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1
p. 4-5
SONNET.
Début :
Parce que l'Espagnol est une Langue fiere, [...]
Mots clefs :
Espagnol, Langue, Ecolière
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texteReconnaissance textuelle : SONNET.
SONNET.
Arce que l'Espagnol est PArceLanguefiere ,
une
Ievous le dois apprendre ?Et bicn Soit , commençons ;
Mais ce que je demande à ma belle Ecoliere ,
C'est de neſeſervirjamais de mes
Leçons.
Déja ſi fierement voſtre ameindifferente
Oppoſe àmonamourqu'ilnefaut
point aimer ,
QuemesmeenEspagnol,yfuſſiez- Sçavante ,
A 2
4
LE MERCVRE
Vous auriez de la peine àvous
mieux exprimer.
Croyez-moy, le François vautbien
qu'on le préfere
Ala rude fierté d'une Langue
Etrangere.
De ce qu'il ade libre empruntons leSecours.
Mais quedefon costé l'Espagnol Se confole;
Car ne pouvons-nous pas mesler dans nos amours ,
Et liberté Françoise, &constance Espagnole?
Arce que l'Espagnol est PArceLanguefiere ,
une
Ievous le dois apprendre ?Et bicn Soit , commençons ;
Mais ce que je demande à ma belle Ecoliere ,
C'est de neſeſervirjamais de mes
Leçons.
Déja ſi fierement voſtre ameindifferente
Oppoſe àmonamourqu'ilnefaut
point aimer ,
QuemesmeenEspagnol,yfuſſiez- Sçavante ,
A 2
4
LE MERCVRE
Vous auriez de la peine àvous
mieux exprimer.
Croyez-moy, le François vautbien
qu'on le préfere
Ala rude fierté d'une Langue
Etrangere.
De ce qu'il ade libre empruntons leSecours.
Mais quedefon costé l'Espagnol Se confole;
Car ne pouvons-nous pas mesler dans nos amours ,
Et liberté Françoise, &constance Espagnole?
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Résumé : SONNET.
Le locuteur préfère la langue française à l'espagnol. Il souhaite enseigner l'espagnol à sa bien-aimée, mais préfère qu'elle utilise le français. Il valorise la liberté du français et la constance de l'espagnol, suggérant de les mélanger dans leurs amours.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 221-238
A Siam le 28. Novembre 1683.
Début :
Je me suis informé des Habillemens qu'on vous a dit que les [...]
Mots clefs :
Roi, Siam, Chinois, Pays, Terre, Prince, Gouverneur, Japon, Étrangers, Peine, Navires, Port, Ville, Empereur, Empire, Portugais, Langue, Chine, Cheveux, Vêtements
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texteReconnaissance textuelle : A Siam le 28. Novembre 1683.
A Siam le 28. Novembre 1683 .
les
E mefuis informé des Habillemens
qu'on vous a dit que
Soldats Faponnois portoient lars
qu'ils alloient à la Guerre , &
qui font à l'épreuve de toutesfor-
Tij
222 MERCURE
tes d'armes ; mais tous ceux qui
m'ont paru le dewair frayjoin le
mieux, pour avoir demeuré longtemps
dans le Japon , n'ont pú
m'en inftruire. Ils m'ont ſeulement
dit , qu'ils croyoient que ces
Soldats fe feruoient dans leurs
expéditions militaires des mefmes
Veftemens que les Chinois, qui les
font de plufieurs Erofes de foye
cousies enfemble , & piquées
fort prés à prés , e qui mettent
quelquefois foixante de ces Erofes
es unes fur les autres, avec du
coton ou de l'ouate entre deux.
Els difent que ces Habillemens réfiftent
mefme aux coups de Moufa.
GALANT 223
les
quet ; mais il n'y a que les Grands
qui s'en fervent & Les Gens du
commun ufent de Cuiraffes. Il
eft tres difficile d'avoir des nouvelles
füres de ce qui fe paſſe au
Fapon , parce qu'il n'y a que
Hollandois les Chinois qui y
trafiquent. Tous les Etrangers,
particuliérement ces premiers,
Ifont fi peu en liberté, que j'en
ay connu quelques - uns , qui y
avoient fairfix oùfept voyages,
qui à peine pouvoient rendre
raison de certaines chofes , qui ne
peuvent eftre ignorées d'une Per-
Sonne qui a demeuré quelque
temps dans un Pais. Vous fçan
T. iiij.
224 MERCURE
4
vez que la Compagnie de Hol
lande ne tire plus du Fapon ces
grands pr fus qu'elle y faifoit autrefois
les vexations qu'y fou
frent fes Officiers ont beaucoup
diminué ce Trafic. Il part chaque
année de Barravia trois ou
pour
le
quatre
grands
Navires
Japon , chargez
de toutes fortes
de Marchandifes
; & l'ordre
le
plus exprés qu'ont les Officiers
de
ces Bâtimens
, est de fe donner
bien de garde de montrer
aucun
figne de Chriftianifme
qu'ils demeureront
en ce Pais- là.
Le Gouverneur
de Nangazaqui
,
qui est le Port où les Navires
·tant⋅
GALANT 225
le
Etrangers arrivent , les force à
luy vendre toutes les Marchan
difes qu'ils apportent , au prix
qu'il fouhaite s'ils ne veulent
pas les donner , ilfaut qu'ils
rembarquent auffi tost , fans pouvoir
davantageles expofer en
vents. Ils voyent enfuite que
Gouverneur revend mefmes
Marchandifes de la main à la
main , avec un tres-grand profit,
fans qu'ils ofent en murmurer.
Auffi dit- on la Compagnie
Hollandoife est réfolie d'abandonner
ce Commerce , fi elle ne
peut avoir raison de ces awanies.
La Loge des Hollandois eft fituée
que
Ges
226 MERCURE
1
dans une petite Ifle qui eft dans
la Riviere de Nangazaqui , &
qui n'a de communication avec
La Ville, ou Terre ferme , que par
un Pont. Le Gouverneur a le
foin de leur fare fournir toutes
Les chofes dont ils ont besoin , &
il leur est défendu fous peine de
la vie, d'aller en Terre-ferme, on
à la Ville , fans fa permiffion
&fans avoir quelques Gardes.
Cet ordre est refpectif à l'égard
des Faponnois , qui ne peuvent
aller en la Loge des Hollandais
fans la permiffion du Gouverneur.
Tant que leurs Navires demeu
rent en ce Port of Riviere , le
GALANT 227
Gouvernail , la Poudre , & les
principales Armes , font à terre ;
codes,le moment qu'on leur a
rende ces chafes , il faut qu'ilsfe
mettent à la voile , quelque vent
qu'ilfaffe. Quand mefme ils auroient
la plus rude tempefte à effuyer,
ils ne peuventfans rifque
de la vie rentrer dans un Port
du Japon. Il faut que la Com
pagnie change toutes les années
Le Chef & Second de fon Comp
toir ; d'abord que les Japonnois
remarquent que quelque Hol
landois commence à fçavoir leur
Langue ou leurs Coutumes , ils
le renvoyent hors de leur Païs.
228 MERCURE
On efpéroit que la mort du vieil
Empereur , qui eftoit celuy qui
avoit entiérement coupé les fortes
racines que la Religion des Chré
tiens avoit jettées dans leJapon,
mettroit quelque fin aux précautions
pleines d'impieté qu'apportent
les Japonnois , pour empef
cher qu'on ne leur annonce une
autre fois l'Evangile ; mais les
Miniftres de fon Fils , qui a fuc-"
cedé à l'Empire
, n'en apportent
pas de moindres , t) femblent
ôter toute efpérance de pouvoir
voir de nos jours un fi grand
bien. Les Portugais publient ,
que leur Viceroy qui arriva l'an
GALANT 229
paffé à Goa , a deffein d'envoyer
une Fregate aufapon , avec des
Ambassadeurs , pour féliciter ce
nouvel Empereur fur fon heureux
avenement à la Couronne,
en mefme temps ménager le
rétabliſſement de la bonne correfpondance
qu'il y a eu autrefois
entre ces deux Nations ; mais je
ne croy pas qu'il envoye cette
Fregate , encore moins, qu'il
puiffe reüffirdansfesprojets,quand
il le feroit. Les Portugais s'attendent
de voir d'auffi grandes
chofes fous le Gouvernement de
ce Viceroy , que leurs Prédeseffeurs
en ont vu fous celuy
230 MERCURE
des Albuquerques . Il eft een
tain que c'est un Homme d'un
fort grand mérite , & qui täcke
d'établir toutes chofes fur le bon
pied. Le Prince Regent lay a
"donné un pouvoir , qu'aucun Va
ceroy n'a eu avant luy , qui eft
de faire châtier de peine capitalejufques
aus Fidalgués, quand
le mériteront , fans les renvoyer
en Portugal , comme on
faifoit autrefois.
M Evefque d'Heliopolis
partir de mois de fuiller dernier
far une Soume Chinoïfe , pour
aller à la Chine . Il est à craindre
que ce ware Prelarn'yforpas
GALANT. 231
1
reçû , à caufe des nouveaux orl'Empereur
a fait pudres
que
blier, par lesquels il défend l'entrée
le négoce dans fon Empire
à tous les Etrangers , à l'exception
des Portugais de Macao ,
qui peuvent le faire feulement
par terre.
Toutes les Provinces de la
Chine obeiffent préfentement au
Tartare , & il n'y a aucun Chinois
dans ce vafte Empire , qui
n'ait les cheveux coupez . Il ne
refte plus que l'Ile de Formofe;
mais on ne croit pas qu'elle puiffe
refifter contre les grandes forces
que l'EmpereurTartarepeut met232
MERCURE
a
tre fur terre & fur mer. Il y
a plufieurs Chinois qui demeurent
en ce Royaume de Siam. Ils
portent les cheveux longs ;
comme le Roy vouloit envoyer
une Ambaffade folemnelle à la
Chine , il nomma l'und'euxpour
un de fes Ambaffadeurs. Ce
Chinois fit tout ce qu'il pût pour
s'en excufer , parce qu'il auroit
efté obligé de couper fes cheveux;
mais voyant que le Roy vouloit
abfolument qu'il y allaft , il aima
mieux fe couper la
de confentir à cet affront.
J'envoye une petite Relation:
de Cochinchine , dont le Royau
gorge , que
4
GALANT. 233
me eft fameux en ces quartiers,
non feulement par la valeur de
fes Peuples , mais auffi par le progrés
qu'y a fait l'Evangile, Je
lay drefféefur quelques Mémoi
res que m'a fourny un Miffionnaire
François qui en fait par
faitement la Langue , pour y
avoir demeuré long- temps. Ilfe
nomme M Vachet, & eft affez
renommé dans les Relations que
M des Miffions Etrangeres
donnent de temps en temps au
Public Fe la croy affez jufte,
Je
j'espère que vous la lirez avec
plaifir. J'avois commencé une
autre Relation de mon Voyage
V Octobre
1684.
234
MERCURE
co
de Surate à la Cofte Coroman
delle , Malaca, Siam ; mais
elle n'est pas en état d'eftre envayée
, parce que jay encore
quelque chofe à y ajoûter , afin
depouvoir donner en meſme temps
une legere idée de l'état de ce
dernier Royaume.
Kone aure appris que depuis
les premiers honneurs que j'avois
reçûs du Rey de Siam à mon ar
rivée en fe Cour , j'en reçûs de
bien plus particuliers l'an paffé,
lors que ce Prince me donna audience
en fon Palais. It eftoit
affis en fon Trône , & ily avoit
enmefme temps des Ambaſſadeurs
-
GALANT 235
du Roy deFamby, à qui il donnoit
auffi audience ; mais il voulut par
la lieu où il me fi placer , faire
connoiftre la diférence qu'il wettoit
entre un Sujet du plus grand.
Prince du monde , & les
baffadeurs d'un Roy fon Voifin
Il me fit préfent d'un Juſtan
corps ou Vefte d'un Brocard d'Eu
rope tres-riche , d'un Sabre &
à la maniere des Indes , dont la
Garde & le Fourreau eftoient
garnis d'or ; & j'eus encore l'hon- -
neur de luy faire la reverence ·
le mois d'Avril dernier , & j'en
reçûs unſecond Préfent. C'efpit
un autre Juftaincoups › tres-beaus. ·
Vvijo
236 MERCURE
rares
Il feroit mal- aifé de raconter
les hautes idées que ce Roy a
de la puiffance , de la valeur,
& de la magnificence de noftre
invincible Monarque. Il ne fe
peutfur tout laffer d'admirer ces
qualitez qui le rendent auffi
recommandable en Paix qu'en \
Guerre, Vous voyez bien que las
Vie de Sa Majesté me fournit
affez de matiere pour pouvoir en_ ).
tretenir ce Prince dans cesfentimens
d'admiration. C'est ce que
je fais par quantité d actions particulieres
de cette illuftre Vie que
je fais traduire en fa Langue,
qu'un Mandarin de mes Amis,
GALANT. 237
lors
que
&fort en faveur aupres de luy,
a foin de luy préfenter. Le Roy
de Stam espere que Sa Majesté
tuy envoyera des Ambaſſadeurs,
les fiens reviendront. It
fait batir une Maiſon , qu'on
peut nommer magnifique pour le
Pais pour les recevoir & défrayer.
Dans ce deffein , on prépare
toutes les Uftancilles pour
la meubler à la maniere d'Europe:
Les faveurs que ce Prince
fait de jour en jour à M ™s les
Evefques François , Vicaires du
S. Siege en ces Païs , font tresparticulieres.
Il leur fait bâtir
une grande Eglife proche le beau
238 MERCURE
Seminaire qu'il leur fit conftruire
il y a quelques années ; & depuis
peu de jours iill lleeuurr aa fait
demander le modelle d'une autre
Eglife qu'il veut leur faire batir
à Lavau. C'est une Ville où il
fait fon fejour pendant fept ou
huit mois de l'année , & qui eft
éloignée de Siam de quinze à
feize lieües.
les
E mefuis informé des Habillemens
qu'on vous a dit que
Soldats Faponnois portoient lars
qu'ils alloient à la Guerre , &
qui font à l'épreuve de toutesfor-
Tij
222 MERCURE
tes d'armes ; mais tous ceux qui
m'ont paru le dewair frayjoin le
mieux, pour avoir demeuré longtemps
dans le Japon , n'ont pú
m'en inftruire. Ils m'ont ſeulement
dit , qu'ils croyoient que ces
Soldats fe feruoient dans leurs
expéditions militaires des mefmes
Veftemens que les Chinois, qui les
font de plufieurs Erofes de foye
cousies enfemble , & piquées
fort prés à prés , e qui mettent
quelquefois foixante de ces Erofes
es unes fur les autres, avec du
coton ou de l'ouate entre deux.
Els difent que ces Habillemens réfiftent
mefme aux coups de Moufa.
GALANT 223
les
quet ; mais il n'y a que les Grands
qui s'en fervent & Les Gens du
commun ufent de Cuiraffes. Il
eft tres difficile d'avoir des nouvelles
füres de ce qui fe paſſe au
Fapon , parce qu'il n'y a que
Hollandois les Chinois qui y
trafiquent. Tous les Etrangers,
particuliérement ces premiers,
Ifont fi peu en liberté, que j'en
ay connu quelques - uns , qui y
avoient fairfix oùfept voyages,
qui à peine pouvoient rendre
raison de certaines chofes , qui ne
peuvent eftre ignorées d'une Per-
Sonne qui a demeuré quelque
temps dans un Pais. Vous fçan
T. iiij.
224 MERCURE
4
vez que la Compagnie de Hol
lande ne tire plus du Fapon ces
grands pr fus qu'elle y faifoit autrefois
les vexations qu'y fou
frent fes Officiers ont beaucoup
diminué ce Trafic. Il part chaque
année de Barravia trois ou
pour
le
quatre
grands
Navires
Japon , chargez
de toutes fortes
de Marchandifes
; & l'ordre
le
plus exprés qu'ont les Officiers
de
ces Bâtimens
, est de fe donner
bien de garde de montrer
aucun
figne de Chriftianifme
qu'ils demeureront
en ce Pais- là.
Le Gouverneur
de Nangazaqui
,
qui est le Port où les Navires
·tant⋅
GALANT 225
le
Etrangers arrivent , les force à
luy vendre toutes les Marchan
difes qu'ils apportent , au prix
qu'il fouhaite s'ils ne veulent
pas les donner , ilfaut qu'ils
rembarquent auffi tost , fans pouvoir
davantageles expofer en
vents. Ils voyent enfuite que
Gouverneur revend mefmes
Marchandifes de la main à la
main , avec un tres-grand profit,
fans qu'ils ofent en murmurer.
Auffi dit- on la Compagnie
Hollandoife est réfolie d'abandonner
ce Commerce , fi elle ne
peut avoir raison de ces awanies.
La Loge des Hollandois eft fituée
que
Ges
226 MERCURE
1
dans une petite Ifle qui eft dans
la Riviere de Nangazaqui , &
qui n'a de communication avec
La Ville, ou Terre ferme , que par
un Pont. Le Gouverneur a le
foin de leur fare fournir toutes
Les chofes dont ils ont besoin , &
il leur est défendu fous peine de
la vie, d'aller en Terre-ferme, on
à la Ville , fans fa permiffion
&fans avoir quelques Gardes.
Cet ordre est refpectif à l'égard
des Faponnois , qui ne peuvent
aller en la Loge des Hollandais
fans la permiffion du Gouverneur.
Tant que leurs Navires demeu
rent en ce Port of Riviere , le
GALANT 227
Gouvernail , la Poudre , & les
principales Armes , font à terre ;
codes,le moment qu'on leur a
rende ces chafes , il faut qu'ilsfe
mettent à la voile , quelque vent
qu'ilfaffe. Quand mefme ils auroient
la plus rude tempefte à effuyer,
ils ne peuventfans rifque
de la vie rentrer dans un Port
du Japon. Il faut que la Com
pagnie change toutes les années
Le Chef & Second de fon Comp
toir ; d'abord que les Japonnois
remarquent que quelque Hol
landois commence à fçavoir leur
Langue ou leurs Coutumes , ils
le renvoyent hors de leur Païs.
228 MERCURE
On efpéroit que la mort du vieil
Empereur , qui eftoit celuy qui
avoit entiérement coupé les fortes
racines que la Religion des Chré
tiens avoit jettées dans leJapon,
mettroit quelque fin aux précautions
pleines d'impieté qu'apportent
les Japonnois , pour empef
cher qu'on ne leur annonce une
autre fois l'Evangile ; mais les
Miniftres de fon Fils , qui a fuc-"
cedé à l'Empire
, n'en apportent
pas de moindres , t) femblent
ôter toute efpérance de pouvoir
voir de nos jours un fi grand
bien. Les Portugais publient ,
que leur Viceroy qui arriva l'an
GALANT 229
paffé à Goa , a deffein d'envoyer
une Fregate aufapon , avec des
Ambassadeurs , pour féliciter ce
nouvel Empereur fur fon heureux
avenement à la Couronne,
en mefme temps ménager le
rétabliſſement de la bonne correfpondance
qu'il y a eu autrefois
entre ces deux Nations ; mais je
ne croy pas qu'il envoye cette
Fregate , encore moins, qu'il
puiffe reüffirdansfesprojets,quand
il le feroit. Les Portugais s'attendent
de voir d'auffi grandes
chofes fous le Gouvernement de
ce Viceroy , que leurs Prédeseffeurs
en ont vu fous celuy
230 MERCURE
des Albuquerques . Il eft een
tain que c'est un Homme d'un
fort grand mérite , & qui täcke
d'établir toutes chofes fur le bon
pied. Le Prince Regent lay a
"donné un pouvoir , qu'aucun Va
ceroy n'a eu avant luy , qui eft
de faire châtier de peine capitalejufques
aus Fidalgués, quand
le mériteront , fans les renvoyer
en Portugal , comme on
faifoit autrefois.
M Evefque d'Heliopolis
partir de mois de fuiller dernier
far une Soume Chinoïfe , pour
aller à la Chine . Il est à craindre
que ce ware Prelarn'yforpas
GALANT. 231
1
reçû , à caufe des nouveaux orl'Empereur
a fait pudres
que
blier, par lesquels il défend l'entrée
le négoce dans fon Empire
à tous les Etrangers , à l'exception
des Portugais de Macao ,
qui peuvent le faire feulement
par terre.
Toutes les Provinces de la
Chine obeiffent préfentement au
Tartare , & il n'y a aucun Chinois
dans ce vafte Empire , qui
n'ait les cheveux coupez . Il ne
refte plus que l'Ile de Formofe;
mais on ne croit pas qu'elle puiffe
refifter contre les grandes forces
que l'EmpereurTartarepeut met232
MERCURE
a
tre fur terre & fur mer. Il y
a plufieurs Chinois qui demeurent
en ce Royaume de Siam. Ils
portent les cheveux longs ;
comme le Roy vouloit envoyer
une Ambaffade folemnelle à la
Chine , il nomma l'und'euxpour
un de fes Ambaffadeurs. Ce
Chinois fit tout ce qu'il pût pour
s'en excufer , parce qu'il auroit
efté obligé de couper fes cheveux;
mais voyant que le Roy vouloit
abfolument qu'il y allaft , il aima
mieux fe couper la
de confentir à cet affront.
J'envoye une petite Relation:
de Cochinchine , dont le Royau
gorge , que
4
GALANT. 233
me eft fameux en ces quartiers,
non feulement par la valeur de
fes Peuples , mais auffi par le progrés
qu'y a fait l'Evangile, Je
lay drefféefur quelques Mémoi
res que m'a fourny un Miffionnaire
François qui en fait par
faitement la Langue , pour y
avoir demeuré long- temps. Ilfe
nomme M Vachet, & eft affez
renommé dans les Relations que
M des Miffions Etrangeres
donnent de temps en temps au
Public Fe la croy affez jufte,
Je
j'espère que vous la lirez avec
plaifir. J'avois commencé une
autre Relation de mon Voyage
V Octobre
1684.
234
MERCURE
co
de Surate à la Cofte Coroman
delle , Malaca, Siam ; mais
elle n'est pas en état d'eftre envayée
, parce que jay encore
quelque chofe à y ajoûter , afin
depouvoir donner en meſme temps
une legere idée de l'état de ce
dernier Royaume.
Kone aure appris que depuis
les premiers honneurs que j'avois
reçûs du Rey de Siam à mon ar
rivée en fe Cour , j'en reçûs de
bien plus particuliers l'an paffé,
lors que ce Prince me donna audience
en fon Palais. It eftoit
affis en fon Trône , & ily avoit
enmefme temps des Ambaſſadeurs
-
GALANT 235
du Roy deFamby, à qui il donnoit
auffi audience ; mais il voulut par
la lieu où il me fi placer , faire
connoiftre la diférence qu'il wettoit
entre un Sujet du plus grand.
Prince du monde , & les
baffadeurs d'un Roy fon Voifin
Il me fit préfent d'un Juſtan
corps ou Vefte d'un Brocard d'Eu
rope tres-riche , d'un Sabre &
à la maniere des Indes , dont la
Garde & le Fourreau eftoient
garnis d'or ; & j'eus encore l'hon- -
neur de luy faire la reverence ·
le mois d'Avril dernier , & j'en
reçûs unſecond Préfent. C'efpit
un autre Juftaincoups › tres-beaus. ·
Vvijo
236 MERCURE
rares
Il feroit mal- aifé de raconter
les hautes idées que ce Roy a
de la puiffance , de la valeur,
& de la magnificence de noftre
invincible Monarque. Il ne fe
peutfur tout laffer d'admirer ces
qualitez qui le rendent auffi
recommandable en Paix qu'en \
Guerre, Vous voyez bien que las
Vie de Sa Majesté me fournit
affez de matiere pour pouvoir en_ ).
tretenir ce Prince dans cesfentimens
d'admiration. C'est ce que
je fais par quantité d actions particulieres
de cette illuftre Vie que
je fais traduire en fa Langue,
qu'un Mandarin de mes Amis,
GALANT. 237
lors
que
&fort en faveur aupres de luy,
a foin de luy préfenter. Le Roy
de Stam espere que Sa Majesté
tuy envoyera des Ambaſſadeurs,
les fiens reviendront. It
fait batir une Maiſon , qu'on
peut nommer magnifique pour le
Pais pour les recevoir & défrayer.
Dans ce deffein , on prépare
toutes les Uftancilles pour
la meubler à la maniere d'Europe:
Les faveurs que ce Prince
fait de jour en jour à M ™s les
Evefques François , Vicaires du
S. Siege en ces Païs , font tresparticulieres.
Il leur fait bâtir
une grande Eglife proche le beau
238 MERCURE
Seminaire qu'il leur fit conftruire
il y a quelques années ; & depuis
peu de jours iill lleeuurr aa fait
demander le modelle d'une autre
Eglife qu'il veut leur faire batir
à Lavau. C'est une Ville où il
fait fon fejour pendant fept ou
huit mois de l'année , & qui eft
éloignée de Siam de quinze à
feize lieües.
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Résumé : A Siam le 28. Novembre 1683.
Le document est une lettre datée du 28 novembre 1683 à Siam, traitant des habits des soldats japonais et des difficultés de commerce avec le Japon. L'auteur note que les soldats japonais portent des vêtements similaires à ceux des Chinois, résistants aux armes à feu, mais il n'a pas pu obtenir de détails précis. Il souligne les restrictions imposées aux étrangers, notamment les Hollandais, qui sont surveillés et limités dans leurs mouvements. Le gouverneur de Nangazaqui contrôle strictement le commerce, forçant les navires étrangers à vendre leurs marchandises à des prix imposés. La Compagnie hollandaise envisage d'abandonner ce commerce en raison des vexations subies. La loge des Hollandais est située sur une île isolée, et les Japonais interdisent toute communication non autorisée. Les navires étrangers doivent quitter le port immédiatement après avoir récupéré leurs armes et poudre. La Compagnie hollandaise change annuellement ses chefs pour éviter qu'ils ne s'imprègnent de la langue ou des coutumes locales. La mort de l'empereur japonais n'a pas modifié les restrictions contre les chrétiens. Les Portugais prévoient d'envoyer une frégate pour rétablir les relations, mais cela semble peu probable. Le document mentionne également des événements en Chine, où les Tartares contrôlent les provinces, et en Cochinchine, connue pour la valeur de ses peuples et la progression de l'Évangile. L'auteur a reçu des honneurs du roi de Siam, qui admire la puissance et la magnificence du monarque français. Le roi de Siam prépare une maison pour recevoir des ambassadeurs français et construit des églises pour les missionnaires français.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 44-87
III. LETTRE Concernant les Langues, les Lettres & les Ecritures. A Mr DE S.....SDIKS.
Début :
Je vous ay déja fait voir deux Lettres du sçavant Mr / Je réponds à la vostre, à la maniére du Cardinal [...]
Mots clefs :
Poète, Alexandre le Grand, Langue hébraïque, Livre, Verset, Ancien Testament, Prince barbare, Langue, Articulation, Voyelles, Consonnes, Prononciation, Lettres, Écho, Voix, Langue syriaque, Reliure, Imprimerie, Langue chinoise, Chapitre, Genèse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : III. LETTRE Concernant les Langues, les Lettres & les Ecritures. A Mr DE S.....SDIKS.
Je vous ay déja fait voir
deux Lettres du fçavant M
Comiers fur les Langues. En
voicy une troifiéme
› que
vous ne trouverez pas moins
curieufe que les autres.
豬
GALANT 45
255:22222 2522: 2222
III.
LETTRE
Concernant les
Langues , les
Lettres
les
Ecritures.
A M' DE S..... SDIKS .
Imaniere
laco-
E répons à la veftre , à la
maniére du Cardinal d'Offat
, article par article ,
niquement , mais je m'explique
en telle forte , que vous n'avez
lien de dire comme S. Jerôme
, en lifant le Poëte Perfe . Si
tu ne veux pas eftre entendu,
tu ne dois pas eftre lû.
pas
46 MERCURE
que
les
Fe fouhaiterois vous pouvoir répondre
auffi brièvement
Lacedémoniens , qui par la feule
Lettre S , qui fignifie Non , répondirent
à la longue Epiftre dos
demandes de Philippe , Pere
d'Alexandre le Grand.
La Langue Sainte , c'est à
dire l'Hebraique , a 22 Lettres,
autant qu'il y a de Livres dans
l'ancien Teftament , dans lequel
l'ordre des Lettres Hebraïques y
eft repeté 21 fois.
L'ay remarqué dans la 273
page du 26 Tome extraordinairs
du Mercure Galant, que Les trois
versets 19, 20 & 21 du 14 char
GALANT. 47
pitre de l'Exode , contiennent
chacun 72 Lettres , par le mélange
defquelles les Kabaliftes forment
les 72 noms de Dieu , tous
terminez en AH ou en EL , c'eft
pourquoy aprés le nom de l'office
d'un Ange , la Sainte Ecriture
ajoûte ELi ainfi Michaël , Raphaël
, Gabriël.
Toutes les 22 Lettres Hebrai
ques font contenues dans le 25
verfet dus chapitre du Prophéte
Ifaye.
Toutes les Lettres Grecques,
font dans les verfets 19 & 20 du
3 chapitre de la premiere Epiftre
de S. Pierre
48 MERCURE
Toutes les Lettres Latines
font dans ce Vers.
Gaza frequens Lybicos duxit
Kartago triumphos.
Atticus le Fils du Sophifte
Herodes , ne pût jamais aprendre
l'Alphabet.
Un jeune Prince Barbare
eftant venu étudier dans Athénes,
ne pût aprendre que les trois
premieres Lettres de l'Alphabet,
qu'il prononça d'un ton fi digne
de fon efprit & de fa Nation ,
que le Préteur ceffa de haranguer;
c'est pourquoy les Barbares
ramenérent en Triomphe leur
Prince , difant qu'il avoit vaincu
le
GALANT. 49
Le plus éloquent d´s Grecs .
La langue est presque le principal
inftrument de l'articulation,
car les confones labiales n'ont pas
befoin de l'office de la langue,
elle a dix mouvemens , fix droits
en rond. Les levres ont
&
quatre
auſſi
jusques
à fix
mouvemens
differens
. Le Larinx
a auf
fes
mouvemens
pour
la Trachée
, qui
ouvre
le paffage
à l'air, que pouffent
les poulmons
.
La Lettre Afe prononce le gozier
& la bouche ouverte ,fans.
employer la langue ; elle est donc
la Lettre la plus facil à prononcer
, c'est pourquoy elle tient le
Ferrier 1685.
Ε
50 MERCURE
premier rang dans l'Alphabet.
On dir qu'il n'y a eu que Zoroafter
qui ait ry en naiffant , &
que les Mâles pleurent par
voyelle A, & les Filles par la
voyelle E , ce qui a donné lieu à
ce Diftique, sikin mo ay
la
Plorat adhuc proles quod commifere
parentes,
A genitor dat Adam : E dedit
Eva prior.
Comme les confones B, M, P,
font purement labiales , ellesfont
auffi tres -faciles à prononcer. Il
ne faut qu'ouvrir doucement les
lévres en prononçant A , c'eſt
pourquoy
les Enfans prononcent
GALANT. 51
facilement MaMa PaPa ,
.
parce que le P fe prononce par la
feule explofion de l'Air , en feparant
promptement les lévres,
fi vous prononcez P tout contre
la flamme de la Chandelle , elle
vous fera entendre cette explo
Sion.
O,fe prononce le gozier ouvert
, & la bouche un peu enflée
voutée, c'eft pourquoy les Puis,
les Caves , & les Antres profonds,
pour A, refléchiffent O.
E, fe prononcefermant un peu
la bouche , & aprochant la langue
du palais , ne laiffant qu'un
petit paffage en largeur , à l'air
E ij
52 MERCURE
pouffe par les poulmons.
I, fe prononce en appliquant
davantage la langue au palais,
pour ne laiffer qu'une petite iſſue
à l'air , & on ferme davantage
la bouche , & on joint preſque
les dents.
V, François ,fe prononce ayant
joint les dents la langue tout
contre le palais ferrant les
téores avancéespour ne laiffer à
l'air qu'une petite iffuë ronde ,
on reffent qu'il fe forme un tremblement
des lévres.
I
Il
ya
ftinguent
point
Va de Fa , & pour
a des Nations qui ne di-
Vin difent Fin ,
GALANT 53
>
A Siracufe , la Lettre M tirée
au fort , donnoit le droit de la
Harangue publique.
La pronontiation de la Lettre
L appartient à la langue , celle
de Dede S , aux dents , M ,
aux lévres , celle de N au nez,
fi vray que fi on ferre le nez,
ne peut prononcer Na , mais on
entend Da , d'où il est facile de
rendre raifon des noms qu'on a
impofé à ces Lettres.
on
La Lettre K eft gutturale. Les
Calomniateurs étoient marquez
aufront avec un fer chaud , des
Lettres K & C la raiſon eſt
facile.
E j
54 MERCURE
La Lettre Qeftoit auffi im.
primée au front de ceux qui épou
foient une feconde Femme , la
premiere eftant vivante. Cette
marque Qest affezfignificative
du crime, de mefme que celle d'Aftronomie
Qpour marquer la conjonction
de deux Planetes, & c.
Plufteurs Perfonnes , pour Q
prononcent T , & pour Qui-
Quonque, difent TiTonTe .
temps de François I. le Do
Du
Pere des belles Lettres , & Fondateur
de l'Académie ou College
Royal de Paris , la prononcia
tion de la Lettre Q eftoit celle
de la Lettre K d'apréfent ; car
GALANT. [ 55
pour Quifquis , on prononçoit
KisKis. Lafçavante Républi
que des Lettres est redevable à
P. Ramus , Doyen du College
Royal , qui a donné la naturelle
prononciation du Q M¹s de la
Sorbonne s'y oppoférent, & même
privérent un Ecclefiaftique de fes
Revenus , parce qu'il prononçoit
le Qcomme Meffieurs de l'Académie
du Roy. Le Procez fut
porté au Parlement , on Ramus
ayant luy- mefme plaidé pour la
nouvelle prononciation de la Lettre
Q, il fut permis par Arreft
folemnel de dire QuiſQuis , ou
KisKis , qui depuis eft devenu
E
iiij
56 MERCURE
un mot pour animer les Chiens
au combat. Je croy que la Cour
Souveraine fonda ſon Arreſtſur
ce que la Lettre Hébraïque Coph
K dans fa valeur. est Q
no- ·Plufieurs Perfonnes ,
tamment ceux qui ont le Filet, ne
peuvent prononcer la Lettre R ,
qui demande le tremblement de
la langue ; c'est pourquoy pour.
R , ils prononcent L.
Meffala , grand Orateur , fit
autrefois un Volume entier de la
Lettre S. Sa mauvaise prononciation
confta la vie à quarantedeux
mille Ephraemites , qui
furent égorgez par les Galaadites,
GALANT. 57
pour n'avoir fçû bien prononcer
dans le mot Schiboleth la Lettre
S , que les Hebreux nomment
Scin .
Appius Claudius trembloit
à la Lettre Z, lors qu'on la pro- .
nonçoit par TS, parce qu'elle exprime
le grincement
de dents d'un
Moribond.
Laprononciation de S, on ST,
fait un fiflement qui penétre , &
qui fertpour ordonner le filence.
L'Echo n'est pas toûjours la
veritable image de la voix articulée
, puis qu'elle ne peut pas
toujours redire ou refléchir la Let
tre S', car pour le mot Satan,
58 MERCURE
PEcho répond Vatan. Il n'en
eft pas de mefme des mots Sofia
in Solario , Soleas Sarciebat
Suas. Vous feavez que la voix
refléchie par l'Echo, employe deux
fois plus de temps que la voix
directe , laquelle dans la moitié
d'une demy -feconde de temps parcourt
690 pieds.
L'Echo du Palais Simoneta,
à un mille de Milan ,
repete
du moins
vingt
- quatre
fois
le mefme
mot.
La plus grande parleufe des
Echos , eft celle que je trouvay
il y a dixhuit ans à Taxily
une lieue de la Ville de Luzy
a
GALANT. 59
en Nivernois ; car eftant la nuit
dans le Fardin de la Cure , qui
dépend de noftre Chapitre de Ternant
, ayant le vifage tourné
contre la Colline de Nidi , elle
repétoit de fuite tres-fortement
tres - diftinctement tous ces
treize mots,
Arma virumque cano , Troja
quæ primus ab oris,
Arma virumque cano .
Il est auffi facile de rendre
raison pourquoy l'Echo pour Sa,
dit Va , que d'expliquer pourquoy
en tenant un doigt dans
chaque coin de la bouche , pour
la Lettre P, on prononce F.
60 MERCURE
La voyelle O. fe fait enten
dre de plus loin , c'est pourquoy
les noms des Chiens de Mutte fe
terminent en O.
Les voyelles O & E font les
plus fortes , puis qu'elles arrestent
les Chevaux au milieu de leur
course.
ω
Le Sauveur du Monde dans
l'Apocalipfe a pris pour Symboles
les deux Lettres A, & w, la
premiere la derniere Lettre
de l'Alphabet Grec , pourfigni
ifier qu'il eft le commencement &
La fin de toutes choses.
Judas , ce vaillant Capitaine
des Juifs futfurnommé MachaGALANT.
61
bée , pour avoir pris dans fon
Etendari cette Devife , Symbole ,
on Mot MA. CA. B. AI . compofé
des quatre premieres fyllabes
du xi. verfet du xv . chapitre
de l'Exode...
MA CAMOCHA BAELIM
JEHOVAH ?
Qui comme Toy entre les
Dieux Jehovah ?
Les
Romains prirent les qua
tre Lettres , S. P. QR . quifont
Les premieres
des quatre Mots
fuivans. Serva , Populum ,
Quem, Redemifti
, qu'une Sybille
avoit gravé fur une lame
d'acier, comme dit Corrafius.
62 MERCURE
:
L'Empereur Maximilian prít
pour Symbole les voyelles A. E.
1. O. V. pour fignifier Aquila
Electa Jufte Omnia Vincit.
Revenons à la Langue Sainte.
Les Juifs & les Samaritains ont
toûjours leu dans leurs Synago
"gues , la Sainte Ecriture en He
breu. La Bible des Samaritains
ne contient que le Pentateuque
,
qui font les cinq Livres de
Moife , parce qu'en l'année du
Monde 3971. c'est à dire 992.
ans avant l'Incarnation ,
n'avoit encore publié que te
Pentateuque lors que le
Royaume d'Ifraël fut divifé,
on
GALANT 63
m'étant resté au Fils de Salomon
que les Tribus de Juda & de
Benjamin , les dix autres Tribus
ayant obeï à Feroboam.
Le Peuple d'ISC. RAB. EL.
Hominis magni Dei , de
l'Homme du grand Dieu , ayant
depuis efté difperfé & contraint
d'habiter en Païs étrangers , il
perdit peu à peu l'usage de fa
Langue Hébraïque , c'est pourquoy
apres la Captivité de Baby
lone , on ne parla que la Langue
Syriaque dans Ferufalem ,
Langue Hebraïque y étoit comme
inconnuë; fi vray que
Princes des Preftres & des Phales
64 MERCURE
rifiens dirent aux Archers En
S. Iean chapitre 7. verfet 49.
Cette Populace ne fçait ce
que c'eft que la Loy. Ce qui
avoit obligé les Rabins on Docteurs
de la Loy , d'en faire des
Verfions en Langue vulgaire des
Pais où ils étoient Etrangers
.
Les Rabins Afiatiques firent à
Babylone , la plus ancienne & la
plus estimée des Paraphrafes ,
qui eft la Chaldaique, ou le Targum
Onkelos.
La Verfion Grecque du Pentateuque
, dont S. Ierôme au
premier chapitre de l'Epifire de
S. Paul à Titus , dit Scientia
GALANT. 65
l'Ordre >
ou dit
pietatis eft noffe Legem ,fur
faite 272. ans avant l'Incarnation
, en Alexandrie d'Egypte,
où les Iuifs avoient un Temple
comme en Ierufalem. Elle eft
furnommée des 70 parce qu'elle
fut faite par
moins aprouvée des 72 , qui compofoient
le Venerable Senat du
grand Sanhedrin. Tout ce qu'on
en a dit au delà , a esté fur la
bonne foy d'un Livre attribué à
Ariftée , l'un des 2. Interprétes,
qui ne firent que la Verfion des
cinq Livres de Moife , bien qu'il
ne foit nommé qu'en tierce Per-
Sonne.
Fevrier 1685 E
66) MERCURE
DESES LIVRES
leur ancienne Forme
99100100
L5
& Relieure.
S ,
Es luifs obfervoient de ne
mettre que 30. Lettres à
chaque ligne.
Les Anciens coloient au long
plufieurs feuilles de papier les
unes au bord des autres , & ils.
n'écrivoyent que d'un côté. Ils
inferoient le bout de la derniere
des feuilles dans la fente d'un
bâton cilindrique , autour duquel
on rouloit toutes les feuilles qui
compofoient ce Livre ou Volume.
Ce bâton avoit un Chapiteau
GALANT 67
une Baze , à la diſtance de
la largeur du papier. Toutes les
Biblioteques étoient composées de
femblables Rouleaux , chez les
Grecs chez les Latins , mefme
long-temps apres Ciceron. Les
Iuifs ont encore fur l'Autel de
chaque Synagogue , les Livres de
la Loyfur deuxfemblables Rou
leaux Cilindriques , & quand ils
ont lû une page , ils la roulent
autour du Cilindre qu'ils tiens
nent à la main droite. Fay trou
vé dans nos Archives du Chapi
tre de Ternant , fondée en l'année
1444. qui eft quatre ans apres
L'invention de l'Imprimerie
, dess
Fij
68 MERCURE
Enquestes fur des feuilles de pa-..
pier colées les unes au bas des autres
, écrites d'un feul côté.
Le Secret ayant efté trouvé de
préparer le parchemin , en forte ·
qu'on peut écrire des deux côtez:
Le Roy Attalus fit écrire &
relier quelques. Livres à la maniere
des noftres.
L'Imprimerie commença en
1440 à Mayence , & les Offices
de Ciceron , eft le premier Livre
qui ait efté Imprimé en Europe,
il est maintenant bien facile de ·
profiter de l'avis de l'Oracle , qui
dit à Zenon que , Pour bien vivre
, il faloit avoir commerce
GALANT 69
avec les Morts. C'eft dans le
mefme fentiment qu' Alphonfe
Roy d' Arragon difoit, Qu'ilfaut
confulter les morts comme les
plus fidéles Confeillers , car il
n'y a point d'Amy plus librequ'un
Livre.
DE LA DIFFICULTE
de lire l'Ecriture Chinoife,
& l'Hebraïque fans
Voyelles.
trouverez pas fi
Vetrange que l'Ecriture Chinoife
ait un Caractere different
pour chaque chofe , & qu'un.
mefme mot prononcé differem .
70 MERCURE
ment, fignifie diferentes chofes,
fi vous faites reflexion qu'en
noftre Langue , un mesme mot a
plufieurs fignifications : En voicy
un exemple, il faut que je vous
Conte , un Conte , d'un Conte,
duquel je ne fais pas grand
Conte. 190
A la fterilité de la Langue
Chinoife , oppofez la fecondité de
la Langue Arabe ; elle a 80 mots
pourfignifier le Miel ; 200 mots
pour fignifier le Serpent ; soo
pour fignifier le Lyon ; & 200.
pour fignifier l'Epée . Cela me
faitfouvenir des fix Versfurvans
d'un vieux Sonnet.
GALANT. 71
Il faut que par neuf fois la Lune
ait fait fon cours,
Avant que nous voyons la lumiere
du jour,
Qu'un cruel Ennemy nous a
bien-toft ravie..
Miférables Mortels , n'avons .
nous pas grand tort,
De faire tant d'Engins pour nous
donner la mort .
L'Ecriture Hebraïque n'avoit
originairement que les Lettres
Confonnes , car les Points qui tiennentlieu
de Voyelles , n'ont commencé
qu'en l'annéesos . de l'Incarnation
, & 436 ans apres que
Titus Vefpafian eut brûlé le Temple
de Terufalem le 8 Aouſt , &
72 MERCURE
la Ville le 8. Septembre en la 72.-
année de Iefus - Chrift . C'est
pourquoy il y a à preſent onze
cens foixante & dix-fept années
que les Docteurs Iuifs étant af
femblez à la Tyberiade , Ville
de la Paleftine , inventerent t
employerent les points ou voyelles»
fecrettes , afin de conferver à leur
Pofterité difperfée par tout le
Monde , la veritable lecture des
Livres Sacrez de l'ancien Teftale
Rabin
ment. C'est ce que
Helie Levite • rapporté dans fax
troifiéme Preface fur le Maffo
reth. C'est pourquoy pour bien
apprendre à lire l'Hebreu , jes
vous
GALANT. 73
vons renvoye à la Mazore , ou
Tradition de l'Ecole Tyberiade.
C'eft fans fujet que vous me
prenez pour un Gale Razaia,
Revelateur des chofes fecretes.
Vous me demandez mille chofes,
comme fi j'avois tout cela dans
mon Jalkur , ou Poche Rabini
que , ou que je fuffe le tout
fçavant Hippias Eleen metempficofe.
Merite t'on quelque chofe
pour beaucoup parler ? Avez
vous oublié que Plutarque loue
Epaminondas qui eftoit le plus
fçavant , & parloit le moins. Je
profite en bien des chofes du bon
mot de Socrate , qui étant inter-
Février 1685.
G
74 MERCURE
rogé pourquoy
il ne donnoit au
cun Ecrit au Public, répondit que
le papier vaudroit mieux que ce
qu'il faudroit dire. Pour vous
répondre à tant d'articles , il me
faudroit une mémoire auſſi heureufe
que celle d'Efdras , qui dicta
par coeur les Livres de l'Ancien
Teftament , tels que nous les
avons. Du Grec Carmides, qui di
foit par coeur ce qui eftoit contenu
dans quel Volume d'une Bibliotéque
qu'on fouhaitoit. De Cyrus,
ou de L. Scipion , qui fçavoient
le nom de tous leurs Soldats ; ou
la mémoire de Mithridate , de
Craffus , de Cyneas , de Themi
GALANT. 75
ftocle , ou celle de l'Empereur
Claude , qui fçavoit tout Homere
par coeur , de Salufte qui fçavoit
tout Demofthene , d'Avicenne
qui fçavoir auffi par coeur
toute la Metaphifique d'Ariftote.
Te nefuis ny Ciceron qui fe fou
venoit de tout ce qu'il avoit leu
ou entendu. Je n'ay pas la mémoire
de Senéque l'Orateur, qui affenre
dans la Préface du Livre des
Plaidoyés on Controverſes , qu'il ·
avoit la Mémoire fi heureuſe ,
qu'il redifoit deux mille noms
differents dans le mefme ordre
qu'ils avoient eftéprononcez, &
que dans l'Ecole plus de deux
ن م
Gij
76 MERCURE
cens perfonnes ayant dit chacun
un Vers, il les repéta en commen
çant par le dernierVers . Le Pape
Clement VI. ayant receu une
grande bleffure à la teſte , ſa mémoire
devint fi heureuſe , qu'il
ne put rien oublier de ce qu'il
avoit leu. Tay efté prefent aver
feu M ' le Marquis de S. André
Montbrun , Capitaine Genéral
des Armées du Roy ,
verneur du Nivernois , à un
femblable effay de Mémoire
entre M de la Barre , pour lors
Intendant du Bourbonnois , &
Mc Adam le Poëte Menuifier de
Nevers. Deplus, je n'aypas un
r
GouGALANT.
77
Secretaire fi expert dans la Tachigraphie
, que ceux dont
Martial difoit , lib. 14 .
Currant verba licet , manus eft
velocior illis ,
Nondum lingua , fuum dextra
peregit opus.
Je nyfuis pasfi exercé qu'Origene
, quand mefme je formerois
aufft mal mes Lettres que le
grand Quintilien , dont les lignes
fembloient des Serpens . Il eft
autant furprenant qu'avanta
geuxpour le bien public, qu'entre
tant de millions d'Ecritures , il ne
s'en rencontre pas deux tout àfair
femblables , quand mefme on an-
C.iij
78 MERCURE
Tite
roit apris à écrire fous un mefmè,
Maistre. Il en eft de l'Ecriture,
comme des Voix des Vifages,
qui font tous en quelque chofe
diferens. Il est vray que
Vefpafian le Fils , difoit ordinai_
rement qu'il auroit pú eftre le plus
grand Fauffaire de l'Empire Romain,
parce qu'ilfçavoit tres - bien,
contrefaire toutes les fignatures.
·Contentez- vous , Monfieur, de
cepeu que je vous envoyepour vos
Etrennes de l'année 1685. Je réponds
à vos autres demandes ,
comme les Juifs dans les Quefons
tres difficiles THIS BI,
JETHARES , KA SIOT,
GALANT. 79
Elie Thesbite , qui nãquit huit
ans avant la mort de Solomon,
les foudra.
que
La Kabale des Rabins auffibien
les deux Volumes de Viſions
Parfaites , ne contiennent que futulites
avec la Lettre R de trois'
Nations bien differentes , l'Itali
que , le Grec l'Hebreu , & à
tous ces Livres , il ne manque que
la Syllabe Grecque Noun.
Vous aprendrez dans 24 heures
la Langue Hebraïque , dans la
nouvelle Grammaire de Criftofori
Cellarii , imprimée Cizæ,
au commencement
de l'année
1684.
G iiij
80 MERCURE
Le manque de Voyelles dans
l'Ecriture Hebraique
, eft la caufe
que la Verfion Grecque de l'Ancien
Teftament
, faite par
les
72
Rabins en Alexandrie l'année
272. avant la naissance de Fefus-
Chrift , n'est pas toujours confor
me à l'Original Hebraïque, quoy.
qu'en ait dit l'Autheur du Livre
attribué à Ariftée l'un des 72:
Interpretes. Puis que cette Verfion
a des paffages mal expliquez,
bien des chofes oubliées ,
d'autres ajoûtées ,s comme dit..
S. Jerôme , qui mourut l'année
420 : c'est pourquoy la Verfion
Latine qu'on fit fur la Grecque,
GALANT. 81
du temps des Apoftres , ne peut
eftre meilleure , bien que nous
chantions les Pfeaumes fuivant
cette Verfion , parce que l'Eglife
yeftoit accoûtumée , lors quefaint
Jerome fit fa Verfion Latine de
Ancien Teftament , que nous
appellons la Vulgate.
Si la Langue Chinoife eft dif
ficile par la differentefignification
d'un mefme mot, la Langue Hebraïque
eft auffi difficile par la
mefme raifon ; car par exemple,
le mot ou Racine HHANAH ,
fignifie humilier , appauvrir ,
affliger, occuper, témoigner,
chanter , crier , parler , ré82
MERCURE
Le mot
pondre , exaucer.
HHALAL , fignifie eſtre la
cauſe , cauſer , rendre affligé,
envelopper , defigner , enlai
dir , vendanger , méprifer ,
méditer , tâcher , agir , cautionner.
Le mot HHARAB,
fignifie dreffer , embellir, plairre
, engager , négocier , mélanger
, s'obfcurcir , devenir
doux.
Par
Bien davantage , les mefmes
mots Hebreux ont fouvent deux
fignifications contraires.
exemple KDS , fignifie fanctifier
, prophaner. BRH fignifie,
benir , maudire. NCHM fignifie
GALANT. 83
10
a
ད
eftre confolé , eftre defolé.
SKN fignifie appauvrir , s'enrichir
, mille autres , par le
changement des conjugaisons
qu'ils appellent Binjanim , Stra
cture.
Par le manque des Voyelles ,
au lieu de lire CHOMER , qui
fignifie URNE , dans laquelle les
Hebreux gardoient la Manne;
les Payens ayant leu CHOMAR ,
qui fignifie ASNE , ils accuferent
lesJuifs , & enfuite les premiers
Chreftiens
d'un Afne dans le Sanctuaire du
Temple.
d'adorer la Tefta
Le 47 Chapitre de la Genefe
84 MERCURE
&
parlant de Faceb adorant Dieu ,
finit par ces mots Halrofch;
Ham , Mitthah , chevet du lit,
les 70 ayant leu Matthe ,
L'interpreterent Verge , ou bâton.
Dans le 11. chap . de Zacharies
verf.7. au mot Hebreu CHBLM ,,
lesfeptante-deux Interpretes leu
rent CHaваLIM, Cordanx :
fuivant les Points on Voyelles ,
depuis marquées par les Rabins
de Tyberiade
nous lifons:
CHOBELİM , qui fignifie Corrupteurs.
>
}
Les Septante leurent par les
3. Confonnes z KR, du 14. Verf.
du 26 Chap. d'Ifaye , le mot
GALANT. 85
ZakeR , qui fignifie Malle ;
S. Jerôme ayant leu ZakaR,
l'interpreta Memoire.
Les Septante dans le Chap. 3.
Verfet de leremie, leurent Reh
him , quifignifie Paſteurs. Et
S. Ierome ayant leu Rohhim,
l'interpreta Amateur, er dans le
Chapitre 9. Verfet 22', leurent
Deber, quifignifie la Mort. Et
S. Jerôme ayant leu Daber, l'interpreta
Parle. De mefme auffi
les Septante dans Oſée, Ch. 13.
Verfet 3 , leurent Harbeh , qui
fignifie Langouste , & S. Iérôleu
Habah , l'interme
ayant
preta
Cheminée
.
86 MERCURE
En voicy affez pour cette fois
& bien que l'Empereur Honorius
ait efté blámé de figner toutes
les Lettres que ces Officiers
luy prefentoientfans les lire , dequoy
fa Soeur Placidie le corri
gea , apres luy en avoirfait connoiftre
le peril , car elle fit gliffer
une Lettre à figner avec les autres
, par laquelle l'Empereur
promettoit Placidie en Mariage
un miferable Efclave. Ie me
fie pour ce coup à la bonne foy
de mon Scribe , plus Homme de
bien
que
le Notaire Lampo,
furnommé
Calamoſphacten
:
Je finis , vous affeurant de ma
GALANT. 87
main que je fuis , Monfieur,
Vostre , &c.
COMIERS.
deux Lettres du fçavant M
Comiers fur les Langues. En
voicy une troifiéme
› que
vous ne trouverez pas moins
curieufe que les autres.
豬
GALANT 45
255:22222 2522: 2222
III.
LETTRE
Concernant les
Langues , les
Lettres
les
Ecritures.
A M' DE S..... SDIKS .
Imaniere
laco-
E répons à la veftre , à la
maniére du Cardinal d'Offat
, article par article ,
niquement , mais je m'explique
en telle forte , que vous n'avez
lien de dire comme S. Jerôme
, en lifant le Poëte Perfe . Si
tu ne veux pas eftre entendu,
tu ne dois pas eftre lû.
pas
46 MERCURE
que
les
Fe fouhaiterois vous pouvoir répondre
auffi brièvement
Lacedémoniens , qui par la feule
Lettre S , qui fignifie Non , répondirent
à la longue Epiftre dos
demandes de Philippe , Pere
d'Alexandre le Grand.
La Langue Sainte , c'est à
dire l'Hebraique , a 22 Lettres,
autant qu'il y a de Livres dans
l'ancien Teftament , dans lequel
l'ordre des Lettres Hebraïques y
eft repeté 21 fois.
L'ay remarqué dans la 273
page du 26 Tome extraordinairs
du Mercure Galant, que Les trois
versets 19, 20 & 21 du 14 char
GALANT. 47
pitre de l'Exode , contiennent
chacun 72 Lettres , par le mélange
defquelles les Kabaliftes forment
les 72 noms de Dieu , tous
terminez en AH ou en EL , c'eft
pourquoy aprés le nom de l'office
d'un Ange , la Sainte Ecriture
ajoûte ELi ainfi Michaël , Raphaël
, Gabriël.
Toutes les 22 Lettres Hebrai
ques font contenues dans le 25
verfet dus chapitre du Prophéte
Ifaye.
Toutes les Lettres Grecques,
font dans les verfets 19 & 20 du
3 chapitre de la premiere Epiftre
de S. Pierre
48 MERCURE
Toutes les Lettres Latines
font dans ce Vers.
Gaza frequens Lybicos duxit
Kartago triumphos.
Atticus le Fils du Sophifte
Herodes , ne pût jamais aprendre
l'Alphabet.
Un jeune Prince Barbare
eftant venu étudier dans Athénes,
ne pût aprendre que les trois
premieres Lettres de l'Alphabet,
qu'il prononça d'un ton fi digne
de fon efprit & de fa Nation ,
que le Préteur ceffa de haranguer;
c'est pourquoy les Barbares
ramenérent en Triomphe leur
Prince , difant qu'il avoit vaincu
le
GALANT. 49
Le plus éloquent d´s Grecs .
La langue est presque le principal
inftrument de l'articulation,
car les confones labiales n'ont pas
befoin de l'office de la langue,
elle a dix mouvemens , fix droits
en rond. Les levres ont
&
quatre
auſſi
jusques
à fix
mouvemens
differens
. Le Larinx
a auf
fes
mouvemens
pour
la Trachée
, qui
ouvre
le paffage
à l'air, que pouffent
les poulmons
.
La Lettre Afe prononce le gozier
& la bouche ouverte ,fans.
employer la langue ; elle est donc
la Lettre la plus facil à prononcer
, c'est pourquoy elle tient le
Ferrier 1685.
Ε
50 MERCURE
premier rang dans l'Alphabet.
On dir qu'il n'y a eu que Zoroafter
qui ait ry en naiffant , &
que les Mâles pleurent par
voyelle A, & les Filles par la
voyelle E , ce qui a donné lieu à
ce Diftique, sikin mo ay
la
Plorat adhuc proles quod commifere
parentes,
A genitor dat Adam : E dedit
Eva prior.
Comme les confones B, M, P,
font purement labiales , ellesfont
auffi tres -faciles à prononcer. Il
ne faut qu'ouvrir doucement les
lévres en prononçant A , c'eſt
pourquoy
les Enfans prononcent
GALANT. 51
facilement MaMa PaPa ,
.
parce que le P fe prononce par la
feule explofion de l'Air , en feparant
promptement les lévres,
fi vous prononcez P tout contre
la flamme de la Chandelle , elle
vous fera entendre cette explo
Sion.
O,fe prononce le gozier ouvert
, & la bouche un peu enflée
voutée, c'eft pourquoy les Puis,
les Caves , & les Antres profonds,
pour A, refléchiffent O.
E, fe prononcefermant un peu
la bouche , & aprochant la langue
du palais , ne laiffant qu'un
petit paffage en largeur , à l'air
E ij
52 MERCURE
pouffe par les poulmons.
I, fe prononce en appliquant
davantage la langue au palais,
pour ne laiffer qu'une petite iſſue
à l'air , & on ferme davantage
la bouche , & on joint preſque
les dents.
V, François ,fe prononce ayant
joint les dents la langue tout
contre le palais ferrant les
téores avancéespour ne laiffer à
l'air qu'une petite iffuë ronde ,
on reffent qu'il fe forme un tremblement
des lévres.
I
Il
ya
ftinguent
point
Va de Fa , & pour
a des Nations qui ne di-
Vin difent Fin ,
GALANT 53
>
A Siracufe , la Lettre M tirée
au fort , donnoit le droit de la
Harangue publique.
La pronontiation de la Lettre
L appartient à la langue , celle
de Dede S , aux dents , M ,
aux lévres , celle de N au nez,
fi vray que fi on ferre le nez,
ne peut prononcer Na , mais on
entend Da , d'où il est facile de
rendre raifon des noms qu'on a
impofé à ces Lettres.
on
La Lettre K eft gutturale. Les
Calomniateurs étoient marquez
aufront avec un fer chaud , des
Lettres K & C la raiſon eſt
facile.
E j
54 MERCURE
La Lettre Qeftoit auffi im.
primée au front de ceux qui épou
foient une feconde Femme , la
premiere eftant vivante. Cette
marque Qest affezfignificative
du crime, de mefme que celle d'Aftronomie
Qpour marquer la conjonction
de deux Planetes, & c.
Plufteurs Perfonnes , pour Q
prononcent T , & pour Qui-
Quonque, difent TiTonTe .
temps de François I. le Do
Du
Pere des belles Lettres , & Fondateur
de l'Académie ou College
Royal de Paris , la prononcia
tion de la Lettre Q eftoit celle
de la Lettre K d'apréfent ; car
GALANT. [ 55
pour Quifquis , on prononçoit
KisKis. Lafçavante Républi
que des Lettres est redevable à
P. Ramus , Doyen du College
Royal , qui a donné la naturelle
prononciation du Q M¹s de la
Sorbonne s'y oppoférent, & même
privérent un Ecclefiaftique de fes
Revenus , parce qu'il prononçoit
le Qcomme Meffieurs de l'Académie
du Roy. Le Procez fut
porté au Parlement , on Ramus
ayant luy- mefme plaidé pour la
nouvelle prononciation de la Lettre
Q, il fut permis par Arreft
folemnel de dire QuiſQuis , ou
KisKis , qui depuis eft devenu
E
iiij
56 MERCURE
un mot pour animer les Chiens
au combat. Je croy que la Cour
Souveraine fonda ſon Arreſtſur
ce que la Lettre Hébraïque Coph
K dans fa valeur. est Q
no- ·Plufieurs Perfonnes ,
tamment ceux qui ont le Filet, ne
peuvent prononcer la Lettre R ,
qui demande le tremblement de
la langue ; c'est pourquoy pour.
R , ils prononcent L.
Meffala , grand Orateur , fit
autrefois un Volume entier de la
Lettre S. Sa mauvaise prononciation
confta la vie à quarantedeux
mille Ephraemites , qui
furent égorgez par les Galaadites,
GALANT. 57
pour n'avoir fçû bien prononcer
dans le mot Schiboleth la Lettre
S , que les Hebreux nomment
Scin .
Appius Claudius trembloit
à la Lettre Z, lors qu'on la pro- .
nonçoit par TS, parce qu'elle exprime
le grincement
de dents d'un
Moribond.
Laprononciation de S, on ST,
fait un fiflement qui penétre , &
qui fertpour ordonner le filence.
L'Echo n'est pas toûjours la
veritable image de la voix articulée
, puis qu'elle ne peut pas
toujours redire ou refléchir la Let
tre S', car pour le mot Satan,
58 MERCURE
PEcho répond Vatan. Il n'en
eft pas de mefme des mots Sofia
in Solario , Soleas Sarciebat
Suas. Vous feavez que la voix
refléchie par l'Echo, employe deux
fois plus de temps que la voix
directe , laquelle dans la moitié
d'une demy -feconde de temps parcourt
690 pieds.
L'Echo du Palais Simoneta,
à un mille de Milan ,
repete
du moins
vingt
- quatre
fois
le mefme
mot.
La plus grande parleufe des
Echos , eft celle que je trouvay
il y a dixhuit ans à Taxily
une lieue de la Ville de Luzy
a
GALANT. 59
en Nivernois ; car eftant la nuit
dans le Fardin de la Cure , qui
dépend de noftre Chapitre de Ternant
, ayant le vifage tourné
contre la Colline de Nidi , elle
repétoit de fuite tres-fortement
tres - diftinctement tous ces
treize mots,
Arma virumque cano , Troja
quæ primus ab oris,
Arma virumque cano .
Il est auffi facile de rendre
raison pourquoy l'Echo pour Sa,
dit Va , que d'expliquer pourquoy
en tenant un doigt dans
chaque coin de la bouche , pour
la Lettre P, on prononce F.
60 MERCURE
La voyelle O. fe fait enten
dre de plus loin , c'est pourquoy
les noms des Chiens de Mutte fe
terminent en O.
Les voyelles O & E font les
plus fortes , puis qu'elles arrestent
les Chevaux au milieu de leur
course.
ω
Le Sauveur du Monde dans
l'Apocalipfe a pris pour Symboles
les deux Lettres A, & w, la
premiere la derniere Lettre
de l'Alphabet Grec , pourfigni
ifier qu'il eft le commencement &
La fin de toutes choses.
Judas , ce vaillant Capitaine
des Juifs futfurnommé MachaGALANT.
61
bée , pour avoir pris dans fon
Etendari cette Devife , Symbole ,
on Mot MA. CA. B. AI . compofé
des quatre premieres fyllabes
du xi. verfet du xv . chapitre
de l'Exode...
MA CAMOCHA BAELIM
JEHOVAH ?
Qui comme Toy entre les
Dieux Jehovah ?
Les
Romains prirent les qua
tre Lettres , S. P. QR . quifont
Les premieres
des quatre Mots
fuivans. Serva , Populum ,
Quem, Redemifti
, qu'une Sybille
avoit gravé fur une lame
d'acier, comme dit Corrafius.
62 MERCURE
:
L'Empereur Maximilian prít
pour Symbole les voyelles A. E.
1. O. V. pour fignifier Aquila
Electa Jufte Omnia Vincit.
Revenons à la Langue Sainte.
Les Juifs & les Samaritains ont
toûjours leu dans leurs Synago
"gues , la Sainte Ecriture en He
breu. La Bible des Samaritains
ne contient que le Pentateuque
,
qui font les cinq Livres de
Moife , parce qu'en l'année du
Monde 3971. c'est à dire 992.
ans avant l'Incarnation ,
n'avoit encore publié que te
Pentateuque lors que le
Royaume d'Ifraël fut divifé,
on
GALANT 63
m'étant resté au Fils de Salomon
que les Tribus de Juda & de
Benjamin , les dix autres Tribus
ayant obeï à Feroboam.
Le Peuple d'ISC. RAB. EL.
Hominis magni Dei , de
l'Homme du grand Dieu , ayant
depuis efté difperfé & contraint
d'habiter en Païs étrangers , il
perdit peu à peu l'usage de fa
Langue Hébraïque , c'est pourquoy
apres la Captivité de Baby
lone , on ne parla que la Langue
Syriaque dans Ferufalem ,
Langue Hebraïque y étoit comme
inconnuë; fi vray que
Princes des Preftres & des Phales
64 MERCURE
rifiens dirent aux Archers En
S. Iean chapitre 7. verfet 49.
Cette Populace ne fçait ce
que c'eft que la Loy. Ce qui
avoit obligé les Rabins on Docteurs
de la Loy , d'en faire des
Verfions en Langue vulgaire des
Pais où ils étoient Etrangers
.
Les Rabins Afiatiques firent à
Babylone , la plus ancienne & la
plus estimée des Paraphrafes ,
qui eft la Chaldaique, ou le Targum
Onkelos.
La Verfion Grecque du Pentateuque
, dont S. Ierôme au
premier chapitre de l'Epifire de
S. Paul à Titus , dit Scientia
GALANT. 65
l'Ordre >
ou dit
pietatis eft noffe Legem ,fur
faite 272. ans avant l'Incarnation
, en Alexandrie d'Egypte,
où les Iuifs avoient un Temple
comme en Ierufalem. Elle eft
furnommée des 70 parce qu'elle
fut faite par
moins aprouvée des 72 , qui compofoient
le Venerable Senat du
grand Sanhedrin. Tout ce qu'on
en a dit au delà , a esté fur la
bonne foy d'un Livre attribué à
Ariftée , l'un des 2. Interprétes,
qui ne firent que la Verfion des
cinq Livres de Moife , bien qu'il
ne foit nommé qu'en tierce Per-
Sonne.
Fevrier 1685 E
66) MERCURE
DESES LIVRES
leur ancienne Forme
99100100
L5
& Relieure.
S ,
Es luifs obfervoient de ne
mettre que 30. Lettres à
chaque ligne.
Les Anciens coloient au long
plufieurs feuilles de papier les
unes au bord des autres , & ils.
n'écrivoyent que d'un côté. Ils
inferoient le bout de la derniere
des feuilles dans la fente d'un
bâton cilindrique , autour duquel
on rouloit toutes les feuilles qui
compofoient ce Livre ou Volume.
Ce bâton avoit un Chapiteau
GALANT 67
une Baze , à la diſtance de
la largeur du papier. Toutes les
Biblioteques étoient composées de
femblables Rouleaux , chez les
Grecs chez les Latins , mefme
long-temps apres Ciceron. Les
Iuifs ont encore fur l'Autel de
chaque Synagogue , les Livres de
la Loyfur deuxfemblables Rou
leaux Cilindriques , & quand ils
ont lû une page , ils la roulent
autour du Cilindre qu'ils tiens
nent à la main droite. Fay trou
vé dans nos Archives du Chapi
tre de Ternant , fondée en l'année
1444. qui eft quatre ans apres
L'invention de l'Imprimerie
, dess
Fij
68 MERCURE
Enquestes fur des feuilles de pa-..
pier colées les unes au bas des autres
, écrites d'un feul côté.
Le Secret ayant efté trouvé de
préparer le parchemin , en forte ·
qu'on peut écrire des deux côtez:
Le Roy Attalus fit écrire &
relier quelques. Livres à la maniere
des noftres.
L'Imprimerie commença en
1440 à Mayence , & les Offices
de Ciceron , eft le premier Livre
qui ait efté Imprimé en Europe,
il est maintenant bien facile de ·
profiter de l'avis de l'Oracle , qui
dit à Zenon que , Pour bien vivre
, il faloit avoir commerce
GALANT 69
avec les Morts. C'eft dans le
mefme fentiment qu' Alphonfe
Roy d' Arragon difoit, Qu'ilfaut
confulter les morts comme les
plus fidéles Confeillers , car il
n'y a point d'Amy plus librequ'un
Livre.
DE LA DIFFICULTE
de lire l'Ecriture Chinoife,
& l'Hebraïque fans
Voyelles.
trouverez pas fi
Vetrange que l'Ecriture Chinoife
ait un Caractere different
pour chaque chofe , & qu'un.
mefme mot prononcé differem .
70 MERCURE
ment, fignifie diferentes chofes,
fi vous faites reflexion qu'en
noftre Langue , un mesme mot a
plufieurs fignifications : En voicy
un exemple, il faut que je vous
Conte , un Conte , d'un Conte,
duquel je ne fais pas grand
Conte. 190
A la fterilité de la Langue
Chinoife , oppofez la fecondité de
la Langue Arabe ; elle a 80 mots
pourfignifier le Miel ; 200 mots
pour fignifier le Serpent ; soo
pour fignifier le Lyon ; & 200.
pour fignifier l'Epée . Cela me
faitfouvenir des fix Versfurvans
d'un vieux Sonnet.
GALANT. 71
Il faut que par neuf fois la Lune
ait fait fon cours,
Avant que nous voyons la lumiere
du jour,
Qu'un cruel Ennemy nous a
bien-toft ravie..
Miférables Mortels , n'avons .
nous pas grand tort,
De faire tant d'Engins pour nous
donner la mort .
L'Ecriture Hebraïque n'avoit
originairement que les Lettres
Confonnes , car les Points qui tiennentlieu
de Voyelles , n'ont commencé
qu'en l'annéesos . de l'Incarnation
, & 436 ans apres que
Titus Vefpafian eut brûlé le Temple
de Terufalem le 8 Aouſt , &
72 MERCURE
la Ville le 8. Septembre en la 72.-
année de Iefus - Chrift . C'est
pourquoy il y a à preſent onze
cens foixante & dix-fept années
que les Docteurs Iuifs étant af
femblez à la Tyberiade , Ville
de la Paleftine , inventerent t
employerent les points ou voyelles»
fecrettes , afin de conferver à leur
Pofterité difperfée par tout le
Monde , la veritable lecture des
Livres Sacrez de l'ancien Teftale
Rabin
ment. C'est ce que
Helie Levite • rapporté dans fax
troifiéme Preface fur le Maffo
reth. C'est pourquoy pour bien
apprendre à lire l'Hebreu , jes
vous
GALANT. 73
vons renvoye à la Mazore , ou
Tradition de l'Ecole Tyberiade.
C'eft fans fujet que vous me
prenez pour un Gale Razaia,
Revelateur des chofes fecretes.
Vous me demandez mille chofes,
comme fi j'avois tout cela dans
mon Jalkur , ou Poche Rabini
que , ou que je fuffe le tout
fçavant Hippias Eleen metempficofe.
Merite t'on quelque chofe
pour beaucoup parler ? Avez
vous oublié que Plutarque loue
Epaminondas qui eftoit le plus
fçavant , & parloit le moins. Je
profite en bien des chofes du bon
mot de Socrate , qui étant inter-
Février 1685.
G
74 MERCURE
rogé pourquoy
il ne donnoit au
cun Ecrit au Public, répondit que
le papier vaudroit mieux que ce
qu'il faudroit dire. Pour vous
répondre à tant d'articles , il me
faudroit une mémoire auſſi heureufe
que celle d'Efdras , qui dicta
par coeur les Livres de l'Ancien
Teftament , tels que nous les
avons. Du Grec Carmides, qui di
foit par coeur ce qui eftoit contenu
dans quel Volume d'une Bibliotéque
qu'on fouhaitoit. De Cyrus,
ou de L. Scipion , qui fçavoient
le nom de tous leurs Soldats ; ou
la mémoire de Mithridate , de
Craffus , de Cyneas , de Themi
GALANT. 75
ftocle , ou celle de l'Empereur
Claude , qui fçavoit tout Homere
par coeur , de Salufte qui fçavoit
tout Demofthene , d'Avicenne
qui fçavoir auffi par coeur
toute la Metaphifique d'Ariftote.
Te nefuis ny Ciceron qui fe fou
venoit de tout ce qu'il avoit leu
ou entendu. Je n'ay pas la mémoire
de Senéque l'Orateur, qui affenre
dans la Préface du Livre des
Plaidoyés on Controverſes , qu'il ·
avoit la Mémoire fi heureuſe ,
qu'il redifoit deux mille noms
differents dans le mefme ordre
qu'ils avoient eftéprononcez, &
que dans l'Ecole plus de deux
ن م
Gij
76 MERCURE
cens perfonnes ayant dit chacun
un Vers, il les repéta en commen
çant par le dernierVers . Le Pape
Clement VI. ayant receu une
grande bleffure à la teſte , ſa mémoire
devint fi heureuſe , qu'il
ne put rien oublier de ce qu'il
avoit leu. Tay efté prefent aver
feu M ' le Marquis de S. André
Montbrun , Capitaine Genéral
des Armées du Roy ,
verneur du Nivernois , à un
femblable effay de Mémoire
entre M de la Barre , pour lors
Intendant du Bourbonnois , &
Mc Adam le Poëte Menuifier de
Nevers. Deplus, je n'aypas un
r
GouGALANT.
77
Secretaire fi expert dans la Tachigraphie
, que ceux dont
Martial difoit , lib. 14 .
Currant verba licet , manus eft
velocior illis ,
Nondum lingua , fuum dextra
peregit opus.
Je nyfuis pasfi exercé qu'Origene
, quand mefme je formerois
aufft mal mes Lettres que le
grand Quintilien , dont les lignes
fembloient des Serpens . Il eft
autant furprenant qu'avanta
geuxpour le bien public, qu'entre
tant de millions d'Ecritures , il ne
s'en rencontre pas deux tout àfair
femblables , quand mefme on an-
C.iij
78 MERCURE
Tite
roit apris à écrire fous un mefmè,
Maistre. Il en eft de l'Ecriture,
comme des Voix des Vifages,
qui font tous en quelque chofe
diferens. Il est vray que
Vefpafian le Fils , difoit ordinai_
rement qu'il auroit pú eftre le plus
grand Fauffaire de l'Empire Romain,
parce qu'ilfçavoit tres - bien,
contrefaire toutes les fignatures.
·Contentez- vous , Monfieur, de
cepeu que je vous envoyepour vos
Etrennes de l'année 1685. Je réponds
à vos autres demandes ,
comme les Juifs dans les Quefons
tres difficiles THIS BI,
JETHARES , KA SIOT,
GALANT. 79
Elie Thesbite , qui nãquit huit
ans avant la mort de Solomon,
les foudra.
que
La Kabale des Rabins auffibien
les deux Volumes de Viſions
Parfaites , ne contiennent que futulites
avec la Lettre R de trois'
Nations bien differentes , l'Itali
que , le Grec l'Hebreu , & à
tous ces Livres , il ne manque que
la Syllabe Grecque Noun.
Vous aprendrez dans 24 heures
la Langue Hebraïque , dans la
nouvelle Grammaire de Criftofori
Cellarii , imprimée Cizæ,
au commencement
de l'année
1684.
G iiij
80 MERCURE
Le manque de Voyelles dans
l'Ecriture Hebraique
, eft la caufe
que la Verfion Grecque de l'Ancien
Teftament
, faite par
les
72
Rabins en Alexandrie l'année
272. avant la naissance de Fefus-
Chrift , n'est pas toujours confor
me à l'Original Hebraïque, quoy.
qu'en ait dit l'Autheur du Livre
attribué à Ariftée l'un des 72:
Interpretes. Puis que cette Verfion
a des paffages mal expliquez,
bien des chofes oubliées ,
d'autres ajoûtées ,s comme dit..
S. Jerôme , qui mourut l'année
420 : c'est pourquoy la Verfion
Latine qu'on fit fur la Grecque,
GALANT. 81
du temps des Apoftres , ne peut
eftre meilleure , bien que nous
chantions les Pfeaumes fuivant
cette Verfion , parce que l'Eglife
yeftoit accoûtumée , lors quefaint
Jerome fit fa Verfion Latine de
Ancien Teftament , que nous
appellons la Vulgate.
Si la Langue Chinoife eft dif
ficile par la differentefignification
d'un mefme mot, la Langue Hebraïque
eft auffi difficile par la
mefme raifon ; car par exemple,
le mot ou Racine HHANAH ,
fignifie humilier , appauvrir ,
affliger, occuper, témoigner,
chanter , crier , parler , ré82
MERCURE
Le mot
pondre , exaucer.
HHALAL , fignifie eſtre la
cauſe , cauſer , rendre affligé,
envelopper , defigner , enlai
dir , vendanger , méprifer ,
méditer , tâcher , agir , cautionner.
Le mot HHARAB,
fignifie dreffer , embellir, plairre
, engager , négocier , mélanger
, s'obfcurcir , devenir
doux.
Par
Bien davantage , les mefmes
mots Hebreux ont fouvent deux
fignifications contraires.
exemple KDS , fignifie fanctifier
, prophaner. BRH fignifie,
benir , maudire. NCHM fignifie
GALANT. 83
10
a
ད
eftre confolé , eftre defolé.
SKN fignifie appauvrir , s'enrichir
, mille autres , par le
changement des conjugaisons
qu'ils appellent Binjanim , Stra
cture.
Par le manque des Voyelles ,
au lieu de lire CHOMER , qui
fignifie URNE , dans laquelle les
Hebreux gardoient la Manne;
les Payens ayant leu CHOMAR ,
qui fignifie ASNE , ils accuferent
lesJuifs , & enfuite les premiers
Chreftiens
d'un Afne dans le Sanctuaire du
Temple.
d'adorer la Tefta
Le 47 Chapitre de la Genefe
84 MERCURE
&
parlant de Faceb adorant Dieu ,
finit par ces mots Halrofch;
Ham , Mitthah , chevet du lit,
les 70 ayant leu Matthe ,
L'interpreterent Verge , ou bâton.
Dans le 11. chap . de Zacharies
verf.7. au mot Hebreu CHBLM ,,
lesfeptante-deux Interpretes leu
rent CHaваLIM, Cordanx :
fuivant les Points on Voyelles ,
depuis marquées par les Rabins
de Tyberiade
nous lifons:
CHOBELİM , qui fignifie Corrupteurs.
>
}
Les Septante leurent par les
3. Confonnes z KR, du 14. Verf.
du 26 Chap. d'Ifaye , le mot
GALANT. 85
ZakeR , qui fignifie Malle ;
S. Jerôme ayant leu ZakaR,
l'interpreta Memoire.
Les Septante dans le Chap. 3.
Verfet de leremie, leurent Reh
him , quifignifie Paſteurs. Et
S. Ierome ayant leu Rohhim,
l'interpreta Amateur, er dans le
Chapitre 9. Verfet 22', leurent
Deber, quifignifie la Mort. Et
S. Jerôme ayant leu Daber, l'interpreta
Parle. De mefme auffi
les Septante dans Oſée, Ch. 13.
Verfet 3 , leurent Harbeh , qui
fignifie Langouste , & S. Iérôleu
Habah , l'interme
ayant
preta
Cheminée
.
86 MERCURE
En voicy affez pour cette fois
& bien que l'Empereur Honorius
ait efté blámé de figner toutes
les Lettres que ces Officiers
luy prefentoientfans les lire , dequoy
fa Soeur Placidie le corri
gea , apres luy en avoirfait connoiftre
le peril , car elle fit gliffer
une Lettre à figner avec les autres
, par laquelle l'Empereur
promettoit Placidie en Mariage
un miferable Efclave. Ie me
fie pour ce coup à la bonne foy
de mon Scribe , plus Homme de
bien
que
le Notaire Lampo,
furnommé
Calamoſphacten
:
Je finis , vous affeurant de ma
GALANT. 87
main que je fuis , Monfieur,
Vostre , &c.
COMIERS.
Fermer
Résumé : III. LETTRE Concernant les Langues, les Lettres & les Ecritures. A Mr DE S.....SDIKS.
Le texte discute des langues, des écritures et des lettres, en se concentrant particulièrement sur l'hébreu, le grec et le latin. L'auteur note que la langue hébraïque compte 22 lettres, correspondant aux 22 livres de l'Ancien Testament. Les kabbalistes utilisent les lettres des versets 19, 20 et 21 du chapitre 14 de l'Exode pour former les 72 noms de Dieu. Toutes les lettres hébraïques apparaissent dans le chapitre 25 du prophète Isaïe, les lettres grecques dans les versets 19 et 20 du chapitre 3 de la première épître de Pierre, et les lettres latines dans le vers 'Gaza frequens Lybicos duxit Kartago triumphos'. L'auteur relate également des anecdotes sur l'apprentissage des alphabets, comme celle d'un jeune prince barbare qui a impressionné les Athéniens en maîtrisant les trois premières lettres de l'alphabet grec. La lettre A est considérée comme la plus facile à prononcer et tient le premier rang dans l'alphabet. Des observations sur la prononciation des voyelles et des consonnes sont également faites, ainsi que des remarques sur l'écho et la prononciation des lettres dans différentes langues. Le texte aborde aussi l'histoire des écritures, mentionnant que les Juifs et les Samaritains lisaient la Sainte Écriture en hébreu dans leurs synagogues. Après la captivité de Babylone, la langue syriaque a remplacé l'hébreu à Jérusalem. Les rabbins ont traduit la Loi en langues vulgaires pour les Juifs dispersés. La version grecque du Pentateuque, faite à Alexandrie, est appelée la Septante et a été approuvée par le Sanhedrin. L'auteur discute également de la polysémie des mots dans différentes langues, illustrée par une phrase jouant sur les mots 'conte' en français. Il oppose la stérilité de la langue chinoise à la fécondité de la langue arabe, qui possède de nombreux mots pour désigner des concepts spécifiques comme le miel, le serpent, le lion et l'épée. L'écriture hébraïque originellement ne comportait que des consonnes. Les voyelles ont été ajoutées au IVe siècle, après la destruction du Temple de Jérusalem par Titus Vespasien, pour conserver la lecture correcte des livres sacrés. Le texte mentionne des figures historiques et des exemples de mémoires prodigieuses, comme celle d'Esdras ou de Sénèque, pour illustrer la difficulté de répondre à de nombreuses questions sans une mémoire exceptionnelle. Enfin, le texte discute des difficultés de la langue hébraïque, où un même mot peut avoir plusieurs significations contraires, et des erreurs d'interprétation dans les versions grecques et latines de l'Ancien Testament dues à l'absence de voyelles. Il conclut par des exemples de malentendus causés par ces ambiguïtés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 138-146
A MADAME DE ***
Début :
Le Mariage dont vous me parlez est fait. L'aimable Personne / Rien n'est plus certain, Madame. L'Anglois qui a [...]
Mots clefs :
Amour, Mariage, Langue, Angleterre, Coeur, Langage, Hyménée , Amants
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A MADAME DE ***
Le Mariage dont vous me
parlez eft fait . L'aimable PerGALANT
139
e
kurt juin Leute , you
rez bien aife de voir. En voi-
Mij
cy une Copie.
128 MERCURE
f
1
S
ariage dont vous me
ft fait. L'aimable PerGALANT.
139
7
*
fonne, à l'avantage de qui vô
tre Parente vous a écrit tant
de chofes , s'eft réfoluë à paffer
fa vie en Angleterre , où
elle a fuivy l'Anglois qui a
fceu toucher fon coeur. Ce
qu'il y a de particulier , c'eſt
qu'aucun des deux n'entendant
la Langue de l'autre , ils
feront réduits pendant quelque
temps à ne fe parler que
par Interprétes . Un Amy de
la Mariée qui s'eft rencontré
à Londres , lors qu'elle y eft
arrivée , a écrit là deffus une
fort jolie Lettre , que vous ferez
bien- aiſe de voir. En voi-
Mij
cy une Copie.
140 MERCURE
255:22222 2522: 2222
A MADAME DE *** :
R
dame.
ne
Ien n'eft plus certain , Madame.
L'Anglois qui a
époufé Mademoiselle de ***
parle point notre Langue , &
Mademoiselle de *** ne sçait
pas un mot d'Anglois . Cela paroift
d'abord affez bizarre , mais
c'eft faute de bien confiderer ce
dont il s'agit.
Dés le moment qu'un cour
foûpire ,
On connoift en tous lieux ce que
cela veut dire ,.
GALANT. 141
Et malgré Babel & fa Tour,
Dans le Climat le plus fauvage,
Ne demandez que de l'amour ,
On entendra voſtre langage .
La Terre en mille Etats à beau fe
partager;
En Afie, en Afrique, en Europe,
il n'importe
L'Amour n'eft jamais Eträger
En quelque Païs qu'on le
porte .
Comme il eft Pere de tous les
Hommes , il eft entendu de tous
fes Enfans. Il eft vray que quand
"il veut faire quelque mauvais
coup , comme ilfaut qu'il fe maf
que et qu'il se déguife , il faut
auffi qu'il fe ferve de la Langue
#
142 MERCURE
du Pais ; mais quand il eft conduit
par l'Hymenée ,fans lequel
il ne peut estre recen chez les
honneftes Gens , il luyfuffit defe
montrer pourfe faire entendre.
En quelque Langue qu'il s'exprime,
On fçait d'abord ce qu'il prétend
;
Et dés qu'il peut parler fans
crime,
Une honnefte Fille l'entend.
La raison de cela , c'eſt que
la Langue d'Amour n'eft
qu'une tradition tres fimple &
tres aifée , dont la Nature eft dépofitaire
, & qu'elle ne manque
GALANT. 143
jamais de reveler à toutes les
Filles quand elles en ont besoin.
Parmy toutes les Nations
Si toft que l'on en vient aux pri
vautez fecretes ,
L'Hymen en ces occafions
A certaines expreffions
Quin'ont point befoin d'interpretes.
que
Ne vous étonnez donc point
deux Perfonnes Etrangeres ,
d'un langagefidiférent, ayent
pú fe résoudre de fe marier enfemble
, & croyez comme un Article
de Foy naturelle, que
fortes de myfleres , tout le monde
parle François . Ajoûtez à cela
dans ces
144 MERCURE
que de jeunes Epoux ont leur
maniere particuliere de s'entretenir
indépendamment de toutes.
les Langues de la Terre.
Les plus beaux difcours qu'on
entend,
Pour des cours enflamez font des -
contes frivoles ,
Et l'Amour pour eftre content
,
Ne s'amufe pas aux paroles .
L'Amour est la feule de tou--
tes les Divinitez dont le fervice
n'a jamais changé ; fon culte est
encore à préfent tel qu'il eftoit au
commencement du Monde. On
luy adreffe les mefmes voeux , on
luy
GALANT. 145
luy fait les mefmes Sacrifices ; on
luy immole les mefmes Victimes ;
quand deux Amans veulent
bien affifter en perfonne à fes
Mifteresfecrets , on n'en a pas fitoft
chaffe les Prophanes , que
pleins de ce Dieu qui les poffede,
ils en comprennent en un moment
toutes les Ceremonies , &
tout ce qui fe fait en fon honneur.
Si vous faifiez ce for Argument
à Thomas Diafoirus ; Vos
deux Epoux ne parlent pas
la mefme Langue ; Ergo , ils
ne s'entendent pas. Il vous
répondroit. Diftinguo , Made-
Février 1685.
N
146 MERCURE
moifelle. Ils ne s'entendent
pas le jour. Concedo , Mademoifelle.
Ils ne s'entendent
pas la nuit. Nego , Mademoifelle
. Or s'entendre la nuit , c'eft
s'entendre la moitié de la vie,
c'est beaucoup pour des Mariez.
Teconnois bien des Gens, &
vous auffi , qui parlent tres bon
François , & qui n'en demanderoient
pas d'avantage.
Qu'un Mariage eft plein d'appas
Quand la nuit un Epoux peur
contenter la Alame,
Et que le jour il n'entend pas
Les fottifes que dit fa Femme.
parlez eft fait . L'aimable PerGALANT
139
e
kurt juin Leute , you
rez bien aife de voir. En voi-
Mij
cy une Copie.
128 MERCURE
f
1
S
ariage dont vous me
ft fait. L'aimable PerGALANT.
139
7
*
fonne, à l'avantage de qui vô
tre Parente vous a écrit tant
de chofes , s'eft réfoluë à paffer
fa vie en Angleterre , où
elle a fuivy l'Anglois qui a
fceu toucher fon coeur. Ce
qu'il y a de particulier , c'eſt
qu'aucun des deux n'entendant
la Langue de l'autre , ils
feront réduits pendant quelque
temps à ne fe parler que
par Interprétes . Un Amy de
la Mariée qui s'eft rencontré
à Londres , lors qu'elle y eft
arrivée , a écrit là deffus une
fort jolie Lettre , que vous ferez
bien- aiſe de voir. En voi-
Mij
cy une Copie.
140 MERCURE
255:22222 2522: 2222
A MADAME DE *** :
R
dame.
ne
Ien n'eft plus certain , Madame.
L'Anglois qui a
époufé Mademoiselle de ***
parle point notre Langue , &
Mademoiselle de *** ne sçait
pas un mot d'Anglois . Cela paroift
d'abord affez bizarre , mais
c'eft faute de bien confiderer ce
dont il s'agit.
Dés le moment qu'un cour
foûpire ,
On connoift en tous lieux ce que
cela veut dire ,.
GALANT. 141
Et malgré Babel & fa Tour,
Dans le Climat le plus fauvage,
Ne demandez que de l'amour ,
On entendra voſtre langage .
La Terre en mille Etats à beau fe
partager;
En Afie, en Afrique, en Europe,
il n'importe
L'Amour n'eft jamais Eträger
En quelque Païs qu'on le
porte .
Comme il eft Pere de tous les
Hommes , il eft entendu de tous
fes Enfans. Il eft vray que quand
"il veut faire quelque mauvais
coup , comme ilfaut qu'il fe maf
que et qu'il se déguife , il faut
auffi qu'il fe ferve de la Langue
#
142 MERCURE
du Pais ; mais quand il eft conduit
par l'Hymenée ,fans lequel
il ne peut estre recen chez les
honneftes Gens , il luyfuffit defe
montrer pourfe faire entendre.
En quelque Langue qu'il s'exprime,
On fçait d'abord ce qu'il prétend
;
Et dés qu'il peut parler fans
crime,
Une honnefte Fille l'entend.
La raison de cela , c'eſt que
la Langue d'Amour n'eft
qu'une tradition tres fimple &
tres aifée , dont la Nature eft dépofitaire
, & qu'elle ne manque
GALANT. 143
jamais de reveler à toutes les
Filles quand elles en ont besoin.
Parmy toutes les Nations
Si toft que l'on en vient aux pri
vautez fecretes ,
L'Hymen en ces occafions
A certaines expreffions
Quin'ont point befoin d'interpretes.
que
Ne vous étonnez donc point
deux Perfonnes Etrangeres ,
d'un langagefidiférent, ayent
pú fe résoudre de fe marier enfemble
, & croyez comme un Article
de Foy naturelle, que
fortes de myfleres , tout le monde
parle François . Ajoûtez à cela
dans ces
144 MERCURE
que de jeunes Epoux ont leur
maniere particuliere de s'entretenir
indépendamment de toutes.
les Langues de la Terre.
Les plus beaux difcours qu'on
entend,
Pour des cours enflamez font des -
contes frivoles ,
Et l'Amour pour eftre content
,
Ne s'amufe pas aux paroles .
L'Amour est la feule de tou--
tes les Divinitez dont le fervice
n'a jamais changé ; fon culte est
encore à préfent tel qu'il eftoit au
commencement du Monde. On
luy adreffe les mefmes voeux , on
luy
GALANT. 145
luy fait les mefmes Sacrifices ; on
luy immole les mefmes Victimes ;
quand deux Amans veulent
bien affifter en perfonne à fes
Mifteresfecrets , on n'en a pas fitoft
chaffe les Prophanes , que
pleins de ce Dieu qui les poffede,
ils en comprennent en un moment
toutes les Ceremonies , &
tout ce qui fe fait en fon honneur.
Si vous faifiez ce for Argument
à Thomas Diafoirus ; Vos
deux Epoux ne parlent pas
la mefme Langue ; Ergo , ils
ne s'entendent pas. Il vous
répondroit. Diftinguo , Made-
Février 1685.
N
146 MERCURE
moifelle. Ils ne s'entendent
pas le jour. Concedo , Mademoifelle.
Ils ne s'entendent
pas la nuit. Nego , Mademoifelle
. Or s'entendre la nuit , c'eft
s'entendre la moitié de la vie,
c'est beaucoup pour des Mariez.
Teconnois bien des Gens, &
vous auffi , qui parlent tres bon
François , & qui n'en demanderoient
pas d'avantage.
Qu'un Mariage eft plein d'appas
Quand la nuit un Epoux peur
contenter la Alame,
Et que le jour il n'entend pas
Les fottifes que dit fa Femme.
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Résumé : A MADAME DE ***
Le texte décrit un mariage entre une jeune femme française et un homme anglais. Les époux ne parlent pas la même langue, ce qui les contraint à utiliser des interprètes pour communiquer. Un ami de la mariée, rencontré à Londres, a rédigé une lettre relatant cette situation. Le texte met en avant que l'amour surmonte les barrières linguistiques, permettant aux jeunes mariés de se comprendre malgré leurs différences. Il souligne que l'amour est universel et que les couples trouvent des moyens uniques de communiquer, particulièrement dans l'intimité. Le texte conclut en affirmant que se comprendre la nuit est suffisant pour un couple marié.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 204-231
Lettre de Mr de Vienne Plancy, sur l'Ecriture universelle. [titre d'après la table]
Début :
Voicy, Madame, une nouvelle Lettre de Mr de Vienne / Ce n'a pas esté sans raison, Monsieur, que j'ay differé [...]
Mots clefs :
Écriture, Mystère, Promesse, Abréviation, Réflexions, Dictionnaires, Grammaire, Expressions, Verbes, Adjectifs, Adverbe, Langue, Discours, Écrivain, Terminaisons, Déclinaisons, Élocution, Nations, Capitales, Public
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Lettre de Mr de Vienne Plancy, sur l'Ecriture universelle. [titre d'après la table]
Voicy
,
Madame, une nouvelle
Lettre de M*deVienne Plancy sur
£Ecriture univcrfelle.
cAEau-Cleranton le4. luin1685. E n'a pas esté sans raison,
Monsieur, que j'ay differé
si long-temps à m'acquitter de
ce quejevousay promis à la fin
de ma derniere Lettre, sur mes
projers d'Ecrirure universelle,
rapportée dans le 23 Extraordinaire.
Dispensez moy neanmoins
de vous apprendre aujourd'huy
la cause de ce retardement;
c'est un mystere qui sera
plus propre à estre éclaircy
uneautrefois. La promesse que
je vous en ay faite a deux parties.
La premiere, m'engageà donner
du jour à mes deux Lettres précedentes
; & la seconde, à fournir
des moyens d'abréviation
pour ces fortes d'Ecriture. Le
jour que je leur puis donner, ne
se tire quedesreflexions qu'il est
à propos de faire sur leur composition
, sur l'enchaînement genéral
& naturel de leurs Djébonnaires;
sur le grand nombre de
mots simples, dont je les ay enrichies
; sur l'exacte distribution
de leurs Chiffres en neuf & en
trois, pour le rapport particulier
rieces mots; sur la faciledistin-
.cion des manieres differentes,
dont elles marquent les neuf parties
du discours, sur la réduction
de leurs noms à une feule façon
de les décliner, & de leurs verbes
à une feule façon aussi de les conjuguer;
&: enfin sur la regle d'équité
que j'ay observée partour
autant que j'ay pû, qui veut qu'on
traite ~égalemenc les choses égales.
Moyens qui ont pour fondemens
la nature, la raison & l'ordre; &
qui parconsequent ne sçauroient
manquer de rendre ces Ecritures
trespropres à s'imprimer dans
l'esprir,&ày conserver sans embarras
le souvenir de leurs caracteres,
tantà l'égard de l'expression
, que de la signification;
mais comme il suffit de proposer
aux Personnes intelligentes les
sujets sur lesquels elles doivent
refléchir,pour les leur faire a pprofondir
,
6c y voir clair, sans
qu'il foit besoin de leséterdre
,
je
laisseray, Monsieur vostre penetration
l'accroissement des lu.
mieres que j'ay données, & je ne
vous en diray rien davantage.
Quant aux moyens d'abreviation
, vous sçavez que toute Ecriture
, comme toute Langue, consiste
dans son Dictionnaire &
dans sa Grammaire ; & qu'il est
impossible dans le fonds, d'abreger
le Dictionnaire
, parce qu'il
doit contenir les expressions de
tous les estres
,
& de tous leurs
accompagnemens;foir qu'on les
détaille directement, commej'ay
fait par un grand cmiloy de
Chiffres primitifs, dans celuy
que j'ay dressé,suivantlamethode
commune; soit qu'on en marque
une partie directement
,
&
l'autre indirectement, en rapportant
les choses subalternes aux
principales, comme j'ay fait par lesecoursdesChiffres auxiliaires,
dans celuy que j'ay proposé selon
la methode particuliere.
Il n'en est pas de mesme de la
Grammaire; on peut abreger les
expressions qui en dépendent,
j'entends les variations de ses
mots. Nostre langue & ses voilîties
réduisent par exemple,
toutes les déclinaisons
,
à celles'
de l'article définy, ou de l'indéfiny
, & ne leur attribuent que
deux genres,&quatre cas. Elles
expriment les degrez de comparaison
,par des adverbes; ceux
de diminution & d'augmentation,
par des adjectifs; les verbes
passifs, par le verbe substantif
avec un participe; &les verbes
meslez ,par la jonctiond'un
pronom personnel, au verbe aébf-
&au passif.
On peut imiter ces abreviations
,
& mesme encherir sur ellis
,
puis qu'on peut reduire les
deux articles àun seul
,
tel que
l'article general de ma methode
particuliere
;
marquer parluy,
le singulier & le plurieldetout
ce qui sedécline ,**aufïîbienque
les genres & les cas, comme je
l'ay déjaproposédanscette Méthode
; joindre dans sa déclinaison
le vocatifau nominatif;commejel'ay
pratiqué dansmaMevÇjwdpÇpmmun.
e ; employerles
aJverbçs plus & moinsleplus Be
Jemoinsà exprimerles degrez de
-
diminution ,ècd/augmçntation,
Auih.bie# que ceux qecomparai.
'JRl1 i:j& former les verbes actifs
par, le verbesubstantifavec leur
participedu temps present, comme
nous composons les verbes
paOEf.çpr.hlY) avec leur participedutemps
passé, selonma premiere
idée, expliquée dans m.t
Lettre de vostre19. Extraordinaire
p. 304&dire parex. jefuis
tyrnant, tuesaimant, il estaimant;
j'ay jil aimant jefiray aimant,
&c.aulieu dedire,j'aime, tuaimes,
il aime,j'ay aiméj'aimerçiy,
&c.
<-. Op peutajoûterd'autresabreviationsà
ceilesrlà* & parex. ne
point donner devariations aux
genres desadjectifs& dtVpàrtU
cipes, commeenont beauIle7
apprùchtnjtlbiitppYockiifftèTmaisles
Craiter comme sage\brave'lessàtrt,
tymt, dont les genresne sont
point distincts ; reduirelaconjugaifon
,
aussi b~in que ladéclinaison
,&à cet effetnelacomposer
que de trois moeufs & modes
à l'imitation de l Hebreu,
sçavoir, de l'infinitif, de l'imperarif,
Be del'indicatif; qui fera
aussi subjonctif&optatifmoyennant
quelques prépositions dont
on l'accompagnera au besoin telles
que sontsi quand, àJmme,flNft
à Dieu quey&c ne luy laisser que
les trois temps principaux, &exprimer
les autres, pardesAdverbes,
comme autrefois, dernitrement
,l'autrejour, recemment, &c..
ny distinguerles Personnes
, que
par les pronoms personnelscomme
on fait en nostre Langue, lors,
qu'on dit,j'aime, tu aime, il aime,
& comme on feroit si l'on y disoit
usm aimons
, vom aimons, ils aimons
& exprimer mesme sans
variation lesingulier & le pluriel
des personnes
,
& en marquer
feulement les nombres par le
moyen des mesmes Pronoms personnels,
à qui on lesattribuera,
commej'ay dit qu'on les pouvoit
attribuer àl'article,pour marquer
ceux des Noms.
On peut enfin à l'imitation de
la Longue Franque bannir mesme
l'arcicle; reduire ladéclinaisonàun
seul Cas commun, & la
conjuguaisonau seul Infinitif, &
en representer encore les temps
principaux par lesAdverbes déja,
presentement,tantost,hier, AUjourd'huy
,
demain,&c. & dire comme
elle par ex. Ji vous vouloir pre..
sentement aimer moy , moy donner
d/ifjitoj?vom mil écus (Ir, au lieu
dedire, sisousme voulez, aimer,
je vota donne)ay mille écus a'or.
Je ne vous-propose pas de mettre
les conjonctions 6c les préposicionsau
rang des Adverbes,
comme les Grecs font à l'égard
des interjections;d'unir les participes
avec les adjectifs, fous le titre
de noms, fie de necompter
ainsiquecinq parties dudiscours;
au lieu de neuf, sçavoir l'article,
le pronom,le nom,le verbe &
l'adverbe. Cette réduction ne
feroit rien à l'abréviation de l'Ecricureny
de la Langue,rpar,ce.qure1
les Caractères ny les mots n'en
feroient pas en moindre quantité,
quoy qu'ils fussentdistribuez
en moins de Classes ,estant tous
également nécellaires pour l'expression
du discours .,;'& devant
par consequent estre distinguez
en quelque sorce l'unde l'autre.
D'ailleurs j'ay marqué dans mes
deux Ecritures, les parties invariables,
par une barre sur elles,
les déclinables par une barre inserée
& droite; & celles qui se
conjuguent par une barre inserée
& courbe: & c'est avoir réduit
toutesles parties du discoursen
trois Classes au lieu de cinq ;mais
il nes'agit pasdecela,comme:je
viens de dire. d 1:)uHôr'rn,(ri
ï,Le; retranchementdes, Car
âcres& des mots ne peut proceder
que des moyensprécedens,
&. je n'en vois point d'autres
que ceux que je viens de
rapporter. On peutlesemployer,
le champ est libre, l'interprete
en échapera. J'aylaide au choix
de l' Ecrivain, dans le cours de
mesLettres
,
l'usage de la pluspart
de ces moyens,& j'en ayexpliqué
mon sentiment
,
mais à
examiner la chose à fonds, ils
font plutost à rejetter qu'à mettre
en pratique. La nature donne
trois genres aux Eftres, 6c
les separe ; pourquoy quitter foa
exemple, 6c mettre en un, le
Masculin 6c leNeutre? La raison
nous montre que leVerbe a six
maniérés d'influersur le nom, 6c
cinqdetémoigner son aéhon;
Pourquoy donc confondre les
Cas & les Modes qui les distinguent?
Estceuneaffaireàlameémoired'apprendre
trois genres
aulieu dedeux,six Cas&cinq-
Modes aulieu d'un plus petit
nombre? Non sans doute, un
quart d'heure de plus, est plus de
temps qu'il ne faut pour s'instruire
pleinement detoutes ces choses;
On dira peut-estre, que si les
mots simples font l'abondance SC-1'
la richessedesLangues.,ils en
augmententaussila peine,au lieu
que les phrases la diminuent;
qu'ainsisçachant en nostre Langue
déclinerl'article, on en sçait
décliner tous les noms ,
puis
qu'on n'a qu'à placer cet article
devanteux,pour en marquer les
Cas;
Cas; que fçachant^ quatre ou
cinq adverbes de comparaison,
on sçaic composer tous les comparatifs
& tous les superlatifs,
puis qu'on n'a qu'à associer ces
Adverbes avec les Adjedifs,
pour les former; que sçachant
conjuguer le Verbe estre
, on
sçait conjuguer tous les Verbes
passifs, puisqu'on n'a qu'à joindre
leur participe passé àcette conjuguaifon
, pour avoir toutes les
autres.
Je réponds à cela, que je remarque
plus d'éclaircissement
que de verité
,
dans l'opinion
qu'on a que ces fortes d'usages
abregent plus l'instruction d'une
Langue, que ceux que j'ay pro.
posez dans mes deux dernieres
Lettres. J'y fais décliner tous les
Noms, tous les Pronoms, & tous
les Participes d'une mesme maniere,
puis que je leur donne à
tous les mesmesterminaisons, 8c
j'en use ainsi à l'égard des Verbes;
& je maintiens que routes
ces déclinaisons & toutes ces
conjuguaifons ne font pas plus
difficiles à retenir, que la déclinaison
du seul article, & que la
conjuguaifon du seul Verbe fubftatftifj
parce qu'on ne sçait pas
plûtost décliner un Nom & conjuguer
un Verbe, qu'on sçait décliner'tous
les autres Noms, ôc
conjuguer tous les autres Verbes.
, -
,
Il en est demesmedelacomposition
de degrez de comparai-
-
son, dediminution, &d'augmentation.
Qui en sçaitformer un,
sçait former tous les autres; 6c
ces compositions ne sont pas
moins aisées que les associations
des Adverbes pour leurs expressions.
C'est le fruit & l'avantagedesrégies
générales,&desrégles
d'équité, que j'ay suivies par
tout le plus exactement qu'il m'a
estépossible. L'un revient donc à
l'autre, mais ce qui résulte de
mon usage me semble bien important;
c'est qu'il me fait exprimer
les choses par la simplicité
des mots, au lieu qu'on tombe
presque à tout momentpar l'autre
maniere dans l'embarras des phrases;
car enfin je ne croy pasm'être
trompé d'avoir préferé jusqu'icy
les mots simples aux phrases
,
5c
par ex. YZJtbs Rema des Latins, à
la VilledeRome des François; l'e
mtllllY; à il est aimé; le deambulavimus
,
à nosu nom femmespromenez,;
le doctior illo, à f>lu&Jfavant
que tuy, &c. Je me fuis fondé sur
l'exemple delanature, qui n'employe
jamais les lignes courbes,
lors qu'elle peut venir à ses fins,
par les lignes droites; & sur la
Sentence des Sages, qui témoignent
qu'en vain on fait avec
beaucoup, cequ'on peut faire
avec peu. Ces raisons m'ont sceu
persuader qu'il falloit éviter les
détours&les longueurs dans l'E.
criture&dansla Langueuniverfelle
, autant qu'ilestoit possible.
Ondira peutestreencore,que
l'Article, le Verbesubstantif,les
Adverbes
,
les comparatifs, &c.
desquels se forment les petites
phrases ou constructions allongées,
font des marques quiaident
à juger de ce qui les suit; mais j'ay
à répondre que les terminaisons,
ou les Chiffres auxiliaires de mes
Caracteres, sont des si;nes qui
aident aussi à juger de ce qui les
précede, &:qu'ainG l'un revient
encore à l'autre
-,
si bien que le
mot simple cftuu: plus au goust
de la nature tk de la sagesse que
la phrase , il est ce me semble à
préferer à elle dans cette occafioti.-
Mais encore une fois, j'en
laisse lechamp libre, commeje
l'ay laissé dans tout le cours de
mes lettres,en y donnantaux Nations
le choix de toutes ces différentes
manieres de s'exprimer; je
ne prétens les obliger qu'à ce
qu'elles trouveront deplus commode
; une élocunon allongée,
quoyqu'ennuyeu se,nelaisse pas
d'estre intelligible. La concordance
l'il: arbitraire, & bien que
Je defaut de ses a gréables rapports
oste beaucoup de la grace
6cde la perfection du stile
,
il ne
luy fait pas perdre toute sa clarté.
Le soinnéccessaire en de prendre
garde seulement qu'il ne se glisse
point d'équivoque dans cét -La barbarie Cepeutsouffrir
mais l'équivoqueest insupportable
;
elle rend le senspropre à décevoir,
& le met quelquefois hors
d'inrel:iTence.
, Voib, Monsieur
, ce que je
pensedes moyens d'abréviation.
Pour peu que vous les exa-
111inicz,vousJuerez1vec moy,
qu'ils sont plus propres à ébloüir,
comme j'aydit, qu'à servir; 6c
que le meilleur partyest de s'en
tenir aux bornes que j'ay données
à l'Ecriture universelle dans
mes deux dernieres Lettres, sans y
innover aucune chose.
Je n'aurois plus rien à vous dire
decette Ecriture, sans la singularité
que jeluyay attribuée
,
dans
ma Lettre de vostre 14. Extraord.
p.345. où j'ay avance qu'elle nétoit
pm sujette à équivoque, & que
mesme on ne luy en causeroit ¡dl,
quand-on en figureroitUsCd)acftns
sans separation,tant ils estointaisez.
adémejlcr. Vous sçavez,Monsieur,
que par ce nlnt de Caractere, je
n'entens pas un Chiffre seul, mais
un Chiffre ou plusieursavec une
enseigne, comme je l'ayexpliqué
dans ma Lettre de vostre 19. Extraord.
p. 323. & c'est de la maniere
dont cette enses gne est faite,&
de l'endroit où elle est mise
, que résulte ce facile démeslement.
Il vous seraaisedereconnoiftre
cetteveriré
,
sans que je
m'étende dans son explication
& le débutdu Textesacré que
j'ay exprimé par l'une & par l'autre
de mes Ecritures, servira à
vous Ll montrer, sans que je m'en
mesle, pour peu que vous preniez
garde aux principes que j'ay établis
en parlant de l'enseigne.
D'autres Thémes vous produiront
aussi cette connoissance, si
vous vous donnez la peine d'en
faire, je vous demanderois volontiers
quelques momens d'application
pour cela,afin que vous
vissiez en mesme temps la grace &
acilité de ces Ecritures, dans
r pratique.
e iii'ciloisperfutadéjusqu'i
sent, qu'on donnoit à nos
chiffresordinaires le nom d)A-
\ques
,
à cause qu'ils devoient
origineàl'industriedes Ara-
; mais je viens d'e stredesabule
cette opinion,par un de mes sAmis de Paris, tres éclairé
toutes sortes de Sciences. Il
mande que cesPeuples qui ha-
,nt le milieu de l'ancien monn'ont
fait que communiquer
Figures, & la maniere de les
ployeràl'occident; & qu'ils
bnt tirées de l'Orient, non pas
la Chine, mais des Indes où
ÎS onteste inventées; &: que
LIT cette raison les Turcs
,
les;
rfes
, 6c les autres Orientaux
appellent ces Chiffres, chiffres
Indiens" Il ajoûte qu'à la verité,
il ya un peu de diffé rence entre
quelques-unes de leurs Figures,
& quelquesunesdecelles dont
nous nous servons
,
toutesfois si
peu considerable
,
qu'on voie
bien que les nostres sont issuës
des leurs, & qu'au restela maniere
de les employer est toute
semblable. Il me cite làdessus,
outre les Relations Orientales,
un AutheurAngloisnommé Bre-
- veredge, dont son Livre imprimé
à Londres en 1669. intitulé
Instutionum Chronologicarum libri
duo, unà cllm totidem Arithmetices
Chronoligicælibellis.Cetteorigine
de nos Chiffres est encore un
grandavantage pourune Ecriture
qui est fondée sur eux, & iln'y a
pas lieu de douter qu'éstant venuJ.
des Indes jusqu'à nous, ils n'ayent
aussi passé jusqu'à la Chine, Se
auxautresEtats les plus avancez
dans l'Orient. Grand acheminement
pour y faire recevoir la
nouvel!C,si"nifiation que j'ay ccc.
trepris de leur donner, pour la
communication des Nations, &
pour la commodité du Commerce.
Car enfin, Monsieur, legrand
& le facile servicequ'on en peut
tirer, doit faire avoüer aux 1plus
opiniâtres
, que les Peuples qui
écrivent à la Chinoise, & les
Chinois mesmes tÎ sonttant les
sages
, ne le seroient glleres s'ils
en avoient la connoissance
,
6c
qu'ils en refusassent l'usage. Je
prierois vojontiers,par vostre entremise,
le sçavant Mr Comiers
Ji\:n faire l'ouverture au jeunè,
Chinois, qui est le sujet de sa Lettre
inserée dans vostre Mercure
de Septembre dernier, si cetEtranger
est encore à Paris,comtne ilyalieudelejuger,parle temps
qu'il faut pour voir les beautez
de cerreincomparableVille, qui
seroit sans doute plus grande que
les deux Capitales de son Pays,,
si les Maisons qu'elle peuple
avoient leurs étages à leurs côfez,
au lieu de les avoir l'un sur
l'autre comme elles,
La façon d'écrire de ceux qui
parlent la Latigue-Latine, la
Grecque, la Teutonique,Se
l' Esclavone
quatreLangues
Meres qui ont pour Filles toutes
les Langues de l'Europe, excepté
la Turque,
est de conduire
leur Plume du costé gauche au
cofté droit; celle desHebreux,
fiede leurs branches est de la mener-
du costé droit au costé gauche,
& celle des Chinois est de la
tirer du haut en bas. Peut-estre
qued'autres Peuples la font aller
debas en haut, tant l'art allffi
bien que la nature se plaist à la
diversité. Mesdeux sortes d' Ecriture
se peuvent marquer de
toutes ces manieres , sans aucun
desordre; & la situation de leurs
Caracteres leur est indifferente.
Il est vray qu'à y bien penser, cét
avantage est commun à toute autre
Ecriture ou Langue, puis qu'il
ne dépend que du capricedes Ecrivains.
Ce qui est à souhaiter pour
l'employ des miennes, c'est qu'il
se trouve quelque Personne assez
charitableenvers le Public, pour
vouloir bien prendre la peine
d'en mettre les deux Dictionnaires
universels dans toutes leurs
étendues
,
afin que les Nations
n'ayant plus qu'à dresser leurs
Dictionnaires particuliers sur l'un
ou sur l'autre de ces universels
à leur choix, elles soient excitées
à y travailler, & à s'en servir. Il
me suffit d'en avoir tracéle plan,
il faut laisser quelque choseà faire
aux autres, comme dit Sorel,
dans l'endroit de sa Science universelle,
où il traite de ce grand
secrer. L'utilité de l'Ouvrage y
doit porter les interessez dans
le Commerce, &la Chambre
Royale qui prend tant de foin
d'étendre le nostre par toute la
terre, peut l'ordonner à quelqu'un
d'eux, avec la récompense
qui luy ensera deuë.
Vous concevez assez,Monsieur
l'avantage que les Peuples en tire.
roient,sans que je m'en explique.
Je serois pourtant bierfaÜe de
sçavoir de vous, qui de l'Ecriture
universelle
, ou de la Langue
de mesme nature, vous sembleroit
d'un plus grand service pour
les Nations? Je vous ay découvert
toutes mes pensées sur le
premier moyen de communicacation
,reste à vous entretenir du
fecond. Le Quartier d'Octobre
ne se passera pas que je n'aye cet
honneur. Je m'y engage, &je
fuis vostre, &c.
DE VIENNE PLANCY.
,
Madame, une nouvelle
Lettre de M*deVienne Plancy sur
£Ecriture univcrfelle.
cAEau-Cleranton le4. luin1685. E n'a pas esté sans raison,
Monsieur, que j'ay differé
si long-temps à m'acquitter de
ce quejevousay promis à la fin
de ma derniere Lettre, sur mes
projers d'Ecrirure universelle,
rapportée dans le 23 Extraordinaire.
Dispensez moy neanmoins
de vous apprendre aujourd'huy
la cause de ce retardement;
c'est un mystere qui sera
plus propre à estre éclaircy
uneautrefois. La promesse que
je vous en ay faite a deux parties.
La premiere, m'engageà donner
du jour à mes deux Lettres précedentes
; & la seconde, à fournir
des moyens d'abréviation
pour ces fortes d'Ecriture. Le
jour que je leur puis donner, ne
se tire quedesreflexions qu'il est
à propos de faire sur leur composition
, sur l'enchaînement genéral
& naturel de leurs Djébonnaires;
sur le grand nombre de
mots simples, dont je les ay enrichies
; sur l'exacte distribution
de leurs Chiffres en neuf & en
trois, pour le rapport particulier
rieces mots; sur la faciledistin-
.cion des manieres differentes,
dont elles marquent les neuf parties
du discours, sur la réduction
de leurs noms à une feule façon
de les décliner, & de leurs verbes
à une feule façon aussi de les conjuguer;
&: enfin sur la regle d'équité
que j'ay observée partour
autant que j'ay pû, qui veut qu'on
traite ~égalemenc les choses égales.
Moyens qui ont pour fondemens
la nature, la raison & l'ordre; &
qui parconsequent ne sçauroient
manquer de rendre ces Ecritures
trespropres à s'imprimer dans
l'esprir,&ày conserver sans embarras
le souvenir de leurs caracteres,
tantà l'égard de l'expression
, que de la signification;
mais comme il suffit de proposer
aux Personnes intelligentes les
sujets sur lesquels elles doivent
refléchir,pour les leur faire a pprofondir
,
6c y voir clair, sans
qu'il foit besoin de leséterdre
,
je
laisseray, Monsieur vostre penetration
l'accroissement des lu.
mieres que j'ay données, & je ne
vous en diray rien davantage.
Quant aux moyens d'abreviation
, vous sçavez que toute Ecriture
, comme toute Langue, consiste
dans son Dictionnaire &
dans sa Grammaire ; & qu'il est
impossible dans le fonds, d'abreger
le Dictionnaire
, parce qu'il
doit contenir les expressions de
tous les estres
,
& de tous leurs
accompagnemens;foir qu'on les
détaille directement, commej'ay
fait par un grand cmiloy de
Chiffres primitifs, dans celuy
que j'ay dressé,suivantlamethode
commune; soit qu'on en marque
une partie directement
,
&
l'autre indirectement, en rapportant
les choses subalternes aux
principales, comme j'ay fait par lesecoursdesChiffres auxiliaires,
dans celuy que j'ay proposé selon
la methode particuliere.
Il n'en est pas de mesme de la
Grammaire; on peut abreger les
expressions qui en dépendent,
j'entends les variations de ses
mots. Nostre langue & ses voilîties
réduisent par exemple,
toutes les déclinaisons
,
à celles'
de l'article définy, ou de l'indéfiny
, & ne leur attribuent que
deux genres,&quatre cas. Elles
expriment les degrez de comparaison
,par des adverbes; ceux
de diminution & d'augmentation,
par des adjectifs; les verbes
passifs, par le verbe substantif
avec un participe; &les verbes
meslez ,par la jonctiond'un
pronom personnel, au verbe aébf-
&au passif.
On peut imiter ces abreviations
,
& mesme encherir sur ellis
,
puis qu'on peut reduire les
deux articles àun seul
,
tel que
l'article general de ma methode
particuliere
;
marquer parluy,
le singulier & le plurieldetout
ce qui sedécline ,**aufïîbienque
les genres & les cas, comme je
l'ay déjaproposédanscette Méthode
; joindre dans sa déclinaison
le vocatifau nominatif;commejel'ay
pratiqué dansmaMevÇjwdpÇpmmun.
e ; employerles
aJverbçs plus & moinsleplus Be
Jemoinsà exprimerles degrez de
-
diminution ,ècd/augmçntation,
Auih.bie# que ceux qecomparai.
'JRl1 i:j& former les verbes actifs
par, le verbesubstantifavec leur
participedu temps present, comme
nous composons les verbes
paOEf.çpr.hlY) avec leur participedutemps
passé, selonma premiere
idée, expliquée dans m.t
Lettre de vostre19. Extraordinaire
p. 304&dire parex. jefuis
tyrnant, tuesaimant, il estaimant;
j'ay jil aimant jefiray aimant,
&c.aulieu dedire,j'aime, tuaimes,
il aime,j'ay aiméj'aimerçiy,
&c.
<-. Op peutajoûterd'autresabreviationsà
ceilesrlà* & parex. ne
point donner devariations aux
genres desadjectifs& dtVpàrtU
cipes, commeenont beauIle7
apprùchtnjtlbiitppYockiifftèTmaisles
Craiter comme sage\brave'lessàtrt,
tymt, dont les genresne sont
point distincts ; reduirelaconjugaifon
,
aussi b~in que ladéclinaison
,&à cet effetnelacomposer
que de trois moeufs & modes
à l'imitation de l Hebreu,
sçavoir, de l'infinitif, de l'imperarif,
Be del'indicatif; qui fera
aussi subjonctif&optatifmoyennant
quelques prépositions dont
on l'accompagnera au besoin telles
que sontsi quand, àJmme,flNft
à Dieu quey&c ne luy laisser que
les trois temps principaux, &exprimer
les autres, pardesAdverbes,
comme autrefois, dernitrement
,l'autrejour, recemment, &c..
ny distinguerles Personnes
, que
par les pronoms personnelscomme
on fait en nostre Langue, lors,
qu'on dit,j'aime, tu aime, il aime,
& comme on feroit si l'on y disoit
usm aimons
, vom aimons, ils aimons
& exprimer mesme sans
variation lesingulier & le pluriel
des personnes
,
& en marquer
feulement les nombres par le
moyen des mesmes Pronoms personnels,
à qui on lesattribuera,
commej'ay dit qu'on les pouvoit
attribuer àl'article,pour marquer
ceux des Noms.
On peut enfin à l'imitation de
la Longue Franque bannir mesme
l'arcicle; reduire ladéclinaisonàun
seul Cas commun, & la
conjuguaisonau seul Infinitif, &
en representer encore les temps
principaux par lesAdverbes déja,
presentement,tantost,hier, AUjourd'huy
,
demain,&c. & dire comme
elle par ex. Ji vous vouloir pre..
sentement aimer moy , moy donner
d/ifjitoj?vom mil écus (Ir, au lieu
dedire, sisousme voulez, aimer,
je vota donne)ay mille écus a'or.
Je ne vous-propose pas de mettre
les conjonctions 6c les préposicionsau
rang des Adverbes,
comme les Grecs font à l'égard
des interjections;d'unir les participes
avec les adjectifs, fous le titre
de noms, fie de necompter
ainsiquecinq parties dudiscours;
au lieu de neuf, sçavoir l'article,
le pronom,le nom,le verbe &
l'adverbe. Cette réduction ne
feroit rien à l'abréviation de l'Ecricureny
de la Langue,rpar,ce.qure1
les Caractères ny les mots n'en
feroient pas en moindre quantité,
quoy qu'ils fussentdistribuez
en moins de Classes ,estant tous
également nécellaires pour l'expression
du discours .,;'& devant
par consequent estre distinguez
en quelque sorce l'unde l'autre.
D'ailleurs j'ay marqué dans mes
deux Ecritures, les parties invariables,
par une barre sur elles,
les déclinables par une barre inserée
& droite; & celles qui se
conjuguent par une barre inserée
& courbe: & c'est avoir réduit
toutesles parties du discoursen
trois Classes au lieu de cinq ;mais
il nes'agit pasdecela,comme:je
viens de dire. d 1:)uHôr'rn,(ri
ï,Le; retranchementdes, Car
âcres& des mots ne peut proceder
que des moyensprécedens,
&. je n'en vois point d'autres
que ceux que je viens de
rapporter. On peutlesemployer,
le champ est libre, l'interprete
en échapera. J'aylaide au choix
de l' Ecrivain, dans le cours de
mesLettres
,
l'usage de la pluspart
de ces moyens,& j'en ayexpliqué
mon sentiment
,
mais à
examiner la chose à fonds, ils
font plutost à rejetter qu'à mettre
en pratique. La nature donne
trois genres aux Eftres, 6c
les separe ; pourquoy quitter foa
exemple, 6c mettre en un, le
Masculin 6c leNeutre? La raison
nous montre que leVerbe a six
maniérés d'influersur le nom, 6c
cinqdetémoigner son aéhon;
Pourquoy donc confondre les
Cas & les Modes qui les distinguent?
Estceuneaffaireàlameémoired'apprendre
trois genres
aulieu dedeux,six Cas&cinq-
Modes aulieu d'un plus petit
nombre? Non sans doute, un
quart d'heure de plus, est plus de
temps qu'il ne faut pour s'instruire
pleinement detoutes ces choses;
On dira peut-estre, que si les
mots simples font l'abondance SC-1'
la richessedesLangues.,ils en
augmententaussila peine,au lieu
que les phrases la diminuent;
qu'ainsisçachant en nostre Langue
déclinerl'article, on en sçait
décliner tous les noms ,
puis
qu'on n'a qu'à placer cet article
devanteux,pour en marquer les
Cas;
Cas; que fçachant^ quatre ou
cinq adverbes de comparaison,
on sçaic composer tous les comparatifs
& tous les superlatifs,
puis qu'on n'a qu'à associer ces
Adverbes avec les Adjedifs,
pour les former; que sçachant
conjuguer le Verbe estre
, on
sçait conjuguer tous les Verbes
passifs, puisqu'on n'a qu'à joindre
leur participe passé àcette conjuguaifon
, pour avoir toutes les
autres.
Je réponds à cela, que je remarque
plus d'éclaircissement
que de verité
,
dans l'opinion
qu'on a que ces fortes d'usages
abregent plus l'instruction d'une
Langue, que ceux que j'ay pro.
posez dans mes deux dernieres
Lettres. J'y fais décliner tous les
Noms, tous les Pronoms, & tous
les Participes d'une mesme maniere,
puis que je leur donne à
tous les mesmesterminaisons, 8c
j'en use ainsi à l'égard des Verbes;
& je maintiens que routes
ces déclinaisons & toutes ces
conjuguaifons ne font pas plus
difficiles à retenir, que la déclinaison
du seul article, & que la
conjuguaifon du seul Verbe fubftatftifj
parce qu'on ne sçait pas
plûtost décliner un Nom & conjuguer
un Verbe, qu'on sçait décliner'tous
les autres Noms, ôc
conjuguer tous les autres Verbes.
, -
,
Il en est demesmedelacomposition
de degrez de comparai-
-
son, dediminution, &d'augmentation.
Qui en sçaitformer un,
sçait former tous les autres; 6c
ces compositions ne sont pas
moins aisées que les associations
des Adverbes pour leurs expressions.
C'est le fruit & l'avantagedesrégies
générales,&desrégles
d'équité, que j'ay suivies par
tout le plus exactement qu'il m'a
estépossible. L'un revient donc à
l'autre, mais ce qui résulte de
mon usage me semble bien important;
c'est qu'il me fait exprimer
les choses par la simplicité
des mots, au lieu qu'on tombe
presque à tout momentpar l'autre
maniere dans l'embarras des phrases;
car enfin je ne croy pasm'être
trompé d'avoir préferé jusqu'icy
les mots simples aux phrases
,
5c
par ex. YZJtbs Rema des Latins, à
la VilledeRome des François; l'e
mtllllY; à il est aimé; le deambulavimus
,
à nosu nom femmespromenez,;
le doctior illo, à f>lu&Jfavant
que tuy, &c. Je me fuis fondé sur
l'exemple delanature, qui n'employe
jamais les lignes courbes,
lors qu'elle peut venir à ses fins,
par les lignes droites; & sur la
Sentence des Sages, qui témoignent
qu'en vain on fait avec
beaucoup, cequ'on peut faire
avec peu. Ces raisons m'ont sceu
persuader qu'il falloit éviter les
détours&les longueurs dans l'E.
criture&dansla Langueuniverfelle
, autant qu'ilestoit possible.
Ondira peutestreencore,que
l'Article, le Verbesubstantif,les
Adverbes
,
les comparatifs, &c.
desquels se forment les petites
phrases ou constructions allongées,
font des marques quiaident
à juger de ce qui les suit; mais j'ay
à répondre que les terminaisons,
ou les Chiffres auxiliaires de mes
Caracteres, sont des si;nes qui
aident aussi à juger de ce qui les
précede, &:qu'ainG l'un revient
encore à l'autre
-,
si bien que le
mot simple cftuu: plus au goust
de la nature tk de la sagesse que
la phrase , il est ce me semble à
préferer à elle dans cette occafioti.-
Mais encore une fois, j'en
laisse lechamp libre, commeje
l'ay laissé dans tout le cours de
mes lettres,en y donnantaux Nations
le choix de toutes ces différentes
manieres de s'exprimer; je
ne prétens les obliger qu'à ce
qu'elles trouveront deplus commode
; une élocunon allongée,
quoyqu'ennuyeu se,nelaisse pas
d'estre intelligible. La concordance
l'il: arbitraire, & bien que
Je defaut de ses a gréables rapports
oste beaucoup de la grace
6cde la perfection du stile
,
il ne
luy fait pas perdre toute sa clarté.
Le soinnéccessaire en de prendre
garde seulement qu'il ne se glisse
point d'équivoque dans cét -La barbarie Cepeutsouffrir
mais l'équivoqueest insupportable
;
elle rend le senspropre à décevoir,
& le met quelquefois hors
d'inrel:iTence.
, Voib, Monsieur
, ce que je
pensedes moyens d'abréviation.
Pour peu que vous les exa-
111inicz,vousJuerez1vec moy,
qu'ils sont plus propres à ébloüir,
comme j'aydit, qu'à servir; 6c
que le meilleur partyest de s'en
tenir aux bornes que j'ay données
à l'Ecriture universelle dans
mes deux dernieres Lettres, sans y
innover aucune chose.
Je n'aurois plus rien à vous dire
decette Ecriture, sans la singularité
que jeluyay attribuée
,
dans
ma Lettre de vostre 14. Extraord.
p.345. où j'ay avance qu'elle nétoit
pm sujette à équivoque, & que
mesme on ne luy en causeroit ¡dl,
quand-on en figureroitUsCd)acftns
sans separation,tant ils estointaisez.
adémejlcr. Vous sçavez,Monsieur,
que par ce nlnt de Caractere, je
n'entens pas un Chiffre seul, mais
un Chiffre ou plusieursavec une
enseigne, comme je l'ayexpliqué
dans ma Lettre de vostre 19. Extraord.
p. 323. & c'est de la maniere
dont cette enses gne est faite,&
de l'endroit où elle est mise
, que résulte ce facile démeslement.
Il vous seraaisedereconnoiftre
cetteveriré
,
sans que je
m'étende dans son explication
& le débutdu Textesacré que
j'ay exprimé par l'une & par l'autre
de mes Ecritures, servira à
vous Ll montrer, sans que je m'en
mesle, pour peu que vous preniez
garde aux principes que j'ay établis
en parlant de l'enseigne.
D'autres Thémes vous produiront
aussi cette connoissance, si
vous vous donnez la peine d'en
faire, je vous demanderois volontiers
quelques momens d'application
pour cela,afin que vous
vissiez en mesme temps la grace &
acilité de ces Ecritures, dans
r pratique.
e iii'ciloisperfutadéjusqu'i
sent, qu'on donnoit à nos
chiffresordinaires le nom d)A-
\ques
,
à cause qu'ils devoient
origineàl'industriedes Ara-
; mais je viens d'e stredesabule
cette opinion,par un de mes sAmis de Paris, tres éclairé
toutes sortes de Sciences. Il
mande que cesPeuples qui ha-
,nt le milieu de l'ancien monn'ont
fait que communiquer
Figures, & la maniere de les
ployeràl'occident; & qu'ils
bnt tirées de l'Orient, non pas
la Chine, mais des Indes où
ÎS onteste inventées; &: que
LIT cette raison les Turcs
,
les;
rfes
, 6c les autres Orientaux
appellent ces Chiffres, chiffres
Indiens" Il ajoûte qu'à la verité,
il ya un peu de diffé rence entre
quelques-unes de leurs Figures,
& quelquesunesdecelles dont
nous nous servons
,
toutesfois si
peu considerable
,
qu'on voie
bien que les nostres sont issuës
des leurs, & qu'au restela maniere
de les employer est toute
semblable. Il me cite làdessus,
outre les Relations Orientales,
un AutheurAngloisnommé Bre-
- veredge, dont son Livre imprimé
à Londres en 1669. intitulé
Instutionum Chronologicarum libri
duo, unà cllm totidem Arithmetices
Chronoligicælibellis.Cetteorigine
de nos Chiffres est encore un
grandavantage pourune Ecriture
qui est fondée sur eux, & iln'y a
pas lieu de douter qu'éstant venuJ.
des Indes jusqu'à nous, ils n'ayent
aussi passé jusqu'à la Chine, Se
auxautresEtats les plus avancez
dans l'Orient. Grand acheminement
pour y faire recevoir la
nouvel!C,si"nifiation que j'ay ccc.
trepris de leur donner, pour la
communication des Nations, &
pour la commodité du Commerce.
Car enfin, Monsieur, legrand
& le facile servicequ'on en peut
tirer, doit faire avoüer aux 1plus
opiniâtres
, que les Peuples qui
écrivent à la Chinoise, & les
Chinois mesmes tÎ sonttant les
sages
, ne le seroient glleres s'ils
en avoient la connoissance
,
6c
qu'ils en refusassent l'usage. Je
prierois vojontiers,par vostre entremise,
le sçavant Mr Comiers
Ji\:n faire l'ouverture au jeunè,
Chinois, qui est le sujet de sa Lettre
inserée dans vostre Mercure
de Septembre dernier, si cetEtranger
est encore à Paris,comtne ilyalieudelejuger,parle temps
qu'il faut pour voir les beautez
de cerreincomparableVille, qui
seroit sans doute plus grande que
les deux Capitales de son Pays,,
si les Maisons qu'elle peuple
avoient leurs étages à leurs côfez,
au lieu de les avoir l'un sur
l'autre comme elles,
La façon d'écrire de ceux qui
parlent la Latigue-Latine, la
Grecque, la Teutonique,Se
l' Esclavone
quatreLangues
Meres qui ont pour Filles toutes
les Langues de l'Europe, excepté
la Turque,
est de conduire
leur Plume du costé gauche au
cofté droit; celle desHebreux,
fiede leurs branches est de la mener-
du costé droit au costé gauche,
& celle des Chinois est de la
tirer du haut en bas. Peut-estre
qued'autres Peuples la font aller
debas en haut, tant l'art allffi
bien que la nature se plaist à la
diversité. Mesdeux sortes d' Ecriture
se peuvent marquer de
toutes ces manieres , sans aucun
desordre; & la situation de leurs
Caracteres leur est indifferente.
Il est vray qu'à y bien penser, cét
avantage est commun à toute autre
Ecriture ou Langue, puis qu'il
ne dépend que du capricedes Ecrivains.
Ce qui est à souhaiter pour
l'employ des miennes, c'est qu'il
se trouve quelque Personne assez
charitableenvers le Public, pour
vouloir bien prendre la peine
d'en mettre les deux Dictionnaires
universels dans toutes leurs
étendues
,
afin que les Nations
n'ayant plus qu'à dresser leurs
Dictionnaires particuliers sur l'un
ou sur l'autre de ces universels
à leur choix, elles soient excitées
à y travailler, & à s'en servir. Il
me suffit d'en avoir tracéle plan,
il faut laisser quelque choseà faire
aux autres, comme dit Sorel,
dans l'endroit de sa Science universelle,
où il traite de ce grand
secrer. L'utilité de l'Ouvrage y
doit porter les interessez dans
le Commerce, &la Chambre
Royale qui prend tant de foin
d'étendre le nostre par toute la
terre, peut l'ordonner à quelqu'un
d'eux, avec la récompense
qui luy ensera deuë.
Vous concevez assez,Monsieur
l'avantage que les Peuples en tire.
roient,sans que je m'en explique.
Je serois pourtant bierfaÜe de
sçavoir de vous, qui de l'Ecriture
universelle
, ou de la Langue
de mesme nature, vous sembleroit
d'un plus grand service pour
les Nations? Je vous ay découvert
toutes mes pensées sur le
premier moyen de communicacation
,reste à vous entretenir du
fecond. Le Quartier d'Octobre
ne se passera pas que je n'aye cet
honneur. Je m'y engage, &je
fuis vostre, &c.
DE VIENNE PLANCY.
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Résumé : Lettre de Mr de Vienne Plancy, sur l'Ecriture universelle. [titre d'après la table]
Dans une lettre du 4 juin 1685, M. de Vienne Plancy présente ses projets concernant une écriture universelle. Il divise son projet en deux parties : l'illustration de ses lettres précédentes et les moyens d'abréviation pour cette écriture. Il aborde plusieurs aspects nécessaires à la compréhension de cette écriture, tels que la composition, l'enchaînement des idées, le nombre de mots simples, la distribution des chiffres, et la distinction des parties du discours. L'auteur souligne que toute écriture repose sur un dictionnaire et une grammaire. Bien que le dictionnaire ne puisse être abrégé, la grammaire peut l'être en réduisant les variations des mots. Il propose de limiter les déclinaisons et les degrés de comparaison, et de simplifier les articles, pronoms, et temps verbaux. Il suggère de réduire les parties du discours à cinq : l'article, le pronom, le nom, le verbe et l'adverbe, et de les classer en trois catégories selon leur invariabilité. M. de Vienne Plancy discute également de la nature des genres et des cas grammaticaux, affirmant que la simplification des genres et des modes ne rendrait pas l'apprentissage plus difficile. Il préfère les mots simples aux phrases complexes et insiste sur la clarté et l'absence d'ambiguïté dans l'écriture. Il aborde la question des chiffres, soulignant leur origine indienne, et mentionne diverses directions d'écriture selon les langues. Enfin, il propose la création de dictionnaires universels pour faciliter la communication entre les nations, laissant aux autres le soin de les développer. Il espère que la Chambre Royale encouragera cette initiative et demande l'avis de son interlocuteur sur la préférence entre une écriture universelle ou une langue de même nature.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 253-254
« Le Roy a nommé Mr Girardin, qui a esté Lieutenant Civil, [...] »
Début :
Le Roy a nommé Mr Girardin, qui a esté Lieutenant Civil, [...]
Mots clefs :
Lieutenant civil, Prudence, Constantinople, Turquie, Langue
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Le Roy a nommé Mr Girardin, qui a esté Lieutenant Civil, [...] »
Le Roy a nommé M' Gi
rardin , qui a efté Lieutenant
Civil,pour aller remplir fa Place
à Conftantinople . C'eſt un
Homme qui a la prudence,
l'efprit , & la fermeté qui font
néceffaires pour bien foûtenirun
pareil employ . Ilaefté
294 MERCURE
déja en Turquie , & c'eſt un
avantage pour luy , puis qu'il
connoit le Pays , & la langue
Turque .
rardin , qui a efté Lieutenant
Civil,pour aller remplir fa Place
à Conftantinople . C'eſt un
Homme qui a la prudence,
l'efprit , & la fermeté qui font
néceffaires pour bien foûtenirun
pareil employ . Ilaefté
294 MERCURE
déja en Turquie , & c'eſt un
avantage pour luy , puis qu'il
connoit le Pays , & la langue
Turque .
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7
p. 189-214
Tout ce qui s'est passé au Seminaire des Missions Etrangeres, le jour que les Ambassadeurs y ont esté regalez, avec les cinq Harangues qui leur ont esté faites dans ce Seminaire. [titre d'après la table]
Début :
Les Ambassadeurs ayant témoigné plusieurs fois à Mr l'Abbé [...]
Mots clefs :
Séminaire des Missions étrangères, Ambassadeurs, Harangues, Séminaire, Roi de Siam, Admirer, Vrai dieu, Compliments, Joie, Personnes, Monde, Langue, Artus de Lionne, Abbé, Compliment, Hébreu, Hommes, Maison, Devoir, Mérite
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Tout ce qui s'est passé au Seminaire des Missions Etrangeres, le jour que les Ambassadeurs y ont esté regalez, avec les cinq Harangues qui leur ont esté faites dans ce Seminaire. [titre d'après la table]
Les Ambaſſadeurs ayant
témoigné pluſieurs fois à M
l'Abbé de Lionne , & à r
de Brifacier, Superieur du Seminaire
des miſſions Eftrangeres
, le deſir qu'ils avoient
depuis longtemps de leur
rendre viſite dans leur mаі
fon, en fixerent enfin le jour
190 IV. P. du Voyage
au 10. Decembre . Comme le
premier Ambaſſadeur eſtoit
allé ce jour là ſeul avec M
Torf à Versailles , pour conferer
avec Mle Marquis de
Seignelay, on alla fur les trois
heures aprés midy, propoſer
aux deux autres de venir voir
la Maiſon des Incurables. Ils
répondirent ſans hefiter qu'ils
ne vouloient point ſe partager ce
jour-là , qu'ils ne fortiroient que
pour aller au Seminaire, o que
s'ils avoient ſuivy leur inclination
, ils ſe ſeroient acquittez
beaucoup pluſtoſt de ce devoir .
Si-tôt qu'on apprit qu'ils ardes
Amb . de Siam. 191
rivoient , on alla les recevoir
à la defcente de leur Carroffes
, & on les conduiſit dans
un lieu où M l'Abbé de
Choiſi leur preſenta du Thé
dans les petits Vaſes d'or &
d'argent , que M Conſtance
luy a donnez à Siam , & fit
brûler du bois d'Aquila qui
parfuma l'air enun moment.
Il eſtoit fix heures lorſque le
Premier Ambaſſadeur revint
de Verſailles ; il les trouva
en converſation avec M'PEvêque
Duc de Laon , qu'ils
avoient veu à la Fére où , ce
Prelat estoit allé exprés pour
192 IV.P.du Voyage
les ſaluer au retour de leur
Voyage deFlandre.M leMarquis
de Coeuvres ſon Frere,
qu'ils ſçavoient eſtre le beaufrere
deM l'Abbé deLionne,
eſtoit auſſi avec eux, ainſi que
-M¹ d'Aligre, Ms lesAbbez le
Pelletier & de Neſmond , les
Peres Couplet & Spinola Jefuîtes
, &quelques autres perſonnes
de merite que l'on
avoit eu ſoin d'inviter.
La converſation ayant eſté
interrompuë, il ſe fit d'abord
un peu de filence , & M² de
Brifacier accompagné des
Eccleſiaſtiques de fa maiſon,
prit
des Amb. de Siam. 193
prit cet intervalle pour faire
un compliment fort court ,
qui prepara l'eſprit des Ambaſſadeurs
à en entendre quatre
autres en diverſesLangues.
Voicy les termes de ce com
pliment.
MESSEIGNEVRS,
Vn meriteauſſi univerſel & auſſi
univerſellement reconnu que levôtre,
devroit estre publié en toutes for
tes de Langues , & nous souhaiterions
pouvoir aſſembler icy les differentes
Nations de l'Europe ,pour honorer
par leur bouche vôtre Grand
Roy dans vos Excellences , de mème
que ce puiſſant Prince a honoré
R
194 IV. P. duVoyage
à Siampar la deputation des divers
Peuples de l'Orient nôtre Incompaparable
Monarque dans la personne
defon Ambassadeur extraordinaire.
Mais fansformerde vains deſirs &
Sans rien emprunter des Royaumes
étrangers , fouffrez, Meffeigneurs ,
que plusieurs Prestres de cette Maifon
, qui vous vont complimenter
aprés moy ,se partagent entre eux
pour lover en plus d'une maniere
les talents& la conduiteque tout le
monde admire en vous , &qu'ils employent
ce que l'Hebreu a desçavant,
ce que leGrec a de poly , ce que le Latin
a de grave , & ce que le Siamois
doit avoir d'agréable à vôtre égard,
pour rendre Séparement & diverſement
à vos Eminentes qualitezles
profonds refpects qui leur font dûs ,
pour repondre à l'honneur de vôdes
Amb. de Siam. 195
tre visite , & aux marques de vos
bontez par les témoignages finceres
d'une estime & d'une reconnoiſſance
éternelle.
Ils furent enſuite compli
mentez en Hebreu au nom
des Penſionnaires du Seminaire
, & à la fin de chaque
compliment , on liſoit la traduction
Siamoiſe qui en a
voit eſté faite , partie par le
ſieur Antoine Pinto , Acolyte
du Seminaire de Siam , & partie
par le ſieur Gervaiſe , l'un
des Ecclefiaftiques François ,
que feu Me l'Eveſque d'Heliopolis
avoit menez avec luy
Rij
196 IV. P. du Voyage
dans fon dernier voyage aux
Indes. Voicy la traduction
de ce compliment Hebreu
en nôtre Langue.
MESSEIGNEVRS ,
Cette maison reçoit aujourd'huy un
honneur qu'elle n'eût jamais ofé efperer.
Elle est établie pour envoyer
des hommes Apostoliques dans les
Royaumes les plus éloignez, & c'est
ce qu'elle a toûjours fait depuis fon
établiſſement. Mais qu'elle dût recevoirjamais
trois Illuftres Ambaffadeurs
venus des extremitez de la
terre , c'est ce qu'elle apeine à croire ,
quand même elle le voit. Dans l'excez
delajoye qui la transporte , elle.
ne peut , Meſſeigneurs , que vous
des Amb. de Siam. 197
:
conjurer d'être tres-perfuadez de ſa
reconnoiſſance respectueuse , & de
Pardeur continuelle qu'elle a à prier
Le Dieu du Ciel & de la Terre , qu'il
ajoûte aux biens dont il a déja comblé
vos Excellences la parfaite connoiſſance
de celuy qui les leur afaits .
L'Hebreu fut ſuivy du
Grec , & on leur fit ce troifiéme
compliment au nom de
ceux qu'on éleve dans cette
Maiſon pour les Miſſions étrangeres
. Voicy comme il a
eſté rendu en nôtre Langue,
MESSEIGNEURS,
Entre toutes les Perſonnes qui de-
Riij
198 IV. P. du Voyage
meurent dans cetteMaison que vous
avezbien voulu honorer aujourd'hui
devotre prefence, nous croyons que
nul n'a reſſenti plus de joye quenous
qui y sommes pour nous rendre dignes
depoffer dans votre Païs,quand
nos Supericurs voudrontbien nous y
envoyer. Ce qui nousy porte , c'est le
defir de procurer au Royaume de
Siam qui a toutes les autres richeßes,
daseule qui luy manque , &fans laquelle
toutes les autres luy seroient
inutiles , c'est la connoiffance & l'aour
du vray Dieu, Createur du Ciel
& de la Terre ; & rien ne pourroit
nous donner plus de joye & d'efpevance
de réüſſir dans ce deffein que
toutes ces excellentes qualitez que
la France admire en vos perſonnes.
Cette douceur & cette affabilité que
Vous aveztémoignée envers tout le
des Amb. de Siam. 199
monde, ne nous laiſſe pas lieu de douter
que les Peuples de Siam ne reçoi
ventfavorablement ceux qui confacreront
leur vie & leurs travaux
pour leur porter les lumieres de l'Evangile
de I. C. & cette merveilleuſe
penetration d'esprit que vous
avez faitparoître en toutes fortes de
rencontres nous fait concevoir la facilité
, avec laquelle ces mêmes Peuplesse
laiſſeront perfuader des veritez
que nous deprons leur enfeigner.
Votre équité , vôtre modération
, vôtreſageſſe , &toutes vos autres
vertus jointes à celles- cy , nous
rempliſſent de veneration pour vos
Excellentces , aussi bien que de joye
en nous mêmes ; & nous portent
avec encore plus d'ardeur à demander
inceffamment au vray Dieu tout
puiſſant,&infinimentbon, de vous
>
Rimj
200 IV P. du Voyage
conferver toûjoursdans uneparfaite
Santé, de vous accorder un heureux
retour dans votre Patrie ,& la joye
de retrouver'le Roy de Siam comblé
d'un nouvel excés de gloire. Mais
fur tout, nous ne ceſſerons jamais de
demander à ce Dieu éternel , & qui
diſpoſe des coeurs des hommes comme
il luy plaiſt , qu'il vousfaffe la grace
dele connoître&de l'aimer ,&d'étre
éternellement comblez de joye
avec luy.
Aprés cela , ils furent com
plimentez en Latin au nom
des Eccleſiaſtiques du Seminaire
qui doivent partir avant
les Ambaſſadeurs. Comme la
Langue Latine eſt entenduë
preſque de tout le monde,j'ay
des Amb. de Siam. 201
crû devoir mettre ce compli
compil
ment tel qu'il a eſté pronon
cé.
Viex hâcdomoquam nuncveftrâ
preſentiâfummoperè illuf
tratis, Viri Excellentiffimi, Siamum
vobiscum profecturi sunt , eandemquè
Claffem , vel fortè etiam eandemNavim
confcenfuri, precipuam
fibi hodiè , tùm erga Excellentias
veftras Reverentiam , tum pre cateris
latitiam exhibendam effe ar
bitrantur. Habent etenim in hodierno
, quo nos afficitis , honore , velut
pignus quoddam future veftra in
ipsos benignitatis : dulciffima converfationis
in via : fortiffime tuitionis
in Patria : ubique benevolentia
fingularis. Latantur autem
202 IV. P. du Voyage
maximè , cum mente pertractant,
jam-jamquepreripiunt, quam egregia,
quàm grandia de vobis vel invitis
, in Regno Siamensi poterunt
nuntiare ; palàm nempè faciendo
meritis extollendo laudibus quicquid
alioquin veftra modeftia reticuiffet
: fummam , quam apud nos
oftendiftis , ingenj magnitudinem,
-aquabilitatem animi, in tuendo Siamenfi
nomine dignitatem : ut fuiftis
in tractandis negotijs folertes ,
in extricandis difficultatibus dexteri,
in folvendis quæftionibus prudentes,
in reſponſis mille, velferid,
vel jocosè dandis , prout res poftulabat,
femperparatiffimi : ut noftis
denique vivere cum Optimatibus
comitèr , cum Plebeijs humaniter,
cum Regijs Ministris ſapienter, cum
Principibus dignè & magnifice, &
desAmb. de Siam. 203
(quod omnium fummum eft | LVDOVICI
MAGNI laudem &gratiam
demereri . Ita ut duobus tantum
Gens Siamensis & Gallica jam
inter se diſtare videantur , Patriâ
fcilicet &Religione ; quarum altera,
perfædus initum inter potentiffimos
Reges, deinceps communis erit,
altera verò ( faxit Deus Optimus
Maximus ) prorsus una.
M l'Abbé de Lionne finit
en Siamois, au nom des Ouvriers
Apoftoliques qui travaillent
à Siam , & dans les
Royaumes voiſins . Voicy ce
qu'il dit en certe Langue.
Vſqu'icy, MESSEIGNEVRS,
j'ay vû avec une extrême joie,
204 IV. P. du Voyage
L'empressement extraordinaire que
toute la France a fait paroître à vous
témoigner l'estime,le refpest l'admiration
qu'elle a pour le très-Puif-
Sant Roy, votre Maître, &pour vous
en particulier , qui foûtenez icy fi
excellemment faDignité. Voicy l'unique
occasion où j'aye pû mêler ma
voix aux applaudſſemens publics,&
vous marquer quelque chose de mes
Sentimensfur cesujet. l'ofe dire qu'ils
Surpaffint ceux de tout le reſte des
hommes; &pour en convenir, vous
n'avez qu'à faire reflexion aux vaifons
fingulieres & personnelles que
j'ay de parler ainsi. Les autres connoiſſent
à la verité le Roy de Siam ,
Sur ce que la Renommée a publiéde
fes grandes qualitez ; mais quoiqu'-
elle ait dit du rang éminent qu'il
tient entre tous les Princes de l'o-
4
desAmb. de Siam. 205
1
ment ,
vient , de la richeſſe de ſes tresors .
de la penetration étonnante deſon efprit,
de la ſageſſe de ſon Gouvernede
l'application infatigable
qu'ildonne aux affaires de son Etat,
deson difcernement &de son amour
pour le veritable merite , de cette
merveilleuse ardeur qu'il a de tout
connoître & de tout sçavoir, de cette
affabilité qui , sans rien diminuer
de sa grandeur , luy apprend à se
proportionner à toutle monde, &qui
attire chez lay ce prodigieux nom.
bre d'Etrangers ; & ce qui nous touche
de plus prés , de cette bontépar
ticuliere qu'il a pour les Ministres
du Vray Dieu ; tout cela, dis-je, quelque
grand qu'il soit , n'est- il pas
encore au deſſous de ce que découvrent
dansſa perſonne Royale, tous ceux qui
ont le bonheur de l'approcher , & ce
206 IV. P. du Voyage
que j'y ay découvert tant de fois
moy- même ? Il en est ainsi à proporsion
des jugemens avantageux que
l'on a portez icy de vos Excellences.
On a admiré , par exemple , & l'on
n'oubliera jamais la juſteſſe&lasubtilité
de vos reponses ; cependant on
na souvent connu que la moindre
partie de leur beautè , elles en perdoient
beaucoup dans le paſſage d'une
langue à l'autre , & moy-méme
j'avois une espece d'indignation de
me voir dans l'impoſſibilité de leur
donner tout leur agrément & toute
Leur force. On a admiré ce fond de
politeſſe , qui vous rend capables
d'entrer (i aiſement dans les manieres
particulieres de chaque Nation,
quelques differentes que toutes les
Nations foient entre elles. On a admiré
cette prodigieuse égalité d'ame
• des Amb de Siam. 207
& cette Paix qui ne se trouble jamais
de rien ; on a admiré enfin cent
autres qualitez excellentes qui éclatent
tous les jours dans vos perſonnes
; cependant ceux qui en ont
esté touchez, ne vous ont vû que
comme en paſſant; qu'auroit- ce esté,
s'ils avoient eu le moyen de vous
confiderer plus à loiſir&deplus près ?
Les ordres du tres-Grand Roy de
Siam m'ont procure cét avantage ,
lorſqu'il a joint à tous les témoignages
de bonté qu'il m'avoit déja donnez
, celuy de ſouhaiter que je vous
accompagnaſſe en France . Vous y avez
ajouſté mille marques touchanres
de vôtre amitié , & la Nature
Seule qui inſpire à tous les hommes
la reconnoiſſance , suffiroit pour me
donner les fentimens les plus reſpectueux
pour votre Grand Prince,les
208 IV . P.du Voyage
plus tendres pour vos personnes , &
les plus Zelez pour votre Nation :
mais Dieu , dont la Providence conduit
tout avec une fageffe & une
bonte admirable, a pris foin luy-meme
de fortifier infiniment ces fentimens
dans mon coeur , en me confirmant
dans le defſſein de paſſer ma
vie avec vous, &de la consacrer à
vôtre ſervice, pour tâcher de contri
buer à vôtre bonheur eternel.
La lecture de tous ces
Complimens eftant finie , te
premier Ambaſſadeur dit ,
qu'ils estoient trés - obligez au
Seminaire des honneſtetez qu'il
leurfaifoit ; qu'ils luy donnoient
avec plaifir par leur viſite une
nouvelle marque de leur eftimes
des Amb. de Siam. 209
que le Roy leur Maistre , leur
avoit ordonné de prendre confiance
en ceux qui gouvernoient
cette Maison ; qu'ils rendroient
un compte exact à Sa Majesté,
des ſervices importans qu'ils recevoient
d'eux tous les jours depuis
leur arrivée à Paris ; qu'ils
n'avoient eſté en aucun lieuplus
volontiers que chez eux ; &que
s'ilspouvoient quelque jour dans
Ieur Pays donner à leurs Miffionnaires
des témoignages effectifs
de leur affection & de leur
reconnoiffance, ils le feroient avec
la plus grande joye du monde.
Apeine eut-il ceffé de par-
S
210 IV. P. du Voyage
/
ler, qu'on vint avertir que la
Table eſtoit ſervie . C'eſtoit
uneTable ovale à vingt couverts,
placez dans un Refectoire
qui estoit fort éclairé
de bougies. Le Repas fut un
Ambigu , où il y eut , pour
marque de distinction
double Service devant les
,
un
Ambaſſadeurs , & où l'abondance,
la delicateffe &la propreté
parurent également par
tout. La dépenſe en fut faite
par une Perſonne de pieté,
qui ayant appris l'honneur
que les Ambaſſadeurs vouloient
faire au Seminaire de
des Amb. de Siam . 211
le vifiter , & l'embarras où ſe
trouvoit le Superieur fur la
maniere de les recevoir ( parcequ'il
ne croyoit pas que
ſelon leurs idées il convinſt à
l'humilité de ſa profeffion,
ny à la pauvreté de ſa Maifon
, de faire un Repas qui
répondiſt à la grandeur de
leur caractere , & au merite
de leurs perſonnes ) le pri
de ne ſe mettre en peine de
rien , & fe chargea genereufement
de pourvoir à tout.
Chaque Ambaſſadeur & chaque
Mandarin avoit derriere
luy un Homme appliqué u-
Sij
212 IV. P. du Voyage
niquement à le ſervir , & on
donna de ſi bons ordres pour
tout le reſte, que tout ſe paffa
fans confufion & fans bruit.
Ainſi la tranquilité qui regna
toûjours , fit affez voir qu'on
eſtoit dans une Communauté
reglée. M¹ deBrifacier qui
n'ignoroit pas combien les
Ambaſſadeurs font choquez
des dépenses que font des
Preftres , jugea qu'il eſtoit à
propos de leur declarer de
bonne foy la chofe comme
elle eſtoit , & de leur dire,
pour les prévenir, en les conduiſant
au Refectoire,que s'ils
des Amb. de Siam. 213
trouvoient dans la Collation
qu'on leur alloit faire , quelque
forte de magnificence , ils n'en
devoient pas estre ſcandalisez
comme d'un excezcondamnable
dans une Maison Eccleſiaſtique,
mais qu ils devoient pluſtoſt l'agréer
comme un effet loüable du
Zele d'une Perſonne dont il n'avoit
pas crû devoir borner la generofité
dans une occafion, où il
ne penſoit pas qu'on pûst trop
faire pour eux. Pendant que
les Maiſtres estoient àTable,
on en ſervit une autre à fix
couverts , dans un lieu tout
proche , pour les Interpretes
274 IV. P. du Voyage
& les Secretaires . Les Gens
mangerent enfuite , & avant
dix heures les Ambaſſadeurs
ſe retirerent dans leur Hoſtel
avec de grandes marques de
fatisfaction .
témoigné pluſieurs fois à M
l'Abbé de Lionne , & à r
de Brifacier, Superieur du Seminaire
des miſſions Eftrangeres
, le deſir qu'ils avoient
depuis longtemps de leur
rendre viſite dans leur mаі
fon, en fixerent enfin le jour
190 IV. P. du Voyage
au 10. Decembre . Comme le
premier Ambaſſadeur eſtoit
allé ce jour là ſeul avec M
Torf à Versailles , pour conferer
avec Mle Marquis de
Seignelay, on alla fur les trois
heures aprés midy, propoſer
aux deux autres de venir voir
la Maiſon des Incurables. Ils
répondirent ſans hefiter qu'ils
ne vouloient point ſe partager ce
jour-là , qu'ils ne fortiroient que
pour aller au Seminaire, o que
s'ils avoient ſuivy leur inclination
, ils ſe ſeroient acquittez
beaucoup pluſtoſt de ce devoir .
Si-tôt qu'on apprit qu'ils ardes
Amb . de Siam. 191
rivoient , on alla les recevoir
à la defcente de leur Carroffes
, & on les conduiſit dans
un lieu où M l'Abbé de
Choiſi leur preſenta du Thé
dans les petits Vaſes d'or &
d'argent , que M Conſtance
luy a donnez à Siam , & fit
brûler du bois d'Aquila qui
parfuma l'air enun moment.
Il eſtoit fix heures lorſque le
Premier Ambaſſadeur revint
de Verſailles ; il les trouva
en converſation avec M'PEvêque
Duc de Laon , qu'ils
avoient veu à la Fére où , ce
Prelat estoit allé exprés pour
192 IV.P.du Voyage
les ſaluer au retour de leur
Voyage deFlandre.M leMarquis
de Coeuvres ſon Frere,
qu'ils ſçavoient eſtre le beaufrere
deM l'Abbé deLionne,
eſtoit auſſi avec eux, ainſi que
-M¹ d'Aligre, Ms lesAbbez le
Pelletier & de Neſmond , les
Peres Couplet & Spinola Jefuîtes
, &quelques autres perſonnes
de merite que l'on
avoit eu ſoin d'inviter.
La converſation ayant eſté
interrompuë, il ſe fit d'abord
un peu de filence , & M² de
Brifacier accompagné des
Eccleſiaſtiques de fa maiſon,
prit
des Amb. de Siam. 193
prit cet intervalle pour faire
un compliment fort court ,
qui prepara l'eſprit des Ambaſſadeurs
à en entendre quatre
autres en diverſesLangues.
Voicy les termes de ce com
pliment.
MESSEIGNEVRS,
Vn meriteauſſi univerſel & auſſi
univerſellement reconnu que levôtre,
devroit estre publié en toutes for
tes de Langues , & nous souhaiterions
pouvoir aſſembler icy les differentes
Nations de l'Europe ,pour honorer
par leur bouche vôtre Grand
Roy dans vos Excellences , de mème
que ce puiſſant Prince a honoré
R
194 IV. P. duVoyage
à Siampar la deputation des divers
Peuples de l'Orient nôtre Incompaparable
Monarque dans la personne
defon Ambassadeur extraordinaire.
Mais fansformerde vains deſirs &
Sans rien emprunter des Royaumes
étrangers , fouffrez, Meffeigneurs ,
que plusieurs Prestres de cette Maifon
, qui vous vont complimenter
aprés moy ,se partagent entre eux
pour lover en plus d'une maniere
les talents& la conduiteque tout le
monde admire en vous , &qu'ils employent
ce que l'Hebreu a desçavant,
ce que leGrec a de poly , ce que le Latin
a de grave , & ce que le Siamois
doit avoir d'agréable à vôtre égard,
pour rendre Séparement & diverſement
à vos Eminentes qualitezles
profonds refpects qui leur font dûs ,
pour repondre à l'honneur de vôdes
Amb. de Siam. 195
tre visite , & aux marques de vos
bontez par les témoignages finceres
d'une estime & d'une reconnoiſſance
éternelle.
Ils furent enſuite compli
mentez en Hebreu au nom
des Penſionnaires du Seminaire
, & à la fin de chaque
compliment , on liſoit la traduction
Siamoiſe qui en a
voit eſté faite , partie par le
ſieur Antoine Pinto , Acolyte
du Seminaire de Siam , & partie
par le ſieur Gervaiſe , l'un
des Ecclefiaftiques François ,
que feu Me l'Eveſque d'Heliopolis
avoit menez avec luy
Rij
196 IV. P. du Voyage
dans fon dernier voyage aux
Indes. Voicy la traduction
de ce compliment Hebreu
en nôtre Langue.
MESSEIGNEVRS ,
Cette maison reçoit aujourd'huy un
honneur qu'elle n'eût jamais ofé efperer.
Elle est établie pour envoyer
des hommes Apostoliques dans les
Royaumes les plus éloignez, & c'est
ce qu'elle a toûjours fait depuis fon
établiſſement. Mais qu'elle dût recevoirjamais
trois Illuftres Ambaffadeurs
venus des extremitez de la
terre , c'est ce qu'elle apeine à croire ,
quand même elle le voit. Dans l'excez
delajoye qui la transporte , elle.
ne peut , Meſſeigneurs , que vous
des Amb. de Siam. 197
:
conjurer d'être tres-perfuadez de ſa
reconnoiſſance respectueuse , & de
Pardeur continuelle qu'elle a à prier
Le Dieu du Ciel & de la Terre , qu'il
ajoûte aux biens dont il a déja comblé
vos Excellences la parfaite connoiſſance
de celuy qui les leur afaits .
L'Hebreu fut ſuivy du
Grec , & on leur fit ce troifiéme
compliment au nom de
ceux qu'on éleve dans cette
Maiſon pour les Miſſions étrangeres
. Voicy comme il a
eſté rendu en nôtre Langue,
MESSEIGNEURS,
Entre toutes les Perſonnes qui de-
Riij
198 IV. P. du Voyage
meurent dans cetteMaison que vous
avezbien voulu honorer aujourd'hui
devotre prefence, nous croyons que
nul n'a reſſenti plus de joye quenous
qui y sommes pour nous rendre dignes
depoffer dans votre Païs,quand
nos Supericurs voudrontbien nous y
envoyer. Ce qui nousy porte , c'est le
defir de procurer au Royaume de
Siam qui a toutes les autres richeßes,
daseule qui luy manque , &fans laquelle
toutes les autres luy seroient
inutiles , c'est la connoiffance & l'aour
du vray Dieu, Createur du Ciel
& de la Terre ; & rien ne pourroit
nous donner plus de joye & d'efpevance
de réüſſir dans ce deffein que
toutes ces excellentes qualitez que
la France admire en vos perſonnes.
Cette douceur & cette affabilité que
Vous aveztémoignée envers tout le
des Amb. de Siam. 199
monde, ne nous laiſſe pas lieu de douter
que les Peuples de Siam ne reçoi
ventfavorablement ceux qui confacreront
leur vie & leurs travaux
pour leur porter les lumieres de l'Evangile
de I. C. & cette merveilleuſe
penetration d'esprit que vous
avez faitparoître en toutes fortes de
rencontres nous fait concevoir la facilité
, avec laquelle ces mêmes Peuplesse
laiſſeront perfuader des veritez
que nous deprons leur enfeigner.
Votre équité , vôtre modération
, vôtreſageſſe , &toutes vos autres
vertus jointes à celles- cy , nous
rempliſſent de veneration pour vos
Excellentces , aussi bien que de joye
en nous mêmes ; & nous portent
avec encore plus d'ardeur à demander
inceffamment au vray Dieu tout
puiſſant,&infinimentbon, de vous
>
Rimj
200 IV P. du Voyage
conferver toûjoursdans uneparfaite
Santé, de vous accorder un heureux
retour dans votre Patrie ,& la joye
de retrouver'le Roy de Siam comblé
d'un nouvel excés de gloire. Mais
fur tout, nous ne ceſſerons jamais de
demander à ce Dieu éternel , & qui
diſpoſe des coeurs des hommes comme
il luy plaiſt , qu'il vousfaffe la grace
dele connoître&de l'aimer ,&d'étre
éternellement comblez de joye
avec luy.
Aprés cela , ils furent com
plimentez en Latin au nom
des Eccleſiaſtiques du Seminaire
qui doivent partir avant
les Ambaſſadeurs. Comme la
Langue Latine eſt entenduë
preſque de tout le monde,j'ay
des Amb. de Siam. 201
crû devoir mettre ce compli
compil
ment tel qu'il a eſté pronon
cé.
Viex hâcdomoquam nuncveftrâ
preſentiâfummoperè illuf
tratis, Viri Excellentiffimi, Siamum
vobiscum profecturi sunt , eandemquè
Claffem , vel fortè etiam eandemNavim
confcenfuri, precipuam
fibi hodiè , tùm erga Excellentias
veftras Reverentiam , tum pre cateris
latitiam exhibendam effe ar
bitrantur. Habent etenim in hodierno
, quo nos afficitis , honore , velut
pignus quoddam future veftra in
ipsos benignitatis : dulciffima converfationis
in via : fortiffime tuitionis
in Patria : ubique benevolentia
fingularis. Latantur autem
202 IV. P. du Voyage
maximè , cum mente pertractant,
jam-jamquepreripiunt, quam egregia,
quàm grandia de vobis vel invitis
, in Regno Siamensi poterunt
nuntiare ; palàm nempè faciendo
meritis extollendo laudibus quicquid
alioquin veftra modeftia reticuiffet
: fummam , quam apud nos
oftendiftis , ingenj magnitudinem,
-aquabilitatem animi, in tuendo Siamenfi
nomine dignitatem : ut fuiftis
in tractandis negotijs folertes ,
in extricandis difficultatibus dexteri,
in folvendis quæftionibus prudentes,
in reſponſis mille, velferid,
vel jocosè dandis , prout res poftulabat,
femperparatiffimi : ut noftis
denique vivere cum Optimatibus
comitèr , cum Plebeijs humaniter,
cum Regijs Ministris ſapienter, cum
Principibus dignè & magnifice, &
desAmb. de Siam. 203
(quod omnium fummum eft | LVDOVICI
MAGNI laudem &gratiam
demereri . Ita ut duobus tantum
Gens Siamensis & Gallica jam
inter se diſtare videantur , Patriâ
fcilicet &Religione ; quarum altera,
perfædus initum inter potentiffimos
Reges, deinceps communis erit,
altera verò ( faxit Deus Optimus
Maximus ) prorsus una.
M l'Abbé de Lionne finit
en Siamois, au nom des Ouvriers
Apoftoliques qui travaillent
à Siam , & dans les
Royaumes voiſins . Voicy ce
qu'il dit en certe Langue.
Vſqu'icy, MESSEIGNEVRS,
j'ay vû avec une extrême joie,
204 IV. P. du Voyage
L'empressement extraordinaire que
toute la France a fait paroître à vous
témoigner l'estime,le refpest l'admiration
qu'elle a pour le très-Puif-
Sant Roy, votre Maître, &pour vous
en particulier , qui foûtenez icy fi
excellemment faDignité. Voicy l'unique
occasion où j'aye pû mêler ma
voix aux applaudſſemens publics,&
vous marquer quelque chose de mes
Sentimensfur cesujet. l'ofe dire qu'ils
Surpaffint ceux de tout le reſte des
hommes; &pour en convenir, vous
n'avez qu'à faire reflexion aux vaifons
fingulieres & personnelles que
j'ay de parler ainsi. Les autres connoiſſent
à la verité le Roy de Siam ,
Sur ce que la Renommée a publiéde
fes grandes qualitez ; mais quoiqu'-
elle ait dit du rang éminent qu'il
tient entre tous les Princes de l'o-
4
desAmb. de Siam. 205
1
ment ,
vient , de la richeſſe de ſes tresors .
de la penetration étonnante deſon efprit,
de la ſageſſe de ſon Gouvernede
l'application infatigable
qu'ildonne aux affaires de son Etat,
deson difcernement &de son amour
pour le veritable merite , de cette
merveilleuse ardeur qu'il a de tout
connoître & de tout sçavoir, de cette
affabilité qui , sans rien diminuer
de sa grandeur , luy apprend à se
proportionner à toutle monde, &qui
attire chez lay ce prodigieux nom.
bre d'Etrangers ; & ce qui nous touche
de plus prés , de cette bontépar
ticuliere qu'il a pour les Ministres
du Vray Dieu ; tout cela, dis-je, quelque
grand qu'il soit , n'est- il pas
encore au deſſous de ce que découvrent
dansſa perſonne Royale, tous ceux qui
ont le bonheur de l'approcher , & ce
206 IV. P. du Voyage
que j'y ay découvert tant de fois
moy- même ? Il en est ainsi à proporsion
des jugemens avantageux que
l'on a portez icy de vos Excellences.
On a admiré , par exemple , & l'on
n'oubliera jamais la juſteſſe&lasubtilité
de vos reponses ; cependant on
na souvent connu que la moindre
partie de leur beautè , elles en perdoient
beaucoup dans le paſſage d'une
langue à l'autre , & moy-méme
j'avois une espece d'indignation de
me voir dans l'impoſſibilité de leur
donner tout leur agrément & toute
Leur force. On a admiré ce fond de
politeſſe , qui vous rend capables
d'entrer (i aiſement dans les manieres
particulieres de chaque Nation,
quelques differentes que toutes les
Nations foient entre elles. On a admiré
cette prodigieuse égalité d'ame
• des Amb de Siam. 207
& cette Paix qui ne se trouble jamais
de rien ; on a admiré enfin cent
autres qualitez excellentes qui éclatent
tous les jours dans vos perſonnes
; cependant ceux qui en ont
esté touchez, ne vous ont vû que
comme en paſſant; qu'auroit- ce esté,
s'ils avoient eu le moyen de vous
confiderer plus à loiſir&deplus près ?
Les ordres du tres-Grand Roy de
Siam m'ont procure cét avantage ,
lorſqu'il a joint à tous les témoignages
de bonté qu'il m'avoit déja donnez
, celuy de ſouhaiter que je vous
accompagnaſſe en France . Vous y avez
ajouſté mille marques touchanres
de vôtre amitié , & la Nature
Seule qui inſpire à tous les hommes
la reconnoiſſance , suffiroit pour me
donner les fentimens les plus reſpectueux
pour votre Grand Prince,les
208 IV . P.du Voyage
plus tendres pour vos personnes , &
les plus Zelez pour votre Nation :
mais Dieu , dont la Providence conduit
tout avec une fageffe & une
bonte admirable, a pris foin luy-meme
de fortifier infiniment ces fentimens
dans mon coeur , en me confirmant
dans le defſſein de paſſer ma
vie avec vous, &de la consacrer à
vôtre ſervice, pour tâcher de contri
buer à vôtre bonheur eternel.
La lecture de tous ces
Complimens eftant finie , te
premier Ambaſſadeur dit ,
qu'ils estoient trés - obligez au
Seminaire des honneſtetez qu'il
leurfaifoit ; qu'ils luy donnoient
avec plaifir par leur viſite une
nouvelle marque de leur eftimes
des Amb. de Siam. 209
que le Roy leur Maistre , leur
avoit ordonné de prendre confiance
en ceux qui gouvernoient
cette Maison ; qu'ils rendroient
un compte exact à Sa Majesté,
des ſervices importans qu'ils recevoient
d'eux tous les jours depuis
leur arrivée à Paris ; qu'ils
n'avoient eſté en aucun lieuplus
volontiers que chez eux ; &que
s'ilspouvoient quelque jour dans
Ieur Pays donner à leurs Miffionnaires
des témoignages effectifs
de leur affection & de leur
reconnoiffance, ils le feroient avec
la plus grande joye du monde.
Apeine eut-il ceffé de par-
S
210 IV. P. du Voyage
/
ler, qu'on vint avertir que la
Table eſtoit ſervie . C'eſtoit
uneTable ovale à vingt couverts,
placez dans un Refectoire
qui estoit fort éclairé
de bougies. Le Repas fut un
Ambigu , où il y eut , pour
marque de distinction
double Service devant les
,
un
Ambaſſadeurs , & où l'abondance,
la delicateffe &la propreté
parurent également par
tout. La dépenſe en fut faite
par une Perſonne de pieté,
qui ayant appris l'honneur
que les Ambaſſadeurs vouloient
faire au Seminaire de
des Amb. de Siam . 211
le vifiter , & l'embarras où ſe
trouvoit le Superieur fur la
maniere de les recevoir ( parcequ'il
ne croyoit pas que
ſelon leurs idées il convinſt à
l'humilité de ſa profeffion,
ny à la pauvreté de ſa Maifon
, de faire un Repas qui
répondiſt à la grandeur de
leur caractere , & au merite
de leurs perſonnes ) le pri
de ne ſe mettre en peine de
rien , & fe chargea genereufement
de pourvoir à tout.
Chaque Ambaſſadeur & chaque
Mandarin avoit derriere
luy un Homme appliqué u-
Sij
212 IV. P. du Voyage
niquement à le ſervir , & on
donna de ſi bons ordres pour
tout le reſte, que tout ſe paffa
fans confufion & fans bruit.
Ainſi la tranquilité qui regna
toûjours , fit affez voir qu'on
eſtoit dans une Communauté
reglée. M¹ deBrifacier qui
n'ignoroit pas combien les
Ambaſſadeurs font choquez
des dépenses que font des
Preftres , jugea qu'il eſtoit à
propos de leur declarer de
bonne foy la chofe comme
elle eſtoit , & de leur dire,
pour les prévenir, en les conduiſant
au Refectoire,que s'ils
des Amb. de Siam. 213
trouvoient dans la Collation
qu'on leur alloit faire , quelque
forte de magnificence , ils n'en
devoient pas estre ſcandalisez
comme d'un excezcondamnable
dans une Maison Eccleſiaſtique,
mais qu ils devoient pluſtoſt l'agréer
comme un effet loüable du
Zele d'une Perſonne dont il n'avoit
pas crû devoir borner la generofité
dans une occafion, où il
ne penſoit pas qu'on pûst trop
faire pour eux. Pendant que
les Maiſtres estoient àTable,
on en ſervit une autre à fix
couverts , dans un lieu tout
proche , pour les Interpretes
274 IV. P. du Voyage
& les Secretaires . Les Gens
mangerent enfuite , & avant
dix heures les Ambaſſadeurs
ſe retirerent dans leur Hoſtel
avec de grandes marques de
fatisfaction .
Fermer
Résumé : Tout ce qui s'est passé au Seminaire des Missions Etrangeres, le jour que les Ambassadeurs y ont esté regalez, avec les cinq Harangues qui leur ont esté faites dans ce Seminaire. [titre d'après la table]
Le 10 décembre, les ambassadeurs de Siam visitèrent le Séminaire des Missions Étrangères. Initialement, ils souhaitaient rencontrer l'abbé de Lionne et M. de Brifacier, mais ces derniers étaient occupés à Versailles. À leur retour, les ambassadeurs furent accueillis par l'abbé de Choisi, qui leur offrit du thé et brûla du bois d'Aquila pour parfumer l'air. Ils rencontrèrent également plusieurs personnalités, dont le duc de Laon et le marquis de Coeuvres. M. de Brifacier, accompagné d'ecclésiastiques, prononça un compliment préparatoire, suivi de compliments en hébreu, grec, latin et siamois. Chaque compliment soulignait l'honneur de recevoir les ambassadeurs et exprimait des vœux de santé et de succès pour leur mission. Le compliment en latin fut prononcé en entier, tandis que les autres furent traduits en siamois par Antoine Pinto et Gervaise. L'abbé de Lionne conclut en siamois, exprimant la joie de la France et son admiration pour le roi de Siam et les ambassadeurs. Il souligna les qualités exceptionnelles des ambassadeurs et leur capacité à représenter dignement leur roi. Les ambassadeurs exprimèrent leur gratitude pour l'accueil et les honneurs reçus, promettant de rendre compte au roi de Siam des services rendus par le Séminaire. Lors du repas, les missionnaires témoignèrent de leur affection et de leur reconnaissance. La table, ovale et pouvant accueillir vingt convives, était placée dans un réfectoire bien éclairé. Le repas, qualifié d'ambigu, se distinguait par un double service pour les ambassadeurs et se caractérisait par son abondance, sa délicatesse et sa propreté. La dépense fut prise en charge par une personne pieuse, qui avait appris la visite des ambassadeurs et l'embarras du supérieur du séminaire concernant la manière de les recevoir. Chaque ambassadeur et mandarin avait un serviteur dédié, et tout se déroula sans confusion ni bruit, démontrant l'ordre de la communauté. Monsieur de Brifacier expliqua aux ambassadeurs que la magnificence du repas était due à la générosité d'une personne et non à un excès condamnable. Pendant que les maîtres étaient à table, un autre repas fut servi aux interprètes et secrétaires. Les ambassadeurs se retirèrent satisfaits avant dix heures.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
8
p. 66-76
LETTRE DE MADAME de Saliez, à Mrs l'Academie des Ricovrati de Padouë.
Début :
Je croy vous avoir mandé que l'Academie des Ricovrati / Messieurs, Les Lettres Patentes que vous avez fait expedier en ma [...]
Mots clefs :
Académie des Ricovrati de Padoue, Monde, Langue, Sexe, Écrits, Dames, Académie française, Siècle, Académie royale d'Arles
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE DE MADAME de Saliez, à Mrs l'Academie des Ricovrati de Padouë.
Jecroy vous avoir mandé-
-;
que l'Academie des Ricovrati
de Padoüe
,
ayant donné des
Lettres d'association à beaucou p
de Dames d'un fore
grand merite, ceux qui composent cet illustre Corps, en
avoient aussi envoyé à Madame de Saliez,Viguiere
d'Albi. Il y a
long-temps
que ses Ouvrages vous l'ont
fait connoistre. La réponse
qu'elle a
faite à cette gavante Compagnie) est tres-digned'elle, & ellevous doit plaire
d'autant plus, qu'outre qu'elle y
soûtient noblement
les avantages de son Sexe,
elle a
trouvé moyen d'y
meslerl'éloge denostre Auguste Monarque. En voicyles termes.
LETTRE -1
DE MADAM,E3
de Saliez, à Mrs de PAca*- -i
demie des Ricovrati de al
Padouë. M
ESSIEVRS,
Les Lettres Patentes quenjour in
ave;~ fait expr
dier en. ma fà- ave% -3 fait expedier en. ma fiieveur.,,pour medonnerune place ~;
dans voflre celelre Academie"
«_
!
efiant en Langue Italienne, il U
semble que les très-humbles r.t- -y
merciemens que je vous jaisr
devraientejlre auJji en Italien
>
mais outre que Jenen connais
pas aetez toutes les delicateffis
y
CJT1 qu'il efl indiffèrent en quelle
Langue l'on parle a des personnes qui les pojJedcllttOUks.) quel
moyen, quand on a
le bonheur
d'êtreSujette de LOVIS LE
GRANDt de preferer un
Autre Langage à celuy qui régne dans ses Etats> C4 duquel
ilJefertpour nous donner desi
juste-s & de si douces Loixî
Tandis que toutes les Nations
du monde qui aimentses vertus,
ofi qui craignent sa ptfijjknce
>
apprennent à parler comme nous,
<
je ne puis m'attacher qu'à une'
Langue qui va devenir universelle
p
& que nojlresçavants
AcademieFrançoift a
mise en
un si haut point de perfection>
quelle eflplussevere
,
plusmoaejie
,
*
presque aussiferrée &
aujft fécondé que la Latine.
f*avouéyMoeurs, quemts
Ecrits ne peuvent pas vous prouruer cette vérité.Née dans la
Province, & n'ayant pointejlé
à Paris corriger les défauts de
mon Langage, comme Yonalloit
autrefoisL) corriger <->àAt-henes ceux
de la LangueAsiatique> je rit
q
puis ecrireavec la mesme jufa
l
teJJè que Mesdames de Scudery
,
)
des Houlieres, Dacier) &
i
de Ville-Dieu9qui font si diJ
» gnes du rang que vous leur ave^
donnéparmy vous. La hauteur
de leur e/prit a
eslé fecondéc
d'une jïtuation heureuse
au milieu de n?aris> & animée par la
'Ueué. er par lufage du grand
& du beau monde. taujfi ces
'Dames font-dles devenues un
des miracles de ce
SiecleJ& leurs
Ecrits étonneront bien plus la
pofleritéyque ceux des Femmes
dessieclespa/fez
ne nous étonnent.Je
croy quïlm'eji permis
de vous dire
,
^Hcffieurs
>
afin
que vous ne vous repentIez pas
de l'honneur
que vous m'ave%
faity que bien que mes écrits
joient infiniment au dejjous des
leursy ils ont fouveHt d'heureux
succés. Von y voit la nature
toutepure>&ce caraflere aisé ne
déplaift point. Enfin puis que
mes Ouvrages mont attirévofirf
estime,personnen'efl plus en
droit de les condamner. Vous tenez dans le monde la place de
ces fameux Grecs qui décidoient
du merite des Auteurs, aujJibien que de celuy des Heros.
Fous les furpajfie^mesme pas
une
Une droiture de cœur qui vous
fait rendrejuflice à mon Sexe,
en me recevant dans vojlre illttstre Academie
3
& naffefiant
point une diftinElion que le Ciel
e la Nature nont jamais ett
dejjein de mettre entre les hommcs & nous. Leur jalousie la
fitnaijlre> nostre modeflie l'a
souffertey & sans que nous
ayons troublé le monde par nos
plaintes, les hommes commencent
àse repentir de leur usurpation
3 & lever empire tirannique va
tomber de luy-mesme. Déjàl*Academie Royale d'Arles afuinjy
njoftre exemple à noflre érard,
Cm- de nos meilleurs Scrivainé
ont traité à fond de l'égalité
des Sexes
,
qui ne si contesse
plus en France depuis que
nojlre jufle Monarqueeflirne c5r
récompense le mente de l'un &
de l'attire Sexe. NtoublicZ pas
MejJieurs, cette marque deÇon
équité dans les Eloges que vous
luy 7 donnez. J JeT Jçay que cet
auguste fujct remplit jouvent
'Vos gavantes veilles. Quelle
occupation -" pourrie^-vous ,trouver plus digne de vous; & quels
Homeres peut trouver ce
JÈJeros
plus dignes de luy? Mais quelques idées que la Renommée vous
donne de fis vertus> vous rien
comprendrez jamais quunepartie; le bonheur de lesconnoiflre
toutes en reservé à [es heureux
Sujetssurlesquels il regne par
amourplusœbfolument que tous
les autres Rois ne regnentsur les
leurs par la terreur & par la
crainte. Il gouverne avec tant
t
de douceur un Peuple naturelle
t ment fournis a ses Monarques,
>
& dont il fait les delices
y
que
j
chacun sacrifieroit avec plaifr
\pour luyses biens £7*sa vie. Il
h
Aime ses Sujets autant qu'il en
est aimé7 & cejl sans doute en
à
cela que confîfle la plus veritable st) la plus feure félicité da
Rois. Vous voyez, Messieurss
que je confirme mon caraéhrc
doux eJimple, en ne vous parlant que de la honte de [on toeur. Je laisse au flde sublime à le representer telqu'il cft à la resse
de Jes yérméesiportant la frayeur
che% ses EnnemÚ. Cependant»
MessieursJ toute la France vous
eftobligée del'ïnterst que mous
prenez. à sa gloire) C' cette raison nesspasmoins puyfante que
la f!lrace que vous mame%faite>
pour mengagera ejlre pour m'engagerA, toute ma eprc toute ma
'Vie, Moeurs
>
voflre»&c
A Albi lezs. Sept. 1689
-;
que l'Academie des Ricovrati
de Padoüe
,
ayant donné des
Lettres d'association à beaucou p
de Dames d'un fore
grand merite, ceux qui composent cet illustre Corps, en
avoient aussi envoyé à Madame de Saliez,Viguiere
d'Albi. Il y a
long-temps
que ses Ouvrages vous l'ont
fait connoistre. La réponse
qu'elle a
faite à cette gavante Compagnie) est tres-digned'elle, & ellevous doit plaire
d'autant plus, qu'outre qu'elle y
soûtient noblement
les avantages de son Sexe,
elle a
trouvé moyen d'y
meslerl'éloge denostre Auguste Monarque. En voicyles termes.
LETTRE -1
DE MADAM,E3
de Saliez, à Mrs de PAca*- -i
demie des Ricovrati de al
Padouë. M
ESSIEVRS,
Les Lettres Patentes quenjour in
ave;~ fait expr
dier en. ma fà- ave% -3 fait expedier en. ma fiieveur.,,pour medonnerune place ~;
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semble que les très-humbles r.t- -y
merciemens que je vous jaisr
devraientejlre auJji en Italien
>
mais outre que Jenen connais
pas aetez toutes les delicateffis
y
CJT1 qu'il efl indiffèrent en quelle
Langue l'on parle a des personnes qui les pojJedcllttOUks.) quel
moyen, quand on a
le bonheur
d'êtreSujette de LOVIS LE
GRANDt de preferer un
Autre Langage à celuy qui régne dans ses Etats> C4 duquel
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juste-s & de si douces Loixî
Tandis que toutes les Nations
du monde qui aimentses vertus,
ofi qui craignent sa ptfijjknce
>
apprennent à parler comme nous,
<
je ne puis m'attacher qu'à une'
Langue qui va devenir universelle
p
& que nojlresçavants
AcademieFrançoift a
mise en
un si haut point de perfection>
quelle eflplussevere
,
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,
*
presque aussiferrée &
aujft fécondé que la Latine.
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Ecrits ne peuvent pas vous prouruer cette vérité.Née dans la
Province, & n'ayant pointejlé
à Paris corriger les défauts de
mon Langage, comme Yonalloit
autrefoisL) corriger <->àAt-henes ceux
de la LangueAsiatique> je rit
q
puis ecrireavec la mesme jufa
l
teJJè que Mesdames de Scudery
,
)
des Houlieres, Dacier) &
i
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» gnes du rang que vous leur ave^
donnéparmy vous. La hauteur
de leur e/prit a
eslé fecondéc
d'une jïtuation heureuse
au milieu de n?aris> & animée par la
'Ueué. er par lufage du grand
& du beau monde. taujfi ces
'Dames font-dles devenues un
des miracles de ce
SiecleJ& leurs
Ecrits étonneront bien plus la
pofleritéyque ceux des Femmes
dessieclespa/fez
ne nous étonnent.Je
croy quïlm'eji permis
de vous dire
,
^Hcffieurs
>
afin
que vous ne vous repentIez pas
de l'honneur
que vous m'ave%
faity que bien que mes écrits
joient infiniment au dejjous des
leursy ils ont fouveHt d'heureux
succés. Von y voit la nature
toutepure>&ce caraflere aisé ne
déplaift point. Enfin puis que
mes Ouvrages mont attirévofirf
estime,personnen'efl plus en
droit de les condamner. Vous tenez dans le monde la place de
ces fameux Grecs qui décidoient
du merite des Auteurs, aujJibien que de celuy des Heros.
Fous les furpajfie^mesme pas
une
Une droiture de cœur qui vous
fait rendrejuflice à mon Sexe,
en me recevant dans vojlre illttstre Academie
3
& naffefiant
point une diftinElion que le Ciel
e la Nature nont jamais ett
dejjein de mettre entre les hommcs & nous. Leur jalousie la
fitnaijlre> nostre modeflie l'a
souffertey & sans que nous
ayons troublé le monde par nos
plaintes, les hommes commencent
àse repentir de leur usurpation
3 & lever empire tirannique va
tomber de luy-mesme. Déjàl*Academie Royale d'Arles afuinjy
njoftre exemple à noflre érard,
Cm- de nos meilleurs Scrivainé
ont traité à fond de l'égalité
des Sexes
,
qui ne si contesse
plus en France depuis que
nojlre jufle Monarqueeflirne c5r
récompense le mente de l'un &
de l'attire Sexe. NtoublicZ pas
MejJieurs, cette marque deÇon
équité dans les Eloges que vous
luy 7 donnez. J JeT Jçay que cet
auguste fujct remplit jouvent
'Vos gavantes veilles. Quelle
occupation -" pourrie^-vous ,trouver plus digne de vous; & quels
Homeres peut trouver ce
JÈJeros
plus dignes de luy? Mais quelques idées que la Renommée vous
donne de fis vertus> vous rien
comprendrez jamais quunepartie; le bonheur de lesconnoiflre
toutes en reservé à [es heureux
Sujetssurlesquels il regne par
amourplusœbfolument que tous
les autres Rois ne regnentsur les
leurs par la terreur & par la
crainte. Il gouverne avec tant
t
de douceur un Peuple naturelle
t ment fournis a ses Monarques,
>
& dont il fait les delices
y
que
j
chacun sacrifieroit avec plaifr
\pour luyses biens £7*sa vie. Il
h
Aime ses Sujets autant qu'il en
est aimé7 & cejl sans doute en
à
cela que confîfle la plus veritable st) la plus feure félicité da
Rois. Vous voyez, Messieurss
que je confirme mon caraéhrc
doux eJimple, en ne vous parlant que de la honte de [on toeur. Je laisse au flde sublime à le representer telqu'il cft à la resse
de Jes yérméesiportant la frayeur
che% ses EnnemÚ. Cependant»
MessieursJ toute la France vous
eftobligée del'ïnterst que mous
prenez. à sa gloire) C' cette raison nesspasmoins puyfante que
la f!lrace que vous mame%faite>
pour mengagera ejlre pour m'engagerA, toute ma eprc toute ma
'Vie, Moeurs
>
voflre»&c
A Albi lezs. Sept. 1689
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Résumé : LETTRE DE MADAME de Saliez, à Mrs l'Academie des Ricovrati de Padouë.
L'Académie des Ricovrati de Padoue a adressé des lettres d'association à Madame de Saliez, vicomtesse d'Albi, en reconnaissance de ses œuvres. Madame de Saliez a répondu à cette distinction en mettant en avant les mérites de son sexe et en louant Louis le Grand. Elle exprime sa gratitude en français, langue qu'elle préfère en tant que sujette du roi de France et qu'elle considère comme universelle grâce à l'Académie française. Elle cite également des femmes écrivaines françaises telles que Madame de Scudéry et Madame Dacier, dont les œuvres sont dignes d'admiration. Madame de Saliez affirme que ses propres écrits, bien que modestes, ont été bien accueillis et qu'elle mérite sa place au sein de l'Académie des Ricovrati. Elle souligne la droiture de cœur de l'Académie, qui reconnaît les mérites des femmes sans discrimination. Elle conclut en louant les vertus du roi Louis XIV, dont la justice et la douceur sont exemplaires, et en exprimant sa gratitude pour l'honneur qui lui a été fait.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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9
p. 241-244
ENIGME.
