Avocat & Secretaire
de l'Académie pour les Belles Lettres ,
connu par nombre de Poefies ingénieufes ,
& entr'autres par une Ode adreffée à M. de
Fontenelle , au fujet de l'Académie de
Rouen ; ce difcours fut terminé par l'élo
NOVEMBRE 1745. 141
ge de M. le Duc de Luxembourg , Gouverneur
de la Province & Protecteur de
l'Académie , lequel vient de lui donner de
nouvelles preuves de fa bienveillance , en
fondant un prix annuel de la valeur de 300
liv. & alternatifpour les Sciences & les Belles
Lettres ; & enfin par celui du Roi quị
a accordé les Lettres Patentes pour l'établiſ
fement de l'Académie au milieu de fes conquêtes
de l'année derniere , dont l'heureuſe
convalefcence fut l'époque de fa fondation ,
& dont les nouveaux triomphes dans la prefente
Campagne ont été le fujet de fon premier
exercice public.
ANALYSE D'un Mémoire Jur
l'origine & le progrès de la Mythologie des
Anciens.
M. GUERIN Secretaire de l'Académie
pour les Sciences lût enfuite un Mémoire en
forme d'effai fur l'origine, le progrès & la décadence
de la Mythologie des anciens, dont
on ne donne ici que l'analyſe ; il fait voir d'abord
que l'homme ayant laiffé affoiblir l'im
preffion des verités qu'il tenoit de l'auteur
de fon être , furtout celles qui regardent la
nature de la Divinité & la création du mon
de , la Philofophie voulut fuppléer à cet
142 MERCURE DE FRANCE
que
le.
obfcurciffement , mais ne confultant
témoignage des fens , les Philofophes ne
reconnurent dans l'Univers que det x principes
, la matiere & la vertu active qu'ils lui
attribuoient ; ces deux principes donnerent
naiffance aux deux premieres Divinités de
J'Egypte , Iris & Oziris ; le nombre des
Dieux s'accrût à mefure que ce genre de Philofophie
fe dévelopa.
Les quatre élemens de la Phyfique ancienne
, le feu , l'air , l'eau & la terre ajoû,
terent quatre Divinités aux deux premieres,
Jupiter , Junon , Neptune & Pluton. Les
fubftances compofées de la combinaifon de
ces élemens en augmenterent encore le
nombre : fous un Ciel ferain où les impreffions
font vives & perpetuelles , dans un
S plein de force où les productions font
abondar tes & delicieufes , tout fut déifié par
des hon mes qui ne connoilloient prefque
point d'autre bonheur que celui des fens &
d'autre être capable d'agir fur eux que la
matiere.
C'est plus en confultant les moeurs & la
doctrine des premiers Philofophes fur les
princip es de la nature , que les Auteurs qui
ont écrit fur cette matiere , que M. Guerin
donne à la Mythologie cette origine ; on
en voit pourtant des traces , dit - il , dans
quelques anciens Mythologiftes , mais la
NOVEMBRE 1745 . 143
plus grande partie des autres ont formé
differens plans qu'on peut toujours foupçonner
d'être un peu plus arbitraires.
L'Auteur du Mémoire montre enfuite que
les Philofophes Grecs qui venoient d'Egypte
s'inftruire chés eux , prirent les erreurs
de ces derniers , & y en ajouterent de nouvelles
. La Métempficofe laquelle n'étoit
originairement chés les Philofophes Egyptiens
qu'une queftion de Phyfique qui expliquoit
les diferentes révolutions des parties
de la matiere, qui agitées par un mouvemen
inteftin & divifées en parcelles , forment
tantôt un corps , & en forment tantôt
un autre : cette Métempficofe Phyfique fervit
en Grece & en Italie aux Philofophes qui
fe méloient du Gouvernement des Etats , àકે
établir une Métempficofe des ames , fur laquelle
ils fondoient en partie la recompenſe
de la vertu & la punition du vice. Autre
exemple. Le refpect qu'on avoit pour les
Grands Hommes , les éloges qu'on en faifoit
en Egypte à leur mort donnerent lieu
à l'Apotheofe que les autres Nations firent
dans la fuite de leurs Héros ; l'abus fuivit de
près l'erreur , la flaterie déïfia des monftres
dont la mémoire auroit dú refter dans une.
éternelle exécration. Orphée qui porta dans
fon Pays le détail des cérémonies funébres
des Egyptiens , donna occafion , felon Diodore
de Sicile , à la Fable des Champs Eli
44 MERCURE DE FRANCE.
fées , & du Tartare . Chés les Egyptiens c'étoit
un ufage qui influoit dans les moeurs :
chés les Grecs c'étoit une croyance populaire
; pour nous , dit l'Auteur du Mémoire ,
nous y reconnoiffons les traces d'une ancienne
vérité.
M. Guerin montre enfuite que les Poëtes
qui étoient les Ecrivains des premiers
tems , conferverent dans leurs Ecrits ce plan
de Religion , & fervirent à perpetuer l'erreur
; ce défordre , remarque l'Auteur , ne
doit point être imputé à la Poëfie , & on ne
doit point en prendre occafion de décrier un
Art qui dans fon inftitution étoit confacré à
la Religion & à la Morale ; les Poëtes ont
parlé , comme tout autre Ecrivain l'auroit
fait, conformément aux préjugés de leur Pays
& de leur fiécle, ce n'eft point comme Poëtes
qu'ils nous ont donné de fauffes idées de la
Divinité , c'eft précisément comme Grecs &
comme Romains. On peut feulement les blâmer
d'avoir donné occafion à de nouvelles erreurs
par leurs expreffions trop figurées ; c'eft
le défaut qu'on reproche à la Poeſie d'Homere
, dont le fens qui fe prefente d'abord à
l'efprit , ne forme que des idées de Divinités
bizarres , injuftes , paffionnées .... mais il
ne peint que les actions des hommes allégorifées
par le Poëte , & non celles des Dieux
qui étoient pour lors l'objet du culte public.
L'Auteur
NOVEMBRE. 1745. 145
L'Auteur finit fon Mémoire , en diſant
que le peuple fut la trife victime de l'égarement
de l'efprit des Philofophes , de la
fauffe prudence des Politiques & de l'imagination
trop brillante des Poëtes. Telle étoit,
dit- il & plus défigurée encore , la Religion
Payenne à la naiffance du Chriftianifme.
Porphire & Jamblique , Philofophes Platoniciens
tenterent en vain de donner un
fens raisonnable à toutes ces fables , ils n'y
réuffirent pas, méme vis- à- vis des Payens de
leur tems , pour lefquels la Doctrine de ces
Philofophes étoit plutôt une nouvauté que
le renouvellement de l'ancienne Théologie
Payenne .
Lafaite dans le premier Mercure.
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Résumé : L'ACADEMIE des Sciences, des Belles Lettres & des Arts établie à Rouen, par Lettres Patentes du Roi données à Lille au mois de Juin 1744, tint sa premiere assemblée publique dans la salle de l'Hôtel de Ville le Mardi premier Juin 1745.
L'Académie des Sciences, des Belles Lettres et des Arts de Rouen a été créée par lettres patentes royales en juin 1744 et a organisé sa première assemblée publique le 1er juin 1745 à l'Hôtel de Ville. M. de Premagny a inauguré la séance en soulignant l'importance du travail et de la critique, rendant hommage à l'abbé Le Gendre et rappelant trois académiciens décédés : M. Clerot, expert en antiquités locales ; M. de la Houffaye de Fourmetot, physicien spécialisé en chimie ; et M. de Bettencourt, connu pour ses poèmes. Le Duc de Luxembourg, gouverneur de la province, a institué un prix annuel de 300 livres pour les Sciences et les Belles Lettres, et des remerciements ont été adressés au roi pour les lettres patentes. M. Guerin a ensuite présenté un mémoire sur l'origine, le progrès et la décadence de la mythologie des anciens. Il a expliqué que la philosophie a cherché à compenser l'affaiblissement des vérités religieuses en reconnaissant deux principes fondamentaux : la matière et la vertu active, ce qui a conduit à la création des premières divinités égyptiennes, Iris et Osiris. Les éléments de la physique ancienne ont ajouté quatre autres divinités : Jupiter, associé au feu ; Junon, à l'air ; Neptune, à l'eau ; et Cérès, à la terre. Le texte critique la poésie d'Homère, qui décrit des divinités injustes et passionnées, et affirme que le peuple a été trompé par les philosophes, les politiciens et les poètes. À l'aube du christianisme, la religion païenne était déjà déformée.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 104-128
LETTRE de M. de GRACE à M.me C***, sur le systême religieux des Grecs.
Début :
MADAME, Le goût particulier que vous avez pour ce qu'on [...]
Mots clefs :
Dieux, Culte, Grecs, Hésiode, Système, Jupiter, Saturne, Ciel, Divinités, Terre, Religion, Grèce, Histoire, Anciens, Enfants, Idées, Hommes, Temps, Univers, Poète, Monde, Égypte, Amour, Allégorie, Mythologue
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. de GRACE à M.me C***, sur le systême religieux des Grecs.
LETTRE de M. de GRACE à M.me C***
fur le fyftême religieux des Grecs .
