Voici un ouvrage dont
je ne connois encore ni le
merite ni l'uſage ; c'eſt peutêtre
faute d'habitude : mais
tout ce que j'en peux dire
maintenant , c'eſt qu'il a
été preſenté au Roy parM.
de Meſſanges , qui est vraiment
nn homme d'eſprit
&d'érudition.
Dif
GALANT. 8
Discours sur l'Acroftiche.
9
Ce n'eſt pas ſeulement en
France , ni ſeulement dans
ces derniers temps que la
Poëfie , naturellement fertile
en conſtructions galantes
, a trouvé l'art de ce.
lebrer le merite & la vertu
par les tours ingenieux des
arrangemens figurez , &
par les artifices gracieux
des expreſſions façonnées.
Les Grecs qui ſont encore
aujourd'hui , comme ils ont
éré dans les ſiecles anciens ,
Sept. 1714. H
90
MERCURE
1
le modele de la politeſſe,
& la regle du bel eſprit ,
font des premiers qui nous
ont fourni les exemples de
cette delicateſſe. Nous al
vons encore de leurs Poё
fies , où les ſujets ſont exprimez
non ſeulement par
la ſignification des paroles,
mais auſſi par la figure même
que leurs vers tracent
fur le papier.
Ces morceaux ſe ſont
trouvez tellement du goût
de toutes les nations & de
tous les temps , qu'ils ont
bravé l'injure de deux mil
GALANT ور .
années, &ſe ſont conſervez
juſqu'à nos jours , comme
de precieux monumens de
la politeſſe de ces peuples.
Lamajestémême de l'Ecriture
ſainte n'a pas méprifé
ces jeux ; elle s'en oft
même ſervie d'ornemensde
ſes principales pieces. Les
retours& les repetitions affectées
dans chaque vers
non ſeulement du même
mot , mais encore de la mêmephraſe
, en ſont les preuves
; & les ſaints ouvrages
où se trouvent ces affectations
heureuſes , loin d'être
Hij
92
MERCURE
rendusennuyeux par ces redites
frequentes , n'en font
trouvez que plus touchans.
Nous n'avons rien dans
toute l'érenduë de la Poëſie
Françoiſe où ces jeux
ſoient employez plus à propos
que dans la piece que
L'on appelle Acroftiche ,
dans laquelle , par une difpoſition
étudiée , la premiere
lettre de chaque vers
étant priſe ſeparément,pour
être enſuite reunies toutes
enſemble par une lecture à
part , forme à deſſein un ou
pluſieurs mots qui ont rap-
ےک
GALANT. 93
port au ſujer , &faitle nom
même de la perſonne ou
de la choſe dont ony parle.
C'eſt donc àtortque des
perſonnes peu verlées dans
Je difcernement du veritable
goût de la Poëfie , tâ
chent de diminuer aujourd'hui
,par des jugemens injurieux
, le merite de ce
genre d'écrire plein d'induſtrie
&d'ornement, ne dif
tinguant pas le défaut de la
piece d'avec celui des auteurs
; puiſque s'il eſt rare
de rencontrer en ce genre
une piece ſupportable , ne
94 MERCURE
s'en trouvant preſque aucune
dont les vers ſoient
naturels , mais toûjours fi
forcez & fi peu fenſez , qu'à
peine peut- on les entendre,
ce n'eſt pas le défaut de l'Acroftiche
, qui , lors qu'elle
eſt naturelle &bien ſenſée ,
peut paffer pour un chefd'oeuvre
à cauſe de ſon extreme
difficulté : mais c'eſt
la faute des ouvriers , qui
ne s'étant pas aſſez conful.
tez eux- mêmes ſur ce ſujet,
entreprennent ces difficiles
ouvrages ſans avoir la force
d'y reüffir ; ouvrages qu'on
GALANT.
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ne doit point avilir , ni mépriſer
pour n'avoir pas l'adreſſe
de les faite.