Début :
Je commande aux humains, & tout homme est mon maistre [...]
Mots clefs :
Langue
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGME.s
Pointupar lesextremite?y
Et brillantpar lesjommjtt,
Parfois jemets à la torture
La double ou triplecreature,
kuifMpleend'autrestemsme
foujfroit volontiers,
jipres quelle mavoit accourci
de deux tiers;
Par accourci fentens tenir
moins longue place9
Que quna setoisgtfant de
, fàrt mauvaise grace
Sursa table ousurfinfauttuil.
fDiê curieux Colin je borne le
coup àaily
Je tiens Claudineenéquilibre.
Lejourmegênefort, la nuit
-
je fuis plus libre,
Le Dimanche aParis redoublemonemploy
;
Plutôt les autres jours on (y
pajîedemoy. >
D'unferment àpeu pt és fai la
forme & l'allure,
1 Et la souplesse & la tournure.
Le jour je me tiens dans mes
trousy
Et la nuit je les quitte tous.
Pointupar lesextremite?y
Et brillantpar lesjommjtt,
Parfois jemets à la torture
La double ou triplecreature,
kuifMpleend'autrestemsme
foujfroit volontiers,
jipres quelle mavoit accourci
de deux tiers;
Par accourci fentens tenir
moins longue place9
Que quna setoisgtfant de
, fàrt mauvaise grace
Sursa table ousurfinfauttuil.
fDiê curieux Colin je borne le
coup àaily
Je tiens Claudineenéquilibre.
Lejourmegênefort, la nuit
-
je fuis plus libre,
Le Dimanche aParis redoublemonemploy
;
Plutôt les autres jours on (y
pajîedemoy. >
D'unferment àpeu pt és fai la
forme & l'allure,
1 Et la souplesse & la tournure.
Le jour je me tiens dans mes
trousy
Et la nuit je les quitte tous.
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10
p. 37-45
LETTRE A MADAME P... sur deux mariez, dont l'un ne parloit que François, & l'autre qu'Anglois.
Début :
Il est constant que nostre époux ne parle point François [...]
Mots clefs :
Anglais, Français, Langage, Époux, Langue, Amour, Hymen
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE A MADAME P... sur deux mariez, dont l'un ne parloit que François, & l'autre qu'Anglois.
LETTREAMADAME
P.surdeux mariez, dont
l'un ne parloit que Franfois,
C l'autre qu'Anglois.
IL est constant que
nostre époux ne parle
point François, & que l'épouse ne parle pas
un mot d'Anglois:cela
paroît d'abordâflfei
bizare, tnaifS c'est faute
de'bien con siderer,ce
dont il s'agiten-ce
rencontre.
Dés le moment qu'un
1- coeur soûpire,
On- connoiten tvtâ lieux
ce que cela veut
dire,
Et malgré Babel&sa
Tour,
Dans le climat leplus
(fftJVage,
Ne demandez, que de
l'amour,
On entendra vôtre langage.
La terre en mil Etats a
beau se partager
En Aste) en Afrique,
en Europe, il réimporte
,
L'Amour n'est jamais
étranger
En quelque Païs qu'on
le porte.
Comme il est le Pere
de tous les hommes,
il est entendu de tous
ses enfans ; il est vray
que quand ilveutfaire
quelquemauvais coup,
comme il faut qu'il se
masque & qu'il se déguise,
il faut aussi qu'il
se serve de la langue du
Païs, mais quand il est
conduit par l'himenée,
, sans lequel il ne peut
être bien reçu chez les
honnêtes gens, il luy
suffit
suffit de se montrer
pour se faire entendre,
Secoue le monde parle
pour luy.
En quelquelangue qu'il
s'exprime,
Onsçaitd'abord ce qu'il
pre'tendy
Et des qu'il peut parler
sans crime
Une honnêtefillel'en-
,. tend,
La raison de cela est
estunetraditieiitres
estunetraditiontics
simple& trés aisée,
dont la nature çft dépositaire,
& qu'ellené
manque jamaisderévéler
à toutes les filles
lorsque la Loy Tgrdonne,
& quelquefois
même quand elle ut
l'ordonne pas.
Parmi toutes les Nationsi
UHtmen en ces occa-
,¡';onJ
A certainesexpressions,
Qui n'ont point besoin
d'inierprettes.
Ne vous étonnez
donc pas que deux personnes
étrangères, &r.
d'un langage si difteirent
, ayent pû fç, résoudre
à se marier ensemble,&
croyez comme
un article de la Loy
naturelle) que dans ces
sortes de mysteres tout
le monde parle François
,ajoûtez à cela que
de jeunes époux ont
leurs manieres particulieres
de s'entretenir,
indépendamment de
toutes les langues dela.
Terre.
Discours & fleurettes
frivoles,
Amans, ne conviennent
8 qu'à vous,
Mais entre deux heureux
époux
UHimenriadmet plul
lesparoles.
P.surdeux mariez, dont
l'un ne parloit que Franfois,
C l'autre qu'Anglois.
IL est constant que
nostre époux ne parle
point François, & que l'épouse ne parle pas
un mot d'Anglois:cela
paroît d'abordâflfei
bizare, tnaifS c'est faute
de'bien con siderer,ce
dont il s'agiten-ce
rencontre.
Dés le moment qu'un
1- coeur soûpire,
On- connoiten tvtâ lieux
ce que cela veut
dire,
Et malgré Babel&sa
Tour,
Dans le climat leplus
(fftJVage,
Ne demandez, que de
l'amour,
On entendra vôtre langage.
La terre en mil Etats a
beau se partager
En Aste) en Afrique,
en Europe, il réimporte
,
L'Amour n'est jamais
étranger
En quelque Païs qu'on
le porte.
Comme il est le Pere
de tous les hommes,
il est entendu de tous
ses enfans ; il est vray
que quand ilveutfaire
quelquemauvais coup,
comme il faut qu'il se
masque & qu'il se déguise,
il faut aussi qu'il
se serve de la langue du
Païs, mais quand il est
conduit par l'himenée,
, sans lequel il ne peut
être bien reçu chez les
honnêtes gens, il luy
suffit
suffit de se montrer
pour se faire entendre,
Secoue le monde parle
pour luy.
En quelquelangue qu'il
s'exprime,
Onsçaitd'abord ce qu'il
pre'tendy
Et des qu'il peut parler
sans crime
Une honnêtefillel'en-
,. tend,
La raison de cela est
estunetraditieiitres
estunetraditiontics
simple& trés aisée,
dont la nature çft dépositaire,
& qu'ellené
manque jamaisderévéler
à toutes les filles
lorsque la Loy Tgrdonne,
& quelquefois
même quand elle ut
l'ordonne pas.
Parmi toutes les Nationsi
UHtmen en ces occa-
,¡';onJ
A certainesexpressions,
Qui n'ont point besoin
d'inierprettes.
Ne vous étonnez
donc pas que deux personnes
étrangères, &r.
d'un langage si difteirent
, ayent pû fç, résoudre
à se marier ensemble,&
croyez comme
un article de la Loy
naturelle) que dans ces
sortes de mysteres tout
le monde parle François
,ajoûtez à cela que
de jeunes époux ont
leurs manieres particulieres
de s'entretenir,
indépendamment de
toutes les langues dela.
Terre.
Discours & fleurettes
frivoles,
Amans, ne conviennent
8 qu'à vous,
Mais entre deux heureux
époux
UHimenriadmet plul
lesparoles.
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Résumé : LETTRE A MADAME P... sur deux mariez, dont l'un ne parloit que François, & l'autre qu'Anglois.
Le texte 'Lettre à Madame' aborde l'union entre deux époux parlant des langues différentes, l'un le français et l'autre l'anglais. Cette situation est expliquée par l'amour, qui transcende les barrières linguistiques. L'amour est décrit comme un langage universel compris par tous, indépendamment des frontières géographiques ou des langues parlées. Lorsqu'il est sincère et guidé par l'hyménée, il se fait comprendre sans besoin de traduction. Le texte souligne que l'amour est le père de tous les hommes et est donc compris par tous ses enfants. Les jeunes époux ont des manières particulières de communiquer, indépendantes des langues terrestres. Les discours et les compliments frivoles conviennent seulement aux amants, tandis que l'hyménée admet plus les paroles entre deux époux heureux.
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11
p. 179-188
RÉPONSE A LA question du Mercure : Si la raillerie est plus utile que nuisible dans un repas.
Début :
Monsieur, cette question me paroît une veritable question de Mercure; [...]
Mots clefs :
Repas, Raillerie, Table, Esprit, Malignité, Ridicule, Langue
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texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE A LA question du Mercure : Si la raillerie est plus utile que nuisible dans un repas.
REPONSE A LA
queftion du Mercure :
Si ta raillerie eft plus utile que
nuifible dans un repas.
Monfieur , cette quef.
tion me paroît une verita-
180 MERCURE
ble queftion de Mercure ;
car elle donneroit lieu toute
feule à plufieurs volumes
pour & contre ; car il y
tant de fortes de railleries ,
qu'il faudroit les definir toutes , pour en pouvoir approuver ou blâmer l'ufage.
Si l'on ne railloit jamais , le
monde feroit bien trifte ; fi
Fon railloit toûjours, ce fe
roit un vrai coupe- gorge.
Celui qui fe veut mêler
de railler doit, commeonl'a
dit dans le Mercure prece
dent , avoir affez de fineffe
& de prefence d'efprit pour
GALANT. 181
pouvoir divertir la perfonne
même fur qui tombe la raillerie. Heureux qui peut , à
Poccafion du moindre petit ridicule innocent qu'on
lui prefente , imaginer des
traits réjoüiſſans &piquans,
& leur donner un tour vif
& poli qui faffe fentir qu'il
n'y a ni orgueil ni malicę
dans celui qui raille. Celui
qui fçait furprendre commeun éclair fans bleffer , &
fe moquer de foy - même
plus vivement que des autres , peutfe rendre aimable
par la raillerie , & en ce cas
4
182 MERCURE
Je l'aime &je l'approuve.¨´
Si l'on n'a au moins la
meilleure partie de ces qualitez , doit-on fe mêler dé
railler ? Il ne faut pas beaucoup d'invention & de vi
vacité d'efprit pour atta
quer les hommes par leurs
endroits foibles & leurs dé
fauts. La malignité & l'orgüeil font de fi puiffans fecoursdans ce combat , que
l'efprit n'a preſque plusrien
à y faire. Qui ne fent pas
cette malignité & cet or,
güeil dans les railleries or
dinaires? Onne raille point,
GALANT 1831
ou on ne raille gueres ceux
qui font refpectez ou que
l'on craint, & l'on apperçoit
toûjours le fentiment de fuperiorité & d excellence qu'-
ont les mauvais railleurs fur
ceux qu'ils attaquent. On
ne voit pas moins le plaifir
fecret qu'ils ont de ridicu
lifer & d'avilir ouvertement
la perfonne qu'ils raillent.
Le mauvais railleur fair
avec la langue ce que
l'enfant malicieux fait avec
les jeux de main. Quelque déguisée & quel.
que affaiſonnée que foit la
184 MERCURE
malignité , lors qu'elle at
taque un veritable défaut ,
un veritable ridicule, ce fera toûjours de mauvais vin
frelaté , qui grate d'abord ,
& laiffe enfuite une mauvaiſe bouche. Plus le trait
eft déguifé , & plus il fait la
playe profonde & dangereuſe. Loin de moy ce cauftique railleur qui vient em
poifonner mon plat , aigrir
mon vin, &remplir de mali.
gnité toute ma compagnie,
au lieu de la joye innocente
& cordiale que l'agreable
convive fçait lui inſpirer.
II
GALANT.: 185
Il y a une autre forte de
raillerie qui vient au fecours
de la langue & de l'efprit ;
c'eft de contrefaire. Elle
offenfe peu , fi elle s'attache
à des défauts peu effentiels ;
elle divertit beaucoup , &
foulage l'orgueil de phifieurs affiftans , qui ne font
point contens de voir quelqu'un exempt des traits de
la moquerie.
Anacharfis dans un repas
ne montra aucun figne de
joye à la vûë des plailante,
ries des boufons gagez
pendant que tous les autres
Sept. 1712.
af
186 MERCURE
éclatoient de rire ३ mais à
l'afpect d'unfinge fon front
fourcilleux fe dévelope , &
ilen rit de tout fon cœur
difant que cet animal étoit
ridicule par nature , au lieu
que l'homme l'étoit par art.
Le temps des plaifanteries
vives n'eft fouvent que trop
court , quelquefois même
il ne vient point du tout.
Beaucoup de repas e font
malheureux , & un feul
homme gravement impertinent gâte un bonsaffortiment de convives , &fait
degenerer un grand repas
GALANT 187
en une affemblée de Nou
veliftes, epokpela Soaple!
Pour remedier à cet in
convenient , & à celui de
Tintemperance & de la pe
tulance de la langue , les
anciens avoient imaginéles
jeux de table , par exemple,
des enigmes , qu'ils appelloient Grifi : diverfes re
compenfes étoient affignées
à ceux qui les devinoient ,
& diverfes punitions à ceux
qui les manquoient. A
Athenes , felon Atenée , on
donnoit aux premiers certaine portion deviande , &
Qij
188 MERCURE
on contraignoit les autres
d'avaler tout d'un trait , &
fans prendre haleine , un
grand verre d'eau falée. La
raillerie des Romains étoit
plus inftructive que diver
tiffante , & plus mordante
que delicate : c'eft pourquoy ils en ufoient rarement à table.
queftion du Mercure :
Si ta raillerie eft plus utile que
nuifible dans un repas.
Monfieur , cette quef.
tion me paroît une verita-
180 MERCURE
ble queftion de Mercure ;
car elle donneroit lieu toute
feule à plufieurs volumes
pour & contre ; car il y
tant de fortes de railleries ,
qu'il faudroit les definir toutes , pour en pouvoir approuver ou blâmer l'ufage.
Si l'on ne railloit jamais , le
monde feroit bien trifte ; fi
Fon railloit toûjours, ce fe
roit un vrai coupe- gorge.
Celui qui fe veut mêler
de railler doit, commeonl'a
dit dans le Mercure prece
dent , avoir affez de fineffe
& de prefence d'efprit pour
GALANT. 181
pouvoir divertir la perfonne
même fur qui tombe la raillerie. Heureux qui peut , à
Poccafion du moindre petit ridicule innocent qu'on
lui prefente , imaginer des
traits réjoüiſſans &piquans,
& leur donner un tour vif
& poli qui faffe fentir qu'il
n'y a ni orgueil ni malicę
dans celui qui raille. Celui
qui fçait furprendre commeun éclair fans bleffer , &
fe moquer de foy - même
plus vivement que des autres , peutfe rendre aimable
par la raillerie , & en ce cas
4
182 MERCURE
Je l'aime &je l'approuve.¨´
Si l'on n'a au moins la
meilleure partie de ces qualitez , doit-on fe mêler dé
railler ? Il ne faut pas beaucoup d'invention & de vi
vacité d'efprit pour atta
quer les hommes par leurs
endroits foibles & leurs dé
fauts. La malignité & l'orgüeil font de fi puiffans fecoursdans ce combat , que
l'efprit n'a preſque plusrien
à y faire. Qui ne fent pas
cette malignité & cet or,
güeil dans les railleries or
dinaires? Onne raille point,
GALANT 1831
ou on ne raille gueres ceux
qui font refpectez ou que
l'on craint, & l'on apperçoit
toûjours le fentiment de fuperiorité & d excellence qu'-
ont les mauvais railleurs fur
ceux qu'ils attaquent. On
ne voit pas moins le plaifir
fecret qu'ils ont de ridicu
lifer & d'avilir ouvertement
la perfonne qu'ils raillent.
Le mauvais railleur fair
avec la langue ce que
l'enfant malicieux fait avec
les jeux de main. Quelque déguisée & quel.
que affaiſonnée que foit la
184 MERCURE
malignité , lors qu'elle at
taque un veritable défaut ,
un veritable ridicule, ce fera toûjours de mauvais vin
frelaté , qui grate d'abord ,
& laiffe enfuite une mauvaiſe bouche. Plus le trait
eft déguifé , & plus il fait la
playe profonde & dangereuſe. Loin de moy ce cauftique railleur qui vient em
poifonner mon plat , aigrir
mon vin, &remplir de mali.
gnité toute ma compagnie,
au lieu de la joye innocente
& cordiale que l'agreable
convive fçait lui inſpirer.
II
GALANT.: 185
Il y a une autre forte de
raillerie qui vient au fecours
de la langue & de l'efprit ;
c'eft de contrefaire. Elle
offenfe peu , fi elle s'attache
à des défauts peu effentiels ;
elle divertit beaucoup , &
foulage l'orgueil de phifieurs affiftans , qui ne font
point contens de voir quelqu'un exempt des traits de
la moquerie.
Anacharfis dans un repas
ne montra aucun figne de
joye à la vûë des plailante,
ries des boufons gagez
pendant que tous les autres
Sept. 1712.
af
186 MERCURE
éclatoient de rire ३ mais à
l'afpect d'unfinge fon front
fourcilleux fe dévelope , &
ilen rit de tout fon cœur
difant que cet animal étoit
ridicule par nature , au lieu
que l'homme l'étoit par art.
Le temps des plaifanteries
vives n'eft fouvent que trop
court , quelquefois même
il ne vient point du tout.
Beaucoup de repas e font
malheureux , & un feul
homme gravement impertinent gâte un bonsaffortiment de convives , &fait
degenerer un grand repas
GALANT 187
en une affemblée de Nou
veliftes, epokpela Soaple!
Pour remedier à cet in
convenient , & à celui de
Tintemperance & de la pe
tulance de la langue , les
anciens avoient imaginéles
jeux de table , par exemple,
des enigmes , qu'ils appelloient Grifi : diverfes re
compenfes étoient affignées
à ceux qui les devinoient ,
& diverfes punitions à ceux
qui les manquoient. A
Athenes , felon Atenée , on
donnoit aux premiers certaine portion deviande , &
Qij
188 MERCURE
on contraignoit les autres
d'avaler tout d'un trait , &
fans prendre haleine , un
grand verre d'eau falée. La
raillerie des Romains étoit
plus inftructive que diver
tiffante , & plus mordante
que delicate : c'eft pourquoy ils en ufoient rarement à table.
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Résumé : RÉPONSE A LA question du Mercure : Si la raillerie est plus utile que nuisible dans un repas.
Le texte répond à une question posée dans le Mercure concernant l'utilité et les dangers de la raillerie lors des repas. L'auteur reconnaît que la raillerie peut être bénéfique si elle est employée avec finesse et esprit, mais nuisible lorsqu'elle est malveillante. Il distingue deux types de railleurs : ceux qui savent railler avec humour et délicatesse, et ceux qui utilisent la raillerie pour blesser ou montrer leur supériorité. La raillerie malveillante est comparée à un mauvais vin frelaté, laissant une mauvaise impression. L'auteur mentionne également la raillerie par imitation, qui peut divertir sans offenser. Il critique les repas gâchés par des plaisanteries inappropriées et loue les anciens qui utilisaient des jeux de table pour éviter les excès de langage. Les Romains, par exemple, préféraient une raillerie plus instructive et moins offensive.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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12
p. 266-309
Extrait des Harangues que Mrs Massieu & Malet prononcerent le 29. du mois passé, à l'Academie Françoise, où ils furent reçûs dans les Places vacantes par la mort de Mr l'Abbé de Clerambault, & de Mr de Tourreil. [titre d'après la table]
Début :
Quoiqu'il en soit, je crois qu'il en est même d'excellents dont [...]
Mots clefs :
Harangues, Académie française, Hommes, Mérite, Public, Lettres, République des Lettres, Langue, Éloquence, Admiration, Roi, Discours, Cardinal de Richelieu, Esprit, Académie royale des médailles et inscriptions, Académie, Jean-Roland Mallet, Guillaume Massieu, Académie des sciences, Gloire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Extrait des Harangues que Mrs Massieu & Malet prononcerent le 29. du mois passé, à l'Academie Françoise, où ils furent reçûs dans les Places vacantes par la mort de Mr l'Abbé de Clerambault, & de Mr de Tourreil. [titre d'après la table]
Quoiqu'il en soit,je crois qu'il
en est même d'excellents donc
les extraits sont de mon domaine,
&endépit de l'Imprimeur
des Mémoires de l'Academie,
qui trouva mauvais, il ?
y a quelque temps que j'eusse
fait imprimer la Haranguede
M. le Maréchal de Villars, je
vais faire le moins mal que je
pourrayun extraitdesDiscours
que M l'Abbé Massieu, & M.
Maletprononcèrent à l'Académie
Françoise le 29. de Décembre
dernier, qui estle jour
qu'ils y prirent sceance.
M.l'AbbéMassieudel'AcadémieRoyale
desMédailles
& des Inscriptions, & Professeur
Royal en Langue Grecque,
distingué non seulement
.,
dans la Republiquedes Lettres
par son esprit & par son éru-
1 dition, mais digne par les qua
litez du coeur des 1uffl.ages de
roue le monde, & honoré
d'une estime universelle
, parla
le premier. Dans le commencement
deson exorde,
élevé déja depuis quelque temps
dit-il, à deux places considerables
dans la République Litteraire,
honoré de protections
respectables,admis enfin pour
comble de gloire, dans cette
auguste Compagnie, je n'ay
plus de souhaits à former.
Mais oferois- je le dire, ces avantacresinsignes,
dont jeconnois
tout le prix,ne sont pas
cc qui me touche le plus;c'est
l'honneur de les tenir de vous:
ouy, Meilleurs, deussiez vous
rougir de vôrre ouvrage, je
vous dois originairement tout
ce que je fuis. Permettez moy
un détail, qui en établissant un
sist si glorieux pour moy,vous
prouvera peut-êtreencore,
que rien n'échappe à ma rcconnoissance.
Dans cet endroit ilfait l'E:..
loge de M. de Tourreil, & celuy
de l'Academie des Inscriptions
, aprésquoy il ajoure.
J'y fus receu ,
Messieurs; je
n'oubliray jamais cette premiere
faveur, source de toutes
celles qui m'ont été depuis accordées.
Mis je n'oubliray ja*
maisaussi, que j'en fus redevable
à un des p'us dignes Sujietslqu'ait
eu-l'AcademieFran- à un homme qui plus
recommendable encore par
l'integrité de ses rnoeHs & la
droiture de soncaractere,que
que par l'élévation de son genie
& la force de son éloquence
, ~reün(ïoiren sa personne
les vertus de * Caron & les ta-
IClus de ~Dmollh:ne. 'J--: v*
"llb Bientost après une place se
- presenta dans ce fameux Ly-
! M. de TOHrreil,
cée, qui fera un monuments
éternel du zele de François
I. pour les Lettres, & qui embrasse
la connoissance de toutes
les Lingues sçavantes. La
mort enleva le docte personnage
, qui enseignoit celle
qu Homere & Pindare ont
par lée. Ce fut encore parmi
vous, MessieuRs,queje
trouvai dans cette occasion un
Mécene. Et de qui cet homme
illustrene l'est il pas.cheri
& reveré de tout cequ'il y a
de Sçavants en France & dans
les PJYs estrangers, il semble
* M.l'Ab.éBignon.
n'avoir d'autorité que pour
la faire servir à l'accroissement
des Sciences. Il crut entrevoir
en moy les qualitcz que demandoit
l'employ vacant. Et
grâce à ses (oins genereux,
je fucceday à Monteur l'Ab-
Lé Galois dans la fonction
honorable d'exposer les bCJutez
d'une Langue, qui n'acesse
depuis vostreestablissement
de tenir le premier rang sur
toutes les autres.
J: n'avois ju rqtJcs là des
oblig ations qu'à quelques uns
de vous, iESSJEURS;
j'en eus dans la suite à toute
l'Académie. Depuis ce [erop,;;
elle ne fie presque point de
perres, qu'elle ne daignast jetter
vers moy quelques regards.
J trouvay au milieu de vous
un grand nombre d'amis zelez.
Ceux même, quine montrerent
pas tant d'ardeur, s'expliquerent
en des termes si
abligpancs
, que j'eus tout
lieu d'esperer qu'à l'avenir
ils ne me seroient pas moins
favorables que ceux qui se
declaroient le plus vivement.
Et peut estre que dés lors
j'aurois eu également à Mc
loüer des uns & des autres,
*ii des hommes du premier
ordre, distinguez par la plus
haute naifljncc & par les plus
éminentes dignitez ; mais plus
distinguez encore par les qualitez
personnelles & par le
mérite réel, n'avoient rriitii
en leur faveur les suffrages
de toure l'Académie, & les
voeux de toute la France.L'attention
qu'il vous plust de roc
donner dans cesdi fferentes
conloriracelle du
Public Je sortis de l' obscurité
où j'estois demeuré jusqu'alors
par mon insuffisance &
par goust. Je commença/
malgré moy d'avoirunnom.
Et que ne vous dois- jepas,
MESSIEURS, pour les
heureuxeffets qui suivirent.
Les bontez que vous me rcmoignâtes
redoublèrent celles
qu'un genereux * Protecteur
m'avoit marquées des sa plus
tendre jeunesse il se sceut
gré d'avoir toujours penséde
moy
y
ce que vous paro diez
en penser vous- mêmes ; il
m'appella auprès de luy :
Que vous diray je? il mit le
comble à ses bien faits & aux
vostres, en inspirant les fen-
* M. deBercy,
timents qu'il avoir pour moy
au vigilant & infatigable Minifire,
avec lequelilest encore
plus uni par le coeur que
par l'alliance, & qui après
avoir soustenu l'Etat pendant
les difficultez d'une longue &
cruelleguerre,s'occupe maintenantroueentier,
à chercher
les moyens de nous faire goûter
les fruirs de la Paix,
Après avoir rendu compte
de son loisir & de Ces occupations:
Du moins si au ddf.HJt
des ouvrages, dit il, je vous
apportois quelques unes des
excellences parties qui fc
trouvaient dans monillustre
Prédecesseur!il n'estoit pas dà
ces hommes qualifiezquis'imaginentqu'un
grand nom
est un privilège d'ignorance.
Monsieur l'Abbé de Clerambault
brûla toute sa vie d'un
desirinsatiable d'apprendre.
Issu d'une Maison, où la gloire
des armes estoit hereditaire,
mais appelle à un estat qui ne
luy laissoit en partage que l'é-
UïcJc ; il resolut de porter l'érudition
âussi loin que ses
Àyeuk avoient porté la laleur,
Personne n'a jamais fait
unmeilleur usage du temps
précieux de la jeunesse. La
Sorbonne retentir encore des
applaudissemens, que luyattirerent
ses premiers succés.
Philosophe & Theologien, il
parloit sçavamment dece que
la Nature & la Religion ont de
plus obscur. Profond dans
l'Histoire
, on eust dit qu'il
s'estoit trouvé à tous les siecles,
qu'il avoit veu tous les
pays. Combien de fois avezvous
admiré cette multitude
prodigieuse de faits dont il
avoit rempli sa memoire? Sur
quel événement
,
sur quelle
circonstance, sur quelle date
l'avez- vous trouveen défaut?
Sacuriositénes'estoit pas bornée
à ce que les Sciences ont
d'attrayant & de gracieux.
L'envied'estre utile l'avoit engagé
dans ces recherches desagreables
& rebutantes, dont
on doit tenir d'aurant plus de
compte aux personnes qui les
font, qu'on n'a pas le courage
de lesfaire soymême;&qu'on
est ravi pourtant de trouver
au besoin des hommes qui
ayent bien voulu se charger
d'un semblable travail,Que
diray je de son admiration &
de son zele pour l'Académie?
.c'Ca sur ce point,Messieurs,
que je feray gloire de ne luy
ceder jamais.
A la fuite des loüanges qu'il
donne à l'Academie, il ajoûte.
Vous le [avez, Meilleurs,
les Lingues ne sont jamais plus
exposées à degenerer, que
lor squ'elles sont parfaites.
L'heureux intervalle,qui produisit
les meilleurs Ecrivains
de Rome, ne fut pas de
longue durée. Le penchant
que les hommes ont au changement
, l'amour de la fingularité,
la tentation de dire des
choiesneuves,bannirent bien- *
tost
tost les graces naturelles, &
introduisirent les ornemens recherchez.
Onnevoulut plus
s'énoncerqu'avec esprit. On
entendit finesse à tout. Les
expressionseurent deux faces;
& outre un sens dlTcét, en
pre senterentun détourné. On
substitua aux beautez réelles
des riens délicats. La symmetrie
marquée prit la place de
l'ordrecaché. On hazardaaudelà
des bornes. Tout ce que
l'on écrivit étincella de traits,
& à chaque mot excita lasurprise.
Maniere d'autant plus
dangereuse, qu'elle est plus
propre à ébloüir,quecirconspeste
au commencement, elle
ne garde plus de mesures dans
la suite, & qu'on ne s'apperfiait
de ses pernicieux effets,
que l'orsqu'elle a entierement
corrompu le fond d'une Langue.
Celle que nous parlons,
Messieurs,, n'aura rien de semblable
à craindre. Vous prenez
toutes les précautions necessaires
pour la preserver de
ces changemens imperceptibles.
Vous vous opposez avec
vigueur à ces défaurs agréables,
qui taschent de s'insinuei
sous les apparences des
beautcz. Vous necessez - de
rappellcr nos Ecrivains de
l'affectation à la nanire) du
raffinement à la simplicité, du
brillant au solide, de la maniere
des Lucains & des Seneques,
à celle des Cicerons &
& desVirgiles.
'; Enfin aprésl'Elogedu
Cardinal de Richelieu & du
Chancelier Seguier, qui furent
les premiers Protecteurs
de:irAcademie; il dit: Mais siArmand & Seguier furent
si touchez de ce titre,qu'eussent-
ils pensé
,
s'ils avoient
pû prévoir toute la gloire
qui luy estoit reservée? s'ils
avoient sçû ,qu'un jouril feroit
porté par LOUIS;qu'il
deviendrait un droit de la
Couronné;& que sur la Liste
des Protecteurs de l'Academie
, on ne trouveroit plus
aprés leurs noms , que des
noms de Rois?
Lereste de son Di scoursest
un éloquent & veritable Eloge
du Roy.
Apres que M.l'Abbé Masfieu
eut achevé de parler, M.
Mallet, premier Commis de
M. Desmaretz
,
qui avoir este
éleu par les Messieurs del'Academie
Françoise à la place dcD
feu M. de Tourreil
,
le même
jour que M. deBercy fut receu
à l'Academie des Sciences,
prononça un Discours,dont
voicy l'Extrait:
MESSIEURS,
Les grands hommes qui ont
esté parmi vous, ceux qu'on y
voit encore,les differences dignitezdont
vous estesrevêtus &
qui répandent une d'éclat sur
la République des Lettres, les
Couronnes de gloire qui brillent
sur vos telles,les Sçavants
Discours qui ont sete ptononcez
dansce sanctuaire de l'éloquence
; ces murs même;tout
porte dans mon ame tant de
respect,d'admiration & de
surprise
, que plus je connois
le prix de vos bontez
,
moins
il me paroist possible d'y proportionnermesremerciments
-& de vous en marquer ma reconnoissance.
Il pîffe ensuite à l'éloge de
M. de Tourreil,en ces termes:
M. de Tourreil estoir un de
ces espritsnaturels & cultivez,
qui avec tous les ornemens &
toutes les recherches de Tare
conservent les beautez & les.
graces de la nature •.l'esprit qui
brille de tous costez dans ses
écrits,&qu'ily jette pourainsi
dire avec profusion, semble
quelquefois y effacer le merite
de l'étude & du travail ; mais
aussiles langues originalesqu'ils
possedoit, son ardeur àtransporter
toute leur énergie dans
la nostre,qu'il s'estoit renduë
propre par des singularitez
heureuses: les sçavantes remarques
qu'il joignoit à ses fameuses
trad uctions
le feu de
ses ex pressions & l'inimitable
varieté de ses tours,
rend à
*IArt le triomphe que la nature
[cmh;olc luy disputer.
C'est,dit il que lques lignes
plus basJe privilege des grands
genies de lier commerce avec
tous les siecles. M. de Tourreil
trouvant dans Demosthene
la force,la fecondité, la
vehemence
, en un mot tous
les caracteres du sublime, &
frappé par la conformité qui
estoit encreeux, en fit son favori
d'étude. Ce Prince des
Orateurs a t il rien perdu de sa
noblesse & de son élévation
dans les mains de Mde Tourrei
l? ou plutost quels nouveaux
traits
traits ce fidele interprèten'a- til
pas joint aux richesses de
l'original?
Permettez-moy ,
Messieurs;
de marquer icy la caufc qui
m'a toûjours paru nourrir la
fameuse querelle entre lesanciens
& les modernes. Tout
le monde convient que pour
la decider,il faut se transporter
dans les temps & dans les
pays des anciens, prendre leurs
moeurs, se famiharifermême
avec eux, avant que de porter
un' jugement sur leur merite:
mais le moyen de percer
tant de siecles, de se despcüiller
de ses propres habitudes
pour en adopter d'autres
, que l'éloignement a obscurcies,&
a rendu bizarres ou
sauvages ? Si quelqu'un ne
prend soin de nous rendre present
ce que l'on admiroit autrefois
& ce que l'on admirera
toûjours,quand il sera montré
tel qu'ilestoit aux yeux
d'Athene & de Rome ? Cett)mci-rieurs, ce qu'a
fait M. de Tourreil à l'égard
de Demosthene. Il est le pre-
1-icr qui nous ait fait sentir
"t.out ce qu'il valoit, & qui ait
,cfié tellement animé de son j
esprit qu'on peut dire que suf
eust vêcu du temps de Philippes
,ceseroit luy qui auroit encouragé
la Grece,& fait ttc111i
blerleRoy de Macedoine.
1
Maisil nes'est pas contente
de rendre exactement son modele
dans ses écrits,il en a pris
jusqu'aux moeurs &aux sentiments.
Amedroite& sincere,
à l'épreuve de la crainte & de
l'interest,sans autre plaisir que
celuyde l'amour des Lettres,
sans autre ambition que celle
de remplir une exacte probité.
S'il n'eut pas comme l'Athe-
I
nien des conquerans à réprimer
& la patrie à défendre
c'est l'effet du bonheur de son,
siecle qui n'a offert d'autre
matiere à son zele que de soûtenir
la Republique des Lettres
, & de contribuer par son
travail à la gloire de sa patrie
& à celle de son Roy.
A la fuite de l'élogedu Cardinal
de Richelieu,qui fut le
Fondateur de l'Academie
,
il
ajoûte : Un si noble établissement
demandoit une fermeté
pareille à celle de la Monarchie
, &ce fut pour laluy procurer
que le Chancelier Seguier
, dont la sagesse égaloit
l'autorité,mit sa gloireà (oû.
tenir l'ouvrage d'Armand; il
encherit même sur les foins Se
la tendresse du Fondateur;il
ne se contenta pas de soûtenir
l' Academie naissante, il luy
donna samaison pour azile;
& de la même main qui tenoit
les armes de laJustice, dumême
glaive qui luy servoità punir
le crime,à dc&ndrcj'mnocence
& la vertu;il chassoit
de la France la barbarie, l'ignorance
,l'importesse & les
autres vices de l'esprit ennemis
dela societé.
La protection de l'Academie
parut sur sa iciie un titre
si beau, que nul autre aprés
luy n'osa y prétendre; il devine
digne du choix & de l'adoption
duRoy. Tous ces grands
noms, que les vertus politiques
& guerrieres ont acquis
à S. M. Bien loin d'estre ternis
par le mélange de ce titre, en
prirent un nouveau lustrequi
rejaillit sur les Muses; il se les
rendit Familieres & domestiques
,& leur ayant mis la balance
en main, pour faire sur
le langage de ses Sujets, ce que
fait Themis sur leur conduire,
il voulut que leur Tribunal
fust établi prés de sontThône
& dans son propre Palais.
C'est de là, Messieurs,qu'avec
un pouvoir absolu vous
maintenez l'Empire de l'Eloquence
par la severité de vos
loix
,
non-seulement contre
la licence & l'abus du peuple
grossier ;maisencorecontre
l'invasion des Etrangers
& des Bar bares. Comme
Paris est maintenant ce que
Rome fut autrefois, l'abord
de toutes les Nations; vous
appliquez vostrevigilance à
le preserver de la honte
que
Rome ne pût éviter, d'avoir
veu d abord 1k langue
étenduëaussi loin que ses conquestes,
& de la voir enfin corrompuë
par le commerce des
,Pe.upks qu'elleavoit vaincus oupolicez.
Pâr.vos soins le u:"c-Ie de
LOUISLEGRANDn'aura
point le triste avantage, d'avoir
comme le siecle d'Auguste
emporté du monde avec luy
la pureté du langage&laperfection
des beaux Arts.
Lereste est un paralelle du
regne d'Auguste & de celuy
de Louis XIV. rempli* d'un
grand nombre de traits éclatans,
& finit à l'ordinaire par
des voeux pour la confcrvation
du Roy.
Aprés que M. Massieu &
M MaHeteurenracbeveteutS
Discours, M. l'AbbéFieury
alors Dircteur de l'Acade,-
mie,leur répondit.
MESSIEURS,
Vous avczLi-nivantacm qui
vous est communt, que vôtre
ékét:on, quoyquc faite à différents
jours, acaé pat fjtement
uniforme : chacun da
vous a eu Le nombre d'électeursque
demandent nos loix
les plus rigoureuses, chacun
en a remporté tous les suffrages;
&leRoy nostreauguste
protecteur a tesmoigné que
cette union de la compagnie
luy estoit tres-agreable. Il
étoit donc bien juste de vous
recevoir enmesmejour;&ne
pas différer plus long-temps
le plaisir & l'utilité que nous
esperons, de vous voir souvent
assister à nos séances.
Vous, *MONSIEUR,particulierement
dévoüé àl'estude
&àla propagation des belles
Lettres, tant comme Pro-
:*M.l'AbbéMttlfiai..
feueurRdyat en Langue Grec-
1
que, que comme tres digne
membre de l'Académie des
Inscriptions ,
qui fraternise
avec lanostre:vous avez desja
donné au public des preuves
de vostre merite suffisantes
pour justifier nostre choix.
Ce beau D. scours que vous
prononçates en prenant poc.
session de la chaire de Professeur,&
qui vous attira l'admiration
de tous lesauditeurs, fie
paroistreen mesme temps vostre
érudition & vostreéloquence.
Maisce jour si brillant
pour vous nous rappelle un
triste souvenir de la perte d'un
de nos plus illustres confreres
à qui vous avez succedé en
cettech tire, Mr l'Abbé Gallois
si fameux par le Journal
dec;, Suivants,dontil fut le premier
Auteur, & par l'amitié
d'un grand Ministre, protecteur
des Lettres & membre
luy-mesme de l'Académie
Françoise.
Vous avrz encore, M 0 N.
SIEUR,faitparoistrevostre
merite A adémique pu ces
sçavançesDissertations que
vous avez recitées dans l'Académie
des Inscriptions, à ces
jours solemnels, oùelle ouvre
ses portes à tout le public.
Vous sçavez les applaudissements
dont elles ont eslé suivies,
particulièrement celle qui
a pour sujet les trois Graces,
& qui vous a fait connoistre
pour un de leurs favoris.
Js ne parle point des deux
ouvrages que vous n'avez pas
encore rendus publics: l'histoiredela
PoësieFrançoiseSe
la traduction de Pindare.
Ceux à qui vous avez bien
voulu communiquer cette histoire
,
personnes distinguées
par leur litterature & par la si
-
nesse de leur goust, l'ont trouvéeaussi
poliment escrite
qu'elle eil curieusement recherchée;
& la préface sur tout
leur a paru incomparable.
Un peu plusloinilajouste,
conrinuez donc, MONS I EllR"
de nous faire connoistre de
plusen plus lesrichesses& les"
beautez de cette langue; mais
continuezaussi de cultiver la
nostre avec autant de succés
que vous avez commencé.
Sur tout ne trompez pas l'esperance
que nous avons conccuë
avec tant de fondement
de vous voir tres assidu à nos
exercices.
Voussuccedezaussi, *
MONSIEUR,àun homme,
qui dans uncaractere different
ne se distinguoit pas moins.
Mt de Tourrcil, né dans une
ville où l'esprit & la politesse
font des qualitez ordinaires,
estoie remarquable par ces
mcfmes qualitez; sa famille
étoit illustrée par les premieres
dignirez du second Parlement
de France. Son naturel
exquis avoir esté cultivé par
une excellenteéducation ; &
amené jeune à Paris, il avoir
perdu jusqu'à ces legers de-
: e M,Métlet.
sautsquifontsouvenir de la
Province. Lavivacrré &la facilité
de sonespritne l'empescherent
pas de s'appliquer à
des estudes serieuses -& peniblcs;
& les essais de Jurisprudence
qu'il donna au public
dés sajeunesse monstrerent le
progrés qu'il avoit desja fait
dans cetre science, & le talent
qu'il avoir pour donner de l'agrément
aux sujets qui en paroissentlemoins
susceptibles;
mais son principal aurait fut
pour les belles Lettres & pour
l'éloquence en particulier. Il se
livra tout entier à cette estude;
&
& persuadé que l)alXiennc.\
Grece en estoit la source la
plus pure, il enapprit par un
travail infatigable la langue,
lesmoeurs, l'histoire, & tout
ce qui peut nous faire connoistre
après tant de siecles cette
sçavante nation.
C'est donc àcet illustre Académicien
que vous succedez,
MONSIEUR, & dont vous
nous consolerez par vostreassiduité
à nos assemblées. Vous
nous avez donné des preuves
esclatantes de vostre merite
académique par cette belle
Ode qui vous fit gagnée le
tpnx, que nous avons accoustumé
dedistribuer ; & un autre
prix encore, auquel sans
doute vous ne vous attendrez
pas & qui ne vous est pas moins
glorieux. Vousvoyez bien
que je parle decetesmoigna
ge public de son estime que
vous donna la grande Reine
que l'Angleterre vient de perdre,
lorsqu'ayant leu avec admiration
cette mesme Ode, elle
vousenvoya par l'Ambanadeur
de France la Médaille d'or:
que vous confcrvez si precieufernent,
& qui a esté representéeau
Roy"loIfqu'llaapp.ro.
vévoftrçélection.11 estjuste
que le public soit informé dunecirconstance
si singuliere.
Vous avez trouvé le secret,
MONSIEURd'allierdesoccupations
qui paroissent ordinairement
incompatibles, l'estude
des bellesLettres avec les affaires
les plus serieuses. De
tout temps on a creu que l'estudeestoit
le fruit du loisir &
l'occupation de ceux que rien
n'obligeoit au travail.De-là
vint le nom d'escole chez les
Grecs. Il estvray toutefois que
les affaires ont besoin du se-
CQUISCLCSelfudes,non fculcment
pourdelasserl'esprit,en
le tournant à des objets plus
agreables ; mais pour le nourrir,
le fortifier & le diriger
dans la conduite des affaires
mesme
C'estque cette conduite des
affaires, foit publiques
,
foit
particulières, est une portion
de la sagesse Le monde, quoique
puissent dire les speculatifs
paresseux, ne se gouverne
point deluy tncfnic-.sicc n'est
pour le Physique tousjours
conduit par les Loix immuables
de la (agdic souveraine.
Qaant auxchosesmorales, la
politique&l'oeconomiquene.
font point des noms vuidcs de
sens, ce font des arts effectifs,
& les plus nobles de tous Ÿ
putfqu'ïk fervent à gouverner
les hommes mesmes.
", Son DI{,ours finit comme
les autres, par l'éloge du Roy.
en est même d'excellents donc
les extraits sont de mon domaine,
&endépit de l'Imprimeur
des Mémoires de l'Academie,
qui trouva mauvais, il ?
y a quelque temps que j'eusse
fait imprimer la Haranguede
M. le Maréchal de Villars, je
vais faire le moins mal que je
pourrayun extraitdesDiscours
que M l'Abbé Massieu, & M.
Maletprononcèrent à l'Académie
Françoise le 29. de Décembre
dernier, qui estle jour
qu'ils y prirent sceance.
M.l'AbbéMassieudel'AcadémieRoyale
desMédailles
& des Inscriptions, & Professeur
Royal en Langue Grecque,
distingué non seulement
.,
dans la Republiquedes Lettres
par son esprit & par son éru-
1 dition, mais digne par les qua
litez du coeur des 1uffl.ages de
roue le monde, & honoré
d'une estime universelle
, parla
le premier. Dans le commencement
deson exorde,
élevé déja depuis quelque temps
dit-il, à deux places considerables
dans la République Litteraire,
honoré de protections
respectables,admis enfin pour
comble de gloire, dans cette
auguste Compagnie, je n'ay
plus de souhaits à former.
Mais oferois- je le dire, ces avantacresinsignes,
dont jeconnois
tout le prix,ne sont pas
cc qui me touche le plus;c'est
l'honneur de les tenir de vous:
ouy, Meilleurs, deussiez vous
rougir de vôrre ouvrage, je
vous dois originairement tout
ce que je fuis. Permettez moy
un détail, qui en établissant un
sist si glorieux pour moy,vous
prouvera peut-êtreencore,
que rien n'échappe à ma rcconnoissance.
Dans cet endroit ilfait l'E:..
loge de M. de Tourreil, & celuy
de l'Academie des Inscriptions
, aprésquoy il ajoure.
J'y fus receu ,
Messieurs; je
n'oubliray jamais cette premiere
faveur, source de toutes
celles qui m'ont été depuis accordées.
Mis je n'oubliray ja*
maisaussi, que j'en fus redevable
à un des p'us dignes Sujietslqu'ait
eu-l'AcademieFran- à un homme qui plus
recommendable encore par
l'integrité de ses rnoeHs & la
droiture de soncaractere,que
que par l'élévation de son genie
& la force de son éloquence
, ~reün(ïoiren sa personne
les vertus de * Caron & les ta-
IClus de ~Dmollh:ne. 'J--: v*
"llb Bientost après une place se
- presenta dans ce fameux Ly-
! M. de TOHrreil,
cée, qui fera un monuments
éternel du zele de François
I. pour les Lettres, & qui embrasse
la connoissance de toutes
les Lingues sçavantes. La
mort enleva le docte personnage
, qui enseignoit celle
qu Homere & Pindare ont
par lée. Ce fut encore parmi
vous, MessieuRs,queje
trouvai dans cette occasion un
Mécene. Et de qui cet homme
illustrene l'est il pas.cheri
& reveré de tout cequ'il y a
de Sçavants en France & dans
les PJYs estrangers, il semble
* M.l'Ab.éBignon.
n'avoir d'autorité que pour
la faire servir à l'accroissement
des Sciences. Il crut entrevoir
en moy les qualitcz que demandoit
l'employ vacant. Et
grâce à ses (oins genereux,
je fucceday à Monteur l'Ab-
Lé Galois dans la fonction
honorable d'exposer les bCJutez
d'une Langue, qui n'acesse
depuis vostreestablissement
de tenir le premier rang sur
toutes les autres.
J: n'avois ju rqtJcs là des
oblig ations qu'à quelques uns
de vous, iESSJEURS;
j'en eus dans la suite à toute
l'Académie. Depuis ce [erop,;;
elle ne fie presque point de
perres, qu'elle ne daignast jetter
vers moy quelques regards.
J trouvay au milieu de vous
un grand nombre d'amis zelez.
Ceux même, quine montrerent
pas tant d'ardeur, s'expliquerent
en des termes si
abligpancs
, que j'eus tout
lieu d'esperer qu'à l'avenir
ils ne me seroient pas moins
favorables que ceux qui se
declaroient le plus vivement.
Et peut estre que dés lors
j'aurois eu également à Mc
loüer des uns & des autres,
*ii des hommes du premier
ordre, distinguez par la plus
haute naifljncc & par les plus
éminentes dignitez ; mais plus
distinguez encore par les qualitez
personnelles & par le
mérite réel, n'avoient rriitii
en leur faveur les suffrages
de toure l'Académie, & les
voeux de toute la France.L'attention
qu'il vous plust de roc
donner dans cesdi fferentes
conloriracelle du
Public Je sortis de l' obscurité
où j'estois demeuré jusqu'alors
par mon insuffisance &
par goust. Je commença/
malgré moy d'avoirunnom.
Et que ne vous dois- jepas,
MESSIEURS, pour les
heureuxeffets qui suivirent.
Les bontez que vous me rcmoignâtes
redoublèrent celles
qu'un genereux * Protecteur
m'avoit marquées des sa plus
tendre jeunesse il se sceut
gré d'avoir toujours penséde
moy
y
ce que vous paro diez
en penser vous- mêmes ; il
m'appella auprès de luy :
Que vous diray je? il mit le
comble à ses bien faits & aux
vostres, en inspirant les fen-
* M. deBercy,
timents qu'il avoir pour moy
au vigilant & infatigable Minifire,
avec lequelilest encore
plus uni par le coeur que
par l'alliance, & qui après
avoir soustenu l'Etat pendant
les difficultez d'une longue &
cruelleguerre,s'occupe maintenantroueentier,
à chercher
les moyens de nous faire goûter
les fruirs de la Paix,
Après avoir rendu compte
de son loisir & de Ces occupations:
Du moins si au ddf.HJt
des ouvrages, dit il, je vous
apportois quelques unes des
excellences parties qui fc
trouvaient dans monillustre
Prédecesseur!il n'estoit pas dà
ces hommes qualifiezquis'imaginentqu'un
grand nom
est un privilège d'ignorance.
Monsieur l'Abbé de Clerambault
brûla toute sa vie d'un
desirinsatiable d'apprendre.
Issu d'une Maison, où la gloire
des armes estoit hereditaire,
mais appelle à un estat qui ne
luy laissoit en partage que l'é-
UïcJc ; il resolut de porter l'érudition
âussi loin que ses
Àyeuk avoient porté la laleur,
Personne n'a jamais fait
unmeilleur usage du temps
précieux de la jeunesse. La
Sorbonne retentir encore des
applaudissemens, que luyattirerent
ses premiers succés.
Philosophe & Theologien, il
parloit sçavamment dece que
la Nature & la Religion ont de
plus obscur. Profond dans
l'Histoire
, on eust dit qu'il
s'estoit trouvé à tous les siecles,
qu'il avoit veu tous les
pays. Combien de fois avezvous
admiré cette multitude
prodigieuse de faits dont il
avoit rempli sa memoire? Sur
quel événement
,
sur quelle
circonstance, sur quelle date
l'avez- vous trouveen défaut?
Sacuriositénes'estoit pas bornée
à ce que les Sciences ont
d'attrayant & de gracieux.
L'envied'estre utile l'avoit engagé
dans ces recherches desagreables
& rebutantes, dont
on doit tenir d'aurant plus de
compte aux personnes qui les
font, qu'on n'a pas le courage
de lesfaire soymême;&qu'on
est ravi pourtant de trouver
au besoin des hommes qui
ayent bien voulu se charger
d'un semblable travail,Que
diray je de son admiration &
de son zele pour l'Académie?
.c'Ca sur ce point,Messieurs,
que je feray gloire de ne luy
ceder jamais.
A la fuite des loüanges qu'il
donne à l'Academie, il ajoûte.
Vous le [avez, Meilleurs,
les Lingues ne sont jamais plus
exposées à degenerer, que
lor squ'elles sont parfaites.
L'heureux intervalle,qui produisit
les meilleurs Ecrivains
de Rome, ne fut pas de
longue durée. Le penchant
que les hommes ont au changement
, l'amour de la fingularité,
la tentation de dire des
choiesneuves,bannirent bien- *
tost
tost les graces naturelles, &
introduisirent les ornemens recherchez.
Onnevoulut plus
s'énoncerqu'avec esprit. On
entendit finesse à tout. Les
expressionseurent deux faces;
& outre un sens dlTcét, en
pre senterentun détourné. On
substitua aux beautez réelles
des riens délicats. La symmetrie
marquée prit la place de
l'ordrecaché. On hazardaaudelà
des bornes. Tout ce que
l'on écrivit étincella de traits,
& à chaque mot excita lasurprise.
Maniere d'autant plus
dangereuse, qu'elle est plus
propre à ébloüir,quecirconspeste
au commencement, elle
ne garde plus de mesures dans
la suite, & qu'on ne s'apperfiait
de ses pernicieux effets,
que l'orsqu'elle a entierement
corrompu le fond d'une Langue.
Celle que nous parlons,
Messieurs,, n'aura rien de semblable
à craindre. Vous prenez
toutes les précautions necessaires
pour la preserver de
ces changemens imperceptibles.
Vous vous opposez avec
vigueur à ces défaurs agréables,
qui taschent de s'insinuei
sous les apparences des
beautcz. Vous necessez - de
rappellcr nos Ecrivains de
l'affectation à la nanire) du
raffinement à la simplicité, du
brillant au solide, de la maniere
des Lucains & des Seneques,
à celle des Cicerons &
& desVirgiles.
'; Enfin aprésl'Elogedu
Cardinal de Richelieu & du
Chancelier Seguier, qui furent
les premiers Protecteurs
de:irAcademie; il dit: Mais siArmand & Seguier furent
si touchez de ce titre,qu'eussent-
ils pensé
,
s'ils avoient
pû prévoir toute la gloire
qui luy estoit reservée? s'ils
avoient sçû ,qu'un jouril feroit
porté par LOUIS;qu'il
deviendrait un droit de la
Couronné;& que sur la Liste
des Protecteurs de l'Academie
, on ne trouveroit plus
aprés leurs noms , que des
noms de Rois?
Lereste de son Di scoursest
un éloquent & veritable Eloge
du Roy.
Apres que M.l'Abbé Masfieu
eut achevé de parler, M.
Mallet, premier Commis de
M. Desmaretz
,
qui avoir este
éleu par les Messieurs del'Academie
Françoise à la place dcD
feu M. de Tourreil
,
le même
jour que M. deBercy fut receu
à l'Academie des Sciences,
prononça un Discours,dont
voicy l'Extrait:
MESSIEURS,
Les grands hommes qui ont
esté parmi vous, ceux qu'on y
voit encore,les differences dignitezdont
vous estesrevêtus &
qui répandent une d'éclat sur
la République des Lettres, les
Couronnes de gloire qui brillent
sur vos telles,les Sçavants
Discours qui ont sete ptononcez
dansce sanctuaire de l'éloquence
; ces murs même;tout
porte dans mon ame tant de
respect,d'admiration & de
surprise
, que plus je connois
le prix de vos bontez
,
moins
il me paroist possible d'y proportionnermesremerciments
-& de vous en marquer ma reconnoissance.
Il pîffe ensuite à l'éloge de
M. de Tourreil,en ces termes:
M. de Tourreil estoir un de
ces espritsnaturels & cultivez,
qui avec tous les ornemens &
toutes les recherches de Tare
conservent les beautez & les.
graces de la nature •.l'esprit qui
brille de tous costez dans ses
écrits,&qu'ily jette pourainsi
dire avec profusion, semble
quelquefois y effacer le merite
de l'étude & du travail ; mais
aussiles langues originalesqu'ils
possedoit, son ardeur àtransporter
toute leur énergie dans
la nostre,qu'il s'estoit renduë
propre par des singularitez
heureuses: les sçavantes remarques
qu'il joignoit à ses fameuses
trad uctions
le feu de
ses ex pressions & l'inimitable
varieté de ses tours,
rend à
*IArt le triomphe que la nature
[cmh;olc luy disputer.
C'est,dit il que lques lignes
plus basJe privilege des grands
genies de lier commerce avec
tous les siecles. M. de Tourreil
trouvant dans Demosthene
la force,la fecondité, la
vehemence
, en un mot tous
les caracteres du sublime, &
frappé par la conformité qui
estoit encreeux, en fit son favori
d'étude. Ce Prince des
Orateurs a t il rien perdu de sa
noblesse & de son élévation
dans les mains de Mde Tourrei
l? ou plutost quels nouveaux
traits
traits ce fidele interprèten'a- til
pas joint aux richesses de
l'original?
Permettez-moy ,
Messieurs;
de marquer icy la caufc qui
m'a toûjours paru nourrir la
fameuse querelle entre lesanciens
& les modernes. Tout
le monde convient que pour
la decider,il faut se transporter
dans les temps & dans les
pays des anciens, prendre leurs
moeurs, se famiharifermême
avec eux, avant que de porter
un' jugement sur leur merite:
mais le moyen de percer
tant de siecles, de se despcüiller
de ses propres habitudes
pour en adopter d'autres
, que l'éloignement a obscurcies,&
a rendu bizarres ou
sauvages ? Si quelqu'un ne
prend soin de nous rendre present
ce que l'on admiroit autrefois
& ce que l'on admirera
toûjours,quand il sera montré
tel qu'ilestoit aux yeux
d'Athene & de Rome ? Cett)mci-rieurs, ce qu'a
fait M. de Tourreil à l'égard
de Demosthene. Il est le pre-
1-icr qui nous ait fait sentir
"t.out ce qu'il valoit, & qui ait
,cfié tellement animé de son j
esprit qu'on peut dire que suf
eust vêcu du temps de Philippes
,ceseroit luy qui auroit encouragé
la Grece,& fait ttc111i
blerleRoy de Macedoine.
1
Maisil nes'est pas contente
de rendre exactement son modele
dans ses écrits,il en a pris
jusqu'aux moeurs &aux sentiments.
Amedroite& sincere,
à l'épreuve de la crainte & de
l'interest,sans autre plaisir que
celuyde l'amour des Lettres,
sans autre ambition que celle
de remplir une exacte probité.
S'il n'eut pas comme l'Athe-
I
nien des conquerans à réprimer
& la patrie à défendre
c'est l'effet du bonheur de son,
siecle qui n'a offert d'autre
matiere à son zele que de soûtenir
la Republique des Lettres
, & de contribuer par son
travail à la gloire de sa patrie
& à celle de son Roy.
A la fuite de l'élogedu Cardinal
de Richelieu,qui fut le
Fondateur de l'Academie
,
il
ajoûte : Un si noble établissement
demandoit une fermeté
pareille à celle de la Monarchie
, &ce fut pour laluy procurer
que le Chancelier Seguier
, dont la sagesse égaloit
l'autorité,mit sa gloireà (oû.
tenir l'ouvrage d'Armand; il
encherit même sur les foins Se
la tendresse du Fondateur;il
ne se contenta pas de soûtenir
l' Academie naissante, il luy
donna samaison pour azile;
& de la même main qui tenoit
les armes de laJustice, dumême
glaive qui luy servoità punir
le crime,à dc&ndrcj'mnocence
& la vertu;il chassoit
de la France la barbarie, l'ignorance
,l'importesse & les
autres vices de l'esprit ennemis
dela societé.
La protection de l'Academie
parut sur sa iciie un titre
si beau, que nul autre aprés
luy n'osa y prétendre; il devine
digne du choix & de l'adoption
duRoy. Tous ces grands
noms, que les vertus politiques
& guerrieres ont acquis
à S. M. Bien loin d'estre ternis
par le mélange de ce titre, en
prirent un nouveau lustrequi
rejaillit sur les Muses; il se les
rendit Familieres & domestiques
,& leur ayant mis la balance
en main, pour faire sur
le langage de ses Sujets, ce que
fait Themis sur leur conduire,
il voulut que leur Tribunal
fust établi prés de sontThône
& dans son propre Palais.
C'est de là, Messieurs,qu'avec
un pouvoir absolu vous
maintenez l'Empire de l'Eloquence
par la severité de vos
loix
,
non-seulement contre
la licence & l'abus du peuple
grossier ;maisencorecontre
l'invasion des Etrangers
& des Bar bares. Comme
Paris est maintenant ce que
Rome fut autrefois, l'abord
de toutes les Nations; vous
appliquez vostrevigilance à
le preserver de la honte
que
Rome ne pût éviter, d'avoir
veu d abord 1k langue
étenduëaussi loin que ses conquestes,
& de la voir enfin corrompuë
par le commerce des
,Pe.upks qu'elleavoit vaincus oupolicez.
Pâr.vos soins le u:"c-Ie de
LOUISLEGRANDn'aura
point le triste avantage, d'avoir
comme le siecle d'Auguste
emporté du monde avec luy
la pureté du langage&laperfection
des beaux Arts.
Lereste est un paralelle du
regne d'Auguste & de celuy
de Louis XIV. rempli* d'un
grand nombre de traits éclatans,
& finit à l'ordinaire par
des voeux pour la confcrvation
du Roy.
Aprés que M. Massieu &
M MaHeteurenracbeveteutS
Discours, M. l'AbbéFieury
alors Dircteur de l'Acade,-
mie,leur répondit.
MESSIEURS,
Vous avczLi-nivantacm qui
vous est communt, que vôtre
ékét:on, quoyquc faite à différents
jours, acaé pat fjtement
uniforme : chacun da
vous a eu Le nombre d'électeursque
demandent nos loix
les plus rigoureuses, chacun
en a remporté tous les suffrages;
&leRoy nostreauguste
protecteur a tesmoigné que
cette union de la compagnie
luy estoit tres-agreable. Il
étoit donc bien juste de vous
recevoir enmesmejour;&ne
pas différer plus long-temps
le plaisir & l'utilité que nous
esperons, de vous voir souvent
assister à nos séances.
Vous, *MONSIEUR,particulierement
dévoüé àl'estude
&àla propagation des belles
Lettres, tant comme Pro-
:*M.l'AbbéMttlfiai..
feueurRdyat en Langue Grec-
1
que, que comme tres digne
membre de l'Académie des
Inscriptions ,
qui fraternise
avec lanostre:vous avez desja
donné au public des preuves
de vostre merite suffisantes
pour justifier nostre choix.
Ce beau D. scours que vous
prononçates en prenant poc.
session de la chaire de Professeur,&
qui vous attira l'admiration
de tous lesauditeurs, fie
paroistreen mesme temps vostre
érudition & vostreéloquence.
Maisce jour si brillant
pour vous nous rappelle un
triste souvenir de la perte d'un
de nos plus illustres confreres
à qui vous avez succedé en
cettech tire, Mr l'Abbé Gallois
si fameux par le Journal
dec;, Suivants,dontil fut le premier
Auteur, & par l'amitié
d'un grand Ministre, protecteur
des Lettres & membre
luy-mesme de l'Académie
Françoise.
Vous avrz encore, M 0 N.
SIEUR,faitparoistrevostre
merite A adémique pu ces
sçavançesDissertations que
vous avez recitées dans l'Académie
des Inscriptions, à ces
jours solemnels, oùelle ouvre
ses portes à tout le public.
Vous sçavez les applaudissements
dont elles ont eslé suivies,
particulièrement celle qui
a pour sujet les trois Graces,
& qui vous a fait connoistre
pour un de leurs favoris.
Js ne parle point des deux
ouvrages que vous n'avez pas
encore rendus publics: l'histoiredela
PoësieFrançoiseSe
la traduction de Pindare.
Ceux à qui vous avez bien
voulu communiquer cette histoire
,
personnes distinguées
par leur litterature & par la si
-
nesse de leur goust, l'ont trouvéeaussi
poliment escrite
qu'elle eil curieusement recherchée;
& la préface sur tout
leur a paru incomparable.
Un peu plusloinilajouste,
conrinuez donc, MONS I EllR"
de nous faire connoistre de
plusen plus lesrichesses& les"
beautez de cette langue; mais
continuezaussi de cultiver la
nostre avec autant de succés
que vous avez commencé.
Sur tout ne trompez pas l'esperance
que nous avons conccuë
avec tant de fondement
de vous voir tres assidu à nos
exercices.
Voussuccedezaussi, *
MONSIEUR,àun homme,
qui dans uncaractere different
ne se distinguoit pas moins.
Mt de Tourrcil, né dans une
ville où l'esprit & la politesse
font des qualitez ordinaires,
estoie remarquable par ces
mcfmes qualitez; sa famille
étoit illustrée par les premieres
dignirez du second Parlement
de France. Son naturel
exquis avoir esté cultivé par
une excellenteéducation ; &
amené jeune à Paris, il avoir
perdu jusqu'à ces legers de-
: e M,Métlet.
sautsquifontsouvenir de la
Province. Lavivacrré &la facilité
de sonespritne l'empescherent
pas de s'appliquer à
des estudes serieuses -& peniblcs;
& les essais de Jurisprudence
qu'il donna au public
dés sajeunesse monstrerent le
progrés qu'il avoit desja fait
dans cetre science, & le talent
qu'il avoir pour donner de l'agrément
aux sujets qui en paroissentlemoins
susceptibles;
mais son principal aurait fut
pour les belles Lettres & pour
l'éloquence en particulier. Il se
livra tout entier à cette estude;
&
& persuadé que l)alXiennc.\
Grece en estoit la source la
plus pure, il enapprit par un
travail infatigable la langue,
lesmoeurs, l'histoire, & tout
ce qui peut nous faire connoistre
après tant de siecles cette
sçavante nation.
C'est donc àcet illustre Académicien
que vous succedez,
MONSIEUR, & dont vous
nous consolerez par vostreassiduité
à nos assemblées. Vous
nous avez donné des preuves
esclatantes de vostre merite
académique par cette belle
Ode qui vous fit gagnée le
tpnx, que nous avons accoustumé
dedistribuer ; & un autre
prix encore, auquel sans
doute vous ne vous attendrez
pas & qui ne vous est pas moins
glorieux. Vousvoyez bien
que je parle decetesmoigna
ge public de son estime que
vous donna la grande Reine
que l'Angleterre vient de perdre,
lorsqu'ayant leu avec admiration
cette mesme Ode, elle
vousenvoya par l'Ambanadeur
de France la Médaille d'or:
que vous confcrvez si precieufernent,
& qui a esté representéeau
Roy"loIfqu'llaapp.ro.
vévoftrçélection.11 estjuste
que le public soit informé dunecirconstance
si singuliere.
Vous avez trouvé le secret,
MONSIEURd'allierdesoccupations
qui paroissent ordinairement
incompatibles, l'estude
des bellesLettres avec les affaires
les plus serieuses. De
tout temps on a creu que l'estudeestoit
le fruit du loisir &
l'occupation de ceux que rien
n'obligeoit au travail.De-là
vint le nom d'escole chez les
Grecs. Il estvray toutefois que
les affaires ont besoin du se-
CQUISCLCSelfudes,non fculcment
pourdelasserl'esprit,en
le tournant à des objets plus
agreables ; mais pour le nourrir,
le fortifier & le diriger
dans la conduite des affaires
mesme
C'estque cette conduite des
affaires, foit publiques
,
foit
particulières, est une portion
de la sagesse Le monde, quoique
puissent dire les speculatifs
paresseux, ne se gouverne
point deluy tncfnic-.sicc n'est
pour le Physique tousjours
conduit par les Loix immuables
de la (agdic souveraine.
Qaant auxchosesmorales, la
politique&l'oeconomiquene.
font point des noms vuidcs de
sens, ce font des arts effectifs,
& les plus nobles de tous Ÿ
putfqu'ïk fervent à gouverner
les hommes mesmes.
", Son DI{,ours finit comme
les autres, par l'éloge du Roy.
Fermer
Résumé : Extrait des Harangues que Mrs Massieu & Malet prononcerent le 29. du mois passé, à l'Academie Françoise, où ils furent reçûs dans les Places vacantes par la mort de Mr l'Abbé de Clerambault, & de Mr de Tourreil. [titre d'après la table]
Lors de son discours d'admission à l'Académie Française le 29 décembre précédent, l'abbé Massieu exprime sa gratitude envers l'Académie et ses membres, soulignant la valeur des honneurs reçus. Il rend hommage à plusieurs figures influentes, telles que M. de Tourreil, l'Abbé Bignon, M. de Bercy et le ministre, qui ont soutenu sa carrière académique. Massieu évoque également son prédécesseur, l'abbé de Clerambault, reconnu pour son érudition. Le discours met en lumière les qualités exceptionnelles d'un théologien et érudit, admiré pour sa vaste connaissance en histoire, sciences et religion, ainsi que pour sa mémoire prodigieuse. L'orateur admire l'Académie française pour son rôle dans la préservation de la langue française contre les dégénérescences. Il compare les dangers de l'affectation et du raffinement excessif dans la langue à la vigilance de l'Académie pour maintenir la pureté et la simplicité de la langue française. M. Mallet, nouvellement élu, prononce un discours où il exprime son respect pour les grands hommes de l'Académie et pour M. de Tourreil, connu pour ses traductions et ses écrits. Il aborde la difficulté de juger équitablement les anciens et les modernes sans comprendre leurs contextes culturels. Il met en avant l'importance de préserver et de promouvoir les lettres et les arts, s'inspirant des modèles antiques d'Athènes et de Rome. Le texte souligne la contribution du Cardinal de Richelieu et du Chancelier Séguier à la fondation de l'Académie française, ainsi que la protection continue de l'Académie par le roi Louis XIV. Le discours compare le règne de Louis XIV à celui d'Auguste, soulignant les efforts pour maintenir la pureté du langage et la perfection des arts. Il mentionne l'élection de nouveaux membres, notamment l'Abbé Fleuriau, louant ses contributions aux lettres et ses dissertations érudites. Le nouvel académicien est encouragé à promouvoir les richesses et les beautés de la langue tout en cultivant la leur avec succès. Le discours se conclut par un éloge du roi.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
13
p. 13-60
LETTRE à Monsieur ...... sur l'Iiade de M. de la Motte.
Début :
J'ay promis de donner au Public tous les mois un / Vous exigez de moy, Monsieur, un compte exact des divers [...]
Mots clefs :
Antoine Houdard de la Motte, Langue, Iliade, Traduction, Ouvrage, Aristote, Goût, Hommes, Élégance, Madame Dacier, Grecs, Précision, Mérite, Savants, Poète, Beautés, Mépris, Expression, Génie, Homère, Effets, Précision, Langue française, Langue grecque
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à Monsieur ...... sur l'Iiade de M. de la Motte.
J'ay promis de donner
au Public tous les mois un
morceau Litteraire , je tiens
parole , & l'on va voir dans
ce Volume une Lettre-ano14
MERCURE
ninie qui parut quelques jours
aprés que l'Iliade de M. de la
Motte fut répandue dans le
monde.
LETTRE
àMonfieur fur l'Iliade ......
de M. de la Motte.
Vous exigez de moy,Monſieur
,uncompte exact des divers
jugemens que les Gens de
Lettres ont portez de la nouvelle
Iliade ; je vais tâcher de
vous fatisfaire: Mais pourquoi
me faites vous myſtere du jugement
que vous en portez
vous-même ? N'oſez-vousha
GALANT . 15
zarder vôtre fuffrage fur la
foy de vos propres lumieres ?
Que je plains les Auteurs ! &
quel peril ne court pas aujourd'huy
le meilleur Livre ? Je
connois bien des gens qui allient
comme vous , Monſieur
, à un goût fûr ,une raifon
libre de tout eſprit de parti:
Qui ne fentque de tels Lecteurs
devroient ſeuls faire autorité
dans la Litterature ? Il y
en a peu neanmoins qui ayent
le courage de lutter contre la
multitude: ils attendent à juger
d'un Ouvrage que le Public
ait prononcé ,ils recueil16
MERCURE
lent les voix , & fe rangent du
parti dominant : Tel dans ſon
Cabinet a jugé un Livre excellent
, qui venant à apprendre
queceLivre eſtmepriſé par des
Hommes celebres , ſe foumet
,
fervilement à leur autorité
ſans ſe défier du fol eſprit de
parti ,&de certaine émulation
jaloufe, qui de tout temps ont
fait commettre tant d'injuftices
aux plus grands Critiques :
Il ahonte d'avoir penſéautrement
que ces Perſonnages
qu'il revere , il rougit à la vûë
du Livre qui l'a féduit , il ſe
diſſimule autant qu'il le peur ,
pour
GALANT. 17
९
pour ſe foulager l'impreſſion
qu'il luy a faite , il le relit dé
terminé à le trouver mauvais ,
il eſt en garde contre le plaifir
humiliant que luy a fait la premiere
lecture ; les mêmes chofes
repaſſent ſous ſes yeuxavec
les couleurs qu'il leur a deſtinées
, tout l'ennuye , tout le
revolte dans ce même Livre
dont la veille il falloit ſes de-
Je n'aypas de peine à deviper
comment vous aurez été
affecté de l'Iliade de Monfieur
de la Motte , &de fa Differration
critique ſur le Poëme
Mars 1715. B
18 MERCURE
Original ; le goût que je vous
connois , m'eſt garant que
vous les aurez lûs avec grand
plaifir : Mais quandvous ſçaurez
combien de Scavans Te
reuniffcht contre l'un &l'au
tre Ouvrage, vous éprouverez
peut eſtre envous la révo
lution que je viens de décrire.
Non Monfieur nonne
foyez pas infidele àvos lumie
res , oſez penſer par vous mê
me , & ne prenez point l'ordre
de ces ſtupides Erudits quř
ont prêté ſerment de fidelité à
Homere,deces gensfans ta
116
lens &fans goût , qui ne ſçaGALANT.
19
vent pas ſuivre le progrés des
Arts&des Talens dans la ſucceffiondes
fiecles; de ces Scoliaſtes
fanatiques qui entrent
dans une eſpece d'extaſe à la
lecture de l'Iliade Originale ,
où l'Art naiſſant n'a pu donner
qu'un eſſai informe ,&qui
n'apperçoivent pas dans les
travauxde noſtre âge le merveilleux
accroiffement de ce
même Art.
Vous voyezdans cePrelude
que cette eſpece de Sçavans
a pris parti contre Monfieur
de la Motte , cela fait un
grand peuple ,le Createur en
Bij
20 MERCURE
beni l'engeance : Mais que fait
ici le nombre ? Monfieur de
la Motte a bonne caufe ,&
tous les talens qu'il faut pour
la ſauver d'inſulte : Il eſt d'ailleurs
de vrais Sçavans inacceffibles
à laprevention , chez qui
les Ouvrages anciens & les
Ouvrages modernes font en
égale confideration , qui reconnoiſſent
les beautez & les
défauts des uns & des autres
avec une égale equité ; J'en
ſçay chez qui la paffion ne
s'empare jamais des droits du
goût& de la raiſon: Voila les
ſeuls Oracles que doit confulGALANT
22
1
terunAuteur : Ils ont prononcéenfaveur
de lanouvelle Iliade
: Elle vaincra la jalouſe rage
des Confederez , & paffera à
la poſterité comme unOuvrage
digne tout à la fois & de
fon Autcur & de noftre
fiecle..
Laiffons crier lesAdorateurs
d'Homere , ils feront moins
de mal que de bruit ; il eſt
bienjuſte aprés tout que M.
de la Motte pardonne quel
ques excés àde pieux Fanati
ques qu'ils'aviſe de venir trou
bler dans leur culte.
Je connois la plupart de
22 MERCURE
ees Partiſans outrez d'Homere,
ce ſont debonnes gens qui
nés ſans genie , & ſe ſentans
incapables de créer en aucun
genre ,ſe ſontretranchez dans
la plus profonde étude de la
LangueGrecque ; ils ontdevoré
avec fatigue les Ouvrages
d'Homere, ils ont vûce Poëte
celebré d'âge en âge par des
Auteurs illuftres juſqu'à nos
jours :A la vûëde tant d'hommages
prodiguez àHomere
avec continuité durant trois
mille ans , ils ont eſté ſaiſis
d'un faint reſpect pour ce
grand homme , ils luy ont
GALLAANNTT.. 23
voué une eſpece de culte , ils
lifent tousles jours fon divin
Poëme , ils lelifent avec deliees,
parce qu'ils le lifent avec
une foy vive : Ils font dans
un raviſſement confus, ils font
enchantez ,non des beautez
distinctes qu'ils découvrent
en effet dans leur divin textes
mais des hautes merveilles que
leur foy leur dity être cachées.
Nous avons vû le vicil Arifto.
te honoré d'un pareil culte :
durant plus de deux mille ans
il a tenu le fceptre philofophi
que,ſes ſophimes les plusobf
curs étoient autant d'Oracles ,
24 MERCURE
C
à l'autorité deſquels la raifon
des Philoſophes cedoit fans
murmure. Un Peripateticien
s'imaginoit avoir la clefdes
myſteres les plus fecrets de la
nature , il répondoit à toutes
queſtions avec une complai-
Lance ſuperbe , parce qu'il ré
pondoit comme fon infaillible
MMaaiiſlttrree : Leshonneurs rendus
au divin Ariſtore durant une
filongue ſuite de fiecles , ne
luy permettoientpas de foupçonner
qu'il fut échappé quel
quechoſe aux lumieres de ce
grand homme: Lorſqu'on demandoit
à unPeripateticien les
caufes
J
GALANT.
cauſes phyſiques de la vertu
l'Aiman , ou de l'effet pretendu
ſympatique de la poudrede
Vitriol , il répondoit avec le
bon Ariftote : Il y a dans l'Aiman
& dans le Vitriol calciné
certaine qualité occulte qui
produit les effets qui vous furprennent.
Ce ſeroit traiter Ariftote
d'imbecile , que de pretendre
qu'il eût donné cette réponſe ,
pour toute autre choſe que
pour l'aveu formel de fon
ignorance ſur la difficulté propoſée;
car avoir recours à une
qualité occulte , c'eſt indiquer
Mars 1715. C
26 MERCURE
une cauſe quelconque qu'on
ne connoiſt point , dont on n'a
pas d'idée.Je croy donc devoir
faire honneur à Ariftote de
fon humble réponſe : Mais
comment ſauver du mépris
ces zelez Sectateurs, qui penfoient
que leur Maiſtre donnoit
à la difficulté une veritableſolution?
Ils s'imaginoient
donc voir clairement la cauſe
de l'effet en queſtion ; ils
croyoient même la faire fentir
aux autres , en leur difant formellement
avec Ariftote ; la
cauſedecet effet eſt une qualité
occulte ,ou ce qui revientau
GALANT. 27
,
même, la cauſe de cat effer ne
nous eft pas connue. Lorfqu'un
Diſciple ofoit demander
à ſon Maiſtre ce qu'il entendoit
parqualitez occultes ,
ce Maiſtre infultoit à ſon peu
de ſagacité , luy rendoit en
nouveaux termes l'équivalent
du myſtere ,&forçoit l'amour
propre da Difciple à croite
qu'il avoit enfin faifi lemotde
1Enigme.
C'eſt ainſi que tous nos Phyficiens
abufez par l'ancienne
réputation d'Ariftote , bornoient
leur ambition à l'étude
deles Ouvrages,& croyoient
Cij
28 MERCURE
rendre bon compte des operations
de la nature en alleguant
les fombres fubtilitez
de leur Maiſtre .
Il ya cu de tout temps des
eſprits indociles à l'erreur la
plus accreditée : combien de
gens ont ſenti dans tous les
temps que la Phyſique d'Arif,
tote n'étoit qu'un amas confus
de mots deftituez de ſens : mais
comment ofer hazarder une
pareille verité ? N'étoit- il pas
plus fage qu'ils receüilliſſent
cux-mêmes les honneurs injuſtes
que l'humaine imbecillité
déferoit à cette fauſſcéruGALANT.
29
dition , que de s'attirer par leur
indifcret aveu les outrages
d'un grand peuple , que l'intereft
& l'aveugle prevention
rendoient inconvertibles?d'ailleurs
, pour ofer reprocher à
F'Univers fon orgueilleuſe
ignorance , il falloit pouvoir
mettreleshommes ſur lestra
ees de la verité , & payer l'injure
par un bienfait équivalent.
Pour un projet auffi
grand , il ne falloit pas un
homme moins grand queDef
cartes ; ce merveilleux genie
ayant jetté les yeux fur les
Ouvrages d'Ariſtore , il en
Cij
30 MERCURE
ſentit toute l'indigence. En
vain le prejugé luy montroit
dansun vaſte éloignement le
Prince des Philoſophes recevant
ſucceſſivement les hommages
de tous les fiecles ; la
Cenſeur incorruptible détour
noit ſes yeux de ce vain faſte ,
&jugeoit l'Oracle univerſel
du genre humain,non ſur les
témoignages de ſes credules
Adorateurs; mais ſur ſes Ouvragesmêmes.
Il ſentit combience
Philoſophe étoit éloignéde
la verité. Il n'endemeura
pas là , il la chercha luymême
avec la genereufe con
GALANT. 31
fiance que luy donnoit fon
genie immenfe. Il la trouva
enfin ; un nouveau ſyſteme
de Philofophie ſe montre , un
nouvel art , ou plutôt le ſeul
art de raiſonner s'introduic
peuàpeudans les Ecoles : Les
Sectateurs obſtinez de l'erreur
fe liguent en vain pour combattrel'évidence
;on perſecute
celuyquia ofé éclairer fon
fiecle ; le mal eſt ſansremede ,
lescriminelsOuvrages que l'on
condamne feront les delices
desraces futures , c'eſt par ces
Ouvragesmêmes que les hommes
feront dorénavant for-
C iiij
32 MERCURE
mez: Encore quelque temps ,
& tous les fuffrages leréünilfent
en faveur du Philoſophe
moderne.
Cerems eſt venu, Monfieur,
la ſecte opiniâtre d'Ariftote
eſt enfin éteinte;il eſt peut être
encore au fond des Colleges
quelques vieux Peripateticiens
quimourront impenitens,laifſons
les mourir en paix.
Ne voyez vous pas,Monfieur
dans l'hiſtoire du long regne
d'Ariftote , l'image de celuy
d'Homere ? La chûte de celuylà
ne vous fait- elle pas pref
ſentir la chûte prochaine de
1
GALANT. 33
88
celui ci ? La cauſe de M. de
la Motte n'eſt aſſurément pas
moins victorieuſe que celle
de Descartes : le prejugé ne
parle pas plus haut en faveur
de l'un qu'il ne parla autrefois
en faveur de l'autre;
Mide la Motte en ſera quitte
aprés tout pour quelquesbons
mots pedanteſques qu'il luy
faudra eſſuyer de la part de
nos Scoliaftes : c'eſt avec ces
armes victorieuſes qu'ils ont
coûtume de combattre lesRivaux
d'Homere , de Theocri
te,&de Pindare : Tout Moderne
qui a l'infolente teme34
MERCURE
rité d'entrer en lice avec ces
vieux Athletes , eft digne ,
felon ces Meſſieurs , d'un ſouverain
mépris : Les premiers
hommes du fiecle ſont ceux
qui ſçavent le Grec : tel ſe
croit un Homere , parce qu'il
entendHomere dans lalangue
originale , le divin Poëte im.
penetrable aux autres hommes
revit en luy, il eft juſte
qu'on le reſpecte en luy: Voilà
donc deux hommes transformez
en un feul ; fi vous
dites du mal d'Homere , vous
contriftez ſon Synonime ;
vous le careſſez au contraire fi
GALANT 3'5
vous celebrez le divin Poëme,
Voilà la folle illuſion qui
allume le zeledes Homeriſtes;
mais le plaiſant eſt que le Publicait
filongtems ſervi cette
même illufion. On étoit penetré
de reſpect à la vue d'un
Pedant , dont tout le merite
étoit de connoiſtre , aimer ,
& fervir le bon Homere ; on
rendoit à l'idolâtre les hommages
acquis à l'Idole ; on ne
jugeoit alors du merite d'Homere
que ſur la foy des acclamations
pieuſes de les Ado.
rateurs Combien peu degens
ſcavent la Langue Grecque ?
1
36 MERCURE
La divine Iliade n'eſtoit en
tendue que des Erudits , on
leur envioit avec reſpect ce
dépôt ſacré ; ils infultoient
impunément à nos meilleurs
Ecrivains , l'injusticeleur tournoit
même à honneur , parce
qu'on ſe perfuadoit que les
beautez modernes comparées
par eux aux merveilles anti
ques , leur devoient faire une
impreſſion moins vive.
Noſtre erreur dureroit encore
, ils ſcroient encore les
objets de noſtre reſpectueu
fe jaloufie , ſi Madame Da-
Gier ne nous eût deſfillé les
GALANT. 37
yeux , en donnant une Traduction
fidele du myſterieux
Poëme.
Chacun cherche dans l'élegante
Traduction le genie
élevé d'Homere,ſon choix riche
, fon goût infaillible ; on
s'attend à reſſentir , à quelquechoſe
prés, ceraviſſement
délicieux que le Texte cauſe:
mais je ne ſcay par quelle fatalité
le Lecteur tombe dans
un ennui mortel.On trouveà
laverité de temps à autre des
traits vifs , des images heureuſes
, des recits ornez ; mais une
ſi petite meſure de beau ne
38 MERCURE
paye pas , à beaucoup prés , le
Lecteur de tant d'abſurditez
pueriles, de tant de baſſeſſes ,
de tant de froideurs qui font
un contraſte dominant dans
ce tout monstrueux.
Nous ofons donc à preſent
juger de l'Iliade; cette merveille
tant vantée eft tout au
plus un beau monſtre , né,
pour ainſi dire , du ſeul inftinet
d'un homme fuperieur ,
jedis d'unhomme ſuperieur ,
car ſi l'on fait attention au
fiecle groffier dans lequel nâquit
Homere, ſi l'on a égard
auxmoeurs ruſtiques qui reg-
5
CALANT.
1
39
*
noient alors , fi l'on ne perd
pas de vue l'impoffibilité morale
d'atteindre la perfection
dans un eſſai hazardé ſans le
fecours des regles & des
exemples , on jugera Homere
un grand genie , & le premier
homme de fon ſiecle ruſtique,
enmême temps qu'on jugera
fon Poëme tres defectueux
pour un fiecle auſſi éclairé que
le nôtre.
C'eſt ainſi que M. de la
Motte dans ſa Differtation
critique diftingue l'Auteur &
Ouvrage. Homere auroit
peut être atteintla perfection,
s'il fûc nédans le fiecle d'Au
40 MERCURE
guſte ou dans le noſtre; mais
né dans des temps où l'Art ne
s'étoit point encore montré
n'eſtant guidé par aucunes
regles , éclairé par aucuns
exemples , on luy doit tenir
grand compte de ſon Poëme ,
tout monstrueux qu'il eſt.
L'hommage perſonnel rendu
à Homere ne fatisfait pas
ſes Adorateurs , ily va de tour
pour eux de ſauver du mépris
l'Ouvrage même,ils l'ontunanimement
vanté comme une
merveille audeſſus de tout effort
humain. S'ilspaſſent condamnation
fur les abſurditez
impertinentes
GALANT. 4
impertinentes que reprend
Monfieur de la Motte,les voilà
livrez à tout le mepris dont
ils font dignes : Comment
d'un autre côté ſe reſoudre à
ofer défendre tant de miſeres
que décele leur Traduction ?
Dans cette étrange perplexité,
ils ſe ſont aviſez d'un expedient
ingenieux , à la faveur
duquel ils comptent eſquiver;
ſuivons-les.
Il eſt vray , diſent- ils , que
ſi l'on juge d'Homere par la
Traduction de Madame Dacier
, quoique la plus élégante
&la plus fidele qui ait paru ,
Mars 1715. D
42 MERCURE
on ſera à peu prés d'accord
avec Monfieur de la Motte ;
mais il faut bien ſe garder de
juger du Texte original par la
Traduction Françoiſe : nôtre
Langue eſt impuiſſante par
elle-même à rendre la force ,
l'énergie ,la noble harmonic
des termes Grecs, elle manque
de ces tours heureux , de
ces expreſſions énergiques qui
nous charmentdans le Grec,
nous ſentons la force de ces
expreffions & la nobleſſe de
ces tours; mais nôtre Langue
indigente nous refuſant de
juſtes équivalents , nous baif
:
GALANT . 43
fons le ton pour nous exprimer
en François
Je veux bien paſſer pourun
moment à ces Moffieurs leur
faufſe ſuppoſition , que pourroient
ils en conclure ? Cela
prouveroit tout au plus quela
Traduction jetteroit quelquefois
du froid dans les recits,
qu'elle ofteroit de la chaleur
aux ſentimens , de la vivacité
aux penſées , qu'elle ne rendroit
pas l'équivalent de la
pretenduë harmonie de l'Original
: mais Monfieur de la
Mottenejugepoint de l'Iliade
àces égards , il veut bien ſup-
1
Dij
44 MERCURE
poſer les expreſſions Grecques
d'une force & d'une élegance
infiniment ſuperieures à la
Traduction. De quoi juge- t-il
préciſement ? de l'Historique
du Poëme ; j'appelle l'Hiſtorique
dans un Poeme, les faits,
les évenemens exprimez en recit
, ou mis en action. M. de la
Motte examine donc la fable
generale du Poëme , l'action
principale , l'ordonnance de
Ouvrage , les épiſodes ; il
examine les moeurs , les caracteres
de ſes Heros , dont il jugepar
leurs paroles& par leurs
actions .
:
GALANT 45
Voilà ,Monfieur , les ſeules
choſes dont Monfieur de la
Mottea ofé juger ſur la foyde
la Traduction ; celle de Madame
Dacier avoüée par tous
les Sçavans Grecs , n'a pû le
tromper ſur l'Hiſtorique , elle
rend sûrement Homere , elle
le fuit dans ſa courſe , elle
bronche avec luy , ſe releve
avec luy : enfin Madame Dacier
n'a rien imaginé d'ellemême
dans ſon Ouvrage , elle
a compté rendre preciſément
fon Original ; fi elle a prêté
quelquecharité àHomere , les
Grecs n'ont qu'à la déceler
46 MERCURE
en ce cas , la Critique de
Monfieur de la Motte tombera
ſur Madame Dacier ; mais
je ſerois bien garand pour elle
qu'aucun de nos Grecs ne
ſera affez hardi pour ofer démentir
par écrit ſa Traduction
, aucun d'eux ne luy difpute
l'honneur de poffeder
avec ſuperiorité les fineſſes de
la Langue Grecque, ellea entendu
Homere autant qu'on
lepeut entendreaujourd'huy,
elle ſçait beaucoup mieux encore
la Langue Françoiſe ;
le a rendu le plus élegamment
- qu'elle a pû dans noftre Lane
elGALANT
47
gue , ce qu'elle a vû , penſé &
ſenti en liſant le Grec; cela me
ſuffit,j'ay l'Iliade en ſubſtance,
ainſi c'eſt ſur Homere même ,
&non fur la ſeule Traduction
, que portent les Remarques
Critiques de Monfieur
de la Motte , qui n'appuyent
que ſur des choſes étrangeres
àcette élegancepretendue des
termes originaux , & à certaine
harmonie attribuée au
fon de ces termes .
Mais revenons à la ſuppoſition
de nos Advertaires . Eſt il
bien vray que noſtre Langue
foit infericure à la Langue
1
48 MERCURE
Grecque ? Eſt il bien vray que
la Langue Françoiſe ne ſuffife
pas à rendre parfaitement les
grandes idées , les hauts fen
timens ,les paffions heroïques,
les vivacitez galantes , les faillies
ſatyriques , les naïvetez fines?
A-t-elle mal ſerviàces dif
ferens égards,Corneille, Racine,
Moliere,Deſpreaux,laFonraine
? Cette Langue n'a-t-elle
pas auſſi ſon harmonic comme
la Grecque : Quand nous
liſons nos bonsOuvrages, foit
de Profe , foit de Poëfie , n'éprouvons
nous pas un fentiment
confus de plaisir , que
nous
GALANT. 49
nous attribuons au fon pretendu
harmonicux des exproffions
?
Il peut bien arriver quel
quefois que telle expreſſion
Grecque qui renferme un
grand ſens , ne pourra être
Tenduë en François que par
pluſieurs expreffions reünies ;
mais il arrivera quelquefois
auſſi qu'une penſée exprimée
par plufieurs termes Grecs ,
pourraêtrerenfermée enFrançois
dans des limites plus étroites
, enſorte qu'il y aura
compenfation juſte.
Mais quand il feroit vray
Mars 1715. E
50 MERCURE
que la Langue Grecque feroit
par elle-même moins diffuſe
que la Françoiſe , en pourroiton
conclure que la Langue
Françoiſe ne pourroit produire
en nous le ſentiment qui
naît de la préciſion ? Nous accordons
à un Ouvrage François
le merite de la préciſion ,
forſque nous ne fentons pas
la poſſibilité de renfermer en
moins de paroles le fens de cer
Ouvrage , nous ne comprons
pas les ſyllabes, ce calcul nous
importe peu. Je vais tâcher de
me faire entendre.
Je ſuppoſe l'Iliade écrite
1
GALANT. σε
avec l'élegance & la préciſion
tant vantées , je ſuppoſe enſuite
qu'on vânt à demander à
Homere en quoy confifte
l'un & l'autre merite de ſon
Ouvrage , il diroit , pour donner
l'idée de l'élegance , qu'il
a employé dans ſa Langue
les tours &les expreſſions les
plus propres à repreſenter ſes
idées , & à peindre ſes ſentimens
; & fur la préciſion ,il
diroit qu'il n'a pas eſté poffible
de rendre en moins de
paroles le ſens de fon Ou
vrage.
Si Homere avec ſon même
Eij
S. MERCURE
genic, & fon goût, étoit né de
nos jours ,& qu'ayant conçu
fon Iliade , il nous l'écrivit en
François, qu'il poffedât noſtre
Langue comme il poſſedoit
autrefois la ſienne , fans doute
il employeroit les expreffions
Françoiſes les plus propres à
rendre ſon ſens ,& il s'exprimeroit
avec le moins de diffuſion
qu'il luy ſeroit poſſible :
Ne ſentez vous pas qu'alors
il ſeroit autant frappé de l'élegance
& de la préciſion qu'il
auroit atteint dans noſtre Idiome
, qu'il le fut autrefois de
l'un & l'autre merite, qu'il
:
GALANT. 5
atteignit dans le fien ?
Si Racine avec ſon genie &
ſes lumieres acquiſes ,fut né
dans le fiecle d'Homere , &
qu'il eût écrit en Grec lesTragedies
que
gedies que nous avons de luy
dans nôtre Langue , il auroit
fait dans cette Langue le choix
heureux qu'il a fait dans la
noltre ,& fon ſtyleGrec auroit
fait preciſement en Grece la
même fortune que fon ſtyle
François a fait chez nous.
On ne ſçauroit dire qu'une
Langue ſoit moins propre
qu'une autre à la vraye peinture
des penfécs & des ſenti
i
E iij
$4 MERCURE
mens ; les mots ne ſignifient
sienpar eux-mêmes , c'eſt le
caprice arbitrairedes Nations,
quides fons articulez a fait des
ſignes fixes , au moyen defquels
les hommes ſe puffent
communiquer reciproquement
leurs penſées ; chaque
Nation aſes ſignes fixes pour
repreſenter tous les objets que
fon intelligence embraffe.
Qu'on ne diſe donc plus que
les beautez qu'on a ſenties en
lifant Homere
, ne peuvent
être parfaitement renduës en
François. Ce qu'on a fenti
oupenſé ,on peut l'exprimer
GALANT. 55
avec une élegance égale dans
toutes les Langues ; & chaque
Langue vous fournira
les expreſſions uniques pour
caracteriſer quelque penſée ,
quelque ſentiment que ce ſoit,
&pour en fixer le degré de
vivacité ou de nobleffe. De là
je conclus que fi Madame Dacier
a ſenti dans l'Iliade autant
de merveilles qu'ellele publie,
elle nous a dû rendre toutes
ces merveilles en François avec
une élegance équivalente à
celle du Texte.
Il m'eſt tombé depuis peu
dans les mains une Traduction
E iiij
'S6 MERCURE
en profe de la Tragedie An
gloiſe , intitulée Caton. Cette
Traduction , quoiqu'inélem'a
donné une tresgante
,
haute idée de l'Original. Je
voy dans le Poëte Anglois la
grande partie qui caracteriſe
noſtre Corneille . Je n'ay rien
vû de plus grand au Theatre
que le caractere de Caton ;il
eſt vrayque l'Auteur ne conduit
pas ſon action avec fineffe,
il l'interromt même par des
Amours Epiſodiques d'affez
mauvais goût ; mais à travers
ces défauts , je voy le grand
Poëte,je voy unhomme illuf
1
GALANT. 57
tre , digne d'eſtre envié à ſa
Nation
D'où vient qu'en lifant l'élegante
Traduction de Piliade
par Madame Dacier , j'ay
une ſi petite idée de l'Original ?
j'en ſçay la raiſon; c'eſt que
* le Poëme Original porte un
fond ſi bizarre , fi confus , fi
abfurde , que la decorationdu
ſtyle le plus riche dans une
Traduction fidele , ne peut
défendre le Lecteur du froid
mortel, del'infupportable en
nui que ce miferable fond
traîne à ſa ſuite.
Il n'y avoit qu'un moyen
58 MERCURE
1
de faire goûter l'lhade, en
François , c'étoit de compo.
fer un Poëme Original , pour
ainſi dire , qui cût pour fujet
la fameuſe Guerre de Troye ,
d'oſter à l'Histoire monftrueц
fed Homere tant de traits qui
bleffent nos moeurs , qui re
voltent noſtre credulité ; de
déguifer engrand lebas merveilleux
qui anime l'Iliade ,
d'en corriger les Epiſodes
quelquefois ingenieux , mais
toûjours défigurez ; & de porter
àunhautpoint d'élevation
les caracteres bizarres des He-
#osGrecs& Troyens : en un
GALANT. رو
mot, il ne falloit rien moins
que le grand genie , la ſage
hardiefle , & les riches reffources
de Monfieur de la Motte ,
pour nous traveſtir le Monftre
Grec , de maniere que
loin de nous déplaire , il charmât
nos regards.
1
Vous voyez , Monfieur ,
que je penſe hautement de
Monfieur de la Motte ; mais
je croy qu'il eſt du devoir
d'un honneſte homme de dire
toûjours à ſes perils , tout ce
qu'il penſe àl'avantage d'autrui.
Je parle toûjours des
bonsAuteurs vivans , comme
60 MERCURE
jeme perfuade que la poſterite
deſintereſſée en parlera. Il n'y
a pas moins de baſleſſe que
d'injuſtice à diſſimuler l'eſtime
qu'onn'a pûrefuſer à un hom
me ſuperieur. Adieu , Monſieur
,je croy avoir fatisfait à
ce que vous exigez de moy.
S'il paroiſt quelque nouveauté
dans la ſuite , j'auray fon de
vous en faire part. Je ſuis ,
Monfieurt
au Public tous les mois un
morceau Litteraire , je tiens
parole , & l'on va voir dans
ce Volume une Lettre-ano14
MERCURE
ninie qui parut quelques jours
aprés que l'Iliade de M. de la
Motte fut répandue dans le
monde.
LETTRE
àMonfieur fur l'Iliade ......
de M. de la Motte.
Vous exigez de moy,Monſieur
,uncompte exact des divers
jugemens que les Gens de
Lettres ont portez de la nouvelle
Iliade ; je vais tâcher de
vous fatisfaire: Mais pourquoi
me faites vous myſtere du jugement
que vous en portez
vous-même ? N'oſez-vousha
GALANT . 15
zarder vôtre fuffrage fur la
foy de vos propres lumieres ?
Que je plains les Auteurs ! &
quel peril ne court pas aujourd'huy
le meilleur Livre ? Je
connois bien des gens qui allient
comme vous , Monſieur
, à un goût fûr ,une raifon
libre de tout eſprit de parti:
Qui ne fentque de tels Lecteurs
devroient ſeuls faire autorité
dans la Litterature ? Il y
en a peu neanmoins qui ayent
le courage de lutter contre la
multitude: ils attendent à juger
d'un Ouvrage que le Public
ait prononcé ,ils recueil16
MERCURE
lent les voix , & fe rangent du
parti dominant : Tel dans ſon
Cabinet a jugé un Livre excellent
, qui venant à apprendre
queceLivre eſtmepriſé par des
Hommes celebres , ſe foumet
,
fervilement à leur autorité
ſans ſe défier du fol eſprit de
parti ,&de certaine émulation
jaloufe, qui de tout temps ont
fait commettre tant d'injuftices
aux plus grands Critiques :
Il ahonte d'avoir penſéautrement
que ces Perſonnages
qu'il revere , il rougit à la vûë
du Livre qui l'a féduit , il ſe
diſſimule autant qu'il le peur ,
pour
GALANT. 17
९
pour ſe foulager l'impreſſion
qu'il luy a faite , il le relit dé
terminé à le trouver mauvais ,
il eſt en garde contre le plaifir
humiliant que luy a fait la premiere
lecture ; les mêmes chofes
repaſſent ſous ſes yeuxavec
les couleurs qu'il leur a deſtinées
, tout l'ennuye , tout le
revolte dans ce même Livre
dont la veille il falloit ſes de-
Je n'aypas de peine à deviper
comment vous aurez été
affecté de l'Iliade de Monfieur
de la Motte , &de fa Differration
critique ſur le Poëme
Mars 1715. B
18 MERCURE
Original ; le goût que je vous
connois , m'eſt garant que
vous les aurez lûs avec grand
plaifir : Mais quandvous ſçaurez
combien de Scavans Te
reuniffcht contre l'un &l'au
tre Ouvrage, vous éprouverez
peut eſtre envous la révo
lution que je viens de décrire.
Non Monfieur nonne
foyez pas infidele àvos lumie
res , oſez penſer par vous mê
me , & ne prenez point l'ordre
de ces ſtupides Erudits quř
ont prêté ſerment de fidelité à
Homere,deces gensfans ta
116
lens &fans goût , qui ne ſçaGALANT.
19
vent pas ſuivre le progrés des
Arts&des Talens dans la ſucceffiondes
fiecles; de ces Scoliaſtes
fanatiques qui entrent
dans une eſpece d'extaſe à la
lecture de l'Iliade Originale ,
où l'Art naiſſant n'a pu donner
qu'un eſſai informe ,&qui
n'apperçoivent pas dans les
travauxde noſtre âge le merveilleux
accroiffement de ce
même Art.
Vous voyezdans cePrelude
que cette eſpece de Sçavans
a pris parti contre Monfieur
de la Motte , cela fait un
grand peuple ,le Createur en
Bij
20 MERCURE
beni l'engeance : Mais que fait
ici le nombre ? Monfieur de
la Motte a bonne caufe ,&
tous les talens qu'il faut pour
la ſauver d'inſulte : Il eſt d'ailleurs
de vrais Sçavans inacceffibles
à laprevention , chez qui
les Ouvrages anciens & les
Ouvrages modernes font en
égale confideration , qui reconnoiſſent
les beautez & les
défauts des uns & des autres
avec une égale equité ; J'en
ſçay chez qui la paffion ne
s'empare jamais des droits du
goût& de la raiſon: Voila les
ſeuls Oracles que doit confulGALANT
22
1
terunAuteur : Ils ont prononcéenfaveur
de lanouvelle Iliade
: Elle vaincra la jalouſe rage
des Confederez , & paffera à
la poſterité comme unOuvrage
digne tout à la fois & de
fon Autcur & de noftre
fiecle..
Laiffons crier lesAdorateurs
d'Homere , ils feront moins
de mal que de bruit ; il eſt
bienjuſte aprés tout que M.
de la Motte pardonne quel
ques excés àde pieux Fanati
ques qu'ils'aviſe de venir trou
bler dans leur culte.
Je connois la plupart de
22 MERCURE
ees Partiſans outrez d'Homere,
ce ſont debonnes gens qui
nés ſans genie , & ſe ſentans
incapables de créer en aucun
genre ,ſe ſontretranchez dans
la plus profonde étude de la
LangueGrecque ; ils ontdevoré
avec fatigue les Ouvrages
d'Homere, ils ont vûce Poëte
celebré d'âge en âge par des
Auteurs illuftres juſqu'à nos
jours :A la vûëde tant d'hommages
prodiguez àHomere
avec continuité durant trois
mille ans , ils ont eſté ſaiſis
d'un faint reſpect pour ce
grand homme , ils luy ont
GALLAANNTT.. 23
voué une eſpece de culte , ils
lifent tousles jours fon divin
Poëme , ils lelifent avec deliees,
parce qu'ils le lifent avec
une foy vive : Ils font dans
un raviſſement confus, ils font
enchantez ,non des beautez
distinctes qu'ils découvrent
en effet dans leur divin textes
mais des hautes merveilles que
leur foy leur dity être cachées.
Nous avons vû le vicil Arifto.
te honoré d'un pareil culte :
durant plus de deux mille ans
il a tenu le fceptre philofophi
que,ſes ſophimes les plusobf
curs étoient autant d'Oracles ,
24 MERCURE
C
à l'autorité deſquels la raifon
des Philoſophes cedoit fans
murmure. Un Peripateticien
s'imaginoit avoir la clefdes
myſteres les plus fecrets de la
nature , il répondoit à toutes
queſtions avec une complai-
Lance ſuperbe , parce qu'il ré
pondoit comme fon infaillible
MMaaiiſlttrree : Leshonneurs rendus
au divin Ariſtore durant une
filongue ſuite de fiecles , ne
luy permettoientpas de foupçonner
qu'il fut échappé quel
quechoſe aux lumieres de ce
grand homme: Lorſqu'on demandoit
à unPeripateticien les
caufes
J
GALANT.
cauſes phyſiques de la vertu
l'Aiman , ou de l'effet pretendu
ſympatique de la poudrede
Vitriol , il répondoit avec le
bon Ariftote : Il y a dans l'Aiman
& dans le Vitriol calciné
certaine qualité occulte qui
produit les effets qui vous furprennent.
Ce ſeroit traiter Ariftote
d'imbecile , que de pretendre
qu'il eût donné cette réponſe ,
pour toute autre choſe que
pour l'aveu formel de fon
ignorance ſur la difficulté propoſée;
car avoir recours à une
qualité occulte , c'eſt indiquer
Mars 1715. C
26 MERCURE
une cauſe quelconque qu'on
ne connoiſt point , dont on n'a
pas d'idée.Je croy donc devoir
faire honneur à Ariftote de
fon humble réponſe : Mais
comment ſauver du mépris
ces zelez Sectateurs, qui penfoient
que leur Maiſtre donnoit
à la difficulté une veritableſolution?
Ils s'imaginoient
donc voir clairement la cauſe
de l'effet en queſtion ; ils
croyoient même la faire fentir
aux autres , en leur difant formellement
avec Ariftote ; la
cauſedecet effet eſt une qualité
occulte ,ou ce qui revientau
GALANT. 27
,
même, la cauſe de cat effer ne
nous eft pas connue. Lorfqu'un
Diſciple ofoit demander
à ſon Maiſtre ce qu'il entendoit
parqualitez occultes ,
ce Maiſtre infultoit à ſon peu
de ſagacité , luy rendoit en
nouveaux termes l'équivalent
du myſtere ,&forçoit l'amour
propre da Difciple à croite
qu'il avoit enfin faifi lemotde
1Enigme.
C'eſt ainſi que tous nos Phyficiens
abufez par l'ancienne
réputation d'Ariftote , bornoient
leur ambition à l'étude
deles Ouvrages,& croyoient
Cij
28 MERCURE
rendre bon compte des operations
de la nature en alleguant
les fombres fubtilitez
de leur Maiſtre .
Il ya cu de tout temps des
eſprits indociles à l'erreur la
plus accreditée : combien de
gens ont ſenti dans tous les
temps que la Phyſique d'Arif,
tote n'étoit qu'un amas confus
de mots deftituez de ſens : mais
comment ofer hazarder une
pareille verité ? N'étoit- il pas
plus fage qu'ils receüilliſſent
cux-mêmes les honneurs injuſtes
que l'humaine imbecillité
déferoit à cette fauſſcéruGALANT.
29
dition , que de s'attirer par leur
indifcret aveu les outrages
d'un grand peuple , que l'intereft
& l'aveugle prevention
rendoient inconvertibles?d'ailleurs
, pour ofer reprocher à
F'Univers fon orgueilleuſe
ignorance , il falloit pouvoir
mettreleshommes ſur lestra
ees de la verité , & payer l'injure
par un bienfait équivalent.
Pour un projet auffi
grand , il ne falloit pas un
homme moins grand queDef
cartes ; ce merveilleux genie
ayant jetté les yeux fur les
Ouvrages d'Ariſtore , il en
Cij
30 MERCURE
ſentit toute l'indigence. En
vain le prejugé luy montroit
dansun vaſte éloignement le
Prince des Philoſophes recevant
ſucceſſivement les hommages
de tous les fiecles ; la
Cenſeur incorruptible détour
noit ſes yeux de ce vain faſte ,
&jugeoit l'Oracle univerſel
du genre humain,non ſur les
témoignages de ſes credules
Adorateurs; mais ſur ſes Ouvragesmêmes.
Il ſentit combience
Philoſophe étoit éloignéde
la verité. Il n'endemeura
pas là , il la chercha luymême
avec la genereufe con
GALANT. 31
fiance que luy donnoit fon
genie immenfe. Il la trouva
enfin ; un nouveau ſyſteme
de Philofophie ſe montre , un
nouvel art , ou plutôt le ſeul
art de raiſonner s'introduic
peuàpeudans les Ecoles : Les
Sectateurs obſtinez de l'erreur
fe liguent en vain pour combattrel'évidence
;on perſecute
celuyquia ofé éclairer fon
fiecle ; le mal eſt ſansremede ,
lescriminelsOuvrages que l'on
condamne feront les delices
desraces futures , c'eſt par ces
Ouvragesmêmes que les hommes
feront dorénavant for-
C iiij
32 MERCURE
mez: Encore quelque temps ,
& tous les fuffrages leréünilfent
en faveur du Philoſophe
moderne.
Cerems eſt venu, Monfieur,
la ſecte opiniâtre d'Ariftote
eſt enfin éteinte;il eſt peut être
encore au fond des Colleges
quelques vieux Peripateticiens
quimourront impenitens,laifſons
les mourir en paix.
Ne voyez vous pas,Monfieur
dans l'hiſtoire du long regne
d'Ariftote , l'image de celuy
d'Homere ? La chûte de celuylà
ne vous fait- elle pas pref
ſentir la chûte prochaine de
1
GALANT. 33
88
celui ci ? La cauſe de M. de
la Motte n'eſt aſſurément pas
moins victorieuſe que celle
de Descartes : le prejugé ne
parle pas plus haut en faveur
de l'un qu'il ne parla autrefois
en faveur de l'autre;
Mide la Motte en ſera quitte
aprés tout pour quelquesbons
mots pedanteſques qu'il luy
faudra eſſuyer de la part de
nos Scoliaftes : c'eſt avec ces
armes victorieuſes qu'ils ont
coûtume de combattre lesRivaux
d'Homere , de Theocri
te,&de Pindare : Tout Moderne
qui a l'infolente teme34
MERCURE
rité d'entrer en lice avec ces
vieux Athletes , eft digne ,
felon ces Meſſieurs , d'un ſouverain
mépris : Les premiers
hommes du fiecle ſont ceux
qui ſçavent le Grec : tel ſe
croit un Homere , parce qu'il
entendHomere dans lalangue
originale , le divin Poëte im.
penetrable aux autres hommes
revit en luy, il eft juſte
qu'on le reſpecte en luy: Voilà
donc deux hommes transformez
en un feul ; fi vous
dites du mal d'Homere , vous
contriftez ſon Synonime ;
vous le careſſez au contraire fi
GALANT 3'5
vous celebrez le divin Poëme,
Voilà la folle illuſion qui
allume le zeledes Homeriſtes;
mais le plaiſant eſt que le Publicait
filongtems ſervi cette
même illufion. On étoit penetré
de reſpect à la vue d'un
Pedant , dont tout le merite
étoit de connoiſtre , aimer ,
& fervir le bon Homere ; on
rendoit à l'idolâtre les hommages
acquis à l'Idole ; on ne
jugeoit alors du merite d'Homere
que ſur la foy des acclamations
pieuſes de les Ado.
rateurs Combien peu degens
ſcavent la Langue Grecque ?
1
36 MERCURE
La divine Iliade n'eſtoit en
tendue que des Erudits , on
leur envioit avec reſpect ce
dépôt ſacré ; ils infultoient
impunément à nos meilleurs
Ecrivains , l'injusticeleur tournoit
même à honneur , parce
qu'on ſe perfuadoit que les
beautez modernes comparées
par eux aux merveilles anti
ques , leur devoient faire une
impreſſion moins vive.
Noſtre erreur dureroit encore
, ils ſcroient encore les
objets de noſtre reſpectueu
fe jaloufie , ſi Madame Da-
Gier ne nous eût deſfillé les
GALANT. 37
yeux , en donnant une Traduction
fidele du myſterieux
Poëme.
Chacun cherche dans l'élegante
Traduction le genie
élevé d'Homere,ſon choix riche
, fon goût infaillible ; on
s'attend à reſſentir , à quelquechoſe
prés, ceraviſſement
délicieux que le Texte cauſe:
mais je ne ſcay par quelle fatalité
le Lecteur tombe dans
un ennui mortel.On trouveà
laverité de temps à autre des
traits vifs , des images heureuſes
, des recits ornez ; mais une
ſi petite meſure de beau ne
38 MERCURE
paye pas , à beaucoup prés , le
Lecteur de tant d'abſurditez
pueriles, de tant de baſſeſſes ,
de tant de froideurs qui font
un contraſte dominant dans
ce tout monstrueux.
Nous ofons donc à preſent
juger de l'Iliade; cette merveille
tant vantée eft tout au
plus un beau monſtre , né,
pour ainſi dire , du ſeul inftinet
d'un homme fuperieur ,
jedis d'unhomme ſuperieur ,
car ſi l'on fait attention au
fiecle groffier dans lequel nâquit
Homere, ſi l'on a égard
auxmoeurs ruſtiques qui reg-
5
CALANT.
1
39
*
noient alors , fi l'on ne perd
pas de vue l'impoffibilité morale
d'atteindre la perfection
dans un eſſai hazardé ſans le
fecours des regles & des
exemples , on jugera Homere
un grand genie , & le premier
homme de fon ſiecle ruſtique,
enmême temps qu'on jugera
fon Poëme tres defectueux
pour un fiecle auſſi éclairé que
le nôtre.
C'eſt ainſi que M. de la
Motte dans ſa Differtation
critique diftingue l'Auteur &
Ouvrage. Homere auroit
peut être atteintla perfection,
s'il fûc nédans le fiecle d'Au
40 MERCURE
guſte ou dans le noſtre; mais
né dans des temps où l'Art ne
s'étoit point encore montré
n'eſtant guidé par aucunes
regles , éclairé par aucuns
exemples , on luy doit tenir
grand compte de ſon Poëme ,
tout monstrueux qu'il eſt.
L'hommage perſonnel rendu
à Homere ne fatisfait pas
ſes Adorateurs , ily va de tour
pour eux de ſauver du mépris
l'Ouvrage même,ils l'ontunanimement
vanté comme une
merveille audeſſus de tout effort
humain. S'ilspaſſent condamnation
fur les abſurditez
impertinentes
GALANT. 4
impertinentes que reprend
Monfieur de la Motte,les voilà
livrez à tout le mepris dont
ils font dignes : Comment
d'un autre côté ſe reſoudre à
ofer défendre tant de miſeres
que décele leur Traduction ?
Dans cette étrange perplexité,
ils ſe ſont aviſez d'un expedient
ingenieux , à la faveur
duquel ils comptent eſquiver;
ſuivons-les.
Il eſt vray , diſent- ils , que
ſi l'on juge d'Homere par la
Traduction de Madame Dacier
, quoique la plus élégante
&la plus fidele qui ait paru ,
Mars 1715. D
42 MERCURE
on ſera à peu prés d'accord
avec Monfieur de la Motte ;
mais il faut bien ſe garder de
juger du Texte original par la
Traduction Françoiſe : nôtre
Langue eſt impuiſſante par
elle-même à rendre la force ,
l'énergie ,la noble harmonic
des termes Grecs, elle manque
de ces tours heureux , de
ces expreſſions énergiques qui
nous charmentdans le Grec,
nous ſentons la force de ces
expreffions & la nobleſſe de
ces tours; mais nôtre Langue
indigente nous refuſant de
juſtes équivalents , nous baif
:
GALANT . 43
fons le ton pour nous exprimer
en François
Je veux bien paſſer pourun
moment à ces Moffieurs leur
faufſe ſuppoſition , que pourroient
ils en conclure ? Cela
prouveroit tout au plus quela
Traduction jetteroit quelquefois
du froid dans les recits,
qu'elle ofteroit de la chaleur
aux ſentimens , de la vivacité
aux penſées , qu'elle ne rendroit
pas l'équivalent de la
pretenduë harmonie de l'Original
: mais Monfieur de la
Mottenejugepoint de l'Iliade
àces égards , il veut bien ſup-
1
Dij
44 MERCURE
poſer les expreſſions Grecques
d'une force & d'une élegance
infiniment ſuperieures à la
Traduction. De quoi juge- t-il
préciſement ? de l'Historique
du Poëme ; j'appelle l'Hiſtorique
dans un Poeme, les faits,
les évenemens exprimez en recit
, ou mis en action. M. de la
Motte examine donc la fable
generale du Poëme , l'action
principale , l'ordonnance de
Ouvrage , les épiſodes ; il
examine les moeurs , les caracteres
de ſes Heros , dont il jugepar
leurs paroles& par leurs
actions .
:
GALANT 45
Voilà ,Monfieur , les ſeules
choſes dont Monfieur de la
Mottea ofé juger ſur la foyde
la Traduction ; celle de Madame
Dacier avoüée par tous
les Sçavans Grecs , n'a pû le
tromper ſur l'Hiſtorique , elle
rend sûrement Homere , elle
le fuit dans ſa courſe , elle
bronche avec luy , ſe releve
avec luy : enfin Madame Dacier
n'a rien imaginé d'ellemême
dans ſon Ouvrage , elle
a compté rendre preciſément
fon Original ; fi elle a prêté
quelquecharité àHomere , les
Grecs n'ont qu'à la déceler
46 MERCURE
en ce cas , la Critique de
Monfieur de la Motte tombera
ſur Madame Dacier ; mais
je ſerois bien garand pour elle
qu'aucun de nos Grecs ne
ſera affez hardi pour ofer démentir
par écrit ſa Traduction
, aucun d'eux ne luy difpute
l'honneur de poffeder
avec ſuperiorité les fineſſes de
la Langue Grecque, ellea entendu
Homere autant qu'on
lepeut entendreaujourd'huy,
elle ſçait beaucoup mieux encore
la Langue Françoiſe ;
le a rendu le plus élegamment
- qu'elle a pû dans noftre Lane
elGALANT
47
gue , ce qu'elle a vû , penſé &
ſenti en liſant le Grec; cela me
ſuffit,j'ay l'Iliade en ſubſtance,
ainſi c'eſt ſur Homere même ,
&non fur la ſeule Traduction
, que portent les Remarques
Critiques de Monfieur
de la Motte , qui n'appuyent
que ſur des choſes étrangeres
àcette élegancepretendue des
termes originaux , & à certaine
harmonie attribuée au
fon de ces termes .
Mais revenons à la ſuppoſition
de nos Advertaires . Eſt il
bien vray que noſtre Langue
foit infericure à la Langue
1
48 MERCURE
Grecque ? Eſt il bien vray que
la Langue Françoiſe ne ſuffife
pas à rendre parfaitement les
grandes idées , les hauts fen
timens ,les paffions heroïques,
les vivacitez galantes , les faillies
ſatyriques , les naïvetez fines?
A-t-elle mal ſerviàces dif
ferens égards,Corneille, Racine,
Moliere,Deſpreaux,laFonraine
? Cette Langue n'a-t-elle
pas auſſi ſon harmonic comme
la Grecque : Quand nous
liſons nos bonsOuvrages, foit
de Profe , foit de Poëfie , n'éprouvons
nous pas un fentiment
confus de plaisir , que
nous
GALANT. 49
nous attribuons au fon pretendu
harmonicux des exproffions
?
Il peut bien arriver quel
quefois que telle expreſſion
Grecque qui renferme un
grand ſens , ne pourra être
Tenduë en François que par
pluſieurs expreffions reünies ;
mais il arrivera quelquefois
auſſi qu'une penſée exprimée
par plufieurs termes Grecs ,
pourraêtrerenfermée enFrançois
dans des limites plus étroites
, enſorte qu'il y aura
compenfation juſte.
Mais quand il feroit vray
Mars 1715. E
50 MERCURE
que la Langue Grecque feroit
par elle-même moins diffuſe
que la Françoiſe , en pourroiton
conclure que la Langue
Françoiſe ne pourroit produire
en nous le ſentiment qui
naît de la préciſion ? Nous accordons
à un Ouvrage François
le merite de la préciſion ,
forſque nous ne fentons pas
la poſſibilité de renfermer en
moins de paroles le fens de cer
Ouvrage , nous ne comprons
pas les ſyllabes, ce calcul nous
importe peu. Je vais tâcher de
me faire entendre.
Je ſuppoſe l'Iliade écrite
1
GALANT. σε
avec l'élegance & la préciſion
tant vantées , je ſuppoſe enſuite
qu'on vânt à demander à
Homere en quoy confifte
l'un & l'autre merite de ſon
Ouvrage , il diroit , pour donner
l'idée de l'élegance , qu'il
a employé dans ſa Langue
les tours &les expreſſions les
plus propres à repreſenter ſes
idées , & à peindre ſes ſentimens
; & fur la préciſion ,il
diroit qu'il n'a pas eſté poffible
de rendre en moins de
paroles le ſens de fon Ou
vrage.
Si Homere avec ſon même
Eij
S. MERCURE
genic, & fon goût, étoit né de
nos jours ,& qu'ayant conçu
fon Iliade , il nous l'écrivit en
François, qu'il poffedât noſtre
Langue comme il poſſedoit
autrefois la ſienne , fans doute
il employeroit les expreffions
Françoiſes les plus propres à
rendre ſon ſens ,& il s'exprimeroit
avec le moins de diffuſion
qu'il luy ſeroit poſſible :
Ne ſentez vous pas qu'alors
il ſeroit autant frappé de l'élegance
& de la préciſion qu'il
auroit atteint dans noſtre Idiome
, qu'il le fut autrefois de
l'un & l'autre merite, qu'il
:
GALANT. 5
atteignit dans le fien ?
Si Racine avec ſon genie &
ſes lumieres acquiſes ,fut né
dans le fiecle d'Homere , &
qu'il eût écrit en Grec lesTragedies
que
gedies que nous avons de luy
dans nôtre Langue , il auroit
fait dans cette Langue le choix
heureux qu'il a fait dans la
noltre ,& fon ſtyleGrec auroit
fait preciſement en Grece la
même fortune que fon ſtyle
François a fait chez nous.
On ne ſçauroit dire qu'une
Langue ſoit moins propre
qu'une autre à la vraye peinture
des penfécs & des ſenti
i
E iij
$4 MERCURE
mens ; les mots ne ſignifient
sienpar eux-mêmes , c'eſt le
caprice arbitrairedes Nations,
quides fons articulez a fait des
ſignes fixes , au moyen defquels
les hommes ſe puffent
communiquer reciproquement
leurs penſées ; chaque
Nation aſes ſignes fixes pour
repreſenter tous les objets que
fon intelligence embraffe.
Qu'on ne diſe donc plus que
les beautez qu'on a ſenties en
lifant Homere
, ne peuvent
être parfaitement renduës en
François. Ce qu'on a fenti
oupenſé ,on peut l'exprimer
GALANT. 55
avec une élegance égale dans
toutes les Langues ; & chaque
Langue vous fournira
les expreſſions uniques pour
caracteriſer quelque penſée ,
quelque ſentiment que ce ſoit,
&pour en fixer le degré de
vivacité ou de nobleffe. De là
je conclus que fi Madame Dacier
a ſenti dans l'Iliade autant
de merveilles qu'ellele publie,
elle nous a dû rendre toutes
ces merveilles en François avec
une élegance équivalente à
celle du Texte.
Il m'eſt tombé depuis peu
dans les mains une Traduction
E iiij
'S6 MERCURE
en profe de la Tragedie An
gloiſe , intitulée Caton. Cette
Traduction , quoiqu'inélem'a
donné une tresgante
,
haute idée de l'Original. Je
voy dans le Poëte Anglois la
grande partie qui caracteriſe
noſtre Corneille . Je n'ay rien
vû de plus grand au Theatre
que le caractere de Caton ;il
eſt vrayque l'Auteur ne conduit
pas ſon action avec fineffe,
il l'interromt même par des
Amours Epiſodiques d'affez
mauvais goût ; mais à travers
ces défauts , je voy le grand
Poëte,je voy unhomme illuf
1
GALANT. 57
tre , digne d'eſtre envié à ſa
Nation
D'où vient qu'en lifant l'élegante
Traduction de Piliade
par Madame Dacier , j'ay
une ſi petite idée de l'Original ?
j'en ſçay la raiſon; c'eſt que
* le Poëme Original porte un
fond ſi bizarre , fi confus , fi
abfurde , que la decorationdu
ſtyle le plus riche dans une
Traduction fidele , ne peut
défendre le Lecteur du froid
mortel, del'infupportable en
nui que ce miferable fond
traîne à ſa ſuite.
Il n'y avoit qu'un moyen
58 MERCURE
1
de faire goûter l'lhade, en
François , c'étoit de compo.
fer un Poëme Original , pour
ainſi dire , qui cût pour fujet
la fameuſe Guerre de Troye ,
d'oſter à l'Histoire monftrueц
fed Homere tant de traits qui
bleffent nos moeurs , qui re
voltent noſtre credulité ; de
déguifer engrand lebas merveilleux
qui anime l'Iliade ,
d'en corriger les Epiſodes
quelquefois ingenieux , mais
toûjours défigurez ; & de porter
àunhautpoint d'élevation
les caracteres bizarres des He-
#osGrecs& Troyens : en un
GALANT. رو
mot, il ne falloit rien moins
que le grand genie , la ſage
hardiefle , & les riches reffources
de Monfieur de la Motte ,
pour nous traveſtir le Monftre
Grec , de maniere que
loin de nous déplaire , il charmât
nos regards.
1
Vous voyez , Monfieur ,
que je penſe hautement de
Monfieur de la Motte ; mais
je croy qu'il eſt du devoir
d'un honneſte homme de dire
toûjours à ſes perils , tout ce
qu'il penſe àl'avantage d'autrui.
Je parle toûjours des
bonsAuteurs vivans , comme
60 MERCURE
jeme perfuade que la poſterite
deſintereſſée en parlera. Il n'y
a pas moins de baſleſſe que
d'injuſtice à diſſimuler l'eſtime
qu'onn'a pûrefuſer à un hom
me ſuperieur. Adieu , Monſieur
,je croy avoir fatisfait à
ce que vous exigez de moy.
S'il paroiſt quelque nouveauté
dans la ſuite , j'auray fon de
vous en faire part. Je ſuis ,
Monfieurt
Fermer
14
p. 80-143
Chapitre d'érudition de la façon de l'Auteur, au sujet d'un Livre nouveau qui a pour titre : Apologie d'Homere, ou Bouclier d'Achille. [titre d'après la table]
Début :
Puisqu'ainsi est, je procede sur sa parole, & je vous dis [...]
Mots clefs :
Homère, Achille, Discours, Iliade, Apologiste, Poète, Lecteur, Héros, Langue, Esprit, Combat, Merveilleux, Agamemnon, Défauts, Moderne, Poème, Minerve, Armée, Action, M. de la Motte, Beautés, Ouvrage, Mérite, Grecs, Troie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Chapitre d'érudition de la façon de l'Auteur, au sujet d'un Livre nouveau qui a pour titre : Apologie d'Homere, ou Bouclier d'Achille. [titre d'après la table]
Puiſqu'ainſi eſt , je procede
ſur ſa parole ,& je vous dis
que les Grecs de ce païs ont
produit depuis peu une piece
nouvelle , ſous le titre d'Apologie
d'Homere ou Bouclierd'Achille
, pour ſervir de deffenſe
contre la fameuſe Preface de
M. de la Morte. Malgré les
occupations ſerieuſes & importantes
à quoy m'engage la
qualité deMercure uniquedans
cet état ; j'ai bien voulu en faveur
du public m'y ſouſtraire ,
afin d'examiner & pefer par
moy même la validité des autorités
dont nos Antiquaires
GALANT. 81
farciſſent ſans ſcrupule leurs
dits & contredits. Le croirezvous,
Monfieur, j'ay cûla genereuſe
patience de les feüilleter
opiniâtrement depuis le
nom de l'Imprimeur juſques
àla fin du Privilege.J'avoueray
cependant, pour laconſolation
du nouvel Apologiſtique , que
pendant la lecture que j'en ai
faite , moyennant l'eau de la
Reine de Hongrie , j'en ai été
quitte pour quelques vapeurs,
au lieu que durant celle des C.
de la C. du G. on cût recours
aux gouttes d'Angleterre pour
me faire revenird'une eſpecs
82 MERCURE
d'apoplexie cauſée par pluſieurs
coups d'ennui dont j'avois
preſque été frappé à mort;
graces à la bonté de mon temperament
je repris mes eſprits
&je fis ferment pour lors d'être
plus prudent à l'avenir.
Auſſi toutes les fois qu'il s'agit
de mets à la grecque , je
prendla ſage précaution d'en
faire faire l'eſſai par un autre
, & je m'en trouve bien
Nam timeo danaos : tâchons
preſentement de raffûrer les
trembleurs du party Moderne
contre les attaques de ce
nouvel Athlete ; s'ils ne font
د
GALANT 83
pascontents de moy, je les renvoïe
ſans façon aux traités de
Meſſieurs de la Motte & Terraſſon.
Le premier ſemblable
à Apollon qui à coups de
traits legers & preſque imperceptibles
, perce la tête , les
flans & la queüe du ſerpent
Pithon; & le ſecond comparable
à Hercule , qui à grands
coups de maſſuë redoublés ,
coupe , tranche, abat les têtes
renaiſſantes de l'hydre.Au fair,
L'Auteur de ce nouveau livre
s'eſt ſervy de la methode
de Madame D .... pour la
deffenſe d'Homere, c'eſt àdire
84 MERCURE
qu'ils ſuivent ſervilement l'un
&l'autre laPreface critiquequi
eſt à la tête de l'Iliade de M.
de la M. c'eſt elle qui les gui
de &les conduit dans leur tra
vail en voyant l'extrait qu'ils
en ont faits & les glofes étenduës
& abſtraites qui l'ac
compagnent , il eſt aifé deju
ger que les vaſtesCommentai
res font fort de leur goût ; il
faut cependant convenir que ce
nouveauProtecteur de la vieil
le Iliade doit moins fatiguer
fon lecteur que l'Avocat F.
s'il ne rejoüit pas , il a la pu
deur au moins de ne point
GALANT. 85
femer ſon Ouvrage d'injure
à la Beoriene. Il a de plus le
le merite d'être moins long ,
&dereconnoîtredebonne foy
des défauts dans l'ancien Poëme
, il ne fait toutefois cer
avcu , qu'apres s'eſtre munide
l'autorité de Quintilien & de
Denis d'Halicarnaffe. Après
quoy ilmet en avant les reflexions
ſuivantes.
*Qu'importe aprés tout qu'Homere
ait des défauts , fi on le lit
avec plaisir, ſi on neſe laſſe jamais
de le relire ; ilfaut qu'ilfoit
d'ailleurs un grand enchanteur,
ſiavec tout ces défauts vrais ou
4.
86 MERCURE
pretendus il ne laiſſe pas deplaire
& de sefaire admirer. Le plus
grand le plus merveilleux effet
des beautés d'Homere , pour
ceuxqui les voient , c'est qu'elles
couvrent tellement ſes défauts
qu'on ne les voit plus , ou qu'on
neles veut plus voir.
Il eſtbon de remarquer que
cette obſervation s'adreſſe uniquement
à la pluſpart de ceux
qui liſent ce Poëte dans ſa
langue originale , car pour les
perſonnes ſenſéesqui ont efſayé
de le lire dans la nouvelle
traduction de M. de la M.
ellesneconviennent nullement
小
4
GALANT. 87
de ce merveilleux pretendu ;
elles ſentent au contraire que
les défauts en couvrent tellement
les mediocres beautés,
qu'on ne peut plus les y appercevoir
tant elles y font
noyées ; d'où partent doncdes
jugemens ſi oppofés , ſinon
d'une admiration outrée de la
part des uns , & d'une raiſon
épurée de tout prejugé de la
partdes autres.
*Homere , continuë le nouvel
Apologiſte ,a cela de particulier
quela pluſpart de ceuxqui
l'aimentſontplutôt des amanspafſionnés
que deſages amis , ils
P. 14.
88 MERCURE
l'aiment avec une efpece de fureur,
ils ferment les yeuxfurfes
deffauts , ne veulent voirque
Ses beautés ; c'est le zele même de
ſes amis trop ardentsqui luifufcite
des ennemis , qui revoltent
les critiques, &qui échauffe tellement
leur bile que comme les
uns ne voyent que les beautés
les autres ne voyent que lesdéfauts.
Cette declaration d'amour
ne vaut telle pas bien celle- cy
Homere mes amours
Je t'aimerai toûjours.
L'Iliade à leur égard eſt une
enchantereffe , une Circé qui
femble
4
GALANT. 89
femble les avoir privé de toute
lumiere d'eſprit , les fotiſes les
pluspuerilesleur paroiſſent autant
de merveilles de l'art .
S'agit- il de reconnoiſtre
quelque tache dans ce Poëme,
on abeau la leur montrer avec
le flambeaude la raiſon, ils fermentlesyeux
de toureleur puif.
fance,de crainte d'être éclairez;
ils aimerent mieux vieillir dans
cette eſpece de Paganiſme que
de ſouffrir qu'on lesdetrompât
de leur aveugle prevention.
EnvainM.dela Maura demontré
que ce qu'il doit y avoir de
de plus clair dans un ouvrage
Aoust 1715 . H
१० MERCURE
ce doit être le deſſein , de forte
qu'un eſprit même mediocre
ne puiſſes'y méprendre,envain
citera t'il en preuve contre Homere
que les Auteurs ont été
partagés ſur ſon deſſein d'Homere
, M. B M. D.& tout le
troupeau crieront à l'heretique.
Le premier craindra que
M.de la M. n'ait entendu ſous
lenomde deſſein 3. choſes differentes,
qui font leſujet oul'action
principale, la moralité de la
fable,&lesvûës particulieres du
Poëte.De cette crainte ſeule ,ne
s'en ſuit- il pas, qu'il faut que le
deſſein d'Homere ſoit bien obGALANT.
1
-
ſcur , puifque M. de la Motte
puitque A
ſelon l'Apologiſte, s'y eſt mépris
, en confondant 3. differents
objets ſous un même
point de vûë. D'ailleurs il n'eſt
pas vrai que le Critique Moderne
ait confondu ces 3. choſes,
puiſqu'il croit qu'Homere
ne s'eſt propoſé d'abord que
de chanter la colere d'Achille
comme un ſujet capable d'attacher
l'eſprit & d'enlever l'admiration
, ce qui a trompé M.
B. c'eſt qu'il n'a pas pris garde
qu'il attribuë à M de la M. les
divers ſentimens qui ont partagé
les Commentateurs fur
Hij
92 MERCURE
i
le ſujet principal du Poëte,
Si la pluſpart des Lecteurs ne
peuvent entrevoir l'action
principale , & s'ils ne ſçavent à
quoi ſe fixer ,juſques là même
que beaucoup croient que c'eſt
Achille boudant, plutôt qu'Achille
en colere , Homere en
recompenſe a le talent de racheter
cette obſcurité par la
clartédes évenemens en les annonçant
prudemment long
tems avant qu'ilsarrivent.S'il y
a affûrement quelque défaut
marqué & frappant, c'eſt celuilà,
car n'eſt ce pas fevrer impitoïablement
le Lecteur des
GALANT. 93
charmes dela ſurpriſe en lui revellant
fans art le denoüement
de chaque avanture; cependant
noſtre Apologiſte eſtbien éloignéd'en
convenir ; c'eſt par
ces annonces,dit- il, qu'Homere
eft divin, c'eſtun enchanteur qui
quand il lui plaist tranſporte tout
d'un coup fon Lecteurde ta terre
au ciel,lefait aſſiſter aux deliberations
des Dieux &lui découvre
l'avenir , un moment aprés il le
ramene oùil l'a pris&ne luilaiſſe
voir que le preſent , le Lecteur
uniquement occupéde ce quifrappe
fesyeux oublie auffitot ce qu'il
a entendu de loin ,ainfi bien loin
aino bien loin
4 MERCURE
qu' Homere doive être blamé d'avoirannoncéles
évenemens avant
que de les mettre ſous les yeux,
on doit au contraire le louer , & c .
J'en prend à témoin tout
Lecteur qui n'eſt pas Grec d'inclination
& d'éducation , s'il
a reſſenti cette prodigieute extaſe
lorſqu'on lui a predit ce
qui devoit arriver. Quand Jupiter
au milieu de I Diade fait
à Junon un abregé exact du
refte de l'action , n'eſt on pas
tenté neceflairement de s'en
tenir là fans vouloir paffer plus
avant ; pourquoy , dira- t on ,
revoir deux & 3. fois la même
GALANT. 95
choſe.Enfin mon irreſolu fait
un effort fur lui , & a la patience
de revoir paroître les mêmes
figures; de bonne foy que
ſent- il pour lors, eſt- ce ſurpri
ſe,enchantement,raviſſement,
comme le pretend M. B. point
dutout , il baille , il s'étend ,
s'endort & le Livre lui échape
des mains,& voila la ſurpriſe.
Les Dieux d'Homere , quoique
mal faiſants, foibles , bizares
, injuftes , n'ont rien de
choquant pour M. B. Homere
étoit Poëte , il vouloit plaire
& ne craignoit rien tant que
d'ennuyer ; pour cet effet il
p. 33. & les ſuivantes.
96 MERCURE
nous les a donnés cruels , ruf
ſtiques , barbares , jaloux &
tout ce merveilleux pour égayer
ſon Poeme aux dépens
dela divinité.Qui n'admireroit
en veritéun tel art !&plus encore
la raiſon décifive que
fournit nôtre Apologiſte , qui
pour prouver que l'adultere ,
le meurtre, latrahıfon , levol,
le brigandage étoient permis
aux Dieux , & deffendusaux
hommes , ſans que cependant
les moeurs en dufſent ſouffrir
aucune atteinte , decide hautement
que la morale de ces
fiecles barbares ne laiſſoit pas
P. 20.
d'eſtre
A
GALANT97
a
2
S
1
1
1
d'être bonne , quoique laReligion
fut mauvaiſe. Je demande
preſentement à tout homme
de reflexion ce qu'il penſe
fur une pareille affirmative.
Quoy ces Dieux que les hommes
de ces tems heroïques plaçoient
dans la voye Lactée,qui
pour la plupart n'avoient merité
de boire le Nectar qu'à
force de forfaits , il plaît à ces
Meſſieurs d'avancer que ces infames
Originaux ne contribuoient
pas à la dépravation
des moeurs ; où eſtdonc le fens
commun. M. B. ne ſeroit- il
pas le premier à convenir que
Aouft Aouft 1715 . I
8 MERCURE
la ſaine morale ne peut fubfif.
ter parmi des Peuples Athées;
que feroit ce donc neceffaire
ment parmi des Nations excitées
à toutes fortes d'excés par
l'exemple contagieux de leurs
Divinitez . Il faut être bien
empâté dans les erreurs du Paganiſme
pour avancer de tels
paradoxes.odb
On doit rendre justice àM.
B. touchant l'employ des Allegories,
illes abandonne pour
la plus grande partie,y en ayant
de fon propre aveu deconfu
ſes , de chymeriques , & s'il
P43
*
THEQUE DE
!
GALANT
LYON
*1899
l'oſe dire d'alambiquées ;mais
il en admet auſſi de tres claires
& qui ſe preſentent naturellement
à l'eſprit , telleeſt
l'explication de l'apparition de
Minervedans le premier Livre
qui arrête Achille en le ſaiſifſant
par les cheveux pour l'empêcher
de tirer l'epée contre
Agamemnon , on ne peut pas
douter ſelon lui qu'en cet en-
- droit Minerve ne foit la prus
dence. Quand M. B. auroit
encore placé celle là au nombre
des Chymeres Allegoriques
, il n'en auroit que fait
plus d'honneur à fon juge-
I ij
100 MERCURE
f
ment , comment lui eſt il échappé
de ne pas comparer ce
trait avec cet autre du 4 Livre
où cette Deeſſe conſeille inprudemment
à Pandarus de tirer
une Fleche à Menelas qui
eneſtbleſſé : Qu'elle noire perfidie
de faire ſervir ſon miniſtere
à rompre l'alliance qui
avoit été juré ſi religieuſement
&fi folemnellement entre les
deux Camps. Dans cette occafion,
Minerve ſera t elle conſiderée
comme la Prudence ;
jeprend nôtreApologiſte pour
juge dans ſa propre cauſe. Ne
pourroit- on pas avec plus de
GALANT. 1of
1
juſtice lui adreſſer le reproche
qu'il a fait à M. de la M. en
lui imputant de ne voir ordinairement
quel'endroit qu'il
attaque:Qu'ilapprenned'aprés
lui même que pour juger ſainement
d'Homere il faut voir
d'un coup d'oeil tous les endroits
qui ont rapport les uns
aux autres.
M. de la M. taxe les Heros
d'Homere , de vanité , d'irreligion
, de brutalité, de cruauté,
d'injustice , d'avarice & de
groffiereté ; quoique ces vices
dominent éminemment dans
p. 71.
I iij
102 MERCURE
chacun des Acteurs de l'Iliade.
M. B. traite ces reproches de
calomnie , ils en ſont au contraire
la plupart entierement
exemts ; mais comme pour
juſtifier leur innocence & refuter
leur injuſte Accuſateur ,
il faudroit nommer tous ces
Heros l'un aprés l'autre , on
doit s'en tenir à l'Apologia
qu'en a fait M. D.
Je ne puis cependant me refoudre
à me taire ſur lechapitredes
Heros,ſans expoſer ſous
les yeux de mon Lecteur les
graves raiſons del'Apologiſte,
P. 48 .
GALANT. 103
pour difculper Homere du fot
rôle qu'il fait jöüer à Hotor
dans les 2. rencontres les plus
importantes de ſon Poëme.
* La premiere, c'eſt lorſque
Diomede ſecondé par Minerve
mettoir en deroute l'armée
Troyone, àqui par confequent
Hector ſe trouvoit plus neceffaire
que jamais ; que fait le fage
Helenus dans cette extremiré?
il conſeille à Hector de
rallier les Troyens , d'abandonner
enſuite le combat &
d'aller à Troycavertir Hecube
Diſcours de M. de la M. fur l'Iliade ,
P.54.
I iiij
104 MERCURE
d'offrir un ſacrifice à Minerve
pour l'appaifer.
:
La ſeconde regarde Hector
qui fait trois fois le tour de
Troye en fuyant Achille , &
qui n'oſe le combattre qu'avec
un ſecond.
Que répond M. B. à la
premiere.
*Qu'il n'eſt pas ſurprenant
qu'Hector obéïſſe à un Prophete
, avec d'autant plus de
fondement qu'il ne quitte le
champ de bataille qu'aprés
•avoir rallié ſes troupes ſous les
murs de Troye , où eſt l'im
P. 72.
GALANT. 105
prudence d'Hector.
Ypenſez-vous fericuſement
M. B. lifez humblement la leconde
partie des reflexions de
M. de la M. * il vous apoſtrophera
ainſi. En quoy faitesvous
confifter la ſageffe d'Helenus
? dans le confeil de rétablir
le combat ? il eſt en effer
fortbon, mais pourquoyl'or.
dre d'aller à Troye dés que le
combat fera retabli? Hector
fera- t'il moins neceſſaire alors
pour profiter de l'avantage re .
gagne ; que deviendra vrayſemblablement
ſa victoire s'il
:
M.de la M. p. 9
106 MERCURE
apretence
ne la pourſuit ?& puisquel'on
a ofé fuir en ſa prefence, ý at'il
lieu d'eſperer qu'on fora
plus ferme quand onne levers
ra plus. Il falloir , dites-vous ,
envoyer pour le ſacrifice , qui
par parentheſe neproduit rien,
un homme auſſi autorife qu't
Hector. Quoi donc M. ný
avoit il pas des Heraults dans
l'armée , des hommes deſtinez
exprés pour faire ſes fonctions.
Polidamas n'eſtoit- il pas un
Devin,un Prophete accredité,
Cependant lorſque dans la fuite
il conſeille à Hector de ren
trer dans Troye ſous peinedes
GALANT. 107
plus grands malheurs , ceHe
rosyreſiſte ſans ſcrupule , &
il traite de chimere ſon inſpiration
prétenduë. Hector eft
bien malheureux en conduite,
il refifte quand il faudroit
obéïr , & il obéit quand il faudroit
refifter.
A l'égard d'Hector fuyant
Achille, vous n'eſtes pas plus
heureux en bonnes raiſons.
Une pareille lâcheté , dites.
vous , ſuivant les principes
d'Homere n'en eſt pas une , il
y eſt entraîné par un mouve
ment volontaire , ne faiſant
que ſuivre l'impreſſion d'une
108 MERCURE
force majeure qui eſt la volonté
de Jupiter.
Si Homere a cû pour but
d'inſtruire,comme ſes admirateurs
n'en doutent nullement,
il auroit dû prevoir qu'avec
cette belle raiſon d'une force
majeure qui nous neceffite ,
tous les lâches par la ſuite pour.
roient en conſcience ſe couvrir
de l'autorité du Poëte , en
declarant qu'ils n'avoient pas
pû ſe comporter autrement ,
car telle eſtoit la volonté de Jupiter.
Cette maxime une fois
reçûë , eſt évidemment une
P. 74-
GALANT. 109
5
des plus dangercules qu'il y
ait pour le maintien de la ſocieté.
Le Cenſeur moderne n'a pas
jugé à propos de faire languir
ſes Lecteurs , en luy donnant
en détail le denombrement
des Chefs &des Troupes , tel
- qu'il eſt dans le vieux Poëte ,
parce qu'il luy a paru plus
exact qu'ingenieux. M. B. prétend
que dans ce denombrement
qui paroiſt ſi ſec aux
Critiques d'Homere , il y a
des beautez qu'ils ne voyent
pas ,& qu'on ne peut pas leur
P.S.
110 MERCURE
fairevoir,mats fur leſquelles ils
doivent s'en rapporter aux plus
fameux écrivains de l'antiqui
té qui les ont y vûës , & aprés
avoir demandé pardon aux amis
de M. de la M. s'il oſe citer
un Auteur dont le nom
pourra bleſſer leurs oreilles, il
appelle Denis d'Halicarnaffe à
ſon ſecours, qui parlant de l'agrément
, de l'harmonie& de
la magnificence que les mots
heureuſement aſſortis peuvent
ſe prêter les uns aux autres,apporte
pour exemple le Catalogue
d'Homere ; ce ne font ,
dit- il , que des mots qui n'ont
GALANT
rien de beau en cux mêmes.
Mais Homere les a ſçû ſi-bien
arranger querienn'eſtplus majeſtueux
; il cite aprés cela les 8.
premiers Vers du denombre
mentqui ne fonten effet qu'un
beau tiſſu de noms propres.
M. B. veut cependant bien
croire pour Phonneur de M.
de la M. qu'avec le ſecours des
Muſes , il auroit pû nous en
faire quelque choſe de tresbeau.
1
Carde nombrer la troupe
multioude
Cela eft hors de tout humain
étude.
Salel, 2.
112 MERCURE
Non quand auroit dix langues
tres-difertes
Bouches autant à bien parler ouvertes
Voix perdurable &l'estomach de
Locuitore
Il n'en pourroit jamais estre
delivre M
Sans la faveur des Déeffes
gentilles.
Le nouvel Apologiſte aprés
avoir remis en honneur les
Dieux & les Heros du Poëte ,
vient aux differens genresd'éloquence
employez par Ho-
' mere . * La Narration en eft
pathetique ,
p. 82.
GALANT. 113
--
pathetique, marchant d'un pas
égal , & qui tient tellement à
l'action que tout ce qui eſt raconté
ſemble ſe paſſer ſous les
ycux de celuy qui écoûte ou
qui lit. M. de la M.demontre
au contraire qu'elle eſt ordinairement
diffuſe & infipide ,
au lieu d'eſtre préciſe & ingenieuſe
, & il le prouve par l'exemple
de Thetis, qui pendant
qu'elle preffe Achille de ſe reconcilier
avec Agamemnon ;
cette Déeſſe prend ſoin d'écarter
les mouches du corps de
Patrocle. M. B. a la modeſtic
de ne point étaler en cet
Aoust 1715 .
K
114 MERCURE
endroit de fort beaux lam-.
beaux d'érudition qu'on pourra
lire dans Quichard & Muret
, touchant les devoirs que
l'on a rendus aux Morts dans
tous les ficcles,dans tous lesPais
&dans toutes les Religions :
il ſe contente d'avancer qu'il
falloit que du tems d'Homere
on crût que la conſervation
d'un corps mort fut quelque
choſe de bien important, puif.
que les Déeſſes même les
plus delicates ne dedaignoient
pas d'y donner toute leur attention
; juſques- là même que
p. 85.
GALANT. 115
=
5
pendant que Thetis éloignoit
avec une queuë de cheval ces
infectes impures , Venus jour
&nuitgardoit le corps d'Hector
& en écartoit les chiens.
Ce n'eſt donc point une baſſe
circonſtance que le ſoin d'écarter
les mouches donné à
une Déeffe. Qu'en penſe le
Lecteur ? J
Il eſt tems de paſſer aux repetitions.
LeDeffenſeur d'Homere
les met au nombre des
beautez dece Poëte; par la rai-
- ſon que les Anciens n'ont jamais
blâme ſes repetitons: *au
Kij
116 MERCURE
contraire ils luy en ont fait
un merite particulier, je ne ſçai
comment , dit Macrobe , cette
forte de repetition ſied fi bien
à Homere , & ne ſied qu'à luy
feul, caractere convenable au
genie & à l'antiquité decePoë.
te. Après cet Arrêt , on auroit
fort mauvaiſe grace d'en appeller
à la raiſon , on ne con
noiſſoit point , dir M. B. dans
les premiers fiecles de la bonne
Antiquité , cette raifon ,
cette gêne inutile que la delicateffe
des fiecles ſuivants a introduite
, la Geneſe & les autres
Livres de Moyſe ſont
GALANT. 117
pleins de repetitions ; rien n'eſt
plus éloigné du fublime que
cette exactitude penible & frivole
avec laquelle on évite
d'employer des expreffions ,
des phrafes , des diſcours entiers
, tel qu'eſt celuy d'Agamemnon
dans le ſecond Livre
où ce Roy propoſe la fuite à
fes Soldats pour leur inſpirer
neanmoins un ſentiment tout
contraire; au lieu que dans le
neuviéme il tient le même dif
cours aux Chefs de l'Armée
dans le deſſein ſerieux de les
difpofer à la fuite.
Quoiqu'il n'y ait rien de
IIS MERCURE
plus choquant que cette longue
redite , elle ne déplaît pas
cependant à M. B. parce que
l'on parloit ainſi du tems
d'Homere , & que ç'auroit été
parler mal que de parler autrement;
cette façon de repeter
étoit alors la plus élegante,
* De plus il répond qu'il s'en
faut beaucoup que les deux
diſcours ne foient préciſement
les mêmes , le premier étant
de trente- un Vers, &le ſecond
n'étant que de douze , à la verité
ſans aucun changement ;
mais en recompenfe cette re
GALANT. 119
petition& les autres ne ſe font
preſque pas fentir , elles font
au contraire une ſource de
plaiſir pour les oreilles qui y
font accoûtumécs . Voila le
merveilleux.
A l'égard de l'autre queftion
qui eſt de ſçavoir ſi Agamemnon
parle ſerieuſement
dans le neuviéme Livre , il ſeroit
porté àcroire comme M.
delaM. que lediſcours duGeneral
de l'Armée Grecque eft
auffi ferieux dans le neuviéme
Livre que fimulé dans le ſecond
, * fi l'autorité de Map.
98.
A
120 MERCURE
dame Dacier , jointe à celle du
ſçavant Rheteur qu'elle cire, ne
balançoit chez luy toutes les
raiſons qu'il étale pour ap.
puyer le ſentiment qu'elle
combat, ce qui eſt tres curieux
à lire , j'y renvoïe mon Lecteur.
Pendant qu'il s'en donne
leplaifir , je me procureray celuy
de faire la reflexion fuivante
avec M. B. que c'eſt injuſtement
que M. de la M. accuſe
Homere d'être preſque
par tout negligé ; s'il l'eſt , il
faut neceſſairement le mettre
au nombre de ces beautez qui
dans leurs negligez plaiſent
cent
GALANT 121
cent fois d'avantage que les
beautez les plus ſuperbement
parées. Les deſcriptions meritent
ici d'avoir place.
* Le Cenſeur moderne trouve
la deſcription du Combat
d'Achille contre le Xante un
peu biſarre. Point du tout ,M.
de la M. nomme biſarre ce
qui eſt merveilleux & extraor.
dinaire.
M. de la M. blâme les peintures
d'Homere , qui à force
deminutiesdeviennent froides
&languiſſantes , telle eſt la def
p. 102 .
P. 104.
Acuft 1715 .
:
L
122 MERCURE
cription circonſtanciée du cafque
que Merion prête à Uliffe,
lorſque ce Heros va avec Diomede
reconnoiſtre pendant la
nuit le Camp des Troyens.
Il n'y a rien de ſi élegant
dans toute l'Iliade , c'eſt à bien
exprimer les petites choſesqu'-
Homere excelle particulierement.
M. de la M.prétend que les
deſcriptions anatomiques des
bleſſures refroidiſſent l'imagination,
en interrompant mal à
propos l'intereſt que l'on prenoit
àla ſuite des combats.
P. 108.
•
GALANT. 123
j
Le détail n'en eſtjamaistrop
long ny trop frequent dans
Homere, la deſcription , par
exemple , de la bleſſure de Pandarus
, dans le 5. 1. de l'Iliade
oft fort recreative à cauſe de
la fingularité du coup.
7.
Enachevantces mots ,Diomede
lance ſon javelot que la
Déefle Minerve conduit entre
l'oeil &le nez de Pandarus , de
forte qu'il reçoit le coupen.
tre les deux yeux pendantqu'il
baiffoit la teſte , le fer paſſe à
travers les dents , coupe l'extremité
de la langue, & reffort
p. 110.
Lij
124 MERCURE
par deſſous le menton , &
tout cela en trois Vers Grecs.
Un moderne le pourra - t - il
croire ?
Ainſi,bien loindedire qu'-
Homere a peint ſans choix , les
exemples rapportez avertiſſent
du contraire. Achille même
faiſant les fonctions d'un cuifinier
, coupant lui même les
viandes deſtinées au repas qu'il
veut donner aux 3. Deputez
de l'Armée Grecque , les embrochant
& tournant la broche
eſt une image tout à-fait
riante . Le Poëte auroit eû tort,
de la fupprimer , elle meritoit
GALANT. 125
d'eſtre choifie par le divin
Homere.
Le chapitredes discours contient
des remarques dignes de
la reputation du nouvel Apologiſte.
On peut dire qu'il rend
à Homere tout ſon luftre en
effaçant toutes les taches que
ſes adverfaires lui avoientmalignement
faites.
M. de la M. s'eſt avilé temerairement
de reprendre Homerede
ce qu'il nommequel
que fois vaillant, celui dont il
rapporte un diſcours lâche, &
quelquefois fage , celui dont il
rapporte un diſcours imprudent.
Liij
126 MERCURE
Il ne faut pas trouver étrange
, dit trés judicicuſementM.
Deſpreaux qu'Homere donne
de ces fortes d'épitetes à ſos
Heros en des occafions qui
n'ont aucun rapport à ces épitetes
, puiſque cela ſe fait ſou.
ventmême en françois où nous
donnons le nom deSaint, à nos
Saints, en des rencontres où il
s'agit de toute autre choſe que
deleur fainteté; comme quand
nous diſons que ſaintPaul gardoit
les manteaux de ceux qui
lapidoient faint Etienne.
M. de la M. a la delicateſſe de
P. 116.
: GALANT. 127
:
trouver à redire qu'au fort d'unebataille,
des Guerriers à qui
il importede vaincre au plûtôt
perdent le tems àdire de longues
injures à leur ennemis ,
ou à leur conter des genealo
gies & des hiſtoires comme
Diomede fait à Glaucus , &c.
M. B. pretend que non feulement
cela ſepeut , mais qu'il
vrai- ſemblable que du tems
de la guerre de Troye les principaux
Chefs des deux partis
avoient coutume de s'avançer
eſt
ainſi hors des rangs, de ſedonner
enſpectacle& de commen-
P. 119.
Liij
128 MERCURE
cer uneeſpece de combat fingulier
par des diſcours que les
Soldatsn'ofoient interrompre
&qui pouvoient être injurieux
ou civiles , felon le caractere
des interlocuteurs, à la verité
cecy auroit beſoin de preuves,
mais n'importe ; n'eſt il pas
vrai que ſi nous examinions
tous nos ufages à la rigueur ,
nous en trouverions encore de
plus bizares ; cela n'eſt il pas
convainquant?
Onſe revolte aiſément contre
les Heros d'Homere qui rem.
pliflentleurs difcours d'injures
groffieres,d'hiſtoires deplacées
GALANT. 129
&de rodomontades pueriles.
M. B. a la condeſcendance
de convenir que le diſcours de
Tlepoleme eſt veritablement
injurieux , mais qu'il rachete
au centuple ces riches injures
par des mots tous d'or & qui
n'ont rien de bas..
C'eſt encore une mediſance
ſelon lui que d'imputer à Sarpedon
des fanfaronades , car
ya t-il rien de plus naturel que
de s'exprimer ainſi ; pour toy
Tlepoleme je te declare que tu vas
rencontrer icy une mortsanglante
une noire destinée , &que bien-
P1217
130 MERCURE
tôt dompté par ma Pique, iu me
donneras de la gloire &ton ame
aux Enfers.
Pourquoy cependant M.de
la M. s'offenſe t-il lors qu'il
voitdans la chaleur de l'action
un homme bruſque& violent
inſulter ſon ennemy & lui diredes
duretés&des brutalités,
c'eſt parce que les Herosdenos
Romans font toûjours gracieux&
honnêtes, de la gentilleffe
&de l'eſprit par tout.
Les railleries pueriles& miferables
qu'adreſſent ordinairement
les vainqueurs aux cadavies,
cauſent ordinairement
GALANT. 131
du mépris & de l'indignation
contre ces fauvages des tems
heroïques.
C'eſt à tort reprend M. B.
Qui ne ſçait que ſenſément
le goût des plaifanteries eſt bizare
& affez arbitraire ; ce qui
a du ſel dans une langue devient
ſouvent infipide lorſqu'il
paſſe de la langue originale
dans une langue étrangere. Le
meilleur mot de M. dela M.
mis en Grec ou en Latin ne
feroitpeut-être pas un fortbon
mot , & c'eſt pour cela que
dans le privilege de fon livre
P.127.
132 MERCURE
deffenſes ſont faites àtous Imprimeurs
d'imprimer cesOcuvres
en Langue Latine ,Grecque
, ou Hebraïque.
Admirez, je vous prie, comme
une raillerie en amene unc
autre ; aprés cela Meſſieurs les
Modernes , venez nous cer
tifier que Meſſieurs les Grecs
fontde forts fots, de forts fades
, & de forts mauvais plaifants
, s'il m'eſtoit permis de
vous démentir , je vousciterois
M B. vous en croirez cependant
ce qu'il vous plaira...
Lesdifcours quetiennentAn
P. 1292
GALANT. 133
tilocus & Hector à leurs chevaux
ne font rien moins que
ridicules. Ondécouvre au contraire
une eſpece d'antoufiafme
dans l'apostrophe que ce
dernier leur fait. Genereux
Coursiers,Xantus, Podarge , Ethon
, & toy mon incomparable
Lampus ,c'est maintenant, dit- il,
qu'il faut que vous me payés le
Join qu'Andromaque a pris tant
de fois ,&c. Il ne doit pas être
plus ſurprenant pour nous de
voir un hommedeguerre apoſtropher
un cheval , que de
voir un Berger s'entretenir
avec ſon chien , ou avec ſes
134 MERCURE
moutons.Eft-onchoqué dans
la Tragedie du Cid de voir
DonDiegue quis'adreſſe à fon
épée, en lui diſant.
Et toy de mes exploits glorieux
instrument , &c.
Ne s'adreſſe t- on pas tous
les jours aux Foreſts , auxRochers
, aux Fontaines.
Si M. B. avoit bien lû la
ſeconde partie des reflexions
deM. de la M. peut- être,n'auroit
ilpas autoriſéces endroits
avec tant de confiance ; il au
roit appris qu'il ne faut pas
confondre des diſcours fi
Seconde part, des reflex. p. 132.
GALANT. 135
gures & allegoriques avecdes
difcours ferieux &naïfs, ladifference
eſt grande,&c .
Uliſſe dans ſon diſcours à
Achille en lui offrant les preſents
d'Agamemnon repete
mot pour mot 3. longues pagesqu'on
vient de lire un in
ſtant auparavant.
L'Apologiſte ſeroit ici de l'avis
de M. de la M.& il retrancheroit
cette repetitions'ilétoit
le maître de retrancher quelque
choſe à Homere ; ce n'eſt
pas que cette repetition toute
longue qu'elle eſt ne puiſſe être
trés bien excuſée, par la raiſon
!
136 MERCURE
de l'ancien uſage. Il a la pre
caution denous informer que
cette repetition qui eſtde 34.
vers dans le Grec en eſt une
de 3. pages dans le François,
Il a de plus lagenerofité de
faire un facrifice à la ſeverité
de M. de la M. qui ne peut
ſouffrir que lors qu'Achile refuſe
avec hauteur les preſents
d'Agamemnon , ce Heros s'égare
dans la diſgreſſion qu'il
fait des particularités de la
Ville de Thebes. Iliade liv. 9.
Phenix dans ſa harangue à
Achille, rappellant dans le neu-
P. 138.
viéme
:
GALANT. 13.7
viéme Livre à ce furieux les
ſoins qu'il avoit pris de luy
pendant ſon enfance , luy die
entre autres belles choſes.Lorfque
je vous preſentois la coupe
pleine de vin , vous en avez
laiffé répandre une partiefur mon
Sein &furmes vêtemens.
M. de la M. avoit accuſé
d'omiffion M. D. en cet endroit
,& il y avoit ſuppléé en
traduiſant ainfi : Combien de
fois avez-vous vomi dans mon
comme il arrive aux en- Sein ,
fans de womirſur leurs nourrices.
M. B. s'éleve fort contre la
baffeffe de cette expreffion ,
Aoust 1715.
M
138 MERCURE
vomir; le verbe Green'offrant
en ſoy aucune idée dégoûtante.
On paſſe volontiers à M. B.
l'apologie de ce mot , mais il
n'en eſt pas moins vray que la
circonſtance eſt baffe enGrec ,
en Latin ,& en toute Langue ,
ce qui ſuffit. De plus , M de la
M. convient qu'il falloit met
tre , rejetté le vin que je vous
donnois.
dela
Phenix & Noſtor font repris
d'être d'importuns Conteurs ,
ce dernier ſur tout en eſt à
charge au Lecteur judicieux
de forte qu'on ne ſçait ce qui
GALANT. 139
1
bleſſe le plus dans le diſcours
de ce pretendu Sage , ou l'envie
demeſurée de parler , ou la
vanité , ou l'imprudence.
&
L'Apologiſte n'y donne
pas ſonconfentement :Deffendre
à un Vicillard d'être longdans
ſes recits , de raconter plusieurs
fois la mêmehistoire de parler
Sans mesure du passé , c'est luy
deffondre d'être Vieillard. Aprés
tout Homere fait connoître .
par- là qu'il fçavoit peindred'a
prés la nature les moeurs , &
qu'il avoit de plus une fecondité
admirable pour allonger
ſes diſcours aux dépens même
(
Mij
140 MERCURE
des circonstances les plus étrangeres
à ſa matiere.
Qui le croiroit ! il y a plus
de deux cens comparaiſons dans
l'Iliade , elles ont neanmoins
toutes leur prix fans aucune
abondance vicieuſe ; celles entre-
autres qu'attaque M. de la
M. font les plus eſtimées , la
comparaiſon des jambes de
Menelas avec l'yvoire teinte en
pourpre eſt juſtifiée avec un
Commentaire auffi long que
la comparaiſon même.
La comparaiſon d'Ajax à
un ane que des enfans chaffent
d'un bled, e non pas d'un pré ,à
GALANT. 141
1
coups de bâtons , fait un fond
de Tableau charmant
Quelque envie qu'ait M. B.
de juſtifier Homere ſur les défauts
qu'on luy objecte , il eſt
toutefois comme forcé d'en
avoüer quelques uns. Il auroit
bien voulu , par exemple , ſauver
l'honneur d'Hector en
rendant ſa fuite heroïque ;
mais le défaut étoit ſi ſenſible
qu'à moins d'être Idolâtre
d'Homere , il ne pouvoit n'en
êire pas bleffe. Il paſſe donc
condamnation ſur cet endroit,
avec cette clauſe cependant ,
qu'il eſt perfuadé que fi Ho142
MERCURE
mere revenoit au monde , ik
apporteroit de bonnes raiſons
autquelles les Modernes ſeroient
obligez deſouſcrire.Car
on ne doit pas préfumer qu'un
Poëte plein d'eſprit , de raifon
& de bon fens en ait manqué
dans l'endroit le plus remarquable
& le plus eſſentiel de
fon Poëme. !
Je n'entreray pas dans un
plus long détail ſur le reſte de
l'Apologie , je remets au mois
prochain de continuer mon
examen Je me propoſe ſur
tout de m'étendre particulierement
ſur le nouveau ſyſteGALANT.
143
me du Bouclier d'Achille & nous
verrons ſi le dernier Apologifte
a imaginé quelque nouveau
ſecret pour ranımer , faire
agir , danſer , & parler toutes
les figures de l'Ouvrage merveilleux
de Vulcain
ſur ſa parole ,& je vous dis
que les Grecs de ce païs ont
produit depuis peu une piece
nouvelle , ſous le titre d'Apologie
d'Homere ou Bouclierd'Achille
, pour ſervir de deffenſe
contre la fameuſe Preface de
M. de la Morte. Malgré les
occupations ſerieuſes & importantes
à quoy m'engage la
qualité deMercure uniquedans
cet état ; j'ai bien voulu en faveur
du public m'y ſouſtraire ,
afin d'examiner & pefer par
moy même la validité des autorités
dont nos Antiquaires
GALANT. 81
farciſſent ſans ſcrupule leurs
dits & contredits. Le croirezvous,
Monfieur, j'ay cûla genereuſe
patience de les feüilleter
opiniâtrement depuis le
nom de l'Imprimeur juſques
àla fin du Privilege.J'avoueray
cependant, pour laconſolation
du nouvel Apologiſtique , que
pendant la lecture que j'en ai
faite , moyennant l'eau de la
Reine de Hongrie , j'en ai été
quitte pour quelques vapeurs,
au lieu que durant celle des C.
de la C. du G. on cût recours
aux gouttes d'Angleterre pour
me faire revenird'une eſpecs
82 MERCURE
d'apoplexie cauſée par pluſieurs
coups d'ennui dont j'avois
preſque été frappé à mort;
graces à la bonté de mon temperament
je repris mes eſprits
&je fis ferment pour lors d'être
plus prudent à l'avenir.
Auſſi toutes les fois qu'il s'agit
de mets à la grecque , je
prendla ſage précaution d'en
faire faire l'eſſai par un autre
, & je m'en trouve bien
Nam timeo danaos : tâchons
preſentement de raffûrer les
trembleurs du party Moderne
contre les attaques de ce
nouvel Athlete ; s'ils ne font
د
GALANT 83
pascontents de moy, je les renvoïe
ſans façon aux traités de
Meſſieurs de la Motte & Terraſſon.
Le premier ſemblable
à Apollon qui à coups de
traits legers & preſque imperceptibles
, perce la tête , les
flans & la queüe du ſerpent
Pithon; & le ſecond comparable
à Hercule , qui à grands
coups de maſſuë redoublés ,
coupe , tranche, abat les têtes
renaiſſantes de l'hydre.Au fair,
L'Auteur de ce nouveau livre
s'eſt ſervy de la methode
de Madame D .... pour la
deffenſe d'Homere, c'eſt àdire
84 MERCURE
qu'ils ſuivent ſervilement l'un
&l'autre laPreface critiquequi
eſt à la tête de l'Iliade de M.
de la M. c'eſt elle qui les gui
de &les conduit dans leur tra
vail en voyant l'extrait qu'ils
en ont faits & les glofes étenduës
& abſtraites qui l'ac
compagnent , il eſt aifé deju
ger que les vaſtesCommentai
res font fort de leur goût ; il
faut cependant convenir que ce
nouveauProtecteur de la vieil
le Iliade doit moins fatiguer
fon lecteur que l'Avocat F.
s'il ne rejoüit pas , il a la pu
deur au moins de ne point
GALANT. 85
femer ſon Ouvrage d'injure
à la Beoriene. Il a de plus le
le merite d'être moins long ,
&dereconnoîtredebonne foy
des défauts dans l'ancien Poëme
, il ne fait toutefois cer
avcu , qu'apres s'eſtre munide
l'autorité de Quintilien & de
Denis d'Halicarnaffe. Après
quoy ilmet en avant les reflexions
ſuivantes.
*Qu'importe aprés tout qu'Homere
ait des défauts , fi on le lit
avec plaisir, ſi on neſe laſſe jamais
de le relire ; ilfaut qu'ilfoit
d'ailleurs un grand enchanteur,
ſiavec tout ces défauts vrais ou
4.
86 MERCURE
pretendus il ne laiſſe pas deplaire
& de sefaire admirer. Le plus
grand le plus merveilleux effet
des beautés d'Homere , pour
ceuxqui les voient , c'est qu'elles
couvrent tellement ſes défauts
qu'on ne les voit plus , ou qu'on
neles veut plus voir.
Il eſtbon de remarquer que
cette obſervation s'adreſſe uniquement
à la pluſpart de ceux
qui liſent ce Poëte dans ſa
langue originale , car pour les
perſonnes ſenſéesqui ont efſayé
de le lire dans la nouvelle
traduction de M. de la M.
ellesneconviennent nullement
小
4
GALANT. 87
de ce merveilleux pretendu ;
elles ſentent au contraire que
les défauts en couvrent tellement
les mediocres beautés,
qu'on ne peut plus les y appercevoir
tant elles y font
noyées ; d'où partent doncdes
jugemens ſi oppofés , ſinon
d'une admiration outrée de la
part des uns , & d'une raiſon
épurée de tout prejugé de la
partdes autres.
*Homere , continuë le nouvel
Apologiſte ,a cela de particulier
quela pluſpart de ceuxqui
l'aimentſontplutôt des amanspafſionnés
que deſages amis , ils
P. 14.
88 MERCURE
l'aiment avec une efpece de fureur,
ils ferment les yeuxfurfes
deffauts , ne veulent voirque
Ses beautés ; c'est le zele même de
ſes amis trop ardentsqui luifufcite
des ennemis , qui revoltent
les critiques, &qui échauffe tellement
leur bile que comme les
uns ne voyent que les beautés
les autres ne voyent que lesdéfauts.
Cette declaration d'amour
ne vaut telle pas bien celle- cy
Homere mes amours
Je t'aimerai toûjours.
L'Iliade à leur égard eſt une
enchantereffe , une Circé qui
femble
4
GALANT. 89
femble les avoir privé de toute
lumiere d'eſprit , les fotiſes les
pluspuerilesleur paroiſſent autant
de merveilles de l'art .
S'agit- il de reconnoiſtre
quelque tache dans ce Poëme,
on abeau la leur montrer avec
le flambeaude la raiſon, ils fermentlesyeux
de toureleur puif.
fance,de crainte d'être éclairez;
ils aimerent mieux vieillir dans
cette eſpece de Paganiſme que
de ſouffrir qu'on lesdetrompât
de leur aveugle prevention.
EnvainM.dela Maura demontré
que ce qu'il doit y avoir de
de plus clair dans un ouvrage
Aoust 1715 . H
१० MERCURE
ce doit être le deſſein , de forte
qu'un eſprit même mediocre
ne puiſſes'y méprendre,envain
citera t'il en preuve contre Homere
que les Auteurs ont été
partagés ſur ſon deſſein d'Homere
, M. B M. D.& tout le
troupeau crieront à l'heretique.
Le premier craindra que
M.de la M. n'ait entendu ſous
lenomde deſſein 3. choſes differentes,
qui font leſujet oul'action
principale, la moralité de la
fable,&lesvûës particulieres du
Poëte.De cette crainte ſeule ,ne
s'en ſuit- il pas, qu'il faut que le
deſſein d'Homere ſoit bien obGALANT.
1
-
ſcur , puifque M. de la Motte
puitque A
ſelon l'Apologiſte, s'y eſt mépris
, en confondant 3. differents
objets ſous un même
point de vûë. D'ailleurs il n'eſt
pas vrai que le Critique Moderne
ait confondu ces 3. choſes,
puiſqu'il croit qu'Homere
ne s'eſt propoſé d'abord que
de chanter la colere d'Achille
comme un ſujet capable d'attacher
l'eſprit & d'enlever l'admiration
, ce qui a trompé M.
B. c'eſt qu'il n'a pas pris garde
qu'il attribuë à M de la M. les
divers ſentimens qui ont partagé
les Commentateurs fur
Hij
92 MERCURE
i
le ſujet principal du Poëte,
Si la pluſpart des Lecteurs ne
peuvent entrevoir l'action
principale , & s'ils ne ſçavent à
quoi ſe fixer ,juſques là même
que beaucoup croient que c'eſt
Achille boudant, plutôt qu'Achille
en colere , Homere en
recompenſe a le talent de racheter
cette obſcurité par la
clartédes évenemens en les annonçant
prudemment long
tems avant qu'ilsarrivent.S'il y
a affûrement quelque défaut
marqué & frappant, c'eſt celuilà,
car n'eſt ce pas fevrer impitoïablement
le Lecteur des
GALANT. 93
charmes dela ſurpriſe en lui revellant
fans art le denoüement
de chaque avanture; cependant
noſtre Apologiſte eſtbien éloignéd'en
convenir ; c'eſt par
ces annonces,dit- il, qu'Homere
eft divin, c'eſtun enchanteur qui
quand il lui plaist tranſporte tout
d'un coup fon Lecteurde ta terre
au ciel,lefait aſſiſter aux deliberations
des Dieux &lui découvre
l'avenir , un moment aprés il le
ramene oùil l'a pris&ne luilaiſſe
voir que le preſent , le Lecteur
uniquement occupéde ce quifrappe
fesyeux oublie auffitot ce qu'il
a entendu de loin ,ainfi bien loin
aino bien loin
4 MERCURE
qu' Homere doive être blamé d'avoirannoncéles
évenemens avant
que de les mettre ſous les yeux,
on doit au contraire le louer , & c .
J'en prend à témoin tout
Lecteur qui n'eſt pas Grec d'inclination
& d'éducation , s'il
a reſſenti cette prodigieute extaſe
lorſqu'on lui a predit ce
qui devoit arriver. Quand Jupiter
au milieu de I Diade fait
à Junon un abregé exact du
refte de l'action , n'eſt on pas
tenté neceflairement de s'en
tenir là fans vouloir paffer plus
avant ; pourquoy , dira- t on ,
revoir deux & 3. fois la même
GALANT. 95
choſe.Enfin mon irreſolu fait
un effort fur lui , & a la patience
de revoir paroître les mêmes
figures; de bonne foy que
ſent- il pour lors, eſt- ce ſurpri
ſe,enchantement,raviſſement,
comme le pretend M. B. point
dutout , il baille , il s'étend ,
s'endort & le Livre lui échape
des mains,& voila la ſurpriſe.
Les Dieux d'Homere , quoique
mal faiſants, foibles , bizares
, injuftes , n'ont rien de
choquant pour M. B. Homere
étoit Poëte , il vouloit plaire
& ne craignoit rien tant que
d'ennuyer ; pour cet effet il
p. 33. & les ſuivantes.
96 MERCURE
nous les a donnés cruels , ruf
ſtiques , barbares , jaloux &
tout ce merveilleux pour égayer
ſon Poeme aux dépens
dela divinité.Qui n'admireroit
en veritéun tel art !&plus encore
la raiſon décifive que
fournit nôtre Apologiſte , qui
pour prouver que l'adultere ,
le meurtre, latrahıfon , levol,
le brigandage étoient permis
aux Dieux , & deffendusaux
hommes , ſans que cependant
les moeurs en dufſent ſouffrir
aucune atteinte , decide hautement
que la morale de ces
fiecles barbares ne laiſſoit pas
P. 20.
d'eſtre
A
GALANT97
a
2
S
1
1
1
d'être bonne , quoique laReligion
fut mauvaiſe. Je demande
preſentement à tout homme
de reflexion ce qu'il penſe
fur une pareille affirmative.
Quoy ces Dieux que les hommes
de ces tems heroïques plaçoient
dans la voye Lactée,qui
pour la plupart n'avoient merité
de boire le Nectar qu'à
force de forfaits , il plaît à ces
Meſſieurs d'avancer que ces infames
Originaux ne contribuoient
pas à la dépravation
des moeurs ; où eſtdonc le fens
commun. M. B. ne ſeroit- il
pas le premier à convenir que
Aouft Aouft 1715 . I
8 MERCURE
la ſaine morale ne peut fubfif.
ter parmi des Peuples Athées;
que feroit ce donc neceffaire
ment parmi des Nations excitées
à toutes fortes d'excés par
l'exemple contagieux de leurs
Divinitez . Il faut être bien
empâté dans les erreurs du Paganiſme
pour avancer de tels
paradoxes.odb
On doit rendre justice àM.
B. touchant l'employ des Allegories,
illes abandonne pour
la plus grande partie,y en ayant
de fon propre aveu deconfu
ſes , de chymeriques , & s'il
P43
*
THEQUE DE
!
GALANT
LYON
*1899
l'oſe dire d'alambiquées ;mais
il en admet auſſi de tres claires
& qui ſe preſentent naturellement
à l'eſprit , telleeſt
l'explication de l'apparition de
Minervedans le premier Livre
qui arrête Achille en le ſaiſifſant
par les cheveux pour l'empêcher
de tirer l'epée contre
Agamemnon , on ne peut pas
douter ſelon lui qu'en cet en-
- droit Minerve ne foit la prus
dence. Quand M. B. auroit
encore placé celle là au nombre
des Chymeres Allegoriques
, il n'en auroit que fait
plus d'honneur à fon juge-
I ij
100 MERCURE
f
ment , comment lui eſt il échappé
de ne pas comparer ce
trait avec cet autre du 4 Livre
où cette Deeſſe conſeille inprudemment
à Pandarus de tirer
une Fleche à Menelas qui
eneſtbleſſé : Qu'elle noire perfidie
de faire ſervir ſon miniſtere
à rompre l'alliance qui
avoit été juré ſi religieuſement
&fi folemnellement entre les
deux Camps. Dans cette occafion,
Minerve ſera t elle conſiderée
comme la Prudence ;
jeprend nôtreApologiſte pour
juge dans ſa propre cauſe. Ne
pourroit- on pas avec plus de
GALANT. 1of
1
juſtice lui adreſſer le reproche
qu'il a fait à M. de la M. en
lui imputant de ne voir ordinairement
quel'endroit qu'il
attaque:Qu'ilapprenned'aprés
lui même que pour juger ſainement
d'Homere il faut voir
d'un coup d'oeil tous les endroits
qui ont rapport les uns
aux autres.
M. de la M. taxe les Heros
d'Homere , de vanité , d'irreligion
, de brutalité, de cruauté,
d'injustice , d'avarice & de
groffiereté ; quoique ces vices
dominent éminemment dans
p. 71.
I iij
102 MERCURE
chacun des Acteurs de l'Iliade.
M. B. traite ces reproches de
calomnie , ils en ſont au contraire
la plupart entierement
exemts ; mais comme pour
juſtifier leur innocence & refuter
leur injuſte Accuſateur ,
il faudroit nommer tous ces
Heros l'un aprés l'autre , on
doit s'en tenir à l'Apologia
qu'en a fait M. D.
Je ne puis cependant me refoudre
à me taire ſur lechapitredes
Heros,ſans expoſer ſous
les yeux de mon Lecteur les
graves raiſons del'Apologiſte,
P. 48 .
GALANT. 103
pour difculper Homere du fot
rôle qu'il fait jöüer à Hotor
dans les 2. rencontres les plus
importantes de ſon Poëme.
* La premiere, c'eſt lorſque
Diomede ſecondé par Minerve
mettoir en deroute l'armée
Troyone, àqui par confequent
Hector ſe trouvoit plus neceffaire
que jamais ; que fait le fage
Helenus dans cette extremiré?
il conſeille à Hector de
rallier les Troyens , d'abandonner
enſuite le combat &
d'aller à Troycavertir Hecube
Diſcours de M. de la M. fur l'Iliade ,
P.54.
I iiij
104 MERCURE
d'offrir un ſacrifice à Minerve
pour l'appaifer.
:
La ſeconde regarde Hector
qui fait trois fois le tour de
Troye en fuyant Achille , &
qui n'oſe le combattre qu'avec
un ſecond.
Que répond M. B. à la
premiere.
*Qu'il n'eſt pas ſurprenant
qu'Hector obéïſſe à un Prophete
, avec d'autant plus de
fondement qu'il ne quitte le
champ de bataille qu'aprés
•avoir rallié ſes troupes ſous les
murs de Troye , où eſt l'im
P. 72.
GALANT. 105
prudence d'Hector.
Ypenſez-vous fericuſement
M. B. lifez humblement la leconde
partie des reflexions de
M. de la M. * il vous apoſtrophera
ainſi. En quoy faitesvous
confifter la ſageffe d'Helenus
? dans le confeil de rétablir
le combat ? il eſt en effer
fortbon, mais pourquoyl'or.
dre d'aller à Troye dés que le
combat fera retabli? Hector
fera- t'il moins neceſſaire alors
pour profiter de l'avantage re .
gagne ; que deviendra vrayſemblablement
ſa victoire s'il
:
M.de la M. p. 9
106 MERCURE
apretence
ne la pourſuit ?& puisquel'on
a ofé fuir en ſa prefence, ý at'il
lieu d'eſperer qu'on fora
plus ferme quand onne levers
ra plus. Il falloir , dites-vous ,
envoyer pour le ſacrifice , qui
par parentheſe neproduit rien,
un homme auſſi autorife qu't
Hector. Quoi donc M. ný
avoit il pas des Heraults dans
l'armée , des hommes deſtinez
exprés pour faire ſes fonctions.
Polidamas n'eſtoit- il pas un
Devin,un Prophete accredité,
Cependant lorſque dans la fuite
il conſeille à Hector de ren
trer dans Troye ſous peinedes
GALANT. 107
plus grands malheurs , ceHe
rosyreſiſte ſans ſcrupule , &
il traite de chimere ſon inſpiration
prétenduë. Hector eft
bien malheureux en conduite,
il refifte quand il faudroit
obéïr , & il obéit quand il faudroit
refifter.
A l'égard d'Hector fuyant
Achille, vous n'eſtes pas plus
heureux en bonnes raiſons.
Une pareille lâcheté , dites.
vous , ſuivant les principes
d'Homere n'en eſt pas une , il
y eſt entraîné par un mouve
ment volontaire , ne faiſant
que ſuivre l'impreſſion d'une
108 MERCURE
force majeure qui eſt la volonté
de Jupiter.
Si Homere a cû pour but
d'inſtruire,comme ſes admirateurs
n'en doutent nullement,
il auroit dû prevoir qu'avec
cette belle raiſon d'une force
majeure qui nous neceffite ,
tous les lâches par la ſuite pour.
roient en conſcience ſe couvrir
de l'autorité du Poëte , en
declarant qu'ils n'avoient pas
pû ſe comporter autrement ,
car telle eſtoit la volonté de Jupiter.
Cette maxime une fois
reçûë , eſt évidemment une
P. 74-
GALANT. 109
5
des plus dangercules qu'il y
ait pour le maintien de la ſocieté.
Le Cenſeur moderne n'a pas
jugé à propos de faire languir
ſes Lecteurs , en luy donnant
en détail le denombrement
des Chefs &des Troupes , tel
- qu'il eſt dans le vieux Poëte ,
parce qu'il luy a paru plus
exact qu'ingenieux. M. B. prétend
que dans ce denombrement
qui paroiſt ſi ſec aux
Critiques d'Homere , il y a
des beautez qu'ils ne voyent
pas ,& qu'on ne peut pas leur
P.S.
110 MERCURE
fairevoir,mats fur leſquelles ils
doivent s'en rapporter aux plus
fameux écrivains de l'antiqui
té qui les ont y vûës , & aprés
avoir demandé pardon aux amis
de M. de la M. s'il oſe citer
un Auteur dont le nom
pourra bleſſer leurs oreilles, il
appelle Denis d'Halicarnaffe à
ſon ſecours, qui parlant de l'agrément
, de l'harmonie& de
la magnificence que les mots
heureuſement aſſortis peuvent
ſe prêter les uns aux autres,apporte
pour exemple le Catalogue
d'Homere ; ce ne font ,
dit- il , que des mots qui n'ont
GALANT
rien de beau en cux mêmes.
Mais Homere les a ſçû ſi-bien
arranger querienn'eſtplus majeſtueux
; il cite aprés cela les 8.
premiers Vers du denombre
mentqui ne fonten effet qu'un
beau tiſſu de noms propres.
M. B. veut cependant bien
croire pour Phonneur de M.
de la M. qu'avec le ſecours des
Muſes , il auroit pû nous en
faire quelque choſe de tresbeau.
1
Carde nombrer la troupe
multioude
Cela eft hors de tout humain
étude.
Salel, 2.
112 MERCURE
Non quand auroit dix langues
tres-difertes
Bouches autant à bien parler ouvertes
Voix perdurable &l'estomach de
Locuitore
Il n'en pourroit jamais estre
delivre M
Sans la faveur des Déeffes
gentilles.
Le nouvel Apologiſte aprés
avoir remis en honneur les
Dieux & les Heros du Poëte ,
vient aux differens genresd'éloquence
employez par Ho-
' mere . * La Narration en eft
pathetique ,
p. 82.
GALANT. 113
--
pathetique, marchant d'un pas
égal , & qui tient tellement à
l'action que tout ce qui eſt raconté
ſemble ſe paſſer ſous les
ycux de celuy qui écoûte ou
qui lit. M. de la M.demontre
au contraire qu'elle eſt ordinairement
diffuſe & infipide ,
au lieu d'eſtre préciſe & ingenieuſe
, & il le prouve par l'exemple
de Thetis, qui pendant
qu'elle preffe Achille de ſe reconcilier
avec Agamemnon ;
cette Déeſſe prend ſoin d'écarter
les mouches du corps de
Patrocle. M. B. a la modeſtic
de ne point étaler en cet
Aoust 1715 .
K
114 MERCURE
endroit de fort beaux lam-.
beaux d'érudition qu'on pourra
lire dans Quichard & Muret
, touchant les devoirs que
l'on a rendus aux Morts dans
tous les ficcles,dans tous lesPais
&dans toutes les Religions :
il ſe contente d'avancer qu'il
falloit que du tems d'Homere
on crût que la conſervation
d'un corps mort fut quelque
choſe de bien important, puif.
que les Déeſſes même les
plus delicates ne dedaignoient
pas d'y donner toute leur attention
; juſques- là même que
p. 85.
GALANT. 115
=
5
pendant que Thetis éloignoit
avec une queuë de cheval ces
infectes impures , Venus jour
&nuitgardoit le corps d'Hector
& en écartoit les chiens.
Ce n'eſt donc point une baſſe
circonſtance que le ſoin d'écarter
les mouches donné à
une Déeffe. Qu'en penſe le
Lecteur ? J
Il eſt tems de paſſer aux repetitions.
LeDeffenſeur d'Homere
les met au nombre des
beautez dece Poëte; par la rai-
- ſon que les Anciens n'ont jamais
blâme ſes repetitons: *au
Kij
116 MERCURE
contraire ils luy en ont fait
un merite particulier, je ne ſçai
comment , dit Macrobe , cette
forte de repetition ſied fi bien
à Homere , & ne ſied qu'à luy
feul, caractere convenable au
genie & à l'antiquité decePoë.
te. Après cet Arrêt , on auroit
fort mauvaiſe grace d'en appeller
à la raiſon , on ne con
noiſſoit point , dir M. B. dans
les premiers fiecles de la bonne
Antiquité , cette raifon ,
cette gêne inutile que la delicateffe
des fiecles ſuivants a introduite
, la Geneſe & les autres
Livres de Moyſe ſont
GALANT. 117
pleins de repetitions ; rien n'eſt
plus éloigné du fublime que
cette exactitude penible & frivole
avec laquelle on évite
d'employer des expreffions ,
des phrafes , des diſcours entiers
, tel qu'eſt celuy d'Agamemnon
dans le ſecond Livre
où ce Roy propoſe la fuite à
fes Soldats pour leur inſpirer
neanmoins un ſentiment tout
contraire; au lieu que dans le
neuviéme il tient le même dif
cours aux Chefs de l'Armée
dans le deſſein ſerieux de les
difpofer à la fuite.
Quoiqu'il n'y ait rien de
IIS MERCURE
plus choquant que cette longue
redite , elle ne déplaît pas
cependant à M. B. parce que
l'on parloit ainſi du tems
d'Homere , & que ç'auroit été
parler mal que de parler autrement;
cette façon de repeter
étoit alors la plus élegante,
* De plus il répond qu'il s'en
faut beaucoup que les deux
diſcours ne foient préciſement
les mêmes , le premier étant
de trente- un Vers, &le ſecond
n'étant que de douze , à la verité
ſans aucun changement ;
mais en recompenfe cette re
GALANT. 119
petition& les autres ne ſe font
preſque pas fentir , elles font
au contraire une ſource de
plaiſir pour les oreilles qui y
font accoûtumécs . Voila le
merveilleux.
A l'égard de l'autre queftion
qui eſt de ſçavoir ſi Agamemnon
parle ſerieuſement
dans le neuviéme Livre , il ſeroit
porté àcroire comme M.
delaM. que lediſcours duGeneral
de l'Armée Grecque eft
auffi ferieux dans le neuviéme
Livre que fimulé dans le ſecond
, * fi l'autorité de Map.
98.
A
120 MERCURE
dame Dacier , jointe à celle du
ſçavant Rheteur qu'elle cire, ne
balançoit chez luy toutes les
raiſons qu'il étale pour ap.
puyer le ſentiment qu'elle
combat, ce qui eſt tres curieux
à lire , j'y renvoïe mon Lecteur.
Pendant qu'il s'en donne
leplaifir , je me procureray celuy
de faire la reflexion fuivante
avec M. B. que c'eſt injuſtement
que M. de la M. accuſe
Homere d'être preſque
par tout negligé ; s'il l'eſt , il
faut neceſſairement le mettre
au nombre de ces beautez qui
dans leurs negligez plaiſent
cent
GALANT 121
cent fois d'avantage que les
beautez les plus ſuperbement
parées. Les deſcriptions meritent
ici d'avoir place.
* Le Cenſeur moderne trouve
la deſcription du Combat
d'Achille contre le Xante un
peu biſarre. Point du tout ,M.
de la M. nomme biſarre ce
qui eſt merveilleux & extraor.
dinaire.
M. de la M. blâme les peintures
d'Homere , qui à force
deminutiesdeviennent froides
&languiſſantes , telle eſt la def
p. 102 .
P. 104.
Acuft 1715 .
:
L
122 MERCURE
cription circonſtanciée du cafque
que Merion prête à Uliffe,
lorſque ce Heros va avec Diomede
reconnoiſtre pendant la
nuit le Camp des Troyens.
Il n'y a rien de ſi élegant
dans toute l'Iliade , c'eſt à bien
exprimer les petites choſesqu'-
Homere excelle particulierement.
M. de la M.prétend que les
deſcriptions anatomiques des
bleſſures refroidiſſent l'imagination,
en interrompant mal à
propos l'intereſt que l'on prenoit
àla ſuite des combats.
P. 108.
•
GALANT. 123
j
Le détail n'en eſtjamaistrop
long ny trop frequent dans
Homere, la deſcription , par
exemple , de la bleſſure de Pandarus
, dans le 5. 1. de l'Iliade
oft fort recreative à cauſe de
la fingularité du coup.
7.
Enachevantces mots ,Diomede
lance ſon javelot que la
Déefle Minerve conduit entre
l'oeil &le nez de Pandarus , de
forte qu'il reçoit le coupen.
tre les deux yeux pendantqu'il
baiffoit la teſte , le fer paſſe à
travers les dents , coupe l'extremité
de la langue, & reffort
p. 110.
Lij
124 MERCURE
par deſſous le menton , &
tout cela en trois Vers Grecs.
Un moderne le pourra - t - il
croire ?