MADAME,
Le goût particulier que vous avez pour
ce qu'on appelle Hiftoire Poëtique , vous
a fait bien vîte remarquer dans les diverfes
annonces un nouveau Dictionnaire
Poëtique , par M. B. *** Maître - ès - Arts en
l'Univerfité de Paris , chez Saugrain &
Savoye Libraires à Paris ; volume in-
8.. 1759. Vous me demandez fi l'Auteur
nous préfente dans cet ouvrage
quelque nouveau moyen d'expliquer la
Fable. Pour fatisfaire votre curiofité , je
vous répondrai que ce Dictionnaire , confidérablement
plus étendu que celui de
M. Chompré , & moindre que celui de
M. l'Abbé de Clauftre , préfente le même
fyftême que vous avez lû tant de
fois dans nos Mythologues modernes,
C'est l'Evhémérifme tout pur ; les anciens
Dieux ne font que des héros déifiés ;
les Divinités font partagées comme dans
les autres Mythologies en Dieux du Ciel , -
de la Terre , des Eaux & des Enfers : en
DECEMBRE. 1759. IOS:
un mot , ce font toujours les mêmes hiftoires
rebattues fuivant ce qu'on appelle
le fyftême reçu. C'eft tout ce que je puis
vous dire fur cet ouvrage , qui fera trèsfuffifant
pour ceux qui s'obftineront à
fuivre les idées de nos Mythologues modernes.
Vous êtes impatiente , dites- vous , de
retourner à Paris pour lire le fixiéme volume
de
Univerfell
on
Introduction
à l'Hiftoire
& où j'ai traité à
d'une manière tout oppofée l'Hiftoire de
Ia Religion des Grecs. Je puis fatisfaire
votre impatience en vous envoyant dans
cette lettre le précis de ce nouveau fyftême,
que j'ai puifé dans les écrits de quelques
Sçavans du premier ordre.
Vous fçavez qu'il y a déjà eu bien des
opinions fur cette matiere,& vous m'avez
avoué qu'aucune ne vous avoit fatisfaite.
Je defire que celle que je vous préfente obtienne
votre fuffrage. Vous verrez que je
cherche à battre en ruine le fyftême de
ceux qui croyent que les anciens Dieux
de la Gréce étoient des hommes , ou qui
s'imaginent trouver dans la Mythologie
Grecque l'Hiftoire défigurée de l'Ancien
Teftament. Je ne me fuis point amufé à
réfuter les idées de D. Perneti , qui a
voulu trouver le grand oeuvre voilé fous
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
les allégories de la Fable . Ce ſyſtême.
déjà ancien , qu'il a voulu renouveller ,
n'a trouvé aucun partifan.
Je commencerai , Madame , par vous
expofer les raifons qui ont empêché de
donner jufqu'à préfent une bonne Mythologie
; je veux dire , une explication ,
au moins vraisemblable , du fyftême religieux
des Anciens .
Pour donner une véritable explication
de la Mythologie , il faut avoir foin i .
de ne pas confondre la Religion des
Grecs avec celle des Romains. La premiere
a un fyftême fuivi , & la feconde
ne paroît en avoir aucun , les Romains
ayant indifféremment adopté le culte de
toutes fortes de Divinités , & ayant reconnu
des Génies qui préfidoient à tous
les êtres de raifon , comme la maladie ,
la fiévre , la fureur , la jaloufie & c . Les
Grecs au contraire ne connoiffoient point
ces fortes de Divinités . Je dois cependant
ajouter que la Religion primitive des
Romains étoit tirée de celle des Etrufques
, mais qu'elle n'avoit confervé fa
pureté que dans le Collége des Pontifes.
2. Il ne faut pas confondre le premier
fyftême religieux des Grecs avec
les imaginations poftérieures des Poëtes
qui l'ont entierement défiguré en furcharDECEMBRE.
1759 : 107
geant de fictions extravagantes la légende
de chaque Divinité.
3. On doit regarder l'Evhémérifme
comme un fyftême abfolument faux ; je
veux dire , qu'il ne faut pas croire avec,
nos Mytologues modernes, que les Dieuxdes
Grecs ont été des hommes qu'on a
divinifés dans la fuite.
T
?
Comme on n'a point encore fait ces
fortes de diftinctions , il n'eſt pas étonnant
qu'on ne foit pas venu à bout de
donner de bonnes Mythologies & d'expliquer
les myftères cachés fous tant d'allégories.
La divifion qu'on fait aujourd'hui
des Divinités en quatre claffes, fça-:
voir , en Dieux du Ciel , en Dieux de la
Terre , en Dieux des Eaux , & en Dieux
des Enfers , eft totalement oppofée au
véritable fyftême religieux des Grecs , &
ne peut avoir lieu tout au plus que pour
les Divinités Romaines . C'eft en fuivant
la Théogonie d'Héfiode qu'on parvien--
dra à jetter quelque jour fur une matière
qui eft encore enveloppée des plus épaiffes
ténébres. La preniiere Religion des
Grecs n'étoit point encore altérée de
fon temps comme elle le fut dans la fuite
, & c'eft fur fes ouvrages que nous devons
fonder nos principes.
Les Grecs , dit Strabon , étoient dans
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
-
P'ufage de propofer , fous l'enveloppe des
fables & des allégories , les idées qu'ils
avoient non feulement fur la Phyfique
& fur les autres objets relatifs à la Nature
& à la Philofophie , mais encore
fur les faits de leur ancienne Hiftoire.
Ce paffage indique une différence effentielle
entre les diverfes efpéces de fictions
qui formoient le corps de la Fable.
Il en résulte donc , que les unes .
avoient rapport à la Phyfique générale ;
que les autres exprimoient des idées métaphyfiques
par des images fenfibles ; que
plufieurs enfin confervoient quelques tra
ces des premières traditions .
Les fictions de cete troifiéme Claſſe
font les feules hiftoriques , & ce font les
feules qu'il foit permis à la faine critique
de lier avec les faits connus dess
temps poftérieurs .
Pour venir à bout de développer les
mystères de l'ancienne Religion Grecque
, il paroît naturel de diftinguer trois
points effentiels.
1. Un fonds théologique relatif à une
Cofmogonie religieufe , qui , fous de bifarres
allégories , renfermoit une espéce
de fyftême fur l'origine du Monde , fur
la matière , fur les différens ordres d'Intelligences
qui avoient donné l'être & la
DECEMBRE. 1759 . 109
forme à l'Univers ; fyftême emprunté de
l'Egypte ou de la Phenicie , mais défiguré
par les additions des Poëtes Grecs ,
qui n'avoient pour lors qu'une connoiffance
imparfaite de la Phyfique.
2.° L'hiftoire de l'établiffement des
Dieux étrangers dans la Grece ; Hiftoire
traduite en fables , dont les Auteurs prétendirent
répréfenter en ftyle figuré les
facilités & les obftacles qu'avoient rencontré
les Miniftres des nouveaux Dieux ,
& donner leurs fictions pour des avantures
arrivées aux Dieux mêmes.
3. Une deſcription allégorique des
arts & des ufages utiles , portés dans la
Grece par les Miniftres & les Propagateurs
de ces nouveaux cultes , & qui fe
trouvoient en quelque façon liés avec ces
cultes mêmes. Tels étoient l'art de fondre
& de travailler les métaux , de tiffer les
étoffes , d'élever des troupeaux , de cultiver
l'olivier , de tailler la vigne , de
faire du vin & c. Comme les arts s'intro-'
duifirent dans la Grèce avec le culte des
Dieux étrangers ; ces mêmes Dieux en
furent regardés comme les inventeurs.
Cérès devint la Déeffe de l'agriculture
parce que le vaiffeau qui porta fon culte
dans l'Attique , y porta auffi du bled &
10 MERCURE DE FRANCE.
des laboureurs . Il en fut de même des
autres Divinités.
On doit donc ramener à ces trois points
tout ce qui fe paffoit dans les différents
mystères , particuliers à certains temples.
fameux , où l'ancienne religion avoit à
l'abri du fecret préfervé fa fimplicité
primitive du mêlange contagieux des
idées populaires. Il faut auffi y rapporter .
tous les détails qui fe lifent dans les
anciens Poëtes , je veux dire , Héfiode
& Homere ; car ceux qui font venus
depuis , ont ajouté beaucoup de fables
qu'on ne peut lier ni avec la tradition
primordiale , ni avec les dogmes fondamentaux
.
Le fyftême de la religion a changé
plufieurs fois dans la Gréce. Le culte des
anciennes Divinités y fut comme aboli .
pour faire place à celui des nouveaux
Lieux. L'hiftoire de ces changemens préfentée
fous des allégories , & chargée ,
de circonftances poëtiques , prit infenfiblement
la forme d'une hiftoire des Dieux
eux-mêmes , confidérés comme des Rois ,
ou comme des per onnages réels qui fe
feroient enlevé tour- à - tour l'Empire de
l'Univers. Ce fentinent fe trouve appuyé
par un paffage d'Hérodote. Cet Hiftorien,
DECEMBRE. 17393. ITT
詈
en nous affurant que les ouvrages attri
bués à des Poctes plus anciens qu'Héfiode
& Homere ont été compofés dans des
fiècles poftérieurs , établit un principe qui
peut donner le dénouement d'une partie
des difficultés qu'on rencontre dans l'hif--
toire de la religion Grecque ; c'eſt que
le culte des différentes Divinités ne s'é--
tant pas établi dans un feul & même
temps chez les Grecs , on a pris dans
la fuite les diverfes époques de ces établiffemens
fucceffits pour celles de la
naiffance de ces Divinités mêmes. En
fuivant un principe fi naturel , qui fait ,
tomber tout le merveilleux de la fable
la naiflance des Dieux dans la Grece ,
ne fera que l'établiffemeur de leur culte ,
& les combats qu'ils eurent à foutenir
contre les Géans , ou même contre quel--
ques Divinités , s'expliquera facilement
par les obstacles que leurs Prêtres rencontrèrent
en voulant les faire reconnoître
aux dépens d'un autre Dieu .
Quelques détails dans lefquels je vais
entrer acheveront de développer ce fyitême
, & convaincro nt peut-être que l'opinion
d'Evhémére * eft infoutenable &
On ignore quelle étoit la véritable Patrie de
ee Poete Grec , mais on fçait qu'il vivoit fous Caf
fandre, Roi de Macédoine , qui étoit monté fu
Trz MERCURE DE FRANCE.
contraire aux vérités hiftoriques.
On fçait que les anciens habitans de
la Gréce étoient des fauvages qui vivoient
fans aucune forme de gouvernement , &
fans nulle fociété entr'eux. Ils avoient un
fyftême religieux , & ils reconnoiffoient
des Dieux Auteurs de l'arrangement des
parties de l'Univers , & qui veilloient
pour en maintenir l'ordre ; mais ils ne les
diftinguoient par aucun nom , ni par aucun
titre. Ils les invoquoient tous enfem-.
ble , & leur préfentoient indiftinctement
toutes fortes d'offrandes . Ils n'avoient
alors ni Temples ni Statues . L'arrivée des
Colonies Egyptiennes & Phéniciennes fit
changer la face de la Gréce , & les Sauvages
civilifés par les Egyptiens & les
Phéniciens , adoptèrent le culte des Divinités
que ces avanturiers apportèrent avec
eux .
Ces Colonies étrangères étoient au
nombre de quatre , fçavoir ,
Celle d'Inachus , qui arriva dans la
Gréce l'an 1968 , avant J. C.
le trône environ 300 ans avant J. C. Evhémére
fut traité d'impie , ou plutôt d'athée , parce qu'il ·
avoit ofé publier que les Dieux honorés par les
Grecs , avoient été autrefois des hommes , & que
dans fes voyages il avoit trouvé le tombeau de
Jupiter.
DECEMBRE. 1759 113
Celle de Cécrops , l'an 1655.
Celle de Cadmus , l'an 1592.
Et celle de Danaüs , l'an 1586 .
La Colonie de Cadmus eft la feule
Phénicienne, & les trois autres font Egyp
tiennes. Ainfi le plus grand nombre des
Divinités Grecques , tire fon origine de
l'Egypte. Les Colonies qui policèrent les
Grecs , étoient compofées de Marchands ,
de Pirates , de Matelots , de Soldats , qui
n'avoient eux- mêmes que des idées fauffes
& confufes de la religion de leur pays ,
& qui par conféquent n'étoient pas en
état de dévoiler aux Grecs les véritables
mystères du fyftême religieux des Egyp
tiens.
Toutes ces Divinités ainfi tranſplantées
perdirent non feulement le rang qu'elles
avoient en Egypte, mais ( a) elles changerent
encore de nom , & les Grecs leur
en donnèrent dans leur langue conformé
ment à l'idée qu'ils avoient conçue de la
Divinité qu'on leur préfentoit. (6) Chaque
( a ) Pan , un des anciens Dieux d'Egypte, & un
des huit qui formoient la première Claffe , étoit
un des derniers dans la Gréce, parce que fon culte
y avoit été apporté très tard.
(b ) La Langue Grecque étoit dès le temps de
Platon i différente de ce qu'elle avoit été bien
avant lui , que ce Philofophe n'a pu nous don
ner une jufte explication des noms de chaque
Divinité ancienne.
414 MERCURE
DE
FRANCE
.
Colonie apporta les Dieux pour lesquels
elle avoit une plus grande vénération
& fir tous fes efforts pour les faire recevoir.
Les nouveaux Dieux ne purent
s'établir qu'en chaffant les anciens , &
ces révolutions occafionnèrent , comme
je l'ai déjà dit , des changemens dans le
fyftême religieux des Grecs. Elles fournirent
en même temps matière aux
Poctes d'exercer leur génie , & de là
naquirent les premières fables fur les
Divinités.
-
Héfiode raffembla toutes les différentes
traditions & forma un tout de tant de par
ries fi diverfifiées. Il en fit comme une Somme
Théologique , où le véritable fyftême
religieux étoit renfermé. L'ordre généalogique
qu'il adopte prouve que fon deffein
étoit de conferver l'ordre dans lequel
s'introduifit le culte de chaque Divinité ,
& de donner l'hiftoire des révolutions
que la Religion avoit déja effuyées. Ony
voit clairement trois régnes des Dieux
abfolument diftingués ; celui d'Ouranos
ou du Ciel ; celui de Chronos ou Saturne
; & celui de Jupiter. Cette idée des
trois régnes fucceffifs eft développée
dans les Euménides & dans le Prométhée
d'Efchyle.
Ces trois différens régnes ne fignifient
DECEMBRE. 1759. 19
autre chofe , finon que le culte du Ciel
fut aboli par celui de Saturne , & que
ce dernier difparut loriqu'Hercule força
par les armes les Grecs à recevoir le
culte de Jupiter. Héfiode , pour s'accom
moder à la manière de penfer des hom→
mes , imagina que Saturne avoir bleffé
le Ciel pour s'emparer de la fouveraine
autorité. Il feignit de même que Jupiter
avoit détrôné Saturne , parce que les
Grecs en adoptant le culte de Jupiter
abandonnerent celui de Saturne.
Tout eft allégorique dans la Théogonie
d'Héfiode. Il la commence par la defcription
de la formation de l'Univers ,
fuivant les idées qu'on avoit alors . On
y apperçoit aisément que les connoiffan
ces phyfiques des Grecs étoient très- imparfaites
, puifqu'Hefiode n'avoit point
parlé d'un premier principe intelligent ,
diftingué de l'Univers fenfible.
» Le Cahos, ( dit Héfiode , en ſubſtance,
dans fa Théogonie , ) » fut avant toutes
» chofes , enfuite la Terre , le ténébreux
» Tartare , & l'Amour. Du Chaos vinrent™
» l'Erebe & la Nuit ; de ceux- ci , l'Ether
& le Jour.
» La nuit enfanta d'elle-même l'odieux
» Deſtin , la Parque noire , la Mort , le:
» Sommeil , les Songes , Momus , la Mis116
MERCURE DE FRANCE
»fere , les Hefpérides , Nemefis , la Frau-
» de , la Vieilleffe , la Diſcorde & c.
و د
» La Terre feule enfanta le Ciel égal
» à elle-même , pour la couvrir de toutes
"parts , les Montagnes & le Pont , ou
»la grande Mer.
» La Terre s'allia enfuite avec le Ciel
» & avec le Pont , & elle en eut un grand
» nombre d'enfans , fçavoir , l'Océan &
» Téthis , de qui naquirent Dioné , Métis ,
» Styx , les Rivieres & les Fontaines.
» Caus & Phébé , de qui vinrent Latone
& Aftérie .
ود
Hypérion & Theïa , dont l'alliance
produifit le Soleil , la Lune & l'Aurore.
» Japet pere d'Atlas , de Menatius , de
» Prométhée & d'Epiméthée .
" De l'alliance du Ciel & de la Terre
» naquirent encore Rhéa , Thémis , &
» Ménomofine. Saturne vint après eux ,
» & enfuite les Cyclopes & les Héca-
» tonchires : ces derniers étoient Cot-
» tus, Briarée , & Guygès . Ils avoient cha-
» cun cinquante têtes & cent bras : le Ciel
»ne put en fupporter la vue , & les cacha
» dans les fombres demeures de la terre.
» Celle- ci , indignée de les voir traiter
» ainfi , forgea une faulx d'acier , & pro-
» pofa à fes autres enfans de la venyer :
» Saturne fut le feul qui ofa l'entrepren
DECEMBRE. 1759 : 117
» dre : il furprit le Ciel pendant la nuit, &
» le bleffa . D'une partie de fon fang na-
» quirent les Géans , les Furies ; & l'autre
» étant jettée dans la Mer, donna naiſſan-
» ce à Vénus .
»
» Le Ciel privé de fa fouveraineté fit
des reproches à tous fes enfans & les appella
Titans , parce qu'ils avoient ap-
» prouvé la vengeance que la Terre avoit
excercée fur lui. Il leur prédit qu'ils s'en
repentiroient un jour.
» Saturne époufa Rhéa fa foeur , & ent
» eur Veſta, Cérès , Junon , Pluton , Neptune
& Jupiter. Saturne dévora tous fes
enfans dans la crainte qu'un d'entr'eux
» ne le détrônât. La Terre le furprit un
jour , & le força de rendre. fes enfans
avec la pierre qu'il avoit avalée à la
place de Jupiter , que Rhéa avoir fair
élever fecrettement dans l'Ile de Crete,
» Jupiter devint Souverain de l'Univers
après la victoire qu'il remporta fur
» Saturne, Les Cyclopes furent les premiers
qui fe foumirent à lui , & ils lui
firent préfent du tonnerre : fes autres
oncles lui déclarerent la guerre , & elle
» ne fut terminée à l'avantage de Jupiter
» que par la valeur des Hecatonchires
que le Dieu avoit délivrés de leur pri-
» fan.
118 MERCURE DE FRANCE.
Jupiter époufa d'abord Métis , la plus
fçavante des Divinités , & la rénferma
au-dedans de lui-même lorfqu'il s'apperçut
qu'elle étoit groffe de Minerve:
Il prit enfuite pour femmesThémis , qui
enfanta les Heures ; Eurynome fille de
»l'Océan mere des trois Graces ; Cérès ,
dont il eut Proferpine ; Menemofyne
» qui le fit pere des Mufes ; Latone qui
lui donna Apollon & Diane ; enfin
» Junon mere d'Hébé , de Mars , d'Ili-
>> thye & de Vulcain. »
Tel eft le précis d'une partie de la
Théogonie d'Héfiode. Je ne me fuis attaché
qu'à ces endroits parce qu'ils me
paroiffent fuffifans pour appuyer mon
fyftême , & pour faire voir que nos Mythologues
modernes ont tort de s'écarter
d'une route qu'Héfiode leur a tracée :
ce font toutes ces différentes généalogies
qu'il faut fuivre en cherchant à développer
le Mystère caché fous chaque allégorie
, à diftinguer le Phyfique , le Métaphyfique
& l'Hiftorique,& ne confondant
pas ce premier fyftême avec les folles
imaginations des Poëtes , qui font venus
depuis Héfiode & Homere. Le Jupiter
d'Héfiode a toutes les qualités d'un être
fuprême , qualités défignées par fes femmes
& fes enfans , qui font encore conDECEMBRE.