Ainſi,bien loindedire qu'-
Homere a peint ſans choix , les
exemples rapportez avertiſſent
du contraire. Achille même
faiſant les fonctions d'un cuifinier
, coupant lui même les
viandes deſtinées au repas qu'il
veut donner aux 3. Deputez
de l'Armée Grecque , les embrochant
& tournant la broche
eſt une image tout à-fait
riante . Le Poëte auroit eû tort,
de la fupprimer , elle meritoit
GALANT. 125
d'eſtre choifie par le divin
Homere.
Le chapitredes discours contient
des remarques dignes de
la reputation du nouvel Apologiſte.
On peut dire qu'il rend
à Homere tout ſon luftre en
effaçant toutes les taches que
ſes adverfaires lui avoientmalignement
faites.
M. de la M. s'eſt avilé temerairement
de reprendre Homerede
ce qu'il nommequel
que fois vaillant, celui dont il
rapporte un diſcours lâche, &
quelquefois fage , celui dont il
rapporte un diſcours imprudent.
Liij
126 MERCURE
Il ne faut pas trouver étrange
, dit trés judicicuſementM.
Deſpreaux qu'Homere donne
de ces fortes d'épitetes à ſos
Heros en des occafions qui
n'ont aucun rapport à ces épitetes
, puiſque cela ſe fait ſou.
ventmême en françois où nous
donnons le nom deSaint, à nos
Saints, en des rencontres où il
s'agit de toute autre choſe que
deleur fainteté; comme quand
nous diſons que ſaintPaul gardoit
les manteaux de ceux qui
lapidoient faint Etienne.
M. de la M. a la delicateſſe de
P. 116.
: GALANT. 127
:
trouver à redire qu'au fort d'unebataille,
des Guerriers à qui
il importede vaincre au plûtôt
perdent le tems àdire de longues
injures à leur ennemis ,
ou à leur conter des genealo
gies & des hiſtoires comme
Diomede fait à Glaucus , &c.
M. B. pretend que non feulement
cela ſepeut , mais qu'il
vrai- ſemblable que du tems
de la guerre de Troye les principaux
Chefs des deux partis
avoient coutume de s'avançer
eſt
ainſi hors des rangs, de ſedonner
enſpectacle& de commen-
P. 119.
Liij
128 MERCURE
cer uneeſpece de combat fingulier
par des diſcours que les
Soldatsn'ofoient interrompre
&qui pouvoient être injurieux
ou civiles , felon le caractere
des interlocuteurs, à la verité
cecy auroit beſoin de preuves,
mais n'importe ; n'eſt il pas
vrai que ſi nous examinions
tous nos ufages à la rigueur ,
nous en trouverions encore de
plus bizares ; cela n'eſt il pas
convainquant?
Onſe revolte aiſément contre
les Heros d'Homere qui rem.
pliflentleurs difcours d'injures
groffieres,d'hiſtoires deplacées
GALANT. 129
&de rodomontades pueriles.
M. B. a la condeſcendance
de convenir que le diſcours de
Tlepoleme eſt veritablement
injurieux , mais qu'il rachete
au centuple ces riches injures
par des mots tous d'or & qui
n'ont rien de bas..
C'eſt encore une mediſance
ſelon lui que d'imputer à Sarpedon
des fanfaronades , car
ya t-il rien de plus naturel que
de s'exprimer ainſi ; pour toy
Tlepoleme je te declare que tu vas
rencontrer icy une mortsanglante
une noire destinée , &que bien-
P1217
130 MERCURE
tôt dompté par ma Pique, iu me
donneras de la gloire &ton ame
aux Enfers.
Pourquoy cependant M.de
la M. s'offenſe t-il lors qu'il
voitdans la chaleur de l'action
un homme bruſque& violent
inſulter ſon ennemy & lui diredes
duretés&des brutalités,
c'eſt parce que les Herosdenos
Romans font toûjours gracieux&
honnêtes, de la gentilleffe
&de l'eſprit par tout.
Les railleries pueriles& miferables
qu'adreſſent ordinairement
les vainqueurs aux cadavies,
cauſent ordinairement
GALANT. 131
du mépris & de l'indignation
contre ces fauvages des tems
heroïques.
C'eſt à tort reprend M. B.
Qui ne ſçait que ſenſément
le goût des plaifanteries eſt bizare
& affez arbitraire ; ce qui
a du ſel dans une langue devient
ſouvent infipide lorſqu'il
paſſe de la langue originale
dans une langue étrangere. Le
meilleur mot de M. dela M.
mis en Grec ou en Latin ne
feroitpeut-être pas un fortbon
mot , & c'eſt pour cela que
dans le privilege de fon livre
P.127.
132 MERCURE
deffenſes ſont faites àtous Imprimeurs
d'imprimer cesOcuvres
en Langue Latine ,Grecque
, ou Hebraïque.
Admirez, je vous prie, comme
une raillerie en amene unc
autre ; aprés cela Meſſieurs les
Modernes , venez nous cer
tifier que Meſſieurs les Grecs
fontde forts fots, de forts fades
, & de forts mauvais plaifants
, s'il m'eſtoit permis de
vous démentir , je vousciterois
M B. vous en croirez cependant
ce qu'il vous plaira...
Lesdifcours quetiennentAn
P. 1292
GALANT. 133
tilocus & Hector à leurs chevaux
ne font rien moins que
ridicules. Ondécouvre au contraire
une eſpece d'antoufiafme
dans l'apostrophe que ce
dernier leur fait. Genereux
Coursiers,Xantus, Podarge , Ethon
, & toy mon incomparable
Lampus ,c'est maintenant, dit- il,
qu'il faut que vous me payés le
Join qu'Andromaque a pris tant
de fois ,&c. Il ne doit pas être
plus ſurprenant pour nous de
voir un hommedeguerre apoſtropher
un cheval , que de
voir un Berger s'entretenir
avec ſon chien , ou avec ſes
134 MERCURE
moutons.Eft-onchoqué dans
la Tragedie du Cid de voir
DonDiegue quis'adreſſe à fon
épée, en lui diſant.
Et toy de mes exploits glorieux
instrument , &c.
Ne s'adreſſe t- on pas tous
les jours aux Foreſts , auxRochers
, aux Fontaines.
Si M. B. avoit bien lû la
ſeconde partie des reflexions
deM. de la M. peut- être,n'auroit
ilpas autoriſéces endroits
avec tant de confiance ; il au
roit appris qu'il ne faut pas
confondre des diſcours fi
Seconde part, des reflex. p. 132.
GALANT. 135
gures & allegoriques avecdes
difcours ferieux &naïfs, ladifference
eſt grande,&c .
Uliſſe dans ſon diſcours à
Achille en lui offrant les preſents
d'Agamemnon repete
mot pour mot 3. longues pagesqu'on
vient de lire un in
ſtant auparavant.
L'Apologiſte ſeroit ici de l'avis
de M. de la M.& il retrancheroit
cette repetitions'ilétoit
le maître de retrancher quelque
choſe à Homere ; ce n'eſt
pas que cette repetition toute
longue qu'elle eſt ne puiſſe être
trés bien excuſée, par la raiſon
!
136 MERCURE
de l'ancien uſage. Il a la pre
caution denous informer que
cette repetition qui eſtde 34.
vers dans le Grec en eſt une
de 3. pages dans le François,
Il a de plus lagenerofité de
faire un facrifice à la ſeverité
de M. de la M. qui ne peut
ſouffrir que lors qu'Achile refuſe
avec hauteur les preſents
d'Agamemnon , ce Heros s'égare
dans la diſgreſſion qu'il
fait des particularités de la
Ville de Thebes. Iliade liv. 9.
Phenix dans ſa harangue à
Achille, rappellant dans le neu-
P. 138.
viéme
:
GALANT. 13.7
viéme Livre à ce furieux les
ſoins qu'il avoit pris de luy
pendant ſon enfance , luy die
entre autres belles choſes.Lorfque
je vous preſentois la coupe
pleine de vin , vous en avez
laiffé répandre une partiefur mon
Sein &furmes vêtemens.
M. de la M. avoit accuſé
d'omiffion M. D. en cet endroit
,& il y avoit ſuppléé en
traduiſant ainfi : Combien de
fois avez-vous vomi dans mon
comme il arrive aux en- Sein ,
fans de womirſur leurs nourrices.
M. B. s'éleve fort contre la
baffeffe de cette expreffion ,
Aoust 1715.
M
138 MERCURE
vomir; le verbe Green'offrant
en ſoy aucune idée dégoûtante.
On paſſe volontiers à M. B.
l'apologie de ce mot , mais il
n'en eſt pas moins vray que la
circonſtance eſt baffe enGrec ,
en Latin ,& en toute Langue ,
ce qui ſuffit. De plus , M de la
M. convient qu'il falloit met
tre , rejetté le vin que je vous
donnois.
dela
Phenix & Noſtor font repris
d'être d'importuns Conteurs ,
ce dernier ſur tout en eſt à
charge au Lecteur judicieux
de forte qu'on ne ſçait ce qui
GALANT. 139
1
bleſſe le plus dans le diſcours
de ce pretendu Sage , ou l'envie
demeſurée de parler , ou la
vanité , ou l'imprudence.
&
L'Apologiſte n'y donne
pas ſonconfentement :Deffendre
à un Vicillard d'être longdans
ſes recits , de raconter plusieurs
fois la mêmehistoire de parler
Sans mesure du passé , c'est luy
deffondre d'être Vieillard. Aprés
tout Homere fait connoître .
par- là qu'il fçavoit peindred'a
prés la nature les moeurs , &
qu'il avoit de plus une fecondité
admirable pour allonger
ſes diſcours aux dépens même
(
Mij
140 MERCURE
des circonstances les plus étrangeres
à ſa matiere.
Qui le croiroit ! il y a plus
de deux cens comparaiſons dans
l'Iliade , elles ont neanmoins
toutes leur prix fans aucune
abondance vicieuſe ; celles entre-
autres qu'attaque M. de la
M. font les plus eſtimées , la
comparaiſon des jambes de
Menelas avec l'yvoire teinte en
pourpre eſt juſtifiée avec un
Commentaire auffi long que
la comparaiſon même.
La comparaiſon d'Ajax à
un ane que des enfans chaffent
d'un bled, e non pas d'un pré ,à
GALANT. 141
1
coups de bâtons , fait un fond
de Tableau charmant
Quelque envie qu'ait M. B.
de juſtifier Homere ſur les défauts
qu'on luy objecte , il eſt
toutefois comme forcé d'en
avoüer quelques uns. Il auroit
bien voulu , par exemple , ſauver
l'honneur d'Hector en
rendant ſa fuite heroïque ;
mais le défaut étoit ſi ſenſible
qu'à moins d'être Idolâtre
d'Homere , il ne pouvoit n'en
êire pas bleffe. Il paſſe donc
condamnation ſur cet endroit,
avec cette clauſe cependant ,
qu'il eſt perfuadé que fi Ho142
MERCURE
mere revenoit au monde , ik
apporteroit de bonnes raiſons
autquelles les Modernes ſeroient
obligez deſouſcrire.Car
on ne doit pas préfumer qu'un
Poëte plein d'eſprit , de raifon
& de bon fens en ait manqué
dans l'endroit le plus remarquable
& le plus eſſentiel de
fon Poëme. !
Je n'entreray pas dans un
plus long détail ſur le reſte de
l'Apologie , je remets au mois
prochain de continuer mon
examen Je me propoſe ſur
tout de m'étendre particulierement
ſur le nouveau ſyſteGALANT.
143
me du Bouclier d'Achille & nous
verrons ſi le dernier Apologifte
a imaginé quelque nouveau
ſecret pour ranımer , faire
agir , danſer , & parler toutes
les figures de l'Ouvrage merveilleux
de Vulcain
Fermer
15
s. p.
DEFFENSE DE LA POESIE FRANCOISE.
Début :
Aprés un Avant-propos jugé aussi necessaire, j'ose me / Je laisse à Madame Dacier le soin de soûtenir, comme [...]
Mots clefs :
Poète, Pièces en vers et en prose, Apollon, Muses, Parnasse, Illusion, Abbé de Pons, Variété, Danse, Orateur, Rime, Cadence, Versification, Auteurs, Arrangement, Sensible, Imagination, Théorie, Racine, Ronsard, Despréaux, Didactique, Bizarrerie, Langue
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DEFFENSE DE LA POESIE FRANCOISE.
Aprés un Avant-propos jugé auffi
necellaire , j'ofe me promettre que
l'on me fçaura gré d'entrer en matiere
par la Piéce fuivante : elle eft
d'un Auteur trop connu parmi les
favoris d'Apollon , pour ne pas faire
un des principaux ornements de
mon Recueil. De plus elle fervira
à me juftifier dans l'efprit des perfonnes
neutres , qui auroient pû me
foupçonner de partialité , fi je n'avois
point opposé un morceau à la
Diflertation de M. l'Abbé de Pons
A iij
AVANT - PROPOS.
qui eft à la tête du Mercure deJanvier
, dont elle attaque une partie
incidentelle ; fçavoir , fi la Profe
doit le ceder aux Vers.
7
LE
NOUVEAU
MERCURE
DEFFENSE
DE LA
POESIE FRANCOISE.
E laiffe à Madame Dacier
le foin de foûtenir , comme
elle ne manquera pas
fans doute de le faire trés
fçavamment , les principes qu'elle
a avancés fur le Poëme Epique
& que M. l'Abbé de Pons a combattus
dans le Mercure de Janvier
Aiiij
8 LE NOUVEAU
de cette année ; mais en qualité
de Citoyen du Parnafle & de Rimeur
, quoyqu'indigne ; je ne puis
me difpenfer d'entrer en caufe fur
ce qui regarde les interefts & la
gloire d'un Art que je cultive depuis
longtemps .
Tout homme doit être Soldat ,
quand il s'agit de défendre fa patrie.
Notre Patrie à nous autres Poëtes ,
s'il m'eft permis de me mettre du
nombre , c'eſt le Parnaffe . On ne
peut fupprimer les Vers , qu'il ne
foit ruiné de fond en comble ; car
pour Meffieurs les Profateurs , comme
il leur plaît de fe nommer ; ils
y tiennent un fi petit rang , fi même
ils y en tiennent aucun , qu'à peine
les y compte-t- on pour quelque
chofe. Les Poëtes au contraire
font les Seigneurs dominants ; Apollon
ne s'y communique qu'a eux ;
les Mufes ne favorifent qu'eux feuls
de leurs infpirations , & même pour
le faire avec plus de régularité &
moins de confufion ; elles ont par
tagé entre elles les differentes
fortes de Poëfies auxquelles les
MERCURE.
Poëtes fe confacrent ; & Pegaſe enfin
, tout cheval qu'il eft , ne s'y
laifle monter que par les Poëtes.
Le Parnafie nous appartient donc
en propre ; c'est notre patrimoine ,
& à titre d'autant plus légitime ,
qu'il y en a plufieurs parmi nous ,
qui n'en ont jamais eu d'autre. En
faut-il davantage pour allumer mon
zele , & exciter dans moi cette vive
ardeur avec laquelle on combattoit
autrefois , pour fes foyers &
pour les Autels ?
Je fens bien que pour faire les
chofes dans les formes , ce feroit
en Vers que je devrois défendre la
caufe des Vers. Mais dans la jufte
défiance que m'infpire la médiocrité
de mon talent en ce genre , je ne
veux pas donner lieu à mon adverfaire
de s'en prévaloir , & d'attribuer
à l'imperfection de l'Art , ce
qui ne devroit tomber que fur l'incapacité
du Poëte . Peut - être trahîrois
- je moi - même ma caufe , en
voulant la défendre , & je me ferois
dire perfonnellement , ce que
M. l'Abbé de Pons ne dit qu'en
10 LE NOUVEAU
general , à tous mes confreres :
Pourquoi ne me parle - t - on pas en
Profe ? *
C'est donc en ce langage que je
vais m'expliquer , & fi dans une
défenſe auffi légitime que celle- ci ,
il m'échape quelques termes qui
ne foient pas affez inefurez , je prie
notre adverfaire de fe fouvenir que
c'eſt le Parnafle , notre domicile ,
que j'ai à défendre , & que je fuis
en droit de faire autant de bruit
pour la défenfe de notre maifon ,
que Ciceron en fit autrefois pour
le retabliffement de la fienne . *
* Si c'eft une illufion dans Madame
Dacier de croire , que les Vers
font plus fufceptibles de grandeur &
de Majefté que la Profe , & que
le
Poëme y trouve plus de reffource ,
j'avoue que je fuis de moitié avec
elle fur cette illufion , & je m'es
* Page 75 .
*. Oratio
pro
*. Page 68 .
domo fuâ.
MERCURE. If
fais honneur . Il ne feroit même pas
impoffible que l'illufion ne fût moins
de notre côté , que du côté de ceux
qui nous l'imputent. Nous avons
déja pour nous , de l'aveu de notre
adverfaire , le préjugé public. * Tour
déraisonnable qu'on dépeint ce préjugé
, on convient qu'il eft univerfel
; & fi nous nous trompons , dumoins
avons - nous la confolation
de voir , que grand nombre d'honnêtes
gens fe trompent avec nous.
Il ne s'agit plus que de fçavoir de
quel côté eft l'illuſion .
Je ne prétends point icy fuivre nôtre
adverfaire pied à pied , ni faire
une differtation dans les formes ;
mais fans m'affervir à cette methode
gefnante , en répondant à un Auteur
qui ne blâme rien tant dans nôtre
art , que la gêne , j'efpere fatisfaire
pleinement à toutes fes difficultez .
Je conviens d'abord de bonne foy
de cette efpece de gêne & de con-
* Page 68.
Ibid.
12 LE NOUVEAU
trainte qui fe trouve dans les vers
& qui leur eft fi eflentielle , que c'eft
principalement ce qui les diftingue
de la profe. J'avoue en ſecond lieu
qu'il eft beaucoup plus aifé de parler
& d'écrire en profe , que de parler &
d'écrire en vers , tout comme il eſt
beaucoup plus aifé de marcher que
de danfer. Il y avoit plus de quarante
ans que M. Jourdain difoit de la
profe , non feulement fans avoir ap.
pris à en dire , mais même fans fçavoir
qu'il en difoit . Il eût beſoin de
fçavoir faire une reverence pour faluer
une Marquife , & pour cette
fimple reverence , il luy fallut un
Maiftre. Que conclure de tout cela ?
le voicy : c'eft que fi on veut le borner
à ce qui eft de plus facile & de
plus comode , il faut s'en tenir à la
profe , & fupprimer les vers ,fe contenter
de marcher & bannir la danſe .
Le parallele que je fais icy des
vers avec la dance, eft bien plus jufte
à ce qu'il me femble , que celuy que
fait M. l'Abbé de Pons,du Poëte avec
un danfeur de corde. Qu'est- ce que
la dance ce font des
pas mefurez .
Qu'est- ce
MERCURE. 13
>
Qu'est- ce que les vers ? ce font des
mots cadencez & difpofés en certain
ordre. C'eft la varieté de cette
mefure qui conftitue les différentes
fortes de vers ; comme les pas
différents ou différemment liés
conftituent les différentes fortes de
dances. Le Poëte , ni le Danfeur
ne courent point rifque de fe caf
fer le cou dans l'exercice de leur
Art. Tout est affés égal de part &
d'autre ; & fi les vers font plus de
plaifir que la fimple Profe c'eft
par là même raifon , que la danſe a
quelque chofe de plus piquant &
de plus interrellant , que la démarche
fimple & ordinaire d'un homme
qui , va naturellement fon pas.
,
Il est vrai qu'Horace dans fa belle
Epître, addreflée à Augufte , femble
faire une espéce de parallele entre
les Poëtes & les Danfeurs de corde ;
mais le parallele ne tombe que fur
une chofe qui regarde plus le génie
du Poëte que la verfification * . Car
que veut- il faire entendre , quand
*. Hor. Art Poet.
Février 1717. B
14 LE NOUVEAU
il dit qu'il n'eft pas moins frapé de
l'adrefle & de l'habileté d'un Poe
le qui , à la faveur d'un fujet fabureux
& d'un peril imaginaire , fait
jouer tous les refforts des paffions
dans un coeur , l'attendrit , le tranſporte
, le calme fucceffivement , l'effraye
& l'épouvante même par le
prestige & l'enchantement de fon
art , que s'il le voyoit danfer fur la
corde Il ne veut dire par là rien
autre chofe , finon , que pour produire
des effets fi merveilleux dans
les coeurs , il faut autant de fouplefle
& d'agilité , fi j'ofe m'exprimer ainfi ,
dans l'efprit du Pocte , qu'il en faut
dans le corps du danfeur pour voltiger
fur une corde tendue en l'air. Or
fila profe , comme le foûtient M.
l'Abbé de Pons , * peut faire tout ce
que font les vers ; fi , comme il le dit ,
les fictions ingenieufe , les figures hardies
, les images brillantes ne font pas
plus l'appanage des vers que de la
* Page 69 .
* Page 68 .
MERCURE.
is
Profe ; voilà Meffieurs les Profateurs
devenus danfeurs de corde, auffi- bien
que nous. Ils croyent eftre en effet
auffi grands maiſtres dans l'art d'exciter
les paffions , que le peuvent être
les Poetes , & par confequent on ne
peut nous mettre au niveau des danfeurs
de corde , qu'on ne falle entrer
dans le même branle tous les Orateurs
, Harangueurs , Avocats , &
les Prédicateurs même.
Mais fi l'on veut s'en tenir au plus
commode , & fe borner à ce qui eft de
plus naturel & de moins gefnant ,
pourquoy fe jetter à plaifir dans la
recherche fatiguante de ces fictions ingenienfes
& de ces figures hardies ,
propres à émouvoir les paffions ?
Pourquoy fe tourmenter l'imagination
à inventer des tours qui frapent,
qui étonnent ? Pourquoy faire illufion
à l'efprit par des enchantemens
de figures maniées avec art , & par
tous ces autres artifices de l'eloquence
, que l'Arcopage avoit bannis des
caufes qui fe plaidoient à fon Tribunal
? N'en coûte- t-il rien pour tout
cela à l'Orateur ; & ne feroit- il pas
Bij
16- LE NOUVEAU
moins gênant , moins fatiguant pour
lui , de fe contenter d'expofer fimple .
ment fes raifons l'une après l'autre
dans l'ordre le plus naturel ? I eft
vrai , & rien même ne feroit plus raifonnable
, fi l'efprit de l'homme étoit
d'une autre trempe qu'il n'eft ; c'eſt- àdire
, s'il étoit affez Philofophe pour
fe contenter du vrai tout pur : mais il
a fes caprices & fes foibleffes,qui demandent
des ménagemens & des égards.
Il y a des veritez qui ne font
impreffion fur lui , qu'autant qu'on a
le talent de les lui faire goûter , & il
fautfouvent lui arracher par furpriſe;
& comme à force de preftige , ce que
la raifon nuë & dégagée de ces efpéces
de fantômes ou féduifans , ou
effrayans , dont l'art l'environne
n'en obtiendront jamais ,
De la maniere que l'efprit de l'homme
eft fait , on ne peut parvenir à lui
plaire, que par des endroits qui le flatent
; il faut quelque chofe qui le réveille
, qui le pique , & qui excite
dans lui de la furprife ; & il n'eft jamais
touché plus agréablement , que
quand cette furpriſe va jufqu'à l'adMERCURE
17
miration. Ce fera un foible , fi l'on
veut , dans luy , que de ne fe pas contenter
de la verité pure & denuée d'agrémens
; mais c'eft à ce foible que
nous devons l'invention des Arts &
des Sciences , & le foin qu'on a pris
dans tous les temps de les perfectionner.
Or tout cela s'eft -il fait , ou fe
fait-il encore fans gêne & fans contrainte
; on la pafle à tous les autres
arts , cette contrainte & cette gêne
pourquoi l'art des vers eft-il feul à
qui on la reproche ?
On me répond à cela , que ce qu'on
blâme dans les vers , ce n'eſt pas précifément
la gêne & la contrainte ,
mais une gêne , & une contrainte qui
va à la ruine des penſées , qui leur fait
perdre leur verité & leur grace naturelle
quifait plier la raifonfous le joug
d'un langagefollement mefuré , bifarre,
effrayant , quiporte avec luy l'appareil
du travail & de l'affectation . A ces incommoditez
qu'on prétend qu'apporte
avec elle l'uniformité de la rime
& de la cadence ; on ajoute de plus ,
Page 58 & 59. & ¢.
Biis
18 LE NOUVEAU
quelle fatigue , qu'elle ennuye ; de forte
qu'il n'y a eû qu'un long commerce
qui ait pu nous accoûtumer à la démarche
affectée des vers , & à leur
air contraint , & qu'on ne les fouffre
que par habitude * Enfin , comme
l'a dit feu M. l'Archevêque de Cambray
* C'est une torture d'efprit en pure
perte ; car je ne diffimaleray point que
ce grand homme a efté fur le fujer
des vers,dans la même prévention que
M. l'Abbé de Pons . Je fais bien fâché
de trouver en mon chemin un nouvel
adverfaire , de cette réputation
& de ce poids ; mais dans la noble
confiance que m'infpire, & la bonté
de ma caufe,& le caractere du Poëte,
qui tient un peu du Gaſcon , je ne
crois pas que je recule pour un ennemi
de plus , quelque formidable qu'il
puiffe être.
Cependant comme c'eft l'art que
j'entreprends de défendre , & non , le
mauvais ufage qu'on en peut faire ,
* Page 58
* Reflexionsfur la Rhetor.
5
19 MERCURRE
je demande, avant toute chofe , qu'on
ne mette point fur le compte de la
Poëfie , les imperfections & les défauts
qui ne viennent que de l'ignorance,
de l'incapacité ou de la negligence
du Poëte. Je palle fans peine
condamnation fur les mauvaisPoëtes,
& même fur ce que les bons ont de
defectueux . On nous cite deux vers de
Racine , & deux autres de Defpreaux ,
où l'on trouve quelque chofe à reprendre.
Ce font l'un & l'autre, deux
de nos plus grands Maiftres ; je conviens
cependant qu'au lieu de deux
vers de chacun , on en pourroit citer
bien d'autres du fecond , & un plus
grand nombre encore du premier
Poëte;plus aifé queDefpreaux dans fa
verfification ; mais bien moins châtić
& bien moins correct. De-là on va
conclure avec M. de Cambray que
la perfection de la verfification Fran
goife eft prefque impoſſible , puiſque
ceux même qui s'y font le plus diftinguez
, & qui ont été le plus loin dans
cet art , ne font pas exempts de dé
fauts.
Je ne puis mieux faire fentir l'illu-
D iiij
20 LE NOUVEAU
fion de cette confequence que par une
fuppofition que je fuis en droit de
faire. Ronfard jouïfloit en fon temps
d'une reputation encore plus éclatante
& plus univerfelle , que ne l'a été
celle de Racine & de Defpreaux dans
le nôtre. Si fur quelques -uns de fes
vers reconnus pour foibles & pour
mauvais , dans le temps même de fa
plus grande vogue , quelqu'un avoit
conclu, qu'il étoit comme impoffible
d'atteindre à la perfection de la Poë .
fie , puifque Ronfard même n'étoit
pas exempt de défaut , ce raifonnement
nous paroiftroit- il aujourd'huy
bien convainquant ? & qui nous a dit
qu'il ne viendra pas aprés nous des
genies heureux , qui aidez des lumieres
, des leçons & des exemples que
leur ont laiffé nos meilleurs Poëtes ,
porteront l'art de la verfification encore
plus haut , que ceux -ci ne l'ont
porté , & toucheront de plus prés à
ce point de perfection où tend l'art
Si des fautes où font tombez les
plus habiles & les plus diftingués
dans chaque art ; on doit conclure
au préjudice de l'art même , il n'y
MERCURE. 21
en a point de la perfection duquel
il ne faille défelperer. Les plus
grands Poetes font fujets à des né.
gligences , & leurs plus beaux Ou.
vrages ont des taches. J'en conviens
; mais qu'on me montre un
Orateur fans défaut. On voudroit
que dans un long Ouvrage , le Poëte
ne laiẞât rien à defirer pour la jufteße
, la clarté & l'élegance. Ie le
voudrois bien auffi ; mais qu'on me
montre un long ouvrage de Profe
en notre langue , où il n'y ait rien
à redire fur l'élegance , la clarté ,
ou la jufteffe , & qui foit exempt
des moindres négligences.
›
Je ne fçais pas comment en jugent
les autres ; mais je ne ferois point
de difficulté de dire que je trouve
à proportion beaucoup plus de chofes
à reprendre dans les ouvra .
ges de Profe que dans ceux de
Vers , & je fuis perfuadé que quiconque
voudra examiner de prés
ce que nous avons de meilleur dans
ces deux genres d'écrire , en fera le
même jugement. Je dirai bien plus ,
c'eft qu'il n'eft gueres poffible que.
22 LE NOUVEAU
les Ouvrages de Vers ne foient plus
achevez que ceux de Profe . Pourquoy
cela ? C'est que les bons Vers
font toujours travaillez avec plus
de foin que la bonne Profe , & que
cependant la bonne Profe ne demande
gueres moins de travail &
de méditation que les bons Vers.
Il y a une forte d'harmonie dans
la Profe plus difficile à attraper que
celle de la Poefie ; celle - ci à fon
chemin tout tracé ; chaque pied ,
chaque fyllable a fon arrangement
fixe & reglé ; au lieu que l'autre
qui n'a point de regle palpable &
déterminée , dépend prefque toute
du goût & de l'oreille.
Je ne puis diffimuler que je trouve
une injuſtice criante dans la maniere
dont on juge des Poetes. On
convient qu'ils font plus gênés que
ceux qui écrivent en Profe ; & au
lieu de leur paffer quelque chofe
en faveur de cette gêne , on éxige
dans eux plus de regularité , plus
de jufteffe & plus de perfection que
dans les autres Ecrivains. Quand
un profateur a exprimé rondement
MERCURE. 23
fa penfêe en termes intelligibles &
recûs , on n'en demande pas davantage
, & l'on ne va pas rechercher
, s'il n'y avoit point de termes
plus propres , plus énergiques ,
des tours plus vifs & plus heureux
qu'il pût employer . On entend ce
qu'on a lû ; on a hâte d'aller à ce
qui fuit , & par là on eſt diſpoſé
à fe contenter aisément de ce que
l'on trouve . Il s'en faut bien qu'on
ait la même indulgence pour le
Poëte. Ce n'est pas allés qu'on entende
ce qu'il dit ; on lui fait encore
un procés fur ce qu'il ne dit
pas & qu'il n'a ni , dû , ni voulu
dire , mais qu'on devine , que la
gêné du vers lui a fait fupprimer
malgré lui . On pefe jufqu'aux moindres
fyllabes de fes vers ; on ne veut
point que rien Y foit forcé ou déplacé
, que rien y grimace ; & tout
prévenu qu'on ett fur la fervitude
perpetuelle de la rime , on ne lui
en veut pas paffer une de foible .
On tépond à cela ; Ce font des loix
qu'il s'eft faites ; on eft en droit d'éxiger
qu'il les obferve. Pourquoi
24
LE NOUVEAU
de
›
s'eft il affujetti a cette folle meſure,
feuvent aux dépens de la raifon qu'il
eft obligé de faire plier fous le ja ng
ce langage bifarre, quifait perdre aux
penfées leur verité & leur grace natu
relle. C'est un joug , il eft vrai
c'eſt une gêne & une contrainte ;
mais une contrainte , où les Poëtes
trouvent de la douceur , & de trés
grands avantages , & qui fans les
jetter dans tous ces inconvénients
qu'on impute à leur art , leur procure
des fecours auffi grands qu'ils
font réels.
Pour rendre ceci fenfible , & faire
toucher au doigt les avantages confiderables
que retirent les Poëtes de
cette contrainte à laquelle la meſure
du vers les affujettit , je fuppofe
qu'on donne à deux perfonnes d'un
efprit à peu prés égal , la même penfée
à exprimer , à l'un en profe
& à l'autre en vers . Le premier , s'en
tiendra , comme il arrive d'ordinaire
à la premiere expreffion jufte &
claire qui fe prefentera d'abord à
fon efprit . Le fecond au contraire ,
gêné , par la cadance , & par la rime
qu'il
MERCURE
.
25
qu'il ne rencontre pas dans les premier's
termes que fon efprit lui fournit
, tournera fa penſée en cent façons
, l'envifagera dans tous les
fens dont elle paroîtra fufceptible ,
s'échauffera l'imagination pour en
tirer des termes , & pour créer ,
s'il le faur, des tours , qui puiffent
faire quadrer fa penſée, à la meſure
de fon vers. Or quoy de plus propre
à cultiver l'efprit , à l'élever ,
à le perfectionner , a enrichir l'i.
magination , & à lui donner cette
fécondité qui multiplie en quelque
forte , le même objet dans fon idée
par les differents regards !) Oui !
mais , dit - on , voici l'inconvénient
& l'écueil : De tous ces tours , de
de toutes ces toutes ces images ,
expreffions, on choifira , non la meilleure
& la plus convenable , mais
celle qui renferme la rime dont on
a befoin & aprés laquelle on court.
Ainfi voila le Poëte gouverné par
la rime ; elle féduit ; elle le gourmande
, elle fait plier la raison fous
Le joug du vers, & par là , elle fait
perdre aux pensées leur verité & lew
grace naturelle, C
24 LE NOUVEAU
de
s'eft il affujecti à cette folle mefure ,
fouvent aux dépens de la raifon qu'il
eft obligé de faire plier fous le jong
ce langage bifarre , quifait perdre aux
penfées leur verité & leur grace natu
relle. C'est un joug , il eft vrai
c'eft une gêne & une contrainte ;
mais une contrainte , où les Poëtes
trouvent de la douceur , & de trés
grands avantages , & qui fans les
jetter dans tous ces inconvénients
qu'on impute à leur art , leur procure
des fecours auffi grands qu'ils
font réels.
Pour rendre ceci fenfible , & faire
toucher au doigt les avantages confiderables
que retirent les Poëtes de
cette contrainte à laquelle la meſure
du vers les affujettit , je fuppofe
qu'on donne à deux perfonnes d'un
efprit à peu prés égal , la même penfée
à exprimer , à l'un en profe ,
& à l'autre en vers . Le premier , s'en
tiendra , comme il arrive d'ordinaire
à la premiere expreffion jufte &
claire qui fe prefentera d'abord à
fon efprit . Le fecond au contraire ,
gêné , par la cadance , & par la rime
qu'il
MERCURE.
25
qu'il ne rencontre pas dans les premiers
termes que fon efprit lui fournit
, tournera fa penſée en cent façons
, l'envisagera dans tous les
fens dont elle paroîtra fufceptible ,
s'échauffera l'imagination pour en
tirer des termes , & pour créer ,
s'il le faur , des tours , qui puiflent
faire quadrer fa penſée, à la meſure
de fon vers , Or quoy de plus propre
à cultiver l'efprit , à l'élever
à le perfectionner a enrichir l'i
magination , & à lui donner cette
fécondité qui multiplie en quelque
forte , le même objet dans fon idée ,
par les differents regards ¦ Oüi !
mais , dit - on , voici l'inconvénient
& l'écueil : De tous ces tours , de
toutes ces images , de toutes ces
expreffions,on choifira , non la meil
leure & la plus convenable , mais
celle qui renferme la rime dont on
a befoin & aprés laquelle on court.
Ainfi voilà le Poëte gouverné par
la rime elle féduit ; elle le gourmande
, elle fait plier la raison fous
Le joug du vers, & par là , elle fait
perdre aux pensées leur verité & lew
grace naturelle, C
;
26
LE
NOUVEAU
Tout cela eft vrai dans la pratique
des mauvais Poëtes , & dans
l'idée de ceux qui , faute d'être dans
l'exercice de la verfification , ne feavent
pas , comment les bons Poetës
fe gouvernent à cet égard . Il y a
dans tous les arts , certains myftéres
où la Théorie ne pénétre point ,
& qui ne fe révélent qu'à la pratique
& à l'ufage . Les bons Poëtes ,
comme les mauvais , font obligez de
faire pafler une même penfée par
vingt expreffions differentes , & de
fe la reprefenter fous vingt differents
jours ; jufques là tout eft égal entreeux.
Voici le point où ils fe feparent,
& ce qui les diftingue des uns des
autres. De tous ces tours & de toutes
ces expreffions differentes qu'ils ont
imaginées ; le mauvais Poete s'en
tient à celle qui lui livre ſa rime , &
c'eft en cela qu'il eft mauvais Poete.
Le bon Poete au contraire , choiſit
avant toute choſe, l'expreffion la plus
noble & la plus énergique ; le tour le
plus vif, le plus brillant, & qui donne
le plus de force & le plus de grace
à fa penfée , & cela fans égard pour
MERCURE, 17
la rime à laquelle il ne donne que fa
feconde réflexion . Quelque que foit
cette rime , il y affujettit tout le refte
; c'est ainsi qu'il fait plier la rime
fous le joug de la raifon , tandis que
le mauvais Poete fait plier la raifon
fous le joug de la time, La gêne de
la rime fait fouvent dire au mauvais
Poëte , ou plus , ou moins , ou toute
autre chofe qu'il ne voudroit dire ;
au lieu qu'elle fait fouvent trouver
au bon,des idées naives & des faillies
heureuſes , qu'il n'auroit jamais imaginées
fans cet aiguillon . Il y a tou.
jours dans chaque periode , dans chaque
penfée un peu étendue,quelque
endroit qui domine , à peu prés ,
comme dans un tableau , il y a tou
jours un objet principal auquel on
rapporte & on unit tous les autres.
Chez les Auteurs qui ont du goût ,
c'eft cet endroit qui gouverne le refte
qu'on tafche d'y lier , d'y aflortir &
d'y unir le plus naturellement qu'on
peut. Or c'est là , dit -on , la difficulté
que cette union ! il faut trouver une
terminaifon qui rime à cette expreffion
dominante,que vous aurez choi
*
Cij
.8 LE NOUVEAU
fie par préference , il faudra forcer
tout le refte pour l'amour d'elle . Et
qu'importe de quel côté foir la gêne
& la tyrannie , & laquelle des
deux rimes qui fe répondent , fouffre
& grimace ? Le Lecteur n'en fera
pas moins frapé du désagrément qui
refulte de cette gêne .
Faulle idée de ceux qui ne font -
point dans l'habitude de la verfification
, & qui fe font un monftre de
la rime , mais idée en même temps .
dont il eft dautant plus difficile de
les faire revenir , qu'il n'y a , que l'éxercice
& l'habitude de la verfification
, qui pût les défabufer. Je les
prieray feulement de faire une remarque
qu'ils n'ont peut- être jamais
faite , & dont il n'y a perfonne qui
ne foit capable . C'eft que dans le difcours
ordinaire, on ne dit gueres une
douzaine de mots de fuite, qu'on n'en
trouve au moins deux qui riment enfemble
; de forte que tout le travail
fe reduit à tourner ſa phraſe de maniere,
que ces deux terminaifons qui
riment , tombent naturellement au
bout des deux vers . Ce qui eft plus
MERCURE. 29
facile que je ne le puis dire ; & fion
cenfulte ceux qui font dans l'ufage de
faire des vers françois , ils conviendront
fans peine que la rime pour
l'ordinaire , eft ce qui les gêne & les
embaraffe le moins ; de forte que
M. Defpreaux a eu grande raifon de
dire dans fon art Poetique au fujet
de la rime .
Lorfqu'à la bien chercher d'abord on
s'évertuë ,
L'esprit à la trouver aifèment s'habituë;
Au joug de la raison fans peine elle
flechit ,
Et loin de la gêne„ la fert & l'enrichit.
S'il me falloit verifier , papiers fur
table , ce que j'ay dit du peu de préjudice
que la contrainte de la cadence
& de la rime, apporte à la verité, à la
beauté & à la grace des pensées ; je
n'en irois point chercher d'autre preuve,
que cet ouvrage même de M. Defpreaux
que je viens de citer , & que
je regarde comme le Poëme le plus
achevé que nous avons en noftre lan-
Cij
30 LE NOUVEAU
gue . Je trouve dans ce feul Poëme de
quoi prouver qu'il n'y a peut -être rien
qu'on ne puifle exprimer auffi heureufement
en vers qu'en profe. C'eſt
un ouvrage didactique , & par là même
, d'un caractere froid , & moins
fufceptible des agréments de la
Poefie,que toute autre efpece de Poëme.
C'est peu de dire qu'il n'y a pref
que rien de forcé , ni de foible dans
cet ouvrage , tout m'y paroift failė,
fi naturel , que je ne fçay pas comment
le Poëte auroit pu s'y prendre,
pour trouver des termes plus propres
& plus nobles que ceux qu'il a mis
en oeuvre. Je fais plus : Je Propole au
plus habile Profateur de prendre le
fonds de cet ouvrage & d'en mettre
les préceptes & les inftructions en
pure profe , & je le défie de le faire
plus intelligiblement , plus nettement
& plus naturellement que
Defpreaux ne l'a fait en vers .
S'apperçoit- on dans cet ouvrage
& dans la plupart de ceux du même
Auteur & de nos antres bons Poëtes ,
de cet air contraint & de cet appareil
de travail d'affectation , qu'on
MERCURE.
31
reproche tant ? Pour moy , fi j'ofe
dire ce queje penfe , je m'en apperçois
bien davantage dans des ouvrages
de profe , pleins d'efprit d'ailleurs
, mais dont le ftile me paroift
bien plus gené & plus affecté que celuy
de la Poëfie. Tel eft celuy de S.
Evremond en plufieurs de fes ouvrages
. Les mots y font prefque toujours
dans une attitude contrainte & forcée
; il faut fouvent aider à la lettre
pour les entendre , & je fuis perfuadé
que s'ils avoient la liberté de fe plaindre
, ils avouëroient qu'ils fe trouvent
bien plus en preffe & plus mal à
leur aife dans fa profe & dans d'autres
ouvrages pareils , qu'ils ne le
font dans les bons vers.
Heft für que la cadence & lagime
affujettit à une certaine meſure reglée
, qu'on appellera contrainte , fi
l'on veut , en ce que toute regle emporte
avec foy une forte de contrainte
; mais c'eft en quoi paroift la fuperiorité
du bon Poëte , de fçavoir
manier fi dextrement fon art ; qu'il
en fafle oublier la contrainte à fon
Le&eur ; qu'il obſerve la regle , fans
32 LE NOUVEAU
918
paroiftre s'eftre fait une affaire de
T'obferver ; que les termes fe trouvent
fi bien liez & fi naturellement
affortis enfemble , que cette union
femble plûtoft l'effet d'une rencontre
heureule , que le fruit d'une recherche
étudiée , & qu'enfin la rime
tombe fi jufte & fi à propos , qu'on
foit tenté de croire qu'elle ne s'y
trouve que par hafard , & parcequ'on
n'a pû l'éviter .
C'eft ce qui fait une forte d'illufion
qu'on peut regarder comme la fource
de cette multitude de mauvais Poctes
dont lePublic eft obfedé . Cet air d'aifance
que les bons Poëtes fçavent répandre
dans leursvers , a quelque cho⚫
fe de feduifant.Tout yparoît fi naturel
que le Lecteur , s'il n'eft fur fes gardes
, eft porté à prefumer qu'il ne
tiendroit qu'à luy ; d'en faire autant.
Ut fibi quivis fperet idem flaté de
cette agréable idée , il prend la plume
en main , & croit que les vers
vont couler comme la profe ; il n'y
a que l'experience qu'il fait du con-
* Horat. Art. Poet,
MERCURE.
traire, qui puiffe le détromper : fudet
multum , fruftraque laboret Aufus idem.
Le malheur eft que la plû--
part ne veulent pas eftre defabulez .
Toûjours leurrez par le charme fateur
des vers qu'ils admirent , ils en
trouvent toutes les beautez fi fort à
leur portée , qu'ils croyent y toûcher
déja , & qu'il leur en coûtera peu
d'efforts pour y atteindre .
Or ce charme & cet enchantement
dont la multitude des mauvais
Poetes nous fait trop voir, combien il
eft difficile de fe defendre , peut -il
être l'effet d'un langage bizarre & ef='
frayant , comme on veut bien l'appeller?
La bizarrerie a t'elle quelque
chofe de fi attrayant ? ce qui effraye,
eft-il propre à féduire , & à infpirer
tine envie fecrete de l'imiter ?
M. de Cambray apporte pour preuve
de cette bizarrerie prétendue , le
foin qu'on a d'éviter dans la Profe,la
cadence des vers , tant elle est peu propre
, dit-il , à flater l'oreille.
C'est à peu prés comme G pour
* Ibid.
34 LE NOUVEAU
Prouver, que la danfe eft bizarre , on
alleguoit le foin qu'on prend d'en
éviter les mouvemens & les attitudes
en marchant. Le meilleur danfeur du
monde paroiftroit ridicule , s'il obfervoit
dans fa démarche ordinaire,la
mefure & les inflexions qu'on auroit
admirées dans fa danfe . La profe &
les vers ont chacun une forte d'harmonie
qui leur eft propre. Si l'on évite
dans la profe celle qui convient aux
vers , ce n'eft pas qu'elle ne flatte l'oreille,
mais c'eft qu'elle ne la flate pas,
de la maniere qu'elle la doit fla er ;
& qu'il eft auffi mal de parler vers en
profe , que de parler profe en vers.
La cadence du vers loin d'avoir rien
de bizarre ou de choquant , a aucontraire
quelque chofe de finarurel , que
quand on compofe dans un ftile un
peu élevé, c'eft la premiere qui fe pré-
Tente d'abord à l'efprit ; & que de trés
habiles gens , faute d'être dans le
train de la Poefie , en ont efté la dupe ,
& ont laiffés échapper bien des hemiftiches
, & fouvent des vers entiers
dans leur profe; C'eft là ce qu'on peut
dire , qu'elle laffe , qu'elle fatigue ,
MERCURE. 35
qu'elle ennuye , parce qu'elle eft hors
de fa place , & non pas dans les vers
où elle doit fe trouver.
J'ai dans la cauſe que je défens ,
un avantage qui en juſtifie la bonté ;
c'est que nos adverfaires en font
réduits à fe contredire dans les reproches
qu'ils nous font . M. l'Abbé
de Pons , par exemple , nous déclare
qu'il y a quelque chofe dans les vers
qui le fatigue & qui l'ennuye. Mais
trois ou quatre pages aprés , il convient
que le poète nous plait , quoique
fouvent il nous parle avec moins
d'élegance que le profateur. Comment
ennuye.t - il, s'il plaiſt & comment
plaift-il , s'il ennuye ? Voilà un en.
nuy bien amufant & bien agréable !
Mais enfin à quoy impute-t- on cet
ennuy ? au retour importun de la rime,
à la repetition des mêmes nombres dans
chaque phrafe . Enfin à l'uniformité
perpetuelle qui régne dans les vers.
J'aurois peut- être eſté embarraſlé
à répondre à cette difficulté , & à
juſtifier la verſification d'un ennuy
qu'on prétend qu'elle devroit caufer
, quoyqu'on convienne qu'elle
36 LE NOUVEAU
ne le caule pas ; fi M. de Cambray
ne m'avoit fait appercevoir dans
- l'Analife qu'il fait de la conftru &tion
de la Phrafe Françoife , que la Profe
en nôtre langue pêche encore plus
du côté de cette uniformité , que les
vers , En effet que peut-on imaginer
de plus fimple & de plus uniforme
que cette conftruction ? * On veit tomjours
, dit- il , venir d'abord un nominatiffubftaniif
qui mine ſon adje &tif
comme par la main. Son verbe ne
manque pas de marcher derriere , fuivi
d'un adverbe qui ne souffre rien
entre deux , & le Regime appelle
auffitoft un accufatif qu'on ne peut déplacer
; c'est ce qui exclut toutefufpenfion
d'efprit , toute attente, toute
furprife , toute varieté , & fouvens
toute magnifique cadence. Voilà la
preuve que me fournit l'un de nos
adverfaires , fur l'uniformité conftante
& invariable de la construction
Françoile en Profe. Mais ne fe trouve-
t.elle pas la même dans les vers?
Non , & c'eft furquoi j'ai pour garant
notre autre adverfaire M. l'Abbé
* Reflex. fur la Rhet.
de
MERCURE.
37
de Pons . A l'égard des conftructions ;
dit- il , on accorde aux Poëtes le droit
de les varier un peu plus , que nefait la
Profe.
Nous voilà donc , de fon aveu même
, un peu plus au large de ce cofté
là , que les Profateurs, Nous, qu'on dépeint
comme des gens fi contraints & -
fi gênez dans leur marche. On s'eſt
bien douté que les Poetes ne manque.
roient pas de s'en prévaloir , comme
de raifon ; & c'eft pour cela qu'on
prend la précaution de les avertir
charitablement,de n'en point tirer de
vanité car , ajoûte M. l'Abbé de
Pons ce droit même attefte la mifere
de leur art ; Et nous , nous foûtenons
qu'il en montre la richefle & la beauté.
En quoy fait- on confifter cette mifere
prétendue de nôtre art . ? En ce que
pour fubvenir à fon beſoin, on a estéforcé
de faire plier laregie françoise qui
veut, qu'onfoulage l'attention par une
conftruction aisée, qui présente à quelque
›
*
Page 66.
Page 67.
D
38
LE
NOUVEAU
hofe près,lesidées dans leur ordre naturel.
Et nous , nous prétendons , non
pas qu'on a accordé aux Poëtes , car
nous fommes glorieux , & nous ne
voulons avoir obligation à perfonne ;
mais qu'ils fe font mis eux- mêmes &
de leur propre autorité, en poffeffion
d'un droit qui les fauvoit de cette
uniformité languiflante, qui eft excufable
dans la Profe , mais qui nous
a paru incompatible avec la grandeur
& la majefté des vers ; & c'est
par cette heureuſe hardieffe , digne
de l'élevation de leur génie , qu'ils
fe font mis en état de produire cette
fufpenfion d'efprit , cette attente , cette
Surprise , cette varieté & ces magnifiques
cadences , où felon M. de Cambray,
la Profe ne peut atteindre .
S'it eftoit vray que ce droit ne fût
accordé qu'à la mifere de notre art,
à titre de befoin , & fous le nom de
licence , nous éviterions autant qu'il
nous feroit poffible , de nous en fervir
, & foigneux de cacher noftre
mifere ; nous ne nous en fervirions
jamais qu'à la derniere extremité,
Loin de cela , nous évitons au conMERCURRE.
39
traire la conftruction naturelle de la.
Profe , comme un écueil , & nous regardons
toute Poëfie où cette conftruction
eft regulierement obfervée ,
plûtôt , comme la profe rimée , que
comme des vers .
Et pour ne point fortir de l'exemple
des vers de M. de la Motte , citez
par M. l'Abbé de Pons , où parlant
des trefors , il dit :
Du fein de la Terre entrouverte
Chers inftruments de notreperte ,
L'argent & tor font arrachez ;
On les tire de ces abifmes ,
Oùfage & prévoyant nos crimes
La nature les a cachez.
Il ne faut pas croire que ce foit la
neceffité de la mefure qui ait forcé M.
de la Motte , à renvoyer ces mots :
L'argent & l'or , au troifiéme vers,
& celui-ci , la nature au dernier , c'eſt
à dire , tous deux à la fin de la phrafe,
où ils fe trouvent. Il luy eftoit aifé , s'il
l'euft voulu , de les arranger , comme
ils le font dans la verfion qu'en a faite
en profe , M. l'Abbé de Pons ; mais
Dij
40 LE NOUVEA Ú
alors ce n'euft efté que de la profe rimée
; au lieu qu'ici ce font des vers.
Ces deux nominatifs qui font les objets
dominants des deux phraſes , &
comme les principaux perfonnages
du tableau , eftant renvoyez vers la
fin,produisent cette fufpenfion qui foutient
avec agrément l'attention de l'ef
prit , & qui par là le preferve de cer
ennuy qu'on nous reproche à tort , &
dont nos vers ne ſe défendent qu'en
évitant avec ſoin l'allure de la profe.
Nous fommes donc bien éloignez
de croire, comme M. l'Abbé de Pons,
que fi nous fuivions cette allure
* Nos vers n'en feroient que plus parfaits
; nousfommes perfuadez au contraire,
qu'ils en feroient moins vers ,
c'est à dire , moins ce qu'ils doivent
eftre , il ajoute que quand il en * tron_
ve une fuite nombreuse , dont les conftructions
pourroient eftre adoptéespar la
profe , il applaudit aupredige. Je luy
crie mercy fur cela , & je luy declare
Pag. 67.
Ibid,
MERCURE
41
qu'en mon particulier, l'ay toujours
tâché de faire des vers qui fuffent na.
turels ; inais que quelqu'estime que
je falle d'ailleurs de fon jugement , &
quelque paffion que j'eufle de meriter
en toute autre chofe fes applau
diffemens , je ferois tres fâché de les
meriter fur cet article de verfification , -
adoptable par la profe.
Quelque agrément que la rime
donne aux vers , nous ne nous tiendrions
pas aflez diftinguez des Profateurs
, fi nous n'en differions que par
cet endroit , qu'on nous reproche en--
core comme une fource d'ennui,par
l'uniformité de fa terminaiſon. S'il.
n'y avoit qu'une rime au monde , ou
que le nombre en fut fort borné , le
reproche feroit bien fonde ; mais il y
en a des milliers dans notre langue ,
& quand on fçait les varier , comme
le font les bons Poëtes , en les choififfant
de fons differents , loin que
ces terminaifons mifes comme en regard
, fatiguent & ennuyent , elles.
foulagent au contraire & délaffent
agréablement le Lecteur . M. de
Cambray eftoit d'avis qu'on nous
Diij.
42 LE NOUVEAU
mit un peu plus au large fur cet ar
ticle , mais à Dieu ne plaife , le parnaffe
a plus befoin d'eftre reformé en
cela ,, que d'eftre mitigé ; le Public y
perdroit auffi bien que nous , & une
pareille indulgence ne ferviroit qu'à
multiplier les mauvais Poëtes , & à
faire degenerer les bons.
De tout ce que j'ai dit ; il s'enfuit ,
que de quelque côté qu'on envifage
la conftruction des vers , il ne
s'y trouve rien qui ne doive plaire ,
& qui ne plaife en effet. Auffi nos Adverfaires
en conviennent- ils debonne
foy, & M. l'Abbé de Pons avouë luimême
qu'il eft dansl'illuſion la plus favorable
à l'art qu'il condamne & qu'il
eft fenfible aux graces des vers . Mais
ildéclare en même temps , que c'eft .
une illufion , qu'en cela même il eft
dupe , & qu'il a tort de s'y plaire.
Quel triomphe pour la Poëfie qu'un
pareil aveu quelle arrache de la plume
de fon ennemi , à qui elle plaift
même malgré lui ! Il appelle toute
fa raifon au fecours, pour fe deffendre
de ce charme qu'il nomme illufion
, il en recherche la fource , & au
MERCURE.
48
lieu de l'attribuer à l'élevation, à la
magnificence , à la varieté , à la hardielle
, au brillant , au merveilleux
des tours , des figures , des expreffions
; il aime mieux imaginer que
ce charme ne vient que de l'habitude .
Ce que je vois de conftant dans tout
ceci, c'eft que les vers plaifent. Pourquoi
plaifent- ils ? c'eft furquoi on devine
plûtôt qu'on ne raifonne . Tenons-
nous en donc à ce qui eft de
certain , & recevons la fatisfaction
que nous donnent les vers , fans les
aller chicaner mal- à - propos , fur le
plus ou le moins de droit qu'ils ont
de nous en donner. Les gens d'efprit
font toûjours ingenieux à fe tourmen.
ter eux-mêmes. Ce n'eft pas aflez
pour eux d'avoir du plaifir , ils veulent
encore en avoir fcientifique--
ment & dans les regles ; il faut qu'ils
creufent jufqu'à ce qu'ils ayent pû‹.
démêler , pourquoi ils en ont . He ,
Meffieurs , vous qui êtes fi ennemis
de la gêne & de la fervitude des vers,
pourquoi vous en procurez - vousune
inutile , même dans ce qui vous
plaift . Joüiflez , fans tant fubtilifer
"
44.
LE NOUVEAU
d'un plaifir auffi innocent , que celui
que vous offre l'harmonie des vers ;
& fongez , que les plaifirs de cette
trempe font fi rares & fi précieux ,
que loin de chercher à en diminuer
le nombre & à les effaroucher par
des réflexions importunes , on doit.
encore travailler à les multiplier .
E nouveau fiftême propofé par
M. l'Abbé de Pons fur le Poëme
Epique, n'excitera - t'il pas le zele &
l'émulation des difciples d'Ariftote ?
Il y va de leur honneur de ne pas
laiffer le temps à une fi dangereufe
nouveauté , de s'établir . Le morceau
que l'on vient de lire , ne traite
qu'une queftion incidente de la nouvelle
diflertation ; un ami des Mu--
;
fes juftement allarmé , vient de parler
pour la deffenfe de fes foyers..
Mais il ne doit pas encore demeurer
tranquile fur la foy de fon manifefte
; l'Adverfaire reviendra le mois
prochain à la charge , & fe promet
de mettre la queftion controverfée .
dans un jour fi évident , que perfonne
ne fera plus tenté de l'inerroger
fur cela à l'avenir.
necellaire , j'ofe me promettre que
l'on me fçaura gré d'entrer en matiere
par la Piéce fuivante : elle eft
d'un Auteur trop connu parmi les
favoris d'Apollon , pour ne pas faire
un des principaux ornements de
mon Recueil. De plus elle fervira
à me juftifier dans l'efprit des perfonnes
neutres , qui auroient pû me
foupçonner de partialité , fi je n'avois
point opposé un morceau à la
Diflertation de M. l'Abbé de Pons
A iij
AVANT - PROPOS.
qui eft à la tête du Mercure deJanvier
, dont elle attaque une partie
incidentelle ; fçavoir , fi la Profe
doit le ceder aux Vers.
7
LE
NOUVEAU
MERCURE
DEFFENSE
DE LA
POESIE FRANCOISE.
E laiffe à Madame Dacier
le foin de foûtenir , comme
elle ne manquera pas
fans doute de le faire trés
fçavamment , les principes qu'elle
a avancés fur le Poëme Epique
& que M. l'Abbé de Pons a combattus
dans le Mercure de Janvier
Aiiij
8 LE NOUVEAU
de cette année ; mais en qualité
de Citoyen du Parnafle & de Rimeur
, quoyqu'indigne ; je ne puis
me difpenfer d'entrer en caufe fur
ce qui regarde les interefts & la
gloire d'un Art que je cultive depuis
longtemps .
Tout homme doit être Soldat ,
quand il s'agit de défendre fa patrie.
Notre Patrie à nous autres Poëtes ,
s'il m'eft permis de me mettre du
nombre , c'eſt le Parnaffe . On ne
peut fupprimer les Vers , qu'il ne
foit ruiné de fond en comble ; car
pour Meffieurs les Profateurs , comme
il leur plaît de fe nommer ; ils
y tiennent un fi petit rang , fi même
ils y en tiennent aucun , qu'à peine
les y compte-t- on pour quelque
chofe. Les Poëtes au contraire
font les Seigneurs dominants ; Apollon
ne s'y communique qu'a eux ;
les Mufes ne favorifent qu'eux feuls
de leurs infpirations , & même pour
le faire avec plus de régularité &
moins de confufion ; elles ont par
tagé entre elles les differentes
fortes de Poëfies auxquelles les
MERCURE.
Poëtes fe confacrent ; & Pegaſe enfin
, tout cheval qu'il eft , ne s'y
laifle monter que par les Poëtes.
Le Parnafie nous appartient donc
en propre ; c'est notre patrimoine ,
& à titre d'autant plus légitime ,
qu'il y en a plufieurs parmi nous ,
qui n'en ont jamais eu d'autre. En
faut-il davantage pour allumer mon
zele , & exciter dans moi cette vive
ardeur avec laquelle on combattoit
autrefois , pour fes foyers &
pour les Autels ?
Je fens bien que pour faire les
chofes dans les formes , ce feroit
en Vers que je devrois défendre la
caufe des Vers. Mais dans la jufte
défiance que m'infpire la médiocrité
de mon talent en ce genre , je ne
veux pas donner lieu à mon adverfaire
de s'en prévaloir , & d'attribuer
à l'imperfection de l'Art , ce
qui ne devroit tomber que fur l'incapacité
du Poëte . Peut - être trahîrois
- je moi - même ma caufe , en
voulant la défendre , & je me ferois
dire perfonnellement , ce que
M. l'Abbé de Pons ne dit qu'en
10 LE NOUVEAU
general , à tous mes confreres :
Pourquoi ne me parle - t - on pas en
Profe ? *
C'est donc en ce langage que je
vais m'expliquer , & fi dans une
défenſe auffi légitime que celle- ci ,
il m'échape quelques termes qui
ne foient pas affez inefurez , je prie
notre adverfaire de fe fouvenir que
c'eſt le Parnafle , notre domicile ,
que j'ai à défendre , & que je fuis
en droit de faire autant de bruit
pour la défenfe de notre maifon ,
que Ciceron en fit autrefois pour
le retabliffement de la fienne . *
* Si c'eft une illufion dans Madame
Dacier de croire , que les Vers
font plus fufceptibles de grandeur &
de Majefté que la Profe , & que
le
Poëme y trouve plus de reffource ,
j'avoue que je fuis de moitié avec
elle fur cette illufion , & je m'es
* Page 75 .
*. Oratio
pro
*. Page 68 .
domo fuâ.
MERCURE. If
fais honneur . Il ne feroit même pas
impoffible que l'illufion ne fût moins
de notre côté , que du côté de ceux
qui nous l'imputent. Nous avons
déja pour nous , de l'aveu de notre
adverfaire , le préjugé public. * Tour
déraisonnable qu'on dépeint ce préjugé
, on convient qu'il eft univerfel
; & fi nous nous trompons , dumoins
avons - nous la confolation
de voir , que grand nombre d'honnêtes
gens fe trompent avec nous.
Il ne s'agit plus que de fçavoir de
quel côté eft l'illuſion .
Je ne prétends point icy fuivre nôtre
adverfaire pied à pied , ni faire
une differtation dans les formes ;
mais fans m'affervir à cette methode
gefnante , en répondant à un Auteur
qui ne blâme rien tant dans nôtre
art , que la gêne , j'efpere fatisfaire
pleinement à toutes fes difficultez .
Je conviens d'abord de bonne foy
de cette efpece de gêne & de con-
* Page 68.
Ibid.
12 LE NOUVEAU
trainte qui fe trouve dans les vers
& qui leur eft fi eflentielle , que c'eft
principalement ce qui les diftingue
de la profe. J'avoue en ſecond lieu
qu'il eft beaucoup plus aifé de parler
& d'écrire en profe , que de parler &
d'écrire en vers , tout comme il eſt
beaucoup plus aifé de marcher que
de danfer. Il y avoit plus de quarante
ans que M. Jourdain difoit de la
profe , non feulement fans avoir ap.
pris à en dire , mais même fans fçavoir
qu'il en difoit . Il eût beſoin de
fçavoir faire une reverence pour faluer
une Marquife , & pour cette
fimple reverence , il luy fallut un
Maiftre. Que conclure de tout cela ?
le voicy : c'eft que fi on veut le borner
à ce qui eft de plus facile & de
plus comode , il faut s'en tenir à la
profe , & fupprimer les vers ,fe contenter
de marcher & bannir la danſe .
Le parallele que je fais icy des
vers avec la dance, eft bien plus jufte
à ce qu'il me femble , que celuy que
fait M. l'Abbé de Pons,du Poëte avec
un danfeur de corde. Qu'est- ce que
la dance ce font des
pas mefurez .
Qu'est- ce
MERCURE. 13
>
Qu'est- ce que les vers ? ce font des
mots cadencez & difpofés en certain
ordre. C'eft la varieté de cette
mefure qui conftitue les différentes
fortes de vers ; comme les pas
différents ou différemment liés
conftituent les différentes fortes de
dances. Le Poëte , ni le Danfeur
ne courent point rifque de fe caf
fer le cou dans l'exercice de leur
Art. Tout est affés égal de part &
d'autre ; & fi les vers font plus de
plaifir que la fimple Profe c'eft
par là même raifon , que la danſe a
quelque chofe de plus piquant &
de plus interrellant , que la démarche
fimple & ordinaire d'un homme
qui , va naturellement fon pas.
,
Il est vrai qu'Horace dans fa belle
Epître, addreflée à Augufte , femble
faire une espéce de parallele entre
les Poëtes & les Danfeurs de corde ;
mais le parallele ne tombe que fur
une chofe qui regarde plus le génie
du Poëte que la verfification * . Car
que veut- il faire entendre , quand
*. Hor. Art Poet.
Février 1717. B
14 LE NOUVEAU
il dit qu'il n'eft pas moins frapé de
l'adrefle & de l'habileté d'un Poe
le qui , à la faveur d'un fujet fabureux
& d'un peril imaginaire , fait
jouer tous les refforts des paffions
dans un coeur , l'attendrit , le tranſporte
, le calme fucceffivement , l'effraye
& l'épouvante même par le
prestige & l'enchantement de fon
art , que s'il le voyoit danfer fur la
corde Il ne veut dire par là rien
autre chofe , finon , que pour produire
des effets fi merveilleux dans
les coeurs , il faut autant de fouplefle
& d'agilité , fi j'ofe m'exprimer ainfi ,
dans l'efprit du Pocte , qu'il en faut
dans le corps du danfeur pour voltiger
fur une corde tendue en l'air. Or
fila profe , comme le foûtient M.
l'Abbé de Pons , * peut faire tout ce
que font les vers ; fi , comme il le dit ,
les fictions ingenieufe , les figures hardies
, les images brillantes ne font pas
plus l'appanage des vers que de la
* Page 69 .
* Page 68 .
MERCURE.
is
Profe ; voilà Meffieurs les Profateurs
devenus danfeurs de corde, auffi- bien
que nous. Ils croyent eftre en effet
auffi grands maiſtres dans l'art d'exciter
les paffions , que le peuvent être
les Poetes , & par confequent on ne
peut nous mettre au niveau des danfeurs
de corde , qu'on ne falle entrer
dans le même branle tous les Orateurs
, Harangueurs , Avocats , &
les Prédicateurs même.
Mais fi l'on veut s'en tenir au plus
commode , & fe borner à ce qui eft de
plus naturel & de moins gefnant ,
pourquoy fe jetter à plaifir dans la
recherche fatiguante de ces fictions ingenienfes
& de ces figures hardies ,
propres à émouvoir les paffions ?
Pourquoy fe tourmenter l'imagination
à inventer des tours qui frapent,
qui étonnent ? Pourquoy faire illufion
à l'efprit par des enchantemens
de figures maniées avec art , & par
tous ces autres artifices de l'eloquence
, que l'Arcopage avoit bannis des
caufes qui fe plaidoient à fon Tribunal
? N'en coûte- t-il rien pour tout
cela à l'Orateur ; & ne feroit- il pas
Bij
16- LE NOUVEAU
moins gênant , moins fatiguant pour
lui , de fe contenter d'expofer fimple .
ment fes raifons l'une après l'autre
dans l'ordre le plus naturel ? I eft
vrai , & rien même ne feroit plus raifonnable
, fi l'efprit de l'homme étoit
d'une autre trempe qu'il n'eft ; c'eſt- àdire
, s'il étoit affez Philofophe pour
fe contenter du vrai tout pur : mais il
a fes caprices & fes foibleffes,qui demandent
des ménagemens & des égards.
Il y a des veritez qui ne font
impreffion fur lui , qu'autant qu'on a
le talent de les lui faire goûter , & il
fautfouvent lui arracher par furpriſe;
& comme à force de preftige , ce que
la raifon nuë & dégagée de ces efpéces
de fantômes ou féduifans , ou
effrayans , dont l'art l'environne
n'en obtiendront jamais ,
De la maniere que l'efprit de l'homme
eft fait , on ne peut parvenir à lui
plaire, que par des endroits qui le flatent
; il faut quelque chofe qui le réveille
, qui le pique , & qui excite
dans lui de la furprife ; & il n'eft jamais
touché plus agréablement , que
quand cette furpriſe va jufqu'à l'adMERCURE
17
miration. Ce fera un foible , fi l'on
veut , dans luy , que de ne fe pas contenter
de la verité pure & denuée d'agrémens
; mais c'eft à ce foible que
nous devons l'invention des Arts &
des Sciences , & le foin qu'on a pris
dans tous les temps de les perfectionner.
Or tout cela s'eft -il fait , ou fe
fait-il encore fans gêne & fans contrainte
; on la pafle à tous les autres
arts , cette contrainte & cette gêne
pourquoi l'art des vers eft-il feul à
qui on la reproche ?
On me répond à cela , que ce qu'on
blâme dans les vers , ce n'eſt pas précifément
la gêne & la contrainte ,
mais une gêne , & une contrainte qui
va à la ruine des penſées , qui leur fait
perdre leur verité & leur grace naturelle
quifait plier la raifonfous le joug
d'un langagefollement mefuré , bifarre,
effrayant , quiporte avec luy l'appareil
du travail & de l'affectation . A ces incommoditez
qu'on prétend qu'apporte
avec elle l'uniformité de la rime
& de la cadence ; on ajoute de plus ,
Page 58 & 59. & ¢.
Biis
18 LE NOUVEAU
quelle fatigue , qu'elle ennuye ; de forte
qu'il n'y a eû qu'un long commerce
qui ait pu nous accoûtumer à la démarche
affectée des vers , & à leur
air contraint , & qu'on ne les fouffre
que par habitude * Enfin , comme
l'a dit feu M. l'Archevêque de Cambray
* C'est une torture d'efprit en pure
perte ; car je ne diffimaleray point que
ce grand homme a efté fur le fujer
des vers,dans la même prévention que
M. l'Abbé de Pons . Je fais bien fâché
de trouver en mon chemin un nouvel
adverfaire , de cette réputation
& de ce poids ; mais dans la noble
confiance que m'infpire, & la bonté
de ma caufe,& le caractere du Poëte,
qui tient un peu du Gaſcon , je ne
crois pas que je recule pour un ennemi
de plus , quelque formidable qu'il
puiffe être.
Cependant comme c'eft l'art que
j'entreprends de défendre , & non , le
mauvais ufage qu'on en peut faire ,
* Page 58
* Reflexionsfur la Rhetor.
5
19 MERCURRE
je demande, avant toute chofe , qu'on
ne mette point fur le compte de la
Poëfie , les imperfections & les défauts
qui ne viennent que de l'ignorance,
de l'incapacité ou de la negligence
du Poëte. Je palle fans peine
condamnation fur les mauvaisPoëtes,
& même fur ce que les bons ont de
defectueux . On nous cite deux vers de
Racine , & deux autres de Defpreaux ,
où l'on trouve quelque chofe à reprendre.
Ce font l'un & l'autre, deux
de nos plus grands Maiftres ; je conviens
cependant qu'au lieu de deux
vers de chacun , on en pourroit citer
bien d'autres du fecond , & un plus
grand nombre encore du premier
Poëte;plus aifé queDefpreaux dans fa
verfification ; mais bien moins châtić
& bien moins correct. De-là on va
conclure avec M. de Cambray que
la perfection de la verfification Fran
goife eft prefque impoſſible , puiſque
ceux même qui s'y font le plus diftinguez
, & qui ont été le plus loin dans
cet art , ne font pas exempts de dé
fauts.
Je ne puis mieux faire fentir l'illu-
D iiij
20 LE NOUVEAU
fion de cette confequence que par une
fuppofition que je fuis en droit de
faire. Ronfard jouïfloit en fon temps
d'une reputation encore plus éclatante
& plus univerfelle , que ne l'a été
celle de Racine & de Defpreaux dans
le nôtre. Si fur quelques -uns de fes
vers reconnus pour foibles & pour
mauvais , dans le temps même de fa
plus grande vogue , quelqu'un avoit
conclu, qu'il étoit comme impoffible
d'atteindre à la perfection de la Poë .
fie , puifque Ronfard même n'étoit
pas exempt de défaut , ce raifonnement
nous paroiftroit- il aujourd'huy
bien convainquant ? & qui nous a dit
qu'il ne viendra pas aprés nous des
genies heureux , qui aidez des lumieres
, des leçons & des exemples que
leur ont laiffé nos meilleurs Poëtes ,
porteront l'art de la verfification encore
plus haut , que ceux -ci ne l'ont
porté , & toucheront de plus prés à
ce point de perfection où tend l'art
Si des fautes où font tombez les
plus habiles & les plus diftingués
dans chaque art ; on doit conclure
au préjudice de l'art même , il n'y
MERCURE. 21
en a point de la perfection duquel
il ne faille défelperer. Les plus
grands Poetes font fujets à des né.
gligences , & leurs plus beaux Ou.
vrages ont des taches. J'en conviens
; mais qu'on me montre un
Orateur fans défaut. On voudroit
que dans un long Ouvrage , le Poëte
ne laiẞât rien à defirer pour la jufteße
, la clarté & l'élegance. Ie le
voudrois bien auffi ; mais qu'on me
montre un long ouvrage de Profe
en notre langue , où il n'y ait rien
à redire fur l'élegance , la clarté ,
ou la jufteffe , & qui foit exempt
des moindres négligences.
›
Je ne fçais pas comment en jugent
les autres ; mais je ne ferois point
de difficulté de dire que je trouve
à proportion beaucoup plus de chofes
à reprendre dans les ouvra .
ges de Profe que dans ceux de
Vers , & je fuis perfuadé que quiconque
voudra examiner de prés
ce que nous avons de meilleur dans
ces deux genres d'écrire , en fera le
même jugement. Je dirai bien plus ,
c'eft qu'il n'eft gueres poffible que.
22 LE NOUVEAU
les Ouvrages de Vers ne foient plus
achevez que ceux de Profe . Pourquoy
cela ? C'est que les bons Vers
font toujours travaillez avec plus
de foin que la bonne Profe , & que
cependant la bonne Profe ne demande
gueres moins de travail &
de méditation que les bons Vers.
Il y a une forte d'harmonie dans
la Profe plus difficile à attraper que
celle de la Poefie ; celle - ci à fon
chemin tout tracé ; chaque pied ,
chaque fyllable a fon arrangement
fixe & reglé ; au lieu que l'autre
qui n'a point de regle palpable &
déterminée , dépend prefque toute
du goût & de l'oreille.
Je ne puis diffimuler que je trouve
une injuſtice criante dans la maniere
dont on juge des Poetes. On
convient qu'ils font plus gênés que
ceux qui écrivent en Profe ; & au
lieu de leur paffer quelque chofe
en faveur de cette gêne , on éxige
dans eux plus de regularité , plus
de jufteffe & plus de perfection que
dans les autres Ecrivains. Quand
un profateur a exprimé rondement
MERCURE. 23
fa penfêe en termes intelligibles &
recûs , on n'en demande pas davantage
, & l'on ne va pas rechercher
, s'il n'y avoit point de termes
plus propres , plus énergiques ,
des tours plus vifs & plus heureux
qu'il pût employer . On entend ce
qu'on a lû ; on a hâte d'aller à ce
qui fuit , & par là on eſt diſpoſé
à fe contenter aisément de ce que
l'on trouve . Il s'en faut bien qu'on
ait la même indulgence pour le
Poëte. Ce n'est pas allés qu'on entende
ce qu'il dit ; on lui fait encore
un procés fur ce qu'il ne dit
pas & qu'il n'a ni , dû , ni voulu
dire , mais qu'on devine , que la
gêné du vers lui a fait fupprimer
malgré lui . On pefe jufqu'aux moindres
fyllabes de fes vers ; on ne veut
point que rien Y foit forcé ou déplacé
, que rien y grimace ; & tout
prévenu qu'on ett fur la fervitude
perpetuelle de la rime , on ne lui
en veut pas paffer une de foible .
On tépond à cela ; Ce font des loix
qu'il s'eft faites ; on eft en droit d'éxiger
qu'il les obferve. Pourquoi
24
LE NOUVEAU
de
›
s'eft il affujetti a cette folle meſure,
feuvent aux dépens de la raifon qu'il
eft obligé de faire plier fous le ja ng
ce langage bifarre, quifait perdre aux
penfées leur verité & leur grace natu
relle. C'est un joug , il eft vrai
c'eſt une gêne & une contrainte ;
mais une contrainte , où les Poëtes
trouvent de la douceur , & de trés
grands avantages , & qui fans les
jetter dans tous ces inconvénients
qu'on impute à leur art , leur procure
des fecours auffi grands qu'ils
font réels.
Pour rendre ceci fenfible , & faire
toucher au doigt les avantages confiderables
que retirent les Poëtes de
cette contrainte à laquelle la meſure
du vers les affujettit , je fuppofe
qu'on donne à deux perfonnes d'un
efprit à peu prés égal , la même penfée
à exprimer , à l'un en profe
& à l'autre en vers . Le premier , s'en
tiendra , comme il arrive d'ordinaire
à la premiere expreffion jufte &
claire qui fe prefentera d'abord à
fon efprit . Le fecond au contraire ,
gêné , par la cadance , & par la rime
qu'il
MERCURE
.
25
qu'il ne rencontre pas dans les premier's
termes que fon efprit lui fournit
, tournera fa penſée en cent façons
, l'envifagera dans tous les
fens dont elle paroîtra fufceptible ,
s'échauffera l'imagination pour en
tirer des termes , & pour créer ,
s'il le faur, des tours , qui puiffent
faire quadrer fa penſée, à la meſure
de fon vers. Or quoy de plus propre
à cultiver l'efprit , à l'élever ,
à le perfectionner , a enrichir l'i.
magination , & à lui donner cette
fécondité qui multiplie en quelque
forte , le même objet dans fon idée
par les differents regards !) Oui !
mais , dit - on , voici l'inconvénient
& l'écueil : De tous ces tours , de
de toutes ces toutes ces images ,
expreffions, on choifira , non la meilleure
& la plus convenable , mais
celle qui renferme la rime dont on
a befoin & aprés laquelle on court.
Ainfi voila le Poëte gouverné par
la rime ; elle féduit ; elle le gourmande
, elle fait plier la raison fous
Le joug du vers, & par là , elle fait
perdre aux pensées leur verité & lew
grace naturelle, C
24 LE NOUVEAU
de
s'eft il affujecti à cette folle mefure ,
fouvent aux dépens de la raifon qu'il
eft obligé de faire plier fous le jong
ce langage bifarre , quifait perdre aux
penfées leur verité & leur grace natu
relle. C'est un joug , il eft vrai
c'eft une gêne & une contrainte ;
mais une contrainte , où les Poëtes
trouvent de la douceur , & de trés
grands avantages , & qui fans les
jetter dans tous ces inconvénients
qu'on impute à leur art , leur procure
des fecours auffi grands qu'ils
font réels.
Pour rendre ceci fenfible , & faire
toucher au doigt les avantages confiderables
que retirent les Poëtes de
cette contrainte à laquelle la meſure
du vers les affujettit , je fuppofe
qu'on donne à deux perfonnes d'un
efprit à peu prés égal , la même penfée
à exprimer , à l'un en profe ,
& à l'autre en vers . Le premier , s'en
tiendra , comme il arrive d'ordinaire
à la premiere expreffion jufte &
claire qui fe prefentera d'abord à
fon efprit . Le fecond au contraire ,
gêné , par la cadance , & par la rime
qu'il
MERCURE.
25
qu'il ne rencontre pas dans les premiers
termes que fon efprit lui fournit
, tournera fa penſée en cent façons
, l'envisagera dans tous les
fens dont elle paroîtra fufceptible ,
s'échauffera l'imagination pour en
tirer des termes , & pour créer ,
s'il le faur , des tours , qui puiflent
faire quadrer fa penſée, à la meſure
de fon vers , Or quoy de plus propre
à cultiver l'efprit , à l'élever
à le perfectionner a enrichir l'i
magination , & à lui donner cette
fécondité qui multiplie en quelque
forte , le même objet dans fon idée ,
par les differents regards ¦ Oüi !
mais , dit - on , voici l'inconvénient
& l'écueil : De tous ces tours , de
toutes ces images , de toutes ces
expreffions,on choifira , non la meil
leure & la plus convenable , mais
celle qui renferme la rime dont on
a befoin & aprés laquelle on court.
Ainfi voilà le Poëte gouverné par
la rime elle féduit ; elle le gourmande
, elle fait plier la raison fous
Le joug du vers, & par là , elle fait
perdre aux pensées leur verité & lew
grace naturelle, C
;
26
LE
NOUVEAU
Tout cela eft vrai dans la pratique
des mauvais Poëtes , & dans
l'idée de ceux qui , faute d'être dans
l'exercice de la verfification , ne feavent
pas , comment les bons Poetës
fe gouvernent à cet égard . Il y a
dans tous les arts , certains myftéres
où la Théorie ne pénétre point ,
& qui ne fe révélent qu'à la pratique
& à l'ufage . Les bons Poëtes ,
comme les mauvais , font obligez de
faire pafler une même penfée par
vingt expreffions differentes , & de
fe la reprefenter fous vingt differents
jours ; jufques là tout eft égal entreeux.
Voici le point où ils fe feparent,
& ce qui les diftingue des uns des
autres. De tous ces tours & de toutes
ces expreffions differentes qu'ils ont
imaginées ; le mauvais Poete s'en
tient à celle qui lui livre ſa rime , &
c'eft en cela qu'il eft mauvais Poete.
Le bon Poete au contraire , choiſit
avant toute choſe, l'expreffion la plus
noble & la plus énergique ; le tour le
plus vif, le plus brillant, & qui donne
le plus de force & le plus de grace
à fa penfée , & cela fans égard pour
MERCURE, 17
la rime à laquelle il ne donne que fa
feconde réflexion . Quelque que foit
cette rime , il y affujettit tout le refte
; c'est ainsi qu'il fait plier la rime
fous le joug de la raifon , tandis que
le mauvais Poete fait plier la raifon
fous le joug de la time, La gêne de
la rime fait fouvent dire au mauvais
Poëte , ou plus , ou moins , ou toute
autre chofe qu'il ne voudroit dire ;
au lieu qu'elle fait fouvent trouver
au bon,des idées naives & des faillies
heureuſes , qu'il n'auroit jamais imaginées
fans cet aiguillon . Il y a tou.
jours dans chaque periode , dans chaque
penfée un peu étendue,quelque
endroit qui domine , à peu prés ,
comme dans un tableau , il y a tou
jours un objet principal auquel on
rapporte & on unit tous les autres.
Chez les Auteurs qui ont du goût ,
c'eft cet endroit qui gouverne le refte
qu'on tafche d'y lier , d'y aflortir &
d'y unir le plus naturellement qu'on
peut. Or c'est là , dit -on , la difficulté
que cette union ! il faut trouver une
terminaifon qui rime à cette expreffion
dominante,que vous aurez choi
*
Cij
.8 LE NOUVEAU
fie par préference , il faudra forcer
tout le refte pour l'amour d'elle . Et
qu'importe de quel côté foir la gêne
& la tyrannie , & laquelle des
deux rimes qui fe répondent , fouffre
& grimace ? Le Lecteur n'en fera
pas moins frapé du désagrément qui
refulte de cette gêne .
Faulle idée de ceux qui ne font -
point dans l'habitude de la verfification
, & qui fe font un monftre de
la rime , mais idée en même temps .
dont il eft dautant plus difficile de
les faire revenir , qu'il n'y a , que l'éxercice
& l'habitude de la verfification
, qui pût les défabufer. Je les
prieray feulement de faire une remarque
qu'ils n'ont peut- être jamais
faite , & dont il n'y a perfonne qui
ne foit capable . C'eft que dans le difcours
ordinaire, on ne dit gueres une
douzaine de mots de fuite, qu'on n'en
trouve au moins deux qui riment enfemble
; de forte que tout le travail
fe reduit à tourner ſa phraſe de maniere,
que ces deux terminaifons qui
riment , tombent naturellement au
bout des deux vers . Ce qui eft plus
MERCURE. 29
facile que je ne le puis dire ; & fion
cenfulte ceux qui font dans l'ufage de
faire des vers françois , ils conviendront
fans peine que la rime pour
l'ordinaire , eft ce qui les gêne & les
embaraffe le moins ; de forte que
M. Defpreaux a eu grande raifon de
dire dans fon art Poetique au fujet
de la rime .
Lorfqu'à la bien chercher d'abord on
s'évertuë ,
L'esprit à la trouver aifèment s'habituë;
Au joug de la raison fans peine elle
flechit ,
Et loin de la gêne„ la fert & l'enrichit.
S'il me falloit verifier , papiers fur
table , ce que j'ay dit du peu de préjudice
que la contrainte de la cadence
& de la rime, apporte à la verité, à la
beauté & à la grace des pensées ; je
n'en irois point chercher d'autre preuve,
que cet ouvrage même de M. Defpreaux
que je viens de citer , & que
je regarde comme le Poëme le plus
achevé que nous avons en noftre lan-
Cij
30 LE NOUVEAU
gue . Je trouve dans ce feul Poëme de
quoi prouver qu'il n'y a peut -être rien
qu'on ne puifle exprimer auffi heureufement
en vers qu'en profe. C'eſt
un ouvrage didactique , & par là même
, d'un caractere froid , & moins
fufceptible des agréments de la
Poefie,que toute autre efpece de Poëme.
C'est peu de dire qu'il n'y a pref
que rien de forcé , ni de foible dans
cet ouvrage , tout m'y paroift failė,
fi naturel , que je ne fçay pas comment
le Poëte auroit pu s'y prendre,
pour trouver des termes plus propres
& plus nobles que ceux qu'il a mis
en oeuvre. Je fais plus : Je Propole au
plus habile Profateur de prendre le
fonds de cet ouvrage & d'en mettre
les préceptes & les inftructions en
pure profe , & je le défie de le faire
plus intelligiblement , plus nettement
& plus naturellement que
Defpreaux ne l'a fait en vers .
S'apperçoit- on dans cet ouvrage
& dans la plupart de ceux du même
Auteur & de nos antres bons Poëtes ,
de cet air contraint & de cet appareil
de travail d'affectation , qu'on
MERCURE.
31
reproche tant ? Pour moy , fi j'ofe
dire ce queje penfe , je m'en apperçois
bien davantage dans des ouvrages
de profe , pleins d'efprit d'ailleurs
, mais dont le ftile me paroift
bien plus gené & plus affecté que celuy
de la Poëfie. Tel eft celuy de S.
Evremond en plufieurs de fes ouvrages
. Les mots y font prefque toujours
dans une attitude contrainte & forcée
; il faut fouvent aider à la lettre
pour les entendre , & je fuis perfuadé
que s'ils avoient la liberté de fe plaindre
, ils avouëroient qu'ils fe trouvent
bien plus en preffe & plus mal à
leur aife dans fa profe & dans d'autres
ouvrages pareils , qu'ils ne le
font dans les bons vers.
Heft für que la cadence & lagime
affujettit à une certaine meſure reglée
, qu'on appellera contrainte , fi
l'on veut , en ce que toute regle emporte
avec foy une forte de contrainte
; mais c'eft en quoi paroift la fuperiorité
du bon Poëte , de fçavoir
manier fi dextrement fon art ; qu'il
en fafle oublier la contrainte à fon
Le&eur ; qu'il obſerve la regle , fans
32 LE NOUVEAU
918
paroiftre s'eftre fait une affaire de
T'obferver ; que les termes fe trouvent
fi bien liez & fi naturellement
affortis enfemble , que cette union
femble plûtoft l'effet d'une rencontre
heureule , que le fruit d'une recherche
étudiée , & qu'enfin la rime
tombe fi jufte & fi à propos , qu'on
foit tenté de croire qu'elle ne s'y
trouve que par hafard , & parcequ'on
n'a pû l'éviter .
C'eft ce qui fait une forte d'illufion
qu'on peut regarder comme la fource
de cette multitude de mauvais Poctes
dont lePublic eft obfedé . Cet air d'aifance
que les bons Poëtes fçavent répandre
dans leursvers , a quelque cho⚫
fe de feduifant.Tout yparoît fi naturel
que le Lecteur , s'il n'eft fur fes gardes
, eft porté à prefumer qu'il ne
tiendroit qu'à luy ; d'en faire autant.
Ut fibi quivis fperet idem flaté de
cette agréable idée , il prend la plume
en main , & croit que les vers
vont couler comme la profe ; il n'y
a que l'experience qu'il fait du con-
* Horat. Art. Poet,
MERCURE.
traire, qui puiffe le détromper : fudet
multum , fruftraque laboret Aufus idem.
Le malheur eft que la plû--
part ne veulent pas eftre defabulez .
Toûjours leurrez par le charme fateur
des vers qu'ils admirent , ils en
trouvent toutes les beautez fi fort à
leur portée , qu'ils croyent y toûcher
déja , & qu'il leur en coûtera peu
d'efforts pour y atteindre .
Or ce charme & cet enchantement
dont la multitude des mauvais
Poetes nous fait trop voir, combien il
eft difficile de fe defendre , peut -il
être l'effet d'un langage bizarre & ef='
frayant , comme on veut bien l'appeller?
La bizarrerie a t'elle quelque
chofe de fi attrayant ? ce qui effraye,
eft-il propre à féduire , & à infpirer
tine envie fecrete de l'imiter ?
M. de Cambray apporte pour preuve
de cette bizarrerie prétendue , le
foin qu'on a d'éviter dans la Profe,la
cadence des vers , tant elle est peu propre
, dit-il , à flater l'oreille.
C'est à peu prés comme G pour
* Ibid.
34 LE NOUVEAU
Prouver, que la danfe eft bizarre , on
alleguoit le foin qu'on prend d'en
éviter les mouvemens & les attitudes
en marchant. Le meilleur danfeur du
monde paroiftroit ridicule , s'il obfervoit
dans fa démarche ordinaire,la
mefure & les inflexions qu'on auroit
admirées dans fa danfe . La profe &
les vers ont chacun une forte d'harmonie
qui leur eft propre. Si l'on évite
dans la profe celle qui convient aux
vers , ce n'eft pas qu'elle ne flatte l'oreille,
mais c'eft qu'elle ne la flate pas,
de la maniere qu'elle la doit fla er ;
& qu'il eft auffi mal de parler vers en
profe , que de parler profe en vers.
La cadence du vers loin d'avoir rien
de bizarre ou de choquant , a aucontraire
quelque chofe de finarurel , que
quand on compofe dans un ftile un
peu élevé, c'eft la premiere qui fe pré-
Tente d'abord à l'efprit ; & que de trés
habiles gens , faute d'être dans le
train de la Poefie , en ont efté la dupe ,
& ont laiffés échapper bien des hemiftiches
, & fouvent des vers entiers
dans leur profe; C'eft là ce qu'on peut
dire , qu'elle laffe , qu'elle fatigue ,
MERCURE. 35
qu'elle ennuye , parce qu'elle eft hors
de fa place , & non pas dans les vers
où elle doit fe trouver.
J'ai dans la cauſe que je défens ,
un avantage qui en juſtifie la bonté ;
c'est que nos adverfaires en font
réduits à fe contredire dans les reproches
qu'ils nous font . M. l'Abbé
de Pons , par exemple , nous déclare
qu'il y a quelque chofe dans les vers
qui le fatigue & qui l'ennuye. Mais
trois ou quatre pages aprés , il convient
que le poète nous plait , quoique
fouvent il nous parle avec moins
d'élegance que le profateur. Comment
ennuye.t - il, s'il plaiſt & comment
plaift-il , s'il ennuye ? Voilà un en.
nuy bien amufant & bien agréable !
Mais enfin à quoy impute-t- on cet
ennuy ? au retour importun de la rime,
à la repetition des mêmes nombres dans
chaque phrafe . Enfin à l'uniformité
perpetuelle qui régne dans les vers.
J'aurois peut- être eſté embarraſlé
à répondre à cette difficulté , & à
juſtifier la verſification d'un ennuy
qu'on prétend qu'elle devroit caufer
, quoyqu'on convienne qu'elle
36 LE NOUVEAU
ne le caule pas ; fi M. de Cambray
ne m'avoit fait appercevoir dans
- l'Analife qu'il fait de la conftru &tion
de la Phrafe Françoife , que la Profe
en nôtre langue pêche encore plus
du côté de cette uniformité , que les
vers , En effet que peut-on imaginer
de plus fimple & de plus uniforme
que cette conftruction ? * On veit tomjours
, dit- il , venir d'abord un nominatiffubftaniif
qui mine ſon adje &tif
comme par la main. Son verbe ne
manque pas de marcher derriere , fuivi
d'un adverbe qui ne souffre rien
entre deux , & le Regime appelle
auffitoft un accufatif qu'on ne peut déplacer
; c'est ce qui exclut toutefufpenfion
d'efprit , toute attente, toute
furprife , toute varieté , & fouvens
toute magnifique cadence. Voilà la
preuve que me fournit l'un de nos
adverfaires , fur l'uniformité conftante
& invariable de la construction
Françoile en Profe. Mais ne fe trouve-
t.elle pas la même dans les vers?
Non , & c'eft furquoi j'ai pour garant
notre autre adverfaire M. l'Abbé
* Reflex. fur la Rhet.
de
MERCURE.
37
de Pons . A l'égard des conftructions ;
dit- il , on accorde aux Poëtes le droit
de les varier un peu plus , que nefait la
Profe.
Nous voilà donc , de fon aveu même
, un peu plus au large de ce cofté
là , que les Profateurs, Nous, qu'on dépeint
comme des gens fi contraints & -
fi gênez dans leur marche. On s'eſt
bien douté que les Poetes ne manque.
roient pas de s'en prévaloir , comme
de raifon ; & c'eft pour cela qu'on
prend la précaution de les avertir
charitablement,de n'en point tirer de
vanité car , ajoûte M. l'Abbé de
Pons ce droit même attefte la mifere
de leur art ; Et nous , nous foûtenons
qu'il en montre la richefle & la beauté.
En quoy fait- on confifter cette mifere
prétendue de nôtre art . ? En ce que
pour fubvenir à fon beſoin, on a estéforcé
de faire plier laregie françoise qui
veut, qu'onfoulage l'attention par une
conftruction aisée, qui présente à quelque
›
*
Page 66.
Page 67.
D
38
LE
NOUVEAU
hofe près,lesidées dans leur ordre naturel.
Et nous , nous prétendons , non
pas qu'on a accordé aux Poëtes , car
nous fommes glorieux , & nous ne
voulons avoir obligation à perfonne ;
mais qu'ils fe font mis eux- mêmes &
de leur propre autorité, en poffeffion
d'un droit qui les fauvoit de cette
uniformité languiflante, qui eft excufable
dans la Profe , mais qui nous
a paru incompatible avec la grandeur
& la majefté des vers ; & c'est
par cette heureuſe hardieffe , digne
de l'élevation de leur génie , qu'ils
fe font mis en état de produire cette
fufpenfion d'efprit , cette attente , cette
Surprise , cette varieté & ces magnifiques
cadences , où felon M. de Cambray,
la Profe ne peut atteindre .
S'it eftoit vray que ce droit ne fût
accordé qu'à la mifere de notre art,
à titre de befoin , & fous le nom de
licence , nous éviterions autant qu'il
nous feroit poffible , de nous en fervir
, & foigneux de cacher noftre
mifere ; nous ne nous en fervirions
jamais qu'à la derniere extremité,
Loin de cela , nous évitons au conMERCURRE.
39
traire la conftruction naturelle de la.
Profe , comme un écueil , & nous regardons
toute Poëfie où cette conftruction
eft regulierement obfervée ,
plûtôt , comme la profe rimée , que
comme des vers .
Et pour ne point fortir de l'exemple
des vers de M. de la Motte , citez
par M. l'Abbé de Pons , où parlant
des trefors , il dit :
Du fein de la Terre entrouverte
Chers inftruments de notreperte ,
L'argent & tor font arrachez ;
On les tire de ces abifmes ,
Oùfage & prévoyant nos crimes
La nature les a cachez.
Il ne faut pas croire que ce foit la
neceffité de la mefure qui ait forcé M.
de la Motte , à renvoyer ces mots :
L'argent & l'or , au troifiéme vers,
& celui-ci , la nature au dernier , c'eſt
à dire , tous deux à la fin de la phrafe,
où ils fe trouvent. Il luy eftoit aifé , s'il
l'euft voulu , de les arranger , comme
ils le font dans la verfion qu'en a faite
en profe , M. l'Abbé de Pons ; mais
Dij
40 LE NOUVEA Ú
alors ce n'euft efté que de la profe rimée
; au lieu qu'ici ce font des vers.
Ces deux nominatifs qui font les objets
dominants des deux phraſes , &
comme les principaux perfonnages
du tableau , eftant renvoyez vers la
fin,produisent cette fufpenfion qui foutient
avec agrément l'attention de l'ef
prit , & qui par là le preferve de cer
ennuy qu'on nous reproche à tort , &
dont nos vers ne ſe défendent qu'en
évitant avec ſoin l'allure de la profe.
Nous fommes donc bien éloignez
de croire, comme M. l'Abbé de Pons,
que fi nous fuivions cette allure
* Nos vers n'en feroient que plus parfaits
; nousfommes perfuadez au contraire,
qu'ils en feroient moins vers ,
c'est à dire , moins ce qu'ils doivent
eftre , il ajoute que quand il en * tron_
ve une fuite nombreuse , dont les conftructions
pourroient eftre adoptéespar la
profe , il applaudit aupredige. Je luy
crie mercy fur cela , & je luy declare
Pag. 67.
Ibid,
MERCURE
41
qu'en mon particulier, l'ay toujours
tâché de faire des vers qui fuffent na.
turels ; inais que quelqu'estime que
je falle d'ailleurs de fon jugement , &
quelque paffion que j'eufle de meriter
en toute autre chofe fes applau
diffemens , je ferois tres fâché de les
meriter fur cet article de verfification , -
adoptable par la profe.
Quelque agrément que la rime
donne aux vers , nous ne nous tiendrions
pas aflez diftinguez des Profateurs
, fi nous n'en differions que par
cet endroit , qu'on nous reproche en--
core comme une fource d'ennui,par
l'uniformité de fa terminaiſon. S'il.
n'y avoit qu'une rime au monde , ou
que le nombre en fut fort borné , le
reproche feroit bien fonde ; mais il y
en a des milliers dans notre langue ,
& quand on fçait les varier , comme
le font les bons Poëtes , en les choififfant
de fons differents , loin que
ces terminaifons mifes comme en regard
, fatiguent & ennuyent , elles.
foulagent au contraire & délaffent
agréablement le Lecteur . M. de
Cambray eftoit d'avis qu'on nous
Diij.
42 LE NOUVEAU
mit un peu plus au large fur cet ar
ticle , mais à Dieu ne plaife , le parnaffe
a plus befoin d'eftre reformé en
cela ,, que d'eftre mitigé ; le Public y
perdroit auffi bien que nous , & une
pareille indulgence ne ferviroit qu'à
multiplier les mauvais Poëtes , & à
faire degenerer les bons.
De tout ce que j'ai dit ; il s'enfuit ,
que de quelque côté qu'on envifage
la conftruction des vers , il ne
s'y trouve rien qui ne doive plaire ,
& qui ne plaife en effet. Auffi nos Adverfaires
en conviennent- ils debonne
foy, & M. l'Abbé de Pons avouë luimême
qu'il eft dansl'illuſion la plus favorable
à l'art qu'il condamne & qu'il
eft fenfible aux graces des vers . Mais
ildéclare en même temps , que c'eft .
une illufion , qu'en cela même il eft
dupe , & qu'il a tort de s'y plaire.
Quel triomphe pour la Poëfie qu'un
pareil aveu quelle arrache de la plume
de fon ennemi , à qui elle plaift
même malgré lui ! Il appelle toute
fa raifon au fecours, pour fe deffendre
de ce charme qu'il nomme illufion
, il en recherche la fource , & au
MERCURE.
48
lieu de l'attribuer à l'élevation, à la
magnificence , à la varieté , à la hardielle
, au brillant , au merveilleux
des tours , des figures , des expreffions
; il aime mieux imaginer que
ce charme ne vient que de l'habitude .
Ce que je vois de conftant dans tout
ceci, c'eft que les vers plaifent. Pourquoi
plaifent- ils ? c'eft furquoi on devine
plûtôt qu'on ne raifonne . Tenons-
nous en donc à ce qui eft de
certain , & recevons la fatisfaction
que nous donnent les vers , fans les
aller chicaner mal- à - propos , fur le
plus ou le moins de droit qu'ils ont
de nous en donner. Les gens d'efprit
font toûjours ingenieux à fe tourmen.
ter eux-mêmes. Ce n'eft pas aflez
pour eux d'avoir du plaifir , ils veulent
encore en avoir fcientifique--
ment & dans les regles ; il faut qu'ils
creufent jufqu'à ce qu'ils ayent pû‹.
démêler , pourquoi ils en ont . He ,
Meffieurs , vous qui êtes fi ennemis
de la gêne & de la fervitude des vers,
pourquoi vous en procurez - vousune
inutile , même dans ce qui vous
plaift . Joüiflez , fans tant fubtilifer
"
44.
LE NOUVEAU
d'un plaifir auffi innocent , que celui
que vous offre l'harmonie des vers ;
& fongez , que les plaifirs de cette
trempe font fi rares & fi précieux ,
que loin de chercher à en diminuer
le nombre & à les effaroucher par
des réflexions importunes , on doit.
encore travailler à les multiplier .
E nouveau fiftême propofé par
M. l'Abbé de Pons fur le Poëme
Epique, n'excitera - t'il pas le zele &
l'émulation des difciples d'Ariftote ?
Il y va de leur honneur de ne pas
laiffer le temps à une fi dangereufe
nouveauté , de s'établir . Le morceau
que l'on vient de lire , ne traite
qu'une queftion incidente de la nouvelle
diflertation ; un ami des Mu--
;
fes juftement allarmé , vient de parler
pour la deffenfe de fes foyers..
Mais il ne doit pas encore demeurer
tranquile fur la foy de fon manifefte
; l'Adverfaire reviendra le mois
prochain à la charge , & fe promet
de mettre la queftion controverfée .
dans un jour fi évident , que perfonne
ne fera plus tenté de l'inerroger
fur cela à l'avenir.
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16
p. 179-180
EXTRAIT D'UNE LETTRE
Début :
Aprés vous avoir entretenu, Mr de ce qu'il y a à Paris [...]
Mots clefs :
Bagatelles, Comédie italienne, Acteurs, Langue, Troupes, Éloge, Élégance, Fable, Arlequin
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texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT D'UNE LETTRE
EXTRAIT D'UNE LETTRE
Après vous avoir entretenu , Mr
de ce qu'il y a à Paris de nouvelles
importantes ; il eft jufte que pour
vous égayer , je paffe à quelques
bagatelles qui puillent vous inter-
Lefler ; fi l'on doit donner le nom de
bagatelles à ce qui peut faire plaifir
. Je fçais l'eftime que vous faites
de la plupart des Acteurs qui compolent
la Comedie Italienne. Vous
entendés leur langue ; vous avez
178 LENOU VE AU
demeurez longtemps dans leur Pays,
& vous êtes plus capable qu'un autre
d'en juger. Vous avez aperçû
une troupe entiére dans les yeux ,
& fur le vifage de Lelio ; en effet
on y voit fon coeur & fon efprit ;
& quoiqu'on ne Sçache pas l'Italien ,
on ne perd prefque rien de tout ce
ce qu'il dit. C'est l'éloge qu'en a
fait une grande Princefle ; & ce fuffrage
lui fait d'autant plus d'honneur
qu'il s'accorde avec celui du
Public. Je ne vous parleray point
de lélegance de Flaminia , de la naïveté
de Siria , de l'abondante facilité
de Mario , du jeu fçavant du
Docteur du naturel de Pantalon , de
la vivacité de Violette , ni du Jeu
fenfé de Scapin. C'eſt à nôtre charmant
Arlequin , que je m'arête :
vous fçavez qu'elles font les graces
de ce Pantomime. Qu'elle aimable
Balourdile , qu'elle variété de
tons , qu'elle abondance de lazis ;
vous ignorez ce que nous voyons
avec un plaifir infini ; c'eft qu'il fe
perfectionne tous les jours; la nature
l'aMERCURE.
179
mit à côté de ce que nous avons
vû de meilleur en ce genre , & il
y a apparence que l'étude , & l'exercice
l'éléveront jufqu'au premier
dégré de fon art .
Dernierement aprés la reprefentation
du Boufon à la Cour , il s'avança
fur le bord du Theatre , & fe fervant
d'un jargon moitié François &
moitié Italien qui fait plaifir dans fa
bouche . Meffieurs , dit- il , je veux
vous dire una piciolé Fable , que j'ai
lûe ce matin : car il me prend quelque
fois envie de diventer Sçavant :
Mais la diro en Italien ; & ceux qui
l'entenderanno , l'expliqueranno à
ceux qui ne l'entendent . Alors il conta
fort comiquement la Fable du
Meunier , de fon fils & de l'Ane. -
Comme cet Apologue eft fçu d'un
chacun je ne la rapporterai point ,
en tout cas on peut avoir recours à
M. de la Fontaine .
Il feroit à fouhaiter que je puffe
rendre ici les geftes dont Arlequin
accompagna cette fable il defcendoit
de l'Afne avec le meunier , il y mon13.0
NOUVEAU
›
toit avec le jeune homme , il trotoit
devant eux il prenoit le ton des
Controlleurs , & celui des Controlleufes
; & aprés fon recit , il ajouta
en François ; venons Meffieurs à
l'application ; je fuis le bon homme
& je fuis fon fils , je fuis encore l'Ane.
Plufieurs perfonnes me difent, Arlequin
faut parler François , les Dames
ne vous entendent point , &
bien des hommes ne vous entendent
gueres , lorfque je les ay remercié
de leurs avis ; je me portai d'un autre
côté , où des Seigneurs me dirent.
Arlegun , vous ne devez pas parler
François , vous ruinerez voftre feu .
Je fuis bien embaraflé , parlerai-je
Italien , parlerai - je François . Je vous
le demande ,Meffieurs , alors un homme
du parterre qui avoit apparemment
recueilli les voix , répondit
parlez comme il vous plaira , vous
ferez toûjours plaifir ; Arlequin fr
une grande reverence , avec un ferviteur
trés humble , Meffieurs . On
battit des mains , & chacun s'en alla
content,
Après vous avoir entretenu , Mr
de ce qu'il y a à Paris de nouvelles
importantes ; il eft jufte que pour
vous égayer , je paffe à quelques
bagatelles qui puillent vous inter-
Lefler ; fi l'on doit donner le nom de
bagatelles à ce qui peut faire plaifir
. Je fçais l'eftime que vous faites
de la plupart des Acteurs qui compolent
la Comedie Italienne. Vous
entendés leur langue ; vous avez
178 LENOU VE AU
demeurez longtemps dans leur Pays,
& vous êtes plus capable qu'un autre
d'en juger. Vous avez aperçû
une troupe entiére dans les yeux ,
& fur le vifage de Lelio ; en effet
on y voit fon coeur & fon efprit ;
& quoiqu'on ne Sçache pas l'Italien ,
on ne perd prefque rien de tout ce
ce qu'il dit. C'est l'éloge qu'en a
fait une grande Princefle ; & ce fuffrage
lui fait d'autant plus d'honneur
qu'il s'accorde avec celui du
Public. Je ne vous parleray point
de lélegance de Flaminia , de la naïveté
de Siria , de l'abondante facilité
de Mario , du jeu fçavant du
Docteur du naturel de Pantalon , de
la vivacité de Violette , ni du Jeu
fenfé de Scapin. C'eſt à nôtre charmant
Arlequin , que je m'arête :
vous fçavez qu'elles font les graces
de ce Pantomime. Qu'elle aimable
Balourdile , qu'elle variété de
tons , qu'elle abondance de lazis ;
vous ignorez ce que nous voyons
avec un plaifir infini ; c'eft qu'il fe
perfectionne tous les jours; la nature
l'aMERCURE.
179
mit à côté de ce que nous avons
vû de meilleur en ce genre , & il
y a apparence que l'étude , & l'exercice
l'éléveront jufqu'au premier
dégré de fon art .
Dernierement aprés la reprefentation
du Boufon à la Cour , il s'avança
fur le bord du Theatre , & fe fervant
d'un jargon moitié François &
moitié Italien qui fait plaifir dans fa
bouche . Meffieurs , dit- il , je veux
vous dire una piciolé Fable , que j'ai
lûe ce matin : car il me prend quelque
fois envie de diventer Sçavant :
Mais la diro en Italien ; & ceux qui
l'entenderanno , l'expliqueranno à
ceux qui ne l'entendent . Alors il conta
fort comiquement la Fable du
Meunier , de fon fils & de l'Ane. -
Comme cet Apologue eft fçu d'un
chacun je ne la rapporterai point ,
en tout cas on peut avoir recours à
M. de la Fontaine .
Il feroit à fouhaiter que je puffe
rendre ici les geftes dont Arlequin
accompagna cette fable il defcendoit
de l'Afne avec le meunier , il y mon13.0
NOUVEAU
›
toit avec le jeune homme , il trotoit
devant eux il prenoit le ton des
Controlleurs , & celui des Controlleufes
; & aprés fon recit , il ajouta
en François ; venons Meffieurs à
l'application ; je fuis le bon homme
& je fuis fon fils , je fuis encore l'Ane.
Plufieurs perfonnes me difent, Arlequin
faut parler François , les Dames
ne vous entendent point , &
bien des hommes ne vous entendent
gueres , lorfque je les ay remercié
de leurs avis ; je me portai d'un autre
côté , où des Seigneurs me dirent.
Arlegun , vous ne devez pas parler
François , vous ruinerez voftre feu .
Je fuis bien embaraflé , parlerai-je
Italien , parlerai - je François . Je vous
le demande ,Meffieurs , alors un homme
du parterre qui avoit apparemment
recueilli les voix , répondit
parlez comme il vous plaira , vous
ferez toûjours plaifir ; Arlequin fr
une grande reverence , avec un ferviteur
trés humble , Meffieurs . On
battit des mains , & chacun s'en alla
content,
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17
p. 152-153
AUTRE.
Début :
Admirez de mon sort l'étrange destinée, [...]
Mots clefs :
Langue
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
A Dmirez de mon fort l'étrange
deſtinée ,
En tout temps à couvert je fuis
toujours mouillée ,
Et fais beaucoup de bien , comme
beaucoup de mal ;
Auffi feroit-il très fatal
De ne pouvoir de moi , tirer aucun
fervice :
Rarement on fe peut paffer de mon
office .
Le beau fexe , fur tout , qu'on blâme
affez fouvent ,
De m'employer imprudemment.
Chacun pour fon malheur , en fait
l'expérience :
Puifque par un Arreft du fort ,
Autrefois pareille imprudence
Vous a fait condamner à mort;
Mais éclairciffons ce miftere :
L'Avocat , le Prédicateur ,
Le Magiftrat , le Confeffeur ,
Ne pourroient pas fans moi remplir
leur miniftére..
$
MERCURE. 153
Je fais la garde d'un Palais ,
Dans lequel on n'entrejamais :
Enfin je fuis d'un grand uſage
En tout teins , en tous lieux , mais
plus au fol , qu'au fage ;
Et l'Artifan , comme le Roi ,
A, tous les jours befoin de moi .
A Dmirez de mon fort l'étrange
deſtinée ,
En tout temps à couvert je fuis
toujours mouillée ,
Et fais beaucoup de bien , comme
beaucoup de mal ;
Auffi feroit-il très fatal
De ne pouvoir de moi , tirer aucun
fervice :
Rarement on fe peut paffer de mon
office .
Le beau fexe , fur tout , qu'on blâme
affez fouvent ,
De m'employer imprudemment.
Chacun pour fon malheur , en fait
l'expérience :
Puifque par un Arreft du fort ,
Autrefois pareille imprudence
Vous a fait condamner à mort;
Mais éclairciffons ce miftere :
L'Avocat , le Prédicateur ,
Le Magiftrat , le Confeffeur ,
Ne pourroient pas fans moi remplir
leur miniftére..
$
MERCURE. 153
Je fais la garde d'un Palais ,
Dans lequel on n'entrejamais :
Enfin je fuis d'un grand uſage
En tout teins , en tous lieux , mais
plus au fol , qu'au fage ;
Et l'Artifan , comme le Roi ,
A, tous les jours befoin de moi .
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18
p. 176-190
ARTICLE DES LIVRES.
Début :
Mr Richer vient d'enrichir le Public d'une Traduction en Vers, des [...]
Mots clefs :
Livres, Traductions, Poètes, Langue, Auteur, Virgile, Maisons souveraines d'Europe, Géographie, Flûtes traversières, Navigation, Marc Antoine, Écrivain, Anagramme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ARTICLE DES LIVRES.
ARTICLE DES LIVRES.
R Richer vient d'enrichir
le Public d'une Traduction
en Vers , des Eglogues de Virgile .
Il m'a paru que , fi on peut faire
paffer dans nôtre Langue toutes
les Beautés de cePrince des Poëtes,
le nouvel Auteur y a reuffi. Il ne
s'eft pas cependant affervi trop
fcrupuleufement à fon Original ,
ayant bien fenti que rien n'éteigDE
MAY 177
noit plus le feu de l'imagination ,
que cette contrainte : Par-là,il s'eft
mis à fon aife dans les endroits
où fon Auteur le génoit trop. Il a
même hazardé d'ajouter du fien
dans quelques autres . Il a fupprimé
certains termes profcrits dans nôtrè
poëfie , comme les expreffions de
Bouc & de Vache. Il a même en
Poëte pudique , fubftitué dans plufieurs
Eglogues , des noms de
Bergeres à ceux des Bergers, pour
rectifier la paffion. Deplus , il a
ajouté aux dix Eglogues de Vir
gile , trois autres Idylles de fon invention
, qui fe font lire avec plai
fir , malgré la prévention où l'on
le fameux Poëte Manpour
toüan. Peut -on rien de plus délicat
que ce qu'il prêre à deux Ber
geres de fa premiere Eglogue dans
un entretien qu'elles ont enfemble
?
eſt
-Califte qui en eft une , invite
Sylvanire à fe repofer , & lui dit.
Repofons - nous maſoeur , & reſpetons
ces Plantes.
178 LEMERCURE
Ecoutons gazouiller tous ces peties
Oifeaux
Peut être rendons-nous les Nymphe's
mécontentes ,
En moiffonnant les fleurs qui con—
ronnent leurs Eaux.
SYLVANIRE
Helas il m'en souvient , pour une
même caufe
Dryope en arbre verd jadis ſe vit
changer ;
Si vous me puniſſés , que je devienne
Rofe ;
Déeffes , c'est la fleur quiplaît à mon
Berger,
CALISTE.
Et moi , que je devienne une belle
Anemone
Que careffentfouvent les amoureux
Zephirs.
Mon Berger au Printems en porte
une Couronne ,
Et je ferai toujours l'objet de fes
défirs
DEMAY.
-
Ces Eglogues font fuivies de
quelques Poëfies diverfes , dans
lefquelles on remarque , comme
dans les précédentes , une douceur
de Stile qui décéle dans M. Richers
des moeurs auffi douces qu'aimables
་
On vient de finir l'Impreffion
d'un Livre , qu'on affiche fous le
titre d'Introduction à l'Hiftoire des
Maifons Souveraines de l'Europe ,
pour apprendre & retenir aisément
leur Origine & leurs diverses Bran
ches ; leurs Prérogatives & leurs
Domaines; les Changemens arrivez
dans leur état , & le caractere des
Princes qui les ont illuftrées ; avec
le fecours d'un grand nombre de Tables
Genealogiques gravées & imprimées.
Si l'execution de cet Ouvrage
répond à fon titre , il doit ê
tre des plus utiles , & même des
plus neceffaires ; ne fut-ce que pour
être au fait des affaires courantes
de l'Europe ; on ne peut les entendre
fans bien connoître ce qui re
garde les Princes qui en font le fu
180 LE MERCURE
jet & qui y font intereffez . Les Tables
Généalogiques font voir d'un
coup d'oeil , l'ordre des Branches &
des filiations qu'il eft impoffible de
bien démêler fans leurs fecours . Ce
Livre fe vend à Paris chez Coûtelier
, Quai des Auguftins , & chez
Giffart , rue S. Jacques..
Ilferoit à fouhaiter que tous ceux
qui voyagent dans les Pays Etrangers
, s'y appliquaffent avec autant
de foin, que M. l'Abbé de Vayrac ,
pour,en apprendre la Langue , les .
Maurs , les Coûtumes , les Ufages,
& le Gouvernement ; afin de communiquer
à leurs Compatriotes ,
leurs obfervations ; c'est ce que va
faire cet Abbé à l'égard de l'Efpagne
, par un Livre de fa façon , qui
doit paroiftre inceffamment fous le
Titre d'Etat prefent , de l'Espagne,
où l'on voit une Geographie Hiftorique
du Pays , l'Etabl ffement de
la Monarchie , fes Revolutions , fa
Décadence , fon Rétabliffement &
Les Accroiffemens : les Prérogatives
de la Couronne , le Rang des
Princes
DE MAY.
Princes & des Grands : l'Inftitution
& les Fonctions des Officiers de
la Maifon du Roy , avec un Céréa.cnial
du Palais : la Forme du Gouvernement
Ecclefiaftique , Militaire
, Civil & Politique: Les Moeurs,
les Coutumes , & les Ufages des Efpagnols.
Le tout extrait des Loix
Fondamentales du Royaume , des
Réglemens , des Pragmatiques les
plus authentiques & des meilleurs
Auteurs. En quatre Volumes in 12.
enrichis de Cartes Geographiques.
de chaque Royaume & de chaque
Province , qui compofent la Monarchie
Espagnole.
M. Hotteterre le Romain vient
de donner un Livre dePieces , à deux
deffus pour les Flutes Traverfieres,
& autres Inftrumens, avec une Baffe
adjoûtée feparément , c'eft for
fixiéme Oeuvre ; il eft le premier
qui ait fait connoiftre ce genre de
piéces . Le prix eft de as fols. 35
Le St Dantes Capitaine de Vaiffeaux
, a dedié depuis pen à S. A.
R Mr. le Regent , une grande Car182
MERCURE
te , fort utile pour les Perfonnes
qui veulent s'inftruire facilement
de toutes les Parties qui regardent
la Navigation , le Commerce , & les
Changes Etrangers ; elle eft fur
tout remarquable par la Deſcription
qu'ily fait d'un Vaiffeau de nouvelle
conftruction. Cet ouvrage fe
vend dans la Rue faint Jacques à la
Rofe Blanche , vis-à- vis l'Eglife
des Jefuites .
M. de Selincour tnous a donné depuis
peu l'Apologie de la loüange
, fon utilité & les juftes bornes,
avec des médailles fur quelques
actions de Mgr le Duc d'Orleans
Regent de France. L'Auteur a emploié
la forme du Dialogue , comme
la plus propre à traiter fon fujet
. Ses Interlocuteurs font , Clitandre
& Philarque.
Comme l'Auteur a pour objet
principal , de louer ce grand Prince ;
ce feroit bien fa. faure s'il ne rempliffoit
dignement fon Sujet. La matiere
eft des plus abondantes. Il s'eft
cependant contenté d'en prendre
DE MAY.
183 .
la fleur & de la femer de differents
traits Hiftoriques , qui placez à propos
, relevent le merite de fon Ouvrage.
L'éloignement qu'il reconnoiſt
dans le Regent de la France ,
pour tout ce qui s'appelle Louange
, que ce Prince regarde comme
Les effets de la Flaterie, lui en a
fourni d'heureux , tel eft le fuivant..
Marc Antoine entrant en Triom ,
phe dans Athenes , le Tirfe en
main , la Couronne de Pampres fur ,
la tête , avec tous les ornemens
dont étoit revêtu Bachus , lorfqu'il
revint de la Conquête des Indes, fut
reçû des Atheniens comme s'il eût
été le fils de Jupiter; ils le prierent
d'époufer Minerve leur Déeffe Tutelaire
: Antoine accepta le Parti ,
mais il voulut mille Talents pour
la dot. Un d'entr'eux prenant la
Parole , lui dit , Seigneur , nous
n'avons pas oui dire que Jupiter
vôtre Pere en ait exigé autant de
vôtre mere Semelé; lorfqu'il l'époufa
: Le Nouveau Dieu , malgré la
remiontrance
, punit leur lâche adu-
Qij
184 LE MERCURE
lation,en exigeant cette fomme qui
montoit environ à deux millions
de nôtre monnoye.
Pourquoi , ajoute cet Ecrivain , ne
pas s'entenir à la verité ; quand un
Tableau n'est pas reffemblant , les
efforts de l'art font découvrir plus
aifément les défauts della Nature ;
mais, pour faire l'Eloge de Mgr le
Regent , les Ornemens étrangers
font auffi inutils que cette Draperie
dont un mal habile Sculpteur couvrir
autrefois fa Venus : Il ne faut
que reprefenter nôtre Heros tel
'il eft. Qu'on expofe fans flateries
les Journées de Steinkerque ,
de Turin , les Siéges de Mons , Nanaur
& Lerida , où la Vertu de ce
Prince s'eft fi fort diftinguée , &
l'on fera forcé de l'admirer fans
dégoût .
L'Auteur a décoré fon Livre de
differentes Médailles dont l'application
paroift heureufe : Entre plufieurs
autres , on en voit une fort remarquable.
Un côté repreſente le
Prince Regent élevé für un BouDE
MAY.
185
-
clier ; Mars Dieu des Armées , &
Cibelle Déeffe de la Terre , lui
offrent chacun une Couronne dont
l'exedre eft ainfi exprimé : Patri
Patria & exercituum. Au Pere de
la Patrie & des Armées.
Sur le revers, cette même reconnoiffance
fe trouve marquée par
une Anagrame en vers, tirée du
nom du Prince .
Philippes d'Orleans Regent de ce
Royaume.
ANAGRAME.
Aimons ce grand Heros , il eft
Pere du Peuple.
Je finirai cet Extrait par l'interrogation
que fait Clitandre à Philarque.
Le premier voyant une autre
Médaille , demande au fecond.
Que voulez -vous marquer par ce
Neptune fur les Flots .
PHILARQUE répond
Je prétens marquer les foins du
Prince Regent, à calmer les troubles
qui agitent le Vaiffeau de l'Eglife
; les paffions font aux termes
de l'Apôtre , les vents orageux qui
Qiij
186 LEMERCURE
excitent ces tempêtes d'autant plus
dangereufes , que les hommes ayant
pour Guide & pour Pilote que
l'orgueil & l'opiniâtreté , ils courent
rife à tout moment de faire
naufrage : * Afcendunt ufque ad
Celum,& defcendunt uſque ad abiffos
turbati funt & moti funt ficut ebrius
, &c. C'eft la Religion , difent-
ils , qui les conduit. Hélas !
dans leur aveuglement peuvent - ils
la connoiftre ? ils ne fe connoiſſent
pas eux-mêmes. Plus ils voguent ,
plus ils s'écartent , & plus ils trouvent
d'écueils où leur vanité échouë
& fe brife. En effet , la Religion
peut- elle nous induire en erreur par
elle -même , & nous plonger dans
l'abîme Peut -elle être caufe des
excès & des défordres où l'on fe
jette ? Non, elle n'en peut être que
le faux prétexte. On prend pour
zéle de Religion , ce qui n'eſt que
l'effet de l'entêtement de l'interêt ,
ou de l'amour propre . Ce n'eft
Ff. 106.
DE MA Y. 18%
point la caufe de Dieu qu'on défend
, c'ett fa propre querelle qu'
onfoûtient , & qu'on venge par les
voyes les plus contraires à la Religion
même. On fouleve tout l'U-
.nivers pour le mettre dans fon parti
, on entraîne à foy les efprits
flotans & incertains des Peuples.
On fonne le tocfin qui perce juf
qu'aux enfers. Le Démon de la difcorde
excite fes ferpens , ils parcourent
la terre , & s'emparent du
coeur des foibles humains , & y
diftilent le fiel & le poifon. De là
les guerres les plus fanglantes & les
inimitiez les plus irreconciliables,
On n'entend plus la voix de la nature
ni du devoir. Le Sujet fe révolte
contre fon Souverain , porte
fa main facrilege fur l'oing du Seigneur
; & par un motif de pieté &
de Religion , lui enfonce le poignard
dans le fein. Le pere facrifie
fon propre enfant. Le fils , dans fa
*
* Nos Hiftoires n'en fourniſſent
que trop d'exemples.
188 LE MERCURE
fureur, immole fon propre pere, les
freres s'égorgent impitoyablement.
Tout ne refpire que vengeance &
qu'horreur. Eft-ce là cette charité,
fans laquelle la foy eft vaine ? Eftlà
cette concorde & cet amour du
prochain que Dieu nous preferit,
comme la bafe & le fondement de
la Loy ; cependant fi l'on vouloit
s'expliquer ou s'entendre , en viendroit-
on à de fi cruelles extrémitez
? Ce font ces dangers & ces fuites
malheureufes que le Prince Regent
a prévues & qu'il veut écarter
, c'est dans cette idée que je l'ai
peint fous la figure de Neptune armé
de fon Trident , appaifant une
tempête. On lit autour , ces Vers
de Virgile. *
Motos praftat componere "flitus.
Des flots impétueux il calme la fureur.
CLITANDRE.
Qui croiroit qu'une partie de l'E-
* Eneid. 2.
DE MAI. 189
glife * eût été en feu pour la cucule
d'un Moine ? Qui s'imagineroit que
pendant prés d'un fiécle il y ait cû
des Excommunications fulminées ,
des guerres allumées & tant de
fang répandu pour la décifion d'une
queftion auffi frivole, qu'eft celle de
fçavoir, fi les Cordeliers ont l'ufufruit
, ou la proprieté du Pain qu'ils
mangent ? Hélas ! où est la fageffe
des Sages , & la prudence des Prudens
, s'écrie S. Paul ; * Que le
Ciel beniffe & feconde les pieux
deffeins du Prince Regent : Que
cet Ange Tutelaire puiffe,enchaîner
( pourme fervir des paroles de l'E
criture , ) l'efprit de divifion & de
fuperbe , nôtre ancien ennemi qut
necherche qu'à féduire ceux qui
marchent dans la fimplicité.
* Sous les Papes Nicolas IV. &
Jean XXII.
*Jean XXII. excommunia l'Empereur
Louis de Baviere , & mit fes
Etats en interdi&t. Cet Empereur
paffa en Italie, & dépoffeda le Pape .
Aux Corinth.
190 LE MERCURE
>
On trouve chez Pierre Ribou
un Livre Nouveau , fous le Titre
d'Anecdotes du Miniftere du Cardinal
de Richelieu & du Regne de
Louis XIII. Je me propofe d'en
extraire quelques endroits pour le
mois prochain.
Outre le Mercuré de May , l'Aureur
vient de donner feparément un
Extraordinaire,contenant un Abbregé
de l'Hiftoire du Czar , avec une
Relation de l'Etat préfent de la
Mofcovie & de ce qui s'eft paffé
de plus confiderable, depuis fon arrivée
en France , jufqu'à ce jour ,
dedié à S. M. Cz . le prix eft de
20 fols , & fe vend chez Pierre Ri¬
bon , Quai des Auguftins , à l'Ima
ge S. Louis, & Gregoire Dupuis
rue S. Jacques à la Fontaine d'Or.
R Richer vient d'enrichir
le Public d'une Traduction
en Vers , des Eglogues de Virgile .
Il m'a paru que , fi on peut faire
paffer dans nôtre Langue toutes
les Beautés de cePrince des Poëtes,
le nouvel Auteur y a reuffi. Il ne
s'eft pas cependant affervi trop
fcrupuleufement à fon Original ,
ayant bien fenti que rien n'éteigDE
MAY 177
noit plus le feu de l'imagination ,
que cette contrainte : Par-là,il s'eft
mis à fon aife dans les endroits
où fon Auteur le génoit trop. Il a
même hazardé d'ajouter du fien
dans quelques autres . Il a fupprimé
certains termes profcrits dans nôtrè
poëfie , comme les expreffions de
Bouc & de Vache. Il a même en
Poëte pudique , fubftitué dans plufieurs
Eglogues , des noms de
Bergeres à ceux des Bergers, pour
rectifier la paffion. Deplus , il a
ajouté aux dix Eglogues de Vir
gile , trois autres Idylles de fon invention
, qui fe font lire avec plai
fir , malgré la prévention où l'on
le fameux Poëte Manpour
toüan. Peut -on rien de plus délicat
que ce qu'il prêre à deux Ber
geres de fa premiere Eglogue dans
un entretien qu'elles ont enfemble
?
eſt
-Califte qui en eft une , invite
Sylvanire à fe repofer , & lui dit.
Repofons - nous maſoeur , & reſpetons
ces Plantes.
178 LEMERCURE
Ecoutons gazouiller tous ces peties
Oifeaux
Peut être rendons-nous les Nymphe's
mécontentes ,
En moiffonnant les fleurs qui con—
ronnent leurs Eaux.
SYLVANIRE
Helas il m'en souvient , pour une
même caufe
Dryope en arbre verd jadis ſe vit
changer ;
Si vous me puniſſés , que je devienne
Rofe ;
Déeffes , c'est la fleur quiplaît à mon
Berger,
CALISTE.
Et moi , que je devienne une belle
Anemone
Que careffentfouvent les amoureux
Zephirs.
Mon Berger au Printems en porte
une Couronne ,
Et je ferai toujours l'objet de fes
défirs
DEMAY.
-
Ces Eglogues font fuivies de
quelques Poëfies diverfes , dans
lefquelles on remarque , comme
dans les précédentes , une douceur
de Stile qui décéle dans M. Richers
des moeurs auffi douces qu'aimables
་
On vient de finir l'Impreffion
d'un Livre , qu'on affiche fous le
titre d'Introduction à l'Hiftoire des
Maifons Souveraines de l'Europe ,
pour apprendre & retenir aisément
leur Origine & leurs diverses Bran
ches ; leurs Prérogatives & leurs
Domaines; les Changemens arrivez
dans leur état , & le caractere des
Princes qui les ont illuftrées ; avec
le fecours d'un grand nombre de Tables
Genealogiques gravées & imprimées.
Si l'execution de cet Ouvrage
répond à fon titre , il doit ê
tre des plus utiles , & même des
plus neceffaires ; ne fut-ce que pour
être au fait des affaires courantes
de l'Europe ; on ne peut les entendre
fans bien connoître ce qui re
garde les Princes qui en font le fu
180 LE MERCURE
jet & qui y font intereffez . Les Tables
Généalogiques font voir d'un
coup d'oeil , l'ordre des Branches &
des filiations qu'il eft impoffible de
bien démêler fans leurs fecours . Ce
Livre fe vend à Paris chez Coûtelier
, Quai des Auguftins , & chez
Giffart , rue S. Jacques..
Ilferoit à fouhaiter que tous ceux
qui voyagent dans les Pays Etrangers
, s'y appliquaffent avec autant
de foin, que M. l'Abbé de Vayrac ,
pour,en apprendre la Langue , les .
Maurs , les Coûtumes , les Ufages,
& le Gouvernement ; afin de communiquer
à leurs Compatriotes ,
leurs obfervations ; c'est ce que va
faire cet Abbé à l'égard de l'Efpagne
, par un Livre de fa façon , qui
doit paroiftre inceffamment fous le
Titre d'Etat prefent , de l'Espagne,
où l'on voit une Geographie Hiftorique
du Pays , l'Etabl ffement de
la Monarchie , fes Revolutions , fa
Décadence , fon Rétabliffement &
Les Accroiffemens : les Prérogatives
de la Couronne , le Rang des
Princes
DE MAY.
Princes & des Grands : l'Inftitution
& les Fonctions des Officiers de
la Maifon du Roy , avec un Céréa.cnial
du Palais : la Forme du Gouvernement
Ecclefiaftique , Militaire
, Civil & Politique: Les Moeurs,
les Coutumes , & les Ufages des Efpagnols.
Le tout extrait des Loix
Fondamentales du Royaume , des
Réglemens , des Pragmatiques les
plus authentiques & des meilleurs
Auteurs. En quatre Volumes in 12.
enrichis de Cartes Geographiques.
de chaque Royaume & de chaque
Province , qui compofent la Monarchie
Espagnole.
M. Hotteterre le Romain vient
de donner un Livre dePieces , à deux
deffus pour les Flutes Traverfieres,
& autres Inftrumens, avec une Baffe
adjoûtée feparément , c'eft for
fixiéme Oeuvre ; il eft le premier
qui ait fait connoiftre ce genre de
piéces . Le prix eft de as fols. 35
Le St Dantes Capitaine de Vaiffeaux
, a dedié depuis pen à S. A.
R Mr. le Regent , une grande Car182
MERCURE
te , fort utile pour les Perfonnes
qui veulent s'inftruire facilement
de toutes les Parties qui regardent
la Navigation , le Commerce , & les
Changes Etrangers ; elle eft fur
tout remarquable par la Deſcription
qu'ily fait d'un Vaiffeau de nouvelle
conftruction. Cet ouvrage fe
vend dans la Rue faint Jacques à la
Rofe Blanche , vis-à- vis l'Eglife
des Jefuites .
M. de Selincour tnous a donné depuis
peu l'Apologie de la loüange
, fon utilité & les juftes bornes,
avec des médailles fur quelques
actions de Mgr le Duc d'Orleans
Regent de France. L'Auteur a emploié
la forme du Dialogue , comme
la plus propre à traiter fon fujet
. Ses Interlocuteurs font , Clitandre
& Philarque.
Comme l'Auteur a pour objet
principal , de louer ce grand Prince ;
ce feroit bien fa. faure s'il ne rempliffoit
dignement fon Sujet. La matiere
eft des plus abondantes. Il s'eft
cependant contenté d'en prendre
DE MAY.
183 .
la fleur & de la femer de differents
traits Hiftoriques , qui placez à propos
, relevent le merite de fon Ouvrage.
L'éloignement qu'il reconnoiſt
dans le Regent de la France ,
pour tout ce qui s'appelle Louange
, que ce Prince regarde comme
Les effets de la Flaterie, lui en a
fourni d'heureux , tel eft le fuivant..
Marc Antoine entrant en Triom ,
phe dans Athenes , le Tirfe en
main , la Couronne de Pampres fur ,
la tête , avec tous les ornemens
dont étoit revêtu Bachus , lorfqu'il
revint de la Conquête des Indes, fut
reçû des Atheniens comme s'il eût
été le fils de Jupiter; ils le prierent
d'époufer Minerve leur Déeffe Tutelaire
: Antoine accepta le Parti ,
mais il voulut mille Talents pour
la dot. Un d'entr'eux prenant la
Parole , lui dit , Seigneur , nous
n'avons pas oui dire que Jupiter
vôtre Pere en ait exigé autant de
vôtre mere Semelé; lorfqu'il l'époufa
: Le Nouveau Dieu , malgré la
remiontrance
, punit leur lâche adu-
Qij
184 LE MERCURE
lation,en exigeant cette fomme qui
montoit environ à deux millions
de nôtre monnoye.
Pourquoi , ajoute cet Ecrivain , ne
pas s'entenir à la verité ; quand un
Tableau n'est pas reffemblant , les
efforts de l'art font découvrir plus
aifément les défauts della Nature ;
mais, pour faire l'Eloge de Mgr le
Regent , les Ornemens étrangers
font auffi inutils que cette Draperie
dont un mal habile Sculpteur couvrir
autrefois fa Venus : Il ne faut
que reprefenter nôtre Heros tel
'il eft. Qu'on expofe fans flateries
les Journées de Steinkerque ,
de Turin , les Siéges de Mons , Nanaur
& Lerida , où la Vertu de ce
Prince s'eft fi fort diftinguée , &
l'on fera forcé de l'admirer fans
dégoût .
L'Auteur a décoré fon Livre de
differentes Médailles dont l'application
paroift heureufe : Entre plufieurs
autres , on en voit une fort remarquable.
Un côté repreſente le
Prince Regent élevé für un BouDE
MAY.
185
-
clier ; Mars Dieu des Armées , &
Cibelle Déeffe de la Terre , lui
offrent chacun une Couronne dont
l'exedre eft ainfi exprimé : Patri
Patria & exercituum. Au Pere de
la Patrie & des Armées.
Sur le revers, cette même reconnoiffance
fe trouve marquée par
une Anagrame en vers, tirée du
nom du Prince .
Philippes d'Orleans Regent de ce
Royaume.
ANAGRAME.
Aimons ce grand Heros , il eft
Pere du Peuple.
Je finirai cet Extrait par l'interrogation
que fait Clitandre à Philarque.
Le premier voyant une autre
Médaille , demande au fecond.
Que voulez -vous marquer par ce
Neptune fur les Flots .
PHILARQUE répond
Je prétens marquer les foins du
Prince Regent, à calmer les troubles
qui agitent le Vaiffeau de l'Eglife
; les paffions font aux termes
de l'Apôtre , les vents orageux qui
Qiij
186 LEMERCURE
excitent ces tempêtes d'autant plus
dangereufes , que les hommes ayant
pour Guide & pour Pilote que
l'orgueil & l'opiniâtreté , ils courent
rife à tout moment de faire
naufrage : * Afcendunt ufque ad
Celum,& defcendunt uſque ad abiffos
turbati funt & moti funt ficut ebrius
, &c. C'eft la Religion , difent-
ils , qui les conduit. Hélas !
dans leur aveuglement peuvent - ils
la connoiftre ? ils ne fe connoiſſent
pas eux-mêmes. Plus ils voguent ,
plus ils s'écartent , & plus ils trouvent
d'écueils où leur vanité échouë
& fe brife. En effet , la Religion
peut- elle nous induire en erreur par
elle -même , & nous plonger dans
l'abîme Peut -elle être caufe des
excès & des défordres où l'on fe
jette ? Non, elle n'en peut être que
le faux prétexte. On prend pour
zéle de Religion , ce qui n'eſt que
l'effet de l'entêtement de l'interêt ,
ou de l'amour propre . Ce n'eft
Ff. 106.
DE MA Y. 18%
point la caufe de Dieu qu'on défend
, c'ett fa propre querelle qu'
onfoûtient , & qu'on venge par les
voyes les plus contraires à la Religion
même. On fouleve tout l'U-
.nivers pour le mettre dans fon parti
, on entraîne à foy les efprits
flotans & incertains des Peuples.
On fonne le tocfin qui perce juf
qu'aux enfers. Le Démon de la difcorde
excite fes ferpens , ils parcourent
la terre , & s'emparent du
coeur des foibles humains , & y
diftilent le fiel & le poifon. De là
les guerres les plus fanglantes & les
inimitiez les plus irreconciliables,
On n'entend plus la voix de la nature
ni du devoir. Le Sujet fe révolte
contre fon Souverain , porte
fa main facrilege fur l'oing du Seigneur
; & par un motif de pieté &
de Religion , lui enfonce le poignard
dans le fein. Le pere facrifie
fon propre enfant. Le fils , dans fa
*
* Nos Hiftoires n'en fourniſſent
que trop d'exemples.
188 LE MERCURE
fureur, immole fon propre pere, les
freres s'égorgent impitoyablement.
Tout ne refpire que vengeance &
qu'horreur. Eft-ce là cette charité,
fans laquelle la foy eft vaine ? Eftlà
cette concorde & cet amour du
prochain que Dieu nous preferit,
comme la bafe & le fondement de
la Loy ; cependant fi l'on vouloit
s'expliquer ou s'entendre , en viendroit-
on à de fi cruelles extrémitez
? Ce font ces dangers & ces fuites
malheureufes que le Prince Regent
a prévues & qu'il veut écarter
, c'est dans cette idée que je l'ai
peint fous la figure de Neptune armé
de fon Trident , appaifant une
tempête. On lit autour , ces Vers
de Virgile. *
Motos praftat componere "flitus.
Des flots impétueux il calme la fureur.
CLITANDRE.
Qui croiroit qu'une partie de l'E-
* Eneid. 2.
DE MAI. 189
glife * eût été en feu pour la cucule
d'un Moine ? Qui s'imagineroit que
pendant prés d'un fiécle il y ait cû
des Excommunications fulminées ,
des guerres allumées & tant de
fang répandu pour la décifion d'une
queftion auffi frivole, qu'eft celle de
fçavoir, fi les Cordeliers ont l'ufufruit
, ou la proprieté du Pain qu'ils
mangent ? Hélas ! où est la fageffe
des Sages , & la prudence des Prudens
, s'écrie S. Paul ; * Que le
Ciel beniffe & feconde les pieux
deffeins du Prince Regent : Que
cet Ange Tutelaire puiffe,enchaîner
( pourme fervir des paroles de l'E
criture , ) l'efprit de divifion & de
fuperbe , nôtre ancien ennemi qut
necherche qu'à féduire ceux qui
marchent dans la fimplicité.
* Sous les Papes Nicolas IV. &
Jean XXII.
*Jean XXII. excommunia l'Empereur
Louis de Baviere , & mit fes
Etats en interdi&t. Cet Empereur
paffa en Italie, & dépoffeda le Pape .
Aux Corinth.
190 LE MERCURE
>
On trouve chez Pierre Ribou
un Livre Nouveau , fous le Titre
d'Anecdotes du Miniftere du Cardinal
de Richelieu & du Regne de
Louis XIII. Je me propofe d'en
extraire quelques endroits pour le
mois prochain.
Outre le Mercuré de May , l'Aureur
vient de donner feparément un
Extraordinaire,contenant un Abbregé
de l'Hiftoire du Czar , avec une
Relation de l'Etat préfent de la
Mofcovie & de ce qui s'eft paffé
de plus confiderable, depuis fon arrivée
en France , jufqu'à ce jour ,
dedié à S. M. Cz . le prix eft de
20 fols , & fe vend chez Pierre Ri¬
bon , Quai des Auguftins , à l'Ima
ge S. Louis, & Gregoire Dupuis
rue S. Jacques à la Fontaine d'Or.
Fermer
19
p. 5-59
REFLEXIONS SUR LA POËSIE FRANCOISE, OÙ L'ON EXAMINE En quoy consiste ce qui fait le Caractere propre du Vers François, & ce qui la distingue essentiellement la Prose.
Début :
Comme le reproche le plus spécieux qu'on ait fait à la Poësie [...]
Mots clefs :
Vers, Prose, Poésie, Langue, Phrase, Racine, Effets, Transpositions, Caractères, Rime, Césure, Cadence, Vers français, Règles, Discours, Hémistiche, Poète
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texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS SUR LA POËSIE FRANCOISE, OÙ L'ON EXAMINE En quoy consiste ce qui fait le Caractere propre du Vers François, & ce qui la distingue essentiellement la Prose.
REFLEXIONS
SUR LA POESIE FRANCOISE ,
où L'ON EXAMINE
En quoy confifte ce qui fait le Caractere
propre du Vers François , &
ce qui le diftingue
effentiellement
de
la Profe.
OM ME le reproche le plus
fpécieux qu'on ait fait à la
Poëfie Françoife, roule fur le
Langage contraint & forcé ;
auquel femble la réduire la néceffité
A iij
6 LE MERCURE
de la Mefure & de la Rime ; il n'y a
rien à quoi les Poëtes , tant bons que
mauvais , fe foient généralement plus
étudiez , qu'à rendre leurs Vers aifez
& naturels . On a tâché , malgré cette
efpece de gêne effentiellement attachée
à la méchanique du Vers , de faire
paffer dans la Poëfie la même aifance
qui fe trouve dans la Profe. La
Poëfie en effet ne touche gueres que
quand elle est coulante & libre dans fa
marche. Les Vers les plus beaux d'ailleurs
, laffent & fatiguent , dés qu'on
y apperçoit quelque chofe de forcé ;
on fçait mauvais -gré à l'Auteur , de
s'être mis à la torture , pour nous y
mettre enfuite nous mêmes ; & l'on ne
peut s'empêcher de lui dire avec Def
preaux .
Il ſe tuë à rimer, que n'écrit- il en Proſe?
Qui eft-ce au contraire , qui ne fe
rend pas au charme de la facilité qui
regne dans les bons Vers : On y admire
d'autant plus l'art , qu'il y eft
plus caché ; & le Lecteur n'eft jamais.
plus content que quand , en lifant des
Vers , il lui femble qu'il eut êté imDE
NOVEMBRE
. 7
poffible de s'exprimer
plus heureuſement
en Profe .
Mais, il y a en ceci un grand écueil à
éviter ; & il eft à craindre qu'en vou→ lant donner aux Vers le naturel de la
Profe , on n'énerve & on ne dégrade
la Poëfie , & qu'on ne faffe de la Pro
fe rimée , en croyant faire des Vers.
Bien des gens tombent dans le cas fans
la Rimie
s'en appercevoir
. Pourveu que
vienne naturellement
à la fin du Vers ,
on croit que tout est fait ; & on fe livre
tellement
à cet air de facilité , qu'on
en neglige tout le refte , & qu'à la Rime
prés , on oublie , ou peu s'en faut,
qu'on faffe des Vers . Mais , le Public
éclairé n'en eit pas la Dupe ; & quelque
charme qu'ait pour lui ce naturel ,
qu'on exige & qu'on recherche
aujourd'hui
plus que jamais dans nôtre Poëfie
, il fent bien quand on lui donne de
la Profe rimée pour des Vers .
Ily a donc dans la Poëfie Françoiſe
un air de facilité different de celui de
la Profe. On demande également dans
l'une & dans l'autre , un tour ailé &
naturel ; mais , il me paroît que ce tour
n'eft pas le même pour l'une & pour
l'autre , & qu'indépendamment
de la
A iiij
LE MERCURE.
Mefure & de la Rime, chacune a fa marche
particuliere. C'est un point que je
fuis furpris, qu'aucunAuteur n'ait enco
re traitté . Nous avons des Livres faits
exprez pour enfeigner les Regles des
Vers François , chofe fi aifée & d'un
fi petit détail, qu'il n'y a perfonne qu'en
une demie heure de temps, on ne mette
parfaitement au fait fur cette matiere.
Nous avons des Volumes entiers &
des Differtations trés fçavantes , fur les
differentes efpeces de Poëfies. Il y en
a fur le Poëme Epique , fur le Dramatique
, fur le Lyrique , fur l'Eclogue
fur l'Epigramme &c. Mais, nous
n'avons rien fur ce qui fait la difference
effentiélle du ftile dans la Profe
& dans les Vers. Cependant,faute d'être
bien inftruit fur cet article , on
peut avec la connoiffance la plus parfaite
des Régles ordinaires de la verfification
, & avec toute la Doctrine renfermée
dans les difcours que je viens
de citer , faire de trés mauvais Vers.
,
Il feroit donc à fouhaiter que quelqu'un
de nos Grands - Maîtres voulût
bien s'ouvrir un peu là deffus , & nous
traçer quelques Leçons touchant un
point fi délicat , & qui me paroît fi
DE NOVEMBRE.
néceffaire pour la perfection de notre
Poëfie ; mais , en attendant qu'il plaife.
Apollon d'en fufciter quelqu'un d'affez
zelé , pour fe charger d'un pareil
travail , je me hazarderai à propoſer
fur cela mes Réflexions , plûtôt comme
des doutes que comme des Regles
, & moins pour inftruire les autres,
que pour engager par là quelque Poëte
plus intelligent à me redreffer &
à m'inftruire moi- même.
Je fuis convaincû que fi l'on prenoit
à ferment la plupart de ceux qui
fe meflent de verfifier , & qu'on leur
demandât , en quoi ils font confiſter
l'effence du Vers françois & le Caractere
diftinctif qui le tire de pair
d'avec la Profe , ils conviendroient de
bonne-foy , qu'ils n'en ont jamais connu
d'autre que la Mefure & la Rime :
Principe qu'on peut regarder, comme
la Source de ce ftile profaique qui s'eft :
intrus dans nôtre Poëfie . Car , cette maxime
une fois établie , il s'enfuivra que.
la Profe & les Vers auront une même.
allûre pour le fonds , & qu'en mertant
une Rime au bout d'un certain nombre
de Syllabes , on pourra avec trés
peu de changement, métamorphofer en
10 LE MERCURE
Poëte , un Orateur , & faire un Poëme
d'une Hiftoire ; au moins en ce qui
regarde le ftile .
Pour rendre ceci plus fenfible , je
me fers du premier Livre qui me tombe
fous la main , & qui fe trouve être
le fecond Tome de l'Hiftoire Univerfelle
où l'Auteur commence ainfi .
Nicephore chaffa Irêne & s'empara de
l'Empire d'Orient . Ce fut un Prince
avare & fans foy , Difciple des Ma
nichéens , & rempli de leurs fuperſtitions
, Grand perfécuteur des Ecclefiaftiques
& des Moines. Il fit une paix
honteuse avec les Sarrazins , & périt
dans la guerre qu'il eut contre les Bulgares.
Voilà de la Profe & de la plus
fimple , telle qu'il convient pour un
Abrégé Chronologique : Or , fi pour faire
des Vers ,il ne s'agit que de mefurer des
Syllabes & de coudre une Rime au bout;
il me paroît que de cette Profe fi fimple
& fi unie , il eft fort aifé de faire
des Vers : En voici la preuve.
Nicéphore autrefois chaffa du Trane
Irêne,
Et bientôt s'empara de l'Empire fans
peine ;
DE NOVEMBRE. I
1
C'étoit un Prince indigne , avare , fans
bonneur ;
Il fut Manichéen & grand Ferfécu
teur.
Avec les Sarrazins fit une paix hon-
*tenſe ;
Puis , eut chez le Bulgare une fin malheureuſe.
Je pourrois continuer fur le même
ton , & la chofe eft fi facile qu'il ne
faudroit gueres pour cela que le tems
d'écrire. Que l'on compare à préfent
ces prétendus Vers avec la Profe fur
laquelle je les ai formez , on conviendra
qu'il n'y a autre difference entre les
deux , que la Rime que j'ai coufuë
au bout d'un certain nombre de Syllabes
mefurées & coupées par la céfure.
Quantà l'arrangement
des termes , &
à ce qui s'appelle le ftile , c'eft précifément
la même chofe. On ne dira
pas d'ailleurs qu'il y ait beaucoup à
redire à ces prétendus Vers , foit pour
la Céfure , foit pour la Rime ; & j'en
citerois , s'il le falloit , qui fans être
mieux conditionnés fur ces deux points,
ne laiffent pas de paffer pour trés bons
& de l'être en effet.Que ceux- ci foient
12.
LE MERCURE
trés mauvais , c'eft fur quoi je fuis
perfuadé qu'il n'y aura point deux voix .
Les Sçavants & les Ignorants conviendront
également qu'ils ne valent rien.
Cependant , pechent- ils contre les regles
de la verfification ? Non ; tout
y eft affez exact pour la Mefure des
Syllabes , pour la Céfure & pour la Rime;
mais , avec tout cela , on n'y fent
point le goût de Vers ; on n'y trouve
de la Profe cadencée & rimée . Il
faut donc néceffairement conclure delà
, que ce qui fait l'effence & le caractere
diftinctifdu Vers , confifte dans
quelque autre chofe que la cadence
d'un certain nombre de Syllabes mefurées
& terminées par une Rime.
que
C'est de quoy je m'imagine que ceux
qui liront ceci avec attention , demeureront
d'abord perfuadez . Voyons cependant,
fr on ne pourroit point encore
porter la chofe à un plus haut degré
d'évidence & la rendre plus palpable.
Quelqu'un dira peut- être que j'ai choifilà
une matiere peu favorable à lan
Poëfie , & qu'il n'eft pas étonnant qu'on
ne puiffe faire que de mauvais Vers ,
de ce qui eft pure Profe. C'eft ce me
femble,l'objection la plus raisonnable
DE NOVEMBRE .
13
qu'on peut faire , & celle qui vient
le plus naturellement à l'éfprit. Mais,
fi on y prend bien garde , cette objection
là même renferme la
7
preuve de
ce que je dis , qu'il y a autre chofe
que la mefure
& la rime , en quoy . confifte
le caractere
effentiel
du Vers :
Car , fi malgré cette rime & cette mefure
, la Profe que je viens d'habiller
.
en Vers , reite toujours
Profe & n'acquiert
rien de plus , fi non qu'elle
eft, cadencée
& rimée , il s'enfuit
évidemment
de là qu'indépendamment
de la mefure
& de la rime , 'les Vers
ont un ftile particulier
, different
de ce- lui de la Profe.
Mais , pour faire encore mieux fentir
la difference infinie de ces deux ftiles
, effayons un peu , fi de cette même
matiere qui paroît fi ingrate & fi
peu fufceptible des ornements de la
Poëfie , on ne pourroit pas en faire de
bons Vers & qui ne reffemblaffent en
rien à la Profe . Voici, à ce qu'il me paroît
, comment un Poëte pourroît en
huit Vers ,dire à peu prez du regne de
Nicéphore , ce que l'Auteur de l'Hiftoire
univerfelle en dit en huit lignes
-de Profe .
$4
LE MERCURE
Miniſtre ambitieux , traître à ſa Souveraine
,
Nicéphore autrefois chaſſa du Trône
Irêne.
· Prince avare & fans foy , ce lafche Ufurpateur
Difciple de Manés & grand Perfécuteur
>
Bientôt aux Sarrafins pour fruit de leur
Victoire ,
> Par un Traitté honteux Sacrifia fa
gloire ;
Et Victime , à la fin du Bulgare irrité
,
Périt plus noblement qu'il n'avoit merité.
Quelques que foient ces Vers , &
quelque chofe qu'on y puiffe reprendre
d'ailleurs, du moins , ne difconviendra-
t-on point que ce ne foient veritablement
des Vers & non de la Profe
rimée. Cependant , qu'ont- ils de plus
que les prémiers pour la mefure ou
pour la rime ? Rien d'effentiel . Tout
eft à peu prez égal de part & d'autre
fur ces deux points. Concluons donc ,
que ce qui fait le caractére propre du
DE NOVEMBRE.
'S
Vers & ce qui le diftingue effentiellement
de la Profe, eft quelque autre chofe
que la meſure & que la rime.
En effet , fi les Vers n'avoient point
d'autre avantage fur la Profe , les Poëtes
n'auroient pas lieu de s'en faire tant
accroire ; & le langage des Dieux ne
l'emporteroit de gueres fur le langage
ordinaire des Hommes. De plus , com
me les Vers de quatre pieds ou de huit
Syllabes & audeffous, n'ont point de céfureoude
reposdéterminé ,il fe trouveroit
qu'une grande partie de noftre Poëfie
françoife & fur- tout une de fes efpeces
les plus nobles , qui eft la Poëfie Lyrique
, ne differeroit prefque de la Proſe
que par la rime. Nos Pindares , nos
Horaces & nos Anacréons modernes
fe contenteroient-ils d'une difference fi
légere , & trouveroient-ils dans la feule
prérogative de la rime , de quoy ſe tirer
de pair d'avec le refte des Auteurs?
J'avoue que dans les Vers de fix & de
cinq pieds , le repos joint à la rime , a
quelque chofe de plus marqué ; mais ,
quand il ne s'y trouve rien d'ailleurs
qui caractériſe le vers , on fent que la
rime & la céfure ( je comprends fous ce
nom la meſure des fyllabes qu'elle partage
) loin d'eftre un agrêment , dégeLE
MERCURE
nerent en une monotonie plus infoutenable
que la Profe même la plus fimple
& la moins ornée . Qu'y a- t-il en effet
de plus ennuyeux que ce repos & cette
rime qui reviennent toujours au bout
d'un certain nombre de fyllabes toujours
le même ? L'un & l'autre à la verité ,
font effentiels à la forme méchanique
du Vers, fi j'ofe m'exprimer ainfi ; mais ,
ce n'eft point ce qui en conftituë le caractere
& ce qui fait le charme de la
Poëfie. On convient que les Vers plaifent
plus que la Profe ; cependant , s'ils
n'en eftoient diftinguez que par ces deux
endroits, ils devroient plaire infiniment
moins. Cette monotonie uniforme a
quelque chofe en foy de fi defagréable ,
que toutes chofes égales d'ailleurs , l'avantage
feroit tout entier pour le ftile
qui s'en trouveroit le plas exempt . Or,
fi malgré le defagrément qui refulte de
cette uniformité perpetuelle de chutes
& de fons , les Vers , de l'aveu même
de ceux qui font le moins favorables à
noftre Poëfie , ont plus de charmes que
la Profe ; il faut conclure néceffairement
, qu'il y a quelque chofe de plus
que la céfure & que la rime quiles en diftingue
, & qui fait en quelque forte l'a .
Ame
DE NOVEMBRE. 17
me de cette Poëfie , dont le repos &
la rime ne font , pour ainsi dire , que le
corps ou la forme exterieure. Enfin,
pour finir fur cet article , il faut un diftinctif
qui foit général pour toutes les
efpeces de Vers ; & comme les Vers de
huir fyllabes & audeffous , qui tous
n'admettent point de céfure , font autant
& auffi effentiellement Vers , que
ceux de dix & de douze fyllabes ; il eft
évident que la céfure n'eft point ce qui
décide de la Poëfie dans le Vers françois
: Ainfi , on ne pourra fe retrancher
que fur la rime ; & alors , il ne faudra
plus mettre d'autre diftinction entre les
Vers & la Profe , finon, que les premiers
feront de la Profe qui rime , & l'autre
de la Profe qui ne rime pas. Concluons
donc de tout cela , qu'il faut qu'il y ait
quelqu'autre chofe que la rime & que
la céfure , qui conftitue l'effence de la
Pocfie, & qui faffe le caractere diſtinctif
de ce qui eft véritablement Vers &
de ce qui n'en a que l'apparence,
On ne peut point non plus réferer
ce diftinctif à la difference des termes
& à la nobleffe de l'expreffion ; puifque
les termes font communs aux Vers
& à la Profe , & que tous ceux qui font
Novembre 1717. B
18 LE MERCURE
reçûs dans la bonne Profe , font auffi
de mife dans les bons Vers . Je dis la
même chofe des figures hardies & fublimes
que la Poëfie ne fait qu'emprunter
de la Rhétorique , à qui elles appartiennent
en propre, & dont les Poëtes
doivent l'hommage aux Orateurs.
Ce n'eft donc que dans l'arrangement
des termes , c'est à dire dans la conftruction
& le tour de la phrafe , que
peut confifter cette difference qui caractériſe
le Vers François & le diftingue
de la Profe ; & c'eft en cela uniquement
que je pretends qu'elle confifte
, comme je me flate de le démontrer
dans la fuite.
Mais , pour aller au devant de toute
équivoque , il faut faire attention que
je ne parle ici que de la verfification
prife precifément en elle- même , indépendamment
du génie & de la verve du
Poëte ; & que je ne l'enviſage qu'entant
que le tour du Vers differe de celui de
la Profe. Un Auteur peut etre tout Poëtique
dans un Ouvrage , par la hardieffe
& la nouveauté des Fictions , par
la richeffe & la varieté des Images , par
la fécondité & les faillies heureuſes
• d'une Imagination vive & allumée , fans
-
DE NOVEMBRE, 19
que pour cela il le foit dans fa verfification
. Un autre au contraire ,peut l'eftre
dans fa verfification , fans qu'il le foit
dans la difpofition & l'économie de
fon Ouvrage : C'est ce qu'on peut dire
en particulier de Lucain . Il n'eft en
quelque forte que trop Poëte dans fes
Vers ; il ne l'eft pas affez dans l'ordonnance
de fon Poëme . Rien de plus Poëtique
que le Télémaque , par rapport à
Fordonnance & à la conduite , aux fictions
, aux figures & à tous les autres
ornements qui ne touchent point à la
Verfification. Pour le ftile , non feulement
il ne l'eft pas , mais même il ne
le doit pas être.
C'est ce que je fuis bien - aife de faire
remarquer ici , pour décromper bien des
gens qui fur les defcriptions brillantes ,
fur les comparaifons fleuries & autres
pareils ornements que l'Auteur a empruntez
de la Poëfie , fe font imaginez
que le Télémaque eftoit écrit en ftile
Poetique . Ces fortes d'agrêments font
chofes qu'il ne faut point confondre
avec le ftile , auquel ils font abfolument
étrangers.Dire que l'Aurore avec
* Nouveau Télém. Liv. 4. pag. 120.
121. Bij
20 LE MERCURE
fes doigts de rofes entr'ouvre les portes dorées
de l'Orient , & Souhaiter que
Morphée répande fes plus doux charmes
fur des paupieres appefanties , qu'ilfaffe
couler une vapeur divine dans des mem
bres fatigués , & autres expreffions
femblables , fouvent employées dans
le Télémaque ; c'est ce qu'on peut
appeller le langage ou même le jargon
de la Poefie , qui accoûtumée à
animer , à perfonnifier , & même à
divinifer tout ce qu'il lui plaît , nous
reprefente l'Aurore fous l'idée de Déeffe;
& le fommeil fous le nom d'un Dieu..
Mais , comme ces conceptions figurées
fe peuvent exprimer dans un itile Profaique
, tout auffi bien que dans un ftile
Poëtique , elles ne décident rien pour
la qualité du ftile . Feu M. de Cam
brai fe propofant de faire un Poëme Epique
en Profe , aprice la Poëfie tout
ce que la Profe e pouvoit admetre.
Ainfi , la difpofition , l'ordonnance & la
conduite de fon fujet , les penfées , les
images , les comparaifons, les defcriptions,
tout y eft poëtique pour le fonds ;
mais , comme il fe bornoit à écrire en
Profe , il s'eft toujours tenu renfermé
}
DE NOVEMBRE. 2.I
*
dans la fphere d'une Profe , vive à la
verité , noble , fublime & pompeufe ,
mais, qui ne fort point du Caractere de
la Profe. Il y a plus , comme je l'ai déja
remarqué ; c'eft qu'il n'a pas même
dû en ufer autrement , puifque le ftile
Poëtique fiéeroit aufli mal dans la Profe
, que le ftile Profaïque le fait dans
les vers. Ainfi , quand l'Auteur de la Préface
qui est à la tête du nouveau Télémáque
, applique à M. de Cambrai ,
ce que Strabon a dit d'un ancien :
Qu'il avoit imité parfaitement la Poëfie
en rompant feulement la Meſure.
Si par le terme de Mefure , il n'entend
que le dérangement des pieds du
Vers , il n'en dit pas affez ; puifque
M. de Cambrai a fait plus que cela,
& que fon ftile tel qu'il eft , quand on
en arrangeroit les fyllabes felon la Méchanique
du Vers , n'en feroit pas moins
ftile de Profe. Si fous le terme de Mefure
, il entend le Tour Poetique & ce
ftile propre & particulier qui diftingue
les Vers de la Profe rimée , je fouferis
fans peine à fa penfée , & nous
fommes parfaitement d'accord.
* pag. 47+
22 LE MERCURE
En effet , qu'on life Télémaque , on
y trouvera la preuve de ce que j'avance.
Calypfo , dit-il d'abord en commengant
, ne pouvoit fe confoler du départ
d'Uliffe . Dans fa douleur , elle fe trouvoit
malheureuse d'être immortelle & c .
Voila , de la Profe , voila le pur ftile
Hiftorique , tel que M. de Cambrai
l'employe dans tout le cours de fon ouvrage
, & tel qu'il a dû abfolument
l'employer. Veut- on transformer cette
Profe en ftile Poëtique ? Voici ce
me femble , comme on pourroit tourner
la penſée.
Du départ de fan cher Uliffe ,
Calypfo ne pouvoit encor fe confoler ;
Pour elle déformais la vie est un fupplice
exc.
Je crois qu'on n'aura pas de peine
à fentir la difference de ces deux ftiles
par rapport à la Poëfie ; mais , je me
Alate qu'on la fentira bien mieux encore
, quand j'aurai développé ce quifait
, felon moi , cette difference , que
je foutiens qui ne confifte que dans la
difference du tour qu'on donne à la
Phrafe , & qui eft toute autre dans les
DE NOVEMBRE. 23
Vers que dans la Profe . C'est à dire
qu'il y a un tour de Phrafe qui eft Poëtique
& un qui eft Profaïque ; que ce
dernier , avec la meſure la plus exacte
& la Rime la plus riche , eft toujours
dans le fonds veritablement Profe ; au
lieu que l'autre , fans rime même &
fans meſure , est toujours réellement
Poëfie. Il ne s'agit plus que de démefler
ce qui fait la difference , & ce qui
conftitue le caractére diftinctif de ces
deux Tours de Phraſe .
C'est un point qui paroît d'abord d'autant
plus difficile à déterminer , que la
conftruction françoife ne nous permet
pas , même dans la Poëfie la plus fublime
, ces inverfions hardies que fouffre
la conftruction latine , où pourveû
que tous les mots qui doivent
entrer dans la compofition d'une Phrafe
, s'y trouvent raffemblez , peu importe
bien fouvent dans quel ordre on
les y place , & quel rang ils y tiennent.
Tel qu'on met à la tête de la Période ,
figureroit fouvent tout auffi bien , ſi on
le renvoyoit à la queue ; de forte qu'en
mettant confufément tous les termes
d'une Phraſe dans un chapeau , & les
tirant au hazard l'un aprés l'autre >
24 LE MERCURE
comme des Billers de Loterie , la conf
truction s'en trouveroit toujours , à
peu de chofe prés , affés réguliere-
Nôtre Langue n'admet point une pareille
liberté , & a fa route plus refferrée
& plus gênée . C'est ce que quelques
gens lui reprochent, comme une
imperfection. J'en conviendrai fans peine
dés qu'on m'aura fait concevoir , que
de parler dans le même ordre qu'on
penfe , c'est un deffaut : Que l'obfcurité
dans la conftruction des Phrafes ,.
eft une vertu , & la clarté un vice ; &
que plus une Langue eft embroüillée ,
& plus elle laiffe à deviner , plus auffi
elle est belle. Pour moi , j'ai crû jufqu'ici
, que comme on ne parle que
pour ſe faire entendre , celui-la parloit
le mieux , qui fe rendoit le plus intelligible,
& qu'on fe le rendoit d'autant
plus , qu'on laiffoit moins à faire à la
conception de ceux à qui on adreffoit la
parole. Le dérangement de mots & la
difpofition prefque arbitraire que permet
fur ce point la conftruction latine
, a quelque chofe de fatiguant pour
l'intelligence de celui qui écoute. Il
faut qu'il épele, pour ainfi dire, chaque
mot , & qu'il mette en ordre dans fon
efprit
DE NOVEMBRE. 25
ofprit , ce que nous lui préfentons en
défordre dans le Difcours. Je ſçai
que l'ufage & l'habitude rendent cette
peine beaucoup moins fenfible qu'elle
ne l'eft en effet ; mais , c'est toujours
une peine & une fatigue de moins que
nôtre Langue nous épargne , en préfentant
les idées dans l'ordre naturel
qu'elles doivent avoir : De forte que
celui qui nous écoute , n'a rien à reformer
pour l'arrangement , dans ce que
nous lui difons ; & comme nous lui
préfentons les idées felon l'ordre qu'elles
doivent avoir entre elles , elles fe
placent d'elles mêmes dans fon efprit,
à mesure que nous parlons , & toute
fa peine fe réduit à écouter.
C'eft un avantage que nôtre Langue
a fur la Latine & fur celles qui lui
reffemblent ; & l'on peut dire que l'éloignement
naturel que nous avons
pour tout ce qui demande du travail
& de la difcuffion , n'en releve pas
peu le prix. Tout ce qui fe fait à moins
de frais, eft toujours plus felon le goût
de l'homme , en quelque chofe que ce
foit,&fur-tout dans celles qui font d'un
ufage ordinaire & néceffaire , comme
l'eft le Langage. Je ne prétends point
Novembre 1717. C
26 LE MERCURE
par la déprimer la Langue Latine
que j'ai étudiée toute ma vie , &
dont je fuis Partifan auffi zelé que perfonne
: Mais,je ne craindrai point de dire
, que je l'admire bien moins dans la
conftruction de chaque phraſe en particulier
, que dans la liaifon des phrafes
, dans le tiffu du difcours , & dans
l'ordre naturel & aifé avec lequel elle
développe un raifónement ou un narré ,
& en affortit toutes les parties . C'eſt
en quoi elle l'emporte infiniment fur
nôtre Langue : Mais , quand elle l'emporteroit
encore par mille autres endroits
, dont la difcuffion feroit ici hors
d'oeuvre , il faut qu'elle lui céde pour
la régularité & la netteté de la conftruction.
Cette licence qu'elle fe permet
dans le defordre & la confufion
des termes qui compofent fa phrafe ,
eit , felon moi , bien moins une liberté
qu'une forte de libertinage , dont on
doit fçavoir bon gré à nôtre Langue de
s'être jufqu'ici toujours défenduë .
Il eft aifé de juger par là , que je
fuis bien éloigné de foufcrire au fouhait
que
femble former , en faveur de nôtreLangue
, l'Auteur de l'excellente Préface
que j'ai déja citée . C'eſt à la
A
page
DE NOVEMBRE.
27
XLVIII. * où après avoir loüé un Poëte
Anglois qui a commencé , dit- il , d'introduire
avec fuccés dans la Langue
les Inverfions des Phrafes : Feut - être
ajoute- il , que les François reprendront
un jour cette noble Liberté des Grecs &
des Romains. Le terme de reprendront ,
femble fuppofer qu'ils l'avoient prife
autrefois ; & en cela , cet Auteur à raifon.
Ronfard en effet , l'avoit introdui
te de fon temps dans nôtre langue . Sa
réputation foûtenue de l'exemple des
beaux efprits de fon fiécle , qui le regardant
comme le Phenix de la Poë
fie , & comme leur Maître , faifoient
gloire de l'imiter , avoit mis en crédit
ces inverfions hardies de phraſes
qu'il avoit empruntées du Grec & du
Latin. Ces Meffieurs crûrent embellir
nôtre Langue en l'obfcurciffant ; ce
fût un mérite , que de fe rendre inintelligible
; & la chofe fat pouffée
fi loin , que du vivant même de Ronfard
, il fallut un Commentaire à fes
Poëfies. C'eft- à - dire , que fes Vers
devinrent en quelque forte, un langage
* Difcours de la Poëfie Epique &c.
fervant de Préface au nouveau Téléma
que. Cij
28 LE MERCURE
êtranger pour fes Compatriotes mêmes,
& que des François , pour. entendre des
Poëtes François, eurent befoin de Scholiaftes
, comme s'il fe fut agi de Poëtes
Latins ou de Poëtes Grecs .
Mais,l'illufion ne fut pas de longue
durée. Le génie droit & judicieux de
la Nation, qu'on furprend quelquefois ,
mais qu'on ne violente jamais longtemps
, réclama bientôt contre un goût
fi oppofé à ce caractére de fimplicité
& de clarté que nous aimons tant
dans les Ouvrages d'efprit. On cut
honte d'avoir efté quelque temps la
dupe du Pédantifme de Ronfard & de
fes Partifans ; & les productions de
ce Poëte tombérent bientôt dans un
mépris dont elles ne fe font point relevées
jufqu'ici . Je ne fçai même fi
on n'a pas un peu outré les choſes à
cet égard , & il me femble qu'on ne
rend d'ailleurs à Ronfard toute la
pas
juftice qu'il mérite ; car , il faut convenir
, qu'il avoit , après tout , d'excellentes
parties pour la Poefie : Beauboup
d'efprit , de l'imagination , du
feu, de l'entoufiafme , bien de la lecture
, & une grande connoiffance des
Anciens ; de forte qu'on ne peut guć- '
DE NOVEMBRE. 29
res attribuer fa chûte & le décri de
fes ouvrages qu'à ces Inverfions bardies
, qu'on prétend qui manquent à
nôtre langue ; mais , qui ont fi mal
réüffi à cet Auteur , que je ne crois
pas, qu'il prenne jamais envie à aucun
autre de tenter une femblable Avan
ture.
Mais , en rejettant ces Inverfions hardies
, je fuis bien éloigné , comme on
le va voir , de prétendre que toute
tranfpofition foit incompatible avec la
conſtruction de nôtre Langue , & conféquemment
avec nôtre Poëfie ; puifque,
c'eſt au contraire dans ces tranfpof
tions mêmes,que je fais confifter le caractere
effèntiel & diftinctif de la verfification
françoife : Voici comment.
J'ai dit , qu'il y avoit une phrafe
poëtique , & une phrafe profaique ;
& comme les termes qui entrent dans
la compofition de l'une & de l'autre
appartiennent également à la Profe &
aux Vers , & que l'ufage leur en eft
commun ; il s'enfuit que ces deux fortes
de Phraſes ne peuvent différer , que
par l'arrangement des termes & par le
tour qu'on leur donne . Or, quel eft cè
tour de phrafe qui eft particulier à la
Ciij
30 LE MERCURE
Poëfie , & qui diftingue les Vers , de
la Profe ? Le voici . C'eſt uniquement
le Tour qui met de la ſuſpenſion dans
la Phrafe , par le moyen des inverfions
on tranfpofitions recenës dans la Langue ,
qui n'en forcent point la construction.
Les exemples rendront cela plus fenfible
, que llaa ddééffiinniittiioonn ne le peut faire ;
mais , avant que de les appliquer , je
crois qu'il eft à propos de développer
cette définition , dont je fais la bafe
de tout mon Syſtème fur cette matiere .
- Je regarde donc la fufpenfion , comme
l'ame du Vers , & ce qui en fait le
charme , par l'attente où elle met
& par la furpriſe qu'elle caufe . On foûtient
par ce moïen l'efprit duLecteur qui
demeure toûjours en haleine,jufqu'à ce
que le terme le plus effentiel , & qui eſt
comme la clef de la phraſe, ait enfin déterminé
la penſée. Il en eft à peu prés en
cela,duVers par rapport à laProfe,comme
du Poeme par rapport à l'Hiftoire .
Un Hiftorien qui entreprend de traiter
d'une guerre , obferve régulièrement
dans fa narration l'ordre naturel des
chofes. Il expofe d'abord les motifs de
cette guerre , de là il paffe aux préparatifs
, & il ne fera point le fiége d'une
Ville qu'il n'ait mis auparavant l'Ar-
T
DE NOVEMBRE. 31
mée en Campagne. Le Poete au contraire
, tranfporte d'abord fon Lecteur
au milieu des Evénements.
a In medias res
Non fecus ac notas Auditorem rapit .
C'eſtpar la fin d'un fiége qu'il ouvre
la Scéne ; & ce n'eft que dans le cours
du Poëme qu'on apprend enfin , comme
par occafion , les cauſes , les ſuites
& les exploits d'une guerre qui eft fur
le point de fe terminer.
Telle eft , à proportion , la marche
du Vers par rapport à la Profe ; car,
au lieu que celle- cy débute ordinairement
par le terme principal de la
Phrafe ; au lieu qu'elle met d'abord en
chef le Nominatif fubftantif efcorté
de fon adjectif , s'il doit en avoir , &
fuivi de fon verbe , qui traifne lui même
aprés lui ou l'accufatif , ou tel
autre cas qui lui convient : Méthode
qui , comme le remarque fort bien M.
de Cambray , b exclut toute fufpenfion
d'esprit , toute attente , toute furprife ,
a Horat. Ars Poëtica.
Réfléxions fur la Rhéthorique.
C iiij
32. LE
MERCURE
toute variété , & Souvent toute magnifique
cadence ; le Vers au contraire ,
Commence fa marche par ce qu'il renferme
de moins effentiel. Le premier
terme qui fe préfente d'abord , en fuppofe
prefque toûjours un autre , dont
il dépend abfolument , & qui peut-être,
ne fe déclarera qu'à la fin de là Période .
Souvent tout eft en l'air dans le piemier
Vers , & ce n'eft que dans le fecond
ou le troifiéme qu'on découvre
enfin , ce qui l'appuye & lui fert de
foûtien. C'eft comme une intrigue de
Théatre qui caufe un embarras intereffant
& agréable durant le cours de
la Piéce , & dont on ne voit le dénouëment
qu'à la fin : & voilà ce qui produit
cette fufpenfion d'efprit propre du
Vers , & où la Profe , de l'aveu de M.
de Cambray , ne fçauroit afpirer.
Qu'on rappelle ici ce quej'ai cité plus
haut du commencement deTélémaque.
On y trouvera la preuve de ce que je
viens d'expofer. Calypfo , dit l'Auteur , ne
pouvoit fe confoler da départ d'Uliffe.
Quel est dans cette phrafe le principal
Perfonnage ,&celui qui y figure en chef?
C'eft Calypfo. Auffi, eft- ce elle qu'on
met d'abord fur la Scene. Qu'elle eft
DE NOVEMBRE,
33:
1
fon attitude ? C'est celle d'une femme
défolée. Elle ne peut fe confoler :
Et de quoi ? Du départ d'une perfonne.
qu 'elle aime. Qui eft cette perfonne ?
C'eft Ulyffe. Voilà l'ordre naturel
des Questions qu'on peut faire fur
Calypfo dans le point de vue où on la
met ? On veut d'abord connoître la
perfonne ; ce n'est qu'aprés qu'on a re--.
connu qu'elle eft affligée , qu'on s'informe
du fujet de fon affliction ; & c'eſt'
auffi l'ordre que fuit la Phrafe profaïque
dans fa conftruction . La Poëfie
au contraire , débute d'abord par ce
qui fait le fujet de l'affliction ; & on
apprend chez elle , pourquoi Calypfo
eft affligée,avant que de fçavoir que
Calypfo foit affligée ,
Du départ de fon cher Ulyffe
Calypfo ne pouvoit encorfe confoler.
Ici , le premier Vers eft comme en
l'air. On y parle du départ d'Ulyffe ;
mais, on n'y voit point encore , ny qui
s'y intereffe , ny à quel point on s'y intereffe
; & ce n'eft que dans le fecond
Vers qu'on apprend enfin que c'eſt
Calypfo qui y prend part , & qui en eft
même touchée à tel point , qu'elle ne
1
1
34 LE MERCURE
peut s'en confoler. De là naît certe
furprife , cette attente & cette agréa
ble fufpenfion, dans laquelle je fais confifter
le caractere & l'agrêment de la
verfification françoife.
Je ferois même voir, s'il étoit néceffaire,
que la fufpenfion dont je parle,
s'ĉtend à la Verfification Latine comme
à la Françoife ; que c'eft en fa faveur,
qu'on y fait ordinairement marcher
les Epithetes avant leur fubftantif.
c Seve memorem Junonis ob iram.
Et qu'entre deux fubftantifs celui qui
eft gouverné , paffe prefque toûjours
devant celui qui gouverne , & qu'il fup -
pofe.
d Troje qni primus ab oris
Italiam fato profugus &c .
Mais , comme cela eft êtranger à mon
fujet , je ne m'y arrête pas ; & quoiqu'il
en foit de la fufpenfion à l'égard
du Vers latin , il eft toûjours vrai qu '
C
Virg. I. Æneid.
Ibid.
DE NOVEM BRE
35
elle eft l'ame du Vers francois , &
qu'elle en fait le caractere diftinctif.
Je crois avoir expliqué d'une maniere
affez fenfible , ce que j'entends par
cette fufpenfion. Elle convient effentiellement
au Vers , comme je me fla
te de l'avoir déja montré,& comme je
le ferai encore mieux fentir dans la
fuite ; & elle y convient , à la difference
de la Profe , dont la marche réglée &
uniforme lui donne , de l'aveu de M.
de Cambray , une entiére exclufion .
Mais, quel eft ce principe de cette
fufpenfion , & par où parvient-on à la
produire ? C'eft , comme je l'ai dit
dans ma définition , par le moyen des
tranfpofitions reçues dans la langue.
Ce que j'entends par tranfpofition ,
' eft quand l'ordre naturel de la Phrafe
eft renverfé, & qu'un nom ou un verbe
qui dépend d'un autre , paffe devant
celui de qui il dépend & qui le gouverne.
Onen a déja vû un exemple dans
ce que j'ai tourné en Vers , du commencement
de Télémaque , où l'on ap .
prend le fujet de l'affliction de Calypfo,
avant que de fçavoir qu'elle foit
*
Reflex. fur la Rh.
366
LE
MERCURE
affligée. En voici un autre tiré de Raeine
dans fa Tragédie de Mithridate :
Arbate étant arrivé affez à temps , pour
empêcher la Reyne d'avaler le poifon.
qu'on lui préfentoit par ordre de Mithridate
, ordonne à Arcas d'aller informer
ce Prince du fuccés de fa diligence
& de fon zele . A parler régu
lierement voici comment il auroit
dû s'expliquer à Arcas , & comment
en effet il auroit parlé en Profe : Et
vous , Arcas , courez apprendre à Mithridate
la nouvelle du fuccès de mon
zele. Tel eft l'arrangement naturel
quedemande la conftruction ordinaire.
La Poefie au contraire , renverse &
dérange cette conftruction , & tranf
porte au commencement de la Phrafe ,
ce qui dans la Profes ne doit eftro
qu'à la fin.
* Et vous Arcas,du fuccés de mon zele
Courez à Mithridate apprendre la nouvelle.
La Phrafe en Profe, finiffoit par ces
termes du fuccés de mon zele ; c'eſt par
*A&t. V. Scene III
DE NOVEMBRE.
$7
où elle débute en Vers ; voilà ce que
j'appelle tranfpofition.
Mais ,comme nôtre langue a ces ufages
; qu'elle n'admet pas toutes fortes
d'inverfions ; qu'il y en a qu'elle fouffre
, & d'autres qu'elle rejette ; c'eft
pour cela que j'ai déterminé les differentes
fortes de tranfpofitions qu'admet
notre Poefie , en les fixant précifément
à celles qui font reçues dans la
langue. En effet , la Poefie fuppofe la
Grammaire ; & il faut parler François ,
avant que d'entreprendre de faire des
Vers françois. C'eft fur cela que Deſpreaux
dit fi judicieufement dans
Lon Art Poetique.
*Surtout qu'en vos Ecrits la langue révérée
,
Dans vos plus grands excés vous foit
toujours facrée.
Envain , vous mefrapez d'un ton mélodieux
,
Si le terme eft impropre ou le tour vicieux.
Donnez à vos Vers le tour le plus
* I. Chant.
38
LE
MERCURE
noble & le plus neuf qu'il vous fera
poffible ; mais, que ce tour foit avoüé
de l'ufage : Ufez de tranfpofitions, vous
le devez , mais , n'en hazardez point
que la langue n'autorife . M. de Cambray
& l'Auteur de la Préface de fon
Télémaque , femblent ſouhaiter qu'on
mît nôtre langue un peu plus au largefur
le fait des inverfions. Je le fouhaiterois
comme eux. Les Poetes y gagneroient
encore plus que le refte des Ecrivains.
Qu'on adopte dans nôtre
langue de nouvelles inverfions , je ferai
des premiers à les fuivre , dés
qu'elles auront été admifes . Mais , jufqu'à
ce que l'ufage ait naturalifé celles
qu'on prétend qui nous manquent ,
plus für eft de ne rien rifquer , & de
nous en tenir à celles qui font inconteſtablement
receuës.
le
Bien loin que la Poefie foit pour
nous, un titre de nous licentier für la
régularité de la conftruction ; je fuis
perfuadé au contraire , qu'elle autorife
les Cenfeurs à exiger de nous, plus
d'exactitude que du refte des Auteurs ;
& il me paroît en effet , que perfonne
*Réflex . fur la Rh .
DE NOVEMBRE. 39
ne mérite moins d'indulgence qu'un'
Poete qui péche contre la langue .
Qu'on s'explique en Profe bien ou mal,
quand le fonds des chofes eft bon , on
n'y prend pas garde de fi prés : Un
homme eft excufable de le faire
entendre comme il peut . Mais ,
fi vous ne pouvez pas parler correctement
en Vers ; qui vous oblige à
verfifier , & que ne vous expliquezvous
en Profe ?
Ainfi , tant d'inverfions & de tranfpofitions
qu'il vous plaira , la Poefie non
feulement les fouffre , mais mefme les
exige ; mais à cette condition , qu'elles
foient receues dans la langue. J'ai ajouté
& qu'elles n'en forcent point la conftrution.
Quelqu'un croira peut- être , que
cette addition eft inutile , puifque les
tranfpofitions qui font receues dans la
langue,n'en fçauroient forcer la conftruction
; mais , cela n'eft pas tout- àfait
vrai , y ayant des tranfpofitions
qui , quoique receues dans la langue , ne
laiffent pas par la façon dont elles font
maniées,d'en forcer quelquefois la conftruction.
Auffi , cette remarque tombet-
elle moins fur la tranfpofition même ,
que fur le mauvais ufage qu'on en peut
40 LE MERCURE
faire. Je n'apporte point ici d'exemple
ny de l'une ny de l'autre , parce qu'il
s'en préfentera affez dans les Vers
que j'aurai occafion de citer dans la
fuite ; & fur lesquels je ne manquerai
pas de faire remarquer le rapport qu'ils
auront à ce que je viens d'obferver ici
Voilà donc ma définition expliquée ,
de la maniere la plus intelligible qu'il
m'a efté poffible . Il ne me reste plus
qu'à y appliquer les exemples pour la
juftifier ; & je me flate que cette application
donnera encore une nouvelle
clarté à mon opinion , en même tems
qu'elle en fera la preuve .
la
Et , afin que ces exemples foient plus
à la main , je les ay tous tiré pour
pluspart d'une des plus bellesTragédies
de Racine qui eft Mithridate. Cette
feule Tragedie me fournira , foit en
bonne , foit en mauvaiſe part , tous les
Traits dont j'aurai beſoin. Je n'ay
garde de vouloir blâmer par là ny la
Piéce ny l'Auteur ; je rend juſtice autant
que perfonne à l'un & à l'autre :
Mais , comme je ne pouvois gueres
mieux m'adreffer que chez Racine ,
pour trouver des exemples à imiter
jay crû auffi que n'y ayant point d'Auteur
DE NOVEMBRE. 41
Auteur fi parfait qui ne foit réprehenfible
en quelque chofe , les exemples
que je citerois en mauvaiſe part , feroient
bien plus d'effet , fi je les tirois
d'un Auteur de la réputation de Racine
, que fi j'allois les dêterrer dans
quelque Poete médiocre ,à l'incapacité
duquel on pût les attribuer. J'ay efté
bien-aife d'ailleurs ,dans une matiere de
Critique , de ne toucher à aucun Auteur
vivant ,ou du moins de n'en point citer,
que ce ne fût en bonne part. On peut
en ufer avec plus de liberté à l'égard
des morts , fur-tout , quand on le fait
avec toute la circonfpection & la réverence
même que je me propofe d'apporter
au fujet de Racine . Je ne l'ay
choifi préférablement à d'autres , que
parce que je l'ay regardé , comme un
des plus excellens Poetes & des plus
corrects que nous ait fournis le dernier
Siécle & pour un trait où il y aura
peut -eftre quelque chofe à redire , j'en
trouverai chez luy cent qui pourront
fervir de modele. Cela eft fi vray , que
jay eu bien de la peine à découvrir
dans toute la Tragédie de Mithridate ,
un exemple en mauvaiſe part , part , conditionné
comme je le fouhaitois , pour
Novembre 1717. D
42 LE MERCURE
l'ufage que j'en veux faire . Il eft tiré
de la Scene où Arbate vient raconter
, comment Mithridate , aprés avoir
effayé inutilement le fecours des poifons
, a efté réduit à fe fervir de fon
épée contre luy même : Voici donc
comme il s'explique .
D'abord il a tenté les atteintes
mortelles
Des Poifons que luy-même a crû les plus
fideles
Je n'examine point pour le préfent ,
fi la céfure du premier Vers eft d'alloy,
ny, file paffage de ce même Vers " au
fuivant , eft dans les regles : Ce font
chofes à difcuter à part , & que je pourai
traiter dans la fuite. Il n'eft queſtion
ici que de fçavoir , fi le ftile de ces deux
Vers eft Poetique ou Profaïque.
de
Or ,pour pouvoir juger plus fùrement
, tant de ces deux Vers , que
tous les autres que j'aurai à citer dans
la fuite ; j'établis d'abord une regle generale
qui me paroît évidente , & qui
cft : Qu'un Vers , pour être veritable-
Alte S. Scene
DE NOVEMBRE . 43
ment de la Poëfie & non de la Profe ,
doit être tel ; qu'en rompant la meſure
en Suprimant la rime , on ne laiffe
pas de retrouver , même dans cette ef
péce de démembrement , un air de
Poefie & un langage veritablement poëtique.
Car , s'il eft vray , comme je
crois l'avoir montré fenfiblement , qu'-
indépendamment de la Rime & de la
Mefure , la marche du Vers doit être
toute différente de l'allûre de la Profe;
du moins quant au ftyle , le Vers refte
toujours Vers , même après le dérangement
des fyllabes & la fuppreffion de la
time :& dés qu'en le dégradant de la
forte , il paroît Profe ; il faut conclure
que ce n'étoit pas un Vers , mais feulement
de la Profe rimée .
Or , fur ce principe , je dis que les
deux Vers que j'ai citez de Racinę ,
ne font point d'un ftile poetique. Pourquoy
parce que fi on vouloit dire
la mefme chofe en Profe , on n'arrangeroit
point les termes autrement qu'ils
le font dans ces deuxVers ; & qu'en les
dépouillant de la Rime & en compant
la cadence' , on n'y trouve plus que de
la Profe.
Faifons en l'épreuve , en les dégra44
LE MERCURE
dant de la maniere que je viens de pro
pofer. Voici précisément comme parle
Arbate. D'abord il a effayé les mortelles
atteintes despoifons que lui- même
avoit crû les plus fideles. Il eft aifé de
voir que dans cette expofition , je ne
dérange rien de l'ordre des termes qui
compofent les deux Vers , & que je
n'y apporte de changement que celui
qui eft néceffaire pour fupprimer
la rime & rompre la cadence. Or ,
je demande fi , dans cette phraſe ainſi
expofée , il refte rien qui fente la Poefie
? La Profe s'énonceroit - elle autrement
? On trouve ici le nominatif fuivi
immédiatement de fon verbe , il a tenté.
Le cas du verbe fuit dé mefme immédiatement
aprés , tenant comme par
main fon adjectif, les atteintes mortelles,
& traînant après lui un genitif qu'il
gouverne & qui con nence le Vers fuivant
: Despoifons. Voilà la marche pure
de la Profe telle que nous l'a tracée
* M . de Cambray. Nulle tranfpofition ;
& par conféquent nulle fufpenfion. Or,
que faut- il faire pour ménager cette
fufpenfion par le moyen des tranfpofi
Reflexions fur la Rh
la
DE NOVEMBRE. 43
tions ; & pour rendre poetiques , ces
deux mefmes Vers Rien autre chofe
que d'en renverfer. l'ordre ? & de mettre
le premier , celui que Racine a mis
le fecond , en difant :
Des poifons que lui-même a crû les plus
fideles
D'abord il a tenté les atteintes mortelles.
Ou , comme il feroit encore mieux ,
en changeant quelque chofe de plus ;
conferver au commencement dè pour
la phraſe , le terme de Dabord , qui y
figure plus naturellement : On pour
roit dire.
D'abord , de ces poifons qu'il crût les plus
fideles ,
Mithridate a tentéles atteintes mortelles
Qu'on fupprime ici la Rime ; qu'on
rompe la cadence des Vers & qu'on
dife : Dabord des Poifons aufquels ilfe
froit le plus , Mithridate a effayé les
mortelles atteintes . On reconnoîtra toujours
dans ces Vers mefmes ainfi degradez
, un tour étranger à la Profe ,
& un ftile véritablement poetique; car,
Dij
46 LE MERCURE
comme la tranfpofition fubfifte toujours
, la phrafe ne perd rien de cette
fufpenfion qui tient l'efprit en attente ,
& qui fait l'ame de la Poefie.
Autre exemple tiré de la même
Piéce . Monime voulant implorer le
fecours de Xiphares , contre Pharnace
frere du même Xiphares , luy parle
ainfi.
J'efpere toutefois qu'un Prince magnanime
Ne facrifiera point les pleurs des malbeureux,
Aux interefts du Sang qui vous unit tous
deux.
La nobleffe des termes qui entrent
dans la compofition de ces trois
Vers, a quelque chofe de féduifant &
qui impofe d'abord ; mais, qu'on en retranche
la Rime , & qu'on en rompe la
cadence , comme on a fait aux précedens
, on
trouvera que le tour eft
pure
Profe ; car , voici ce que dit Monime.
J'efpere pourtant qu'un Grand Prince
ne facrifiera point les larmes des mifé-
A& . I. Sc . 2.
DE NOVEMBRE. 47
rables aux interefts de ce Sang qui vous
lie tousdeux . Or , on ne peut difconvenir
que la construction de la Profe telle
que la reprefente M. de Cambray , ne
foir ici trés régulierement obfervée ;
c'est ce que chacun peut juftifier par
foy- même , en examinant ces trois Vers
en détail , comme on a fait les deux
précedents. Veut-on à prefent faire de
la Poefie , de ces trois Vers qui ne
paroiffent que de la Profe rimée ? Il
ne faut que déplacer les deux derniers ,
mettre le fecond , celui qui eft le troifiéme
, & en ajuſtant le reste à ce dérangement
, faire dire ainfi .