1759.
noître d'une manière allégorique les
opérations de la Providence à l'égard
des hommes. Le Jupiter des autres Poëtes
a tous les vices des mortels , & ne reffemble
nullement à celui que les premiers
Grecs regarderent comme le Souverain
des Dieux.
Suivons Héfiode dans quelques points
de fa Théogonie , & effayons de déchirer
le voile qui nous dérobe de fi profonds
myſtéres.
Le Poëte commence par une defcription
allégorique de la formation de l'Univers
, fuivant les idées qu'on avoit de
fon temps. Le Chaos renfermoit toutes
les fubftances , & à le confidérer dans fa
totalité , ce n'étoit ni efprit , ni matiere ,
ni forme fubftancielle , mais c'étoit l'affemblage
confus de tous les êtres , qui
ayant d'abord exifté enſemble , fe développerent
fucceffivement , & fe féparerent
les uns des autres pour former l'arrangement
de l'Univers dans l'ordre corporel
& fpirituel l'exiftence de la Terre
& de l'Amour fait ceffer le Cahos dans
Héfiode , & ces deux Etres font le principe
de toutes choſes ; la Terre eſt toute
la matiere , car c'eft elle , fuivant le même
Poëte , qui produit le Ciel , la Mer &
les Montagnes ; ce développement ne
120 MERCURE DE FRANCE.
*
peut fe faire que par une puiffance motrice,
& cette puiffance eft l'Amour , c'eftà-
dire cette chaleur qui excite la fermentation
, principe du développement. Cette
fermentation foible dans fon origine , ne
produit d'abord que des Intelligences
fombres , tels que font les enfans de la
Nuit ; mais auffitôt que la lumiere eut
commencé à éclairer le monde , l'amour
d'Océan & de Thétis fit éclore d'autres
Intelligences , qui , felon l'expreffion
d'Héfiode , contribuerent à élever les
hommes ; & les amours de Jupiter en
produifant les Heures , les Graces , Minerve
&c. achevèrent de conduire à fa
perfection l'Esprit ou l'Amour qui avoit
donné le mouvement à la matière.
Le Tartare , qui exifte en même temps
que la Terre & l'Amour , n'eft autre
chofe que la maffe , pour ainfi dire , des
ténébres qui étoient à l'extrémité de la
terre , fuivant l'opinion des Grecs , du
temps d'Héfiode. L'extrémité de la terre
felon eux étoit l'extrémité occidentale
de l'Europe & de l'Afrique ; & c'eft ce
qu'on peut aifément conjecturer par la
defcription qu'Héfiode fait du Tartare ,
& par les différentes fictions imaginées
fur Atlas & les Hefpérides . Atlas dans
Héfiode n'eft autre chofe que cette montagne
DECEMBRE. 1759 121
.
"
tagne élevée dans la Mauritanie , & qui
s'étend jufqu'à l'Océan. Par ce nom il
faut entendre avec les anciens Grecs les
mers qui bordent les terres , car ils défignoient
la grande mer par le nom de
Pont. Comme ils s'imaginoient que le
Soleil fe couchoit vers le mont Atlas ,
ils feignirent qu'Atlas foutenoit le Ciel
vis-à-vis du lieu où le Jour & la Nuit fe
rencontroient.
Héfiode , en plaçant le jardin des Helpérides
au- delà de l'Océan , a voulu dire
que l'Océan le féparoit du continent ; &
comme il ajoute que les Heſpérides font
immortelles , on conçoit aifément qu'il a
deffein de parler de quelques Ifles voifines.
Leur fituation vis- à-vis le mont Atlas
nous détermine à croire que le Poëte vouloit
faire mention des Canaries . Les Hefpérides
ne font Filles de la Nuit que parce
qu'elles font dans cette partie du monde
où la Nuit , felon Héfiode , avoit fon
palais. Héfiode nous apprend que la Terre
feule enfanta le Ciel égal à elle - même.
Le Poëte a voulu faire entendre
cette fiction que le Ciel ne couvroit que
l'efpace de terre dont on avoit alors connoiffance
, & qu'il y avoit aux extrémités
de l'un & de l'autre une profondeur
F
par
122 MERCURE DE FRANCE.
immenfe qui étoit un lieu de ténébres &
d'horreur.
Après ces différentes productions , le
Poëte abandonne l'hiftoire de la Nature
& paffe à la defcription allégorique des
deux premières Religions de la Grèce ,
qui y fubfiftoient avant que les Peuples
de ce Pays euffent admis le culte de
Jupiter , & celui d'un grand nombre de
Divinités étrangères. Par cette raiſon il
repréſente le Ciel & la Terre comme
les deux premiers Souverains du Monde.
Il leur fait contracter alliance pour joindre
l'hiftoire de la Création du Monde à
celle de la Religion Grecque , & donner
allégoriquement l'hiftoire des divers établiffemens
de chaque Divinité.
La révolte de Saturne & le traitement
qu'il fait au Ciel fon pere , ne font autre
chofe que l'hiftoire d'une révolution
arrivée dans le culte religieux . Pour dépouiller
le Ciel de fa fouveraineté , il
fallut lui ôter fa force ; & comme l'imagination
feule avoit produit les enfans
du Ciel , on ne put fe difpenfer de faire
rentrer dans le néant ceux d'entr'eux
dont les autels étoient abandonnés. Le
culte de Saturne étant devenu le plus
célèbre , il ne fut pas difficile de feindre
DECEMBRE. 1759. 123
que lui feul s'étoit chargé de priver fon
pere de l'empire du monde. Ainfi tout
indique ici une nouvelle Religion qui
fubfifta jufqu'à celle de Jupiter.
Hérodote nous apprend que le culte
de Saturne , qui avoit été apporté d'Egypte
dans la Gréce , ne s'établit pas fans
oppofition , & qu'il n'y fut reçu qu'après
que l'Oracle de Dodone eut déclaré
qu'on pouvoit admettre les Dieux étrangers.
Ce paffage eft une nouvelle preuve
que la révolte de Saturne contre fon
pere ne peut fignifier que la levée des
obftacles qui s'oppofoient à l'établiffement
de fon culte , & l'abolition de la
première Religion. Cette première Religion
n'étoit autre chofe que le culte
rendu par les premiers Grecs aux Dieux
fans nom , & défignés en général par le
Ciel & par fes enfans.
Le culte de Saturne ne fubfifta pas
longtemps dans la Grece , & à peine ce
Dieu y conferva- t-il quelques vieux autels
, fur lefquels il ne paroît pas même
qu'on lui eût offert des facrifices. Il n'y
avoit qu'à Olympie où l'on trouvoit encore
quelques veftiges de fon culte. Héfiode
relègue Saturne dans le Tartare ,
pour marquer que fon culte fut entiere-
Fij
224 MERCURE DE FRANCE.
ment oublié. Les Poëtes poftérieurs inventèrent
la fable de la retraite de ce
Dieu en Italie , parce que fon culte y fut
reçu après que les Grecs l'eurent abandonné.
Héfiode , avant que de paffer à l'hiſtoire
de la troifiéme Religion , avoit préparé
cette révolution par le récit de quelques
événemens qui pouvoient la produire. Le
Ciel eft détrôné , parce que la terre eft
irritée du traitement qu'il a fait à plufieurs
de fes enfans. Le reffentiment de
la Déeffe eft jufte , cependant Saturne ne
devoit pas fervir fa vengeance . Il ne le
fit , dit le Poëte , que parce qu'il avoit
toujours haï fon pere. On a imaginé cette
haine pour expliquer le tort que le culte
de Saturne fit à celui des premiers Dieux
de la Gréce lorſque le fien fut introduit
dans quelques villes de ce Pays . On ne
voulut pas donner la même idée de l'ayenement
de Jupiter au trône. Comme
il ne devoit y avoir rien que de jufte
dans la conduite d'un Dieu à qui on
donnoit la fageffe en partage & la juſtice
pour compagne , il falloit préparer
d'une autre manière la nouvelle révolu
tion , Cette idée détermina le Pocte à repréfenter
Saturne comme un mauvais
DECEMBRE. 1759. 125
pere qui dévoroit fes enfans * , & à imaginer
que Rhéa éleva en cachette le petit
Jupiter. La Terre irritée ne peut fouffrir
que Saturne régne plus longtemps ;
elle le furprend & le livre à Jupiter, qui
en l'obligeant à rendre les enfans qu'il
avoit dévorés , leur donne comme une
nouvelle naiffance , & devient ainfi leur
aîné. Ce n'eft pas lui qui détrône Saturne
, c'eft la Terre , & lorfque Saturne eſt
déthrôné , la fouveraine puiffance appartient
de droit à Jupiter. Neptune & Pluton
font regardés comme fes freres, parce
leur culte fut admis avec le fien.
que
La guerre que les Titans firent pendant
dix ans à Jupiter , défigne d'une manière
bien claire que l'ancienne Religion
fe maintint encore longtemps en divers
-cantons de la Grèce , & que ce ne fut
qu'avec beaucoup de peine qu'on vint à
bout d'introduire la nouvelle . Enfin les
Titans font précipités dans le Tartare ;
c'eft à dire , qu'il ne refta plus de Dieux
de la première Religion
mais on en
* Cette fiction peut encore s'expliquer ainfi :
lorfque le culte de Saturne fut en vigueur , celui
des autres Divinités qu'on avoit reçues avec lui
fut abandonné , à l'exception du culte de Jupiter
qu'on adoroit feulement en Créte , d'où il paffa
enfuite dans toute la Gréce,
F iij
326 MERCURE DE FRANCE.
conferva un très-grand nombre de la fe
conde ; ce que le Poëte fait entendre
lorfqu'il dit que plufieurs Dieux abandonnerent
le parti des Titans pour embraffer
celui de Jupiter , qui leur avoit promis
de les maintenir dans la jouiffance
de leurs anciennes prérogatives. Ce n'eft
point au hazard & fans choix qu'Héfiode
a nommé les Divinités de la troifiéme
Religion , & qu'il leur a fixé un rang. Les
Divinités de la famille de Jupiter font
de deux eſpèces. Les unes font allégo-¹
riques , & ce font des Facultés , des Intelligences
; les autres font des êtres fubfiftants.
Je termine ici mes réflexions que je
pourrois fuivre fur toutes les Divinités
Grecques ; mais j'imagine que ce précis
eft fuffifant pour faire voir qu'on peut
avoir des vues nouvelles fur cette matiere,
& qu'en examinant en vrai critique le
fond du fyftême religieux des Grecs ,
on ne regardera plus leurs Dieux comme
des Héros du premier âge de la Grece.
Une nouvelle preuve que les Dieux de
la Grèce n'étoient point des hommes
c'eft que les Grecs avoient un culte particulier
pour les Héros , & qu'on appelloit
culte héroïque ; tels étoient ceux
d'Hercule , de Caftor & de Pollux. HDECEMBRE.
1759. 127
étoit bien différent de celui qu'on rendoit
aux Dieux , comme on peut s'en
convaincre par la lecture des Auteurs
qui ont parlé de la Religion des Grecs .
Si ces peuples diftinguoient les Dieux
des Héros , il s'enfuivra néceſſairement
que les anciens Dieux des Grecs n'étoient
point des hommes déifiés. Je ne parle
toujours que de l'ancien fyftême religieux .
On m'objectera peut -être que ces Dieux
que je fais venir d'Egypte avoient été des
hommes qu'on avoit déifiés ; je commencerai
par dire avec Hérodote , que les Prêtres
Egyptiens affurerent qu'ils n'avoient
jamais mis aucun homme au rang des
Dieux. J'ajouterai enfuite qu'en fuppofant
que cela fût , il feroit toujours certain
que les Dieux des Grecs ne feroient point
d'anciens Héros de la Grèce , comme
l'avoit prétendu Evhémére , dont le fyftême
a été fuivi par nos Mythologues
modernes.
Vous me direz peut-être , Madame ,
que tous ces raifonnemens ne feront pas
changer d'opinion à ceux qui font accoutumés
à nos hiftoires poëtiques dont on
les a bercés dès leur enfance , & qu'habitués
à un fyftême trop généralement
reçu , ils ne pourront pas le défaire de
leurs anciens préjugés ; vous ajouterez
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ì
peut- être encore qu'il faudroit donc refondre
tous les Livres faits fur cette matière
, & par conféquent caufer une révolution
étrange dans cette partie de
littérature. Je vous répondrai que je fuis
très-affuré qu'en effet on ne voudra faire
aucun effort pour penfer différemment ,
& j'ofe encore prédire que le premier
ouvrage qui paroîtra fur la Mythologie ,
fera une nouvelle copie de nos Mythologues
modernes ; mais j'ai cru devoir malgré
cela expofer des vues nouvelles fur,
une matière fi obfcure. Je termine enfin
cette trop longue Lettre , en vous affurant
, Madame , & c . DE GRACE.
fur le fyftême religieux des Grecs .
MADAME,
Le goût particulier que vous avez pour
ce qu'on appelle Hiftoire Poëtique , vous
a fait bien vîte remarquer dans les diverfes
annonces un nouveau Dictionnaire
Poëtique , par M. B. *** Maître - ès - Arts en
l'Univerfité de Paris , chez Saugrain &
Savoye Libraires à Paris ; volume in-
8.. 1759. Vous me demandez fi l'Auteur
nous préfente dans cet ouvrage
quelque nouveau moyen d'expliquer la
Fable. Pour fatisfaire votre curiofité , je
vous répondrai que ce Dictionnaire , confidérablement
plus étendu que celui de
M. Chompré , & moindre que celui de
M. l'Abbé de Clauftre , préfente le même
fyftême que vous avez lû tant de
fois dans nos Mythologues modernes,
C'est l'Evhémérifme tout pur ; les anciens
Dieux ne font que des héros déifiés ;
les Divinités font partagées comme dans
les autres Mythologies en Dieux du Ciel , -
de la Terre , des Eaux & des Enfers : en
DECEMBRE. 1759. IOS:
un mot , ce font toujours les mêmes hiftoires
rebattues fuivant ce qu'on appelle
le fyftême reçu. C'eft tout ce que je puis
vous dire fur cet ouvrage , qui fera trèsfuffifant
pour ceux qui s'obftineront à
fuivre les idées de nos Mythologues modernes.
Vous êtes impatiente , dites- vous , de
retourner à Paris pour lire le fixiéme volume
de
Univerfell
on
Introduction
à l'Hiftoire
& où j'ai traité à
d'une manière tout oppofée l'Hiftoire de
Ia Religion des Grecs. Je puis fatisfaire
votre impatience en vous envoyant dans
cette lettre le précis de ce nouveau fyftême,
que j'ai puifé dans les écrits de quelques
Sçavans du premier ordre.
Vous fçavez qu'il y a déjà eu bien des
opinions fur cette matiere,& vous m'avez
avoué qu'aucune ne vous avoit fatisfaite.
Je defire que celle que je vous préfente obtienne
votre fuffrage. Vous verrez que je
cherche à battre en ruine le fyftême de
ceux qui croyent que les anciens Dieux
de la Gréce étoient des hommes , ou qui
s'imaginent trouver dans la Mythologie
Grecque l'Hiftoire défigurée de l'Ancien
Teftament. Je ne me fuis point amufé à
réfuter les idées de D. Perneti , qui a
voulu trouver le grand oeuvre voilé fous
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
les allégories de la Fable . Ce ſyſtême.
déjà ancien , qu'il a voulu renouveller ,
n'a trouvé aucun partifan.
Je commencerai , Madame , par vous
expofer les raifons qui ont empêché de
donner jufqu'à préfent une bonne Mythologie
; je veux dire , une explication ,
au moins vraisemblable , du fyftême religieux
des Anciens .
Pour donner une véritable explication
de la Mythologie , il faut avoir foin i .
de ne pas confondre la Religion des
Grecs avec celle des Romains. La premiere
a un fyftême fuivi , & la feconde
ne paroît en avoir aucun , les Romains
ayant indifféremment adopté le culte de
toutes fortes de Divinités , & ayant reconnu
des Génies qui préfidoient à tous
les êtres de raifon , comme la maladie ,
la fiévre , la fureur , la jaloufie & c . Les
Grecs au contraire ne connoiffoient point
ces fortes de Divinités . Je dois cependant
ajouter que la Religion primitive des
Romains étoit tirée de celle des Etrufques
, mais qu'elle n'avoit confervé fa
pureté que dans le Collége des Pontifes.
2. Il ne faut pas confondre le premier
fyftême religieux des Grecs avec
les imaginations poftérieures des Poëtes
qui l'ont entierement défiguré en furcharDECEMBRE.
1759 : 107
geant de fictions extravagantes la légende
de chaque Divinité.
3. On doit regarder l'Evhémérifme
comme un fyftême abfolument faux ; je
veux dire , qu'il ne faut pas croire avec,
nos Mytologues modernes, que les Dieuxdes
Grecs ont été des hommes qu'on a
divinifés dans la fuite.
T
?
Comme on n'a point encore fait ces
fortes de diftinctions , il n'eſt pas étonnant
qu'on ne foit pas venu à bout de
donner de bonnes Mythologies & d'expliquer
les myftères cachés fous tant d'allégories.
La divifion qu'on fait aujourd'hui
des Divinités en quatre claffes, fça-:
voir , en Dieux du Ciel , en Dieux de la
Terre , en Dieux des Eaux , & en Dieux
des Enfers , eft totalement oppofée au
véritable fyftême religieux des Grecs , &
ne peut avoir lieu tout au plus que pour
les Divinités Romaines . C'eft en fuivant
la Théogonie d'Héfiode qu'on parvien--
dra à jetter quelque jour fur une matière
qui eft encore enveloppée des plus épaiffes
ténébres. La preniiere Religion des
Grecs n'étoit point encore altérée de
fon temps comme elle le fut dans la fuite
, & c'eft fur fes ouvrages que nous devons
fonder nos principes.
Les Grecs , dit Strabon , étoient dans
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
-
P'ufage de propofer , fous l'enveloppe des
fables & des allégories , les idées qu'ils
avoient non feulement fur la Phyfique
& fur les autres objets relatifs à la Nature
& à la Philofophie , mais encore
fur les faits de leur ancienne Hiftoire.
Ce paffage indique une différence effentielle
entre les diverfes efpéces de fictions
qui formoient le corps de la Fable.
Il en résulte donc , que les unes .
avoient rapport à la Phyfique générale ;
que les autres exprimoient des idées métaphyfiques
par des images fenfibles ; que
plufieurs enfin confervoient quelques tra
ces des premières traditions .
Les fictions de cete troifiéme Claſſe
font les feules hiftoriques , & ce font les
feules qu'il foit permis à la faine critique
de lier avec les faits connus dess
temps poftérieurs .
Pour venir à bout de développer les
mystères de l'ancienne Religion Grecque
, il paroît naturel de diftinguer trois
points effentiels.
1. Un fonds théologique relatif à une
Cofmogonie religieufe , qui , fous de bifarres
allégories , renfermoit une espéce
de fyftême fur l'origine du Monde , fur
la matière , fur les différens ordres d'Intelligences
qui avoient donné l'être & la
DECEMBRE. 1759 . 109
forme à l'Univers ; fyftême emprunté de
l'Egypte ou de la Phenicie , mais défiguré
par les additions des Poëtes Grecs ,
qui n'avoient pour lors qu'une connoiffance
imparfaite de la Phyfique.