J'efpere toutefois , Prince trop magnanime,
Qu'aux interefts du Sang qui vous unit
tous deux ,
Vous n'immolerez point les pleurs des
malheureux.
Je parle mal peut-être , en difant immoler
des pleurs , métaphore que je
ne crois pas bien réguliere ; mais ce
n'eft pas de quoi il eft ici queftion .
Il s'agit feulement du tour de la Phrafe
, qui de profaïque qu'elle êtoit, de43
LE MERCURE
-
vient poetique par le fecours de la
tranfpofition. En effet , qu'on fupprime
la rime dans ces Vers , & qu'on en
rompe la cadence , en difant. J'efpere
toutefois , Grand Prince , qu'aux interefts
du fang qui vous lie tous deux ,
vous nefacrifierez point les larmes des
miferables. On y trouve toujours un
goût de Vers , parce que la tranfpofition
y fubfifte toûjours , & donne à la
Phrafe un tour que la Profe n'admet
gueres.
Encore un exemple plus étendu &
tiré de la mefme Scene. C'est Xiphares
qui parle , & qui ayant fait entendre
à Monime , que fi Pharnace êtoit coupable
en l'aimant , il étoit fur ce point
là , plus criminel encore que Pharnace.
Fous? Lui dit Monime , avec un air de
furprife ; à quoi Xiphares répond ainfi .
Mettez ce malheur au rang des plus
funeftes ,
Atteftez , s'il le faut , les Puiffances :
Celeftes ,
Contre un fang malheureux , né pour
vous tourmenter ,
Pere , Enfans animez à vous perſecu
ter&c.
fans
DE NOVEMBRE.
49
Sans qu'il foit befoin de faire ici l'Anatomie
de ces quatre Vers , il n'y a perfonne
qui n'avoue , qu'on ne peut rien
voir de plus profaïque que la conftru-
&tion de cette Phrafe.
Atteftez , s'il le faut , les Puiffances
Célestes
Contre &c .
Rien de plus aifé cependant , que
de réformer cette Profe rimée , & de
la rendre poetique . Il ne faut pour cela
que tranfpofer l'ordre des Vers ; &
voici , ce me femble , comment on pourroit
s'y prendre , pour les rétablir , en
ajuftant d'ailleurs les Rimes , par rapport
à ce qui précéde & à ce qui fuit.
3. Contre un Sang malheureux , ně pour
vous tourmenter >
4. Peres, Enfans animez à vous perfécuter
,
2. Atteftez , s'il le faut , les Puiſſances
Célestes ,
1. Et mettezce malheur au rang des plus
funeftes.
J'ai chiffré ces quatre Vers felon l'or-
Novembre 1717.
E
50 LE MERCURE
dre qu'i's gardent dans l'Origin al . On
y trouvera un grand renverfement ; car,
je commence la Phrafe par les deux
Vers qui la finiffent dans Racine , & je
finis par celui qu'il met au commencement
:Mais ,letour poetique demande
cela , & toutes les perfonnes qui auront
quelque connoiffance de la Poefie, conviendront
, en comparant ces deux Phrafes
, que la derniere eft poetique , &
que celle de Racine ne l'eft pas . Cependant
, qu'y a-t-il de plus dans l'une
que dans l'autre ? Rien ; finon, qu'aulieu
que Xiphares chez Racine dit :
Atteftez les Puiffances Céleftes contre un
fang malheureux , & c. Je lui fais dire :
Contre un fang malheureux & c . Atteftés
les Puiffances Celeftes. C'est- à- dire, que
j'ufe de tranfpofition où il n'en ufe pas
& par ce feul fécret, je fais des Vers avec
les mêmes termes dont il ne fait que de
la Profe rimée.
Vous blâmez donc Racine, dira quetqu'un
, & vous vous croyez bon pour
lui faire fon procez ? Quelle préfomption
? Elle eft grande , j'en conviens ; &
cependant ,toute grande qu'elle eft , je
DE
NOVEMBRE.
ne la
defavouë pas. * Vous
manquez en
5.2
peu de chofes, dit Ciceron , en
appliquant
à Catoa ce paffage d'un Ancien ; mais ,
fi vous tombez enfaute , jefuis en droit
de vous reprendre. Je puis dire la même
chofe à l'égard de Racine .
Rarement
s'écarte-t-il des regles dans fa Poëfie ;
mais , lorfqu'il s'en écarte , je fuis en
droit de le relever ; & je le fais avec
d'autant plus de confiance , que c'eft à
lui même que je dois les lumieres à la
faveur
defquelles je découvre fes négligences
. C'eft chez lui en effet, plus que
chez aucun autre Poëte , que j'ai appris
combien l'ufage des
tranfpofitions êtoit
néceffaire, pour parvenir à cette fufpenfion
qui fait l'ame de la Poëfie , & qu'il
ménage fi habilement dans la fienne. Il
faudroit tranfcrire ici prefque toutes fes
piéces , fi je voulois rapporter tous les
exemples qu'on en peut tirer fur ce
point : Mais , comme je me fuis borné ,
dans cet examen, à la feule Tragédie de
Mithridate , je me contenterai d'en citer
une tirade de huit ou dix Vers de la
* Non multa peccas , inquit ille , fed fi
peccas , te regere poffum.
Cic. or. pro Murænâ.
Eij
52 LE
MERCURE
premiere page. C'eſt Xiphares qui parle,
& qui , aprés avoir annoncé en quatre
Vers à Arbate la mort de Mithridate ,
pourſuit ainsi.
Aprez un long combat , tout fon Camp
difperfé ,
Dans la foule des Morts en fuyant l'a
laiffé.
Etj'aifcû qu'un Soldat dans les mains
de Pompée
Avec fon Diademé à remis ſon Epée.
Ainfi ce Roy , quifeul a durant quaran
te ans
Laffé tout ce que Rome eut de Chefs im
portants ,
Et qui dans l'Orient balançant la fortune
,
Vengeoit de tousles Roys la querelle commune
,
Meurt , & laiffe aprez lui ,pour venger
fon trépas ,
Deuxfils infortunez qui ne s'accordent
pas.
Qu'on examine ces Vers , on n'en
trouvera gueres où il n'y ait quelque
tranfpofition & quelquefois deux plûtôt
qu'une. La Profe diroit. L'a laiffé
DE NOVEMBRE.
S3
dans lafoule des morts ... a remis fon Epée
avec fon Diadême dans les mains de
Pompée a laffe durant quarante ans ...
balançant la fortune dans l'Orient .
Vengeoit la querelle commune de tous les
Roys . La Poëfie au contraire dir : Dans la
fouledes morts l'a laiffé ... dans les mains
de Pompée avec fon Diademe a remis fon
Epée:Ce qui fait deux tranfpofitions.La
premiere , en ce qu'il y a , dans les mains
de Pompée aremis fonEpée. La feconde ,
en ce qu'au lieu de dire , a remis fon
Epée avec fon Diadéme, on met : Avec
fon Diademe a remis fon Epée. Et ainfi
des autres tranfpofitions qu'on peut juftifier
dans ce morceau , & qui fe trouvent
en affez grand nombre dans l'efpace
de fept Vers feulement. Voila quel
eft le ftile ordinaire de Racine dans fa
Poëfie , & s'il lui arrive quelquefois de
mollir & de s'écarter de la regle qu'il
fuit le plus fouvent , on doit regarder
eesfortes de libertez , comme des petites
négligences, dont les plus grands
Poëtes mêmes n'ont jamais efté totalement
exempts. Je crois qu'aprez cette
déclaration, perfonne ne trouvera mauvais
que je continue à relever ces négligences
légeres qui peuvent fervir à nous
A iij
$4
LE MERCURE
inftruire . C'eſt par là que les fautes mêmes
ou les imperfections de Grands.
Hommes,nous déviennent utiles..
Je n'ai jufqu'ici apporté d'exemples
que de plufieurs Vers joints enfemble
&l'on a pû voir ,comment en les déplaÇant
feulement, & mettant les premiers
ceux qui eftoient les derniers , on faifoit
des Vers , de ce qui n'eftoit auparavant
que de la profe rimée . J'ajoûte
à cela que la même chofe arrive à
l'égard des moitiez de Vers ou des hemiftiches
, où ce qui en Profe iroit le
´premier , doit marcher le dernier dans
la Poëfie, Qu'on dife par exemple .
Kondra-t-il fe charger d'un Gendre fans
appui ?
Le Vers n'eft point abfolument mauvais
; mais , la Profe ne parlera pas autrement.
Au lieu que dans la Poëfie , on
tranfpofe ces deux hemiftiches , comme
le fait Racine.
D'un Gendre fans appui voudra- t-il fe
charger ?
On dira peut. être , que la rime eft ce
qui a déterminé Racine à cette tranfpo-
* A&t. 3. Sc. 1 .
DE NOVEMBRE.
$5
fition . C'est ce qui peut bien arriver à
des Poëtes médiocres , mais , non pas
à un Poëte tel que Racine. Ses ouvrages
font affez foy , que la rime ne le
gouvernoit point.Non, que quelquefois
il ne fe difpenfe de cette tranfpofition
d'hemiftiches , & qu'il ne fuive à peu
prez l'allure de la Profe. Comme quand
il dit .
I Il faut qu'on joigne encor l'outrage
mes douleurs ,
...
2- L'Amour a peu de part à mes juftes
Soupçons.
Car , il eft certain qu'il eut efté plus
poëtique de dire.
Ilfaut qu'à mes douleurs on joigne encor
l'outrage ,
A mes juftes foupçons l'Amour a peu
de
part.
Mais , il faut confiderer qu'il y a des
occafions où cela eft corrigépar ce qui
précede ou par ce qui fuit , & où ces
inverfions trop multipliées pourroient
faire un mauvais effet . C'eft fur quoi
je m'expliquerai plus au long , en par
1 A&t . 2. Sc. 6.
2 Act . 4. Sc. 1. E iiij
+6 LE MERCURE
lant de l'ufage des tranfpofitions , &
de la maniere dont il faut les ménager.
Je me contenterai de faire voir ici par
un feul exemple, qu'un Vers qui confideré
feul , auroit l'allure de la Profe ,
dévient poëtique, quand il eft joint à un
autre ; & cela , par le moyen de la tranfpofition
commune qui les lie tous deux .
Suppofons donc le Vers que j'ay déja
cité un peu plus haut.
Voudra-t- il fe charger d'un Gendre fans
appui ?
Il eft fûr que ce Vers confideré feul
eft tout-à-fait dans le goût de la Profe
. Mais , joignons en un autre qui le
précede dans ce fens...Ce Prince qui
avoit de la peine à fe déclarer pour .
nous , dans le temps que la fortune
nous favorifoit le plus.
9
Lorfque tout l'Univers nous accable aujourd'hui
Vondra-t-ilfe charger d'un Gendre fans
appui?
Alors ,ce fecondVers qui pris tout feul,
paroiffoit Profe, devient véritablement
Vers , par la jonction du premier. Pourquoi
cela ? C'est qu'il s'y trouve de la
1
DE NOVEMBRE.
57
tranfpofition , & par confequent de la
fufpenfion ; car , dans l'ordre naturel ,
& tel que le demande le tour de la
Profe , il faudroit dire.
Vondra-t-il fe charger d'un Gendre fans
appui ?
Lorfque tout l'Univers nous accable an
jourd'hui.
Dans cette difpofition des deux Vers ,
on n'attend plus le fecond , qu'on ne
peut regarder que comme un traîneur
qui vient trop tard & après coup : Aulieu
qu'en commençant par ce fecond
Vers , comme je l'ay fait ci-devant , onprépare
l'efprit à l'autre Vers que celuici
fuppofe : Or , voilà la fufpenfion ,
& dés qu'il y a de la fufpenfion , le
tour eft poëtique.
Ainfi,quand j'examine un Vers en par
ticulier , & que je juge fi le tour en eft
poëtique ou non , je n'en juge qu'en
le confidérant à part , & fans rapport
à ce qui précede ou ce qui fuit : & je
disfur cela , que la Poëfie demande que
le premier hémistiche fuppofe toujours ,
autant qu'il fe pourra , celui qui doit
fuivre , & qu'il y prépare l'efprit du
58 LE MERCURE
Lecteur ; c'eft comme en ufe ordinai
rement Racine. Il ne dit point.
On m'y verra courir plus ardent qu'aucun
autre . . .
Pourquoi vous taifiez vous, avant que
partir ...
de
Preffer noftre départ ainfi que noftre hymen
Cette tournure ne vaudroit rien , parceque,
fi on y prend garde ; aprés le premier
hémiftiche de ces trois Vers , on
n'attend plus le fecond : Chacun de ces
premiers hémiftiches a un fens terminé
qui ne promet plus rien . Auffi , Racine
n'a - t- il eu garde de les conftruire de la
forte. Il a tranfporté ces hémiſtiches ,
& par là en là en a fait de trés bons Vers en
difant.
1. Plus ardent qu'aucun autre , on my
verra courir,
2. Avant que de partir , pourquoi vous
taifiez vous ?
3. Ainfi que noftre hymen preſſer noſtre
départ .
Mais , comme en êtabliffant la né-
1. Acte III. Sc. I.
2. Att . IV. Sc. 4.
3, Alte I. Sc. 30.
DE NOVEMBRE. 59%
ceffité des tranfpofitions , par rapport
à la fufpenfion dont elles font le principe
, j'ay fixé ces tranfpofitions à celles
qui font reçues dans la langue . Je
crois qu'il ne fera point hors de propos
d'examiner qui font celles qui fe pratiquent
en Vers , & que la langue autorife
; & qui font celles qu'elle n'y fouffre
pas.
Nous sommes obligez, de remettre au
mois prochain, la fuite de cette Differtation
qui contient un détail trés curieux
fur les tranfpofitions , & dont on ne fera
pas moins content que de ce qu'on a pû
Lire ici.
SUR LA POESIE FRANCOISE ,
où L'ON EXAMINE
En quoy confifte ce qui fait le Caractere
propre du Vers François , &
ce qui le diftingue
effentiellement
de
la Profe.
OM ME le reproche le plus
fpécieux qu'on ait fait à la
Poëfie Françoife, roule fur le
Langage contraint & forcé ;
auquel femble la réduire la néceffité
A iij
6 LE MERCURE
de la Mefure & de la Rime ; il n'y a
rien à quoi les Poëtes , tant bons que
mauvais , fe foient généralement plus
étudiez , qu'à rendre leurs Vers aifez
& naturels . On a tâché , malgré cette
efpece de gêne effentiellement attachée
à la méchanique du Vers , de faire
paffer dans la Poëfie la même aifance
qui fe trouve dans la Profe. La
Poëfie en effet ne touche gueres que
quand elle est coulante & libre dans fa
marche. Les Vers les plus beaux d'ailleurs
, laffent & fatiguent , dés qu'on
y apperçoit quelque chofe de forcé ;
on fçait mauvais -gré à l'Auteur , de
s'être mis à la torture , pour nous y
mettre enfuite nous mêmes ; & l'on ne
peut s'empêcher de lui dire avec Def
preaux .
Il ſe tuë à rimer, que n'écrit- il en Proſe?
Qui eft-ce au contraire , qui ne fe
rend pas au charme de la facilité qui
regne dans les bons Vers : On y admire
d'autant plus l'art , qu'il y eft
plus caché ; & le Lecteur n'eft jamais.
plus content que quand , en lifant des
Vers , il lui femble qu'il eut êté imDE
NOVEMBRE
. 7
poffible de s'exprimer
plus heureuſement
en Profe .
Mais, il y a en ceci un grand écueil à
éviter ; & il eft à craindre qu'en vou→ lant donner aux Vers le naturel de la
Profe , on n'énerve & on ne dégrade
la Poëfie , & qu'on ne faffe de la Pro
fe rimée , en croyant faire des Vers.
Bien des gens tombent dans le cas fans
la Rimie
s'en appercevoir
. Pourveu que
vienne naturellement
à la fin du Vers ,
on croit que tout est fait ; & on fe livre
tellement
à cet air de facilité , qu'on
en neglige tout le refte , & qu'à la Rime
prés , on oublie , ou peu s'en faut,
qu'on faffe des Vers . Mais , le Public
éclairé n'en eit pas la Dupe ; & quelque
charme qu'ait pour lui ce naturel ,
qu'on exige & qu'on recherche
aujourd'hui
plus que jamais dans nôtre Poëfie
, il fent bien quand on lui donne de
la Profe rimée pour des Vers .
Ily a donc dans la Poëfie Françoiſe
un air de facilité different de celui de
la Profe. On demande également dans
l'une & dans l'autre , un tour ailé &
naturel ; mais , il me paroît que ce tour
n'eft pas le même pour l'une & pour
l'autre , & qu'indépendamment
de la
A iiij
LE MERCURE.
Mefure & de la Rime, chacune a fa marche
particuliere. C'est un point que je
fuis furpris, qu'aucunAuteur n'ait enco
re traitté . Nous avons des Livres faits
exprez pour enfeigner les Regles des
Vers François , chofe fi aifée & d'un
fi petit détail, qu'il n'y a perfonne qu'en
une demie heure de temps, on ne mette
parfaitement au fait fur cette matiere.
Nous avons des Volumes entiers &
des Differtations trés fçavantes , fur les
differentes efpeces de Poëfies. Il y en
a fur le Poëme Epique , fur le Dramatique
, fur le Lyrique , fur l'Eclogue
fur l'Epigramme &c. Mais, nous
n'avons rien fur ce qui fait la difference
effentiélle du ftile dans la Profe
& dans les Vers. Cependant,faute d'être
bien inftruit fur cet article , on
peut avec la connoiffance la plus parfaite
des Régles ordinaires de la verfification
, & avec toute la Doctrine renfermée
dans les difcours que je viens
de citer , faire de trés mauvais Vers.
,
Il feroit donc à fouhaiter que quelqu'un
de nos Grands - Maîtres voulût
bien s'ouvrir un peu là deffus , & nous
traçer quelques Leçons touchant un
point fi délicat , & qui me paroît fi
DE NOVEMBRE.
néceffaire pour la perfection de notre
Poëfie ; mais , en attendant qu'il plaife.
Apollon d'en fufciter quelqu'un d'affez
zelé , pour fe charger d'un pareil
travail , je me hazarderai à propoſer
fur cela mes Réflexions , plûtôt comme
des doutes que comme des Regles
, & moins pour inftruire les autres,
que pour engager par là quelque Poëte
plus intelligent à me redreffer &
à m'inftruire moi- même.
Je fuis convaincû que fi l'on prenoit
à ferment la plupart de ceux qui
fe meflent de verfifier , & qu'on leur
demandât , en quoi ils font confiſter
l'effence du Vers françois & le Caractere
diftinctif qui le tire de pair
d'avec la Profe , ils conviendroient de
bonne-foy , qu'ils n'en ont jamais connu
d'autre que la Mefure & la Rime :
Principe qu'on peut regarder, comme
la Source de ce ftile profaique qui s'eft :
intrus dans nôtre Poëfie . Car , cette maxime
une fois établie , il s'enfuivra que.
la Profe & les Vers auront une même.
allûre pour le fonds , & qu'en mertant
une Rime au bout d'un certain nombre
de Syllabes , on pourra avec trés
peu de changement, métamorphofer en
10 LE MERCURE
Poëte , un Orateur , & faire un Poëme
d'une Hiftoire ; au moins en ce qui
regarde le ftile .
Pour rendre ceci plus fenfible , je
me fers du premier Livre qui me tombe
fous la main , & qui fe trouve être
le fecond Tome de l'Hiftoire Univerfelle
où l'Auteur commence ainfi .
Nicephore chaffa Irêne & s'empara de
l'Empire d'Orient . Ce fut un Prince
avare & fans foy , Difciple des Ma
nichéens , & rempli de leurs fuperſtitions
, Grand perfécuteur des Ecclefiaftiques
& des Moines. Il fit une paix
honteuse avec les Sarrazins , & périt
dans la guerre qu'il eut contre les Bulgares.
Voilà de la Profe & de la plus
fimple , telle qu'il convient pour un
Abrégé Chronologique : Or , fi pour faire
des Vers ,il ne s'agit que de mefurer des
Syllabes & de coudre une Rime au bout;
il me paroît que de cette Profe fi fimple
& fi unie , il eft fort aifé de faire
des Vers : En voici la preuve.
Nicéphore autrefois chaffa du Trane
Irêne,
Et bientôt s'empara de l'Empire fans
peine ;
DE NOVEMBRE. I
1
C'étoit un Prince indigne , avare , fans
bonneur ;
Il fut Manichéen & grand Ferfécu
teur.
Avec les Sarrazins fit une paix hon-
*tenſe ;
Puis , eut chez le Bulgare une fin malheureuſe.
Je pourrois continuer fur le même
ton , & la chofe eft fi facile qu'il ne
faudroit gueres pour cela que le tems
d'écrire. Que l'on compare à préfent
ces prétendus Vers avec la Profe fur
laquelle je les ai formez , on conviendra
qu'il n'y a autre difference entre les
deux , que la Rime que j'ai coufuë
au bout d'un certain nombre de Syllabes
mefurées & coupées par la céfure.
Quantà l'arrangement
des termes , &
à ce qui s'appelle le ftile , c'eft précifément
la même chofe. On ne dira
pas d'ailleurs qu'il y ait beaucoup à
redire à ces prétendus Vers , foit pour
la Céfure , foit pour la Rime ; & j'en
citerois , s'il le falloit , qui fans être
mieux conditionnés fur ces deux points,
ne laiffent pas de paffer pour trés bons
& de l'être en effet.Que ceux- ci foient
12.
LE MERCURE
trés mauvais , c'eft fur quoi je fuis
perfuadé qu'il n'y aura point deux voix .
Les Sçavants & les Ignorants conviendront
également qu'ils ne valent rien.
Cependant , pechent- ils contre les regles
de la verfification ? Non ; tout
y eft affez exact pour la Mefure des
Syllabes , pour la Céfure & pour la Rime;
mais , avec tout cela , on n'y fent
point le goût de Vers ; on n'y trouve
de la Profe cadencée & rimée . Il
faut donc néceffairement conclure delà
, que ce qui fait l'effence & le caractere
diftinctifdu Vers , confifte dans
quelque autre chofe que la cadence
d'un certain nombre de Syllabes mefurées
& terminées par une Rime.
que
C'est de quoy je m'imagine que ceux
qui liront ceci avec attention , demeureront
d'abord perfuadez . Voyons cependant,
fr on ne pourroit point encore
porter la chofe à un plus haut degré
d'évidence & la rendre plus palpable.
Quelqu'un dira peut- être que j'ai choifilà
une matiere peu favorable à lan
Poëfie , & qu'il n'eft pas étonnant qu'on
ne puiffe faire que de mauvais Vers ,
de ce qui eft pure Profe. C'eft ce me
femble,l'objection la plus raisonnable
DE NOVEMBRE .
13
qu'on peut faire , & celle qui vient
le plus naturellement à l'éfprit. Mais,
fi on y prend bien garde , cette objection
là même renferme la
7
preuve de
ce que je dis , qu'il y a autre chofe
que la mefure
& la rime , en quoy . confifte
le caractere
effentiel
du Vers :
Car , fi malgré cette rime & cette mefure
, la Profe que je viens d'habiller
.
en Vers , reite toujours
Profe & n'acquiert
rien de plus , fi non qu'elle
eft, cadencée
& rimée , il s'enfuit
évidemment
de là qu'indépendamment
de la mefure
& de la rime , 'les Vers
ont un ftile particulier
, different
de ce- lui de la Profe.
Mais , pour faire encore mieux fentir
la difference infinie de ces deux ftiles
, effayons un peu , fi de cette même
matiere qui paroît fi ingrate & fi
peu fufceptible des ornements de la
Poëfie , on ne pourroit pas en faire de
bons Vers & qui ne reffemblaffent en
rien à la Profe . Voici, à ce qu'il me paroît
, comment un Poëte pourroît en
huit Vers ,dire à peu prez du regne de
Nicéphore , ce que l'Auteur de l'Hiftoire
univerfelle en dit en huit lignes
-de Profe .
$4
LE MERCURE
Miniſtre ambitieux , traître à ſa Souveraine
,
Nicéphore autrefois chaſſa du Trône
Irêne.
· Prince avare & fans foy , ce lafche Ufurpateur
Difciple de Manés & grand Perfécuteur
>
Bientôt aux Sarrafins pour fruit de leur
Victoire ,
> Par un Traitté honteux Sacrifia fa
gloire ;
Et Victime , à la fin du Bulgare irrité
,
Périt plus noblement qu'il n'avoit merité.
Quelques que foient ces Vers , &
quelque chofe qu'on y puiffe reprendre
d'ailleurs, du moins , ne difconviendra-
t-on point que ce ne foient veritablement
des Vers & non de la Profe
rimée. Cependant , qu'ont- ils de plus
que les prémiers pour la mefure ou
pour la rime ? Rien d'effentiel . Tout
eft à peu prez égal de part & d'autre
fur ces deux points. Concluons donc ,
que ce qui fait le caractére propre du
DE NOVEMBRE.
'S
Vers & ce qui le diftingue effentiellement
de la Profe, eft quelque autre chofe
que la meſure & que la rime.
En effet , fi les Vers n'avoient point
d'autre avantage fur la Profe , les Poëtes
n'auroient pas lieu de s'en faire tant
accroire ; & le langage des Dieux ne
l'emporteroit de gueres fur le langage
ordinaire des Hommes. De plus , com
me les Vers de quatre pieds ou de huit
Syllabes & audeffous, n'ont point de céfureoude
reposdéterminé ,il fe trouveroit
qu'une grande partie de noftre Poëfie
françoife & fur- tout une de fes efpeces
les plus nobles , qui eft la Poëfie Lyrique
, ne differeroit prefque de la Proſe
que par la rime. Nos Pindares , nos
Horaces & nos Anacréons modernes
fe contenteroient-ils d'une difference fi
légere , & trouveroient-ils dans la feule
prérogative de la rime , de quoy ſe tirer
de pair d'avec le refte des Auteurs?
J'avoue que dans les Vers de fix & de
cinq pieds , le repos joint à la rime , a
quelque chofe de plus marqué ; mais ,
quand il ne s'y trouve rien d'ailleurs
qui caractériſe le vers , on fent que la
rime & la céfure ( je comprends fous ce
nom la meſure des fyllabes qu'elle partage
) loin d'eftre un agrêment , dégeLE
MERCURE
nerent en une monotonie plus infoutenable
que la Profe même la plus fimple
& la moins ornée . Qu'y a- t-il en effet
de plus ennuyeux que ce repos & cette
rime qui reviennent toujours au bout
d'un certain nombre de fyllabes toujours
le même ? L'un & l'autre à la verité ,
font effentiels à la forme méchanique
du Vers, fi j'ofe m'exprimer ainfi ; mais ,
ce n'eft point ce qui en conftituë le caractere
& ce qui fait le charme de la
Poëfie. On convient que les Vers plaifent
plus que la Profe ; cependant , s'ils
n'en eftoient diftinguez que par ces deux
endroits, ils devroient plaire infiniment
moins. Cette monotonie uniforme a
quelque chofe en foy de fi defagréable ,
que toutes chofes égales d'ailleurs , l'avantage
feroit tout entier pour le ftile
qui s'en trouveroit le plas exempt . Or,
fi malgré le defagrément qui refulte de
cette uniformité perpetuelle de chutes
& de fons , les Vers , de l'aveu même
de ceux qui font le moins favorables à
noftre Poëfie , ont plus de charmes que
la Profe ; il faut conclure néceffairement
, qu'il y a quelque chofe de plus
que la céfure & que la rime quiles en diftingue
, & qui fait en quelque forte l'a .
Ame
DE NOVEMBRE. 17
me de cette Poëfie , dont le repos &
la rime ne font , pour ainsi dire , que le
corps ou la forme exterieure. Enfin,
pour finir fur cet article , il faut un diftinctif
qui foit général pour toutes les
efpeces de Vers ; & comme les Vers de
huir fyllabes & audeffous , qui tous
n'admettent point de céfure , font autant
& auffi effentiellement Vers , que
ceux de dix & de douze fyllabes ; il eft
évident que la céfure n'eft point ce qui
décide de la Poëfie dans le Vers françois
: Ainfi , on ne pourra fe retrancher
que fur la rime ; & alors , il ne faudra
plus mettre d'autre diftinction entre les
Vers & la Profe , finon, que les premiers
feront de la Profe qui rime , & l'autre
de la Profe qui ne rime pas. Concluons
donc de tout cela , qu'il faut qu'il y ait
quelqu'autre chofe que la rime & que
la céfure , qui conftitue l'effence de la
Pocfie, & qui faffe le caractere diſtinctif
de ce qui eft véritablement Vers &
de ce qui n'en a que l'apparence,
On ne peut point non plus réferer
ce diftinctif à la difference des termes
& à la nobleffe de l'expreffion ; puifque
les termes font communs aux Vers
& à la Profe , & que tous ceux qui font
Novembre 1717. B
18 LE MERCURE
reçûs dans la bonne Profe , font auffi
de mife dans les bons Vers . Je dis la
même chofe des figures hardies & fublimes
que la Poëfie ne fait qu'emprunter
de la Rhétorique , à qui elles appartiennent
en propre, & dont les Poëtes
doivent l'hommage aux Orateurs.
Ce n'eft donc que dans l'arrangement
des termes , c'est à dire dans la conftruction
& le tour de la phrafe , que
peut confifter cette difference qui caractériſe
le Vers François & le diftingue
de la Profe ; & c'eft en cela uniquement
que je pretends qu'elle confifte
, comme je me flate de le démontrer
dans la fuite.
Mais , pour aller au devant de toute
équivoque , il faut faire attention que
je ne parle ici que de la verfification
prife precifément en elle- même , indépendamment
du génie & de la verve du
Poëte ; & que je ne l'enviſage qu'entant
que le tour du Vers differe de celui de
la Profe. Un Auteur peut etre tout Poëtique
dans un Ouvrage , par la hardieffe
& la nouveauté des Fictions , par
la richeffe & la varieté des Images , par
la fécondité & les faillies heureuſes
• d'une Imagination vive & allumée , fans
-
DE NOVEMBRE, 19
que pour cela il le foit dans fa verfification
. Un autre au contraire ,peut l'eftre
dans fa verfification , fans qu'il le foit
dans la difpofition & l'économie de
fon Ouvrage : C'est ce qu'on peut dire
en particulier de Lucain . Il n'eft en
quelque forte que trop Poëte dans fes
Vers ; il ne l'eft pas affez dans l'ordonnance
de fon Poëme . Rien de plus Poëtique
que le Télémaque , par rapport à
Fordonnance & à la conduite , aux fictions
, aux figures & à tous les autres
ornements qui ne touchent point à la
Verfification. Pour le ftile , non feulement
il ne l'eft pas , mais même il ne
le doit pas être.
C'est ce que je fuis bien - aife de faire
remarquer ici , pour décromper bien des
gens qui fur les defcriptions brillantes ,
fur les comparaifons fleuries & autres
pareils ornements que l'Auteur a empruntez
de la Poëfie , fe font imaginez
que le Télémaque eftoit écrit en ftile
Poetique . Ces fortes d'agrêments font
chofes qu'il ne faut point confondre
avec le ftile , auquel ils font abfolument
étrangers.Dire que l'Aurore avec
* Nouveau Télém. Liv. 4. pag. 120.
121. Bij
20 LE MERCURE
fes doigts de rofes entr'ouvre les portes dorées
de l'Orient , & Souhaiter que
Morphée répande fes plus doux charmes
fur des paupieres appefanties , qu'ilfaffe
couler une vapeur divine dans des mem
bres fatigués , & autres expreffions
femblables , fouvent employées dans
le Télémaque ; c'est ce qu'on peut
appeller le langage ou même le jargon
de la Poefie , qui accoûtumée à
animer , à perfonnifier , & même à
divinifer tout ce qu'il lui plaît , nous
reprefente l'Aurore fous l'idée de Déeffe;
& le fommeil fous le nom d'un Dieu..
Mais , comme ces conceptions figurées
fe peuvent exprimer dans un itile Profaique
, tout auffi bien que dans un ftile
Poëtique , elles ne décident rien pour
la qualité du ftile . Feu M. de Cam
brai fe propofant de faire un Poëme Epique
en Profe , aprice la Poëfie tout
ce que la Profe e pouvoit admetre.
Ainfi , la difpofition , l'ordonnance & la
conduite de fon fujet , les penfées , les
images , les comparaifons, les defcriptions,
tout y eft poëtique pour le fonds ;
mais , comme il fe bornoit à écrire en
Profe , il s'eft toujours tenu renfermé
}
DE NOVEMBRE. 2.I
*
dans la fphere d'une Profe , vive à la
verité , noble , fublime & pompeufe ,
mais, qui ne fort point du Caractere de
la Profe. Il y a plus , comme je l'ai déja
remarqué ; c'eft qu'il n'a pas même
dû en ufer autrement , puifque le ftile
Poëtique fiéeroit aufli mal dans la Profe
, que le ftile Profaïque le fait dans
les vers. Ainfi , quand l'Auteur de la Préface
qui est à la tête du nouveau Télémáque
, applique à M. de Cambrai ,
ce que Strabon a dit d'un ancien :
Qu'il avoit imité parfaitement la Poëfie
en rompant feulement la Meſure.
Si par le terme de Mefure , il n'entend
que le dérangement des pieds du
Vers , il n'en dit pas affez ; puifque
M. de Cambrai a fait plus que cela,
& que fon ftile tel qu'il eft , quand on
en arrangeroit les fyllabes felon la Méchanique
du Vers , n'en feroit pas moins
ftile de Profe. Si fous le terme de Mefure
, il entend le Tour Poetique & ce
ftile propre & particulier qui diftingue
les Vers de la Profe rimée , je fouferis
fans peine à fa penfée , & nous
fommes parfaitement d'accord.
* pag. 47+
22 LE MERCURE
En effet , qu'on life Télémaque , on
y trouvera la preuve de ce que j'avance.
Calypfo , dit-il d'abord en commengant
, ne pouvoit fe confoler du départ
d'Uliffe . Dans fa douleur , elle fe trouvoit
malheureuse d'être immortelle & c .
Voila , de la Profe , voila le pur ftile
Hiftorique , tel que M. de Cambrai
l'employe dans tout le cours de fon ouvrage
, & tel qu'il a dû abfolument
l'employer. Veut- on transformer cette
Profe en ftile Poëtique ? Voici ce
me femble , comme on pourroit tourner
la penſée.
Du départ de fan cher Uliffe ,
Calypfo ne pouvoit encor fe confoler ;
Pour elle déformais la vie est un fupplice
exc.
Je crois qu'on n'aura pas de peine
à fentir la difference de ces deux ftiles
par rapport à la Poëfie ; mais , je me
Alate qu'on la fentira bien mieux encore
, quand j'aurai développé ce quifait
, felon moi , cette difference , que
je foutiens qui ne confifte que dans la
difference du tour qu'on donne à la
Phrafe , & qui eft toute autre dans les
DE NOVEMBRE. 23
Vers que dans la Profe . C'est à dire
qu'il y a un tour de Phrafe qui eft Poëtique
& un qui eft Profaïque ; que ce
dernier , avec la meſure la plus exacte
& la Rime la plus riche , eft toujours
dans le fonds veritablement Profe ; au
lieu que l'autre , fans rime même &
fans meſure , est toujours réellement
Poëfie. Il ne s'agit plus que de démefler
ce qui fait la difference , & ce qui
conftitue le caractére diftinctif de ces
deux Tours de Phraſe .
C'est un point qui paroît d'abord d'autant
plus difficile à déterminer , que la
conftruction françoife ne nous permet
pas , même dans la Poëfie la plus fublime
, ces inverfions hardies que fouffre
la conftruction latine , où pourveû
que tous les mots qui doivent
entrer dans la compofition d'une Phrafe
, s'y trouvent raffemblez , peu importe
bien fouvent dans quel ordre on
les y place , & quel rang ils y tiennent.
Tel qu'on met à la tête de la Période ,
figureroit fouvent tout auffi bien , ſi on
le renvoyoit à la queue ; de forte qu'en
mettant confufément tous les termes
d'une Phraſe dans un chapeau , & les
tirant au hazard l'un aprés l'autre >
24 LE MERCURE
comme des Billers de Loterie , la conf
truction s'en trouveroit toujours , à
peu de chofe prés , affés réguliere-
Nôtre Langue n'admet point une pareille
liberté , & a fa route plus refferrée
& plus gênée . C'est ce que quelques
gens lui reprochent, comme une
imperfection. J'en conviendrai fans peine
dés qu'on m'aura fait concevoir , que
de parler dans le même ordre qu'on
penfe , c'est un deffaut : Que l'obfcurité
dans la conftruction des Phrafes ,.
eft une vertu , & la clarté un vice ; &
que plus une Langue eft embroüillée ,
& plus elle laiffe à deviner , plus auffi
elle est belle. Pour moi , j'ai crû jufqu'ici
, que comme on ne parle que
pour ſe faire entendre , celui-la parloit
le mieux , qui fe rendoit le plus intelligible,
& qu'on fe le rendoit d'autant
plus , qu'on laiffoit moins à faire à la
conception de ceux à qui on adreffoit la
parole. Le dérangement de mots & la
difpofition prefque arbitraire que permet
fur ce point la conftruction latine
, a quelque chofe de fatiguant pour
l'intelligence de celui qui écoute. Il
faut qu'il épele, pour ainfi dire, chaque
mot , & qu'il mette en ordre dans fon
efprit
DE NOVEMBRE. 25
ofprit , ce que nous lui préfentons en
défordre dans le Difcours. Je ſçai
que l'ufage & l'habitude rendent cette
peine beaucoup moins fenfible qu'elle
ne l'eft en effet ; mais , c'est toujours
une peine & une fatigue de moins que
nôtre Langue nous épargne , en préfentant
les idées dans l'ordre naturel
qu'elles doivent avoir : De forte que
celui qui nous écoute , n'a rien à reformer
pour l'arrangement , dans ce que
nous lui difons ; & comme nous lui
préfentons les idées felon l'ordre qu'elles
doivent avoir entre elles , elles fe
placent d'elles mêmes dans fon efprit,
à mesure que nous parlons , & toute
fa peine fe réduit à écouter.
C'eft un avantage que nôtre Langue
a fur la Latine & fur celles qui lui
reffemblent ; & l'on peut dire que l'éloignement
naturel que nous avons
pour tout ce qui demande du travail
& de la difcuffion , n'en releve pas
peu le prix. Tout ce qui fe fait à moins
de frais, eft toujours plus felon le goût
de l'homme , en quelque chofe que ce
foit,&fur-tout dans celles qui font d'un
ufage ordinaire & néceffaire , comme
l'eft le Langage. Je ne prétends point
Novembre 1717. C
26 LE MERCURE
par la déprimer la Langue Latine
que j'ai étudiée toute ma vie , &
dont je fuis Partifan auffi zelé que perfonne
: Mais,je ne craindrai point de dire
, que je l'admire bien moins dans la
conftruction de chaque phraſe en particulier
, que dans la liaifon des phrafes
, dans le tiffu du difcours , & dans
l'ordre naturel & aifé avec lequel elle
développe un raifónement ou un narré ,
& en affortit toutes les parties . C'eſt
en quoi elle l'emporte infiniment fur
nôtre Langue : Mais , quand elle l'emporteroit
encore par mille autres endroits
, dont la difcuffion feroit ici hors
d'oeuvre , il faut qu'elle lui céde pour
la régularité & la netteté de la conftruction.
Cette licence qu'elle fe permet
dans le defordre & la confufion
des termes qui compofent fa phrafe ,
eit , felon moi , bien moins une liberté
qu'une forte de libertinage , dont on
doit fçavoir bon gré à nôtre Langue de
s'être jufqu'ici toujours défenduë .
Il eft aifé de juger par là , que je
fuis bien éloigné de foufcrire au fouhait
que
femble former , en faveur de nôtreLangue
, l'Auteur de l'excellente Préface
que j'ai déja citée . C'eſt à la
A
page
DE NOVEMBRE.
27
XLVIII. * où après avoir loüé un Poëte
Anglois qui a commencé , dit- il , d'introduire
avec fuccés dans la Langue
les Inverfions des Phrafes : Feut - être
ajoute- il , que les François reprendront
un jour cette noble Liberté des Grecs &
des Romains. Le terme de reprendront ,
femble fuppofer qu'ils l'avoient prife
autrefois ; & en cela , cet Auteur à raifon.
Ronfard en effet , l'avoit introdui
te de fon temps dans nôtre langue . Sa
réputation foûtenue de l'exemple des
beaux efprits de fon fiécle , qui le regardant
comme le Phenix de la Poë
fie , & comme leur Maître , faifoient
gloire de l'imiter , avoit mis en crédit
ces inverfions hardies de phraſes
qu'il avoit empruntées du Grec & du
Latin. Ces Meffieurs crûrent embellir
nôtre Langue en l'obfcurciffant ; ce
fût un mérite , que de fe rendre inintelligible
; & la chofe fat pouffée
fi loin , que du vivant même de Ronfard
, il fallut un Commentaire à fes
Poëfies. C'eft- à - dire , que fes Vers
devinrent en quelque forte, un langage
* Difcours de la Poëfie Epique &c.
fervant de Préface au nouveau Téléma
que. Cij
28 LE MERCURE
êtranger pour fes Compatriotes mêmes,
& que des François , pour. entendre des
Poëtes François, eurent befoin de Scholiaftes
, comme s'il fe fut agi de Poëtes
Latins ou de Poëtes Grecs .
Mais,l'illufion ne fut pas de longue
durée. Le génie droit & judicieux de
la Nation, qu'on furprend quelquefois ,
mais qu'on ne violente jamais longtemps
, réclama bientôt contre un goût
fi oppofé à ce caractére de fimplicité
& de clarté que nous aimons tant
dans les Ouvrages d'efprit. On cut
honte d'avoir efté quelque temps la
dupe du Pédantifme de Ronfard & de
fes Partifans ; & les productions de
ce Poëte tombérent bientôt dans un
mépris dont elles ne fe font point relevées
jufqu'ici . Je ne fçai même fi
on n'a pas un peu outré les choſes à
cet égard , & il me femble qu'on ne
rend d'ailleurs à Ronfard toute la
pas
juftice qu'il mérite ; car , il faut convenir
, qu'il avoit , après tout , d'excellentes
parties pour la Poefie : Beauboup
d'efprit , de l'imagination , du
feu, de l'entoufiafme , bien de la lecture
, & une grande connoiffance des
Anciens ; de forte qu'on ne peut guć- '
DE NOVEMBRE. 29
res attribuer fa chûte & le décri de
fes ouvrages qu'à ces Inverfions bardies
, qu'on prétend qui manquent à
nôtre langue ; mais , qui ont fi mal
réüffi à cet Auteur , que je ne crois
pas, qu'il prenne jamais envie à aucun
autre de tenter une femblable Avan
ture.
Mais , en rejettant ces Inverfions hardies
, je fuis bien éloigné , comme on
le va voir , de prétendre que toute
tranfpofition foit incompatible avec la
conſtruction de nôtre Langue , & conféquemment
avec nôtre Poëfie ; puifque,
c'eſt au contraire dans ces tranfpof
tions mêmes,que je fais confifter le caractere
effèntiel & diftinctif de la verfification
françoife : Voici comment.
J'ai dit , qu'il y avoit une phrafe
poëtique , & une phrafe profaique ;
& comme les termes qui entrent dans
la compofition de l'une & de l'autre
appartiennent également à la Profe &
aux Vers , & que l'ufage leur en eft
commun ; il s'enfuit que ces deux fortes
de Phraſes ne peuvent différer , que
par l'arrangement des termes & par le
tour qu'on leur donne . Or, quel eft cè
tour de phrafe qui eft particulier à la
Ciij
30 LE MERCURE
Poëfie , & qui diftingue les Vers , de
la Profe ? Le voici . C'eſt uniquement
le Tour qui met de la ſuſpenſion dans
la Phrafe , par le moyen des inverfions
on tranfpofitions recenës dans la Langue ,
qui n'en forcent point la construction.
Les exemples rendront cela plus fenfible
, que llaa ddééffiinniittiioonn ne le peut faire ;
mais , avant que de les appliquer , je
crois qu'il eft à propos de développer
cette définition , dont je fais la bafe
de tout mon Syſtème fur cette matiere .
- Je regarde donc la fufpenfion , comme
l'ame du Vers , & ce qui en fait le
charme , par l'attente où elle met
& par la furpriſe qu'elle caufe . On foûtient
par ce moïen l'efprit duLecteur qui
demeure toûjours en haleine,jufqu'à ce
que le terme le plus effentiel , & qui eſt
comme la clef de la phraſe, ait enfin déterminé
la penſée. Il en eft à peu prés en
cela,duVers par rapport à laProfe,comme
du Poeme par rapport à l'Hiftoire .
Un Hiftorien qui entreprend de traiter
d'une guerre , obferve régulièrement
dans fa narration l'ordre naturel des
chofes. Il expofe d'abord les motifs de
cette guerre , de là il paffe aux préparatifs
, & il ne fera point le fiége d'une
Ville qu'il n'ait mis auparavant l'Ar-
T
DE NOVEMBRE. 31
mée en Campagne. Le Poete au contraire
, tranfporte d'abord fon Lecteur
au milieu des Evénements.
a In medias res
Non fecus ac notas Auditorem rapit .
C'eſtpar la fin d'un fiége qu'il ouvre
la Scéne ; & ce n'eft que dans le cours
du Poëme qu'on apprend enfin , comme
par occafion , les cauſes , les ſuites
& les exploits d'une guerre qui eft fur
le point de fe terminer.
Telle eft , à proportion , la marche
du Vers par rapport à la Profe ; car,
au lieu que celle- cy débute ordinairement
par le terme principal de la
Phrafe ; au lieu qu'elle met d'abord en
chef le Nominatif fubftantif efcorté
de fon adjectif , s'il doit en avoir , &
fuivi de fon verbe , qui traifne lui même
aprés lui ou l'accufatif , ou tel
autre cas qui lui convient : Méthode
qui , comme le remarque fort bien M.
de Cambray , b exclut toute fufpenfion
d'esprit , toute attente , toute furprife ,
a Horat. Ars Poëtica.
Réfléxions fur la Rhéthorique.
C iiij
32. LE
MERCURE
toute variété , & Souvent toute magnifique
cadence ; le Vers au contraire ,
Commence fa marche par ce qu'il renferme
de moins effentiel. Le premier
terme qui fe préfente d'abord , en fuppofe
prefque toûjours un autre , dont
il dépend abfolument , & qui peut-être,
ne fe déclarera qu'à la fin de là Période .
Souvent tout eft en l'air dans le piemier
Vers , & ce n'eft que dans le fecond
ou le troifiéme qu'on découvre
enfin , ce qui l'appuye & lui fert de
foûtien. C'eft comme une intrigue de
Théatre qui caufe un embarras intereffant
& agréable durant le cours de
la Piéce , & dont on ne voit le dénouëment
qu'à la fin : & voilà ce qui produit
cette fufpenfion d'efprit propre du
Vers , & où la Profe , de l'aveu de M.
de Cambray , ne fçauroit afpirer.
Qu'on rappelle ici ce quej'ai cité plus
haut du commencement deTélémaque.
On y trouvera la preuve de ce que je
viens d'expofer. Calypfo , dit l'Auteur , ne
pouvoit fe confoler da départ d'Uliffe.
Quel est dans cette phrafe le principal
Perfonnage ,&celui qui y figure en chef?
C'eft Calypfo. Auffi, eft- ce elle qu'on
met d'abord fur la Scene. Qu'elle eft
DE NOVEMBRE,
33:
1
fon attitude ? C'est celle d'une femme
défolée. Elle ne peut fe confoler :
Et de quoi ? Du départ d'une perfonne.
qu 'elle aime. Qui eft cette perfonne ?
C'eft Ulyffe. Voilà l'ordre naturel
des Questions qu'on peut faire fur
Calypfo dans le point de vue où on la
met ? On veut d'abord connoître la
perfonne ; ce n'est qu'aprés qu'on a re--.
connu qu'elle eft affligée , qu'on s'informe
du fujet de fon affliction ; & c'eſt'
auffi l'ordre que fuit la Phrafe profaïque
dans fa conftruction . La Poëfie
au contraire , débute d'abord par ce
qui fait le fujet de l'affliction ; & on
apprend chez elle , pourquoi Calypfo
eft affligée,avant que de fçavoir que
Calypfo foit affligée ,
Du départ de fon cher Ulyffe
Calypfo ne pouvoit encorfe confoler.
Ici , le premier Vers eft comme en
l'air. On y parle du départ d'Ulyffe ;
mais, on n'y voit point encore , ny qui
s'y intereffe , ny à quel point on s'y intereffe
; & ce n'eft que dans le fecond
Vers qu'on apprend enfin que c'eſt
Calypfo qui y prend part , & qui en eft
même touchée à tel point , qu'elle ne
1
1
34 LE MERCURE
peut s'en confoler. De là naît certe
furprife , cette attente & cette agréa
ble fufpenfion, dans laquelle je fais confifter
le caractere & l'agrêment de la
verfification françoife.
Je ferois même voir, s'il étoit néceffaire,
que la fufpenfion dont je parle,
s'ĉtend à la Verfification Latine comme
à la Françoife ; que c'eft en fa faveur,
qu'on y fait ordinairement marcher
les Epithetes avant leur fubftantif.
c Seve memorem Junonis ob iram.
Et qu'entre deux fubftantifs celui qui
eft gouverné , paffe prefque toûjours
devant celui qui gouverne , & qu'il fup -
pofe.
d Troje qni primus ab oris
Italiam fato profugus &c .
Mais , comme cela eft êtranger à mon
fujet , je ne m'y arrête pas ; & quoiqu'il
en foit de la fufpenfion à l'égard
du Vers latin , il eft toûjours vrai qu '
C
Virg. I. Æneid.
Ibid.
DE NOVEM BRE
35
elle eft l'ame du Vers francois , &
qu'elle en fait le caractere diftinctif.
Je crois avoir expliqué d'une maniere
affez fenfible , ce que j'entends par
cette fufpenfion. Elle convient effentiellement
au Vers , comme je me fla
te de l'avoir déja montré,& comme je
le ferai encore mieux fentir dans la
fuite ; & elle y convient , à la difference
de la Profe , dont la marche réglée &
uniforme lui donne , de l'aveu de M.
de Cambray , une entiére exclufion .
Mais, quel eft ce principe de cette
fufpenfion , & par où parvient-on à la
produire ? C'eft , comme je l'ai dit
dans ma définition , par le moyen des
tranfpofitions reçues dans la langue.
Ce que j'entends par tranfpofition ,
' eft quand l'ordre naturel de la Phrafe
eft renverfé, & qu'un nom ou un verbe
qui dépend d'un autre , paffe devant
celui de qui il dépend & qui le gouverne.
Onen a déja vû un exemple dans
ce que j'ai tourné en Vers , du commencement
de Télémaque , où l'on ap .
prend le fujet de l'affliction de Calypfo,
avant que de fçavoir qu'elle foit
*
Reflex. fur la Rh.
366
LE
MERCURE
affligée. En voici un autre tiré de Raeine
dans fa Tragédie de Mithridate :
Arbate étant arrivé affez à temps , pour
empêcher la Reyne d'avaler le poifon.
qu'on lui préfentoit par ordre de Mithridate
, ordonne à Arcas d'aller informer
ce Prince du fuccés de fa diligence
& de fon zele . A parler régu
lierement voici comment il auroit
dû s'expliquer à Arcas , & comment
en effet il auroit parlé en Profe : Et
vous , Arcas , courez apprendre à Mithridate
la nouvelle du fuccès de mon
zele. Tel eft l'arrangement naturel
quedemande la conftruction ordinaire.
La Poefie au contraire , renverse &
dérange cette conftruction , & tranf
porte au commencement de la Phrafe ,
ce qui dans la Profes ne doit eftro
qu'à la fin.
* Et vous Arcas,du fuccés de mon zele
Courez à Mithridate apprendre la nouvelle.
La Phrafe en Profe, finiffoit par ces
termes du fuccés de mon zele ; c'eſt par
*A&t. V. Scene III
DE NOVEMBRE.
$7
où elle débute en Vers ; voilà ce que
j'appelle tranfpofition.
Mais ,comme nôtre langue a ces ufages
; qu'elle n'admet pas toutes fortes
d'inverfions ; qu'il y en a qu'elle fouffre
, & d'autres qu'elle rejette ; c'eft
pour cela que j'ai déterminé les differentes
fortes de tranfpofitions qu'admet
notre Poefie , en les fixant précifément
à celles qui font reçues dans la
langue. En effet , la Poefie fuppofe la
Grammaire ; & il faut parler François ,
avant que d'entreprendre de faire des
Vers françois. C'eft fur cela que Deſpreaux
dit fi judicieufement dans
Lon Art Poetique.
*Surtout qu'en vos Ecrits la langue révérée
,
Dans vos plus grands excés vous foit
toujours facrée.
Envain , vous mefrapez d'un ton mélodieux
,
Si le terme eft impropre ou le tour vicieux.
Donnez à vos Vers le tour le plus
* I. Chant.
38
LE
MERCURE
noble & le plus neuf qu'il vous fera
poffible ; mais, que ce tour foit avoüé
de l'ufage : Ufez de tranfpofitions, vous
le devez , mais , n'en hazardez point
que la langue n'autorife . M. de Cambray
& l'Auteur de la Préface de fon
Télémaque , femblent ſouhaiter qu'on
mît nôtre langue un peu plus au largefur
le fait des inverfions. Je le fouhaiterois
comme eux. Les Poetes y gagneroient
encore plus que le refte des Ecrivains.
Qu'on adopte dans nôtre
langue de nouvelles inverfions , je ferai
des premiers à les fuivre , dés
qu'elles auront été admifes . Mais , jufqu'à
ce que l'ufage ait naturalifé celles
qu'on prétend qui nous manquent ,
plus für eft de ne rien rifquer , & de
nous en tenir à celles qui font inconteſtablement
receuës.
le
Bien loin que la Poefie foit pour
nous, un titre de nous licentier für la
régularité de la conftruction ; je fuis
perfuadé au contraire , qu'elle autorife
les Cenfeurs à exiger de nous, plus
d'exactitude que du refte des Auteurs ;
& il me paroît en effet , que perfonne
*Réflex . fur la Rh .
DE NOVEMBRE. 39
ne mérite moins d'indulgence qu'un'
Poete qui péche contre la langue .
Qu'on s'explique en Profe bien ou mal,
quand le fonds des chofes eft bon , on
n'y prend pas garde de fi prés : Un
homme eft excufable de le faire
entendre comme il peut . Mais ,
fi vous ne pouvez pas parler correctement
en Vers ; qui vous oblige à
verfifier , & que ne vous expliquezvous
en Profe ?
Ainfi , tant d'inverfions & de tranfpofitions
qu'il vous plaira , la Poefie non
feulement les fouffre , mais mefme les
exige ; mais à cette condition , qu'elles
foient receues dans la langue. J'ai ajouté
& qu'elles n'en forcent point la conftrution.
Quelqu'un croira peut- être , que
cette addition eft inutile , puifque les
tranfpofitions qui font receues dans la
langue,n'en fçauroient forcer la conftruction
; mais , cela n'eft pas tout- àfait
vrai , y ayant des tranfpofitions
qui , quoique receues dans la langue , ne
laiffent pas par la façon dont elles font
maniées,d'en forcer quelquefois la conftruction.
Auffi , cette remarque tombet-
elle moins fur la tranfpofition même ,
que fur le mauvais ufage qu'on en peut
40 LE MERCURE
faire. Je n'apporte point ici d'exemple
ny de l'une ny de l'autre , parce qu'il
s'en préfentera affez dans les Vers
que j'aurai occafion de citer dans la
fuite ; & fur lesquels je ne manquerai
pas de faire remarquer le rapport qu'ils
auront à ce que je viens d'obferver ici
Voilà donc ma définition expliquée ,
de la maniere la plus intelligible qu'il
m'a efté poffible . Il ne me reste plus
qu'à y appliquer les exemples pour la
juftifier ; & je me flate que cette application
donnera encore une nouvelle
clarté à mon opinion , en même tems
qu'elle en fera la preuve .
la
Et , afin que ces exemples foient plus
à la main , je les ay tous tiré pour
pluspart d'une des plus bellesTragédies
de Racine qui eft Mithridate. Cette
feule Tragedie me fournira , foit en
bonne , foit en mauvaiſe part , tous les
Traits dont j'aurai beſoin. Je n'ay
garde de vouloir blâmer par là ny la
Piéce ny l'Auteur ; je rend juſtice autant
que perfonne à l'un & à l'autre :
Mais , comme je ne pouvois gueres
mieux m'adreffer que chez Racine ,
pour trouver des exemples à imiter
jay crû auffi que n'y ayant point d'Auteur
DE NOVEMBRE. 41
Auteur fi parfait qui ne foit réprehenfible
en quelque chofe , les exemples
que je citerois en mauvaiſe part , feroient
bien plus d'effet , fi je les tirois
d'un Auteur de la réputation de Racine
, que fi j'allois les dêterrer dans
quelque Poete médiocre ,à l'incapacité
duquel on pût les attribuer. J'ay efté
bien-aife d'ailleurs ,dans une matiere de
Critique , de ne toucher à aucun Auteur
vivant ,ou du moins de n'en point citer,
que ce ne fût en bonne part. On peut
en ufer avec plus de liberté à l'égard
des morts , fur-tout , quand on le fait
avec toute la circonfpection & la réverence
même que je me propofe d'apporter
au fujet de Racine . Je ne l'ay
choifi préférablement à d'autres , que
parce que je l'ay regardé , comme un
des plus excellens Poetes & des plus
corrects que nous ait fournis le dernier
Siécle & pour un trait où il y aura
peut -eftre quelque chofe à redire , j'en
trouverai chez luy cent qui pourront
fervir de modele. Cela eft fi vray , que
jay eu bien de la peine à découvrir
dans toute la Tragédie de Mithridate ,
un exemple en mauvaiſe part , part , conditionné
comme je le fouhaitois , pour
Novembre 1717. D
42 LE MERCURE
l'ufage que j'en veux faire . Il eft tiré
de la Scene où Arbate vient raconter
, comment Mithridate , aprés avoir
effayé inutilement le fecours des poifons
, a efté réduit à fe fervir de fon
épée contre luy même : Voici donc
comme il s'explique .
D'abord il a tenté les atteintes
mortelles
Des Poifons que luy-même a crû les plus
fideles
Je n'examine point pour le préfent ,
fi la céfure du premier Vers eft d'alloy,
ny, file paffage de ce même Vers " au
fuivant , eft dans les regles : Ce font
chofes à difcuter à part , & que je pourai
traiter dans la fuite. Il n'eft queſtion
ici que de fçavoir , fi le ftile de ces deux
Vers eft Poetique ou Profaïque.
de
Or ,pour pouvoir juger plus fùrement
, tant de ces deux Vers , que
tous les autres que j'aurai à citer dans
la fuite ; j'établis d'abord une regle generale
qui me paroît évidente , & qui
cft : Qu'un Vers , pour être veritable-
Alte S. Scene
DE NOVEMBRE . 43
ment de la Poëfie & non de la Profe ,
doit être tel ; qu'en rompant la meſure
en Suprimant la rime , on ne laiffe
pas de retrouver , même dans cette ef
péce de démembrement , un air de
Poefie & un langage veritablement poëtique.
Car , s'il eft vray , comme je
crois l'avoir montré fenfiblement , qu'-
indépendamment de la Rime & de la
Mefure , la marche du Vers doit être
toute différente de l'allûre de la Profe;
du moins quant au ftyle , le Vers refte
toujours Vers , même après le dérangement
des fyllabes & la fuppreffion de la
time :& dés qu'en le dégradant de la
forte , il paroît Profe ; il faut conclure
que ce n'étoit pas un Vers , mais feulement
de la Profe rimée .
Or , fur ce principe , je dis que les
deux Vers que j'ai citez de Racinę ,
ne font point d'un ftile poetique. Pourquoy
parce que fi on vouloit dire
la mefme chofe en Profe , on n'arrangeroit
point les termes autrement qu'ils
le font dans ces deuxVers ; & qu'en les
dépouillant de la Rime & en compant
la cadence' , on n'y trouve plus que de
la Profe.
Faifons en l'épreuve , en les dégra44
LE MERCURE
dant de la maniere que je viens de pro
pofer. Voici précisément comme parle
Arbate. D'abord il a effayé les mortelles
atteintes despoifons que lui- même
avoit crû les plus fideles. Il eft aifé de
voir que dans cette expofition , je ne
dérange rien de l'ordre des termes qui
compofent les deux Vers , & que je
n'y apporte de changement que celui
qui eft néceffaire pour fupprimer
la rime & rompre la cadence. Or ,
je demande fi , dans cette phraſe ainſi
expofée , il refte rien qui fente la Poefie
? La Profe s'énonceroit - elle autrement
? On trouve ici le nominatif fuivi
immédiatement de fon verbe , il a tenté.
Le cas du verbe fuit dé mefme immédiatement
aprés , tenant comme par
main fon adjectif, les atteintes mortelles,
& traînant après lui un genitif qu'il
gouverne & qui con nence le Vers fuivant
: Despoifons. Voilà la marche pure
de la Profe telle que nous l'a tracée
* M . de Cambray. Nulle tranfpofition ;
& par conféquent nulle fufpenfion. Or,
que faut- il faire pour ménager cette
fufpenfion par le moyen des tranfpofi
Reflexions fur la Rh
la
DE NOVEMBRE. 43
tions ; & pour rendre poetiques , ces
deux mefmes Vers Rien autre chofe
que d'en renverfer. l'ordre ? & de mettre
le premier , celui que Racine a mis
le fecond , en difant :
Des poifons que lui-même a crû les plus
fideles
D'abord il a tenté les atteintes mortelles.
Ou , comme il feroit encore mieux ,
en changeant quelque chofe de plus ;
conferver au commencement dè pour
la phraſe , le terme de Dabord , qui y
figure plus naturellement : On pour
roit dire.
D'abord , de ces poifons qu'il crût les plus
fideles ,
Mithridate a tentéles atteintes mortelles
Qu'on fupprime ici la Rime ; qu'on
rompe la cadence des Vers & qu'on
dife : Dabord des Poifons aufquels ilfe
froit le plus , Mithridate a effayé les
mortelles atteintes . On reconnoîtra toujours
dans ces Vers mefmes ainfi degradez
, un tour étranger à la Profe ,
& un ftile véritablement poetique; car,
Dij
46 LE MERCURE
comme la tranfpofition fubfifte toujours
, la phrafe ne perd rien de cette
fufpenfion qui tient l'efprit en attente ,
& qui fait l'ame de la Poefie.
Autre exemple tiré de la même
Piéce . Monime voulant implorer le
fecours de Xiphares , contre Pharnace
frere du même Xiphares , luy parle
ainfi.
J'efpere toutefois qu'un Prince magnanime
Ne facrifiera point les pleurs des malbeureux,
Aux interefts du Sang qui vous unit tous
deux.
La nobleffe des termes qui entrent
dans la compofition de ces trois
Vers, a quelque chofe de féduifant &
qui impofe d'abord ; mais, qu'on en retranche
la Rime , & qu'on en rompe la
cadence , comme on a fait aux précedens
, on
trouvera que le tour eft
pure
Profe ; car , voici ce que dit Monime.
J'efpere pourtant qu'un Grand Prince
ne facrifiera point les larmes des mifé-
A& . I. Sc . 2.
DE NOVEMBRE. 47
rables aux interefts de ce Sang qui vous
lie tousdeux . Or , on ne peut difconvenir
que la construction de la Profe telle
que la reprefente M. de Cambray , ne
foir ici trés régulierement obfervée ;
c'est ce que chacun peut juftifier par
foy- même , en examinant ces trois Vers
en détail , comme on a fait les deux
précedents. Veut-on à prefent faire de
la Poefie , de ces trois Vers qui ne
paroiffent que de la Profe rimée ? Il
ne faut que déplacer les deux derniers ,
mettre le fecond , celui qui eft le troifiéme
, & en ajuſtant le reste à ce dérangement
, faire dire ainfi .
J'efpere toutefois , Prince trop magnanime,
Qu'aux interefts du Sang qui vous unit
tous deux ,
Vous n'immolerez point les pleurs des
malheureux.
Je parle mal peut-être , en difant immoler
des pleurs , métaphore que je
ne crois pas bien réguliere ; mais ce
n'eft pas de quoi il eft ici queftion .
Il s'agit feulement du tour de la Phrafe
, qui de profaïque qu'elle êtoit, de43
LE MERCURE
-
vient poetique par le fecours de la
tranfpofition. En effet , qu'on fupprime
la rime dans ces Vers , & qu'on en
rompe la cadence , en difant. J'efpere
toutefois , Grand Prince , qu'aux interefts
du fang qui vous lie tous deux ,
vous nefacrifierez point les larmes des
miferables. On y trouve toujours un
goût de Vers , parce que la tranfpofition
y fubfifte toûjours , & donne à la
Phrafe un tour que la Profe n'admet
gueres.
Encore un exemple plus étendu &
tiré de la mefme Scene. C'est Xiphares
qui parle , & qui ayant fait entendre
à Monime , que fi Pharnace êtoit coupable
en l'aimant , il étoit fur ce point
là , plus criminel encore que Pharnace.
Fous? Lui dit Monime , avec un air de
furprife ; à quoi Xiphares répond ainfi .
Mettez ce malheur au rang des plus
funeftes ,
Atteftez , s'il le faut , les Puiffances :
Celeftes ,
Contre un fang malheureux , né pour
vous tourmenter ,
Pere , Enfans animez à vous perſecu
ter&c.
fans
DE NOVEMBRE.
49
Sans qu'il foit befoin de faire ici l'Anatomie
de ces quatre Vers , il n'y a perfonne
qui n'avoue , qu'on ne peut rien
voir de plus profaïque que la conftru-
&tion de cette Phrafe.
Atteftez , s'il le faut , les Puiffances
Célestes
Contre &c .
Rien de plus aifé cependant , que
de réformer cette Profe rimée , & de
la rendre poetique . Il ne faut pour cela
que tranfpofer l'ordre des Vers ; &
voici , ce me femble , comment on pourroit
s'y prendre , pour les rétablir , en
ajuftant d'ailleurs les Rimes , par rapport
à ce qui précéde & à ce qui fuit.
3. Contre un Sang malheureux , ně pour
vous tourmenter >
4. Peres, Enfans animez à vous perfécuter
,
2. Atteftez , s'il le faut , les Puiſſances
Célestes ,
1. Et mettezce malheur au rang des plus
funeftes.
J'ai chiffré ces quatre Vers felon l'or-
Novembre 1717.
E
50 LE MERCURE
dre qu'i's gardent dans l'Origin al . On
y trouvera un grand renverfement ; car,
je commence la Phrafe par les deux
Vers qui la finiffent dans Racine , & je
finis par celui qu'il met au commencement
:Mais ,letour poetique demande
cela , & toutes les perfonnes qui auront
quelque connoiffance de la Poefie, conviendront
, en comparant ces deux Phrafes
, que la derniere eft poetique , &
que celle de Racine ne l'eft pas . Cependant
, qu'y a-t-il de plus dans l'une
que dans l'autre ? Rien ; finon, qu'aulieu
que Xiphares chez Racine dit :
Atteftez les Puiffances Céleftes contre un
fang malheureux , & c. Je lui fais dire :
Contre un fang malheureux & c . Atteftés
les Puiffances Celeftes. C'est- à- dire, que
j'ufe de tranfpofition où il n'en ufe pas
& par ce feul fécret, je fais des Vers avec
les mêmes termes dont il ne fait que de
la Profe rimée.
Vous blâmez donc Racine, dira quetqu'un
, & vous vous croyez bon pour
lui faire fon procez ? Quelle préfomption
? Elle eft grande , j'en conviens ; &
cependant ,toute grande qu'elle eft , je
DE
NOVEMBRE.
ne la
defavouë pas. * Vous
manquez en
5.2
peu de chofes, dit Ciceron , en
appliquant
à Catoa ce paffage d'un Ancien ; mais ,
fi vous tombez enfaute , jefuis en droit
de vous reprendre. Je puis dire la même
chofe à l'égard de Racine .
Rarement
s'écarte-t-il des regles dans fa Poëfie ;
mais , lorfqu'il s'en écarte , je fuis en
droit de le relever ; & je le fais avec
d'autant plus de confiance , que c'eft à
lui même que je dois les lumieres à la
faveur
defquelles je découvre fes négligences
. C'eft chez lui en effet, plus que
chez aucun autre Poëte , que j'ai appris
combien l'ufage des
tranfpofitions êtoit
néceffaire, pour parvenir à cette fufpenfion
qui fait l'ame de la Poëfie , & qu'il
ménage fi habilement dans la fienne. Il
faudroit tranfcrire ici prefque toutes fes
piéces , fi je voulois rapporter tous les
exemples qu'on en peut tirer fur ce
point : Mais , comme je me fuis borné ,
dans cet examen, à la feule Tragédie de
Mithridate , je me contenterai d'en citer
une tirade de huit ou dix Vers de la
* Non multa peccas , inquit ille , fed fi
peccas , te regere poffum.
Cic. or. pro Murænâ.
Eij
52 LE
MERCURE
premiere page. C'eſt Xiphares qui parle,
& qui , aprés avoir annoncé en quatre
Vers à Arbate la mort de Mithridate ,
pourſuit ainsi.
Aprez un long combat , tout fon Camp
difperfé ,
Dans la foule des Morts en fuyant l'a
laiffé.
Etj'aifcû qu'un Soldat dans les mains
de Pompée
Avec fon Diademé à remis ſon Epée.
Ainfi ce Roy , quifeul a durant quaran
te ans
Laffé tout ce que Rome eut de Chefs im
portants ,
Et qui dans l'Orient balançant la fortune
,
Vengeoit de tousles Roys la querelle commune
,
Meurt , & laiffe aprez lui ,pour venger
fon trépas ,
Deuxfils infortunez qui ne s'accordent
pas.
Qu'on examine ces Vers , on n'en
trouvera gueres où il n'y ait quelque
tranfpofition & quelquefois deux plûtôt
qu'une. La Profe diroit. L'a laiffé
DE NOVEMBRE.
S3
dans lafoule des morts ... a remis fon Epée
avec fon Diadême dans les mains de
Pompée a laffe durant quarante ans ...
balançant la fortune dans l'Orient .
Vengeoit la querelle commune de tous les
Roys . La Poëfie au contraire dir : Dans la
fouledes morts l'a laiffé ... dans les mains
de Pompée avec fon Diademe a remis fon
Epée:Ce qui fait deux tranfpofitions.La
premiere , en ce qu'il y a , dans les mains
de Pompée aremis fonEpée. La feconde ,
en ce qu'au lieu de dire , a remis fon
Epée avec fon Diadéme, on met : Avec
fon Diademe a remis fon Epée. Et ainfi
des autres tranfpofitions qu'on peut juftifier
dans ce morceau , & qui fe trouvent
en affez grand nombre dans l'efpace
de fept Vers feulement. Voila quel
eft le ftile ordinaire de Racine dans fa
Poëfie , & s'il lui arrive quelquefois de
mollir & de s'écarter de la regle qu'il
fuit le plus fouvent , on doit regarder
eesfortes de libertez , comme des petites
négligences, dont les plus grands
Poëtes mêmes n'ont jamais efté totalement
exempts. Je crois qu'aprez cette
déclaration, perfonne ne trouvera mauvais
que je continue à relever ces négligences
légeres qui peuvent fervir à nous
A iij
$4
LE MERCURE
inftruire . C'eſt par là que les fautes mêmes
ou les imperfections de Grands.
Hommes,nous déviennent utiles..
Je n'ai jufqu'ici apporté d'exemples
que de plufieurs Vers joints enfemble
&l'on a pû voir ,comment en les déplaÇant
feulement, & mettant les premiers
ceux qui eftoient les derniers , on faifoit
des Vers , de ce qui n'eftoit auparavant
que de la profe rimée . J'ajoûte
à cela que la même chofe arrive à
l'égard des moitiez de Vers ou des hemiftiches
, où ce qui en Profe iroit le
´premier , doit marcher le dernier dans
la Poëfie, Qu'on dife par exemple .
Kondra-t-il fe charger d'un Gendre fans
appui ?
Le Vers n'eft point abfolument mauvais
; mais , la Profe ne parlera pas autrement.
Au lieu que dans la Poëfie , on
tranfpofe ces deux hemiftiches , comme
le fait Racine.
D'un Gendre fans appui voudra- t-il fe
charger ?
On dira peut. être , que la rime eft ce
qui a déterminé Racine à cette tranfpo-
* A&t. 3. Sc. 1 .
DE NOVEMBRE.
$5
fition . C'est ce qui peut bien arriver à
des Poëtes médiocres , mais , non pas
à un Poëte tel que Racine. Ses ouvrages
font affez foy , que la rime ne le
gouvernoit point.Non, que quelquefois
il ne fe difpenfe de cette tranfpofition
d'hemiftiches , & qu'il ne fuive à peu
prez l'allure de la Profe. Comme quand
il dit .
I Il faut qu'on joigne encor l'outrage
mes douleurs ,
...
2- L'Amour a peu de part à mes juftes
Soupçons.
Car , il eft certain qu'il eut efté plus
poëtique de dire.
Ilfaut qu'à mes douleurs on joigne encor
l'outrage ,
A mes juftes foupçons l'Amour a peu
de
part.
Mais , il faut confiderer qu'il y a des
occafions où cela eft corrigépar ce qui
précede ou par ce qui fuit , & où ces
inverfions trop multipliées pourroient
faire un mauvais effet . C'eft fur quoi
je m'expliquerai plus au long , en par
1 A&t . 2. Sc. 6.
2 Act . 4. Sc. 1. E iiij
+6 LE MERCURE
lant de l'ufage des tranfpofitions , &
de la maniere dont il faut les ménager.
Je me contenterai de faire voir ici par
un feul exemple, qu'un Vers qui confideré
feul , auroit l'allure de la Profe ,
dévient poëtique, quand il eft joint à un
autre ; & cela , par le moyen de la tranfpofition
commune qui les lie tous deux .
Suppofons donc le Vers que j'ay déja
cité un peu plus haut.
Voudra-t- il fe charger d'un Gendre fans
appui ?
Il eft fûr que ce Vers confideré feul
eft tout-à-fait dans le goût de la Profe
. Mais , joignons en un autre qui le
précede dans ce fens...Ce Prince qui
avoit de la peine à fe déclarer pour .
nous , dans le temps que la fortune
nous favorifoit le plus.
9
Lorfque tout l'Univers nous accable aujourd'hui
Vondra-t-ilfe charger d'un Gendre fans
appui?
Alors ,ce fecondVers qui pris tout feul,
paroiffoit Profe, devient véritablement
Vers , par la jonction du premier. Pourquoi
cela ? C'est qu'il s'y trouve de la
1
DE NOVEMBRE.
57
tranfpofition , & par confequent de la
fufpenfion ; car , dans l'ordre naturel ,
& tel que le demande le tour de la
Profe , il faudroit dire.
Vondra-t-il fe charger d'un Gendre fans
appui ?
Lorfque tout l'Univers nous accable an
jourd'hui.
Dans cette difpofition des deux Vers ,
on n'attend plus le fecond , qu'on ne
peut regarder que comme un traîneur
qui vient trop tard & après coup : Aulieu
qu'en commençant par ce fecond
Vers , comme je l'ay fait ci-devant , onprépare
l'efprit à l'autre Vers que celuici
fuppofe : Or , voilà la fufpenfion ,
& dés qu'il y a de la fufpenfion , le
tour eft poëtique.
Ainfi,quand j'examine un Vers en par
ticulier , & que je juge fi le tour en eft
poëtique ou non , je n'en juge qu'en
le confidérant à part , & fans rapport
à ce qui précede ou ce qui fuit : & je
disfur cela , que la Poëfie demande que
le premier hémistiche fuppofe toujours ,
autant qu'il fe pourra , celui qui doit
fuivre , & qu'il y prépare l'efprit du
58 LE MERCURE
Lecteur ; c'eft comme en ufe ordinai
rement Racine. Il ne dit point.
On m'y verra courir plus ardent qu'aucun
autre . . .
Pourquoi vous taifiez vous, avant que
partir ...
de
Preffer noftre départ ainfi que noftre hymen
Cette tournure ne vaudroit rien , parceque,
fi on y prend garde ; aprés le premier
hémiftiche de ces trois Vers , on
n'attend plus le fecond : Chacun de ces
premiers hémiftiches a un fens terminé
qui ne promet plus rien . Auffi , Racine
n'a - t- il eu garde de les conftruire de la
forte. Il a tranfporté ces hémiſtiches ,
& par là en là en a fait de trés bons Vers en
difant.
1. Plus ardent qu'aucun autre , on my
verra courir,
2. Avant que de partir , pourquoi vous
taifiez vous ?
3. Ainfi que noftre hymen preſſer noſtre
départ .
Mais , comme en êtabliffant la né-
1. Acte III. Sc. I.
2. Att . IV. Sc. 4.
3, Alte I. Sc. 30.
DE NOVEMBRE. 59%
ceffité des tranfpofitions , par rapport
à la fufpenfion dont elles font le principe
, j'ay fixé ces tranfpofitions à celles
qui font reçues dans la langue . Je
crois qu'il ne fera point hors de propos
d'examiner qui font celles qui fe pratiquent
en Vers , & que la langue autorife
; & qui font celles qu'elle n'y fouffre
pas.
Nous sommes obligez, de remettre au
mois prochain, la fuite de cette Differtation
qui contient un détail trés curieux
fur les tranfpofitions , & dont on ne fera
pas moins content que de ce qu'on a pû
Lire ici.
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20
p. 7-69
EXAMEN DES TRANSPOSITIONS PERMISES, Ou défenduës dans le stile Poëtique.
Début :
Quand je ne me serois pas engagé dans ma Dissertation précédente, [...]
Mots clefs :
Transpositions, Génitif, Ablatif, Datif, Pluriel, Singulier, Vers, Verbe, Phrases, Langue, Construction, Poésie, Règles, Style, Lecteur, Qualité, Observations
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texteReconnaissance textuelle : EXAMEN DES TRANSPOSITIONS PERMISES, Ou défenduës dans le stile Poëtique.
EXAMEN
DES
TRANSPOSITIONS PERMISES ;
Ou défendues dans le ftile Poëtique.
Q
UAND je ne me ferois
pas engagé dans ma Differtation
précédente , à traitter
en détail, ce qui regar-
Tranfpofitions ; & à faire la
diftinction de celles qui font permiſes ,
& de celles qui ne le font pas ; c'eft
un point fi effentiel à mon fujet , que
de les
A iiij
LE MERCURE
je ne pourrois me difpenfer d'en parler.
termes
En effet , comme entre les Tranſpofitions
qui caractérisent le tour Poëtique
, par la fufpenfion qu'elles introduifent
dans la Phrafe , il y en a que.
la Langue admet , & d'autres qu'elle
rejette ; tout ce que j'ai dit jufqu'ici
, & de la fufpenfion & des tranfpofitions
, fe réduiroit aux
⚫d'une pure fpéculation ; fi je ne donnois
des régles fures , pour difcerner
celles qui font de mife , de celles qui ne
le font pas. Je fçai bien que l'uſage
qui eft le Grand Maître de la Langue,
femble les déterminer ; mais , outre
qu'il y a des Franfpofitions qui font
propres à la Poëfie & que la Profe ne
fouffre pas ; que l'ufage même qu'en
fait la Pocfie , n'eft pas bien certain ,.
bien déterminé & hors de toute conteſtation
, au moins à l'égard de quelques-
unes de ces Tranfpofitions ; ily
a lieu de douter , fi ce principe de l'ufage
,auquel on rapporte tout dans les bizarreries
prétendues de la Langue , ne
fuppofe pas lui -même un principe ultérieur
, & s'il n'eft pas fondé fur quelque
raifon.
DE DECEMBRE. 9
Pour moi , fi j'ofe dire ce que j'en
penfe , je fuis perfuadé que les irrégularitez
même les plus bizarres , en fait
de Langage , ont un principe caché que
peu de gens pénétrent ; mais , dont
tout le monde fuit l'impreffion fans le
connoître. C'eft une forte d'instinct
qui infpire toute une Nation ; & qui ,
quoi qu'à l'aveugle , conduit auffi
fûrement l'ignorant, que la raifon & la
régle dirigent l'Homme de Lettres &
le Grammairien. Pourquoi, entre deux
façons de parler , qui d'elles- mêmes
n'ont rien de vicieux , l'une eft - elle
admife & l'autre réprouvée ? On repond
que cela vient de l'ufage , qui
admet l'une & qui défavoue l'autre ,
& l'on feroit fcrupule de creufer plus
avant. Mais,comme de la maniere que
les Hommes font faits , toute une Nation
ne fe détermine pas à préférer une
expreffion à une autre , fans qu'il y ait
quelque raifon fourde de préférence ;
j'ofe dite , que fi on vouloit un peu
creufer en cette matière , on trouveroit
infailliblement ou dans le génie
de la Langue , ou dans le goût de la
Nation, le principe caché qui , fans
nous nous en appercevions › dé--
que
ΤΟ LE MERCURE
cide dans nous , de ce que nous devons
admettre en fait de Langage , & de ce
que nous devons réprouver.
Or , c'eft à ce principe que j'ai tâché
de remonter , non pas, pour régler
quelles font les Tranfpofitions dont
on peut ufer, & quelles font celles dont
on doit s'abstenir ; puifque , cela n'appartient
qu'à l'ufage : Mais , pour juftifier
l'ufage même dans celles qu'il a
permifes , comme dans celles qu'il a
condamnées. J'aurois pû m'en tenir à
faire un détail exact des differentes
inverfions qui font d'alloy dans la Poëfie
, & à les appuyer par des exemples
tirez de nos meilleurs Poëtes :
C'eftoit même , à peu prés , à quoi je
m'eftois borné d'abord . Le hazard,fans
que j'en euffe deffein , me mena plus
loin ; car , en lifant à quelques - uns
des mes amis , ce que j'avois jetté fur
le papier, touchant les Tranfpofitions,
& en ayant rapporté une qui , de mon
aveur,êtoit bonne ; mais , que j'avoüois
qui m'embarraffoit ; parce que je ne
trouvois pas qu'elle quadrât avec les
autres de même efpece , & que je ne
voyois pas d'ailleurs , ce qui pouvoit
la tirer hors de la régle; un d'eux,homDE
DECEMBRE. 1 11
me de beaucoup d'efprit * & qui fans
être Poëte , eft fort au fait fur la
Poëfie , me donna fur le champ le
dénouement que je cherchois >
en
me faifant remarquer , que ce qui
autorifoit cette Tranfpofition ; c'eftoit
qu'elle fe pouvoit faire fans ambiguité
& fans équivoque. Sa raifon qui me
parut décifive pour la difficulté dont
il s'agiffoit , me donna lieu d'enviſager
toutes les autres Tranfpofitions par
le même endroit . Je les examinai , &
les êtudiai de nouveau ; & à force de
les remanier & de les confronter enfemble
, je trouvai dans ce qu'on
m'avoit dit pour une , la clef de toutes
les autres , & le principe général &
déterminant , qui a fait admettre celles
qui font en ufage , & qui a fait exclure
celles qui n'y font pas.
C'est ce que je vais tâcher de développer
; & pour y parvenir , il faut
fuppofer d'abord , que les Tranfpofitions
ne peuvent rouler que fur deuxfortes
de termes qui font , pour ainfi
parler , le corps de la Phrafe ; c'est -àdire
ou furles noms , ou fur les verbes..
* M. l'Abbé de Pons.
1.2 LE MERCURE
Sur les noms , foit par rapport
d'autres noms dont ils dépendent ,
foit par rapport aux verbes , qu'ils
gouvernent ou dont ils font gouvernez
. Sur les verbes , par rapport à d'autres
verbes avec lefquels ils fe trouvent
liez par la conftruction.
A l'égard des Verbes , il n'y a point
de diftinction à faire entre les tems
differents ; préfent , paffé & fûtur ,
fur lefquels ils roulent. Car , comme
cela ne change rien à leur fignification
effentielle , dés qu'ils fouffrent
la tranfpofition dans un de
ces tems , ils la peuvent fouffrir dans
tous les autres . Il n'en est pas de même
des noms , par raport aux cas diffé
rens dont ils font compofez , & dont
les uns admettent la tranfpofition fans
reftriction ; & les autres ne s'y prêtent
qu'avec précaution , & qu'en certaines
fituations : Le Datif par exemple , le
tranfpofe tant qu'on veut , & prefque
fans aucune exception. Le Génitif &
l'Ablatif fe tranfpofent auffi le plus
fouvent , hors en quelques rencontres
particulieres. Le Nominatif aucontraire
, & l'Accufatif n'admettent la
ranfpofition qu'à certaines conditions,
DE DECEMBRE.
13
& ce dernier encore plus rarement que
l'autre. C'est ce que le Lecteur reconnoîtra
par lui-même ; lorfque j'entrerai
dans le détail des tranfpofitions ,
par rapport à ces différens cas. Je ne
mets point ici le Vocatif en ligne de
compte , parce que , n'ayant proprement
point de régime ny actif, ny
paffif , il eft abfolument indépendant .
Au refte , je crois qu'on ne trouvera
pas mauvais , qu'en parlant de tous
ces cas , je me régle fur i'Analogie latine:
11 ma paru que dans une matiére qui
ne regarde gueres que les gens de
Lettres , je devois en ufer ainfi , pour
leur plus grande commodité ; & je ne
difconviendrai pas que je n'aye û auffi
en cela , un peu égard à la mienne. La
différence de certains cas dans nôtre
Langue , eft fi peu marquée , que j'aurois
efté fort embaraffé à diftinguer
enplufieurs occafions , le Génitif de l'Ablatif.
Il m'a donc fallu , pour les fixer ,
avoir recours à la Méthode qu'on fuit
dans les
Déclinaifons de la Langue
Latine ; & fuivant ce plan , j'appelle
Nominatif, Génitif& c.ce qui dansnôtre
Langue , répond au Nominatif, Génitif
& autres cas des Latins. Détail de
14 LE MERCURE
Grammaire affez defagréable , mais fi
utile , que je me flate , qu'on voudra
bien l'excufer en faveur de la clarté
qu'il répandra fur tout ce que j'ai à
dire des tranfpofitions.
Ce fut dans la difcuffion de ces cas
différents , qu'ayant remarqué que des
cinq cas , à l'égard defquels la tranf
pofition pouvoit avoir lieu , le Datif
l'admettoit fans violence , & même
affés naturellement ; qu'à peu de chofe
prés , il en eftoit de mefme du Génitif
& de l'Ablatif mais qu'au contraire
, le Nominatif ne la fouffroit qu'à
peine , & feulement en certaines conjonctures
; & que l'Accufatif y répugnoit
prefque totalement ; je voulus démêler
d'où pouvoit venir tant de répugnance
dans les derniers , & tant de
facilité dans les premiers : Car , d'attribuer
cela à la bizarrerie de l'uſage ,
il me paroiffoit que c'eftoit éviter la
difficulté , & non pas la réfoudre. Je
me figurai donc qu'il falloit néceffairement
qu'il y ût dans quelques- uns
de ces cas , quelque chofe de particulier
qui ne fe trouvât pas dans les autres.
Sur cela , je me mis à les éxaminer
tous en détail , dans trois fortes de
"
DE DECEMBRE. IS
noms différens , tels que je les repréfente
içi.
SINGULIER.
Nominatif. L'homme.
Genitif.
La table. Le temple.
De l'homme, De la table. Du temple.
Datif. A l'homme. A la table . Au temple.
Accufatif. L'homme. La table. Lo temple.
Ablatif, De l'homme. De la table. Du temple.
Génitif.
PLURIER.
Nominatif. Les hommes. Les tables. Les temples.
Des hommes. Des tables. Des temples .
D'atif. Aux hommes, Aux tables. Aux temples.
Accufatif. Les hommes. Les tables. Les temples.
Ablatif. Des hommes. Des tables. Des temples.
Comme les noms dans nôtre Langue,
n'ont point d'infléxions différentes ,
ainfi que dans la latine , c'eſt l'article
feul qui y diftingue les cas. Or , je remarquai
qu'il n'y avoit que le Datif
qui ut un article particulier , lequel ne
lui fût commun avec aucun autre cas ;
c'eft l'article à ou au pour le fingulier ,
& aux pour le plurier. Auffi , remarquai-
je en mefme tems , que c'eftoit ,
comme onle verra dans la fuite , celui
de tous les cas , dont la tranſpoſition
16 LE MERCURE
.
êtoit la plus naturelle , & avoit le plus
d'agrêment & de douceur. Pour le
Génitif& l'Ablatif, je trouvai une entiére
conformité entr'eux ; de forte
que , quand ils concourent enfemble ,
ils femblent deux Génitifs de fuite ;
car , en difant : De l'Armée de Céfar
il paffa dans celle de Pompée ; cela fait
à peu prés le mefme effet , que fi on difoit
: Il eftoit le meilleur Soldat del'Armée
de Céfar. Sur quoi , je fis trois obfervations
; la premiere , que ce concours
de l'Ablatif & du Génitif êtoient
rares . La feconde › que comme ils figuroient
de la mefme maniére que
deux Génitifs ; ils devoient auffi obferver
la mefme régle ; & que par conféquent
, il ne pouvoit y avoir de tranfpofition
entr'eux , non plus qu'entre
deux Génitifs , à caufe de l'équivoque
qui en réfulteroit , comme je l'expliquerai
dans l'article de cette , tranfpofition
. Enfin , la troifiéme obfervation
que je fis , fut que partout ailleurs,
où il n'y avoit point lieu à une femblable
équivoque , le Génitif & l'Ablatif
pouvoient fe tranfpofer : De forte
qu'eftant d'eux- mêmes & de leur nature,
trés fufceptibles de tranfpofition ,
ce
DE DECEMBRE . 37
ce n'eftoit qu'accidentellement qu'ils
y répugnoient quelquefois, & toûjours ,
pour éviter l'ambiguité & l'équivoque ,
que cette tranfpofition y pourroit mettre..
Enfin , je trouvai entre le Nominatif
& l'Accufatif , une reffemblance plus
parfaite encore par fa fimplicité, qu'en
tre le Génitif & l'Ablatif ; car , ny l'un
my l'autren'ont d'articles : Reffemblance
d'ailleurs , bien autrement incommode
que dans les deux autres cas ; en ce
que fe trouvant prefque toûjours enfemble
par la conftitution de la phrafe,
où le verbe doit avoir fon Nomina
tif & fon cas , lequel pour le plus fouvent
, eft l'Accufatif ; il n'y avoit que
l'ordre de la marche entr'eux qui pût:
les caractériſer : De forte qu'on ne pouvoit
difcerner le Nominatif de l'Accufatif
, que parce que celui - là précé--
doit le verbe , & celui ci le fuivoit :
Car , fi on veut tranfpofer les termes
de cette phrafe ; Céfaraimoit la gloire
en difant ; la gloire aimoit Céfar ; on
prendra cela plûtôt pour un changement
de phrafe , que pour une tranf
pofition. La gloire paffera pour le Nominatif,
parce qu'elle eft devant le
B
18 LE MERCURE
verbe , & Céfar pour l'Accufatif , parce
qu'il eft aprés ; & perfonne ne
s'imaginera qu'on veuille dire dans
cette tranfpofition , que c'eft Céfar
qui aimoit la gloire , & non pas la gloire
qui aimoit Céfar .
De cette remarque je tirai deux conféquences.
La premiere , que la répugnance
que ces deux cas fembloient
avoir à la tranfpofition , ne venoit
que de la confufion inévitable que leur
uniformité cauferoit dans la phrafe ,
pour peu qu'on en troublât l'ordre naturel
: La feconde , que toutes les
fois qu'il n'y avoit point d'ambiguité
à craindre , on pouvoit tranfpofer ces
deux cas comme les autres ; & que c'êtoit
pour cela qu'il y avoit des occa-.
fions , où la tranfpofition du Nominatif,
loin de choquer , avoit un trés bon
effet.
Enfin , ramaffant tout ce que j'avois
fait d'obfervations , & confidérant
que le Datifne repugnoit prefque jamais
à la tranfpofition ; parce qu'ayant
marque particuliére dans fon article ,
l'inverfion à fon égard , ne pouvoit caufer
d'ambiguité : Que les autres cas ne
l'exclupient , que quand elle faifoir
fa
DE DECEMBRE. 19
un fens douteux & équivoque ; & que
hors delà , ils l'admettoient librement :
Que de mefme , comme on le verra
dans fon lieu , elle fe fouffroit entre
deux verbes , lorfqu'elle n'y apportoit
point d'embarras & de confufion ; je
tirai cette conféquence générale , dont
je fais la régle décifive , pour difcerner
les bonnes & les mauvaiſes tranfpofitions
Que toute inverfion de
phrafe eft permife & légitime , dés
qu'elle n'en altére point la clarté , &
qu'elle n'y cause ni confufion , ni équivoque
. Principe , d'autant plus folide
& plus fûr , qu'il eft fondé fur le génie
de la Langue françoife , dont le caractére
propre & particulier , eft la
clarté. La conftitution fimple & naturelle
de la phrafe , dans laquelle l'expreffion
fuit l'ordre de la perfée , nous
en eft une preuve. Nôtre Langue fe
preftera toujours fans répugnance aux /
tours les plus hardis , aux figures less
plus outrées , aux tranfpofitions les
plus extraordinaires , à toutes les libertez
, & aux défordres même de
la Poëfie , fi jofe parler ainfi ; mais
à cette condition , que fa clarté n'en
fouffrira point . Tant de beautés & d'ox-
Bij
20
LE MERCURE
nements qu'il vous plaisa; mais ny obfcurité
, ny confufion , ny équivoque.
La clarté eft un point , fur lequel elle
n'admet aucune compenfation , & elle
préférera toujours une fimplicité fans
embarras , à unfublime obfcur & fatigant
.
Ce principe êtant êtabli , il ne reſte
plus qu'à l'appliquer , & cette application
même en fera la preuve ; car , en
éxaminant fur cette régle , toutes les
tranfpofitions , tant bonnes que mauvaifes
, je ferai toucher au doigt : Que .
les premieres ne font permifes,que parce
qu'en donnant de la beauté à la phrafe
, elles n'en altérent point la clartés.
& que les autres ne font rejettées
que parce que , fous prétexte d'embellir
la phrafe , elles l'obfcurciffent .
Et comme , de toutes les tranfpofitions
, celle du Darif eft la plus naturelle
; c'est par elle auffi que je crois
devoir commencer , en l'éxaminant,
& par rapport aux verbes , & par rap
port aux noms , avec lefquels le Da
tif peut eftre tranfpofé.
DE DECEMBRE. 2x
EXAMEN
De la Tranfpofition du Datif.
Le Datif eft ordinairement régi par un
verbe qui le demande aprés lui : Comme
quand on dit . Tout confpire à mes
deffeins. On s'appofe à mes voeux. Déro- .
ber fa tête à un fardeau Voilà comment
on doit parler en profe , où l'on
place le verbe devant le cas qui en dépend
: En Vers , c'eft tout le contraire .
Le ftile poëtique éxige , qu'en renver..
-fant la phrafe , on tranſporte le cas devant
le verbe , & qu'on dife : A mes.
deffeins tout confpire. A mes voeux ons'oppofe.
A un fardeau dérober sa tête ::
Et c'eft ainfi qu'en uſe Racine.
A mesjuftes deffels je vois tout confpirer.
2. Ilfe plaint qu'à ſes voeux un autre ·
amour s'oppofe.
3 Chacun à ce fardeau vent dérober Sa
tête.
Tragédie de Mithridate..
A&t. III . Sc. I..
2. Act. II. Sc . VI
3 A&… III, Sc. I.
LE MERCURE
Ce n'eft pas à dire , que Racine luf
même fuive toûjours cette méthode ;
car , dans un autre endroit , il dit fansufer
de tranfpofition .
* Tu ne t'attendois pas fans doute à ce
Difcours.
Mais en cela mefme , il s'écarte de
fa pratique ordinaire ; & il eſt évident
qu'il feroit plus poëtique d'ufer de
tranfpofition, & de dire.
Sans doute à ce Difcours tu ne t'attendois
pas.
>
On peut donc établir , comme une
régle fûre , que le ftile poëtique exige
la Tranfpofition du datif, par rapport
aux verbes dont ce datif dépend.
Je ne prétends pas néantmoins qu'il ne
foit jamais permis de s'abftenir det ranfpofitions
tant à l'égard de ce cas ,
que des autres qui en font fufceptibles
car , ffuurr ccee ppiieedd , il faudroit
mettre dans un vers , toutes les tranfpofitions
qui pourroient y entrer : Ce
qui feroit le plus fouvent un trés mauvais
effet . Il y a du plus & du moins ,
des tempéraments à garder en tout
* Alte I. Sc. I.
DE DECEMBRE. 23
cela. C'eft de quoi je parlerai plus au
long dans la fuite , lorfque je traitterai
de l'ufage qu'on doit faire des tranf
pofitions. Mais quant à prefent , je
me borne à déterminer ce que le tour
de la Péëfie exige de lui- même , & à
quoi il faut s'affujettir , lorfqu'il n'y a
point de raifon légitime de s'en difpenfer..
Outre les Verbes qui gouvernent
des datifs , il y a auffi des adjectifs
, dont ces mêmes datifs dépendent..
Quelquefois , ces adjectifs font liez
à un verbe. Comme quand on dit . Cefils
fut cruel à fon Pere . Quelquefois ,ils
fe trouvent feuls & fans verbe , comme
fi on diſoit : Et par un trait fun? -
fte à fa gloire. Et quelquefois auffi , ils
font participes d'un verbe . C'eſt ainft.
qu'on dit. Soumis à mes loix , attaché
à fon devoir. Trois fituations , par rapport
aux quelles il faut confiderer la
Tranfpofition du datif.
Toutes les fois que l'adjectif fait
lui-même partie d'un verbe , ou qu'il
eit lié à un verbe , il peut-être regardé
comme verbe par rapport au datif
qui le fuit , & par confequent, la Tranf
14 LE MERCURE
pofition du Datif a lieu à fon égard
auffi naturellement qu'à l'égard des
verbes. En voici des exemples , donɛ
je forge le premier , parce que je n'en
trouve point fous ma main ; & je prie
le Lecteur d'agréer que j'en ufe de la
forte , lorfqu'ils me manqueront.
A fon Pere ce Fils fut toûjours trop
cruel.
Je fçay que de tout tems à mês ordres
foumis
Ilbait autant que moi nos communs
Ennemis.
Dans le premier exemple , l'Adjectif
eft joint à un verbe ; dans le fecond
, l'Adjectif eft participe , & la
Tranfpofition fait fort bien dans tous
les deux.
Mais , lorfque l'Adjectif est tour
feul , & qu'il n'eft point participe , il
eft difficile que la Tranfpofition ne
caufe de l'ambiguité dans la Phraſe.
S'il falloit dire , par exemple.
Mais , entreprise hélas ! · Trop fu-·
nefte à la gloire .
Er qu'on Tranfpofat ainfi.
1. Act. 11. Sc . 39 . Mais ,
DE
DECEMBRE.
25
Mais , entreprife hélas ! A fa gloire
funefte .
Cette
Tranfpofition ne
vaudroit
rien , parce qu'on pourroir douter , fi
l'Adjectif, funefte , fe
rapporteroit à entreprife
, ou à gloire ; & que felon le
principe général des
tranfpofitions ,
on n'en doit point ufer , dés qu'elles
peuvent apporter la moindre obfcurité
au fens de la Phrafe . Toutes les
précédentes ne font bonnes , que parce
qu'elles n'en altérent en rien la
clarté , de forte même , quefi en gare
dant la
tranfpofition dans ce dernier
Vers , on pouvoit le tourner , de maniere
qu'il n'y ût lieu à aucune équivoque
; comme fi on diſoit ,
Mais , à fa gloire hélas ! Entreprife
funeйte.
la
Tranfpofition feroit
beaucoup plus
tolerable.
Cependant ,
comme dans
ces termes , à fa gloire , l'article à ,
qui n'eft point encore
déterminé , peut
paffer pour
prépofition , & avoir le
même fens que ,
ad ejus
gloriam en
C Décembre
1717.
26 LE MERCURE
latin ; c'eſt-à- dire , marquer un Accufatif
; comme fi on difoit : A fagloi
re il faut que je le publie ; l'efprit
fouffre dans l'incertitude où il eft , fi
l'article , à , eft ici un article ou une
prépofition ; & fi c'eft un Datif ou un
Accufatif qu'il lui annonce : Or , il ne
faut jamais que l'efprit travaille pour
deviner ce qu'on lui expofe . Quelque
belle que fut une tranfpofition , on
doit toûjours la facrifier en faveur de
la clarté ; ou plûtôt, elle n'eft plus recevable
, dés qu'elle péche contre ce
principe .
C'eft de la fufpenfion que la Poëfie
demande , & non de l'incertitude ;
deux impreffions qu'il ne faut point
confondre. L'incertitude renferme la
fufpenfion, & en corrompt l'agrêment
par la peine , & la perplexité qu'elle
y porte ; mais , la fufpenfion ne fuppofe
point l'incertitude . Son idée aucontraire,
ne nous préfente qu'une attente
agréable de ce qu'elle nous annonce ,
& qu'elle nous met par avance à portée,
de deviner au moins en partie. Par
exemple , dans le Vers fuivant.
DE DECEMBRE : 27
1 Aux offres des Romains , ma Mere
ouvrit les yeux .
Il y a de la fufpenfion , mais , il
n'y a point d'incertitude ; parce que la
particule aux , marque évidemment un
article & non, une prépofition: Et quand
ily auroit , à l'offre des Romains , ce
feroit la même chofe , comme on peut
le voir dans le Vers qui fuit .
2 A mille coups mortels contre eux
me devouer.
Cette particule , à , détermine abfolument
le Datif , & annonce le verbe
qui demande ce cas : De forte que ,
quand ce verbe arrive , l'efprit qui
êtoit demeuré en fufpens , durant le
premier hémiftiche , elt enfin content
& fatisfait ; parce qu'il trouve ce qu'on
lui avoit annoncé , & ce qu'il s'êtoit
promis. Au lieu que , quand il ne fçait fi
la particule , à , eft article ou prépofition
; & fi elle prépare à un Datif
1 A&t. 1. Sc. I.
a Act. 1. So. I..
Cij
18 LE MERCURE
ou à un Accufatif , comme dans ces
termes ci - deffus , à fa gloire ; il fouffre ,
il peine , il n'ofe prendre de parti entre
le Datif & l'Accufatif ; ou , s'il le
prend , il rifque à fe voir obligé de
revenir fur fes pas ; chofe defagréable
pour nôtre efprit , & mortifiante
pour notre vanité. Toute erreur nous
humilie ; & comme nous n'aimons pas
à être humiliez , nous voulons toujours
du mal à ceux qui ont donné occafion
à nôtre humiliation : Nous cherchons
à nous difculper à leurs dépens ;
& fur ce point , comme dans toutes
les chofes où nous avons quelque tort ,
nous nous en prenons toûjours plus
volontiers à autrui , qu'à nous mêmes.
Or , rien n'eft plus facheux , &
plus imprudent à un Auteur , que de
mettre fon Lecteur , c'eft à - dire fon
juge , contre lui. Enfin , ce qui fait auprés
de nous le merire de la fufpenfion
, & le defagrêment de l'incertitu
de eſt fondé fur la bonne opinion
que nous avons de nôtre intelligence.
Nous voulons deviner , ce qui eft
la chofe du monde qui bleffe le plus
nôtre efprit ; mais , nous ne voulons
pas nous tromper ; ce qui est la cho-
?
•
DE DECEMBRE 29
que
fe du monde qui l'humilie le plus : Or,
par tout où il y a du doute & de l'in
certitude , il faut , ou que l'efprit s'arrête
tout - court , ou qu'il s'expofe &
fe mêprendre S'il eft obligé de s'arrêter
, c'eft un aveu de fon peu de pénétration
; s'il paffe outre , c'eft précipitation
& imprudence ; deux partis
qui bleffent prefque également fon orgueil
, & dont il fçait toûjours mauvais
gré , à ceux qui ne lui laiffentfur
cela le choix. Au lieu que, quand
il n'y a que de la fufpenfion ; il a le
plaifir pur de pouvoir deviner , fans
courir rifque de fe tromper. Peut - être,
trouvera- t-on que je me fuis trop êtendu
fur ce point ; mais , dans une matiere
fi mince d'elle-même , je ne crois
pas devoir rejetter , ce qui peut en
quelque forte, en corriger la fécheref
fe ; fur-tout , quand ce font des réfléxions
que mon fujet me fournit de lui
même : Et d'ailleurs,il eft bon que,par
le rapport fécret que des minuties de
Grammaire ont à notre amour propre ,
nous ayons occafion de connoître jufqu'où
s'étend fa tyrannie .
Voilà à peu près , à quoi fe réduit la
Tranfpofition du Datif , à l'égard des
Ciij
20 LE MERCURE
verbes & des Adjectifs dont il peut
dépendre.
Mais , comme il peut encore fe trouver
en concurrence avec d'autres cas;il
eft à propos d'éxaminer qui font ceux ,
à l'égard defquels il admet la tranſpofition
, & ceux avec qui il la comporte
moins. Ce qu'on peut dire en général
; c'eft que , quand la tranfpofition
fouffre de la difficulté , cela vient
moins de la part du Datif, que de celle
des autres cas avec lefquels il fe
trouve lié . De lui-même , il s'y prête
toûjours affez volontiers.
où il
Voici pourtant une rencontre ,
paroît autant de réſiſtance de fa part
à la tranfpofition , qu'il peut y en
avoir du côté du Genitif : Car , fuppofons
qu'on veüille tranfpofer ces
deux cas dans le Vers fuivant ,
Au plus grand des Héros , j'ofe le
comparer.
Il faudra dire .
Des Héros au plus grand , j'oſe le
comparer.
Tranfpofition qui paroît fonner mal,
& qui même , n'eft pas néceffaire dans
DE DECEMBRE.
31
ce Vers , où il y en a déja une . Mais ,
ce qui rend ce Vers rude , ce n'eft pas
la multiplicité des tranfpofitions ; c'eſt
la qualité de l'une des deux ; je veux
dire , celle du Genitif & du Datif qui
y repugnent également . Le Genitif prémierement
, à caufe de l'article , des
qui devient alors équivoque entre
lui & l'Ablatif. Car , on ne fçait , fi cet
hémiftiche, des Romains au plus grand ,
annonce une fimple comparaifon , ou
une efpéce de gradation , comme du
petit au grand : En fecond lieu , du côté
du Datif , on doute fi la particule
an , eft un article , ou une prépofition ;
fi elle défigne un Datif , ou un Acfatif.
Et ce qui femble prouver que
l'incongruité de la tranfpofition vient
de là en partie ; c'eft que fi on change
le Nominatif en Datif , & qu'on
dife ,
Des Héros le plus grand fe fit
voir à nos узих .
la Tranfpofition fera bonne.
J'ai dit que ce qui donnoit de la
rudeffe au Vers , n'êtoit pas la multi-
Des Héros au plus grand,j'ofe le com
parer.
2
32 LE MERCURE
plicité de tranfpofitions qu'il renfer
me , mais , la qualité de l'une de ces
tranfpofitions : C'est ce qu'il faut que
j'explique , quoi que cela regarde
proprement l'ufage & le ménagement
des tranfpofitions , dont j'ai deffein de
traitter à part; mais, pour ne point laiffer
le Lecteur dans l'embarras , je
crois devoir par avance, en toucher ici
quelque chofe.
En quoi donc , eft- ce que la qualité
d'une des tranfpofitions dans ce dernier
Vers , en caufe la rudeffe ? C'eſt
en ce qu'une de ces tranfpofitions eft
double ; c'eſt à - dire , en ce que le même
cas ett tranfpofé deux fois , l'une
avec un autre cas , & l'autre avec fon
verbe. Car , quoique la Phrafe Poëtique
exige des tranfpofitions , elle
ne les admet néantmoins , comme
nous l'avons remarqué qu'autant
qu'elles n'embarraffent point trop la
Phrafe Or , la Phrafe ne peut manquer
d'être embarraffée , dés qu'un terme
qui a de la liaiſon avec deux autres ,
eft tranfpofé à l'égard de tous les deux ;
& c'est ce qui arrive dans ce Vers.
,
Des Héros au plus grand , j'ofe le
comparer.
H
D
ta
D
DE DECEMBRE.
33
Au plus grand , qui eft un Datif,
eft déja tranfpofé , par rapport à fon
verbe qu'il précede ; car, dans l'ordre
naturel, il devroit le fuivre , & on dévroit
dire , comparer au plus grand. On
le tranfpofe encore à l'égard du Genitif
qu'il régit ; puifqu'au lieu de dire.
Au plus grand des Héros , on dit , des
Héros au plus grand. Voilà donc , le
même cas tranfpofé deux fois : De forte
qu'il faut que l'efprit faffe deux
opérations fur le même terme , pour
démêler le vrai fens que cette duplicité
de tranfpofition obfcurcit. Ce
n'eft plus un plaifir , tel que celui de
la fufpenfion ; c'est une peine & une
efpéce de torture , dont nôtre délicateffe
ne s'accommode pas.
,
D'où vient que dans la feconde maniere
de tourner ce même Vers en
changeant le Datif en Nominatif ; &
en difant ,
Des Héros le plus grand fe fit
voir à nos yeux .
la tranfpofition eft de mife ? C'eft
qu'alors , le même mot n'eft tranfpofé
qu'une fois .
14 LE MERCURE
Et pour prouver encore plus fenfiblement
, que la dureté de l'autre
Vers , des Héros au plus grand & c.
ne vient point de ce qu'il y a deux
tranfpofitions ; mais , de ce que l'une
des deux eft double ; c'est - à-dire , que
le même terme y eft tranfpofé deux
fois ; je vais citer un Vers de Racine ,
auffi compliqué qu'il puiffe y en avoir ,
par la multitude des termes differents.
qui le compofent , & qui forment
deux tranfpofitions ; fans que pourtant
, la beauté du Vers , ny la clarté
de la Phrafe en fouffrent. Le voici.
› De mon Pere à la Reyne il conte
la difgrace.
Il y a dans ce Vers un Nominatif,
il ; un Génitif , de mon Pere ; un Datif
; à la Reyne ; un Accufatif ; la difgrace
; un verbe , conta. Il s'y trouve
de plus deux tranfpofitions , mais ,
toutes deux fimples ; c'eft- à- dire, qu'il
n'y a aucun terme qui foit tranfpofe
deux fois. Le Genitif l'ett, par rapport
à l'Accufatif; de mon Pere la difgrace,
1 Att . 1. Sc . I
DE DECEMBRE.
35
au lieu de dire , la difgrace de mon
Pere. Le Datif l'eft , par rapport au
verbe qui le gouverne , à la Reyne il
conta au lieu de dire il conta à la
Reyne. Ainfi, cela ne fait point d'embarras
; cela n'altere point la clarté de
la Phrafe ; & dés lors , felon nôtre
principe , les tranfpofitions font bonnes.
Ce n'est donc point la multiplicité
des tranfpofitions , mais , leur
qualité qui peut nuire à la beauté du
Vers. Paffons aux autres cas avec lef
quels le Datif peut fe rencontrer.
Il fe trouve quelquefois deux Datifs
enfemble , comme dans ce Vers.
Aux Gaulois , aux Romains , fa
valeur fut fatale.
Mais , ces deux Datifs n'ayant point
de dépendance l'un de l'autre , il ne
peut y avoir entre eux de tranfpofition.
L'arrangement en eft purement
arbitraire : On peut mettre le premier
ou le dernier , celui des deux qu'on
juge à propos ; & c'eft dans certe occafion
que , comme dit Dom Japhet.
Il n'importe guere.
Que Pafcal foit devant , on Pafcal
foit derriere.
36
LEMERCURE
,,
On peut dire la même chofe du
Datif , par rapport au Nominatif &
à l'Accufatif , parce que , quoiqu'ils
fe trouvent enſemble dans une même
Phrafe c'eft fans dépendance l'un
de l'autre , & par conféquent , fans
qu'il puiffe y avoir de tranfpofition.
Il n'en faut point d'autre exemple ,
que le dernier Vers que j'ai cité de
Racine .
De mon Pere à la Reyne il conta
la difgrace.
Car dans ce Vers , le Datif , à la
Reyne , ne dépend que du verbe , il
conta ; & n'a point de rapport , ny au
Genitif , de mon Pere , ny à l'Accufatif
, difgrace.
Il ne refte que l'Ablatif, avec lequel
le Datif puiffe fe rencontrer ; mais , ny
le Datif, ny aucun autre cas ne peut
être lié avec l'Ablatif , qui ne dépend
que des verbes ,comme on l'expliquera
en fon lieu. Dans le Vers fuivant de
Defpreaux ,
De Paris au Perou , du Japon jufqu'à
Rome.
Sat. VIII.
DE DECEMBRE. 37
il faut prendre garde que
la particule
, as , n'eft point article , mais ,
prépofition ; & qu'elle ne défigne pas
un Datif, mais , un Accufatif. Ainfi,
cela ne regarde point la tranfpofition
du Datif , à laquelle nous nous bornons
dans cet article , & que je crois
avoir examinée, felon toutes les fitua
tions que ce cas peut avoir.
Or , de tout ce que j'ai dit jufqu'ici
fur la tranfpofition du Datif, je tire
trois conféquences.
La 1 : Que de lui-même , il ne répugne
prefque jamais à la tranfpofition
, & que , quand elle ne fe peut fai
re ce n'eft gueres de fon côté que l'affaire
manque
.
an ,
La 2 : Que la feule occafion où il
paroît ne la pas fouffrir fi commodé
ment , eft quand , la particule , à , ou ,
qui fait fon article déterminant
fe
peut prendre pour une prépofition,
& former par là une équivoque , comme
quand on dit : J'ofe le dire à fa
gloire.
La 3 Que quand , par la nature
des autres cas avec lesquels il concourt,
la tranfpofition ne peut le pratiquer ;
elle ne fe trouve exclufe, qu'à raifon
38
LE MERCURE
de l'équivoque & de l'ambiguité
qu'elle introduiroit dans la Phrafe .
Conféquences , qui toutes trois , quadrent
avec le principe général que j'ai
êtabli fur les tranfpofitions & en
même tems , en font la preuve ; fçavoir.
Que toute tranfpofition eft permife, des
qu'elle peut fefairefans altérer la elarté
de la Phrafe ..
Jufqu'à prefent , je n'ai envifagé la
tranfpofition du Datif , que dans ce
qu'elle a d'effentiel , & uniquement
pour régler , quand elle pouvoit avoir
lieu. Mais comme , quelque naturelle
& quelque douce qu'elle foit par
elle -même , elle peut avoir plus ou
moins de beauté , felon la maniere
dont on la pratique , il ne fera pas hors
propos
de faire fur cela quelques de
remarques .
La principale , & celle qui renferme
toutes les autres , & qui eft géné- ,
rale pour tous les cas , eft que plus
ils font éloignez du mot , auquel ils
font liez & dont ils dépendent ; &
plus auffi , la tranfpofition a de douceur.
Ainfi , quand les deux termes , entre
lefquels fe fair la tranfpofition , fe
trouvent dans le même hémiftiche ,
DE DECEMBRE. 39
elle eft moins douce ,que quand ils font
dans deux hémiftiches differents . C'eſt
ce qu'on peut voir dans les exemples
fuivants.
1Je fçay que de tout tems à mes ordres
foûmis.
Il bait autant que moi &c.
2 Un coeur que fon devoir à moi feul
affervit.
La tranfpofition du Datif eſt ſi naturelle
, que même pratiquée de la
forte , elle n'a rien de bien rude
mais , elle feroit encore plus agréable ,
fi les deux termes rélatifs fe trouvoient
dans deux hémiftiches differents
, en tournant ces vers de la maniere
qui fuit.
Et je fçay qu'à mes loix fon coeur
toujours foûmis .
Ce grand coeur qu'à moi feul fon
devoir affervit.
Enfin , fuivant le principe que j'ai
avancé , la tranfpofition s'adoucit toû-
1 A &t . 2. Sc. ; .
A&t . 2. Sc. 5.
40 LE MERCURE
jours , à proportion de l'éloignement
qui fe trouve entre les termes rélatifs
qui la compofent : Je vais en apporter
des exemples , où comme par
gradation , ils s'éloignent toûjours de
plus en plus.
Quand je fçûs qu'à fon lit Monime
réfervée .
2 Qu'aux offres des Romains , ma
Mere ouvrit les yeux.
que
Et fe pourroit-il bien qu'à mon reffentiment
3
?
Mon Amour indifcret eût livré.
mon Amant ?
On voit dans ces trois exemples ,
le Datif s'éloigne toûjours de plus
en plus , du verbe dont il dépend :
Que même au dernier , ils font l'un
& l'autre dans deux Vers differents ;
& que la tranfpofition n'en a que plus
de grace . C'est ce que je ferai obferver
dans les autres , comme dans celle-
ci , de laquelle je paffe immédiatement
à la tranfpofition du Génitif ,
1 A &t . 1. Sc . I.
2 Ibid.
3 Act. 4. Sc. I.
DE DECEMBRE. 41
& à celle de l'Ablatif , comme
êtant les plus naturelles , aprés celle
du Datif. La conformité & la reffemblance
que ces deux cas ont entre eux,
m'engage à les traitter enfemble ; &
je le ferai de maniere , que loin que
cela y mette de la confufion , ils fe
donneront au contraire du jour l'un à
l'autre .
EXAMEN
DE LA TRANSPOSITION
Du Génitif& de l'Ablatif.
> Me
Comme le Génitif & l'Ablatif one
tous deux le même article , & qu'on
dit également à l'un & à l'autre
l'homme , de la table , du temple. Il
faut d'abord donner un moyen de les
diftinguer. Or , voici le diftinctif de
de l'un & de l'autre.
Le Génitif eft toûjours gouverné par
un nom , foit fubftantif , foit adjectif :
En voici des éxemples.
*
De fes feintes bontez j'ai connu la
contrainte .
Att. IV. Sc. 2.
D
42 LEMERCURE
J'ay honte de me voir fi peu digne
de unus.
Seigneur , de mes malheurs ce ſont-là
les plus doux.
Dans le premier éxemple , le Génitif
eft gouverné par un fubitantif.
Dans le fecond , par un adjectif : Et
dans le troifiéme ,
par un fuperlatif,
qui eft auffi une forte d'adjectif.
L'Ablatifeft toûjours gouverné par
un verbe ; & toutes les fois qu'un nom ,
qui a l'article commun au Génitif & à
l'Ablatif , eft régi par un verbe , il le
faut tenir pour un Ablatif. Exemple:
1. Allés de fes fureurs fongez à vous
garder.
2. Et même de monfortje ne pourrois
me plaindre.
Je n'éxamine point ici fcrupuleufement
, fi en rigueur de Grammaire , il
n'y a pas des noms qui gouvernent
l'Ablatif, & des verbes qui gouvernent
le Génitif ; & fi quand on dir , digne d'ar
A&t. III. Sc. I.
* Act. I. Sc. II.
1. A&t. IV . Sc . I.
2. Ibid. Sc. IV.
DE DECEMBRE.
43
mour , ou je me souviens de vous i
amour eft à l'Ablatif dans le premier,
& de vous , au Génitif dans le fecond.
Que ce foit Ablatifou Génitif , je n'envilage
ces mots que par rapport
aux autres avec qui ils font liez ; &
tout ce queje me propofe , c'eft d'expliquer
comment, on doit en ufer pour
tranfpofition , à l'égard d'un cas qui
a, des , du , ou des, pour article : Et comme
ce cas défigné par un de ces articles,
eft tantôt joint à un verbe , & tantôt
joint à un nom ; je l'appelle Génitif,
quand il eft joint à un nom ; & Ablatif
, quand il eft joint à un verbe.
la
Je dois auffi faire obferver qu'il y a
des Ablatifs régis par une prépofition
telle que, dans ,fans , par , avec , & c : Mais ,
comme , je traiterai à part de la tranfpofition
des noms , qui font régis par
une prépofition , quelque foit cette
prépofition , & quelque cas qu'elle demande
; je renvoye là les Ablatifs de
cette nature & ne traitte dans l'article
préfent , que de ceux qui font
gouvernez immédiatement par un
verbe.
Il s'agit donc de fçavoir , fi à l'égard
du Génitif joint à un nom , & d'un
Dij
44 LE MERCURE
Ablatifjoint à un verbe , on peut ufer
de Tranfpofition ; & fi au lieu de dire ;
balancer le deftin des Romains , honorer
d'un titre funefte ; on peut dire ; des
Romains balancer le deftin , d'un titre
funefte honorer. Je répons qu'oüi : En
voici des exemples de Racine . D'abord
pour le Génitif.
i Qui des Romains toûjours balançant
le deftin. *
2 Du Palais à ces mots , il leur
ouvre les portes.
En voici d'autres pour l'Ablatif.
3 Quand d'un titre funefte on me
vint honorer.
4 Que de tant d'Ennemis vous
puiffiez vous défendre.
Les deux premiers exemples ,font pour
la tranfpofition du Génitif : A l'égard
d'un nom Subitantif , en voici'd'autres,
pour fa tranfpofition , avec un nonr
Adjectif.
. A&t. II. Sc. III.
2. Act. V. Sc. IV
3 .
A&t. V. Sc. II.
4. Ibid. Sc. dern
DE DECEMBRE.
45
1 Vous faffe des Romains , dévenir
l'alliée .
2 Seigneur , de mes malheurs ce font
là les plus doux .
Telle eft la régle générale pour le Génitif
& l'Ablatif , qui tous deux admettent
la tranfpofition , avec le terme
dont ils dépendent . Il ne reste plus
qu'à faire les obfervations qui peuvent
être particuliéres au Génitif , par rap
port aux autres cas , avec lefquels il
fe rencontrer. Car , comme l'Ablatif,
felon que nous l'avons expliqué
, ne dépend que des verbes ; il ne
peut concourir avec les noms .
peut
De tous les cas , le Nominatif &
l'Accufatif font ceux avec lesquels la
tranfpofition du Génitif , fe fait le plus
commodément , & le plus gracieuſement.
La raiſon de cela eft, que le Nominatif
, & l'Accufatif n'ayant point
d'article ; on ne peut les confondre
avec le Génitif. Auffi , le Génitif ne fe
trouve-t-il jamais tranfpofé plus fiéquemment
, qu'avec ces deux cas . Les
1. A &t. III. Sc. V.
2. Act . I. Sc. II.
46 LE MERCURE
exemples en fourmillent dans tous les
Livres de Poëfie : Je me contente d'en
rapporter un pour le Nominatif, & un
autre pour l'Accufatif.
1 D'un Heros tel que vous,c'est là
l'effort füpréme.
2 D'un Rival infolent , arrêter les
complots.
Il y a feulement , à l'égard de ces
deux cas joints avec le Génitif,une précaution
à prendre dans leur tranfpofition
; c'eft d'arranger tellement les
termes , que quand dans le mefme
Vers , il fe trouve deux Nominatifs ,
eu bien un Nominatif &iun Acccufatif
avec le Génitif ; on ne puiffe douter
auquel des deux le Génitif fe rapporte
. C'est à quoi Racine femble n'avoir
pas fait affez d'attention dans le Vers
fuivant.
* Le Parthe des Romains comme moi la
terreur.
Voilà deux Nominatifs : Le Parthe
1. At. II. Sc. VI.
2. Ibid . Sc . V.
* AT. III. Sc. I.
DE DECEMBRE. 47
1
la terreur : Et l'on peut douter fi,
c'est le Parthe des Romains , ou la
terreur des Romains. Je fçay que quand
le Vers eft achevé , on voit bien auquel
des deux le Génitif, des Romains,
fe rapporte , parce que le fens le détermine
; mais , cela fait toujours d'abord
quelque peine : J'ajouterai que ,
quand mefine au lieu d'un fecond Nominatif
, on mettroit un Accufatif,
en tournant le Vers de la maniére qui
fuit 2
Le Parthe des Romains , redoutoit la
terreur.
la mefme équivoque refteroit toûjours.
L'embarras eftoit de tourner autrement
le Vers ; car , de dire ,
Des Romains comme moi le Parthe la
terreur.
l'équivoque ût efté encore plus
grande ; parce que , comme moi ”, fe
rapporteroit alors bien plus naturellement
aux Romains , qu'à la terreur ;
outre que les deux Nominatifs joints
de fi prés , font un mauvais effet : On
pouvoit encore l'arranger ainfi..
48 LE MERCURE
+
Le Parthe comme moi des Romains la
terreur.
Ou bien .
Comme moi des Romains le Farthe la
terreur.
Mais , cette derniére maniére a encore
le défagrêment des deux Nominatifs
qui fe fuivent. La précédente vaut
mieux ; & je crois que Racine ne l'a
rejettée , qu'à caufe de la proximité
des deux mots qui forment la tranfpofition
du Génitif : Ce qui rend cette
tranfpofition plus rude , comme nous
l'avons déja fait remarquer au fajer du
Datif . Mais , j'aimerois mieux encore
m'expofer à cette rudeffe , pardeffus
laquelle Racine paffe quelquefois ,
que de mettre rien d'équivoque ou
d'obfcur dans le Vers. Pour celui- ci ,
il eft impoffible, en confervant la rime,
de la terreur , & la tranfpofition du
Génitif, d'en faire un Vers bien parfait
; & j'aurois autant aimé me paffer
de tranfpofition dans ce Vers , & dire.
Le Parthe comme moi la terreur des
Komains.
Cet éxemple du moins ,nous fait voir,
comDE
DECEMBRE. 49
ond
paile
COMP
dire
Combien Racine jugeoit la tranfpolition
effentielle au Vers ; puifqu'il en
a voulu abfolament mettre une dans
celui - ci , aux dépens même de la clarté
; mais , je m'en tiens à mon principe
: Que la tranfpofition n'eft de mife
, qu'autant qu'elle ne jette point
d'embarras, ni d'obſcurité dans la phra-
Le.
Au refte , on trouve dans ces Vers
de Racine , une preuve de ce que j'ai
infinué dans ma définition du tour poëtique
, qui eſt ; qu'il y a des tranfpcitions
, qui , quoique reçûës dans la
Langue , en forcent quelquefois la
conftruction . Car , la tranfpofition du
Génitifavec le Nominatif, en difant ,
des Romains la terreur , au lieu de dire
la terreur des Romains ; elt une tranf
pofition très permiſe & de fort bon
alloy ; mais , toute permife qu'elle eft
d'elle-même , elle force ici la conftruction
, à caufe de la concurrence
des deux Nominatifs ; & par là , elle
déchoit de fon prix .
Autre éxemple de tranfpofition ,
où la conftruction eft forcée : C'est dans
ce Vers du mefme Auteur.
Décembre 1717.
E
LE MERCURE
*
Lafoy de tous les coeurs eft pour moi
difparuë.
C'eftici une tranfpofition d'Ablatif ,
& d'elle-même elle eft bonne ; car ,
fi on change le terme de foy , qui ne
peut pas entrer dans le Vers , de la maniére
qu'il le faut tourner ; & qu'on
fubftitue à ſa place celui de crainte ,
on pourra conftruire le Vers de la maniére
fuivante , & il fera bon.
De tous les coeurs la crainte eft pour moi
difparuë.
Ce n'est donc point du côté de la
tranfpofition que péche ce Vers : Tout
le défaut n'en vient, que de la maniére
dont cette tranfpofition eft tournée ,
& de l'arrangement qu'on donne à la
phrafe. Car, comme le Génitif & l'Ablatif
font entièrement conformes , &
qu'il n'y a que le terme auquel on les
lie , qui détermine le nom à l'un ou
l'autre de ces deux cas ; on prend d'abord
cet hémistiche : La foy de tous les
coeurs , par une conftruction de Génitif;
& cependant , de tous les coeurs ne
dépend point du Nominatif , la foy
* A&t. III. Sc. IV.
,
DE DECEMBRE. SI
>
mais du verbe, eft difparuë , & c'eft une
conſtruction d'Ablatif: Ainfi , cela fait
une équivoque qui met l'efprit en défaut
; car , fur le premier hémistiche
ils'attend à une conftruction de Génitif
, & s'arrange fur cela ; & quand il
eft au bout du vers , il trouve qu'il a
efté furpris , & eft obligé de changer
d'idée. C'eft une espéce de bévûë dont
il fe prend à l'Auteur du Vers,& il n'a
pas tout-à- fait tort . Ce qui a engagé
Racine à tourner fon vers de la forte
c'est qu'en confervant les termes qui
le compofent , il ne pouvoit le tourner
autrement , car , l'arrangement naturel
ût efté celui - ci .
[parue.
Four moi de tous les coeurs la foi eft dif-
Mais , la foy eft , font deux termes
qui ne peuvent fe fuivre en Vers ; à
caufe de la rencontre des deux voyelles
. Il n'y avoit donc d'autre parti à
préndre , que celui de changer le Vers,
fi on vouloit le rendre correct ; & c'eft
ce qu'il me paroît qu'on doit toûjours
faire en femblable occafion.
.
Le feu Abbé Regnier des Marais
Sécretaire de l'Académie Françoiſe
nous a donné en cette matiére, un éxemple
qui ne fçauroit trop eftre imité. Je
E ij
52
LE MERCURE
le rapporte d'autant plus volontiers
en cet endroit , qu'il tombe fur un
défaut pareil à celui que nous venons
de relever dans Racine ; c'eſt- à-dire ,
fur une équivoque produite par l'incertitude
où l'on eft , du terme auquel
doit fe rapporter un Génitif , qui , par fa
conftruction , peut dépendre de deux
termes différents. Voici donc le fait.
L'Abbé Regnier traduifit en 1655 , la
fameufe Scéne du Paftor fido , qui commence
par ce Vers : 0 Mirtillo , Mirtillo
, animamia . Cette Traduction , qui
ût beaucoup de fuccés en ce tems- là ,
& qui eft encore fort eftimée aujourd'hui
, avoit esté attribuée durant long.
tems, à la célèbre Comteffe de la Suzë ,
fous le nom de laquelle elle avoit prefque
toûjours parû ; jufqu'à ce que
l'Abbé Regnier la revendiqua publiquement
, en imprimant fes Poëfies ,
peu d'années avant fa mort. Or , dans
cette Piece , aprés les quatorze premiers
Vers , voici comme il fait parler
Amarillis .
* Du Ciel pour nous trop rigoureux ,
Par quel ordre injufte & barbare ,
Faut- il que le fort nous fepare?
Poëfies franç. de M. l'Ab, Regnier
Des Marais. P. 2
DE DECEMBRE. $3
L'équivoque dans ces Vers, confifte
en ce que le mot , du Ciel , eftant tranf
pofé , on ne fçait d'abord à quoi il
faut le rapporter ; fi c'eft à ce nom ,
erdre injufte & barbare , où fi c'eſt à
à ce verbe , nous fépare ; puifque, dans
la conftruction , il peut fe rapporter
également à l'un & à l'autre ; & qu'il
peut eftre ou Génitif, en
au nom ; ou Ablatif , en fe
rapportant
au verbe : De forte que ce n'eft qu'aprés
avoir examiné le fens de la phraſe ,
qu'on démêle enfin , que c'est au nom
qu'il doit fe rapporter , & que par conféquent
, c'eft un Génitif.
en fe
rapportant
Apparemment , que l'Abbé Regnier
fentit lui-même l'inconvénient de
cette équivoque ; & ce fut pour y remédier
, qu'entre plufieurs changemens
qu'il fit de cette Scene , dans une
feconde Traduction qu'il nous a donnée
à la fuite de la premiere , il fupprima
totalement le premier Vers ; &
par ce retranchement , il fupprima auffi
l'équivoque , fe contentant de dire :
* Par quel ordre injufte & barbare,
Faut- il que le Ciel nous fépare ?
* Ibid .
Pag. s.
E iij
54 LE MERCURE
Ce changement eftoit abfolument
néceffaire ; mais auffi , eftoit- ce pref
que le feul qu'il fallût faire felon moi,
à la premiere Traduction . Je ne fçay ,
fi l'habitude & la prévention ne me féduifent
point , en faveur de cette premiere
façon , à laquelle je fuis accoûtumé
depuis plus de trente ans ;
mais , je ne puis m'empêcher de la
préférer de beaucoup à la fuivante ,
quoique faite dans un âge plus mûr , &
de la même main que la premiere : Il
me femble du moins , en n'envifage ant
cette Scéne que du côté de la verfification
, & mettant à part ce qui en
fait le fujet ; que je me fçaurois bon
gré d'avoir fait la premiere Tradution
, & que je ne me foucierois pas
d'avoir fait la feconde . On fent dans
celle- ci , non feulement le Phlegme ,
mais même la pefanteur de l'âge , &
la féchereffe , ou la fervitude d'une veine
que l'Art gourmande & maîtriſe ,
& qui ne coule plus librement : Dans
l'autre au contraire , ce qu'il peut quelquefois
y avoir de lâche , eft compenfé
, & en quelque forte rectifié par un
hûreux naturel ; rien , je ne dis pas,
qui y foit forcé ou contraint,mais même
DE DECEMBRE.
qui y paroiffe recherché ou étudié ,
foit dans les expreffions , foit dans les
tours ; & cependant , tours & expreffions
qui femblent faites, pour les fentimens
dont ils font les organes , & qui
ont quelque chofe d'auffi tendre &
d'auffi naturel que les penfées. Tout
y coule de fource ; un ftile aifé , intéreffant
, nourri , moëlleux ; & qui porte
avec lui , non feulement le feu & la
légereté , mais encore , l'embonpoint
& le coloris de la jeuneffe . Enfin , quand
je lis la premiere Traduction , je fuis
tenté de croire,que c'eft Amarillis qui
y parle elle-même : Mais , je ne reconnois
que l'Abbé Regnier dans la
feconde.
Je ne dirai rien ici de la tranfpofition
du Génitif avec le Datif ; parce
que j'en ai parlé , en traitant de la
tranfpofition du Datif même. Refte
donc à traiter de celle de l'Ablatif avec
le Génitif ; laquelle , comme il eſt viſible
, ne peut avoir lieu ; à caufe de
l'équivoque qu'elle cauferoit infailliblement.
Un exemple rendra la choſe
plus fenfible. Racine dit ,
* Mais , des fureurs du Roy, que puis -je
enfin juger ?
* Act. 2. Sc. 6. E iiij
56 LE MERCURE
Le terme , de fureurs , eſt un Ablatif,
eftant gouverné par le verbe, juger. Le
terme , de Roy , eft un Génitif régi par
celui de fureurs. Si , outre la tranfpofition
de l'Ablatif ou du verbe , on veut
encore en faire une , entre l'Ablatif &
le Génitif qu'il gouverne , cela fera
pis qu'une équivoque ; car , le fens de
la phrafe fera totalement changé.
Mais , du Roy des fureurs , que puis- je
enfin juger?
Ce n'eft plus une tranfpofition , c'eft
un changement de cas , qui produit
le changement du fens de la phrafe..
L'Ablatif devient Génitif, & le Génitif
devient Ablatif : Ce n'eft plus des
fureurs du Roy qu'on juge , c'eft du
Roy des fureurs . Inconvénient d'autant
plus infurmontable, qu'il vient de l'uniformité
qui fe trouve entre le Génitif
& l'Ablatif : De forte que tant qu'ils
auront le même article , la tranfpofition
fera toûjours impraticable entr'eux .
Je dis la même chofe de deux Génitifs
qui fe fuivent , & dont l'un dépend
de l'autre ; puifque , changeant
en Génitif,l'Ablatif du Vers précédent,
le même inconvénient refte toûjours ,
comme on va voir.
DE DECEMBRE.
57
Gead
Mais , des fureurs du Roy, fuis-je toujours
l'objet ?
Le terme,defureurs , qui ettoit Ablatif
dans le Vers précédent , devient
Génitif dans celui - ci ; cependant , l'équivoque
, ou plûtôt le contre-fens
n'en refte pas moins fenfible. Car , de
dire ,
Mais , du Roy des fureurs , que puis - je
enfin juger ?
Ou de dire ,
Mais , du Roy des fureurs, fuis-je toû
jours l'objet ?
· C'eft,par rapport au contre-fens , toutà-
fait la même chofe .
Je n'ai rien à dire ici de l'Ablatif,
par rapport aux autres cas . Premierement
, parce que ne dépendant jamais
que d'un verbe , felon la définition que
j'en ai donnée , il ne peut eftre gouverné
par un nom , en quelque cas que
ce foit : Secondement , parce que fi ,
fans eftre gouverné d'aucun nom , il
en gouverne quelqu'un lui-même , il ne
peut le 'gouverner qu'au Génitif ; &
nous venons de traiter ce point en
montrant,pourquoi la tranfpofition ne
pouvoit fe pratiquer entre le Génitif &
I'Ablatif.
,
,
18
LE
MERCURE
Ainfi , aprés avoir déterminé ce qu'il
y a d'effentiel , pour la tranfpofition de
ces deux cas , il ne refte qu'à dire un
mot ,de ce qui peut la rendre plus ou
moins douce.
Sur quoi , il faut obferver d'abord ,
que la remarque qu'on a faite au fujet
de la tranfpofition du Datif , a lieu
rout de même , à l'égard de celles du
Génitif & de l'Ablatif ; c'eſt- à- dire ,
que plus les termes tranfpofez feront
éloignez l'un de l'autre , plus la tranfpofition
aura de douceur. L'on peut
même ajoûter , que c'eft un ménage- .
ment , d'autant plus néceffaire à ces
dernieres tranfpofitions , qu'elles font
moins naturelles que celles du Datif.
Car, dans celle - ci , on peut abfolument
renfermer les deux termes tranfpofez
dans le même hémiftiche , fans que
cette proximité rende la tranfpofition
bien rude ; comme en font foy les exemples
qu'on a rapportez , & d'où font
tirez ces deux hémiſtiches .
A mes ordresfoûmis.
A moi feul afervit.
Au lieu que dans la tranfpofition du
DE DECEMBRE. 12
Génitif & de l'Ablatif , ce voifinage
feroit un trés mauvais effet ; comme ,
fi au lieu de dire ,
1. Qui de Rome toûjours balançant le
deftin.
on difoit
.
Qui toûjours balançant de Rome le
deftin.
Autre exemple en ce genre, pourl'Ablatif.
Si , au lieu de tourner le vers
fuivant , comme l'a tourné Racine ,
2 De ce trouble fatal, par où dois-je -
fortir ?
on rapprochoit le Génitif , trouble ,
du verbe , fortir , qui le gouverne ,
& qu'on dît
Et par où dois-je enfin de ce trou
ble fortir.
Cela auroit quelque chofe de choquant
& de fort dur.
Le mieux eft donc , d'éloigner , autant
que la conftruction de la Phrafe
peut fouffrir le , tant le Génitif que
1 Act. 2. Sc. 3.
2 Act. g. Sc. s.
60 LE MERCURE
l'Ablatif , du verbe ou du nom avec
lequel ils font liés. Voici des exemples
de l'un & de l'autre , qui vont
par gradation , comme nous avons fait
à l'égard du Datif. Et prémierement,
pour le Génitif.
1 Vangeoit de tous les Roys , la querelle
commune .
2 Il fant d'un fuppliant emprunter
le vifage .
3 D'un Rival infolent arrêter les
complots.
Quelquefois , le Génitif eft dans un ·
Vers , & le nom qui le gouverne , ne
paroît qu'au vers fuivant.
Je ne m'attendois pas que de nôtre
hymenée,
4Je diffe vor fi tard arriver la
journée .
On pourroit même encore , & les
Vers n'en auroient que plus de nơbleffe
, mettre le Génitif au commen-
1 A &t . 1. Sc . I.
2 A&t. 3. Sc. I.
3 A&t. 2. Sc. 3.
4 Act. 2. Sc. 4.
DE DECEMBRE. 61
cement du premier Vers ; & renvo
yer à la fin du fecond , le nom qui
le gouverne : Tel eft cet exemple que
j'ajufte exprés.
De l'hymen malheureux où j'étois
deftinée ,
J'attendois malgré moy , la fatale
journée.
Voici d'autres exemples pour l'Ablatif
, qui vont auffi par gradation.
1 Et même de mon fort , je ne pourrois
me plaindre.
2 Que de tant d'Ennemis vous puisfiez
vous défendre .
On peut encore de ce dernier Vers ,
en faire deux , où l'Ablatif foit au
commencement du premier , & le verbe
, à la fin du fecond.
Quand, de tant d'Ennemis tout prêts
vous furprendre
à >
Vous pourriez efpérer , Seigneur , de
vous défendre .
Ces exemples fuffifent
1. A &t. 4. Sc. 4.
2 Act.5. Sc. dern.
pour faire
62 LE MERCURE
connoître , combien l'éloignement des
termes , qui font rélatifs l'un à l'autre,
adoucit ces deux tranfpofitions .
Je crois pourtant devoir faire fur
cela une obfervation : J'ai recherché
d'où venoit , que dans les tranfpofitions
, tant du Datif , dont nous avons
déja traité , que du Génitif & de l'Ablatif,
fur lesquelles nous fommes à préfent
; plus les termes , du renversement
defquels fe forme la tranfpofition , fe
trouvoient éloignez l'un de l'autre , &
plus la tranfpofition avoit de grace.
Le fait eft für , comme on l'a pu voir .
par les exemples ; & cependant, il femble
, que plus , des termes rélatifs font
prés l'un de l'autre , & mieux ils devroient
compatir enfemble.
Surquoy , il m'a paru que l'éloignement
eftoit moins le Principe , que l'occafion
de ce bon effet ; & que la grace ,
qu'il donne à la tranfpofition , ne venoit
pas préciſement , de ce que les termes
tranfpofez eftoient féparez l'un de
l'autre , mais de ce que , par cette féparation
, ils facilitoient l'arrangement
naturel de la conftruction du refte de
la phrafe. Je m'explique.
DE DECEMBRE. 63
›
gou- Un Génitif, par exemple , eft
verné par un nom , & ce nom réciproquement,
eft lié à un verbe dont il eft,
ou le Nominatif , & ou plus fouvent
encore le cas. Suppofons cette phraſe ,
pour rendre cela plus fenfible . Il m'annonça
l'amour & les deffeins du Roy.
Dans cette phrafe , annoncer , eft le
verbe amour & les deffeins , voilà
l'Accufatif ou le cas du verbe . Du Roy,
voilà le Génitif qui ne dépend que de
l'Accufatif, l'amour & les deffeins.
On veut faire un Vers de cette phraſe ;
& pour y donner le tour poëtique
on y ménage la tranfpofition du Génitif
avec l'Accufatifdont il dépend ; c'eft· àdire
, qu'au lieu de mettre l'amour &
les deffeins du Roy ; on met , du Roy
l'amour & les deffeins . Voilà la tranf
pofition faite . Mais , comme toute
tranfpofition eft un dérangement de
l'ordre naturel , & qu'il ne fe fait point
fans quelque forte de violence ; il eft
fûr que, fi à cette premiere violence ,
on en ajoûte une feconde , le dérangement
en fera d'autant plus defagréable.
Or, c'est ce qui arrive ,quand les termes
tranfpofez fe touchent , comme
dans ce vers de Racine.
64 LE MERCURE
1. M'annoncérent du Roy l'amour &
les deffeins.
La premiere efpéce de violence eft
vifible ; c'eft la tranfpofition du cas du
verbe, & du Génitif que ce cas gouverne.
Mais , où eft la feconde ? Elle confifte
en ce que ce Génitif fépare du
verbe,le cas que ce mefme verbe gouverne
, & qui le devroit fuivre immé
diatement. C'est-à-dire, qu'il ne ſe contente
pas de déranger l'Accufatif , par
raport àlui-même, il le dérange encore
par rapport à fon verbe. C'est ce qu'on
voit dans levers de Racine que j'ai cité,
où le Génitif qui eft ce terme , du Roy,
fe met entre le verbe , annoncer &
l'Accufatif qui devroit le fuivre , l'amour&
les deffeins : Dérangement, dont
le verbe feroit en droit de fe plaindre,
& de demander raifon au Génitif. Il
vous plaît de vous déplacer, & de changer
de pofte avec l'Accufatif que je
dois avoir à ma fuite . A la bonne- heure ,
pourvû que je n'en fouffre point ; mais ,
vous venez vous jetter à la traverſe ,
& couper ma marche , en me féparant
de mon Accufatif , qui dans l'ordre naturel
, doit me fuivre immédiatement ,
1. Alt. 1. Sc. I.
2
&
DE DECEMBRE. 65
& dont rien ne m'oblige ici de me féparer
: En cela,je fuis lézé , & vous me
faites tort. Tant de tranfpofitions que
vous voudrez ; mais à condition , que
ce'ne foit pas à mon préjudice. Il me
femble que ce verbe a raifon de fe
plaindre ; & comme on doit juſtice à
tout le monde , il faut la lui rendre .
Comment cela ? En réformant le Vers
& rapprochant le verbe de fon Accufatif
; mais , comme cela ne ſe peur
faire avec le terme , annoncérent ; à
caufe de la cèfure à laquelle il n'eft
pas propre , je le change en celui d'annonça
, &je dis ,
Et du Roy m'annonça l'amour & les
deffeins .
Comme le Génitif , du Roy , dans ce
Vers,eft plus éloigné de l'Accufatif qui
le régit , qu'il ne l'eft dans celui de
Racine ; on croit d'abord , que c'eft
cet éloignement qui adoucit la tranfpofition
; mais dans le vrai , l'adouciffement
ne vient , que de ce qu'en s'éloignant
davantage , il laiffe au verbe
fa place naturelle , & ne trouble en
rien fa conftruction .
On pourra m'objecter , que
même Vers , de la maniére que je l'aj
Décembre 1717. F
dans ce
66 LE MERCURE
tourné , la céfure eft moins marquée
que dans celui de Racine. J'en conviendrai,
fi l'on veut ; mais , je répons
à cela , que je préférerai toûjours la
clarté de la phrafe , à la beauté de la
céfure ; comme la raifon , à la rime.
Je n'apporte point d'autre exemple
fur ce dérangement ; parce que , celui
que j'ai allégué , par rapport à l'Accufatif
, peut s'appliquer & au Nominatif
& au Datif, quand ces deux cas
fe trouvent dans un même Vers avec
le Génitif. Il fuffit feulement d'êtablic
pour Maxime certaine en ce genre ;
que comme , toute tranfpofition cauſe
toûjours un dérangement dans la conftruction
naturelle de la phrafe ; moins
on la trouble , & on la dérange d'ailleurs
; & mieux la tranſpoſition en eſt
reçûë.
Aprés tout , je ne voudrois pas nier
abfolumen , que l'éloignement des deux
termes relatifs ne contribuât par luimême
à adoucir leur tranfpofition.
Car , quoi qu'il femble , comme je me
le fuis objecté , que plus , deux termes
de cette espéce font près l'un de l'autre
, &plus ils doivent convenir entre
eux : Cela eſt vrai , quand ces termes
DE DECEMBRE. 67
font dans leur fituation naturelle ; mais,
quand ils font déplacez , ce n'eft plus
la même chofe . Au contraire , il paroît
qu'alors , ce que ce déplacement peut
avoir de rude , s'affoiblit & s'adoucit
à proportion de leur éloignement . Il en
eft , comme de deux couleurs contraires
,dont l'oppofition eft d'autant moins
fenfible , qu'elles font plus éloignées
l'une de l'autre. Le milieu quiles fépare
, ett une forte de dégradation qui
fert à faciliter leur accord.
Ce qui me le fait juger ain , par
rapport aux tranfpofitions , c'eft la re
marque que j'ai faite , fur- tout à l'égard
de celle du Génitif ; qu'une épithéte
ajoûtée à l'un des fubftantifs tranfpofez
, adouciffoit infiniment la tranſpofition
. Je vais en apporter des exem
ples , qui feront connoître infenfiblement
, quelle différence il y a pour la
douceur dans le même Vers , lorfque
les fubftantifs tranfpofez font dénuez
d'épithetes , & lorfqu'ils en font revêtus.
Suppofons donc d'abord ce Vers ,
fans épithètes.
J'y penfe , & de ce jour le fouvenir
m'afflige.
On fent que le choc de ces deux
68 LE MERCURE
Subftantifs, qui fe heurtent immédiate
ment , de cejour le fouvenir , a quelque
chofe de rude : Joignons une Epithéte
au premier , & le Vers perdra beaucoup
de fa dureté. En voici la preuve.
De ce jour malhûreux le fouvenir
m'aflige.
L'Epithéte eft jointe ici au premier
Subitantif , mais , quand elle ne le feroit
qu'au fecond , elle ne laifferoit
pas de produire à peu prés, le même
effet :On pourra en juger par ce Vers
de Racine .
*Etquede mon devoirEsclave infortunée.
Ce Vers en effet, n'a rien de choquant ;
mais , il auroit encore plus de douceur ,
fi,outre l'Epithéte jointe au fecond Subftantif,
on en ajoûtoit encore une au
premier , en difant ,
De ce cruel devoir Efclave infortunée.
Et peut - être , feroit- il plus doux encore
, fi cette nouvelle Epithéte féparoit
les deux Subftantifs , & qu'on dît :
D'un devoir odieux Efclave infortunée .
Car,quoiqu'il y ait plus de fufpenfion ,
quand l'Epithété précéde fon Subftan
tif, on doit toujours facrifier cet agrêment
, en faveur de tout ce qui peut
* Act. II. Sc. G.
DE DECEM BRE. 69
adoucir la tranfpofition . C'est par oú
je finirai ce qui regarde celle- cy , pour
paffer à celle du Nominatif & de l'Accufatif
, dont il nous refte à parler.
DES
TRANSPOSITIONS PERMISES ;
Ou défendues dans le ftile Poëtique.
Q
UAND je ne me ferois
pas engagé dans ma Differtation
précédente , à traitter
en détail, ce qui regar-
Tranfpofitions ; & à faire la
diftinction de celles qui font permiſes ,
& de celles qui ne le font pas ; c'eft
un point fi effentiel à mon fujet , que
de les
A iiij
LE MERCURE
je ne pourrois me difpenfer d'en parler.
termes
En effet , comme entre les Tranſpofitions
qui caractérisent le tour Poëtique
, par la fufpenfion qu'elles introduifent
dans la Phrafe , il y en a que.
la Langue admet , & d'autres qu'elle
rejette ; tout ce que j'ai dit jufqu'ici
, & de la fufpenfion & des tranfpofitions
, fe réduiroit aux
⚫d'une pure fpéculation ; fi je ne donnois
des régles fures , pour difcerner
celles qui font de mife , de celles qui ne
le font pas. Je fçai bien que l'uſage
qui eft le Grand Maître de la Langue,
femble les déterminer ; mais , outre
qu'il y a des Franfpofitions qui font
propres à la Poëfie & que la Profe ne
fouffre pas ; que l'ufage même qu'en
fait la Pocfie , n'eft pas bien certain ,.
bien déterminé & hors de toute conteſtation
, au moins à l'égard de quelques-
unes de ces Tranfpofitions ; ily
a lieu de douter , fi ce principe de l'ufage
,auquel on rapporte tout dans les bizarreries
prétendues de la Langue , ne
fuppofe pas lui -même un principe ultérieur
, & s'il n'eft pas fondé fur quelque
raifon.
DE DECEMBRE. 9
Pour moi , fi j'ofe dire ce que j'en
penfe , je fuis perfuadé que les irrégularitez
même les plus bizarres , en fait
de Langage , ont un principe caché que
peu de gens pénétrent ; mais , dont
tout le monde fuit l'impreffion fans le
connoître. C'eft une forte d'instinct
qui infpire toute une Nation ; & qui ,
quoi qu'à l'aveugle , conduit auffi
fûrement l'ignorant, que la raifon & la
régle dirigent l'Homme de Lettres &
le Grammairien. Pourquoi, entre deux
façons de parler , qui d'elles- mêmes
n'ont rien de vicieux , l'une eft - elle
admife & l'autre réprouvée ? On repond
que cela vient de l'ufage , qui
admet l'une & qui défavoue l'autre ,
& l'on feroit fcrupule de creufer plus
avant. Mais,comme de la maniere que
les Hommes font faits , toute une Nation
ne fe détermine pas à préférer une
expreffion à une autre , fans qu'il y ait
quelque raifon fourde de préférence ;
j'ofe dite , que fi on vouloit un peu
creufer en cette matière , on trouveroit
infailliblement ou dans le génie
de la Langue , ou dans le goût de la
Nation, le principe caché qui , fans
nous nous en appercevions › dé--
que
ΤΟ LE MERCURE
cide dans nous , de ce que nous devons
admettre en fait de Langage , & de ce
que nous devons réprouver.
Or , c'eft à ce principe que j'ai tâché
de remonter , non pas, pour régler
quelles font les Tranfpofitions dont
on peut ufer, & quelles font celles dont
on doit s'abstenir ; puifque , cela n'appartient
qu'à l'ufage : Mais , pour juftifier
l'ufage même dans celles qu'il a
permifes , comme dans celles qu'il a
condamnées. J'aurois pû m'en tenir à
faire un détail exact des differentes
inverfions qui font d'alloy dans la Poëfie
, & à les appuyer par des exemples
tirez de nos meilleurs Poëtes :
C'eftoit même , à peu prés , à quoi je
m'eftois borné d'abord . Le hazard,fans
que j'en euffe deffein , me mena plus
loin ; car , en lifant à quelques - uns
des mes amis , ce que j'avois jetté fur
le papier, touchant les Tranfpofitions,
& en ayant rapporté une qui , de mon
aveur,êtoit bonne ; mais , que j'avoüois
qui m'embarraffoit ; parce que je ne
trouvois pas qu'elle quadrât avec les
autres de même efpece , & que je ne
voyois pas d'ailleurs , ce qui pouvoit
la tirer hors de la régle; un d'eux,homDE
DECEMBRE. 1 11
me de beaucoup d'efprit * & qui fans
être Poëte , eft fort au fait fur la
Poëfie , me donna fur le champ le
dénouement que je cherchois >
en
me faifant remarquer , que ce qui
autorifoit cette Tranfpofition ; c'eftoit
qu'elle fe pouvoit faire fans ambiguité
& fans équivoque. Sa raifon qui me
parut décifive pour la difficulté dont
il s'agiffoit , me donna lieu d'enviſager
toutes les autres Tranfpofitions par
le même endroit . Je les examinai , &
les êtudiai de nouveau ; & à force de
les remanier & de les confronter enfemble
, je trouvai dans ce qu'on
m'avoit dit pour une , la clef de toutes
les autres , & le principe général &
déterminant , qui a fait admettre celles
qui font en ufage , & qui a fait exclure
celles qui n'y font pas.
C'est ce que je vais tâcher de développer
; & pour y parvenir , il faut
fuppofer d'abord , que les Tranfpofitions
ne peuvent rouler que fur deuxfortes
de termes qui font , pour ainfi
parler , le corps de la Phrafe ; c'est -àdire
ou furles noms , ou fur les verbes..
* M. l'Abbé de Pons.
1.2 LE MERCURE
Sur les noms , foit par rapport
d'autres noms dont ils dépendent ,
foit par rapport aux verbes , qu'ils
gouvernent ou dont ils font gouvernez
. Sur les verbes , par rapport à d'autres
verbes avec lefquels ils fe trouvent
liez par la conftruction.
A l'égard des Verbes , il n'y a point
de diftinction à faire entre les tems
differents ; préfent , paffé & fûtur ,
fur lefquels ils roulent. Car , comme
cela ne change rien à leur fignification
effentielle , dés qu'ils fouffrent
la tranfpofition dans un de
ces tems , ils la peuvent fouffrir dans
tous les autres . Il n'en est pas de même
des noms , par raport aux cas diffé
rens dont ils font compofez , & dont
les uns admettent la tranfpofition fans
reftriction ; & les autres ne s'y prêtent
qu'avec précaution , & qu'en certaines
fituations : Le Datif par exemple , le
tranfpofe tant qu'on veut , & prefque
fans aucune exception. Le Génitif &
l'Ablatif fe tranfpofent auffi le plus
fouvent , hors en quelques rencontres
particulieres. Le Nominatif aucontraire
, & l'Accufatif n'admettent la
ranfpofition qu'à certaines conditions,
DE DECEMBRE.
13
& ce dernier encore plus rarement que
l'autre. C'est ce que le Lecteur reconnoîtra
par lui-même ; lorfque j'entrerai
dans le détail des tranfpofitions ,
par rapport à ces différens cas. Je ne
mets point ici le Vocatif en ligne de
compte , parce que , n'ayant proprement
point de régime ny actif, ny
paffif , il eft abfolument indépendant .
Au refte , je crois qu'on ne trouvera
pas mauvais , qu'en parlant de tous
ces cas , je me régle fur i'Analogie latine:
11 ma paru que dans une matiére qui
ne regarde gueres que les gens de
Lettres , je devois en ufer ainfi , pour
leur plus grande commodité ; & je ne
difconviendrai pas que je n'aye û auffi
en cela , un peu égard à la mienne. La
différence de certains cas dans nôtre
Langue , eft fi peu marquée , que j'aurois
efté fort embaraffé à diftinguer
enplufieurs occafions , le Génitif de l'Ablatif.
Il m'a donc fallu , pour les fixer ,
avoir recours à la Méthode qu'on fuit
dans les
Déclinaifons de la Langue
Latine ; & fuivant ce plan , j'appelle
Nominatif, Génitif& c.ce qui dansnôtre
Langue , répond au Nominatif, Génitif
& autres cas des Latins. Détail de
14 LE MERCURE
Grammaire affez defagréable , mais fi
utile , que je me flate , qu'on voudra
bien l'excufer en faveur de la clarté
qu'il répandra fur tout ce que j'ai à
dire des tranfpofitions.
Ce fut dans la difcuffion de ces cas
différents , qu'ayant remarqué que des
cinq cas , à l'égard defquels la tranf
pofition pouvoit avoir lieu , le Datif
l'admettoit fans violence , & même
affés naturellement ; qu'à peu de chofe
prés , il en eftoit de mefme du Génitif
& de l'Ablatif mais qu'au contraire
, le Nominatif ne la fouffroit qu'à
peine , & feulement en certaines conjonctures
; & que l'Accufatif y répugnoit
prefque totalement ; je voulus démêler
d'où pouvoit venir tant de répugnance
dans les derniers , & tant de
facilité dans les premiers : Car , d'attribuer
cela à la bizarrerie de l'uſage ,
il me paroiffoit que c'eftoit éviter la
difficulté , & non pas la réfoudre. Je
me figurai donc qu'il falloit néceffairement
qu'il y ût dans quelques- uns
de ces cas , quelque chofe de particulier
qui ne fe trouvât pas dans les autres.
Sur cela , je me mis à les éxaminer
tous en détail , dans trois fortes de
"
DE DECEMBRE. IS
noms différens , tels que je les repréfente
içi.
SINGULIER.
Nominatif. L'homme.
Genitif.
La table. Le temple.
De l'homme, De la table. Du temple.
Datif. A l'homme. A la table . Au temple.
Accufatif. L'homme. La table. Lo temple.
Ablatif, De l'homme. De la table. Du temple.
Génitif.
PLURIER.
Nominatif. Les hommes. Les tables. Les temples.
Des hommes. Des tables. Des temples .
D'atif. Aux hommes, Aux tables. Aux temples.
Accufatif. Les hommes. Les tables. Les temples.
Ablatif. Des hommes. Des tables. Des temples.
Comme les noms dans nôtre Langue,
n'ont point d'infléxions différentes ,
ainfi que dans la latine , c'eſt l'article
feul qui y diftingue les cas. Or , je remarquai
qu'il n'y avoit que le Datif
qui ut un article particulier , lequel ne
lui fût commun avec aucun autre cas ;
c'eft l'article à ou au pour le fingulier ,
& aux pour le plurier. Auffi , remarquai-
je en mefme tems , que c'eftoit ,
comme onle verra dans la fuite , celui
de tous les cas , dont la tranſpoſition
16 LE MERCURE
.
êtoit la plus naturelle , & avoit le plus
d'agrêment & de douceur. Pour le
Génitif& l'Ablatif, je trouvai une entiére
conformité entr'eux ; de forte
que , quand ils concourent enfemble ,
ils femblent deux Génitifs de fuite ;
car , en difant : De l'Armée de Céfar
il paffa dans celle de Pompée ; cela fait
à peu prés le mefme effet , que fi on difoit
: Il eftoit le meilleur Soldat del'Armée
de Céfar. Sur quoi , je fis trois obfervations
; la premiere , que ce concours
de l'Ablatif & du Génitif êtoient
rares . La feconde › que comme ils figuroient
de la mefme maniére que
deux Génitifs ; ils devoient auffi obferver
la mefme régle ; & que par conféquent
, il ne pouvoit y avoir de tranfpofition
entr'eux , non plus qu'entre
deux Génitifs , à caufe de l'équivoque
qui en réfulteroit , comme je l'expliquerai
dans l'article de cette , tranfpofition
. Enfin , la troifiéme obfervation
que je fis , fut que partout ailleurs,
où il n'y avoit point lieu à une femblable
équivoque , le Génitif & l'Ablatif
pouvoient fe tranfpofer : De forte
qu'eftant d'eux- mêmes & de leur nature,
trés fufceptibles de tranfpofition ,
ce
DE DECEMBRE . 37
ce n'eftoit qu'accidentellement qu'ils
y répugnoient quelquefois, & toûjours ,
pour éviter l'ambiguité & l'équivoque ,
que cette tranfpofition y pourroit mettre..
Enfin , je trouvai entre le Nominatif
& l'Accufatif , une reffemblance plus
parfaite encore par fa fimplicité, qu'en
tre le Génitif & l'Ablatif ; car , ny l'un
my l'autren'ont d'articles : Reffemblance
d'ailleurs , bien autrement incommode
que dans les deux autres cas ; en ce
que fe trouvant prefque toûjours enfemble
par la conftitution de la phrafe,
où le verbe doit avoir fon Nomina
tif & fon cas , lequel pour le plus fouvent
, eft l'Accufatif ; il n'y avoit que
l'ordre de la marche entr'eux qui pût:
les caractériſer : De forte qu'on ne pouvoit
difcerner le Nominatif de l'Accufatif
, que parce que celui - là précé--
doit le verbe , & celui ci le fuivoit :
Car , fi on veut tranfpofer les termes
de cette phrafe ; Céfaraimoit la gloire
en difant ; la gloire aimoit Céfar ; on
prendra cela plûtôt pour un changement
de phrafe , que pour une tranf
pofition. La gloire paffera pour le Nominatif,
parce qu'elle eft devant le
B
18 LE MERCURE
verbe , & Céfar pour l'Accufatif , parce
qu'il eft aprés ; & perfonne ne
s'imaginera qu'on veuille dire dans
cette tranfpofition , que c'eft Céfar
qui aimoit la gloire , & non pas la gloire
qui aimoit Céfar .
De cette remarque je tirai deux conféquences.
La premiere , que la répugnance
que ces deux cas fembloient
avoir à la tranfpofition , ne venoit
que de la confufion inévitable que leur
uniformité cauferoit dans la phrafe ,
pour peu qu'on en troublât l'ordre naturel
: La feconde , que toutes les
fois qu'il n'y avoit point d'ambiguité
à craindre , on pouvoit tranfpofer ces
deux cas comme les autres ; & que c'êtoit
pour cela qu'il y avoit des occa-.
fions , où la tranfpofition du Nominatif,
loin de choquer , avoit un trés bon
effet.
Enfin , ramaffant tout ce que j'avois
fait d'obfervations , & confidérant
que le Datifne repugnoit prefque jamais
à la tranfpofition ; parce qu'ayant
marque particuliére dans fon article ,
l'inverfion à fon égard , ne pouvoit caufer
d'ambiguité : Que les autres cas ne
l'exclupient , que quand elle faifoir
fa
DE DECEMBRE. 19
un fens douteux & équivoque ; & que
hors delà , ils l'admettoient librement :
Que de mefme , comme on le verra
dans fon lieu , elle fe fouffroit entre
deux verbes , lorfqu'elle n'y apportoit
point d'embarras & de confufion ; je
tirai cette conféquence générale , dont
je fais la régle décifive , pour difcerner
les bonnes & les mauvaiſes tranfpofitions
Que toute inverfion de
phrafe eft permife & légitime , dés
qu'elle n'en altére point la clarté , &
qu'elle n'y cause ni confufion , ni équivoque
. Principe , d'autant plus folide
& plus fûr , qu'il eft fondé fur le génie
de la Langue françoife , dont le caractére
propre & particulier , eft la
clarté. La conftitution fimple & naturelle
de la phrafe , dans laquelle l'expreffion
fuit l'ordre de la perfée , nous
en eft une preuve. Nôtre Langue fe
preftera toujours fans répugnance aux /
tours les plus hardis , aux figures less
plus outrées , aux tranfpofitions les
plus extraordinaires , à toutes les libertez
, & aux défordres même de
la Poëfie , fi jofe parler ainfi ; mais
à cette condition , que fa clarté n'en
fouffrira point . Tant de beautés & d'ox-
Bij
20
LE MERCURE
nements qu'il vous plaisa; mais ny obfcurité
, ny confufion , ny équivoque.
La clarté eft un point , fur lequel elle
n'admet aucune compenfation , & elle
préférera toujours une fimplicité fans
embarras , à unfublime obfcur & fatigant
.
Ce principe êtant êtabli , il ne reſte
plus qu'à l'appliquer , & cette application
même en fera la preuve ; car , en
éxaminant fur cette régle , toutes les
tranfpofitions , tant bonnes que mauvaifes
, je ferai toucher au doigt : Que .
les premieres ne font permifes,que parce
qu'en donnant de la beauté à la phrafe
, elles n'en altérent point la clartés.
& que les autres ne font rejettées
que parce que , fous prétexte d'embellir
la phrafe , elles l'obfcurciffent .
Et comme , de toutes les tranfpofitions
, celle du Darif eft la plus naturelle
; c'est par elle auffi que je crois
devoir commencer , en l'éxaminant,
& par rapport aux verbes , & par rap
port aux noms , avec lefquels le Da
tif peut eftre tranfpofé.
DE DECEMBRE. 2x
EXAMEN
De la Tranfpofition du Datif.
Le Datif eft ordinairement régi par un
verbe qui le demande aprés lui : Comme
quand on dit . Tout confpire à mes
deffeins. On s'appofe à mes voeux. Déro- .
ber fa tête à un fardeau Voilà comment
on doit parler en profe , où l'on
place le verbe devant le cas qui en dépend
: En Vers , c'eft tout le contraire .
Le ftile poëtique éxige , qu'en renver..
-fant la phrafe , on tranſporte le cas devant
le verbe , & qu'on dife : A mes.
deffeins tout confpire. A mes voeux ons'oppofe.
A un fardeau dérober sa tête ::
Et c'eft ainfi qu'en uſe Racine.
A mesjuftes deffels je vois tout confpirer.
2. Ilfe plaint qu'à ſes voeux un autre ·
amour s'oppofe.
3 Chacun à ce fardeau vent dérober Sa
tête.
Tragédie de Mithridate..
A&t. III . Sc. I..
2. Act. II. Sc . VI
3 A&… III, Sc. I.
LE MERCURE
Ce n'eft pas à dire , que Racine luf
même fuive toûjours cette méthode ;
car , dans un autre endroit , il dit fansufer
de tranfpofition .
* Tu ne t'attendois pas fans doute à ce
Difcours.
Mais en cela mefme , il s'écarte de
fa pratique ordinaire ; & il eſt évident
qu'il feroit plus poëtique d'ufer de
tranfpofition, & de dire.
Sans doute à ce Difcours tu ne t'attendois
pas.
>
On peut donc établir , comme une
régle fûre , que le ftile poëtique exige
la Tranfpofition du datif, par rapport
aux verbes dont ce datif dépend.
Je ne prétends pas néantmoins qu'il ne
foit jamais permis de s'abftenir det ranfpofitions
tant à l'égard de ce cas ,
que des autres qui en font fufceptibles
car , ffuurr ccee ppiieedd , il faudroit
mettre dans un vers , toutes les tranfpofitions
qui pourroient y entrer : Ce
qui feroit le plus fouvent un trés mauvais
effet . Il y a du plus & du moins ,
des tempéraments à garder en tout
* Alte I. Sc. I.
DE DECEMBRE. 23
cela. C'eft de quoi je parlerai plus au
long dans la fuite , lorfque je traitterai
de l'ufage qu'on doit faire des tranf
pofitions. Mais quant à prefent , je
me borne à déterminer ce que le tour
de la Péëfie exige de lui- même , & à
quoi il faut s'affujettir , lorfqu'il n'y a
point de raifon légitime de s'en difpenfer..
Outre les Verbes qui gouvernent
des datifs , il y a auffi des adjectifs
, dont ces mêmes datifs dépendent..
Quelquefois , ces adjectifs font liez
à un verbe. Comme quand on dit . Cefils
fut cruel à fon Pere . Quelquefois ,ils
fe trouvent feuls & fans verbe , comme
fi on diſoit : Et par un trait fun? -
fte à fa gloire. Et quelquefois auffi , ils
font participes d'un verbe . C'eſt ainft.
qu'on dit. Soumis à mes loix , attaché
à fon devoir. Trois fituations , par rapport
aux quelles il faut confiderer la
Tranfpofition du datif.
Toutes les fois que l'adjectif fait
lui-même partie d'un verbe , ou qu'il
eit lié à un verbe , il peut-être regardé
comme verbe par rapport au datif
qui le fuit , & par confequent, la Tranf
14 LE MERCURE
pofition du Datif a lieu à fon égard
auffi naturellement qu'à l'égard des
verbes. En voici des exemples , donɛ
je forge le premier , parce que je n'en
trouve point fous ma main ; & je prie
le Lecteur d'agréer que j'en ufe de la
forte , lorfqu'ils me manqueront.
A fon Pere ce Fils fut toûjours trop
cruel.
Je fçay que de tout tems à mês ordres
foumis
Ilbait autant que moi nos communs
Ennemis.
Dans le premier exemple , l'Adjectif
eft joint à un verbe ; dans le fecond
, l'Adjectif eft participe , & la
Tranfpofition fait fort bien dans tous
les deux.
Mais , lorfque l'Adjectif est tour
feul , & qu'il n'eft point participe , il
eft difficile que la Tranfpofition ne
caufe de l'ambiguité dans la Phraſe.
S'il falloit dire , par exemple.
Mais , entreprise hélas ! · Trop fu-·
nefte à la gloire .
Er qu'on Tranfpofat ainfi.
1. Act. 11. Sc . 39 . Mais ,
DE
DECEMBRE.
25
Mais , entreprife hélas ! A fa gloire
funefte .
Cette
Tranfpofition ne
vaudroit
rien , parce qu'on pourroir douter , fi
l'Adjectif, funefte , fe
rapporteroit à entreprife
, ou à gloire ; & que felon le
principe général des
tranfpofitions ,
on n'en doit point ufer , dés qu'elles
peuvent apporter la moindre obfcurité
au fens de la Phrafe . Toutes les
précédentes ne font bonnes , que parce
qu'elles n'en altérent en rien la
clarté , de forte même , quefi en gare
dant la
tranfpofition dans ce dernier
Vers , on pouvoit le tourner , de maniere
qu'il n'y ût lieu à aucune équivoque
; comme fi on diſoit ,
Mais , à fa gloire hélas ! Entreprife
funeйte.
la
Tranfpofition feroit
beaucoup plus
tolerable.
Cependant ,
comme dans
ces termes , à fa gloire , l'article à ,
qui n'eft point encore
déterminé , peut
paffer pour
prépofition , & avoir le
même fens que ,
ad ejus
gloriam en
C Décembre
1717.
26 LE MERCURE
latin ; c'eſt-à- dire , marquer un Accufatif
; comme fi on difoit : A fagloi
re il faut que je le publie ; l'efprit
fouffre dans l'incertitude où il eft , fi
l'article , à , eft ici un article ou une
prépofition ; & fi c'eft un Datif ou un
Accufatif qu'il lui annonce : Or , il ne
faut jamais que l'efprit travaille pour
deviner ce qu'on lui expofe . Quelque
belle que fut une tranfpofition , on
doit toûjours la facrifier en faveur de
la clarté ; ou plûtôt, elle n'eft plus recevable
, dés qu'elle péche contre ce
principe .
C'eft de la fufpenfion que la Poëfie
demande , & non de l'incertitude ;
deux impreffions qu'il ne faut point
confondre. L'incertitude renferme la
fufpenfion, & en corrompt l'agrêment
par la peine , & la perplexité qu'elle
y porte ; mais , la fufpenfion ne fuppofe
point l'incertitude . Son idée aucontraire,
ne nous préfente qu'une attente
agréable de ce qu'elle nous annonce ,
& qu'elle nous met par avance à portée,
de deviner au moins en partie. Par
exemple , dans le Vers fuivant.
DE DECEMBRE : 27
1 Aux offres des Romains , ma Mere
ouvrit les yeux .
Il y a de la fufpenfion , mais , il
n'y a point d'incertitude ; parce que la
particule aux , marque évidemment un
article & non, une prépofition: Et quand
ily auroit , à l'offre des Romains , ce
feroit la même chofe , comme on peut
le voir dans le Vers qui fuit .
2 A mille coups mortels contre eux
me devouer.
Cette particule , à , détermine abfolument
le Datif , & annonce le verbe
qui demande ce cas : De forte que ,
quand ce verbe arrive , l'efprit qui
êtoit demeuré en fufpens , durant le
premier hémiftiche , elt enfin content
& fatisfait ; parce qu'il trouve ce qu'on
lui avoit annoncé , & ce qu'il s'êtoit
promis. Au lieu que , quand il ne fçait fi
la particule , à , eft article ou prépofition
; & fi elle prépare à un Datif
1 A&t. 1. Sc. I.
a Act. 1. So. I..
Cij
18 LE MERCURE
ou à un Accufatif , comme dans ces
termes ci - deffus , à fa gloire ; il fouffre ,
il peine , il n'ofe prendre de parti entre
le Datif & l'Accufatif ; ou , s'il le
prend , il rifque à fe voir obligé de
revenir fur fes pas ; chofe defagréable
pour nôtre efprit , & mortifiante
pour notre vanité. Toute erreur nous
humilie ; & comme nous n'aimons pas
à être humiliez , nous voulons toujours
du mal à ceux qui ont donné occafion
à nôtre humiliation : Nous cherchons
à nous difculper à leurs dépens ;
& fur ce point , comme dans toutes
les chofes où nous avons quelque tort ,
nous nous en prenons toûjours plus
volontiers à autrui , qu'à nous mêmes.
Or , rien n'eft plus facheux , &
plus imprudent à un Auteur , que de
mettre fon Lecteur , c'eft à - dire fon
juge , contre lui. Enfin , ce qui fait auprés
de nous le merire de la fufpenfion
, & le defagrêment de l'incertitu
de eſt fondé fur la bonne opinion
que nous avons de nôtre intelligence.
Nous voulons deviner , ce qui eft
la chofe du monde qui bleffe le plus
nôtre efprit ; mais , nous ne voulons
pas nous tromper ; ce qui est la cho-
?
•
DE DECEMBRE 29
que
fe du monde qui l'humilie le plus : Or,
par tout où il y a du doute & de l'in
certitude , il faut , ou que l'efprit s'arrête
tout - court , ou qu'il s'expofe &
fe mêprendre S'il eft obligé de s'arrêter
, c'eft un aveu de fon peu de pénétration
; s'il paffe outre , c'eft précipitation
& imprudence ; deux partis
qui bleffent prefque également fon orgueil
, & dont il fçait toûjours mauvais
gré , à ceux qui ne lui laiffentfur
cela le choix. Au lieu que, quand
il n'y a que de la fufpenfion ; il a le
plaifir pur de pouvoir deviner , fans
courir rifque de fe tromper. Peut - être,
trouvera- t-on que je me fuis trop êtendu
fur ce point ; mais , dans une matiere
fi mince d'elle-même , je ne crois
pas devoir rejetter , ce qui peut en
quelque forte, en corriger la fécheref
fe ; fur-tout , quand ce font des réfléxions
que mon fujet me fournit de lui
même : Et d'ailleurs,il eft bon que,par
le rapport fécret que des minuties de
Grammaire ont à notre amour propre ,
nous ayons occafion de connoître jufqu'où
s'étend fa tyrannie .
Voilà à peu près , à quoi fe réduit la
Tranfpofition du Datif , à l'égard des
Ciij
20 LE MERCURE
verbes & des Adjectifs dont il peut
dépendre.
Mais , comme il peut encore fe trouver
en concurrence avec d'autres cas;il
eft à propos d'éxaminer qui font ceux ,
à l'égard defquels il admet la tranſpofition
, & ceux avec qui il la comporte
moins. Ce qu'on peut dire en général
; c'eft que , quand la tranfpofition
fouffre de la difficulté , cela vient
moins de la part du Datif, que de celle
des autres cas avec lefquels il fe
trouve lié . De lui-même , il s'y prête
toûjours affez volontiers.
où il
Voici pourtant une rencontre ,
paroît autant de réſiſtance de fa part
à la tranfpofition , qu'il peut y en
avoir du côté du Genitif : Car , fuppofons
qu'on veüille tranfpofer ces
deux cas dans le Vers fuivant ,
Au plus grand des Héros , j'ofe le
comparer.
Il faudra dire .
Des Héros au plus grand , j'oſe le
comparer.
Tranfpofition qui paroît fonner mal,
& qui même , n'eft pas néceffaire dans
DE DECEMBRE.
31
ce Vers , où il y en a déja une . Mais ,
ce qui rend ce Vers rude , ce n'eft pas
la multiplicité des tranfpofitions ; c'eſt
la qualité de l'une des deux ; je veux
dire , celle du Genitif & du Datif qui
y repugnent également . Le Genitif prémierement
, à caufe de l'article , des
qui devient alors équivoque entre
lui & l'Ablatif. Car , on ne fçait , fi cet
hémiftiche, des Romains au plus grand ,
annonce une fimple comparaifon , ou
une efpéce de gradation , comme du
petit au grand : En fecond lieu , du côté
du Datif , on doute fi la particule
an , eft un article , ou une prépofition ;
fi elle défigne un Datif , ou un Acfatif.
Et ce qui femble prouver que
l'incongruité de la tranfpofition vient
de là en partie ; c'eft que fi on change
le Nominatif en Datif , & qu'on
dife ,
Des Héros le plus grand fe fit
voir à nos узих .
la Tranfpofition fera bonne.
J'ai dit que ce qui donnoit de la
rudeffe au Vers , n'êtoit pas la multi-
Des Héros au plus grand,j'ofe le com
parer.
2
32 LE MERCURE
plicité de tranfpofitions qu'il renfer
me , mais , la qualité de l'une de ces
tranfpofitions : C'est ce qu'il faut que
j'explique , quoi que cela regarde
proprement l'ufage & le ménagement
des tranfpofitions , dont j'ai deffein de
traitter à part; mais, pour ne point laiffer
le Lecteur dans l'embarras , je
crois devoir par avance, en toucher ici
quelque chofe.
En quoi donc , eft- ce que la qualité
d'une des tranfpofitions dans ce dernier
Vers , en caufe la rudeffe ? C'eſt
en ce qu'une de ces tranfpofitions eft
double ; c'eſt à - dire , en ce que le même
cas ett tranfpofé deux fois , l'une
avec un autre cas , & l'autre avec fon
verbe. Car , quoique la Phrafe Poëtique
exige des tranfpofitions , elle
ne les admet néantmoins , comme
nous l'avons remarqué qu'autant
qu'elles n'embarraffent point trop la
Phrafe Or , la Phrafe ne peut manquer
d'être embarraffée , dés qu'un terme
qui a de la liaiſon avec deux autres ,
eft tranfpofé à l'égard de tous les deux ;
& c'est ce qui arrive dans ce Vers.
,
Des Héros au plus grand , j'ofe le
comparer.
H
D
ta
D
DE DECEMBRE.
33
Au plus grand , qui eft un Datif,
eft déja tranfpofé , par rapport à fon
verbe qu'il précede ; car, dans l'ordre
naturel, il devroit le fuivre , & on dévroit
dire , comparer au plus grand. On
le tranfpofe encore à l'égard du Genitif
qu'il régit ; puifqu'au lieu de dire.
Au plus grand des Héros , on dit , des
Héros au plus grand. Voilà donc , le
même cas tranfpofé deux fois : De forte
qu'il faut que l'efprit faffe deux
opérations fur le même terme , pour
démêler le vrai fens que cette duplicité
de tranfpofition obfcurcit. Ce
n'eft plus un plaifir , tel que celui de
la fufpenfion ; c'est une peine & une
efpéce de torture , dont nôtre délicateffe
ne s'accommode pas.
,
D'où vient que dans la feconde maniere
de tourner ce même Vers en
changeant le Datif en Nominatif ; &
en difant ,
Des Héros le plus grand fe fit
voir à nos yeux .
la tranfpofition eft de mife ? C'eft
qu'alors , le même mot n'eft tranfpofé
qu'une fois .
14 LE MERCURE
Et pour prouver encore plus fenfiblement
, que la dureté de l'autre
Vers , des Héros au plus grand & c.
ne vient point de ce qu'il y a deux
tranfpofitions ; mais , de ce que l'une
des deux eft double ; c'est - à-dire , que
le même terme y eft tranfpofé deux
fois ; je vais citer un Vers de Racine ,
auffi compliqué qu'il puiffe y en avoir ,
par la multitude des termes differents.
qui le compofent , & qui forment
deux tranfpofitions ; fans que pourtant
, la beauté du Vers , ny la clarté
de la Phrafe en fouffrent. Le voici.
› De mon Pere à la Reyne il conte
la difgrace.
Il y a dans ce Vers un Nominatif,
il ; un Génitif , de mon Pere ; un Datif
; à la Reyne ; un Accufatif ; la difgrace
; un verbe , conta. Il s'y trouve
de plus deux tranfpofitions , mais ,
toutes deux fimples ; c'eft- à- dire, qu'il
n'y a aucun terme qui foit tranfpofe
deux fois. Le Genitif l'ett, par rapport
à l'Accufatif; de mon Pere la difgrace,
1 Att . 1. Sc . I
DE DECEMBRE.
35
au lieu de dire , la difgrace de mon
Pere. Le Datif l'eft , par rapport au
verbe qui le gouverne , à la Reyne il
conta au lieu de dire il conta à la
Reyne. Ainfi, cela ne fait point d'embarras
; cela n'altere point la clarté de
la Phrafe ; & dés lors , felon nôtre
principe , les tranfpofitions font bonnes.
Ce n'est donc point la multiplicité
des tranfpofitions , mais , leur
qualité qui peut nuire à la beauté du
Vers. Paffons aux autres cas avec lef
quels le Datif peut fe rencontrer.
Il fe trouve quelquefois deux Datifs
enfemble , comme dans ce Vers.
Aux Gaulois , aux Romains , fa
valeur fut fatale.
Mais , ces deux Datifs n'ayant point
de dépendance l'un de l'autre , il ne
peut y avoir entre eux de tranfpofition.
L'arrangement en eft purement
arbitraire : On peut mettre le premier
ou le dernier , celui des deux qu'on
juge à propos ; & c'eft dans certe occafion
que , comme dit Dom Japhet.
Il n'importe guere.
Que Pafcal foit devant , on Pafcal
foit derriere.
36
LEMERCURE
,,
On peut dire la même chofe du
Datif , par rapport au Nominatif &
à l'Accufatif , parce que , quoiqu'ils
fe trouvent enſemble dans une même
Phrafe c'eft fans dépendance l'un
de l'autre , & par conféquent , fans
qu'il puiffe y avoir de tranfpofition.
Il n'en faut point d'autre exemple ,
que le dernier Vers que j'ai cité de
Racine .
De mon Pere à la Reyne il conta
la difgrace.
Car dans ce Vers , le Datif , à la
Reyne , ne dépend que du verbe , il
conta ; & n'a point de rapport , ny au
Genitif , de mon Pere , ny à l'Accufatif
, difgrace.
Il ne refte que l'Ablatif, avec lequel
le Datif puiffe fe rencontrer ; mais , ny
le Datif, ny aucun autre cas ne peut
être lié avec l'Ablatif , qui ne dépend
que des verbes ,comme on l'expliquera
en fon lieu. Dans le Vers fuivant de
Defpreaux ,
De Paris au Perou , du Japon jufqu'à
Rome.
Sat. VIII.
DE DECEMBRE. 37
il faut prendre garde que
la particule
, as , n'eft point article , mais ,
prépofition ; & qu'elle ne défigne pas
un Datif, mais , un Accufatif. Ainfi,
cela ne regarde point la tranfpofition
du Datif , à laquelle nous nous bornons
dans cet article , & que je crois
avoir examinée, felon toutes les fitua
tions que ce cas peut avoir.
Or , de tout ce que j'ai dit jufqu'ici
fur la tranfpofition du Datif, je tire
trois conféquences.
La 1 : Que de lui-même , il ne répugne
prefque jamais à la tranfpofition
, & que , quand elle ne fe peut fai
re ce n'eft gueres de fon côté que l'affaire
manque
.
an ,
La 2 : Que la feule occafion où il
paroît ne la pas fouffrir fi commodé
ment , eft quand , la particule , à , ou ,
qui fait fon article déterminant
fe
peut prendre pour une prépofition,
& former par là une équivoque , comme
quand on dit : J'ofe le dire à fa
gloire.
La 3 Que quand , par la nature
des autres cas avec lesquels il concourt,
la tranfpofition ne peut le pratiquer ;
elle ne fe trouve exclufe, qu'à raifon
38
LE MERCURE
de l'équivoque & de l'ambiguité
qu'elle introduiroit dans la Phrafe .
Conféquences , qui toutes trois , quadrent
avec le principe général que j'ai
êtabli fur les tranfpofitions & en
même tems , en font la preuve ; fçavoir.
Que toute tranfpofition eft permife, des
qu'elle peut fefairefans altérer la elarté
de la Phrafe ..
Jufqu'à prefent , je n'ai envifagé la
tranfpofition du Datif , que dans ce
qu'elle a d'effentiel , & uniquement
pour régler , quand elle pouvoit avoir
lieu. Mais comme , quelque naturelle
& quelque douce qu'elle foit par
elle -même , elle peut avoir plus ou
moins de beauté , felon la maniere
dont on la pratique , il ne fera pas hors
propos
de faire fur cela quelques de
remarques .
La principale , & celle qui renferme
toutes les autres , & qui eft géné- ,
rale pour tous les cas , eft que plus
ils font éloignez du mot , auquel ils
font liez & dont ils dépendent ; &
plus auffi , la tranfpofition a de douceur.
Ainfi , quand les deux termes , entre
lefquels fe fair la tranfpofition , fe
trouvent dans le même hémiftiche ,
DE DECEMBRE. 39
elle eft moins douce ,que quand ils font
dans deux hémiftiches differents . C'eſt
ce qu'on peut voir dans les exemples
fuivants.
1Je fçay que de tout tems à mes ordres
foûmis.
Il bait autant que moi &c.
2 Un coeur que fon devoir à moi feul
affervit.
La tranfpofition du Datif eſt ſi naturelle
, que même pratiquée de la
forte , elle n'a rien de bien rude
mais , elle feroit encore plus agréable ,
fi les deux termes rélatifs fe trouvoient
dans deux hémiftiches differents
, en tournant ces vers de la maniere
qui fuit.
Et je fçay qu'à mes loix fon coeur
toujours foûmis .
Ce grand coeur qu'à moi feul fon
devoir affervit.
Enfin , fuivant le principe que j'ai
avancé , la tranfpofition s'adoucit toû-
1 A &t . 2. Sc. ; .
A&t . 2. Sc. 5.
40 LE MERCURE
jours , à proportion de l'éloignement
qui fe trouve entre les termes rélatifs
qui la compofent : Je vais en apporter
des exemples , où comme par
gradation , ils s'éloignent toûjours de
plus en plus.
Quand je fçûs qu'à fon lit Monime
réfervée .
2 Qu'aux offres des Romains , ma
Mere ouvrit les yeux.
que
Et fe pourroit-il bien qu'à mon reffentiment
3
?
Mon Amour indifcret eût livré.
mon Amant ?
On voit dans ces trois exemples ,
le Datif s'éloigne toûjours de plus
en plus , du verbe dont il dépend :
Que même au dernier , ils font l'un
& l'autre dans deux Vers differents ;
& que la tranfpofition n'en a que plus
de grace . C'est ce que je ferai obferver
dans les autres , comme dans celle-
ci , de laquelle je paffe immédiatement
à la tranfpofition du Génitif ,
1 A &t . 1. Sc . I.
2 Ibid.
3 Act. 4. Sc. I.
DE DECEMBRE. 41
& à celle de l'Ablatif , comme
êtant les plus naturelles , aprés celle
du Datif. La conformité & la reffemblance
que ces deux cas ont entre eux,
m'engage à les traitter enfemble ; &
je le ferai de maniere , que loin que
cela y mette de la confufion , ils fe
donneront au contraire du jour l'un à
l'autre .
EXAMEN
DE LA TRANSPOSITION
Du Génitif& de l'Ablatif.
> Me
Comme le Génitif & l'Ablatif one
tous deux le même article , & qu'on
dit également à l'un & à l'autre
l'homme , de la table , du temple. Il
faut d'abord donner un moyen de les
diftinguer. Or , voici le diftinctif de
de l'un & de l'autre.
Le Génitif eft toûjours gouverné par
un nom , foit fubftantif , foit adjectif :
En voici des éxemples.
*
De fes feintes bontez j'ai connu la
contrainte .
Att. IV. Sc. 2.
D
42 LEMERCURE
J'ay honte de me voir fi peu digne
de unus.
Seigneur , de mes malheurs ce ſont-là
les plus doux.
Dans le premier éxemple , le Génitif
eft gouverné par un fubitantif.
Dans le fecond , par un adjectif : Et
dans le troifiéme ,
par un fuperlatif,
qui eft auffi une forte d'adjectif.
L'Ablatifeft toûjours gouverné par
un verbe ; & toutes les fois qu'un nom ,
qui a l'article commun au Génitif & à
l'Ablatif , eft régi par un verbe , il le
faut tenir pour un Ablatif. Exemple:
1. Allés de fes fureurs fongez à vous
garder.
2. Et même de monfortje ne pourrois
me plaindre.
Je n'éxamine point ici fcrupuleufement
, fi en rigueur de Grammaire , il
n'y a pas des noms qui gouvernent
l'Ablatif, & des verbes qui gouvernent
le Génitif ; & fi quand on dir , digne d'ar
A&t. III. Sc. I.
* Act. I. Sc. II.
1. A&t. IV . Sc . I.
2. Ibid. Sc. IV.
DE DECEMBRE.
43
mour , ou je me souviens de vous i
amour eft à l'Ablatif dans le premier,
& de vous , au Génitif dans le fecond.
Que ce foit Ablatifou Génitif , je n'envilage
ces mots que par rapport
aux autres avec qui ils font liez ; &
tout ce queje me propofe , c'eft d'expliquer
comment, on doit en ufer pour
tranfpofition , à l'égard d'un cas qui
a, des , du , ou des, pour article : Et comme
ce cas défigné par un de ces articles,
eft tantôt joint à un verbe , & tantôt
joint à un nom ; je l'appelle Génitif,
quand il eft joint à un nom ; & Ablatif
, quand il eft joint à un verbe.
la
Je dois auffi faire obferver qu'il y a
des Ablatifs régis par une prépofition
telle que, dans ,fans , par , avec , & c : Mais ,
comme , je traiterai à part de la tranfpofition
des noms , qui font régis par
une prépofition , quelque foit cette
prépofition , & quelque cas qu'elle demande
; je renvoye là les Ablatifs de
cette nature & ne traitte dans l'article
préfent , que de ceux qui font
gouvernez immédiatement par un
verbe.
Il s'agit donc de fçavoir , fi à l'égard
du Génitif joint à un nom , & d'un
Dij
44 LE MERCURE
Ablatifjoint à un verbe , on peut ufer
de Tranfpofition ; & fi au lieu de dire ;
balancer le deftin des Romains , honorer
d'un titre funefte ; on peut dire ; des
Romains balancer le deftin , d'un titre
funefte honorer. Je répons qu'oüi : En
voici des exemples de Racine . D'abord
pour le Génitif.
i Qui des Romains toûjours balançant
le deftin. *
2 Du Palais à ces mots , il leur
ouvre les portes.
En voici d'autres pour l'Ablatif.
3 Quand d'un titre funefte on me
vint honorer.
4 Que de tant d'Ennemis vous
puiffiez vous défendre.
Les deux premiers exemples ,font pour
la tranfpofition du Génitif : A l'égard
d'un nom Subitantif , en voici'd'autres,
pour fa tranfpofition , avec un nonr
Adjectif.