2.° L'hiftoire de l'établiffement des
Dieux étrangers dans la Grece ; Hiftoire
traduite en fables , dont les Auteurs prétendirent
répréfenter en ftyle figuré les
facilités & les obftacles qu'avoient rencontré
les Miniftres des nouveaux Dieux ,
& donner leurs fictions pour des avantures
arrivées aux Dieux mêmes.
3. Une deſcription allégorique des
arts & des ufages utiles , portés dans la
Grece par les Miniftres & les Propagateurs
de ces nouveaux cultes , & qui fe
trouvoient en quelque façon liés avec ces
cultes mêmes. Tels étoient l'art de fondre
& de travailler les métaux , de tiffer les
étoffes , d'élever des troupeaux , de cultiver
l'olivier , de tailler la vigne , de
faire du vin & c. Comme les arts s'intro-'
duifirent dans la Grèce avec le culte des
Dieux étrangers ; ces mêmes Dieux en
furent regardés comme les inventeurs.
Cérès devint la Déeffe de l'agriculture
parce que le vaiffeau qui porta fon culte
dans l'Attique , y porta auffi du bled &
10 MERCURE DE FRANCE.
des laboureurs . Il en fut de même des
autres Divinités.
On doit donc ramener à ces trois points
tout ce qui fe paffoit dans les différents
mystères , particuliers à certains temples.
fameux , où l'ancienne religion avoit à
l'abri du fecret préfervé fa fimplicité
primitive du mêlange contagieux des
idées populaires. Il faut auffi y rapporter .
tous les détails qui fe lifent dans les
anciens Poëtes , je veux dire , Héfiode
& Homere ; car ceux qui font venus
depuis , ont ajouté beaucoup de fables
qu'on ne peut lier ni avec la tradition
primordiale , ni avec les dogmes fondamentaux
.
Le fyftême de la religion a changé
plufieurs fois dans la Gréce. Le culte des
anciennes Divinités y fut comme aboli .
pour faire place à celui des nouveaux
Lieux. L'hiftoire de ces changemens préfentée
fous des allégories , & chargée ,
de circonftances poëtiques , prit infenfiblement
la forme d'une hiftoire des Dieux
eux-mêmes , confidérés comme des Rois ,
ou comme des per onnages réels qui fe
feroient enlevé tour- à - tour l'Empire de
l'Univers. Ce fentinent fe trouve appuyé
par un paffage d'Hérodote. Cet Hiftorien,
DECEMBRE. 17393. ITT
詈
en nous affurant que les ouvrages attri
bués à des Poctes plus anciens qu'Héfiode
& Homere ont été compofés dans des
fiècles poftérieurs , établit un principe qui
peut donner le dénouement d'une partie
des difficultés qu'on rencontre dans l'hif--
toire de la religion Grecque ; c'eſt que
le culte des différentes Divinités ne s'é--
tant pas établi dans un feul & même
temps chez les Grecs , on a pris dans
la fuite les diverfes époques de ces établiffemens
fucceffits pour celles de la
naiffance de ces Divinités mêmes. En
fuivant un principe fi naturel , qui fait ,
tomber tout le merveilleux de la fable
la naiflance des Dieux dans la Grece ,
ne fera que l'établiffemeur de leur culte ,
& les combats qu'ils eurent à foutenir
contre les Géans , ou même contre quel--
ques Divinités , s'expliquera facilement
par les obstacles que leurs Prêtres rencontrèrent
en voulant les faire reconnoître
aux dépens d'un autre Dieu .
Quelques détails dans lefquels je vais
entrer acheveront de développer ce fyitême
, & convaincro nt peut-être que l'opinion
d'Evhémére * eft infoutenable &
On ignore quelle étoit la véritable Patrie de
ee Poete Grec , mais on fçait qu'il vivoit fous Caf
fandre, Roi de Macédoine , qui étoit monté fu
Trz MERCURE DE FRANCE.
contraire aux vérités hiftoriques.
On fçait que les anciens habitans de
la Gréce étoient des fauvages qui vivoient
fans aucune forme de gouvernement , &
fans nulle fociété entr'eux. Ils avoient un
fyftême religieux , & ils reconnoiffoient
des Dieux Auteurs de l'arrangement des
parties de l'Univers , & qui veilloient
pour en maintenir l'ordre ; mais ils ne les
diftinguoient par aucun nom , ni par aucun
titre. Ils les invoquoient tous enfem-.
ble , & leur préfentoient indiftinctement
toutes fortes d'offrandes . Ils n'avoient
alors ni Temples ni Statues . L'arrivée des
Colonies Egyptiennes & Phéniciennes fit
changer la face de la Gréce , & les Sauvages
civilifés par les Egyptiens & les
Phéniciens , adoptèrent le culte des Divinités
que ces avanturiers apportèrent avec
eux .
Ces Colonies étrangères étoient au
nombre de quatre , fçavoir ,
Celle d'Inachus , qui arriva dans la
Gréce l'an 1968 , avant J. C.
le trône environ 300 ans avant J. C. Evhémére
fut traité d'impie , ou plutôt d'athée , parce qu'il ·
avoit ofé publier que les Dieux honorés par les
Grecs , avoient été autrefois des hommes , & que
dans fes voyages il avoit trouvé le tombeau de
Jupiter.
DECEMBRE. 1759 113
Celle de Cécrops , l'an 1655.
Celle de Cadmus , l'an 1592.
Et celle de Danaüs , l'an 1586 .
La Colonie de Cadmus eft la feule
Phénicienne, & les trois autres font Egyp
tiennes. Ainfi le plus grand nombre des
Divinités Grecques , tire fon origine de
l'Egypte. Les Colonies qui policèrent les
Grecs , étoient compofées de Marchands ,
de Pirates , de Matelots , de Soldats , qui
n'avoient eux- mêmes que des idées fauffes
& confufes de la religion de leur pays ,
& qui par conféquent n'étoient pas en
état de dévoiler aux Grecs les véritables
mystères du fyftême religieux des Egyp
tiens.
Toutes ces Divinités ainfi tranſplantées
perdirent non feulement le rang qu'elles
avoient en Egypte, mais ( a) elles changerent
encore de nom , & les Grecs leur
en donnèrent dans leur langue conformé
ment à l'idée qu'ils avoient conçue de la
Divinité qu'on leur préfentoit. (6) Chaque
( a ) Pan , un des anciens Dieux d'Egypte, & un
des huit qui formoient la première Claffe , étoit
un des derniers dans la Gréce, parce que fon culte
y avoit été apporté très tard.
(b ) La Langue Grecque étoit dès le temps de
Platon i différente de ce qu'elle avoit été bien
avant lui , que ce Philofophe n'a pu nous don
ner une jufte explication des noms de chaque
Divinité ancienne.
414 MERCURE
DE
FRANCE
.
Colonie apporta les Dieux pour lesquels
elle avoit une plus grande vénération
& fir tous fes efforts pour les faire recevoir.
Les nouveaux Dieux ne purent
s'établir qu'en chaffant les anciens , &
ces révolutions occafionnèrent , comme
je l'ai déjà dit , des changemens dans le
fyftême religieux des Grecs. Elles fournirent
en même temps matière aux
Poctes d'exercer leur génie , & de là
naquirent les premières fables fur les
Divinités.
-
Héfiode raffembla toutes les différentes
traditions & forma un tout de tant de par
ries fi diverfifiées. Il en fit comme une Somme
Théologique , où le véritable fyftême
religieux étoit renfermé. L'ordre généalogique
qu'il adopte prouve que fon deffein
étoit de conferver l'ordre dans lequel
s'introduifit le culte de chaque Divinité ,
& de donner l'hiftoire des révolutions
que la Religion avoit déja effuyées. Ony
voit clairement trois régnes des Dieux
abfolument diftingués ; celui d'Ouranos
ou du Ciel ; celui de Chronos ou Saturne
; & celui de Jupiter. Cette idée des
trois régnes fucceffifs eft développée
dans les Euménides & dans le Prométhée
d'Efchyle.
Ces trois différens régnes ne fignifient
DECEMBRE. 1759. 19
autre chofe , finon que le culte du Ciel
fut aboli par celui de Saturne , & que
ce dernier difparut loriqu'Hercule força
par les armes les Grecs à recevoir le
culte de Jupiter. Héfiode , pour s'accom
moder à la manière de penfer des hom→
mes , imagina que Saturne avoir bleffé
le Ciel pour s'emparer de la fouveraine
autorité. Il feignit de même que Jupiter
avoit détrôné Saturne , parce que les
Grecs en adoptant le culte de Jupiter
abandonnerent celui de Saturne.
Tout eft allégorique dans la Théogonie
d'Héfiode. Il la commence par la defcription
de la formation de l'Univers ,
fuivant les idées qu'on avoit alors . On
y apperçoit aisément que les connoiffan
ces phyfiques des Grecs étoient très- imparfaites
, puifqu'Hefiode n'avoit point
parlé d'un premier principe intelligent ,
diftingué de l'Univers fenfible.
» Le Cahos, ( dit Héfiode , en ſubſtance,
dans fa Théogonie , ) » fut avant toutes
» chofes , enfuite la Terre , le ténébreux
» Tartare , & l'Amour. Du Chaos vinrent™
» l'Erebe & la Nuit ; de ceux- ci , l'Ether
& le Jour.
» La nuit enfanta d'elle-même l'odieux
» Deſtin , la Parque noire , la Mort , le:
» Sommeil , les Songes , Momus , la Mis116
MERCURE DE FRANCE
»fere , les Hefpérides , Nemefis , la Frau-
» de , la Vieilleffe , la Diſcorde & c.