. A&t. II. Sc. III.
2. Act. V. Sc. IV
3 .
A&t. V. Sc. II.
4. Ibid. Sc. dern
DE DECEMBRE.
45
1 Vous faffe des Romains , dévenir
l'alliée .
2 Seigneur , de mes malheurs ce font
là les plus doux .
Telle eft la régle générale pour le Génitif
& l'Ablatif , qui tous deux admettent
la tranfpofition , avec le terme
dont ils dépendent . Il ne reste plus
qu'à faire les obfervations qui peuvent
être particuliéres au Génitif , par rap
port aux autres cas , avec lefquels il
fe rencontrer. Car , comme l'Ablatif,
felon que nous l'avons expliqué
, ne dépend que des verbes ; il ne
peut concourir avec les noms .
peut
De tous les cas , le Nominatif &
l'Accufatif font ceux avec lesquels la
tranfpofition du Génitif , fe fait le plus
commodément , & le plus gracieuſement.
La raiſon de cela eft, que le Nominatif
, & l'Accufatif n'ayant point
d'article ; on ne peut les confondre
avec le Génitif. Auffi , le Génitif ne fe
trouve-t-il jamais tranfpofé plus fiéquemment
, qu'avec ces deux cas . Les
1. A &t. III. Sc. V.
2. Act . I. Sc. II.
46 LE MERCURE
exemples en fourmillent dans tous les
Livres de Poëfie : Je me contente d'en
rapporter un pour le Nominatif, & un
autre pour l'Accufatif.
1 D'un Heros tel que vous,c'est là
l'effort füpréme.
2 D'un Rival infolent , arrêter les
complots.
Il y a feulement , à l'égard de ces
deux cas joints avec le Génitif,une précaution
à prendre dans leur tranfpofition
; c'eft d'arranger tellement les
termes , que quand dans le mefme
Vers , il fe trouve deux Nominatifs ,
eu bien un Nominatif &iun Acccufatif
avec le Génitif ; on ne puiffe douter
auquel des deux le Génitif fe rapporte
. C'est à quoi Racine femble n'avoir
pas fait affez d'attention dans le Vers
fuivant.
* Le Parthe des Romains comme moi la
terreur.
Voilà deux Nominatifs : Le Parthe
1. At. II. Sc. VI.
2. Ibid . Sc . V.
* AT. III. Sc. I.
DE DECEMBRE. 47
1
la terreur : Et l'on peut douter fi,
c'est le Parthe des Romains , ou la
terreur des Romains. Je fçay que quand
le Vers eft achevé , on voit bien auquel
des deux le Génitif, des Romains,
fe rapporte , parce que le fens le détermine
; mais , cela fait toujours d'abord
quelque peine : J'ajouterai que ,
quand mefine au lieu d'un fecond Nominatif
, on mettroit un Accufatif,
en tournant le Vers de la maniére qui
fuit 2
Le Parthe des Romains , redoutoit la
terreur.
la mefme équivoque refteroit toûjours.
L'embarras eftoit de tourner autrement
le Vers ; car , de dire ,
Des Romains comme moi le Parthe la
terreur.
l'équivoque ût efté encore plus
grande ; parce que , comme moi ”, fe
rapporteroit alors bien plus naturellement
aux Romains , qu'à la terreur ;
outre que les deux Nominatifs joints
de fi prés , font un mauvais effet : On
pouvoit encore l'arranger ainfi..
48 LE MERCURE
+
Le Parthe comme moi des Romains la
terreur.
Ou bien .
Comme moi des Romains le Farthe la
terreur.
Mais , cette derniére maniére a encore
le défagrêment des deux Nominatifs
qui fe fuivent. La précédente vaut
mieux ; & je crois que Racine ne l'a
rejettée , qu'à caufe de la proximité
des deux mots qui forment la tranfpofition
du Génitif : Ce qui rend cette
tranfpofition plus rude , comme nous
l'avons déja fait remarquer au fajer du
Datif . Mais , j'aimerois mieux encore
m'expofer à cette rudeffe , pardeffus
laquelle Racine paffe quelquefois ,
que de mettre rien d'équivoque ou
d'obfcur dans le Vers. Pour celui- ci ,
il eft impoffible, en confervant la rime,
de la terreur , & la tranfpofition du
Génitif, d'en faire un Vers bien parfait
; & j'aurois autant aimé me paffer
de tranfpofition dans ce Vers , & dire.
Le Parthe comme moi la terreur des
Komains.
Cet éxemple du moins ,nous fait voir,
comDE
DECEMBRE. 49
ond
paile
COMP
dire
Combien Racine jugeoit la tranfpolition
effentielle au Vers ; puifqu'il en
a voulu abfolament mettre une dans
celui - ci , aux dépens même de la clarté
; mais , je m'en tiens à mon principe
: Que la tranfpofition n'eft de mife
, qu'autant qu'elle ne jette point
d'embarras, ni d'obſcurité dans la phra-
Le.
Au refte , on trouve dans ces Vers
de Racine , une preuve de ce que j'ai
infinué dans ma définition du tour poëtique
, qui eſt ; qu'il y a des tranfpcitions
, qui , quoique reçûës dans la
Langue , en forcent quelquefois la
conftruction . Car , la tranfpofition du
Génitifavec le Nominatif, en difant ,
des Romains la terreur , au lieu de dire
la terreur des Romains ; elt une tranf
pofition très permiſe & de fort bon
alloy ; mais , toute permife qu'elle eft
d'elle-même , elle force ici la conftruction
, à caufe de la concurrence
des deux Nominatifs ; & par là , elle
déchoit de fon prix .
Autre éxemple de tranfpofition ,
où la conftruction eft forcée : C'est dans
ce Vers du mefme Auteur.
Décembre 1717.
E
LE MERCURE
*
Lafoy de tous les coeurs eft pour moi
difparuë.
C'eftici une tranfpofition d'Ablatif ,
& d'elle-même elle eft bonne ; car ,
fi on change le terme de foy , qui ne
peut pas entrer dans le Vers , de la maniére
qu'il le faut tourner ; & qu'on
fubftitue à ſa place celui de crainte ,
on pourra conftruire le Vers de la maniére
fuivante , & il fera bon.
De tous les coeurs la crainte eft pour moi
difparuë.
Ce n'est donc point du côté de la
tranfpofition que péche ce Vers : Tout
le défaut n'en vient, que de la maniére
dont cette tranfpofition eft tournée ,
& de l'arrangement qu'on donne à la
phrafe. Car, comme le Génitif & l'Ablatif
font entièrement conformes , &
qu'il n'y a que le terme auquel on les
lie , qui détermine le nom à l'un ou
l'autre de ces deux cas ; on prend d'abord
cet hémistiche : La foy de tous les
coeurs , par une conftruction de Génitif;
& cependant , de tous les coeurs ne
dépend point du Nominatif , la foy
* A&t. III. Sc. IV.
,
DE DECEMBRE. SI
>
mais du verbe, eft difparuë , & c'eft une
conſtruction d'Ablatif: Ainfi , cela fait
une équivoque qui met l'efprit en défaut
; car , fur le premier hémistiche
ils'attend à une conftruction de Génitif
, & s'arrange fur cela ; & quand il
eft au bout du vers , il trouve qu'il a
efté furpris , & eft obligé de changer
d'idée. C'eft une espéce de bévûë dont
il fe prend à l'Auteur du Vers,& il n'a
pas tout-à- fait tort . Ce qui a engagé
Racine à tourner fon vers de la forte
c'est qu'en confervant les termes qui
le compofent , il ne pouvoit le tourner
autrement , car , l'arrangement naturel
ût efté celui - ci .
[parue.
Four moi de tous les coeurs la foi eft dif-
Mais , la foy eft , font deux termes
qui ne peuvent fe fuivre en Vers ; à
caufe de la rencontre des deux voyelles
. Il n'y avoit donc d'autre parti à
préndre , que celui de changer le Vers,
fi on vouloit le rendre correct ; & c'eft
ce qu'il me paroît qu'on doit toûjours
faire en femblable occafion.
.
Le feu Abbé Regnier des Marais
Sécretaire de l'Académie Françoiſe
nous a donné en cette matiére, un éxemple
qui ne fçauroit trop eftre imité. Je
E ij
52
LE MERCURE
le rapporte d'autant plus volontiers
en cet endroit , qu'il tombe fur un
défaut pareil à celui que nous venons
de relever dans Racine ; c'eſt- à-dire ,
fur une équivoque produite par l'incertitude
où l'on eft , du terme auquel
doit fe rapporter un Génitif , qui , par fa
conftruction , peut dépendre de deux
termes différents. Voici donc le fait.
L'Abbé Regnier traduifit en 1655 , la
fameufe Scéne du Paftor fido , qui commence
par ce Vers : 0 Mirtillo , Mirtillo
, animamia . Cette Traduction , qui
ût beaucoup de fuccés en ce tems- là ,
& qui eft encore fort eftimée aujourd'hui
, avoit esté attribuée durant long.
tems, à la célèbre Comteffe de la Suzë ,
fous le nom de laquelle elle avoit prefque
toûjours parû ; jufqu'à ce que
l'Abbé Regnier la revendiqua publiquement
, en imprimant fes Poëfies ,
peu d'années avant fa mort. Or , dans
cette Piece , aprés les quatorze premiers
Vers , voici comme il fait parler
Amarillis .
* Du Ciel pour nous trop rigoureux ,
Par quel ordre injufte & barbare ,
Faut- il que le fort nous fepare?
Poëfies franç. de M. l'Ab, Regnier
Des Marais. P. 2
DE DECEMBRE. $3
L'équivoque dans ces Vers, confifte
en ce que le mot , du Ciel , eftant tranf
pofé , on ne fçait d'abord à quoi il
faut le rapporter ; fi c'eft à ce nom ,
erdre injufte & barbare , où fi c'eſt à
à ce verbe , nous fépare ; puifque, dans
la conftruction , il peut fe rapporter
également à l'un & à l'autre ; & qu'il
peut eftre ou Génitif, en
au nom ; ou Ablatif , en fe
rapportant
au verbe : De forte que ce n'eft qu'aprés
avoir examiné le fens de la phraſe ,
qu'on démêle enfin , que c'est au nom
qu'il doit fe rapporter , & que par conféquent
, c'eft un Génitif.
en fe
rapportant
Apparemment , que l'Abbé Regnier
fentit lui-même l'inconvénient de
cette équivoque ; & ce fut pour y remédier
, qu'entre plufieurs changemens
qu'il fit de cette Scene , dans une
feconde Traduction qu'il nous a donnée
à la fuite de la premiere , il fupprima
totalement le premier Vers ; &
par ce retranchement , il fupprima auffi
l'équivoque , fe contentant de dire :
* Par quel ordre injufte & barbare,
Faut- il que le Ciel nous fépare ?
* Ibid .
Pag. s.
E iij
54 LE MERCURE
Ce changement eftoit abfolument
néceffaire ; mais auffi , eftoit- ce pref
que le feul qu'il fallût faire felon moi,
à la premiere Traduction . Je ne fçay ,
fi l'habitude & la prévention ne me féduifent
point , en faveur de cette premiere
façon , à laquelle je fuis accoûtumé
depuis plus de trente ans ;
mais , je ne puis m'empêcher de la
préférer de beaucoup à la fuivante ,
quoique faite dans un âge plus mûr , &
de la même main que la premiere : Il
me femble du moins , en n'envifage ant
cette Scéne que du côté de la verfification
, & mettant à part ce qui en
fait le fujet ; que je me fçaurois bon
gré d'avoir fait la premiere Tradution
, & que je ne me foucierois pas
d'avoir fait la feconde . On fent dans
celle- ci , non feulement le Phlegme ,
mais même la pefanteur de l'âge , &
la féchereffe , ou la fervitude d'une veine
que l'Art gourmande & maîtriſe ,
& qui ne coule plus librement : Dans
l'autre au contraire , ce qu'il peut quelquefois
y avoir de lâche , eft compenfé
, & en quelque forte rectifié par un
hûreux naturel ; rien , je ne dis pas,
qui y foit forcé ou contraint,mais même
DE DECEMBRE.
qui y paroiffe recherché ou étudié ,
foit dans les expreffions , foit dans les
tours ; & cependant , tours & expreffions
qui femblent faites, pour les fentimens
dont ils font les organes , & qui
ont quelque chofe d'auffi tendre &
d'auffi naturel que les penfées. Tout
y coule de fource ; un ftile aifé , intéreffant
, nourri , moëlleux ; & qui porte
avec lui , non feulement le feu & la
légereté , mais encore , l'embonpoint
& le coloris de la jeuneffe . Enfin , quand
je lis la premiere Traduction , je fuis
tenté de croire,que c'eft Amarillis qui
y parle elle-même : Mais , je ne reconnois
que l'Abbé Regnier dans la
feconde.
Je ne dirai rien ici de la tranfpofition
du Génitif avec le Datif ; parce
que j'en ai parlé , en traitant de la
tranfpofition du Datif même. Refte
donc à traiter de celle de l'Ablatif avec
le Génitif ; laquelle , comme il eſt viſible
, ne peut avoir lieu ; à caufe de
l'équivoque qu'elle cauferoit infailliblement.
Un exemple rendra la choſe
plus fenfible. Racine dit ,
* Mais , des fureurs du Roy, que puis -je
enfin juger ?
* Act. 2. Sc. 6. E iiij
56 LE MERCURE
Le terme , de fureurs , eſt un Ablatif,
eftant gouverné par le verbe, juger. Le
terme , de Roy , eft un Génitif régi par
celui de fureurs. Si , outre la tranfpofition
de l'Ablatif ou du verbe , on veut
encore en faire une , entre l'Ablatif &
le Génitif qu'il gouverne , cela fera
pis qu'une équivoque ; car , le fens de
la phrafe fera totalement changé.
Mais , du Roy des fureurs , que puis- je
enfin juger?
Ce n'eft plus une tranfpofition , c'eft
un changement de cas , qui produit
le changement du fens de la phrafe..
L'Ablatif devient Génitif, & le Génitif
devient Ablatif : Ce n'eft plus des
fureurs du Roy qu'on juge , c'eft du
Roy des fureurs . Inconvénient d'autant
plus infurmontable, qu'il vient de l'uniformité
qui fe trouve entre le Génitif
& l'Ablatif : De forte que tant qu'ils
auront le même article , la tranfpofition
fera toûjours impraticable entr'eux .
Je dis la même chofe de deux Génitifs
qui fe fuivent , & dont l'un dépend
de l'autre ; puifque , changeant
en Génitif,l'Ablatif du Vers précédent,
le même inconvénient refte toûjours ,
comme on va voir.
DE DECEMBRE.
57
Gead
Mais , des fureurs du Roy, fuis-je toujours
l'objet ?
Le terme,defureurs , qui ettoit Ablatif
dans le Vers précédent , devient
Génitif dans celui - ci ; cependant , l'équivoque
, ou plûtôt le contre-fens
n'en refte pas moins fenfible. Car , de
dire ,
Mais , du Roy des fureurs , que puis - je
enfin juger ?
Ou de dire ,
Mais , du Roy des fureurs, fuis-je toû
jours l'objet ?
· C'eft,par rapport au contre-fens , toutà-
fait la même chofe .
Je n'ai rien à dire ici de l'Ablatif,
par rapport aux autres cas . Premierement
, parce que ne dépendant jamais
que d'un verbe , felon la définition que
j'en ai donnée , il ne peut eftre gouverné
par un nom , en quelque cas que
ce foit : Secondement , parce que fi ,
fans eftre gouverné d'aucun nom , il
en gouverne quelqu'un lui-même , il ne
peut le 'gouverner qu'au Génitif ; &
nous venons de traiter ce point en
montrant,pourquoi la tranfpofition ne
pouvoit fe pratiquer entre le Génitif &
I'Ablatif.
,
,
18
LE
MERCURE
Ainfi , aprés avoir déterminé ce qu'il
y a d'effentiel , pour la tranfpofition de
ces deux cas , il ne refte qu'à dire un
mot ,de ce qui peut la rendre plus ou
moins douce.
Sur quoi , il faut obferver d'abord ,
que la remarque qu'on a faite au fujet
de la tranfpofition du Datif , a lieu
rout de même , à l'égard de celles du
Génitif & de l'Ablatif ; c'eſt- à- dire ,
que plus les termes tranfpofez feront
éloignez l'un de l'autre , plus la tranfpofition
aura de douceur. L'on peut
même ajoûter , que c'eft un ménage- .
ment , d'autant plus néceffaire à ces
dernieres tranfpofitions , qu'elles font
moins naturelles que celles du Datif.
Car, dans celle - ci , on peut abfolument
renfermer les deux termes tranfpofez
dans le même hémiftiche , fans que
cette proximité rende la tranfpofition
bien rude ; comme en font foy les exemples
qu'on a rapportez , & d'où font
tirez ces deux hémiſtiches .
A mes ordresfoûmis.
A moi feul afervit.
Au lieu que dans la tranfpofition du
DE DECEMBRE. 12
Génitif & de l'Ablatif , ce voifinage
feroit un trés mauvais effet ; comme ,
fi au lieu de dire ,
1. Qui de Rome toûjours balançant le
deftin.
on difoit
.
Qui toûjours balançant de Rome le
deftin.
Autre exemple en ce genre, pourl'Ablatif.
Si , au lieu de tourner le vers
fuivant , comme l'a tourné Racine ,
2 De ce trouble fatal, par où dois-je -
fortir ?
on rapprochoit le Génitif , trouble ,
du verbe , fortir , qui le gouverne ,
& qu'on dît
Et par où dois-je enfin de ce trou
ble fortir.
Cela auroit quelque chofe de choquant
& de fort dur.
Le mieux eft donc , d'éloigner , autant
que la conftruction de la Phrafe
peut fouffrir le , tant le Génitif que
1 Act. 2. Sc. 3.
2 Act. g. Sc. s.
60 LE MERCURE
l'Ablatif , du verbe ou du nom avec
lequel ils font liés. Voici des exemples
de l'un & de l'autre , qui vont
par gradation , comme nous avons fait
à l'égard du Datif. Et prémierement,
pour le Génitif.
1 Vangeoit de tous les Roys , la querelle
commune .
2 Il fant d'un fuppliant emprunter
le vifage .
3 D'un Rival infolent arrêter les
complots.
Quelquefois , le Génitif eft dans un ·
Vers , & le nom qui le gouverne , ne
paroît qu'au vers fuivant.
Je ne m'attendois pas que de nôtre
hymenée,
4Je diffe vor fi tard arriver la
journée .
On pourroit même encore , & les
Vers n'en auroient que plus de nơbleffe
, mettre le Génitif au commen-
1 A &t . 1. Sc . I.
2 A&t. 3. Sc. I.
3 A&t. 2. Sc. 3.
4 Act. 2. Sc. 4.
DE DECEMBRE. 61
cement du premier Vers ; & renvo
yer à la fin du fecond , le nom qui
le gouverne : Tel eft cet exemple que
j'ajufte exprés.
De l'hymen malheureux où j'étois
deftinée ,
J'attendois malgré moy , la fatale
journée.
Voici d'autres exemples pour l'Ablatif
, qui vont auffi par gradation.
1 Et même de mon fort , je ne pourrois
me plaindre.
2 Que de tant d'Ennemis vous puisfiez
vous défendre .
On peut encore de ce dernier Vers ,
en faire deux , où l'Ablatif foit au
commencement du premier , & le verbe
, à la fin du fecond.
Quand, de tant d'Ennemis tout prêts
vous furprendre
à >
Vous pourriez efpérer , Seigneur , de
vous défendre .
Ces exemples fuffifent
1. A &t. 4. Sc. 4.
2 Act.5. Sc. dern.
pour faire
62 LE MERCURE
connoître , combien l'éloignement des
termes , qui font rélatifs l'un à l'autre,
adoucit ces deux tranfpofitions .
Je crois pourtant devoir faire fur
cela une obfervation : J'ai recherché
d'où venoit , que dans les tranfpofitions
, tant du Datif , dont nous avons
déja traité , que du Génitif & de l'Ablatif,
fur lesquelles nous fommes à préfent
; plus les termes , du renversement
defquels fe forme la tranfpofition , fe
trouvoient éloignez l'un de l'autre , &
plus la tranfpofition avoit de grace.
Le fait eft für , comme on l'a pu voir .
par les exemples ; & cependant, il femble
, que plus , des termes rélatifs font
prés l'un de l'autre , & mieux ils devroient
compatir enfemble.
Surquoy , il m'a paru que l'éloignement
eftoit moins le Principe , que l'occafion
de ce bon effet ; & que la grace ,
qu'il donne à la tranfpofition , ne venoit
pas préciſement , de ce que les termes
tranfpofez eftoient féparez l'un de
l'autre , mais de ce que , par cette féparation
, ils facilitoient l'arrangement
naturel de la conftruction du refte de
la phrafe. Je m'explique.
DE DECEMBRE. 63
›
gou- Un Génitif, par exemple , eft
verné par un nom , & ce nom réciproquement,
eft lié à un verbe dont il eft,
ou le Nominatif , & ou plus fouvent
encore le cas. Suppofons cette phraſe ,
pour rendre cela plus fenfible . Il m'annonça
l'amour & les deffeins du Roy.
Dans cette phrafe , annoncer , eft le
verbe amour & les deffeins , voilà
l'Accufatif ou le cas du verbe . Du Roy,
voilà le Génitif qui ne dépend que de
l'Accufatif, l'amour & les deffeins.
On veut faire un Vers de cette phraſe ;
& pour y donner le tour poëtique
on y ménage la tranfpofition du Génitif
avec l'Accufatifdont il dépend ; c'eft· àdire
, qu'au lieu de mettre l'amour &
les deffeins du Roy ; on met , du Roy
l'amour & les deffeins . Voilà la tranf
pofition faite . Mais , comme toute
tranfpofition eft un dérangement de
l'ordre naturel , & qu'il ne fe fait point
fans quelque forte de violence ; il eft
fûr que, fi à cette premiere violence ,
on en ajoûte une feconde , le dérangement
en fera d'autant plus defagréable.
Or, c'est ce qui arrive ,quand les termes
tranfpofez fe touchent , comme
dans ce vers de Racine.
64 LE MERCURE
1. M'annoncérent du Roy l'amour &
les deffeins.
La premiere efpéce de violence eft
vifible ; c'eft la tranfpofition du cas du
verbe, & du Génitif que ce cas gouverne.
Mais , où eft la feconde ? Elle confifte
en ce que ce Génitif fépare du
verbe,le cas que ce mefme verbe gouverne
, & qui le devroit fuivre immé
diatement. C'est-à-dire, qu'il ne ſe contente
pas de déranger l'Accufatif , par
raport àlui-même, il le dérange encore
par rapport à fon verbe. C'est ce qu'on
voit dans levers de Racine que j'ai cité,
où le Génitif qui eft ce terme , du Roy,
fe met entre le verbe , annoncer &
l'Accufatif qui devroit le fuivre , l'amour&
les deffeins : Dérangement, dont
le verbe feroit en droit de fe plaindre,
& de demander raifon au Génitif. Il
vous plaît de vous déplacer, & de changer
de pofte avec l'Accufatif que je
dois avoir à ma fuite . A la bonne- heure ,
pourvû que je n'en fouffre point ; mais ,
vous venez vous jetter à la traverſe ,
& couper ma marche , en me féparant
de mon Accufatif , qui dans l'ordre naturel
, doit me fuivre immédiatement ,
1. Alt. 1. Sc. I.
2
&
DE DECEMBRE. 65
& dont rien ne m'oblige ici de me féparer
: En cela,je fuis lézé , & vous me
faites tort. Tant de tranfpofitions que
vous voudrez ; mais à condition , que
ce'ne foit pas à mon préjudice. Il me
femble que ce verbe a raifon de fe
plaindre ; & comme on doit juſtice à
tout le monde , il faut la lui rendre .
Comment cela ? En réformant le Vers
& rapprochant le verbe de fon Accufatif
; mais , comme cela ne ſe peur
faire avec le terme , annoncérent ; à
caufe de la cèfure à laquelle il n'eft
pas propre , je le change en celui d'annonça
, &je dis ,
Et du Roy m'annonça l'amour & les
deffeins .
Comme le Génitif , du Roy , dans ce
Vers,eft plus éloigné de l'Accufatif qui
le régit , qu'il ne l'eft dans celui de
Racine ; on croit d'abord , que c'eft
cet éloignement qui adoucit la tranfpofition
; mais dans le vrai , l'adouciffement
ne vient , que de ce qu'en s'éloignant
davantage , il laiffe au verbe
fa place naturelle , & ne trouble en
rien fa conftruction .
On pourra m'objecter , que
même Vers , de la maniére que je l'aj
Décembre 1717. F
dans ce
66 LE MERCURE
tourné , la céfure eft moins marquée
que dans celui de Racine. J'en conviendrai,
fi l'on veut ; mais , je répons
à cela , que je préférerai toûjours la
clarté de la phrafe , à la beauté de la
céfure ; comme la raifon , à la rime.
Je n'apporte point d'autre exemple
fur ce dérangement ; parce que , celui
que j'ai allégué , par rapport à l'Accufatif
, peut s'appliquer & au Nominatif
& au Datif, quand ces deux cas
fe trouvent dans un même Vers avec
le Génitif. Il fuffit feulement d'êtablic
pour Maxime certaine en ce genre ;
que comme , toute tranfpofition cauſe
toûjours un dérangement dans la conftruction
naturelle de la phrafe ; moins
on la trouble , & on la dérange d'ailleurs
; & mieux la tranſpoſition en eſt
reçûë.
Aprés tout , je ne voudrois pas nier
abfolumen , que l'éloignement des deux
termes relatifs ne contribuât par luimême
à adoucir leur tranfpofition.
Car , quoi qu'il femble , comme je me
le fuis objecté , que plus , deux termes
de cette espéce font près l'un de l'autre
, &plus ils doivent convenir entre
eux : Cela eſt vrai , quand ces termes
DE DECEMBRE. 67
font dans leur fituation naturelle ; mais,
quand ils font déplacez , ce n'eft plus
la même chofe . Au contraire , il paroît
qu'alors , ce que ce déplacement peut
avoir de rude , s'affoiblit & s'adoucit
à proportion de leur éloignement . Il en
eft , comme de deux couleurs contraires
,dont l'oppofition eft d'autant moins
fenfible , qu'elles font plus éloignées
l'une de l'autre. Le milieu quiles fépare
, ett une forte de dégradation qui
fert à faciliter leur accord.
Ce qui me le fait juger ain , par
rapport aux tranfpofitions , c'eft la re
marque que j'ai faite , fur- tout à l'égard
de celle du Génitif ; qu'une épithéte
ajoûtée à l'un des fubftantifs tranfpofez
, adouciffoit infiniment la tranſpofition
. Je vais en apporter des exem
ples , qui feront connoître infenfiblement
, quelle différence il y a pour la
douceur dans le même Vers , lorfque
les fubftantifs tranfpofez font dénuez
d'épithetes , & lorfqu'ils en font revêtus.
Suppofons donc d'abord ce Vers ,
fans épithètes.
J'y penfe , & de ce jour le fouvenir
m'afflige.
On fent que le choc de ces deux
68 LE MERCURE
Subftantifs, qui fe heurtent immédiate
ment , de cejour le fouvenir , a quelque
chofe de rude : Joignons une Epithéte
au premier , & le Vers perdra beaucoup
de fa dureté. En voici la preuve.
De ce jour malhûreux le fouvenir
m'aflige.
L'Epithéte eft jointe ici au premier
Subitantif , mais , quand elle ne le feroit
qu'au fecond , elle ne laifferoit
pas de produire à peu prés, le même
effet :On pourra en juger par ce Vers
de Racine .
*Etquede mon devoirEsclave infortunée.
Ce Vers en effet, n'a rien de choquant ;
mais , il auroit encore plus de douceur ,
fi,outre l'Epithéte jointe au fecond Subftantif,
on en ajoûtoit encore une au
premier , en difant ,
De ce cruel devoir Efclave infortunée.
Et peut - être , feroit- il plus doux encore
, fi cette nouvelle Epithéte féparoit
les deux Subftantifs , & qu'on dît :
D'un devoir odieux Efclave infortunée .
Car,quoiqu'il y ait plus de fufpenfion ,
quand l'Epithété précéde fon Subftan
tif, on doit toujours facrifier cet agrêment
, en faveur de tout ce qui peut
* Act. II. Sc. G.
DE DECEM BRE. 69
adoucir la tranfpofition . C'est par oú
je finirai ce qui regarde celle- cy , pour
paffer à celle du Nominatif & de l'Accufatif
, dont il nous refte à parler.
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21
p. 147
ENIGME. Par la belle Muse R. Bessiral.
Début :
Sous l'humide contour d'un Palais élevé [...]
Mots clefs :
Langue
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME. Par la belle Muse R. Bessiral.
ENIGM É.
Par la belle Mufe R. Beffiral.
Sous l'humide contour d'un Palais élevé
La nature fixa mon fejour ordinaire :
L'ouvrage de mon eftre à peine est achevé,
Qu'on me livre au trenchant d'un acier falutaire,
C'est par lui que j'obtiens cet honneur précieux ,
D'entretenir les Rois , & de parler aux Dieux.
Mais malgré toute ma fçience ,
On fait de moi bien peu de cas.
Quand la plus exacte prudence .
Par fes foins ne me guide pas ,
En vain à me nommer ton efprit s'embarraſſe
Il n'eft fans mon fecours nul mortel qui le faſſe=
Et cependant, Lecteur , à toute heure , en tous liewe
Je ne te quitte pas , jefuis fous tes yeux.
Par la belle Mufe R. Beffiral.
Sous l'humide contour d'un Palais élevé
La nature fixa mon fejour ordinaire :
L'ouvrage de mon eftre à peine est achevé,
Qu'on me livre au trenchant d'un acier falutaire,
C'est par lui que j'obtiens cet honneur précieux ,
D'entretenir les Rois , & de parler aux Dieux.
Mais malgré toute ma fçience ,
On fait de moi bien peu de cas.
Quand la plus exacte prudence .
Par fes foins ne me guide pas ,
En vain à me nommer ton efprit s'embarraſſe
Il n'eft fans mon fecours nul mortel qui le faſſe=
Et cependant, Lecteur , à toute heure , en tous liewe
Je ne te quitte pas , jefuis fous tes yeux.
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22
p. 1800-1802
« SPECIMEN LINGUAE PUNICAE in hodierna Melitensium superstitis orbi erudito [...] »
Début :
SPECIMEN LINGUAE PUNICAE in hodierna Melitensium superstitis orbi erudito [...]
Mots clefs :
Langue punique, Malte, Langue
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « SPECIMEN LINGUAE PUNICAE in hodierna Melitensium superstitis orbi erudito [...] »
SPECIMEN LINGUE PUNICA in
hodierna Melitenfium fuperftitis orbi erudito
offert Jo. Henr. Majus Antiquit.
Græc. & OO. LL. Profeffor Gieffenfis ,
Marburgi Cattorum . Vol. in 8. 1718. C'està-
dire , Effay fur la Langue Punique qui
fubfifte encore aujourd'hui dans celle des Maltois
prefenté aux Sçavans , par Jean- Henry
Majus , Profeffeur des Antiquitez Grecques
&des Langues Orientales, à Gieſſen. 1. vol.
in 8. à Marpurg. 1718.
Pour prouver ce que M. Majus entreprend
de foutenir dans fa Differtation ,
il établit d'abord que le Peuple de l'Ifle
de Malthe , eft Phénicien d'origine. Les
Phéniciens , dit-il , du moins les Carthaginois
A O UST. 1730. 1801
ginois , leurs defcendans , y envoyerent
une Colonie à caufe de la commodité de
fa fituation entre l'Affrique & la Sicile ,
& de la fureté de fes Ports ; ils lui donnerent
le nom qu'elle porte encore aujourd'hui
, nom qui n'eft pas fans myftere
, & qui s'accorde parfaitement avec
tout ce qui convient à l'ancienne Malthe.
Cette origine eft d'ailleurs confirmée par
le culte commun que les Maltois , les Phé-
Iniciens & les Cartaginois ont rendu particulierement
à deux Divinitez , fçavoir ,
Junon & Hercules. De plus les Habitans
de Malthe ont de tout temps excellé comme
les Phéniciens , dans l'art de faire des
Robbes de pourpre , des Toiles , des Tapis
, &c d'une fabrique particuliere &
très - eftimée par tout où ils portoient leur
commerce. M. Majus venant enfuite au
point principal , rapporte une quantité
de termes très-ufitez dans la Langue des
Maltois d'aujourd'hui , qu'il prétend avoir
une affinité manifefte avec la Lanque Punique
, fans oublier la maniere d'exprimer
, & de tracer les principaux nombres
qui eft , felon lui toute Phénicienne , ce
qui acheve de prouver l'origine du Peuple
dont nous parlons. Le Sçavant Auteur
a mis à la fin de fa Piece l'Oraifon
Dominicale en Langue Maltoife , & il
prétend que les termes & les differentes
"
expreffions
1802 MERCURE DE FRANCE
expreffions qu'on y trouve fentent routà
- fait la Langue Punique.
Quoique M. Majus femble avoir épuifé
fon fujet. On peut affurer qu'il n'a pas
tout dit & que la preuve la plus décifive
lui eft échappée il l'auroit trouvée
dans les Hiftoriens , qui à l'occafion de
la Tranflation de l'Ordre des Chevaliers
de S. Jean de Jerufalem , * à Malthe , ont
parlé hiftoriquement de cette Ifle.M.l'Abbé
de Vertot , Commandeur de Santeni
qui vient d'écrire avec tant de force &
de dignité , l'Hiftoire entiere de cet Ordre
, nous la fournit dans fon troifiéme
Tome, Liv. 9. pag. 522. de l'Edition in 12.
1727. Nous l'emprunterons de cet illuftre
Auteur , perfuadez qu'elle fera plaifir à
M. Majus , & qu'il nous en fçaura gré.
Dans le temps que les Chevaliers de S. Fean
s'en mirent en poffeffion , on y trouvoit encore
fur des morceaux de Marbre & des Colomnes
brifées , des Infcriptions en Langue
Punique. Les Romains , pendant les guerres
de Sicile, en chafferent les Carthaginois, & c.
hodierna Melitenfium fuperftitis orbi erudito
offert Jo. Henr. Majus Antiquit.
Græc. & OO. LL. Profeffor Gieffenfis ,
Marburgi Cattorum . Vol. in 8. 1718. C'està-
dire , Effay fur la Langue Punique qui
fubfifte encore aujourd'hui dans celle des Maltois
prefenté aux Sçavans , par Jean- Henry
Majus , Profeffeur des Antiquitez Grecques
&des Langues Orientales, à Gieſſen. 1. vol.
in 8. à Marpurg. 1718.
Pour prouver ce que M. Majus entreprend
de foutenir dans fa Differtation ,
il établit d'abord que le Peuple de l'Ifle
de Malthe , eft Phénicien d'origine. Les
Phéniciens , dit-il , du moins les Carthaginois
A O UST. 1730. 1801
ginois , leurs defcendans , y envoyerent
une Colonie à caufe de la commodité de
fa fituation entre l'Affrique & la Sicile ,
& de la fureté de fes Ports ; ils lui donnerent
le nom qu'elle porte encore aujourd'hui
, nom qui n'eft pas fans myftere
, & qui s'accorde parfaitement avec
tout ce qui convient à l'ancienne Malthe.
Cette origine eft d'ailleurs confirmée par
le culte commun que les Maltois , les Phé-
Iniciens & les Cartaginois ont rendu particulierement
à deux Divinitez , fçavoir ,
Junon & Hercules. De plus les Habitans
de Malthe ont de tout temps excellé comme
les Phéniciens , dans l'art de faire des
Robbes de pourpre , des Toiles , des Tapis
, &c d'une fabrique particuliere &
très - eftimée par tout où ils portoient leur
commerce. M. Majus venant enfuite au
point principal , rapporte une quantité
de termes très-ufitez dans la Langue des
Maltois d'aujourd'hui , qu'il prétend avoir
une affinité manifefte avec la Lanque Punique
, fans oublier la maniere d'exprimer
, & de tracer les principaux nombres
qui eft , felon lui toute Phénicienne , ce
qui acheve de prouver l'origine du Peuple
dont nous parlons. Le Sçavant Auteur
a mis à la fin de fa Piece l'Oraifon
Dominicale en Langue Maltoife , & il
prétend que les termes & les differentes
"
expreffions
1802 MERCURE DE FRANCE
expreffions qu'on y trouve fentent routà
- fait la Langue Punique.
Quoique M. Majus femble avoir épuifé
fon fujet. On peut affurer qu'il n'a pas
tout dit & que la preuve la plus décifive
lui eft échappée il l'auroit trouvée
dans les Hiftoriens , qui à l'occafion de
la Tranflation de l'Ordre des Chevaliers
de S. Jean de Jerufalem , * à Malthe , ont
parlé hiftoriquement de cette Ifle.M.l'Abbé
de Vertot , Commandeur de Santeni
qui vient d'écrire avec tant de force &
de dignité , l'Hiftoire entiere de cet Ordre
, nous la fournit dans fon troifiéme
Tome, Liv. 9. pag. 522. de l'Edition in 12.
1727. Nous l'emprunterons de cet illuftre
Auteur , perfuadez qu'elle fera plaifir à
M. Majus , & qu'il nous en fçaura gré.
Dans le temps que les Chevaliers de S. Fean
s'en mirent en poffeffion , on y trouvoit encore
fur des morceaux de Marbre & des Colomnes
brifées , des Infcriptions en Langue
Punique. Les Romains , pendant les guerres
de Sicile, en chafferent les Carthaginois, & c.
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Résumé : « SPECIMEN LINGUAE PUNICAE in hodierna Melitensium superstitis orbi erudito [...] »
En 1718, Jean-Henry Majus, professeur des Antiquités Grecques et des Langues Orientales à Giessen, publie 'Specimen Lingue Punicae'. Cet ouvrage examine la persistance de la langue punique dans la langue maltaise contemporaine. Majus affirme que les Maltais sont d'origine phénicienne, les Carthaginois ayant fondé une colonie à Malte en raison de sa position stratégique entre l'Afrique et la Sicile. Cette origine est corroborée par le culte partagé de Junon et Hercule, ainsi que par l'expertise maltaise dans la fabrication de robes de pourpre, de toiles et de tapis, similaire à celle des Phéniciens. Majus identifie plusieurs termes maltais actuels qui montrent une affinité avec la langue punique, notamment dans l'expression et la notation des nombres. Il inclut l'Oraison Dominicale en maltais pour illustrer cette similitude linguistique. Cependant, le texte mentionne que Majus a omis de discuter des inscriptions puniques trouvées sur des morceaux de marbre et des colonnes brisées à Malte, preuves citées par des historiens comme l'Abbé de Vertot lors de la translation de l'Ordre des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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23
p. 2117-2141
CINQUIÈME LÈTRE sur l'usage des Cartes pour l'essaì du rudiment pratique de la langue latine, &c.
Début :
J'aprens avec bien du plaisir, Monsieur, que vous ètes à présent un peut au faìt. [...]
Mots clefs :
Mots, Enfants, Enfant, Cartes, Méthode, Verbes, Pratique de la langue latine, Collège, Écoliers, Exercice, Langue, Dictionnaire, A, B, C Latin, Français, Ignorance, Savant, Conjugaison, Pratique, Règles, Expérience
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CINQUIÈME LÈTRE sur l'usage des Cartes pour l'essaì du rudiment pratique de la langue latine, &c.
CINQUIE'ME LETRE sur l'usage des
Caries pour l'essai du rudiment pratique
de la langue latine , &c.
J'
'Aprens avec bien du plaisir,Monsieur,
que vous ètes à present un peu au fait
du bureau tipografique . L'auteur donera
encore bien des reflexions et des instruc-
A iij
tions
2118 MERCURE DE FRANCE
tions préliminaires sur la suite de l'atirail
literaire d'un enfant ; et le livre sur les
cinquante leçons des trois A , B , C latins
achevera de mètre cette métode dans
un plus grand jour : en atendant ce petit
ouvrage, voici quelques reflexions sur l'usage
des cartes , pour le rudiment pratique
de la langue latine. C'est l'auteur qui
parle.
La métode que j'ai donée pour montrer
les premiers élémens des lètres à un enfant
de 2 à 3 ans , peut également servir pour
lui enseigner ensuite les rudimens pratiques
de la langue latine ou de quelque
autre langue. Il faut toujours continuer
l'usage inftructif des cartes , et varier ce
jeu de tant de manieres , que l'enfant puisse
aprendre beaucoup en ne croyant que se
divertir. Ceus qui feront l'essai de ce jeu.
literaire en conoitront bientot l'utilité.
On a de la peine à s'écarter des vieilles
routes , et à s'éloigner des ancienes méto
des . On montre come l'on a été enseigné
soi-même , et l'on croit ordinaire-,
ment avoir été bien enseigné. Un sofisme
trivial d'autorité et d'imitation tient lieu
de raison : on suit aveuglément la pratique
des autres , au lieu de prendre de
tems en tems des voies diferentes. Que
risqueroit on dans cet essaì ? De perdre
tout au plus quelques anées : on auroit
cela
OCTOBRE . 1730. 2119
cela de comun avec la plupart des écoliers
enseignés selon les métodes vulgat→
res . Mais bien loin de perdre son tems
sans avoir apris ni les choses , ni la maniere
de les étudier , on sera étoné de voir
la rapidité des progrès d'un enfant exercé
suivant la métode du bureau tipografique.
On trouve bien des écoliers qui aïant
étudié des dis et douse ans sous d'habiles
maîtres , travaillé jour et nuit pour
ètre des premiers de leur classe , reçu
bien des pris et des aplaudissemens ; ne
laissent pas néanmoins ensuite de s'apercevoir
de leur ignorance et qu'ils ont mal
employé le tems pendant le long cours de
leurs classes. On doit conciure , par respect
pour les regens , qu'abusés par les métodes
ordinaires , l'abus passoit ensuite sur
leurs écoliers ; le tout de bone foi de la
part des uns , et selon le préjugé de la
part des autres. On se passione ordinairement
contre toutes les nouveles métodes ;
on les condane par provision et sans aucun
examen. Est - ce injustice , est- ce ignorance
; c'est peut-ètre quelquefois l'un et
l'autre ensemble.
Pour faire usage des cartes , on doit les
numeroter
, chifrer ou coter ,
chifrer ou coter , come étant
les feuillets
du livre de l'enfant : ce chifre
sert à ranger les cartes selon le jeu de la
A iiij
suite
2120 MERCURE DE FRANCE
suite grammaticale de l'article , des déclinaisons
, des noms , et des pronoms , et
de la conjugaison du verbe substantif
Sum ( je suis ), et des autres verbes qu'on
trouvera dans l'essal du rudiment pratique.
L'enfant aprendra donc à ranger sur
quelque table les déclinaisons et les conjugaisons
, mais il est mieus qu'il aprene
à les ranger sur le bureau tipografique.
On poura batre et mèler de tems en tems
ces petits jeus de cartes , afin que l'enfant
s'exerce à les remetre lui - mème dans
leur ordre ; ce qu'il fera aisément par le
moyen des chifres dont elles sont marquées.
Il faut qu'il lise ou recite ces cartes
à mesure qu'il les rangera ; et l'on aura
soin de lui doner en abregé les termes de
singulier, pluriel , nominat. gen. dat. ac.
voc. ablat. par les seules letres initiales :
S. P. N. G. D. A.V. Ab . metant sur une
carte en sis colones , les nombres , les cas ,
le mot latin , & c. en sorte que tout parolsse
distingué par les colones , les couleurs
, ou la diference des caracteres
Nom . Lun-a la Lune.
Gen. Lun- a de la Lune.
Dat. Lund à la Lune,&c.
Un enfant peut ensuite décliner les
cinq paradigmes des déclinaisons ou les
seules
OCTOBRE . 1730. 2121
seules terminaisons latines , tantot avec
françois , tantot sans françois , pour va
rier le jeu et se rendre plus fort sur cet
exercice ; il pratiquera la mème chose
pour le jeu des pronoms et des nombres.
Il faudra aussi imprimer ou écrire en
abregé sur des cartes les termes des tems,
des modes , des gerondifs , des supins , et
des participes ; les terminaisons actives et
passives des verbes latins et des verbes
françois , de mème que l'on a doné les
terminaisons des noms et des pronoms ;
ce qui joint à la totalité des combinai
sons des lètres , des sons , des chifres , et
des signes dont on se sert pour la ponctuation
, l'accentuation et la quantité ,
done l'abondance necessaire pour la casse
de l'imprimerie ; ainsi qu'onpoura le voir
dans la planche gravée exprès , et dans
l'article de la garniture du bureau .
>
Pour varier les jeus de cartes on poura
doner celui des déclinaisons avec les
scules terminaisons des cas , le mot latin
et le mot françois étant mis seulement
une fois come un titre , au haut de la
carte, partagée en deus colones , une moitié
pour le sing. et l'autre pour le plur.avec
l'article ou sans l'article pour les noms et
pour les pronoms. Exemple ,
A v Rofa
2122 MERCURE DE FRANCE
Rofa
Sing.
N ...
·
• a
la rose.
Plur.
arum
G.
D.
·
A.
V
&
am as ....
a
â is Ab ...
On fera la mème chose pour les tems
de l'Indicatif et du Subjonctif des verbes
, ne metant le françois qu'à la premiere
persone.
IND .
Pref.
SUB J.
S. S.
Amo , j'aime
Amem , que j'aime,
as
es
et at
P.
amus
atis
ant
P.
emus
etis
ent
Ces jeus de cartes doivent aussi ètre numerotés,
afin que l'enfant puisse les ranger
en une seule colone , les voir d'un coup
d'euil et les lire ou les reciter facilement
de suite , à mesure qu'il les rangera sur la
table du bureau , ou qu'il les parcoûra les
tenant dans sa main. Quand l'enfant saura
bien
OCTOBRE. 1730 , 2123
bien les terminaisons des noms et des
verbes , il déclinera et conjuguera tous
les mots qu'on lui donera. On ne sauroit
trop insister sur cet article , et l'on
poura pour lors se servir utilement des
tables analitiques et à crochets , faites
pour faciliter l'usage des declinaisons et
des conjugaisons , et pour orner le cabinet
d'un enfant .
Lorsqu'on voudra interoger l'écolier
sur les déclinaisons et sur les conjugaisons
, il ne faut pas suivre la métode
peu judicieuse de ces maitres qui demandent
trop tot , par exemple : Coment fait
Musa à l'acusatif plur? Quel est le genit.
plur. de Dominus ? Quelle est la troisiéme
persone du futur indicatif du verbe Amo ?
coment dit-on en latin , ils auroient aimé ?
&c. Ceux-là ne raisonent pas mieus , qui
demandent aus enfans : Combien y a -t - il
de sortes de noms ,
pronoms , de verbes ,
&c. Combien y a-t- il de terminaisons à la
troisiéme déclinaison , &c. Il est visible
que ces questions sont inutiles et hors la
portée d'un petit enfant . D'ailleurs c'est
une erreur de s'imaginer que parce qu'un
enfant aura apris par coeur et de suite un
rudiment latin françois pour la version
, il doiveensuite répondre sur le
champ à des questions détachées ; ou , ce
qui est encore plus dificile , à des quesde
A vj
tions
2124 MERCURE DE FRANCE
tions qui regardent la composition ; il
faudroit pour cet éfet qu'il ût vu et étudié
un rudiment françois- latin , et encore
seroit - il embarassé pour répondre
sur des questions détachées ou de purc
téorie: il est surprenant de voir que l'expérience
n'alt pas désabusé la plupart des
måltres.
Pour examiner un enfant et l'interoger
à propos , il faut lui faciliter la rêponse
, autrement cela le dégoute et le
dépite. On preche trop tot aus enfans la
doctrine de téorie ; on insiste mème trop
là dessus , il sufit de la debiter dansa
pratique et d'en faire sentir pour lors l'usage
et l'aplication ; l'experience demontre
la verité de cete remarque. On peut
aisément embarasser non seulement un
enfant , mais un savant , s'il est permis
d'interoger à sa fantaisie. Ce que je dis à
l'égard des noms , des pronoms , et des
verbes , n'est pas moins vraì à l'égard des
genres , des déclinaisons , des conjugalsons
, de la sintaxe , de toute la grammaire
, et mème de toutes les siénces : savoir
une regle par coeur , la chose est aisée ;
en faire l'aplication , c'est l'éfort de l'esprit
humain. Bien des savans latinistes
seroient peut être embarassés sur le champ,
si on leur demandoit , par exemple :
Quelle est la treisième lètre de l'A , B , C ;
pourquoi
OCTOBRE. 1730. 2125
pourquoi les anciens ont mis le B après l'A
dans l'ordre des lètres pourquoi les mots
dies , facies , &c. ont été apelés de la cinquième
declinaison ; pourquoi l'on a choisi
pour l'exemple de la premiere conjugaison ,
le verbe amo ( j'aime ) , plutôt que canto
(je chante) où le pronom je est sans élision;
ce que fignifient les mots gerondifs, supins .
&c. on doit donc menager un peu plus
les enfans.
Dès que l'enfant a décliné et conjugué
avec des cartes , selon le jeu du rudiment
pratique , il lui sera aisé de composer
sur la table du bureau les tèmes
qu'on lui donera mot à mot sur des cartes
, selon la métode des textes interlinaires
, le françois en noir , et le latin en
rouge , en caractere italique , et encore
mieus , en caractere de bèle écriture pour
instruire et disposer utilement l'imagination
de l'enfant , en atendant qu'il
aprene à former sur le papie. les caracteres
avec lesquels il se sera familiarisé
sur la table de son bureau . C'est pour
lors que l'enfant comencera à se servir
des terminaisons des noms , des pronoms,
et des verbes , en atendant le dictionaire
fait aussi en colombier , dans les
celules duquel on metra les mots écrits.
sur autant de cartes seulement quand
l'enfant en aura besoin ; c'est - à - dire D.
qu'il
2126 MERCURE DE FRANCE
qu'il verra croitre et augmenter son dictionaire
à mesure qu'il croitra lui- mème
en age et en sience , et à mesure qu'il
aprendra sa propre langue.
>
Quoique l'enfant ait le latin de son
tème sur une carte , il ne laisse pas de
faire un exercice qui aproche de la veritable
composition ; car s'il a , par exemple
, dans son tème oramus deum , il
trouvera le mot oro dans la logete des
verbes de la colone O , et le mot deus
à la logete des noms apellatifs de la colone
D; mais il sera obligé de chercher
et de prendre amus dans la logète des
tems où des terminaisons des verbes , etc.
ce que l'on vèra d'une manière sensible
au bas de la planche que j'ai fait graver
exprès. Les cartes des logetes étant étiquetées
, l'enfant aprend d'abord par pratique
et par sentiment le jeu des déclinaisons
, des conjugaisons , et des parties d'oraison
, et se met par là en état de passer
bientot à l'explication d'un texte aisé ,
ou de ses propres tèmes , dont le françois
et le latin sont copiés mot à mot
P'un sous l'autre , et ensuite recopiés sans
aucun françois sous le latin.
L'on peut prendre pour texte des tèmes
, l'abregé historique de la bible , l'abregé
du petit catechisme historique et
de la doctrine cretiène , en latin et en
françois
OCTOBRE . 1730. 2127
françois , l'apendix de la fable du pere
de Jouvenci , l'extrait du Pantheum du
P. Pomey . On poura aussi prendre des
tèmes dans le rudiment pratique sur les
parties d'oraison , en choisissant toujours
les mots du plus grand usage. Les Au
teurs expliqués et construits selon la métode
de M. du Marsais seront d'un grand
secours au comancement pour la lecture
pour l'explication , et pour la composition
dans les deus langues.
termes , pour
D
En suivant la métode du bureau tipografique
, un enfant se voit bientot en
état d'expliquer le latin du nouveau testament
et de l'imitation de Jesus - Christ ;
ce latin sufit pour doner l'abondance des
former l'oreille aus terminaisons
des noms , des pronoms ,, des verbes
, etc. sans que l'on doive craindre
l'impression de la mauvaise latinité sur
l'oreille d'un enfant qui n'est ocupé qu'à
retenir des mots et nulement à charger
sa mémoire d'un stile ou d'un genie auquel
il n'est pas encore sensible ; car je
parle d'un enfant de quatre à cinq ans ,
et quand il en auroit davantage , le nouveau
testament et l'imitation de Jesus-
Christ ne sont pas indignes de ce petit
sacrifice , malgré la fausse délicatesse de
certains, latinistes qui en fesant parade de
leur esprit , manquent souvent de jugement.
On
2128 MERCURE DE FRANCE
On trouvera dans peu l'enfant assés
fort pour lui faire entreprendre la lecture
et la version des fables de Phèdre
dont le texte est numeroté pour la construction
des parties d'oraison ; ou bien
pour lui faire expliquer les textes interlineaires
et construits selon le métode de
M. du Marsais ; l'experience de cet exercice
sur un enfant de cinq à sis ans qui
voyoit Phèdre pour la segonde fois , m'oblige
d'en conseiller l'essai et la pratique
aus maitres non prévenus. Quand je dis
néanmoins que cète métode est simple et
aisée , cela doit s'entendre des principes
dont elle fait usage : la composition et la
multiplicité des outils literaires divertit
et instruit l'enfant ; la peine ne regarde
le maitre et l'ouvrier de tout l'atirail
que l'on done à l'écolier : il n'y est lui
que pour le plaisir varié et instructif de
passer agréablement d'un objet à un autre
en changeant de cartes , de jeu , et de sujet;
ce qui est d'un mérite conu du seuł
artisan et des seuls témoins capables de
juger de l'ouvrage et des progrès . Un
livre alarme un enfant , au lieu que par le
jeu des cartes il ne voit que les pages des
leçons courantes , il forme son livre luimème
, ce qui augmente sa curiosité
bien loin de le dégoûter.
que
Beaucoup de maitres blament cependant
OCTOBRE . 1730. 2129
›
dant l'usage des textes interlinéaires ou
des textes construits et numerotés , et
pretendent que l'esprit des enfans aïant
moins à faire , cela les retarde de beaucoup
: les persones rigides qui veulent
laisser toutes les dificultés aus enfans,bien
loin de leur en épargner ou diminuer
quelqu'une , ne craignent èles pas de les
trop fatiguer, et de les rebuter ? le fruit des
colèges et du grand nombre en
peut décider
; il est plus aisé de blamer l'usage
de certaines métodes , que d'en inventer
de meilleures . On peut voir là dessus ce
qu'en a écrit M. du Marsais dans l'exposition
de sa métode raifonée , et faire en
mème tems réflexion que les métodes interlineaires
ont toujours été utilement
pratiquées , non seulement pour des en-
Fans , mais pour des homes , quand on a
voulu abreger la peine à ceux qui étudient
quelque langue morte ou vivante .
Nous avons l'ancien testament avec l'interpretation
en latin mot à mot sous l'ebreu
; nous avons de mème le nouveau
testament grec & latin , une langue sous
l'autre mot à mot : j'ai vu une gramatre
imprimée à Lisbone en 1535 dans laquèle
le latin et le portugais , et ensuite l'espagnol
et le portugais , sont une langue
sous l'autre. On a autrefois imprimé à
Strasbourg le parlement nouveau ou centurie
2130 MERCURE DE FRANCE
rie interlinéaire de DANIEL MARTIN LINGUISTE
, dans lequel livre on trouve l'aleman
pur dans une colone et le pur
françois dans l'autre , avec le mot aleman
sous chaque mot françois , et c'est peut
ètre ainsi qu'on devroit le pratiquer ou
l'essayer quelquefois pour la langue latine
, en métant le mot françols du dictionaire
sous chaque mot du pur texte
latin , ce qui au comancement épargneroit
à l'enfant le tems qu'il perd à chercher
les mots dans un dictionaire : exem
ple :
Numquam est fidelis cum potente focietas.
Jamais ètre fidele avec puissant societé.
Si des Téologiens ont cru tirer quel
que utilité de la glose ordinaire de la
bible de Nicolas de Lira , et de l'interprétation
interlinéaire d'Arias Montanus,
pourquoi les enfans doivent ils ètre privés
des livres classiques à glose interlinéaire
s'il est permis de condaner un
usage parcequ'il ne produit pas toujours
le bon éfet dont on s'étoit flaté , il y en
aura bien peu à l'abri de cète critique :
les écoles publiques ne produisent pas
des éfets proportionés au cours des anées
d'étude. S'agit il de nouvele métode , on
deOCTOBRE.
1730. 2131
demande à voir des exemples dans une
pratique continuée : nous en voyons tous
les jours de ces exemples dans les écoles
et dans les coleges ; le grand nombre des
écoliers. ne profite pas ; on auroit tort
cependant d'en conclure l'inferiorité des
éducations publiques ou la superiorité
des éducations particulieres. Il faut com
parer, raisoner, et examiner avant que de
prononcer pour ou contre une métode
qui regarde le coeur et l'esprit.
On poura voir les ouvrages de M. du
Marsals sur les articles 52 & 53 des mémoires
de Trévoux du mois de mai 1723
au sujet de l'interprétation interliné re
page 35. Nous avons aussi , dit ce filosofe
gramairien , quelques interprétations inter
linéaires du latin avec le françois , entr'autres
cèle de M. Waflard , fous le titre de
Premiers fondemens de biblioteque royale
à Paris chés Boulanger , dans les premieres
anées de la minorité de LourS
XIV. mais ces traductions sont fort mal exe•
cutées dans un petit in 12 ° , où les mots sont
fort prèssés , et où le françois qui n'eft qưéquivalant
ne fe trouve jamais juste sous le
latin. Il en est de mème de la version interlinéaire
des fables de Fédre , imprimée en
1654 , chés Benard , libraire du colege des
RR. P P. Jesuites &c.
›
C'est aux maitres au reste à voir
quand
2132 MERCURE DE FRANCE
quand il faudra oter à un enfant les gloses
interlinéaires : le plu-tot ne sera que
le mieus , si l'écolier peut s'en passer. La
pratique et l'experience guideront plus
surement que les vains raisonemens sur
cet exercice. Lorsque l'enfant faura expliquer
un texte construit ou numeroté
pour la construction , il faut quelques
jours après lui redoner le mème texte
qui ne soit ni construit ni numeroté : c'est
le moyen de juger des progrès de l'enfint,
et de l'utilité des textes interlinéaires ,
ou de la glose proposée et pratiquée pour
les premiers livres classiques que l'on fait
voir à un enfant ; la glose paroit plus necessaire
dans une classe de cent écoliers
pour un seul regent que dans une chambre
où l'enfant a un maitre pour lui seul .
C'est pourtant le regent à la tète de cent
écoliers qui afecte de mépriser le secours
de la glose interlinéaire , pendant qu'un
precepteur s'en acomode chargé d'un
seul enfant ; est - ce sience ou vanité dans
l'un , et paresse ou ignorance dans l'autre ?
La repugnance et le dégout que font
paroitre la plupart des enfans dans l'étude
du latin , du grec, et des langues mor
tes , prouvent en même tems qu'il y a
dans cet exercice literaire ou dans les métodes
vulgaires quelque chose d'étrange
et de contraire au naturel des enfans ; la
graOCTOBRE
. 1730. 2133
gramaire des écoles et leur maniere d'enseigner
la langue latine ont quelque chose
de rebutant et de peu convenable à
l'age et à la portée des enfans ; les rudimens
vulgaires sont ordinairement trop
abstraits ; il faut du sensible , et c'est ce
qu'on pouroit faire dans un rudiment
pratique j'en done l'essai en atendant
qu'un gramairien filosofe et métodiste
veuille bien y travailler lui mème , pendant
que d'autres latinistes s'amuseront
à augmenter le nombre des pieces d'éloquence
qui expirent en naissant , come
celes de téatre qu'on ne represente qu'une
fois.
n'en
On reprend mile et mile fois un enfant
sur la mème regle avant que de le
metre en état de ne plus faire le mème
solecisme : d'où vient cela ? est - ce faute
de mémoire ? les enfans , dit on ,
manquent pas ; ils aprènent facilement
par coeur des centaines de vers et de régles
; il faut donc conclure qu'aprendre
par coeur une régle , ou la metre en pratique
, sont deus choses très diferentes ;
l'une ne dépend que de la mémoire , et
l'autre dépend de l'aplication et de la sagacité
d'un home fait : je l'ai dit bien des
fois ; on peut savoir les régles d'aritmé
tique , d'algebre , 'de géometrie , de logique
etc. et ètre très ignorant dans la pratique
2134 MERCURE DE FRANCE
tique de ces mèmes régles : pourquoi
donc demander tant de sience pratique
dans un enfant qui n'a encore perdu que
sis mois ou un an à aprendre par coeur
quelques régles de gramaìre latine ? n'est
ce pas ignorance ou injustice d'atendre
et d'exiger d'un enfant l'éfort de genie
dont nous somes souvent incapables nous
mèmes.
A l'exemple des prédicateurs , je redis
souvent les mèmes choses , et je risque
come eus de ne persuader que peu de
persones. J'ignore le sort et le succès de
cet ouvrage ,
il me sufit le
pour present
de voir que mon déssein est louable et
utile , et de souhaiter , si cela est vrai ,
que le public en pense de mème. Il semble
que peu à peu je m'éloigne de mon sujet ,
quoique je ne perde jamais de vue la meilleure
route à suivre pour avancer les enfans
dans les exercices literaires . Je reviens
donc aus jeus de cartes : on peut
en doner pour les déclinaisons des noms
grecs , come pour cèles des noms latins ;
on peut doner sur des cartes la liste des
mots latins que l'enfant sait , et y metre
le grec au lieu du françois. Dans la suite
on poura y metre le mot ebreu il ne
s'agit d'abord que de lire ; mais à force
de lecture , l'enfant aprend les termes en
l'une & en l'autre langue , come il aprend
sa
OCTOBRE. 1730. 213.5
sa langue maternele à force d'actes réiterés
, et c'est à quoi les maîtres ne font
pas assés d'atention . On poura aussi metre
sur la longueur des cartes , et en trois
colones , le positif , le comparatif, et le
superlatif de quelques adjectifs réguliers,
et ensuite des réguliers de plusieurs
langues , et toujours simplement pour li
re et pour composer sur le bureau tipografique
, afin que l'enfant comance de
bone heure à voir et à sentir un peu le
raport , le genie , et l'esprit diferent des
langues sur chaque partie d'oraison .
Quand on voudra tenir dans une mème
logete du dictionaire des mots latins , des
mots françois , des mots grecs , et des
mots ebreus on poura , come il a été
dit , séparer les especes diferentes avec de
doubles , de triples cartes , ou de petits
cartons afın l'enfant
que puisse tenir en
ordre et trouver plus facilement toutes les
cartes dont il aura besoin , ainsi qu'on l'a
pratiqué pour séparer les cartes des letres
noires et des letres rouges lorsqu'on a été
obligé de les tenir dans le même trou ,
et que l'on a voulu multiplier la casse de
l'imprimerie pour l'usage du françois
du latin , du grec , de l'ebreu , de l'arabe
etc.
>
>
Quoique l'enfant soit en état d'expliquer
un livre , et de faire la plume à la
main
2136 MERCURE
DE FRANCE
main , un petit tème de composition en
latin , il ne doit pas pour
cela renoncer
à l'exercice du bureau tipografique ; il
poura y travailler seul pendant l'absence
du maître , et suivre pour le grec et l'ebreu
la métode pratiquée pour le latin :
c'est le moyen le plus facile pour faire
entretenir la lecture et l'étude de ces
quatre langues, et pour s'assurerdel'ocupation
d'un enfant , bien loin de l'abandoner
à lui mème et à l'oisiveté trop tolerée
dans enfance ; cète oisiveté produit
la fainéantise et le dégout , pour ne
pas dire l'aversion invincible que
que font
roitre pour l'étude la plupart des enfans
livrés à des domestiques. Tel parle ensuite
de punir les enfans, qui est plus coupable
qu'eus , faute de s'y être pris de bone
heure et d'une maniere plus judicieuse.
Quand on veut redresser un arbre , ou
dresser un animal , on , on profite de leurs
premieres anées : pourquoi ne fait on pas
de mème à l'égard des enfans ? à quoi
veut on les ocuper depuis deus jusqu'à
sis & sèt ans ? c'est là le premier , le vrai,
et souvent l'unique tems qui promete ,
qui produise , et qui assure les succès et le
fruit de l'éducation tant desirée par les
parens.
pa-
Tout le monde convient assés que les
études de colege se réduiroie ntàpeu de
chose
OCTOBRE. 1730. 2137
:
chose si l'on n'avoit ensuite l'art ou la
maniere d'étudier seul avec le secours des
livres et la conversation des savans , il est
donc très important de doner de bone
heure à la jeunesse cet art d'étudier seul,
et enfin ce gout pour les livres et pour
les savans , gout que peu d'écoliers ont
au sortir des classes : ils n'aspirent la plupart
qu'à ètre delivrés de l'esclavage , et
à sortir de leur prétendue galère d'où
peut donc naitre une si grande aversion ?
ce ne sauroit ètre le fruit d'une noble
émulation : mais d'où vient d'un autre
coté que les études domestiques et particulieres
ne produisent pas , ce semble
dans les enfans le dégout que produisent
l'esprit et la métode des coleges ? bien des
enfans au sortir des classes vendent ou
donent leurs livres come des meubles inu-.
tiles et des objets odieus ; ceus qui étudient
dans la maison paternele raisonent
un peu plus sensément , et ne regardent
ordinairement come un martire leurs
exercices literaires ; ils conoissent un peu
plus le monde dans lequel ils vivents au
lieu les enfans des coleges regardent
que
souvent come un suplice d'ètre obligés
de vivre ensemble sequestrés loin du monde
; ils n'ont de bon tems selon eus que
celui du refectoir , de la recréation et de
l'eglise ; ils trouvent mauvais qu'on les
pas
B aille
2138 MERCURE DE FRANCE
aille voir pendant leur recréation ; ils
aiment mieus qu'on les demande pendant
qu'ils sont en classe , afin d'en abreger le
tems ; un enfant qui travaille au bureau
tipografique est animé de tout autre esprit
quèle est donc la cause de cète
grande diference ? la voici :
Si avant que d'envoyer un enfant aus
écoles et en classe , sous pretexte de jeunesse
, de vivacité et de santé , on lui a
laissé aprendre pendant bien des anées le
métier de fainéant , de vaurien et de petit
libertin , il n'est pas extraordinaire de
trouver qu'ensuite il ne veuille pas quiter
ses habitudes , ni changer ses amusemens
frivoles pour d'autres exercices plus
penibles ou moins agréables . On met souvent
et avec injustice sur le conte des coleges
la faute des parens qui n'envoient
leurs enfans en cinquième ou en quatrième
qu'à l'age de 13 à 14 ans , age où ils
se dégoutent facilement des études , et où
ils sentent la honte de se voir au milieu
de bien des écoliers plus petits , plus
jeunes et plus avancés qu'eus. Chacun sait
que quand on veut élever des animaus
ou redresser des plantes , il faut s'y prendre
de bone heure : ignore t'on que c'est
aussi la vraie et la seule manière de réussir
dans l'éducation des enfans le jeu du
bureau tipografique done cète manière
dans
?
OCTOBRE. 1730. 2139
› dans toute son étendue ; il amuse il
instruit les enfans , et les met en état de
faire plu-tot leur entrée honorable au pays
latin , et d'y gouter avec plus de fruit et
moins d'ennui les bones instructions des
habiles maîtres ; enfin le bureau est le
chemin qui conduit à la porte des écoles
publiques , et le bureau formera toujours
de bons sujets capables de faire honeur
aus parens , aus regens , aus coleges et à
l'état. Je n'entre point ici dans la question
indecise sur la préference des éducations
publiques ou particulieres ; on peut
lire là dessus les principaus auteurs qui en
ont parlé depuis Quintilien jusqu'à M.
Rollin et à M. l'abé de S. Pière. Mais
on ne sauroit disconvenir de la necessité
et de l'utilité des écoles publiques ; il
semble mème qu'en general les enfans
destinés à l'eglise ou à la robe devroient
tous passer par les coleges : à l'égard des
gens d'épée ou des enfans destinés à la
guère , il me semble que pour les bien
élever on pouroit s'y prendre d'une autre
manière , et en atendant l'établissement
de quelque colege politique et militaire
, la pratique du bureau me paroit
la meilleure à suivre ; elle abregera bien
du tems à la jeune noblesse , et lui permetra
l'étude de beaucoup de choses inutiles
à un prètre , à un avocat et à un me
Bij decia
2140 MERCURE DE FRANCE
decin , mais qu'il est honteus à un guerier
d'ignorer ; c'est pourquoi je me flate
que la métode du bureau tipografique
sera tot ou tard aprouvée non seulement
des gens du monde , mais encore des plus
savans professeurs de l'université , suposé
qu'ils veuillent bien prendre la peine
d'en aler voir l'usage et l'exercice dans
un de leurs fameus coleges . Si après cela ,
quelque persone desaprouve le ton de
confiance que l'amour du bien public et
de la verité me permet de prendre , j'avoûrai
ingénûment ma faute devant nos
maitres qui enseignant les letres font aussi
profession de cète mème verité ; et je
soumets dès à present avec une déference
respectueuse mes idées et mes raisonemens
à leur examen et à leur décision.
Pour revenir à la métode du bureau
je dis donc qu'èle est propre à doner du
gout pour l'étude , à metre bientot un
enfant en état de travailler seul avec les
livres , avantage si considerable qu'il n'en
faudroit pas d'autres pour lui doner la superiorité
sur toutes les métodes vulgaires.
On comence de bone heure à lui montrer
les letres , les sons , l'art d'épeler
de lire et de composer sur le bureau ; on
lit avec lui , on s'assure peu à peu de
l'intelligence de l'enfant , on l'instruit ,
on l'interoge à propos , on lui ' faît un
jeu
OCTOBRE . 1730. 214: 1
jeu et un vrai badinage de toutes les
questions , on lui enseigne la maniere de
fe fervir des livres françois , et sur tout
des tables des livres qui servent d'introduction
à l'histoire , à la géografie , à la
cronologie , au blason , et enfin aus siences
et aus arts dont il faut avoir quelque
conoissance , come des livres d'élemens
de principes , d'essais , de métodes , d'instituts
, afin de pouvoir passer ensuite aus
meilleurs traités des meilleurs auteurs
sur chaque matière , mais principalement
sur la profession qu'un enfant doit embrasser
, et à laquelle on le destine . Les
savans se fesant toujours un plaisir de
faire part de leurs lumières à ceus qui
les consultent , on ne doit jamais perdre
l'ocasion favorable de les voir et de les
entendre. Quand les parens au reste en
ont les moyens , ils ne doivent jamais
épargner ce qu'il en coute pour choisir
et se procurer les meilleurs maîtres , er
tous les secours possibles dans quelque
vile que l'on se trouve , cela influe dans
toute la vie qui doit être une étude continuèle
, si l'on veut s'aquiter de son devoir
, de quelque condition que l'on soit,
et quelque profession que l'on ait embrassée.
Je fuis etc.
Caries pour l'essai du rudiment pratique
de la langue latine , &c.
J'
'Aprens avec bien du plaisir,Monsieur,
que vous ètes à present un peu au fait
du bureau tipografique . L'auteur donera
encore bien des reflexions et des instruc-
A iij
tions
2118 MERCURE DE FRANCE
tions préliminaires sur la suite de l'atirail
literaire d'un enfant ; et le livre sur les
cinquante leçons des trois A , B , C latins
achevera de mètre cette métode dans
un plus grand jour : en atendant ce petit
ouvrage, voici quelques reflexions sur l'usage
des cartes , pour le rudiment pratique
de la langue latine. C'est l'auteur qui
parle.
La métode que j'ai donée pour montrer
les premiers élémens des lètres à un enfant
de 2 à 3 ans , peut également servir pour
lui enseigner ensuite les rudimens pratiques
de la langue latine ou de quelque
autre langue. Il faut toujours continuer
l'usage inftructif des cartes , et varier ce
jeu de tant de manieres , que l'enfant puisse
aprendre beaucoup en ne croyant que se
divertir. Ceus qui feront l'essai de ce jeu.
literaire en conoitront bientot l'utilité.
On a de la peine à s'écarter des vieilles
routes , et à s'éloigner des ancienes méto
des . On montre come l'on a été enseigné
soi-même , et l'on croit ordinaire-,
ment avoir été bien enseigné. Un sofisme
trivial d'autorité et d'imitation tient lieu
de raison : on suit aveuglément la pratique
des autres , au lieu de prendre de
tems en tems des voies diferentes. Que
risqueroit on dans cet essaì ? De perdre
tout au plus quelques anées : on auroit
cela
OCTOBRE . 1730. 2119
cela de comun avec la plupart des écoliers
enseignés selon les métodes vulgat→
res . Mais bien loin de perdre son tems
sans avoir apris ni les choses , ni la maniere
de les étudier , on sera étoné de voir
la rapidité des progrès d'un enfant exercé
suivant la métode du bureau tipografique.
On trouve bien des écoliers qui aïant
étudié des dis et douse ans sous d'habiles
maîtres , travaillé jour et nuit pour
ètre des premiers de leur classe , reçu
bien des pris et des aplaudissemens ; ne
laissent pas néanmoins ensuite de s'apercevoir
de leur ignorance et qu'ils ont mal
employé le tems pendant le long cours de
leurs classes. On doit conciure , par respect
pour les regens , qu'abusés par les métodes
ordinaires , l'abus passoit ensuite sur
leurs écoliers ; le tout de bone foi de la
part des uns , et selon le préjugé de la
part des autres. On se passione ordinairement
contre toutes les nouveles métodes ;
on les condane par provision et sans aucun
examen. Est - ce injustice , est- ce ignorance
; c'est peut-ètre quelquefois l'un et
l'autre ensemble.
Pour faire usage des cartes , on doit les
numeroter
, chifrer ou coter ,
chifrer ou coter , come étant
les feuillets
du livre de l'enfant : ce chifre
sert à ranger les cartes selon le jeu de la
A iiij
suite
2120 MERCURE DE FRANCE
suite grammaticale de l'article , des déclinaisons
, des noms , et des pronoms , et
de la conjugaison du verbe substantif
Sum ( je suis ), et des autres verbes qu'on
trouvera dans l'essal du rudiment pratique.
L'enfant aprendra donc à ranger sur
quelque table les déclinaisons et les conjugaisons
, mais il est mieus qu'il aprene
à les ranger sur le bureau tipografique.
On poura batre et mèler de tems en tems
ces petits jeus de cartes , afin que l'enfant
s'exerce à les remetre lui - mème dans
leur ordre ; ce qu'il fera aisément par le
moyen des chifres dont elles sont marquées.
Il faut qu'il lise ou recite ces cartes
à mesure qu'il les rangera ; et l'on aura
soin de lui doner en abregé les termes de
singulier, pluriel , nominat. gen. dat. ac.
voc. ablat. par les seules letres initiales :
S. P. N. G. D. A.V. Ab . metant sur une
carte en sis colones , les nombres , les cas ,
le mot latin , & c. en sorte que tout parolsse
distingué par les colones , les couleurs
, ou la diference des caracteres
Nom . Lun-a la Lune.
Gen. Lun- a de la Lune.
Dat. Lund à la Lune,&c.
Un enfant peut ensuite décliner les
cinq paradigmes des déclinaisons ou les
seules
OCTOBRE . 1730. 2121
seules terminaisons latines , tantot avec
françois , tantot sans françois , pour va
rier le jeu et se rendre plus fort sur cet
exercice ; il pratiquera la mème chose
pour le jeu des pronoms et des nombres.
Il faudra aussi imprimer ou écrire en
abregé sur des cartes les termes des tems,
des modes , des gerondifs , des supins , et
des participes ; les terminaisons actives et
passives des verbes latins et des verbes
françois , de mème que l'on a doné les
terminaisons des noms et des pronoms ;
ce qui joint à la totalité des combinai
sons des lètres , des sons , des chifres , et
des signes dont on se sert pour la ponctuation
, l'accentuation et la quantité ,
done l'abondance necessaire pour la casse
de l'imprimerie ; ainsi qu'onpoura le voir
dans la planche gravée exprès , et dans
l'article de la garniture du bureau .
>
Pour varier les jeus de cartes on poura
doner celui des déclinaisons avec les
scules terminaisons des cas , le mot latin
et le mot françois étant mis seulement
une fois come un titre , au haut de la
carte, partagée en deus colones , une moitié
pour le sing. et l'autre pour le plur.avec
l'article ou sans l'article pour les noms et
pour les pronoms. Exemple ,
A v Rofa
2122 MERCURE DE FRANCE
Rofa
Sing.
N ...
·
• a
la rose.
Plur.
arum
G.
D.
·
A.
V
&
am as ....
a
â is Ab ...
On fera la mème chose pour les tems
de l'Indicatif et du Subjonctif des verbes
, ne metant le françois qu'à la premiere
persone.
IND .
Pref.
SUB J.
S. S.
Amo , j'aime
Amem , que j'aime,
as
es
et at
P.
amus
atis
ant
P.
emus
etis
ent
Ces jeus de cartes doivent aussi ètre numerotés,
afin que l'enfant puisse les ranger
en une seule colone , les voir d'un coup
d'euil et les lire ou les reciter facilement
de suite , à mesure qu'il les rangera sur la
table du bureau , ou qu'il les parcoûra les
tenant dans sa main. Quand l'enfant saura
bien
OCTOBRE. 1730 , 2123
bien les terminaisons des noms et des
verbes , il déclinera et conjuguera tous
les mots qu'on lui donera. On ne sauroit
trop insister sur cet article , et l'on
poura pour lors se servir utilement des
tables analitiques et à crochets , faites
pour faciliter l'usage des declinaisons et
des conjugaisons , et pour orner le cabinet
d'un enfant .
Lorsqu'on voudra interoger l'écolier
sur les déclinaisons et sur les conjugaisons
, il ne faut pas suivre la métode
peu judicieuse de ces maitres qui demandent
trop tot , par exemple : Coment fait
Musa à l'acusatif plur? Quel est le genit.
plur. de Dominus ? Quelle est la troisiéme
persone du futur indicatif du verbe Amo ?
coment dit-on en latin , ils auroient aimé ?
&c. Ceux-là ne raisonent pas mieus , qui
demandent aus enfans : Combien y a -t - il
de sortes de noms ,
pronoms , de verbes ,
&c. Combien y a-t- il de terminaisons à la
troisiéme déclinaison , &c. Il est visible
que ces questions sont inutiles et hors la
portée d'un petit enfant . D'ailleurs c'est
une erreur de s'imaginer que parce qu'un
enfant aura apris par coeur et de suite un
rudiment latin françois pour la version
, il doiveensuite répondre sur le
champ à des questions détachées ; ou , ce
qui est encore plus dificile , à des quesde
A vj
tions
2124 MERCURE DE FRANCE
tions qui regardent la composition ; il
faudroit pour cet éfet qu'il ût vu et étudié
un rudiment françois- latin , et encore
seroit - il embarassé pour répondre
sur des questions détachées ou de purc
téorie: il est surprenant de voir que l'expérience
n'alt pas désabusé la plupart des
måltres.
Pour examiner un enfant et l'interoger
à propos , il faut lui faciliter la rêponse
, autrement cela le dégoute et le
dépite. On preche trop tot aus enfans la
doctrine de téorie ; on insiste mème trop
là dessus , il sufit de la debiter dansa
pratique et d'en faire sentir pour lors l'usage
et l'aplication ; l'experience demontre
la verité de cete remarque. On peut
aisément embarasser non seulement un
enfant , mais un savant , s'il est permis
d'interoger à sa fantaisie. Ce que je dis à
l'égard des noms , des pronoms , et des
verbes , n'est pas moins vraì à l'égard des
genres , des déclinaisons , des conjugalsons
, de la sintaxe , de toute la grammaire
, et mème de toutes les siénces : savoir
une regle par coeur , la chose est aisée ;
en faire l'aplication , c'est l'éfort de l'esprit
humain. Bien des savans latinistes
seroient peut être embarassés sur le champ,
si on leur demandoit , par exemple :
Quelle est la treisième lètre de l'A , B , C ;
pourquoi
OCTOBRE. 1730. 2125
pourquoi les anciens ont mis le B après l'A
dans l'ordre des lètres pourquoi les mots
dies , facies , &c. ont été apelés de la cinquième
declinaison ; pourquoi l'on a choisi
pour l'exemple de la premiere conjugaison ,
le verbe amo ( j'aime ) , plutôt que canto
(je chante) où le pronom je est sans élision;
ce que fignifient les mots gerondifs, supins .
&c. on doit donc menager un peu plus
les enfans.
Dès que l'enfant a décliné et conjugué
avec des cartes , selon le jeu du rudiment
pratique , il lui sera aisé de composer
sur la table du bureau les tèmes
qu'on lui donera mot à mot sur des cartes
, selon la métode des textes interlinaires
, le françois en noir , et le latin en
rouge , en caractere italique , et encore
mieus , en caractere de bèle écriture pour
instruire et disposer utilement l'imagination
de l'enfant , en atendant qu'il
aprene à former sur le papie. les caracteres
avec lesquels il se sera familiarisé
sur la table de son bureau . C'est pour
lors que l'enfant comencera à se servir
des terminaisons des noms , des pronoms,
et des verbes , en atendant le dictionaire
fait aussi en colombier , dans les
celules duquel on metra les mots écrits.
sur autant de cartes seulement quand
l'enfant en aura besoin ; c'est - à - dire D.
qu'il
2126 MERCURE DE FRANCE
qu'il verra croitre et augmenter son dictionaire
à mesure qu'il croitra lui- mème
en age et en sience , et à mesure qu'il
aprendra sa propre langue.
>
Quoique l'enfant ait le latin de son
tème sur une carte , il ne laisse pas de
faire un exercice qui aproche de la veritable
composition ; car s'il a , par exemple
, dans son tème oramus deum , il
trouvera le mot oro dans la logete des
verbes de la colone O , et le mot deus
à la logete des noms apellatifs de la colone
D; mais il sera obligé de chercher
et de prendre amus dans la logète des
tems où des terminaisons des verbes , etc.
ce que l'on vèra d'une manière sensible
au bas de la planche que j'ai fait graver
exprès. Les cartes des logetes étant étiquetées
, l'enfant aprend d'abord par pratique
et par sentiment le jeu des déclinaisons
, des conjugaisons , et des parties d'oraison
, et se met par là en état de passer
bientot à l'explication d'un texte aisé ,
ou de ses propres tèmes , dont le françois
et le latin sont copiés mot à mot
P'un sous l'autre , et ensuite recopiés sans
aucun françois sous le latin.
L'on peut prendre pour texte des tèmes
, l'abregé historique de la bible , l'abregé
du petit catechisme historique et
de la doctrine cretiène , en latin et en
françois
OCTOBRE . 1730. 2127
françois , l'apendix de la fable du pere
de Jouvenci , l'extrait du Pantheum du
P. Pomey . On poura aussi prendre des
tèmes dans le rudiment pratique sur les
parties d'oraison , en choisissant toujours
les mots du plus grand usage. Les Au
teurs expliqués et construits selon la métode
de M. du Marsais seront d'un grand
secours au comancement pour la lecture
pour l'explication , et pour la composition
dans les deus langues.
termes , pour
D
En suivant la métode du bureau tipografique
, un enfant se voit bientot en
état d'expliquer le latin du nouveau testament
et de l'imitation de Jesus - Christ ;
ce latin sufit pour doner l'abondance des
former l'oreille aus terminaisons
des noms , des pronoms ,, des verbes
, etc. sans que l'on doive craindre
l'impression de la mauvaise latinité sur
l'oreille d'un enfant qui n'est ocupé qu'à
retenir des mots et nulement à charger
sa mémoire d'un stile ou d'un genie auquel
il n'est pas encore sensible ; car je
parle d'un enfant de quatre à cinq ans ,
et quand il en auroit davantage , le nouveau
testament et l'imitation de Jesus-
Christ ne sont pas indignes de ce petit
sacrifice , malgré la fausse délicatesse de
certains, latinistes qui en fesant parade de
leur esprit , manquent souvent de jugement.
On
2128 MERCURE DE FRANCE
On trouvera dans peu l'enfant assés
fort pour lui faire entreprendre la lecture
et la version des fables de Phèdre
dont le texte est numeroté pour la construction
des parties d'oraison ; ou bien
pour lui faire expliquer les textes interlineaires
et construits selon le métode de
M. du Marsais ; l'experience de cet exercice
sur un enfant de cinq à sis ans qui
voyoit Phèdre pour la segonde fois , m'oblige
d'en conseiller l'essai et la pratique
aus maitres non prévenus. Quand je dis
néanmoins que cète métode est simple et
aisée , cela doit s'entendre des principes
dont elle fait usage : la composition et la
multiplicité des outils literaires divertit
et instruit l'enfant ; la peine ne regarde
le maitre et l'ouvrier de tout l'atirail
que l'on done à l'écolier : il n'y est lui
que pour le plaisir varié et instructif de
passer agréablement d'un objet à un autre
en changeant de cartes , de jeu , et de sujet;
ce qui est d'un mérite conu du seuł
artisan et des seuls témoins capables de
juger de l'ouvrage et des progrès . Un
livre alarme un enfant , au lieu que par le
jeu des cartes il ne voit que les pages des
leçons courantes , il forme son livre luimème
, ce qui augmente sa curiosité
bien loin de le dégoûter.
que
Beaucoup de maitres blament cependant
OCTOBRE . 1730. 2129
›
dant l'usage des textes interlinéaires ou
des textes construits et numerotés , et
pretendent que l'esprit des enfans aïant
moins à faire , cela les retarde de beaucoup
: les persones rigides qui veulent
laisser toutes les dificultés aus enfans,bien
loin de leur en épargner ou diminuer
quelqu'une , ne craignent èles pas de les
trop fatiguer, et de les rebuter ? le fruit des
colèges et du grand nombre en
peut décider
; il est plus aisé de blamer l'usage
de certaines métodes , que d'en inventer
de meilleures . On peut voir là dessus ce
qu'en a écrit M. du Marsais dans l'exposition
de sa métode raifonée , et faire en
mème tems réflexion que les métodes interlineaires
ont toujours été utilement
pratiquées , non seulement pour des en-
Fans , mais pour des homes , quand on a
voulu abreger la peine à ceux qui étudient
quelque langue morte ou vivante .
Nous avons l'ancien testament avec l'interpretation
en latin mot à mot sous l'ebreu
; nous avons de mème le nouveau
testament grec & latin , une langue sous
l'autre mot à mot : j'ai vu une gramatre
imprimée à Lisbone en 1535 dans laquèle
le latin et le portugais , et ensuite l'espagnol
et le portugais , sont une langue
sous l'autre. On a autrefois imprimé à
Strasbourg le parlement nouveau ou centurie
2130 MERCURE DE FRANCE
rie interlinéaire de DANIEL MARTIN LINGUISTE
, dans lequel livre on trouve l'aleman
pur dans une colone et le pur
françois dans l'autre , avec le mot aleman
sous chaque mot françois , et c'est peut
ètre ainsi qu'on devroit le pratiquer ou
l'essayer quelquefois pour la langue latine
, en métant le mot françols du dictionaire
sous chaque mot du pur texte
latin , ce qui au comancement épargneroit
à l'enfant le tems qu'il perd à chercher
les mots dans un dictionaire : exem
ple :
Numquam est fidelis cum potente focietas.
Jamais ètre fidele avec puissant societé.
Si des Téologiens ont cru tirer quel
que utilité de la glose ordinaire de la
bible de Nicolas de Lira , et de l'interprétation
interlinéaire d'Arias Montanus,
pourquoi les enfans doivent ils ètre privés
des livres classiques à glose interlinéaire
s'il est permis de condaner un
usage parcequ'il ne produit pas toujours
le bon éfet dont on s'étoit flaté , il y en
aura bien peu à l'abri de cète critique :
les écoles publiques ne produisent pas
des éfets proportionés au cours des anées
d'étude. S'agit il de nouvele métode , on
deOCTOBRE.
1730. 2131
demande à voir des exemples dans une
pratique continuée : nous en voyons tous
les jours de ces exemples dans les écoles
et dans les coleges ; le grand nombre des
écoliers. ne profite pas ; on auroit tort
cependant d'en conclure l'inferiorité des
éducations publiques ou la superiorité
des éducations particulieres. Il faut com
parer, raisoner, et examiner avant que de
prononcer pour ou contre une métode
qui regarde le coeur et l'esprit.
On poura voir les ouvrages de M. du
Marsals sur les articles 52 & 53 des mémoires
de Trévoux du mois de mai 1723
au sujet de l'interprétation interliné re
page 35. Nous avons aussi , dit ce filosofe
gramairien , quelques interprétations inter
linéaires du latin avec le françois , entr'autres
cèle de M. Waflard , fous le titre de
Premiers fondemens de biblioteque royale
à Paris chés Boulanger , dans les premieres
anées de la minorité de LourS
XIV. mais ces traductions sont fort mal exe•
cutées dans un petit in 12 ° , où les mots sont
fort prèssés , et où le françois qui n'eft qưéquivalant
ne fe trouve jamais juste sous le
latin. Il en est de mème de la version interlinéaire
des fables de Fédre , imprimée en
1654 , chés Benard , libraire du colege des
RR. P P. Jesuites &c.
›
C'est aux maitres au reste à voir
quand
2132 MERCURE DE FRANCE
quand il faudra oter à un enfant les gloses
interlinéaires : le plu-tot ne sera que
le mieus , si l'écolier peut s'en passer. La
pratique et l'experience guideront plus
surement que les vains raisonemens sur
cet exercice. Lorsque l'enfant faura expliquer
un texte construit ou numeroté
pour la construction , il faut quelques
jours après lui redoner le mème texte
qui ne soit ni construit ni numeroté : c'est
le moyen de juger des progrès de l'enfint,
et de l'utilité des textes interlinéaires ,
ou de la glose proposée et pratiquée pour
les premiers livres classiques que l'on fait
voir à un enfant ; la glose paroit plus necessaire
dans une classe de cent écoliers
pour un seul regent que dans une chambre
où l'enfant a un maitre pour lui seul .
C'est pourtant le regent à la tète de cent
écoliers qui afecte de mépriser le secours
de la glose interlinéaire , pendant qu'un
precepteur s'en acomode chargé d'un
seul enfant ; est - ce sience ou vanité dans
l'un , et paresse ou ignorance dans l'autre ?
La repugnance et le dégout que font
paroitre la plupart des enfans dans l'étude
du latin , du grec, et des langues mor
tes , prouvent en même tems qu'il y a
dans cet exercice literaire ou dans les métodes
vulgaires quelque chose d'étrange
et de contraire au naturel des enfans ; la
graOCTOBRE
. 1730. 2133
gramaire des écoles et leur maniere d'enseigner
la langue latine ont quelque chose
de rebutant et de peu convenable à
l'age et à la portée des enfans ; les rudimens
vulgaires sont ordinairement trop
abstraits ; il faut du sensible , et c'est ce
qu'on pouroit faire dans un rudiment
pratique j'en done l'essai en atendant
qu'un gramairien filosofe et métodiste
veuille bien y travailler lui mème , pendant
que d'autres latinistes s'amuseront
à augmenter le nombre des pieces d'éloquence
qui expirent en naissant , come
celes de téatre qu'on ne represente qu'une
fois.
n'en
On reprend mile et mile fois un enfant
sur la mème regle avant que de le
metre en état de ne plus faire le mème
solecisme : d'où vient cela ? est - ce faute
de mémoire ? les enfans , dit on ,
manquent pas ; ils aprènent facilement
par coeur des centaines de vers et de régles
; il faut donc conclure qu'aprendre
par coeur une régle , ou la metre en pratique
, sont deus choses très diferentes ;
l'une ne dépend que de la mémoire , et
l'autre dépend de l'aplication et de la sagacité
d'un home fait : je l'ai dit bien des
fois ; on peut savoir les régles d'aritmé
tique , d'algebre , 'de géometrie , de logique
etc. et ètre très ignorant dans la pratique
2134 MERCURE DE FRANCE
tique de ces mèmes régles : pourquoi
donc demander tant de sience pratique
dans un enfant qui n'a encore perdu que
sis mois ou un an à aprendre par coeur
quelques régles de gramaìre latine ? n'est
ce pas ignorance ou injustice d'atendre
et d'exiger d'un enfant l'éfort de genie
dont nous somes souvent incapables nous
mèmes.
A l'exemple des prédicateurs , je redis
souvent les mèmes choses , et je risque
come eus de ne persuader que peu de
persones. J'ignore le sort et le succès de
cet ouvrage ,
il me sufit le
pour present
de voir que mon déssein est louable et
utile , et de souhaiter , si cela est vrai ,
que le public en pense de mème. Il semble
que peu à peu je m'éloigne de mon sujet ,
quoique je ne perde jamais de vue la meilleure
route à suivre pour avancer les enfans
dans les exercices literaires . Je reviens
donc aus jeus de cartes : on peut
en doner pour les déclinaisons des noms
grecs , come pour cèles des noms latins ;
on peut doner sur des cartes la liste des
mots latins que l'enfant sait , et y metre
le grec au lieu du françois. Dans la suite
on poura y metre le mot ebreu il ne
s'agit d'abord que de lire ; mais à force
de lecture , l'enfant aprend les termes en
l'une & en l'autre langue , come il aprend
sa
OCTOBRE. 1730. 213.5
sa langue maternele à force d'actes réiterés
, et c'est à quoi les maîtres ne font
pas assés d'atention . On poura aussi metre
sur la longueur des cartes , et en trois
colones , le positif , le comparatif, et le
superlatif de quelques adjectifs réguliers,
et ensuite des réguliers de plusieurs
langues , et toujours simplement pour li
re et pour composer sur le bureau tipografique
, afin que l'enfant comance de
bone heure à voir et à sentir un peu le
raport , le genie , et l'esprit diferent des
langues sur chaque partie d'oraison .
Quand on voudra tenir dans une mème
logete du dictionaire des mots latins , des
mots françois , des mots grecs , et des
mots ebreus on poura , come il a été
dit , séparer les especes diferentes avec de
doubles , de triples cartes , ou de petits
cartons afın l'enfant
que puisse tenir en
ordre et trouver plus facilement toutes les
cartes dont il aura besoin , ainsi qu'on l'a
pratiqué pour séparer les cartes des letres
noires et des letres rouges lorsqu'on a été
obligé de les tenir dans le même trou ,
et que l'on a voulu multiplier la casse de
l'imprimerie pour l'usage du françois
du latin , du grec , de l'ebreu , de l'arabe
etc.
>
>
Quoique l'enfant soit en état d'expliquer
un livre , et de faire la plume à la
main
2136 MERCURE
DE FRANCE
main , un petit tème de composition en
latin , il ne doit pas pour
cela renoncer
à l'exercice du bureau tipografique ; il
poura y travailler seul pendant l'absence
du maître , et suivre pour le grec et l'ebreu
la métode pratiquée pour le latin :
c'est le moyen le plus facile pour faire
entretenir la lecture et l'étude de ces
quatre langues, et pour s'assurerdel'ocupation
d'un enfant , bien loin de l'abandoner
à lui mème et à l'oisiveté trop tolerée
dans enfance ; cète oisiveté produit
la fainéantise et le dégout , pour ne
pas dire l'aversion invincible que
que font
roitre pour l'étude la plupart des enfans
livrés à des domestiques. Tel parle ensuite
de punir les enfans, qui est plus coupable
qu'eus , faute de s'y être pris de bone
heure et d'une maniere plus judicieuse.
Quand on veut redresser un arbre , ou
dresser un animal , on , on profite de leurs
premieres anées : pourquoi ne fait on pas
de mème à l'égard des enfans ? à quoi
veut on les ocuper depuis deus jusqu'à
sis & sèt ans ? c'est là le premier , le vrai,
et souvent l'unique tems qui promete ,
qui produise , et qui assure les succès et le
fruit de l'éducation tant desirée par les
parens.
pa-
Tout le monde convient assés que les
études de colege se réduiroie ntàpeu de
chose
OCTOBRE. 1730. 2137
:
chose si l'on n'avoit ensuite l'art ou la
maniere d'étudier seul avec le secours des
livres et la conversation des savans , il est
donc très important de doner de bone
heure à la jeunesse cet art d'étudier seul,
et enfin ce gout pour les livres et pour
les savans , gout que peu d'écoliers ont
au sortir des classes : ils n'aspirent la plupart
qu'à ètre delivrés de l'esclavage , et
à sortir de leur prétendue galère d'où
peut donc naitre une si grande aversion ?
ce ne sauroit ètre le fruit d'une noble
émulation : mais d'où vient d'un autre
coté que les études domestiques et particulieres
ne produisent pas , ce semble
dans les enfans le dégout que produisent
l'esprit et la métode des coleges ? bien des
enfans au sortir des classes vendent ou
donent leurs livres come des meubles inu-.
tiles et des objets odieus ; ceus qui étudient
dans la maison paternele raisonent
un peu plus sensément , et ne regardent
ordinairement come un martire leurs
exercices literaires ; ils conoissent un peu
plus le monde dans lequel ils vivents au
lieu les enfans des coleges regardent
que
souvent come un suplice d'ètre obligés
de vivre ensemble sequestrés loin du monde
; ils n'ont de bon tems selon eus que
celui du refectoir , de la recréation et de
l'eglise ; ils trouvent mauvais qu'on les
pas
B aille
2138 MERCURE DE FRANCE
aille voir pendant leur recréation ; ils
aiment mieus qu'on les demande pendant
qu'ils sont en classe , afin d'en abreger le
tems ; un enfant qui travaille au bureau
tipografique est animé de tout autre esprit
quèle est donc la cause de cète
grande diference ? la voici :
Si avant que d'envoyer un enfant aus
écoles et en classe , sous pretexte de jeunesse
, de vivacité et de santé , on lui a
laissé aprendre pendant bien des anées le
métier de fainéant , de vaurien et de petit
libertin , il n'est pas extraordinaire de
trouver qu'ensuite il ne veuille pas quiter
ses habitudes , ni changer ses amusemens
frivoles pour d'autres exercices plus
penibles ou moins agréables . On met souvent
et avec injustice sur le conte des coleges
la faute des parens qui n'envoient
leurs enfans en cinquième ou en quatrième
qu'à l'age de 13 à 14 ans , age où ils
se dégoutent facilement des études , et où
ils sentent la honte de se voir au milieu
de bien des écoliers plus petits , plus
jeunes et plus avancés qu'eus. Chacun sait
que quand on veut élever des animaus
ou redresser des plantes , il faut s'y prendre
de bone heure : ignore t'on que c'est
aussi la vraie et la seule manière de réussir
dans l'éducation des enfans le jeu du
bureau tipografique done cète manière
dans
?
OCTOBRE. 1730. 2139
› dans toute son étendue ; il amuse il
instruit les enfans , et les met en état de
faire plu-tot leur entrée honorable au pays
latin , et d'y gouter avec plus de fruit et
moins d'ennui les bones instructions des
habiles maîtres ; enfin le bureau est le
chemin qui conduit à la porte des écoles
publiques , et le bureau formera toujours
de bons sujets capables de faire honeur
aus parens , aus regens , aus coleges et à
l'état. Je n'entre point ici dans la question
indecise sur la préference des éducations
publiques ou particulieres ; on peut
lire là dessus les principaus auteurs qui en
ont parlé depuis Quintilien jusqu'à M.
Rollin et à M. l'abé de S. Pière. Mais
on ne sauroit disconvenir de la necessité
et de l'utilité des écoles publiques ; il
semble mème qu'en general les enfans
destinés à l'eglise ou à la robe devroient
tous passer par les coleges : à l'égard des
gens d'épée ou des enfans destinés à la
guère , il me semble que pour les bien
élever on pouroit s'y prendre d'une autre
manière , et en atendant l'établissement
de quelque colege politique et militaire
, la pratique du bureau me paroit
la meilleure à suivre ; elle abregera bien
du tems à la jeune noblesse , et lui permetra
l'étude de beaucoup de choses inutiles
à un prètre , à un avocat et à un me
Bij decia
2140 MERCURE DE FRANCE
decin , mais qu'il est honteus à un guerier
d'ignorer ; c'est pourquoi je me flate
que la métode du bureau tipografique
sera tot ou tard aprouvée non seulement
des gens du monde , mais encore des plus
savans professeurs de l'université , suposé
qu'ils veuillent bien prendre la peine
d'en aler voir l'usage et l'exercice dans
un de leurs fameus coleges . Si après cela ,
quelque persone desaprouve le ton de
confiance que l'amour du bien public et
de la verité me permet de prendre , j'avoûrai
ingénûment ma faute devant nos
maitres qui enseignant les letres font aussi
profession de cète mème verité ; et je
soumets dès à present avec une déference
respectueuse mes idées et mes raisonemens
à leur examen et à leur décision.
Pour revenir à la métode du bureau
je dis donc qu'èle est propre à doner du
gout pour l'étude , à metre bientot un
enfant en état de travailler seul avec les
livres , avantage si considerable qu'il n'en
faudroit pas d'autres pour lui doner la superiorité
sur toutes les métodes vulgaires.
On comence de bone heure à lui montrer
les letres , les sons , l'art d'épeler
de lire et de composer sur le bureau ; on
lit avec lui , on s'assure peu à peu de
l'intelligence de l'enfant , on l'instruit ,
on l'interoge à propos , on lui ' faît un
jeu
OCTOBRE . 1730. 214: 1
jeu et un vrai badinage de toutes les
questions , on lui enseigne la maniere de
fe fervir des livres françois , et sur tout
des tables des livres qui servent d'introduction
à l'histoire , à la géografie , à la
cronologie , au blason , et enfin aus siences
et aus arts dont il faut avoir quelque
conoissance , come des livres d'élemens
de principes , d'essais , de métodes , d'instituts
, afin de pouvoir passer ensuite aus
meilleurs traités des meilleurs auteurs
sur chaque matière , mais principalement
sur la profession qu'un enfant doit embrasser
, et à laquelle on le destine . Les
savans se fesant toujours un plaisir de
faire part de leurs lumières à ceus qui
les consultent , on ne doit jamais perdre
l'ocasion favorable de les voir et de les
entendre. Quand les parens au reste en
ont les moyens , ils ne doivent jamais
épargner ce qu'il en coute pour choisir
et se procurer les meilleurs maîtres , er
tous les secours possibles dans quelque
vile que l'on se trouve , cela influe dans
toute la vie qui doit être une étude continuèle
, si l'on veut s'aquiter de son devoir
, de quelque condition que l'on soit,
et quelque profession que l'on ait embrassée.
Je fuis etc.
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Résumé : CINQUIÈME LÈTRE sur l'usage des Cartes pour l'essaì du rudiment pratique de la langue latine, &c.
Le texte présente une méthode pédagogique pour l'apprentissage de la langue latine à travers l'usage de cartes, adaptée aux enfants dès l'âge de 2 à 3 ans. Cette approche vise à rendre l'apprentissage ludique et efficace. Les cartes, numérotées et organisées, structurent l'apprentissage des déclinaisons, conjugaisons et autres éléments grammaticaux. L'enfant apprend à ranger et à réciter ces cartes, facilitant ainsi la mémorisation et la compréhension. L'auteur critique les méthodes traditionnelles, jugées inefficaces et trop théoriques, et prône une approche pratique et interactive. Les cartes sont également utilisées pour des exercices variés et progressifs, comme la déclinaison des paradigmes et la conjugaison des verbes. Elles servent aussi pour des exercices de composition et de version, en s'appuyant sur des textes historiques ou religieux. Cette méthode prépare l'enfant à des lectures plus complexes, comme le Nouveau Testament ou les fables de Phèdre, tout en évitant de surcharger sa mémoire. Le texte discute également des jeux de cartes pour rendre l'apprentissage plus agréable et instructif, permettant aux enfants de passer d'un sujet à un autre sans se lasser. Les livres peuvent alarmer les enfants, mais les cartes leur permettent de créer leur propre livre, augmentant ainsi leur curiosité. Certains maîtres critiquent l'usage des textes interlinéaires, mais l'auteur note leur utilité pour apprendre des langues mortes ou vivantes, citant des exemples comme l'Ancien et le Nouveau Testament avec des interprétations mot à mot. L'auteur critique les méthodes traditionnelles d'enseignement du latin et du grec, les trouvant trop abstraites et rebutantes pour les enfants. Il propose des rudiments pratiques et l'utilisation de cartes pour enseigner les déclinaisons et les adjectifs. Il insiste sur l'importance de commencer tôt l'éducation des enfants et de leur apprendre à étudier seul. Le texte compare également les écoles publiques et les éducations privées, notant que les premières ne produisent pas toujours des résultats proportionnés aux années d'étude. Il critique les méthodes vulgaires d'enseignement et propose des approches plus adaptées à l'âge et à la portée des enfants. Enfin, l'auteur souligne la différence entre apprendre par cœur des règles et les appliquer en pratique, insistant sur la nécessité de méthodes éducatives plus judicieuses dès le jeune âge.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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24
p. 2396-2399
OBSERVATIONS sur une maladie, qui attaque les Bêtes à corne et les Chevaux, dans la Généralité d'Auvergne ; & qui s'est introduite sur la fin du mois d'Avril dernier, dans l'Election de Gannac, Généralité de Moulins.
Début :
Cette maladie se découvre par une Vessie qui qui paroît dessus, dessous, ou aux côtez de la [...]
Mots clefs :
Bêtes à corne, Chevaux, Maladie, Vessie, Ulcère, Langue
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texteReconnaissance textuelle : OBSERVATIONS sur une maladie, qui attaque les Bêtes à corne et les Chevaux, dans la Généralité d'Auvergne ; & qui s'est introduite sur la fin du mois d'Avril dernier, dans l'Election de Gannac, Généralité de Moulins.
OBSERVATIONS sur une maladie, qui
attaque les Bêtes à corne et les Chevaux ,
dans la Généralité d'Auvergne ; & qui
s'est introduite sur la fin du mois d'Avril
dernier , dans l'Election de Gannac, Généralité
de Moulins.
Ette maladie se découvre par une Vessie qui
Caromdadu ,découv ,par une
langue de la bête malade. Cette vessie est blanche
dans sa naissance , rougit ensuite , et devient
enfin presque noire. Elle créve , et laisse après elle
un ulcere chancreux , qui creuse dans l'épaisseur
de la langue , en avançant du côté de sa racine ,
la coupe en entier , et fait peu de temps après perir
Panimal. On voit dans vingt- quatre heures,
le commencement , le progrès et la fin de cette
maladie.
Elle est d'autant plus dangereuse, qu'elle ne se
manifeste par aucun symptôme exterieur , et
que la Bête malade boit, mange et travaille à son
ordi
OCTOBRE 1731. 2397
ordinaire , jusqu'à ce que la langue soit tombée.
Il est donc question , pour prévenir les suites
fâcheuses de cette maladie , d'avoir une attentioninfinie
à faire visiter deux ou trois fois par jour
la langue de toutes les Bêtes à corne , pour être
en état de prendre le mal dans sa naissance , et
sur tout l'on ne doit point se tranquilliser sur
l'éloignement de la maladie.
L'Experience vient d'apprendre que quoiqu'elle
fut à une distance raisonnable de là Ville de
Gannac , toutes les Paroisses des environs de cette
Ville et à une lieuë et demie à la ronde , en ont
été infectées dans le même jour, sans qu'il y ait eu
aucune communication d'une Paroisse à l'autre..
Voicy les remedes dont on s'est servi en Auvergne
, et dont on use encore dans la partie de
l'Election de Gannac , qui est affligée de cette
maladie.
L'on propose d'abord un remede préservatif
pour les Bestiaux qui ne sont point encore attaquez
, et on le compose des Drogues suivantes ;
pour chaque Bête.
Theriaque ou Orvietan ; 3 dragmes.
Gingembre , Gerofle et Canelle , une dragie
Genievre en grain et Poivre concassé, 2 dragmés
de chaque.
Et une Muscade , d'une moyenne grosseur
qu'il faut concasser..
L'on fait infuser le tout dans un Pot couvert ,
pendants à 6 heures au moins, dans une pinte de
Bon vin rouge ; et avant de donner le remede , on
asoinde bien remuer le tout , de maniere que le
mare suive l'infusion. L'en observe encore de he
Ev le
2398 MERCURE DE FRANCE
le donner qu'après que la Bête a étés à 6 heu
res sans manger.
Ce breuvage ne peut que faire du bien au Bes
tiaux qui le prennent ; mais il n'est pas toujours
infaillible pour empêcher la maladie , qui se guérit
de la maniere suivante.
Si en visitant les Bestiaux l'on apperçoit une
on plusieurs Vessies adhérantes à la langue, il faut
sur le champ avec une cueilliere d'argent ou une
piece d'argent , créver la Vessie , en enlever la
peau,et racler la playe jusqu'au sang ; 'ensuite l'étuver
et laver avec de l'eau de fontaine , et mieux
encore avec du fort vinaigre, dans lequel on aura
mis auparavant du Sel pilé , du Poivre , de l'Ait
concassé et des Herbes fortes , si l'on en a. Cela
fait , l'on couvre la playe de Sel bien fin , après
l'avoir bien frottée avec une Pierre de Vitriol de
Chypre.
Si en visitant les Bestiaux , l'on trouve l'ulcere
formé , il faut user du même remede et le réiterer
dans l'un et dans l'autre cas, deux et trois fois
par jour , jusqu'à la guérison.
L'on prétend que lorsque la Vessie se trouve
sur la langue , l'on doit faire saigner la Beste au
Gol.
L'on se sert actuellement et avec succès de ce
remede , qui fut mis en usage il y a environ dixhuit
ans contre une pareille maladiet qui depuis
quelque temps regne à Paris et aux environs sur
les Chevaux , ainsi que sur les Bêtes à corne. On
attribuë cette maladie à la grande sécheresse , et à
la prodigieuse quantité de Chenilles qu'il y a eu
cette année. Au reste on peut en toute seureté se
servir de ce remede, que nous tenons d'une bonne
main , et que nous avons encore fait examiner
par des personnes intelligentes , qui , sur l'experience
OCTOBRE. 1731. 2399
rience , ne doutent pas de l'utilité que le public
en doit rétirer .
attaque les Bêtes à corne et les Chevaux ,
dans la Généralité d'Auvergne ; & qui
s'est introduite sur la fin du mois d'Avril
dernier , dans l'Election de Gannac, Généralité
de Moulins.
Ette maladie se découvre par une Vessie qui
Caromdadu ,découv ,par une
langue de la bête malade. Cette vessie est blanche
dans sa naissance , rougit ensuite , et devient
enfin presque noire. Elle créve , et laisse après elle
un ulcere chancreux , qui creuse dans l'épaisseur
de la langue , en avançant du côté de sa racine ,
la coupe en entier , et fait peu de temps après perir
Panimal. On voit dans vingt- quatre heures,
le commencement , le progrès et la fin de cette
maladie.
Elle est d'autant plus dangereuse, qu'elle ne se
manifeste par aucun symptôme exterieur , et
que la Bête malade boit, mange et travaille à son
ordi
OCTOBRE 1731. 2397
ordinaire , jusqu'à ce que la langue soit tombée.
Il est donc question , pour prévenir les suites
fâcheuses de cette maladie , d'avoir une attentioninfinie
à faire visiter deux ou trois fois par jour
la langue de toutes les Bêtes à corne , pour être
en état de prendre le mal dans sa naissance , et
sur tout l'on ne doit point se tranquilliser sur
l'éloignement de la maladie.
L'Experience vient d'apprendre que quoiqu'elle
fut à une distance raisonnable de là Ville de
Gannac , toutes les Paroisses des environs de cette
Ville et à une lieuë et demie à la ronde , en ont
été infectées dans le même jour, sans qu'il y ait eu
aucune communication d'une Paroisse à l'autre..
Voicy les remedes dont on s'est servi en Auvergne
, et dont on use encore dans la partie de
l'Election de Gannac , qui est affligée de cette
maladie.
L'on propose d'abord un remede préservatif
pour les Bestiaux qui ne sont point encore attaquez
, et on le compose des Drogues suivantes ;
pour chaque Bête.
Theriaque ou Orvietan ; 3 dragmes.
Gingembre , Gerofle et Canelle , une dragie
Genievre en grain et Poivre concassé, 2 dragmés
de chaque.
Et une Muscade , d'une moyenne grosseur
qu'il faut concasser..
L'on fait infuser le tout dans un Pot couvert ,
pendants à 6 heures au moins, dans une pinte de
Bon vin rouge ; et avant de donner le remede , on
asoinde bien remuer le tout , de maniere que le
mare suive l'infusion. L'en observe encore de he
Ev le
2398 MERCURE DE FRANCE
le donner qu'après que la Bête a étés à 6 heu
res sans manger.
Ce breuvage ne peut que faire du bien au Bes
tiaux qui le prennent ; mais il n'est pas toujours
infaillible pour empêcher la maladie , qui se guérit
de la maniere suivante.
Si en visitant les Bestiaux l'on apperçoit une
on plusieurs Vessies adhérantes à la langue, il faut
sur le champ avec une cueilliere d'argent ou une
piece d'argent , créver la Vessie , en enlever la
peau,et racler la playe jusqu'au sang ; 'ensuite l'étuver
et laver avec de l'eau de fontaine , et mieux
encore avec du fort vinaigre, dans lequel on aura
mis auparavant du Sel pilé , du Poivre , de l'Ait
concassé et des Herbes fortes , si l'on en a. Cela
fait , l'on couvre la playe de Sel bien fin , après
l'avoir bien frottée avec une Pierre de Vitriol de
Chypre.
Si en visitant les Bestiaux , l'on trouve l'ulcere
formé , il faut user du même remede et le réiterer
dans l'un et dans l'autre cas, deux et trois fois
par jour , jusqu'à la guérison.
L'on prétend que lorsque la Vessie se trouve
sur la langue , l'on doit faire saigner la Beste au
Gol.
L'on se sert actuellement et avec succès de ce
remede , qui fut mis en usage il y a environ dixhuit
ans contre une pareille maladiet qui depuis
quelque temps regne à Paris et aux environs sur
les Chevaux , ainsi que sur les Bêtes à corne. On
attribuë cette maladie à la grande sécheresse , et à
la prodigieuse quantité de Chenilles qu'il y a eu
cette année. Au reste on peut en toute seureté se
servir de ce remede, que nous tenons d'une bonne
main , et que nous avons encore fait examiner
par des personnes intelligentes , qui , sur l'experience
OCTOBRE. 1731. 2399
rience , ne doutent pas de l'utilité que le public
en doit rétirer .
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Résumé : OBSERVATIONS sur une maladie, qui attaque les Bêtes à corne et les Chevaux, dans la Généralité d'Auvergne ; & qui s'est introduite sur la fin du mois d'Avril dernier, dans l'Election de Gannac, Généralité de Moulins.
À la fin du mois d'avril, une maladie affectant les bovins et les chevaux a été observée dans la Généralité d'Auvergne et l'Élection de Gannac. Cette maladie se caractérise par l'apparition d'une vessie sur la langue de l'animal, qui passe du blanc au noir avant d'éclater, laissant un ulcère mortel. Les animaux ne montrent pas de symptômes extérieurs et continuent de boire, manger et travailler normalement jusqu'à la chute de la langue. Pour prévenir cette maladie, il est conseillé de surveiller régulièrement la langue des animaux. La maladie s'est rapidement propagée dans les paroisses environnantes de Gannac, sans communication directe entre elles. Les remèdes proposés incluent un traitement préventif à base de thériaque, gingembre, girofle, cannelle, genièvre, poivre et muscade, infusés dans du vin rouge. Pour les animaux déjà atteints, il est recommandé de crever les vessies, de nettoyer la plaie avec du vinaigre et du sel, et d'appliquer du sel fin et du vitriol de Chypre. Un saignement au garrot est également suggéré. Ces traitements ont été utilisés avec succès contre une maladie similaire à Paris et sont attribués à la sécheresse et à la prolifération de chenilles.
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25
p. 1379-1388
Discours lûs à l'Académie Françoise, &c. [titre d'après la table]
Début :
M. l'Abbé Terrasson ayant été lû par l'Académie [...]
Mots clefs :
Abbé Terrasson, Académie française, Académie des sciences, Académie des belles-lettres, Langue, Éloquence, Académicien, Archevêque de Sens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Discours lûs à l'Académie Françoise, &c. [titre d'après la table]
M. l'Abbé Terrasson ayant été élû par
l'Académie Françoise , à la place du feu
Comte de Morville , y prit séance le Jeudi 29. May , et prononça un Discours ,
auquel M. l'Archevêque de Sens répondit au nom de l'Académie. Ils parlerent
tous deux , sans doute , avec éloquence ;
cela est également aisé à croire et à dire;
mais ce qui est très - difficile , c'est
d'extraire de ces Discours ce qui peut en
II. Vol.
Fij donner
180 MERCURE DE FRANCE
donner une juste idée , sans que les Lecteurs et les Auteurs y perdent.
L'Abbé Terrasson , loue d'abord d'une
maniere assez neuve, et sans pousser la modestie tropioin sur le choix desa personne,
'Académie Françoise, celle des Sciences et
des Belles Lettres, et le Cardinal de Richedieu. C'est , sans doute , une des plus grandes preuves de son intelligence , dit-il ,d'avoir conçu qu'il feroit sortir tous les genres
de Literature du soin qu'il prendroit d'abord
de la Langue. Il a senti que cet objet general
qu'on croyoit borné à la superficie des choses,
Jes embrassoit toutes. L'Académie des Sciences , fondée la premiere , r'auroit peut- être
donné lieu , ni à celle qui cultive l'érudition
litteraire , ni à la vôtre. Mais la vôtre s'ézant remplie dès ses commencemens d'excellens hommes de tout ordre, a fait comprendre
qu'il pouvoit seformer diverses Compagnies
d'habiles gens , qui sçachant toutes qu'elles
toient instituées sur votre modele , non- seulement porteroient au plus haut point leur
valent propre, mais s'efforceroient encore de
préter aux matieres les plus épineuses , cette
clarté et cette élegance dont vous leur avez
donné Pexemple.
On auroit en tort de craindre que la po
Litesse du style , à laquelle vos prédecesseurs
s'appliquoient avestant de soin , ne fit pré
ferer JI, Vol.
JUIN. 1732. #381*
ferer l'agrément à la solidité du Discours.
L'Experience a fait voir que le choix des
paroles amenoit celui des pensées , que l'éloquence ne plaisoit principalement que par
les choses , et que le pouvoir bien approfondi
des mots mis en leur place , n'étoit le plus
souvent que le pouvoir des idées et des rai.
sons mises dans leur ordre , &c.
Nous sentons que la difficulté d'abreger
augmente à mesure que nous avançons ,
par le danger presque inévitable de ne pas
alterer un Discours ou plutôt un précisdéja réduit avec beaucoup d'art , aux plus
justes bornes de l'éloquence ; en décom
posant , pour ainsi-dire , un morceau si
bien ordonné , tâchons de conserver lestraits heureux ,les expressions fines et déficates , et les pensées solides et brillantes,
L'Abbé Terrasson termine l'Eloge de
Louis XIV. par les instructions que ce
grand Prince donna à son Petit- Fils , et
poursuit ainsi. Mais quel sera l'Instituteur
du Roy Enfant , capable de faire germer le
fruit renfermé dans cette importante Leçon ?
où le Ministre capable de la suivre sous ses
yeux , lorsqu'elle sera devenue l'inclination
et la volonté propre du Roy , plus avancé
en âge ? Nous sommes trop heureux , Messieurs , que ces deux fonctions se soient suivies dans un seul homme ; et vous êtes , josé
II. Vol. Fiij Le
1382 MERCURE DE FRANCE
le dire, trop glorieux que cet homme unique soit un de vous , &c.
Les travauxguerriers ont un grand éclat,
et quand ils ne seroient pas toujours suivis
du succès , l'entreprise seule accroît sagloire...
L'entretien d'une longue Paix , bien plus
difficile que les conquêtes et les conventions
les plus avantageuses , n'a aucun terme où
le Ministre recueille la gloire de ses efforts ,
parce qu'ils ne finissent jamais , leur durée
mêne les prive de ces acclamations et de ces
triomphes , dont on fixe le jour ; et qu'une
sage politique autorise pour animer les hommes ordinaires. Disons encore que l'abondance procurée aux Citoyens n'est un objet
quepourceuxqui veulent le voir , et qu'ainsi
l'héroïsme de l'administration consiste à entreteniret à faire croître le bonheur des Peuples
au milieu de leur insensibilité , et sur tout
àpréparer la continuation de ce bonheurpar
un partage de sa propre autorité , d'autant
plus genereux , que l'on choisit un plus digne Associé.
Le nouvel Académicien passe ensuite
à l'hommage dû à la memoire de M. le
Comte de Morville ; il en parle ainsi :
Né avec des inclinations vertueuses , il ent
de bonne heure cette bienseance , cette décence
qui sauve à laJeunesse ces dérangemens d'esprit et de mœurs , que le Public pardonne
II. Vol. encore
JUIN. 1732. 1383
encore plus volontiers à l'âge , lorsqu'il les
voit , que l'homme fait ne se les pardonne
à lui-même , lorsqu'il s'en ressouvient. Il
n'avoit parû jeune que par des amusemens
ingenieux et par ces graces de l'esprit qui
l'ont suivi jusques dans l'exercice des talens
superieurs et des grands emplois. Entré dans
Les fonctions publiques par cette partie de la
Magistrature qui demande une comparaison
continuelle des Loix primitives et generales
avec les circonstances présentes et particulieres , une équité severe dans le principe, et
une indulgence dans l'application ; une place
enfin plus propre que toutes les autres à faire
sentir que les interêts des Princes et des Sujets ne sont que la même chose ...
Sur son Ambassade et ses négociations,
POrateur ajoûte : Mais quel effort de génie
y réussira mieux que cet esprit d'insinuation , tiré plutôt de la douceur du caractere ,
que d'une adresse étudiée. M. de Morville
fut ami des Hollandois , et leur fit aimer les
François en sa personne. Cefut aussi ce qui
engagea le Prince Regent , Grand- Maître
lui- même en l'art de gagner les coeurs , à lui
confier à son retour cette partie du Ministere , qui est en quelque sorte une naviga-nego.
tion continue .... Plein degoût pour toutes
les belles choses , il passoit agréablement des
objets qui occupent les Académies des Gens 11. worpent Vol.
Fij de
1384 MERCURE DE FRANCE
de Lettres , aux objets que cultivent les Académies qui tirent leur nom des Beaux Arts.
M. l'Archevêque de Sens répondit en
ces termes :
MONSIEUR ,
Il est glorieux , sans doute , d'être adopté
parmi nous par un concours rapide de tous
les suffrages. Mais c'est une autre sorte de
gloire qui n'est pas moins douce , d'avoir das
Rivaux et de l'emporter sur eux , la difficulté et l'incertitude rendent le succès plus
interessant ; et si un Concurrent d'un mérite connu a balancé les voix , la préference a quelque chose de bien flateur. C'est
ce qui vous est arrivé , Monsieur ; un Concurrent aimé de plusieurs , et estimé de tous:
par des Ouvrages connus , &c...... Le
Discours éloquent que vous venez de prononcer honore notre choix en même temps
qu'il justifie votre ambition.
L'éloquent Prélat parle ensuite des Ouvrages du nouvel Académicien , qui lui
ont frayé depuis long temps la route vers
l'Académie : Grande érudition , dit-il , stile
élegant , goût délicat , et surtout une justesse
de raison et de Philosophie , superieure au
goût , au stile et à l'érudition , &c....
Viennent ensuite les Eloges dûs à la Dissertation sur Homere et à l'Histoire de
11. Vol. Sethos
JUIN. 1752. 1385
Sethos. Celle- cy en mérite particulierement ,
dit l'Orateur , par le dessein que vous vous
y êtes proposé , non d'amuser,
non , mais d'instruire le Lecteur et deformer ses moeurs. Dans
ce siecle , livré peut être plus qu'aucun aux
bagatelles indécentes , aux liberte amüsantes , aux Satyres qui n'épargnent ni les hommes ni les Dieux , on est heureux de trouver encore quelques Ecrivains aussi sages
qu'ingénieux , qui veüillent bien s'étudier à
déguiser adroitement , sous ce frivole qu'on recherche et dont on ne s'amuse que trop; des
Leçons utiles de probité, de Religion , de mo- destie et de desinteressement.
Sur l'amitié et l'estime que l'Abbé Terrasson a mérité de ses Confreres dans l'A--
cadémie des Sciences , l'Archevêque de
Sens ajoûte L'Académie Françoise ne fait
pas moins de cas de la vertu et de la probité;
elle compte ces qualitez au nombre de celles
qu'elle cherche dans ceux dont ellefait choix.
Ciceron mettoit la probité au nombre des
qualitez de l'Orateur , il la plaçoit même la
premiere. L Académie Françoise adopte saz
maxime en imitant son éloquence , elle - méprise les talens quelques brillans qu'ils soient
si ce lustre leur manque ; et malgré les mur
mures du vulgaire , ces Ecrivains dont la
plume impie , médisante ou impure , attiroit
de frivoles applaudissemens, sont parmi nous
méconnus ou détestez. FY C'est
1386 MERCURE DE FRANCE
>
C'est par les vertus , si je l'ose dire , de societé et de commerce , que vous nous devez
dédommager de la perte que nous avonsfaite
de M. le C. de M. dont vous prenez la place. C'est par cet endroit seul que l'Académie a besoin d'être consolée , d'être dédomagée ; car pour la réputation et la gloire que
ses vertus lui ont acquise parmi nous , elle
subsistera toute entiere , et la mort n'ôte rien
ni à lui , ni à nous. C'est le privilege des
Societez comme la nôtre de s'enrichir chaque
jour de leurs propres pertes , et de conserver
à jamais la gloire dont chacun de ses Membres l'enrichit en y entrant.
A40. ans , M. de Morville avoit déja
épuisé tous les degrez de lafortune et tous ses
revers………. Orateur , Magistrat , Ambassadeur , Secretaire d'Etat , Ministre de la
Marine, Ministre des Affaires Etrangeres
enfin simple particulier 5 toujours égal dans
ces divers états , et toujours aimé.
>
On peutjuger de M. le C. de M. par les
négociations plus importantes et plus difficiles , dont il fut charge au bout de deux ans
en qualité de Plénipotentiaire au Congrès de
Cambray. Là , se conduisoit cette négocia
tion singuliere , qui sera un Problême pour
les siécles à venir: négociation qui sans paroître rien décider , opéroit dans toute l'Europe une paix plus durable que celle qui est
II. Vol. fixée
JUIN. 1732 1337
3
fixée par des Traitez, et qui prolongée pendant plusieurs années , suspenduë ensuite
transferée à Soissons , separée enfin comme
hazard , se trouve en apparence sans '
conclusion , et cependane sans rupture.
par
Ministre secret sans être rusé , caressant
sans s'avilir , franc et sincere sans imprudence , grave sans être fier : c'est trop pen
dire qu'il gagna l'estime de tant d'hommes
choisis de toutes les Nations , elle alloitjusqu'à la confiance et à l'amitié : et tous se sont
fait un plaisir de lui en conserver les marques , lorsque la Fortune toujours legere dans
ses caresses, s'offensa de ce qu'il sembloit vouloir la fixerpar l'égalité de son humeur et de
son caractere.
Elle lui préparoit une chûte aussi rapide
que son élevation , lorsqu'il sçût la prevenir
par une retraite genereuse , honoré de l'estime
et des graces de son Maître. Il n'avoit pas
couru après lafortune , elle étoit venuë comme d'elle-même s'effrir à lui , il lui ôta leplai- .
sir de consommer sur lui sa legereté ; il renonça de lui-même à son Empires et il montra:
par son choix qu'on peut être heureux sans
ses caresses , content sans ses trésors, et grand
sans ses bienfaits , & c.
Les Dignitez l'élevent au- dessus de nous ,
dit l'Orateur , en parlant du Cardinal de
Fleury , mais sa modestie len raproche, elle
II. Vola F vj lui
1388 MERCURE DE FRANCE
lui fait oublier tout ce que son rang a de
grandeu , et le plus puissant des Sujets est
aujourd'hui le plus simple , le plus modeste ,
le plus affable.
Et en parlant de notre Auguste Monarque: Heureux son peuple, si malgré le penchant qui le porte à murmurer toujours , à
critiquer et à se plaindre , il sçait connoître le
bonheur qu'il a d'obéir à un Roiffable dans
sa Cour, pacifique dans ses desseins , religieux dans ses devoirs , chaste dans ses plaisirs , moderé dans tous ses desirs.
l'Académie Françoise , à la place du feu
Comte de Morville , y prit séance le Jeudi 29. May , et prononça un Discours ,
auquel M. l'Archevêque de Sens répondit au nom de l'Académie. Ils parlerent
tous deux , sans doute , avec éloquence ;
cela est également aisé à croire et à dire;
mais ce qui est très - difficile , c'est
d'extraire de ces Discours ce qui peut en
II. Vol.
Fij donner
180 MERCURE DE FRANCE
donner une juste idée , sans que les Lecteurs et les Auteurs y perdent.
L'Abbé Terrasson , loue d'abord d'une
maniere assez neuve, et sans pousser la modestie tropioin sur le choix desa personne,
'Académie Françoise, celle des Sciences et
des Belles Lettres, et le Cardinal de Richedieu. C'est , sans doute , une des plus grandes preuves de son intelligence , dit-il ,d'avoir conçu qu'il feroit sortir tous les genres
de Literature du soin qu'il prendroit d'abord
de la Langue. Il a senti que cet objet general
qu'on croyoit borné à la superficie des choses,
Jes embrassoit toutes. L'Académie des Sciences , fondée la premiere , r'auroit peut- être
donné lieu , ni à celle qui cultive l'érudition
litteraire , ni à la vôtre. Mais la vôtre s'ézant remplie dès ses commencemens d'excellens hommes de tout ordre, a fait comprendre
qu'il pouvoit seformer diverses Compagnies
d'habiles gens , qui sçachant toutes qu'elles
toient instituées sur votre modele , non- seulement porteroient au plus haut point leur
valent propre, mais s'efforceroient encore de
préter aux matieres les plus épineuses , cette
clarté et cette élegance dont vous leur avez
donné Pexemple.
On auroit en tort de craindre que la po
Litesse du style , à laquelle vos prédecesseurs
s'appliquoient avestant de soin , ne fit pré
ferer JI, Vol.
JUIN. 1732. #381*
ferer l'agrément à la solidité du Discours.
L'Experience a fait voir que le choix des
paroles amenoit celui des pensées , que l'éloquence ne plaisoit principalement que par
les choses , et que le pouvoir bien approfondi
des mots mis en leur place , n'étoit le plus
souvent que le pouvoir des idées et des rai.
sons mises dans leur ordre , &c.
Nous sentons que la difficulté d'abreger
augmente à mesure que nous avançons ,
par le danger presque inévitable de ne pas
alterer un Discours ou plutôt un précisdéja réduit avec beaucoup d'art , aux plus
justes bornes de l'éloquence ; en décom
posant , pour ainsi-dire , un morceau si
bien ordonné , tâchons de conserver lestraits heureux ,les expressions fines et déficates , et les pensées solides et brillantes,
L'Abbé Terrasson termine l'Eloge de
Louis XIV. par les instructions que ce
grand Prince donna à son Petit- Fils , et
poursuit ainsi. Mais quel sera l'Instituteur
du Roy Enfant , capable de faire germer le
fruit renfermé dans cette importante Leçon ?
où le Ministre capable de la suivre sous ses
yeux , lorsqu'elle sera devenue l'inclination
et la volonté propre du Roy , plus avancé
en âge ? Nous sommes trop heureux , Messieurs , que ces deux fonctions se soient suivies dans un seul homme ; et vous êtes , josé
II. Vol. Fiij Le
1382 MERCURE DE FRANCE
le dire, trop glorieux que cet homme unique soit un de vous , &c.
Les travauxguerriers ont un grand éclat,
et quand ils ne seroient pas toujours suivis
du succès , l'entreprise seule accroît sagloire...
L'entretien d'une longue Paix , bien plus
difficile que les conquêtes et les conventions
les plus avantageuses , n'a aucun terme où
le Ministre recueille la gloire de ses efforts ,
parce qu'ils ne finissent jamais , leur durée
mêne les prive de ces acclamations et de ces
triomphes , dont on fixe le jour ; et qu'une
sage politique autorise pour animer les hommes ordinaires. Disons encore que l'abondance procurée aux Citoyens n'est un objet
quepourceuxqui veulent le voir , et qu'ainsi
l'héroïsme de l'administration consiste à entreteniret à faire croître le bonheur des Peuples
au milieu de leur insensibilité , et sur tout
àpréparer la continuation de ce bonheurpar
un partage de sa propre autorité , d'autant
plus genereux , que l'on choisit un plus digne Associé.
Le nouvel Académicien passe ensuite
à l'hommage dû à la memoire de M. le
Comte de Morville ; il en parle ainsi :
Né avec des inclinations vertueuses , il ent
de bonne heure cette bienseance , cette décence
qui sauve à laJeunesse ces dérangemens d'esprit et de mœurs , que le Public pardonne
II. Vol. encore
JUIN. 1732. 1383
encore plus volontiers à l'âge , lorsqu'il les
voit , que l'homme fait ne se les pardonne
à lui-même , lorsqu'il s'en ressouvient. Il
n'avoit parû jeune que par des amusemens
ingenieux et par ces graces de l'esprit qui
l'ont suivi jusques dans l'exercice des talens
superieurs et des grands emplois. Entré dans
Les fonctions publiques par cette partie de la
Magistrature qui demande une comparaison
continuelle des Loix primitives et generales
avec les circonstances présentes et particulieres , une équité severe dans le principe, et
une indulgence dans l'application ; une place
enfin plus propre que toutes les autres à faire
sentir que les interêts des Princes et des Sujets ne sont que la même chose ...
Sur son Ambassade et ses négociations,
POrateur ajoûte : Mais quel effort de génie
y réussira mieux que cet esprit d'insinuation , tiré plutôt de la douceur du caractere ,
que d'une adresse étudiée. M. de Morville
fut ami des Hollandois , et leur fit aimer les
François en sa personne. Cefut aussi ce qui
engagea le Prince Regent , Grand- Maître
lui- même en l'art de gagner les coeurs , à lui
confier à son retour cette partie du Ministere , qui est en quelque sorte une naviga-nego.
tion continue .... Plein degoût pour toutes
les belles choses , il passoit agréablement des
objets qui occupent les Académies des Gens 11. worpent Vol.
Fij de
1384 MERCURE DE FRANCE
de Lettres , aux objets que cultivent les Académies qui tirent leur nom des Beaux Arts.
M. l'Archevêque de Sens répondit en
ces termes :
MONSIEUR ,
Il est glorieux , sans doute , d'être adopté
parmi nous par un concours rapide de tous
les suffrages. Mais c'est une autre sorte de
gloire qui n'est pas moins douce , d'avoir das
Rivaux et de l'emporter sur eux , la difficulté et l'incertitude rendent le succès plus
interessant ; et si un Concurrent d'un mérite connu a balancé les voix , la préference a quelque chose de bien flateur. C'est
ce qui vous est arrivé , Monsieur ; un Concurrent aimé de plusieurs , et estimé de tous:
par des Ouvrages connus , &c...... Le
Discours éloquent que vous venez de prononcer honore notre choix en même temps
qu'il justifie votre ambition.
L'éloquent Prélat parle ensuite des Ouvrages du nouvel Académicien , qui lui
ont frayé depuis long temps la route vers
l'Académie : Grande érudition , dit-il , stile
élegant , goût délicat , et surtout une justesse
de raison et de Philosophie , superieure au
goût , au stile et à l'érudition , &c....
Viennent ensuite les Eloges dûs à la Dissertation sur Homere et à l'Histoire de
11. Vol. Sethos
JUIN. 1752. 1385
Sethos. Celle- cy en mérite particulierement ,
dit l'Orateur , par le dessein que vous vous
y êtes proposé , non d'amuser,
non , mais d'instruire le Lecteur et deformer ses moeurs. Dans
ce siecle , livré peut être plus qu'aucun aux
bagatelles indécentes , aux liberte amüsantes , aux Satyres qui n'épargnent ni les hommes ni les Dieux , on est heureux de trouver encore quelques Ecrivains aussi sages
qu'ingénieux , qui veüillent bien s'étudier à
déguiser adroitement , sous ce frivole qu'on recherche et dont on ne s'amuse que trop; des
Leçons utiles de probité, de Religion , de mo- destie et de desinteressement.
Sur l'amitié et l'estime que l'Abbé Terrasson a mérité de ses Confreres dans l'A--
cadémie des Sciences , l'Archevêque de
Sens ajoûte L'Académie Françoise ne fait
pas moins de cas de la vertu et de la probité;
elle compte ces qualitez au nombre de celles
qu'elle cherche dans ceux dont ellefait choix.
Ciceron mettoit la probité au nombre des
qualitez de l'Orateur , il la plaçoit même la
premiere. L Académie Françoise adopte saz
maxime en imitant son éloquence , elle - méprise les talens quelques brillans qu'ils soient
si ce lustre leur manque ; et malgré les mur
mures du vulgaire , ces Ecrivains dont la
plume impie , médisante ou impure , attiroit
de frivoles applaudissemens, sont parmi nous
méconnus ou détestez. FY C'est
1386 MERCURE DE FRANCE
>
C'est par les vertus , si je l'ose dire , de societé et de commerce , que vous nous devez
dédommager de la perte que nous avonsfaite
de M. le C. de M. dont vous prenez la place. C'est par cet endroit seul que l'Académie a besoin d'être consolée , d'être dédomagée ; car pour la réputation et la gloire que
ses vertus lui ont acquise parmi nous , elle
subsistera toute entiere , et la mort n'ôte rien
ni à lui , ni à nous. C'est le privilege des
Societez comme la nôtre de s'enrichir chaque
jour de leurs propres pertes , et de conserver
à jamais la gloire dont chacun de ses Membres l'enrichit en y entrant.
A40. ans , M. de Morville avoit déja
épuisé tous les degrez de lafortune et tous ses
revers………. Orateur , Magistrat , Ambassadeur , Secretaire d'Etat , Ministre de la
Marine, Ministre des Affaires Etrangeres
enfin simple particulier 5 toujours égal dans
ces divers états , et toujours aimé.
>
On peutjuger de M. le C. de M. par les
négociations plus importantes et plus difficiles , dont il fut charge au bout de deux ans
en qualité de Plénipotentiaire au Congrès de
Cambray. Là , se conduisoit cette négocia
tion singuliere , qui sera un Problême pour
les siécles à venir: négociation qui sans paroître rien décider , opéroit dans toute l'Europe une paix plus durable que celle qui est
II. Vol. fixée
JUIN. 1732 1337
3
fixée par des Traitez, et qui prolongée pendant plusieurs années , suspenduë ensuite
transferée à Soissons , separée enfin comme
hazard , se trouve en apparence sans '
conclusion , et cependane sans rupture.
par
Ministre secret sans être rusé , caressant
sans s'avilir , franc et sincere sans imprudence , grave sans être fier : c'est trop pen
dire qu'il gagna l'estime de tant d'hommes
choisis de toutes les Nations , elle alloitjusqu'à la confiance et à l'amitié : et tous se sont
fait un plaisir de lui en conserver les marques , lorsque la Fortune toujours legere dans
ses caresses, s'offensa de ce qu'il sembloit vouloir la fixerpar l'égalité de son humeur et de
son caractere.
Elle lui préparoit une chûte aussi rapide
que son élevation , lorsqu'il sçût la prevenir
par une retraite genereuse , honoré de l'estime
et des graces de son Maître. Il n'avoit pas
couru après lafortune , elle étoit venuë comme d'elle-même s'effrir à lui , il lui ôta leplai- .
sir de consommer sur lui sa legereté ; il renonça de lui-même à son Empires et il montra:
par son choix qu'on peut être heureux sans
ses caresses , content sans ses trésors, et grand
sans ses bienfaits , & c.
Les Dignitez l'élevent au- dessus de nous ,
dit l'Orateur , en parlant du Cardinal de
Fleury , mais sa modestie len raproche, elle
II. Vola F vj lui
1388 MERCURE DE FRANCE
lui fait oublier tout ce que son rang a de
grandeu , et le plus puissant des Sujets est
aujourd'hui le plus simple , le plus modeste ,
le plus affable.
Et en parlant de notre Auguste Monarque: Heureux son peuple, si malgré le penchant qui le porte à murmurer toujours , à
critiquer et à se plaindre , il sçait connoître le
bonheur qu'il a d'obéir à un Roiffable dans
sa Cour, pacifique dans ses desseins , religieux dans ses devoirs , chaste dans ses plaisirs , moderé dans tous ses desirs.
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Résumé : Discours lûs à l'Académie Françoise, &c. [titre d'après la table]
Le 29 mai, l'Abbé Terrasson a été élu à l'Académie Française pour succéder au Comte de Morville. Lors de sa prise de fonction, Terrasson a prononcé un discours, auquel l'Archevêque de Sens a répondu au nom de l'Académie. Terrasson a loué l'Académie Française, ainsi que les Académies des Sciences et des Belles-Lettres, et a souligné l'importance de la langue dans la littérature. Il a également rendu hommage au Cardinal de Richelieu et a mentionné que l'Académie Française, grâce à ses membres éminents, a servi de modèle à d'autres institutions. Dans son discours, Terrasson a terminé par un éloge de Louis XIV, mentionnant les instructions données par le roi à son petit-fils. Il a ensuite rendu hommage à la mémoire du Comte de Morville, le décrivant comme un homme vertueux et distingué, ayant excellé dans divers rôles publics, notamment en tant que magistrat, ambassadeur et ministre. Morville était apprécié pour son esprit d'insinuation et sa capacité à gagner les cœurs. L'Archevêque de Sens a répondu en félicitant Terrasson pour son élection et en soulignant la difficulté et l'honneur de surpasser des concurrents de mérite. Il a également loué les œuvres de Terrasson, notamment son érudition, son style élégant et sa justesse de raison. L'Archevêque a mentionné la Dissertation sur Homère et l'Histoire de Sethos, saluant l'ambition de Terrasson d'instruire et de former les mœurs des lecteurs. L'Archevêque a souligné l'importance de la vertu et de la probité au sein de l'Académie Française, imitant Cicéron en plaçant la probité au premier rang des qualités de l'orateur. Il a conclu en soulignant que l'Académie se console de la perte de Morville grâce aux vertus de ses nouveaux membres.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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26
p. 659-666
RÉPONSE à la Lettre inserée dans le Mercure du mois dernier, au sujet du nom de Bordeaux ou Bourdeaux.
Début :
L'habitude dans laquelle je vois presque tout le monde, Monsieur, de [...]
Mots clefs :
Bordeaux, Ville, Latin, Prononciation, Étymologie, Burdigala, Langue, Garonne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE à la Lettre inserée dans le Mercure du mois dernier, au sujet du nom de Bordeaux ou Bourdeaux.
REPONSE à la Lettre inseree dans
le Mercure du mois dernier , au sujet
du nom de Bordeaux ou Bourdeaux.
Lo
'Habitude dans laquelle je vois pres
toute
que tout le monde , Monsieur , de
dire et d'écrire Bordeaux et non Bourdeaux
, ne m'a pas empêché de trouver
tout ce que vous dites pour soutenir ce
dernier sentiment , fort ingénieux ; mais
trouvez bon aussi que je vous dise ce
qu'on peut alleguer en faveur de Bordeaux.
Je ne conviens pas dabord que cette
derniere prononciation ne soit fondée
que
660 MERCURE DE FRANCE
que sur l'imagination de ceux qui ont
crû que cette Ville avoit pris son nom
du bord des Eaux où elle est située . Leur
raison pourroit y avoir encore plus de
part , et s'il n'est rien de si ordinaire que
de donner aux hommes des noms pris
des lieux de leur naissance , n'aura- t'il
pas été permis aux Fondateurs de cette
Ville d'avoir tiré son nom de sa situation
et de l'avoir appellée Bordeaux , à
cause qu'ils l'avoient bâtie sur le bord
des eaux Elle est , en effet , toute entourée
d'eaux , ayant au Levant celles de
la Garonne ; au Couchant , celles qui
viennent des Landes , qui forment pendant
quelques mois une petite Mer au
derriere du Palais Archiepiscopal , et au
Midy , les Ruisseaux qui viennent de
Begle , ce qui a fait porter à cette Capitale
de la Guyenne le nom de Bordeaux
, par une très- juste et très - judicieuse
Etymologie.
S'il se trouve quelques Auteurs qui
l'ayent nommée Bourdeaux , en y ajou
tant un u , il faut plutôt regarder cette
addition comme un deffaut du Pays et
une corruption du nom , que comme une
prononciation naturelle.
Ainsi , puisque nous trouvons la véritable
cause de ce nom dans la propre
assiette
AVRIL. 1733. 661
assiette de la Ville , il est inutile d'aller
la chercher dans ces sales idées de débauche
; car quel rapport y a t'il entre
les bords de ces eaux et ses endroits qu'on
ne sçauroit nommer sans blesser la pudeur?
L'exemple d'un Romain , qui par
magnificence , fait poser des Tentes sur
un Rivage , et qui s'y va réjouir avec de
petites Bourgeoises, parmi tous les excès de
la profusion et du luxe , n'établit aucune
preuve de l'allusion que vous faites.
Quoiqu'Ausone ait dit que Bordeaux
étoit le lieu de sa naissance , Burdigala
natale solum , ce n'est pas une conséquence
que le mot Latin Burdigala soit plus
ancien que celui que cette Ville porte
aujourd'hui , se pouvant faire qu'il ait
été inconnu dans la Guyenne jusqu'au
temps que les Romains conquirent cette
Province et que les vaincus commencerent
à y parler la Langue des vainqueurs,
c'est- à - dire , près de deux siecles et demi
avant la naissance d'Ausone.
Ce n'est donc pas dans le Latin qu'on
doit chercher l'origine du nom de Bordeaux
, et il semble que vous en convenez
, puisque vous voulez bien avoir
recours au Ruisseau de la Bourde et de
Falle , qui sont deux noms que la Latinité
ne revendiquera jamais. Ils ne sont
pas,
662 MERCURE DE FRANCE
- pas , dites - vous , éloignez de la Ville ;
vous en portez vous- même la preuve ,
puisque vous les faites entrer dans la Garonne
par l'endroit où est à présent l'Eglise
S. Pierre ; mais , Monsieur , tout le
monde ne conviendra pas avec vous de
la jonction que vous faites de ces deux
Ruisseaux , étant très - constant que la
Bourde se décharge dans la Garonne à
un quart de lieue au -dessus de Bordeaux
et la Jalle a plus d'une licüe au - dessous.
Il n'y a pas même d'apparence qu'un petit
Ruisseau tel que la Bourde , presque
inconnu , ait donné le nom à une grande
Ville arrosée de la Garonne et entou
rée de Marais .
Laissant donc là la Bourde , vous me
permettrez , s'il vous plaît , Monsieur ,
de m'en tenir à mon premier sentiment.
Je demeure d'accord que l'u des Latins
se change souvent dans le François en
ou; les exemples que vous en citez sont
familiers , mais vous ne disconviendrez
pas aussi que les Gascons ne changent
l'o des François en ou ; par exemple , nous
disons en François mordu , corde , borner ,
orner , border , cocher , orme , & c . et les
Gascons changeant l'o en on , disent mourdt
, courde , bourna , ourna , bourda , couchei,
ourme , &c. ce qui fait qu'au lieu de
proAVRIL.
1733 663
prononcer Bordeaux , conformément à
son Etymologie , on a prononcé en Gascon
Bourdeaux , et comme cette prononciation
a été generale , lorsque dans la
suite on a parlé François , on y a retenu
l'ou de la prononciation Gasconne , et delà
vient qu'on a dit Bourdeaux , le vulgaire
par ignorance , et les habiles gens par fau
te d'attention . Il s'en est cependant trouvé
qui ont retenu la pureté de la prononciation
Françoise, et qui out dit Bordeaux
, suivant l'Etymologie naturelle du
nom. Tels sont le P. Monet et l'illustre
M. Nicod , Maitre des Requêtes , dans
les deux sçavans Dictionnaires qu'ils ont
faits , où ils ne paroissent pas moins habiles
dans lå Langue Françoise que dans
la Latine. Calepin prononce Bordeaux
comme eux , et Michel - Antoine Baudran
dans sa Géographie , imprimée à Paris
en 1661. expliquant ces mots Burdigalensis
ager , dit , le Pays Bordelois. Burdipalensis
sinus , la Baye de Bordeaux .
Vous m'opposerez , sans doute , que
ces autoritez ne sont pas du poids de
celles de M. le Maître , de M. Pelisson
et du Pere Bouhours ; mais je répondrai
à l'égard de ce dernier , que s'il a décidé
en faveur de Bourdeaux , peut - être
ya- t'il eu dans sa décision un peu d'amour
664 MERCURE DE FRANCE
mour
propre ,
en conservant
l'ou dans
la premiere
sillabe du nom de Bourdeaux
,
parce qu'il se trouve dans la premiere
du sien. Pour l'autorité
de M. le Maître,
il se peut faire que quand il a composé
son Plaidoyer
, il se soit plus attaché à
la substance
des choses , qu'à l'écorce des
paroles , suivant la maxime
du Jurisconsulte.
Scire leges non est earum verba , seď
mentem tenere .
Lorsque M. Pelisson a écrit l'Histoire
de l'Académie , il n'a pas prétendu y
donner des regles pour la Langue , non
plus que M. le Maître dans son Plaidoyer.
Les Géographes que vous alleguez ont
laissé Bourdeaux écrit dans leurs Cartes,
comme ils l'ont trouvé dans celles qu'ils
ont réformées , et ils n'ont eu en vûë
que cette réformation et non pas celle
de la Langue ; en un mot, il faut toû
jours revenir à l'ancienne Etymologie ,
qui se trouvant autorisée par l'usage , on
ne doit pas balancer à se déterminer en
sa faveur. Ainsi l'usage d'aujourd'hui
étant pour Bordeaux , comme on peut le
remarquer en tous ceux qui parlent le
mieux , il faut suivre, cet usage qui n'a
rien que de doux et d'agréable à l'oreille.
Après le Latin vous avez eu recours au
Grec. Les Grecs prononcent , dites - vous,
Bour
AVRIL. 1733. 665
Bourdegala , le François qui a beaucoup
d'affinité avec le Grec , selon vous , doit
retenir la prononciation de l'ou; mais puisque
notre Langue n'en a pas moins avec
le Latin , qui de votre aveu , prononce
l'u comme les Grecs , témoin yotre Loucoullous
, il faudroit par la même raison
prononcer les venant du Latin ;
comme s'il y avoit ou. Ainsi au lieu de
muse , venant de musa , on diroit mouse ,
au lieu de peinture , pictura , on diroit
peintoura , ce qui produiroit de très - grandes
difformitez dans la Langue , et montre
assez que dans la prononciation Françoise
, on ne doit avoir égard ni à la Grecque
ni à la Latine , et qu'il faut suivre
uniquement celle qui se trouve établic
par le bel usage.
Mais enfin , Monsieur , pourquoi voulez
-vous persuader que Bordeaux vienne
de Burdigala , puisqu'il est plus naturel
que Burdigala ait été formé de Bordeaux,
cette Ville , comme je l'ai déja remarqué,
ayant été très- considerable , suivant le
témoignage de Strabon , dans le temps
que les Romains y mirent le pied ? Ainsi
le nom de Bordeaux imposé à la Ville
par ceux qui la bâtirent , étoit plus ancien
que le Latin Burdigala , à moins de
dire , pour favoriser notre décision que
Bur666
MERCURE DE FRANCE
Burdigala est composé du mot Espagnol
Burgo. , qui signifie Bourg , et de Gala ,
qui veut dire propreté et bonne grace ;
desorte la Ville n'étant encore qu'une
que
Bourgade dans son commencement , il
se pourroit faire qu'elle fût appellée par
ses Habitans , qui avoient eû , sans doute,
commerce avec les Espagnols , et qui parloient
quelque peu leur langage , Burgo
de Gala , c'est - à- dire , Bourg dont les Habitans
étoient propres et de bon air , et
par succession de temps , en retranchant
go , on en fit Burdegala , qui est le mot
Latin dont l'origine vous a assez occupé.
Voilà , Monsieur , une Etymologie heureuse
, puisqu'elle a l'avantage de tomber
dans votre sens , et elle ne convient pas
mal aux Habitans de cette Ville , singulierement
aux femmes , n'y en ayant gueres
ailleurs qui se mettent plus propre.
ment. Mais puisque je vous donne une
Etymologie qui doit , sans doute , vous
faire plaisir , vous ferez bien cette justice
au Public de lui passer celle de Bordeaux
et de ne pas refuser aux Rivages de cette
Ville qui présentent à toutes les Nations
un abord si agréable , l'honneur de lui
avoir donné le nom. Je suis , &c.
le Mercure du mois dernier , au sujet
du nom de Bordeaux ou Bourdeaux.
Lo
'Habitude dans laquelle je vois pres
toute
que tout le monde , Monsieur , de
dire et d'écrire Bordeaux et non Bourdeaux
, ne m'a pas empêché de trouver
tout ce que vous dites pour soutenir ce
dernier sentiment , fort ingénieux ; mais
trouvez bon aussi que je vous dise ce
qu'on peut alleguer en faveur de Bordeaux.
Je ne conviens pas dabord que cette
derniere prononciation ne soit fondée
que
660 MERCURE DE FRANCE
que sur l'imagination de ceux qui ont
crû que cette Ville avoit pris son nom
du bord des Eaux où elle est située . Leur
raison pourroit y avoir encore plus de
part , et s'il n'est rien de si ordinaire que
de donner aux hommes des noms pris
des lieux de leur naissance , n'aura- t'il
pas été permis aux Fondateurs de cette
Ville d'avoir tiré son nom de sa situation
et de l'avoir appellée Bordeaux , à
cause qu'ils l'avoient bâtie sur le bord
des eaux Elle est , en effet , toute entourée
d'eaux , ayant au Levant celles de
la Garonne ; au Couchant , celles qui
viennent des Landes , qui forment pendant
quelques mois une petite Mer au
derriere du Palais Archiepiscopal , et au
Midy , les Ruisseaux qui viennent de
Begle , ce qui a fait porter à cette Capitale
de la Guyenne le nom de Bordeaux
, par une très- juste et très - judicieuse
Etymologie.
S'il se trouve quelques Auteurs qui
l'ayent nommée Bourdeaux , en y ajou
tant un u , il faut plutôt regarder cette
addition comme un deffaut du Pays et
une corruption du nom , que comme une
prononciation naturelle.
Ainsi , puisque nous trouvons la véritable
cause de ce nom dans la propre
assiette
AVRIL. 1733. 661
assiette de la Ville , il est inutile d'aller
la chercher dans ces sales idées de débauche
; car quel rapport y a t'il entre
les bords de ces eaux et ses endroits qu'on
ne sçauroit nommer sans blesser la pudeur?
L'exemple d'un Romain , qui par
magnificence , fait poser des Tentes sur
un Rivage , et qui s'y va réjouir avec de
petites Bourgeoises, parmi tous les excès de
la profusion et du luxe , n'établit aucune
preuve de l'allusion que vous faites.
Quoiqu'Ausone ait dit que Bordeaux
étoit le lieu de sa naissance , Burdigala
natale solum , ce n'est pas une conséquence
que le mot Latin Burdigala soit plus
ancien que celui que cette Ville porte
aujourd'hui , se pouvant faire qu'il ait
été inconnu dans la Guyenne jusqu'au
temps que les Romains conquirent cette
Province et que les vaincus commencerent
à y parler la Langue des vainqueurs,
c'est- à - dire , près de deux siecles et demi
avant la naissance d'Ausone.
Ce n'est donc pas dans le Latin qu'on
doit chercher l'origine du nom de Bordeaux
, et il semble que vous en convenez
, puisque vous voulez bien avoir
recours au Ruisseau de la Bourde et de
Falle , qui sont deux noms que la Latinité
ne revendiquera jamais. Ils ne sont
pas,
662 MERCURE DE FRANCE
- pas , dites - vous , éloignez de la Ville ;
vous en portez vous- même la preuve ,
puisque vous les faites entrer dans la Garonne
par l'endroit où est à présent l'Eglise
S. Pierre ; mais , Monsieur , tout le
monde ne conviendra pas avec vous de
la jonction que vous faites de ces deux
Ruisseaux , étant très - constant que la
Bourde se décharge dans la Garonne à
un quart de lieue au -dessus de Bordeaux
et la Jalle a plus d'une licüe au - dessous.
Il n'y a pas même d'apparence qu'un petit
Ruisseau tel que la Bourde , presque
inconnu , ait donné le nom à une grande
Ville arrosée de la Garonne et entou
rée de Marais .
Laissant donc là la Bourde , vous me
permettrez , s'il vous plaît , Monsieur ,
de m'en tenir à mon premier sentiment.
Je demeure d'accord que l'u des Latins
se change souvent dans le François en
ou; les exemples que vous en citez sont
familiers , mais vous ne disconviendrez
pas aussi que les Gascons ne changent
l'o des François en ou ; par exemple , nous
disons en François mordu , corde , borner ,
orner , border , cocher , orme , & c . et les
Gascons changeant l'o en on , disent mourdt
, courde , bourna , ourna , bourda , couchei,
ourme , &c. ce qui fait qu'au lieu de
proAVRIL.
1733 663
prononcer Bordeaux , conformément à
son Etymologie , on a prononcé en Gascon
Bourdeaux , et comme cette prononciation
a été generale , lorsque dans la
suite on a parlé François , on y a retenu
l'ou de la prononciation Gasconne , et delà
vient qu'on a dit Bourdeaux , le vulgaire
par ignorance , et les habiles gens par fau
te d'attention . Il s'en est cependant trouvé
qui ont retenu la pureté de la prononciation
Françoise, et qui out dit Bordeaux
, suivant l'Etymologie naturelle du
nom. Tels sont le P. Monet et l'illustre
M. Nicod , Maitre des Requêtes , dans
les deux sçavans Dictionnaires qu'ils ont
faits , où ils ne paroissent pas moins habiles
dans lå Langue Françoise que dans
la Latine. Calepin prononce Bordeaux
comme eux , et Michel - Antoine Baudran
dans sa Géographie , imprimée à Paris
en 1661. expliquant ces mots Burdigalensis
ager , dit , le Pays Bordelois. Burdipalensis
sinus , la Baye de Bordeaux .
Vous m'opposerez , sans doute , que
ces autoritez ne sont pas du poids de
celles de M. le Maître , de M. Pelisson
et du Pere Bouhours ; mais je répondrai
à l'égard de ce dernier , que s'il a décidé
en faveur de Bourdeaux , peut - être
ya- t'il eu dans sa décision un peu d'amour
664 MERCURE DE FRANCE
mour
propre ,
en conservant
l'ou dans
la premiere
sillabe du nom de Bourdeaux
,
parce qu'il se trouve dans la premiere
du sien. Pour l'autorité
de M. le Maître,
il se peut faire que quand il a composé
son Plaidoyer
, il se soit plus attaché à
la substance
des choses , qu'à l'écorce des
paroles , suivant la maxime
du Jurisconsulte.
Scire leges non est earum verba , seď
mentem tenere .
Lorsque M. Pelisson a écrit l'Histoire
de l'Académie , il n'a pas prétendu y
donner des regles pour la Langue , non
plus que M. le Maître dans son Plaidoyer.
Les Géographes que vous alleguez ont
laissé Bourdeaux écrit dans leurs Cartes,
comme ils l'ont trouvé dans celles qu'ils
ont réformées , et ils n'ont eu en vûë
que cette réformation et non pas celle
de la Langue ; en un mot, il faut toû
jours revenir à l'ancienne Etymologie ,
qui se trouvant autorisée par l'usage , on
ne doit pas balancer à se déterminer en
sa faveur. Ainsi l'usage d'aujourd'hui
étant pour Bordeaux , comme on peut le
remarquer en tous ceux qui parlent le
mieux , il faut suivre, cet usage qui n'a
rien que de doux et d'agréable à l'oreille.
Après le Latin vous avez eu recours au
Grec. Les Grecs prononcent , dites - vous,
Bour
AVRIL. 1733. 665
Bourdegala , le François qui a beaucoup
d'affinité avec le Grec , selon vous , doit
retenir la prononciation de l'ou; mais puisque
notre Langue n'en a pas moins avec
le Latin , qui de votre aveu , prononce
l'u comme les Grecs , témoin yotre Loucoullous
, il faudroit par la même raison
prononcer les venant du Latin ;
comme s'il y avoit ou. Ainsi au lieu de
muse , venant de musa , on diroit mouse ,
au lieu de peinture , pictura , on diroit
peintoura , ce qui produiroit de très - grandes
difformitez dans la Langue , et montre
assez que dans la prononciation Françoise
, on ne doit avoir égard ni à la Grecque
ni à la Latine , et qu'il faut suivre
uniquement celle qui se trouve établic
par le bel usage.
Mais enfin , Monsieur , pourquoi voulez
-vous persuader que Bordeaux vienne
de Burdigala , puisqu'il est plus naturel
que Burdigala ait été formé de Bordeaux,
cette Ville , comme je l'ai déja remarqué,
ayant été très- considerable , suivant le
témoignage de Strabon , dans le temps
que les Romains y mirent le pied ? Ainsi
le nom de Bordeaux imposé à la Ville
par ceux qui la bâtirent , étoit plus ancien
que le Latin Burdigala , à moins de
dire , pour favoriser notre décision que
Bur666
MERCURE DE FRANCE
Burdigala est composé du mot Espagnol
Burgo. , qui signifie Bourg , et de Gala ,
qui veut dire propreté et bonne grace ;
desorte la Ville n'étant encore qu'une
que
Bourgade dans son commencement , il
se pourroit faire qu'elle fût appellée par
ses Habitans , qui avoient eû , sans doute,
commerce avec les Espagnols , et qui parloient
quelque peu leur langage , Burgo
de Gala , c'est - à- dire , Bourg dont les Habitans
étoient propres et de bon air , et
par succession de temps , en retranchant
go , on en fit Burdegala , qui est le mot
Latin dont l'origine vous a assez occupé.
Voilà , Monsieur , une Etymologie heureuse
, puisqu'elle a l'avantage de tomber
dans votre sens , et elle ne convient pas
mal aux Habitans de cette Ville , singulierement
aux femmes , n'y en ayant gueres
ailleurs qui se mettent plus propre.
ment. Mais puisque je vous donne une
Etymologie qui doit , sans doute , vous
faire plaisir , vous ferez bien cette justice
au Public de lui passer celle de Bordeaux
et de ne pas refuser aux Rivages de cette
Ville qui présentent à toutes les Nations
un abord si agréable , l'honneur de lui
avoir donné le nom. Je suis , &c.
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Résumé : RÉPONSE à la Lettre inserée dans le Mercure du mois dernier, au sujet du nom de Bordeaux ou Bourdeaux.
Le texte discute de l'orthographe correcte du nom de la ville de Bordeaux. L'auteur reconnaît les arguments en faveur de 'Bourdeaux' mais soutient que 'Bordeaux' est la prononciation correcte. Il explique que 'Bordeaux' dérive de la situation géographique de la ville, entourée d'eaux, et que cette étymologie est plus logique que les autres propositions. L'auteur rejette l'idée que 'Bourdeaux' soit une corruption du nom et affirme que l'ajout du 'u' est une erreur. Il cite plusieurs auteurs et dictionnaires qui utilisent 'Bordeaux' et critique ceux qui préfèrent 'Bourdeaux' pour des raisons de vanité ou de négligence. L'auteur conclut que l'usage actuel et l'étymologie naturelle du nom favorisent 'Bordeaux'. Il propose également une étymologie alternative selon laquelle 'Burdigala' pourrait dériver de 'Bordeaux', mais il insiste sur le fait que 'Bordeaux' est le nom originel et correct.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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27
p. 862-865
REMARQUES sur les Lettres inserées dans les deux derniers Mercures, au sujet du nom et de l'étimologie de Bourdeaux ou Bordeaux.
Début :
En matiere d'étimologies il faut les chercher dans la langue naturelle et [...]
Mots clefs :
Bordeaux, Langue, Gaulois, Ville, Villes, Goths, Étymologie
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texteReconnaissance textuelle : REMARQUES sur les Lettres inserées dans les deux derniers Mercures, au sujet du nom et de l'étimologie de Bourdeaux ou Bordeaux.
REMARQUES sur les Lettres inserées
dans les deux derniers Mercures >
au sujet du nom et de l'étimologie de
Bourdeaux ou Bordeaux .
N matiere d'étimologies il faut les
E chercher dans la langue naturelle et
originale de chaque Païs , ou de celledes
Colonies qui sont venues l'habiter.
Dans l'ancienne Langue celtique , qui
étoit celle qu'on parloit dans les Gaules
, la Germanie , la Grande Bretagne
&c. Bourg, ou Burggauts , signifie la ville
des Gaulois , nom qu'on a donné à Bordeaux
, parce que les Gaulois, qui étoient
divi
MAY. 1733. 863
divisez des Aquitains par la Garonne ,
passerent cette Riviere , et s'établirent en
deçà. Une semblable raison a fait appeller
Burgus Santonum , la ville de Bourg ,
qui est une Colonie des Santones , qui
s'établirent plus bas sur cette Riviere.Le
nom de Burg est fort usité dans les noms
des Villes de tout le Païs du Nord , et il
signifie Castrum , Sedes , Urbs, habitatio
& c. Cesar a appellé Bituriges vibises
les environs de Bordeaux , et ce n'est
que Strabon, et Ausone après lui, qui ont
latinisé Burg , gauls , et en on fait Burdigala.
Or ce mot s'est formé comme celui
de Linguadokum , qui vient de Lingua
Gottorum , nom qu'on donne à la Gaule
Narbonnoise , où les Gots s'établirent au
quatrième siècle , sous l'Empereur Honorius.
Les François appellerent ce Païs
Langue des Gots ou Langue des Kots , cat
le Get le K se changent souvent l'un en
l'autre , et quand on a voulu latiniser ce
nom , on a dit Linguadokum ; de sorte
qu'il y a eu d'ajouté l'article du Génitif,
tout ainsi qu'il s'est introduit dans l'Espagnol
, l'Italien et l'Anglois.
De Burg de Gauls , on en a ensuite
formé Bordeaux , comme de Langue des
Gots , s'est formé Languedok , où il y a
une sillabe retranchée.
By Les
864 MERCURE DE FRANCE
Les noms anciens latinisez , où il y a
un D au milieu , qui n'est point article
du Génitif, ont laissé le D en devenant
François , comme Andegavum , Anjou ;
Cadurcum , Cahors ; Clodoveus , Clovis , et
Loüis ; Lugdunum , Lyon ; Rhodanus , le
Rhône , &c mais lorsque le D a été prafixum
du Gnitif , il y est resté , comme
dans Linguadakum , Languedoc ; Burdigala
, Bordeaux , & c .
Dans les Langues Gauloise , Celtique ,
Saxone et même Tudesque , aujourd'hui ,
Bord , signifie extrêmité et rivage. Il se
peut qu'on a donné le nom de Bordgauls
à la ville des Gaulois , établis sur les Kives
de la Garonne , du cô é des Aquitains,
et que pour rendre latin ce nom , on a dit
Burdegala. Cette étimologie paroît fort
naturelle ; il y a même plusieurs Paï's qui
ont pris leur nom des Rivages de la Mer,,
ou de quelque Riviere . On dit qu'Aquitania,
signifie Aquarum regio. Armorica, en
Anglois , signifie Regio Maritima. L'Attique
en Grece , Regio littoralis ( si l'on peutse
servir de ce terme ) , parce qu'elle estpresque
toute environnée de Mer.L'Tonie,,
le Pont , la Phrygie, par la même raison..
Le Portugal est le Port des Gaulois.. On
trouve encore aujourd'hui beaucoup de
Villes Maritimes , où sur les bords des,
Rivieres
MAY. 1733 865
Rivieres , qui ont pris leur nom de leur
situation ; comme en France , le Havre
de Grace , Bayonne , &c . et les Villes où
le mot de Port se trouve joint. En Hollande
, Utrecht et Maestrecht ont pris
leur nom de Trajectus , passage , ou Ville
au de- là . En Angleterre quantité de
Villes. En Italie , Östic , &c.
Voilà deux Etimologies dont on pourra
choisir celle qui fera le plus de plaisir,
et qu'on jugera la plus convenable a
nom de Bordeaux.
dans les deux derniers Mercures >
au sujet du nom et de l'étimologie de
Bourdeaux ou Bordeaux .
N matiere d'étimologies il faut les
E chercher dans la langue naturelle et
originale de chaque Païs , ou de celledes
Colonies qui sont venues l'habiter.
Dans l'ancienne Langue celtique , qui
étoit celle qu'on parloit dans les Gaules
, la Germanie , la Grande Bretagne
&c. Bourg, ou Burggauts , signifie la ville
des Gaulois , nom qu'on a donné à Bordeaux
, parce que les Gaulois, qui étoient
divi
MAY. 1733. 863
divisez des Aquitains par la Garonne ,
passerent cette Riviere , et s'établirent en
deçà. Une semblable raison a fait appeller
Burgus Santonum , la ville de Bourg ,
qui est une Colonie des Santones , qui
s'établirent plus bas sur cette Riviere.Le
nom de Burg est fort usité dans les noms
des Villes de tout le Païs du Nord , et il
signifie Castrum , Sedes , Urbs, habitatio
& c. Cesar a appellé Bituriges vibises
les environs de Bordeaux , et ce n'est
que Strabon, et Ausone après lui, qui ont
latinisé Burg , gauls , et en on fait Burdigala.
Or ce mot s'est formé comme celui
de Linguadokum , qui vient de Lingua
Gottorum , nom qu'on donne à la Gaule
Narbonnoise , où les Gots s'établirent au
quatrième siècle , sous l'Empereur Honorius.
Les François appellerent ce Païs
Langue des Gots ou Langue des Kots , cat
le Get le K se changent souvent l'un en
l'autre , et quand on a voulu latiniser ce
nom , on a dit Linguadokum ; de sorte
qu'il y a eu d'ajouté l'article du Génitif,
tout ainsi qu'il s'est introduit dans l'Espagnol
, l'Italien et l'Anglois.
De Burg de Gauls , on en a ensuite
formé Bordeaux , comme de Langue des
Gots , s'est formé Languedok , où il y a
une sillabe retranchée.
By Les
864 MERCURE DE FRANCE
Les noms anciens latinisez , où il y a
un D au milieu , qui n'est point article
du Génitif, ont laissé le D en devenant
François , comme Andegavum , Anjou ;
Cadurcum , Cahors ; Clodoveus , Clovis , et
Loüis ; Lugdunum , Lyon ; Rhodanus , le
Rhône , &c mais lorsque le D a été prafixum
du Gnitif , il y est resté , comme
dans Linguadakum , Languedoc ; Burdigala
, Bordeaux , & c .
Dans les Langues Gauloise , Celtique ,
Saxone et même Tudesque , aujourd'hui ,
Bord , signifie extrêmité et rivage. Il se
peut qu'on a donné le nom de Bordgauls
à la ville des Gaulois , établis sur les Kives
de la Garonne , du cô é des Aquitains,
et que pour rendre latin ce nom , on a dit
Burdegala. Cette étimologie paroît fort
naturelle ; il y a même plusieurs Paï's qui
ont pris leur nom des Rivages de la Mer,,
ou de quelque Riviere . On dit qu'Aquitania,
signifie Aquarum regio. Armorica, en
Anglois , signifie Regio Maritima. L'Attique
en Grece , Regio littoralis ( si l'on peutse
servir de ce terme ) , parce qu'elle estpresque
toute environnée de Mer.L'Tonie,,
le Pont , la Phrygie, par la même raison..
Le Portugal est le Port des Gaulois.. On
trouve encore aujourd'hui beaucoup de
Villes Maritimes , où sur les bords des,
Rivieres
MAY. 1733 865
Rivieres , qui ont pris leur nom de leur
situation ; comme en France , le Havre
de Grace , Bayonne , &c . et les Villes où
le mot de Port se trouve joint. En Hollande
, Utrecht et Maestrecht ont pris
leur nom de Trajectus , passage , ou Ville
au de- là . En Angleterre quantité de
Villes. En Italie , Östic , &c.
Voilà deux Etimologies dont on pourra
choisir celle qui fera le plus de plaisir,
et qu'on jugera la plus convenable a
nom de Bordeaux.
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Résumé : REMARQUES sur les Lettres inserées dans les deux derniers Mercures, au sujet du nom et de l'étimologie de Bourdeaux ou Bordeaux.
Le texte explore l'étymologie du nom 'Bordeaux' en se basant sur la langue celtique. Le terme 'Bourg' ou 'Burggauts' signifie 'ville des Gaulois'. Les Gaulois, après avoir traversé la Garonne, se sont établis dans cette région, nommant ainsi la ville. Le nom 'Burg' est courant dans les noms de villes du Nord et signifie 'castrum', 'sedes', 'urbs' ou 'habitatio'. César appelait les environs de Bordeaux 'Bituriges vivis', tandis que Strabon et Ausone ont latinisé le nom en 'Burdigala'. Ce mot s'est formé de manière similaire à 'Linguadokum', dérivé de 'Lingua Gottorum', le nom donné à la Gaule Narbonnaise où les Gots se sont établis au quatrième siècle. Les Français ont appelé cette région 'Langue des Gots' ou 'Langue des Kots', et le nom a été latinisé en 'Linguadokum'. De 'Burg de Gauls', le nom 'Bordeaux' a été formé, tout comme 'Languedoc' est dérivé de 'Langue des Gots' avec une syllabe retranchée. En gaulois, celtique, saxon et tudesque, 'Bord' signifie 'extrémité' et 'rivage'. Il est possible que Bordeaux ait été nommé ainsi en raison de sa situation sur les rives de la Garonne. Plusieurs pays et villes ont des noms dérivés de leur situation géographique, comme l'Aquitaine, l'Armorique, l'Attique, la Thrace, le Pont, la Phrygie et le Portugal. Le texte présente deux étymologies possibles pour le nom de Bordeaux.
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28
p. 1279-1307
PROJET d'une nouvelle Edition des Essais de Montaigne, &c.
Début :
Je veux consulter les Gens de Lettres et pressentir le goût du Public sur [...]
Mots clefs :
Montaigne, Essais, Traduction, Langue, Homme, Roi, Original, Manière, Douleur, Plaisir, Connaître, Ville, Style, Corriger, Mort, Agréable, Peuple, Larmes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PROJET d'une nouvelle Edition des Essais de Montaigne, &c.
PROJET d'une nouvelle Edition des
Essais de Montaigne , &c .
J
E veux consulter les Gens de Lettres
et pressentir le goût du Public sur
un Ouvrage qui sera bien - tôt en état
de paroître , si j'apprends qu'on approu
ve l'idée et l'échantillon que je vais en
donner.
Cet Ouvrage est une espece de Traduction
de Montaigne. A ce mot de
Traduction d'un Livre François ,j'entends
déja les Plaisans m'appliquer le Vers de
M. Despréaux.
Le fade Traducteur du François d'Amyot.
A la place d'Amyot , on mettra Montaigne
, et heureusement pour la plaisanterie
, la mesure du Vers n'en souffrira
point ; il me semble pourtant que la raillerie
seroit mal fondée en cette occasion ."
On auroit raison de se mocquer d'une
Traduction d'un Auteur ancien qui paroîtroit
faite sur une Traduction précédente
plutôt que sur l'original . Ce seroit
une preuve de l'ignorance ou de la
paresse du Traducteur. Il faut traduire
II. Vol. B sur
504
sur l'Original même , quand il reste ; voilà
la regle et le meilleur moyen de réüssir.
Tout ce qui est permis , s'il y a déja
une Traduction de l'Ouvrage en ques
tion , c'est de s'en aider , et non pas de
la prendre pour guide , encore moins de
se contenter simplement de la retourner.
Mais si par impossible nous avions perdu
P'Original d'un Auteur Grec ou Romain ,
traduit en notre Langue dans le 16. siecle
, et qu'il ne nous en restât plus que
la Traduction , je crois que ce seroit rendre
service au Public de la réformer
d'en corriger les tours et les expressions *
qui auroient vieillis ; en un mot ,
de traduire
la Traduction même , afin de la
mettre en état d'être lûë du commun
des Lecteurs , pour qui la Langue Françoise
, telle qu'on la parloit et qu'on l'écrivoit
il y a 200, ans , est presque inintelligible
, ou du moins fort désagréable
.
Il est évident que ce qui seroit utile
par rapport à une Traduction devenuë
en quelque sorte Original par la perte
de l'Ouvrage ancien , ne le seroit pas
moins par rapport à un Original même.
Je veux dire par rapport à un Ouvrage
composé avant le changement conside
rable qui est arrivé dans notre Langue.
II. Vol.
Or
JUIN. 17330 1281
Or tel est le Livre fameux des Essais
de Montaigne ; il me semble même qu'à
mérite égal , nous devrions être plus curieux
de pouvoir lire avec plaisir l'Ouvrage
d'un de nos Compatriotes , que
celui d'un Grec ou d'un Romain.
Voici donc les raisons qni me font
juger qu'une espece de Traduction des
Essais de Montaigne pourroit être utile
et agréable au Public. Montaigne si moderne
dans sa maniere de penser , également
fine et judicieuse , est beaucoup
plus vieux , quant au stile , que la plupart
des Auteurs ses contemporains , plus
vieux , par exemple , qu'Amyot et que
Charron . La Langue , dans laquelle il a
écrit , n'est presque plus celle qu'on parle
maintenant; son Livre n'est presque plus
un Livre François . Outre plusieurs mots
de son invention qu'on ne trouve que
chez lui , il en employe un grand nom
bre qui depuis long-temps ont cessé d'être
en usage , et qui même étoient déja
vieillis lorsqu'il écrivoit. Mais sa maniere
d'écrite differe encore plus de la
nôtre les tours que par
par
les mots. Il
est assez rare d'en rencontrer quelqu'un
dans les Essais dont on pût se servir
aujourd'hui , et c'est là principalement ce
qui le rend obscur . Disons tout la
pu-
11. Vol. Bij reté
1282 MERCURE DE FRANCE
grammaticale contribuë infiniment à la
netteté du stile ,et Montaigne n'étoit rien
moins que puriste ; son stile est vifet brillant
, mais peu correct et peu exact pour
son temps même. Il est plein de négligences,
de barbarismes, d'équivoques , de
constructions louches , et il naît de tous
ces défauts un grand désagrément pour
la plupart des Lecteurs , dont le principal
est , comme je l'ai dit , la difficulté
d'entendre. J'avoue que notre ancien langage
a bien des graces pour ceux qui y
sont accoûtumez ; ils en regrettent la
fotce et la naïveté ; mais tous les autres.
et sur tout les femmes , le trouvent bas
et grossier.
Aussi Montaigne , si celebre et si estimé,
est- il assez peu lû.Sur sa grande réputation
on désire de le connoître, pour cela
on lit quelques Chapitres de ses Essais
mais on est bien - tôt las et dégoûté. La
lecture de ce Livre , si amusant en luimême
, est devenue une étude et un travail
, encore n'entend - on pas tout ce
qu'on lit. Pour moi j'avoue qu'il me reste
encore bien des Passages dans cet Auteur
dont il me faudra chercher l'éclaircissement
auprès des Gens de Lettres , si j'execute
le Projet de le rajeunir et de l'ha
biller à la moderne.
·11. Vol. Mais
JUIN . 1733. 1283
Mais ne craignez vous point , me dirat'on
, d'affoiblir Montaigne , en lui ôtant
son vieux langage , de le défigurer en
voulant le corriger ? Croyez - vous que
votre prétendue Traduction ait les beautez
de l'Original ? Non , sans doute , je
ne le crois pas; mais cette objection ne fait
pas plus contre moi que contre tous les
Traducteurs . Demandez aux Sçavans qui
estiment le plus la Traduction d'Homere
par Madame Dacier , si ce Poëte leur
fait autant de plaisir dans le François que
dans le Grec ; ils vous répondront tous
qu'Homere perd infiniment dans cette
Traduction , qu'elle est de beaucoup inférieure
à l'Original , quoique très- élégante
et très- fidelle ; mais que tel est le
sort de toutes les Traductions d'Ouvrages
de pur agrément ; qu'ainsi ces Traductions
ne sont faites que pour ceux
qui ignorent ou qui ne sçavent qu'im
parfaitement la Langue des Auteurs traduits.
Elles facilitent à ceux - ci la lec
ture des Originaux mêmes , en les aidant
à les entendre , et elles font connoître à
ceux-là jusqu'à un certain point des Ouvrages
estimables , ou du moins assez fameux
pour mérirer d'être connus. Ce
seront là , comme je l'espere , les avantages
de mon travail sur Montaigne. Je
II. Vol. Pentre284
MERCURE DE FRANCE
•
l'entrepreds pour ceux qui ne lisent point
cet Auteur , rebutez par ce qui leur paroît
de grossier et de barbare dans son
langage et pour ceux qui ne l'entendent
qu'avec peine , faute d'habitude avec nos
anciens Ecrivains. Je veux leur faire connoître
l'homme du monde , qui en s'étudiant
et se peignant lui-même , a le
mieux connu et le mieux développé le
coeur de l'homme. Je veux les mettre
en état de lire avec plaisir un Ouvrage
de Morale également agréable et solide.
Mais qui n'en connoît pas le mérite ? Et
pourrois - je ajoûter quelque chose aux
louanges que lui ont données les plus celebres
Ecrivains des deux derniers siecles?
On peut voir ces éloges dans les dernieres
Editions de Paris et de Hollande
mais ce que tout le monde ne sçait pas
et n'est pas à portée de sçavoir , c'est que
sans parler de Charron , ( 1 ) ceux qui depuis
60. ou 85. ans ont écrit avec le plus
(1 ) Charron fit un merveilleux cas des Essais de
tet Auteur , et en adopta plusieurs maximes . On
peut croire sans témerité que celui de ces deux Amis
qui eût du instruire l'autre en fut le Disciple
et que le Théologien appret plus de choses du
Gentilhomme , que celui - cy du Théologien . Il y a
dans les Livres de la Sagesse une infinité de pensées
qui avoient paru dans les Essais de Montaigne.
Dictionnaire de Bayle , Article Charron.
11. Vol.
de
JUIN. 1733. 1285
de succès sur la Morale , comme M. de
la Rochefoucault , M. de la Bruyere , &c.
et ceux mêmes qui en ont écrit le plus
chrétiennement , comme Mrs Paschal et
Nicole , ont pris dans Montaigne une
partie de ce qu'ils ont de meilleur. Je
sçai même de bonne part que M. Paschal
, entr'autres , l'avoit toujours entre
les mains ; et qu'il n'y avoit point de Livre
qu'il eût plus médité. Ecoutons ce
qu'il en dit , c'est en deux mots la plus
forte louange qu'on ait donnée à Mon,
taigne , et en même-temps la plus bonorable
pour lui par la qualité du Panégyriste
: Ce que Montaigne a de bon , ditil
, ne peut être acquis que difficilement ;
ce qu'il a de mauvais , j'entens hors les
moeurs , eût pu être corrigé dans un moment ,
si on l'eût averti qu'il faisoit trop d'histoi
res et qu'il parloit trop de soy.
Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si
ce Jugement de M. Paschal sur Montaigne
, est exactement vrai dans toutes
ses parties ; mais il est toujours certain
qu'on peut distinguer dans cet Auteur ,
comme dans plusieurs autres , les deffauts
de l'Ecrivain et les deffauts de l'homme ,
et qu'il ne lui eût pas été également facile
de corriger dans son Livre ces deux
sortes de deffauts . Il n'en est pas de même
II. Vel.
1286 MERCURE DE FRANCE .
à mon égard je puis corriger dans un
moment ce que Montaigne a de mauvais
du côté des moeurs. Il ne m'en coûtera
pas davantage pour corriger une pensée
libertine ou un trait licentieux , que
pour supprimer une pensée simplement
fausse , ou un trait d'Histoire peu interessant
; et il me sera aisé par quelques retranchemens
, de rendre son Livre également
propre à former le coeur et l'esprit ;
je ne dirai point que M.Paschal éroit peutêtre
un peu trop sévere ; qu'on pourroit
donner un bon sens à quelques Endroits
des Essais qui ont principalement donné
licu à sa Critique. Je passe de bonne foi
condamnation sur cet article. J'examinerai
dans un Discours exprès sur Montaigne
, jusqu'à quel point on peut l'excuser
; mais j'avoue aujourd'hui qu'il est
impossible de le justifier entierement , et
ce mêlange de choses utiles et dangereuses
pour les moeurs , qui se trouve dans
son Ouvrage , est un des principaux motifs
qui m'ont fait entreprendre celui que
je prépare. Je ne crois pas que les personnes
vrayement raisonnables ayent grand
regret à ce qu'il me faudra supprimer
dans ma Traduction , ce n'est pas assurément
ce qu'il y a de plus beau dans
l'Original.
II. Val
Quelque
JUIN. 1-33 : 1287
Quelque estime que jaye pour Moitaigne,
je ne conviens pas qu'il se soutienne
également par tout ; ainsi outre les retranchemens
dont je viens de parler je
ne me ferai point de scrupule de suppri
mer tout ce qui me paroîtra peu capable
de plaire. Je ne veux pas dire que je retrancherai
toutes les pensées fausses, tous
les raisonnemens peu solides qu'on lui
a reprochez ; ce seroit priver les Lecteurs
d'une infinité de choses très agréa
bles. Il y a un faux grossier qui rebute
et qui révoltes je ne ferai point grace à
celui là , mais il y a un faux délicat et
spécieux plus picquant quelquefois et
plus amusant que le vrai mêine. C'est
Souvent en deffendant une mauvaise cause
qu'un habile Avocat montre plus d'esprit
et d'éloquence.
En géneral cette espece de Traduction
sera extrêmement libre , sans quot je ne
crois pas qu'on la pût lire avec plaisir ,
mais je n'aurai pas moins d'attention à
faire ensorte qu'on y sente et qu'on y
reconnoisse bien le caractere de Montaigne.
Quelquefois je prendrai seulement
le fond de sa pensée et je lui donnerai
un tour different de celui dont il s'est
servi . J'abregerai ses Histoires et les raconterai
à na maniere. Au lieu de le
II. Vol Bv
suivre
1285 MERCURE DE FRANCE
suivre dans son désordre , j'essayerai de
le corriger jusqu'à un certain point , de
mettre un peu plus de suite dans ses
idées et de les arranger d'une maniere ,
si non plus naturelle , au moins plus raisonnable
. Enfin je pousserai la liberté jusqu'à
ajouter , lorsque je croirai le pouvoir
faire utilement ou agréablement pour le
Lecteur.
Je ne ferai point difficulté de me servir
de quelques mots , qui , quoique vieillis ,
ne sont pourtant pas absolument hors
d'usage , lorsque je ne pourrai les rendre
par aucun autre , ou même lorsque ceux
qu'on leur a substituez me paroîtront
moins forts et moins expressifs. La Langue
Françoise s'est extrémement enrichie
depuis Montaigne ; mais il faut convenir
aussi que nous avons perdu plusieurs mots
qui n'ont point été remplacez , ou qui ne
Font été qu'imparfaitement , c'est à - dire
ausquels on n'a point fait succeder de
Synonimes parfaits . Il eût bien mieux
valu acquérir et ne ricn perdre , et par
conséquent il est à propos de prévenir
de nouvelles pertes en conservant d'anciennes
expressions qui font partie de la
richesse de notre Langue , et que nous ne
pourrions perdre sans nous appauvrir ,
puisque nous n'en avons point d'autres
II. Vol.
JUIN. 1733. 1289
à mettre à leur place. D'ailleurs on se
sert encore dans la conversation de quelques-
unes de ces expressions , quoiqu'on
les ait presque bannies des Livres. Ainsi
en les employant je conserverai d'autant
mieux le caractere de Montaigne , qui
fait profession d'écrire d'un stile naïf et
familier , tel sur le papier qu'à la bouche.
Pour mieux faire connoître Montaigne
et sur tout pour donner quelque idée
des agrémens de son stile , de ces tours
heureux et de ces expressions de génie
dont il est plein , je rapporterai quelquefois
au bas des pages ses propres paroles
et les endroits de son Texte qui me
paroîtront les plus singuliers et les plus
frappans. Cet Extrait sera sans doute ce
qu'il y aura de plus agréable dans mon
Livre ; mais je pense aussi que si je le.
donnois tout seul et sans une Traduction
suivie du Texte même , il ne plairoit
point à la plupart de ceux que j'ai
principalement en vûë. J'en ai pour garant
le Livre qu'on a donné au Public
sous le titre de Pensées de Montaigne ,
propres à former l'esprit et les moeurs. Ce
Livre n'a point eû de succès et il ne pouvoit
en avoir ; il est inutile à ceux qui
sont en état de lire Montaigne avec plai
sir ; outre que ces Pensées séparées de ce
II. Vol.
B vj qui
1200 MERCURE DE FRANCE
à ceux
qui les précede et de ce qui les suit dang
le corps de l'Ouvrage n'ont plus la même
force ni la même grace ; quant
à qui la lecture de Montaigne n'est pas
agréable , par les raisons que j'ai dites ,
on voit bien que cer Extr it où l'on n'a
presque rien changé pour le stile doit
avoir pour eux à peu près les mémes
inconvéniens que l'Ouvrage entier.
Il ne me reste plus qu'à mettre sous
les yeux du Lecteur un Essai de mon
travail , il en jugera mieux par là que
par tout ce que je lui en pourrois dire.
Je ne crois pas qu'on désaprove mon
Projet , il me paroît évidemment bon ,
mais j'ai bien lieu de craindre que l'execution
n'y réponde pas. C'est sur ce point et
principalement sur la maniere d'executer
mon Projet , que je prie les personnes
habiles de vouloir bien me donner leurs
avis. Je les leur demande avec un désir
sincere de les obtenir et d'en profiter. Si
je ne puis pas être toujours docile , du
moins je serai toujours reconnoissant:
ESSAIS DE MONTAIGNE,
Livre Premier , Chapitre Premier.
Par divers moyens on arrive à pareille fin.
La soumission , l'humble priere , les
II Vol larmes
JUIN Ú I N.
1298 . 1733 .
farmes , sont le moyen
le plus ordinaire
d'amollir
les coeurs de ceux qu'on a
off nsez , lorsqu'ayant
la vengeance
en
main ils nous tiennent à leur mercy . Parlà
, on les excite à la pitié. Cependant
l'a
fermeré
, la résolution
et même les bravades
, moyens
tout contraires
, ont quelquefois
produit
le même effet en donnant
au vainqueur
de l'estime
, et de l'a
miration
pour le vaincu . Edouard
, ( 1 )
Prince de Gilles , grand homme
en toutes
manieres
, ayant été sensiblement
offensé
par les Limousins
, assiegea
Limoges
et la prit d'assaut
; tout fut abandonné
à l'épee du Soldat , sans distinction
d'âge ni de sexe. Lorsqu'il
fut entré dans
la Ville , les femmes
, les enfans , tout
le Peuple , se jetterent
à ses pieds et lui
demanderent
la vie avec les cris les plus
touchants
; rien ne put l'arrêter
. Mais
avançant
toujours
, il apperçut
trois Gentilshommes
François
, qui avec une hardiesse
incroyable
, soutenoient
seuls l'effort
de son Armée
victorieuse
; la conderation
et le respect d'une si rare valeur,
fit sur lui ce que n'avoient
pû faire les
cris d'un Peuple expirant
. Sa colere 'ap-
(1 ) Pere de l'infortuné Richard II et Fils d'E
douard III. Roy d'Angleterre. Cette Notte et les.
suivantes , sont prises de l'Edition de M. Coste
II. Vol.
paisa
1292 MERCURE DE FRANCE
paisa , et il commença par ces trois vaillants
hommes à faire miséricorde à tous
les autres habitans.
Scanderberg , Prince de l'Epire , poursuivant
un de ses Soldats pour le tuer ;
ce Soldat , après avoir inutilement essayé
de l'appaiser par toute sorte d humilité
et de prieres , se résolut à toute extrémité
de l'attendre l'épée à la main.
Cette action hardie arrêta la furie de
son Maître , qui lui pardonna pour lui
avoir vû prendre un si honorable parti.
Er qu'on ne dise pas que le Soldat déterminé
à se bien deffendre , fit peut- être
quelque peur au Prince ; sa valeur extraordinaire
est trop connue pour permettre
un pareil soupçon.
L'Empereur Conrad , troisième , ayant
assiegé Winsberg , où étoit renfermé
Guelphe , Duc de Baviere , ne voulut jamais
condescendre à de plus douces conditions
, quelques viles et lâches satisfactions
qu'on lui offrît , que de permettre
aux Dames qui étoient dans la Ville d'en
sortir à pied , leur honneur sauf , avec
ce qu'elles pourroient emporter sur elles .