و د
» La Terre feule enfanta le Ciel égal
» à elle-même , pour la couvrir de toutes
"parts , les Montagnes & le Pont , ou
»la grande Mer.
» La Terre s'allia enfuite avec le Ciel
» & avec le Pont , & elle en eut un grand
» nombre d'enfans , fçavoir , l'Océan &
» Téthis , de qui naquirent Dioné , Métis ,
» Styx , les Rivieres & les Fontaines.
» Caus & Phébé , de qui vinrent Latone
& Aftérie .
ود
Hypérion & Theïa , dont l'alliance
produifit le Soleil , la Lune & l'Aurore.
» Japet pere d'Atlas , de Menatius , de
» Prométhée & d'Epiméthée .
" De l'alliance du Ciel & de la Terre
» naquirent encore Rhéa , Thémis , &
» Ménomofine. Saturne vint après eux ,
» & enfuite les Cyclopes & les Héca-
» tonchires : ces derniers étoient Cot-
» tus, Briarée , & Guygès . Ils avoient cha-
» cun cinquante têtes & cent bras : le Ciel
»ne put en fupporter la vue , & les cacha
» dans les fombres demeures de la terre.
» Celle- ci , indignée de les voir traiter
» ainfi , forgea une faulx d'acier , & pro-
» pofa à fes autres enfans de la venyer :
» Saturne fut le feul qui ofa l'entrepren
DECEMBRE. 1759 : 117
» dre : il furprit le Ciel pendant la nuit, &
» le bleffa . D'une partie de fon fang na-
» quirent les Géans , les Furies ; & l'autre
» étant jettée dans la Mer, donna naiſſan-
» ce à Vénus .
»
» Le Ciel privé de fa fouveraineté fit
des reproches à tous fes enfans & les appella
Titans , parce qu'ils avoient ap-
» prouvé la vengeance que la Terre avoit
excercée fur lui. Il leur prédit qu'ils s'en
repentiroient un jour.
» Saturne époufa Rhéa fa foeur , & ent
» eur Veſta, Cérès , Junon , Pluton , Neptune
& Jupiter. Saturne dévora tous fes
enfans dans la crainte qu'un d'entr'eux
» ne le détrônât. La Terre le furprit un
jour , & le força de rendre. fes enfans
avec la pierre qu'il avoit avalée à la
place de Jupiter , que Rhéa avoir fair
élever fecrettement dans l'Ile de Crete,
» Jupiter devint Souverain de l'Univers
après la victoire qu'il remporta fur
» Saturne, Les Cyclopes furent les premiers
qui fe foumirent à lui , & ils lui
firent préfent du tonnerre : fes autres
oncles lui déclarerent la guerre , & elle
» ne fut terminée à l'avantage de Jupiter
» que par la valeur des Hecatonchires
que le Dieu avoit délivrés de leur pri-
» fan.
118 MERCURE DE FRANCE.
Jupiter époufa d'abord Métis , la plus
fçavante des Divinités , & la rénferma
au-dedans de lui-même lorfqu'il s'apperçut
qu'elle étoit groffe de Minerve:
Il prit enfuite pour femmesThémis , qui
enfanta les Heures ; Eurynome fille de
»l'Océan mere des trois Graces ; Cérès ,
dont il eut Proferpine ; Menemofyne
» qui le fit pere des Mufes ; Latone qui
lui donna Apollon & Diane ; enfin
» Junon mere d'Hébé , de Mars , d'Ili-
>> thye & de Vulcain. »
Tel eft le précis d'une partie de la
Théogonie d'Héfiode. Je ne me fuis attaché
qu'à ces endroits parce qu'ils me
paroiffent fuffifans pour appuyer mon
fyftême , & pour faire voir que nos Mythologues
modernes ont tort de s'écarter
d'une route qu'Héfiode leur a tracée :
ce font toutes ces différentes généalogies
qu'il faut fuivre en cherchant à développer
le Mystère caché fous chaque allégorie
, à diftinguer le Phyfique , le Métaphyfique
& l'Hiftorique,& ne confondant
pas ce premier fyftême avec les folles
imaginations des Poëtes , qui font venus
depuis Héfiode & Homere. Le Jupiter
d'Héfiode a toutes les qualités d'un être
fuprême , qualités défignées par fes femmes
& fes enfans , qui font encore conDECEMBRE.
1759.
noître d'une manière allégorique les
opérations de la Providence à l'égard
des hommes. Le Jupiter des autres Poëtes
a tous les vices des mortels , & ne reffemble
nullement à celui que les premiers
Grecs regarderent comme le Souverain
des Dieux.
Suivons Héfiode dans quelques points
de fa Théogonie , & effayons de déchirer
le voile qui nous dérobe de fi profonds
myſtéres.
Le Poëte commence par une defcription
allégorique de la formation de l'Univers
, fuivant les idées qu'on avoit de
fon temps. Le Chaos renfermoit toutes
les fubftances , & à le confidérer dans fa
totalité , ce n'étoit ni efprit , ni matiere ,
ni forme fubftancielle , mais c'étoit l'affemblage
confus de tous les êtres , qui
ayant d'abord exifté enſemble , fe développerent
fucceffivement , & fe féparerent
les uns des autres pour former l'arrangement
de l'Univers dans l'ordre corporel
& fpirituel l'exiftence de la Terre
& de l'Amour fait ceffer le Cahos dans
Héfiode , & ces deux Etres font le principe
de toutes choſes ; la Terre eſt toute
la matiere , car c'eft elle , fuivant le même
Poëte , qui produit le Ciel , la Mer &
les Montagnes ; ce développement ne
120 MERCURE DE FRANCE.
*
peut fe faire que par une puiffance motrice,
& cette puiffance eft l'Amour , c'eftà-
dire cette chaleur qui excite la fermentation
, principe du développement. Cette
fermentation foible dans fon origine , ne
produit d'abord que des Intelligences
fombres , tels que font les enfans de la
Nuit ; mais auffitôt que la lumiere eut
commencé à éclairer le monde , l'amour
d'Océan & de Thétis fit éclore d'autres
Intelligences , qui , felon l'expreffion
d'Héfiode , contribuerent à élever les
hommes ; & les amours de Jupiter en
produifant les Heures , les Graces , Minerve
&c. achevèrent de conduire à fa
perfection l'Esprit ou l'Amour qui avoit
donné le mouvement à la matière.
Le Tartare , qui exifte en même temps
que la Terre & l'Amour , n'eft autre
chofe que la maffe , pour ainfi dire , des
ténébres qui étoient à l'extrémité de la
terre , fuivant l'opinion des Grecs , du
temps d'Héfiode. L'extrémité de la terre
felon eux étoit l'extrémité occidentale
de l'Europe & de l'Afrique ; & c'eft ce
qu'on peut aifément conjecturer par la
defcription qu'Héfiode fait du Tartare ,
& par les différentes fictions imaginées
fur Atlas & les Hefpérides . Atlas dans
Héfiode n'eft autre chofe que cette montagne
DECEMBRE. 1759 121
.
"
tagne élevée dans la Mauritanie , & qui
s'étend jufqu'à l'Océan. Par ce nom il
faut entendre avec les anciens Grecs les
mers qui bordent les terres , car ils défignoient
la grande mer par le nom de
Pont. Comme ils s'imaginoient que le
Soleil fe couchoit vers le mont Atlas ,
ils feignirent qu'Atlas foutenoit le Ciel
vis-à-vis du lieu où le Jour & la Nuit fe
rencontroient.
Héfiode , en plaçant le jardin des Helpérides
au- delà de l'Océan , a voulu dire
que l'Océan le féparoit du continent ; &
comme il ajoute que les Heſpérides font
immortelles , on conçoit aifément qu'il a
deffein de parler de quelques Ifles voifines.
Leur fituation vis- à-vis le mont Atlas
nous détermine à croire que le Poëte vouloit
faire mention des Canaries . Les Hefpérides
ne font Filles de la Nuit que parce
qu'elles font dans cette partie du monde
où la Nuit , felon Héfiode , avoit fon
palais. Héfiode nous apprend que la Terre
feule enfanta le Ciel égal à elle - même.
Le Poëte a voulu faire entendre
cette fiction que le Ciel ne couvroit que
l'efpace de terre dont on avoit alors connoiffance
, & qu'il y avoit aux extrémités
de l'un & de l'autre une profondeur
F
par
122 MERCURE DE FRANCE.
immenfe qui étoit un lieu de ténébres &
d'horreur.
Après ces différentes productions , le
Poëte abandonne l'hiftoire de la Nature
& paffe à la defcription allégorique des
deux premières Religions de la Grèce ,
qui y fubfiftoient avant que les Peuples
de ce Pays euffent admis le culte de
Jupiter , & celui d'un grand nombre de
Divinités étrangères. Par cette raiſon il
repréſente le Ciel & la Terre comme
les deux premiers Souverains du Monde.
Il leur fait contracter alliance pour joindre
l'hiftoire de la Création du Monde à
celle de la Religion Grecque , & donner
allégoriquement l'hiftoire des divers établiffemens
de chaque Divinité.
La révolte de Saturne & le traitement
qu'il fait au Ciel fon pere , ne font autre
chofe que l'hiftoire d'une révolution
arrivée dans le culte religieux . Pour dépouiller
le Ciel de fa fouveraineté , il
fallut lui ôter fa force ; & comme l'imagination
feule avoit produit les enfans
du Ciel , on ne put fe difpenfer de faire
rentrer dans le néant ceux d'entr'eux
dont les autels étoient abandonnés. Le
culte de Saturne étant devenu le plus
célèbre , il ne fut pas difficile de feindre
DECEMBRE. 1759. 123
que lui feul s'étoit chargé de priver fon
pere de l'empire du monde. Ainfi tout
indique ici une nouvelle Religion qui
fubfifta jufqu'à celle de Jupiter.