Ces femmes , d'un coeur magnanime , s'aviserent
de charger sur leurs épaules leurs
maris , leurs enfans , et le Duc même.
L'Empereur prit si grand plaisir à voir
11. Vol. cette
JUIN. 1733. 1293
cette génereuse tendresse , qu'il en pleura
de joye. Dèslors il cessa de haïr le Duc
de Baviere et en usa très - bien avec lui
dans la suite.
·
Ces exemples prouvent d'autant mieux
ce que j'ai avancé en commençant , c'està
dire , que la résolution et le courage
sont quelquefois plus propres à adoucir
les coeurs que la soumission , qu'on voit à
de grands hommes assaillis , pour ainsi
dire , et essayez par ces deux moyens , en
soutenir l'un sans s'ébranler et fléchir
sous l'autre, ils m'emporteroient aisément
tous les deux , car je suis naturellement
tres miséricordieux et tres - doux . Cependant
je me rendrois plus aisément
encore par pitié , que par tout autre
motif. La seule compassion du malheur
suffiroit sans l'admiration de la vertu .
Cette disposition n'est pourtant guéres
stoïcienne ; ces Philosophes condamnent
la pitié comme une passion vicieuse et indigne
du Sage ; ils veulent qu'on secoure
les malheureux , qu'on console les affligez
, mais ils ne veulent pas qu'on leur
compatisse et qu'on soit touché de leurs
maux . On dire
peut
de
que rompre son
coeur à la pitié , c'est un effet de la facilité
et de la molesse du temperament
d'où il arrive que les naturels les plus
II. Vol. foi294
MERCURE DE FRANCE
foibles , comme les erfans et les femmes,
et ceux qui ne sont pas endurcis l'expar
périence, comme la plupart des personnes
du peuple se laissent aisément toucher
de compassion . Ainsi , quand après
avoir dédaigné les larmes et les pleurs ,
on se rend à la vue d'une action coura
geuse , on fait voir en même temps la
force de son ame , et son affection pour
l'honneur et la vertu .
Néanmoins la fermeté et la hauteur
peuvent aussi réussir sur les ames les
moins g nereuses , sur le Peup e même ,
soit en inspirant de l'estime, soit en donnant
de la crainte ; témoin les Thébains.,.
( 1 ) qui ayant formé en justice une accusation
capitale contre leurs Generaux,
pour avoir continué leur Charge au delà
du temps qui leur avoit été prescrit ,
eurent bien de la peine à absoudre Pélopidas
qui plioit sous le faix de leurs accusations
, et ne se deffendoit qu'en demandant
grace , au lieu qu'Epaminon
das venant à raconter magnifiquement
ses grandes actions , et les reprochant an
Peuple avec fierté , il n'eut pas le coeur
de prendre seulement les Balotes en
main et l'assemblée se sépara , loüanť
( 1 ) Plutarque , dans son Traité , où il examine
comment on peut se loüer soi-même ,, ch . S.
11. Vol. hau
JUIN. 1733. 1295
hautement la noble assurance de ce grand
homme .
Le vieux Denys - Tyran de Syracuse
ayant pris la Ville de Khege , après des
longueurs et des difficultez extrêmes , voulut
faire un exemple de vengeance qui
pût épouvanter ses ennemis en la personne
du Capitaine Phiton ( 1 ) , Grand
Homme de bien , qui avoit deffendu la
Place avec la derniere opiniâtreté. Il lui
dit d'abord , comment le jour précédent
il avoit fait noyer son propre fils et tous
ses parens. A quoi Phiton répondit seu
lement qu'ils en étoient d'un jour plus
heureux que lui ; ensuite pour joindre l'ignominie
à la cruauté , il le fit traîner tout
nud par la Ville , et charger en cet état
de coups et d'injures ; mais Phiton parut
toujours ferme et constant , publiant
à haute voix , l'honorable et glorieuse
cause du traitement indigne qu'on lui
faisoit souffrir. Alors Denys lisant dans
les yeux d'un grand nombre de ses Soldats
, qu'au lieu de s'irriter des bravades
de cet ennemi , ils paroissoient vouloir se
mutiner , et même arracher Phiton d'entre
les mains des Bourreaux , sutpris et
touchez d'une vertu si rare , il fit cesser
( 1) Diodore de Sicile, liv. 14. ch . 29.
II. Vol
son
1296 MERCURE DE FRANCE
son supplice et l'envoya secretement
noyer à la Mer.
Au reste il ne manque pas d'exemples
contraires à ceux- cy ; ce qui fait voir l'inconstance
; et si cela se peut dire , la variation
de l'homme. Dans les mêmes circonstances
il agit différemment et reçoit
des mêmes objets des impressions tout
opposées , d'où il s'ensuit qu'il n'est pas
sûr d'en juger d'une maniere constante et
uniforme. Pompće pardonna à toute une
Ville , contre laquelle il étoit fort irrité ,
en considération de la magnanimité d'un
de ses habitans , qui se chargeoit seul de
la faute publique , et ne demandoit autre
grace que d'en porter seul la peine . Sylla ,
au contraire , dans une occasion semblable
, n'eut aucun égard à une pareille générosité.
Mais voicy un exemple plus directement
contraire encore aux premiers que
j'ai rapportez. C'est Alexandre qui me le
fournit : Ce Héros aussi gracieux aux
vaincus que redoutable aux ennemis
aussi doux après la victoire , que terrible
dans le combat. En forçant la Ville de
Gaza après la glorieuse résistance de Bétis
qui y commandoit , il rencontra ce
Vaillant homme seul et abbandonné des
II.Vol. siens ,
JUIN.
1733.
1297
siens , presque désarmé , tout couvert
de sang et de playes , combattant encore
au milieu d'une Troupe de Macedoniens
qui l'environnoient de toutes parts, piqué
d'une victoire si cherement acheptée ,
car entr'autres dommages , il avoit reçu
deux blessures en ce Siége , ( 1 ) Bétis , lui
dit-il , tu ne mouras pas , comme tu las
souhaité , attens toy aux plus horribles
tourmens. Mais Bétis ne daigna pas seulement
lui répondre et se contenta de le
regarder d'un air fier et insultant . Voyezvous
, dit alors Alexandre , cet orgueilleux
silence ? a-t- il fléchi le génoüil ? at-
il dit une parole de soumission ? je
vaincrai ce silence obstiné , et si je n'en
tire autre chose ,j'en tirerai pour le moins
des gemissemens. Alors enflammé de
colere , il traita Bétis vivant , comme
Achille avoit traité Hector mort. Seroitce
donc que la force de courage lui fut
si naturelle et si familiere,que ne l'admirant
point , il la respectât moins ? Seroitce
envie , comme s'il n'eut appartenu
qu'à lui d'être vaillant jusqu'à un certain
point ? Seroit-ce enfin pur emportement,
et l'effet d'une colere incapable d'être
arrêtée ? Quel horrible carnage ne fit - il
point faire encore dans la prise de The-
( 1 ) Quint. Curt. liv. 4.
11. Vol. bes
,
1298 MERCURE DE FRANCE
bes , plus de 6000 hommes furent passez
au fil de l'épée , sans qu'aucun d'eux prit
la fuite , ni demandât quartier.La mort de
tant de vaillants hommes n'excita aucune
pitié dans le coeur d'Aléxandre , et
un jour ne suffit pas pour assouvir sa vangeance.
Le carnage ne s'arrêta qu'à ceux
qui étoient désarmez , aux vieillards
aux femmes , et aux enfans , et il en fut
fait 30000 Esclaves.
CHAPITRE II.
De la Triftesse.
Je suis des plus exempts de cette pas
sion , qui me paroît non - seulement haïssable
, mais méprisable , quoique le monde
ait pour elle un certain respect ; il en
habille la sagesse , la vertu , la dévorion ,
sot et vilain ornement. J'aime bien mieux
les Italiens; dans leur Langue, Tristezza ,
veut dire , malignité ; en effet , c'est une
passion toujours nuisible , déraisonnable,
qui a même quelque chose de foible
et de bas , et c'est sur tout en cette derniere
qualité que les Stoïciens , les plus
fiers de tous les Philosophes , en deffendent
le sentiment à leur Sage. Mais mon
dessein icy n'est pas tant de la considerer
moralement , que physiquement , et sur
II. Vol.
cela
JUIN. 1733 1299
cela voici quelques traits d'histoire assez
singuliers.
;;
Psammenite ( 1 ) , Roy d'Egypte , ayant
été défait et pris par Cambises , Roy de
Perse , vit passer devant lui sa fille prisonniere
, vétue en esclave , qu'on envoyoit
puiser de l'eau ; plusieurs de ses
sujets qui étoient alors auprès de lui ne
purent retenir leurs larmes pour lui il
ne donna d'autre marque de douleur que
de rester en silence , la vuë baissée . Voyant
ensuite qu'on menoit son fils à la mort
il ne changea point de contenance ; mais
enfin ayant aperçu un de ses Domestiques
qu'on conduisoit parmi les captifs ,
il donna les marques du dernier déses
poir .
La même chose arriva à un de nos Prin
ces , qui reçut avec une constance extrê
me la nouvelle de la mort de son frere
aîné , qui étoit l'appui et l'honneur de sa
Maison ; et bien- tôt après , celle de la
mort d'un second frere , sa seconde esperance
; mais comme quelques jours après
un de ses gens vint à mourir , il se laissa
emporter à ce dernier accident , et s'abandonna
aux larmes et aux regrets , de
maniere même que quelques- uns en prirent
occasion de croire qu'il n'avoit été
( 1 ) Herod. liv. 3.
II. Vol, bien
1300 MERCURE DE FRANCE
ge
bien touché que de cette derniere mort ;
mais la verité est qu'étant déja plein et
comblé de tristesse , la moindre surchar
l'accabla , et lui fit perdre enfin toute
patience . On pourroit dire la même chose
de Psamménite , si ce n'est qu'Hérodote
, dont j'ai tiré ce trait d'histoire ,
ajoute que Cambises demandant à ce
malheureux Roy , pourquoi n'ayant pas
paru fort touché du malheur de son fils
et de sa fille , celui de ses amis lui avoit
été si sensible ; c'est , répondit- il , que ce
dernier malheur se peut signifier par des
larmes au lieu que l'autre est au - dessus
de toute expression. Il y a du vrai dans
cette réponse , mais il me semble que ce
m'étoit pas à Psammenite à la faire ; convient-
il à un homme extrêmement affligé
de philosopher sur la douleur ?
Niobé changée en Rocher , après la
mort de tous ses Enfans , est une fiction
qui exprime assez heureusement l'état
de stupidité où jette une douleur extrê
me( i ) ne nous arrive-t- il pas au premier
instant d'une fâcheuse nouvelle de
nous sentir saisis , sans action et sans
mouvement , et ensuite de pleurer , de
nous plaindre ; l'ame se relâchant , pour
( 1 ) Cura leves loquuntur , ingentes stupent. Se
meq. Hypol. act . 2.
II. Vol. ainsi
JUIN. 1733. 1301
ainsi dire , et se mettant plus au large et
plus à son aise.
Dans la Guerre du Roy Ferdinand ,
contre la veuve du Roy Jean de Hongrie
, un Officier entre les autres , attira
sur lui les yeux de toute l'Armée par son
extrême valeur ; chacun lui donnoit des
loüanges sans le connoître , et étant mort
dans cette Bataille où il avoit donné tant
de preuves de courage , il fut extrêmement
regrété, sur tout d'un Seigneur Allemand
, charmé d'une si rare vertu. Le
corps du mort étant rapporté , celui- cy
s'approcha , comme beaucoup d'autres ,
par curiosité, et il reconnut son fils. Cela
augmenta la compassion des assistans. Lui
seul , sans rien dire , sans répandre une
larme, se tint debout, regardant fixement
le corps de son fils , jusqu'à ce qu'il tomba
enfin roide mort.
Il en est de l'amour comme de la tristesse
; qui peut dire à quel point il aime.
Aime peu , dit Pétrarque. Aussi n'est- ce
pas dans les instans où le sentiment de
l'amour est le plus vif , qu'on est le plus
propre à en persuader l'objet aimé par
ses paroles , et même par ses actions. En
general, toute passion qu'on peut examiner
et sentir avec reflexion n'est que médiocre.
La surprise d'un plaisir inattendu
II. Vol.
pro
1302 MERCURE DE FRANCE
produit sur nous le même effet qu'une
douleur soudaine. Une femme Romaine
mourut de joïe en voïant son fils de re
tour après la Bataille de Cannes. Sophocles
et Denys le Tyran moururent de la
même maniere , au rapport de Pline ( 1 ) ,
pour avoir remporté le Prix de la Tragédie.
Talva mourut en Corse , en lisant
la nouvelle des honneurs que le Sénat
de Rome lui avoit décernez . La prise
de Milan , que le Pape Leon X. avoit
extrêmement souhaitée , lui causa une
joïe si vive , qu'il lui en prit une grosse
fiévre , dont il mourut . Enfin , pour citer
quelque chose de plus fort encore , Diodore
le Dialecticien mourut sur le champ
en son Ecole , honteux , ou pour mieux
dire , désesperé de ne pouvoir se démêler
d'une mauvaise difficulté qu'on lui faisoit
; pour moi je n'éprouve point de ces
violentes passions ; mon ame est plus forte
et moins sensible , et elle se fortifie
encore tous les jours par mes réfléxions.
( 1 ) Plin. Natur. Hist. liv. 7. ch. 53. Pudore
Diodorus sapientia dialectica Professor lusoriâ quastione
non protinus ad interrogationes Stilponis dissolute
.
II.Vol. CHAS
JUI N. 1733- 1303
•
CHAPITRE IV.
Que l'ame dans ses passions se prend à des
objets faux et chimériques , quand les
vrais lui manquent.
Un Gentilhomme de mon Païs , tres
sujet à la goutte, étant pressé par les Médecins
de quitter absolument l'usage des
Viandes salées , avoit coutume de répondre
assez plaisamment, que dans les douleurs
que son mal lui faisoit souffrir , il
vouloit avoir à qui s'en prendre , et que
maudissant tantôt le Cervelas , tantôt la
Langue de Boeuf et le Jambon , il se sentoit
soulagé. Le bras étant haussé pour
frapper , on ressent de la douleur si on
manque son coup. Une vue pour être
agréable , ne doit pas être trop étenduë
mais plutôt bornée à une certaine distance.
Le vent perd sa force en se répandant dans
un espace vuide , à moins que des Forêts
touffuës ne s'opposent à son passage ( 1 ).
De même , il semble que l'ame ébranlée
et émuë se perd en soy même , si on ne
lui donne quelque objet où elle se pren-
( 1 ) Ventus ut amittit vires , nisi robore densa ,
Occurrant silva, spatio diffusus inani.
Lucan. liv. 3.
II. Vol.
ne , C
#304 MERCURE DE FRANCE
ne , pour ainsi dire , et contre lequel
elle agisse. Plutarque dit, au sujet de ceux
qui s'attachent à un Singe , à un petit
Chien , à des Oiseaux , que la faculté
d'aimer qui est en nous , se jette en quelque
sorte sur ces objets ridicules , faute
d'autres , et plutôt que de demeurer inutile
et sans action .
Souvent en s'attachant à des Phantômes vains
Notre raison séduite , avec plaisir s'égare ;
Elle-même jouit des objets qu'elle a feints ;
Et cette illusion pour quelque temps répare
Le deffaut des vrais biens que la nature avare
N'a pas accordez aux humains ( 1).
Les Bêtes s'attaquent à la Pierre et au
Fer qui les a blessées , et leur rage les emporte
jusqu'à se vanger à belles dents
sur elles- mêmes du mal qu'elles sentent.
Nous inventons des causes chimériques
des malheurs qui nous arrivent ; nous
nous en prenons aux choses inanimées, et
nous tournons notre colere contre elles.
Arrêtez- vous , calmez -vous , aimable et
( 1 ) J'ai mis ces beaux Vers de M. de Fontenelle
, pour rendre ces paroles de Montaigne
Nous voions que l'ame en, ses passions se pipe plutôt
elle-même , se dressant un sujet faux et fantastique
, voire contre sa propre créance , que de n'agir
contre quelque chose,
II.Vol tenJUIN
. 1733
1305
tendre soeur qui pleurez si amérement ce
frere genereux que le sort aveugle des
armes vient de vous enlever dans la fleur
de son âge ; ces belles tresses blondes que
vous arrachez , ce Sein d'une blancheur
éclatante que vous déchigez , ne sont
pas la cause de sa mort.
-
Tite Live parlant de l'Armée Romaine
en Espagne , après la perte des deux
illustres Freres qui la commandoient ,
chacun , dit- il , se prit aussi - tôt à pleurer
et à se battre la tête. C'est un usage
commun dans les grandes afflictions ; mais
rien n'est plus plaisant que ce mot du
Philosophe Bion , au sujet d'un Roy qui
s'arrachoit les Cheveux de désespoir: Pense-
t-il que la Pelade appaise la douleur.
On a vu des Joueurs furieux de la perte
de leur argent , manger les Cartes et engloutir
les Dez. Xercés foüetta la Mer
et envoya un Cartel de deffi au Mont
Athoz. Cyrus employa toute son armée
pendant plusieurs mois à se vanger de la
Riviere de Gyndus , dans laquelle il avoit
couru risque de périr en la passant.Caligula
( 1 ) fit abbatre une très- belle maison
où sa mere avoit été enfermée quelque
temps, comme en prison , à cause du
déplaisir qu'elle y avoit eu.
( 1 ) Senec, de ira , liv. 3. ch. 22 .
II.Vol. Lo
Cij
356 MERCURE DE FRANCE
Le Peuple disoit en ma jeunesse , qu'un
Roy de nos voisins ayant été puni de
Dieu miraculeusement , à peu près comme
Héliodore , fut battu de Verges dans
le Temple de Jerusalem , il défendit , pour
s'en vanger , qu'on le priât, qu'on parlât
de lui , et même qu'on crût en lui pendant
dix ans ; par où l'on vouloit faire
connoître,non pas tant la sottise , que la
vanité naturelle à la Nation dont on faisoit
ce conte ; au reste il n'y a point de vanité
sans sottise , mais de telles actions
tiennent encore plus de l'orgueil et de
l'audace insolente , que de la bétise . Auguste
( 1 ) ayant essuyé sur Mer une violente
tempête , se mit à menacer Neptune
et deffendit qu'on portât son image
aux Jeux du Cirque , avec celles des autres
Dieux. Après la défaite de Varus en
Allemagne , il donna des marques d'une
douleur extraordinaire , jusqu'à frapper
de la tête contre la muraille , et on l'entendoit
s'écrier incessamment : Varus
rend moi mes Légions ; il n'y a en ceci
de la folie, mais c'est folie et impiété
que
tout ensemble de s'addresser à Dieu même
ou à la fortune , comme si elle avoit
des oreilles pour entendre nos imprécations
. Les Thraces tiroient contre le Ciel
(1 ) Suetone , dans la vie d'Auguste.
JI. Vol.
quand
JUIN.
1307
1733.
quand il tonnoit , comme pour ranger
Dieu à la raison , à coups de Fléches ; c'étoient
de vrais Titans . Un ancien Poëte ,
cité par Plutarque ( 1 ) , dit ,
Point ne se faut courroucer aux affaires ;
Il ne leur chaut de toutes nos coleres .
C'est à nous mêmes , c'est au dérégle
ment de notre esprit qu'il faut s'en prendre
de la plus grande partie de nos maux;
c'est à lui qu'il faut dire des injures , et
nous ne lui en dirons jamais assez .
Essais de Montaigne , &c .
J
E veux consulter les Gens de Lettres
et pressentir le goût du Public sur
un Ouvrage qui sera bien - tôt en état
de paroître , si j'apprends qu'on approu
ve l'idée et l'échantillon que je vais en
donner.
Cet Ouvrage est une espece de Traduction
de Montaigne. A ce mot de
Traduction d'un Livre François ,j'entends
déja les Plaisans m'appliquer le Vers de
M. Despréaux.
Le fade Traducteur du François d'Amyot.
A la place d'Amyot , on mettra Montaigne
, et heureusement pour la plaisanterie
, la mesure du Vers n'en souffrira
point ; il me semble pourtant que la raillerie
seroit mal fondée en cette occasion ."
On auroit raison de se mocquer d'une
Traduction d'un Auteur ancien qui paroîtroit
faite sur une Traduction précédente
plutôt que sur l'original . Ce seroit
une preuve de l'ignorance ou de la
paresse du Traducteur. Il faut traduire
II. Vol. B sur
504
sur l'Original même , quand il reste ; voilà
la regle et le meilleur moyen de réüssir.
Tout ce qui est permis , s'il y a déja
une Traduction de l'Ouvrage en ques
tion , c'est de s'en aider , et non pas de
la prendre pour guide , encore moins de
se contenter simplement de la retourner.
Mais si par impossible nous avions perdu
P'Original d'un Auteur Grec ou Romain ,
traduit en notre Langue dans le 16. siecle
, et qu'il ne nous en restât plus que
la Traduction , je crois que ce seroit rendre
service au Public de la réformer
d'en corriger les tours et les expressions *
qui auroient vieillis ; en un mot ,
de traduire
la Traduction même , afin de la
mettre en état d'être lûë du commun
des Lecteurs , pour qui la Langue Françoise
, telle qu'on la parloit et qu'on l'écrivoit
il y a 200, ans , est presque inintelligible
, ou du moins fort désagréable
.
Il est évident que ce qui seroit utile
par rapport à une Traduction devenuë
en quelque sorte Original par la perte
de l'Ouvrage ancien , ne le seroit pas
moins par rapport à un Original même.
Je veux dire par rapport à un Ouvrage
composé avant le changement conside
rable qui est arrivé dans notre Langue.
II. Vol.
Or
JUIN. 17330 1281
Or tel est le Livre fameux des Essais
de Montaigne ; il me semble même qu'à
mérite égal , nous devrions être plus curieux
de pouvoir lire avec plaisir l'Ouvrage
d'un de nos Compatriotes , que
celui d'un Grec ou d'un Romain.
Voici donc les raisons qni me font
juger qu'une espece de Traduction des
Essais de Montaigne pourroit être utile
et agréable au Public. Montaigne si moderne
dans sa maniere de penser , également
fine et judicieuse , est beaucoup
plus vieux , quant au stile , que la plupart
des Auteurs ses contemporains , plus
vieux , par exemple , qu'Amyot et que
Charron . La Langue , dans laquelle il a
écrit , n'est presque plus celle qu'on parle
maintenant; son Livre n'est presque plus
un Livre François . Outre plusieurs mots
de son invention qu'on ne trouve que
chez lui , il en employe un grand nom
bre qui depuis long-temps ont cessé d'être
en usage , et qui même étoient déja
vieillis lorsqu'il écrivoit. Mais sa maniere
d'écrite differe encore plus de la
nôtre les tours que par
par
les mots. Il
est assez rare d'en rencontrer quelqu'un
dans les Essais dont on pût se servir
aujourd'hui , et c'est là principalement ce
qui le rend obscur . Disons tout la
pu-
11. Vol. Bij reté
1282 MERCURE DE FRANCE
grammaticale contribuë infiniment à la
netteté du stile ,et Montaigne n'étoit rien
moins que puriste ; son stile est vifet brillant
, mais peu correct et peu exact pour
son temps même. Il est plein de négligences,
de barbarismes, d'équivoques , de
constructions louches , et il naît de tous
ces défauts un grand désagrément pour
la plupart des Lecteurs , dont le principal
est , comme je l'ai dit , la difficulté
d'entendre. J'avoue que notre ancien langage
a bien des graces pour ceux qui y
sont accoûtumez ; ils en regrettent la
fotce et la naïveté ; mais tous les autres.
et sur tout les femmes , le trouvent bas
et grossier.
Aussi Montaigne , si celebre et si estimé,
est- il assez peu lû.Sur sa grande réputation
on désire de le connoître, pour cela
on lit quelques Chapitres de ses Essais
mais on est bien - tôt las et dégoûté. La
lecture de ce Livre , si amusant en luimême
, est devenue une étude et un travail
, encore n'entend - on pas tout ce
qu'on lit. Pour moi j'avoue qu'il me reste
encore bien des Passages dans cet Auteur
dont il me faudra chercher l'éclaircissement
auprès des Gens de Lettres , si j'execute
le Projet de le rajeunir et de l'ha
biller à la moderne.
·11. Vol. Mais
JUIN . 1733. 1283
Mais ne craignez vous point , me dirat'on
, d'affoiblir Montaigne , en lui ôtant
son vieux langage , de le défigurer en
voulant le corriger ? Croyez - vous que
votre prétendue Traduction ait les beautez
de l'Original ? Non , sans doute , je
ne le crois pas; mais cette objection ne fait
pas plus contre moi que contre tous les
Traducteurs . Demandez aux Sçavans qui
estiment le plus la Traduction d'Homere
par Madame Dacier , si ce Poëte leur
fait autant de plaisir dans le François que
dans le Grec ; ils vous répondront tous
qu'Homere perd infiniment dans cette
Traduction , qu'elle est de beaucoup inférieure
à l'Original , quoique très- élégante
et très- fidelle ; mais que tel est le
sort de toutes les Traductions d'Ouvrages
de pur agrément ; qu'ainsi ces Traductions
ne sont faites que pour ceux
qui ignorent ou qui ne sçavent qu'im
parfaitement la Langue des Auteurs traduits.
Elles facilitent à ceux - ci la lec
ture des Originaux mêmes , en les aidant
à les entendre , et elles font connoître à
ceux-là jusqu'à un certain point des Ouvrages
estimables , ou du moins assez fameux
pour mérirer d'être connus. Ce
seront là , comme je l'espere , les avantages
de mon travail sur Montaigne. Je
II. Vol. Pentre284
MERCURE DE FRANCE
•
l'entrepreds pour ceux qui ne lisent point
cet Auteur , rebutez par ce qui leur paroît
de grossier et de barbare dans son
langage et pour ceux qui ne l'entendent
qu'avec peine , faute d'habitude avec nos
anciens Ecrivains. Je veux leur faire connoître
l'homme du monde , qui en s'étudiant
et se peignant lui-même , a le
mieux connu et le mieux développé le
coeur de l'homme. Je veux les mettre
en état de lire avec plaisir un Ouvrage
de Morale également agréable et solide.
Mais qui n'en connoît pas le mérite ? Et
pourrois - je ajoûter quelque chose aux
louanges que lui ont données les plus celebres
Ecrivains des deux derniers siecles?
On peut voir ces éloges dans les dernieres
Editions de Paris et de Hollande
mais ce que tout le monde ne sçait pas
et n'est pas à portée de sçavoir , c'est que
sans parler de Charron , ( 1 ) ceux qui depuis
60. ou 85. ans ont écrit avec le plus
(1 ) Charron fit un merveilleux cas des Essais de
tet Auteur , et en adopta plusieurs maximes . On
peut croire sans témerité que celui de ces deux Amis
qui eût du instruire l'autre en fut le Disciple
et que le Théologien appret plus de choses du
Gentilhomme , que celui - cy du Théologien . Il y a
dans les Livres de la Sagesse une infinité de pensées
qui avoient paru dans les Essais de Montaigne.
Dictionnaire de Bayle , Article Charron.
11. Vol.
de
JUIN. 1733. 1285
de succès sur la Morale , comme M. de
la Rochefoucault , M. de la Bruyere , &c.
et ceux mêmes qui en ont écrit le plus
chrétiennement , comme Mrs Paschal et
Nicole , ont pris dans Montaigne une
partie de ce qu'ils ont de meilleur. Je
sçai même de bonne part que M. Paschal
, entr'autres , l'avoit toujours entre
les mains ; et qu'il n'y avoit point de Livre
qu'il eût plus médité. Ecoutons ce
qu'il en dit , c'est en deux mots la plus
forte louange qu'on ait donnée à Mon,
taigne , et en même-temps la plus bonorable
pour lui par la qualité du Panégyriste
: Ce que Montaigne a de bon , ditil
, ne peut être acquis que difficilement ;
ce qu'il a de mauvais , j'entens hors les
moeurs , eût pu être corrigé dans un moment ,
si on l'eût averti qu'il faisoit trop d'histoi
res et qu'il parloit trop de soy.
Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si
ce Jugement de M. Paschal sur Montaigne
, est exactement vrai dans toutes
ses parties ; mais il est toujours certain
qu'on peut distinguer dans cet Auteur ,
comme dans plusieurs autres , les deffauts
de l'Ecrivain et les deffauts de l'homme ,
et qu'il ne lui eût pas été également facile
de corriger dans son Livre ces deux
sortes de deffauts . Il n'en est pas de même
II. Vel.
1286 MERCURE DE FRANCE .
à mon égard je puis corriger dans un
moment ce que Montaigne a de mauvais
du côté des moeurs. Il ne m'en coûtera
pas davantage pour corriger une pensée
libertine ou un trait licentieux , que
pour supprimer une pensée simplement
fausse , ou un trait d'Histoire peu interessant
; et il me sera aisé par quelques retranchemens
, de rendre son Livre également
propre à former le coeur et l'esprit ;
je ne dirai point que M.Paschal éroit peutêtre
un peu trop sévere ; qu'on pourroit
donner un bon sens à quelques Endroits
des Essais qui ont principalement donné
licu à sa Critique. Je passe de bonne foi
condamnation sur cet article. J'examinerai
dans un Discours exprès sur Montaigne
, jusqu'à quel point on peut l'excuser
; mais j'avoue aujourd'hui qu'il est
impossible de le justifier entierement , et
ce mêlange de choses utiles et dangereuses
pour les moeurs , qui se trouve dans
son Ouvrage , est un des principaux motifs
qui m'ont fait entreprendre celui que
je prépare. Je ne crois pas que les personnes
vrayement raisonnables ayent grand
regret à ce qu'il me faudra supprimer
dans ma Traduction , ce n'est pas assurément
ce qu'il y a de plus beau dans
l'Original.
II. Val
Quelque
JUIN. 1-33 : 1287
Quelque estime que jaye pour Moitaigne,
je ne conviens pas qu'il se soutienne
également par tout ; ainsi outre les retranchemens
dont je viens de parler je
ne me ferai point de scrupule de suppri
mer tout ce qui me paroîtra peu capable
de plaire. Je ne veux pas dire que je retrancherai
toutes les pensées fausses, tous
les raisonnemens peu solides qu'on lui
a reprochez ; ce seroit priver les Lecteurs
d'une infinité de choses très agréa
bles. Il y a un faux grossier qui rebute
et qui révoltes je ne ferai point grace à
celui là , mais il y a un faux délicat et
spécieux plus picquant quelquefois et
plus amusant que le vrai mêine. C'est
Souvent en deffendant une mauvaise cause
qu'un habile Avocat montre plus d'esprit
et d'éloquence.
En géneral cette espece de Traduction
sera extrêmement libre , sans quot je ne
crois pas qu'on la pût lire avec plaisir ,
mais je n'aurai pas moins d'attention à
faire ensorte qu'on y sente et qu'on y
reconnoisse bien le caractere de Montaigne.
Quelquefois je prendrai seulement
le fond de sa pensée et je lui donnerai
un tour different de celui dont il s'est
servi . J'abregerai ses Histoires et les raconterai
à na maniere. Au lieu de le
II. Vol Bv
suivre
1285 MERCURE DE FRANCE
suivre dans son désordre , j'essayerai de
le corriger jusqu'à un certain point , de
mettre un peu plus de suite dans ses
idées et de les arranger d'une maniere ,
si non plus naturelle , au moins plus raisonnable
. Enfin je pousserai la liberté jusqu'à
ajouter , lorsque je croirai le pouvoir
faire utilement ou agréablement pour le
Lecteur.
Je ne ferai point difficulté de me servir
de quelques mots , qui , quoique vieillis ,
ne sont pourtant pas absolument hors
d'usage , lorsque je ne pourrai les rendre
par aucun autre , ou même lorsque ceux
qu'on leur a substituez me paroîtront
moins forts et moins expressifs. La Langue
Françoise s'est extrémement enrichie
depuis Montaigne ; mais il faut convenir
aussi que nous avons perdu plusieurs mots
qui n'ont point été remplacez , ou qui ne
Font été qu'imparfaitement , c'est à - dire
ausquels on n'a point fait succeder de
Synonimes parfaits . Il eût bien mieux
valu acquérir et ne ricn perdre , et par
conséquent il est à propos de prévenir
de nouvelles pertes en conservant d'anciennes
expressions qui font partie de la
richesse de notre Langue , et que nous ne
pourrions perdre sans nous appauvrir ,
puisque nous n'en avons point d'autres
II. Vol.
JUIN. 1733. 1289
à mettre à leur place. D'ailleurs on se
sert encore dans la conversation de quelques-
unes de ces expressions , quoiqu'on
les ait presque bannies des Livres. Ainsi
en les employant je conserverai d'autant
mieux le caractere de Montaigne , qui
fait profession d'écrire d'un stile naïf et
familier , tel sur le papier qu'à la bouche.
Pour mieux faire connoître Montaigne
et sur tout pour donner quelque idée
des agrémens de son stile , de ces tours
heureux et de ces expressions de génie
dont il est plein , je rapporterai quelquefois
au bas des pages ses propres paroles
et les endroits de son Texte qui me
paroîtront les plus singuliers et les plus
frappans. Cet Extrait sera sans doute ce
qu'il y aura de plus agréable dans mon
Livre ; mais je pense aussi que si je le.
donnois tout seul et sans une Traduction
suivie du Texte même , il ne plairoit
point à la plupart de ceux que j'ai
principalement en vûë. J'en ai pour garant
le Livre qu'on a donné au Public
sous le titre de Pensées de Montaigne ,
propres à former l'esprit et les moeurs. Ce
Livre n'a point eû de succès et il ne pouvoit
en avoir ; il est inutile à ceux qui
sont en état de lire Montaigne avec plai
sir ; outre que ces Pensées séparées de ce
II. Vol.
B vj qui
1200 MERCURE DE FRANCE
à ceux
qui les précede et de ce qui les suit dang
le corps de l'Ouvrage n'ont plus la même
force ni la même grace ; quant
à qui la lecture de Montaigne n'est pas
agréable , par les raisons que j'ai dites ,
on voit bien que cer Extr it où l'on n'a
presque rien changé pour le stile doit
avoir pour eux à peu près les mémes
inconvéniens que l'Ouvrage entier.
Il ne me reste plus qu'à mettre sous
les yeux du Lecteur un Essai de mon
travail , il en jugera mieux par là que
par tout ce que je lui en pourrois dire.
Je ne crois pas qu'on désaprove mon
Projet , il me paroît évidemment bon ,
mais j'ai bien lieu de craindre que l'execution
n'y réponde pas. C'est sur ce point et
principalement sur la maniere d'executer
mon Projet , que je prie les personnes
habiles de vouloir bien me donner leurs
avis. Je les leur demande avec un désir
sincere de les obtenir et d'en profiter. Si
je ne puis pas être toujours docile , du
moins je serai toujours reconnoissant:
ESSAIS DE MONTAIGNE,
Livre Premier , Chapitre Premier.
Par divers moyens on arrive à pareille fin.
La soumission , l'humble priere , les
II Vol larmes
JUIN Ú I N.
1298 . 1733 .
farmes , sont le moyen
le plus ordinaire
d'amollir
les coeurs de ceux qu'on a
off nsez , lorsqu'ayant
la vengeance
en
main ils nous tiennent à leur mercy . Parlà
, on les excite à la pitié. Cependant
l'a
fermeré
, la résolution
et même les bravades
, moyens
tout contraires
, ont quelquefois
produit
le même effet en donnant
au vainqueur
de l'estime
, et de l'a
miration
pour le vaincu . Edouard
, ( 1 )
Prince de Gilles , grand homme
en toutes
manieres
, ayant été sensiblement
offensé
par les Limousins
, assiegea
Limoges
et la prit d'assaut
; tout fut abandonné
à l'épee du Soldat , sans distinction
d'âge ni de sexe. Lorsqu'il
fut entré dans
la Ville , les femmes
, les enfans , tout
le Peuple , se jetterent
à ses pieds et lui
demanderent
la vie avec les cris les plus
touchants
; rien ne put l'arrêter
. Mais
avançant
toujours
, il apperçut
trois Gentilshommes
François
, qui avec une hardiesse
incroyable
, soutenoient
seuls l'effort
de son Armée
victorieuse
; la conderation
et le respect d'une si rare valeur,
fit sur lui ce que n'avoient
pû faire les
cris d'un Peuple expirant
. Sa colere 'ap-
(1 ) Pere de l'infortuné Richard II et Fils d'E
douard III. Roy d'Angleterre. Cette Notte et les.
suivantes , sont prises de l'Edition de M. Coste
II. Vol.
paisa
1292 MERCURE DE FRANCE
paisa , et il commença par ces trois vaillants
hommes à faire miséricorde à tous
les autres habitans.
Scanderberg , Prince de l'Epire , poursuivant
un de ses Soldats pour le tuer ;
ce Soldat , après avoir inutilement essayé
de l'appaiser par toute sorte d humilité
et de prieres , se résolut à toute extrémité
de l'attendre l'épée à la main.
Cette action hardie arrêta la furie de
son Maître , qui lui pardonna pour lui
avoir vû prendre un si honorable parti.
Er qu'on ne dise pas que le Soldat déterminé
à se bien deffendre , fit peut- être
quelque peur au Prince ; sa valeur extraordinaire
est trop connue pour permettre
un pareil soupçon.
L'Empereur Conrad , troisième , ayant
assiegé Winsberg , où étoit renfermé
Guelphe , Duc de Baviere , ne voulut jamais
condescendre à de plus douces conditions
, quelques viles et lâches satisfactions
qu'on lui offrît , que de permettre
aux Dames qui étoient dans la Ville d'en
sortir à pied , leur honneur sauf , avec
ce qu'elles pourroient emporter sur elles .
Ces femmes , d'un coeur magnanime , s'aviserent
de charger sur leurs épaules leurs
maris , leurs enfans , et le Duc même.
L'Empereur prit si grand plaisir à voir
11. Vol. cette
JUIN. 1733. 1293
cette génereuse tendresse , qu'il en pleura
de joye. Dèslors il cessa de haïr le Duc
de Baviere et en usa très - bien avec lui
dans la suite.
·
Ces exemples prouvent d'autant mieux
ce que j'ai avancé en commençant , c'està
dire , que la résolution et le courage
sont quelquefois plus propres à adoucir
les coeurs que la soumission , qu'on voit à
de grands hommes assaillis , pour ainsi
dire , et essayez par ces deux moyens , en
soutenir l'un sans s'ébranler et fléchir
sous l'autre, ils m'emporteroient aisément
tous les deux , car je suis naturellement
tres miséricordieux et tres - doux . Cependant
je me rendrois plus aisément
encore par pitié , que par tout autre
motif. La seule compassion du malheur
suffiroit sans l'admiration de la vertu .
Cette disposition n'est pourtant guéres
stoïcienne ; ces Philosophes condamnent
la pitié comme une passion vicieuse et indigne
du Sage ; ils veulent qu'on secoure
les malheureux , qu'on console les affligez
, mais ils ne veulent pas qu'on leur
compatisse et qu'on soit touché de leurs
maux . On dire
peut
de
que rompre son
coeur à la pitié , c'est un effet de la facilité
et de la molesse du temperament
d'où il arrive que les naturels les plus
II. Vol. foi294
MERCURE DE FRANCE
foibles , comme les erfans et les femmes,
et ceux qui ne sont pas endurcis l'expar
périence, comme la plupart des personnes
du peuple se laissent aisément toucher
de compassion . Ainsi , quand après
avoir dédaigné les larmes et les pleurs ,
on se rend à la vue d'une action coura
geuse , on fait voir en même temps la
force de son ame , et son affection pour
l'honneur et la vertu .
Néanmoins la fermeté et la hauteur
peuvent aussi réussir sur les ames les
moins g nereuses , sur le Peup e même ,
soit en inspirant de l'estime, soit en donnant
de la crainte ; témoin les Thébains.,.
( 1 ) qui ayant formé en justice une accusation
capitale contre leurs Generaux,
pour avoir continué leur Charge au delà
du temps qui leur avoit été prescrit ,
eurent bien de la peine à absoudre Pélopidas
qui plioit sous le faix de leurs accusations
, et ne se deffendoit qu'en demandant
grace , au lieu qu'Epaminon
das venant à raconter magnifiquement
ses grandes actions , et les reprochant an
Peuple avec fierté , il n'eut pas le coeur
de prendre seulement les Balotes en
main et l'assemblée se sépara , loüanť
( 1 ) Plutarque , dans son Traité , où il examine
comment on peut se loüer soi-même ,, ch . S.
11. Vol. hau
JUIN. 1733. 1295
hautement la noble assurance de ce grand
homme .
Le vieux Denys - Tyran de Syracuse
ayant pris la Ville de Khege , après des
longueurs et des difficultez extrêmes , voulut
faire un exemple de vengeance qui
pût épouvanter ses ennemis en la personne
du Capitaine Phiton ( 1 ) , Grand
Homme de bien , qui avoit deffendu la
Place avec la derniere opiniâtreté. Il lui
dit d'abord , comment le jour précédent
il avoit fait noyer son propre fils et tous
ses parens. A quoi Phiton répondit seu
lement qu'ils en étoient d'un jour plus
heureux que lui ; ensuite pour joindre l'ignominie
à la cruauté , il le fit traîner tout
nud par la Ville , et charger en cet état
de coups et d'injures ; mais Phiton parut
toujours ferme et constant , publiant
à haute voix , l'honorable et glorieuse
cause du traitement indigne qu'on lui
faisoit souffrir. Alors Denys lisant dans
les yeux d'un grand nombre de ses Soldats
, qu'au lieu de s'irriter des bravades
de cet ennemi , ils paroissoient vouloir se
mutiner , et même arracher Phiton d'entre
les mains des Bourreaux , sutpris et
touchez d'une vertu si rare , il fit cesser
( 1) Diodore de Sicile, liv. 14. ch . 29.
II. Vol
son
1296 MERCURE DE FRANCE
son supplice et l'envoya secretement
noyer à la Mer.
Au reste il ne manque pas d'exemples
contraires à ceux- cy ; ce qui fait voir l'inconstance
; et si cela se peut dire , la variation
de l'homme. Dans les mêmes circonstances
il agit différemment et reçoit
des mêmes objets des impressions tout
opposées , d'où il s'ensuit qu'il n'est pas
sûr d'en juger d'une maniere constante et
uniforme. Pompće pardonna à toute une
Ville , contre laquelle il étoit fort irrité ,
en considération de la magnanimité d'un
de ses habitans , qui se chargeoit seul de
la faute publique , et ne demandoit autre
grace que d'en porter seul la peine . Sylla ,
au contraire , dans une occasion semblable
, n'eut aucun égard à une pareille générosité.
Mais voicy un exemple plus directement
contraire encore aux premiers que
j'ai rapportez. C'est Alexandre qui me le
fournit : Ce Héros aussi gracieux aux
vaincus que redoutable aux ennemis
aussi doux après la victoire , que terrible
dans le combat. En forçant la Ville de
Gaza après la glorieuse résistance de Bétis
qui y commandoit , il rencontra ce
Vaillant homme seul et abbandonné des
II.Vol. siens ,
JUIN.
1733.
1297
siens , presque désarmé , tout couvert
de sang et de playes , combattant encore
au milieu d'une Troupe de Macedoniens
qui l'environnoient de toutes parts, piqué
d'une victoire si cherement acheptée ,
car entr'autres dommages , il avoit reçu
deux blessures en ce Siége , ( 1 ) Bétis , lui
dit-il , tu ne mouras pas , comme tu las
souhaité , attens toy aux plus horribles
tourmens. Mais Bétis ne daigna pas seulement
lui répondre et se contenta de le
regarder d'un air fier et insultant . Voyezvous
, dit alors Alexandre , cet orgueilleux
silence ? a-t- il fléchi le génoüil ? at-
il dit une parole de soumission ? je
vaincrai ce silence obstiné , et si je n'en
tire autre chose ,j'en tirerai pour le moins
des gemissemens. Alors enflammé de
colere , il traita Bétis vivant , comme
Achille avoit traité Hector mort. Seroitce
donc que la force de courage lui fut
si naturelle et si familiere,que ne l'admirant
point , il la respectât moins ? Seroitce
envie , comme s'il n'eut appartenu
qu'à lui d'être vaillant jusqu'à un certain
point ? Seroit-ce enfin pur emportement,
et l'effet d'une colere incapable d'être
arrêtée ? Quel horrible carnage ne fit - il
point faire encore dans la prise de The-
( 1 ) Quint. Curt. liv. 4.
11. Vol. bes
,
1298 MERCURE DE FRANCE
bes , plus de 6000 hommes furent passez
au fil de l'épée , sans qu'aucun d'eux prit
la fuite , ni demandât quartier.La mort de
tant de vaillants hommes n'excita aucune
pitié dans le coeur d'Aléxandre , et
un jour ne suffit pas pour assouvir sa vangeance.
Le carnage ne s'arrêta qu'à ceux
qui étoient désarmez , aux vieillards
aux femmes , et aux enfans , et il en fut
fait 30000 Esclaves.
CHAPITRE II.
De la Triftesse.
Je suis des plus exempts de cette pas
sion , qui me paroît non - seulement haïssable
, mais méprisable , quoique le monde
ait pour elle un certain respect ; il en
habille la sagesse , la vertu , la dévorion ,
sot et vilain ornement. J'aime bien mieux
les Italiens; dans leur Langue, Tristezza ,
veut dire , malignité ; en effet , c'est une
passion toujours nuisible , déraisonnable,
qui a même quelque chose de foible
et de bas , et c'est sur tout en cette derniere
qualité que les Stoïciens , les plus
fiers de tous les Philosophes , en deffendent
le sentiment à leur Sage. Mais mon
dessein icy n'est pas tant de la considerer
moralement , que physiquement , et sur
II. Vol.
cela
JUIN. 1733 1299
cela voici quelques traits d'histoire assez
singuliers.
;;
Psammenite ( 1 ) , Roy d'Egypte , ayant
été défait et pris par Cambises , Roy de
Perse , vit passer devant lui sa fille prisonniere
, vétue en esclave , qu'on envoyoit
puiser de l'eau ; plusieurs de ses
sujets qui étoient alors auprès de lui ne
purent retenir leurs larmes pour lui il
ne donna d'autre marque de douleur que
de rester en silence , la vuë baissée . Voyant
ensuite qu'on menoit son fils à la mort
il ne changea point de contenance ; mais
enfin ayant aperçu un de ses Domestiques
qu'on conduisoit parmi les captifs ,
il donna les marques du dernier déses
poir .
La même chose arriva à un de nos Prin
ces , qui reçut avec une constance extrê
me la nouvelle de la mort de son frere
aîné , qui étoit l'appui et l'honneur de sa
Maison ; et bien- tôt après , celle de la
mort d'un second frere , sa seconde esperance
; mais comme quelques jours après
un de ses gens vint à mourir , il se laissa
emporter à ce dernier accident , et s'abandonna
aux larmes et aux regrets , de
maniere même que quelques- uns en prirent
occasion de croire qu'il n'avoit été
( 1 ) Herod. liv. 3.
II. Vol, bien
1300 MERCURE DE FRANCE
ge
bien touché que de cette derniere mort ;
mais la verité est qu'étant déja plein et
comblé de tristesse , la moindre surchar
l'accabla , et lui fit perdre enfin toute
patience . On pourroit dire la même chose
de Psamménite , si ce n'est qu'Hérodote
, dont j'ai tiré ce trait d'histoire ,
ajoute que Cambises demandant à ce
malheureux Roy , pourquoi n'ayant pas
paru fort touché du malheur de son fils
et de sa fille , celui de ses amis lui avoit
été si sensible ; c'est , répondit- il , que ce
dernier malheur se peut signifier par des
larmes au lieu que l'autre est au - dessus
de toute expression. Il y a du vrai dans
cette réponse , mais il me semble que ce
m'étoit pas à Psammenite à la faire ; convient-
il à un homme extrêmement affligé
de philosopher sur la douleur ?
Niobé changée en Rocher , après la
mort de tous ses Enfans , est une fiction
qui exprime assez heureusement l'état
de stupidité où jette une douleur extrê
me( i ) ne nous arrive-t- il pas au premier
instant d'une fâcheuse nouvelle de
nous sentir saisis , sans action et sans
mouvement , et ensuite de pleurer , de
nous plaindre ; l'ame se relâchant , pour
( 1 ) Cura leves loquuntur , ingentes stupent. Se
meq. Hypol. act . 2.
II. Vol. ainsi
JUIN. 1733. 1301
ainsi dire , et se mettant plus au large et
plus à son aise.
Dans la Guerre du Roy Ferdinand ,
contre la veuve du Roy Jean de Hongrie
, un Officier entre les autres , attira
sur lui les yeux de toute l'Armée par son
extrême valeur ; chacun lui donnoit des
loüanges sans le connoître , et étant mort
dans cette Bataille où il avoit donné tant
de preuves de courage , il fut extrêmement
regrété, sur tout d'un Seigneur Allemand
, charmé d'une si rare vertu. Le
corps du mort étant rapporté , celui- cy
s'approcha , comme beaucoup d'autres ,
par curiosité, et il reconnut son fils. Cela
augmenta la compassion des assistans. Lui
seul , sans rien dire , sans répandre une
larme, se tint debout, regardant fixement
le corps de son fils , jusqu'à ce qu'il tomba
enfin roide mort.
Il en est de l'amour comme de la tristesse
; qui peut dire à quel point il aime.
Aime peu , dit Pétrarque. Aussi n'est- ce
pas dans les instans où le sentiment de
l'amour est le plus vif , qu'on est le plus
propre à en persuader l'objet aimé par
ses paroles , et même par ses actions. En
general, toute passion qu'on peut examiner
et sentir avec reflexion n'est que médiocre.
La surprise d'un plaisir inattendu
II. Vol.
pro
1302 MERCURE DE FRANCE
produit sur nous le même effet qu'une
douleur soudaine. Une femme Romaine
mourut de joïe en voïant son fils de re
tour après la Bataille de Cannes. Sophocles
et Denys le Tyran moururent de la
même maniere , au rapport de Pline ( 1 ) ,
pour avoir remporté le Prix de la Tragédie.
Talva mourut en Corse , en lisant
la nouvelle des honneurs que le Sénat
de Rome lui avoit décernez . La prise
de Milan , que le Pape Leon X. avoit
extrêmement souhaitée , lui causa une
joïe si vive , qu'il lui en prit une grosse
fiévre , dont il mourut . Enfin , pour citer
quelque chose de plus fort encore , Diodore
le Dialecticien mourut sur le champ
en son Ecole , honteux , ou pour mieux
dire , désesperé de ne pouvoir se démêler
d'une mauvaise difficulté qu'on lui faisoit
; pour moi je n'éprouve point de ces
violentes passions ; mon ame est plus forte
et moins sensible , et elle se fortifie
encore tous les jours par mes réfléxions.
( 1 ) Plin. Natur. Hist. liv. 7. ch. 53. Pudore
Diodorus sapientia dialectica Professor lusoriâ quastione
non protinus ad interrogationes Stilponis dissolute
.
II.Vol. CHAS
JUI N. 1733- 1303
•
CHAPITRE IV.
Que l'ame dans ses passions se prend à des
objets faux et chimériques , quand les
vrais lui manquent.
Un Gentilhomme de mon Païs , tres
sujet à la goutte, étant pressé par les Médecins
de quitter absolument l'usage des
Viandes salées , avoit coutume de répondre
assez plaisamment, que dans les douleurs
que son mal lui faisoit souffrir , il
vouloit avoir à qui s'en prendre , et que
maudissant tantôt le Cervelas , tantôt la
Langue de Boeuf et le Jambon , il se sentoit
soulagé. Le bras étant haussé pour
frapper , on ressent de la douleur si on
manque son coup. Une vue pour être
agréable , ne doit pas être trop étenduë
mais plutôt bornée à une certaine distance.
Le vent perd sa force en se répandant dans
un espace vuide , à moins que des Forêts
touffuës ne s'opposent à son passage ( 1 ).
De même , il semble que l'ame ébranlée
et émuë se perd en soy même , si on ne
lui donne quelque objet où elle se pren-
( 1 ) Ventus ut amittit vires , nisi robore densa ,
Occurrant silva, spatio diffusus inani.
Lucan. liv. 3.
II. Vol.
ne , C
#304 MERCURE DE FRANCE
ne , pour ainsi dire , et contre lequel
elle agisse. Plutarque dit, au sujet de ceux
qui s'attachent à un Singe , à un petit
Chien , à des Oiseaux , que la faculté
d'aimer qui est en nous , se jette en quelque
sorte sur ces objets ridicules , faute
d'autres , et plutôt que de demeurer inutile
et sans action .
Souvent en s'attachant à des Phantômes vains
Notre raison séduite , avec plaisir s'égare ;
Elle-même jouit des objets qu'elle a feints ;
Et cette illusion pour quelque temps répare
Le deffaut des vrais biens que la nature avare
N'a pas accordez aux humains ( 1).
Les Bêtes s'attaquent à la Pierre et au
Fer qui les a blessées , et leur rage les emporte
jusqu'à se vanger à belles dents
sur elles- mêmes du mal qu'elles sentent.
Nous inventons des causes chimériques
des malheurs qui nous arrivent ; nous
nous en prenons aux choses inanimées, et
nous tournons notre colere contre elles.
Arrêtez- vous , calmez -vous , aimable et
( 1 ) J'ai mis ces beaux Vers de M. de Fontenelle
, pour rendre ces paroles de Montaigne
Nous voions que l'ame en, ses passions se pipe plutôt
elle-même , se dressant un sujet faux et fantastique
, voire contre sa propre créance , que de n'agir
contre quelque chose,
II.Vol tenJUIN
. 1733
1305
tendre soeur qui pleurez si amérement ce
frere genereux que le sort aveugle des
armes vient de vous enlever dans la fleur
de son âge ; ces belles tresses blondes que
vous arrachez , ce Sein d'une blancheur
éclatante que vous déchigez , ne sont
pas la cause de sa mort.
-
Tite Live parlant de l'Armée Romaine
en Espagne , après la perte des deux
illustres Freres qui la commandoient ,
chacun , dit- il , se prit aussi - tôt à pleurer
et à se battre la tête. C'est un usage
commun dans les grandes afflictions ; mais
rien n'est plus plaisant que ce mot du
Philosophe Bion , au sujet d'un Roy qui
s'arrachoit les Cheveux de désespoir: Pense-
t-il que la Pelade appaise la douleur.
On a vu des Joueurs furieux de la perte
de leur argent , manger les Cartes et engloutir
les Dez. Xercés foüetta la Mer
et envoya un Cartel de deffi au Mont
Athoz. Cyrus employa toute son armée
pendant plusieurs mois à se vanger de la
Riviere de Gyndus , dans laquelle il avoit
couru risque de périr en la passant.Caligula
( 1 ) fit abbatre une très- belle maison
où sa mere avoit été enfermée quelque
temps, comme en prison , à cause du
déplaisir qu'elle y avoit eu.
( 1 ) Senec, de ira , liv. 3. ch. 22 .
II.Vol. Lo
Cij
356 MERCURE DE FRANCE
Le Peuple disoit en ma jeunesse , qu'un
Roy de nos voisins ayant été puni de
Dieu miraculeusement , à peu près comme
Héliodore , fut battu de Verges dans
le Temple de Jerusalem , il défendit , pour
s'en vanger , qu'on le priât, qu'on parlât
de lui , et même qu'on crût en lui pendant
dix ans ; par où l'on vouloit faire
connoître,non pas tant la sottise , que la
vanité naturelle à la Nation dont on faisoit
ce conte ; au reste il n'y a point de vanité
sans sottise , mais de telles actions
tiennent encore plus de l'orgueil et de
l'audace insolente , que de la bétise . Auguste
( 1 ) ayant essuyé sur Mer une violente
tempête , se mit à menacer Neptune
et deffendit qu'on portât son image
aux Jeux du Cirque , avec celles des autres
Dieux. Après la défaite de Varus en
Allemagne , il donna des marques d'une
douleur extraordinaire , jusqu'à frapper
de la tête contre la muraille , et on l'entendoit
s'écrier incessamment : Varus
rend moi mes Légions ; il n'y a en ceci
de la folie, mais c'est folie et impiété
que
tout ensemble de s'addresser à Dieu même
ou à la fortune , comme si elle avoit
des oreilles pour entendre nos imprécations
. Les Thraces tiroient contre le Ciel
(1 ) Suetone , dans la vie d'Auguste.
JI. Vol.
quand
JUIN.
1307
1733.
quand il tonnoit , comme pour ranger
Dieu à la raison , à coups de Fléches ; c'étoient
de vrais Titans . Un ancien Poëte ,
cité par Plutarque ( 1 ) , dit ,
Point ne se faut courroucer aux affaires ;
Il ne leur chaut de toutes nos coleres .
C'est à nous mêmes , c'est au dérégle
ment de notre esprit qu'il faut s'en prendre
de la plus grande partie de nos maux;
c'est à lui qu'il faut dire des injures , et
nous ne lui en dirons jamais assez .
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Résumé : PROJET d'une nouvelle Edition des Essais de Montaigne, &c.
Le texte présente un projet de nouvelle édition des 'Essais' de Montaigne. L'auteur souhaite consulter des gens de lettres et pressentir le goût du public avant de publier cet ouvrage, qui est une sorte de traduction des 'Essais'. Il anticipe les critiques sur la traduction d'un texte français, soulignant que la raillerie serait mal fondée s'il traduit à partir de l'original plutôt que d'une traduction précédente. Il estime que traduire à partir de l'original est la meilleure méthode, même si une traduction existe déjà. Montaigne, bien que moderne dans sa manière de penser, utilise un style de langue archaïque, rendant ses écrits difficiles à comprendre pour les lecteurs contemporains. L'auteur propose de moderniser le langage de Montaigne pour le rendre accessible, tout en conservant son caractère et ses idées. Il reconnaît que cette traduction ne pourra pas égaler l'original mais facilitera la lecture pour ceux qui ne connaissent pas bien l'ancien français. L'auteur mentionne également l'influence de Montaigne sur des écrivains célèbres comme La Rochefoucauld, La Bruyère, Pascal, et Nicole. Il prévoit de supprimer les passages licencieux ou moralement discutables pour rendre l'œuvre appropriée à un public plus large. La traduction sera libre, avec des abréviations, des réarrangements et des ajouts pour améliorer la clarté et l'agrément de la lecture. L'auteur conservera certains mots vieillis pour préserver la richesse de la langue française et le style familier de Montaigne. Des extraits des textes originaux seront inclus pour illustrer les qualités stylistiques de Montaigne. Le texte traite également de l'ouvrage 'Pensées de Montaigne' et de son manque de succès, car il est inutile pour ceux qui peuvent lire Montaigne avec plaisir et perd sa force lorsqu'il est séparé du corps de l'œuvre. L'auteur présente ensuite un essai sur les moyens de toucher les cœurs des vainqueurs, illustrant que la soumission et les prières, ainsi que la fermeté et le courage, peuvent parfois produire le même effet. Plusieurs exemples historiques sont cités, comme Édouard, Prince de Galles, qui fut ému par la bravoure de trois gentilshommes français à Limoges, et Scanderberg, qui pardonna à un soldat qui se défendit avec honneur. L'auteur mentionne également des exemples où la résolution et le courage ont adouci les cœurs des vainqueurs, comme celui de l'Empereur Conrad et des femmes de Winsberg. Il conclut en soulignant que la pitié et l'admiration de la vertu peuvent influencer les décisions des grands hommes. Le texte explore diverses réactions humaines face à des émotions intenses, telles que la douleur et la joie. Il commence par décrire l'état de stupéfaction et d'immobilité qui peut suivre une nouvelle douloureuse, illustré par le mythe de Niobé. Un exemple historique est donné : un seigneur allemand, après avoir reconnu le corps de son fils mort au combat, reste silencieux et immobile avant de mourir à son tour. Le texte compare ensuite l'amour et la tristesse, notant que les passions vives sont difficiles à exprimer. Il cite plusieurs cas de personnes mortes de joie ou de surprise, comme une femme romaine, Sophocle, Denys le Tyran, Talva, et le pape Léon X. Il mentionne également Diodore, mort de désespoir face à un problème insoluble. Le texte aborde ensuite la manière dont l'âme se tourne vers des objets faux ou chimériques lorsqu'elle manque de vrais objets sur lesquels se concentrer. Il donne l'exemple d'un gentilhomme souffrant de la goutte qui maudit les aliments salés pour se soulager. Il cite également Plutarque sur ceux qui s'attachent à des animaux pour combler leur besoin d'amour. Enfin, le texte discute des réactions excessives face aux malheurs, comme les soldats romains se frappant la tête après une perte, ou des rois se vengeant de manière irrationnelle sur des éléments inanimés. Il conclut en soulignant que beaucoup de maux viennent du dérèglement de l'esprit.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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29
p. 1949-1974
LETTRE à l'Auteur du Projet d'une nouvelle Edition des Essais de Montaigne, imprimé dans le second volume du Mercure de Juin 1733. Par Mlle de Malcrais de la Vigne, du Croissic en Bretagne.
Début :
Les Essais de Montaigne ne m'eurent pas si-tôt passé par les mains, Monsieur, [...]
Mots clefs :
Montaigne, Style, Traduction, Langue, Homme, Lettre, Français, Pensée, Original, Épithète, Mal, Traduire, Virgile, Lettres, Anciens, Manière, Grand, Yeux, Auteurs, Marville
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à l'Auteur du Projet d'une nouvelle Edition des Essais de Montaigne, imprimé dans le second volume du Mercure de Juin 1733. Par Mlle de Malcrais de la Vigne, du Croissic en Bretagne.
LETTRE à l'Auteur du Projet d'une
nouvelle Edition des Essais de Montaigne
, imprimé dans le second volume
du Mercure de Juin 1733. Par Mlle de
Malcrais de la Vigne , du Croissie en
Bretagne.
I
Lipas
Es Essais de Montaigne ne m'eurent
si-tôt passé
passé par
les mains , Monsieur
, que je me vis au nombre de ses
Partisans. J'admirai ses pensées , et je
n'aimai pas moins les graces et la naïveté
de son stile. Après ce début je puis vous
déclarer à la franquette ce que je pense.
de l'entreprise que vous formez d'ha
biller Montaigne à la moderne , changeant
sa fraise en tour de cou son pourpoint
éguilletté , en habit à paniers ; son
grand chapeau élevé en pain de sucre ,
en petit fin castor de la hauteur de quacre
doigts , &c.
Traduire en Langue Françoise un Auteur
Original , qui vivoit encore au com-
C men
1950 MERCURE DE FRANCE
que
mencement de 1592. et dont l'Ouvrage
est écrit dans la même Langue , me paroît
un projet d'une espece singuliere ,
et vous en convenez vous- même. Ce
n'est ppaass qquuee je nie l'échantillon
que
vous produisez de votre stile , n'ait du
mérite et qu'il ne vous fasse honneur ; il
est pur, élegant, harmonieux ; ses liaisons
peut-être un peu trop étudiées en font
un contraste avec celui de Seneque ,
qu'un Empereur Romain comparoit à
du sable sans chaux. Si la France n'eût
point vû naître un Montaigne avant
vous , vous pourriez , en continuant sur
le même ton , prétendre au même rang ;
mais souffrez que je vous dise que les
charmes de votre stile ne font que blanchir
, en voulant joûter contre ceux du
vieux et vrai Montaigne.
Il n'en est pas de la Traduction que
vous entreprenez , comme de rendre en
François un Auteur qui a travaillé avec
succès dans une Langue morte. Peu de
personnes sont en état de comparer le
Grec de l'Iliade avec la Traduction Françoise
de Me Dacier. Si ceux qui possedent
le mieux cette Langue , sont assez
habiles pour juger des pensées , ils ne
le sont point pour prononcer sûrement
sur l'expression , de- là vient que Me Dacier
་
SEPTEMBRE .
1733.
1951
cier
trouvera
toujours des
Avocats pour
et contre . L'un
soutiendra que tel endroit
est rendu à
merveille , un autre
prétendra
que non ; ou plutôt sans rien affirmer
, l'un dira credo di si et l'autre credo
di nà. Pour moi je
m'imagine que nous
marchons à tâtons dans le goût de l'Ansiquité
, et que la
prévention nous porte
souvent à regarder
comme
beautez dans
les
Anciens , ce qui n'est
souvent que
méprise ou
négligence. J'en ai vû , qui
ne
s'estimoient
chiens au petit collier
dans la
République des
Lettres , je les
ai vû , dis je , se
passionner
d'admiration
pour ce Vers de Virgile.
Cornua
velatarum
obvertimus
antennarum .
Admirez , me disoient- ils , la chute
grave de ces grands mots.Ils ne sont point
là sans dessein. Ne sentez vous pas dans
ce Vers
spondaïque le dur travail des
Matelots , qui se fatiguent à tourner les
Vergues d'un
Vaisseau , pesantes et chargées
de voilure ? Il me semble , répons
dois-je , que je sens quelque chose ; mais
n'y auroit- il point à craindre que vous
et moi nous ne fussions la duppe du préjugé
? L'idée
avantageuse et pleine de
respect que vos Maîtres vous inspirent
dès votre bas âge , pour tout ce qui nous
Cij reste
1952 MERCURE DE FRANCE
reste de ces celebres Auteurs , demeure ,
pour ainsi dire , cloüée dans vos têtes .
Mucho se conserva lo que en la mocedad
se deprende.
Si Virgile revenoit au monde , il nous
montreroit que nous louons dans ses Ouvrages
beaucoup de choses qu'il eût réformées
, s'il en cût eu le temps ou de
moins s'il l'eût pû faire ; et qu'au contraire
nous passons legerement sur plu
sieurs endroits dont il faisoit grande estime.
Cette Epithete , nous diroit- il , ce
monosillabe gracieux , à quoi vous ne
faites point attention , fut cause que je
veillai plus d'une nuit , et je vous jure
qu'il me fallut fouiller dans tous les
coins de mon cerveau avant que de parvenir
à le dénicher..
On raconte que notre Santeüil füt
travaillé d'une longue insomnie pour
trouver une Epithete qui pût exprimer
le son du marteau qui bat sur l'enclume.
Après bien des nuits passées commes
les Lievres , l'Epithete tant souha
tée se présenta , c'étoit refugus. Cette
rencontre fut pour lui un Montje
il se leve aussi - tôt , fait grand bruit
court par les Dortoirs , sans penser qu'il
étoit nud en chemise , frappe à toutes le
portes , les Chanoines se réveillent , l'a
larr
.
SEPTEMBRE . 1733. 1953
*
larme les saisit ; tous se figurent qu'un
subit incendie dans la maison est la
cause d'un pareil'vacarme. Enfin , quand
il fut question d'en sçavoir le sujet , Santeüil
leur apprit d'un ton fier , qu'il
avoit interrompu leur sommeil leur
pour
faire part d'une rare Epithete qu'il venoit
de trouver , ayant couru vainement
après elle pendant toute une Semaine..
Je vous laisse à penser si les Chanoines
se plurent beaucoup à cette farce ; ils
donnerent au D ..... l'Epithete et le
Poëte. N'importe , il les obligea de l'entendre
, sans quoi , point de patience . Les
Chanoines l'écouterent en se frottant les
yeux , et se hâterent d'applaudir , afin
de se défaire plus vîte d'un importun..
Santeuil retourna se coucher en faisant
des gambades , non moins content du
tour qu'il venoit de jouer , que d'avoir
trouvé l'Epithete qu'il cherchoit. Là finit
cette plaisante Scene que je ne donne
point pour article de foi.
C'est la gloire de passer pour avoir.
plus d'intelligence qu'un autre , qui engage
un Commentateur à se creuser le
erveau pour chercher dans cette Strophe
, dans cette expression d'Horace ,
un sens alambiqué dont personne n'ait
fait la découverte avant lui , quoique
Ciij nous
1954 MERCURE DE FRANCE
nous ne soyons pas plus au fait de la
propre signification des mots Grecs et
Latins , que de leur prononciation ; un
tel homme se croit un Christophle Colomb
dans le Pays des Belles- Lettres . Cependant
nous nous dépouillons nousmêmes
pour revétir les Anciens , et nous
donnons au Commentaire un temps qui
seroit plus utilement employé à l'invention
. C'est dans ce sens que je veux entendre
ici ce Passage de Quintilien : Supervacuus
foret in studiis longior labor , si nihil
liceret meliùs invenire præteritis. Il y en
a qui se sont figuré que Virgile dans
son Eglogue à Pollion , avoit prédit la
Naissance de Jesus- Christ . Les Romains
curieux d'apprendre ce qui leur devoit arriver
, avoient la superstition de le chercher
dans les Livres de ce Poëte , après
avoir choisi dans leur idée le premier ,
le second , ou tout autre Vers de la page
que le sort leur offroit , pour être l'interprete
du Destin . C'étoit- là ce qu'ils
appelloient Sortes Virgiliana . Nos premiers
François en croyoient autant des
Livres de la Sainte Ecriture . D'autres
non moins extravagans , se sont per
suadé que les principes de toutes les
Sciences et de la Magie même , étoient
renfermez dans les Poëmes d'Homere , et
LuSEPTEMBRE
. 1733. 1955
Lucien fait mention d'un faux Prophete
nommé Alexandre qui prétendoit qu'un
certain Vers d'Homere , écrit sur les portes
des Maisons , avoit la vertu de préserver
de la peste. Les hommes sont idolâtres
, non- seulement des Ouvrages d'esprit
des Anciens , mais même de tout ce
qui respire le moindre air d'Antiquité ,
et tel Curieux qui croiroit avoir parmi
ses possessions la Pantoufle de fer qui
sauta du pied d'Empedocle , quand il se
lança dans les flammes du Mont Etna, ne
voudroit peut-être pas faire échange de
cette Relique avec tous les Diamans du
Royaume de Golconde.
il`se
Tout beau , Mademoiselle , s'écriera
quelque Censeur aux sourcis herissez ,
compassant et nivelant toutes mes phra
ses , vous nous agencez ici de singulieres
digressions , et prenez un air scientifique
qui vous sied assez mal. Sçavez
vous qu'en vous écartant de votre sujet
vous péchez contre le précepte d'Horace.
Servetur ad imum;
Qualis ab incepto processerit , et sibi constet.
Et que vous donnez dans un si grand
ridicule , que l'Abbé Ménage , qui après
avoir parcouru dans sa cervelle , le La.
C iiij tium
1956 MERCURE DE FRANCE
tium , la Grece , l'Allemagne , l'Espagne ,
et peut- être la Chine et la Turquie
pour trouver l'origine du mot Equus
crut enfin l'avoir rencontré en Italie
et fit descendre en ligne directe ou collaterale
, Equus , du mot Italien Alfana
étimologie misérablement écorchée que
le Chevalier de Cailli ou d'Aceilli ;
fronda dans une jolie
Epigrammesétimologie
qui présente à mes yeux l'Arbre
Généalogique de plusieurs Maisons nouvellement
nobles , qui vont mandier à
prix d'argent en Irlande et en Italie , de
belles branches qu'elles entent ensuite
sur le tronc le plus. vil , de sorte qu'à
l'examiner de près , vous verriez du Laurier
, de l'Oranger , de l'Olivier et du,
Grenadier , entez sur un mauvais trou
de chou.
Si je fais des digressions dans la Lettre
que je vous adresse , Monsieur , ce
n'est point par affectation , mais par coûtume.
De plus comme il s'agit ici principalement
de Montaigne, je tache d'imiter
un peu son stile . Ses transitions sont fréquentes
, mais elles ont de la grace , et
comme elles se viennent placer pour l'or-,
dinaire très naturellement , l'Auteur fait
voir qu'il sçait écrire d'une maniere vive ,
aisée et indépendante. Cependant vous.
eussiez
SEPTEMBRE. 1733. 1957
eussiez pû l'attaquer en ce qu'il abandonne
quelquefois tellement son Sujet ,
que si l'on revient à voir comment il
a intitulé tel Chapitre , on s'imaginera
que l'Imprimeur s'est trompé et qu'il
a mis un titre au lieu d'un autre .
Vous aurez encore une nouvelle matiere
à me faire un procès , sur ce qu'en me :
déclarant contre ceux qui encensent à
l'aveugle les Anciens , et préconisent jusqu'à
leurs défauts , je me révolte contre
le desssein que vous avez de tourner
le Gaulois de Montaigne à la Françoise ,.
et que je semble braver le Précepte de
Macrobe , dans ses Saturnales , Vivamus:
moribus præteritis , præsentibus verbis loquamur.
Dans ce que j'ai avancé je n'ai
prétendu parler que des Langues mor--
tes. J'ai frondé les Commentaires prolixes
et superflus , sans condamner ab
solument les Traductions . J'ai blâmé :
Pidolâtrie sans desaprouver les sentimens
d'estime qu'on doit à tant de beautez
originales qui brillent dans les Livres des
Anciens .
Quant à Montaigne , je ne convien--
drai pas qu'il soit aussi Gaulois que vous
voudriez le faire croire. Si vous parliez
de traduire en François les Poësies Gau
loises de Bérenger , Comte de Provence,
GNI Ou
3
1958 MERCURE DE FRANCE
ou celle de Thibaut , Comte de Champagne
, qui rima d'amoureuses Chansons.
en l'honneur de la Reine Blanche , Mere
de S. Loiis ; à la bonne heure. Le stilede
ce temps- là est si different du nôtre,
qu'il semble que ce ne soit plus la même
Langue. Mais Montaigne , on l'entend ,
il n'est personne que son stile vif et varié
n'enchante , et je puis sans flaterie ,
ajuster à son sujet ces paroles d'un de
nos vieux Auteurs. C'est un bel esprit
doué de toutes les graces , gentillesses , cour
toisies et rondeurs que l'on peut souhaiter.
En effet il faut être perclus d'esprit , sh
l'on ne comprend point ses phrases les.
plus difficiles , pour peu qu'on s'y arrête.
L'utilité que produira votre Traduction
prétendue , ce sera de faire lire Montaigne
à quelques personnes curieuses de
voir la difference de son stile au vôtre..
Pour peu qu'en quelques endroits le vô
tre demeure au -dessous du sien , ses beautez
en recevront un nouvel éclat , et on
s'obstinera à lui trouver par tout le méme
mérite , afin de rabaisser celui de votre
Traduction . Il n'en est pas de Montaigne
comme de Nicole et de la Bruye ,
re. Quoique ceux- cy possedent bien leur
langue , neanmoins la plus grande partie
de leur valeur est dans les pensées ,
au
SEPTEMBRE . 1733. 1959.
au lieu que
les graces
de
l'autre sont
également
partagées
entre le sentiment
et la diction , toute vieille qu'elle est.
Quand il invente des termes , ils sont
expressifs et ne sçauroient se suppléer
avec le même
agrément et la même force.
Ses tours gascons qui dérident sa morale
, servent par tout à égayer le Lecteur.
Ses
négligences
mêmes ne sont
point
désagréables , ce sont des Ombres
au Tableau. Etienne
Pasquier , dans le
premier Livre de ses Lettres , blâme la
hardiesse de Clément Marot , qui s'avisa
mal-à- propos de ressacer le stile du Roman
de la Rose , commencé
par Guillaume
de Loris et continué par Clopinel.
Il n'y a , dit- il , homme docte entre
nous , qui ne lise les doctes Ecrits de Maître
Alain Chartier, et qui n'embrasse le Roman
de la Rose , lequel à la mienne volonté
, que par une bigarure de langage vieux
et nouveau , Clément Marot n'eût pas vou
In habiller à sa mode.
Mais examinons ce que signifie le terme
de Traduction , conformément au
sens qu'on lui a donné chez toutes les
Nations. Traduire , c'est , si je ne me ·
trompe , rendre en une autre Langue les
pensées , le stile et tout l'esprit d'un Au
seur. Votre Traduction peut- elle avoir
C vj
les
1960 MERCURE DE FRANCE
les qualitez prescrites ? Je ne sçaurois me
le persuader. Elle est faite en même
Langue , et par conséquent ne doit point
être appellée Traduction , et votre stile.
n'ayant nul rapport à celui de Montaigne
, ses pensées déguisées ne seront
aucunement semblables à elles - mêmes..
C'est pourquoi Scarron n'a point traduit.
l'Eneïde , mais il l'a parodié. Le stile de
Montaigne est un mêlange d'enjoüé et
de sérieux , assaisonné réciproquement
P'un par l'autre. Il ne paroît point qu'il
marche , mais qu'il voltige ; au lieu que
le vôtre cheminant d'un pas grave et
composé , représente un Magistrat qui
marche en Procession , et dont la pluye ,
la grêle et la foudre ne dérangeroient
pas la fiere contenance. ;
Sifractus illabatur Orbis , T
Impavidum ferient ruinas
Virgile se donna- t'il les airs de rajeu- ,
nir le bon homme Ennius ! et notre Ab
bé D. F *** Maître passé en fine plaisanterie
, oseroit- il couper la barbe à
Rabelais et le mutiler ? Ces soins scru
puleux convenoient seulement au P.
J*********qu'Apollon a établi son Chirur
gien Major sur le Parnasse , depuis lequel
temps un Poëte ne se hazarde
P
pas
même
SEPTEMBRE . 1733. 1964
même d'y prononcer le terme de fistula,.
de crainte que l'équivoque de quelque
maladie ne le fasse livrer entre ses mains
Au sur- plus la République des Lettres
n'y perdra rien , si Montaigne n'est point
lû de ceux qui sont rebutez de refléchiz
un moment sur quelques - unes de ses
phrases. Ce sont , sans doute , des génies
superficiels , incapables d'attention et
prêts peut- être à se dédire quand vous .
les aurez mis à même en couvrant le
vieux Montaigne d'une Rédingotre à la
mode. Le Bembo , dans ses Observations
sur la Langue Italienne , dit qu'il n'appartient
: pas à là Multitude de décider ·
des Ouvrages des Sçavans . Non è la Mul
titudine quella , che alle compositioni d'al
cun secolo dona grido , mà sono pochissimi
huomini di ciascun secolo , al giudicio de
quali , percioche sono essi più dotti degli
altri riputati , danno poi le Genti e la Multitudine
fede , che per se sola giudicare non
sa drittamente , è quella parte si piega colle :
sue voci , à che ella pochi huomini che io
dico sente piegare.
Les sçavans Jurisconsultes balancerent :
long- temps à traduire en notre Langue
les Instituts de Justinien , ne voulant
pas que ce précieux Abregé des Loix Romaines
, réservé pour les Juges et less
Avocats,
1962 MERCURE DE FRANCE
Avocats , s'avilit en passant par la Boutique
triviale des Procureurs , ausquels
il convient de travailler de la main de
toute façon , plutôt que de la tête . Ayols
les mêmes égards pour Montaigne , qui
n'en vaudra pas moins tout son prix ,
pour n'être point lû des Précieuses et
des petits Maîtres , Nation ignorante à
la fois et décisive , qui préfere le Roman
le plus plat aux Productions les plus solides.
Ah! Monsieur , que vous feriez une
oeuvre méritoire , et que vous rendriez
un grand service à la Province de Bretagne
, si vous vouliez , vous qui vous
montrez si charitable pour le Public
prendre la peine de traduire en François
intelligible notre Coûtume , dont les
Gauloises équivoques sont des pépinieres
de procès ! Mais ne vous fais - je point le
vôtre mal à propos , Monsieur ?voyons
et comparons quelques phrases de votre
Traduction avec l'Original .
Dans le premier Chapitre l'Auteur loüe
la constance du Capitaine Phiton , qui
témoignoit une insigne grandeur d'ame ,
au milieu des tourmens qu'on lui faisoit
souffrir , par les ordres de Denis le Tiran.
Il eut , dit Montaigne , le courage
toujours constant sans se perdre, et d'un visage
SEPTEMBRE . 1733. 1963
ge toujours ferme , alloit au contraire , ramentevant
à haute voix l'honorable et glorieuse
cause de sa mort , pour n'avoir voulu
rendre son Pays entre les mains d'un Tiran
, le menaçant d'une prochaine punition
des Dieux. Ce stile n'est- il pas nerveux ,
vif , soutenu , et comparable à celui dece
Rondeau dont la Bruyere fait si
grande estime.
Bien à propos s'en vint Ogier en France
Pour le Pays des Mécréans monder , &c.
Comparons maintenant au Gaulois de
Montaigne votre Traduction , mais Phiton
parut toujours ferme et constant , pu- ри
bliant à haute voix l'honorable et glorieuse
cause du tourment indigne qu'on lui faisoit
souffrir. Convenez que l'Original n'a pas
moins de force et de noblesse que la
Traduction ; qu'alloit est plus propre que
parut , d'autant que Phiton étoit foüetté
par les rues , et que publiant n'est pas.
si expressif que ramentevant , qui signifie
qu'il mettoit sous les yeux du Peuple
la peinture de ses genereux exploits ..
A la verité ramentevoir est un terme suranné
aujourd'hui , cependant il est noble
, et Malherbe l'a employé dans une
de ses plus belles Odes ..
La
1964 MERCURE DE FRANCE
La terreur des choses passées ,
A leurs yeux se ramentevant.
Et Racan , le plus illustre des Eleves:
de ce fameux Maître , en a fait usage.
en plus d'un endroit de ses aimables Poë
sies , comme dans une. Eglogue.
Cela ne sert de rien qu'à me ramentevoir .
Que je n'y verrai plus , & c. .
Je trouve tant d'énergie dans cette expression
, que je n'ai pas moins de regret
de sa perte que Pasquier en eut de.
celle de Chevalerie , Piétons , Enseigne
Coronale , en la pláce dèsquels on substitua
Cavalerie , Infanterie , Enseigne
Colonelle , quoique moins conformes à
l'étimologies que la Bruyere en eut dela
perte de maint et de moult , et que Voiture
en témoigna de la mauvaise chicanequ'on
intenta à Car , qui se vit à deux :
doigts de sa ruine. Le stile de Montai
gne est coupé , hardi , sententieux , et
ses libertez ne trouveront des Censeurs
que parmi les Pédans.
Cet Auteur après le morceau d'His--
toire que j'ai cité , fait tout à coup cette
refléxion qui s'échappe comme un trait ,.
et.qui a rapport à ce qu'il traite dans le
Cha-
.
SEPTEMBRE. 1733. 1961
Chapitre: Certes c'est un sujet merveilleusement
vain , divers et ondoyant que l'homme ; il
estenal aisé d'y fonder jugement constant et
uniforme. Ce qui est ainsi paraphrasé dans
votre Traduction . Au reste il ne manque
pas d'exemples contraires à ceux - cy , ce qui
fait voir l'inconstance , et si cela se peut dire
, la variation de l'homme dans les mêmes
circonstances , il agit differemment et
reçoit des mêmes objets des impressions tout
opposées , d'où il s'ensuit qu'il n'est pas sûr
d'en juger d'une maniere constante et uniforme.
La Traduction est plus polie et
plus déployés , mais l'Original est plus vif
et plus dégagé ; et de cet ondoyant , qu'en
avez-vous fait ? De cet ondoyant qui tout
seul vaut un discours entier C'est là que
se découvre le grand Art de la précision ,
et c'est dans ce goût délicat et serré que
l'admirable la Fontaine commence un
de ses Contes.
O combien l'homme est inconstant , divers ,
Foible , leger , tenant mal sa parole.
1
Quoique deux phrases ne soient pas
suffisantes pour faire le parallele de l'Original
, cependant je m'en tiendrai là.
Je les ai prises au hazard , et pour s'en
convaincre on n'a qu'à comparer la premiere
1966 MERCURE DE FRANCE
miere phrase de chaque Chapitre de l'Original
, avec la premiere de chaque Chapitre
de la Traduction . Pour faire court ,
je trouve Montaigne excellent tel qu'il
est , non que je prétende absolument le
justifier de quelques vices que vous censurez
; mais en ce Monde il n'est rien
d'accompli , le Soleil a ses taches , et les
hommes au-dessus du commun ne sont
pas moins extraordinaires dans leurs défauts
, que dans leurs vertus .
Hor superbite è via col viso altero ,
Figliuoli d'Eva , è non chinate'l volto ,
Si che veggiato il vostro mal sentero.
›
Dante , Purg. Canto 12.
Vigneul Marville , dans ses mélanges
d'Histoire et de Littérature , décide quel
quefois au hazard, du mérite des Auteurs.
Quand il rencontre juste, c'est pour l'ordinaire
un aveugle qui ne sçauroit marcher
sans bâton. Le jugement qu'il porte
des Essais de Montaigne dans son premier
volume , est copié d'après l'Auteur
de la Logique de Port- Royal , Pascal et
Malbranche ; qui devoient parler avec
plus de circonspection du Maître qui
leur apprit à penser ; quand ce n'eût été
que par reconnoissance.
Ce
SEPTEMBRE. 1733. 1967
Ce que le même Vigneul Marville soutient
dans son second volume , au sujet
de l'esprit de Montaigne , me paroît cependant
fort judicicux ; mais vous n'y
trouverez pas votre compte , vous qui
pensez à nous donner tout Montaigne à
votre guise. Tel que soit un Auteur , nous
dit il , il nefaut point le démembrer , on
aime mieux le voir tout entier avec ses deffauts
, que de le voir déchiré par piéces ; il
faut que
le corps et l'ame soient unis ensemble
; la séparation de quelque maniere qu'elle
se fasse ne sçauroit être avantageuse aw
tout et ne satisfera jamais le public.
Vigneul Marville , dans son troisième
volume , revient encore aux Essais de
Montaigne , preuve qu'il l'estimoit , car
d'un Auteur qu'on méprise , on ne s'en
embarasse pas tant ; mais il prend de travers
une partie du jugement qu'en a porté
Sorel , dans sa Bibliotheque Françoise.
Quelque favorable que lui soit Sorel , dit
Marville , il ne peut s'empêcher de dire que
ce n'est point une Lecture propre aux igno
rans , aux apprentifs et aux esprits foibles
qui ne pourroient suppléer au défaut de l'or
dre , ni profiter des pensées extraordinaires
et hardies de cet Ecrivain. Peut- on dire
après cela , que le jugement de Sorel soit
désavantageux à Montaigne , et qu'il ne
soit
1968 MERCURE DE FRANCE MERCU
soir plutôt en sa faveur que contre lui ?
Vigneul Marville étoit prévenu , enyvré
de Malbranche et de Pascal , il ne voyoit
pas que c'étoit la jalousie du métier qui
les forçoit à rabaisser Montaigne , et que
par conséquent ils ne devoient point être
témérairement crus sur leur parole, quoique
la Bruyere dût avoir les mêmes motifs
; néanmoins il en parle en juge intelligent
et désinterressé , et d'abord il
saute aux yeux , qu'il en veut à ces Critiques
chagrins , à ces Philosophes jaloux,
à ces Géometres pointilleux , qui ne sont
jamais contens que d'eux - mêmes. Voici :
les termes dont se sert la Bruyere : Deux
Ecrivains dans leurs Ouvrages ont blâme
Montaigne , queje ne crois pas , aussi - bien
qu'eux , exempt de toute sorte de blâme ; il
paroît que tous deux ne l'ont estimé en nulle:
maniere ; l'un ne pensoit pas assez pourgoû
ter un homme qui pense beaucoup , l'autre
pense trop subtilement , pour s'accommoder
des pensées qui sont naturelles ; Que cette :
critique est modeste ! que les Censeurs.
sont finement redressez , et que l'éloge
est délicat !
J'oubliois de vous demander , Monsieur
, pourquoi en traduisant Montaigne
, vous ne parlez pas de rendre en
Beaux Vers François les citations qu'il entrelasse
SEFTEMBRE . 1733. 1969
trelasse avec un art admirable , et qui ne
peuvent être supprimées qu'à son préjudice.
Questo , comme dit l'Italien , Guasterà
la coda alfagiana.
Au reste je rends justice à votre stile
dont les beautez , par rapport à ellesmêmes
sont tres bien entendues . Il n'y a
personne qui ne s'apperçoive en les lisant
, que vous n'en êtes point à votre
coup d'essai , ou que , si vous n'avez point
encore fait présent au public de quelque
Ouvrage , vous ne soyez en état de lui en
donner d'excellens , quand il vous plaira.
Je ne pense pas non plus que ma décision
doive servir de régle : je dis mon
sentiment , je puis me tromper , et
dans ces jours de dispute , il faudroit que
je fusse bien folle pour me proclamer infaillible.
Je ne doute pas même que votre
entreprise ne soit du goût d'une infinité
de personnes qui jugeront que je
rêve , et qui se diront l'une à l'autre :
An censes ullam anum tam deliram fuisse ?
Cependant cette Lettre ne sera point
sans quelque utilité , elle servira à prouver
en votre faveur que quelque bon que
puisse être un Ouvrage nouveau , il ne
parvient pas d'abord jusqu'à subir l'approbation
générale. Vous aurez votre
Four , vous critiquerez cette Lettre , le
1
stile
1970 MERCURE DE FRANCE
stile vous en paroîtra irrégul er ; lardé à
tort et à travers de citations estropiées ,
qui comme des pièces étrangeres , wit
nent mal - à - propos se placer dans l'échiquier.
Vous me donnerez le nom de
mauvais Singe de Mathanasius.
O la plaisante bigarure , direz- vous !
ôle rare et le nouveau parquet ! Ceci
n'est ni Voiture , ni Balzac , ni Bussi
ni Sévigné ; à quoi bon citer en Latin ,
en Italien , en Espagnol , ce qui peut
avoir la même grace en François ; ces reproches
, auxquels je me prépare , me
tappellent ce que j'ai lu dans les Lettres
d'Etienne Pasquier. Le passage est assez
divertissant , pour être rapporté tout au
long : Non seulement désire - je , dit cet
Auteur , que cette emploite se fasse ès Païs
qui sont contenus dans l'enceinte de notre
France ; mais aussi que nous passions tant
les Monts Pirénées que les Alpes , et désignions
avec les Langues qui ont quelque
communauté avec la nôtre , comme l'Espagnole
et l'Italienne , non pas pour ineptement
Italianiser, comme fent quelques Soldaıs , qui,
pourfaire paroître qu'ils ont été en Italie
couchent à chaque bout de champ quelques
mots Italiens. Il me souvient d'un Quidant
lequel demandant sa Berrette , pour son
Bonnet, et se courrouçant à son Valet qu'il ne
>
Lui
SEPTEMBRE. 1733. 1971
lui apportoit le Valet se sçut fort bien excuser
, lui disant qu'il estimoit qu'il commandoit
quelque chose à saservante Perrette.
La plaisanterie qui suit celle - ci dans la
même Lettre , est dans le même goût ,
mais elle est si gaillarde qu'il me suffira
d'y renvoyer le Lecteur ; quoiqu'après
un Prud'homme , tel que Pasquier , il
semble qu'il n'y ait point à risquer de
faire de faux pas dans le sentier de la
modestie.
Qu'il faut de travail pour se former
un stile , qui soit à la fois varié , léger ,
agréable et régulier ! l'un est diffus , enflé,
tonnant , le bon sens est noyé dans les
paroles ; l'autre est si pincé , si délicat
qu'il semble que ce soit une toile d'araignée
qui n'est bonne à rien , et dont les
filets sont si déliez qu'en souflant dessus ,
on jette au vent tout l'ouvrage. Cependant
tous les Auteurs se flattent d'écrire
naturellement, Je lus ces jours derniers
un Factum , cousu , brodé, rapetassé
recrépi de citations vagues et superflues
, et farci de plaisanteries fades et
amenées par force. Ce qui me fit rire ,
ce fut de voir citer les Eglogues de
Fontenelle dans un Ecrit où il ne s'agit
que de Dixmes ; mais j'entends , ou je
me trompe , tous nos Auteurs , Petits-
Mai1972
MERCURE DE FRANCE
Maîtres , qui se rassemblent en tumulte ,
et m'accusent devant Appollon, en criant
après moi , comme quand les Normands
appelloient de leurs débats à leur fince
Raoul , d'où nous est venu le terme de
Haro : Comment , me disent - ils , vous
osez nommer un Auteur aussi distingué
que l'est M. de Fontenelle , et le nommer
Fontenelle tout court , sans que son
nom soit précédé du terme cérémonieux
de Monsieur? Pardonnez moi , gens paîtris
de Musc et de Fard , et qui faites
gloire d'être tout confits en façons.
Je suis fiere et rustique , et j'ai l'ame grossiere.
Ne vous souvient il pas du trait d'un
Gascon , qui disoit nûment qu'il dînoit
chez Villars ; et sur ce que quelqu'un
l'argnoit , en lui représentant que le petit
mot de Monsieur ne lui eût point
écorché la bouche. Eh ! depuis quand , répondit-
il , dites vous Monsieur Pompée ,
Monsieur César , Monsieur Aléxandre ?
Je puis donc aussi riposter sur le même
ton : Depuis quand dites- vous Monsieur
Lucien , Monsieur Virgile Monsieur
Cicéron , Monsieur Pline ? Nos François
qui se portent un respect infini , ont appris
des Italiens , ce me semble , à se Mon→→
signoriser. Autrefois , et il n'y a pas long-
'
temps ,
SEPTEMBRE . 1733. 1973
temps , un Livre portoit le nom de son
Auteur , et même son nom de Baptême,
( ce qui paroîtroit aujourd'hui tenir du
campagnard ) ; cela , sans aller chercher
plus loin , et sans remonter jusqu'à Mə
rot , Saint Gélais , Malherbe, se peut voir
dans les premieres Editions de Corneille ,
de Boileau et de Racine, qui sont simplement
intitulées : Théatre de P. Corneille ,
Oeuvres de Nicolas Despreaux - Boileau ,
Oeuvres deRacine ; mais depuis que la plûpart
des Comédies ne sont que des tissus de
complimens , et lesTragédies de petits Ro-`
mans en rime ; tout sent parmi nous l'afféterie
et l'affectation ; et le superflu ne se
trouve pas moins dans le titre que dans le
corps de l'Ouvrage. A propos , de superflu
, je ne pense pas que je vous donne
beau jeu , et que vous me répondiez que
si le superflu domine jamais que que part,
c'est sur tout dans cette Lettre , où j'entasse
Discours sur Discours , qui ne tienment
presque point au sujet ; j'avouerai
qu'en commençant cette Lettre , mon
dessein n'étoit que de vous dire simplement
dans une demi page , ce que je
pense de votre projet de traduction ; mais
les phrases se sont insensiblement enfilées
comme des Patenottes , grosses ,
petites , et de toutes couleurs ; telle est
D ma
1974 MERCURE DE FRANCE
ma maniere d'écrire une Lettre promptes.
ment , sans apprêt , jettant sur le papier
tout ce qui se présente , pouvû qu'il ne
soit point absolument déraisonnable . Je
suis , Monsieur , & c.
Au Croisic en Bretagne , ce 7. Aoust.
nouvelle Edition des Essais de Montaigne
, imprimé dans le second volume
du Mercure de Juin 1733. Par Mlle de
Malcrais de la Vigne , du Croissie en
Bretagne.
I
Lipas
Es Essais de Montaigne ne m'eurent
si-tôt passé
passé par
les mains , Monsieur
, que je me vis au nombre de ses
Partisans. J'admirai ses pensées , et je
n'aimai pas moins les graces et la naïveté
de son stile. Après ce début je puis vous
déclarer à la franquette ce que je pense.
de l'entreprise que vous formez d'ha
biller Montaigne à la moderne , changeant
sa fraise en tour de cou son pourpoint
éguilletté , en habit à paniers ; son
grand chapeau élevé en pain de sucre ,
en petit fin castor de la hauteur de quacre
doigts , &c.
Traduire en Langue Françoise un Auteur
Original , qui vivoit encore au com-
C men
1950 MERCURE DE FRANCE
que
mencement de 1592. et dont l'Ouvrage
est écrit dans la même Langue , me paroît
un projet d'une espece singuliere ,
et vous en convenez vous- même. Ce
n'est ppaass qquuee je nie l'échantillon
que
vous produisez de votre stile , n'ait du
mérite et qu'il ne vous fasse honneur ; il
est pur, élegant, harmonieux ; ses liaisons
peut-être un peu trop étudiées en font
un contraste avec celui de Seneque ,
qu'un Empereur Romain comparoit à
du sable sans chaux. Si la France n'eût
point vû naître un Montaigne avant
vous , vous pourriez , en continuant sur
le même ton , prétendre au même rang ;
mais souffrez que je vous dise que les
charmes de votre stile ne font que blanchir
, en voulant joûter contre ceux du
vieux et vrai Montaigne.
Il n'en est pas de la Traduction que
vous entreprenez , comme de rendre en
François un Auteur qui a travaillé avec
succès dans une Langue morte. Peu de
personnes sont en état de comparer le
Grec de l'Iliade avec la Traduction Françoise
de Me Dacier. Si ceux qui possedent
le mieux cette Langue , sont assez
habiles pour juger des pensées , ils ne
le sont point pour prononcer sûrement
sur l'expression , de- là vient que Me Dacier
་
SEPTEMBRE .
1733.
1951
cier
trouvera
toujours des
Avocats pour
et contre . L'un
soutiendra que tel endroit
est rendu à
merveille , un autre
prétendra
que non ; ou plutôt sans rien affirmer
, l'un dira credo di si et l'autre credo
di nà. Pour moi je
m'imagine que nous
marchons à tâtons dans le goût de l'Ansiquité
, et que la
prévention nous porte
souvent à regarder
comme
beautez dans
les
Anciens , ce qui n'est
souvent que
méprise ou
négligence. J'en ai vû , qui
ne
s'estimoient
chiens au petit collier
dans la
République des
Lettres , je les
ai vû , dis je , se
passionner
d'admiration
pour ce Vers de Virgile.
Cornua
velatarum
obvertimus
antennarum .
Admirez , me disoient- ils , la chute
grave de ces grands mots.Ils ne sont point
là sans dessein. Ne sentez vous pas dans
ce Vers
spondaïque le dur travail des
Matelots , qui se fatiguent à tourner les
Vergues d'un
Vaisseau , pesantes et chargées
de voilure ? Il me semble , répons
dois-je , que je sens quelque chose ; mais
n'y auroit- il point à craindre que vous
et moi nous ne fussions la duppe du préjugé
? L'idée
avantageuse et pleine de
respect que vos Maîtres vous inspirent
dès votre bas âge , pour tout ce qui nous
Cij reste
1952 MERCURE DE FRANCE
reste de ces celebres Auteurs , demeure ,
pour ainsi dire , cloüée dans vos têtes .
Mucho se conserva lo que en la mocedad
se deprende.
Si Virgile revenoit au monde , il nous
montreroit que nous louons dans ses Ouvrages
beaucoup de choses qu'il eût réformées
, s'il en cût eu le temps ou de
moins s'il l'eût pû faire ; et qu'au contraire
nous passons legerement sur plu
sieurs endroits dont il faisoit grande estime.
Cette Epithete , nous diroit- il , ce
monosillabe gracieux , à quoi vous ne
faites point attention , fut cause que je
veillai plus d'une nuit , et je vous jure
qu'il me fallut fouiller dans tous les
coins de mon cerveau avant que de parvenir
à le dénicher..
On raconte que notre Santeüil füt
travaillé d'une longue insomnie pour
trouver une Epithete qui pût exprimer
le son du marteau qui bat sur l'enclume.
Après bien des nuits passées commes
les Lievres , l'Epithete tant souha
tée se présenta , c'étoit refugus. Cette
rencontre fut pour lui un Montje
il se leve aussi - tôt , fait grand bruit
court par les Dortoirs , sans penser qu'il
étoit nud en chemise , frappe à toutes le
portes , les Chanoines se réveillent , l'a
larr
.
SEPTEMBRE . 1733. 1953
*
larme les saisit ; tous se figurent qu'un
subit incendie dans la maison est la
cause d'un pareil'vacarme. Enfin , quand
il fut question d'en sçavoir le sujet , Santeüil
leur apprit d'un ton fier , qu'il
avoit interrompu leur sommeil leur
pour
faire part d'une rare Epithete qu'il venoit
de trouver , ayant couru vainement
après elle pendant toute une Semaine..
Je vous laisse à penser si les Chanoines
se plurent beaucoup à cette farce ; ils
donnerent au D ..... l'Epithete et le
Poëte. N'importe , il les obligea de l'entendre
, sans quoi , point de patience . Les
Chanoines l'écouterent en se frottant les
yeux , et se hâterent d'applaudir , afin
de se défaire plus vîte d'un importun..
Santeuil retourna se coucher en faisant
des gambades , non moins content du
tour qu'il venoit de jouer , que d'avoir
trouvé l'Epithete qu'il cherchoit. Là finit
cette plaisante Scene que je ne donne
point pour article de foi.
C'est la gloire de passer pour avoir.
plus d'intelligence qu'un autre , qui engage
un Commentateur à se creuser le
erveau pour chercher dans cette Strophe
, dans cette expression d'Horace ,
un sens alambiqué dont personne n'ait
fait la découverte avant lui , quoique
Ciij nous
1954 MERCURE DE FRANCE
nous ne soyons pas plus au fait de la
propre signification des mots Grecs et
Latins , que de leur prononciation ; un
tel homme se croit un Christophle Colomb
dans le Pays des Belles- Lettres . Cependant
nous nous dépouillons nousmêmes
pour revétir les Anciens , et nous
donnons au Commentaire un temps qui
seroit plus utilement employé à l'invention
. C'est dans ce sens que je veux entendre
ici ce Passage de Quintilien : Supervacuus
foret in studiis longior labor , si nihil
liceret meliùs invenire præteritis. Il y en
a qui se sont figuré que Virgile dans
son Eglogue à Pollion , avoit prédit la
Naissance de Jesus- Christ . Les Romains
curieux d'apprendre ce qui leur devoit arriver
, avoient la superstition de le chercher
dans les Livres de ce Poëte , après
avoir choisi dans leur idée le premier ,
le second , ou tout autre Vers de la page
que le sort leur offroit , pour être l'interprete
du Destin . C'étoit- là ce qu'ils
appelloient Sortes Virgiliana . Nos premiers
François en croyoient autant des
Livres de la Sainte Ecriture . D'autres
non moins extravagans , se sont per
suadé que les principes de toutes les
Sciences et de la Magie même , étoient
renfermez dans les Poëmes d'Homere , et
LuSEPTEMBRE
. 1733. 1955
Lucien fait mention d'un faux Prophete
nommé Alexandre qui prétendoit qu'un
certain Vers d'Homere , écrit sur les portes
des Maisons , avoit la vertu de préserver
de la peste. Les hommes sont idolâtres
, non- seulement des Ouvrages d'esprit
des Anciens , mais même de tout ce
qui respire le moindre air d'Antiquité ,
et tel Curieux qui croiroit avoir parmi
ses possessions la Pantoufle de fer qui
sauta du pied d'Empedocle , quand il se
lança dans les flammes du Mont Etna, ne
voudroit peut-être pas faire échange de
cette Relique avec tous les Diamans du
Royaume de Golconde.
il`se
Tout beau , Mademoiselle , s'écriera
quelque Censeur aux sourcis herissez ,
compassant et nivelant toutes mes phra
ses , vous nous agencez ici de singulieres
digressions , et prenez un air scientifique
qui vous sied assez mal. Sçavez
vous qu'en vous écartant de votre sujet
vous péchez contre le précepte d'Horace.
Servetur ad imum;
Qualis ab incepto processerit , et sibi constet.
Et que vous donnez dans un si grand
ridicule , que l'Abbé Ménage , qui après
avoir parcouru dans sa cervelle , le La.
C iiij tium
1956 MERCURE DE FRANCE
tium , la Grece , l'Allemagne , l'Espagne ,
et peut- être la Chine et la Turquie
pour trouver l'origine du mot Equus
crut enfin l'avoir rencontré en Italie
et fit descendre en ligne directe ou collaterale
, Equus , du mot Italien Alfana
étimologie misérablement écorchée que
le Chevalier de Cailli ou d'Aceilli ;
fronda dans une jolie
Epigrammesétimologie
qui présente à mes yeux l'Arbre
Généalogique de plusieurs Maisons nouvellement
nobles , qui vont mandier à
prix d'argent en Irlande et en Italie , de
belles branches qu'elles entent ensuite
sur le tronc le plus. vil , de sorte qu'à
l'examiner de près , vous verriez du Laurier
, de l'Oranger , de l'Olivier et du,
Grenadier , entez sur un mauvais trou
de chou.
Si je fais des digressions dans la Lettre
que je vous adresse , Monsieur , ce
n'est point par affectation , mais par coûtume.
De plus comme il s'agit ici principalement
de Montaigne, je tache d'imiter
un peu son stile . Ses transitions sont fréquentes
, mais elles ont de la grace , et
comme elles se viennent placer pour l'or-,
dinaire très naturellement , l'Auteur fait
voir qu'il sçait écrire d'une maniere vive ,
aisée et indépendante. Cependant vous.
eussiez
SEPTEMBRE. 1733. 1957
eussiez pû l'attaquer en ce qu'il abandonne
quelquefois tellement son Sujet ,
que si l'on revient à voir comment il
a intitulé tel Chapitre , on s'imaginera
que l'Imprimeur s'est trompé et qu'il
a mis un titre au lieu d'un autre .
Vous aurez encore une nouvelle matiere
à me faire un procès , sur ce qu'en me :
déclarant contre ceux qui encensent à
l'aveugle les Anciens , et préconisent jusqu'à
leurs défauts , je me révolte contre
le desssein que vous avez de tourner
le Gaulois de Montaigne à la Françoise ,.
et que je semble braver le Précepte de
Macrobe , dans ses Saturnales , Vivamus:
moribus præteritis , præsentibus verbis loquamur.
Dans ce que j'ai avancé je n'ai
prétendu parler que des Langues mor--
tes. J'ai frondé les Commentaires prolixes
et superflus , sans condamner ab
solument les Traductions . J'ai blâmé :
Pidolâtrie sans desaprouver les sentimens
d'estime qu'on doit à tant de beautez
originales qui brillent dans les Livres des
Anciens .
Quant à Montaigne , je ne convien--
drai pas qu'il soit aussi Gaulois que vous
voudriez le faire croire. Si vous parliez
de traduire en François les Poësies Gau
loises de Bérenger , Comte de Provence,
GNI Ou
3
1958 MERCURE DE FRANCE
ou celle de Thibaut , Comte de Champagne
, qui rima d'amoureuses Chansons.
en l'honneur de la Reine Blanche , Mere
de S. Loiis ; à la bonne heure. Le stilede
ce temps- là est si different du nôtre,
qu'il semble que ce ne soit plus la même
Langue. Mais Montaigne , on l'entend ,
il n'est personne que son stile vif et varié
n'enchante , et je puis sans flaterie ,
ajuster à son sujet ces paroles d'un de
nos vieux Auteurs. C'est un bel esprit
doué de toutes les graces , gentillesses , cour
toisies et rondeurs que l'on peut souhaiter.
En effet il faut être perclus d'esprit , sh
l'on ne comprend point ses phrases les.
plus difficiles , pour peu qu'on s'y arrête.
L'utilité que produira votre Traduction
prétendue , ce sera de faire lire Montaigne
à quelques personnes curieuses de
voir la difference de son stile au vôtre..
Pour peu qu'en quelques endroits le vô
tre demeure au -dessous du sien , ses beautez
en recevront un nouvel éclat , et on
s'obstinera à lui trouver par tout le méme
mérite , afin de rabaisser celui de votre
Traduction . Il n'en est pas de Montaigne
comme de Nicole et de la Bruye ,
re. Quoique ceux- cy possedent bien leur
langue , neanmoins la plus grande partie
de leur valeur est dans les pensées ,
au
SEPTEMBRE . 1733. 1959.
au lieu que
les graces
de
l'autre sont
également
partagées
entre le sentiment
et la diction , toute vieille qu'elle est.
Quand il invente des termes , ils sont
expressifs et ne sçauroient se suppléer
avec le même
agrément et la même force.
Ses tours gascons qui dérident sa morale
, servent par tout à égayer le Lecteur.
Ses
négligences
mêmes ne sont
point
désagréables , ce sont des Ombres
au Tableau. Etienne
Pasquier , dans le
premier Livre de ses Lettres , blâme la
hardiesse de Clément Marot , qui s'avisa
mal-à- propos de ressacer le stile du Roman
de la Rose , commencé
par Guillaume
de Loris et continué par Clopinel.
Il n'y a , dit- il , homme docte entre
nous , qui ne lise les doctes Ecrits de Maître
Alain Chartier, et qui n'embrasse le Roman
de la Rose , lequel à la mienne volonté
, que par une bigarure de langage vieux
et nouveau , Clément Marot n'eût pas vou
In habiller à sa mode.
Mais examinons ce que signifie le terme
de Traduction , conformément au
sens qu'on lui a donné chez toutes les
Nations. Traduire , c'est , si je ne me ·
trompe , rendre en une autre Langue les
pensées , le stile et tout l'esprit d'un Au
seur. Votre Traduction peut- elle avoir
C vj
les
1960 MERCURE DE FRANCE
les qualitez prescrites ? Je ne sçaurois me
le persuader. Elle est faite en même
Langue , et par conséquent ne doit point
être appellée Traduction , et votre stile.
n'ayant nul rapport à celui de Montaigne
, ses pensées déguisées ne seront
aucunement semblables à elles - mêmes..
C'est pourquoi Scarron n'a point traduit.
l'Eneïde , mais il l'a parodié. Le stile de
Montaigne est un mêlange d'enjoüé et
de sérieux , assaisonné réciproquement
P'un par l'autre. Il ne paroît point qu'il
marche , mais qu'il voltige ; au lieu que
le vôtre cheminant d'un pas grave et
composé , représente un Magistrat qui
marche en Procession , et dont la pluye ,
la grêle et la foudre ne dérangeroient
pas la fiere contenance. ;
Sifractus illabatur Orbis , T
Impavidum ferient ruinas
Virgile se donna- t'il les airs de rajeu- ,
nir le bon homme Ennius ! et notre Ab
bé D. F *** Maître passé en fine plaisanterie
, oseroit- il couper la barbe à
Rabelais et le mutiler ? Ces soins scru
puleux convenoient seulement au P.
J*********qu'Apollon a établi son Chirur
gien Major sur le Parnasse , depuis lequel
temps un Poëte ne se hazarde
P
pas
même
SEPTEMBRE . 1733. 1964
même d'y prononcer le terme de fistula,.
de crainte que l'équivoque de quelque
maladie ne le fasse livrer entre ses mains
Au sur- plus la République des Lettres
n'y perdra rien , si Montaigne n'est point
lû de ceux qui sont rebutez de refléchiz
un moment sur quelques - unes de ses
phrases. Ce sont , sans doute , des génies
superficiels , incapables d'attention et
prêts peut- être à se dédire quand vous .
les aurez mis à même en couvrant le
vieux Montaigne d'une Rédingotre à la
mode. Le Bembo , dans ses Observations
sur la Langue Italienne , dit qu'il n'appartient
: pas à là Multitude de décider ·
des Ouvrages des Sçavans . Non è la Mul
titudine quella , che alle compositioni d'al
cun secolo dona grido , mà sono pochissimi
huomini di ciascun secolo , al giudicio de
quali , percioche sono essi più dotti degli
altri riputati , danno poi le Genti e la Multitudine
fede , che per se sola giudicare non
sa drittamente , è quella parte si piega colle :
sue voci , à che ella pochi huomini che io
dico sente piegare.
Les sçavans Jurisconsultes balancerent :
long- temps à traduire en notre Langue
les Instituts de Justinien , ne voulant
pas que ce précieux Abregé des Loix Romaines
, réservé pour les Juges et less
Avocats,
1962 MERCURE DE FRANCE
Avocats , s'avilit en passant par la Boutique
triviale des Procureurs , ausquels
il convient de travailler de la main de
toute façon , plutôt que de la tête . Ayols
les mêmes égards pour Montaigne , qui
n'en vaudra pas moins tout son prix ,
pour n'être point lû des Précieuses et
des petits Maîtres , Nation ignorante à
la fois et décisive , qui préfere le Roman
le plus plat aux Productions les plus solides.
Ah! Monsieur , que vous feriez une
oeuvre méritoire , et que vous rendriez
un grand service à la Province de Bretagne
, si vous vouliez , vous qui vous
montrez si charitable pour le Public
prendre la peine de traduire en François
intelligible notre Coûtume , dont les
Gauloises équivoques sont des pépinieres
de procès ! Mais ne vous fais - je point le
vôtre mal à propos , Monsieur ?voyons
et comparons quelques phrases de votre
Traduction avec l'Original .
Dans le premier Chapitre l'Auteur loüe
la constance du Capitaine Phiton , qui
témoignoit une insigne grandeur d'ame ,
au milieu des tourmens qu'on lui faisoit
souffrir , par les ordres de Denis le Tiran.
Il eut , dit Montaigne , le courage
toujours constant sans se perdre, et d'un visage
SEPTEMBRE . 1733. 1963
ge toujours ferme , alloit au contraire , ramentevant
à haute voix l'honorable et glorieuse
cause de sa mort , pour n'avoir voulu
rendre son Pays entre les mains d'un Tiran
, le menaçant d'une prochaine punition
des Dieux. Ce stile n'est- il pas nerveux ,
vif , soutenu , et comparable à celui dece
Rondeau dont la Bruyere fait si
grande estime.
Bien à propos s'en vint Ogier en France
Pour le Pays des Mécréans monder , &c.
Comparons maintenant au Gaulois de
Montaigne votre Traduction , mais Phiton
parut toujours ferme et constant , pu- ри
bliant à haute voix l'honorable et glorieuse
cause du tourment indigne qu'on lui faisoit
souffrir. Convenez que l'Original n'a pas
moins de force et de noblesse que la
Traduction ; qu'alloit est plus propre que
parut , d'autant que Phiton étoit foüetté
par les rues , et que publiant n'est pas.
si expressif que ramentevant , qui signifie
qu'il mettoit sous les yeux du Peuple
la peinture de ses genereux exploits ..
A la verité ramentevoir est un terme suranné
aujourd'hui , cependant il est noble
, et Malherbe l'a employé dans une
de ses plus belles Odes ..
La
1964 MERCURE DE FRANCE
La terreur des choses passées ,
A leurs yeux se ramentevant.
Et Racan , le plus illustre des Eleves:
de ce fameux Maître , en a fait usage.
en plus d'un endroit de ses aimables Poë
sies , comme dans une. Eglogue.
Cela ne sert de rien qu'à me ramentevoir .
Que je n'y verrai plus , & c. .
Je trouve tant d'énergie dans cette expression
, que je n'ai pas moins de regret
de sa perte que Pasquier en eut de.
celle de Chevalerie , Piétons , Enseigne
Coronale , en la pláce dèsquels on substitua
Cavalerie , Infanterie , Enseigne
Colonelle , quoique moins conformes à
l'étimologies que la Bruyere en eut dela
perte de maint et de moult , et que Voiture
en témoigna de la mauvaise chicanequ'on
intenta à Car , qui se vit à deux :
doigts de sa ruine. Le stile de Montai
gne est coupé , hardi , sententieux , et
ses libertez ne trouveront des Censeurs
que parmi les Pédans.
Cet Auteur après le morceau d'His--
toire que j'ai cité , fait tout à coup cette
refléxion qui s'échappe comme un trait ,.
et.qui a rapport à ce qu'il traite dans le
Cha-
.
SEPTEMBRE. 1733. 1961
Chapitre: Certes c'est un sujet merveilleusement
vain , divers et ondoyant que l'homme ; il
estenal aisé d'y fonder jugement constant et
uniforme. Ce qui est ainsi paraphrasé dans
votre Traduction . Au reste il ne manque
pas d'exemples contraires à ceux - cy , ce qui
fait voir l'inconstance , et si cela se peut dire
, la variation de l'homme dans les mêmes
circonstances , il agit differemment et
reçoit des mêmes objets des impressions tout
opposées , d'où il s'ensuit qu'il n'est pas sûr
d'en juger d'une maniere constante et uniforme.
La Traduction est plus polie et
plus déployés , mais l'Original est plus vif
et plus dégagé ; et de cet ondoyant , qu'en
avez-vous fait ? De cet ondoyant qui tout
seul vaut un discours entier C'est là que
se découvre le grand Art de la précision ,
et c'est dans ce goût délicat et serré que
l'admirable la Fontaine commence un
de ses Contes.
O combien l'homme est inconstant , divers ,
Foible , leger , tenant mal sa parole.
1
Quoique deux phrases ne soient pas
suffisantes pour faire le parallele de l'Original
, cependant je m'en tiendrai là.
Je les ai prises au hazard , et pour s'en
convaincre on n'a qu'à comparer la premiere
1966 MERCURE DE FRANCE
miere phrase de chaque Chapitre de l'Original
, avec la premiere de chaque Chapitre
de la Traduction . Pour faire court ,
je trouve Montaigne excellent tel qu'il
est , non que je prétende absolument le
justifier de quelques vices que vous censurez
; mais en ce Monde il n'est rien
d'accompli , le Soleil a ses taches , et les
hommes au-dessus du commun ne sont
pas moins extraordinaires dans leurs défauts
, que dans leurs vertus .
Hor superbite è via col viso altero ,
Figliuoli d'Eva , è non chinate'l volto ,
Si che veggiato il vostro mal sentero.
›
Dante , Purg. Canto 12.
Vigneul Marville , dans ses mélanges
d'Histoire et de Littérature , décide quel
quefois au hazard, du mérite des Auteurs.
Quand il rencontre juste, c'est pour l'ordinaire
un aveugle qui ne sçauroit marcher
sans bâton. Le jugement qu'il porte
des Essais de Montaigne dans son premier
volume , est copié d'après l'Auteur
de la Logique de Port- Royal , Pascal et
Malbranche ; qui devoient parler avec
plus de circonspection du Maître qui
leur apprit à penser ; quand ce n'eût été
que par reconnoissance.
Ce
SEPTEMBRE. 1733. 1967
Ce que le même Vigneul Marville soutient
dans son second volume , au sujet
de l'esprit de Montaigne , me paroît cependant
fort judicicux ; mais vous n'y
trouverez pas votre compte , vous qui
pensez à nous donner tout Montaigne à
votre guise. Tel que soit un Auteur , nous
dit il , il nefaut point le démembrer , on
aime mieux le voir tout entier avec ses deffauts
, que de le voir déchiré par piéces ; il
faut que
le corps et l'ame soient unis ensemble
; la séparation de quelque maniere qu'elle
se fasse ne sçauroit être avantageuse aw
tout et ne satisfera jamais le public.
Vigneul Marville , dans son troisième
volume , revient encore aux Essais de
Montaigne , preuve qu'il l'estimoit , car
d'un Auteur qu'on méprise , on ne s'en
embarasse pas tant ; mais il prend de travers
une partie du jugement qu'en a porté
Sorel , dans sa Bibliotheque Françoise.
Quelque favorable que lui soit Sorel , dit
Marville , il ne peut s'empêcher de dire que
ce n'est point une Lecture propre aux igno
rans , aux apprentifs et aux esprits foibles
qui ne pourroient suppléer au défaut de l'or
dre , ni profiter des pensées extraordinaires
et hardies de cet Ecrivain. Peut- on dire
après cela , que le jugement de Sorel soit
désavantageux à Montaigne , et qu'il ne
soit
1968 MERCURE DE FRANCE MERCU
soir plutôt en sa faveur que contre lui ?
Vigneul Marville étoit prévenu , enyvré
de Malbranche et de Pascal , il ne voyoit
pas que c'étoit la jalousie du métier qui
les forçoit à rabaisser Montaigne , et que
par conséquent ils ne devoient point être
témérairement crus sur leur parole, quoique
la Bruyere dût avoir les mêmes motifs
; néanmoins il en parle en juge intelligent
et désinterressé , et d'abord il
saute aux yeux , qu'il en veut à ces Critiques
chagrins , à ces Philosophes jaloux,
à ces Géometres pointilleux , qui ne sont
jamais contens que d'eux - mêmes. Voici :
les termes dont se sert la Bruyere : Deux
Ecrivains dans leurs Ouvrages ont blâme
Montaigne , queje ne crois pas , aussi - bien
qu'eux , exempt de toute sorte de blâme ; il
paroît que tous deux ne l'ont estimé en nulle:
maniere ; l'un ne pensoit pas assez pourgoû
ter un homme qui pense beaucoup , l'autre
pense trop subtilement , pour s'accommoder
des pensées qui sont naturelles ; Que cette :
critique est modeste ! que les Censeurs.
sont finement redressez , et que l'éloge
est délicat !
J'oubliois de vous demander , Monsieur
, pourquoi en traduisant Montaigne
, vous ne parlez pas de rendre en
Beaux Vers François les citations qu'il entrelasse
SEFTEMBRE . 1733. 1969
trelasse avec un art admirable , et qui ne
peuvent être supprimées qu'à son préjudice.
Questo , comme dit l'Italien , Guasterà
la coda alfagiana.
Au reste je rends justice à votre stile
dont les beautez , par rapport à ellesmêmes
sont tres bien entendues . Il n'y a
personne qui ne s'apperçoive en les lisant
, que vous n'en êtes point à votre
coup d'essai , ou que , si vous n'avez point
encore fait présent au public de quelque
Ouvrage , vous ne soyez en état de lui en
donner d'excellens , quand il vous plaira.
Je ne pense pas non plus que ma décision
doive servir de régle : je dis mon
sentiment , je puis me tromper , et
dans ces jours de dispute , il faudroit que
je fusse bien folle pour me proclamer infaillible.
Je ne doute pas même que votre
entreprise ne soit du goût d'une infinité
de personnes qui jugeront que je
rêve , et qui se diront l'une à l'autre :
An censes ullam anum tam deliram fuisse ?
Cependant cette Lettre ne sera point
sans quelque utilité , elle servira à prouver
en votre faveur que quelque bon que
puisse être un Ouvrage nouveau , il ne
parvient pas d'abord jusqu'à subir l'approbation
générale. Vous aurez votre
Four , vous critiquerez cette Lettre , le
1
stile
1970 MERCURE DE FRANCE
stile vous en paroîtra irrégul er ; lardé à
tort et à travers de citations estropiées ,
qui comme des pièces étrangeres , wit
nent mal - à - propos se placer dans l'échiquier.
Vous me donnerez le nom de
mauvais Singe de Mathanasius.
O la plaisante bigarure , direz- vous !
ôle rare et le nouveau parquet ! Ceci
n'est ni Voiture , ni Balzac , ni Bussi
ni Sévigné ; à quoi bon citer en Latin ,
en Italien , en Espagnol , ce qui peut
avoir la même grace en François ; ces reproches
, auxquels je me prépare , me
tappellent ce que j'ai lu dans les Lettres
d'Etienne Pasquier. Le passage est assez
divertissant , pour être rapporté tout au
long : Non seulement désire - je , dit cet
Auteur , que cette emploite se fasse ès Païs
qui sont contenus dans l'enceinte de notre
France ; mais aussi que nous passions tant
les Monts Pirénées que les Alpes , et désignions
avec les Langues qui ont quelque
communauté avec la nôtre , comme l'Espagnole
et l'Italienne , non pas pour ineptement
Italianiser, comme fent quelques Soldaıs , qui,
pourfaire paroître qu'ils ont été en Italie
couchent à chaque bout de champ quelques
mots Italiens. Il me souvient d'un Quidant
lequel demandant sa Berrette , pour son
Bonnet, et se courrouçant à son Valet qu'il ne
>
Lui
SEPTEMBRE. 1733. 1971
lui apportoit le Valet se sçut fort bien excuser
, lui disant qu'il estimoit qu'il commandoit
quelque chose à saservante Perrette.
La plaisanterie qui suit celle - ci dans la
même Lettre , est dans le même goût ,
mais elle est si gaillarde qu'il me suffira
d'y renvoyer le Lecteur ; quoiqu'après
un Prud'homme , tel que Pasquier , il
semble qu'il n'y ait point à risquer de
faire de faux pas dans le sentier de la
modestie.
Qu'il faut de travail pour se former
un stile , qui soit à la fois varié , léger ,
agréable et régulier ! l'un est diffus , enflé,
tonnant , le bon sens est noyé dans les
paroles ; l'autre est si pincé , si délicat
qu'il semble que ce soit une toile d'araignée
qui n'est bonne à rien , et dont les
filets sont si déliez qu'en souflant dessus ,
on jette au vent tout l'ouvrage. Cependant
tous les Auteurs se flattent d'écrire
naturellement, Je lus ces jours derniers
un Factum , cousu , brodé, rapetassé
recrépi de citations vagues et superflues
, et farci de plaisanteries fades et
amenées par force. Ce qui me fit rire ,
ce fut de voir citer les Eglogues de
Fontenelle dans un Ecrit où il ne s'agit
que de Dixmes ; mais j'entends , ou je
me trompe , tous nos Auteurs , Petits-
Mai1972
MERCURE DE FRANCE
Maîtres , qui se rassemblent en tumulte ,
et m'accusent devant Appollon, en criant
après moi , comme quand les Normands
appelloient de leurs débats à leur fince
Raoul , d'où nous est venu le terme de
Haro : Comment , me disent - ils , vous
osez nommer un Auteur aussi distingué
que l'est M. de Fontenelle , et le nommer
Fontenelle tout court , sans que son
nom soit précédé du terme cérémonieux
de Monsieur? Pardonnez moi , gens paîtris
de Musc et de Fard , et qui faites
gloire d'être tout confits en façons.
Je suis fiere et rustique , et j'ai l'ame grossiere.
Ne vous souvient il pas du trait d'un
Gascon , qui disoit nûment qu'il dînoit
chez Villars ; et sur ce que quelqu'un
l'argnoit , en lui représentant que le petit
mot de Monsieur ne lui eût point
écorché la bouche. Eh ! depuis quand , répondit-
il , dites vous Monsieur Pompée ,
Monsieur César , Monsieur Aléxandre ?
Je puis donc aussi riposter sur le même
ton : Depuis quand dites- vous Monsieur
Lucien , Monsieur Virgile Monsieur
Cicéron , Monsieur Pline ? Nos François
qui se portent un respect infini , ont appris
des Italiens , ce me semble , à se Mon→→
signoriser. Autrefois , et il n'y a pas long-
'
temps ,
SEPTEMBRE . 1733. 1973
temps , un Livre portoit le nom de son
Auteur , et même son nom de Baptême,
( ce qui paroîtroit aujourd'hui tenir du
campagnard ) ; cela , sans aller chercher
plus loin , et sans remonter jusqu'à Mə
rot , Saint Gélais , Malherbe, se peut voir
dans les premieres Editions de Corneille ,
de Boileau et de Racine, qui sont simplement
intitulées : Théatre de P. Corneille ,
Oeuvres de Nicolas Despreaux - Boileau ,
Oeuvres deRacine ; mais depuis que la plûpart
des Comédies ne sont que des tissus de
complimens , et lesTragédies de petits Ro-`
mans en rime ; tout sent parmi nous l'afféterie
et l'affectation ; et le superflu ne se
trouve pas moins dans le titre que dans le
corps de l'Ouvrage. A propos , de superflu
, je ne pense pas que je vous donne
beau jeu , et que vous me répondiez que
si le superflu domine jamais que que part,
c'est sur tout dans cette Lettre , où j'entasse
Discours sur Discours , qui ne tienment
presque point au sujet ; j'avouerai
qu'en commençant cette Lettre , mon
dessein n'étoit que de vous dire simplement
dans une demi page , ce que je
pense de votre projet de traduction ; mais
les phrases se sont insensiblement enfilées
comme des Patenottes , grosses ,
petites , et de toutes couleurs ; telle est
D ma
1974 MERCURE DE FRANCE
ma maniere d'écrire une Lettre promptes.
ment , sans apprêt , jettant sur le papier
tout ce qui se présente , pouvû qu'il ne
soit point absolument déraisonnable . Je
suis , Monsieur , & c.
Au Croisic en Bretagne , ce 7. Aoust.
Fermer
Résumé : LETTRE à l'Auteur du Projet d'une nouvelle Edition des Essais de Montaigne, imprimé dans le second volume du Mercure de Juin 1733. Par Mlle de Malcrais de la Vigne, du Croissic en Bretagne.
Mlle de Malcrais de la Vigne critique le projet de rééditer les *Essais* de Montaigne en les modernisant. Elle admire les pensées et le style de Montaigne, mais conteste l'idée de traduire un auteur français du XVIe siècle en français moderne. Elle reconnaît la qualité du style de l'éditeur, mais le compare défavorablement à celui de Montaigne, qu'elle juge plus nerveux, vif et soutenu. Elle souligne que traduire un auteur contemporain diffère de traduire un auteur d'une langue morte, comme Homère. Elle met en garde contre les préjugés qui peuvent faire admirer des aspects des anciens textes qui ne sont pas réellement admirables. La lettre inclut des digressions sur l'admiration excessive des anciens auteurs et des anecdotes sur des poètes comme Santeüil. L'auteure défend l'idée que Montaigne est déjà accessible et que sa langue, bien que vieille, est charmante et expressive. Elle conclut que la traduction moderne ne pourra pas capturer l'esprit et les grâces de l'original. Le texte compare également le style de Montaigne, mêlant l'enjoué et le sérieux, à celui du traducteur, plus grave et composé. Il critique la traduction, affirmant qu'elle manque de force et de noblesse par rapport à l'original. Le texte mentionne des critiques littéraires comme Vigneul Marville et La Bruyère, qui ont des avis variés sur les *Essais* de Montaigne. Il reconnaît les qualités du style du traducteur mais maintient que la traduction ne rend pas justice à l'original. L'auteur aborde également des sujets divers, comme les difficultés de créer un style d'écriture varié et agréable, et critique les auteurs qui écrivent de manière trop enflée ou trop délicate. Elle mentionne des anecdotes et des réflexions sur la communication et la littérature, soulignant l'importance de la spontanéité et de l'authenticité dans l'écriture.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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30
p. 2144-2147
LETTRE d'un Particulier à l'Auteur de la Traduction de MONTAIGNE, annoncée dans le Mercure de Juin, second vol.
Début :
La déférence que vous voulez bien avoir pour le goût du Public, Monsieur, [...]
Mots clefs :
Montaigne, Langue, Ouvrage, Public, Traduction, Auteur, Traducteur, Essais, Auteurs, Goût du public
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE d'un Particulier à l'Auteur de la Traduction de MONTAIGNE, annoncée dans le Mercure de Juin, second vol.
LETTRE d'un Particulier à l'Auteur de
la Traduction de MONTAIGNE , annoncée
dans le Mercure de Juin , second vol.
LAVO
A déférence que vous voulez bien
avoir pour le goût du Public , Monsieur
, me fait esperer que vous voudrez
me parmettre d'emprunter son nom pour
vous faire part des difficultez que j'ai
trouvées dans votre Projet de la Traduction
de Montaigne . Si le Titre de votre
Ouvrage attire dabord l'attention par sa
nouveauté , permettez- moi de vous dire
qu'il révolte par sa singularité ; car au
bout du compte les Essais de Montaigne
ne sont point écrits dans un Gaulois assez
obscur et assez intelligibles pour qu'on
prétende en donner une traduction ; ainsi
si vous m'en croiez , premierement vous
ne donner: z point votre Ouvrage au Pu
blic ; mais au cas que vous vouliez absolument
le donner , vous tâcherez de
mettre à la tête de votre Livre un Titre
plus convenable.
Je conviendrai aisément avec vous que
depuis 150 ans ou environ que Montaigne
a donné ses Essais au Public , notre
Langue
OCTOBRE. 1733.
2145
-
Langue a fait de grands progrez dans la
politesse et dans l'amoenité du stile ;
mais j'aurai en même temps l'honneur
de vous representer que le Livre des Essais
de Montaigne est de telle nature que
tout son but étant plutôt de toucher le
coeur en instruisant , que de plaire à l'esprit
; on lui passe aisément cette dureté
de stile, inséparable du siécle où il a vécu .
-
Vous voulez , dites vous par votre
traduction , engager à lire Montaigne
bien des gens rebutez par la difficulté
qu'ils trouvent à l'entendre , la traduction
que vous proposez n'étant point
d'une langue en une autre , comme les
traductions ordinaires , mais simplement
d'un langage un peu grossier en un stile
plus policé tous ceux qui liront une
telle traduction qui sera surement remplie
d'agrémens et de beautez , seront toujours
tentez de recourir à Montaigne
pour la vérification du fond des pensées ,
et j'ai bien peur qu'ils ne s'en tiennent à
l'Auteur , tout grossier qu'il est, et qu'ils
n'abandonnent le Traducteur.
-
Vous prétendez , dites vous , retrancher
à votre gré les Endroits que vous
croyez deffectueux dans Montaigne , ou
du moins les corriger ; ajouter dans ceux
que vous ne croirez pas assez étendus ;
B v
le
2146 MERCURE DE FRANCE
le Projet marque plus de hardiesse que
de réfléxion premierement Montaigne
s'est acquis par son Ouvrage une réputa
tion à l'abri de la censure , du moins jusqu'à
present : il est bien triste pour lui
que vous entrepieniez en le traduisant
de dévoiler ses défectuositez ; j'ai peur
que vous n'y réüssissiez pas ; tout supplement
ou retranchement à l'égard d'un
Auteur aussi accrédité que lui révoltera
d'abord le Public.
En effet , le bon de votre Ouvrage ne
peut pas être de vous , il faudra absolument
que vous l'empruntiez de Montaigne,
vous avez prévu qu'on pourroit vous :
appeller le fade traducteur du François
de Montaigne , et vous n'avez peut être :
pas eu grand tort ; car puisque , comme
vous en convenez vous- même , les Auteurs
Grecs et Latins traduits en notre
Langue par les meilleures plumes perdent
infiniment , et que la traduction ne
rend jamais avec la même force les beautezde
l'Original ; comment pouvez vous házarder
de tomber non- seulement dans le :
même inconvenient , mais encore d'y
joindre celui de rendre l'Auteur que vous
prétendez traduire dans la Langue où ili
est déja écrits que diriez vous d'un hom--
me qui voudroit mettre Sénéque en unelati
OCTOBRE. 1733. 2147
latinité moderne , il ne passeroit jamais
pour traducteur ; ainsi si vous ambitionnez
ce titre , mettez donc Montaigne en
latin ; emploiez les talens que le ciel vous
donnez en partage , à quelque chose de
plus utile au public et de plus honorable .
pour vous.
Si tous les Auteurs avoient autant d'égard
que vous , Monsieur , pour pressentir
le goût du public sur tous les Ou
vrages qu'ils veulent lui donner ; les Livres
nouveaux seroient plus rares ; mais
ceux qui paroîtroient auroient plus de
succès ; je suis persuadé qu'outre la reconnoissance
qu'il aura du sacrifice que
vous voulez bien lui faire de votre Ouvrage
, il vous aura encore obligation du
bon exemple que vous donnerez à cette
foule d'Auteurs que le seul désir de se faire
imprimer , engage à faire un nombre
infini d'Ouvrages médiocres , pour
ne pas dire-mauvais , &c.
la Traduction de MONTAIGNE , annoncée
dans le Mercure de Juin , second vol.
LAVO
A déférence que vous voulez bien
avoir pour le goût du Public , Monsieur
, me fait esperer que vous voudrez
me parmettre d'emprunter son nom pour
vous faire part des difficultez que j'ai
trouvées dans votre Projet de la Traduction
de Montaigne . Si le Titre de votre
Ouvrage attire dabord l'attention par sa
nouveauté , permettez- moi de vous dire
qu'il révolte par sa singularité ; car au
bout du compte les Essais de Montaigne
ne sont point écrits dans un Gaulois assez
obscur et assez intelligibles pour qu'on
prétende en donner une traduction ; ainsi
si vous m'en croiez , premierement vous
ne donner: z point votre Ouvrage au Pu
blic ; mais au cas que vous vouliez absolument
le donner , vous tâcherez de
mettre à la tête de votre Livre un Titre
plus convenable.
Je conviendrai aisément avec vous que
depuis 150 ans ou environ que Montaigne
a donné ses Essais au Public , notre
Langue
OCTOBRE. 1733.
2145
-
Langue a fait de grands progrez dans la
politesse et dans l'amoenité du stile ;
mais j'aurai en même temps l'honneur
de vous representer que le Livre des Essais
de Montaigne est de telle nature que
tout son but étant plutôt de toucher le
coeur en instruisant , que de plaire à l'esprit
; on lui passe aisément cette dureté
de stile, inséparable du siécle où il a vécu .
-
Vous voulez , dites vous par votre
traduction , engager à lire Montaigne
bien des gens rebutez par la difficulté
qu'ils trouvent à l'entendre , la traduction
que vous proposez n'étant point
d'une langue en une autre , comme les
traductions ordinaires , mais simplement
d'un langage un peu grossier en un stile
plus policé tous ceux qui liront une
telle traduction qui sera surement remplie
d'agrémens et de beautez , seront toujours
tentez de recourir à Montaigne
pour la vérification du fond des pensées ,
et j'ai bien peur qu'ils ne s'en tiennent à
l'Auteur , tout grossier qu'il est, et qu'ils
n'abandonnent le Traducteur.
-
Vous prétendez , dites vous , retrancher
à votre gré les Endroits que vous
croyez deffectueux dans Montaigne , ou
du moins les corriger ; ajouter dans ceux
que vous ne croirez pas assez étendus ;
B v
le
2146 MERCURE DE FRANCE
le Projet marque plus de hardiesse que
de réfléxion premierement Montaigne
s'est acquis par son Ouvrage une réputa
tion à l'abri de la censure , du moins jusqu'à
present : il est bien triste pour lui
que vous entrepieniez en le traduisant
de dévoiler ses défectuositez ; j'ai peur
que vous n'y réüssissiez pas ; tout supplement
ou retranchement à l'égard d'un
Auteur aussi accrédité que lui révoltera
d'abord le Public.
En effet , le bon de votre Ouvrage ne
peut pas être de vous , il faudra absolument
que vous l'empruntiez de Montaigne,
vous avez prévu qu'on pourroit vous :
appeller le fade traducteur du François
de Montaigne , et vous n'avez peut être :
pas eu grand tort ; car puisque , comme
vous en convenez vous- même , les Auteurs
Grecs et Latins traduits en notre
Langue par les meilleures plumes perdent
infiniment , et que la traduction ne
rend jamais avec la même force les beautezde
l'Original ; comment pouvez vous házarder
de tomber non- seulement dans le :
même inconvenient , mais encore d'y
joindre celui de rendre l'Auteur que vous
prétendez traduire dans la Langue où ili
est déja écrits que diriez vous d'un hom--
me qui voudroit mettre Sénéque en unelati
OCTOBRE. 1733. 2147
latinité moderne , il ne passeroit jamais
pour traducteur ; ainsi si vous ambitionnez
ce titre , mettez donc Montaigne en
latin ; emploiez les talens que le ciel vous
donnez en partage , à quelque chose de
plus utile au public et de plus honorable .
pour vous.
Si tous les Auteurs avoient autant d'égard
que vous , Monsieur , pour pressentir
le goût du public sur tous les Ou
vrages qu'ils veulent lui donner ; les Livres
nouveaux seroient plus rares ; mais
ceux qui paroîtroient auroient plus de
succès ; je suis persuadé qu'outre la reconnoissance
qu'il aura du sacrifice que
vous voulez bien lui faire de votre Ouvrage
, il vous aura encore obligation du
bon exemple que vous donnerez à cette
foule d'Auteurs que le seul désir de se faire
imprimer , engage à faire un nombre
infini d'Ouvrages médiocres , pour
ne pas dire-mauvais , &c.
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Résumé : LETTRE d'un Particulier à l'Auteur de la Traduction de MONTAIGNE, annoncée dans le Mercure de Juin, second vol.
La lettre critique un projet de traduction des Essais de Montaigne, annoncé dans le Mercure de Juin. L'auteur, restant anonyme, exprime des réserves sur cette initiative. Il considère que les Essais, bien que rédigés dans un français ancien, restent compréhensibles et ne nécessitent pas de traduction. Il reconnaît l'évolution de la langue française depuis Montaigne, mais défend le style brut de Montaigne, qui vise à toucher le cœur plutôt qu'à plaire à l'esprit. Le traducteur souhaite rendre Montaigne plus accessible, mais l'auteur de la lettre craint que les lecteurs, après avoir lu la traduction, ne préfèrent lire l'original. Il critique l'idée de retrancher ou corriger des passages, estimant que cela pourrait révolter le public et nuire à la réputation de Montaigne. Il met en garde contre les dangers de la traduction, soulignant que même les meilleures traductions des auteurs grecs et latins perdent en force et en beauté. L'auteur conseille au traducteur de se concentrer sur des œuvres plus utiles et honorables. Il loue cependant le souci du traducteur de pressentir le goût du public, ce qui pourrait réduire le nombre d'ouvrages médiocres publiés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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31
p. 2153-2156
REMARQUES Sur l'Orthographe moderne.
Début :
Il y a long-temps que les bons Grammairiens et les véritables Sçavants en [...]
Mots clefs :
Orthographe, Innovations, Écrire, Noms, Langue, Lettres, Mauvais
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texteReconnaissance textuelle : REMARQUES Sur l'Orthographe moderne.
REMARQUES
Sur l'Orthographe moderne.
IL y a long- temps que les bons Grammairiens
et les véritables Sçavants en
géneral, se sont plaints des innovations de
L'Orthographe moderne . Il semble qu'on
veüille entierement abolir la trace de toute
étymologie. C'est un principe de corruption
dans la langue , qu'une maniere
d'écrire inusitée , et qui renverse toutes les
constructions. Ceux qui n'ont pas abandonné
entierement le goût des Belles- Lettres,
doivent s'opposer vivement au progrès
d'un abus si généralement répandu.
Peut- on n'être pas choqué en lisant filosofie,
les Anglais,les Fransais? On retranche
les t avant les s. à tous les mots pluriers.
Cents , qui signifie plusieurs centaines, ne
s'écrit pas differemment de cens qui signi
fie dénombrement ou un droit de censive.
Je ne puis lire sans baillemens , les
flos , les ras , les chas , un aman , dont
la terminaison réguliere est differente de
celle d'un aiman , les trais , les Sçavans ,
et ce dernier mot me fait douter si je
dois dire les Sçavanes ou les Sçavantes
1154 MERCURE DE FRANCE
tes. On écrira bien- tôt , ils disais , au
lieu de ils disoient , et la monosyllabe cin,
pour exprimer saint sanctus , ceint cinctus
, cinq quinque , sein sinus , seing signatura
, et ainsi des autres . Les noms propres
sont défigurez par la maniere de
les écrire. On met de petites Lettres au
commencement des noms des Nations ,
les alemans , les italiens . On trouve dans
les Livres imprimez nouvellement , Descartes
, Dumoulin , Lecoq , Delalande ; il
faudra done écrire aussi Demontmorency,
Dechatillon , les deux reines Jeannes
Denaples ; et tandis que les Correcteurs
des Livres modernes , prodiguent les let
tres majuscules où il n'en faut point
ils les épargnent dans les noms propres
où elles sont nécessaires . Cependant on
dit en Latin , Cartesius , Molinaus , preu
ve certaine que l'article est distinct du
nom propre , et ne do t pas être écrit
uno contextu , mais séparément et chacun.
avec une lettre majuscule , qui est la
lettre initiale de tout ce qui fait partie
du nom propres comme dans le nom
de La Roche Foucault , où les differens
mots qui composent ce nom , doivent
avoir chican leur lettre majuscule . Il y
a de la difference entre les monosyllabes
de Du , Des , et Le , qui précédent les
noms
OCTOBR E. 1733. 2159
و
doinoms
propres. Du , Des , et Le
ventos'écrire par des majuscules , car ces
monosyllabes quoique distincts du
nom , y sont nécessairement attachées ;
mais la monosyllabe de marque seulement
dans son origine une Seigneurie ,
et n'entre pour rien dans le nom ; elle ne
s'y joint pas lorsqu'on l'écrit seul ; et
c'est la raison pour laqu lle on dit toujours
Le Veneur , Du Guesclin , au licu
qu'on dit , Rochechouart , Tavanes , en
appellant simplement par leurs noms les
Seigneurs de Rochechouart et de Tavanes.
Suivant ce principe on doit écrire Pierre
de Marca et Jean Du Tillet ou René
Des Cartes , parce que Du et Des renferment
outre de , une partie du nom
propre , comme qui diroit Seigneur du
lieu appellé Le Tillet , ou du lieu appellé
Les Carte . Il seroit à souhaiter que
les Auteurs donna sert plus d'attention
à l'impression de leurs Ouvrages , et qu'ils
ne s'en rapportassent pas à des Correcteurs
d'Imprimerie , qui étant ordinalrement
peu lettrez , introduisent plusieurs
abus , dont l'exemple se répand et forme
peu à peu un mauvais goût contre
lequel il est à peine permis ensuite de
reclamer. Les accents sont le plus souvent
très-mal distribuez , et un Etranger
2156 MERCURE DE FRANCE
ger qui en lisant la plupart des Livres
François , regleroit sur eux sa prononciarion
, feroit des fautes presque con
tinuelles. Ces reflexion's ne présentent
pas d'abord toute l'importance qu'elles
renferment. Le mauvais goût ramene
insensiblement la barbarie , et les ravages
de la barbarie influent sur tous les
objets qui sont de la plus grande conséquence
pour la Societé. On méprise
déja le sçavoir ; les beaux esprits du siecle
craignent de paroître sçavants ; ils veulent
tout devoir à la nature. Rien ne contribue
tant à la politesse d'une Nation
et au progrès des Belles Lettres , que la
pureté de la Langue , et la Langue ne
peut avoir d'ennemi plus dangereux que
le mauvais goût de l'orthographe et de
l'écriture . La régularité de l'impression
est une des choses qui décide le plus du
succès des Ouvrages ; les Auteurs doivent
donc employer tous leurs soins pour
réparer la perte que l'Imprimerie a faite
des Etiennes et des Manuces.
Sur l'Orthographe moderne.
IL y a long- temps que les bons Grammairiens
et les véritables Sçavants en
géneral, se sont plaints des innovations de
L'Orthographe moderne . Il semble qu'on
veüille entierement abolir la trace de toute
étymologie. C'est un principe de corruption
dans la langue , qu'une maniere
d'écrire inusitée , et qui renverse toutes les
constructions. Ceux qui n'ont pas abandonné
entierement le goût des Belles- Lettres,
doivent s'opposer vivement au progrès
d'un abus si généralement répandu.
Peut- on n'être pas choqué en lisant filosofie,
les Anglais,les Fransais? On retranche
les t avant les s. à tous les mots pluriers.
Cents , qui signifie plusieurs centaines, ne
s'écrit pas differemment de cens qui signi
fie dénombrement ou un droit de censive.
Je ne puis lire sans baillemens , les
flos , les ras , les chas , un aman , dont
la terminaison réguliere est differente de
celle d'un aiman , les trais , les Sçavans ,
et ce dernier mot me fait douter si je
dois dire les Sçavanes ou les Sçavantes
1154 MERCURE DE FRANCE
tes. On écrira bien- tôt , ils disais , au
lieu de ils disoient , et la monosyllabe cin,
pour exprimer saint sanctus , ceint cinctus
, cinq quinque , sein sinus , seing signatura
, et ainsi des autres . Les noms propres
sont défigurez par la maniere de
les écrire. On met de petites Lettres au
commencement des noms des Nations ,
les alemans , les italiens . On trouve dans
les Livres imprimez nouvellement , Descartes
, Dumoulin , Lecoq , Delalande ; il
faudra done écrire aussi Demontmorency,
Dechatillon , les deux reines Jeannes
Denaples ; et tandis que les Correcteurs
des Livres modernes , prodiguent les let
tres majuscules où il n'en faut point
ils les épargnent dans les noms propres
où elles sont nécessaires . Cependant on
dit en Latin , Cartesius , Molinaus , preu
ve certaine que l'article est distinct du
nom propre , et ne do t pas être écrit
uno contextu , mais séparément et chacun.
avec une lettre majuscule , qui est la
lettre initiale de tout ce qui fait partie
du nom propres comme dans le nom
de La Roche Foucault , où les differens
mots qui composent ce nom , doivent
avoir chican leur lettre majuscule . Il y
a de la difference entre les monosyllabes
de Du , Des , et Le , qui précédent les
noms
OCTOBR E. 1733. 2159
و
doinoms
propres. Du , Des , et Le
ventos'écrire par des majuscules , car ces
monosyllabes quoique distincts du
nom , y sont nécessairement attachées ;
mais la monosyllabe de marque seulement
dans son origine une Seigneurie ,
et n'entre pour rien dans le nom ; elle ne
s'y joint pas lorsqu'on l'écrit seul ; et
c'est la raison pour laqu lle on dit toujours
Le Veneur , Du Guesclin , au licu
qu'on dit , Rochechouart , Tavanes , en
appellant simplement par leurs noms les
Seigneurs de Rochechouart et de Tavanes.
Suivant ce principe on doit écrire Pierre
de Marca et Jean Du Tillet ou René
Des Cartes , parce que Du et Des renferment
outre de , une partie du nom
propre , comme qui diroit Seigneur du
lieu appellé Le Tillet , ou du lieu appellé
Les Carte . Il seroit à souhaiter que
les Auteurs donna sert plus d'attention
à l'impression de leurs Ouvrages , et qu'ils
ne s'en rapportassent pas à des Correcteurs
d'Imprimerie , qui étant ordinalrement
peu lettrez , introduisent plusieurs
abus , dont l'exemple se répand et forme
peu à peu un mauvais goût contre
lequel il est à peine permis ensuite de
reclamer. Les accents sont le plus souvent
très-mal distribuez , et un Etranger
2156 MERCURE DE FRANCE
ger qui en lisant la plupart des Livres
François , regleroit sur eux sa prononciarion
, feroit des fautes presque con
tinuelles. Ces reflexion's ne présentent
pas d'abord toute l'importance qu'elles
renferment. Le mauvais goût ramene
insensiblement la barbarie , et les ravages
de la barbarie influent sur tous les
objets qui sont de la plus grande conséquence
pour la Societé. On méprise
déja le sçavoir ; les beaux esprits du siecle
craignent de paroître sçavants ; ils veulent
tout devoir à la nature. Rien ne contribue
tant à la politesse d'une Nation
et au progrès des Belles Lettres , que la
pureté de la Langue , et la Langue ne
peut avoir d'ennemi plus dangereux que
le mauvais goût de l'orthographe et de
l'écriture . La régularité de l'impression
est une des choses qui décide le plus du
succès des Ouvrages ; les Auteurs doivent
donc employer tous leurs soins pour
réparer la perte que l'Imprimerie a faite
des Etiennes et des Manuces.
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Résumé : REMARQUES Sur l'Orthographe moderne.
Le texte critique les innovations de l'orthographe moderne, considérées par les grammairiens et les savants comme une corruption de la langue. Ces modifications abolissent les traces étymologiques et perturbent les constructions linguistiques. Parmi les exemples cités, on trouve des mots comme 'filosofie' ou 'les Fransais', ainsi que la suppression des 't' avant les 's' dans les mots pluriels. Le texte déplore également la confusion entre 'cents' et 'cens', ainsi que l'écriture incorrecte de termes réguliers comme 'flos', 'ras', 'chas', etc. Les noms propres sont également mal orthographiés, avec des majuscules mal placées et des lettres minuscules inappropriées. Il souligne l'importance de la distinction entre les monosyllabes 'Du', 'Des', et 'Le' dans les noms propres. Le texte regrette que les auteurs ne prêtent pas assez attention à l'impression de leurs ouvrages, laissant les correcteurs introduire des abus. Les accents sont souvent mal placés, ce qui peut induire en erreur les étrangers apprenant la langue. Le mauvais goût en orthographe ramène la barbarie et méprise le savoir. La pureté de la langue est essentielle pour la politesse d'une nation et le progrès des belles-lettres. Les auteurs doivent donc veiller à la régularité de l'impression de leurs ouvrages.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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32
p. 2419-24[2]6
Histoire Litteraire de la France, &c. [titre d'après la table]
Début :
HISTOIRE Litteraire de la France, où l'on traite de l'origine et du [...]
Mots clefs :
Histoire littéraire de la France, Villes, Savants, Marseille, Lettres, Auteurs, Langue, Historien, Ouvrage, Sujet, Connaissance , Éloquence, Philosophie, Poète, Gaules
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Histoire Litteraire de la France, &c. [titre d'après la table]
ISTOIRE Litteraire de la France.
Hoù l'on traite de l'origine et du
progrès , de la décadence et du rétabiissea
2420 MERCURE DE FRANCE
sement des Sciences , parmi les Gaulo's et
parmi les François , &c. Par des Reli
gieux Benedictins , de la Congrégation
de S. Maur. A Paris , chez Chaubert
Gissey , Osmont , Huart Paîné , Clousier
Hourdel et David le jeune , Libraires . I.
vol . in 4. divisé en deux parties , & c.
Le seul titre de cette Histoire que nous
avons donné dans toute son étendue.
dans le dernier Mercure , pourroit suffire
pour en donner une grande idée . If
contient le précis de l'Entreprise la plus
vaste et la plus utile qu'on ait encore formée
pour la gloire de notre Nation . Diverses
Histoires particulieres des Sçavans
d'une Province , d'une Ville , d'une Université
, d'un Corps Académique de ce
Royaume , publiées en différens temps ,
et par differens Autheurs , n'ont fait que
mieux comprendre la nécessité d'une
Histoire Générale de la France sçavante
composée tout de suite , et par des Ecri
vains , chargez de ce seul travail . Ce no
ble dessein a enfin été conçu , et en partié
déja heureusement exécuté par de sçavans
Hommes, nez , pour ainsi dire , pour
l'avancement des Lettres , et pour les
plus grandes et les plus laborieuses Entreprises.
Le premier volume dont il s'agit icy ;
pourra
NOVEMBRE. 1733. 242
pourra faire juger du mérite et de l'importance
de tout l'ouvrage , et de l'ordre
de son exécution ; il comprend tous les
temps antérieurs à la naissance de J.C.et
encore l'Histoire des Lettres en France
durant les IV. premiers siècles de l'Eglise
. Entreprendre de donner un juste Extrait
de ce volume , qui contient en tout
près de neuf cent pages , ce seroit à nous
une espece de témerité. Extrait qui nous
jetteroit infailliblement au delà des bornes
de notre Journal , nous nous contenterons
donc de quelques traits qui paroissent
exiger de nous une attention
particuliere.
Nos sçavans Auteurs , après avoir décrit
l'Etat de laRépublique des Lettres dans les
Gaules, avant et durant le tems des Druïdes
, sous le nom desquels on comprenoit
tous les Gens de Lettres des Gaules , exposent
comment les Sciences des Grecs s'y
introduisirent par le canal des Marseillois,
Grecs , Photéens d'origine . Ils n'oublient
rien de tout ce qui se trouve épars dans
divers Auteurs anciens sur cette celebre
Colonie , dont il est aussi parlé amplement
dans deux de nos ( 1 ) Journaux ,
par rapport aux Sciences , aux exercices
( 1 ) Mercure de Decembre 1728. et de Janvier
Aca
1730p
2422 MERCURE DE FRANCE
Académiques , à la Politesse , et aux
Grands Hommes qui ont brillé dans
Marseille Sçavante , ce qui nous engage
d'abreger icy sur ce sujet.
, Son Gouvernement Politique non
moins admirable que son Académie, n'est
pas omis dans cette Histoire . On suivoit
à Marseille , disent nos Auteurs , les Loix
Ioniques exposées dans un lieu public ,
où chacun pouvoit les voir pour s'y conformer.
Le droit d'hospitalité y étoit
en une singuliere veneration ; on y maintenoit
la seureté publique , en ne permettant
à personne d'y entrer armé ; les
représentations licentieuses du Théatre
en étoient sévérement bannies , ainsi que
la molesse , la volupté, la fraude et le mensonge
, et on voyoit regner en la place
dans cette Ville , la bonne foy , la frugalité
et la modestie . Ciceron estimoit si
fort un tel Gouvernement , qu'il doutoit
si Marseille n'étoit pas préférable non
seulement à toute la Grece , mais encore
à toutes les Nations de l'Univers . Aussi
les Marseillois mériterent bientôt le
Titre et les Privileges d'Amis et d'Alliez
du Peuple Romain . Marseille fut appellée
la soeur de Rome.
Diverses Colonies de Marseillois bâtirent
dans les Gaules , selon nos Auteurs ,
les
NOVEMBRE . 1733. 2423
les Villes d'Agde , de Nice , d'Antibes ,
d'Olbic , de Taurence, et peut être celles
d'Arles et de Fréjus . Cette énumeration
pourroit être plus étendue , sans y comprendre
même plusieurs Villes fondéesou
policées par des Colonies Marscilloises,
hors des Gaules , en Espagne , en Italie ,
en-Affrique , et c'est ainsi que se répandit
dans les principales Villes Gauloises
et ailleurs le goût des Lettres ; ces Villes
firent succeder aux Ecoles des Druïdes
des Académies, où elles entretenoient
des Professeurs pour y enseigner , à l'exemple
de Marseille , toutes sortes de sciences.
Telles étoient les Villes de Narbonne
, d'Arles , de Vienne , de Toulouse ,
d'Autun , de Lyon , de Nismes , de Bourdeaux
, et en particulier les Villes qui
devoient leur origine , ou leur ampliation
et leurs moeurs à celle de Marseille.
Le détail de la Litterature et des divers
Sçavans qui ont illustré ces Villes , doit
être lû dans le Livre même , et il le mérite
par l'abondance et par la richesse de
la matiere.
En examinant les Révolutions qu'ont
eues dans les Gaules les diverses Langues
qu'on y a parlé successivement , nos Hisforiens
reviennent à Marseille , ne doutant
point que la Langue Grecque n'ait
été
2424 MERCURE DE FRANCE
été durant long- temps la Langue vulgaire
des Marseillois , tres connue . disentils
, dans toute la Narbonnoise , et à
Lyon même. C'est ce que quelques Sçavans
modernes paroissent avoir ignoré
et ce qui les a jettez dans de grandes méprises
; telle est , par exemple , celle de
M. de Valbonnais , qui n'avoit pas accoutumé
d'errer , et qui a été observée dans
le Mercure d'Août 1721. au sujet d'un
Marbre Antique , chargé d'une Inscription
Grecque, du Cabinet de M.Rigord .
Ce qu'ils disent ensuite de la Langue
Gauloise ou Celtique, est d'une érudition
peu commune , et demande une attention
particuliere . Ils finissent ce sujet-la par
ces mots. De cette Langue Gauloise, jointe
à la Grecque , à la Latine et à celle des
Francs , s'est formé notre Langue Françoise
, qui à l'aide de quelques accroissement
qu'elle a reçus des Langues de nos
voisins , a pris la consistance , où elle est
présentement.
Enfin nos Auteurs remarquent que les
Gaulois Lettrez , sçachant que le Barreau
étoit la Porte la plus ordinaire qui conduisoit
aux charges distinguées, et que l'Eloquence
étoit le moïen le plus certain d'y
briller, ils s'attacherent à cultiver en même-
tems l'Eloquence et la Jurisprudence,
NOVEMBRE . 1733. 2425
ce qui les fit exceller dans la connoissance
du Droit et dans l'art de bien parler.
Ainsi les Sçavans aimerent mieux servir
leur Patrie et le Public de vive voix , que
par écrit. Que si quelques- uns d'entr'eux
ont laissé des Ouvrages de leur façon , la
longueur et le malheur des temps en ont
privé la posterité. Ils nous ont même envié
non seulement la connoissance de
presque tous ces grands Hommes , mais
aussi jusqu'à leurs noms et au moindre.
trait de leur Histoire.
Cette Remarque étoit nécessaire à l'égard
de quelques Lecteurs qui pourroient
s'étonner du petit nombre de Gaulois sçavans
, dont il est fait mention dans cet
Ouvrage , pour les temps qui ont précédé
la naissance de J. C. On y trouve cependant
les Eloges de Pitheas , Philosophe
Astronome et Géographe; d'Euthymenes
Historien et Géographe ; d'Eratoshénes
Philosophe et Historien ; de Lucius Plotius
, Rhéteur ; de Marcus- Antonius Gnipho
, Professeur d'Eloquence et des Belles
Lettres ; de Valerius Cato , Poëte et
Grammairien ; de Roscius excellent
Comédien ; de Divitiac , Philosophe :
de C. Valerius - Procillus , Ambassadeur.
et Favori de Jules César ; de Telon et
Gyardes , Astronomes ; de Cornelius Gal-
E lus,
2446 MERCURE DE FRANCE
lus , Poëte ; de Publ. Terentius- Varo , Historien
et Poëte , de Trogue Pompée , Historien.
N'oublions pas de dire que nos Histo
riens sur la fin d'une Préface , qu'on ne
peut se dispenser
de lire , supplient
les
Sçavans de leur faire connoître
les fautes
qui ont pû leur échaper dans le cours
d'un si long Ouvrage , et de les aider en
leur communiquant
de nouvelles
lumieres
, et en leur faisant part des richesses
litteraires
qui leur manquent. Ils addressent
sur tout cette priere aux divers
Ordres Religieux
du Royaume
, fournis
déja presque tous des Bibliotheques
de
leurs Auteurs , et par là plus à portée
d'indiquer
les autres Ecrivains
qu'ils ont
eu depuis la publication
de ces mêmes
Bibliotheques
. Pour garans de leur re
connoissance
ils donnent les témoignages
publics qu'ils rendent icy des obligations
qu'ils ont à ceux dont le commerce
litteraire
leur a été de quelque secours
,
Nous rendrons compte sommairement
dans l'un de nos premiers Journaux de
la seconde Partie de cette Histoire , qui
comprend les quatre premiers siecles du
Christianisme.
Hoù l'on traite de l'origine et du
progrès , de la décadence et du rétabiissea
2420 MERCURE DE FRANCE
sement des Sciences , parmi les Gaulo's et
parmi les François , &c. Par des Reli
gieux Benedictins , de la Congrégation
de S. Maur. A Paris , chez Chaubert
Gissey , Osmont , Huart Paîné , Clousier
Hourdel et David le jeune , Libraires . I.
vol . in 4. divisé en deux parties , & c.
Le seul titre de cette Histoire que nous
avons donné dans toute son étendue.
dans le dernier Mercure , pourroit suffire
pour en donner une grande idée . If
contient le précis de l'Entreprise la plus
vaste et la plus utile qu'on ait encore formée
pour la gloire de notre Nation . Diverses
Histoires particulieres des Sçavans
d'une Province , d'une Ville , d'une Université
, d'un Corps Académique de ce
Royaume , publiées en différens temps ,
et par differens Autheurs , n'ont fait que
mieux comprendre la nécessité d'une
Histoire Générale de la France sçavante
composée tout de suite , et par des Ecri
vains , chargez de ce seul travail . Ce no
ble dessein a enfin été conçu , et en partié
déja heureusement exécuté par de sçavans
Hommes, nez , pour ainsi dire , pour
l'avancement des Lettres , et pour les
plus grandes et les plus laborieuses Entreprises.
Le premier volume dont il s'agit icy ;
pourra
NOVEMBRE. 1733. 242
pourra faire juger du mérite et de l'importance
de tout l'ouvrage , et de l'ordre
de son exécution ; il comprend tous les
temps antérieurs à la naissance de J.C.et
encore l'Histoire des Lettres en France
durant les IV. premiers siècles de l'Eglise
. Entreprendre de donner un juste Extrait
de ce volume , qui contient en tout
près de neuf cent pages , ce seroit à nous
une espece de témerité. Extrait qui nous
jetteroit infailliblement au delà des bornes
de notre Journal , nous nous contenterons
donc de quelques traits qui paroissent
exiger de nous une attention
particuliere.
Nos sçavans Auteurs , après avoir décrit
l'Etat de laRépublique des Lettres dans les
Gaules, avant et durant le tems des Druïdes
, sous le nom desquels on comprenoit
tous les Gens de Lettres des Gaules , exposent
comment les Sciences des Grecs s'y
introduisirent par le canal des Marseillois,
Grecs , Photéens d'origine . Ils n'oublient
rien de tout ce qui se trouve épars dans
divers Auteurs anciens sur cette celebre
Colonie , dont il est aussi parlé amplement
dans deux de nos ( 1 ) Journaux ,
par rapport aux Sciences , aux exercices
( 1 ) Mercure de Decembre 1728. et de Janvier
Aca
1730p
2422 MERCURE DE FRANCE
Académiques , à la Politesse , et aux
Grands Hommes qui ont brillé dans
Marseille Sçavante , ce qui nous engage
d'abreger icy sur ce sujet.
, Son Gouvernement Politique non
moins admirable que son Académie, n'est
pas omis dans cette Histoire . On suivoit
à Marseille , disent nos Auteurs , les Loix
Ioniques exposées dans un lieu public ,
où chacun pouvoit les voir pour s'y conformer.
Le droit d'hospitalité y étoit
en une singuliere veneration ; on y maintenoit
la seureté publique , en ne permettant
à personne d'y entrer armé ; les
représentations licentieuses du Théatre
en étoient sévérement bannies , ainsi que
la molesse , la volupté, la fraude et le mensonge
, et on voyoit regner en la place
dans cette Ville , la bonne foy , la frugalité
et la modestie . Ciceron estimoit si
fort un tel Gouvernement , qu'il doutoit
si Marseille n'étoit pas préférable non
seulement à toute la Grece , mais encore
à toutes les Nations de l'Univers . Aussi
les Marseillois mériterent bientôt le
Titre et les Privileges d'Amis et d'Alliez
du Peuple Romain . Marseille fut appellée
la soeur de Rome.
Diverses Colonies de Marseillois bâtirent
dans les Gaules , selon nos Auteurs ,
les
NOVEMBRE . 1733. 2423
les Villes d'Agde , de Nice , d'Antibes ,
d'Olbic , de Taurence, et peut être celles
d'Arles et de Fréjus . Cette énumeration
pourroit être plus étendue , sans y comprendre
même plusieurs Villes fondéesou
policées par des Colonies Marscilloises,
hors des Gaules , en Espagne , en Italie ,
en-Affrique , et c'est ainsi que se répandit
dans les principales Villes Gauloises
et ailleurs le goût des Lettres ; ces Villes
firent succeder aux Ecoles des Druïdes
des Académies, où elles entretenoient
des Professeurs pour y enseigner , à l'exemple
de Marseille , toutes sortes de sciences.
Telles étoient les Villes de Narbonne
, d'Arles , de Vienne , de Toulouse ,
d'Autun , de Lyon , de Nismes , de Bourdeaux
, et en particulier les Villes qui
devoient leur origine , ou leur ampliation
et leurs moeurs à celle de Marseille.
Le détail de la Litterature et des divers
Sçavans qui ont illustré ces Villes , doit
être lû dans le Livre même , et il le mérite
par l'abondance et par la richesse de
la matiere.
En examinant les Révolutions qu'ont
eues dans les Gaules les diverses Langues
qu'on y a parlé successivement , nos Hisforiens
reviennent à Marseille , ne doutant
point que la Langue Grecque n'ait
été
2424 MERCURE DE FRANCE
été durant long- temps la Langue vulgaire
des Marseillois , tres connue . disentils
, dans toute la Narbonnoise , et à
Lyon même. C'est ce que quelques Sçavans
modernes paroissent avoir ignoré
et ce qui les a jettez dans de grandes méprises
; telle est , par exemple , celle de
M. de Valbonnais , qui n'avoit pas accoutumé
d'errer , et qui a été observée dans
le Mercure d'Août 1721. au sujet d'un
Marbre Antique , chargé d'une Inscription
Grecque, du Cabinet de M.Rigord .
Ce qu'ils disent ensuite de la Langue
Gauloise ou Celtique, est d'une érudition
peu commune , et demande une attention
particuliere . Ils finissent ce sujet-la par
ces mots. De cette Langue Gauloise, jointe
à la Grecque , à la Latine et à celle des
Francs , s'est formé notre Langue Françoise
, qui à l'aide de quelques accroissement
qu'elle a reçus des Langues de nos
voisins , a pris la consistance , où elle est
présentement.
Enfin nos Auteurs remarquent que les
Gaulois Lettrez , sçachant que le Barreau
étoit la Porte la plus ordinaire qui conduisoit
aux charges distinguées, et que l'Eloquence
étoit le moïen le plus certain d'y
briller, ils s'attacherent à cultiver en même-
tems l'Eloquence et la Jurisprudence,
NOVEMBRE . 1733. 2425
ce qui les fit exceller dans la connoissance
du Droit et dans l'art de bien parler.
Ainsi les Sçavans aimerent mieux servir
leur Patrie et le Public de vive voix , que
par écrit. Que si quelques- uns d'entr'eux
ont laissé des Ouvrages de leur façon , la
longueur et le malheur des temps en ont
privé la posterité. Ils nous ont même envié
non seulement la connoissance de
presque tous ces grands Hommes , mais
aussi jusqu'à leurs noms et au moindre.
trait de leur Histoire.
Cette Remarque étoit nécessaire à l'égard
de quelques Lecteurs qui pourroient
s'étonner du petit nombre de Gaulois sçavans
, dont il est fait mention dans cet
Ouvrage , pour les temps qui ont précédé
la naissance de J. C. On y trouve cependant
les Eloges de Pitheas , Philosophe
Astronome et Géographe; d'Euthymenes
Historien et Géographe ; d'Eratoshénes
Philosophe et Historien ; de Lucius Plotius
, Rhéteur ; de Marcus- Antonius Gnipho
, Professeur d'Eloquence et des Belles
Lettres ; de Valerius Cato , Poëte et
Grammairien ; de Roscius excellent
Comédien ; de Divitiac , Philosophe :
de C. Valerius - Procillus , Ambassadeur.
et Favori de Jules César ; de Telon et
Gyardes , Astronomes ; de Cornelius Gal-
E lus,
2446 MERCURE DE FRANCE
lus , Poëte ; de Publ. Terentius- Varo , Historien
et Poëte , de Trogue Pompée , Historien.
N'oublions pas de dire que nos Histo
riens sur la fin d'une Préface , qu'on ne
peut se dispenser
de lire , supplient
les
Sçavans de leur faire connoître
les fautes
qui ont pû leur échaper dans le cours
d'un si long Ouvrage , et de les aider en
leur communiquant
de nouvelles
lumieres
, et en leur faisant part des richesses
litteraires
qui leur manquent. Ils addressent
sur tout cette priere aux divers
Ordres Religieux
du Royaume
, fournis
déja presque tous des Bibliotheques
de
leurs Auteurs , et par là plus à portée
d'indiquer
les autres Ecrivains
qu'ils ont
eu depuis la publication
de ces mêmes
Bibliotheques
. Pour garans de leur re
connoissance
ils donnent les témoignages
publics qu'ils rendent icy des obligations
qu'ils ont à ceux dont le commerce
litteraire
leur a été de quelque secours
,
Nous rendrons compte sommairement
dans l'un de nos premiers Journaux de
la seconde Partie de cette Histoire , qui
comprend les quatre premiers siecles du
Christianisme.
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Résumé : Histoire Litteraire de la France, &c. [titre d'après la table]
L'ouvrage 'Histoire Littéraire de la France' est rédigé par des religieux bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur et publié à Paris. Il explore l'origine, le progrès, la décadence et le rétablissement des sciences parmi les Gaulois et les Français. Le premier volume se concentre sur les périodes antérieures à la naissance de Jésus-Christ et les quatre premiers siècles de l'Église. Cet ouvrage est le fruit d'une entreprise ambitieuse visant à compiler une histoire générale des savants de France. Les auteurs décrivent l'état des lettres dans les Gaules avant et durant l'époque des druides, qui étaient les hommes de lettres gaulois. Ils expliquent comment les sciences grecques se sont introduites en Gaule grâce aux Marseillois, une colonie grecque. Marseille est particulièrement soulignée pour son gouvernement politique et son académie, qui servaient de modèle aux autres villes gauloises. Les Marseillois ont fondé plusieurs villes en Gaule et ailleurs, répandant ainsi le goût des lettres et établissant des académies. L'ouvrage examine également les révolutions linguistiques en Gaule, mettant en avant l'importance de la langue grecque à Marseille et dans d'autres régions. Les Gaulois lettrés cultivaient l'éloquence et la jurisprudence, préférant servir leur patrie de vive voix plutôt que par écrit. Plusieurs savants gaulois sont mentionnés, tels que Pitheas, Eratosthène, et Trogue Pompée. Les auteurs encouragent les savants à signaler les erreurs et à partager leurs connaissances pour enrichir l'ouvrage. Ils expriment leur gratitude envers ceux qui les ont aidés dans cette entreprise.
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33
p. 2455-2456
OUVERTURE du College Royal.
Début :
Les Professeurs du College Royal de France, fondé à Paris par le Roy François I. le Pere et [...]
Mots clefs :
Collège royal de France, Langue
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : OUVERTURE du College Royal.
OUVERTURE du College Royal.
Les Professeurs du College Royal de France .
Fondé à Paris par le Roy François I. le Pere et
le Restaurateur des Lettres , reprirent leurs Exer
cices , et commencerent leur Année Académique
Je Lundi 23. Novembre. Voici les noms des Sçavans
qui remplissent actuellement les Chaires de
se fameux College, sous l'inspection de M. An-
Eij teing
246 MERCURE DE FRANCE
toine Lancelot , de l'Académie Royale des Inscriptions
et Belles - Lettres , Censeur Royal des
Livres.
Pour la Langue Hébraïque.
Mrs Sallier et Henry.
Pour la Langue Grecque.
Mrs Capperonnier et ...
Pour les Mathématiques :
Mrs Chevallier et Privat de Molieres.
Pour la Philosophie.
Mrs Terrasson et Privat de Molieres
Pour l'Eloquence Latine.
Mrs Rollin et Souchay.
Pour la Medicine , la Chirurgie , la
Pharmacie et la Botanique.
Mrs Andry , Burette , Astruc et du Bois.
Pour la Langue Arabe.
Mrs de Fiennes , Secretaire- Interprete ordinaire
du Roy , et Fourmont
Pour le Droit- Canon.
Mrs Cappon et le Merre.
Pour la Langue Syriaque .
M. l'Abbé Fourmont .
Les Professeurs du College Royal de France .
Fondé à Paris par le Roy François I. le Pere et
le Restaurateur des Lettres , reprirent leurs Exer
cices , et commencerent leur Année Académique
Je Lundi 23. Novembre. Voici les noms des Sçavans
qui remplissent actuellement les Chaires de
se fameux College, sous l'inspection de M. An-
Eij teing
246 MERCURE DE FRANCE
toine Lancelot , de l'Académie Royale des Inscriptions
et Belles - Lettres , Censeur Royal des
Livres.
Pour la Langue Hébraïque.
Mrs Sallier et Henry.
Pour la Langue Grecque.
Mrs Capperonnier et ...
Pour les Mathématiques :
Mrs Chevallier et Privat de Molieres.
Pour la Philosophie.
Mrs Terrasson et Privat de Molieres
Pour l'Eloquence Latine.
Mrs Rollin et Souchay.
Pour la Medicine , la Chirurgie , la
Pharmacie et la Botanique.
Mrs Andry , Burette , Astruc et du Bois.
Pour la Langue Arabe.
Mrs de Fiennes , Secretaire- Interprete ordinaire
du Roy , et Fourmont
Pour le Droit- Canon.
Mrs Cappon et le Merre.
Pour la Langue Syriaque .
M. l'Abbé Fourmont .
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Résumé : OUVERTURE du College Royal.
Le Collège Royal de France, fondé à Paris par le roi François Ier, a repris ses activités académiques le 23 novembre. Ce collège est reconnu pour son rôle dans la restauration des lettres. Antoine Lancelot, membre de l'Académie Royale des Inscriptions et Belles-Lettres et censeur royal des livres, supervise les activités sous la direction de M. Antoine Eij teing. Les chaires sont occupées par des savants tels que Sallier et Henry pour la langue hébraïque, Capperonnier et un autre professeur pour la langue grecque, Chevallier et Privat de Molieres pour les mathématiques, Terrasson et Privat de Molieres pour la philosophie, Rollin et Souchay pour l'éloquence latine, Andry, Burette, Astruc et du Bois pour la médecine, la chirurgie, la pharmacie et la botanique, de Fiennes et Fourmont pour la langue arabe, Cappon et le Merre pour le droit canon, et l'Abbé Fourmont pour la langue syriaque.
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34
p. 118
La Bibliotheque des Enfans, [titre d'après la table]
Début :
Le Livre intitulé : La Bibliotheque des Enfans, &c. se vend chez Pierre Simon, Imprimeur du [...]
Mots clefs :
Feuilles, Nouvel abécé, Langue, Enfants
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : La Bibliotheque des Enfans, [titre d'après la table]
Le Livre intitulé : La Bibliotheque des Enfans ,
c. se vend chez Pierre Simon , Imprimeur du
Parlement , ruë de la Harpe , à Hercule, et chez
Pierre Witte , rue S. Jacques , à l'Ange Gardien
. Cet Ouvrage in 4. comprend 4 parties ; la
premiere , de 28 feuilles , contient le Systême du
Bureau Typographique. La seconde , en 15 feüilles
, contient les leçons du nouvel A b , c , la
tin , pour les Maîtres et pour les Enfans . La troisiéme
, en 31 feuilles , contient les 106 leçons.
du nouvel A, b , c ,françois , et du supplément
sur l'Arithmétique , sur le Calendrier et sur l'Ecriture.
Ces trois volumes se vendront ensemble,
comme faisant un seul Ouvrage de Litterature.
On vendra séparément le 4 volume , qui est
zo feuillets , feuilles in 4. contient le Rudiment
pratique de la Langue Latine , pour les Garçons,
et une Introduction à la Langue Françoise , pour
les Filles . On vendra aussi séparément et en pe
tit , pour l'exemplaire de chaque Enfant , le
nouvel A , b , c , Latin , le nouvel A, b , c , François
, et le Rudiment pratique de la Langue La
tine..
c. se vend chez Pierre Simon , Imprimeur du
Parlement , ruë de la Harpe , à Hercule, et chez
Pierre Witte , rue S. Jacques , à l'Ange Gardien
. Cet Ouvrage in 4. comprend 4 parties ; la
premiere , de 28 feuilles , contient le Systême du
Bureau Typographique. La seconde , en 15 feüilles
, contient les leçons du nouvel A b , c , la
tin , pour les Maîtres et pour les Enfans . La troisiéme
, en 31 feuilles , contient les 106 leçons.
du nouvel A, b , c ,françois , et du supplément
sur l'Arithmétique , sur le Calendrier et sur l'Ecriture.
Ces trois volumes se vendront ensemble,
comme faisant un seul Ouvrage de Litterature.
On vendra séparément le 4 volume , qui est
zo feuillets , feuilles in 4. contient le Rudiment
pratique de la Langue Latine , pour les Garçons,
et une Introduction à la Langue Françoise , pour
les Filles . On vendra aussi séparément et en pe
tit , pour l'exemplaire de chaque Enfant , le
nouvel A , b , c , Latin , le nouvel A, b , c , François
, et le Rudiment pratique de la Langue La
tine..
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Résumé : La Bibliotheque des Enfans, [titre d'après la table]
Le texte décrit un ouvrage intitulé 'La Bibliothèque des Enfants', disponible chez Pierre Simon, imprimeur du Parlement, rue de la Harpe, à Hercule, et chez Pierre Witte, rue Saint-Jacques, à l'Ange Gardien. Cet ouvrage, au format in-4, est structuré en quatre parties. La première partie, composée de 28 feuilles, expose le système du Bureau Typographique. La deuxième partie, en 15 feuilles, contient les leçons du nouvel alphabet pour les maîtres et les enfants. La troisième partie, en 31 feuilles, inclut 106 leçons du nouvel alphabet français, ainsi qu'un supplément sur l'arithmétique, le calendrier et l'écriture. Ces trois volumes sont vendus ensemble comme un seul ouvrage de littérature. Le quatrième volume, de 20 feuilles, propose un rudiment pratique de la langue latine pour les garçons et une introduction à la langue française pour les filles. Ce volume est également disponible séparément, ainsi que le nouvel alphabet latin, le nouvel alphabet français et le rudiment pratique de la langue latine, destinés à chaque enfant.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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35
p. 551-552
EXTRAIT des Remarques sur l'innovation de l'Orthographe, trouvées dans un vieux Manuscrit.
Début :
Il y a long-temps que les bons Grammairiens et les ueritables Sçauans en general, se sont [...]
Mots clefs :
Orthographe, Langue, Écrire, Goût, Lieu, Mots, Belles-lettres
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT des Remarques sur l'innovation de l'Orthographe, trouvées dans un vieux Manuscrit.
EXTRAIT des Remarques sur l'innovation
de l'Orthographe , trouvées dans
un vieux Manuscrit.
L y
*
I a long- temps que les bons Grammairiens
et les ueritables Sçauans en general , se sont
plaincts des innouations de l'Orthographe Moderne.
Il semble qu'on veuille entierement abbolir
la trace de toute étymologie. C'est vn principe
de corruption dans la Langue qu'vne maniere
d'escripre jausitée , et qui renuerse toutes les
constructions . Ceulx qui n'ont pas abbandonné
entierement le goust des belles-lettres doiuent
s'opposer uiuement au progrez d'vn abus si generalement
répandu. Peut - on n'estre pas choqué
en lisant , par exemple , fantaisie , fantôme , Faisan
, au lieu de Phantasie , Phantosme , Phasian?
Le plaisir des bonnes tables n'est-il pas plus grand
quand on sçaict que cet Oiseau a pris son nom
du Fleuve Phasis , et que lês Cuisiniers des Argonautes
l'apporterent les premiers en Grece ?
2
On retranche la lettre b dans bien des mots ,
et les t , les g , les b , les l , les d , les c , les f , &c.
auant les s à tous les mots pluriers des noms ,
aux singuliers des verbes , & c . on escript desja ,
Caldéen , Calcedoine , sepulcre corde , colere , Cameléon
, Canon , Caron , Baccus , gens , gans ,
plons , je dois , chevaux , respects , baillis , rans
bans , fau-bours , aune , veaux , enfans , & c. aulieu
d'escripre auec nos Ancestres , Chaldéen ,
Chalcedoine , Sepulchre , Chorde , Cholere , Chaneléon
, Chanon, Charon , Bacchus , gents , gands
plombs
552 MERCURE DE FRANCE
plombs , je doibs , cheuaulx , respecs , baillifs , rangs;
Fauxbourgs , aulne , uiaulx , enfants , ¿c.
Je ne puis lire sans baillemens les mots , j'aimois
, points , doigts , uint , un , ¿c. au lieu de
' amabois, poings , poincts, doigts, uingts , ung, & c.
et ce dernier mot un me fait douter si je dois lire
les v11. sept , ou les ungs . On escripra bien-tost
homme , Afriquain . republiquain , persone , lân ,
pân , Can . fân , mou , cou , fou : sou , artisan ,
livre , cuivre , lievre , François , Normand , &c.
au lieu d'escripre home , Aphricain , respublicain
persone , Laon , Caen , Paon , faon , mol , col ,fol ,
sol , artife , optife , libure , liepure , cuibure , Francois
, Norman , &c.
Le mauuais goust ramene jnsensiblement la
Barbarie et les rauages de la Barbarie influent sur
tous les obiects qui sont de la plus grande conséquence
pour la Societé. Rien ne contribue tant
à la politesse d'une Nation et au progrez des
belles - lettres que la pureté de la langue , et la
langue ne peut auoir d'ennemi plus dangereux
que le mauluais goust de l'Orthographe et de
l'Escripture.
Nota. Les Remarques paroissent être une Paree
de celles du Mercure d'Octobre dernier p . 2153 .
de l'Orthographe , trouvées dans
un vieux Manuscrit.
L y
*
I a long- temps que les bons Grammairiens
et les ueritables Sçauans en general , se sont
plaincts des innouations de l'Orthographe Moderne.
Il semble qu'on veuille entierement abbolir
la trace de toute étymologie. C'est vn principe
de corruption dans la Langue qu'vne maniere
d'escripre jausitée , et qui renuerse toutes les
constructions . Ceulx qui n'ont pas abbandonné
entierement le goust des belles-lettres doiuent
s'opposer uiuement au progrez d'vn abus si generalement
répandu. Peut - on n'estre pas choqué
en lisant , par exemple , fantaisie , fantôme , Faisan
, au lieu de Phantasie , Phantosme , Phasian?
Le plaisir des bonnes tables n'est-il pas plus grand
quand on sçaict que cet Oiseau a pris son nom
du Fleuve Phasis , et que lês Cuisiniers des Argonautes
l'apporterent les premiers en Grece ?
2
On retranche la lettre b dans bien des mots ,
et les t , les g , les b , les l , les d , les c , les f , &c.
auant les s à tous les mots pluriers des noms ,
aux singuliers des verbes , & c . on escript desja ,
Caldéen , Calcedoine , sepulcre corde , colere , Cameléon
, Canon , Caron , Baccus , gens , gans ,
plons , je dois , chevaux , respects , baillis , rans
bans , fau-bours , aune , veaux , enfans , & c. aulieu
d'escripre auec nos Ancestres , Chaldéen ,
Chalcedoine , Sepulchre , Chorde , Cholere , Chaneléon
, Chanon, Charon , Bacchus , gents , gands
plombs
552 MERCURE DE FRANCE
plombs , je doibs , cheuaulx , respecs , baillifs , rangs;
Fauxbourgs , aulne , uiaulx , enfants , ¿c.
Je ne puis lire sans baillemens les mots , j'aimois
, points , doigts , uint , un , ¿c. au lieu de
' amabois, poings , poincts, doigts, uingts , ung, & c.
et ce dernier mot un me fait douter si je dois lire
les v11. sept , ou les ungs . On escripra bien-tost
homme , Afriquain . republiquain , persone , lân ,
pân , Can . fân , mou , cou , fou : sou , artisan ,
livre , cuivre , lievre , François , Normand , &c.
au lieu d'escripre home , Aphricain , respublicain
persone , Laon , Caen , Paon , faon , mol , col ,fol ,
sol , artife , optife , libure , liepure , cuibure , Francois
, Norman , &c.
Le mauuais goust ramene jnsensiblement la
Barbarie et les rauages de la Barbarie influent sur
tous les obiects qui sont de la plus grande conséquence
pour la Societé. Rien ne contribue tant
à la politesse d'une Nation et au progrez des
belles - lettres que la pureté de la langue , et la
langue ne peut auoir d'ennemi plus dangereux
que le mauluais goust de l'Orthographe et de
l'Escripture.
Nota. Les Remarques paroissent être une Paree
de celles du Mercure d'Octobre dernier p . 2153 .
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Résumé : EXTRAIT des Remarques sur l'innovation de l'Orthographe, trouvées dans un vieux Manuscrit.
Le texte 'Remarques sur l'innovation de l'Orthographe' critique les modifications apportées à l'orthographe moderne. Les auteurs déplorent que ces innovations effacent les traces étymologiques et corrompent la langue. Ils expriment leur choc face à des mots comme 'fantaisie' ou 'faisan' au lieu de 'Phantasie' ou 'Phasian'. Ils regrettent également la suppression de certaines lettres, comme le 'b' dans plusieurs mots, et la simplification des pluriels et des verbes. Par exemple, 'gens' remplace 'gents' et 'cheval' remplace 'cheuaulx'. Les auteurs déplorent aussi les nouvelles orthographes de mots comme 'un', 'aimois', 'points' et 'doigts'. Ils craignent que ces changements ne ramènent la barbarie et nuisent à la politesse de la nation et au progrès des belles-lettres. La pureté de la langue est menacée par le mauvais goût en orthographe et en écriture.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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36
p. 552-555
SUITE des Nouvelles touchant le Systême du Bureau Tipograpique.
Début :
Voici, Monsieur, l'Extrait d'une Lettre écrite de Leipzig le 21. Janvier 1734. [...]
Mots clefs :
Bureau typographique, Enfants, Professeur, Lettres, Langue, Premiers éléments, Instruction des enfants, Paris, Chompré, Université de Paris
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE des Nouvelles touchant le Systême du Bureau Tipograpique.
SUITE des Nouvelles touchant le
Systême du Bureau Tipograpique.
Voici , Monsieur , l'Extrait d'une Lettre écrite
de Leipzig le 21. Janvier 1734.
Nous avons vu dans les Mercures de France
Finvention d'un Bureau Typographique qui nous
paroît être de grande utilité pour l'instruction des
Enfans; un de nos Professeurs a entrepris de traduire
ce qui a parû jusquiei à ce sujet , et je vous
prieⓇ
MARS . 1774. 553
que
prie de m'envoyer un Exemplaire de chaque Livre
l'Auteur de cette ingenieuse Machine donnera
aujour; nous tâcherons de l'ajuster à notre Langue
pour l'utilité publique , &c .
Lequel est le plus surprenant de trouver un
tel Professeur à Leipzig , ou de trouver un Professeur
contre le Systême du Bureau Tipographique
dans l'Université de Paris ? M. Gr ...
Professeur de Philosophie au College Royal de
Navarre a d'avance décidé la question en faveur
du nouveau Systême ; et M. l'Abbé Rollin n'a
point trouvé de meilleure Méthode pour la premiere
instruction de l'enfance.
Par des Lettres de Toulouse , de Besançon et
d'Arles , il paroît qu'on voudroit y pratiquer la
nouvelle maniere de montrer aux enfans les premiers
Elémens des Lettres. Voici le prix des Livres
qui enseignent le Sistême.
Le vol. contenant le Systême.
Le 2 vol . ou le nouvel A , B ,
latin.
C , in quarto
et en blanc
11 livres. Le 3 vol . ou le nouvel A , B , C ,
françois.
Le 4 vol. ou le Rudiment Pratique de la Langue.
Françoise et de la Langue Latine , pour les
Garçons et pour les Filles , in 4. en blanc, 2 liv.
Ces quatre volumes reliez ensemble pour les
gens de Lettres ou de Bibliotheque ; et reliez séparément
pour les Maîtres et pour les Enfans riches
, contiennent tous l'élémentaire du nouveau
Sistême.
A l'égard des enfans et des petites Ecoles , qui
sans faire usage du Bureau , voudront suivre la
Nouvelle dénomination des Lettres . On a fait
G im554
MERCURE DE FRANCE
imprimer séparément et en petite forme les trois
derniers volumes de cet Ouvrage ; sçavoir ,
Le petit A , B , C , latin , in 12. en blanc ,
L'A , B , C , françois , in 8. en blanc ,
Le Rudiment pratique , in 8. en blanc ,
9 f.
24 f.
40
f On trouvera chez les mêmes Libraires,P.Witte
et P. Simon , la Réponse de M. Perquis , à la tête
d'un Professeur anonime de l'Université de Paris
insérée dans le Mercure du mois de Février, 1731.
1
I
•
Isic.
in 12.
On trouvera
dans
l'article
XXIV
. du 1 vol.
pag. 214, le prix
de chaque
Classe
du Bureau
Typografique
; la seconde
contient
la premiere
,
la troisiéme
contient
les deux
précédentes
, et la
quatriéme
les contient
toutes
. Les parens
qui auront
chez
eux le Livre
complet
de la Biblioteque
des enfans
, verront
facilement
si les Maîtres
de Tipographie
se négligent
, au lieu
de suivre
exactement
le sistème
.
Les personnes curieuses de voir la pratique du
Bureau , prendront la peine d'aller dans la ruë
S. Jean de Beauvais , chez M. Chompré l'aîné ,
Maître de pension, quia cinq Bureaux en exercice
; chez M. Chompré le cadet , Maître de petite
Ecole ; à l'entrée de la ruë S. Louis du Palais
, au bas du Pont S. Michel ; le Maître qui
fait pratiquer toutes les Classes du sistême ;
chez M. Darras et Madame de Nanriat , ruë
S. Martin , du côté de la ruë Venise , pour voir
les exercices du petit Lorin; et d'aller dans la ruë
S. Denis , derriere S. Oportune , vis - à- vis Sainte
Catherine , chez M.Henry , Marchand de Soye ,
au Bras d'or ; on trouvera chez ce Marchand
une petite Demoiselle de 5 à 6 ans , assez avancée
sur l'ortografe, et sur la Gramaire françoise,
›
lisanc
MARS 17 4.
555
fisant bien le Latin le François , le Manuscrit et
les Chifres ...
Chaque mois on tâchera , 1º de donner les
instructions necessaires pour éclaircir les articles
qui regardent la pratique du nouveau sistème .
2. De répondre aux objections qui auront été
faites . 3. De donner les nouvelles Litteraires qui
auront quelque rapport à cette maniere d'enseigner
les enfans ; en voici une : Le R. P. Charles
de Dourlan , Capucin , nommé pour l'instruction
des Enfans de Langue , que le Roy entretient
à Constantinople , ayant entendu parler du
Sistème Tipografique à M. Duhamel , et à quelques
autres Membres de l'Académie des Sciences,
prit la peine d'aller voir travailler des enfans Tipografes
, chez M. Chompré l'aîné, ruë des Carmes
, qui a plusieurs Bureaux en exercice.
Ce zélé Missionnaire au dessus des préjugez ,
en fait d'institution Litteraire , se munit d'abord
de la Biblioteque dos Enfans , &c. et après la lec
ture de ce Livre , bien loin de rougir du nouvel
A , B, C , résolut d'en faire usage dans le Levant.
Ce Pere comprit bien- tôt qu'on pouvoit
ajuster ce Sistème à toutes les Langues dont on
vouloit montrer les Caracteres , les Combinaisons
des Lettres , les Sons et les premiers Elemens
de la Grammaire. Ce Religieux âgé de 27
ans , partit le premier de ce mois de Mars , pour
s'iller embarquer à Marseille , nouvelle qui sans
doute , fera plaisir au digne Professeur de Leipsic
, et aux Esprits Philosophes , Partisans du
Bureau. J'ai l'honneur d'être , &c.
A Paris , ce S Mars 1734.
Systême du Bureau Tipograpique.
Voici , Monsieur , l'Extrait d'une Lettre écrite
de Leipzig le 21. Janvier 1734.
Nous avons vu dans les Mercures de France
Finvention d'un Bureau Typographique qui nous
paroît être de grande utilité pour l'instruction des
Enfans; un de nos Professeurs a entrepris de traduire
ce qui a parû jusquiei à ce sujet , et je vous
prieⓇ
MARS . 1774. 553
que
prie de m'envoyer un Exemplaire de chaque Livre
l'Auteur de cette ingenieuse Machine donnera
aujour; nous tâcherons de l'ajuster à notre Langue
pour l'utilité publique , &c .
Lequel est le plus surprenant de trouver un
tel Professeur à Leipzig , ou de trouver un Professeur
contre le Systême du Bureau Tipographique
dans l'Université de Paris ? M. Gr ...
Professeur de Philosophie au College Royal de
Navarre a d'avance décidé la question en faveur
du nouveau Systême ; et M. l'Abbé Rollin n'a
point trouvé de meilleure Méthode pour la premiere
instruction de l'enfance.
Par des Lettres de Toulouse , de Besançon et
d'Arles , il paroît qu'on voudroit y pratiquer la
nouvelle maniere de montrer aux enfans les premiers
Elémens des Lettres. Voici le prix des Livres
qui enseignent le Sistême.
Le vol. contenant le Systême.
Le 2 vol . ou le nouvel A , B ,
latin.
C , in quarto
et en blanc
11 livres. Le 3 vol . ou le nouvel A , B , C ,
françois.
Le 4 vol. ou le Rudiment Pratique de la Langue.
Françoise et de la Langue Latine , pour les
Garçons et pour les Filles , in 4. en blanc, 2 liv.
Ces quatre volumes reliez ensemble pour les
gens de Lettres ou de Bibliotheque ; et reliez séparément
pour les Maîtres et pour les Enfans riches
, contiennent tous l'élémentaire du nouveau
Sistême.
A l'égard des enfans et des petites Ecoles , qui
sans faire usage du Bureau , voudront suivre la
Nouvelle dénomination des Lettres . On a fait
G im554
MERCURE DE FRANCE
imprimer séparément et en petite forme les trois
derniers volumes de cet Ouvrage ; sçavoir ,
Le petit A , B , C , latin , in 12. en blanc ,
L'A , B , C , françois , in 8. en blanc ,
Le Rudiment pratique , in 8. en blanc ,
9 f.
24 f.
40
f On trouvera chez les mêmes Libraires,P.Witte
et P. Simon , la Réponse de M. Perquis , à la tête
d'un Professeur anonime de l'Université de Paris
insérée dans le Mercure du mois de Février, 1731.
1
I
•
Isic.
in 12.
On trouvera
dans
l'article
XXIV
. du 1 vol.
pag. 214, le prix
de chaque
Classe
du Bureau
Typografique
; la seconde
contient
la premiere
,
la troisiéme
contient
les deux
précédentes
, et la
quatriéme
les contient
toutes
. Les parens
qui auront
chez
eux le Livre
complet
de la Biblioteque
des enfans
, verront
facilement
si les Maîtres
de Tipographie
se négligent
, au lieu
de suivre
exactement
le sistème
.
Les personnes curieuses de voir la pratique du
Bureau , prendront la peine d'aller dans la ruë
S. Jean de Beauvais , chez M. Chompré l'aîné ,
Maître de pension, quia cinq Bureaux en exercice
; chez M. Chompré le cadet , Maître de petite
Ecole ; à l'entrée de la ruë S. Louis du Palais
, au bas du Pont S. Michel ; le Maître qui
fait pratiquer toutes les Classes du sistême ;
chez M. Darras et Madame de Nanriat , ruë
S. Martin , du côté de la ruë Venise , pour voir
les exercices du petit Lorin; et d'aller dans la ruë
S. Denis , derriere S. Oportune , vis - à- vis Sainte
Catherine , chez M.Henry , Marchand de Soye ,
au Bras d'or ; on trouvera chez ce Marchand
une petite Demoiselle de 5 à 6 ans , assez avancée
sur l'ortografe, et sur la Gramaire françoise,
›
lisanc
MARS 17 4.
555
fisant bien le Latin le François , le Manuscrit et
les Chifres ...
Chaque mois on tâchera , 1º de donner les
instructions necessaires pour éclaircir les articles
qui regardent la pratique du nouveau sistème .
2. De répondre aux objections qui auront été
faites . 3. De donner les nouvelles Litteraires qui
auront quelque rapport à cette maniere d'enseigner
les enfans ; en voici une : Le R. P. Charles
de Dourlan , Capucin , nommé pour l'instruction
des Enfans de Langue , que le Roy entretient
à Constantinople , ayant entendu parler du
Sistème Tipografique à M. Duhamel , et à quelques
autres Membres de l'Académie des Sciences,
prit la peine d'aller voir travailler des enfans Tipografes
, chez M. Chompré l'aîné, ruë des Carmes
, qui a plusieurs Bureaux en exercice.
Ce zélé Missionnaire au dessus des préjugez ,
en fait d'institution Litteraire , se munit d'abord
de la Biblioteque dos Enfans , &c. et après la lec
ture de ce Livre , bien loin de rougir du nouvel
A , B, C , résolut d'en faire usage dans le Levant.
Ce Pere comprit bien- tôt qu'on pouvoit
ajuster ce Sistème à toutes les Langues dont on
vouloit montrer les Caracteres , les Combinaisons
des Lettres , les Sons et les premiers Elemens
de la Grammaire. Ce Religieux âgé de 27
ans , partit le premier de ce mois de Mars , pour
s'iller embarquer à Marseille , nouvelle qui sans
doute , fera plaisir au digne Professeur de Leipsic
, et aux Esprits Philosophes , Partisans du
Bureau. J'ai l'honneur d'être , &c.
A Paris , ce S Mars 1734.
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Résumé : SUITE des Nouvelles touchant le Systême du Bureau Tipograpique.
Le document est une lettre datée du 21 janvier 1734, provenant de Leipzig, qui traite de l'invention d'un Bureau Typographique conçu pour l'instruction des enfants. Un professeur de Leipzig a entrepris de traduire les publications sur ce système afin de l'adapter à la langue locale. À Paris, le système est soutenu par M. Gr..., professeur de philosophie au Collège Royal de Navarre, et par l'Abbé Rollin. Des lettres provenant de Toulouse, Besançon et Arles montrent un intérêt croissant pour ce nouveau système d'enseignement des lettres. Le texte énumère les prix des ouvrages relatifs au système typographique, incluant des volumes en latin et en français, ainsi que des rudiments pratiques destinés aux garçons et aux filles. Ces ouvrages sont disponibles en différentes formes et reliures, adaptées aux besoins des lecteurs et des écoles. Des informations pratiques sont fournies pour observer le système en action chez divers maîtres de pension et d'écoles à Paris. Chaque mois, des instructions et des réponses aux objections concernant le système seront publiées, ainsi que des nouvelles littéraires pertinentes. Le Père Charles de Dourlan, un capucin, a visité des enfants utilisant le système typographique et a décidé de l'adopter pour l'instruction des enfants de langue à Constantinople. Il a compris que le système pouvait être adapté à diverses langues. Le Père de Dourlan, âgé de 27 ans, s'est rendu à Marseille afin de s'embarquer pour Constantinople, une nouvelle qui sera appréciée par les partisans du Bureau Typographique.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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37
p. 1291-1306
DISCOURS CRITIQUE, sur l'état des Sciences dans l'étenduë de la Monarchie Françoise, sous Charlemagne.
Début :
Les Sciences ont leurs révolutions aussi bien que les Empires, il est un [...]
Mots clefs :
Charlemagne, Sciences, Discours critique, Génie, Goût, Maîtres, Savants, Langue, Arts, Hommes, Peuples, Esprit, Jeunesse, Nature, Lumières, Conciles, Sang, Esprits, Politesse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS CRITIQUE, sur l'état des Sciences dans l'étenduë de la Monarchie Françoise, sous Charlemagne.
DISCOURS CRITIQUE ,
sur l'état des Sciences dans l'étendue de
la Monarchie Françoise , sous Charlemagne.
L
"
Es Sciences ont leurs révolutions
aussi bien que les Empires , il est un
tems où elles sont florissantes ce tems
passé , elles ne font plus que languir ;
quelquefois elles se relevent et se soutiennent
avec assez d'honneur ; et quelquefois
aussi elles tombent pour ne se
relever jamais . Elles ont comme le Soleil
leurs solstices et leurs périodes ; elles
aiment à passer de climats en climats
et souvent après avoir éclairé quelques
IL. Vol.
B.vj
Con
و
1292 MERCURE DE FRANCE
contrées , elles se plongent , pour ainst
dire , dans l'abîme , et vont porter leurs
lumieres à des peuples nouveaux. Ainsi
après avoir autrefois parcouru les plus
belles régions de l'Orient où elles prirent
naissance , les vit- on passer dans la Grece
d'où elles se répandirent dans quelques
Provinces de l'Empire Romain ; et par
tout elles éprouverent des changemens
considérables er des alternatives , qui les
firent souvent paroître sous des faces differentes.
Quelle est la cause de ces révolutions a
est- ce l'influence des Astres ? la température
de l'air ou la qualité des esprits ,
dont nos corps sont animés et qui changent
avec les genérations et les aspects
du Soleil ? tout cela peut y contribuer :
mais tout cela n'explique pas d'une maniere
assez sensible la cause de ces fre
quentes vicissitudes ; il en est une plus
simple , et qui servira de baze à tout
ce que je dirai dans ce Discours . La
Science est attachée au gout des peuples
qui la cultivent , c'est le gout qui lui
donne sa qualité , son prix , son excellence
; or le gout se conforme toujours
au génie , le génie se regle ordinairement
sur les maximes , et les maximes changent
avec les circonstances des tems et
11. Vel. des
JUIN. 1734. 1293
des lieux. D'ailleurs , et c'est ici le point
capital , ce gout exquis , ce génie vaste
et sublime , si nécessaires à la perfection
des Sciences , sont des dons que le Ciel ne
répand pas toujours sur la terre , et qu'il
ne communique qu'à un petit nombre
d'hommes privilegiez .
En faut il davantage pour prouver
que la Science doit se ressentir de l'instabilité
propre à toutes les choses humaines
? C'est sur ce plan , que je vais exposer
aujourd'hui l'état où se trouvoient
les Sciences dans l'étendue de la Monarchie
Françoise au tems de Charlemagne .
Le gout pour lors étoit si corrompu , que
jamais on ne put le rectifier , le génie
tenoit beaucoup du barbare , et les maxime
n'avoient rien de noble ni de délicat.
Quel étoit donc l'état où se trouvoient
les Sciences ? Il ne pouvoit guere être
plus pitoyable. Je n'en veux point d'autres
preuves que ce qui nous reste de monumens
de ces tems qu'on peut dire
malheureux . Si ce que je dirai ne fait pas
beaucoup d'honneur au siécle de Charlemagne
, il en fera du moins à la verité ,
et c'est tout ce que je me proposé dans
ce Discours.
Depuis que les Gots, les Bourguignons.
et les Francs s'étoient établis dans les
11 Vol.
Gall
1294 MERCURE DE FRANCE
Gaules , la ferocité de ces peuples barbares
s'étoit communiquée aux naturels du
pays,qui ne firentplus avec leurs nouveaux
maîtres , qu'une même et seule nation .
Nos Gaulois changerent de maximes en
changeant de Souverains , la douceur de
leur génie s'altéra bien - tôt , et du mélange
qui se fit de leur sang avec le -sang
Germanique se forma un génie singulier
plus barbare que poli ; les travaux Militaires
qui furent assez long - tems leur
principal exercice , firent disparoître avec
le peu de politesse qu'on avoit puisé dans
le commerce des Romains , le gout des
Sciences et l'amour de l'étude ; on ne
suspendit ces travaux que pour se jetter
dais le sein de la mollesse ; les esprits
incultes n'étant animez d'aucun noble
motif s'énerverent bien- tôt , et l'on se
plongea dans un assoupissement si profond
, qu'il n'y eut que les désordres affreux
dont les Sarazins d'Espagne inondérent
la France sous Charles Martel et sous
Pepin qui pussent les reveiller ; le besoin
pressant et la necessité les animérent
plutôt qu'une noble émulation ; la gloire
avec tous ses appas ne pouvoit toucher
des hommes à demi barbares ; elle auroit
élevé les esprits en les polissant . On vôla
tout à coup aux armes , on se couvrit de
II. Val. sang
JUIN. 1734 1295
sang et de poussiere dans les champs de
Mars , et personne ou presque personne
ne songcoit à cultiver son esprit ; depuis
l'embouchure du Rhône , jusques à celle
du Rhin , des Alpes aux Pirenées , à peine
pouvoit- on trouver quelques vestiges des
Sciences ; il n'en étoit pas même resté la
moindre trace dans ces belles Provinces
( a ) si fécondes autrefois en Sçavans
Hommes.
"
L'Eglise depuis très-long- tems leur
avoit servi d'azile les Ministres des
Autels étoient devenus les dépositaires
de ces précieux Trésors : mais cette Eglise
étoit elle-même entierement défigurée ;
tout le Clergé croupissoit dans la plus
profonde ignorance. Qu'il me soit permis
d'exposer en peu de mots la triste.
situation où se trouvoit l'Ordre de l'Etat
le plus Saint et le plus éclairé.. Les Chanoines
suivant la regle de Grodegang
leur Réformateur n'étoient obligez qu'à
chanter les louanges de Dieu , et le reste
de leur tems ils devoient le donner au
travail de leurs mains ; c'étoit toute l'occupation
des plus réguliers ; la regle
n'exigeoit rien davantage , et tout nous
porte à croire qu'ils se renfermoient étroitement
dans les bornes de leurs obliga-
( a ) Ly Gaule Aquitanique et la Lyonnoise..
II. Vol. tions.
1296 MERCURE DE FRA CE
tions. Les Moines malgré le premier esprit
de leur Institut , avoient presque
toujours fait profession de cultiver les
Sciences ; ils s'étoient sur ce point conformez
en Occident à la sage pratique
des Orientaux , et leurs maisons étoient
devenuës les Séminaires où se formoient
les plus Saints et les plus Sçavans Ministres
de l'Eglise : mais depuis près d'un
siécle ces saintes retraites étoient , sur
tout en France , le centre de l'oisiveté.
Les Moines loin de s'enrichir des dépoüilles
des Peres , dont ils étoient les
possesseurs , se contentoient de les sçavoir
lire et copier , les plus éclairez parvenoient
jusqu'à les comprendre , aucun
n'osoit prendre l'essor ni marcher sur les
traces de ces grands Modéles ; le respect
m'empêche de parler de l'Episcopat destiné
particulierement à éclairer les peuples
; les Capitulaires de Charlemagne ,
et les Actes des Conciles Provinciaux qui
se tinrent dans ces tems - là ne publient
que trop la honte de ce Corps respectable.
Pour tout dire en deux mots , le sel
de la terre avoit perdu sa force , l'or
s'étoit obscurci , les horreurs de la guerre,
et la mollesse avoient , comme à l'envi ,
porté la désolation dans l'Etat , la corruption
dans les moeurs , et la grossiereté
II. Vol. dars
JUIN 1734. 1297
dans les esprits. Achevons de mettre ce
tableau dans tout son jour . Deux ou trois
traits des plus marquez lui donneront
cet air de ressemblance dont il a besoin
pour être veritable...
Les beaux Arts sont , comme tout le
monde sçait , une partie essentielle de la
Science, ils en sont la baze et l'ornement.
Ces Arts, fondés sur la nature , mais que
la nature n'apprend pas , étoient presque
entierement ignorés ; on ne les enseigna
dans aucun endroit du Royaume avant
Charlemagne , dit une ancienne Cronique
des Rois de France . Ante ipsum enim
Dominum Regem Carolum in Gallia nullibi
studiumfuerat liberalium Artium . Appuions.
un témoignage si fort et si décisif des
preuves les plus autentiques ; elles sont
tirées des ordres réïterés du Prince pour
l'établissement des Ecoles ; je vais les
exposer simplement telles qu'on les lit
dans le Receuil des Conciles de France.
Charlemagne au retour de son troisiéme
Voyage d'Italie l'an787, par une( 1 ) Lettre
circulaire adressée à tous les Evêques et
aux Abbez ( Lettre que je voudrois pou-.
voir rapporter ici toute entiere , mais
que je me contenterai de citer plus d'une
fois ) leur recommande d'établir dans
( 1 ) Tome 2. Conc. Gall. p. 32 .
II. Vol. des
1298 MERCURE DE FRANCE
leurs Chapitres et dans leurs Monasteres
des Ecoles où l'on forme la jeunesse à
l'Etude des Lettres et à la pięté . Et par
le Capitulaire soixante - douzième d'Aixla
Chapelle , il veut que dans ces mêmes
maisons on apprenne aux jeunes gens à
lire , à psalmodier , à écrire , à compter ,
et les regles de la Grammaire. Ut scola
Legentium puerorum fiant psalmos * notas
computum , Grammaticam , per singula Monasteria
et Episcopia discant . Les Conciles
Provinciaux qui se tinrent sous ce même
*
* Notas. Je crois qu'il faut entendre ce terme
de l'Ecriture , pour deux raisons . 1º . Parce qu'il
s'agit dans cet endroit de ce qu'il faut apprendre à
la jeunesse ; il est fait mention de la lecture , de
la psalmodie ou du chant , de la Grammaire ;
pourquoi auroit -on obmis l'Ecriture également nécessaire
à la jeunesse . 2. Ces caractéres nets et
distincts, qui sans jamais changer, diversifient par
leur mélange les differens objets qu'ils représentent,
n'étoient pas alors fort en usage ; ils n'étoient connus
que des Sçavans ; Charlemagne lui- même, si
nous en croyons Eginard, n'apprit que très tard et
presque sans succès à les former. Tentabat scribere .
sed parum prosperè successit labor præposterus
ac sero inchoatus. L'Ecriture commune consistoit
dans de grands traits informes , arbitraires pour la
plupart , et sujets au changement. C'est ce qui paroit
par les anciennes Chartres et par quelques monumens
lapidaires et metalliques , qui sont parvenus
jusqu'à nous sur quoi on peut consulter la Diplo
matique du P. Mabillon .
II Vol.
EmJUIN.
1734. 1299
Empereur, les s'expliquent à peu près dans
les mêmes termes. Les Arts qui sont la
partie des Sciences la plus simple et la
plus facile , n'étoient donc pas enseignési
et par une suite nécessaire , ils étoient
ignorez d'une nation qui n'avoit ni disposition
pour s'y former de soi- même ,
ni la volonté de les apprendre. Que devons-
nous penser des hautes Sciences ,
des Sciences abstraites et difficiles , si celles
qui sont plus aisées , cellesqui sont la baze,
n'étoient pas connus , Encore un nouveau
trait; il achevera de mettre ce que nous
venons de dire dans la derniere évidence.
Les Langues sont l'instrument general
des Sciences , l'organe de l'esprit , l'image
de la pensée , l'interprete du goût , et
le theatre où le genie se développe . La
Langue Teutonique , rude et grossiere
étoit celle de nos nouveaux Maîtres , conforme
à leur genie ; elle n'a rien de cette
douceur ni de cette politesse que demandent
les Sciences. La Grecque ,harmonieuse
, douce et énergique ne me paroît pas
avoir été bien connue au Sçavant Alcuin ,
et j'ai peine à croire sur le seul témoignage
d'Eginard , Charlemagne lait
jamais bien comprise ; toutes les apparencescombattent
l'un et l'autre fair.La Langue
Latine avoit été long - tems dominan-
11. Vol. tc
100 MERCURE DE FRANCE
te dans les Gaules , les Francs l'avoient
adoptée pour les Actes publics ; elle étoit
sur tout destinée aux Ouvrages d'esprit:
mais cette Langue si noble , si polie étoit
devenue la proye du barbarisme , le genie
et le tour de la Teutonique s'étoient glissés
dans l'idiome Romain , et de ce lliage
s'étoit formé un langage dur , sans
cadence , sans pureté , sans ortographe
Il falloit, sans doute, qu'il fut défectueux
au suprême dégré pour blesser les oreilles
de Charlemagne , que l'on ne peut pas
dire avoir été trop délicates.
Ecoutons ce Prince parler dans la Lettre
que nous avons déja citée aux Evêques
et Abbés , c'est -à - dire, aux plus Sçavans
hommes de son Royaume. J'ai reconnu
, leur dit- il , dans la plûpart des
Ecrits que vous m'avez envoyés assez de
justesse dans les sentimens , et beaucoup de
grossiereté dans le langage; et j'ai compris
que pour avoir négligé de vous instruire
Vous avez peine à exprimer les pieus
reflexions que vous avez puisées dans
Meditation . Ce ne fut qu'avec le
>
* Cognovimus in plerisque prafatis conscript
bus vestris eorumdem et sensus rectos et serr.
incultos , quia quod pia devotio interius fidelite
tabat , hoc exterius propter negligentiam dis
lingua inerudita exprimere sine reprehensi: •
alebat.
JUIN. 1734. 1301
cours des Maîtres de Grammaire qui vinrent
d'Italie , qu'on épura la Langue
Latine , et qu'on en banit les expressions
Teutoniques dont elle étoit infectée;
elles se refugierent dans le Romain ou Latin
vulgaire , qui s'étant peu à peu purifié
et poli est devenu depuis une des plus
belle Langue du monde. Mais on ne
réussit pas à rendre à la Langue Latine sa
beauté naturelle , on exprima toujours
grossierement ce que l'on pensoit sans
délicatesse . Il est inutile d'entrer dans un
plus long détail ; ce que nous avons dit
est plus que suffisant pour prouver combien
étoit triste la situation des Sciences
quand Charlemagne entreprit de les rétatablir.
Voyons comment il s'y prit , quels
Maîtres il employa pour seconder son
dessein , quel en fut les succès.
Charles , surnommé le Grand, pour ses
grandes qualités encore plus que pour ses
grandes actions , fut un de ces hommes
rares , que la Nature se plaît de tems en
tems à former et sur qui la fortune ou
pour parler plus juste , la Providence divine,
répand ses faveurs avec complaisan
ce ; genie superieur , hardi , ferme , pénétrant
, il ne lui manqua du côté de l'esprit
que ce que son siecle ne pouvoit lui
donner , je veux dire la politesse et le
II. Vol.
bon
`
1302 MERCURE DE FRANCE
bon goût. Les vertus qui font les veritables
Heros , sembloient nées avec lui ;
la magnanimité , la droiture , là prudence
, la bonté , la Religion faisoient son
caractere , et se déployoient dans toutes
ses actions ; Maître d'une partie considerable
de l'Europe , cheri particulierement
de ses Sujets, admiré de tout l'Univers ,
il songea encore à immortaliser son nom
en banissant l'ignorance de ses Etats ; entreprise
glorieuse et digne du plus grand
Prince qui fût alors au monde , elle auroit
eu, sans doute,un succès entier et par-
' fait , si le mauvais goût n'eût infecté les
Maîtres aussi bien que les Disciples . Il se
presenta des obstacles presques insurmontables
, il ne s'en rebuta pas , il eut recours
à sa prudence, et rien n'étoit au-dessus de
ses lumieres. Non content d'animer ses
Peuples par son exemple et par ses bienfaits
, il se servit encore de son autorité
pour engager ceux qui par leur profession
devoient avoir quelque teinture de Scien-'
ces à les cultiver , et à en faire pare au ;
reste de ses Sujets . Mais comment trouver
dans toute la France des Maîtres capables
de former la jeunesse ? L'ignorance
, la grossiereté avoient , comme nous
avons dit , pénétré jusques dans le Sanctuaire
, les moins ignorans étoient les
II. Vol. seuls
JUI N. 1734 1303
seuls qui pussent passer pour Sçavans ,
Charlemagne y pourvoit , et pour suppléer
àlce deffaut il rassemble de toute
l'Europe ce qu'il pût trouver d'hommes
versés dans les Sciences ; il fait venir d'Italiele
PoëteThéodulphe , Pierre de Pise ,
Grammairien ; Paul Diacre , fameux Historiographe
, le Fape: Adrien lui envoye
deux Maîtres de Chant , deux Antiphoniers
et les sept Arts Liberaux , comme
dit Eginard. Mais de tous les Ecrivains
qu'il reçût dans ses Etats il n'en est aucun
qui puisse être comparé au Sçavant Alcuin
, Anglois de naissance et Saxon d'origine.
Alcuin étoit un de ces Sçavans qui
remplacent par la multitude de leurs connoissances
ce qui leur manque de perfection
et de singularité dans le genie , Grammairien
, Poëte , Rheteur , Dialecticien ,
Historiographe , Astronome , Théologien
, il fut l'oracle de son siecle , et il
merita de l'être ; ce fut lui qui inspira l'amour
des Lettres aux François , et qui
contribua plus que personne à répandre
ces semences précieuses , qui commencerent
bientôt à fructifier. La Cour fut le
premiet théatre où il parut , et il eut la
gloire de voir le Souverain et les Princesses
ses Filles au nombre de ses Disciples.
II. Vol. A
1304 MERCURE DE FRANCE
A leur exemple toute la France pleine
d'admiration pour son merite , conçût
de l'amour pour l'étude , et tâcha de profiter
de ses lumieres ; mais ce vaste genie
n'eut ni assez de force , ni assez de sublimité
pour s'élever au dessus du mauvais
goût de son siecle , il s'y laissa malheureusement
entraîner , il y entretint ses
éleves et par cette raison seule il laissa
son Ouvrage imparfait. Pour le connoître
il ne faut que jetter les yeux sur ses Ecrits,
il s'y est peint lui -même on voit par
tout un esprit fécond , mais âpre et diffùs ,
une grande étendue de connoissances , et
peu
•
de critiques , plus de subtilité que
de politesse ; son stile n'est assaisonné
d'aucun de ces traits nobles, vifs , et déli→
cats , qui élevent l'esprit et qui le frappent
par l'éclat de leurs lumieres ; il ins
truit sans persuader , il convainc sans
plaire ; le travail paroît en lui avoir surpassé
la nature , et l'art qui le forma
étoit lui même imparfait. On ne sçauroit
cependant lui refuser la loüange qu'il
mérite , d'avoir été par l'étendue de son
sçavoir le Photius des Latins ; moins
poli , moins chatié , moins profond que
le Patriarche Grec il le surpasse de
beaucoup par les belles qualitez qui font
l'honnête homme et par les vertus solides,
II. Vol, .qui
JUIN. 1734 1305
qui font le véritable Chrétien . Ce grand
Personnage après avoir suivi la Cour
pendant quelques années , se retira enfin
à Tours auprès du tombeau de Saint
Martin ; mais cette retraite ne fut pas
lui un lieu de repos ,
pour
il n'enfouit
pas dans une honteuse oisiveté les talens
qui l'avoient fait briller ; il sçavoit ce
qu'il devoir à Dieu et à l'Etat ainsi rapellant
dans cet aimable séjour ce qu'il·
avoit de connoissances , il s'appliqua de
nouveau à former des éleves qui se dispersant
dans plusieurs Monasteres de
T'Empire François , renouvellérent les
Sciences, et répandirent par tout l'esprit
de leur Maître
Je n'entreprens pas de refuter ici l'opinion
de quelques ( a ) Auteurs , qui ont
prétendu qu'Alcuin avoit jetté les fondemens
de l'Université de Paris , devenuë
depuis si fameuse dans toute l'Europe
le silence des Ectivains de ces tems - là
suffit pour en démontrer la fausseté . Ce
qu'il y a de certain , c'est que ce fut à
Tours , à Saint Denis en France , à Corbie
, à Fulde , à Richenou , et dans quelques
autres Monasteres , que l'on commença
dès- lors à enseigner les hautes
Sciences ; on y enseigna aussi Is beaux
( a ) Raban, Simeon, Sigulphe, Amalarius ¿e.
II. Vol. C Arts
1308 MERCURE DE FRANCE
,
Arts , et les Ecoles établies dans chaque
Diocèse conformément aux Statuts des
Conciles Provinciaux , et aux Capitulaires
de Charlemagne concourant à la
même fin ; on vit bien- tôt les Sciences
prendre une face nouvelle dans toute la
Monarchie Françoise. Mais quel en fut
le progrès à quel degré de perfection
arrivérent elles ? c'est ce qui nous restę
à examiner.
?
La suite pour le Mercure prochain.
sur l'état des Sciences dans l'étendue de
la Monarchie Françoise , sous Charlemagne.
L
"
Es Sciences ont leurs révolutions
aussi bien que les Empires , il est un
tems où elles sont florissantes ce tems
passé , elles ne font plus que languir ;
quelquefois elles se relevent et se soutiennent
avec assez d'honneur ; et quelquefois
aussi elles tombent pour ne se
relever jamais . Elles ont comme le Soleil
leurs solstices et leurs périodes ; elles
aiment à passer de climats en climats
et souvent après avoir éclairé quelques
IL. Vol.
B.vj
Con
و
1292 MERCURE DE FRANCE
contrées , elles se plongent , pour ainst
dire , dans l'abîme , et vont porter leurs
lumieres à des peuples nouveaux. Ainsi
après avoir autrefois parcouru les plus
belles régions de l'Orient où elles prirent
naissance , les vit- on passer dans la Grece
d'où elles se répandirent dans quelques
Provinces de l'Empire Romain ; et par
tout elles éprouverent des changemens
considérables er des alternatives , qui les
firent souvent paroître sous des faces differentes.
Quelle est la cause de ces révolutions a
est- ce l'influence des Astres ? la température
de l'air ou la qualité des esprits ,
dont nos corps sont animés et qui changent
avec les genérations et les aspects
du Soleil ? tout cela peut y contribuer :
mais tout cela n'explique pas d'une maniere
assez sensible la cause de ces fre
quentes vicissitudes ; il en est une plus
simple , et qui servira de baze à tout
ce que je dirai dans ce Discours . La
Science est attachée au gout des peuples
qui la cultivent , c'est le gout qui lui
donne sa qualité , son prix , son excellence
; or le gout se conforme toujours
au génie , le génie se regle ordinairement
sur les maximes , et les maximes changent
avec les circonstances des tems et
11. Vel. des
JUIN. 1734. 1293
des lieux. D'ailleurs , et c'est ici le point
capital , ce gout exquis , ce génie vaste
et sublime , si nécessaires à la perfection
des Sciences , sont des dons que le Ciel ne
répand pas toujours sur la terre , et qu'il
ne communique qu'à un petit nombre
d'hommes privilegiez .
En faut il davantage pour prouver
que la Science doit se ressentir de l'instabilité
propre à toutes les choses humaines
? C'est sur ce plan , que je vais exposer
aujourd'hui l'état où se trouvoient
les Sciences dans l'étendue de la Monarchie
Françoise au tems de Charlemagne .
Le gout pour lors étoit si corrompu , que
jamais on ne put le rectifier , le génie
tenoit beaucoup du barbare , et les maxime
n'avoient rien de noble ni de délicat.
Quel étoit donc l'état où se trouvoient
les Sciences ? Il ne pouvoit guere être
plus pitoyable. Je n'en veux point d'autres
preuves que ce qui nous reste de monumens
de ces tems qu'on peut dire
malheureux . Si ce que je dirai ne fait pas
beaucoup d'honneur au siécle de Charlemagne
, il en fera du moins à la verité ,
et c'est tout ce que je me proposé dans
ce Discours.
Depuis que les Gots, les Bourguignons.
et les Francs s'étoient établis dans les
11 Vol.
Gall
1294 MERCURE DE FRANCE
Gaules , la ferocité de ces peuples barbares
s'étoit communiquée aux naturels du
pays,qui ne firentplus avec leurs nouveaux
maîtres , qu'une même et seule nation .
Nos Gaulois changerent de maximes en
changeant de Souverains , la douceur de
leur génie s'altéra bien - tôt , et du mélange
qui se fit de leur sang avec le -sang
Germanique se forma un génie singulier
plus barbare que poli ; les travaux Militaires
qui furent assez long - tems leur
principal exercice , firent disparoître avec
le peu de politesse qu'on avoit puisé dans
le commerce des Romains , le gout des
Sciences et l'amour de l'étude ; on ne
suspendit ces travaux que pour se jetter
dais le sein de la mollesse ; les esprits
incultes n'étant animez d'aucun noble
motif s'énerverent bien- tôt , et l'on se
plongea dans un assoupissement si profond
, qu'il n'y eut que les désordres affreux
dont les Sarazins d'Espagne inondérent
la France sous Charles Martel et sous
Pepin qui pussent les reveiller ; le besoin
pressant et la necessité les animérent
plutôt qu'une noble émulation ; la gloire
avec tous ses appas ne pouvoit toucher
des hommes à demi barbares ; elle auroit
élevé les esprits en les polissant . On vôla
tout à coup aux armes , on se couvrit de
II. Val. sang
JUIN. 1734 1295
sang et de poussiere dans les champs de
Mars , et personne ou presque personne
ne songcoit à cultiver son esprit ; depuis
l'embouchure du Rhône , jusques à celle
du Rhin , des Alpes aux Pirenées , à peine
pouvoit- on trouver quelques vestiges des
Sciences ; il n'en étoit pas même resté la
moindre trace dans ces belles Provinces
( a ) si fécondes autrefois en Sçavans
Hommes.
"
L'Eglise depuis très-long- tems leur
avoit servi d'azile les Ministres des
Autels étoient devenus les dépositaires
de ces précieux Trésors : mais cette Eglise
étoit elle-même entierement défigurée ;
tout le Clergé croupissoit dans la plus
profonde ignorance. Qu'il me soit permis
d'exposer en peu de mots la triste.
situation où se trouvoit l'Ordre de l'Etat
le plus Saint et le plus éclairé.. Les Chanoines
suivant la regle de Grodegang
leur Réformateur n'étoient obligez qu'à
chanter les louanges de Dieu , et le reste
de leur tems ils devoient le donner au
travail de leurs mains ; c'étoit toute l'occupation
des plus réguliers ; la regle
n'exigeoit rien davantage , et tout nous
porte à croire qu'ils se renfermoient étroitement
dans les bornes de leurs obliga-
( a ) Ly Gaule Aquitanique et la Lyonnoise..
II. Vol. tions.
1296 MERCURE DE FRA CE
tions. Les Moines malgré le premier esprit
de leur Institut , avoient presque
toujours fait profession de cultiver les
Sciences ; ils s'étoient sur ce point conformez
en Occident à la sage pratique
des Orientaux , et leurs maisons étoient
devenuës les Séminaires où se formoient
les plus Saints et les plus Sçavans Ministres
de l'Eglise : mais depuis près d'un
siécle ces saintes retraites étoient , sur
tout en France , le centre de l'oisiveté.
Les Moines loin de s'enrichir des dépoüilles
des Peres , dont ils étoient les
possesseurs , se contentoient de les sçavoir
lire et copier , les plus éclairez parvenoient
jusqu'à les comprendre , aucun
n'osoit prendre l'essor ni marcher sur les
traces de ces grands Modéles ; le respect
m'empêche de parler de l'Episcopat destiné
particulierement à éclairer les peuples
; les Capitulaires de Charlemagne ,
et les Actes des Conciles Provinciaux qui
se tinrent dans ces tems - là ne publient
que trop la honte de ce Corps respectable.
Pour tout dire en deux mots , le sel
de la terre avoit perdu sa force , l'or
s'étoit obscurci , les horreurs de la guerre,
et la mollesse avoient , comme à l'envi ,
porté la désolation dans l'Etat , la corruption
dans les moeurs , et la grossiereté
II. Vol. dars
JUIN 1734. 1297
dans les esprits. Achevons de mettre ce
tableau dans tout son jour . Deux ou trois
traits des plus marquez lui donneront
cet air de ressemblance dont il a besoin
pour être veritable...
Les beaux Arts sont , comme tout le
monde sçait , une partie essentielle de la
Science, ils en sont la baze et l'ornement.
Ces Arts, fondés sur la nature , mais que
la nature n'apprend pas , étoient presque
entierement ignorés ; on ne les enseigna
dans aucun endroit du Royaume avant
Charlemagne , dit une ancienne Cronique
des Rois de France . Ante ipsum enim
Dominum Regem Carolum in Gallia nullibi
studiumfuerat liberalium Artium . Appuions.
un témoignage si fort et si décisif des
preuves les plus autentiques ; elles sont
tirées des ordres réïterés du Prince pour
l'établissement des Ecoles ; je vais les
exposer simplement telles qu'on les lit
dans le Receuil des Conciles de France.
Charlemagne au retour de son troisiéme
Voyage d'Italie l'an787, par une( 1 ) Lettre
circulaire adressée à tous les Evêques et
aux Abbez ( Lettre que je voudrois pou-.
voir rapporter ici toute entiere , mais
que je me contenterai de citer plus d'une
fois ) leur recommande d'établir dans
( 1 ) Tome 2. Conc. Gall. p. 32 .
II. Vol. des
1298 MERCURE DE FRANCE
leurs Chapitres et dans leurs Monasteres
des Ecoles où l'on forme la jeunesse à
l'Etude des Lettres et à la pięté . Et par
le Capitulaire soixante - douzième d'Aixla
Chapelle , il veut que dans ces mêmes
maisons on apprenne aux jeunes gens à
lire , à psalmodier , à écrire , à compter ,
et les regles de la Grammaire. Ut scola
Legentium puerorum fiant psalmos * notas
computum , Grammaticam , per singula Monasteria
et Episcopia discant . Les Conciles
Provinciaux qui se tinrent sous ce même
*
* Notas. Je crois qu'il faut entendre ce terme
de l'Ecriture , pour deux raisons . 1º . Parce qu'il
s'agit dans cet endroit de ce qu'il faut apprendre à
la jeunesse ; il est fait mention de la lecture , de
la psalmodie ou du chant , de la Grammaire ;
pourquoi auroit -on obmis l'Ecriture également nécessaire
à la jeunesse . 2. Ces caractéres nets et
distincts, qui sans jamais changer, diversifient par
leur mélange les differens objets qu'ils représentent,
n'étoient pas alors fort en usage ; ils n'étoient connus
que des Sçavans ; Charlemagne lui- même, si
nous en croyons Eginard, n'apprit que très tard et
presque sans succès à les former. Tentabat scribere .
sed parum prosperè successit labor præposterus
ac sero inchoatus. L'Ecriture commune consistoit
dans de grands traits informes , arbitraires pour la
plupart , et sujets au changement. C'est ce qui paroit
par les anciennes Chartres et par quelques monumens
lapidaires et metalliques , qui sont parvenus
jusqu'à nous sur quoi on peut consulter la Diplo
matique du P. Mabillon .
II Vol.
EmJUIN.
1734. 1299
Empereur, les s'expliquent à peu près dans
les mêmes termes. Les Arts qui sont la
partie des Sciences la plus simple et la
plus facile , n'étoient donc pas enseignési
et par une suite nécessaire , ils étoient
ignorez d'une nation qui n'avoit ni disposition
pour s'y former de soi- même ,
ni la volonté de les apprendre. Que devons-
nous penser des hautes Sciences ,
des Sciences abstraites et difficiles , si celles
qui sont plus aisées , cellesqui sont la baze,
n'étoient pas connus , Encore un nouveau
trait; il achevera de mettre ce que nous
venons de dire dans la derniere évidence.
Les Langues sont l'instrument general
des Sciences , l'organe de l'esprit , l'image
de la pensée , l'interprete du goût , et
le theatre où le genie se développe . La
Langue Teutonique , rude et grossiere
étoit celle de nos nouveaux Maîtres , conforme
à leur genie ; elle n'a rien de cette
douceur ni de cette politesse que demandent
les Sciences. La Grecque ,harmonieuse
, douce et énergique ne me paroît pas
avoir été bien connue au Sçavant Alcuin ,
et j'ai peine à croire sur le seul témoignage
d'Eginard , Charlemagne lait
jamais bien comprise ; toutes les apparencescombattent
l'un et l'autre fair.La Langue
Latine avoit été long - tems dominan-
11. Vol. tc
100 MERCURE DE FRANCE
te dans les Gaules , les Francs l'avoient
adoptée pour les Actes publics ; elle étoit
sur tout destinée aux Ouvrages d'esprit:
mais cette Langue si noble , si polie étoit
devenue la proye du barbarisme , le genie
et le tour de la Teutonique s'étoient glissés
dans l'idiome Romain , et de ce lliage
s'étoit formé un langage dur , sans
cadence , sans pureté , sans ortographe
Il falloit, sans doute, qu'il fut défectueux
au suprême dégré pour blesser les oreilles
de Charlemagne , que l'on ne peut pas
dire avoir été trop délicates.
Ecoutons ce Prince parler dans la Lettre
que nous avons déja citée aux Evêques
et Abbés , c'est -à - dire, aux plus Sçavans
hommes de son Royaume. J'ai reconnu
, leur dit- il , dans la plûpart des
Ecrits que vous m'avez envoyés assez de
justesse dans les sentimens , et beaucoup de
grossiereté dans le langage; et j'ai compris
que pour avoir négligé de vous instruire
Vous avez peine à exprimer les pieus
reflexions que vous avez puisées dans
Meditation . Ce ne fut qu'avec le
>
* Cognovimus in plerisque prafatis conscript
bus vestris eorumdem et sensus rectos et serr.
incultos , quia quod pia devotio interius fidelite
tabat , hoc exterius propter negligentiam dis
lingua inerudita exprimere sine reprehensi: •
alebat.
JUIN. 1734. 1301
cours des Maîtres de Grammaire qui vinrent
d'Italie , qu'on épura la Langue
Latine , et qu'on en banit les expressions
Teutoniques dont elle étoit infectée;
elles se refugierent dans le Romain ou Latin
vulgaire , qui s'étant peu à peu purifié
et poli est devenu depuis une des plus
belle Langue du monde. Mais on ne
réussit pas à rendre à la Langue Latine sa
beauté naturelle , on exprima toujours
grossierement ce que l'on pensoit sans
délicatesse . Il est inutile d'entrer dans un
plus long détail ; ce que nous avons dit
est plus que suffisant pour prouver combien
étoit triste la situation des Sciences
quand Charlemagne entreprit de les rétatablir.
Voyons comment il s'y prit , quels
Maîtres il employa pour seconder son
dessein , quel en fut les succès.
Charles , surnommé le Grand, pour ses
grandes qualités encore plus que pour ses
grandes actions , fut un de ces hommes
rares , que la Nature se plaît de tems en
tems à former et sur qui la fortune ou
pour parler plus juste , la Providence divine,
répand ses faveurs avec complaisan
ce ; genie superieur , hardi , ferme , pénétrant
, il ne lui manqua du côté de l'esprit
que ce que son siecle ne pouvoit lui
donner , je veux dire la politesse et le
II. Vol.
bon
`
1302 MERCURE DE FRANCE
bon goût. Les vertus qui font les veritables
Heros , sembloient nées avec lui ;
la magnanimité , la droiture , là prudence
, la bonté , la Religion faisoient son
caractere , et se déployoient dans toutes
ses actions ; Maître d'une partie considerable
de l'Europe , cheri particulierement
de ses Sujets, admiré de tout l'Univers ,
il songea encore à immortaliser son nom
en banissant l'ignorance de ses Etats ; entreprise
glorieuse et digne du plus grand
Prince qui fût alors au monde , elle auroit
eu, sans doute,un succès entier et par-
' fait , si le mauvais goût n'eût infecté les
Maîtres aussi bien que les Disciples . Il se
presenta des obstacles presques insurmontables
, il ne s'en rebuta pas , il eut recours
à sa prudence, et rien n'étoit au-dessus de
ses lumieres. Non content d'animer ses
Peuples par son exemple et par ses bienfaits
, il se servit encore de son autorité
pour engager ceux qui par leur profession
devoient avoir quelque teinture de Scien-'
ces à les cultiver , et à en faire pare au ;
reste de ses Sujets . Mais comment trouver
dans toute la France des Maîtres capables
de former la jeunesse ? L'ignorance
, la grossiereté avoient , comme nous
avons dit , pénétré jusques dans le Sanctuaire
, les moins ignorans étoient les
II. Vol. seuls
JUI N. 1734 1303
seuls qui pussent passer pour Sçavans ,
Charlemagne y pourvoit , et pour suppléer
àlce deffaut il rassemble de toute
l'Europe ce qu'il pût trouver d'hommes
versés dans les Sciences ; il fait venir d'Italiele
PoëteThéodulphe , Pierre de Pise ,
Grammairien ; Paul Diacre , fameux Historiographe
, le Fape: Adrien lui envoye
deux Maîtres de Chant , deux Antiphoniers
et les sept Arts Liberaux , comme
dit Eginard. Mais de tous les Ecrivains
qu'il reçût dans ses Etats il n'en est aucun
qui puisse être comparé au Sçavant Alcuin
, Anglois de naissance et Saxon d'origine.
Alcuin étoit un de ces Sçavans qui
remplacent par la multitude de leurs connoissances
ce qui leur manque de perfection
et de singularité dans le genie , Grammairien
, Poëte , Rheteur , Dialecticien ,
Historiographe , Astronome , Théologien
, il fut l'oracle de son siecle , et il
merita de l'être ; ce fut lui qui inspira l'amour
des Lettres aux François , et qui
contribua plus que personne à répandre
ces semences précieuses , qui commencerent
bientôt à fructifier. La Cour fut le
premiet théatre où il parut , et il eut la
gloire de voir le Souverain et les Princesses
ses Filles au nombre de ses Disciples.
II. Vol. A
1304 MERCURE DE FRANCE
A leur exemple toute la France pleine
d'admiration pour son merite , conçût
de l'amour pour l'étude , et tâcha de profiter
de ses lumieres ; mais ce vaste genie
n'eut ni assez de force , ni assez de sublimité
pour s'élever au dessus du mauvais
goût de son siecle , il s'y laissa malheureusement
entraîner , il y entretint ses
éleves et par cette raison seule il laissa
son Ouvrage imparfait. Pour le connoître
il ne faut que jetter les yeux sur ses Ecrits,
il s'y est peint lui -même on voit par
tout un esprit fécond , mais âpre et diffùs ,
une grande étendue de connoissances , et
peu
•
de critiques , plus de subtilité que
de politesse ; son stile n'est assaisonné
d'aucun de ces traits nobles, vifs , et déli→
cats , qui élevent l'esprit et qui le frappent
par l'éclat de leurs lumieres ; il ins
truit sans persuader , il convainc sans
plaire ; le travail paroît en lui avoir surpassé
la nature , et l'art qui le forma
étoit lui même imparfait. On ne sçauroit
cependant lui refuser la loüange qu'il
mérite , d'avoir été par l'étendue de son
sçavoir le Photius des Latins ; moins
poli , moins chatié , moins profond que
le Patriarche Grec il le surpasse de
beaucoup par les belles qualitez qui font
l'honnête homme et par les vertus solides,
II. Vol, .qui
JUIN. 1734 1305
qui font le véritable Chrétien . Ce grand
Personnage après avoir suivi la Cour
pendant quelques années , se retira enfin
à Tours auprès du tombeau de Saint
Martin ; mais cette retraite ne fut pas
lui un lieu de repos ,
pour
il n'enfouit
pas dans une honteuse oisiveté les talens
qui l'avoient fait briller ; il sçavoit ce
qu'il devoir à Dieu et à l'Etat ainsi rapellant
dans cet aimable séjour ce qu'il·
avoit de connoissances , il s'appliqua de
nouveau à former des éleves qui se dispersant
dans plusieurs Monasteres de
T'Empire François , renouvellérent les
Sciences, et répandirent par tout l'esprit
de leur Maître
Je n'entreprens pas de refuter ici l'opinion
de quelques ( a ) Auteurs , qui ont
prétendu qu'Alcuin avoit jetté les fondemens
de l'Université de Paris , devenuë
depuis si fameuse dans toute l'Europe
le silence des Ectivains de ces tems - là
suffit pour en démontrer la fausseté . Ce
qu'il y a de certain , c'est que ce fut à
Tours , à Saint Denis en France , à Corbie
, à Fulde , à Richenou , et dans quelques
autres Monasteres , que l'on commença
dès- lors à enseigner les hautes
Sciences ; on y enseigna aussi Is beaux
( a ) Raban, Simeon, Sigulphe, Amalarius ¿e.
II. Vol. C Arts
1308 MERCURE DE FRANCE
,
Arts , et les Ecoles établies dans chaque
Diocèse conformément aux Statuts des
Conciles Provinciaux , et aux Capitulaires
de Charlemagne concourant à la
même fin ; on vit bien- tôt les Sciences
prendre une face nouvelle dans toute la
Monarchie Françoise. Mais quel en fut
le progrès à quel degré de perfection
arrivérent elles ? c'est ce qui nous restę
à examiner.
?
La suite pour le Mercure prochain.
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Résumé : DISCOURS CRITIQUE, sur l'état des Sciences dans l'étenduë de la Monarchie Françoise, sous Charlemagne.
Le texte 'Discours critique sur l'état des Sciences dans l'étendue de la Monarchie Françoise, sous Charlemagne' analyse les fluctuations historiques des sciences, comparées aux révolutions des empires. Les sciences connaissent des périodes de floraison et de déclin, influencées par divers facteurs tels que le goût des peuples, le génie et les maximes de chaque époque. Sous Charlemagne, le goût était corrompu et le génie barbare, ce qui a conduit à un état pitoyable des sciences. Les Gaulois, après l'établissement des Goths, des Bourguignons et des Francs, ont adopté des maximes barbares, perdant ainsi leur douceur et leur goût pour les sciences. Les travaux militaires et la mollesse ont contribué à cet assoupissement intellectuel. L'Église, bien que refuge des sciences, était elle-même plongée dans l'ignorance. Les chanoines et les moines, malgré leurs rôles initiaux, étaient devenus oisifs et ne cultivaient plus les sciences. Les beaux-arts, essentiels aux sciences, étaient presque inconnus avant Charlemagne. Charlemagne a tenté de rétablir les sciences en établissant des écoles dans les chapitres et monastères pour enseigner la lecture, la psalmodie, l'écriture, le calcul et la grammaire. Cependant, les langues, instruments des sciences, étaient également corrompues. La langue latine, autrefois noble, était infectée par des expressions teutoniques, rendant difficile l'expression délicate des pensées. Le texte décrit Charlemagne comme un homme exceptionnel, doté d'un génie supérieur, de hardiesse, de fermeté et de pénétration. Bien que son époque ne lui ait pas permis d'acquérir la politesse et le bon goût, il possédait des vertus héroïques telles que la magnanimité, la droiture, la prudence, la bonté et la religion. Maître d'une partie considérable de l'Europe, il était chéri de ses sujets et admiré dans l'univers. Il entreprit de bannir l'ignorance de ses États, une initiative glorieuse mais confrontée à des obstacles dus au mauvais goût des maîtres et des disciples. Pour pallier l'ignorance et la grossièreté, il fit venir des savants de toute l'Europe, notamment Alcuin, un érudit anglo-saxon versé dans de nombreuses disciplines. Alcuin inspira l'amour des lettres à la cour et dans toute la France, mais son œuvre resta imparfaite en raison du mauvais goût de son siècle. Après avoir suivi la cour, Alcuin se retira à Tours où il continua à former des élèves, contribuant ainsi à la renaissance des sciences dans l'Empire franc. Le texte mentionne également l'établissement d'écoles dans divers monastères et diocèses, conformément aux statuts des conciles provinciaux et aux capitulaires de Charlemagne, marquant le début d'une nouvelle ère pour les sciences dans la monarchie franque.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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42
p. 2240
ENIGME.
Début :
J'ai presque la même structure [...]
Mots clefs :
Langue
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E,
'Ai prefque la même ſtructure
Chés l'homme & chés les animaux ;
Quoique foible de ma Nature ,
J'annonce par ma contexture
Leurs défirs , leurs biens & leurs maux,
Trente dangereufes femelles
Sont comme autant de fentinelles ,
Qui me gardent dans ma priſon ;
Je en fors point en dépit d'elles ,
Et fipar leur permiffion
J'en fors , c'est par dérifion ,
Ou bien pour rafraîchir la porte
Par laquelle il faut que je forte.
La Raifon m'impofe des Loix
Chés le Philofophe & le Sage ,
Mais je fais valoir tous mes droits
Chés le Sexe aimable & volage.
Par M. D.V.
'Ai prefque la même ſtructure
Chés l'homme & chés les animaux ;
Quoique foible de ma Nature ,
J'annonce par ma contexture
Leurs défirs , leurs biens & leurs maux,
Trente dangereufes femelles
Sont comme autant de fentinelles ,
Qui me gardent dans ma priſon ;
Je en fors point en dépit d'elles ,
Et fipar leur permiffion
J'en fors , c'est par dérifion ,
Ou bien pour rafraîchir la porte
Par laquelle il faut que je forte.
La Raifon m'impofe des Loix
Chés le Philofophe & le Sage ,
Mais je fais valoir tous mes droits
Chés le Sexe aimable & volage.
Par M. D.V.
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45
p. 164-165
ENIGME.
Début :
Reduite à la captivité, [...]
Mots clefs :
Langue
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E.
R Eduite à la captivité ,
Dès le moment de ma naiſſance y
Une étroite prifon retient ma liberté ,
Sans avoir aucune espérance
De pouvoir jamais en fortir.
Quoique la porte en foit ouverte
Souvent , & que je veuille agir ,
Pour pouvoir recouvrer ma perte,
Tous mes efforts font inutils.
Malgré moi , je ſuis arrêtée ,
Et certain nombre d'alguafils
De ma prifon ferme l'entrée
MARS. 165
1750 .
Vivante dans l'obscurité ,
i quelquefois je veux jouir de la lumiere ,
ar mon géolier d'abord cela m'eft accordé,
A la plus petite priere.
Dans un filence très - profond ,
En deux , ma garde fe divife ,
En formant prefque un petit rond :
Alors le jour me favorife.
Malgré les chaleurs de l'été ,
Lorsqu'on tient ma prifon fermée ,
quoiqu'au faite d'un bâtiment logée ,
Je fens toujours l'humidité .
Lecteur , enfin , tel eſt mon fort ;
près avoir vêcu toujours emprifonnée ,
- dois encore , hélas ! felon ma deſtinée ,
Etre captive après ma mort,
R Eduite à la captivité ,
Dès le moment de ma naiſſance y
Une étroite prifon retient ma liberté ,
Sans avoir aucune espérance
De pouvoir jamais en fortir.
Quoique la porte en foit ouverte
Souvent , & que je veuille agir ,
Pour pouvoir recouvrer ma perte,
Tous mes efforts font inutils.
Malgré moi , je ſuis arrêtée ,
Et certain nombre d'alguafils
De ma prifon ferme l'entrée
MARS. 165
1750 .
Vivante dans l'obscurité ,
i quelquefois je veux jouir de la lumiere ,
ar mon géolier d'abord cela m'eft accordé,
A la plus petite priere.
Dans un filence très - profond ,
En deux , ma garde fe divife ,
En formant prefque un petit rond :
Alors le jour me favorife.
Malgré les chaleurs de l'été ,
Lorsqu'on tient ma prifon fermée ,
quoiqu'au faite d'un bâtiment logée ,
Je fens toujours l'humidité .
Lecteur , enfin , tel eſt mon fort ;
près avoir vêcu toujours emprifonnée ,
- dois encore , hélas ! felon ma deſtinée ,
Etre captive après ma mort,
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46
p. 6-18
ELOGE HISTORIQUE DE MADAME DU CHASTELET ; PAR M. DE VOLTAIRE.
Début :
Cet éloge doit être mis à la tête de la traduction de Newton. [...]
Mots clefs :
Newton, Émilie du Châtelet, Langue, Traduction, Éloge, Ouvrage, Livre
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texteReconnaissance textuelle : ELOGE HISTORIQUE DE MADAME DU CHASTELET ; PAR M. DE VOLTAIRE.
ELOGE HISTORIQUE
DE MADAME DU CHASTELET;
PAR M. DE VOLTAIRE.
Cet éloge doit être mis à la tête de la traduction
de Newton.
Ette traduction que les plus fçavans
Cette
que les autres doivent étudier , une Dame
l'a entrepriſe & achevée , à l'étonnement
& à la gloire de fon pays. Gabrielle - Emilie
de Breteuil , époufe du Marquis du
Chaftelet- Lomont , Lieutenant général des
armées du Roi , eft l'auteur de cette traduction
, devenue néceffaire à tous ceux qui
voudront acquerir ces profondes connoiffances
dont le monde eft redevable au grand
Newton.
C'eût été beaucoup pour une femme de
fçavoir la Géométrie ordinaire , qui n'eſt
pas même une introduction aux vérités fublimes
enfeignées dans cet ouvrage im
mortel ; on fent affez qu'il falloit que Madame
la Marquife du Chaftelet fût entrée
DECEMBRE . 1754. 7
bien avant dans la carriere que Newton
avoit ouverte , & qu'elle poffedât ce que ce
grand homme avoit enfeigné. On a vu
deux prodiges ; l'un que Newton ait fait
cet ouvrage , l'autre qu'une Dame l'ait traduit
& l'ait éclairci.
Ce n'étoit pas fon coup d'effai ; elle
avoit auparavant donné au public une explication
de la Philofophie de Leibnits ,
fous le titre d'Inftitutions de Phyfique
adreffées à fon fils , auquel elle avoit enfeigné
elle - même la Géométrie.
Le difcours préliminaire qui eft à la tête
de ces inftitutions , eft un chef- d'oeuvre de
raifon & d'éloquence ; elle a répandu dans
le refte du livre une méthode & une clarté
que Leibnits n'eut jamais & dont fes idées
ont befoin , foit qu'on veuille feulement
les entendre , foit qu'on veuille les réfuter.
Après avoir rendu les imaginations de
Leibnits intelligibles , fon efprit qui avoit
acquis encore de la force & de la maturité
par ce travail même , comprit que cette
Métaphyfique fi hardie , mais fi peu fondée,
ne méritoit pas fes recherches : fon ame
étoit faite le fublime , mais
pour
vrai. Elle fentit que les monades & l'harmonie
préétablie devoient être mifes avec
les trois élémens de Defcartes , & que des
fyftêmes qui n'étoient qu'ingénieux , n'épour
le
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
toient pas dignes de l'occuper. Ainfi après
avoir eu le courage d'embellir Leibnits ,
elle eut celui de l'abandonner , courage
bien rare dans quiconque a embraffé une
opinion , mais qui ne couta gueres d'efforts
à une ame paffionnée pour la vérité.
Défaite de tout espoir de fyftême , elle
prit pour fa régle celle de la Société royale
de Londres , nullius in verba ; & c'eſt parce
que la bonté de fon efprit l'avoit rendue
ennemie des partis & des fyftêmes ,
qu'elle fe donna toute entiere à Newton.
En effet Newton ne fit jamais de fyftême ,
ne fuppofa jamais rien , n'enfeigna aucune
vérité qui ne fût fondée fur la plus fublime
Géométrie , ou fur des expériences
inconteftables. Les conjectures qu'il a hazardées
à la fin de fon livre , fous le nom
de recherches , ne font que des doutes ; il
ne les donne que pour tels , & il feroit
prefqu'impoffible que celui qui n'avoit jamais
affirmé que des vérités évidentes ,
n'eût pas douté de tout le refte.
Tout ce qui eft donné ici pour principe
eit en effet digne de ce nom ; ce font les
premiers refforts de la nature , inconnus
avant lui , & il n'eft plus permis de prétendre
à être Phyficien fans les connoître .
Il faut donc bien fe garder d'envifager
ce livre comme un fyftême , c'est - à - dire
DECEMBRE . 1754. 9
comme un amas de probabilités qui peuvent
fervir à expliquer bien ou mal queleffets
de la nature. ques
S'il y avoit encore quelqu'un affez abfurde
pour foutenir la matiere fubtile &
la matiere cannelée , pour dire que la terre
eft un foleil encrouté , que la lune a été
entraînée dans le tourbillon de la terre ,
que la matiere fubtile fait la pefanteur ,
pour foutenir toutes ces autres opinions
romanefques fubftituées à l'ignorance dest
anciens , on diroit , cet homme eft Cartéfien
; s'il croyoit aux monades , on diroit ,
il eft Leibnitien ; mais on ne dira pas de
celui qui fçait les élémens d'Euclide qu'il
eft Euclidien ; ni de celui qui fçait d'après
Galilée en quelle proportion les corps tombent
, qu'il eft Galiléifte : auffi en Angleterre
ceux qui ont appris le calcul infinitefimal
, qui ont fait les expériences de la
lumiere , qui ont appris les loix de la
vitation , ne font point appellés Newtoniens
; c'est le privilege de l'erreur de donner
fon nom à une fecte . Si Platon avoit
trouvé des vérités , il n'y auroit point eu
de Platoniciens , & tous les hommes auroient
appris peu-à-peu ce que Platon auroit
enfeigné ; mais parce que
dans l'ignorance
qui couvre la terre , les uns s'attachoient
à une erreur , les autres à une augra-
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
tre , on combattoit fous différens étendarts ;
il y avoit des Péripateticiens , des Platoniciens
, des Epicuriens , des Zénoniſtes , en
attendant qu'il y eût des Sages.
Si on appelle encore en France Newtoniens
les Philofophes qui ont joint leurs
connoiffances à celles dont Newton a gratifié
le genre humain , ce n'eft que par un
reſte d'ignorance & de préjugé. Ceux qui
fçavent peu & ceux qui fçavent mal , ce
qui compofe une multitude prodigieuſe ,
s'imaginerent que Newton n'avoit fait autre
chofe que combattre Defcartes , à peu
près comme avoit fait Gaffendi . Ils entendirent
parler de fes découvertes , & ils les
prirent pour un fyftême nouveau . C'eſt
ainfi que quand Harvée eut rendu palpable
la circulation du fang , on s'éleva en
France contre lui ; on appella Harvéiftes
& Circulateurs ceux qui ofoient embraſfer
la vérité nouvelle que le public ne prenoit
que pour une opinion. Il le faut
avouer , toutes les découvertes nous font
venues d'ailleurs , & toutes ont été combattues
. Il n'y a pas jufqu'aux expériences ,
que Newton avoit faites fur la lumiere ,
qui n'ayent effuyé parmi nous de violentes
contradictions. Il n'eftpas furprenant
après cela que la gravitation univerfelle
de la matiere ayant été démontrée , ait été
aufli combattue.
DECEMBRE. 1754. II
Les fublimes vérités que nous devons à
Newton , ne fe font pleinement établies en
France qu'après une génération entiere de
ceux qui avoient vieilli dans les erreurs
de Defcartes. Car toute vérité , comme
tout mérité , a les contemporains pour ennemis
.
Turpe putaverunt parere minoribus , & que
Imberbes didicere , fenes perdenda fateri.
Madame du Chaftelet a rendu un double
fervice à la pofterité en traduifant le livre
des Principes & en l'enrichiffant d'un commentaire.
Il eſt vrai que la langue latine
dans laquelle il est écrit , eft entendue de
tous les Sçavans ; mais il en coûte toujours
quelques fatigues à lire des chofes
abftraites dans une langue étrangere . D'ailleurs
le Latin n'a pas de termes pour exprimer
les vérités mathématiques & phyfiques
qui manquoient aux anciens .
Il a fallu que les modernes créaffent des
mots nouveaux pour rendre ces nouvelles
idées ; c'eſt un grand inconvénient dans les
livres de fcience , & il faut avouer que ce
n'eſt plus gueres la peine d'écrire ces livres
dans une langue morte , à laquelle il faut
toujours ajouter des expreffions inconnues
à l'antiquité & qui peuvent caufer de l'embarras.
Le François qui eft la langue cou-
A vj
12 MERCURE
DE FRANCE
.
rante de l'Europe , & qui s'eft enrichi de
toutes ces expreffions nouvelles & néceffaires
, eft beaucoup plus propre que le Latin
à répandre dans le monde toutes ces
connoiffances nouvelles.
A l'égard du Commentaire algébrique ,
c'est un ouvrage au - deffus de la traduction .
Madame du Chaftelet y travailla fur les
idées de M. Clairaut , elle fit tous les calculs
elle- même ; & quand elle avoit achevé
un chapitre , M. Clairaut l'examinoit &
le corrigeoit. Ce n'eft pas tout ; il peut
dans un travail fi pénible échapper quelque
méprife : il eft très- aifé de fubftituer
en écrivant un figne à un autre. M. Clairaut
faifoit encore revoir par un tiers les
calculs quand ils étoient mis au net , de
forte qu'il eft moralement impoffible qu'il
fe foit gliffé dans cet ouvrage une erreur
d'inattention ; & ce qui le feroit du moins
autant , c'eft qu'un ouvrage où M. Clairaut
a mis la main ne fût pas excellent en fon
genre.
Autant qu'on doit s'étonner qu'une femme
ait été capable d'une entrepriſe qui demandoit
de fi grandes lumieres & un travail
fi obſtiné , autant doit- on déplorer fa
perte prématurée : elle n'avoit pas encore
entierement terminé le commentaire , lorfqu'elle
prévit que la mort alloit l'enlever.
DECEMBRE. 1754. 13
Elle étoit jaloufe de fa gloire & n'avoit
point cet orgueil de la fauffe modeftie , qui
confifte à paroître méprifer ce qu'on fouhaite
, & à vouloir paroître fupérieur à cette
gloire véritable , la feule récompenfe de
ceux qui fervent le public , la feule digne
des grandes ames , qu'il eft beau de rechercher
& qu'on n'affecte de dédaigner que
quand on eft incapable d'y atteindre.
C'est ce foin qu'elle avoit de fa réputation
, qui la détermina quelques jours avant
fa mort à dépofer à la Bibliothèque du Roi
fon livre tout écrit de fa main.
Elle joignit à ce goût pour la gloire une
fimplicité qui ne l'accompagne pas toujours
, mais qui eft fouvent le fruit des études
férieuſes. Jamais femme ne fut fi fçavante
qu'elle , & jamais perfonne ne mérita
moins qu'on dît d'elle c'eſt une
femme fçavante. Elle ne parloit jamais de
fcience qu'à ceux avec qui elle croyoit
pouvoir s'inftruire , & jamais n'en parla
pour fe faire remarquer. On ne la vit point
raffembler de ces cercles où il fe fait une
guerre d'efprit , où l'on établit une efpece
de tribunal où l'on juge fon fiécle , par
lequel en récompenſe on eft jugé très-ſéverement.
Elle a vécu long- tems dans des
fociétés où l'on ignoroit ce qu'elle étoit ,
& elle ne prenoit pas garde à cette igno
rance.
14 MERCURE DE FRANCE.
Les Dames qui jouoient avec elle chez
la Reine , étoient bien loin de fe douter
qu'elles fuffent à côté du Commentateur
de Newton on la prenoit pour une perfonne
ordinaire , feulement on s'étonnoit
quelquefois de la rapidité & de la juſteſſe
avec laquelle on la voyoit faire les comptes
& terminer les différends ; dès qu'il y
avoit quelques combinaiſons à faire , la
Philofophe ne pouvoit plus fe cacher. Je
l'ai vûe un jour divifer jufqu'à neuf chiffres
par neuf autres chiffres , de tête &
fans aucun fecours , en préſence d'un Géometre
étonné , qui ne pouvoit la fuivre.
Née avec une éloquence finguliere , cette
éloquence ne fe déployoit que quand
elle avoit des objets dignes d'elle ; ces
lettres où il ne s'agit que de montrer de
l'efprit , ces petites fineffes , ces tours délicats
que l'on donne à des penfées ordinaires
, n'entroient pas dans l'immenfité
de fes talens. Le mot propre , la préciſion ,
la jufteffe & la force étoient le caractere
de fon éloquence. Elle eût plutôt écrit
comme Paſcal & Nicole que comme Madame
de Sévigné. Mais cette fermeté févere
& cette trempe vigoureufe de fon efprit
ne la rendoit pas inacceffible aux
beautés de fentiment. Les charmes de la
poësie & de l'éloquence la pénétroient , &
DECEMBRE. 1754.
15
jamais oreille ne fut plus fenfible à l'harmonie.
Elle fçavoit par coeur les meilleurs
vers , & ne pouvoit fouffrir les médiocres.
C'étoit un avantage qu'elle eut fur Newton
, d'unir à la profondeur de la Philofophie
le goût le plus vif & le plus délicat
pour les Belles - Lettres. On ne peut que
plaindre un Philofophe réduit à la féchereffe
des vérités , & pour qui les beautés
de l'imagination & du fentiment font perdues.
Dès fa tendre jeuneffe elle avoit nourri
fon efprit de la lecture des bons Auteurs
en plus d'une langue . Elle avoit commencé
une traduction de l'Eneïde , dont j'ai vû
plufieurs morceaux remplis de l'ame de
fon auteur ; elle apprit depuis l'Italien &
l'Anglois. Le Taffe & Milton lui étoient
familiers comme Virgile . Elle fit moins de
progrès dans l'Eſpagnol , parce qu'on lui
dit qu'il n'y a gueres dans cette langue
qu'un livre célebre , & que ce livre eft frivole.
L'étude de fa langue fut une de fes prin-,
cipales occupations. Il y a d'elle des remarques
manufcrites , dans lesquelles on
découvre , au milieu de l'incertitude & de
la bizarrerie de la grammaire , cet eſprit
philofophique qui doit dominer par- tout ,
& qui eft le fil de tous les labyrinthes.
16 MERCURE DE FRANCE.
Parmi tant de travaux , que le fçavant le
plus laborieux eût à peine entrepris , qui
croiroit qu'elle trouvât du tems , non feulement
pour remplir tous les devoirs de la
fociété , mais pour en rechercher avec avidité
tous les amuſemens ? Elle fe livroit au
plus grand nombre comme à l'étude . Tout
ce qui occupe la fociété étoit de fon ref
fort , hors la médifance . Jamais on ne
l'entendit relever un ridicule. Elle n'avoit
ni le tems ni la volonté de s'en appercevoir
; & quand on lui difoit que quelques
perfonnes ne lui avoient pas rendu juftice
, elle répondoit qu'elle vouloit l'ignorer.
On lui montra un jour je ne fçais
quelle miférable brochure dans laquelle
un auteur , qui n'étoit pas à portée de la
connoître , avoit ofé mal parler d'elle ; elle
dit que fi l'Auteur avoit perdu fon tems à
écrire ces inutilités , elle ne vouloit pas
perdre le fien à les lire ; & le lendemain
ayant fçu qu'on avoit renfermé l'auteur de
ce libelle , elle écrivit en fa faveur fans
qu'il l'ait jamais fçu .
Elle fut regrettée à la Cour de France
autant qu'on peut l'être dans un pays où
les intérêts perfonnels font fi aifément oublier
tout le refte . Sa mémoire a été précieuſe
à tous ceux qui l'ont connue particulierement
, & qui ont été à portée de
!
DECEMBRE. 1754. 17
voir l'étendue de fon efprit & la grandeur
de fon ame.
Il eût été heureux pour fes amis qu'elle
n'eût pas entrepris cet ouvrage dont les
Sçavans vont jouir. On peut dire d'elle , en
déplorant fa deftinée , periit arte fuâ.
Elle fe crut frappée à mort long - tems
avant le coup qui nous l'a enlevée dèslors
elle ne fongea plus qu'à employer le
peu de tems qu'elle prévoyoit lui rester à
finir ce qu'elle avoit entrepris , & à dérober
à la mort ce qu'elle regardoit comme
la plus belle partie d'elle-même. L'ardeur
& l'opiniâtreté du travail , des veilles continuelles
dans un tems où le repos l'auroit
fauvée , amenerent enfin cette mort qu'elle
avoit prévûe. Elle fentit fa fin approcher ,
& par un mêlange fingulier de fentimens
qui fembloient fe combattre , on la vit regretter
la vie & regarder la mort avec intrépidité.
La douleur d'une féparation éternelle
affligeoit fenfiblement fon ame ; & la
Philofophie dont cette ame étoit remplie lui
laiffoit tout fon courage. Un homme qui
s'arrache triftement à fa famille defolée ,
& qui fait tranquillement les préparatifs
d'un long voyage , n'eft que le foible portrait
de fa douleur & de fa fermeté , de forte
que ceux qui furent les témoins de fes derniers
momens , fentoient doublement fa
18 MERCURE DE FRANCE.
perte par
leur affliction & propre
par
fes
regrets , & admiroient en même tems la
force de fon efprit , qui mêloit à des regrets
fi touchans une conftance fi inébranlable .
Elle eft morte au Palais de Luneville , le
10 Août 1749 , à l'âge de 43 ans & demi ,
& a été inhumée dans la Chapelle voiſine .
Cet éloge a paru dans la Bibliothèque impartiale
: nous l'avons pris de cet ouvrage
périodique , qui s'imprime en Allemagne , &
qui , quoique bon , est tout-à-fait inconnu ca
France.
DE MADAME DU CHASTELET;
PAR M. DE VOLTAIRE.
Cet éloge doit être mis à la tête de la traduction
de Newton.
Ette traduction que les plus fçavans
Cette
que les autres doivent étudier , une Dame
l'a entrepriſe & achevée , à l'étonnement
& à la gloire de fon pays. Gabrielle - Emilie
de Breteuil , époufe du Marquis du
Chaftelet- Lomont , Lieutenant général des
armées du Roi , eft l'auteur de cette traduction
, devenue néceffaire à tous ceux qui
voudront acquerir ces profondes connoiffances
dont le monde eft redevable au grand
Newton.
C'eût été beaucoup pour une femme de
fçavoir la Géométrie ordinaire , qui n'eſt
pas même une introduction aux vérités fublimes
enfeignées dans cet ouvrage im
mortel ; on fent affez qu'il falloit que Madame
la Marquife du Chaftelet fût entrée
DECEMBRE . 1754. 7
bien avant dans la carriere que Newton
avoit ouverte , & qu'elle poffedât ce que ce
grand homme avoit enfeigné. On a vu
deux prodiges ; l'un que Newton ait fait
cet ouvrage , l'autre qu'une Dame l'ait traduit
& l'ait éclairci.
Ce n'étoit pas fon coup d'effai ; elle
avoit auparavant donné au public une explication
de la Philofophie de Leibnits ,
fous le titre d'Inftitutions de Phyfique
adreffées à fon fils , auquel elle avoit enfeigné
elle - même la Géométrie.
Le difcours préliminaire qui eft à la tête
de ces inftitutions , eft un chef- d'oeuvre de
raifon & d'éloquence ; elle a répandu dans
le refte du livre une méthode & une clarté
que Leibnits n'eut jamais & dont fes idées
ont befoin , foit qu'on veuille feulement
les entendre , foit qu'on veuille les réfuter.
Après avoir rendu les imaginations de
Leibnits intelligibles , fon efprit qui avoit
acquis encore de la force & de la maturité
par ce travail même , comprit que cette
Métaphyfique fi hardie , mais fi peu fondée,
ne méritoit pas fes recherches : fon ame
étoit faite le fublime , mais
pour
vrai. Elle fentit que les monades & l'harmonie
préétablie devoient être mifes avec
les trois élémens de Defcartes , & que des
fyftêmes qui n'étoient qu'ingénieux , n'épour
le
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
toient pas dignes de l'occuper. Ainfi après
avoir eu le courage d'embellir Leibnits ,
elle eut celui de l'abandonner , courage
bien rare dans quiconque a embraffé une
opinion , mais qui ne couta gueres d'efforts
à une ame paffionnée pour la vérité.
Défaite de tout espoir de fyftême , elle
prit pour fa régle celle de la Société royale
de Londres , nullius in verba ; & c'eſt parce
que la bonté de fon efprit l'avoit rendue
ennemie des partis & des fyftêmes ,
qu'elle fe donna toute entiere à Newton.
En effet Newton ne fit jamais de fyftême ,
ne fuppofa jamais rien , n'enfeigna aucune
vérité qui ne fût fondée fur la plus fublime
Géométrie , ou fur des expériences
inconteftables. Les conjectures qu'il a hazardées
à la fin de fon livre , fous le nom
de recherches , ne font que des doutes ; il
ne les donne que pour tels , & il feroit
prefqu'impoffible que celui qui n'avoit jamais
affirmé que des vérités évidentes ,
n'eût pas douté de tout le refte.
Tout ce qui eft donné ici pour principe
eit en effet digne de ce nom ; ce font les
premiers refforts de la nature , inconnus
avant lui , & il n'eft plus permis de prétendre
à être Phyficien fans les connoître .
Il faut donc bien fe garder d'envifager
ce livre comme un fyftême , c'est - à - dire
DECEMBRE . 1754. 9
comme un amas de probabilités qui peuvent
fervir à expliquer bien ou mal queleffets
de la nature. ques
S'il y avoit encore quelqu'un affez abfurde
pour foutenir la matiere fubtile &
la matiere cannelée , pour dire que la terre
eft un foleil encrouté , que la lune a été
entraînée dans le tourbillon de la terre ,
que la matiere fubtile fait la pefanteur ,
pour foutenir toutes ces autres opinions
romanefques fubftituées à l'ignorance dest
anciens , on diroit , cet homme eft Cartéfien
; s'il croyoit aux monades , on diroit ,
il eft Leibnitien ; mais on ne dira pas de
celui qui fçait les élémens d'Euclide qu'il
eft Euclidien ; ni de celui qui fçait d'après
Galilée en quelle proportion les corps tombent
, qu'il eft Galiléifte : auffi en Angleterre
ceux qui ont appris le calcul infinitefimal
, qui ont fait les expériences de la
lumiere , qui ont appris les loix de la
vitation , ne font point appellés Newtoniens
; c'est le privilege de l'erreur de donner
fon nom à une fecte . Si Platon avoit
trouvé des vérités , il n'y auroit point eu
de Platoniciens , & tous les hommes auroient
appris peu-à-peu ce que Platon auroit
enfeigné ; mais parce que
dans l'ignorance
qui couvre la terre , les uns s'attachoient
à une erreur , les autres à une augra-
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
tre , on combattoit fous différens étendarts ;
il y avoit des Péripateticiens , des Platoniciens
, des Epicuriens , des Zénoniſtes , en
attendant qu'il y eût des Sages.
Si on appelle encore en France Newtoniens
les Philofophes qui ont joint leurs
connoiffances à celles dont Newton a gratifié
le genre humain , ce n'eft que par un
reſte d'ignorance & de préjugé. Ceux qui
fçavent peu & ceux qui fçavent mal , ce
qui compofe une multitude prodigieuſe ,
s'imaginerent que Newton n'avoit fait autre
chofe que combattre Defcartes , à peu
près comme avoit fait Gaffendi . Ils entendirent
parler de fes découvertes , & ils les
prirent pour un fyftême nouveau . C'eſt
ainfi que quand Harvée eut rendu palpable
la circulation du fang , on s'éleva en
France contre lui ; on appella Harvéiftes
& Circulateurs ceux qui ofoient embraſfer
la vérité nouvelle que le public ne prenoit
que pour une opinion. Il le faut
avouer , toutes les découvertes nous font
venues d'ailleurs , & toutes ont été combattues
. Il n'y a pas jufqu'aux expériences ,
que Newton avoit faites fur la lumiere ,
qui n'ayent effuyé parmi nous de violentes
contradictions. Il n'eftpas furprenant
après cela que la gravitation univerfelle
de la matiere ayant été démontrée , ait été
aufli combattue.
DECEMBRE. 1754. II
Les fublimes vérités que nous devons à
Newton , ne fe font pleinement établies en
France qu'après une génération entiere de
ceux qui avoient vieilli dans les erreurs
de Defcartes. Car toute vérité , comme
tout mérité , a les contemporains pour ennemis
.
Turpe putaverunt parere minoribus , & que
Imberbes didicere , fenes perdenda fateri.
Madame du Chaftelet a rendu un double
fervice à la pofterité en traduifant le livre
des Principes & en l'enrichiffant d'un commentaire.
Il eſt vrai que la langue latine
dans laquelle il est écrit , eft entendue de
tous les Sçavans ; mais il en coûte toujours
quelques fatigues à lire des chofes
abftraites dans une langue étrangere . D'ailleurs
le Latin n'a pas de termes pour exprimer
les vérités mathématiques & phyfiques
qui manquoient aux anciens .
Il a fallu que les modernes créaffent des
mots nouveaux pour rendre ces nouvelles
idées ; c'eſt un grand inconvénient dans les
livres de fcience , & il faut avouer que ce
n'eſt plus gueres la peine d'écrire ces livres
dans une langue morte , à laquelle il faut
toujours ajouter des expreffions inconnues
à l'antiquité & qui peuvent caufer de l'embarras.
Le François qui eft la langue cou-
A vj
12 MERCURE
DE FRANCE
.
rante de l'Europe , & qui s'eft enrichi de
toutes ces expreffions nouvelles & néceffaires
, eft beaucoup plus propre que le Latin
à répandre dans le monde toutes ces
connoiffances nouvelles.
A l'égard du Commentaire algébrique ,
c'est un ouvrage au - deffus de la traduction .
Madame du Chaftelet y travailla fur les
idées de M. Clairaut , elle fit tous les calculs
elle- même ; & quand elle avoit achevé
un chapitre , M. Clairaut l'examinoit &
le corrigeoit. Ce n'eft pas tout ; il peut
dans un travail fi pénible échapper quelque
méprife : il eft très- aifé de fubftituer
en écrivant un figne à un autre. M. Clairaut
faifoit encore revoir par un tiers les
calculs quand ils étoient mis au net , de
forte qu'il eft moralement impoffible qu'il
fe foit gliffé dans cet ouvrage une erreur
d'inattention ; & ce qui le feroit du moins
autant , c'eft qu'un ouvrage où M. Clairaut
a mis la main ne fût pas excellent en fon
genre.
Autant qu'on doit s'étonner qu'une femme
ait été capable d'une entrepriſe qui demandoit
de fi grandes lumieres & un travail
fi obſtiné , autant doit- on déplorer fa
perte prématurée : elle n'avoit pas encore
entierement terminé le commentaire , lorfqu'elle
prévit que la mort alloit l'enlever.
DECEMBRE. 1754. 13
Elle étoit jaloufe de fa gloire & n'avoit
point cet orgueil de la fauffe modeftie , qui
confifte à paroître méprifer ce qu'on fouhaite
, & à vouloir paroître fupérieur à cette
gloire véritable , la feule récompenfe de
ceux qui fervent le public , la feule digne
des grandes ames , qu'il eft beau de rechercher
& qu'on n'affecte de dédaigner que
quand on eft incapable d'y atteindre.
C'est ce foin qu'elle avoit de fa réputation
, qui la détermina quelques jours avant
fa mort à dépofer à la Bibliothèque du Roi
fon livre tout écrit de fa main.
Elle joignit à ce goût pour la gloire une
fimplicité qui ne l'accompagne pas toujours
, mais qui eft fouvent le fruit des études
férieuſes. Jamais femme ne fut fi fçavante
qu'elle , & jamais perfonne ne mérita
moins qu'on dît d'elle c'eſt une
femme fçavante. Elle ne parloit jamais de
fcience qu'à ceux avec qui elle croyoit
pouvoir s'inftruire , & jamais n'en parla
pour fe faire remarquer. On ne la vit point
raffembler de ces cercles où il fe fait une
guerre d'efprit , où l'on établit une efpece
de tribunal où l'on juge fon fiécle , par
lequel en récompenſe on eft jugé très-ſéverement.
Elle a vécu long- tems dans des
fociétés où l'on ignoroit ce qu'elle étoit ,
& elle ne prenoit pas garde à cette igno
rance.
14 MERCURE DE FRANCE.
Les Dames qui jouoient avec elle chez
la Reine , étoient bien loin de fe douter
qu'elles fuffent à côté du Commentateur
de Newton on la prenoit pour une perfonne
ordinaire , feulement on s'étonnoit
quelquefois de la rapidité & de la juſteſſe
avec laquelle on la voyoit faire les comptes
& terminer les différends ; dès qu'il y
avoit quelques combinaiſons à faire , la
Philofophe ne pouvoit plus fe cacher. Je
l'ai vûe un jour divifer jufqu'à neuf chiffres
par neuf autres chiffres , de tête &
fans aucun fecours , en préſence d'un Géometre
étonné , qui ne pouvoit la fuivre.
Née avec une éloquence finguliere , cette
éloquence ne fe déployoit que quand
elle avoit des objets dignes d'elle ; ces
lettres où il ne s'agit que de montrer de
l'efprit , ces petites fineffes , ces tours délicats
que l'on donne à des penfées ordinaires
, n'entroient pas dans l'immenfité
de fes talens. Le mot propre , la préciſion ,
la jufteffe & la force étoient le caractere
de fon éloquence. Elle eût plutôt écrit
comme Paſcal & Nicole que comme Madame
de Sévigné. Mais cette fermeté févere
& cette trempe vigoureufe de fon efprit
ne la rendoit pas inacceffible aux
beautés de fentiment. Les charmes de la
poësie & de l'éloquence la pénétroient , &
DECEMBRE. 1754.
15
jamais oreille ne fut plus fenfible à l'harmonie.
Elle fçavoit par coeur les meilleurs
vers , & ne pouvoit fouffrir les médiocres.
C'étoit un avantage qu'elle eut fur Newton
, d'unir à la profondeur de la Philofophie
le goût le plus vif & le plus délicat
pour les Belles - Lettres. On ne peut que
plaindre un Philofophe réduit à la féchereffe
des vérités , & pour qui les beautés
de l'imagination & du fentiment font perdues.
Dès fa tendre jeuneffe elle avoit nourri
fon efprit de la lecture des bons Auteurs
en plus d'une langue . Elle avoit commencé
une traduction de l'Eneïde , dont j'ai vû
plufieurs morceaux remplis de l'ame de
fon auteur ; elle apprit depuis l'Italien &
l'Anglois. Le Taffe & Milton lui étoient
familiers comme Virgile . Elle fit moins de
progrès dans l'Eſpagnol , parce qu'on lui
dit qu'il n'y a gueres dans cette langue
qu'un livre célebre , & que ce livre eft frivole.
L'étude de fa langue fut une de fes prin-,
cipales occupations. Il y a d'elle des remarques
manufcrites , dans lesquelles on
découvre , au milieu de l'incertitude & de
la bizarrerie de la grammaire , cet eſprit
philofophique qui doit dominer par- tout ,
& qui eft le fil de tous les labyrinthes.
16 MERCURE DE FRANCE.
Parmi tant de travaux , que le fçavant le
plus laborieux eût à peine entrepris , qui
croiroit qu'elle trouvât du tems , non feulement
pour remplir tous les devoirs de la
fociété , mais pour en rechercher avec avidité
tous les amuſemens ? Elle fe livroit au
plus grand nombre comme à l'étude . Tout
ce qui occupe la fociété étoit de fon ref
fort , hors la médifance . Jamais on ne
l'entendit relever un ridicule. Elle n'avoit
ni le tems ni la volonté de s'en appercevoir
; & quand on lui difoit que quelques
perfonnes ne lui avoient pas rendu juftice
, elle répondoit qu'elle vouloit l'ignorer.
On lui montra un jour je ne fçais
quelle miférable brochure dans laquelle
un auteur , qui n'étoit pas à portée de la
connoître , avoit ofé mal parler d'elle ; elle
dit que fi l'Auteur avoit perdu fon tems à
écrire ces inutilités , elle ne vouloit pas
perdre le fien à les lire ; & le lendemain
ayant fçu qu'on avoit renfermé l'auteur de
ce libelle , elle écrivit en fa faveur fans
qu'il l'ait jamais fçu .
Elle fut regrettée à la Cour de France
autant qu'on peut l'être dans un pays où
les intérêts perfonnels font fi aifément oublier
tout le refte . Sa mémoire a été précieuſe
à tous ceux qui l'ont connue particulierement
, & qui ont été à portée de
!
DECEMBRE. 1754. 17
voir l'étendue de fon efprit & la grandeur
de fon ame.
Il eût été heureux pour fes amis qu'elle
n'eût pas entrepris cet ouvrage dont les
Sçavans vont jouir. On peut dire d'elle , en
déplorant fa deftinée , periit arte fuâ.
Elle fe crut frappée à mort long - tems
avant le coup qui nous l'a enlevée dèslors
elle ne fongea plus qu'à employer le
peu de tems qu'elle prévoyoit lui rester à
finir ce qu'elle avoit entrepris , & à dérober
à la mort ce qu'elle regardoit comme
la plus belle partie d'elle-même. L'ardeur
& l'opiniâtreté du travail , des veilles continuelles
dans un tems où le repos l'auroit
fauvée , amenerent enfin cette mort qu'elle
avoit prévûe. Elle fentit fa fin approcher ,
& par un mêlange fingulier de fentimens
qui fembloient fe combattre , on la vit regretter
la vie & regarder la mort avec intrépidité.
La douleur d'une féparation éternelle
affligeoit fenfiblement fon ame ; & la
Philofophie dont cette ame étoit remplie lui
laiffoit tout fon courage. Un homme qui
s'arrache triftement à fa famille defolée ,
& qui fait tranquillement les préparatifs
d'un long voyage , n'eft que le foible portrait
de fa douleur & de fa fermeté , de forte
que ceux qui furent les témoins de fes derniers
momens , fentoient doublement fa
18 MERCURE DE FRANCE.
perte par
leur affliction & propre
par
fes
regrets , & admiroient en même tems la
force de fon efprit , qui mêloit à des regrets
fi touchans une conftance fi inébranlable .
Elle eft morte au Palais de Luneville , le
10 Août 1749 , à l'âge de 43 ans & demi ,
& a été inhumée dans la Chapelle voiſine .
Cet éloge a paru dans la Bibliothèque impartiale
: nous l'avons pris de cet ouvrage
périodique , qui s'imprime en Allemagne , &
qui , quoique bon , est tout-à-fait inconnu ca
France.
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Résumé : ELOGE HISTORIQUE DE MADAME DU CHASTELET ; PAR M. DE VOLTAIRE.
Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise du Châtelet, est célébrée par Voltaire pour ses contributions significatives à la science. Sa traduction des œuvres de Newton est particulièrement saluée, car elle permet d'accéder aux nouvelles connaissances apportées par ce dernier. Madame du Châtelet avait déjà démontré ses compétences en traduisant et expliquant la philosophie de Leibniz dans ses 'Institutions de Physique'. Son travail sur Newton est loué pour sa clarté et sa rigueur scientifique, évitant les systèmes spéculatifs et se basant sur des vérités géométriques et des expériences incontestables. Voltaire admire son courage intellectuel à abandonner les idées de Leibniz pour adopter celles de Newton, qui sont fondées sur des principes solides. La traduction de Newton par Madame du Châtelet est enrichie d'un commentaire algébrique, réalisé en collaboration avec Clairaut, garantissant ainsi l'exactitude des calculs. Voltaire déplore la perte prématurée de Madame du Châtelet, qui n'avait pas terminé son commentaire au moment de sa mort. Il admire son dévouement à la science, sa modestie et son éloquence, ainsi que son goût pour les belles-lettres et la poésie. Madame du Châtelet était également connue pour sa simplicité et son refus de se vanter de ses connaissances scientifiques. Le texte mentionne également une femme dont l'identité n'est pas précisée. Après la publication d'un libelle, elle écrivit en faveur de son auteur emprisonné sans qu'il le sache. Elle fut regrettée à la Cour de France, où les intérêts personnels dominent. Sa mémoire est précieuse pour ceux qui l'ont connue et ont pu apprécier son esprit et son âme. Elle entreprit un ouvrage dont les savants profiteront, mais cette tâche accéléra sa fin. Elle sentit sa mort approcher et consacra ses dernières forces à achever son travail. Sa mort, survenue le 10 août 1749 à l'âge de 43 ans et demi au Palais de Lunéville, fut marquée par un mélange de regret pour la vie et de courage face à la mort. Elle fut inhumée dans la chapelle voisine. Cet éloge fut publié dans la Bibliothèque impartiale, un périodique allemand peu connu en France.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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47
p. 72
ENIGME.
Début :
Dans un palais d'yvoire on me trouve enfermée ; [...]
Mots clefs :
Langue
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E.
DANS un palais d'yvoire on me trouve eas
fermée ;
Je ne fuis point au large , & ne fuis point gênée:
Le bien , le mal , font tous à mon pouvoir ;
Je poffede beaucoup fans pourtant rien avoir.
Iris , pour toi , j'ai toujours l'avantage
Dans ma prifon , de te donner pour gage
Tout ce que peut fur un coeur amoureux
Infpirer fans regret la force de tes yeux.
Par M. de V *** .
DANS un palais d'yvoire on me trouve eas
fermée ;
Je ne fuis point au large , & ne fuis point gênée:
Le bien , le mal , font tous à mon pouvoir ;
Je poffede beaucoup fans pourtant rien avoir.
Iris , pour toi , j'ai toujours l'avantage
Dans ma prifon , de te donner pour gage
Tout ce que peut fur un coeur amoureux
Infpirer fans regret la force de tes yeux.
Par M. de V *** .
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48
p. 92-120
MELANGES de Littérature, d'Histoire & de Philosophie. Nouvelle édition.
Début :
Ce Recueil de quelques Ouvrages de M. Dalembert contient nombre de morceaux [...]
Mots clefs :
Jean Le Rond d'Alembert, Traduction, Lettres, Homme, Caractère, Morceaux, Genève, Hommes, Langues, Spectacles, Théâtre, Gens de lettres, Vie, Génie, Sentiments, Philosophie, Traduire, Religion, Écrivains, Langue, Lois, Écrivain, Jean-Jacques Rousseau, Moeurs, Manière, Poètes, Pères, Femmes, Éloges, Essai
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MELANGES de Littérature, d'Histoire & de Philosophie. Nouvelle édition.
MELANGES de Littérature , d'Hiftoire
& de Philofophie . Nouvelle édition.
CE Recueil de quelques Ouvrages de
M. Dalembert contient nombre de morceaux
déjà connus ; tels font le difcours
préliminaire de l'Encyclopédie , & la Préface
du troifième Volume de ce Dictionnaire
; l'Effai fur la Société des Gens de
Lettres & des Grands ; les Eloges académiques
de M. Bernoulli , de M. l'Abbé
JUILLET. 1759. 93
Terraffon , de M. le Préſident de Montefquieu,
avec l'Analyſe de l'Eſprit des Loix ;
celui de M. l'Abbé Mallet, & celui de M.
Dumarſais ; les Mémoires de Chriſtine, le
Difcours de réception de M. Dalembert
à l'Académie Françoife , avec des réflexions
fur l'élocution oratoire & fur le ſtyle
en général ; une Deſcription abrégée du
Gouvernement de Genève , & un Effai de
traduction de quelques morceaux de Tacite.
M. Dalembert nous avertit que parmi
ces morceaux déjà foumis au jugement du
Public , il en eft plufieurs qui reparoiffent
avec des augmentations & des changemens
, comme l'Eſſai de traduction des
morceaux de Tacite , le difcours fur l'élocution
&c.
Il a retouché de même l'Effai fur les
Gens de Lettres , & il y a fait quelques
additions relatives à l'état préfent de la
République Littéraire. Il fçait que la liberté
avec laquelle il s'eft exprimé dans
cet Eſſai , a excité quelques murmures ;
» mais a-t-il dit la vérité ? Voilà ce qui
» importe au Public. A- t- il attaqué ou
» même défigné quelqu'un ? Voilà ce qui
» importe aux Particuliers.
Je ferai cependant une obſervation fur
cette franchife philofophique dont per
94 MERCURE DE FRANCE .
fonne n'a droit de s'offenfer & dont fi peu
de gens s'accommodent. On la pardonne à
un Auteur qui n'eft plus , on l'admire dans
fes écrits comme portant le cara & ere
d'une ame libre & courageufe ; mais elle
choque dans un Auteur vivant , & la raifon
en eft bien naturelle. On regarde celui-
ci comme ufurpateur d'une autorité
que l'on veut n'accorder à perſonne ; expofé
à vivre avec lui , on exige qu'il fe
foumette aux loix de cette complaifance
fociale qui épargne la vanité des uns en
cachant la fupériorité des autres. Le plus
inévitable de tous les afcendans , & par
conféquent le plus importun
le plus
odieux pour les ames vaines , c'est l'empire
de la raiſon. Celui qui le fait fentir
fans égards , fans ménagement , eft donc
affuré de déplaire .
,
C'eft à l'homme qui penfe & qui juge
mieux que la multitude , à voir s'il a le
courage de faire des mécontens pendant
fa vie , pour avoir des admirateurs après
fa mort. On propofe un parti modéré :
ce feroit non feulement d'éviter les perfonalités
offenfantes , mais encore de préfenter
les vérités générales avec une circonfpection
timide. Mais la vérité fous
le voile en eft beaucoup moins frappante;
elle languit dans les détours ; la politeffe
JUILLET. 1759. 95 .
l'amollit & l'énerve ; & fouvent en fait
de morale l'éloquence perd de fa force
en perdant de fon âpreté , pareille à ces
remèdes dont on affoiblit la vertu fi on
leur ôte leur amertume . Un Ecrivain
brafque & tranchant doit donc renoncer
à la faveur des gens du monde ; mais fon
parti pris fur cette privation , il n'a plus
qu'un mot à dire: Lecteurs , fuppofez
que je fuis mort , & que j'écrivois il y
» a mille ans. » C'eft au moins dans ce
point de vue que l'on doit confidérer un
Ecrivain Philofophe lorfqu'on veut le
Juger équitablement . On doit l'ifoler de
la fociété , écarter toutes les confidéra
tions perfonnelles , oublier l'homme &
peler les écrits .
Les morceaux dont M. Dalembert a
nouvellement enrichi fes Mélanges , font
des réfléxions fur les éloges Académiques
; une réponse à la Lettre de M.
Rouffeau , Citoven de Genève , fur l'Article
Genève de l'Encyclopédie ; des Ob
fervations fur l'art de traduire ; un Effai
fur les Elémens de Philofophie , ou fur les
principes des connoiffances humaines ; des
réflexions
fur l'ufage & fur l'abus de la
Philofophie
en matière de goût , fur l'abus
en matière de Religion ; fur
dela
critique
la liberté dela
Mufique.
1
96 MERCURE DE FRANCE.
Parmi les additions faites aux morceaux
déjà connus & qui font en trèsgrand
nombre , ( furtout dans les effais
de traduction de Tacite ) je ne citerai
qu'un endroit de l'effai fur la fociété des
Gens de Lettres avec les Grands. Il s'agit
des protecteurs . » Ce qu'il y a de plus
honteux , pour les Grands & pour la
» Littérature , c'eft que des Ecrivains qui
» deshonorent leur état par la fatyre ,
» trouvent des protecteurs encore plus
» méprifables qu'eux. L'homme de Lettres
"
و د
digne de ce nom dédaigne également
»& de fe plaindre des uns & de répon-
» dre aux autres ; mais quelque peu ſen-
» fible qu'il doive- être aux injures prifes
» en elles-mêmes , il ne doit pas fermer
» les yeux fur l'appui qu'on leur prête ,
»ne fût ce que pour fe former une idée
jufte de ceux qui daignent les favori-
» fer. Dans les pays où la preffe n'eft pas
» libre , la licence d'infulter les Gens de
» Lettres par des fatyres , n'eft qu'une
»preuve du peu de confidération réelle
» qu'on a pour eux , du plaifir même
» qu'on prend à les voir infultés. Et pourquoi
eft-il plus permis d'outrager un
» homme de Lettres qui honore ſa na-
»tion , que de rendre ridicule un homme
» en place qui avilit la fienne ?... Je ne
و ر
» puis
JUILLET. 1759. 97
puisme difpenfer de rapporter à cette
» occafion une anecdote bien propre à
» faire connoître le caractère & l'injufti-
» ce des hommes dont je parle. Un d'entr'eux
tournoit en ridicule la délicateffe
»> exceffive d'un Ecrivain célèbre, qui avoit
» témoigné un chagrin ( trop grand fans
doute ) de quelques fatyres publiées.
» contre lui : l'Ecrivain célèbre fit une
» Chanfon où l'homme en place étoit
» effleuré très- légèrement. Si on eût cru
" l'offenfé , les Loix n'avoient pas affez
»de fupplices pour punir l'injure qu'on
» lui avoit faite. »
Je vais parcourir auffi rapidement qu'il
me fera poffible les morceaux nouvellement
ajoutés à ce Recueil ; mais il en
eft qui demandent une férieufe attention,
Dans les réfléxions fur les éloges académiques
, M. Dalembert ne diffimule
pas les abus de l'ufage où l'on eft de
célébrer des hommes qui ne méritent
que l'oubli ; mais ces abus lui paroiffent
légers en comparaifon des avantages.
»Si les anciens qui élevoient des Statues
aux grands hommes , avoient eu le
"même foin que nous , d'écrire la vie
"des gens de Lettres ; nous aurions , il
eft vrai , quelques Mémoires inutiles ,
I, Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
و د
mais nous ferions plus inftruits fur les
progrès des fciences & des arts & fur les
» découvertes de tous les âges ; hiſtoire
» plus intéreffante pour nous que celle
» d'une foule de Souverains qui n'ont
» fait que du mal aux hommes. >>
Il ne veut pas que l'on fe borne à dire
ce que l'homme de Lettres a fait ; il croit
auffi utile de faire connoître ce qu'il a
été , & de peindre l'homme en mêmetemps
que l'Ecrivain . » Cependant le but
» des éloges littéraires eft de rendre les
» Lettres refpectables , & non de les avi-
» lir. Si donc la conduite a deshonoré
» les ouvrages , quel parti prendre ? Louer
» les ouvrages . Et fi d'un autre côté la
» conduite eft fans reproches & les ou-
» vrages fans mérite , que dire alors ? Se
» taire. » C'eſt en effet le parti le plus
fage & le plus décent : car il me paroît
bien difficile d'obferver dans la peinture
morale des caractères cette diſtinction
délicate que prefcrit M. Dalembert entre
les traits défectueux que l'on peut relever
& ceux qu'on doit paffer fous filence ;
& quand les limites font auffi peu marquées
, en approcher de trop près , c'eſt
s'expofer à les franchir. Ainfi la liberté
que peut fe donner à cet égard un Ecrivain
fûr de lui-même , ne doit jamais tirer
JUILLET. 1759 99
à conféquence , encore moins paffer en
régle, & le plaifir d'obferver le contraſte
ou l'accord des écrits & des moeurs d'un
homme de Lettres qui n'eft plus , ne doit
pas l'emporter fur le danger d'introduire
dans les Sociétés littéraires la fatyre perfonnelle.
» Le ton d'un éloge hiftorique ne doit
» être ni celui d'un Difcours oratoire , ni
» celui d'une narration aride. Les réflexions
philofophiques font l'ame & la
fubitance de ce genre d'écrits .... Ceft
en cela que l'illuftre Secrétaire de l'Académie
des Sciences ( M. de Fonte-
» nelle ) a furtout excellé : c'eſt par-là
» qu'il fera principalement époque dans
» l'Hiſtoire de la Philofophie : c'eſt par- là
» enfin qu'il a rendu fi dangereufe à occu-
» per aujourd'hui la place qu'il a remplie
» avec tant de fuccès. Si on peut lui re-
» procher de légers défauts , c'eft quel-
» quefois trop de familiarité dans le ftyle,
quelquefois trop de recherches & de
>> rafinement dans les idées ; ici une forte
» d'affectation à montrer en petit les
» grandes choſes ; là quelques détails pué-
» rils peu dignes de la gravité d'un ouvrage
philofophique. Voilà pourtant ,
» qui le croiroit ? en quoi la plupart de
E ij
535004
}
Too
MERCURE
DE
FRANCE
. " nos faifeurs d'éloges ont cherché à lu
>> reffembler. >>
»
Les obfervations de M. D. fur l'art de
traduire font pleines de Philofophie & de
goût. De quelque côté qu'on le tourne
» dans les Beaux-arts, dit M , Dalembert ,
» on voit partout la médiocrité dictant les
» Loix , & le génie s'abaiſſant à lui obéir.
C'eſt un Souverain empriſonné par des
» efclaves ; cependant s'il ne doit pas fe
» laiffer fubjuguer , il ne doit
ود
"
pas non
L'art
de la traduction
eft foumis
à cette
régle comme
toutes
les parties.de la littérature
: l'Auteur
en examine
les Loix ; 1.° eu égard
au génie
des Langues
;
2.º relativement
au génie
des Auteurs
; 3. par rapport
aux principes
qu'on
peut
fe faire dans
ce genre
d'écrire
.
plus tout fe permettre. »
Il femble que plus le caractère d'une
Langue approche de celui d'une autre ,
plus il eft facile de bien traduire ; mais
cette même facilité donneroit , felon M.
Dalembert , plus de Traducteurs médiocres
& moins d'excellens. Satisfait du
mérite de la reflemblance , on néglige-
Foit les graces de la diction : or une des
grandes difficultés de l'art d'écrire , &
principalement des traductions , eft , ditil
, de fçavoir jufqu'à quel point on peut
JUILLET. 1759.
101
facrifier l'énergie à la nobleffe , la correction
à la facilité , la juſteſſe rigoureuſe à
la méchanique du ftyle , & une imitation
froide & fervile eft une mauvaiſe traduction.
D'un autre côté , la différence de caractère
des Langues , laiffe au Traducteur
une liberté dangereufe. Ne pouvant donner
à la copie une parfaite reffemblance ,
il doit craindre de ne lui pas donner toute
celle qu'elle peut avoir.
Si l'on étoit difpenfé de bien connoître
le génie & les fineffes des Langues , ce
devroit être des Langues anciennes : cependant
les Traducteurs des Anciens font
traités plus févèrement que les autres.
La fuperftition en faveur de l'antiquité
nous fait fuppofer que les Anciens fe font
toujours exprimés de la manière la plus
heureufe ; c'eft à qui leur trouvera plus
de fineffe & de beautés.
On a prétendu que les Langues n'avoient
point de caractere particulier. M.
Dalembert convient qu'entre les mains
d'un homme de génie chaque Langue ſe
prête à tous les ftyles.
» Mais fi toutes font également propres
à chaque genre d'ouvrage , elles ne le
font pas également à exprimer une
" même idée : c'eft en quoi confifte la
diverfité de leur génie. E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
» Les Langues , dit -il , en conféquence
» de cette diverfité , doivent avoir les
» unes fur les autres des avantages réci-
» proques.
Mais leurs avantages feront en
général d'autant plus grands qu'elles
» auront plus de variété dans les tours
» & de brièveté dans la conftruction , de
» licences, & de richeffes . » De toutes les
Langues cultivées par les gens de Lettres ,
F'Italienne eft, felon M. Dalembert, celle
qui réunit ces avantages au plus haut
degré. La Langué Françoife au contraire ,
celle qui met le plus à la gêne les Tra
ducteurs comme les Poëtes.
و د
Si les Langues ont leur génie , les
» Ecrivains ont auffi le leur. Le caractere
de l'original doit donc paffer auffi dans
la copie. Sans cette qualité les tra-
» ductions font des beautés régulieres ,
» fans ame & fans phyfionomie. Repré
» fenter de la même maniere des Au-
» teurs différens , c'eft l'efpéce de contrefens
qui fait le plus de tort à une
» Traduction ; les autres font paffagers
» & fe corrigent .
و د
Le caractère des Ecrivains eft ou dans
la penfée, ou dans le ftyle , ou dans
l'un & dans l'autre. Les Ecrivains dont
le caractère eft dans la penſée , font ceux
qui paffent le moins dans une Langue
JUILLET. 1759. 103
étrangère. Corneille , conclut M. Dalembert
, doit donc être plus facile à traduire
que Racine , & Tacite plus que Sallufte.
» Les Ecrivains les plus intraitables à
» la traduction , font ceux dont la maniere
» d'écrire eſt à eux. Les Anglois ont affez
» bien traduit quelques Tragédies de Ra-
» cine ; je doute , dit M. D. qu'ils tradui-
» fiffent avec le même fuccès les Fables
» de la Fontaine , l'ouvrage peut - être le
plus original que la Langue Françoiſs
» ait produit. "
Les Poëtes peuvent- ils être traduits en
Vers ? Doit - on ne les traduire qu'en
Profe ? M. Dalembert prouve très- bien
que l'un & l'autre eft impoffible . En
Profe l'original eſt dénué du nombre &
de l'harmonie ; en Vers il prend un nombre
& une harmonie nouvelle ; & il faut
avouer que les Poëtes anciens perdent au
change , dans quelque Langue qu'on les
traduife. La gêne du Vers oblige de plus
le Traducteur à dénaturer fouvent l'original
en fubftituant une fentence à une image
, une image à un ſentiment : ce qui
donne beaucoup d'avantage à la traduction
en Profe ; mais dans les Vers la régularité
de la cadence eft une beauté
pour l'oreille , à laquelle la Profe ne peut
E iv
104
MERCURE DE FRANCE.
fuppléer. Ainfi la traduction en Profe
eft une copie reffemblante mais foible :
» la
traduction en Vers eft un ouvrage
» fur le même fujet , plutôt qu'une copie.»
M. Dalembert veut qu'un Traducteur
ofe fe permettre de corriger les traits défectueux
de l'original , qu'il fçache riſquer
au befoin des expreffions nouvelles qu'il
appelle expreffions de génie , & par-là
il entend la réunion néceffaire & adroite
de quelques termes connus , mais qui
n'ont pas encore été mis enfemble. « C'eft,
» dit- il , prefque la feule maniere d'in-
»nover qui foit permife en écrivant. »
Il en donne pour exemple les termes
énergiques & finguliers
qu'employent des
Etrangers de beaucoup d'efprit qui parlent
facilement &
hardiment le françois.
Leur maniere de penfer dans leur Langue
& de s'exprimer dans la nôtre , eft, dit- il,
l'image d'une bonne traduction ; & il prétend
avec raifon que des
traductions bien
faites feroient le moyen le plus fûr & le
plus prompt d'enrichir les Langues. Elles
feront plus , » elles
multiplieront les bons
» modeles ; elles aideront à connoître le
» caractere des Ecrivains , des fiécles &
» des peuples ; elles feront
appercevoir
les nuances qui
diftinguent le goût uni-
» verfel & abfolu du goût national. »
JUILLET. 1759. 105
M. Dalembert invite les Traducteurs à
s'affranchir de l'obligation de traduire un
Auteur d'un bout à l'autre. J'avoue qu'il
feroit avantageux d'abréger en traduifant ,
mais fans laiſſer de lacune , & à condition
qu'on garderoit le fil du récit dans les
Hiftoriens , du raifonnement dans les Philofophes
, & de l'action dans les Poëtes .
C'eft ainfi que je defire depuis longtemps
qu'on ofe traduire le Poëme de Lucain
où je trouve , comme M. Dalembert , de
la déclamation & de la monotonie ; mais
que je ne crois pas auffi dénué d'images
que M. Dalembert le prétend. Les principes
qu'il vient d'expofer font ceux qu'il
a cru devoir fuivre dans la traduction de
différents morceaux de Tacite ; & la maniere
dont il rend compte de fon travail ,
en donneroit feule la plushaute idée. Il faut
en avoir fenti , comme il a fait , toutes les
difficultés pour être en état de les vaincre.
Un des morceaux les plus curieux de
ce Recueil eft la réponſe de M. Dalembert
à M. Rouſſeau , Citoyen de Genêve. Si
j'avois pû la prévoir je n'aurois pas pris
fur moi de juftifier nos Spectacles : ils ont
dans M. Dalembert un Apologifte bien
plus éloquent que moi . J'ai eu le bonheur
de me rencontrer avec lui en bien des
points . Les vérités fimples fe préfentent
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
1
à tout le monde ; mais il n'eft pas donné
à tout le monde de les rendre avec certe
force que leur donne le ftyle de M. D.
و د
Pourquoi des amusemens dit M.
Rouffeau , la vie eft fi courte & le temps
» eft fi précieux ! Qui en doute ? répond
» M. Dalembert . Mais en même temps
» la vie eft fi malheureufe & le plaifir fi
» rare ! Pourquoi envier aux hommes ,
» deftinés prefqu'uniquement par la na-
» ture à pleurer & à mourir, quelques délaffemens
paffagers qui les aident à fup-
» porter l'amertume ou l'infipidité de leur
» exiſtence !... Sans doute tous nos divertiffemens
forcés & factices , inventés &
» mis en ufage par l'oifiveté, font bien au-
» deffous des plaifirs fi purs & fimples
» que devroient nous offrir les devoirs de
» citoyen , d'ami , d'époux , de fils , &
» de pere : mais rendez- nous donc , fi vous
le pouvez , ces devoirs moins pénibles
» & moins triftes ; ou fouffrez qu'après les
» avoir remplis de notre mieux nous nous
» confolions de notre mieux auffi des
chagrins qui les accompagnent. Rendez
» les peuples plus heureux , & par conféquent
les Citoyens moins rares
» amis plus fenfibles & plus conftans ,
» les peres plus juftes , les enfans plus
» tendres , les femmes plus fidèles & plus
ود
"
"
»
ود
les
JUILLET. 1759. 107
vraies : nous ne chercherons point alors
» d'autres plaifirs que ceux qu'on goûte
» au fein de l'amitié , de la Patrie , de la
» nature & de l'amour. »
M. Dalembert avoue que l'eftime pu→
blique eft le but principal des Poëtes
dramatiques comme de tous les Ecrivains,
fans en excepter les Philofophes , qui déclament
contr'elle , & qui femblent la
dédaigner. » L'indifference fe taît , & ne
» fait point tant de bruit ; les injures
» même dites à une nation , ne font quel-
» quefois qu'un moyen plus piquant de
» fe rappeller à fon fouvenir. Et le fa-
» meux Cynique.de la Grèce eût bientôt
» quitté ce tonneau d'où il bravoit les
» préjugés & les Rois , fi les Athéniens
» euffent paffé leur chemin fans le regarder
& fans l'entendre . La vraie Philofophie
ne confifte point à fouler aux
pieds la gloire , & encore moins à le
» dire ; mais à n'en pas faire dépendre
» fon bonheur , même en tâchant de la
» mériter. >>
Mais fi la gloire eft le premier objet
des Poëtes , l'utilité publique peut être au
moins le fecond : or » l'effet de la morale
»du théâtre eſt moins d'opérer un chan-
"gement fubit dans les coeurs corrompus,
que de prémunir contre le vice les ames
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
foibles par l'exercice des fentimens
" honnêtes , & d'affermir dans ces mê
» mes fentimens les ames vertueuſes.
و ر
M. Rouffeau voudroit bannir du théâtre
la Tragédie de Mahomet. » Plût à
» Dieu , dit M. Dalembert , qu'elle y fût
» plus ancienne de deux cens ans ! L'efprit
philofophique qui l'a dictée feroit
» de même date parmi nous , & peut-être
» eût épargné à la Nation Françoife ,
» d'ailleurs fi paifible & fi douce , les
» horreurs & les atrocités religieufes auxquelles
elle s'eft livrée. Si cette Tragédie
laiffe quelque chofe à regretter aux
Sages ,, c'eft de n'y voir que les forfaits
» caufés par le zèle d'une fauffe Religion,
» & non les malheurs encore plus déplo-
» rables , où le zèle aveugle pour une
Religion vraie , peut quelquefois en-
» traîner les hommes.
4
و د
ود
"
و د
A l'égard de l'Amour » Voudriez-vous
» le bannir de la fociété ? demande M.
» Dalembert à M. Rouffeau. Ce feroit ,
» je crois , pour elle , un grand bien &
» un grand mal ; mais vous chercheriez
» en vain à détruire cette paffion... Or fi
» on ne peut & fi on ne doit peut - être
» pas étouffer l'amour dans le coeur des
» hommes , que reste- t-il à faire finon de
» le diriger vers une fin honnête , & de
JUILLET. 1759: 109
» nous montrer dans des exemples illuftres
fes fureurs & fes foibleffes , pour
» nous en défaire ou nous en guérir ?
A l'égard de la Comédie , M. Dalembert
convient que nous fommes plus
frappés du ridicule qu'elle joue que des
vices dont ce ridicule eft la fource ; mais
il obferve avec raifon qu'elle fuppofe
déjà le vice déteſté comme il doit l'être ,
& que c'est le ridicule qu'elle s'attache à
faire fentir. Il eft donc tout fimple ;
» dit-il , que le fentiment qu'elle fuppofe ,
" nous affecte moins ( dans le moment
» de la repréſentation ) que celui qu'elle
» cherche à exciter en nous, fans que pour
» cela elle nous falſe prendre le change
»fur celui de ces deux fentimens qui doit
» dominer dans notre ame. »
En réfutant la critique de M. Roufſeau
fur le caractère du Miſantrope , il en
fait une beaucoup plus jufte à ce qui me
ſemble, du caractère de Philinte. Il trouve
que dans la Scène du Sonnet , Philinte
devoit attendre qu'Oronte lui demandât
fon avis , & fe borner à une approbation
foible. » La colère du Mifantrope fur la
» complaifance de Philinte , n'en eût été
» que plus plaifante , parce qu'elle eût
» été moins fondée ; & la fituation des
» perſonnages eût produit un jeu de théâTO
MERCURE DE FRANCE .
tre d'autant plus grand , que Philinte
" eût été partagé entre l'embarras de
» contredire Alcefte & la crainte de cho-
"quer Oronte. »
M. Dalembert regarde avec raifon la
Comédie attendriffante dont l'Enfant Prodigue
eft le modèle , comme plus intéreffante
pour nous que la Tragédie ellemême.
Les malheurs de la vie privée
» font , dit-il , l'image fidelle des peines
» qui nous affligent ou qui nous mena-
» cent ; un Roi n'eft prefque pas notre
» femblable , & le fort de nos pareils a
bien plus de droits à nos larmes. »
Sur l'Article des Comédiens » com
» ment n'avez-vous pas fenti, demandeM.
D. à M. R. que fi ceux qui repréfentent
» nos pièces méritent d'être deshonorés ,
» ceux qui les compofent mériteroient
auffi de l'être ; & qu'ainfi en élevant
les uns & en aviliffant les autres , nous
» avons été tout à la fois bien inconfé-
» quens & bien barbares , »
Avant que d'aller plus loin , qu'il me
foit permis derépondre un mot à ce qu'ont
dit de moi & de mon Apologie du Théâtre
des Journaliſtes avec lefquels je ferai
toujours fort aife de difcuter mes opinions
itera 5.Luci
On m'a reproché ( Journal de TrévouK,
) JUILLET 17599 III
Avril 1759 , page 859 & fuivantes ) d'être
du nombre de ceux qui arment l'erreur
» de tant de fophifmes, qu'il n'eft prefque
plus poffible de reconnoître ce qu'il
faut croire. Si dans la controverfe des
» Spectacles on n'infifte pas fur les preuves
tirées de la Religion , les Partiſans du
" Théâtre fe fauveront toujours , dit- on ,
» dans le nuage dont ils fçavent fi bien
» s'envelopper. »
»
Rien n'est plus aifé que de démêler
le vice d'un Sophifme ; fi j'en ai employé
quelqu'un en faveur des Spectacles,
il étoit juſte de m'en convaincre & voilà
ce qu'on n'a pas fait . Les preuves tirées
de la Religion décident une queftion
que je n'ai pas révoquée en doute ;
fçavoir que les Spectacles dangereux pour
les moeurs , tels que les ont condamnés
les Peres & les Docteurs de l'Egliſe ,
font en effet condamnables & doivent
être profcrits. Mais peut-il y avoir des
Spectacles utiles aux moeurs ? Et ceux-là
doivent- ils être confervés ? Le Théâtre
François eft-il dans le cas de cette exception
, confidéré feulement comme
compofé de nos Tragédies les plus eftjmées
& de nos meilleures Comédies ?
Voilà de quoi il s'agiffoit dans mes analyfes
de la Lettre de M. Rouſſeau. Sur
11½ MERCURE DE FRANCE.
و د
la Scene Françoife , ai-je dit , » toutes
» les inclinations pernicieufes font con-
» damnées , toutes les paffions funeftes y
infpirent l'horreur , toutes les foibleffes
» malheureuſes y font naître la pitié &
la crainte. Les fentimens qui de leur
>> nature peuvent être dirigés au bien &
» au mal , comme l'ambition & l'amour ,
"y font peints avec des couleurs inté-
» reffantes ou odieufes , felon les cir-
» conftancès qui les décident ou vertueux
» ou criminels. Telle eft la régle inva-
» riable de la ſcène tragique , & le Poëte
qui l'auroit violée révolteroit tous les
39
efprits. Ceft-là le fait que j'ai tâché
de prouver à l'égard de la Tragédie : fi
ce fait eft vrai, il eſt évident que le Théâtre
Tragique François n'eft pas du nombre
des Spectacles que l'Evangile & les
Peres de l'Eglife ont condamnés ; mais
que ce fait foit vrai ou non , c'est une
queftion qu'ils n'ont pas décidée , & que
j'ai eu par conféquent la liberté d'exa
miner.
Al'égard de la Comédie , j'ai reconnu
» que le Théâtre , quoique purgé de fon
» ancienne indécence , n'eft pas encore
» affez châtié ; que Dancourt , Monfleury
» & leurs femblables devroient en être
à jamais bannis ; qu'en un mot le feul
JUILLET. 1959. 113
» comique honnête & moral doit être
» donné en ſpectacle. » Il s'agiffoit donc
d'examiner, non pas s'il y avoit des Comédies
répréhensibles du côté des moeurs :
j'en tombois d'accord ; mais s'il y avoit
des Comédies dont les moeurs fuffent bonnes
& les leçons utiles . Et c'eft fur quoi
je croyois que l'Evargile ni les Peres de
l'Eglife n'avoient rien décidé pour le fiécle
préfent.
L'Evangile , difent les Journaliſtes de
Trévoux , condamne tout fans modification
ni reftriction quelconque. Il condamneroit
don cauffi les Tragédies de Collège. Mais
c'eft ce que je ne crois pas. C'est ce que ne
croyoit pas M. Boffuet lorsqu'il répondit
indirectement fur cette queſtion des
Spectacles :qu'il y avoit de grands exemples
pour , & de grandes raifons contre :
car il eft certain qu'il n'eût pas biaifé
fur un point formellement décidé par
l'Evangile. C'eft ce que ne croyoit pas
non plus le Pere Porée , cet homme
pieux , lorfqu'en attaquant les Spectacles
tels qu'ils étoient , il les approuvoit tels
qu'ils pouvoient être. C'eft ce qu'on ne
croit pas à Rome où les Spectacles font
permis & fréquentés par des perfonnes
d'une vie très-édifiante ; ni en France
dans les fociétés chargées de l'éducation
114 MERCURE DE FRANCE.
de la ieuneffe qui prefque toutes , depuis
le Collège de Louis le Grand jufqu'à S.
Cyr , font entrer l'exercice de la déclamation
Théâtrale dans l'inftitution des
jeunes perfonnes de l'un & de l'autre
féxe , comme un moyen de leur former
l'efprit & le coeur. Il eft vrai qu'on choifit
pour cela les piéces les plus épurées ;
mais il ne s'enfuit pas moins qu'un Spectacle
dont les moeurs font bonnes eft
un amuſement permis & utile ; & quant
à la queftion particulière , fi les niceurs
de telle ou de telle de nos piéces font
bonnes ou mauvaiſes , ni l'Evangile ni
les Peres n'ont vraisemblalement rien
prononcé là-deffus. J'ai donc pû entrer
dans cette difcuffion avec M. Rouffeau ,
fans m'expofer à d'autres reproches qu'à
celui de m'être trompé , encore faut- il
qu'on le prouve. Du refte je fuis trèsfenfible
à ce que les mêmes Journaliſtes
ont bien voulu dire d'obligeant fur mes
analyſes ; mais ils me font l'honneur d'y
fuppofer un art que je n'y ai pas mis ;
& je ferois bien plus reconnoiffant s'ils
euffent voulu y appercevoir la fimplicité
& la bonne foi avec lefquelles je dis ce
que je penſe.
K
Revenons à M. Dalembert. Après avoir
juſtifié le Théâtre François , il fait en
JUILLET. 1759. 115
paffant l'apologie des femmes que M. R.:
a fi violemment attaquées. » Le genre:
» humain feroit bien à plaindre , lui ditil
, » fi l'objet le plus digne de nos hom-
» mages étoit en effet auffi rare que
vous le dites. Mais fi par malheur vous
» aviez raifon , quelle en feroit la trifte
caufe ? L'esclavage & l'efpéce d'avilif-
» fement où nous avons mis les femmes.
»Nous traitons la Nature en elles comme
» nous la traitons dans nos jardins : nous
» cherchons à l'orner en l'étouffant. Si la
plupart des Nations ont agi comme
nous à leur égard , c'eft que partout
>> les hommes ont été les plus forts , &
» que partout le plus fort eft l'oppref-
»feur & le tyran du plus foible. Je ne
fçai fi je me trompe , mais il me fem-
» ble que l'éloignement où nous tenons
» les femmes , de tout ce qui peut les
» éclairer & leur élever l'ame , eſt bien
capable , en mettant leur vanité à la
gêne , de flatter leur amour-propre. On
»diroit que nous fentons leurs avanta-
»ges , & que nous voulons les empê¬
cher d'en profiter.
"
Il s'élève contre l'éducation puérile
qu'on leur donne ; & ce morceau plein
d'éloquence ne ſçauroit être affez connu.
Nous avons éprouvé tant de fois , dit-il ,
116 MERCURE DE FRANCE:
SIZEA
co
esc
» combien la culture de l'efprit & l'exer-
» cice des talens font propres à nous dif-
» traire de nos maux , & à nous conſoler
dans nos peines ! pourquoi refufer à la
» plus aimable moitié du genre humain ,
» deftinée à partager avec nous le malheur
d'être , le foulagement le plus pro-
» pre à le lui faire fupporter ? Philofophes
"" que la Nature a répandus fur la ſurface , d
» de la terre , c'eſt à vous à détruire , s'il
vous eft poffible , un préjugé fi funefte ;
c'eft à ceux d'entre vous qui éprouvent
la douceur ou le chagrin d'être peres ,
» d'ofer les premiers fecouer le joug d'un
» barbare uſage , en donnant à leurs filless for
la même éducation qu'à leurs autres
enfans. Qu'elles apprennent feulement
»de vous en recevant cette éducation , el
précieuſe , à la regarder uniquement
» comme un préfervatif contre l'oifivété ,
un rempart contre les malheurs ; & non
»comme l'aliment d'une curiofité vaine
» & le fujet d'une oftentation frivole.o
» Voilà tout ce que vous devez & tout &pasl'id
» ce qu'elles doivent à l'opinion publique , les aux
qui peut les condamner à paroître igno- que
❤rantes , mais non pas les forcer à l'être.quile
» On vous a vu fi
fouvent
pour des motifs esfer
» très-légers , par vanité , ou par humeur ,
»
22 heurter de front les idées de votre
ble
qui
les
les
le
fermet
ful
roient
JUILLET. 1759 117
"
33
-
la´vie
fiécle ;pour quel intérêt plus grand pou-
» vez-vous le braver , que pour l'avantage
de ce que vous devez avoir de plus
cher au monde , pour rendre la vie
» moins amère à ceux qui la tiennent de
» vous , & que la Nature a deſtinés à vous
»furvivre & à fouffrir ; pour leur procurer
» dans l'infortune , dans les maladies , dans
la pauvreté , dans la vieilleffe , des ref-
»fourcesdont notre injuftice les a privées?
» on regarde communément , Monfieur ,
» les femmes comme très fenfibles &
"très foibles ; je les crois au contraire ou
» moins fenfibles ou moins foibles que
» nous. Sans force de corps , fans talens ,
»fans étude qui puiffe les arracher à leurs
" peines , & les leur faire oublier quelques
» momens , elles les fupportent néan-
» moins , elles les dévorent , & fçavent
» quelquefois les cacher mieux que nous :
» cette fermeté fuppofe en elles , ou une
"ame peu fufceptible d'impreffions pro-
» fondes , ou un courage dont nous n'a-
" vons pas l'idée. Combien de fituations
cruelles auxquelles les hommes ne réfiftent
que par le tourbillon d'occupa-
" tions qui les entraîne : les chagrins des
» femmes feroient- ils moins pénétrans &
» moins vifs que les nôtres ? Ils ne le
» devroient pas être. Leurs peines vien-
»
18 MERCURE DE FRANCE.
» nent ordinairement du coeur ; les nôtres
»n'ont fouvent pour principe que la vanité
& l'ambition . Mais ces fentimens
étrangers que l'éducation a portés dans
notre ame , que l'habitude y a gravés ,
»& que l'exemple fortifie , deviennent
( à la honte de l'humanité ) plus puif
fants fur nous que les fentimens naturels;
la douleur fait plus périr de Miniftres
déplacés que d'Amans malheureux. »
و د
M. Dalembert a réfervé pour la fin de
fa Lettre l'Article qui intéreffe Genêve ,
& cet Article a deux objets : le fpectacle,
& le dogme des Miniftres. Quant au premier
, il avoue que la Comédie feroit au
moins inutile aux Génévois s'ils en étoient
encore à l'âge d'or ; mais ils m'ont paru ,
dit-il , affez avancés , ou fi vous voulez
affez pervertis pour pouvoir entendre
Brutus & Rome fauvée , fans avoir à
craindre d'en devenir pires.
A l'égard de la dépenſe , » la Ville de
» Genêve eft , à proportion de fon éten-
» due , une des plus riches de l'Europe , »
& M. Dalembert dit avoir lieu de croire
que plufieurs Citoyens opulens de cette
Ville , qui defireroient y avoir un théâtre
, fourniroient fans peine une partie
de la dépenfe. Un ou deux jours de la
femaine fuffiroient à cet amuſement , &
JUILLET. 1759 . 119
"
on pourroit prendre pour l'un de ces
jours celui où le Peuple fe repofe. Du
refte , dans un état auffi petit , où l'oeil
vigilant des Magiftrats peut s'étendre au
même inftant d'une frontiere à l'autre , il
feroit facile d'éclairer la conduite des
Comédiens , & de maintenir les loix
fomptuaires. » Il ne falloit pas moins ,
pourfuit M. Dalembert , » qu'un Philofophe
exercé comme vous aux paradoxes,
» pour nous foutenir qu'il y a moins de
» mal à s'enyvrer & à médire , qu'à voir
repréſenter Cinna & Polieucte . Il ajoute
que les Citoyens de Genêve ſe récrient
» fort contre cette peinture que M. R. a
» faite de leur vie journalière , qu'ils fe
plaignent que le peu de féjour qu'a
» fait M. R. parmi eux , ne lui ayant
pas laiffé le temps de les connoître
» ni d'en fréquenter affez les différens
» états , il a repréſenté comme l'efprit
général de cette fage République , ce
» qui n'eft tout au plus que le vice obfcur
& méprifé de quelques Sociétés
>> particulières.
A l'égard des fentimens que M. Dālembert
a attribué aux Miniftres de Genêve
en matiere de Religion , il dit en
avoir parlé , non d'après un fecret confié
mais d'après leurs ouvrages , & d'après
120 MERCURE DE FRANCE.
des converfations publiques. Moyens que
M. Rouffeau n'avoit pas compris dans
fon énumération . » Si je me ſuis trompé ,
» ajoute M. Dalembert , tout autre que
» moi , j'oſe le dire , eût été trompé
» de même. Il obferve de plus que les
fentimens qu'il attribue aux Miniftres de
Genêve font une fuite néceffaire de leurs
principes , d'après lefquels il prétend
que quand ils ne feroient pas Sociniens
, il faudroit qu'ils le devinffent ,
non pour l'honneur de leur Religion ,
» mais pour celui de leur Philofophie.
( Je réserve l'Extrait du quatrième Volume
pour le Mercure prochain . )
& de Philofophie . Nouvelle édition.
CE Recueil de quelques Ouvrages de
M. Dalembert contient nombre de morceaux
déjà connus ; tels font le difcours
préliminaire de l'Encyclopédie , & la Préface
du troifième Volume de ce Dictionnaire
; l'Effai fur la Société des Gens de
Lettres & des Grands ; les Eloges académiques
de M. Bernoulli , de M. l'Abbé
JUILLET. 1759. 93
Terraffon , de M. le Préſident de Montefquieu,
avec l'Analyſe de l'Eſprit des Loix ;
celui de M. l'Abbé Mallet, & celui de M.
Dumarſais ; les Mémoires de Chriſtine, le
Difcours de réception de M. Dalembert
à l'Académie Françoife , avec des réflexions
fur l'élocution oratoire & fur le ſtyle
en général ; une Deſcription abrégée du
Gouvernement de Genève , & un Effai de
traduction de quelques morceaux de Tacite.
M. Dalembert nous avertit que parmi
ces morceaux déjà foumis au jugement du
Public , il en eft plufieurs qui reparoiffent
avec des augmentations & des changemens
, comme l'Eſſai de traduction des
morceaux de Tacite , le difcours fur l'élocution
&c.
Il a retouché de même l'Effai fur les
Gens de Lettres , & il y a fait quelques
additions relatives à l'état préfent de la
République Littéraire. Il fçait que la liberté
avec laquelle il s'eft exprimé dans
cet Eſſai , a excité quelques murmures ;
» mais a-t-il dit la vérité ? Voilà ce qui
» importe au Public. A- t- il attaqué ou
» même défigné quelqu'un ? Voilà ce qui
» importe aux Particuliers.
Je ferai cependant une obſervation fur
cette franchife philofophique dont per
94 MERCURE DE FRANCE .
fonne n'a droit de s'offenfer & dont fi peu
de gens s'accommodent. On la pardonne à
un Auteur qui n'eft plus , on l'admire dans
fes écrits comme portant le cara & ere
d'une ame libre & courageufe ; mais elle
choque dans un Auteur vivant , & la raifon
en eft bien naturelle. On regarde celui-
ci comme ufurpateur d'une autorité
que l'on veut n'accorder à perſonne ; expofé
à vivre avec lui , on exige qu'il fe
foumette aux loix de cette complaifance
fociale qui épargne la vanité des uns en
cachant la fupériorité des autres. Le plus
inévitable de tous les afcendans , & par
conféquent le plus importun
le plus
odieux pour les ames vaines , c'est l'empire
de la raiſon. Celui qui le fait fentir
fans égards , fans ménagement , eft donc
affuré de déplaire .
,
C'eft à l'homme qui penfe & qui juge
mieux que la multitude , à voir s'il a le
courage de faire des mécontens pendant
fa vie , pour avoir des admirateurs après
fa mort. On propofe un parti modéré :
ce feroit non feulement d'éviter les perfonalités
offenfantes , mais encore de préfenter
les vérités générales avec une circonfpection
timide. Mais la vérité fous
le voile en eft beaucoup moins frappante;
elle languit dans les détours ; la politeffe
JUILLET. 1759. 95 .
l'amollit & l'énerve ; & fouvent en fait
de morale l'éloquence perd de fa force
en perdant de fon âpreté , pareille à ces
remèdes dont on affoiblit la vertu fi on
leur ôte leur amertume . Un Ecrivain
brafque & tranchant doit donc renoncer
à la faveur des gens du monde ; mais fon
parti pris fur cette privation , il n'a plus
qu'un mot à dire: Lecteurs , fuppofez
que je fuis mort , & que j'écrivois il y
» a mille ans. » C'eft au moins dans ce
point de vue que l'on doit confidérer un
Ecrivain Philofophe lorfqu'on veut le
Juger équitablement . On doit l'ifoler de
la fociété , écarter toutes les confidéra
tions perfonnelles , oublier l'homme &
peler les écrits .
Les morceaux dont M. Dalembert a
nouvellement enrichi fes Mélanges , font
des réfléxions fur les éloges Académiques
; une réponse à la Lettre de M.
Rouffeau , Citoven de Genève , fur l'Article
Genève de l'Encyclopédie ; des Ob
fervations fur l'art de traduire ; un Effai
fur les Elémens de Philofophie , ou fur les
principes des connoiffances humaines ; des
réflexions
fur l'ufage & fur l'abus de la
Philofophie
en matière de goût , fur l'abus
en matière de Religion ; fur
dela
critique
la liberté dela
Mufique.
1
96 MERCURE DE FRANCE.
Parmi les additions faites aux morceaux
déjà connus & qui font en trèsgrand
nombre , ( furtout dans les effais
de traduction de Tacite ) je ne citerai
qu'un endroit de l'effai fur la fociété des
Gens de Lettres avec les Grands. Il s'agit
des protecteurs . » Ce qu'il y a de plus
honteux , pour les Grands & pour la
» Littérature , c'eft que des Ecrivains qui
» deshonorent leur état par la fatyre ,
» trouvent des protecteurs encore plus
» méprifables qu'eux. L'homme de Lettres
"
و د
digne de ce nom dédaigne également
»& de fe plaindre des uns & de répon-
» dre aux autres ; mais quelque peu ſen-
» fible qu'il doive- être aux injures prifes
» en elles-mêmes , il ne doit pas fermer
» les yeux fur l'appui qu'on leur prête ,
»ne fût ce que pour fe former une idée
jufte de ceux qui daignent les favori-
» fer. Dans les pays où la preffe n'eft pas
» libre , la licence d'infulter les Gens de
» Lettres par des fatyres , n'eft qu'une
»preuve du peu de confidération réelle
» qu'on a pour eux , du plaifir même
» qu'on prend à les voir infultés. Et pourquoi
eft-il plus permis d'outrager un
» homme de Lettres qui honore ſa na-
»tion , que de rendre ridicule un homme
» en place qui avilit la fienne ?... Je ne
و ر
» puis
JUILLET. 1759. 97
puisme difpenfer de rapporter à cette
» occafion une anecdote bien propre à
» faire connoître le caractère & l'injufti-
» ce des hommes dont je parle. Un d'entr'eux
tournoit en ridicule la délicateffe
»> exceffive d'un Ecrivain célèbre, qui avoit
» témoigné un chagrin ( trop grand fans
doute ) de quelques fatyres publiées.
» contre lui : l'Ecrivain célèbre fit une
» Chanfon où l'homme en place étoit
» effleuré très- légèrement. Si on eût cru
" l'offenfé , les Loix n'avoient pas affez
»de fupplices pour punir l'injure qu'on
» lui avoit faite. »
Je vais parcourir auffi rapidement qu'il
me fera poffible les morceaux nouvellement
ajoutés à ce Recueil ; mais il en
eft qui demandent une férieufe attention,
Dans les réfléxions fur les éloges académiques
, M. Dalembert ne diffimule
pas les abus de l'ufage où l'on eft de
célébrer des hommes qui ne méritent
que l'oubli ; mais ces abus lui paroiffent
légers en comparaifon des avantages.
»Si les anciens qui élevoient des Statues
aux grands hommes , avoient eu le
"même foin que nous , d'écrire la vie
"des gens de Lettres ; nous aurions , il
eft vrai , quelques Mémoires inutiles ,
I, Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
و د
mais nous ferions plus inftruits fur les
progrès des fciences & des arts & fur les
» découvertes de tous les âges ; hiſtoire
» plus intéreffante pour nous que celle
» d'une foule de Souverains qui n'ont
» fait que du mal aux hommes. >>
Il ne veut pas que l'on fe borne à dire
ce que l'homme de Lettres a fait ; il croit
auffi utile de faire connoître ce qu'il a
été , & de peindre l'homme en mêmetemps
que l'Ecrivain . » Cependant le but
» des éloges littéraires eft de rendre les
» Lettres refpectables , & non de les avi-
» lir. Si donc la conduite a deshonoré
» les ouvrages , quel parti prendre ? Louer
» les ouvrages . Et fi d'un autre côté la
» conduite eft fans reproches & les ou-
» vrages fans mérite , que dire alors ? Se
» taire. » C'eſt en effet le parti le plus
fage & le plus décent : car il me paroît
bien difficile d'obferver dans la peinture
morale des caractères cette diſtinction
délicate que prefcrit M. Dalembert entre
les traits défectueux que l'on peut relever
& ceux qu'on doit paffer fous filence ;
& quand les limites font auffi peu marquées
, en approcher de trop près , c'eſt
s'expofer à les franchir. Ainfi la liberté
que peut fe donner à cet égard un Ecrivain
fûr de lui-même , ne doit jamais tirer
JUILLET. 1759 99
à conféquence , encore moins paffer en
régle, & le plaifir d'obferver le contraſte
ou l'accord des écrits & des moeurs d'un
homme de Lettres qui n'eft plus , ne doit
pas l'emporter fur le danger d'introduire
dans les Sociétés littéraires la fatyre perfonnelle.
» Le ton d'un éloge hiftorique ne doit
» être ni celui d'un Difcours oratoire , ni
» celui d'une narration aride. Les réflexions
philofophiques font l'ame & la
fubitance de ce genre d'écrits .... Ceft
en cela que l'illuftre Secrétaire de l'Académie
des Sciences ( M. de Fonte-
» nelle ) a furtout excellé : c'eſt par-là
» qu'il fera principalement époque dans
» l'Hiſtoire de la Philofophie : c'eſt par- là
» enfin qu'il a rendu fi dangereufe à occu-
» per aujourd'hui la place qu'il a remplie
» avec tant de fuccès. Si on peut lui re-
» procher de légers défauts , c'eft quel-
» quefois trop de familiarité dans le ftyle,
quelquefois trop de recherches & de
>> rafinement dans les idées ; ici une forte
» d'affectation à montrer en petit les
» grandes choſes ; là quelques détails pué-
» rils peu dignes de la gravité d'un ouvrage
philofophique. Voilà pourtant ,
» qui le croiroit ? en quoi la plupart de
E ij
535004
}
Too
MERCURE
DE
FRANCE
. " nos faifeurs d'éloges ont cherché à lu
>> reffembler. >>
»
Les obfervations de M. D. fur l'art de
traduire font pleines de Philofophie & de
goût. De quelque côté qu'on le tourne
» dans les Beaux-arts, dit M , Dalembert ,
» on voit partout la médiocrité dictant les
» Loix , & le génie s'abaiſſant à lui obéir.
C'eſt un Souverain empriſonné par des
» efclaves ; cependant s'il ne doit pas fe
» laiffer fubjuguer , il ne doit
ود
"
pas non
L'art
de la traduction
eft foumis
à cette
régle comme
toutes
les parties.de la littérature
: l'Auteur
en examine
les Loix ; 1.° eu égard
au génie
des Langues
;
2.º relativement
au génie
des Auteurs
; 3. par rapport
aux principes
qu'on
peut
fe faire dans
ce genre
d'écrire
.
plus tout fe permettre. »
Il femble que plus le caractère d'une
Langue approche de celui d'une autre ,
plus il eft facile de bien traduire ; mais
cette même facilité donneroit , felon M.
Dalembert , plus de Traducteurs médiocres
& moins d'excellens. Satisfait du
mérite de la reflemblance , on néglige-
Foit les graces de la diction : or une des
grandes difficultés de l'art d'écrire , &
principalement des traductions , eft , ditil
, de fçavoir jufqu'à quel point on peut
JUILLET. 1759.
101
facrifier l'énergie à la nobleffe , la correction
à la facilité , la juſteſſe rigoureuſe à
la méchanique du ftyle , & une imitation
froide & fervile eft une mauvaiſe traduction.
D'un autre côté , la différence de caractère
des Langues , laiffe au Traducteur
une liberté dangereufe. Ne pouvant donner
à la copie une parfaite reffemblance ,
il doit craindre de ne lui pas donner toute
celle qu'elle peut avoir.
Si l'on étoit difpenfé de bien connoître
le génie & les fineffes des Langues , ce
devroit être des Langues anciennes : cependant
les Traducteurs des Anciens font
traités plus févèrement que les autres.
La fuperftition en faveur de l'antiquité
nous fait fuppofer que les Anciens fe font
toujours exprimés de la manière la plus
heureufe ; c'eft à qui leur trouvera plus
de fineffe & de beautés.
On a prétendu que les Langues n'avoient
point de caractere particulier. M.
Dalembert convient qu'entre les mains
d'un homme de génie chaque Langue ſe
prête à tous les ftyles.
» Mais fi toutes font également propres
à chaque genre d'ouvrage , elles ne le
font pas également à exprimer une
" même idée : c'eft en quoi confifte la
diverfité de leur génie. E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
» Les Langues , dit -il , en conféquence
» de cette diverfité , doivent avoir les
» unes fur les autres des avantages réci-
» proques.
Mais leurs avantages feront en
général d'autant plus grands qu'elles
» auront plus de variété dans les tours
» & de brièveté dans la conftruction , de
» licences, & de richeffes . » De toutes les
Langues cultivées par les gens de Lettres ,
F'Italienne eft, felon M. Dalembert, celle
qui réunit ces avantages au plus haut
degré. La Langué Françoife au contraire ,
celle qui met le plus à la gêne les Tra
ducteurs comme les Poëtes.
و د
Si les Langues ont leur génie , les
» Ecrivains ont auffi le leur. Le caractere
de l'original doit donc paffer auffi dans
la copie. Sans cette qualité les tra-
» ductions font des beautés régulieres ,
» fans ame & fans phyfionomie. Repré
» fenter de la même maniere des Au-
» teurs différens , c'eft l'efpéce de contrefens
qui fait le plus de tort à une
» Traduction ; les autres font paffagers
» & fe corrigent .
و د
Le caractère des Ecrivains eft ou dans
la penfée, ou dans le ftyle , ou dans
l'un & dans l'autre. Les Ecrivains dont
le caractère eft dans la penſée , font ceux
qui paffent le moins dans une Langue
JUILLET. 1759. 103
étrangère. Corneille , conclut M. Dalembert
, doit donc être plus facile à traduire
que Racine , & Tacite plus que Sallufte.
» Les Ecrivains les plus intraitables à
» la traduction , font ceux dont la maniere
» d'écrire eſt à eux. Les Anglois ont affez
» bien traduit quelques Tragédies de Ra-
» cine ; je doute , dit M. D. qu'ils tradui-
» fiffent avec le même fuccès les Fables
» de la Fontaine , l'ouvrage peut - être le
plus original que la Langue Françoiſs
» ait produit. "
Les Poëtes peuvent- ils être traduits en
Vers ? Doit - on ne les traduire qu'en
Profe ? M. Dalembert prouve très- bien
que l'un & l'autre eft impoffible . En
Profe l'original eſt dénué du nombre &
de l'harmonie ; en Vers il prend un nombre
& une harmonie nouvelle ; & il faut
avouer que les Poëtes anciens perdent au
change , dans quelque Langue qu'on les
traduife. La gêne du Vers oblige de plus
le Traducteur à dénaturer fouvent l'original
en fubftituant une fentence à une image
, une image à un ſentiment : ce qui
donne beaucoup d'avantage à la traduction
en Profe ; mais dans les Vers la régularité
de la cadence eft une beauté
pour l'oreille , à laquelle la Profe ne peut
E iv
104
MERCURE DE FRANCE.
fuppléer. Ainfi la traduction en Profe
eft une copie reffemblante mais foible :
» la
traduction en Vers eft un ouvrage
» fur le même fujet , plutôt qu'une copie.»
M. Dalembert veut qu'un Traducteur
ofe fe permettre de corriger les traits défectueux
de l'original , qu'il fçache riſquer
au befoin des expreffions nouvelles qu'il
appelle expreffions de génie , & par-là
il entend la réunion néceffaire & adroite
de quelques termes connus , mais qui
n'ont pas encore été mis enfemble. « C'eft,
» dit- il , prefque la feule maniere d'in-
»nover qui foit permife en écrivant. »
Il en donne pour exemple les termes
énergiques & finguliers
qu'employent des
Etrangers de beaucoup d'efprit qui parlent
facilement &
hardiment le françois.
Leur maniere de penfer dans leur Langue
& de s'exprimer dans la nôtre , eft, dit- il,
l'image d'une bonne traduction ; & il prétend
avec raifon que des
traductions bien
faites feroient le moyen le plus fûr & le
plus prompt d'enrichir les Langues. Elles
feront plus , » elles
multiplieront les bons
» modeles ; elles aideront à connoître le
» caractere des Ecrivains , des fiécles &
» des peuples ; elles feront
appercevoir
les nuances qui
diftinguent le goût uni-
» verfel & abfolu du goût national. »
JUILLET. 1759. 105
M. Dalembert invite les Traducteurs à
s'affranchir de l'obligation de traduire un
Auteur d'un bout à l'autre. J'avoue qu'il
feroit avantageux d'abréger en traduifant ,
mais fans laiſſer de lacune , & à condition
qu'on garderoit le fil du récit dans les
Hiftoriens , du raifonnement dans les Philofophes
, & de l'action dans les Poëtes .
C'eft ainfi que je defire depuis longtemps
qu'on ofe traduire le Poëme de Lucain
où je trouve , comme M. Dalembert , de
la déclamation & de la monotonie ; mais
que je ne crois pas auffi dénué d'images
que M. Dalembert le prétend. Les principes
qu'il vient d'expofer font ceux qu'il
a cru devoir fuivre dans la traduction de
différents morceaux de Tacite ; & la maniere
dont il rend compte de fon travail ,
en donneroit feule la plushaute idée. Il faut
en avoir fenti , comme il a fait , toutes les
difficultés pour être en état de les vaincre.
Un des morceaux les plus curieux de
ce Recueil eft la réponſe de M. Dalembert
à M. Rouſſeau , Citoyen de Genêve. Si
j'avois pû la prévoir je n'aurois pas pris
fur moi de juftifier nos Spectacles : ils ont
dans M. Dalembert un Apologifte bien
plus éloquent que moi . J'ai eu le bonheur
de me rencontrer avec lui en bien des
points . Les vérités fimples fe préfentent
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
1
à tout le monde ; mais il n'eft pas donné
à tout le monde de les rendre avec certe
force que leur donne le ftyle de M. D.
و د
Pourquoi des amusemens dit M.
Rouffeau , la vie eft fi courte & le temps
» eft fi précieux ! Qui en doute ? répond
» M. Dalembert . Mais en même temps
» la vie eft fi malheureufe & le plaifir fi
» rare ! Pourquoi envier aux hommes ,
» deftinés prefqu'uniquement par la na-
» ture à pleurer & à mourir, quelques délaffemens
paffagers qui les aident à fup-
» porter l'amertume ou l'infipidité de leur
» exiſtence !... Sans doute tous nos divertiffemens
forcés & factices , inventés &
» mis en ufage par l'oifiveté, font bien au-
» deffous des plaifirs fi purs & fimples
» que devroient nous offrir les devoirs de
» citoyen , d'ami , d'époux , de fils , &
» de pere : mais rendez- nous donc , fi vous
le pouvez , ces devoirs moins pénibles
» & moins triftes ; ou fouffrez qu'après les
» avoir remplis de notre mieux nous nous
» confolions de notre mieux auffi des
chagrins qui les accompagnent. Rendez
» les peuples plus heureux , & par conféquent
les Citoyens moins rares
» amis plus fenfibles & plus conftans ,
» les peres plus juftes , les enfans plus
» tendres , les femmes plus fidèles & plus
ود
"
"
»
ود
les
JUILLET. 1759. 107
vraies : nous ne chercherons point alors
» d'autres plaifirs que ceux qu'on goûte
» au fein de l'amitié , de la Patrie , de la
» nature & de l'amour. »
M. Dalembert avoue que l'eftime pu→
blique eft le but principal des Poëtes
dramatiques comme de tous les Ecrivains,
fans en excepter les Philofophes , qui déclament
contr'elle , & qui femblent la
dédaigner. » L'indifference fe taît , & ne
» fait point tant de bruit ; les injures
» même dites à une nation , ne font quel-
» quefois qu'un moyen plus piquant de
» fe rappeller à fon fouvenir. Et le fa-
» meux Cynique.de la Grèce eût bientôt
» quitté ce tonneau d'où il bravoit les
» préjugés & les Rois , fi les Athéniens
» euffent paffé leur chemin fans le regarder
& fans l'entendre . La vraie Philofophie
ne confifte point à fouler aux
pieds la gloire , & encore moins à le
» dire ; mais à n'en pas faire dépendre
» fon bonheur , même en tâchant de la
» mériter. >>
Mais fi la gloire eft le premier objet
des Poëtes , l'utilité publique peut être au
moins le fecond : or » l'effet de la morale
»du théâtre eſt moins d'opérer un chan-
"gement fubit dans les coeurs corrompus,
que de prémunir contre le vice les ames
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
foibles par l'exercice des fentimens
" honnêtes , & d'affermir dans ces mê
» mes fentimens les ames vertueuſes.
و ر
M. Rouffeau voudroit bannir du théâtre
la Tragédie de Mahomet. » Plût à
» Dieu , dit M. Dalembert , qu'elle y fût
» plus ancienne de deux cens ans ! L'efprit
philofophique qui l'a dictée feroit
» de même date parmi nous , & peut-être
» eût épargné à la Nation Françoife ,
» d'ailleurs fi paifible & fi douce , les
» horreurs & les atrocités religieufes auxquelles
elle s'eft livrée. Si cette Tragédie
laiffe quelque chofe à regretter aux
Sages ,, c'eft de n'y voir que les forfaits
» caufés par le zèle d'une fauffe Religion,
» & non les malheurs encore plus déplo-
» rables , où le zèle aveugle pour une
Religion vraie , peut quelquefois en-
» traîner les hommes.
4
و د
ود
"
و د
A l'égard de l'Amour » Voudriez-vous
» le bannir de la fociété ? demande M.
» Dalembert à M. Rouffeau. Ce feroit ,
» je crois , pour elle , un grand bien &
» un grand mal ; mais vous chercheriez
» en vain à détruire cette paffion... Or fi
» on ne peut & fi on ne doit peut - être
» pas étouffer l'amour dans le coeur des
» hommes , que reste- t-il à faire finon de
» le diriger vers une fin honnête , & de
JUILLET. 1759: 109
» nous montrer dans des exemples illuftres
fes fureurs & fes foibleffes , pour
» nous en défaire ou nous en guérir ?
A l'égard de la Comédie , M. Dalembert
convient que nous fommes plus
frappés du ridicule qu'elle joue que des
vices dont ce ridicule eft la fource ; mais
il obferve avec raifon qu'elle fuppofe
déjà le vice déteſté comme il doit l'être ,
& que c'est le ridicule qu'elle s'attache à
faire fentir. Il eft donc tout fimple ;
» dit-il , que le fentiment qu'elle fuppofe ,
" nous affecte moins ( dans le moment
» de la repréſentation ) que celui qu'elle
» cherche à exciter en nous, fans que pour
» cela elle nous falſe prendre le change
»fur celui de ces deux fentimens qui doit
» dominer dans notre ame. »
En réfutant la critique de M. Roufſeau
fur le caractère du Miſantrope , il en
fait une beaucoup plus jufte à ce qui me
ſemble, du caractère de Philinte. Il trouve
que dans la Scène du Sonnet , Philinte
devoit attendre qu'Oronte lui demandât
fon avis , & fe borner à une approbation
foible. » La colère du Mifantrope fur la
» complaifance de Philinte , n'en eût été
» que plus plaifante , parce qu'elle eût
» été moins fondée ; & la fituation des
» perſonnages eût produit un jeu de théâTO
MERCURE DE FRANCE .
tre d'autant plus grand , que Philinte
" eût été partagé entre l'embarras de
» contredire Alcefte & la crainte de cho-
"quer Oronte. »
M. Dalembert regarde avec raifon la
Comédie attendriffante dont l'Enfant Prodigue
eft le modèle , comme plus intéreffante
pour nous que la Tragédie ellemême.
Les malheurs de la vie privée
» font , dit-il , l'image fidelle des peines
» qui nous affligent ou qui nous mena-
» cent ; un Roi n'eft prefque pas notre
» femblable , & le fort de nos pareils a
bien plus de droits à nos larmes. »
Sur l'Article des Comédiens » com
» ment n'avez-vous pas fenti, demandeM.
D. à M. R. que fi ceux qui repréfentent
» nos pièces méritent d'être deshonorés ,
» ceux qui les compofent mériteroient
auffi de l'être ; & qu'ainfi en élevant
les uns & en aviliffant les autres , nous
» avons été tout à la fois bien inconfé-
» quens & bien barbares , »
Avant que d'aller plus loin , qu'il me
foit permis derépondre un mot à ce qu'ont
dit de moi & de mon Apologie du Théâtre
des Journaliſtes avec lefquels je ferai
toujours fort aife de difcuter mes opinions
itera 5.Luci
On m'a reproché ( Journal de TrévouK,
) JUILLET 17599 III
Avril 1759 , page 859 & fuivantes ) d'être
du nombre de ceux qui arment l'erreur
» de tant de fophifmes, qu'il n'eft prefque
plus poffible de reconnoître ce qu'il
faut croire. Si dans la controverfe des
» Spectacles on n'infifte pas fur les preuves
tirées de la Religion , les Partiſans du
" Théâtre fe fauveront toujours , dit- on ,
» dans le nuage dont ils fçavent fi bien
» s'envelopper. »
»
Rien n'est plus aifé que de démêler
le vice d'un Sophifme ; fi j'en ai employé
quelqu'un en faveur des Spectacles,
il étoit juſte de m'en convaincre & voilà
ce qu'on n'a pas fait . Les preuves tirées
de la Religion décident une queftion
que je n'ai pas révoquée en doute ;
fçavoir que les Spectacles dangereux pour
les moeurs , tels que les ont condamnés
les Peres & les Docteurs de l'Egliſe ,
font en effet condamnables & doivent
être profcrits. Mais peut-il y avoir des
Spectacles utiles aux moeurs ? Et ceux-là
doivent- ils être confervés ? Le Théâtre
François eft-il dans le cas de cette exception
, confidéré feulement comme
compofé de nos Tragédies les plus eftjmées
& de nos meilleures Comédies ?
Voilà de quoi il s'agiffoit dans mes analyfes
de la Lettre de M. Rouſſeau. Sur
11½ MERCURE DE FRANCE.
و د
la Scene Françoife , ai-je dit , » toutes
» les inclinations pernicieufes font con-
» damnées , toutes les paffions funeftes y
infpirent l'horreur , toutes les foibleffes
» malheureuſes y font naître la pitié &
la crainte. Les fentimens qui de leur
>> nature peuvent être dirigés au bien &
» au mal , comme l'ambition & l'amour ,
"y font peints avec des couleurs inté-
» reffantes ou odieufes , felon les cir-
» conftancès qui les décident ou vertueux
» ou criminels. Telle eft la régle inva-
» riable de la ſcène tragique , & le Poëte
qui l'auroit violée révolteroit tous les
39
efprits. Ceft-là le fait que j'ai tâché
de prouver à l'égard de la Tragédie : fi
ce fait eft vrai, il eſt évident que le Théâtre
Tragique François n'eft pas du nombre
des Spectacles que l'Evangile & les
Peres de l'Eglife ont condamnés ; mais
que ce fait foit vrai ou non , c'est une
queftion qu'ils n'ont pas décidée , & que
j'ai eu par conféquent la liberté d'exa
miner.
Al'égard de la Comédie , j'ai reconnu
» que le Théâtre , quoique purgé de fon
» ancienne indécence , n'eft pas encore
» affez châtié ; que Dancourt , Monfleury
» & leurs femblables devroient en être
à jamais bannis ; qu'en un mot le feul
JUILLET. 1959. 113
» comique honnête & moral doit être
» donné en ſpectacle. » Il s'agiffoit donc
d'examiner, non pas s'il y avoit des Comédies
répréhensibles du côté des moeurs :
j'en tombois d'accord ; mais s'il y avoit
des Comédies dont les moeurs fuffent bonnes
& les leçons utiles . Et c'eft fur quoi
je croyois que l'Evargile ni les Peres de
l'Eglife n'avoient rien décidé pour le fiécle
préfent.
L'Evangile , difent les Journaliſtes de
Trévoux , condamne tout fans modification
ni reftriction quelconque. Il condamneroit
don cauffi les Tragédies de Collège. Mais
c'eft ce que je ne crois pas. C'est ce que ne
croyoit pas M. Boffuet lorsqu'il répondit
indirectement fur cette queſtion des
Spectacles :qu'il y avoit de grands exemples
pour , & de grandes raifons contre :
car il eft certain qu'il n'eût pas biaifé
fur un point formellement décidé par
l'Evangile. C'eft ce que ne croyoit pas
non plus le Pere Porée , cet homme
pieux , lorfqu'en attaquant les Spectacles
tels qu'ils étoient , il les approuvoit tels
qu'ils pouvoient être. C'eft ce qu'on ne
croit pas à Rome où les Spectacles font
permis & fréquentés par des perfonnes
d'une vie très-édifiante ; ni en France
dans les fociétés chargées de l'éducation
114 MERCURE DE FRANCE.
de la ieuneffe qui prefque toutes , depuis
le Collège de Louis le Grand jufqu'à S.
Cyr , font entrer l'exercice de la déclamation
Théâtrale dans l'inftitution des
jeunes perfonnes de l'un & de l'autre
féxe , comme un moyen de leur former
l'efprit & le coeur. Il eft vrai qu'on choifit
pour cela les piéces les plus épurées ;
mais il ne s'enfuit pas moins qu'un Spectacle
dont les moeurs font bonnes eft
un amuſement permis & utile ; & quant
à la queftion particulière , fi les niceurs
de telle ou de telle de nos piéces font
bonnes ou mauvaiſes , ni l'Evangile ni
les Peres n'ont vraisemblalement rien
prononcé là-deffus. J'ai donc pû entrer
dans cette difcuffion avec M. Rouffeau ,
fans m'expofer à d'autres reproches qu'à
celui de m'être trompé , encore faut- il
qu'on le prouve. Du refte je fuis trèsfenfible
à ce que les mêmes Journaliſtes
ont bien voulu dire d'obligeant fur mes
analyſes ; mais ils me font l'honneur d'y
fuppofer un art que je n'y ai pas mis ;
& je ferois bien plus reconnoiffant s'ils
euffent voulu y appercevoir la fimplicité
& la bonne foi avec lefquelles je dis ce
que je penſe.
K
Revenons à M. Dalembert. Après avoir
juſtifié le Théâtre François , il fait en
JUILLET. 1759. 115
paffant l'apologie des femmes que M. R.:
a fi violemment attaquées. » Le genre:
» humain feroit bien à plaindre , lui ditil
, » fi l'objet le plus digne de nos hom-
» mages étoit en effet auffi rare que
vous le dites. Mais fi par malheur vous
» aviez raifon , quelle en feroit la trifte
caufe ? L'esclavage & l'efpéce d'avilif-
» fement où nous avons mis les femmes.
»Nous traitons la Nature en elles comme
» nous la traitons dans nos jardins : nous
» cherchons à l'orner en l'étouffant. Si la
plupart des Nations ont agi comme
nous à leur égard , c'eft que partout
>> les hommes ont été les plus forts , &
» que partout le plus fort eft l'oppref-
»feur & le tyran du plus foible. Je ne
fçai fi je me trompe , mais il me fem-
» ble que l'éloignement où nous tenons
» les femmes , de tout ce qui peut les
» éclairer & leur élever l'ame , eſt bien
capable , en mettant leur vanité à la
gêne , de flatter leur amour-propre. On
»diroit que nous fentons leurs avanta-
»ges , & que nous voulons les empê¬
cher d'en profiter.
"
Il s'élève contre l'éducation puérile
qu'on leur donne ; & ce morceau plein
d'éloquence ne ſçauroit être affez connu.
Nous avons éprouvé tant de fois , dit-il ,
116 MERCURE DE FRANCE:
SIZEA
co
esc
» combien la culture de l'efprit & l'exer-
» cice des talens font propres à nous dif-
» traire de nos maux , & à nous conſoler
dans nos peines ! pourquoi refufer à la
» plus aimable moitié du genre humain ,
» deftinée à partager avec nous le malheur
d'être , le foulagement le plus pro-
» pre à le lui faire fupporter ? Philofophes
"" que la Nature a répandus fur la ſurface , d
» de la terre , c'eſt à vous à détruire , s'il
vous eft poffible , un préjugé fi funefte ;
c'eft à ceux d'entre vous qui éprouvent
la douceur ou le chagrin d'être peres ,
» d'ofer les premiers fecouer le joug d'un
» barbare uſage , en donnant à leurs filless for
la même éducation qu'à leurs autres
enfans. Qu'elles apprennent feulement
»de vous en recevant cette éducation , el
précieuſe , à la regarder uniquement
» comme un préfervatif contre l'oifivété ,
un rempart contre les malheurs ; & non
»comme l'aliment d'une curiofité vaine
» & le fujet d'une oftentation frivole.o
» Voilà tout ce que vous devez & tout &pasl'id
» ce qu'elles doivent à l'opinion publique , les aux
qui peut les condamner à paroître igno- que
❤rantes , mais non pas les forcer à l'être.quile
» On vous a vu fi
fouvent
pour des motifs esfer
» très-légers , par vanité , ou par humeur ,
»
22 heurter de front les idées de votre
ble
qui
les
les
le
fermet
ful
roient
JUILLET. 1759 117
"
33
-
la´vie
fiécle ;pour quel intérêt plus grand pou-
» vez-vous le braver , que pour l'avantage
de ce que vous devez avoir de plus
cher au monde , pour rendre la vie
» moins amère à ceux qui la tiennent de
» vous , & que la Nature a deſtinés à vous
»furvivre & à fouffrir ; pour leur procurer
» dans l'infortune , dans les maladies , dans
la pauvreté , dans la vieilleffe , des ref-
»fourcesdont notre injuftice les a privées?
» on regarde communément , Monfieur ,
» les femmes comme très fenfibles &
"très foibles ; je les crois au contraire ou
» moins fenfibles ou moins foibles que
» nous. Sans force de corps , fans talens ,
»fans étude qui puiffe les arracher à leurs
" peines , & les leur faire oublier quelques
» momens , elles les fupportent néan-
» moins , elles les dévorent , & fçavent
» quelquefois les cacher mieux que nous :
» cette fermeté fuppofe en elles , ou une
"ame peu fufceptible d'impreffions pro-
» fondes , ou un courage dont nous n'a-
" vons pas l'idée. Combien de fituations
cruelles auxquelles les hommes ne réfiftent
que par le tourbillon d'occupa-
" tions qui les entraîne : les chagrins des
» femmes feroient- ils moins pénétrans &
» moins vifs que les nôtres ? Ils ne le
» devroient pas être. Leurs peines vien-
»
18 MERCURE DE FRANCE.
» nent ordinairement du coeur ; les nôtres
»n'ont fouvent pour principe que la vanité
& l'ambition . Mais ces fentimens
étrangers que l'éducation a portés dans
notre ame , que l'habitude y a gravés ,
»& que l'exemple fortifie , deviennent
( à la honte de l'humanité ) plus puif
fants fur nous que les fentimens naturels;
la douleur fait plus périr de Miniftres
déplacés que d'Amans malheureux. »
و د
M. Dalembert a réfervé pour la fin de
fa Lettre l'Article qui intéreffe Genêve ,
& cet Article a deux objets : le fpectacle,
& le dogme des Miniftres. Quant au premier
, il avoue que la Comédie feroit au
moins inutile aux Génévois s'ils en étoient
encore à l'âge d'or ; mais ils m'ont paru ,
dit-il , affez avancés , ou fi vous voulez
affez pervertis pour pouvoir entendre
Brutus & Rome fauvée , fans avoir à
craindre d'en devenir pires.
A l'égard de la dépenſe , » la Ville de
» Genêve eft , à proportion de fon éten-
» due , une des plus riches de l'Europe , »
& M. Dalembert dit avoir lieu de croire
que plufieurs Citoyens opulens de cette
Ville , qui defireroient y avoir un théâtre
, fourniroient fans peine une partie
de la dépenfe. Un ou deux jours de la
femaine fuffiroient à cet amuſement , &
JUILLET. 1759 . 119
"
on pourroit prendre pour l'un de ces
jours celui où le Peuple fe repofe. Du
refte , dans un état auffi petit , où l'oeil
vigilant des Magiftrats peut s'étendre au
même inftant d'une frontiere à l'autre , il
feroit facile d'éclairer la conduite des
Comédiens , & de maintenir les loix
fomptuaires. » Il ne falloit pas moins ,
pourfuit M. Dalembert , » qu'un Philofophe
exercé comme vous aux paradoxes,
» pour nous foutenir qu'il y a moins de
» mal à s'enyvrer & à médire , qu'à voir
repréſenter Cinna & Polieucte . Il ajoute
que les Citoyens de Genêve ſe récrient
» fort contre cette peinture que M. R. a
» faite de leur vie journalière , qu'ils fe
plaignent que le peu de féjour qu'a
» fait M. R. parmi eux , ne lui ayant
pas laiffé le temps de les connoître
» ni d'en fréquenter affez les différens
» états , il a repréſenté comme l'efprit
général de cette fage République , ce
» qui n'eft tout au plus que le vice obfcur
& méprifé de quelques Sociétés
>> particulières.
A l'égard des fentimens que M. Dālembert
a attribué aux Miniftres de Genêve
en matiere de Religion , il dit en
avoir parlé , non d'après un fecret confié
mais d'après leurs ouvrages , & d'après
120 MERCURE DE FRANCE.
des converfations publiques. Moyens que
M. Rouffeau n'avoit pas compris dans
fon énumération . » Si je me ſuis trompé ,
» ajoute M. Dalembert , tout autre que
» moi , j'oſe le dire , eût été trompé
» de même. Il obferve de plus que les
fentimens qu'il attribue aux Miniftres de
Genêve font une fuite néceffaire de leurs
principes , d'après lefquels il prétend
que quand ils ne feroient pas Sociniens
, il faudroit qu'ils le devinffent ,
non pour l'honneur de leur Religion ,
» mais pour celui de leur Philofophie.
( Je réserve l'Extrait du quatrième Volume
pour le Mercure prochain . )
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Résumé : MELANGES de Littérature, d'Histoire & de Philosophie. Nouvelle édition.
Le document présente une nouvelle édition des 'Mélanges de Littérature, d'Histoire & de Philosophie' de Diderot, incluant des œuvres telles que le discours préliminaire de l'Encyclopédie et des éloges académiques de figures comme Montesquieu et Dumarsais. Diderot aborde la liberté d'expression philosophique, suggérant de présenter les vérités générales sans offenser et de juger les écrits philosophiques comme s'ils étaient écrits par un auteur décédé. Les nouvelles contributions couvrent divers sujets, notamment les éloges académiques, la traduction, la philosophie et la critique musicale. Dalembert, dans ses réflexions, reconnaît les abus dans les éloges académiques mais en souligne les avantages pour l'instruction. Il critique les écrivains qui introduisent la satire personnelle dans les sociétés littéraires et valorise les traductions en prose. Le texte traite également des rôles du théâtre. D'Alembert défend la tragédie 'Mahomet' de Voltaire et critique le personnage de Philinte dans 'Le Misanthrope'. Il répond aux critiques de Rousseau sur les comédiens, affirmant que les auteurs de pièces méritent autant de respect que les acteurs. L'auteur examine la moralité des spectacles théâtraux, reconnaissant la nécessité de proscrire les spectacles nuisibles aux mœurs tout en discutant des bénéfices potentiels des tragédies et comédies. Concernant l'éducation des femmes, le texte critique les préjugés et l'oisiveté imposées aux femmes, plaidant pour une éducation égale pour les filles et les garçons. À Genève, D'Alembert discute de l'utilité d'un théâtre, estimant que les Genevois sont suffisamment évolués pour en bénéficier sans risque moral.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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49
p. 73-102
EXAMEN des réfléxions de M. Dalembert sur la liberté de la Musique. IVe vol. des Mélanges de Littérature, d'Histoire, & de Philosophie.
Début :
Les réflexions de M. Dalembert sur la liberté de la Musique, ou plutôt sur [...]
Mots clefs :
Musique, Récitatif, Chant, Jean Le Rond d'Alembert, Voix, Italiens, Opéra, Langue, Expression, Airs, Déclamation, Caractère, Goût, Musique italienne, Italien, Nature, Musiciens, Nombre, Art, Morceaux, Musicien, Harmonie, Discours, Genre, Tons, Nation, Paroles, Naturel, Intervalles, Pathétique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXAMEN des réfléxions de M. Dalembert sur la liberté de la Musique. IVe vol. des Mélanges de Littérature, d'Histoire, & de Philosophie.
EXAMEN des réfléxions de M. Dalembert
fur la liberté de la Mufique. I Ve vol.
des Mélanges de Littérature , d'Hiftoire,
& de Philofophie.
L
Es réfléxions de M. Dalembert fur
la liberté de la Mufique , ou plutôt ſur
les avantages de la Mufique Italienne
comparée à la nôtre , trouveroient parmi
nous moins de Contradicteurs qu'il ne
penfe s'il les avoit réduites à ce qu'elles
ont d'effentiel. Ceft un principe reçu
en France comme en Italie & partout
ailleurs , que la Mufique doit exprimer
& peindre. Il ne s'agit que de fçavoir en
quoi l'Art s'éloigne ou s'approche de ce
but , foit dans la Mufique Françoife , foir
dans la Mufique Italienne . Les morceaux
de l'une & de l'autre qui rendront vivement
la nature , feront les modèles de
· la bonne Mufique ; les morceaux qui
manqueront de coloris ou de deffein ,
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
feront les exemples de la mauvaiſe , & il
n'y aura dès-lors que deux fortes de Mufique
au monde , fçavoir , la bonne &
la mauvaiſe. Dire que la Mufique Françoiſe
eft la mauvaife , & que l'Italienne
eſt la bonne , c'eft fuppofer dans l'une
un principe vicieux par effence , dans
l'autre un caractère de beauté & de bonté
inimitable ; c'eft du moins ainfi qu'on
l'entend , & voilà pourquoi l'on n'eft
point d'accord. Examinons la choſe en
détail .
M. Dalembert reconnoît que la forme
de notre Opéra eft fans comparaifon plus
variće & plus agréable que celle de l'Opéra
Italien. » Chez nous , dit - il , la
Comédie eft le fpectacle de l'efprit , la
» Tragédie celui de l'ame , l'Opéra celui
» des fens. J'admets cette diſtinction ,
pourvu que le caractere dominant attri
bué à chacun de ces Spectacles ne foit
pas exclufif; car je ne penfe point que l'il-
Jufion & l'intérêt foient bannis duThéâtre
du merveilleux. M. D. avoue qu'une ſcène
en Mufique nous arrache quelquefois des
Jarmes , c'eft avouer que le chant n'exclut
point le pathétique de l'expreffion. Il
ajoute que fi la Mufique touchante fait
couler nos pleurs , c'eſt toujours en allant
au coeur par les fens , & qu'elle différe en
<
JUILLET. 1759. 75
cela de la Tragédie déclamée qui va au
coeur par la peinture & le développement
des paffions . Mais les impreffions que la
peinture , le développement des paffions
fait fur l'ame , y vont de même par les
fens , foit qu'on déclame ou que l'on
chante . L'attendriffement que le chant
nous caufe, tient plus de l'émotion phyfique
de l'organe , je l'avoue ; mais il n'en
a pas moins pour premier principe une
affection de l'ame exprimée par le chant .
M. Dalembert reconnoît lui-même que
» la Mufique n'eft propre par fa nature
qu'à rendre avec énergie les impreffions
» vives , les fentimens profonds , les paí-
>> fions violentes , ou à peindre les objets
»qui les font naître . »
La que
preuve
en eft
la Mufique
qui ne peint
rien , eft une Mufique
infipide
.
Auffi M. de Fontenelle
demandoit
-il ,
Sonate , que me veux- tu ? que le merveilleux
, le chant
lui - même
& tout ce qui s'éloigne
de la nature
rende
l'illu- fion plus foible
& l'intérêt
moins
vif, cela doit être ; mais cela prouve
feulement que l'Opéra
eft moins
pathétique
, moins intéreffant
que la Tragédie
, fans toutefois
être réduit
à la feule émotion
des fens. La plupart
même
des réfléxions
de M. Dalembert
portent
fur ce principe
, Que
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'Opéra doit affecter l'ame par l'expreffion
du fentiment , & l'imagination par
la force & la vérité des peintures .
Il eſt donc de l'effence de ce ſpectacle
de réunir tout ce qui peut charmer la vue
& l'oreille , étonner ou flatter l'imagination
, émouvoir l'ame & l'attendrir.
L'Opéra Italien donne moins au plaifir
des yeux, pour s'attacher aux affections
de l'ame : mais il manque l'un de fes objets
, & il ne remplit jamais l'autre . Les
Tragédies de Métaftafe , en mufique, n'ont
ni l'intérêt de celles de Racine , ni le
charme de celles de Quinault ; c'est l'opinion
de M. Dalembert , & fi les Italiens
font de bonne foi , ils avoueront
qu'elle eft fondée .
و د
» Si nous étions réduits à l'alternative
» ou de conſerver notre Opéra tel qu'il eſt
» ou d'y fubftituer l'Opéra Italien; peutêtre
conclut M. Dalembert , » ferions-
» nous bien de prendre le premier parti..
» Mais ne feroit- il pas poffible en confer
» vant le genre de notre Opéra tel qu'il
eft , d'y faire par rapport à la Mufique
» des changemens qui le rendroient bien-
" tôt fupérieur à l'Opéra Italien ? » A cette
propofition il n'eft perfonne qui n'applaudiffe
. Mais celle - ci ne fera pas auffi unani
mement reçue. » Il paroît que le feul
"
JUILLET: 1759. 77
» moyen d'y parvenir eft de fubftituer ,
» s'il eft poffible , la Mufique Italienne à
» la Françoife ». Voyons ce qu'il entend
par-là.
» Nous fuppofons , dit - il , comme un'
» fait qui n'a pas befoin d'être prouvé ,
» la fupériorité de la Mufique Italienne
» fur la nôtre ».
J'entends à merveille ce que c'eft que
la diſtinction de deux Langues , & la
fupériorité de l'une fur l'autre ; mais je
n'entends pas la diftinction de deux Mu
fiques. Une Langue a des mots, des tours,
des nombres , une harmonie, une fyntaxe ,
une profodie qui lui font propres , & qui
lui donnent les moyens d'exprimer ce
qu'une autre Langue ne peut rendre. Mais
les tons , les modes , les mouvemens ,
Pharmonie & la mélodie de la Mufique ,
font les mêmes dans tous les Pays du
monde. Il n'y a donc qu'une feule Mufique
: c'eft une Langue univerfelle que les
uns parlent mieux que les autres ; mais il
n'eft décidé nulle- part qu'on doive parler
mal cette Langue . Je fuppofe que le plus
grand nombre des Muficiens François
ayent fait de mauvaiſe Muſique , & que
la Nation l'ait goutée , ne connoiffant ou
n'ayant rien de mieux : s'eft - elle refuſée
à la bonne , dès qu'on lui en a préfenté ?
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Le préjugé a-t-il fait tomber Hyppolite ,
Caftor , Pigmalion , &c. Le goût de la
Nation n'a donc pas donné à la mauvaiſe
Mufique une préférence exclufive fur la
bonne la Mufique Françoife peut donc
être excellente , comme la Mufique Italienne
peut être mauvaiſe ; & jufques- là
je ne vois entr'elles rien qui foit propre
à l'une ou à l'autre , & qui les diftingue
effentiellement.
و ر
» Les Partifans de la Mufique Françoi-
» fe , dit M. Dalembert , prétendent que
» le beau fimple en fait le caractère , &
» ils appellent fimple ce qui eft froid &
» commun , fans force , fans ame & fans
» idée. S'il y a des Sots qui penfent ainsi ,
ya
leur opinion ne doit pas être prife pour
le fuffrage de la Nation . Elle penfe que
tout ce qui eft beau eft fimple ; mais elle
ne pense pas que tout ce qui eft ſimple
foit beau. Peut -être le goût de la multitude
n'eft- il pas encore affez formé pour
être délicat & févère fur les nuances : mais
M. Dalembert avoue lui - même que les
beautés réelles enlèvent une admiration
unanime. J'en appelle encore aux fuccès
de M. Rameau ; j'en appelle à l'impreffion
que font fur les oreilles françoifes
les plus beaux morceaux des Opéra Italiens
, quoique affez mal exécutés dans
JUILLET. 1759. 79
nos concerts ; j'en appelle au fuccès des
intermèdes bouffons , qu'on ne fe laffe
point d'entendre avec des paroles Françoiſes.
» M. Rameau , dit M. Dalembert ,
» eût manqué fon but en allant plus loin ;
» il nous a donné non pas la meilleure Mufique
dont il fût capable , mais la meil-
» leure que nous puffions recevoir. » Je
fuis perfuadé que M. Rameau a fait de fon
mieux ; mais s'il a voulu nous ménager ,
Pergolefe & Venci n'ont pas eu la même
complaifance : or que l'on prenne au hafard
deux mille Auditeurs parmi les gens
cultivés , & qu'on exécute bien les morceaux
de récit obligé & les airs pathétiques
de l'Olimpiade & de l'Artaxerce ,
jofe affurer qu'ils feront applaudis avec
le même enthouſiafme que la harangue
de Tirtée & le monologue de Caftor.
Voyons cependant quel est le caractère
de ce qu'on appelle la Mufique Françoiſe,
& à quoi il tient qu'on ne la diftingue
plus de ce qu'on appelle la Mafique Italienne.
» Il y a , dit M. Dalembert , dans notre
» Mufique , trois choſes à conſidérer, le ré-
» citatif, les airs chantans & les fympho-
» nies. » Il reproche au récitatif de Lully
de manquer fouvent à la profodie de la
langue. C'eſt un fait qu'il a fans doute
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
"
ور
33
"
r
vérifié ; mais il n'eft point du tout effentiel
à notre récitatif de manquer à la
profodie
, c'eft une maladreffe du Muficien ,
& non pas un défaut de la Mufique. « Le
» récitatif des Italiens , dit-il , eft plus
analogue à leur langue que le récitatif
françois ne l'eft à la nôtre. Ils paroiffent
» avoir bien mieux étudié que nous la
marche & les inflexions de la voix dans
»la converfation. » Si cela eft , la faute
en eſt encore aux Compofiteurs François ,
qui , avec plus d'étude ou de talent, peuvent
égaler en cela les Italiens fans rien
changer à l'effence de la modulation fran
çoiſe ; car le chant devant être l'imitation
exagérée de la déclamation théâtrale , &
les infléxions du langage naturel n'étant
pas les mêmes dans le François que dans
Î'Italien , il s'enfuit que le chant françois
doit avoir une modulation notée fur les
accens de notre langue , comme le chant
des Italiens doit fuivre les intonations &
les inflexions de la teur.
M. Dalembert obferve que le récitatif
Italien déplaît à la plupart des oreilles
françoifes ; mais je doute que l'habitude
de l'entendre jointe à la connoiffance de
la langue italienne & de fa profodie nous
le fit gouter comme il le prétend. J'obferve
même que la plupart de ceux à qui le ré
JUILLET. 1759 .
81
citatif italien déplaît , aiment l'accent naturel
de la langue italienne ; enfin la maniere
dont les Italiens entendent leur
Opéra prouve affez qu'ils s'ennuvent euxmêmes
de cette eſpèce de déclamation ,
» dont la route uniforme & non interrompue
produit une monotonie infuppor
table. » M. Dalembert répond d'abord.
en récriminant. Il ajoute que la monotonie
du récitatif eft peut -être un mal nécef
faire,un inconvénient inévitable de la fcène
lyrique, par la raiſon, dit - il , que » dans une :
" Piéce de théâtre tout n'eft pas deftiné
» aux grands mouvemens des paffions, &
qu'il y a des momens de repos où le
Spectateur ne doit qu'écouter fans être
» ému ; que tout doit être chanté dans
» un Opéra , mais que tout ne doit pas
» être chanté de la même maniere, comme:
» dans le difcours tout n'eft pas dit du
» même ton, avec la même froideur & le
»même mouvement.
Selon cette regle au moins tout ce quij
eft vif & paffionné dans la fcène doit être
préfervé de la monotonie : or il me femble
qu'elle eft continue dans le récitatif italien;
mais je n'oferois prendre l'affirmative : je
n'en ai pas affez entendu. Paffons à la
conclufion de M. Dal. » Il doit donc #
avoir entre les airs & le récitatif nee
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
» différence marquée par l'étendue & la
qualité des fons , par la rapidité du débit
»& par le caractère de l'expreffion .
Il doit y avoir felon moi , proportions
gardées , la même différence qu'entre un
morceau de déclamation véhémente &
un morceau moins vifou plus tranquille ,
en forte que la modulation & l'expreffion
du récitatif approchent du caractère d'un
air paffionné à mefure que les paroles du
récitatif approchent elles mêmes du caractère
des paroles que l'air exprime. Ainfi
le récitatif fimple s'élevera par degré jufqu'au
point de véhémence où le récitatif
obligé lui fuccéde , & celui - ci juſqu'au
point où la violence du fentiment, la force
de l'image , en un mot l'expreffion des
paroles , demande les développemens de
la voix & les éclats d'un air chantant. On
diftinguera moins l'air d'avec le récitatif;&
tant mieux :le paffage fera plus naturel & la
gradation mieux obfervée. En effet pourquoi
veut- on une difference tranchantede
fun à l'autre? Un air pathétique eft-il un
morceau ifolé dans une Scène? Le comble
de l'art n'eft - il pas de préparer inſenſiblement
l'oreille & l'ame à cette vive
émotion ? Il eſt des circonstances où l'harmonie
doit caufer une révolution foudaine
, un ébranlement imprévu ; mais le
JUILLET. 1959. 83
Poëte alors prend foin lui- même de ménager
la furpriſe , & le Muficien n'a qu'à
fuivre la marche de la déclamation naturelle
, pour paffer du calme à l'emportement.
Cette exception ne détruit pas
la régle générale de graduer l'expreffion
du fentiment & d'éviter la monotonie.
Ce que je dis des airs paffionnés ou rapides
doit s'entendre des airs tendres ,
voluptueux, enjoués ou languiffans : comme
ils font le dernier degré d'expreffion
dans leur genre , & que l'harmonie en
foutient & en fortifie l'expreffion , ils
n'ont pas besoin pour être fentis du cɔntrafte
d'un récitatif monotone. Il y a
fans doute dans l'Opéra comme dans la
Tragédie des momens froids où une dé
clamation animée feroit un contre-fens ;
mais ces momens font rares & doivent
Pêtre. L'art d'écrire la fcéne lyrique eft
d'en faire un tiflu varié de fentimens &
d'images , & alors ce récitatif doit peindre
par fa mélodie ou l'image ou le lentiment
que la Pocfie lui préfente. Ainfi ni
le récitatif Italien , ni le récitatif François
ne me femble devoir être une décla
mation monotone.
» La nature du chant ordinaire , de ce
qu'on appelle proprement ainsi , com
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
fifte en trois chofes , pourſuit M. Da+
lembert , en ce que la marche Y eft
» plus lente que dans le difcours , en ce
» que l'on appuye fur les fons comme
» pour les faire gouter davantage à l'o-
» reille ; enfin en ce que les tons de la
» voix & les intervalles qu'elle parcourt ,
y varient fréquemment , & prefqu'à
chaque fyllabe. Le premier & le fe
» cond de ces caractéres n'appartiennent
point à un bon récitatif ; le troifiéme
doit à la vérité s'y trouver , mais d'une
→ maniere moins marquée que dans le
chant. D'un côté la rapidité du débit
rend la fucceffion des intervalles moins
fenfible dans le récitatif, & de l'autre
cette fuccceffion doit y être plus fré-
» quente que dans le difcours , mais moins
» que dans le chant ordinaire : voilà ce
que les Italiens ont fenti, voilà ce qu'ils
pratiquent avec raifon , & l'on ofe dire
avec fuccès.
03
29
Je ne fçais. fi je me trompe , mais il
me femble que le récitatif étant un genre
moyen entre le chant & le difcours ,
il doit participer en tout point de l'un &
de l'autre qu'ainfi la marche du réci–
ratif doit être moins rapide que celle du
difcours , & en général plus rapide que
celle du chant ; que dans le récitatif
on
JUILLET. 1759. $.5
doit appuyer fur les fons moins que
dans le chant , mais plus que dans la déclamation
naturelle ; qu'enfin les fons de
la voix doivent être plus variés & les intervalles
plus fenfibles que dans la déclamation,
comme ils doivent l'être moins
que dans le chant . M. Dalembert ne permet
au récitatif de differer du difcours
que dans ce dernier point , le premier &
le fecond caractère qu' attribue au chant
n'appartiennent point , dit- il , à un bon
récitatif : non fans doute au même degré
, mais je crois qu'il doit les avoir
dans une proportion moyenne , & comme
tenant le milieu entre le difcours &
le chant. Du refte je conviens avec M. D..
que le débit en eft perdu au Théâtre. Les
plus zélés Partiſans de Lully font les premiers
à l'avouer ; mais c'eft encore la
faute des Acteurs , & non pas celle de la
Mufique.
» Si le récitatif , comme tout le monde
» en convient , doit n'être qu'une décla
» mation notée , on peut en conclure ,
dit M. Dalembert , » qu'une des loix les
» plus eſſentielles à obſerver dans le réci—
» tatif , c'eſt de n'y pas faire parcourir à
» la voix un auffi grand efpace que dans
» le chant , & d'en régler l'étendue fur
» celle des tons de la voix dans la décla
86 MERCURE DE FRANCE.
" mation ordinaire. Le feul cas où l'on
puiffe fe permettre de fortir des limites
» naturelles de la voix , c'eſt dans certains
» momens où la voix , même en décla-
» mant , franchiroit ces limites ; encore
» ces momens doivent être rares , & même
ne fe rencontrer guère que dans le
» récitatif obligé , qui par fon objet , fon
" accompagnement & fon caractère , doit
" approcher un peu plus du chant . »
Ce n'eft qu'avec une extrême défiance
de moi - même que d'un principe pofé par
M. Dalembert , je tire une conféquence
oppofée à la fienne. Si le récitatif doit
être une déclamation notée , les intervalles
à parcourir doivent être fenfibles :
dans le chant la voix ne procéde que
par tons & par demi- tons , au lieu que
dans le difcours elle s'élève ou s'abbaiſſe
par degrés fouvent inappréciables.Si d'un
autre côté , comme l'a reconna M. Dalembert
, les tons & les intervalles que
parcourt la voix dans le récitatif , doivent
être plus variés que dans le diſcours , il
у a dans une période un plus grand nombre
d'intervalles à parcourir dans le récitatif
que dans le difcours . Or un plus grand
nombre de plus grands intervalles demandent
une plus grande étendue de voix : il
eft donc d'une néceffité indiſpenſable
JUILLET. 1759. 87
que dans le récitatif la voix franchiffe fes
limites naturelles , c'eft - à - dire , qu'elle
s'éleve & s'abbaiffe beaucoup plus que
dans le diſcours. Il y a longtemps que je
regarde la déclamation muſicale comme
fuivant à-peu- près les mêmes infléxions
que le langage naturel , mais formant ,
s'il eft permis de le dire , des ondulations
plus profondes . Suivant cette idée , la
raifon de la monotonie qui nous frappe
dans le récitatif Italien , n'eft pas difficile
à fentir : car les Italiens ne donnant à la
voix , dans leur récitatif, que fon étendue
naturelle , & les intervalles à parcourir
étant plus grands que dans le diſcours ,
il a fallu les reduire à un plus petit nombre
, & par conféquent réciter fur un
même ton ce qui dans la déclamation
naturelle exigeroit plufieurs inflexions différentes.
On dit que les Chanteurs habiles fçavent
fuppléer à ces inflexions : j'en ai
entendu qui paffoient pour tels , & ceuxlà
même m'ont paru monotones.
A l'é ard de notre récitatif , ayant un
plus grand etpace à parcourir , il eft
moins gêné , moins à l'étroit dans fa
marche ; d'où je conclus qu'un Artiſte
habile peut lui donner plus de variété .
Mais voici l'article important,
88 MERCURE DE FRANCE.
מ
ל כ
" Les cadences , les tenues , les ports
» de voix que nous y prodiguons feront
» toujours , dit M. Dalembert , un écueil
infurmontable au débit ou à l'agrément
» du récitatif: fila voix appuye fur tous
» ces ornemens , le récitatif traînera ; fi
» elle les précipite , il reffemblera à un
chant mutilé. Ne feroit- il pas poffible
» en fupprimant toutes ces entraves , de
" donner au récit François une forme
plus approchante de la déclamation ?