Hérodote nous apprend que le culte
de Saturne , qui avoit été apporté d'Egypte
dans la Gréce , ne s'établit pas fans
oppofition , & qu'il n'y fut reçu qu'après
que l'Oracle de Dodone eut déclaré
qu'on pouvoit admettre les Dieux étrangers.
Ce paffage eft une nouvelle preuve
que la révolte de Saturne contre fon
pere ne peut fignifier que la levée des
obftacles qui s'oppofoient à l'établiffement
de fon culte , & l'abolition de la
première Religion. Cette première Religion
n'étoit autre chofe que le culte
rendu par les premiers Grecs aux Dieux
fans nom , & défignés en général par le
Ciel & par fes enfans.
Le culte de Saturne ne fubfifta pas
longtemps dans la Grece , & à peine ce
Dieu y conferva- t-il quelques vieux autels
, fur lefquels il ne paroît pas même
qu'on lui eût offert des facrifices. Il n'y
avoit qu'à Olympie où l'on trouvoit encore
quelques veftiges de fon culte. Héfiode
relègue Saturne dans le Tartare ,
pour marquer que fon culte fut entiere-
Fij
224 MERCURE DE FRANCE.
ment oublié. Les Poëtes poftérieurs inventèrent
la fable de la retraite de ce
Dieu en Italie , parce que fon culte y fut
reçu après que les Grecs l'eurent abandonné.
Héfiode , avant que de paffer à l'hiſtoire
de la troifiéme Religion , avoit préparé
cette révolution par le récit de quelques
événemens qui pouvoient la produire. Le
Ciel eft détrôné , parce que la terre eft
irritée du traitement qu'il a fait à plufieurs
de fes enfans. Le reffentiment de
la Déeffe eft jufte , cependant Saturne ne
devoit pas fervir fa vengeance . Il ne le
fit , dit le Poëte , que parce qu'il avoit
toujours haï fon pere. On a imaginé cette
haine pour expliquer le tort que le culte
de Saturne fit à celui des premiers Dieux
de la Gréce lorſque le fien fut introduit
dans quelques villes de ce Pays . On ne
voulut pas donner la même idée de l'ayenement
de Jupiter au trône. Comme
il ne devoit y avoir rien que de jufte
dans la conduite d'un Dieu à qui on
donnoit la fageffe en partage & la juſtice
pour compagne , il falloit préparer
d'une autre manière la nouvelle révolu
tion , Cette idée détermina le Pocte à repréfenter
Saturne comme un mauvais
DECEMBRE. 1759. 125
pere qui dévoroit fes enfans * , & à imaginer
que Rhéa éleva en cachette le petit
Jupiter. La Terre irritée ne peut fouffrir
que Saturne régne plus longtemps ;
elle le furprend & le livre à Jupiter, qui
en l'obligeant à rendre les enfans qu'il
avoit dévorés , leur donne comme une
nouvelle naiffance , & devient ainfi leur
aîné. Ce n'eft pas lui qui détrône Saturne
, c'eft la Terre , & lorfque Saturne eſt
déthrôné , la fouveraine puiffance appartient
de droit à Jupiter. Neptune & Pluton
font regardés comme fes freres, parce
leur culte fut admis avec le fien.
que
La guerre que les Titans firent pendant
dix ans à Jupiter , défigne d'une manière
bien claire que l'ancienne Religion
fe maintint encore longtemps en divers
-cantons de la Grèce , & que ce ne fut
qu'avec beaucoup de peine qu'on vint à
bout d'introduire la nouvelle . Enfin les
Titans font précipités dans le Tartare ;
c'eft à dire , qu'il ne refta plus de Dieux
de la première Religion
mais on en
* Cette fiction peut encore s'expliquer ainfi :
lorfque le culte de Saturne fut en vigueur , celui
des autres Divinités qu'on avoit reçues avec lui
fut abandonné , à l'exception du culte de Jupiter
qu'on adoroit feulement en Créte , d'où il paffa
enfuite dans toute la Gréce,
F iij
326 MERCURE DE FRANCE.
conferva un très-grand nombre de la fe
conde ; ce que le Poëte fait entendre
lorfqu'il dit que plufieurs Dieux abandonnerent
le parti des Titans pour embraffer
celui de Jupiter , qui leur avoit promis
de les maintenir dans la jouiffance
de leurs anciennes prérogatives. Ce n'eft
point au hazard & fans choix qu'Héfiode
a nommé les Divinités de la troifiéme
Religion , & qu'il leur a fixé un rang. Les
Divinités de la famille de Jupiter font
de deux eſpèces. Les unes font allégo-¹
riques , & ce font des Facultés , des Intelligences
; les autres font des êtres fubfiftants.
Je termine ici mes réflexions que je
pourrois fuivre fur toutes les Divinités
Grecques ; mais j'imagine que ce précis
eft fuffifant pour faire voir qu'on peut
avoir des vues nouvelles fur cette matiere,
& qu'en examinant en vrai critique le
fond du fyftême religieux des Grecs ,
on ne regardera plus leurs Dieux comme
des Héros du premier âge de la Grece.
Une nouvelle preuve que les Dieux de
la Grèce n'étoient point des hommes
c'eft que les Grecs avoient un culte particulier
pour les Héros , & qu'on appelloit
culte héroïque ; tels étoient ceux
d'Hercule , de Caftor & de Pollux. HDECEMBRE.
1759. 127
étoit bien différent de celui qu'on rendoit
aux Dieux , comme on peut s'en
convaincre par la lecture des Auteurs
qui ont parlé de la Religion des Grecs .
Si ces peuples diftinguoient les Dieux
des Héros , il s'enfuivra néceſſairement
que les anciens Dieux des Grecs n'étoient
point des hommes déifiés. Je ne parle
toujours que de l'ancien fyftême religieux .
On m'objectera peut -être que ces Dieux
que je fais venir d'Egypte avoient été des
hommes qu'on avoit déifiés ; je commencerai
par dire avec Hérodote , que les Prêtres
Egyptiens affurerent qu'ils n'avoient
jamais mis aucun homme au rang des
Dieux. J'ajouterai enfuite qu'en fuppofant
que cela fût , il feroit toujours certain
que les Dieux des Grecs ne feroient point
d'anciens Héros de la Grèce , comme
l'avoit prétendu Evhémére , dont le fyftême
a été fuivi par nos Mythologues
modernes.
Vous me direz peut-être , Madame ,
que tous ces raifonnemens ne feront pas
changer d'opinion à ceux qui font accoutumés
à nos hiftoires poëtiques dont on
les a bercés dès leur enfance , & qu'habitués
à un fyftême trop généralement
reçu , ils ne pourront pas le défaire de
leurs anciens préjugés ; vous ajouterez
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ì
peut- être encore qu'il faudroit donc refondre
tous les Livres faits fur cette matière
, & par conféquent caufer une révolution
étrange dans cette partie de
littérature. Je vous répondrai que je fuis
très-affuré qu'en effet on ne voudra faire
aucun effort pour penfer différemment ,
& j'ofe encore prédire que le premier
ouvrage qui paroîtra fur la Mythologie ,
fera une nouvelle copie de nos Mythologues
modernes ; mais j'ai cru devoir malgré
cela expofer des vues nouvelles fur,
une matière fi obfcure. Je termine enfin
cette trop longue Lettre , en vous affurant
, Madame , & c . DE GRACE.
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5
p. 52
VERS présentés à M.... le 9 Octobre, jour de la célébration de son mariage avec Mlle H....
Début :
L'HYMEN, la Raison & l'Amour [...]
Mots clefs :
Mariage, Hymen, Raison, Amour, Divinités, Inquiétude, Amants
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texteReconnaissance textuelle : VERS présentés à M.... le 9 Octobre, jour de la célébration de son mariage avec Mlle H....
VERS préſentés à M.... le 9 Octobre ,
jour de la célébration de fon mariage
avec Mlle H....
1
L'HYMEN , la Raifon & l'Amour
Sont trois Divinités , qui ne s'accordent guère
Si l'Amour à l'Hymen vient déclarer la guèrre
La Raiſon auſſitôt la lui fait à ſon tour.
Et lorſque l'Amour & Minerve
Sont à terminer leur débat ,
L'Hymen , qui ſe tient en réſerve ,
Accourt ; & ſe ſaiſit de l'objet du combat.
De-là naît des Amans la tendre inquiésude.
Vous ſeul , heureux M..... fans craindre de retour
Vous trouvez réunis avec l'aimable H ....
La Raiſon , l'Hymen & l'Amour.
Par CHA... DE VOA
jour de la célébration de fon mariage
avec Mlle H....
1
L'HYMEN , la Raifon & l'Amour
Sont trois Divinités , qui ne s'accordent guère
Si l'Amour à l'Hymen vient déclarer la guèrre
La Raiſon auſſitôt la lui fait à ſon tour.
Et lorſque l'Amour & Minerve
Sont à terminer leur débat ,
L'Hymen , qui ſe tient en réſerve ,
Accourt ; & ſe ſaiſit de l'objet du combat.
De-là naît des Amans la tendre inquiésude.
Vous ſeul , heureux M..... fans craindre de retour
Vous trouvez réunis avec l'aimable H ....
La Raiſon , l'Hymen & l'Amour.
Par CHA... DE VOA
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Résumé : VERS présentés à M.... le 9 Octobre, jour de la célébration de son mariage avec Mlle H....
La poésie célèbre le mariage de M. et Mlle H. le 9 octobre. Trois divinités y apparaissent : l'Hymen, la Raison et l'Amour. Initialement en conflit, elles s'harmonisent pour ce couple. La Raison apaise les tensions entre l'Amour et l'Hymen, permettant une union équilibrée entre passion, sagesse et engagement. Le poète félicite M. pour cette harmonie rare.
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