29
J'ignore cominent le Public recevroit
l'effai que M. D. propofe ; mais je connois
des Muficiens habiles & un grand
nombre de gens de goût que l'abus de
ces cadences , de ces tenues, de ces ports .
de voix excéde dans la déclamation mus
ficale , & qui applaudiroient bien fincéres
ment à la noble fimplicité d'un débit
plus naturel & plus rapide. Il fut untemps
où les Acteurs pafoient légérement
fur tous ces agrémens , & je ne crois pas
que la maniere de déclamer libre, fimple,
facile & noble qu'on applaudiffoit dans
Tevenard, fit un chant mutilé du récitatif
de Lully. Mais en fuppofant que quel--
qu'un ofât fupprimer tout-à-fait les ca→
dences , les ports de voix &c. il y auroit
an moyen bien avantageux , à ce qu'il
me femble, de fe dédommager de la
JUILLET. 1759.1 $9.
perte de tous ces petits agrémens , & de
donner à notre récitatif plus de chaleur
& de variété : ce feroit d'employer dans
les morceaux fufceptibles d'une expreffion
vive ou touchante , ce que les Italiens
appellent récitatif obligé , & quelquefois
des airs chantans à leur maniere ,
mais fans aucun de ces papillotages ridicules
qu'ils y mêlent pour faire briller la
voix. Le pathétique de ces morceaux eft
la feule fupériorité réelle que leur Opéra
ait fur le nôtre , & nos Muficiens modernes
ont fait des effais dans ce genre
qui annoncent le plus grand fuccès. Dès -
lors le Poëte d'accord avec le Muficien ,
ménageroit dans le cours de la Scène des
images vives , des traits de fentimens
tantôt plus doux , tantôt plus rapides , &
l'harmonie à chaque inftant ranimeroit le
récitatif : mais il ne faut pas ſe diffimuler
que la Scène ainſi variée eſt une
épreuve continuelle pour le talent du
Compofiteur.
On ne peut fe refufer aux réflexions de
M. Dalembert fur la vérité de l'expreffion
dans la déclamation muficale. Le morceau
de Dardanus qu'il en donne pour modèle
eft bien plus digne d'admiration que tout
ce qu'on a cité de Lully : Je ne prétends
pas, dit-il, » décider abfolument (quelque
.༡༠
90 MERCURE DE FRANCE
porté que je fois à la croire ) que notre
» récitatif réuffit fur le Théâtre de l'Opera
» étant débité comme je le propoſe à l'I-
» talienne & avec rapidité ... Mais il pa-
» roît au moins inconteftable qu'on doit
"rejetter tout récitatif qui étant débité de
»la forte hors du Théâtre , choquera
" groffièrement nos oreilles. C'est une
"preuve certaine que l'Artifte s'eft grof-
»fièrement écarté des tons de la Nature
» qu'il doit avoir toujours préfens. » Cette
règle me paroît infaillible ; toutefois M.
Rameau lui-même ne croit pas que la
modulation du chant doive être une imitation
fervilement exacte de la déclamation
naturelle. Il prétend que c'eſt l'harmonie
qui détermine furtout le caractère
de l'expreffion , & il m'en a donné
exemple les vers du Monologue de
Caftor,
"
Triftes apprêts , pâles flambeaux ,
Jours plus affreux que les ténébres ,
pour
qui dans le même ton & avec une modulation
différente , expriment le même
fentiment .
Le récitatif doit être fimple , naturel ,
expreffif & rapide. Je fuppofe qu'il eft tel
dans la bonne Mufique Italienne ; il l'eft
moins,fouvent, fi l'on veut,dans la Mufique
JUILLET. 1759 . 91
Françoife; mais il peut l'être ni la nature
de la Langue, ni celle de la Mufique, ni le
goût même de la Nation ne s'y oppofe; &
l'on tient encore par habitude aux petits
agrémens qu'on y a mêlés , au moins
defire- t- on que les Muficiens en foient
avares & que les Acteurs n'en abuſent
pas. L'étendue qu'on lui reproche au -delà
des limites de la déclamation naturelle ,
lui donne plus de variété : par -là il peut
s'élever par gradation jufqu'au chant qui
lui fuccéde , & le paffage de l'un à l'autre
en eft beaucoup plus naturel . Je ne vois
donc pas à cet égard de quoi défeſpérer
que nous ayons de bonne Mufique , ni
que pour la rendre telle il faille la dénaturer.
» Si le récitatif de nos Opéra nous
» ennuye , reprend M. Dalembert , les
>> airs chantans ne nous offrent guéres de
" quoi nous dédommager. Nous avons
déjà obfervé en général qu'ils différent
"trop peu du récitatif , cette reflemblan-
" ce fe remarque furtout dans les Scènes.
» Elle est un peu moindre entre le réci
" tatif des Scènes & quelques airs placés
» dans les divertiffemens , où nos Mufi-
» ciens modernes ont ofé quelquefois fe
donner carrière.
Les airs placés dans les Divertiffe
32,
MERCURE DE FRANCE.
mens ne doivent être comptés pour rien:
il faut les regarder comme les airs de
Danfes , deftinés à récréer les Spectateurs
& à donner de la variété au Spectacle.
Dans l'Opéra Italien , les Ariétes chantées
à la fin des Scènes par les Perfonnages les
plus intéreffés à l'action & quelquefois
dans les fituations les plus violentes , font
encore plus ridicules. Le mérite effentiel
de ces Ariétes & de nos petits airs
confifte à faire briller une jolie voix. Si le
Poëte y donne quelque image à peindre
au Muficien , fi le Muficien réuffit à la
rendre , c'eſt un agrément de plus ; mais
tout cela eft peu de chofe. Les Italiens
plus exercés que nous à ce badinage , y
excellent. Avec de l'exercice & du talent
nos Muficiens y excelleront auffi . Le goût
de la Nation leur laiffe toute liberté. Les
parodies des airs bouffons prouvent que
la Langue ne s'y oppofe pas ; la mufique
en eft partout également fufceptible , &
fi la répugnance que nous avons à entendre
badiner à tout propos fur une voyelle,
ne permet pas à nos Artiſtes de tirer d'un
A tout le parti qu'en tirent les Italiens ,
les pas. brillans de nos Danfeufes nous
dédommagent des fredons de leurs Chanteurs
efféminés . M. Dalembert avoue luimême
que du côté des fymphonies dan
JUILLET. 1759. 93
fantes nous avons de l'avantage fur eux.
Venons à quelque chofe de plus effentiel.
Les Italiens ont des airs pathétiques ,
& en grand nombre , & de la plus grande
beauté . Ces airs font gâtés par des agrémens
contre nature ; & quoi qu'on en
dife , Andromaque & Mérope ne doivent
dans leur douleur ni rouler un fon plaintif
, ni le terminer par un point d'orgue .
Cependant tel eft le caractère de cette
Mufique , le naturel de la modulation ,
le choix des fons qui accompagnent la
voix , & qui ajoutent à l'expreffion , en
un mot , la magie de l'art des Italiens
dans ces morceaux pathétiques , qu'ils
vous faififfent , vous pénètrent , vous attendriffent
quelquefois jufqu'aux larmes.
Ceft là réellement & dans le récitatif
accompagné , qu'ils font fupérieurs aux
François , c'eft la partie qu'on doit leur
envier , & dans laquelle nos plus fçavans
Artiftes ne doivent pas rougir de les prendre
pour Maîtres. Mais ce genre fublime
n'appartient pas plus à la Mufique Italienne
qu'à la Mufique Françoife , & il
n'eft pas plus mal -aifé aux Poctes François
qu'aux Poëtes Italiens d'y donner lieu.
En général les airs mefurés de nos Scènes
ne reffemblent point à cela ; mais la prière
de Théfée dans Hypolite , le Monologue
94
MERCURE DE FRANCE.
de Thelaire dans Caftor , la Harangue de
Tirtée , & bien d'autres, font de ce genre.
Il faut du génie pour y exceller ; mais
cette condition eſt la même pour les Italiens
& pour nous. Tous les Muficiens
d'Italie , à beaucoup près , n'y ont pas
réuffi , & c'eft furtout dans cette partie
que les Modernes dégénèrent : leur goût
pour les ponpons , s'il eft permis de le
dire , a tout gâté dans le pathétique , &
les Connoiffeurs regrettent amèrement la
fimplicité touchante de leurs anciens
Compofiteurs. C'est à ces modèles que
nos Muficiens doivent s'attacher ; mais le
grand mérite de ces morceaux , comme
l'obferve M. Dalembert , c'est d'être liés
à la fituation, & d'en augmenter l'intérêt :
ceci eft l'ouvrage du Poete , & l'on ne
peut trop louer le célèbre Métaſtaſe de
l'art avec lequel il a ménagé au Muficien
des tableaux pathétiques , des fituations
violentes , des mouvemens pleins de chaleur
& de force à exprimer dans les airs.
» Point de véritable chant fans expreffion
, dit notre Philofophe , & c'eft en
» quoi la Mufique des Italiens excelle ;
» il n'eft aucun genre de fentiment dont
» elle ne fourniffe des modèles inimita-
» bles. Tantôt douce & infinuante , tan-
» tôt folâtre & gaye , tantôt fimple &
"
JUILLET. 1759 . 95
» naïve , tantôt enfin fublime & pathéti-
» que ; tour- à-tour elle nous charme ,
» nous enléve & nous déchire. » Tout
cela eft vrai , hors inimitable , qu'on ne
doit pas prendre à la lettre. Les encou
ragemens , l'émulation , la rivalité , le
concours nombreux des Artiftes , la direction
générale des efprits vers un objet
, le gout paffionné d'une Nation pour
un Art , font les caufes infaillibles de fes
progrès , & de tout cela réfulte le fuccès
de la Mufique en Italie. Il n'eft pas jufqu'à
l'humanité même que les Italiens
n'y ayent facrifié. Notre goût léger &
tranquille n'a pas excité la même fermentation
, les mêmes efforts , le même
concours. On fe contente dans nos Eglifes
de pfalmodier les louanges de Dieu ;
nos villes n'ont pas toutes un Opéra magnifique
; les dépenfes de la Nobleffe
Françoife & des Citoyens opulens ne fe
tournent pas de ce côté ; nous laiffons à
nos enfans la voix que leur a donnée la
Nature. Il n'eft pas étonnant que les
Italiens ayent été plus loin que nous
dans un Art qu'ils adorent & que nous
aimons foiblement. Mais cet avantage
n'eft dû ni à leur Langue ni à leur Mufique
, & il ne tient qu'aux Muficiens de
génie de prouver qu'il eft très - poffible de
96 MERCURE DE FRANCE.
compofer fur des vers François, par exemple
fur ceux de Quinault , des morceaux
de Mufique comparables à ceux que
nous admirons le plus dans les Opéra Italiens.
Mais le génie eft une chofe rare dans
tous les Pays du Monde : ce n'eſt que
parmi le grand nombre de ceux qui s'exercent
dans un Art que les talens fupérieurs
fe découvrent : en France un Muficien
excellent s'éléve par hafard ; en Italie
il n'eſt preſque pas poffible qu'il n'en paroiffe
quelqu'un dans le nombre. Voilà ce
qui retardera vraiſemblablement la pérfection
de ce qu'on appelle notre Mufique,
& qui au fond n'eft que la Mufique de
toutes les Nations , modifiée ſelon le génie
& le caractère d'une Langue moins
docile , peut- être , moins fonore que l'Italien
, mais affez fléxible , affez harmo
nieufe pour ne fe refufer à aucune forte
d'expreffion , & pour recevoir tous les
genres de modulation & de mouvement.
M. Dal. trouvera peut-être que j'ai trop
infifté fur une difpute de mots , en niant
que les fautes de nos Muficiens foient les
défauts de notre Mufique . Mais ce n'eſt
pas pour lui que je m'attache à lever
l'équivoque , & je le prie de trouver bon
que je diftingue encore au fujet des accompagnemens.
"
» La
JUILLET. 1759 . 97
>>
La fureur de nos Muficiens Fran-
» çois eft , dit- il , d'entaffer parties fur
parties . C'eft dans le bruit qu'il font
» confifter l'effet ... Une harmonie bien
» entendue nourrit & foutient agréable-
» ment le chant ; alors l'oreille la moins
exercée fait naturellement & fans étude
» une égale attention à toutes les parties :
fon plaifir continue d'être un , parce
" que fon attention quoique portée fur
» différens objets eft toujours une. C'est
en quoi confifte un des principaux
" charmes de la bonne Mufique Italien-
"ne. » Et pourquoi non pas de la bonne
Mufique Françoife ? N'a - t - elle point
d'exemple de cette unité , je ne les ai pas
tous préfents , mais je me fouviens d'un
morceau du Prologue des Indes Galantes ,
La gloire vous appelle ,
d'une mufette des Talens lyriques ,"
Suivons les loix ,
d'une Ariéte de Platée
Quittez , Nymphes , quittez vos demeures profondes.
le
Et de beaucoup d'autres airs où certainement
la mélodie n'eft pas couverte par
bruit des inftrumens où l'harmonie loin
II. Vol.
›
E
98 MERCURE DE FRANCE.
de jetter de la confufion dans l'oreille ,
ajoute un nouveau charme au plaifir que
lui fait le chant : & fi quelques-uns de
nos Muficiens donnent fouvent dans le
défaut que M. Dalembert leur reproche ,
tout ce qu'on en doit conclure , c'eft
que la bonne Mufique eft rare en France
comme elle l'eft plus ou moins partout.
La mefure , dit M. Dalembert , man-
» que à notre Mufique par plufieurs rai-
» fons ; par l'incapacité de la plupart de
» nos Acteurs , par la nature de notre
» chant , par celle des prétendus agré
» mens dont nous le chargeons » : Je fouf
cris à la première de ces raifons , mais
j'ofe douter des deux autres. Une meſure
moins articulée n'en eſt pas moins exacte ;
il faut feulement une oreille plus jufte
pour l'obferver , comme pour éviter en
la fuivant les écueils trop fréquens fans
doute des prétendus agrémens du chant.
A l'égard de la variété des mouvemens,
je vais haſarder une choſe bien hardie ;
mais je parle en homme qui n'a dans cet
art que le pur inftinct de la Nature.
» Nous ne fçaurions nous perfuader , dit
M. Dalembert , » grace à la fineffe de no-
>> tre tact en Mufique , qu'une meſure
vive & rapide puiffe exprimer un autre
fentiment que la joie comme fi une
JUILLET. 1759 : 99
» douleur vive & furieufe parloit lente-
» ment. » Je fuis très- perfuadé , comme
tout homme qui a réfléchi , que le mouvement
de la Mufique doit fuivre celui
de l'ame , & que tout ſentiment vif &
rapide doit être rendu tel qu'il eft : cependant
, obſerve M. Dalembert , » les mor-
» ceaux vifs du Stabat , exécutés gaîment
» au Concert - fpirituel , ont paru des
>> contrefens à plufieurs de ceux qui les
» ont entendus. » J'avoue que je fuis de
ce nombre , & ce n'eft pas feulement la
gaîté qui m'en a déplu. Que l'on chante
comme on voudra l'air que Pergoleſe a
a mis fur ces paroles ,
Cujus animam gementem ,
je trouverai encore déplacé le mouvement
vif à deux temps , par la raiſon que l'affiction
& la douleur profonde ne font
pas de ces fentimens rapides dont parle
M. Dalembert , & que la nature répugne
en moi au mouvement qu'on leur a donné
: il en eft de même de quelques autres
morceaux de cet ouvrage , où il y en a de
ſublimes , mais où vraiſemblablement le
Muficien a été obligé de renoncer quelquefois
à la vérité de l'expreffion pour
éviter la monotonie.
Enfin M. Dalembert examine fi l'on
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
peut tranfporter à la Langue Françoife
les beautés de la Mufique Italienne . Il
penſe qu'oui , & je n'en doute pas : il ne
s'agit que de nous entendre . Notre Langue
, ou plutôt notre goût , fe refuſe aux
badinages de la voix dans le férieux pathétique
, fur une fyllabe qui ne fignifie
rien. Ainfi tout ce qui n'eft que du ramage
eft interdit à nos Muficiens dans
une Scène inté: effante. Or M. Dalembert
avoue que tout cela eft de mauvais goût
même dans la Mufique Italienne , & il
reproche aux Modernes de l'avoir char
gée de ces vains ornemens. La Mufique
bouffonne en eft plus fufceptible ; nous
l'avons unanimement adoptée , & nos
premiers effais ont prouvé que notre Langue
s'en accommodoit à merveille : mais
il s'agit ici de la Mufique de nos Tragédies
, & il eft certain que dans ce genre
ces badinages ne font pas des beautés .
La fimplicité des accompagnemens ,
l'unité de deffein & d'expreffion du chant
avec l'harmonie qui l'accompagne , n'eſt
pas plus difficile à obferver fur des paro
les Françoifes que fur des paroles Italiennes
; c'eft un fait inconteftable , & que
l'expérience a déja prouvé.
La vérité , la force de l'expreffion dans
la mélodie & dans l'harmonie , le choix
JUILLET. 1759.
ΙΟΙ
des tons & des modes , le nombre & le
mouvement le plus analogue au fentiment
ou à l'image que l'on doit rendre ,
la préciſion même de la meſure , tout cela
eft compatible avec des paroles Françoiſes
comme avec des paroles Italiennes.
La profodie de notre Langue n'eft peutêtre
pas aflez déterminée ; mais elle n'en
eft
que plus docile aux mouvemens qu'on
veut lui donner. Nos fyllabes abſolument
muettes font bannies de la Poëfie lyrique
, & l'E féminin foutenu d'une confonne
, eft affez fenfible dans le chant ,
comme dans le nombre des vers , pour
appuyer une note brève. Que le Poëte
fcache manier la Langue , qu'il foit d'accord
avec le Muficien , les difficultés de
la profodie feront facilement ou applanies
ou éludées .
De tous les reproches faits à ce qu'on
appelle la Mufique Françoife , il n'y en a
donc qu'un feul qui porte fur un vice inhérent
& diftinctif, fi c'en eft un: je parle des
prétendus agrémens de notre récitatif.
La manière dont il eft chanté , la lenteur,
les cris qu'on y met , font des défauts généralement
reconnus & blâmés par tous
les
gens de goût J'ai déjà obfervé qu'ils
font du Compofiteur ou de l'exécutant ,
non de la Mufique. Il n'en eft pas de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
même des ports de voix , des tenues , &
de ce qu'on appelle des cadences . Tout
cela eft indépendant du caractère de la
Langue ; elle fe prêteroit mieux encore à
la fimplicité , à la rapidité d'une déclamation
plus naturelle , qu'aux agrémens
faux ou vrais de ce récitatif chanté . Mais
le Public y tient encore , & fi quelque
chofe diftingue la Mufique Françoiſe , c'eſt
ce caractère attaché au récitatif par le
goût unanime de la Nation. Dans tout le
refte , le Muficien a toute fa liberté , &
l'Art toute ſon étendue. Eſt- ce un défaut,
n'en est-ce pas un ? Faut - il fupprimer
abſolument ces tenues , ces ports de voix,
ces cadences , ou feulement en être moins
prodigue & dans la compofition & dans
l'exécution ? En un mot , devons - nous
préférer un récitatif que les Italiens euxmêmes
ne daignent pas entendre , tout
excellent qu'on le fuppofe , à un récitatif
qui fe fait écouter avec plaifir quand il eſt
chanté avec goût ? C'eft ce qu'il ne m'appartient
pas de décider : mais après tout,
ces agrémens ne pourroient être défectueux
qu'autant qu'ils affoibliroient l'expreffion
du pathétique , & ils ne l'affoibliroient
point fi on les paffoit légèrement.
Du refte , toutes les beautés réelles de
CE
103 JUILLET. 1759 .
es.
COTE
apparla
Mufique font reconnues les mêmes par
les François & par les Italiens ; ils ne
goutent pas tout ce que nous applaudiffons
, nous ne goutons pas tout ce qu'ils
applaudiffent chaque Nation a fes
préjugés , mais l'une & l'autre fe réuniffent
en faveur de ce qui peint vivement
& fidèlement la nature , & tant pis
pour celle des deux qui auroit l'orgueil
de ne trouver beau que ce qui lui
tient. J'en reviens donc à ma propofition.
Il n'y a que deux fortes de Mufique , la
bonne & la mauvaiſe ; la mauvaiſe foifonne
partout , & même en Italie ; la
bonne eft rare partout , & plus rare , fi
l'on veut , en France ; mais en France
mêm , la bonne Mufique fera toujours
applaudie avec entoufiafme , comme elle
l'a été. Nous ne fommes pas encore affez
délicats ou plutôt affez difficiles ; mais
cela vient de ce que nous ne fommes pas
affez riches on s'accoutume naturellement
à aimer ce que l'on a , mais on n'en
eft pas moins fenfible au plaifir de trouver
quelque chofe de mieux ; on l'eft peutêtre
davantage. Ce feroit mal juger par
exemple du goût de celui qui applaudit
en Province une mauvaiſe Actrice , que
de le croire incapable de fentir & d'apprécier
le talent de Mlle Clairon.
fur la liberté de la Mufique. I Ve vol.
des Mélanges de Littérature , d'Hiftoire,
& de Philofophie.
L
Es réfléxions de M. Dalembert fur
la liberté de la Mufique , ou plutôt ſur
les avantages de la Mufique Italienne
comparée à la nôtre , trouveroient parmi
nous moins de Contradicteurs qu'il ne
penfe s'il les avoit réduites à ce qu'elles
ont d'effentiel. Ceft un principe reçu
en France comme en Italie & partout
ailleurs , que la Mufique doit exprimer
& peindre. Il ne s'agit que de fçavoir en
quoi l'Art s'éloigne ou s'approche de ce
but , foit dans la Mufique Françoife , foir
dans la Mufique Italienne . Les morceaux
de l'une & de l'autre qui rendront vivement
la nature , feront les modèles de
· la bonne Mufique ; les morceaux qui
manqueront de coloris ou de deffein ,
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
feront les exemples de la mauvaiſe , & il
n'y aura dès-lors que deux fortes de Mufique
au monde , fçavoir , la bonne &
la mauvaiſe. Dire que la Mufique Françoiſe
eft la mauvaife , & que l'Italienne
eſt la bonne , c'eft fuppofer dans l'une
un principe vicieux par effence , dans
l'autre un caractère de beauté & de bonté
inimitable ; c'eft du moins ainfi qu'on
l'entend , & voilà pourquoi l'on n'eft
point d'accord. Examinons la choſe en
détail .
M. Dalembert reconnoît que la forme
de notre Opéra eft fans comparaifon plus
variće & plus agréable que celle de l'Opéra
Italien. » Chez nous , dit - il , la
Comédie eft le fpectacle de l'efprit , la
» Tragédie celui de l'ame , l'Opéra celui
» des fens. J'admets cette diſtinction ,
pourvu que le caractere dominant attri
bué à chacun de ces Spectacles ne foit
pas exclufif; car je ne penfe point que l'il-
Jufion & l'intérêt foient bannis duThéâtre
du merveilleux. M. D. avoue qu'une ſcène
en Mufique nous arrache quelquefois des
Jarmes , c'eft avouer que le chant n'exclut
point le pathétique de l'expreffion. Il
ajoute que fi la Mufique touchante fait
couler nos pleurs , c'eſt toujours en allant
au coeur par les fens , & qu'elle différe en
<
JUILLET. 1759. 75
cela de la Tragédie déclamée qui va au
coeur par la peinture & le développement
des paffions . Mais les impreffions que la
peinture , le développement des paffions
fait fur l'ame , y vont de même par les
fens , foit qu'on déclame ou que l'on
chante . L'attendriffement que le chant
nous caufe, tient plus de l'émotion phyfique
de l'organe , je l'avoue ; mais il n'en
a pas moins pour premier principe une
affection de l'ame exprimée par le chant .
M. Dalembert reconnoît lui-même que
» la Mufique n'eft propre par fa nature
qu'à rendre avec énergie les impreffions
» vives , les fentimens profonds , les paí-
>> fions violentes , ou à peindre les objets
»qui les font naître . »
La que
preuve
en eft
la Mufique
qui ne peint
rien , eft une Mufique
infipide
.
Auffi M. de Fontenelle
demandoit
-il ,
Sonate , que me veux- tu ? que le merveilleux
, le chant
lui - même
& tout ce qui s'éloigne
de la nature
rende
l'illu- fion plus foible
& l'intérêt
moins
vif, cela doit être ; mais cela prouve
feulement que l'Opéra
eft moins
pathétique
, moins intéreffant
que la Tragédie
, fans toutefois
être réduit
à la feule émotion
des fens. La plupart
même
des réfléxions
de M. Dalembert
portent
fur ce principe
, Que
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'Opéra doit affecter l'ame par l'expreffion
du fentiment , & l'imagination par
la force & la vérité des peintures .
Il eſt donc de l'effence de ce ſpectacle
de réunir tout ce qui peut charmer la vue
& l'oreille , étonner ou flatter l'imagination
, émouvoir l'ame & l'attendrir.
L'Opéra Italien donne moins au plaifir
des yeux, pour s'attacher aux affections
de l'ame : mais il manque l'un de fes objets
, & il ne remplit jamais l'autre . Les
Tragédies de Métaftafe , en mufique, n'ont
ni l'intérêt de celles de Racine , ni le
charme de celles de Quinault ; c'est l'opinion
de M. Dalembert , & fi les Italiens
font de bonne foi , ils avoueront
qu'elle eft fondée .
و د
» Si nous étions réduits à l'alternative
» ou de conſerver notre Opéra tel qu'il eſt
» ou d'y fubftituer l'Opéra Italien; peutêtre
conclut M. Dalembert , » ferions-
» nous bien de prendre le premier parti..
» Mais ne feroit- il pas poffible en confer
» vant le genre de notre Opéra tel qu'il
eft , d'y faire par rapport à la Mufique
» des changemens qui le rendroient bien-
" tôt fupérieur à l'Opéra Italien ? » A cette
propofition il n'eft perfonne qui n'applaudiffe
. Mais celle - ci ne fera pas auffi unani
mement reçue. » Il paroît que le feul
"
JUILLET: 1759. 77
» moyen d'y parvenir eft de fubftituer ,
» s'il eft poffible , la Mufique Italienne à
» la Françoife ». Voyons ce qu'il entend
par-là.
» Nous fuppofons , dit - il , comme un'
» fait qui n'a pas befoin d'être prouvé ,
» la fupériorité de la Mufique Italienne
» fur la nôtre ».
J'entends à merveille ce que c'eft que
la diſtinction de deux Langues , & la
fupériorité de l'une fur l'autre ; mais je
n'entends pas la diftinction de deux Mu
fiques. Une Langue a des mots, des tours,
des nombres , une harmonie, une fyntaxe ,
une profodie qui lui font propres , & qui
lui donnent les moyens d'exprimer ce
qu'une autre Langue ne peut rendre. Mais
les tons , les modes , les mouvemens ,
Pharmonie & la mélodie de la Mufique ,
font les mêmes dans tous les Pays du
monde. Il n'y a donc qu'une feule Mufique
: c'eft une Langue univerfelle que les
uns parlent mieux que les autres ; mais il
n'eft décidé nulle- part qu'on doive parler
mal cette Langue . Je fuppofe que le plus
grand nombre des Muficiens François
ayent fait de mauvaiſe Muſique , & que
la Nation l'ait goutée , ne connoiffant ou
n'ayant rien de mieux : s'eft - elle refuſée
à la bonne , dès qu'on lui en a préfenté ?
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Le préjugé a-t-il fait tomber Hyppolite ,
Caftor , Pigmalion , &c. Le goût de la
Nation n'a donc pas donné à la mauvaiſe
Mufique une préférence exclufive fur la
bonne la Mufique Françoife peut donc
être excellente , comme la Mufique Italienne
peut être mauvaiſe ; & jufques- là
je ne vois entr'elles rien qui foit propre
à l'une ou à l'autre , & qui les diftingue
effentiellement.
و ر
» Les Partifans de la Mufique Françoi-
» fe , dit M. Dalembert , prétendent que
» le beau fimple en fait le caractère , &
» ils appellent fimple ce qui eft froid &
» commun , fans force , fans ame & fans
» idée. S'il y a des Sots qui penfent ainsi ,
ya
leur opinion ne doit pas être prife pour
le fuffrage de la Nation . Elle penfe que
tout ce qui eft beau eft fimple ; mais elle
ne pense pas que tout ce qui eft ſimple
foit beau. Peut -être le goût de la multitude
n'eft- il pas encore affez formé pour
être délicat & févère fur les nuances : mais
M. Dalembert avoue lui - même que les
beautés réelles enlèvent une admiration
unanime. J'en appelle encore aux fuccès
de M. Rameau ; j'en appelle à l'impreffion
que font fur les oreilles françoifes
les plus beaux morceaux des Opéra Italiens
, quoique affez mal exécutés dans
JUILLET. 1759. 79
nos concerts ; j'en appelle au fuccès des
intermèdes bouffons , qu'on ne fe laffe
point d'entendre avec des paroles Françoiſes.
» M. Rameau , dit M. Dalembert ,
» eût manqué fon but en allant plus loin ;
» il nous a donné non pas la meilleure Mufique
dont il fût capable , mais la meil-
» leure que nous puffions recevoir. » Je
fuis perfuadé que M. Rameau a fait de fon
mieux ; mais s'il a voulu nous ménager ,
Pergolefe & Venci n'ont pas eu la même
complaifance : or que l'on prenne au hafard
deux mille Auditeurs parmi les gens
cultivés , & qu'on exécute bien les morceaux
de récit obligé & les airs pathétiques
de l'Olimpiade & de l'Artaxerce ,
jofe affurer qu'ils feront applaudis avec
le même enthouſiafme que la harangue
de Tirtée & le monologue de Caftor.
Voyons cependant quel est le caractère
de ce qu'on appelle la Mufique Françoiſe,
& à quoi il tient qu'on ne la diftingue
plus de ce qu'on appelle la Mafique Italienne.
» Il y a , dit M. Dalembert , dans notre
» Mufique , trois choſes à conſidérer, le ré-
» citatif, les airs chantans & les fympho-
» nies. » Il reproche au récitatif de Lully
de manquer fouvent à la profodie de la
langue. C'eſt un fait qu'il a fans doute
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
"
ور
33
"
r
vérifié ; mais il n'eft point du tout effentiel
à notre récitatif de manquer à la
profodie
, c'eft une maladreffe du Muficien ,
& non pas un défaut de la Mufique. « Le
» récitatif des Italiens , dit-il , eft plus
analogue à leur langue que le récitatif
françois ne l'eft à la nôtre. Ils paroiffent
» avoir bien mieux étudié que nous la
marche & les inflexions de la voix dans
»la converfation. » Si cela eft , la faute
en eſt encore aux Compofiteurs François ,
qui , avec plus d'étude ou de talent, peuvent
égaler en cela les Italiens fans rien
changer à l'effence de la modulation fran
çoiſe ; car le chant devant être l'imitation
exagérée de la déclamation théâtrale , &
les infléxions du langage naturel n'étant
pas les mêmes dans le François que dans
Î'Italien , il s'enfuit que le chant françois
doit avoir une modulation notée fur les
accens de notre langue , comme le chant
des Italiens doit fuivre les intonations &
les inflexions de la teur.
M. Dalembert obferve que le récitatif
Italien déplaît à la plupart des oreilles
françoifes ; mais je doute que l'habitude
de l'entendre jointe à la connoiffance de
la langue italienne & de fa profodie nous
le fit gouter comme il le prétend. J'obferve
même que la plupart de ceux à qui le ré
JUILLET. 1759 .
81
citatif italien déplaît , aiment l'accent naturel
de la langue italienne ; enfin la maniere
dont les Italiens entendent leur
Opéra prouve affez qu'ils s'ennuvent euxmêmes
de cette eſpèce de déclamation ,
» dont la route uniforme & non interrompue
produit une monotonie infuppor
table. » M. Dalembert répond d'abord.
en récriminant. Il ajoute que la monotonie
du récitatif eft peut -être un mal nécef
faire,un inconvénient inévitable de la fcène
lyrique, par la raiſon, dit - il , que » dans une :
" Piéce de théâtre tout n'eft pas deftiné
» aux grands mouvemens des paffions, &
qu'il y a des momens de repos où le
Spectateur ne doit qu'écouter fans être
» ému ; que tout doit être chanté dans
» un Opéra , mais que tout ne doit pas
» être chanté de la même maniere, comme:
» dans le difcours tout n'eft pas dit du
» même ton, avec la même froideur & le
»même mouvement.
Selon cette regle au moins tout ce quij
eft vif & paffionné dans la fcène doit être
préfervé de la monotonie : or il me femble
qu'elle eft continue dans le récitatif italien;
mais je n'oferois prendre l'affirmative : je
n'en ai pas affez entendu. Paffons à la
conclufion de M. Dal. » Il doit donc #
avoir entre les airs & le récitatif nee
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
» différence marquée par l'étendue & la
qualité des fons , par la rapidité du débit
»& par le caractère de l'expreffion .
Il doit y avoir felon moi , proportions
gardées , la même différence qu'entre un
morceau de déclamation véhémente &
un morceau moins vifou plus tranquille ,
en forte que la modulation & l'expreffion
du récitatif approchent du caractère d'un
air paffionné à mefure que les paroles du
récitatif approchent elles mêmes du caractère
des paroles que l'air exprime. Ainfi
le récitatif fimple s'élevera par degré jufqu'au
point de véhémence où le récitatif
obligé lui fuccéde , & celui - ci juſqu'au
point où la violence du fentiment, la force
de l'image , en un mot l'expreffion des
paroles , demande les développemens de
la voix & les éclats d'un air chantant. On
diftinguera moins l'air d'avec le récitatif;&
tant mieux :le paffage fera plus naturel & la
gradation mieux obfervée. En effet pourquoi
veut- on une difference tranchantede
fun à l'autre? Un air pathétique eft-il un
morceau ifolé dans une Scène? Le comble
de l'art n'eft - il pas de préparer inſenſiblement
l'oreille & l'ame à cette vive
émotion ? Il eſt des circonstances où l'harmonie
doit caufer une révolution foudaine
, un ébranlement imprévu ; mais le
JUILLET. 1959. 83
Poëte alors prend foin lui- même de ménager
la furpriſe , & le Muficien n'a qu'à
fuivre la marche de la déclamation naturelle
, pour paffer du calme à l'emportement.
Cette exception ne détruit pas
la régle générale de graduer l'expreffion
du fentiment & d'éviter la monotonie.
Ce que je dis des airs paffionnés ou rapides
doit s'entendre des airs tendres ,
voluptueux, enjoués ou languiffans : comme
ils font le dernier degré d'expreffion
dans leur genre , & que l'harmonie en
foutient & en fortifie l'expreffion , ils
n'ont pas besoin pour être fentis du cɔntrafte
d'un récitatif monotone. Il y a
fans doute dans l'Opéra comme dans la
Tragédie des momens froids où une dé
clamation animée feroit un contre-fens ;
mais ces momens font rares & doivent
Pêtre. L'art d'écrire la fcéne lyrique eft
d'en faire un tiflu varié de fentimens &
d'images , & alors ce récitatif doit peindre
par fa mélodie ou l'image ou le lentiment
que la Pocfie lui préfente. Ainfi ni
le récitatif Italien , ni le récitatif François
ne me femble devoir être une décla
mation monotone.
» La nature du chant ordinaire , de ce
qu'on appelle proprement ainsi , com
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
fifte en trois chofes , pourſuit M. Da+
lembert , en ce que la marche Y eft
» plus lente que dans le difcours , en ce
» que l'on appuye fur les fons comme
» pour les faire gouter davantage à l'o-
» reille ; enfin en ce que les tons de la
» voix & les intervalles qu'elle parcourt ,
y varient fréquemment , & prefqu'à
chaque fyllabe. Le premier & le fe
» cond de ces caractéres n'appartiennent
point à un bon récitatif ; le troifiéme
doit à la vérité s'y trouver , mais d'une
→ maniere moins marquée que dans le
chant. D'un côté la rapidité du débit
rend la fucceffion des intervalles moins
fenfible dans le récitatif, & de l'autre
cette fuccceffion doit y être plus fré-
» quente que dans le difcours , mais moins
» que dans le chant ordinaire : voilà ce
que les Italiens ont fenti, voilà ce qu'ils
pratiquent avec raifon , & l'on ofe dire
avec fuccès.
03
29
Je ne fçais. fi je me trompe , mais il
me femble que le récitatif étant un genre
moyen entre le chant & le difcours ,
il doit participer en tout point de l'un &
de l'autre qu'ainfi la marche du réci–
ratif doit être moins rapide que celle du
difcours , & en général plus rapide que
celle du chant ; que dans le récitatif
on
JUILLET. 1759. $.5
doit appuyer fur les fons moins que
dans le chant , mais plus que dans la déclamation
naturelle ; qu'enfin les fons de
la voix doivent être plus variés & les intervalles
plus fenfibles que dans la déclamation,
comme ils doivent l'être moins
que dans le chant . M. Dalembert ne permet
au récitatif de differer du difcours
que dans ce dernier point , le premier &
le fecond caractère qu' attribue au chant
n'appartiennent point , dit- il , à un bon
récitatif : non fans doute au même degré
, mais je crois qu'il doit les avoir
dans une proportion moyenne , & comme
tenant le milieu entre le difcours &
le chant. Du refte je conviens avec M. D..
que le débit en eft perdu au Théâtre. Les
plus zélés Partiſans de Lully font les premiers
à l'avouer ; mais c'eft encore la
faute des Acteurs , & non pas celle de la
Mufique.
» Si le récitatif , comme tout le monde
» en convient , doit n'être qu'une décla
» mation notée , on peut en conclure ,
dit M. Dalembert , » qu'une des loix les
» plus eſſentielles à obſerver dans le réci—
» tatif , c'eſt de n'y pas faire parcourir à
» la voix un auffi grand efpace que dans
» le chant , & d'en régler l'étendue fur
» celle des tons de la voix dans la décla
86 MERCURE DE FRANCE.
" mation ordinaire. Le feul cas où l'on
puiffe fe permettre de fortir des limites
» naturelles de la voix , c'eſt dans certains
» momens où la voix , même en décla-
» mant , franchiroit ces limites ; encore
» ces momens doivent être rares , & même
ne fe rencontrer guère que dans le
» récitatif obligé , qui par fon objet , fon
" accompagnement & fon caractère , doit
" approcher un peu plus du chant . »
Ce n'eft qu'avec une extrême défiance
de moi - même que d'un principe pofé par
M. Dalembert , je tire une conféquence
oppofée à la fienne. Si le récitatif doit
être une déclamation notée , les intervalles
à parcourir doivent être fenfibles :
dans le chant la voix ne procéde que
par tons & par demi- tons , au lieu que
dans le difcours elle s'élève ou s'abbaiſſe
par degrés fouvent inappréciables.Si d'un
autre côté , comme l'a reconna M. Dalembert
, les tons & les intervalles que
parcourt la voix dans le récitatif , doivent
être plus variés que dans le diſcours , il
у a dans une période un plus grand nombre
d'intervalles à parcourir dans le récitatif
que dans le difcours . Or un plus grand
nombre de plus grands intervalles demandent
une plus grande étendue de voix : il
eft donc d'une néceffité indiſpenſable
JUILLET. 1759. 87
que dans le récitatif la voix franchiffe fes
limites naturelles , c'eft - à - dire , qu'elle
s'éleve & s'abbaiffe beaucoup plus que
dans le diſcours. Il y a longtemps que je
regarde la déclamation muſicale comme
fuivant à-peu- près les mêmes infléxions
que le langage naturel , mais formant ,
s'il eft permis de le dire , des ondulations
plus profondes . Suivant cette idée , la
raifon de la monotonie qui nous frappe
dans le récitatif Italien , n'eft pas difficile
à fentir : car les Italiens ne donnant à la
voix , dans leur récitatif, que fon étendue
naturelle , & les intervalles à parcourir
étant plus grands que dans le diſcours ,
il a fallu les reduire à un plus petit nombre
, & par conféquent réciter fur un
même ton ce qui dans la déclamation
naturelle exigeroit plufieurs inflexions différentes.
On dit que les Chanteurs habiles fçavent
fuppléer à ces inflexions : j'en ai
entendu qui paffoient pour tels , & ceuxlà
même m'ont paru monotones.
A l'é ard de notre récitatif , ayant un
plus grand etpace à parcourir , il eft
moins gêné , moins à l'étroit dans fa
marche ; d'où je conclus qu'un Artiſte
habile peut lui donner plus de variété .
Mais voici l'article important,
88 MERCURE DE FRANCE.
מ
ל כ
" Les cadences , les tenues , les ports
» de voix que nous y prodiguons feront
» toujours , dit M. Dalembert , un écueil
infurmontable au débit ou à l'agrément
» du récitatif: fila voix appuye fur tous
» ces ornemens , le récitatif traînera ; fi
» elle les précipite , il reffemblera à un
chant mutilé. Ne feroit- il pas poffible
» en fupprimant toutes ces entraves , de
" donner au récit François une forme
plus approchante de la déclamation ?
29
J'ignore cominent le Public recevroit
l'effai que M. D. propofe ; mais je connois
des Muficiens habiles & un grand
nombre de gens de goût que l'abus de
ces cadences , de ces tenues, de ces ports .
de voix excéde dans la déclamation mus
ficale , & qui applaudiroient bien fincéres
ment à la noble fimplicité d'un débit
plus naturel & plus rapide. Il fut untemps
où les Acteurs pafoient légérement
fur tous ces agrémens , & je ne crois pas
que la maniere de déclamer libre, fimple,
facile & noble qu'on applaudiffoit dans
Tevenard, fit un chant mutilé du récitatif
de Lully. Mais en fuppofant que quel--
qu'un ofât fupprimer tout-à-fait les ca→
dences , les ports de voix &c. il y auroit
an moyen bien avantageux , à ce qu'il
me femble, de fe dédommager de la
JUILLET. 1759.1 $9.
perte de tous ces petits agrémens , & de
donner à notre récitatif plus de chaleur
& de variété : ce feroit d'employer dans
les morceaux fufceptibles d'une expreffion
vive ou touchante , ce que les Italiens
appellent récitatif obligé , & quelquefois
des airs chantans à leur maniere ,
mais fans aucun de ces papillotages ridicules
qu'ils y mêlent pour faire briller la
voix. Le pathétique de ces morceaux eft
la feule fupériorité réelle que leur Opéra
ait fur le nôtre , & nos Muficiens modernes
ont fait des effais dans ce genre
qui annoncent le plus grand fuccès. Dès -
lors le Poëte d'accord avec le Muficien ,
ménageroit dans le cours de la Scène des
images vives , des traits de fentimens
tantôt plus doux , tantôt plus rapides , &
l'harmonie à chaque inftant ranimeroit le
récitatif : mais il ne faut pas ſe diffimuler
que la Scène ainſi variée eſt une
épreuve continuelle pour le talent du
Compofiteur.
On ne peut fe refufer aux réflexions de
M. Dalembert fur la vérité de l'expreffion
dans la déclamation muficale. Le morceau
de Dardanus qu'il en donne pour modèle
eft bien plus digne d'admiration que tout
ce qu'on a cité de Lully : Je ne prétends
pas, dit-il, » décider abfolument (quelque
.༡༠
90 MERCURE DE FRANCE
porté que je fois à la croire ) que notre
» récitatif réuffit fur le Théâtre de l'Opera
» étant débité comme je le propoſe à l'I-
» talienne & avec rapidité ... Mais il pa-
» roît au moins inconteftable qu'on doit
"rejetter tout récitatif qui étant débité de
»la forte hors du Théâtre , choquera
" groffièrement nos oreilles. C'est une
"preuve certaine que l'Artifte s'eft grof-
»fièrement écarté des tons de la Nature
» qu'il doit avoir toujours préfens. » Cette
règle me paroît infaillible ; toutefois M.
Rameau lui-même ne croit pas que la
modulation du chant doive être une imitation
fervilement exacte de la déclamation
naturelle. Il prétend que c'eſt l'harmonie
qui détermine furtout le caractère
de l'expreffion , & il m'en a donné
exemple les vers du Monologue de
Caftor,
"
Triftes apprêts , pâles flambeaux ,
Jours plus affreux que les ténébres ,
pour
qui dans le même ton & avec une modulation
différente , expriment le même
fentiment .
Le récitatif doit être fimple , naturel ,
expreffif & rapide. Je fuppofe qu'il eft tel
dans la bonne Mufique Italienne ; il l'eft
moins,fouvent, fi l'on veut,dans la Mufique
JUILLET. 1759 . 91
Françoife; mais il peut l'être ni la nature
de la Langue, ni celle de la Mufique, ni le
goût même de la Nation ne s'y oppofe; &
l'on tient encore par habitude aux petits
agrémens qu'on y a mêlés , au moins
defire- t- on que les Muficiens en foient
avares & que les Acteurs n'en abuſent
pas. L'étendue qu'on lui reproche au -delà
des limites de la déclamation naturelle ,
lui donne plus de variété : par -là il peut
s'élever par gradation jufqu'au chant qui
lui fuccéde , & le paffage de l'un à l'autre
en eft beaucoup plus naturel . Je ne vois
donc pas à cet égard de quoi défeſpérer
que nous ayons de bonne Mufique , ni
que pour la rendre telle il faille la dénaturer.
» Si le récitatif de nos Opéra nous
» ennuye , reprend M. Dalembert , les
>> airs chantans ne nous offrent guéres de
" quoi nous dédommager. Nous avons
déjà obfervé en général qu'ils différent
"trop peu du récitatif , cette reflemblan-
" ce fe remarque furtout dans les Scènes.
» Elle est un peu moindre entre le réci
" tatif des Scènes & quelques airs placés
» dans les divertiffemens , où nos Mufi-
» ciens modernes ont ofé quelquefois fe
donner carrière.
Les airs placés dans les Divertiffe
32,
MERCURE DE FRANCE.
mens ne doivent être comptés pour rien:
il faut les regarder comme les airs de
Danfes , deftinés à récréer les Spectateurs
& à donner de la variété au Spectacle.
Dans l'Opéra Italien , les Ariétes chantées
à la fin des Scènes par les Perfonnages les
plus intéreffés à l'action & quelquefois
dans les fituations les plus violentes , font
encore plus ridicules. Le mérite effentiel
de ces Ariétes & de nos petits airs
confifte à faire briller une jolie voix. Si le
Poëte y donne quelque image à peindre
au Muficien , fi le Muficien réuffit à la
rendre , c'eſt un agrément de plus ; mais
tout cela eft peu de chofe. Les Italiens
plus exercés que nous à ce badinage , y
excellent. Avec de l'exercice & du talent
nos Muficiens y excelleront auffi . Le goût
de la Nation leur laiffe toute liberté. Les
parodies des airs bouffons prouvent que
la Langue ne s'y oppofe pas ; la mufique
en eft partout également fufceptible , &
fi la répugnance que nous avons à entendre
badiner à tout propos fur une voyelle,
ne permet pas à nos Artiſtes de tirer d'un
A tout le parti qu'en tirent les Italiens ,
les pas. brillans de nos Danfeufes nous
dédommagent des fredons de leurs Chanteurs
efféminés . M. Dalembert avoue luimême
que du côté des fymphonies dan
JUILLET. 1759. 93
fantes nous avons de l'avantage fur eux.
Venons à quelque chofe de plus effentiel.
Les Italiens ont des airs pathétiques ,
& en grand nombre , & de la plus grande
beauté . Ces airs font gâtés par des agrémens
contre nature ; & quoi qu'on en
dife , Andromaque & Mérope ne doivent
dans leur douleur ni rouler un fon plaintif
, ni le terminer par un point d'orgue .
Cependant tel eft le caractère de cette
Mufique , le naturel de la modulation ,
le choix des fons qui accompagnent la
voix , & qui ajoutent à l'expreffion , en
un mot , la magie de l'art des Italiens
dans ces morceaux pathétiques , qu'ils
vous faififfent , vous pénètrent , vous attendriffent
quelquefois jufqu'aux larmes.
Ceft là réellement & dans le récitatif
accompagné , qu'ils font fupérieurs aux
François , c'eft la partie qu'on doit leur
envier , & dans laquelle nos plus fçavans
Artiftes ne doivent pas rougir de les prendre
pour Maîtres. Mais ce genre fublime
n'appartient pas plus à la Mufique Italienne
qu'à la Mufique Françoife , & il
n'eft pas plus mal -aifé aux Poctes François
qu'aux Poëtes Italiens d'y donner lieu.
En général les airs mefurés de nos Scènes
ne reffemblent point à cela ; mais la prière
de Théfée dans Hypolite , le Monologue
94
MERCURE DE FRANCE.
de Thelaire dans Caftor , la Harangue de
Tirtée , & bien d'autres, font de ce genre.
Il faut du génie pour y exceller ; mais
cette condition eſt la même pour les Italiens
& pour nous. Tous les Muficiens
d'Italie , à beaucoup près , n'y ont pas
réuffi , & c'eft furtout dans cette partie
que les Modernes dégénèrent : leur goût
pour les ponpons , s'il eft permis de le
dire , a tout gâté dans le pathétique , &
les Connoiffeurs regrettent amèrement la
fimplicité touchante de leurs anciens
Compofiteurs. C'est à ces modèles que
nos Muficiens doivent s'attacher ; mais le
grand mérite de ces morceaux , comme
l'obferve M. Dalembert , c'est d'être liés
à la fituation, & d'en augmenter l'intérêt :
ceci eft l'ouvrage du Poete , & l'on ne
peut trop louer le célèbre Métaſtaſe de
l'art avec lequel il a ménagé au Muficien
des tableaux pathétiques , des fituations
violentes , des mouvemens pleins de chaleur
& de force à exprimer dans les airs.
» Point de véritable chant fans expreffion
, dit notre Philofophe , & c'eft en
» quoi la Mufique des Italiens excelle ;
» il n'eft aucun genre de fentiment dont
» elle ne fourniffe des modèles inimita-
» bles. Tantôt douce & infinuante , tan-
» tôt folâtre & gaye , tantôt fimple &
"
JUILLET. 1759 . 95
» naïve , tantôt enfin fublime & pathéti-
» que ; tour- à-tour elle nous charme ,
» nous enléve & nous déchire. » Tout
cela eft vrai , hors inimitable , qu'on ne
doit pas prendre à la lettre. Les encou
ragemens , l'émulation , la rivalité , le
concours nombreux des Artiftes , la direction
générale des efprits vers un objet
, le gout paffionné d'une Nation pour
un Art , font les caufes infaillibles de fes
progrès , & de tout cela réfulte le fuccès
de la Mufique en Italie. Il n'eft pas jufqu'à
l'humanité même que les Italiens
n'y ayent facrifié. Notre goût léger &
tranquille n'a pas excité la même fermentation
, les mêmes efforts , le même
concours. On fe contente dans nos Eglifes
de pfalmodier les louanges de Dieu ;
nos villes n'ont pas toutes un Opéra magnifique
; les dépenfes de la Nobleffe
Françoife & des Citoyens opulens ne fe
tournent pas de ce côté ; nous laiffons à
nos enfans la voix que leur a donnée la
Nature. Il n'eft pas étonnant que les
Italiens ayent été plus loin que nous
dans un Art qu'ils adorent & que nous
aimons foiblement. Mais cet avantage
n'eft dû ni à leur Langue ni à leur Mufique
, & il ne tient qu'aux Muficiens de
génie de prouver qu'il eft très - poffible de
96 MERCURE DE FRANCE.
compofer fur des vers François, par exemple
fur ceux de Quinault , des morceaux
de Mufique comparables à ceux que
nous admirons le plus dans les Opéra Italiens.
Mais le génie eft une chofe rare dans
tous les Pays du Monde : ce n'eſt que
parmi le grand nombre de ceux qui s'exercent
dans un Art que les talens fupérieurs
fe découvrent : en France un Muficien
excellent s'éléve par hafard ; en Italie
il n'eſt preſque pas poffible qu'il n'en paroiffe
quelqu'un dans le nombre. Voilà ce
qui retardera vraiſemblablement la pérfection
de ce qu'on appelle notre Mufique,
& qui au fond n'eft que la Mufique de
toutes les Nations , modifiée ſelon le génie
& le caractère d'une Langue moins
docile , peut- être , moins fonore que l'Italien
, mais affez fléxible , affez harmo
nieufe pour ne fe refufer à aucune forte
d'expreffion , & pour recevoir tous les
genres de modulation & de mouvement.
M. Dal. trouvera peut-être que j'ai trop
infifté fur une difpute de mots , en niant
que les fautes de nos Muficiens foient les
défauts de notre Mufique . Mais ce n'eſt
pas pour lui que je m'attache à lever
l'équivoque , & je le prie de trouver bon
que je diftingue encore au fujet des accompagnemens.
"
» La
JUILLET. 1759 . 97
>>
La fureur de nos Muficiens Fran-
» çois eft , dit- il , d'entaffer parties fur
parties . C'eft dans le bruit qu'il font
» confifter l'effet ... Une harmonie bien
» entendue nourrit & foutient agréable-
» ment le chant ; alors l'oreille la moins
exercée fait naturellement & fans étude
» une égale attention à toutes les parties :
fon plaifir continue d'être un , parce
" que fon attention quoique portée fur
» différens objets eft toujours une. C'est
en quoi confifte un des principaux
" charmes de la bonne Mufique Italien-
"ne. » Et pourquoi non pas de la bonne
Mufique Françoife ? N'a - t - elle point
d'exemple de cette unité , je ne les ai pas
tous préfents , mais je me fouviens d'un
morceau du Prologue des Indes Galantes ,
La gloire vous appelle ,
d'une mufette des Talens lyriques ,"
Suivons les loix ,
d'une Ariéte de Platée
Quittez , Nymphes , quittez vos demeures profondes.
le
Et de beaucoup d'autres airs où certainement
la mélodie n'eft pas couverte par
bruit des inftrumens où l'harmonie loin
II. Vol.
›
E
98 MERCURE DE FRANCE.
de jetter de la confufion dans l'oreille ,
ajoute un nouveau charme au plaifir que
lui fait le chant : & fi quelques-uns de
nos Muficiens donnent fouvent dans le
défaut que M. Dalembert leur reproche ,
tout ce qu'on en doit conclure , c'eft
que la bonne Mufique eft rare en France
comme elle l'eft plus ou moins partout.
La mefure , dit M. Dalembert , man-
» que à notre Mufique par plufieurs rai-
» fons ; par l'incapacité de la plupart de
» nos Acteurs , par la nature de notre
» chant , par celle des prétendus agré
» mens dont nous le chargeons » : Je fouf
cris à la première de ces raifons , mais
j'ofe douter des deux autres. Une meſure
moins articulée n'en eſt pas moins exacte ;
il faut feulement une oreille plus jufte
pour l'obferver , comme pour éviter en
la fuivant les écueils trop fréquens fans
doute des prétendus agrémens du chant.
A l'égard de la variété des mouvemens,
je vais haſarder une choſe bien hardie ;
mais je parle en homme qui n'a dans cet
art que le pur inftinct de la Nature.
» Nous ne fçaurions nous perfuader , dit
M. Dalembert , » grace à la fineffe de no-
>> tre tact en Mufique , qu'une meſure
vive & rapide puiffe exprimer un autre
fentiment que la joie comme fi une
JUILLET. 1759 : 99
» douleur vive & furieufe parloit lente-
» ment. » Je fuis très- perfuadé , comme
tout homme qui a réfléchi , que le mouvement
de la Mufique doit fuivre celui
de l'ame , & que tout ſentiment vif &
rapide doit être rendu tel qu'il eft : cependant
, obſerve M. Dalembert , » les mor-
» ceaux vifs du Stabat , exécutés gaîment
» au Concert - fpirituel , ont paru des
>> contrefens à plufieurs de ceux qui les
» ont entendus. » J'avoue que je fuis de
ce nombre , & ce n'eft pas feulement la
gaîté qui m'en a déplu. Que l'on chante
comme on voudra l'air que Pergoleſe a
a mis fur ces paroles ,
Cujus animam gementem ,
je trouverai encore déplacé le mouvement
vif à deux temps , par la raiſon que l'affiction
& la douleur profonde ne font
pas de ces fentimens rapides dont parle
M. Dalembert , & que la nature répugne
en moi au mouvement qu'on leur a donné
: il en eft de même de quelques autres
morceaux de cet ouvrage , où il y en a de
ſublimes , mais où vraiſemblablement le
Muficien a été obligé de renoncer quelquefois
à la vérité de l'expreffion pour
éviter la monotonie.
Enfin M. Dalembert examine fi l'on
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
peut tranfporter à la Langue Françoife
les beautés de la Mufique Italienne . Il
penſe qu'oui , & je n'en doute pas : il ne
s'agit que de nous entendre . Notre Langue
, ou plutôt notre goût , fe refuſe aux
badinages de la voix dans le férieux pathétique
, fur une fyllabe qui ne fignifie
rien. Ainfi tout ce qui n'eft que du ramage
eft interdit à nos Muficiens dans
une Scène inté: effante. Or M. Dalembert
avoue que tout cela eft de mauvais goût
même dans la Mufique Italienne , & il
reproche aux Modernes de l'avoir char
gée de ces vains ornemens. La Mufique
bouffonne en eft plus fufceptible ; nous
l'avons unanimement adoptée , & nos
premiers effais ont prouvé que notre Langue
s'en accommodoit à merveille : mais
il s'agit ici de la Mufique de nos Tragédies
, & il eft certain que dans ce genre
ces badinages ne font pas des beautés .
La fimplicité des accompagnemens ,
l'unité de deffein & d'expreffion du chant
avec l'harmonie qui l'accompagne , n'eſt
pas plus difficile à obferver fur des paro
les Françoifes que fur des paroles Italiennes
; c'eft un fait inconteftable , & que
l'expérience a déja prouvé.
La vérité , la force de l'expreffion dans
la mélodie & dans l'harmonie , le choix
JUILLET. 1759.
ΙΟΙ
des tons & des modes , le nombre & le
mouvement le plus analogue au fentiment
ou à l'image que l'on doit rendre ,
la préciſion même de la meſure , tout cela
eft compatible avec des paroles Françoiſes
comme avec des paroles Italiennes.
La profodie de notre Langue n'eft peutêtre
pas aflez déterminée ; mais elle n'en
eft
que plus docile aux mouvemens qu'on
veut lui donner. Nos fyllabes abſolument
muettes font bannies de la Poëfie lyrique
, & l'E féminin foutenu d'une confonne
, eft affez fenfible dans le chant ,
comme dans le nombre des vers , pour
appuyer une note brève. Que le Poëte
fcache manier la Langue , qu'il foit d'accord
avec le Muficien , les difficultés de
la profodie feront facilement ou applanies
ou éludées .
De tous les reproches faits à ce qu'on
appelle la Mufique Françoife , il n'y en a
donc qu'un feul qui porte fur un vice inhérent
& diftinctif, fi c'en eft un: je parle des
prétendus agrémens de notre récitatif.
La manière dont il eft chanté , la lenteur,
les cris qu'on y met , font des défauts généralement
reconnus & blâmés par tous
les
gens de goût J'ai déjà obfervé qu'ils
font du Compofiteur ou de l'exécutant ,
non de la Mufique. Il n'en eft pas de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
même des ports de voix , des tenues , &
de ce qu'on appelle des cadences . Tout
cela eft indépendant du caractère de la
Langue ; elle fe prêteroit mieux encore à
la fimplicité , à la rapidité d'une déclamation
plus naturelle , qu'aux agrémens
faux ou vrais de ce récitatif chanté . Mais
le Public y tient encore , & fi quelque
chofe diftingue la Mufique Françoiſe , c'eſt
ce caractère attaché au récitatif par le
goût unanime de la Nation. Dans tout le
refte , le Muficien a toute fa liberté , &
l'Art toute ſon étendue. Eſt- ce un défaut,
n'en est-ce pas un ? Faut - il fupprimer
abſolument ces tenues , ces ports de voix,
ces cadences , ou feulement en être moins
prodigue & dans la compofition & dans
l'exécution ? En un mot , devons - nous
préférer un récitatif que les Italiens euxmêmes
ne daignent pas entendre , tout
excellent qu'on le fuppofe , à un récitatif
qui fe fait écouter avec plaifir quand il eſt
chanté avec goût ? C'eft ce qu'il ne m'appartient
pas de décider : mais après tout,
ces agrémens ne pourroient être défectueux
qu'autant qu'ils affoibliroient l'expreffion
du pathétique , & ils ne l'affoibliroient
point fi on les paffoit légèrement.
Du refte , toutes les beautés réelles de
CE
103 JUILLET. 1759 .
es.
COTE
apparla
Mufique font reconnues les mêmes par
les François & par les Italiens ; ils ne
goutent pas tout ce que nous applaudiffons
, nous ne goutons pas tout ce qu'ils
applaudiffent chaque Nation a fes
préjugés , mais l'une & l'autre fe réuniffent
en faveur de ce qui peint vivement
& fidèlement la nature , & tant pis
pour celle des deux qui auroit l'orgueil
de ne trouver beau que ce qui lui
tient. J'en reviens donc à ma propofition.
Il n'y a que deux fortes de Mufique , la
bonne & la mauvaiſe ; la mauvaiſe foifonne
partout , & même en Italie ; la
bonne eft rare partout , & plus rare , fi
l'on veut , en France ; mais en France
mêm , la bonne Mufique fera toujours
applaudie avec entoufiafme , comme elle
l'a été. Nous ne fommes pas encore affez
délicats ou plutôt affez difficiles ; mais
cela vient de ce que nous ne fommes pas
affez riches on s'accoutume naturellement
à aimer ce que l'on a , mais on n'en
eft pas moins fenfible au plaifir de trouver
quelque chofe de mieux ; on l'eft peutêtre
davantage. Ce feroit mal juger par
exemple du goût de celui qui applaudit
en Province une mauvaiſe Actrice , que
de le croire incapable de fentir & d'apprécier
le talent de Mlle Clairon.
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Résumé : EXAMEN des réfléxions de M. Dalembert sur la liberté de la Musique. IVe vol. des Mélanges de Littérature, d'Histoire, & de Philosophie.
M. Dalembert examine la liberté de la musique en comparant les styles italiens et français. Il considère que la musique italienne exprime mieux les émotions de l'âme, tandis que l'opéra français se distingue par sa variété et son agrément. Dalembert propose d'intégrer des éléments de la musique italienne pour enrichir l'opéra français. Il critique ceux qui confondent la simplicité de la musique française avec la froideur, affirmant que la nation française apprécie la beauté authentique. Dalembert analyse divers éléments de la musique française, tels que le récitatif, les airs chantants et les symphonies. Il note que le récitatif de Lully manque parfois de prosodie, attribuant cette faiblesse à l'incompétence du musicien plutôt qu'à un défaut intrinsèque. Il observe que les Italiens maîtrisent mieux les inflexions vocales, mais il croit que les compositeurs français peuvent s'améliorer. Pour ce faire, il suggère de supprimer les ornements excessifs du récitatif français afin de le rapprocher de la déclamation naturelle et d'adopter le 'récitatif obligé' italien. Le texte compare également les ariettes italiennes, souvent jugées ridicules, aux airs français. Bien que les Italiens excellent dans les airs légers, Dalembert estime que les Français peuvent également y parvenir. Il souligne la flexibilité et l'harmonie de la langue française, permettant diverses expressions musicales. Dalembert affirme que la perfection de la musique française sera atteinte avec l'émergence de plus de musiciens excellents. Il réfute l'idée que les fautes des musiciens français soient des défauts intrinsèques et critique l'exécution rapide de certains morceaux du 'Stabat Mater' de Pergolèse. Enfin, Dalembert explore la possibilité de transposer les beautés de la musique italienne à la langue française, notant que les beautés musicales sont universellement reconnues malgré les préjugés nationaux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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50
p. 58-106
OBSERVATIONS Sur la Langue Françoise.
Début :
L'UN des plus sages Métaphysiciens : M. l'ABBÉ DE CONDILLAC, a démontré [...]
Mots clefs :
Langue française, Langue, Mots, Idées, Oreille, Esprit, Syllabes, Caractère, Génie, Littérature, Nature, Ouvrage, Pensées, Progrès, Prononciation, Prosodie, Langage, Homme, Variété, Poésie, Racine, Boileau, Rousseau, Voltaire, Expressions, Inversion, Voyelle, Langue italienne, Corneille, Délicatesse, Justesse, Agrément, Noblesse, Langues modernes, Nations, Lettres, Vers, Grecs, Romains, Abbé Condillac
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texteReconnaissance textuelle : OBSERVATIONS Sur la Langue Françoise.
OBSERVATIONS
Sur la Langue Françoife.
L'un des plus fages
Métaphyficiens ;
M. l'ABBÉ DE CONDILLAC, a démontré dans
fon Livre , de l'origine des connoiffances
humaines, que les progrès du génie étoient
en proportion avec ceux du langage. Il
a même avancé cette propofition :
39
» La Langue Françoife a été , pendant
longtemps , fi peu favorable aux progrès
de l'efprit , que fi l'on pouvoit le
» repréten er Corneille , fucceffivement ,
» dans les différens âges de la Monarchie ,
22
SEPTEMBRE. 1760. 59
on lui trouveroit moins de génie , à proportion
qu'on s'éloigneroit davantage
» de celui où il a vécu , & on arriveroit
» enfin à un Corneille , qui ne pourroit
» donner aucune preuve de talent.
Soutenu par l'autorité de ce célébre
Philofophe , j'ofe croire que la recherche
des chofes qui peuvent contribuer à la
perfection de notre Langue , n'eft pas une
puérile étude de mots ; & je trace ces
réflexions avec confiance..
Le langage fert à exprimer nos idées ,
àles fixer dans notre efprit , à les communiquer
; il eft plus parfait , à mesure qu'il
exprime un plus grand nombre d'idées ;
il faut encore qu'il les exprime d'une maniere
qui plaife à l'oreille & à l'efprit.
Clarté , jufteffe , abondance , font les
qualités éffentielles d'une Langue.
Harmonie , briéveté , force , vivacité ,
naïveté , nobleſſe , graces , délicateffe ,
font fes qualités acceſſoires.
Par les premieres , elle eft utile ; par
les fecondes , elle eft agréable. Mais cet
agrément même a fon utilité ; la vérité
toute nuë , n'auroit eu accès que dans
l'entendement , & n'eût trouvé que des
coeurs infenfibles : cette même vérité embellie
, plaît , intéreſſe , remuë , féduit ,
enchante , tranfporte. Elle doit aux or-
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE :
nemens du langage , tous fes triomphes.
Comme je ne veux rien dire d'inutile ,
fi je puis , je ne m'étendrai pas fur ce qui
conftitue la clarté & la jufteffe. Ces deux
qualités font fi
particulièrement propres
à la Langue Françoife , & fi univerfellement
avonces , que les preuves feroient
fuperfues ; la Langue Françoife a été
adoptée , par toutes les Nations , pour le
commerce politique de PEurope : c'eft le
plus beau titre qu'une Langue puiffe avoir
à cet égard.
Quant à l'abondance ; quoiqu'elle en
ait beaucoup , on ne peut nier qu'elle ne
céde aux belles Langues anciennes , &
même à certaines Langues modernes en
quelques parties.
Toutes les Langues font incomplettes :
toutes ont beaucoup à acquérir ; peut- être
ne cefferont- elles jamais de s'enrichir . Je
veux croire que les êtres font tous nommés
; mais leurs modifications , leurs acceptions
réciproques , font fi variées & G
infinies , qu'à chaque inftant , on éprouve
que l'on manque d'expreffions pour rendre
ce que l'on fent très bien. J'en dis de
même de nos fenfations , & de nos idées :
fi les expreffions que cherche un homme
qui penfe , ne font pas toujours équivoques
, elles font fouvent indécifes & foiSEPTFMBRE.
1760. 6i
bles ; des penfées ne font qu'indiquées ;
elles ne produifent pas la lumiere que
l'Auteur en attendoit ; elles font , pour
ainfi dire , perdues : un autre écrivain fuccéde
, cherche à développer ces mêmes
penfées ; fouvent il n'a pas un meilleur
fuccès ; les livres fe multiplient fans fruit,
& fatiguent les Lecteurs par leur nombre
, fans que ces mêmes penfées par
viennent jamais à fe peindre avec la clarté
& la force qu'elles devroient avoir. C'eſt
peut- être à la difette du langage , que
nous devons cette énorme multiplicité
d'écrits fur les mêmes fujets : lorfqu'une
idée et une fois rendue dans toute fon
énergie , elle eft comme gravée d'un burin
inéffaçable & inimitable tout - à - la
fois ; elle ne pourroit que perdre à être
répétée : elle ne l'est donc plus .
Le moyen de nous enrichir , feroit de
faire un Dictionnaire relatif des expreffions
que poffèdent les autres Langues , &
qui nous manquent: nous y verrions , d'un
coup d'oeil , tous les mots que nous pourrions
faire ou adopter . Lorsque l'expreffion
nous manqueroit abfolument , il me
femble qu'il n'y auroit pas à balancer à
la tranfporter dans notre Langue , en lui
donnant une terminaiſon françoiſe. Les
mots latins y feroient plus propres que
62 MERCURE DE FRANCE.
les autres , par la connoiffance habituel
le que nous avons de cette Langue ; le
fens en feroit fixé tout de fuite , & pafferoit
bien vite des Savans aux ignorans.
La Langue Italienne, par fa grande analógie
avec la nôtre , pourroit nous fournir
auffi beaucoup de richeffes.
Mais lorsque nous aurions déjà une
racine des mots que nous voudrions
adopter , la chofe feroit encore plus aifée.
Par exemple , nous difons bon : pour
quoi n'ofons- nous dire abbonnis? J'en dis
de même d'habituer , habituant , accla
mation , acclamer , tumulte , tumultuer
fombre defombrer , fange defanger , alternative
, d'alterner , fragile de fragilifer
&c.
Les diminutifs & les augmentatifs Ita
liens empruntés d'eux avec goût & fobriété
, pourroient encore nous enrichir
beaucoup. Il a été un temps qu nos Poëtes
en faifoient grand ufage ; ils en abuférent.
Ces mots furent profcrits : il fau
droit fonger à réparer cette perte. Mais
je crois qu'il conviendroit de préférer la
terminaifon des mots poverino , amorino
à celle des pargoletto qui emporte dans
notre langue une idée acceffoire de baf
feffe & de mépris ; femmelette , maigreletfont
toujours pris en mauvaiſe part,
SEPTEMBRE. 1760 by
Pauverin , amorin ne paroiffent pas de
même incompatibles avec la nobleffe &
la grace ; & fi on employe cette terminaifon
, je ne doute pas que notre oreille
ne s'accoutumât aux diminutifs nobles ,
comme aux autres.
Il conviendroit encore de chercher ,
dans nos anciens Auteurs , les mots qui
fe font infenfiblement abolis ; on en
trouveroit beaucoup d'utiles & d'expreffifs
, qui fe font perdus , fans qu'on puiffe
dire pourquoi , & fimplement par défaut
d'ufage: Marot, Amyot , & furtout Mon
tagne en fourniroient un grand nombre.
Ce feroit rendre fervice à la Langue, que
de former un Dictionnaire de ceux qui
paroîtroient propres à être remis en ufage .
Les Dictionnaires que je propofe , s'ils
étoient bien faits , fe répandroient dans
le Public ; la curiofité les parcourroit d'abord
; chacun conferveroit le fouvenir
de quelques termes qui lui auroient plû ,
ou dont il auroit été fimplement frappé ;
on le hazarderoit dans la converſation ;
l'oreille s'y habitueroit par degrés ; leur
utilité fe feroit fentir , le befoin naîtroit,
on oferoit en faire ufage dans les livres ,
on les écriroit en italique , comme tant
d'autres que nous avons vû adopter ;
enfin , après plufieurs épreuves , ils par64
MERCURE DE FRANCE.
·
viendroient à fe naturalifer entierement,
Par ce moyen , le defir & le goûr d'enrichir
notre Langue, prendroit infenfiblement
faveur. Au lieu d'être effarouchés ,
comme nous le fommes ridiculement par
toute espéce d'innovation dans le langage ,
& de chérir notre difette , au point qu'il
femble que nous ayons fait vou de pauvreté
; nous ferions une étude des mots
nouveaux ; on les effayeroit , on les examineroit
avec complaifance ; tout homme
qui penfe ambitionneroit la gloire de
créer quelques termes heureux. Enfin
nous ferions dans l'éloquence & dans la
Poefie , ce que la Métaphyfique , la Médecine
& toutes les parties de la Phyfique,
font depuis longtemps avec fuccès . Eh !
pourquoi les Auteurs n'auroient- ils pas la
même liberté , la même autorité que nous
accordons aux gens du monde , aux femmes
mêmes , par qui la langue a été enrichie
d'une foule de mots nouveaux
paffés infenfiblement de la converfation ,
dans nos Romans & nos Comédies ? C'eft
à celui qui crée des idées , qu'il appartient
de créer des mots . Pourquoi nos Orateurs
& nos Poctes , eux à qui les priviléges
de leur art devroient donner plus fpécia
lement ce droit , rampent- ils fervilement
fous la tyrannie de l'ufage , tandis que
SEPTEMBRE. 1760. 65
la Philofophie s'en eft heureufement délivrée
qu'ils ofent franchir cette foible
barriere pour peu qu'ils le faffent avec
choix & avec goût , ils doivent être affurés
du fuccès .
J'avoue que chaque Langue a fon caractére
particulier , analogue aux idées
& aux habitudes dominantes de la Nation
qui la parle il ne faut pas le bleffer
fans néceffité. Mais ne fommes - nous
pas dans le cas de cette néceffité abfo-
Il eft certain que notre Langue n'a
pas acquis , à beaucoup près , toutes les
richeffes dont elle eft fufceptible ; il eft
certain qu'elle eft inférieure à quelques
égards à plufieurs Langues connues , dont
nous ne pouvons traduire toutes les
beautés pourquoi ne ferions - nous pas
ce qu'ont fait les Grecs & les Romains ,
& plufieurs Nations modernes , pour
rendre notre Langue auffi abondante
que la leur ?
Je ne diffimulerai pas que nous avons
plus d'obftacles à craindre'; plus fages &
plus heureux que nous , ces peuples n'ont
fongé , pendant longtemps , qu'à enrichir
leur Langue : ce n'est qu'après y être parvenus
, qu'ils fe font appliqués à l'épurer ,
& à fixer fon caractére ; malheureufement
nous nous fommes hâtés de perfec66
MERCURE DE FRANCE.
tionner la pureté & l'élégance de notre
langage : Malherbe , Boileau , Racine ,
font venus trop-tôt ; il nous falloit peutêtre
dix Ronfard avant eux : nous n'en
avons eu qu'un fes hardieffes ont péri
avec lui: Il nous en coûte pour reculer ,
pour reprendre , dans fes fondemens , un
édifice orné & agréable , auquel il manque
des parties néceflaires ; ofons fortir
du cercle étroit d'un goût timide ; peutêtre
l'incompatibilité des innovations ,
avec le caractére de notre Langue , n'eftelle
qu'apparente. Propofons- nous , pour
objet capital , de fentir fortement , & de
croire que tout ce qui eft bon à penfer ,
eft bon à dire. Les Anglois ont , comme
nous , d'excellens ouvrages en tout genre;
cependant , il s'en faut bien qu'ils regardent
leur Langue comme fixée ; tout ce
qui peut contribuer à l'enrichir, eft adopté
hardiment ; ayons plus de goût , & moins
de licence qu'eux : mais ne craignons pas
d'imiter leur liberté , en ce qu'elle a d'eſtimable
& d'utile..
Je paffe aux qualités qui rendent une
Langue agréable ; & je commence par
Pharmonie.
Elle confifte dans la douceur , l'éclat
& la variété des fons.
La Langue la plus douce & la plus
SEPTEMBRE. 1760. 67
fonore , feroit celle qui auroit toutes fesfyllabes
terminées par des voyelles . Les
fyllabes , accompagnées de confonnes ,
ont quelque chofe de moins éclatant , &
de plus dur à prononcer ; la Langue Italienne
n'emploie prèfque que des voyelles
fimples ; la Langue Angloife , au contraire
, a prèfque toutes les définances de
fes mots chargées d'une ou de deux confonnes.
Entre ces deux extrémités font
placés le Grec , le Latin & le François.
Mais la douceur & l'éclat ne font qu'un
foible avantage , en comparaifon de la
variété des fons ; je n'en veux pour preu--
ve que l'accord unanime des Savans , qui
donnent à la Langue Grecque la fupério
rité de l'harmonie fur toutes les autres ;
quoique cette Langue ait un très - grand
nombre de fyllabes , modifiées par des
confonnes , les voyelles ne forment que
cinq fons , qui , répétés fans ceffe , fatiquent
l'oreille : la Langue devient néceffairement
Monotone. J'ajoute que la Na
ture nous ayant donné la faculté d'articuler
un plus grand nombre de fons ,
c'eft méconnoître fes dons que de n'en pas
ufer. Je dirai encore que le langage étant
destiné à exprimer des idées fortes , comme
des idées douces ; des fons toujours
également doux , ne peuvent fuffire à
68 MERCURE DE FRANC
fon énergie : l'efprit fouhaite , en quelque
forte , d'être averti par l'oreille de
la Nature de l'idée qu'on lui pré fente ; c'el.
certainement une beauté de plus dans
une Langue , d'avoir des analogues à toutes
fortes d'idées . Le défaut de la Langue
Italienne ; à cet égard , frappe vivement,
furtout lorfque l'on commence à l'étudier :
les penfées fortes font à peir apperçues ,
fous les expreffions molles efférinées
qui les déguifent ; & lorfqu'on eft parve
venu à les faifir , leur impreffion en eft
toujours néceffairement affoiblic.
Peut être même cette qualité des fons ,
rudes ou doux , influe-t elle fecrettement
fur le génie même des Ecrivains ; peutêtre
en obfervant le caractére des Langues
, trouveroit- on que felon leurs divers
degrés de douceur ou de dureté , elles
ont produit plus ou moins d'idées douces,
riantes , fublimes ou auftéres .
La Langue Françoife , moins douce &
moins fonore que quelques autres , ne
le céde à aucune pour la variété des fons ;
peut être l'emporte t elle à cet égard fur
le Latin la quantité de fes confonnes effraye
d'abord les yeux , mais l'ufage les
adoucit en bien des cas , & même les
fait difparoître entierement dans la prononciation
, ainfi que dans ces terminai
SEPTEMBRE. 1760 .
65
fons efprits , dangers , bienfaits , flots ,
flambeaux , laurier , furieux . &c. Il en
eft de même dans les infinitifs des verbes
en er , & dans la terminaiſon de la plûpart
des tems des verbes , vous aimez , il
aimoit , tu aimerois , tu aimas , &c.
Or. voit par là de quelle prodigieufe
variété de voyelles fonores notre Langue
eft enri par l'oreille , quoique l'oeil
ne les'apperçut pas , & qu'elles lui paruf
fent étouffées par les confonnes .
- On nous reproche nos E muets. Je réponds
1 °. qu'ils ont un vrai fon , peu
éclatant à la vérité , mais très - doux . 2°.
Tous les fons qu'ils forment fe trouvent
dans la Langue Latine : quelle différence
, en effet , peut trouver l'oreille ,
entre ces terminaifons des deux Langues
? fimilis milice , lux luxe , coelum
l'homme , lex circonflexe , Spes épaiffe
pax fyntaxe , domus aumuffe , conftans
conftance , illud prélude , amabas baffe ,
amaverint labyrinthe , legerunt hontes
viderat Hypocrate , fcripferit hypocrite ,
clamant mante , dixerim rime , iftic caractariftique
, hac hypotéque , hac attaque ,
hoc équivoque , huc caduque , & c. 3 °. cesi
fyllabes muettes , dans nos bons Auteurs'
en vers & en profe , difparoiffent fouvent
par l'élifion. Cette élifion eft douce & fair
50 MERCURE DE FRANCE.
harmonie. 4°. Lorsque certe fyllabe muet
te fe trouve enfermée dans un mot , la
prononciation l'anéantit ; defir , commandement
,fe prononcent abfolument comme
fi on écrivoit dfir , commandment.
5 °. Il eft pourtant vrai que dans les vers ,
quoique cette fyllabe difparoiffe par la
rapidité de la prononciation , elle ne laiffe
pas d'être comptée : mais c'est ce qui
rend notre Poëfie plus douce que la Latine.
En effet, lorfque , dans un yers Latin
, les fyllabes terminées par des confonnes
, font trop multipliées , il devient
d'une dureté infupportable , & perd toute
fon harmonie , comme celui- ci :
Rex , lex , dux , fons , lux , mõns ;
Spes , dol , pax , petra , Chriftus . 6° . La
fyllabe féminine à la fin de nos vers eft
comme anéantie & n'eft pas comptée.
7°. Il ne tiendroit qu'à nous d'en faire
autant dans le cours du vers ; mais je
crois que nous avons mieux fait de conferver
le fon de la fyllabe muette : l'harmonie
eft moins fonore , mais plus douce.
8°. Dans la profe , une prononciation
forte & foutenue , fait difparoître entierement
les fyllabes muettes ; en forte
que l'oreille ne fent aucune différence
entre la terminaiſon des mots François ,
SEPTEMBRE. 1760. 70
•
cités plus haut , & celle des mots Latins
que j'ai mis en comparaison.
Je crois pouvoir conclure de ces obfervations
, que les E muets , tant reprochés
à notre Langue , font abfolument
infenfibles dans la profe , puifqu'ils font
parfaitement confonans avec les fyllabes
Latines , terminées par des confonnes ;
& que , fi la fyllabe qu'ils forment , eft
comptée dans les vers , elle ne fert qu'à
les rendre plus doux .
Tous les reproches qu'on nous fait à
, cet égard , ne font fondés que lorsque
nous employons plufieurs fyllabes féminines
de fuite ; ainfi que dans ce vers de
Racine.
de la Patrie , il foit , s'il veut , le père;
9
Ah !
que
Défaut
qu'il
eft
facile
d'éviter
&
qu'en
effet
on
trouvera
rarement
dans
nos
bons
Auteurs
.
Les fons varient encore dans leur durée
, & cette forte de variété eft une
nouvelle fource d'harmonie ; toutes les
Langues ont des fyllabes longues , bréves
& incertaines : le Latin a fa profodie
fixée , les Langues modernes n'en ont
point de pareilles ; mais leurs fyllabes
n'en ont pas moins une meſure certaine
& décidée , finon par des régles , du
1
72 MERCURE DE FRANCE
moins par l'ufage . Ceux qui ont ofé dire
que nos vers n'étoient compofés que de
fpondées , ont avancé une propofition ridiculement
fauffe. Notre Langue a des
fyllabes longues & bréves , parfaitement
décidées telles. Il eft vrai qu'elle a des
bréves plus ou moins bréves , & des longues
plus ou moins longues ; mais bien
loin que ce foit un défaut , elles ne fervent
qu'à varier l'harmonie.
Si nous avons les mêmes voyelles ,
tantôt longues , tantôt bréves , c'eſt une
chofe qui nous eft commune avec les
Latins. Pourquoi dans tabulata , le même
A eft-il , tour-à-tour , bref& long ? Pourquoi
la valeur de l'E varie-t- elle dans
Soceros & proceres ? Celle de l'I dans limina
? Celle de l'O dans erroris focus ?
Celle de l'U enfin dans humum & lucem?
Ces queſtions ne finiroient pas. La profodie
Latine eft donc très- fouvent arbitraire
comme la nôtre ; elle n'a pas de regles
qui ne fouffrent beaucoup d'exceptions
; elle ne prend pas toujours fa fource
dans des qualités inhérentes aux voyelles
, ni même dans la place qu'elles occupent.
Qui nous empêche donc de faire des
loix pareilles à celles des Larins ? nous
ne les avons pas faites ; mais la valeur
de
SEPTEMBRE . 1760. 73
de nos fyllabes n'en eft pas moins décidée.
Si quelqu'un pouvoit en douter , qu'il
éffaye , en déclamant , d'allonger les fyllabes
que l'ufage a fait bréves , & d'accourcir
les longues ; il fera frappé luimême
de la barbarie de ce jargon . J'ai
entendu un Acteur , fujet à ce défaut , il
étoit infupportable à toute oreille . J'ai
vu une jeune perfonne , jouer la comédie
fans maîtres & fans principes que fon
oreille : elle fcandoit naturellement tous
les vers avec affez de jufteffe ; il n'y a perfonne
qui , en l'écoutant , n'eût pû marquer
les bréves & les longues ; fa maniere,
quoiqu'éloignée de notre ufage de rendre
Ja prononciation foutenue & égale, avoit
je ne fçai quoi qui plaifoit : la Profodie
devenue plus fenfible , remplaçoit , en
quelque forte , le défaut de fentiment &
de nobleffe arbitraire , que nous avons
imaginé.
Nous avons donc une profodie trèsfixe
, très- décidée , quoique fans régles
convenues.
De cette profodie, fentie ou méconnue
par une oreille délicate ou groffiere, naît
I'harmonie de nos bons vers , & la dureté
ou le défagrément de ceux qui font mal
faits : il fuffit d'ouvrir Chapelain & Ra-
D
4 MER CURE DE FRANCE
cine , pour en trouver mille exemples
elle eft de même la fource du nombre
oratoire.
Nos vers , il eft vrai , ne varient point
par le nombre des fyllabes ; ils varient
feulement en longueur , par les différens
mélanges des longues & des brèves ,
quoiqu'à la vérité moins que les Latins.
Mais fi l'oreille n'avoit pas guidé leurs Auteurs;
deux vers de fuite , l'un compofé de
fpondées , l'autre de dactiles , auroient
déplûpar leur trop grande oppofition . Qui
pourroit reconnoître la même meſure dans
ces deux vers ?
Immortali funt naturâ prædita certe.
Quadrupedante putrem fonitu quatit ungula came
pum .
Nous avons une variété , que les Latins
n'avoient pas. Quelquefois je trouve dans
nos vers jufqu'à cinq fyllabes bréves da
fuite.
Des Guifes , cependant , le rapide bonheur.
Le dactyle & le fpondée, toujours pla
cés dans le même ordre à la fin des vers
Latins , leur donne une forte de monoto
nie qui n'eft pas dans les nôtres car il
faut remarquer que l'oreille fe fixe , & fe
repofe naturellement, fur la fin de chaque
SEPTEMBRE . 1760 71
ers , outre que le fens des mots y fixe
l'attention de l'efprit.
Notrevers Alexandrin me paroît répondre
au pentamétre des Latins ; je trouve
chacun de fes hémiftiches compofé de
deux pieds , & un demi- pied long ; mais
il a plus de variété , parce que fes deux
hémiſtiches employent les longues & les
bréves indifféremment , & furtout parce.
que le dernier n'eft point affujetti au da
tyle , placé régulièrement à la fin , ca
qui rend la cadence du pentamétre trop
monotone.
Notre grand vers réunit à choix tous
les pieds des différens vers Latins ; il a
donc une très- grande variété : ce que je
dis du grand vers peut s'appliquer à tous
les autres ; du choix & du mélange de
ces pieds , réfulte un harmonie trèsréelle...
Avons- nous bien fait de ne pas rendre
la profodie auffi fenfible dans la prononciation
que nous le pouvions ? C'est une
queſtion importante. La Langue eſt dans
notre maniere moins fonore , elle perd
une partie de l'harmonie brillante qu'elle
auroit pu avoir ; elle y gagne du côté de
la douceur ; elle affecte plus la raiſon &
le fentiment : les Italiens ont une profo
die plus marquée , leur déclamatio : fait
Dij
MERCURE DE FRANCE
par conféquent plus d'effet fur l'oreille
elle en fait moins fur l'efprit & fur le
coeur ; elle agit plus fur les organes , que
fur l'âme même : auffi la déclamation eft
peu de chofe chez eux , du moins quant
aux paffions ; ils ne déclament point la
tragédie ; leurs Comédiens ne fongent
guères à toucher , ils ne veulent que faire
rire : nous avons au contraire remué tou
tes les paffions ; l'âme feule eft le vrai
guide de notre déclamation . Je crois que
nous avons choifi le genre qui convient
à des êtres penfans & fentans : j'ajoute
que fi la prononciation Florentine parle .
plus à l'oreille qu'au coeur , celle des Romains
a plus de notre maniere , & elle
eft généralement préférée .
Après avoir défendu la profodie &
l'harmonie de notre Langue , contre des
reproches injuftes ; je conviendrai pourtant
qu'il feroit utile de fixer irrévocablement
notre profodie , par des regles
écrites ; ce feroit un fûr moyen de la
garantir de l'altération & de la corruption,
qu'elle pourroit éprouver infenfiblement
de la part des gens du grand Monde
, dont les caprices inconftans devienment
des loix , & affujettiffent enfin auffi
riaeuiement que tyranniquement les Sa →
yans même & les Gens de Lettres , feule
SEPTEMBRE. 1766.
vrais Juges en cette mariere. M. l'Abbé
d'Olivet a déjà tenté, avec fuccès , un effai
de profodie ; mais pour rendre cette autorité
plus grande & plus reconnuë , il
femble que l'Académie Françoiſe devroit
fe charger de cette entrepriſe.
J'ajouterai à ce que je viens de dire
fur notre Poëfie , que nous devrions tenter
de faire ufage des vers non rimés ,
l'exemple des Anglois & des Italiens .
Pourquoi fommes -nous les feuls qui négligions
de les employer ? Ils feroient
très -bien placés dans nos Piéces de Théâtre
, où il convient que la Pocfie ne foit
prèfque pas fentie . Milton a écrit fon
Poëme en vers non rimés. La monotonie
de nos vers feroit diminuée ; notre Langue
s'enrichiroit d'excellentes Poëfies ,
de la part de beaucoup de bons efprits
rebutés de ce genre d'écrire , par la
fervitude que la rime impofe ; nous
n'aurions plus tant de vers foibles , qui
font fi fouvent à la fuite des meilleurs
vers , ni ces rimes trop prévues & trop
répétées, dans les cas où un mor a peu de
confonans. Gracès ne va jamais fans traces
; defirs , plaifirs , charmes , allarmes
fe fuivent toujours. Ces défauts contribuent
plus que toute autre chofe à dégoûter
les gens fimplement fenfés, de tra-
D iij
8 MERCURE DE FRANCE.
vailler en vers , quelquefois même de les
lire. D'ailleurs chaque genre a fon prix ,
& peut trouver fa place , & nul n'eft à
dédaigner.
L'entrelaffement des rimes mafculines
& féminines , ne me paroît pas plus néceffaire
à conferver ; il conviendroit d'éffayer
ce nouveau genre : on auroit l'avantage
d'éviter le rempliffage de quatre
vers , qui gâtent tant de Poefies , & qui
rendent les changemens & les corrections
fi difficiles .
La briéveté fert à rendre la Langue
plus préciſe , plus vive , plus énergique :
elle dépend des mots & des tours de
phraſes ; la Langue Françoiſe a en général
fes mots plus courts que la Latine &
l'Italienne ; fes fyllabes muettes n'étant
pas fenfibles
, y contribuent encore :
préfence eft plus court que prafentia ; il
en eft de même de foupire , fufpirat , legere
,
&c. On peut obferver encore
que nous avons prèfque toujours une fyllabe
de moins dans les yerbes cantare ,
chanter , adorare , adorer . Cet avantage
du François , eft encore plus fenfible à l'égard
de l'Italien : io amava ,j'aimois , io
fio amato , j'ai aimé , ioaurei amato, j'aurois
aimé.
lire ,
A l'égard des tours , nous avons prof
SEPTEMBRE . 1760.
ر و ن
trit les périodes de Balfac , nous avons
coupé nos phrafes , nous nous fommes
contenté de lier les idées , en fupprimant
les liaifons artificielles & traînantes des
expreffions ; par ce moyen , nous fommest
parvenus à nous paffer des tours rapides
des autres Langues : cependant , fi nous
pouvions en acquérir quelques - uns , ce
feroit une richelle dé plus.
се
Mais ce qui me paroît défigurer la
Langue , & furtout la Pocfie Françoife ,
c'eft la répétition inutile & vicieufe des
articles . Pourquoi n'ofons - nous dire vertu,
fcience , grandeur , France , homme , femme?
Toutes les autres Langues s'expriment
ainsi , du moins dans les vers ; on
peut hardiment fupprimer l'Article du
Nominatif , prèfque toujours celui de
P'Accufatif ; ceux du Datif & du Génitif
fubfifteroient. Mais ce feroit toujours autant
de fyllabes fuperflues , qui reviennent
fans ceffe , fans ajouter rien au fens
ni à la clarté , dont les répétitions feroient
retranchées. Il feroit utile de
pouvoir faire le même retranchement
dans les pronoms perfonnels , toutes les
fois que le temps & la perfonne peuvent
fe deviner par la prononciation du verbe
; ils fe devineroient prèfque toujours ,
fi nous prononcions notre Langue comme
Div
80 MERCURE DE FRANCE
elle eft écrite ; mais notre prononciation
actuelle eft fi affoiblie , les confonnes qui
terminent les verbes fi peu fenties , fi
peu diftinctes , que cette fuppreffion des
pronoms perfonnels peut être regardée
comme impoffible. On pourroit donc fe
borner au retranchement des Articles le ,
la, les , des . Ils rendroient notreLangue propre
au ftyle lapidaire, qualité qui fans cela
lui manquera toujours.Je fuis intimement
convaincu , que fi l'on faifoit une férieufe
attention ,fur l'inutilité abfoluë de ces fyllabes
vicieuſes , un dégoût juſte & invin
cible s'éléveroit contr'elles , & les profcriroit
fans retour . Peut- être ne fera- t-il
pas inutile , de donner ici un exemple du
changement avantageux , & du caractère
énergique, que cette fuppreffion des Arti
cles pourroit nous procurer. Le voici :
» Gloire , qui vient de conquêtes , ne
fauroit avoir approbation du Sage ; vertu
»doit être fondement de toute gloire.
»Homme fe dégrade lui-même en penfant
"autrement ; voix univerfelle doit s'élever
»contre tout ufurpateur; peut- être, à force
»decouvrir de honte ces ennemis du
genre
"humain , parviendra- t- on un jour à tour-
»ner les efprits des Rois , vers une gloire
"plus digne de ce nom : que Philofophie
»parle , que cri public fe joigne à elle
SEPTEMBRE . 1760. 81
que tous écrivains ne déshonorent plus
>>leurs talens , en célébrant exploits barbares
; tôt ou tard frénéfie d'ambition s'é-
»teindra du moins par honte , fi ce n'eft
»par remords. Rois & Princes font raffafiés
de refpects , richeffes , grandeurs ;
"Admiration eft le feul bien qui leur refte
»à défirer : qu'on ne la leur laiffe efpérer
"qu'unie avec amour : Il faudra bien qu'ils
»fe foumettent à opinion publique , feule
chofe , fur laquelle autorité fuprême ne
"peut rien.
Je fens combien ce foible morceau eft
peu propre à féduire en faveur de mon
fentiment ; il peut fervir du moins à prouver
que l'idée que je propoſe , eſt praticable
; & que cette maniere d'écrire ,
traitée plus heureufement , donneroit à
la Langue , une énergie qu'elle n'a pas .
Toutes nos idées , toutes nos paffions ,
ne font pas douces & foibles ; nous en
avons de fortes & de vives. Le langage
a donc befoin de force & de vivacité ,
pour les exprimer .Ces qualités dépendent
encore des termes & des tours : j'ai fait
voir plus haut , comment nous pourrions
nous enrichir des termes qui nous manquent.
Les tours confiftent dans l'arrangement
des mots ; nous n'avons qu'un
feul arrangement ; c'eft celui de la clarté ,
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
:
de la juſteſſe & de la raiſon ; les paffions
changent cet ordre pour fe peindre plus
vivement , elles employent les inverſions ;
la langue Latine , par fa propre nature ,
les admet & les varie à l'infini ; les langues
modernes , faute de terminaifons
différentes pour le cas des noms , & embarraffées
dans les verbes , par les auxiliaires
, font plus bornées dans leurs inverfions.
Cependant la Langue Italienne en a
infiniment plus que la Françoife , fans
qu'elle ait trouvé , dans fon caractére ,
beaucoup plus de facilité à les employer.
Il a fallu , pour cela , qu'elle altérât fouvent
la clarté du fens , mais les Lecteurs
fe font accoutumés à le deviner ; elle en
a peu dans fa profe ; elle les a multipliées
dans fes vers on ne fauroit trop marquer
de différences, entre la profe & la poëfie ;
celle- ci ne fauroit être trop figurée , trop
animée. L'inverfion eft la fource où elle
doit puifer particuliérement fon caractére
fpécifiques, les beautés éffentielles ; quelle
âme pourroit être infenfible à ces belles
inverfions ?
Illi robur , & æs triplex
Circà pectus erat , qui fragilem truci
Commifit pelago ratem
Primus.
SEPTEMBRE. 1760. 83
Nec quidquam fibi prodeft
Aerias tentaffe domos , animoque rotundum
Percurrifle polum , morituro.
Que l'on déplace les mots primus &
morituro, la penfée perd auffitôt prèfque
toute fa force. Tel eft l'empire de l'oreille
& de nos organes matériels , fur l'efprit
même.
Cependant la Poëfie Françoife n'admet
guères plus d'inverfions, que la profe élevée
, de toutes les Langues modernes , qui
n'avoient pourtant pas moins d'obftacles
à vaincre , la nôtre eft la plus pauvre à
cet égard ; nous fentons nos befoins .
mais notre timidité eft la plus forte.
N'effayerons- nous point de la vaincre ?
L'inverfion excite l'attention , & la fixe
où elle doit être fixée. Dans une phrafet
traînante où tout eft , dit- on , dans l'ordre
naturel , l'attention eft errante , incertaine,&
ne fçait où fe repofer ; il convient
qu'elle foit dirigée , fur les parties
principales du difcours : l'inverfion feule
peut produire cet effet. Les Latins en ont
fouvent abufé , furtout dans la Pocfie
quelquefois même dans la profe : fouvent
on a peine à les entendre ; nous ne craindrons
pas ce défaut la nature de notre
Langue s'oppofe à tout excès en ce genre..
Divi
84 MERCURE DE FRANCE.
Il me femble que nous devrions fon
ger à introduire dans la Langue , le plus
d'inverfions qu'il fe pourroit , lorsqu'elles
feroient placées de maniere à ne point
produire d'ambiguité : c'eft la feule régle
que l'on peut fixer à cet égard ; je me
contenterai de donner quelques exem
ples.
Toutes les fois que le régime du verbe
n'eft pas un accufatif,l'inverfion peut avoir
lieu.Nous difons très-bien :à luifeul s'adref
fent tous mes voeux ; de lui dépend ma
fortune.
Lorfque le régime du verbe eft précédé
d'une prépofition , fur , devant ,
après , fous , à côté , par , pour , &c.
l'inverfion ne peut point non plus produire
d'équivoque : fur cette vafte plaine ,
s'élève un Temple . Sous fon Empire , les
Peuplesfont heureux.
Il y a auffi bien des cas , où l'inverfion
peut avoir lieu , quoique le verbe régiffe
l'accufatif ; par exemple , toutes les fois
que le nominatif du verbe eft un pronom
perfonnel , je , tu , il , parce que ces mots
font éffentiellement nominatifs ; il en eft
de même de qui. Rien ne nous empêche
de dire , avec le Taſſe :
s ;
Je chante les combats , & ce Héros vainqueur,
SEPTEMBRE. 1760 : 851
Qui , le tombeau facré délivra du Sauveur.
Les fucs amers , il boit avidement déçù ;
la vie il a reçu.
Et de la propre erreur ,
Ainfi , on peut bien dire : mille entreprifes
heureuſes tu conçus & exécutas , il
conçur & exécuta.
Lorfque le verbe exprime un fentiment
, & que le régime eft une chofe
inanimée , il ne peut point non plus y
avoir d'équivoque ; ainfi , ces deux vers ,
malgré les inverfions qu'ils contiennent ,
font très clairs.
Plein de ces fentimens , toute gloire mortelle
Ce Héros dédaignoit en fon ardeur fidelle .
Lorfque l'accufatif & le nominatif différent
en nombre , il ne peut point reſter
d'ambiguité ; mes feux , mes fentimens a
emporté dans fa tombe mon premier époux.
Souvent la force du fens fuffit feule
pour lever toute équivoque.
Et par art , Antioche ; & par force Nicée ,
Les fuperbes Chrétiens avoient déjà domptées;
Là , tu le fais , ô Mufe , accourent les Mortels ,
Où prodigue le plus des douceurs enchantées ,
Le féduifant Parnaſſe.
Ces vers , avec bonté , daigne ici recevoir..
86 MERCURE DE FRANCE.
Lorfque le verbe eft neutre , le nominatif
peut très- bien être placé après lui :
cependant brûle & fe confume la malheu
reufe Didon.
Ne pourroit- on pas quelquefois éloigner
le verbe de fon auxiliaire ? Si féparée
je n'avois été d'un époux tendre.
L'adverbe peut auffi n'être pas toujours
uni au verbe : conftamment lafortu
ne lefeconda.
Je trouve encore des cas où le ſubſtantif
& l'adjectif pourroient être ſépa
rés. Pourquoi n'ofons- nous dire >
Quel terrible & funefte , il affronta danger ?
Combien de glorieux il entreprit travaux !
Le fens eft pourtant clair & fans ambi
guité. J'en dis autant de ces vers.
Aux travaux de ſon ſexe , aux fuſeaux , à l'aiguille
Abbaifler ne daigna fes généreufes mains.
Donnera l'Univers , donnera le Ciel même,
A notre fier courage un fecours tout- puiffant.
Tombeau foit cette terre à tous les ennemis.
Le meilleur moyen pour accoutumer
notre Langue aux inverſions, & pour plier
fon génie à cette efpéce de nouveauté ,
ce feroit de travailler à traduire le plus.
fidellement qu'il feroit poffible , des ou
SEPTEMBRE. 1760. 87
vrages de Poëfie Latine , Italienne , Angloife
; le Lecteur fentant le prix des inverfions
heureufes , que le Traducteur
auroit confervées , lui fçauroit gré de les
avoir fait paffer dans notre idiôme , de
jeunes Poëtes avides de fe diftinguer, pourroient
enfuite s'exercer dans ce nouveau
genre : le caractére de notre Langue cefferoit
peut- être enfin de fe renfermer dans
les limites étroites , ou il a été botné jufqu'ici.
Mais il feroit à fouhaiter que l'on
n'employât les nouvelles inverfions qu'avec
choix.Il eft certain que la Langue Latine
les a trop multipliées ; fouvent elles ne
produifent qu'une beauté matérielle ,dont
notre Langue peut très - bien ſe paſſer ;
fouvent la phrafe auroit gagné à être
coupée ; l'habitude méchanique d'arranger
des mots , a entraîné les Latins , &
leur a fait noyer un petit fens dans beaucoup
de paroles artiftement fymétrilées ;
il en peut réfulter quelque agrément pour
l'oreille , fans que l'efprit en foit plus fatisfait
quelquefois elles ne font que
l'embaraffer , & que retarder & brouiller
lęs idées ; on peut fuppléer très heureufement
un grand nombre d'inverfions de
ceite espéce , en coupant les phraſes ; la
clarté , la jufteffe , la force même y gagnent
fûrement. Cet avantage eft fans
88 MERCURE DE FRANCE:
doute préférable à celui de contraſter des
mots , d'où il ne réfulte qu'une illufion
paffagére , que la réflexion diffipe bientôt.
Occupé de la combinaifon pénible
des termes , un Auteur néglige infenfiblement
les idées & les chofes, Si tant
d'ouvrages , qui plaifent en Latin, perdent
fi fouvent leur mérite à être traduits en
François , gardons - nous d'en rejetter la
faute fur notre idiôme ; admirons bien
plutôt la noble & heureufe fimplicité, qui
forme fon caractére , & félicitons - nous
de trouver en elle un creufet affuré , pour
diftinguer l'or pur d'un alliage faux &
frivole . Dégagée du foin de rechercher
des ornemens fuperflus , & privée de
l'efpoir de faire illufion par leur fecours ,
la Langue Françoife ne s'occupe que du
fond des chofes , elle fimplifie , elle épure
, elle preffe les penfées & les fentimens
; elle a l'avantage unique de parler
à l'efprit plus directement qu'aucune
autre .
Cependant , à la fuite d'un nombre
choifi d'inverfions qu'elle pourroit acquérir
, il feroit encore à défirer , comme je
l'ai dit plus haut , qu'elle empruntât de
quelques Auteurs Latins certains tours
vifs & précis, compofés de conftructions
hardies , fouvent même, fans conftruction
SEPTEMBRE. 1760 8
apparente , dont elle tireroit des nouveaux
degrés de vivacité & d'énergie . La
Bruyere , S. Evremont , la Fontaine ,
peuvent fournir des idées de ce ftyle :
une Langue , pour atteindre à la perfection,
doit embraffer tous les genres . Combien
de nuances de ftyle depuis l'élégance
nombreuſe de Ciceron , jufqu'à la nerveuſe
concifion de Tacite & de Sallufte , depuis
Virgile jufqu'à Juvenal & Perfe !
Je fais que la maniere différente de
ees grands hommes , tenoit à leur génie
particulier ; mais ces génies doivent renaître
dans chaque Siécle & dans chaque
Nation lettrée. C'est à ceux qui ſe ſentes
portés par la Nature à quelqu'un de
ces deux genres , à choisir les modéles
qui leur font propres , & à franchir , courageufement
, le joug impofant du ton
dominant de leur fiécle : nous avons affez
de talens , qui pourroient ſe faire un caractére
original ; il ne leur manque que
d'ofer, & de brifer les entraves de l'imitation.
Par là nous verrions , peut- être , renaître
cette précieufe naïveté , cette fimplicité
finguliere de nos premiers Auteurs ;
notre Langue acquerroit une force qu'elle
a enviée inutilement jufqu'ici à la
Langue Angloife.
Malherbe, Racine , Boileau , Rouſſeau,
90 MERCURE DE FRANCE.
ont rendu de grands fervices à leur Langue
; ils ont perfectionné fon élégance ,
fon exactitude , fa pureté , fa nobleffe ,
fa délicateffe , fes graces ; en forte qu'à
tous ces égards , elle ne céde à aucune
autre Langue : peut être ont- ils nui à des
progrès plus utiles , qquu''eellllee auroit pû
faire du côté de la hardieffe , de la vivacité
, de l'énergie , de l'abondance ; je
le répéte encore , ils font venus trop tôt.
Dès Malherbe , on s'eft écrié que cet
Auteur avoit fixé le caractére de la Langue
la Nation fortoit à peine de la barbarie
; dès le premier pas , elle crut
avoir, atteint la perfection. Malherbe
avoit l'âme grande & élevée; il ne lui a
manqué qu'une Langue plus avancée ,
pour déployer fon génie..
:
Racine , admirable par l'analyfe délicate
du coeur humain , par les charmes
délicieux de fon ftyle , par la conduite.
& l'intérêt de fes Piéces , Racine a créé
un genre , dans lequel il ne fera furpaffe
par perfonne. Mais il faut avouer que
chez lui l'élégance continue , a fouvent
étouffé la force.
Boileau étoit affurément un très - bel
efprit ; il avoit éffentiellement le coeur
froid, & l'âme peu élevée ; il fent peu,
il peint agréablement ; plus Verfificateur
SEPTEMBRE . 1760. 91
il
que Poëte , fes vers font rarement produits
la chaleur du fentiment , ou
par
-par la force des idées . Ils font faits , pour
ainfi dire , au compas , on devine les
mots qu'il a trouvés , qu'il a cherchés :
leur arrangement méchanique eft fon
principal mérite . Soutenu par Horace ,
s'eft élevé au- deffus de lui - même dans
fon Art poëtique : il y a pourtant de trèsbelles
chofes dans le Lutrin ; on trouve
dans fes Satyres , beaucoup de traits d'efprit
, agréablement tournés , mais fans
chaleur & fans élévation . Un Poëte fatyrique
pour exceller doit - être doué de cettehumeur
Angloife , pour laquelle nous n'avons
pas même de terme ; & il n'y en a
point , dans Boileau. La Bruyere , fimple
Profateur , l'avoit reçu de la Nature , fon
ouvrage en eft profondément empreint,
Rouffeau , quoiqu'avec beaucoup plus.
de chaleur que Boileau , & avec un ef
prit plus nourri par la Philofophie , manque
encore de véritable énergie ; ingénieux
, pur , correct , élégant , fes penfées
font juftes , folides , grandes , liées ,
ornées agréablement mais fon efpritn'a
pas une certaine profondeur ; & c'eft
chez lui , furtout que j'obferve un grand
nombre d'idées foiblement rendues. L'ex-
´preſſign lui a manqué : j'entens cette ex92
MERCURE DE FRANCE
preffion vigoureufe , ce coup de pincea
du grand- Maître la crainte d'offenfer
l'oreille , l'a trop fouvent arrêté. H n'a
employé qu'un très- petit nombre de ter
mes , dans fes ouvrages de grande Poëfie.
Une idée neuve , exprimée avec des
mots rebattus, ne fçauroit paroître neuve:
l'efprit eft la dupe des oreilles toute
penſée hardie doit être revêtuë d'expreffions
qui le foient. Les plus zélés admirateurs
de ce Poëte , font forcés de con
venir que
fon génie n'a rien d'original.
Ce que je viens de dire de ces grands
hommes , fouffrira fans doute beaucoup
de contradictions ; on fe porte prèfque
toujours à admirer fans réferve , ce qui
eft vraiment admirable à certains égards.
Cependant , je crois n'avoir arraché , de
leurs couronnes , aucun des lauriers qui
leur font légitimement acquis. Je voudrois
feulement qu'on pût fe perfuader
que , pour avoir excellé dans quelques
parties , ils n'ont pas également excellé
dans les autres ; qu'ils n'ont pû ouvrir
toutes les routes à la fois , & qu'il faut
bien fe garder de les préfenter comme
des modéles univerfels.
Créons des termes & des tours forts &
énergiques , nos penfées le deviendront,
Nous avons affez de jolis mots , & par
SEPTEMBRE . 1760. ༡༣
conféquent de jolies idées , & de jolies
âmes. Mais eft-ce tout ? Après un fiécle de
grâces & d'élégance , travaillons à nous
former des âmes hardies & robuftes.
Corneille , Boffuet , la Bruyere , Moncefquieu
, Voltaire & j'ajoute Rouffeau de
Genève,font lesEcrivains que nous devons
choifir pour modéles en ce genre : les penfées
que ces hommes célébres ont réuffi à
bien rendre,font gravées dans tous les ef
prits.Envain des Ecrivains médiocres travaillent
alles retourner; ils nous les offrent
affoiblies ; l'efprit ne les retrouve qu'avec
dégoût. Ce qui eft dit 8 : penfé avec un
certain degré de force , néantit à jamais
toutes les copies froides & imparfaites ;
toute penfée grande & fortement exprimée,
eft immortelle ; l'efprit peut amufer
l'efprit , l'âme feule a droit d'ébranler
l'âme : j'entens par âme, ce caractére fier,
indépendant , original & fublime , cette
chaleur intime & féconde , ce feu , pour
ainfi dire , électrique , qui étincelle rapidement
, qui éclaté , pénétre & communique
de même. Le fentiment coule avec
abondance de cette fource enflammée ; il
fe répand fur les ouvrages de pur agrément
, comme fur ceux de la perfuafion
la plus profonde ; il vivifie les genres
même qui en font le moins fufceptibles .
94 MERCURE DE FRANCE:
Point de génie fans fentiment : Sapho
eft la tendre amante de Phaon ; Montef
quieu & Newton, font les amans fublimes
de l'humanité & de la vérité.
Je crois que c'est grand dommage que
Montagne n'ait pas écrit à Paris ; cette
Ville donne le ton ; elle l'eût reçu de lui
& l'eût rendu au refte de la France : mais
Montagne étoit gafcon , il écrivoit dans
fon pays , il étoit énergique & hardi ; on
admira ces qualités , & on s'en tint là.
Le bel efprit , ce fléau du génie , dominoit
dans la Capitale ; il empêcha les
progrès de ce style expreffif , qui auroit
enrichi la Langue ; cependant Montagne
plaît à tous ceux qui le lifent. On le cite
avec complaifance , & perfonne n'ofe entreprendre
de le traduire en François
pur & élégant. On refteroit au - deffous de
lui , on feroit ridicule. Pourquoi s'efton
amufé fi longtemps à contrefaire le
ftyle de Marot , qui n'avoit en partage
qu'une naïveté agréable ? Le premier modéle
étoit bien plus digne d'être fuivi.
Mais , dira t-on , Montagne faifoit des
barbarifmes . Ah ! nous n'avons que trop
d'Auteurs purs & châtiés , c'eft- à - dire ,
faibles & froids. Il nous faut peut - être
de hardis faifeurs de barbarifines , fans
quoi notre Langue eft expofée à languir ,
SEPTEMBRE . 1760. 21
Tous les fauffes graces d'une élégance pué
rile & de cette délicateffe exceffive à laquelle
on a voulu borner fon caractére :
qualité qui , renfermée dans fes bornes
eft admirable en certains genres , mais
qui devient un vice dans beaucoup d'autres.
Nous n'ofons nommer plufieurs animaux
utiles. Nous craignons de peindre
avec trop de vérité , la mort , la pefte ,
la corruption , le vice. Livrés à un art
recherché , nous dédaignons la fimple
Nature ; il faut que nos Bergers foient
couverts de fleurs ; les arts utiles font
avilis à nos yeux délicats.
Chaque mot a fa place dans un certain
ftyle , il n'en fçauroit fortir ; tout écrit
élevé eft prèfque toujours bourfouflé &
vuide de chofes ; il faut fe faire entendre ,
par des périphrafes qui affoibliffent ; on
ne peut appeller prèfque aucune chofe
par fon nom dans le ftyle noble.
Nous fommes , par cette même délicareffe
, très- bornés dans le choix des images.
Combien en eft- il que nous admirons
dans Virgile, & dans Homere, & que notre
Langue ne peut admettre ? Le fentiment ,
dans nos ouvrages , eft toujours enflé
guindé , réfroidi, par un acceffoire de nobleffe
. Le naturel , le fimple , le vrai ,
66 MERCURE DE FRANCE:
nous paroît ignoble. La plupart des beau
tés naïves des tragiques Grecs , font perdues
pour nous .
t
Je trouve les fources de cette fauffe
'délicateffe , dans les idées relatives de
grandeur & de baffeffe qu'infpire la M
narchie ; dans le luxe , l'oifiveté , la fo
ciété trop affiduë ; & furtout , dans la fo
ciété des femmes.
La diftinction des rangs , l'orgueil &
la vanité qu'ils font naître , rejettent néceffairement
un mépris injufte fur lés
états inférieurs . Le luxe amoureux de
'Arts agréables , avilit par comparaifon
les Arts néceffaires . L'Oifiveté fille de la
Richeffe dédaigne les travaux utiles. La
Société, en rapprochant ces différens états,
infpire un refpect , une dépendance , une
fauffe honte , vis- à-vis de ceux qui font
plus élevés : ainfi tout prend une tendance
générale d'admiration & d'imitation ,
vers les premiers rangs , vers leurs moeurs,
leurs ufages , leurs ridicules même & leurs
vices : tout concourt à l'aviliffement des
autres , de leur utilité même , de leurs
travaux & de leurs vertus .
Enfin , la fociété habituelle des femmes
achéve de nous féparer de la noble & fimple
nature : élevées prèfqne toutes dans la
frivolité,dans l'art unique de plaire , elles
nous
SEPTEMBRE . 1760 . 97
nous y ramenent par le foible qu'elles
nous infpirent : jufte punition de l'éducation
à laquelle nous les avons condamnées
; elles nous donnent leurs propres défauts
, qu'elles doivent à notre tyrannie ;
nous fommes forcés de nous plier à leur
goût étroit & exclufif , à leurs paffions ,
qui veulent toujours être remuées en bien
ou en mal , à leur amour- propre , qui les
dégoûte de tout ce qui ne les flatte pas ,
de tout ce qui n'eft pas dirigé à leur amufement
; elles donnent le ton ; elles jugent
; elles prononcent d'après leurs idées
petites , foibles & fans principes : la Nature
eft méconnue , le génie fe glace , fe
rétrécit , & quitte les grands objets .
Chaque génération de ces idoles de
paffage , a fon bon ton dominant ; tout
ouvrage qui n'en porte pas l'empreinte ,
n'eft ni lû , ni vendu , ni prôné : tout Auteur
veut l'être que faire donc : Suivre
le torrent , ne rien produire d'élévé ni de
fort , oublier la poftérité , & fe borner à
la gloire honteufe d'avoir perfectionné la
corruption de fon fiécle. Ainfi , l'esprit
rampe fucceffivement dans un cercle rapide
de modes inconféquentes , outrées
& méprifables.
Le tourbillon des femmes renferme
une multitade d'hommes , plus femmes
E
98 MERCURE DE FRANCE
qu'elles , avec qui elles veulent bien par
tager leurs droits . Ces efclaves brillants
deviennent , en concurrence avec elles ,
tyrams , protecteurs & corrupteurs des
talens tels font les Juges qui affignent
les rangs dans les Lettres : l'homme de
fens , l'homme folidement inftruit fe tait ,
ou ne parle qu'à l'écart ; il n'a point de
paffions , de vices , de rang ni de place ,
c'eſt un être iſolé , & qui d'ailleurs , devient
tous les jours plus rare : il n'eft
point à la mode , parce que le bon fens ,
le mérite , l'honnêteté , la vertu n'eft
point de mode ; la folie , les vices , les
ridicules, triomphent impunément & lans
obftacles.
La mode est toute- puiffante en France ,
mais toute mode finit ; & la derniere jette
, néceffairement , un ridicule fur celle
qui l'a précédée : Les Héros & les Héroïe
nes du jour , dépouillés enfin de ce qui
féduit ou qui impofe , finiffent par devenir
des Marquis de Mafcarille , & des
Fées gothiques ; les Livres de mode les
plus admirés , font relégués parmi les
vieux portraits.
Cependant , l'ambition des hommes
de Lettres eft d'être auffi les hommes
du jour. Ils y parviennent par la baffeffe
& les lâchetés ferviles , qu'ils prodiguent
SEPTEMBRE . 1780: 59
dans leurs ouvrages. Voyez dans leurs
écrits , & furtout fur la fçéne , de quelles
couleurs brillantes ils peignent l'homme
à la mode , combien l'homme vertueux
eft obfcurci , abaiffé , facrifié ; s'ils
attaquent le vice & la folie , c'eft avec
des armes fi polies , des traits fi adoucis ,
qu'ils femblent plutôt flatter que combattre
quel bien ne feroit pas au contraire
une fatyre vigoureufe ? Elle éclaire-
Toit les foibles & la multitude : mais on
craint de paffer pour dur , de n'être plus
admis dans le monde , on trahit la Nation
, la vertu , fon propre honneur .
C'eſt aux gens à talens à fentir leur
fupériorité , & la haute dignité de leur
miniftére eux feuls peuvent oppofer une
barriére folide au torrent du faux goût &
des moeurs vicieuſes ; c'eft à eux de fubftituer
aux puérilités des jargons de mode ,
l'abondance & l'énergie qui conviennent
à la Langue d'un Peuple illuftre fa
par
puiffance & par fes lumieres : qu'ils faffent
paffer dans le langage les richeffes
du génie , & les graces folides de la vertu
; ils les communiqueront
juſqu'à nos
ames , leurs écrits feront immortels , &
la Nation s'élevera.
Il me refle à réfoudre une objection
importante , qui fe préfente naturelle-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
ment : & nous nous déterminions à enrichir
notre Langue d'une foule de mots
nouveaux , à multiplier les inverfions , à
retrancher les articles , les ouvrages que
nous admirons le plus deviendroient gothiques
; Racine vieilliroit , nous le regarderions
du même il dont nous voyons
aujourd'hui Rotrou en voulant acquérir
des richeffes incertaines , nous perdrions
fûrement celles que nous pollédons , tout
l'édifice de notre Littérature feroit renverfé.
Je réponds 1. Que fi par ces change
mens , il arrivoit qu'une multitude d'ou
vrages médiocres & foibles , fût plongée
dans l'oubli , cette partie ne feroit pas à
regretter.
2°. Je foutiens que les ouvrages vraiment
bons fubfifteroient toujours : nous
en avons la preuve dans l'état préfent
de notre Littérature : Corneille quoique
vieilli , refte en poffeffion de notre
Théâtre. Montagne eft toujours lû . Les
bons écrits fubfifteroient même tout feuls
au milieu du naufrage des autres , ce qui
feroit un très- grand avantage.
3. Si les perfonnes qui compofent le
cercle frivole du monde , perdoient une
partie du goût vif qu'elles ont pour ces
ouvrages , le mal ne feroit pas grand ,
SEPTEMBRE. 1760. ΙΟΥ
il n'en réfulteroit aucun inconvénient réel
pour les Lettres.
4. Les Philofophes , les vrais Littérateurs
, les bons efprits ne cefferoient jamais
de lire , de méditer ces excellens
écrits , de foutenir leur réputation & de
les choifir pour modéles ; ainfi le progrès
des Lettres n'en feroit pas moins affuré ,
ce qui eft le feul point capital.
5 °.Que le plaifir qu'on auroit à les lire,
fût plus ou moins diminué , ce ne feroit
tout au plus que la perte de quelques fen,
fations agréables , qui feroient fûrement
remplacées par d'autres ; leurs penfées ,
leurs vues , leur ordonnance ne fçauroient
périr , & c'est tout ce qu'il feroient utile
de confer er.
6°. Si des penfées que l'on croyoit for
tes , ceffoient de paroître telles , ce ne
feroit que par comparaifon avec d'autres
vraiment fortes que nous aurions acquifes ;
nous n'aurions perdu qu'une erreur , nous
aurions gagné une vérité : fi des chofes
qui nous fembloient exprimées avec grâ
ce , paroiToient perdre cet agrément ,
ce ne feroit qu'un preftige dont nous aurions
reconnu l'illufion ; ce qui paroît
beau , ne peut être éffacé que par des
beautés plus réelles .
7°. Notre bonne Littérature n'a duré
E iij
to2 MERCURE DE FRANCE
encore qu'un fiécle : nous n'avons qu'un
petit nombre d'ouvrages de génie : notre
Monarchie, & par conféquent, notre Langue
, dans la conftitution actuelle des
chofes , doivent durer vraisemblablement
un très - grand nombre de fiécles ; feroit - il
raifonnable de les facrifier tous à la confidération
d'un feul , & d'immoler d'avance
les efforts multipliés que doit faire
notre poftérité , aux petits progrès que
nous avons faits dans un fi court eſpace
de temps ? Nous fommes encore au berceau
, nous ne faifons que de naître ;
voudrions-nous borner l'âge viril , qui
doit nous fuivre , à nos foibles facultés ,
qui font à peine dévéloppées ?
Si l'on objecte encore que les Arts font
bornés ; que , dans les Nations Lettrées ,
ils n'ont eu qu'un beau fiécle ; que nous
avons eu le nôtre , & que par conféquent ,
ces progrès , dont on nous flatte , ne peuvent
avoir lieu que dans le carrière des
Sciences , & non dans celle des Arts &
des Lettres.
Je dirai , qu'il eft peut-être téméraire
de juger des progrès, dont l'efprit humain
eft fufceptible , d'après des expériences
imparfaites ; & qu'il feroit néceffaire dé
les avoir bien plus multipliées , pour por
ter un jugement certain fur un objet fi
SEPTEMBRE. 1760. 103
vafte & fi compliqué . On a cru longtemps
que les Grecs & les Latins avoient
tout perfectionné, tout épuifé ; cependant
on fe trompoit les Auteurs modernes
ont du moins ajouté des dévéloppements
fout nouveaux , aux germes précieux que
nous avoient laiffés les Anciens : les grands
Orateurs & les grands Poëtes François ,
ont dû fe faire un caractére original ,
malgré les talens & les fuccès de ceux
qui ont écrit dans les beaux jours d'Athénes
& de Rome.
Si plufieurs peuples n'ont eu qu'un
beau fiécle , ce n'eft pas qu'ils euffent atteint
les limites des Arts ; tout ce qui
s'est fait depuis eux , prouve invinciblement
la fauffeté de cette prétention ;
dira- t- on que c'est la perfection où les
Romains avoient porté les ouvrages de
théâtre , qui les a forcés à dégénérer en
cette partie Le génie des Grecs & des
Romains , a baiffé tout à la fois , & dans
les genres qu'ils avoient traités avec le
plus de fuccès , & dans ceux où ils n'en
avoient eu que de médiocres : c'est donc
à des caufes étrangères , & tout - à - fair
différentes , qu'il faut attribuer leur décadence.
Il feroit fuperflu de les recher
cher ici.
Les Anciens ont trouvé les vrais prin
E iv
104 MERCUREDE FRANCE.
cipes , ils ont créé les genres ; c'est une
gloire unique qu'on ne peut leur conteſter
; mais ils n'ont fait qu'effleurer la
connoiffance de l'homme & de la nature ;
il nous refte à l'approfondir. L'invention
de l'Imprimerie a changé la face du
monde fçavant . Toutes les nations réunies
par elle , ne forment plus qu'un feul
empire des Lettres . L'émulation n'eft plus
de citoyen à citoyen ; elle eft de peuple
à peuple les diverfités des moeurs forment
autant de manieres différentes de
voir , de penfer & de fentir , & leurs
communications préfentent encore autant
de modifications nouvelles . Telle eft
la vafte carrière qui s'offre à nous les
Anciens avoient les talens d'un homme
four modéles ; nous avons ceux du genre
humain : que ne doit - on pas attendre de
cette émanation de lumiére rapide , immenfe
, immortelle ? De cette émulation
univerfelle & active , dont les rayons infinis
fe coupent , fe croifent & s'étendent
en tout fens Les ? obfervations de la Nature
, auxquelles notre fiécle s'eft livré ,
fuffiroient feules , pour fournir un fonds
intariflable de nouvelles richeffes à l'éloquence
& à la Poëfie ; ajoutons à tous ces
avantages , que nous n'avons plus d'obftacles
étrangers , ni d'irruptions de bar
bares à redouter.
SEPTEMBRE . 1760. 105.
Si de ces confidérations , je defcends à
l'examen particulier des progrès de notre
Nation , je trouve qu'elle a anályfé le
coeur humain avec une très - grande fupériorité
; mais , qu'il s'en faut bien qu'elle
ait atteint le même degré , dans les def
criptions de la Nature en général ; occiipée
des détails de nos curs paffagéres
& mobiles , cette partie eft reftée abfolument
neuve ; les idées fimples , primordiales
, & communes à tous les hommes ,
ont été négligées . C'eft pourtant dans ce
genre feul ,
feul , que l'on peut faire des oavrages
vraiment durables. Bien loin que
nous ayons tenté de peindre les effets infinis
de la Nature , avons nous feulement
une defcription du printems . faite
avec génie L'Angleterre , l'Allemagne
même , nous ouvrent la route , & nous
ne fongeons point à les fuivre ; cependant
Ce nouveau genre auroit de plus l'avantage
de développer le talent dans toutes
les Provinces de la France , & de le retifer
de l'imitation fervile de l'efprit de
mode de la Capitale , qui la rabaiffe &
lui ôte les moyens de fe diftinguer . Combien
comptons -nous de Poemes épiques ,
d'Epitres & d'Odes dignes d'être admirées
heureuse néceffité , où nous nous
trouvons ! Pour nous faire un caradire
-
Ex
JOG MERCURE DE FRANCE .
origin , il ne faut que revenir à la Na→
ture ; c'eft principalement dans cette carriére
, que nous fentirons la difette de
notre langage , & la néceffité de l'enrichir.
La Langue eft l'inftrument du génie ,
laiffons - lui la liberté de la perfectionner ;
nous en fecueillerons bientôt les fruits .
Sur la Langue Françoife.
L'un des plus fages
Métaphyficiens ;
M. l'ABBÉ DE CONDILLAC, a démontré dans
fon Livre , de l'origine des connoiffances
humaines, que les progrès du génie étoient
en proportion avec ceux du langage. Il
a même avancé cette propofition :
39
» La Langue Françoife a été , pendant
longtemps , fi peu favorable aux progrès
de l'efprit , que fi l'on pouvoit le
» repréten er Corneille , fucceffivement ,
» dans les différens âges de la Monarchie ,
22
SEPTEMBRE. 1760. 59
on lui trouveroit moins de génie , à proportion
qu'on s'éloigneroit davantage
» de celui où il a vécu , & on arriveroit
» enfin à un Corneille , qui ne pourroit
» donner aucune preuve de talent.
Soutenu par l'autorité de ce célébre
Philofophe , j'ofe croire que la recherche
des chofes qui peuvent contribuer à la
perfection de notre Langue , n'eft pas une
puérile étude de mots ; & je trace ces
réflexions avec confiance..
Le langage fert à exprimer nos idées ,
àles fixer dans notre efprit , à les communiquer
; il eft plus parfait , à mesure qu'il
exprime un plus grand nombre d'idées ;
il faut encore qu'il les exprime d'une maniere
qui plaife à l'oreille & à l'efprit.
Clarté , jufteffe , abondance , font les
qualités éffentielles d'une Langue.
Harmonie , briéveté , force , vivacité ,
naïveté , nobleſſe , graces , délicateffe ,
font fes qualités acceſſoires.
Par les premieres , elle eft utile ; par
les fecondes , elle eft agréable. Mais cet
agrément même a fon utilité ; la vérité
toute nuë , n'auroit eu accès que dans
l'entendement , & n'eût trouvé que des
coeurs infenfibles : cette même vérité embellie
, plaît , intéreſſe , remuë , féduit ,
enchante , tranfporte. Elle doit aux or-
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE :
nemens du langage , tous fes triomphes.
Comme je ne veux rien dire d'inutile ,
fi je puis , je ne m'étendrai pas fur ce qui
conftitue la clarté & la jufteffe. Ces deux
qualités font fi
particulièrement propres
à la Langue Françoife , & fi univerfellement
avonces , que les preuves feroient
fuperfues ; la Langue Françoife a été
adoptée , par toutes les Nations , pour le
commerce politique de PEurope : c'eft le
plus beau titre qu'une Langue puiffe avoir
à cet égard.
Quant à l'abondance ; quoiqu'elle en
ait beaucoup , on ne peut nier qu'elle ne
céde aux belles Langues anciennes , &
même à certaines Langues modernes en
quelques parties.
Toutes les Langues font incomplettes :
toutes ont beaucoup à acquérir ; peut- être
ne cefferont- elles jamais de s'enrichir . Je
veux croire que les êtres font tous nommés
; mais leurs modifications , leurs acceptions
réciproques , font fi variées & G
infinies , qu'à chaque inftant , on éprouve
que l'on manque d'expreffions pour rendre
ce que l'on fent très bien. J'en dis de
même de nos fenfations , & de nos idées :
fi les expreffions que cherche un homme
qui penfe , ne font pas toujours équivoques
, elles font fouvent indécifes & foiSEPTFMBRE.
1760. 6i
bles ; des penfées ne font qu'indiquées ;
elles ne produifent pas la lumiere que
l'Auteur en attendoit ; elles font , pour
ainfi dire , perdues : un autre écrivain fuccéde
, cherche à développer ces mêmes
penfées ; fouvent il n'a pas un meilleur
fuccès ; les livres fe multiplient fans fruit,
& fatiguent les Lecteurs par leur nombre
, fans que ces mêmes penfées par
viennent jamais à fe peindre avec la clarté
& la force qu'elles devroient avoir. C'eſt
peut- être à la difette du langage , que
nous devons cette énorme multiplicité
d'écrits fur les mêmes fujets : lorfqu'une
idée et une fois rendue dans toute fon
énergie , elle eft comme gravée d'un burin
inéffaçable & inimitable tout - à - la
fois ; elle ne pourroit que perdre à être
répétée : elle ne l'est donc plus .
Le moyen de nous enrichir , feroit de
faire un Dictionnaire relatif des expreffions
que poffèdent les autres Langues , &
qui nous manquent: nous y verrions , d'un
coup d'oeil , tous les mots que nous pourrions
faire ou adopter . Lorsque l'expreffion
nous manqueroit abfolument , il me
femble qu'il n'y auroit pas à balancer à
la tranfporter dans notre Langue , en lui
donnant une terminaiſon françoiſe. Les
mots latins y feroient plus propres que
62 MERCURE DE FRANCE.
les autres , par la connoiffance habituel
le que nous avons de cette Langue ; le
fens en feroit fixé tout de fuite , & pafferoit
bien vite des Savans aux ignorans.
La Langue Italienne, par fa grande analógie
avec la nôtre , pourroit nous fournir
auffi beaucoup de richeffes.
Mais lorsque nous aurions déjà une
racine des mots que nous voudrions
adopter , la chofe feroit encore plus aifée.
Par exemple , nous difons bon : pour
quoi n'ofons- nous dire abbonnis? J'en dis
de même d'habituer , habituant , accla
mation , acclamer , tumulte , tumultuer
fombre defombrer , fange defanger , alternative
, d'alterner , fragile de fragilifer
&c.
Les diminutifs & les augmentatifs Ita
liens empruntés d'eux avec goût & fobriété
, pourroient encore nous enrichir
beaucoup. Il a été un temps qu nos Poëtes
en faifoient grand ufage ; ils en abuférent.
Ces mots furent profcrits : il fau
droit fonger à réparer cette perte. Mais
je crois qu'il conviendroit de préférer la
terminaifon des mots poverino , amorino
à celle des pargoletto qui emporte dans
notre langue une idée acceffoire de baf
feffe & de mépris ; femmelette , maigreletfont
toujours pris en mauvaiſe part,
SEPTEMBRE. 1760 by
Pauverin , amorin ne paroiffent pas de
même incompatibles avec la nobleffe &
la grace ; & fi on employe cette terminaifon
, je ne doute pas que notre oreille
ne s'accoutumât aux diminutifs nobles ,
comme aux autres.
Il conviendroit encore de chercher ,
dans nos anciens Auteurs , les mots qui
fe font infenfiblement abolis ; on en
trouveroit beaucoup d'utiles & d'expreffifs
, qui fe font perdus , fans qu'on puiffe
dire pourquoi , & fimplement par défaut
d'ufage: Marot, Amyot , & furtout Mon
tagne en fourniroient un grand nombre.
Ce feroit rendre fervice à la Langue, que
de former un Dictionnaire de ceux qui
paroîtroient propres à être remis en ufage .
Les Dictionnaires que je propofe , s'ils
étoient bien faits , fe répandroient dans
le Public ; la curiofité les parcourroit d'abord
; chacun conferveroit le fouvenir
de quelques termes qui lui auroient plû ,
ou dont il auroit été fimplement frappé ;
on le hazarderoit dans la converſation ;
l'oreille s'y habitueroit par degrés ; leur
utilité fe feroit fentir , le befoin naîtroit,
on oferoit en faire ufage dans les livres ,
on les écriroit en italique , comme tant
d'autres que nous avons vû adopter ;
enfin , après plufieurs épreuves , ils par64
MERCURE DE FRANCE.
·
viendroient à fe naturalifer entierement,
Par ce moyen , le defir & le goûr d'enrichir
notre Langue, prendroit infenfiblement
faveur. Au lieu d'être effarouchés ,
comme nous le fommes ridiculement par
toute espéce d'innovation dans le langage ,
& de chérir notre difette , au point qu'il
femble que nous ayons fait vou de pauvreté
; nous ferions une étude des mots
nouveaux ; on les effayeroit , on les examineroit
avec complaifance ; tout homme
qui penfe ambitionneroit la gloire de
créer quelques termes heureux. Enfin
nous ferions dans l'éloquence & dans la
Poefie , ce que la Métaphyfique , la Médecine
& toutes les parties de la Phyfique,
font depuis longtemps avec fuccès . Eh !
pourquoi les Auteurs n'auroient- ils pas la
même liberté , la même autorité que nous
accordons aux gens du monde , aux femmes
mêmes , par qui la langue a été enrichie
d'une foule de mots nouveaux
paffés infenfiblement de la converfation ,
dans nos Romans & nos Comédies ? C'eft
à celui qui crée des idées , qu'il appartient
de créer des mots . Pourquoi nos Orateurs
& nos Poctes , eux à qui les priviléges
de leur art devroient donner plus fpécia
lement ce droit , rampent- ils fervilement
fous la tyrannie de l'ufage , tandis que
SEPTEMBRE. 1760. 65
la Philofophie s'en eft heureufement délivrée
qu'ils ofent franchir cette foible
barriere pour peu qu'ils le faffent avec
choix & avec goût , ils doivent être affurés
du fuccès .
J'avoue que chaque Langue a fon caractére
particulier , analogue aux idées
& aux habitudes dominantes de la Nation
qui la parle il ne faut pas le bleffer
fans néceffité. Mais ne fommes - nous
pas dans le cas de cette néceffité abfo-
Il eft certain que notre Langue n'a
pas acquis , à beaucoup près , toutes les
richeffes dont elle eft fufceptible ; il eft
certain qu'elle eft inférieure à quelques
égards à plufieurs Langues connues , dont
nous ne pouvons traduire toutes les
beautés pourquoi ne ferions - nous pas
ce qu'ont fait les Grecs & les Romains ,
& plufieurs Nations modernes , pour
rendre notre Langue auffi abondante
que la leur ?
Je ne diffimulerai pas que nous avons
plus d'obftacles à craindre'; plus fages &
plus heureux que nous , ces peuples n'ont
fongé , pendant longtemps , qu'à enrichir
leur Langue : ce n'est qu'après y être parvenus
, qu'ils fe font appliqués à l'épurer ,
& à fixer fon caractére ; malheureufement
nous nous fommes hâtés de perfec66
MERCURE DE FRANCE.
tionner la pureté & l'élégance de notre
langage : Malherbe , Boileau , Racine ,
font venus trop-tôt ; il nous falloit peutêtre
dix Ronfard avant eux : nous n'en
avons eu qu'un fes hardieffes ont péri
avec lui: Il nous en coûte pour reculer ,
pour reprendre , dans fes fondemens , un
édifice orné & agréable , auquel il manque
des parties néceflaires ; ofons fortir
du cercle étroit d'un goût timide ; peutêtre
l'incompatibilité des innovations ,
avec le caractére de notre Langue , n'eftelle
qu'apparente. Propofons- nous , pour
objet capital , de fentir fortement , & de
croire que tout ce qui eft bon à penfer ,
eft bon à dire. Les Anglois ont , comme
nous , d'excellens ouvrages en tout genre;
cependant , il s'en faut bien qu'ils regardent
leur Langue comme fixée ; tout ce
qui peut contribuer à l'enrichir, eft adopté
hardiment ; ayons plus de goût , & moins
de licence qu'eux : mais ne craignons pas
d'imiter leur liberté , en ce qu'elle a d'eſtimable
& d'utile..
Je paffe aux qualités qui rendent une
Langue agréable ; & je commence par
Pharmonie.
Elle confifte dans la douceur , l'éclat
& la variété des fons.
La Langue la plus douce & la plus
SEPTEMBRE. 1760. 67
fonore , feroit celle qui auroit toutes fesfyllabes
terminées par des voyelles . Les
fyllabes , accompagnées de confonnes ,
ont quelque chofe de moins éclatant , &
de plus dur à prononcer ; la Langue Italienne
n'emploie prèfque que des voyelles
fimples ; la Langue Angloife , au contraire
, a prèfque toutes les définances de
fes mots chargées d'une ou de deux confonnes.
Entre ces deux extrémités font
placés le Grec , le Latin & le François.
Mais la douceur & l'éclat ne font qu'un
foible avantage , en comparaifon de la
variété des fons ; je n'en veux pour preu--
ve que l'accord unanime des Savans , qui
donnent à la Langue Grecque la fupério
rité de l'harmonie fur toutes les autres ;
quoique cette Langue ait un très - grand
nombre de fyllabes , modifiées par des
confonnes , les voyelles ne forment que
cinq fons , qui , répétés fans ceffe , fatiquent
l'oreille : la Langue devient néceffairement
Monotone. J'ajoute que la Na
ture nous ayant donné la faculté d'articuler
un plus grand nombre de fons ,
c'eft méconnoître fes dons que de n'en pas
ufer. Je dirai encore que le langage étant
destiné à exprimer des idées fortes , comme
des idées douces ; des fons toujours
également doux , ne peuvent fuffire à
68 MERCURE DE FRANC
fon énergie : l'efprit fouhaite , en quelque
forte , d'être averti par l'oreille de
la Nature de l'idée qu'on lui pré fente ; c'el.
certainement une beauté de plus dans
une Langue , d'avoir des analogues à toutes
fortes d'idées . Le défaut de la Langue
Italienne ; à cet égard , frappe vivement,
furtout lorfque l'on commence à l'étudier :
les penfées fortes font à peir apperçues ,
fous les expreffions molles efférinées
qui les déguifent ; & lorfqu'on eft parve
venu à les faifir , leur impreffion en eft
toujours néceffairement affoiblic.
Peut être même cette qualité des fons ,
rudes ou doux , influe-t elle fecrettement
fur le génie même des Ecrivains ; peutêtre
en obfervant le caractére des Langues
, trouveroit- on que felon leurs divers
degrés de douceur ou de dureté , elles
ont produit plus ou moins d'idées douces,
riantes , fublimes ou auftéres .
La Langue Françoife , moins douce &
moins fonore que quelques autres , ne
le céde à aucune pour la variété des fons ;
peut être l'emporte t elle à cet égard fur
le Latin la quantité de fes confonnes effraye
d'abord les yeux , mais l'ufage les
adoucit en bien des cas , & même les
fait difparoître entierement dans la prononciation
, ainfi que dans ces terminai
SEPTEMBRE. 1760 .
65
fons efprits , dangers , bienfaits , flots ,
flambeaux , laurier , furieux . &c. Il en
eft de même dans les infinitifs des verbes
en er , & dans la terminaiſon de la plûpart
des tems des verbes , vous aimez , il
aimoit , tu aimerois , tu aimas , &c.
Or. voit par là de quelle prodigieufe
variété de voyelles fonores notre Langue
eft enri par l'oreille , quoique l'oeil
ne les'apperçut pas , & qu'elles lui paruf
fent étouffées par les confonnes .
- On nous reproche nos E muets. Je réponds
1 °. qu'ils ont un vrai fon , peu
éclatant à la vérité , mais très - doux . 2°.
Tous les fons qu'ils forment fe trouvent
dans la Langue Latine : quelle différence
, en effet , peut trouver l'oreille ,
entre ces terminaifons des deux Langues
? fimilis milice , lux luxe , coelum
l'homme , lex circonflexe , Spes épaiffe
pax fyntaxe , domus aumuffe , conftans
conftance , illud prélude , amabas baffe ,
amaverint labyrinthe , legerunt hontes
viderat Hypocrate , fcripferit hypocrite ,
clamant mante , dixerim rime , iftic caractariftique
, hac hypotéque , hac attaque ,
hoc équivoque , huc caduque , & c. 3 °. cesi
fyllabes muettes , dans nos bons Auteurs'
en vers & en profe , difparoiffent fouvent
par l'élifion. Cette élifion eft douce & fair
50 MERCURE DE FRANCE.
harmonie. 4°. Lorsque certe fyllabe muet
te fe trouve enfermée dans un mot , la
prononciation l'anéantit ; defir , commandement
,fe prononcent abfolument comme
fi on écrivoit dfir , commandment.
5 °. Il eft pourtant vrai que dans les vers ,
quoique cette fyllabe difparoiffe par la
rapidité de la prononciation , elle ne laiffe
pas d'être comptée : mais c'est ce qui
rend notre Poëfie plus douce que la Latine.
En effet, lorfque , dans un yers Latin
, les fyllabes terminées par des confonnes
, font trop multipliées , il devient
d'une dureté infupportable , & perd toute
fon harmonie , comme celui- ci :
Rex , lex , dux , fons , lux , mõns ;
Spes , dol , pax , petra , Chriftus . 6° . La
fyllabe féminine à la fin de nos vers eft
comme anéantie & n'eft pas comptée.
7°. Il ne tiendroit qu'à nous d'en faire
autant dans le cours du vers ; mais je
crois que nous avons mieux fait de conferver
le fon de la fyllabe muette : l'harmonie
eft moins fonore , mais plus douce.
8°. Dans la profe , une prononciation
forte & foutenue , fait difparoître entierement
les fyllabes muettes ; en forte
que l'oreille ne fent aucune différence
entre la terminaiſon des mots François ,
SEPTEMBRE. 1760. 70
•
cités plus haut , & celle des mots Latins
que j'ai mis en comparaison.
Je crois pouvoir conclure de ces obfervations
, que les E muets , tant reprochés
à notre Langue , font abfolument
infenfibles dans la profe , puifqu'ils font
parfaitement confonans avec les fyllabes
Latines , terminées par des confonnes ;
& que , fi la fyllabe qu'ils forment , eft
comptée dans les vers , elle ne fert qu'à
les rendre plus doux .
Tous les reproches qu'on nous fait à
, cet égard , ne font fondés que lorsque
nous employons plufieurs fyllabes féminines
de fuite ; ainfi que dans ce vers de
Racine.
de la Patrie , il foit , s'il veut , le père;
9
Ah !
que
Défaut
qu'il
eft
facile
d'éviter
&
qu'en
effet
on
trouvera
rarement
dans
nos
bons
Auteurs
.
Les fons varient encore dans leur durée
, & cette forte de variété eft une
nouvelle fource d'harmonie ; toutes les
Langues ont des fyllabes longues , bréves
& incertaines : le Latin a fa profodie
fixée , les Langues modernes n'en ont
point de pareilles ; mais leurs fyllabes
n'en ont pas moins une meſure certaine
& décidée , finon par des régles , du
1
72 MERCURE DE FRANCE
moins par l'ufage . Ceux qui ont ofé dire
que nos vers n'étoient compofés que de
fpondées , ont avancé une propofition ridiculement
fauffe. Notre Langue a des
fyllabes longues & bréves , parfaitement
décidées telles. Il eft vrai qu'elle a des
bréves plus ou moins bréves , & des longues
plus ou moins longues ; mais bien
loin que ce foit un défaut , elles ne fervent
qu'à varier l'harmonie.
Si nous avons les mêmes voyelles ,
tantôt longues , tantôt bréves , c'eſt une
chofe qui nous eft commune avec les
Latins. Pourquoi dans tabulata , le même
A eft-il , tour-à-tour , bref& long ? Pourquoi
la valeur de l'E varie-t- elle dans
Soceros & proceres ? Celle de l'I dans limina
? Celle de l'O dans erroris focus ?
Celle de l'U enfin dans humum & lucem?
Ces queſtions ne finiroient pas. La profodie
Latine eft donc très- fouvent arbitraire
comme la nôtre ; elle n'a pas de regles
qui ne fouffrent beaucoup d'exceptions
; elle ne prend pas toujours fa fource
dans des qualités inhérentes aux voyelles
, ni même dans la place qu'elles occupent.
Qui nous empêche donc de faire des
loix pareilles à celles des Larins ? nous
ne les avons pas faites ; mais la valeur
de
SEPTEMBRE . 1760. 73
de nos fyllabes n'en eft pas moins décidée.
Si quelqu'un pouvoit en douter , qu'il
éffaye , en déclamant , d'allonger les fyllabes
que l'ufage a fait bréves , & d'accourcir
les longues ; il fera frappé luimême
de la barbarie de ce jargon . J'ai
entendu un Acteur , fujet à ce défaut , il
étoit infupportable à toute oreille . J'ai
vu une jeune perfonne , jouer la comédie
fans maîtres & fans principes que fon
oreille : elle fcandoit naturellement tous
les vers avec affez de jufteffe ; il n'y a perfonne
qui , en l'écoutant , n'eût pû marquer
les bréves & les longues ; fa maniere,
quoiqu'éloignée de notre ufage de rendre
Ja prononciation foutenue & égale, avoit
je ne fçai quoi qui plaifoit : la Profodie
devenue plus fenfible , remplaçoit , en
quelque forte , le défaut de fentiment &
de nobleffe arbitraire , que nous avons
imaginé.
Nous avons donc une profodie trèsfixe
, très- décidée , quoique fans régles
convenues.
De cette profodie, fentie ou méconnue
par une oreille délicate ou groffiere, naît
I'harmonie de nos bons vers , & la dureté
ou le défagrément de ceux qui font mal
faits : il fuffit d'ouvrir Chapelain & Ra-
D
4 MER CURE DE FRANCE
cine , pour en trouver mille exemples
elle eft de même la fource du nombre
oratoire.
Nos vers , il eft vrai , ne varient point
par le nombre des fyllabes ; ils varient
feulement en longueur , par les différens
mélanges des longues & des brèves ,
quoiqu'à la vérité moins que les Latins.
Mais fi l'oreille n'avoit pas guidé leurs Auteurs;
deux vers de fuite , l'un compofé de
fpondées , l'autre de dactiles , auroient
déplûpar leur trop grande oppofition . Qui
pourroit reconnoître la même meſure dans
ces deux vers ?
Immortali funt naturâ prædita certe.
Quadrupedante putrem fonitu quatit ungula came
pum .
Nous avons une variété , que les Latins
n'avoient pas. Quelquefois je trouve dans
nos vers jufqu'à cinq fyllabes bréves da
fuite.
Des Guifes , cependant , le rapide bonheur.
Le dactyle & le fpondée, toujours pla
cés dans le même ordre à la fin des vers
Latins , leur donne une forte de monoto
nie qui n'eft pas dans les nôtres car il
faut remarquer que l'oreille fe fixe , & fe
repofe naturellement, fur la fin de chaque
SEPTEMBRE . 1760 71
ers , outre que le fens des mots y fixe
l'attention de l'efprit.
Notrevers Alexandrin me paroît répondre
au pentamétre des Latins ; je trouve
chacun de fes hémiftiches compofé de
deux pieds , & un demi- pied long ; mais
il a plus de variété , parce que fes deux
hémiſtiches employent les longues & les
bréves indifféremment , & furtout parce.
que le dernier n'eft point affujetti au da
tyle , placé régulièrement à la fin , ca
qui rend la cadence du pentamétre trop
monotone.
Notre grand vers réunit à choix tous
les pieds des différens vers Latins ; il a
donc une très- grande variété : ce que je
dis du grand vers peut s'appliquer à tous
les autres ; du choix & du mélange de
ces pieds , réfulte un harmonie trèsréelle...
Avons- nous bien fait de ne pas rendre
la profodie auffi fenfible dans la prononciation
que nous le pouvions ? C'est une
queſtion importante. La Langue eſt dans
notre maniere moins fonore , elle perd
une partie de l'harmonie brillante qu'elle
auroit pu avoir ; elle y gagne du côté de
la douceur ; elle affecte plus la raiſon &
le fentiment : les Italiens ont une profo
die plus marquée , leur déclamatio : fait
Dij
MERCURE DE FRANCE
par conféquent plus d'effet fur l'oreille
elle en fait moins fur l'efprit & fur le
coeur ; elle agit plus fur les organes , que
fur l'âme même : auffi la déclamation eft
peu de chofe chez eux , du moins quant
aux paffions ; ils ne déclament point la
tragédie ; leurs Comédiens ne fongent
guères à toucher , ils ne veulent que faire
rire : nous avons au contraire remué tou
tes les paffions ; l'âme feule eft le vrai
guide de notre déclamation . Je crois que
nous avons choifi le genre qui convient
à des êtres penfans & fentans : j'ajoute
que fi la prononciation Florentine parle .
plus à l'oreille qu'au coeur , celle des Romains
a plus de notre maniere , & elle
eft généralement préférée .
Après avoir défendu la profodie &
l'harmonie de notre Langue , contre des
reproches injuftes ; je conviendrai pourtant
qu'il feroit utile de fixer irrévocablement
notre profodie , par des regles
écrites ; ce feroit un fûr moyen de la
garantir de l'altération & de la corruption,
qu'elle pourroit éprouver infenfiblement
de la part des gens du grand Monde
, dont les caprices inconftans devienment
des loix , & affujettiffent enfin auffi
riaeuiement que tyranniquement les Sa →
yans même & les Gens de Lettres , feule
SEPTEMBRE. 1766.
vrais Juges en cette mariere. M. l'Abbé
d'Olivet a déjà tenté, avec fuccès , un effai
de profodie ; mais pour rendre cette autorité
plus grande & plus reconnuë , il
femble que l'Académie Françoiſe devroit
fe charger de cette entrepriſe.
J'ajouterai à ce que je viens de dire
fur notre Poëfie , que nous devrions tenter
de faire ufage des vers non rimés ,
l'exemple des Anglois & des Italiens .
Pourquoi fommes -nous les feuls qui négligions
de les employer ? Ils feroient
très -bien placés dans nos Piéces de Théâtre
, où il convient que la Pocfie ne foit
prèfque pas fentie . Milton a écrit fon
Poëme en vers non rimés. La monotonie
de nos vers feroit diminuée ; notre Langue
s'enrichiroit d'excellentes Poëfies ,
de la part de beaucoup de bons efprits
rebutés de ce genre d'écrire , par la
fervitude que la rime impofe ; nous
n'aurions plus tant de vers foibles , qui
font fi fouvent à la fuite des meilleurs
vers , ni ces rimes trop prévues & trop
répétées, dans les cas où un mor a peu de
confonans. Gracès ne va jamais fans traces
; defirs , plaifirs , charmes , allarmes
fe fuivent toujours. Ces défauts contribuent
plus que toute autre chofe à dégoûter
les gens fimplement fenfés, de tra-
D iij
8 MERCURE DE FRANCE.
vailler en vers , quelquefois même de les
lire. D'ailleurs chaque genre a fon prix ,
& peut trouver fa place , & nul n'eft à
dédaigner.
L'entrelaffement des rimes mafculines
& féminines , ne me paroît pas plus néceffaire
à conferver ; il conviendroit d'éffayer
ce nouveau genre : on auroit l'avantage
d'éviter le rempliffage de quatre
vers , qui gâtent tant de Poefies , & qui
rendent les changemens & les corrections
fi difficiles .
La briéveté fert à rendre la Langue
plus préciſe , plus vive , plus énergique :
elle dépend des mots & des tours de
phraſes ; la Langue Françoiſe a en général
fes mots plus courts que la Latine &
l'Italienne ; fes fyllabes muettes n'étant
pas fenfibles
, y contribuent encore :
préfence eft plus court que prafentia ; il
en eft de même de foupire , fufpirat , legere
,
&c. On peut obferver encore
que nous avons prèfque toujours une fyllabe
de moins dans les yerbes cantare ,
chanter , adorare , adorer . Cet avantage
du François , eft encore plus fenfible à l'égard
de l'Italien : io amava ,j'aimois , io
fio amato , j'ai aimé , ioaurei amato, j'aurois
aimé.
lire ,
A l'égard des tours , nous avons prof
SEPTEMBRE . 1760.
ر و ن
trit les périodes de Balfac , nous avons
coupé nos phrafes , nous nous fommes
contenté de lier les idées , en fupprimant
les liaifons artificielles & traînantes des
expreffions ; par ce moyen , nous fommest
parvenus à nous paffer des tours rapides
des autres Langues : cependant , fi nous
pouvions en acquérir quelques - uns , ce
feroit une richelle dé plus.
се
Mais ce qui me paroît défigurer la
Langue , & furtout la Pocfie Françoife ,
c'eft la répétition inutile & vicieufe des
articles . Pourquoi n'ofons - nous dire vertu,
fcience , grandeur , France , homme , femme?
Toutes les autres Langues s'expriment
ainsi , du moins dans les vers ; on
peut hardiment fupprimer l'Article du
Nominatif , prèfque toujours celui de
P'Accufatif ; ceux du Datif & du Génitif
fubfifteroient. Mais ce feroit toujours autant
de fyllabes fuperflues , qui reviennent
fans ceffe , fans ajouter rien au fens
ni à la clarté , dont les répétitions feroient
retranchées. Il feroit utile de
pouvoir faire le même retranchement
dans les pronoms perfonnels , toutes les
fois que le temps & la perfonne peuvent
fe deviner par la prononciation du verbe
; ils fe devineroient prèfque toujours ,
fi nous prononcions notre Langue comme
Div
80 MERCURE DE FRANCE
elle eft écrite ; mais notre prononciation
actuelle eft fi affoiblie , les confonnes qui
terminent les verbes fi peu fenties , fi
peu diftinctes , que cette fuppreffion des
pronoms perfonnels peut être regardée
comme impoffible. On pourroit donc fe
borner au retranchement des Articles le ,
la, les , des . Ils rendroient notreLangue propre
au ftyle lapidaire, qualité qui fans cela
lui manquera toujours.Je fuis intimement
convaincu , que fi l'on faifoit une férieufe
attention ,fur l'inutilité abfoluë de ces fyllabes
vicieuſes , un dégoût juſte & invin
cible s'éléveroit contr'elles , & les profcriroit
fans retour . Peut- être ne fera- t-il
pas inutile , de donner ici un exemple du
changement avantageux , & du caractère
énergique, que cette fuppreffion des Arti
cles pourroit nous procurer. Le voici :
» Gloire , qui vient de conquêtes , ne
fauroit avoir approbation du Sage ; vertu
»doit être fondement de toute gloire.
»Homme fe dégrade lui-même en penfant
"autrement ; voix univerfelle doit s'élever
»contre tout ufurpateur; peut- être, à force
»decouvrir de honte ces ennemis du
genre
"humain , parviendra- t- on un jour à tour-
»ner les efprits des Rois , vers une gloire
"plus digne de ce nom : que Philofophie
»parle , que cri public fe joigne à elle
SEPTEMBRE . 1760. 81
que tous écrivains ne déshonorent plus
>>leurs talens , en célébrant exploits barbares
; tôt ou tard frénéfie d'ambition s'é-
»teindra du moins par honte , fi ce n'eft
»par remords. Rois & Princes font raffafiés
de refpects , richeffes , grandeurs ;
"Admiration eft le feul bien qui leur refte
»à défirer : qu'on ne la leur laiffe efpérer
"qu'unie avec amour : Il faudra bien qu'ils
»fe foumettent à opinion publique , feule
chofe , fur laquelle autorité fuprême ne
"peut rien.
Je fens combien ce foible morceau eft
peu propre à féduire en faveur de mon
fentiment ; il peut fervir du moins à prouver
que l'idée que je propoſe , eſt praticable
; & que cette maniere d'écrire ,
traitée plus heureufement , donneroit à
la Langue , une énergie qu'elle n'a pas .
Toutes nos idées , toutes nos paffions ,
ne font pas douces & foibles ; nous en
avons de fortes & de vives. Le langage
a donc befoin de force & de vivacité ,
pour les exprimer .Ces qualités dépendent
encore des termes & des tours : j'ai fait
voir plus haut , comment nous pourrions
nous enrichir des termes qui nous manquent.
Les tours confiftent dans l'arrangement
des mots ; nous n'avons qu'un
feul arrangement ; c'eft celui de la clarté ,
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
:
de la juſteſſe & de la raiſon ; les paffions
changent cet ordre pour fe peindre plus
vivement , elles employent les inverſions ;
la langue Latine , par fa propre nature ,
les admet & les varie à l'infini ; les langues
modernes , faute de terminaifons
différentes pour le cas des noms , & embarraffées
dans les verbes , par les auxiliaires
, font plus bornées dans leurs inverfions.
Cependant la Langue Italienne en a
infiniment plus que la Françoife , fans
qu'elle ait trouvé , dans fon caractére ,
beaucoup plus de facilité à les employer.
Il a fallu , pour cela , qu'elle altérât fouvent
la clarté du fens , mais les Lecteurs
fe font accoutumés à le deviner ; elle en
a peu dans fa profe ; elle les a multipliées
dans fes vers on ne fauroit trop marquer
de différences, entre la profe & la poëfie ;
celle- ci ne fauroit être trop figurée , trop
animée. L'inverfion eft la fource où elle
doit puifer particuliérement fon caractére
fpécifiques, les beautés éffentielles ; quelle
âme pourroit être infenfible à ces belles
inverfions ?
Illi robur , & æs triplex
Circà pectus erat , qui fragilem truci
Commifit pelago ratem
Primus.
SEPTEMBRE. 1760. 83
Nec quidquam fibi prodeft
Aerias tentaffe domos , animoque rotundum
Percurrifle polum , morituro.
Que l'on déplace les mots primus &
morituro, la penfée perd auffitôt prèfque
toute fa force. Tel eft l'empire de l'oreille
& de nos organes matériels , fur l'efprit
même.
Cependant la Poëfie Françoife n'admet
guères plus d'inverfions, que la profe élevée
, de toutes les Langues modernes , qui
n'avoient pourtant pas moins d'obftacles
à vaincre , la nôtre eft la plus pauvre à
cet égard ; nous fentons nos befoins .
mais notre timidité eft la plus forte.
N'effayerons- nous point de la vaincre ?
L'inverfion excite l'attention , & la fixe
où elle doit être fixée. Dans une phrafet
traînante où tout eft , dit- on , dans l'ordre
naturel , l'attention eft errante , incertaine,&
ne fçait où fe repofer ; il convient
qu'elle foit dirigée , fur les parties
principales du difcours : l'inverfion feule
peut produire cet effet. Les Latins en ont
fouvent abufé , furtout dans la Pocfie
quelquefois même dans la profe : fouvent
on a peine à les entendre ; nous ne craindrons
pas ce défaut la nature de notre
Langue s'oppofe à tout excès en ce genre..
Divi
84 MERCURE DE FRANCE.
Il me femble que nous devrions fon
ger à introduire dans la Langue , le plus
d'inverfions qu'il fe pourroit , lorsqu'elles
feroient placées de maniere à ne point
produire d'ambiguité : c'eft la feule régle
que l'on peut fixer à cet égard ; je me
contenterai de donner quelques exem
ples.
Toutes les fois que le régime du verbe
n'eft pas un accufatif,l'inverfion peut avoir
lieu.Nous difons très-bien :à luifeul s'adref
fent tous mes voeux ; de lui dépend ma
fortune.
Lorfque le régime du verbe eft précédé
d'une prépofition , fur , devant ,
après , fous , à côté , par , pour , &c.
l'inverfion ne peut point non plus produire
d'équivoque : fur cette vafte plaine ,
s'élève un Temple . Sous fon Empire , les
Peuplesfont heureux.
Il y a auffi bien des cas , où l'inverfion
peut avoir lieu , quoique le verbe régiffe
l'accufatif ; par exemple , toutes les fois
que le nominatif du verbe eft un pronom
perfonnel , je , tu , il , parce que ces mots
font éffentiellement nominatifs ; il en eft
de même de qui. Rien ne nous empêche
de dire , avec le Taſſe :
s ;
Je chante les combats , & ce Héros vainqueur,
SEPTEMBRE. 1760 : 851
Qui , le tombeau facré délivra du Sauveur.
Les fucs amers , il boit avidement déçù ;
la vie il a reçu.
Et de la propre erreur ,
Ainfi , on peut bien dire : mille entreprifes
heureuſes tu conçus & exécutas , il
conçur & exécuta.
Lorfque le verbe exprime un fentiment
, & que le régime eft une chofe
inanimée , il ne peut point non plus y
avoir d'équivoque ; ainfi , ces deux vers ,
malgré les inverfions qu'ils contiennent ,
font très clairs.
Plein de ces fentimens , toute gloire mortelle
Ce Héros dédaignoit en fon ardeur fidelle .
Lorfque l'accufatif & le nominatif différent
en nombre , il ne peut point reſter
d'ambiguité ; mes feux , mes fentimens a
emporté dans fa tombe mon premier époux.
Souvent la force du fens fuffit feule
pour lever toute équivoque.
Et par art , Antioche ; & par force Nicée ,
Les fuperbes Chrétiens avoient déjà domptées;
Là , tu le fais , ô Mufe , accourent les Mortels ,
Où prodigue le plus des douceurs enchantées ,
Le féduifant Parnaſſe.
Ces vers , avec bonté , daigne ici recevoir..
86 MERCURE DE FRANCE.
Lorfque le verbe eft neutre , le nominatif
peut très- bien être placé après lui :
cependant brûle & fe confume la malheu
reufe Didon.
Ne pourroit- on pas quelquefois éloigner
le verbe de fon auxiliaire ? Si féparée
je n'avois été d'un époux tendre.
L'adverbe peut auffi n'être pas toujours
uni au verbe : conftamment lafortu
ne lefeconda.
Je trouve encore des cas où le ſubſtantif
& l'adjectif pourroient être ſépa
rés. Pourquoi n'ofons- nous dire >
Quel terrible & funefte , il affronta danger ?
Combien de glorieux il entreprit travaux !
Le fens eft pourtant clair & fans ambi
guité. J'en dis autant de ces vers.
Aux travaux de ſon ſexe , aux fuſeaux , à l'aiguille
Abbaifler ne daigna fes généreufes mains.
Donnera l'Univers , donnera le Ciel même,
A notre fier courage un fecours tout- puiffant.
Tombeau foit cette terre à tous les ennemis.
Le meilleur moyen pour accoutumer
notre Langue aux inverſions, & pour plier
fon génie à cette efpéce de nouveauté ,
ce feroit de travailler à traduire le plus.
fidellement qu'il feroit poffible , des ou
SEPTEMBRE. 1760. 87
vrages de Poëfie Latine , Italienne , Angloife
; le Lecteur fentant le prix des inverfions
heureufes , que le Traducteur
auroit confervées , lui fçauroit gré de les
avoir fait paffer dans notre idiôme , de
jeunes Poëtes avides de fe diftinguer, pourroient
enfuite s'exercer dans ce nouveau
genre : le caractére de notre Langue cefferoit
peut- être enfin de fe renfermer dans
les limites étroites , ou il a été botné jufqu'ici.
Mais il feroit à fouhaiter que l'on
n'employât les nouvelles inverfions qu'avec
choix.Il eft certain que la Langue Latine
les a trop multipliées ; fouvent elles ne
produifent qu'une beauté matérielle ,dont
notre Langue peut très - bien ſe paſſer ;
fouvent la phrafe auroit gagné à être
coupée ; l'habitude méchanique d'arranger
des mots , a entraîné les Latins , &
leur a fait noyer un petit fens dans beaucoup
de paroles artiftement fymétrilées ;
il en peut réfulter quelque agrément pour
l'oreille , fans que l'efprit en foit plus fatisfait
quelquefois elles ne font que
l'embaraffer , & que retarder & brouiller
lęs idées ; on peut fuppléer très heureufement
un grand nombre d'inverfions de
ceite espéce , en coupant les phraſes ; la
clarté , la jufteffe , la force même y gagnent
fûrement. Cet avantage eft fans
88 MERCURE DE FRANCE:
doute préférable à celui de contraſter des
mots , d'où il ne réfulte qu'une illufion
paffagére , que la réflexion diffipe bientôt.
Occupé de la combinaifon pénible
des termes , un Auteur néglige infenfiblement
les idées & les chofes, Si tant
d'ouvrages , qui plaifent en Latin, perdent
fi fouvent leur mérite à être traduits en
François , gardons - nous d'en rejetter la
faute fur notre idiôme ; admirons bien
plutôt la noble & heureufe fimplicité, qui
forme fon caractére , & félicitons - nous
de trouver en elle un creufet affuré , pour
diftinguer l'or pur d'un alliage faux &
frivole . Dégagée du foin de rechercher
des ornemens fuperflus , & privée de
l'efpoir de faire illufion par leur fecours ,
la Langue Françoife ne s'occupe que du
fond des chofes , elle fimplifie , elle épure
, elle preffe les penfées & les fentimens
; elle a l'avantage unique de parler
à l'efprit plus directement qu'aucune
autre .
Cependant , à la fuite d'un nombre
choifi d'inverfions qu'elle pourroit acquérir
, il feroit encore à défirer , comme je
l'ai dit plus haut , qu'elle empruntât de
quelques Auteurs Latins certains tours
vifs & précis, compofés de conftructions
hardies , fouvent même, fans conftruction
SEPTEMBRE. 1760 8
apparente , dont elle tireroit des nouveaux
degrés de vivacité & d'énergie . La
Bruyere , S. Evremont , la Fontaine ,
peuvent fournir des idées de ce ftyle :
une Langue , pour atteindre à la perfection,
doit embraffer tous les genres . Combien
de nuances de ftyle depuis l'élégance
nombreuſe de Ciceron , jufqu'à la nerveuſe
concifion de Tacite & de Sallufte , depuis
Virgile jufqu'à Juvenal & Perfe !
Je fais que la maniere différente de
ees grands hommes , tenoit à leur génie
particulier ; mais ces génies doivent renaître
dans chaque Siécle & dans chaque
Nation lettrée. C'est à ceux qui ſe ſentes
portés par la Nature à quelqu'un de
ces deux genres , à choisir les modéles
qui leur font propres , & à franchir , courageufement
, le joug impofant du ton
dominant de leur fiécle : nous avons affez
de talens , qui pourroient ſe faire un caractére
original ; il ne leur manque que
d'ofer, & de brifer les entraves de l'imitation.
Par là nous verrions , peut- être , renaître
cette précieufe naïveté , cette fimplicité
finguliere de nos premiers Auteurs ;
notre Langue acquerroit une force qu'elle
a enviée inutilement jufqu'ici à la
Langue Angloife.
Malherbe, Racine , Boileau , Rouſſeau,
90 MERCURE DE FRANCE.
ont rendu de grands fervices à leur Langue
; ils ont perfectionné fon élégance ,
fon exactitude , fa pureté , fa nobleffe ,
fa délicateffe , fes graces ; en forte qu'à
tous ces égards , elle ne céde à aucune
autre Langue : peut être ont- ils nui à des
progrès plus utiles , qquu''eellllee auroit pû
faire du côté de la hardieffe , de la vivacité
, de l'énergie , de l'abondance ; je
le répéte encore , ils font venus trop tôt.
Dès Malherbe , on s'eft écrié que cet
Auteur avoit fixé le caractére de la Langue
la Nation fortoit à peine de la barbarie
; dès le premier pas , elle crut
avoir, atteint la perfection. Malherbe
avoit l'âme grande & élevée; il ne lui a
manqué qu'une Langue plus avancée ,
pour déployer fon génie..
:
Racine , admirable par l'analyfe délicate
du coeur humain , par les charmes
délicieux de fon ftyle , par la conduite.
& l'intérêt de fes Piéces , Racine a créé
un genre , dans lequel il ne fera furpaffe
par perfonne. Mais il faut avouer que
chez lui l'élégance continue , a fouvent
étouffé la force.
Boileau étoit affurément un très - bel
efprit ; il avoit éffentiellement le coeur
froid, & l'âme peu élevée ; il fent peu,
il peint agréablement ; plus Verfificateur
SEPTEMBRE . 1760. 91
il
que Poëte , fes vers font rarement produits
la chaleur du fentiment , ou
par
-par la force des idées . Ils font faits , pour
ainfi dire , au compas , on devine les
mots qu'il a trouvés , qu'il a cherchés :
leur arrangement méchanique eft fon
principal mérite . Soutenu par Horace ,
s'eft élevé au- deffus de lui - même dans
fon Art poëtique : il y a pourtant de trèsbelles
chofes dans le Lutrin ; on trouve
dans fes Satyres , beaucoup de traits d'efprit
, agréablement tournés , mais fans
chaleur & fans élévation . Un Poëte fatyrique
pour exceller doit - être doué de cettehumeur
Angloife , pour laquelle nous n'avons
pas même de terme ; & il n'y en a
point , dans Boileau. La Bruyere , fimple
Profateur , l'avoit reçu de la Nature , fon
ouvrage en eft profondément empreint,
Rouffeau , quoiqu'avec beaucoup plus.
de chaleur que Boileau , & avec un ef
prit plus nourri par la Philofophie , manque
encore de véritable énergie ; ingénieux
, pur , correct , élégant , fes penfées
font juftes , folides , grandes , liées ,
ornées agréablement mais fon efpritn'a
pas une certaine profondeur ; & c'eft
chez lui , furtout que j'obferve un grand
nombre d'idées foiblement rendues. L'ex-
´preſſign lui a manqué : j'entens cette ex92
MERCURE DE FRANCE
preffion vigoureufe , ce coup de pincea
du grand- Maître la crainte d'offenfer
l'oreille , l'a trop fouvent arrêté. H n'a
employé qu'un très- petit nombre de ter
mes , dans fes ouvrages de grande Poëfie.
Une idée neuve , exprimée avec des
mots rebattus, ne fçauroit paroître neuve:
l'efprit eft la dupe des oreilles toute
penſée hardie doit être revêtuë d'expreffions
qui le foient. Les plus zélés admirateurs
de ce Poëte , font forcés de con
venir que
fon génie n'a rien d'original.
Ce que je viens de dire de ces grands
hommes , fouffrira fans doute beaucoup
de contradictions ; on fe porte prèfque
toujours à admirer fans réferve , ce qui
eft vraiment admirable à certains égards.
Cependant , je crois n'avoir arraché , de
leurs couronnes , aucun des lauriers qui
leur font légitimement acquis. Je voudrois
feulement qu'on pût fe perfuader
que , pour avoir excellé dans quelques
parties , ils n'ont pas également excellé
dans les autres ; qu'ils n'ont pû ouvrir
toutes les routes à la fois , & qu'il faut
bien fe garder de les préfenter comme
des modéles univerfels.
Créons des termes & des tours forts &
énergiques , nos penfées le deviendront,
Nous avons affez de jolis mots , & par
SEPTEMBRE . 1760. ༡༣
conféquent de jolies idées , & de jolies
âmes. Mais eft-ce tout ? Après un fiécle de
grâces & d'élégance , travaillons à nous
former des âmes hardies & robuftes.
Corneille , Boffuet , la Bruyere , Moncefquieu
, Voltaire & j'ajoute Rouffeau de
Genève,font lesEcrivains que nous devons
choifir pour modéles en ce genre : les penfées
que ces hommes célébres ont réuffi à
bien rendre,font gravées dans tous les ef
prits.Envain des Ecrivains médiocres travaillent
alles retourner; ils nous les offrent
affoiblies ; l'efprit ne les retrouve qu'avec
dégoût. Ce qui eft dit 8 : penfé avec un
certain degré de force , néantit à jamais
toutes les copies froides & imparfaites ;
toute penfée grande & fortement exprimée,
eft immortelle ; l'efprit peut amufer
l'efprit , l'âme feule a droit d'ébranler
l'âme : j'entens par âme, ce caractére fier,
indépendant , original & fublime , cette
chaleur intime & féconde , ce feu , pour
ainfi dire , électrique , qui étincelle rapidement
, qui éclaté , pénétre & communique
de même. Le fentiment coule avec
abondance de cette fource enflammée ; il
fe répand fur les ouvrages de pur agrément
, comme fur ceux de la perfuafion
la plus profonde ; il vivifie les genres
même qui en font le moins fufceptibles .
94 MERCURE DE FRANCE:
Point de génie fans fentiment : Sapho
eft la tendre amante de Phaon ; Montef
quieu & Newton, font les amans fublimes
de l'humanité & de la vérité.
Je crois que c'est grand dommage que
Montagne n'ait pas écrit à Paris ; cette
Ville donne le ton ; elle l'eût reçu de lui
& l'eût rendu au refte de la France : mais
Montagne étoit gafcon , il écrivoit dans
fon pays , il étoit énergique & hardi ; on
admira ces qualités , & on s'en tint là.
Le bel efprit , ce fléau du génie , dominoit
dans la Capitale ; il empêcha les
progrès de ce style expreffif , qui auroit
enrichi la Langue ; cependant Montagne
plaît à tous ceux qui le lifent. On le cite
avec complaifance , & perfonne n'ofe entreprendre
de le traduire en François
pur & élégant. On refteroit au - deffous de
lui , on feroit ridicule. Pourquoi s'efton
amufé fi longtemps à contrefaire le
ftyle de Marot , qui n'avoit en partage
qu'une naïveté agréable ? Le premier modéle
étoit bien plus digne d'être fuivi.
Mais , dira t-on , Montagne faifoit des
barbarifmes . Ah ! nous n'avons que trop
d'Auteurs purs & châtiés , c'eft- à - dire ,
faibles & froids. Il nous faut peut - être
de hardis faifeurs de barbarifines , fans
quoi notre Langue eft expofée à languir ,
SEPTEMBRE . 1760. 21
Tous les fauffes graces d'une élégance pué
rile & de cette délicateffe exceffive à laquelle
on a voulu borner fon caractére :
qualité qui , renfermée dans fes bornes
eft admirable en certains genres , mais
qui devient un vice dans beaucoup d'autres.
Nous n'ofons nommer plufieurs animaux
utiles. Nous craignons de peindre
avec trop de vérité , la mort , la pefte ,
la corruption , le vice. Livrés à un art
recherché , nous dédaignons la fimple
Nature ; il faut que nos Bergers foient
couverts de fleurs ; les arts utiles font
avilis à nos yeux délicats.
Chaque mot a fa place dans un certain
ftyle , il n'en fçauroit fortir ; tout écrit
élevé eft prèfque toujours bourfouflé &
vuide de chofes ; il faut fe faire entendre ,
par des périphrafes qui affoibliffent ; on
ne peut appeller prèfque aucune chofe
par fon nom dans le ftyle noble.
Nous fommes , par cette même délicareffe
, très- bornés dans le choix des images.
Combien en eft- il que nous admirons
dans Virgile, & dans Homere, & que notre
Langue ne peut admettre ? Le fentiment ,
dans nos ouvrages , eft toujours enflé
guindé , réfroidi, par un acceffoire de nobleffe
. Le naturel , le fimple , le vrai ,
66 MERCURE DE FRANCE:
nous paroît ignoble. La plupart des beau
tés naïves des tragiques Grecs , font perdues
pour nous .
t
Je trouve les fources de cette fauffe
'délicateffe , dans les idées relatives de
grandeur & de baffeffe qu'infpire la M
narchie ; dans le luxe , l'oifiveté , la fo
ciété trop affiduë ; & furtout , dans la fo
ciété des femmes.
La diftinction des rangs , l'orgueil &
la vanité qu'ils font naître , rejettent néceffairement
un mépris injufte fur lés
états inférieurs . Le luxe amoureux de
'Arts agréables , avilit par comparaifon
les Arts néceffaires . L'Oifiveté fille de la
Richeffe dédaigne les travaux utiles. La
Société, en rapprochant ces différens états,
infpire un refpect , une dépendance , une
fauffe honte , vis- à-vis de ceux qui font
plus élevés : ainfi tout prend une tendance
générale d'admiration & d'imitation ,
vers les premiers rangs , vers leurs moeurs,
leurs ufages , leurs ridicules même & leurs
vices : tout concourt à l'aviliffement des
autres , de leur utilité même , de leurs
travaux & de leurs vertus .
Enfin , la fociété habituelle des femmes
achéve de nous féparer de la noble & fimple
nature : élevées prèfqne toutes dans la
frivolité,dans l'art unique de plaire , elles
nous
SEPTEMBRE . 1760 . 97
nous y ramenent par le foible qu'elles
nous infpirent : jufte punition de l'éducation
à laquelle nous les avons condamnées
; elles nous donnent leurs propres défauts
, qu'elles doivent à notre tyrannie ;
nous fommes forcés de nous plier à leur
goût étroit & exclufif , à leurs paffions ,
qui veulent toujours être remuées en bien
ou en mal , à leur amour- propre , qui les
dégoûte de tout ce qui ne les flatte pas ,
de tout ce qui n'eft pas dirigé à leur amufement
; elles donnent le ton ; elles jugent
; elles prononcent d'après leurs idées
petites , foibles & fans principes : la Nature
eft méconnue , le génie fe glace , fe
rétrécit , & quitte les grands objets .
Chaque génération de ces idoles de
paffage , a fon bon ton dominant ; tout
ouvrage qui n'en porte pas l'empreinte ,
n'eft ni lû , ni vendu , ni prôné : tout Auteur
veut l'être que faire donc : Suivre
le torrent , ne rien produire d'élévé ni de
fort , oublier la poftérité , & fe borner à
la gloire honteufe d'avoir perfectionné la
corruption de fon fiécle. Ainfi , l'esprit
rampe fucceffivement dans un cercle rapide
de modes inconféquentes , outrées
& méprifables.
Le tourbillon des femmes renferme
une multitade d'hommes , plus femmes
E
98 MERCURE DE FRANCE
qu'elles , avec qui elles veulent bien par
tager leurs droits . Ces efclaves brillants
deviennent , en concurrence avec elles ,
tyrams , protecteurs & corrupteurs des
talens tels font les Juges qui affignent
les rangs dans les Lettres : l'homme de
fens , l'homme folidement inftruit fe tait ,
ou ne parle qu'à l'écart ; il n'a point de
paffions , de vices , de rang ni de place ,
c'eſt un être iſolé , & qui d'ailleurs , devient
tous les jours plus rare : il n'eft
point à la mode , parce que le bon fens ,
le mérite , l'honnêteté , la vertu n'eft
point de mode ; la folie , les vices , les
ridicules, triomphent impunément & lans
obftacles.
La mode est toute- puiffante en France ,
mais toute mode finit ; & la derniere jette
, néceffairement , un ridicule fur celle
qui l'a précédée : Les Héros & les Héroïe
nes du jour , dépouillés enfin de ce qui
féduit ou qui impofe , finiffent par devenir
des Marquis de Mafcarille , & des
Fées gothiques ; les Livres de mode les
plus admirés , font relégués parmi les
vieux portraits.
Cependant , l'ambition des hommes
de Lettres eft d'être auffi les hommes
du jour. Ils y parviennent par la baffeffe
& les lâchetés ferviles , qu'ils prodiguent
SEPTEMBRE . 1780: 59
dans leurs ouvrages. Voyez dans leurs
écrits , & furtout fur la fçéne , de quelles
couleurs brillantes ils peignent l'homme
à la mode , combien l'homme vertueux
eft obfcurci , abaiffé , facrifié ; s'ils
attaquent le vice & la folie , c'eft avec
des armes fi polies , des traits fi adoucis ,
qu'ils femblent plutôt flatter que combattre
quel bien ne feroit pas au contraire
une fatyre vigoureufe ? Elle éclaire-
Toit les foibles & la multitude : mais on
craint de paffer pour dur , de n'être plus
admis dans le monde , on trahit la Nation
, la vertu , fon propre honneur .
C'eſt aux gens à talens à fentir leur
fupériorité , & la haute dignité de leur
miniftére eux feuls peuvent oppofer une
barriére folide au torrent du faux goût &
des moeurs vicieuſes ; c'eft à eux de fubftituer
aux puérilités des jargons de mode ,
l'abondance & l'énergie qui conviennent
à la Langue d'un Peuple illuftre fa
par
puiffance & par fes lumieres : qu'ils faffent
paffer dans le langage les richeffes
du génie , & les graces folides de la vertu
; ils les communiqueront
juſqu'à nos
ames , leurs écrits feront immortels , &
la Nation s'élevera.
Il me refle à réfoudre une objection
importante , qui fe préfente naturelle-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
ment : & nous nous déterminions à enrichir
notre Langue d'une foule de mots
nouveaux , à multiplier les inverfions , à
retrancher les articles , les ouvrages que
nous admirons le plus deviendroient gothiques
; Racine vieilliroit , nous le regarderions
du même il dont nous voyons
aujourd'hui Rotrou en voulant acquérir
des richeffes incertaines , nous perdrions
fûrement celles que nous pollédons , tout
l'édifice de notre Littérature feroit renverfé.
Je réponds 1. Que fi par ces change
mens , il arrivoit qu'une multitude d'ou
vrages médiocres & foibles , fût plongée
dans l'oubli , cette partie ne feroit pas à
regretter.
2°. Je foutiens que les ouvrages vraiment
bons fubfifteroient toujours : nous
en avons la preuve dans l'état préfent
de notre Littérature : Corneille quoique
vieilli , refte en poffeffion de notre
Théâtre. Montagne eft toujours lû . Les
bons écrits fubfifteroient même tout feuls
au milieu du naufrage des autres , ce qui
feroit un très- grand avantage.
3. Si les perfonnes qui compofent le
cercle frivole du monde , perdoient une
partie du goût vif qu'elles ont pour ces
ouvrages , le mal ne feroit pas grand ,
SEPTEMBRE. 1760. ΙΟΥ
il n'en réfulteroit aucun inconvénient réel
pour les Lettres.
4. Les Philofophes , les vrais Littérateurs
, les bons efprits ne cefferoient jamais
de lire , de méditer ces excellens
écrits , de foutenir leur réputation & de
les choifir pour modéles ; ainfi le progrès
des Lettres n'en feroit pas moins affuré ,
ce qui eft le feul point capital.
5 °.Que le plaifir qu'on auroit à les lire,
fût plus ou moins diminué , ce ne feroit
tout au plus que la perte de quelques fen,
fations agréables , qui feroient fûrement
remplacées par d'autres ; leurs penfées ,
leurs vues , leur ordonnance ne fçauroient
périr , & c'est tout ce qu'il feroient utile
de confer er.
6°. Si des penfées que l'on croyoit for
tes , ceffoient de paroître telles , ce ne
feroit que par comparaifon avec d'autres
vraiment fortes que nous aurions acquifes ;
nous n'aurions perdu qu'une erreur , nous
aurions gagné une vérité : fi des chofes
qui nous fembloient exprimées avec grâ
ce , paroiToient perdre cet agrément ,
ce ne feroit qu'un preftige dont nous aurions
reconnu l'illufion ; ce qui paroît
beau , ne peut être éffacé que par des
beautés plus réelles .
7°. Notre bonne Littérature n'a duré
E iij
to2 MERCURE DE FRANCE
encore qu'un fiécle : nous n'avons qu'un
petit nombre d'ouvrages de génie : notre
Monarchie, & par conféquent, notre Langue
, dans la conftitution actuelle des
chofes , doivent durer vraisemblablement
un très - grand nombre de fiécles ; feroit - il
raifonnable de les facrifier tous à la confidération
d'un feul , & d'immoler d'avance
les efforts multipliés que doit faire
notre poftérité , aux petits progrès que
nous avons faits dans un fi court eſpace
de temps ? Nous fommes encore au berceau
, nous ne faifons que de naître ;
voudrions-nous borner l'âge viril , qui
doit nous fuivre , à nos foibles facultés ,
qui font à peine dévéloppées ?
Si l'on objecte encore que les Arts font
bornés ; que , dans les Nations Lettrées ,
ils n'ont eu qu'un beau fiécle ; que nous
avons eu le nôtre , & que par conféquent ,
ces progrès , dont on nous flatte , ne peuvent
avoir lieu que dans le carrière des
Sciences , & non dans celle des Arts &
des Lettres.
Je dirai , qu'il eft peut-être téméraire
de juger des progrès, dont l'efprit humain
eft fufceptible , d'après des expériences
imparfaites ; & qu'il feroit néceffaire dé
les avoir bien plus multipliées , pour por
ter un jugement certain fur un objet fi
SEPTEMBRE. 1760. 103
vafte & fi compliqué . On a cru longtemps
que les Grecs & les Latins avoient
tout perfectionné, tout épuifé ; cependant
on fe trompoit les Auteurs modernes
ont du moins ajouté des dévéloppements
fout nouveaux , aux germes précieux que
nous avoient laiffés les Anciens : les grands
Orateurs & les grands Poëtes François ,
ont dû fe faire un caractére original ,
malgré les talens & les fuccès de ceux
qui ont écrit dans les beaux jours d'Athénes
& de Rome.
Si plufieurs peuples n'ont eu qu'un
beau fiécle , ce n'eft pas qu'ils euffent atteint
les limites des Arts ; tout ce qui
s'est fait depuis eux , prouve invinciblement
la fauffeté de cette prétention ;
dira- t- on que c'est la perfection où les
Romains avoient porté les ouvrages de
théâtre , qui les a forcés à dégénérer en
cette partie Le génie des Grecs & des
Romains , a baiffé tout à la fois , & dans
les genres qu'ils avoient traités avec le
plus de fuccès , & dans ceux où ils n'en
avoient eu que de médiocres : c'est donc
à des caufes étrangères , & tout - à - fair
différentes , qu'il faut attribuer leur décadence.
Il feroit fuperflu de les recher
cher ici.
Les Anciens ont trouvé les vrais prin
E iv
104 MERCUREDE FRANCE.
cipes , ils ont créé les genres ; c'est une
gloire unique qu'on ne peut leur conteſter
; mais ils n'ont fait qu'effleurer la
connoiffance de l'homme & de la nature ;
il nous refte à l'approfondir. L'invention
de l'Imprimerie a changé la face du
monde fçavant . Toutes les nations réunies
par elle , ne forment plus qu'un feul
empire des Lettres . L'émulation n'eft plus
de citoyen à citoyen ; elle eft de peuple
à peuple les diverfités des moeurs forment
autant de manieres différentes de
voir , de penfer & de fentir , & leurs
communications préfentent encore autant
de modifications nouvelles . Telle eft
la vafte carrière qui s'offre à nous les
Anciens avoient les talens d'un homme
four modéles ; nous avons ceux du genre
humain : que ne doit - on pas attendre de
cette émanation de lumiére rapide , immenfe
, immortelle ? De cette émulation
univerfelle & active , dont les rayons infinis
fe coupent , fe croifent & s'étendent
en tout fens Les ? obfervations de la Nature
, auxquelles notre fiécle s'eft livré ,
fuffiroient feules , pour fournir un fonds
intariflable de nouvelles richeffes à l'éloquence
& à la Poëfie ; ajoutons à tous ces
avantages , que nous n'avons plus d'obftacles
étrangers , ni d'irruptions de bar
bares à redouter.
SEPTEMBRE . 1760. 105.
Si de ces confidérations , je defcends à
l'examen particulier des progrès de notre
Nation , je trouve qu'elle a anályfé le
coeur humain avec une très - grande fupériorité
; mais , qu'il s'en faut bien qu'elle
ait atteint le même degré , dans les def
criptions de la Nature en général ; occiipée
des détails de nos curs paffagéres
& mobiles , cette partie eft reftée abfolument
neuve ; les idées fimples , primordiales
, & communes à tous les hommes ,
ont été négligées . C'eft pourtant dans ce
genre feul ,
feul , que l'on peut faire des oavrages
vraiment durables. Bien loin que
nous ayons tenté de peindre les effets infinis
de la Nature , avons nous feulement
une defcription du printems . faite
avec génie L'Angleterre , l'Allemagne
même , nous ouvrent la route , & nous
ne fongeons point à les fuivre ; cependant
Ce nouveau genre auroit de plus l'avantage
de développer le talent dans toutes
les Provinces de la France , & de le retifer
de l'imitation fervile de l'efprit de
mode de la Capitale , qui la rabaiffe &
lui ôte les moyens de fe diftinguer . Combien
comptons -nous de Poemes épiques ,
d'Epitres & d'Odes dignes d'être admirées
heureuse néceffité , où nous nous
trouvons ! Pour nous faire un caradire
-
Ex
JOG MERCURE DE FRANCE .
origin , il ne faut que revenir à la Na→
ture ; c'eft principalement dans cette carriére
, que nous fentirons la difette de
notre langage , & la néceffité de l'enrichir.
La Langue eft l'inftrument du génie ,
laiffons - lui la liberté de la perfectionner ;
nous en fecueillerons bientôt les fruits .
Fermer
Résumé : OBSERVATIONS Sur la Langue Françoise.
Le texte traite de l'importance et de l'évolution de la langue française, mettant en avant ses qualités telles que la clarté, la justesse et l'abondance. Cependant, il reconnaît que le français est moins riche en vocabulaire comparé à certaines langues anciennes et modernes. Pour pallier cette lacune, l'auteur propose de créer un dictionnaire des expressions manquantes en empruntant des mots au latin, à l'italien, et en réintroduisant des termes anciens et des diminutifs italiens. Il critique l'attitude conservatrice envers les innovations linguistiques et prône une plus grande liberté dans la création de nouveaux mots. Le texte aborde également les caractéristiques phonétiques et prosodiques du français, défendant les 'E' muets pour leur rôle dans l'harmonie des vers. Il compare les vers français aux vers latins, soulignant une plus grande variété et douceur dans les premiers. Pour améliorer la poésie française, l'auteur suggère de fixer la prosodie par des règles écrites et d'explorer l'usage des vers non rimés. En matière de prose, le texte recommande l'utilisation de phrases courtes pour améliorer la clarté et suggère d'emprunter des tours vifs et précis à des auteurs latins. Il critique la langue contemporaine pour son raffinement excessif et son éloignement de la simplicité, influencés par la monarchie et le luxe. La tyrannie des modes littéraires et sociales en France est également dénoncée, car elle impose un goût étroit et favorise les œuvres flatteuses plutôt que celles de véritable qualité. L'auteur met en garde contre l'admiration excessive des grands écrivains et souligne que les talents supérieurs doivent résister au mauvais goût pour enrichir la langue. Il affirme que les œuvres médiocres seront oubliées, tandis que les grandes œuvres subsisteront. Le texte appelle à un retour à la nature pour enrichir la langue et le génie français, notant que la France a négligé la description de la nature, un domaine où l'Angleterre et l'Allemagne excellent.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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